Jeanne Mussard

LE CÉLIBAT

Révélations intimes
par une Dame de Genève

1854

édité par les Bourlapapey,

bibliothèque numérique romande

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Table des matières

 

PRÉFACE DE L’ÉDITEUR.. 3

CHAPITRE PREMIER. 8

CHAPITRE II. 21

CHAPITRE III. 38

CHAPITRE IV. 46

CHAPITRE V. 60

CHAPITRE VI. 70

CHAPITRE VII. 82

CHAPITRE VIII. 108

CHAPITRE IX. 126

CHAPITRE X. 137

CHAPITRE XI. 153

CHAPITRE XII. 168

CHAPITRE XIII. 174

CHAPITRE XIV. 183

CHAPITRE XV. 196

CHAPITRE XVI. 203

CHAPITRE XVII. 209

Ce livre numérique. 220

 

PRÉFACE DE L’ÉDITEUR

L’éducation des filles, dans les mœurs actuelles, peut se définir : « l’art de dissimuler la pensée et le sentiment. » La demoiselle bien élevée est celle que l’on a habituée, à force de surveillance, de contrainte et de bons exemples, à se composer un visage impassible, un maintien qui ne trahisse aucune émotion ; à comprimer les sentiments les plus naturels et les plus honorables.

À cet âge où une jeune fille commence à fixer l’attention des hommes, quand j’accompagnais ma mère dans les rues de Genève, à chaque instant elle me disait : « Tenez-vous droite, ma fille ; on vous regarde ! » Aujourd’hui seulement je comprends toute la portée de cet avis si souvent répété. C’est le résumé de l’éducation des filles.

À moins d’être une petite sotte, il faut, dans un salon, sourire aux récits d’un lovelace, pour peu qu’il daigne étendre une gaze légère sur les faits les plus immoraux ; il faut admirer et complimenter le spéculateur qui a habilement prospéré ; il faut parler ou se taire, louer ou blâmer, ignorer ou savoir, non suivant la personne ou la chose dont on s’occupe, mais en se réglant sur l’intérêt que l’on peut avoir à le faire. On appelle cela connaître et pratiquer les convenances, qui sont la règle des relations entre gens bien élevés. Cela fait pitié !

Mais si le bon ton est en général l’inverse de la nature et de la morale, il est une période de notre existence où nous avons plus particulièrement à souffrir des exigences de la société. Je veux parler de l’époque, déjà éloignée quant à moi, où, parvenues à ce point de développement qui constitue la fille à marier, nous subissons l’examen des jeunes hommes qui songent à s’établir, à peu près comme la marchandise, chez le commerçant, est palpée et retournée en tous sens par le chaland.

Si le prétendant est d’un caractère affectueux, et que nous possédions quelques attraits, nécessairement l’amour est pour quelque chose dans nos projets d’avenir. Quoi de plus naturel ? J’ajoute : quoi de plus beau ?

Et pourtant, c’est là surtout qu’il faut mettre à profit les ressources d’une fausse éducation, en déployant un redoublement de réserve, d’indifférence simulée, de mensonges quotidiens. Jusqu’à la bénédiction nuptiale, l’usage nous impose le devoir d’étouffer l’expression d’une sympathie qui ferait le bonheur du futur époux et exalterait son innocent amour.

Eh bien, non ! Tout ce qu’il y a d’intime, je dirais presque de vertueux dans le mariage, est ajourné, de par les convenances, au lendemain de la cérémonie. En d’autres termes, la société daigne encore permettre que l’amour vrai, seule base légitime et durable d’une union indissoluble, ait préexisté entre deux amants devenus époux ; dans son excessive indulgence, elle va même jusqu’à en autoriser l’aveu de la part du jeune homme : mais, quant à une demoiselle, comme elle n’est sans doute ni de la même nature, ni sujette aux mêmes passions, elle lui interdit cet aveu comme une faiblesse coupable, un défaut complet de savoir-vivre. C’est bon tout au plus pour les gens du bas peuple !

Reconnaître dans un honnête homme des qualités précieuses, gages d’une longue carrière de bonheur, la société le tolère, parce qu’elle ne saurait l’empêcher : encore y met-elle la condition que la jeune fille restera muette sur toutes les émotions qui lui font battre le cœur. Mais avouer sa passion à l’homme modeste qui doute s’il plaît, lui aider à deviner son bonheur, ah ! fi donc !

Au lieu de ces doux préludes, qui se gravent en lettres de feu dans la mémoire des époux, ne suffit-il pas, dans notre admirable civilisation, qu’une mère aux lèvres pincées daigne dire au futur mari, la veille du grand jour : « Monsieur, ma fille n’éprouve pour vous aucune répugnance… ? »

Bref, on se marie, et voilà une femme accomplie, faisant admirablement les honneurs de son salon, façonnée à tous les genres de dissimulation et d’hypocrisie, montrant bonne mine à qui lui déplaît, mentant à tout le monde, même à sa mère qui l’y a si bien habituée ; une femme sur le visage de laquelle vous ne lirez ni affection ni haine, ni estime ni mépris, ni joie ni chagrin. Chez elle, toutes les impressions de l’âme sont cachées sous ce vernis illusoire et trompeur qu’on nomme les belles manières, le bon ton.

Quand je considère combien de temps on emploie, combien d’argent on dépense, combien de peine on se donne pour transformer et pervertir une créature que Dieu avait pourvue de nobles qualités, pour étouffer en elle les instincts providentiels, l’amour du beau, du bon et du vrai, je me demande combien il faudra de temps et de peine à un époux loyal, à des enfants candides, à des amis véritables, pour effacer en elle ces déplorables traces d’une vicieuse éducation. N’est-il pas bien triste qu’après vingt ans consacrés à nous dresser à une duplicité qui n’est pas dans notre caractère, il faille vingt autres années pour nous ramener à cette sincérité sans laquelle il n’y a ni vertu ni bonheur en ce monde ?

Car c’est seulement vers l’âge de quarante ans que la femme, mariée ou célibataire, a compris que l’amour, renfermé dans les limites de l’honneur et de la décence, est le moyen employé par Dieu lui-même pour le bonheur terrestre de sa créature et la conservation de l’espèce humaine à travers les siècles.

C’est à quarante ans que la vieille fille s’écrie avec amertume : « Maudites soient les convenances qui m’ont portée à témoigner de l’indifférence à celui que j’aimais, et m’ont ainsi jetée sur une fausse route ! Ah ! si c’était à recommencer... ! »

Regrets tardifs, hélas ! mais qui, exprimés avec une noble franchise dans les causeries intimes que reproduit le livre de mon amie, peuvent devenir un enseignement pour la-génération qui s’élève aujourd’hui !

Je demande pardon au lecteur du long circuit que j’ai dû parcourir avant d’aborder mon sujet.

En lisant le manuscrit de Mme ***, j’ai été frappée de la vérité des tableaux. Pour tout lecteur intelligent, il est certain que ces quatre romans sont des histoires véritables. On croirait, en feuilletant ces pages dont le style est bien celui d’une femme, d’une Genevoise, on croirait, dis-je, écouter à la porte du salon où le thé réunissait nos héroïnes, et l’on regrette de ne pas voir le visage de celle dont on entend la voix.

Écoutez ces femmes. Elles ont vieilli ensemble ; et cependant, tant qu’a duré l’effet d’une première éducation, aucune d’elles n’a ouvert son cœur à ses compagnes. Ce fut une longue lutte de la nature, qui est la vérité, contre le bon genre, qui n’est qu’apparence et tromperie.

Aujourd’hui les mamans aux lèvres pincées ne sont plus là pour comprimer l’expansion de leurs sentiments : et voilà que ces quatre célibataires, ramenées à la sincérité par l’expérience des déceptions de cette vie, ne rougissent plus d’avoir aimé ; voilà qu’elles racontent avec une minutieuse exactitude les péripéties de leur jeunesse ; voilà qu’elles se montrent enfin telles qu’elles sont, des filles d’une sagesse éprouvée, qui regrettent naïvement de n’avoir pas été d’heureuses épouses !

Sans doute les causeries que l’on va lire eussent été moins franches si ces dames avaient pu soupçonner que le public écoutait à la porte, et je me sens tentée d’accuser de trahison Mme *** qui les a littéralement sténographiées ; mais mon amie a son excuse dans le but éminemment moral de son livre, but qui ne peut échapper au lecteur.

Je dois exprimer ici un regret. Mme ***, sans m’en donner le motif, a refusé de livrer son nom au public ; il reste entre elle et ses lecteurs un voile impénétrable. J’ai fait à cet égard mille conjectures.

Peut-être, me suis-je dit, une coquetterie toute féminine la porte à garder l’anonyme jusqu’à ce qu’elle connaisse l’effet produit par son livre. Alors, s’il survient un échec, l’amour-propre sera sauvé, et la critique lancera ses aiguillons dans le vide.

Il peut se faire aussi que mon amie ait voulu, grâce à un parfait incognito, entendre de ses propres oreilles l’appréciation de son ouvrage, appréciation d’autant plus libre que l’on ne croira pas s’adresser à l’auteur même. Ceci me rappelle je ne sais plus quel peintre, qui, voulant connaître l’opinion du public sur son talent, exposait ses tableaux dans la rue et se cachait derrière, à portée de tout entendre sans être vu.

Quel que soit le motif de sa résolution, je dois la respecter, non cependant jusqu’à ne pas dire qu’au moment où ce premier essai fait son entrée dans le monde, l’auteur en prépare un autre, qui, je l’espère, prouvera à nos concitoyens qu’elle peut écrire pertinemment dans deux genres tout différents.

En terminant cette trop longue préface, je prie le lecteur de croire, que je me serais volontiers fait connaître, si je n’eusse craint, en signant ces lignes, de dévoiler le secret d’une amie qui ne me pardonnerait jamais une telle indiscrétion.

Genève, le 30 juin 1854.

CHAPITRE PREMIER.

Le salon de la rue du Rhône. – Mademoiselle Marie Favre.

Le 5 décembre 1852, dans le salon d’un modeste appartement de la rue du Rhône, à Genève, étaient réunies, autour d’une table à thé, quatre personnes dont la plus âgée paraissait avoir quarante ans, et dont la plus jeune pouvait en avoir trente-cinq.

Un grand feu pétillait dans l’âtre et luttait victorieusement contre l’humidité d’un brouillard dont l’intensité était telle, qu’il devenait difficile de reconnaître un ami à deux pas dans la rue.

L’extrême simplicité de cette pièce avait ce cachet de propreté minutieuse qui remplace souvent avec avantage une élégance mal entendue.

Un papier gris de lin, qu’encadrait une bordure amarante, couvrait la muraille ; les chaises et le canapé, de même couleur que la bordure, étaient pour le moment recouverts de housses de bazin blanc d’une grande fraîcheur, et un double rideau de mousseline unie dérobait aux locataires de la maison voisine la vue de ce petit salon.

Sur une table à thé placée près du feu et servie sans luxe, quatre tasses de porcelaine unie, encore demi-pleines, répandaient un parfum chino-britannique.

Une table de jeu, qu’on avait éloignée, attestait que les personnes qui savouraient leur thé avec tant de délices n’étaient pas jusque-là restées inactives ; un observateur eût pu lire sur leurs figures que le jeu était pour elles un passe-temps et non une passion.

Ces quatre femmes, ou plutôt ces quatre demoiselles, offraient dans leur réunion les types les plus connus.

Hasard, fatalité ou providence, toutes les quatre avaient jusqu’ici échappé à la loi commune du mariage ; et cependant aucune n’appartenait à cette catégorie de vieilles filles maussades et refrognées qui sont le désespoir de la société, le tourment de leur famille et l’enfer anticipé de leurs jeunes et jolies nièces.

Celles-là semblaient avoir pris leur parti de fort bonne grâce ; elles ne médisaient jamais du mariage ; et si parfois, devant elles, on eût parlé d’une femme malheureuse, au lieu d’énumérer comme tant d’autres tous les partis qu’elles avaient refusés dans la crainte d’aboutir à un mauvais sort, elles auraient dit en chœur : Ah ! tout genre de vie a ses épines ; la solitude, l’isolement, le vide d’affections profondes et sérieuses, ont bien leurs inconvénients.

Enfin, et je crois que c’est la meilleure raison qu’on puisse donner de leur résignation, ces quatre personnes étaient spirituelles et ne s’en prenaient point aux hommes des circonstances et des incidents qui les avaient placées dans cette fausse position qu’on appelle le célibat.

Cependant, quoiqu’elles fussent toutes fort aimables, leurs caractères et leurs manières de voir n’avaient aucun rapport.

La maîtresse du logis, mademoiselle Favre, la plus jeune des quatre, était plutôt grande que petite. Bien qu’elle eût alors un peu trop d’embonpoint, sa taille avait dû être gracieuse, souple, élancée ; sans avoir été jamais bien jolie, sa figure conservait une expression si douce de mélancolique bonté, de ses grands yeux bleus s’échappaient si facilement des larmes au récit d’une infortune ou d’une généreuse action, qu’on sentait combien, dans sa jeunesse, avec une âme bonne et impressionnable qui se reflétait sur son visage, elle avait dû exercer de charme sur tout ce qui l’entourait.

À la voir, en ce moment, remplir avec une grâce parfaite son rôle de maîtresse de maison, on regrettait que dans les jours ordinaires elle fût trop souvent seule, et que tant d’amabilité fût enfouie dans la retraite.

La personne placée en face d’elle, et à qui elle versait une seconde tasse de thé, était une grande blonde qui avait pu être belle, mais dont la figure était tellement amaigrie et sillonnée de rides profondes, qu’on n’y pouvait trouver que la trace des tempêtes qui avaient bouleversé son âme.

Ses grands yeux vert de mer avaient seuls gardé un éclat indescriptible.

Chez elle, tout était rapide comme la pensée ; ses impressions se traçaient sur son visage, qui était un livre ouvert.

— Mademoiselle Dovère, lui dit sa voisine de droite, bien que vous ayez eu une mauvaise chance toute la soirée, ce n’est pas une raison pour ne point manger et rester ainsi plongée dans une sombre méditation.

— Vous savez bien, mesdames, que je ne suis pas intéressée, et que je joue moins par goût que pour vous faire plaisir ; ainsi votre remarque, ma chère Berthe, frise l’indiscrétion. Mais comme je ne veux pas vous laisser croire, mes bonnes amies, que vous soyez pour quelque chose dans ma tristesse, je vous dirai qu’elle provient d’un événement dont c’est aujourd’hui l’anniversaire.

— Après le thé, reprit mademoiselle Berthe Luyer, nous raconterez-vous cette histoire ?

— Marie, dit mademoiselle Dovère à la maîtresse de la maison, je vous conseille d’imposer des amendes aux personnes qui feront des questions indiscrètes ; je suis sûre que mademoiselle Luyer se ruinera au profit de la caisse de jeu.

— Je demande grâce pour ma sœur, dit à son tour la personne qui n’avait pas encore parlé. Mademoiselle Dovère conte si bien, elle met tant de feu, tant d’enthousiasme dans les moindres choses, qu’en passant par sa bouche elles acquièrent un grand intérêt. Voilà pourquoi Berthe s’est permis cette question.

— Non, ma chère, reprit sa sœur ; mademoiselle Dovère fait des mystères de tout, et comme je hais les mystères, les cachotteries, je demande, voilà tout.

— Mesdames, s’écria en riant mademoiselle Dovère, aucune de nous ne garde aussi bien le secret sur ses actes et sur ses intentions que mademoiselle Berthe Luyer, et précisément c’est elle qui me reproche mes airs mystérieux. Cependant je dirai volontiers l’histoire que vous désirez savoir, c’est-à-dire mon histoire tout entière, si vous vous engagez toutes, mesdames, à raconter la vôtre avec une consciencieuse sincérité.

Toutefois, j’y mets encore une condition : c’est que, dans ces espèces de confessions, je ne serai ni la première ni la dernière.

Deux voix s’élevèrent pour demander qui devait commencer ; mademoiselle Berthe, ayant provoqué l’expansion de mademoiselle Dovère, ne semblait point satisfaite des conditions qu’elle avait mises à son récit, et ne réclama point l’honneur de l’initiative.

Comme le lecteur n’a pas encore fait connaissance avec mesdemoiselles Luyer, examinons-les au point de vue physique avant qu’elles nous racontent les détails de leur vie, qui nous feront juger de leur caractère.

L’aînée, celle qu’on appelait Berthe, était grande, brune. Sa peau blanche, satinée, semblait avoir défié le temps. Son regard noir avait une grande fixité et annonçait une de ces volontés tenaces qui triomphent de tout, même des plus fortes passions.

Elle avait été, à dix-huit ans, d’une ravissante beauté. Sa bouche fine et parée de belles dents conservait l’expression d’un gracieux sourire. Ses lèvres étaient un peu minces, et l’ensemble de sa physionomie trahissait rarement sa pensée, du moins, c’était le but constant de tous ses efforts. Pour la bien juger, il aurait fallu lire dans son cœur précisément le contraire de ce que son air exprimait.

Sa sœur, qu’on appelait Louise, était d’une taille moins élevée, mais très-bien faite ; elle avait, une expression de bonté, de franchise, qui la faisait aimer au premier coup d’œil. Elle n’avait jamais été belle ; cependant sa figure ne manquait pas d’un certain charme tout original.

Ce fut elle qui pria mademoiselle Favre de vouloir bien leur raconter sa vie, afin de donner du courage à chacune d’elles.

Marie se leva, et ayant fait desservir la table, elle installa ses trois amies près du feu et prit place à côté d’elles.

— Vous voulez absolument, mesdames, dit-elle, que je vous raconte mon histoire ; je suis prête à vous satisfaire. Mais avant tout, je dois vous avertir qu’elle est si ordinaire, si semblable à tant d’autres, que je doute que vous puissiez y prendre beaucoup d’intérêt.

— Eh bien, dit avec bonté mademoiselle Dovère, si elle est simple, tant mieux : cela nous reposera l’esprit et le cœur ; et dans un temps où les drames se jouent dans chaque famille, nous serons heureuses d’entendre quelque chose de doux comme une idylle de Florian.

— Vous vous trompez, ma chère Régine ; mon histoire est plutôt une élégie qu’une idylle. En voulez-vous encore ?

— Certainement, dit Louise Luyer, nous n’avons qu’à gagner à vous entendre ; et si j’en crois mon cœur, je suis sûre que nous vous aimerons plus encore après votre récit.

— Voyons cette élégie, dit assez sèchement sa sœur ; je vous avertis que je ne pleure pas facilement, et que rien ne provoque mon hilarité comme les choses sentimentales.

— Je commence donc.

Vous savez, Mesdames, que j’étais l’aînée de cinq enfants. Autant, que je puis me le rappeler, mes premières années s’écoulèrent douces et heureuses. Mes parents jouissaient d’une aisance due aux spéculations hardies de mon père. Ma mère était un ange de bonté, de douceur, de charité et d’amour ; elle aimait mon père jusqu’à l’adoration ; il était son culte, son idole. Mon père, que vous avez toutes connu, partageait son cœur entre sa femme et ses enfants. Le bonheur de notre famille eût été complet, sans la mauvaise santé de ma mère.

Les médecins avaient déclaré qu’elle était atteinte d’une grave affection de poitrine, mais qu’avec beaucoup de soins et de ménagements on pourrait la conserver longtemps. Sa position, d’ailleurs, lui permettait de se reposer des occupations trop pénibles d’une nombreuse famille, sur une ancienne domestique qui nous avait vus naître.

Ayant reçu l’instruction qu’on donne aux jeunes filles qui ne sont pas forcées de subvenir aux besoins de la vie par leur travail, j’avais appris la musique, un peu de dessin ; et, ma bonne mère dirigeant mes heureuses dispositions pour l’étude, je faisais de rapides progrès.

J’étais en relations avec des personnes dont je regardais l’amitié pour moi comme éternelle, et sur cette affection profonde de mes amies de classe, je construisais des plans délicieux, empreints des douces et séduisantes illusions de l’enfance.

J’avais ainsi atteint ma quatorzième année.

Un jour que je faisais de la musique avec ma mère, mon père rentra pâle et chancelant ; il se jeta sur le canapé, cachant sa tête dans ses mains.

Ma mère et moi, effrayées, nous étions élancées près de lui pour connaître la cause de ce profond désespoir ; mais il ne pouvait parler, et portant ses yeux alternativement sur chacune de nous, il nous faisait comprendre que son chagrin venait d’un malheur qui devait nous atteindre.

Enfin, nous enlaçant toutes deux de ses bras, il nous dit :

— J’ai tout perdu pour avoir voulu vous rendre riches et heureuses ! tout, jusqu’à ta dot, ma bien-aimée Jeanne, dit-il à ma mère. Nous sommes réduits à la misère par une chance désastreuse, par un de ces caprices du sort qui tantôt ruinent, tantôt conduisent à la fortune.

Me pardonnerez-vous ma folie ? Avais-je le droit d’aventurer ainsi votre avenir qui m’était confié ?… Oh ! je suis un misérable ! un insensé !

Ma bonne mère mêla quelques larmes à celles de mon père, puis elle lui fit comprendre que tout n’était pas désespéré, et que, quand on s’aimait, on pouvait supporter de dures privations sans jamais être malheureux.

Mais, reprenait-il avec angoisse, toi, ma Jeanne, que feras-tu avec ta frêle santé, toi, habituée à une vie douce, s’il faut renoncer à te faire aider par quelqu’un dans les soins du ménage ?

Oh ! je sens toute l’horreur de notre situation ; et si tu me vois pleurer, ce n’est pas pour moi, puisqu’il me reste mes plus chers trésors, mais pour toi, pour mes enfants, pour Marie, qui devra abandonner toutes ses leçons et apprendre à devenir une simple ménagère.

Oh ! dites, dites-moi, pourrez-vous supporter tant de souffrances ?

Nous entourions mon père de nos bras, et nous lui répétions qu’à défaut d’aisance, il nous restait le bonheur.

Vers la fin de la journée, ma mère était parvenue à faire renaître un peu d’espoir dans ce cœur ulcéré.

Le lendemain, elle prépara tout pour notre changement de position.

La vieille Monique, qui nous servait depuis tant d’années, fut recommandée à une des amies de ma mère, qui accueillit avec empressement dans sa maison une personne en qui elle pouvait mettre toute sa confiance ; et, loin de perdre à ce changement, Monique eut un gage beaucoup plus fort que celui qu’elle recevait chez mes parents.

Mais cette excellente fille n’était point intéressée ; aussi pleura-t-elle beaucoup en quittant notre maison.

Avant de partir, elle demanda la permission de m’entretenir un moment.

C’était pour fixer mon attention sur la frêle constitution de ma mère, et rappeler à mon cœur que mon devoir d’enfant forte et robuste était de lui éviter toute peine qui dépassât ses forces.

Monique était religieuse ; elle me fit entrevoir ma position sous ce jour si pur qui nous vient de Dieu, et donne à toute souffrance une teinte de résignation chrétienne. Elle fit un appel à mon dévouement, à ma piété ; elle fit vibrer une à une toutes les fibres de mon âme, et finit ses exhortations en me disant qu’il fallait que Dieu m’aimât beaucoup pour m’avoir confié une si sainte et si noble tâche.

J’étais tellement pénétrée de la vérité de tout ce que Monique m’avait dit, que je me mis aussitôt à l’œuvre, habituant mes mains, qui, jusque-là, n’avaient tenu que des broderies et des ouvrages d’agrément, à tous les pénibles détails du ménage.

Je ne vous dirai pas, mes bonnes amies, que lorsque j’étais seule, je n’aie pas eu des moments d’affreuse tristesse et de découragement profond ; mais dès que je voyais paraître mon père ou ma mère, j’essuyais furtivement mes larmes et tâchais de sourire.

C’étaient surtout les heures que je donnais autrefois à mon piano qui me semblaient les plus difficiles à passer. Cependant, parmi les objets de luxe dont mes parents devaient se défaire pour aborder avec résignation une vie de privations, de fatigues, de labeur, mon père avait empêché qu’on vendît cet instrument, qui était d’un grand prix ; le dimanche, dans la soirée, quand mes frères et ma sœur étaient couchés, ma mère et moi faisions de la musique.

Ah ! que ces heures étaient courtes ! et pourtant elles finissaient toujours par des larmes. Ma mère pleurait sur les privations imposées à ma jeunesse, et, je le sentais, ma mère avait besoin d’une existence plus tranquille que celle que l’adversité venait de lui faire.

Depuis nos revers, vous ne sauriez croire, mesdames, quel changement s’était opéré dans mon caractère.

On m’avait toujours reproché de ne pas assez réfléchir, d’agir sans examiner les causes ni les résultats de mes actions. En quelques mois, ma raison s’était mûrie, et voici ce qui m’avait le plus attristée dans les observations que j’avais faites sur le monde.

Je vous ai déjà parlé, mes chères amies, des relations que j’avais formées, soit à l’école de dessin, soit dans les autres cours que j’avais suivis.

Le jour où j’annonçai le coup qui m’avait frappée et l’obligation où j’étais de renoncer à toutes mes leçons pour aider à ma bonne mère, je n’entendis autour de moi que regrets et protestations d’amitié éternelle, de dévouement sans bornes.

J’étais bien émue et bien fière d’avoir pu inspirer de si profondes sympathies, et ce fut les larmes aux yeux que j’exprimai à mes compagnes le bonheur qu’elles me donnaient.

Je rentrai à la maison, le cœur pénétré de reconnaissance pour tous ces témoignages d’affection, et je racontai à ma mère la scène qui venait d’avoir lieu.

Chacune m’avait promis de venir me voir souvent, de partager mes pénibles travaux. J’étais si heureuse de toutes ces promesses, que, sans un triste sourire qui échappa à ma mère, j’en fusse arrivée à être contente de notre changement de position, tant il me montrait mes compagnes sous un beau jour.

En voyant passer sur les lèvres de ma mère ce sourire d’amère tristesse et d’incrédulité, je lui en demandai l’explication.

— Mon enfant, me répondit-elle, si je ne craignais pour ton cœur une douloureuse secousse, je te laisserais ta douce illusion ; mais je connais trop le monde pour ne pas savoir qu’à quelques exceptions près, l’amitié n’est constante que dans la prospérité ou dans l’égalité de position. Dans quelque temps, ma pauvre Marie, tu verras ces demoiselles qui t’ont donné les plus flatteuses assurances, s’éloigner de toi une à une, et bientôt avoir l’air de ne pas même te reconnaître.

Puisse la Providence réserver à ton infortune une consolante exception ! et si, dans le malheur, il est quelques amies qui te restent fidèles, aime-les de tout ton cœur. L’affection sincère est un rare trésor ; lorsqu’on l’a conquis, il importe, ma fille, de savoir religieusement le conserver.

— Mais, chère mère, je n’en pourrais soupçonner aucune de tant d’hypocrisie.

— Ce n’est pas de l’hypocrisie, mon enfant ; elles pensaient être sincères en te faisant leurs promesses d’affectueux dévouement ; mais ne te voyant plus au milieu d’elles, bientôt elles t’oublieront. D’autres connaissances t’éloigneront du souvenir de tes anciennes compagnes ; et lorsque celles-ci te verront passer, pour ne pas te faire des excuses qui humilieraient leur amour-propre, elles te coudoieront comme une inconnue.

— Oh ! ma mère, ma mère, dis-je en me jetant dans ses bras, une telle conduite serait infâme !

— Console-toi, ma fille, je t’ai dit qu’il y a des exceptions ; quelquefois on rencontre de généreux sentiments ; attends et espère.

En effet, les circonstances justifièrent les prévisions de mon excellente mère.

Je reçus une ou deux visites de ces demoiselles ; mais comme je ne pouvais librement disposer de mon temps, que mes frères et ma sœur étaient confiés à mes soins, elles se lassèrent promptement de me seconder dans mes laborieuses occupations, et je ne les revis plus.

Une seule, celle à qui je tenais le moins, et que je traitais en petite fille parce qu’elle était de deux ans plus jeune que moi, renouvela ses visites et sembla prendre plaisir à donner à mes frères et à ma sœur les distractions de l’enfance ; elle me demeura sincèrement attachée.

Pauline Durand était une jeune fille douce et timide ; mes compagnes d’étude l’accablaient d’épigrammes à cause de ce qu’elles appelaient sa sauvagerie.

J’avais souvent pris le parti de Pauline contre ces demoiselles, leur reprochant d’injustes railleries à l’égard d’une pauvre enfant inoffensive, qui, au lieu de se défendre quand on l’attaquait, se cachait pour pleurer.

Pauline me rendit le centuple de ce que j’avais fait pour elle ; chaque jour elle venait passer quelques heures auprès de moi, m’entretenant des leçons qu’elle suivait, m’expliquant, autant que cela lui était possible, ce qu’elle en avait retenu et compris. Elle combla, pour ainsi dire, le vide laissé dans mon éducation.

Tout cela se faisait si simplement, que personne ne se fût douté qu’une enfant de douze ans pût donner en jouant des leçons à une amie de deux ans plus âgée qu’elle.

Pauline était douée d’une grande intelligence et possédait un tact parfait ; son cœur était une source d’affection et de reconnaissance : mais la pauvre enfant était laide. Ce n’était point cette laideur qui repousse et attriste, mais aucun de ses traits n’était régulier. Et néanmoins je la trouvais souvent charmante : c’était lorsque, satisfaite d’avoir accompli un devoir ou rendu quelque service, sa figure était rayonnante de bonheur. Son âme semblait alors se refléter sur son visage et l’éclairer de cette lumière céleste dont le charme puissant séduit et entraîne.

Ma mère et moi étions si occupées, que les mois s’écoulaient rapidement ; mais chaque jour la fatigue et le chagrin diminuaient ses forces, et je la voyais plier sous cette dure et inflexible loi qu’on appelle la nécessité.

Ma sœur avait été placée dans une école publique. De mes trois frères, deux étaient entrés au collège ; le cadet seul, âgé de deux ans et demi, restait à la maison.

J’étais parvenue à alléger les fatigues de ma mère, et Monique, qui venait nous voir quelquefois, me donnait des louanges très-encourageantes sur la tenue de notre maison.

Je me serais trouvée bien heureuse sans la crainte de perdre ma mère, dont la pâleur et l’insensibilité allaient croissant de jour en jour.

Chaque soir, dans ma prière, je demandais à Dieu qu’il me conservât celle qui devait diriger mes premiers pas à travers les écueils du monde ; mais, comme l’a dit un de nos bons poètes, les voies de Dieu ne sont pas nos voies. Aussi, malgré mes supplications, je voyais chaque jour le mal rongeur faire de rapides et désolants progrès.

Le médecin avait prescrit à notre malade d’aller respirer l’air de la montagne ; mon père fit tous les sacrifices possibles pour lui rendre la santé, mais tout devait être inutile.

Je suivais en ce moment mes cours d’instruction religieuse, et je dus bien des heures d’espérance et de résignation aux paroles consolantes de notre excellent pasteur. Si Dieu m’a soumise à de rudes épreuves, il m’a donné aussi le courage et la force qu’on trouve généralement dans la foi chrétienne, et je dois bénir la Providence de ne m’avoir jamais abandonnée.

Pendant que ma mère était à Mornex, seule je dirigeais la maison. Mon père, avec son indulgence habituelle, trouvait que je m’en tirais fort bien, et savait par de douces paroles soutenir mon énergie.

Les feuilles jaunissantes cédaient au souffle d’une brise fraîche d’automne. On ramena ma mère, qui ne quittait plus le lit. Pour la soigner, il fallut m’adjoindre une garde-malade.

CHAPITRE II.

Mort de Mme Favre. – Pauline Durand. – Christine et Frantz Koller.

Les premiers rayons du soleil de février virent s’éteindre la meilleure des mères.

Mon père, affaissé sous le poids d’une profonde douleur, s’abandonna au plus affreux désespoir.

Mes frères et ma sœur réclamaient à grands cris leur mère ; je ne pouvais réfléchir, ils ne m’en donnaient pas le temps.

Ce n’est pas dans les premiers moments que j’eus le plus à souffrir de la perte de ma tendre mère. J’avais à soutenir le courage de mon père ; il fallait distraire mon frère cadet, le plus constant à demander sa mère ; enfin, il fallait prendre les tristes insignes du deuil et songer aux soins de la maison.

Dieu me soutint dans cette circonstance comme dans toutes celles de ma vie, et le calme muet qui succède à un violent et profond désespoir remplaça cette agitation fiévreuse qui nous accablait.

C’est en de tels instants qu’on sent le plus l’absence de la personne aimée. À ces heures du jour où elle avait l’habitude de se livrer à telle ou telle occupation, on la cherche, on s’étonne de ne voir qu’un fauteuil vide.

Oh ! que de fois n’ai-je pas senti les paroles s’arrêter sur mes lèvres, lorsque j’allais adresser une question, demander un conseil à cette ombre de ma mère que je gardais pieusement dans mon souvenir, pour être plus forte et moins isolée, et qui s’évanouissait pour faire place à une navrante réalité !

Depuis longtemps nous avions à table une place inoccupée, puisque notre chère malade gardait le lit dès le commencement de l’hiver ; mais mon père avait exigé que son couvert fût toujours préparé ; et depuis sa mort, j’avais respecté cette religieuse habitude, à laquelle j’attribue la facilité avec laquelle je me faisais obéir de ma jeune famille.

Pâques arriva, et je fus admise en grand deuil à la sainte Cène.

Je ne vous parlerai pas longuement des émotions qui précédèrent et suivirent cette grande journée.

Parmi les catéchumènes qui m’entouraient, il y en avait peu dont les devoirs fussent aussi multipliés que les miens ; j’en fis la réflexion, et je demandai à Dieu de m’accorder une plus grande sagesse, puisqu’il m’avait placée dans une position aussi exceptionnelle.

Alors, je me sentis fortifiée par la prière contre cette espèce de vertige qui s’emparait de moi toutes les fois que je me laissais aller à mes sombres réflexions.

Une circonstance heureuse ranima mon courage.

Mon père reçut une lettre d’une de mes tantes qui était institutrice en Angleterre. Elle lui annonçait son retour, et le priait de lui chercher un petit logement rapproché du nôtre.

Par un effet du hasard, je devrais dire par la volonté de la Providence, il se trouvait à notre porte un appartement qui réunissait toutes les conditions voulues par ma tante.

Un mois plus tard, j’avais une bonne et douce compagne, toute dévouée et toujours prête à partager mes soucis, à me diriger dans l’éducation de ma chère petite famille, dont j’avais toute la responsabilité.

Pauline continuait à me visiter souvent. En grandissant, elle gagnait ; son esprit fin et délicat, son cœur toujours ouvert à ma tristesse, lui inspiraient de bonnes idées, et plus d’une fois elle m’a tirée de certains embarras auxquels je n’apercevais pas d’issue.

Ma sœur, ma bonne Léonie que Dieu a rappelée à lui si jeune, commençait à me comprendre et à m’aider. Elle me charmait surtout par sa gaîté enfantine à laquelle il fallait toujours céder quelque chose ; et mon frère Ernest avait des réparties si spirituelles, que, malgré mes soucis et ma douleur, j’étais forcée de rire.

Deux années s’écoulèrent ainsi ; j’étais heureuse, autant que je pusse l’être, par la conscience de l’accomplissement des obligations qui m’étaient imposées, et par l’affection dont ma famille me donnait chaque jour les plus tendres témoignages.

Un jour, Pauline vint m’inviter à une soirée dansante que son père donnait pour fêter l’anniversaire de sa naissance.

Je voulus refuser ; mais mon père, à qui elle s’en plaignit, me pria d’accepter cette invitation, qui était plutôt un ennui qu’un plaisir pour moi. Enfin je dus céder.

Les préparatifs d’une toilette de bal étaient peu compatibles avec les difficultés de notre situation, et surtout avec mon genre de vie habituel ; aussi comptais-je y aller sans façon, et par pure complaisance, avec l’intention bien arrêtée de ne pas danser : mais mon père ne le voulut pas ; il me fit acheter par ma tante tout ce qui devait composer une parure simple et modeste.

Le jour du bal arriva, et plus l’heure avançait, plus j’avais envie de pleurer. Ma tante blâma une hésitation, des scrupules si peu en rapport avec mon âge, et par son affectueuse ironie, elle me fit comprendre tout ce qu’il y avait de ridicule dans ma manière de voir.

L’heure importune étant venue, ma bonne tante se chargea de m’habiller, et après avoir mis la dernière main à ma toilette, elle affirma à mon père que ma gracieuse simplicité lui faisait le plus grand honneur.

En arrivant dans la salle de bal, je fus reçue par le frère de Pauline, qui dansa avec moi la première valse et se montra très-aimable ; puis il me reconduisit près de sa sœur ; celle-ci me complimenta sur la fraîcheur de ma toilette et se montra si heureuse d’avoir remporté cette victoire sur mes goûts pour la retraite, qu’elle m’embrassa avec effusion pour m’exprimer son contentement.

Après m’avoir présentée à quelques-unes de ses connaissances, elle me quitta pour faire les honneurs de la maison.

Parmi ces jeunes demoiselles, il en est une surtout qui me frappa par sa grande beauté. C’était une brune, à la physionomie douce et expressive ; elle paraissait faire sensation sur tous ceux qui l’entouraient.

Un grand jeune homme placé près d’elle observait ses mouvements et ne la perdait point de vue.

Mademoiselle Christine Koller était allemande. Son père, qui avait été autrefois très-lié avec le père de Pauline, l’avait confiée avec son frère à M. Durand pour qu’ils achevassent à Genève la partie française de leur éducation.

Mademoiselle Koller se montra prévenante pour moi ; et bien que je ne la connusse que par ce que m’en avait dit quelquefois Pauline, au bout d’une demi-heure il me semblait que nous eussions vécu ensemble depuis notre enfance, tant il y avait de sincérité, d’abandon et de charme dans sa conversation.

On vint l’inviter à danser ; alors son frère me pria de lui accorder cette valse : j’y consentis.

Frantz Koller avait une figure distinguée : ses traits étaient d’une grande régularité, mais il paraissait froid et causait fort peu.

La musique était excellente ; on jouait en ce moment un morceau de la mélodie la plus entraînante que je connusse, et Frantz était un si bon valseur, que je me crus transportée dans une autre sphère.

Ce que je ressentis, je ne saurais le décrire, et cependant je m’en souviendrai toujours : j’étais sous l’influence indicible d’une enivrante illusion qui, jusqu’alors, m’avait été inconnue.

La salle du bal était resplendissante de lumière.

Je me sentais bercée par une délicieuse et magique harmonie. Le bras de Frantz, passé autour de ma taille, et jusqu’à son air de douce rêverie, tout faisait vibrer en moi des ressorts inconnus qui jetèrent le trouble dans mon âme. En un instant je compris tous les dangers qui menaçaient mon pauvre cœur dans cette atmosphère d’ivresse ; les plaisirs du monde m’apparurent avec leur séduisant cortège, leurs entraînements insensés, et je résolus de m’y soustraire sans délai, en brisant le charme qui m’enlaçait déjà de si délicieuses étreintes.

Je refusai de danser pendant le reste de la soirée, prétextant une légère foulure au pied.

Je n’ai jamais dansé depuis ; je me suis toujours privée de ce plaisir.

Pauline fut désolée de mon accident. La chère enfant ne se doutait guère qu’il n’était qu’une feinte honnête, dont j’usais pour m’éloigner d’une pente sur laquelle j’étais décidée à ne pas me laisser entraîner.

Mademoiselle Koller fut charmante et sacrifia plusieurs danses au désir de me tenir compagnie.

Je fus sensible à une aussi généreuse abnégation ; j’en exprimai ma reconnaissance à ma jeune amie.

Dès ce moment, son frère ne dansa plus ; il resta près de moi lorsque Pauline et sa sœur m’eurent quittée.

Sa conversation était très-agréable ; elle n’avait rien d’oiseux, de léger ; elle ressemblait peu à celle des jeunes gens de son âge, et le lieu où nous nous trouvions ne nous empêcha pas d’avoir un entretien sérieux, trop sérieux peut-être pour un jeune homme de vingt-deux ans et une demoiselle de dix-huit.

Quand il parlait, sa figure prenait une grande animation, et l’expression de ses yeux bleu foncé annonçait une haute intelligence.

Les heures s’étaient rapidement écoulées à cette soirée où pourtant je n’avais dansé que deux fois, et en rentrant à la maison, pour la première fois il se passa en moi quelque chose d’étrange ; ma chambre que j’aimais tant m’apparut sous un aspect sombre, triste et froid, qui me glaça le cœur.

Enfin, je me mis au lit, et là encore, je fus poursuivie par mille souvenirs qui bercèrent mon sommeil des plus fantastiques rêveries.

Je valsais toujours avec Frantz ; mes pieds effleuraient le parquet, lorsqu’une violente secousse suspendit les joyeux accords dont retentissait la salle du bal ; mon doux songe avait fui, ma chère illusion s’était évanouie. J’étais, comme Cendrillon, assise au coin du foyer, et absorbée par mille et une tristes pensées.

Le lendemain, je ne me trouvais plus aussi heureuse qu’à l’ordinaire ; mes devoirs me semblaient lourds, le bruit que faisaient les enfants autour de moi me déplaisait, tout me contrariait. Dès que je ne pouvais donner un libre essor à ma pensée, j’avais des réponses aigres pour chacun ; mon frère aîné me reprocha de n’être point aimable le lendemain d’un bal.

Froissée par son observation, j’allais lui répondre avec une acerbe vivacité, lorsque mes yeux s’arrêtèrent par hasard sur le portrait de ma mère.

Je trouvai dans son visage une expression de mécontentement qui ne lui était point habituelle ; ses yeux semblaient plonger dans les miens avec une telle sévérité, qu’il me fut impossible de retenir mes larmes.

J’entrai dans ma chambre et je me mis à genoux pour demander pardon à Dieu de l’étrange et brusque changement qui s’était opéré dans mon caractère ; je le suppliai de m’accorder la sagesse nécessaire pour résister au dangereux penchant qui menaçait de m’entraîner.

Confiante dans ma prière, je sentis le calme renaître dans mon cœur, et je repris mes occupations avec la ferme volonté de ne penser qu’à mes devoirs.

