José Moselli

LE DERNIER PIRATE

1924

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Table des matières

 

Journal de bord du capitaine-lieutenant baron Heinrich Spiegel von und zu Triekelstein, commandant l’« U-753 ». 3

I. 3

II. 16

III. 27

IV.. 39

V.. 51

VI. 63

VII. 75

VIII. 86

IX.. 96

Ce livre numérique. 107

 

Journal de bord du capitaine-lieutenant baron Heinrich Spiegel von und zu Triekelstein, commandant l’« U-753 »

I

MARSEILLE. Une nuit de décembre 1921. Sur la place de la Joliette, tandis que le mistral hurle, des cris retentissent, des ombres se jettent les unes sur les autres. Des matraques se lèvent. Les hurlements vont crescendo.

Ce sont des chauffeurs arabes et des boys chinois qui s’empoignent. Très vraisemblablement, les chauffeurs arabes ont attaqué les Chinois qu’ils exècrent et méprisent. Mais les Célestes, plus nombreux, se défendent vaillamment. Le claquement d’un revolver éclate ; un cri d’agonie, un choc sourd, un autre hurlement accompagné d’un fracas de bouteille brisée, puis les antagonistes s’éparpillent dans toutes les directions ; du poste de police installé dans le bâtiment des Messageries maritimes tout proche, des agents, attirés par la détonation, accourent.

Curieux, je les imite. Sur le lieu du combat, deux hommes gisent à terre. Un Chinois, dont la poitrine est trouée par une balle et qui geint doucement ; à deux pas de lui, un Arabe étendu, animé. Son front, ouvert, écrasé, laisse voir la cervelle. Et, entre les deux combattants, des débris de verre renvoient la clarté jaune d’un réverbère tout proche.

Ces fragments, c’est clair, proviennent d’une bouteille de champagne – d’une bouteille qui a dû séjourner longtemps au fond de la mer, car ses parois sont recouvertes d’une épaisse couche de madrépores. C’est avec cette bouteille que le crâne de l’Arabe a été fracassé.

Les agents s’empressent autour des deux hommes.

— Ce sont des chauffeurs du Gia-Long ! fait l’un d’eux, tandis que ses collègues se penchent sur les blessés. Et, quant au Chinois, il doit appartenir à l’équipage d’un courrier de Chine ou d’Australie !…

Ces sacrés Arabes du Gia-Long ont le diable au corps ! Cela fait déjà plusieurs fois, depuis que leur navire est ici, qu’ils s’en prennent aux Chinois ! Il faudra que nous y mettions ordre !… Heu ! L’Arabe m’a l’air d’avoir son compte ! Allez chercher des civières, vous autres !

Deux agents s’empressent.

Quelques instants plus tard, ils reviennent avec deux brancards, sur lesquels sont étendues les victimes de la bagarre ; puis les policiers s’éloignent dans la direction du poste.

Je n’avais pas bougé ; j’attendais le passage du tramway devant me ramener en ville, et dont l’arrêt se trouvait à quelques pas de là.

Minuit sonna à l’horloge de la Compagnie des Docks.

Au loin, du côté du quai, j’entendis la corne du tram. Je me retournai, et, dans ce mouvement, mes yeux tombèrent sur un calepin à demi recouvert par les feuilles sèches tombées des arbres environnants, et qui gisait presque à mes pieds. Machinalement, je me penchai et le ramassai.

C’était un petit livre de maroquin rouge, orné, à son coin supérieur, d’un tortil de baron dont l’oxydation avait rongé aux trois quarts la dorure.

Sans doute était-il tombé de la poche d’un des combattants ; une rafale de mistral avait poussé quelques feuilles sur lui, le dissimulant aux policiers, et un autre coup de vent venait de le découvrir.

Mais le tram arrivait. Je n’eus que le temps de sauter dedans. Une fois assis, j’examinai mieux ma trouvaille. Le calepin avait dû rester roulé pendant un très long temps, car il était absolument recroquevillé sur lui-même. La presque totalité de ses pages étaient recouvertes d’une écriture fine et serrée, en caractères allemands. Par places, l’encre avait été rongée par quelque corrosif ; elle avait pâli, jauni et s’était même effacée. Les feuilles de garde étaient décollées par l’humidité. Une odeur de moisi s’échappait du petit livre.

Je le remis dans ma poche, et, aussitôt revenu chez moi, entrepris de le lire.

Le jour parut que je lisais toujours…

Le calepin appartenait – avait appartenu – au baron Spiegel von und zu Trieckelstein. Il n’était pas tombé de la poche d’un des combattants – mais il s’était tout simplement échappé de la bouteille de champagne qui le contenait, lorsque celle-ci avait été brisée sur le crâne d’un Arabe. (Ce fut par ma lecture que je déduisis ces détails.)

Évidemment, la bouteille champenoise, avec ses incrustations de coraux, était la propriété d’un des Chinois. Comment était-elle parvenue entre ses mains ? Qui le saura jamais ?

Une rapide enquête m’apprit cependant que les Chinois attaqués par les Arabes appartenaient, comme boys, à l’équipage du paquebot Mélanésien, arrivé la veille d’Australie et de Nouvelle-Calédonie. Je ne cherchai pas à en savoir davantage. À quoi bon ?

Le carnet de maroquin rouge contenait le journal de bord du baron von und zu Trieckelstein, capitaine-lieutenant, commandant le sous-marin allemand U-753, un sous-marin qui, comme ses semblables, devait être livré à l’Angleterre d’après les conditions de l’armistice.

Parti de Kiel le 22 novembre 1918, pour Harwich, où il devait être démoli, l’U-753 n’y arriva jamais. On verra pourquoi.

L’amirauté britannique dut le croire perdu… En tout cas, le silence fut gardé sur sa disparition. Le journal du capitaine-lieutenant von und zu Triekelstein renseignera les autorités britanniques et éclaircira quelques mystères navals, notamment ceux de la disparition de plusieurs navires, survenue en 1919.

Nous n’avons pas cru devoir changer aucune des phrases du cynique et désabusé officier allemand. Nous nous sommes bornés à supprimer des alinéas sans importance, ayant rapport à des détails de service ou à des notations techniques.

22 novembre, 5 heures soir. – Nous venons de doubler la pointe de Cuxhaven. Krappohl a pris le quart. Beau temps. Petite brise de nord. Brume légère. Nous devons être par le travers de Neuwerke.

Je suis descendu dans ma cabine pour être un peu seul. Dureté des temps maudits que nous traversons : pour réussir, il a fallu me confier à un ivrogne et à de jeunes étourneaux. Et je ne parle pas de mon second : Krappohl en est à ce point de bassesse que tout lui est indifférent, pourvu que son estomac ne pâtisse pas. Et c’est avec de pareils gibiers qu’il me faut agir !

