José Moselli

TRIPLIX
L’INSAISISSABLE

1924

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Table des matières

 

PREMIÈRE PARTIE  Le mort qui n’est pas mort. 4

CHAPITRE PREMIER.. 4

II. 14

III. 24

IV.. 34

V.. 44

VI. 54

VII. 64

VIII. 74

IX.. 84

X.. 94

XI. 104

XII. 115

DEUXIÈME PARTIE  Les Perles bleues. 126

I. 126

II. 136

III. 146

IV.. 156

V.. 166

VI. 176

VII. 186

VIII. 196

IX.. 206

X.. 216

XI. 226

XII. 236

XIII. 246

XIV.. 256

XV.. 266

XVI. 277

XVII. 287

XVIII  LES PERLES BLEUES. 298

XIX.. 308

XX.. 318

XXI. 328

XXII. 338

Ce livre numérique. 347

 

PREMIÈRE PARTIE

Le mort qui n’est pas mort.

CHAPITRE PREMIER

— M. Joé Blanket, de Scotland Yard ! annonça l’huissier en tendant un large bristol à M. Serpier, le nouveau chef de la Sûreté. Ce Monsieur dit que c’est extrêmement urgent !

— Joé Blanket ? Ah ! oui ! murmura le haut fonctionnaire, les sourcils froncés. Eh bien !… faites entrer !

Fatigué par une nuit mouvementée, passée à donner la chasse à un dangereux anarchiste et à l’arrêter, M. Serpier venait brusquement de se rappeler le nom de son visiteur. Un visiteur de marque, en vérité ! Joé Blanket ! Le grand détective anglais dont les enquêtes étaient célèbres dans le monde entier, Joé Blanket, qui avait réussi à arrêter, après dix-sept mois de filature, les assassins du cousin de l’empereur du Japon, qui avait découvert les cambrioleurs de la grande bijouterie du Strand plus d’un million de livres sterling de butin ! Joé Blanket, enfin, le grand Joé Blanket.

— Il faut, décidément, que je sois rudement fatigué ! pensa M. Serpier, juste au moment où la porte de son cabinet s’ouvrait pour laisser passer un gentleman grand et maigre, à la face osseuse et rasée – lèvres presque invisibles, nez en coupe-vent, petits yeux gris – et dont les vêtements, sobres de coupe, sombres de nuance, annonçaient plutôt un clergyman qu’un policier.

— Enchanté monsieur Blanket, de faire votre connaissance ! assura M. Serpier, qui s’était levé. Soyez le bienvenu ici ! Je…

— Merci ! fit Joé Blanket d’une voix rauque, comme cassée. Merci ! répéta-t-il. Je… je vous priai de me écouter vite… Dans dix minoutes, j’étais mort !

« C’était pour cela que j’étais venou ici… Sans céla… jé né… je n’avais jamais besoin de la police française ! Je vous priai de prendre des notes… vite… vous mé comprénez ?

Certes, M. Serpier, au cours d’une longue carrière qui de secrétaire d’un petit commissariat, l’avait fait parvenir aux hautes fonctions qu’il occupait maintenant en avait vu de toutes les couleurs. Il croyait ne plus être capable de s’étonner de rien.

Il constatait, présentement, qu’il s’était trompé. Jamais semblable situation ne s’était présentée !

Il dut faire un violent effort sur lui-même pour conserver son sang froid – et une explication s’imposa instantanément à son esprit : l’homme était fou.

— Yes ! Vous mé croyez fou ! Je né souis pas fou… Et vous allez bientôt voir que jé disais la vérité ! Je vais mourir, et si vous ne m’écoutez pas tout dé souite, vous serez la cause d’oune grande crime ! De plousieurs !

« … Et pouis, j’avais vite fini… La mort n’attendait pas ! Ils m’avaient empoisonné… Poison canaque… pas de remède !

« … Vous ferez l’enquête. Je ne pouvais vous expliquer tout ! il y a un hyphenate… un Germano-American… un…

— Oui, un Allemand naturalisé Américain ! précisa M. Serpier que le ton grave de son visiteur avait convaincu.

— Yes. C’est oune grande criminel… Loui et un autre… L’autre, je ne le connaissais pas… Elle… il…

— Si vous voulez parler anglais, peut-être sera-ce mieux ! Je parle couramment votre langue, monsieur ! interrompit M. Serpier avec le plus pur accent britannique.

— Ah ! Je suis content ! fit Joé Blanket. Comme cela, je pourrai finir. Parce que mes forces s’en vont, vous savez ! Avant tout, je vous demande de ne pas faire connaître ma mort… Il ne faut pas que les bandits sachent qu’ils ont réussi !

La voix du célèbre détective était maintenant tellement rauque qu’elle s’entendait à peine.

— Vous avez ma parole, monsieur ! assura M. Serpier. Mais, ne voudriez-vous pas que j’appelle un médecin ? Il y en a un pas loin… un coup de téléphone…

— Non. Laissez-moi finir, je vous prie !

— Et boire ? Peut-être avez-vous…

— Non. Laissez-moi finir ! Vous ne voyez donc pas que c’est fini ?… Encore dix minutes, peut-être… Je ne peux déjà plus bouger les jambes !

M. Joé Blanket, qui s’était laissé tomber sur un des vastes fauteuils de cuir placés devant le bureau d’acajou du chef de la Sûreté, désigna des yeux ses jambes étendues et inertes.

M. Serpier ne trouva rien à répondre.

— Je reprends ! fit le détective anglais.

« Il y a de cela sept mois, le croiseur britannique Jaguar, en tournée dans la Polynésie, relâcha à l’île Starbuck, un petit atoll peuplé d’une centaine de canaques.

« Là se trouvait aussi un Blanc qui fut amené à bord du Jaguar et qui, questionné par le capitaine, prétendit qu’il était le subrécargue de la goélette Margarita, laquelle se livrait au commerce des perles.

« Il ajouta que la Margarita, partie de Brisbane neuf semaines auparavant, avait visité les Îles Phœnix, Ellice et Fanning, et que, surprise par un cyclone, elle avait sombré, corps et biens, sauf, naturellement, le soi-disant naufragé qui déclara se nommer Otto Drohl, citoyen américain. (Un Allemand naturalisé, expliqua-t-il.)

« Or, Otto Drohl prétendit être arrivé dans l’île Starbuck trois jours auparavant, accroché à une planche, alors que, depuis plusieurs mois, aucun cyclone n’avait été signalé dans la région.

« — Alors, c’est un ouragan terrible ! répondit Otto Drohl en réponse à la remarque du commandant du Jaguar. Je ne suis pas marin, après tout, et ne suis pas obligé de connaître la différence entre un cyclone et un ouragan. »

« On le garda à bord du croiseur. Et on le débarqua trois semaines plus tard, à Auckland.

« Deux jours après le débarquement d’Otto Drohl, les journaux d’Auckland – comme ceux du reste de l’Australie – annoncèrent que le trois-mâts français Anjou, arrivé la veille à San-Francisco, avait recueilli en plein océan un Canaque nommé Aéo, accroché à un tronc d’arbre et atteint d’une grave blessure – tellement grave qu’il devait en mourir.

« Avant d’expirer, Aéo raconta qu’il faisait partie de l’équipage de la goélette Margarita. La Margarita, après avoir visité les îles Ellice et Fanning, avait relâché devant l’atoll Maiden, à une cinquantaine de milles au sud des Fanning. Les deux passagers qu’elle avait à bord avaient débarqué et étaient restés deux jours dans l’atoll. Ils s’étaient rembarqués et la goélette avait appareillé.

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« Quatre jours après le départ de la Margarita de l’îlot Maiden, les marins de l’équipage, depuis le capitaine jusqu’au mousse – tous des Canaques ou des métis – s’étaient sentis incommodés. Plusieurs avaient péri au cours de la nuit suivante. Et les survivants, qui agonisaient, avaient été achevés à coups de barre de cabestan par les deux mystérieux passagers.

« Aéo – à cause d’une maladie d’estomac – n’avait que peu mangé. En voyant massacrer ses compagnons, il avait voulu sauter à la mer. Mais, au moment où il escaladait le bastingage, un des deux passagers lui avait brisé plusieurs côtes. Il avait pu nager, pourtant, et rencontrer cette souche à laquelle il s’était accroché. Ce qu’était devenue la Margarita, il ne le savait pas.

« Il ignorait également les noms des passagers…

« Deux jours après avoir été recueilli par l’Anjou, il expira. »

M. Joé Blanket s’interrompit. Il haletait. D’un violent effort, il parvint à prendre dans sa poche une petite fiole de bois, en dévissa le bouchon et en but le contenu.

— J’ai encore huit ou neuf minutes à vivre, grâce à cet antidote ! expliqua-t-il à M. Serpier, qui observa que ses yeux étaient déjà ternis par une sorte de buée.

« … Je continue ! murmura-t-il d’une voix légèrement plus claire.

« Vous comprenez la sensation que produisit cette nouvelle. On rechercha Otto Drohl. On ne le trouva pas. Le Jaguar fut immédiatement envoyé à l’îlot Maiden.

« Dans cet îlot – un simple atoll – habitait un vieux trader (commerçant) suédois, M. Carl Jacobsen âgé de quatre-vingt trois ans. M. Jacobsen était célèbre dans toute la Polynésie pour sa merveilleuse collection de perles qu’il n’avait jamais voulu vendre.

« Il séjournait depuis plus d’un demi-siècle dans l’atoll… Sa femme, ses enfants étaient morts. Il ne lui restait plus que sa petite-fille, Julia Jacobsen, âgée de dix-huit ans ; tous deux vivaient en compagnie de quatre domestiques canaques – deux hommes et deux femmes – et d’un couple de chiens.

« Le Jaguar arriva à l’îlot Maiden. Il siffla en vain. Un canot, envoyé à terre, trouva cinq squelettes humains, admirablement rongés par les crabes bleus, de vraies pièces d’anatomie et deux squelettes de chiens.

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« Pas trace de lutte. Mais les tibias et les pieds d’un des squelettes manquaient. L’on découvrit, parmi les cocotiers avoisinant la case, des cendres, dans lesquelles étaient enfouis des fragments d’os. Des os humains. Il ne fut pas difficile au médecin du croiseur de se rendre compte que ces os provenaient de deux pieds.

« On avait dû brûler les pieds de la créature humaine dont le squelette était incomplet. Les assassins pour dérouter les recherches, avaient coupé, à la hauteur des jarrets, les jambes calcinées.

« Inutile, de vous dire que l’on chercha en vain les perles de Carl Jacobsen.

« L’examen des cinq squelettes démontra que l’on se trouvait en présence des restes de quatre Canaques, hommes et femmes et d’un homme de race blanche. C’était ce dernier qui avait eu les jambes brûlées. L’homme ne pouvait être que Jacobsen. Mais sa petite-fille ? On la rechercha en vain. Il…

— Je me rappelle, maintenant. J’ai entendu parler de cette affaire ! s’écria M. Serpier.

— Ne m’interrompez pas, je vous prie !

« … L’on rechercha Otto Drohl… On ne le trouva pas. Et, devant l’émotion causée par cet horrible crime, je fus chargé de l’affaire.

« … Ah ! je n’irai pas jusqu’au bout !

M. Joé Blanket fit entendre un souffle rauque. M. Serpier remarqua que sa face était maintenant couleur de cendre.

Le détective fit un effort surhumain qui amena des gouttes de sueur à ses tempes osseuses, et parvint à reprendre, d’une voix à peine perceptible :

— Je fus chargé de l’affaire… J’avais un signalement de Drohl… un homme de taille moyenne, portant beau… Je partis pour Auckland. Une longue enquête. Mon secrétaire y a péri, et je meurs.

« Enfin, j’ai réussi à trouver la piste de mon homme. J’ai pu savoir que son complice, l’homme qui était passager avec lui sur la Margarita, avait les perles et qu’ils devaient se rencontrer à Marseille.

« Je suis arrivé à Paris il y a trois semaines. Otto Drohl était au Gigantic Palace, avenue des Champs-Élysées, sous le nom de William Grant.

« Je l’ai guetté sous divers déguisements. Et, soudain, il a disparu – il y a de cela dix jours. Complètement disparu ! Je crois qu’il a été victime d’un guet-apens… Je ne sais… Il est revenu hier à l’hôtel… au Gigantic Palace, pendant que je n’étais pas là.

« Il a pris ses affaires et est parti.

— C’est lui qui vous a empoisonné ? ne put s’empêcher de questionner M. Serpier.

— Oui… Il y a vingt et un jours… C’est un poison extrait d’une algue qui vit dans les coraux… Je connais : vingt et un jours après en avoir absorbé… on meurt !

« Écoutez ! William Grant avait loué un coffre-fort… un compartiment… au Crédit Européen… Il y est allé avant-hier… et après, je crois qu’il a été assassiné.

— Par son complice ?

— Non, par d’autres… Je…

— Mais, puisque vous saviez que vous aviez absorbé ce poison, pourquoi n’avoir pas aussitôt pris vos mesures pour faire connaître… commença M. Serpier.

— Ce n’est que tout à l’heure, à certains symptômes, que j’ai compris que l’on m’avait fait boire le poison et je me suis souvenu de… de… ah !… C’est… c’est… fi… ni…

Joé Blanket haleta plus fortement. Ses bras frémirent, sa tête retomba mollement sur le dossier rembourré du fauteuil, ses yeux se révulsèrent, sa bouche s’ouvrit et ne se referma pas.

— Tonnerre ! s’écria, malgré lui, M. Serpier qui, jusqu’alors, avait conservé des doutes.

Le timbre de l’appareil téléphonique posé sur son bureau crépita. Le chef de la Sûreté tressaillit violemment, et, d’un geste machinal, empoigna le récepteur et le colla à son oreille :

— Mister Serpier ? fit une voix avec un fort accent anglais. C’est bien M. Serpier, chef de la…

— Eh oui ! Qu’est-ce que c’est ? grommela le haut fonctionnaire dont l’énervement était à son comble.

Il faillit lâcher l’appareil en entendant ces mots :

— C’est M. Joé Blanket, de Scotland Yard, qui vous parle !

II

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M. Octave Serpier, – après être resté ahuri pendant une seconde à peine : mais certaines secondes sont fort longues, – se ressaisit :

— M. Joé Blanket ? répéta-t-il en affermissant sa voix et en lançant un regard oblique vers le corps inerte de son mystérieux visiteur. Très bien. Je vous écoute, monsieur.

— Je vous demanderai de me recevoir sans me faire attendre, monsieur le chef de la Sûreté ! expliqua la voix. J’ai des raisons pour croire que je suis suivi. Et il faut absolument que je vous parle !

— Vous pouvez peut-être le faire tout de suite ? observa M. Serpier.

— Non. Il vaut mieux que je sois dans votre cabinet. Je ne suis pas certain, en ce moment, de n’être pas écouté !

« Dans dix minutes, je serai dans votre antichambre. Votre huissier me reconnaîtra à ce que, en donnant mon nom, je tirerai un mouchoir rouge de ma poche ! Un mouchoir rouge !

— Oui, rouge : pas bleu ! grommela le chef de la Sûreté, agacé.

— Plaît-il ?

— Rien… Vous sortirez un mouchoir rouge de votre poche ! C’est entendu ! fit M. Serpier. Je vous attends !

— Dans dix minutes je serai devant vous. À tout à l’heure, monsieur le chef de la Sûreté.

— C’est cela ! fit M. Serpier en raccrochant le récepteur d’un geste sec.

Son visiteur était toujours dans le fauteuil, dans la position qu’il occupait lorsqu’il avait perdu connaissance.

M. Serpier courut vers lui :

— Mort ! murmura-t-il après un bref examen. Voyons un peu !

Rapidement le haut fonctionnaire fouilla les habits du mystérieux défunt. Il n’y trouva qu’un mouchoir sans initiales, une bonbonnière d’argent munie d’un couvercle à ressort, qui s’ouvrait sur une simple pression. La boîte contenait une poudre rougeâtre en laquelle M. Serpier reconnut instantanément du poivre de Cayenne additionné à de la poudre de piment. (Avec une pincée de cet ingrédient, rien de plus facile que d’aveugler l’adversaire le plus déterminé.)

Dans une poche intérieure du gilet du mort, il y avait un portefeuille. M. Serpier l’ouvrit et en retira un billet d’une livre sterling et dix-sept billets de cent francs, plus une feuille de fort papier, de nuance jaunâtre, et sur lequel étaient tracés les signes suivants :

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M. Serpier ouvrit des yeux larges comme des assiettes :

— Ce sera drôle jusqu’au bout ! maugréa-t-il. On dirait des dessins d’enfants… non, plutôt de ces croquis servant à apprendre à dessiner sans fatigue. On fait un huit, on y ajoute six traits, deux points, et l’on a une guêpe… avec de la bonne volonté, bien entendu… Hum ? Enfin, nous verrons cela.

Le chef de la Sûreté continua ses recherches. Il ne trouva plus rien.

Pas le moindre papier d’identité, aucun objet pouvant permettre d’identifier le mystérieux personnage. Le nom du chapelier avait été arraché du melon dont était coiffé le défunt. Aucun nom sur les boutons de ses vêtements, rien qui pût faire deviner qui les avait faits.

— C’est du drap anglais, en tout cas, et mon gaillard est certainement un Anglais ! murmura M. Serpier qui alla appuyer sur le bouton d’ivoire encastré dans son bureau.

M. Bougenais, son secrétaire particulier, apparut :

— Il faut appeler le docteur Raphard ! fit le haut fonctionnaire. Il nous dira de quoi est mort ce paroissien qui prétendait s’appeler…

M. Serpier s’interrompit. L’on frappait à la porte de son cabinet.

— Entrez ! cria-t-il.

— C’est un M. Thompkins qui dit être attendu par Monsieur le chef de la Sûreté ! fit le planton en franchissant le seuil.

— Il avait un mouchoir rouge à la main ? questionna M. Serpier.

— Oui, chef ! fit le planton, étonné de la question.

— Faites entrer ! Tout de suite ! ordonna M. Serpier qui, se tournant vers son secrétaire, expliqua :

— Le mouchoir rouge est un signe de reconnaissance. Restez, Bougenais, vous n’êtes pas de trop !

La porte se rouvrit.

M. Serpier fronça les sourcils. L’homme qui entrait était exactement vêtu comme le mort. Il était légèrement plus grand et moins maigre que lui ; mais, de loin, avec un peu d’inattention, l’on eût pu s’y méprendre.

— Monsieur Joé Blanket ? fit M. Serpier en regardant fixement son visiteur.

— Oui ! répondit ce dernier après avoir jeté autour de lui un regard méfiant et investigateur.

— Monsieur est mon secrétaire. Vous n’avez rien à redouter de lui ! reprit le chef de la Sûreté. Et, sans doute, connaissez-vous l’homme qui est là ?

Ce disant, M. Serpier, du geste, désignait le cadavre affalé sur le fauteuil de cuir.

M. Thompkins, Joé Blanket – ou quel qu’il fût – s’approcha du mort :

— Je ne le connais pas ! dit-il d’une voix calme où perçait un léger accent britannique. Oh ! Mais très curieux ! observa-t-il aussitôt. Ce gentl… ce monsieur est habillé exactement comme moi !

— En effet ! Et c’est pourquoi je vous ai demandé si vous le connaissiez ! fit M. Serpier. Ce Monsieur, qui est de vos compatriotes, a été terrassé par une attaque dans mon cabinet, juste au moment où vous me téléphoniez.

— Et vous l’avez aussitôt fouillé ? observa l’Anglais. Très expéditif. Vous avez raison : il faut toujours se hâter, car…

— Puis-je connaître le motif de votre visite ? interrompit le chef de la Sûreté. Vous comprenez que je sois assez pressé, surtout avec ce cadavre ici !

— Je comprends ! Je recherche un pirate-assassin-voleur, qui se fait appeler Otto Drohl et William Grant, et qui, après avoir assassiné au moins cinq personnes dans un îlot de la Polynésie, est arrivé à Paris il y a quelques jours et est descendu au Gigantic Palace.

« En ce moment, il a disparu. J’ai tout lieu de croire qu’il a été assassiné, car toutes les recherches faites par mes camarades de la police anglaise, aussi bien que par moi, n’ont donné aucun résultat. Deux de mes hommes, le brigadier Hebster et le détective Calcott, des hommes éprouvés autant qu’expérimentés, n’ont plus reparu. Ce qui me fait croire qu’ils sont morts.

— Pardon, mais pourquoi n’avoir pas averti la police française ? interrompit M. Serpier.

— Tout simplement parce que nous n’avons, somme toute, aucune preuve contre cet homme. Des présomptions très fortes pèsent sur lui, et c’est tout. C’est pourquoi nous le filons depuis plusieurs mois.

« Il a tué pour voler des perles. Mais il n’a encore vendu aucune de ces perles. C’est un complice qui les a.

« Nous avons inutilement essayé de savoir qui était ce complice. Nous avons intercepté la correspondance de ce Grant-Drohl, mais sans rien y trouver de concluant.

« Maintenant, à la suite de la disparition de mes hommes, je viens vous prier, monsieur le chef de la Sûreté, de bien vouloir vous occuper de l’affaire.

— Je relève de mes supérieurs. Il vous faut, avant tout, porter plainte devant le procureur de la République, qui verra la suite à donner à l’affaire.

— Je vais porter ma plainte en sortant d’ici. En tout cas, si je péris…

— Si vous périssez ?

— Oui. J’ai tout lieu de croire que ma vie est menacée. J’ai déjà échappé deux fois à l’empoisonnement. Il y a trois semaines, l’auto dans laquelle je me trouvais a été presque télescopée par une autre voiture qui s’est enfuie, et le chauffeur qui me conduisait ne m’a pas caché que l’abordage avait été voulu.

« On m’a envoyé une lettre chargée d’explosif, qui n’a pas sauté parce qu’elle avait été mouillée. Un simple hasard… et j’ai la sensation que je suis suivi !

Le grand détective anglais soupira. Évidemment, il était sincère.

— Vous ne vous doutez pas de la personnalité de ce cadavre ? questionna M. Serpier en désignant le corps inerte toujours étendu sur le fauteuil de cuir.

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— Non ! Pourquoi ?

— Cet homme est venu ici il y a moins d’une demi-heure. Il m’a tenu les mêmes propos que vous. Il m’a dit se nommer Joé Blanket ; il m’a expliqué qu’il poursuivait Otto Drohl, il m’a même donné des détails que je vais vous faire connaître, et, enfin, il m’a déclaré qu’ayant été empoisonné par les complices d’Otto Drohl ou par Otto Drohl lui-même, il allait mourir. Et il est mort ! Laissez-moi finir.

Et le chef de la Sûreté, d’une voix posée, répéta le récit que lui avait fait le défunt.

— J’ai trouvé sur lui ce portefeuille, cette boîte à poivre, et ce papier ! Qu’en pensez-vous ?

Tout en parlant, M. Serpier avait tendu à Joé Blanket le mystérieux papier extrait du portefeuille du mort.

— Une minute ! fit le détective britannique, très calme. D’abord, que je vous montre mes papiers de légitimation, mon passeport, ma carte d’identité avec mes empreintes… Vous auriez dû demander tout cela à cet homme, monsieur le chef de la Sûreté, vous auriez…

— C’est vrai. Mais j’ai été troublé par l’annonce que m’a fait cet individu, lorsqu’il m’a déclaré qu’il allait mourir. Au surplus, il ne mentait pas : il est mort !

« Et puis, vous savez comme moi que des papiers ne sont pas toujours une preuve. On en fabrique de faux, très bien imités – surtout en Angleterre – et je n’avais aucune raison de suspecter cet homme !

« … Vos papiers sont en règle, à ce que je vois. Merci !

Sans mot dire, l’Anglais replaça dans son portefeuille les documents qu’il venait de soumettre à M. Serpier.

Puis, ayant pris le bizarre papier, il le regarda longuement :

— On dirait du chaldéen… du moabite… une écriture orientale ? murmura-t-il. J’ai vu des grimoires dans ce genre, à Londres, à la suite de l’assassinat d’un receleur syrien. Il faudrait soumettre cela à un savant orientaliste.

— Sans doute. Mais que pensez-vous de tout cela ? De cet homme qui connaît l’affaire aussi bien que vous, qui fait le même récit que vous, qui éprouve les mêmes craintes que vous, et plus justifiées, heureusement pour vous !

— Je ne pense rien ! Il faut tout admettre. C’est peut-être un maudit détective privé, qui, pour une raison que nous ne connaissons pas, s’est occupé de l’histoire. Il se peut que ce Carl Jacobsen ait des parents. D’ailleurs sa petite-fille Julia n’a pas été retrouvée, ni morte, ni vivante. J’avais même indiqué de chercher de ce côté. On n’a rien trouvé !

— Et cet Otto Drohl – ou quel que soit son nom – que pensez-vous qu’il soit devenu ? Il paraît qu’il a un coffre au Crédit Européen.

— Oui. Et un au Comptoir Général. J’y suis allé ce matin. On n’a pas voulu me dire quand Otto Drohl était venu pour la dernière fois.

— Je vais le savoir tout de suite ! fit M. Serpier. Le sous-directeur est un de mes amis, et j’ai eu quelques occasions de rendre service à l’établissement, au sujet d’une affaire de faux. Attendez un instant !

Le chef de la Sûreté atteignit son appareil téléphonique. En quelques instants, il eut demandé et obtenu la communication avec le sous-directeur du Comptoir Général.

Il dut cependant, avant d’être renseigné, attendre une dizaine de minutes, le temps nécessaire pour que le banquier eût questionné les services compétents.

— Hé bien, c’est fort ! grommela soudain M. Serpier en raccrochant le récepteur.

M. Garchan, le sous-directeur du Comptoir Général, me raconte que M. William Grant sort de chez lui, il y a dix minutes à peine – juste pendant que je lui téléphonais, au point que le gardien de la porte du caveau des coffres lui a couru après dans le hall. Mais trop tard… Il a filé dans une auto !

III

Joé Blanket ne s’était pas ému :

— Qu’importe que notre homme ait filé ! dit-il. Sans doute le retrouverons-nous. Ce n’est pas lui que je recherche, pour le moment ; ce sont des preuves, une preuve, de sa culpabilité !

— Nous allons toujours essayer de savoir qui est l’assassin de l’homme qui est ici ! observa M. Serpier.

— S’il ne s’est pas lui-même empoisonné !

— Dans quel but ?

— C’est ce que je me demande ! fit l’Anglais.

— Il faudrait aussi connaître son rôle exact dans toute cette histoire.

« Mais n’embrouillons pas une affaire déjà trop embrouillée. Si nous réussissons à connaître la cause de la mort de cet homme, un grand pas sera fait. Nous avons un document : ce papier. Il n’existe rien d’indéchiffrable, surtout avec les méthodes actuelles. Le cryptogramme le plus compliqué possède une clé et est écrit suivant un système que l’on finit toujours par découvrir.

« Mais laissons cela pour le moment.

« Je vais me permettre, monsieur Blanket, de vous interroger ! Cela me paraît indispensable !

— M’interroger ?

— Oui, au sujet de votre filature. Vous voudrez bien m’indiquer comment vous avez retrouvé cet Otto Drohl – je lui conserve ce nom pour la facilité de notre conversation. Car, enfin, j’imagine que le personnage a essayé de faire perdre sa trace, surtout lorsqu’il a appris par les journaux que le Jaguar avait découvert les cadavres de ses victimes !

— Pas du tout ! Otto Drohl, qui se trouvait à Londres, six semaines après la découverte, se rendit lui-même à Scotland-Yard et protesta véhémentement contre les insinuations parues à son sujet.

« Il déclara que le matelot Aéo était un mauvais garnement, une forte tête, et que lui, Otto Drohl, avait été obligé, de concert avec le capitaine, de mettre Aéo aux fers à plusieurs reprises, pour insubordination. C’était pourquoi le Canaque, avant de mourir, avait voulu se venger en racontant une histoire mensongère. Et Otto Drohl expliqua qu’en effet la Margarita avait relâché à l’îlot Maiden pour faire de l’eau, une circonstance sans intérêt qu’il n’avait pas cru devoir signaler, et qui, en effet, n’aurait eu aucune espèce d’importance sans la découverte des cadavres faite par le Jaguar. Quant à la blessure d’Aéo, Otto Drohl déclara l’ignorer.

« Otto Drohl fut arrêté, interrogé et relâché. Il n’y avait aucune preuve contre lui. Aéo, l’unique accusateur, était mort, et rien ne prouvait absolument qu’il eût dit la vérité. Cependant, si les preuves juridiques manquaient, les preuves morales abondaient. Nous sûmes que le prétendu Otto Drohl avait longtemps habité la Polynésie ; à Suva, dans les îles Fidji, il avait laissé de nombreuses dettes. Aux îles Salomon, il avait fait de la prison pour vol. Et, circonstance aggravante, il avait relâché à plusieurs reprises, quelques mois avant le crime, à l’îlot Maiden, alors qu’il était passager à bord d’une goélette américaine, l’Albatros.

« Comme je vous l’ai dit, la justice anglaise résolut de surveiller l’individu et de réunir des preuves contre lui. Je reçus ordre de ne pas perdre Otto Drohl de vue, afin de pouvoir lui mettre la main au collet dès que sa culpabilité serait prouvée… Je le suivis… Je le filai. Mais je ne pus rien trouver contre lui et deux de mes hommes disparurent. Je faillis, à plusieurs reprises, être tué… Mais aucun résultat.

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« Et, maintenant, mon homme s’est volatilisé ! Mon aide, le détective Harrisson, a reçu l’ordre de ne pas le perdre de vue… Mais Harrisson vit-il encore seulement ? Moi-même, j’ai eu à différentes reprises, aujourd’hui, la sensation que j’étais suivi par plusieurs personnages différents…

Joé Blanket se tut.

M. Serpier ne répondit pas tout de suite.

— Qu’en pensez-vous, Bougenais ? demanda-t-il enfin en se tournant vers son secrétaire.

— Si M. Blanket pouvait avoir une entrevue avec le détective Harrisson, peut-être serions-nous renseignés ? En tout cas, l’autopsie du corps qui est là et le déchiffrage du grimoire que nous avons trouvé sur lui nous fourniront peut-être d’utiles indices ?

— Mettons les choses au point ! conclut M. Serpier. Tout d’abord, monsieur Blanket, vous allez déposer votre plainte contre inconnu, au sujet de la disparition de vos deux détectives. Cela nous donnera la possibilité d’agir.

« De mon côté je vais établir mon rapport, tant au sujet de vos déclarations que vous aurez à répéter au juge d’instruction, que de la mort de l’individu qui est là, et sur qui, n’est-ce pas, vous n’avez aucune espèce de renseignement ?

— Aucun ! C’est la première fois, je pense, que je vois cet homme ! Je vais essayer de prévenir Harrisson. Peut-être pourra-t-il nous fournir quelque indice…

— C’est cela. Et je vais m’occuper de faire transporter cet homme à la Morgue à fin d’autopsie et de faire déchiffrer ce papier. « Téléphonez-moi ou venez me voir, dès que vous aurez quelque chose de nouveau, monsieur Blanket ! Je vais aussi faire interroger le personnel des banques où cet Otto Drohl-William-Grant avait des coffres ou des dépôts. « Où habitez-vous, présentement ?

— Nulle part ! Je change chaque soir d’hôtel !

— Où allez-vous descendre, aujourd’hui ?

— J’ai pensé à l’hôtel du Grand-Connétable, sur le boulevard des Italiens… Je veux, autant que possible, ne pas attirer l’attention !

— Bien. Demain vous me ferez savoir votre nouveau gîte, bien que j’estime votre précaution enfantine ; car, si vous êtes suivi, il ne vous servira de rien de changer d’hôtel !

— Si. Car mes ennemis n’auront pas le temps de machiner quelque chose ! observa l’Anglais.

— Cela vous regarde !… Et comment correspondez-vous avec vos hommes ?

— Par le moyen du Grand Journal, aux annonces, quand ce n’est pas pressé. Et, trois fois par jour, je me rends dans certains cafés, à des heures fixées d’avance, et où mes hommes peuvent me téléphoner.

— Une dernière question ! À combien évalue-t-on les perles volées à Karl Jacobsen ?

— Oh ! l’on n’a guère de renseignements à ce sujet… j’entends des renseignements précis ! Mais plusieurs capitaines de navires, qui ont vu la collection du vieux Suédois, assurent qu’elle vaut plus d’un million de livres sterling !… au moins !

« Et, naturellement, nous avons fait des enquêtes sur les principaux lots de perles fines présentés sur les marchés des pierres précieuses depuis plusieurs mois. Nous avons ainsi acquis la certitude que les perles de Carl Jacobsen n’avaient encore été l’objet d’aucun trafic.

— Du moins, n’avaient pas été présentées sur le marché ; mais rien ne dit qu’elles n’ont pas été vendues à un négociant plus ou moins scrupuleux, qui attend le moment de les placer sans attirer l’attention ! observa M. Serpier.

— Exact.

— Eh bien, monsieur Blanket, je ne vous retiens plus. Déposez votre plainte et venez me voir ici demain matin ! conclut le chef de la Sûreté.

Le détective britannique s’inclina. Deux poignées de mains, une à M. Serpier, l’autre à son secrétaire, et il sortit.

La porte capitonnée s’était à peine refermée sur lui que le chef de la Sûreté bondissant vers son bureau, saisit le récepteur de l’appareil téléphonique communiquant avec les différents services de la police :

— Allô ? Le bureau des Recherches ? C’est le chef, qui parle !… Dites à Corfe de suivre un individu qui vient de sortir de mon bureau : grand, maigre, visage osseux, yeux gris, vêtu d’un complet bleu marine et coiffé d’un melon. Ne pas le perdre de vue et me téléphoner au moment propice !

« C’est vous, Corfe ? Vous avez compris ? Très bien. Et attention : l’Anglais, car c’est un Anglais, se plaint lui-même d’être suivi. Observer ses suiveurs, s’il y a lieu. Allez !

M. Serpier raccrocha l’appareil.

— Après tout, qui me dit que celui-là, de Blanket, soit le vrai ! murmura-t-il à l’adresse, de son secrétaire. Enfin, nous verrons !

« Vous allez faire transporter ce cadavre à l’institut médico-légal, cependant que je ferai mon rapport aux fins d’autopsie. Et nous verrons à faire traduire ce rébus !

« Déjà onze heures ! Dépêchons !

M. Bougenais s’empressa.

En quelques minutes, toute trace du drame eut disparu. Le corps de l’inconnu, descendu dans une automobile d’ambulance, fut dirigé sur la Morgue.

Le chef de la Sûreté, ayant hâtivement rédigé un rapport sur ce qui venait de se passer, le fit porter au procureur de la République, accompagné du papier portant les bizarres caractères et des menus objets trouvés dans les vêtements du prétendu Joé Blanket.

Un peu avant six heures du soir, il reçut un coup de téléphone de l’inspecteur Corfe, et apprit ainsi que M. Joé Blanket s’était rendu dans un hôtel des grands boulevards où il était resté pendant toute la journée, et où il était encore.

Sans doute attendait-il la nuit pour sortir, craignant d’être l’objet de quelque guet-apens ?

Corfe reçut l’ordre de continuer sa filature.

M. Octave Serpier, vers sept heures du soir, quitta le quai des Orfèvres pour regagner son appartement du boulevard Magenta.

Il avait à peine fait quelques pas, que son secrétaire particulier le rejoignit.

M. Bougenais était tête nue. Il haletait.

— Qu’est-ce que c’est ? grommela le chef de la Sûreté, en se retournant.

— Ah ! patron ! Quelle affaire !

— Moins haut, s’il vous plaît ! et rentrons ! fit M. Serpier, toujours calme. Je vous écoute !

— Eh bien, patron, c’est l’inspecteur Corfe qui vient de téléphoner !

« Il a suivi M. Joé Blanket, lequel est sorti de son hôtel il y a une demi heure. Il a pris un taxi ; Corfe a pris une voiture lui aussi.

« Il a vu le taxi de Joé Blanket s’arrêter devant la Morgue. Joé Blanket en est descendu et est entré… Corfe qui, naturellement, avait fait arrêter sa voiture à une centaine de mètres plus loin, a vu Joé Blanket ressortir et courir comme un fou vers son taxi.

— Son taxi ? Lequel ? Le sien ou celui de Corfe ? interrompit M. Serpier qui aimait la précision.

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— Celui de Corfe, patron ! Joé Blanket en a ouvert la portière et s’est écrié.

— Venez vite, monsieur Corfe ! On a enlevé le corps de l’homme que vous aviez fait porter ici !

« Corfe a été tellement suffoqué de s’entendre ainsi interpeller, qu’il a machinalement suivi l’Anglais. Et c’était vrai ! On a enlevé le corps de notre pèlerin, chef !

« Corfe va venir donner des explications. Il m’a seulement dit que M. Joé Blanket l’avait quitté en prétendant qu’il avait une idée et qu’il suivait une piste.

« Et Corfe est venu téléphoner. Il en est route pour nous rejoindre ! »

Bougenais se tut.

M. Serpier l’imita. Il ne trouvait rien à dire, ou plutôt il commençait à se demander s’il n’était pas l’objet d’une immense mystification. Mais la pensée du mort, qui était véritablement mort lui fit chasser cette idée aussitôt conçue.

Ayant regagné son cabinet, il attendit.

Moins de cinq minutes plus tard, l’inspecteur Corfe arriva.

C’était un homme de taille moyenne, doué d’une force herculéenne. Natif de Clermont-Ferrand, Jérôme Corfe possédait une énergie et une ténacité véritablement auvergnates.

— Vous voilà ? fit M. Serpier. Vous auriez dû m’amener l’Anglais ! Je vous avais dit de ne pas le quitter !

— Ah ! chef ! il m’a glissé entre les mains ! Comme nous sortions de la Morgue, il s’est brusquement écrié : « J’ai une idée ! » Et il a filé. Il faisait nuit, et un brouillard épais régnait sur le quai. Mon homme a disparu presque instantanément.

— Dites qu’il a été plus fin que vous. Passons. Expliquez-moi par le menu ce qui s’est passé !

— Eh bien, chef, en sortant de l’hôtel, Joé Blanket a appelé un taxi, il était six heures dix à l’horloge pneumatique.

— Arrivez en au moment où l’Anglais est sorti de la Morgue et s’est dirigé vers votre taxi !

— Ah oui ! Ah ! je peux dire qu’il m’en a bouché un coin ! Je croyais bien qu’il ne se doutait de rien ! C’est un type rudement fort, grommela Corfe, une rancune dans la voix.

IV

M. Serpier était de fort méchante humeur :

— Dire de quelqu’un qu’il est rudement fort, signifie que l’on est soi-même rudement faible ! grommela-t-il. Enfin, continuez, Corfe !

— Ah ! chef ! J’ai pourtant fait de mon mieux !… Donc, j’étais agenouillé dans mon taxi, l’œil collé à la petite lucarne du fond, à travers laquelle je ne perdais pas de vue la porte de la Morgue, lorsque je vois mon Anglais sortir. Mais, au lieu de se diriger vers sa voiture, il court vers mon taxi.

« D’abord, je pense qu’il se trompe. Mais non ! Il ouvre ma portière et me crie :

— Mister Corfe ! L’homme… qui portait mon nom… on l’a enlevé !

« Moi, je suis tellement étonné que je ne songe pas à lui-demander comment il a pu deviner que j’étais dans le taxi. Je saute sur le trottoir ; je suis l’Anglais… Je rentre à la Morgue… J’aperçois Clément, le concierge. Je lui demande ce qui s’est passé :

« — Mais rien du tout, monsieur Corfe ! me répondit-il. C’est cet Anglais qui veut voir le type qu’on a apporté de la Préfecture ce matin, pour l’autopsie. Il n’est plus ici. Un fourgon mortuaire est venu le chercher avec un permis d’inhumer en règle et une note du substitut du procureur, et cela juste au moment où l’on allait pratiquer l’autopsie. Fallait voir la tête du docteur Fraudet ! Moi, je l’ai laissé partir ! Voilà ! »

« Je me fis montrer la note du Parquet ; elle était en règle, mais portait une signature qui n’était pas celle du substitut. Un faux, enfin. En tous cas, le corps, il était loin !

« Je sortis. Je téléphonai au Parquet. L’on me confirma qu’aucune note n’avait été envoyée. Ah ! j’oubliais de vous dire qu’en sortant de la Morgue, Joé Blanket m’avait filé entre les mains.

— Si, vous nous l’avez déjà dit ! maugréa M. Serpier.

— Ah oui ! Eh bien, après avoir téléphoné au Parquet, je téléphonai ici… Et voilà !

— Et voilà ! répéta M. Serpier, ironique. Du beau travail, vraiment ! Je regrette de vous le dire, mon garçon, mais, si vous ne vous réhabilitez pas prochainement, je ne donne pas deux sous de votre avenir chez nous !

— Chef, donnez-moi l’affaire ! Vous verrez que je rattraperai l’Anglais… et les autres !

M. Serpier ne répondit pas tout de suite. Il savait que Corfe était un de ses meilleurs agents et était bien décidé à lui laisser la mission de retrouver Joé Blanket, mais il voulait que la leçon lui profitât.

Corfe, son chapeau en main, attendait l’arrêt, comme un écolier pris en faute.

— Je veux vous faire confiance, mon garçon ! répondit enfin M. Serpier. Tâchez de ne pas me le faire regretter.

« Pour commencer, je vais vous confier ce que nous savons sur l’Anglais et sur l’affaire qui l’a amené ici…

« C’est assez compliqué… d’autant plus compliqué que le cadavre a disparu. Écoutez-moi bien, et demandez-moi des explications si je ne suis pas suffisamment clair !

Et le chef de la Sûreté, posément, fit le récit de la visite du premier Joé Blanket, de ses explications, de sa mort, de l’arrivée du second et ce qui s’en était suivi.

— Votre avis sur tout cela ? termina M. Serpier.

— Je me demande, chef, si les deux Blanket, le mort et le vivant, n’étaient pas d’accord… et même s’ils ne sont pas complices avec cet Otto Drohl. Ils se sont peut-être disputés. Otto Drohl en a empoisonné un qui voulait le dénoncer et qui était associé avec l’autre.

— Du roman, tout cela ! Ne vous emballez pas. L’imagination ne vaut rien dans notre métier ! fit M. Serpier. Comment allez-vous commencer ?

— Mais, chef, par rechercher Otto Drohl. C’est le seul sur qui nous ayons des précisions. Il est allé au Comptoir Général ce matin. J’ai son signalement… C’est quelque chose ! Et puis j’irai au Gigantic Palace.

— Agissez au mieux et distinguez-vous ! conclut le chef de la Sûreté. Bougenais, vous ferez le nécessaire pour prévenir les services compétents : je vais dîner et je reviens !

« Et vous, Corfe, bonne chance !

— Je l’espère, chef ! fit l’inspecteur qui, sur ces mots, prit congé des deux hommes.

Une brume glaciale flottait sur le quai des Orfèvres lorsque Jérôme Corfe y arriva. À pas rapides, il se dirigea vers la place Saint-Michel, dans le but d’aller tout simplement dîner. Pour l’instant, il ne pouvait rien. Il fallait attendre le lendemain.

Assis devant une petite table, dans un bouillon populaire, Corfe réfléchit.

Il avait demandé à être chargé de retrouver Joé Blanket et Otto Drohl dans le but de faire briller ses talents – qui étaient incontestables, – et, surtout, pour faire oublier sa conduite maladroite envers Joé Blanket.

Maintenant qu’il avait repris son sang-froid, il ne se dissimulait pas toutes les difficultés de sa tâche.

Il n’avait pour ainsi dire aucun fil conducteur. Rien qu’un vague signalement de cet Otto Drohl, lequel, c’était certain, devait avoir vidé ses coffres-forts et ne remettrait plus jamais les pieds ni au Comptoir Général, ni dans aucune banque parisienne. Peut-être avait-il déjà passé la frontière !

— Allons doucement ! pensa-t-il tout en mangeant avec une sage lenteur. Le deuxième Blanket a assuré qu’il ne connaissait pas le premier qui, pourtant, lui ressemblait et portait les mêmes vêtements que lui. Tous deux ont fait le même récit. Preuve que, s’ils ne se connaissent pas, du moins, ont-ils des connaissances communes !

« Autre chose : Joé Blanket – le vivant – a dû guetter ma sortie dans le taxi où il se trouvait. Sans cela il n’eût pu deviner que je le suivais… Et comment connaît-il mon nom ? Aurait-il des complices à la Sûreté ? Ou m’aurait-il déjà vu ? Mais où ? Quand ?

« Hum ! Si Blanket n’est pas contre nous, il n’est pas avec nous ! Pourtant personne ne l’obligeait à venir à moi ! Il a dû, lui aussi, être surpris de la disparition du corps de son homonyme ? Mais pourquoi s’est-il enfui ?

Toutes ces questions, Jérôme Corfe se les posa mille et mille fois. Il les tourna et retourna dans sa tête sans leur trouver de réponse.

Il acheva son dîner et sortit. Maintenant, il pleuvait.

Corfe descendit dans le métropolitain et regagna son petit appartement de la rue Nollet. Il ne dormit guère, et le lendemain, à l’aube, fut debout.

Ayant revêtu un costume de cheviote et un ulster à carreaux, coiffé une casquette de voyage, il sortit, et alla déjeuner dans une crémerie de la place Clichy.

Un taxi, dans lequel il monta, le conduisit au siège central du Comptoir Général.

Sous le prétexte de se faire délivrer une lettre de crédit, Corfe demanda à être introduit auprès de M. Garchan, le sous-directeur, à qui, une fois en tête à tête, il se fit connaître :

— Je désirerais savoir depuis quand M. William Grant avait un coffre chez vous, quelle adresse il a donnée, et quelles références il a produites.

— Très facile ! fit M. Garchan.

Il sonna, se fit apporter la fiche réglementaire où étaient consignés les renseignements fournis par le titulaire de chaque coffre.

— Coffre 1647, compartiment numéro 11, dit-il, au nom de M. William Grant, citoyen américain, porteur d’une lettre de crédit de la Milwaukee and Michigan Banking Corporation, d’un montant de sept mille dollars. M. William Grant est porté comme habitant le Gigantic Palace. Le coffre est loué pour un an !

— M. Grant n’avait pas de compte chez vous ?

— Non. Il a touché sa lettre de crédit aussitôt son arrivée. C’est moi-même, je me le rappelle, qui ai donné l’ordre de la payer.

— Venait-il souvent à son coffre ?

— Je sais qu’il y est venu hier… Pour le surplus, il faudrait consulter les carnets à souches sur lesquels sont inscrits, au fur et à mesure, les visiteurs des coffres !

— Personne n’est jamais venu demander de ses nouvelles ici ?

— Non ! Je ne crois pas ! Attendez !… Je vais téléphoner au service des coffres !

« Si, un monsieur est venu il y a quatre ou cinq jours… Il était gros et chauve… bien habillé… des bagues énormes et un gros diamant à la cravate… Il n’a pas dit son nom ! C’est l’employé chargé de la série des coffres allant de 1.500 à 1.800 qui l’a reçu. Il se le rappelle parfaitement. L’homme avait un léger accent étranger ! C’est tout… Et des guêtres !

— Je vous remercie, monsieur le directeur ! Peut-être qu’avec ces renseignements, j’aboutirai à quelque chose, fit Corfe qui se retira sur ces mots.

Il venait de recueillir quelques indices, mais combien vagues.

Accent étranger, élégant, beaucoup de bijoux… C’était bien peu.

Corfe se souvint soudain que le pseudo Otto Drohl était soupçonné d’avoir assassiné plusieurs personnes pour leur voler un lot de perles.

— Si c’était un marchand de perles, cet homme qui arbore tant de bijoux ! pensa-t-il.

Un taxi le conduisit rapidement devant le café où se réunissent les marchands de pierres précieuses, et qui constitue un des plus curieux coins de Paris.

Debout sur les trottoirs, assis autour des tables, les négociants en pierreries traitent là d’importantes affaires. Des paquets de diamants, de rubis, de perles circulent de mains en mains – certains lots valent plusieurs centaines de mille francs – et tout se fait en confiance, sans bruit, le plus simplement du monde.

Corfe, très tranquille, passa entre les groupes. Son œil exercé lui permit de constater qu’aucune des personnes présentes ne ressemblait, même de loin, à l’homme dont on lui avait donné le signalement.

Il pénétra dans le café et se mordit la lèvre. Ce fut là son seul signe d’émotion.

Deux hommes étaient assis sur une des banquettes et examinaient attentivement une douzaine de brillants étalés devant eux sur un papier bleu.

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L’un était petit, gros, chauve. Il avait des guêtres aux pieds et des bagues à tous les doigts. Et son compagnon lui disait :

— Je ne peux vraiment pas vous les payer ce prix, monsieur Argulian ! Pensez qu’ils sont jaunes, avec des crapauds…

— Qui se voient à peine. Un client ne s’en apercevra pas ! assura le gros homme, c’est-à-dire M. Argulian.

Corfe n’avait pas bronché.

Il alla s’asseoir à une table voisine, commanda une bavaroise au chocolat et se fit apporter le Bottin.

Il y trouva rapidement ce qu’il cherchait :

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Argulian Nicolas, négociant en pierres précieuses, rue de Provence, 227.

Muni de ce renseignement, Corfe paya sa consommation et sortit. Dans le taxi qui l’emmenait vers la rue de Provence, il changea rapidement son déguisement en retournant ses vêtements.

La maison du 227 rue de Provence, une vieille bâtisse du temps du Directoire, comme beaucoup d’immeubles du quartier, ne payait pas de mine.

Corfe pénétra chez le concierge à qui il montra sa carte de la Préfecture :

— Je recherche un individu qui vient de temps en temps voir M. Argulian, dit-il. Voici son signalement ! Et le policier décrivit minutieusement le prétendu Otto Drohl, dont le sous-directeur du Comptoir Général lui avait fait le portrait.

Le concierge, après un instant de réflexion, murmura :

— Je crois que j’ai vu ce monsieur… Mais il y a au moins quinze jours qu’il n’est plus venu.

« La dernière fois, il est venu avec M. Vachariadès… un ami de M. Arguilan… Ils sont restés très tard… jusqu’à trois heures du matin, peut-être…

« Je les ai entendus sortir… Ce monsieur n’est venu en tout que deux ou trois fois… presque toujours avec M. Vachariadès.

— Qui est ce M. Vachariadès ?

— Je crois qu’il vend des diamants, comme M. Argulian.

— Merci. Et une dernière question : Est-ce que M. Argulian n’a pas expédié un meuble il y a quelques jours ?

— Mais si, le piano de Mlle Sonia, sa fille, qu’il a fait transporter à Enghien, dans leur villa.

— C’est bien cela ! murmura Corfe qui, après s’être fait donner l’adresse de la villa du marchand de pierreries et avoir recommandé le silence au concierge, se retira.

Un taxi, qu’il alla prendre un peu plus loin le conduisit rapidement à la gare du Nord.

Il n’était pas au bout de ses surprises.

V

Tandis que le train où il avait pris place roulait vers Enghien, Jérôme Corfe, confortablement installé dans un compartiment de première classe – il aimait ses aises ! – récapitula la situation.

Le train avait quitté la gare du Nord à midi trente-cinq à un moment où les voyageurs sont rares, et notre inspecteur était seul dans son compartiment. Il alluma un cigare noir et tordu, de ces cigares que le peuple a surnommés « crapules », en tira quelques bouffées d’une fumée âcre et nauséabonde, et eut un soupir satisfait. Il était doublement content : content de lui et content du résultat de son enquête.

— Tout d’abord tout semble confirmer que cet Otto Drohl ou William Grant était un ami d’Argulian. Bon. Or, je suis en possession de trois faits simultanés :

« 1° Disparition d’Otto Drohl ;

« 2° Otto Drohl a été vu chez Argulian ;

« 3° Argulian a expédié un piano dans sa villa… ou ailleurs.

« Admettons que Argulian – pour une raison que nous éluciderons – ait voulu se débarrasser d’Otto Drohl.

« Otto Drohl vient la nuit. Il est tué. Il est enfermé dans la caisse d’un piano… Et tout s’explique !

Jérôme Corfe se frotta les mains. Dans l’ardeur de ses réflexions, il avait laissé s’éteindre son cigare. Il le ralluma et souffla joyeusement plusieurs jets de fumée vers le plafond.

Il reprit son raisonnement. Il le retourna sur toutes ses faces et le trouva parfait.

Sur ces entrefaites, le train atteignit la gare d’Enghien.

Corfe descendit. Il avait très faim. Mais sa hâte était telle d’en finir qu’il ne voulut pas perdre son temps à déjeuner.

Il tourna la tête pour ne pas voir un restaurant avec ses tables garnies de nappes et de couverts et, s’étant fait indiquer l’emplacement de la villa de M. Argulian, s’y dirigea à pas rapides.

En moins de cinq minutes, il l’atteignit.