Je n’oserais pas affirmer que, dans le courant de la journée, la valse de la veille ne vint pas se présenter à mon esprit ; mais je la repoussai victorieusement toutes les fois qu’elle voulut y reparaître.

Le lendemain, Pauline vint me faire une visite ; elle était accompagnée de mademoiselle Koller, qui voulait, dit-elle, faire avec moi plus ample connaissance.

Christine me parut encore plus aimable que la veille, et je pus apprécier sa charmante simplicité.

Elle me pria de l’initier aux détails du ménage qu’elle ne connaissait pas, désirant, disait-elle, en retournant à Francfort, avoir acquis quelque chose d’utile durant son séjour à Genève.

Le soir, M. Koller vint chercher les deux dames ; mon père, qui se trouvait là, l’engagea à passer quelques instants avec nous, pour ne pas nous priver aussi promptement de la société de ces demoiselles.

La conversation s’établit bientôt sur l’éducation de mes frères.

Frantz, à qui Ernest, l’aîné, avait en peu de mots rendu compte de ses études, lui trouvait beaucoup de dispositions, et M. Koller demanda à mon père s’il ne pensait pas lui laisser continuer ses cours.

— Non, monsieur, répondit mon père avec un accent de déchirante tristesse. Mes enfants auront beaucoup à souffrir de ma ruine. Je ne puis, aux dépens des autres, faire des sacrifices pour un seul : ce serait une criante injustice, surtout envers ma chère Marie, qui, si jeune encore, a dû abandonner son instruction pour remplacer une mère de famille.

— Mais au moins, monsieur, vous faites étudier à votre fils l’allemand et l’anglais ?

— Ernest n’apprend que ce que l’on enseigne au collège ; ma position ne m’autorise point à lui faire donner des répétitions qui me conduiraient à de grands frais.

— Ah ! si j’osais vous offrir, dit Frantz légèrement ému, de vouloir bien faire suivre à vos enfants la leçon d’anglais que je donne à ma sœur, je serais heureux de pouvoir être utile à une aussi estimable famille que la vôtre.

— Je vous remercie, monsieur, mais je ne puis accepter votre offre obligeante ; mes enfants devant se contenter d’une position très-modeste, trouveront difficilement le bonheur dans une éducation si peu en rapport avec les embarras de notre situation.

— Mais, monsieur, interrompit Frantz, vous avez là un excellent piano ; vous faites donc une exception en faveur de la musique ?

— Ce piano est à Marie, répondit mon père ; elle a dès le bas âge appris la musique, et comme elle se trouvait assez forte quand j’ai dû renoncer à donner à ma famille toutes les jouissances dont j’avais pensé l’entourer, j’ai voulu qu’elle gardât son piano : c’est la seule satisfaction qui lui reste.

— Avec celle d’être tendrement aimée, dis-je en embrassant mon père.

En reprenant ma place, je vis couler une larme sur le visage de Frantz, dont les yeux ne me quittèrent plus.

J’étais très-embarrassée de ce regard, et pourtant je me sentais bien heureuse ; Frantz aimait tant sa sœur, et il semblait si bon !

Pauline prit congé de nous, et Christine demanda à mon père la permission de revenir me visiter, ce qui fut accepté avec joie ; puis, me tendant la main, elle me dit :

— Vous le voulez bien, n’est-ce pas ? Ce serait un vrai chagrin pour moi de ne plus vous voir.

Avant de nous séparer, j’assurai Christine du bonheur que j’aurais à continuer avec elle des relations que je trouvais si douces.

L’heure était très-avancée lorsque je rentrai dans ma chambre, où Léonie dormait depuis longtemps. Pauline, Christine et Frantz occupaient tellement mon esprit, que j’eus peine à trouver le sommeil ; un léger songe me retraça leurs gracieuses images, et le lendemain, je me levai une heure plus tôt que d’habitude, pensant toujours à ma soirée de la veille.

À la nuit, Pauline revint, mais cette fois elle était seule ; monsieur et mademoiselle Koller étaient allés faire des visites.

— Christine est enchantée de vous, me dit Pauline en m’abordant : c’est une conquête que vous avez faite, et peu s’en faut que j’en devienne jalouse.

— Ma chère amie, vous êtes au-dessus d’une semblable faiblesse ; d’ailleurs, l’engouement de mademoiselle Koller pour moi ne sera que passager, ainsi…

— Ainsi, interrompit Pauline en m’embrassant ; que veut dire cet ainsi ? Vous êtes digne d’être aimée, on vous aime, et j’espère bien que Christine n’est pas assez dénuée de sens pour vous fermer son cœur après vous avoir connue. Mais ce n’est pas tout, ajouta-t-elle : vous avez produit une vive impression sur Frantz ; il ne parle que de vous.

— Pauline, vous voulez vous moquer de moi ; je vous avertis, ma chère, que je ne me formaliserai point de vos plaisanteries.

— Rien n’est plus vrai que ce que je vous dis, Marie ; sa sœur ne peut s’empêcher de rire en voyant que, depuis le jour du bal, il cherche sans cesse à amener sur vous la conversation. Il ne veut point avoir l’air de me questionner, et cependant il meurt d’envie d’apprendre quelque chose qui vous concerne. Dès que je parle de vous, il se tait mais sa figure rayonne de bonheur, ses yeux brillent du plus doux éclat ; enfin il est dans l’admiration.

Christine a déjà doucement plaisanté son frère à ce sujet, et, le croiriez-vous ? lui qui a le caractère si bien fait, il se fâche sérieusement dès qu’il s’agit de vous.

Je l’ai bien grondée à dîner, et elle m’a promis de s’abstenir de toute remarque sur la profonde affection que Frantz voue à la reine de ses pensées.

Mais j’oublie une chose très-importante, ma chère Marie : vous ne m’avez pas encore dit comment vous trouvez notre jeune allemand ?

— Que voulez-vous que je vous réponde, Pauline ? je ne l’ai pas encore assez vu pour le bien apprécier.

— Comment, dans deux soirées ! mais vous n’y pensez pas ! Du premier coup d’œil on voit si les gens vous plaisent ou s’ils vous sont antipathiques.

— Je n’ai point d’antipathie pour M. Koller, lui dis-je avec un léger tremblement dans la voix, mais vous me permettrez de ne me prononcer qu’avec une sage réserve ; mon jugement, pour être moins prompt, ne sera que plus sûr.

— Mon Dieu ! ma chère Marie, on ne prend pas tant de précautions pour se dire entre jeunes filles : Ce jeune homme n’est pas mal, ce jeune homme est très-bien. Quant à moi, je suis moins circonspecte, et je dis que s’il avait montré pour moi le moindre caprice, je l’aurais trouvé complètement de mon goût.

Au reste, il fait preuve de tact en vous accordant la préférence.

— Pauline, je n’aime pas à vous entendre parler ainsi. M. Frantz ne m’a point remarquée, et vous cherchez à nous faire jouer à tous deux un rôle très-ridicule.

— Pardonnez-moi, vous êtes fâchée, me dit Pauline en m’embrassant ; je n’aurais pas dû plaisanter sur des choses aussi sérieuses ; mais je vous assure, mon amie, que vous êtes l’objet constant des rêves et des préoccupations de Frantz.

— Encore ! vous avez donc juré de me faire de la peine aujourd’hui ?

Cette fois, Pauline changea de conversation, et la soirée se termina sans qu’elle revînt sur cette matière.

Quand mon amie se fut éloignée, et que j’eus tout disposé pour le repos de ma petite famille, je me mis à prier, en face du portrait de ma mère ; et là, sous ses yeux, je suppliai Dieu de bannir de mon cœur une image qui s’y était profondément gravée. Cette nuit-là, du moins, je retrouvai mon sommeil paisible qu’aucune vision ne vint troubler.

Plusieurs jours se passèrent ainsi sans que Pauline me reparlât de ses amis ; je me croyais tout-à-fait oubliée, et je vous l’avoue, mesdames, puisque la plus scrupuleuse sincérité est une de nos conditions, j’en étais profondément affectée. Enfin le dimanche arriva, et je fus agréablement surprise de voir que Pauline n’était pas seule.

Mademoiselle Koller me dit alors mille choses aimables sur le plaisir qu’elle se promettait dans notre intimité.

Et comme je préparais mes frères cadets qui devaient faire une promenade avec ma tante, Christine se mit sans façon à m’aider, avec une promptitude et une grâce que je ne pus m’empêcher d’admirer.

Léonie était invitée chez une amie de classe ; Ernest était sorti avec des jeunes gens ne son âge ; nous nous trouvâmes ainsi libres de causer et de faire de la musique. Christine en paraissait enchantée.

Comme nous avions à notre disposition de charmantes poésies de nos meilleurs auteurs, quelques heures s’écoulèrent très-agréablement dans la lecture, et je ne me souviens pas d’avoir passé une plus délicieuse journée.

Tout notre monde rentra le soir : je fis coucher mes deux plus jeunes frères ; Ernest et Léonie restèrent avec nous.

Mon père fut enchanté de trouver chez nous mes deux amies ; il leur en témoigna son contentement, puis, à sa demande, ces deux demoiselles se mirent au piano et chantèrent quelques romances.

À huit heures, Frantz vint chercher sa sœur ; mais mon père le condamna à rester avec nous, et après mille peines, nous obtînmes qu’il chantât aussi.

Vous allez peut-être rire de moi, mesdames, quand je vous dirai que je n’ai jamais entendu une voix plus harmonieuse. Ce n’était pas son ampleur qui en faisait le charme ; je crois même que dans un endroit spacieux elle eût été presque perdue ; c’était une suave et intime mélodie, une flexibilité pleine de naturel et de simplicité.

L’art n’était pour rien dans son chant ; on eût dit qu’il ne chantait que pour rendre sa pensée : mais cette expression de pensée même se revêtait d’une poétique harmonie qui me pénétrait jusqu’à l’âme.

Christine nous dit que son frère ne chantait jamais en société, et qu’elle ne comprenait pas que nous eussions pu le décider à déroger ainsi à son habitude.

Mon père le gronda doucement de s’être tant fait prier quand il était certain de nous faire plaisir.

Frantz s’excusa avec beaucoup de modestie, et finit par avouer qu’il regardait le chant comme une manière d’exprimer les émotions intimes du cœur, et que les rendre publiques lui semblait une profanation.

Mon père combattit cette manière de voir en lui en démontrant l’égoïsme et l’originalité ; mais Frantz soutint sa thèse avec autant de politesse que de fermeté, et malgré moi, je sentis pour la première fois que cette façon d’envisager le puissant agent de l’âme qu’on appelle la voix, correspondait à l’idée que je m’étais toujours faite de la poésie musicale.

Au moment de nous quitter, Christine assura que les quelques heures qu’elle avait passées avec nous étaient les plus heureuses de sa vie, et renouvela à mon père sa demande de rompre quelquefois mon isolement.

Mon père lui répondit que sa maison lui serait toujours ouverte, et qu’il s’estimerait heureux de pouvoir lui procurer quelque plaisir.

Les dimanches d’hiver se ressemblaient presque tous ; seulement, au lieu de venir rejoindre sa sœur à huit heures, Frantz venait depuis la nuit et faisait mille fantaisies à Ernest et à Léonie, qui l’appelaient leur ami.

Il ne se faisait plus prier pour se mettre au piano, et nous l’écoutions toujours avec un indicible plaisir.

Je chantais quelquefois aussi, mais je ne pouvais atteindre à cette harmonie simple dans laquelle Frantz excellait.

Mon père passait toujours les soirées du dimanche avec nous et se mettait à la portée de notre âge, de nos goûts, de nos distractions. Il nous confondait dans sa tendresse, et nous étions heureux, si heureux que je ne pouvais croire à la réalité du bonheur dont je jouissais ; bonheur, hélas ! qui ne devait pas durer longtemps.

Vers le milieu d’avril, M. Koller écrivit à ses enfants qu’il les attendait dans le courant de juillet ; Christine vint pâle et attristée m’annoncer cette nouvelle.

À la lecture de cette lettre, je sentis un frisson parcourir tous mes sens. Brisée sous le poids d’une amère douleur, je voulus parler, mais ma voix était étouffée par les sanglots. Christine me serra dans ses bras et me dit :

— Marie, ma bonne Marie, il me reste un espoir ; dans quinze jours je saurai s’il peut se réaliser. En attendant, et quoi qu’il arrive, comptez sur deux affections sincères et inaltérables.

À ces mots, mes larmes que j’avais retenues débordèrent. Christine pleura aussi, et, ce que je ne compris point, elle me dit que mes pleurs lui permettaient de croire à la réalisation de ses douces espérances.

Nous causâmes longtemps, puis elle m’embrassa et me dit en me quittant : À bientôt !

Pauline vint me voir le lendemain : elle était profondément triste du prochain départ de ses amis. Je lui dis tout ce que je pus pour la consoler ; mais au lieu de se calmer, elle fondit en larmes, et quand je lui fis observer que l’année précédente notre amitié nous suffisait, et que la mienne grandirait pour elle par l’absence de Christine, elle me regarda tristement et prononça ces mots :

— Mais vous serez aussi perdue pour moi !

Je la conjurai de s’expliquer : elle ne voulut point se rendre à mes instances ; elle paraissait même regretter d’avoir laissé échapper ces quelques paroles.

Vous pensez bien, mesdames, que lorsque Pauline m’eut quittée, je cherchai à comprendre le sens de ce qu’elle m’avait dit, mais ce fut inutilement ; mille vagues hypothèses se présentaient à mon esprit sans que je pusse m’arrêter à aucune.

Cette nuit-là, mon sommeil fut très-agité ; vers le matin, je fis un rêve dont je me souviendrai toute ma vie.

Je me trouvais dans une campagne que je parcourais seule. Tout-à-coup je vis Christine rire et accourir vers moi ; mais à mesure qu’elle s’approchait, sa figure devenait plus sérieuse, je voyais même des larmes dans ses yeux. Enfin elle pâlit et s’effaça comme une vision fantastique ; et à la place qu’elle occupait, je trouvai Frantz qui m’appelait et me tendait les bras.

Je voulus m’élancer vers lui, mais un obstacle que je n’avais pas remarqué nous séparait : c’était un ruisseau assez large pour ne pouvoir être franchi qu’à l’aide d’une passerelle. Je cherchai un instant, et je crus en apercevoir une. C’était une simple planche jetée d’un bord à l’autre ; mais sur cette planche étaient couchés mon père, mes frères et ma sœur, de sorte qu’il était impossible de la traverser sans leur passer sur le corps.

Alors, désolée, je fis signe à Frantz que je ne pouvais le rejoindre, et je le vis s’éloigner peu à peu et disparaître comme avait déjà fait Christine ; mais j’entendais toujours sa voix redire dans le lointain le nom de Marie.

Je fus très-impressionnée par ce rêve, car vous savez, mes bonnes amies, que je ne puis me défendre d’une espèce de superstition.

— Nous savons parfaitement cela, reprit Berthe Luyer, et je vois d’ici l’explication de votre rêve.

— Fais silence, je te prie, lui dit sa sœur. L’histoire de Marie m’intéresse au plus haut point ; laisse-la donc continuer.

— Je sentais, ajouta mademoiselle Favre, que quelque incident étrange allait faire époque dans ma carrière, et en attendant, j’étais dans une cruelle anxiété.

— En rapprochant les paroles de Pauline de celles de mademoiselle Koller, j’eus un vague pressentiment de la vérité.

Frantz avait sollicité de son père l’autorisation de me demander en mariage, moi, pauvre fille sans fortune et sans nom, quand il pouvait, dans sa position, se bercer des plus riches espérances.

Mais jamais son père ne consentira à cette union, me disais-je ; d’ailleurs, s’il l’approuvait, aurais-je assez de force ou plutôt assez de dureté de cœur pour quitter ma famille que j’aime d’une si tendre affection, mon bon père dont la débile santé réclame tant de soins, et m’en aller sur une terre étrangère, loin de tous ceux qui m’ont aimée jusqu’à ce jour, parce que depuis quelques mois j’ai rencontré deux êtres qui m’étaient complètement inconnus, et qui sont venus bouleverser mon existence ?

Non, me dis-je, il n’en sera point ainsi ; mon devoir et mon cœur me font une loi de n’accepter aucune proposition qui me sépare de ma famille.

Une voix s’élevait bien en moi en faveur de Frantz, mais je lui imposai silence ; et d’ailleurs, n’était-il pas probable que le consentement qu’il demandait ne serait point accordé ?

Pour être vraie, je dois encore avouer que pendant les quelques jours qui se passèrent ainsi, j’avais entièrement perdu ma gaîté. Je n’étais heureuse que lorsque je pouvais rester seule un instant et pleurer à mon aise. Ma sœur s’en aperçut et en fut très-inquiète. Pauvre Léonie ! Si elle avait été plus âgée, je lui aurais confié mon secret, je lui aurais ouvert mon cœur et je me serais sentie soulagée ; mais je n’avais personne, personne à qui oser dire ce qui se passait en moi.

Ma tante était bien bonne, très-bonne sans doute, car elle ne m’aurait pas permis, dans le cas d’une demande formelle de Frantz, de sacrifier à mes parents une position inespérée, et plus que cela encore, le bonheur de toute ma vie ; elle se fût dévouée pour me remplacer. Je ne pouvais donc me confier à elle. Je dus garder pour moi seule mes luttes et mes déchirements de cœur.

CHAPITRE III.

La famille Durand. – La maison de campagne de Cologny. – Promenade sur le Léman.

Pauline vint nous inviter pour le dimanche suivant, mon père, Ernest, Léonie et moi, à passer la journée sur le bord du Léman, dans une charmante maison de campagne que son père avait louée pour la belle saison.

Ma tante, afin de ne pas nous priver de ce plaisir, voulut bien se charger de mes deux jeunes frères, en sorte que nous partîmes à huit heures du matin pour profiter le plus possible de cette journée, qui se montrait délicieuse.

Nous étions en avril. Je crois l’avoir déjà dit : une chaleur qui n’est pas ordinaire dans notre pays avait cette année-là considérablement avancé la végétation.

La verdure était dans toute sa fraîcheur ; une légère brise agitait l’onde azurée du lac et faisait doucement frissonner le feuillage naissant. La route nous sembla bien courte. Nous fûmes étonnés de voir accourir à notre rencontre Pauline qui depuis longtemps nous faisait des signaux avec son mouchoir.

Je ne vous ai pas encore parlé, mesdames, de la famille de Pauline.

M. Durand, son père, était français, mais il habitait Genève depuis longtemps et s’y était marié avec une de nos compatriotes.

Après avoir donné le jour à deux enfants, Victor et Pauline, madame Durand était morte presque subitement d’une inflammation intestinale.

M. Durand, qui chérissait sa femme, ne voulut la remplacer ni dans son cœur, ni dans sa maison, et confia le soin d’élever ses enfants à une vieille gouvernante qui avait déjà élevé leur mère.

Victor, plus âgé que Pauline de trois ans, était grand, brun, vigoureusement taillé ; c’était le fidèle portrait de son père, qui, malgré son âge, conservait encore cette ardeur de jeunesse qui semble défier les années.

Nous fûmes reçus avec des acclamations de joie ; Frantz et Christine, qui étaient arrivés avant nous, se joignirent à la famille Durand pour nous faire le plus gracieux accueil.

Un charmant déjeûner nous attendait sur la terrasse qui domine le lac. Là, sous une tente, une table était servie avec autant de goût que de simplicité.

Le grand air et la marche nous avaient donné de l’appétit : aussi la conversation fut-elle languissante dans les premiers instants ; mais insensiblement elle prit de l’animation et devint intéressante et joyeuse.

Frantz seul était triste, et toutes les fois que mes regards se dirigeaient de son côté, il détournait les yeux pour les fixer bientôt de nouveau sur moi.

Peu à peu je me laissai aller à la tristesse ; un poids lourd et glacé oppressait mon cœur.

Plus la gaité était vive autour de nous, plus je souffrais, car je sentais que Frantz devait souffrir aussi.

Frantz, toujours Frantz ! direz-vous, mes bonnes amies.

Hélas ! il faut bien que j’en convienne : malgré ma volonté, mes prières et ma résolution, son image remplissait mon cœur.

Il était devenu ma vie, et je pressentais que cette vie était près de me quitter.

Quand je ne le voyais pas, j’étais maîtresse de moi-même ; mais sous son regard je ne m’appartenais plus.

Après le déjeûner, M. Durand nous proposa de visiter la campagne.

Victor s’empara du bras de Christine ; mon frère offrit le sien à Pauline, et Frantz, s’approchant de moi, me demanda la même faveur, d’une voix si basse et si tremblante, que je devinai plutôt que je n’entendis ce qu’il me disait.

J’avais valsé avec Frantz ; son bras avait entouré ma taille ; mais je n’avais rien ressenti qui approchât de l’émotion violente que j’éprouvai lorsque sa main pressa la mienne.

Je suis impuissante à décrire le trouble de mon âme ; j’étais si émue que je ne pouvais parler ; aussi atteignîmes-nous silencieux et embarrassés nos joyeux compagnons.

La maison que M. Durand avait louée pour y passer les dimanches de la belle saison, est située près de Cologny, sur un riant coteau qui domine le lac. À l’intérieur, tout était simple et de bon goût ; on reconnaissait le tact parfait du père de mon amie, et les gracieuses innovations qu’y avait introduites ma chère Pauline.

Une terrasse ombragée par des marronniers séculaires s’étend devant la maison. De là, la vue embrasse un vaste et magnifique panorama.

À l’extrémité, à gauche, Genève, bâtie en amphithéâtre et couronnée par le Salève, sert de fond au tableau, et se mire dans les eaux bleues qui baignent sa blanche ceinture de quais.

En face, et sur la rive droite du lac, on découvre de délicieuses habitations, tantôt simples et modestes, tantôt riches et élégantes, mais toutes agréablement situées ; de là, le terrain s’élève graduellement jusqu’au pied du Jura, dont les sommités ardues se découpent avec grâce sur le diaphane azur, puis s’inclinent vers l’est et disparaissent dans un vague et lointain horizon.

Enfin, des barques, des chaloupes légères et coquettement parées de leurs voiles blanches, glissent sur cette onde pure et transparente, et ajoutent à l’harmonie de ce riant paysage.

Au-dessous de la terrasse, un grand verger s’étend en pente douce jusqu’à la large et belle route qui longe le Léman.

De nombreux arbres fruitiers chargés de fleurs abandonnant à la brise leurs délicieux parfums, un soleil radieux et déjà si chaud pour la saison, cette promenade dans une campagne qui me semblait enchantée, et plus que cela peut-être, Frantz, Frantz qui m’aimait, je n’en pouvais plus douter, tout m’enivrait, de sorte que ma tristesse s’évanouit pour faire place à la plus chère et à la plus suave espérance.

Derrière la maison, nous visitâmes un jardin charmant, au milieu duquel une jolie fontaine, ombragée par un berceau de vigne et de lilas en fleurs, laissait couler son onde pure dans un bassin de pierre granitique d’une forme simple et moderne.

M. Durand nous engagea à faire des bouquets, s’excusant toutefois de la rareté des fleurs.

Frantz en cueillit un pour moi : je pourrais vous en montrer encore quelques fleurs desséchées que je conserve avec le plus grand soin ; mais je n’ai pas besoin de cela, mesdames, pour vous prouver combien Frantz m’était cher.

Du jardin, nous passâmes aux vignes qui couvrent la partie supérieure du coteau, et qui, à vrai dire, sont au printemps assez insignifiantes.

À notre retour, le dîner nous attendait, et cette fois Frantz y parut heureux, en sorte que la gaîté fut générale.

J’oubliais, en le voyant sourire, qu’il ne me restait plus que quelques jours de bonheur, et qu’après, toutes les illusions de la vie seraient à jamais perdues pour moi.

Dans l’après-midi, M. Durand mit à notre disposition une jolie chaloupe, et nous fîmes sur le lac une ravissante promenade.

Je puis vous donner une idée des impressions de Frantz durant cette journée ; sa sœur lui a soustrait des vers qu’il avait faits, et me les a donnés en partant.

Marie, se levant, prit dans une cassette dont la clef était suspendue à son cou par une petite chaîne d’argent, une feuille de papier jaunie et déjà usée.

Ce papier avait dû être lu bien des fois ; il avait vu couler bien des larmes ; et s’il avait pu parler, il aurait sans doute raconté bien des souffrances cachées dont il avait été le muet témoin.

Marie, d’une voix un peu altérée par l’émotion, malgré le temps qui s’était écoulé depuis cette journée, lut à ses amies les vers de Frantz.

 

Sur le lac aux flots bleus que nul souffle ne ride

Nous glissons doucement ; dans ce miroir liquide

La rame, en retombant, de son bruit cadencé

Berce mes sens émus et mon cœur oppressé.

Je vois se refléter, douces et fugitives,

Les rougeâtres lueurs qui colorent les rives

Dans le tranquille azur qui baigne de ses eaux

Le pied vert et fleuri de ces charmants coteaux.

 

Puis je découvre au loin ces montagnes glacées

Dont les pics vers le ciel élèvent nos pensées

Quand, le soleil couchant les dorant de ses feux,

Leurs glaciers empourprés éblouissent nos yeux ;

Et le Jura boisé, lisière de la France,

Verdoyante ceinture, emblème d’espérance,

Que les vapeurs du soir, humectant son plateau,

Enveloppent déjà d’un bleuâtre manteau.

 

Et le Salève ici, dessinant sa coupole

Sur le ciel calme et pur, éclatante auréole.

Salut, mont rocailleux ! toi qui sembles vermeil

Quand ton flanc se réchauffe aux rayons du soleil !

Vous tous qui du Léman composez la parure,

Glaciers, monts verdoyants, ravissante nature,

Où la grandeur s’unit au charme de la paix,

Qui peut, vous ayant vus, vous oublier jamais ?

 

Là je vois la cité. Noble et chère Genève,

Que ne puis-je en tes murs voir s’accomplir mon rêve,

Et sous ton heureux ciel, dans ce calme séjour,

Posséder à jamais l’objet de mon amour !

Angélique beauté, toi qu’on nomme Marie,

Toi dont la blanche image eût embelli ma vie,

Toi dont le bleu regard m’enivre de bonheur,

N’as-tu point deviné le secret de mon cœur ?

 

Non, l’amour sur ton front n’imprima point sa trace ;

De tes traits enchanteurs rien ne trouble la grâce.

Je souffre seul, hélas ! mais je bénis encor

Ce bonheur douloureux : il est tout mon trésor !

Te voilà près de moi ; je sens ta douce haleine

Qui passe en m’effleurant et soulage ma peine.

Que de courage il faut pour cacher à tes yeux

La flamme qui jaillit de tes regards joyeux !

 

Un seul mot de ta bouche, un aimable sourire

Précipitent mon cœur en un charmant délire.

Oubliant mon devoir, quand je devrais te fuir,

Je sens combien je t’aime et ne saurais partir.

Marie, ah ! ce matin, lorsque ta main tremblante

S’appuya sur mon bras, mon âme rayonnante

Osa croire un instant que tu m’aimais aussi !

Quand tu ne parlais pas, qui te troublait ainsi ?

 

Pardonne-moi, Marie, une douce croyance

Qui versa dans mon cœur un rayon d’espérance.

Insensible à mes vœux, tu dédaignes ma foi,

Puisque tu restes calme, assise près de moi.

Hélas ! si mon bonheur, qui le soir s’évapore,

Avant de s’éclipser ne doit pas voir l’aurore,

Savourons la douleur d’un si profond regret…

Adieu, Marie, adieu ! j’emporte mon secret !

 

Mais, s’écria avec enthousiasme mademoiselle Régine Dovère, savez-vous, Marie, qu’il devait y avoir bien du bonheur à être aimée d’un homme qui, sans être initié au génie de notre langue, exprimait cependant sa pensée avec tant d’harmonie et de sentiment ?

— Attendez donc la fin de l’histoire avant de vous enflammer, interrompit Berthe ; je me défie toujours de ces gens exaltés, de ces poètes en extase ; ce sont des songe-creux qui, dans la vie réelle, sont incapables de rien faire de bon, d’utile et de généreux.

— Vous vous trompez, Berthe, dit Marie, et vous jugez Frantz trop sévèrement ; ses actes répondent à son caractère, et il s’est toujours montré digne de l’affection qu’il m’avait inspirée.

Le soir, nous revînmes en bateau.

Frantz et Christine chantèrent un nocturne et un morceau d’opéra ; Pauline, des barcarolles, et moi une romance.

La nuit était splendidement belle ; la lune venait de se lever derrière les Alpes de Savoie, et déjà son disque argenté commençait à se refléter dans l’onde tranquille et pure du Léman.

Le calme profond de la nuit, interrompu seulement par le bruit cadencé des rames, ajoutait à la voix de nos chanteurs un charme indescriptible ; aussi le trajet me parut-il bien court.

Cependant il était dix heures quand nous rentrâmes à la maison. Mon père était enchanté de sa journée. Mon frère et ma sœur disaient bien haut qu’ils ne s’étaient jamais autant amusés ; et moi j’avais le cœur plein de délicieuses émotions, et je ne parlais pas, de peur de laisser envoler toutes mes pensées.

J’y rêvai longtemps avant de m’endormir, et je me livrai sans lutte au bonheur de me croire aimée.

Ne vous êtes-vous jamais endormies, mesdames, avec les idées les plus heureuses, et, sans que rien ait changé, au réveil, n’avez-vous pas retrouvé vos pensées, vos impressions de la veille, dénaturées, flétries, et enveloppées d’un voile sombre ? Et n’avez-vous pas pleuré quelquefois, au souvenir des mêmes circonstances qui vous avaient fait sourire avant votre sommeil ?

Aussi, le lendemain, tout avait changé. Le bonheur n’était qu’une torture de plus, puisqu’il fallait y renoncer ; et je sentais combien ce sacrifice devenait de jour en jour plus douloureux pour moi.

CHAPITRE IV.

Marie refuse la main de Frantz. – Celui-ci et sa sœur quittent la Suisse. – Voyage de Victor Durand en Allemagne. – Séjour de Marie au Petit-Lancy.

Un mois à peu près s’écoula sans amener rien de nouveau. Un jour, mon père était sorti ; mes frères et ma sœur étaient en classe. J’entendis sonner à notre porte, et, chose étrange pour moi qui étais habituée à répondre à chaque instant, je me sentis toute tremblante, toute bouleversée en allant ouvrir.

Ce fut bien autre chose lorsque je vis entrer Frantz seul.

— Pardon, mademoiselle, me dit-il d’une voix très-émue, si je viens seul, contre toutes convenances, causer un instant avec vous. J’ai besoin de vous entretenir en particulier avant de rien dire à monsieur votre père ; je m’adresserai à lui aussitôt que vous m’en aurez accordé la permission.

Je lui présentai une chaise, sans répondre : je sentais mes jambes fléchir ; et, m’étant assise en face de lui, j’attendis qu’il voulût parler.

— Vous savez, mademoiselle, me dit-il enfin, que mon père nous rappelle auprès de lui. Ma sœur a dû vous en informer ; mais elle ne vous a pas dit, sans doute, la profonde douleur que nous éprouvons à nous séparer de vous.

Avant de vous parler de mon chagrin, j’ai écrit à mon excellent père pour lui demander son autorisation à un mariage qui ferait mon bonheur, si toutefois la personne que j’aime voulait y consentir.

Je lui ai dépeint la seconde fille que je voudrais faire admettre au foyer de la famille ; et malgré l’imperfection du portrait que j’en ai fait, mon père me répond qu’il sera heureux et fier de compter au nombre de ses enfants une femme aussi accomplie.

Je viens donc, mademoiselle, vous demander, dans le cas où aucun engagement n’aurait été pris par vous, et où vous n’éprouveriez pour moi aucune répulsion, si vous m’autorisez à demander votre main à monsieur votre père.

J’étais si tremblante que je ne pouvais parler. L’heure du sacrifice était venue ; le bonheur m’effleurait de son aile, et il fallait le repousser.

— Monsieur, dis-je alors à Frantz, je suis profondément reconnaissante de l’estime que monsieur votre père et vous me témoignez, mais je ne consentirai jamais à quitter mes parents pour un mariage, quelque brillant et heureux qu’il me paraisse.

— Vous me refusez, interrompit Frantz en cachant sa tête dans ses mains ; mes pressentiments ne m’avaient pas trompé. Je vous suis resté indifférent quand j’aurais donné le monde entier pour un de vos regards, pour un de vos sourires ; et parfois cependant j’espérais ; votre voix était si douce à mon oreille que j’ai osé croire… !

Mais non, ce n’était que la bienveillance que vous avez pour tout le monde. Devrais-je m’en plaindre, moi qui ne vous ai jamais dit un mot qui pût vous laisser soupçonner mon amour ? Vingt fois ce mot a été sur mes lèvres ; mais je ne savais si mon père consentirait à notre mariage, et dans le cas d’un refus, je voulais être seul malheureux.

Et c’est vous qui refusez ! vous que j’aime au-dessus de toute expression ! vous que j’aurais voulu entourer de tant d’égards et de tant d’amour !

Oh ! si vous saviez tous les plans que j’avais rêvés ! ajouta-t-il en me prenant la main. Si vous pouviez lire dans mon cœur la sincérité de ma pensée, vous ne me rejetteriez pas loin de vous !

Je vous l’avouerai, mes chères amies, je ne retirai pas ma main ; c’était mon dernier bonheur, et j’en voulais jouir.

Après un moment de silence, je lui dis en tâchant de rendre un peu de fermeté à ma voix :

— Monsieur Frantz, je vous crois vrai, je vous crois sincère, je crois que vous m’offrez une brillante position, et néanmoins je refuse. La reconnaissance que je dois à mon père, la promesse que j’ai faite à ma mère expirante, m’en font un inflexible devoir.

Si vous ne voulez pas me désobliger, vous ne parlerez pas à mon père de vos intentions ; il n’accepterait pas de moi ce qu’il regarderait comme un sacrifice, mais sa volonté trouverait ma détermination inébranlable.

Oubliez-moi, monsieur Frantz, ou plutôt gardez-moi, vous et Christine, un souvenir dont je serai fière et heureuse.

— Ainsi, mademoiselle, rien ne peut ébranler votre résolution ? Vous me défendez de m’adresser à M. Favre ! Eh bien, adieu ! adieu pour toujours !

Je ne vous importunerai pas plus longtemps, puisque vous êtes sans pitié pour mon amour.

Adieu ! mais souvenez-vous que j’emporte votre image que rien au monde ne pourra effacer. Souvenez-vous que mon dévouement et ma vie vous appartiennent. Si un jour l’adversité heurtait à votre porte, pensez à nous ; vous trouverez une famille prête à vous recevoir, disposée à vous chérir et à vous rendre heureuse.

Adieu encore ! Je n’aurai pas la force de vous revoir, je souffre trop ; je hâterai notre départ ; j’irai près de mon père chercher à calmer l’amertume de mes ennuis.

Puis, s’étant levé, il porta ma main à ses lèvres et sortit sans se retourner.

Je ne l’ai jamais revu.

Christine vint ; elle employa tous les charmes puissants de la séduction pour me fléchir ; tout fut inutile.

Un mois après, Pauline et moi nous pleurions ; nos amis étaient partis, et il ne nous restait que notre affection et nos larmes.

Je sus plus tard que Pauline aimait aussi Frantz ; elle me l’avait caché tant qu’elle avait cru à un mariage ; mais quand elle sut que je l’avais refusé, elle m’ouvrit son cœur ulcéré comme le mien.

Notre amitié ne fit que grandir par la conformité, de nos pensées, qui émanaient de la même source, et tendaient vers un même but.

Dans les derniers dimanches d’été, que d’heures nous avons passées, sur la terrasse de Cologny, nos mains enlacées, nos regards perdus à l’horizon, oubliant le monde entier pour ne penser qu’à une seule chose, je devrais dire à une seule personne !

Que de fois la pauvre enfant pencha sa tête blonde sur mon épaule, en me disant :

— Marie, il vous aimait tant ! Pourquoi l’avez-vous refusé ? Pourquoi lui avez-vous brisé le cœur ? Oh ! s’il m’avait aimée ainsi, je lui aurais tout sacrifié, affection, famille et patrie ; je l’aurais placé au-dessus de tout, j’aurais tout quitté pour lui.

Alors sa main devenait brûlante ; je voyais briller des larmes dans ses grands yeux bruns, et presque toujours elle me répétait ces mots :

— J’oubliais que vous ne l’aimiez pas.

Souvent aussi elle me demandait pourquoi je l’écoutais avec tant d’indulgence et de bonté quand elle me parlait sans cesse de lui ; pais elle fixait sur moi ses yeux scrutateurs, et cherchait à deviner le secret de mon âme brisée.

Pourquoi ne lui ai-je jamais avoué mon amour pour Frantz ? Je ne sais. C’était sans doute une vague intuition de l’avenir, car plus tard j’eus à me féliciter de ma réserve.

Mon père et ma tante furent très-étonnés du départ précipité de monsieur et de mademoiselle Koller ; ma tante surtout s’était, abusée sur les intentions de Frantz.

Pour moi, dès que j’étais seule, je passais des heures entières à prier devant le portrait de ma mère ; sous son regard, je, croyais avoir plus de force pour demander à Dieu l’oubli du passé, car à chaque heure se présentait à mon esprit ce souvenir, que, le soir, je cherchais à éloigner.

Combien de fois, ne pouvant dormir, je me suis levée, et mise à ma fenêtre, pour attendre que l’air frais et pur qui précède l’aurore eût engourdi mes membres et calmé l’agitation de mon cœur !

Combien de fois mon aiguille a erré sur ma broderie quand mon esprit était absent !

Mon piano fut délaissé : ses vibrations me déchiraient l’âme ; elles semblaient me reproduire les accents d’une voix aimée.

D’ailleurs les doigts de Frantz en avaient si souvent effleuré les touches, que leur contact ravivait en moi une douleur mal assoupie. Aussi je ne faisais plus de musique que pour céder au désir de mon père, et, en quittant mon piano, autrefois mon consolateur dans mes heures d’ennui et de découragement, je retenais toujours quelques larmes.

Un soir Pauline m’apporta une lettre de Christine. Leur voyage avait été heureux, mais la tristesse de Frantz n’avait fait que s’accroître à mesure qu’il s’était éloigné de Genève.

M. Koller avait reçu ses enfants avec bonheur ; il s’était étonné de mon refus jusqu’à ce qu’il eût compris les motifs puissants et sacrés qui me faisaient renoncer à un mariage qui dépassait mes espérances ; puis il m’approuvait, et m’envoyait par sa fille les témoignages de la plus profonde estime, me renouvelant la promesse faite par son fils de me donner place dans sa famille si jamais les rigueurs du sort venaient à me frapper.

Je fus on ne saurait plus sensible aux sympathies d’un homme aussi distingué que M. Koller, et je remerciai le ciel de cette douce consolation.

Nous entretînmes une active correspondance, Christine, Pauline et moi, et les lettres que je recevais d’Allemagne contribuaient puissamment à alléger les tourments de mon cœur.

D’ailleurs Christine trouvait toujours le moyen de glisser quelques mots concernant son frère, et j’attendais avec impatience des nouvelles qui cependant ranimaient en moi de douloureux souvenirs.

Je vous ai déjà dit, mesdames, combien la conformité de nos peines avait resserré les liens qui nous unissaient Pauline et moi. Nous ne pouvions vivre l’une sans l’autre, et jamais la jalousie ne vint souiller de son mortel venin l’affection sans bornes que nous nous étions vouée.

N’y avait-il pas, entre nous et le bonheur, cet abîme qu’on nomme l’impossible ?

Victor Durand partit pour visiter la France et l’Allemagne ; il devait revoir la famille Koller, et Pauline profitait du voyage de son frère pour envoyer son portrait à Christine.

Je fus sollicitée par elle de donner le mien ; mais je refusai, ne voulant pas entretenir chez Frantz un sentiment que je savais sincère, mais auquel je ne voulais, ou plutôt je ne devais pas répondre.

Christine, n’ayant pas les mêmes raisons que moi, nous envoya à toutes deux une miniature montée en broche et reproduisant fidèlement ses traits. C’est cette peinture que vous me voyez porter toujours : j’y tiens presque autant qu’à la vie.

Deux ans s’écoulèrent ainsi.

Mon père plusieurs fois me présenta des prétendants : je les refusai sans examen ; j’avais su m’imposer un cruel sacrifice en renonçant au seul bonheur possible pour moi sur cette terre ; je ne pouvais, pour être agréable à ma famille, contracter une alliance qui m’eût interdit le souvenir de Frantz, dernière et triste satisfaction qui m’était laissée.

Notre maison avait un peu changé d’aspect. Mon père, à force de travail, avait relevé ses affaires. À sa sortie du collège, mon frère Ernest avait été placé à Paris dans une maison de commerce, et sa position, bien que modeste, lui permettait de continuer l’étude des langues française et allemande.

Léonie était dans un magasin de nouveautés de notre ville ; son charmant caractère lui avait concilié l’affection de ses maîtres et de ses compagnes.

Mon frère Georges, que vous n’avez pas connu, mes bonnes amies, faisait ses études ; Charles, qui était d’un naturel doux et timide, prenait des leçons particulières et devait prochainement entrer au collège.

Si vous saviez, mesdames, combien j’aimais Charles ! J’étais pour lui une mère ; jamais il n’avait connu la nôtre, ou du moins il ne pouvait se la rappeler, et il reportait sur moi toute l’affection de son jeune cœur.

Un soir, je vis entrer Pauline une lettre à la main.

Sa figure était bouleversée, ses lèvres tremblaient ; un rude combat devait avoir lieu dans son âme.

Je la fis asseoir près de moi sur le canapé, et lui demandai la cause de ce trouble.

Alors, passant ses bras autour de mon cou et cachant sa tête sur mon épaule, elle se mit à pleurer.

— Mon Dieu ! que vous est-il arrivé ? lui dis-je très-inquiète ; répondez-moi, Pauline, d’où vient votre chagrin ?

