José Moselli

JOHN STROBBINS
S’ASSURE SUR LA VIE

LE QUATRIÈME LARRON

John Strobbins, le détective-cambrioleur

1912-1913

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Table des matières

 

JOHN STROBBINS S’ASSURE SUR LA VIE. 3

I. 3

II. 13

III. 22

IV.. 31

V.. 40

VI. 49

LE QUATRIÈME LARRON.. 58

I. 58

II. 68

III. 77

IV.. 87

V.. 96

VI. 106

VII. 115

VIII. 125

IX.. 134

X.. 143

XI. 151

XII. 159

XIII. 168

Ce livre numérique. 180

 

JOHN STROBBINS S’ASSURE SUR LA VIE

I

Les temps sont durs. À aucune époque la vie ne fut plus âpre. Si l’art de soutirer l’argent de la poche ou du coffre-fort de son semblable n’a jamais été si perfectionné, il faut avouer que la science apportée à mettre à l’abri ce même argent est également ingénieuse et subtile. Chaque jour, il devient plus difficile de s’approprier le bien du voisin.

Toutes les combinaisons – ou presque – ont été essayées. Elles sont connues et, par là, de nulle valeur. Il faut en trouver d’autres.

« Refaire » son prochain devient un art qui, hélas ! est à chaque instant entravé par des policiers ignares…

Oui, les temps sont durs !

Ces pessimistes constatations, John Strobbins dut certainement se les faire lorsqu’il combina l’affaire la plus hasardeuse de sa carrière, celle qui suffirait à légitimer sa célébrité.

De fait, John Strobbins joua là une formidable partie et son audace fut d’autant plus étonnante que rien ne l’obligeait à tenter une aussi téméraire entreprise.

Semblable à certains joueurs heureux, la difficulté, l’épouvantable enjeu de cette partie l’attirèrent.

On ne peut expliquer qu’ainsi l’acte de John Strobbins.

Ce fut un peu avant dix heures du matin – un lundi, pour préciser, – que le détective-cambrioleur engagea son affaire.

Vêtu élégamment d’un costume de drap gris s’ouvrant sur un gilet brodé, les pieds chaussés de fins souliers de peau blanche, un panama de mille dollars nimbant sa face énergique, John Strobbins quitta l’Hôtel Monterey où il avait passé la nuit et, de son pas souple et rapide, se dirigea vers le colossal « building » de la San-Francisco life Insurance Cy, la plus riche compagnie d’assurances sur la vie de tout l’Ouest américain.

Sans hésiter, John Strobbins franchit le monumental porche de marbre et pénétra dans le salon d’attente, acajou et or, où de nombreux huissiers se tenaient à la disposition du public. John Strobbins en avisa un, et, de la main, lui fit signe de le rejoindre. L’homme obéit.

John Strobbins tira de sa poche un mince portefeuille de maroquin chiffré d’or. Il en sortit une carte de visite ainsi libellée :

 

John

 

Il la tendit à l’huissier en disant :

— Remettez ma carte au directeur immédiatement. Je n’ai que peu de temps à moi. C’est pour une très grosse affaire à régler sur-le-champ ! Allez !

L’huissier s’inclina, et, tout en se dirigeant vers le bureau du directeur de la San-Francisco Life, il jeta les yeux sur la carte qui il tenait :

 John… en voilà un nom ! Mister John ! Enfin, on en voit de drôles dans la vie… quel peut être ce client au nom si court ?

Telles furent les réflexions de l’huissier. Aussi, ce fut avec une physionomie légèrement narquoise qu’il pénétra dans le vaste hall qui servait de cabinet de travail à M. Santley Howard, président de la San-Francisco Life Cy.

M. Howard saisit la carte que lui tendait l’huissier, et, à son tour, marqua quelque étonnement à la vue de ce nom laconique : John. Il demanda :

— Quel est cet homme ? Est-ce un gentleman ?

— Je le crois, monsieur le Directeur ! Il possède un panama au moins aussi beau que celui du président Shaft !… Il dit qu’il vient pour traiter immédiatement une très grosse affaire et…

— Well !… Faites-le entrer !

L’huissier s’inclina et sortit. Il regagna le salon d’attente et vint dire à John Strobbins qui attendait en fumant une odorante cigarette :

— Veuillez me suivre, gentleman !

John Strobbins eut un léger sourire.

Vraiment, il était très calme.

Il saisit la main de l’huissier et y glissa une bank-note de dix dollars en murmurant :

— Voici pour vous remercier de votre zèle, mon ami !… Comment vous nommez-vous ?

— Thomas Burton !

— Bien ! Alors, je vous suis, Thomas Burton !

Au côté de l’huissier, John Strobbins arriva devant la porte du cabinet directorial. Son guide l’ouvrit, s’effaça pour laisser passer le visiteur, referma et s’en retourna.

John Strobbins, très poli, s’inclina légèrement devant le directeur de la San-Francisco Life, et, avec une aisance, un naturel parfaits, s’assit dans le fauteuil que M. Howard lui désignait de la main. Il parla :

— L’affaire qui m’amène ici est assez importante ; vous jugerez donc bon, monsieur, qu’avant tout, je vous donne quelques éclaircissements…

M. Howard hocha la tête affirmativement. Il tenait toujours dans sa main la bizarre carte de visite, comme pour en demander l’explication. John Strobbins s’en aperçut.

— John est bien mon nom, reprit-il : j’en ai, en vérité, un autre assez connu ; je dirai même plusieurs autres. Mais, parlons du but de ma visite. Bien que vous ne me remettiez pas, je vous connais assez, monsieur Howard, pour savoir que vous êtes bomme d’honneur, et, comme tout bon Américain, désireux de faire des affaires.

« Ce sont ces deux raisons qui m’ont décidé à m’adresser à vous pour ce qui motive ma présence ici !

— Je vous écoute !

— Mon nom vous est connu : John Strobbins !

M. Santley Howard tressaillit légèrement. Il tourna les yeux vers le bouton d’ivoire d’une sonnerie électrique posée sur son bureau.

— Oh ! monsieur Howard, ne craignez rien ! fit vivement le détective-cambrioleur… Je viens ici en client, vous entendez, en client ! Pour une fois, je me mets sous la sauvegarde des lois !

« Hélas ! je vieillis ; je vais avoir trente ans dans trois mois ! Et le moment est venu pour moi de penser à l’avenir !

John Strobbins fit une pause. Ses yeux rencontrèrent ceux de M. Howard qui le regardait avec un étonnement évident. Il poursuivit :

— J’ai étudié les lois générales de l’Union et celles particulières de l’État de Californie. Je sais, par conséquent, qu’un contrat d’assurance est insaisissable et inviolable. Je ne me trompe pas, n’est-il pas vrai ?

— Parfaitement ! répondit le directeur de la San-Francisco Life, qui, maintenant, avait repris son calme.

— Vous me faites plaisir de me l’affirmer ! Vous le savez, j’ai commis de nombreuses peccadilles ; je veux dire que j’ai fait du commerce à ma façon. Certains commerçants s’enrichissent en cédant contre du bon argent des marchandises de nulle valeur ; des artistes acquièrent la fortune en changeant des couleurs de place : ils les mélangent, les retirent de leurs tubes et les étendent sur des toiles… Qu’ai-je fait d’autre, après tout ? J’ai pris l’argent de mes contemporains et ne les ai même pas embarrassés d’objets sans valeur – supériorité sur les commerçants. Mon art s’est exercé dans la serrurerie. J’ai trouvé des moyens inédits d’ouvrir les plus solides coffres-forts !… Je puis donc dire que je mérite la modeste fortune que mon ingéniosité me valut ! N’est-ce pas ?

— Vous savez, moi… murmura M. Howard qui ne voulait pas se compromettre.

— Vous êtes bien aimable, cher monsieur ! Donc, ayant acquis une fortune, je désirerais qu’à défaut de moi – un malheur est si vite arrivé et les policiers sont bien maladroits – mes descendants, ou pour mieux dire, mes amis, en profitassent. Je voudrais m’assurer sur la vie de façon à ce qu’en cas de mort, ma fortune ne disparaisse pas !

M. Howard respira. Certes, la proposition était au moins étrange et inattendue ! Assurer John Strobbins sur la vie ! l’affaire apparaissait scabreuse ! Mais quelle publicité pour la San-Francisco Insurance Cy !

Quel pouvait être le mobile de John Strobbins ? M. Howard se le demanda… Après tout, lui ou un autre… pourvu qu’il payât régulièrement les primes, on ne pouvait lui en demander davantage ! Il parla :

— Votre désir est très naturel, cher monsieur ! Et… pour quelle somme désirez-vous vous assurer ?

John Strobbins fronça les sourcils :

— Pour une somme assez forte. Car, bien que mon argent soit déposé presque en totalité à l’étranger, j’ai de nombreuses propriétés dans le territoire de l’Union et je désirerais que mes héritiers en touchassent au moins l’équivalent. Je voudrais m’assurer pour… oui !… pour trois millions de dollars.

Trois millions de dollars ! M. Howard s’attendait à tout, sauf à l’énoncé d’une somme aussi énorme. Il répéta :

— Trois millions de dollars !

— Oui, trois millions de dollars ! La Francisco Life n’a-t-elle pas les reins assez solides pour me garantir cette somme, moyennant le paiement d’une prime convenable ? Sinon, je m’adresserai ailleurs !

M. Howard se redressa :

 M. Mac Boony, le roi du saumon, est assuré chez nous pour dix millions !

— Je le connais : tenez, voici une bague qui me vient de lui ! répondit Strobbins, très calme... Bref, combien devrai-je payer de prime annuelle ?

M. Howard saisit un cahier à reliure de cuir rouge posé sur son bureau. Il le feuilleta en murmurant :

— Je ne sais vraiment pas en quel métier vous ranger au point de vue des… risques professionnels ! Voyons… agent de chemin de fer ?… Non !… Officier en mission aux Philippines ?… Heu ?… Non !… Votre métier est encore plus dangereux !… Ah ! policier ! oui ! policier – somme toute, vous courez les mêmes risques ! Policier, oui !… La prime est de dix pour cent pour risques supplémentaires…

— C’est un peu cher ! coupa doucement John Strobbins… somme toute, ma vie est plus en sûreté que celle des policiers ! Ne tuant jamais personne, je ne risque pour ainsi dire pas d’être tué ! Si je suis pris, je ne serai jamais condamné qu’à la prison, et l’on vit longtemps en prison ! Non ! douze pour cent suffisent ! D’autant plus que je suis jeune, que ma santé est bonne, ma constitution excellente – voici un certificat du professeur Allan Gordon qui l’atteste – et que j’espère vivre longtemps ! Douze pour cent sur trois-millions de dollars, cela fait 300.000 dollars par an ! Si vous acceptez, je vous remettrai immédiatement un chèque de cette somme sur la Californian Bank !

« Naturellement, il est bien entendu que l’assurance devra être payée à la personne désignée par moi, quel que soit mon genre de mort, n’est-ce pas ? J’entends que cette condition soit nettement spécifiée sur ma police !

— Parfaitement… cela ne souffre aucune difficulté, pourvu, toutefois, que votre mort soit légalement constatée par un officier de l’état civil ! affirma M. Howard.

— Nous sommes d’accord !… Alors ?… cela va à douze pour cent ?

M. Howard resta silencieux. Il prit le certificat médical que John Strobbins lui tendait et l’examina. Il était en règle.

Somme toute, l’affaire paraissait intéressante : John Strobbins était sain, jeune, habile. Il vivrait certainement plus de dix ans encore et alors, quels bénéfices, sans compter la publicité excellente que l’annonce de ce contrat allait constituer pour la compagnie !

— Eh bien, cher monsieur Strobbins, je vous demande vingt-quatre heures pour consulter le conseil d’administration sur l’affaire que vous me proposez ! Je crois que nous nous entendrons !

« Mais il est bien spécifié que les primes seront payables annuellement et d’avance, le moindre retard entraînant la déchéance et les primes restant acquises à la compagnie !

— Vous espérez donc me voir coffrer, cher monsieur Howard ? fit Strobbins, railleur. N’importe : j’accepte !

Le détective-cambrioleur se leva. Aimable, il s’inclina devant le directeur de la San-Francisco Life Insurance Cy, et se dirigea vers la porte en disant :

— À demain !

II


 

Le lendemain de la visite de John Strobbins au digne M. Howard, tous les journaux de San-Francisco publièrent en gros caractères la note suivante :

« Quel est le critérium de l’honorabilité d’une entreprise et de sa fidélité à tenir ses engagements ? Sans hésiter, nous pouvons dire : c’est l’estime des voleurs.

« L’estime des voleurs ? La San-Francisco Life Insurance Company a mieux que cela.

« Par un choix flatteur entre tous, le célèbre détective-cambrioleur John Strobbins s’est adressé à elle pour faire mentir le proverbe qui dit que « Bien mal acquis ne profite jamais ».

« John Strobbins – et on ne peut que l’en féliciter – a voulu que ses compagnons, s’il venait à mourir, récupérassent en partie la perte que leur causerait sa disparition. Il s’est assuré sur la vie pour la coquette somme de trois millions de dollars à la San-Francisco Life Insurance Cy.

« Le plus faible commentaire affaiblirait la portée d’un pareil acte : la confiance de John Strobbins, homme méfiant par nécessité, témoigne de la réputation d’intégrité qu’a su se faire la San-Francisco Life Insurance Cy depuis sa fondation, qui remonte à 1869.

« Nous tenons à la disposition des incrédules la copie authentifiée par la municipalité de la police souscrite par John Strobbins.

« Pour-tous renseignements, s’adresser à M. Stanley Howard, directeur. »

… Ce jour-là, comme tous les autres, M. Stanley Howard arriva à neuf heures à son bureau. C’était un homme de principes. Il s’assit dans son fauteuil, et, suivant sa coutume, attira à lui les journaux épars devant lui pour les lire.

Ayant signé la veille le contrat d’assurance de John Strobbins, il avait, dans la soirée, envoyé aux journaux la note citée plus haut, avec ordre de la faire passer en première page et ne doutait pas qu’une annonce aussi sensationnelle ne décuplât le chiffre d’affaires de la San-Francisco Life Cy.

Aussi, ce fut avec un sourire satisfait qu’il ouvrit la première feuille qui lui tomba sous la main. C’était le Pacific Times.

… Il est certain que M. Stanley Howard s’attendait à voir le nom de John Strobbins imprimé en lettres grasses sur la première page de ce journal ; mais il est encore plus certain que le Directeur de la San-Francisco Life n’espérait pas que ce soit en si gros caractères. Car le nom de John Strobbins flamboyait sur la manchette du Pacific Times en lettres hautes de trois centimètres !

À la vérité, les mots dont était entouré le nom de John Strobbins détruisaient entièrement toute l’influence que cette publicité inattendue aurait pu avoir sur les clients éventuels de la San-Francisco Life Cy !

« L’attorney général Harry Boulder assassiné par John Strobbins. Le magistrat a été retrouvé ce matin, poignardé dans son appartement de la Florida Avenue. Notre enquête. »

Pendant quelques instants, Stanley Howard se demanda s’il ne rêvait pas… John Strobbins, assassin ! Lui qui ne tuait, ne blessait même jamais personne ! Et cela, le lendemain du jour où il s’était assuré sur la vie ! Non, ce n’était pas possible. Assassin, John Strobbins ? mais dans ce cas, il était passible de la chaise électrique, et alors ?… Alors la San-Francisco Life Insurance Company devrait payer 3.000.000 de dollars, puisqu’au su de toute l’Amérique, maintenant, le célèbre détective-cambrioleur était assuré pour cette somme.

Ah ! il avait eu une bonne inspiration, Stanley Howard, de traiter avec John Strobbins. Il aurait pourtant dû s’en douter !

Malgré ces réflexions pessimistes, le directeur de la San-Francisco Life conservait encore quelque espoir. Somme toute, on l’avait vu bien d’autres fois, la police pouvait se tromper. Il convenait de s’enquérir avant de désespérer.

Stanley Howard essuya de son mouchoir la sueur humectant ses tempes, aspira une large goulée d’air, et, s’étant bien carré dans son fauteuil d’acajou, lut attentivement le récit du crime de la Florida Avenue :

« Cette nuit, quelques minutes avant deux heures du matin, le détective Anthony Preston, qui, son service fini, regagnait son logis, était arrivé devant le numéro 261 de la Florida Avenue, lorsqu’il vit la porte de cette maison, qu’il connaissait pour être la demeure de l’attorney général Harry Boulder, s’ouvrir brusquement.

« Deux hommes, qui en soutenaient un troisième, sortirent, et, sans même refermer la porte, coururent vers la 33e rue, qui débouche 40 mètres plus loin, dans la Florida Avenue, et disparurent bientôt après avoir tourné l’angle.

« L’homme qu’ils entraînaient devait être blessé, car il paraissait se tenir avec peine sur ses jambes.

« Pris d’un pressentiment, et, de plus, intrigué par ce qu’il venait de voir, Anthony Preston s’élança à la poursuite des trois hommes.

« Arrivé au coin de la trente-troisième rue, il aperçut une puissante automobile, dans laquelle les deux inconnus poussaient leur camarade.

« Anthony Preston, d’ailleurs, n’eut pas le temps d’arriver jusqu’à l’auto. Il en était encore à plus de vingt mètres lorsque les deux hommes et leur camarade y étaient montés, elle démarra avec une vitesse foudroyante dans la direction du port.

« Anthony Preston remarqua que ses lanternes en cuivre et de dimensions énormes n’étaient pas allumées, et que son moteur, sans doute très puissant, était silencieux à un tel point que le détective était arrivé à vingt mètres de la voiture sans en entendre le ronflement caractéristique.

« Le détective, comprenant l’impossibilité où il se trouvait de rejoindre l’automobile, siffla pour avertir les policemen environnants. Malheureusement, et sans doute parce que c’était l’heure de la relève, personne ne répondit à son appel.

« Se voyant seul, Anthony Preston résolut d’examiner la maison d’où étaient sortis les trois inconnus. Il rebroussa chemin et atteignit rapidement le 261 de la Florida Avenue. La porte en était toujours ouverte.

« Sans hésiter, le détective franchit le seuil. Dans le vestibule, une lampe électrique, fixée au plafond, éclairait la pièce où rien ne paraissait avoir été dérangé.

« Anthony Preston alla fermer la porte de la rue. Il saisit son revolver, par mesure de précaution, et entra dans la première pièce dont la porte s’offrit à lui. Elle était obscure et silencieuse. Grâce à la clarté de la lune filtrant à travers les lames des volets clos, le détective reconnut qu’il était dans un salon. Il éleva la voix pour appeler :

« — Holà ! quelqu’un ! »

« Il attendit quelques instants sans recevoir de réponse. De plus en plus intrigué, il répéta son appel, toujours sans succès.

« Il regagna le vestibule, et, au hasard, monta au premier étage. Il vit plusieurs portes, toutes fermées. Il frotta une allumette-bougie à la lueur de laquelle il aperçut le commutateur d’une lampe électrique qu’il tourna. Au plafond, une lampe s’alluma.

« Sur une des portes, peinte en blanc, le détective reconnut distinctement l’empreinte d’une main humaine imprimée en rouge.

« Nul doute. Un crime avait été commis.

« Anthony Preston, son revolver au poing, ouvrit délibérément la porte et entra. La lampe électrique du palier éclairait assez la pièce pour qu’aucun détail n’échappât au détective.

« Il était dans une chambre à coucher, garnie de somptueux meubles de palissandre – dans la propre chambre à coucher de l’honorable Harry Boulder, attorney général de l’État de Californie.

« Sur l’épais tapis, deux chaises gisaient renversées. Un des rideaux de velours de Gênes garnissant la large fenêtre avait été arraché de son support. Déchiré en deux, il était tombé, entraînant l’embrasse de cuivre doré. Sur le tapis, des taches de boue et de pas indiquaient une lutte féroce.

« Anthony Preston, ayant découvert le commutateur de la lampe électrique posée sur la table de nuit, le tourna. Une vive lueur illumina la pièce.

« Le détective en profita pour continuer son inspection. Soudain, il retint une exclamation d’horreur : dans un angle de la pièce, un grand paravent fait de feuilles de palissandre incrusté était posé.

« Anthony Preston, ayant replié ce paravent, découvrit derrière un homme, un vieillard – l’attorney Harry Boulder, pour tout dire, assis sur une chaise et penché, immobile, sur un petit secrétaire.

« Harry Boulder était immobile, parce qu’il était mort. Une robe de chambre de laine brune l’abritait, et, un peu plus bas que sa nuque, le manche d’ivoire d’un poignard, enfoncé jusqu’à la garde, luisait sous la clarté du lampadaire électrique. Le magistrat avait dû être frappé sans qu’il s’en aperçut, car ses traits étaient restés calmes.

« Il semblait dormir.

« De la plaie, peu de sang avait coulé ; la robe de chambre l’avait bu car pas une goutte ne tachait le tapis. Devant le magistrat, quelques papiers, ceux qu’il examinait sans doute lorsqu’il avait été frappé, avaient été laissés par les assassins !

« Sans doute, ceux-ci, leur forfait accompli, s’étaient disputés, d’où les traces de lutte relevées dans la chambre à coucher ! Anthony Preston, redevenu calme, continua ses investigations. Il ne découvrit plus rien. Les meubles étaient intacts. Aucun d’eux n’avait été touché. Le détective fouilla rapidement la maison : elle était vide.

« Personne.

« Les assassins savaient sans doute que le vieillard était seul.

« Anthony Preston allait s’en aller, lorsqu’il aperçut dans la chambre à coucher une moitié de bouton de manchettes en or portant ces initiales entrelacées J. S. Il la ramassa.

« Sans s’attarder plus longtemps, le détective sortit de la maison du crime, ferma soigneusement la porte derrière lui et courut à l’hôtel de la police, où, quelques minutes plus tard, M. James Mollescott, chef de la Sûreté de San-Francisco le rejoignait.

« Anthony Preston lui fit aussitôt le récit de sa découverte et lui remit le bouton de manchette trouvé dans la maison de la Florida Avenue.

« — J. S. ! s’écria M. James Mollescott ; c’est John Strobbins ! Il n’y a que lui pour perpétrer un crime aussi audacieux ! D’ailleurs, je possède l’empreinte de ses doigts ! Nous serons vite fixés !

« Sans tarder, M. James Mollescott, accompagné d’Anthony Preston et de quatre autres détectives, se rendit au domicile de l’infortuné attorney général…

« Vu l’heure avancée et la nécessité de procéder au tirage de notre journal, nous n’avons pu continuer notre enquête. Cependant, nous croyons savoir que les empreintes vues par le détective Preston sont bien celles de John Strobbins. »

Ainsi se terminait l’article du Pacific Times.

D’un geste rageur, M. Stanley Howard froissa le journal et se leva. Les employés de la San-Francisco Life Insurance le virent, hagard et congestionné, sortir comme fou.

Il courait chercher des détails.

III

Depuis plusieurs années qu’il poursuivait vainement John Strobbins, James Mollescott n’avait encore éprouvé de joie comparable à celle que venait de lui occasionner le récit du détective Anthony Preston.

L’honorable chef de la Sûreté de San-Francisco pensait bien, cette fois-ci, prouver la culpabilité de John Strobbins, l’appréhender et assister à son électrocution.

Déjà une fois, Mollescott avait crû prouver la culpabilité de John Strobbins dans un assassinat mais, devant la découverte du vrai coupable, l’innocence du détective-cambrioleur avait dû être reconnue.

Depuis… Depuis, John Strobbins s’était joué de Mollescott, qui, par une sorte d’habitude, pensait aussitôt à lui chaque fois que se commettait un crime de quelque envergure.

C’est pourquoi, à la vue du bouton de manchette, marqué J. S., Mollescott s’était aussitôt écrié :

— J. S. ! c’est John Strobbins !

… Arrivé à la maison de l’attorney général, James Mollescott commença son enquête.

Aux côtés d’Anthony Preston, il gagna la chambre du crime, tandis que les quatre autres détectives qui l’accompagnaient fouillaient les moindres recoins de l’élégant cottage.

Ses recherches, du moins celles effectuées dans la maison, ne donnèrent d’abord aucun résultat. Elles démontraient simplement 1° que l’attentat avait été prémédité ; 2° que les assassins connaissaient la maison.

Ils savaient certainement que, depuis trois jours, M. Harry Boulder avait donné congé à son domestique : l’attorney général avait, en effet, annoncé à tous ses amis qu’il partait en villégiature à Pasadena – c’est pourquoi, nul ne s’était inquiété de sa disparition. On le croyait parti ! Et, sans la rencontre fortuite du détective Anthony Preston, le crime n’eut été découvert que bien plus tard !

Une chose également était évidente : les assassins s’étaient colletés après le crime.

Cette dernière hypothèse était la plus hasardeuse, mais James Mollescott l’admettait, en attendant mieux.

Ses investigations terminées, le chef de la Sûreté de San-Francisco fit prévenir par téléphone le service anthropométrique pour que celui-ci eût à prendre livraison de la porte où un des assassins avait laissé sa sanglante empreinte. James Mollescott, n’ayant plus rien à faire dans la maison de l’honorable Harry Boulder, se retira avec ses hommes et regagna l’hôtel de la Police, tandis que ses détectives, habilement « camouflés » commençaient leurs recherches.

À onze heures, James Mollescott reçut les conclusions du médecin légiste qui avait été chargé d’examiner le cadavre de l’infortuné attorney.

Ces conclusions étaient effarantes : elles affirmaient que le meurtre avait été commis depuis plus de quarante-huit heures

Mais alors ?… étaient-ce bien les assassins qu’Anthony Preston avait vus ?… James Mollescott, n’y comprenait plus rien : il tenta de s’expliquer ce mystère en se disant que les criminels, ayant sans doute oublié quelque chose : les boutons de John Strobbins, peut-être – étaient venus le chercher.