C’était une grande construction de style Louis XIII, en briques à chaînes de pierre blanche, édifiée au centre d’un jardin anglais, sur le bord du lac. Une haute muraille entourait la propriété et laissait voir une ligne de platanes aux feuilles déjà jaunies.

— M. Argulian est à Paris ! expliqua un valet de chambre en réponse à la question du policier. Si vous voulez le voir…

— Je sais. Mais c’est Mlle Sonia Argulian que je viens voir. Veuillez lui dire que c’est de la part de M. Vachariadès, pour une affaire excessivement urgente. Excessivement !

— Si vous voulez me suivre, monsieur ! fit le domestique, impressionné.

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Corfe franchit la haute grille de fer forgé et traversa un élégant jardin aux allées recouvertes de gravier et flanquées de plates-bandes soigneusement ratissées, rasées, fignolées.

Il arriva devant le perron de la villa qu’il gravit et, finalement, fut laissé seul dans une petite pièce simplement meublée, qui tenait à la fois du salon et de l’antichambre.

S’étant assis sur un canapé de velours, il attendit.

Autour de lui, c’était le silence. Quelques minutes s’écoulèrent.

La porte s’ouvrit sans bruit.

Une grande jeune fille brune, aux cheveux légèrement bouclés, aux sourcils épais, apparut. Elle était revêtue d’une robe d’intérieur, en soie rouge cerise largement échancrée, et qui laissait voir un magnifique collier de perles – un collier de reine ou de marchande.

Le visage était plutôt sympathique, malgré le pli légèrement amer des lèvres minces. Les yeux noirs et brillants avaient un regard aigu.

— Je suis Mlle Argulian ! fit la jeune fille en enveloppant son visiteur d’un coup d’œil pénétrant. Vous avez désiré me voir, monsieur ?

Corfe ne se démonta pas. Il en avait vu d’autres !

— En effet, mademoiselle. Je désirerais que vous me montriez le piano que l’on vient de vous envoyer… un piano qui vient de votre appartement de la rue de Provence.

La jeune fille fronça légèrement ses épais sourcils.

— Vous êtes accordeur, monsieur ? questionna-t-elle avec le plus grand sérieux.

— Non, mademoiselle. Je suis simplement agent de la Sûreté, et j’ai des raisons pour vouloir examiner ce piano !

Ceci fut dit tout d’une traite. Corfe, qui, tout en parlant, n’avait cessé de fixer Sonia Argulian, ne put discerner la moindre trace de trouble sur son visage.

— Venez, monsieur ! dit-elle avec simplicité.

— Si je ne me trompe pas, elle est rudement forte pensa le policier, qui, derrière la jeune fille, sortit de l’antichambre et passa dans un vaste salon dont les trois portes-fenêtres cintrées donnaient sur le jardin.

C’était une pièce richement meublée, mais sans goût. Trop de glaces, trop de dorures. Un lustre énorme et rutilant. Aux murailles, des tableaux de prix ; mais enchâssés dans des cadres aux moulures tourmentées et éblouissantes, des meubles en bois doré, massifs, tendus de soies brillantes.

Et, dans un angle, un piano à queue, devant lequel un jeune homme d’une vingtaine d’années feuilletait des partitions et des morceaux de musique.

L’individu était vêtu d’un costume de serge grise, prétentieusement serré à la taille. Son visage imberbe ou rasé, au nez énorme, aux lèvres épaisses, au teint mat, avait quelque chose de brutal et de faux. Un monocle cerclé d’écaille était enchâssé dans son œil droit.

À l’arrivée du détective il n’avait pas bougé.

— Ne vous dérangez pas, monsieur Piebald ! fit Sonia Argulian, avec la plus parfaite tranquillité. Ce monsieur est de la police et vient voir mon piano !

— Oh ! je l’ai vu ! Un beau piano, en vérité ! fit Corfe, froidement. Voulez-vous simplement me faire une gamme… une gamme complète, mademoiselle ?

— Monsieur va s’en charger !

Sans mot dire, M. Piebald s’approcha du clavier et, avec une virtuosité digne d’un concertiste, exécuta une brillante gamme chromatique, sans passer une seule note.

— Si vous voulez, maintenant, que M. Piebald vous joue Tipperary ou une sonate de Beethoven, monsieur, vous n’avez qu’à parler ! persifla Sonia Argulian.

— Vous êtes trop aimable, mademoiselle ! Mais ce sera pour une autre fois. Pour l’instant, je désirerais que vous me montriez la caisse dans laquelle a été transporté le piano.

— Je crois que le piano a été transporté dans une housse de toile ! intervint M. Piebald en lançant un regard impératif à la jeune fille.

— Oui… dans une housse ! répéta aussitôt la jeune fille.

— Non, c’est dans une caisse ! articula nettement M. Corfe. L’on ne transporte pas un piano à queue dans une housse : il y a impossibilité. Veuillez me faire voir cette caisse, et ne vous trompez pas davantage si vous ne voulez pas augmenter mes soupçons !

— Des soupçons ? s’écria Sonia. Au fait, monsieur, vous seriez bien bon de me faire connaître l’objet de votre mission ici. Je ne sais pourquoi j’ai été assez bonne pour vous écouter !

« Que voulez-vous ? Quel est votre but ?

— Je n’ai qu’un but, mademoiselle : la recherche de la vérité sur une certaine affaire. Libre à vous de ne pas me répondre ! Je ferai mon rapport et la justice appréciera.

« Voici ma carte d’inspecteur de la Sûreté. Je vous demande de me laisser voir la caisse qui a servi au transport de ce piano. Si vous refusez, je me retirerai. C’est tout !

Et Jérôme Corfe tendit sa carte d’identité à la jeune fille, qui, sans la prendre, y jeta un coup d’œil rapide.

De nouveau, Sonia Argulian regarda M. Piebald, comme si elle attendait de lui un appui ou un conseil.

— Monsieur est bien de la police, fit le jeune homme. Mais il me semble, Sonia, qu’il n’est pas de votre dignité d’acquiescer ainsi à ses exigences ! Vous ferez ce que vous voudrez !…

« À votre place, j’attendrais le retour de M. Argulian.

La jeune fille fronça légèrement ses épais sourcils :

— Enfin, monsieur, dit-elle à l’adresse de Corfe, je ne demande pas mieux que d’aider la justice, comme c’est le devoir de tout le monde. Mais vous voudrez bien, au moins, me faire connaître la cause exacte de votre visite et…

— Je désire voir la caisse ayant servi à emballer ce piano, mademoiselle. Je le désire d’autant plus que ce n’est pas ce piano qui a été envoyé de Paris, du moins récemment.

« Regardez ! Les pieds sont garnis de cuivre. Ce cuivre est vert-de-grisé et il y a une petite coulée de vert-de-gris sur le tapis, ce qui prouve que le piano est à cette place depuis plusieurs mois au moins !

— Cela ne prouve rien du tout ! contesta M. Piebald, avec une certaine vivacité dans la voix.

— C’est ce que les experts décideront… à moins que vous n’ayez, avant leur venue, enlevé ce vert-de-gris !

« Que dois-je faire, mademoiselle ? Me retirer ? Je vous avertis que la villa est surveillée et qu’il n’en sortira rien !

— Oh ! monsieur, assez ! Pour qui nous prenez-vous ! éclata Sonia Argulian, énervée. Venez avec moi ! Le piano est dans la cave, pas encore déballé. Je vous ai montré celui là pour en avoir plus vite fini !

« Venez, vous…

— Sonia ! s’écria M. Piebald, qui était devenu légèrement pâle.

— Quoi ? Vous n’allez pas me donner des ordres, monsieur ! C’est déjà bien assez que je sois obligée à…

« Venez, monsieur ! s’interrompit-elle en se tournant vers Corfe.

Celui-ci s’inclina.

Derrière la jeune fille, il sortit du salon et gagna l’antichambre. M. Piebald suivit.

Tous trois arrivèrent devant une porte que Sonia ouvrit. Elle donnait sur un escalier de pierre. La jeune fille tourna un commutateur :

— Suivez-moi, messieurs, dit-elle, en s’engageant dans l’escalier dont elle commença à descendre les marches.

— Vous, passez devant ! ordonna Corfe en se tournant vers Piebald qui avait mis la main à sa poche.

Le jeune homme eut une légère hésitation qui n’échappa pas au policier. Mais il obéit.

Derrière la jeune, fille, Corfe et Piebald, arrivés dans la cave, traversèrent un étroit couloir voûté et pénétrèrent dans un cellier encombré d’objets hétéroclites : vieilles caisses, futailles défoncées, meubles hors d’usage, outils de jardinage.

Et, contre la muraille faisant-face à la porte, une caisse neuve qui, à sa forme, devait renfermer un piano – mais un piano droit.

— Voilà le piano en question, monsieur ! fit la jeune fille en désignant la caisse. C’est un piano d’études que j’avais rue de Provence. Il nous embarrassait. Nous l’avons fait transporter ici.

— … dans une caisse neuve ! observa le détective. Une caisse solide. Alors qu’une housse eût suffi !

— C’est une question d’appréciation ! remarqua M. Piebald.

Sans titre 10bis

— Je vous serais très reconnaissant, mademoiselle, de bien vouloir faire ouvrir cette caisse. Je ne suis pas sûr qu’elle contienne un piano ! demanda Corfe.

— Que voulez-vous dire, monsieur ? questionna, une fois de plus, la jeune fille.

— Mais, rien, mademoiselle ! Je tiens à m’assurer si certaines suppositions que j’ai faites, sont exactes !

— Si vous m’en croyez, Sonia, nous demanderons à ce monsieur, intervint Piebald, de revenir avec un ordre de perquisition ! Il n’y a pas de raison pour que vous obéissiez à ses caprices, plus ou moins sensés !

— Et il n’y a pas de raisons non plus pour que vous interveniez, monsieur ! protesta le policier. Je ne…

— Je suis le fiancé de Mlle Argulian, monsieur ! Et, comme tel, je…

— Je vous en félicite, mais vous prie, n’est-ce pas, de vous mêler de ce qui vous regarde ! Si vous le permettez, mademoiselle, je vais examiner cette caisse : c’est très important !

— Je vous répète, Sonia, que votre père… voulut dire M. Piebald en lançant un regard ardent à la jeune fille.

Des pas firent crisser le sable recouvrant le sol du cellier.

Une femme de chambre apparut :

— M. William Grant est ici, mademoiselle ! dit-elle. Il désirerait, présenter ses hommages à mademoiselle.

VI

Jérôme Corfe s’attendait à tout.

Lorsqu’il avait pénétré dans la villa de M. Argulian, il avait envisagé toutes les éventualités. Il n’eût pas été étonné de découvrir un cadavre disséqué dans la caisse du piano ; il ne se serait pas ému si on l’avait attaqué. Oui, il avait tout prévu… Tout, sauf une chose : que le mystérieux William Grant, dont il pensait trouver les restes dans le piano du marchand de pierreries, se fît annoncer.

Appelant à lui toute son énergie, il s’appliqua à dissimuler son trouble, et put aussitôt s’apercevoir que l’effarement de Sonia Argulian, et celui de M. Piebald, était – au moins – aussi grand que le sien.

— M. William Grant ? exclama la jeune fille. Mais je…

— Ce n’est pas… fit en même temps Piebald qui, aussitôt, se reprit et grommela :

— Je me demande ce que nous veut cet homme, vraiment !

La camériste attendait toujours.

— Dites à ce monsieur que… commença Sonia.

— … qu’il attende ! Mademoiselle est occupée ! trancha M. Piebald.

— Mais… voulut protester Sonia.

— Ce monsieur peut attendre !… Et il nous faut faire voir le piano à monsieur ! expliqua Piebald.

— Inutile ! déclara Corfe. Je… Oui, je désirerais, moi aussi, voir M. Grant. J’ai quelques renseignements à lui demander !

Une lueur de triomphe passa dans les yeux de Piebald. Corfe ne la vit pas, malheureusement pour lui.

— Eh bien, Marie, dites à ce monsieur que je viens tout de suite ! conclut Sonia Argulian à l’adresse de la camériste qui s’éloigna aussitôt pour faire la commission.

Corfe était un peu désorienté. Ce William Grant, qu’il croyait assassiné et enfermé dans le piano d’Argulian, ce William Grant qui avait disparu si mystérieusement : le sort le lui livrait ! Il pensa à la mine de M. Serpier lorsqu’il lui amènerait le pseudo William Grant, et un frémissement de joie l’agita.

— Venez, monsieur ! fit Sonia, froidement.

À l’exemple de M. Piebald, Corfe lui emboîta le pas.

Tous trois, en quelques instants, eurent regagné le salon.

Un homme s’y trouvait déjà ; d’une taille un peu au-dessus de la moyenne, bien découplé, vêtu d’un élégant costume de drap bleu marine, sobrement cravaté, il avait un visage au teint basané, remarquable par une mince paire de moustaches d’un noir bleu. Un pince-nez à monture d’or, retenu par une chaînette de même métal lui donnait vaguement l’aspect d’un professeur ou d’un médecin.

— Mademoiselle Argulian dit-il aussitôt entré à la jeune fille, permettez-moi de vous présenter mes hommages. À la veille de quitter la France pour un assez long temps, je n’ai pas voulu partir sans vous revoir pour vous remercier de toutes vos bontés !

— Monsieur ! Je… commença Sonia.

— Vous êtes vraiment trop bon, monsieur ! interrompit assez cavalièrement Piebald. Et ma fiancée est très touchée de votre amabilité. Nous vous souhaitons un heureux voyage et serions désolés de vous retenir, car vos instants sont certainement très précieux !

« D’autre part, Mlle Argulian est très prise en ce moment… Vous nous excuserez donc de ne pas abuser de vos instants !

— Mais comment donc ! assura M. William Grant, cependant que Corfe, à part lui, pensait que Piebald en agissait vraiment à son aise et faisait comme chez lui.

« Il me reste donc, mademoiselle, continuait William Grant, à vous réitérer le témoignage de ma reconnaissance, pour vous et votre père, pour la délicate réception que vous m’avez réservée. Je me permets, puisque vous allez vous marier, de vous présenter mes plus sincères vœux de bonheur, et vous dis : Adieu !

Et William Grant tendit sa main à la jeune fille qui, après une imperceptible hésitation, la prit.

— Une seconde, monsieur ! intervint Corfe. Je suis inspecteur de la Sûreté et aurai quelques renseignements à vous demander…

— À votre disposition ! s’empressa William Grant.

— Vous étiez bien au Gigantic-Palace, il y a quelques jours ?

Grant eut un léger sursaut d’étonnement :

— Je ne vois pas de raison de vous le cacher ! dit-il.

— Très bien. Alors, vous êtes l’homme que je recherche. Vous plairait-il de m’accompagner, soit au commissariat de police d’Enghien, soit à Paris à la Sûreté ?

— Mon Dieu, monsieur, je vous avoue que je préférerais me rendre à Paris : je dois prendre l’Orient-Express ce soir, à la gare de Lyon. Et puis je pourrai mieux m’expliquer avec vos chefs… et en finir une fois pour toutes avec toutes les suspicions dont je suis l’objet.

« Je me tiens à votre disposition. Il est à peine une heure de l’après-midi. J’ai deux heures à vous consacrer !

— Partons donc tout de suite ! conclut Corfe en dissimulant la surprise que lui causaient ces paroles inattendues, car il avait cru que William Grant allait protester ou chercher à fuir.

— Adieu donc, mademoiselle ! reprit-il à l’adresse de Sonia. Et toutes mes excuses pour être venu ainsi vous déranger… Mais, puisque ma visite ici m’a permis de rencontrer M. Grant, je ne suis pas venu en vain ! Monsieur Piebald, je vous salue !

Sans mot dire, la jeune fille s’inclina, cependant que son fiancé grommelait quelques mots incompréhensibles qui pouvaient aussi bien passer pour une formule de politesse.

— Mes hommages, mademoiselle Argulian ! fit William Grant. Monsieur Piebald, je suis votre serviteur !

Flanqué de l’inspecteur de la Sûreté, il sortit.

— Vous me paraissez un homme intelligent, monsieur Grant, et vous l’êtes certainement ! fit Corfe, une fois qu’ils eurent franchi la grille du jardin. Ne prenez donc pas mal la petite observation que je vais vous faire : J’entends arriver avec vous au quai des Orfèvres, c’est vous dire que je n’hésiterai pas à vous tirer dessus à la moindre tentative de me fausser compagnie.

William Grant eut un sourire silencieux :

— Rien ne m’obligeait à vous suivre, monsieur, remarqua-t-il. Et je vois avec peine que, comme tant d’autres, vous me soupçonnez de je ne sais quels méfaits… Tirez-moi donc dessus si vous le jugez utile. Mais je vous avertis, moi, que je n’ai vraiment nulle envie de vous quitter, au contraire ! Un cigare ?

— Merci ! refusa Corfe.

Plus un mot ne fut échangé entre les deux hommes qui, en peu d’instants, eurent atteint la gare, juste au moment où le train de Paris venait se ranger le long du quai.

— J’ai mon billet de retour ! observa William Grant.

— Très bien !

Tous deux prirent place dans un compartiment de première classe. Peu après le train s’ébranla.

Corfe exultait.

Une fois de plus, ce dieu des policiers qui s’appelle hasard lui avait été favorable. Il croyait retrouver William Grant mort… et il le ramenait vivant. D’avance, Jérôme Corfe se représentait la physionomie de M. Serpier, lorsqu’il arriverait quai des Orfèvres avec le mystérieux Grant-Drohl…

Et pourtant… pourtant Corfe eut bien regretté de ne pas être resté dans villa de M. Argulian s’il avait pu deviner la scène qui avait immédiatement suivi son départ.

À peine avait-il franchi la grille du jardin avec son compagnon, que M. Piebald tourné vers Sonia Argulian, s’était écrié :

— C’est vous qui avez machiné cette comédie, mademoiselle ? Il vaut mieux tout me dire !

— Cette comédie ? Quelle comédie, monsieur ?

— Cet homme ! Ce n’est pas William Grant !

— Ce n’est pas William Grant ?

— Non ! Et vous le savez bien !.

— Et qui est-ce, je vous prie monsieur ?

— Je n’en sais rien ! En tout cas je l’ai reconnu, bien qu’il ressemblât trait pour trait à William Grant ! Et je vous demande de me dire d’où vient cet homme ! Oui, je vous le demande. Faites attention !

— Des menaces ? Je n’en ai cure ! Mon père m’oblige à vous épouser ; j’obéis, mais vous connaissez mes sentiments !

— Oh ! oui ! Vous ne prenez pas la peine de les cacher ! Mais j’entends bien vous obliger à agir loyalement envers moi ! Je veux savoir qui est cet homme ! Je le saurai ! Quand je devrais…

M. Piebald s’interrompit : la porte du salon où s’échangeait ce dialogue venait de s’ouvrir sur M. Argulian :

— Que veut dire tout ceci ? questionna-t-il en regardant alternativement sa fille et son futur gendre.

— Oh ! peu de choses ! expliqua M. Piebald en fixant le négociant en pierreries. Un policier vient de se présenter ici. Il a voulu voir le piano que vous avez fait expédier. À ce moment est arrivé un individu qui a dit être Otto… je veux dire William Grant, et qui lui ressemble, en effet. Il est aussitôt reparti avec le policier. Et moi, j’ai demandé à votre fille ce que voulait dire cela !

M. Argulian ne répondit pas tout de suite. Il était livide.

Il lança un long regard sur Sonia et sur Piebald, et, finalement, murmura :

— Il ressemblait à M. Grant ?

— Oui ! Si je ne… Tout autre que moi s’y fût laissé prendre ! assura Piebald.

— J’ai moi-même cru que c’était M. Grant ! fit la jeune fille, et, n’étaient-ce les paroles de M. Piebald, que je le croirais encore !

« Et, après tout, c’est peut-être lui ! Je me demande comment M. Piebald peut savoir que ce n’est pas lui, d’autant plus que ce monsieur lui-même s’est nommé et a suivi l’agent de la police !

De nouveau, le silence tomba. Ni Piebald, ni M. Argulian ne répondirent.

— Quelqu’un nous trahit ! fit enfin le négociant en pierres précieuses.

— C’est impossible !

— Nous allons essayer d’éclaircir cela. Venez, Piebald ! Nous te rejoignons tout de suite, Sonia ! murmura M. Argulian. Et, s’il vient quelqu’un nous n’y sommes pour personne !… Tu entends ?

— Oui, mon père.

Les deux hommes aussitôt, se retirèrent.

Sonia Argulian se laissa tomber dans un des fauteuils. Elle tremblait de fièvre.

Elle jeta autour d’elle un regard d’une infinie tristesse et murmura :

— Ma pauvre maman…

Pendant quelques minutes, elle resta ainsi, presque prostrée, en proie à une sinistre mélancolie.

Un léger craquement du parquet la fit tressaillir. Elle leva la tête et faillit pousser un cri : William Grant était devant elle.

Il avait dû passer par une des portes-fenêtres donnant sur le jardin, qui était entrouverte :

— Pas de bruit, mademoiselle ! chuchota-t-il en s’arrêtant à deux pas de la jeune fille. Et dites à votre père de faire disparaître le piano qui est dans la cave ! Dites-le-lui, le plus tôt sera le mieux !

« Adieu, mademoiselle !

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Sonia, blanche, hagarde, vit l’inconnu lui sourire. Il lui sembla que sa physionomie avait complètement changé… Elle n’eut pas le temps d’en observer davantage. Car William Grant, sans bruit, regagna la fenêtre, la franchit et disparut.

Presque aussitôt, la jeune fille entendit des pas précipités dans l’escalier. Une fenêtre du premier étage s’ouvrit brusquement. Il y eut un claquement métallique.

— Ah ! je l’ai manqué ! fit une voix rauque, celle de M. Argulian.

— Il faut le poursuivre ! gronda M. Piebald.

— Non ! Ne bougez pas ! C’est peut-être un piège ! grommela le marchand de pierreries qui, presque aussitôt, apparut dans le salon, avec, à la main, une carabine à air comprimé.

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« Il est venu te dire quelque chose ? s’écria-t-il, tremblant de fureur, en saisissant brutalement le poignet de Sonia qui, droite, le regardait avec des yeux élargis d’épouvante. Parle ! Je… je suis capable de te tuer !

— Il… il m’a dit… il m’a dit que… le… le piano… le piano… balbutia la malheureuse jeune fille, d’une voix sans timbre.

Ses forces étaient à bout ; elle retomba en arrière, sans connaissance.

— Je m’en doutais, moi ! ricana férocement Piebald.

VII

Depuis bientôt dix ans qu’il appartenait au service de la Sûreté, Jérôme Corfe avait donné de nombreuses preuves de sa sagacité et de sa bravoure. Plusieurs assassins dangereux avaient été arrêtés par lui au péril de sa vie. Il avait réussi à percer à jour les machinations de nombreux bandits, escrocs, filous ou cambrioleurs de grande envergure.

Ces succès, tout en le rendant sûr de lui, ne l’aveuglaient pas. Depuis que M. Serpier lui avait confié l’affaire Otto Drohl, il s’était rendu compte qu’une méfiance très grande était de mise. Il était donc sur ses gardes comme il ne l’avait jamais été en accompagnant le prétendu William Grant.

— Étant monté dans un compartiment de première classe avec le mystérieux personnage, Jérôme Corfe s’était assis en face de ce dernier, de façon, à mieux pouvoir le surveiller.

William Grant, d’ailleurs, paraissait bien calme et bien tranquille. S’étant calé sur le capitonnage, il avait allumé un fin havane dont il semblait apprécier le parfum en connaisseur.

Corfe n’avait plus de cigares ; et il se sentait une faim d’ogre. Deux choses qui gâtaient un peu sa joie de ramener William Grant.

Au moment où le chef de gare sifflait pour faire partir le train, la porte du compartiment s’ouvrit brusquement. Une jeune femme encombrée d’un énorme carton à chapeau, se hissa péniblement dans le wagon, dont un employé referma aussitôt la porte.

Le convoi démarra.

La voyageuse, qui s’était placée dans l’angle opposé à celui qu’occupait Jérôme Corfe, déplia un journal de modes, puis le replia et tira de son sac une petite glace et un bâton de rouge qu’elle passa délicatement sur ses lèvres.

Elle était charmante ! Une petite Parisienne d’une vingtaine d’années, à la physionomie enjouée. Corfe ne put s’empêcher de tourner la tête vers elle et de la contempler. La voyageuse montra par son attitude qu’elle ne voyait pas, qu’elle ne voulait pas voir le policier.

Et Corfe, soudain fut tiré de sa distraction en se sentant toucher à l’épaule. Il poussa un léger cri. On l’avait piqué :

— Qu’est-ce que… voulut-il dire à William Grant. Oh !…

Une torpeur effrayante l’envahissait tout entier, comme s’il eût respiré quelque gaz asphyxiant. Il voulut se lever et réussit à étendre le bras dans la direction de la sonnette d’alarme. Mais William Grant, s’étant dressé, le retint en s’écriant :

— Qu’avez-vous, monsieur ? Vous êtes malade ?

Corfe eut un sursaut de rage impuissante. Ses forces l’abandonnèrent. Il retomba en arrière, sur le capitonnage, évanoui.

— Monsieur ! monsieur ! Qu’avez-vous ? lui cria William Grant avec un admirable accent d’étonnement et d’inquiétude.

Le policier ne bougea pas. Il avait les yeux révulsés, la bouche ouverte, les narines pincées… l’aspect d’un mort.

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— Voulez-vous tirer la sonnette d’alarme, mademoiselle ? demanda William Grant en se tournant vers la jolie voyageuse qui, son bâton de rouge à la main, regardait, pâle d’émotion.

« Là au-dessus de vous ! précisa William Grant.

La jeune femme obéit.

Ce qui se passa ensuite, on le devine. Arrêt du convoi. Arrivée du chef de train. Explications de William Grant, qui déclara que son compagnon de voyage, qu’il ne connaissait pas bien qu’ayant causé quelques instants avec lui dans la salle d’attente de la gare d’Enghien s’était soudain trouvé mal.

La voyageuse confirma ces déclarations. Après une brève hésitation le chef de train décida de continuer le voyage, d’autant plus que le convoi n’était qu’à quelques centaines de mètres de la station de Villetaneuse.

Le train repartit donc, mais sans le prétendu William Grant, qui avait profité de l’émotion pour disparaître.

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Lorsque Jérôme Corfe, une heure plus tard, reprit ses sens, il était étendu sur un canapé, dans le bureau du chef de gare de Villetaneuse.

— Le bandit ! Il m’a piqué ! furent ses premières paroles.

— Chef ! Il a parlé ! s’écria un employé, qui se tenait dans la pièce.

Le chef de gare arriva aussitôt :

— Ah ! monsieur Corfe, dit-il. Le médecin ne savait plus vraiment quoi vous faire ! On vous a fait respirer des sels ; de l’ammoniaque, de l’éther. On vous a flagellé avec des serviettes mouillées… Vous ne bougiez pas ! Une voiture d’ambulance va venir d’Enghien, pour vous prendre…

— Eh ! je me sens tout à fait bien… Un peu de mal de tête ! grommela Corfe, qui s’était dressé sur son séant. Ce gueux m’a bien roulé, je peux le dire !

— Quel gueux ? s’informa le chef de gare.

— Personne ! fit rudement le policier, qui rageait. Je suis très bien, maintenant ! Merci de vos soins !

« Parbleu ; il a tiré la sonnette d’alarme et m’a faussé compagnie, c’est clair. Je peux dire que j’ai été bien refait ! Ce gibier n’est pas William Grant ; c’est un comparse qui est arrivé juste à temps pour détourner mon attention, comme j’allais découvrir le pot aux roses ! Oh ! mais rira bien qui rira le dernier !

Corfe s’interrompit. Le chef de gare le regardait avec un air ahuri.

— À quelle heure le premier train pour Paris ? demanda-t-il soudain :

— Mais… dans cinq ou six minutes ! Vous voulez aller à Paris… dans votre état, monsieur ? Le médecin a dit que vous…

— Il a dit ce qu’il a voulu ! D’abord, j’ai mon billet ! Ah ! vous avez le téléphone ?

— Oui, avec la gare du Nord, mais pas avec la ville ! Si vous voulez…

— Où est le bureau de poste ?

— Tout près d’ici ! Mais vous…

Le brave chef de gare s’interrompit. Corfe, s’étant mis debout, courait vers la porte. En deux secondes, il eut disparu.

— Il est sûrement fou ! pensa le chef de gare.

Il se trompait. Jérôme Corfe courait tout simplement téléphoner au service de la Sûreté.

Mettant de côté son amour propre, Corfe, ayant obtenu la communication avec M. Serpier, lui fit part de ce qui lui était arrivé :

— Il est maintenant trop tard pour essayer de cueillir notre homme à la gare du Nord ! termina-t-il. D’abord, mon train est arrivé depuis longtemps, et rien ne prouve que le paroissien est resté dedans !

— Mais il faut immédiatement envoyer chez Argulian !… Je suis certain que le piano contenait quelque chose… Seulement, je me suis laissé emboîter comme un collégien !… En tout cas, il faut essayer de retrouver ce William Grant ou quel qu’il soit, chef ! Moi, je porte plainte ! Il m’a piqué à l’épaule, avec un poison foudroyant… Encore heureux qu’il ne m’ait pas tué ! Il a eu peur des conséquences !…

« Je pars pour Paris, voir cet Argulian. Vous pourriez le faire surveiller ! Il faut envoyer tout de suite quelqu’un à la villa d’Enghien.

— Vous pensez que nos gens l’attendront ? coupa M. Serpier, que la nouvelle mésaventure de son subordonné exaspérait.

— On ne sait jamais chef ! En tout cas, à moins d’ordres contraires de votre part, je file chez moi, me camoufler, et je vais chez Argulian.

— Faites comme vous voudrez, vous viendrez ce soir me rendre compte ! conclut le Chef de la Sûreté.

Corfe eut juste le temps de raccrocher le récepteur et de filer vers la gare pour prendre le train de Paris.

Un taxi, en quelques minutes, le conduisit de la gare du Nord à son petit logis de la rue Nollet.

Il était épuisé. L’action du mystérieux poison qui avait provoqué son évanouissement dans le train continuait à se faire sentir. Il eut tout juste la force de descendre ses cinq étages et de se rendre dans une crémerie où il se restaura de deux œufs et d’un peu de lait.

Remonté chez lui, il sentit l’assoupissement le gagner.

— Tant pis ! maugréa-t-il. Je reprendrai cela demain : aussi bien, il n’y a rien de pressé.

Cinq minutes plus tard il ronflait…

Il dormait encore, le lendemain matin, lorsque la sonnette de sa porte d’entrée tinta.

Réveillé en sursaut, il passa en hâte une robe de chambre et alla ouvrir.

C’était un petit télégraphiste, avec un pneumatique.

Jérôme Corfe y lut ces mots, tapés à la machine à écrire :

 

Si monsieur Jérôme Corfe veut faire une capture sensationnelle, qu’il se rende ce matin même au Gigantic-Palace, en personne, et qu’il demande M. William Grant.

Un ami sincère.

 

— Je me demande quel est le crétin qui m’a envoyé ce poulet ! grommela Corfe qui s’était réveillé de fort méchante humeur.

Il froissa le pneumatique et se calma. Ayant examiné le petit bleu, il constata qu’il avait été mis à la boîte au bureau de poste de la gare du Nord. Ce fut, d’ailleurs, sa seule découverte. Aucun autre indice.

— Après tout, je peux toujours aller y voir ! pensa-t-il. Au point où j’en suis, je ne risque pas grand’chose ! Mais, quand même, si le dénommé William Grant me tombe sous la patte, il ne m’échappera pas, cette fois !

Rapidement, Corfe endossa un élégant complet de drap anglais, se colla une paire de favoris roux sur les joues, encastra un monocle dans son œil gauche, et, chaussé de souliers jaunes à épaisses semelles, coiffé d’un melon de feutre marron, descendit vers la place Clichy où il prit démocratiquement le métropolitain.

Une demi heure plus tard, il arrivait avenue des Champs-Élysées devant le Gigantic-Palace – un immeuble à huit étages, qui ressemblait assez à une énorme pièce montée.

Ayant pénétré dans le hall, il se fit conduire au bureau du palace et apprit qu’en effet M. William Grant était venu de très bonne heure avec une malle, mais qu’il était déjà ressorti.

— Avec la malle ? questionna Corfe.

— Non, monsieur. La malle est dans la salle des bagages !

— Veuillez me la faire voir ! ordonna Corfe en montrant sa carte d’inspecteur de la Sûreté.

La salle des bagages du Gigantic-Palace était située dans les sous-sols. C’était un vaste cellier garni de robustes étagères de chêne, formant des cases numérotées, et sur lesquelles d’innombrables malles et valises étaient méthodiquement rangées.

Le garçon qui, avec un des gérants, accompagnait Corfe, eut facilement trouvé la malle de M. Grant : une énorme chapelière d’osier recouverte d’une housse de forte toile marquée W. G.

— Voilà l’affaire ! dit-il.

— Faites voir ! grommela Corfe.

La mallé fut descendue.

Corfe la retourna en tous sens. Elle pesait près de cent kilos !

Le policier, l’ayant mieux examinée, constata que d’imperceptibles ouvertures, de la grosseur d’une tête d’épingle, perçaient la toile, entre les initiales.

Il eut une brève hésitation : il n’avait le droit que de faire mettre les scellés sur cette malle et non de l’ouvrir.

Mais ces trous ? Il les regarda. Il dénoua les courroies qui maintenaient l’étui de toile autour de la malle et vit qu’en face des trous de la housse, d’autres trous, un peu plus larges, étaient percés dans la toile cirée enveloppant la carcasse d’osier.

Sa conviction fut établie.

Tirant vivement de sa poche une petite pince d’acier, il fit sauter les trois robustes serrures de cuivre émerisé qui retenaient le couvercle de la chapelière.

Ce couvercle, il l’ouvrit.

Deux cris retentirent derrière lui, poussés par le gérant et le garçon d’hôtel : assis, les jambes repliées, les bras sanglés le long du corps, un homme était enfermé dans la malle. Des courroies et des coussins de toile le calaient, le maintenaient de telle sorte qu’il ne pût bouger, quelles que fussent les secousses imprimées à la chapelière.

Cet homme, ce n’était pas William Grant, ce n’était pas Joé Blanket.

C’était M. Piebald, le fiancé de Sonia Argulian !

VIII

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Monsieur Corfe se mordit les lèvres jusqu’au sang. Ce n’était plus le policier à qui un criminel échappe, c’était un homme qui se voit joué, berné, moqué, ridiculisé, qui ne se sent pas de force et qui le comprend.

Il se pencha sur le corps inerte contenu dans la malle et se convainquit instantanément que M. Piebald n’était qu’évanoui.

— Eh bien ? Aidez-moi, au lieu de me regarder comme ça ! grommela-t-il à l’adresse du gérant du Gigantic-Palace et de son garçon.

— Tout… tout de suite, monsieur ! balbutia le gérant. Mais, vous permettez qu’Adolphe aille fermer la porte ! Si les clients pouvaient se douter… un effet déplorable… Il faut…

« Adolphe ! Voulez-vous vite refermer la porte et à clé !

Le garçon s’empressa.

Corfe, comme enragé, arracha les coussins et les courroies maintenant le corps inerte du fiancé de Sonia Argulian, et, l’ayant saisi par les bras, le souleva et le déposa sur le plancher.

— Des sels ! Du vinaigre ! Quelque chose ! grommela-t-il.

— Oui monsieur ! s’empressa le gérant, qui avait repris un peu de sang-froid. Adolphe ! Allez à la pharmacie, rapportez la boîte numéro un ! Vite !

Le garçon s’élança vers la porte, l’ouvrit et disparut.

— Il n’est qu’en syncope ! murmura Corfe qui pensa qu’on avait dû piquer ce Piebald tout comme lui, seulement la dose devait avoir été plus forte.

Machinalement, il le secoua, mais sans aucun succès.

Le garçon revint avec une boîte d’acajou renfermant toute une collection de médicaments.

Jérôme Corfe n’hésita pas. Ayant détaché les mains de Piebald, il lui plaça entre les doigts un tampon d’ouate imbibé d’alcool à 90° et y mit le feu.

Sous la morsure de la flamme, Piebald tressaillit. Il ouvrit les yeux et poussa un cri de douleur.

— Ah ! ça va mieux ! fit Corfe en éteignant immédiatement l’ouate enflammée. Du calme, monsieur Piebald et enchanté de vous revoir !

— Oh ! Je… Ah !… Mais… Je… balbutia Piebald, qui n’en croyait pas ses yeux.

— Eh oui, c’est moi ! Inspecteur Corfe ! fit le policier. Je vois que, malgré mon déguisement, vous me reconnaissez ! Félicitations ! Alors, ça va mieux ?

— Vous…, vous m’avez brûlé les doigts !

— Après vous avoir sorti de cette malle, où vous risquiez de périr comme un rat dans une ratière, monsieur Piebald, ne l’oubliez pas !

« Avez-vous soif ?

Piebald resta muet.

— Je vois que vous n’êtes pas aussi causeur qu’hier, mon bon monsieur Piebald, mais peu importe.

« Je vous demanderai simplement comment, après vous avoir laissé dans le salon de M. Argulian à Enghien, je vous retrouve dans cette malle ! Répondez ! C’est dans votre intérêt !

— Je… je n’en sais rien ! avoua M. Piebald.

— Ah ! vous n’en savez rien ? scanda le policier.

— Rien ! Je le jure ! Je suis sorti, un peu après vous, de chez M. Argulian. Je me suis dirigé vers la gare ; j’ai pris le train.

« À la gare du Nord, j’ai hélé un taxi. Il était rouge. Je lui ai donné mon adresse, rue de Courcelle, et, une fois la voiture en marche, j’ai senti que je m’endormais… Et je viens de reprendre connaissance !

« Le chauffeur de ma voiture, je l’ai remarqué, avait un gros nez rouge.

— Comme le taxi lui même, hein ? fit Corfe, incrédule.

— Je vous dis ce que je sais. Si vous avez le cœur à plaisanter, moi je suis sérieux ! riposta aigrement M. Piebald.

— Après tout, vous dites peut-être la vérité ! opina Corfe en brandissant le portefeuille, qu’il avait délicatement retiré de la poche de M. Piebald tandis que le garçon était allé chercher la boîte de pharmacie.

— Oh ! Mon… Rendez-moi ça ! C’est…

— Oui, c’est votre portefeuille ! fit paisiblement Corfe en retirant délicatement du porte-carte plusieurs billets de banque français et une épaisse feuille de papier jaune couverte de signes bizarres, sans aucune signification apparente.

« Ne touchez pas, s’il vous plaît !

— Vous vous expliquerez à la Sûreté !

— M’expliquer sur quoi ? questionna M. Piebald, qui, à présent, était en complète possession de tous ses moyens.

« On m’a endormi, enfermé dans une malle dont vous venez de me tirer. Vous m’enlevez mon portefeuille, vous un agent de la police, et vous me demandez de m’expliquer ? C’est un peu raide !

« Croyez bien que l’affaire ne se passera pas ainsi, et que je demanderai à qui de droit des explications sur votre conduite, monsieur le policier !

« Voulez-vous, oui ou non, me rendre ce portefeuille que vous savez m’appartenir ? Ces messieurs sont témoins !

— En effet, ces messieurs vont être témoins que je vais empaqueter votre portefeuille et le cacheter. La justice a son mot à dire !

« Et, pour l’instant, vous allez me suivre à la Sûreté, avec les menottes, attendu que vous êtes complice de l’homme qui se fait appeler William Grant, et qui m’a empoisonné, hier ! rétorqua Jérôme Corfe, sans s’émouvoir. Ouste ! Les mains en l’air, ou ça va mal aller, mon garçon !

Ce fut dit d’un ton péremptoire.

Piebald comprit qu’il était allé trop loin et que le bluff n’était pas de mise.

— Je pense que vous plaisantez, monsieur Corfe ! dit-il d’une voix radoucie.

« Je vous dois certainement la vie, mais ce n’est pas une raison pour me parler ainsi ! Je suis prêt, d’ailleurs, à vous suivre, quand ce ne serait que pour porter plainte contre les misérables bandits dont j’aurais, sans vous, été la victime !

Corfe fronça légèrement les sourcils. Il venait de concevoir un nouveau plan : feindre d’être la dupe de Piebald, le laisser aller et le suivre à son insu.

— Du moment que vous devenez plus raisonnable, monsieur Piebald, dit-il, je veux vous montrer que je ne suis pas mauvais diable.

« Vous allez m’accompagner à la Sûreté. Vous ferez votre déposition, et vous serez libre, à moins, naturellement, que le procureur de la République ou son substitut n’en décident autrement, ce que je ne pense pas.

« Pouvez-vous marcher en vous appuyant sur moi ?

— Oui ! J’ai la tête un peu lourde, mais je me sens suffisamment solide ! assura Piebald, qui, payant d’audace, ajouta : Vous seriez bien aimable de me rendre mon portefeuille, monsieur Corfe !

— Le procureur décidera de cela, d’autant plus que j’y ai vu un papier couvert de signes bizarres, lesquels l’intéresseront sans doute.

Piebald se mit à rire :

— Ah ! oui ! Les hiéroglyphes ! dit-il. Mais c’est simplement un croquis, fait par un architecte de mes amis, qui veut se faire construire une villa de style égyptien. C’est un projet de frise ! Aucune importance, vous comprenez, monsieur Corfe !

— Vous direz cela au procureur !

— Naturellement, que je le lui dirai ; et, d’ailleurs, il n’aura qu’à soumettre le papier à un savant ! Ce qu’il y a dessus ne veut absolument rien dire !

— J’en suis persuadé !… Vous venez, monsieur Piebald ?

« Et quant à vous, monsieur, ajouta Corfe en s’adressant au gérant, qui avait suivi toute cette conversation avec un grand intérêt, je compte sur vous pour que cette malle ne soit pas touchée !… L’on peut y découvrir des empreintes utiles à connaître… Qu’on ne touche donc à cette malle sous aucun prétexte ; vous m’avez bien compris ?

— Oui, monsieur !

— D’ailleurs, je vais téléphoner pour qu’on envoie immédiatement un inspecteur pour la surveiller.

« Venez, monsieur Piebald ! N’ayez pas peur de vous appuyer sur moi !

Et Corfe, lentement, sortit de la salle des bagages.

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Toujours flanqué de Piebald, il se fit conduire à la chambre occupée par William Grant, sur la porte de laquelle il fit apposer des scellés, qu’il cacheta à l’aide d’une bague.

Il monta ensuite en taxi avec Piebald et ordonna au chauffeur de le conduire quai des Orfèvres.

Le trajet fut rapidement effectué. Pas un mot ne fut échangé entre les deux hommes.

Piebald, sous une apparence distraite, réfléchissait. Corfe ne le quittait pas des yeux, attentif aux moindres mouvements qu’il pourrait faire, soit pour l’attaquer, soit pour s’enfuir.

Piebald ne bougea pas.

Docilement, il descendit de voiture, une fois le taxi arrêté et suivit Corfe dans les méandres du palais.

Tous deux, en quelques minutes, arrivèrent dans l’antichambre du cabinet de M. Serpier.

Corfe, ayant laissé son compagnon sous la garde de deux huissiers, pénétra dans le bureau du chef de la Sûreté.

M. Serpier le reçut plutôt fraîchement :

— Vous venez m’annoncer une nouvelle gaffe, Corfe ? questionna-t-il son subordonné.

— Faites-moi crédit jusqu’au bout, chef ! Je réussirai ! assura le pauvre Corfe avec une fermeté qui impressionna favorablement son chef.

Et, sur l’invitation de ce dernier, il fit le récit de ce qui lui était advenu.

— Ce Piebald, c’est certain, expliqua-t-il, est pour quelque chose dans l’affaire. C’est le futur gendre d’Argulian, et la jeune Sonia ne paraît pas le gober beaucoup… Pourtant, il parle haut, et en maître !

« Hier, ma présence n’a pas paru lui plaire beaucoup, et, même si je ne l’avais pas revu, je me serais inquiété de lui.

« Lorsqu’il a repris connaissance, dans sa malle, et qu’il m’a vu, il m’a identifié du premier coup d’œil, malgré mon déguisement, ce qui prouve une certaine habileté de sa part.

— … Ou une certaine maladresse de la vôtre, Corfe ! Continuez !

— Enfin, chef, il n’a pu s’empêcher de manifester son trouble.

« Comme je viens de vous le dire, il a d’abord essayé de me la faire à l’autorité. Quand il a vu que cela ne prenait pas, il s’est calmé et adouci.

« C’est surtout son portefeuille qui lui tenait à cœur !… Naturellement, je ne le lui ai pas rendu. Le voici !…

Sans mot dire, M. Serpier prit le petit porte-cartes de maroquin écrasé que lui tendait Corfe.

Il en retira quelques billets de banque ainsi que la feuille de papier jaune couverte de caractères, qui avait déjà attiré l’attention de son subordonné :

— Curieux ! murmura-t-il. Mais c’est le même papier que celui contenu dans le portefeuille de l’individu qui est venu mourir ici… Ce qui me fait penser que je dois téléphoner au professeur Heymann, à qui j’ai envoyé le document !

« Voyons un peu celui-là !

M. Serpier s’interrompit. Pendant quelques instants, il considéra le mystérieux papier.

L’autre portait les signes suivants :

« L’une de ses faces était immaculée.

— Avec cela, nous sommes renseignés ! grommela M. Serpier. En tout cas, il me semble bien que je reconnais certaines de ces figures… Il y en a au moins deux ou trois que j’ai déjà vues sur l’autre papier.

« Il est évident que ces dessins ont une signification. Jusqu’ici, ils nous prouvent seulement que nous avons affaire à une bande organisée, dont faisait partie le mort et dont fait aussi partie ce Piebald !

— À moins, chef, que ce papier soit une condamnation à mort ! Pensez que nos deux individus ont failli avoir le même sort !

Sans répondre, M. Serpier haussa les épaules :

— Je vais téléphoner au professeur Heymann ! dit-il.

Le hasard voulut qu’il obtînt aussitôt la communication :

— Le papier que vous m’avez confié ? répondit le savant professeur.

« Oui, je l’ai étudié, et longuement ! Et je l’ai même traduit ! J’allais vous l’envoyer justement !

— Ah ! exclama M. Serpier. Vous seriez tout à fait aimable de me faire…

Le chef de la Sûreté poussa une exclamation de rage : la voix du professeur Heymann était devenue inintelligible. Il entendit un grésillement dans l’appareil, des voix, un brouhaha confus, puis plus rien.

— Allô ! grommela-t-il furieux. Allô ! Mademoiselle ! Redonnez-moi le Trudaine 901-95 ! Vous entendez !

IX

Deux, trois secondes s’écoulèrent.

— Allô ? C’est vous, monsieur le professeur ? On nous avait coupés ! reprit M. Serpier.

— C’est moi, oui !… On ne nous avait pas coupés : c’est moi qui ai raccroché, qui ai lâché le récepteur : mon secrétaire, M. Lacloche, qui travaillait dans mon cabinet de travail, vient d’avoir un œil emporté en décachetant une lettre. L’enveloppe devait contenir du picrate de potasse ou tout autre explosif !… Envoyez-moi du monde…

« … Ma femme est au chevet du pauvre garçon : j’en termine vite avec vous.

« Oui, j’ai déchiffré l’inscription. Elle est constituée par des signes hiéroglyphiques, ayant chacun une signification mais dont l’assemblage ne signifie absolument rien, du moins à première vue. Nous sommes en présence de signes auxquels ceux qui s’en servent attribuent un sens arbitraire.

« Lorsque vous viendrez, je vous fournirai une explication détaillée !… Vous m’excuserez ? Je vais voir ce pauvre garçon !

— Mais comment donc, monsieur le professeur ! Et je viens moi-même tout de suite ! fit M. Serpier.

Il raccrocha l’appareil et, en quelques mots expliqua à Corfe ce qu’il venait d’entendre.

— C’est encore un coup de ces bandits ! Il faudrait arrêter ce William Grant ! exclama l’inspecteur.

— Il faut d’abord des preuves contre lui ! Nous en trouverons !… Je vais dire à Bougenais d’aller chez le professeur Heymann. Je l’y rejoindrai ensuite. Il nous faut, avant tout, interroger ce Piebald !

— Je vous demanderai, chef, de ne pas le coffrer tout de suite, si possible ! Je compte le filer et connaître ainsi ses accointances…

— À moins que ce ne soit lui, qui vous file dans les mains, comme l’a fait Joé Blanket ! maugréa M. Serpier. Restez ici. Je verrai ce qu’il y a lieu de faire !

Jérôme Corfe s’inclina sans mot dire.

En quelques minutes, M. Serpier eut fait venir M. Bougenais, son secrétaire particulier, et l’eut mis au courant de l’attentat qui venait d’être commis. Bougenais partit aussitôt, accompagné de deux inspecteurs.

Un planton fut appelé et revint immédiatement avec Piebald.

Le fiancé de Sonia Argulian paraissait très calme, très sûr de lui.

— Une canaille très forte ! pensa le chef de la Sûreté, après l’avoir considéré pendant quelques brèves secondes.

Posément, il l’interrogea sur les circonstances qui avaient précédé son internement – si l’on peut dire – dans la chapelière de William Grant.

Piebald répéta les déclarations qu’il avait faites à Corfe et il ne se trompa en rien.

— Monsieur Piebald, fit le chef de la Sûreté, il s’agit maintenant d’être franc. Vous êtes le fiancé de Mlle Argulian, c’est-à-dire un ami de la famille. Or, M. Argulian recevait chez lui William Grant…

— C’est vous qui me l’apprenez !… Moi, je ne connais ce monsieur que depuis aujourd’hui ! assura Piebald.

— Vous en êtes bien sûr ? En tout cas, lui vous connaît, puisqu’il vous a enfermé dans sa malle !

— D’abord, est-ce bien certain que c’est William Grant qui m’a ainsi traité ? Il me semble, à moi, que si c’était lui, il n’aurait pas été assez naïf pour aller faire porter cette malle dans un hôtel où il est connu !… rétorqua Piebald, non sans bon sens.

M. Serpier sentit le coup.

— À moins qu’il n’ait eu l’idée d’aller vous reprendre ! Ainsi donc – et faites attention à ce que vous allez répondre ! – vous ne connaissez ni William Grant, ni Otto Drohl ?

— D’abord, monsieur le chef de la Sûreté, je ne suis pas un inculpé, je crois ! Si je le suis, j’ai le droit de ne parler qu’en présence de mon avocat. Et j’ai aussi le droit de savoir de quoi je suis accusé !

— Très juste. Vous n’êtes accusé de rien pour le moment. Je vous le dis. Et vous refusez de me répondre ?

— Sur quoi ?

— Sur cet Otto Drohl, William Grant.

— Je ne connais aucun de ces messieurs !

— C’est regrettable. En tout cas, la justice se souviendra que M. Corfe a trouvé sur vous ce papier recouvert d’hiéroglyphes, hiéroglyphes qui seront déchiffrés en temps utile !

— Vous aurez de la chance si vous leur trouvez un sens, car, ainsi que je l’ai dit à M. Corfe, ce n’est qu’un projet de frise !… D’ailleurs, cherchez si cela vous amuse !

« … Et maintenant, je suppose que vous allez me laisser partir ? Je suis fatigué et affamé, et je n’ai aucune raison de rester ici !

— Nous sommes obligés de vous laisser aller et regrettons seulement que vous n’ayiez pu nous fournir les indications que nous vous avons demandées ! conclut M. Serpier.

« Si vous n’y voyez pas d’inconvénient, M. Corfe va vous accompagner jusqu’au cabinet du procureur de la République, où vous pourrez déposer votre plainte !

— Vous êtes trop bon, monsieur le chef de la Sûreté !… Ah ! J’allais oublier mon portefeuille ! Voulez-vous me le rendre ?

— Mais oui. Seulement, sans votre projet de frise égyptienne, à laquelle j’attache une certaine importance. Votre ami l’architecte pourra vous faire d’autres croquis !

— En effet. Il n’empêche que vous n’avez pas le droit d’agir ainsi. Mais peu importe. Gardez ce papier. Est-ce tout ce que vous voulez ?

M. Serpier sentit l’outrage que contenait cette dernière phrase, attendu que le portefeuille ne contenait rien d’autre que des billets de banque. Il n’en laissa rien voir et répliqua :

— C’est tout. Vous êtes libre, monsieur ! Et vous, Corfe, revenez me voir après avoir accompagné Monsieur chez le procureur !

Un clignement d’yeux, que Piebald ne vit pas, souligna cette phrase.

Piebald, ayant salué le magistrat, sortit, flanqué de Corfe.

— J’ai le temps d’allez chez le procureur, fit aussitôt le fiancé de Sonia Argulian. Ne vous donnez pas la peine de m’accompagner davantage, monsieur Corfe !

« Maintenant, je vais chez moi, me reposer, manger, boire, dormir. Demain, je verrai ce que j’ai à faire… Et, aussi bien, si vous êtes pressé, je vous autorise volontiers à porter plainte en mon nom !