— D’un bonheur inattendu, me dit-elle en relevant sa tête blonde et en me laissant voir ses yeux pleins de larmes. Marie, je ne sais comment vous l’apprendre ; je suis si troublée que je ne puis parler.

— Mais n’importe, lui dis-je en riant ; s’il s’agit de bonheur, commencez par la fin ; nous trouverons toujours le commencement.

— Voici, me dit-elle, en me montrant la lettre de son frère. Victor me demande si je veux consacrer ma vie à Frantz, qui, en échange, me promet la plus sincère amitié.

Mon frère m’écrit que son ami est si changé, que j’aurai de la peine à le reconnaître, et me désigne clairement la cause de l’altération de ses traits.

Comme vous connaissez aussi bien que moi, Marie, la source de son désespoir et de la morne atonie qui lui a succédé, il est inutile que je vous en parle plus longtemps. Christine est un ange pour son frère et lui consacre tout son temps. Avec son imagination si féconde, elle lui cherche sans cesse des distractions toujours inutiles, et qui ne peuvent le tirer de sa noire mélancolie.

Victor, qui aime notre amie, est allé en Allemagne dans l’intention formelle de la demander en mariage à M. Koller ; mais elle ne veut point laisser son cher Frantz sans une main amie, une main de femme pour essuyer ses larmes, sans un cœur fraternel pour le consoler dans sa douleur, et mon frère a eu l’idée de me proposer pour remplacer Christine. Il a probablement deviné mon amour pour Frantz, et il espère que je pourrai le guérir.

Frantz, indifférent pour tout ce qui l’entoure, consent à ce mariage ; seulement il m’a prévenue qu’ayant donné son cœur, il ne pouvait m’offrir qu’une amitié sincère et une profonde reconnaissance pour mon généreux dévouement.

— Et vous acceptez, Pauline, lui dis-je en lui serrant la main ?

— Sans doute. Il a besoin d’une amie ; aucune plus que moi ne lui sera dévouée ; je me ferai la confidente de ses douleurs. Connaissant ses blessures, je chercherai à les cicatriser. Je lui parlerai de vous, je le verrai sourire ; et puis, Marie, je l’aime tant ! je l’aime tant ! que ce que d’autres appelleraient une torture sera un bonheur pour moi.

Ce fut à mon tour de pleurer.

Tant de grandeur d’âme me faisait courber la tête.

J’avais cru faire un grand sacrifice en refusant celui que j’aimais, et je n’avais fait que du mal.

Toujours guidée par la générosité de son cœur, Pauline allait consacrer sa vie à réparer ma faute.

Me voyant éclater en sanglots, mon amie se retourna vivement.

— Vous l’aimez, me dit-elle ; je m’en étais toujours doutée ; alors ce n’est pas moi qui le consolerai, ce sera vous.

Je vis qu’il fallait une seconde fois imposer silence à mon affection et renier celui que j’aimais le plus au monde, pour ne point briser l’avenir de Pauline.

— Non, non, ma bien-aimée ; c’est la sublimité de votre dévouement qui m’a arraché des larmes ; je n’ai jamais aimé d’amour M. Koller. Je crois mon cœur fermé à cette passion ; il comprend l’amitié, mais ne s’élève pas au-delà.

— Cependant, Marie, d’où vous venaient cette tristesse et ce découragement ? Pourquoi, lorsque je vous parlais de lui, vous voyais-je sourire, rougir et pâlir tour à tour ? Pourquoi, quand nous lisions ensemble les lettres de Christine, dans lesquelles elle se désolait de l’état de Frantz, voyais-je briller des larmes dans vos yeux ? Pourquoi, quand nous étions restées longtemps muettes sous les grands marronniers de la terrasse, me serriez-vous la main comme pour me dire : « Ce que vous avez pensé, je l’ai pensé aussi ; je comprends vos souffrances et je les partage. »

— Faut-il donc que je vous jure encore aujourd’hui, pour vous persuader, que c’est bien de mon plein gré et de ma libre volonté que j’ai refusé les offres de Frantz ?

— C’est vrai, vous me l’avez déjà dit, et si vous l’aviez aimé comme je l’aime, aucune considération humaine ne vous eût retenue ; et pourtant !… Non, c’est impossible ; ce sacrifice aurait été au-dessus de ce que je peux comprendre.

Le reste de la soirée, Pauline fit des plans, me demanda des conseils et pleura avec moi sur notre prochaine séparation. Nos mains étaient enlacées, nos têtes penchées l’une vers l’autre ; le temps s’écoula rapidement.

Lorsque Pauline fut sortie, je me sentis brisée.

La seule amie que j’eusse allait partir. Ma sœur était trop jeune pour la remplacer ; à qui pouvais-je confier mes ennuis, puisque je devais persister à les cacher à mon père et à ma tante ?

Je pleurai bien longtemps ; je n’avais pas même la force de prier, et le portrait de ma mère, si souvent mon consolateur, mon espérance, mon refuge contre les peines de la vie, le portrait de ma mère n’était plus pour moi qu’une toile inanimée ; l’esprit qui semblait vivifier cette peinture avait disparu.

Oh ! que je souffris de cette solitude morale !

L’avenir m’effrayait à ce point que, s’il eut été en mon pouvoir de renverser le monde, d’arrêter la marche du temps, je l’aurais fait sans hésiter.

Mais Dieu, dans sa sagesse infinie, nous a frappés d’impuissance.

Je m’endormis vers le matin. Mon sommeil ne fut qu’une longue agitation.

À mon réveil, je voulus me lever, ce fut inutilement ; un mal de tête affreux me força à garder le lit.

Mon père fit appeler un médecin, qui m’ordonna la diète et un repos absolu.

J’étais atteinte de la fièvre typhoïde, qui, cette année-là, faisait de grands ravages dans notre canton.

Pendant un mois je fus entre la vie et la mort ; ma tante ne quitta pas mon chevet.

Pauline vint tous les jours, mais on ne lui permit jamais de me voir, parce que, dans mon délire, son nom se trouvait sans cesse mêlé à celui de Frantz.

Ma tante surtout, avec cet instinct de femme qui devine si aisément les peines de cœur, comprit que Frantz avait laissé en moi d’ineffaçables souvenirs.

Je ne pourrais vous dire, mes bonnes amies, toutes les délicates attentions de ma tante, ses soins à éviter tout ce qui pouvait rouvrir en mon cœur une plaie mal cicatrisée ; elle fut pour moi un bon ange, et Dieu me l’envoyait au moment précis où je perdais mon amie.

Un mois après, j’entrai en pleine convalescence, et j’exigeai qu’on me laissât voir Pauline, dont le cœur était brisé par les refus continuels qu’on lui faisait subir lorsqu’elle demandait à me parler.

La pauvre enfant se jeta dans mes bras et me demanda, d’une voix pleine de larmes, si elle était pour quelque chose dans ma maladie, qui s’était déclarée le lendemain de sa visite.

Je la rassurai, lui citant pour exemple plusieurs de nos connaissances atteintes de la fièvre typhoïde, et je réussis à lui rendre un peu de calme.

Alors elle me montra une lettre de Christine qui était dans la plus grande inquiétude sur mon compte, et avait caché ma maladie à son frère, pour ne pas aggraver sa position déjà si malheureuse.

Pauline me promit ce jour même de rassurer notre amie, et me quitta pour ne pas trop me fatiguer.

Nous étions à la fin de mai ; mon père voulut absolument que je prisse l’air de la campagne pour ranimer mes forces qui revenaient lentement.

Le séjour du Petit-Lancy fut choisi comme étant le plus favorable à mon rétablissement, et je fus envoyée chez de bons paysans que mon père connaissait depuis un grand nombre d’années.

Je me défendis longtemps ; je sentais combien l’éloignement de ma famille me serait pénible, je m’effrayais de la solitude que souvent j’avais ambitionnée.

Mais enfin il fallut me soumettre. Je partis.

— Voyez donc, interrompit mademoiselle Berthe Luyer, comme notre amie sait employer de grands mots pour exprimer de petites choses. Je partis !…

Ne vous semble-t-il pas que Marie quitte le continent et va livrer aux caprices de l’Océan sa fragile destinée ?

Eh bien ! pas du tout. Je partis signifie seulement qu’elle alla à la campagne, dans un lieu charmant, situé à une demi-lieue de Genève.

— J’étais étonnée que mademoiselle Berthe se fût abstenue si longtemps de remarques satiriques, répondit Régine Dovère, et je commençais à craindre pour elle une paralysie de la langue.

— Un peu de silence, mesdames, dit à son tour Louise Luyer, l’heure s’avance, et si vous l’interrompez encore, Marie ne finira pas ce soir.

— Allons, reprit mademoiselle Favre, s’il faut changer mon mot, cela m’est indifférent, je n’y tiens pas du tout ; j’allai donc à la campagne, le cœur triste, et peu disposée à admirer les scènes grandioses de la nature.

Cependant, au bout de quelques jours, je me sentais mieux ; ma respiration devenait plus libre, l’air vital que j’aspirais chaque matin de ma fenêtre, la vue des montagnes, les chants rustiques des joyeux villageois, le calme du soir qui berce l’âme et élève l’esprit à de hautes pensées, les fréquentes visites de Pauline, tout me fit aimer cette vie d’isolement et de contemplation.

Chaque soir j’accompagnais mon amie jusqu’au Pont-Rouge, c’est-à-dire jusqu’à la grande route. Là, nous nous arrêtions souvent, ne pouvant nous quitter et trouvant toujours mille choses à nous dire.

Enfin nous échangions un fraternel adieu ! Je me trompe, nous nous disions au revoir, et je tâchais d’oublier, en gravissant le sentier qui conduit au Petit-Lancy, que le temps me rapprochait du jour où il faudrait lui dire : Adieu !

Un mois s’écoula rapidement. Mon père me fit consentir à rester encore quelque temps à la campagne.

Pauline me continuait ses visites, mais elle devenait triste, et je sentais que l’heure de notre séparation devait être prochaine.

Un jour mon amie ne vint pas seule ; son père raccompagnait, et M. Durand m’apprit qu’elle venait pour la dernière fois.

La présence du père de Pauline empêcha la libre expansion de notre douleur. Nous nous promîmes une active correspondance, et nous échangeâmes un affectueux embrassement ; puis la distance mit son abîme entre nous.

CHAPITRE V.

Marie rentre dans sa famille. – Mariage de Pauline avec Frantz. – Victor Durand épouse Christine. – Lettre de celle-ci à Marie. – Mort de Pauline.

Le lendemain la campagne m’était devenue insupportable ; en vain le soleil brillait de tout son éclat ; les montagnes, tour à tour bleues et dorées, le chant des moissonneurs, la silencieuse harmonie du soir, tout semblait former avec mon chagrin un déchirant contraste.

Persuadée que les maux du cœur ne se guérissent que par le cœur, je rentrai dans ma famille.

Chacun fut content de me revoir, on me le témoigna avec effusion et tendresse.

Je repris mes occupations ordinaires ; on renvoya la domestique que mon père avait prise momentanément pour me remplacer ; le travail, l’exercice me rendirent un peu de calme et de force.

Le soir, quand j’étais triste, j’allais retremper mon courage près du lit de mon plus jeune frère, de mon Charles bien-aimé ; je contemplais la sérénité de son doux et charmant visage, et j’étais loin de regretter le sacrifice que je m’étais imposé pour servir de mère à ce jeune et cher orphelin.

Je reçus enfin une lettre de Pauline ; elle était mariée. M. Durand l’avait accompagnée à Francfort et avait fait hâter ce mariage, afin d’y assister avant d’aller à Paris fonder un établissement pour son fils.

Cette lettre était d’une réserve qui n’était point habituelle à mon amie ; on sentait l’influence de la contrainte, et, ne pouvant être elle-même, Pauline était froide et embarrassée.

Rien, absolument rien sur l’état de Frantz ; elle parlait de lui bien rarement et lorsqu’elle y était presque forcée ; on eût dit qu’elle craignait de rouvrir une blessure.

En compensation, deux jours après, Christine me donna tous les détails que je pouvais désirer, dans une longue lettre que j’ai précieusement conservée.

Je vais, mesdames, vous en faire la lecture.

 

« Francfort, 24 août 18…

» Ma chère Marie,

» Vous avez dû recevoir de Pauline, il y a deux jours, une lettre qui sans doute vous aura peu satisfaite. Cette chère sœur me prie de réparer bien vite un crime de lèse-amitié dont elle n’est pas coupable.

» Figurez-vous que mon pauvre frère est resté près d’elle pendant qu’elle vous écrivait.

» Je n’ai pas besoin de vous dire l’influence que cette espèce d’inquisition a exercée sur sa missive ; la pauvre enfant m’a raconté tout cela les larmes aux yeux, et ce qui l’affligeait le plus, c’était de vous blesser par sa retenue et sa froideur.

» Pauline a bien essayé de retarder l’envoi de sa lettre, espérant avoir le temps d’en écrire une autre plus librement ; mais Frantz a voulu se charger de la mettre à la poste.

» Pendant qu’il était sorti, elle est venue me conter ses ennuis, et je m’empresse de détruire la mauvaise impression que cette lettre a dû produire sur vous.

» Je vais, ma bien chère Marie, vous dire une foule de choses dont je vous avais peu entretenue.

» Jusqu’ici je vous ai rarement parlé du profond chagrin que votre refus a laissé dans l’âme de mon pauvre Frantz. Je ne vous ai pas encore fait connaître ses luttes contre la passion dévorante qui a brisé sa jeunesse.

» Pourquoi vous aurais-je parlé longuement de cela, à vous, Marie, qui avez souffert votre part, et qui souffrez encore peut-être du douloureux sacrifice que vous vous êtes imposé ?

» Ne vous récriez pas, Marie ; je sais que vous aimiez mon frère ; je sais que, depuis, vous avez refusé de vous marier dans votre pays, pour garder à mon Frantz un éternel souvenir.

» Et croyez-vous, mon amie, que je vous aurais pardonné d’avoir fait verser tant de larmes à mon frère, si je n’avais su que les vôtres coulaient aussi ?

» Oui, ma chère Marie, je savais combien vous l’aimiez, et j’ai compris votre noble dévouement ; mais Frantz l’a toujours ignoré. Nous le lui avons caché, mon père et moi, pour ne pas aggraver sa douleur.

» Avons-nous bien fait ?

» Dieu seul pourrait répondre.

» Bien des fois, lorsque, dans les allées de notre jardin, je le voyais rêveur et sombre passer près de moi sans m’apercevoir, je me suis demandé si je devais lui taire ce qui peut être le consolerait !

» Mais ce secret ne m’appartenait pas.

» Mon père, espérant guérir Frantz par la distraction, me conseilla de ne pas lui faire connaître votre profonde sympathie pour lui ; mais mon frère ne fréquentait le monde que pour être agréable à mon père, et dans les sociétés les plus joyeuses, il se laissait aller à une noire mélancolie et recherchait l’isolement.

» J’essayais quelquefois d’un autre moyen : c’était de lui parler de vous.

» Lorsque, pendant des heures entières, il était resté près de moi, sans m’adresser une parole, je l’entretenais de notre séjour à Genève, et, sans transition brusque, votre nom se mêlait à nos souvenirs.

» Alors une rougeur fébrile venait colorer ce visage pâle et languissant. Ainsi se ranime au foyer, sous l’influence d’un courant d’air, le feu que conserve à peine un bois fumant et noirci.

» Souvent je fus effrayée de l’effet que j’avais produit sur Frantz ; mille questions débordaient de ses lèvres habituellement froides et silencieuses.

» Et quand je recevais vos lettres, ma chère Marie, il les dévorait avant moi ; il s’en est approprié quelques-unes, mais il croit que je l’ignore complètement.

» Voilà où en étaient les choses à l’arrivée de Victor Durand. Vous savez sans doute qu’en venant en Allemagne, son but était de m’épouser et de m’emmener plus tard à Paris, où son père veut lui créer un établissement.

» À son grand étonnement, j’ai refusé de quitter mon frère, tant qu’il serait dans cet état de langueur.

» Victor, qui n’est point patient, tant s’en faut, a fortement insisté ; mais je suis ferme et n’ai point cédé.

» Dans tout ceci mon père me laissait parfaitement libre, et Frantz s’est joint à Victor pour me supplier de ne pas retarder notre mariage ; mais ils ont trouvé une résistance à laquelle ils étaient loin de s’attendre.

» Alors Victor imagina de faire intervenir Pauline et la proposa à mon frère, lui laissant entrevoir qu’elle l’avait aimé depuis le jour où nous étions entrés dans la maison Durand.

» Frantz a répondu qu’il ne voulait point associer une jeune et belle destinée à son avenir brisé et flétri.

» Pauline, dit-il, mérite d’être heureuse, et je ne pourrais lui donner qu’une amitié insuffisante pour remplir le cœur d’une femme.

» Victor, toujours ingénieux quand il s’agit de défendre ses intérêts (car il est très-égoïste, soit dit en passant), lui a démontré que puisque Pauline l’aimait, elle refuserait toute autre alliance, et se trouverait heureuse de cette amitié, qui pourrait grandir un jour.

» Il fit tant d’instances, que mon frère, pour faire le bonheur de Victor et le mien, a consenti à épouser notre chère Pauline.

» J’avais toujours pensé que son frère s’était trompé, et qu’elle refuserait une vie de dévouement et de sacrifices que nous lui avons montrée sous son véritable jour.

» Elle n’a pas reculé, la noble fille ! Puisse la Providence adoucir la tâche qu’elle a acceptée et lui donner la récompense due à tant de généreuse abnégation !

» Je ne vous parlerai pas des préparatifs de mariage ; ils sont tous les mêmes. Je me trompe ; il en est qui se font au milieu des sourires et de la joie, d’autres dans la tristesse et les larmes. Frantz vit tout cela avec une complète indifférence.

» Cependant j’ai été plus contente de lui que je n’osais l’espérer. Mon frère est souverainement bon, et Victor a été bien inspiré en lui disant que Pauline l’aimait, lui qui connaît toutes les tortures d’un amour malheureux.

» On voit qu’il cherche à bannir cette mélancolie qui faisait mon désespoir. Il se montre un peu capricieux et enfant envers sa jeune femme, mais j’attends des soins affectueux de ma sœur ce que nous n’avons jamais pu obtenir.

» Je crois vous être agréable, ma chère Marie, en vous signalant une amélioration dans l’état du cœur de mon pauvre Frantz ; je vous sais bonne et généreuse, et je verse dans votre âme un peu de cet espoir qui a ranimé la mienne.

» Maintenant que mon frère est marié, Victor presse mon père ; il veut m’emmener à Paris où l’appellent ses affaires.

» Il veut ! dites-vous, mon amie. Mais qu’est devenue ma Christine ? je ne la reconnais plus !

» Hélas !… Votre Christine si forte, si entêtée quelquefois, s’incline aujourd’hui devant la volonté de celui qu’elle aime.

» Nous partirons donc à la fin du mois prochain ; je dirai adieu à ma chère Allemagne, pour aller vivre dans l’opulente et grandiose cité dont on m’a conté tant de choses merveilleuses : mais rien, j’en suis sûre, ne remplacera pour moi le foyer paternel ni le cœur d’une amie telle que vous.

» Je réfléchis que j’écris en égoïste ; je vous parle de mon bonheur, de tout ce qui m’entoure et m’intéresse, et j’oublie de vous parler de vous-même.

» Que faites-vous ? Êtes-vous parfaitement rétablie de votre longue maladie ? Votre famille vous donne-t-elle toute la satisfaction que vous méritez ?

» Répondez-moi bien vite et donnez-moi beaucoup de détails. Parlez-moi de votre excellent père, de votre chère tante, de vos frères, de votre sœur. Initiez-moi à votre vie de chaque jour ; nous saurons à telle ou telle heure à quoi vous êtes occupée ; nous vivrons avec vous par la pensée, et ainsi la distance qui nous sépare nous paraîtra moins grande.

» Adieu, ma bien chère Marie ! Voici, je pense, une longue lettre ; puisse-t-elle vous trouver en bonne santé et vous porter autant de plaisir que j’en ai eu à m’entretenir avec vous !

» Votre amie,

» Christine.

 

» P. S. Je vous envoie un bracelet fait de mes cheveux ; je n’ai pas besoin de vous dire quels sont ceux qui forment le filet blond du bord. »

 

— Nous connaissons le bracelet, dit Berthe, et nous savons le prix que vous y attachez. Lorsque vous l’avez perdu, il y a deux ans, il nous souvient de la magnifique récompense que vous avez donnée à la personne qui vous l’a rapporté.

— Oui, mes bonnes amies, depuis ce jour-là je ne l’ai point porté, de crainte de le perdre encore.

Maintenant il ne me reste pas beaucoup de choses à vous dire.

J’ai vieilli en élevant ma famille ; mon frère aîné s’est marié à Paris ; Georges et Léonie sont morts tous les deux au printemps de la vie ; Charles s’est marié à son tour, puis il est parti pour la Nouvelle-Orléans, où il est très-bien établi.

Ma tante est morte aussi, me léguant sa petite fortune et l’exemple d’une vie irréprochable.

Après la perte de cette amie, je suis restée seule avec mon père, dont la vieillesse et la mauvaise santé réclamaient mes soins les plus assidus. Mais vous savez tout cela, mesdames, puisqu’il y a près de six ans que nous nous sommes connues à la campagne, et que depuis ce temps notre amitié n’a fait que s’accroître.

Je n’ai donc pas besoin de vous rappeler la mort de mon père : vos souvenirs vous diront quelle fut ma douleur.

— Et Pauline ? dit Louise Luyer.

— Et Frantz ? dit Régine.

— Je vais répondre à vos questions, mes bonnes amies ; vous avez attaché assez d’intérêt à mon histoire pour que je continue celle des personnes que j’aimais.

Pauline a ramené la joie sous le toit de M. Koller. Peu à peu elle est devenue l’amie de Frantz ; elle a cicatrisé ses blessures. Pauline a été tendrement aimée de son mari ; elle lui a donné deux enfants et treize ans de bonheur.

— Elle est donc morte aussi ? demanda Berthe. Mais votre histoire, ma chère, n’est qu’une longue succession d’enterrements.

— Oui, Pauline est morte de la fièvre scarlatine. Avant de succomber, elle m’a écrit une lettre pour me recommander ceux qu’elle aimait.

— Vous avez cette lettre, dit Régine ; vous allez nous la lire, n’est-ce pas ?

— Sans doute, ajouta Berthe, et je vais faire tous mes efforts pour pleurer.

— Non, c’est pour cacher vos larmes, devriez-vous dire pour être vraie, ma chère Berthe. Nous vous connaissons assez pour savoir que vous vous montrez mordante et ironique quand vous sentez votre cœur s’amollir et vos yeux se mouiller. Alors, pour cacher un noble sentiment qui vous ferait honneur, vous raillez ce qu’au fond de votre âme vous approuvez réellement.

Croyez-vous donc, continua Marie, que si nous ne savions reconnaître vos belles qualités à travers les ronces qui les cachent, nous vous aimerions autant ? Non, ma chère, les piqûres nous auraient effrayées ; mais nous avons compris les circonstances qui ont pu vous aigrir le caractère.

— Encore de grands mots, Marie ; vous êtes incorrigible. Si, au lieu de circonstances, vous aviez dit une suite de déceptions, de contrariétés, de vexations, vous auriez été complètement dans la vérité.

— Laisse finir Marie, je t’en prie, ma sœur ; à notre tour nous dirons notre histoire : écoutons la fin de celle-ci.

Marie tira de sa cassette une lettre moins jaunie que les autres, et dont voici le contenu :

 

« Francfort, le…

» Ma chère Marie,

» Au moment de quitter cette terre, je veux vous faire mes adieux.

» Dans quelques jours j’irai remercier Dieu de la part de bonheur qu’il m’a donnée ici-bas.

» Je laisse ceux que j’aime, mais j’ai l’espoir de les revoir un jour. Dans quel monde, sous quels cieux ? je l’ignore ; mais puisque l’âme est immortelle, nos affections ne doivent pas finir, et dans cette séparation, ceux qui restent sont le plus à plaindre.

» Vous êtes seule, Marie, seule après avoir tout sacrifié à votre famille : votre père n’est plus, votre pays ne doit vous rappeler que des souvenirs douloureux. Venez ici, consolez Frantz, ranimez en lui cet amour qui n’a jamais été complètement éteint. Son coeur est jeune encore ; continuez-lui le bonheur que j’ai tâché de lui donner, et soyez la seconde mère de mes enfants. Les vœux d’une mourante sont sacrés, réfléchissez-y, Marie ; je vous demande, sur le bord de la tombe, une grâce, une promesse : n’allez pas y manquer.

» J’aurais encore bien des choses à vous dire ; ma vue commence à se troubler. L’effort que j’ai fait pour vous écrire m’a enlevé le peu de forces qui me restaient…

» Adieu !… Je vous laisse mon mari, mes enfants… Soyez heureuse…

» Adieu ! »

 

— La fin de cette lettre est, comme vous le voyez, mesdames, presque illisible, tant l’écriture en est tremblée.

— Oui, dit Régine ; mais si la main de la mourante avait de la peine à diriger une plume, son âme n’avait rien perdu de sa noblesse, de sa grandeur.

— Mais pourquoi êtes-vous encore ici ? dit Louise. N’avez-vous pas l’intention de vous rendre au dernier désir de votre amie ?

— Ne voyez-vous pas, reprit Berthe à son tour, que Marie a attend pour nous faire ses adieux que le temps du grand deuil soit passé ? Notre amie sait trop les convenances pour ne pas donner à Frantz le temps d’ôter le crêpe de son chapeau.

— Berthe, vous avez le talent de tout détruire, et je crois que si vous pouviez toucher au soleil, vous lui ôteriez lumière et chaleur.

— Allons, mesdames, ne vous querellez pas à cause de moi. Je viens de vous raconter mon histoire ; pour la finir, je vous dirai que je compte vous quitter au printemps prochain.

D’ici-là chacune de vous nous mettra au courant de sa vie : telles sont nos conventions.

CHAPITRE VI.

La réunion du quai des Bergues. – Histoire de Régine Dovère. – Les deux aïeules. – Régine perd sa mère.

Le dimanche suivant, les quatre personnes avec lesquelles nous avons déjà fait connaissance étaient de nouveau réunies, non pas chez mademoiselle Favre cette fois, mais dans un salon d’une belle maison du quai des Bergues, chez mademoiselle Régine Dovère.

Là, tout respirait l’élégance et le luxe.

De moëlleux et riches tapis couvraient le parquet et assourdissaient les pas. Les meubles étaient garnis en velours grenat ; chaque fenêtre avait de magnifiques rideaux de soie ponceau clair, qui donnaient à ce salon l’aspect de l’opulence et de la gaîté.

Une belle pendule de bronze, représentant Bélisaire aveugle, rappelait l’ingratitude des rois et l’inconstance des choses terrestres. Des vases de Chine, des cristaux de grand prix, deux beaux candélabres en bronze à filets dorés, formaient l’ornement de la cheminée.

Sur une table d’acajou artistement travaillée et occupant le centre de cette pièce, se trouvait une corbeille de porcelaine remplie de fraîches et odorantes fleurs qui faisaient oublier les rigueurs de la saison.

Un joli piano moderne, placé près d’une fenêtre, annonçait que la maîtresse du logis ne devait pas être insensible aux charmes de la musique. Des tableaux représentant le Christ sur la croix, la Madeleine repentante, les derniers moments d’un chrétien, le jugement de Salomon, toutes ces peintures faisaient honneur au bon goût de mademoiselle Dovère.

Autour d’un grand feu étaient groupées ces dames, qui, cette fois, avaient quitté le jeu beaucoup plus tôt qu’à l’ordinaire, afin de donner plus de temps aux récits que les unes devaient faire et les autres écouter.

— C’est à votre tour, Régine, lui dit Berthe Luyer ; ne vous faites pas tant prier, ma chère : il y a longtemps que nous vous attendons.

— Vous l’exigez, mesdames ? j’y consens ; mais je suis bien émue, et avant de réveiller de lointains et tristes souvenirs, je sentais le besoin de me recueillir quelques instants.

— Allons, dit Berthe, après l’élégie le drame ; je vois que nous n’aurons rien perdu pour attendre.

Ma sœur, après ces grandes scènes, que nous restera-t-il à raconter ?

— La vérité, Berthe, la vérité qui presque toujours intéresse.

Alors Régine, portant à son front sa main blanche et amaigrie, prit la parole en ces termes :

Je n’ai connu ni mon père ni ma mère ; tous deux étaient morts avant que j’eusse atteint ma seconde année.

Deux aïeules me restaient : ma grand’mère Dovère, qui avait voulu se charger de mon éducation, et ma grand’mère Raynal, chez qui ma bonne me conduisait deux fois par semaine.

Je crois nécessaire de vous faire connaître le caractère de ces deux femmes ; cela vous servira peut-être à comprendre le mien et à excuser en moi les torts, les fautes, les erreurs, les superstitions qui ont agité ma vie.

Maman Dovère (c’est ainsi que je l’appelais) était une petite femme vive, enjouée, spirituelle, mais de cet esprit satirique qui mord, déchire et laisse des empreintes partout où il passe.

Elle était née catholique, mais elle négligeait entièrement les pratiques de cette religion, trouvant qu’il appartenait aux esprits faibles de fréquenter les églises.

Elle lisait Voltaire et le plaçait au premier rang des penseurs et des philosophes ; comme lui, elle abhorrait le clergé sans vouloir admettre aucune exception, et par ses sarcasmes elle aurait taché les choses les plus pures.

Maman Dovère doutait de tout, riait de tout, n’admettait, point la vertu, excusait le vice quand il se présentait sous des dehors polis et adroits, trouvait au fond de toute bonne action un sentiment d’égoïsme et d’orgueil, puis elle ne croyait pas à l’immortalité de l’âme.

Elle ne voyait dans l’âme que la résultante exacte du mouvement des parties organiques du corps.

Elle considérait la mort comme l’anéantissement complet de l’être, et la vie comme le seul centre vers lequel dussent converger nos espérances, nos désirs et nos affections.

Voilà, mesdames, la description fidèle de l’étrange caractère et des convictions de maman Dovère.

Je suis peut-être coupable de soulever un voile qu’une main filiale aurait dû respecter ; mais mon cœur a tant souffert des doctrines subversives qui m’ont été enseignées dès mon enfance et ont empoisonné ma jeunesse, qu’en vous signalant les écueils au milieu desquels se sont écoulées mes premières années, j’aurai votre indulgence et pourrai conserver votre estime et votre amitié, les dernières et les plus douces satisfactions qui me restent.

Ma grand’mère Raynal était une bonne et vertueuse femme que l’adversité n’avait pu abattre ; elle s’était inclinée sans murmurer devant la volonté de la Providence.

Genevoise et protestante, elle avait élevé ma mère dans sa religion et regrettait amèrement que maman Dovère s’obstinât, par esprit de contradiction, à m’instruire dans la religion romaine.

Elle prévoyait bien, l’excellente femme, que, d’un côté les principes que j’entendais exposer chaque jour à la maison par ma grand’mère ou ses amis (tous incrédules comme elle), de l’autre, les nombreuses formules, les démonstrations extérieures, les pratiques forcées de l’Église, jetteraient mon esprit dans le doute.

Aussi, toutes les fois que j’allais chez elle, ma grand’mère Raynal cherchait à développer en moi le vrai sentiment religieux.

Pour se mettre à ma portée, elle m’enseignait les maximes du Christ, simplement, sous la forme d’une conversation douce et affectueuse.

Elle ne faisait point de la religion une affaire séparée des choses de la vie, et à laquelle on consacre tant d’heures ou tant de minutes chaque jour ; elle la mêlait à toutes ses pensées, à toutes ses actions ; mais elle savait ne pas me fatiguer, me rebuter par les grands mots que certaines personnes vous jettent à la face pour vous éblouir, vous fasciner et afficher une austérité de principes qui cache le plus souvent une révoltante hypocrisie.

Pour elle, le sentiment qui élève l’homme vers la divinité était bien moins une obligation qu’un privilège ; aussi voulait-elle qu’on aimât au lieu de craindre.

Je me trouvais heureuse sur ses genoux ; je m’y sentais plus libre que chez maman Dovère ; et, bien que l’une fût pauvre et l’autre riche, je préférais la modeste demeure au somptueux salon.

Lorsque je revenais de chez cette bonne mère, maman Dovère, qui la détestait, me faisait toujours mille questions, et lançait de nombreux sarcasmes sur la dévote et la superstitieuse madame Raynal.

En grandissant, l’expérience m’apprit à garder le silence sur une partie de nos conversations ; je ne pouvais entendre attaquer une personne que j’aimais et estimais infiniment.

Cependant, un jour que j’avais avec ma bonne une vive discussion sur la manière de rendre hommage à Dieu, et que je citais à l’appui de mon raisonnement l’exemple de madame Raynal, maman Dovère, qui, en ce moment, sortait de sa chambre, entendit la dernière partie de notre contestation, et déclara formellement que, puisque cette stupide dévote me remplissait la tête de sornettes, elle me défendait absolument de retourner chez elle, et immédiatement elle écrivit une lettre d’une amertume et d’une ironie sanglante, à la seule personne qui pût abriter ma jeunesse contre les préjugés et les dangers du monde.

Pauvre femme ! qu’elle a dû souffrir de ne plus me voir !

Depuis la mort de ma mère, j’étais son unique consolation ; elle se résigna cette fois comme en tant d’autres circonstances, acceptant sa douleur en expiation de sa faiblesse.

Voici ce qu’elle se reprochait.

Ma mère, dit-on, était parfaitement belle, et douée d’un noble cœur ; elle avait su inspirer à M. Dovère, beau, jeune et riche, une de ces passions que le temps et les obstacles ne sauraient vaincre.

Maman Dovère s’était longtemps opposée à ce mariage, non pour la différence de religion (elle s’en inquiétait fort peu), mais à cause de la pauvreté de ma mère, qui n’avait pour dot qu’un nom sans tache et une excellente éducation.

Mon père triompha de tous les obstacles que sa mère voulut lui susciter ; mais une fois son fils marié, maman Dovère fit payer chèrement à sa belle-fille une alliance qui ne flattait point sa vanité.

Quand je vins au monde, des contestations s’élevèrent au sujet de mon baptême ; l’avis de mon père était que la femme s’occupant plus spécialement de l’éducation de ses enfants, devait les élever dans sa religion.

Maman Dovère, qui ne croyait à rien, et par conséquent n’attachait aucune importance à une pareille décision, exigea cependant que je fusse baptisée dans l’Église catholique, pour contrarier ma mère et faire peser sur elle sa tyrannique volonté.

Ma mère n’était pas appelée à être heureuse !

La mort presque subite de son mari la frappa au coeur si douloureusement, que, depuis cette secousse déchirante et inattendue, la vie ne fut pour elle qu’une lente agonie ; cinq mois après, elle rejoignit au ciel celui qu’elle avait tant aimé.

Maman Dovère avait porté un coup mortel à ma pauvre grand’mère Raynal : notre séparation et tous les chagrins qu’elle avait déjà éprouvés la conduisirent rapidement à la tombe.

— Pardon, interrompit Berthe Luyer, aurez-vous encore beaucoup de gens à enterrer dans votre histoire ?

— Pourquoi me demandez-vous cela, Berthe ?

— Pour me tenir en garde contre les brusques émotions.

— Vous devriez vous estimer heureuse, ma chère, dit Marie, que Dieu vous ait épargné les maux dont il nous a accablées ; peut-être si vous eussiez vu plus souvent la mort enlever une à une toutes vos affections, vous plaisanteriez moins sur les choses sérieuses et vous ne blesseriez pas le cœur de vos amies.

— Voilà une leçon qui a bien son mérite ; je vous en remercie, Régine, mais je n’ose vous promettre que j’en profiterai.

— Ma chère sœur, dit Louise, n’interromps pas ; nous ignorons encore l’histoire de Régine ; laisse-la continuer, je te prie, nous avons tout à y gagner.

— Ma grand’mère Raynal mourut donc sans qu’on me permît de la revoir. J’avais dix ans alors, et je commençai à sentir la perte d’une personne aimée.

Tant que j’avais entrevu la possibilité de retourner chez elle, notre séparation m’avait paru moins pénible ; l’enfance est si pleine d’espoir ! Mais quand on m’eut appris sa mort, quand j’eus compris que je lui avais dit un dernier et suprême adieu le jour où je l’avais quittée, je m’accusai d’avoir été, par mon orgueil et mon entêtement, la cause de son chagrin, peut-être de sa mort.

Maman Dovère se moqua de ma tristesse, en me demandant ce que j’aurais de plus quand j’aurais passé de longues heures à pleurer.

Elle ajouta que les vieux n’avaient rien de mieux à faire que de mourir.

Froissée de ce cynisme brutal, je fis une réflexion, mais je m’abstins de l’exprimer : c’est que maman Dovère avait quatre ans de plus que ma grand’mère Raynal, et, d’après cela, la mort avait fait une erreur qui m’était bien préjudiciable.

Il faut vous dire, mesdames, que j’étais très-avancée pour mon âge. J’avais des maîtres pour développer mon intelligence, cultiver mon esprit ; mais personne ne s’était occupé de mon cœur, qui, au contact d’éléments hétérogènes, s’était replié sur lui-même.

J’étais susceptible d’élans généreux ; je ne pouvais voir une souffrance sans verser des larmes ; j’aurais donné tout ce que j’avais pour soulager une infortune ; et cependant j’étais fière, hautaine, et parfois impertinente.

Je faisais de rapides progrès ; tous mes maîtres félicitaient maman Dovère, non sur mon application et ma docilité, mais sur mon aptitude à tout saisir si rapidement, que je pouvais me passer de ces deux qualités ordinairement si nécessaires dans toutes les études.

Mon professeur de dessin et ma maîtresse de piano donnaient seuls de moi des louanges. Seulement ils me reprochaient tous les deux le sombre choix de mes modèles et la déchirante tristesse de mes partitions favorites.

Plusieurs fois ils cherchèrent à tenir ma grand’mère en garde contre l’exagération de mon caractère.

Maman Dovère riait de leurs craintes, et ne s’en préoccupait nullement.

Élevée seule, dans une maison où chacun semblait hostile à ma manière de voir, je m’habituai à cacher mes pensées, qui ne trouvaient jamais d’approbation autour de moi.

Je vécus entièrement concentrée en moi-même, n’ayant point d’amie de mon âge, et craignant trop les railleries et les sarcasmes de maman Dovère pour avoir avec elle aucun épanchement.

Pour me distraire dans mes heures de solitude, je faisais dans mon imagination de longues et belles histoires semblables à celles que j’avais lues dans quelques romans.

J’avais mon idéal, auquel j’attribuais, comme vous le pensez bien, mes chères amies, toutes les qualités qui me plaisaient le plus.

Il était beau, vaillant, téméraire, fier et noble.

Je le plaçais dans les positions les plus difficiles : mais il s’en tirait à merveille, grâce à ce prestige dont j’avais eu le soin de l’entourer.

J’étais toujours avec lui, je lui parlais sans cesse. Quand je me mettais au piano, je jouais, je chantais pour lui seul ; c’est pourquoi je recherchais les sombres mélodies, qui devaient être de son goût.

Quand je dessinais, je ne voulais reproduire que des têtes d’hommes très-caractérisées, ainsi que j’avais rêvé la sienne ; et en fait de paysages, je voulais représenter la nature sous ses aspects les plus sauvages et les plus terribles, pour qu’elle fût plus en rapport avec les goûts que lui avait donnés ma bizarre imagination.

Comme je ne laissais rien transpirer de ces petits drames que je jouais en moi-même, on ne put réprimer les dérèglements de mon esprit.

Cependant, un ancien ami de maman Dovère, remarquant parfois sur ma figure des changements subits qu’il ne pouvait expliquer, en fit l’observation à ma grand’mère ; celle-ci attribua cette disposition à une influence physique, et pria notre médecin de me prescrire un traitement.

Ce que l’on supposait être une maladie n’était que le résultat des différentes scènes auxquelles mon imagination me faisait assister ; et malgré les potions de M. Brachard, je continuais à vivre de cette vie idéale dans laquelle je croyais apercevoir le bonheur.

Maman Dovère recevait chez elle une assez nombreuse société, des hommes surtout. Elle aimait peu les femmes, dont elle trouvait la conversation généralement froide et insipide.

Parmi les intimes, je dois citer au premier rang M. Brachard, dont j’ai déjà parlé.

C’était un homme sceptique, dont la manière de voir était toujours en parfaite harmonie avec celle de ma grand’mère : aussi s’entendaient-ils à merveille pour déchirer à belles dents tout ce qui les entourait.

Je ne sais si c’était crainte ou admiration, mais je n’ai jamais entendu maman Dovère parler mal, ni même légèrement de son médecin.

S’étaient-ils jugés tous deux, et se connaissaient-ils assez méchants pour devoir se respecter ? Je l’ai toujours cru ; mais ce qu’il y a de certain, c’est qu’ils étaient pleins d’égards l’un pour l’autre.

M. Brachard avait un fils qui étudiait la médecine à Paris.

Il n’était bruit que de ses folies dans le quartier latin, et M. Brachard ne paraissait pas s’émouvoir de la vie scandaleuse dans laquelle s’écoulait la jeunesse de son fils ; seulement il fronçait un peu les sourcils en recevant les lettres de change souscrites par son jeune étourdi.

Il lisait parfois à ma grand’mère des épîtres bizarres qui flattaient son orgueil d’homme d’esprit, lorsqu’elles auraient dû faire saigner son cœur de père.

J’ai retrouvé une de ces lettres : je vais vous la lire, mesdames ; vous en jugerez.

 

« Mon cher père,

» Ah ! quelle erreur je commets ! Tu ne m’as jamais rien coûté ; je mets au contraire quelquefois la bourse à contribution. C’est mon très-bon père que j’aurais dû dire.

» Ce qui est écrit est écrit, je ne l’efface pas ; si tu n’en es pas content, biffe-le, ne te gêne pas avec moi.

