LA MORT FAIT LE TROTTOIR

Michèle Nikolaï

1948

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Table des matières

 

CHAPITRE PREMIER.. 3

II 24

III 52

IV.. 76

V.. 94

VI 117

VII 132

VIII 160

IX.. 183

X.. 201

XI 217

Ce livre numérique. 236

 

CHAPITRE PREMIER

— Alors, Ruby, tu es décidée ? demanda Liliane.

Déjà le miroir qui était fixé au mur de la loge n’était pas grand, et la turbulence d’une robe de gaze accrochée à un clou diminuait encore sa dimension.

Pour s’y regarder en même temps, les deux girls devaient donc serrer l’un contre l’autre leurs visages, ce qui accusait leur similitude : mêmes cheveux blonds lisses, mêmes cils longs et bleutés qui élargissaient l’azur de leurs prunelles, mêmes bouches pulpeuses identiquement mordues par le rouge du maquillage. Et si la planchette à fards n’avait pas brisé le miroir à la hauteur de la gorge, on eut pu constater que leurs corps étaient également les mêmes sous la robe verte à reflets d’argent largement ouverte sur la peau également dorée.

Une photographie d’agence clouée au dos de la porte par trois punaises consacrait d’ailleurs l’hallucinante ressemblance des deux femmes : les May Sisters, énonçait le titre de l’image. Si la photographie avait été placée au dos de la porte, c’est que c’était le seul endroit encore libre que put offrir l’étroite loge qui cachait la couleur fanée de ses parois sous les souvenirs de ses innombrables occupants précédents, du clown à la danseuse nue, sans omettre le gymnasiarque aux muscles souples, le chanteur de charme dont le sourire atteste la valeur de son dentifrice et les plus nombreuses femmes empanachées hautement et décolletées bassement. Il y avait même des coupures de journaux jaunies et quelques accessoires hors d’usage abandonnés là on ne savait pourquoi.

L’ampoule électrique sans abat-jour soulignait durement les sourires et les œillades de toutes ces figures et ressuscitait de vieux éclats dans les paillettes des costumes. Une malle d’osier servait de siège pour celle des Sisters qui n’avait pas pris place sur l’unique chaise au cannage éreinté.

Le regard de Ruby rencontra celui de Liliane dans le miroir dont une large cicatrice en diagonale déchirait le tain.

— Oui, dit-elle ; cette fois, c’est fait.

— Tes parents sont d’accord ?

— Penses-tu ! Tu ne les connais pas. Il y a eu hier soir une scène à tout casser. Mais j’étais bien décidée. J’ai fait ma valise ; ce matin, je suis partie sans leur dire au revoir.

Ruby sourit à son image dans le miroir.

— Et maintenant la vie commence.

L’avait-elle assez attendue cette minute où elle se sentirait enfin libre ; l’avait-elle assez désirée cette heure où elle réaliserait son rêve d’être une artiste. Il y avait déjà quatre ans qu’elle luttait pour en goûter la joie, car ni son père, fonctionnaire que les hasards de sa carrière avaient amené à Paris, ni sa mère, provinciale dont Ruby avait hérité la beauté, mais qui était froide, un peu hautaine, assez dure à l’égard de ses enfants, n’avaient admis un seul instant que leur fille pût monter sur les planches et y être danseuse. Tout leur orgueil était exalté par leurs fils, l’aîné, docteur en droit, principal clerc dans une étude d’avoué dont la succession lui était assurée, le second sorti major de l’École des Mines, et le dernier, un peu plus jeune que Ruby, qui préparait Polytechnique.

Mais ni les objurgations de son père, ni les remontrances méchantes de sa mère n’avaient eu raison de l’obstination de la jeune fille. Elle avait quinze ans quand, en sortant d’une représentation du Châtelet, elle avait décidé d’être danseuse.

— Ma fille, ballerine, saltimbanque, avait dit la mère dans un sursaut indigné. Je préférerais la voir entrer au couvent.

— Pense à l’avenir de tes frères que tu compromets, avait ajouté le père. Crois-tu qu’ils trouveront à se marier quand on saura que leur sœur s’exhibe en public.

Puis, devant l’entêtement de Ruby, cela avait été des menaces, des scènes, d’interminables querelles, des pleurs. Rien n’avait empêché la jeune fille d’aller en cachette prendre des leçons de danse.

Elle s’était d’abord dirigée vers la danse classique. Mais très vite elle avait dû y renoncer. À quinze ans, elle était déjà trop âgée pour débuter en cette spécialité qu’il faut entreprendre dès l’enfance et elle avait compris qu’elle ne percerait jamais parmi tant de danseuses mieux douées qu’elle et entraînées depuis plus longtemps.

Abandonnant délibérément les chaussons à pointe et le tutu, elle avait travaillé la danse acrobatique. Rien ne l’avait rebutée : la douleur des assouplissements entre les mains sans ménagement du professeur, la difficulté des exercices, la patience qu’il faut montrer pour arriver à exécuter correctement le grand écart, les pieds au mur ou le pont. La souplesse naturelle de son corps l’avait moins servie que sa volonté opiniâtre. Mais quelle récompense n’avait-elle pas eue quand son maître, un acrobate qu’un accident avait pour toujours éloigné de la piste, lui avait dit :

— Ça y est, mon petit. Tu peux maintenant chercher un engagement. Et si tu es sérieuse, tu arriveras.

Il lui avait fallu un peu plus de trois années de travail quotidien pour en arriver là. Pendant tout ce temps, ses parents n’avaient jamais rien su. Chaque jour, en strict maillot, dans le studio, elle se pliait à toutes les exigences du professeur qui n’était pas tendre. Chaque soir, elle rentrait bien sagement chez elle, dissimulant ses courbatures.

La salle où elle prenait ses leçons se trouvait place Clichy, chez Vacker, où acrobates et danseuses répètent à longueur de journée. Les planchers résonnent des appels des claquettes ; les parois laissent passer les exhortations des professeurs, les rengaines continuellement reprises des pianos et les battements du gourdin dont les moniteurs rythment sur le sol les ébats chorégraphiques.

— Allons, tire sur les bras… encore… encore… Mauviette, va… Pousse à fond. Recommençons.

C’est là qu’un jour elle avait rencontré Liliane.

— Tiens, Liliane, avait dit son professeur. Qu’est-ce que tu deviens, ma jolie ?

— Bonjour, Alfred. Je suis embêtée.

— Quoi ? Ça ne va pas ?… Les amours.

— Oh ! de ce côté, ça irait plutôt trop bien… Non, c’est le métier…

— Qu’y a-t-il ? Si je puis t’être utile, tu sais, ne te gêne pas.

— Je voudrais monter un numéro de Sisters. Je crois qu’il y a à faire dans ce genre-là en ce moment. Mais le chiendent, c’est que je ne trouve pas de partenaire. Tu ne connaîtrais personne par hasard ?

— Peut-être bien que si, fit Alfred.

Et poussant Ruby devant lui :

— Tiens, justement. Voici une petite qui débute et qui cherche du boulot. Je crois qu’elle fera ton affaire.

Liliane avait du regard évalué le corps que moulait le maillot de travail, les petits seins fermes bien plantés, la ligne harmonieuse des hanches, la taille souple, les cuisses longues et pleines ; puis avait fixé le visage où l’adolescence éclatait de fraîcheur en gardant encore un peu de l’enfance.

— Ça pourrait aller, fit-elle. Elle connaît le métier.

— Elle sort de mes mains. Tu peux avoir confiance.

— Venez prendre un verre avec moi. On va voir ce qu’on peut faire ensemble.

Rapidement habillée, Ruby était descendue avec Liliane au bar du premier étage.

— Tu me conviens, mon petit, avait tout de suite décidé Liliane. Désormais nous serons sœurs.

— Mais nous ne nous ressemblons pas du tout.

— On voit que tu es jeune dans le métier. Aucune importance. Le maquillage et le costume se chargeront bien de cela. Quand tu connaîtras des Sisters qui sont sœurs pour de bon, tu viendras me le dire. Nous avons la même taille, la même corpulence. Ça suffit… Pour les appointements, voilà ce que je te propose : 60 % pour moi, 40 pour toi. Je prends un peu plus parce que je m’occuperai des engagements et que je réglerai le numéro. Ça colle ?

— Ça va très bien comme cela.

Ainsi Ruby était devenue l’une des May Sisters. Un mois pour mettre le numéro au point. Et Liliane, qui avait des relations un peu partout, les faisait engager toutes deux au Casino de Paris. Les May Sisters y avaient tout de suite connu le succès.

Il était bien vrai que les deux jeunes femmes ne se ressemblaient nullement. Et maintenant que les perruques étaient enlevées, que le cold-cream avait ôté le maquillage, dans le même miroir où tout à l’heure s’affirmait leur similitude de Sisters apparaissait leur différence. Liliane était rousse ; son front était encore pur, mais quelques rides légères au coin des yeux, une certaine fatigue de la bouche, attestaient qu’elle avait déjà vécu durement. Elle était plus âgée que Ruby ; toute jeune elle avait commencé à rouler, et elle était déjà lasse. Mais son corps soudain émergé de l’a robe s’avérait encore parfait, net. Ruby, elle, était brune ; son visage tout jeune, n’avait, à la ville, point besoin de fards, si ce n’est un peu de rouge sur les lèvres. Son corps était moins épanoui que celui de Liliane.

— Tu veux me passer ma combinaison, fit Liliane… Merci… Alors, dis-moi, comment cela s’est-il passé ?

— Je viens de te le dire. Tu comprends, il fallait bien que j’avoue à mes parents que je jouais. Avec les représentations du soir, je ne pouvais plus raconter d’histoires. Et puis j’en avais assez. Mes parents ne voulaient voir en moi qu’une petite fille à laquelle bientôt ils trouveraient un mari. Je veux vivre ma vie, moi, ma belle vie pleine d’aventures.

— Tu sais, la vie pleine d’aventures, tu en auras vite assez. C’est moi qui te le dis. Et je sais ce que c’est.

— Si tu savais quel plaisir j’ai quand je danse, quand je sens tous ces regards braqués sur moi ; quand je devine, dans le noir de la salle, tous ces gens accrochés à mes gestes…

— T’emballe pas. Tu verras que tout n’est pas rose dans le métier. Mais, cela, tu as bien le temps de l’apprendre. Pour l’instant, il faut te loger. Tu sais où aller ?

— Ma foi non… Ah ! zut, encore une maille de partie.

— Tu diras à ton amant qu’il t’offre une autre paire de bas.

— Tu sais bien que je n’ai pas d’amant.

— Eh bien, et le type qui t’attend à la sortie ?

— Ce n’est pas mon amant… du moins pas encore.

— Il te plaît ?

— Je ne sais pas. Je le connais à peine. L’autre soir il m’a attendue à la sortie des artistes. Il m’a abordée, très poliment d’ailleurs. Et puis il est revenu le lendemain. Et puis encore tout à l’heure, comme j’arrivais pour la matinée je l’ai trouvé planté devant la porte. Nous avons décidé de dîner ensemble ce soir.

— Tu sais qui c’est ?

— Il s’appelle Jean.

— Tout le monde s’appelle Jean.

Liliane passait sa robe.

— En somme, tu es toute prête à devenir la maîtresse d’un monsieur que tu ne connais pas. Écoute-moi un peu. Je n’ai pas de conseils à te donner et tu trouveras peut-être que je me mêle de ce qui ne me regarde pas… Mais, tout de même, à ta place, je réfléchirais avant de sauter le pas. Je sais bien qu’un jour ou l’autre, ça t’arrivera. Mais fais attention. L’amour, c’est plus passionnant quand on en rêve que quand on le fait. C’est pas toujours drôle, et ce que les hommes peuvent parfois être mufles. Avant d’épouser Tonio, j’ai mené une drôle d’existence. Je t’en souhaite pas une pareille. Du moins, j’ai de l’expérience. C’est pourquoi je te dis : attends le plus longtemps que tu pourras.

Ruby, qui se recoiffait, ne répondit pas.

Ses pommettes avaient un peu rougi.

Liliane se mit à rire.

— Ça ne fait rien. Il y a bien des gens qui rigoleraient s’ils entendaient que je te fais de la morale, et ici.

Contre une porte voisine, un poing tambourina. La voix du régisseur s’éleva :

— Alors quoi ? Vous n’entendez pas le timbre, non ? C’est bientôt votre tour. Pressons… Pressons.

Liliane sursauta.

— Oh ! ça va être aux Campellini, tu sais, les athlètes nus. Le porteur est magnifique. Je ne veux pas rater cela. Je file.

Elle ouvrit la porte. On entendit l’orchestre qui reprenait une marche que scandait la batterie.

Sur le seuil, Liliane se retourna.

— Pour ta chambre, ne t’en fais pas. Il y en a une de libre là où je loge, au Minerva, rue Clauzel. Je vais y faire porter ta valise. Tu verras, tu y seras bien. Ne sois pas en retard ce soir. À tout à l’heure.

Et elle se sauva.

Presque derrière elle, Ruby sortit à son tour. Dans l’étroit corridor, elle croisa une troupe de girls qui se bousculaient ; les unes avaient déjà fait sauter leur soutien-gorge d’autres, tout en courant, ôtaient les coiffures empanachées que des élastiques retenaient sur leur tête. Des bribes de conversations lui parvenaient.

— Tu as vu. Il a fallu remettre cela parce que les Campellini avaient raté leur entrée. Et ils couperont à l’amende, eux ! Ah ! si c’était nous.

— Dis, Gaby, tu me prêteras ta fourrure ce soir. J’ai rendez-vous.

Ruby se fraya un passage parmi leur troupe qui sentait la sueur, le blanc-gras et le parfum bon marché. L’orchestre jouait la rengaine lente qui accompagnait les exercices aériens des Campellini.

 

*    *    *

 

Devant la petite porte interdite au public, un grand garçon brun, sportif, vêtu avec goût, faisait les cent pas avec impatience. Dès qu’il vit Ruby, il s’empressa à sa rencontre.

— Enfin, dit-il, comme le temps m’a semblé long.

— Vous avez donc si faim, se moqua-t-elle.

— Non. Mais j’avais envie de vous voir.

— Ne m’avez-vous assez vue ? Vous étiez dans la salle aujourd’hui, et je tiens le plateau pendant au moins trente minutes.

— Mais ce n’est pas du tout la même chose. Sur la scène, c’est vous et ce n’est pas vous. Je ne peux pas dire que je n’aime pas vous voir danser, mais combien je préfère vous voir près de moi, telle que vous êtes en réalité. Vous êtes si jolie, si jeune.

— C’est vrai ce que vous dites là ?

— Si ce n’était pas vrai, perdrais-je mon temps à vous attendre dans la rue.

Tout en marchant près d’elle, il l’examinait.

Ruby finit par lui demander :

— Qu’avez-vous à me regarder comme cela ? Il y a quelque chose qui ne vous plaît pas ?

— Je n’aime pas votre robe.

— Tant pis. Moi, je lui trouve assez d’allure.

Le jeune homme lui prit familièrement le bras.

— Je ne dis pas. Mais comme j’aime mieux vos robes de scène, celle-là surtout, la verte aux reflets d’argent.

— Elle est bien indiscrète.

— C’est peut-être pour cela que je l’aime.

Ruby dégagea son bras, regarda l’heure à sa montre-bracelet.

— Il serait temps de dîner, dit l’homme. Vous avez une idée ?

— Vous tenez à dîner, fit Ruby ?

— Vous m’aviez promis.

— Oui, mais il est sept heures. Je dois être au Casino à neuf heures. Nous aurions peu de temps. Et puis je n’aime guère manger avant de danser.

— Alors, vous me laissez tomber ?

— Soupons ensemble après le spectacle.

— Comme cela, ça va… Vous prendrez tout de même bien un cocktail ?

— Avec plaisir.

Pendant qu’ils remontaient la rue de Clichy, la nuit était devenue presque complète. Les enseignes au néon dessinaient des cabrioles rougeâtres sur les maisons grises, mais ce n’était encore que de pauvres farces auprès des facéties et des folies que la lumière réservait pour le véritable Montmartre, un peu plus haut, de la place Blanche à la place Pigalle. La rue de Clichy est une parente pauvre dans l’exubérance déchaînée du Montmartre nocturne.

Ruby et son compagnon entrèrent au Tout-Tim, rue de Douai. Juchés sur les hauts tabourets, ils burent deux Martinis que leur servit Janette, une barmaid impeccable dans sa veste blanche, mais ils purent échanger peu de propos intimes à cause du brouhaha des consommateurs qui se pressaient. Rapidement, Ruby s’éclipsa.

— À ce soir !

— Vous pouvez compter sur moi.

Sans difficulté, elle trouva rue Clauzel l’hôtel Minerva. Ce n’était pas à proprement parler un hôtel, mais une grande bâtisse, pas très neuve, d’aspect cependant assez moderne dans laquelle des chambres meublées étaient occupées par des artistes de music-hall. Il n’y avait pas de portier, mais une sorte de concierge qui donnait à chaque locataire les clefs de son appartement, ainsi que celle de l’entrée, si bien que chacun était parfaitement libre d’aller et de venir à sa guise. Elle était du reste un peu sourde et semblait ne jamais sortir de l’ahurissement où la mettaient les heures invraisemblables où on lui demandait généralement de faire les lits et de donner un coup de balai aux chambres. Depuis vingt-cinq ans, elle faisait ce métier, mais n’avait jamais pu s’adapter à l’existence pleine de fantaisie de ses locataires. Elle était d’ailleurs pleine de bonne volonté et d’indulgence et faisait de son mieux pour contenter tout le monde.

Quand Ruby arriva, le couloir d’entrée était encombré d’un tas de valises couvertes d’étiquettes multicolores en provenance de toutes les parties du monde. Un petit homme à la peau jaune, aux yeux bridés, vêtu d’un costume à carreaux, les remuait les unes après les autres. Deux filles magnifiques, l’une blonde, l’autre très brune, qui descendaient l’escalier en riant très haut, l’interpellèrent :

— Qu’est-ce que tu cherches, Takigoutchi ?

— Mon bagage, répondit le petit homme avec un fort accent anglais. Mon bagage que je ne retrouve pas. Et cette concierge qui n’est pas là !

— Elle est au quatrième. Elle fait la chambre de Katty. Tu n’as qu’à l’appeler.

— Mais elle dira encore qu’elle ne sait pas. Elle ne sait jamais rien.

— Elle en sait plus qu’elle n’en dit, fit la blonde en prenant le bras de sa compagne. Tu viens, ma loute, Robert va encore nous enguirlander.

Le Japonais se remit à ses recherches en grommelant :

— Mon bagage… mais où est mon bagage !

Dans l’escalier sombre, Ruby croisa un jeune homme dont elle distingua mal les traits qui, s’effaçant pour la laisser passer, interrompit la chanson qu’il fredonnait pour lui dire :

— Passe, jeune beauté, passe. Et prends garde de ne point casser ta petite gueule en or. Il y a un enfant de truie qui a fauché l’ampoule du palier, ce que je ne lui pardonnerai pas puisqu’il me prive d’admirer comme il convient l’élégance de tes traits.

Sur le palier du premier étage où Liliane lui avait dit habiter, trois portes s’offraient. À travers l’une perçaient les vocalises d’une soprano vraisemblablement italienne ; dans l’autre pièce, un homme et une femme s’invectivaient en une langue inconnue. Ruby se décida pour la troisième. C’était bien celle de Liliane.

— Ça y est, tu es casée, dit joyeusement cette dernière. Le groom du Casino a apporté ta valise. Viens, je vais te faire voir tes appartements. J’ai la clef.

Elles redescendirent toutes deux au rez-de-chaussée et Liliane fit entrer Ruby dans la chambre qui donnait la première à gauche sur le corridor.

— Voilà, fit-elle. Je crois que tu ne seras pas mal.

La chambre était vaste et gaie. Les murs étaient peints en un jaune clair de bon goût. Le divan, le cosy-corner et le fauteuil étaient couverts de velours havane.

— Tu vois, poursuivit Liliane ; ici, derrière ce rideau, tu as une grande penderie ; là, c’est la salle de bains. Tu as même une petite cuisine pour les jours où il ne te dirait rien d’aller au restaurant. C’est bien pratique.

Quelques œillets roses et rouges s’épanouissaient dans un vase. Ruby les remarqua.

— C’est au moins toi qui as apporté ces fleurs. Tu es gentille. Je te remercie.

— Tu m’excuseras. Je n’ai trouvé que des œillets. J’espère que tu n’es pas superstitieuse.

— Si je l’avais été, comment pourrais-je le demeurer puisque j’ai eu la chance de rencontrer une aussi chic camarade que toi.

— N’en jetez plus… Ah ! il faut que je te prévienne. Tu n’as ici qu’une voisine… oui, la porte en face. Ce n’est pas elle qui te gênera. Elle n’est plus toute jeune, toute jeune, sans être encore vieille. Il y a, paraît-il, quinze ans qu’elle habite ici. Dans le temps, elle a été gommeuse dans un café-concert, puis elle est devenue habilleuse. Tu vois le genre. On l’appelle Madame Amandine. C’est une femme tout ce qu’il y a de tranquille. Elle a peut-être fait la noce quand elle était jeune, mais maintenant elle tient le ménage du pharmacien de la rue des Martyrs. Et dame, ça la grise un peu l’honnêteté. Je crois même qu’elle nous méprise. Mais, au fond, tu t’en fiches ; tu ne la verras presque jamais.

— Et puis, tu sais, moi, les qu’en dira-t-on…

— Tu as bien raison. Mais, dis donc, il est huit heures, il faut, qu’on se trotte au Casino.

 

*    *    *

 

Comme elle l’avait promis, après la représentation, Ruby retrouva Jean qui l’emmena souper à « l’Amiral ». Il était surprenant de voir inscrite sur les murs la phrase de Jaurès : « Les cafés sont les salons de la démocratie », car rien ne semblait moins démocrate que ses habitués. Non pas que ce fût là un bar très chic ; il était plutôt fréquenté par le personnel des boîtes voisines, et on distinguait fraternellement mêlés les musiciens de la « Cabane Cubaine » et les danseurs russes échappés du Caveau Caucasien. Il y avait là aussi Teddy Michaud portant sur son genou le museau de son chien Rintintin et sur son épaule un singe frileux accompagné par une jeune Américaine trop blonde dont le visage pointu ressemblait à celui du renard peureux blotti dans ses bras.

Il n’en fallait pas plus pour éblouir Ruby qui, bien que danseuse au Casino de Paris, n’était encore jamais entrée dans un bar la nuit. Pour elle, le contraste était brutal entre l’atmosphère morne de la maison bourgeoise qu’elle venait de quitter et l’ambiance de gaîté, dont le factice ne lui apparaissait pas, de ce monde où elle entrait.

Des hommes buvaient : quelques-uns étaient en smoking, mais c’était pour eux un vêtement de travail. Des femmes entraient et sortaient. Sous leurs fards violents elles portaient un masque de lassitude.

À une table proche, trois messieurs très élégants entouraient une femme belle et précieuse comme une fleur de serre.

Ruby regardait tout cela. Jean, lui, regardait Ruby.

Quelques coupes de champagne qu’elle avait bues sans qu’elle s’en rendît bien compte lui avaient un peu tourné la tête. Jean pensa que le moment était venu.

— Vous êtes jolie ce soir, comme jamais vous ne l’avez été.

Elle rit, heureuse du compliment.

— Tout le monde vous regarde, mais je sais que c’est pour moi seul que vous êtes si belle.

— Vous devenez fat.

— Non. Vous m’appartenez déjà un peu… Demain, tout Montmartre saura que je suis votre amant.

— Encore faudrait-il que je sois votre maîtresse.

— Ne voulez-vous pas l’être ?

Il l’avait prise par la taille.

— Soyez sage, Jean.

— J’ai de la fortune. Je saurai vous rendre heureuse.

— Taisez-vous… Si je deviens votre maîtresse, croyez-vous que ce soit pour cela ?

Il se fit pressant :

— Alors, si c’est par amour, dis que tu seras à moi.

— Je ne peux rien vous dire encore…

Son visage s’était durci.

— Quel jeu joues-tu ? dit-il d’une voix plus brutale.

— Quoi ?

— Je les connais, les sainte-nitouche dans ton genre. On se laisse aborder, oh va aux rendez-vous, on accepte les invitations. On fait tout pour allumer le monsieur qu’on croit être de bonne prise, et puis…

— Et puis ?

— Et puis on refuse de payer.

— Jean, je vous défends…

— Tu n’as rien à me défendre. Si tu as un type, il n’y a qu’à le dire.

— Je n’ai pas de type, comme vous dites…

— Alors, pourquoi pas moi ?

Ruby sentit monter en elle une grande envie de pleurer, mais elle se maîtrisait car elle sentait le ridicule qu’eussent eu des larmes en un pareil moment.

— Je vous en prie, Jean, fit-elle… Plus tard…

— Pourquoi plus tard ?

— Laissez-moi le temps…

— Non, tu ne te déroberas pas toujours. Ce sera ce soir ou jamais.

Du coup, Ruby se dégagea brusquement.

— Alors, jamais.

Elle s’était levée et se glissait rapidement vers la sortie.

— Ruby, appela Jean.

Mais il dut prendre son portefeuille, en tirer un billet qu’il jeta au garçon accouru, en lui criant :

— Ça va ; gardez tout !

Ruby avait déjà eu le temps de gagner la rue. À peine avait-elle fait quelques pas qu’elle s’entendit encore appeler.

Une porte cochère fermée laissait sous son porche un recoin d’ombre. Elle s’y blottit et vit passer devant elle Jean qui se hâtait à sa poursuite.

Elle le laissa s’éloigner. Quand elle se crut certaine qu’il avait perdu sa trace, elle sortit de sa retraite et descendit la rue Frochot pour rentrer chez elle.

L’heure était tardive, les rues presque désertes. On ne voyait guère sur les trottoirs que les portiers des boîtes de nuit qui veillaient sur les autos alignées les unes derrière les autres. Les enseignes cependant appelaient encore les incertains noctambules.

Ruby était triste. Jean avait gâché sa première journée de liberté. Elle ne l’aimait pas, mais il ne lui était pas indifférent et l’idée d’appartenir à ce grand garçon brun, bien découplé, et dont les yeux étaient de feu, ne lui déplaisait pas. Ne devrait-elle pas un jour savoir ce qu’est l’amour ? Mais pourquoi avait-il été si pressé ? Pourquoi avait-il parlé d’argent ? Avec un peu moins de hâte, un peu plus de tendresse, il l’eût eue quand il voulait. Elle-même n’avait-elle pas paru un peu sotte ? Une fille qui dansait presque complètement nue sur la scène du Casino avait-elle à s’effaroucher du désir d’un homme qu’elle n’avait pas repoussé ? Ruby était mécontente des autres et d’elle-même.

Comme elle passait devant le Shangaï, un homme la croisa, la regarda, s’arrêta, fit demi-tour, se mit à la suivre. Ruby hâta le pas ; l’inconnu fit de même.

Il n’y avait qu’eux dans la rue.

Rapidement, Ruby se retourna. L’homme se trouvait précisément dans la lueur d’un réverbère. Elle vit qu’il était assez grand. Il portait un manteau gris dans l’ouverture duquel apparaissait un foulard jaune, mais le bord baissé de son feutre noir ne lui permit pas de distinguer ses traits. Son allure générale était celle d’un homme vigoureux d’une quarantaine d’années, il tenait ses deux mains dans ses poches.

La jeune fille changea de trottoir. L’homme également traversa la rue. Les maisons semblaient hostiles, les réverbères indifférents. Ruby pensa qu’elle pourrait crier, appeler : personne ne se dérangerait. S’il fallait s’inquiéter à Montmartre pour une femme qui crie dans la nuit ?

Elle eut peur. Elle se sentait faible, désarmée devant l’homme au visage secret. Elle se mit à courir. Cela ne servait à rien, mais la peur panique qui l’avait saisie ne la laissait pas réfléchir. Le plus sûr résultat de sa course fut de l’amener essoufflée, tremblante devant la porte d’entrée de l’hôtel Minerva. Elle était si troublée qu’elle ne distingua pas tout de suite le trou de la serrure, puis, la clef engagée, ne parvint pas immédiatement à faire tourner le pêne.

L’homme était derrière elle. Elle le sentit s’approcher ; elle perçut sur sa nuque son souffle.

Une boule s’immobilisa dans sa gorge. La porte au même instant enfin céda. Ruby se jeta dans l’entrée, brutalement claqua la porte derrière elle. Et elle resta là, haletante, la main sur son cœur qui battait la chamade.

Dans la maison, tout était silencieux, comme mort. Une ampoule nue éclairait crûment le vestibule. L’homme devait être parti, découragé.

La jeune fille gagna sa chambre, en ferma la porte à clef.

La tige d’un des œillets rouges s’était brisée et la fleur tristement pendait au flanc du vase. Aucun des objets qui garnissaient la pièce ne lui était familier. Il n’y avait dans un coin que sa valise. Elle l’ouvrit, en tira une longue chemise bleue, commença à se dévêtir. Ce lui fut une impression étrange de se trouver dans un lit très large, un lit pour deux personnes. Elle n’avait jamais couché que dans son lit étroit de jeune fille. Après avoir jeté un dernier coup d’œil sur cette chambre qui n’était pas encore sienne, elle éteignit la lumière. Et comme elle étendait les bras sur la grande couche, elle pensa qu’un corps d’homme eût pu être là près du sien. Elle frissonna, mais elle n’aurait pu dire si c’était à l’idée de cette présence ou à la constatation de sa solitude.

II

Quand Ruby, au matin, se réveilla, ses angoisses s’étaient dissipées. Elle était de nouveau émerveillée de sa liberté conquise. En ouvrant les yeux, elle se retrouva tout de suite chez elle ; la chambre lui était devenue familière. Elle avait bien dormi dans le grand lit : elle était reposée. C’est en chantonnant qu’elle entra dans la salle de bains. Lorsqu’elle fut habillée, elle s’aperçut qu’il n’était que midi et ne sut que faire. Rien ne bougeait encore dans la maison.

Elle se décida à monter chez Liliane. Aux coups menus qu’elle frappa à la porte répondit une voix ensommeillée :

— Entrez.

Sa compagne, vêtue d’un pyjama mal boutonné, était au lit, sa chevelure rousse étalée sur l’oreiller.

— Comment, fit-elle, en s’étirant et en bâillant, déjà levée ! Ce que tu es matinale !

— Mais il est midi.

— Il n’y a pas d’heure pour les braves, surtout quand il s’agit de dormir.

— Tu ne vas pas te lever ?

— Il le faut bien puisque tu m’as réveillée.

Rejetant les couvertures, elle se mit sur ses pieds.

— Tu sais, fit-elle, j’ai rencontré hier cette journaliste qui habite à côté de chez nous, rue Laferrière. Elle trouve notre numéro épatant et va nous faire un grand papier. Lido viendra nous photographier demain dans notre loge. C’est le début de la célébrité.

On frappa à la porte, et avant que Liliane eût répondu, entra, drapé dans un peignoir de bain à rayures orange et bleu vif, un grand diable au teint olivâtre, aux cheveux crépus, qui s’avança d’une démarche souple, en traînant des sandales de rafia.

— Je te demande pardon, dit-il en zézayant ; peux-tu me prêter une aiguille pour réparer cela ?

Il tenait à la main un tutu de danseuse.

— C’est plein de clous chez Florence ; j’ai accroché ma robe, expliqua-t-il.

Liliane, du menton, désigna Ruby.

— Tiens, donne cela à la gosse. Elle va l’arranger. Tu la connais ? Non ? C’est Ruby, ma Sister. Ça n’en a pas l’air, mais c’est tout de même comme cela.

Le créole tendit la main à Ruby.

— Bonjour, fit-il, enchanté.

— Où est l’accroc ? demanda Ruby.

— Ce n’est pas la peine ; je ferai bien la reprise moi-même. Depuis que je danse en travesti, j’ai aussi appris à faire les ouvrages de dame.

— Et moi, répondit Ruby en prenant d’autorité le tutu des mains de l’homme, je n’ai pas encore eu le temps d’oublier.

Pendant qu’assise sur le lit, la jeune fille réparait la gaze déchirée, le créole demanda à Liliane :

— Alors, ça marche au Casino ?

— Le gros succès, mon vieux. À la prochaine affiche, nous avons la vedette. Et toi, chez Florence ?

— Je me défends pas mal. Bien sûr c’est pas encore Barbette, mais ça viendra.

— Et tes amours ?

Le créole fit la grimace, comiquement.

— Pas d’amour, tu sais. C’est mauvais pour le travail.

Liliane éclata d’un rire frais.

— Bien, tu sais, je turbine dur et cela ne m’empêche pas d’avoir l’amour.

— Ce n’est pas la même chose.

— Qu’en sais-tu ?

— Voilà, fit Ruby. Le mal est réparé.

— Merci beaucoup. C’est parfait. Je descends déjeuner.

Dans cette tenue ?

Le créole se mit à rire.

— Oh oui ; ils ont l’habitude et le bar est tout à côté.

— Demande donc à la petite qu’elle nous monte quelque chose pour casser la croûte. Pour deux. Tu diras que c’est pour moi. Elle est au courant.

— Entendu.

Très grave, le créole sortit. Aussitôt Liliane jeta sur un fauteuil la veste de son pyjama, laissa tomber le pantalon, se dirigea vers la salle de bains.

— Débarrasse un coin de table. On va déjeuner toutes les deux.

Ruby ôta les bas, la combinaison, la culotte qui couvraient un guéridon. Une petite servante mal coiffée apporta sur un plateau de vagues charcuteries et des fruits.

— As-tu monté à boire, cria Liliane de la salle de bains, parmi les cataractes de robinet.

— Ah ! on ne m’a pas dit. Voulez-vous de la bière ou de l’eau Perrier ?

— Laisse, va. On boira de la flotte. C’est meilleur pour le teint.

La petite bonne était à peine partie que la porte s’ouvrit de nouveau et roula sur le tapis quelque chose d’informe dans lequel on finissait par reconnaître des bras, des jambes curieusement emmêlés, le tout surmonté d’un échevèlement de cheveux blonds. Cela fit un bond, s’arrêta, reprit une marche oblique, puis soudain se dénoua, se dressa, s’éleva et reprit l’aspect d’une petite bonne femme un peu potelée, sanglée dans un maillot de bain pas très propre, et dont les yeux bleus s’arrondirent de stupeur en voyant Ruby bien plus surprise encore.

— Oh ! pardon, dit l’acrobate. Liliane n’est pas là ?

Liliane parut au seuil du cabinet de toilette, toute nue et se frottant avec un gant de crin.

— Si, je suis là ; qu’est-ce que tu veux ?

— Oh ! rien. J’en avais assez de mon entraînement ; je venais te dire bonjour…

— Oui… Et voir si tu ne pourrais pas trouver quelque chose à manger, hein ?

— C’est-à-dire…

— Tu sais bien que si… Quand il y en a pour deux, il y en a pour trois. Assieds-toi… Ruby, passe-moi mon peignoir.

Les trois jeunes femmes, installées autour du guéridon, entamèrent leur repas.

— Alors quoi ? demanda Liliane à l’acrobate blonde. Toujours pas d’engagement ?

La petite bonne femme soupira.

— J’ai auditionne à l’Européen. On doit m’écrire… Je sais ce que ça veut dire.

— Et à Médrano ?

— Ils viennent d’avoir un Anglais qui fait la même chose que moi.

— Change de disque.

— Tu parles bien. Il faut des années pour mettre au point un numéro de contorsionniste. Et puis je ne sais faire que cela.

— Ne t’inquiète pas. Tu trouveras bien quelque chose. Tiens, je vais téléphoner à Tadul ; il est au Casino Montparnasse. C’est un vieux copain. Il te dégotera un coin de programme.

— Tu es chic, Liliane. Il n’est pas mauvais mon numéro, tu sais.

Elle n’était pas jolie, avec son nez relevé et sa bouche trop grande, mais elle avait une bonne figure candide. Elle engloutissait tout ce qui se trouvait devant elle. Liliane au contraire avait à peine mangé. Elle avait allumé une cigarette et tout en fumant s’habillait.

— Je peux emporter le pain qui reste ? dit l’acrobate en se levant. Ça me fera toujours mon dîner de ce soir.

— Bien sûr, répondit Liliane. Et compte sur moi. Je téléphone dès aujourd’hui.

— Merci.

La contorsionniste s’en fut cette fois sur ses pieds, comme tout le monde.

— Pauvre gosse, fit Liliane. Je ne sais pas comment elle fait son compte. Elle ne bouffe pas tous les jours et elle ne maigrit pas… Tu vois, Ruby, c’est ça aussi la vie d’artiste.

Elle s’apprêtait à passer sa robe, mais elle s’immobilisa soudain, la figure illuminée de joie. Un pas d’homme se faisait entendre dans l’escalier.

— C’est Tonio… mon mari. Tu ne le connais pas ?

— Non, fit Ruby.

— Je vais te le présenter. Tu vas voir. C’est un beau gars.

En effet Tonio entrait, sans enlever son chapeau. Il embrassa Liliane, puis, se débarrassant de l’étreinte qu’elle prolongeait, il se tourna vers Ruby. C’était un homme d’une trentaine d’années, au visage bronzé dans lequel brillaient deux yeux d’ombre. Il portait une petite moustache au bord de la lèvre supérieure. Il était vêtu avec un laisser-aller voulu.

— Mon mari, présenta avec fierté Liliane… Et ça, c’est ma partenaire dont je t’ai parlé. Elle habite maintenant ici.

— Tu n’as pas mal choisi, fit Tonio de sa voix nonchalante. Mes compliments. Enchanté de vous connaître.

Il s’était assis sur le pied du lit et détaillait Ruby.