— Je n’ai pas qualité pour cela ! monsieur Piebald ! Reposez-vous donc bien, et au revoir ! conclut Corfe.

Les deux hommes se séparèrent.

Tandis que Piebald se faisait indiquer la sortie des bureaux par un planton, Jérôme Corfe, en hâte, gagna la petite pièce qui lui était réservée. En moins de deux minutes, il eut changé de costume et d’apparence. Ce fut un vieillard voûté qui sortit de la Sûreté, juste vingt secondes avant Piebald.

Le fiancé de Sonia Argulian se dirigea à pied vers le boulevard du Palais. Corfe qui, naturellement, lui avait emboîté le pas, le vit qui se retournait à intervalles fréquents, comme quelqu’un qui craint d’être suivi.

Arrivé sur le boulevard du Palais, Piebald héla un taxi.

Corfe, feignant de courir après un autobus, réussit à se rapprocher suffisamment de l’auto pour entendre Piebald crier ces mots au chauffeur :

— Place de la Bourse, et vite ! Il y a un bon pourboire !

La portière à peine fermée le taxi fila à toute allure.

Corfe appela aussitôt une voiture et ordonna au chauffeur de suivre celle de Piebald.

Il put vite se rendre compte que le fiance de Sonia Argulian avait fait changer la direction de son taxi.

Celui-ci, ayant atteint la place du Châtelet, longea la rive nord de la Seine jusqu’au Louvre, puis s’engagea dans le dédale de ruelles qui avoisinent le Palais Royal.

Comme il atteignait la rue des Petits-Champs, un embarras de voiture força le taxi de Piebald à ralentir. Corfe vit soudain la portière s’ouvrir et Piebald sauter sur la chaussée et s’éloigner, sans que son chauffeur eût rien vu.

— Il est fort, le type ! murmura-t-il.

Par une des glaces de devant de sa voiture qu’il avait ouverte, Corfe tendit dix francs à son chauffeur, deux fois plus qu’il ne lui devait :

— Arrêtez ! ordonna-t-il.

Et, avant même que le taxi se fût complètement immobilisé, il sauta sur la chaussée.

Piebald était déjà loin.

Corfe, cependant, réussit à le suivre. Il le vit prendre la rue Montpensier, disparaître dans la boutique d’un petit marchand de vins, dont la devanture s’ornait d’une énorme grappe de bois doré toute vert-de grisée.

— Toi, mon garçon, tu vas certainement ressortir de l’autre côté, dans la rue Richelieu, ou je ne suis qu’une bête ! pensa Corfe qui, vivement, revint sur ses pas, atteignit la rue des Petits-Champs et descendit la rue Richelieu dans la direction de la Seine.

Arrivé à la hauteur de la maison où il avait vu entrer Piebald, il se plaça sous un réverbère muni de numéros d’ordre, où se tenaient déjà plusieurs personnes qui attendaient le passage de l’autobus.

Une dizaine de minutes s’écoulèrent.

Par la porte d’entrée de la maison faisant corps avec celle de la rue Montpensier, un homme sortit, vêtu d’une sorte d’uniforme assez semblable à celui que portent les receveurs de tramways.

— Ça, c’est mon paroissien ! pensa Corfe, bien que l’individu fût un peu plus grand que Piebald.

Mais Corfe savait que les talonnettes n’ont pas été inventées pour les chiens et il avait étudié la démarche du fiancé de Sonia Argulian.

Il le suivit donc.

— J’y suis ! murmura-t-il soudain. Mon homme a un uniforme de receveur de bateaux parisiens ! Décidément toutes les surprises, je les aurai !

Piebald, cependant, marchait maintenant à pas tranquille, sans se retourner.

Ayant suivi la rue de Richelieu jusqu’à la place du Théâtre-Français, il prit la rue de l’Échelle et, par la rue de Rivoli, gagna la place de la Concorde qu’il traversa.

Un tramway Louvre-Saint-Cloud passait. Piebald y monta. Corfe prit un taxi avec lequel il suivit le tram.

Piebald descendit quai de Passy et alla s’installer dans un bar où il se fit apporter des journaux.

Il y resta jusqu’à la nuit.

Corfe, qui s’était assis dans un établissement voisin, en avait profité pour manger.

Vers sept heures et demie du soir, alors que la nuit était complètement venue, Piebald sortit enfin du bar.

Une pluie fine comme une brume tombait depuis quelques minutes, faisant se hâter les passants.

Piebald, qui semblait bien rassuré traversa le pont de Grenelle, et arriva sur le quai de Javel. Il s’arrêta devant le garage des bateaux parisiens.

Le quai était désert. Les petits vapeurs, immobiles sur l’eau noire ressemblaient à des épaves.

C’était à peine si quelques lumières perçaient les ténèbres des points rouges qui n’éclairaient que leurs environs immédiat. Le ponton où se tenaient le gardien laissait à peine filtrer de faibles lueurs à travers les étroites fenêtres de la cabane édifiée sur son pont.

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Sans hésitation, Piebald gagna le bord du quai mais, au lieu de s’engager sur la passerelle de fer qui unissait le ponton à la berge, il sauta dans un bachot retenu par une chaîne de fer à une bouche du quai. Il tira une clé de sa poche et ouvrit le cadenas immobilisant la chaîne. Puis ayant empoigné les deux avirons dont était munie l’embarcation, il rama doucement vers le milieu du fleuve.

En quelques secondés, il eut disparu entre les bateaux-mouches immobiles autour de lui.

Corfe, qui s’était arrêté au bord de l’eau, ne le vit plus.

— Refait une fois de plus ! grommela-t-il. Ah ! non alors !

Sans hésiter, il se déshabilla. Il fit un tas de ses vêtements qu’il plaça sous la passerelle unissant le ponton au quai, à l’abri de la pluie et vêtu seulement de sa chemise et de son caleçon, se laissa glisser dans l’eau glacée.

C’était un bon nageur il tira vigoureusement sa coupe dans les ténèbres et, après quelques minutes de recherches, finit par apercevoir le bachot, amarré à un des bateaux les plus éloignés du quai.

Piebald n’y était plus.

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Décidé à aller jusqu’au bout, Corfe, en se servant de la chaîne de l’annexe, grimpa à bord du bateau parisien.

À peine était-il sur le pont, que des chuchotements, tout proches, le firent tressaillir.

X

Immobile, Corfe écouta. Il ne put distinguer aucune parole. Le monotone murmure de la pluie sur l’eau couvrait tous les autres bruits.

Il resta ainsi, pendant environ deux minutes, à tendre l’oreille.

Autour de lui, c’était l’obscurité complète. Il entendait, mêlé au crépitement de la pluie, le léger clapotis de l’eau contre la carène du bateau.

Entre les petits vapeurs qui l’entouraient il distinguait, sur le quai de Versailles, la ligne lumineuse des réverbères et les clartés des maisons bordant le fleuve.

Les voix s’étaient tues.

Mais, maintenant, Corfe percevait de légers chocs ; il sentait le petit bâtiment palpiter en quelque sorte sous lui : plusieurs hommes devaient se trouver à bord. Ils bougeaient et déplaçaient ainsi – quoique d’une façon très minime – l’assiette du bateau-mouche.

Corfe eut un frisson : il était transi. Il contracta ses muscles et, résolument, partit à la découverte.

Étant grimpé sur le pont, il atteignit la base de la petite passerelle, contenant la roue du gouvernail, à l’avant de la cheminée de la machine.

Toujours personne. Pas de bruit, autre que le crépitement de la pluie qui, à présent, tombait plus abondamment.

Corfe contourna la passerelle et s’arrêta net en distinguant, à quelques pas de lui, une faible lueur.

Il se remit en marche, avec des précautions de Peau-Rouge sur le sentier de la guerre, et arriva devant l’écoutille faisant communiquer le pont avec le petit salon situé à l’arrière de la machine.

La porte en était fermée.

Corfe saisit le bouton de cuivre, le tourna et ouvrit sans difficulté.

À tâtons, il descendit un étroit escalier et arriva ainsi, sept marches plus bas, devant la porte du salon. Elle était fermée. Corfe colla son oreille au panneau et perçut ces mots :

— … le dis, il ne s’agit pas de s’illusionner ! Nous sommes plus loin que jamais de la réalisation de l’affaire ! Drohl nous a indignement trahis !

— Il a été châtié ! Ne parlons plus de lui !

— Si ! Parlons-en ! Si Teddy n’était pas en Australie, je croirais que c’est lui qui a tout machiné !… Enfin, l’affaire devient dangereuse ! Il faut…

Brusquement, ce fut le silence. Et, de nouveau, la voix reprit :

— En tous cas, ce gueux de Drohl ne le portera pas, en paradis ! Cet imbécile croit qu’en empoisonnant Blanket, qu’en enlevant son cadavre, qu’en enfermant Piebald dans une malle, il a été malin ! Il ne réussira qu’à se faire coffrer, et ce sera bien fait ! Tout me fait croire qu’il…

Corfe écoutait, intéressé. Ces révélations constituaient pour lui une douce musique. Il les buvait en quelque sorte. Il sentait sa revanche toute proche…

Le réveil fut cruel !

Quatre poignes vigoureuses, soudain, le saisirent par les épaules et par la ceinture. Avant d’avoir pu esquisser un mouvement de défense, il fut renversé en arrière, jeté sur le plancher, immobilisé. Un coup de matraque, qu’il reçut sur l’occiput, lui fit perdre connaissance.

Une douleur violente derrière l’oreille lui rendit ses sens. Il ouvrit les yeux.

Il était assis, les bras liés le long du torse, les chevilles entravées, sur la banquette circulaire du salon du bateau-mouche.

Suspendue au plafond, une lanterne éclairait le compartiment. Face au prisonnier, il y avait trois hommes, dont deux masqués. Le troisième : Piebald, toujours revêtu de son uniforme de receveur.

Corfe, qui, malgré sa triste situation, était resté un observateur consciencieux, remarqua que les vitres du salon avaient été badigeonnées avec un enduit opaque, pour empêcher que la lumière filtrât à l’extérieur.

— Savez-vous ce que vous êtes, monsieur Corfe ? ricana Piebald en se penchant vers le prisonnier. Vous êtes un imbécile ! Vous m’avez bien suivi, je peux le dire ! Je crois bien que je vous aurais mené dans la lune !… Si j’avais voulu !…

« … Ce que je voulais, c’était me débarrasser de vous. Vous êtes admirablement tombé dans le piège.

« Regardez à vos pieds. Il y a quatre barres de fonte, des barreaux de la grille de la chaudière. Ils vont servir de gueuses pour vous envoyer enquêter chez les poissons du fond de la Seine !

« Seulement, auparavant, vous allez être assez aimable pour répondre à quelques petites questions ; si vous refusiez, je vous ferais subir une torture de mon invention… Vous voyez cette fiole : elle est remplie de fourmis rouges qui auront tôt fait de vous dévorer les yeux !… Nous avons du temps devant nous jusqu’à demain matin, et vous pouvez être certain que vous passerez des moments plutôt durs avant d’aller au fond de la Seine !

« Tout d’abord, vous allez m’expliquer comment vous avez eu l’idée de vous rendre à Enghien ! Ensuite comment vous avez su que j’étais dans la malle du Gigantic-Hôtel. Et enfin, quel est le récit que vous a fait l’individu qui dit être Joé Blanket. Vous avez bien compris ?

« Je ne vous demanderai rien autre !

« Parlez ! Vous avez cinq minutes pour rassembler vos esprits. Après, les fourmis !

« Je compte !… Ah !…

Un des deux personnages masqués venait de se dresser brusquement. De deux « directs » appliqués en pleine face, il étendit à ses pieds l’autre individu masqué et Piebald lui-même.

Puis, empoignant les deux bandits évanouis, il les déposa sur le divan, les fouilla en un tournemain et, finalement, les chargea sur son épaule et sortit du salon.

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— Là, ça y est ! dit-il, une minute plus tard. Nos deux bonshommes sont dans le bachot, et je vous prie de croire qu’ils ne vont pas moisir ici ! Ah ! ah ! ah !

— Mais… qui êtes-vous ? balbutia Corfe, qui se sentait devenir fou.

— Ça, c’est une autre question, excellent Corfe, et je suppose que peu vous importe le nom de votre sauveur, pourvu que vous soyiez sauvé !

« Dites-vous que je suis l’homme qui veut s’emparer des diamants d’Otto Drohl… Dites-vous, si vous voulez, que je suis Otto Drohl, ou William Grant, ou trois X… Triplix

« Je vous ai sauvé, parce que vous êtes mon allié, vous comprenez ? Vous ne me devez aucune reconnaissance ! Rien. D’ailleurs, vous m’en devriez, que ce serait la même chose : la reconnaissance, je n’ai jamais rencontré cela et, pourtant, j’ai fait du chemin !…

« Mais il est vain de parler de soi ! Voici quelques renseignements intéressants. L’homme qui était avec Piebald, c’est son beau-père, Argulian, que vous connaissez… Méfiez-vous-en : c’est le plus dangereux. Et, surtout, ne vous croyez pas un « as », monsieur Corfe : vous n’en êtes pas un !

« Un conseil : méfiez-vous de Joé Blanket. Il est plus fort que vous. Lui aussi recherche Otto Drohl et les perles fines.

« Mais il suffit ! Je vous en ai assez dit, et vous m’avez l’air d’avoir froid. Je vais vous délier. Nous nous reverrons certainement. Nous nous sommes déjà vus, d’ailleurs !

Et l’énigmatique individu, vivement, coupa les liens qui retenaient le policier.

— Vous vous sentez la force de revenir à terre à la nage ? demanda-t-il.

— Oui ! fit brièvement Corfe, que mille sentiments agitaient.

— Alors, ne vous gênez pas. Vous n’avez rien à craindre : nos hommes sont loin. Moi, je me débrouillerai !

« À bientôt, monsieur Corfe ! Souvenez-vous de Triplix !

Et, avant que le policier, ahuri, presque hagard, eût pu esquisser un mouvement ou prononcer une parole, le mystérieux personnage sortit du salon et disparut.

Corfe, bien qu’il sentît tout le péril de sa position, resta pendant quelques secondes immobile comme une statue.

Il se secoua enfin.

Il se sentait moulu, glacé, transi et, pire, désespéré ! Pour la première fois depuis qu’il était entré dans la police, il doutait de lui « Vous êtes un imbécile ! » avait affirmé Piebald. « Vous n’êtes pas un as ! » venait de lui dire l’inconnu. Et Corfe se demandait s’ils n’avaient pas raison.

Ses dents claquaient de froid et de détresse. Il serra les mâchoires et les poings.

— Oh ! je les aurai tous, ou j’y resterai ! gronda-t-il.

Les blessures d’amour-propre, sont plus cruelles. Corfe l’éprouva. Il était à la fois humilié et furieux, au point qu’il ne se sentait aucune reconnaissance pour son sauveteur.

— Tous ! répéta-t-il. Et on verra si je ne suis pas un as ! Ah ! les canailles !

Il frissonna violemment. La pensée lui vint qu’il allait être obligé de se remettre à l’eau pour regagner le quai.

Il songea à appeler. Il repoussa cette idée : c’eût été faire connaître sa mésaventure. Se montrer en caleçon, lui, Jérôme Corfe, inspecteur de première classe !

Il remonta sur le pont du bateau-mouche.

La pluie tombait toujours mais plus fine. Pas un bruit. Pas un mouvement. Personne autour de lui.

Du regard, il explora la Seine. Rien. Pas une seule embarcation ! Sur sa droite, il distingua les feux rouges du pont de Grenelle. Il eût bien donné la moitié de ses appointements du mois pour y être déjà…

Mais quoi, il fallait y aller !

Il y alla.

Ayant gagné l’avant du bateau-mouche, il se laissa glisser dans le fleuve, les pieds les premiers, et tira sa coupe vers la berge.

L’eau lui parut moins froide qu’il ne l’avait cru. Ses forces, à mesure qu’il nageait, lui revinrent.

Encore quelques brasses, et ce serait le quai. Il accéléra ses mouvements et atteignit une des grosses boucles de fer, scellées au ras de l’eau, dans la maçonnerie.

Non sans peine, il escalada le rebord du quai, se mit debout et regarda autour de lui. Personne.

S’étant secoué, il se dirigea vers la passerelle, reliant le ponton à la berge, et sous laquelle il avait laissé ses vêtements.

Il n’en était plus qu’à deux mètres, lorsqu’une ombre surgit devant lui.

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La faible clarté des réverbères du quai lui permit de distinguer une silhouette humaine, qui le menaçait d’un browning, brandi au bout de son bras tendu :

— Haut les mains ! intima l’inconnu avec un léger accent britannique, ou je tire !

— Joé Blanket ! exclama, presque malgré lui, le malheureux Corfe.

— Yes… Oui ! Ne bougez pas ! Je vais…

— Je suis M. Corfe, Jérôme Corfe, inspecteur de la Sûreté ! s’écria le policier.

— Mister. Corfe ! Oh !… C’est vous ? Marchez en arrière, jusqu’au bec de gaz, que je voie si c’est bien vous ! ordonna l’Anglais.

— Que le diable vous emporte ! Vous me reconnaissez bien, pourtant !

— Je vous reconnaissais, sans vous reconnaître ! Marchez en arrière ! Marchez !

Corfe, qui se sentait devenir enragé, dut obéir.

Trébuchant sur les pavés inégaux, boitillant, il recula à petits pas, guidé par l’implacable Joé Blanket qui, à mesure qu’il marchait, murmurait :

— À droite !… comme ça !… tout droit… un peu à gauche… Stop !

Corfe s’arrêta, mais trop tard pour éviter de heurter son talon contre la base du réverbère. Il poussa une sourde exclamation de douleur.

— Retournez-vous ! commanda l’Anglais, en continuant à le menacer de son pistolet automatique.

Corfe obéit.

— Ah ! c’était bien vous, mister Corfe ! Je vous présente toutes mes excuses ! Mais, vous comprenez, avec ce misérable Otto Drohl et les autres, je suis obligé de prendre toutes les précautions !

— Je vous aurais cru plus physionomiste, monsieur Blanket ! grommela l’inspecteur de la Sûreté, en maîtrisant à grand’peine sa fureur. Et, maintenant que vous m’avez bien vu, vous me permettrez peut-être de prendre mes vêtements qui sont sous la passerelle !

— Sous la passerelle ?

— Oui !… venez avec moi, si vous voulez !

Et Corfe s’élança vers la passerelle, suivi de l’Anglais.

Un cri de rage lui échappa : ses habits avaient disparu.

Sur les mains et sur les genoux, pataugeant dans la boue, il chercha en vain.

Après plusieurs minutes d’investigations vaines, il dut se convaincre de la piteuse réalité.

— Eh bien ? questionna Joé Blanket, qui avait allumé une pipe de bois à tuyau droit et court.

— On m’a volé mes habits !… Voilà ! expliqua Corfe d’une voix que la rage faisait trembler encore plus que le froid.

XI

Il faut rendre cette justice à M. Joé Blanket, qu’il ne perdait jamais son flegme britannique :

— On vous a volé ? Hé, puisque vous êtes de la police, mister Corfe, vous retrouverez sûrement les voleurs !… Mais vous devez avoir froid ! Nous allons prendre un taxi… Il n’est pas tard… Nous serons vite à la Préfecture de Police !

— À la Préfecture ! Jérôme Corfe eut un sursaut :

— Vous vous… moquez de moi, je pense ? gronda-t-il, hors de lui. Je me demande, oui, je me demande si vous n’êtes pas de mèche avec tous ces misérables bandits ! Si j’étais quelque chose…

— Ne vous excitez pas, monsieur Corfe ! Vous allez prendre un… comment ? un froid et chaud !… Venez ! Vous êtes vraiment dans une tenue indigne d’un honorable détective français !

« Nous prendrons un taxi et nous irons chez vous ! En chemin, nous causerons ! J’ai beaucoup à vous dire et je suis persuadé que, de votre côté, vous devez pouvoir me renseigner beaucoup !

Corfe s’était un peu calmé, le froid aidant.

— Vous avez raison ! acquiesça-t-il. Mais, vrai de vrai si jamais… Allons !

— Je suis à votre disposition ! déclara l’Anglais.

Tous deux, à pas rapides gagnèrent le haut du quai et furent assez heureux, presque aussitôt pour rencontrer un taxi dont le chauffeur consentit à les prendre :

— 13 ter, rue Nollet ! ordonna Corfe.

Le chauffeur, avant d’obéir, regarda Joé Blanket.

— Oui. 13 ter, rue Nollet ! répéta le détective britannique qui, se penchant vers le chauffeur, ajouta :

— C’est un pauvre malade ! Il a eu un accès de fièvre chaude et est descendu dans la rue !

— Eh bien, il est douché, alors ! goguenarda le chauffeur en faisant allusion à la pluie qui venait de redoubler d’intensité.

La portière refermée, l’auto fila à travers les rues désertes et obscures.

— Comment avez-vous découvert ce repaire, monsieur Corfe ? commença aussitôt Joé Blanket.

— J’ai… Mais, d’abord, il me semble que c’est à moi de vous interroger, monsieur Blanket ! rétorqua l’inspecteur de la Sûreté.

« L’autre fois, vous m’avez semé, à la porte de la Morgue, d’une façon plutôt impolie, je peux le dire ! Et, depuis, nous nous sommes demandés ce que vous étiez devenu ! Je suppose que vous allez me renseigner là-dessus !

Il y eut un petit silence. Joé Blanket, sans doute, réfléchissait.

— Yes… ouf, je vous ai quitté un peu vite, parce qu’il m’avait semblé voir William Grant dans une voiture !

« Je ne voulais pas vous le dire… Vous comprenez, j’aime à opérer moi-même ! Je suis parti à sa poursuite !… Ah ! Je peux dire qu’il m’a donné de la peine… comment dites-vous ? du fil à tordre !… à retordre !

« Je n’ai toujours pas revu mon aide, M. Harrisson… pas plus que Calcott et Hebster.

« Mais j’ai reçu un pneumatique, que je crois avoir été envoyé par Harrisson, hier et qui me conseillait de surveiller un certain Argulian, marchand de diamants et de perles…

— Un pneumatique écrit à la machine à écrire ? interrompit Corfe.

— Yes ! Comment savez-vous ?

— J’en ai reçu un moi-même me conseillant d’aller à l’hôtel… au Gigantic Palace, où j’ai trouvé dans une malle, le futur gendre d’Argulian, un nommé Piebald, qui, tout à l’heure, voulait me faire manger les yeux par des fourmis et me noyer, heureusement que j’ai été sauvé par… par un individu bizarre…

— Ils étaient trois ! précisa Joé Blanket : Argulian son gendre et un ami d’Argulian, Vachariadès ! Lequel est-ce qui vous a sauvé ?

— Heu… C’est… c’est Vachariadès ! Qu’est-ce que c’est que ce Vachariadès ?

— Un courtier en pierres précieuses !

— Ah ?

— Oui ! J’ai suivi Argulian. Je suis arrivé ici derrière lui. Et il est venu deux autres individus, puis un quatrième qui s’est jeté à l’eau…

— C’était moi !

— Ah ! Très bien ! Je me disais aussi : quel est ce nouveau gibier !… Je comprends, maintenant !… Et vous dites qu’un des trois individus vous a délivré ?

— Oui ! fit brièvement Corfe que la remarque de son collègue britannique avait vexé.

— Vous les aviez suivis, vous aussi ?

— Naturellement ! J’avais suivi Piebald ! Mais j’étais loin de me douter… (Corfe s’interrompit au moment où il allait avouer qu’il s’était laissé « rouler » par le fiancé de Sonia Argulian)… Oui je ne me doutais pas, quand j’ai subi cette agression, que je serais ainsi délivré ! C’est étrange !

— Vous n’avez pas d’indice sur l’identité du personnage ?

— Aucun ! assura Corfe, qui se souvint soudain que le mystérieux Triplix lui avait conseillé de se méfier de Joé Blanket.

— En somme, où en êtes-vous ? questionna l’Anglais.

— Et vous-même ?

— Oh ! Je ne savais pas grand’chose ! Peut-être qu’Harrisson, s’il vit encore, pourrait me renseigner ! soupira Joé Blanket.

— Espérons que vous le retrouverez ! fit Corfe. Maintenant, poursuivit-il, pour changer de conversation, je vais m’habiller chez moi. J’irai ensuite à la Sûreté, et je suppose que vous m’y accompagnerez ! Je suis certain que le chef sera très heureux de vous voir !

Corfe appuya sur ces derniers mots.

— Oui, je viendrai… Mais je regrette de penser que je ne pourrai guère être utile à l’enquête… Ah ! si Harrisson me rejoignait ! Mais je n’ai plus du tout de ses nouvelles !

Joé Blanket soupira. Corfe lui lança un coup d’œil de coin en pensant :

— Toi mon vieux, tu en sais plus que tu en dis, et tu as voulu me tirer les vers du nez ! Mais tu peux toujours courir !…

Quelques minutes s’écoulèrent. Le taxi, roulant à toute allure dans les rues désertes, avait atteint la place Clichy.

La rue Biot dépassée, il s’engagea dans la rue Nollet et, presque aussitôt, s’arrêta.

— Payez le chauffeur : je vous rendrai cela chez moi ! fit Corfe. Pourvu que ma concierge ne me voie pas !…

Il descendit de voiture et alla sonner à la porte de l’immeuble.

Tout se passa bien. Le battant s’ouvrit aussitôt. Corfe, suivi de Joé Blanket, franchit le seuil et cria son nom :

— Il y a un mot pour vous qu’une dame est venue apporter il y a quelques minutes ! lui cria la concierge.

Corfe, qui ne se souciait pas de se laisser voir dans la tenue sommaire où il se trouvait répondit :

— Merci, madame Tronchier ! Je redescends tout de suite ! Vous me le donnerez !

Joé Blanket avait allumé son briquet. Les deux hommes, en silence, montèrent les cinq étages de l’inspecteur de la Sûreté.

Corfe, arrivé sur son palier, lâcha un chapelet de blasphèmes : la porte de son appartement était entr’ouverte.

— On m’a cambriolé ! maugréa-t-il. Tous les bonheurs !

— Vous en êtes sûr ? Peut-être avez-vous laissé votre porte… susurra Joé Blanket.

Jérôme Corfe était dans un état d’exaspération telle qu’il ne répondit même pas.

D’un coup de pied, il poussa le battant et franchit le seuil.

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Ayant tourné le commutateur d’une lampe électrique, il constata d’un regard l’étendue du désastre.

Les cambrioleurs, si cambrioleurs il y avait, ne s’étaient pas contentés de fouiller les meubles, ils avaient rayé les glaces, éventré le capitonnage des sièges, crevé les toiles des tableaux, lacéré rideaux et tentures.

Les livres et documents renfermés dans la bibliothèque de l’inspecteur de la Sûreté avaient été lacérés, déchirés, arrachés ; l’encrier posé sur son bureau avait été renversé sur le tapis. Rien n’avait été oublié par les vandales.

Corfe, immobile au milieu de la pièce qui lui servait à la fois de bureau, de salle à manger et de salon, jetait autour de lui des regards de fou.

Pourtant, si tragique que fût la situation, le pauvre garçon, en se voyant soudain dans une glace, faillit éclater de rire. Il était grotesque, avec son caleçon souillé de boue, ses chaussettes trouées, sa chemise humide, ses cheveux embroussaillés.

Il se ressaisit :

— Si jamais je le tiens, celui qui a fait cela ! gronda-t-il.

— Ah ! ce n’était certainement pas un gentleman ! observa Joé Blanket, avec le plus parfait sang-froid.

— Ni un ambassadeur ! ricana Corfe qui, passant dans sa chambre à coucher, entreprit de chercher des vêtements parmi les hardes et le linge étalés sur le plancher.

Il finit par trouver un complet à peu près en bon état, une chemise et un caleçon.

Il fit une rapide toilette, endossa le tout, et, ayant repris, un aspect plus présentable, entreprit de se rendre compte de ce qui s’était passé.

— On a crocheté votre porte ! remarqua Joé Blanket. Et les voleurs – car ils sont plusieurs – ont…

— Plusieurs ? fit Corfe.

— Oui. Ils ont changé de place votre armoire, qui est très lourde, je le vois aux crochets qui la retenaient à la muraille. Or, un homme, si fort fût-il, n’aurait pu exécuter cette opération à lui seul sans faire du bruit !

— C’est pourtant vrai !

— Oh ! je ne me trompe jamais ! assura le détective britannique. Je dis donc que les voleurs ont agi dans un double but : vous enlever des documents et se venger de vous… Laissez-moi voir un peu… Ah ! ah !

Joé Blanket avait atteint la serrure de la porte d’entrée :

— Le verrou et la serrure sont intacts ! murmura-t-il. Une serrure de sûreté ! Ils avaient les clés ! Vos clés ! Elles étaient dans vos vêtements, hein ?

— Je… oui… ! Elles y étaient !

— Et, naturellement, les voleurs se sont introduits ici il n’y a pas longtemps. Tandis que l’un d’eux amusait la concierge en lui remettant la lettre dont on vous a parlé, l’autre montait directement !

« Vos voleurs, ce sont Argulian et compagnie !… Moi, je change d’hôtel tous les soirs !…

« Et ils n’ont même pas pris le soin de refermer votre porte, de sorte que d’autres gentlemen indélicats ont pu, s’ils l’ont voulu, achever de…

— Ah ! Assez ! grommela Corfe que ces explications, si plausibles fussent-elles, enrageaient. Demain, nous verrons cela ! Venez avec moi à la Sûreté !

— Je n’aime pas me coucher tard, monsieur Corfe, et je ne sais si je trouverai de la place dans un hôtel ; mais vu les circonstances, je suis à votre disposition !

Corfe ne répondit pas.

Les deux hommes sortirent du petit logement. Le policier en referma la porte. Ils descendirent.

En bas, Corfe se fit donner la lettre en question par la concierge. Il la lut à la clarté du briquet de Joé Blanket.

Elle contenait ces deux mots, formés à l’aide d’un assemblage de lettre découpées dans un journal :

 

DERNIER AVERTISSEMENT

 

Corfe, sans mot dire, fourra le papier dans sa poche.

Joé Blanket ne posa pas la moindre question. Il avait lu, lui aussi, la courte missive.

Les deux policiers, ayant gagné la place Clichy, prirent le métropolitain qui les conduisit en quelques minutes au quai des Orfèvres.

Bien que les horloges marquassent minuit, lorsqu’ils y furent, M. Serpier, qui venait d’arriver, après une perquisition, exécutée dans un tripot, était encore dans son cabinet.

Il reçut immédiatement les deux hommes.

Corfe, le plus rapidement qu’il le put, fit le récit de ses aventures ou plutôt de ses mésaventures jusques et y compris le cambriolage dont il venait d’être la victime.

M. Serpier ne fit pas la moindre observation.

— Et vous, monsieur Joé Blanket, qu’avez-vous de nouveau ? questionna-t-il l’Anglais.

— Rien !… Rien que des pistes très vagues… Il faut que je les vérifie avant de vous donner des certitudes, monsieur le chef de la Sûreté !

— Le secrétaire du professeur Haymann vient de mourir ! fit M. Serpier. Et les caractères tracés sur les papiers saisis sur votre sosie, monsieur Blanket, et sur le jeune Piebald, ne signifient rien, ou peu de chose… Je vais vous les montrer !

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M. Serpier ouvrit le tiroir de son bureau et, après avoir cherché pendant quelques instants, attira à lui une enveloppe de papier jaune.

— Voilà l’affaire ! dit-il.

Il plongea ses doigts dans l’enveloppe : elle était vide !

XII

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Monsieur Serpier, ayant étouffé une exclamation, reprit ses recherches dans le tiroir de son bureau. Il dut se rendre à l’évidence : les deux papiers avaient bien disparu !

Qui les avait pris ? Mystère !

Pas Bougenais : le secrétaire du chef de la Sûreté, en effet, était parti le matin même pour Boulogne-sur-Mer, et M. Serpier se souvenait d’avoir encore regardé les deux documents vers neuf heures du soir, avant de partir perquisitionner.

Il appela son planton. Celui-ci n’avait rien vu. Il n’était pas entré dans le cabinet du haut fonctionnaire.

M. Serpier, remettant à plus tard le soin d’élucider ce mystère, rechercha machinalement si les feuillets que lui avait remis le professeur Heymann, et qui contenaient la traduction des signes mystérieux, étaient toujours dans son tiroir. Il les trouva aussitôt.

— Ah ! Ils n’ont pas tout enlevé ! murmura-t-il. Ils ont laissé le principal !

— Le principal, c’était sans doute les deux papiers avec les hiéroglyphes, monsieur le chef de la Sûreté ! fit posément Joé Blanket.

Sans répondre à cette boutade, M. Serpier murmura :

« Le premier signe Sans titre 1 représente les lettres mn de l’alphabet égyptien. Le second signe Sans titre 2 se traduit par les lettres nb. Le troisième Sans titre 3 signifie mr, le quatrième Sans titre 4 veut dire s’. Sans titre 5 signifie hm. Sans titre 6 veut dire ms. Sans titre 7 signifie sh. Sans titre 8 signifie g. Inutile de continuer !

Pour être bref, la traduction s’établit ainsi :

— En tout cas, voilà la traduction du professeur Heymann !… Premier document.

MN NB MR S’ NB MS SH G’   LIS (fleur) M’ MR F B’ T’ SN H S NH TT YB SP OU’H P

« C’est tout.

« Le professeur Heymann nous fait observer que l’alphabet égyptien ne contient pas de voyelles, et que les lettres sont des signes phonétiques qui ont un sens littéral et un sens symbolique.

« En tout cas, l’inscription, dans les deux cas, ne signifie absolument rien. Elle se compose d’une suite de signes sans aucun lien apparent.

« Il en est de même pour la seconde inscription, que le professeur a également traduite.

« … Donc, de ce côté, rien.

« Reste ce que vous avez entendu à bord du bateau mouche, Corfe, et les renseignements que peut avoir recueillis M. Blanket…

— Oh ! moi, je ne sais pas grand’chose ! Harrisson… commença l’Anglais.

— Pour une fois, monsieur Blanket, vous n’aurez pas mérité votre réputation ! fit M. Serpier en lui lançant un coup d’œil oblique. Heureusement que les faits vous démentent un peu !… Car, enfin, vous avez très bien su trouver le repaire du bateau-mouche, et, pour un peu, vous vous seriez trouvé à bord, pour écouter les confidentes d’Argulian et compagnie !

Le détective britannique ne répondit que par un soupir.

— D’après ce qu’a entendu M. Corfe, poursuivit le chef de la Sûreté ; il semblerait résulter que Piebald et ses complices sont persuadés qu’Otto Drohl a tué le véritable Joé Blanket ! Et que c’est lui qui a enfermé Piebald dans la malle…

« Il en résulterait qu’Otto Drohl est en lutte avec Argulian pour la possession des perles volées, et qu’Argulian attend l’arrivée de Teddy, lequel est en Australie, ce qui concorde à peu près avec ce que vous nous avez raconté, monsieur Blanket ! Et je croirais assez que les hiéroglyphes en question constituent un moyen de correspondance entre Teddy et ses complices… entre Teddy et Otto Drohl, et entre Teddy et Argulian.

« … Nous avons affaire à une bande solidement organisée, c’est clair. C’est un des bandits qui m’a volé les feuillets aux hiéroglyphes ; c’est un autre qui a expédié la lettre explosive au professeur Heymann… Maintenant, est-ce Otto Drohl ou Argulian et consorts ? C’est ce que nous saurons !

« … Nous allons immédiatement perquisitionner à bord des bateaux-mouches du quai de Javel, quoique je sois persuadé que nous n’y trouverons rien…

Et, au lever du soleil, nous serons à la villa d’Enghien, que nous visiterons, ce que nous aurions dû faire depuis longtemps ! Je…

M. Serpier s’interrompit en voyant Joé Blanket faire un geste pour parler :

— Vous dites, monsieur Blanket ?

— Oh ! Rien ! Je pensais que nous aurons de la chance si nous ne sommes pas assassinés tous !

— C’est notre métier ! observa philosophiquement le chef de la Sûreté. Mais assez raisonné. Partons !

Moins de vingt minutes plus tard, M. Serpier, Joé Blanket et Jérôme Corfe, accompagnés de quatre agents de la Sûreté, arrivaient dans deux taxis sur le quai de Javel. Ils éveillaient les gardiens logés dans le ponton, et, aussitôt, la fouille des bateaux-mouches commençait.

Elle ne devait donner aucun résultat.

Corfe reconnut facilement le bateau où il avait failli être assassiné. Les barreaux de grille de chaudière étaient encore dans le petit salon. Ils constituaient le seul souvenir de la scène tragique qui s’y était déroulée.

Le bachot avait disparu. Aucune trace des bandits.

— C’était à prévoir ! déclara M. Serpier. Nos gens comptaient attirer M. Corfe dans ce guet-apens et ne plus revenir ici. Enfin, nous avons bien fait d’éclaircir nos doutes !

— Et cela, qu’en pensez-vous, chef ? fit soudain Corfe en brandissant un carré de bristol souillé de boue, qu’il venait de ramasser sur une des marches de l’étroit escalier faisant communiquer le salon du bateau-mouche avec le pont.

À la clarté de la torche électrique qu’il tenait à la main, le chef de la Sûreté examina le mince carton. Il portait cette figure imprimée :

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— Cela ne nous apprend pas grand-chose ! grommela M. Serpier, après avoir retourné le bristol.

— Comment, chef, mais ce sont trois X… Un triple X… Et l’individu qui m’a sauvé m’a dit se nommer Triplix ! C’est comme qui dirait sa signature !

— Qui sait si nous ne sommes pas en présence d’une comédie destinée à nous… à vous duper une fois de plus, Corfe !

— Oh ! chef ! Si vous aviez vu les « directs » qu’il a assénés à ses « amis », vous ne diriez pas qu’il est leur complice, protesta l’inspecteur.

— Alors, cette carte prouverait qu’il… que ce Triplix est revenu ici après votre départ ?… Que pensez-vous de cela, monsieur Blanket ?

— Je pense que ce sont tous des canailles, et que plus vite nous leur mettrons la main dessus, mieux cela vaudra ! Nous avons maintenant assez de preuves pour les arrêter, surtout après l’indigne traitement qu’ils ont fait subir à M. Corfe !

M. Serpier eut un haussement d’épaules, agacé. L’Anglais, en lui répondant ainsi, ne se compromettait vraiment pas !

— Je résume ! dit-il. La bande est divisée en deux camps. L’un qui comprend Piebald, Argulian, et d’autres que nous ne connaissons pas. L’autre qui est composée d’Otto Drohl et de ce Triplix… Reste à savoir auquel des deux camps appartenait l’homme qui se faisait appeler comme vous M. Blanket et qui est mort dans mon cabinet… et dont le cadavre a disparu !

Nul ne répondit à cette dernière question.

— Nous n’avons plus rien à faire ici ! conclut le chef de la Sûreté.

Les trois hommes, suivis des inspecteurs revinrent quai des Orfèvres.

Trois heures du matin sonnaient.

« Inutile de nous coucher ! fit M. Serpier. Dans une heure, nous partirons pour Enghien, de façon à être devant la villa au lever du soleil. Et nous procèderons à une perquisition en règle.

« En attendant, je vais envoyer deux hommes rue de Provence au domicile particulier d’Argulian, pour s’assurer de lui, dès qu’il sortira. Mais nous pouvons être tranquilles : l’oiseau doit être loin ! Il y a longtemps que nous aurions dû nous occuper de lui !

— Nous ne trouverons rien non plus dans la villa, je le crains ! murmura M. Joe Blanket, qui paraissait plutôt affaissé.

— C’est à voir ! fit Corfe.

M. Serpier envoya chercher une bouteille de cognac qu’il partagea avec ses hôtes.

Et, par le train de quatre heures trente-deux, le chef de la Sûreté, Corfe, Joé Blanket et deux inspecteurs partirent pour Enghien.

Ils durent attendre l’heure légale, en se promenant aux alentours de la villa de M. Argulian.

Enfin, ce fut le moment.

M. Serpier, ayant disposé Corfe et les deux inspecteurs, de façon à surveiller les abords de la villa alla sonner à la grille. Pas de réponse. Il sonna encore et en vain.

Sur sa prière, Joé Blanket s’en fut requérir un serrurier. Ce qui prit du temps, car aucune serrurerie n’était encore ouverte. Une grande demi-heure passa avant que l’Anglais revînt avec un ouvrier.

La serrure de la grille fut ouverte, puis celle de la porte d’entrée.

La villa était inhabitée.

Tout y était en ordre. Aucune trace de départ précipité.

Dans le grand salon, où s’était présenté Corfe, les housses recouvraient les meubles et le grand lustre.

M. Serpier et ses compagnons, après avoir rapidement examiné la pièce, passèrent dans les chambres, ouvrant les meubles – les clés étaient sur les serrures – et ne découvrant rien de particulier, ni d’intéressant.

Dans une petite pièce servant de bureau à M. Argulian. Corfe ouvrit tiroirs et secrétaires. Tous étaient vides. Des cendres noires – provenant de papiers brûlés – emplissaient la cheminée.

— Ah ! s’écria soudain Corfe, qui venait d’ouvrir une porte dissimulée par une tapisserie.

Elle donnait sur une petite salle carrée, éclairée par une étroite fenêtre garnie de verres dépolis.

Le long des murailles, deux rangs d’étagères supportaient des vitrines de verre où étaient soigneusement rangés des échantillons de diverses pierreries de second ordre : sardoines, cailloux du Rhin, malachites, onyx, agates, pierres de lune, tous soigneusement étiquetés.

Au-dessus de ces vitrines, des tableaux lithographiés représentaient les principaux diamants célèbres du monde entier : le diamant de Tavernier, le diamant bleu de Hope, le Ko-hi-Noor, le Régent, l’Orloff, le Sancy…

Dans un angle, un petit établi en tôle vernie supportait un tour de lapidaire, des microscopes, un spectroscope, des pinces et une plaque de nickel percée de trous, servant à déterminer le calibre des pierreries. Une balance de précision entourée de sébilles d’ébonite complétait ce matériel.

Ce n’était aucun de ces objets que avait provoqué l’exclamation de Corfe.

C’était un squelette admirablement préparé et suspendu à une potence de cuivre, qui occupait le milieu d’un des panneaux, entre deux vitrines. Ce squelette était muni d’une étiquette attachée par un fil de laiton à un des doigts de sa main gauche.

Et, sur cette étiquette, il y avait le triple X, que Corfe avait déjà vu tracé sur la carte trouvée à bord du bateau mouche.

— Regardez, chef, dit-il d’une voix rauque.

M. Serpier regarda et vit.

— Que pensez-vous de cela ? demanda Joé Blanket, qui s’était penché sur le squelette.

— Je… je…

L’émotion de l’Anglais devait être énorme pour qu’il montrât ainsi son trouble, lui, l’homme si maître de lui !

Il eut une sorte de frisson, et, se baissant, palpa un des tibias du squelette.

Il se releva. M. Serpier et Corfe remarquèrent sa pâleur :

— Vous êtes souffrant, monsieur Blanket ? questionna le Chef de la Sûreté.

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— Non. C’est… l’étonnement… Ce squelette, c’est celui d’Otto Drohl !

— Comment ?

— Oui. Et c’est aussi celui de l’homme qui est mort dans votre cabinet, monsieur Serpier. Je le reconnais !

— Vous êtes sûr de…

— Comment pouvez-vous… prononcèrent ensemble Corfe et le chef de la Sûreté.

— Yes !… Je savais qu’Otto Drohl avait une cicatrice à la jambe droite. Nous l’avons remarquée, quand il a été arrêté à Londres.

« Cette cicatrice, je la retrouve sur son tibia… Je me doutais que l’homme qui était mort chez vous, monsieur le chef de la Sûreté, était Otto Drohl… Mais je n’en étais pas sûr : c’est pour cela que j’avais couru à la Morgue me rendre compte !

« Regardez son petit doigt droit il est recroquevillé. Celui de votre visiteur l’était – celui d’Otto Drohl aussi. Car Otto Drohl était atteint de lèpre perforante… dont vous voyez les traces sur sa jambe et sur son doigt.

DEUXIÈME PARTIE

Les Perles bleues

I

Monsieur Octave Serpier était un policier d’élite. Il aimait son métier. Il le connaissait à fond. Il savait que la base de toute police, c’est la méfiance.

Depuis longtemps, depuis sa première entrevue avec lui, il se méfiait de Joé Blanket. Il n’était même pas sûr, malgré les papiers de toutes sortes que lui avait montrés l’Anglais, que ledit Blanket fût réellement le personnage qu’il prétendait être. Oh ! tout prouvait ou semblait prouver que Joé Blanket était bien – si l’on peut dire – Joé Blanket. Mais M. Serpier était payé pour savoir – et il le savait depuis longtemps ! – que les apparences se prennent très facilement pour la réalité…

Pourtant, M. Serpier jugea que l’émotion de Joé Blanket était sincère et que ses affirmations relativement au mystérieux squelette méritaient d’être prises en considération.

— Vous êtes bien certain, absolument, que vous ne vous trompez pas ? insinua-t-il à l’adresse du détective britannique.

Joé Blanket se redressa, froissé :

— Je pense, dit-il, que le plus simple est de dresser un procès-verbal de notre visite ici. Nous ferons la description minutieuse et détaillée du squelette, et cette description, nous la comparerons avec le signalement d’Otto Drohl, tel qu’il existe dans les archives de Scotland Yard.

« … Pour moi, la question est réglée : nous n’avons plus à nous occuper d’Otto Drohl : il est ici, mort… Il n’existe plus. Et ce sont évidemment ses anciens complices qui l’ont tué.

— C’est-à-dire Argulian et compagnie ! fit Jérôme Corfe.

— Argulian ou d’autres ! grommela M. Serpier.

M. Joé Blanket était de mauvaise humeur :

— Vous voulez peut-être parler de ce mauvais plaisant qui a laissé sa carte ! murmura-t-il en froissant l’étiquette attachée à un des doigts du squelette. C’est une misérable farce. Pour moi, ce triple X, ce Triplix n’existe pas. C’est un des nombreux subterfuges des criminels que nous recherchons ! Nous ne…

— Pardon ! Mais l’homme qui m’a délivré, dans le bateau-mouche, il existe, celui-là ! remarqua Corfe.

— Je ne vous parle pas de votre sauveur : je vous parle de Triple X !… Votre sauveur ! Ah ! ah ! Mais je suis persuadé que c’est tout simplement Vachariadès ! Vous avez été dupe d’une comédie admirablement jouée !

Corfe haussa les épaules.

— J’ai vu l’homme dont vous parlez, quel qu’il soit, asséner deux « directs » qui n’étaient pas de la plaisanterie : si vous en aviez reçu un, vous seriez de mon avis !

— Je crains, mister Corfe, que vous manquiez de méthode et d’esprit scientifique ! En Angleterre, nous en possédons !

« Vous me répondez toujours à côté ! Il s’agit de savoir si l’homme qui vous a délivré est Triplix, et si ce Triplix existe ! La force de ses « directs » ne prouve rien. Admettons qu’il vous ait délivré réellement, c’est-à-dire sans jouer de comédie : dans ce cas, nous pouvons encore supposer qu’il n’était pas d’accord avec ses complices, si c’était Vachariadès !

Tandis que se poursuivait cette controverse qui menaçait de tourner à l’aigre, M. Serpier avait continué à examiner le squelette.

Il jugea le moment venu d’intervenir : – Inutile, messieurs, dit-il, de discuter plus longtemps. C’est du temps perdu. Et vous n’en finiriez pas, attendu que vous n’avez, somme toute, que des suppositions à vous opposer. De simples hypothèses !

« La personnalité de ce triple X, s’il existe, importe peu. Si, comme M. Blanket l’assure, nous sommes bien en présence du squelette d’Otto Drohl, nous aurons déjà résolu une des données du problème qui nous est soumis. Otto Drohl est l’assassin présumé de Carl Jacobsen. Nous savons qu’il avait un ou plusieurs complices. Ce ne peuvent être que ses complices qui l’ont tué. Et ces complices, ce sont Argulian, Piebald et compagnie.

— M. Corfe a été singulièrement maladroit, lorsqu’il s’est lancé à la poursuite de William Grant…

— Mais dites donc, si Otto Drohl est ici, riposta Corfe, cela prouve que William Grant n’est pas Otto Drohl ! Et qui est-ce, je vous prie ?

— Vachariadès, peut-être !

— Ou Triple X !

— Nous saurons cela ! Mais laissez-moi terminer ! fit Joé Blanket. Je disais donc que, si au lieu de poursuivre ce William Grant, quel qu’il soit, et peu importe pour l’instant, vous aviez continué votre perquisition, vous auriez trouvé dans la caisse du piano le cadavre dont le squelette est ici. Et cela aurait simplifié les choses ! Maintenant, Argulian et Piebald sont loin…

— Ils sont sans doute au pouvoir de l’homme qui m’a délivré, de Triple X ! grommela Corfe. Il ne les a pas assommés pour rien !

— Il les a assommés pour vous délivrer ! Mais cela ne nous dit pas où ils sont. Et vous connaissez le proverbe qui dit qu’il ne faut pas courir deux lièvres à la fois, hé ?…

« Il nous reste l’espoir de retrouver Sonia Argulian, mais, moi, je n’y compte pas !

— Nous allons voir cela ! conclut M. Serpier, qui avait patiemment écouté les deux hommes. Pour l’instant, terminons la perquisition.

Déjà, toutes les pièces, ainsi que le grenier, avaient été visités.

M. Serpier, flanqué de Corfe et de Joé Blanket, que suivaient les deux inspecteurs de la Sûreté, descendit à la cave.

Jérôme Corfe, d’un coup d’œil, reconnut que rien n’y avait été changé depuis qu’il y était venu en compagnie de Sonia Argulian et du sinistre Piebald. Caisses vides, futailles en ruines, meubles démolis, outils de jardin rouillés n’avaient pas bougé.

Mais la caisse, cette caisse neuve dans laquelle, soi-disant, avait été transporté le piano d’études de Sonia Argulian, elle avait disparu. Pas trace.

En vain, les cinq hommes la cherchèrent-ils.

Soudain, Jérôme Corfe poussa une sourde exclamation. Joé Blanket et M. Serpier le rejoignirent :

— Eh bien ? questionna le chef de la Sûreté, en voyant son subordonné qui, penché vers le sol, semblait changé en statue.

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— Là ! Des fourmis… des fourmis rouges ! Un nid ! Regardez ! expliqua Corfe en désignant un petit monticule de terre de forme conique, érigé presque contre la muraille.

M. Serpier et Joé Blanket se baissèrent, et constatèrent que Corfe avait dit vrai : des milliers de fourmis rouges, de très petite taille, grouillaient autour du monticule.

— Ce ne sont pas des fourmis de nos pays ! observa Joé Blanket, en hochant la tête. Fourmis asiatiques… de l’Inde, particulièrement féroces ! Je connais ! Quand j’étais à Mandalay, le rajah…

— Piebald, dans le bateau-mouche, m’avait menacé de me faire ronger les yeux par des fourmis rouges ! interrompit Corfe. Et nous trouvons ici des nids de fourmis !

— Ce qui prouve que c’était bien Piebald qui vous a parlé ! Mais je suppose que vous ne l’ignoriez pas ? fit Blanket, avec la plus parfaite candeur.

Corfe ne répondit pas. Il avait tiré un carnet de sa poche et prenait des notes.

La visite s’acheva.

Somme toute, la perquisition n’avait pas été inutile : la découverte du squelette, si c’était bien celui d’Otto Drohl, était d’une importance extrême. Quant au nid de fourmis, il ne faisait que confirmer la culpabilité d’Argulian et de Piebald.

M. Serpier, ayant apposé les scellés sur la porte du cabinet de travail d’Argulian et laissé les deux inspecteurs pour surveiller la villa, regagna Paris en compagnie de Corfe et de Joé Blanket.

Le trajet s’accomplit sans que les trois hommes parlassent beaucoup. Blanket était évidemment très préoccupé et ne le cachait pas. La découverte du squelette lui donnait à penser.

Corfe, lui, se remémorait les paroles de Triplix, de l’inconnu qui l’avait sauvé : « Un conseil : méfiez-vous de Joé Blanket. Il est plus fort que vous ! »

Se méfier de Blanket ? Corfe s’en méfiait plus que du diable en personne.

Quant à le reconnaître pour plus fort que lui, ça, jamais !

Mais quel jeu jouait Blanket ? Si, hasard si invraisemblable que fût la supposition, il était l’allié d’Argulian ?

Il fallait tout envisager… En tout cas, la méfiance s’imposait, et aussi la prudence.

— Maintenant, nous allons rue de Provence ! fit M. Serpier, comme le train s’arrêtait en gare du Nord. À défaut d’autre chose, nous perquisitionnerons !

Les trois hommes, sortis de la gare prirent place dans un taxi.

Ayant sonné à la porte de l’appartement du marchand de pierres précieuses, ils furent plutôt surpris en voyant la porte s’ouvrir.