» J’ai encore fait quelques folies, presque rien (ne fais pas les grands yeux, cela ne te va pas du tout, et tu es encore assez jeune pour faire des conquêtes). J’ai joué tout ce que j’avais, ma montre, mes livres, mes vêtements, enfin je suis littéralement nu ; de sorte que, si tu tiens à ce que je continue mes cours, je te prie de m’envoyer promptement des fonds ; la moralité et la décence m’interdisent de sortir dans mon léger costume.

» Mais ne m’envoie pas une misère, comme tu as l’habitude de le faire ; sois grand une fois dans la vie ; tue quelques malades de plus, et mon patrimoine n’aura pas à souffrir de ta générosité. Tu comprends, j’ai besoin de beaucoup d’argent pour racheter tout ce que j’ai vendu ou engagé.

» J’ai joué jusqu’à ma maîtresse, mais je n’ai pas l’intention de la racheter.

» Pendant que je suis aux arrêts forcés, je ne m’ennuie pas trop ; mes amis, de joyeux et francs lurons, par ma foi, viennent me tenir compagnie.

» Ensuite, je puis bien te dire cela, tu es si indulgent ! j’ai une petite voisine charmante, très-peu rigoriste sur l’étiquette de la toilette, et chez qui je file mon temps très-agréablement.

» C’est égal : j’aime mieux être vêtu décemment. Expédie-moi donc sans retard quelques bons billets de banque, et je me dirai encore une fois,

» Ton très-cher fils,

» Félix BRACHARD.

 

» P.S. À la réception de ce que j’attends de toi, mes amis se préparent à porter un copieux toast »

» Au père modèle ! »

 

Voilà, mes chères amies, la manière d’écrire de ce jeune homme. J’entendais maman Dovère faire son éloge à tout propos ; elle trouvait ce révoltant cynisme du meilleur goût.

Vous pensez bien que je n’eus connaissance de cette lettre que beaucoup plus tard. D’ailleurs, entourée comme je l’étais, je ne sais si je l’aurais jugée aussi sévèrement que je le fais aujourd’hui ; le temps et l’expérience ont tant changé mon caractère !

CHAPITRE VII.

Mort de madame Dovère. – Régine fait la connaissance de Félix Brachard. – La ferme de Neyden. – Les rendez-vous à la Croix-de-pierre. – Intimité et rupture. – Lettre de Félix à Régine. – Celle-ci quitte Neyden. – Séjour aux Pâquis. – Les deux inconnues.

Un soir, j’étais couchée depuis une demi-heure, lorsque j’entendis un grand bruit.

Les portes s’ouvraient et se fermaient avec fracas. Je me lève à la hâte, je cours au salon, où quelques personnes étaient encore là, je trouve ma grand’mère, pâle et les yeux fermés. En vain le médecin lui avait-il donné les secours les plus empressés : elle venait de succomber à une attaque d’apoplexie foudroyante.

Je ne vous dirai point que j’aie pleuré maman Dovère ; je ne l’aimais pas, et je n’ai jamais su montrer une hypocrite douleur.

Je fus entourée des amis de ma grand’mère ; elle me laissait de la fortune. C’est une chose triste à dire, et cependant elle est vraie : lorsqu’on est riche, on a du mérite et jamais on n’est isolé.

M. Brachard fut mon tuteur, et la bonne qui m’avait soignée dès l’enfance me fut donnée pour gouvernante.

J’avais quinze ans ; j’étais plus grande, plus formée qu’on ne l’est ordinairement à cet âge : aussi mon tuteur me déclara-t-il que probablement ses fonctions seraient de courte durée, et qu’en ma qualité de riche orpheline, je verrais bientôt se presser autour de moi un grand nombre de prétendants.

Il me parla de son fils, qui était prochainement attendu, et m’en fit l’éloge le plus flatteur. Il en vint à me faire comprendre que personne plus que moi ne saurait convenir à son Félix. Il fit tant et si bien, qu’avant de l’avoir vu, j’y rêvais, et l’avais déjà substitué à mon idéal, qui, au fond, n’avait fait que changer de forme.

Le jour même de son arrivée, Félix me fut présenté par son père.

Je le trouvai encore plus beau que je ne l’avais rêvé ; tout ce que j’en pourrais dire serait bien pâle devant la réalité.

C’était un beau brun de vingt-cinq ans, grand, à la tournure élégante et distinguée. Ses traits avaient plus d’harmonie que de noblesse ; ses grands yeux noirs étincelaient, et sa fine moustache se dessinait gracieusement sur une lèvre un peu relevée et laissant légèrement apercevoir des dents de la plus parfaite régularité et d’une entière blancheur.

Je ne sais si son père lui avait déjà parlé de moi, mais il me regarda plus que la politesse ne semblait le comporter ; cependant je n’en fus pas trop mécontente, parce que cet examen parut m’être favorable.

La conversation de Félix avait un tour brillant qui séduisait. Que voulez-vous, mesdames ? j’étais sous le charme d’une illusion, et ne pouvais dissimuler mon admiration, qu’il remarqua facilement ; son visage en rayonna de bonheur.

Il revint souvent avec son père, quelquefois seul, sous tel ou tel prétexte.

Il avait oublié la veille de me conseiller la lecture d’un nouvel ouvrage en renom ; ou bien il m’apportait une partition, s’il pensait qu’elle pût me convenir ; enfin, le soin qu’il mettait à me plaire ne me laissa point douter longtemps de ses intentions.

Comme M. Brachard m’avait parlé d’un mariage qui répondrait à ses espérances, je ne cherchai point à me défendre d’un amour qui me flattait infiniment et promettait de me rendre heureuse.

Je me laissai donc aller sans crainte aux enivrantes émotions que j’éprouvais. Voir Félix était toute ma joie ; son regard me fascinait ; une pression de sa main me jetait dans un trouble inexprimable ; et lorsqu’il me quittait, il semblait emporter avec lui une partie de moi-même.

Il était devenu le maître absolu de ma volonté ; il disposait à son gré de mes instants, et je croyais déjà lui appartenir.

Les jours heureux s’écoulent rapidement. Il y avait deux ans que ma grand’mère était morte, et Félix ne parlait point de mariage ; mais que m’importait ? Il m’aimait, je n’en pouvais douter ; ne devais-je pas me trouver absolument satisfaite ?

À la suite d’une assez grave indisposition, qui me retint au lit quelque temps, mon tuteur jugea nécessaire que j’allasse avec ma gouvernante passer un mois dans une maison de campagne qu’il possédait à Neyden, petit village situé au pied du Salève.

En y arrivant, quoique je fusse très-bien reçue par les fermiers de M. Brachard, je sentis qu’en cet endroit retiré, la vie me paraîtrait bien monotone et bien triste.

Nous étions aux beaux jours de mai ; la campagne venait de revêtir sa fraîche et riante parure de printemps.

Les arbres inclinaient leur couronne blanche et rose sous le souffle embaumé de la brise du matin ; les oiseaux chantaient, les fleurs commençaient à s’épanouir ; tout dans la nature semblait sourire : moi seule j’étais triste et rêveuse.

Il n’était pas là !

Je passai bien péniblement les deux premiers jours. Le troisième, vers le soir, j’entendis le galop d’un cheval du côté de l’avenue ; je sentis battre mon cœur, et fus tirée de mon apathie.

C’était lui !

Entraînée par le bonheur de le revoir, je m’élançai à sa rencontre ; joyeux de cette démonstration, il me serra dans ses bras avec amour.

Ma gouvernante, bonne et très-confiante, ne vit aucun inconvénient à cette visite un peu tardive ; d’ailleurs, Félix n’était-il pas dans la maison de son père ? Avions-nous le droit, nous, ses hôtes, de lui en interdire l’entrée ?

Quant à moi, je vous dirai franchement que je ne m’arrêtai point à examiner la question des convenances.

Félix était près de moi : il y avait trois jours que je ne l’avais vu ; c’était longtemps, et j’éprouvais déjà le besoin de réchauffer mon cœur à la flamme enchanteresse de son regard.

La maison de M. Brachard était tout-à-fait simple, et différait peu, à l’extérieur, des habitations des paysans.

On y arrivait par une longue avenue de peupliers. Au rez-de-chaussée était l’appartement du fermier ; au-dessus était celui qu’on m’avait préparé. Il donnait sur un grand jardin potager, au milieu duquel on avait réservé un espace circulaire pour la culture des fleurs.

On eût dit une corbeille exhalant les plus délicieux parfums du printemps. À l’extrémité du jardin se trouvait un verger qui s’étendait jusqu’au pied de la montagne. De ce côté, la maison avait une galerie en bois, d’où l’on pouvait découvrir les mille et une anfractuosités du Salève.

C’est là que nous vînmes nous asseoir, Félix et moi, pour savourer librement les douceurs d’un affectueux entretien.

Si vous saviez, mes bonnes amies, comme j’ai le cœur brisé lorsque ces lointains souvenirs viennent se représenter à mon esprit, vous me dispenseriez peut-être de vous les raconter. Mais puisque j’ai commencé, je tâcherai d’achever mon récit.

Nous restâmes longtemps sans nous apercevoir que les heures s’écoulaient rapidement ; enfin Félix remonta à cheval, me promettant de venir me voir chaque soir.

Dès ce moment, tout changea pour moi ; je me sentis renaître. La campagne avait un aspect riant ; je respirais à pleins poumons l’air doux et pur des champs.

Le matin, tantôt avec ma gouvernante, tantôt seule, je faisais de longues courses au pied du Salève, dont je ne me lassais point de contempler les beautés.

Le soir, j’allais attendre Félix à la croix de pierre que l’on voit encore à l’endroit où le chemin de Neyden aboutit à la route de Genève.

Le pas de son cheval me faisait tressaillir, puis je l’entendais de loin fredonner quelqu’une de nos partitions favorites.

Arrivé à la croix, il mettait pied à terre, m’embrassait tendrement, passait son bras autour de ma taille, puis ainsi nous regagnions mon agreste séjour.

Un samedi, le ciel était noir et le temps à l’orage ; il était six heures. Je me rendis au lieu habituel de notre rencontre, et longtemps j’y attendis celui que j’aimais.

Le vent soulevait d’épais tourbillons de poussière ; je ne voyais personne venir.

Aussi, mécontente, inquiète, découragée, je repris le chemin de ma demeure, non sans me retourner bien souvent, et toujours inutilement.

Je rentrai profondément triste. L’orage éclata avec une violence qui ébranlait la maison jusque dans ses fondements : le tonnerre grondait, et les éclairs se succédaient sans interruption.

J’étais bien effrayée, bien tremblante.

Où était-il en ce moment ? L’orage l’avait-il arrêté en route ? ou, craignant le mauvais temps, s’était-il résigné facilement à ne pas me voir ?

Je flottais indécise entre ces hypothèses.

L’orage durait toujours. Tout le monde était couché à la ferme, où seule j’étais levée, inquiète et souffrante.

Vers dix heures, j’entends heurter doucement à la porte de ma chambre qui ouvrait sur la galerie.

Pensant que la fermière avait oublié quelque chose, j’ouvris sans hésiter.

Jugez de mon étonnement, lorsque je vis Félix ruisselant d’eau arriver à une heure aussi avancée.

— Pardon ! me dit-il ; je n’ose m’approcher de vous dans l’état où je suis ; mais vous êtes si bonne que vous ne me refuserez pas de faire un peu de feu pour me sécher.

Et sans attendre ma réponse, il entra, ferma la porte et déposa son chapeau sur ma table.

Je m’empressai d’allumer un bon feu, et notre retardataire s’installa près de la cheminée.

— Maintenant, me dit-il en me faisant asseoir près de lui et en prenant mes mains dans les siennes, il faut que je me justifie auprès de vous, ma chère Régine.

Figurez-vous que mon père s’était mis en tête de m’empêcher de vous voir aujourd’hui, sous prétexte que le temps était trop mauvais, et n’a jamais voulu me laisser partir avec mon cheval.

Je voulais en louer un ; mais partout on m’a répondu qu’à aucun prix les chevaux ne sortiraient par un temps pareil. Alors, comme je ne pouvais me passer de vous voir, je suis venu à pied ; voilà pourquoi je suis trempé jusqu’aux os et arrive si tardivement.

À présent, chère âme, me pardonnerez-vous cette folie ?

— Mon ami, lui dis-je en rapprochant ma chaise de la sienne, je vous sais bon gré de ce vous appelez votre folie ; je crains seulement que vous n’en deveniez malade, et je regretterais d’être……

— Oh ! rassurez-vous, ma bien-aimée Régine ; devant ce bon feu, près de vous, je suis si bien que je ne saurais sentir la moindre indisposition.

— Mais c’est pour votre retour que je m’inquiète ; il pleut toujours si fort !

— D’un moment à l’autre le temps peut changer ; je profiterai du premier instant favorable pour repartir.

Mais dites-moi bien vite si vous m’avez attendu au pied de la croix ; je verrai si vous avez eu confiance en moi, et si je puis compter sur votre amour.

— Soyez satisfait, mon Félix, lui répondis-je en passant mes mains dans sa chevelure humide ; je vous ai attendu une heure, et suis revenue toute chagrine de ne pas vous avoir rencontré ; j’en étais presque à regretter de vous avoir placé trop haut dans mon opinion.

— Et maintenant ? dit-il.

— Maintenant vous avez dépassé toutes mes espérances ; vous avez banni de mon esprit le doute et la crainte ; vous m’avez rendue bien heureuse !

— Alors, mon cher ange, béni soit l’orage qui m’a donné l’occasion de te prouver combien je t’aime.

Il tenait toujours mes mains dans les siennes ; son regard se fixait sur moi avec une persistance fascinatrice.

Le vent soufflait encore, et la pluie continuait à tomber par torrents.

Félix ne partit point avant le jour.

Durant deux mois je fus heureuse : et cependant, lorsque j’étais seule, je réfléchissais sérieusement ; de légers remords venaient troubler mon bonheur.

Mais dès que Félix était près de moi, il savait sécher mes larmes ; il trouvait des mots si doux pour excuser mes fautes, qu’il parvenait à rassurer ma conscience.

Hélas ! mes illusions devaient bientôt s’évanouir !

Depuis quelques jours, je le trouvais plus froid ; il semblait embarrassé et contraint.

Je lui en fis l’observation en lui demandant s’il avait des ennuis qui me fussent inconnus.

Il me répondit évasivement, prétexta une affaire et me quitta au bout d’une heure.

Cette conduite me parut si étrange que j’en fus alarmée ; je passai la nuit sans dormir, et le lendemain me parut d’une longueur désespérante.

Quand vint l’heure où j’avais l’habitude d’aller attendre Félix, je m’acheminai lentement vers la croix du chemin.

Le temps était bien beau cette fois ; le soleil empourprait le ciel de ses derniers rayons.

Le calme de la nature me jeta dans une profonde rêverie.

Assise sur une des marches de la croix, j’avais oublié celui que j’attendais.

Ma pensée venait de se replier sur le passé ; je me retrouvais pour un instant sur les genoux de maman Raynal.

J’entendais sa voix si douce m’entretenir des magnificences de l’univers, de la grandeur et de la sagesse infinies du Créateur.

Sous cette douce influence, je repassai dans ma mémoire toutes les phases de ma vie de jeune fille.

Je frémis, et pour la première fois mes yeux mesurèrent la profondeur de l’abîme que j’avais laissé creuser sous mes pas.

Oh ! ma bonne grand’mère ! m’écriai-je, pourquoi ne t’avais-je plus ? tu m’aurais préservée des embûches du monde.

Et, me cachant la tête dans les mains, je ne pus m’empêcher de pleurer.

Le temps s’était écoulé, et personne !…

Il était nuit quand je fus rentrée ; Félix n’était pas venu !

Le lendemain, j’attendis inutilement encore.

Enfin, le surlendemain, le galop d’un chenal me rendit l’espérance.

Je trouvais déjà mille bonnes raisons pour excuser mon cher coupable, lorsque je le vis mettre pied à terre d’un air dégagé et si peu repentant, que je sentis mes larmes couler et mon cœur se gonfler.

— Bonsoir, Régine, me dit-il. Qu’avez-vous donc ? vous paraissez bien triste.

Je ne pus répondre, je baissai la tête.

— Ah ! je vois ce que c’est : vous boudez parce que je ne suis pas venu ces derniers jours. Désormais, il ne faudra plus m’attendre ; je ne puis répondre d’être aussi régulier que par le passé : mes occupations s’y opposent.

En disant cela, il voulut me prendre dans ses bras et m’embrasser, mais je me retirai. Toute ma fierté s’était réveillée, et cette fois elle dominait mon amour.

— Vous êtes parfaitement libre de venir quand il vous plaira, Félix, dis-je en me reculant. Dès demain je quitte la campagne ; vous n’aurez plus à vous déranger pour moi.

Et après l’avoir salué de la main, je m’enfuis à la maison.

En tournant le coin de la route, je le vis à la même place ; il n’avait pas fait un pas pour me retenir.

Lorsque je fus dans ma chambre, je m’abandonnai à ma douleur ; j’étais seule !

Oui, bien seule ! personne à qui confier mon chagrin, personne pour me consoler !

J’étais seule ! Non, je me trouvais en présence de mes regrets et du sentiment de ma dégradation.

Ô fatal aveuglement de mes sens ! Aurais-je dû croire à son amour ?

De l’amour ! en avait-il jamais eu pour moi ?

Ce n’était qu’un caprice, une fantaisie d’un jour. Oh ! que je suis à plaindre ! Et comment supporter son mépris !

Absorbée par ces déchirantes réflexions, je passai la nuit dans les larmes.

Le lendemain, je fis tout préparer pour notre retour ; le soir, nous avions regagné Genève.

M. Brachard vint me voir : il voulut excuser son fils, et traita d’enfantillage notre brouillerie, que Félix lui avait racontée à sa façon.

Je ne voulus rien entendre.

M. Félix se présenta plusieurs fois à ma porte : je refusai constamment de le recevoir.

Deux jours après, il m’écrivit ; sa lettre achèvera de vous faire connaître cet homme dont j’avais été le jouet pendant quelques mois. La voici :

 

« Ma chère Régine,

» Vous avez été fâchée contre moi, et vous avez eu raison. Vous m’avez fait défendre votre porte, c’était votre droit. Aussi, je vous dois toute ma franchise, et ne vous cacherai aucun de mes torts.

« Je vous ai beaucoup aimée.

» Votre beauté est une de celles qui séduisent et ne peuvent être analysées ; votre âme enthousiaste et passionnée, votre esprit distingué m’ont fait croire quelque temps à un éternel amour : mais que puis-je à cela ? L’expérience vient de m’apprendre que tout a un terme, et en voici la preuve : je ne vous aime plus, et je suis amoureux fou d’une petite ouvrière qui, pour la beauté, ne saurait vous être comparée, et dont tout l’esprit consiste à conduire une intrigue à l’insu d’honnêtes parents qui ont toute confiance en elle.

» Vous le voyez, Régine, il est impossible d’avouer ses torts plus ingénument. Je sais tout ce que vous valez ; vous méritez mieux que moi, et vous trouverez un jour, soyez-en sûre, un homme qui saura vous comprendre et vous apprécier.

» Quant à moi, je n’aime qu’une chose, c’est le plaisir ; encore faut-il qu’il change souvent à mes yeux de forme et de couleur.

» Après la demoiselle, l’ouvrière ; après la blonde, la brune : voilà ma devise !

» Je vous dis cela un peu brutalement ; mais vous avez tant d’esprit, que vous ne pourriez vous en formaliser. D’ailleurs, votre grand’mère a dû vous répéter souvent que l’amour éternel et la pierre philosophale n’ont pas encore été découverts. Ainsi, puisqu’il fallait en venir à une rupture, un peu plus tôt ou un peu plus tard, qu’importe ?

» Je ne me fais pas illusion : je suis persuadé que vous serez vite consolée ; je ne m’estime qu’à ma juste valeur. Soyez assez bonne pour ne pas me placer au-dessous, car je descendrais trop bas.

» Conservez-moi un bon souvenir pour le temps que nous avons été heureux. Je garde votre portrait ; c’est le plus beau de ma collection, et toujours il sera le plus brillant fleuron de ma couronne de Lovelace.

» J’oubliais de vous dire une chose importante (je suis si étourdi !). Mon bonhomme de père s’est tellement épris de votre dot, qu’il veut à toute force que je vous épouse. Il me fait les plus paternelles et les plus édifiantes observations sur la conduite que je pourrais tenir en dehors du ménage. Mais moi qui ose vous dire : Régine, je ne vous aime plus ! je ne voudrais pas vous abuser et démolir votre fortune ; il me reste encore trop d’honneur pour me rendre coupable d’une telle iniquité.

» Il faut donc, pour éviter les importunités de mon père, que vous lui fassiez comprendre les inconvénients d’un pareil mariage, et que vous refusiez d’y consentir.

» Vous êtes riche ; on vous accusera dans la société d’avoir été intéressée : laissez dire ; les jugements du monde ne sont rien, ne vous en inquiétez pas. Soyez heureuse ; je n’étais pas digne de vous posséder.

» Votre ami,

» Félix BRACHARD. »

 

— Que pensez-vous d’une lettre semblable, mes chères amies ?

— Je pense, dit Berthe, que le sans-façon de ce jeune homme est tout simplement de l’impertinence.

— À mon avis, reprit Marie, il était moins coupable que certains hommes qui font du mariage un honteux marché dont ils se réservent tous les bénéfices.

— Et moi, dit Louise, je trouve Régine bien malheureuse de ne pouvoir le haïr et le mépriser complètement.

— Non, ma bonne Louise, reprit Régine en lui tendant la main, je n’ai pas de haine contre Félix, parce qu’il pouvait me tromper et qu’il ne l’a pas voulu ; c’eût été si facile d’abuser une femme qui aimait !

Habitué à la vie bruyante des étudiants du quartier latin, idolâtre du plaisir, cette divinité moderne devant laquelle s’incline notre génération, ce jeune homme avait néanmoins conservé un sentiment de noblesse que les saturnales de Paris et les mauvais exemples de son père n’avaient pu entièrement étouffer.

J’écrivis à mon tuteur pour lui signifier que je ne voulais plus entendre parler de son fils ; puis, comme nous n’étions qu’au mois d’août, je louai aux Pâquis, pour y passer le reste de la belle saison, une maisonnette délicieusement située au bord du lac.

Ma gouvernante parut étonnée de ce changement ; j’avais l’habitude de tout faire sans prendre conseil de personne, de sorte qu’elle ignora toujours le motif qui m’avait fait quitter si promptement la maison de M. Brachard.

Je m’installai aussi vite que possible dans ma nouvelle demeure : j’étais impatiente d’être seule avec la nature.

J’avais pris la résolution de ne recevoir aucune visite. Je restais des journées entières appuyée sur une des croisées du pavillon que baigne l’eau du Léman.

Où était alors ma pensée ? Je regardais les vagues blanches tantôt se heurter bruyamment, et tantôt doucement expirer à mes pieds.

J’avais toujours les yeux pleins de larmes ; je cherchais sans cesse, en aspirant l’air frais du lac, à soulager ma poitrine oppressée.

Le monde me faisait horreur : je voyais des ennemis dans tous les hommes, et le mal dans toutes les actions.

La société m’apparaissait avec toutes ses plaies saignantes, et loin d’éprouver le désir de pouvoir y appliquer quelques remèdes, je me plaisais à contempler cet horrible tableau. Je lisais de préférence les ouvrages littéraires où se montraient à découvert les plus hideuses infamies.

L’idée de la justice providentielle me venait bien quelquefois ; mais comme je ne pouvais la concilier avec les iniquités du monde, je repoussais une pensée qui fatiguait inutilement mon esprit ; je voyais le mal seul dominer toutes choses.

Je l’apercevais partout ; ici nu et révoltant : la misère et l’oppression ; là, dissimulé et élégamment paré : l’opulence égoïste du riche inspirant à l’ignorance le respect et la considération.

L’automne était arrivé, et les amis de maman Dovère se figuraient que les brumeuses matinées me forceraient à rentrer en ville. Je fus obsédée par des lettres et des invitations ; mais, fidèle à ma résolution, je résistai à toutes ces instances : j’étais décidée à passer l’hiver dans ma petite habitation, que je venais de meubler confortablement.

Là, seule avec mes dessins, mon piano et mes livres, je me fis une nouvelle existence tellement isolée, que les rumeurs du monde n’arrivaient pas jusqu’à moi.

Pendant la froide saison, je me mis à lire Rousseau, dont on m’avait beaucoup parlé.

Maman Dovère, voltairienne par excellence, ne pouvait le souffrir. Elle ne lui pardonnait pas d’avoir mis ses enfants dans un hospice, et de s’être rendu à Versailles en habit sale et râpé pour assister à une répétition du Devin du village.

Aussi l’accablait-elle des épithètes les plus injurieuses.

Je fus étonnée de trouver dans ses ouvrages tant d’esprit et de vérité, et je l’avoue, en lisant ce profond philosophe, ce généreux penseur devenu misanthrope à force d’aimer l’humanité, je sentis renaître mes croyances qu’avaient ébranlées, presque détruites, le chagrin et les déceptions.

Le Christianisme m’apparut sous une nouvelle forme ; je ne l’avais jamais vu qu’à travers les superstitions de ma bonne et les doutes blessants avec lesquels on le traitait dans le salon de maman Dovère.

La lecture de Rousseau ouvrit mon cœur à cette religion d’amour et de charité.

Je me rappelai dans ma solitude les enseignements de maman Raynal, ses douces instructions, sa tristesse lorsqu’elle parlait de l’agonie du Christ, et l’exaltation de sa parole quand elle citait ses préceptes de justice et de sagesse.

Ma foi parut se fortifier par quelques conversations avec un pasteur protestant. J’en fis demander un qu’on estimait très-instruit. Il voulut bien se rendre à mon désir, et notre première entrevue me charma ; mais au bout de quelques visites, je le trouvai plus occupé de controverse religieuse qu’animé du véritable esprit évangélique ; j’en fus froissée. Il s’attachait à me démontrer la supériorité de l’Église réformée ; ce qu’il voulait de moi surtout, c’était une abjuration, et voilà précisément le point sur lequel nous n’étions pas d’accord.

Je ne voyais pas la nécessité d’embrasser une autre religion ; je regardais les mots protestant et catholique comme une pure invention des hommes ; je ne voulais reconnaître que le Christianisme.

Ce pasteur, dédaigneux des formes extérieures et multipliées de l’Église romaine, se montrait défenseur zélé des pratiques protestantes, simples et plus conformes à la liberté de conscience.

Nous nous quittâmes tous deux peu satisfaits. Il est possible que je l’aie mal compris, mais nos derniers entretiens m’ont laissé une pénible impression.

J’en tire cette conclusion, que dans chaque culte l’homme chargé d’enseigner la parole du Christ la dénature souvent en y mêlant les caprices de sa faible raison.

J’entendis quelques sermons des meilleurs prédicateurs de l’Église réformée de Genève ; mais, sauf de rares exceptions, je les vis controversant et semant parfois des éléments de discorde entre les cultes dissidents.

Je sais que le catholicisme montre plus de violence encore dans ses attaques contre ses adversaires ; mais les torts des uns ne sauraient faire excuser les torts des autres, et j’avoue que j’avais mieux auguré des ministres d’une Église qui a écrit sur sa bannière ce mot si beau : TOLÉRANCE.

Je m’en tins aux principes de l’Évangile, dont je fis une étude sérieuse. Je trouvai toute la religion chrétienne renfermée dans ce peu de mots : aimer Dieu de tout son cœur, de toute son âme, et son prochain comme soi-même.

Mon cœur se ranima par cette sublime pensée ; je fus heureuse de pouvoir aimer après avoir tant haï l’humanité.

Dès-lors, je commençai une vie nouvelle, fuyant l’éclat du monde et ses vains plaisirs pour rechercher et soulager les souffrances de la société.

Le calme était rentré peu à peu dans mon âme, et si parfois un triste souvenir en ravivait la profonde blessure, les malheurs plus grands encore que je voyais sans cesse me faisaient remercier Dieu de ne m’avoir pas appelée à d’aussi rudes épreuves.

En visitant les familles pauvres, je pus remonter à la source de cette misère.

Si l’inconduite, la discorde, la paresse, des goûts de luxe en désaccord avec une position précaire, sont quelquefois la cause du malaise qui pèse sur tant de familles, souvent aussi l’on accuse à tort les pauvres de manquer d’énergie et de volonté. Le bon vouloir ne triomphe pas toujours. Moi-même, j’ai reproché à des femmes qui avaient eu le goût du travail tant que leur gain suffisait à leur subsistance, de se décourager lorsqu’il aurait fallu redoubler d’ardeur.

Ceux qui vivent dans l’abondance comprennent difficilement combien l’homme se démoralise dans une extrême pauvreté. Quand on n’entrevoit aucun terme à ses maux, lorsqu’on perd, jour par jour, ses forces à lutter contre l’adversité, on retombe brisé, et dans cette chute s’anéantissent quelquefois tous les principes d’honneur, de moralité.

Le père de famille fuit sa maison pour ne pas y être continuellement attristé ; il cherche jusque dans la débauche l’oubli du fléau sans pitié qui le presse, lui et les siens, et ainsi s’aggrave une affligeante situation.

La mère, voyant tous ses efforts inutiles, se déconcerte et tombe dans le découragement, sinon dans le désespoir. Alors viennent les désordres, les querelles de ménage et leurs fâcheuses conséquences.

Le malaise s’augmente ; on en est réduit à recourir à une dégradante assistance qui vous est refusée, ou que l’on vous accorde au prix de blessantes humiliations.

Il est si peu de gens qui pratiquent généreusement la charité chrétienne !

Qu’importent le nom, les antécédents, la foi politique ou religieuse ? Qu’importe la nationalité ? Aidez et rendez l’espérance à tous les êtres que la souffrance accable, que la misère poursuit et traîne à son char sanglant.

Voilà où tendaient mes efforts. J’ai réussi quelquefois, j’ai échoué souvent ; j’ai trouvé des cœurs ingrats, mais j’ai connu des âmes reconnaissantes.

Si la longueur de mon récit vous ennuie, mesdames, j’en retrancherai cinq années de ma vie employées à étudier, à méditer sur les vicissitudes humaines, et à consoler les malheureux qui m’entouraient.

Je dois pourtant vous parler des relations intimes que j’avais avec une jeune française qui habitait la maison voisine de la mienne, en compagnie d’une tante qu’elle paraissait aimer de la plus filiale tendresse.

J’oubliais de vous dire que, parvenue à l’âge de majorité, j’avais fait l’acquisition de la petite maison que j’occupais, et voici comment je fis la connaissance des dames Gamper.

Un soir d’été, la lune, déjà très-élevée sur l’horizon, inondait de lumière les eaux paisibles du lac ; je me mis au piano et chantai quelques-unes de mes romances favorites.

Mes fenêtres étaient ouvertes et laissaient pénétrer dans ma chambre toute la fraîcheur de l’air du soir.

Je fis longtemps de la musique, oubliant l’heure avancée, et me reportant à un passé que je devais éloigner de mon souvenir.

Je chantai jusqu’à ce que les larmes, étouffant ma voix, me firent quitter le piano ; alors je cherchai dans la brise qui caressait le feuillage, dans le calme de cette belle nuit, l’oubli des mauvais jours que mes chants venaient de rappeler à mon cœur.

Je vis alors deux personnes qui m’avaient écoutée : elles parlaient assez haut pour que je ne perdisse pas un mot de leur conversation.

— Elle ne chantera plus, ma tante, disait la plus jeune. Je crois que j’aurais passé la nuit entière à l’entendre.

— C’est une bonne musicienne, ma nièce ; cette femme sent bien ce qu’elle exprime. Si je ne me trompe, elle doit avoir souffert.

— Vous pensez, ma tante ? Alors c’est une raison pour que je l’aime, et nous reviendrons quelquefois écouter ces airs mélancoliques, ces plaintifs accents qui sortent de chacune de ses notes.

Après ce colloque, je vis ces dames reprendre lentement le chemin de leur demeure.

Le lendemain au soir, je revins à mon piano ; et cette fois, ce n’était plus seulement pour moi : je savais que je serais agréable à mes deux inconnues, vers lesquelles je me sentais attirée par une puissance que je ne pouvais définir.

Quand j’eus chanté quelques morceaux, je me glissai vers la fenêtre pour voir si ces dames étaient à la même place que la veille.

Je les vis assises sur un banc, à l’entrée du sentier qui longe le lac. De là elles pouvaient m’entendre distinctement, puisqu’elles étaient presque à l’angle de la maison.

La lune, qui répandait sur elles sa blanche clarté, me permit de voir une jeune fille parfaitement belle, dont la tête était doucement appuyée sur l’épaule de la personne qu’elle appelait sa tante.

Leurs mains étaient enlacées ; elles attendaient, silencieuses, le prélude d’une autre partition.

Je jouai quelque chose de plus doux encore ; puis, quand j’eus fini, je me collai de nouveau à mes rideaux de mousseline, désirant savoir l’effet que j’avais produit.

— En voilà assez, Louise, dit la dame âgée ; rentrons, mon enfant, il est tard.

— Oh ! pas encore, ma tante ! Je suis sûre qu’elle va chanter ; je n’ai pas entendu aujourd’hui la romance du Prisonnier, et je la trouve charmante.

— Comment veux-tu, enfant, que cette demoiselle devine et chante précisément les morceaux que tu préfères ?

— C’est qu’elle aussi doit les aimer, puisque je sens comme elle ; seulement la nature ne m’a pas donné le talent de rendre ainsi les tristes impressions de mon âme.

Je courus reprendre ma place, heureuse de pouvoir satisfaire ma chère inconnue ; je lui chantai la romance désirée, puis je revins m’établir à mon poste d’observation.

Ces dames s’étaient levées, et la plus jeune pleurait. Sa tante lui parlait à voix basse ; je ne pus entendre que ces paroles de Louise :

— Non, ma tante, disait-elle, cela me fait du bien. Si je pouvais pleurer souvent, je souffrirais beaucoup moins. Oh ! la musique ! voilà le meilleur remède aux maux du cœur ! Qu’elle est heureuse, cette demoiselle, de trouver dans le clavier une voix qui réponde à la sienne !

— Viens, Louise, j’ai peur que toutes ces émotions ne te rendent malade comme l’année dernière ; viens, demain notre voisine chantera probablement encore.

— Au revoir, amie, dit la jeune fille en jetant un baiser du côté de ma croisée ; au revoir, je reviendrai !

Et après avoir essuyé ses yeux pleins de larmes, elle offrit le bras à sa tante, puis je les vis toutes deux s’éloigner.

Plusieurs soirées s’écoulèrent tristement pour ces dames et pour moi. Il pleuvait ; je n’osais chanter, de peur de faire braver le mauvais temps à cette frêle jeune fille, dont la santé paraissait altérée.

Enfin nous eûmes une nuit douce et pure ; un ciel brillant d’étoiles remplaçait la lune parvenue à son déclin. Je me disposai à reprendre mes chants.

Avant d’ouvrir mon piano, j’étais restée longtemps à une des fenêtres qui donnent sur le lac, et ma pensée avait pris son essor vers les mondes lumineux que je voyais étinceler dans l’espace.

Je me demandais s’ils ne sont pas habités par des êtres moins imparfaits que ceux de notre globe, et si notre âme n’est pas appelée à franchir ces mondes pour arriver au séjour de l’éternelle béatitude.

Perdue dans ces réflexions, je m’assis devant mon instrument, et lui demandai cette fois des notes pour consoler et cicatriser les blessures morales.

Je chantai longtemps, donnant à ma voix toutes les inflexions propres à faire rentrer l’espérance dans le cœur de Louise ; je n’oubliai point sa romance favorite, qui était devenue mon signe d’adieu.

Je la vis encore essuyer furtivement quelques larmes, puis elle fit remarquer à sa tante qu’il devait être l’heure de rentrer.

Toujours, en partant, la jeune fille me disait :

— Au revoir, amie, au revoir !

Ces mots, si affectueusement prononcés, me parvenaient comme un doux remercîment à travers le silence d’une belle nuit.

Je ne sais si j’ai bien compris comment se forme l’amitié, mais elle naît souvent de l’identité des sensations. Nous nous aimions sans nous connaître ; nos pensées se confondaient, et nos cœurs semblaient se raconter les tourments et les orages du passé.

Je m’étais fait un religieux devoir de passer ainsi mes soirées, et le mauvais temps pouvait seul me faire déroger à cette douce habitude.

J’avais approché mon piano de la fenêtre, pour mieux voir Louise et juger des impressions que je produisais sur elle.

Entraînée par le désir de lui plaire, j’avais épuisé tout mon répertoire sur la captivité et l’exil. Avec cette délicatesse de sentiment qui caractérise la femme, je croyais avoir deviné le chagrin profond que j’avais réveillé dans ma jeune amie.

Lorsqu’elle écoutait mes notes tristes et plaintives, elle était dans le recueillement pieux qu’inspire une sainte prière ; sa pensée errait sur la terre étrangère ou s’arrêtait à la grille d’une obscure prison.

Pour ne pas devenir fastidieuse par la monotonie de mes airs, j’essayai de faire quelques compositions sur le même sujet, persuadée que ce n’était pas le brillant de l’exécution qu’elle recherchait : elle voulait des sons et des mots qui rappelassent à son cœur l’objet chéri de son amour.

Un incident interrompit nos douces et mystérieuses relations.

Je devins malade ; le médecin me fit garder le lit, et longtemps je restai dans un état de faiblesse qui m’effrayait.

Les nuits continuaient à être magnifiques. Que devaient penser ces dames de ne plus m’entendre chanter ?

Au bout de huit jours, ma gouvernante me dit qu’une jeune personne du voisinage lui avait, sans faire connaître son nom, demandé de mes nouvelles.

Dès ce moment jusqu’à mon entier rétablissement, Louise s’informa chaque jour des progrès de ma lente convalescence.

Un matin que, bien faible encore, j’étais descendue au jardin, j’allais me diriger vers le pavillon, lorsqu’en passant près de la porte d’entrée, j’entendis une douce voix que je reconnus pour être celle de ma charmante voisine.

Je m’approchai d’elle et la priai de venir passer quelques instants chez moi.

Mon invitation la fit légèrement rougir : elle semblait interdite et confuse en me questionnant sur la santé d’une personne qu’elle ne connaissait pas.

Je lui tendis la main en lui demandant si, comme moi, elle ne désirait pas voir devenir plus intimes des relations que le hasard ou plutôt la Providence avait formées.

— Oh ! me dit-elle ingénument, je croyais que vous ne receviez personne ; on dit que vous aimez à être seule. Plusieurs dames des alentours ont essayé de se présenter chez vous, et il m’a été assuré que vous aviez refusé leurs visites.

— C’est vrai, mais soyez assez bonne pour accueillir l’exception que je fais pour vous ; jusqu’ici je n’avais rencontré personne qui me parût digne de mon amitié.

— C’est votre amitié que vous m’offrez, dit Louise, en me prenant la main. Oh ! je l’accepte en échange de la mienne que vous possédez depuis longtemps. Que je suis heureuse ! ajouta-t-elle. Permettez que je vous quitte un instant ; je veux faire partager à ma tante la joie que me cause votre doux aveu !

— Vous serez assez aimable, n’est-ce pas, pour venir passer avec moi votre après-midi.

— Au revoir donc, me dit-elle : à bientôt et à toujours !

Depuis cette entrevue, notre intimité grandit.

Chaque jour nous nous réunissions. Le travail, la causerie, la lecture et la musique, étaient nos plus doux passe-temps.

Plus je vivais avec Louise, plus je découvrais la beauté de son caractère ; j’admirais surtout sa candeur et la fécondité de son imagination.

Sa tante la quittait rarement. Un jour cependant qu’elle s’était absentée pour affaires d’intérêt, nous étions descendues dans mon pavillon pour y travailler.

Une chaleur excessive et de gros nuages blancs annonçaient un orage.

J’étais triste, et au lieu de prendre notre broderie, nous nous étions accoudées sur une des fenêtres : là, chacune de nous laissait errer sa pensée dans le vaste champ des sombres rêveries.

Le tonnerre commençait à gronder dans le lointain et retraçait à mon esprit les plus douloureux souvenirs ; des larmes coulaient silencieusement sur mes joues.

Louise ne parlait pas non plus ; ses regards étaient fixés sur un point de la ville qui semblait absorber toute son âme.

Un éclat de tonnerre plus fort que les autres lui fit tourner la tête de mon côté, et aussitôt elle se jeta dans mes bras.

— Vous pleurez, mon amie, dit-elle ; est-ce mon indifférence qui vous a blessée ?

— Non, chère Louise ; je ne puis entendre un violent orage sans qu’il réveille en moi quelques néfastes jours d’un passé que je voudrais pouvoir à jamais effacer de ma mémoire.

Mais vous paraissez vous-même très-affectée ; est-ce l’effet de l’électricité ?

— Ce sont aussi des souvenirs qui m’avaient éloignée de vous, et je n’ai pas encore osé vous confier l’amertume dont mon cœur a été abreuvé.

— Chère Louise, vous savez que je n’ai pas sollicité vos confidences, mais je suis prête à les recevoir et à les garder comme un dépôt sacré.

— Merci ! Oh ! je connais toute votre délicatesse, et si je ne vous ai point encore ouvert mon cœur, c’est que je craignais d’encourir le blâme d’une personne qui m’est bien chère.

— Rassurez-vous, Louise ; j’ai peut-être moins que d’autres le droit de blâmer ; j’excuserai des fautes, des erreurs qui probablement sont les miennes ; et, après tout, c’est l’histoire de l’humanité.

— Comme vous êtes généreuse et bonne, Régine ! Combien je vous suis reconnaissante ! Pour vous le prouver, je vais vous raconter les événements qui ont troublé ma vie.

CHAPITRE VIII.

Louise Gamper fait connaître à Régine la cause de ses chagrins. – Gérald Gamper et Charles Stéphanosi. – Dévouement malheureux de celui-ci. – Le banquier inflexible. – Les assises et la prison, – Gérald part pour Rio-Janeiro.

Après la mort de nos parents, nous vînmes, mon frère Gérald et moi, habiter à Genève, chez notre bonne tante.

Je vous ai souvent parlé de mon frère et de ses beaux et nobles sentiments.