— Alors, comme cela, vous débutez avec Liliane. Eh bien… je vous souhaite bonne chance. Mais dis donc, Liliane, donne-nous un godet. Un début, faut que ça s’arrose.

— Je n’ai plus rien. Tu as fini la bouteille de kummel hier soir.

— Eh bien, puisque tu es prête, va nous chercher une bouteille de cognac.

Liliane fouilla dans son sac et s’apprêta à partir.

— Ruby, mon petit, fit-elle au moment de sortir, tu seras gentille de laver les verres. Il y en a sur l’étagère, et tu rinceras le verre à dents.

Quand elle fut sortie, Tonio se laissa aller dans le fauteuil, repoussa son chapeau sur la nuque, tira un paquet de cigarettes de sa poche, le tendit à Ruby.

— Non, merci.

Tonio n’insista pas, mit la cigarette à sa bouche, actionna son briquet, alluma. Pendant ce temps, son regard n’avait pas quitté Ruby. Elle sentait si nettement qu’il la jaugeait, l’évaluait, que, gênée, elle alla à la fenêtre et feignit de regarder dans la rue.

— Il n’y a rien à dire, fit Tonio, Liliane a eu du goût. Vous êtes bien balancée. Vaut mieux d’ailleurs pour votre numéro. Pas trop habillé, hein ?

Ruby ne répondit pas.

Tonio reprit :

— Ça n’a pas l’air de vous faire plaisir ce que je vous dis.

— Ça m’est indifférent.

— Vous êtes jolie, mais vous n’êtes pas très aimable. Je suis pourtant gentil avec vous, moi.

Ruby remarqua alors qu’il avait aux pieds des chaussures de cuir de deux couleurs différentes. À l’annulaire droit, il portait une bague un peu trop grosse.

Il continua :

— Faut pas être farouche comme cela. C’est peut-être qu’il est jaloux ?

— Qui ça ?

— Votre type.

— Quel type ?

— Votre fiancé, votre mari, votre amant, je ne sais pas, moi.

— Je n’ai ni mari, ni fiancé, ni amant.

Tonio se mit à rire.

— Le salaud, il vous a plaquée ?

— Non, pour la bonne raison que je n’ai jamais eu d’amant.

— Ah ! non, dites, à d’autres. Je ne marche pas.

— Comme vous voudrez.

— Non, mais chez qui ? Jeanne d’Arc au music-hall. Il y a de quoi se tordre.

— J’en ai connues d’autres dans mon cas.

Tonio redevint sérieux.

— Après tout, on en voit tant au jour d’aujourd’hui. Enfin, ma belle, il y a une chose certaine. C’est que vous ferez bien un jour comme toutes les copines.

— Je ferai ce qui me plaira.

— Et toc, et toc, et je te griffe et je te mords. Allez, allez, ne vous mettez pas en colère. Et ne crânez pas tant… si j’ai un conseil à vous donner…

— Merci… Je me passe très bien de vos conseils.

— Prenez-le tout de même. C’est comme une purge. Si ça ne fait pas de bien, ça ne fait pas de mal. Écoutez-moi. Plus tôt vous prendrez un homme, mieux ça vaudra. Et ça vous évitera bien des embêtements.

— Un homme ?

— Eh bien oui, un homme, un amant. Vous savez tout de même bien ce que c’est. Seulement, il faut savoir choisir, ne pas prendre la première mauviette venue, n’importe quel petit crevé. Faut prendre un homme qui soit un homme.

Ruby sourit.

— Je vois ce que c’est. Vous avez quelqu’un à me proposer.

— Peut-être bien.

— Et peut-on savoir qui ?

— Ça vous intéresse ?

— Dites toujours.

Tonio se leva, se campa devant elle.

— Moi.

Ruby, sans se décontenancer, le toisa.

— Vous ?

— Oui, moi. Vous êtes belle gosse. On pourrait s’entendre tous les deux.

— Merci bien. Vous êtes marié. Je n’aime pas prendre ce qui est aux autres.

La figure de Tonio fut traversée par un mauvais rictus. Mais Liliane entrait, portant la bouteille de cognac.

— Je vous ai fait attendre. Il y avait un monde fou chez l’épicier.

Tonio se rassit d’ans le fauteuil.

— On a bavardé tous les deux. Ma foi, on s’est très bien entendu.

Liliane débouchait la bouteille, remplissait les verres. Puis elle s’approcha de Tonio et l’entoura de ses bras.

L’homme leva son verre en fixant Ruby.

— À votre santé, ma jolie. Et à vos amours.

— Tchin-tchin, répliqua Ruby, en riant.

Il n’y avait plus en elle aucune frayeur, aucune appréhension. Elle s’amusait même beaucoup.

— N’est-ce pas qu’il est beau gars ? fit Liliane. Et elle tendit ses lèvres à son mari.

 

*    *    *

 

Vers le soir, il commença à tomber une petite pluie fine et froide. Les réverbères se mirent à faire des cercles de clarté sur le bitume mouillé et les enseignes au néon à essaimer des nuées rouges et violettes. Les pneus des voitures écrasaient de petites gerbes au ras du sol.

— Sale temps, soupira Ruby en poussant la porte du bar de la place Pigalle où elle devait rencontrer Liliane.

La pluie y avait chassé les filles qui s’efforçaient à la désinvolture pour s’excuser de ne point consommer. Vingt fois, elles revenaient poser leur cigarette à l’allumeur culbutant qui dardait une petite langue de gaz. Vingt fois, elles allaient à travers les vitres regarder la pluie méchante qui harcelait les passants.

En buvant des pastis d’un laiteux verdâtre, des hommes volubiles discutaient à n’en plus finir. Le ventre encastré dans sa caisse, le patron, de ses yeux morts, surveillait ; les manches de chemise roulées jusqu’au coude sur ses bras poilus, le plongeur barbotait dans sa cuve. Deux petits voyous en casquette jouaient à un appareil à billes dont le timbre aigrelet dominait le vacarme des voix.

Ruby se fraya un chemin parmi la cohue qui sentait le tabac blond et la poudre de riz. Elle poussa une porte battante qui donnait sur une arrière-salle et tout de suite elle vit Liliane installée près d’une table nue. Souriante elle s’assit près d’elle. Liliane n’eut pas un geste.

Le garçon s’approcha. C’était une espèce de nabot à tête énorme sous une tignasse grisonnante, qui, sur ses jambes trop courtes, marchait en se dandinant comme un canard.

— Ce sera ? demanda-t-il.

— Un grog, répondit Ruby, je suis glacée. Quel sale temps !

Puis s’adressant à Liliane toujours immobile :

— Et toi, que prends-tu ?

— Moi, je ne prends rien, fit Liliane les dents serrées, la voix mauvaise… rien, pas même le mari des autres.

Ruby la regarda, interloquée.

— Que dis-tu, Liliane ?… Que veux-tu insinuer ? Tu peux bien garder ton Tonio. Je n’ai nulle envie de le prendre.

Mais Liliane commença à crier.

— Menteuse… Menteuse… Petite ordure… Tonio m’a tout raconté.

Ruby à son tour éleva la voix :

— Qu’a-t-il pu te raconter ? C’est lui qui fait des avances…

Liliane éclata.

— Écoutez-moi ça. Tonio te faire des avances. Non, mais des fois. J’en ai assez, tu sais, de tes façons de sainte-nitouche, de tes manières de sale petite oie blanche. Ah ! là, là, ça fait des chichis, et puis en douce ça fait tout ce que ça peut pour lever le mari des copines. Mais cette fois, tu es tombée sur un bec ; t’en seras pour tes frais. Parce que je vais te dire une bonne chose : c’est moi que Tonio aime, c’est moi, entends-tu, et t’auras beau faire, tu ne l’auras pas.

Elle hurlait, les yeux hors de la tête, la chevelure en-désordre.

Ruby voulut expliquer ce qui s’était passé.

— Liliane, écoute-moi.

Mais l’autre repartait :

— Saleté, cochonnerie. C’est moi qui ai été te chercher… Et tu veux m’enlever Tonio. Mais j’ai de la défense, tu sais.

Au bruit de la querelle, des gens étaient venus. On faisait cercle autour d’elles.

Une fille aux cheveux décolorés lança d’une voix rauque :

— Ne te laisse pas faire, Liliane. T’as raison. Rentre-s’y dedans.

— Vas-y, vas-y, fit une autre.

Mais une voix d’homme annonça :

— V’là Tonio.

En effet, fendant la foule, Tonio apparut. C’était l’heure habituelle de son pastis.

Il mit sa main lourde sur l’épaule de Liliane.

— Toi, d’abord, ferme ça. Tiens-toi tranquille, hein !

Liliane se révolta.

— C’est cela, maintenant… Donne-moi tort alors que cette…

Elle ne put prononcer l’injure, parce que Tonio à toute volée lui avait asséné une gifle qui claqua sec. Sa tête en fut renversée sur la banquette. Elle se mit à pleurnicher.

— Tonio connaît la manière, apprécia un amateur à haute voix.

Mais Ruby s’était dressée devant Tonio.

— Vous êtes un sale monsieur, lança-t-elle, un dégoûtant…

Tonio devint cramoisi. Ses mâchoires se crispèrent ; ses yeux flambèrent.

— Tonio l’a mauvaise, fit encore l’amateur. Ça va barder.

De fait, avançant d’un pas, Tonio avait saisi Ruby à la gorge, et il levait son poing pour la frapper. Les filles se mirent à pousser des cris stridents.

Mais Tonio ne put abaisser son bras. Une poigne de fer l’immobilisait.

— Toi, tu vas commencer par laisser cette jeune fille, hein.

Tonio lâcha la gorge de Ruby, se retourna, se trouva nez à nez avec un grand Martiniquais, taillé en force, qui, très calme, la pipe à la bouche, le maintenait.

Tonio hésita.

— De quoi te mêles-tu, Max. C’est pas tes affaires.

— Je me mêle de ce qui me plaît, répondit l’autre avec placidité. Je n’aime pas voir les gens se conduire comme des sauvages.

Tonio considéra son adversaire. Max était connu dans le quartier. On le voyait presque tous les jours dans les bars de Montmartre. On ne savait ni qui il était, ni ce qu’il faisait, mais on connaissait sa force, son flegme, son ton d’ironie tranquille et décidée. On ne l’avait jamais vu en colère ; on ne l’avait jamais vu ivre non plus.

— Ça va, ça va, fit Tonio. Si on ne peut plus s’expliquer avec les poules qui vous font des crosses maintenant…

— Tu canes, Tonio, fit une voix dans la foule.

Tonio se redressa.

— S’il y en a un qui n’est pas content, il n’a qu’à venir s’expliquer dehors.

Max, en souriant, tirait sur sa pipe. Tonio se perdit dans la foule. Alors Max se tourna vers Ruby et dit à la jeune fille :

— Votre place n’est pas ici… Rentrez chez vous. Cela vaudra mieux.

La jeune fille, d’un geste machinal, arrangea ses cheveux sous sa toque et sortit.

Dehors, il pleuvait toujours. Ruby marchait vite, la tête baissée. Au tournant d’une rue, un passant, qui, lui aussi se hâtait, la heurta.

— Pardon, fit-il.

Le son de sa voix fit relever sa tête à la danseuse.

— Ah ! par exemple. Ruby. Alors, contente ? Ça marche toujours avec Liliane ?

— C’est-à-dire, ça allait bien, mais depuis une heure ça ne va plus.

— Qu’y a-t-il ?

— Liliane s’imagine que je veux lui enlever son mari.

— Et ça doit faire vilain, car elle, je la connais, elle est jalouse comme une tigresse.

— Nous nous sommes presque battues. Et je suis ennuyée. Je ne sais pas quoi faire.

— Comment quoi faire ?

— Est-ce que je dois encore aller ce soir au Casino pour faire notre numéro ? Après la scène qui vient d’avoir lieu.

— Le boulot, mon petit, c’est sacré. Bien sûr que tu dois aller danser. S’il fallait que le plateau tienne compte des querelles de coulisse…

Et Alfred s’esquiva en faisant de grands gestes de bras, puis il se retourna pour sourire à Ruby.

— Ne t’en fais pas. Bonne chance, petite.

Rentrée dans sa chambre, Ruby, quelques instants plongea dans une détresse immense. Sa solitude l’accablait. Elle n’avait pas eu le temps de nouer avec Liliane une amitié profonde ; et d’ailleurs elle sentait la jeune femme trop différente d’elle. Mais la camaraderie qui s’était établie entre les May Sisters était précieuse. Elle comptait beaucoup sur Liliane pour l’aider dans ses débuts. Un moment, elle pensa à tout abandonner et à rentrer chez ses parents. Mais la pensée du triomphe, de son père et surtout de sa mère lui fut odieuse. Elle devina les sarcasmes que, sa vie durant, elle devrait endurer, la sujétion dans laquelle elle serait tenue. Et puis elle songea que, malgré l’attitude de Liliane, il ne serait pas chic de laisser celle-ci sans partenaire en plein succès. Elle raidit son courage. Il lui fallait apprendre à surmonter les épreuves. Elle en rencontrerait sans doute d’autres, et plus terribles, dans sa vie indépendante.

Un regard sur sa montre lui apprit qu’elle avait juste le temps de se rendre au Casino.

Dans le couloir, elle se heurta presque à Max qui entrait.

Ruby s’étonna.

— Comment avez-vous su… ?

Le Martiniquais, en riant, retira sa pipe de ses lèvres pour lui répondre.

— Je vous assure bien que j’ignorais que vous habitiez ici.

— Mais vous-même y demeurez ?

— Oui et non. J’y ai un pied-à-terre où je viens de temps en temps.

La jeune fille sourit. Puis elle ajouta :

— Il faut que je me sauve ; j’ai juste le temps de courir au Casino.

À ce moment, passa devant eux sans paraître les voir une femme d’une cinquantaine d’années.

Forte, bien charpentée, d’ailleurs un peu hommasse, elle montrait un visage qui avait dû être beau, aux traits réguliers et dont elle cherchait à dissimuler les rides sous un maquillage un peu trop violent, mais on percevait qu’il était fait avec soin.

Les fards contrastaient étrangement avec son vêtement noir de coupe désuète, son chapeau qui n’avait jamais dû être à la mode, ses gants de filoselle. Elle tenait à la main un parapluie soigneusement roulé.

Quand elle fut passée dans le silence qui s’établit, Max expliqua :

— C’est Madame Amandine…

— Ah ! je sais, coupa vivement la danseuse, Liliane m’a parlé d’elle.

Max, en souriant, demanda encore.

— Et vous allez la retrouver maintenant ?

Ruby était déjà près de la porte.

— Il faut bien… le métier.

Elle disparut.

Max haussa les épaules et commença à monter lentement l’escalier.

 

*    *    *

 

Et poussant la porte de leur loge commune au Casino de Paris, Ruby n’était pas sans appréhension. Liliane était déjà là ; une vieille habilleuse maigre, sèche et jaune l’aidait à revêtir le costume de leur premier tableau.

— Ah te voilà, fit sa partenaire d’une voix dure. Je me demandais si tu aurais le toupet de me plaquer. Tu en aurais été bien capable.

— Tu vois bien que je suis venue.

— Ça va. Je n’ai pas de partenaire sous la main et il faut bien que je te subisse. Mais je t’assure que, dès que j’aurai trouvé quelqu’un, je ne serai pas longue à me débarrasser de toi.

— Il faudrait pourtant que tu m’entendes avant de me juger…

— Ne te fatigue pas, va. Je n’ai que faire de tes boniments.

— Je t’assure que tu te trompes à mon sujet.

— Tais-toi donc. Tu vas encore mentir. Puisque je te dis que ça ne prend pas.

— À la fin, Liliane, c’est trop injuste…

Tout en parlant, Ruby se déshabillait. Liliane l’interrompit.

— Au lieu de chercher à m’empaumer avec des boniments à la noix, tu ferais mieux de te grouiller. Je ne tiens pas à être à l’amende à cause de toi.

Puis, approchant son visage très près du miroir pour allonger ses yeux d’un trait de bleu et placer un point de rouge à la commissure des paupières, elle exhala sa rancœur :

— Saleté, va !

Ruby, qui fixait son cache-sexe, se fâcha.

— Liliane, je te défends de me parler de cette façon.

Sa partenaire pivota sur la chaise.

— Tu me défends… tu me défends… Non, mais chez qui… Si ça me plaît, je le ferai savoir à tout le monde que tu n’es qu’une traînée.

Ruby passait ses cuisses au blanc-gras. Elle était excédée.

— Tout ça à cause de Tonio, soupira-t-elle. Si tu savais ce que j’en pense.

— Il ne te dégoûtait pas tant que cela…

L’habilleuse buvait du lait. Dès qu’elle le put, elle se sauva, et trottinant dans les couloirs, gagna la vaste pièce où une vingtaine de grandes filles, la plupart complètement nues, en chantonnant vérifiaient leur maquillage devant des miroirs trop petits.

— Il y a du nouveau chez les May Sisters, mes enfants, fit la vieille.

— Raconte vite.

Elle ne se fit pas prier.

Maintenant, de son pas menu, l’habilleuse se hâtait vers le plateau. Elle se glissait jusqu’au manteau d’Arlequin où, près du tableau d’appel, elle trouva le régisseur. En scène le chanteur de charme se pâmait.

— Faites gaffe ce soir, chuchota la vieille au régisseur.

— Rapport ?

— Rapport qu’il y a de l’eau dans le gaz chez les Sisters.

Mais Ruby et Liliane apparaissaient. Le chanteur de charme saluait sous les applaudissements. Le régisseur lança des ordres.

— Stop à la herse. Éteignez tout.

La scène fut plongée brusquement dans l’obscurité. Passant un mouchoir entre son cou et son faux-col, le chanteur de charme, dont le maquillage vu de si près prenait on ne sait quelle allure équivoque avec le fond de teint ocre et le coup de crayon bleu allongeant les yeux, s’inquiétait :

— Ça a été ce soir ? Je n’ai pas été trop mauvais ?

Personne ne fit attention à lui.

Le chef machiniste ordonnait la figure levée vers le cintre :

— Envoyez le 8.

Des machinistes silencieusement dressaient des portants.

L’orchestre, à pleins cuivres, reprenait le refrain de la dernière chanson du chanteur de charme. Mais une petite ampoule rouge s’alluma sur le pupitre du chef qui arrêta net ses musiciens. Et ils commencèrent à jouer l’air qui annonçait l’entrée de Ruby.

— Vas-y, dit le régisseur à celle-ci en même temps qu’il appuyait sur les boutons qui commandaient les électriciens placés derrière les projecteurs disposés dans la salle à hauteur du deuxième balcon.

Ruby s’élança, aussitôt happée par les pinceaux conjugués des projecteurs. Un cache-sexe de strass et deux cabochons sur la pointe des seins soulignaient sa nudité blanche, tandis que de longues plumes fixées à sa ceinture, à ses épaules, et une haute aigrette fichée dans ses cheveux devaient faire comprendre au public qu’elle était l’oiseau d’un merveilleux pays de rêve.

Survenait Liliane étroitement moulée dans un maillot d’argent et qui portait arc et carquois pour ne point laisser ignorer qu’elle était le chasseur. Celui-ci découvrait l’oiseau qui à sa vue s’affolait, tournoyait sur lui-même, puis quand le chasseur plaçait sa flèche sur son arc, suppliait, implorait grâce.

Vainement. Le chasseur l’ajustait. Alors se redressant, elle offrait aux coups son entière beauté, la splendeur de son corps.

Le chasseur hésitait. Alors autour de lui l’oiseau bondissait en une danse effrénée et provocante. Le chasseur au loin jetait son arc, cherchait à saisir dans ses mains tendues l’oiseau qui se dérobait, feignait de se laisser approcher pour mieux fuir au dernier moment.

Ce fut ce soir-là, pour Ruby, une impression désagréable quand elle dut, à la fin du numéro, laisser les mains de Liliane prendre son corps nu et feindre de se laisser aller, vaincue, dans ses bras. Il lui sembla qu’elle était à la merci de son ennemie, qu’elle était bien l’oiseau à la merci du chasseur. Mais derrière le rideau baissé, les applaudissements crépitaient. De sa poigne dure, Liliane redressa Ruby cambrée en arrière.

— Je te crèverai, fit-elle.

Puis sur son visage elle recolla le sourire de commande, car le régisseur hurlait en coulisse :

— Feux partout. Envoyez pour le rappel.

Et elles vinrent saluer, le rideau relevé rapidement, en se tenant par la main comme deux sœurs unies par un fraternel amour.

Le temps qui leur était donné pour changer de costumes entre leur première apparition et la seconde était si court qu’elles ne purent échanger un mot. Déjà, elles redescendaient le petit escalier de fer tournoyant qui menait des loges au plateau.

Cette fois elles étaient identiquement vêtues d’une très courte culotte collée aux cuisses et d’une blouse à manches flottantes et décolletée en pointe jusqu’à la ceinture. Dans un rythme endiablé, sur une musique frénétique, elles présentaient un numéro de claquettes qu’interrompaient des exercices acrobatiques, pirouettes, renversements, sauts périlleux. Le numéro était assez bref, mais quand elles le terminaient dans un cri strident, la salle trépignait. Aussitôt d’ailleurs surgissaient figurants et figurantes pour le grand final du premier acte qui leur servait en quelque sorte d’apothéose.

Après cela, elles étaient haletantes, essoufflées. La vieille habilleuse devait éponger leurs corps ruisselants de sueur. Elle les étrillait rudement à la serviette. Puis elles passaient la robe verte à reflets d’argent, coiffaient la perruque à longs cheveux blonds. Elles étaient ainsi, dans l’atmosphère glauque des projecteurs voilés, deux sirènes qui semblaient mener leurs évolutions voluptueuses dans des profondeurs sous-marines. Leurs gestes lents étaient d’appel, puis d’étreinte. Elles séduisaient, attiraient, enlaçaient. D’invisibles navires s’immobilisaient et, subjugués, de non moins invisibles marins obéissaient à leur fascination, et les serrant contre leurs gorges fières et leurs bouches offertes elles les entraînaient dans les profondeurs.

C’était là le triomphe des May Sisters. Il émanait de leur danse une volupté étrange, une morbidité sensuelle en laquelle se mêlaient l’amour et la mort. Et Liliane et Ruby étaient si semblables l’une à l’autre que l’œil cherchait en vain à les suivre en leurs évolutions et qu’il fallait s’abandonner au charme en renonçant à s’attacher à l’une plutôt qu’à l’autre.

Dès qu’elles sortaient de scène après les deux rappels, l’habilleuse jetait sur elles des peignoirs de bain. Liliane hâtivement en noua la cordelière et d’un pas rapide gagna sa loge.

Ruby au contraire s’attarda dans la coulisse à bavarder. Elle voulait éviter de se trouver encore une fois seule en tête-à-tête avec Liliane.

Quand elle vint un peu plus tard pour quitter son costume de scène, la loge était vide.

Ruby était découragée. Tout en ôtant son maquillage, elle pensait qu’elle n’aurait sans doute pas la force de supporter le lendemain une nouvelle querelle de sa partenaire. Il faudrait au plus tôt rompre leur association. Mais c’était sacrifier le succès naissant des May Sisters et, abandonnée à elle seule, que pourrait-elle faire dans ce monde qu’elle ne connaissait pas ?

Ce fut tristement qu’elle remit son costume de ville. Ce fut tristement qu’elle gagna la rue.

Le final du deuxième acte tonitruait. Jusqu’à la porte de sortie, on entendait le martèlement rythmé des talons des girls et leurs voix haut placées.

La pluie avait cessé, mais un petit vent aigre musait par les rues, rebroussant le poil des chiens errants. Ruby espérait vaguement que Jean l’attendrait. Mais Jean n’était pas là.

Serrant sur sa gorge son écharpe, elle se dirigea vers « l’Amiral ». C’était encore le secret espoir d’y rencontrer Jean qui la poussait vers ce bar plutôt que vers un autre. Elle s’avouait d’ailleurs que si Jean lui reposait son ridicule : « Ce soir ou jamais », elle dirait : « Ce soir ». Elle n’en pouvait plus d’être seule.

À « l’Amiral », elle ne trouva pas Jean. Elle se fit servir de la bière et un sandwich. La dînette qu’elle avait si gaiement partagée avec Liliane et l’acrobate blonde était loin. Mais Ruby n’avait pas faim.

Pendant le temps qu’elle grignota son sandwich, personne ne fit attention à elle. Elle s’était placée dans le fond et, de là, surveillait la porte d’entrée. Chaque fois que celle-ci s’ouvrait, elle se demandait si Jean allait survenir.

Mais c’était un couple, c’était une fille, c’était un noctambule quelconque. Ce n’était jamais Jean.

Il était un peu plus d’une heure quand elle se décida à rentrer au Minerva. Elle paya, sortit, s’engagea dans la nuit que les réverbères refoulaient dans les angles des portes.

Comme elle traversait la petite place qui précède la rue Clauzel, elle vit venir vers elle un homme en lequel elle reconnut aussitôt celui qui, la veille, l’avait suivie.

Mais le bord de son chapeau était relevé par le vent, et Ruby pouvait voir son visage. Il n’avait rien d’effrayant, bien au contraire. Ses traits étaient doux, les yeux d’un bleu intense avaient on ne sait quoi de rêveur, de mélancolique. Il était bien découplé, sans lourdeur. Il y avait quelque chose de rassurant en lui.

— Excusez-moi de vous aborder ainsi. Mais j’aimerais vous accompagner, dit-il.

— C’est inutile. Ne vous donnez pas cette peine. J’habite tout à côté.

— Je le sais. Déjà hier…

— Hier, vous m’avez fait très peur.

— Je m’en excuse. Je ne l’aurais pas voulu. Mais ce soir ?

— Ce soir, non, vraiment, vous ne m’effrayez pas.

— Je m’en félicite, car j’aimerais vous mieux connaître… bavarder un peu avec vous.

— Mais il est tard.

— Est-il jamais vraiment tard à Montmartre ?

— Je ne suis pas non plus ce que sans doute vous croyez.

— Je l’ai parfaitement vu, et c’est pourquoi je désirerais que nous fassions plus ample connaissance.

— Je ne vous connais pas.

— La rue est un salon où chacun a déjà été présenté.

Ruby regarda attentivement l’homme.

— C’est drôle, constata-t-elle. Je viens de vous dire que je ne vous connais pas, et il me semble que je vous ai déjà vu quelque part.

L’homme sourit.

— Mon Dieu, c’est peut-être possible.

Ruby plus soigneusement encore examina le visage de son compagnon. Et soudain elle s’exclama :

— Oh ! est-ce que vous ne seriez pas…

— Chut… petite fille… les noms ne servent pas à grand’chose.

Il avait pris le bras de Ruby sous le sien.

— Offrez-moi l’hospitalité un moment, fit-il.

Quand il lui avait pris le bras, Ruby ne s’était pas éloignée. Quand il lui demanda de l’accompagner chez elle, Ruby ne s’indigna pas. Dans sa lassitude, dans sa détresse, dans sa solitude, elle éprouvait le besoin d’une présence. Il lui fallait confier à quelqu’un sa peine, peut-être aussi son besoin d’aimer.

Or l’homme qui s’offrait à elle avait un visage très doux, une voix tendre. Il donnait confiance. Ses yeux bleus étaient pleins de mystère. Il regardait Ruby en souriant. Ruby lui rendit son sourire. Elle savait maintenant qui il était.

— Ne dites pas non. Voyez, nous sommes déjà de bons amis.

Ils étaient parvenus devant l’hôtel Minerva. La rue s’ouvrait à tous les courants d’air. Il passait parfois des sifflements aigres.

La danseuse, encore une fois regarda cette nuit mauvaise, puis l’homme au sourire confiant. Elle baissa la tête.

Sa décision était prise.

Mais sa main tremblait tout de même un peu quand elle ouvrit la porte de sa chambre…

Le destin entrait avec elle, elle en avait conscience, vaguement.

III

Max, en descendant l’escalier, bourrait sa pipe d’un mélange de tabac blond. Sur la troisième marche avant le rez-de-chaussée il s’arrêta pour approcher du fourneau la flamme de son briquet que ses paumes tenaient captive.

Ce fut alors qu’un hurlement éclata. Un hurlement, aigu, prolongé sur la même tonalité, et il sortait en haut du registre d’un gosier de femme.

Max leva les yeux qu’il avait fixés sur la flamme jaune. Dans le couloir, habillée pour sortir, son parapluie à la main, Madame Amandine se tenait debout, le dos appuyé au mur, juste en face de la porte de Ruby. C’est elle qui avait crié. Il ne semblait pas possible qu’elle fît un mouvement.

— Qu’il y a-t-il ? demanda Max en descendant les trois marches qui lui demeuraient à franchir.

Madame Amandine ne répondit pas. Mais de nouveau strida son affreux cri qui, cette fois, s’acheva dans une sorte de hoquet.

On entendit à tous les étages des portes s’ouvrir.

— Voyons, expliquez-vous, fit encore Max en pressant son grand pas.

Madame Amandine, les yeux exorbités, la bouche contractée, pointa seulement son parapluie dans la direction de la chambre de Ruby et articula difficilement :

— Là… là…

La porte de la chambre était grande ouverte. Max regarda.

Entièrement nu, le corps de Ruby était renversé sur le lit en désordre. Un bras relevé cachait la face et faisait saillir des seins juvéniles et fiers. Une large blessure déchirait le ventre. On distinguait confusément des chairs rouges et jaunes. Le sang couvrait le corps, et faisait de larges rigoles sur les seins entaillés sauvagement et sur les draps. Ce que du corps le sang n’avait pas pollué était blanc comme un pétale de camélia.

— Tonnerre ! fit Max sur le tuyau de sa pipe. Il pénétra dans la chambre, s’approcha du lit. Il n’eut pas besoin de toucher le bras pour savoir qu’il n’y avait rien à faire. Ruby était morte.

Des mules tintaient rapidement dans l’escalier.

Deux têtes de femmes, l’une blonde, l’autre brune, les cheveux en désordre, se montrèrent entre le chambranle, se rejetèrent en arrière dans le même cri d’horreur, puis apparurent de nouveau. La curiosité était la plus forte.

C’était les deux belles filles qui avaient interpellé le petit Japonais au bagage perdu. Derrière elles se pressaient, cherchant à voir, d’autres femmes en pyjamas ou en peignoirs, des hommes dont les cheveux étaient embroussaillés. Ils interrogeaient, parlaient tous à la fois, se démenaient vainement.

— Qu’y a-t-il ?

— C’est une petite qui a été assassinée.

— Il faut appeler un médecin.

— On ne la connaissait pas.

— Au secours, au secours !

— Ne criez donc pas. Il n’y a rien à faire.

— C’est la partenaire de Liliane.

— La police ! La police !

— Tu ferais mieux de remonter te coucher. C’est pas beau à voir.

— Ah ! la pauvre gosse !… Ce que c’est de nous tout de même.

— Il faut prévenir Liliane.

— C’est la première fois que ça arrive ici.

— Ferme donc ton peignoir, on voit que tu es à poil.

— Un médecin, vite, un médecin.

— Puisqu’on vous dit qu’elle est morte.

— Laissez-moi passer !

Max, plein d’autorité, lança :

— Que personne n’entre !

Puis, sur le téléphone même de Ruby, il composa le numéro 17 et parla à voix basse.

— Police ? Je vous préviens qu’un crime a été commis à l’hôtel Minerva, rue Clauzel. Une femme éventrée. Elle est morte.

Puis il raccrocha et vint, de son corps d’athlète, barrer la porte devant la cohue gémissante des locataires.

Madame Amandine n’avait pas bougé. Une femme sanglotait, affalée sur la rampe de l’escalier.

Un jeune homme dit :

— Liliane s’est trouvée mal. Elle est revenue à elle. Mais elle ne veut pas descendre.

— Je comprends cela, fit la belle blonde ; c’est l’autre « May Sisters ».

D’un coup de freins brusque, le car de police stoppa devant la porte.

Deux agents surgirent, écartèrent les gens sans ménagement.

— Dégageons ! Dégageons !

Derrière eux, parut le brigadier, puis trois hommes en civil.

Un autre agent se mit en travers de la porte d’entrée.

Le brigadier fit reculer encore les locataires. Une femme piailla.

Les trois policiers en civil se dirigèrent rapidement vers la chambre. Max s’effaça devant eux.

— C’est vous qui avez découvert le corps ? lui demanda le premier.

— C’est moi.

— Vous resterez ici à ma disposition.

— Parfaitement.

Les trois hommes entrèrent.

Le premier, d’un rapide coup d’œil, embrassa la chambre, le cadavre.

— Alertez la P.J., ordonna-t-il brièvement. Ne laissez sortir personne. Qu’on ne touche à rien.

L’un des deux autres empoigna le téléphone. L’autre commença à inspecter la salle de bains, la penderie, vérifia la fermeture de la fenêtre.

Le brigadier dans le couloir donna des ordres.

Deux agents grimpèrent l’escalier.

— Allons, allons, fit un autre, ne restez pas là. Rentrez dans vos chambres.

Mais les locataires n’obéirent pas. Ils restèrent dans le couloir en un tas d’où fusaient des interjections dans le brouhaha des voix. Seule Madame Amandine obéit et retourna chez elle.

Le commissaire interrogeait Max.

— Je ne sais rien, monsieur le commissaire. Je descendais pour sortir. J’ai entendu hurler. Je suis accouru. J’ai regardé. J’ai vu le cadavre comme il est là. Je vous ai appelé. C’est tout.

— Qui avait crié ?

— Madame Amandine, la locataire d’en face.

— On l’entendra tout à l’heure. Dans la nuit, vous n’avez rien remarqué, rien entendu ?

— Absolument rien.

— Vous connaissiez la victime ?

— Très peu. Je sais que c’est une danseuse du Casino de Paris, l’une des May Sisters.

Le commissaire marqua sa surprise.

— Diable ! Ça se corse. Une des May Sisters !

— Oui, la plus jeune. Sa partenaire habite ici. Elle s’est évanouie en apprenant le crime.

— Je la verrai à son tour. C’est tout ce que vous pouvez me dire ?

— Je ne sais rien d’autre.

— C’est bon. Je vous remercie. Ne vous éloignez pas. Nous aurons peut-être encore besoin de vous.

— Si je puis vous être utile…

Le commissaire lui coupa la parole.

— Qu’on m’amène la concierge, et qu’elle montre la fiche de cette gosse.

Puis, se tournant vers son subordonné.

— Alors ?

— Alors, rien. La fenêtre est fermée. Rien de suspect. Pas de trace d’effraction. On n’a pas cherché à voler.

Le commissaire considéra l’horrible blessure.

— Ça ne m’étonne pas !

L’autre commissaire poussait dans la chambre la concierge effarée…

— Je ne peux pas voir cela, faisait-elle en tremblant, je ne peux pas voir cela.

De son corps, le commissaire lui masqua le cadavre.

— C’est vous la concierge ?

— Oui, monsieur.

— Il y a longtemps que cette personne était là ?

— Depuis deux jours. C’est Mademoiselle Liliane qui l’avait amenée.

— Vous lui avez fait remplir sa fiche ?

— Pardon ?

— Sa fiche de garni, vous l’avez ?

— Ah ! sa fiche. La voilà. Faites excuse, je suis un peu dure d’oreille.

Le commissaire parcourait le mince papier.

— Aubron Louise, Marie, Jeanne, dite Ruby, artiste, née à Mont-de-Marsan, dix-neuf ans, célibataire… Elle n’aura pas fait de vieux os, pauvre petite…

Il tendit la fiche à l’inspecteur.

— Vous prendrez copie !

À ce moment, des pas se firent entendre dans le couloir. La voix du brigadier annonça :

— La P.J., monsieur le commissaire.

Un homme entra. Il était grand, svelte, jeune encore. Quelques cheveux gris argentaient ses tempes. Des yeux bleus très vifs éclairaient son visage ardent, dont la bouche un peu moqueuse atténuait l’énergie.

Le commissaire lui tendit la main.

— Ah ! c’est vous, Neyrac, qui prenez l’affaire.

— Oui ; votre homme a téléphoné que c’était la grosse affaire.

— Je crois bien. L’une des May Sisters, éventrée.

— Peste ! Les journalistes vont être contents.

— Pour eux, c’est du cousu main. Regardez le travail.

Le commissaire, d’un geste de la main, désigna le corps de Ruby.

L’inspecteur principal Neyrac se pencha.

— Ah ! la malheureuse… Et une belle fille avec ça… Crime de sadique. Qu’en pensez-vous, docteur ?

Derrière l’inspecteur principal venait de pénétrer un monsieur âgé, complètement chauve, portant sur sa face ronde des lunettes d’écaille. À la boutonnière de son pardessus était fixé le macaron rouge sur le ruban d’argent.

Il s’approcha à son tour et examina le cadavre en silence, longuement.

— Blessure provenant d’un instrument tranchant, prononça-t-il enfin d’une voix calme, intéressant la région abdominale du pubis à cinq centimètres au-dessous de l’extrémité inférieure du sternum. Le coup, porté de bas en haut, a complètement sectionné la paroi musculaire et la couche graisseuse subjacente, déchirant même le péritoine et mettant à nu les intestins. L’aorte abdominale ayant été coupée, la mort a été instantanée. Les mutilations des seins ont été effectuées post mortem.

— Quelle arme ?

— Un couteau long et mince… plutôt un poignard… En tout cas, une arme, solide. La blessure est nette. Celui qui a frappé a porté un coup terrible, sans hésitation. C’était certainement, comme vous dites, un costaud. Il a fallu que le meurtrier ait une grande force physique et un beau sang-froid pour faire une pareille éventration.

— C’est tout ce que vous voyez, docteur ?

— Pour l’instant, oui. Faites transporter le corps à l’institut médico-légal, je ferai l’autopsie dès aujourd’hui. Je vous en communiquerai aussitôt les résultats.