M. Argulian ? demanda M. Serpier à la camériste.

— Monsieur est en voyage… Mais mademoiselle est là ! expliqua la domestique.

— Je désirerais… Nous désirerions la voir, tout de suite, pour une affaire urgente ! déclara M. Serpier, qui plaça sa carte d’identité sous les yeux de la domestique.

Celle-ci eut un haut-le-corps :

— Je… je vais tout… tout de suite prévenir mademoiselle ! balbutia-t-elle.

Toute tremblante, elle conduisit les policiers dans le grand salon et disparut.

Les trois hommes, du premier coup d’œil, constatèrent que, dans la vaste pièce, rien n’avait été touché. Meubles, tentures, tableaux, objets précieux étaient à leur place. Aucune trace de départ.

Ils échangèrent un regard éloquent : la présence de Sonia Argulian était vraiment étonnante, ils s’étaient attendus à ne trouver personne.

Une des portes du salon s’ouvrit. Sonia Argulian apparut. Elle était revêtue d’une robe très simple, en soie crème. Son visage au teint mat était lourd d’angoisse : traits tirés, yeux rougis, regard las.

— Vous désirez, messieurs ?… demanda-t-elle en s’inclinant légèrement. Les policiers lui rendirent son salut.

— Je suis M. Serpier, chef de la Sûreté parisienne, mademoiselle ! se présenta le magistrat. Et voici l’inspecteur Corfe, que vous avez déjà eu d’occasion de voir. M. Blanket, de Londres.

La jeune fille s’inclina de nouveau et, le regard fixé sur M. Serpier, attendit.

— Dois-je vous demander, mademoiselle, où sont M. Argulian, votre père, et le sieur Piebald, votre fiancé ?

— Je n’en sais absolument rien, monsieur !

— Naturellement ! Je ne perdrai donc pas mon temps !…

« En vertu d’un mandat délivré par M. Carveur, juge d’instruction, je vais être obligé de m’assurer de vous !…

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— Vous assurer de… Vous voulez dire que vous allez m’emmener en prison ! s’écria Sonia Argulian, devenant livide.

— Vous l’avez dit, mademoiselle ! Et je n’ai pas à discuter les ordres qui me sont donnés ! Votre père est accusé d’un horrible assassinat, de complicité avec votre… fiancé… et tout semble prouver votre propre complicité !

— Oh !… C’est… C’est…

La jeune fille, haletait : les paroles sortaient avec difficulté de sa bouche contractée.

— Et il y a aussi un certain guet-apens dont a failli être victime M. Corfe, ici présent, et dont vous aurez à vous expliquer avec la justice !

— Moi !… Moi !… répéta la malheureuse, hagarde.

— Je ne peux rien vous dire de plus, mademoiselle ! Si vous voulez vous munir de quelques vêtements, de linge, vous le pouvez… Cependant, vous me permettrez de ne plus vous quitter !

Sonia Argulian se redressa. Un sourire amer, sinistre, crispa ses lèvres pâlies.

— Oh ! monsieur, je ne veux pas me sauver ! ni m’empoisonner ! Ne craignez rien !… Voulez-vous sonner et dire à la femme de chambre de m’apporter un manteau et un chapeau ? Si j’ai besoin d’autre chose, je le ferai venir !

Et, appuyée à un guéridon, la jeune fille, droite, immobile, attendit.

Corfe alla chercher la camériste, qui apporta les vêtements demandés.

Cinq minutes plus tard, Sonia Argulian, en compagnie de Jérôme Corfe, roulait, dans un taxi, vers la prison de Saint-Lazare, cependant que M. Serpier procédait à une perquisition en règle de l’appartement du marchand de pierreries.

II

Après avoir conduit Sonia Argulian à Saint-Lazare, Jérôme Corfe était revenu quai des Orfèvres, à la Sûreté.

Il y fut bientôt rejoint par M. Serpier à qui il rendit compte de sa mission :

— Très bien ! fit le chef de la Sûreté. Voici un pas de fait, M. Carveur, j’en suis persuadé, saura faire parler la fille ; c’est un habile juge d’instruction, et si la demoiselle Argulian veut continuer avec lui la comédie qu’elle nous a jouée…

— Croyez-vous qu’elle nous ait vraiment joué la comédie, chef ?

— J’en suis persuadé. Les femmes sont comédiennes de naissance, et il est tout naturel que la demoiselle Argulian ait essayé de nous attendrir, et qu’elle ne se soit pas souciée de nous révéler où sont ses père et fiancé !… Nous verrons bien !

« M. Blanket dit qu’il a une piste. Il a refusé de s’expliquer davantage : il veut, dit-il, conserver sa liberté d’action.

— Je pense qu’il veut nous rouler, chef !

— Non ! Mais il aimerait bien retrouver à lui seul, le ou les assassins de Carl Jacobsen ! En tout cas, nous avons maintenant un terrain solide : si le squelette est véritablement celui d’Otto Drohl, il faudra bien que cet Argulian s’explique à son sujet.

« M. Carveur va l’inculper d’assassinat. Le squelette va être expertisé. Je vais, d’ailleurs, voir M. Carveur tout de suite. Nous n’avons rien trouvé chez Argulian ; naturellement, le paroissien a fait place nette. La fille nous renseignera peut-être…

« Et vous, que comptez-vous faire, Corfe ?

— Aller rue Montpensier, chef, d’abord… Après, je verrai. J’ai des idées. Je regrette seulement que nous ayons perdu de vue Blanket. Il ne me dit rien de bon, l’Anglais !

— Il doit venir ici demain soir ou après-demain ! Lui aussi, il m’a dit qu’il avait une idée ! C’est peut-être la même que la vôtre !

Jérôme Corfe ne répondit pas.

— Eh bien, faites pour le mieux, mon ami ! Et tâchez de vous distinguer ! Vous me tiendrez au courant, naturellement !

— Laissez-moi faire, chef ! Vous verrez !

Sur ces mots, Jérôme Corfe ayant serré la main que lui tendait M. Serpier se retira.

Un taxi, en quelques minutes, le reconduisit chez lui rue Nollet.

Bien que, pendant le trajet, il se fût assuré qu’il n’était pas suivi ; il ne voulut pas laisser à ses ennemis la plus minime chance de le filer.

Aussitôt refermée la porte de son appartement, il téléphona au marchand de charbon voisin, dont il était le client, et lui ordonna d’apporter immédiatement un sac de charbon de bois.

— Voilà vingt francs pour vous, lui dit-il, après l’avoir réglé. Seulement, je vous demanderai de rester dans l’escalier pendant quelques minutes… J’ai une ancienne fiancée, avec laquelle je n’ai pas voulu me marier : elle avait un caractère de chien enragé…

— Vous avez eu de la veine, monsieur Corfe, de vous en apercevoir d’avance ! Moi, ça n’a été qu’après mon mariage, que je…

— Ah ! En tout cas, vous comprenez, je n’ai rien voulu savoir !… Elle m’en veut à mort !… Et il m’a semblé la voir qui guettait au coin de la rue… C’est une femme capable de tout !…

« Je vais donc m’habiller en charbonnier. Elle a dû vous apercevoir : lorsque je sortirai elle croira que c’est vous qui descendez, car je sais me camoufler, et ne se doutera de rien ! Et cinq minutes après, vous redescendrez à votre tour, comme un homme qui a gagné vingt francs !

— Ah ! Elle est bonne ! Vous pouvez dire que vous avez de l’astuce, monsieur Corfe ! fit le charbonnier en fourrant dans sa poche le billet bleu que venait de lui remettre l’inspecteur.

« Mais, vous savez, entre hommes, on doit se soutenir, et ce n’était pas la peine de me donner de l’argent… Je vous remercie quand même !…

Corfe sourit. En peu d’instants, il fut habillé et grimé avec une telle perfection que le charbonnier, qui l’attendait dans la cuisine, devant un verre de vin, ne put retenir des cris d’admiration.

— Mais, vous vous êtes fait ma tête, monsieur Corfe ! Épatant ! Ah ! vous auriez fait un acteur merveilleux !

L’inspecteur eut un hochement de tête modeste. Il sortit de l’appartement avec son porteur de charbon, qu’il laissa sur le palier, et, ayant sur l’épaule le sac vide, descendit lentement l’escalier.

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La mère Tronchier, sa concierge, grommela à son passage :

— Dites donc, le bougnat, vous auriez pu essuyer vos pieds, en montant ! Une autre fois, je ne vous laisserai pas passer !

Corfe, très sérieux, grommela une vague excuse et fut dehors.

Il constata, ou crut constater, que personne ne le guettait. Il s’éloigna à pas lents, et, ayant, par la rue Legendre gagné l’avenue de Clichy, sauta dans un autobus à destination de l’Odéon.

Il descendit à la Bourse et se dirigea vers le Palais-Royal.

En quelques minutes, il fut devant le petit débit de vins de la rue Montpensier, où, la veille, il avait vu disparaître Piebald. À travers la vitre embuée il put constater que la salle du traiteur était vide. Il alla s’installer chez un marchand de vins voisin, où il déjeuna. (Il était près de deux heures de l’après-midi !)

Pendant le reste de la journée, il s’occupa à surveiller le cabaret de la Grappe d’Or, ainsi se nommait le débit où était entré Piebald.

Corfe guetta également l’issue de la maison donnant dans la rue de Richelieu. Mais s’il y vit entrer ou sortir plusieurs personnes, du moins ne reconnut-il aucune d’elles.

À la tombée de la nuit, il regagna le quai des Orfèvres, et changea son déguisement de charbonnier contre une livrée de chauffeur d’automobile ; épais manteau, casquette plate, gros gants fourrés. Il fit subir à son visage une nouvelle transformation, et s’en fut rue Montpensier.

Le débit, lorsqu’il y pénétra, contenait une demi-douzaine de consommateurs en train de dîner. Cinq étaient des chauffeurs ; le sixième, à en juger par son extérieur, devait être employé dans quelque administration. Corfe remarqua que c’était lui le mieux habillé, et que c’était lui qui choisissait les plats les moins chers.

Le policier s’étant attablé au fond de la salle, presque à toucher la porte de l’arrière-boutique, se fit servir à dîner. Placé comme il l’était, il entendait facilement tout ce qui se disait dans la cuisine.

La salle était des plus ordinaires : des murailles jaunâtres ornées de panneaux de carton vantant l’excellence de différentes marques de liqueurs et d’un règlement, sali, taché et noirci, illisible, contre l’ivresse publique ; à droite de l’entrée, le comptoir de zinc avec sa petite fontaine et son Zanzibar, derrière lequel se tenait le patron : un gros homme au cou puissant, au front chauve, dont le visage s’agrémentait de deux petits yeux gris, d’un nez semblable par la forme et la couleur, à une aubergine, et d’une épaisse moustache jaune.

Tout en mangeant le civet de lapin – du chat authentique ! – qu’il s’était fait servir, Corfe observa ce qui se passait autour de lui.

À en juger par leurs conversations, les chauffeurs qui l’avoisinaient étaient de véritables chauffeurs. Pas de doute à ce sujet. Et l’employé, qui mangeait lentement en lisant le journal appuyé devant lui à une carafe, était bien un employé.

Quant au patron, il s’occupait à supputer dans un journal du soir les pronostics des courses. Son épouse, une petite femme maigre et brune, au regard méfiant, servait, l’œil à tout.

Corfe l’entendit qui morigénait le cuisinier pour avoir servi une portion trop copieuse.

Jusque-là, rien de bien sensationnel.

Pourtant, il y avait un mystère dans cette maison à double issue. Piebald était entré dans cette boutique, et pas dans une autre !

Corfe ne se hâtait pas. Son repas terminé, il se fit servir un café, une abominable mixture qui n’avait de commun avec le café que la couleur.

Comme notre policier avalait péniblement cet infect mélange, un grand gaillard pénétra dans la salle.

Il jeta un vif coup d’œil autour de lui, échangea un regard avec le patron qui y répondit par un clignement, et disparut dans l’arrière-boutique.

Ce n’était pas un chauffeur. Un ample macfarlane gris l’enveloppait. Le col en était relevé. Aussi Corfe n’avait-il pu voir son visage.

Il dut faire appel à tout son sang-froid pour ne pas tressaillir, en entendant ces mots, prononcés mi-voix, dans la cuisine, par la patronne !

— Et alors, vous ne savez pas, monsieur Vachariadès ? Venez vite que je vous…

Elle dut s’éloigner, passer dans une autre pièce : Corfe n’en entendit pas plus. Mais ce qu’il avait surpris lui suffisait.

Une angoisse le prit : Vachariadès allait ressortir. De quel côté ? rue Montpensier ou rue Richelieu ? Car il fallait le suivre.

— Il est entré par la rue Montpensier : il sortira par l’autre issue ! pensa le policier.

Il voulut appeler le patron pour payer son addition, mais au même moment la femme bondit hors de l’arrière-boutique et souffla quelques mots à son mari. Le cabaretier eut un haut-le-corps, et, aussitôt se précipita au dehors.

Il revint peu après, échangea un coup d’œil avec sa femme qui était restée au comptoir, et reprit sa place.

— Toi, tu es allé chercher un taxi, ou je veux perdre mon nom ! pensa Corfe, qui paya et sortit.

Pas de voiture dans la rue Montpensier. Elle devait être rue Richelieu. Corfe, à pas rapides, fit le tour du pâté de maisons, et arriva rue Richelieu juste à temps pour voir l’inconnu au macfarlane s’engouffrer dans un taxi qui, avant même qu’il en eût refermé la portière, démarra et fila à toute allure vers le Louvre.

La rue Richelieu, heureusement, était assez encombrée. L’auto, presque aussitôt, dut ralentir.

Corfe eut la chance d’apercevoir un taxi vide dans lequel il se jeta, après avoir ordonné au chauffeur, avec promesse d’une belle récompense, de suivre la voiture où était Vachariadès.

Celle-ci, ayant traversé la place du Théâtre-Français, s’engagea dans la rue de Rivoli qu’elle suivit.

Elle s’arrêta, un quart d’heure plus tard, devant le trottoir du « départ » de la gare de Lyon.

Corfe vit l’inconnu payer le chauffeur et pénétrer dans la salle des Pas-Perdus. Il se dirigea vers un guichet.

Corfe, qui l’avait suivi, l’entendit demander un billet de première classe pour Marseille.

Et l’inconnu, son ticket en main, s’élança vers le portillon donnant accès au quai.

Au moment où il faisait poinçonner son billet par le contrôleur, Corfe lui mit la main sur l’épaule :

— Venez ! Vite ! Je viens de la part de Piebald !

L’homme tressaillit et se retourna. Corfe vit son visage nettement éclairé par un lampadaire voisin : une physionomie tourmentée, menton et lèvres rasés, grands yeux noirs, nez busqué.

— Qu’avez-vous dit ? chuchota l’inconnu.

— Je désirerais vous parler de la part de Piebald, monsieur Vachariadès ! précisa le policier.

— C’est bien ! Venez au buffet !… Dépêchons !…

— Oh ! Nous avons le temps : le rapide de Marseille ne part que dans dix-huit minutes ! observa Corfe.

Vachariadès ne répondit pas, et, au côté du policier, alla s’attabler dans la salle du buffet qui se trouve au rez-de-chaussée de la gare.

— Vous voudrez bien, avant tout, me dire qui vous êtes, monsieur ! fit Vachariadès.

Corfe, d’une main, montra sa carte d’inspecteur de la Sûreté, et de l’autre plaça sur la table un browning braqué son interlocuteur.

— Voilà ! dit-il. Et pas de blagues, ou je t’envoie un pruneau dans le ventre, mon garçon ! Ne bouge pas : nous allons causer sagement, et il ne dépend que de toi de rester libre ou de coucher au dépôt ce soir !

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Vachariadès ne broncha pas.

— Je suppose, monsieur, dit-il, que vous faites erreur !

« Je ne m’appelle pas Vachariadès. Mes papiers en font foi. Et je ne sais qui est ce Cabald ou Grébald dont vous m’avez parlé !

« Vous me paraissiez surexcité : j’ai eu le tort de vous écouter. Et je pense que le plus simple est que nous allions nous expliquer au commissariat de la gare : je serais désolé de manquer mon train !

III

Jérôme Corfe n’était pas homme à s’en laisser imposer.

— C’est cela ! dit-il placidement. Allons au commissariat de la gare. Mais je t’avertis, mon garçon, que, si tu essayais de me brûler la politesse, ce serait toi qui serais brûlé !

« Je ne te raterai pas ! Donc, allons ! Passe devant et ne cours pas : les balles de mon pistolet te rattraperaient.

Vachariadès pinça les lèvres, mais ne bougea pas.

Pendant une longue seconde, il fixa Corfe, lequel demeura impassible. Vachariadès dut comprendre les pensées du détective. Il porta la main à sa poitrine.

— Bas les pattes, hein, ou je t’abats ! l’avertit Corfe.

— Oh ! Je voulais simplement prendre mon portefeuille ! fit Vachariadès, en baissant la voix. Il y a dedans cent billets de mille francs, et ils sont à vous, si vous le voulez !

Corfe garda tout son calme. Cent mille francs ou cent millions de francs, c’était tout un pour lui.

— Bonne affaire dit-il, mais combien donneras-tu au commissaire ? Hein ? Allons ! Lève-toi et arrive ou je t’abats : moi aussi, je suis pressé !

Cette fois, Vachariadès « réalisa » sa situation. Il comprit qu’il était « fait », perdu que rien ne pouvait le sauver.

— Vous me menacez de m’assassiner ? murmura-t-il.

— Parfaitement. Et, maintenant, on y va ou je tire !

Tout en parlant l’inspecteur s’était levé et tenait son interlocuteur sous la menace de son browning.

Les autres consommateurs qui, jusqu’alors, ne s’étaient aperçus de rien, virent la scène. Une femme cria de peur.

— Ce n’est rien ! fit Corfe. Je suis agent de la Sûreté, et cet individu est un assassin !

— Ce n’est pas vrai ! voulut protester Vachariadès, blême.

— Alors, arrive au commissariat, tu t’expliqueras ! ordonna Corfe, à haute voix.

Vachariadès s’était levé, lui aussi.

— Passe devant ! commanda le policier.

Le mystérieux individu obéit.

Parmi l’émotion et la curiosité générales, il sortit du buffet et, flanqué de Corfe, se dirigea vers le commissariat de la gare.

Le secrétaire du commissaire reçut les deux hommes :

— Donnez-moi deux agents ! fit Corfe, après s’être fait connaître. Je veux conduire cet homme à la Sûreté où M. Serpier l’interrogera !

— Je proteste ! Je veux qu’on prévienne le consul d’Angleterre ! siffla Vachariadès. Je suis John Boclifian, protégé britannique. Ça ne se passera pas comme ça ! C’est un abus abominable ! Une atteinte au droit des gens ! Voilà mes papiers ! Je ne sais pas ce qu’on me veut, et je dois prendre mon train ! Je demanderai des dommages et intérêts et je vous ferai tous révoquer ! Laissez-moi partir !

Vachariadès-Boclifian parlait avec une telle véhémence et une assurance si entière que le secrétaire du commissaire, intimidé, lança à Corfe un regard perplexe :

— Vous êtes sûr, au moins, que…

— Je prends tout sur moi ! Je sais qui est cet homme, et ses papiers, quels qu’ils soient, n’y feront rien !

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— Vous serez révoqué avant vingt-quatre heures, je vous le dis ! cracha Vachariadès-Boclifian. Vous…

— Allez, hein, et tout de suite, ou ça va mal aller ! fit Corfe, toujours paisible.

Grinçant des dents, Vachariadès se tut.

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Deux agents en bourgeois, appelés par le secrétaire du commissaire, lui passèrent les menottes et l’accompagnèrent jusqu’au taxi où il dut prendre place avec Corfe et un des agents.

Quelques minutes plus tard, les quatre hommes faisaient leur entrée dans le cabinet de M. Serpier.

— Voici M. Vachariadès, un ami de Piebald, Argulian et consorts. Il paraît qu’il s’appelle aussi Boclifian ! expliqua Corfe à son chef. Et il m’a offert cent mille francs qu’il a, dit-il sur lui !

Un agent, aussitôt, fouilla Vachariadès. Une fouille fructueuse : le prétendu Boclifian ne s’était pas flatté : ses deux portefeuilles contenaient ensemble la respectable somme de quatre-vingt-dix-huit mille francs, en billets de mille. Dans une poche dissimulée Corfe découvrit un papier jaune sur lequel des hiéroglyphes étaient grossièrement dessinés, un papier semblable à celui qui avait été trouvé dans les poches de l’homme qui était mort dans le cabinet du chef de la Sûreté, quelques jours auparavant.

Vachariadès, de plus, était possesseur d’un splendide chronomètre de précision en or, et d’une bonbonnière de corne, contenant une poudre brune.

Ses papiers d’identité : passeport, déclaration d’étranger, acte de naissance, au nom de John Boclifian, né à Smyrne et âgé de trente-trois ans, étaient tout ce qu’il y a de plus en règle : visas de la Préfecture de police, du consulat d’Angleterre, du ministère des Affaires Étrangères de France… Somme toute, il n’avait contre lui que les accusations de Corfe.

Celui-ci, s’étant approché de M. Serpier, lui expliqua comment il avait identifié Vachariadès, et comment il s’était assuré, en l’interpellant de son nom, qu’il ne se trompait pas.

Vachariadès-Boclifian, cependant, continuait à menacer et à protester.

— Du calme, monsieur Boclifian ! fit le chef de la Sûreté. Pour l’instant, je vais vous garder à ma disposition jusqu’à examen approfondi de vos papiers. Ils me paraissent suspects.

« Ensuite, nous verrons si vous êtes véritablement l’homme que vous dites être : nous vous confronterons avec M. Piebald dont vous êtes l’ami !

— Tellement l’ami, que c’est à cause de lui que vous êtes ici ! murmura Corfe.

Vachariadès lui lança un regard de vipère.

— Et je crois, mon garçon, que tu ferais mieux de tout avouer, c’est ton intérêt ! reprit Corfe.

« Nous avons saisi le squelette d’Otto Drohl, dans la villa d’Argulian. Nous sommes renseignés !

« À toi de décider : si tu veux nous aider tu en seras récompensé, ou bien si tu préfères que nous perdions quelques jours de plus. Mais, dans ce cas, il t’en cuira !

— M. Corfe a parfaitement résumé la situation ! approuva le chef de la Sûreté.

Vachariadès-Boclifian grinça des dents :

— Je vais tout dire ! fit-il d’une voix rauque. Mais ça ne vous servira à rien !…

« Oui, je m’appelle bien Vachariadès ! Et ces papiers sont faux ! Mais je suis innocent de tout, moi !

« J’ai été indignement joué par ce coquin de Piebald ! Avant-hier, soir, il m’a envoyé à Londres, pour m’assurer que… que… qu’un ami que nous attendions n’y était pas arrivé. Je n’ai trouvé personne. Je suis revenu cet après-midi, et j’ai été pincé comme un collégien…

— Ce personnage, comment s’appelle-t-il ? questionna M. Serpier.

— Quel personnage ? fit Vachariadès.

— Celui que vous étiez allé voir à Londres !

— C’est… c’est… un ami… qui…

— Qui s’appelle Teddy, hein ? précisa Corfe.

Vachariadès lui lança un regard de fou :

— Co… comment savez-vous ?… Oh ! nous sommes trahis, je m’en doutais !

— Alors, mets-toi à table ! On t’en saura gré ! fit Corfe, d’un ton radouci, bon enfant.

— Oh ! je ne vous apprendrai pas grand’chose ! Otto Drohl est mort, vous le savez… Mais Teddy va arriver… l’associé d’Otto ! Teddy a les perles. Mais c’est un homme méfiant. Quand il saura qu’Otto est mort il… il est capable de rompre tout !

— Tout… quoi ?

— L’association ! D’après ce que je sais, Argulian et Piebald ont fourni les fonds… Mais c’est Otto Drohl et Teddy qui ont fait l’opération !

— Quelle opération ! Précisez ! ordonna M. Serpier, de plus en plus intéressé.

— L’affaire des perles, là-bas !… Je… je ne suis pas bien au courant ! Moi, j’étais courtier chez M. Argulian, et l’on m’a associé… j’ai un dixième des bénéfices…

— Bref, Argulian et Piebald ont fourni de l’argent à Teddy et à Otto Drohl, pour qu’ils puissent s’emparer des perles du vieux Carl Jacobsen. Après l’avoir assassiné ! fit M. Serpier.

Vachariadès ne répondit pas : en homme prudent, il voulait bien se « confesser », mais sans trop se compromettre.

— Pourquoi vous a-t-on associé à l’affaire ? insista M. Serpier.

— C’est Otto Drohl qui l’a exigé !… Nous étions amis…

— C’est pour cela que vous l’avez fait assassiner, avec vos complices !

— Je… je ne suis pour rien dans la mort d’Otto Drohl !… Je ne sais même pas comment il est mort !… Et c’est vous qui m’avez appris que son squelette était dans la villa de M. Argulian ! D’ailleurs, M. Piebald vous en dira plus que moi : il sait tout, lui ! Sans cela…

— Sans cela, quoi ?

— Oh ! rien ! Je veux dire que, s’il ne savait pas tout, il n’aurait pu nous trahir comme il l’a fait !

— Et ce billet pour Marseille ? vous y alliez chercher Teddy ?

— Je devais, d’abord, y retrouver Argulian et Piebald, qui m’y avaient donné rendez vous.

« Je croyais les voir, ce soir, à la Grappe-d’Or… Ne les y ayant pas retrouvés, j’ai cru prudent de ne pas m’attarder, d’autant plus que, par téléphone, j’ai su que Sonia Argulian avait été arrêtée. Et j’ai décidé de partir pour Marseille sans attendre !

— Quand arrive Teddy ? demanda M. Serpier.

— Il arrive, je pense, sur l’Australien, des Messageries Maritimes, courrier d’Australie, qui sera à Marseille demain ou après-demain…

— Le véritable nom de ce Teddy ?

— Je ne le sais pas !

— Des blagues ! Tu es mieux renseigné que tu le dis ! Ne fais pas l’imbécile, mon garçon, grommela Corfe.

— Non, je ne connais pas le nom de Teddy !

— Nous vérifierons cela ! Et ce papier jaune, avec les hiéroglyphes, qui était dans ton portefeuille, à quoi sert-il ?

— Oh ! ça… c’est… c’est un papier qui appartient à Piebald… L’autre jour, il l’a laissé tomber de sa poche. Je l’ai ramassé pour le lui rendre, mais je n’y ai plus pensé depuis.

— Hum ! Décidément, maître Vachariadès, tu ne te compromets pas ! Le juge d’instruction saura, mieux que nous, te faire parler ! observa Corfe.

— Comment ? Après tout ce que je vous ai dit, vous n’allez pas me laisser en liberté !

— On va vous envoyer au Dépôt, où vous coucherez ! Demain, le juge à l’instruction décidera ce qu’il doit faire… « Nous lui ferons connaître vos déclarations, que vous compléterez, si vous le jugez bon ! et je vous le conseille fortement ! Vachariadès ne répondit pas.

Il était anéanti. Deux agents l’emmenèrent.

— Je pars pour Marseille, n’est-ce pas, chef ? fit aussitôt Corfe.

— Oui. Vous n’avez pas mal manœuvré, mais je me demande si Vachariadès est sincère ? Rien ne nous prouve que, tout en faisant semblant de se confesser il ne nous a pas, de propos délibéré, lancés sur une fausse piste !

— Ah ! chef ! En tout cas, lui, il partait bien pour Marseille, c’est un fait ! Je pense donc…

La sonnette de l’appareil téléphonique, posé sur le bureau du chef de la Sûreté, crépita :

— Hein ? Comment ? Ah ! exclama M. Serpier, qui avait aussitôt appliqué à son oreille.

« Par exemple ! C’est incroyable !… C’est entendu !… Oui, j’attends !… Merci !

M. Serpier, très rouge, raccrocha le récepteur et se tourna vers Corfe, qui attendait :

— Sonia Argulian ! dit-il. Elle s’est évadée de Saint-Lazare ! Disparue ! On se demande comment ! L’on vient seulement de s’en apercevoir ! Je…

Le téléphone résonna de nouveau.

Cette fois, Corfe crut que son chef allait tomber d’une attaque d’apoplexie :

— C’est… ce Triplix ! gronda M. Serpier. Il vient de m’avertir que Sonia Argulian était en sûreté et que c’était lui qui l’avait enlevée ! Je me demande si… Je vais voir cela !

« Partez pour Marseille ! Oui, c’est le mieux ! Je veux avoir le cœur net de tout cela !

IV

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Ayant été conduite par Corfe à la prison de Saint-Lazare, Sonia Argulian, les formalités d’inscription au greffe accomplies, avait été enfermée, sur sa demande, dans une des cellules de la pistole : une petite chambre carrée, meublée d’un lit, d’une table et d’un escabeau, et dont l’étroite fenêtre, munie d’un abat-jour, ne permettait de voir que le ciel gris.

Elle se laissa tomber sur l’étroite couchette et, plusieurs minutes durant, resta prostrée, anéantie.

Depuis la veille au soir, elle n’avait plus de nouvelles, ni de son père, ni de son fiancé. M. Argulian, en la quittant, avait simplement expliqué qu’il allait, avec Piebald, à une réunion de marchands de diamants. Et ni l’un ni l’autre n’étaient revenus.

Depuis plusieurs mois, Sonia savait bien des choses. Elle avait la sensation qu’un irréparable malheur la menaçait… Ce malheur était arrivé. Elle avait tout fait, dans la mesure de ses moyens, pour le conjurer. Inutilement. Maintenant, tout était fini. Elle était en prison, déshonorée, sa vie brisée. Et, à son désespoir, venaient s’ajouter ses angoisses : qu’était devenu son père ? Arrêté ? Mort ? Elle pouvait tout craindre !

Étendue sur le petit lit, la tête contre le traversin, elle pleura longuement, convulsivement.

Sa détresse était affreuse. Elle n’avait que son père, en ce monde. Elle l’aimait, mais ne l’estimait pas. Personne à qui se confier, pas une amie, aucune parente. Le vide, le néant.

Maintenant, elle allait devoir se débattre à l’aveuglette. Elle ne saurait que dire, elle ignorerait si elle devait parler ou se taire, si son silence était préjudiciable ou utile à son père.

Il lui semblait qu’elle était tombée dans un gouffre noir et sans fond, dont elle ne remonterait plus…

À midi, une sœur pénétra dans sa cellule et lui demanda si elle était souffrante. La voyant anéantie, hagarde, elle voulut la réconforter. Sonia, farouche, ne répondit que par des paroles brèves et sèches aux exhortations de la sainte fille. Celle-ci se retira.

Les heures passèrent. Mais la prisonnière en avait-elle seulement conscience ?

Vers la fin de l’après-midi, exténuée, épuisée par l’excès même de sa douleur, elle s’était assoupie, lorsque la porte de sa cellule s’ouvrit.

Un gardien entra. Il referma la porte, et, s’étant approché de la prisonnière, il la toucha légèrement à l’épaule.

Sonia sursauta :

— Chut ! Ne bougez pas ! Je viens vous sauver ! Laissez-moi faire : il faut agir vite ou tout est manqué !

« Je vais vous maquiller !… Ce sera vite fait, et nous sortirons !

Ce disant, l’homme, ayant tiré de sa poche quelques crayons gras, se pencha vers Sonia Argulian qui, dressée, le regardait, sans bien comprendre.

Il devina sa pensée :

— N’ayez aucune crainte : je suis un ami de votre père !

« Je remplace un surveillant… Laissez-moi faire… Mais il faut agir vite ! Vous passerez pour une autre, vous comprenez ?

Ahurie, ne sachant que croire, la jeune fille ne répondit que par un hochement de tête qui pouvait aussi bien passer pour un acquiescement.

Le prétendu gardien n’en demanda pas plus.

En moins de cinq minutes, il eut, à l’aide de ses crayons, changé complètement le visage de Sonia. Ce ne fut plus une jeune fille, mais une vieille femme ridée, à l’expression dure et cynique.

Le pseudo-surveillant maquilla également les mains de la prisonnière, en y traçant des rides et des déformations de toutes sortes, en en noircissant les ongles.

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Il compléta son œuvre en affublant Sonia d’une affreuse perruque grise qu’il tira de sa poche ; il avait également apporté, cachés sous sa vareuse, une misérable robe de cotonnade noire, tachée, effilochée, rapiécée, une sorte de cache-nez de laine troué et une paire de savates éculées.

Sonia, sur ses conseils, revêtit, par-dessus ses habits, cette horrible défroque et chaussa les infectes savates :

— J’ai votre ordre de levée d’écrou, expliqua à mi-voix le pseudo-gardien. Vous signerez sur le registre du greffe : Germaine Cathoyre, c’est le nom d’une vieille ivrognesse et voleuse, qu’on relâche faute de preuves.

« Sucez cette pastille : elle est un peu âcre et vous rendra la voix rauque. Parlez aussi peu que possible.

« On vous remettra un paquet de vieilles hardes. Prenez-le en grognant… Une fois hors de la prison, vous descendrez le faubourg Saint-Denis, en suivant le trottoir de droite. Je vous rejoindrai dans les cinq minutes qui suivront… Vous m’avez compris ?

— Oui… monsieur !

— Bien ! Rappelez-vous que vous êtes Germaine Cathoyre ! Signez d’une main malhabile, grossièrement… Et vous verrez que tout ira bien ! Vous y êtes ?

— Oui, monsieur !… Mais… vous avez des nouvelles de mon père ?

— Oui. Il va bien. Et vous allez le rejoindre. Il est en sûreté !

— Je suis prête.

— Bien. Venez !

Sonia Argulian se redressa, et, derrière le prétendu surveillant, marcha vers la porte.

— Déhanchez-vous un peu : cela fera mieux ! lui souffla son guide. Songez que vous êtes une vieille femme !

La prisonnière fit signe qu’elle avait compris, et franchit le seuil de sa cellule dont le surveillant referma soigneusement la porte.

Tous deux, en quelques instants, furent au greffe. La fausse Germaine Cathoyre dut signer sur le registre de levée d’écrou, ce qu’elle fit d’une main qui tremblait.

Elle fit entendre un grognement indistinct en recevant le paquet de hardes constituant son « trousseau », et, ayant franchi le portail de fer de la sinistre bâtisse, se trouva dans la rue.

Une pluie épaisse et glaciale tombait, faisant se hâter les passants. Sonia, frissonnante, son paquet en main, descendit lentement la rue du Faubourg-Saint-Denis, comme le lui avait indiqué son sauveur. Celui-ci était resté au greffe.

Sonia, qui titubait de faiblesse, d’anxiété et de froid, avança, n’osant tourner la tête, de crainte de se faire remarquer, et tressaillant violemment chaque fois qu’elle entendait des pas derrière elle.

À plusieurs reprises, elle fut dépassée par des inconnus, et ce fut pour elle de nouvelles angoisses.

Elle avait franchi déjà quatre cents mètres, et son inquiétude croissait, lorsqu’elle entendit, derrière elle, des pas précipités.

Instinctivement, Sonia se retourna et vit un homme enveloppé d’un ample manteau et coiffé d’un chapeau mou aux ailes abaissées, qui arrivait sur elle au pas de course :

— La voiture, là ! Montez ! souffla-t-il en désignant une auto qui venait de se ranger le long du trottoir, à moins de trois mètres de la jeune fille.

« Dépêchez-vous, mademoiselle Sonia ! ajouta l’inconnu qui, doucement, mais fermement, poussa la fugitive vers l’auto et s’y engouffra derrière elle.

Le véhicule partit aussitôt à toute allure.

— Eh oui, c’est moi, que vous avez vu tout à l’heure, habillé en surveillant ! fit l’inconnu, souriant.

Il entr’ouvrit son manteau, sous lequel il était revêtu de l’uniforme de l’administration pénitentiaire.

— J’ai des amis un peu partout, mademoiselle, expliqua-t-il. J’ai rendu des services… Cela me facilite bien des choses… Le principal, c’est que vous soyez libre !

« Nous allons chez moi ! Votre père et M. Piebald y sont !

— Vous… vous êtes un ami de M. Piebald ? questionna Sonia, en frissonnant.

— Pas précisément, mademoiselle ! Je dirai même que nos relations sont plutôt distantes, ainsi que vous vous en rendrez compte !

La jeune fille ne répondit pas.

L’auto, un petit landaulet, roulait à toute vitesse sous la pluie qui tombait toujours. Il emboucha la rue des Petites-Écuries et, par la rue d’Hauteville, la rue Condorcet et la rue des Martyrs, gagna les hauteurs de Montmartre et s’arrêta dans une des petites rues qui avoisinent la Place des Abbesses, devant une maisonnette précédée d’un minuscule jardin.

La rue était déserte et sombre.

L’inconnu sauta à terre et aida la jeune fille à descendre de voiture puis, ayant ouvert la grille, il offrit son bras à Sonia pour lui faire traverser le jardin, cependant que l’auto s’éloignait et se perdait dans les ténèbres.

D’une clé tirée de sa poche, l’inconnu ouvrit la porte d’entrée de la maison. Il tourna un commutateur. Une ampoule électrique, fixée au plafond s’irradia.

Sonia vit devant elle un large vestibule orné de tableaux accrochés aux parois. Son guide ouvrit une seconde porte, donnant dans un atelier de peintre dont il alluma le lustre.

— Vous voici chez vous, mademoiselle ! dit-il en indiquant à la jeune fille une confortable bergère en bois sculpté. Avez-vous faim ? Soif ?…

— Je désirerais voir mon père, monsieur !

— Vous le verrez, mademoiselle ! Je vous en donne ma parole d’honneur. Pour l’instant, considérez-vous ici en complète sécurité.

« Je vais avoir, si vous le permettez, une courte explication avec vous. Vous ferez ensuite ce que vous voudrez !

Sans répondre, Sonia regarda son interlocuteur.

C’était, en somme, la première fois qu’elle le voyait. Elle l’avait à peine aperçu dans la demi-obscurité de sa cellule. Et, dans la voiture, elle n’avait pu distinguer ses traits.

C’était un homme d’une trentaine d’années, au visage énergique et légèrement gouailleur. Les lèvres, fines et bien dessinées, étaient rasées ; le nez, un peu fort, était surmonté d’un front haut et bombé, qui surplombait lui-même une paire d’yeux noirs au regard perçant. Le corps était bien découplé, les attaches fines, les mains nerveuses.

— Vous comprendrez, j’en suis sûre, monsieur, fit Sonia, en baissant instinctivement les yeux, que j’aie hâte de voir mon père !

« Mais, avant tout, je veux vous remercier de ce que vous venez de faire pour moi ! Je vous dois plus que la vie, et je sais que, pour me rendre la liberté, vous avez risqué la vôtre et peut-être plus ! je ne l’oublierai jamais !

Debout devant la jeune fille, l’inconnu s’inclina :

— Je suis payé, et au delà, par vos paroles, mademoiselle ! dit-il d’une voix douce à la fois et pénétrante. Ne parlons plus jamais de cela !…

« Il me reste, maintenant, à vous faire un aveu. Je ne vous ai pas menti, lorsque je vous ai affirmé que votre père et M. Piebald étaient ici. Ils y sont bien. Mais ce ne sont pas mes hôtes : ce sont mes prisonniers !

— Vos prisonniers !

— Oui, mademoiselle. Je me doute que vous devez être au courant de certaines choses… M. Piebald, votre fiancé, n’est pas digne de vous !… Pardonnez-moi cette indiscrétion. Mais je dois parler.

« M. Piebald a entraîné votre père dans une affaire très dangereuse… M. Piebald a tué M. Drohl, dont vous avez entendu parler… C’est moi qui, l’autre matin, ai joué le rôle de M. Grant et ai empêché que le détective Corfe ouvrît la caisse contenant soi-disant le piano… Le piano ! Savez-vous ce que contenait cette caisse ?

— Je… je m’en doutais, monsieur !

— Et c’est M. Piebald qui a fait ronger le cadavre par les fourmis rouges et a naturalisé le squelette. Je l’ai vu ! C’est également M. Piebald qui a tenté d’assassiner M. Corfe, l’agent de la Sûreté, chargé de l’affaire…

« J’ai essayé d’intervenir. Je me suis emparé de Piebald. Je l’ai livré à Corfe en l’enfermant dans la malle de feu Otto Drohl-William-Grant…

« Piebald, non seulement a échappé à Corfe, mais l’a attiré dans un guet-apens. Sans mon intervention, Piebald commettait un assassinat de plus.

« Je l’ai assommé, Piebald. Et son complice aussi. Savez-vous qui était ce complice, mademoiselle ?

Sonia ne répondit pas. Sa physionomie, tordue par la honte et l’angoisse, parla pour elle.

— Oui ! fit sobrement l’inconnu. Et tous deux sont ici en mon pouvoir, ce qui, peut-être, les a empêchés de tomber entre les maint de la police !

L’inconnu soupira. Il se tut.

De grosses larmes coulaient lentement des yeux de la jeune fille et glissaient sur son visage fardé. Elle se mit, soudain, à sangloter :

— Ah ! monsieur ! gémit-elle, toute secouée, si vous saviez ! Si vous saviez !… J’ai bien souffert… Oui… J’ai dû me taire ! J’ai dû… Ah ! Je voudrais être morte ! Morte ! répéta-t-elle. Comme ma pauvre maman !…

« Écoutez-moi ! Vous me jugerez ensuite ! Je vais tout vous dire ! murmura-t-elle en essayant de dominer ses sanglots.

V

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Tout en parlant, la jeune fille s’était levée.

Appuyée au dossier de la bergère, elle parlé d’une voix saccadée, serrée :

— Nous sommes Arméniens, monsieur. J’étais toute petite, lorsque mes parents ont dû fuir… Nous étions à Kérassunde, un port de la mer Noire… Des Kurdes, une nuit, envahirent la ville. Nous eûmes tout juste le temps de nous embarquer, mes parents et moi, sur un bateau grec, dont le capitaine nous vola tout le peu que nous avions emporté.

« Il nous débarqua à Constantinople, d’où nous gagnâmes Marseille. Ma mère mourut dans cette ville.

« C’était il y a treize ans… J’étais encore enfant. Mon père m’emmena à Paris. Ses affaires prospérèrent. Mais il eut la malheureuse idée, il y a deux ans, de prendre M. Piebald comme associé.

« M. Piebald est, paraît-il, un habile homme, mais trop entreprenant. C’est ce que j’ai entendu dire à mon père. Enfin, il prit de l’ascendant sur mon père… Il l’incita à se livrer à des opérations risquées… Mon père acheta des lots de perles, par l’intermédiaire de M. Piebald… Ces lots furent ensuite mal vendus… Mon père les ayant acquis à crédit, n’avait pu attendre le moment favorable pour les réaliser !… Il dut en vendre beaucoup à perte !

« Sa situation aurait été complètement désespérée si M. Piebald ne l’avait aidé… Seulement, M. Piebald aida mon père à de très dures conditions… mais je ne suis pas très au courant !…

« Enfin, malgré cela, la situation commerciale de mon père empira… Il y a un an, mon père partit pour l’Amérique. Il revint après plusieurs mois de voyage…

— Avec des perles ! fit l’interlocuteur de Sonia, qui écoutait, debout, impassible.

— Je crois que oui… Et mon père n’était pas seul… Oh ! je vous dis tout ! J’ai confiance en vous ! À quoi bon, d’ailleurs !… Tout est bien fini pour nous !… Peu importe ce…

— Laissez-moi seulement vous dire ceci, mademoiselle : vous avez en moi un allié qui vous sauvera ! et qui sait ce qu’il dit !

— Je… je vous remercie, monsieur !… Je continue, mon père était accompagné…

— D’Otto Drohl !

— Comment savez-vous !… Oui, de M. Drohl… M. Drohl vint souvent à la maison… Il paraissait inquiet… Puis son inquiétude se changea en fureur. Il eut une violente dispute avec M. Piebald… Je n’y assistai pas… Mais j’entendis, le lendemain, mon père y faire allusion. Et M. Drohl ne vint plus à la maison…

« Mais notre vie devint un enfer : M. Piebald ne cessait d’adresser à mon père des menaces voilées. Ce n’était plus un employé, c’était un associé, presque un maître.

« Mais à quoi bon vous raconter tout ? Ce serait trop long ! M. Piebald demanda ma main à mon père. Mon père refusa. Moi aussi, je ne voulais pas. Mais, deux jours plus tard, ce fut mon père qui me conseilla d’accepter. Je refusai encore.

« Mon père insista et finit par m’avouer… par m’avouer que… si je repoussais M. Piebald, il était perdu… nous étions perdus ! Je voulus demander des explications. Mais je vis deux larmes couler des yeux de papa… Et j’acceptai… Voilà…

« Il y a un secret entre M. Piebald et mon père : mais je suis sûre, monsieur, je suis sûre que mon pauvre père est innocent… C’est M. Piebald qui est cause de tout !

— J’en suis persuadé, mademoiselle ! Piebald est une canaille complète… Malheureusement, votre père est entre ses mains et, si vous le permettez, je vous dirai pourquoi… vous devez d’ailleurs vous en douter !… Et il vaut mieux que la situation soit claire entre nous. Cela me permettra d’agir et de joindre mes efforts aux vôtres !

« Connaissez-vous ce papier ? Je l’ai enlevé… Il était dans le tiroir du bureau de M. Serpier, le chef de la Sûreté, après être resté quelques jours chez un orientaliste, le professeur Heymann.

« M. Piebald a eu peur que le professeur Heymann réussisse à déchiffrer ce papier. Il a essayé de l’assassiner en lui envoyant une lettre chargée… une lettre chargée de picrate de potasse ! C’est le secrétaire du professeur Heymann qui a écopé. Il a eu, je crois, les yeux crevés.

« Le papier est revenu à la Sûreté. Naturellement, le professeur Heymann avait fait simplement son métier d’orientaliste. Il avait déchiffré les signes hiéroglyphiques, lesquels n’avaient aucune signification. Je les ai déchiffrés, moi aussi.

« Or ayant pensé que M. Otto Drohl – sur qui a été trouvé le papier aux hiéroglyphes – et ses amis, n’avaient pas de temps à perdre pour s’amuser à faire de petits dessins sans signification, j’ai imaginé que les hiéroglyphes n’étaient là que pour distraire les imbéciles !

« J’ai donc fait subir au papier différents traitements chimiques. Et j’ai constaté que je ne m’étais pas trompé.

« Les hiéroglyphes étaient écrits à l’encre noire. Entre eux, j’ai fait apparaître d’autres signes, tracés en rouge à l’encre sympathique.

« Et j’ai ainsi été renseigné !

L’inconnu traversa le vaste atelier, et, ayant ouvert un petit meuble de Boulle, en retira un catalogue d’un grand magasin de nouveautés, entre les pages duquel la feuille de papier jaune qui avait tant intrigué M. Serpier avait été placée.

— Voilà ! fit l’inconnu. J’ai caché cette feuille dans le catalogue… Pour bien cacher les choses, il faut choisir des endroits où l’on ne pensera pas à les chercher !…

« Regardez !

Ce disant, l’interlocuteur de Sonia Argulian tendit à la jeune fille la feuille de papier jaune.

Sonia y lut ces mots :

 

« Teddy arrive sur Australien. Il a laissé les perles à Brisbane. Il n’y a plus rien à attendre de lui. Je lui parlerai. Le plus simple est de me laisser faire. « V » se doute de quelque chose. Il est capable de nous trahir. Peut-être serait-il prudent de partir. Réfléchis-y bien.

« P. D. »

 

— C’est très clair, n’est-ce pas, mademoiselle ? Le sieur Piebald a voulu endormir la méfiance d’Otto Drohl. Il lui a expliqué que « Teddy » arrivait sans les perles. Et il lui a conseillé de partir pour l’étranger… Et c’est sans doute parce qu’il n’est pas parti assez vite qu’il l’a tué !…

« Résumons. Otto Drohl, Teddy… et sans doute, je le crains, M. Argulian, ont… fait ce qu’il fallait pour s’emparer des perles de Carl Jacobsen.

« Ces perles, je pense que c’est Teddy qui les a. Je le pense parce que M. Argulian ne les a pas, ni Otto Drohl.

« Et Piebald, votre fiancé, sait tout cela. Il en profite pour tenir votre père à sa merci. En ce moment, votre père et Piebald sont ici en sûreté, incapables de nuire…

« Je vais partir pour éclaircir complètement tout cela ! Il serait contraire à toute morale, n’est-ce pas, mademoiselle, que ces perles profitassent à ceux qui pour les avoir, n’ont pas reculé devant les pires… extrémités ? Et, aussi bien, j’adore les perles : il paraît que celles-là sont splendides. Je le verrai.

« Je compte vous laisser ici…

— Prisonnière aussi ? fit Sonia, avec un sourire amer.

— Oui, sur parole, mademoiselle. J’ai confiance en vous !

— Et qu’allez-vous faire de mon père, monsieur ?

— Votre père ? Je ne sais. Je ne suis ni policier, ni juge… J’ai besoin de quelques jours, pendant lesquels je vais mettre au point cette affaire de perles… J’ignore ce qu’il en adviendra.

« Votre père et le sinistre Piebald me gêneraient. Vous me comprenez ? Ils n’ont pas renoncé à leurs desseins et sont prêts à tout pour réussir. Je ne veux pas avoir le sort d’Otto Drohl !…

— Si je vous demandais de libérer mon père tout de suite ? murmura Sonia.

— Je vous refuserais net, mademoiselle ! Et ai-je besoin de vous rappeler que M. Argulian est en sécurité ici et qu’il est recherché par la police !

« On a trouvé et identifié le squelette d’Otto Drohl dans le cabinet de travail de la villa d’Enghien. La police veut avoir des explications à ce sujet, et moi-même, je me demande pourquoi votre père a consenti à conserver ce squelette accusateur !

— Je… je pense que c’était pour montrer à Teddy…

— Oui. Pour l’intimider ?

— Je… crois que c’était pour lui prouver qu’Otto Drohl était bien mort !… Il me semble que M. Piebald a dit quelque chose comme cela ! Mais mon père…

La jeune fille s’interrompit embarrassée.

— Vous voulez que je le libère ? Et après ? Que ferez-vous ?

— Je ne sais !

— Et Piebald ?

Pour toute réponse, Sonia Argulian eut un long frisson.

— Il vous aime, n’est-ce pas ? fit l’inconnu, dont la voix se fit presque âpre.

— Il veut se marier avec moi ! Mais je préférerais mourir… et ma résolution est prise depuis longtemps !

— Oui. Il croit que, par dévouement à votre père, vous consentirez à tout, que vous deviendrez sa femme, en attendant d’être sa complice !

« Je vous ai fait sortir de là-bas… Pour rien au monde, je ne voudrais que vous puissiez croire à quelque obscure intention de ma part !

« Si vous consentez simplement à me donner votre parole que vous ne révélerez à quiconque comment vous avez été délivrée, et que vous ne ferez connaître à personne l’existence de cette maison, je suis prêt à vous laisser voir votre père et à vous rendre la liberté.

« Je vous fournirai un déguisement et des papiers et vous avancerai une somme suffisante pour que vous soyiez pendant un assez long temps à l’abri du besoin. Et vous n’entendrez plus parler de moi !

« Vous ne savez même pas mon nom, d’ailleurs !

Sonia Argulian ne répondit pas.

Elle regarda l’homme qui était devant elle. Jusqu’alors, malgré tout, elle avait vu en lui un adversaire, presque un ennemi : un juge. À présent, sa généreuse proposition la bouleversait. Elle ne savait plus que penser. Elle sentait que l’inconnu était loyal, qu’il ne mentait pas, qu’il ne tenait qu’à elle d’être libre.

Elle comprit soudain que cet homme, qui venait de lui faire remarquer qu’elle ne connaissait même pas son nom, était son unique ami, le seul être à qui elle pût se fier.

— J’ai confiance en vous, monsieur ! dit-elle avec simplicité. J’accepte d’être votre hôte, je sais que je suis ici en sûreté complète !

L’inconnu s’inclina :

— Je vous remercie, mademoiselle ! dit-il. Mon nom est Xavier. M. Xavier. Et ma personne a trop peu d’importance pour que j’en lasse une plus longue présentation.

« Si vous le voulez bien, je vais vous faire conduire à votre chambre. Vous y trouverez tout ce qui peut vous être nécessaire. Et Antonia vous servira de femme de chambre, c’est ma vieille servante !

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Ce disant, M. Xavier alla presser le bouton d’une sonnerie électrique. Une grosse négresse, coiffée d’un madras rouge, apparut presque aussitôt !

— Voilà Antonia ! fit M. Xavier. Elle est muette, mais non pas sourde. Elle a reçu, dans le temps, une balle de pistolet qui lui a traversé le crâne, latéralement, lui crevant les deux tympans. J’ai pu la guérir. Elle est habile, et dévouée !…

« Je vous attends ici, mademoiselle ! Dès que vous serez prête, vous pouvez m’y rejoindre. Nous rendrons visite a M. Argulian !