Il n’importe. Les Anglais n’auront pas le 753, ils n’auront que ses torpilles !

Je viens de faire un tour au poste central. Tout fonctionne à merveille.

Le 753 n’est pourtant pas une de nos meilleures unités ! Et l’on va livrer tous nos navires à l’Angleterre. Des crétins, des lâches et des traîtres, voilà ce qui dirige la nation allemande ! Si tout le monde avait mes idées, nos sous-marins, aussitôt avant l’armistice, se seraient dispersés sur les océans et auraient torpillé tout ce qu’ils auraient rencontré… Au point où nous en sommes, inutile de garder des ménagements !…

23 novembre, 8 heures matin. – Nuit un peu agitée. Nous avons été obligés de plonger plusieurs fois, pour éviter les patrouilles anglaises. Si je n’avais écouté que moi, nous aurions coulé quelques-uns de ces bandits. Patience.

L’équipage a été un peu étonné de nos manœuvres. Ils croient dur comme fer que nous sommes en route pour Harwich. Je les détromperai demain ou après-demain. Ils marcheront, quoique, parmi eux, il y ait de ces crapules de socialistes, Drollich, le second mécanicien, par exemple. Il filera droit, sinon tant pis pour lui. Il faut vouloir ce que l’on veut.

Marche à douze nœuds. Nous avons pour cinq jours d’huile à dix nœuds, soit trois et demi à douze. Mais, avant épuisement, nous trouverons bien quelque navire qui nous ravitaillera.

Je n’ai pu faire augmenter ma provision : ç’aurait été risquer de faire deviner mes projets, et ces chiens de l’Amirauté ont des coliques en pensant aux Anglais.

Von Sakeeringen, mon premier lieutenant, est moins bête que je ne croyais. Tout à l’heure, en venant me faire signer le livre d’ordres, comme je lui faisais entrevoir les superbes exploits qui nous attendaient, il a eu un ricanement bizarre et a murmuré : « La gloire de l’Allemagne par-dessus tout, herr capitaine-lieutenant ! »

Mais le ton n’y était pas. Est-ce que ce jouvenceau de vingt-trois ans se moquerait de moi ? Enfin, l’essentiel, c’est qu’il ait marché. Mais il doit avoir son idée. Nous verrons.

24 novembre. – Navigation au large de la côte de Norvège, pour éviter toute rencontre fâcheuse. Les Norvégiens ont maintenant retiré leurs garde-côtes. Nous naviguons dans la plus parfaite tranquillité. La brume est plus épaisse, elle nous favorise.

Je viens d’avoir une brève explication avec Julius Spratz, le chef mécanicien. Par hasard, il n’était pas ivre (bien que je sois certain qu’il a emporté une notable provision de spiritueux).

— Je crois, m’a-t-il dit à brûle-pourpoint, qu’il serait temps que vous vous expliquiez avec l’équipage ! Mon second m’a déjà fait des remarques sur la route que nous suivions, et il paraît qu’il n’est pas le seul à les faire, ces remarques ! Le plus simple est d’éclaircir la situation !

— Dites donc, herr Spratz, n’ai-je pu m’empêcher de répliquer, vous oubliez à qui vous parlez ! Je…

— Je parle tout simplement à herr Spiegel von und zu Trieckelstein, commandant un sous-marin pirate, dont moi, Julius Spratz, je suis le chef mécanicien, passible comme lui de la potence si nous sommes pris !

Cela a été dit avec un calme qui m’a fait bouillir. En d’autres circonstances, mon homme aurait payé cher son insolence. Mais pour l’instant, j’ai besoin de lui. Il faut me dominer :

— Je pense que vous exagérez, herr Spratz, ai-je répondu en m’efforçant de dissimuler ma fureur. Nous sommes simplement des corsaires, des francs-tireurs de la mer. Et je vous sais assez intelligent pour comprendre que, seule, une discipline de fer peut nous permettre d’accomplir les prouesses que nous méditons !

Spratz a haussé les épaules :

— Comme vous voudrez ! a-t-il murmuré. Je vous ai donné un bon conseil. Agissez à votre guise !

Et, tranquillement, il est sorti de ma cabine.

Le bandit ! Il sait combien j’ai besoin de lui. Il en abuse. En cas d’avaries, lui seul pourrait nous tirer d’affaire : il a été dix-sept ans ingénieur chez Blohm und Voss, et a dessiné les plans de nombreux sous-marins, avant que son ivrognerie l’ait fait chasser. Le temps viendra où je lui ferai payer cher son attitude !

… Je viens de parler à l’équipage. Ayant fait rassembler tout mon monde – trente-quatre hommes – dans le poste central, j’ai dévoilé mes soi-disant projets :

— Mes enfants, ai-je expliqué, je vous connais trop pour ne pas être sûr que, sans avoir eu besoin de vous consulter d’avance, je serais approuvé par vous.

« Écoutez-moi ! Je n’ai pas voulu que notre glorieux 753, qui a coulé tant de navires anglais et a envoyé au fond plus de trois mille de ces chiens, soit ainsi remis entre les mains de nos ennemis.

« D’accord avec nos supérieurs, j’ai décidé de faire une dernière croisière, qui nous sera facilitée par la signature de l’armistice. Les patrouilles ont été désorganisées. Nous agirons sans être inquiétés, ce qui nous permettra quelques fructueuses prises.

« Nous nous rendrons ensuite dans un port d’une puissance neutre – en Sud-Amérique – où notre 753 sera acheté par le gouvernement. C’est moi qui en toucherai le prix. Je possède pleins pouvoirs à cet effet – car les pourparlers ont déjà abouti – et, ce prix, il sera partagé entre vous tous, au prorata de votre solde. Ce qui vous fera à chacun de trente à quarante mille marks.

« Et ceux qui le voudront pourront rester à bord, pour servir la nation qui aura acheté le navire. Naturellement, la paie sera plus que doublée.

« Je ne vous révèle point, pour le moment, le nom de notre port de destination ; vous comprendrez qu’il me faut être prudent. Mais j’ajoute que plusieurs autres de nos sous-marins doivent être pareillement vendus à des gouvernements neutres. Et, pour terminer, c’est une joie pour moi de vous annoncer qu’à partir du jour de notre départ de Kiel, votre solde est doublée. Deutschland über alles ! »

Mon petit discours a eu tout le succès désirable. Mes gibiers ont d’abord fait la grimace, – mais, à mesure que je leur énumérais les avantages promis, j’ai vu leurs faces se dérider. Des gens prêts à tout pour de l’argent ! Je crois bien que je leur aurais annoncé qu’ils toucheraient encore plus pour aller bombarder leurs propres villages, qu’ils n’auraient pas tiqué !