Midi sonna que le chef de la Sûreté réfléchissait toujours. James Mollescott se disposait à aller déjeuner lorsqu’un planton pénétra dans son cabinet et lui remit une enveloppe cachetée.

Elle émanait du service anthropométrique.

James Mollescott la reconnut aussitôt : Ses yeux luirent.

Il saisit un coupe-papier et, fébrilement, ouvrit l’enveloppe. Il lut :

 

Monsieur James Mollescott,

« L’empreinte laissée sur la porte de l’honorable Harry Boulder est sans le moindre doute possible, celle de John Strobbins. Sa netteté, son étendue, m’ont permis de la comparer avec celles que nous possédons déjà de ce délinquant et avec lesquelles elle est absolument identique.

Le chef du service anthropométrique,

SCHMITZ.

 

— By god ! J’en étais sûr ! Le bandit ! cette fois-ci, il ne pourra pas nier ! Je l’aurai ! À nous deux, John Strobbins ! s’écria le chef de la Sûreté de San-Francisco en se levant, joyeux. Il regarda le planton immobile devant lui et dit :

— C’est bien ! Vous pouvez disposer !

L’homme se dirigea vers la porte et l’ouvrit. Il fut presque renversé par un homme qui, la face rouge et suante, se précipita dans le cabinet du chef de la Sûreté.

— Quoi ? que voulez-vous ? s’écria Mollescott ; croyant avoir affaire à quelque fou. Il saisit le revolver posé sur son bureau et le braqua dans la direction de l’inconnu. Celui-ci s’arrêta net :

— Ho ! ne tirez pas ! Je suis un citoyen honorable !… Stanley Howard, directeur de la San-Francisco Life Insurance Cy !

« Depuis ce matin, je vous cours après ! Partout, on me dit que vous venez de partir ! J’ai été à Florida Street : vos détectives ne m’ont pas laissé entrer ! L’un d’eux m’a menacé de m’arrêter si j’insistai… Enfin, je suis venu ici… J’ai profité de ce que les hommes allaient dîner pour passer… J’ai vu votre porte s’ouvrir, et, alors, je suis entré…

— Et que me voulez-vous ? fit froidement Mollescott qui avait écouté parler Stanley Howard sans l’interrompre.

— Heu !… Vous savez que ma compagnie a assuré avant-hier John Strobbins sur la vie pour la somme de trois millions de dollars, et je voudrais savoir…

— Je sais, je l’ai vu sur les journaux de ce matin ! Quelle réclame !

« Eh bien, je vais vous dire ce que vous désirez savoir, répondit James Mollescott avec une joie féroce.

« John Strobbins, coupable d’assassinat – c’est d’ores et déjà prouvé – sur la personne de l’honorable Harry Boulder, va être capturé incessamment. Il sera jugé à mort et exécuté !

« Et votre compagnie devra payer trois millions de dollars ! Cela vous apprendra à traiter avec des assassins !

« Maintenant, gentleman, je vous prie de vous retirer ! Good Bye !

Stanley Howard, abattu comme s’il venait de recevoir un coup de massue, ne trouva rien à répondre. Titubant, il gagna la porte à reculons et disparut.

James Mollescott posa son revolver sur son bureau. Il était content de lui. Il passa son pardessus, coiffa son chapeau et sortit. Il déjeuna rapidement dans un restaurant du voisinage et rejoignit au poste de police de Blower-Street, Anthony Preston, à qui il avait donné rendez-vous.

Le détective paraissait profondément abattu.

— Rien de nouveau, patron ! dit-il d’un ton triste… Avec les camarades, j’ai interrogé tout le voisinage. Personne n’a rien vu, rien entendu.

« Seul, un locataire de la maison faisant face à celle de l’honorable Harry Boulder, croit se rappeler avoir vu vers une heure du matin deux gentlemen très bien vêtus entrer chez l’attorney général… Il pensa que c’était M. Boulder lui-même et un de ses amis, et n’y fit pas attention. Cependant, il se souvient parfaitement qu’un des deux hommes était vêtu d’un court pardessus couleur mastic et de souliers vernis. C’est tout !

— Vous dites, deux hommes ? Pourtant, vous en avez vu sortir trois ?

— C’est ce que j’ai fait observer au témoin, mais il a maintenu ses dires !

— Et l’automobile ? Personne ne l’a vue ?

— Personne… C’était une voiture très silencieuse !… Les assassins ont dû la garer du côté du port !… Et les empreintes, chef, étaient-elles bien de John Strobbins ?

— Oui ! le Chef du service anthropométrique les a reconnues ! Il faut absolument que nous nous emparions de ce bandit ! Jusqu’ici l’opinion publique, amusée par ses tours, le soutenait ! Cette fois-ci, sa popularité est finie !

Les deux hommes conversèrent encore quelques instants puis James Mollescott songeur, sortit et se dirigea vers l’hôtel de la police.

Un cigare en bouche, il marchait lentement en se demandant par quel moyen il s’emparerait de John Strobbins.

Le détective-cambrioleur avait dû, certes, prendre ses mesures avant d’accomplir son crime, et, à l’heure présente, il était loin et bien caché.

Peu à peu, Mollescott perdit sa bonne humeur ; ses démêlés avec John Strobbins n’avaient, jusqu’ici, prêté qu’à rire. Mais s’il ne parvenait pas à arrêter le cambrioleur devenu assassin, il sentait bien qu’il n’aurait plus qu’à résigner ses fonctions !… perdre douze mille dollars par an – sans compter le reste. – Cette perspective était triste.

Ainsi, tout en marchant, James Mollescott envisageait l’avenir. Une chose le tracassait : quelle relation y avait-il entre l’assurance sur la vie souscrite par John Strobbins et l’assassinat de l’attorney général ?… Mollescott l’expliqua en pensant que le détective-cambrioleur, résolu à se venger, avait fait le sacrifice de sa vie, et avait voulu que sa mort profitât à ses amis… Ses amis ? Lesquels ?

— Je vais demander cela à M. Howard ! Le nom du bénéficiaire de la police me fournira peut-être une piste intéressante !

Cette réflexion fit hâter le pas à James Mollescott :

— Oui… c’est cela… John Strobbins aura voulu se venger de l’attorney général qui l’a, sans doute, fait condamner…

Soudain, le chef de la Sûreté de San-Francisco s’arrêta net, comme médusé.

Un frisson le secoua : il se trouvait à ce moment à l’intersection de la Wyoming-avenue de la 21e rue, et, à moins de vingt mètres devant lui, un homme marchait lentement en lisant un journal qu’il tenait devant sa figure. Sa lecture semblait l’intéresser énormément, car il ne faisait pas attention aux poussées et aux bourrades que ne lui ménageaient pas les passants pressés.

Cet homme était vêtu d’un court pardessus couleur mastic et portait aux pieds d’élégants souliers vernis !

— C’est John Strobbins ! murmura Mollescott en sentant son sang refluer, de joie, vers son cœur. Il jeta un rapide regard autour de lui : aucun policeman en vue ! Quelle malchance !

L’homme au pardessus mastic, cependant, continuait à lire son journal… James Mollescott s’arrêta. Il dissimula dans la poche de son manteau sa main armée d’un révolver, et, d’un pas tranquille, il marcha dans la direction de l’individu.

Il en fut bientôt à un mètre et, sortant son revolver, il le braqua sur lui en criant :

— Les mains hautes, rascal, ou je tire !

L’homme tressaillit. Ses doigts s’ouvrirent et laissèrent échapper son journal que le vent emporta. James Mollescott aperçut je visage : un visage complètement rasé, aux lèvres un peu pendantes. Les yeux étaient grands ouverts et exprimaient une stupeur profonde. La bouche, tremblante, avait une expression ignoble… C’était cela, le véritable visage de John Strobbins ? James Mollescott ne se le demanda pas. Il répéta :

— Hand’s up ! (mains en l’air)

L’homme obéit, tandis que la foule accourait, rendant maintenant toute fuite impossible.

Le chef de la Sûreté de San-Francisco tira de sa poche une paire de menottes qui ne le quittait jamais et ordonna :

— Allons, canaille, tends tes mains, ou je tire !

L’homme obéit encore.

James Mollescott, d’un geste professionnel, lui passa les menottes et dit :

— Maintenant, suis-moi, canaille !

— Oh, là, là, on vous suit, quoi ! fit le prisonnier d’une voix rauque, et il emboîta le pas au policier.

IV

Dix minutes plus tard, James Mollescott, triomphant, entrait avec son prisonnier à l’hôtel de la police. À la vérité, il ne reconnaissait pas John Strobbins dans l’homme au visage bestial, à la voix crapuleuse qu’il avait arrêté. Mais John Strobbins avait tant de fois changé d’apparence qu’il convenait d’attendre avant de se prononcer.

D’autre part, l’homme pouvait être un des assassins de l’attorney général sans être pour cela John Strobbins, puisqu’ils étaient trois !

Traînant à ses côtés son prisonnier qui, il faut bien le dire, n’opposait aucune résistance, James Mollescott traversa les couloirs au milieu de l’admiration des détectives.

Il parvint ainsi à son bureau, et sonna :

— Priez M. Schmitz de venir ! ordonna-t-il au planton accouru. Et appelez-moi deux hommes pour maintenir le prisonnier.

— Oui, chef !

L’homme sortit, et, presque aussitôt, deux détectives arrivèrent. James Mollescott leur confia John Strobbins – ou, du moins, celui qu’il appelait de ce nom.

Débarrassé de sa prise, James Mollescott posa sur son bureau son revolver qu’il n’avait pas lâché, tira son mouchoir et s’épongea le front. Il avait chaud, autant par l’effet de sa course que par l’émotion que lui causait ce qu’il considérait comme un exploit admirable. Il toussa et dit :

— Eh bien, John Strobbins, vous voilà pris ! Je suppose que vous accepterez votre sort avec bonne grâce, et que vous tenterez, par d’opportuns aveux, de vous concilier la bienveillance de vos juges, bien que, vraiment, vous en soyez indigne !

— Je ne suis pas John Strobbins !

— C’est ce que nous allons voir !… En tous cas, vous êtes un des assassins de l’honorable Harry Boulder ! Et, je vous le répète, seuls, de francs et immédiats aveux peuvent vous sauver de la chaise électrique !

Le prisonnier ne répondit pas.

James Mollescott, agacé, tambourina nerveusement sur sa table.

Dans le vaste bureau, le silence régna, qui permit soudain d’entendre deux coups légers frappés contre la porte.

— Entrez ! fit le chef de la Sûreté.

Par la porte entr’ouverte, un vieillard, vêtu de noir, le visage rasé orné de lunettes à montures d’or, entra et s’inclina devant James Mollescott. Celui-ci, d’un geste, lui désigna le prisonnier et dit :

— Mes hommages, monsieur Schmitz… Je vous serais reconnaissant de bien vouloir prendre les empreintes de cet homme… D’après sa démarche et sa stature, j’ai tout lieu de croire, bien qu’il s’en défende, qu’il est John Strobbins !

— Ah ! ah !

Le chef du service anthropométrique jeta sur le prisonnier un coup d’œil scrutateur et murmura :

— Nous allons voir cela !…

Il tira de sa poche une mince boîte de cuivre, remplie d’une pâte noire ayant l’aspect et la consistance du cirage, et dit aux détectives qui surveillaient l’inculpé :

— Défaites-moi la main gauche de cet homme !

Le prisonnier tressaillit. James Mollescott s’en aperçut. Il saisit son revolver et s’écria :

— Obéissez et pas de résistance, l’homme, ou je vous casse la tête sans hésitation !

— Oh ! je ne crains rien ! je suis innocent ! répondit le prisonnier, et il se laissa faire, comme s’il eût été un automate.

M. Schmitz lui saisit la main gauche et lui fit successivement appuyer ses cinq doigts sur la pâte noire contenue dans la boîte de cuivre.

Puis, il l’obligea à imprimer sur une feuille de papier blanc posée sur le bureau du chef de la Sûreté l’empreinte de ses doigts ainsi noircis.

Ce fut ensuite au tour de la main droite. Le prisonnier ne dit pas un mot. Il semblait absent. Quand ce fut fini, M. Schmitz, laissant les feuilles sur le bureau de Mollescott, se retira et revint quelques instants plus tard, suivi d’un homme en blouse blanche portant sur son dos la porte sur laquelle l’assassin de l’attorney avait laissé sa sanglante empreinte. Le chef du service anthropométrique tenait lui-même en main deux fiches en carton sur lesquelles avaient été collées les empreintes des doigts de John Strobbins, prises lors de son dernier emprisonnement.

M. Schmitz sortit de sa poche une large loupe et, au milieu d’un silence angoissé, examina les trois empreintes : celles collées sur les fiches, celles de la porte et celles du prisonnier.

Ce dernier conservait son air d’indifférence abrutie. James Mollescott, certainement plus anxieux que lui, fixait le directeur du service anthropométrique d’un regard ardent.

Enfin, après vingt minutes d’examen, M. Schmitz leva la tête. Il posa sa loupe sur la table et dit :

— Bien que du premier coup d’œil ma conviction eût été faite, j’ai tenu à examiner plusieurs fois les différentes empreintes qui me sont soumises !

« Il n’y a aucun doute : je le dis bien haut, elles proviennent toutes des mêmes mains… Vous pouvez, d’ailleurs, monsieur Mollescott, vous en assurer facilement !

— Oh ! Je vous crois !

James Mollescott ne demandait qu’à croire. Il croyait même d’avance ! Ainsi, aucun doute ! c’était bien John Strobbins l’assassin !

Il se tourna vers le prisonnier, et, d’une voix que la joie faisait trembler, il s’écria :

— Qu’avez-vous à répondre, John Strobbins ?

— J’ai à répondre que je ne suis pas John Strobbins !

— Ah !… Et qui êtes-vous ? Je serais heureux de le savoir.

— Alors, vous n’avez qu’à le chercher ! répondit le prisonnier d’un ton hargneux.

James Mollescott commençait à être au bout de sa patience, qui était courte. Il reprit :

— Donc, M. Schmitz ne s’y connaît pas ! Et moi-même, je suis un imbécile, et…

Mollescott s’interrompit. Il venait d’avoir une idée.

Comme un ressort qui se déclenche, il se leva et bondit sur le prisonnier.

Il lui saisit les bras et lui retira ses manchettes. L’une d’elles était dégarnie de son bouton, et une jumelle d’or, marquée J. S. retenait la seconde ! James Mollescott eut un rire nerveux.

Il brandit au bout de son bras le fragile bijou et glapit :

— Et cela, bandit ! Y as-tu pensé !… Tu as laissé l’autre dans la chambre où tu as assassiné l’honorable Harry Boulder, et où un détective l’a trouvée ! Hein, tu ne pensais pas à celle-là ?

John Strobbins haussa les épaules :

— Vous me faites suer, mon brave homme ! dit-il… Vous êtes trop bête ! Moi, John Strobbins ! Ah ! ah !

— Conduisez-moi ce bandit dans une cellule, hurla Mollescott, renonçant à rien tirer du prisonnier… Et surveillez-le, par les cent mille diables !… John Strobbins, j’irai te voir exécuter !

Ces cris, ces menaces semblaient ne pas troubler le prisonnier.

Il cracha sur le tapis, et, docilement, se laissa emmener par les deux détectives, tandis que M. James Mollescott murmurait au chef du service anthropométrique :

— Quand même, je ne le reconnais plus ! Il était si poli lorsqu’il se contentait de voler ! Maintenant qu’il assassine, il a pris les allures véritables du bandit qu’il est !…

Le soir même, les journaux de San-Francisco publièrent le récit détaillé de l’arrestation de John Strobbins, assassin de l’honorable Harry Boulder. Et ils célébrèrent les louanges de l’héroïque James Mollescott, qui, à lui seul, avait découvert John Strobbins et l’avait immédiatement arrêté.

Ainsi, le chef de la Sûreté de San-Francisco se réhabilitait aux yeux de ses concitoyens.

À vrai dire, la culpabilité de John Strobbins rencontrait beaucoup d’incrédules : nombre de citoyens de San-Francisco se refusaient à croire qu’il eût commis un crime aussi odieux que l’assassinat d’un vieillard ! Parmi ces derniers, M. Stanley Howard (il avait ses raisons pour cela) se distinguait par son zèle. Il ne cessait de répéter à qui voulait l’entendre qu’une monstrueuse erreur judiciaire se préparait.

Cependant, il fallait bien croire à la culpabilité, puisque, à défaut des aveux du criminel, qui opposait un mutisme farouche au juge d’instruction, les empreintes de ses doigts offraient un témoignage écrasant et irréfutable.

L’instruction fut rapidement faite, John Strobbins se renfermant dans un mutisme dont il ne sortait que pour injurier le juge qui l’interrogeait, et aucun de ses complices n’ayant pu être pris, malgré les efforts de James Mollescott.

Après trois semaines de détention, le juge annonça au célèbre détective-cambrioleur qu’il allait passer devant la cour d’assises dans cinq jours.

John Strobbins se borna à hausser les épaules.

Mais, reconduit dans sa cellule, il réclama enfin l’assistance d’un avocat – ce qu’il avait refusé jusque-là.

Maître Darling et son secrétaire vinrent donc le visiter le lendemain.

Introduits dans sa cellule, ils restèrent une demi-heure avec lui et se retirèrent sans vouloir faire la moindre déclaration aux journalistes qui les attendaient à la porte de la prison.

Ils revinrent le lendemain et le surlendemain voir le prisonnier sans qu’on pût rien savoir.

Enfin, le jour du procès arriva. Une foule énorme, massée depuis la veille devant le palais de justice de San-Francisco, se rua, sitôt les portes ouvertes, dans la salle d’audience qui fut bientôt emplie. Si bien que plus de cinq cents personnes n’y purent trouver place.

Il faut bien le dire, le public fut déçu. John Strobbins apparut sale et loqueteux, la barbe hirsute et les cheveux en désordre. À l’interrogatoire traditionnel du juge Morley sur son état civil, il se borna à répondre :

— Je vous dis que je ne suis pas John Strobbins !

Des huées de l’assistance accueillirent cette sotte affirmation.

James Mollescott vint témoigner que l’accusé était certainement Strobbins. Le détective Anthony Preston affirma sous serment qu’il reconnaissait Strobbins pour l’avoir vu sortir de la maison du crime. Le chef du service anthropométrique fit passer sous les yeux des jurés les empreintes des doigts de John Strobbins et une photographie de celles découvertes sur la porte. Elles étaient bien identiques.

— On ne m’a jamais pris d’empreintes ! hurla l’accusé… Vous n’avez qu’à vous en assurer ! Voyez mes doigts ! Je suis victime d’une machination infernale !

V

M. Schmitz haussa les épaules. Il demanda au juge la permission de reprendre les empreintes des doigts de l’inculpé séance tenante ! Cela lui fut accordé. Il eut rapidement terminé et fit passer aux jurés la feuille de papier sur laquelle, devant tout le monde, John Strobbins venait d’appliquer ses doigts… Cette fois-ci, plus le moindre doute !

Le juge remercia le directeur du service anthropométrique et fit comparaître le directeur de la San-Francisco Life Cy.

M. Stanley Howard fut sublime. En reconnaissant l’accusé, il obligeait ainsi sa compagnie à payer l’assurance souscrite par lui… Cependant, il n’hésita pas :

— L’accusé est bien celui qui est venu conclure avec moi une police d’assurance au nom de John Strobbins… Bien qu’il ait notablement changé sa physionomie, je le reconnais sans crainte de me tromper !

— Monsieur Hobart ou Howard, je ne vous ai jamais vu ! Vous êtes un idiot ou un malhonnête homme !

Le directeur de la San-Francisco Life haussa les épaules et alla s’asseoir, furieux.

Ainsi l’accusé était confondu !

Le juge le somma alors d’expliquer l’emploi de son temps :

— Il va maintenant falloir nous dire, John Strobbins, ce que vous faisiez pendant la nuit au 17 juin au cours de laquelle fut assassiné l’honorable attorney général Harry Boulder, et du 19 où vous vit le détective Anthony Preston !

— Anthony Preston ne m’a jamais vu ! Mon témoignage vaut le sien ! Et c’est à vous de prouver que je suis coupable ! Je ne suis pas John Strobbins… je ne connais pas l’attorney Harry Boulder, et je ne comprends rien à toute cette affaire ! Condamnez-moi si vous voulez !

Malgré tous ses efforts, le juge ne put rien tirer d’autre de l’accusé. Il donna donc la parole au prosecuting attorney (avocat général).

Celui-ci, à grands traits, retraça les principaux exploits de John Strobbins et termina en affirmant que l’assassinat était la fin logique d’une pareille existence. Il demanda énergiquement la mort pour punir l’odieux forfait commis par l’accusé.

Après quoi, Maître Darling se leva. Avec un grand talent, il essaya d’excuser son client et fit appel à la pitié du jury. Ses paroles restèrent sans écho. Le public était désillusionné sur le beau John Strobbins, devenu une dégoûtante épave humaine.

— Vous n’avez rien à ajouter pour votre défense ? demanda le juge à l’accusé.

— Non !… Je n’ai pas à me défendre : je suis un innocent jugé par des imbéciles ! gouailla John Strobbins.

Une rumeur d’indignation accueillit ces cyniques paroles.

— Silence ! glapit un huissier.

John Strobbins regarda autour de lui, comme s’il cherchait quelqu’un, et reprit :

— D’abord, j’en ai assez de toute cette comédie ! et…

— Gardes ! faites taire l’accusé !… ou emmenez-le !

D’une solide bourrade, les deux gardiens encadrant le détective-cambrioleur l’empêchèrent d’en dire plus long.

John Strobbins haussa les épaules et se tut.

Le jury se retira dans la chambre des délibérations d’où il revint quelques instants après avec un verdict impitoyable.

Le juge se dressa, et, d’une voix forte, annonça que John Strobbins, reconnu coupable de vols, escroquerie et assassinat, était condamné à mort !

Quelques applaudissements claquèrent.

John Strobbins ne broncha pas ; il ne dit pas un mot.

Docilement, il suivit ses gardiens qui le ramenèrent à la prison.

Six jours après sa condamnation, John Strobbins fut conduit sur la chaise électrique. Ceux qui assistèrent à l’exécution furent unanimes à déclarer que le condamné avait certainement perdu l’usage de sa raison.

En sa qualité de chef de la Sûreté, ce fut James Mollescott qui vint, à six heures du matin, lui annoncer que ses derniers moments étaient venus.

— John Strobbins, dit-il, d’une voix que l’émotion faisait trembler, car, malgré tout, il se sentait une sympathie obscure pour l’homme contre lequel il avait tant lutté, il faut vous préparer à mourir ! Avez-vous quelque chose à déclarer ?

Le condamné, qu’une camisole de force entravait, se dressa hagard :

— Quoi ? John Strobbins ? mourir ? Je ne suis pas John Strobbins, moi !

James Mollescott haussa les épaules :

— C’est entendu, mon garçon ! Et c’est tout ce que vous avez à dire ?

— Je ne veux pas mourir ! C’est une plaisanterie ! Je suis innocent ! Laissez-moi !

James Mollescott n’insista point. Il fit signe aux deux gardiens. Ceux-ci ligotèrent les jambes au condamné qui se débattait en poussant des hurlements incohérents et le portèrent dans le sous-sol où ils l’assirent sur la chaise fatale.

Le médecin lui fixa sur le crâne un casque de cuivre, et, ayant mis ses chevilles à nu, les entoura de cercles de même métal que le casque.

Puis il alla tourner un commutateur fixé au mur de granit. Un courant de vingt mille volts traversa instantanément le corps du condamné, qui, pendant un instant, se tordit en d’atroces convulsions. Puis il se raidit et ne bougea plus.

Le médecin constata la mort. L’acte de décès était préparé. Il fut immédiatement signé par les témoins : le directeur de la prison, l’attorney, James Mollescott et le médecin.

Le corps du nommé John Strobbins, détaché de la chaise électrique, fut emporté et enterré dans un coin du plus proche cimetière.

Un peu triste malgré tout. James Mollescott, qui avait également assisté à l’inhumation, se retira.

Sept heures du matin sonnaient aux horloges de la ville. Le chef de la Sûreté, se sentant fatigué, se hâta vers l’hôtel de la police. Il y arriva bientôt, et, ayant gagné son bureau, s’étendit sur un divan et ne tarda pas à s’endormir, après avoir ordonné qu’on le réveillât à neuf heures.

Cependant, l’exécution de John Strobbins, annoncée par des éditions spéciales des principaux journaux de San-Francisco, avait été rapidement connue dans la ville.

En se rendant au building de la San-Francisco Life Insurance, M. Stanley Howard apprit cette désagréable nouvelle. Il s’y attendait, mais, pourtant, il en fut péniblement affecté.

Ainsi, par sa faute, la San-Francisco Life allait devoir payer trois millions de dollars !

L’esprit chagrin, M. Howard franchit le somptueux hall et entra dans son bureau.

Pour la première fois depuis dix ans, il était en retard : Neuf heures dix ! Il s’était arrêté pour lire les détails, insignifiants, d’ailleurs, de l’exécution de John Strobbins…

À la porte de son bureau, l’huissier le salua et dit :

— Deux gentlemen attendent Monsieur le Directeur !

— C’est bien ! Vous ferez entrer dans deux minutes ! répondit Stanley Howard, heureux d’échapper aux tristes pensées qui l’obsédaient.

Il retira son léger pardessus, et, avec un soupir, alla s’asseoir devant son bureau.

Presque aussitôt, deux élégants gentlemen entrèrent et le gratifièrent d’un magistral coup de chapeau. L’huissier se retira :

— Gentlemen… commença Stanley Howard en se levant, veuillez vous asseoir, je vous prie !