— Je vous en serai obligé.

L’inspecteur appela :

— Allez-y, vous autres. Tâchez de me trouver des empreintes, hein !

Les hommes de l’identité judiciaire qui attendaient dans le couloir se mirent à l’ouvrage. Pendant qu’ils opéraient, photographiant la chambre et le corps, faisant, partout où ils pensaient en trouver, des relevés d’empreintes, établissant des plans, Neyrac s’isolait avec le commissaire dans un coin de la pièce.

— Vous connaissiez la petite ? demanda-t-il.

— Du tout. C’est, paraît-il, une nouvelle dans le quartier.

— Pas d’antécédents, à votre connaissance ?

— Rien.

— On verra aux sommiers.

— Ça m’étonnerait qu’il y eût quelque chose.

— Lâchez donc un de vos poulets dans les bars du quartier.

— Entendu. Mais c’est vous qui prenez l’enquête.

— Bien sûr. Je vais la commencer tout de suite. Je passerai tout à l’heure vous voir au commissariat.

— Je vous attends. Au revoir, Neyrac.

— Ah ! laissez-moi deux agents… et puis…

Il désigna du menton l’inspecteur qui avait le premier fureté dans la chambre.

— Laissez-moi aussi Chancerel. Il connaît bien le quartier. Il pourra me servir.

Le commissaire se mit à rire.

— Naturellement ; quand j’ai un inspecteur à peu près convenable, la P.J. me le souffle et, à moi, il ne me reste que les mazettes. Chancerel, vous resterez aux ordres de M. Neyrac.

— Bien, patron.

Des agents apportèrent un brancard. Pour faire glisser sur lui le corps, il fallut rabattre le bras de Ruby qui cachait son visage. Et la fraîche figure parut ; la bouche était à demi ouverte sur les dents d’une blancheur éclatante ; grand ouverts, les yeux exprimaient une épouvantable terreur. Ce regard fixe des yeux vitreux était hallucinant.

Max, qui n’avait pas quitté la chambre, s’approcha.

— Vous permettez, fit-il.

Et de ses longs doigts bronzés, il abaissa les paupières.

Ruby parut calmée. On jeta sur elle une couverture et on l’emporta.

Neyrac jeta son chapeau et son manteau sur une chaise, s’installa dans le fauteuil, parcourut les deux feuilles de papier que lui avait remis le commissaire avant de s’en aller.

— Faites venir Madame Amandine, dit-il.

Devant lui, l’ancienne goualeuse ne parut nullement intimidée. Elle avait repris tout son calme. Seulement son maquillage était peut-être plus violent qu’à l’ordinaire.

— C’est tout simple, expliqua-t-elle. Comme chaque matin je sortais pour aller faire mon travail chez le pharmacien qui m’emploie. C’est un vieux garçon. Je tiens son ménage ; je nettoie, je fais la cuisine, je ravaude son linge, je m’occupe de tout, quoi ! Je vois la porte en face toute grande ouverte. Je regarde. C’est naturel. Je découvre la fille assassinée. Ça m’a donné un coup. Ça se comprend. Alors j’ai crié. Et puis on est venu. Je n’en sais pas davantage. C’est tout ce que j’ai à dire. Et je voudrais bien m’en aller ; je suis en retard pour mon ménage.

— Une minute. Madame. J’ai encore quelques questions à vous poser. Avez-vous vu rentrer votre voisine hier soir ?

— Ma foi non. D’ailleurs, je ne la connaissais pas.

— Vous n’avez rien entendu durant la nuit ?

— C’est-à-dire, vers une heure, une heure et demie, j’ai été réveillée par un bruit de voix qui venait de la chambre.

— Ah ! Ah ! Il y avait beaucoup de gens qui parlaient ?

— Non. Un homme et une femme. C’est comme s’ils se disputaient. Cela m’a étonnée. Ce n’est pas que la maison soit tranquille. Vous pensez, rien que des artistes. Mais cela m’a tout de même surprise.

— Pourquoi ?

— Parce que je croyais l’appartement vide.

— Vous ne saviez pas que l’une des May Sisters l’occupait depuis la veille.

— Nullement.

— Et que disaient ces voix que vous avez entendues ?

— Je n’ai pas pu comprendre. Je vous l’ai dit. Ils se querellaient. La femme suppliait. L’homme semblait menacer.

— Cela a duré longtemps ?

— Je ne peux pas vous dire. Il y a tant de gens qui font la vie dans la maison. Je n’y fais plus attention. Je me suis seulement dit : « Voilà encore que ça recommence. J’étais si tranquille ». Et puis, je me suis rendormie.

— À quelle heure l’homme est-il parti ?

— Je ne sais pas. Je n’ai rien entendu. Je dormais.

— Merci. Vous pouvez disposer, Madame.

Neyrac fit ensuite amener Liliane. La partenaire de Ruby s’était habillée. Elle s’efforçait au calme, mais elle était très pâle.

— Y a-t-il longtemps que vous connaissiez votre compagne ?

— Non. Ce que je peux dire, c’est qu’elle n’était pas de notre monde. Elle avait quitté le domicile de ses parents.

— Vous avez leur adresse ?

— 37, rue de la Tour-Maubourg, dans le septième.

Neyrac fit un signe.

— Chancerel, faites un saut jusque-là et ramenez-moi le père.

Puis il reprit l’interrogatoire de Liliane.

— Vous étiez au courant des aventures de votre partenaire ?

— Ruby n’avait pas d’aventures. C’était une jeune fille.

— Oh ! Oh ! Une danseuse du Casino…

— Et alors ? C’est pas la première que je connais de danseuses nues et qui l’ont encore. Vous comprenez, il y a le métier, et puis il y a le reste. Si je vous disais que parmi les femmes nues de la figuration, il y en a qui sont mariées et mères de famille. Et il n’y a pas plus fidèles. Ça n’a pas de rapport.

— Je veux bien le croire. Pourtant, un homme a passé la nuit avec votre compagne. Et ils n’ont pas dû faire de l’aquarelle, hein ?

Liliane chancela. Elle entra ses ongles dans ses paumes. Elle balbutia :

— Un homme… cette nuit…

Neyrac nota son trouble, mais continua tranquillement :

— Oui. Vous n’en saviez rien ?… Et vous n’avez aucun soupçon sur la personne que Ruby Aubron a pu admettre chez elle ?

— Non… ou plutôt si…

— Parlez.

— Un garçon lui faisait la cour et venait la chercher a la sortie du Casino. Un grand, brun, bien taillé.

— Bien taillé ? Bon. Son nom ?

— Je ne sais pas. Je ne sais que son prénom : Jean.

— Il y a beaucoup de Jean. Ruby Aubron ne rencontrait personne d’autre ?

— Non… Certainement non.

Ses lèvres tremblaient. Elle défaillait.

— Est-ce que je peux remonter chez moi ? demanda-t-elle. Je ne me sens pas bien.

— La mort de votre compagne vous affecte tant ?

Liliane hésita une seconde, puis reprit :

— Je l’aimais bien. C’était une gentille gosse. Et puis voilà mon numéro fichu. Il faut tout recommencer.

Neyrac sourit imperceptiblement.

— Je vous comprends. Allez vous reposer. Si j’ai besoin d’autres renseignements, je vous ferai appeler.

De la concierge, Neyrac n’apprit rien de nouveau. Elle s’enquit seulement de l’heure à laquelle elle pourrait faire la chambre. Il lui répondit que cela ne pressait pas.

L’inspecteur n’obtint rien non plus des locataires qu’un peu au hasard il questionna. Ils n’avaient rien vu, rien entendu. La petite acrobate blonde lui raconta le déjeuner qu’elle avait pris avec Liliane et Ruby.

— Elles étaient comme deux sœurs pour de bon, affirma-t-elle.

Chancerel revint alors accompagnant un monsieur de taille moyenne dont la barbichette grisonnante frémissait et dont tremblait sur le nez un peu fort le lorgnon retenu par une chaînette d’argent. Il était Officier de l’Instruction Publique. Il tenait à la main son chapeau melon.

— Quelle honte pour la famille, monsieur l’inspecteur principal, s’exclama-t-il. Une fille que sa mère et moi avions élevée avec tant de soin, dans les meilleurs principes ! Et voilà qu’elle a abandonné le foyer où elle était choyée, gâtée, adulée, pour monter sur les planches et se montrer – oh ! j’en rougis bien que nous soyions entre hommes – toute nue devant le public. Et par-dessus le marché, on me l’assassine. Oh ! ma pauvre petite fille, pourquoi m’as-tu fait cela ?

— Je compatis à votre douleur, Monsieur, fit Neyrac, et je vous prie d’agréer mes condoléances. Mais, dans l’intérêt supérieur de la justice, je me vois contraint de vous demander de surmonter votre émoi, tout légitime qu’il soit, pour répondre aux questions que je m’excuse de devoir vous poser.

Le père de Ruby sc campa. Ce langage le remontait visiblement.

Mais le téléphone grelotta. Chancerel décrocha.

— C’est vous qu’on demande, dit-il à Neyrac.

Neyrac prit l’écouteur. Son visage demeurait impénétrable cependant qu’il écoutait et répondait brièvement.

— Oui… oui… Ah ! Ah !… Bien cela… Très bon… Je le verrai, bien entendu… Oui… Merci.

Neyrac chuchota quelques mots à l’oreille de Chancerel qui acquiesça de la tête. Puis il re vint dans son fauteuil.

— Excusez-moi.

— Je suis à votre disposition, monsieur l’inspecteur principal.

— Votre fille avait dix-neuf ans. À cet âge, mon Dieu, le cœur est parfois éloquent. Ne connaissiez-vous pas… d’amourettes à votre fille ?

— Elle était la pureté même.

— Pas le moindre flirt ?

— Sa mère et moi lui avons toujours enseigné qu’il ne pouvait y avoir place pour l’amour en dehors du mariage.

— Vous saviez qu’elle prenait des leçons de danse chez un nommé Alfred ?

— Des… des leçons de danse… ma fille…

— Pendant trois ans, monsieur Aubron.

— C’est impossible. Il y a erreur, monsieur l’inspecteur principal.

— Sa partenaire, Madame Liliane Savelli, est formelle sur ce point. Mais évidemment, vous pouviez ignorer la vie double que menait votre fille.

Le monsieur s’embarrassait dans son indignation.

— C’est inconcevable… inconcevable.

Mais le bruit d’une querelle parvint du couloir. Puis, dans le chambranle de la porte, parut Tonio que poussait un agent. Tonio criait :

— Qu’est-ce que cela signifie ? Je n’ai rien à dire, moi.

Neyrac lui adressa un sourire ironique.

— J’ai, au contraire, moi, l’impression que vous avez beaucoup à dire. C’est pourquoi j’ai prié qu’on vous demandât de bien vouloir venir me voir.

— Je ne suis pas dans le coup. Je ne sais rien de ce crime.

— Vous me paraissez bien renseigné.

— Tout Montmartre en parle. Vous n’avez qu’à sortir, il y a déjà vingt journalistes à la porte.

— Vous n’aimiez pas beaucoup la victime.

— Pourquoi me dites-vous cela ? Je ne lui ai jamais voulu de mal.

— Même hier, dans le bar de la place Pigalle ?

— Ah ! Vous étés au courant. Il n’y a pas à dire ; la police est bien faite. Vous le gagnez votre fric.

— Merci pour vos félicitations. Mais dites-moi, Savelli, vous n’avez pas cherché un peu à l’étrangler au cours de votre dispute dans ce bar ?

— Si on peut dire ! On s’est engueulé. C’est tout. Si on devait tuer tous ceux avec lesquels on s’engueule !

— Je sais bien, je sais bien. Mais vous êtes un violent et, dame, parfois…

— Puisque je vous dis que j’y voulais pas de mal à la gosse.

— Je suis tenté de vous croire, Savelli. Car Ruby Aubron est rentrée hier soir avec un homme. Et je me demande, depuis un moment, si cet homme ce n’était pas vous. Tonio sursauta.

— Moi ? Pourquoi que je serais rentré avec Ruby ?

— Parce que vous ne lui vouliez pas de mal au contraire…

— Vous avez des visions. D’abord, j’ai ma femme ici… alors vous comprenez.

— Vous avez donc passé la nuit avec votre femme ?

— C’est-à-dire non. Je n’ai pas passé la nuit ici.

— Et peut-on savoir où vous étiez ?

Tonio haussa les épaules.

— Si ça vous intéresse, chez un copain, à Montparnasse. Il pourra vous le dire.

— Je suis persuadé que, même si celui-ci est faux, il confirmera votre alibi. Les amis sont faits pour cela, n’est-ce pas, Savelli ? Mais enfin, cela fait toujours plaisir de retrouver de vieilles connaissances, dites-moi quel est son nom et son adresse. Je lui rendrai une petite visite.

— C’est Freddy, le barman du Pélican, rue Vavin. Il loge au-dessus.

— C’est parfait, Savelli. Vous m’excuserez de vous avoir retenu un moment. Je sais que vos affaires vous réclament.

Tonio, sensible à l’ironie contenue dans ces paroles, grommela entre ses dents et sortit. On l’entendit grimper l’escalier rapidement.

M. Aubron s’approcha alors de Neyrac qui s’était levé.

— Je vous demande pardon, monsieur l’inspecteur principal, bégaya-t-il. Si j’ose comprendre, cet individu aurait pu être… l’amant de ma fille.

— Si j’en avais la certitude, cher monsieur, fit Neyrac, ou même un soupçon un peu fort, croyez bien que le sieur Tonio Savelli ne serait pas en ce moment dans la chambre de sa femme.

— Alors, vous croyez…

— Je ne crois rien, absolument rien…

Le père de Ruby ôta son lorgnon, s’essuya les veux.

— Mon Dieu, mon Dieu… quelle histoire. Et vous ne pouvez pas empêcher que ce soit dans les journaux ?

Neyrac que suivait le père de Ruby, avait gagné le couloir. De la main, il montra les têtes qu’on apercevait derrière les épaules de l’agent.

— Demandez-leur, fit-il. Je doute que vous puissiez les convaincre.

M. Aubron s’inclina, mit son chapeau melon, s’en alla d’un pas las.

— Inspecteur… Inspecteur appela un journaliste qui avait reconnu Neyrac.

— Chancerel, fit celui-ci, allez leur raconter quelque chose, ce que vous voudrez. Qu’ils nous fichent la paix. Ne leur parlez pas de Savelli. Et puis, revenez vite. Nous n’avons pas fini ici.

Il rentra dans la chambre, alluma une cigarette, se mit à faire les cent pas.

— Ils demandent des photos, dit Chancerel en revenant.

— Qu’ils en demandent au Casino. Je ne vais tout de même pas leur apprendre leur métier.

Puis il se carra dans le fauteuil.

— Voici donc, fit-il, où nous en sommes. Une danseuse, jolie, a du succès. Elle a mené une vie double. Dans l’une, il n’y a rien. Dans l’autre, il faudra voir. Notez d’enquêter chez Alfred. Elle passe pour sage. C’est à voir également. Toujours est-il que j’ai déjà deux hommes près d’elle. Le nommé Jean. Surveillance autour du Casino. Le nommé Tonio Savelli. Vieille connaissance. La drogue, la traite des blanches, peut-être du fric-frac. Mais un fortiche. Attention, Chancerel. Liliane accuse Ruby d’avoir voulu lui lever son mari. D’après ce que m’a téléphoné ton patron, c’est comme cela que ça a commencé dans le bar de la place Pigalle. Vrai, pas vrai : il y a quelque chose entre eux. Et note que ni lui, ni elle ne m’ont rien dit de cela. Alors, voilà. Tu vas demander au sommier s’il y a quelque chose sur Ruby Aubron, et qu’on te sorte aussi le dossier Savelli. Fais vérifier par acquis de conscience l’alibi Freddy. Moi, je vais cuisiner tous les gens d’ici. Ce n’est pas embêtant. Ils sont rigolos, et il y a de belles filles. Allez, exécution.

 

*    *    *

 

Cependant Tonio avait trouvé Liliane effondrée sur son lit. Il la regarda. Elle avait soudainement vieilli ; elle était presque laide.

Tonio haussa les épaules. Il tira à lui une chaise, l’enfourcha, s’accouda sur le dossier. Un instant, il tira sur sa cigarette, puis il dit :

— T’en fais une tête. Qu’est-ce que tu as ?

Liliane ne répondit pas. Elle semblait ne rien voir.

— Ben quoi, réponds ! C’est pour Ruby que tu te mets dans cet état ? C’est embêtant, je ne dis pas. Mais on en a vu d’autres.

Liliane garda encore le silence.

Tonio poussa un long soupir, se leva, passa dans le cabinet de toilette. Avec soin, il rectifia l’ordonnance de sa chevelure, ajusta sa cravate, puis revint et se dirigea vers la porter.

Liliane bondit, s’accrocha à ses épaules.

— Où vas-tu ?

— C’est pas tes affaires.

— Je veux savoir où tu vas, Tonio.

— Oh ! dis donc, dis donc. Je n’aime pas qu’on me pose des questions, moi. Je te l’ai dit souvent. Une femme, ça va. Mais qu’elle me fiche la paix.

La voix de Liliane se fit mauvaise.

— Ruby t’aurait fichu la paix, hein ?

Tonio s’étonna.

— Ruby… Ruby… qu’est-ce que tu viens me chanter avec Ruby.

— Fais pas l’innocent, veux-tu ? J’ai bien compris, va. Tu m’as raconté qu’elle te courait après. Mais dis donc maintenant que c’est pas toi qui courais après elle ?

— Tu ne serais pas tombée sur le crâne quand tu étais en nourrice des fois ?

— Fais donc pas le malin avec moi.

— Tu vas la fermer, oui ?

— Si ça me plaît ! Tu sais bien que c’est toi qui es rentré avec elle cette nuit.

— Tu vas te taire…

— Ah ! la saleté…, mais qu’est-ce qu’elle a pu te faire pour que tu deviennes un assassin ?

— Tu es folle, Liliane.

— Oui, un assassin… Je savais quel type tu étais avant de t’épouser. Tu ne valais pas cher.

— Eh bien, et toi ?

— Je ne vaux pas mieux que toi. Mais tout de même, il y a pas de sang sur mes mains.

— Tais-toi donc. C’est plein de mouches dans la maison.

— Ah ! Tonio ! Fallait tout de même que tu l’aies dans la peau… Et la tuer comme cela !

Rudement, il la repoussa. Elle alla s’écrouler sur le lit.

— Tonio, cria-t-elle.

Il se jeta sur elle, tenta de la bâillonner de la main.

— Gueule plus fort encore… Tu veux donc me faire poisser.

Elle put dégager sa bouche.

— Tu n’as pas couché ici… C’est avec elle que tu étais, je veux savoir ? insista-t-elle.

— Comme si c’était la première nuit que je passe dehors. Tu ne sais donc pas où je vais.

— Tu n’y a pas été l’autre nuit. C’est avec elle.

Des pas montaient l’escalier.

Tonio replaça sa main sur la bouche de sa femme.

— Vas-tu la boucler ?

Mais elle le mordit en pleine chair. En jurant, il dut retirer sa main.

Elle lui cria :

— Vas-y, Tonio ! Tu peux m’assassiner, moi aussi.

— Ce ne sont pas des choses à dire, madame, articula une voix derrière eux.

Savelli se retourna.

Chancerel était dans le chambranle de la porte ouverte. Il ricanait doucement.

— Que voulez-vous ? demanda hargneusement Tonio.

— Oh ! rien, fit Chancerel. Simplement vous prévenir que l’inspecteur aimerait bien avoir encore un petit entretien avec vous. Votre conversation lui plaît. Mais comme il a peur que vous vous ennuyiez en attendant, il m’a demandé de vous tenir compagnie, ainsi qu’à votre femme.

Puis s’adressant à Liliane, il ajouta :

— Vous disiez justement, Madame…

IV

Dans la chambre de Ruby, l’inspecteur principal Neyrac, inlassablement, poursuivait ses interrogatoires.

Sur un guéridon, près de lui, se voyaient les reliefs du déjeuner improvisé qu’il avait pris tout en poursuivant sa tâche. Un demi était encore à moitié plein.

Tous les locataires avaient déclaré leur complète ignorance. Neyrac les avait laissés un à un partir à leur travail. Il ne restait plus à interroger qu’Eleanor, la vedette américaine qui, en ce moment, conduisait la revue des Folies Bergères avec un dynamisme qui n’excluait pas la sensualité. C’était une petite bonne femme à laquelle on n’aurait pu donner un âge. Son corps extraordinairement mince était celui d’un enfant, et la frange soyeuse de cheveux qui tombait bas sur son front donnait également à son visage une expression puérile. On savait cependant qu’elle avait déjà derrière elle un assez long passé de renommée et elle était loin d’être une inconnue quand elle avait traversé l’Atlantique avec ses cinquante malles.

Elle vivait seule, fréquentant de temps en temps quelques compatriotes, mais évitait de se mêler aussi bien à la pègre qu’à la bohème de Montmartre.

D’une manière très désinvolte, elle s’était juchée sur une table, et, tout en fumant cigarette sur cigarette, répondait à Neyrac en balançant ses jambes qu’elle savait être parfaites.

Son accent amusait Neyrac.

— Yes, dit-elle, je suis rentrée chez moi cette nuit vers minuit. Tout de suite après les Folies.

— Vous êtes revenue à pied ?

— Non, en taxi. Pourquoi ?

— Pour vérifier si votre notion de l’heure était exacte. Poursuivez.

— Quand j’ai voulu entrer, je me suis heurtée à un homme devant la porte.

— Un homme… Vous le connaissiez ?

— Très bien. C’était Tonio Savelli, le mari de Liliane.

— Vous êtes sûre qu’il s’agissait bien de Savelli ?

— Il y a six mois que j’habite ici. Je l’ai souvent vu. Nous bavardions parfois ensemble.

— Il sortait ou il entrait ?

— Je ne sais pas. Il était devant la porte. Quand il m’a vue, il n’a plus bougé.

— Il ne vous a rien dit ?

— Non, il a fait comme s’il ne me voyait pas.

— Vous ne lui avez pas adressé la parole non plus ?

— Non. Ce n’eût pas été convenable. C’était à lui de me dire bonsoir le premier. C’est la manière française, n’est-ce pas ? Et en France je veux être traitée en Française !

— Évidemment. Mais c’était bien Tonio Savelli ?

— Voilà deux fois que vous dites ça. Pourquoi je dirais moi : c’est Tonio, si ce n’était pas Tonio ?

— Voulez-vous demeurez ici un moment…

Neyrac s’adressa à l’agent qui était sur le pas de la porte.

— Dites à Chancerel de m’amener Savelli.

En entrant dans la pièce, Savelli eut un mauvais regard de bête traquée. Le sourire dont Neyrac l’accueillit ne lui paraissait pas de bon augure. D’autant que l’inspecteur se mit tout de suite à gouailler.

— Ainsi, Savelli, vous persistez à soutenir que vous n’avez pas paru ici de toute la nuit.

— Je vous l’ai dit. J’étais à Montparnasse.

— Qu’y faisiez-vous ?

— Des affaires.

— Quel genre d’affaires ?

— Des tuyaux pour les courses. C’est pas défendu de jouer aux courses.

— Non certes, ce n’est pas défendu. Mais ce qui est défendu, ou du moins peu recommandé, c’est d’essayer de se payer ma tête et de prétendre qu’on était à Montparnasse quand on était rue Clauzel.

— Je n’étais pas rue Clauzel cette nuit.

— Et pourtant on vous y a vu.

— Qui ça ?

— Mademoiselle.

Tonio se tourna vivement vers Eleanor qui balançait toujours tranquillement ses jambes.

— C’est impossible. Elle ment.

— Je ne mens pas, Tonio, protesta calmement l’Américaine. Vous étiez devant la porte quand je suis rentrée à minuit.

— Ce n’est pas vrai.

— Je vous ai bien reconnu.

— Saleté, tu dis cela pour me compromettre, pour te venger, parce que je n’ai jamais fait attention à une espèce de mauviette comme toi.

Neyrac intervint.

— Du calme, Tonio, du calme. Je vous ai connu plus galant avec les dames.

— Mais aussi c’est malheureux de se voir abîmer par des filles de music-hall qui montrent leurs fesses à tout le monde.

— Laissons cela ! Que vous importe au fond ce que dit mademoiselle Eleanor, puisque vous êtes certain d’avoir été à la même heure chez Freddy, rue Vavin.

— Ah ! cela, inspecteur, c’est la pure vérité. Tenez, même que je vais vous donner les tuyaux qu’il m’avait refilés. Pyrrhus et Frotti-Frotta dans le handicap, et Bergeronnette dans la quatrième, avec Macaque dans la dernière si Horner le montait. C’est-y une preuve, cela. Vous n’avez qu’à voir Paris-Courses.

Et Tonio, par bravade, alluma une cigarette.

Neyrac sortit à son tour une gauloise, la mit à sa bouche, demanda :

— Voulez-vous me donner un peu de feu, s’il vous plaît, Savelli.

Et quand sa cigarette fut allumée, il poursuivit :

— Bergeronnette, Macaque, évidemment, c’est troublant. Ce sont des précisions.

Tonio triompha.

— Ah, vous voyez !

Neyrac sourit.

— Je vois, je vois ; mais je vois moins bien comment Freddy, le barman du Pélican, a pu vous les donner cette nuit puisque depuis hier matin il est au Dépôt. Eh oui, il s’est fait pincer dans une histoire de coco. Vous n’étiez pas au courant ? Dommage. Alors, hein, Macaque, Bergeronnette, c’est raté.

Tonio baissa la tête.

— C’est tout de même pas une raison pour me chercher des crosses.

— Je ne dis pas. Mais c’est tout de même fâcheux. Freddy vous claque dans la main, et mademoiselle vous voit devant cet hôtel.

Chancerel s’approcha vivement de lui. Tonio protesta.

Les menottes avaient déjà encerclé son poignet.

— Vous n’allez tout de même pas m’arrêter.

Neyrac fit, durement :

— Je m’y vois contraint. Mettez-vous à ma place.

Et Chancerel en l’entraînant lui glissa :

— Faudra dire à votre dame qu’elle parle moins haut. Ce n’est pas épais une cloison dans ces maisons-là.

— Charognes, fit Tonio entre ses dents.

Comme Chancerel et Tonio atteignaient la porte d’entrée, un cri désespéré retentit dans l’escalier.

— Ne l’emmenez pas… Il n’a rien fait.

C’était Liliane qui guettait sur le palier depuis que son mari avait été appelé près de Neyrac et qui le voyant partir avec l’inspecteur, comprenait qu’il était arrêté.

De toute la vitesse de ses jambes agiles, elle dégringola les marches, hurlant :

— Ne l’emmenez pas… Tonio, Tonio !

Un agent lui barra la route. Elle se jeta sur lui. C’était un colosse. D’une bourrade, il la repoussa. Liliane entendit claquer la portière de la voiture qui emmenait son mari.

Elle tomba assise sur les premières marches de l’escalier et se mit à sangloter bruyamment. Des locataires vinrent l’entourer.

— Faut pas te mettre dans des états pareils. On te le rendra s’il n’a rien fait.

— Bien sûr que c’est pas lui. Mais il fallait bien qu’ils arrêtent quelqu’un pour ne pas avoir l’air cloche.

— C’est malheureux tout de même de voir cela.

— Allons, Liliane, rentre dans ta chambre. Cela ne sert à rien de se manger les sangs comme cela.

Ce fut la petite acrobate blonde qui emmena Liliane dont les larmes délayaient les fards sur le visage ravagé.

Les femmes demeurèrent à jacasser.

— Je ne le vois pas bon, le Tonio. Il était déjà repéré.

— Mais il a de la défense.

— Je ne te dis pas. Mais t’as vu l’inspecteur. Il n’a pas l’air non plus tombé de la dernière pluie.

— En attendant, moi, les enfants, j’ai les foies. Je n’oserai plus sortir de chez moi.

Une fille ricana :

— Sortir, c’est rien. C’est ramener quelqu’un chez moi qui me fout la frousse.

Une autre intervint :

— Alors, comment qu’on va faire ? Si ce n’est pas Tonio qui a fait le coup, le type qui a tué Ruby, il peut bien revenir par là.

— Ah ! ne m’en parle pas. Tu me fous les jetons.

— Faut pourtant aller au turbin, à moins que tu aies les moyens…

— Tu parles. Un passe-lacet, oui.

Et elles se mirent à rire quand même. Mais elles riaient mal. Elles avaient peur.

Neyrac referma son carnet. Dans ses enquêtes, il prenait très peu de notes, se fiant plus volontiers à sa mémoire. « En matière policière, aimait-il énoncer, l’instinct vaut mieux que la méthode ». Il remit son pardessus, son chapeau, finit son verre de bière.

Dans le corridor, il dit aux agents :

— C’est fini. Vous pouvez vous en aller.

En rentrant à son bureau de la Police Judiciaire, il trouva le rapport du médecin légiste.

— La victime, disait-il, a été déflorée avant le meurtre. Il n’y a eu de ce fait aucune violence. Le meurtre remonte à environ trois heures avant la découverte du cadavre.

Neyrac calcula.

— Découverte du cadavre : vers sept heures. Le crime aurait donc été commis vers quatre heures.

Il paraissait soucieux.

 

*    *    *

 

Les garçons, en veste blanche, circulaient, portant des seaux à champagne d’où émergeaient les cols dorés enturbannés d’une serviette immaculée. Un gros maître d’hôtel en habit les dirigeait avec des clignements d’yeux et de petits appels qui claquaient contre ses bajoues molles.

Frénétiquement, les musiciens noirs s’abandonnaient à la joie de la musique, la batterie scandant les syncopes du jazz. Sur la piste, les couples se balançaient en cadence sans échanger une parole.

Puis, sur un coup de cymbale, l’orchestre se tut. Les couples désunis regagnèrent leurs tables. Un roulement de tambour et l’extinction des tubes lumineux qui couraient sur les corniches annoncèrent que l’attraction allait avoir lieu.

L’orchestre préluda, puis, surgie on ne sait d’où, une danseuse s’élança, aussitôt prise dans le bras d’un projecteur. Elle était vêtue d’une large robe blanche qui mettait des voiles flottants à chacun de ses gestes et parfois la faisait disparaître entièrement dans une vaste corolle mouvante.

Le projecteur la vêtait tour à tour d’orange, de vert, de rouge, et chacune des couleurs donnait a sa danse un rythme différent. Sous la lueur orange, elle allait calmement, traînant derrière elle comme des nageoires géantes de poisson japonais, semblant évoluer dans une trouble atmosphère sous-marine, puis, accentuant insensiblement la vitesse de ses gestes, elle se donna à de lentes voluptés, cueillant les caresses et les baisers de mille bouches offertes comme celles de la mer, et s’inclinant en arrière comme sur la courbe d’une vague.

Peu à peu, la couleur virait au vert, et la danseuse devint une onde frisselante sous le souffle de la brise ; elle s’enfla, tumultueuse, écumeuse. Un instant, elle se brisa contre un invisible rocher, puis repartit, harcelée par l’ouragan. Et elle n’était plus océan, mais bien ramures de la forêt furieusement secouées par la tempête. Sous la rafale, elle pliait, puis se redressait, follement secouée par le tourbillon, et tout à coup, devenant rouge, elle fut flamme frénétique, déchiquetée, flamme haute qui bondit et saccage, embrase et dévaste ; elle fut la passion luxurieuse qui ne laisse point de repos, poursuit, ravage le corps, brûle l’âme.

Et soudain, dans le silence obtenu d’un strident coup de cymbale, la robe blanche s’abattit et en émergea, immobile et roide, le corps nu de la danseuse. Elle ne portait qu’un très étroit cache-sexe qui se confondait avec sa chair. Rien ne venait altérer la pureté de ses lignes : rien ne masquait l’offrande qu’elle faisait de son corps.

Sous la masse des cheveux, on ne distinguait pas son visage.

Un instant, elle demeura ainsi, rigide, statuette d’ambre clair sous la lumière dorée. Les bras rejetées en arrière, elle se dressait comme une figure de proue et n’eût été le très léger battement de sa gorge que soulevait sa respiration un peu essoufflée, on eût pu croire que c’était bien là une effigie taillée par le ciseau d’un incomparable artiste.

Puis la lumière s’éteignit. Quand elle revint, presque aussitôt, la danseuse avait disparu. L’orchestre attaqua un one-step. Les danseurs reprirent possession de la piste.

Dans l’étroite loge du « Chantilly » – Liliane se laissait éponger par une vieille femme obèse. Son visage, malgré le maquillage, avouait sa lassitude.

— Tu as du cran, Liliane, lui disait une petite femme en enlevant ses bas. Faire un numéro comme cela après ce qui t’arrive…

— Ça a marché ?

— Si ça a marché, je te crois ! Ils en étaient comme deux ronds de flan. Ce que je vais avoir l’air tarte, moi, avec mes claquettes. Pour du succès, tu as du succès.

— Fous-toi à poil, ils t’applaudiront toujours.

— C’est pas vrai. Il faut avoir ton corps pour cela. Et puis, il faut savoir s’en servir.

— Et pourtant, j’avais pas le cœur à l’ouvrage, je te le dis.

— Dame, après un coup pareil… Pauvre Ruby tout de même.

Liliane, qui se démaquillait, eut un geste d’impatience.

— Laisse Ruby là où elle est… J’ai gagné le gros lot, tiens, le jour où je suis allée la chercher celle-là… C’est pas elle qui m’inquiète pour le moment, je t’assure.

L’autre limita un peu.

— C’est Tonio ?

— Naturellement, fit Liliane, c’est Tonio. Tu parles d’une poisse. J’avais un numéro au Casino, ça marchait bien, très bien. J’allais avoir le bel engagement. Il va falloir tout recommencer ; encore heureux si je trouve une partenaire. Ça ne court pas les rues les filles qui savent danser et qui ont un corps comme le mien. Et puis, on flanque mon mari en prison. Il faut que je l’en sorte, pas vrai ?

— Bien sûr, approuva l’autre qui dégourdissait ses jambes et répétait ses claquettes.

— J’ai été voir un avocat, pas une mazette, un grand. Si tu savais la provision qu’il m’a demandée pour s’occuper de l’affaire, tu en resterais au lit une semaine. Et j’ai pas le rond.

La voix de Liliane se fit plus âpre.

— Il me faut du fric, et vite.

— Ils te donnent un bon cachet ici ?

— Des haricots, oui. Mais je peux faire la salle après.

— Oh ! bien alors, tu ne seras pas longue à te rebecqueter.

— Question de veine, ça, ma petite. Et puis, tu sais, ce boulot-là, je comptais bien lui avoir dit adieu. Je m’étais mariée ; j’étais rangée des voitures.

— Enfin, bonne chance, Liliane. Je me sauve. Ça va être à moi.

Liliane enfila sa combinaison.

— Vous n’allez donc pas dans la salle, fit la vieille qui apportait une robe du soir.

— Pourquoi dites-vous cela ?

— Dame. V’là que vous avez mis votre combinaison à c’te heure. C’est pas pour aller avec cette robe-là.

— Ah ! non, pas ce soir, pas ce soir.

— Comme vous voudrez. Faudra pourtant bien vous y montrer.

— Demain. Ce soir, je rentre.

— Vous n’avez pas peur ?

— Peur de quoi ?

— J’sais pas. Une rue où qu’il y a du sang, c’est pas bon.

— Vieille folle. La rue est surveillée.

— Ça vaut pas mieux.

Liliane était prête. Elle sortit du « Chantilly », s’engagea dans les rues désertes. Il était deux heures du matin. Elle ne rencontra personne, si ce n’est au moment de rentrer chez elle, deux agents qui, résignés, se promenaient de long en large devant l’hôtel Minerva. Quand ils la croisèrent, ils la dévisagèrent. Ils ne dirent rien, mais sous la pèlerine l’un d’eux toucha du coude son camarade et eut un geste de tête pour lui témoigner qu’il l’avait reconnue.

Liliane ne vit pas cette mimique. Elle monta dans sa chambre, puis, avant d’ôter son manteau, elle se dirigea vers la fenêtre demeurée ouverte. Elle n’avait pas allumé l’électricité.

Elle se pencha sur la rue.

Les deux agents s’éloignaient. Leurs pas lents martelaient le pavé. Ils finirent par disparaître au coin de la rue.

Alors, de l’ombre que projetait une encoignure de mur, un homme sortit. Il avait attendu le départ des agents pour quitter sa retraite : c’était certain.

Rasant les murs, il vint jusque devant l’hôtel Minerva. Arrivé là, il s’arrêta, s’adossa à la devanture close de la boutique qui faisait vis-à-vis et se mit à examiner la façade de l’immeuble.

Liliane se blottit contre le rideau dont les plis lourds pendaient sur un côté de la fenêtre. L’homme ne pouvait la distinguer. Au contraire, elle pouvait tout à son aise le détailler.

Elle ne distinguait pas ses traits sous le bord du chapeau rabattu, mais elle devinait sous le pardessus confortable un corps solide. L’inconnu tenait ses deux mains dans les poches de son manteau et il poursuivait son examen.

— Un poulet, pensa Liliane.

Mais il lui vint en mémoire que l’homme avait évité de se faire voir aux agents. Ce n’était donc pas quelqu’un de la police. Et elle pensa soudain que les assassins sont souvent hypnotisés par le lieu de leur crime, qu’ils sont ramenés presque malgré eux là où ils ont commis leur méfait. Si c’était là le meurtrier de Ruby ?

La pensée de Tonio fulgura dans sa tête. Faire arrêter l’homme, c’était sauver son mari, démontrer son innocence.

La décision de Liliane fut vite prise. Elle quitta sa chambre, descendit rapidement l’escalier, gagna la rue… L’homme n’était plus là. À l’autre extrémité de la rue, les agents, qui avaient fait le tour du pâté de maisons, apparaissaient, arrivant du même pas indifférent.