J’ai remarqué quelques froncements de sourcils : Drollich (naturellement), Wotan Kunspitz, le troisième mécanicien – un voyou berlinois – et Forgstein, le timonier. Celui-là est une forte tête que je surveille. Lui et les autres, je saurai m’en débarrasser à l’occasion.

Pour l’instant, le principal est fait. Ils ont accepté la situation. Ils ont même applaudi lorsque von Sakeeringen a poussé trois hoch en l’honneur du kaiser. Ce Sakkeringen m’inquiète. Il est très fort, et je ne m’étonnerais pas qu’il ait quelque idée de derrière la tête.

10 heures soir. – J’ai fait distribuer une double ration de bière. Les hommes ont bu toute la soirée, au son d’un phonographe. Le moral est bon, pour le moment.

Maintenant, il va falloir s’occuper de trouver du combustible.

Cela fait déjà plusieurs navires que nous croisons. Je n’en ai fait arrêter aucun : c’eût été risquer d’attirer l’attention sur nous. C’est un pétrolier qu’il me faut. Si nous n’en rencontrons pas, je jouerai le tout pour le tout et gagnerai la côte d’Espagne où un de nos agents nous ravitaillera. Cela signalera notre présence, mais je n’ai pas d’autre alternative.

25 novembre. – Nous devrions depuis longtemps être à Harwich. Ce matin, nous avons laissé derrière nous l’archipel des Far-Oer. La discipline s’est un peu relâchée depuis que nos hommes savent la vérité, ou, du moins, une partie. J’ai, tout à l’heure, vu Czorny, l’infirmier polonais, qui frappait familièrement sur l’épaule de mon second ; il faudra que je fasse comprendre à Krappohl qu’il doit garder ses distances avec ses inférieurs.

26 novembre. – Sortis de la mer du Nord, nous piquons vers le sud. Il y a encore trente-six heures d’huile dans les réservoirs. Heureusement que, demain, nous serons sur la ligne des paquebots allant d’Europe en Amérique ou en revenant.

Et les provisions aussi sont courtes. J’ai dû le faire remarquer au cuisinier, qui avait, d’accord avec le cambusier, doublé toutes les rations. J’ai vu le moment où le gueux allait me prier de me mêler de ce qui me regardait. J’ai lu la phrase dans ses yeux. Pauvre Allemagne !

Point à midi : longitude ouest 10° 10’ 30” ; latitude nord 50° 15’.

Dans l’après-midi, forte tempête d’ouest qui nous a obligés à nous immerger. Violent roulis. Le navire fatigue énormément. J’ai fait stopper les moteurs pour économiser le combustible. La dérive est presque nulle.

27 novembre. – Temps meilleur. Cap : sud 33 ouest. Jolie brise de Nord. Mer clapoteuse. Les deux machines à 210 tours.

Julius Spratz commence. Il a passé toute la nuit dans sa cabine, ivre-mort. Drollich, le second mécanicien, a été obligé de faire le quart de son chef. Il l’a remplacé, d’ailleurs, sans faire aucune observation. Mais c’est lui qui est venu m’annoncer, ce matin, qu’il n’y avait plus que pour une douzaine d’heures d’huile dans les réservoirs. Et il m’a semblé que le ton du drôle était ironique. J’ai fait comme si je ne voyais rien. Heureusement que les accumulateurs sont chargés. Nous emploierons au besoin les moteurs électriques, qui peuvent nous fournir du « jus » pendant sept ou huit heures.

Midi. – J’ai passé la matinée sur la « passerelle », au sommet de la tourelle, avec Wilhelm von Brickardt, le second lieutenant. Le petit est précoce pour son âge, il s’est enhardi à me faire ses confidences. Je peux compter sur lui. Il est prêt à couler tous les Anglais que nous rencontrerons, et même les autres ! Brave garçon ! C’est un de ces gars poméraniens, de bonne souche, comme il n’en reste plus !

Nous avons passé deux heures assis sur le caillebotis, les pieds pendant dans l’ouverture du capot, à fumer des cigarettes, seuls avec le timonier, tandis que montaient vers nous toutes les odeurs du sous-marin chassées par le ventilateur central. Cela sentait surtout la benzine et le café.

8 heures soir. – Journée bien remplie ! Bonne journée !

Il était temps !

Vers quatre heures et demie de l’après-midi, au moment où j’allais donner l’ordre de marcher avec les moteurs électriques, nous avons aperçu une fumée droit devant ! Puis trois mâts courts, et la cheminée sur l’arrière, l’aspect enfin d’un pétrolier !

J’ai fait donner toute la vitesse et hisser le pavillon anglais. Aux dernières clartés du soleil couchant, nous avons reconnu avec une joie formidable que le bâtiment en question était bien un pétrolier. Un pétrolier américain.

Et pas d’autre navire en vue !

Arrivés à bonne distance, j’ai fait tirer à blanc un de nos deux 120 millimètres, pour intimer à ma proie l’ordre de stopper. Il a obéi. Je me suis approché jusqu’à être à portée de la voix, et, en anglais, ai ordonné au Yankee de m’envoyer une embarcation avec un officier et les papiers de son navire.

Il a aussitôt amené un canot qui s’est dirigé vers nous.

II

TANDIS que l’embarcation du pétrolier voguait vers le 753, j’examinais de mes jumelles le bâtiment américain. Sept mille tonnes de portée, au moins, et – ce qui me causa le plus grand plaisir – pas de télégraphe sans fil. Pas la moindre antenne.

Sa coque portait encore le camouflage de guerre, un ensemble de lignes brisées, formant toutes sortes de figures géométriques peintes de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. Mais la peinture était déjà ancienne – l’armateur du pétrolier devait être un homme d’économie – car l’ensemble de la coque commençait déjà à se fondre en une teinte neutre, allant du gris sale au roux de la rouille.

Le pétrolier ayant légèrement évité et m’ayant ainsi montré sa poupe, je pus lire son nom :

 

EMMA LINDQUIST

Philadelphie.

 

Cette Emma devait être la fille ou la femme de l’armateur. Elle ne se doutait certainement pas, à cet instant, du danger couru par son navire.

L’approche du canot de l’Emma mit un terme à mes réflexions.

Habilement dirigée, l’embarcation vient se ranger contre la coque du 753. Un des marins qui se trouvaient à bord accrocha de sa gaffe une des boucles fixées à la coque du sous-marin, cependant qu’un jeune homme d’environ vingt-deux ans, bottes de caoutchouc, tricot de laine bleue, casquette écussonnée, sautait sur les tôles du 753.

D’un pas délibéré, il vint à moi et, ayant salué, se fit connaître : Lieutenant John Cassell, du steamer Emma Lindquist. Je l’interrogeai rapidement et sus ainsi que son navire venait de Philadelphie, se rendait à Glasgow et portait un chargement de cinq mille huit cents tonnes de pétrole.