Les « gentlemen » s’inclinèrent. L’un d’eux, souriant, commença :

— Cher Monsieur, je suis M. José Reno, le bénéficiaire de l’assurance sur la vie souscrite ici par mon infortuné ami John Strobbins – que Dieu ait son âme !

Stanley Howard tressaillit. Il pâlit.

— C’est bien ! dit-il… je vais vous faire un chèque !… Avez-vous des pièces d’identité ?

— Voici : acte de naissance, photographie et signature légalisée. J’espère que vous avez, suivant les instructions de ma lettre datée du jour de la condamnation de mon noble ami John Strobbins, avisé la Californian Bank du paiement important qu’elle allait avoir à me faire, n’est-ce pas ?

— Parfaitement, gentleman !… Vous avez la police d’assurance sur vous ?

— La voici !

— Tout est en règle, merci !

Stanley Howard poussa un soupir. Il alla vers un coffre-fort scellé derrière lui dans le mur, l’ouvrit et en tira un carnet de chèques.

Ainsi se terminait l’affaire conclue avec John Strobbins ! Il fallait payer, car, autrement, c’eût été faire un tort énorme à la San-Francisco Life Insurance Cy. Le conseil d’administration avait donc décidé de faire honneur à la police souscrite par le détective-cambrioleur – mauvaise affaire, mais qui, somme toute, allait constituer la plus formidable publicité qui puisse être pour la San Francisco Life.

Stanley Howard, s’étant rassis devant son bureau, libella son chèque. Sa main trembla un peu en écrivant : Payez à M. José Reno la somme de trois millions de dollars dont vous débiterez notre compte

Il eut rapidement terminé et tendit le chèque à M. Reno qui, après l’avoir examiné, le mit dans sa poche et dit :

— Voulez-vous être assez aimable, cher Monsieur Howard, de nous accompagner à la Californian Bank ? Cela évitera bien des formalités !

Le directeur de la San-Francisco Life n’en était plus à cela près ! Il répondit :

— Comme vous voudrez, messieurs !… je suis à vous !

— Trop aimable, vraiment !

Stanley Howard, la démarche lasse, remit le carnet de chèques dans le coffre-fort qu’il referma, puis enfila son pardessus et sortit aux côtés des deux hommes.

Dix minutes plus tard, Howard et ses compagnons arrivaient à la Californian Bank où José Reno présenta le formidable chèque que venait de lui remettre le directeur de la San-Francisco Life Cy.

— Faut-il vous ouvrir un compte, gentleman ? demanda le caissier, obséquieux.

— Non ! Versez-moi la somme en billets de mille dollars !

Le caissier ne fit aucune objection. Il compta trois mille billets de mille dollars à José Reno contre le chèque dûment acquitté.

Reno compta les précieuses bank-notes, en fit un paquet et le tendit à son compagnon qui le serra sous son bras.

— Maintenant, dit-il, cher monsieur Howard, laissez-nous vous remercier de votre bonne grâce et de la correction avec laquelle vous avez réglé notre petite affaire… Peut-être m’assurerai-je un jour sur la vie, et, dans ce cas, n’en doutez pas, je ne manquerai pas de penser à vous !

Sur ces mots, Reno et son compagnon serrèrent la main du directeur de la San-Francisco Life, et, d’un pas tranquille, rejoignirent une puissante automobile qui venait d’arriver devant la Californian Bank. Ils y montèrent. La puissante voiture démarra aussitôt à toute vitesse…

À l’intérieur, Reno, alors, se mit à rire :

— Ce brave Howard n’est vraiment pas aussi physionomiste qu’il l’a affirmé devant la cour d’assises ! Il ne t’a même pas reconnu, John !

John Strobbins – c’était lui, – sourit avec satisfaction :

— Eh ! cela ne veut rien dire ! Quand je le veux, on ne me reconnaît pas facilement, moi !…

— Ouf !… je t’avoue que je suis heureux que tout soit fini !… Cela devient vraiment dur de gagner sa pauvre vie !

John Strobbins soupira. Il tira d’un étui d’or une fine cigarette égyptienne et l’alluma d’un geste gracieux.

VI

M. Stanley Howard, cependant, avait regagné son bureau à la San-Francisco Life Insurance Cy.

Maintenant que l’argent était versé, il convenait de n’y plus penser, mieux, de penser à le récupérer en annonçant à toute l’Amérique le beau geste de la compagnie d’assurance, qui, bien qu’ayant traité avec un criminel, avait loyalement tenu ses engagements – et quels engagements : trois millions de dollars !

M. Stanley Howard, donc, s’étant installé dans son cabinet de travail, défendit qu’on le dérangeât sous quelque prétexte que ce fût et se mit en devoir de rédiger l’annonce devant porter aux nues la munificence de la San-Francisco Life Insurance Cy.

Après une heure de réflexion, il crut avoir enfin trouvé une formule définitive.

Il crayonna quelques mots sur un papier et sonna :

— Envoyez-moi une dactylographe, dit-il au planton accouru.

La dactylographe accourut. Elle s’installa dans un coin devant une machine à écrire et attendit, les doigts recroquevillés au-dessus des touches :

— Vous y êtes, miss ?… fit Stanley Howard… Oui ?… Je commence… La San-Francisco Life Insurance Cy, la plus puissante, la plus riche… la plus ancienne… la plus…

Des pas précipités s’entendirent dans l’antichambre. Le bruit d’une discussion retentit :

— Quoi ? hurla le directeur de la San-Francisco Life en se retournant, furieux ; j’ai défendu…

La porte s’ouvrit.

James Mollescott, les yeux hors de la tête, le chapeau de travers, fit irruption dans le bureau. Un huissier, qui le poursuivait, l’attrapa par le pan de son manteau.

Le chef de la Sûreté se retourna, et, d’un coup de poing asséné de toutes ses forces sur la mâchoire de l’huissier, l’assomma à demi.

L’homme s’écroula en gémissant.

— Mister Howard ! hurla James Mollescott, sans faire attention à la dactylographe qui le regardait, épouvantée, vous n’avez pas payé l’assurance de John Strobbins, hein !

— John Strobbins ! bégaya Stanley Howard complètement ahuri.

— Oui ! John Strobbins ! Il est vivant ! Il s’est moqué de nous tous… Mais j’arrive à temps, hein ?

— Co… comment ?… Bien sûr, que j’ai payé ! Il y a plus d’une heure !

James Mollescott regarda le directeur de la San-Francisco Life Insurance Cy avec un mépris non dissimulé :

— Pauvre idiot ! dit-il.

— Ah çà, dites donc ; mister Mollescott, faites attention à vos paroles, n’est-ce pas ?

— Oh ! excusez-moi ! Je ne sais plus ce que je dis ! Le misérable ! J’aurais dû me méfier… je voulais vous téléphoner de la prison… Mais le téléphone ne marchait pas… alors, je suis venu…

— La prison ? expliquez-vous, par l’enfer… John Strobbins a-t-il été, oui ou non, exécuté ce matin ?

— Non ! c’est un autre qui a été électrocuté ! fit James Mollescott en s’essuyant le front.

Il se laissa tomber sur un fauteuil et dit :

— Faites sortir ces gens ! Je vous dirai cela !

Stanley Howard, aussi pâle que James Mollescott était rouge, se tourna vers la dactylographe – car l’huissier s’était éclipsé, craignant de recevoir un deuxième coup de poing – et balbutia :

— Veuillez vous retirer, miss !

La jeune fille, furieuse de ne pas pouvoir entendre la suite d’une conversation qu’elle devinait intéressante, lança un mauvais regard à James Mollescott, et s’en alla en faisant claquer la porte derrière elle.

— Eh bien ? demanda Stanley Howard.

Le chef de la Sûreté de San-Francisco cracha sur l’épais tapis et grommela :

— Eh bien ? eh bien, John Strobbins n’est pas mort et vous avez été escroqué de trois millions de dollars ! Lisez cette lettre qu’un quidam est venu en automobile apporter pour moi à l’hôtel de la police, il y a trois quarts d’heure… Vous serez renseigné…

Et James Mollescott tendit à son interlocuteur une élégante enveloppe mauve qui portait comme suscription :

À M. James Mollescott, chef de la Sûreté de San-Francisco.

Stanley Howard en tira une feuille de papier à lettre de même couleur, entièrement couverte d’une écriture haute et aristocratique…

— Et j’ai été aussi à la prison… J’ai vérifié ! John Strobbins dit vrai ! Quel homme ! Ah ! il eût fait un rude policier ! soupira James Mollescott.

Stanley Howard, la fièvre aux tempes, lut :

 

Cher monsieur Mollescott,

Étant données nos anciennes et cordiales relations, il m’eût été réellement fort pénible de vous laisser dans le marasme calamiteux où vous vous trouvez, j’en suis sûr, à l’heure présente…

Ma mort a dû porter un coup cruel à votre cœur sensible. Et, pourquoi vous le cacher, cette pensée a été une des plus tristes préoccupations que m’a valu l’affaire que je viens, Dieu merci, de mener à bien…

Je ne suis pas mort. Je n’ai pas été électrocuté. Je ne suis pas l’assassin de l’honorable Harry Boulder ! J’espère que la joie de me savoir vivant tempérera en vous l’amertume de me savoir innocent et libre.

Ma liberté, n’est-ce pas, je n’ai pas besoin de vous la démontrer.

Reste mon innocence. Si vous voulez me faire l’honneur de lire jusqu’au bout ces modestes lignes, j’ose croire que vous serez fixé.

Donc, la nuit où s’accomplit le crime pour lequel j’ai été poursuivi, je me promenai avec un ami dans la Florida Avenue. Vers trois heures du matin, je me trouvais en face du numéro 261 lorsque, au travers d’une fenêtre éclairée du premier étage, je vis distinctement une ombre, dessinant avec exactitude une main humaine brandissant un poignard, s’abaisser…

— Cela, dis-je à mes amis, c’est quelqu’un qu’on assassine… 261… C’est le cottage de l’attorney Harry Boulder. Ç’est un de ses clients qui se venge ! allons voir !

Grâce à mon rossignol, qui ne me quitte jamais, j’ouvris la porte, et, suivi, de mes deux amis, pénétrai dans la maison. La porte de la chambre à coucher, au premier, était ouverte lorsque nous arrivâmes. Un homme, vêtu de haillons sordides, se tenait droit, immobile, comme hébété, devant l’attorney Harry Boulder qu’il venait de poignarder ! Nous nous précipitâmes sur lui. L’animal était fort. Il se défendit avec rage et vigueur. Mais, enfin, nous en eûmes raison et le ligotâmes. Il nous prit pour des policiers et ricana :

— Ah ! ah ! vous m’avez ! n’empêche que je l’ai refroidi, l’attorney ! Il m’a fait condamner injustement, et je lui avais promis de lui faire son affaire ! C’est fait ! Jack Wilburton n’a qu’une parole !

Nous ne lui répondîmes pas, indécis de ce que nous devions faire de lui. Car ce n’est pas notre métier d’arrêter les gens. Soudain, un de mes amis me dit :

— Oh ! regarde, John ! il te ressemble étonnamment !

Je vérifiai cette affirmation. C’était vrai. Cet assassin possédait un regard semblable au mien ; son visage reproduisait mes traits tels qu’ils seront, sans doute, dans dix ans !

Un éclair – dirai-je de génie ? non, je suis modeste ! – me traversa l’esprit. Je m’écriai :

— Descendons cet imbécile à la cave… Il est bientôt quatre heures ! Nous viendrons le chercher demain ! J’ai une idée !

Mes amis m’obéirent. Nous transportâmes l’assassin dans la cave du cottage, et, après l’avoir bâillonné, nous l’y laissâmes, décidés à venir le chercher la nuit suivante.

Mon idée, la voici. M’assurer sur la vie pour une forte somme, me faire passer pour l’assassin de l’attorney, me faire condamner à mort et faire exécuter le véritable assassin à ma place, pour toucher la prime.

C’était hasardeux, mais bien calculé puisque j’ai réussi !

À neuf heures du matin, j’avais terminé mon enquête, et appris que l’attorney avait renvoyé son domestique, et que chacun le croyait à la campagne. Tranquille de ce côté, je me rendis à la San-Francisco Life Insurance Cy où je m’entendis avec M. Stanley Howard (vous lui ferez mes amitiés ; si vous le voyez).

La nuit suivante, je n’eus pas le temps de m’occuper de mon assassin. J’attendis encore vingt-quatre heures et vins le chercher en automobile avec mes deux amis.

Le détective Anthony Preston nous aperçut au moment où nous quittions la maison – et je m’en réjouis… Ah ! j’oubliais de vous dire que c’est volontairement que je laissai contre la porte l’empreinte de ma main – enduite de couleur rouge et non de sang (vos experts ne sont pas fins), et je perdis mon bouton de manchette marqué J. S.

Je conduisis mon prisonnier dans une maison que je fis louer en face de la prison, et là, mon premier soin fut de lui faire écrire l’aveu de son crime – dont je joins la photographie à la présente de crainte qu’il ne se perde. Jack Wilburton y consentit avec facilité. Il prétend que l’attorney Harry Boulder l’a fait condamner injustement… cela ne me regarde pas !

Ceci fait, j’allais me faire arrêter par vous !

Vous y mites, mon cher Mollescott, une bonne grâce dont je vous saurai éternellement gré.

Avouez que j’étais bien « camouflé », hein ? J’avais vraiment l’aspect d’un ignoble assassin… (Cela m’ennuyait assez ! mais il faut vivre, hélas !).

Pendant l’instruction et le procès, je jouai mon rôle avec assez d’à-propos, vous en conviendrez ; je niais contre l’évidence être John Strobbins… Vous comprendrez pourquoi ? oui !

Le lendemain de ma condamnation à mort, mes amis, qui avaient établi sous la rue un passage souterrain, allant de ma cellule à la maison qu’ils avaient louée, vinrent pendant la nuit me délivrer et mettre à ma place – et ce n’était que juste – Jack Wilburton préalablement endormi.

La justice n’a rien à me dire… Que demandait-elle : Que l’assassin de l’honorable Harry Boulder fût puni. C’est fait. J’ai ainsi évité une désagréable erreur judiciaire et j’ai gagné trois millions de dollars – toutes choses excellentes.

En déterrant le cadavre de Jack Wilburton vous aurez une première preuve de la véracité de mes affirmations ; la seconde vous sera fournie à la prison : une des dalles de la cellule que j’occupai avant que Jack Wilburton ne me remplaçât recouvre l’orifice du souterrain qui me permit de m’en aller sans bruit…

J’ai fini !… Il ne me reste, cher monsieur Mollescott, qu’à vous prier d’excuser ce gribouillis informe et à nous souhaiter, à tous deux, une prompte rencontre.

Pour vous prouver que c’est bien moi qui vous écris, voici les empreintes de mes doigts.

John Strobbins,

Détective-cambrioleur.

 

P.-S. Inclus l’adresse de l’armurier chez qui Jack Wilburton a acheté son poignard.

 

Stanley Howard, ayant terminé sa lecture, tendit la lettre à James Mollescott d’un geste las…

— Et le plus triste, conclut le chef de la Sûreté de San-Francisco, c’est que le gaillard a dit vrai ! Ce n’est pas lui l’assassin ! C’est Jack Wilburton… J’aurais dû m’en douter… Ah ! c’est une sale affaire.

— … qui nous coûte exactement deux millions six cent quarante mille dollars, monsieur Mollescott ! conclut Stanley Howard, tristement.

LE QUATRIÈME LARRON

I

Il est certain que l’affaire de la San-Francisco Life Company, qui rapporta à John Strobbins la confortable somme de deux millions six cent quarante mille dollars, fut une des mieux combinées de la carrière du détective-cambrioleur. Elle fit grand bruit, autant par l’importance de la somme que par les moyens mis en œuvre par John Strobbins pour se l’approprier.

Sans doute parce qu’il estimait nécessaire que le silence se fît un moment autour de son nom, ou bien parce qu’il s’occupait sous un nom supposé à dépenser joyeusement le fruit de son ingéniosité, toujours est-il que, pendant les quatre mois qui suivirent cette affaire, nul, à San-Francisco pas plus qu’ailleurs, n’entendit parler de ce gentleman.

Le chef de la Sûreté de la capitale de la Californie, l’honorable James Mollescott, respira.

Il crut son cauchemar évanoui ! Il espéra que John Strobbins, gavé d’argent, ou pris du goût des voyages, avait enfin mis un terme a ses exploits, ou, du moins, en avait transporté le théâtre ailleurs.

Il ne se trompait qu’à moitié, tant il est vrai que ce digne policier ne faisait jamais les choses entièrement.

John Strobbins, en effet, était loin de San-Francisco, à l’autre bout de la vaste terre.

Mais, à l’heure présente, les trains vont vite, les paquebots volent sur les océans domptés ; et, sagement, John Strobbins, s’il allait fort loin quelquefois manigancer ses extraordinaires combinaisons, ne manquait jamais de revenir à San-Francisco, ville qu’il affectionnait, non point tant pour la douceur de son climat, que pour les commodités qu’il y trouvait pour déjouer les ruses de ses ennemis naturels – ce qui s’entend par gens riches et policiers.

M. James Mollescott, aussi bien que son utile et fidèle limier, le détective Peter Craingsby, étaient loin de songer à John Strobbins lorsque, par une belle soirée de novembre, ils se promenaient sur les quais de San-Francisco.

Les deux hommes, les lèvres bouchées d’un énorme cigare, confisqué à quelque contrebandier, n’échangeaient que quelques rares paroles. Ils prenaient plaisir à voir glisser sur l’eau noire les massifs ferryboats étincelants de lumière, et manœuvrer les énormes cargos emplis de grains, qui, lentement, accostaient les quais.

À petits pas, les deux hommes, béats, avançaient parmi les ballots et les caisses encombrant la chaussée, sous la lueur violente des lampadaires électriques hauts comme des tours.

C’était la fin de la journée ; le sifflement de la vapeur, le cliquetis métallique des treuils, les interpellations des dockers se faisaient de moins en moins bruyantes, comme si hommes et machines sentaient pareillement leur fatigue.

James Mollescott cracha son cigare qui menaçait de lui brûler la moustache, et murmura :

— Je rentre, Craingsby !… Venez-vous ?… Nous dînerons ensemble !

Peter Craingsby ne répondit pas.

Depuis quelques instants, il examinait la manœuvre incertaine et maladroite d’un grand trois-mâts qui, tiré par deux puissants remorqueurs, se rapprochait peu à peu du quai.

James Mollescott, surpris de ne pas avoir de réponse, toucha son compagnon à l’épaule et grogna :

— Craingsby ! Old fellow ! Voilà que vous êtes sourd, maintenant ?

— Quoi ? moi, sourd, chef ? fit le détective en tressaillant.

— Pas le bar-keeper d’en face, bien sûr !… Je viens de vous inviter à dîner avec moi et vous ne me répondez même pas !

— Oh ! chef !… Excusez-moi !… Vraiment, je n’avais pas entendu : je regardais accoster ce voilier qui manœuvre en dépit du bon sens : s’il n’enfonce pas le quai, je veux être pendu !

M. James Mollescott haussa les épaules : les choses de la marine lui importaient peu. Et il avait faim.

Pourtant, il regarda le trois-mâts.

Malgré tout, il montra quelque surprise : les voiles du navire, mal carguées, étaient gonflées par la brise de Nord-Ouest qui poussait rapidement le trois-mâts vers le quai, malgré les efforts des remorqueurs pour le retenir.

Des hurlements retentissaient, décuplés par le cuivre des porte-voix :

— Ho ! du navire ! Serrez vos voiles !… Qu’attendez-vous ? Amenez vos perroquets !… Vous allez toucher !… Capitaine !… Capitaine ! Bloody Fool !… Rascal !… Vous allez défoncer le quai !… Ho ! du navire !… Ho !

Mais, sur le trois-mâts, nul ne bougeait.

L’éclat des lampadaires électriques du quai permettait d’apercevoir les marins groupés à l’arrière, immobiles, et qui semblaient se désintéresser complètement de la manœuvre du navire.

De fait, sous l’effort du vent gonflant ses voiles, le trois-mâts dérivait vers le quai avec une vitesse toujours croissante.

L’abordage, maintenant, paraissait inévitable. Une foule de dockers, charretiers, simples passants, se formait pour ne rien perdre de la catastrophe. Et déjà des paris s’engageaient :

— Il va taper près du canon !

— Mais non ! C’est là, près du réverbère, qu’il cognera ! Gare dessous !

— Tu es fou ! Le vent le pousse vers le canon !

— Cinq dollars qu’il va démolir le lampadaire avec son beaupré !

— Tenu !

Le trois-mâts n’était plus qu’à dix mètres. L’angoisse avait fait taire la foule. On n’entendait que le halètement précipité des machines des remorqueurs qui s’efforçaient, en vain, de ralentir l’élan du mystérieux navire.

Les marins, toujours immobiles à l’extrême arrière, regardaient curieusement la foule et l’on pouvait percevoir le murmure indécis de leurs conversations.

James Mollescott et Peter Craingsby, curieux par profession, s’étaient mêlés à la foule.

Soudain, il y eut un remous dans l’assistance, la boute-hors du trois-mâts venait de surplomber le quai.

Ce fut une panique. De tous côtés, les curieux s’enfuirent. Au même instant, l’avant du voilier, tel un coin d’acier, heurta les pierres du quai ; elles éclatèrent sous le choc, avec un bruit comparable à celui d’une décharge d’artillerie.

Sous l’effort de sa masse, le trois-mâts pénétra à plus de deux mètres dans le quai, puis se coucha sur le flanc. Des craquements précipités crépitèrent, et, l’un après l’autre, le mât de misaine, le grand mât et le mât d’artimon, brisés au ras du pont par la violence du choc, s’abattirent sur le côté, entraînant avec eux vergues, agrès et voiles !

Mille cris d’horreur retentirent : un des deux remorqueurs venait d’être atteint par une des vergues !

Sa cheminée écrasée, sa chaudière éventrée lancèrent vers le ciel un jet de vapeur et de flammes à la lueur desquelles on vit un homme sanglant se dresser dans une attitude de terreur effroyable… Puis, tout rentra dans le noir, et le remorqueur, frappé à mort, s’engloutit d’un seul coup au milieu d’un tourbillon d’écume.

Le trois-mâts, enfoncé comme un clou dans le quai, que son avant dominait de plusieurs mètres, ne bougeait plus.

Ses marins avaient couru vers le gaillard et, déjà, s’occupaient à installer des échelles pour descendre à terre.

La foule, maintenant qu’il n’y avait plus de danger, refluait vers le navire en poussant des cris de mort.

Deux hommes déterminés bondirent vers un agrès qui pendait et se mirent en devoir de se hisser sur le trois-mâts dont on pouvait très bien lire le nom peint de chaque côté du beaupré : Corysandre.

James Mollescott et Peter Craingsby n’avaient rien perdu du drame rapide – il n’avait pas duré cinq minutes – qui venait de se jouer sous leurs yeux.

Le chef de la Sûreté tira de sa poche son sifflet d’argent, et modula un son strident pour appeler les policemen du voisinage.

— Que personne ne monte ni ne descende de ce navire ! dit-il rapidement à Peter Craingsby.

— Oui, chef !

Le détective sortit son revolver et bondit vers les deux hommes qui, lentement, se hissaient le long des agrès pendant contre la coque du Corysandre.

— Redescendez ! ordonna-t-il, ou je tire.

Les deux gaillards tournèrent la tête. Un instant, ils hésitèrent. Mais, à son attitude, ils comprirent que le détective ne plaisantait pas et se laissèrent glisser sur le sol.

Craingsby, les ayant dévisagés, s’écria :

— Ne bougez pas !… Restez-ici !

Les deux hommes tressaillirent, puis, prenant soudain leur parti, ils bondirent vers le bord du quai, et, avant que le détective, surpris, ait eu le temps de faire usage de son arme, se jetèrent à l’eau et disparurent au milieu des épaves jonchant le port.

Sur le Corysandre, les marins s’apprêtaient à descendre par l’échelle de corde qu’ils venaient de fixer à la rambarde du gaillard d’avant ; Peter Craingsby brandit son revolver :

— J’abats le premier qui descend ! gronda-il.

Les marins n’osèrent pas désobéir.

Autour du détective, la foule, immobile, continuait ses clameurs de mort. Un instant arrêtée par le revolver de Craingsby, elle allait de nouveau se ruer à l’assaut du fatal navire, lorsque James Mollescott, entouré de six policemen accourus à l’appel de son sifflet, apparut ; à son aspect, les assistants s’écartèrent :

— Restez ici avec quatre hommes, Craingsby ! dit-il, et que personne ne débarque sans mon ordre ! Je viens d’envoyer un homme téléphoner à la caserne de Marble-House pour que l’on m’envoie du renfort !… Je vais voir ce qui se passe à bord de ce navire !… Dick !… Ralph ! suivez-moi !

Et James Mollescott, empoignant l’échelle de corde que venaient de fixer les marins du trois-mâts, se hissa à bord du Corysandre.

Les deux policemen – Dick et Ralph – qu’il avait désignés, le suivirent.

— Hands up ! (les mains en l’air !) ordonna Mollescott aussitôt arrivé sur le pont du navire : et il tira son revolver.

Dick et Ralph l’imitèrent.

Les marins, maugréant, obéirent.

— Où est le capitaine ? demanda le policier.

Pas de réponse.

— Où est le capitaine, entendez-vous, rascals ? Je suis le chef de la Sûreté de San-Francisco ! Je vous ferai tous coucher en prison, ce soir !