— Je vous remercie, monsieur, murmura la jeune fille.

Elle suivit la négresse et disparut avec elle derrière la porte.

M. Xavier se laissa tomber sur une chaise et alluma une cigarette à bout d’or.

— La vie est drôle, après tout ! observa-t-il à mi-voix.

Quelques minutes s’écoulèrent.

Sans qu’il l’ait entendue rentrer, tant il était absorbé dans ses réflexions, Sonia Argulian reparut.

Elle avait simplement retiré la hideuse perruque qui la défigurait, s’était débarrassée de la vieille robe et du cache-nez qui lui avaient servi à s’évader, et avait remplacé ses savates éculées contre des souliers en peau de daim, choisis parmi ceux mis à sa disposition. (C’étaient ceux qui la chaussaient le mieux.)

Ainsi vêtue de la simple robe de soie crème qu’elle portait au moment de son arrestation, elle était plus belle que jamais. La gravité de son visage, l’éclat fiévreux de ses grands yeux noirs, le pli amer de ses lèvres ajoutaient encore un charme à sa beauté étrange.

— Ah ! vous voilà, mademoiselle ? s’écria M. Xavier, sursautant. Vous êtes…

Il s’interrompit, domina son trouble, et acheva :

— Si vous voulez bien me suivre, nous allons rendre visite à M. Argulian.

VI

Précédant Sonia Argulian, M. Xavier sortit de l’atelier, traversa le vestibule et ouvrit une porte de bois, placée sous l’escalier, qui donnait sur la descente de la cave.

Un commutateur, qu’il tourna, fit s’irradier l’ampoule électrique fixée à la voûte.

— Les marches sont glissantes ! Prenez garde ! murmura-t-il en se tournant vers la jeune fille.

Sonia s’inclina, sans répondre.

Il descendit.

L’escalier en pierre, profond d’une vingtaine de marches, aboutissait à une cave dans laquelle des celliers avaient été constitués à l’aide de cloisons de briques. Des portes de chêne, solides, les fermaient.

M. Xavier en ouvrit une.

Sonia ne put s’empêcher de frissonner.

Le cellier avait été aménagé en chambre à coucher : un lit de fer, un guéridon, une table et un escabeau le meublaient. Sur le sol, une cruche.

Étendu sur le lit, M. Argulian sommeillait, ou faisait semblant.

— Voici mademoiselle votre fille ! fit M. Xavier, d’une voix calme.

Le négociant en pierreries se redressa, comme frappé par une décharge électrique.

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— Mon père ! exclama Sonia, en s’élançant vers lui.

Il se laissa glisser sur le sol. Sa fille tomba dans ses bras.

M. Xavier, discrètement, s’était reculé. Appuyé à la porte, immobile, il observait.

— Ce misérable t’a enlevée, toi aussi ! maugréa M. Argulian, après avoir longuement embrassé sa fille.

— Oh ! mon père ! J’ai été arrêtée, et M. Xavier m’a fait évader de la prison et conduite ici. Je suis libre !

— Libre !… Ah ! ah ! ah !… Tout cela, c’est une habile comédie pour essayer de connaître nos secrets ; mais je n’en serai pas dupe !

« C’est lui qui t’a fait arrêter, pour pouvoir feindre de te délivrer, afin de capter ta confiance et la nôtre !

« J’espère, au moins, que tu n’as pas bavardé !

Sonia, très pâle, recula d’un pas.

— M. Xavier n’avait pas besoin que je lui fasse des confidences ! dit-elle. Il en sait plus que moi !… Et si j’ai été arrêtée, c’est parce que l’on a découvert, à Enghien, le squelette de M. Otto Drohl dans votre cabinet d’anatomie !

— D’abord, ce n’est pas le squelette d’Otto Drohl, c’est un squelette que j’ai acheté, par morceaux, à un antiquaire !

« Pour le surplus, si tu ne le sais pas, je t’apprends que j’ai eu des démêlés avec l’individu qui est venu à la villa, et que, sans l’intervention de ce misérable qui est ici, j’aurais réglé son compte à ce policier de malheur !…

« Ce Xavier, comme tu l’appelles, a tendu je ne sais quel guet-apens à Vachariadès et s’est arrangé pour que nous le prenions pour lui… Il nous a ainsi surpris et assommés.

« Et il nous a enfermés ici : la porte de ce cellier est électrisée… je veux dire qu’un courant électrique la parcourt… ainsi toute fuite est impossible… Voilà notre sort !

« Et tu te figures qu’un homme qui a ainsi agi envers nous… envers ton fiancé et moi – car M. Piebald est ici aussi – oui, qu’un homme capable d’une pareille fourberie t’aurait délivrée… Ah ah ! Laisse-moi rire, ma fille !

« En tout cas, méfie-toi, voilà tout ce que j’ai à te dire !

Et M. Argulian soupira – un soupir de rage et d’ironie.

Sonia, interdite, regarda successivement son père et M. Xavier. Ce dernier n’avait toujours pas bougé. Son visage exprimait une parfaite indifférence.

— Je vais m’éloigner, Mademoiselle, observa-t-il ; votre père peut avoir à vous parler confidentiellement.

— Oh ! je n’ai rien d’autre à dire, sinon que vous êtes un infect bandit ! maugréa M. Argulian.

— C’est une opinion ! fit M. Xavier. Mais je ne vous la demandais pas !…

« Je suis assez pressé, mademoiselle !… ajouta-t-il, après avoir consulté un chronomètre d’or tiré de la poche de son gilet. Je vais être obligé, dans une dizaine de minutes, de vous prier de remonter avec moi !

— Je… vous… remercie, monsieur ! murmura Sonia, interloquée.

Elle s’approcha un peu plus du négociant en pierreries et souffla :

— Que dois-je faire, mon père ?

— D’abord, partir d’ici ! Mais, naturellement, il ne te laissera pas…

— Si, mon père ! M. Xavier m’a offert de me renvoyer, et avec de l’argent et des papiers.

— Ah ! Après tout, il a son idée : il te fera filer, suivre ! Il veut se renseigner, cet homme ! Ah ! je le devine ! Il a son plan !

« C’est pour cela qu’il a déjà supprimé Vachariadès ! Il compte nous faire subir le même sort, et, s’il ne nous a pas encore assassinés, c’est qu’il espère nous soutirer des renseignements ! Ce sont les… Il suffit… je m’entends !

— Vous avez tort, monsieur Argulian, d’être aussi discret. Je ne l’ai pas été autant que vous !

« Mlle Argulian sait que vous et M. Piebald pour ne citer que vous deux, avez « travaillé » pour vous rendre maîtres des perles de Carl Jacobsen. Elle sait également que j’ambitionne de m’emparer de ces perles. Les grands esprits se rencontrent, dit-on : c’en est une preuve de plus !

« Quant aux renseignements que je pourrais vous soutirer, ils ne vaudront jamais ceux des papiers que j’ai recueillis !

Et M. Xavier, souriant, plaça devant le nez du négociant en pierreries la feuille jaune ornée de hiéroglyphes entre lesquels courait l’écriture rouge.

M. Argulian pâlit, et, pendant quelques secondes, resta interloqué :

— Quel est le traître ?… murmura-t-il enfin, d’une voix sourde.

— Pas de traître. Inutile. J’ai trouvé tout seul, monsieur Argulian.

« Vous voilà convaincu, je pense ? Donc pas besoin de mademoiselle pour me renseigner. Pour le surplus, si vous avez encore à lui parler, faites-le : je suis pressé. Et il faut une fin à tout !

M. Argulian haussa les épaules.

— Je ne peux rien te conseiller, ma fille ! dit-il enfin. Fais ce que tu voudras ! Mais n’oublie pas que cet individu est l’auteur de notre ruine !

— … Et que M. Piebald est votre bienfaiteur ! fit M. Xavier en s’inclinant.

Argulian ne répondit pas.

— Au revoir, mon père !… Je… vais rester ici ! murmura Sonia.

Le négociant en pierreries ne répondit pas et se borna à presser sa fille contre sa poitrine.

Sonia se redressa ; lentement, son beau visage baigné de larmes, elle sortit du cellier.

M. Xavier referma soigneusement la porte de chêne et, précédant la jeune fille, remonta au rez-de-chaussée.

— Je ne vous amène pas à M. Piebald, dit-il. Il est dans la seconde cave. Mais si vous le désirez…

De la tête, Sonia fit un geste négatif.

Tous deux regagnèrent l’atelier.

— Vous êtes chez vous, ici, mademoiselle ! déclara M. Xavier. Antonia a ordre de vous obéir en tout. Je vous conseillerai seulement de ne pas vous montrer dans le jardin… Je vais m’absenter pour deux ou trois jours, je pense.

« Pendant ce temps, vous ne pourrez ni sortir, par prudence, ni voir votre père. Mais il sera bien traité.

« J’espère aboutir bientôt. Nous déciderons, alors, ce que nous ferons !… Mais soyez bien certaine, mademoiselle, que je suis incapable de faire quoi que ce soit pouvant vous faire de la peine !

— Je le sais, monsieur ! fit la jeune fille, d’une voix grave.

Comme M. Xavier la regardait, elle détourna les yeux.

— Je vais faire mes préparatifs, mademoiselle ! Je ne vous reverrai donc plus avant mon retour !… Je vous répète que vous êtes ici chez vous… Voulez-vous me permettre de vous serrer la main ?

En silence. Sonia tendit sa main droite. M. Xavier la prit doucement et en baisa les doigts.

Puis, se redressant, il marcha vers la porte et disparut.

La jeune fille, immobile, resta pendant quelques instants songeuse.

Elle se laissa tomber sur une chaise et de grosses larmes coulèrent de ses yeux…

L’apparition de la négresse la fit tressaillir.

Antonia, par signes, lui fit comprendre de la suivre. Elle obéit instinctivement et, derrière la servante noire, passa dans une petite salle à manger, meublée élégamment, où un couvert était mis : le sien.

Mais elle n’avait pas faim – seulement une soif ardente. Elle but, coup sur coup, deux grands verres d’eau, et, malgré les muettes protestations de la négresse, gagna la chambre à coucher qui avait été mise à sa disposition, et se coucha.

Malgré sa fatigue, elle resta éveillée. Elle ne savait plus que penser. Instinctivement, elle avait foi en son sauveur ; mais les paroles haineuses de son père l’avaient fortement impressionnée.

Après tout ce qu’elle avait vu, après toutes les machinations dont elle avait été le témoin impuissant, elle avait tendance à douter de tout. Si, pourtant, son père avait dit vrai, si ce M. Xavier était un maître fourbe, un simple auxiliaire de la police ? La facilité avec laquelle elle s’était évadée de Saint Lazare donnait une certaine force à ce soupçon.

Pourtant ! Pourtant, M. Xavier l’avait regardée, droit dans les yeux – un regard d’honnête homme…

Que croire ?

Et que faire ?

S’en aller ? Où ? La police devait la rechercher et avoir transmis partout son signalement ! Elle n’irait pas loin.

Et son père ?

Et Piebald ?

Et que se passerait-il quand M. Xavier reviendrait !

Il avait eu confiance en elle, lui !…

Pendant, toute la nuit, ces pensées tourbillonnèrent dans la cervelle en feu de la malheureuse.

Ce ne fut qu’au matin que, vaincue par la fatigue, elle s’assoupit un peu.

Vers neuf heures, elle se réveilla, et aussitôt la notion de l’affreuse réalité lui revint.

Elle s’habilla et descendit dans l’atelier, où Antonia, qui devait la guetter, lui apporta une tasse de chocolat et des tartines de pain grillé.

À travers les vitraux d’une des fenêtres elle aperçut, errant dans le jardinet, deux énormes molosses, dont l’aspect la fit légèrement sursauter.

Elle déjeuna sans appétit et, ne sachant que faire, alla prendre un roman dans la bibliothèque. Mais elle n’avait guère l’esprit à lire.

L’atelier, sur un de ses côtés, donnait sur une cour intérieure transformée en jardin d’hiver, et dont le sol, pavé de mosaïque, était agrémenté d’un petit bassin de marbre où coulait un jet d’eau. Une toiture de verre bleuâtre y tamisait doucement les rayons du soleil. Quelques plantes vertes, palmiers et araucarias géants, dissimulaient les murailles. Sonia se laissa tomber dans un des fauteuils de rotin qui garnissaient la pièce et, alanguie, se sentit envahie par une douce somnolence. Elle dura peu. La jeune fille se redressa.

À quelques mètres d’elle, presque enfoui parmi les plantes vertes, elle aperçut un vieux piano, qui devait servir lorsque M. Xavier donnait des soirées à faire danser les invités.

Machinalement, Sonia alla s’y asseoir. Ses doigts caressèrent le clavier et y modulèrent une vieille chanson arménienne que murmurait sa mère, quand elle était petite.

Des larmes lui vinrent aux yeux. Elle referma le piano, et pendant quelques minutes resta immobile, à songer…

Un bruit léger, presque à ses pieds, la fit soudain tressaillir. Elle se redressa regarda autour d’elle, et ne vit rien. Elle était bien seule.

Pourtant, elle avait bien entendu !

De nouveau, ses regards firent le tour de la pièce. Rien.

Si ! Presque sous le piano une boulette de papier gris se distinguait sur la blancheur de la mosaïque.

Sans savoir pourquoi, Sonia se baissa et la ramassa.

Elle défroissa le papier et y distingua quelques lignes, tracées au crayon.

Un violent haut-le-corps la secoua.

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VII

Depuis qu’il s’occupait de ce qu’il appelait – faute d’autre nom ! – l’affaire Argulian, Jérôme Corfe avait appris à ne plus s’étonner de rien. On lui eût assuré que c’était son chef, M. Serpier, qui avait fait évader Sonia Argulian, ou apporté dans la villa d’Enghien le squelette d’Otto Drohl, qu’il n’eût pas repoussé délibérément ces suppositions. Il aurait, avant tout, fait une enquête…

Aussi n’avait-il manifesté qu’une stupéfaction très relative en entendant M. Serpier lui annoncer, coup sur coup, que Sonia Argulian avait disparu et le mystérieux Triplix venait de se flatter par téléphone, d’être l’auteur de l’enlèvement de la jeune fille.

Il n’avait formulé qu’une simple observation.

— Quoi qu’en dise l’« Anglais », (c’était Joé Blanket qu’il désignait ainsi) il me semble, chef, que l’existence de ce Triplix, qui a laissé sa carte accrochée au doigt du squelette, qui m’a délivré de Piebald et qui vient de vous téléphoner, est maintenant prouvée. Il faut compter avec ce gaillard !… Ah c’est une drôle d’affaire, chef !

Il faut à la fois que nous recherchions Argulian, Piebald et que nous nous battions contre Triplix… et Joé Blanket – car l’« Anglais » n’est pas avec nous – et je m’attends à tout de sa part !…

« Si, malgré cela, je peux accrocher le Teddy peut-être pourrons-nous mieux débrouiller l’affaire… surtout que Vachariadès ne tardera pas à vider son sac !

« Au fond, tout ce joli monde cherche à s’emparer du lot de perles, c’est couru !…

« Enfin, nous verrons bien !… Donc, chef, je pars ?

M. Serpier avait laissé parler son subordonné sans interrompre : il l’avait à peine écouté, d’ailleurs. Il était tout à ses pensées.

— Oui, partez et, si possible, revenez avec Teddy !

« Nous n’avons rien de précis contre lui… Mais on peut toujours le retenir sous prétexte d’examen de papiers ou autre chose !

— Oh ! je m’en charge, chef ! assura Corfe.

— Bien. Faites pour le mieux ! Et, si vous étiez retardé par quelque incident, tenez-moi au courant par télégraphe.

« Je ne vais pas rester inactif de mon côté ! il faut en finir ! Et distinguez-vous, hein ?

— Vous verrez, chef !

Sur ces mots, Jérôme Corfe avait pris congé de son supérieur.

Il était près de onze heures du soir lorsqu’il arriva en gare de Lyon.

Le plus prochain rapide pour Marseille partait à onze heures vingt-cinq.

Corfe alla prendre un café au buffet. Il fuma quelques cigarettes sur le quai et s’installa dans un compartiment du train en partance.

Un Anglais, l’anglais classique : complet verdâtre, ample manteau bariolé, casquette plate, favoris roux et lunettes vertes, vint s’asseoir à ses côtés, comme le train démarrait. Il tenait à la main une petite valise en cuir de vache dont il tira aussitôt une paire de savates de cuir. Avec le plus parfait sans-gêne, il les chaussa après avoir retiré ses bottines jaunes à semelles épaisses comme des trottoirs.

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Puis, ayant allumé une courte pipe de bois, il se plongea dans la lecture du Times.

— Ces Anglais, tous les mêmes ! pensa Corfe, qui, depuis ses démêlés avec Joé Blanket, n’avait plus aucune sympathie pour les Britanniques.

Il alluma lui-même une cigarette, puis deux, et, finalement, s’assoupit.

Il se réveilla vers sept heures du matin, comme le rapide s’arrêtait en gare de Lyon-Perrache.

L’Anglais n’était plus là. Sans doute était-il descendu à Dijon ou avait-il changé de wagon pour être plus « confortable » ; trois autres voyageurs, montés à Laroche ou à Dijon occupaient maintenant le compartiment.

Jérôme Corfe se frotta les yeux. Malgré sa robuste constitution, il se sentait un peu las.

Il remit de l’ordre dans sa toilette et alla se dégourdir les jambes dans le couloir.

La clochette d’un garçon prévenant les voyageurs que le petit déjeuner les attendait dans le wagon-restaurant, interrompit ses méditations. Il alla s’attabler et dut, pour cela, traverser presque tout le convoi, le wagon-restaurant se trouvant en queue.

Ce fut en vain qu’il chercha des yeux l’Anglais. Il ne le vit pas.

Il mangea solidement : une tasse de chocolat, plusieurs gâteaux, une omelette au jambon, quelques fruits, et, réconforté, regagna son wagon.

Entre temps, le train était reparti de Lyon.

Jérôme Corfe, debout, appuyé à la barre de cuivre fixée devant la vitre, regarda défiler le paysage. Temps splendide. Dans le ciel délavé par une averse récente, de petits nuages dorés glissaient, poussés par la brise.

Corfe alluma une cigarette.

Jusqu’à Valence, il ne bougea pas ; il se sentait parfaitement bien et prenait un vif plaisir à voir les villages succéder aux champs et aux forêts.

À Valence, se sentant un peu fatigué, il alla s’asseoir et ne bougea plus de sa place jusqu’à midi, heure à laquelle il regagna le wagon-restaurant pour déjeuner.

Un peu avant trois heures de l’après-midi, le rapide, s’arrêta enfin en gare Saint-Charles, à Marseille.

Corfe sauta sur le quai. Il était sans bagages.

Les mains dans les poches de son ample pardessus, il se dirigea vers la sortie. Comme il tendait son ticket au contrôleur, il entendit derrière lui prononcer à mi-voix ce nom qu’il connaissait trop :

— Monsieur Argulian !

Instinctivement, il se retourna et vit deux hommes aux visages énergiques, qui le regardaient :

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— Bonjour, monsieur Argulian ! fit l’un d’eux, en lui mettant sans façon la main sur l’épaule, une main lourde et vigoureuse.

— Je ne suis pas M. Argulian ! protesta Corfe, les sourcils froncés.

— Oui, tu es sans doute le roi d’Angleterre ou l’amiral suisse ! fit le second individu. Pas besoin de crâner ! Tu es fait !

« Suis-nous, et pas de scandale ou gare le passage à tabac, mon garçon, et le tabac est fort, à Marseille !

— Ah çà ! Ça va vous coûter cher, si vous ne me lâchez pas ! gronda le policier, furieux. Je suis l’inspecteur Corfe, de la brigade des recherches de Paris, et je n’aime pas les plaisanteries ! Lâchez-moi, et plus vite que ça !

Ce fut dit avec un tel ton que les deux Marseillais se regardèrent :

— Tu… vous avez des papiers, alors ? fit celui qui avait posé la main sur l’épaule de Corfe.

— Il me semble ! Je vais vous les montrer, et, une autre fois, tâchez d’être un peu plus circonspects, c’est un conseil que vous donne un ancien !

Les deux hommes ne répondirent pas. Corfe, tout en parlant, avait porté la main à la poche intérieure de son gilet, où il plaçait son portefeuille.

Le portefeuille y était bien. Mais Corfe y chercha vainement sa carte d’identité… Rien… Rien que quelques billets de banque, qu’il y avait mis lui-même, et une carte de circulation à demi-place sur les chemins de fer du Nord…

Il ne la connaissait pas, cette carte ! Il la regarda. Sa propre photographie y était collée, revêtue du timbre sec de la compagnie et la carte mentionnait non pas son nom, mais celui d’Andros Argulian, négociant à Paris.

— Oh ! celle-là… murmura-t-il, stupide d’ahurissement.

— Eh bien, cette carte ? fit un des policiers marseillais d’un ton ironique, car le trouble de Corfe ne lui avait pas échappé.

— C’est une extraordinaire machination ! On a changé… pendant que je dormais… la…

— Oui. On la connaît ! ricana le Marseillais. On t’a enlevé tes papiers, hein ? Et on t’en a mis d’autres à la place, et tu ne sais pas qui… comme par hasard ! Si c’est tout ce que tu as trouvé, c’est peu !

« Suis-nous et pas de rouspétance : tu expliqueras ta petite histoire au commisse spécial !

— Allons ! fit Corfe, sans perdre son temps à discuter.

Flanqué de ses deux gardes du corps, il fut immédiatement reçu par le commissaire spécial de la gare Saint-Charles.

Le magistrat, après avoir entendu les deux policiers, qui racontèrent comment, en l’interpellant, ils s’étaient assurés de l’identité du prétendu Argulian, ordonna à Corfe de s’expliquer.

L’inspecteur ne demandait que cela ! Il résuma l’objet de sa mission et jura ses grands dieux qu’il était Jérôme Corfe, inspecteur principal à la brigade des recherches de Paris :

— Quelqu’un a dû profiter de mon sommeil dans le train pour s’emparer de mon portefeuille, et, après en avoir enlevé mes papiers d’identité, les remplacer par ceux que vous avez trouvés.

— Quelqu’un au courant de toute l’affaire, naturellement, ce Triplix, par exemple !…

« J’aurais dû me méfier de l’Anglais qui s’est assis à côté de moi… Je comprends, maintenant, pourquoi il a disparu !… « … Je vais, d’ailleurs, vous donner quelques détails sur l’organisation de la police des recherches… vous citer des noms. Cela vous prouvera que je suis bien Jérôme Corfe !

— Ou que vous êtes au courant de ce qui se passe à la Préfecture de police ! Il n’est pas besoin d’en faire partie pour cela ! observa le commissaire.

« Je vais télégraphier à Paris pour expliquer ce qui se passe. L’on m’enverra immédiatement votre portrait… Nous pourrons l’avoir demain matin !

« Jusque-là, je suis obligé de vous garder a ma disposition !

— Mais l’Australien… arrive…

— Il n’arrive que demain ! Et ce n’est pas de l’Australien qu’il s’agit, mais de votre véritable identité… que tout semble prouver être celle du négociant arménien Argulian, accusé d’assassinat.

« Et je vous avertis très sérieusement que, si vous avez menti, cela vous coûtera cher !

— Je n’ai rien à ajouter ni à retrancher à ce que j’ai dit, et je souhaite, monsieur le commissaire, que la méprise dont je suis la victime n’ait pas pour résultat de permettre aux assassins que je poursuis de disparaître !

Le magistrat n’insista pas. Il avait en main les preuves les plus convaincantes que son prisonnier était Argulian. Tout ce qu’il pouvait faire était de télégraphier à Pans, tout en jugeant, à part lui, cette formalité inutile.

Jérôme Corfe, qui retenait à grand’peine sa fureur, fut donc enfermé dans une des cellules du commissariat.

Il dîna sans appétit, d’un repas qu’on fit venir pour lui d’un restaurant voisin, et, s’étant étendu sur le bat-flanc de bois, essaya de prendre son mal en patience.

Avant de l’enfermer, on l’avait fouillé et dépouillé de tout ce qu’il avait sur lui, notamment de ses cigarettes. Le temps lui sembla long.

Sa fureur était immense. Il se demandait qui avait ourdi la machination dont il était victime. Était-ce Triplix… Argulian lui-même ?

La vérité lui apparaissait : ses mystérieux ennemis avaient voulu l’empêcher de se trouver sur le quai au moment de l’arrivée du l’Australien

Les heures passèrent. La nuit s’écoula. Le jour parut.

À travers les cloisons, Corfe qui se sentait devenir enragé entendait des bruits d’allées et venues, des murmures de voix. Toujours rien… Quand donc arriverait ce courrier de Paris !

La porte de sa cellule s’ouvrit enfin.

Le commissaire de la gare, lui même, entra, accompagné de son secrétaire :

— Toutes nos excuses, monsieur Corfe ! dit-il. Et tous nos regrets mais en vérité, tout était contre vous !…

« Vous êtes libre : la photographie qui vient de nous être envoyée est exactement semblable à celle qui garnit la carte d’identité au nom d’Andros Argulian, trouvée sur vous !…

— Qu’on me rende mes affaires et qu’on me laisse ! grommela Corfe. Je… je… Il est au moins dix heures ! observa-t-il en bondissant hors du cachot.

— Neuf heures dix… fit le secrétaire du commissaire.

— Mes affaires, mon portefeuille… Pourvu que l’Australien ne soit pas arrivé !

— On va téléphoner aux Messageries Maritimes pendant que vous prendrez possession de ce qui vous appartient ! conclut le commissaire, qui, suivi de Corfe, regagna son bureau.

L‘Australien était à quai depuis huit heures du matin !

Corfe, l’ayant su, s’élança hors de la gare et sauta dans un taxi à qui il ordonna de le conduire au bassin de la Joliette, où était accosté le courrier d’Australie.

VIII

Sonia Argulian n’avait pas sursauté pour rien en lisant les quelques lignes tracées sur le papier grossier qu’elle avait ramassé dans le jardin d’hiver de la maison du mystérieux M. Xavier.

Ce papier portait ces mots, écrits à l’aide d’un fragment de charbon de bois :

« Je suis dans caveau de droite dans la cave. Interrompez courant électrique en tournant commutateur qui est dans antichambre et descendez avec outil pour ouvrir, après avoir éloigné la négresse. Si, dans quelques heures, nous ne sommes pas délivrés, votre père et moi sommes perdus. Votre fiancé : Piebald. Hâtez-vous si vous aimez votre père ».

Une dizaine de lignes… Mais quelles lignes !

Sonia, n’en croyant pas ses yeux, relut par trois fois cette tragique missive. Hélas ! elle n’en pouvait pas douter : elle reconnaissait, sans aucune chance d’erreur, l’écriture de Piebald et sa signature. C’était bien lui qui avait écrit cette lettre menaçante.

Mais comment était-elle arrivée dans le jardin d’hiver ?

Sonia, s’étant baissée, fit le tour de la pièce, et fut fixée : cachés par les caisses contenant les plantes vertes, plusieurs soupiraux étaient percés dans les murailles entourant le jardin d’hiver, au ras du sol. C’étaient des fentes horizontales, (longues d’environ quarante centimètres et larges de six à sept à peine ; elles servaient à aérer les celliers.

Piebald avait dû entendre la jeune fille jouer, au piano, la vieille chanson arménienne. Il avait aussitôt pensé à communiquer avec elle et avait réussi à projeter la boulette de papier à travers l’ouverture.

Pendant quelques secondes, Sonia, debout au milieu du jardin d’hiver, resta immobile, la terrible lettre à la main.

Sa perplexité, son angoisse étaient extrêmes.

Que faire ?

Si Piebald disait vrai, et elle le croyait, son père était perdu.

D’autre part, devait-elle, pouvait-elle trahir la confiance que son hôte, son sauveur, avait mise en elle ?

Devenir une infâme ou se conduire en fille dénaturée. Pas de milieu. Aucune autre solution.

Sonia relut encore le papier gris, et, le froissant, l’enfouit dans son corsage.

Elle se sentait devenir folle.

S’étant assise sur une chaise, elle essaya de réfléchir, l’œil fixe, les coudes sur les genoux, la tête entre ses mains. Elle eût voulu fuir au bout du monde, mourir… Mais non ! Elle devait se décider.

Agir et trahir son hôte. Ne pas agir et causer la perte de son père.

Mais Piebald ne mentait-il pas ? Comment le savoir ?

Une heure durant, Sonia resta plongée dans sa sinistre rêverie, ballottée entre les sentiments qui se partageaient son âme.

Après d’affreuses luttes intérieures, elle se décida, et elle ne pouvait se décider autrement :

— Je me déshonorerai, pensa-t-elle ; je serai plus vile que la plus vile, mais je sauverai mon père !

… À midi, Antonia vint la chercher pour manger. Elle alla se mettre à table mais ne put rien avaler du délicat menu préparé pour elle. Antonia s’en aperçut, mais ne manifesta pas ses sentiments.

Sonia, ayant bu une tasse de café, gagna sa chambre et, étendue sur son lit, guetta les allées et venues de la négresse.

Elle l’entendit enfin ouvrir la porte extérieure de la maison et, à travers les rideaux, la vit qui traversait le jardinet et gagnait la rue. Elle emportait un filet. Sans doute allait-elle aux provisions ?

La petite pendule de Saxe posée sur la cheminée de la chambre marquait un peu moins de quatre heures de l’après-midi.

Sonia sortit de sa chambre, dont elle referma sur elle la porte à clé.

En quelques-pas, elle fut dans le vestibule. Elle vit le tableau de distribution du courant électrique et, après une dernière hésitation, en tourna le coupe-circuit.

La porte de la cave n’était fermée qu’au loquet, la clé était sur la serrure. Sonia pénétra dans la cuisine et y prit une hache et un fort tisonnier, les outils dont Piebald lui avait recommandé de se munir.

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Puis, ayant, à travers la vitre d’une fenêtre, jeté un dernier regard sur le jardinet désert, elle s’engagea dans l’escalier de la cave.

Arrivée en bas, elle tourna un commutateur. Une ampoule s’irradia au plafond. Le courant des lampes ne passait pas par le même tableau de distribution que celui parcourant les portes des celliers.

Sonia, en quelques pas, fut devant la porte du caveau où était emprisonné son père. Que lui importait Piebald ! Celui-là, elle était bien résolue à le laisser dans sa prison !

La serrure était solide. Mais Sonia, se servant du tisonnier comme d’un ciseau à froid sur lequel elle frappa avec la hache, eut tôt fait de l’arracher.

Elle ouvrit la porte :

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— C’est moi, mon père ! souffla-t-elle d’une voix blanche.

— Ma fille ! Ma Sonia ! Ah ! je savais bien que tu ferais l’impossible pour… Il est parti ?

— Oui, mon père ! fit la jeune fille en se dégageant doucement des bras du négociant en pierreries.

« M. Piebald m’a fait parvenir un mot m’expliquant que tu courais un grand danger si je ne te délivrais pas ! Il a fallu cela pour que j’agisse, après ce que M. Xavier a fait pour moi ! J’ai…

— Tu ne dois rien à cette canaille ! Je te le dis ! Viens ! Tu es seule dans la maison ?

— Je crois que oui, mon père…

— La misérable négresse de malheur est sortie ?

— Oui…

— Bien ! Nous allons filer ! Je sais où aller ! Mais il faut, avant tout, délivrer ce pauvre Piebald ! Il est dans le cellier voisin ! Viens !

— Mon père !

— Quoi ?

— M. Piebald ! Nous n’avons pas à…

— Quoi ? Piebald ? Le laisser ici ! Ton fiancé ! Tu perds la tête !

— Je ne veux, pas me marier avec cet homme, vous le savez bien, mon père ! C’est lui la cause de notre ruine ! Nous n’avons pas à nous occuper de lui ! J’ai engagé ma parole…

— Nous n’avons pas à nous occuper de lui ! Et c’est lui qui t’a prévenue ! Laisse-moi passer ! Je vais lui ouvrir, moi !

— Mon père ! Je vous en prie !

— Je me demande si tu n’es pas folle, Sonia ? grommela Argulian, qui, repoussant la jeune fille, sortit du cellier.

« Piebald est mon associé, mon ami, mon futur gendre ! Nous nous sauverons avec lui ! Et oublies-tu aussi qu’il peut nous perdre ?

— Il se perdrait avec nous, mon père ! Et il est trop lâche pour le…

— Oh ! sotte que tu es ! Et puis, assez là-dessus ! Nous n’avons que trop perdu de temps ! conclut le marchand de pierreries, qui s’élança vers la porte du cellier servant de prison au sinistre Piebald.

— Mon père ! Laissez cet homme ! Si vous faites cela, je… je…

— Eh bien, appelle ! Livre-moi ! Va !… Ah ! je suis fier de ma fille ! siffla Argulian, sardoniquement.

Sonia s’immobilisa, les bras ballants, sa face blanchie par l’horreur et la souffrance.

Argulian, ayant ramassé la hache et le tisonnier, bondit vers la porte du cellier de Piebald et en attaqua immédiatement la serrure.

Il l’eut rapidement brisée et arrachée, et attira le battant à lui, un épais panneau de chêne dans lequel était incrusté un réseau serré de fils de cuivre.

Piebald se précipita au dehors :

— Merci, mademoiselle Sonia ! s’écria-t-il, d’un ton pénétré. Je vois que vous avez reçu mon mot et que vous avez agi ! Je n’oublierai jamais votre dévouement !

— Vous ne me devez rien, monsieur ! Je vous ai cru et ai abusé de la confiance de l’homme qui m’avait délivrée pour sauver mon père ! répondit la jeune fille, d’un ton froid.

— Je connais votre dévouement filial, ricana Piebald, sans se troubler, et je sais que j’aurai une bonne épouse ! Quand on est une fille dévouée, l’on est femme accomplie !

« Mais ne restons pas ici ! Sortons, prenons le métro et allons chez Golias. Il nous donnera de quoi nous déguiser ; rien n’est perdu ! Nous sommes encore à temps pour rattraper Teddy, si le paquebot n’est pas en avance ! Venez !

Il s’élança vers l’escalier. Argulian et Sonia le suivirent sans mot dire.

— Dépêchons ! grommela Piebald, une fois en haut. Ah ! si j’étais sûr que nous ne soyions pas dérangés, ce que je déménagerais cette bicoque ! La négresse est sortie, n’est-ce pas, mademoiselle Sonia ?

La jeune fille ne répondit pas.

— Enfin, partons ! conclut Piebald, avec un soupir. Plus vite nous serons loin d’ici, mieux cela vaudra !

— Oui, approuva Argulian.

— Adieu, mon père, fit Sonia.

— Quoi ? Tu es folle ? s’écria le marchand de pierreries en se retournant, comme piqué par une vipère.

— Non, mon père ! Je reste ici. Je veux être là pour expliquer à M. Xavier ce que j’ai fait. Vous n’avez plus besoin de moi, d’ailleurs ! acheva-t-elle avec un sourire amer.

— Je n’ai plus besoin de toi ? Mais je ne veux pas te laisser ici, comme otage entre les mains de ce gueux ! Arrive !

— Je ne viendrai pas, mon père ! J’ai fait ce que… ce que je devais faire… je crois ! Ne me demandez pas plus ! Partez ! Adieu ! ne vous inquiétez pas de moi !… Je ne…

— Tu vas venir, quand je devrais te porter ! gronda Argulian, furieux.

Il saisit de sa grosse main le délicat poignet de la pauvre fille qui laissa échapper un gémissement de souffrance.

— Allons, arrive, naïve !

— Oui, il faut être énergique, monsieur Argulian. Mademoiselle Sonia voyons ! Soyez raisonnable ! Vous savez bien que…

— Mais je vous méprise, je vous déteste, je vous hais, vous ! exclama Sonia en se raidissant. C’est à cause de vous que nous sommes ici, ruinés, perdus, déshonorés ! Partez donc, et laissez-moi ! Ai-je quelque chose de commun avec vous ? Allez, allez donc !

— Quand on a un père comme le vôtre, on est plus modeste, et vous ne parlerez pas toujours ainsi, mademoiselle ! fit froidement Piebald. Allons, Argulian, venez ! Si elle refuse de nous suivre, laissez-la ! Nous devrions déjà être loin !

— Elle m’obéira ! gronda le marchand de diamants. Sonia, ne me pousse pas à bout !

— Vous pouvez me tuer si vous te voulez, mon père ! Je ne regretterai rien ! murmura la jeune fille.

Argulian tressaillit.

Son regard rencontra celui de son enfant. Il lâcha prise.

— Sonia dit-il d’une voix radoucie, une dernière fois, je te demande de venir ! Je t’en prie !

— Pas avec cet homme, mon père ! Et j’ai à rendre compte de ce que j’ai fait ! Partez ! Nous nous reverrons… plus tard… J’aurai toujours pour vous les sentiments d’une fille !

« Adieu, mon père !

— Sonia !

— Venez-vous, Argulian ? Je file, moi ! Laissez cette folle, puisqu’elle veut rester, et grand bien lui fasse ! siffla Piebald.

— Oui… je viens… Adieu, Sonia !… Tu…

— Demandez-lui seulement de ne pas nous trahir ! D’ailleurs, peu importe. Arrivez !

— Adieu, mon père ! fit Sonia, comme si elle n’avait pas entendu les paroles insultantes du bandit.

Argulian murmura quelque chose, mais ce ne furent que des sons rauques qui sortirent de sa bouche.

Immobile, comme changée en statue de la douleur et de ta désespérance, Sonia, debout dans le vestibule, vit les deux hommes ouvrir la porte de la maison, traverser rapidement te jardin, et, après un coup d’œil cauteleux dans la rue franchir te seuil et disparaître.

Elle eut encore la force de regagner sa chambre et, s’étant laissée tomber sur son lit, elle éclata en sanglots.

IX

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Un léger mistral soufflait sur Marseille et sa rade, blêmissant le ciel et creusant l’eau verte des bassins de petites vaguelettes.

L’Australien, courrier d’Australie, des Indes et d’Égypte, franchit lentement la passe de la Joliette. Deux puissants remorqueurs le rejoignirent, saisirent les amarres qui leur étaient tendues ; leur mission était d’aider l’énorme paquebot à pivoter sur lui-même dans l’étroit bassin.

Sur les multiples ponts du courrier, les passagers se pressaient. La moitié d’entre eux, au moins, étaient Anglais : négociants, planteurs, fonctionnaires. Les paquebots de la ligne d’Australie, en effet, ne touchent guère que des ports britanniques : Sydney, Melbourne, Colombo, Bombay, Aden, Port-Saïd.

Bien qu’il fût à peine sept heures du matin, tout ce que le grand bâtiment comptait de passagers étaient déjà prêts au débarquement, emmitouflés dans leurs manteaux, car le mistral était frais, et ayant à côté d’eux leurs petits bagages à main.

Les garçons s’empressaient, dans les salons, dans les cabines, aimables comme ils ne l’avaient jamais été : le moment des pourboires était arrivé.

Massés le long des rambardes, passagers et passagères regardaient se rapprocher le quai. Quelques-uns échangeaient déjà des conversations avec des parents ou amis impatients, qui se tenaient dans des canots venus à la rencontre du courrier et qui dansaient sur l’eau clapoteuse du bassin.

Lentement, l’Australien pivotait sur lui-même. Il eut enfin fait demi-tour et, la poupe tournée vers le quai, battit en arrière, cependant que les embarcations allaient accrocher aux canons de la rive les deux énormes amarres sur lesquelles le paquebot devait haler.

Quelques coups de sifflet stridèrent ; des treuils ronflèrent ; la sonnerie du télégraphe de la machine tinta. Une douzaine encore de tours d’hélice en avant, pour arrêter l’élan du navire, et ce fut fini.

Le paquebot s’immobilisa. Le commandant descendit de la passerelle, cependant que, par l’échelle de coupée aussitôt amenée, les hauts fonctionnaires de la compagnie montaient à bord.

En quelques instants, le pont fut envahi par les parents et amis des arrivants. Ce fut un tumulte forcené. Les pisteurs des hôtels, les agents des compagnies de transit, les portefaix apparurent de toutes parts, interpellant marins et passagers ou se frayant brutalement un passage parmi la foule.

Quelques personnes seulement, des passagers expérimentés, sachant qu’il ne sert à rien de se hâter, ne participaient pas à l’animation générale.

C’était ainsi qu’un couple se tenait immobile, à l’arrière du pont-promenade, et, accoudé à la lisse, regardait paisiblement s’agiter la foule massée sur le pont principal, au-dessous de lui.

Deux personnes bien disparates : l’homme, un grand gaillard mesurant un mètre quatre-vingt – ou plus – et large en proportion. Visage tanné, aux méplats prononcés, nez en bec d’aigle, lèvres rasées, fortes et sensuelles, yeux bleu d’acier au regard insolent et brutal.

La femme, une blonde toute petite, à la face candide et étonnée, avec un corps maigre et menu. Elle était enveloppée d’une sorte de cache-poussière en soie grise ; une toque de loutre, maintenue par une épingle terminée par une énorme perle, la coiffait. Elle tenait le bras de son compagnon comme si elle eût eu peur de tomber, et poussait de temps à autre de petits cris étonnés ou joyeux.

L’homme, qui la dépassait de la tête, ne prêtait aucune attention à elle. Son ample manteau gris déboutonné, flottant au vent, son chapeau de feutre à larges ailes légèrement rejeté en arrière, il fumait un gros cigare bagué d’or, avec la plus parfaite tranquillité, comme s’il se fût trouvé au spectacle.

Entre deux bouffées, il tira de sa poche un mince chronomètre de platine et murmura en anglais en se penchant vers la jeune femme :

— Je pense qu’il serait temps de s’approcher, petite !

— Yes, my darling ! acquiesça sa compagne.

Elle achevait à peine de parler, lorsque, d’une échelle voisine, un jeune homme, vêtu de l’uniforme de lieutenant de l’armée britannique des Indes, drap kaki, leggins de cuir fauve, turban de drap de même couleur que les vêtements, déboucha.

Il marcha droit sur le couple.

— Et me voilà. Mister Teddy ! murmura-t-il en s’arrêtant devant le géant. Nous avons bien cru ne pas pouvoir venir… des incidents désagréables,… mais, somme toute, cela c’est bien passé !

Mister Teddy, puisque tel était le nom du gigantesque individu, resta parfaitement impassible :

— Bonjour, Piebald ! dit-il. Je…

— Chut ! Je suis poursuivi ! Je suis le lieutenant Wilfrid Moresby, de l’armée anglo-indienne !

— Enchanté de l’apprendre ! L’uniforme vous va très bien ! fit Teddy. Et Otto ?

— Si nous avions un coin pour y causer tranquillement, je vous expliquerais bien des choses ! souffla Piebald. Je suis venu pour cela, d’ailleurs !

— Venez au fumoir. Il n’y a personne. Nous y serons comme chez nous ! proposa Teddy.

Piebald s’inclina.

Teddy, sans dire un mot, entraîna sa compagne, qui ne demanda rien.

Comme il l’avait dit, le fumoir était désert. Une bouteille de champagne des adieux traînait sur une table. Les garçons ne l’avaient même pas enlevée. À quoi bon ! le voyage était fini !

De la main, Teddy indiqua un fauteuil à Piebald, puis, ayant soigneusement refermé la porte, il s’assit en face du bandit, sur le divan, à côté de sa compagne.

— Allez-y ! dit-il. Et faisons vite. Nous prenons le Calais-Méditerranée et ne voulons pas le manquer !

« … Alors ? Otto ?

— Tout s’est bien passé. Je l’ai liquidé. Malheureusement, il s’est douté du coup ! Il s’était, je crois, servi lui-même de votre drogue, dans le temps ! Alors, avant de déposer son bilan, il est allé faire des confidences à la police, à Paris.

« Et ainsi, Argulian et moi avons été sérieusement inquiétés. Vachariadès est dedans ! Et nous avons deux détectives, un anglais et un français, sur la piste.

L’anglais, c’est un limier de Scotland Yard. Il a suivi le piste d’Otto ! Le français, Jérôme Corfe, s’est abouché avec lui. Je ne serais pas étonné de les voir arriver ici d’un moment à l’autre. Aussi ai-je laissé Argulian sur le quai, avec une cent-chevaux… En cas d’ennuis, nous pouvons filer !

— Je vois cela ! fit tranquillement Teddy. Et je vous remercie de vous être dérangé, mon cher ! Le moment venu, je vous revaudrai cela, quoique vous vous soyiez dérangé pour rien !

« Si je vous ai interrogé, c’est par pure curiosité… Quand on vient de loin, on aime à causer !

« Et j’en ai même oublié de vous présenter à ma femme !

« Ma chère Julia, je te présente le lieutenant Wilfrid Moresby, de l’armée des Indes, un parfait gentleman ! Ma femme, Madame Edward Clams, née Julia Jacobsen !

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Les yeux de Piebald brillèrent comme des escarboucles :

— Oh !… Ah ! exclama-t-il, ne trouvant rien d’autre pour exprimer son étonnement, sa déception et sa rage.

Ce n’était pas un imbécile, que Piebald. Loin de là. Instantanément, il avait compris ! Argulian et lui étaient joués !

Otto Drohl était mort. Et Edward Clams, ayant épousé Julia Jacobsen, l’unique héritière des merveilleuses perles fines, devenait le légitime propriétaire du lot.

C’était très simple. Et rien à dire, rien à faire ! Edward Clams, en vérité, était un homme très fort.

Il le savait. Aussi dédaignait-il d’abuser de son triomphe :

— Nous avons fait un mariage d’amour dit-il négligemment. N’est-ce pas chère petite chose ?

— Oh ! yes, my dear ! murmura Julia Jacobsen, qui enveloppa son mari d’un regard d’adoration.

— Dommage qu’Otto ne puisse voir cela. Il en aurait été attendri ! c’était un homme si sensible ! observa Edward Clams.

Piebald ne répondit pas. Ses sentiments étaient, si l’on peut dire en train de se fondre en un seul : une rage effroyable.

— Vous nous avez bien joués ! murmura-t-il, sans essayer de cacher son dépit. Nous avoir fait tuer Otto, et…

— Du calme, jeune homme, et pas d’histoires ! conseilla paternellement Teddy. Ce que vous avez pu faire ne me regarde pas !

« Je suis charmé de vous avoir vu. Cela me fait vraiment plaisir que vous soyez en bonne santé, et je suis très sensible, à l’attention que vous avez eue de venir souhaiter la bienvenue aux deux jeunes mariés, que nous sommes, ma femme et moi !

« Mais le train, n’attend pas, et il faut que je m’occupe de mes bagages. Au plaisir de vous revoir, l’ami !

Et, tout en parlant, Teddy s’était levé. Sa jeune femme l’imita.

Piebald se dressa, lui aussi. Il était blême.

— Je… je n’aurais jamais cru… voulut-il dire.

Teddy le repoussa doucement, mais fermement :

— Et pas de blagues, n’est-ce pas ? lui souffla-t-il au passage, en le fixant d’un regard de plomb.

Piebald, cloué, ne trouva rien à dire.

Lorsqu’il se reprit, Teddy et sa femme étaient sortis du fumoir.

— Oh ! Ce n’est pas fini ! murmura-t-il, grinçant des dents.

« Il a gagné la première manche, mais j’aurai la « belle » !

Il se rua hors du fumoir, gagna le pont principal du paquebot, bouscula porteurs et passagers et descendit quatre à quatre l’échelle de coupée.

En quelques secondes, il eut traversé la ligne de chalands, vides reliant le paquebot au quai, contourna les hangars et rejoignit une limousine grise qui attendait, sur la place de la Joliette.

— Je l’ai vu ! gronda-t-il à l’adresse du chauffeur, qui n’était autre qu’Argulian. Nous sommes refaits, sur toute la ligne ! Et comment ! Ah ! c’est bien joué !

— Quoi ?

— Oui. Un tour auquel je ne pensais pas ! Savez-vous ce qu’a fait Teddy ? Il a épousé Julia Jacobsen ! Et elle a l’air d’être folle de lui !

— Il faut bien qu’elle soit folle pour l’avoir épousé, lui qui a tué son…

— Sans doute ne le sait-elle pas !

— On le lui dira !

— Et elle ne le croira pas !… Et nous n’avons pas le temps de manigancer tout cela ! Il faut agir, et tout de suite ! Teddy est riche, maintenant ! Qui sait où il va aller ! Peut-être que nous ne le retrouverons plus si nous le perdons de vue ! Et le lot nous échapperait ! Maintenant, il part sur le Calais-Méditerranée… Il ne s’en est pas caché ! Il faut…

Piebald s’interrompit. Un groupe de jeunes gens s’étaient approchés de la limousine et l’examinaient en échangeant des réflexions sur la puissance de son moteur, sa vitesse probable…

Piebald, vivement, grimpa sur le marchepied. Se penchant de façon à ce que ses lèvres touchassent presque l’oreille d’Argulian, il lui parla longuement…

— Le Calais-Méditerranée ne part pas avant une heure ! conclut-il. C’est plus de temps qu’il ne m’en faut ! Et cela vaut la peine de se hâter !…

« Vous, filez tout de suite, et à tout casser !… Notre fortune dépend de la rapidité de l’auto car, moi, je suis sûr de mon affaire ! Et n’oubliez pas : deux kilomètres après Entresse ! Je vais voir Golias. Il viendra avec moi. Nous ne serons pas trop de trois !

« À bientôt !

— Oui ! fit brièvement Argulian, qui, ayant lancé le moteur, embraya.

La puissante voiture décrivit un véritable bond en avant et fila vers la route d’Aix.

Piebald courut vers un des taxis arrêtés sur la place et s’y engouffra, après avoir crié chauffeur :

— 89, rue Colbert, et vite : dix francs de pourboire !

— Yes, mylord ! fit le chauffeur, tout heureux de l’aubaine.

Le taxi fila.

Affalé sur le capitonnage, Piebald consulta sa montre :

— Pourvu que Golias soit chez lui ! murmura-t-il. Sinon, tout est perdu !…

« Mais qui aurait pu croire, cela ! Ah ! ce n’est pas avec Argulian que j’aurais dû me mettre, c’est avec Otto Drohl !… J’ai parié sur le mauvais cheval !… Mais la course n’est pas terminée !

X

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De la gare de Marseille au bassin de la Joliette, la distance est courte.

En moins de dix minutes, le taxi dans lequel Jérôme Corfe avait pris place l’avait amené sur le quai des Messageries Maritimes, à moins de cinquante mètres du point où était ancré l’Australien.

Corfe, qui bouillait, jeta une poignée de monnaie au chauffeur et bondit vers la rangée de chalands reliant le grand paquebot au quai. Sa carte, qu’il montra à un gardien, lui permit de passer.

Il n’avait plus d’espoir de retrouver Teddy, d’ailleurs. Déjà, le paquebot était complètement vidé de ses passagers. Sur ses ponts déserts, les matelots mettaient de l’ordre, cependant qu’une armée de portefaix s’occupaient à décharger la cargaison.

Corfe, sans s’illusionner, monta sur le pont.

Il n’avait pas fait trois pas qu’il se heurta presque à un grand et maigre individu coiffé d’un chapeau melon, emmitouflé d’un épais cache-nez et porteur de lunettes rondes, qui débouchait d’une coursive voisine :

— Oh ! Mister Corfe ! entendit-il. On vous a donc relâché.

— Joé Blanket ! exclama Corfe, stupéfait. Vous… Ici !

— En effet, c’est bien moi !

— Vous… Mais dites donc, comment savez-vous que j’ai été relâché… et arrêté ? observa Corfe, brusquement.

— C’est un ami à moi qui m’a raconté l’histoire. Il était à la gare… On vous a pris pour un voleur, il paraît !… Mais que…

— On m’a… Oh ! Mais c’était vous, l’Anglais du train ! C’est vous, monsieur Blanket, qui m’avez fait coffrer ! Je vous reconnais ! C’était votre démarche !

« Et moi, pauvre imbécile ! Un véritable pickpocket, voilà ce que vous êtes !… Vous m’avez filouté mes papiers que vous avez remplacés par d’autres au nom d’Argulian ! Et vous avez prévenu la police que…

— Si je ne vous connaissais pas, monsieur Corfe, je croirais que vous êtes fou ! coupa Joé Blanket, froidement.

« En tout cas, je peux vous dire une chose, c’est que notre Teddy, qui s’appelle Edward Clams, était ici à bord !

« Je viens de voir le commissaire du paquebot. M. Edward Clams, qui voyage avec sa femme, est reparti sur le Calais-Méditerranée, il y a une demi-heure !… Si j’avais le temps, je vous en dirais plus, mais je ne tiens pas à laisser échapper mon gibier !

— Où allez-vous ? questionna Corfe, la pensée changée.

— Je veux rattraper le rapide ! Au revoir !

— Oh ! Je ne vous quitte pas !

— C’est vous, hé ? qui m’avez signalé comme un pickpocket international ? grommela l’Anglais. On m’a gardé au poste du commissariat des ports depuis six heures, ce matin ! C’est pour cela que vous m’avez encore traité de pickpocket : Vous n’êtes pas un gentleman, monsieur Corfe ! Adieu ! Et débrouillez-vous ! Moi, j’agis seul !