L’homme ne pouvait pas être loin. Sans doute se cachait-il dans quelque recoin proche. Adoptant la démarche indolente et rythmée d’une professionnelle en quête d’amateur, Liliane se mit à sa recherche. Elle n’était pas sans crainte, mais l’idée d’arracher Tonio à la prison la soutenait. Elle atteignit ainsi la rue Henri-Monnier. Elle ne vit personne. Elle fut sur le point de faire demi-tour, de rentrer. Mais il lui parut lâche d’abandonner aussi vite ses recherches.

Elle avança encore.

Soudain, elle tressaillit. Elle venait de dépasser un réverbère et sur le trottoir, elle vit que son ombre était doublée d’une autre ombre celle d’un homme qu’elle n’avait pas entendu venir derrière, elle.

Surprise, elle s’arrêta, s’attendant au pire. N’allait-il pas la tuer là, dans cette rue déserte, et sa mort ne servirait à rien pour Tonio ? Mais non. L’homme s’arrêtait également à sa hauteur, un instant demeura immobile, les mains dans les poches.

Accrochant péniblement sur ses lèvres un pauvre sourire, Liliane se risqua à tourner la tête vers lui. C’était bien l’homme qu’elle avait vu devant l’hôtel Minerva.

— Bonsoir, fit-elle.

D’une voix agréable, l’homme répondit.

— Vous êtes seule ?

— Vous le voyez bien.

— Je vous tiendrais volontiers compagnie.

— Pourquoi pas ?

En même temps, elle le regardait. Elle pouvait maintenant considérer ses traits. Il n’avait vraiment rien d’effrayant ; son sourire était même timide et il y avait une grande douceur dans ses yeux bleus.

Intérieurement, Liliane sourit de sa frayeur. Qu’avait-elle été imaginer ? Ce n’était pas un assassin. C’était un homme qui en avait assez d’être seul cette nuit. Pourquoi n’accepterait-elle pas ce compagnon que le hasard lui envoyait ? L’avocat de Tonio réclamait de l’argent. Il fallait que Liliane trouvât tout de suite de quoi lui faire l’avance qu’il demandait sur ses honoraires. Le pardessus était de belle étoffe, de bonne coupe. L’homme était aisé.

— Venez chez moi boire un verre, dit Liliane…

— J’allais vous le demander, fit très simplement l’homme.

— C’est tout à côté, dit encore Liliane.

L’homme inclina légèrement le buste en signe d’acquiescement.

Ils se mirent en route. Ils marchèrent silencieusement côte à côte. En descendant un trottoir, Liliane trébucha. L’homme, solidement, la rattrapa par le bras. Mais il ne lâcha pas prise ensuite. Liliane sentit sa main qui descendait le long de l’avant-bras, gagnait la main et y glissait quelque chose qu’elle sut immédiatement être un billet de banque. Elle le prit. L’homme s’écarta, reprit son allure indifférente.

Liliane était si impatiente qu’au premier réverbère rencontré, à la dérobée, elle regarda ce que l’inconnu avait placé dans ses doigts. C’était un billet de cinq mille francs. Le cœur de Liliane sauta dans sa poitrine. L’avocat lui avait demandé moins que cela. Cette rencontre fortuite la tirait miraculeusement d’embarras.

Lorsque Liliane ouvrit la porte, les agents étaient à l’autre bout de la rue et ne virent pas le couple entrer.

— Je passe devant, dit-elle. Je vous montre le chemin.

Dans le couloir, elle remarqua que la porte de madame Amandine n’était pas tout à fait fermée. Il lui sembla qu’on épiait derrière le vantail.

— Elle n’est donc pas couchée à cette heure-ci, la vieille chouette, pensa-t-elle. Qu’est-ce qu’elle peut guetter ?

Mais elle ne s’occupa pas autrement de ce détail et commença à monter.

— Faites attention, dit-elle à son compagnon ; l’escalier est mal éclairé.

Quand ils furent dans la chambre, l’homme jeta son manteau, son chapeau, puis demeura là immobile. Liliane se débarrassa également.

— Alors, fit-elle pour rompre le silence, je vous plais ?

— Beaucoup.

— Vous êtes gentil.

— Peut-être.

Liliane retrouva tous les gestes de la comédie à laquelle elle croyait avoir pour toujours renoncé. Elle sut donner à son regard une feinte langueur pour murmurer :

— Vous me plaisez aussi.

— Tant mieux, répondit l’homme.

— Et puis vous êtes généreux.

— Je sais la valeur des choses.

— Flatteur… Je vais me mettre à mon aise.

Elle quitta rapidement sa robe. Sa combinaison légère accusait les formes dures dont elle était fière. Elle tendit les mains vers un peignoir.

L’homme s’approcha et arrêta son geste.

— Comme vous êtes belle, fit-il.

Liliane sentit ses mains robustes qui se plaquaient sur ses épaules nues. Elle ferma les yeux…

V

Il était à peine sorti du tambour tournant du grand restaurant des Champs-Élysées, que Neyrac vit s’incliner devant lui le maître d’hôtel.

— Vous êtes seul, Inspecteur. Tenez, voulez-vous venir par ici ; j’ai une petite table qui fera très bien votre affaire.

Le policier allait le suivre, quand, derrière lui, éclata une voix joyeuse de femme.

— Mais c’est Neyrac !

Il se retourna et reconnut à une table proche Marion Hérelle, la reporter du grand hebdomadaire « Mondial ». C’était une jolie fille, bien en chair, rose et brune, dont les yeux pétillaient d’esprit et dont le sourire n’abandonnait les lèvres que pour faire place au rire. Elle agitait sa main dans la direction de l’inspecteur.

— Mon petit Neyrac, asseyez-vous donc à notre table. Vous allez vous ennuyer tout seul.

Neyrac saisit la main qu’elle lui tendait.

— Avec plaisir, ma chère. Si diable je m’attendais à vous trouver ici.

— Que voulez-vous. Le patron est en veine de générosité. Et puis, j’ai appris à me servir des notes de frais.

— Ce n’est pas ce que je voulais dire.

Les serveurs s’empressaient, ajoutaient un couvert, apportaient une chaise.

Marion désignait un garçon mince, nerveux, jeune mais déjà marqué par la calvitie, avec un visage curieusement tourmenté, qui était assis à sa table.

— Vous connaissez Jean Masson, mon co-équipier, un grand photographe.

Jean Masson se levait à moitié, serrait la main de l’inspecteur.

— Le plus grand, ajouta-t-il.

— Bien sûr, nous nous connaissons. Comment allez-vous ?

Neyrac s’asseyait. Il aimait assez bavarder avec des journalistes et, parmi ceux qu’il fréquentait, Marion Hérelle était une de ses préférées. Le bagout, l’entrain de cette fille intelligente lui plaisaient.

— Alors, fit-il, vous faites équipe ensemble maintenant ?

— Depuis bientôt six mois.

— Amoureux ?

Marion éclata de rire.

— Certes non. Ah ! si vous saviez, mon cher, combien plus agréable est l’amitié qui lie dans le travail le reporter et son photographe ! Tenez, Jean et moi, nous faisons le meilleur ménage du monde ; et je sais très bien que Jean est amoureux, mais d’une autre femme.

— Je t’en prie, Marion, fit Jean Masson.

— Pourquoi ne pas le dire ? Il n’y a pas de honte à cela. N’est-ce pas, Neyrac ?

— Certainement pas, chère amie. Mais vous-même ?

— Oh ! moi, si vous croyez que j’ai le temps de penser à l’amour avec tout le travail que j’ai.

— Vraiment. Tant de travail ?

— Un peu de votre faute.

— Comment de ma faute ?

— Eh ! oui. On vous donne un beau crime, une affaire splendide, l’assassinat d’une des May Sisters. Et hop, en un coup de cuiller à pot, vous l’escamotez. Le jour même, vous arrêtez le coupable.

— Et alors ? Cela ne vous donne-t-il pas un beau papier ?

— Trop court, mon cher, beaucoup trop court. Il aurait fallu des péripéties, des fausses pistes, des imbroglios. À cause de vous, je suis obligée de broder, de tirer à la ligne. C’est la barbe.

Neyrac sourit.

— J’espère faire mieux la prochaine fois. Mais aussi quelle tarentule a piqué votre hebdomadaire de traiter des affaires policières qui, jusqu’ici étaient l’apanage des quotidiens.

Jean Masson intervint.

— C’est que cela peut fournir de belles photos.

— De belles photos, s’étonna Neyrac. Je ne vois pas très bien.

Mais Marion Hérelle reprit la parole.

— C’est que vous ne connaissez pas très bien Jean Masson. Voici un garçon dont son père voulait faire un pharmacien ; mais lui aimait la peinture. Alors, il est devenu photographe.

— Pourquoi pas peintre ? fit Neyrac.

— Parce qu’il est maladroit de ses dix doigts, qu’il n’a jamais pu tenir un pinceau. Tandis que la photographie, ça touche à la chimie, la chimie à la pharmacie. Mais ça touche aussi à la peinture. Vous saisissez le rapport.

— Ne la croyez pas, supplia le photographe. D’abord, j’ai fait de la peinture ; j’ai même exposé.

Marion lui coupa la parole.

— Parlons-en de ton exposition : des toiles qu’on ne savait pas dans quel sens regarder. Car monsieur est un fauve, mon cher, un ultra-fauve.

— Je commence à comprendre pourquoi les photos de criminels l’intéressent, dit Neyrac.

— Il est vrai qu’elles peuvent être passionnantes. Tenez, pour la première page de « Mondial » de cette semaine, j’ai réussi un gros plan de votre Savelli tout à fait épatant.

Marion concéda :

— C’est vrai. Il faut dire ce qui est. Pour une photo au poil, c’est une photo au poil.

— Je l’ai prise à l’identité judiciaire en pleine crise de fureur de l’inculpé. Il y avait là deux ou trois confrères, Gaston Paris, Serge Brodsky. Leur présence l’a mis dans une colère noire. Vous le connaissez. Il est violent. À aucun prix, il ne voulait qu’on le prenne. Il s’est même jeté sur le petit Papillon… vous savez, celui qui ressemble à un pâtre grec et qui est toujours là pour recevoir des coups quand il y a à en prendre. Les agents ont voulu le retenir. Mais Savelli est costaud. Il les a entraînés. Ah ! cela a fait une belle bagarre. C’est juste à ce moment-là que j’ai pu prendre mon cliché.

— Et Papillon ?

— Papillon ? intervint Marion… Il arbore un œil au beurre noir et son Rollefleix est en pièces détachées.

Neyrac tapotait la nappe avec la lame de son couteau.

— Et c’est cette photo de Savelli que vous avez l’intention de passer en couverture ?

— Un agrandissement, oui.

Neyrac se renversa sur sa chaise, alluma une cigarette.

— Eh ! bien, à votre place, j’attendrais encore un peu.

Marion Hérelle redevint subitement sérieuse.

— Pourquoi ? Savelli est cependant l’assassin.

— Peut-être, fit Neyrac en suivant des yeux les ronds de sa fumée.

— Comment, vous n’en êtes pas certain ?

— Je ne sais pas.

— Mais enfin ?

Neyrac posa sa main sur la main de la journaliste.

— Je voudrais vous dire quelque chose, mais j’aimerais que cela ne sortît pas d’entre nous. D’ailleurs vos lecteurs ne comprendraient pas.

— Merci pour eux.

— Ce n’est du reste qu’une impression… une sorte de scrupule. Je connais assez bien les gars du type Savelli. Un crime n’est pas pour les effrayer. Mais ils ne tuent pas comme cela. Ce ventre ouvert, ces seins tailladés, c’est la signature d’un autre genre de criminels.

— Un sadique, fit Marion.

— Exactement. Et cela ne facilite pas mon enquête. Car le sadique est un être qui agit sous l’impulsion d’un refoulement, d’un sentiment longtemps bridé et qui, tout d’un coup, l’emporte sous la contrainte. Un sadique, cela peut être un monsieur très bien, possédant tous les signes extérieurs de l’honorabilité. Il peut mener une vie très rangée, très calme. Et puis, un soir, il suivra une pauvre fille sans défense, comme cette petite Ruby, et ses sentiments monstrueux se déchaîneront. Mais sa crise passée, il redeviendra un être normal, qui sait ? un bon père de famille. Allez donc le retrouver !

— Ainsi vous pensez…

— Je suis troublé, voilà tout. Je ne vois pas Savelli dans ce rôle d’éventreur.

— Mais c’est très intéressant ce que vous dites-là.

— C’est bien pour cela qu’il ne faut pas le confier à vos lecteurs.

Jean Masson demanda :

— Mais alors, pourquoi avoir arrêté Savelli ?

L’inspecteur secoua la cendre de sa cigarette.

— Naïf enfant. Croyez-moi, pour la sécurité publique, Savelli est aussi bien en prison qu’en liberté. Ensuite, il m’a donné un faux alibi : il a donc quelque chose à se reprocher et j’ai bien le droit de chercher à savoir quoi. C’est même mon devoir. Et puis il y a eu certainement quelque chose entre Ruby et lui. J’aime autant l’avoir sous la main, d’autant que le bonhomme est habile à s’escamoter lui-même.

Le maître d’hôtel s’approcha à pas feutrés, se pencha sur l’épaule de Neyrac.

— Monsieur l’inspecteur, on vous demande au téléphone.

— J’y vais.

Neyrac se leva.

— Vous m’excusez.

— Je vous en prie.

Quand il se fut éloigné, Jean Masson demanda :

— Qu’en penses-tu, Marion ?

— Je me méfie un peu de Neyrac. C’est un brave type, mais il ne déteste pas faire des blagues.

— Celle-ci serait sinistre.

— Pourquoi ? À cause de Ruby ?

— Non, à cause de ma photo.

— Ne t’en fais pas. De toutes façons, elle reste bonne. Tu as contretypé les photos de Ruby ?

— Oui ; elles sont bien venues. Tu sais, celle où…

Mais le policier revenait. Il s’assit.

— Eh ! bien, mes enfants, votre couverture est fichue.

— Pourquoi cela ? Il y a du nouveau ?

— On vient de trouver Liliane Savelli, l’autre May Sisters, assassinée chez elle. Et comme Ruby. En plus horrible même. Non seulement on l’a éventrée, mais on lui a coupé les seins. Voilà.

Marion et Jean se regardèrent.

— Ah ça !

— En effet, reprit Neyrac, vous pouvez le dire : ah ça ! En attendant, une déduction s’impose : Savelli n’est pas l’assassin.

— Vous aviez raison.

— Je n’en suis pas plus fier.

— Vous montez rue Clauzel ?

— À l’instant. Je vais retrouver Chancerel. C’est lui qui m’a téléphoné. Je lui avais dit où je déjeunais.

Jean Masson proposa :

— J’ai ma voiture. Je vous emmène si vous voulez.

— Alors partons, fit Neyrac.

Et comme Jean faisait signe au garçon, il le prévint.

— Non, non, laissez cela. Vous me désobligeriez.

Puis se tournant vers Marion.

— Que ça ne vous empêche pas de faire une note de frais.

— Vous voilà en passe de devenir un parfait reporter.

Les deux hommes revêtaient le manteau que la préposée au vestiaire leur tendait. Marion était restée assise. Elle ne paraissait pas disposée à les suivre.

— Eh ! bien, Marion, fit le photographe. L’inspecteur est pressé.

— Je n’ai rien à faire là-haut… pour le moment, répondit-elle. Filez sans moi. Je te retrouverai tout à l’heure au canard. Jean.

Jean ne parut pas étonné.

— Bon, fit-il simplement.

Il est rare dans ses surprenantes équipes que forment le reporter et le photographe qu’ils se séparent et on les voit généralement toujours ensemble. Travail curieux d’ailleurs que le leur qui exige d’eux une communion d’idée s’établissant sans qu’aucun mot ne soit prononcé, une camaraderie basée sur une absolue confiance réciproque et une sorte d’abnégation interdisant à l’un de se mettre en valeur au détriment de l’autre. Ce n’est souvent qu’après bien des tâtonnements, des essais, des séparations qu’arrive à se constituer ce duo de l’actualité, sans qu’aient à intervenir les considérations de talent ou de métier. Tel fera très bien avec l’un qui n’obtiendra rien de bon avec l’autre. C’est d’ailleurs pourquoi il ne doit y avoir rien de trouble dans leurs relations et pourquoi, quand l’un des partenaires est une femme, l’amour doit être absolument banni de leur couple.

Jean Masson avait pour Marion Hérelle non seulement la plus fraternelle amitié, mais aussi l’estime la plus confiante. Il savait que derrière son beau front se cachait la pensée la plus froide, la plus lucide qu’on puisse imaginer et que sa perpétuelle gaieté n’était que l’expression du jeu très libre de son intelligence.

C’était toujours elle qui prenait les décisions et, depuis qu’ils travaillaient ensemble, le photographe avait appris que les aventures les plus audacieuses n’étaient pas pour l’effrayer. Lui non plus n’était pas poltron. Quand il ne comprenait pas tout de suite les raisons d’une détermination de Marion, il avait pris son parti de ne rien demander.

Il rejoignit donc en hâte l’inspecteur qui l’attendait près de la porte.

Demeurée seule, Marion commanda un second verre de fine qu’elle prit le temps de savourer à petits coups tout en réfléchissant. Puis elle partit à son tour. Et quand le groom fit pour elle tourner le tambour de la porte, elle lui adressa le sourire de quelqu’un qui n’est pas mécontent de soi.

 

*    *    *

 

Il y avait trois jours que le double assassinat des May Sisters occupait la vedette dans les journaux. Trois jours que les journaux du matin étalaient à ce sujet des titres sur trois colonnes et les journaux du soir sur sept. Il y avait même, à l’intérieur, un entrefilet régulier dans « l’Âge », le grave quotidien qui n’ouvrait ses chroniques et ses rubriques qu’à la vie politique, littéraire et économique.

Montmartre vivait sous la terreur. Les filles surtout étaient épouvantées. Beaucoup n’osaient plus sortir de chez elles, avaient renoncé à leurs promenades professionnelles. Les autres appelaient un agent quand un inconnu les abordait.

— Ça devait arriver, plaisantait un voyou. Les poules font signe aux poulets.

Les hommes crânaient. L’éventreur inconnu ne s’était attaqué qu’à deux femmes.

Cependant, le soir, les cafés et les bars regorgeaient de clientèle. Le crime exerce sur le public une sorte d’attraction. On venait voir l’hôtel où les danseuses avaient été éventrées et puis on allait se remettre de cette émotion gratuite, en buvant un verre dans un des bars voisins. Et l’on restait jusqu’à l’aube. Les dancings et les boîtes refusaient du monde. Les affaires étaient prospères, mais on n’était pas tranquille. La Mort rôdait par là, la Mort faisait le trottoir.

Dans un petit bar tout en longueur, une fille se lamentait.

— Vous avez vu. C’est dans le journal. Il lui a coupé les seins…

Elle prenait sa gorge dans ses mains.

— J’ai les foies. Je ne veux pas qu’il me les coupe.

— Qu’est-ce que cela peut te fiche, puisqu’il t’aura crevée avant.

— Tais-toi donc. Tu vas me porter la poisse.

Une vieille marmonnait :

— De mon temps, ça n’arrivait pas des choses comme cela. Il y avait une police.

Sous son calme apparent, Neyrac s’énervait. L’enquête piétinait.

C’était Eleanor, la danseuse américaine, qui avait découvert le second crime. Elle s’était prise de pitié pour Liliane dont elle avait deviné le désespoir. Elle n’avait jamais aimé ; la passion farouche dont Liliane avait témoigné pour Tonio l’avait d’autant plus émue. Elle avait voulu faire part à sa voisine de sa compassion, lui offrir son aide. Comme personne ne répondait aux coups qu’elle frappa à la porte, elle s’était décidée à entrer. Tout de suite, elle avait aperçu le cadavre sanglant, en travers du lit.

C’était tout ce qu’elle avait pu raconter à Neyrac.

Madame Amandine avait fourni un peu plus de détails.

— Je ne dormais pas. Avec les émotions du matin, ça se comprend, n’est-ce pas ? Sur le coup de deux heures, j’ai entendu Liliane rentrer. Elle était avec un homme.

— Comment avez-vous su que c’était Liliane Savelli, et non une autre locataire ?

— J’avais laissé la porte entrebâillée.

— Pourquoi ?

— Il y avait des agents dans la rue. Si j’avais vu entrer quelqu’un d’étranger à l’hôtel, je les aurais appelés par la fenêtre.

— Vous êtes sûre que c’était Liliane ?

— Je l’ai reconnue à son manteau d’agneau blanc. Il n’y en a pas beaucoup dans la maison.

— Vous faisiez le guet ?

— Non. De mon lit, je peux voir dans l’entrée.

— Et l’homme, comment était-il ?

— Je n’ai pas pu le regarder à mon aise. Liliane était devant ma porte quand il est passé. C’était un homme comme tous les hommes.

— Grand ? Petit ?

— Je n’en sais rien.

— Pourquoi n’avez-vous pas averti la police puisque c’est ce que vous vouliez faire ?

— J’ai eu peur d’être ridicule. Au bout d’un moment, je me suis levée, j’ai mis mon peignoir, je suis montée au premier étage.

— Pourquoi ?

— Je ne sais pas trop. Une idée comme cela. Je n’étais pas tranquille.

— Vous n’avez rien remarqué au cours de cette ronde ?

— Tout était calme. C’était même étonnant qu’il n’y en ait pas eu à se disputer comme chaque nuit. Je suis rentrée chez moi.

— Y avait-il de la lumière chez Liliane ? Vous auriez pu le voir sous la porte.

— Je n’ai pas fait attention. Je ne crois pas.

— Vous n’avez pas entendu de bruit chez elle ?

— Aucun.

— L’homme, à ce moment-là, était-il encore avec elle ?

— Oui.

— Comment le savez-vous ?

— Je l’ai entendu partir un peu avant le jour.

— Votre porte était toujours entrebâillée ?

— Oui.

— Vous avez vu l’homme quand il est passé devant votre logement ?

— Mal. Il allait vite. Je n’ai entrevu que sa silhouette.

— Est-ce tout ce que vous avez à déclarer ?

— C’est tout. Le matin, j’ai été chez mon pharmacien comme d’habitude. Je n’ai appris l’assassinat que l’après-midi par des gens qui en parlaient. Je suis revenue aussitôt. Et j’ai vu la foule.

Les deux agents de service devant l’hôtel Minerva n’apportèrent guère plus de précisions : Liliane était rentrée seule, ils l’avaient remarquée. Sans doute elle avait dû ressortir. Mais ils ne l’avaient pas vue.

L’inspecteur les tança d’importance parce qu’ils n’étaient pas demeurés à proximité de la porte.

Un fait cependant retint l’attention de l’inspecteur : la disparition de Max. Depuis le moment où il avait découvert le cadavre de Ruby, le Martiniquais n’avait plus été vu.

Neyrac fit ouvrir la porte de sa chambre. On ne trouva qu’un pyjama, des objets-de toilette, des pipes près d’un pot à tabac à demi vide. Dans le tiroir de la table, il y avait des programmes de music-hall, un notamment du Casino de Paris, un petit calepin à couverture de cuir et aux feuilles vierges, un crayon à la mine soigneusement taillée.

Neyrac demanda à la police judiciaire de le rechercher, comme il lui avait demandé de rechercher Jean, l’ami de Ruby.

— Ce Jean peut avoir fait le coup, suggéra Chancerel. Liliane était au courant de sa liaison avec Ruby. Il a pu craindre qu’elle ne parlât.

Neyrac fit la moue.

— Il était bien tard pour agir. Elle avait déjà eu le temps de raconter ce qu’elle savait. Enfin, il ne faut rien négliger.

Il avait bien fallu relâcher Tonio, son innocence était trop évidente. Le Corse, plastronnant, était venu occuper la chambre de Liliane, et, poursuivant son enquête sur place, Neyrac se heurtait sans cesse à son sourire moqueur.

— Alors, faisait-il, on le tient cet assassin ?

— Ne crânez pas trop, Savelli, répondait Neyrac. Vous ne rigolerez peut-être pas tout le temps. D’ailleurs vous ne m’avez toujours pas dit où vous avez passé la nuit de l’assassinat de Ruby.

Tonio haussait les épaules.

— Broutilles, inspecteur, babioles. Pas une affaire digne de vous, ça.

Et étalant ses mains énormes devant lui :

— Soyez tranquille. Y a pas de sang là-dessus… Parole d’homme. C’est pas mon genre.

La mort tragique de sa femme ne semblait pas autrement l’émouvoir. Il ne trouvait quelque chagrin que devant les pastis que lui offraient avec ensemble les reporters de la presse vespérale auxquels il confiait d’invraisemblables histoires dont ils remplissaient, sous des titres sensationnels, leurs feuilles. Il n’en demeurait du reste rien le lendemain. Il finit par se perdre dans les nationalités qu’il prêta à la défunte, dans les généalogies plus ou moins princières qu’il lui attribua, dans les romans d’amour qu’il fabriqua pour leur usage. Neyrac était enchanté. Les journalistes, tout occupés de Tonio, n’étaient pas pendus à ses basques.

Bon nombre de locataires de l’hôtel Minerva étaient partis, pris de panique. L’inspecteur regrettait de ne plus rencontrer les deux belles filles, la blonde et la brune, qui avaient été les premières à fuir l’immeuble maudit.

Eleanor était restée, malgré les sourdes menaces que Tonio Savelli proférait entre ses dents chaque fois qu’il voyait celle à laquelle était due son arrestation. Mais il se savait discrètement, mais étroitement, surveillé. Il ne pouvait songer à disparaître. Le mieux pour lui était de se tenir tranquille, pour l’instant du moins.

Quelques-unes des chambres devenues vacantes avaient été occupées aussitôt par des personnages dont il était facile de deviner qu’ils n’étaient pas des artistes. Ils affectaient avec un grand sérieux de ne pas connaître l’inspecteur principal Neyrac. On voyait aussi passer dans la rue Clauzel des gens qui n’étaient pas du quartier. Et Tonio souriait en les croisant.

Il y en avait notamment un qui portait une trousse de plombier et qu’on rencontrait dans tous les petits bars des alentours.

— J’ai un robinet qui fuit, lui dit une fois Tonio. Vous ne pourriez pas venir voir cela ?

— Pas le temps, fit l’homme en vidant précipitamment son verre de vin blanc.

Et dix minutes après, Tonio, qui l’avait suivi, s’accouda froidement près de lui dans un autre bar. Il interpella à haute voix le patron.

— C’est drôle, patron, ce qu’il y a de mouches chez vous. C’est pourtant pas la saison.

Et le patron, en lui versant à boire, de répondre :

— C’est qu’il y a dans le quartier des charognes qui les attirent.

Les rapports multiples des inspecteurs s’amoncelaient sur le bureau de Neyrac, à la P.J. L’inspecteur principal les dépouillait avec soin, espérant toujours y découvrir un petit indice qui l’eût mis sur la piste.

Il venait de lire le dernier qui lui était parvenu et découragé, de le reposer sur sa table, quand le planton vint l’avertir que Marion Hérelle demandait à être reçue.

— Faites entrer, fit-il.

Derrière Marion, plus souriante que jamais, pénétra Jean Masson qui portait son appareil et une serviette de cuir.

— Bonne idée de venir me voir, dit Neyrac. Asseyez-vous donc.

— Vous avez du nouveau ? s’enquit la journaliste.

— Rien du tout. Et justement, je broyais un peu de noir. Alors ça me fait plaisir de vous regarder. On se reprend à espérer près de vous.

— Mieux peut-être que votre compliment ne veut le faire entendre.

— Vous avez appris quelque chose ?

— Peut-être.

— Et vous me l’apportez. Ça, c’est gentil.

— À charge de revanche.

— Bien entendu. Je suis beau joueur.

— Voilà. Il m’est venu une idée. Vous m’avez dit l’autre jour au restaurant que, pour vous, le crime ne pouvait pas être l’œuvre d’un criminel quelconque, mais seulement d’un sadique.

— Exact. Et je ne pensais pas avoir une confirmation aussi rapide de mon hypothèse.

— Les crimes de sadiques ne sont pas très nombreux.

— Heureusement.

— J’ai donc eu la curiosité de rechercher dans les collections les crimes de sadiques commis depuis un certain temps.

— Cela a dû vous demander des heures ?

— Non. Un confrère m’a introduite aux archives du « Petit Français ». Elles sont très complètes et très bien classées. Depuis vingt-cinq ans, il y a eu trois crimes de sadiques.

— Cela devient intéressant.

— Attendez. Les trois criminels ont été arrêtés.

— Une veine.

— L’un a été guillotiné.

— N’en parlons plus.

— Un autre s’est suicidé en prison.

— Paix à ses cendres !

— Quant au troisième, il bénéficia des circonstances atténuantes et ne fut condamné qu’à vingt ans de réclusion.

— C’est donné. Et alors ?

— Alors ?… Ah ! j’oubliais de vous dire que cette dernière affaire date d’il y a juste vingt ans.

Neyrac sursauta.

— Ainsi, sa peine purgée, le criminel serait aujourd’hui en liberté… et vous en avez déduit que…

— Pourquoi pas ?

— Ce serait invraisemblable ! Réfléchissez : aussitôt sorti de prison, votre homme n’aurait songé qu’à recommencer ?

— J’ai été à Sainte-Anne. J’ai vu le docteur Delfour, vous savez, le spécialiste…

— Oui, oui… alors ?

— Il m’a dit qu’il était très possible que la folie se réveille tout d’un coup chez un homme demeuré normal pendant vingt ans et détermine chez lui le même geste meurtrier.

— Et votre meurtrier était bien un sadique ?

— C’est-à-dire qu’il semble bien l’avoir été dans sa manière de tuer, mais il a pu être poussé par des mobiles qui n’avaient rien à faire avec la folie.

— Racontez-moi cela.

— Cet homme était marié. Il avait une maîtresse qu’il adorait. Cette maîtresse est devenue enceinte. A-t-il eu peur des complications qu’entraînait pour lui la venue d’un enfant ? On n’a pas pu élucider ce point. Toujours est-il qu’on l’a trouvés près du cadavre de son amie, une paire de ciseaux dans la main.

— C’est avec cela qu’il l’avait tuée ?

— Éventrée, comme Ruby.

— Mais qu’a-t-il dit pour sa défense ?

— Rien. Quand on l’a arrêté, il a voulu se donner la mort. On a pu l’en empêcher. Il s’est alors enfermé dans un mutisme complet dont il ne s’est départi ni à l’instruction ni à l’audience.

— Vous avez son nom ?

— Oui. Pierre Jaumes.

Neyrac tira à lui un bloc.

— Vous dites. Pierre Jaumes.

— J.A.U.M.E.S, épela Marion.

Neyrac appuya sur un bouton. Un inspecteur entra presque aussitôt. Neyrac lui tendit la fiche qu’il venait de rédiger.

— Tenez, Clément, montez donc au sommier voir ce qu’on a sur cet homme. C’est très urgent.

L’inspecteur sorti, Neyrac s’adressa à Jean Masson.

— Et vous, vous m’apportez aussi quelque chose ?

— Mais oui. Les photos de l’assassin, naturellement.

— C’est étonnant, admirable. Avoir la photo de l’assassin des May Sisters avant de savoir qui il est.

Jean Masson ouvrit sa serviette, en tira des photographies qu’il posa sur la table devant l’inspecteur.

— Elles ne sont peut-être pas très bonnes, mais elles pourront toujours vous servir.

— Je crois bien.

— Tenez. Voici l’homme en question, Pierre Jaumes, tel qu’il était à l’époque de son arrestation.

Neyrac, attentivement, examina le portrait.

— Il n’a cependant l’air ni d’un fou ni d’un criminel. Regardez ce front bien découvert sous les cheveux noirs, ces lèvres bien dessinées, ce regard droit.

Marion Hérelle intervint.

— D’après les renseignements que j’ai recueillis dans les journaux d’alors, Pierre Jaumes était un intellectuel. Né dans une famille très honorable – le père devait être, je crois, avoué en province – il commençait ses études de médecine en 1914 quand la guerre éclata. Il fut mobilisé. Après les hostilités, sa famille avait subi des revers de fortune. Son père était mort, il dut gagner immédiatement sa vie. Il entra dans un institut de beauté.

— Notez, dit Neyrac, que les sadiques peuvent très bien être des intellectuels.

Puis, tirant à lui le portrait d’une jeune femme très jolie que lui tendait Jean Masson :

— Et ça, qui est-ce ?

— La victime.

— Jolie fille.

— Regardez bien, lui dit Marion Hérelle. Vous ne lui trouvez pas un air de ressemblance avec quelqu’un que vous connaissez ?

— Attendez… eu… non, je ne vois pas.

— Ruby Aubron.

— Ruby Aubron. Oui, peut-être. Il y a quelque chose. Mais êtes-vous certaine, chère amie, de ne pas vous hypnotiser sur l’analogie que vous voulez établir entre les deux affaires ?

— Je vous assure que la similitude est pour le moins curieuse.

Neyrac s’exclama :

— Dès qu’un journaliste voit un beau papier en perspective, il va, il va, il s’emballe. Bon gré, mal gré, il faut que les faits cadrent avec leur idée. La réalité est le plus souvent bien différente.

La porte donna passage à l’inspecteur Clément. Il tenait une feuille de papier à la main.

— Alors ? fit vivement Neyrac.

— Voilà, chef. Le nommé Pierre Jaumes, né à Fontenottes, département du Jura, le 17 avril 1896, condamné par la Cour d’Assises de la Seine le 5 juillet 1919 à vingt ans de réclusion pour meurtre sur la personne de la demoiselle Cartier Jeanne-Sophie, a été libéré le 24 février de cette année.

Neyrac sauta sur son fauteuil.

— Le 24 février. Vous êtes certain ?

— La fiche vient d’être complétée.

Marion triompha.

— Ruby Aubron a été assassinée le 27 février. Qu’en dites-vous, inspecteur ?

VI

Aucun journal ne parla de Pierre Jaumes. Marion Hérelle et Jean Masson avaient promis à l’inspecteur principal Neyrac de garder le secret à condition que celui-ci leur réserverait la primeur des informations qu’il pourrait recueillir de son côté. Cependant, c’est sur cette piste de Pierre Jaumes que Neyrac avait lâché deux de ses plus habiles collaborateurs, avec mission de retrouver à tout prix le meurtrier libéré et d’établir l’emploi de son temps depuis l’heure où il était sorti de prison.

Mais les deux inspecteurs quarante-huit heures plus tard, n’avaient encore rien découvert. En prison, Jaumes avait été un détenu modèle, ce qui lui avait valu d’être employé à la bibliothèque. Quand il avait été libéré, il n’avait laissé paraître aucun sentiment, même de satisfaction, et était parti sans rien dire. On ne savait ce qu’il était devenu.

Les journaux du matin n’accordaient déjà plus qu’une colonne à l’assassinat des May Sisters. Par contre, les journaux du soir entretenaient soigneusement cette rubrique et, grandement aidés en cela par Tonio Savelli, inventaient tout ce qu’il fallait de fausses pistes. L’un d’eux annonçait la publication des mémoires de Liliane qu’hâtivement confectionnait un rédacteur auquel on avait donné trois sténographes. Et cela suffisait pour entretenir la terreur à Montmartre.

Le temps était morose. Le vent charriait par les rues des écharpes de pluie et sous le ciel bas la nuit venait vite. Les filles n’avaient point repris courage. À longueur de soirées, elles s’entretenaient du même sujet derrière les glaces des bars illuminés.

— Cochon de temps !

— Avoue-le donc. C’est pas de la pluie que tu as peur.

— C’est vrai.

— Il y a tout de même deux jours que personne n’a été tué.

— C’est qu’il cherche quelqu’un.

— Tu crois.

— Bien sûr. Tant qu’on ne l’aura pas coffré, il n’y a rien à faire… qu’à attendre.

— J’en ai marre, tu sais.

— Tu voudrais peut-être qu’il te zigouille.

— Ce serait fini au moins.

La peur ne les rendait pas belles. Elles n’avaient aucun entrain. Dans les boîtes de nuit, les patrons aboyaient après les entraîneuses.

— De la gaieté, bon Dieu ! De la gaieté et du charme ! Les clients boudent. Ils s’ennuient. J’ai fait hier dix bouteilles de moins que ma moyenne, Qu’est-ce que vous foutez ?

— Si vous croyez qu’on a du cœur à l’ouvrage avec ce type qui rôde par ici !

— Des boniments.

— Je voudrais vous y voir. Tenez, le bonhomme du 7, qui est là, tout seul, il a une sale gueule. Pour rien au monde, je m’assoierais avec lui.

— Poules mouillées !

Même au Frisco, où un excellent orchestre créole se démenait pour mettre un peu de joie dans l’atmosphère, les filles demeuraient mornes. La plupart étaient de merveilleuses filles noires, à la peau délicieusement douce, aux corps souples, et qui, à l’ordinaire, étaient à l’égard de tous les événements d’une souveraine indifférence. Mais l’une, à propos de l’assassinat des deux Sisters, avait parlé du Vaudou. Et toutes elles tremblaient. C’est en vain qu’on leur avait permis de boire autant qu’elles voudraient, et elles ne s’en privaient pas. Mais cela ne leur rendait pas leur exubérance. Les libations accroissaient au contraire leur angoisse. Il leur était défendu d’évoquer dans leurs propos le meurtrier disparu. Mais rien ne pouvait leur interdire d’y penser sans cesse. Leurs grands yeux reflétaient leur muette épouvante.

— Ben vrai, c’est pas gai ici. Vous en faites des têtes, toutes !

— Adorata ! Ils t’ont donc lâchée ?