Il avait fait d’excellentes études et comptait se vouer à la carrière des lettres.

Mon père ne nous avait laissé que cinq mille francs à chacun ; mais ma tante, qui se trouvait en possession d’une assez jolie fortune, nous aidait à surmonter les difficultés de notre position.

Gérald recevait à la maison un ami pauvre, mais érudit et doué d’une intelligence d’élite.

Charles Stéphanosi venait passer presque toutes ses soirées avec mon frère. Ils étaient désintéressés tous deux, et ne prenaient jamais conseil du respect humain ou des préjugés ; ils n’avaient qu’un guide, la conscience.

Leurs entretiens étaient sérieux ; ils avaient souvent pour objet la religion, la morale et la littérature.

J’aimais à entendre traiter par eux ces hautes questions, et, sans prendre part à leur conversation, j’en comprenais l’intérêt. Charles Stéphanosi devint bientôt un ami pour moi.

Il m’aimait et l’avoua franchement à Gérald, dont la pénétration peu commune avait deviné depuis longtemps mes sympathies pour notre jeune tessinois.

Mon frère, qui ne faisait point consister le bonheur dans la richesse, n’hésita pas à laisser espérer un mariage à son ami.

Je me regardais déjà comme la fiancée de Charles, et je ne pensais qu’à lui chaque jour.

Un soir il nous parla d’un camarade d’enfance, possesseur d’une certaine fortune, et qui était venu à Genève pour s’occuper d’affaires commerciales.

Charles avait fait bon accueil à son compatriote et lui avait généreusement offert ses services.

La première fois que Gérald rencontra M. B***, il le jugea défavorablement et engagea même son ami à s’en défier.

Charles, qui croyait à la noblesse et à la bonne foi des hommes, ne voulut tenir aucun compte des pressentiments de mon frère, et bientôt de légers nuages ternirent l’amitié qu’ils s’étaient jurée.

Comme Gérald n’aimait point la société de M. B***, il suspendit ses relations avec Charles, et passa avec moi ses veillées pour chercher à éloigner mes craintes, bien qu’il sentît lui-même augmenter les siennes.

Quelquefois il me regardait tristement et semblait inquiet de mon avenir ; il désirait tant me voir heureuse !

Un jour, à la nuit tombante, Charles vint chez nous, la figure toute bouleversée, demander mon frère, qui était sorti.

Ma tante voulut le faire asseoir pour attendre Gérald, dont le retour ne devait pas tarder ; mais il refusa.

Il paraissait agité et en proie à la plus vive anxiété.

En sortant, il s’arrêta sur le seuil de la porte, et, m’appelant, il me tendit la main.

Je lui donnai la mienne, qu’il serra convulsivement, puis il s’éloigna.

Lorsque mon frère revint, nous lui racontâmes l’état alarmant de Charles, et aussitôt il sortit pour le chercher, mais il ne put le rencontrer.

Le lendemain, Régine, le lendemain les portes d’une sombre prison s’étaient fermées sur lui !

Je n’essaierai pas de vous décrire notre désespoir ; aucune expression ne saurait le peindre. Une morne stupeur était répandue dans notre maison. Ma tante, bouleversée par ce coup si imprévu, tomba malade.

Voici ce qui s’était passé.

Charles Stéphanosi, depuis quelques années à Genève, était caissier dans une riche maison de banque.

Son patron, qui n’avait pas tardé à reconnaître les hautes qualités et surtout la probité de notre ami, lui accordait une confiance illimitée.

Un jour le banquier, ayant vérifié la caisse, remarqua un déficit de quinze mille francs. Sans attendre les moyens de justification de son commis, il dénonça celui-ci à la justice.

Le lendemain Charles était sous d’ignobles verroux.

Ah ! Régine, me dit Louise en me pressant la main, ne vous hâtez pas de juger l’homme à qui j’ai donné tout mon amour.

Son compatriote lui parlait sans cesse de ses gigantesques et riantes spéculations ; un jour il lui dit qu’un retard dans l’envoi de fonds qu’il attendait le plaçait dans une position des plus critiques.

Il lui fallait pour le lendemain quinze mille francs, sous peine de perdre son crédit et sa considération.

M. B*** allait partir pour Gênes et traiter une affaire importante avec un négociant américain ; le moindre retard, disait-il, pouvait lui être préjudiciable.

Il montra même une lettre exposant l’urgence du paiement à effectuer.

Pour obliger un homme qu’il croyait honnête, Charles eut la faiblesse de prendre à la caisse la somme qui devait tirer d’embarras son ami, persuadé que la restitution s’en ferait dans un court délai.

Cependant quatre jours s’étaient écoulés, et Charles n’avait aucune nouvelle de M. B***, parti soi-disant pour l’Italie, ni des fonds qui devaient lui être expédiés immédiatement.

Les soucis et le doute s’emparèrent de cet ami loyal et trop confiant. Il fit de vaines démarches pour découvrir B***, et comprit qu’il avait été la dupe d’un habile escroc.

Les sorties fréquentes, le trouble de Charles firent naître des soupçons dans l’esprit du banquier.

On vérifia les livres et on exigea la reddition des comptes avant la fin du mois, époque ordinaire des règlements.

Le déficit une fois constaté, le banquier ne voulut rien entendre et porta plainte contre son commis.

Le lendemain, après l’arrestation de Charles, mon frère fit toutes les démarches possibles dans le but d’arrêter les poursuites qui allaient être faites contre notre malheureux ami.

Mon bon, mon noble Gérald essaya vainement de toucher cet homme qui tenait l’honneur de Charles entre ses mains. Espérant arrêter cette malheureuse affaire, il lui promit, à titre d’à-compte, les cinq mille francs qu’il possédait, et lui offrit de rester dans ses bureaux en qualité de commis, en lui abandonnant ses appointements jusqu’à extinction de la somme détournée.

Tout fut inutile. Le banquier avait un cœur de bronze ; rien ne put le fléchir.

— C’est bien à vous, monsieur, dit-il à mon frère, de vouloir sauver l’honneur d’un misérable que vous appelez votre ami ; c’est très-louable sans doute : mais défiez-vous de ces beaux sentiments ; vous vous ruineriez sans le sauver.

Je suis riche, et pour moi quinze mille francs sont une bagatelle. Ce que je veux, c’est une punition rigoureuse qui venge la société.

Ainsi, gardez votre argent, monsieur Gamper, et que cette leçon vous engage à être plus circonspect dans le choix de vos connaissances.

— Non, monsieur ; je tiens essentiellement à ce que vous soyez intégralement remboursé.

Dans huit jours, je vous remettrai cinq mille francs, et dès ce moment je me reconnais votre débiteur d’une somme de dix mille francs, dont les intérêts seront payés à raison de cinq pour cent.

— À votre aise, monsieur, à votre aise ; je vous préviens seulement que vous faites de la générosité en pure perte. Toutes vos belles phrases ni votre remboursement ne sauraient arrêter les poursuites de la justice.

Je veux que le monde sache que si ma maison est la plus intègre, c’est que je fais punir sans pitié les misérables qui osent transgresser les lois de la probité.

Ne pouvant plus contenir son indignation, mon frère quitta le banquier implacable qui vantait sa réputation d’homme d’honneur et foulait aux pieds tout sentiment de charité chrétienne.

J’attendais impatiemment le retour de Gérald. Je vis à son air triste que la démarche qu’il venait de tenter avait échoué.

Nous fûmes tous dans la plus profonde désolation.

Oh ! j’ai bien souffert, Régine !

Si vous saviez toutes les tortures qui ont brisé mon cœur ! Si vous pouviez comprendre mes angoisses et mes craintes ! ces longues veilles où l’aurore me retrouvait pâle et souffrante au coin du feu, sans que le sommeil eût un instant fermé ma paupière !

Souvent nous avons élevé notre cœur à Dieu dans le froid silence de ces longues nuits où mon frère restait auprès de moi pour me soutenir et me consoler.

Nous l’avons invoqué ; nous avons offert notre vie en échange de la justification de celui que nous aimions tant : mais Dieu n’a pas exaucé notre prière.

Il y eut des moments, Régine, où je doutai que le monde fût régi par une puissance souverainement sage ! J’ai blasphémé ; j’ai dit parfois qu’un génie malfaisant présidait seul à ce monstrueux assemblage qu’on appelle l’univers, et qu’il se faisait une joie de nos souffrances et de nos misères.

Pardon, mon Dieu, pardon ! j’étais insensée, et sans mon frère, je serais devenue folle.

J’exigeai que ma part d’héritage fût jointe à celle de Gérald, et, une fois nos fonds réalisés, il put les remettre entre les mains du banquier.

Ma tante approuva cette détermination ; nous fîmes quelques petits changements à notre manière de vivre, et mon frère chercha un emploi.

Une place lucrative se présentait immédiatement dans une maison de commerce. Mais il fallait quitter l’Europe, renoncer à la carrière littéraire, et aller à Rio-Janeiro, chez des inconnus, loin de tout ce qu’il aimait, chercher le moyen de nous mettre plus promptement en mesure d’acquitter la dette de Charles Stéphanosi.

Gérald n’hésita pas. Malgré tout le chagrin qu’il éprouvait à s’éloigner de nous, il fit courageusement ses préparatifs de départ, s’engagea à faire passer au banquier, chaque année, une partie de ses appointements, et me recommanda à notre bonne tante, qui lui promit d’être pour moi une autre mère ; puis il obtint la permission de voir Charles pour lui faire ses adieux.

Deux heures avant de monter en diligence, il se rendit dans cette terrible maison dont les portes creusent un abîme entre ceux qui les ont franchies et le reste de la société.

Il trouva notre ami méconnaissable.

Quelques jours avaient suffi pour flétrir ses traits et alanguir ses yeux, dans lesquels le plus profond désespoir était empreint.

Gérald, lui dit-il en se jetant dans ses bras, mon ami, vous ne m’avez donc pas oublié ?

— Oublie-t-on ceux qu’on aime quand ils souffrent ? lui répondit mon frère en l’embrassant tendrement et en mêlant ses larmes aux siennes.

— Vous êtes généreux, je le sais, Gérald ; mais je suis tombé si bas, que je me croyais exclu pour toujours de votre cœur et de celui de Louise.

— Ma sœur vous aime encore et me charge de vous le dire ; elle connaît comme moi les circonstances qui vous ont conduit à cette affreuse position.

J’ai fait ce qui dépendait de moi pour apaiser votre patron. Je l’ai trouvé inflexible ; c’est un homme cruel qui veut faire de vous un exemple. Il ne faut en attendre ni pitié ni clémence. Je dois cependant vous dire, mon ami, que pour dégager votre honneur, j’ai déposé entre ses mains les dix mille francs que nos parents nous ont laissés pour tout patrimoine.

Je pars pour l’Amérique, où j’ai trouvé une place avantageuse, et j’espère dans peu d’années avoir entièrement désintéressé votre créancier.

— Vous voulez partir, Gérald ? quitter votre sœur au moment où votre appui lui serait si nécessaire ? C’est impossible. Non, je n’accepterai pas un semblable sacrifice ! Vous ne devez rien à mon patron ; reprenez votre argent, Gérald, et laissez-moi avec mon déshonneur !

Mais si vous m’aimez encore un peu, s’il reste au fond de votre cœur quelque souvenir de notre ancien attachement, aidez-moi à éviter l’éclat d’un jugement public.

Une arme ! du poison ! au nom de Dieu, au nom de votre sœur qui mourra de désespoir et de honte le jour où son fiancé sera traîné sur le banc des accusés pour y être flétri par le tribunal criminel !

Et Charles se tordait les mains en implorant mon frère, tantôt l’accusant de manquer de courage pour sauver un ami, tantôt lui demandant pardon de ses paroles insensées et refusant d’accepter ses généreux sacrifices.

— Non, mon ami, lui répondit Gérald, ce n’est pas moi qui vous fournirai des instruments de mort.

Vivez pour ma sœur qui vous aime et vous sera fidèle, pour moi qui vous aiderai à rentrer dans la société et à y reprendre votre rang, pour Dieu à qui votre vie appartient ; vous ne sauriez vous soustraire à sa volonté sans manquer aux devoirs de la créature envers le Créateur.

— Mais ce jour terrible, Gérald, je ne le supporterai jamais !

— Mon ami, si Dieu vous retire de ce monde, c’est qu’il aura voulu vous épargner la plus terrible des épreuves ; mais j’en doute.

Beaucoup d’hommes avant vous se sont trouvés dans une pareille situation ; vous ferez comme eux. La souffrance, loin de vous abattre, vous régénérera ; l’espoir de vous réhabiliter un jour vous soutiendra ; la certitude de trouver, au terme de ce triste épisode, des bras amis pour vous recevoir, des cœurs sur lesquels vous pourrez appuyer le vôtre, vous donnera la force de supporter une longue détention.

— Merci, mon noble ami ! merci, mon brave Gérald ! Vous voulez que je vive ? Eh bien ! je vais retremper mon courage dans ces chères espérances que vous venez de faire luire à mes yeux.

Je vivrai pour Louise, dont l’image me poursuit sans cesse et fait ici mon plus cruel tourment.

Tant qu’elle me gardera dans son cœur la place que j’y occupais autrefois, ni les tortures morales, ni les souffrances physiques ne sauraient détruire le principe de vie qu’elle a mis en moi.

Lorsque je suis prêt à nier un Dieu qui m’abandonne, son souvenir arrête le blasphème sur mes lèvres, et me fait incliner le front devant ses mystérieux décrets.

— Je le lui dirai, Charles, je vous le promets, et je puis vous assurer qu’elle sera heureuse d’exercer sur vous une telle influence.

Ma tante m’a chargé aussi de vous exprimer son amitié ; elle compte venir vous voir, et fera tout ce qui dépendra d’elle pour adoucir la rigueur de votre captivité.

Adieu donc, mon ami ; patience et courage ! Nous penserons à vous.

Ils échangèrent un affectueux baiser, et mon frère le quitta sans pouvoir ajouter une parole, tant les sanglots lui étouffaient la voix.

En rentrant à la maison, Gérald nous raconta leur touchante entrevue et tout ce qu’il avait promis à Charles. Puis, comme l’heure s’avançait, il nous embrassa, ma tante et moi, et nous quitta en pleurant.

Je me trouvais jetée dans une horrible solitude : ma tante seule me restait ; je n’avais pas d’amis dans un pays qui m’était à peu près inconnu.

Jusqu’au dernier moment nous conservâmes l’espoir de sauver Charles ; nous ne pouvions croire à tant de sévérité envers un homme qu’on estimait généralement.

Influent dans le monde par sa fortune, le banquier y avait dépeint Charles sous les plus hideuses couleurs.

C’était, à son dire, un misérable étranger (ainsi l’on nomme à Genève quiconque n’est pas du canton) qu’il avait recueilli et élevé à l’importante fonction de caissier.

Ce jeune suisse, en qui il avait mis toute sa confiance, l’avait indignement trompé en s’associant à un chevalier d’industrie dont il s’était fait le complice.

Charles ne pouvait facilement renverser cette assertion ; on savait qu’il fréquentait encore B*** au moment de la fuite de cet adroit filou.

Son nom, il est vrai, ne figurait nulle part dans les écritures de son compatriote ; mais on sut tellement indisposer le public contre le détenu, que l’indignation parvint à son comble.

Ce n’était plus quinze mille francs, mais soixante mille qui avaient manqué à la caisse ; Stéphanosi n’était qu’un prodige d’astuce et d’improbité.

Les bruits mensongers n’exercent aucune influence sur la justice, c’est possible ; mais ils nuisent néanmoins dans l’esprit public.

Le fatal jour du jugement arriva. Ma bonne tante interdit d’avance notre maison à toute visite, afin de m’éviter les poignantes angoisses d’une pareille journée.

Le lendemain, j’appris que Charles avait été condamné à six ans de réclusion.

Mon désespoir ne connut plus de bornes.

J’avais espéré dans la clémence de Dieu, elle m’avait fait défaut ; j’avais confiance dans la justice des hommes, comme si les hommes étaient justes ! et…

Charles Stéphanosi, honnête homme jusqu’à ce jour, jouissant de la considération et de l’estime de tous ceux qui le connaissaient, pour une faiblesse qu’il n’avait pas niée, et dans laquelle il avait été le premier trompé, venait d’être conduit sur le banc des accusés, devant le tribunal criminel.

Ce jeune homme, dont la vie avait toujours été pure, s’asseyait à la place qu’avaient successivement occupée de vils banqueroutiers et d’infâmes assassins.

Charles, devant un public hostile à tout ce qui n’est pas genevois, entendait de sourdes rumeurs parcourir les rangs des spectateurs impatients de connaître la sentence de la cour d’assises.

Le banquier l’anéantit par ses accablantes accusations ; les témoins à charge étaient nombreux, et il n’y avait que deux témoins à décharge.

Le propriétaire chez lequel demeurait Charles affirma qu’il n’avait pas à se plaindre de ce jeune homme, dont la conduite était exemplaire ; un vieux commis du banquier assura qu’il n’avait qu’à se louer de ses rapports avec l’accusé.

Quand arriva le moment de se défendre, ses larmes paralysèrent sa voix, un épais nuage voila ses yeux, et il s’évanouit.

Lorsqu’il revint à lui, ses idées étaient vagues ; aussi répondit-il à peine aux questions qui lui furent adressées.

Un avocat inexpérimenté présenta froidement sa défense, et mon pauvre Charles se vit flétrir, à l’âge de vingt-quatre ans, par une peine infamante qui devait empoisonner le reste de sa vie.

Après avoir entendu sa condamnation, il tomba dans une prostration morale voisine de la démence.

La matière seule avait conservé son énergie ; il échappa ainsi aux amères souffrances qui lui auraient brisé le cœur en se voyant poursuivi par les clameurs d’une populace malveillante.

Si, au milieu de cette tourbe, la Providence eût fait éclater sa justice, elle aurait frappé bien des hommes dont la conscience était moins irréprochable que celle de Charles.

Après sa condamnation, notre ami eut encore beaucoup à souffrir. Il fut transféré dans une autre prison.

Cette affaire avait eu un si grand retentissement, qu’une haie de curieux s’était formée sur son passage, et chacun voulait voir l’homme assez hypocrite pour avoir si longtemps caché une vie coupable sous les apparences de l’honnêteté.

De nouvelles tortures l’attendaient dans la prison pénitentiaire.

La plus grande est sans contredit de se trouver en contact avec toutes ces natures corrompues, qui, malgré une surveillance active et la sévérité des règlements, étalent un cynisme monstrueux et repoussant.

Dans le silence des nuits, ma pensée me transportait près de mon Charles, au milieu de tant d’hommes pervers, et je me demandais ce que la société peut attendre d’améliorations morales d’un pareil système de répression.

Je comprends que, pour la plupart récidivistes endurcis, hommes sans foi ni cœur, l’important pour la société est de les mettre dans l’impossibilité de nuire.

Mais pour les exceptions, pour les hommes qu’une erreur ou une déplorable fatalité a égarés, pour ceux qui ont conservé le sentiment de l’honneur, la vie commune dans les ateliers ne peut qu’être funeste.

Ne devrait-on pas avoir des égards pour ces infortunés qu’une faute, souvent involontaire, a jetés dans des maisons infamantes, et leur rendre la place qui leur est due au foyer social ?

Que feront-ils à l’expiration de leur peine, quand ils auront, à force de travail et de moralité, reconquis l’estime et la considération, et qu’ils se verront coudoyés et traités de camarades par d’anciens forçats que le monde rejette de son sein avec horreur ?

Je me demandais encore (toujours pour cette catégorie d’hommes qui n’ont pas foulé aux pieds les principes d’équité) si une longue détention n’est pas plus nuisible qu’utile, et si la plus grande peine qu’on puisse leur infliger n’est pas tout entière dans un jugement public.

Que sont, auprès des tortures morales, les souffrances physiques, telles qu’une nourriture grossière et peu abondante, la privation de vin, coucher sur la dure ?

On s’accoutume à tout, Régine ; le temps et l’habitude émoussent les sensations, même les plus douloureuses ; Charles nous l’a dit, lorsqu’au bout de trois mois ma tante obtint la permission d’aller le voir.

Je l’accompagnai ; mais, dans l’impossibilité de marcher à cause de notre émotion, nous fûmes obligées de nous faire conduire en voiture.

En entrant dans cette maison, je sentis tout vaciller autour de moi ; mon front brûlant semblait être comprimé dans un étau, et mon cœur soulevait ma poitrine oppressée.

Ce fut pis lorsque nous vîmes Charles entre deux grilles. Il nous dit qu’il commençait à moins souffrir, et que, de toutes les privations, la plus pénible était l’éloignement des personnes aimées.

Il s’était endurci au travail, qui lui semblait un soulagement plutôt qu’une peine, puisqu’il abrège la longueur des heures.

Pendant les premiers mois, sa plus cruelle souffrance était de ne pas dormir, parce qu’alors se présentaient à ses yeux, comme de noirs fantômes, toutes les agonies qu’il avait supportées, et l’avenir empoisonné par des souvenirs déchirants, et la crainte d’entendre à chaque instant autour de lui des mots qui lui rappelleront un temps de néfaste mémoire.

Il nous dit aussi que nous voir à travers ces grilles lui était plus pénible que notre absence ; et que si, par sa bonne conduite, il ne pouvait obtenir de recevoir librement nos visites, il nous prierait de ne pas revenir.

En disant cela, les larmes ruisselaient sur ses joues pâlies, et sa main, qui s’avançait vers les barreaux, semblait chercher les nôtres, mais ne rencontrait que cette froide et inflexible barrière.

La demi-heure qui nous était accordée fut bientôt écoulée ; nous lui dîmes adieu, lui rappelant que si nous étions longtemps sans le voir, notre esprit serait sans cesse avec lui, partageant ses douleurs et ses ennuis.

En sortant de cette maison où l’air pèse sur le cœur et attriste la pensée, où le bruit des verroux et des grilles froisse douloureusement l’oreille et glace l’âme, j’aspirai l’air frais qu’un vent de l’est nous apportait des montagnes. Les larmes que j’avais retenues avec tant de peine, pour ne pas attrister davantage notre malheureux captif, s’échappèrent abondamment de mes yeux.

Ah ! Régine, le sentiment de la liberté venait de me ranimer. Cette liberté que tant d’hommes généreux défendent au prix de leur sang, il ne la possédait plus !

Avec une bonne conduite, la détention de Charles devait se réduire à quatre ans. Mais quatre ans, si courts lorsqu’on est heureux, sont des siècles quand chaque jour s’écoule dans les pleurs et les réflexions les plus sombres.

Enfin nous avons encore un an à l’attendre ; nous comptons les mois, les jours, les heures ; et c’est vers lui, mon amie, que ma pensée avait pris son essor lorsque mes yeux fixés sur la ville ne pouvaient s’en détacher.

— Pauvre Louise ! si jeune, et avoir déjà tant souffert !… Mais vous croyez bien à mon amitié, n’est-ce pas ?

Vous êtes bien sûre que je ne lancerai pas un impie anathème à celui que vous aimez ?

Vous m’êtes devenue plus chère ; votre noble conduite vous a grandie à mes yeux.

Mais, dites-moi, n’avez-vous eu aucune nouvelle de cet homme qui a si indignement trompé la confiance de M. Stéphanosi ?

— Nous avons su qu’au lieu de se diriger sur Gênes, il était parti pour le Havre et s’y était embarqué. Depuis, il a été impossible de retrouver sa trace.

— Quel malheur, chère enfant ! Il ne faut cependant pas désespérer pour cela. Si la justice de Dieu est quelquefois tardive, elle n’est pas moins inévitable. Peut-être un jour Charles sera-t-il entièrement réhabilité par une déclaration de ce misérable.

— Ah ! Régine, chaque soir je le demande au maître de l’univers. Puisse-t-il entendre ma prière et accorder à mon malheureux ami cette satisfaction, en échange de laquelle je donnerais volontiers ma : vie !

— Mais votre frère, Louise, a droit aussi à toute mon estime.

Que l’amour inspire aux femmes les actions les plus héroïques, le plus beau dévouement, cela se conçoit ; mais l’amitié a rarement de tels élans de générosité.

Je vous remercie de m’avoir initiée à cette phase touchante de votre vie ; vous m’avez montré que si l’humanité est rongée par la lèpre du vice, il est encore en elle des parties saines qui résistent à la contagion.

— Oui, Régine, mon frère s’est conduit admirablement ; mais si vous le connaissiez, rien de beau, de noble ne vous étonnerait de sa part.

Il paraît froid parce qu’il est sérieux et cause peu ; mais quand une belle pensée l’anime, son âme se peint dans ses yeux ; il faut voir avec quelle chaleur il défend la cause du faible et de l’opprimé !

— Vous me faites désirer de le connaître ; je regrette bien que Rio-Janeiro soit si loin de nous.

— Peut-être, ma chère Régine. Dans sa dernière lettre, Gérald nous parle de propositions qui lui ont été faites pour remplacer un de ses patrons qui se retire des affaires.

Si cela se réalisait, Gérald viendrait à Genève à l’époque de la mise en liberté de Charles et nous emmènerait tous avec lui.

Vous voyez, mon amie, qu’il n’est pas impossible que vous connaissiez un jour mon frère ; et, dois-je vous le dire ? oui, puisque vous avez toute ma confiance : souvent, depuis que je vous connais, j’ai pensé que deux êtres aussi supérieurs que vous par le cœur doivent se comprendre et s’aimer.

— Vous remarquerez, mesdames, que c’est Louise qui parle ; et si je m’arrête ici pour faire cette observation, c’est qu’un ironique sourire de Berthe vient de m’avertir que j’aurais dû supprimer un mot qu’elle trouve sans doute déplacé dans ma bouche.

— Ma chère Régine, répondit Berthe, je fais des efforts surhumains pour ne pas vous interrompre pendant votre narration ; et voilà qu’au lieu de m’en faire un compliment que j’attendais, vous donnez une fausse interprétation à mes sourires.

— Nierez-vous mon talent d’interprétation ?

— En vérité, ma chère, je vous écoutais dans le plus religieux silence, et cette fois, je l’avoue, votre supériorité ne m’avait pas frappée.

— Voilà, dit Marie, un coup d’épingle parfaitement donné. Continuez, Régine, et laissez de côté une qualité que les uns vous accordent et les autres vous contestent. Vous avez su donner tant d’intérêt à votre récit, qu’il nous tarde d’en entendre la suite.

CHAPITRE IX.

Retour de Gérald à Genève. – Intimité de Louise et de Régine. – Les confidences. – Le serment.

Louise me parla encore longuement de ses projets, de ses espérances. Sa tante rentra ; elle lui apportait d’assez bonnes nouvelles de Charles, et la journée finit plus paisiblement qu’elle n’avait commencé.

L’orage avait passé loin de nous, faisant le tour des Alpes ; le ciel avait repris sa nuance azurée qu’il reflétait dans notre beau lac ; toute la nature semblait sourire : et moi, je pensais à ce pauvre prisonnier qui ne voyait que de hautes murailles et un coin de ce ciel bleu qui relève le courage et l’espérance de l’infortuné.

La confiance de Louise resserra notre intimité ; l’hiver arriva, mais il me parut moins long et moins rigoureux que les autres années.

Je n’étais plus seule ; je trouvais un écho à toutes mes pensées, et de nouveau le bonheur m’apparaissait dans une affection profonde, sincère et dévouée. Le temps passait comme une ombre ; aussi fûmes-nous surprises, de voir les hirondelles que le printemps ramenait dans notre beau pays.

Chaque jour qui s’écoulait diminuait les souffrances de Charles et le rapprochait du mois de novembre, qui devait lui ouvrir les portes de la prison.

Louise avait reçu de son frère des nouvelles excellentes ; il devait venir passer quelques mois à Genève avant de s’établir définitivement en Amérique.

Madame Gamper faisait des préparatifs pour recevoir ce neveu chéri qui pouvait arriver d’un moment à l’autre, et nos journées étaient si remplies, que nous nous plaignions sans cesse de la rapidité du temps.

Un jour de mai, après avoir attendu Louise pendant toute la matinée, j’allais sortir pour m’informer de ce qui l’avait retenue, lorsque je la vis entrer, heureuse et souriante, accompagnée d’un homme de vingt-huit à trente ans.

Avant qu’elle m’eût présenté son frère, j’avais deviné que c’était lui. Il était bien tel qu’elle me l’avait dépeint, d’un abord froid sans fierté, et d’une politesse exquise.

Au physique, je ne pourrais dire qu’il fût vraiment beau. Le soleil du Brésil avait bruni son teint.

Ses yeux noirs et pénétrants n’avaient point cet éclat fascinateur qui m’avait enchantée le premier jour que j’avais vu Félix. En scrutant la pensée, ceux de Gérald ne paraissaient y chercher que ce qui est noble et pur.

Sa taille élevée était souple et gracieuse ; son maintien réservé inspirait le respect.

Je fus intimidée par sa présence : les mots expiraient sur mes lèvres ; je me sentais dépourvue des idées les plus simples et les plus naturelles.

Il s’en aperçut sans doute, car il abrégea sa visite, à ma grande satisfaction, et prit congé de sa sœur pour aller voir son malheureux ami.

Quand il fut sorti, je pus respirer à l’aise ; mais j’étais bien mécontente de moi. Je venais de voir cet homme pour lequel j’avais tant d’estime, et devant lui j’avais été timide, gauche, embarrassée.

Louise me demanda comment j’avais trouvé son frère, et ses yeux, en attendant ma réponse, étaient pétillants d’orgueil.

— Mais, lui dis-je, M. Gamper possède depuis longtemps ma profonde estime, et sa visite m’a été fort agréable.

— Ce n’est pas ce que je vous demande, ma chère. Ne vous étiez-vous pas fait une idée de lui ? et la réalité est-elle au-dessus ou au-dessous de votre attente ?

— Votre question est très-embarrassante, Louise, et je ne sais comment y répondre.

— Je comprends, ne dites plus un mot. Régine, vous aviez cru mon Gérald plus beau !

Je me figure toujours que le monde doit être de mon avis ; et, comme je le vois à travers le prisme de vertu et de courage qui rayonne sur sa vie, il me semble qu’il doit être aimé des autres comme de sa sœur.

N’en parlons plus, dit-elle tristement ; je lui avais dit de si jolies choses de vous, Régine, qu’il attendait avec bonheur l’instant de vous être présenté.

— Il a dû être peu satisfait ; je n’ai pu dire un mot, tant je me sentais gênée. Je vous plains, ma pauvre enfant, d’avoir fait mon éloge : votre frère éprouvera une déception.

— Gérald a trop de tact pour ne pas avoir aperçu, sous le voile de la timidité, un mérite que le temps et l’intimité mettront dans tout son jour.

Mais oublions tout cela, mon but est manqué ; on ne devrait jamais se hâter de faire des plans sur l’avenir ; les événements viennent toujours contrarier les projets.

Louise resta peu avec moi ; c’était juste, elle devait s’occuper de son frère.

La journée me parut bien longue ; vingt fois j’allai m’asseoir dans le pavillon du lac, cherchant à me soustraire à un mortel ennui.

Le lendemain, je fus invitée à dîner par madame Gamper, qui avait réuni quelques amis pour fêter l’arrivée de son neveu.

J’aurais bien voulu refuser, mais je ne pouvais le faire sans désobliger ma chère Louise ; depuis la veille, je sentais le prix de son affection par le vide que son absence laissait dans mon cœur.

Je fus placée à table à gauche de Gérald, sa sœur à droite ; elle paraissait triste et pensive.

Je m’informai de la santé de Charles, que M. Gamper avait vu la veille, et je devinai facilement la cause du chagrin de mon amie.

Le prisonnier était plein de courage et supportait les derniers mois de sa captivité avec cette force que donne l’espérance en des jours meilleurs.

Les amis de madame Gamper étaient tous de joyeux convives ; le dîner fut très-animé.

Gérald perdit cette froideur glaciale qui m’avait tant intimidée la veille ; il fut d’une amabilité charmante. Sous les paroles simples de ce jeune homme, on remarquait la justesse et l’élévation de la pensée.

Après le dîner, madame Gamper organisa une partie de boston ; mais Gérald et Louise s’excusèrent, et nous descendîmes au jardin.

Là, assises sur un banc, près du lac, nous écoutions M. Gamper nous racontant ses voyages. Il était assailli de questions par Louise, impatiente de faire ressortir l’esprit de son frère.

Ainsi fait-on étinceler les facettes d’un diamant sous les feux resplendissants d’un soleil d’été.

Au moment de prendre le thé, on vint nous chercher ; nous étions déjà d’anciens amis : il me semblait que je connaissais Gérald depuis de longues années.

Les jours suivants il accompagna sa sœur à la maison et devint presque notre commensal.

Plus nous parlions ensemble, plus je trouvais de charme dans sa conversation.

Quelquefois aussi Gérald et sa sœur me priaient de chanter. Je le faisais de bonne grâce, mais je choisissais des morceaux simples et calmes. Toutes mes partitions, autrefois si chéries, me paraissaient exagérées et ridicules devant M. Gamper, dont la louange et le blâme me faisaient alternativement rougir et pâlir ; et j’aurais renoncé à la musique plutôt que de recevoir de lui un coup-d’œil improbateur.

Quelquefois aussi, pendant nos heures de travail, Gérald nous lisait les meilleurs ouvrages de notre littérature moderne. Son choix éclairé et délicat annonçait la moralité de son caractère. Quand il rencontrait un passage trop passionné, il trouvait un prétexte pour interrompre sa lecture.

Je m’abandonnais à cette vie si douce sans penser qu’elle ne devait pas durer longtemps.

Lorsque, dans le silence de la nuit, je réfléchissais sérieusement, je déplorais les fatales circonstances qui avaient placé Gérald sur mes pas.

J’avais cru jusque-là mon cœur glacé à jamais ; je le croyais inaccessible à une passion qui avait jeté le deuil sur les plus belles années de ma vie : et voilà qu’un nouvel amour venait de s’y déclarer plus brillant et plus pur que le premier.

J’avais fait une trop dure expérience de la vie pour pouvoir me tromper ; j’aimais Gérald, il m’aimait aussi.

J’étais parfaitement libre ; ma fortune pouvait aider mes amis ; je savais que le vœu le plus cher de Louise était que je consentisse à devenir sa sœur. Tout semblait me promettre le bonheur, tout, excepté le souvenir du passé.

Est-ce donc ainsi que la Providence s’était réservé de me punir ?

Ma faute étant restée ignorée, j’avais échappé aux reproches du monde ; mais Dieu, dans son immuable justice, avait voulu que je trouvasse en moi les tortures que d’autres rencontrent au sein de la société.

Il fallait renoncer à ces beaux rêves qui auraient pu être des réalités, sans un seul tort que je ne pouvais effacer de ma vie.

Il fallait dire adieu à cette existence heureuse, à ces douces sympathies ; il fallait moi-même repousser mon bonheur, car je voulais garder au moins l’estime de Gérald.

Vous ne sauriez vous figurer, mes bonnes amies, tous les combats que j’eus à soutenir.

Parfois j’étais bien résolue à ne pas donner au frère de Louise une espérance qu’il me deviendrait chaque jour plus difficile de détruire, et, le lendemain, j’étais avec lui froide et réservée.

Alors c’était un autre martyre ; je voyais son front s’assombrir et ses yeux prendre l’expression de la tristesse ; sa voix devenait faible, et de profonds soupirs s’échappaient de sa poitrine.

Le rendre malheureux était pour moi la plus cruelle des souffrances. Si je l’aimais, c’était bien plus pour lui que pour moi-même. J’aurais voulu, au prix de tout mon sang, lui éviter des ennuis, et j’aurais donné toutes les joies de la terre pour qu’un rayon de bonheur brillât dans son regard.

Je compris alors la supériorité de l’amour purement fraternel sur celui que j’avais autrefois éprouvé.

Gérald possédait mon âme ! Je sentais que ni le temps qui altère les traits, ni la distance qui engendre l’oubli, ne porterait atteinte à cette solide affection.

Je m’étonnais souvent d’éprouver un bonheur plus grand à penser à Gérald, pendant mes heures de solitude, qu’à me trouver avec lui. Félix, au contraire, s’effaçait de mon esprit en s’éloignant de moi.

La présence de Gérald me rendait heureuse ; mais, à la fin d’une journée passée dans notre réunion de famille, j’étais plus calme en rentrant chez moi que lorsqu’il s’était absenté.

Ce n’était pas la jalousie qui me rendait inquiète : un autre m’avait fait connaître les affreux tourments de cette passion ; mais Gérald était si haut placé dans mon estime, qu’une semblable pensée n’eut jamais accès dans mon cœur.

Si j’étais impatiente de son retour, si je regardais furtivement l’heure, c’est que je craignais de l’avoir offensé, et je me faisais mille reproches quand je lui avais causé le moindre chagrin.

Il était généreux et indulgent ; il savait faire le bien sans ostentation.

Ses vues, larges et libérales, ne s’arrêtaient point à un peuple, à un parti, à une croyance religieuse.

Il aimait l’humanité, désirait le bonheur de tous ceux qui l’entouraient, et montrait l’exemple de la fraternité tant prêchée et si rarement mise en pratique.

Il n’y avait qu’un point sur lequel nous ne fussions pas d’accord ; c’était la gloire militaire.

Mes sympathies, vous le savez, mesdames, ont toujours été pleinement acquises aux gloires de l’Empire et à cette époque vraiment fabuleuse qui enfanta tant d’hommes illustres.

La bibliothèque de maman Dovère était enrichie de toutes les annales des victoires de la France, et je les avais lues, dans mon enfance, comme d’autres jeunes filles lisent les contes des fées et les Mille et une nuits.

Aimant le merveilleux, mon imagination s’était exaltée aux récits de ces marches triomphantes et de ces grandes batailles où toujours la fortune souriait à l’armée française. Je connaissais tous les noms qui ont fait retentir l’Europe si longtemps effrayée.

Gérald avait horreur de la guerre ; à son avis, elle est une chose impie, un reste de barbarie qui n’a sa raison d’être que dans le caprice et l’ambition.

Les héros devenaient à ses yeux des hommes sanguinaires et fratricides qui ne pouvaient mériter l’estime des gens sensés. Il ne comprenait pas mon entêtement à vanter l’art des combats, dont les lauriers reposent sur des monceaux de cadavres.

— Vous vous laissez éblouir, me disait-il quelquefois, par le brillant de riches uniformes, par des épaulettes d’or ; vous trouvez magnifiques des hommes ainsi travestis, et vous leur accordez le droit de conquête, c’est-à-dire le droit d’usurpation.

Ils sont habiles, dites-vous, à commander des armées, à prendre des villes et des citadelles, à surmonter des obstacles infranchissables ; ils ont cent fois exposé leur vie pour enrichir ou venger leur pays.

Eh bien, demandez à ces mêmes hommes que vous élevez jusqu’aux nues, de remporter une victoire sur eux-mêmes, de vaincre une de leurs passions et de tout sacrifier pour un ami, et vous les jugerez.

Les observations de Gérald ne m’ont jamais convaincue. Les impressions de l’enfance disparaissent très-difficilement ; et malgré tout l’ascendant que M. Gamper exerçait sur moi, il a inutilement essayé de détruire l’admiration profonde que j’ai toujours vouée aux hommes qui, sortis des rangs inférieurs de la société, sont parvenus à obtenir une place dans l’histoire.

Ne pouvant m’entendre avec Gérald, j’évitais sur ce point la discussion, et en toute autre matière, je n’hésitais pas à m’incliner devant sa supériorité.

Les jours passaient avec rapidité pour moi.

Louise, au contraire, appelait l’avenir de tous ses vœux, et voyait dans la fin de l’automne la réalisation de ses espérances.

Plusieurs fois elle avait tenté de me faire parler de son frère, mais j’avais toujours adroitement détourné la conversation.

Enfin, un jour de septembre qu’il pleuvait et que nous étions seules au salon, elle aborda franchement la question.

— Pourquoi, me dit-elle, ne vous êtes-vous pas mariée, Régine ? Vous ne me ferez pas croire que c’est l’occasion qui vous a manqué.

— Non, ma chère Louise, je ne vous tromperai point ; c’est un vœu que j’ai fait, et rien au monde ne pourrait me le faire violer.

— Quoi ? pas même un homme que vous aimeriez et qui serait disposé à tout faire pour vous obtenir ?

— Non, ma bonne Louise ; ce vœu est tellement sacré et solennel, que l’assurance du plus parfait bonheur ne m’engagerait pas à le rompre.

— Oh ! mon Dieu ! dit Louise en cachant sa tête dans ses mains ; mon pauvre frère a-t-il mérité un semblable refus ?

Elle se mit à pleurer.

Je lui pris la main, et l’attirant près de moi sur le canapé, je penchai ma tête vers la sienne.

Mes yeux étaient humides, je ne pouvais dissimuler ma tristesse.

— Vous pleurez, me dit-elle ; alors tout espoir n’est pas perdu. Vous l’aimez, n’est-ce pas ? je ne me suis pas trompée ? Dites, oh ! dites ce mot qui doit nous rendre le bonheur.

— Oui, mon amie, j’aime Gérald.

— Alors, reprit-elle en passant ses bras autour de mon cou, pourquoi êtes-vous si froide envers lui, et pourquoi me faites-vous pleurer ?

— C’est qu’il y a un abîme entre lui et moi.

Je vous ai dit, Louise, que j’aimais votre frère ; je ne me rétracte pas. Je l’aime autant qu’on puisse aimer. Je le trouve supérieur à tous les hommes que j’ai rencontrés dans ma vie, et il est l’idéal de tout ce que mon imagination avait rêvé de plus accompli ; et cependant, je ne consentirai jamais à être sa femme.

— Mais quel est donc l’affreux mystère qui vous lie, Régine ? N’avez-vous pas assez de confiance en moi pour me le révéler ?

— Puisque le moment en est venu, je vais le faire ; mais avant cela, j’exige, ma chère Louise, que vous me fassiez, devant Dieu qui nous écoute, le serment de ne jamais dire à Gérald les raisons impérieuses qui me font renoncer à lui.