— Oh ! je vais vous suivre ! Nous verrons bien ! grommela l’inspecteur de la Sûreté, de plus en plus intrigué par les paroles de Joé Blanket.

Celui-ci était déjà à plusieurs mètres de lui.

À sa suite, Corfe redescendit à terre. Il vit Joé Blanket sauter dans un taxi. Il en prit un autre.

L’auto de l’Anglais traversa rapidement la ville, s’engagea à travers le Prado, la grande promenade marseillaise, et pénétra dans le parc Borély.

Quatre avions reposaient sur les pelouses du champ de courses, non loin de grands baraquements de bois. Un meeting d’aviation venait d’avoir lieu à Marseille deux jours auparavant.

Corfe comprit : Joé Blanket allait fréter un aéroplane pour rattraper le Calais-Méditerranée !

De fait, il vit l’Anglais descendre de son taxi et se diriger vers les baraquements. Il l’imita et le rejoignit comme il n’était plus qu’à quelques mètres d’un groupe d’aviateurs.

— Faisons la paix, monsieur Blanket ! Nous devons être alliés contre les ennemis de la société !

— Retirez vos stupides accusations, alors, monsieur Corfe !

— C’est entendu ! Ce n’est pas vous l’Anglais du train, mais vous lui ressemblez rudement !

L’homme de Scotland-Yard daigna se contenter de cette rétractation qui n’en était pas une.

— Nous allons rattraper le Calais-Méditerranée à Avignon. Nous le pouvons ! fit Joé Blanket. Il n’y a qu’à prendre un de ces appareils… si on veut nous emmener !

— Nous partagerons les frais ! déclara Corfe.

Blanket, s’étant approché d’un des aviateurs, eut rapidement conclu l’affaire. L’aviateur, un Lyonnais du nom de Jean Durand, s’engagea à déposer les deux hommes à Avignon, le plus près possible de la gare, et ce moyennant la somme de cinq mille francs, que Blanket lui versa sur-le-champ.

— Mon avion fait du deux cents à l’heure, expliqua-t-il. Avignon est à quatre-vingts kilomètres à peine, en ligne droite. Nous y arriverons une bonne demi-heure avant le rapide !

« Nous partons tout de suite : mon plein d’essence et d’huile est fait : je devais justement regagner ce matin Istres, où je réside ! Montez !

Les deux détectives ne se firent pas répéter l’invite.

Ayant boutonné leurs manteaux, ils grimpèrent dans la carlingue et s’installèrent chacun dans un baquet.

En moins de dix minutes, tout fut prêt. L’aviateur, s’étant placé à son poste, mit les moteurs en marche. L’appareil, après avoir roulé sur quelques mètres, s’enleva brusquement et monta dans le ciel clair.

Le vent du nord-ouest avait fraîchi. L’avion l’avait juste « dans le nez ». Il commença aussitôt à rouler et à tanguer violemment.

Secoués, agités comme de la salade dans un panier, assourdis par le vrombissement des moteurs, les deux détectives, pendant quelques minutes, restèrent silencieux, le cœur dans la bouche, comme disent les Anglais.

Joé Blanket, le premier, s’acclimata relativement.

— Du courage ! cria-t-il à Corfe qui haletait, la face rouge.

— Ça va… un peu mieux ! fit l’inspecteur de la Sûreté.

— Moi aussi ! On se dirait sur un chalutier, par mauvais temps ! Mais ce sera vite fait…

« … Dites donc, entre nous ? Franchise pour franchise ! C’est vous, hein ? qui m’avez signalé comme le roi des pickpockets, au commissariat des ports de Marseille :

— Je… je vous jure que non ! Ma parole d’honneur ! affirma Corfe, sincère.

— Allons, allons ! Puisque je vous dis : franchise pour franchise ! C’est moi… c’était moi, l’Anglais du train ! Vous ne m’avez pas reconnu, hein ? J’ai bien ri ! Vous dormiez comme un ange !… J’avais peur que vous me devanciez, vous comprenez ! Et alors, j’ai pensé…

— Vous pouvez dire que vous êtes un beau dégoûtant ! exclama Corfe, indigné autant que furieux.

— Dégoûtant ? Et vous ? Qui m’avez fait enfermer comme un pickpocket ! Je ne…

— Je ne vous ai rien fait du tout ! Si l’on vous a coffré, je n’y suis pour rien ! Tandis que vous, vous avez agi comme le dernier des derniers envers un camarade !

— Vous ne parlez pas comme un gentleman, monsieur Corfe ! Je vous le dis !… Vous en auriez fait autant à ma place ! Le devoir d’un bon Anglais est d’être le premier partout, et je voulais arriver avant vous pour avoir une explication avec ce Teddy !… Je ne suis pas un mauvais garçon, moi !… La preuve, c’est que je vous ai laissé me suivre et vous embarquer avec moi sur cet avion.

— Oh ! Vous ne pouviez pas m’empêcher de vous suivre, d’abord ! Et j’aurais pris un autre avion, voilà tout !

— Je ne dis pas ! Faisons donc la paix, monsieur Corfe ! Je retire mes paroles, vous êtes un vrai gentleman !

— Et vous en êtes un autre ! déclara Corfe, qui, à part lui, se promit bien, dès que l’occasion s’en présenterait, de rendre à l’Anglais la monnaie de sa pièce.

L’avion, cependant, avait gagné les hautes couches de l’atmosphère, où l’air était à peu près calme. Il filait tout droit sans plus rouler ni tanguer.

Sous eux, les deux policiers apercevaient, sur leur gauche, l’étang de Berre, pareil à une immense nappe de saphir que pointillaient d’innombrables barques de pêche.

Et, tout près du rivage, la voie ferrée, reconnaissable à son ballast gris qui tranchait sur le sol jaune environnant.

— Nous filons bien ! observa Joé Blanket, pour dire quelque chose.

— Oui… Et, alors, vous avez des nouvelles de Teddy ? fit Corfe, qui ne voulait pas perdre l’occasion de se renseigner.

— Je ne peux pas dire que je n’en ai pas !… Et je regrette de vous informer, monsieur Corfe, que la situation se complique ! J’ai vu le registre des passagers de l’Australien !

« … M. Edward Clams s’est embarqué à Sydney, avec sa femme, née Julia Jacobsen !

— La fille de l’homme assassiné dans l’île Maiden !

— Oui. L’héritière des perles !… Et alors, si, comme je le crois, Teddy a aidé Otto Drohl à assassiner Carl Jacobsen, il se trouverait que Julia Jacobsen aurait épousé le meurtrier de son père !

« … Mais comment prouver la culpabilité de Teddy ? Peut-être que la jeune Sonia Argulian pourra nous fournir quelques indices ?

— Sonia Argulian ? Laissez-moi vous dire, à mon tour, qu’elle s’est évadée de Saint-Lazare, et que c’est ce Triple X, à l’existence duquel vous ne vouliez pas croire, qui a téléphoné au chef de la Sûreté, devant moi, pour lui annoncer que c’était lui qui l’avait enlevée !

— Oh ! si j’avais su !… Je vous aurais…

— Au lieu de faire l’idiot, dans le train, vous n’aviez qu’à venir à moi et m’interroger !

— Je ne fais jamais l’idiot, monsieur Corfe !

— Mettons que ce soit l’imbécile, monsieur Blanket ! En tout cas, il y a une chose très claire dans tout ceci : Julia Jacobsen hérite des perles.

« Donc, si Teddy les a, nous ne pouvons nous servir de cet argument pour l’inculper !

— Je ne compte pas l’inculper ! Je compte faire sa connaissance et l’épier. Si fort que soit un homme, il finit toujours par se trahir !

« Et puis, nous ferons parler sa femme, si elle est vraiment sa femme !…

— Elle doit l’être ! Mais, si Edward Clams est coupable, je me demande comment il a pu réussir à se faire épouser par la fille de l’homme qu’il a assassiné ! observa Corfe.

— Tout est possible, monsieur Corfe ! Le principal est que nous rattrapions le rapide, de façon à ne pas perdre de vue notre client ! Car, bien qu’il voyage sans se cacher, rien ne nous dit qu’il ne va pas descendre du train, soit à Lyon, soit ailleurs, et disparaître ! C’est ce qu’il ne faut pas ! À nous de bien manœuvrer !

— Nous essaierons !

La conversation s’arrêta là.

Pendant quelques minutes, les deux hommes restèrent silencieux, penchés par-dessus la carlingue, à regarder le paysage se dérouler sous eux.

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— Voilà une auto qui file bien ! murmura soudain Joé Blanket. Elle doit donner cent vingt à l’heure !

— Et même plus ! estima Corfe. Elle atteindrait cent quarante que je n’en serais pas étonné ! Par ma foi, elle nous gagne !… On dirait qu’un de nos moteurs a des ratés !… Oui, nous ralentissons ! Entendez comme il « tape » !…

« … Pourvu que nous n’ayons pas de panne !……

Joé Blanket ne répondit pas. Corfe ne s’était pas trompé. Le moteur de droite de l’avion faiblissait. Mais, heureusement, il continuait à tourner, beaucoup moins vite. Aussi l’appareil avait-il fortement ralenti. L’auto qu’il venait de dépasser le gagnait peu à peu.

L’aéroplane volait à présent au-dessus de la Crau, l’immense plaine caillouteuse et stérile qui s’étend entre Arles et l’étang de Berre.

Sur leur gauche, les voyageurs distinguaient nettement la voie ferrée, toute droite, qui courait entre deux rangées de noirs cyprès, rabougris et tordus par le mistral.

L’auto, un petit point gris enveloppé de poussière filait toujours, à une vitesse vertigineuse, et continuait à gagner sur l’avion.

— Et voilà le rapide ! s’écria Corfe, en désignant, au loin, une demi-douzaine de longs wagons traînés par une locomotive empanachée de fumée noire. C’est lui : Si notre moteur ne nous lâche pas tout à fait, nous l’aurons vite dépassé ! Tout va bien ! Oh !…

Une gerbe de flammes venait de jaillir du fourgon de queue du rapide, cependant que le véhicule, ouvert en deux, arraché des rails, se couchait sur le ballast et que retentissait une sourde explosion.

Le train, tout aussitôt, ralentissait, traînant toujours le fourgon en flammes.

XI

Après son explication avec Piebald, Edward Clams, sa femme au bras, était allé s’enquérir de ses bagages, qui devaient le suivre, puis, étant descendu à terre, avait pris place dans un compartiment du Calais-Méditerranée, arrêté le long du quai.

M. Edward Clams paraissait d’excellente humeur. Son court mais définitif entretien avec le pseudo lieutenant Wilfrid Moresby n’avait en rien altéré son contentement.

Ayant installé sa jeune femme dans un angle du compartiment, contre la fenêtre, il redescendit sur le quai et alluma un cigare.

Le long du train, c’était une agitation furieuse. Parmi les brouettes chargées de bagages, voyageurs et curieux se pressaient, s’interpellaient, se heurtaient. Des employés de la compagnie des Wagons-Lits échangeaient des papiers avec ceux des Messageries Maritimes. Des douaniers examinaient à mesure les marques inscrites sur les colis chargés dans le fourgon du train.

Peu à peu, cependant, le calme revenait. Bientôt, seuls restèrent sur le quai les amis des partants et quelques voyageurs, de ceux qui ne montent en wagon qu’au dernier moment.

Des appels retentirent, annonçant le départ. Un coup de trompette, un sifflet, et, lentement, le convoi s’ébranla.

En quelques minutes, il eut traversé les docks et gagné la ligne de Paris, où il prit de la vitesse.

Edward Clams, qui était resté sur le quai jusqu’au départ – il voulait s’assurer que Piebald ne prenait pas le train ! – avait regagné son compartiment. Sa femme n’y était plus seule. Un gros homme en qui tout indiquait l’origine levantine : paupières lourdes, teint basané, lèvres énormes, s’était installé face à la voyageuse. Un nouveau riche, certainement, à en juger par le mauvais goût de son accoutrement : bottines rouges, complet gris clair, cravate jaune et bleue où était piqué un gros diamant. Et aux doigts, des bagues, des anneaux suffisamment forts pour y amarrer un cuirassé. L’une d’elles, surtout, attirait les regards, avec son chaton gravé, gros comme une noisette. Un chapeau melon, couleur havane, comme l’on est habitué à en voir sur les champs de course, complétait sa grotesque silhouette.

Un bras lourdement appuyé à l’accoudoir, il regardait à travers la vitre le paysage marseillais, pins et usines de tuiles, qui défilait devant ses yeux.

Edward Clams allait allumer un nouveau cigare, lorsque le garçon du wagon-restaurant apparut à la porte du compartiment, pour prévenir les voyageurs désirant se réconforter que le petit déjeuner était servi.

Bien qu’il fût plus de neuf heures du matin, la plupart des passagers de l’Australien n’avaient encore rien pris, absorbés qu’ils avaient été par leurs préparatifs de débarquement. Aussi, de presque tous les compartiments, des voyageurs sortirent.

Edward Clams, lui, avait déjeuné à bord du paquebot, Galamment, il se pencha vers sa jeune femme :

— Vous avez faim, Julia ? demanda-t-il.

— Un petit peu ! Je mangerais bien quelque chose, dearie ! murmura-t-elle.

Clams se leva, lui offrit son bras. Ils gagnèrent le couloir, suivi presque aussitôt par le gros Levantin.

Le wagon-restaurant était déjà presque plein. Clams et sa femme durent prendre place à la même table que leur compagnon de compartiment.

En dépit de ses apparences, celui-ci était fort aimable. Il se montra plein de prévenances envers Mme Clams, lui passant la carte, s’effaçant pour que le garçon pût plus facilement la servir.

Il ne devait pas parler anglais, car ce fut en un sabir composé de français et d’italien qu’il s’adressa à « Teddy », à plusieurs reprisses, pour lui demander le sel ou le sucre.

Quoiqu’il eût peu mangé et eût achevé bien avant les époux, il attendit patiemment qu’ils se levassent, afin de ne pas les déranger.

Teddy et sa femme, leur addition réglée, regagnèrent leur compartiment. Leur compagnon les y suivit et se rassit en face de la jeune femme.

Le train, le tunnel de la Nerthe dépassé, roulait à cent à l’heure le long de l’étang de Berre.

Des murmures s’entendirent dans le couloir !

— Un aéroplane !

De nombreux voyageurs coururent coller leurs visages aux vitres pour essayer de voir l’avion.

Edward Clams, son cigare en bouche, il ne l’avait pas allumé, ne bougea pas. Il se sentait lourd et las. Sa femme, appuyée contre son épaule, rêvait, les yeux sans regard.

Le Levantin – ou paraissant tel – se leva sans hâte, alla contempler l’avion et reprit sa place.

À plusieurs reprises, il consulta son chronomètre d’or, puis, se levant encore, ressortit du compartiment.

Il n’y revint qu’une dizaine de minutes plus tard. Edward Clams, qui rêvassait, à moitié éveillé, le vit de nouveau, et à plusieurs reprises, regarder sa montre. Ce geste dut paraître grotesque à Teddy, car il éclata de rire, d’un rire étrange, presque sans timbre. Le Levantin, loin de s’en offusquer, resta impassible. Et, presque aussitôt, il tira de nouveau son chronomètre de sa poche !

Le rapide, maintenant, roulait à travers la Crau, à plus de cent à l’heure, ses roues produisant un ronflement continu qui se mêlait aux tremblements des vitres et à la palpitation des boiseries.

Teddy ne bougeait plus, comme hébété ; sa femme, inerte, affaissée contre son épaule, paraissait dormir.

Bien que le soleil, à travers la fenêtre du compartiment, projetât ses chauds rayons sur leurs visages, ils y étaient complètement insensibles. Un brusque tressaillement, par moments, indiquait seul qu’ils vivaient.

Une formidable secousse, soudain, fit tressauter le train tout entier, projetant les voyageurs les uns sur les autres, précipitant pêle-mêle les bagages hors des filets.

De tous côtés, des cris, des appels retentirent, cependant que les freins grinçaient et que le convoi ralentissait.

De nouvelles secousses, moins violentes, mais encore très fortes, agitèrent le rapide dont les wagons, pendant quelques instants, semblèrent danser sur la voie.

Dans les compartiments, les voyageurs reprenaient leur équilibre et aidaient les femmes à se relever. Il y avait de nombreux blessés, qui avaient reçu sur la tête ou sur le corps des sacs de voyage ou des cantines arrimés dans les filets.

Le train s’immobilisa.

Il était en rase campagne, en pleine Crau. De chaque côté de la voie, une ligne de cyprès, derrière lesquels l’immense plaine caillouteuse s’étendait à perte de vue.

De tous les compartiments, des flots de voyageurs se ruèrent dans les couloirs, en dépit des recommandations des contrôleurs, qui conseillaient à chacun de rester à sa place.

Mais qui les écoutait ?

En quelques secondes, les voyageurs eurent envahi la voie ferrée.

Et ils purent se rendre compte du désastre : le fourgon de queue, renversé, éventré, ruiné, flambait comme une meule de foin. Parmi les flammes, le corps inerte d’un employé de la compagnie gisait, les jambes pendant entre deux énormes malles qui brûlaient elles-mêmes. Il devait être mort, car il ne bougeait pas.

Le chef de train, qui était indemne, courait déjà, en arrière du convoi, pour aller poser des pétards de sécurité.

Les voyageurs, cependant, s’étaient précipités vers le fourgon. Courageusement, plusieurs d’entre eux s’offrirent à aider les deux contrôleurs qui, s’étant glissés entre le fourgon et le wagon qui le précédait, s’efforçaient de séparer le convoi du véhicule en flammes. Aveuglés par les flammèches, suffoqués par la chaleur, ils eurent rapidement décroché les chaînes de sûreté et dévissé le tuyautage des freins, et s’attaquèrent à la barre d’attelage elle-même.

Autour du wagon renversé, d’où les flammes, avivées par le mistral ronflaient furieusement, les voyageurs, immobiles, regardaient. Certains reconnaissaient leurs malles à mesure que l’incendie les dévorait et des exclamations en toutes langues : anglais, français, italien retentissaient. Les femmes surtout, se montraient désespérées.

Le grondement strident de la vapeur s’échappant par la soupape de sûreté de la locomotive, couvrit soudain cris et exclamations…

Teddy et sa femme étaient toujours dans leur compartiment. Le choc les avait fortement secoués, mais sans les renverser. Aidés de l’obligeant Levantin, ils avaient repris leur place, sans mot dire comme des êtres complétement hébétés.

Leur compagnon, ayant replacé dans le filet le sac de voyage de Mme Clams avait – une fois de plus ! – regardé sa montre, puis était allé se pencher à une des fenêtres du couloir maintenant désert.

Sa face s’éclaira tout à coup : il apercevait arrivant sur la route de Miramas, une auto grise toute badigeonnée de poussière.

Il poussa un soupir de soulagement. L’auto se rapprochait avec une rapidité fantastique.

Mais qui faisait attention à elle ! Les voyageurs n’avaient d’yeux que pour le fourgon qui continuait à flamber…

Ils l’auraient vue, pourtant, si, à ce moment, les contrôleurs du train ne les eussent fait passer tous du côté opposé, car, à contre-voie, l’express de Lyon allait passer. Les voyageurs, refoulés sur la gauche du rapide, ne purent donc voir l’auto grise – car la route sur laquelle elle roulait se trouvait précisément à droite de la voie ferrée.

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Le Levantin, ayant tiré un mouchoir de soie rouge de sa poche, l’agita à bout de bras.

Derrière lui, un homme surgit dans le couloir et le toucha à l’épaule. Il se retourna.

Le nouveau venu, qui était affublé d’un ample manteau gris et d’une casquette de grosse laine, eut un rire satisfait :

— Ça y est ! souffla-t-il, après un regard à la ronde. Juste à l’endroit convenu !

— Mes compliments. Piebald ! Tu es…

— Chut ! Pas de noms ici ! Voilà notre ami, d’ailleurs ! Et… ça va ? Ils sont bien dopés (drogués) ?

— Comme des lords d’Angleterre ! Et ils n’y ont rien vu ! Ce Teddy n’est pas si malin que ça !

— Hum ! Méfions-nous ! Mais voilà l’auto !

— Dépêchons ! Charge-toi de Teddy malgré tout, j’ai peur qu’il me reconnaisse ! Je vais m’occuper de la femme !

— Prends aussi son sac de voyage… Il peut contenir des choses intéressantes ! Si c’étaient des perles !

— Ça va !

L’auto, qui avait beaucoup ralenti n’était plus qu’à une centaine de mètres du convoi.

Piebald et son compagnon, s’étant penchés à la fenêtre du wagon, firent signe à Argulian de s’arrêter devant la portière placée à l’avant du véhicule, puis ils pénétrèrent dans le compartiment où Teddy et sa femme étaient restés.

Piebald, ayant empoigné de la main gauche le sac de voyage marqué E. C. que lui désignait son complice, saisit de sa main libre le bras de la femme de Teddy ; il la souleva brutalement et l’entraîna vers le couloir. La pauvre créature poussa un faible gémissement et, sans protester, suivit son ravisseur.

Le Levantin, lui, eut une brève hésitation. La massive carrure de Teddy lui en imposait. Il regarda le géant, bien en face. Edward Clams, quoiqu’il eût les yeux ouverts ne sourcilla pas. Il était inconscient.

Le gros homme passa son bras sous celui de Teddy, le souleva, et, non sans peine l’attira vers le couloir. Edward Clams se laissa faire. Titubant, trébuchant, se heurtant aux parois, il fut entraîné par le Levantin.

Tous deux en peu d’instants, atteignirent la porte de sortie du wagon qui était restée ouverte.

Le gros homme n’en pouvait plus. Il suait à grosses gouttes. Il haletait. L’effort qu’il avait fourni pour amener Teddy jusque-là l’avait épuisé.

Il vit Piebald qui, debout sur le marchepied de l’auto dans laquelle il avait déjà installé la jeune femme, lui faisait signe de se hâter.

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Brutalement, il précipita Teddy au dehors.

Edward Clams étendit d’instinct les mains en avant. Il déboula sur le marchepied et s’abattit sur la voie.

Le Levantin d’un saut, le rejoignit. Il se baissait pour l’aider à se relever, lorsque Teddy se redressant seul, poussa un hurlement de fauve, et, comme dégrisé, fonça sur lui.

XII

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Tout gros qu’il fût, l’acolyte de Piebald était digne de faire un champion de course à pied. En voyant Teddy se relever et bondir vers lui, il détala avec la vitesse d’un lièvre.

Hélas ! Teddy était autrement véloce que lui !

En trois énormes enjambées, il le rejoignit et, d’un formidable coup de poing sur la nuque, l’abattit à ses pieds.

Il se retourna alors et, vit Piebald, qui était resté sur le marchepied de l’auto.

Bien que le bandit eût changé de déguisement, Teddy le reconnut d’un coup d’œil. Il se rua vers l’auto, et, avant que Piebald ait eu le temps de crier à Argulian d’embrayer, fut sur lui.

— Gr… âââce ! hoqueta Piebald, étranglé aux trois quarts par la poigne puissante d’Edward Clams, qui l’avait saisi par le cou et soulevé comme un simple paquet…

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— Et ma femme, où est-elle ? gronda Teddy en secouant le petit homme qui ruait comme un cheval suspendu à ses brancards.

Piebald aurait bien voulu répondre : il ne le pouvait pas. Les doigts d’acier du géant lui broyaient le larynx.

Teddy le comprit et le jeta sur le sol, comme une ordure, juste au moment où Argulian, s’apercevant de ce qui se passait, mettait l’auto en marche.

C’était trop tard !

Teddy, d’un bond, fut sur le marchepied. À travers la glace de la portière, il reconnut sa femme, affalée sur le capitonnage. Sa rage fut à son comble.

Il se pencha vers le marchand de pierreries, qui claquait des dents :

— Argulian ! rugit-il en reconnaissant le bandit… Stop ! ou je t’écrase, vermine !… Oh ! mais ils y sont tous, alors ! Nous allons bien voir !…

Argulian – il n’est pas besoin de le dire – avait immédiatement obtempéré à l’ordre d’Edward Clams.

Celui-ci gronda :

— Toi !… Nous nous expliquerons tout à l’heure ! Et ne bouge pas l’auto ou je te tue !

— Je… vous… pouvez… être sûr… bafouilla Argulian, qui bavait de terreur.

Sans l’écouter, Teddy s’engouffra dans la voiture :

— Julia ! Petite ! murmura-t-il en redressant la jeune femme. Julia !

Un concert d’exclamations poussées par les voyageurs du rapide, le fit sursauter. Machinalement, il ressortit de la voiture et distingua, dominant les cris, le crépitement d’un moteur dans les airs. Il leva la tête, et vit un grand avion piquer droit vers le sol, et, après une habile volte-face qui l’amena face au vent, atterrir doucement à moins de cinquante mètres de l’auto.

Deux hommes, presque aussitôt suivis d’un troisième, en descendirent. Ils se dirigèrent au pas de course vers le train ; mais, brusquement, celui qui tenait la tête, sortant un pistolet de sa poche, bondit droit sur l’automobile, ou plutôt sur Piebald, qui, s’étant relevé, frottait ses genoux endoloris.

— Corfe ! Le détective Corfe ! s’écria Argulian. Et Joé Blanket, de Scotland Yard ! Ils nous ont reconnus !

Teddy, qui était toujours sur le marchepied, regarda les trois hommes – le troisième n’était autre que le pilote de l’avion – et fronça les sourcils.

D’un geste machinal, il porta la main à la poche de derrière de son pantalon d’où il retira un browning perfectionné. Une réflexion rapide, sans doute, lui rappela qu’il était en France et non dans la brousse australe. Il rengaina vivement son arme.

— Monte ! cria-t-il à Piebald.

— Et Golias… Il est…

— Celui que j’ai assommé ? Il a son compte ! fit sobrement Teddy, qui, ayant empoigné Piebald par le col de son veston, le souleva et l’enfourna dans le véhicule.

« En avant ! gronda-t-il à l’adresse d’Argulian, en quatrième vitesse !

Le marchand de pierreries n’attendait que cet ordre. Il lança la voiture à toute allure dans la direction d’Arles.

Des cris furieux, poussés par Corfe et Joé Blanket, retentirent. Trois détonations claquèrent : sans hésiter, Blanket avait fait feu sur la voiture. Ses balles passèrent à quelques mètres à peine du rapide véhicule.

— Rien à faire ! haleta Jérôme Corfe, en s’arrêtant. Nous sommes joués !…

— Teddy devait être avec eux !… Le grand gaillard qui était sur le marchepied ! fit Blanket. Mais que veut dire tout ceci ? Argulian qui rejoint le rapide en pleine campagne, qui se trouve là juste au moment où le train saute. Car il y a eu une explosion dans le fourgon !… C’est un coup monté ! Mais pourquoi ?

— L’homme… là-bas, près du train qui est par terre ! Nous allons l’interroger ! observa Corfe, qui, sans attendre, s’élança vers le corps inerte de Golias. Il est mort ou n’en vaut guère mieux, murmura-t-il après s’être penché sur le gros homme. On dirait que le cœur bat, pourtant !… Hum ! Je n’entends pas grand’chose !…

— Il n’y a qu’à le transporter dans le… Oh oh !

Un ronflement strident retentissait.

Les cris de Joé Blanket et ceux du pilote de l’avion se mêlèrent aux exclamations de Corfe : le ronflement était produit par les moteurs de l’aéroplane, qui venaient d’être remis en marche ; l’appareil lui-même, supérieurement manœuvré, roulait déjà sur le sol pierreux, à une allure rapide.

— Mon avion ! hurla le pilote.

Corfe et Joe Blanket ne répondirent pas : l’aéroplane d’un coup, décollait et filait obliquement comme une flèche, dans le ciel pâli par le mistral.

Les trois hommes s’étaient immobilisés, béants, ahuris, stupides.

— Mon avion ! répéta le pilote. C’est un des voyageurs du train ! Oh ! mais il faut prévenir la police !

— Je m’en charge ! grommela Corfe. Je suis inspecteur de la Sûreté !

L’aviateur ne répondit pas, mais son regard fut éloquent. Il exprimait un étonnement sceptique.

— C’est peut-être un simple voleur ? murmura Joé Blanket en se dirigeant vers le train, flanqué de ses deux compagnons.

— Non ! C’est un ami d’Argulian… ou un ennemi ! observa Corfe.

— Je ne vois pas bien…

— Moi, je vois ! grommela Corfe. Il va suivre l’auto. Il veut savoir où elle va, et, avec l’avion, il le peut !… Vous aviez encore beaucoup d’essence dans vos réservoirs ? demanda-t-il au pilote.

— Trois ou quatre heures de vol ! De quoi aller presque jusqu’à Paris !

Corfe soupira.

En quelques pas, les trois hommes eurent rallié le rapide.

Le fourgon en flammes venait enfin d’être détaché et séparé, et le chef de train, d’accord avec le mécanicien, se disposait à repartir. Déjà, les contrôleurs appelaient les voyageurs pour qu’ils prissent place dans les voitures.

Jérôme Corfe, s’étant fait indiquer le chef du train, lui fit connaître sa qualité et obtint un délai de quelques minutes, qu’il employa, aidé de Joe Blanket, à transporter le gros Golias dans un compartiment. Le train repartit aussitôt.

Corfe et Blanket, sans perdre un instant, essayèrent de ranimer Golias. Sans succès. Un des voyageurs, qui était médecin, examina le gros homme et déclara qu’il vivait encore, mais qu’il se pouvait fort bien que le cœur, qui ne battait plus que par intermittences, s’arrêtât pour jamais.

Des piqûres de caféine, fournie par la pharmacie portative du rapide, parvinrent pourtant à ranimer Golias. Il ouvrit les yeux. Ses lèvres remuèrent, et ce fut tout. Il retomba dans sa torpeur.

À Avignon, où le Calais-Méditerranée arriva une heure plus tard, Corfe et Joe Blanket firent transporter le misérable à l’hôpital.

Pendant le trajet, ils l’avaient fouillé et n’avaient trouvé sur lui qu’un millier de francs en billets de banque, un étui contenant des cigarettes anglaises et une carte de légitimation du consulat de Grèce à Paris, au nom d’Eleutteros Golias, négociant en grains. Mais rien qui rapportât, soit à « Teddy », soit à Argulian, Piebald ou autres personnages touchant, de près ou de loin, à l’assassinat de Carl Jacobsen.

Tandis qu’on transportait Golias à l’hôpital, Corfe fit sa déposition au commissaire de la gare d’Avignon, qui avait été rejoint par le commissaire central de la ville, lequel venait enquêter sur l’incendie du fourgon du rapide. Plainte contre inconnu pour vol fut déposée par le pilote de l’avion. Des télégrammes furent envoyés dans toutes les directions, signalant l’automobile grise et l’aéroplane.

— Et maintenant, il ne nous reste plus qu’à rentrer à Paris ! grommela Corfe, mélancoliquement. Notre seul espoir réside en Vachariadès ! Par lui, peut-être aurons-nous quelque nouvel indice !

Teddy nous a échappé… par votre faute ! Si vous ne m’aviez pas aussi grotesquement fait arrêter, ce qui m’a retardé et m’a empêché d’être en temps voulu à bord de l’Australien, j’aurais…

— Pardon ! Vous-même, vous m’avez fait retenir comme pickpocket international, monsieur Corfe ! Vous ne me ferez jamais croire le contraire !… Sans ce stupide procédé je me serais abouché avec Teddy, et…

— Je vous répète que je ne suis pour rien dans votre arrestation ! Ce n’est pas de ma faute, à moi, si on vous a pris pour un pickpocket !

« En tout cas moi, j’ai découvert et arrêté Vachariadès ! Et ce sera sans doute lui qui nous fera trouver les coupables, s’il en est pas un lui-même !

— Et s’il ne s’est pas évadé comme Sonia Argulian, quand nous reviendrons à Paris ! ricana Joé Blanket, qui était de fort méchante humeur.

Le premier train pour Paris – un express – passait seulement à trois heures de l’après-midi.

Corfe et Joé Blanket eurent tout le temps pour déjeuner. Avant de regagner la gare ils s’en furent à l’hôpital, prendre des nouvelles de Golias. Il leur fut répondu que le malade était toujours très faible, tellement faible qu’il était impossible d’en tirer la moindre parole.

Les deux policiers se résignèrent donc à prendre le train.

Ils arrivèrent à Paris le lendemain vers six heures du matin et se séparèrent aussitôt, après s’être donné rendez-vous à dix heures, dans le bureau de M. Serpier.

Jérôme Corfe, démocratiquement, prit le métropolitain et regagna son modeste logis de la rue Nollet.

Il était dépité autant que furieux. Non seulement, il n’avait pu joindre « Teddy », mais encore il avait été d’abord joué et ridiculisé par Joé Blanket, il avait vu filer, à son nez, Argulian et Piebald en plus de Teddy, et avait assisté ensuite à l’audacieux enlèvement de l’avion !

— Et moi qui avais juré au Chef de me distinguer ! pensa-t-il amèrement. Mais rira bien qui rira le dernier ! Nous ne sommes pas au bout !…

« C’est idiot, mais je me demande si le Joé Blanket de malheur ne serait pas avec la bande Argulian et compagnie ! Oui, je me le demande !…

Depuis trois nuits, Corfe ne dormait pas. Le manque de sommeil, la fatigue, et surtout l’énervement, le rendaient pessimiste comme il ne l’avait jamais été.

Arrivé chez lui, il changea de linge, fit une rapide toilette, puis ayant réglé son réveille-matin de façon à ce qu’il sonnât à neuf heures et demie, s’allongea sur son lit et ne tarda pas à s’endormir.

À dix heures, il pénétrait dans le bureau de M. Serpier.

Rien qu’à sa mine, le chef de Sûreté comprit que les affaires n’étaient pas brillantes : Corfe sans se faire prier, raconta par le menu ses aventures.

— Je ne veux que vous féliciter, Corfe, de ce que vous avez fait ! lui répondit son chef, on ne réussit pas toujours du premier coup…

« Quant au tour que vous a joué Joé Blanket, si vous pouviez le prouver, je le ferais coffrer sans hésiter ! Ça lui apprendrait à se moquer des gens !

— Je me demande, chef, qui est celui qui l’a fait arrêter lui même !

— Un des comparses de Teddy qui l’aura reconnu, sans doute. Peu importe le reste.

« Ici, rien de nouveau ! Sonia Argulian est introuvable. Quant à Vachariadès, il refuse de parler. J’ai l’impression qu’il attend des instructions de ses complices.

Deux coups frappés à la porte interrompirent les réflexions de M. Serpier.

C’était son secrétaire particulier M. Bougenais :

— Chef, dit-il, l’on me téléphone de la Santé. Le détenu Vachariadès est mort subitement cette nuit… Suicide ou mort subite : l’on ne sait pas encore !

XIII

L’auto dans laquelle avaient fui Argulian, Piebald et le ménage Clams, une cent chevaux avait donné aux essais chez le constructeur cent trente-deux kilomètres à l’heure. Argulian affolé, parvint à lui faire battre ce record.

Lancée comme un bolide sur la route de Miramas à Arles elle fila comme elle ne l’avait jamais fait.

À l’intérieur, Teddy, qui s’était laissé tomber sur la banquette capitonnée, semblait maintenant ignorer l’existence de Piebald.

Il ne s’occupait même pas de sa femme qui, malgré les cahots infernaux de la voiture, s’était assoupie et, droit, rigide, regardait à travers la vitre le nuage de poussière blanche soulevée par l’auto en délire.

Piebald, lui, avait reconquis tout son sang-froid.

Après être resté pendant quelques instants assis sur un des strapontins, face à la route, en essayant de se faire oublier il s’était peu à peu rendu compte par des coups d’œil sournois que « Teddy » après son fugitif accès d’énergie et de brutalité était retombé dans sa torpeur.

Décidément la drogue de Golias était excellente, bien que ses effets fussent intermittents !

S’étant donc rassuré Piebald avait repris courage.

L’auto roulait à une allure d’enfer.

Mais elle n’irait pas bien loin. D’un moment à l’autre Corfe et Joe Blanket trouveraient le moyen de télégraphier son signalement partout et ce serait la fin, l’arrestation…

Il fallait aviser.

Cet imbécile d’Argulian, penché sur son volant, ne pensait plus vraiment, qu’à faire de la vitesse, sans se douter qu’à cette allure la cent-chevaux allait l’amener droit… en prison. Oui, il fallait aviser !

Malgré sa jeunesse, Piebald était un garçon réfléchi, doué, de plus, d’une grande astuce naturelle.

Après un bref regard à « Teddy », qui ressemblait à quelque bœuf en train de ruminer, le bandit se dressa et, embouchant le porte-voix d’ébonite terminant le tube acoustique qui s’ouvrait à l’extérieur, juste derrière la tête du chauffeur, il cria.

— Hep ! Monsieur Argulian ! Attention ! Ralentissez !… Nous ne risquons plus rien ! Je vais aller vous parler !

D’un mouvement des épaules, car, à cette effroyable vitesse, il n’osait se retourner de peur de donner quelque maladroit coup de volant, le marchand de pierreries fit comprendre à son acolyte qu’il avait entendu.

Presque aussitôt l’auto ralentit.

Piebald ouvrit doucement la portière sans que Teddy fît mine de s’en rendre compte, et par le marchepied rejoignit Argulian, au côté de qui il s’assit.

— Vous avez vu l’avion ? questionna le marchand de pierreries.

— L’avion ?

— Oui. Il nous suivait, tout à l’heure ! Il est resté pendant plus de cinq minutes à moins de cent mètres de hauteur au-dessus de la voiture. Il a pris de l’altitude, maintenant… Mais on le voit encore ! Levez la tête… en avant de nous, sur la gauche !

Piebald suivit ce conseil et, dans le ciel blême distingua un grand aéroplane, celui-là même qui avait déposé les policiers auprès du train en détresse, et qui, pour le moment volait à environ cinq cents mètres du sol.

— Hé ! qu’il aille au diable ! Nous nous en moquons, de cet avion, grommela Piebald impatienté. Ni Corfe, ni Blanket ne sont pas dedans puisqu’ils nous poursuivaient au moment où l’auto a démarré ! Ce doit être le pilote qui a repris l’air, sans eux !…

« Nous, il faut aviser et vite ! Nous allons nous arrêter sous le plus prochain bouquet d’arbres pour camoufler l’auto. Ensuite…

— Et Teddy ? interrompit Argulian.

La voiture maintenant, roulait à petite vitesse : trente kilomètres à l’heure à peine.

— Teddy ? Eh bien, la drogue de Golias a recommencé à opérer !… Teddy a eu un éclair de raison. À présent, il est de nouveau « groggy », étourdi, comme ivre, bon à rien !… Il est à nous quoi !

— Et sa valise ?

— Naturellement, elle est dans la voiture.

— Il faudrait la…

— Non. Il ne faut pas lui donner d’émotion, à cet homme ! Car il la couve, sa valise ! Il serait capable de se…

— Nous avons le temps !… Mais il faudrait nous assurer de lui le plus vite possible !

— Pour l’instant, il est tranquille. Procédons méthodiquement : d’abord, avant tout, maquillons l’auto !

— Ce sera facile ! J’ai tout apporté ! conclut Argulian.

Les deux bandits, pendant les minutes qui suivirent, n’échangèrent plus un mot.

Argulian, ayant avisé, peu après, un chemin creusé d’ornières qui coupait la route à angle droit et moins de cent mètres plus loin, passait à travers un petit bois de pins, y engagea l’auto. Bien qu’il eût encore ralenti l’allure de la voiture celle-ci fut abominablement secouée par les trous, les pierres et les fondrières de toutes sortes parsemant le sol.

L’auto fut arrêtée parmi les arbres.

L’endroit n’aurait pu être mieux choisi. Pas la moindre habitation à plusieurs kilomètres à la ronde. De tous côtés, la plaine nue permettait à la vue de s’étendre au loin et empêchait toute surprise.

Argulian et Piebald sautèrent aussitôt à terre. En quelques minutes, ils eurent complètement changé l’aspect de la carrosserie de l’auto. Le toit, fait de lattes de bois recouvertes de toile cirée épaisse et s’enroulant sur elles mêmes, fut retiré. Les glaces furent abaissées et les montants dans lesquels elles s’encastraient rabattus horizontalement. La limousine devint une torpédo.

Teddy et sa jeune femme, complètement inconscients, regardaient, sans manifester aucun sentiment…

Piebald et Argulian tirèrent ensuite du coffre à outils un bidon de peinture rouge au vernis, dont ils badigeonnèrent rapidement l’auto. Les roues furent peintes en noir. Le radiateur nickelé fut enduit d’un liquide corrosif qui lui donna instantanément un aspect vert-de-grisé.

La peinture rouge, qui devait contenir un très violent siccatif, fut sèche en moins d’une demi heure.

Le numéro de la voiture fut également changé, ainsi que les phares, qui furent remplacés par d’autres plus petits.

— Si on a envoyé notre signalement, ricana Piebald nous sommes tranquilles ! On recherchera une limousine grise, et c’est une torpédo rouge qui passera. Il ne nous reste plus qu’à changer nous-mêmes de costumes !

— Il va falloir, pour cela, déranger Teddy et sa femme. J’ai casé les déguisements sous la banquette, dans le coffre.

— Je m’en charge ! déclara Piebald.

Il rentra dans la voiture et, doucement souleva Teddy qu’il poussa sur un des strapontins. Le géant se laissa faire passivement. Il en fut de même de sa femme.

Piebald souleva alors le capitonnage de la banquette et découvrit un vaste coffre renfermant une boîte de fards, plusieurs perruques, des chapeaux et des vêtements de toutes sortes : un véritable magasin d’accessoires.

Argulian s’affubla d’une épaisse barbe blonde et changea son manteau de cuir contre une combinaison en toile kaki.

Piebald revêtit un costume de clergyman noir à col montant, et grommela :

— Avec cela, je défie qu’on me reconnaisse !

Il chaussa son nez d’une paire de lunettes rondes, à monture d’écaille, à verres fumés et murmura :

— Un vrai révérend, hein, monsieur Argulian !

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J’ai l’air d’un clergyman qui revient de convertir les Zoulous !

— Ou plutôt de convertir des marks en dollars ! ricana le marchand de pierreries. Nous partons ?

— Naturellement ! Il n’y a plus que Teddy et sa femme qui me chiffonnent ! Nous n’avons pas de costume assez grand pour lui… et puis ce serait toute une histoire, que de le faire déshabiller !

« Il serait capable d’avoir un nouvel accès de rage ! Il m’a à moitié étranglé, vous savez, monsieur Argulian et, quand je dis à moitié, c’est pour ne pas dire aux trois quarts !

— Alors, partons ! conclut le marchand de pierreries.

La peinture de l’auto était déjà sèche.

Le moteur fut remis en marche. Et le véhicule, ayant difficilement fait demi-tour à travers les pins, regagna la route d’Arles.

Argulian était trop matois pour se risquer à traverser cette ville. Il ignorait, somme toute, si le rapide, qui avait dû se remettre en route, ne s’y était pas arrêté. Il fallait tout craindre et tout prévoir.

Le marchand de pierreries, ayant donc abandonné la grande route, gagna Eyguières, par un chemin de grande communication. D’Eyguières, il s’en fut à Cavaillon et, de là, à Carpentras. Après Carpentras, ce fut Roquemaure, sur le Rhône, qu’il traversa.

De Roquemaure, l’auto rouge fila sur Alais, et, par Montpellier, Albi, Montauban et Agen, elle arriva à Bordeaux sans que ses occupants eussent été une seule fois inquiétés.

Teddy persistait dans sa torpeur. Il se laissait conduire comme un petit enfant. Piebald, d’ailleurs, avait soin de mélanger à sa nourriture une certaine poudre grise que lui avait remise Argulian.

La jeune femme, inutile de le dire, subissait le même traitement.

Grâce à cette précaution. M. et Mme Edward Clams restaient bien tranquilles, obéissaient à tout ce qui leur était ordonné, buvaient, mangeaient, dormaient quand il le fallait, sans jamais élever la moindre protestation. Dans les hôtels où s’arrêtaient les voyageurs, de préférence dans de petites villes, par prudence, l’on prenait Teddy et sa femme pour deux fous innocents. Piebald et Argulian faisaient le nécessaire pour accréditer cette croyance.

De Bordeaux l’auto se dirigea vers Paris par le chemin des écoliers. Elle passa à Angoulême, Niort, Poitiers, Saumur, suivit la Loire jusqu’à Orléans, puis bifurqua sur Nonancourt, Chartres, Dreux, Évreux, Mantes, et, finalement, s’arrêta, à la tombée de la nuit, sur la route de Fontenay-sous-Bois à Nogent-sur-Marne, devant une grille monumentale aménagée dans une haute muraille de maçonnerie. Piebald sauta à terre.

Il alla presser un bouton de cuivre encastré dans la muraille, et au-dessus duquel, sur une plaque de marbre noir, ces mots étaient gravés :

DOCTEUR ÉPAMINONDAS MERAKI

Lauréat de l’Université de Philadelphie.

Grande médaille d’or

à l’exposition de Chicago.

Maladies mentales.

Traitements variés.

 

Consultations tous tes matins, de 9 à 10 heures.

Et sur rendez-vous.

 

Un petit homme de race mongolique apparut presque aussitôt derrière les barreaux de fer forgé.

— C’est moi avec M. Gandour ! fit Piebald.

L’Asiatique s’inclina et, sans hâte ouvrit la grille.

L’automobile franchit le seuil, pénétra dans un parc qu’elle traversa et, lentement, gagna une remise de briques dissimulée par une épaisse charmille.

— Deux malades ! fit Piebald, en désignant Teddy et sa femme. Préviens les infirmiers !

— Tout de suite ! fit l’Asiatique en s’éloignant, cependant que M. Argulian sautait à bas de son siège et soupirait :

— Je suis à moitié mort !

Le Chinois revint bientôt avec deux robustes gaillards à face de brutes, à cous de taureaux vêtus de longues blouses blanches.

— Voilà les malades en question ! fit Piebald qui, de son bras étendu, montra Teddy et son épouse, lesquels étaient restés bien tranquillement assis dans l’auto.

« Folie douce, mais attention ! Lui, il a des accès, et il est vigoureux !… Et ne touchez pas à sa valise : il vous sauterait dessus ! Je vous accompagne, d’ailleurs !

Les deux infirmiers eurent un sourire bestial et entendu, signifiant clairement qu’ils savaient comment mater les accès des malheureux qui leur étaient confiés.

Teddy, d’ailleurs, descendit docilement de l’auto, sa valise à la main. Il aida sa femme à le rejoindre, et, l’air indifférent, calme, satisfait, suivit les deux « infirmiers », en donnant le bras à sa compagne.

Piebald et Argulian suivirent.

Depuis l’enlèvement de Teddy, ils n’avaient encore pu voir ce que contenait son sac de cuir. Ils espéraient y trouver les perles de Carl Jacobsen !

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Mais, chaque fois que Piebald ou son acolyte s’étaient approchés du bienheureux sac, Teddy avait grincé des dents, et une lueur de sang avait passé dans ses yeux. Et, chaque nuit, il dormait la tête appuyée sur la valise.

À présent, les deux bandits espéraient bien toucher au but de leurs convoitises.

XIV

La maison de santé du docteur Épaminondas Meraki, grande médaille d’or à l’exposition de Chicago, et cætera, se composait de deux pavillons contigus, de style Louis XIII, briques apparentes et chaînes de pierre, comprenant chacun deux étages surmontés d’un toit d’ardoises.

Le pavillon de gauche était affecté aux « pensionnaires » : ses fenêtres du rez-de-chaussée étaient constamment closes par des volets rembourrés ; celles des premier et second étages étaient garnies de robustes grilles de fer, pour empêcher les « locataires » de faire le saut, au cas où ils en auraient ressenti l’envie.

Le docteur Meraki habitait le pavillon de droite, lequel avait été agrandi par une sorte de véranda vitrée dont le toit, garni de balustres, formait terrasse, et, qui servait au médecin de cabinet de consultation.

Piebald et Argulian, qui semblaient parfaitement connaître les aîtres, laissèrent les infirmiers escortant le ménage Clams se diriger vers le pavillon des pensionnaires, cependant qu’eux-mêmes gravissaient le perron de pierre élevé d’une demi-douzaine de marches, qui conduisait à l’entrée de la résidence du lauréat de l’Université de Philadelphie.

Un domestique vint leur ouvrir et les conduisit dans un vaste salon orné de tableaux et d’objets d’art de toutes sortes, et où se voyaient, à la place d’honneur, les différents diplômes, honorifiques et autres, conquis par le docteur Épaminondas Meraki :

— Annoncez M. Gandour et un ami ! ordonna Piebald.

Le valet s’inclina.

Deux minutes s’écoulèrent.

Une porte à deux battants faisant face à la monumentale cheminée de marbre blanc s’ouvrit.

Un petit homme en redingote, face chafouine et osseuse, aux yeux vifs, au nez de mouton surmontant une moustache noire coupée court, apparut. Il dévisagea ses visiteurs et, sans mot dire, leur fit signe d’entrer.

La porte franchie, ils se trouvèrent dans la véranda, dont d’épais stores de soie blanche masquaient les vitres.

Le docteur leur indiqua à chacun un fauteuil et referma la porte – qui était matelassée à l’intérieur, pour éviter les indiscrétions – et dont il poussa le petit verrou nickelé.

Lui-même s’assit devant son vaste bureau d’acajou, à moulures de cuivre, encombré d’instruments de toutes sortes, et, en langue grecque, susurra :

— Et alors ?

— Golias est prisonnier !… Il est mort ou n’en vaut guère mieux ! expliqua Argulian.

« Teddy l’a assommé ! Il a eu un accès de rage… Ton remède a des défaillances !…

— Cela arrive ! fit placidement le docteur Meraki. L’organisme se défend !… Mais c’est rare !

— Teddy m’a aux trois quarts étranglé, moi ! grommela Piebald. Mais il est devenu ensuite aussi doux qu’un mouton ; il faut dire que je lui ai fait prendre de la poudre numéro deux à chacun de ses repas !

— Il n’était pas seul ! reprit Argulian. Il est marié… avec Julia Jacobsen, la fille aux perles !

« Et je me demande s’il n’a pas les perles dans son sac ! Nous n’avons pu y toucher… C’était la seule chose qui l’intéressait, et nous avions peur qu’il ait un nouvel accès ! Il eût été capable de nous écraser !

— Vous êtes sûrs qu’il est marié avec la petite Jacobsen ? questionna Meraki.

— À bord de l’Australien, ils étaient inscrits sous le nom de M. et Mme Jacobsen ! observa Piebald.

Le docteur hocha la tête.

— Nous allons voir cela ! conclut-il. Ici, rien de nouveau. Gobas, à en juger par les journaux, va mal. Il est toujours a l’hôpital d’Avignon.

« Mais allons prendre le sac de Teddy. Vous me raconterez ensuite ce qui s’est passé. L’auto a bien marché ?

— Merveilleusement ! assura Argulian.

— Je suis content. Et vous avez fouillé Teddy ?

— Non !… Nous craignions qu’il… observa Piebald :

— Oh ! Il peut y avoir un réveil, mais jamais deux ! fit Meraki, en souriant, sûr de lui. Et la femme ?

— Elle paraît complètement idiote ! déclara Piebald.

— Allons voir cela ! Après, nous causerons en dînant ! fit Meraki. Et vous changerez de costumes !

Il se leva sur ces mots. Piebald et Argulian l’imitèrent.

Par un couloir coupé de plusieurs portes, toutes fermées à clé, par prudence, qui faisait communiquer les deux pavillons, Meraki et ses compagnons gagnèrent le quartier des « pensionnaires », c’est-à-dire des fous.

Un infirmier, interpellé par le médecin, lui indiqua la cellule où avaient été enfermés les deux nouveaux arrivés.

Meraki, flanqué de l’infirmier (un colosse aux mains d’équarrisseur), en ouvrit la porte. Piebald et Argulian virent une vaste chambre à coucher aux cloisons capitonnées comme celles d’un compartiment de première classe de chemin de fer.

Comme meubles, une armoire à portes pleines aux angles arrondis ; un grand lit, une table fixée au sol et deux fauteuils. Pas de glace.

Un soupirail, placé de façon à ce que l’occupant de la chambre ne pût l’atteindre, même en montant sur un fauteuil, aérait la pièce.

Une grosse lentille de verre dépoli, derrière laquelle brillaient des ampoules électriques, était encastrée dans le plafond et distribuait dans la pièce une lumière bleuâtre.

Teddy était assis dans un des fauteuils et semblait songer profondément. Sa compagne, étendue sur le lit, les yeux fermés, les bras ballants, paraissait dormir profondément.

Du premier coup d’œil, Piebald et Argulian remarquèrent que Teddy avait les pieds appuyés sur sa valise qui lui servait en quelque sorte de tabouret.

Le docteur Épaminondas Meraki, sans s’occuper de lui, marcha vers le lit et saisit le poignet gauche de la dormeuse.