Une drôle de petite bonne femme venait d’entrer. Son visage était ravissant : on eut dit celui d’une enfant sage et rien n’était plus innocent que la candeur de ses yeux bleus. Sa bouche minuscule saignait de fard sous un petit nez mutin aux ailes mobiles. Sa robe, très courte, collait sur son buste, moulant des seins jeunes et ronds dont le décolleté sans discrétion annonçait la blancheur veinée de bleu fragile. Mais elle était bossue : une gibbosité très accentuée tordait son dos, déformait tout son corps, et ses jambes étaient d’une maigreur effrayante. Les grappes désordonnées de ses cheveux tombaient sur ses épaules.

Elle grimpa sur un tabouret et fut tout de suite entourée.

— Adorata ! On ne t’attendait pas si tôt, tu sais.

— On est rudement content de te revoir.

— Alors, comment ça s’est passé ?

Adorata secoua sa crinière.

— Envoie d’abord un glass. Du raide, hein. Un mois à la cruche, ça vous altère.

— Tu vas te rattraper.

— Gy ! Je veux.

— T’es en provisoire ?

— Tu parles. Non. Les salauds m’ont relâchée pour de bon. C’est classé, comme ils disent. Bande de ballots. Paraît que Georges est sauvé… Il leur a jacté qu’il s’était opéré tout seul… que je n’y étais pour rien… Il a fait le galant, quoi…

Un mois auparavant, Adorata avait tenté d’empoisonner son amant, un acrobate très beau, très jeune, qui s’était un moment épris de son visage d’ange. Il n’était pas le premier chez lequel la petite bossue avait, en dépit de son infirmité, fait naître une passion violente. Et ce n’était généralement pas sa difformité qui rebutait ensuite ses amants, mais bien ses sautes d’humeur perpétuelles, ses caprices jamais satisfaits, son caractère querelleur, son obscénité également qui faisait un contraste douloureux avec son visage candide. Il en avait été de l’acrobate comme des autres, mais Adorata s’était farouchement attachée à ce beau gars au corps parfait. Quand il lui avait appris qu’il avait signé un engagement pour l’Amérique et qu’il allait partir, dans une crise de rage froide, elle avait mêlé de la mort aux rats à ses aliments. L’homme avait failli mourir. On avait arrêté Adorata qui, d’ailleurs, se glorifiait de son acte.

— Bien sûr que c’est moi qui ai fait le coup, avait-elle hurlé aux inspecteurs venus l’interroger. Bande de vaches, vous pouvez bien faire de moi ce que vous voudrez. Je m’en fous. Personne d’autre n’aura Georges. Ah ! si j’avais eu des biscotos, c’est au surin que je l’aurais eu, et je me serais lavée dans son sang. Vous ne savez donc pas ce que c’est qu’une Italienne quand elle a un homme dans la peau, tas de mauviettes, de fausses-couches, d’eunuques.

Sans rancune, Georges, guéri, l’avait cependant sauvée.

— Tu vois, disait une des noires, il t’aimait tout de même.

Adorata éclata de rire.

— Ce que je m’en balance. Tu sais ; j’ai eu le temps de me faire une raison. Georges et moi, c’est fini. Enterré. On n’en parle plus.

— Blague donc pas. Tu l’as encore le béguin.

Adorata devint furieuse.

— Le béguin, moi, le béguin pour ce foie-blanc. Non, tu ne m’as pas regardée. Si ç’avait été un homme, un vrai, c’est la croix des vaches qu’il me faisait. Ou bien, il me butait. Ça, c’est d’un mâle. Mais lui, il se donne des airs de gentleman. Ça pardonne, ça se charge pour me blanchir. J’vas dire une chose. Celui-là qui n’est pas capable de haïr, il n’est pas capable d’aimer. C’est comme cela que je le comprends, moi.

— Que vas-tu faire, maintenant ?

— Je reprends le turbin. Un homme, ça peut encore se trouver, non ? J’en veux un, et puis un autre, et puis beaucoup. À en crever, t’entends. Et je ne suis pas en peine, tu sais. Il n’en manquera pas pour cavaler après moi.

Elle rejeta ses cheveux en arrière d’un mouvement brusque, bombant le torse.

— Mais en attendant, je n’ai pas de taule… Pendant que j’étais là-bas, on m’a fauché ma crèche. C’est tout juste si j’ai pu prendre une robe dans mes malles.

Une voix grave près d’elle prononça :

— Bonsoir, Adorata.

Elle se retourna. C’était Max qui venait de s’asseoir au bar, la pipe à la bouche.

— Toi, on peut dire que tu tombes à pic, fit Adorata. Je sors de tôle. J’ai pas de crèche. Passe-moi pour deux ou trois jours la clef de ta piaule. Tu seras chou. Je te revaudrai ça.

Max sourit en la regardant, fouilla dans sa poche, en tira une clef qu’il remit à la fille.

— Tiens. Voilà. Tu sais où c’est.

— Plutôt. Tout Montmartre le sait.

— Bien. Garde-la le temps que tu voudras. Je n’en ai pas besoin pour l’instant… Tu prends un verre ?

— Ce n’est pas de refus.

Quand le barman eut servi, Max reprit :

— Dis-moi ? Adorata, c’est ton vrai nom ?

— Ça fait ballot, hein ? Mais c’est mon nom. Je suis Italienne. Pas de père, bien entendu. Ma mère, je ne sais pas au juste : elle devait faire le tapin à Naples. J’avais quinze piges quand je suis venue à Paris avec un gars. Il m’a laissée tomber.

— Et depuis ?

— Qu’est-ce que ça peut te faire ? T’en sais aussi long que moi.

Max la regarda curieusement, hocha la tête.

Adorata demanda :

— Et toi, qu’est-ce que tu deviens ?

Max lança sur le bar quelques billets, se laissa souplement glisser du tabouret.

— Oh ! moi, tu sais, toujours la même chose.

Personne ne savait ce que faisait Max. La nuit, on le voyait apparaître la pipe aux lèvres, tantôt dans un bar, tantôt dans un autre. Il buvait, fumait, parlait peu, observait beaucoup. Il s’en allait, gagnait parfois sa chambre de la rue Clauzel, parfois s’enfonçait à pied dans la nuit. On était des semaines sans le voir, puis pendant des semaines on ne rencontrait que lui. Jamais on ne l’avait aperçu pendant le jour. Il avait de l’argent et se montrait généreux. Mais toujours avec politesse, il déclinait les avances des filles. On le voyait toujours seul.

Quand il fut parti, serrant des mains ici et là, l’une des noires s’approcha d’Adorata.

— Tu n’es pas folle d’aller rue Clauzel ?

— Pourquoi ?

— Après ce qui s’est passé au Minerva.

— Explique-toi.

— C’est vrai. Tu n’avais pas les gazettes là d’où tu viens.

— Des coupures seulement, celles où on parlait de Georges et de moi. Des bobards d’ailleurs. De quoi se marrer. Je me demande où ils vont chercher tout cela les journalistes. C’est mon baveux qui me les passait en douce. Un bel homme, tu sais, et bien causant. Il doit en tomber des poules, et du gratin encore. Un type à duchesse ; je ne sais pas si tu te rends compte. Mais alors, rue Clauzel ?

— Tu as connu Ruby ?

— Non. Qui c’était ?

— La Sister de Liliane. Tu connais Liliane ?

— La danseuse ? Oui. Qu’est-ce qu’elle devient, cette traînée ?

— Ruby faisait la paire avec Liliane pour le Casino.

— Bon. Et après ?

— Eh bien, il y a un type qui l’a tuée dans sa carré du Minerva. Éventrée, de là jusque-là, qu’on lui voyait les boyaux.

— Mince. Ça, c’est du travail.

— Ce n’est pas tout. Le lendemain, Liliane est tuée. Et de la même façon. Et ses seins, couic, coupés entièrement comme ceux de la Violette dont on a parlé dans le temps.

Les yeux d’Adorata brillaient.

— C’est le même type qui les a eues toutes les deux ?

— Certainement.

— Où le trouve-t-on que j’y courre ?

— Tu es complètement folle. Éventrées, je te dis.

— Justement. C’est pour cela que je voudrais qu’il m’aime.

— La prison ne t’a pas réussi.

— Je me sens très bien, rassure-toi. Georges, je n’ai pas été capable de le garder. Et puis, je ne l’ai plus à la bonne. Alors, il faut se remettre au charme. Et dis un peu voir : si je reprends le pépin, moi… Car je me connais. Il me faut de l’amour. Et ça ne me dit rien, t’entends. J’en ai ma claque de souffrir. Tandis que celui-là dont tu causes, ça c’est un homme. Il peut bien me couper en morceaux, il m’aura au moins aimée comme je veux.

— Tais-toi, Adorata. Et ne va pas rue Clauzel.

— Bien sûr que j’irai. Des fois qu’il viendrait.

— Écoute, Adorata, viens plutôt chez moi.

— Merci. Laisse-moi faire. Au revoir.

Preste, elle gagna la sortie. Sur ses épaules, elle jeta un mauvais manteau qu’elle avait laissé au vestiaire.

La fille noire touchait le bois du bar et murmurait.

— Elle va attirer le malheur.

À peine Adorata avait-elle fait quelques pas dans la rue qu’une main se posa sur son poignet. Elle sursauta. Max était devant elle. Son visage bronzé était traversé par un calme sourire.

— Tu m’attendais, dit Adorata.

— Non, répondit Max. Je n’ai plus de tabac. Et je fume un mélange que je prépare moi-même. Je voulais monter dans ma chambre en prendre. Je passais au Frisco voir si tu étais partie.

La petite bossue se mit à trottiner auprès de Max dont les enjambées étaient longues. Les gouttières s’égouttaient. Le vent faisait grincer une enseigne.

— Tu le connais, toi, l’éventreur ? demanda Adorata.

Max la considéra du coin de l’œil, tira sur sa pipe éteinte.

— Non, fit-il placidement.

— Et tu n’as pas d’idée sur qui ça peut être ?

— Non, fit Max du même ton.

— Moi, tu sais, je voudrais bien le connaître.

— Ah ! dit encore Max sans changer d’intonation.

Adorata se risqua encore :

— Tu n’es pas bavard.

— Non, dit Max.

— Tu as des ennuis ?

— Non.

— Tu es un drôle de type.

— Non.

— Et moi je te dis que je n’en ai pas vu souvent comme toi.

— Ah !

Adorata se résigna au silence.

Quand ils parvinrent à l’hôtel Minerva, ce fut Max qui ouvrit la porte d’entrée.

— Tu as donc deux clefs, s’étonna Adorata.

— Oui, fit Max. Tu vois. Et celle-ci ouvre également ma chambre. Passe.

Ils montèrent sans rien dire dans le studio de Max. Ils entrèrent. Adorata ôta son manteau.

— Rien n’est changé, constata-t-elle.

— Tu étais déjà venue ici ?

— Oui, dans le temps, avec Stéphane.

— Stéphane ?

— Tu n’as pas dû le connaître. C’est trop vieux.

Le Martiniquais fouillait dans un tiroir, y prenait quelque chose qu’il mit rapidement dans la poche de son pardessus.

Adorata le regarda en glissant son regard sous ses paupières demi-closes.

La porte claqua. Les pas réguliers de Max descendirent l’escalier.

La jeune femme se laissa tomber sur le lit.

Un moment elle demeura étendue, les bras en croix. Son regard fixait une petite tache aux contours bizarres qui s’étoilait sur le plafond.

Puis d’un coup de reins, elle se redressa.

— Crotte alors, fit-elle pour elle-même. Ma première nuit de liberté, et je serais seule dans les toiles.

Elle s’approcha de la glace, de la main mit un peu d’ordre dans ses cheveux.

La pensée de l’éventreur la tenaillait. Il y avait au fond peu de chance pour qu’il montât la trouver dans sa chambre. S’il rôdait dans le quartier, c’est dans la rue qu’elle pouvait avoir l’occasion de le rencontrer. Et elle voulait être sa maîtresse, ne fût-ce qu’une heure. Après…

Elle n’avait pas peur de la mort, de la mort qui faisait le trottoir quelque part alentour, tout près. Elle n’avait pas peur. Devant l’entraîneuse du Frisco, elle n’avait pas crâné. De toute son âme perverse, elle souhaitait cette rencontre avec l’assassin, elle désirait cette étreinte meurtrière.

Elle remit son manteau, descendit dans la rue.

Sur le pas de la porte, elle jeta à droite et à gauche un coup d’œil. La rue Clauzel était déserte. Personne. Rien que cette nuit humide parcourue de reflets.

Adorata se mit à marcher, s’éloigna.

Elle n’avait pas aperçu Max qui, caché dans une encoignure, l’avait regardée partir avec un étrange sourire, sa pipe éteinte accrochée au coin de la bouche.

 

*    *    *

 

Vers quatre heures de l’après-midi, le barman du Frisco arrivait au bar complètement vide à cette heure. Sur le seuil, il se heurta à l’entraîneuse noire qui avait abjuré Adorata de ne pas se rendre rue Clauzel.

— Qu’est-ce que tu viens fiche à cette heure ?

— As-tu vu Adorata ?

— Pourquoi veux-tu que je l’ai vue. C’est pas une heure pour elle. Elle viendra faire un tour plus tard.

— Ah ! j’ai peur…

— Vous me faites rigoler avec votre éventreur. Dirait-on pas qu’il va tuer toutes les poules de Montmartre.

— Je ne sais pas.

Ils entrèrent tous les deux. La salle était pleine d’ombre. Ils laissèrent la porte ouverte.

Le groom qui n’avait pas encore mis sa livrée rôdaillait.

— On a téléphoné de Maisons, dit-il au barman. Dans la seconde, vous êtes refait. Tanka dans les choux.

— C’est le petit Bob qui m’avait donné le tuyau. D’habitude, ils sont bons.

— Faut croire qu’il s’est gourré cette fois. Heureusement que je vous ai pas écouté. Je serais de la revue.

— Qu’est-ce que tu avais joué ?

— Vieux Macaque à cheval.

— Qu’est-ce qu’il a fait ?

— 102 à la place.

— Tu ne t’embêtes pas.

— Je fais peut-être mieux. J’avais un rapport sur le Boussac pour la troisième.

— On ne t’a pas encore tubé.

— Non. J’attends. Je ne sais pas ce qu’il fout.

On entendit un crieur de journaux qui remontait la rue en hurlant quelque chose d’incompréhensible.

Le barman dit :

— Achète le canard. Il y a peut-être le résultat de la troisième.

Le groom sortit en courant.

Presqu’aussitôt, il revint. Il était blême et il bégayait.

— Ah ça alors… Ah ça alors…

Le barman ricana :

— Qu’est-ce qu’il y a ? Ton Boussac dans le lac ?

Le groom tendit le journal.

— Non… regarde.

Sur les sept colonnes de la feuille grasse d’encre d’imprimerie, un titre énorme s’étalait.

 

Encore un crime rue Clauzel

L’éventreur fait une troisième victime.

 

Et dessous, sur deux colonnes, le joli visage angélique d’Adorata souriait.

VII

— Il ne me reste, Monsieur, qu’à m’excuser d’avoir dû vous garder ici toute cette journée. Mais vous comprendrez sans doute que mon métier a des exigences d’autant plus impérieuses dans les circonstances présentes.

Neyrac avait devant lui dans son bureau, confortablement assis dans un fauteuil, Max.

Celui-ci s’inclina légèrement.

— Je vous comprends parfaitement, monsieur l’inspecteur. Et je m’empresse d’ajouter que si la connaissance que j’ai pu acquérir des milieux de Montmartre peut vous être utile pour vos recherches, je la mets volontiers à votre service.

— Je vous remercie, fit Neyrac, et j’accepte. Ainsi vous préparez un ouvrage sur Montmartre et particulièrement sur les noirs qui y habitent.

Max sourit :

— Oh, il s’agit d’un simple roman. Mais j’ai désiré que l’atmosphère y soit exactement rendue. Que voulez-vous ; quand la tarentule de la littérature vous a piqué… C’est pourquoi j’ai loué une chambre à l’hôtel Minerva. Je puis ainsi voir vivre en son intimité la faune si caractéristique de ce quartier.

— Et votre femme n’a jamais redouté pour vous l’aventure à Montmartre ?

Max tira de sa poche sa pipe et sa blague.

— Vous permettez ? fit-il.

— Je vous en prie, dit Neyrac. Je suis moi-même fumeur.

Max hésita imperceptiblement, puis tendit sa blague.

— Dans ce cas, m’autorisez-vous à vous offrir… C’est un mélange que j’ai imaginé.

— Je vais y goûter.

Il prit une pipe dans un tiroir, la bourra, alluma, tira quelques bouffées.

— Parfait, dit-il. Très agréable.

Max enchaîna.

— Non, ma femme n’a jamais eu peur. Et si la fortune de mes parents, qui sont de gros planteurs, m’autorise des loisirs, elle sert surtout mes ambitions littéraires.

Neyrac se mit à rire.

— Dites-moi, cher monsieur, vous allez peut-être avoir l’occasion de faire un beau cadeau à votre femme.

— Lequel ?

— Mais la défense de l’éventreur… quand nous aurons mis la main sur lui.

Max sourit.

— Non, je ne crois pas que ma femme accepterait de plaider aux assises. Depuis qu’elle a obtenu sa licence en Droit, elle n’a jamais plaidé qu’au civil. Et je dois dire fort peu. Nos deux enfants ne lui laissent pas beaucoup de temps de libre.

— Je comprends cela.

— Vous avez peut-être vous-même des enfants ?

Neyrac s’exclama :

— Oh ! cher monsieur, le célibat est le seul état qui convienne à un policier. Mais j’ai des neveux. Une douzaine. J’ai trois sœurs et deux frères.

Max se levait.

— Je puis me retirer ?

— Certainement. Et blanc comme l’hermine.

Neyrac s’était également levé.

— Mais vous avez tout de même une sacrée veine, ou plutôt deux veines.

— Je ne vois pas.

— Si. D’abord celle d’habiter rue Brémontier et ensuite celle que notre assassin ait la manie des crimes en série.

— Je ne vois pas bien…

— Réfléchissez. Vous habitez rue Brémontier dans l’immeuble contigu à l’Ambassade de Roumanie. Auriez-vous habité ailleurs, les agents qui, toute la nuit, sont de faction devant l’ambassade et qui vous connaissent bien ne vous eussent pas vu rentrer chez vous à l’heure des assassinats, vous donnant ainsi des alibis indiscutables.

Max rit joyeusement.

— C’est en effet une chance. Justement ma femme voulait déménager. Les enfants grandissent. Nous sommes un peu à l’étroit. Mais vous savez ce que c’est… la crise des logements.

— Et si l’assassin n’avait pas opéré, en série, je pourrais vous tenir pour suspect dans l’assassinat de Ruby Aubron. Car cette nuit-là, vous n’êtes pas rentré et l’alibi des agents ne jouait plus.

Max concéda :

— C’est vrai… Vous m’avez soupçonné ?

Le policier haussa les sourcils.

— Peut-être. Pour nous, hélas ! il n’y a pas beaucoup d’hommes insoupçonnables.

— J’espère, dit Max, appartenir désormais pour vous à cette minorité.

— Soyez-en assuré, affirma Neyrac en reconduisant Max jusqu’à la porte, puis il revint à sa table, reprit dans un dossier les rapports du médecin légiste.

Ils étaient formels : les trois femmes avaient été tuées par la même arme et la similitude des mutilations confirmait qu’un seul meurtrier était le coupable. Chaque fois le crime avait eu lieu dans les mêmes conditions. C’est après l’amour que la victime avait été assassinée. Le coup au ventre avait été porté de telle manière que la mort avait été instantanée. L’assassin s’était alors acharné sauvagement sur le corps, notamment sur les seins qui dans les deux derniers cas, avaient été complétement sectionnés.

Neyrac repoussa les documents qu’il connaissait presque par cœur, tant de fois il les avait déjà relus.

La sonnerie du téléphone se fit entendre. L’inspecteur décrocha. Une voix un peu haletante se fit entendre.

— Ici Chancerel. Je vous téléphone du commissariat. On vient d’arrêter l’éventreur.

Neyrac ne perdit nullement son sang-froid. C’est très calmement qu’il demanda :

— Qu’est-ce que vous dites ?

— Je dis qu’on vient d’arrêter l’éventreur, du moins un suspect.

— Il y a des preuves ?

— Un flagrant délit.

— Diable. Ça se corse. Où est le bonhomme ?

— Au commissariat, rue Ballu.

— Gardez-le. J’y vais.

Neyrac sauta dans sa voiture, fila vers Montmartre. Quand il approcha du commissariat, il entendit – son moteur était très silencieux – un hourvari d’où fusaient des cris indistincts ; quand il tourna, il vit que le commissariat était assiégé par une foule hurlante, qui proférait des cris de mort. Il y avait là pêle-mêle des hommes et des femmes de toute condition, de tout âge, des commerçants, des filles, des ménagères, tous parlant haut. Des gamins étaient juchés sur des réverbères.

À grands coups de klaxon, Neyrac parvint à se frayer un chemin, arriva jusqu’à la porte du commissariat. Les agents qui, à force bourrades, contenaient la foule le saluèrent. L’inspecteur entra, monta directement au bureau du commissaire. Il trouva celui-ci en compagnie d’un couple : un homme assez fort, rouge de figure et roux de poil, vêtu d’une veste à petites raies violettes et blanches et une femme corpulente, de traits empâtés, en tablier blanc à bavette sur une jupe de cotonnade.

Voyant entrer Neyrac, le commissaire s’exclama :

— Justement, voici l’inspecteur principal Neyrac. C’est lui qui poursuit l’enquête. C’est à lui dorénavant que vous aurez à faire.

Neyrac serra la main du commissaire.

— Que se passe-t-il ?

— Je crois que nous tenons enfin l’éventreur.

— On m’a parlé au téléphone d’un flagrant délit.

Le commissaire désigna la grosse dame.

— En voici précisément la victime.

Neyrac la regarda, sourit un peu.

— Je me félicite, madame, de ce que, pour une victime, vous ayez une santé aussi florissante.

La grosse dame poussa un énorme soupir.

— Ah ! c’est de peur que j’ai failli mourir. Pensez donc, ce couteau, et la figure qu’il avait.

Neyrac l’interrompit d’un geste de la main.

— Vous allez me raconter tout cela. Un instant. Votre suspect est ici, ajouta-t-il en s’adressant au commissaire ?

— Il est au poste, en dessous. Chancerel est en train de le travailler un peu.

— Je voudrais le voir… c’est-à-dire, je voudrais voir Chancerel.

— Vous ne voulez pas voir le bonhomme ?

— Tout à l’heure. Qu’on lui fiche la paix. Entendu ? Et c’est madame qui a été attaquée ?

— Oui. Je commençais l’interrogatoire d’identité, dit le commissaire en tendant à l’inspecteur des feuilles de papier.

— Vous permettez que j’entende ces témoins.

— C’est vous, Neyrac, qui menez l’enquête, si c’est moi qui ai mis la main sur l’éventreur de la rue Clauzel, fit le commissaire mi-figue, mi-raisin.

Neyrac prit un ton sec pour dire :

— Je vous serais obligé de faire circuler cette foule qui hurle dans la rue. C’est désagréable. Et puis ils sont capables d’esquinter ma voiture.

— Je vais donner des ordres, dit le commissaire en se dirigeant vers la porte. Cela ne va peut-être pas être facile. Ils sont enragés.

Neyrac ajouta :

— Et foutez-moi à la porte tous les journalistes. Secret absolu jusqu’à nouvel ordre.

Le couple regardait avec des yeux ahuris cet homme qui osait parler ainsi au commissaire de police. Mais c’est du ton le plus aimable que Neyrac s’adressa ensuite à eux deux.

— Asseyez-vous donc, je vous prie.

Puis parcourant les feuillets que lui avait remis le commissaire, il commença :

— Voyons, vous vous nommez Jordaens, vous êtes tous les deux natifs du Pas-de-Calais, et vous êtes établis charcutiers rue de Douai.

— C’est bien cela, fit l’homme.

— Eh bien, racontez-moi ce qui s’est passé.

L’homme et la femme prirent la parole en même temps.

— Ah ! non, fit Neyrac, l’un après l’autre, voulez-vous. Madame d’abord.

La grosse dame souleva son opulente poitrine pour prendre sa respiration.

— Voilà, monsieur. C’est tout à l’heure que c’est arrivé. Il faut vous dire que monsieur Jordaens et moi on se partage la besogne. N’est-ce pas, dans le commerce, il faut cela. Monsieur Jordaens, il travaille dans l’arrière-boutique, c’est-à-dire même pas, dans l’échaudoir, je veux dire, enfin là où il fabrique la marchandise. Et moi, je m’occupe de la boutique où je sers la pratique. Même qu’aujourd’hui, comme un fait exprès, ma petite commise, une jeune fille que j’ai pour m’aider, parce qu’on a, sans nous vanter, une belle clientèle, eh bien, Germaine qu’elle se nomme, et qu’elle est tout ce qu’il y a de bien, comme cela, elle n’était pas là, rapport qu’elle m’avait demandé sa journée pour aller à Pavillons-sous-Bois voir sa sœur qui est mariée à un employé du gaz qui vient d’accoucher, et je lui avais dit d’y aller parce que, pour moi, la famille, c’est sacré, et que j’ai bien regretté de ne pouvoir y aller quand mon frère a eu ses deux jumeaux ; mais quand on est dans le commerce, vous savez ce que c’est, on n’est plus son maître…

Neyrac ne manifestait nulle impatience. Son principe était de ne jamais bousculer les témoins afin d’éviter de les troubler et de leur faire perdre le fil d’une mémoire toujours fragile.

La charcutière reprit souffle et continua :

— Tout ça pour vous dire, mon bon monsieur, que sur le coup d’une heure, une heure et quart…

— Une heure et demie, intervint l’homme.

— Je sais ce que je dis, rétorqua la femme. Il n’était pas plus d’une heure et quart. La preuve c’est que tu n’avais même pas fini ta salade de museau. C’est vrai que tu ne manges pas vite, mais tout de même.

— Mettons entre une heure et quart et une heure et demie, coupa Neyrac.

— Si vous voulez, mais plutôt vers le quart que vers la demie, on était en train de déjeuner, monsieur Jordaens et moi, dans l’arrière-boutique. C’est notre heure, après le coup de feu de midi. Bon. Tout à coup, j’entends du bruit dans la boutique. « Tiens, que je fais, un client. Ils me laisseront donc pas manger tranquille. » Car, il faut vous dire, mon bon monsieur, que, sans ma commise, j’en avais plein les jambes. Servir, rendre la monnaie, etc., etc… Avec cela que les clientes sont parfois d’une exigence. Je ne dis pas cela en mal, notez, mais enfin, passons. Bon. Je me lève, je vais dans la boutique et, qu’est-ce que je vois ? Une sorte de clochard, un miteux, on aurait dit un mendigot. Enfin, il marquait mal. « Qu’est-ce que c’est ? » que je lui fais. « C’est de l’andouille que je voudrais », qu’il me répond avec un drôle d’air. « Combien que vous en voulez ? » que je lui dis. « Ça dépend », qu’il me fait, toujours avec son air. Ça me surprend, n’est-ce pas. Ce n’est pas ce que disent d’habitude les clients. Mais enfin, je lui fais comme cela : « Ça dépend de quoi ? » Alors il me dit : « Ça dépend combien ça coûte ». Ça m’a mis la puce à l’oreille, savez-vous. Je me suis dit en moi-même : « En voilà un qui n’est pas aux as ». D’ailleurs cela se voyait bien. Je vous ai dit qu’il n’avait rien d’un Rothschild. Je lui demande : « Vous avez t’y de l’argent au moins ? Alors c’est là que c’est arrivé. « Non, qu’il me répond, mais j’ai ça ». Et qu’est-ce qu’il tire de dessous son manteau ? Un couteau, oui monsieur, un couteau, long comme cela. Dame, ça m’a fait un coup de voir cela. Avec tout ce qu’on raconte depuis quelque temps, tout ce qu’on lit dans les journaux. Alors, je me suis mise à crier : « Au secours, au secours ». Ça fait que monsieur Jordaens est arrivé, et puis des gens qui passaient dans la rue, même que la boutique s’est trouvée pleine et que j’ai eu peur pour la marchandise. Il y en a toujours qui ne sont pas manchots, comme on dit.

Neyrac demanda :

— Je vous demande pardon de vous interrompre, madame. Quand l’homme a tiré son couteau, avait-il un air menaçant ?

La charcutière prit un temps.

— Menaçant, vous dites. Ce n’est pas tout à fait cela. Il avait plutôt l’air idiot.

— Le couteau, était-ce un couteau de poche…

La charcutière s’offusqua.

— Un couteau de poche… j’aurais pas eu peur. C’était un vrai couteau.

— Un couteau de charcutier, insinua Neyrac.

— C’est cela, un couteau comme ceux que je me sers.

— Et après, qu’a dit l’homme ?

— L’homme, eh bien, il n’a plus rien dit. Vous pensez, avec tout ce monde qui lui tombait dessus. Et des coups de poings, et des coups de pied, et je te cogne, et je t’en donne, que ça faisait plaisir à voir.

— Vous l’avez frappé également ?

— Ah non, pas moi. Je m’étais mise à l’écart, rapport que je surveillais la marchandise.

— Et vous, monsieur, dit Neyrac en s’adressant à M. Jordaens, qu’avez-vous à dire ?

Le charcutier se leva, étendit le bras droit en l’air.

— Je le jure, fit-il avec gravité.

— Non, non, dit Neyrac en souriant. Vous n’avez pas à prêter serment ici. Je vous écoute.

— Je croyais, fit l’homme en reprenant sa chaise. Voilà. C’est la pure vérité. Quand j’ai entendu madame Jordaens appeler au secours dans la boutique, mon sang n’a fait qu’un tour. Bon sang de bon sang, que je me suis dit, le tiroir-caisse. Je mettais de la moutarde sur ma côtelette. J’ai laissé ça là. Je me suis précipité. Dans la boutique j’ai vu l’individu que madame Jordaens vous a dit. Il était au milieu de la pièce, son couteau dans la main. Je n’ai écouté que mon courage. Je me suis jeté en avant, comme cela, et je lui ai mis un marron, pan, dans l’œil.

— Qu’a fait l’individu ?

— Il a ouvert la bouche, comme cela. Mais, pan, je lui ai mis un coup de savate dans le tibia. Alors, il a fait : « Oh ! oh ! » et il a laissé tomber son couteau. Moi, je lui ai dit : « Tiens, salaud », sauf votre respect. Et je lui ai remis cela, un marron en plein sur le nez. V’lan. C’est alors que des gens sont arrivés et on s’est mis à le tabasser. Ah ! on peut dire qu’on l’a échappé belle.

— Quelle attitude avait l’individu quand vous êtes entré dans la boutique ?

— Il n’avait pas d’attitude. Il était comme un qui ne comprend pas.

— Je vous remercie. Madame Jordaens, lorsque vous êtes allée pour servir le client, avez-vous remarqué s’il y avait des passants dans la rue de Douai ?

— Ben, à cette heure-là, savez-vous, les gens, ils sont plutôt à déjeuner. Mais enfin il y a toujours un peu de va-et-vient. Pas des clients, ou c’est rare. Des gens qui passent plutôt.

Chancerel entrait dans le bureau, la figure rayonnante.

Neyrac lui tendit la main sans mot dire.

— En somme, madame, l’individu ne vous a pas à proprement parler menacée ?

Le visage de la grosse dame devint cramoisi.

— Pas menacée, pas menacée… Et le couteau, alors. J’aurais voulu vous y voir, mon bon monsieur.

— C’est bien. Vous pouvez vous retirer. Je n’ai plus besoin de vous pour l’instant.

Le couple sortit.

À la porte du commissariat, les journalistes guettaient. Ils bondirent sur la charcutière.

— Madame, madame, vos impressions ?

— Tout ce que je peux vous dire, c’est que j’ai eu peur, très peur. Quand je l’ai vu qui sortait son couteau et qu’il allait le brandir, j’ai cru ma derrière heure arrivée. Je me suis déjà vue renversée par cet homme ; j’ai senti le fil coupant et froid de l’acier ; j’ai pensé que j’allais être saignée comme un cochon. C’est épouvantable. Ce métal qui entre dans vos chairs, qui vous coupe toute vivante. On peut dire que j’ai vu la mort en face, et de près. Si vous aviez vu ce couteau… Je ne pourrai plus jamais en voir un semblable sans frémir.

Cependant, dans le bureau. Chancerel demandait à Neyrac :

— Eh ! bien, vous êtes content ?

Neyrac le regarda froidement.

— Nullement. Cette affaire n’a aucun rapport avec la nôtre.

Chancerel s’étonna.

— Cependant…

— Mais non, Chancerel. Notre éventreur est un autre gars, allez. Il n’aurait pas été attaquer une femme dans une boutique en plein jour ; il pouvait bien penser qu’elle n’était pas seule chez elle et qu’on viendrait à son premier appel. Et il y avait du monde dans la rue. Vous le connaissez le bonhomme ?

— Il est connu dans le quartier. Une sorte de clochard.

— Déjà condamné ?

— Des bêtises. Mendicité, tapage nocturne.

— Faites-le monter.

L’homme qu’un agent introduisit n’était pas dans un brillant état. Son vieux pardessus était en loques, avouant sa doublure par toutes les coutures. Un de ses yeux était fermé. Son nez saignait encore.

— Faites excuse, fit-il d’une voix brûlée par l’alcool, je ne suis pas bien présentable. Ce n’est pas de ma faute.

Neyrac le considéra, soupira.

— Comment vous appelez-vous ? fit-il.

— Lebellec, Yves, Jean-Marie. C’est sur mon livret.

Il désignait un livret militaire, noir de crasse que Chancerel avait jeté sur la table du commissaire.

— Profession ?

— Je bricole. Je donne un coup de main. Dans le temps, j’ai été marin.

— Domicile ?

— Où ça se trouve. Il y a des moments où le gouvernement a la gentillesse de me loger et de me nourrir.

— Pourquoi avez-vous attaqué madame Jordaens ?

L’homme écarta les deux bras en un geste d’impuissance.

— Je vas vous dire, monsieur le policier. J’y voulais pas de mal à cette personne. Je ne suis pas un méchant, moi. C’est un malentendu.

— Un malentendu ? Et le couteau que vous aviez à la main.

— C’était pour lui vendre. J’avais pas le rond, et j’avais envie d’andouille. C’est un goût permis. Alors, je me suis dit qu’un couteau, ça pouvait intéresser un charcutier. C’est pas à un bijoutier que j’aurais proposé cela. D’abord parce que c’est pas du monde que je fréquente, et puis parce qu’un bijoutier, ça ne se sert pas d’un couteau. Tandis qu’un charcutier, ça a toujours besoin d’un couteau. Contre un couteau, elle pouvait donner un bout d’andouille, puisque j’avais pas le rond. Chancerel intervint.

— Tu mens, Lebellec. J’ai trouvé, dans ton porte-monnaie onze francs et six sous.

Lebellec le regarda du seul œil dont il avait l’usage :

— Et le pinard, alors ? Avec quoi que je l’aurais acheté le pinard ? Il me fallait bien cela pour la journée. Sans compter qu’il augmente tous les jours.

Neyrac reprit :

— Vous prétendez donc, mon ami, que c’est un échange, un marché que vous vouliez proposer à la charcutière et qu’elle s’est méprise sur vos intentions.

— C’est ce que je vous disais : c’est un malentendu. Mais qu’est-ce que j’ai dégusté ! Et mon complet qui n’est plus mettable.

— Mais dites-moi. Ce couteau, comment l’aviez-vous en votre possession ?

— Je vas vous dire. C’est un couteau que j’ai trouvé la nuit dernière, comme ça, en flanochant. J’aime cela moi, me balader dans la nuit.

— Où l’avez-vous trouvé ?

— Rue Clauzel.

Neyrac et Chancerel poussèrent en même temps un cri :

— Hein ?

Lebellec, très tranquillement, reprit :

— Eh ! bien oui, rue Clauzel. C’est une rue, ça, la rue Clauzel.

Neyrac se pencha sur la table.

— Lebellec, dites-nous comment vous avez trouvé ce couteau rue Clauzel.

En même temps, il tendait au vagabond son paquet de gauloises.

— Vous êtes bien honnête, fit Lebellec en prenant quatre ou cinq cigarettes. Je vais tout vous dire. C’est simple. Cette nuit-là, je m’en allais peinard, en vadrouille, comme j’ai l’habitude. Je passe rue Clauzel. Il n’y avait pas un chat dehors.

— Quelle heure était-il ?

— Je ne sais pas au juste. Peut-être quatre, cinq heures du matin. Même que je voulais aller voir un peu les poubelles des boîtes de nuit avant que ne passent les boueux. Sur le trottoir, je vois un paquet enveloppé dans un journal. Un paquet, c’est toujours intéressant. Je le ramasse. J’ouvre le journal. Et je trouve le couteau. Un couteau, j’en avais pas l’usage. Mais j’ai tout de suite pensé qu’il y en avait qui s’en servait. Je l’ai gardé. C’était pas voler. C’était un couteau qui était orphelin.

— À quel endroit de la rue Clauzel avez-vous trouvé ce paquet ?

— Je vais vous dire exactement. Je m’en souviens bien. C’est presque en face de cette maison qui est un hôtel et pas tout à fait un hôtel… ça s’appelle, ça s’appelle…

— Minerva.

— C’est cela, Minerva.

— Le journal qui entourait le couteau, vous l’avez conservé ?

— Un papier, c’est toujours utile. Je m’en sers comme nappe sur les bancs les jours de gala. Je l’ai mis dans ma poche.

— Montrez-le moi.

— Attendez. Je l’ai mis dans ma poche. Mais ma poche, elle est déchirée ; je l’ai perdu.