Les matelots lancèrent des regards de haine à Mollescott. L’un d’eux, après une brève hésitation, s’écria :

— Il est là-bas ! Tenez !…

Mollescott se tourna vers l’endroit indiqué par le marin et aperçut un être échevelé, vêtu d’un uniforme abracadabrant : pantalon de toile blanche bariolé de vert et de rouge, vareuse de flanelle écarlate où étaient accrochés trois pipes et un pot à moutarde !…

L’homme était coiffé d’une ceinture de flanelle qui lui entourait la tête au ras des yeux. De hautes bottes de toile peinte le chaussaient !

Accroupi sur le pont, près du tronçon du grand mât, il s’occupait tranquillement à gratter avec son couteau une carte marine toute déchirée.

II

À l’aspect de ce bizarre individu, James Mollescott haussa violemment les épaules.

— Alors, dit-il aux marins, vous ne voulez pas me dire où est votre capitaine ?

— Puisqu’on vous dit que c’est celui que vous voyez là ! reprit le matelot qui avait désigné l’homme si drôlement accoutré.

Et comme Mollescott faisait un geste de menace, il reprit :

— Que vous le croyiez ou que vous ne le croyiez pas, c’est notre capitaine, le skipper Sam Arundel, de Glasgow. D’ailleurs, ses papiers sont dans sa cabine !

James Mollescott regarda bien en face son interlocuteur :

— Et vous, dit-il brutalement, qui êtes-vous vous-même ?

— Basil Stockman, de Newport, bossman[1] du Corysandre !

— Alors, l’homme qui est là est votre capitaine ?

— Il y paraît ! gouailla Basil Stockman.

— Et le premier officier ? Où est-il ?

— Malade ! dans sa cabine !

— Le lieutenant ?

— Il n’y en a pas !

— La loi américaine oblige les navires naviguant au long cours d’avoir à bord au moins trois officiers !

— Et moi ? Me prenez-vous pour un cancrelat !

— C’est bon ! Vous discuterez cela avec le Prosecuting attorney ! D’où venez-vous ?

— De Freemantle !

— Freemantle ?

— Oui, Freemantle ! Freemantle, en Australie !

— Et c’est vous qui avez commandé la manœuvre ?

— Oui !

— Pourquoi avez-vous jeté votre navire contre le quai ?

— Je ne l’ai pas fait exprès !

— Je l’espère pour vous !… Il fallait faire attention ! On vous criait de serrer vos voiles !… Vous saviez bien que cela doit se faire lorsqu’on entre dans un port !

— Probable ! Et ce n’est pas vous qui me l’apprendrez !

— Pourquoi ne l’avez-vous pas fait ?

— Dites-moi, monsieur le chef de… de je ne sais pas quoi ?

— De la Sûreté californienne ! Et je pourrais bien vous l’apprendre avant peu !

— C’est à voir ! Mais de quel droit m’interrogez-vous ?… Il y a un capitaine et un second à bord… Allez les voir ! Je ne suis que bossman, moi ! J’ai fait pour le mieux !… D’abord, le tribunal maritime appréciera !

James Mollescott regarda l’insolent Basil Stockman dans les yeux :

— Je vous demande pourquoi vous n’avez pas fait carguer les voiles en arrivant dans le port ? dit-il.

— Hell and dammit ! Mais vous avez donc de la… boue dans les yeux ! exclama le bossman (il se servit même d’un mot plus énergique que boue)… Les hommes ne se tiennent plus debout ! Regardez-les !… Il y en a douze ! Ils étaient vingt-sept au départ ! Nous avons eu une épidémie de béri-béri… et ceux qui ont survécu ne valent pas mieux que ceux qui sont morts !… Je leur ai fait, d’en bas, carguer les voiles !… pour les serrer complètement, il m’eût fallu les envoyer dans la mâture ! Ils ne sont pas seulement capables de se tenir droits, et seraient tombés comme des punaises d’un plafond lorsque la maison s’écroule !

L’homme haussa les épaules.

James Mollescott regarda les marins et s’aperçut alors qu’ils avaient tous des faces de cadavre : leur peau jaunâtre et sèche était collée sur leurs os. Un large cercle de bistre cerclait leurs yeux caves et qui brillaient de fièvre.

Il n’insista pas et, risquant à chaque pas de glisser sur le pont incliné du navire à demi chaviré, il descendit du gaillard d’avant et se dirigea vers l’homme à costume de carnaval que Basil Stockman lui avait affirmé être le capitaine Sam Arundel.

Ce dernier, s’apercevant que James Mollescott marchait sur lui, se leva et resta deux secondes immobile.

Puis, soudain, il arracha le pot à moutarde accroché à sa vareuse et le lança de toutes ses forces dans la direction du chef de la Sûreté.

James Mollescott eut à une opportune inclinaison de tête de n’avoir point le crâne brisé.

Furieux, il leva sa main armée d’un revolver.

Il allait tirer, lorsque Sam Arundel éclata de rire et se mit à danser une gigue effrénée en hurlant :

 

Le capitaine de Chicago,

Qui mange la viande et laisse les os !

Hallo, Hallo, Hallo, Hallo !!

Je suis le capitaine de Chicago !

 

James Mollescott ne douta plus qu’il avait un fou devant lui. Il se dirigea vers l’arrière du navire en faisant un crochet pour éviter le personnage.

Mais celui-ci, interrompant sa gigue, bondit à la suite du chef de la Sûreté.

Il allait atteindre Mollescott, mais, d’un coup de poing asséné au milieu du visage, le policier l’envoya rouler sur le pont et poursuivit sa marche.

James Mollescott gravit l’échelle de la dunette et pénétra dans les logements des officiers. Il lut sur une porte : chief officier, et y frappa.

— Entrez ! dit une voix faible.

Mollescott obéit.

Il ouvrit la porte et pénétra dans une étroite cabine, meublée d’un lit surélevé, surmontant trois tiroirs, et d’une banquette rembourrée de crin.

Par un étroit hublot, la lueur blafarde des lampes électriques du quai filtrait tant bien que mal.

— Que voulez-vous, gentleman ? demanda l’homme qui était couché dans le lit.

— Je suis le chef de la Sûreté de San-Francisco !…

— Ah !… Nous sommes à San-Francisco, alors ?

— Vous ne le savez pas ?

— Non ! j’ai les deux jambes brisées !… Je ne suis pas monté sur le pont depuis trois semaines !… J’ai entendu, tout à l’heure, des hurlements et un choc sourd… Nous avons touché le quai, n’est-ce pas ? Et la mâture est en bas ?

— Oui !… Vous êtes le premier officier du navire ?

— Oui, monsieur ! William Winckler, capitaine de la marine britannique !

— Savez-vous que le capitaine est fou !

— Non ! je le savais malade… Il est fou !

— Oui !… Qu’est-il arrivé ?

William Winckler allait répondre.

À ce moment, un bruit de pas précipités se fit entendre sur la dunette. Un grand gaillard maigre, au visage osseux et basané, apparut à la porte de la cabine ; James Mollescott le vit et s’écria :

— Monsieur Buggy-Black ? vous ici ?

C’était en effet, master Buggy-Black, propriétaire du Moon’s Hole Bar, un des plus beaux établissements de San-Francisco, qui était devant lui.

— Oui, moi ! grogna Buggy-Black… ce navire m’appartient ! Ah ! ah !… Laissez-moi, je vous prie ! Ho ! Master Winckler, où est mister Smiley, le subrécargue ?

— Mais… il est mort, je pense ! Il a reçu une poulie sur la tête, un peu avant le passage de la ligne !

— C’est cela ! Il est mort !… Et le capitaine est fou !… C’est vous qui les avez assassinés, misérable !

— Master Buggy ! balbutia William Winckler, indigné, en essayant de se dresser sur son séant.

Mais il poussa un râle de douleur et retomba, les dents claquantes.

— Mister Mollescott, s’écria Buggy-Black, j’accuse cet homme d’avoir assassiné le subrécargue Thornton Smiley, et d’avoir, par des manœuvres que la justice élucidera, provoqué la folie du capitaine Sam Arundel !

James Mollescott resta impassible.

— L’accusation que vous portez là est grave, monsieur Buggy-Black ! dit-il. Et, sans vouloir la discuter, il est de mon devoir de vous demander si vous possédez quelques preuves à l’appui de vos dires…

— Tout l’équipage, que je viens d’interroger, témoignera, monsieur Mollescott !

— Je ne vois pas bien le motif ? fit le chef de la sûreté.

— Le motif… Buggy-Black eut une brève hésitation. Le motif ? Il est clair !... De s’emparer du navire… et de le vendre, sans doute !

— À lui tout seul ? Blessé comme il l’est, que vouliez-vous que cet homme fasse d’un navire ? Comment l’eût-il manœuvré ?

— Eh ! monsieur Mollescott, il n’était pas encore blessé quand le subrécargue est mort et que le capitaine est devenu fou !… Et, sans doute, devait-il avoir des complices parmi les matelots qui sont morts… et même parmi ceux qui survivent !

Le chef de la sûreté de San-Francisco hocha la tête :

— Nous verrons cela ! dit-il… En attendant, je vais faire transporter cet homme à l’hôpital où il sera consigné à la disposition de la justice !

— Je suis innocent ! clama William Winckler qui avait écouté ce colloque en silence.

— Dans ce cas, ne craignez rien ! fit James Mollescott, paisible. Voulez-vous m’accompagner, monsieur Buggy-Black ?

— J’ai quelques renseignements à demander à cet homme ! fit l’interpellé après un bref silence.

— À votre aise !…

« Seulement, je vous serais obligé de bien vouloir passer tout à l’heure à mon cabinet, Montgomery-Avenue…

— Vous pouvez compter sur moi, monsieur Mollescott !

Le chef de la sûreté inclina la tête et sortit de la cabine.

Tout à coup, au moment où il saisissait la rampe de l’escalier conduisant sur la dunette, un homme titubant sortit d’une des cabines. Il regarda James Mollescott d’un air stupide et râla :

— John Strobbins !… aaah !… John Strobbins !…

— John Strobbins ? répéta James Mollescott, devenu d’une pâleur mortelle.

Mais l’homme étendit les mains comme pour se retenir, et s’écroula, d’un seul coup, foudroyé !

James Mollescott, hagard, se pencha sur lui et reconnut qu’il était mort !

III

John Strobbins ! Que venait faire John Strobbins dans cette affaire ?

James Mollescott, immobile, se le demanda. Il sentit confusément que, du moment que le détective-cambrioleur était mêlé à cette sinistre histoire, il ne pouvait advenir que désagréments et ennuis pour lui, Mollescott.

Le chef de la sûreté de San-Francisco, après un dernier regard au marin mort si tragiquement à ses pieds, enjamba le cadavre et remonta sur la dunette. De là, il gagna l’avant du Corysandre, où les marins se tenaient sous la surveillance des policemen Dick et Ralph. Il se dirigea droit sur Basil Stockman et dit :

— Suivez-moi, vous !

Le maître d’équipage, d’un air indifférent, fendit le groupe de marins au milieu duquel il pérorait et emboîta le pas au policier. James Mollescott le mena devant le cadavre du matelot et demanda :

— Quel est cet homme ?

L’obscurité régnant dans la descente de la dunette ne permit pas à Mollescott de s’apercevoir de l’effroyable pâleur de Basil Stockman à la vue du cadavre. Pourtant, le maître d’équipage, s’étant rapidement ressaisi, répondit d’une voix calme :

— Oh ! mais c’est un de nos matelots !… Il est mort, je crois bien !

— Je vous demande le nom de cet homme ! fit Mollescott impatienté.

— C’est un Français : Maurice Cabasson… il s’est embarqué à Freemantle.

« Tout à l’heure, il était avec nous ! Maintenant, il est mort, à ce qu’il paraît ! Quand je vous disais qu’à bord de ce maudit navire les vivants ne valaient pas mieux que les trépassés !

James Mollescott haussa les épaules.

— Et John Strobbins ?

— John Strobbins ? répéta machinalement Basil Stockman – et James Mollescott perçut que sa voix tremblait légèrement.

— Qu’est devenu John Strobbins ? Répondez-moi sans hésiter ou je vous fais arrêter immédiatement !

À la dernière syllabe du dernier mot de sa phrase, James Mollescott reçut soudain un formidable coup de tête dans le ventre qui le fit s’aplatir contre la cloison et s’écrouler sur le cadavre du matelot français… Étourdi, il voulut se lever ; il appela à lui toutes ses forces, concentra son énergie…

Mais vainement ! La commotion avait été trop forte !

Sans pouvoir bouger ni parler, le chef de la sûreté de San-Francisco vit Basil Stockman bondir dans l’escalier et disparaître.

Quelques minutes s’écoulèrent.

James Mollescott, se sentant quelques forces, se releva, et, titubant, s’accrochant à la rampe, il parvint à remonter sur la dunette.

L’air frais de la nuit le réconforta. Il jeta un regard circulaire autour de lui et vit sur le quai une vingtaine de policemen qui contenaient la foule. À l’avant du trois-mâts, les marins n’avaient pas bougé.

James Mollescott se dirigea vers eux. Son intention était de faire arrêter tout le monde.

Après, on verrait !

Tout à coup, comme il se trouvait au milieu du navire, il sentit le trois-mâts vibrer sous ses pieds et entendit en même temps un gargouillement sourd.

Deux secousses ébranlèrent le Corysandre qui s’inclina lentement ; des cris de terreur retentirent :

— Nous coulons ! Nous coulons !

— À terre ! À terre !

Le gargouillement devenait de plus en plus fort, cependant que le trois-mâts s’inclinait avec rapidité.

James Mollescott, pouvant à peine se tenir sur ses jambes, autant à cause de sa faiblesse que par suite de la déclivité du pont, siffla, et cria aux deux policemen qui, stoïques, restaient immobiles sur le gaillard pendant que les marins se laissaient glisser à terre :

— Qu’on arrête tout le monde !

— Oui, chef ! répondit un des policemen. Le Corysandre avait cessé de s’incliner. Maintenant, il coulait lentement par l’arrière. Déjà l’eau atteignait le niveau du pont inférieur. Il ne restait plus à bord que Mollescott et les deux policemen Dick et Ralph qui attendaient l’ordre de leur chef pour se laisser glisser eux aussi sur le quai.

James Mollescott allait le leur donner, lorsqu’il se souvint du second William Winckler qui gisait, les jambes cassées, dans une des cabines de la dunette.

Il faut rendre cette justice au chef de la sûreté qu’il ne pensa pas un instant que le blessé était, somme toute, un inculpé. Il ne vit en lui qu’un homme à sauver.

— Ralph ! Dick ! cria-t-il de toutes ses forces ; venez ici !

Les deux policemen, après un instant d’hésitation fort naturelle – car le Corysandre s’enfonçait avec une rapidité effrayante – rejoignirent leur chef en courant.

— Suivez-moi ! fit Mollescott.

Et, autant que le lui permettaient ses forces, le chef de la sûreté se hâta vers la dunette. Déjà, l’eau effleurait les hublots !…

Les trois hommes dégringolèrent l’escalier, enjambèrent le cadavre du matelot français et arrivèrent devant la porte du chief-officer.

James Mollescott l’ouvrit.

Le hublot, heureusement fermé, devait être sous l’eau, car une obscurité complète régnait dans la petite chambre. À tâtons, Mollescott s’approcha du lit.

— Capitaine ! dit-il, vous êtes là ?

— Oui ! Nous coulons, n’est-ce pas ?

— Oui ! Mais je viens vous chercher : je suis le chef de la sûreté !

— Oh ! laissez-moi mourir ! Pour ce que ma carcasse vaut…

— Ralph !… Dick ! Vite !… Là ! droit devant vous ! C’est cela ! Vous le sentez ? Oui ?… Bon… Empoignez-moi cet homme !… Avec douceur !

William Winckler poussa un gémissement.

— Avec douceur, tonnerre ! grogna Mollescott ; il a les jambes brisées !… Vous l’avez !

— Oui, chef !

— En route, alors ! Et vite !… Suivez-moi ! Et attention à ne pas tomber !… Ah ! quelle affaire !

James Mollescott, les poings crispés de rage, – il regrettait de n’avoir pas le temps de faire une perquisition qui eût, sans nul doute, été fructueuse, – se dirigea vers l’échelle.

Il la gravit et arriva sur la dunette dont le plancher était au ras de l’eau.

Il se tourna vers le quai et hurla :

— Des cordes ! Envoyez des cordes ! Il y a un blessé !

— Oui, chef ! répondit Peter Craingsby.

Il y eut un brouhaha.

Des hommes coururent et, presque aussitôt, une dizaine de cordages lancés du quai s’abattirent sur le pont du Corysandre, en même temps que Ralph et Dick, portant William Winckler, apparaissaient.

James Mollescott sentit l’eau venir à ses chevilles.

Il bondit ; il empoigna l’extrémité de la corde la plus proche de lui et courut vers les deux policemen.

En deux secondes, il eut passé la corde sous les aisselles du blessé et l’assujettit au moyen d’un solide nœud.

— Hisse ! hurla-t-il.

Vingt bras halèrent le cordage. Enlevé comme une plume, le chief-officer du Corysandre, inerte, s’éleva vers le quai.

— Montez, vous autres ! ordonna Mollescott aux deux policiers.

Ceux-ci empoignèrent chacun une corde et commencèrent à se hisser.

Il était temps ! Le Corysandre était aux trois quarts sous l’eau, et des frémissements, précurseurs de la catastrophe finale l’agitaient.

James Mollescott attrapa une corde. Il eut à-peine le temps de s’y cramponner, car, soudain, le trois-mâts, empli d’eau, s’arracha du quai, dans lequel son avant était coincé, et, crevé, disjoint, disparut dans l’eau noire qui se referma sur lui.

James Mollescott se hissa sur le quai.

Il était haletant.

Son premier regard fut pour le malheureux Winckler que l’on venait d’étendre sur une bâche aussitôt apportée.

— Craingsby ! cria-t-il.

Le détective, qui s’occupait du blessé, accourut.

— Les marins de ce navire ? Les a-t-on arrêtés ?

— Oui, cher !… Vingt policemen viennent d’arriver ; ils ont cueilli ces drôles à leur descente du navire et les ont emmenés aussitôt à la sûreté !

— Bon !… Vous ferez conduire ce blessé à l’hôpital ; il y…

Des hurlements atroces retentirent. La foule reflua vers le bord du quai : les cris montaient de la surface de l’eau.

Mollescott et Craingsby, intrigués, coururent, eux aussi, voir ce qui se passait ; ils aperçurent au milieu de l’eau noire une tête enturbannée d’une ceinture de flanelle !…

James Mollescott reconnut sans hésiter le capitaine fou du Corysandre : Sam Arundel, qu’il avait perdu de vue depuis sa rencontre avec le matelot français.

— Il faut sauver cet homme ! cria-t-il… Allez-y avec précaution, car il est fou !

Une embarcation se détacha aussitôt du quai, montée par deux douaniers qui avaient entendu, et se dirigea vers le dément.

Mais Sam Arundel, tout en continuant ses hurlements, nageait avec l’aisance et la vélocité d’un poisson.

Avant que le canot l’eût rejoint, il atteignit une des échelles de fer fixées dans le quai et la gravit en trois bonds.

— Empoignez-le ! fit Mollescott… Et attention : c’est un fou !

Deux détectives se précipitèrent sur Sam Arundel.

Le premier s’affaissa après avoir reçu une terrible ruade dans le ventre ; le second, rendu prudent, n’évita pourtant pas un coup de poing magistralement asséné, qui lui cassa trois dents.

Le fou, triomphant, clama :

 

Je suis le capitaine de Chicago !

 

Court triomphe ! Car trois autres détectives le saisirent par derrière et, l’ayant immobilisé malgré ses efforts, lui passèrent les menottes.

— Qu’on l’emmène à la sûreté ! grommela Mollescott. Il n’est peut-être pas si fou que cela !… Craingsby, restez ici avec quatre hommes ; on ne sait jamais !... je vous ferai relever à minuit !

— Bien, chef !

James Mollescott resta un instant immobile, réfléchissant… Il n’avait rien oublié ! Le fou était pris… le malade à l’hôpital… les marins coffrés !…

Seul, le bossman avait échappé ! Mais on verrait à le retrouver !

Satisfait de lui-même, Mollescott fendit la foule qui stationnait sur le quai et avisant une auto de louage qui passait, il se fit conduire à la sûreté. Il se dirigea, aussitôt arrivé, vers le quartier des prisonniers :

— Où a-t-on mis les hommes arrivés tout à l’heure ? demanda-t-il au gardien chef.

— Quels hommes, monsieur Mollescott ?

— Les marins du Corysandre ! Il y en a dix ou douze, voyons !

— Dix ou douze !… Depuis ce soir à cinq heures, aucun prisonnier n’a été amené ici, monsieur Mollescott !

IV

Dire que James Mollescott s’attendait à pareille réponse serait exagéré.

Pourtant, il resta calme : dès l’instant où le nom de John Strobbins avait été prononcé devant lui, il avait envisagé et prévu les pires éventualités.

D’une voix lente, bien scandée, il dit au gardien-chef :

— Ainsi, vous êtes sûr que l’on n’a pas amené ici les marins du trois-mâts Corysandre qui vient de couler dans le port ?

— Je n’ai pas bougé de mon bureau depuis deux heures de l’après-midi, monsieur Mollescott !… Je m’y suis même fait apporter à dîner ! Alors…

— Comment, vous ne mangez pas chez vous ? fit Mollescott, surpris.

— Si, d’habitude ! Mais pas en ce moment : ma femme est en voyage ; aussi, je préfère me faire apporter mes repas d’un restaurant voisin…

— C’est bien !… Si les prisonniers dont je vous ai parlé arrivaient, veuillez m’en aviser immédiatement à mon cabinet !

— Vous pouvez compter sur moi, monsieur Mollescott !

Le chef de la sûreté de San-Francisco, ayant salué d’une brève inclinaison de tête, s’éloigna à pas rapides et gagna son bureau. Il sonna immédiatement et, au planton accouru, ordonna de lui envoyer le détective Peter Craingsby lorsqu’il arriverait à minuit.

Puis, comme il avait faim, il se fit apporter un repas froid qu’il attaqua avec grand appétit.

Tout en mangeant, il réfléchissait aux événements de la soirée.

Et ses pensées étaient moroses : Que venait faire John Strobbins dans cette affaire ? Tel était le principal point d’interrogation que se posait le policier. Mais sans pouvoir le résoudre !

Il ne douta point que la disparition des marins eût été opérée par le détective-cambrioleur. Dans quel but ?… Quels liens unissaient ce capitaine fou, cet officier blessé, et ce maître d’équipage en fuite ?… De quoi était mort le marin qui avait crié ce nom de John Strobbins ?

Soit par l’officier blessé, soit par Master Buggy-Black – puisque ce dernier se disait propriétaire du Corysandre, James Mollescott espéra trouver un fil conducteur pour démêler cette étrange histoire.

Il se souvint que M. Buggy-Black lui avait promis de venir à son cabinet dans la soirée ; d’ailleurs, il savait où le retrouver, et cette pensée le rasséréna.

Il avait presque terminé son repas, lorsqu’on frappa à la porte :

— Entrez ! s’écria Mollescott.

Peter Craingsby parut.

Sa figure décelait une grande agitation. À l’interrogation muette qu’il lisait sur le visage de son chef, il répondit :

— J’ai conduit le blessé à l’hôpital de Temple-Head !… Le fou est dans un des cachots, ici, en bas…

— Mais… il me semble que je vous avais dit de rester en faction sur le quai jusqu’à minuit ? fit Mollescott, se souvenant soudain de l’ordre donné au détective.

— Chef, j’ai pris sur moi de venir !… Un quart d’heure après votre départ, je vis arriver sur le quai une dizaine de policemen.

« J’interrogeai leur chef, le brigadier Horback, et j’appris qu’ils arrivaient de la caserne de Marble-House ! Or, comme c’était de là qu’étaient déjà venus les hommes qui avaient arrêté les marins du Corysandre, je lui…

— Où sont-ils, ces marins ? interrompit James Mollescott. On ne les a pas vus ici !

— Je vais vous le dire, chef !

« J’interrogeai donc le brigadier Horback et lui demandai ce qu’il venait faire, puisque, déjà, vingt policemen de sa caserne étaient venus.

« À ma grande surprise, il m’affirma qu’aucun autre détachement que le sien n’était parti de Marble-House depuis six heures du soir pour la relève !

— By God ! J’aurais dû m’en douter ! éclata Mollescott : c’est un coup de John Strobbins !… Je le reconnais là !

— John Strobbins ? fit Peter Craingsby, ahuri.

— Oui, John Strobbins ! C’est lui qui a tout fait !

— Ah !… Vous avez une piste, chef ? s’écria le détective, subitement intéressé.

— Oui !… C’est-à-dire, non !… Enfin, dites-moi la fin de votre entretien avec le brigadier Horback ?

— Eh bien, chef, j’eus l’assurance que les policemen qui avaient arrêté les marins ne sortaient pas de Marble-House !

Et, pris d’une subite méfiance – je me souvenais du coup du Cadmore-Castle : encore un méfait de John Strobbins ! – je priai le brigadier Horback de prendre la garde à ma place, et j’allai ensuite téléphoner dans tous les commissariats et corps de garde de la ville : aucun n’avait envoyé de policemen !… Je compris, alors, que nous avions été joués et sautai dans une auto pour vous prévenir ! Voilà, chef !

M. James Mollescott se prit la tête dans ses mains et, pendant quelques instants, s’absorba dans une intense méditation.

Il commençait à comprendre une chose : John Strobbins avait intérêt à ce qu’aucun des marins du trois-mâts ne parlât, puisqu’il les avait fait disparaître. Et ce Basil Stockman, le maître d’équipage, qui s’était si délibérément enfui, devait être son complice.

Restait à savoir le but poursuivi par le détective-cambrioleur.

— C’est certain, fit James Mollescott tout haut. Nous avons devant nous John Strobbins : tout cela porte sa marque !