— Par ce serment, Régine, vous me mettrez dans l’impossibilité de consoler mon frère et de justifier votre résolution.

— Je ne puis rien changer à ma condition ; elle est irrévocable. Examinez si vous vous sentez assez forte pour ne pas trahir mon secret.

— Puisqu’il le faut absolument, Régine, je vous le jure ; mais je tremble d’entendre une révélation qui doit renverser une de mes plus douces espérances.

CHAPITRE X.

Louise cherche à décider Régine à épouser Gérald. – Régine refuse et fait connaître le serment qui l’enchaîne. – L’affection fraternelle. – Départ pour le Brésil de la famille Gamper et de Charles Stéphanosi.

Je racontai alors à Louise cette partie de ma jeunesse qui a laissé dans mon cœur une tache ineffaçable.

Quand j’eus fini mon récit, elle s’efforça de me persuader que ma faute avait été si cruellement expiée, qu’elle ne pourrait m’ôter l’estime de Gérald s’il la connaissait.

— Tout son blâme, tout son mépris, me disait-elle, retomberaient sur le misérable qui vous a trompée. Régine, rétractez-vous, rendez-moi mon serment ; nous pouvons encore être heureux.

— Non, c’est impossible, mon amie ; j’aime trop votre frère pour l’associer à mon sort et lui faire ainsi partager l’affront sanglant que j’ai reçu.

Il voudrait me venger, il tuerait Félix. Vous le voyez bien, Louise, il faut qu’il ignore mon malheur.

Vous partirez avec lui ; il ne sera plus seul sur la terre étrangère, et il m’oubliera plus vite que vous ne pensez !

— Régine, vous me brisez le cœur ! Vous ne connaissez pas Gérald ; il ne s’attache point légèrement ; ses affections sont inaltérables et sans bornes.

— Alors, ma chère Louise, nous nous aimerons malgré le temps et la distance. À chaque heure de la vie, votre souvenir bercera mes plus saintes pensées.

— Mais comment lui apprendre votre inexorable arrêt, qui va détruire tous ses riants projets, ses rêves d’heureux avenir ? Comment aurai-je la force de déchirer son cœur, quand il a renoncé à une brillante carrière et donné les plus belles années de sa vie pour me rendre le bonheur ?

— Voilà, ma chère Louise, ce qui me désespère ; et si je suis forte contre moi et contre mon amour pour lui, je me sens faible lorsque je le vois triste.

En bien des circonstances j’ai essayé de combattre les croyances de Gérald, et j’ai toujours été arrêtée par son chagrin.

Mais il est inutile de le tourmenter trop tôt : ne lui dites rien de votre démarche ; je chercherai moi-même à le désabuser, et j’espère le faire avec tant de délicatesse, qu’il aura peu à souffrir et ne pourra m’en vouloir.

Nous étions bien convenues que rien ne serait changé à nos relations, mais il ne nous était plus possible de nous livrer à cet abandon confiant d’autrefois.

Le moment de notre séparation approchait ; nous avions en perspective la dissolution complète de nos doux rapports d’amitié.

Louise bientôt allait voir luire ce jour désiré qui devait briser les fers de Charles et le rendre à son amour.

Le mois de septembre venait de finir. Gérald, qui perdait un peu de ses illusions, cherchait souvent à connaître les causes de notre réserve.

Il nous fixait tour à tour, épiait nos moindres mouvements, et n’osait demander à sa sœur quel souci caché l’attristait, dans la crainte d’apprendre une nouvelle qui devait, (il en avait le pressentiment) lui être fatale.

Parfois aussi, lorsque j’échappais à cette pensée et que je souriais, je voyais s’épanouir le visage de Gérald ; je lisais dans ses yeux qu’il s’accusait d’être un visionnaire et de se créer mille tourments chimériques.

Un soir il me trouva plus triste que de coutume, et ne pouvant obtenir de moi ni regard ni sourire, il s’en alla brisé de douleur.

Au lieu de rentrer chez lui avec sa sœur et sa tante, il se dirigea vers le sentier où souvent je me promenais avec Louise.

La nuit était sombre et le ciel sans étoiles ; rien n’invitait le cœur à l’espérance.

Gérald s’appuya sur le mur qui borde le chemin du côté du lac, tout près de notre demeure ; il resta longtemps absorbé par de profondes et mélancoliques rêveries.

De là, Gérald pouvait voir ma fenêtre éclairée ; aussi avait-il les yeux fixés sur une lumière qui était en ce moment son phare et son guide.

Il pensait que je souffrais, puisque je veillais.

Il ne se trompait pas. Le regret que j’éprouvais d’être la cause de ses ennuis me faisait un mal cruel. Sachant bien que je ne dormirais pas, j’avais laissé ma lampe allumée ; puis, étant descendue au jardin, j’avais gagné ma retraite chérie.

Un léger bruit m’avait arrachée à mes réflexions, et mes yeux suivaient Gérald malgré l’obscurité.

Je l’avais vu s’arrêter au coin de notre maison et fixer ses regards sur ma chambre.

Je restai là bien longtemps, immobile ; je craignais que le moindre mouvement vînt trahir ma présence ; ce fut lorsque Gérald fit quelques pas en avant, que je me décidai à rentrer furtivement chez moi.

Je me plaçai à une fenêtre du salon qui était sans lumière, et j’attendis son retour en prêtant l’oreille.

Au bout d’un quart d’heure, Gérald était à l’endroit où je l’avais d’abord aperçu. Je le vis approcher de sa figure quelque chose de blanc ; sans doute il essuyait ses larmes.

Je ne pus résister plus longtemps : j’ouvris mon piano, et sans m’inquiéter de ce qu’il penserait, je me mis à chanter une de mes plus sombres romances. Je tenais à lui faire comprendre que je partageais sa tristesse.

Je ne puis dire l’effet que je produisis. Je n’étais point retournée à la fenêtre. Le premier mouvement passé, je me repentais déjà de ma précipitation.

Le lendemain, de bonne heure, ma gouvernante vint m’annoncer que M. Gamper m’attendait au jardin.

Je fus étonnée de le trouver seul.

Après m’avoir saluée plus poliment encore que de coutume, il me demanda si je voulais lui accorder quelques minutes d’entretien.

Je le conduisis au pavillon, et là, tremblante, prévoyant une grande crise, j’attendis qu’il voulût bien s’expliquer.

— Mademoiselle Dovère, me dit-il en me prenant la main, m’estimez vous assez pour me compter au nombre de vos amis ?

— Si je ne m’abuse, monsieur, je n’ai rien à me reprocher qui ait pu vous en faire douter un instant.

— C’est vrai ; mais ce que j’ai à vous dire est si délicat, que j’ai besoin d’entendre de votre bouche quelques mots affectueux qui me rendent le courage près de m’abandonner.

— Je vous répéterai, monsieur, ce que je vous ai dit bien des fois. Je regarde votre sœur comme la mienne, et votre famille remplace celle que j’ai perdue.

— Je peux donc vous ouvrir mon cœur, me dit-il d’une voix plus assurée. Voilà bien longtemps que j’hésite à vous faire connaître les sentiments que vous m’avez inspirés.

J’avais prié ma sœur d’être mon interprète, mais elle n’a jamais voulu y consentir, me donnant pour seule raison que je réussirais plus facilement moi-même.

Ce refus m’a étonné ; il me semblait que son dévouement ne pouvait me faire défaut, lorsque mon repos et mon bonheur dépendent peut-être de la démarche que je réclamais de son affection.

J’ai pensé que Louise, vous connaissant parfaitement, savait peut-être que mon espoir serait déçu, et n’avait pas le courage de me l’apprendre.

Me suis-je trompé, Régine ? répondez-moi.

Au lieu de trouver des paroles, je fus interdite, et les larmes me vinrent aux yeux.

— Vous m’avez compris, me dit-il, mais vous ne voulez pas parler. Il est impossible que vous n’ayez pas deviné ma profonde affection pour vous.

Je vous connaissais avant de vous avoir vue ; ma sœur me parlait longuement de vous dans ses dernières lettres, et pendant l’été que nous avons passé à la campagne dans une douce intimité, j’ai pu voir que Louise ne vous avait point flattée. Aussi j’ai senti grandir en moi le désir de vous associer à ma destinée.

J’ai vingt-neuf ans, et cependant je n’ai aimé personne avant vous. J’ai rencontré jusqu’ici plusieurs femmes belles et d’un esprit distingué, mais nulle autant que vous n’a produit sur mon cœur cette impression si douce qui seule annonce le véritable amour.

Maintenant, Régine, mon sort est entre vos mains ; un mot, un seul mot de vous embellira ma vie ou la flétrira pour jamais.

Il tenait toujours ma main tremblante ; je n’osais lever les yeux sur lui, mais je me sentais pénétrée par son regard.

— Toujours le même silence ! reprit-il. Vous n’osez donc pas avouer que vous ne m’aimez pas !

Sa voix avait un timbre si déchirant, que des larmes brûlantes inondèrent mon visage.

— Vous pleurez, me dit-il. Aurais-je été assez malheureux pour vous faire de la peine, moi qui ne rêve et ne désire que votre bonheur ?

Vous m’avez dit que vous me comptiez parmi vos amis, prouvez-le moi ; dites-moi franchement votre pensée ; quelque navrante qu’elle soit pour moi, j’en souffrirai moins que de cette mortelle incertitude.

— Eh bien, Gérald, je vous aime !

— Oh ! merci ! me dit-il en portant ma main à ses lèvres ; merci pour ce mot qui me console et…

— Mon ami, ne vous hâtez pas de vous réjouir.

Si je vous ai fait un pareil aveu, c’était pour que vous trouvassiez moins pénible ce que j’ai encore à vous dire.

Gérald, il m’est impossible d’être à vous. Ne cherchez pas à demander pourquoi ; c’est un mystère.

— Non, c’est pour m’effrayer que vous dites cela, Régine ; vous êtes libre, vous n’appartenez à personne, et, s’il est des obstacles, ils ne peuvent venir que de vous.

— Et si cet obstacle venait de moi, si c’était un vœu sacré formé avant de vous connaître, ce serment en serait-il moins respectable ?

— Vous ne deviez pas me laisser l’espoir de conquérir votre amour, qui a pour moi plus de prix que la vie.

— Prenez garde, Gérald, vous en êtes déjà aux reproches !

— Oui, j’en conviens ; mais il eût été plus charitable de ne pas m’élever si haut, lorsque vous vouliez me renverser.

— Voyons, mon ami, en quelle circonstance ma conduite a-t-elle été inconséquente, légère ?

Avez-vous remarqué dans mes paroles autre chose que l’expression d’une fraternelle amitié ?

Vous me reprochez d’avoir entretenu vos espérances, moi qui ai lutté contre mon cœur pour vous cacher tout l’intérêt que je vous porte !

Vous me blâmez sans doute de n’avoir pas rompu nos douces relations !

Oh ! si vous saviez ce que j’ai souffert !

Si vous lisiez dans mon âme, vous y verriez que j’ai mille fois essayé de les briser, et que toujours j’ai été retenue par ma faiblesse ! Est-ce là mon tort ?

Pourquoi votre tristesse a-t-elle triomphé de ma résolution ?

Oui, j’ai eu tort en vous faisant connaître aujourd’hui qu’un affreux mystère enchaîne ma volonté !

— Ah ! pardon, Régine ! Je n’ai jamais douté de vous, et le serment qui vous lie doit être bien puissant, puisque rien ne peut vous fléchir.

Je m’incline sans murmurer devant ce terrible secret ; tout ce qui vient de vous ne peut être que saint, pur et généreux.

— Oh ! mon Dieu ! j’aimerais mieux sa colère ! Je ne mérite pas ses louanges ! Non, je ne puis les accepter.

Apprenez donc, Gérald, ce grand secret qui nous sépare ; et puisse cette dernière et poignante humiliation me valoir votre indulgence, votre pardon !

Au milieu des sanglots et des larmes, je lui racontai ma fatale histoire. Je préférais son mépris à une lâche hypocrisie.

Je fus étonnée, à la fin de mon récit, de trouver Gérald si calme.

— Voilà donc, me dit-il, cette barrière que vous m’opposez, Régine ; et vous pensez que votre révélation puisse m’empêcher de vous aimer ?

Votre âme s’est épurée au creuset de la douleur ; elle s’est ennoblie par la triste expérience que vous avez faite de la vie et des hommes. Après les avoir haïs, vous en avez eu pitié.

Combien vous avez dû souffrir ! L’oubli de ceux qu’on aime est si cruel !

Si vous aviez été pauvre, l’action de Félix eût été infâme ; mais vous étiez belle, jeune, aimable et riche. Puisqu’il ne vous aimait plus, il s’est conduit loyalement en ne vous épousant pas. Suivant ce que vous me dites, ce jeune homme ne pouvait vous rendre heureuse. Avec lui, l’existence eût été pour vous bien plus amère que votre solitude.

— Ah ! merci, Gérald ; vous montrez de l’indulgence pour lui et pour moi !

— Chère Régine, qui pourrait vous juger défavorablement ? Des femmes coupables vous jetteraient peut-être l’anathème, pour se couvrir du voile de la vertu qu’elles ont foulée aux pieds.

Mais moi qui vous connais, je vous dis :

Ma Régine, soyez ma compagne bien-aimée ; je tâcherai de vous faire oublier vos mauvais jours !

— Non, mon noble Gérald, non ; je m’impose ce sacrifice : c’est une tardive expiation de ma faiblesse. Je veux vous aimer toujours, malgré notre séparation, la distance et les années.

Vous devez comprendre qu’après avoir refusé d’être à vous, je ne serai jamais à personne, et que je garderai éternellement votre souvenir.

Je ne serai pas jalouse ; vous vous marierez un jour, votre femme sera ma sœur, et tous deux je vous bénirai.

Mais à votre tour, Gérald, ne m’oubliez pas ; cela me serait trop pénible.

Lorsque le soleil du Brésil vous forcera de garder votre demeure, pensez à nos promenades, à nos doux entretiens du bord du lac, et à la fraîche brise qui le soir caressait le feuillage des arbres du sentier.

Les nuits étoilées vous rappelleront peut-être ces soirées d’été où nous attendions bien tard le lever de la lune derrière la cime blanche des montagnes de Savoie.

Gérald ne me répondait pas, il pleurait !

— Enfant, lui dis-je en penchant ma tête sur son épaule, que peut-on rêver de plus beau et de plus pur que l’amour que je vous offre ?

— Vous avez raison, reprit-il, c’est le plus beau rêve que l’homme puisse faire ; mais j’aurais préféré une réalité……

— Les hommes sont donc tous les mêmes ! Je vous croyais cependant supérieur aux autres.

Eh bien, Gérald, puisqu’il vous faut les joies de la réalité, vous les trouverez dans un mariage au-delà du vaste Océan. Moi je me contente des illusions d’un songe.

— Vous êtes méchante, Régine ! Vous savez bien que nulle femme ne me sera jamais rien, puisque vous refusez d’être la mienne. J’en prends Dieu à témoin, je vous jure de n’aimer que vous et de ne jamais renverser l’idole de mon amour.

— Et maintenant que nous sommes sûrs l’un de l’autre, n’êtes-vous pas satisfait, mon ami ?

— Ah ! j’eusse été bien plus heureux encore si vous eussiez manqué à ce maudit serment !

— Croyez-moi, Gérald, jamais homme n’aura été plus aimé que vous. En partant, vous emporterez mon âme ; laissez-moi en échange votre bon souvenir.

Adieu et au revoir, mon ami ! J’ai besoin d’être seule quelques instants.

Dans l’après-midi, nous étions comme les autres jours chez madame Gamper.

Gérald avait raconté notre entretien de la matinée à sa bonne tante et à sa sœur.

Toutes deux avaient pleuré et ne comprenaient point le calme de Gérald.

Celui-ci, qui était certain d’être aimé véritablement, envisageait l’avenir sans crainte.

Depuis ce moment jusqu’à la mise en liberté de Charles Stéphanosi, le temps s’écoula sans incident.

Nous jouissions du plaisir de nous voir encore ; et si l’idée de notre prochaine séparation venait nous attrister, la promesse que nous nous étions faite de nous aimer toujours ranimait notre courage.

Le quinze novembre approchait ; Gérald envoya des habits à Charles, et alla le chercher en voiture, lorsque le grand jour fut arrivé.

Le retour du prisonnier fut navrant ; son cœur ulcéré ne pouvait se rouvrir à la joie. Les plaies profondes restent longtemps à se cicatriser ; le grand air et la liberté semblaient raviver ses blessures.

Je ne fus point une étrangère pour lui : Gérald et Louise lui avaient parlé de moi ; il savait d’avance que mon affection lui était acquise.

J’assistai à cette touchante scène du retour ; je ne l’oublierai jamais.

Des rides profondes s’étaient creusées sur le front de Stéphanosi ; le sourire semblait banni de sa bouche ; ses traits avaient pris l’expression de l’ironie et de la souffrance.

Ses yeux bleus avaient perdu leur éclat et leur fixité, on y lisait la défiance et le doute.

Ses cheveux blonds, qu’autrefois Louise aimait tant à voir ondoyer gracieusement, étaient tombés sous un fer profane, et un travail excessif avait légèrement courbé son corps. En un mot, Charles me parut un jeune, vieillard ; son aspect me remplit d’une amère tristesse.

Mes amis trouvèrent son caractère encore plus changé que son extérieur. Ce n’était plus ce bon et naïf jeune homme toujours prêt à faire et à croire le bien.

Il ne voyait plus que la lie au fond du vase et des épines à chaque fleur. La foi, ce rayon si pur qui ranime et console, la foi avait complètement disparu de son cœur.

Il croyait à une puissance suprême, mais il niait sa participation aux événements terrestres ; Charles pensait qu’en ce monde l’homme est réduit à soutenir une lutte incessante contre ses passions et contre un aveugle et implacable destin.

Je fus effrayée du poison corrosif qui s’était infiltré goutte à goutte dans ce cœur honnête, et j’en fis l’observation à Gérald.

— Mon ami, lui dis-je, Dieu me préserve d’une mauvaise pensée ! mais je crains bien que Louise ne soit pas aussi heureuse qu’elle le mérite.

Avez-vous remarqué l’inquiète défiance de Charles ?

— Oui, ma chère Régine, et j’en suis excessivement affligé ; c’est la funeste conséquence des malheurs qu’il a essuyés, de cette longue détention qu’il a subie au milieu d’êtres corrompus et avilis.

À force de rencontrer le crime sur le chemin de la vie, on finit par nier la vertu et par la taxer d’hypocrisie.

D’ailleurs, comment voulez-vous qu’il juge des hommes qui l’ont flétri, et qui, sans pitié pour sa jeunesse et ses antécédents, l’ont frappé d’un injuste anathème ?

— Je comprends tout cela, Gérald, et je ne reproche point à notre ami le changement qui s’est opéré dans son caractère ; seulement je crains pour l’avenir de notre chère Louise.

— Il ne nous appartient pas de sonder l’avenir, mais nous pouvons consoler ceux que l’infortune poursuit.

Charles est devenu sceptique dans l’adversité : il faut que le bonheur lui rende ses croyances. Il a gravement à se plaindre des hommes : il faut que ses amis le réconcilient avec l’humanité.

Tous les discours et les arguments seraient superflus ; ils ne feraient que provoquer son ironique sourire.

Pour le ramener, je ne compte que sur le temps et sur nos relations. Une affection fraternelle lui servira de rempart contre l’insidieuse perfidie de notre siècle.

L’ascendant que ma sœur exerce sur l’esprit de Charles me rassure entièrement. Quoi que l’on en dise, l’amour est un puissant remède aux peines de l’âme.

On l’a beaucoup calomnié, parce que trop souvent on le confond avec une passion brutale et dégradante. L’un grandit, élève jusqu’au sublime ; l’autre abaisse et avilit jusqu’à l’infamie.

Lorsque, sous d’autres cieux, Charles se sera régénéré au contact d’une société nouvelle et rendu digne du bonheur auquel il aspire, Louise deviendra sa femme, Stéphanosi sera mon frère.

Il eut été contraire à mon désir que ce mariage se fît à Genève.

— Combien j’aime à vous entendre parler ainsi, Gérald ! Vos sages paroles vous rehaussent encore dans mon estime. Toutes vos actions tendent au bien, et en exaltant la vertu, vous en donnez l’exemple. Il est tant de gens qui préconisent la justice sous le manteau de l’hypocrisie !

Vous réussirez, mon ami, et vous aurez sauvé une âme qui sans vous allait infailliblement s’égarer dans le vaste labyrinthe du doute et des mauvaises passions.

Cet entretien m’avait rendue heureuse ; je considérais le mariage de mon amie comme un pas qui devait conduire Charles dans la voie du perfectionnement.

Madame Gamper avait vendu sa campagne et s’occupait activement des préparatifs de départ.

Dans les instants dont nous pouvions disposer, nous faisions mille plans et mille rêves ; nous nous promettions de nous écrire de longues et fréquentes lettres ; mais toujours cet Océan qui allait poser entre nous son immensité nous déchirait le cœur et faisait couler de nos yeux des larmes bien amères.

Le jour fatal arriva : c’était le cinq décembre ; voilà l’anniversaire qui me rendait si triste dimanche dernier.

Nos mains restèrent longtemps enlacées, nos bouches s’effleurèrent ; puis le suprême adieu s’en échappa, et le galop des chevaux résonna douloureusement à mes oreilles.

Je sentis la terre manquer sous mes pas, et je restai sans connaissance dans les bras de ma vieille gouvernante.

Quand je revins de mon évanouissement, je fus surprise de voir un médecin près de moi. Jeannette poussa une exclamation de joie. Cette bonne fille m’avait crue morte.

Quelques jours après le départ de mes amis, je reçus de Louise une lettre datée du Havre.

Leur voyage s’était accompli sans accident, mais ils ne pouvaient supporter notre séparation.

Madame Gamper elle-même parlait de moi sans cesse, et me cherchait autour d’elle pour me faire partager ses impressions et ses pensées.

Charles seul, en s’éloignant de ce lieu témoin de ses cruelles humiliations, avait éprouvé un grand soulagement.

L’air lui paraissait plus doux ; l’espérance ranimait son cœur, comme la sève, aux premières chaleurs du printemps, ranime un arbre languissant.

J’aimais à penser que ce départ avait au moins profité à quelqu’un ; cette idée allégeait ma douleur.

Mais les heures me paraissaient bien longues depuis que j’étais seule.

J’étais absorbée par mille et une vagues réflexions ; mes regards allaient se perdre à l’horizon pour y chercher ceux que mon cœur ne pouvait oublier.

L’étude me devint insupportable. À quoi me servait mon esprit, puisque désormais je devais vivre isolée ?

Quelquefois je cherchais à distraire ma pensée par une lecture intéressante, mais je ne voyais que des phrases vagues dont je ne comprenais pas le sens.

Les romans me semblaient faux, exagérés, ou pâles et monotones. Mon âme était trop bouleversée pour en apprécier les beautés ; dans la fébrile agitation de mon esprit, j’aurais trouvé que les choses les plus vraies étaient à cent lieues de la vérité.

— Je vous reconnais bien là, interrompit Berthe ; Don Quichotte de la littérature, vous voulez de l’extraordinaire à tout prix, et le fantastique seul vous enchante.

— Entendons-nous d’abord, ma chère. J’aime le merveilleux, je ne m’en défends pas, mais seulement dans les actions. Lorsqu’il s’agit de sentiments, j’aime le simple, le naturel. La lecture a beaucoup d’attrait pour moi si les impressions que j’en reçois émanent du vrai, et que les caractères soient bien en rapport avec le mobile qui les fait agir.

Ceci admis, les actes les plus extraordinaires au premier abord me paraissent naturels. J’ai remarqué dans la vie bien des événements dont la narration écrite aurait fait lever les épaules au lecteur ; il se serait infailliblement écrié :

« Ceci est trop fort ; cet auteur se moque de nous. »

Et cependant l’auteur n’aurait pas menti ; un concours de circonstances exceptionnelles, ou simplement une grande force de volonté, avait produit cet invraisemblable résultat.

— Vous vous défendez fort bien, Régine, dit Berthe ; aussi je ne conteste point votre esprit : je déplore seulement l’exaltation de votre caractère, qui transforme les moindres choses en prodiges et vous fait justement qualifier de tête romanesque.

— Je vous l’ai dit en commençant, mesdames, il faut me pardonner beaucoup en raison de ma jeunesse ; moins heureuse que vous, je n’ai pas eu, pour diriger mon éducation, une mère sage et pieuse.

Cependant, quand même je pourrais aujourd’hui me réformer entièrement, après la douloureuse expérience que j’ai faite de la vie, je ne le voudrais pas. Si j’ai souffert de ce que vous appelez mon exaltation, j’en ai retiré aussi beaucoup de jouissances.

À quoi servirait à l’homme sa nature privilégiée, s’il devait, comme tout ce qui lui est soumis, végéter au lieu de vivre ?

CHAPITRE XI.

Le banquier s’enfuit en Italie après avoir fait une énorme banqueroute. – Arrivée de la famille Gamper en Amérique. – Louise épouse Charles Stéphanosi. – Le séjour de Troinex. – Maladie de Régine. – Le docteur Dalberg. – Les séances de magnétisme. – Révélations de Justine. – Rétablissement de mademoiselle Dovère.

Nous direz-vous, Régine, interrompit Marie, qui craignait que la discussion de ces dames ne devînt trop orageuse, nous direz-vous si le malhonnête homme qui avait trompé Charles a fait l’aveu de son crime ?

— Oui, ma chère Marie, et il y a peu de temps, à la suite de plusieurs autres vols qu’il avait commis aux Antilles, B*** a déclaré que M. Stéphanosi n’est point coupable ; mais cette nouvelle a fait peu de bruit à Genève.

— Le banquier a dû au moins être confondu.

— Non ; car, après avoir fait une banqueroute frauduleuse, il est allé en Italie mener joyeuse vie aux dépens d’un trop confiant public.

— Ce n’était donc qu’un infâme hypocrite ?

— Comme le sont toujours ceux qui vantent leur probité ; les hommes véritablement honnêtes ont des sentiments plus généreux.

À son tour, le vil financier a été maudit par le peuple genevois ; mais il avait longtemps à l’avance transigé avec sa conscience, et ses livres constataient des pertes adroitement simulées.

— Je suis curieuse, reprit Berthe, de savoir comment s’y prenait ce terrible champion de la loyauté.

— Rien de plus facile, ma chère. Comme sa réputation était fort bien établie dans cette ville, on lui accordait une confiance illimitée, et bien qu’il payât les intérêts au-dessous du cours ordinaire, sa banque était préférée aux autres pour les placements d’argent ; chacun croyait ses fonds en lieu très-sûr.

La classe pauvre surtout y mettait ses économies, qu’elle n’aurait pas aventurées dans des spéculations commerciales.

Dans ses prêts, notre banquier, soit pour éblouir les yeux du public, soit pour ses vues particulières, se montrait peu exigeant quant aux garanties qui lui étaient offertes. Les gens de fabrique sans crédit, tous ceux qui ne trouvaient à emprunter nulle part, étaient sûrs de voir ses coffres ouverts pour eux.

— Mais, dit Marie, je n’y comprends rien, et cette conduite ne me semble pas logique.

— Attendez : les personnes privées de ressources acceptaient ses avances à des conditions onéreuses, à des intérêts exorbitants, toujours prélevés à chaque renouvellement, et cotés dans les livres au taux légal de six pour cent. Une semblable usure amenait bientôt la perte de malheureux qui ne tardaient pas à faillir, entraînant dans leur ruine d’honnêtes ouvriers, et établissant pour le banquier des pertes qui n’existaient en réalité que dans ses écritures, puisqu’il avait eu soin de se mettre à couvert par un intérêt qui s’élevait parfois au vingt ou au trente pour cent.

Voilà par quelle voie cet homme est parvenu à la fortune dont il jouit paisiblement. Et personne ne lui crachera au visage ! La rigueur des lois ne pourra pas l’atteindre et le flétrir !

— Ah ! que c’est injuste ! dirent toutes ces dames à la fois. Mais savez-vous, Régine, que de semblables histoires feraient douter de la sagesse divine ?

— Oui, j’en conviens, si toutes nos vues étaient bornées à ce monde où souvent le mal reste impuni. Mais laissons les méchants être heureux (si toutefois ils le sont) ; ne les imitons pas, et gardons-nous d’envier une dangereuse félicité. Tôt ou tard il sera fait à chacun selon ses œuvres.

— Avec tout cela, dit Louise à son tour, vous avez rompu le fil du récit de mademoiselle Dovère, et j’attends avec impatience qu’elle revienne à ses amis du Brésil.

— Il me reste peu de choses à vous raconter, mes chères amies. Je reçus d’assez fréquentes lettres de Louise et de Gérald.

Ils avaient fait un excellent voyage, dont ils me donnaient mille détails circonstanciés que je ne vous transmettrai pas ; je craindrais de vous fatiguer. Ils étaient installés à Rio, dans une magnifique rue aboutissant à une place sur laquelle on admire une des plus belles églises de la ville.

Les délices d’une vie molle et luxueuse avaient d’abord étonné les dames Gamper ; mais on voyait que malgré tous ces avantages, elles regrettaient le séjour de Genève et auraient échangé de bon cœur l’ardent soleil du Brésil contre les brouillards glacés de l’Helvétie.

Charles, que le voyage avait un peu fatigué, se ranimait chaque jour sous l’heureuse influence de son entourage.

Sur un nouveau continent, il sentait qu’une autre vie allait commencer pour lui. L’immensité de l’Océan avait rouvert son cœur à la foi religieuse ; le temps qu’il avait passé en mer, loin des hommes qui l’avaient flétri, au milieu des passagers et des matelots qui lui témoignaient la plus grande estime, avait beaucoup contribué à faire renaître un peu cette confiance que la douleur avait abattue en lui sans pouvoir l’anéantir complètement.

À Rio, Charles avait été reçu en qualité de commis dans la maison dont Gérald était devenu un des chefs.

Connaissant parfaitement la tenue des livres, il s’était mis promptement au courant des affaires, et le bonheur de retrouver des occupations conformes à ses goûts avait détruit son air d’ironie et de doute, qui jusque-là n’avait pu s’effacer.

Plus tard, je fus informée que ma bonne Louise se mariait.

Mes amis étaient heureux, leurs vœux étaient accomplis ; et moi, loin de tous ceux que j’aimais, seule, sans famille, je souffrais mortellement de la vie que je m’étais faite.

Mon habitation des Pâquis me devint insupportable ; elle me rappelait tant de souvenirs…… !

Lorsque, dans ma solitude, je remontais un moment le cours du passé, j’évoquais les images chéries de mes amis ; je les voyais comme en des jours plus heureux, animés pour moi de la plus sincère affection ; je pleurais et regrettais la sotte délicatesse qui m’avait portée à refuser ce bon Gérald. Je m’accusais de folie !

D’autres fois, songeant à l’inconstance du bonheur et au désenchantement qu’elle entraîne à sa suite, je m’applaudissais et me trouvais heureuse d’avoir laissé une partie de ma vie exempte de reproches, à l’abri de toute souillure.

Je pouvais contempler longtemps ces ombres fantastiques avec les yeux de la pensée, sans qu’une impression pénible pût les ternir ou les effacer.

Vous me direz sans doute, mesdames, que c’était la crainte de réveiller de chères illusions qui me faisait prendre ma campagne en dégoût.

Non, mais je cherchais à fuir cette réalité désespérante qui suivait immédiatement mes beaux songes. Je voulais me soustraire à tout ce qui rappelait à mon cœur le deuil de l’absence.

Je n’eusse jamais consenti à me défaire de mon pavillon, dont nul étranger n’avait encore profané l’entrée ; je voulais qu’il restât pur comme un sanctuaire et tel qu’il était quand Gérald et Louise venaient s’y asseoir accompagnés de leur bonne tante.

Je voulais y retrouver leurs empreintes quand j’avais besoin de pleurer, quand la vie me semblait trop amère pour que seule j’en supportasse le fardeau.

Dans les temps ordinaires, il me fallait un autre air et de l’exercice. Je vins habiter une jolie maisonnette près de Troinex. Mais afin de garder à mes amis ce que j’appelais le culte du souvenir, je consacrai un jour de chaque semaine à venir régulièrement visiter ma demeure des Pâquis.

Rien ne m’a jamais arrêtée, ni les indispositions, ni le mauvais temps : j’aurais tout bravé pour ne pas manquer au vœu que j’avais fait.

Ma gouvernante tomba malade et mourut au bout de quelques jours de la fièvre typhoïde.

Je perdais la seule personne qui me rattachât à mon passé. Ayant rompu toutes mes relations avec le monde, je restais complètement isolée ; mais je me consolais par l’idée qu’une vie meilleure nous attend aux confins de notre existence terrestre.

Je ne voulais pas rentrer dans un monde que j’avais volontairement abandonné ; cependant je désirais ne plus vivre dans un tel isolement. Je fis quelques visites aux paysans des alentours, qui m’accueillirent avec la plus franche cordialité.

Je fus à même, par ces relations, d’apporter quelques secours à de pauvres familles, et je m’acquis ainsi l’estime et l’affection de ces cœurs simples, que le contact des villes et le venin de l’égoïsme n’ont pas encore corrompus.

Une jeune orpheline me fut recommandée, et je la pris à mon service. Comme elle était douce, bonne, intelligente et dévouée, je ne tardai pas à en faire ma compagne.

Pour que sa conversation pût m’être agréable, je lui enseignai ce qui était nécessaire, non sous la forme de leçons arides qui l’auraient infailliblement rebutée, mais dans nos causeries intimes, pendant les longues courses que nous faisions souvent ensemble.

Justine, douée d’un cœur accessible à tous les nobles et beaux sentiments, me semblait une harpe dont je me plaisais à faire vibrer les cordes.

Tour à tour follement gaie ou profondément triste, elle était bien la personne qu’il me fallait pour partager mes longues heures de solitude.

Plusieurs années se passèrent ainsi.

Je recevais toujours des nouvelles de Rio-Janeiro. Louise avait deux enfants ; j’étais la marraine de sa fille. Comme Gérald l’avait présentée au baptême, il m’avait demandé de partager les obligations qu’il contractait envers la religion ; il voulait au moins établir ce lien entre nous.

Mes amis voyaient leur maison prospérer, leur fortune s’agrandir ; ils me paraissaient heureux. J’aurais dû l’être aussi, et je souffrais.

Je me croyais à peu près oubliée !

Dans ses lettres, Gérald ne me parlait plus que de choses sérieuses, de problèmes sociaux, de plans d’améliorations que je trouvais fort beaux, mais auxquels j’avais le regret de rester étrangère.

S’était-il marié à mon insu ? Je le craignais quelquefois ; et pourtant cela n’eût-il pas été juste, puisque je l’avais refusé ?

Je me disais tout cela, et néanmoins une mortelle inquiétude m’agitait sans cesse et me fit bientôt tomber dans un état de langueur alarmant.

Tout m’était devenu indifférent, même les prévenances et les soins affectueux dont m’accablait Justine.

Inquiète sur ma santé, la pauvre enfant fit appeler plusieurs médecins qui me prescrivirent des remèdes sans efficacité.

Je déclinais d’une manière sensible ; ma pâleur était effrayante : il semblait qu’un léger souffle pût seul me retenir encore sur cette terre.

Justine entendit parler d’un docteur français, en visite chez des parents qui habitaient une belle propriété assez voisine de notre maison. Elle le pria de me donner ses soins ; mais comme j’avais déclaré que je ne voulais plus les secours de la médecine, elle eut à faire mille détours dans la disposition de son plan.

À ma promenade du matin je rencontrai ce monsieur, que je ne connaissais pas, et qui sut entamer une conversation avec tant de politesse et de tact, que je ne pus m’empêcher de répondre à ses questions. Je me laissai prendre au charme d’une parole facile et brillante.

Il me parla de choses assez ordinaires, mais il sut leur donner une originalité telle, que le sourire vint sur mes lèvres.

Le lendemain, je le rencontrai encore. Cette fois il me parla du magnétisme qu’il avait beaucoup étudié, et je pris un plaisir infini à sa causerie savante et modeste.

J’avais toujours désiré assister à quelques cours, à quelques séances qui me donnassent une idée d’un phénomène que mon imagination admettait, mais dont je ne me rendais aucun compte.

M. Dalberg s’engageait à me rendre la santé si je consentais à me laisser magnétiser.

Je refusai formellement pour moi ; mais j’avoue que j’étais curieuse de voir une personne soumise à l’influence mystérieuse du magnétisme.

Je ne pensais point que l’on pût me guérir par ce moyen, mais j’étais bien aise de ne pas quitter ce monde sans avoir connu la puissance des facultés de l’âme, qu’un fluide semble dégager de l’enveloppe grossière qui la retient captive.

M. Dalberg choisit une jeune fille pauvre, et donna trois pièces d’or à ses parents pour qu’ils permissent l’expérience que nous voulions faire.

Mais nous n’atteignîmes point notre but : la jeune fille tomba bien dans le sommeil magnétique, on produisit en elle l’insensibilité et l’extase, mais il fut impossible d’arriver jusqu’à la lucidité.

L’intérêt que j’avais pris à cet essai avait calmé mes ennuis ; aussi le docteur comprit aisément que mon mal était tout moral, et avec des distractions, il espérait facilement me rendre la santé.

Pour cela, il aurait fallu qu’il connût mon passé ; mais nous n’étions pas assez liés pour qu’il osât m’interroger, et personne sur ce point ne pouvait le renseigner.

Toute la difficulté était là.

Connaissant la profonde affection que me vouait Justine, il lui fit connaître son embarras. La pauvre enfant ne voyait aucun moyen de l’en tirer.

Elle savait que je recevais des lettres d’Amérique, où j’avais des amis ; mais là se bornaient les renseignements qu’elle pouvait donner.

— Il me reste encore une espérance, lui dit un jour M. Dalberg, et il dépend de vous que je la voie se réaliser.

D’après votre physionomie et les lignes de votre visage, vous devez avoir une grande aptitude au somnambulisme, et je crois, ma chère enfant, que je réussirais à produire en vous la lucidité. Ainsi, je pourrai savoir le chagrin qui tue lentement mademoiselle Dovère, et quel remède il convient d’apporter au mal envahisseur.

Examinez maintenant si vous avez assez de confiance en mon honneur pour me permettre de vous magnétiser en l’absence de tout témoin, puisque le secret de votre amie ne doit pas être divulgué.

— Oui, monsieur ; rien ne me coûtera pour sauver ma bienfaitrice. J’étais sans pain ni asile, abandonnée à la merci du sort : elle m’a recueillie. Tout ce que j’ai, tout ce que je sais, je le tiens d’elle ; ma vie entière lui appartient.

— Réfléchissez bien, Justine, et hâtons-nous de faire cette expérience.

Je ne veux pas vous abuser, sachez-le bien ; étant magnétisée, vous serez l’esclave de ma volonté ; ma pensée deviendra la vôtre ; vous ressentirez toutes mes impressions, et, près ou loin de vous, une fois que nous serons convenablement mis en rapport, lorsqu’il me plaira de vous endormir, j’en aurai le pouvoir.

— Je m’en rapporte à votre loyauté, monsieur ; votre généreux dévouement pour mademoiselle Dovère éloigne de mon esprit tout sentiment de soupçon et de crainte.

— Merci, ma chère Justine, merci. Vous venez de faire, sans le savoir peut-être, une des actions les plus héroïques que je connaisse.

Pour risquer sa vie sans hésiter, il faut du courage, sans doute ; mais il en faut plus encore pour livrer sa volonté. Rassurez-vous, mon enfant ; je n’abuserai jamais de la puissance que j’exercerai sur vous ; je m’en servirai pour sauver celle que vous aimez. Je serais un lâche scélérat si je trompais un cœur aussi candide, aussi beau, et je vous le jure devant Dieu qui connaît les plus secrètes pensées, avec moi vous serez en sûreté comme une fille l’est avec son père.

Demain, vous viendrez, à deux heures, pendant le sommeil de votre maîtresse. Si vous pouvez lui soustraire une de ses lettres d’Amérique, elle me serait peut-être d’un grand secours.

— Je crois qu’elle les conserve précieusement ; mais j’ai une enveloppe qui en contenait plusieurs et qui porte l’adresse de mademoiselle Dovère.

— Ce sera suffisant. Adieu et au revoir, mon enfant !

Le lendemain Justine se rendit chez M. Dalberg.

Immédiatement le docteur commença l’opération magnétique. Il fit les passes autour des yeux, sur les tempes, et chargea fortement le sommet de la tête.

Les paupières de la jeune fille s’appesantirent ; les pulsations étaient plus rapides, la respiration plus difficile. Enfin l’insensibilité devint complète.

Le docteur réitéra l’opération pendant plusieurs jours ; un progrès se faisait remarquer à chaque séance. À la huitième, la somnambule prononça le nom de mademoiselle Dovère, et passa à l’état de lucidité.

Justine retraça les orages de ma vie ; elle dit que la cause de mon mal était la crainte vague et incessante où j’étais de voir Gérald faillir un jour à la foi qu’il m’avait jurée.

Le docteur put aussi acquérir la certitude que l’affreux doute qui me poursuivait n’était pas fondé. Une seule chose lui restait à faire, c’était de me convaincre moi-même de la vérité.

Après avoir éveillé Justine, il vint à la maison et aborda la question franchement ; il me fit ses excuses d’avoir pris la liberté de magnétiser Justine, en m’assurant qu’il n’avait eu d’autre but que mon propre intérêt.

Il ajouta qu’en mettant une lettre de Gérald entre les mains de ma jeune bonne, lorsqu’elle serait soumise à l’influence du magnétisme, j’en obtiendrais tous les renseignements que je pouvais désirer.

Le surlendemain, lorsque Justine, pendant son état de somnambulisme, fut mise en rapport avec moi, M. Dalberg passa dans une autre pièce, afin de me laisser librement adresser à la cataleptique toutes les questions qui pouvaient m’intéresser.