— C’est ennuyeux.

— Je crois bien. C’était un beau journal.

— Comment cela ?

— Je vais vous le dire. C’était pas un journal comme on en vend dans les rues ; vous savez : « Demandez le résultat des courses ». Non. C’était du glacé, avec des images dessus.

— Une page de magazine ?

— Comme vous dites.

— Avez-vous vu les images de ce magazine ?

— Un peu, oui.

— Quelles étaient-elles ?

— Faudra pas vous fâcher si je vous le dis.

— Mais non, voyons.

— C’était des femmes nues.

— Nues ?

— Enfin pas trop vêtues, des danseuses. Des belles mignonnes. Je ne suis pas porté là-dessus, moi. J’aime mieux le pinard. Chacun ses goûts. Mais ça m’a tout de même fait plaisir de les regarder. C’est bête de l’avoir perdu. Et puis, vous pensez, quand j’aurais mangé mon andouille là-dessus, j’aurais eu l’impression d’être en compagnie.

Chancerel suggéra :

— Ça devait être un magazine de théâtre, de music-hall.

— Ce n’est pas sans intérêt, fit Neyrac. Et si nous regardions un peu ce couteau.

— Le voici, dit Chancerel en tendant à Neyrac un solide couteau de charcutier ou de boucher, à la lame large, longue.

Neyrac le prit sans ménagement.

— Inutile de prendre des précautions pour les empreintes. Trop de gens l’ont déjà tripoté. Un vrai couteau de boucher, en effet. Une belle arme.

Il examina soigneusement le manche, puis la lame ; de petites taches s’y faisaient voir.

— Il faudra faire examiner cela au laboratoire. Et puis notez donc également cela, cette firme gravée dans la lame : « Les couteliers réunis. Thiers ». Vous allez tout de suite alerter la police de Thiers. Il faut qu’elle vous dise quels sont à Paris les agents commerciaux de cette maison. Allez.

— Et celui-là, qu’est-ce qu’on en fait ?

— Envoyez-le un peu à l’hôpital.

Lebellec protesta.

— Ah ! mais non, mais non. Je suis innocent. Et mon œil, il se guérira bien tout seul.

— Pourquoi ne voulez-vous pas aller à l’hôpital ? Vous y serez bien. Vous y aurez un lit.

— Je ne dis pas. Mais on n’y boit que du lait.

— Régime spécial. Besoin de fortifiant, fit Neyrac à Chancerel. Vous arrangerez cela.

Dès le lendemain, Neyrac apprenait que « Les couteliers réunis » avaient une maison de vente à Paris rue de la Chaussée-d’Antin. L’inspecteur principal s’y rendit lui-même avec le couteau.

Le commerçant, un homme barbu qui portait lunettes, vint au-devant de lui.

— Vous désirez, monsieur ?

— Police… J’ai besoin de quelques renseignements. C’est vous qui avez vendu ce couteau ?

Le coutelier prit l’instrument, l’examina.

— Oui, monsieur. Il sort de mon magasin. C’est un article courant, de taille cependant peu demandée.

— Vous souvenez-vous avoir vendu celui-ci ?

— Parfaitement, monsieur. Je le reconnais à cette veine dans le bois qui m’avait frappé. Et d’ailleurs, vous voyez ici, on lit encore le prix : 39 francs 50 ; et je reconnais mon écriture au crayon.

— Quand l’avez-vous vendu ?

— Il y a une dizaine de jours. Je pourrai vous dire la date exacte en consultant mes livres.

— Et à qui l’avez-vous vendu ?

— À un petit homme au teint jaune, un Chinois ou un Japonais. Je ne fais pas bien la différence. Il m’a paru être un artiste de cirque, de music-hall, quelque chose comme cela. Je m’en souviens, car je me suis demandé ce qu’un artiste pouvait bien faire avec un couteau de ce genre. C’est un article plutôt pour boucher, charcutier ou cuisinier.

— Il ne vous a rien dit.

— Il a longuement hésité avant de faire son emplette. Il a pris en main le couteau, l’a pesé. Enfin, il a prononcé ces mots avec un fort accent anglais : « Ça fera peut-être l’affaire. Je vais essayer ». Il a payé. Il est parti.

— Avez-vous emballé le couteau ?

— Comme d’habitude. Dans un papier d’emballage.

— Pas dans un journal ?

— Ma maison ne se sert pas de journal pour ses paquets.

Pendant que le coutelier donnait ces précisions, la pensée de Neyrac avait bondi vers ce Japonais qui logeait à l’hôtel Minerva, et qu’il avait interrogé comme tous les locataires de la maison meublée. Il avait déclaré ne rien savoir et son attitude n’avait éveillé aucun soupçon, aucun intérêt même. Il était de ceux qui étaient demeurés dans l’immeuble au moment de l’exode.

L’auto de Neyrac eût mérité cent contraventions pour excès de vitesse quand, sortant du magasin du coutelier, l’inspecteur principal se rendit rue Clauzel.

Par bonheur, la concierge était sur le pas de la porte.

— Vite, madame, la liste de vos locataires.

— Plaît-il ?

— Votre registre de meublé. Vite, vite.

— J’entends un peu haut. Venez ; je vais vous le montrer. Il est à jour.

L’inspecteur ouvrit le registre. Il ne mit pas longtemps à découvrir ce qu’il cherchait.

— Ah ! voici : Takigoutchi, 33 ans, né à Yédo (Nippon), acrobate – parti le… Comment, madame, le Japonais qui logeait ici est parti ?

— Vous dites ?

— Le Japonais.

— Oui, j’entends.

— Parti ?

— Oui, hier. Je l’ai porté sur le livre.

— Parti pour où ?

— Pour où ?

— Oui, pour quelle destination ?

— Je ne sais pas. Il n’a rien dit.

— J’aurais pu m’en douter. Où travaillait-il ?

— À Médrano, je crois. J’en suis pas sûre.

— Merci, madame.

Comme il sortait de l’hôtel Minerva, Neyrac eut la surprise d’apercevoir Marion Hérelle qui, du trottoir opposé, semblait examiner la façade de l’hôtel avec le plus vif intérêt. Il s’avança vers elle, la main tendue.

— Qu’est-ce que vous faites ici, chère amie ?

— Vous voyez. Je considère une demeure en passe de devenir historique. C’est passionnant. C’était une maison comme tant d’autres, sans style, sans caractère. Et voilà. L’Histoire, avec un grand H, est en train, en ce moment même, de la marquer d’un sceau indélébile. Je trouve cela bouleversant. La métamorphose d’une façade.

— Je ne vous connaissais pas ce goût pour les vieilles pierres.

— Elles ne le sont pas encore. Elles le deviennent.

— Vous vous moquez du monde le plus agréablement qu’il soit. Archéologie mise à part, que faites-vous ici ?

— Et vous-même ? Du neuf ?

— Peut-être. Vous venez avec moi ?

— C’est un enlèvement ?

— Non. Je vous conduis au cirque, parce que avez été bien sage.

Durant le cours trajet entre la rue Clauzel et le coin de la rue des Martyrs et du boulevard Rochechouart, en deux mots, Neyrac mit la journaliste au courant de la piste qu’il venait de découvrir. Il conclut :

— La lutte est engagée. Takigoutchi contre Pierre Jaumes. Sur lequel misez-vous, sans vanité d’auteur ?

Marion parut contrariée.

— Vous y croyez à votre Japonais ?

— Un peu plus qu’à votre Pierre Jaumes.

— Ah !

— Cela paraît vous ennuyer ?

— Peut-être ?

— Pourquoi ?

Marion fit la moue.

— Je pensais à quelque chose.

— À quoi ?

— C’est un secret.

Mais ils étaient arrivés. M. Médrano, jeune, l’air aimable, les reçut dans son bureau directorial.

— Takigoutchi ? Son engagement a pris fin avant-hier soir. Il ne m’a pas demandé de le renouveler. D’ailleurs, je n’eus pas accepté. Son numéro était bon, sans plus. C’est un artiste de première partie.

— Une question, monsieur Médrano. Quel était son numéro ?

— Un antipodiste… jongleur avec les pieds si vous préférez, et un peu de dislocation.

— Il n’avait pas besoin d’un couteau parmi ses accessoires ?

— Un couteau, dites-vous. Mais nullement. Une table, des boules, un tonneau : voilà ce dont il se servait. Je ne vois pas en quoi un couteau eût pu lui être utile.

— Vous savez sans doute où il se trouve actuellement.

— Il me semble avoir entendu dire qu’il avait un engagement pour Amsterdam. Mais je n’affirmerais rien.

— Il n’avait pas ici un imprésario ? Il n’était pas en relation avec une agence quelconque ?

— Non. Il traitait ses affaires lui-même.

— Ici, il avait des camarades ; je veux dire y avait-il des confrères avec lesquels il s’était particulièrement lié ?

— Ces artistes japonais vivent très seuls. Ils arrivent, font leur numéro, repartent. Ils ont souri tout le temps, ils n’ont rien dit.

— Quelqu’un, parmi votre personnel, pourrait-il nous donner cependant quelques détails sur lui ?

— Je vais faire venir le garçon de piste qui avait son matériel en consigne.

Le garçon de piste, un Tchèque qui s’exprimait difficilement, expliqua que le jour de son départ Takigoutchi lui avait fait part de son ennui de ne pouvoir prendre l’avion en raison de l’encombrement de son matériel. Il avait cru comprendre qu’il se rendait à Anvers ou à Amsterdam, il ne savait pas très bien.

— La loge qu’il occupait ici, a-t-elle de nouveau été attribuée ? demanda Neyrac.

— Pas encore, répondit M. Médrano.

— Je n’ai même pas eu le temps de la nettoyer, ajouta le garçon de piste.

— Pourrions-nous la visiter ?

— Très facilement.

C’était, sous les gradins du cirque, un réduit minuscule, peint de couleur claire. Le mobilier était réduit à l’extrême. Une chaise, une tablette fixée au mur sous un miroir, un portemanteau. L’inspection en était vite terminée. Tout ce que trouva le policier, ce fut, jeté sur le sol. Un magazine anglais tiré sur beau papier et qui s’appelait : « Girl’s Mirror ». Il le feuilleta. Des pages en avaient été arrachées.

— Je l’emporte, dit-il en le mettant sous son bras.

En sortant du cirque Médrano, Neyrac proposa à Marion Hérelle :

— Vous venez prendre un verre ? Connaissez-vous un coin tranquille dans le quartier ?

— À deux pas d’ici, rue Laferrière, il y a le bar Normand.

Le petit établissement n’avait, en dépit de son nom, nulle prétention à l’évocation du terroir. C’était dans un étroit demi-sous-sol, un bar assez coquet qui, selon une intimité de tradition dans tous les bars, tirait le meilleur de sa décoration des photographies d’artistes plus ou moins célèbres, toutes largement dédicacées. Près de la porte s’allongeait le comptoir de chêne derrière lequel la patronne, Simone, une jolie fille portant des fleurs dans sa chevelure, se versait à longueur de journée des coupes de champagne qu’elle absorbait avec des mines de gourmandise. Il ne restait plus place que pour une alignée de tables couvertes de nappes à carreaux et garnies chacune d’un vase muni d’un petit bouquet changé chaque jour.

Assis derrière une de ces tables, des Martinis devant eux, Neyrac expliquait à Marion :

— Vous comprenez, votre histoire Pierre Jaumes, c’est très intéressant, très intelligent. Mais ce n’est qu’une hypothèse. Mon histoire Takigoutchi, c’est moins brillant, mais c’est plus solide. Au fond, je ne suis pas mécontent de ma journée. Car je suis arrivé à fixer quelques points précis dans l’ombre au milieu de laquelle j’allais jusqu’à présent. Faisons le point, voulez-vous ? Trois femmes, à quelques jours d’intervalle, sont assassinées dans des conditions identiques qui révèlent un seul et unique meurtrier dans le même immeuble. Dans cet immeuble loge un individu. Cet individu fait l’acquisition d’un couteau dont rien dans sa profession ne justifie l’usage. Par ailleurs, cet individu appartient à une race dont la cruauté est souvent un caractère ethnique. Il ne faudrait pas accorder beaucoup de mérite à la logique si l’on n’en déduisait qu’obéissant à son instinct sadique, l’individu a acheté le couteau uniquement pour assassiner les trois femmes.

— Vous espérez arrêter Takigoutchi ?

— Croyez bien qu’il est infiniment plus facile de trouver un acrobate japonais dans le monde entier qu’un Pierre Jaumes dans le seul Paris. Je vais alerter toutes les polices de l’univers. Takigoutchi se trouve nécessairement dans un établissement de spectacle. Les antipodistes japonais ne sont pas si nombreux que cela et ils sont connus. Takigoutchi a d’ailleurs le soin de signaler lui-même sa-présence en portant son nom au programme, sur les affiches. Il ne peut plus m’échapper. Je considère qu’il est déjà entre mes mains.

Levant son verre, il ajouta :

— Il me sera permis de boire à la santé de ce brave clochard que son impécuniosité a poussé à proposer à une honorable commerçante un troc qui n’avait rien de déshonorant. Sans lui, notre enquête piétinerait encore.

Marion but une gorgée de son Martini, puis elle dit en souriant :

— Fort bien, fort bien, mon cher. Mais vous oubliez que l’homme que l’on a vu rentrer avec Liliane ne ressemblait nullement à votre Japonais.

— C’est vrai, mais est-il coupable ? L’amant de passage s’étant éloigné, pourquoi l’assassin ne se serait-il pas introduit dans la chambre… À vous dire toute ma pensée, je pense que celui-ci était déjà à l’hôtel Minerva.

— Pourquoi Takigoutchi se serait-il attaqué à Ruby et à Adorata dont il ignorait sans doute la présence, puisque c’était la première nuit qu’elles y passaient, plutôt qu’à l’une des femmes qui habitaient là depuis un certain temps ?

— Le hasard d’une rencontre fortuite…

— Voilà déjà que vous devez mettre le hasard dans votre système rigoureux. Et Liliane ?

— Liliane a été assassinée la nuit où tout le monde la savait être seule, son mari ayant été arrêté le matin…

Marion restait pensive.

L’inspecteur posa sa main sur le bras de la journaliste...

— L’éventreur est maintenant connu, chère amie. On peut presque considérer cette affaire comme classée.

— Et moi, fit Marion, je parie que nous en reparlerons.

VIII

Les journaux ne dirent rien de la piste Takigoutchi.

Neyrac désirait faire connaître, quand elle aurait eu lieu, l’arrestation du Japonais comme l’indiscutable point final d’une affaire qui n’avait que trop ému la population.

Montmartre continuait à vivre dans l’obsession de l’éventreur ; le moindre incident prenait d’énormes proportions. On l’avait bien vu lors du faux attentat de la rue de Douai. En tout inconnu passant par hasard, on voyait le tueur des May Sisters. La nouvelle que le meurtrier était sous clef était de nature à faire aussitôt renaître la tranquillité, pensait l’inspecteur principal qui attendait, non sans fébrilité, les réponses aux mandats d’amener qu’il avait envoyés dans maintes directions.

Mais, pour tout ignorer de la culpabilité présumée de l’acrobate, les journaux ne continuaient pas moins à consacrer de longs articles au sadique de la rue Clauzel, et le Grand Journal avait attaché à cette affaire trois de ses meilleurs rédacteurs spécialisés. Sur l’instruction précise du rédacteur en chef, le secrétaire de rédaction avait coiffé leurs papiers d’un gros titre en bâtis au milieu de la première page et c’est lui qu’il vérifiait sur la morasse grasse d’encre qu’un apprenti grêlé de taches de rousseur venait de lui apporter dans le petit café près de l’imprimerie de la rue du Croissant. C’était un petit bistrot qui restait, par permission spéciale de la Préfecture de police, ouvert toute la nuit et où, à cette heure avancée, se rencontraient des filles qui renonçaient à trouver le client pour la nuit, des chauffeurs de taxi attardés et les ouvriers des imprimeries voisines.

Le patron, courtaud, rougeaud, la moustache noire coupée dru sous le nez, les manches de chemise tenues relevées par des élastiques, servait sur le zinc les cafés crème, les cafés arrosés, et les verres de vin blanc, aidé par un garçon si blême qu’il semblait devoir mourir la minute suivante. Au delà du comptoir, dont les sinuosités paraissaient faites pour donner leur démarche aux ivrognes qu’il rejetait sur le trottoir, se trouvait une petite salle séparée par une cloison qui n’atteignait pas le plafond. C’est là que le secrétaire de rédaction, tout en mangeant le jambon aux cornichons qu’il avait commandé, corrigeait sa morasse.

Autour du comptoir se pressaient les linotypistes, les metteurs eu page, les fonctionnaires, tous en longue blouse noire, car c’était le moment de la brisure avant l’édition parisienne de dernière heure.

Par dessus la cloison qui le masquait, le secrétaire de rédaction cria :

— Fonfonse, tu feras attention. Tu as une lettre à l’envers dans le titre des May Sisters.

— Entendu, cria Fonfonse, un gros réjoui à fortes moustaches et aux yeux bleus toujours rieurs.

Il y eut quelqu’un pour dire :

— Ces May Sisters, tout de même, on n’arrêtera donc jamais leur assassin. Qu’est-ce qu’elle fiche, la police ?

Mais un autre répliqua :

— Je voudrais t’y voir, toi qu’es malin, à rechercher l’assassin.

Et un troisième lança :

— Ce qui me fait de la peine, c’est qu’elles étaient bougrement jolies ces deux mômes. Je ne parle pas de la troisième. Il paraît qu’elle était bossue. Mais les deux Sisters, je me les serais bien envoyées.

— Cela ne devait pas être bien difficile, reprit le premier.

Alors intervint un homme, bien taillé, joli garçon, dont l’ébriété était évidente. Il était accoudé sur le comptoir, les cheveux en désordre. Sa voix était pâteuse.

— Pas difficile, pas difficile. On dit cela. Pas difficile, ça dépend pour qui.

Le typographe reprit :

— Eh ! dis, tu les as connues, toi, les Sisters ?

— Si je les ai connues… Oh ! là… bien sûr que je les ai connues. Et comment !

À ce moment, le prote regarda l’heure à l’horloge ronde fixée au-dessus des étagères sur lesquelles s’alignaient les bouteilles d’apéritifs.

— Allez les gars, c’est l’heure, fit-il.

Les typographes vidèrent leurs verres, sortirent.

Alors un petit homme qui jusqu’alors n’avait rien dit, absorbé par le demi de bière qu’il n’en finissait pas de boire, s’approcha de l’homme ivre. Il portait un pull-over sous son veston et un petit nœud papillon à son col. Il était coiffé d’un chapeau melon.

— Alors comme cela, vous les connaissiez, les May Sisters ?

L’homme tituba pour se retourner vers lui.

— Si je les connaissais… Personne, tu entends, personne ne les a connues comme moi. Parce que… non, ça, je ne peux pas le dire…

— Elles étaient jolies, hein ?

— Jolies… C’est rien de le dire… Et faites.

Sa main hésitante esquissa des courbes dans le vide.

— Comme cela… Des vraies statues.

— Une fine, proposa le petit homme.

— Ce ne serait pas poli de refuser.

Les verres remplis, le petit homme leva son verre.

— À votre santé.

Et il avala son verre d’un coup. L’ivrogne fit de même.

— Remettez-nous ça, patron, commanda le petit homme.

Puis, revenant à son compagnon.

— Vous êtes sans doute artiste pour les connaître aussi bien ?

L’homme hoqueta :

— Artiste, c’est-à-dire non. C’est plutôt… Enfin, je vais te le dire parce que tu es un copain. Mais faut pas le répéter. J’ai couché avec elles.

— Sans blague !

— Oui, mon vieux. C’est comme cela. Tel que tu me vois, j’ai couché avec elles. Une nuit l’une ; la nuit suivante, c’était l’autre.

— Vous n’avez pas dû vous ennuyer.

— Tu parles. Ah ! là, quand j’y pense, ça me donne soif. Tu paies un verre ?

— Patron, fit encore le petit homme en désignant les verres. Et il y a longtemps de cela ?

— Penses-tu… Mais pourquoi que tu me poses tant de questions ?

— Histoire de blaguer. Vous pensez si je m’en balance.

— Oui, parce que faudrait pas croire des choses.

— Bien sûr… Ça ne fait rien, vous êtes un sacré veinard.

Une flamme dansa dans les yeux de l’ivrogne.

Il y eut un silence.

— Alors on rentre, dit le petit homme. Où habitez-vous ?

— 24, rue Mademoiselle.

— Justement, c’est mon quartier. Je prends un taxi. Je vais vous poser. Mais attendez-moi une minute.

Il ouvrit la porte des W.-C. où se trouvait également le téléphone. Quand il revint, l’ivrogne était affalé contre le comptoir. Le patron, prudent, écartait les verres des gestes de ses bras.

— Allez, on y va ?

L’un soutenant l’autre, ils s’engouffrèrent dans un taxi.

Le jour était levé quand Chancerel rejoignit sur le trottoir devant le 24 de la rue Mademoiselle le petit homme.

— Voilà, chef. Comme je vous ai téléphoné du bistrot, c’est là qu’il habite. Je l’ai ramené en taxi ; je l’ai hissé à son étage : au quatrième, la porte à gauche. J’ai pas quitté d’ici. Il n’est pas ressorti.

— C’est l’amant des May Sisters ?

— Il me l’a déclaré.

— Parfait. Vous passerez à mon bureau pour la prime.

— Je l’aurai pas volée. J’ai sûrement pincé un rhume. Il ne fait pas chaud ce matin. On monte ?

— On a le temps. Attendons qu’il soit un peu remis.

Les portes s’ouvrirent. Les concierges tiraient dehors les poubelles. Chancerel regardait l’immeuble : maison de petits bourgeois.

La concierge du 24 était une forte femme à la chevelure noire bien lissée. Chancerel s’approcha d’elle.

— Votre locataire du quatrième à gauche, qui est-ce ?

La commère le dévisagea.

— Qu’est-ce que vous lui voulez ?

Chancerel, dans le creux de sa main, lui montra sa plaque de la préfecture.

— Ah ! fit la femme. C’est une dame, madame Robineau, une personne très comme il faut.

— Elle n’a pas un fils ?

— Non. C’est-à-dire qu’elle a un ami qui vit avec elle.

— Comment se nomme-t-il ?

— Je n’en sais rien. Madame Robineau dit que c’est son cousin. Mais j’ai bien compris de quoi il retourne. Un cousin à la mode de l’oreiller. Il a fait quelque chose ?

— Qu’en pensez-vous ?

— Ça m’étonnerait. C’est un jeune homme convenable. Il est poli avec tout le monde. Pour le reste hein, ça les regarde.

— Quel est son métier ?

— Il est dans les journaux, je crois. En tout cas, c’est la nuit qu’il travaille. Quelquefois, il est un peu bu. Mais ça arrive à tout le monde.

— Madame Robineau reçoit-elle beaucoup ?

— Pour ainsi dire personne. Deux ou trois amies de son âge.

— Elle n’est plus toute jeune ?

— Ce n’est plus un printemps. Je sais qu’elle est veuve. C’est pour vous dire… Mais, dites-moi, il n’y aura point de scandale au moins. C’est une maison correcte ici.

— Soyez tranquille. Une simple vérification.

Un peu avant neuf heures, Chancerel monta et sonna au quatrième à gauche.

Une femme vint ouvrir. Elle était assez forte, de taille moyenne. Ses beaux yeux, dont les coins portaient la patte d’oie, étaient effrayés. Sa bouche tombait de chaque côté. Mais sa chevelure était d’un roux agressif, et en dépit de l’heure matinale, elle était soigneusement maquillée. De toutes ses forces, elle luttait contre son âge. Sous son peignoir garni de dentelles, elle était vêtue d’un pyjama de soie.

— Madame Robineau ?

— C’est moi.

— Votre cousin est ici ?

— On ne peut le voir. Il dort encore.

— Nous le réveillerons.

— Qui êtes-vous ?

— Police, fit simplement Chancerel en avançant d’autorité dans l’antichambre.

La femme, derrière lui, referma la porte. Elle bégaya :

— Que lui voulez-vous ? Il n’a rien fait de mal.

Chancerel n’avait pas la courtoisie de Neyrac.

— Ce n’est pas votre cousin, n’est-ce pas. C’est votre amant ?

La femme se troubla. Ses doigts boudinés tripotèrent les dentelles du peignoir.

— Oui, fit-elle.

— Il est beaucoup plus jeune que vous. Vous l’entretenez ?

— Je l’aide un peu à vivre. Il est si mal payé dans son journal.

— Car il travaille dans un journal. Lequel ?

— « Jour-Express », un grand journal, vous voyez. Il y passe toutes ses nuits pour presque rien. Ç’en est une honte.

— Ah ! il est toutes les nuits dehors ?

— Oui, monsieur.

— Il y a longtemps que vous le connaissez ?

— Cela va faire deux ans. Je l’ai rencontré trois ans après la mort de mon mari. C’était quelqu’un de très bien, un officier. Il était capitaine d’habillement au 232e de ligne. Un régiment superbe.

— Où l’avez-vous rencontré ?

— Dans un dancing.

Tout en parlant. Chancerel avait pénétré dans l’appartement. Il n’avait eu qu’à soulever une portière pour se trouver dans un petit salon encombré de meubles rococo et d’innombrables bibelots ridicules. Au milieu d’une des parois, un agrandissement dont le cadre portait un nœud de crêpe noir faisait voir un homme à fortes moustaches, au regard innocent, dont le cou débordait d’un col d’uniforme.

— Mon mari, présenta la veuve.

La lumière était plus franche que dans l’antichambre. Chancerel examina madame Robineau.

Il remarqua un collier de perles assez belles qui ornait son cou.

— C’est lui qui vous a offert cela, demanda-t-il ?

— Oui monsieur. Je veux dire c’est mon mari.

— Mais c’est votre amant qui vous a donné ceci ?

Du doigt, l’inspecteur désignait une large ecchymose violette qu’il venait de découvrir sous le fard près de l’œil.

La femme balbutia :

— Mais non, monsieur. Je me suis heurtée à un meuble.

Chancerel tonna :

— Vous mentez, madame. C’est votre amant qui vous a frappée.

Madame Robineau baissa la tête.

— Il est parfois violent, quand il a bu.

Puis elle joignit ses mains qui tremblaient.

— Mais il n’a rien fait de mal, monsieur, dites, il n’a rien fait de mal. Vous ne venez pas l’arrêter.

Chancerel sourit.

— Simplement lui demander de venir au commissariat donner quelques renseignements.

— Comme témoin, n’est-ce pas.

— C’est cela ; comme témoin. Au fait, comment s’appelle-t-il ?

— Vous ne le savez pas ? Jean Desmont.

— C’est bien cela, rattrapa Chancerel. Nous allons lui dire bonjour.

— C’est par ici, monsieur.

La chambre était noyée de pénombre. Mais madame Robineau manœuvra les cordons de tirage des doubles rideaux et Chancerel vit l’homme qui dormait dans le grand lit défait. Ses cheveux bruns étaient épars sur un oreiller. Il y en avait un autre chiffonné tout à côté.

Chancerel s’approcha, mit la main sur l’épaule du dormeur, le secoua. Jean grogna, se retourna sur un flanc.

— Fous-moi la paix.

Chancerel insista. Jean lâcha un juron, ouvrit les yeux, entr’aperçut la silhouette insolite de l’inspecteur à son chevet. Il s’assit brusquement sur son séant.

— Qu’est-ce que c’est ?

— Bonjour, Jean Desmont, fit le policier. Désolé de vous réveiller.

— Qui êtes-vous ?

— Inspecteur Chancerel. Il faut me suivre.

Jean Desmont blêmit, verdit. Une expression de terreur passa sur son visage. Il eut un haut-le-corps. Puis il s’affaissa sur lui-même, esquissa un geste d’impuissance.

— Bien, dit-il. Vous me donnez le temps de m’habiller ?

— Naturellement.

— Jean, Jean, commença madame Robineau, près des larmes.

Celui-ci lui adressa un grand signe du bras.

— Ça va, ça va. Laisse-moi.

Madame Robineau sortit dans un sanglot.

Jean se leva, commença à s’habiller.

Jean Desmont vêtu, les deux hommes allaient partir quand entra madame Robineau portant un plateau chargé sur un napperon de dentelle d’une cafetière, d’un pot de lait, de deux tasses, de tranches de pain beurrées et d’un pot de confitures d’oranges.

— Avant de l’emmener, vous le laisserez bien prendre son petit déjeune, supplia-t-elle.

Ce fut Jean Desmont qui, rudement, répondit :

— Je n’ai pas faim.

— Oh ! inspecteur, protesta-t-elle. Et la seconde tasse qui était pour vous.

Selon les instructions de Neyrac, que Chancerel avait prévenu de la découverte de l’indicateur, l’inspecteur emmena directement Jean à la Police Judiciaire en taxi. Il le confia à deux gardiens de service dans l’antichambre de l’inspecteur principal et entra dans le bureau de ce dernier.

— Alors. Chancerel, fit Neyrac ?

— Je viens de cueillir le moineau. Il est là.

— Quel genre ?

Un petit maquereau. Il vit avec une dame d’âge mûr. Mais attention : c’est un mauvais, un sournois, un froussard aussi. Je l’ai observé dans le taxi : il est vert.

— Il a donc avoué déjà ?

— Non. Mais il n’a certainement pas la conscience tranquille.

— Profession ?

— Il se dit rédacteur de nuit à « Jour-Express ».

— Vérifiez. On ne sait jamais. Évitons la gaffe. Avec les journaux, vous savez ce que c’est…

Il suffit d’un bref coup de téléphone pour que les inspecteurs apprissent que Jean Desmont était, à quelque titre que ce soit, parfaitement inconnu à « Jour-Express ».

Neyrac reprit.

— C’est un sournois, dites-vous ?

— J’en ai l’impression. Il a été surpris de me trouver au pied de son lit. Mais il s’est repris. Seulement il a la frousse.

— Bon. Voilà. C’est vous qui allez l’interroger. Je surveillerai pendant ce temps-là ses réactions. Elles m’en apprendront plus long que ses paroles. Asseyez-vous à ma place ; je vais me mettre là comme si j’étais un greffier. Faites-le entrer.

Jean Desmont, la figure fermée, s’assit en face de Chancerel qui, aussitôt, attaqua :

— Allons, mon petit gars, mets-toi à table, va. On t’en tiendra compte.

Jean haussa les épaules.

— Vous dites toujours cela. Je vous connais.

— Tu as déjà été interrogé ?

— Jamais. Mais on sait ce qu’on sait.

— Tu as tort de t’obstiner, puisque nous savons tout.

— Tout quoi, d’abord ?

— Eh bien, tout.

— Que vous dites. Faudrait le prouver.

Chancerel tapota son crayon contre le buvard.

— À ton aise, mon garçon. Allons-y. Tu prétends toujours être rédacteur à « Jour-Express » ? Jean haussa les épaules d’un air las.

— Un bobard que je raconte à la vieille pour avoir les nuits libres. Elle est jalouse.

— Je m’en doutais déjà. Et pourquoi voulais-tu avoir tes nuits libres ?

— Dites : vous avez vu la veuve Robineau. Il y a à Paris des filles un peu mieux.

— C’est donc pour courir que tu as inventé ce mensonge ?

— C’est enfantin.

— Et c’est en cherchant des aventures que tu as fait la connaissance des May Sisters ?

Jean eut un rictus, baissa la tête. C’est d’une voix sourde qu’il répondit.

— Oui. Ruby.

— Ruby et Liliane.

— Non. Ruby seulement.

— Tu as été l’amant de Liliane et de Ruby, des deux ?

— Non, ni de l’une, ni de l’autre.

— Allons, allons, ne perdons pas de temps. C’est toi-même qui l’a déclaré. Nous sommes renseignés.

— C’est pas vrai. Jamais je n’ai couché avec Ruby.

— Mais avec Liliane, oui.

— Je ne la connaissais pas.

— Mais, petit imbécile, ne fais donc pas le zouave. Tu t’en es vanté… devant témoins… pas plus tard que cette nuit.

Jean releva la tête.

— C’est donc cela. C’est vrai, je l’ai dit.

— Ah ! fit Chancerel triomphant. Tu vois bien.

Mais Jean ajouta :

— C’était faux. J’ai voulu faire le malin. J’étais saoul.

Neyrac ne perdait pas une seule expression du visage de Jean. Il percevait le trouble qui grandissait en lui.

— Nous verrons cela, dit Chancerel. Tu avoues bien que tu connaissais Ruby Aubron, la plus jeune des May Sisters.

— Oui. Je l’avais vue au Casino. Je l’ai attendue à la sortie. On s’est parlé…

Un sanglot étrangla un instant sa voix.

— Je l’aimais cette gosse… oui, je l’aimais. Mais je n’ai pas été son amant. Elle n’a pas voulu.

Chancerel enchaîna tranquillement :

— Et c’est parce qu’elle n’a pas voulu que tu l’as tuée.

Alors Jean d’un bond se mit sur ses jambes, renversant sa chaise qui tomba avec fracas. Tout son corps se mit à trembler. Il hurla :

— Non, non, pas ça, pas ça… Ce n’est pas moi, ce n’est pas moi… Je ne suis pas un assassin.

Et il resta là, haletant, la figure contractée, les poings sur la tête.

Neyrac fit un signe d’intelligence à Chancerel qui reprit :

— Allons, allons, du calme. Tu as déjà des circonstances atténuantes. Tu aimais Ruby ; elle t’a résisté : tu l’as tuée. Crime passionnel. Tu pourras t’en tirer.

Mais Jean de nouveau hurla :

— Ce n’est pas moi, pas moi… non, non, pas ça… Ce fut au tour de Chancerel d’élever la voix :

— Alors, parle-nous de la dernière fois que tu as vu ton amie Ruby… oui, raconte-nous cela.

Jean se balança comme un ours sur ses jambes. Ses yeux prirent l’expression hagarde de ceux d’une bête traquée.

— J’ai soupé avec elle la veille de sa mort… Je lui ai dit que je l’aimais… Et c’était vrai, entendez-vous, c’était vrai… Elle m’a envoyé promener… Elle s’est sauvée…

— Quel fut l’emploi de ton temps la nuit du meurtre ?

— J’étais à mes affaires.

— Ah ! ah !… car tu as des affaires ?

— Oui.

— Au fait, quelles sont donc tes ressources. La veuve Robineau t’entretient, c’est entendu. Mais tu as peut-être un métier ?

— Je suis représentant de commerce.

— Pour quelle maison ?

— En ce moment, aucune. Je suis en chômage.

— Tu as ta carte professionnelle ?

— Ils ne veulent pas me la donner tant que je n’aurai pas de maison qui m’emploie.

— Et sans doute, aucune maison ne veut de tes services tant que tu n’auras pas la carte.

— Il y a de cela.

— Ça n’a pas de raison de finir.

— Je cherche pourtant.

— La nuit ?

Jean frémit. Neyrac le nota.

— Pourquoi pas. Dans les bars, on peut se faire des relations. C’est comme cela qu’on trouve une place.

— Tu t’en rends compte en ce moment. Dans quel bar t’es-tu rendu la nuit du meurtre de Ruby ?

— Je n’ai pas été dans un bar. J’ai fait une connaissance dans la rue. On est monté chez elle.

— Dans quelle rue ?

— Je ne sais plus. J’avais du chagrin à cause de Ruby.

Chancerel ironisa :

— Un peu de mémoire te serait bien utile.

Jean se secoua comme s’il avait voulu se débarrasser d’une étreinte.

— Attendez… ça va me revenir. Du côté de la Trinité, je crois… rue Saint-Lazare peut-être bien… à l’hôtel des Chevaliers.

— C’est bien cette nuit-là que tu es allé dans cet hôtel ?

— Je crois… ou la nuit d’après.

Neyrac intervint doucement :

— Aucune importance. Dans ces hôtels, pour un séjour de quelques heures, on ne fait pas remplir de fiche. On ne trouvera aucune trace de son passage. Mais Jean Desmont, pourquoi, en apprenant le crime, le crime horrible dont avait été victime Ruby… Ruby que vous aimiez… pourquoi n’êtes-vous pas venu raconter ce que vous saviez sur elle à la police ?

Jean ne se retourna même pas vers Neyrac. Il était toujours debout, oscillant sur ses talons.

— Je n’aime pas la police, fit-il.

— Évidemment. Beaucoup de gens sont comme vous. Ils ont leurs raisons. Quelles sont les vôtres ?

— Comme cela. C’est un goût.

— Il y a, vous vous en rendez certainement compte, intérêt pour vous à surmonter maintenant cette antipathie. Je veux bien croire, moi, que vous n’êtes pas coupable ; il faut du moins m’aider à asseoir cette opinion. Et c’est pour cela que j’aimerais connaître la nature de vos occupations nocturnes.

Jean se mit en colère.

— Je vous l’ai dit. Les femmes.

— Je comprends, je comprends fort bien. Il est dommage pour vous que cet alibi soit si fragile, car il est pratiquement incontrôlable. N’y a-t-il pas autre chose ?

Jean garda le silence.

Chancerel reprit l’offensive :

— Mange donc le morceau. C’est ton intérêt. Tu es un violent. On le sait. Tu as mis un sérieux coquard à la veuve Robineau.

Jean hocha d’une épaule.

— Une discussion rapport au fric qu’elle lâche avec un élastique.

— Tu avais des besoins d’argent ?

— Toutes les poules ne marchent pas au béguin. Et puis il y a les consommations.

Et il cria :

— Ça ne veut pas dire que je suis un assassin.

Chancerel continua :

— Et Adorata ?

— Je ne l’ai jamais vue. J’en ai entendu parler que par les journaux.