« S’il n’était pas à bord du trois-mâts, du moins rien ne s’y est fait que sur ses ordres… Il ne tue jamais !… Il s’est contenté de rendre fou le capitaine, et aura brisé, ou fait briser, les jambes du chief-officer, afin que, confiné dans sa cabine, le blessé ne pût voir ce qui se passait…

« Pourtant, M. Buggy-Black, qui est le propriétaire du navire, accuse le chief-officer !… C’est à n’y rien comprendre !

— L’affaire est embrouillée, chef ! murmura Peter Craingsby qui avait écouté avec attention le monologue de James Mollescott. Mais, malgré tout, je ne vois pas pourquoi vous mêlez John Strobbins dans ce drame ; il doit être bien loin…

— Je parle de John Strobbins, parce qu’un des marins du Corysandre est venu mourir, tout à l’heure, à mes pieds en prononçant ce nom !

Et James Mollescott fit le récit de ce qu’il avait vu et entendu à bord du voilier.

Pendant quelques instants, les deux hommes restèrent silencieux. Enfin, Peter Craingsby donna son opinion :

— Sans nul doute, chef, un crime a été commis à bord de ce navire, sur les ordres de John Strobbins, à qui il profite… Dans quel but ? Voilà ce que M. Buggy-Black, le propriétaire du Corysandre, pourra sans doute nous dire !

— Il m’a promis de venir ici dans la soirée !

— Il est bientôt onze heures, chef, et peut-être serait-il bon de lui rappeler sa promesse !… Voulez-vous que j’aille au Moon’s Hole Bar ?… Je vous le ramènerai !

James Mollescott allait répondre, lorsque deux coups légers résonnèrent contre le bois de la porte.

— Ce doit être lui ! fit le chef de la sûreté.

Et il ajouta d’une voix forte :

 Entrez !

Déception ! C’était un policeman en uniforme.

— Que voulez-vous ? grogna Mollescott, furieux à l’aspect de ce visiteur.

— Chef, c’est l’inspecteur Mason qui m’envoie !… En faisant notre ronde tout à l’heure, moi et mon collègue Turnabout, nous aperçûmes, à l’angle de la Toronto-Avenue et de la 18e rue, le corps d’un homme étendu dans le renfoncement d’une porte.

« Croyant avoir affaire à quelque ivrogne nous nous penchâmes pour le relever et nous nous aperçûmes alors qu’il portait un poignard enfoncé jusqu’au manche entre les épaules !

» Il avait vomi beaucoup de sang, que de loin nous avions pris pour du vin, ce qui nous avait fait penser que l’homme était ivre – car ses vêtements en étaient complètement imbibés.

— Après ? coupa Mollescott : allez au fait !

— Oui, chef !… Nous transportâmes donc le blessé…

— Ah ? l’homme n’était pas mort ?

— Non, chef !… Nous le transportâmes au poste de police de la Toronto-Avenue, d’où un médecin fut appelé par téléphone par l’inspecteur Mason qui se trouvait là.

« Le médecin parvint à retirer le poignard de la plaie et pansa le blessé qui revint à lui et, tout en crachant le sang, parla malgré la défense du docteur. Il cria :

« M. Mollescott… M. Mollescott… le Corysandre !

« Et il s’évanouit.

« Alors, comme le médecin déclarait que le transport du blessé à l’hôpital était impossible pour le moment, M. Mason m’envoya vous prévenir !

— Il pouvait me téléphoner ! grommela Mollescott… Et le nom du blessé ? Sait-on le nom du blessé au moins ?

— Oui, chef ! J’oubliais ! Je vous demande pardon ! C’est M. Buggy-Black, le propriétaire du Moon’s Hole Bar !

James Mollescott et Peter Craingsby se regardèrent, sans trouver un mot. Le chef de la sûreté de San-Francisco se leva :

— Venez ! dit-il à Craingsby. Nous allons tenter d’interroger M. Buggy-Black – s’il vit encore !

Rapidement, James Mollescott revêtit son ample manteau et coiffa son chapeau melon :

— Venez, vous aussi ! dit-il au policeman qui, immobile, attendait.

Les trois hommes sortirent de l’hôtel de la sûreté. Une auto les conduisit en quelques minutes devant le poste de police de Toronto-Avenue.

James Mollescott n’attendit même pas que la voiture se fût arrêtée pour sauter sur le sol.

En deux bonds, il fut dans le poste de police. Il traversa l’antichambre et entra dans le bureau du brigadier.

Là, sur un matelas posé à terre et qu’entouraient trois hommes, il aperçut le blessé.

M. Buggy-Black ressemblait à un cadavre ; sa face immobile et exsangue, ses yeux fermés, ses narines pincées et sa bouche entr’ouverte, tout en lui montrait l’image de la mort.

— Alors ? fit Mollescott à un des hommes debout autour du blessé (c’était l’inspecteur Mason), a-t-il dit quelque chose ?

— Non, chef !… Rien !

— Et il ne faut pas essayer de l’interroger pour l’instant ! observa à voix basse un des assistants ; le moindre mouvement pourrait être fatal au blessé ; il a un poumon percé de part en part !

James Mollescott comprit que c’était le médecin qui venait de parler. Il baissa la tête en signe d’assentiment et entraîna l’inspecteur Mason dans la pièce voisine :

— Avez-vous des détails ? demanda-t-il.

— Non, chef !… Je viens d’envoyer deux détectives procéder à une enquête sur l’emploi du temps de M. Buggy-Black ce soir… Le blessé avait beaucoup d’ennemis… C’est parmi eux qu’il faut chercher, sans doute !

— Qu’avez-vous recueilli sur lui ?

V

Après avoir, d’un magistral coup de tête, aplati James Mollescott contre la cloison de la cabine du Corysandre, Basil Stockman, le maître d’équipage du trois-mâts, avait bondi sur la dunette du voilier, et, lestement, avait sauté sur le quai d’une hauteur de cinq mètres.

Comme, ainsi qu’on le sait, il n’y a de la chance que pour la canaille, Basil Stockman était retombé sur ses pieds, sans autre dommage qu’un léger essoufflement.

Après deux secondes d’immobilité, pendant lesquelles il avait repris sa respiration, il s’apprêtait à se lancer dans la foule et à fuir, lorsque deux policemen lui mirent la main sur l’épaule.

Il voulut tenter un effort pour se dégager et essaya de recommencer sur le policier le plus proche de lui le coup de tête qui lui avait si bien réussi avec James Mollescott.

Il n’en eut pas le temps. Un des deux policiers lui appuya un revolver sur la tempe, au même instant que l’autre lui passait aux poignets une solide paire de menottes en fil d’acier.

 Suivez-nous sans résistance, sinon c’est une balle dans la tête, maître Ben Hawick ! fit un des policemen.

À entendre ce nom, Basil Stockman tressaillit violemment.

— Je m’appelle Basil Stockman ! dit-il ; vous vous trompez !

— C’est bon ! vous vous expliquerez avec l’attorney ! Venez !

Basil Stockman, ou plutôt Ben Hawick, grinça des dents. Il vit que le policeman au revolver le guettait et n’hésiterait pas à tirer.

Il se soumit :

— C’est bon ! Je viens !… Vous paierez cela cher ! C’est moi qui vous le dis !… D’abord, ne me serrez pas si fort !

Sans répondre, les deux policemen poussèrent leur prisonnier devant eux dans une direction parallèle au quai.

Après avoir traversé la foule et parcouru une distance d’environ deux cents mètres, ils arrivèrent devant un des nombreux escaliers de pierre creusés dans le quai, et au pied duquel stationnait un élégant canot automobile.

Lestement, les deux policemen y entraînèrent Ben Hawick :

— Où me conduisez-vous ? grogna celui-ci.

— La paix, si tu veux que je ne troue pas ta chienne de carcasse ! grommela le policeman au revolver.

Ben Hawick se le tint pour dit.

Toujours entre ses deux gardes de corps, il atteignit la dernière marche de l’escalier, contre laquelle l’eau noire clapotait.

Soudain, saisi par quatre mains vigoureuses, il se sentit soulevé et projeté en avant, ni plus ni moins qu’un simple paquet ! Il tomba au fond du canot automobile, et le choc fut si brusque qu’il poussa un grognement de douleur.

Il voulut se lever. Mais ses poignets étaient immobilisés par les menottes de fil d’acier, et, dans l’ombre, un homme, accroupi sur lui, entravait ses chevilles !

Ben Hawick se résigna.

Cependant, un individu enveloppé d’un ample manteau de caoutchouc et debout devant la roue du gouvernail du canot, n’avait rien perdu de toute cette scène.

— Nos hommes sont là-bas ? demanda-t-il aux deux policemen.

— Oui, chef ; Reno est avec eux.

— Bon !… Tu lui diras de fouiller soigneusement ses prisonniers et de m’envoyer quelqu’un s’il découvre quoi que ce soit… Il y a juste treize hommes ! Treize ! Qu’il se rappelle bien ce nombre ! Il les lui faut tous les treize !… Et qu’il surveille le capitaine, s’il y en a un !

— Oui, chef !

— Va !… Larguez la bosse, vous autres !… Machine, doucement !

Les deux policemen s’éloignèrent dans la direction du Corysandre, cependant que le canot automobile filait vers le large.

— Bobby ! fit l’homme debout au gouvernail.

Un marin s’approcha de lui aussitôt :

— Prends la barre et dirige le canot vers ce gros navire charbonnier qui est là-bas ; nous y serons invisibles !

— Oui, chef ! répondit le marin en empoignant la minuscule roue de cuivre.

L’homme au manteau de caoutchouc, en deux pas, arriva à l’arrière du canot, à l’endroit que les marins nomment la « chambre », et qui est un creux garni circulairement de banquettes pour s’asseoir. C’est là qu’avait été jeté Ben Hawick.

L’homme au manteau se pencha sur le prisonnier et, tirant de sa poche une petite lampe électrique, il en fit jaillir un jet de lumière en disant :

— Tu ne me reconnais pas, Ben Hawick !… Je t’avais pourtant dit que nous nous retrouverions !

— John Strobbins ! balbutia le prisonnier d’une voix rauque… Vous n’êtes donc pas noyé ?

— Apparemment, mon gaillard ! Mais tu dois comprendre que ce n’est pas pour te narrer mes aventures que je me suis ménagé cette petite entrevue avec toi ? Où sont les diamants ?

— Je ne les ai pas !

— Je m’en doute, mais tu me permettras de m’en assurer plus complètement ! Ce sera, d’ailleurs, vite fait.

Et John Strobbins, tirant un large bowie-knife[2] de sa poche, eut tôt fait de lacérer les vêtements de son prisonnier.

En moins de dix secondes, Ben Hawick n’eut plus sur lui que ses grosses bottes de toile. John Strobbins les lui enleva aussi.

— J’ai froid ! fit le prisonnier en grelottant.

— Mille regrets : moi aussi, j’avais froid, l’autre jour, quand j’ai fait ce merveilleux plongeon !

John Strobbins, lentement, examina avec soin les vêtements effilochés de Ben Hawick. Il eut bientôt terminé et maugréa :

— Je m’en doutais ; tu ne les as pas avec toi !… Mais où sont-ils ?

— J’ai froid !

— Et c’est ce qui t’empêche de parler, homme douillet ? Attends ! Ho ! Johnson ! apporte une couverture à ce gentleman !

Un marin accourut presque aussitôt avec l’objet demandé, dans lequel John Strobbins enroula Ben Hawick :

— Et maintenant, dit-il, me diras-tu où sont ces diamants ?

— Je ne sais pas !

— Ah ! ah ! voudrais-tu, par hasard, te moquer de moi ? Cela m’est rarement arrivé, mon bonhomme !… Écoute-moi bien ! tu as une minute pour te décider. Sinon, je t’enverrai avec une gueuse au cou, méditer au fond du port sur la vanité des richesses de ce monde ! Crois-moi, il vaut mieux vivre sans diamants, que de mourir avec !

— Bloody Hell ! Puisque je vous dis que je ne les ai pas ! Je ne sais même pas où ils sont ! grogna Ben Hawick en proie à une sombre fureur. Ah ! je les ai assez cherchés. Arundel doit seul savoir ce qu’ils sont de devenus !

— Sam Arundel ?

— Oui.

— Tu mens ! Tu l’aurais fait parler et tué !

Ben Hawick fit entendre un rire sardonique :

— Sûr que je l’aurais fait… Malheureusement, il est devenu fou !

— Arundel est fou ?

— Et comment !

— Et les diamants ? Tu as dû fouiller le navire ! Tu as eu le temps !

— J’ai tout fouillé depuis l’avant jusqu’à l’arrière ! Oui !… J’ai fait déplier les voiles, désarrimer tous les colis ! Rien ! Rien ! vous entendez ! Ah ! ah ! Vous êtes fin, John Strobbins, mais pas plus que moi vous n’aurez les diamants !

John Strobbins resta sans réponse ; Ben Hawick parlait avec un accent de dépit trop violent pour n’être pas sincère.

— Ainsi, fit le détective-cambrioleur, tu n’as pas trouvé les diamants. Mais es-tu sûr qu’aucun de tes hommes – de tes hommes à toi, il y en avait douze, exactement, tu vois que-je suis renseigné !… trop tard, hélas – ne s’est point approprié le magot ?

— Oh ! non ! ils n’en connaissaient même point l’existence ! fit Ben Hawick.

— C’est bon ! Je te crois ! Tu vois que je suis de bonne composition, et je t’annonce même que, malgré les torts à mon égard, je te pardonne si tu as dit vrai… Il est encore temps de te rétracter si tu mens, car je vais te garder prisonnier, et, si tu m’as trompé, je te tuerai sans pitié !

— Peuh !…

— À ton aise !… Ainsi, tu m’as dit la vérité ?

— Oui !

John Strobbins éteignit sa lampe électrique.

Il se dressa et courut à la roue du gouvernail. Tandis que durait son entretien avec Ben Hawick, le canot, suivant ses instructions, avait été s’abriter entre deux gros navires, à l’ombre desquels il était complètement invisible.

John Strobbins prit la roue du gouvernail.

Puis, d’un coup de barre, il dirigea l’embarcation droit vers le Corysandre, qui était toujours collé au quai.

Mais, arrivé à deux cents mètres environ du trois-mâts, il vira légèrement sur la gauche, ce qui l’amena entre deux gros chalands pleins de charbon, où le canot fut complètement dissimulé.

— Machine, stop ! commanda John Strobbins.

Les moteurs s’arrêtèrent.

Entraînée par son élan, l’embarcation alla doucement accoster un des chalands, le long duquel, suivant les ordres de John Strobbins, ses marins l’amarrèrent.

Le détective-cambrioleur, aussitôt le canot immobilisé, avait quitté le gouvernail. Il gagna la petite cabine, située à l’avant de l’embarcation, et, après quelques instants, en ressortit revêtu d’un équipement complet de scaphandrier.

— Préparez l’échelle ! commanda-t-il aux marins du canot qui, immobiles, attendaient ses ordres.

Ils obéirent, et, presque aussitôt, une légère échelle de bois fixée aux flancs de l’embarcation s’enfonça dans les flots noirs.

— Vous resterez ici jusqu’à mon retour ! fit Strobbins : dans une heure au plus tard, je serai là !…

— Oui, chef ! répondirent quatre voix.

Ayant assujetti à sa ceinture une boîte de cuivre cylindrique remplie d’outils, John Strobbins empoigna l’échelle et, lentement, descendit. Il eut bientôt disparu dans l’eau.

Grâce au réservoir d’air comprime qu’il emportait avec lui, aucun tuyau ne le reliait au canot. Il était donc libre de ses mouvements.

Il atteignit le fond et, lentement, marcha vers l’endroit où se trouvait le Corysandre, dont la quille se trouvait à environ un métro plus haut que le fond du port.

John Strobbins, quand il eut touché la coque du Trois-mâts, tira de sa boîte de cuivre une cartouche de dynamite et n’eut aucune peine à l’accrocher au manteau de coquillages de toutes sortes incrustés dans la coque du Corysandre.

La cartouche fixée, le détective-cambrioleur mit en action le minuscule mécanisme d’horlogerie devant la faire éclater deux minutes plus tard.

Puis, à pas rapides, il s’éloigna dans la direction de son canot. Il pensait :

— Si les diamants sont encore à bord, ils ne seront jamais si bien gardés que par la mer… en attendant que je vienne les prendre !

VI

Dix minutes plus tard, John Strobbins, ayant ouvert un robinet fixé à sa ceinture, et qui faisait communiquer le réservoir d’air comprimé qu’il portait sur son dos avec l’intérieur de son vêtement de caoutchouc, montait comme un ballon à la surface ; en quelques brasses, il atteignait l’échelle fixée aux flancs du canot automobile, et remontait à bord.

Au même instant, une rumeur retentissait sur le Corysandre : sous l’eau, la cartouche de dynamite avait éclaté et crevé la coque du trois-mâts, qui sombrait lentement.

John Strobbins s’en aperçut à travers le hublot de son casque de cuivre et sourit de satisfaction. Cependant, les marins du canot le débarrassaient hâtivement de son costume de scaphandrier. Bientôt, il eut quitté l’enveloppe de caoutchouc et demanda :

— Rien de nouveau ?

— Rien, chef !

— All right !… Détachez le canot : nous rentrons en ville !

Les marins obéirent ; John Strobbins, s’étant remis au gouvernail, dirigea le canot vers le quai, où il accosta à cinq mètres derrière le Corysandre qui achevait de sombrer.

Le détective-cambrioleur sauta immédiatement à terre et dit :

— Vous conduirez le prisonnier à Cliff-House ! Surveillez-le bien ; s’il tente de s’évader, donnez-lui un narcotique qui le fera tenir tranquille… je viendrai demain matin !

D’un geste désinvolte, John Strobbins se revêtit de son ample manteau de caoutchouc, et, à grands pas, se perdit dans le dédale de rues avoisinant le quai.

Son but n’avait rien de mystérieux : c’était un grand bar, ruisselant de lumières, au-dessus de la porte duquel se lisait, en lettres d’or :

 

Moon’s Hole Bar

 

John Strobbins entra. L’établissement était bondé. À chaque table des dîneurs en habit de soirée, des femmes en robes de soie décolletées, mangeaient au son d’un orchestre de nègres, dissimulé derrière un amas de plantes vertes.

Autour du comptoir de cuivre, des gentlemen, perchés sur de hauts et étroits tabourets, sirotaient lentement, avec la gravité qui convient à une si importante opération, d’innombrables whisky-soda.

John Strobbins regarda autour de lui. Sans doute, il ne vit pas ce qu’il cherchait, car il alla droit au gérant, grand gaillard brun et rasé qui, les mains derrière le dos, surveillait le va-et-vient des garçons nègres, et lui demanda :

— M. Buggy-Black n’est pas venu, ce soir ?

L’homme parut embarrassé :

— Je ne sais pas, gentleman…

— Si ! vous le savez !… Alors, il n’est pas là ? Répondez : oui ou non ?

— Je ne crois pas !

— Well ! À quelle heure viendra-t-il ?

— M. Buggy-Black n’a pas d’heure !

— S’il vous arrive malheur, mon ami, vous ne pourrez vous en prendre qu’à vous !

« Tenez : voilà votre portefeuille que je viens de vous enlever !… Il paraît assez bien garni !… J’aurais pu le garder, sans que vous vous aperceviez de rien ! C’est donc un riche cadeau que je vous fais !… Soyez donc assez aimable pour me dire quand je pourrai voir M. Buggy-Black !

Ce disant, John Strobbins, souriant, tendait au gérant ahuri son portefeuille qu’il lui avait habilement subtilisé.

L’homme, un peu pâle, se saisit du précieux maroquin, et balbutia :

— Oh ! gentleman… Croyez que je ne vous ai pas menti : M. Buggy-Black vient ici tous les soirs à onze heures ! Il viendra certainement tout à l’heure !… Mais…

— Quoi ?

— Ma montre ! Vous m’avez aussi pris ma montre, gentleman ? fit le gérant, complètement désorienté.

— C’est ma foi vrai, et la chaîne avec ! Et voici le tout !… Puisque vous me dites que M. Buggy-Black vient vers onze heures, je vais l’attendre en dînant !… Vous me ferez servir à la table, là-bas, près de la porte…

— Oui, gentleman ! affirma le gérant en accrochant à son gilet la chaîne d’or, à laquelle pendait la montre, que John Strobbins venait de lui restituer.

— Et ne vous avisez pas de me créer des ennuis, conseilla le détective-cambrioleur, sinon, il vous arriverait des choses désagréables !

D’un geste indigné, le gérant affirma que telle n’était pas son intention.

Et, tandis que John Strobbins se dirigeait vers la table qu’il avait indiquée, il le regarda s’éloigner de lui avec soulagement.

Le détective-cambrioleur, le sourire aux lèvres, se fit servir un menu délicat et soigné.

Il y fit honneur, et, vers dix heures et demie, se fit apporter l’addition qu’il solda en y joignant un royal pourboire pour le garçon qui l’avait servi.

Puis, un cigare en bouche, il regarda paisiblement la monumentale horloge du bar, dont le cadran figurait une lune percée d’un trou – c’était de cette horloge que l’établissement tirait son nom.

L’aiguille marqua 10 heures 35, 10 heures 40, 10 heures 45… M. Buggy-Black n’apparaissait toujours pas !

À onze heures, John Strobbins commença à donner quelques signes d’impatience. De la main, il appela le gérant :

— Ce retard est incompréhensible ! affirma ce dernier : M. Buggy-Black vient toujours avant onze heures !… Il va certainement arriver d’un moment à l’autre !

— Well ! J’attendrai !

… Onze heures et quart ! Pas de Buggy-Black !

Un homme entra, dont la mine peu soignée contrastait avec l’élégance des habitués du bar.

John Strobbins reconnut en lui, du premier coup, un détective. Il le vit se diriger vers le gérant et lui parler à voix basse. Le gérant pâlit et donna aussitôt les signes d’une profonde agitation.

Pendant quelques minutes, les deux hommes causèrent ; le détective prit quelques notes, puis, après un regard circulaire sur l’assistance, sortit.

John Strobbins, qui, depuis l’entrée du policier, se tenait sur ses gardes, prêt à tout, se leva aussitôt et courut au gérant :

— Que vous a dit ce détective ? lui demanda-t-il à brûle-pourpoint.

Décontenancé, l’homme regarda son interlocuteur avec terreur :

— M. Buggy-Black vient d’être… vient d’être assassiné ! on l’a retrouvé avec un poignard dans le dos au coin de Toronto-Avenue !

— Assassiné ! gronda John Strobbins dont les yeux lancèrent un éclair… Imbécile, que je suis ! J’aurais dû le prévoir !

Et laissant le gérant stupide et hébété, il bondit vers la patère où étaient accrochés son manteau et son chapeau, empoigna le tout, et, en trombe, franchit la porte et disparut !...

Une automobile passait. Elle était vide. Sans même la faire arrêter, John Strobbins en ouvrit la portière en même temps qu’il sautait sur le marchepied, et cria au chauffeur :

— Sixième Avenue ! Numéro trente-cinq ! Quick (vite).

Le chauffeur, en bon Américain, n’en demanda pas plus ! Et, tandis que son client se laissait tomber sur les coussins, il accéléra la marche de son véhicule, qui fila à toute vitesse vers l’adresse indiquée.

Haletant, John Strobbins murmura :

— L’affaire est belle ! Mais si je réussis, je pourrai dire que je ne me suis jamais autant donné de mal !

En moins de dix minutes, l’auto arriva à l’adresse indiquée et s’arrêta devant une haute maison, dans laquelle le bronze et le marbre avaient été prodigués.

John Strobbins sauta sur le trottoir, lança deux dollars au chauffeur, et courut vers la porte d’entrée de la somptueuse bâtisse.

Il sonna et n’eut pas à attendre longtemps : la porte s’ouvrit aussitôt. Le détective-cambrioleur la franchit et se trouva sous une voûte éclairée par de nombreuses lampes électriques.

D’une porte latérale, un nègre vêtu d’un uniforme de drap garni de galons d’or sur toutes les coutures, apparut :

— Que désirez-vous, gentleman ? dit-il, l’air insolent.

— Je veux voir, à l’instant, M. Jérémie Flipott !

— Oh ! s’exclama le nègre, comme s’il se trouvait scandalisé d’une pareille prétention. Il est impossible, en vérité, de voir M. Flipott en ce moment ! D’abord, M. Flipott est en voyage !

— Mon garçon, tu vas aller dire à M. Flipott que c’est de la part du capitaine Sam Arundel ! Tu entends ! Sam Arundel ! Et il me recevra tout de suite, c’est moi qui te le dis !… Tiens, voilà cinq dollars pour ta peine ! Et va vite, car tu risques en ce moment de perdre ta place – et elle est bonne, si j’en juge par ta mine !

Apeuré par la menace, et adouci par le billet de cinq dollars que venait de lui glisser John Strobbins, le moricaud murmura :

— C’est bien, gentleman !… Je vais aller faire prévenir M. Flipott de votre présence… s’il est revenu ! Mister Sam Arundel, n’est-ce pas ?

— C’est cela même !

— Voulez-vous entrer chez moi, gentleman…

— Non ! Va vite ! J’attends ici !

Un peu dépité de voir son offre déclinée, le nègre, sans insister, marcha vers une porte vitrée qui donnait dans la cage de l’ascenseur et disparut.

Il revint cinq minutes plus tard ; à sa figure, John Strobbins devina qu’il avait été mal reçu.

— Eh bien, demanda le détective-cambrioleur, qu’a dit M. Flipott ?

— M. Flipott n’a rien dit : M. Flipott est parti en voyage depuis deux jours !…

— Comment ?

— Oui, gentleman !… Il devait revenir hier soir ! Même que mistress Flipott est très inquiète ! Elle m’a dit de vous faire savoir qu’elle ne savait pas elle-même où était M. Flipott !