Tandis que se poursuivait l’interrogatoire, le jeune Américain jetait autour de lui des coups d’œil furtifs et plutôt inquiets. Malgré le pavillon anglais que j’avais fait hisser, il reconnaissait parfaitement qu’il se trouvait sur un sous-marin allemand.

— Heureusement que l’armistice est signé, commandant ! me dit-il, avec un petit rire gêné.

Cette phrase ne m’étonna pas. Sur les papiers qu’il venait de m’apporter, j’avais pu voir que l’Emma Lindquist était parti de Philadelphie, le 13 novembre. Le 13 ! Un jour de malheur, vraiment !

— Je sais ! répondis-je. Sans cela, je vous aurais déjà envoyés au fond.

« Je suis à court de pétrole pour rejoindre ma base. Vous allez me ravitailler. Je vous signerai un reçu. Allez prévenir votre capitaine ! » Mon jeune Yankee s’est incliné et rembarqué dans son canot.

Grâce au calme de la mer, l’opération a été assez vite faite. Nous nous sommes servis des manches de caoutchouc du Yankee pour transvaser le liquide. J’ai fait le plein des soutes.

Et l’Emma Lindquist s’est remis en route. J’ai eu une brève hésitation. Il faut ce qu’il faut, mais pas plus. Le Yankee était, malheureusement pour lui, trop près de la côte d’Angleterre. Il pouvait rencontrer quelque destroyer britannique et l’avertir.

Nécessité n’a pas de loi. J’ai poursuivi mon Yankee et, une fois par le travers, je lui ai fait envoyer une torpille.

Ce fut facile. Il marchait à sept nœuds. Cela se passa comme à l’exercice. La torpille arriva droit à l’arrière, au-dessous de la cheminée, dans les chaudières. Un choc sourd, puis un feu d’artifice. J’ai fait plonger immédiatement. La mer, sur une étendue de plusieurs centaines de mètres, n’était plus qu’un lac en feu.

Pas même eu besoin de nous assurer si tous les Yankees y avaient passé. Ils ont dû rôtir comme des morceaux de sucre dans un bol de punch.

L’équipage est enthousiasmé. Le moral est plus haut que jamais. Cette exécution a réveillé les qualités guerrières de la race.

27 novembre. – Cap au sud. Belle brise d’ouest. Temps nuageux. Tout le monde est joyeux, à bord. Il nous faut, maintenant, des provisions. J’ai mon plan. Ne pas détruire de navires pour l’instant : cela éveillerait l’attention.

28 novembre. – Rien de neuf.

29 novembre. – Von Sakeeringen a remarqué que Drollich et Kunspitz, le second et le troisième mécanicien, ont de longs conciliabules ensemble. Il n’a pu savoir ce qu’ils se disaient. Il les fait épier par le graisseur Pisler, un bon sujet.

30 novembre. – Rencontré plusieurs navires, dont un grand voilier et un paquebot français. Krappohl était d’avis d’attaquer ce dernier. Il a insisté. J’ai dû presque le faire taire.

1er décembre. – Six heures matin. En vue de la pointe do Pargo, à l’extrémité ouest de l’île Madeire. Stoppé. Envoyé un canot à terre avec quatre matelots et le premier lieutenant, von Sakeeringen, qui parle anglais.

Sakeeringen avait endossé un uniforme britannique et nos marins avaient vaguement modifié leurs uniformes.

À dix heures, Sakeeringen est revenu à bord avec un plein chargement de provisions. Ces imbéciles de Portugais ont tout avalé. Les gamins suivaient nos hommes en criant : Vive l’Angleterre ! Le maire du village, qui, paraît-il, ressemblait étonnamment à un singe, n’a pas voulu que Sakeeringen débourse un penny. Il l’a félicité de la victoire des alliés et lui a déclaré qu’il était trop heureux de pouvoir faire quelque chose « pour les défenseurs du droit et de la liberté » ! Cet idiot lit les journaux, cela se voit !

J’ai bien eu l’envie d’envoyer quelques obus asphyxiants sur ses cases à lapins !

Enfin, nous avons trois moutons, plusieurs quartiers de bœuf, de la farine, du café, des fruits, des légumes, et même plusieurs caisses de vin du pays, que je me suis réservées. De quoi manger et boire pendant une douzaine de jours. D’ici là, il y aura du nouveau.

2 décembre. – En mer. J’ai dû faire remettre quelques bouteilles du vin de Madeire à Julius Spratz qui, pour les avoir, m’a presque menacé. Nous réglerons cela avec le reste.

Puis ç’a été Forgstein, le timonier, qui est venu réclamer au nom de l’équipage.

Ces messieurs ne veulent pas terminer ce qui reste des provisions emportées de Kiel. Ils veulent tout de suite goûter aux vivres de Madeire. Forgstein a été presque insolent. Il m’a déclaré que, dans notre situation, tout le monde devait être traité pareillement, et m’a cité l’exemple des flibustiers… et des bolcheviks ! Un exalté. Je l’ai calmé en le flattant et en lui assurant que je comprenais ses raisonnements, que son intelligence me frappait, et que je pensais à lui pour le nommer officier, grade qu’il eût dû avoir depuis longtemps.

Mais j’ai fait distribuer des fruits et du fromage à l’équipage. Ce qui a d’autant diminué notre provision, à nous, officiers.

3 décembre. – Vers le sud. Mer belle. Chaleur. Nous voilà bientôt sous les tropiques. Rien en vue. Profitant du beau temps, une tente a été installée sur la partie avant, et, pendant tout l’après-midi, mes gaillards ont dansé au son du phonographe.

4 décembre. – Pendant la nuit, les quelques bouteilles de Madeire qui restaient ont été volées. Je les avais pourtant fait enfermer dans le coffre du divan de ma cabine. Pisler, qui me sert, n’a rien vu, rien entendu. Les voleurs ont dû profiter de ce que je me trouvais sur le kiosque de navigation, à causer avec le second lieutenant Bruckardt. Toujours est-il qu’il ne me reste que de l’eau à boire.

5 décembre. – Spratz, le chef mécanicien, a encore passé la nuit complètement ivre, au point de ne pouvoir assurer son quart. Je suis allé le voir ce matin, il sentait le Madeire. Et il m’a semblé que Krappohl aussi sentait le vin. Des officiers, voler ! Ils se croient en pays envahi !

5 décembre. – Un grand navire en vue. Celui que je cherchais, un grand courrier. Deux mâts, trois énormes cheminées, coque peinte en blanc. Quinze à dix-huit mille tonnes.

J’ai aussitôt fait mettre notre chaloupe à la mer. Sakeeringen et quatre matelots, revêtus de hardes en loques, s’y sont embarqués.