Alors Neyrac, le saisissant par la nuque, l’immobilisa, et le visage près du sien, martelant les mots lui lâcha :

— Tu sais bien que c’est toi qui a tué Ruby parce qu’elle a repoussé tes avances et tu as trouvé un plaisir que tu ne connaissais pas encore à tuer, car ta violence n’avait pas été jusque-là ; et tu as tué Liliane qui t’avait amené chez elle en espérant te faire prendre, car elle te soupçonnait, pour l’empêcher de parler. Et tu as tué Adorata pour retrouver le même plaisir. Et comme tu n’es qu’un pauvre petit margoulin, tu n’as pas su tenir ta langue. Mais avoue, avoue donc. Te voilà un grand criminel. Tu l’auras la vedette, va.

Neyrac lâcha sa prise.

Jean s’écroula tout de son long sur le plancher. Il s’était évanoui.

Chancerel eut un sourire de mépris.

— Pas très costaud, le gars. On l’aura à la fatigue.

Puis il sonna les gardiens qui emportèrent Jean gémissant.

Neyrac reprit son fauteuil, s’y renversa.

— Je voudrais tout de même savoir, avant d’aller plus loin, ce qu’il faisait toutes les nuits.

— Coco, drogue, peut-être.

— Alors, il doit être connu dans le milieu. Faites donc voir cela.

— Entendu.

— Et puis, revoyez donc madame Robineau. Pas tout de suite. Dans trois ou quatre jours, quand elle y verra un peu plus clair. Pourquoi la battait-il ? Pour avoir de l’argent : elle ne devait guère lui en refuser, quoi qu’il en dise. Alors ?

— On verra ça.

— Autre chose. Continuez la surveillance au café du Croissant. Il a peut-être des amis. Ils viendront flairer le vent.

Un jeune homme frappa, entra.

— Takigoutchi est arrêté, patron.

— Où cela ?

— À Bruxelles. Voici la dépêche qui parvient à l’instant de la Sûreté belge.

Neyrac lut le télégramme à haute voix :

— Service criminel Sûreté belge à Police Judiciaire Paris. Acrobate Takigoutchi découvert studio Vermeulen, boulevard Anspach. Stop. Commençait préparation numéro jonglage couteaux dit cow-boy. Stop. Nie énergiquement crimes. Stop. Reconnaît achat couteau Paris. Stop. Placé mandat-arrêt. Stop. Envoyez demande extradition.

Neyrac reposa le papier.

— Ainsi, fit-il, Takigoutchi avait besoin d’un couteau. Ce qui ne veut pas dire…

— Il y a aussi ceci, ajouta le jeune homme.

Neyrac, encore une fois, lut à haute voix pour Chancerel la note qu’on lui remettait.

— Note du Service des garnis. Pierre Jaumes. Hôtel des Pyrénées, 67, rue Jean-Macé, du 25 février au 27 février. Hôtel Morel, passage de l’Élysée des Beaux-Arts du 1er mars au 3 mars. Nulle trace depuis.

Neyrac tira à lui un dossier, en sortit un feuillet, le compulsa.

— Pierre Jaumes, fit-il, quitta l’hôtel le jour de l’assassinat de Ruby. Il reste introuvable le jour de l’assassinat de Liliane. Il quitte de nouveau l’hôtel le jour de l’assassinat d’Adorata. C’est curieux. Mais ils ont mis bien du temps aux garnis pour me fournir ces renseignements.

Chancerel sourit.

— Vous savez, les garnis…

— Je vais leur faire secouer les puces. Avec un peu plus de célérité, on aurait peut-être pu mettre la main sur lui.

Chancerel reprit :

— Allons. Nous avons deux assassins arrêtés.

— Et si ni l’un ni l’autre n’était coupable, fit Neyrac…

IX

— Mes compliments, mon vieux Masson ; pour une contre-épreuve elle est réussie.

— J’ai eu du mal ; le cliché ne valait rien.

— Cela ne se voit pas… enfin pas trop. N’importe qui peut reconnaître Pierre Jaumes, si du moins il l’a connu.

Marion Hérelle et Jean Masson examinaient le numéro du « Mondial » dans lequel Marion avait consacré un assez long article au crime de la rue Clauzel et aux crimes semblables qui l’avaient précédé, article que Jean Masson avait illustré de plusieurs photographies, notamment de celle de Pierre Jaumes dont, en désespoir de cause, Neyrac avait permit qu’on parlât.

Marion Hérelle avait ce jour-là apporté dans la salle de rédaction du « Mondial » une très petite mallette de voyage. Elle l’ouvrit et y plaça un numéro de l’hebdomadaire.

— Nous partons en reportage, demanda le photographe ?

— C’est-à-dire, je pars en reportage, répondit Marion.

— Comment ? Tu pars sans moi ? Tu brises l’équipe ?

— Pas pour longtemps, mon vieux. Je pense être bientôt de retour.

— Peut-on savoir où tu te rends ?

— Je te le dirai peut-être lorsque je serai revenue.

— Je te préviens ; un reportage sans photographies, aujourd’hui, cela ne vaut pas cher.

— Je voudrais bien t’emmener, Jean ; mais vraiment, c’est impossible.

— Alors, bonne chance, Marion.

— Merci, mon vieux.

Jean Masson pivota sur les talons et sortit en fredonnant un refrain à la mode.

Marion écrivit une lettre, qu’elle cacheta soigneusement et plaça ensuite en évidence dans le tiroir du bureau qui était le sien. Puis elle prit sa mallette, revêtit son imperméable et gagna la rue.

D’un pas décidé, elle s’engagea derrière l’église Notre-Dame-de-Lorette, prit la rue du même nom, grimpa à Montmartre. Elle marchait d’une bonne allure, indifférente à la petite pluie opiniâtre qui tombait et qui vêtait toutes choses d’un manteau froid.

Il fallut peu de temps à la journaliste pour arriver au passage de l’Élysée des Beaux-Arts. Devant l’hôtel Morel, elle s’arrêta. La demeure était assez peu engageante. C’était une maison étroite, mais haute de six étages, percée de deux fenêtres à chaque étage. Les plâtres du mur s’écaillaient en plaques de lèpre, ce qui rendait plus agressif le vert criard dont on avait badigeonné le bar du rez-de-chaussée. Au-dessus de la porte d’entrée se balançait sur une tringle rouillée un panneau : « Hôtel meublé ». Les rideaux des fenêtres étaient douteux.

Cependant Marion entra. Presque tout de suite, l’escalier s’enfonçait dans l’ombre des étages supérieurs ; il n’offrait ses marches inférieures que pour montrer que son tapis était mangé à chaque angle et s’effilochait dangereusement. Mais il y avait près de son départ une stèle aux pattes grêles sur laquelle une plante verte étalait des feuilles exténuées.

Dans une loge de verre, un gros homme, d’un crayon court et sans cesse mouillé, cotait des noms de chevaux sur un journal de courses. Il n’était vêtu que d’une chemise et d’un pantalon qu’une ceinture retenait avec difficulté sur son ventre énorme. Sa nuque était extraordinairement rouge ; une moustache humide barrait sa face congestionnée.

— Qu’est-ce que c’est, fit-il en apercevant Marion ?

— Je voudrais une chambre, répondit la journaliste.

— C’est pour la journée ou pour un moment.

— Peut-être pour trois ou quatre jours. Je ne sais pas.

L’hôtelier releva la tête, dévisagea Marion.

— C’est bon, fit-il. Il y a le 12 qui est libre. Je vais vous y faire conduire… On paie d’avance. C’est la règle de la maison.

— Fort bien. Voici.

— Merci. Voulez-vous aussi remplir cette fiche.

— Très bien.

Et Marion Hérelle, journaliste au « Mondial », Parisienne pur sang, affirma sur le papier de la police des garnis qu’elle se nommait Louise Chastaing, qu’elle était sténo-dactylographe, et qu’elle était née en province.

— Vous venez sans doute chercher du travail à Paris, demanda le gros homme après avoir vérifié que la fiche avait été bien remplie conformément aux prescriptions.

— Oui, monsieur, dit docilement Marion.

— Et quel genre de travail ? fit encore l’homme en ricanant dans sa graisse.

— Du travail dans un bureau, s’étonna Marion.

— Gentille comme vous êtes, on pourrait s’y tromper. Enfin, cela vous regarde.

Il sonna. Au bout de quelque temps apparut une femme sans âge, maigre, dont les lèvres découvraient haut les dents sous un nez fortement dessiné.

— Solange, fit l’hôtelier, montre le 12 à mademoiselle.

La chambre était petite et longue. Un papier à fleurs déteint couvrait les cloisons que l’on sentait fragiles. Des taches de moisissure mettaient au plafond de capricieuses cartes de géographie. Le mobilier ne comprenait qu’un lit de fer, un lavabo scellé au mur, une petite table couverte d’un tapis pisseux, deux chaises.

— Dites-moi, fit Marion en glissant une pièce dans la paume de la servante ; pouvez-vous me dire quels sont mes voisins de palier.

— À côté, c’est une dame… une dame qui reçoit des visites, vous comprenez… en face, c’est un monsieur seul qui est là depuis quelques jours. Je ne sais pas trop ce qu’il fait. Au-dessus, c’est des artistes… enfin, lui, il est peintre et elle, elle vit avec lui. C’est de la jeunesse, mais ils ne font guère de bruit. Vous serez tranquille.

— Je vous remercie.

Quand la servante fut partie, Marion s’empressa d’ouvrir en grand la fenêtre pour dissiper l’odeur de renfermé qui empuantait la chambre. Mais des relents aussi nauséabonds montèrent de la rue.

Marion s’y résigna. De sa mallette, elle sortit le numéro du « Mondial » qu’elle avait apporté, le plia de façon à ce qu’apparut la photographie de Pierre Jaumes, et le plaça bien en évidence sur la table.

Ceci fait, elle sortit. Elle ne rentra que vers dix heures du soir et tout de suite se coucha.

Le lendemain matin, elle était déjà levée et habillée quand la servante vint lui demander si elle pouvait faire la chambre.

— Naturellement, répondit Marion. Vous ne me dérangez pas.

La domestique commença à balayer, sans énergie d’ailleurs, quand soudain, elle s’arrêta :

— Ah ça, c’est drôle.

— Quoi donc ?

— Le monsieur qui est là sur votre journal, il a été locataire ici.

— Ah oui.

— Oh ! je le reconnais bien. C’est bien lui. Mais qu’est-ce qu’il a fait pour qu’on mette sa photo dans le journal ?

— Je crois que dans le temps il a assassiné sa petite amie.

— Lui ! un assassin. Un homme si bien de sa personne, si poli, si convenable. Tout de même, ce qu’il faut voir.

— Il est resté longtemps ici ?

— Deux, trois jours. Et un homme tranquille. Il n’a jamais ramené de femme.

— Il y a longtemps qu’il est parti.

— Juste quatre jours.

— Il est reparti pour sa province ?

— Cela, je n’en sais rien. Il n’a pas dit où il allait. Mais cela vous intéresse ?

— Oh non, je disais cela comme cela.

La bonne avait pris le journal, ne pouvait arracher son regard de l’image de Pierre Jaumes. Elle répétait :

— Un assassin… un assassin… qui aurait cru cela… Ah ! il faut que je montre cela à M. Noiret, votre voisin d’en face. Vous permettez ?

— Je vous en prie.

Un peu plus tard, le voisin vint rapporter le journal. C’était un petit homme insignifiant, avec des yeux ronds, un nez en pied de marmite, une moustache à la Charlot. Il avait peu de cheveux ; il était vêtu sans élégance.

— Curieux, hein, fit-il, ce Pierre Jaumes qui a habité ma chambre et qui était un assassin.

— C’est sa chambre que vous occupez ?

— Il paraît… La bonne vient de me l’apprendre.

— Vous n’êtes pas superstitieux ?

— Oh non. S’il fallait l’être dans mon métier…

— Que faites-vous donc ?

Le petit homme bafouilla un peu.

— Je suis… je suis voyageur de commerce… mais pour l’instant, je suis en vacances…

— Vous ne partez pas à la campagne ?

— Oh moi, vous savez, la campagne… j’aime mieux la ville… à cause des cinémas. Vous aimez le cinéma ?

— Oh oui.

— Moi, j’adore cela.

Mais quand Marion, sans en avoir l’air, lui parla des films récents, elle s’aperçut vite que le petit homme mentait et qu’il ne devait pas se rendre souvent dans les salles obscures.

Elle eut un peu de mal à s’en débarrasser, car c’était un bavard qui ne savait pas s’en aller.

Vers midi, elle descendit et, trouvant le gros hôtelier dans sa loge de verre, elle lia conversation avec lui.

— Il paraît que vous logez des assassins, fit-elle gaiement.

— Vous savez, ici, il vient un peu de tout. Mais celui-là, je l’aurais jamais cru. M. Noiret m’en avait déjà bien parlé un peu, mais si je ne l’avais pas vu dans le journal, je ne l’aurais jamais pensé, vrai de vrai.

— Ah ! M. Noiret était au courant…

— C’est-à-dire qu’il avait voulu savoir qui logeait avant lui. Je lui avais dit : un monsieur très propre, Pierre Jaumes qu’il s’appelait. C’était, comme cela, manière de bavarder.

Mais Marion réfléchit.

— Il vient de me dire que la bonne venait de lui apprendre ce matin seulement l’identité de son prédécesseur. Ce petit homme ment, et il ment mal.

Puis, s’adressant à l’hôtelier, elle reprit :

— Vous ne savez pas pour quelle destination il est parti ?

— Ma foi non.

— C’est dommage pour vous.

— Pourquoi ?

— Dame, la police est peut-être bien à ses trousses. Et j’ai entendu dire que, lorsqu’on lui fournissait un renseignement, elle savait payer.

— Ah oui. Et si vous saviez où est Pierre Jaumes, vous iriez lui dire à la police ?

— Dame. Comme on dit, l’argent n’a pas d’odeur.

M. Noiret entra à ce moment pour accrocher sa clef au tableau.

— C’est vrai cela, dit-il. L’argent n’a pas d’odeur. Et au prix où est la vie… Ah ! je vais déjeuner, et puis je passerai l’après-midi au cinéma.

— C’est vrai du temps qu’il fait, fit l’hôtelier.

La pluie tambourinait la fenêtre.

M. Noiret, sur le pas de la porte, ouvrit son parapluie, s’en alla.

— Vous allez aussi déjeuner, demanda l’hôtelier.

— Oui… oh, mais je vais attendre que ça tombe un peu moins fort.

— Eh bien, je vous laisse. Je vais manger un morceau et puis faire ma sieste. C’est une habitude.

Marion resta seule dans la loge.

Un instant, elle hésita, puis rapidement elle prit au tableau la clef de M. Noiret, remonta en hâte l’escalier désert. Elle ouvrit la porte, entra, repoussa la porte derrière elle.

La chambre était aussi pauvrement meublée que la sienne, mais près du lit il y avait une table de nuit.

Le cœur un peu battant, Marion ouvrit le tiroir de la table : elle n’y trouva qu’une vieille pipe de bois. Elle repoussa le tiroir, s’approcha de la table de nuit, inspecta le tiroir qui était vide ; elle se pencha, ouvrit le petit placard qui se trouvait au-dessous. Une toile d’araignée témoignait qu’il n’avait pas été ouvert depuis quelque temps. Dans un coin, elle distingua un morceau de papier qui avait dû glisser du tiroir. Elle le prit, vint près de la fenêtre pour déchiffrer les inscriptions au crayon qu’il portait. Elle lut :

 

Rue Madame, près de la boulangerie.

Eden Palace, Mas… Pal…

Rue Clauzel.

 

Elle s’efforçait de rétablir les quelques lettres effacées quand une voix se fit entendre derrière elle.

— Qu’est-ce que vous faites dans ma chambre ? M. Noiret se tenait contre la porte.

Marion se troubla.

— Je… je m’excuse. Je manquai d’allumettes : la bonne m’a dit que peut-être j’en trouverais chez vous.

— La bonne… oui… je viens de la rencontrer sur le trottoir.

Marion voulut gagner le palier.

— Excusez-moi.

Le petit homme lui barra la route.

— Asseyez-vous donc un peu. Nous avons à causer.

— Vous croyez ?

— J’en suis sûr.

— Je ne vois pas. Enfin…

M. Noiret tourna la clef dans la serrure, la mit dans sa poche.

— Vous, ma petite, vous cherchez à retrouver Pierre Jaumes, commença-t-il.

— Qu’est-ce que vous voulez que me fasse Pierre Jaumes ?

— Je ne le sais pas encore. Mais vous allez me le dire.

— Mais qui êtes-vous pour me parler ainsi ?

— Et vous, qui êtes-vous ? Votre histoire de sténo-dactylographe qui vient chercher du travail à Paris, que vous avez raconté au patron, cela ne tient pas debout. Une petit fille qui sort de sa cambrousse ne vient pas se loger dans un hôtel comme celui-ci. Il y a des hôtels autour des gares. Et dites-moi, votre « Mondial », c’est pour lire dans le train que vous l’avez acheté ?

— Naturellement.

— Comme c’est curieux ! Il n’était que ce matin en vente à Paris. Il n’avait pas encore gagné la province.

Devant le silence embarrassé de Marion, le petit homme triompha.

— Coincée, hein ! coincée. Allons, avouez donc, vous cherchez Pierre Jaumes.

— Et quand cela serait, qu’est-ce que cela peut vous faire ?

Le petit homme la considéra longuement.

— Vous occupez donc pas de cela. Il y a mieux à faire pour une jolie fille comme vous.

Marion se leva.

— C’est bon. Je suivrai votre conseil… Vous voulez bien me laisser sortir.

M. Noiret se leva à son tour.

— Pas d’histoire, hein ! compris.

Il mit la clef dans la serrure.

— Ah ! vous me coûtez cher, fit Marion.

Le petit homme arrêta son mouvement.

— Comment, je vous coûte cher ?

— Dame, ma prime est fichue.

— Quelle prime ?

— La prime que je devais toucher si je trouvais Pierre Jaumes.

— Il y a une prime ? une grosse prime ?

— Assez, oui.

— Qui vous la donnait ?

— Des gens qui ont intérêt à savoir où est Pierre Jaumes.

M. Noiret revint vers Marion.

— Mais, dites donc, ma petite, c’est intéressant, cela. On pourrait peut-être s’entendre.

— Cela dépend.

— Vous savez, je ne suis pas méchant, moi. Et puis, enfin, je sais des choses.

— Sur Pierre Jaumes ?

— Peut-être.

— Alors, que me proposez-vous ?

— Part à deux. J’ai le tuyau ; vous avez l’argent. Moitié, moitié. Ça va ?

— C’est à voir.

— C’est tout vu. Vous avez l’argent ?

— Non, mais je peux l’avoir quand je veux.

— Parfait. Qu’est-ce que vous voulez savoir : où est Pierre Jaumes ?

— Je veux le voir.

— Entendu. Procurez-vous la somme et, dès ce soir, je vous emmène là où est Pierre Jaumes.

— Vous le savez donc ?

— Je puis le savoir.

— Pourquoi n’opérez-vous pas tout seul ?

— Si vous avez la grosse somme, c’est meilleur à prendre.

— Comme vous voudrez.

— Ce soir, rendez-vous ici. Dans la nuit, je vous fais voir votre homme. Ensuite, ni vu, ni connu.

— C’est mon affaire. Maintenant, ouvrez-moi la porte. Il faut que j’aille chercher l’argent.

Il ne fallut pas longtemps à Marion pour s’apercevoir que dans la rue le petit homme la suivait. Il était d’ailleurs assez adroit et Marion eut beau prendre plusieurs taxis, entrer dans un grand magasin et sortir par une autre porte, elle ne parvint pas à lui faire perdre sa trace. Place des Ternes, elle entra dans la succursale d’un grand établissement financier. Le petit homme n’osa pas entrer derrière elle. À un guichet, elle s’attarda, demandant à l’employé éberlué des renseignements oiseux, se faisant donner des formules de dépôt, puis obtenant qu’on lui change en petites coupures les quelques billets qu’elle avait dans son sac, toutes manipulations destinées à leurrer la surveillance que M. Noiret aurait pu exercer de l’extérieur.

Quand elle sortit, elle l’aperçut qui se dissimulait derrière un arbre. Un peu plus loin, elle entra dans un bureau de poste. Elle n’était pas sans inquiétude pour son équipée nocturne. Elle voulait prévenir Jean Masson. Mais elle réfléchit qu’à cette heure-là il n’était pas au bureau et qu’elle ne pourrait pas le joindre par téléphone. D’ailleurs, elle craignait un peu les indiscrétions toujours possibles des cabines publiques plus ou moins closes. Elle demanda une carte pneumatique, la rédigea.

— Cher vieux : c’est important. Demande au patron qu’il te prête la grande voiture. Poste-toi avec elle près de l’hôtel Morel, passage de l’Élysée des Beaux-Arts. Suis la voiture dans laquelle tu me verras monter. Sois prêt à tout. Merci.

Elle sécha l’encre sur le buvard du sous-main, cacheta, glissa le pneu dans la boîte spéciale. À peine était-elle partie, que M. Noiret dégageait rapidement le buvard du sous-main, le plia le mit dans sa poche. Dehors, il héla un taxi et confia une adresse à l’oreille du chauffeur qui démarra à toute vitesse…

Le soir venu, Marion retrouva M. Noiret comme il était convenu.

— Vous avez l’argent ? demanda le petit homme.

Marion tapa sur son sac.

— Il est là.

— Bien. Alors, on y va ?

— On y va.

Ils sortirent ensemble, descendirent à pied jusque sur le boulevard.

Au coin de la rue, Marion reconnut la grande voiture grise du « Mondial » et distingua la silhouette de Jean Masson assis au volant. Elle en fut rassurée. Il y avait également une autre voiture, peinte en noir, dont M. Noiret ouvrit la portière.

— Montez, dit-il à Marion.

Marion était déjà engagée dans la carrosserie quand elle vit qu’un homme occupait la banquette. Mais M. Noiret la poussait, la faisait asseoir, s’installait près d’elle. La voiture aussitôt se mit en route. Alors le petit homme présenta son compagnon d’un geste.

L’inconnu ne dit rien.

Marion était assise entre les deux hommes qui gardaient le silence. La voiture gagna la porte de Clichy, s’enfonça dans la banlieue.

Où allons-nous ? demanda Marion.

— Vous le savez bien.

Le silence retomba.

Deux ou trois fois, M. Noiret regarda par la glace arrière, sans doute afin de vérifier s’il était suivi.

— Ça va ? fit l’autre homme.

— Ça va, dit simplement M. Noiret.

Après avoir suivi des rues inconnues de Marion, la voiture finit par s’arrêter.

— C’est ici qu’on descend, fit le petit homme.

Sur le trottoir, Marion fut immédiatement encadrée par les deux hommes qui la poussèrent dans une porte. Elle eut cependant le temps de voir que la rue était déserte, bordée de murs fermés.

Elle se trouva dans une salle basse, peu éclairée, une sorte de café de bas-ordre. Près de la porte, trois hommes étaient assis à une table. Deux autres en imperméable, étaient à une autre table. Ils ne parurent prêter aucune attention à l’entrée de Marion et de ses compagnons.

— Mettons-nous ici, dit Noiret en désignant une table.

Marion obéit.

— On pourrait peut-être partager, reprit Noiret quand ils furent installés.

— Où est Jaumes ? demanda Marion.

— Il ne va pas tarder à venir. Montrez l’argent.

L’homme qui n’avait rien dit mettait déjà la main sur le sac.

— Quand j’aurai vu Jaumes, répliqua Marion en cherchant à reprendre son sac à main.

— Ne faites donc pas l’enfant, dit l’homme.

Et comme Marion voulait se lever, il la retint durement par le bras.

— Tenez-vous tranquille, hein !

M. Noiret ricana.

— N’ayez pas peur. Elle va être très raisonnable. Mademoiselle sait ce que c’est.

Marion voulut se dégager de l’étreinte qui l’immobilisait.

À ce moment, la porte s’ouvrit violemment. Jean Masson entra rapidement. Les trois hommes qui étaient près de la porte bondirent sur lui et le ceinturèrent.

 

*    *    *

 

L’inspecteur principal Neyrac se mit à rire franchement. Son hilarité gagna Chancerel qui était debout près de son bureau.

— Elle est bien bonne, vraiment elle est bien bonne.

— J’ai tout de même eu le petit frisson, avoua Marion Hérelle qui était assise en face de lui. Quand je les ai vus se jeter sur Jean Masson, moi-même tenue étroitement… je me suis bien demandée comment cela allait finir.

— Et cela a fini au poste, car Noiret n’était qu’un de nos inspecteurs qui avait trouvé votre allure suspecte et, ayant, sur le buvard de la poste, lu le pneu que vous aviez envoyé à votre camarade mais non l’adresse, avait tendu cette souricière, pour capturer la bande dont il pensait que vous faisiez partie.

— Et moi, je pensais qu’il faisait partie de la bande de Jaumes et qu’il couvrait sa retraite, mais que l’appât du gain le ferait trahir.

— Jaumes ne fait pas partie d’une bande.

— Ni moi non plus.

— Enfin, je vous assure que j’ai été plutôt étonné quand le commissaire de police m’a téléphoné qu’une jeune fille se prétendant être Marion Hérelle venait d’être arrêtée et se réclamait de moi.

— Et c’est pour vous assurer de mon identité que vous m’avez fait amener ici.

— Et pour avoir le plaisir de vous voir. Vous y croyez donc bien à la piste Jaumes ?

— Si j’y crois… Avez-vous quelque chose de mieux à m’offrir ?

— Tenez, demandez à Chancerel où nous a conduits la piste Takigoutchi ? Il allait justement m’en rendre compte quand vous êtes arrivée, chère amie.

X

— Nous avons reçu une note de la police belge, expliquait Chancerel. On a arrêté Takigoutchi. Il se défend comme un beau diable et jure de son innocence. Il reconnaît avoir acheté un couteau, mais c’était, dit-il, parce qu’il voulait mettre au point un numéro de jonglage, vous savez ce numéro où on lance des couteaux qui vont se ficher dans une planche de bois autour d’une personne qui est adossée contre cette planche. Et de fait, il travaillait à la mise au point de cet exercice quand on l’a arrêté.

— Ça peut être un alibi qu’il se créait.

— Dans ce cas, il serait très fort, car il y a trois mois qu’il a fait paraître dans un journal spécialisé une annonce demandant une partenaire. Par ailleurs, il avait depuis deux mois retenu le studio à Bruxelles.

— Pourquoi Bruxelles ?

— Il y a retrouvé un compatriote, acrobate comme lui. Ils vivent ensemble pour dépenser moins d’argent pendant le temps où ils n’en gagnent pas.

— Cet exercice se fait avec de nombreux couteaux. Pourquoi n’en avoir acheté qu’un ?

— Les policiers belges lui ont posé cette question. Il a répondu qu’il cherchait un modèle qui lui convînt et qu’il voulait l’essayer avant de faire l’acquisition de la quantité voulue.

— C’est un homme économe. Mais les experts du laboratoire ont bien établi que les taches brunes que j’ai remarquées sur la lame étaient du sang humain.

— Je l’avais signalé à Bruxelles. Takigoutchi soutient qu’il s’est coupé par mégarde en le manipulant.

— Le contraire m’eût étonné. Vous n’avez jamais remarqué à quel point les assassins se prétendent maladroits ?

Chancerel l’interrompit.

— On a prélevé à Bruxelles du sang de Takigoutchi. Il est le même que celui qui a souillé la lame du couteau.

Neyrac fit la moue :

— Cela n’est pas un alibi formel. Et comment pense-t-il avoir perdu cette arme compromettante ?

— Au moment de son départ, il l’avait fixée, enveloppée dans un journal, à l’extérieur de sa valise trop pleine pour le contenir. Le paquet aura dû glisser.

— Il n’avait évidemment pas intérêt à ce qu’on découvrît ce couteau ensanglanté. Le manque de précautions prises pour l’emporter plaide en sa faveur.

— Nous classons ?

Je crois que provisoirement du moins, c’est plus sage.

Marion demanda :

— Et Jean Desmont ?

Chancerel leva les épaules.

— Un bon petit jeune homme qui a voulu jouer les affranchis. J’ai longuement interrogé la veuve Robineau. Elle m’a raconté des choses assez intéressantes. Elle, c’est la fille d’un gros marchand de bestiaux qui lui a laissé une fortune assez rondelette. Elle avait épousé un ancien adjudant devenu officier à la faveur de la guerre et qui est mort d’une maladie de foie parce qu’il absorbait régulièrement ses cinq apéritifs tous les jours : deux à midi, trois le soir. La solitude lui a pesé. Elle a rencontré Jean Desmont qui n’a fait aucune difficulté pour devenir son amant. Il s’est installé chez elle, et il vit à ses crochets. Voilà tout. Il s’occupe vaguement de représentation. Il est surtout paresseux. Il fréquente Montmartre parce qu’il aime les filles, et parce que cela le pose à ses propres yeux. Il espère aussi peut-être y trouver quelque petite combine pas dangereuse.

— Un petit margoulin, fit Neyrac.

— Même pas, repartit Chancerel. Un gamin un peu dévoyé qui trouve commode de se décharger des soucis matériels sur une dame un peu mûre. Un être veule, sans volonté, sans énergie.

Chancerel feuilleta quelques papiers qu’il tenait dans sa main.

— On a d’ailleurs signalé son passage dans différents bars les nuits des crimes. J’ai là la déposition d’une fille qui croit le reconnaître comme un de ses clients de passage.

Neyrac sourit.

— Vous voyez, ma chère amie, l’enquête piétine, comme vous dites aimablement dans la presse.

— Je le vois, fit Marion. Mais ma piste Jaumes n’est pas beaucoup plus avancée, sauf toutefois un point : Jaumes a noté sur un bout de papier le nom significatif : rue Clauzel. J’ai eu un bel espoir… Dites-moi, mon cher Neyrac, pourrais-je donner un coup de téléphone ?

— Passez donc dans le bureau à côté. L’appareil est à votre disposition. Mais ne partez pas sans m’avoir revu.

Marion sortit.

Neyrac, les yeux au plafond, rêvassait.

Chancerel lui rappela :

— Dites donc. Vous attendiez quelqu’un que vous envoie mon patron.

Neyrac parut s’arracher à un songe.

— C’est vrai. Le commissaire m’a téléphoné qu’un homme s’était présenté spontanément pour faire une déclaration au sujet de l’éventreur. Je lui ai répondu de vous l’envoyer.

— Il est là.

— Faites-le entrer.

L’homme qui pénétra dans la pièce avait visiblement fait toilette pour la circonstance. Il était possible, et même probable qu’à l’ordinaire le cosmétique dessinât sur son crâne les mêmes arabesques savantes avec les quelques cheveux qui lui demeuraient et qui, fort longs, partaient d’une oreille, allaient virer près de l’autre et revenaient à leur point de départ non sans marquer une aimable boucle vers le front, mais il était certain que jamais l’homme ne portait ce faux-col dur dans lequel il s’étranglait, ce nœud papillon, ce veston sanglé sur son ventre tombant. Intimidé, il tournait son chapeau dans ses mains énormes.

Neyrac le pria de s’asseoir et lui dit :

— Vous avez, je crois, une déclaration à faire au sujet de l’éventreur de Montmartre.

L’homme toussa, renifla, se gratta la nuque, finit par répondre.

Il avait un accent méridional bien marqué.

— Voilà ce que c’est. C’est ma femme qui me tarabuste depuis deux jours pour que je vienne vous dire cela. Bien sûr, vous allez vous moquer de ma fiole. Mais j’ai voulu avoir la paix chez moi. Car vous ne la connaissez pas, Albertine. Elle est terrible. Alors, tant pis. Je suis venu. Voilà. J’ai vu l’assassin de celle qu’on appelle Adorata.

Neyrac se renversa sur son fauteuil en une posture qui lui était familière.

— Intéressant cela. Mais comment savez-vous que c’est l’assassin d’Adorata ?

L’homme s’enhardissait.

— Je vais tout vous dire comment c’est arrivé. Je tiens un petit bistrot rue Navarin, une boîte qui n’est pas conséquente, conséquente, mais qui a une bonne petite clientèle. Et tranquille, et tout, et tout. Alors voilà. C’était le 3 mars. J’allais fermer, quand arriva mademoiselle Adorata. Vous pensez si je la connais. Une fille comme cela, ça se remarque. Par devant, vous auriez dit un ange, par derrière une vraie sorcière. Et mal embouchée avec cela. Bref, je lui dis : « Vous voilà à cette heure, mademoiselle Adorata. Qu’est-ce que je vous donne ? » — « Une fine », qu’elle fait. Mais voilà qu’entre un homme. Un que je n’avais jamais vu. Un qui n’est pas du quartier. Il s’accouda au comptoir. « Une fine », qu’il fit aussi. Le temps que je verse les deux fines, ils étaient déjà en conversation. J’ai tout de suite vu de quoi il retournait. Car, pour vous dire, j’ai l’œil américain. Ce qu’ils se disaient, j’ai pas très bien entendu, mais j’ai très bien compris. Tu me plais, je te plais. Vous connaissez la chanson. Le monsieur a payé. Ils sont partis tous les deux. Mademoiselle Adorata avait l’air tout content. Ah ! malheur de nous !

Neyrac l’interrompit.

— Vous l’avez bien vu cet homme ?

— Comme je vous vois. Pensez, l’assassin d’Adorata.

— Vous ne saviez pas alors qu’il allait la tuer.

— C’est une façon de parler.

— Vous pourriez le reconnaître ?

— Sûr et certain.

De son tiroir, Neyrac tira quelques photographies ; une à une, les présenta au cabaretier.

— Est-ce celui-là ?

— Vous voulez rire.

C’était Takigoutchi.

— Et celui-là ?

— Non. Celui-là, je le connais déjà.

C’était Tonio Savelli.

— Et celui-là ?

— Non plus. Il était bien mieux que cela, plus distingué en un sens.

C’était Jean Desmont.

— Et celui-là ?

— Ah ! celui-là. Attendez. Peut-être bien oui. Mais, dame, pour l’affirmer.

— Vous vous disiez certain de le reconnaître.

— Bien sûr. Mais une photo, ça change, hein ?

Il regarda encore la photographie.

— Il y avait de cela, bien sûr. Bien sûr, il y avait de cela. Mais de là à dire que c’était lui, dame, j’en mettrais pas ma main au feu.

C’était Pierre Jaumes.

Neyrac insista.

— Enfin, comment était-il ?

— Eh ! bien, comme celui-là. Comment dire… Un air énergique, mais doux en même temps. Pas méchant. Ce que ça trompe tout de même, le monde. Des yeux… attendez… des yeux bleus. Bien rasé. Et puis cossu, fringué. Un monsieur, quoi !

— Je vous remercie, monsieur.

Le jeune homme qui servait de secrétaire à Neyrac entra, vint parler à l’oreille de l’inspecteur principal.

— Un monsieur, un monsieur bien, demande à vous parler. Il dit que c’est très important.

— Faites-le entrer immédiatement… Vous pouvez vous retirer, ajouta-t-il pour le tenancier de bar. Si j’ai encore besoin de vous, je vous le ferai savoir.

L’homme se leva, hésita, se décida.

— On m’a dit qu’il y avait une prime à toucher.

Neyrac sourit.

— On ne vous oubliera pas.

— Faites excuse. Mais j’ai eu mes frais : un taxi, mon plastron à faire blanchir.

— C’est tout naturel. Au revoir, monsieur.

— Vous êtes bien honnête. Au plaisir.

Le cabaretier se dirigea vers la porte. Celle-ci s’ouvrit, donna passage à un nouveau venu. Il était bien taillé ; des cheveux d’argent couraient dans sa chevelure rejetée en arrière au-dessus d’un visage ovale, non dénué de mélancolie. La rosette d’officier de la Légion d’Honneur s’arrondissait à sa boutonnière.

— Mais… mais… fit le tenancier, je vous connais, vous. C’est vous qui étiez avec Adorata.

Le visiteur ne sourcilla pas.

Neyrac s’était levé.

— Allez… allez, fit-il. Vous devez faire erreur.

— Non, dit le visiteur. Cet homme a raison. C’est moi qui, chez lui, ai rencontré Adorata.

Neyrac regarda son visiteur. Il appartenait certainement à un milieu social élevé ; son regard bleu disait son honnêteté, sa sincérité.

— C’est bien, fit-il très courtoisement, à l’inspecteur principal Neyrac que j’ai l’honneur de parler ?

— Parfaitement.

— Si vous n’y voyez pas un inconvénient majeur, je préférerais que l’entretien que je dois avoir avec vous ait lieu entre nous seuls.

Neyrac fit un signe à Chancerel qui sortit.

Quand les deux hommes se trouvèrent seuls, le visiteur prit place sur la chaise que lui offrait Neyrac d’un geste de la main, et avant que celui-ci ait pu placer un mot il commença :

— Monsieur, ce que j’ai à vous dire est en somme une confession. Elle peut être assez longue, et de toutes façons, elle m’est excessivement pénible à faire. Je me sens obligé de vous l’apporter afin de mettre ma conscience en repos, mais j’ose vous demander de m’écouter sans m’interrompre ; je serai, à la fin de mon récit, à votre entière disposition et vous pourrez user de moi à votre gré.

Neyrac, de plus en plus intrigué, s’inclina en signe d’acquiescement.

L’inconnu reprit :

— La nuit où elle devait être assassinée, Ruby Aubron est rentrée à l’hôtel Minerva accompagnée d’un homme. Je ne vous apprends rien. Cet homme, c’était moi. La nuit suivante, Liliane Savelli rentrait également à l’hôtel Minerva avec un homme et elle devait également être assassinée ; cet homme, c’était encore moi. Et vous savez que c’est moi qui ai accompagné la fille Adorata au même hôtel la nuit de sa mort. Voilà certes ce qui est en droit de vous émouvoir et de faire peser sur moi les plus lourds soupçons. Je dois donc vous expliquer comment il se fait que je me trouve si intimement mêlé à cette sanglante affaire.