John Strobbins eut besoin de toute sa volonté pour rester calme.

Après un instant de silence, il s’écria :

— Well, mon garçon, merci… je reviendrai !

Et sur ces mots, il sortit.

Dans la rue, il murmura :

— Ah çà ! aurais-je trouvé mon maître ?

VII

Depuis le commencement de cette soirée néfaste, M. James Mollescott vivait dans une sorte de rêve. Malgré son endurcissement professionnel, il n’en était pas moins surpris et ému par le mystérieux drame du Corysandre.

En quelques heures, tant d’événements tragiques autant qu’incompréhensibles s’étaient déroulés, que le chef de la sûreté de San-Francisco cherchait en vain à mettre quelque ordre dans son esprit dérouté, et aussi à relier entre eux tant de faits disparates.

Il aurait pourtant espéré en venir à bout, si le nom de John Strobbins n’eût point été prononcé !…

Dans le poste de police de Toronto-Avenue, James Mollescott se rappelait la scène du Corysandre, ce matelot qui était venu expirer à ses pieds en râlant : John Strobbins !… Que venait faire John Strobbins dans ce drame effrayant ?

C’est ce que James Mollescott se demandait, tandis que l’inspecteur Mason, interrogé par lui sur M. Buggy-Black, répondait :

— Nul ne connaît d’ennemi déclaré à M. Buggy-Black ; c’est, comme vous le savez, chef, un ancien mineur, qui, avec les quelques pépites qu’il a recueillies en Australie, est venu à Frisco fonder le Moon’s Hole Bar ! C’est un établissement très prospère…

— Je sais ! fit brièvement Mollescott, toujours plongé dans ses réflexions.

Le médecin qui soignait le blessé s’approcha de lui :

— Je m’en vais, monsieur Mollescott ! dit-il. Je n’ai plus rien à faire ici. L’hémorragie s’est arrêtée ! Il n’y a qu’à laisser reposer le blessé, et, s’il le demande, lui donner une cuillerée de la potion dont voici l’ordonnance. Je reviendrai demain matin pour aviser au transport de M. Buggy-Black à l’hôpital… s’il vit encore !

— Vous craignez une issue fatale ? demanda Mollescott.

— Hélas, oui ! Pourtant, on ne sait jamais !

— J’aurais bien voulu pouvoir l’interroger !… Son assassinat se rattache à une mystérieuse et troublante affaire que j’aurais aimé élucider ! murmura Mollescott.

— Gardez-vous-en bien ! Le blessé est dans le coma. Son organisme, ébranlé par le choc et le sang perdu, ne résisterait pas à la moindre émotion !... Je vous salue, gentleman !

Médecin et policier échangèrent un vigoureux shake-hand.

James Mollescott resta seul avec l’inspecteur Mason. Il allait parler, lorsque la porte s’ouvrit. Un détective entra, et, en voyant le chef de la Sûreté, s’immobilisa, surpris.

— Whiteaway ! exclama Mollescott en reconnaissant le nouveau venu : vous venez de chez M. Buggy-Black, n’est-ce pas ?

— Oui, chef !

— Vous avez du nouveau ?

— Comme çà !… Le gérant du Moon’s Hole Bar m’a raconté que, vers neuf heures, un individu, assez élégant, était venu lui demander un entretien avec M. Buggy-Black, et que, comme le gérant lui répondait évasivement, il l’avait menacé d’une vengeance s’il ne s’expliquait pas mieux.

« Puis, l’inconnu, pour mieux faire parler le gérant, lui avait montré son portefeuille et sa montre qu’il lui avait subtilisés pendant qu’il parlait !

— Ce ne peut être que John Strobbins ! éclata Mollescott. Il n’y a que lui pour avoir une pareille audace !… Après ?

— Après, chef, l’inconnu est resté dans le bar jusqu’à onze heures ; il y a dîné, il a payé exactement sa note et a donné un magnifique pourboire au garçon ! Car j’oubliais de vous dire que le gérant avait fini par lui révéler que M. Buggy-Black venait chaque soir vers onze heures au Moon’s Hole Bar !

— Ah ! ah !… Et John Strobbins… je veux dire, l’individu en question, n’a parlé à personne dans le bar ?… Il n’a pas échangé de signes avec quiconque ?

— Je l’ai demandé au gérant, qui m’a affirmé n’avoir rien remarqué, bien qu’il n’eût pas quitté des yeux son étrange consommateur, dont l’honnêteté lui inspirait des doutes…

— Pourquoi n’a-t-il pas prévenu la police ?… Cet homme avait commis sur lui une tentative de vol !

— Vous savez, chef, dans ces établissements on n’aime pas trop avoir à faire à nous !

— Imbéciles !… Et à quelle heure l’homme est-il sorti du bar ? Ce point est important, Whiteaway !

— J’y ai fait attention, chef ! Eh bien, l’individu était toujours devant sa table, lorsqu’un des détectives qui avaient relevé M. Buggy-Black entra dans le bar pour en faire part au gérant !

— Ah ?

— Oui, chef !… Et, le détective parti, l’inconnu se leva et rejoignit le gérant à qui il demanda : Que vous a dit ce détective ?

— C’est John Strobbins ! Démon ! sacra Mollescott.

— Le gérant, troublé, apprit à son interlocuteur l’assassinat de M. Buggy-Black. Sur quoi, l’individu, très ému, courut prendre son pardessus et son chapeau, et quitta le bar en courant !

— Et cet imbécile n’eut pas l’idée de le suivre ?

— Non, chef ! Je le lui ai demandé. Il m’a dit ne pas y avoir pensé !

— Et après ?

— C’est à peu près tout, chef !… Des voisins croient avoir vu l’inconnu monter dans une auto… Mais ils ne sont pas affirmatifs ; à cette heure-là, tous les clients du Moon’s Hole Bar, ou presque, s’en vont en auto !

— Il faudra rechercher cette voiture ! Vous ferez une note… Quoi ?

Des gémissements se faisaient entendre, James Mollescott s’interrompit et se pencha vers le matelas où gisait le blessé.

M. Buggy-Black avait ouvert les yeux.

De ses lèvres sèches, au coin desquelles restait encore un peu de sang coagulé, un murmure indistinct et saccadé sortait.

Le chef de la sûreté se baissa jusqu’à ce que son oreille touchât presque les lèvres du blessé.

Celui-ci cessa de gémir, comme s’il rassemblait ses forces.

Puis, d’une voix faible, sifflante, oppressée, mais suffisamment intelligible, il balbutia :

— … Diamants… voleurs… assassins !… mort. Smiley… assassin… Flipott… diamants…

— Quoi ? questionna Mollescott… Expliquez-vous !… On vous a assassiné pour vous voler des diamants ?

— Oui !

— Oui ?

— Non !

— Comment, non ? Vous dites oui, et puis après non !…

— Je… vais… vous… vous ex… pliquer…

— Ne vous fatiguez pas ! fit Mollescott qui, entraîné par la curiosité, oubliait totalement la prescription du médecin ; je vais vous interroger ; vous répondrez par oui ou par non en…

— Je… je… ah ! aaah !

Mollescott, épouvanté, se redressa.

Comme galvanisé, le mourant venait de lever la tête, et, dans un dernier râle, crachait à la fois une gorgée de sang et son dernier reste de vie.

Le chef de la sûreté, très pâle, se pencha sur lui et reconnut qu’il était mort !

— Malheur et malédiction ! gronda-t-il. Il est mort !...

L’inspecteur Mason ne répondit pas. Il était aussi ému que son chef.

Après un instant de silence, James Mollescott marcha vers une table voisine, et, un peu calmé, attira à lui un papier et un crayon.

Il écrivit les quelques paroles prononcées par Buggy-Black :

Diamants – voleur – assassin – mort – Smiley – Assassin. – Flipott – Diamants.

Il réfléchit et murmura après avoir relu :

— C’est bien cela… Il ne m’a pas dit autre chose ?… Non !… Quels sont ces diamants pour lesquels on l’a assassiné ?… Et ce Smiley ? Et ce Flipott ?… Flipott ?… Serait-ce Jérémie Flipott, de la sixième avenue ? Il est riche, pourtant ! Mais sait-on jamais ?... C’est à voir !...

Soigneusement, James Mollescott inséra le papier dans sa poche, et, pris soudain d’une idée subite, s’écria :

— Continuez l’enquête, Mason !… Je m’en vais... S’il arrive quoi que ce soit, téléphonez-moi à l’hôpital de Temple-Head, et, si je n’y suis plus, à mon bureau de la Sûreté.

— Bien, chef !

— Au revoir – et bonne chance !

Mollescott sortit.

La Toronto-Avenue était complètement déserte : il était près de deux heures du matin !

Le chef de la sûreté, renonçant à trouver une voiture, prit dans sa poche un revolver qu’il tint tout armé à la main, et, marchant au milieu de la chaussée pour éviter toute surprise, il se dirigea à pas rapides vers l’hôpital de Temple-Head.

Il y arriva une demi-heure plus tard et se fit immédiatement conduire au chevet de William Winckler, le « chief-officer » du Corysandre.

Le marin, placé dans un bon lit par les soins de Peter Craingsby, dormait à poings fermés ; il devait y avoir longtemps, sans doute, qu’il n’avait fait pareil somme…

Durement, Mollescott réveilla, et, à brûle-pourpoint, sans lui laisser le temps de reprendre ses esprits, lui dit :

— Je suis le chef de la sûreté !… Je viens vous annoncer que vous êtes accusé par M. Buggy-Black d’avoir assassiné le subrécargue de votre navire.

— Moi ?

— Oui, vous ! Comment s’appelait ce subrécargue ?

— Thornton Smiley !

— C’est bien cela !… Et vous avez commis ce crime pour vous emparer des diamants que M. Smiley apportait à M. Buggy-Black !

— Moi ?… Quels diamants ?

— Vous niez !… À votre aise !… Sachez, cependant, que, ce soir même, vos complices ont assassiné M. Buggy-Black ! Il est mort en vous accusant !… D’ailleurs, il vous avait accusé déjà tout à l’heure devant moi !

— Oui, et même il affirmait que j’avais l’intention saugrenue de m’emparer du navire !… Maintenant, il m’accuse de lui avoir volé des diamants !

« Après votre départ, je m’en souviens, maintenant, il m’a parlé de diamants… Comme je ne le comprenais pas, il n’a, d’ailleurs, pas insisté et m’a laissé en paix !

« Je m’étonne qu’il ait encore pensé à moi ! Je suis un pauvre officier, monsieur, je suis blessé, estropié pour la vie, et voici que l’on m’accuse du plus grand des crimes !… Mon innocence éclatera !

« Pour l’instant, je ne demande qu’un peu de pitié : depuis deux mois, je suis sans soins ! Ce soir, j’ai failli être noyé : laissez-moi reposer, monsieur, je vous prie !

James Mollescott ne put, quoi qu’il fît, rien tirer d’autre du blessé et se retira la rage au cœur.

VIII

En sortant de la maison de Jérémie Flipott, John Strobbins s’était demandé s’il n’avait point, par hasard, trouvé son maître.

Ainsi qu’on le verra plus loin, le détective-cambrioleur avait depuis de longs mois médité et préparé tout pour réussir dans l’entreprise qui le préoccupait.

Et voilà que, l’un après l’autre, les principaux personnages du drame lui glissaient entre les doigts : Buggy-Black assassiné ! Jérémie Flipott disparu !

John Strobbins, pourtant, n’était pas homme à se laisser aller au découragement.

Après avoir réfléchi quelques brèves minutes, il se dirigea vers le Stock-Exchange et, là, sauta dans un tramway allant vers le port. Il regarda sa montre :

— Minuit moins vingt ! murmura-t-il. J’ai le temps !

Arrivé sur le port, il descendit, et, d’un pas délibéré, marcha vers un des nombreux escaliers creusés dans les quais, et au bas duquel un petit canot était attaché à une chaîne de fer que fermait un cadenas.

John Strobbins, tranquillement, tira une clé de sa poche, ouvrit le cadenas, dépassa la chaîne, et sauta dans le canot.

Il se baissa et empoigna une paire d’avirons qui se trouvaient au fond.

Et, après les avoir mis en place, il s’assit et rama vigoureusement vers la passe de Golden-Gate.

Il contourna le musoir fermant le port et se dirigea vers les hautes falaises de Cliff-House que la lune, à son second quartier, éclairait d’une lueur blafarde.

Maniant habilement la légère embarcation, John Strobbins se glissa entre les rocs parsemant la mer au pied des falaises, et, au risque d’être vingt fois brisé contre eux, parvint à gagner une sorte de grotte creusée par le flot dans la muraille de granit, et dont l’entrée était si basse et si étroite qu’il dut se coucher à plat ventre sur les bancs du canot pour éviter d’en heurter la voûte.

Toujours courbé, le détective-cambrioleur s’accrocha à la paroi de roc et ainsi fit lentement avancer son canot.

Après avoir parcouru environ trois cents mètres dans ce canal souterrain, éclairé seulement par la minuscule lampe électrique qu’il portait avec lui, John Strobbins arriva enfin devant un énorme quartier de rocher qui obstruait complètement le conduit.

La pierre devait être en équilibre, car, sans effort apparent, le détective-cambrioleur la fit tourner sur elle-même, et ainsi découvrit un passage étroit, mais plus que suffisant pour donner passage à l’embarcation.

D’une poussée, John Strobbins s’y engagea. Il franchit un court espace voûté et se trouva dans une vaste salle creusée dans le roc et traversée dans son plus grand diamètre par une sorte de canal qui aboutissait au passage par lequel il venait d’arriver.

Derrière ce dernier, le bloc de rocher s’était automatiquement remis en place ; le détective-cambrioleur, en deux coups d’aviron, approcha son embarcation de la berge et sauta sur le roc.

La salle souterraine paraissait déserte. Quatre lampes à acétylène fixées aux murs – une sur chacune des faces – l’éclairaient comme en plein jour.

De son pas souple, John Strobbins se dirigea vers une porte massive encastrée dans le roc, l’ouvrit au moyen d’un ressort secret, et, en ayant franchi le seuil, se trouva dans une pièce plus petite, confortablement meublée : les murs étaient tendus de fines nattes japonaises, le sol recouvert d’un épais tapis de laine.

Sur une table d’acajou incrusté d’or, une lampe de porcelaine de Chine répandait autour d’elle une douce clarté : Fauteuils profonds et divans moelleux invitaient au repos.

John Strobbins s’assit et pressa sur le bouton d’une sonnerie électrique dissimulée entre les nattes du mur ; presqu’instantanément, la porte s’ouvrit et un homme d’une taille élevée, presque un géant, vêtu en policeman, parut :

— Good bye, Reno ! fit Strobbins. Tu ne t’attendais pas à me voir sitôt, hein !… Mauvaises nouvelles : Buggy-Black est mort ou n’en vaut guère mieux ; quant à Jérémie Flipott, il a tout simplement disparu !

— Je te l’avais dit que tu n’étais pas le seul chasseur sur la piste !

— C’est vrai, mais le gibier sera pour moi !

— Savoir, John ! Et qui soupçonnes-tu de ce double coup ?

— Je ne soupçonne personne : j’ai une certitude !… Les marins du Corysandre sont tous ici, n’est-ce pas ?

— Oui ! Tous !… Cela n’a pas été difficile de les capturer : ils ne se tenaient pas debout ! Quant au capitaine, Mollescott l’a fait envoyer à la sûreté !

— Well ! Il est fou ! Tu ne les a pas laissés communiquer avec Ben-Hawick ?

— Non !

— Tout va bien, alors !… Tu vas m’amener Ben-Hawick ici, ce qui te permettra d’assister à un intéressant entretien ! Fais vite !

— Je suis là de suite !

Reno disparut aussitôt. John Strobbins, un sourire énigmatique aux lèvres, prit une cigarette d’Orient dans l’étui d’or qu’il retira de sa poche, l’alluma et en aspira voluptueusement l’odorante fumée.

Malgré sa robustesse, il commençait à sentir la fatigue…

La porte violemment ouverte donna, à cet instant, passage à Reno qui poussait devant lui Ben Hawick (alias Basil Stockman) ; l’ex-maître d’équipage du Corysandre faisait triste mine. Il avait les poings liés, et les chevilles entravées au point que c’est à peine s’il pouvait marcher. D’une rude bourrade, Reno le fit choir aux pieds de Strobbins.

— Doucement, mon ami ! Comme tu y vas ! conseilla le détective-cambrioleur en tirant une bouffée de sa cigarette parfumée… Remettez-vous, maître Ben Hawick ! Remettez-vous !… On fait ce qu’on peut, et je regrette de ne mieux pouvoir vous recevoir… mais je vois dans vos yeux que, si je vous faisais délier, vous me poignarderiez !

— Sûrement ! affirma le prisonnier d’une voix rauque.

— Merci !… Mais parlons de choses sérieuses. J’ai l’honneur de vous apprendre, maître Ben Hawick, que M. Buggy-Black a été assassiné cette nuit, et que son associé  vous voyez que je suis bien renseigné – son associé, M. Jérémie Flipott, a disparu !… Cela ne vous dit rien ?

— Que voulez-vous que cela me fasse ?

— Pas de chagrin, bien sûr !… Mais ce n’est pas tout : figurez-vous, maître Ben Hawick, que, en plus de votre nom, je connais votre profession !

« … Il existe, à Frisco, une association qui s’appelle la Main Ouverte, c’est une main ouverte pour recevoir ce qu’on veut bien lui donner, et aussi ce qu’on ne veut pas lui donner !… Vous en êtes un des principaux membres !… C’est la Main Ouverte qui a fait assassiner Buggy-Black et Flipott, comme c’est vous qui avez supprimé Thornton Smiley, blessé William Winckler, et rendu fou Arundel… Vous me comprenez ?

— Non !

— Cela, c’est franc ! Je m’en excuse, car si vous ne me comprenez pas, la faute en est à moi qui ne me fait pas bien comprendre !… Je dis donc que vous allez me révéler l’endroit où la Main Ouverte enferme ses prisonniers, afin que je délivre Flipott – vous vous doutez pourquoi !… Donc, parlez ! Où se trouve le repaire de la Main Ouverte ?

— Vous pouvez me tuer, je ne vous le dirai pas ! D’abord, je ne fais pas partie de la Main Ouverte !

— Je ne veux pas vous tuer, maître Hawick : je ne tue jamais personne !… Seulement, comme onze de vos amis (les marins du Corysandre) sont enfermés ici, si, dans dix minutes, vous ne m’avez pas répondu avec franchise, je les livrerai à la justice et leur ferai connaître que c’est vous qui en êtes la cause !

— Vous ne ferez pas cela ! rugit Ben Hawick en proie à une terrible fureur.

— Non ! Je me gênerai !… Et l’on parlera du traître Ben Hawick…

— On ne vous croira pas ! Les camarades me connaissent !

— Possible ! Et je prendrai soin de leur dire ce qui s’est passé à bord du Corysandre : que vous vous êtes arrangé avec moi ! On me croira ! On croit toujours au mal ! D’autant plus que je n’ai pu être renseigné que par vous, pas vrai, cher Ben Hawick !

Le prisonnier grinça des dents ; mais ne prononça pas un mot.

John Strobbins, ayant terminé sa cigarette, en alluma une seconde.

Après un long silence, Ben Hawick se décida à parler :

— Ainsi, vous ferez cela ? dit-il en tournant la tête vers John Strobbins.

— Je le ferai !

— Et si je vous révèle où est le repaire de la Main Ouverte ?

— Dans ce cas, j’enlèverai Jérémie Flipott et j’oublierai ce que j’aurai vu : je ne suis pas chargé de la police de Frisco, moi !

— Et… à moi, que me ferez-vous ?

— À vous, Ben Hawick ? Je ne vous paierai pas ce que je vous dois, c’est-à-dire une balle dans la tête ! Mais, foi de John Strobbins, je vous rendrai la liberté et dix mille dollars avec !

— Dix mille dollars, ce n’est pas lourd !…

— C’est plus lourd que rien !… Où est le repaire de la Main Ouverte ?

— Au village d’Ollima ! fit Ben Hawick, comme un homme qui se jette à l’eau.

« C’est au Bishop’s Bar, dans la cave… Du moins, c’était là, il y a huit mois, avant mon départ !

— Il y a un mot de passe ?

— Oui : Hang ! Hanger (Pendre-Couteau)

— Well ! Si vous avez dit vrai, demain vous serez libre. Et s’il m’arrive quoi que ce soit, mon ami Reno, ici présent, vous fera subir certaine torture que lui ont appris les indiens Navajos… Vous me comprenez ?

« Tout est bien, alors !... Reno, je vais dormir une heure sur ce canapé.

« Préviens douze de nos hommes, et qu’ils soient prêts à partir dans le canot automobile… Ramène ce gentleman chez lui !… À demain, maître Ben Hawick !

Et, tandis que Reno faisait lever le prisonnier et le poussait dehors, John Strobbins, jetant sa cigarette, s’étendit sur un divan et s’endormit immédiatement.

Une heure plus tard, Reno vint le réveiller. Aussitôt debout, le détective-cambrioleur sortit.

Dans le canal traversant la grande crypte, un canot automobile, ras sur l’eau et dans lequel douze gaillards armés jusqu’aux dents étaient assis, attendait.

Le ronflement de ses moteurs résonnait puissamment sous les voûtes de granit.

— À tout à l’heure, Reno ! fit John Strobbins en sautant dans la légère embarcation.

Il alla se mettre à la barre, et, à son commandement, le canot s’engagea dans le canal souterrain, et flotta bientôt au pied des falaises de Cliff-House.

Habilement, John Strobbins guida l’embarcation au milieu des récifs et la lança vers le large.

Moins de vingt minutes plus tard, le canot s’échouait sur la plage du village d’Ollima.

IX

— Vous allez me suivre jusqu’à l’entrée du village, les enfants, et ne viendrez que si vous entendez mon coup de sifflet.

« Sinon, vous me guetterez, et me suivrez lorsque vous me verrez revenir vers la plage.

« Et soyez prêts à tous moments à tirer : gardez vos revolvers armés ! Avec les gentlemen de la Main Ouverte, il faut s’attendre à tout !…

« Tom ! Toi, tu vas rester dans le canot ! Une fois que nous serons débarqués, tu te tiendras au large, les moteurs à petite vitesse, de façon à nous recueillir et fuir à toute allure, le cas échéant !

« Tout le monde a compris ?… Oui ?… Bon ! Alors, en avant ! Et ne craignez pas de vous mouiller les pieds !… Je suis sur une bonne affaire qui vous vaudra à chacun dix mille dollars, si elle réussit ! Et pas de bruit, surtout !

Sur ces mots, John Strobbins sauta à la mer qui, à l’endroit où le canot était échoué, était profonde de quarante centimètres. Ses onze hommes le suivirent.

D’un pas leste, le détective-cambrioleur se dirigea vers le village d’Ollima dont les maisons basses se détachaient sur le ciel de velours sombre.

À cinquante mètres derrière lui, sa petite troupe se mit en marche et s’arrêta au milieu d’un buisson de hauts cactus, un peu avant d’arriver aux premières maisons de la localité.

John Strobbins, seul, poursuivit son chemin.

Il arriva ainsi devant une élégante villa construite dans le style Mauresque, et au-dessus de la porte de laquelle une plaque de verre portait ces mots en lettres d’or :

 

Bishop’s Bar

 

Sans être le moindrement ému, John Strobbins crispa sa main gauche sur la crosse de son revolver, et, de sa main droite, appuya longuement sur le bouton de cuivre d’une sonnerie électrique encastré dans le mur de briques.

Deux minutes se passèrent.

Soudain, de l’autre côté de la porte, une voix demanda :

— Qui est là ?

— Hang-Hanger ! répondit John Strobbins en contrefaisant sa voix.

Pas de réponse ! Mais, lentement, la porte s’ouvrit.

Sans hésiter, le détective-cambrioleur entra. Il vit devant lui un homme vêtu d’un costume de toile bleue, qui tenait en main un robuste bowie-knife.

L’homme, d’une poussée, referma la porte et dit :

— Suis-moi, compagnon !

John Strobbins obéit. Derrière son guide, il franchit un étroit couloir éclairé de loin en loin par des veilleuses, et qui aboutissait à une porte de chêne plaquée de fer.

Sans prononcer une parole, l’homme l’ouvrit au moyen d’une clé qu’il sortit de sa poche :

— Passe ! dit-il brièvement à John Strobbins.

Le détective-cambrioleur ne s’étonnait de rien. Il entra dans une vaste salle emplie de gaillards à mines sinistres.

Trois lampes à pétrole, pendues au plafond, l’éclairaient. Un brouhaha confus, produit par les interpellations, les jurons, les cris rauques de l’assistance s’entendait.

L’âcre, et épaisse fumée des pipes emplissait le local d’un nuage gris.

Scellées au sol par des crampons de fer, John Strobbins vit quelques tables surchargées de bouteilles de vin et de whisky, autour desquelles des individus discutaient âprement.

Leurs couteaux et leurs revolvers, posés devant eux, indiquaient leur volonté d’appuyer leurs raisons par des arguments irréfutables.

John Strobbins reconnut parmi eux les principaux malandrins de San-Francisco.

Il pensa que James Mollescott aurait payé fort cher pour se trouver à sa place !

— J’ai manqué ma vocation ! se dit-il ; j’aurais fait un excellent détective ! Mais, voyons à terminer cette affaire !

Lorsque John Strobbins était entré, nul n’avait fait attention à lui : le Bishop’s bar était le rendez-vous des membres de la Main Ouverte qui y venaient boire en paix, sans s’inquiéter les uns des autres.