Ayant mis en place un petit mât, ils y ont hissé une vieille ceinture rouge et ont vogué à la rencontre du paquebot, cependant que je plongeais à une douzaine de mètres.

Assis sous le périscope, dans le poste central, j’ai vu le paquebot infléchir sa course et piquer droit sur l’embarcation.

Puis il a stoppé, cependant que Sakeeringen se dirigeait vers lui. Les Anglais – car c’était un paquebot anglais, l’Olinda – ont amené une échelle au pied de laquelle notre embarcation est venue se ranger.

Sakeeringen, titubant comme un homme pris de faiblesse, a commencé par gravir les échelons à quatre pattes. Deux Anglais sont venus à sa rencontre, pour l’aider à monter, cependant que, sur les multiples ponts de l’Olinda, des centaines et des centaines de passagers se pressaient, pour assister à l’arrivée des « naufragés ».

Vraiment touchant ! On n’est pas plus bête que ces Anglais.

C’était le moment. J’ai fait émerger le 753, à moins de quatre cents mètres du paquebot, et mettre en batterie nos deux 120. Les passagers n’ont manifesté que de la curiosité ; ils savaient que l’armistice est signé et, sans doute, trouvaient-ils l’incident « curieux »…

Voici ce qui s’est passé, d’après le récit de von Sakeeringen. Étant parvenu sur le pont principal, grâce à l’aide des deux imbéciles qui le soutenaient, Sakeeringen a demandé, d’une voix creuse à souhait, à parler immédiatement au capitaine, pour un message de la plus haute importance.

On l’a amené sur la passerelle. Il s’est trouvé en présence d’un gros homme roux, à favoris, en uniforme de lieutenant de vaisseau de la Royal Navy, lequel, après l’avoir toisé, a voulu le questionner sur son naufrage.

Sakeeringen l’a interrompu aussitôt :

— Je vous prie, commandant, a-t-il dit, de me laisser parler sans m’interrompre. Il y va du sort de votre navire. Regardez ! Sur tribord ! Il y a un sous-marin à cinq cents yards, prêt à vous envoyer un obus explosif dans les chaudières. Et pas de T.S.F., surtout ! Au premier appel : feu !

« Vous allez…

— Mais, a tenté de bafouiller l’Anglais, dont le visage était-devenu comme un jambon de son pays, l’armistice, ne savez-vous pas que l’armistice…

— Armistice ou non, obéissez ; dans trois minutes, montre en main, nous allons ouvrir le feu ! a répliqué froidement Sakeeringen. Nous vous…

— Je vous avertis que l’Angleterre tirera de ce misérable guet-apens une vengeance terrible, monsieur ! Ce que vous faites, c’est de la piraterie ! Vous méritez…

— Ne perdez donc pas votre temps, cela vaudra mieux, pour vous et pour nous ! L’affaire, la voilà : faites une collecte parmi vos passagers. Nous acceptons tout : bijoux, billets de banque, titres au porteur. Il nous en faut pour quarante mille livres. J’avais ordre de demander trente mille, mais les insultes que vous venez de proférer méritent une sanction. Et pas de retard, ou j’augmente la rançon !

… D’après Sakeeringen, la face de l’Anglais, et celle de l’officier de quart qui se trouvait à ses côtés, étaient quelque chose de beau à voir !

Tous deux – les deux Anglais – se sont regardés, puis ils ont rapidement échangé quelques mots. Il fallait obéir. Le commandant du paquebot a fait immédiatement appeler le commissaire, lequel a réuni les passagers de première classe. Il leur a fait un petit discours, dans le genre de celui que prononce le président d’une assemblée d’actionnaires d’une société en faillite, pour faire un appel de fonds.

Il y a eu des cris, des protestations, des hurlements. Sakeeringen, qui avait exigé d’accompagner le capitaine du paquebot, s’amusait splendidement !

Les Anglais se sont résignés. L’on a fait l’inventaire du coffre aux valeurs du bord, puis l’on a joint à ce qu’il contenait plusieurs caissettes de livres sterling faisant partie du chargement. Sakeeringen a assisté à la petite opération, qui s’est faite dans le fumoir.

Sur la demande du capitaine du paquebot, il a signé un reçu tout à fait en règle. Les valeurs ont été descendues dans notre canot, qui s’est aussitôt dirigé vers le 753.

Tout aussitôt, j’ai vu, au bouillonnement produit par les hélices de l’Anglais, qu’il remettait en route.

Un peu pressé, le gentleman !

Mes hommes avaient leurs instructions. Ensemble, nos deux obus de 120 ont jailli des canons, broyant, réduisant en pièces, en miettes, la cabine contenant le poste de T.S.F. installé sur le pont des embarcations du paquebot, à l’arrière de la troisième cheminée.

Des hurlements ont salué cet exploit. Et, quelques secondes plus tard, deux autres obus ont crevé la coque de l’Olinda, à la flottaison. Il a immédiatement commencé à sombrer.

Les Anglais ont fait feu sur nous, à coups de carabines et de revolvers. C’était risible. J’ai fait charger les canons à mitraille.

En dix minutes, tout fut terminé. Il ne resta plus rien, ni du paquebot, ni de ceux qu’il transportait.

Somme toute, une opération brillamment exécutée, et qui montre que l’entraînement de nos hommes est toujours aussi bon.

Aussitôt remis en route, fait l’inventaire du butin. Vingt mille livres sterling en or, contenues dans des caissettes à destination de la Bank of England. Le reste en banknotes américaines, en billets de banque brésiliens, français, argentins.

Ainsi que je l’ai calculé depuis, d’après les derniers cours de la Bourse de Londres, du 20 novembre, il y en avait pour un peu plus de trente-sept mille livres. Toujours mesquins et voleurs, ces Anglais !

J’ai félicité Sakeeringen et ai fait une distribution à l’équipage, deux cents livres par homme, ce qui a contribué à ranimer les esprits. Le moral est plus haut que jamais. Kunspitz et Drollich ont accepté comme les autres, les gaillards.

Sakeeringen a reçu dix mille livres pour récompense de son initiative, car il n’a pas menti à l’Anglais : je lui avais bien ordonné de demander trente mille livres. C’est un garçon d’avenir.

5 décembre. – Beau temps. Mer belle. Baromètre 766.

6 décembre. – Grains fréquents, mer clapoteuse qui nous oblige à tenir les panneaux fermés. Malgré les deux ventilateurs, la chaleur est réellement étouffante. Rien en vue.

III

7 DÉCEMBRE – Toujours dans les calmes. La provision de légumes de Madeire est complètement épuisée. La viande est mauvaise : la machine à glace fonctionne mal. Je me demande si Drollich n’y est pas pour quelque chose.