Ses yeux se rencontrèrent avec ceux de Piebald :

— Prenez la valise ! ordonna-t-il à l’infirmier.

Celui-ci se disposa à obéir.

Comme il se baissait, Teddy se dressa brusquement.

— Bas les pattes ! gronda-t-il en anglais, d’un ton rauque et menaçant, si menaçant que l’infirmier, malgré l’habitude professionnelle, recula instinctivement.

— Voyons, mon ami ! fit Meraki, avec douceur, il vous faut laisser cette valise qui ne peut que vous embarrasser !

— Non ! articula nettement Edward Clams.

— Vous pouvez être certain qu’on vous la rendra, cher monsieur ! baragouina Meraki. Nous voulons simplement la faire examiner… par la douane. Vous comprenez ? La douane !

— Non ! répéta Teddy, d’un ton définitif.

— Voyons, monsieur, je m’adresse à votre bon sens ! Vous savez bien que la douane…

— Non !

Le docteur eut un léger haut-le-corps. Il comprenait l’inutilité de son insistance.

— Théobald ! souffla-t-il en se retournant vers l’infirmier. Allez chercher un collègue ! L’homme est buté, et il faut lui enlever cette valise qui risque de donner un aliment à sa démence ! Allez !

— Oh ! Je me charge de lui à moi seul, monsieur le docteur ! assura Théobald.

Épaminondas Meraki s’y connaissait en hommes :

— Allez chercher un de vos collègues ! répéta-t-il.

Théobald sortit.

Teddy, debout, sa valise entre les pieds, attendait, menaçant.

— Il avait cette tête-là lorsqu’il m’a étranglé, dans la Crau ! murmura, Piebald, à l’adresse d’Argulian, qui frémit.

Meraki s’était rapproché du lit et considérait la dormeuse. Piebald, qui l’observait sans qu’il s’en doutât, vit une expression, d’inquiétude passer sur son visage jaune.

Mais Théobald revenait accompagné d’un second infirmier un véritable gnome, tête rentrée dans les épaules, corps énorme aussi large presque que haut.

Tous deux échangèrent un coup d’œil, et ensemble, se ruèrent sur Teddy avec une telle violence qu’il trébucha et tomba sur le tapis.

Les infirmiers, lui saisissant les bras, essayèrent de le maintenir.

Teddy poussa un formidable rugissement il se dégagea et, empoignant Théobald par la ceinture, le projeta contre la cloison, la tête en avant. Sans le capitonnage, l’infirmier se fût brisé le crâne !

Son collègue, à la seconde suivante ; reçut en pleine poitrine le talon du prétendu fou :

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Et le docteur Meraki n’eut que le temps de fuir dans le couloir pour ne pas être lui-même écrasé par le forcené.

Piebald l’y avait précédé. Le petit homme, mettant l’instant à profit, s’était emparé du sac de voyage et avait filé, suivi d’Argulian.

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Meraki siffla Trois autres infirmiers accoururent. Des coups sourds retentissaient contre la porte que le docteur aliéniste avait prudemment refermée sur lui.

Elle fut ouverte. Les trois infirmiers foncèrent dans la chambre. Il y eut une lutte courte, mais ardente.

Empoigné à la fois par ses quatre ennemis, car l’homme au corps de gnome était resté sans connaissance, Teddy se débattit, frappa, rua, mordit. Finalement, il fut réduit à l’impuissance, maintenu et lacé dans une camisole de force de triple toile.

— Transportez la femme dans une autre cellule ! ordonna le docteur qui était resté à la porte.

Un des infirmiers souleva la dormeuse, la prit dans ses bras, comme un enfant, et, derrière Meraki, la porta dans une chambre située à l’autre extrémité du couloir.

Argulian et Piebald, ce dernier ayant à la main la précieuse valise, le suivirent.

La jeune femme fut étendue sur le lit. Sur un signe de Meraki, les infirmiers sortirent.

— Il faudrait aussi fouiller « Teddy » ! murmura Piebald. Il doit avoir sur lui des…

— Avant tout ; je dois m’occuper de la femme ! interrompit Meraki. Elle agonise !

— Hein ? sursauta Piebald.

— Vous êtes sûr… commença Argulian.

— Oui. La dose de poudre, déjà forte pour Teddy, lui a été fatale !!… Oh ! Je comprends que vous n’ayiez pu mesurer exactement la quantité qu’ils devaient absorber chacun…

« Enfin, la vérité est que cette femme me paraît perdue : cœur intermittent, pouls petit, extrémités déjà froides… Je vais faire l’impossible pour…

— Mais alors… nous sommes… bégaya Argulian.

— Oh ! Je suis médecin ! fit Meraki, avec un sourire supérieur. Il existe assez de maladies pour que je lui en trouve une !

— Cette idiote-là avait bien besoin… maugréa Piebald.

— Chut !… Je vais vous raccompagner dans mon cabinet, où vous m’attendrez ! Je vous y rejoindrai, dès que possible ! Venez !

— Il faudrait faire fouiller Teddy, et devant nous ! observa Piebald, qui avait le sens des réalités.

— Je vais faire le nécessaire ! promit Meraki.

Tous trois sortirent de la chambre, et, accompagnés d’un infirmier que le docteur, avait appelé, regagnèrent la pièce où Teddy, étendu sur le lit, les deux bras collés au torse par la camisole de force, continuait à rugir et à écumer de rage.

Pour pouvoir le fouiller, il fallut lui attacher les chevilles.

L’infirmier dut couper ses vêtements. Ils contenaient, en plus d’un portefeuille bourré de papiers, une mince pochette de caoutchouc dissimulée dans la patte de ceinture de son pantalon.

Piebald s’en empara avidement.

Puis, flanqué d’Argulian et de Meraki, il se dirigea vers la véranda.

Aussitôt la porte refermée, Piebald, à l’aide d’un canif, fendit la mince pellicule de caoutchouc : il en retira un papier qu’il déplia et lut.

— Pas la peine de chercher dans le sac ! s’écria-t-il. Les perles n’y sont pas ! Mais, maintenant, nous voilà fixés !

Et, la face fendue par un sourire de joie et de triomphe, le bandit tendit le papier à Argulian.

Meraki se pencha sur l’épaule du marchand de pierreries, pour lire, lui aussi.

XV

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Le papier caché si jalousement par « Teddy » était d’une clarté limpide : un simple reçu de la banque Forsmyth, 221 Cambridge Avenue, à Londres, mentionnant que ladite banque s’engageait à remettre à miss Julia Jacobsen un lot de neuf cent quatre-vingt et une perles contenu dans une boîte de bois dûment scellée et qui lui avait été expédiée de Sydney par les soins de M. Edward Clams, agissant au nom de miss Jacobsen.

C’était tout… et c’était assez.

— Nous savons maintenant où sont les perles ! fit Piebald. Il ne nous reste plus qu’à aller les chercher !

— Elles ne seront remises qu’à Julia Jacobsen ou à son fondé de pouvoir ! murmura Argulian.

— C’est pour cela que Teddy voulait épouser Julia Jacobsen… s’il ne l’a pas fait encore ! grommela Piebald.

— Et Julia Jacobsen va mourir ! observa le docteur Meraki, sec.

Un silence suivit ces paroles.

Piebald, à l’aide d’une clé trouvée sur Teddy, ouvrit le sac de voyage.

Il contenait quelques vêtements, et un gros portefeuille de maroquin noir. Piebald le retourna et en vida le contenu sur le bureau de Meraki.

Des papiers jaunis, coupés aux plis, écornés, s’en échappèrent ; les lettres de Carl Jacobsen, à sa petite-fille, pendant les quelques années qu’elle avait passées au collège de Brisbane ; d’autres lettres adressées à la jeune fille par des amies, et, ce qui était plus important, les papiers d’identité de Julia Jacobsen : son acte de naissance, celui de son père et de sa mère, ainsi que leurs actes de décès, un passeport, dûment paraphé et légalisé, à son nom, et une lettre de crédit également à son nom, d’un montant de quatre cents livres sterling émise par l’Australasian Bank, de Sydney.

— Avec cela, nous sommes armés murmura Piebald.

Il explora le portefeuille de « Teddy », qui contenait des papiers en règle au nom d’Edward Clams, quelques billets de banque français – pour onze cents francs – dix-sept livres sterling en bank-notes, et, enfin, un projet de contrat de mariage, établi en vue de l’union entre ledit Edward Clams et miss Julia Jacobsen.

— Pas d’erreur ! grommela Piebald. Les passeports et les autres papiers prouvent qu’ils ne sont pas mariés… mais qu’ils allaient le faire !

Ce voyou de « Teddy » avait bien calculé son affaire, comme il me l’a fait comprendre dans le fumoir de l’Australien ! En épousant Julia Jacobsen, il devenait le légitime propriétaire des perles et coupait court à tout soupçon en sa qualité de petit-gendre de Jacobsen ! Mais comment a-t-il réussi à enjôler la fille ?

— Nous causerons de cela tout à l’heure ! coupa Meraki. Je vais voir comment va cette petite imbécile !… Après, nous dînerons. Attendez-moi ici !

Il sortit sur ces mots.

— Nous savons où sont les perles ! grommela tout aussitôt Argulian ; mais, ce que nous ne savons pas, c’est comment nous en emparer !

« Une fois Julia Jacobsen morte, ce sont les parents qui héritent. Et nous sommes frustrés !

« Quand je pense que j’ai accompli un pareil voyage et couru tant de risques ! Ah ! les affaires deviennent bien difficiles !

— On peut cambrioler la banque de Londres ! observa froidement Piebald.

Argulian ne répondit que par un frisson.

— C’est assez facile d’opérer, en Angleterre ! poursuivit Piebald, et l’affaire en vaut la peine !

— Moi, je risque d’être pendu ! souffla Argulian, d’une voix rauque.

— Vous vous êtes fait rouler par Drohl d’abord, et par « Teddy » ensuite !

« Laissez-moi vous le dire, monsieur Argulian ! À votre place, je serais resté là-bas jusqu’au bout ! « Teddy » nous a manœuvrés ! Il nous a fait supprimer Drohl, et, ensuite, certain d’être seul sur l’affaire, il a ramené la jeune Julia, dont il nous avait annoncé la mort ! C’est le plus malin d’entre nous !

« Mais pour ce que cela lui a servi !… En tout, il faut considérer la fin, monsieur Argulian !

— Je me demande ce que cette canaille a fait de ma fille, murmura le marchand de pierreries.

La canaille, c’était « M. Xavier ».

— Bah ! Nous l’enlèverons de là ! assura Piebald d’un ton pénétré. Elle sera Mme Piebald, et riche ! Vous verrez !

« J’ai toujours pensé que je réussirai ! Voyez-vous, dans la vie, monsieur Argulian, il faut avoir des préjugés, mais pas de scrupules !

Argulian ne répondit pas.

À la dérobée, il lança vers Piebald un regard de haine intense. Piebald, qui l’avait ruiné, déshonoré, qui avait fait de lui un assassin ou presque, et qui se donnait le plaisir de le sermonner ! Lui, Argulian, était à cette heure poursuivi par la police, ruiné ; sa fille le méprisait. Il avait tout perdu : argent, considération, tranquillité. Et Piebald se déclarait satisfait !

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Le marchand de pierreries s’assit dans un des fauteuils, et, le coude sur un genou, le menton encastré dans la paume de sa main gauche, il resta immobile, les dents serrées, l’œil fixe, à songer.

Piebald eut un ricanement cynique, et, pour passer le temps, entreprit de lire les lettres de Carl Jacobsen à sa petite-fille, à cette petite-fille que le bandit avait empoisonnée et qui allait mourir.

Un quart d’heure, peut-être plus, s’écoula, sans que les deux complices eussent échangé un mot.

Argulian était toujours plongé dans sa sinistre méditation. Piebald, que la lecture des lettres du vieux Jacobsen ennuyait, avait allumé un cigare qu’il fumait lentement en lançant les bouffées de fumée vers le plafond.

Le docteur Épaminondas Meraki reparut. Il paraissait soucieux :

— Fini ! murmura-t-il.

— Elle est morte ? s’écrièrent ensemble Argulian et Piebald.

— Pas encore. Elle s’en va doucement. Déjà, elle ne parle plus. Aphasie complète. Le cerveau est pris, paralysé. Elle ne verra pas se lever le soleil !

— De quelle maladie meurt-elle ? questionna Piebald, en regardant le médecin d’une certaine façon.

— Abus de cocaïne et d’héroïne ! Cette jeune fille s’était intoxiquée, et elle est venue à moi trop tard ! fit Meraki, avec le plus grand sérieux.

« En tout cas, pour liquider la question une fois pour toutes, il n’y avait rien à faire. J’ai laissé une infirmière auprès d’elle. J’ai pratiqué des piqûres de caféine. Rien n’a été épargné pour sauver cette infortunée. De profundis.

« … Maintenant, suivez-moi. Je vais vous mener dans mon appartement. Vous y changerez de vêtements, et nous dînerons.

Sans mot dire, Argulian et Piebald suivirent le médecin. Celui-ci les emmena au premier étage, dans une vaste penderie où des vêtements de toutes sortes, uniformes de l’armée de terre et de mer, robes de juges, d’avocats, habits de toutes conditions, depuis les fracs de soirée jusqu’aux modestes vestons, en passant par les redingotes et les smokings, étaient rangés.

Il y en avait de toutes les tailles, pour tous les goûts, un véritable fond de costumier…

Piebald et son éventuel beau-père choisirent chacun un costume complet, et, ayant changé de linge, s’habillèrent rapidement.

Dix minutes plus tard, ils s’installaient avec Meraki dans la salle à manger où les attendait un succulent dîner.

Le café pris, les trois hommes regagnèrent la véranda-cabinet de travail du médecin aliéniste.

Sur la demande de Meraki, Piebald expliqua ce qui s’était passé depuis le moment où, avec Argulian, il avait réussi, grâce à Sonia, à quitter la maison du mystérieux « Xavier ».

— On peut dire, raconta-t-il, que tout s’est bien passé, au commencement !…

« Nous prîmes le rapide pour Marseille et arrivâmes à temps pour rejoindre « Teddy » à bord de l’Australie. Nous comptions l’emmener bien tranquillement, puisque, dans sa dernière lettre, il disait être d’accord avec nous !

« Mais, comme je craignais de voir arriver quelque policier, j’avais eu la précaution, ainsi que nous l’avions convenu par téléphone, docteur, d’aller, à l’arrivée à Marseille, prendre votre voiture qui était garée chez Golias depuis notre dernière affaire.

« … Enfin, M. Argulian, déguisé en chauffeur, et moi en officier anglais, nous arrivons devant l’Australien.

« Je rejoins « Teddy ». Il me présente à sa femme, se moque agréablement de moi, et, finalement, me déclare qu’il va prendre le Calais-Méditerranée et que je ferai bien de ne plus me trouver sur sa route !

« … Rien que ça ! Fiez-vous aux amis !

« Je n’ai pas perdu mon temps ! « Teddy » avait eu tort de me faire savoir qu’il partait sur le Calais-Méditerranée ! D’autant plus que le rapide ne quittait Marseille qu’une grande heure plus tard !…

« Bref, je donnai rendez-vous à M. Argulian près de la petite gare d’Entressen, en pleine Crau. Et je courus chez Golias.

« Je changeai de déguisement et réussis, avec Golias, à rejoindre le Calais-Méditerranée quelques minutes avant son départ.

« Je fis enregistrer une malle contenant une bombe à retardement, que Golias m’avait fabriquée en hâte, et qui était réglée de façon à éclater cinquante minutes après l’heure fixée pour le départ du train, c’est-à-dire juste au moment où le convoi passerait à Entressen ! Ce fut ce qui arriva. Golias est un admirable horloger…

« Et Golias s’installa dans le compartiment de Teddy et de sa femme. Il les accompagna au wagon-restaurant et versa dans leur chocolat une bonne partie de la poudre numéro un contenue dans le chaton de sa grosse bague.

Lorsque, près d’Entressen, la bombe éclata, crevant le fourgon et y mettant le feu, et que le train s’arrêta, Teddy et sa femme – si elle est sa femme ! – étaient « mûrs »… complètement abrutis !

« Nous les fîmes descendre. Mais ce diable de « Teddy », pris d’une rage soudaine, assomma Golias, m’étrangla à demi…

« Et voilà qu’un avion atterrit, dans lequel se trouvaient Corfe et l’Anglais Joé Blanket !… Dans un sens, ce fut un bien ! Car Teddy se calma. Je montai dans l’auto avec lui et nous filâmes…

« Ouf ! J’en ai encore chaud !…

Et Piebald, en quelques mots, acheva son récit.

— La situation est sérieuse, convint le médecin, et je peux dire que la fatalité semble s’acharner après nous ! Je me doutais que « Teddy » n’était pas un garçon loyal ! Il le paiera cher ! Il n’est pas encore fou, mais il le sera bientôt !

« Trahir ainsi des amis ! Un véritable abus de confiance ! Ah ! C’est à ne plus croire à rien !

— Il n’y a plus d’honnêtes gens ! soupira Piebald.

— Tout cela ne nous donne pas les perles ! reprit Meraki. Nous savons qu’elles sont à la banque Forsmyth, à Londres, mais elles ne seront remises qu’à Julia Jacobsen, et celle-ci va mourir !…

« Et puis, n’oublions pas l’individu chez qui est Mlle Argulian !

— Il est sûrement de la police ! grommela Piebald. C’est un piège qu’il nous tend !

— C’est peut-être un piège, mais rien ne nous dit qu’il ait été tendu par la police ! remarque Meraki, songeur.

— Cette pauvre Sonia ! larmoya Argulian. J’aurais dû insister…

— Courage, beau-père ! Nous la retrouverons ! ricana Piebald. Elle est plus facile à retrouver que les perles ! Quant à Julia Jacobsen, il ne faut pas qu’elle meure, pour rien au monde !

— Il n’est au pouvoir de personne de la sauver ! maugréa Meraki.

— Vous ne m’avez pas compris, docteur ! Il faut que ce soit une autre qu’elle, qui meure ! La police connaît son nom, elle, la petite-fille de Carl Jacobsen ! Faire savoir qu’elle est morte ici serait tout perdre ! Et puis, sa succession serait ouverte, et nous serions définitivement volés de « nos » perles ! Les héritiers s’en empareraient !

— Je comprends ! fit Meraki, souriant. C’est simple !

« Je vais déclarer que cette jeune femme, une cocaïnomane invétérée, est venue ici, en cachant son nom, à cause de sa famille qu’elle ne voulait pas déshonorer ! J’expliquerai que je ne la croyais pas si gravement atteinte, etc. Ce sont des choses qui arrivent tous les jours ! De ce côté, rien à craindre. Laissez-moi faire !

— Cela nous donnera du répit pour réfléchir ! conclut Piebald.

Meraki se leva sur ces mots.

Piebald et Argulian, rompus par leur longue randonnée, ne demandaient pas mieux que d’aller se coucher. Le médecin les conduisit à leur chambre, au premier étage, leur souhaita bonne nuit et les laissa.

Ils ne dormirent pas. Piebald pensait aux perles. Argulian à sa fille.

XVI

Après avoir, par dévouement filial, délivré Argulian et Piebald, Sonia, désormais indifférente à tout et se méprisant elle-même, avait décidé l’attendre le retour de M. Xavier.

Elle était prête à payer pour sa trahison. Si l’inconnu voulait la tuer, elle était bien résolue à ne pas se défendre. La vie lui était à charge. La mort serait pour elle une délivrance.

Moins d’un quart d’heure après le départ… précipité de Piebald et d’Argulian, Antonia était revenue.

Elle avait préparé le dîner, et, la table mise, était allée prévenir la jeune fille en frappant discrètement à la porte de sa chambre.

Sonia ayant compris, au calme de la négresse, que la fuite des prisonniers n’était pas encore découverte, avait essayé de manger, pour ne pas laisser voir son trouble. Elle voulait laisser aux fugitifs le plus de temps possible pour se mettre en sûreté…

Ayant, à contre-cœur, avalé quelques bouchées, elle avait aussitôt regagné sa chambre.

Affalée dans un fauteuil, dans l’obscurité, car elle n’avait pas voulu allumer les lampes, elle était plongée dans un demi-sommeil traversé de cauchemars hideux, lorsque la porte de sa chambre s’était ouverte.

Un commutateur avait été tourné. Le lustre du plafond s’était allumé, éclairant Antonia, plus semblable à une furie qu’à une femme.

Sonia, comprenant tout, s’était dressée, juste au moment où la négresse arrivait sur elle, l’œil en feu, les traits contractés par la fureur.

Antonia avait saisi la jeune fille par le bras. Sonia, exsangue, le poignet broyé par les doigts osseux de la servante, s’était laissé entraîner.

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Antonia l’avait fait descendre dans la cave, lui avait montré les portes béantes des celliers, et, avec un regard d’infernal mépris, avait craché sur le sol, à ses pieds. Puis, lâchant la jeune fille, elle était remontée sans même tourner la tête.

Sonia hagarde, s’était écroulée sur la terre humide.

Combien de temps s’était-il écoulé lorsqu’elle revint à elle, étendue dans son lit ?

Ses yeux, en s’ouvrant, virent Antonia qui, debout à son chevet, semblait attendre son réveil.

— Monsieur Xavier ? demanda la jeune fille, d’une voix si faible qu’elle en était à peine perceptible.

La négresse fit « non » de la tête, pour signifier que son maître n’était pas revenu.

Sonia referma les yeux.

C’était grand jour. Un gai soleil entrait par les fenêtres. Mais Sonia avait le goût de la mort dans la bouche.

Elle se laissa soigner, pourtant !

La négresse se montra d’un dévouement admirable, devinant les moindres désirs de la malade, la veillant sans répit, au point que Sonia en arriva presque à se demander si l’horrible scène de la cave n’était pas un cauchemar…

Un soir, alors qu’étendue dans un fauteuil, elle s’était endormie d’un sommeil fiévreux et agité, elle se réveilla en sursaut en entendant marcher dans la chambre.

Ouvrant les yeux, elle distingua, faiblement éclairé par la veilleuse électrique posée sur un guéridon, un homme qui, a pas lents, se dirigeait vers elle : « M. Xavier. »

Il était revêtu d’un costume de flanelle bleue, cravate de même couleur, chemise molle, et, gravement, un peu triste, la regardait.

Elle se dressa, d’un jet, et le fixa avec des yeux dilatés par la surprise et la terreur :

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— Monsieur Xavier ! gémit-elle en étendant les mains en avant, comme pour repousser une vision affreuse.

— Je vous fais peur, mademoiselle ? murmura-t-il d’une voix douce. Vous n’avez rien à craindre de moi !

— Monsieur ! Je… je ne…

— C’est à moi de vous demander pardon d’être ainsi entré chez vous. J’avais frappé.

Ne recevant pas de réponse, j’ai envoyé Antonia, qui m’a expliqué que vous reposiez dans ce fauteuil, et je me suis permis d’entrer pour m’enquérir de votre état. Je suis aussi médecin, et je me suis demandé si cette pauvre Antonia, malgré toute sa bonne volonté et tout son zèle, vous a soigné aussi bien qu’il l’aurait fallu !

« Voulez-vous me donner votre poignet ? Vous semblez un peu fiévreuse !

Sonia eut une hésitation, presque un haut-le-corps, mais, se dominant, éleva la main vers son hôte.

Il lui prit le poignet entre ses doigts :

— Oui… c’est cela ! murmura-t-il. Un peu de fièvre. Mais ce ne sera rien ! Du repos, du calme, et bientôt vous pourrez sortir…

Sonia regarda M. Xavier.

Il parlait tranquillement, et son visage n’exprimait qu’un affectueux intérêt.

La jeune fille, ne sachant que penser, se demanda si Antonia avait parlé, si M. Xavier savait qu’elle avait fait évader les prisonniers.

Il dut deviner sa pensée, car il sourit : Je sais que votre père est parti, mademoiselle, avec son ami ! Cela n’a aucune importance !

Cette dernière phrase dépita un peu la malade.

Elle se raidit, et, faisant effort sur elle-même, articula :

— Je… je vous prie de me pardonner, monsieur, si j’ai… trahi ma parole !… J’ai cru mon père en danger s’il restait ici et j’ai…

— Je sais. Il est bien difficile, parfois, de savoir où est le devoir, mademoiselle ! En l’occurrence, vous avez fait passer avant tout votre père ! Personne ne pourrait vous en blâmer !

« Votre père et M. Piebald sont en excellente santé. Ils viennent de revenir après un voyage assez mouvementé.

« Pour vous, mademoiselle, vous êtes libre. Je vous demanderai seulement de rester ici un jour ou deux au plus : vous êtes encore faible. Et la police vous recherche. Je me permettrai de vous remettre des papiers pour que vous puissiez circuler sans danger. Et, si vous voulez bien m’y autoriser, je vous emmènerai à l’endroit que vous me désignerez !

M. Xavier s’inclina et se tut.

— Je… vous remercie, monsieur ! murmura Sonia, les yeux baissés.

Elle était perplexe, honteuse ; elle ne savait plus que répondre, que dire. Elle eût voulu remercier encore l’homme qui l’avait sauvée, l’homme qu’elle avait trahi, et qui n’avait pour elle que des prévenances.

Mais, tout au fond d’elle-même, elle se sentait quelque peu dépitée : elle eut presque préféré des reproches à ce pardon qu’elle jugeait dédaigneux.

— Je reviendrai demain matin, prendre de vos nouvelles, mademoiselle ! conclut M. Xavier. Pour l’instant, le mieux que vous puissiez faire, c’est dormir !

Il s’inclina encore et marcha vers la porte.

Un cri de la jeune fille l’arrêta :

— Vous me méprisez bien, monsieur, n’est-ce pas ?

— Moi ? exclama-t-il en se retournant. Oh ! non ! Je vous sais malheureuse, et je donnerais, en vérité, ce que j’ai de plus précieux pour alléger vos souffrances, mademoiselle !

— À quoi bon ? dit-elle, d’un ton découragé. Je n’ai plus rien à attendre, ici-bas !… Mon père, je le sais bien, est perdu… perdu par ce misérable qui s’appelle Piebald, et qui va l’entraîner dans la ruine et dans la honte !… Et je sais que je ne peux rien… rien !…

« Après ce que j’ai fait… je me méprise moi-même !…

« Je me sens assez forte ! Demain, je partirai d’ici et j’irai me livrer à la police ! Peu m’importe ce que l’on fera de moi !…

« Je vous demanderai seulement de me pardonner et de vous dire que… que vous ne me méprisiez pas tout à fait !

Et Sonia sanglota, le visage dans ses mains.

M. Xavier s’était approché du fauteuil où était assise la jeune fille :

— Je n’ai pas à vous pardonner, mademoiselle ! dit-il avec force. Vous avez toute mon estime, toute mon admiration, et je vous jure que je voudrais ardemment avoir un caractère aussi noble que le vôtre !

« Vous ne me devez rien ! Rien !…

« Lorsque je vous ai enlevée de la prison c’était dans un but intéressé. Je voulais obtenir de vous certains renseignements utiles au but que je poursuis. Je vous ai vue. Je vous ai parlé… Je vous ai comprise et j’ai eu honte de moi-même !…

« Pour me punir, je vous ai laissée ici, en vous procurant les moyens de délivrer votre père et votre… et ce Piebald ! Je savais que vous le feriez. Je savais que les prisonniers communiqueraient avec vous par les soupiraux du jardin d’hiver… C’était vous offrir la seule joie digne d’une âme comme la vôtre : faire le bien.

« J’aurais été déçu que vous n’agissiez pas ainsi !

« Je voulais ces misérables perles… Pour les avoir, je suis allé à Marseille. Je suis monté à bord de l’Australien. J’ai assisté, caché derrière le fumoir, à une conversation entre Piebald et ce Teddy, qui est encore plus canaille que lui !…

« Teddy a feint d’être marié à Julia Jacobsen, dont le grand-père était propriétaire des perles fines de l’île Maiden. Pour ne pas perdre de vue Teddy, j’ai pris, en même temps que lui, le Calais-Méditerranée, dont Piebald a fait sauter le fourgon dans la Crau, je ne sais comment, mais cela ne doit pas être difficile à savoir. Un ami de Piebald a drogué Teddy et Julia Jacobsen, dans le wagon-restaurant ; je l’ai vu opérer. Du travail bien fait.

« J’abrège ! Dans la Crau, le train a dû s’arrêter, le fourgon étant en feu.

« Piebald et son ami ont fait sortir de leur wagon Teddy et Julia Jacobsen qui étaient inconscients, et les ont fait monter dans une rapide automobile conduite par… votre père.

« J’étais aussi furieux que dépité. Ceux que je filais allaient-ils m’échapper ? Fort heureusement, un avion est venu tout près du train. Il avait à bord Corfe, le policier que vous avez vu à Enghien, Joé Blanket, un autre policier, anglais celui-là, et un aviateur.

« Tous trois ont couru vers l’auto. J’en ai profité pour grimper dans l’avion, remettre les moteurs en marche et m’envoler !

« Grâce à cet avion, j’ai pu suivre l’auto, qui avait échappé aux policiers. Elle était grise. Elle s’est arrêtée dans un petit bois de pins et en est ressortie rouge. L’enfance de l’art !

« Je l’ai suivie jusqu’à Cavaillon, où j’ai abandonné l’avion. J’ai acheté une motocyclette et ai continué ma filature. Mes voyageurs ne paraissaient plus très pressé… J’appris, en faisant de petites visites aux hôtels où ils descendaient, que Teddy et Julia Jacobsen passaient pour fous…

« Enfin, derrière l’auto rouge, je suis arrivé à Nogent-sur-Marne, devant la maison du docteur Meraki… un médecin de cour d’assises !… Je me suis même introduit chez lui.

« Et je peux vous dire, mademoiselle, que le docteur Meraki et Piebald sont et train de préparer la mort de Julia Jacobsen et de Teddy… Ils veulent les perles, mais ils ne les auront pas. Je n’ai plus qu’à ouvrir la main pour les prendre…

« Je vous ai dit tout cela sans savoir pourquoi… Je suis peut-être, moi aussi, un peu désemparé !…

« Il faudrait que votre père disparaisse, mademoiselle, que Piebald ne sache plus ce qu’il est devenu ! sinon, tout est à craindre. Tout !… Le pire !

« Si vous en aviez la force, il faudrait que vous voyiez votre père ! Je vais vous donner pour lui un passeport, des papiers, de l’argent. Qu’il fuie… Il le faut !

M. Xavier appuya sur ces derniers mots.

La jeune fille s’était redressée, livide. Elle devinait ce que son interlocuteur ne disait pas.

— Je n’oublierai jamais… jamais… votre bonté, monsieur, bégaya-t-elle, la voix rauque.

— Mon mérite n’est pas où vous le croyez, mademoiselle ! Il est… mais à quoi bon ! Je ne vous reverrai jamais et je serais trop récompensé de savoir que… peut-être… vous penserez quelquefois à moi !…

Il se raidit :

— Je vous laisse, mademoiselle ! Il est à peine huit heures et demie du soir. Je vais vous envoyer Antonia qui vous aidera à vous habiller !…

« Oui… il vaut mieux que vous alliez là-bas le plus vite possible… Le temps presse !… Je conduirai moi-même l’auto qui va vous emmener à Nogent…

« Vous trouverez un petit coffret dans la voiture, des papiers pour vous et votre père… un peu d’argent… pour pouvoir attendre !

« Adieu, mademoiselle !

Elle lui tendit la main. Il la porta à ses lèvres, et, sans se retourner, se dirigea vers la porte et sortit.

XVII

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Lorsque, après leur première nuit passée dans l’étrange demeure du docteur Meraki, Argulian et Piebald, qui n’avaient guère fermé l’œil, descendirent vers huit heures du matin, dans la véranda-cabinet de travail du lauréat de l’Université de Philadelphie, celui-ci était déjà devant son bureau.

— Je ne m’étais pas trompé ! dit-il après avoir serré les mains des deux bandits. La jeune inconnue cocaïnomane a rendu le dernier soupir un peu avant le jour ! J’ai téléphoné à la mairie, pour qu’on m’envoie mon confrère, le médecin des morts.

« Teddy, lui, va bien. Je suis allé le voir il y a quelques minutes. Sa rage a aidé la nature : il est à peu près désintoxiqué. Il se roule dans sa camisole de force en poussant des hurlements d’enfer et en préférant des menaces effroyables contre nous tous… Il se calmera.

« D’autre part, les journaux de ce matin annoncent la mort, à Avignon, de ce pauvre Golias.

— Nous sommes sûrs ainsi qu’il ne nous trahira pas ! observa cyniquement Piebald.

Meraki resta impassible. Sur son invite, Argulian et son gendre hypothétique passèrent avec lui dans la salle à manger où le petit déjeuner était servi.

Les trois hommes parlèrent peu. Meraki se leva presque aussitôt, pour aller visiter ses « pensionnaires ».

Argulian et Piebald, n’ayant rien de mieux à faire, allèrent se promener, cigare, en bouche, dans le vaste parc qui entourait la résidence du médecin.

Au dîner, le soir, Meraki leur apprit que tout s’était bien passé : le médecin des morts avait conclu dans le même sens que son confrère et avait délivré le permis d’inhumer. Déjà, Meraki, ne se souciant pas de conserver chez lui cette morte compromettante, l’avait fait transporter au dépositaire du cimetière.

Cette annonce dérida les deux bandits. Le dîner se poursuivit dans une atmosphère de contentement.

Comme ils le faisaient après chaque repas, les trois compères, au dessert, passèrent dans le cabinet de travail du médecin, où ils pouvaient causer sans craindre les oreilles indiscrètes.

Ils venaient à peine de s’y installer, lorsque le timbre d’ébène posé sur le bureau de Meraki crépita.

Le docteur alla lui-même tirer le verrou de la porte.

Un valet apparut :

— C’est une dame qui désirerait causer tout de suite à monsieur le docteur ! dit-il. C’est urgent !

— Elle est folle !… exclama Meraki. Mais ce n’est pas mon heure de consultation ! Qu’elle revienne demain matin à neuf heures !

— Cette dame a dit que monsieur le docteur la recevrait sûrement si…

— Elle vous a dit son nom ? interrompit Meraki.

— Oui. C’est Mlle Sonia !

Ce fut comme si un pavé fut tombé entre les trois hommes.

Piebald sursauta.

— Ma… exclama Argulian.

Meraki, heureusement, possédait le sang-froid d’un caïman.

— Ah ! oui ! se hâta-t-il de dire, pour couper la parole au marchand de pierreries. Une Russe ! Je sais ce que c’est ! Faites entrer !

Le domestique se retira.

— C’est ma fille ! fit Argulian, à peine la porte fermée.

— Il se peut ! opina Meraki. Mais il est inutile de le crier sur les toits ! Il faut…

— Comment a-t-elle pu savoir que nous étions ici ? observa Piebald, en regardant fixement son futur beau-père.

— Ce n’est pas moi qui le lui ai dit ! protesta le marchand de pierreries.

— Nous saurons cela ! fit le médecin.

Une minute – une de ces minutes qui semblent ne jamais devoir finir – s’écoula.

Le timbre résonna de nouveau. La porte de la véranda s’ouvrit.

Passant devant le valet qui retenait le battant rembourré, Sonia Argulian s’avança d’un pas chancelant. Son visage était recouvert d’une épaisse voilette qui masquait presque complètement ses traits.

— Veuillez vous asseoir, mademoiselle ! fit Meraki, en clouant, du regard, les paroles prêtes à s’échapper des lèvres d’Argulian.

Sonia, sans mot dire, prit place sur une chaise, cependant que le domestique disparaissait en refermant la porte sur lui. Piebald, aussitôt, alla pousser le verrou.

— Ma fille ! exclama Argulian.

Il se dressa et s’élança vers la jeune fille, les bras ouverts.

Sonia eut un imperceptible mouvement de recul. Elle se raidit, se mit debout et, ayant vivement posé sur sa chaise la petite cassette d’érable gris qu’elle tenait à la main, tomba, comme une statue qui s’écroule, dans les bras du marchand de pierreries. Elle haletait. Les sanglots jaillirent de sa poitrine.

— Ma pauvre petite ! Ma pauvre petite ! bafouilla Argulian, avec une sorte d’attendrissement à demi sincère.

Il couvrit de baisers les joues ruisselantes de la jeune fille. Elle resta inerte, comme figée.

— Sonia ! Tu es malade ? questionna Argulian, surpris, inquiet, presque irrité.

— Pardonnez-moi, mon père ! Oui, je suis un peu faible… C’est le grand air qui m’a saisie ! Il y a longtemps que je n’étais plus sortie ! balbutia la jeune fille en se dégageant doucement.

Argulian resta les bras ballants, ahuri, au milieu de la pièce, cependant que Sonia, ayant repris sa cassette, s’asseyait de nouveau.

— Vous avez là une bien jolie boîte, mademoiselle ! observa Piebald, avec un regard aigu.

— Ce sont… quelques souvenirs… qui m’appartiennent ! expliqua Sonia, qui rougit sous sa voilette.

— Oh ! je vous demandais cela sans pensée indiscrète ! assura le bandit. Je suis tellement… troublé… heureux de vous revoir !… D’autant plus que j’ignorais que vous saviez où j’étais avec votre père.

Sonia ne répondit pas. Mais les trois hommes purent entendre le claquement de ses dents entrechoquées par la fièvre.

— Je te présente… le docteur Meraki ! fit Argulian, pour dire quelque chose. Un vieil ami dont tu as dû entendre parler !

— Très heureux de faire votre connaissance, mademoiselle ! assura galamment le médecin.

— Vous êtes bien bon, monsieur ! murmura Sonia avec une inclination de tête.

— Et comment as-tu fait pour nous dénicher, petite ? questionna Argulian.

— L’on m’a donné votre adresse… quelqu’un qui s’intéresse à vous !

— Et puis-je savoir qui ?

— Cela importe peu !… Je… j’aurais à vous parler, mon père… le plus tôt possible !…

Argulian se tourna vers ses complices. Il reçut de chacun un coup d’œil impératif, net, tranchant qui signifiait : « Faites-la parler ici, devant nous ! »

Il comprit :

— Tu peux parler devant ces messieurs ! Ce sont de vieux amis, des frères pour moi ! Parle donc, Sonia !

— J’aimerais mieux vous parler à vous seul, mon père !… Ce sont des… choses… qui n’intéressent en rien ces messieurs !

— Il me semblait que j’étais déjà un peu de la famille ! observa Piebald sardoniquement.

Meraki prit la pose indifférente de celui qui assiste à une querelle mais qui ne veut pas s’en mêler. Piebald et lui échangèrent un bref regard, peu tendre pour Argulian.

— Parle donc, petite ! Tu peux tout dire ici ! insista ce dernier.

— J’en suis persuadée, mon père, mais vous me permettrez bien, pourtant, de ne parler que quand je le voudrai !

C’était net. Argulian se sentit gêné.

— Mademoiselle voudra bien nous expliquer, peut-être, remarqua Piebald, d’une voix légèrement sifflante, comment elle a pu nous trouver et, surtout, d’où elle vient !… Ce sont des choses qui nous intéressent beaucoup ! N’est-ce pas, docteur ?

— Absolument ! appuya Meraki en fixant la jeune fille.

Sonia, raidie, riposta :

— Je n’ai pas de comptes à vous rendre, messieurs ! Je suis venue ici rejoindre mon père. Il vous dira que je suis incapable de nuire à ceux qu’il nomme ses amis !… Si mon père veut me suivre, je pense que ce sera le mieux !

Un silence suivit ces paroles.

Piebald et Meraki se regardèrent encore.

— Sonia ! Voyons ! fit Argulian, gêné. Tu ne m’as pas habitué à me parler ainsi !… Ces messieurs, comme moi, ont des raisons de craindre… des indiscrétions ! il est tout naturel qu’ils veuillent savoir comment tu as pu découvrir notre retraite ! Tu peux parler, je te le répète !… Par ton silence, tu autorises toutes les suppositions !

— Vous pouvez le dire, monsieur Argulian ! appuya Piebald, avec gravité.

— Je n’aurais pas cru, monsieur Piebald, lorsque je vous ai aidé à fuir de la cave où vous étiez enfermé, que vous parleriez ainsi ! observa Sonia, méprisante. Si j’avais eu des mauvais desseins envers vous, je n’avais qu’à vous laisser où vous étiez !

— Vous ne m’avez pas indiqué les motifs qui vous ont poussée à me délivrer, mademoiselle ! Je ne vous les ai pas demandés. Et je ne les connais pas. Car, bien que votre père m’ait agréé comme votre fiancé, je n’ai guère… je… j’attends encore de vous un témoignage d’affection !

— Moi aussi, monsieur ! Et j’en suis très heureuse !…

« Je souhaite une seule chose : que vous trouviez une fiancée plus conforme à vos goûts. Pour moi, je vous le dis, je préfère mourir que de devenir votre femme !

— Voilà de bonnes paroles ! ricana Piebald, jaune de rage. Mais nous reprendrons cette conversation-là un autre jour !… Pour l’instant, tant au nom du docteur Meraki qu’au mien, je vous invite à expliquer comment vous avez connu notre présence ici ! Nous y tenons absolument !

— Et si je refuse de répondre ?

— Sonia ! Mon enfant… balbutia Argulian, terrifié.

— Si vous refusez de répondre, nous vous ferons parler ! menaça Piebald. Il y a des cellules et des cabanons, ici !

— Il me semble qu’après cela, mon père, le plus simple est de nous en aller, articula la jeune fille en le levant.

— Sonia ! Tu devrais…

— Oh ! finissons-en ! articula Piebald hors de lui.

« Si vous l’ignorez, je vous le dis, mademoiselle ! De concert avec Otto Drohl et Teddy, votre père a assassiné le vieux Carl Jacobsen, dans l’îlot Maiden. Il m’a aidé à administrer à Otto Drohl une poudre qui l’a envoyé au diable, son patron. Moi je suis l’associé d’un assassin. Je le sais. Je ne m’en cache pas. Votre père en est un, d’assassin !

« Le vin est tiré, il faut le boire !

« Nous voulons les perles. Nous sommes entourés d’ennemis de toutes sortes qui les veulent aussi, et qui veulent nous envoyer à l’échafaud. Donc, pas de sentimentalité !… Vous nous direz comment vous êtes ici. Sinon, tant pis !

« Nous irons jusqu’au bout ! Je n’ai qu’une tête : on ne me la coupera pas deux fois !

« Voilà.

Piebald avait parlé d’une voix âpre, cinglante.

Sonia, debout, l’avait écouté, rigide comme un marbre.

Argulian, la bouche ouverte, les yeux dilatés par l’épouvante, était hagard.

Il n’avait même pas trouvé la force de tenter d’interrompre son complice.

Meraki paraissait indifférent : pas une ligne de son visage n’avait bougé. Mais, à plusieurs reprises, des étincelles avaient passé dans ses petits yeux de basilic.

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— Ma pauvre… petite Sonia !… bégaya Argulian, la lèvre baveuse. Je… je suis un… mi… misérable…

« J’ai été entraîné !… Ne perds pas ton pauvre père !

— Oh ! Il ne reste plus rien à perdre, mon père ! fit amèrement la jeune fille.

— Nous avons assez discuté ! intervint Meraki. Mademoiselle a la fièvre ; inutile de l’exciter davantage. Mademoiselle va passer ici une nuit de repos. Demain, une fois plus calme, je suis persuadé qu’elle comprendra mieux le bien-fondé de nos questions, si indiscrètes qu’elles puissent paraître !

— Et si je refusais de rester ici ? demanda Sonia.

— Nous vous y forcerions ! répondit Piebald, brutal et catégorique.

— C’est d’ailleurs, dans votre propre intérêt, mademoiselle ! assura Meraki.

— Et, si jamais quelqu’un… police on autre… venait nous inquiéter, votre père paierait pour vous… d’abord ! Je vous en avertis ! grommela Piebald.

Sonia ne daigna pas répondre.

XVIII

LES PERLES BLEUES

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Argulian avait assisté, effondré comme une loque, à l’horrible scène. Il aimait sa fille, oui… un peu, mais il s’aimait davantage. Il tremblait pour sa peau. Il se savait à la merci de ses complices. Piebald était son maître. Il devait lui obéir.

Affalé sur un fauteuil, la lèvre pendante, l’œil hagard, il vit Piebald arracher brutalement le coffret que la jeune fille tenait à la main.

Sonia, d’ailleurs, ne protesta pas. Sa lèvre supérieure se crispa un peu en signe d’immense mépris. Et ce fut tout.

La jeune fille se rassit, cependant que Piebald et Meraki, penchés sur le bureau, faisaient sauter le couvercle de la cassette et en retiraient le contenu :

— Des passeports ! ricana Piebald. M. Stefane Clarfesco et sa nièce ! Voilà ! On voulait partir, quitter la France, se mettre en sûreté, pour mieux livrer les amis !… Et de l’argent ! Des livres sterling… Oh ! Mais il y a plus de vingt mille francs, là dedans… Vous seriez peut-être embarrassée, Mademoiselle, de nous expliquer ce qu’on a payé avec cet argent ?

— Les insultes d’un lâche ne m’atteignent pas ! riposta fièrement la jeune fille.

— D’un lâche ? Vous vous y connaissez en lâcheté, dans la famille !… Peu importe ! Le docteur va vous emmener dans votre chambre. Nous déciderons ensuite ce que nous ferons de vous !

— C’est cela ! Venez, Mademoiselle ! fit Meraki en montrant la porte.

Sonia, sans répondre, regarda son père. Deux larmes coulèrent de ses yeux en feu, larmes d’humiliation, de pitié, de désespoir. Elle détourna la tête et suivit le médecin.

Celui-ci l’emmena dans le pavillon contigu, celui des « pensionnaires. »

— Vous serez parfaitement bien ici. Mademoiselle ! dit-il en ouvrant la porte d’une chambre matelassée. Il y a un bouton de sonnerie à la tête du lit. Si vous avez besoin de quelque chose, vous n’avez qu’à le presser. Une infirmière viendra.

« Je vous conseille seulement d’être discrète, dans votre intérêt et celui de votre père !

La jeune fille ne répondit pas. Elle entra dans la pièce dont Meraki referma, au verrou, la porte sur elle.

— Il est certain que Mlle Argulian venait chercher son père pour fuir avec lui, ces papiers en font foi ! observa Piebald, sitôt le médecin revenu.

« Demain, il faudra qu’elle nous fasse connaître le nom de celui qui lui a procuré ces papiers ! C’est sans doute le même individu qui l’a enlevée de Saint-Lazare et qui nous a assommés et faits prisonniers, Argulian et moi, dans le bateau parisien. Agit-il pour son compte ou pour celui de la police ?

« Peu nous importe, au demeurant !

« Mais une chose est claire : c’est que cet homme s’intéresse à Sonia et à son père. Il a voulu les faire fuir pour pouvoir ensuite agir contre nous sans danger de leur nuire, et nous perdre. Il le peut ! Il sait que nous sommes ici. Il doit être renseigné sur bien d’autres choses !

« Il faut le devancer, et fuir cette nuit même, en emmenant Argulian et sa fille. Les passeports contenus dans cette boîte serviront au père et à la fille. Vous entendez, monsieur Argulian ?

Le marchand de pierreries, complètement affaissé, gisait, c’est le mot, dans un fauteuil. Il répondit par un grognement affirmatif.

— Une fois que je serai en sûreté avec M. Argulian et sa fille, poursuivit Piebald, je…

— Votre plan est logique, Piebald ! interrompit Meraki, mais il est incomplet. Vous oubliez Teddy !

« Si l’on fait une perquisition ici, qu’on le trouve, il parlera. Au risque d’avoir le cou coupé, il dira tout. Lorsqu’un homme en arrive à cet état de rage, il ne recule devant rien ! Sa vie elle-même lui est indifférente ! Teddy se fera guillotiner pour nous perdre ! Piebald eut un frémissement. Livide, il regarda le médecin, cependant qu’Argulian claquait des dents.

— Mais nous pouvons nous réconcilier avec Teddy !… Il n’y a qu’à faire appel à son intérêt. Sans nous, il est ruiné. Avec nous, il a les perles !

— Vous allez lui laisser… protesta Piebald.

— Me prenez-vous pour un imbécile ? ricana le médecin. Chaque chose en son temps ! D’abord, notre sécurité. Ensuite, les perles. Après, notre sécurité encore. Sécurité qui ne sera jamais assurée tant que Teddy vivra !

— Je comprends ! fit Piebald, un éclair de cynisme dans les yeux.

— Voici. Julia Jacobsen est morte. Mais on ne le sait pas. Mlle Sonia Argulian, qui est arrivée, je peux le dire, extrêmement à propos, jouera le rôle de Julia ! Elle se mariera avec Teddy, ce qui la rendra majeure, émancipée…

— Pourquoi pas avec moi, tout de suite ? questionna Piebald.

— Parce qu’elle refusera. Cette jeune fille est prête à tout, je l’ai compris, mais pas à vous épouser ! Elle préférera mourir. Elle vous l’a dit. Et elle ne mentait pas !… Une fois que nous aurons les perles, vous verrez ce que vous aurez à faire !

« Donc, Julia-Sonia épousera Teddy. Ils n’auront ensuite qu’a se faire livrer le lot de perles par la banque Forsmyth. Et nous n’aurons plus qu’à procéder au partage et à assurer notre sécurité.

— Parfait ! murmura Piebald. Mais si, pourtant, Mlle Argulian refusait de se prêter à notre combinaison ?

— Son père l’y contraindrait ! Car, en ce cas, nous nous arrangerions pour livrer M. Argulian à la justice, avec preuves de l’assassinat de Jacobsen à l’appui !

« Or, n’est-ce pas, M. Argulian ne tient pas à avoir la tête tranchée, et sa fille ne tient pas à ce qu’il ait la tête tranchée. Ma démonstration se suffit à elle-même !

« J’ai des passeports pour vous, monsieur Piebald, pour Teddy et pour moi. En partant tout de suite, nous pouvons être à la gare du Nord assez à temps pour prendre le train de 23 heures 48, qui nous fera arriver à Londres demain matin. Mais il n’y a pas de temps à perdre !

« Je vais aller négocier avec Teddy ! Pendant ce temps, M. Argulian convaincra sa fille.

« Vous pourrez lui dire, monsieur Argulian, que vous avez réussi à vous entendre avec nous, que nous sommes remplis de bonnes dispositions et que, non seulement, nous approuvons Mlle Sonia d’être venue vous conseiller de fuir à l’étranger, mais que nous allons vous y accompagner ! Mentionnez, en passant, que le temps est précieux et que vous ne tenez pas à avoir la tête violemment séparée du cou !…

— Oui !… oui ! bafouilla Argulian, en essayant de sourire.

Il ne réussit qu’à faire une grotesque grimace.

— Dites-lui aussi que, si elle se soumet gentiment, nous l’en récompenserons ! Une fois le mariage avec Teddy célébré et les perles retirées de la banque, elle sera libre… complètement, absolument et n’entendra plus parler de nous !

« Allez ! Et faites vite !… Je vais vous conduire !

— Vous pouvez comp… compter sur moi, balbutia le marchand de pierreries, qui, sur ces mots, sortit derrière le médecin.

Celui-ci, peu après, rejoignit Piebald :

— Naturellement, observa-t-il, une fois que nous n’aurons plus besoin de cette fille, nous l’enverrons rejoindre Teddy, c’est plus sûr ! À moins que vous y voyiez un inconvénient !

— Non ! Qu’elle aille au diable ! Perles d’abord !

— Bien parlé, monsieur Piebald. Restez ici. Je vais voir Teddy. Votre présence l’exciterait !

— Je le crains ! approuva Piebald avec un sourire cynique.

Meraki, sans attendre, ressortit de la véranda et se dirigea vers la cellule où était enfermé Teddy.

— Il dort ? demanda-t-il à l’infirmier de garde.

— Oui. Je ne l’ai pas entendu depuis que j’ai pris mon service, monsieur le docteur !

— Nous allons voir cela !… Ouvrez !

Les verrous furent tirés, le battant poussé.

Le médecin pénétra dans la cellule :

— Vous pouvez nous laisser ! ordonna-t-il.

— Bien, monsieur le docteur ! fit l’infirmier, en pensant que le médecin avait « rudement » du courage.

Teddy était étendu sur le dos, au milieu du lit. Il dormait profondément. Une camisole de force, sorte de chemise en triple toile, sans manches, retenue par un fort lacet de cuir, lui enserrait le torse.

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Meraki s’approcha et, de la main, toucha légèrement le dormeur. Teddy tressauta comme si on lui eut lancé un courant électrique à travers le corps. Il ouvrit les yeux, se dressa et, à la clarté bleuâtre de la lentille de verre encastrée dans le plafond, reconnut le médecin.

— Hors d’ici, pourriture immonde ! cracha-t-il, une flambée d’effroyable rage dans les yeux.