John Strobbins réfléchit quelques instants au moyen de délivrer Jérémie Flipott. Il n’avait demandé aucun détail sur la Main Ouverte à Ben Hawick, craignant que le bossman de la Corysandre ne lui tendît quelque piège. Aussi ne savait-il que fort peu de chose sur la sinistre association. Mais, d’autre part, il en connaissait presque tous les membres, qu’il avait eu l’occasion de fréquenter sous différents déguisements. C’était son seul atout.

Il résolut de s’en servir.

Sans hésiter, il marcha vers un grand gaillard qui, attablé tout seul devant une bouteille de whisky presque vide, paraissait en proie à de sombres réflexions.

John Strobbins lui mit la main sur l’épaule en disant :

— Hallo ! Jasper, vieux gibier ! Ça ne va pas, alors ?

L’homme se retourna, l’air menaçant :

— Qu’est-ce que tu me veux, toi ? Est-ce que je te connais ? File !

— Oh !… un vieil ami comme moi ! Tu ne me reconnais pas, Jasper ? Nicholas Bush, voyons !… Nous étions ensemble à Sing-Sing !

De fait, ledit Jasper avait fait une « cure » de cinq ans à la prison de Sing-Sing ! John Strobbins ne l’ignorait pas !

Ce souvenir adoucit le bandit : on connaît tant de monde en prison ! Il répondit :

— Ah ? Tu es Nicholas Bush ? Je ne me souviens plus de toi… Mais n’importe, tu vas boire un verre avec moi !

— Cher Jasper ! Toujours aussi aimable !

— Heu !… j’ai des ennuis !… J’ai raté hier un cambriolage, et le vieux Slom qui était avec moi a été pris !… Fichu métier ! Et toi ?

— Moi ? fit John Strobbins, cela va assez mal. Je viens de faire un voyage en Australie avec Ben Hawick, et…

— Ben Hawick !… Vous êtes arrivés ce soir, pas vrai !… Chomull est venu nous dire tout à l’heure que la police vous avait arrêtés tous !… Heureusement que Chomull avait pris ses précautions : le vieux Flipott, qui avait des intérêts dans l’affaire, est ici depuis deux jours… Quant à Buggy-Black, Chomull, lui-même, l’a rendu muet !… Mais comment as-tu fait pour échapper à la police ?

— On sait se débrouiller ! fit mystérieusement John Strobbins en clignant de l’œil.

— Tu as raison : garde ton moyen, on ne sait jamais, crois-moi !

« Et tu as vu Chomull ? Ce qu’il sera content lorsqu’il va savoir ta présence ici !

« Figure-toi qu’il est dans une fureur terrible ; il dit que l’affaire est ratée, et que c’est la faute de Ben Hawick. Est-ce vrai ?

— Oui et non… Et Chomull est ici ?

— Mais oui ! Dans la salle du fond !

— Viens avec moi, nous allons le voir !

John Strobbins aurait dû dire : Je viens avec toi ! Car, s’il connaissait le dénomme Chomull, voleur émérite et assassin au besoin – il ignorait, et pour cause, l’endroit où se trouvait la « salle du fond ».

Jasper, en homme économe, empoigna la bouteille de whisky posée sur la table et, d’une lampée, la vida.

— Allons-y ! dit-il à Strobbins en se levant.

Les deux hommes traversèrent les groupes de bandits et arrivèrent devant la vaste cheminée dans laquelle brûlaient des briquettes de pétrole solidifié.

Jasper appuya sur une des moulures du manteau de la cheminée ; un côté de celle-ci tourna aussitôt sur lui-même et découvrit une étroite ouverture dans laquelle les deux hommes passèrent.

Cette issue donnait sur les appartements du sieur Chomull, propriétaire du Bishop’s bar.

En cas de descente de police, elle servait aux bandits pour fuir.

Les deux hommes, après avoir traversé un petit corridor, pénétrèrent dans une sorte de salon, au milieu duquel un petit être à mine chafouine était penché sur une table où se trouvaient des plans : M. Chomull était en train de combiner le cambriolage d’une riche villa d’Oakland.

— Qu’est-ce qu’il y a encore ? grommela-t-il en entendant entrer les deux hommes.

 Beaucoup de choses, répondit John Strobbins ; j’ai pu m’évader du cachot de la sûreté tout à l’heure…

— Je ne te connais pas ? fit Chomull, l’air défiant.

— Je suis Nicholas Bush, je me suis embarqué sur la Corysandre avec Ben Hawick…

— Tu étais sur la Corysandre !

— Un peu !… Et tout à l’heure la police nous y a gentiment cueillis !

« Même que Ben Hawick n’est pas content. Il m’a dit que tu aurais bien pu préparer un canot pour notre arrivée… Et d’autres disent comme lui !

— Je croyais que tout se passerait bien ! Depuis deux jours, j’avais enlevé Flipott… C’est la faute à ce misérable Buggy-Black, qui, malgré moi, m’a glissé entre les mains.

« Mais je l’ai rattrapé ce soir et il n’a rien perdu pour attendre !

John Strobbins hocha la tête. Il était content de lui : c’était maintenant Chomull, qui, non seulement ne le suspectait plus, mais encore se justifiait devant lui !

— Oui, dit le détective-cambrioleur, tout cela est bien ennuyeux…

— Ben Hawick a les diamants ?

John Strobbins, sans répondre, indiqua du regard Jasper, qui, immobile, écoutait en silence.

— Va-t-en, Jasper ! ordonna Chomull.

L’homme obéit.

— Alors, Ben Hawick a les diamants ? répéta Chomull, dès que Jasper eut disparu.

— Non ! Mais il sait où ils sont !

— Où cela ?

— À Freemantle !

— À Freemantle ? Ce n’est pas possible !

— Si !… Au dernier moment, Arundel a réussi à les voler au subrécargue…

— Qui est Arundel ?

— Le capitaine du Corysandre !… Il est fou !

— Il est fou ?

— Eh oui ! Mais laisse-moi finir ! Arundel qui était l’homme de Flipott a volé les diamants à Smiley, le subrécargue…

— Pourquoi ?

— Écoute, Chomull, si tu m’interromps tout le temps, nous n’en finirons jamais. L’affaire est que Arundel a déposé les diamants dans une banque de Freemantle… Ben Hawick ne l’a su que le jour où Arundel est devenu fou !

— Mais comment ?

— Arundel est devenu fou parce que Ben Hawick l’a torturé pour savoir où étaient les diamants ! Il croyait qu’ils étaient à bord !

— Quel idiot !

X

— Il est certain que Ben Hawick n’a pas été fin ! acquiesça John Strobbins… Pour l’instant, il nous faut remettre en liberté Jérémie Flipott…

— Tu es fou !

— Non !... Jérémie Flipott doit avoir reçu le récépissé des diamants. Déjà, peut-être, se les est-il fait envoyer – ce que je ne crois pas, car il doit avoir peur que Buggy-Black, qui est son associé…

— Je le sais !

— Laisse-moi parler ! Il doit avoir peur que Buggy-Black sache qu’il a les diamants.

« Il va donc les laisser dormir dans la banque de Fremantle, d’où il peut seul les retirer, comprends-tu ?

— Si je lui faisais signer un papier ? fit Chomull, avec un sourire sinistre… J’irai ensuite chercher les diamants…

— Et l’on te coffrerait, puisque tout le monde, sait que Jérémie a disparu.

— Tu as raison !

— Tu vas donc lâcher Flipott.

« Nous lui banderons les yeux afin qu’il ne sache pas d’où il vient, et nous l’abandonnerons dans le quartier chinois… Puis, d’ici quinze jours ou un mois, quand tout le monde l’aura bien revu, nous irons lui rendre visite et, en le menaçant de dénoncer ses manigances à la police, nous nous ferons écrire une lettre par laquelle il chargera l’un de nous d’aller chercher les diamants !… S’il refuse, je le ferai accuser par le chief-officer du Corysandre, qui affirmera qu’Arundel lui a avoué avoir assassiné le subrécargue sur son ordre !

— Sais-tu, Nicholas Bush, que tu es rudement fin ! Je ne t’avais point apprécié jusqu’ici… Mais, dorénavant, j’aurais l’œil sur toi !… Tu as raison !… Je vais, de suite, faire sortir Flipott : tu l’accompagneras toi-même à Frisco en voiture !… Reste ici ! Tu sortiras par derrière avec Flipott : il est inutile que les camarades soient au courant : on est toujours trop !… Je vais moi-même atteler la voiture !

— J’attends !

Chomull, après avoir été pousser un verrou qui immobilisa la communication de son appartement avec la salle commune, disparut par une autre porte.

John Strobbins, resté seul, se frotta les mains :

— Tout va bien ! pensa-t-il… Et peut-être ai-je dit la vérité sans le savoir !… En attendant, bientôt ce cher Flipott sera entre mes mains !… Sans qu’il s’en doute, je lui rends un signalé service, et qu’il faudra que je lui fasse payer à l’occasion…

Cependant, après dix minutes d’absence, Chomull apparut :

— La voiture est attelée ! dit-il, tu la ramèneras ici après avoir déposé le colis !… Viens m’aider à le remonter !

En silence, John Strobbins suivit son « hôte ». Derrière lui, il gagna le vestibule, dans lequel Chomull prit une lampe, puis ouvrit une porte basse qui conduisait à la cave.

Les deux hommes, après avoir descendu une vingtaine de marches, arrivèrent devant une porte vermoulue que Chomull ouvrit.

John Strobbins aperçut alors, garrotté des pieds à la tête, un vieillard, aux vêtements élégants quoique maculés, qui gisait sur le sol boueux :

— Aide-moi à le lever, Nicholas !… Là ! Prends-le par les pieds ! C’est cela !… En route !

« Je reviendrai fermer après : la cage peut rester ouverte quand l’oiseau n’y est plus !

John Strobbins, tenant les pieds du prisonnier, et Chomull, le soutenant par les épaules, remontèrent lentement. Ils traversèrent le vestibule, et sortirent dans le jardin, au bout duquel, devant la grille, un élégant tonneau attendait.

Les deux hommes y hissèrent Jérémie Flipott :

— Il est bientôt quatre heures du matin ! fil Chomull. Tu as donc le temps : avant six heures, le quartier chinois est désert… À propos, bâillonne le vieux, il pourrait crier !

— N’aie crainte !… Je file !… Je reviendrai aussitôt ! À tout à l’heure !

— Au revoir, Nicholas !

John Strobbins ayant délié la bride du cheval qui était attachée à la grille, sauta dans la voiture, et rendit les rênes à l’animal qui prit aussitôt le galop :

— Bon cheval ! fit le détective-cambrioleur, et agréable voiture, qui est parfaitement suspendue ! Où Chomull l’a-t-il volée ?

« Je l’enverrai à ma villa de Los Angeles ! J’en ai justement besoin d’une semblable !

En quelques instants, John Strobbins arriva devant le buisson de cactus derrière lequel il avait laissé ses hommes. Il fit entendre un léger coup de sifflet qui les fit aussitôt accourir autour de la voiture :

— Tout va bien ! leur dit-il… Au canot, au pas de gymnastique !

Les onze hommes prirent immédiatement leur course vers la plage.

John Strobbins, ayant remis son cheval au petit trop, se tourna vers Jérémie Flipott qui était couché dans le fond de la voiture, et lui dit :

— Cher monsieur Flipott, vos souffrances, je l’espère, sont terminées ! Je pourrais vous bâillonner : je ne le fais pas !… j’espère, donc, que vous allez me donner votre parole d’honneur de ne pousser aucun cri, n’est-ce pas ?

— Vous l’avez, monsieur !

— Je suis John Strobbins !

Le vieillard ne trouva pas de mot pour exprimer sa stupéfaction.

Il était entre les mains du fameux John Strobbins !… Il se demanda aussitôt combien allait lui coûter pareille mésaventure !

La voiture s’arrêta. Elle était arrivée sur la plage. Au coup de sifflet de John Strobbins, l’homme qui était resté dans le canot automobile, échoua l’embarcation à quelques mètres de l’endroit où stationnait la voiture.

Jérémie Flipott fut porté dans le canot.

Après quoi, John Strobbins et sa petite troupe s’y embarquèrent à l’exception d’un homme que le détective-cambrioleur chargea de mener le cheval et la voiture dans une des nombreuses villas qu’il possédait aux environs de San-Francisco.

À l’aide d’une gaffe, le canot fut déséchoué, et, ses moteurs mis en avant, fila vers Cliff-House.

Une demi-heure plus tard, la petite embarcation pénétrait dans la crypte servant d’abri à John Strobbins.

Sur les ordres du détective-cambrioleur, Jérémie Flipott fut aussitôt débarrassé de ses liens et mené dans le confortable salon où, deux heures auparavant, John Strobbins avait interrogé Ben Hawick.

Le détective-cambrioleur était exténué. Il fit enfermer soigneusement Flipott, et, remettant à plus tard la suite de cette affaire, gagna la chambre à coucher qu’il s’était fait installer dans une des cryptes voisines, et ne tarda point à s’endormir.

Il était cinq heures du matin !

John Strobbins s’éveilla un peu après neuf heures. Il alla prendre une douche, absorba un succulent déjeuner, puis, ayant ainsi retrouvé ses forces et sa souplesse, il se rendit dans la chambre où était enfermé Jérémie Flipott.

Le vieillard venait de se réveiller. Assis dans un fauteuil, il montrait une mine sinistre :

— Comment va, cher monsieur Flipott ? fit John Strobbins, d’un ton jovial… Je vais vous faire apporter à déjeuner !... Que désirez-vous ? Du thé ?… Café ? Chocolat ? Lait ! Faites comme chez vous, je vous en prie !

« Vous êtes mon hôte, et, pour rien au monde, je ne voudrais vous voir manquer de quoi que ce soit !

— Je n’ai pas faim !

— Grave tort, monsieur Flipott !… Alors, pas même un peu de thé !

— Rien !

— Tant pis !… Monsieur Flipott, vous me croyez votre ennemi, alors que je ne le suis pas ! Soit dit sans me flatter, j’ai cette nuit risqué ma vie pour vous délivrer !

« Il est vrai que vous ne m’en devez aucune reconnaissance, je l’avoue : j’avais besoin d’avoir avec vous un entretien assez long, et, alors, j’ai pensé, n’est-ce pas, que le meilleur moyen était de vous… recevoir chez moi !

— Je n’ai rien à faire avec vous ! Que me voulez-vous ? fit Jérémie Flipott d’un ton rogue.

— Je vais vous le dire !… Mais, comme vous êtes depuis deux jours, je crois, sans nouvelles du monde, je veux, tout d’abord, vous mettre au courant de certains événements : le trois-mâts Corysandre est arrivé hier soir ; son capitaine, Sam Arundel, est en mon pouvoir ; le subrécargue Thornton Smiley a été assassiné à son instigation. Et bien d’autres…

— Vous mentez ! rugit Jérémie Flipott en se dressant, menaçant.

— Tenez-vous tranquille, cher monsieur, si vous ne voulez pas que je vous fasse ligoter !…

Jérémie Flipott se rassit.

— Calmez-vous ! conseilla John Strobbins. Nous sommes ici pour causer, et je ne vois pas pourquoi les événements tragiques et déplorables survenus sur le Corysandre, qui appartient à M. Buggy-Black, je crois, vous affectent à ce point !… Voulez-vous un peu de thé ? Cela vous remettra !

— Merci !

— Je n’insiste pas !… Je reprends : vous venez de me traiter de menteur ? Je le suis quelquefois, et voleur aussi, à l’occasion !

« Mais je ne vole jamais mes amis et je ne fais assassiner personne !

— Que voulez-vous dire, monsieur ? s’écria le vieillard d’une voix rauque. Et son visage était effroyablement pâle.

— Tenez-vous tranquille ! Je vous en avertis une dernière fois ! Je vais mieux m’expliquer, et vous conter l’histoire du trois-mâts Corysandre, avec des détails que vous ignorez, et aussi la conclusion inattendue pour vous : les diamants du Corysandre sont pour moi, John Strobbins ! Et pas pour vous ! Je me suis donné assez de mal pour cela ! Je vous avoue que, si j’avais su, je ne me serais point mêlé de pareille affaire !

John Strobbins soupira.

XI

Jérémie Flipott regarda son interlocuteur d’un air épouvanté.

Sans se départir de son calme, John Strobbins commença :

— Sans que vous vous en doutiez, cher monsieur Flipott, il y a longtemps que je m’occupe de vous ! J’ai même eu l’honneur, il y a de cela sept mois, – le 20 avril dernier, pour préciser, – de cambrioler votre maison de la 6e avenue.

« Je n’emportai pas grand’chose, vous devez vous le rappeler ! Et je puis dire, même, que je ne fis point mes frais ! Car vos tableaux ne sont que des mauvaises copies ! Vos sculptures sont en stuc et vos antiquités, truquées pour la plupart ! Permettez-moi de vous le dire !

« J’aurai donc perdu mon temps chez vous, si je n’avais trouvé dans le tiroir de gauche de votre bureau Louis XV (qui date de 1895) un document intéressant… Vous me comprenez ! Ce document, c’était l’acte sous seing-privé par lequel vous vous associiez à l’honorable M. Buggy-Black pour l’exploitation d’une mine de diamants située aux environs de Kalgoorlie (Australie de l’ouest), mine appartenant à M. Buggy-Black, mais qu’il n’exploitait point faute d’argent.

« Je me promis de surveiller cette affaire, étant donné que je savais M. Buggy-Black aussi… mettons, peu honnête que vous.

« Et ce n’est pas peu dire, n’est-il pas vrai, cher M. Flipott ?

Jérémie Flipott ne répondit que par une grimace de mépris. John Strobbins poursuivit :

— Je fus bientôt récompensé de mes peines, car, moins d’un mois après ma… visite chez vous, je réussis à savoir que le directeur de votre mine, M. Thornton Smiley, vous avisait du prochain envoi à Frisco d’une caissette contenant environ cent mille dollars de diamants bruts !… Vous comprenez, cher monsieur Flipott, que je résolus aussitôt de m’emparer de ces pierres précieuses autant qu’estimables. J’aime beaucoup les diamants !

« Je partis pour l’Australie à bord du plus prochain paquebot, et, arrivé à Freemantle, je me déguisais en mineur et me fis embaucher dans votre claim de Big-River.

« Je ne vous dirai pas comment je réussis à savoir que ce brave Thornton Smiley, d’accord avec M. Buggy-Black, fit deux parts des diamants ; l’une, dont il vous annonça qu’il la ramenait avec lui à Frisco sur le trois-mâts Corysandre, (et cette part ne contenait que des gangues sans valeur). Quant à l’autre, la belle part, elle était réservée à M. Buggy-Black qui devait la partager avec Smiley !

— Voleur ! Bandit ! gronda Jérémie Flipott.

— Je vous conseille de parler, cher monsieur Flipott ! gouailla John Strobbins. Laissez-moi donc terminer !…

« Thornton Smiley embarqua donc sur le Corysandre avec deux caissettes de diamants, alors que vous croyiez qu’il n’en emportait qu’une !

« Ce brave M. Buggy-Black comptait donc vous voler indignement, puisqu’au terme de votre contrat, vous deviez partager par moitiés égales tous les bénéfices de votre claim !

« Pauvre M. Buggy-Black ! C’est, comme vous le savez, un ancien mineur : il est voleur, mais peu astucieux ! Que pouvait-il faire contre vous ? Je vous le demande !

« Car, dois-je vous le rappeler, aussitôt que vous sûtes que Thornton Smiley allait s’embarquer pour l’Europe, vous envoyâtes à Freemantle un homme à vous, le capitaine Sam Arundel !

« Ah ! il remplit bien sa mission : deux jours après son arrivée à Freemantle, le capitaine du Corysandre fut trouvé au coin d’une rue avec cinq balles de revolver dans la carcasse !

« Et, comme les capitaines sont rares à Freemantle, ledit Sam Arundel, qui se présenta pour remplacer le défunt, fut aussitôt agréé !

« Moi aussi, je fus pris comme matelot ! Et le Corysandre partit de Freemantle avec Sam Arundel comme capitaine, et Thornton Smiley comme subrécargue.

« Moi, je savais à quoi m’en tenir sur tout cela ! Je vous dirai même, cher M. Flipott, que je surpris votre ami Sam Arundel, deux heures avant le départ, lorsqu’il vous câbla la dépêche suivante :

« — Ai pris place indiquée : tout sera fini à l’arrivée… C’était clair !… Et on peut, si l’on veut, trouver la trace de ce message aux bureaux de l’Australasian Telegraph Cy… Mais, nous reparlerons de cela plus tard !

« Comme bien vous le pensez, une fois en mer, je surveillai le capitaine Arundel. Pendant les premiers jours, je remarquai seulement qu’il était au mieux avec un matelot français appelé Maurice Cabassou. Aussi, je ne fus pas étonné, lorsque, quelques jours avant le passage de la ligne, ledit Cabassou, qui était occupé dans la hune à réparer un galhauban, laissa tomber son épissoir…

« Or, l’épissoir tomba si malheureusement, qu’il troua le crâne de ce brave Thornton Smiley en train de lire tranquillement dans un fauteuil à l’ombre de la brigantine…

« Thornton Smiley mourut deux heures après !… Vraiment, j’admirai l’adresse de ce matelot : avoir aussi bien visé, malgré le roulis, était digne de félicitations !

« C’est pourquoi j’eus la curiosité de savoir quelle allait être la récompense de ce marin si habile. Je le guettai, et, le soir même, je me glissai le long de la cabine du capitaine au moment où Maurice Cabassou y entrait.

« À travers le hublot, je les vis trinquer ensemble !

« C’est une chose attendrissante que de voir un simple marin et son capitaine aussi familiers ensemble ! Je me proposai d’en féliciter Cabassou.

« J’allais quitter mon poste de guet, lorsque je m’aperçus que je n’étais pas le seul à observer notre digne capitaine : à quelques mètres de moi, tapi dans l’ombre, je reconnus le maître d’équipage Basil Stockman, auquel je n’avais pas fait attention jusqu’alors, si ce n’était pour constater qu’il n’entendait rien, ou pas grand chose, à son métier !

« Basil Stockman me vit, lui aussi ; mais je n’y fis point attention.

« En quoi, j’eus grand tort !

« Aussi bien, Basil Stockman, soit qu’il en eût assez vu, soit que ma présence le gênât, s’en alla vers l’avant.

« Je restai seul. J’avais mon idée !

« Bientôt, je vis Arundel et Maurice Cabassou sortir de la cabine. Je les laissai s’éloigner, et, risquant le tout pour le tout, j’entrai dans la chambre du capitaine.

« À la lueur de la lampe à pétrole suspendue au plafond, j’examinai rapidement les deux verres : au fond de celui dans lequel avait bu Cabassou, je vis qu’il restait un léger dépôt gris… et je compris quelle était la récompense réservée à l’habileté du marin français : Cabassou venait d’être empoisonné : ainsi votre Arundel s’assurait de son silence !

« Je reconnus même le poison, c’était un venin indien qui tue lentement et commence par enlever la mémoire !

« Je sortis de la cabine sans être vu et allai me coucher.

« Or, le lendemain, dans la nuit, le chief-officer, William Winckler, qui me paraissait être le seul honnête homme de toute cette bande, – sans me compter, naturellement ! – se brisa les jambes en montant de sa cabine sur le pont !

« J’aidai à le relever et m’aperçus que le dessous des semelles de ses bottes avait été suiffé !

« Sam Arundel était dans une fureur terrible, et qui n’était pas feinte, car il s’entendait fort bien avec Winckler, bien que le brave garçon ne fût pas au courant de ses projets.

« Je me demandai alors, à qui donc profitait ce crime ! Je pensai à Basil Stockman !

« D’ailleurs, peu à peu, je commençai à me souvenir de lui. Ses traits ne m’étaient pas inconnus. Sans qu’il s’en aperçût, je le guettai, et parvins un beau matin à le surprendre au moment où, sur le pont désert, il se lavait : il avait enlevé ses favoris !

« Alors, je le reconnus !

« Le pseudo Basil Stockman n’était autre que Ben Hawick, le chef de l’association de la Main Ouverte, qui a commis tant d’assassinats en Californie !

« Heureusement pour moi, il ne me vit pas : autrement, je ne serais pas ici !

Pendant les jours qui suivirent, je l’observai et n’eus bientôt plus de doute : la moitié des marins du Corysandre faisait partie de sa bande, et votre homme, vous entendez, cher monsieur Flipott, votre Sam Arundel n’en savait rien !

« M. Buggy-Black voulait vous voler les trois quarts de votre bénéfice ; vous, vous vous apprêtiez à vous emparer du tout ; et, pendant ce temps, Ben Hawick se préparait à vous mettre d’accord en faisant disparaître les diamants et ceux qui se le disputaient ! N’est-ce point admirable !

« Ainsi, nous étions quatre chasseurs : Buggy-Black, vous, Ben Hawick et moi-même qui poursuivions ces bienheureux diamants… Et c’est moi qui vais les avoir ! Et sachez qu’il n’y a point pour cent mille dollars, comme l’avait câblé Thornton Smiley, mais pour huit cent mille dollars !… Mais, je continue !

« Il y avait huit jours que l’infortuné William Winckler s’était ainsi cassé les jambes (de cette façon, il était cloué dans sa cabine, et ne gênait plus en rien les projets de Ben Hawick, tout en pouvant, si le capitaine disparaissait, donner les conseils nécessaires à la conduite du navire !) ; il y avait donc huit jours qu’il s’était blessé, lorsqu’un soir, après dîner, alors que je venais de terminer ma faction au gouvernail, j’entendis du bruit provenant de la cabine du capitaine Sam Arundel.

« Sans réfléchir – c’est une des plus belles bêtises que j’aie faites – j’ouvris la porte : je vis Ben Hawick, accroupi sur Sam Arundel, et qui, ayant saisi par les oreilles la tête du capitaine du Corysandre, la lui cognait de toutes ses forces contre le plancher en criant :

« — Il faudra bien que tu dises où tu as caché les diamants ! Je te saignerai comme un porc, autrement ! »

« Et tel était l’acharnement de cette brute qu’il ne s’apercevait pas qu’Arundel était évanoui !