J’ai questionné adroitement Julius Spratz à ce sujet. M’a répondu évasivement. Il était – comme toujours – à moitié ivre. Et il me faut naviguer avec un pareil chef mécanicien !

Krappohl est de plus en plus, négligent. Cela fait plusieurs fois qu’il omet d’inscrire les annotations habituelles sur le livre de loch, à la fin de son quart.

J’ai enfin su comment Julius Spratz réussissait à s’enivrer, car sa provision de spiritueux doit être depuis longtemps terminée. Von Sakeeringen a appris par Pisler que l’infirmier Curt Czorny avait remis au chef mécanicien tout l’alcool contenu dans la pharmacie. Vérification faite, il ne reste plus une goutte du précieux liquide. J’ai fait comparaître Czorny, qui a nié et a prétendu que les bonbonnes d’alcool avaient été vidées à Kiel.

Von Bruckardt, le second lieutenant, est malade. La fièvre, les jambes enflées. Une sorte de béribéri. Je lui ai administré de la quinine.

Somme toute, je ne peux compter que sur von Sakeeringen et, peut-être, sur Joachim Borchardt, le quatrième mécanicien, en cas de quelque chose.

La discipline se relâche de plus en plus ; je fais semblant de ne rien voir. Il y a plusieurs jours que l’essuyage des machines n’a pas été fait.

8 décembre. – Toujours dans les calmes. Von Bruckardt a empiré. Il délire et donne des signes de folie. Il a voulu étrangler Kurt Czorny, l’infirmier. Sans l’intervention de Taubig, le second maître électricien, il y réussissait. La perte n’eût pas été grande, d’ailleurs.

9 décembre. – Beau temps. En vue de Fernando Noronha. Ce matin, comme je me trouvais sur la tourelle de navigation avec Krappohl, Forgstein, le timonier, est venu de la part de l’équipage, a-t-il déclaré. C’est à peine s’il a esquissé un salut en apparaissant hors du capot.

— Commandant, m’a-t-il dit, les hommes voudraient savoir si on va rester encore longtemps à la mer… Ils demandent quel est le pays où le sous-marin va être rendu !

Jamais je n’ai eu tant d’envie de révolvériser quelqu’un. Et ce gros porc de Krappohl, impassible, qui feignait, pendant ce temps, de regarder les vagues !

J’ai réfléchi pendant quelques secondes ; il fallait répondre.

— C’est à la république de l’Équateur ! ai-je expliqué. Nous allons être obligés de passer par le cap Horn, car vous êtes assez intelligent, Forgstein, pour comprendre que nous ne pouvons emprunter le canal de Panama !

Et j’ai ajouté que nous rencontrerions bien quelque autre riche proie sur notre route, ce qui permettrait d’augmenter les parts de chacun.

— Je vais expliquer cela aux hommes ! a répondu le timonier insolemment.

Et il est redescendu à l’intérieur du sous-marin.

10 décembre. – De mal en pis.

Si je n’en étais pas persuadé, je constaterais, une fois de plus, la nécessité d’une forte discipline. Notre situation spéciale m’empêche d’être aussi ferme que je le voudrais, et les effets de ce relâchement viennent de se faire sentir.

Kurt Czorny, l’infirmier, est chargé de la vente du tabac à bord. Suivant l’usage, et en vertu d’une tolérance tacite, c’est lui qui, lors de nos séjours en Allemagne ou dans les ports neutres, était chargé de s’approvisionner de tabac, tabac sur lequel, en rémunération de ses peines, il percevait un léger bénéfice, d’après un tarif fixé par moi.

Or, depuis quelque temps, paraît-il, Czorny avait constaté que son stock de tabac diminuait avec une rapidité singulière. Il a pensé, naturellement, qu’on le volait.

Plusieurs nuits de suite, lorsque son service le lui permettait, il a passé des heures à guetter, caché dans le petit réduit où il serre son tabac, entre le compartiment des moteurs Diesel et celui servant de poste à l’équipage. Cette nuit, il a surpris son voleur : Pisler, l’homme de confiance de von Sakeeringen. Pisler s’était fabriqué une fausse clé. Czorny l’a laissé entrer et, brusquement, s’est jeté sur lui. Une lutte sauvage s’est engagée entre les deux hommes. Plusieurs membres de l’équipage, en entendant les cris des combattants, sont accourus. Pisler avait déjà reçu un coup de couteau dans l’épaule, et Czorny avait plusieurs contusions au crâne. Les deux hommes ont été mis aux fers sur l’ordre de Krappohl, qui était de quart à ce moment. Et, ce matin, l’incident m’a été soumis.

Je me disposais à me rendre dans le compartiment des torpilles, où mes deux gibiers avaient été enfermés, lorsque von Sakeeringen m’a rejoint et m’a demandé de n’être pas trop sévère pour Pisler, qui est un excellent sujet dont les renseignements sont précieux. Il ne fallait pas le décourager :

— Vous aviez votre part sur ses expéditions, Sakeeringen, hein ? ai-je ricané. Des cigares à bon marché !

— Oh ! capitaine !

— C’est une plaisanterie ! Ne craignez rien pour votre protégé !

De fait, j’ai admonesté les deux hommes, en affectant de croire à une espièglerie de la part d’un « honnête garçon » comme Pisler, et, pour consoler Czorny, je lui ai remis cinq livres sterling. Puis j’ai fait enlever les fers à mes gibiers.

11 décembre. – Au large de la côte brésilienne. Tempête. Roulis et tangage étaient tellement violents que j’ai dû descendre à une profondeur de vingt-cinq mètres. Nous sommes restés ainsi trente heures, la mer continuant à être impraticable. Plusieurs fois, j’ai essayé de remonter, mais le bâtiment souffrait trop.

Les souffrances de tous ont été grandes. Pendant les vingt premières heures, ç’a été supportable. Mais, peu à peu, l’humidité est devenue effroyable. Les tôles suaient abondamment. Bien que j’eusse fait endosser à chacun ses vêtements de cuir, tout le monde était trempé. Pourtant, impossible de revenir en surface. Le baromètre reste à 724 millimètres. Nous sommes évidemment sur le passage d’une tempête tournante. Route au sud-est, à cinq nœuds. Les dynamos fonctionnent à peu près.

12 décembre. – Krappohl est venu me demander de revenir à la surface, l’équipage commence à s’agiter. Lui, Krappohl, a entendu Forgstein dire à haute voix que je le faisais exprès de faire souffrir tout le monde, pour « mater » les hommes.

Et von Sakeeringen m’a rapporté, peu après, que Pisler l’avait averti de la surexcitation des esprits. Les mécaniciens Drollich et Kunspitz font de fréquentes stations dans le poste d’équipage. Taubig, l’électricien, est souvent avec eux. (Si nous étions dans d’autres circonstances, l’affaire serait vite jugée !)