Avant de l’interroger, je me demandai si ce n’était pas offenser Dieu que de vouloir pénétrer des mystères qui relèvent de son omnipotente sagesse ; mais je fis cette réflexion que le magnétisme, appartenant au domaine de la science, était une découverte qui devait révéler en nous des facultés inconnues et favoriser le développement du progrès.

D’une voix bien émue, bien tremblante, après avoir placé dans les mains de Justine la dernière lettre que j’avais reçue de Gérald, je lui demandai de le rejoindre.

Elle me répondit qu’elle le pouvait parfaitement, mais il fallait pour cela qu’elle traversât la mer.

Après plusieurs mouvements nerveux dont je ressentis la commotion, après une contraction de traits qui annonçait une crise violente, elle atteignit Rio-Janeiro et m’en décrivit la position et l’aspect avec une précision étonnante. Enfin elle parvint à Gérald, dont elle me fit le portrait avec une parfaite exactitude.

Il était dans un comptoir, près d’une fenêtre, et prenait quelques notes sur un agenda.

La forme et la disposition du comptoir étaient telles que Justine les représentait ; j’en ai eu depuis la certitude par une réponse de Louise qui croyait satisfaire à une simple curiosité.

Je priai ma somnambule de lire dans la pensée de M. Gamper.

Elle y vit mon souvenir aussi présent qu’au temps où nous nous voyions chaque-jour, et me rassura complètement sur l’avenir.

Elle s’étonna, la chère enfant, d’une affection si profonde, si sincère et si pure : ce n’était pas de l’amour qu’il avait pour moi ; c’était une amitié à toute épreuve, un dévouement si désintéressé, qu’il eût risqué sa vie pour m’éviter les moindres ennuis.

J’étais heureuse d’un attachement si rare, et je ne pouvais cacher la joie de mon cœur. Je fis des questions à Justine sur le genre de vie, les occupations, les goûts de Gérald, et je le retrouvai tel que je l’avais toujours connu : il était bon, généreux, protecteur du faible et ami des gens de bien.

Les principes d’honneur et la modestie qui le distinguaient n’avaient fait que grandir. On aurait dit qu’il prenait autant de peine à cacher ses qualités que le vulgaire à masquer ses vices.

Je voulus également, savoir ce que faisait Louise.

Elle se trouvait contente autant qu’elle put l’être sur un sol étranger, dans un pays dont le climat lui était nuisible, et dont les mœurs, la langue contrastaient avec ses habitudes de jeunesse.

Bien des fois, quand une brise d’ouest venait rafraîchir l’atmosphère brûlante, ses yeux s’attachaient sur le port, et sa pensée, franchissant l’espace, arrivait jusqu’aux rives de France, où s’étaient écoulées les premières années de sa vie, ou cherchait les ondes bleues du Léman et ses bords enchantés.

Alors des larmes inondaient ses beaux yeux, un soupir s’échappait de sa poitrine oppressée, et ses lèvres murmuraient doucement ces mots :

« Ne la reverrai-je donc jamais ? »

C’était à moi que pensait Louise ; il lui manquait au Brésil cette amitié sincère qui embellit la vie et en fait supporter plus facilement les tourments.

Madame Gamper était morte de la fièvre jaune, et Louise ne s’était liée avec aucune dame brésilienne, de sorte qu’elle n’avait personne à qui confier de petits soucis que son mari et son frère auraient traités de puérilités.

L’union qui régnait dans sa maison, le bonheur de voir grandir ses deux enfants, étaient les plus douces joies de Louise.

Son Charles l’aimait tendrement : mais les hommes n’ont pas, en général, cette délicatesse qui charme et séduit les femmes.

Louise reprochait à son mari de se préoccuper exclusivement des affaires et de ne pas lui consacrer assez de temps ; elle aurait voulu le voir plus souvent auprès d’elle, et, comparant Charles à Gérald, elle soupirait en pensant que dans le cœur de son frère, si disposé à satisfaire aux plus tendres exigences d’une femme aimante, restaient enfouis des trésors qui ne seraient jamais connus.

Revenir en Europe était son rêve chéri. Toutes les fois qu’elle était seule, elle bâtissait de superbes châteaux qu’elle ne plaçait pas en Espagne, mais en Suisse ou en France ; et là, tous réunis, elle nous faisait passer paisiblement les derniers jours d’une vie longtemps agitée.

Vous voyez, mesdames, que, grâce au magnétisme, je pus avoir l’assurance que je n’étais pas oubliée de mes amis.

Je vis aussi que le bonheur dont ils m’entretenaient dans leurs lettres avait, comme toutes les choses d’ici-bas, son amertume et ses épines.

Je ne souffrais plus seule ; je savais que Louise désirait rentrer sur notre continent, et je me promis bien, pour une autre fois, de sonder la pensée de Gérald à cet égard.

On réveilla Justine, qui fut heureuse d’avoir pu m’être utile.

M. Dalberg me dit cependant de ne pas abuser de sa lucidité, et de la faire magnétiser seulement lorsque des circonstances impérieuses le réclameraient ; des crises trop fréquentes auraient pu altérer sa santé.

Mes forces revenaient rapidement depuis que j’avais acquis la certitude d’être toujours aimée.

Cependant une chose m’inquiétait. M. Dalberg parlait de retourner à Paris, et je ne savais, en son absence, par qui faire magnétiser Justine.

Mais mon excellent docteur, fier de la cure merveilleuse qu’il avait opérée, avait songé à cela.

Il me présenta un homme distingué qui habitait à Genève et pouvait le remplacer parfaitement.

Ce ne fut pas cependant sans un vif chagrin que je me séparai de cet ami, dont le savoir et le dévouement m’avaient ramenée à la vie.

J’étais fatalement appelée à me séparer de tout ce que j’affectionnais dans ce monde, et je ne pus m’empêcher de répéter ces vers d’un grand poète :

 

Et n’accuse point l’heure

Qui te ramène à Dieu !

Soit qu’il naisse ou qu’il meure,

Il faut que l’homme pleure

Ou l’exil, ou l’adieu !

 

CHAPITRE XII.

Départ du docteur Dalberg. – M. Rimonet magnétise Justine. – L’antipathie vaincue. – Mariage de Justine. – Fin de l’histoire de Régine.

Depuis ce temps, mes chères amies, j’ai vécu plus calme ; j’ai fait votre connaissance, qui m’a donné bien de la satisfaction, et j’ai appris de Justine que mes amis reviendraient quand leur fortune serait assez grande pour leur permettre de soulager l’indigent.

— Mais, dit Berthe, vous croyez donc qu’il soit possible de scruter l’avenir au moyen du magnétisme ?

— Jusqu’à un certain point, sans doute. J’ai eu des preuves de plusieurs faits de ce genre ; pourtant ma croyance à cet égard a des bornes, et ce qui augmente ma foi dans le retour de mes amis, c’est que cet espoir me rend heureuse, et que s’il ne doit être qu’une illusion, cette douce chimère me soutient et m’aide à attendre patiemment chaque lendemain.

— Voilà, dit Berthe, deux de nos amies qui se marieront un jour et qui mettront en pratique le proverbe : « Il vaut mieux tard que jamais. »

— Non, ma chère, je ne me marierai pas ; j’ai refusé de le faire quand j’étais jeune et que j’avais de beaux jours à consacrer à Gérald : je ne pourrais m’y décider maintenant.

Il me sera néanmoins très-agréable de retrouver ces affections qui ont laissé tant de vide autour de moi, et à l’heure où l’on sent crouler les plus tendres espérances de la vie, je verrai se réaliser mes plus beaux songes ; je trouverai des cœurs amis pour m’aider à passer la triste vieillesse.

— Régine est polie, dit Berthe ; elle nous compte pour rien. Je la trouve aujourd’hui d’une naïveté phénoménale.

— Je n’ai pas voulu dire cela, mesdames, et vous ne devez point être surprises de me voir attacher autant de prix à une ancienne amitié. Toute chose a sa valeur. Je crois vous avoir témoigné en mainte occasion combien je tiens à nos réunions du dimanche, et je vous ai donné une grande preuve d’attachement en quittant la campagne pour me retrouver au milieu de vous.

— J’ai encore une question à vous adresser, Régine, dit mademoiselle Favre. Nous n’avons jamais connu votre Justine ; est-elle morte ? ou vous a-t-elle abandonnée après s’être montrée si dévouée pour vous ?

— Vous la connaissez toutes, mesdames ; seulement vous ne vous doutez guère, en rencontrant quelquefois chez moi une femme charmante, spirituelle, instruite, que ce soit cette pauvre orpheline que j’ai recueillie.

— Quoi ! ce serait madame Rimonet, s’écria Berthe ?

— Elle-même, et son mariage est presque un roman.

— Alors, ma chère, vous allez, nous le faire connaître ; celui-là du moins finit comme un vaudeville.

— Je vous le dirai parce qu’il se rattache à mon histoire, mais j’abrégerai en raison du peu de temps qui nous reste, car vous savez, mesdames, que ce soir chacune de nous doit raconter sa vie.

— C’est convenu, dussions nous rentrer à l’aurore, ou ne pas rentrer du tout. Dites-nous vite, Régine, l’histoire de madame Rimonet.

— Je vous ai dit qu’en partant le docteur Dalberg avait trouvé un successeur pour continuer son traitement. Cet homme distingué, qu’il me présenta comme un ami, était M. Rimonet.

— Ah ! je vois d’ici l’influence magnétique, dit Berthe en riant aux éclats. M. Rimonet a mis en extase mademoiselle Justine ; c’était son droit de professeur de magnétisme : qui donc pourrait y trouver à redire ?

— Justine n’aimait point M. Rimonet quand elle était réveillée ; elle avait même contre lui des préventions injustes dont il eut à souffrir.

Frappé de la beauté de ma jeune compagne, et plus encore de ce que lui avait raconté M. Dalberg concernant sa sublime abnégation, il en était devenu amoureux et ne savait comment vaincre l’antipathie qu’elle montrait pour lui.

Un jour, elle lui avait répondu d’une manière blessante. Je vis deux larmes glisser lentement sur les joues de M. Rimonet ; il était tellement absorbé, qu’il ne pensait pas à les essuyer.

Enfin, comprenant que je ne lui étais pas hostile, il me fit sa confidence et me demanda si je savais d’où pouvait provenir la répugnance que montrait Justine à son égard.

J’en ignorais l’origine ; mais il était impossible que je ne l’eusse pas remarquée, et j’en fis l’observation à ma jeune amie.

Elle me répondit que M. Rimonet lui était assez indifférent pour ne lui faire aucune impression bonne ou mauvaise.

Je fus obligée de me contenter de cette réponse fort peu satisfaisante ; mais il me restait un mystère à éclaircir.

Pourquoi, dans le sommeil magnétique, Justine changeait-elle entièrement pour lui, et semblait-elle vouloir se faire pardonner ses brusqueries habituelles ?

Pourquoi, en lui parlant, sa voix était-elle si émue ? Pourquoi tremblait-elle quand leurs mains se rencontraient ?

Nous avions fait tous les deux ces remarques, dont nous nous étonnions, et nous espérions toujours qu’elle finirait par conserver cette manière d’être à son réveil. Mais, une fois rendue à son état normal, elle lançait à M. Rimonet les épigrammes les plus violentes.

Il en était péniblement affecté, et ses déceptions continuelles lui faisaient beaucoup de mal.

J’ai toujours plaint, au-dessus de toutes choses, les douleurs qui viennent de l’amour ; elles m’affligent profondément ; je les partage et cherche toujours un moyen de les calmer.

Il me vint la pensée d’interroger ma somnambule sur les causes de sa froideur à l’égard d’un homme jeune, beau, aimable, qui mettait tous ses soins à lui plaire.

Elle m’apprit que son antipathie était une pure bizarrerie, mais que cependant cette répulsion était si forte qu’il serait inutile de chercher à la combattre, parce qu’alors on ne ferait que l’envenimer.

— Si je pouvais, me disait-elle encore, lire dans son cœur quand je suis éveillée comme j’y lis maintenant, je l’aimerais bientôt ; il possède toutes les qualités qui font naître l’affection et la rendent constante.

— Il faudrait donc que vous pussiez garder le souvenir de ce que vous avez vu pendant votre sommeil : si cela est possible, je vous réponds que M. Rimonet sera heureux.

Je répétai à notre jeune professeur les paroles de Justine, et il insista pour que je lui permisse d’essayer, le jour même, l’expérience dont pouvait dépendre son bonheur.

J’avais fréquemment cédé à ses instances, et, contrairement à ce qu’avait recommandé M. Dalberg, Justine était souvent magnétisée ; heureusement sa santé, qui s’était fortifiée, n’en fut pas altérée.

M. Rimonet put reconnaître par lui-même les bonnes dispositions de celle qu’il aimait. Elle lui avoua même qu’il pouvait prendre un grand ascendant sur elle, et convertir en amour profond et inaltérable l’aversion qu’elle avait pour lui, s’il parvenait à fixer en elle le souvenir de ce qu’elle voyait lorsque le fluide mystérieux l’avait soumise à sa puissance.

Il lui ordonna mentalement de garder toutes ses impressions, et il obtint enfin le résultat que Justine lui avait prédit.

Je ne saurais vous exprimer sa joie ; pour la comprendre, il suffit de savoir combien il aime sa femme et sa belle petite Flora.

Justine ne possédait rien ; je lui fis une dot qu’elle ne voulait point accepter. Le moment de notre séparation fut déchirant, mais elle m’est restée fidèlement attachée. C’est un des cœurs les plus reconnaissants que j’aie rencontrés.

— Elle paraît avoir reçu une éducation soignée. Où a-t-elle donc appris tant de choses ?

— Son mari, ma chère Louise, a terminé l’œuvre que je n’avais fait qu’ébaucher. D’ailleurs Justine est douée d’un esprit pénétrant ; elle a mis tant d’ardeur à l’étude, que la transformation qui vous étonne a été promptement accomplie.

Vous voyez, mesdames, que l’histoire de Justine a bien son cachet romanesque.

— Oui, dit Berthe ; du moment que vous vous en êtes mêlée, il ne pouvait en être autrement.

Mais vous avez beau dire, ma chère, vous ne me compterez jamais au nombre des partisans du magnétisme. J’admets ce que je comprends, et tant que je ne m’en serai pas rendu compte moi-même, je resterai fille de saint Thomas.

— Pour vous convaincre, mesdames, nous nous réunirons, si vous le voulez, dans un mois ; ce sera justement mon tour de société. J’inviterai monsieur et madame Rimonet, qui voudront bien, j’en suis sûre, nous donner une séance, et vous adresserez à Justine les questions que vous jugerez convenables.

— Oh ! c’est charmant ! dirent ces dames, et le temps va nous paraître bien long.

Mais d’ici-là, Régine ne pourra-t-elle pas instruire madame Rimonet des détails de notre vie ? Nous la lui avons racontée d’avance.

— Non ; je vous jure, mesdames, que je ne parlerai point de vous à Justine. D’ailleurs, je ne puis prévoir sur quoi vous l’interrogerez. Formulez vos questions secrètement, il me sera impossible de les deviner.

— C’est cela, nous verrons ; ce sera bien amusant.

— Maintenant, ma chère sœur, à ton tour de raconter ; notre vénérable assemblée t’accorde la parole.

CHAPITRE XIII.

Récit de Berthe Luyer. – Elle entre chez madame de Bergman comme lectrice et demoiselle de compagnie. – Georges Durvald. – Immoralité et trahison de madame de Bergman. – Berthe s’enfuit chez ses parents.

— C’est très-facile à dire, mesdames, mais je ne sais par où débuter ; mon enfance n’a rien d’extraordinaire.

— Je te demande pardon, ma sœur ; tu étais si loin alors de ce que tu es maintenant, qu’il faut établir d’abord ce fait.

— C’est vrai, j’étais d’une crédulité stupide et d’une timidité fabuleuse ; j’admirais toutes les personnes placées autour de moi, et ne voyais que de bonnes intentions dans tous les cœurs.

L’expérience m’a dessillé les yeux, et, Dieu merci, la naïveté n’est plus au nombre de mes défauts ; il m’en reste bien assez sans celui-là.

— Ma sœur, dit Louise, était la plus aimable jeune fille que j’aie connue ; bonne, aimante, dévouée, elle savait répandre autour d’elle un charme qui captivait tout le monde.

Son seul défaut, à mon avis, était une irritabilité nerveuse qui la rendait violente et parfois emportée.

— Oui, je l’avoue, mais dans ceci mes parents eurent de grands torts ; ils me supportèrent tous ces travers, sous prétexte que j’avais les nerfs trop délicats. Il eût mieux valu me fouetter pour me faire passer ces mauvaises habitudes.

Mes maîtres étaient contents de mes progrès et surtout de mon extrême docilité. S’ils me voyaient aujourd’hui, ils seraient incapables de reconnaître en moi l’élève qu’ils aimaient tant.

Quand j’eus atteint l’âge de quinze ans, on me plaça près d’une dame étrangère qui paraissait assez distinguée, pour lui servir de lectrice et de dame de compagnie.

Je n’ai jamais compris le motif qui avait déterminé mes parents. Ils avaient assez de fortune pour deux enfants ; pourquoi m’éloigner d’eux à l’âge où une jeune fille a tant besoin des conseils d’une mère ?

On me dit qu’il fallait que je me formasse aux manières du monde, et que c’était pour me les apprendre que mes parents m’exilaient de la maison.

J’étais si simple alors que je crus cet apprentissage nécessaire, quoique je ne me rendisse pas compte de son utilité dans ma position.

La dame chez qui j’entrai était une femme de quarante ans, qui n’en paraissait pas avoir trente, tant elle était encore belle et bien conservée.

Ses beaux cheveux noirs encadraient admirablement un front uni d’un blanc mat.

Pas une ride ne s’était imprimée sur ce visage qui semblait inaccessible aux peines et aux soucis de ce monde.

Je me sentis attirée vers elle par une puissance irrésistible, et je lui donnai mon cœur en échange de sa bienveillance pour moi.

Sa voix était si douce, elle avait un timbre si caressant, que quand elle m’appelait je rougissais de bonheur et m’empressais de lui être utile.

Mes parents venaient me voir ; ils étaient très-bien reçus par madame de Bergman, qui les accablait de politesses et de compliments à mon égard.

Je me trouvais bien heureuse ; cette dame me semblait une seconde mère : je n’avais d’autre peine que celle de lui faire la lecture deux heures par jour, et de lui tenir compagnie lorsqu’elle était seule.

Le salon s’ouvrait le soir à une nombreuse société, mais je n’y étais point admise : ma jeunesse m’en excluait naturellement.

Je n’avais pas le désir de pénétrer dans ce monde brillant dont la seule peinture me glaçait de crainte, et j’étais trop timide pour concevoir la pensée d’y trouver quelque plaisir si j’y étais reçue un jour.

Deux ans se passèrent ainsi. Madame de Bergman me gardait auprès d’elle, et me traitait presque comme si j’eusse été sa fille.

Un jour elle entra dans ma chambre et me dit qu’elle amenait une couturière chargée de me faire une parure complète pour le lendemain. Madame de Bergman donnait un bal, et elle voulait que j’y parusse convenablement habillée.

Je fus si bouleversée par cette nouvelle, qu’au lieu de la remercier comme je le devais, les larmes me vinrent aux yeux et je ne pus retenir mes sanglots.

— Oh ! la sotte enfant ! me dit-elle en riant de ma triste figure. Depuis quand les jeunes filles pleurent-elles quand on les invite à venir au bal ?

Je veux vous guérir, ma chère, de votre timidité exagérée, et pour cela, dès demain, vous m’aiderez à faire les honneurs de mon salon.

Après que madame de Bergman m’eut quittée, je m’échappai pour conter mes chagrins à ma mère, qui me traita de petite folle et me ramena en riant de bon cœur de mon désespoir.

Le lendemain, une femme de chambre vint faire ma toilette : j’avais l’air d’un patient qui attend le bourreau.

Quand j’entrai dans le salon, un murmure confus, qui parvint à mes oreilles, me fit perdre le peu d’assurance que j’avais conservée.

Je me sentis rougir jusqu’au front ; mes genoux tremblèrent, et je serais tombée si un beau jeune homme qui se trouvait près de moi ne m’eût offert son bras en m’entraînant dans une autre partie de la salle.

Devinant la cause de mon embarras et de mon malaise, il écarta de ma pensée tout ce qui pouvait les rappeler, et se fit assez simple pour que sa conversation me parût celle d’une de mes amies.

Le prélude d’une valse nous fit prendre place parmi les danseurs, je fus étonnée de trouver autant de plaisir dans une fête que j’avais tant redoutée.

En me reconduisant à ma place, M. Georges Durvald me dit son nom en m’exprimant le plaisir qu’il avait eu à danser avec moi.

Depuis ce moment je fus invitée toute la soirée, mais aucun des danseurs qui m’engagèrent successivement ne me parut aussi aimable que M. Durvald.

Tous m’avaient fait des compliments qui m’avaient mise au supplice ; lui seul, avec un tact d’une délicatesse exquise, ne m’avait rien dit de semblable ; et pourtant, plus que tout autre, il m’avait témoigné le plus affectueux intérêt.

Depuis cette valse il cessa de danser. S’appuyant contre le chambranle de la cheminée, il parut avoir oublié le lieu où il se trouvait.

Cependant, toutes les fois que la valse, dans ses ondulations, me rapprochait de lui, je sentais son regard m’étreindre, et je rougissais involontairement.

Vers la fin du bal il passa près de moi, me fit un profond salut et sortit. En quelques heures ce jeune homme avait pris une certaine place dans mon existence.

Le lendemain madame de Bergman me fit des éloges sur ma tenue et des compliments sur mon succès de la veille ; elle me dit des choses si flatteuses, que pour la première fois je commençai à douter de sa sincérité.

— Il faut vous dire, mesdames, interrompit Louise, vanité de sœur à part, que Berthe était parfaitement belle à dix-sept ans. Son teint, qui a toujours été celui d’une blonde, malgré ses cheveux si noirs qu’ils ont des reflets bleus, avait un éclat indescriptible ; ses dents étaient nacrées, sa figure d’un ovale parfait ; enfin sa taille était si souple et si gracieuse, qu’elle faisait valoir les plus simples vêtements et leur prêtait une élégance indéfinissable.

— J’attendais, Louise, que tu eusses fini ton panégyrique pour te féliciter sur ton talent.

Tu fais les amplifications à merveille, et tes maîtres t’ont fait de graves injustices en ne t’accordant pas les premiers prix dans ce genre de composition.

Reçois donc mes louanges tardives, elles te sont dues ; mais ne m’interromps plus maintenant pour de semblables puérilités.

Je fus forcée de rester au salon, ce qui m’eût beaucoup ennuyée si je n’avais eu l’espérance de voir entrer à chaque instant M. Durvald.

Chaque fois que la porte s’ouvrait et que le domestique prononçait un nom, je croyais entendre le sien ; mais ce fut inutilement, et la pendule marqua l’heure où se retiraient les invités, sans que j’eusse aperçu celui que j’attendais.

En montant chez moi, je me dis que j’étais une sotte d’avoir pu croire qu’il reviendrait, et que sans doute ce jeune homme, bien qu’il se trouvât chez madame de Bergman le jour du bal, n’était pas un des habitués de la maison.

Le soir suivant, j’étais toute découragée, et ce fut avec moins de plaisir que je fis ma toilette pour me rendre auprès de ma protectrice, qui me présenta à tous ses amis.

Cette fois, je n’attendais plus, et la soirée me parut longue et fatigante ; je n’aspirais qu’au bonheur de rentrer dans ma petite chambre et de me trouver enfin seule.

Comme la veille, il ne vint pas.

J’aurais bien voulu demander à madame de Bergman la permission de ne plus descendre au salon les jours de réception ; mais je crois qu’elle devina ma pensée, car elle me regarda d’un œil si sévère, que je n’osai point formuler ma demande.

Je descendis donc ; mais j’étais profondément triste, et je me reléguai un peu à l’écart.

Un nom qui vibra délicieusement à mon oreille me fit relever la tête, et je vis près de moi Georges Durvald qui venait me saluer.

J’en fus si troublée qu’il dut s’en apercevoir. Je n’avais pas encore appris l’art de vaincre mes émotions ; j’étais une jeune fille candide, c’est à dire une petite sotte.

Mon embarras semblait s’être reflété sur le front de Georges que je vis rougir aussi ; puis il me quitta pour aller rendre ses devoirs à la maîtresse de la maison.

Tout avait changé d’aspect depuis que Georges était entré. Les lustres jetaient une lumière plus éclatante ; les fleurs exhalaient des parfums qui n’avaient pas encore frappé mon odorat ; chaque personne me semblait heureuse : tout cela, parce que mon cœur était content.

Oh ! que j’aurais eu besoin, à cette heure, d’une voix amie qui me fît comprendre que tout ce que je croyais voir était erreur et illusion ! que la lumière des salons ne pouvait éclairer les ténèbres de l’âme ! que ces parfums étaient des poisons, et ce bonheur qui rayonnait sur toutes les figures, un masque trompeur couvrant de hideuses réalités !

Mais personne ne m’enleva le bandeau qui couvrait mes yeux ; je ne voyais que la superficie, et je la trouvais séduisante. Le doute n’était jamais entré dans mon âme ; pourquoi n’aurais-je pas cru à ce que je voyais ?

Plusieurs personnes firent de la musique. Georges exécuta un brillant morceau avec un rare talent ; il reçut l’encens de tous, mais ne parut désirer qu’un regard approbateur de ma part.

Ce regard qu’il me demandait avec instance, il l’obtint : j’ignorais complètement qu’il faut cacher ses impressions, et je lui laissai voir mon admiration.

Il en parut très-heureux, et la soirée s’écoula sans qu’il se rapprochât de moi.

Il revint souvent et me parla davantage. Je vis bien que je ne lui étais pas absolument indifférente ; et comme je n’avais jamais calculé la distance qui nous séparait, j’étais sans inquiétude sur l’avenir.

Tout l’hiver se passa ainsi. Aux premiers jours du printemps, les visites de Georges devinrent de plus en plus rares. Un jour (nous étions déjà à la campagne), il se fit annoncer chez madame de Bergman.

J’étais au jardin quand il entra, et je rapportais deux plantes rares dans de beaux vases de porcelaine qui devaient être placés sur la cheminée du salon.

J’allais entrer, lorsque mon nom, répété à plusieurs reprises, me cloua pour ainsi dire à ma place, luttant entre la crainte de commettre une indiscrétion et le désir de savoir ce qu’on disait de moi.

Voici ce que j’entendis :

— Mais, mon cher ami, vous êtes fou de vouloir partir à cause de cela ! Est-ce une chose rare, et n’en voit-on pas autant tous les jours ?

— Sans doute, madame ; mais ce sont des jeunes filles moins parfaitement élevées que mademoiselle Berthe. Si je n’avais eu la certitude que mes parents ne consentiront jamais à ce mariage, je lui aurais offert avec bonheur ma fortune et mon nom.

— Qui vous parle de mariage, bon Dieu ! Mon pauvre Georges, vous déraisonnez ! Vous, fils unique, possesseur d’une immense fortune, vous penseriez à épouser une petite fille sans nom, qui n’a pour elle que sa beauté et un certain naturel ! Mais cela est absurde !

— Vous voyez donc, madame, que je dois m’éloigner jusqu’à ce que j’aie pu l’oublier.

— Je ne vois pas du tout cela. Faites-lui la cour, mon cher : elle sera trop heureuse d’avoir fixé les regards d’un homme tel que vous.

D’ailleurs, je me suis aperçue depuis longtemps du penchant de cette petite pour votre chevaleresque personne. J’ai fermé les yeux, comme je devais le faire étant votre amie. Vous voyez, Georges, que vous avez de belles cartes en main ; jouez donc hardiment.

— Oh ! madame, que me conseillez-vous ! Moi, homme du monde, ayant déjà quelque expérience de la vie, je tromperais une jeune fille honnête, dont le seul tort est de n’être pas née dans notre caste ! Oh ! non, jamais !

Je saurai m’exiler de ce beau pays, je saurai refouler un amour qui ferait le désespoir de ma famille ; mais pour satisfaire mes passions, je ne me couvrirai point d’infamie !

Adieu, madame ; nous ne nous reverrons jamais ! Dieu veuille envoyer à mademoiselle Luyer une protectrice plus morale que vous !

Ces derniers mots me firent une telle impression, que les deux vases que je tenais tombèrent sur le parquet avec un grand bruit.

Effrayée d’être prise en flagrant délit de curiosité dans un moment si critique, je me sauvai sans prendre le temps de m’habiller, et je rentrai sous le toit paternel, décidée à recourir plutôt au suicide que de revenir jamais dans une maison si dangereuse pour moi.

En arrivant, je fus prise d’une attaque de nerfs ; on fit appeler le médecin, qui recommanda par-dessus toutes choses de ne pas me contrarier, de peur d’aggraver mon état.

Madame de Bergman envoya savoir de mes nouvelles, et vint une fois elle-même ; mais je refusai obstinément de la recevoir.

CHAPITRE XIV.

Étroite liaison de Berthe avec madame Oubert. – Étrange découverte. – Son influence sur l’esprit de Berthe. – Madeleine Hersier et son cousin William. – Celui-ci demande la main de Berthe, qui refuse cette alliance. – Désespoir de William. – Il fait un voyage en Italie, où il épouse une jolie créole qu’il ramène à Genève. – Ruiné par des spéculations aventureuses, abandonné par sa femme qui s’enfuit avec un amant, William tombe dans le plus honteux désordre.

Pendant ma maladie, qui fut assez longue, madame de Bergman prit une autre lectrice, en sorte qu’une fois rétablie, je n’eus plus aucune crainte de ce côté.

Je ne confiai jamais à ma mère ce que j’avais entendu. Cent fois cet aveu fut sur le bord de mes lèvres, mais toujours un sentiment intérieur arrêta ma confidence au moment où elle allait m’échapper.

Je fis de sérieuses réflexions, et je commençai à voir que le monde n’est ni si beau ni si parfait que je l’avais cru.

Je sentis aussi que je devais me tenir en garde contre moi-même, et ne pas laisser pénétrer des regards étrangers au fond de ma pensée.

Je vécus pendant une année sans contracter aucune relation extérieure. Enfin je fis, chez une amie de ma mère, la connaissance d’une femme encore jeune, mais surtout spirituelle, aimable, enjouée, dont la conversation me charma.

Madame Oubert me témoigna de suite une sympathie dont je me défiai quelque temps, puis je me sentis entraînée vers elle par la puissante séduction de son esprit.

Nous devînmes inséparables. Elle était l’âme de toutes mes actions, le sujet de toutes mes pensées, et je m’absorbai tellement en elle, que lorsque je l’avais quittée, je me faisais l’effet d’une fraction aspirant sans cesse à redevenir une unité.

Madame Oubert était mal mariée, et par conséquent malheureuse : cette circonstance m’attacha davantage encore à mon amie, à qui je consacrais tous mes instants.

Il me reste de délicieux souvenirs des longues journées passées avec elle, et malgré tout ce que plus tard j’eus à lui reprocher, je ne puis me défendre d’une certaine émotion quand je la rappelle à ma mémoire.

Il courait sur sa réputation des bruits vagues encore ; j’eus souvent à la défendre contre ceux qui l’attaquaient, et je me fis son champion le plus zélé.

Je la quittais si peu, que je voyais toutes les personnes qui venaient chez elle, et aucune d’elles ne pouvait fournir matière à des propos légers.

Quelques amis de mes parents voulurent me faire des observations sur l’inconvenance de cette liaison, mais je ne voulus rien entendre ; je me trouvai même brouillée avec plusieurs personnes pour avoir voulu la soutenir.

Plusieurs fois, sachant les ennuis que j’avais eus par rapport à elle, madame Oubert me dit en pleurant qu’il était nécessaire de nous séparer si je voulais vivre en paix avec ma famille.

Alors, croyant voir dans ses larmes une preuve irrécusable de la plus tendre et la plus sincère affection, je me jetais à son cou, je l’assurais que rien au monde ne pourrait nous désunir, et que, si elle avait à lutter contre un public malveillant et toujours mal informé, je l’aiderais de tout mon pouvoir à en braver les coups.

Parmi les personnes admises dans l’intimité de madame Oubert, se trouvait un peintre de grand talent.

Subissant, comme tout ce qui l’entourait, le charme qu’exerçait mon amie, il venait quelquefois se reposer auprès de nous de son fatigant travail.

Nous passions de bonnes heures au coin du feu, et j’écoutais alternativement ces deux personnes si supérieures, d’un esprit si cultivé, qu’on ne pouvait que gagner à leur contact.

L’expérience de ma première jeunesse s’était peu à peu effacée de ma mémoire. Si je voyais parfois le mal dans le monde, c’était à de rares intervalles, et je le plaçais généralement dans les classes les plus opposées de la société.

J’avais toujours pensé que l’oisiveté des femmes riches, laissant à leurs facultés un champ trop libre, pouvait les entraîner hors du droit chemin.

Dans la classe pauvre, au contraire, la misère et l’envie me semblaient deux mobiles assez puissants, surtout quand ils n’étaient combattus par aucun principe religieux, pour produire le mal. Mais dans la classe moyenne, où les femmes sont plus à l’abri des tentations, il me semblait ne devoir jamais pénétrer.

Madame Oubert tomba malade ; le médecin lui ordonna les eaux, et ce fut avec un grand chagrin que je la vis partir pour deux mois.

Que pourrai-je faire tout ce temps-là ? me disais-je. À quoi occuper ma pensée, puisque l’amie qui s’éloigne de moi emporte un fragment de ma personne ?

Nous nous promîmes de nous écrire de longues lettres, comme on fait lorsqu’on se sépare ; mais au bout de quinze jours j’avais déjà gravement à me plaindre de la négligence de madame Oubert.

Un jour pourtant, en rentrant de la promenade, je trouvai une lettre sur ma cheminée. J’en brisai le cachet d’une main impatiente, mais je m’arrêtai bientôt. Cette lettre, quoique portant mon adresse, n’avait pas été écrite pour moi.

Que faire ? Elle commençait par ces mots :

« Mon bien-aimé ! »

Tous les soupçons qu’on avait voulu jeter dans mon âme se dressèrent devant moi. Ma curiosité s’éveilla. J’avais entre les mains la clef d’un mystère ; devais-je lire ? Une voix me criait que c’était mal, une autre me murmurait que la lettre était peut-être adressée à son mari, et qu’alors sa justification était là. Ce murmure, s’accordant avec ma curiosité, que je voilais sous le pseudonyme de sage prudence, l’emporta ; je lus, et je vis que j’étais indignement trompée par cette femme à qui j’avais donné mon amitié et mon estime.

J’avais entre les mains une preuve de sa liaison criminelle avec cet artiste qu’elle appelait son ami. Elle lui parlait de moi, et ils se raillaient ensemble de ma fervente et stupide crédulité.

Je n’ai pas besoin de vous dire, mesdames, la douleur que me fit ressentir ce soufflet.

Ce n’était pas cependant mon cœur qui souffrait le plus, c’était mon amour-propre froissé. J’avais été la dupe d’une intrigante coquette, qui avait su me mentir jusqu’aux larmes. Aussi je n’eus plus pitié des larmes, puisqu’elles pouvaient être un habile instrument de tromperie et de fausseté.

— Mais, dit mademoiselle Favre, il ne faut pas tomber dans l’exagération. Parce que vous avez été trompée, Berthe, il ne faut pas croire tout le monde mal disposé pour vous.

— Depuis ce jour, j’ai fermé mon cœur, j’ai fait mentir mon visage, j’ai caché tout ce que je ressentais, j’ai feint d’être tout ce que je n’étais pas !

J’ai été dure, cruelle ; j’ai ri avec les larmes aux yeux, j’ai fait le mal quand mon cœur eût voulu le bien, et j’ai à me reprocher le malheur d’un homme qui m’aimait !

— Oh ! mon Dieu ! est-ce possible ? s’écria Régine. Pauvre amie, que je vous plains !

— Oui, plaignez-moi ! C’est la première fois, depuis quinze ans, que je dis ce que je pense et que j’ôte mon masque ! Oui, plaignez-moi, car je me suis torturée tout ce temps, et j’ai torturé aussi tous ceux qui m’entouraient !

Plaignez-moi ! Je ne crois plus à rien, je n’ai aucune espérance, et je traîne ma vie entre les turpitudes du monde dont je soulève le voile à chaque instant, et les méchancetés que je fais pour témoigner au moins que je ne suis plus dupe de l’humanité !

À vous que je regarde pourtant comme des amies, j’ai menti en jouant une insensibilité qui n’est point dans mon caractère.

J’ai admiré le courageux dévouement de Marie, j’ai souffert avec Régine ; mais l’être que j’ai le mieux compris, c’est Charles, c’est ce pauvre prisonnier qui a expié par quatre ans de détention sa faiblesse d’un jour.

Je me suis retrouvée en lui. Son histoire était à peu près la mienne, sauf le bonheur qu’il a eu plus tard et qui n’est plus possible pour moi.

— Qui sait, pauvre sœur ? dit Louise ; l’avenir ne nous est pas dévoilé.

— Peut-on jamais être heureux avec un remords ?

— Non, je ne le crois pas, dit Régine ; mais peut-être vous exagérez-vous vos torts.

— Ils ne sont que trop réels ; vous allez les connaître, et vous me direz après ce que vous en pensez.

J’avais à peu près vingt-deux ans lorsque ma sœur, qui allait beaucoup dans le monde, pria mon père de lui donner un bal pour rendre les politesses qu’elle avait reçues.

Au nombre des invités se trouvaient mademoiselle Hersier et son cousin.

Madeleine Hersier était la meilleure amie de ma sœur, qui aura beaucoup à vous en parler plus tard. Elle nous avait cité son cousin William comme un excellent valseur, très-recherché dans le monde.

Il reçut donc une lettre d’invitation et nous fut présenté par Madeleine.

C’était un grand jeune homme de vingt-quatre ans, très-blond, très-pâle, dont les yeux seuls paraissaient avoir de la vie.

Il était romanesque, poétique, sentimental ; son maintien avait toujours l’air d’une élégie, et ses poses étaient celles d’un homme désenchanté.

Nous rîmes du cousin, Madeleine la première. Mais comme il dansait parfaitement, nous lui sûmes bon gré de s’être rendu à notre invitation.

Son choix fut bientôt fait : il ne valsa qu’avec moi. Pendant tout le temps que nous fûmes ensemble, il ne me parla que clair de lune, frais ombrages, rossignols, eaux murmurantes ; enfin il me déroula tout le pathos des gens vaporeux.

Je lui répondis de manière à lui faire comprendre que je faisais peu de cas de tout ce fatras romantique : mais, loin de se montrer offensé de ma controverse sur les objets de ses plus chères prédilections, il voulut s’entêter à me trouver de l’esprit, et ne me quitta presque pas de toute la soirée.

Je priai Madeleine de me débarrasser de son infiniment trop poétique cousin ; mais elle ne connaissait aucune recette pour cela. Il continua donc à me poursuivre de ses discours élégiaques pendant qu’une musique entraînante faisait tourbillonner les danseurs dans un galop effréné.

Jugez de mon supplice : au lieu de tournoyer, j’étais condamnée à écouter une ode plaintive ou quelque légende fabuleuse, qu’il me récitait avec une voix de l’autre monde et des regards empreints de la plus profonde mélancolie.

Je me vis obligée de lui dire que j’aimais mieux la danse que la poésie, et que dans un bal je détestais les clairs de lune.

Il sourit de l’air d’un homme qui sort d’un beau rêve pour se heurter à une réalité, et me conduisit enfin à la danse.

Là, il sembla avoir retrouvé pour un moment son énergie, et je fus plus satisfaite de son talent chorégraphique que je ne l’avais été de son génie littéraire.

Il dansa exclusivement avec moi. Lorsque j’étais engagée, il se retirait dans l’embrasure d’une fenêtre pour y attendre la fin de la figure.

Enfin la soirée se termina, à ma grande satisfaction, et je fus libre de respirer un air plus pur.

L’atmosphère romantique qui m’entourait avait fatigué ma poitrine ; j’aurais voulu trouver sous ma main quelque banquier ou agent de change, pour purifier, par des chiffres bien alignés et bien corrects, les émanations de rimes et d’hémistiches dont mon cerveau était imprégné.

Quelques jours après le bal, nous fûmes invitées chez les parents de Madeleine, qui passaient toute l’année à la campagne.

Nous partîmes par une belle journée bien froide. Une fois arrivés chez monsieur et madame Hersier, la première personne que nous y vîmes, fut le cousin William le rêveur, qui promenait sa mélancolie sous des arbres sans feuilles et le long des ruisseaux taris.

Il s’empara de nous comme de sa propriété, et tout ce que je pus faire pour l’écarter un peu fut sans aucun résultat.

Madeleine me dit à l’oreille que j’avais fait sa conquête, que j’étais son idole chérie, la dame de ses pensées, le rêve de sa jeunesse ; que jusqu’ici il avait cru vivre, mais qu’il s’était trompé, puisqu’il n’avait commencé son existence que du jour où il m’avait vue.

Je répondis à sa cousine qu’il devait alors faire des réclamations à l’hôtel-de-ville, pour qu’on retranchât des registres les jours qu’il n’avait pas vécus.

Vous pensez bien, mes chères amies, que nous l’abreuvâmes pendant toute cette journée des sarcasmes les plus piquants et les plus amers.

Mais, loin de se décourager, il paraissait y trouver des charmes et les supportait de très bonne grâce.

Le soir nous revînmes par un beau clair de lune, et William Hersier nous récita des poésies pendant tout le voyage. Il ne s’en acquittait pas trop mal ; mais comme j’avais pris en dégoût le sentiment, ses intonations, qui prouvaient de l’âme, ne servaient qu’à le rendre un peu plus ridicule à mes yeux.

En nous quittant, un profond soupir s’échappa de sa poitrine, et je dis tout bas à Madeleine, que si son cousin demeurait avec eux, ses parents pourraient faire une spéculation sur les moulins à vent, puisqu’il était de force à les entretenir en pleine activité pendant les jours de calme.

Les occupations de Madeleine Hersier la retenaient à la ville. Dans la semaine, elle demeurait chez une tante qui l’aimait à l’adoration ; mais elle passait tous ses dimanches à la campagne.