« Ben Hawick, entendant la porte s’ouvrir, tourna brusquement la tête et me reconnut :

« — Ah ! rascal ! rugit-il, je t’y prends à m’espionner ! Tu vas crever, cette fois-ci !… À moi, les gars ! À moi ! À moi !!

« Et, lâchant sa victime, il bondit vers moi.

XII

John Strobbins cessa un instant de parler. Il sourit en constatant que Jérémie Flipott le regardait avec des yeux hagards…

Tranquillement, il alluma une cigarette et poursuivit :

 Comme bien vous le pensez, cher monsieur Flipott, je n’attendis point que l’honorable Ben Hawick arrivât sur moi.

« S’il eût été seul, je m’en serais facilement arrangé, mais, à son appel, une dizaine de gaillards accouraient déjà.

« Je sautai en arrière, et, comme le moment n’était pas à la réflexion, je courus vers les haubans d’artimon, et, avec une rapidité que vous pouvez concevoir, je les escaladai et me réfugiai dans la hune.

« La nuit était noire. Une jolie brise de nord-est faisait moutonner les flots sombres et gonflait les voiles du Corysandre qui, incliné sur tribord, filait allègrement ses onze nœuds.

« Je ne pus, d’ailleurs, m’attarder à contempler ce spectacle pittoresque, car, à peine arrivai-je dans la hune, que je sentis trembler les haubans sous mes pieds : les marins grimpaient derrière moi !

« Je me retournai : je les vis qui arrivaient, les yeux brillants, leur large couteau entre les dents ! « Sur le pont, Ben Hawick les encourageait de la voix :

— Allez-y, garçons ! Saignez-le comme un porc !! »

« Que faire ?

« Sans réfléchir, j’empoignai les galhaubans de flèche, et, avec une ardeur que le péril décuplait, je me hissai en tête de mât à la force des poignets.

« Arrivé là, je soufflai ; je ne pouvais, comme vous le comprenez, aller plus loin.

« Ah ! je n’étais pas si bien que sur ce divan !

« Le léger roulis qui agitait la Corysandre menaçait à chacune de ses oscillations de me lancer dans les flots !

« Mes jambes croisées autour du mât, la main gauche crispée à la pomme, je parvins, de la main droite, à tirer mon couteau, et, d’une voix forte, je défiai les marins arrêtés dans la hune :

« — Venez-y, rascals ! » criai-je.

« Mais ils n’avaient pas les mêmes raisons que moi de risquer leur peau, et n’osaient s’aventurer sur les galhaubans.

« Ils avaient raison, car, placé comme je l’étais, je les eus tués l’un après l’autre.

« Je les entendais se concerter à grand bruit. Je regardai vers le pont et je vis Ben Hawick qui trépignait de fureur. Sa voix montait jusqu’à moi. Il hurlait :

« — Lâches ! Pourceaux ! Allez-y donc ! Crevez-lui la peau ! Qu’est-ce que vous attendez ? »

« Les marins ne bougeaient toujours pas.

« Mais je vis tout à coup Ben Hawick élever le bras et j’entendis la détonation sèche d’un revolver.

« Une balle siffla à deux yards de moi !

« Ben Hawick essayait de m’abattre à coups de revolver !

« Successivement, les six balles me bourdonnèrent aux oreilles !

« Puis, Ben Hawick s’arrêta pour recharger son arme.

« Dans la hune, les marins, joyeux de l’intervention de Ben Hawick qui les dispensait d’en faire plus, échangeaient des plaisanteries sur ma situation : ils me comparaient à l’apôtre Saint-Paul, qui, comme vous le savez, surmonte le temple d’Annapolis.

« Moi, je réfléchissais.

« C’est étonnant comme l’air de la mer donne des idées ! En deux secondes, j’eus calculé mes chances !

« Les marins étaient dans la hune ; Ben Hawick avait été à l’arrière afin de profiter de la lumière du fanal de l’habitacle pour recharger son revolver…

« J’empoignai un galhauban, et, d’un seul coup, je me laissai glisser sur le pont : je ne mis pas cinq secondes pour franchir les trente-huit mètres qui me séparaient du pont de la Corysandre : je tombai plutôt que je ne glissai !

« J’arrivai en bas sans respiration, les mains brûlées par le frottement contre le galhauban, la peau des jambes arrachée jusqu’à l’os !

« Mais je ne sentais pas la douleur ! Je bondis vers le youyou qui était pendu à ses portemanteaux, et, empoignant mon couteau que je tenais toujours entre les dents, je coupai rapidement les palans et saisines qui retenaient le canot.

« Il tomba à la mer comme une masse, et fit un floc retentissant : moins de dix secondes s’étaient passées depuis ma foudroyante descente.

« Les marins, groupés dans la hune, ne m’avaient point aperçu, car j’avais eu soin de descendre à tribord, ce qui faisait que la voile de flèche et la brigandine m’avaient dissimulé à leurs yeux !

« Mais, au moment où le youyou tomba à la mer, Ben Hawick m’aperçut.

« Il avait fini de recharger son revolver.

« Il me visa, tira, et me manqua.

« Je le vis courir vers moi, et derrière lui, un autre homme, armé d’une hache, et que je reconnus : c’était le matelot français Maurice Cabassou, celui-là même qui portait dans son corps le poison versé par Sam Arundel !

« Je sautai sur la lisse, et, à l’abri des haubans du grand mât, je laissai approcher les deux hommes :

« — Vous me paierez cela en détail, imbéciles ! leur criai-je. Souvenez-vous de moi : je suis John Strobbins ! Toi, Ben Hawick, tu finiras sur la chaise électrique, et toi, Cabassou, tu es déjà mort ! Tu ne reverras pas la terre ! »

Et, comme les deux brutes allaient m’atteindre, je me laissai tomber à la mer…

Le Corysandre allait vite : le youyou était déjà loin !

« Pendant toute la nuit, je le cherchai vainement en nageant de tous côtés, et craignant à chaque instant de devenir la proie d’un requin !

« Pendant ce temps, le Corysandre avait disparu à l’horizon : Ben Hawick était trop mauvais marin pour tenter seulement de mettre en panne le trois-mâts par une aussi forte brise !

« À l’aube, épuisé, à bout de forces, j’allais me laisser couler lorsque les premiers rayons du soleil me permirent d’apercevoir le bienheureux youyou !…

« Oui, cher monsieur Flipott ! Il était à moins de deux yards de moi ! Sa vue me rendit des forces ! Je nageai vers lui, et, non sans peine, parvins à m’y embarquer ! Je m’étendis au fond, et, immédiatement, m’endormis d’un sommeil de plomb.

« Je fus réveillé par un picotement à la figure : je me dressai et vis fuir une mouette venue, sans doute, pour se repaître de ma chair !

« Hein ? les ai-je gagnés, les diamants, cher monsieur Flipott ?

« Je sentis, alors, que j’avais faim ! Faim, et soif aussi ! Je visitai le youyou : il contenait une voile rongée par les rats, deux avirons et une vieille boîte à conserves, vide !

« Je fouillai mes poches ! Rien dedans !

« Alors, je m’enveloppai dans la voile et m’étendis dans le youyou pour y mourir…

« Mon heure n’était pas venue, car, le soir, ayant repris un peu de forces – on dit que « qui dort dîne » – je me dressai et vis, dans l’Est, un grand paquebot qui arrivait à toute vitesse vers le youyou !

« Fou de joie, j’attachai la voile au bout d’un aviron et agitais le tout avec frénésie.

« Heureusement, la mer était calme. Du paquebot, on m’aperçut.

« Je vis le grand navire stopper ! Une embarcation s’en détacha et vint me recueillir.

« Cinq minutes plus tard, je montai à bord. C’était un vapeur japonais le Kanazan-Maru, qui allait de San-Francisco au Japon. Je fus soigné et réconforté à souhait, et je racontai au capitaine que j’étais le seul survivant d’un navire baleinier anglais, et que tous mes compagnons étaient morts de faim !

« Il me crut ! On fit même pour moi une collecte parmi les passagers, cher monsieur Flipott !

« Elle produisit près de cinq cents dollars !

« Trois jours plus tard, je débarquai à Honolulu, d’où, grâce aux dollars des passagers du Kanazan Maru, je m’embarquai sur le plus prochain navire allant à San-Francisco !… Je pus même prendre un passage en première classe !…

« Une fois arrivé ici, j’attendis patiemment l’arrivée du Corysandre.

« Tout arrive ! Le Corysandre arriva. Je le vis butter contre le quai, ce qui ne m’étonna pas, car je connaissais les capacités maritimes de l’honorable Ben Hawick !

« Je vis James Mollescott, mon ennemi intime, monter à bord !…

« Je fus surpris de le voir surgir si inopinément, car je suis habitué à ce qu’il arrive toujours trop tard !…

« Cependant, mes hommes, déguisés en policemen, purent s’emparer de Ben Hawick et de ses complices – car, ainsi que je l’avais prévu, le misérable s’était débarrassé de tous les marins honnêtes… Quant aux autres, il ne fut pas difficile à mes hommes de les emmener, ils étaient en piteux état, par suite d’une épidémie de béri-béri – due à l’intempérance – qui avait ravagé le trois-mâts après mon départ.

« Je n’eus pas à m’occuper du capitaine : je le croyais mort !

« Eh bien, cher monsieur Flipott, sachez que Sam Arundel n’est que fou ! Il est à l’hospice, d’où je le ferai sortir quand il me plaira, comme je vous ai délivré des griffes de la Main Ouverte

« Vous allez me demander pourquoi ce long récit ? Voilà ! M. Buggy-Black a été assassiné ce soir…

— Assassiné ! exclama Jérémie Flipott et son visage exprima une joie intense.

— Ne vous réjouissez pas, cher monsieur Flipott !! gouailla John Strobbins.

« M. Buggy-Black a été, en effet, assassiné par la Main Ouverte, cela ne fait aucun doute ! Pourtant, je sais que Ben Hawick, pas plus que Buggy-Black, n’ont les diamants… Sam Arundel ne les a pas non plus.

« Donc, ou ils sont à bord de la Corysandre, ou vous les avez, c’est simple !

« C’est pourquoi je vous dis : s’ils sont à bord de la Corysandre, je les aurai bientôt, car j’ai fait sombrer le navire !

« S’ils n’y sont pas, c’est que vous les détenez ! Or, vous me connaissez suffisamment, cher monsieur Flipott, pour savoir que je ne me suis pas donné en vain tant de tracas !… J’estime ces diamants à huit cent mille dollars !… Je vous avertis donc que je ne vous rendrai là liberté que quand je tiendrai ou cette somme, ou les diamants !… J’aurais voulu vous épargner la moitié de cet argent, en demandant l’autre à M. Buggy-Black… Mais, il est mort !

« Et, vous le savez, en droit, toute action s’éteint avec la mort !

« Vous voilà donc averti : ou vous allez me dire où sont les diamants, ou, alors, me faire verser huit cent mille dollars – vous possédez plus de cinq fois cette somme, je suis renseigné – dans les conditions que je stipulerai. Et voilà !

« J’attends votre réponse !

XIII

La réponse de Jérémie Flipott, John Strobbins ne l’attendit pas longtemps : M. Jérémie Flipott, malgré l’émotion qui l’agitait, haussa les épaules et murmura :

— Faites de moi ce que vous voudrez ! Je n’ai pas les diamants !

John Strobbins ne s’émut pas de cette réponse ! Il s’y attendait. Il éprouva même une surprise agréable de ce que Jérémie Flipott ne niait aucune de ses affirmations. Il répondit :

— Je vous répète, cher monsieur Flipott, que, comme vous le comprendrez facilement, je n’ai pas, pour le seul amour de Dieu, combiné toute cette affaire, risqué plusieurs fois ma vie, perdu mon temps, dépensé de l’argent, enfin !

« Non !… Bien que je vous tienne pour une canaille, et je m’y connais ! – je veux bien vous croire !

« Donc, puisque vous ne détenez point les diamants, je vais les chercher ailleurs. Il est bien entendu, que, si je ne les trouve pas, vous me devrez huit cent mille dollars, plus mille dollars par jour que vous m’aurez fait perdre à partir d’aujourd’hui !

« C’est clair ! J’ajoute que si je retrouve les diamants, vous n’aurez à me verser que les mille dollars quotidiens d’indemnité !

« Avez-vous quelque chose à me dire ?

— Non !… Faites de moi ce que vous voudrez ! maugréa le vieillard.

— Oh ! Je n’en saurai faire grand’chose de bon ! gouailla John Strobbins en se levant… Il est bientôt midi : je vais vous faire apporter à déjeuner. Et, comme j’ai besoin de vous conserver vivant, je vous avertis que si vous refusiez de manger, l’on vous gavera, ni plus ni moins qu’une suffragette anglaise ! J’ai l’honneur de vous saluer, cher monsieur Flipott !

John Strobbins se leva. Il salua correctement son prisonnier et sortit de la chambre où Flipott était enfermé.

Puis il rejoignit son lieutenant, Reno, lui donna quelques ordres, et, s’étant habilement grimé et déguisé, s’embarqua dans le canot automobile qui le reconduisit le long d’un des quais de San-Francisco.

Aussitôt débarqué, le détective-cambrioleur héla une auto :

— À l’hospice de Beckstairs ! commanda-t-il au chauffeur, vite !

L’hospice de Beckstairs est l’asile des fous de l’État de Californie.

Il est situé hors de la ville. Aussi John Strobbins n’y arriva-t-il que trois quarts d’heure plus tard.

Il paya le chauffeur et sonna aussitôt à la porte de l’Asile : la porte s’ouvrit.

John Strobbins entra :

— Je suis M. Gratian Ricksbaum, sénateur de l’État de Kentucky, et docteur en médecine de l’Université de Frankfort ! Vous avez ici, paraît-il, un capitaine marin atteint d’une démence spéciale ?… Il se nomme, attendez… Sam Arundel, c’est bien cela, n’est-ce pas ?

— Je vais vous conduire au médecin de service, monsieur le sénateur ! Il vous renseignera ! fit respectueusement le portier.

— C’est cela, mon ami !

Digne, important et majestueux, John Strobbins qui s’était fait, effectivement, la tête et l’allure du sénateur Ricksbaum, arriva dans le bureau du médecin de service.

Celui-ci, empressé à satisfaire son illustre visiteur, s’empressa, aux premiers mots du détective-cambrioleur, à le conduire devant le cabanon dans lequel était enfermé Sam Arundel, le capitaine fou du Corysandre.

— C’est une brute très dangereuse, monsieur le sénateur ! affirma le médecin : il a déjà tenté d’étrangler deux gardiens. Nous avons dû lui mettre une camisole de force !

— C’est bien ce que je pensais ! murmura le pseudo-sénateur du Kentucky : c’est une folie spéciale aux marins… très curieuse ! Vous allez me laisser seul avec ce dément ! Je veux tenter une expérience !…

— Mais, monsieur le sénateur…

— Tranquillisez-vous, docteur : je ne risque rien, puisqu’il est revêtu d’une camisole de force !

Un peu hésitant, le médecin fit ouvrir la porte de la cellule matelassée. John Strobbins entra et reconnut, accroupi dans un des coins, tel une bête fauve, le capitaine Sam Arundel.

Ce dernier, aussitôt, se dressa et se mit à hurler :

 

Je suis le capitaine de Chicago !

Je mange la viande et même les os !

 

Puis, il bondit vers John Strobbins et lui lança un furieux coup de tête dans le ventre, que le détective-cambrioleur évita en sautant sur le côté.

Ne rencontrant rien devant lui, Sam Arundel, emporté par son élan, roula sur le tapis :

— Fermez la porte et ne craignez rien ! fit le pseudo-sénateur du Kentucky au médecin de l’asile… Faites vite !

Le médecin, inquiet quand même, obéit.

Le sourire aux lèvres, John Strobbins, sans cesser d’observer le fou, tira de sa poche un court casse-tête de caoutchouc, et dit :

— Maintenant, maître Arundel, j’estime que notre petite comédie a assez duré ! Si vous faites un mouvement vers moi, je vous casse la tête !… Vous me comprenez ! Je ne suis pas médecin de l’asile, je ne suis pas sénateur du Kentucky, je ne suis pas le capitaine de Chicago, mais je suis le matelot Wilbur Morton, qui se trouvait à bord du Corysandre, le soir où votre bossman Basil Stockman vous secoua si gentiment dans votre cabine !

« Vous vous souvenez de moi, Sam Arundel ?

Le capitaine du Corysandre avait, maintenant, l’air plus fou que jamais. Livide, il regardait John Strobbins avec des yeux hagards et arrondis par la terreur.

— Sam Arundel, poursuivit John Strobbins, le moment n’est plus de feindre la folie ! Cela vous a bien réussi pour tromper Basil Stockman, mais, moi, je suis John Strobbins !

« On ne me roule pas, moi !

« Sur l’ordre de Jérémie Flipott, vous avez fait tuer le subrécargue Thornton Smiley par le matelot Maurice Cabassou ! Et, Cabassou, vous l’avez empoisonné ! Eh bien, Cabassou n’est pas encore mort !… Il est en mon pouvoir et m’a signé un papier par lequel… Ne bougez pas, tonnerre du diable ! ou je vous tue à mes pieds, immonde assassin !… Je dis donc que Cabassou m’a écrit et signé une lettre par laquelle il s’accuse d’avoir tué Smiley à votre instigation, vous entendez !… Et, Jérémie Flipott, lui-même, m’a révélé vos crimes : il ne pouvait faire autrement puisque je possède le câblogramme que vous lui avez envoyé de Freemantle !

« Il ne sera pas difficile à prouver que c’est vous qui avez assassiné le premier capitaine du Corysandre !… Et vous irez sur la chaise électrique !

Sam Arundel, les traits décomposés, oublia de feindre la folie.

Il balbutia :

— Je suis perdu ! Que me voulez-vous !

— Je suis John Strobbins ! Tu connais ma réputation ! tu sais que je ne manque jamais à ma parole ! Eh bien, j’ai juré que les diamants du Corysandre n’iraient, ni à Buggy-Black, ni à Jérémie Flipott, ni à Ben Hawick, ni à toi-même !

« Je les veux ! Tu vas donc me dire où ils sont, et, sur ma parole, demain à midi, tu seras libre et je te verserai dix mille dollars !

« Réponds sans hésiter ! Sinon, je te livre au bourreau : j’en ai les moyens ! Choisis !

John Strobbins se tut.

Cinq minutes s’écoulèrent. Sam Arundel réfléchissait, tout en fixant le détective-cambrioleur d’un œil sournois :

— Si je vous dis où sont les diamants, murmura-t-il enfin, quelle garantie ai-je que vous tiendrez votre promesse ?

— Tu as ma parole, et cela suffit ! D’abord tu n’as pas le choix !

— C’est bon ! Je vous crois !… Vous êtes mon maître !... Eh bien, j’avais réussi à découvrir l’endroit où Thornton Smiley avait caché les deux caissettes de diamants !

« Dès qu’il fut mort, j’allai les prendre.

« J’en retirai le contenu et les jetai à la mer !

« Quant aux diamants, ils sont dans un des barils de lard de la cambuse du Corysandre : vous les trouverez facilement : le baril est marqué J.M. 153 !… Ah !… je croyais bien qu’ils seraient pour moi !… Quand je pense que je me suis donné tant de mal !… J’ai trompé jusqu’à Ben Hawick !… Tout en faisant le fou, je l’ai guetté !… Tenez, je peux bien vous le dire, il l’a fait exprès de jeter le Corysandre contre le quai ! Il avait laissé les voiles dans ce but ! Car il se doutait bien que les diamants étaient à bord… Alors, il préférait savoir le trois-mâts au fond du port !… Ah ! vous êtes fort, vous !

— Pas tant que cela ! fit John Strobbins, railleur. S’il est vrai que, dès l’arrivée du Corysandre, j’ai deviné l’intention de Ben Hawick, il n’en est pas moins vrai que je me suis trompé sur beaucoup d’autres points !

« Et, d’abord, pour te consoler, je t’avoue que ta victime, Cabassou, est morte ! Et qu’il ne m’a rien signé du tout ! Que Flipott ne m’a rien dit ! Et que je n’étais pas sûr du tout que tu n’étais pas fou et que tu avais les diamants !… Merci de ta franchise, ô marin candide !… Et à demain !

Sans attendre la réponse de Sam Arundel écumant de rage, John Strobbins ouvrit la porte du cabanon, bondit au dehors, et referma aussitôt le battant capitonné :

— L’homme n’est pas tout à fait fou ! dit-il au médecin qui, anxieux, attendait au dehors… il est plutôt atteint du délire des grandeurs, et se figure posséder des trésors, diamants et rubis ! Il faut le soigner avec douceur… Je reviendrai le voir d’ici quelques jours !

Ainsi parla Gratian Ricksbaum, sénateur du Kentucky, et, après avoir remercié le médecin et lui avoir promis sa puissante protection, il sortit de l’asile en pensant :

— Comme c’est simple ! J’aurais dû me douter de suite que c’était Sam Arundel qui possédait la clé du mystère ! J’ai été aussi naïf que les autres ! Un peu plus, il me roulait aussi !

 

*   *   *

 

La nuit suivante, John Strobbins, vêtu de son costume de scaphandrier, explora l’intérieur du Corysandre.

Sam Arundel n’avait pas menti : dans la cale avant du trois-mâts, parmi les caisses de biscuits et les ballots de morue, le détective-cambrioleur, après trois heures de recherches épuisantes, découvrit enfin un baril grossier, sur lequel, à la faible clarté de la lampe électrique qu’il avait emportée avec lui, il lut : J.M. 153 !

Le cœur battant plus vite, malgré son sang-froid accoutumé, John Strobbins, d’un coup de hache, défonça le petit tonneau.

Et, au milieu des tranches de lard dont il était empli, il sentit un sac de toile… c’étaient les diamants du claim de Big-River !

John Strobbins, exultant, plaça le précieux, sac dans la boîte de cuivre pendue à sa ceinture, et remonta à la surface. Il se rembarqua dans le canot automobile qui l’attendait dans un coin désert du port, et, ayant dépouillé son habit de scaphandrier, examina le contenu du sac qu’il venait de recueillir.

Sam Arundel n’avait pas menti !… Dans la toile, il y avait pour près d’un million de dollars de gemmes !…

 

*    *    *

 

Ainsi, John Strobbins triomphait !

À San-Francisco, nul, jusqu’à présent, n’a connu les détails de cette mystérieuse affaire.

Car, fidèle, à sa promesse, John Strobbins, le jour suivant, remit en liberté Ben Hawick et les marins du trois-mâts…

M. Jérémie Flipott, contre un chèque au porteur de dix mille dollars que le détective-cambrioleur remit, d’ailleurs, à Ben Hawick, fut également libéré.

Quant à Sam Arundel, John Strobbins n’eut aucune peine à le faire sortir de l’asile des fous.

Il n’eut qu’à venir le chercher le lendemain.

Le directeur de l’hospice de Beckstairs, heureux de satisfaire l’honorable sénateur Gratian Ricksbaum et aussi de se débarrasser d’un pensionnaire encombrant, ne fit aucune difficulté pour lui signer son exeat.

— Voilà les dix mille dollars promis ! fit John Strobbins à Sam Arundel, une fois qu’ils furent dehors ; et il tendit au capitaine du Corysandre dix liasses de dix billets de cent dollars chacune.

Sam Arundel prit les greenbacks, et, sans remercier, s’éloigna...

Il ne devait pas, d’ailleurs, jouir de cet argent : le soir même, il rencontra Ben Hawick dans un bouge du quartier chinois.

Les deux hommes, pris en se voyant d’une fureur terrible, se sautèrent mutuellement à la gorge.

La police les retrouva le lendemain matin au coin d’une borne où le cabaretier avait traîné leurs corps littéralement criblés de coups de couteau. Comme ils étaient morts, nul n’eut jamais l’explication de ce drame.

Et Chomull, le chef de la Main Ouverte, se disposait à tenter un nouveau coup contre Jérémie Flipott, lorsqu’il reçut ce simple mot :

Inutile, cher ami, de t’occuper des diamants du Corysandre, c’est moi qui les ai !… Nicholas Bush (alias John Strobbins).

M. James Mollescott n’a jamais pu savoir ce qui s’était passé sur le Corysandre.

Car M. Jérémie Flipott, étant revenu de voyage, affirma toujours n’avoir rien à dire, et ni connaître quoi que ce soit de cette affaire.

On ne trouva, d’ailleurs, rien de compromettant sur le Corysandre.

Comme on ne put jamais retrouver aucun des marins du trois-mâts, il fallut bien mettre en liberté l’infortuné William Winckler :

La veille du jour où le « chief officer » du Corysandre sortit de l’hôpital avec ses jambes remises à neuf, il reçut une lettre. Elle contenait dix mille dollars en billets de banque, sans rien d’autre.

C’était John Strobbins, qui, pris de pitié pour l’infortuné officier, lui envoyait ce souvenir.

William Winckler ne le sut jamais.

 


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

https://ebooks-bnr.com/

en juillet 2021.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Maria Laura, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Moselli, José, John Strobbins s’assure sur la vie et Le quatrième Larron in L’Épatant tous les jeudis pour la famille, Paris, Publications Offenstadt, n° 241-246 et 256-268 du 14.11.1912 au 19.12.1912, et du 27.02.1913 au 22.05.1913. D’autres éditions ont pu être consultées en vue de l’établissement du présent texte. L’illustration de première page provient de notre édition de référence de même que les illustrations dans le texte.

– Qualité :

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– Autres sites de livres numériques :

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[1] Maître d’équipage.

[2] Couteau américain.