… J’ai fait émerger le 753. La houle de surface devait avoir fortement diminué, car le bâtiment n’a roulé que médiocrement. Aussitôt, des voix ont demandé qu’on ouvre les capots, pour aérer un peu.

J’ai donné l’ordre. Je devrais dire : j’ai « transmis » l’ordre, car ce n’est pas moi qui commande !

Et il est arrivé ce que je prévoyais. Un des deux hommes qui étaient sortis pour fixer le couvercle du capot a été enlevé par une lame ; l’autre n’a eu que le temps de se jeter à l’intérieur, et une vague – plus de cinq cents litres d’eau – est entrée en même temps que lui dans le poste central.

J’ai fait immédiatement fermer le capot. On a obéi. Le disparu était une mauvaise tête, Peter Targhol, un Badois. Bon débarras.

13 décembre. – Baromètre 757. Temps nuageux. Forte houle, mais qui ne nous empêche pas de naviguer en surface. J’ai, ce matin, fait annoncer aux hommes que nous allions tenter de relâcher dans une baie de la côte de Rio Grande do Sul, non loin de l’embouchure du rio Aratingui, où sont établis de nombreux colons de souche allemande. J’espère pouvoir m’y ravitailler en vivres frais et autres. Car c’est à peine s’il nous reste de quoi manger pendant trois jours.

14 décembre. – Von Bruckardt va beaucoup mieux. Il pourra sans doute reprendre son service dans deux ou trois jours. Tout à l’heure, von Sakeeringen est venu m’annoncer une grave nouvelle. C’est Pisler qui l’a averti. Taubig, l’électricien, Drollich, le second mécanicien, Forgstein, et plusieurs autres matelots, ont décidé de profiter de notre séjour sur la côte pour déserter. Les matelots s’empareront de la chaloupe et viendront chercher leurs complices. Forgstein a même proposé de mettre les machines hors de service. Un autre des conjurés voulait s’emparer du coffre-fort du sous-marin. La plupart des matelots sont du complot. J’ai répondu à Sakeeringen que j’allais aviser.

Il faut agir, en effet. Ma première pensée a été de faire mettre les mutins aux fers. D’abord, je n’ai aucune preuve contre eux. Et puis, je risque de provoquer la révolte immédiate. Il faut jouer de ruse. Impossible, d’autre part, de ne pas faire escale, il faut manger. Mes gibiers auront une bonne leçon, de façon à ce qu’ils la retiennent.

14 décembre. – Latitude sud 31° 30’ 15” ; longitude ouest 49° 52’ 30”. Mer clapoteuse. Baromètre 756. Vitesse 9 nœuds. À cinq heures soir, aperçu le feu de Povos, sur tribord. Quelques barcaças[1] brésiliennes en vue. Vers six heures, le vent tombe. Calme plat.

J’ai trouvé ce que je cherchais. Excellente occasion de me débarrasser de quelques non-valeurs.

15 décembre. – Après avoir navigué en surface à cinq nœuds de vitesse pendant toute la nuit, nous nous trouvons à quatre heures du matin – pointe du jour[2] – à environ dix à douze milles de la côte brésilienne.

Une grande barcaça est en vue, immobile. À part elle, l’océan est désert. Nous nous en approchons. À la jumelle, je constate qu’elle est chargée de sacs de viande sèche – carna seca – et de régimes de bananes. Tout à fait ce qui nous manque. À trois cents mètres d’elle, je stoppe. La barcaça est montée par trois hommes, des nègres. Debout à l’arrière de leur bateau, ils nous observent curieusement.

Je fais appeler Forgstein et, après quelques compliments sur son esprit de décision et son intelligence, je lui ordonne de prendre quatre hommes avec lui et d’aller s’emparer de la barcaça :

— Il faudra faire vite, expliqué-je. Arrivés à quelques mètres de ces imbéciles, vous tirez vos revolvers et vous leur trouez la peau. Ensuite, vous remorquez la barcaça jusqu’à nous, pour en transborder le contenu.

Forgstein me regarde, stupéfait. Je lis dans ses yeux une joie intense, qu’il s’efforce vainement de dissimuler. Imbécile !

— Je vais faire pour le mieux, commandant ! me répond-il. Vous serez content de moi !

— J’en suis persuadé. Et vous de moi ! dis-je.

Comme je le prévoyais, Forgstein prend avec lui quatre des principaux mutins. Je le vois qui échange un coup d’œil gêné avec Drollich, qui vient de monter sur le pont. Évidemment, il s’excuse de ne pouvoir emmener le mécanicien. Et celui-ci a un haussement d’épaules, comme s’il conseillait à l’autre de se débrouiller sans lui. Il ne se doute pas de sa chance, Drollich !

Notre canot s’éloigne et file dans la direction de la barcaça. Je le suis à la jumelle. Forgstein, assis à la barre, gesticule. Il doit donner ses instructions à ses acolytes.

Je les vois qui hissent la voile du canot. Et voici que l’embarcation manœuvre, je le devine, de façon à contourner la barcaça, afin de passer derrière celle-ci et d’être ainsi masquée par elle. Mes gaillards veulent gagner la côte.

— Lieutenant von Sakeeringen ! Au canon ! Envoyez-moi un obus dans la mâture de la barcaça : ces gueux veulent nous échapper !

J’exagère un peu : les « gueux de la barcaça » ont simplement changé de place pour mieux regarder le canot.

Mais tout a été réglé d’avance, entre moi et Sakeeringen. Le lieutenant s’approche du canon de poupe, qui est chargé, vise longuement, et fait feu. C’est un excellent pointeur : l’obus va frapper en plein le canot, l’écrasant en mille miettes…

Je hurle :

— Sakeeringen ! Vous êtes fou ! Qu’avez-vous fait ?

Ma voix est couverte par les clameurs d’horreur de l’équipage. Je me précipite vers Sakeeringen, qui feint la consternation la plus complète. Il balbutie :

— Je ne sais… comment… Je visais le Brésilien ! Je ne comprends pas…

— À la mer, la seconde chaloupe ! Dépêchez-vous ! Il y a peut-être des survivants !

À mon commandement, les hommes s’élancent vers notre deuxième embarcation, un petit canot automobile. J’ordonne à Krappohl de s’y embarquer avec Borchardt, le quatrième mécanicien, et deux hommes. Ils obéissent.

Sur la mer calme, couleur de nacre, quelques planches surnagent, pêle-mêle avec un homme autour de qui l’eau rougit à mesure : Forgstein !

Le bandit n’est que légèrement blessé. Se trouvant à l’arrière du canot, il a été à peine atteint, frôlé, par un éclat de bois, tandis que ses quatre acolytes étaient anéantis. On le recueille. Puis le canot revient.