Chacun de nous a ses faiblesses. Je ne sais si c’en est une d’aimer les jolies filles et de craindre en même temps les complications inévitables de l’amour. Si oui, elle me conduit souvent à des aventures, faciles hélas ! dont je ne relève la banalité que par la beauté et l’originalité que je recherche chez mes partenaires d’un moment. J’aime donc certains soirs me promener à l’aventure dans les rues, me liant au hasard pour mettre sur ma route la compagne de mon choix. Tout cela est d’ailleurs assez commun et je ne pense pas être le seul homme dans mon cas.

Le hasard, monsieur, fait parfois bien les choses. C’est ainsi que dans la nuit du 26 février, il me mit en présence de Ruby Aubron. Je ne l’avais jamais vue ; je ne la connaissais pas non plus de nom. Ce fut seulement une jeune fille dont l’éclat fortuit d’un réverbère me permit de voir la joliesse ; je fus frappé, ému par sa fraîcheur. Je dois dire qu’elle ne répondit pas à mes avances. Je l’accompagnai malgré elle jusqu’à l’hôtel Minerva. Mais elle me laissa très proprement à la porte, je l’avoue déçu, car elle m’avait beaucoup plu… Je revins donc la guetter le lendemain. Je fus assez heureux pour la rencontrer à nouveau, et à ma grande surprise, elle ne fit cette fois aucune objection à ce que je la suive dans sa chambre. Et mon étonnement s’accrut encore par la suite, car il n’est peut-être pas inutile à votre enquête de préciser que lorsqu’elle s’est librement donnée à moi, Ruby était vierge. À quel mobile a-t-elle obéi ? Je ne saurais le dire, car je ne saurais penser à de l’amour pour un homme qu’elle ne connaissait pas. Elle me parut du reste d’une condition assez différente de celle à laquelle appartiennent les filles aux amours faciles. Elle semblait vouloir se débarrasser d’un souci, peut-être chercher un soutien. Quoi qu’il en soit, elle fut une maîtresse exquise et quand je m’en allai vers une heure du matin, nous avions pris rendez-vous pour le lendemain. Je l’avais priée à souper et tandis que je rentrais chez moi, l’idée d’une liaison plus suivie naissait en moi. Ruby eut été une amie charmante. Vous pouvez donc saisir quel fut mon émoi quand j’appris par les journaux l’épouvantable crime dont elle était la victime.

L’homme pâlit, mit sa main gantée devant ses yeux.

— Quelle vision ! J’avais encore dans les yeux le spectacle exquis de sa nudité offerte, je suivais dans ma mémoire les lignes émouvantes de ce jeune corps qui avait été à moi… Et les journaux me décrivaient les horribles mutilations de ce même corps. C’est atroce, monsieur.

Il se tut un instant. Neyrac n’eut garde de troubler son silence. Puis l’inconnu se raidit.

— Je m’excuse de ce moment d’émotion. Je crois que j’aurais aimé véritablement Ruby. Pourquoi, en apprenant le crime, n’ai-je pas bondi au premier commissariat venu pour crier ce que je savais ? Les plus audacieux d’entre nous, Monsieur, sont lâches devant les petites choses. On ne redoute pas le péril, la mort, mais on est terrifié par l’idée d’un chuchotement. J’ai vu mon nom mêlé à cette affaire de danseuse ; j’ai vu les reporters se ruer à ma poursuite, m’assaillir de questions, puis étaler toute ma vie privée dans leurs colonnes. En même temps que la mort tragique de la petite Ruby, j’apprenais la nouvelle de l’arrestation de son assassin présumé, un certain Tonio Savelli. À quoi aurait servi ma déposition ? Je ne savais en somme rien du crime et je ne voyais pas en quoi je pouvais rendre service à la justice. Et puis, pourquoi tergiverser : j’ai craint le scandale, monsieur.

Mais mon attitude va vous paraître encore bien plus curieuse, incompréhensible. Et à vrai dire, n’étant pas psychologue, je suis dans l’impossibilité d’expliquer moi-même à quel sentiment trouble j’ai obéi, à quelle curiosité malsaine. Dans la nuit qui suivit, je retournai rue Clauzel et je suis resté quelques instants devant l’hôtel où j’avais aimé Ruby et où elle avait été éventrée. J’ai goûté dans cette contemplation une sorte de délectation morose, une volupté pénible dans laquelle se mêlaient la jouissance et le deuil. Je vous étonne, monsieur, mais vous devez comprendre que l’étrangeté de mon comportement ne pouvait avoir sa source que dans des passions étranges.

Étrange également fut le sentiment qui me poussa à suivre une belle fille que j’avais vu sortir de l’hôtel Minerva dans le dessein évident de chercher aventure. Vous dire quelle était mon émotion quand je rentrai avec elle dans l’immeuble où la veille j’avais accompagné Ruby, quand je passai devant la porte de sa chambre, me serait bien impossible. Et puis – l’homme est faible, monsieur – j’oubliai Ruby et sa mort dès que je fus dans la chambre de l’autre. Quelle fille splendide, monsieur. C’était Liliane Savelli. Elle était bien vivante quand je la quittai à trois heures. Sur les motifs qui l’avaient déterminée à m’admettre dans son lit, cette fois aucun doute, je lui avais remis auparavant cinq mille francs.

— On les a retrouvés dans son sac à main, fit Neyrac.

— Le lendemain, continua l’inconnu, j’apprenais que ma maîtresse de la veille venait à son tour d’être assassinée. Je pris peur, mais ce n’était plus cette fois du scandale ; c’était de la fatalité qui s’attachait à mes amours passagères. Je ne suis nullement superstitieux, mais tout de même je me de mandais si je n’avais pas le mauvais œil. Je voulus fuir, d’autant que je sentais en moi une maudite attraction pour le lieu du double meurtre. Si j’étais resté à Paris, le soir je serais encore monté rue Clauzel. J’ai compris à ce moment-là, monsieur, ce qu’est l’obsession qui ramène l’assassin sur le théâtre de son crime. J’ai pris ma voiture et je suis parti à toute vitesse n’importe où. D’une traite, je suis allé jusque sur la Côte d’Azur. L’effort physique que je dus faire pour accomplir ce long trajet à une folle allure m’avait un peu calmé. Arrivé là-bas, je dormis comme une brute pendant douze heures d’affilée. L’air de la mer, les brises, la solitude – je m’étais arrêté dans un village – achevèrent de me rendre mon équilibre. Je crus que je pouvais rentrer à Paris où j’avais des occupations assez urgentes. Je revins en deux étapes. Mais, monsieur, le soir même de mon arrivée, je grimpais à Montmartre. Je luttais contre moi pour ne pas retourner rue Clauzel, mais j’avais beau faire, je rôdais dans les rues environnantes. Et tout à coup, je croisai une fille dont le visage d’ange m’éblouit. Je la suivis. Elle s’en aperçut, entra dans un petit café. Je l’y rejoignis. Je me rendis compte qu’elle était bossue. Cette infirmité ne changea rien à l’attrait qu’elle exerçait alors sur moi. Et puis son bagout m’amusait. C’était à coup sûr une créature vulgaire, mais je trouvais je ne sais quel charme en elle. Je ne saurais très exactement expliquer ce qui me plaisait chez cette fille bizarre, sans doute l’opposition entre sa grossièreté de propos et l’ingénuité de ses traits, entre sa difformité et sa grâce candide. Bref, quand elle me proposa d’aller chez elle, j’acceptai. Mais quelle ne fut pas ma surprise quand je constatai que c’était encore à l’hôtel Minerva qu’elle m’entraînait. Je fus sur le point de refuser, de m’en aller. Je lui dis même : « Tu n’as pas peur d’aller dans la maison du crime ? » Elle me répondit : « justement ». Cette réponse excita ma curiosité. Pour la troisième fois je pénétrai dans cette maison maudite. Et pour la troisième fois, ma maîtresse d’une nuit fut assassinée aussitôt après mon départ. Quand je lus dans les journaux le meurtre d’Adorata, je fus comme assommé. Je ne savais plus que faire, que penser. Ce qui se passa dans mon âme vous importe au fond fort peu et ce serait vous importuner que vous relater toutes les affres que je traversai. J’ai finalement compris que je ne pouvais pas garder pour moi seul cette série de coïncidences et c’est pourquoi, monsieur, je suis venu vous trouver.

Le visiteur se tut. Neyrac le regardait sans mot dire. Après quelques instants de silence. Neyrac demeurant muet, l’inconnu reprit :

— Je comprends, monsieur, combien bizarre doit vous paraître mon récit et combien suspectes mes déclarations. Je dois vous dire que je n’ai rigoureusement aucune preuve à vous apporter de la véracité de mes dires. La garçonnière que j’habite possède deux entrées, une entrée principale que surveille normalement la concierge, une entrée de service qui donne sur une ruelle. C’est par cette entrée de service que, la nuit, j’entre et je sors. Mon domestique, un boy indochinois, couche au sixième étage. Personne ne peut vous affirmer que je suis rentré chez moi les nuits des crimes. Et d’ailleurs, cela même ne prouverait rien, car j’aurais pu tuer ces trois filles et rentrer ensuite tranquillement. Mais je vous fais observer que rien ne m’obligeait à me présenter à vous et que, si je n’étais venu, vous ne m’auriez jamais connu, vous n’auriez jamais su que j’avais été le dernier amant de ces malheureuses. Il y a là de quoi vous convaincre déjà de mon innocence. Il y a aussi autre chose.

L’homme, de la poche intérieure de son veston, tira un portefeuille de cuir fin, y prit une carte de visite, la tendit à Neyrac.

Depuis le début de l’entretien, l’inspecteur principal dévisageait froidement son visiteur. Tout de suite, il avait acquis la conviction qu’il avait déjà vu ce visage quelque part ; peu à peu, les circonstances de leur rencontre s’étaient précisées dans son esprit. Il ne fut pas étonné de lire sur le carton qu’on lui remettait ce nom : Roland Lantier. Déjà il savait que son visiteur était l’aviateur dont les performances et les raids avaient rendu le nom universellement célèbre.

— Monsieur Lantier, dit-il gravement, en général, nous autres, policiers, considérons toute personne comme coupable jusqu’à preuve du contraire. Il m’est agréable pour une fois de renverser ce principe et, jusqu’à preuve du contraire, je vous tiens pour innocent. L’autorité de votre nom est un garant ; la spontanéité de votre témoignage en est un autre. Vous me permettrez de vous remercier.

— Puis-je vous présenter deux demandes ?

— Je vous en prie.

— Tout d’abord, je vous demanderai de ne rien ébruiter de ma confession. Je suis célibataire, je n’ai même pas d’amie en titre. Je ne dois de compte à personne, mais, en raison même de la notoriété qui, à tort ou à raison, s’attache à mon nom, je ne tiens pas à ce qu’on sache que j’ai été mêlé à cette triste affaire. On ne comprendrait sans doute pas ma conduite, et j’ai dû vous dire que moi-même ne m’expliquais pas très nettement les mobiles qui m’ont poussé. Je me fie donc à votre discrétion.

— Vous pouvez compter sur elle. Rien de ce que vous venez de me dire ne sortira de ce cabinet. Il ne servirait d’ailleurs à rien que le nom de Roland Lantier figurât dans les journaux autrement que pour la gloire de nos ailes.

Le grand aviateur s’inclina.

— Ma seconde requête, dit-il ensuite, est plus délicate. Après ce que je vous ai raconté, vous pouvez concevoir que je ne suis pas tout à fait tranquille du côté de ma conscience. Il me semble que j’ai un devoir à remplir à l’égard de la mémoire de ces malheureuses que mes bras furent les derniers à presser, à l’égard notamment de cette, petite Ruby qui aura connu une seule nuit d’amour, et par moi. Je n’aurai donc de repos que, lorsque le meurtrier sera arrêté, et c’est pourquoi je vous demande de m’associer à vos recherches. Je ne passe pas pour avoir peur ; je crois même que je suis assez amoureux du danger. Et par ailleurs, à force de tourner et de retourner mes pensées dans la tête, il m’est venu une idée que je voudrais vous soumettre.

— Je vous écoute, fit Neyrac.

Roland Lantier approcha sa chaise du bureau de Neyrac.

— Voilà mon plan, commença-t-il…

XI

Ce soir-là, madame Amandine, sortant de la chambre qu’elle occupait hôtel Minerva, eut une surprise. La porte de l’appartement situé en face le sien, celui qu’avait habité Ruby Aubron, s’ouvrait et donnait passage à une jolie fille blonde, potelée, pulpeuse, toute riante. Elle était trop maquillée, mais cela ne parvenait pas à l’enlaidir.

— Bonjour, lança-t-elle d’une voix gaie, en apercevant madame Amandine que l’étonnement avait immobilisée sur le seuil. Alors, nous sommes voisines ?

— Comment, fit madame Amandine, vous habitez dans cette chambre ? Vous savez ce qui s’y est passé ?

— Naturellement !

— Et vous n’avez pas peur ?

— Peur ? Pourquoi peur ? Ah ! là là, si j’étais froussarde, je serai restée bien tranquillement dans ma famille, à Quimper. Mais, je n’ai pas peur, ni des fantômes, ni des hommes.

— Les hommes, les hommes, grommela madame Amandine.

La jolie fille fit une pirouette.

— Les hommes, il faudra bien qu’ils constituent la dot de la petite Mariette. Quand elle sera assez rondelette, je me marie. En attendant, à moi Paris.

Tout en bavardant, les deux femmes avaient atteint la porte d’entrée.

Dehors, il pleuvait à verse.

— Mince de temps, fit Mariette. Heureusement que vous avez votre parapluie. Moi, je vais me trotter. Je suis entraîneuse à l’« Ange Rouge » à partir de ce soir. Au revoir madame.

Blottie dans son imperméable, elle se jeta dans l’ondée.

Madame Amandine la regarda partir ; sur son visage couperosé le mépris s’inscrivait. Un peu de haine également. À son tour, elle s’avança dans la rue. Mais là-bas éclata le rire joyeux de Mariette, car s’étant retournée pour passer d’un trottoir à l’autre, elle venait de voir madame Amandine qui s’en allait gravement sous la pluie en usant de son parapluie fermé comme d’une canne.

Madame Amandine revint peu de temps après, portant une baguette de pain. C’était l’heure où, les locataires étant tous sortis, il y avait du calme et du silence dans l’hôtel Minerva. La concierge faisait les chambres aux étages supérieurs. Madame Amandine se dirigea vers la fenêtre afin de fermer ses rideaux.

Sur le trottoir, un homme, abritant comme il pouvait de la pluie un papier qu’il tenait à la main, hésitait. Il semblait chercher une adresse.

Mme Amandine, en l’apercevant, porta la main à sa poitrine.

— Non… non, fit-elle presque à haute voix, ce n’est pas possible.

Pourtant, elle alla rapidement à la porte qu’elle ferma à double tour. Elle n’avait pas allumé l’électricité. Dans l’obscurité, elle demeura immobile contre le vantail. Elle attendait.

Le temps coulait lentement.

Puis un pas lourd se fit entendre dans le vestibule. Il hésita, s’arrêta, repartit, s’arrêta encore. Il s’approcha de la porte.

Une main frappa plusieurs coups contre le vantail.

— Qu’est-ce que c’est ? fit madame Amandine en s’efforçant de raffermir sa voix.

— Madame Jaumes, s’il vous plaît, répondit une voix d’homme.

— Connais pas.

— Madame Jaumes, J.A.U.M.E.S, insista l’homme.

— Pas ici.

— Ah ! c’est ennuyeux. On m’a dit rue Clauzel, mais on ne m’a pas donné le numéro.

— Je vous répète que je ne connais pas ce nom-là.

— Excusez-moi de vous avoir dérangée.

Le pas de l’homme se fit de nouveau entendre dans le couloir. Il s’éloigna, gagna la rue. Madame Amandine rejoignit la fenêtre d’où elle vit l’homme s’immobiliser près d’un réverbère, indécis.

Alors, elle sortit dans le vestibule, courut à la cabine téléphonique qui était placée sous l’escalier au fond du couloir, à la disposition des locataires dont les chambres n’étaient pas munies d’appareils. Sur le cadran elle forma le nombre 17, eut immédiatement la communication.

— Allô Police ! dit-elle d’une voix basse mais distincte. Prévenez immédiatement l’inspecteur principal Neyrac que Pierre Jaumes, l’éventreur de Montmartre est actuellement rue Clauzel en face de l’hôtel Minerva.

— Qui est à l’appareil ? demanda-t-on au bout du fil.

Mais madame Amandine avait déjà raccroché le récepteur. Un sourire méchant était sur son visage quand elle sortit de la cabine. Au lieu de rentrer dans sa chambre, elle suivit le couloir jusqu’à la porte d’entrée. De là, elle pouvait sans être remarquée voir ce qui se passait dans la rue.

Indifférent à la pluie qui n’avait pas cessé, l’homme entrait dans chaque maison, puis en ressortait peu de temps après, ayant sans doute obtenu la même réponse négative à sa question.

À part lui, il n’y avait personne, pas même un agent. Un taxi survint : l’homme lui fit signe. La voiture s’arrêta. Jaumes donna une adresse au chauffeur qui abaissa le drapeau de son compteur, puis monta dans la voiture.

Madame Amandine eut un geste de colère. Elle se retourna pour revenir dans son appartement. Elle ne vit pas qu’une petite voiture occupée par trois hommes s’était lancée sur les traces du taxi au moment où celui-ci démarrait.

La vieille dame se mit à dîner. Elle avait un bon appétit et elle faisait souvent appel au litre de vin blanc qu’elle avait placé près de son assiette. Près d’elle sur un journal en première page s’étalait la photo de Pierre Jaumes.

Pendant ce temps, à l’« Ange Rouge », Mariette menait joyeuse vie.

La blondeur de ses cheveux fous, sa gaieté un peu exubérante attiraient sur elle l’attention des hommes.

— Au moins, en voilà une qui échappe à la frousse, remarqua la patronne. Ce n’est pas trop tôt. On mourait d’ennui.

— Qui est cette blonde ? On ne l’a jamais vue encore, demanda un habitué.

— C’est une nouvelle. Elle débarque de sa province.

— Elle n’en a pas trop l’air. Dites-lui donc qu’il me serait agréable de lui offrir une coupe de champagne à ma table.

Mariette acceptait le champagne, acceptait de danser, acceptait les compliments, et son rire fusait.

Mais il était à peine un peu plus de minuit quand elle remit son imperméable sur sa robe du soir et quitta l’« Ange Rouge ».

À peine avait-elle fait quelques pas dehors, qu’un homme s’approcha d’elle, lui prit cavalièrement le bras, se pencha pour lui glisser quelques mots à l’oreille. Mariette répondit :

— Oui.

Et tous deux se dirigèrent vers l’hôtel Minerva.

C’était un homme grand, d’une quarantaine d’années, aux yeux bleus tendres.

Aucun policier ne montait la garde dans la rue.

Madame Amandine, qui ne dormait pas, entendit rentrer le couple. Quand la porte de la chambre se fut refermée sur lui, elle ne put résister à la tentation d’aller coller son oreille contre le vantail de bois.

— Je vous plais, disait Mariette dont la voix claire lui parvenait mieux que celle, plus sourde, de son compagnon… Vous me plaisez aussi… Bien sûr…

Il y eut un long silence.

La vieille dame redescendit chez elle. Nerveuse, elle se promena de long en large dans la pièce, se mordant les lèvres, par moment.

Puis elle se glissa dans le couloir. La voix de Mariette lui parvint à nouveau :

— Tu pars déjà ?… Tu reviendras un de ces soirs, tu sais où me trouver, n’est-ce pas…

Madame Amandine comprit que l’homme allait sortir. En hâte, elle regagna sa chambre. À peine avait-elle refermé sa porte qu’elle entendait des pas sonner dans le vestibule, puis la porte d’entrée claquer.

Deux heures sonnèrent.

 

*    *    *

 

— Deux heures, constata Mariette en regardant sa montre de poignet posée sur la table de chevet.

Dans un déshabillé blanc qui la voilait à peine, fraîche et tentante, elle était assise au bord du lit défait.

On frappa trois coups à la porte.

— Entrez, dit-elle.

Lentement, le vantail pivota. Une expression d’étonnement profond s’inscrivit sur le visage de la jeune femme.

— Madame Amandine… Si je m’attendais à vous voir.

Celle-ci s’avançait lentement en s’appuyant sur son parapluie. Elle était vêtue cependant d’un peignoir de couleur sombre.

— Vous avez besoin de quelque chose ? demanda Mariette.

— Non. Mais je voulais voir si vous étiez toujours vivante.

— Pourquoi ?

— Je vous ai entendue rentrer avec quelqu’un. J’étais inquiète pour vous.

— Eh bien, vous voyez, je suis toujours en vie. Un peu lasse seulement, et avec votre permission, je vais dormir.

Madame Amandine, immobile au milieu de la pièce, regardait fixement Mariette qui sentit son dur regard sur son corps à travers le déshabillé transparent.

— Pourquoi me regardez-vous comme cela, fit-elle.

— Vous êtes belle, répondit madame Amandine, d’une voix un peu altérée.

— On me l’a déjà dit, répondit Mariette.

Puis la cascade claire de son rire emplit la chambre.

— Oh !… c’est trop drôle. Vous avez apporté votre parapluie… Est-ce qu’il pleut dans le corridor ?

Madame Amandine s’approcha.

— Je ne le quitte jamais, sachez-le. C’est que ce n’est pas un parapluie ordinaire, un parapluie comme les autres. Regardez.

Mariette se pencha.

Alors, madame Amandine, d’une main extraordinairement forte la saisit par le cou, la renversa sur le lit, et de l’autre main leva, pour en frapper le corps étendu, un long stylet qu’elle tenait dissimulé dans son parapluie.

Mais elle n’abaissa pas son bras. Deux hommes surgissaient : l’inspecteur principal Neyrac lui immobilisait le poignet et Jean Masson la ceinturait.

Hébétée, elle ne chercha pas à se défendre : sans un mot, sans un cri, elle laissa tomber son arme. Neyrac lui lâcha la main ; Jean Masson, d’une bourrade, la fit asseoir dans le fauteuil.

Neyrac se retourna vers Mariette qui croisait ses mains sur sa gorge.

— Mademoiselle Hérelle, vous avez été parfaite. Vous voyez que l’assassin était dans la maison. Mais nous n’avons jamais pensé que cet assassin pût être une femme.

— Ça non !

Jean Masson apportait un manteau à Marion qui l’enfilait par dessus son déshabillé.

— Moi, fit-il, ce parapluie m’a tout de suite paru louche.

— Tu l’avais remarqué ?

— Oui. Derrière le rideau de la penderie, j’étais aux premières loges.

— Un moment, j’ai craint qu’elle ne vit tes pieds. Ils dépassaient.

— Ils ne dépassaient pas. J’y avais fait attention.

— Ils dépassaient.

— Ils ne dépassaient pas.

— Inspecteur, ils dépassaient ou ils ne dépassaient pas ?

— Du cabinet de toilette où j’étais caché, je ne les ai pas vus dépasser.

— Tu vois ?

— Dites-moi, chère amie. Vous n’avez pas eu trop peur ?

— Aucune peur. D’abord, je vous savais là tous les deux…

— Tu parles d’un poireau ! Depuis six heures du soir qu’on était enfermé.

— Ensuite, je pensais si peu que l’assassin pouvait être madame Amandine que je n’ai éprouvé aucune crainte en la voyant entrer.

— Eh bien moi, dit Jean Masson, cela ne pas étonné de la voir pénétrer dans la chambre. Non pas que j’ai eu des soupçons. Mais je me suis dit : En voilà une qui écoute aux portes. Elle a entendu le dialogue qui s’est déroulé entre sa voisine et son compagnon de rencontre. Elle voudrait bien en savoir plus long.

— Jean, gronda Marion en riant.

— Tu as été pourtant épatante, criante de vérité dans ton rôle de petite poule. Roland Lantier a été moins brillant dans son rôle de client. On aurait dit que tu l’intimidais ; il ne savait quoi te dire.

— Mets-toi à sa place. Il est difficile de tenir un duo d’amoureux – et de quel amour ! – sans faire aucun des gestes correspondants et en se tenant à bonne distance.

L’inspecteur intervint.

— Oui, c’est là où votre reconstitution pêchait. Excellente idée de donner à l’assassin à l’écoute la comédie de l’amour verbal, si je puis dire. Mais supposez que ledit assassin ait regardé : il n’aurait pas été dupe.

— Je m’étais assurée, dit Marion, qu’il était impossible de voir. Et puis, jusqu’où auriez-vous voulu que nous poussions notre fac-similé amoureux. Il me semble qu’il était difficile de m’en demander davantage.

À ce moment, Roland Lantier parut dans l’encadrement de la porte.

— Suis-je de trop ? demanda-t-il. Mademoiselle Hérelle, j’étais affreusement inquiet pour vous. Depuis que je vous ai quittée, tout à l’heure, je guette sous votre fenêtre. Mais les rideaux doivent être épais. On n’entend rien, on ne voit rien. Enfin, j’ai cru vous entendre rire et j’ai pensé que tout allait bien. Mais tant pis, nous ne recommencerons pas. C’est vraiment trop risqué.

— Pourquoi recommencer ? dit Marion. C’est inutile.

— Inutile ? Il faudra pourtant que nous arrivions à savoir qui est l’assassin et à l’arrêter. Mon idée de reconstituer tout ce qui s’était passé entre ses précédentes victimes et moi pour l’amener à se découvrir n’était peut-être pas mauvaise en soi. Elle n’a donné aucun résultat.

— Comment aucun résultat, interrompit Neyrac. Et ça ?

Il désignait madame Amandine prostrée dans son fauteuil. Neyrac ne l’avait pas quittée du regard, prêt à intervenir au moindre geste, mais la vieille femme n’avait pas bougé.

— Quoi ? Madame serait… s’étonna l’aviateur.

— Parfaitement, dit Marion. C’est elle qui a éventré successivement vos trois amies, et voilà l’arme dont elle s’est servie.

Elle lui tendait le stylet.

— Mais pourquoi a-t-elle fait cela ? demanda Roland Lantier.

— Nous n’allons pas tarder à le savoir, dit Neyrac. Du moins, je l’espère. Je l’ai laissée se calmer un peu, sortir de l’hébétude où l’a mise son arrestation en pleine crise. Elle me semble aller un peu mieux. Je vais commencer à l’interroger.

— Une minute, vous permettez, réclama Jean Masson qui avait été chercher son appareil dissimulé dans la salle de bains. Quelques clichés à faire.

Il prit d’abord plusieurs photographies de madame Amandine qui ne paraissait ni voir ni entendre ce qui se passait autour d’elle. Puis il se tourna vers Marion :

— À ton tour, Marion. Il faut fixer pour la postérité ton image d’héroïne.

— Tu peux parler de la postérité ! Personne ne me reconnaîtra en blonde. C’est le meilleur déguisement que j’ai trouvé. J’avais rôdé un peu par ici en brune. J’ai craint qu’on ne me reconnaisse. Je me suis fait teindre. Vous voyez. Mariette n’avait plus de rapport avec Marion.

— Je vous demande pardon, dit Roland Lantier. Mariette était aussi jolie que Marion.

— Alors, dépêchez-vous d’admirer Mariette, fit la journaliste, car dès qu’un coiffeur sera ouvert, je redeviens brune.

Il y eut juste à ce moment dans le corridor un certain brouhaha et Chancerel entra dans la chambre de la fausse Mariette en s’exclamant :

— Ça y est. Nous l’avons. Je vous amène l’éventreur de la rue Clauzel.

Les autres le regardèrent avec un rien d’ironie.

L’inspecteur allait s’expliquer, quand retentit un cri horrible, un cri de bête qu’on égorge. Madame Amandine se dressa, la figure convulsée, voulut faire un pas, n’y parvint pas.

Deux inspecteurs en civil venaient d’introduire Pierre Jaumes dans la chambre. Marion et Jean Masson le reconnurent immédiatement : c’était bien, un peu vieilli, l’homme dont ils avaient eu les photographies entre les mains.

Pierre Jaumes, très pâle, regardait madame Amandine.

— Connaissez-vous cette personne, interrogea l’inspecteur ?

— C’est ma femme, dit-il lentement. Il y a vingt ans que je ne l’avais vue, mais je la reconnais. Elle n’a pas beaucoup changé. C’est elle.

Il voulut s’approcher.

Neyrac arrêta son geste.

— Je regrette de devoir vous apprendre ceci au moment où vous la retrouvez. Elle a éventré trois filles, et s’apprêtait à faire subir le même sort à une quatrième quand je l’ai arrêtée, à l’instant même.

Pierre Jaumes laissa tomber ses bras le long de son corps… Il avait l’air accablé.

— Elle a fait cela, dit-il, à mi-voix, elle a fait cela… Alors, c’était donc elle aussi jadis… J’ai payé pour elle.

— Que voulez-vous dire, demanda Neyrac ?

— J’ai été condamné autrefois pour avoir éventré ma maîtresse… J’étais innocent.

— Vous n’avez rien dit, ni à l’instruction, ni à l’audience.

— Je ne pouvais me disculper qu’en accusant ma femme. C’était trop affreux ! Et je n’avais contre elle que des soupçons.

Il se tourna vers sa femme et d’un ton infiniment triste, infiniment las, il dit :

— Ainsi, c’était toi.

Alors, la vieille femme hurla, la haine flambant dans ses yeux :

— Oui, c’était moi, si c’était à refaire, je le referais…

Sur un signe de Neyrac, les deux inspecteurs vinrent encadrer la mégère, prêts à intervenir s’il était nécessaire.

C’est à l’inspecteur principal que la vieille femme s’adressait maintenant :

— Je l’aimais, monsieur, je l’aimais. Nous faisions bon ménage. Il travaillait dans un Institut de Beauté, j’étais sage-femme. Mais un jour, je fus appelée chez une cliente. Je commençais à l’examiner, quand, sur la cheminée de la chambre, je vis une photo : celle de mon mari.

— Qui est-ce, demandai-je ?

Et elle, tout gentiment de m’expliquer :

— C’est mon ami, le père de l’enfant qui va naître. Il ne sait pas encore… C’est vous qui ratifierez la bonne nouvelle.

J’ai vu rouge, monsieur. J’étais bafouée. J’étais trompée. J’ai pris dans ma trousse une paire de ciseaux, et j’ai tué cette chair pour laquelle Pierre m’avait trahie. Elle était morte que je frappais encore. Personne n’avait rien entendu. Je suis partie sans qu’on me voit. Mon mari est arrivé peu de temps après, ignorant tout. Il a trouvé sa petite amie, le ventre ouvert. L’imbécile, il s’est laissé arrêter sur les lieux mêmes du crime.

Neyrac l’interrompit :

— Quand votre mari est passé en jugement, vous n’avez pas songé à vous dénoncer.

Elle ricana :

— Ma vengeance était plus belle que je ne l’avais rêvée.

Neyrac se tourna vers Pierre Jaumes.

— Que saviez-vous de tout cela ?

— Rien. Lorsque je me suis marié, je pensais être heureux. Ma femme était de dix ans mon aînée : elle exerçait sur moi une domination dont je ne me rendais pas compte exactement. J’étais jeune, la guerre m’avait beaucoup affecté. Je crus me mettre en route vers une vie simple. Nous avions de l’argent car je travaillais, ma femme continuait à exercer son métier de sage-femme. Elle était restée cependant incroyablement provinciale. Son caractère froid, méprisant, son entêtement et ses sautes d’humeur, réussirent à éloigner de moi tous mes amis. Alors, le jour où je rencontrai une fille aimante, douce, intelligente, j’ai cédé au désir d’avoir dans ma vie un coin où je serais heureux. Ma femme ignorait-tout de ma liaison, je n’avais pas dit à mon amie qui était ma femme… Et voilà, ça a été le malheur, leur rencontre…

— Je me suis vengée, dit madame Amandine durement.

— Mais les autres ? Pourquoi les avez-vous tuées ? demanda l’inspecteur.

— Quand j’ai vu Ruby Aubron, il m’a semblé revoir celle que j’avais tuée déjà une fois… Vous pensez si j’avais gardé son visage dans ma mémoire. Et la revoilà, avec ses cheveux bruns, son petit visage de sainte Nitouche. Et c’était une saleté comme l’autre. Cela n’a pas traîné. La seconde nuit qu’elle a passée ici, elle a ramené un homme. Je la guettais ; je les ai vus rentrer tous les deux. Et puis, il est parti. Il fallait que je la tue. Il fallait la punir. J’ai tout de suite su comment j’allais la tuer. J’avais pris le matin un stylet dans ma trousse restée chez le pharmacien dans un débarras avec quelques bagages. Une belle arme, vous avez vu. Mais je me suis dit que si elle me voyait entrer avec, elle aurait peur, elle appellerait. J’ai eu l’idée de la cacher dans mon parapluie. Et cela s’est bien passé. Elle dormait à moitié. Elle n’a même pas eu le temps de se redresser en m’entendant. J’étais déjà sur elle. J’ai posé une main sur sa bouche pour la maintenir et en même temps l’empêcher de crier, et de l’autre…

Au fur et à mesure qu’elle évoquait son forfait, madame Amandine se transformait. Son visage était affreux à regarder. Les deux inspecteurs la surveillaient attentivement.

— Et les autres aussi, je les ai tuées. Je les guettais de derrière ma porte, et celles qui rentraient avec un homme étaient condamnées. Quand je suis entrée chez Liliane Savelli, elle était debout. En me voyant, elle dit :

— Qu’est-ce que vous voulez à cette heure, vieille taupe ? Et puis, vous auriez pu frapper à la porte. Je pouvais avoir quelqu’un.

Je lui ai répondu :

— Quelqu’un, pendant que votre mari est en prison.

— Est-ce que je vous demande l’heure qu’il est ? a-t-elle encore fait. D’abord, il faut être dingue comme vous pour se balader dans les carrés avec un pébroque.

Je n’ai rien dit, parce que j’étais tout près d’elle. Je l’ai prise à la gorge, je l’ai culbutée sur le lit. Je suis robuste ; et puis elle ne s’y attendait pas. Pour la bossue, elle avait fermé la porte de la chambre du Martiniquais. J’ai dû frapper. Elle est venue ouvrir. Elle était en combinaison.

— Tiens, c’est toi, a-t-elle fait. Si tu venais pour Max, il faudra repasser. Il n’est pas là.

Mais elle me laissa entrer, se remit au lit. Je fermai la porte.

— Alors, qu’est-ce que tu veux ? fit-elle.

Je m’approchai du lit.

Elle s’écria :

— Non… mince alors… Des fois que ce serait toi…

Son visage était plus candide que jamais. Elle a fermé les yeux en disant :

— Ne me rate pas, hein ! Je veux bien mourir ; je ne veux pas souffrir.

Je ne l’ai pas ratée.

Un sourire se dessina sur les vieilles lèvres de madame Amandine.

Puis elle battit l’air d’un bras, s’effondra. Les inspecteurs prévinrent sa chute en l’empoignant chacun par un bras. Ils l’étendirent sur le tapis. Un peu d’écume rosissait ses lèvres.

Marion se détourna, s’appuya contre Roland Lantier.

— C’est horrible !

Des agents entrèrent avec un brancard. Ils y posèrent madame Amandine convulsée.

— Infirmerie Spéciale, commanda Neyrac. Nous verrons par la suite.

Les agents et inspecteurs sortis, Marion prit la parole.

— Je vais vous demander de rester ici pendant quelques instants. Je passe dans le cabinet de toilette pour m’habiller.

Quand la porte se fut refermée sur la journaliste, l’inspecteur dit :

— Elle en a un cran cette petite bonne femme.

— Elle a été admirable, appuya Roland Lantier.

— Et voilà, dit Neyrac à Chancerel, l’histoire s’arrête ici. Fermons le dossier. Monsieur Jaumes, bien entendu, vous êtes libre. Il faudra également faire élargir Takigoutchi et Jean Desmont.

Marion Hérelle, en costume tailleur, sortait du cabinet de toilette.

— Ça y est, dit-elle en souriant. Aux cheveux près, je viens d’abandonner Mariette. Sa carrière galante n’aura pas été longue.

— Nous n’avons plus rien à faire ici, dit l’aviateur en s’avançant vers elle.

— Et je crois qu’un peu d’air ne nous fera pas de mal.

Dehors la pluie avait cessé. Il faisait encore nuit, mais déjà quelque clarté pâle errait au-dessous des toits. Marion et Roland marchaient devant, très près l’un de l’autre ; Neyrac, Jean Masson et Chancerel les suivaient.

Neyrac ralentit le pas, puis il prit par le bras ses deux compagnons.

— Il m’est avis, dit-il, que ce qu’il nous faut trouver maintenant, c’est un café qui vienne d’ouvrir et où nous pourrions casser la croûte.

— Excellente idée, fit Jean Masson. Attendez, on va prévenir les deux autres.

Neyrac le retint.

— Mon petit ami, j’ai comme une vague idée que vous allez sous peu devoir chercher pour votre équipe une autre partenaire.

— Ça m’étonnerait. Même mariée, elle continuera le boulot.

Neyrac sourit à ses compagnons et montrant les deux silhouettes qui s’éloignaient :

— La vie continue, fit-il.

Et tous trois tournèrent au coin de la rue.


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— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Michèle Nikolaï, La Mort fait le trottoir, Lyon, Paris, Éditions « Documents 47 », [1948]. D’autres éditions ont pu être consultées en vue de l’établissement du présent texte. Les photos de première page ont été prises par Sylvie Savary et Laura Barr-Wells.

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