L’été suivant, nous l’y accompagnâmes régulièrement, et toujours le sentimental cousin était sur nos pas.

Au fond, c’était un bon garçon, toujours prêt à rendre service, ouvrant sa bourse aux malheureux et se sacrifiant volontiers à ceux qu’il aimait.

Je ne lui connaissais aucun défaut ; il n’avait que des ridicules. Dans ce temps-là, c’était pire à mes yeux que des vices.

Ses intentions sur moi n’étaient pas douteuses ; il en avait parlé à Madeleine, qui me les avait racontées en me faisant malignement le tableau de notre poétique ménage.

Je n’avais pas besoin qu’elle m’en dégoûtât : je n’avais aimé qu’une fois, et quoique je n’en parlasse jamais, Georges Durvald n’était pas encore banni de mon souvenir.

C’était donc en pure perte que le pauvre William soupirait ; mais Madeleine trouvait son langoureux cousin trop amusant pour lui ôter cruellement ses espérances.

De mon côté, j’avais tant souffert sans avoir jamais pu me plaindre à personne, que je n’étais pas fâchée de rendre à quelqu’un une partie du mal que j’avais soigneusement dû cacher.

L’été s’écoula donc pour William au milieu de ses beaux rêves d’amour, et pour nous en moqueries de tous genres sur le pauvre incompris.

Avec les feuilles jaunissantes, le cousin devint encore plus élégiaque ; c’était à ne pas pouvoir rester auprès de lui. Aussi nous décidâmes-nous à ne plus retourner à la campagne, pour ne pas être régalées de feuilles mortes et d’adieux à la nature en deuil.

Un soir d’hiver, mon père m’annonça gravement qu’il avait une importante nouvelle à me communiquer.

Je m’apprêtai aussi gravement que possible (puisque tout était grave dans la circonstance) à lui porter toute mon attention.

Il s’agissait pour moi d’une demande en mariage faite dans les formes par le père de William.

Ici mon sérieux m’abandonna (ce dont je fus bien réprimandée), et je protestai que jamais un être aussi ridicule ne me serait rien.

Mon père me fit judicieusement observer que les dix mille livres de rentes que William Hersier possédait effaçaient un peu le romantisme de son personnage.

Mais j’étais décidée, et je ne voulus rien entendre en sa faveur.

Il reçut donc, un refus auquel il ne s’attendait pas. À ce coup imprévu, il tomba dangereusement malade.

Madeleine nous donna souvent de ses nouvelles. Comme elle avait un bon cœur malgré sa malignité, elle était réellement affectée de l’état de son pauvre William.

Je le rencontrai une fois par hasard pendant sa convalescence. Il n’était plus pâle, il était vert ; ses joues s’étaient creusées d’une manière si effrayante, que malgré moi je me sentis tout attristée.

Il me salua : nous étions sur la promenade de la Treille : mais il dut promptement s’asseoir ; ses jambes ne lui prêtaient plus d’appui.

J’eus comme un éclair l’idée de me rapprocher de lui pour lui parler un instant ; mes relations avec sa cousine m’y autorisaient : mais je réprimai cette bonne pensée, me rappelant un passé où j’avais toujours été dupe de mes bons sentiments.

Cependant j’avais le cœur serré par cette image qui me semblait déjà un fantôme ; elle me poursuivit jusque dans mon sommeil.

Je n’osais m’informer de William vers Madeleine ; et pourtant, depuis que je l’avais vu si changé, j’aurais bien désiré savoir de ses nouvelles.

Madeleine, qui avait trouvé comme moi, depuis la maladie de son cousin, que nous avions été méchantes dans nos rapports avec lui, ignorant le changement qui s’était opéré en moi, évitait tout ce qui pouvait ramener la conversation sur ce sujet.

Je dus donc me contenter de le rencontrer quelquefois et de juger ainsi des progrès de sa convalescence.

Un jour, pourtant, Madeleine m’apprit que William partait le lendemain pour l’Italie, où il allait chercher des distractions et un rétablissement qui ne pouvait s’opérer complètement dans notre pays.

Le croiriez-vous, mesdames ? L’idée que William s’éloignait me fit de la peine ; mais je n’eus garde de le laisser voir, et je cachai sous un rire moqueur l’impression douloureuse que j’avais reçue.

Au bout de deux ans, William revint.

Il avait épousé une belle créole et la ramenait triomphalement dans sa famille.

Ce fut encore pour moi un coup d’épingle. Je sentis seulement alors que William ne m’était pas resté indifférent, et que le ridicule que je lui avais tant reproché s’était effacé dans mon esprit sous la réalité d’une affection vraie, qui avait, pendant plus de six mois, détruit ou tout au moins altéré sa santé.

C’était mon tour de souffrir ; cette fois, c’était juste.

Madame William Hersier était une belle créature ayant toute l’indolence et la nonchalance des pays chauds. Pourtant, sous cette mollesse de corps, on sentait poindre des passions ardentes que ses grands yeux noirs révélaient au premier aspect.

Son mari lui devint bientôt plus qu’indifférent. Elle s’éprit d’un français spirituel, enjoué, beau parleur.

Cet homme faisait de hardies spéculations, et madame Hersier engagea William dans les affaires chanceuses dont cet étranger parlait avec un aplomb imperturbable.

Les chances furent mauvaises, et William, en peu de temps, se trouva complètement ruiné.

Sa femme, au lieu de lui aider à supporter ce mauvais coup de la fortune, partit avec son amant, et le laissa plongé dans le plus affreux désespoir.

Sa famille, qui ne lui avait pas conseillé de se risquer ainsi sur la foi d’un homme qu’il connaissait à peine, se retira de lui comme on le fait presque toujours lorsque les gens sont malheureux.

Alors, je vous jure, mesdames, que j’eus envie d’aller à lui, de lui tendre la main et de lui dire : Je suis restée votre amie.

Une fausse honte m’a retenue. Ce monde que j’exècre et que je méprise m’a fait encore entendre sa voix ; il m’a crié : N’y va pas !

Voilà mon remords !

William, sans état, ne possédant pas assez de fortune pour vivre dans la société qu’il avait fréquentée, exilé de sa famille qui le repoussait, William est tombé dans la boue !

Il a hanté les tavernes, cherchait dans l’abus du vin et des liqueurs l’oubli de ses souffrances.

Il a jeté le sarcasme et l’ironie sur un monde qu’il avait d’abord poétisé ; et aujourd’hui, si vous rencontrez dans les rues de Genève, sous des habits sales et débraillés, un malheureux ivrogne poursuivi par une populace cruelle qui lui jette des pierres, regardez-le : peut-être est-ce lui, car je l’ai déjà vu plusieurs fois dans cet ignoble état.

— Mon Dieu ! que votre histoire est donc triste ! dit Marie. C’est vous qui avez le plus souffert ; aussi c’est vous que nous aimerons le mieux.

— Quoi ? vous me pardonnez ?

— Sans aucun doute. Vous avez expié chèrement des erreurs que le monde seul vous a fait commettre.

— Et vous pourrez m’aimer encore ?

— Mieux, s’il est possible, pour vous faire oublier un passé douloureux.

— Oh ! que vous êtes bonnes ! dit Berthe en pleurant. Vous valez mieux que moi, et vous cherchez à me rendre mon estime que j’avais perdue.

CHAPITRE XV.

Histoire de Louise Luyer. – Malheurs et espiègleries – Jules Ormond et sa famille. – Départ de Jules pour la Havane, où il va recueillir la succession de son oncle. – Sa mort ; perte de la fortune considérable qu’il rapportait.

— Maintenant c’est votre tour, Louise. Au confessionnal, ma chère, dit Régine ; vous avez le dernier mot.

— Ce dernier mot est une mauvaise plaisanterie du destin.

Parmi les personnes qui assistaient à mon baptême, je soupçonne fort la fée Guignon-Guignonnant de s’être introduite sous un nom emprunté, et de m’avoir doté selon ses attributs.

Enfant, j’ai toujours eu une mauvaise chance. Quand j’étais invitée à un bal, je pouvais être sûre que la veille du grand jour dont je me réjouissais longtemps d’avance, en tombant je me ferais une entorse, ou qu’il mourrait quelque grand parent pour me priver de ce plaisir.

Dans les classes, j’étais généralement aimée de mes compagnes, mais elles ne se faisaient aucun scrupule de mettre sur mon compte une foule de leurs petits méfaits.

J’aimais beaucoup à faire des malices ; mais comme je n’ai jamais su m’empêcher de rire, je fus souvent punie pour la classe entière quand on découvrait une faute, parce que mes complices prenaient de petits airs bien saints, et qu’alors je restais seule à me défendre contre l’évidence qu’on me plaçait sous les yeux.

Aussi, je m’en vengeais bien parfois.

Un jour j’avais trouvé dans mon nécessaire à ouvrage des ciseaux qu’on cherchait depuis trois jours, et qui appartenaient à une des élèves que j’aimais le moins. Convaincue que si je les rendais franchement, je serais accusée de les avoir cachés pour faire chercher cette jeune fille, j’eus l’idée de les placer en secret au fond d’un tiroir, dans le chiffonnier de notre maîtresse de pension, et je dis à plusieurs de ces demoiselles que je croyais savoir où étaient les ciseaux d’Élisa.

Je désignai le tiroir, tout en m’opposant à ce que les jeunes filles s’assurassent de la vérité sans que notre maîtresse fût là.

Elle avait affirmé plusieurs fois ne les avoir point vus, et je trouvais charmant de la faire surprendre en faute par mes compagnes.

Tout arriva comme je l’avais espéré. La maîtresse rougit de colère ; cela compensait un peu les mercuriales quotidiennes qu’elle m’administrait.

Je n’eus jamais aucun prix. Après m’être donné beaucoup de peine dans le courant de l’année, je tombais malade le jour du concours, ou quelque autre incident imprévu me privait d’une récompense qui revenait toujours à une élève moins studieuse et moins appliquée que moi.

Plus tard, pendant mon instruction religieuse, je faisais des analyses de sermons.

J’y mettais tous mes soins, et le pasteur qui m’instruisait me donnait sans cesse des louanges dont j’étais bien heureuse.

Depuis que j’avais quitté la pension, je voyais quelquefois une jeune fille qui avait partagé nos études près de trois ans, mais qui, au bout de ce temps là, était restée aussi parfaitement ignorante que le premier jour.

Elle recherchait ma compagnie, et quoique je l’aimasse fort peu, elle venait quelquefois à la maison. Elle me pria un jour de lui rendre un grand service.

Elle s’instruisait aussi pour la communion ; mais comme nous ne demeurions pas dans le même quartier, nous ne prenions pas nos leçons chez le même pasteur.

Elle vint donc me prier de lui prêter mes analyses pour les copier, étant dans l’impossibilité d’en faire elle-même.

Je le fis de bon cœur, sans m’arrêter à l’idée que nous trompions un ministre de l’Évangile, et ne songeai point qu’en obligeant cette jeune fille, je me faisais sa complice dans une mauvaise action.

La connaissant incapable, je lui évitais une humiliation : je n’y vis pas autre chose.

À la fin du cours religieux, je ne sais par quelle circonstance notre ruse fut découverte ; mais ce fut moi qui passai pour avoir copié et extorqué indignement des éloges que je ne méritais pas.

Je ne pus jamais prouver le contraire. Mes parents, qui savaient la vérité, puisque c’était ma mère qui remettait mes analyses, me dirent qu’il ne fallait m’en faire aucun souci, et que, quand on avait sa conscience pure, on devait peu s’inquiéter des jugements du monde.

J’avais contracté, au sortir du pensionnat, de nombreuses relations, et j’allais souvent dans le monde.

J’y fis la connaissance d’un jeune homme instruit, mais pauvre, qui soutenait par son travail assidu une famille dont il était l’unique appui.

Sa mère avait connu l’aisance, mais des malheurs successifs l’avaient placée dans un état voisin de la misère.

Ce jeune homme fut reçu chez nous et traité comme s’il avait été notre parent.

Mon père vit bien qu’il y venait pour moi, et que l’exiguïté de sa position l’empêchait seule de me demander en mariage.

Comme il était doué de beaucoup d’énergie et d’une force de volonté peu commune, mes parents jugèrent que ces qualités, jointes à un esprit supérieur et à une instruction solide, valaient une fortune. Ils tolérèrent ses fréquentes visites.

Je l’aimais comme un frère : l’idée qu’il pouvait devenir mon mari ne m’effrayait pas, mais ne me faisait point battre le cœur.

J’étais tellement habituée à le voir, que je ne supposais pas même qu’il pût cesser de venir à la maison.

Jules Ormond était jaloux ; il souffrait de me voir aller beaucoup dans le monde, où il ne pouvait pas toujours m’accompagner.

J’ai souvent surpris des larmes entre ses cils au moment où, toute parée, je partais pour un bal auquel il n’était pas invité.

N’ayant jamais été jalouse, je ne comprenais point cette souffrance, et je riais, en partant, de la piteuse mine que faisait mon pauvre Jules au coin de notre feu.

Si je l’avais aimé véritablement, j’aurais su renoncer à des plaisirs qui lui coûtaient des larmes ; mais, comme je l’ai déjà dit, une affection toute fraternelle me liait à lui, et je regardais comme du despotisme son désir de me retenir à la maison.

Cependant (il faut encore que je lui rende cette justice), jamais il n’a dit un mot pour m’engager à rester ; jamais son regard n’a sollicité ma présence ; et quand il me voyait en toilette, prête à rejoindre une amie, il détournait les yeux pour que je n’y pusse pas lire l’amertume de ses regrets.

Oh ! si je l’avais aimé, j’aurais compris ce que sa fierté l’empêchait de me dire, et dans le brillant éclat de ses yeux j’eusse mesuré le bonheur que je pouvais lui donner !

Madame Ormond était née à la Havane.

Elle y avait encore un frère établi depuis de longues années, et possesseur d’une grande fortune.

Il l’avait secourue plusieurs fois, quand, devenue veuve, sans ressources, il lui était resté à élever trois enfants, dont Jules était l’aîné.

C’était cet oncle qui avait pourvu à son éducation et l’avait mis en état d’être utile à sa mère ; mais là s’était arrêté ce qu’il voulait faire pour eux.

Un jour madame Ormond reçut une lettre cachetée en noir : c’était la nouvelle de la mort de son frère.

On l’informait qu’étant sa seule héritière, il serait urgent qu’elle envoyât quelqu’un de confiance pour régler les affaires de son frère et recueillir sa succession.

Ce fut Jules qui partit.

Mais avant de nous quitter, et sûr maintenant de pouvoir m’offrir une position honorable, il demanda ma main à mon père, et me fit promettre de lui garder ma foi jusqu’à son retour.

Son visage était bien triste en nous quittant ; ses yeux étaient voilés ; un sombre pressentiment agitait ses lèvres d’un tremblement convulsif.

Il ôta une bague de son doigt et me pria de la garder en souvenir de lui, si une fatalité, qu’il sentait sans la prévoir, devait nous séparer à toujours.

J’essayai de le faire sourire, mais ce fut inutilement ; un poids oppressait son coeur, et en m’embrassant au moment du départ, il me regarda longtemps, puis il murmura :

— Non, c’est impossible ; un semblable bonheur n’est pas fait pour moi !

Puis il partit.

Les lettres qu’il écrivait de la Havane attestaient que les tristes impressions qu’il avait emportées en partant s’étaient peu à peu effacées.

Ses affaires, grâce à un intendant honnête, étaient en bon état, et son retour devait être plus prompt qu’il n’avait osé l’espérer.

Son absence avait fait beaucoup de vide à la maison ; sa place inoccupée nous attristait, et, chose étrange, depuis qu’il n’était plus là, je trouvais moins de plaisir dans le monde, où son souvenir me poursuivait malgré moi.

Enfin madame Ormond reçut une dernière lettre. Jules allait partir à bord d’un vaisseau qui mettait à la voile dans le courant de mars (nous étions en février). Il rapportait une somme considérable qu’il avait réalisée. Sa mère allait enfin être heureuse. Et moi ! Oh ! pour moi, il bâtissait les plus beaux châteaux en Espagne ; il me voulait belle, parée ; il flatterait tous mes goûts, irait au-devant de tous mes souhaits ; enfin il voulait que je connusse un bonheur qu’aucune femme avant moi n’eût goûté.

Hélas ! l’homme propose et Dieu dispose !

Il partit le douze mars de la Havane. Madame Ormond fit tous les préparatifs nécessaires pour recevoir son fils ; elle l’attendit longtemps, puis elle s’inquiéta ; enfin elle fit des démarches pour apprendre ce que Jules était devenu.

Elle acquit alors la déplorable certitude qu’il avait péri avec tout l’équipage du vaisseau, qui avait sombré pendant une tempête, presque en vue des îles du Cap-Vert.

Je ne vous dépeindrai pas le désespoir de cette malheureuse famille, qui perdait à la fois un être chéri, un protecteur et toutes ses espérances de fortune.

Il est des douleurs qu’il faut avoir ressenties pour les comprendre ; telle était celle de cette malheureuse mère.

Mais il lui restait deux filles, et il fallait vivre pour elles. Aussi madame Ormond, rassemblant toute son énergie, se raidit-elle contre le chagrin ; puis elle pria, mettant, comme Job, son entière confiance en ce Dieu qui venait de lui ôter tout son bonheur.

Sa prière fut entendue. Un homme généreux, connaissant la position de cette intéressante famille, pria madame Ormond de vouloir bien diriger, comme gouvernante, une maison qu’il possédait dans le canton de Vaud, et employer ses filles à l’entretien de la lingerie.

Elle vint nous faire ses adieux en partant. J’ai su plus tard qu’elle avait avantageusement marié ses deux filles, et depuis six ans à peu près, elle a rejoint au ciel le fils qu’elle n’avait pas cessé de pleurer.

Vous voyez, mesdames, que mon anneau de fiançailles fut un souvenir mortuaire, et mon voile de mariage un long crêpe de deuil.

CHAPITRE XVI.

Frédéric Armand. – La campagne de Drise. – Désappointement de Louise. – Madeleine Hersier est aimée de Frédéric. – Mariage.

Je n’aimais pas Jules d’amour, mais sa perte fut un grand chagrin pour moi. Il comptait pour quelque chose dans ma vie. C’était un ami précieux ; il est si rare d’en trouver, qu’on doit y attacher un grand prix.

Je me retirai du monde pendant près de deux ans ; j’avais même formé le projet de n’y jamais rentrer. Mais j’étais jeune, et les projets de réclusion n’ont guère de durée à un âge où tout nous parle de bruit, de mouvement et de vie.

Ma sœur vous a déjà nommé ma meilleure amie, Madeleine Hersier. Avec elle, il était impossible d’être longtemps triste ; elle mit tout en œuvre pour me faire reprendre mes habitudes d’autrefois.

Chez les parents de Madeleine, qui avaient une délicieuse campagne à Drise, logeait un jeune homme que sa santé délicate forçait aux plus grands ménagements.

Il était d’une complexion si frêle, que la moindre secousse eût été fatale pour lui.

Son père, dont il était l’unique joie, inventait sans cesse quelque chose de nouveau pour ranimer en lui une vie toute factice.

Malgré tous les soins qu’on prenait de Frédéric, le germe d’une maladie de poitrine, que sa mère lui avait léguée en naissant, semblait se développer et creuser chaque jour davantage ses joues, qu’une rougeur fébrile animait seule parfois.

Frédéric Armand, dont le front était déjà sillonné par des rides précoces, avait de beaux cheveux châtains, longs, soyeux, légèrement ondulés.

Ses yeux gris-bleu prenaient, suivant les mouvements de son âme, toute la chaleur d’un regard noir ou toute la douceur qu’on accorde aux yeux bleus ; ils étaient grands, voilés par de longs cils, et ne paraissaient jamais complètement ouverts.

Sa bouche, trop petite peut-être, était bien correcte et s’harmonisait parfaitement avec un nez grec d’une extrême pureté de lignes.

Ses dents étaient blanches et bien rangées ; sa figure, malgré une grande maigreur, portait cependant un cachet de noblesse et de dignité.

Sa taille moyenne, légèrement inclinée par une continuelle souffrance, avait une nonchalance maladive ; la mort déjà semblait avoir choisi sa victime et posé sur elle son sceau destructeur.

La conversation de Frédéric Armand, quoique se ressentant parfois du mauvais état de sa santé, avait cependant, les jours où il se trouvait mieux, un charme tout particulier.

Il raisonnait bien sur toutes choses, sans partialité, sans aigreur, faisant la part de chacun dans les jugements qu’il portait.

Il aimait la gaîté de Madeleine et se plaisait dans nos petites réunions. Là, il semblait revenir à la vie, et il nous avouait franchement, quand il nous voyait partir le dimanche au soir, que nous emportions avec nous tout son entrain.

Le père de Frédéric, qui passait avec lui ses dimanches, était enchanté de l’ascendant que nous avions sur son fils, et nous témoignait sa reconnaissance de mille manières. Madeleine surtout était l’objet de tous ses soins ; il lui faisait de charmants cadeaux, et avait pour elle les plus délicates attentions, pour payer un peu tous les sourires qu’elle ramenait aux lèvres pâlies de son enfant chéri.

Sous cette heureuse influence, Frédéric parut se ranimer. Une teinte rosée perça sous la pâleur mate de son visage, tandis qu’une nuance de gaîté se répandait dans son caractère.

Je n’ai pas connu de temps plus heureux que celui où nous passions délicieusement nos journées à la campagne, aspirant à pleine poitrine cet air vivifiant du matin, qui semble seul avoir la puissance de chasser du cerveau et du cœur les inquiétudes, les soucis et les peines qui y font ordinairement leur siège.

Nous descendions quelquefois le petit chemin ombragé qui mène au moulin. Là, au bruit doux et monotone des roues, nous venions causer des soirées entières, sans nous apercevoir que le temps emportait dans l’abîme du passé ces heures de bonheur que Dieu avait semées sous nos pas.

Oh ! maintenant que j’en connais tout le prix contre une de ces journées je donnerais volontiers deux ans de ma vie !

Mais rien ne peut réveiller le passé ; il ne reste que dans le souvenir, paré de ce prisme lointain qui fait encore battre le cœur.

J’étais bien joyeuse alors. Et pourtant toutes ces sources de vie que je sentais déborder en moi étaient l’effet d’une illusion.

J’avais cru !… Je n’ose vous le dire, mes bonnes amies, vous vous moqueriez de moi.

— Non, parlez, Louise, dit Régine ; les erreurs sont filles de l’humanité.

— J’avais cru que Frédéric m’aimait !

Je m’étais attribué le changement heureux opéré dans sa santé, et, fière d’un si beau résultat, je lui avais donné mon cœur sans partage.

Il était si poli pour moi, il me parlait avec tant de bonté, me saluait avec tant de grâce, que, le désir de me tromper aidant, je caressai cette douce chimère.

Hélas ! il n’en était rien !

Il était poli avec moi comme avec tout le monde ; il me parlait avec bonté, parce que sa voix était douce et que le fond de son caractère était une excessive bienveillance ; enfin, il était gracieux parce qu’il ne me détestait pas : mais il était pour moi dans la plus complète indifférence. Je finis bien par m’en apercevoir, malgré tout mon désir de conserver une erreur qui me rendait heureuse.

Tous les regards, tous les sourires de Frédéric étaient pour Madeleine.

Il admirait tout en elle, ses goûts, ses opinions ; il respectait ses croyances, ne s’offensait jamais de ses railleries ; il aimait tout ce qu’elle aimait, ses pigeons, sa poule blanche, son jardin.

Il ne la flattait pas ; et pourtant, de quel nom appellerai-je sa manière d’être pour elle ?

Il blâmait tout ce qu’elle n’aimait pas, tout ce qu’elle ne faisait pas, tout ce qu’elle ne sentait pas.

Jamais il ne lui adressait un compliment ; mais lorsque la conversation tombait sur une autre demoiselle, il ne louait en elle que les qualités de Madeleine, et à tout ce que mademoiselle Hersier ne possédait pas, il affectait de n’attacher aucun prix.

Je finis par comprendre tout mon malheur, et j’eus un éclair de jalousie qui faillit rompre à jamais nos relations d’amitié.

En sortant de mon beau rêve, le cœur tout brisé d’une douloureuse certitude, je me demandai pourquoi Madeleine m’avait été préférée.

Ce n’était pas pour sa beauté : elle était presque laide.

J’analysais ses traits les uns après les autres, sans y pouvoir trouver rien qui pût enchanter Frédéric.

Mais j’oubliais que l’amour n’analyse pas. Il existe parce qu’il doit être, parce que des rapports mystérieux unissent d’avance deux âmes qui doivent un jour se rencontrer. Et, comme toute la nature, parmi les règles générales qui la régissent, renferme des exceptions, l’amour non partagé que je ressentais pour Frédéric, comme celui du pauvre Jules pour moi, pouvaient être classés parmi ces exceptions.

Frédéric était-il autant aimé de Madeleine qu’il l’était de moi ? Je l’ignore.

Qu’avait-elle de plus que moi pour lui plaire ? Beaucoup d’esprit, de cet esprit brillant, aigu, dont les éclairs illuminent une conversation banale et la rendent originale et piquante.

Il était impossible de rester longtemps avec elle sans rire ; sa gaîté était épidémique, on ne pouvait s’y soustraire. Voilà ce qui avait charmé M. Armand.

Mais son cœur était-il meilleur que le mien ? Savait-elle mieux aimer que moi, qui aurais donné ma vie pour ranimer celle de Frédéric ?

Elle avait fait davantage, puisqu’elle l’avait à peu près guéri par sa seule volonté.

Oh ! que j’enviais son esprit, et que j’eusse donné de choses pour en avoir autant qu’elle !

Mais je n’avais que mon cœur, et Frédéric n’appréciait que le rayonnement de l’intelligence.

J’ai bien souffert ; puis, voyant par la suite que Madeleine l’aimait aussi, qu’elle joignait une âme d’élite à cet esprit distingué, j’inclinai la tête devant sa supériorité et je restai son amie.

M. Armand, fier et reconnaissant de la guérison complète de son fils, l’a marié à Madeleine.

Ils sont heureux ; ils ont toujours ignoré l’un et l’autre ce qu’ils m’avaient fait souffrir. Je les vois souvent. Madeleine me conte parfois ses petites tracasseries de ménage ; je la remonte, soutenant toujours son mari que je n’ai jamais cessé d’aimer.

— Elle n’est pas gaie non plus, votre histoire, ma chère, dit Marie. Souffrir seule est bien plus triste que de souffrir à deux.

— C’est bien vrai ; mais sur quatre personnes réunies, trois se sont trouvées dans les conditions générales ; j’ai été l’exception, c’est-à-dire l’erreur, le contre-sens de la nature.

— Allons, dit Berthe, il est temps de rentrer. Régine aura la bonté de nous faire reconduire par sa domestique, car il est tard.

Au revoir, Régine, dirent ces dames en partant. N’oubliez pas la séance de magnétisme que vous nous avez promise.

— Vous savez que, je n’ai qu’une parole, mes bonnes amies. Dormez bien si vous le pouvez ; j’ai la tête et le cœur trop pleins pour pouvoir fermer les yeux.

CHAPITRE XVII.

Monsieur et madame Rimonet. – Séance magnétique. – Révélations relatives à Berthe, – à Louise, – à Marie, – à Régine.

Quatre semaines après cette veillée, la porte du salon de mademoiselle Dovère s’ouvrait pour Marie Favre.

— Arrivez donc, lui dit Régine ; on n’attend plus que vous, et ces dames s’impatientent.

Après avoir échangé des saluts avec monsieur et madame Rimonet et les demoiselles Luyer, Marie s’excusa de son retard, causé par une visite inattendue.

— Croyez-vous, monsieur, dit Berthe en voyant M. Rimonet s’approcher de sa femme pour la magnétiser, croyez-vous qu’on puisse sonder l’avenir par le moyen du somnambulisme ?

— Sans doute, mademoiselle ; seulement les dates ne sont pas toujours parfaitement précises, surtout si elles sont éloignées. Je crois aussi que, dans son intérêt même, l’homme ne doit pas trop soulever le voile que Dieu a sagement étendu. Par exemple, je n’aime pas qu’on demande quand on doit mourir, et je vais défendre à Justine de répondre à ces questions-là.

— Par qui commencerons-nous ? demanda Régine.

— Par vous-même si vous le désirez, répondit M. Rimonet.

— Non, je serai la dernière ; et si Justine est trop fatiguée, je ne l’interrogerai pas pour moi.

— Vous savez bien, ma chère bienfaitrice, que pour vous je ne sens pas la fatigue, et que mon plus grand bonheur est de vous faire plaisir.

— Alors ce sera Berthe Luyer, notre chère incrédule, qui consultera la première.

Allez donc vous asseoir auprès de madame Rimonet, que son mari va endormir.

 

Après que Berthe se fut placée très-près de Justine et qu’elle eut lié sa main à la sienne, M. Rimonet posa sa main sur la tête de sa femme, le pouce avancé sur le front. Sans faire de passes, sans même la fasciner du regard, faisant passer légèrement son pouce du front aux tempes en effleurant les yeux, il obtint un sommeil prompt précédé de fréquents bâillements.

Une commotion électrique s’opéra dans le corps de Justine et se communiqua au bras de Berthe. Le rapport était établi.

— Qu’avez-vous à me demander, mademoiselle ? Vous avez apporté dans votre sac une fleur, des dentelles et des vers. Par où voulez-vous que je commence ?

— C’est inconcevable, dit Berthe ; personne n’a pu voir ce que j’ai mis dans mon sac. Vraiment, c’est prodigieux !

— Vous n’avez pas répondu à ma question ; maintenant j’ai lu dans votre pensée : c’est par la fleur que vous voulez entamer vos demandes. Donnez-la-moi.

— C’est trop fort, fil Berthe en présentant à Justine un camélia flétri.

— Je vois la personne qui un jour vous a donné ce camélia dans un bal.

C’est un brun, grand, beau, d’une figure noble et régulière ; il habite la France et occupe une place honorable dans la magistrature.

— Voyez-le dans le passé.

— Mais cet homme vous aimait. Il a quitté ce pays à cause de vous ; ses parents sont inflexibles sur l’article mésalliance. Ils lui ont fait épouser une femme qu’il n’aime pas et qu’il s’efforce de rendre heureuse, parce que c’est un homme d’honneur.

Mais au fond de sa pensée une image chérie est restée empreinte : cette image, c’est la vôtre.

— Vraiment ! Ah ! ce souvenir me rend un peu de bonheur ?

Maintenant, rendez-moi cette fleur et prenez ces dentelles.

— Ah ! quelle femme ! quelle femme !… Elle a tous les vices sous le manteau de la vertu !

Dans ce moment, elle est toute à Dieu, sauf l’âme : elle n’en a pas.

— Que fait-elle ? ou plutôt, où est-elle ?

— Elle vit en Allemagne, dans un vieux château incliné sur un escarpement, comme un témoignage ruiné d’une féodalité mourante.

Il y a un prêtre auprès d’elle, un homme sincère qu’elle trompe en affectant les principes de morale les plus austères et les plus rigoureux.

Elle ment ; sa vie a été déréglée, et son cœur… !

Ah ! je parle de son cœur ; elle n’en a jamais eu : son immoralité n’a pas même une excuse plausible.

— Bien, c’est cela : je reconnais parfaitement madame de Bergman ; elle m’a décrit cent fois son vieux manoir.

Passons aux vers, dépeignez-m’en l’auteur.

— Maintenant ou alors ?

— Autrefois.

— C’était un blond, pâle, aimant, doué de toutes les qualités du cœur et de toutes les faiblesses de l’esprit.

Oh ! comme il vous aimait ! Vous l’avez bien fait souffrir ! Ce n’est pas bien.

— C’est assez, vous me faites mal. Dites-moi où il est maintenant.

— En ce moment il est dans une vilaine petite rue qui porte le nom de Traversière, je crois.

Je le vois dans un cabaret. Il boit de l’eau-de-vie qui a une mauvaise odeur ; c’est de l’eau-de-vie blanche : elle va lui faire mal. Voyez, il se penche sur la table, sa tête tombe entre ses mains ; il dort !

— Voyez-le, je vous prie, dans huit jours.

— Ah ! c’est affreux ! Je suis dans un hospice, puisqu’il y a tant de lits dans cette salle.

J’entends des soupirs, des plaintes ; plusieurs de ces malades appellent en vain une mort qui ne vient pas les délivrer ; d’autres prient pour qu’elle s’éloigne.

— Et lui ?

— Il est couché aussi. Mais une femme est près de lui ; elle lui tient les mains et lui demande pardon.

Mais c’est vous, cette femme, c’est vous ! Oh ! que vous faites bien ! il pourra mourir heureux !

— Assez ! assez ; j’irai, mais ne me déchirez plus le cœur ! vous voyez bien que vous me faites trop souffrir !

Prends ma place, Louise.

 

— Je n’ai qu’une chose à demander. Qu’ai-je apporté ?

— Vous avez dans la poche de votre robe un petit livre violet doré sur tranche.

— Qu’y a-t-il dedans ?

— Une pensée dont la tige est si recourbée, qu’elle forme un anneau dont le joyau est simulé par la fleur.

— Comment l’ai-je eue ?

— Vous l’avez prise à un bouquet qui avait été cueilli pour une de vos amies par un homme que vous aimez.

— C’est exact.

— Vous voulez qu’avec cette fleur je vous dise ce que fait et où se trouve cet homme maintenant ?

— Oui, parlez.

— Il est dans un salon, près d’un grand feu ; il tient une jolie petite fille sur ses genoux et lui dit :

— Pauvre enfant, tu as donc bien de la peine à étudier ta leçon !

— Oui, papa ; elle est si difficile à retenir que je ne la saurai jamais, et ma maîtresse me dit souvent que je manque de moyens naturels.

— Je ne t’en aimerai pas moins, ma fille ; je ne tiens pas à ce que tu aies une intelligence trop développée : un bon cœur vaut mieux que tout cela.

Les femmes d’esprit sont de belles roses qui répandent dans l’air un parfum doux et enivrant ; mais gare à qui s’en approche de trop près ! leur tige est pleine d’épines.

— Voulez-vous savoir, mademoiselle Louise, ce que ce monsieur pense en serrant sa fille sur son cœur ?

— Dites, je vous prie.

— Il se dit :

J’avais à choisir entre deux femmes qui m’aimaient ; je me suis laissé séduire par le clinquant, et j’ai laissé fuir le bonheur.

— Ah ! madame Rimonet, c’est mal de me dire cela.

— Non ; sa femme est votre amie, vous pouvez lui donner des conseils. Dites-lui d’être moins aigre dans ses observations, elle pourrait être très-heureuse.

— Je tâcherai de le faire.

Maintenant, c’est le tour de Marie.

 

— Ah ! vous voilà, mademoiselle Favre ! je viens d’éprouver une délicieuse sensation en entrant en rapport avec vous.

Je ne vois au fond de votre cœur que dévouement, piété filiale, abnégation de vous-même ; vous êtes le modèle que toutes les femmes devraient imiter.

— Mais ce n’est pas pour que vous me disiez toutes ces choses que je tiens votre main, madame.

— Oh ! je le sais, vous êtes modeste avec tout cela ; mais vous serez heureuse aussi.

Je n’ai vu encore pour aucune de ces dames un avenir aussi beau que le vôtre. Dieu vous récompensera largement des sacrifices que vous avez faits à votre famille.

Détachez votre bracelet.

— Le voilà.

— En suivant la personne dont les cheveux noirs forment la tresse du milieu, je vois une belle femme au teint éclatant.

Elle vous aime de tout son cœur et attend une lettre de vous.

Vous l’avez écrite hier, cette lettre, et je la vois sur la route de Paris.

La dame aux cheveux noirs est au théâtre : on joue un opéra de Rossini ; elle se penche pour mieux écouter, elle pleure !…

Ah ! une pensée qui la ramène en Suisse a fait couler ses larmes. Un morceau de Guillaume Tell vient de raviver en elle le souvenir d’une belle nuit étoilée où vous étiez tous ensemble sur le lac de Genève, et où son frère chantait :

 

« Sombres forêts, etc. »

 

Elle est très-heureuse, cette dame ; rien ne lui a manqué en ce monde que le bonheur d’avoir des enfants.

— Passez, je vous prie, madame, aux cheveux blonds.

— Je vois un homme de trente-huit ans à peu près, que les orages de l’âme ont vieilli prématurément.

C’est un noble cœur, bien digne de l’affection profonde qu’il vous a inspirée.

— Que fait-il ?

— Il écrit.

— Lisez, je vous prie.

— Il écrit en allemand.

— Alors vous ne le pouvez pas ?

— Je vais voir dans sa pensée. Voici ce qu’il va mettre sur le papier :

 

« Bientôt le ciel s’éclaircira, la terre reprendra sa parure du printemps ; je dirai adieu aux sombres jours d’hiver, qui ne seront plus désormais aussi sombres pour moi.

» Elle sera là !

» Oui, mon cœur la désire et l’appelle, il soupire de son absence. N’aurait-elle pas pu venir plus tôt ?

» Non, tout ce qu’elle fait est bien ; nous devions cette triste lacune au souvenir de Pauline.

» Pardonne, chère amie, toi qui as su me faire oublier douze ans celle que j’aimais, en m’en parlant sans cesse ! pardonne, ombre sacrée ! Tu sais bien que malgré tous mes efforts pour te donner un bonheur que tu méritais si bien, je n’ai pu effacer une image que Dieu avait gravée au fond de mon cœur en caractères indélébiles !

» Tu le savais bien, n’est-ce pas, quand, penchée sur la tombe, tu demandais à Marie de venir me consoler ?

» Tu as été aussi grande qu’on peut l’être sur terre ; et pourtant, pardonne encore, je l’ai toujours trouvée plus grande que toi ! »

 

Il s’arrête ; on a ouvert la porte de son cabinet de travail.

Deux enfants se jettent à son cou et l’enlacent de leurs tendres caresses.

Il les serre contre son cœur et regarde le ciel ; quelques larmes jaillissent de ses yeux.

Est-ce tout ce que vous voulez savoir ?

— Oui, madame ; je vous remercie.

 

Régine prit alors place près de madame Rimonet.

— C’est la main de ma bienfaitrice que je tiens. Que veut-elle me demander ?

— De faire un long voyage, ma chère.

— Alors, donnez-moi une lettre.

— Voici.

— Ah ! c’est à Rio-Janeiro que je dois me rendre ; j’en connais le chemin, je l’ai déjà fait bien des fois.

Il se fit un moment de silence pendant lequel Justine paraissait employer toutes ses forces, puis elle reprit :

— Je ne les trouve plus !

— Quoi ! ne seriez-vous plus lucide maintenant ?

— Oh ! si. Je vois bien la maison qu’ils habitaient, mais elle est occupée par d’autres personnes ; ils n’y sont plus.

— Ils auront changé de logement ; cherchez-les dans toute la ville.

— Je parcours les rues de Rio ; ils n’y sont pas, je vous assure.

— C’est étrange ; je n’ai reçu aucune nouvelle qui m’annonce ce changement.

— Attendez : quelque chose me ramène sur le port ; ils y ont passé, ils se sont embarqués. Je les vois, je les suis ; ils reviennent ici.

— Quel bonheur ! Mais pourquoi ne m’ont-ils pas avertie ?

— C’est pour vous surprendre.

Le temps devient bien sombre, il se prépare un orage. Ah ! c’est une tempête qu’ils vont essuyer !

Oh ! que la mer est laide et qu’elle me fait peur !

Le tonnerre gronde, les vagues soulèvent le vaisseau et le font replonger dans l’abîme liquide.

Toutes les voiles sont carguées, les matelots font le signe de la croix, d’autres font un vœu à Notre-Dame-de-Bon-Secours.

Tout l’équipage est en prière, chacun recommande son âme à Dieu.

Gérald, Charles, Louise et les deux enfants sont réunis, leurs mains sont entrelacées ; ils s’estiment heureux, s’ils doivent périr, de mourir tous ensemble.

Mais Gérald pense à vous ; il demande à Dieu du plus profond de son cœur de ne pas aller à lui sans vous avoir revue.

J’ai bien peur pour eux : la tempête continue, le vaisseau s’avarie ; si cela dure encore, il sombrera.

Ô mon Dieu ! prenez pitié d’eux !

Ils ne périront pas !…… Le vent se calme, les vagues s’abaissent, le ciel s’éclaircit ; ils arriveront au port !

Merci, mon Dieu !

M. Gamper rapporte une fortune considérable qu’il veut employer à soulager la classe pauvre.

Il ne veut pas faire des aumônes qui abaissent l’homme ; il veut encourager l’industrie, aider aux artisans que le défaut de capital empêche seul d’utiliser leurs capacités.

Il veut faire le bonheur de tout ce qui l’entoure ; il compte sur votre noble cœur pour l’aider, et sur votre judicieuse pénétration pour servir ses vues.

Dans deux mois le pavillon du lac sera rouvert pour y recevoir ses anciens hôtes.

Êtes-vous contentes, mesdames ?

— Pour nous, sans doute, dit Régine. Mais vous n’avez rien promis à mesdemoiselles Luyer pour l’avenir. Ne seront-elles donc jamais heureuses ?

— On trouve toujours du bonheur sur cette terre quand il y reste des malheureux à consoler, des faibles à défendre, des pauvres à soulager, et de nobles cœurs comme les vôtres à estimer et à chérir.

 

FIN.


Ce livre numérique

a été édité par

l’Association Les Bourlapapey,

bibliothèque numérique romande

 

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en mars 2015.

 

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Les membres de l’association qui ont participé à l’édition, aux corrections, aux conversions et à la publication de ce livre numérique sont : Christine H, Anne C, Lise-Marie, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé d’après : [Mussard, Jeanne] Le Célibat Révélations intimes Par une Dame de Genève, Genève, s.e. (dans les meilleures librairies), 1854. L’illustration de première page : Genève vu de l’ouest et de Saint-Jean, anonyme, entre 1925 et 1830 [collection Gugelmann, tiré de Wikimédia et helveticarchives.ch, BN].

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