Meraki coula un regard vers la porte ; il l’avait refermée lui-même, mais il voulait en être bien sûr :

— Monsieur Clams, dit-il posément, je vous prie de m’écouter. Ce que j’ai à vous dire est très intéressant. Vous en jugerez. Si vous refusez de m’écouter, tant pis !… Je viens en ami et vous le prouverai !

Teddy, sourcils froncés, bouche ouverte, regarda stupidement son interlocuteur. Jusqu’alors, Meraki n’avait daigné répondre à ses protestations furieuses que par des sarcasmes et des menaces. Que signifiait ce changement ?

— Je vous écoute ! dit-il, plein de méfiance.

— Merci. Je vous prie de ne pas m’interrompre ! J’aurai vite terminé. Me le promettez-vous, quoi que je dise ?

— Oui.

— Bien. D’abord, votre fiancée, et non pas votre femme, nous nous en sommes assurés, est morte !

— Oh ! Vous…

— Vous m’avez promis de me laisser finir !… Je dis donc que votre fiancée est morte ! Mais nous, vous en avons trouvé une autre, qui vous épousera en Angleterre, devant un clergyman, et sous le nom de Julia Jacobsen, ce qui vous permettra de retirer les perles de la banque Forsmyth. Cela vous va-t-il ?

— Oui ! affirma Teddy, sans hésitation. Et que demandez-vous pour vous ?

— Ma part, et celle de nos amis ! MM. Argulian et Piebald auront chacun un quart ; moi, un troisième quart et vous le quatrième. Parts égales !

— Je veux la moitié pour moi seul, ou c’est non !

— Tant pis ! Dans ce cas, vous ne sortirez d’ici que pour aller au cimetière. Nous n’avons pas besoin de vous ! Je vous donne cinq minutes pour réfléchir !

Teddy ne répondit pas.

Une minute passa :

— Et quelles garanties demandez-vous pour être sûr que je subirai jusqu’au bout vos conditions ? questionna enfin Edward Clams.

— Simple. Vous allez me signer une reconnaissance de dette de trois cent mille livres sterling… les perles valent certainement plus, mais peu importe. Cette reconnaissance sera également signée de votre future épouse et me permettra de faire opposition à la banque Forsmyth. Les perles seront vendues par autorité de justice, et nous partagerons, comme il est dit, le produit de la vente !

— Et si elle n’atteint pas trois cent mille livres sterling ? Je n’aurai plus que mon mouchoir pour pleurer mon imbécillité, hein ?

— Non ! Nous allons stipuler que, si la vente n’atteint pas quatre cent mille livres, vous aurez droit à recevoir le quart de la somme produite, quelle qu’elle soit !

— Conclu !

— Je vais libeller le papier tout de suite et vous libérerai aussitôt.

« Pour le reste, monsieur Clams, n’oubliez pas que nous sommes tous dans le même bateau ! S’il sombre, nous nous noierons tous, et vous le premier. Moi, somme toute, je ne suis qu’un comparse…

— … qui touche la même part que les premiers rôles ! ricana Teddy.

 

*    *    *

 

À onze heures quarante-huit, le rapide de Calais, partant de la gare du Nord, emmena dans un compartiment de première classe Argulian, Sonia, Piebald, le docteur Meraki et Teddy.

XIX

À cent kilomètres à l’heure, le rapide roulait vers Calais.

Bien qu’ils fussent seuls dans leur compartiment de première classe – ils en occupaient cinq places sur six – Meraki et ses compagnons n’échangeaient pas un mot.

Tous paraissaient dormir, immobiles, affalés sur le capitonnage, les yeux clos. Tous étaient bien éveillés !

Meraki, assis entre Piebald et Teddy, lançait de temps à autre, entre ses cils, un bref regard sur Argulian et sa fille.

Piebald réfléchissait. Il se méfiait du médecin, qui se méfiait de lui. Tous deux, de plus, savaient que Teddy, bien qu’il eût accepté de « marcher » avec eux, devait les haïr. Et ils ne se trompaient pas !

Teddy avait souscrit aux conditions de Meraki, non point tant pour avoir les perles que pour sortir de la maison de fous, où il était à l’entière discrétion du médecin. Maintenant, il se demandait comment avoir les perles tout en se vengeant. Il était bien décidé à mettre à profit toutes les occasions pouvant lui permettre d’atteindre ce double but.

Argulian sommeillait à demi. Il ne pensait ni aux perles, ni à sa fille. Il pensait à la guillotine. Les paroles brutales de Piebald, les insinuations de Meraki avaient produit leur effet. Argulian, plus faible que mauvais, ou plutôt mauvais parce qu’il était faible (les deux vont souvent ensemble), se demandait comment il pourrait échapper à ses terribles complices. Depuis plusieurs mois, il sentait confusément qu’il était le jouet de Piebald, tout comme il avait été le jouet de Teddy et d’Otto Drohl. À présent, il en était certain ! Et toutes ses pensées étaient tendues vers ce seul but : s’enfuir, disparaître, loin, au bout du monde, changer de nom, n’avoir plus cette menace du couperet sans cesse suspendue sur lui.

Sa fille ? Il n’y songeait pas !… Lorsqu’il était allé dans la cellule où était enfermée la malheureuse, chez Meraki, il n’avait trouvé, pour la convaincre, que des plaintes sur lui-même. Il s’était jeté à ses pieds, et, dans une scène ignoble, l’avait adjurée de le sauver. Elle seule le pouvait ! Si elle refusait, Meraki et Piebald avaient les moyens de le livrer à la justice. Et tout cela sangloté, bafouillé, avec accompagnement de larmes qui n’étaient même pas feintes.

Argulian s’était attendri sur lui-même. C’était son habitude.

Sonia, écœurée, désespérée, avait consenti à tout, autant pour en finir que pour couper court à cette scène répugnante.

Il lui avait fallu, pourtant, subir les remerciements de son père, ses embrassements.

— Je savais que tu étais une bonne fille, Sonia ! C’est admirable, ce que tu fais là ! Dieu te récompensera ! Et ton pauvre père n’oubliera jamais…

Rigide, fermant les yeux comme elle aurait voulu pouvoir se boucher les oreilles, Sonia Argulian avait dû tout entendre.

L’apparition de Meraki venant s’enquérir du succès de la négociation dont s’était chargé le marchand de pierreries, avait enfin mis un terme aux sinistres remerciements d’Argulian.

Et ç’avait été le départ dans l’auto de Meraki, la cent chevaux qui avait servi à enlever Teddy. Bien qu’elle eût été repeinte en noir et son apparence encore une fois changée, Edward Clams l’avait parfaitement reconnue, ce qui avait donné de nouvelles forces à sa haine et à son ressentiment.

À présent, tout était consommé. Le train roulait. Dans quelques heures, les fugitifs – on peut bien leur donner ce nom – seraient en Angleterre.

Sonia avait accepté (tout lui était indifférent, maintenant !) de se prêter à tout ce qui était exigé d’elle. Elle se laisserait appeler Julia Jacobsen ; sous ce nom, elle épouserait Teddy.

Après, elle serait libre. Libre de mourir. Cela, elle y était absolument décidée. Tout lui manquait à la fois ! Son père… et puis aussi, M. Xavier, l’homme qui l’avait délivrée, le seul être qui eût agi noblement envers elle. Elle le revoyait, tel qu’il était, lorsqu’il était apparu devant elle, au retour de son voyage, un peu triste, la voix grave, l’œil voilé de mélancolie. Ce qu’il n’avait pas dit, Sonia l’avait entendu. Elle l’avait compris. Elle était partie, pourtant, se sacrifiant encore une fois pour sauver son père. Il l’avait laissée partir, mais sans pouvoir cacher le déchirement que lui causait ce départ. Sans doute ne se reverraient-ils jamais !

Jamais…

Sonia Argulian frissonna de détresse. Oui, il fallait mourir.

Un contrôleur passa. Meraki avait les billets. Il les montra, sans un mot. Personne ne bougea dans le compartiment.

Amiens, Boulogne, Calais. Le passage à la douane, dans la nuit ; l’examen des passeports. Un coup d’œil impératif de Piebald à Argulian, pour lui faire comprendre de « se tenir », car le marchand de pierreries était presque hagard.

Ses appréhensions étaient vaines. Les passeports furent reconnus en règle.

Et la petite troupe s’embarqua sur l’Arundel qui, après une heure de traversée sur une mer d’huile, les débarqua à Douvres.

De nouveau, l’examen de la douane ; la montée en wagon, et en route pour Londres…

Meraki et Teddy avaient pris la direction de l’expédition. Teddy était Anglais. Meraki parlait parfaitement la langue de Shakespeare.

Six heures du matin venaient de sonner, lorsque le médecin et ses compagnons sortirent de la gare de Charing-Cross.

Le jour se levait. Une brume jaunâtre flottait sur Londres.

Parmi la file des innombrables taxis qui attendaient devant la gare, Meraki choisit le plus piteux, le plus ruiné, le plus misérable : une vieille auto retapée, rafistolée au petit bonheur, dont la peinture était éraillée et boueuse, les roues ovales, les glaces fêlées et réparées avec des brandes de papier. L’intérieur répondait à l’extérieur, avec son capitonnage effondré, recouvert de velours déteint, étoilé de taches.

Le médecin et ses compagnons s’enfournèrent dans l’ignoble véhicule où ils se casèrent tant bien que mal.

— Holy-Cross Chapel, Shadwell ! cria Teddy au chauffeur, un gros homme à visage d’ivrogne.

L’auto s’ébranla, avec de terribles grincements de son moteur poussif et usé, et roula à travers le brouillard, à grands renforts de secousses et de cahots.

Pas un mot ne fut échangé : chacun des cinq êtres humains entassés dans la sordide voiture, songeait à lui, à ses craintes ou à ses ambitions…

Le taxi, ayant traversé le Strand, fila vers l’est de Londres.

Leman-Street fut dépassée, et le misérable véhicule s’enfonça dans des ruelles boueuses, aussi misérables que lui. Lanes (allées) étroites, aux pavés disjoints, bordées de maisons de briques brunes devenues noires, dont les étroites fenêtres à guillotine étaient garnies de linges rapiécés, mis à sécher. Et, sur le seuil des portes, de maigres vieilles femmes édentées, qui s’interpellaient en poussant vers le ruisseau des détritus innommables.

Les cahots du taxi avaient encore augmenté. Grognant et maugréant, le gros chauffeur modéra l’allure de son piteux véhicule.

Meraki consulta son chronomètre d’or :

— Six heures et demie ! murmura-t-il en se tournant vers Teddy qui était assis à ses côtés, sur le strapontin, cependant, qu’en face d’eux, Sonia était tassée entre son père et Piebald.

« Croyez-vous que votre révérend sera levé ?

— Levé ? ricana Teddy. Vous voulez dire pas encore couché ! On voit que vous ne connaissez pas le vieux Smooth ! Il passe ses nuits dans les bars et les saloons, à prêcher… Naturellement, ça lui donne soif !… Aussi, le matin, quand il revient de sa tournée, il est… fatigué !

— Et il revient vers six heures ?

— Ou vers sept !… Nous le trouverons à sa chapelle !

« Avec les papiers, le mariage sera célébré illico ! Vous avez la licence ?

— J’en ai apporté trois, pour être plus sûr ! ricana le médecin.

— All right !… Et, à neuf heures, à l’ouverture des bureaux, nous pourrons aller retirer les perles de la banque Forsmyth !… Et miss… Mrs. Sonia sera libre ! fit Teddy, en adressant à Sonia Argulian un sourire qui voulait être aimable.

La jeune fille resta de pierre.

Avec des grincements de ferraille secouée, le taxi roulait toujours, embouchant des ruelles de plus en plus étroites, de plus en plus misérables.

Il s’arrêta enfin au fond d’une impasse que barrait une muraille croulante, percée d’une porte à la peinture écaillée, au-dessus de laquelle une croix de fer était scellée.

— Nous y sommes ! fit Teddy ne se levant.

Il descendit le premier, suivi de Meraki et de Piebald. Ce dernier, galamment, tendit la main à Sonia Argulian, pour l’aider à sortir du véhicule. La jeune fille fit semblant de ne pas le voir et sauta dans la boue qui gicla sous ses pieds. Piebald, tout éclaboussé, lui lança un regard de haine.

Et, tandis que Meraki réglait le chauffeur, Argulian descendit à son tour.

— Ce sera vite fait, ma petite Sonia ! murmura-t-il en se penchant vers sa fille. Et tu pourras te dire que tu auras sauvé ton pauvre père !… Je te donnerai quelques perles sur ma part… de quoi te faire un collier… un beau collier !

— Je vous remercie, mon père !… Je ne désire rien ! fit la jeune fille d’une voix sans timbre, en évitant de regarder le marchand de pierreries.

— Sonia ! Ce n’est pas gentil, tu sais ! Moi qui ne demande qu’à te faire plaisir ! Tu verras que…

— Allons ! interrompit Teddy, cependant que le taxi, marchant en arrière (la place lui manquait pour faire demi-tour), s’éloignait avec d’effroyables grincements.

Sans mot dire, Sonia, son père, Meraki et Piebald, derrière Teddy, marchèrent vers la petite porte. Teddy saisit une poignée de bots graisseux, fixée à l’extrémité d’un fil de fer rouillé pendant le long du chambranle, et la secoua Vigoureusement.

Le tintement grêle d’une sonnette retentit.

Une minute s’écoula. Une serrure grinça.

La porte tourna sur ses gonds et laissa voir une femme petite, aussi grosse que haute, une véritable boule de graisse emmaillotée de haillons et surmontée d’une tête aux cheveux filasses, au visage rougi et couperosé :

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— Le révérend Smooth ? demanda Teddy, d’un ton d’autorité. C’est pour un mariage !

La femme dévisagea ses visiteurs :

— Un mariage ? siffla-t-elle entre ses gencives édentées. Ah ! Un mariage… Well ! C’est trois livres sterling ! Pas moins !…

— Entendu ! fit Teddy.

— Entrez ! grommela la femme, d’un ton rogue.

À sa suite, Teddy et ses compagnons franchirent la porte. Ils traversèrent une cour pavée, parsemée de flaques de boue, et pénétrèrent dans une salle rectangulaire meublée de quelques chaises et d’un pupitre supportant un évangile.

— Asseyez-vous ! fit la grosse femme. Je vais appeler le révérend !

Ce disant, elle disparut derrière une porte placée au fond de la pièce.

— Asseyons-nous ! fit Meraki, d’un air dégagé.

Il prit lui-même une chaise et s’y installa. Piebald et Teddy l’imitèrent.

— Assieds-toi, Sonia ! fit Argulian, tourné vers sa fille, au côté de qui s’était placé Teddy.

Sonia obéit sans mot dire.

Elle avait la mort sur le visage. Argulian, qui ne pensait qu’à sa sécurité et aux perles, ne s’en apercevait pas, ne voulait pas s’en apercevoir.

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— Pas de bêtises, n’est-ce pas, mademoiselle ! articula Meraki, plus perspicace que le marchand de pierreries. Nous comptons que vous ferez honneur aux engagements pris par votre père !

Sonia, de la tête, acquiesça.

Mais ses compagnons, stupéfaits, la virent soudain se redresser, d’un seul élan, et l’entendirent pousser un cri perçant.

XX

Tous les regards se tournèrent vers la porte restée entr’ouverte, derrière laquelle avait disparu la grosse femme. Elle n’avait pas bougé.

Sonia, cependant, était retombée sur sa chaise, hagarde.

— Ma fille ! bafouilla Argulian, en se penchant vers elle. Qu’as-tu ?… Tu n’es pas bien ?

Piebald, Meraki et Teddy, craignant quelque comédie de la part de leur victime, avaient froncé les sourcils. Ce fut avec soulagement qu’ils entendirent Sonia, répondre d’une voix faible mais intelligible :

— Je… je suis bien, mon père ! C’est un étourdissement ! Une faiblesse…

— Drôle de faiblesse ! grommela Piebald, à l’adresse de Meraki. Quand les femmes tombent en faiblesse, elles ne se lèvent pas !

Des yeux, le médecin fit signe qu’il était bien de cet avis.

— Mon père… vous devriez renoncer à ce projet ! reprit Sonia, d’une voix aussi basse qu’un souffle.

— Tu es folle !… Tu… Pense que tu as promis ! Que j’ai juré, ma fille ! Voudrais-tu me faire renier ma parole ! grommela le marchand de pierreries, en pensant à la guillotine.

Sonia le regarda sans mot dire, et une larme brûlante coula sur sa joue.

— Soyons sérieux, mademoiselle ! observa un peu sèchement Meraki.

Teddy, lui, était impassible.

Un bruit de pas s’entendit.

— Voilà le clergyman ! murmura Argulian qui, encore plus que ses complices, avait hâte d’en finir.

La porte située au fond de la pièce s’ouvrit complètement, livrant passage à un homme de haute stature, revêtu d’un ample manteau de drap noir, et qui tenait un browning dans chaque main.

— L’homme du bateau-mouche ! aboya Piebald, hagard.

— Silence, et tous les mains en l’air ou je vous abats ! ordonna l’inconnu d’une voix sans réplique.

Les quatre bandits s’étaient dressés.

— À trois, je tire ! déclara l’inconnu en les couvant d’un regard pesant. Un, deux.

Huit bras, ensemble, s’allongèrent vers le plafond.

Sonia aussi s’était levée.

Tout comme Piebald ; elle avait reconnu le mystérieux individu. Blanche, la bouche entr’ouverte, les yeux fixes, les prunelles dilatées, elle regardait.

— Vous, docteur Meraki, médecin empoisonneur, reprit l’inconnu, vous allez prendre le cordon du store, le casser et en ligoter vos amis, en commençant par l’assassin Edward Clams, dit Teddy, et en continuant par le faussaire assassin Piebald.

« Et qu’on se dépêche, please, ou je tue !

— Je… je vous défends… voulut protester Meraki.

— Assez, le médicastre ! Obéis ou cela va devenir sérieux !

Le docteur Épaminondas Meraki, à défaut d’autres qualités, possédait le sens de l’opportunité.

Il comprit, il « réalisa », comme disent les Anglais, que son intérêt était d’obéir. Tant qu’on est vivant, il est possible de se tirer d’affaire ; une fois mort, tout est fini. Meraki voulait vivre.

En silence, il s’approcha de la fenêtre, arracha le cordon du store et entreprit de ligoter Teddy.

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Les yeux d’Edward Clams jetaient des flammes. Une effroyable rage faisait bouillonner son sang. Mais, à deux mètres de lui, il voyait, braqué sur son front, le petit rond noir du browning.

Meraki, livide, lui attacha ensemble les poignets, puis les chevilles.

Ce fut ensuite au tour de Piebald.

— Maintenant, docteur, ordonna l’inconnu, relevez les mains, M. Argulian va s’occuper de vous !

— Mais…

— Assez !

Argulian tremblait comme une feuille au vent. Il lui fallut près de cinq minutes pour ligoter son « ex-futur » gendre.

— Sur quoi, gentlemen, au revoir ! conclut l’inconnu. Car nous nous reverrons, je vous l’assure !…

« M. Argulian ! Donnez le bras à votre fille ! Et partons ! Ces gentlemen expliqueront au révérend Smooth qu’ils voulaient lui faire accomplir un faux, à l’aide de faux papiers et de fausses déclarations.

« … À bientôt, gentlemen !…

Argulian ressemblait à une bête aux abois ; il voulut bafouiller quelques paroles que personne ne comprit. Il était à la fois indécis, stupéfié et terrifié. Les regards haineux de Teddy, Meraki et Piebald convergeaient vers lui, et il devinait ce que pensaient ses complices. Ils allaient sûrement se venger !… Ils croyaient qu’il les avait trahis. Et impossible de les dissuader. Mais, rester avec eux n’arrangerait rien. Il serait également perdu !

À ses côtés, Sonia, blanche comme de la chaux, était immobile.

— Veuillez prendre le bras de Mlle Sonia ! ordonna une deuxième fois l’inconnu. Vous ne risquez rien de la part de ces gentlemen, je vous le dis ! Venez.

Argulian ne demandait qu’à être rassuré. Titubant, il glissa son bras sous celui de sa fille.

— Passez ! fit l’inconnu, nettement. Le marchand de pierreries obéit. Il était comme ivre. L’inconnu suivit le père et la fille et referma la porte à clé sur lui.

… Quelques secondes s’écoulèrent.

— C’est ce qu’on peut appeler avoir été proprement trahis ! grommela Meraki, tremblant de rage.

— Avec Argulian, cela ne m’étonne pas ! murmura Piebald. Si vous m’aviez écouté, nous nous serions débarrassés du père et de la fille depuis longtemps ! Pour jouer le rôle de Julia Jacobsen, n’importe quelle donzelle de Soho ou de Poplar eût aussi bien fait l’affaire !

— En traîtrises, vous vous y connaissez, gentlemen ! observa âprement Teddy. Après ce que vous m’avez…

— Inutile de se disputer ! observa le médecin, qui avait à peu près reconquis son sang-froid. Oublions le passé.

« Notre intérêt, à l’avenir, est le même ! Si l’un de nous était perdu, les autres ne recevraient pas des félicitations du jury, n’est-ce pas ? Donc, sortons d’ici, pour commencer !

« Après, nous verrons !

Ces paroles calmèrent un peu les deux bandits. Teddy, qui avait de bonnes dents, rongea rapidement les liens de Meraki. Celui-ci, une fois libéré, délivra ses deux complices.

Dans la maison, tout était calme et silencieux.

— Le voyou qui nous a joué ce tour, grommela Meraki, aura sans doute éloigné le révérend et sa servante. Nous devons être seuls dans la maison, filons : cela nous évitera d’avoir à donner des explications !

Piebald et Teddy, quelle que fût leur rage, comprirent tout le bien-fondé de ces paroles.

Au côté du médecin, ils sortirent de la maison, traversèrent la cour, franchirent la porte de l’impasse et s’enfoncèrent à pas rapides dans le dédale de ruelles environnant la demeure du révérend Smooth.

Par le « tube » qui est le Métropolitain de Londres, ils regagnèrent le centre de la ville et allèrent retenir des chambres dans un des immenses caravansérails qui avoisinent Piccadilly.

La demie de huit heures sonnait à peine.

Les bandits se reposèrent pendant toute la matinée. À midi, ils allèrent déjeuner dans un restaurant voisin et passèrent le restant de la journée à se promener aux environs de Londres, ce qui leur permit de discuter à l’aise, sans crainte d’être entendus par des oreilles indiscrètes.

Meraki exposa son plan, qui était très simple : dénicher quelque jeune femme misérable et sans scrupule et lui faire jouer le rôle qui avait été primitivement dévolu à Sonia Argulian. Moyennant quelques livres sterling, il serait facile de trouver une femme disposée à se faire passer pour Julia Jacobsen, et, sous ce nom, à épouser Teddy et à retirer les perles de la banque Forsmyth. Une fois qu’on n’aurait plus besoin d’elle, on s’en débarrasserait sans attendre, de façon à ce quelle ne pût trahir.

— J’ai quelques relations du côté de Soho Square, conclut Meraki, et je suis persuadé que je trouverai vite parmi elles le « numéro » qu’il nous faut. Vous m’accompagnerez, monsieur Clams ! M. Piebald nous attendra à l’hôtel, et…

— … il ne nous verra revenir que quand les poules auront des dents ! ricana Piebald ! Quoi qu’ayant voulu être le gendre d’Argulian, messieurs, je ne suis pas aussi bête que lui ! Je ne vous lâche pas ! Un point c’est tout !

— Mais vous savez bien que vous nous retrouveriez à la banque Forsmyth, si nous… voulut observer Meraki.

— Et après ? Le tour serait joué ! Que pourrais-je prouver ? Pour vous accuser, il faudrait m’accuser moi-même ! Et je ne suis pas si stupide ! Non ! Je ne vous lâche pas !

— Mais suivez-nous donc, acquiesça Teddy, après avoir lancé au docteur Meraki un coup d’œil que Piebald ne vit pas.

« Après tout, c’est votre droit mon cher monsieur Piebald ! Et cela vous permettra de constater notre parfaite loyauté !

— Parfaitement ! appuya Meraki.

— De toute façon mieux vaut ne pas nous quitter ! expliqua Piebald. C’est plus sûr pour tous !

Meraki et Teddy furent de cet avis. Et l’on parla d’autre chose.

Dans l’après-midi, Meraki, accompagné de ses acolytes, alla visiter quelques bars et salons de Soho, mais il ne rencontra personne de connaissance, ce qu’il attribua au hasard.

À la nuit, les trois hommes, après un bon dîner, regagnèrent leur hôtel pour se coucher : leur voyage nocturne et les émotions qui l’avaient suivi les avaient fatigués.

Quelques minutes seulement après leur retour à l’hôtel, Meraki rejoignit Teddy dans sa chambre.

Edward Clams, qui l’attendait, n’avait pas fermé sa porte…

— Naturellement, souffla aussitôt le médecin, nous nous débarrassons de ce jeune imbécile de Piebald, le plus tôt possible ! Demain, je m’occuperai de lui !

« … Et que je vous annonce une bonne nouvelle ! Ah ! j’ai du flair ! On aurait dit que je me doutais de ce qui s’est passé aujourd’hui !… Dommage que je ne vous aie pas connu plus tôt ! Vous seul êtes un homme, et non pas une moule, comme Argulian, ou une vipère comme Piebald !… Nous sommes dignes de nous entendre !

« Enfin, voilà l’affaire : Julia Jacobsen, la vraie, n’est pas morte. Elle est seulement folle. J’avais caché le fait à Argulian et à Piebald dont je me défiais, afin qu’ils me crussent à leur merci.

« … Une fois Piebald écarté – Meraki eut un sourire plein de sous entendus sinistres – nous revenons en France, nous ramenons Julie Jacobsen : vous la stylez, elle vous épouse, et les perles sont à nous. Moitié par moitié. Quelque chose de raisonnable ! Hein ?

— Parfait ! D’ailleurs, entre nous, docteur, elle était un peu près folle quand je l’ai ramenée de l’île Maiden ! Sans cela, elle… Mais je vous raconterai cela une autre fois !…

« Elle est docile et tranquille ! Elle fera ce que nous voudrons et nous aurons les perles… Partage égal parfaitement, affaire nette, entre gentlemen !

Les deux bandits se serrèrent la main.

— Demain, au déjeuner, Monsieur Piebald recevra sa dose ! conclut Meraki. Quant à Argulian, sa fille, inutile de nous en occuper ! Argulian, je le connais : il ne songe qu’à sauver sa misérable peau. Et je me demande comment Otto Drohl et vous, vous vous êtes associés avec cet imbécile !…

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Tandis que les deux hommes échangeaient ainsi leurs projets, Piebald, lui-même, écoutait l’oreille collée à la porte de leur chambre. Il entendait tout.

Livide, blafard, il s’éloigna soudain, en entendant des pas dans le couloir.

Mais il en savait assez :

— Je me vengerai ! Oh ! Je me vengerai ! gronda-t-il, frémissant d’une rage effroyable. Les gueux maudits ! Pire qu’Argulian ! Mais je veux les perdre tous ! Tous !

XXI

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En annonçant à Jérôme Corfe et à M. Serpier la mort de Vachariadès, le secrétaire particulier du chef de la Sûreté avait expliqué que l’administration de la prison ignorait encore la cause du décès du bandit.

Cette cause devait être élucidée quelques heures plus tard : l’autopsie ayant révélé que Vachariadès avait absorbé un poison violent, à base de curare, qui avait provoqué une mort rapide par empoisonnement du sang.

Comment s’était-il procuré ce venin ? Mystère. Mais l’avis unanime fut qu’il l’avait sur lui au moment où il avait été arrêté, et avait réussi à le soustraire aux recherches à son arrivée à la Santé, ce qui lui avait été relativement facile, vu son faible volume : une pilule de la dimension d’un plomb de chasse.

Quoi qu’il en fût, Vachariadès était bien mort, et sa disparition rendait vains les espoirs qu’avait conçus Corfe de le faire parler.

Alors ? Plus aucune piste, ni d’Argulian, ni de sa fille, ni de Piebald, de Teddy, de personne ! L’énigmatique Triplix lui-même semblait s’être volatilisé.

Qu’était devenue l’automobile avec laquelle Piebald, Argulian et Teddy avaient fui dans la Crau ? Personne ne l’avait vue. Seul, l’avion – et qui l’avait enlevé ? – avait été retrouvé, vide, naturellement.

Plus le moindre indice, rien…

Joé Blanket, arrivé chez M. Serpier quelques minutes après Corfe, avait manifesté un profond dépit en apprenant la mort de Vachariadès. Les aveux du prisonnier constituaient – pour lui aussi – un dernier espoir.

Pourtant, ni Corfe, ni Blanket ne se découragèrent.

Le jour même, le patron de la Grappe d’Or, le bar de la rue Montpensier où avait été arrêté Vachariadès-Boclifian, fut appréhendé ainsi que sa femme.

Une perquisition, effectuée aussitôt, n’apprit rien aux policiers. Le bar avait deux entrées. Cela, Corfe le savait. Dans une armoire placée dans l’arrière-boutique, l’on découvrit des pots de fards, des vêtements de toutes sortes : uniformes, livrées, habits… Le patron du bar, interrogé à ce sujet, affirma que ces défroques provenaient d’un de ses cousins, acteur de cinéma, mort quelques années auparavant, et qu’il n’avait pas eu le temps de vendre. Ce à quoi Corfe fit justement observer qu’un des uniformes composant cette extraordinaire « collection », un uniforme de contrôleur des bateaux parisiens, n’avait été adopté qu’un mois auparavant !

— Cela se peut, fit le marchand de vins, sans s’émouvoir. Vous comprenez bien que je ne vis pas de l’air du temps. Plutôt que de laisser s’abîmer ces costumes, j’ai préféré les louer à des étudiants qui veulent se déguiser, ou à des figurants de cinéma ! Il se peut qu’on m’ait rendu un uniforme à la place d’un autre ! Je ne vérifie pas !

— Voulez-vous me donner les noms de quelques-uns de vos « clients » ? insista Corfe.

— Est-ce que je les connais ? Ils viennent, ils me laissent un dépôt, et, quand ils reviennent, je le leur rends, si l’habit n’est pas abîmé : voilà tout !

— Très fort, mon bonhomme ! Tu as réponse à tout ; mais nous te pincerons quand même ! conclut Corfe.

Il se trompait.

Malgré toutes les recherches, toutes les investigations, malgré des interrogatoires répétés, le marchand de vins ne put être pris en flagrant délit de contradiction. S’il mentait, il mentait bien !… Faute de preuves, il fallut le relâcher quelques jours après son arrestation.

Entre temps, Joé Blanket n’avait plus fait que de rares apparitions à la Sûreté.

Un matin, deux jours après la mise en liberté du marchand de vins de la rue Montpensier, alors que Jérôme Corfe venait – une fois de plus ! – informer M. Serpier que son enquête piétinait sur place, Joé Blanket se fit annoncer.

Le chef de la Sûreté ordonna de l’introduire. Peut-être apportait-il une nouvelle piste ?

Dès les premiers mots, Joé Blanket se chargea de dissiper cette illusion :

— Rien de neuf ! dit-il de sa voix un peu cassante. Ces bandits sont plus forts que nous, monsieur Serpier !

« C’est bien la première fois, je vous le déclare, que j’abandonne une enquête après l’avoir commencée ! Mais tout arrive. Je renonce ! Je me rattraperai sur d’autres ; Napoléon, lui-même, a perdu des batailles !… Et le hasard, lorsque je n’y penserai plus, me ramènera ces gentlemen ! Car je ne les oublierai pas !

« Je viens d’avoir des nouvelles de mes hommes, Calcott et Hebster, par l’intermédiaire de l’ambassade britannique.

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« Calcott et Hebster sont fous. Enfermés dans un asile, à Château-Chinon. Un médecin anglais, le docteur Coorgan, qui visitait l’asile afin de se documenter sur les méthodes françaises de traitement, a reconnu Calcott dont il avait eu le frère à son service. Et il a su ainsi que Calcott et un autre Anglais avaient été rencontrés aux environs de Tours par la gendarmerie, divaguant, en guenilles… Ils sont complètement déments.

« Pas de nouvelles du brigadier Harrisson, ce qui me fait craindre que, lui aussi, il soit fou ou mort.

« Yes. Je renonce.

« Je suis donc venu prendre congé de vous, Messieurs, et vous remercie encore de l’aide que vous avez bien voulu apporter à mes recherches !… Sans rancune, monsieur Corfe ! La vie est un combat !

— Mais où l’on ne doit pas se tirer dans les jambes, quand on est du même camp ! grommela l’inspecteur, qui n’avait pas pardonné à l’Anglais son arrestation à Marseille.

— Oh ! vous savez, monsieur Corfe, j’ai bien cru que vous m’aviez joué la même pièce, et je ne vous en ai pas voulu !

« En tous cas, vous pouvez vraiment croire que vous avez toute mon estime, mon cher camarade !

— Et vous la mienne ! murmura Corfe, sans conviction.

— Vous n’avez rien de nouveau, vous aussi, sur nos gens de l’affaire Jacobsen ? questionna Blanket qui paraissait las et dégoûté.

— Rien ! précisa M. Serpier.

— Comme moi, enfin !… Je pense qu’il vaut mieux s’occuper d’autre chose ! Dans cette affaire, nous sommes mal partis ! fit le détective britannique. Mais nous prendrons notre revanche, et je vous assure, monsieur Serpier, que je serai toujours heureux et flatté de collaborer avec vous, ainsi qu’avec M. Corfe !

— Merci ! fit l’inspecteur de la Sûreté, en pensant, à part lui, que l’Anglais ne manquait pas de toupet.

— Je pars donc ! conclut Joé Blanket. Si vous avez quelque chose de nouveau, avisez-moi, à Scotland-Yard. Pour ma part, je vous tiendrai au courant de ce que je pourrai savoir… quoique je n’aie plus grand espoir !

Ce disant, Joé Blanket serra les mains de M. Serpier et de Corfe, et se retira.

— Je pars, chef ! s’écria Corfe, aussitôt que la porte du cabinet du chef de la Sûreté se fut refermée sur l’Anglais.

— Comment ? Vous partez ? Vous…

— Oui, chef ! Pour que Joé Blanket vienne nous annoncer qu’il renonce à l’affaire, il faut, au contraire, qu’il ait trouvé la bonne piste ! Je le connais ! Il veut me semer définitivement, mais, cette fois, il ne me fera pas le coup de Marseille ! Non !

« J’ai suffisamment d’argent sur moi ! Je ne le quitte pas ! Nous verrons bien !

— Enfin, allez ! acquiesça M. Serpier, à demi convaincu.

Corfe, après une poignée de main à son chef, s’élança dans les couloirs, à la poursuite de Joé Blanket.

« Malheureusement, l’Anglais connaissait maintenant très bien les couloirs du bâtiment du quai des Orfèvres.

Quand Corfe arriva à la porte extérieure, déjà le taxi amené par Blanket, et qui l’avait attendu était à plus de cinquante mètres.

Et pas d’autre en vue.

— Oh ! Je l’aurai ! pensa Corfe qui, à toutes jambes, fonça à la poursuite de l’auto.

Or, bien installé dans le taxi, Joé Blanket, dont la physionomie, à présent, exprimait une joie concentrée, intense, relisait une lettre reçue le matin même : une lettre-libellée d’une écriture évidemment contrefaite, mais dont le contenu était singulièrement intéressant, on va le voir.

Elle était ainsi conçue :

 

« Monsieur Joé Blanket,

« Voilà plusieurs mois que vous poursuivez Otto Drohl-William Grant, d’abord, et, ensuite Argulian et sa fille, et Teddy. Vous vous doutez de la vérité, mais vous ne la connaissez pas. Je veux vous renseigner.

« Carl Jacobsen a bien été assassiné. Ses assassins sont Otto Drohl, Argulian et Edward Clams, dit Teddy.

« Comme tout le monde, dans le Pacifique Sud, Teddy et Otto Drohl connaissaient l’existence du trésor de Carl Jacobsen. Les deux amis – car ils étaient amis à cette époque – résolurent de s’emparer des perles. Teddy se fit débarquer dans l’îlot et devint l’ami de Carl Jacobsen et de sa fille, qui était faible d’esprit.

« Un mois après l’arrivée de Teddy à l’îlot Maiden, la goélette Margarita y relâcha. Otto Drohl et le marchand de pierreries Argulian, qui était allé dans le Pacifique pour acheter des perles, mais qui était près de la faillite, débarquèrent.

« Les quatre Canaques, hommes et femmes, qui composaient, avec Carl Jacobsen, toute la population de l’îlot, furent empoisonnés. Et, la même nuit, le vieux Jacobsen, soumis à la torture – on lui brûla les pieds dans la braise jusqu’aux mollets ! – dut révéler où étaient ses perles. Julia Jacobsen, endormie par un soporifique, ignora tout, ne s’aperçut de rien.

« Teddy conserva les perles. La Margarita repartit. En mer, Argulian et Otto Drohl en empoisonnèrent l’équipage et la coulèrent en vue de l’île Saint-Patrick, où aborda Argulian.

« Otto Drohl, pour éviter les soupçons, ou plutôt pour les dépister, se fit recueillir en mer par le croiseur anglais Jaguar. Et vous savez ce qui se passa ensuite ! Un des matelots de la Margarita, recueilli par le voilier français Anjou, dévoila ce qui s’était passé.

« Mais il n’y avait pas de preuves contre Otto Drohl, qui dut être relâché.

« Cependant, vous le surveillâtes. Pour vous échapper, il devint William Grant : ce fut lui qui, aidé d’amis parmi lesquels Golias et Vachariadès, se débarrassa de vos aides, Calcott, Hebster, Harrisson.

« Mais, pendant ce temps, Argulian était revenu en France, où devait avoir lieu le partage des perles. Teddy devait les apporter, après s’être débarrassé de la jeune Julia Jacobsen.

« Elle avait été épargnée pour dérouter les soupçons. C’était Teddy qui l’avait voulu. Il avait son idée, qui n’était pas celle que pensaient ses associés !

« Teddy revint, mais avec Julia Jacobsen, qu’il allait épouser, ce qui devait lui permettre de berner ses complices.

« Ses complices, je veux dire son complice ! Car Teddy s’était mis d’accord d’avance avec Argulian qui empoisonna Otto Drohl.

« Otto Drohl, avant de mourir, se fit passer pour vous et arriva ainsi jusqu’au chef de la Sûreté française, à qui il raconta l’affaire.

« Teddy revint en France quelque temps après. Argulian alla à sa rencontre.

« Mais Teddy lui déclara tranquillement qu’il ne connaissait rien de toute cette histoire et que les perles avaient été envoyées à Londres, à la banque Forsmyth, par Julia Jacobsen. Et que Julia Jacobsen étant sa femme, il était le propriétaire des perles !

« Il mentait, n’ayant pas encore épousé Julia !

« Argulian, aidé de certains amis, dont Golias, dont j’ai déjà parlé, déposa une bombe dans le Calais-Méditerranée et suivit le rapide avec une auto appartenant au docteur Meraki, de Nogent-sur-Marne.

« J’abrège…, ce serait trop long !

« L’auto se trouva à point pour enlever Teddy et Julia Jacobsen qui avaient été drogués dans le train. Elle fut camouflée et transporta Teddy et Julia dans la maison de santé dudit docteur Meraki.

« Lorsque vous recevrez cette lettre, Teddy et le docteur Meraki seront sans doute à Nogent, pour y prendre Julia Jacobsen et l’emmener en Angleterre où doit avoir lieu le mariage.

« Aussitôt après la cérémonie, les nouveaux époux, qui ont tous les documents voulus, iront retirer les perles à la banque Forsmyth, 231, Cambridge Avenue.

« Et je vous indique aussi qu’Argulian a un ami, qui a enlevé Sonia Argulian de la prison de Saint-Lazare et l’a cachée dans une maison de la rue des Minimes, à Montmartre, numéro 22 bis.

Argulian, sa fille et leur ami y sont peut-être en ce moment. C’est cet ami d’Argulian qui a cambriolé l’appartement de M. Corfe.

« Mais procédez aux arrestations nécessaires, et vous saurez tout !

« Je n’ai écrit que la vérité. Ne croyez pas les mensonges de trois misérables bandits, et hâtez-vous !

« UN AMI DE LA JUSTICE. »

XXII

D’où venait la lettre que Joé Blanket venait de relire avec un si évident plaisir, c’est ce que le détective anglais ne s’était pas demandé. D’un complice désireux de se venger, très certainement. De Piebald, peut-être ! Car, dans toute la fielleuse missive, pas une fois le nom du bandit n’était prononcé. Piebald, si c’était lui, avait des raisons pour ne pas se flatter de ses crimes.

— Coffrons toujours les autres et rattrapons les perles ! avait pensé Joé Blanket. Après, je recommanderai Piebald à Corfe. Ce lui sera une compensation, à ce pauvre garçon !

Joé Blanket eut un rire silencieux. Il plia soigneusement le papier qu’il fourra dans sa poche.

Le taxi avait atteint le boulevard de Sébastopol, à la hauteur de la rue Turbigo, et, enserré entre deux files de véhicules, venait de ralentir.

Joé Blanket ignorait que Corfe le suivait… Mais c’était un homme méfiant et prudent. Doucement, il ouvrit une des portières, lança un bref regard au chauffeur pour être bien sûr quil ne le voyait pas et sauta sur la chaussée.

Il se faufila rapidement entre les voitures, et, ayant atteint le trottoir, s’engouffra dans la station du métropolitain.

Il n’aperçut aucune figure de connaissance sur le quai souterrain. Satisfait, soulagé, il prit place dans une rame.

— J’irais bien à Nogent, pensa-t-il. Mais, si je rate mes gibiers à la banque Forsmyth ? Tout serait perdu ! Pas de bêtises !

Le métro, en quelques minutes, le conduisit à la gare du Nord.

Six heures du soir sonnaient lorsqu’il y arriva. Le plus prochain train pour l’Angleterre partait à neuf heures. Joé Blanket, prudemment, quitta la gare et alla dîner dans un restaurant de la rue de Dunkerque.

À neuf heures, le rapide de Calais l’emmena.

Voyage sans incident. Au jour, Blanket foula le pavé de Londres. Sorti de la gare de Charing-Cross, il héla un taxi pour se faire conduire à Scotland-Yard : les bureaux de la banque Forsmyth n’ouvrant qu’à neuf heures, il avait tout le temps pour y organiser une souricière.

Comme il allait monter dans une auto qui s’était approchée, il entendit courir derrière lui. Il se retourna et se trouva face à face avec Jérôme Corfe.

— Nous avons eu la même idée, monsieur Blanket ! remarqua l’inspecteur de la Sûreté, jovialement, en lui tendant la main.

— Vous… avez reçu une lettre, vous aussi ? parvint à dire Blanket, en dominant son trouble et son dépit.

— Une lettre ? Oui… la banque Forsmyth, hé ? Nous allons les avoir ! Nous sommes sur la bonne piste, cette fois !

— Je… je crois ! balbutia Blanket, furieux.

— Quelques détectives en civil, en cas de résistance, et l’affaire se fera en douceur ! fit Corfe, d’un ton détaché.

— Oui ! siffla Blanket entre ses dents.

Si dépité qu’il fût, il était beau joueur. Il dompta sa colère et invita Corfe à prendre place avec lui dans le taxi. Après tout, mieux valait triompher à deux que pas du tout, et Blanket, à part lui, se promettait bien de soigner sa publicité dans les journaux britanniques, de façon à démontrer que c’était grâce à lui – à lui seul ! – que les criminels de l’îlot Maiden avaient été arrêtés.

Sans avoir besoin de questionner Corfe – ce qui eût trop fait plaisir au policier français – il devinait que l’inspecteur de la Sûreté l’avait suivi à sa sortie du quai des Orfèvres et avait pris le même train que lui.

En quelques minutes, les deux hommes furent à Scotland-Yard.

Blanket, il faut lui rendre cette justice, ne fit aucune tentative pour « semer » son collègue français.

Par mesure de sécurité, six détectives en civil furent dirigés sur la banque Forsmyth…

La lettre de l’« ami de la justice » avait, décidément, bien renseigné Joé Blanket ! À dix heures vingt-cinq, exactement, le célèbre détective qui, au côté de Corfe – et tous deux étant habilement déguisés – se tenait dans le hall de la banque Forsmyth, vit arriver un groupe de trois personnes Meraki, et puis Teddy qui donnait le bras à une jeune fille.

Ils se dirigèrent vers le guichet des « accrédités ».

— Je suis M. Edward Clams, expliqua le bandit, et voici Mrs. Edward Clams, née Julia Jacobsen, ma femme, qui a expédié, il y a environ trois mois, un groupe de perles fines, ainsi qu’en fait foi ce reçu. Nous venons le retirer.

L’employé, sans mot dire, prit le papier. Il avait été, d’avance, prévenu par Joé Blanket.

Quelques minutes passèrent.

Assis sur une des banquettes de velours, occupant le centre du hall, Meraki et Teddy paraissaient profondément indifférents. Personne n’eût pu deviner que c’étaient des assassins venant chercher leur butin. Julia Jacobsen regardait autour d’elle d’un air doux et rêveur, sans que son visage reflétât autre chose qu’une parfaite tranquillité.

L’employé reparut derrière son guichet et appela M. et Mme Clams. Il tenait à la main une boîte de bois oblongue, garnie de six gros cachets de cire.

— Voici la boîte en question ! dit-il. Veuillez en vérifier les cachets. Et vous me signerez une décharge.

Teddy prit la boîte :

— En règle ! dit-il sobrement.

— Mais vous, vous ne l’êtes pas, Edward Clams ! fit une voix, derrière lui.

Il se retourna. C’était Joé Blanket, flanqué de Corfe.

Un rictus de tigre plissa la face de Teddy. Il porta la main à sa poche. Trop tard ! Quatre vigoureux gaillards, qui semblaient fort occupés devant les guichets, se ruèrent sur lui et l’immobilisèrent, cependant que deux autres s’assuraient du docteur Meraki.

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Corfe, galamment, alla prendre le bras de Julia Jacobsen, cependant que Joé Blanket fourrait dans sa poche la précieuse boîte de bois comme pièce à conviction. Il en donna un reçu à l’employé.

Et la petite troupe, sous les regards interloqués des clients, sortit de la banque Forsmyth.

Corfe et Joé Blanket prirent place dans une auto, en compagnie de Teddy et de Meraki, ces derniers soigneusement menottés. Deux des six détectives qui venaient de procéder à cette sensationnelle arrestation s’installèrent dans un taxi avec Julia Jacobsen. Et en route pour Scotland-Yard.

Ni Meraki, ni Teddy n’avaient protesté. Des garçons intelligents ! Ils savaient que le silence est d’or et qu’on parle toujours trop. Ignorant quelles étaient les preuves accumulées contre eux, ils préféraient attendre, voir venir.

— J’en étais sûr, que je finirais par les pincer ! murmura Joé Blanket, qui exultait.

— Faites voir la boîte ? Les cachets en sont intacts, au moins ? demanda Corfe.

Joé Blanket lui tendit le précieux colis. Corfe, sans mot dire, le regarda, longuement, se pencha même vers la portière pour mieux le voir :

— Teddy a eu raison ! murmura-t-il. C’est en règle !

Il replaça la boîte dans l’épais papier de soie qui l’enveloppait, pour en protéger les cachets, et la rendit à Joé Blanket qui l’empocha à nouveau.

Encore quelques tours de roues et les deux autos s’arrêtèrent devant la porte de Scotland-Yard.

— Je vous laisse un moment ! fit Corfe. Je vais téléphoner à Paris, pour prévenir M. Serpier. Je vous rejoindrai ensuite ! Qu’on les fouille bien, hein ?

— Je connais le métier ! observa un peu sèchement le détective britannique.

Corfe lui serra la main et sortit.

Il ne revint pas. Il ne revint jamais. Et, lorsque, quelques minutes plus tard, Joé Blanket, le premier interrogatoire – un simple interrogatoire d’identité ! – de Teddy terminé, montra la boîte, au bandit, pour qu’il la reconnût comme étant bien celle qui contenait les perles volées au vieux Jacobsen, Teddy exclama :

— Ce n’est pas elle ! Vous l’avez changée !

— Je l’ai changée ! Et quand ? maugréa Joé Blanket, en haussant les épaules.

— Je n’en sais rien ! En tous cas, ce n’est pas celle-là qui vous a été remise à la banque Forsmyth, comme ce n’est pas celle-là que j’ai envoyée de Sydney ! Vous voulez garder les perles pour vous, hé ?

Le célèbre détective, pris soudain d’une inquiétude, regarda mieux les cachets et vit qu’ils étaient ornés de trois X entrelacés, autour desquels courait cette phrase : « M. Joé Blanket est un imbécile ! »

Très pâle, le policier britannique, à l’aide d’un coupe-papier de cuivre, fit sauter les cachets. Il ouvrit là boîte. Elle contenait bien des perles mais des perles qui, manifestement, étaient fausses.

Et voici la lettre que M. Joé Blanket reçut le lendemain.

 

« Cher monsieur Blanket.

» Vous avez déjà reçu un mot de M. Piebald, contenant certains renseignements au sujet de l’affaire Jacobsen. Permettez-moi de les compléter.

« C’est moi, Triplix, qui me suis fait passer pour William Grant, lorsque M. Corfe a exécuté la première perquisition à Enghien.

« C’est moi qui ai endormi M. Corfe dans le train, pour sauver Mlle Argulian. C’est Piebald qui a enlevé le cadavre d’Otto Drohl de la Morgue, et c’est moi qui, m’étant emparé de Piebald, l’ai enfermé dans la malle restée au Gigantic-Palace. Piebald avait enlevé le cadavre de Drohl pour le faire disparaître : il craignait qu’on le reconnût et que la justice arrivât jusqu’à Argulian et lui.

« C’est moi qui, dans le bateau parisien, ai enlevé Vachariadès et ai pris sa place, ce qui m’a permis de découvrir les projets d’Argulian et de Piebald. Et c’est Piebald qui, à l’aide des clés de M. Corfe, a cambriolé ce dernier.

« C’est moi qui, après l’évasion de Mlle Argulian, suis parti pour Marseille et vous ai fait arrêter par la police des ports. C’est moi qui, ayant pris le Calais-Méditerranée, me suis emparé de votre avion dans la Crau, ce qui m’a permis de savoir ce que devenait l’auto grise devenue rouge, où étaient Argulian et consorts.

« C’est moi qui, ayant laissé Mlle Argulian rejoindre son père, n’ai eu qu’à les suivre pour savoir ce que devenait Teddy. C’est moi qui, au moment où le docteur Meraki allait organiser le mariage de Sonia Argulian avec Teddy – Mlle Argulian ayant été obligée de jouer le rôle de Julia Jacobsen – suis intervenu et ai enlevé Mlle Argulian et son père.

« C’est moi qui, ayant guetté Piebald, l’ai vu vous écrire une lettre dénonçant ses complices… C’est moi qui ai pris la place de Corfe, que vous aviez réussi à semer entre la Préfecture de police et la gare du Nord. Je l’ai vengé, cet homme !

« Ne cherchez pas M. Argulian ! Il est loin, dans un pays neuf, où il va essayer, sous un autre nom, d’oublier son passé et de l’expier. Sa fille ? Elle va devenir ma femme.

« Les perles ? Elles vont être vendues par mes soins. Leur montant sera versé aux pauvres de Paris. J’ai commencé cette « affaire » pour avoir ces perles. J’ai trouvé sur mon chemin une femme que j’aime, qui m’aime et qui, j’en suis sûr, fera mon bonheur. Il ne faut pas trop demander au destin.

« Sur ce, je vous quitte, cher monsieur Blanket. Vous avez obtenu un beau résultat : Teddy, Meraki sont entre les mains de la justice. Piebald, le plus abject de tous (c’est lui qui a envoyé la lettre explosive à M. Haymann), s’est réfugié chez un de ses amis, 45, rue des Tilleuls à Ménilmontant. Vous pouvez l’y faire cueillir par M. Corfe, ce sera pour lui une petite compensation.

« Et je vous adresse mes respects,

« X. TRIPLIX. »

 

« P. S. Voici une somme de deux mille livres sterling qui servira à l’entretien, dans un asile d’aliénés, de Mlle Jacobsen, qui est folle. »

JOSÉ MOSELLI.

 

FIN

 


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

https://ebooks-bnr.com/

en juin 2022.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Marie, Anne C., Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Moselli, José, Triplix l’insaisissable, 813 Les Amis de la littérature policière, n° 95, décembre 2005 reproduisant la parution en feuilleton de ce roman dans la revue Le Pêle-Mêle, n° 1 à 34 Paris, Offenstadt, 24 février – 12 octobre 1924. D’autres éditions ont pu être consultées en vue de l’établissement du présent texte. L’illustration de première page prend son origine dans la photographie Culture Pearls de Kakischi Mitsukuri, Cultivation of Marine and Fresh-Water Animals in Japan, Bulletin of the Bureau of Fisheries, Vol. 24, 1904, Washington, DC : Government Printing Office. Elle provient de la Freshwater and Marine Image Bank de l’Université de Washington.

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