Forgstein, aidé par Borchardt, monte à bord. Je m’élance vers lui :

— Une fatalité ! Le lieutenant Sakeeringen a eu une défaillance… un éblouissement ! Enfin, je suis heureux que, vous au moins, soyez indemne !

Forgstein me regarde. Son œil noir me darde une lueur d’assassin. Je sens qu’il a compris.

— Venez avec moi, dis-je, je vais vous panser…

— Non. Merci. Ce n’est rien. Et je n’ai besoin de personne ! me répond-il.

Il disparaît dans le capot ouvert, suivi presque aussitôt par Drollich. Je me doute des paroles que les deux hommes vont échanger.

Qu’ils aient été dupes ou non de ma petite comédie, les autres ne bronchent pas. À défaut d’autre chose, je crois leur avoir inculqué une épouvante salutaire. Elle durera ce qu’elle durera.

Mais la barcaça, toutes voiles dessus, s’est éloignée. Je donne ordre de la poursuivre. Canonnade. Ses voiles, ses agrès sont abattus. Nous la rejoignons. Les trois Brésiliens tentent de fuir dans le canot qu’ils remorquaient au bout d’une corde. D’une volée de mitraille, nous anéantissons l’embarcation et ceux qu’elle porte.

La barcaça est amenée contre le 753. En plus de la carna seca et des régimes de bananes, elle contient plusieurs sacs de café et de sucre, qui sont les très bienvenus, et aussi un petit fût d’aguardiente – rhum – que je fais porter dans ma cabine.

La barcaça est sabordée et coulée. Inutile, maintenant, de relâcher. Mais je n’en dis rien à personne.

Sakeeringen reste enfermé dans sa cabine. J’annonce à Krappohl, qui le répétera, qu’il a un fort accès de fièvre chaude…

16 décembre. – Route à l’est-sud-est. Mer clapoteuse. Jolie brise d’ouest. Calme absolu parmi l’équipage. Sakeeringen est toujours malade, soi-disant. Je suis allé le visiter plusieurs fois, sous le prétexte de le soigner. C’est Pisler qui le veille – et lui apporte des nouvelles.

IV

RIEN de neuf. Forgstein, qui est exempt de service, n’a fait de confidence à personne. Il passe son temps à lire de vieux journaux. Pisler n’a rien pu savoir. Mais il est bien certain que le timonier prépare quelque chose.

Six heures. Forgstein, que j’ai fait appeler, est venu dans ma cabine. Je lui ai annoncé que je le nommais premier maître, avec les appointements du grade.

— Je vous remercie ! m’a-t-il répondu, avec nonchalance.

Et c’est tout. L’homme cache son jeu.

17 décembre. – Krappohl est venu, ce matin, me faire part des récriminations de l’équipage. Ces « gentilshommes », confiants en ma promesse, avaient espéré faire escale sur la côte de Rio Grande do Sul. Certains ont des parents qu’ils voudraient rassurer. Ils demandent si la relâche est supprimée.

Ce Krappohl, quel homme ignoble ! Pourvu qu’il mange, tout lui est égal. Par les rapports de Pisler, je sais qu’il est au mieux avec le cuisinier qui lui mijote, le soir, des petits plats. Les meneurs de l’équipage s’essaient sur lui. Ils n’osent encore me braver en face. Krappohl leur sert d’intermédiaire.

— Dites à ces messieurs que, si je n’ai pas cru devoir relâcher sur la côte brésilienne, c’est que j’ai, pour cela, les plus sérieuses raisons. Et faites-leur remarquer que, si nous étions pris, nous serions tous passibles de la potence comme pirates, qu’ils le sachent bien.

Mon second, à ces mots, m’a regardé avec une sorte d’épouvante. Sans doute a-t-il pensé que la potence était pour lui aussi. Il n’a pas insisté.

Reçu la visite du chef mécanicien. Julius Spratz a maigri.

— Les machines se détraquent peu à peu, m’a-t-il expliqué. C’est tout juste si les hommes consentent à assurer le graissage. L’essuyage[3] n’est plus fait.

« Il n’importe. Vous avez embarqué un fût de rhum, avant-hier. Je viens en chercher quelques litres… Cela me fera du bien ! »

Je l’ai regardé en face :

— Et si je vous le refusais ?

Julius Spratz a haussé les épaules :

— À quoi bon ? a-t-il simplement murmuré. Nous n’en sommes pas à cela près, il me semble !… Je suis un des rares, ici, à bord, qui soient restés neutres… Je ne vois pas pourquoi vous m’exciteriez !

— Que voulez-vous dire ?

— Rien du tout !… J’ai apporté des bouteilles !

Le chef mécanicien a raison. À quoi bon !

Je lui ai donné ses quatre litres de rhum. Et, le soir même, il était ivre-mort dans sa cabine.

18 décembre. – Coulé à coups de canon un grand cargo anglais, mitraillé les survivants. C’est Sakeeringen qui a manié le canon. L’équipage n’a manifesté aucun sentiment. Évidemment, puisqu’il n’y avait pas de pillage.

19 décembre. – Devant l’embouchure du rio de la Plata. Navigué toute la journée en plongée. Revenu à la surface au tomber de la nuit. Aperçu de nombreux vapeurs. Nous les avons laissés passer.

20 décembre. – Beksheim, Grunberger, Faukenherr sont malades. Gencives enflées. Extrémités froides. Les symptômes du béribéri. Il faudrait du jus de citron. Il n’y en a pas à bord. Leur ai donné de la quinine. Ils se plaignent de violentes douleurs de tête. Beksheim a un commencement d’œdème. Consulté mon livre de médecine. C’est bien le béribéri.

21 décembre. – Réapparition de Forgstein. Il est venu me déclarer que, si je ne me décidais pas à relâcher « pour faire soigner les hommes », lui et ses camarades étaient prêts à tout !

— Ce qui veut dire, maître Forgstein ?

— À prendre au besoin le commandement du navire et à le diriger vers le port le plus proche…

— Où les autorités s’empareront de vous tous et vous pendront, ce qui sera la manière la plus certaine de guérir les malades !

« Vous m’étonnez, Forgstein ! Je vous aurais cru plus d’imagination ! Vous ne semblez pas vous douter, quoiqu’à bord d’un sous-marin que nous sommes au temps de la T.S.F. ! Une fois que nous serions signalés et identifiés, nous n’irions pas loin, d’autant plus que vous n’ignorez pas que notre provision de gazoline est presque à bout ! »

Forgstein m’a regardé, un peu interloqué :

— Et… alors, que comptez-vous faire ? m’a-t-il demandé.

— Vous le saurez. Qu’il me suffise de vous dire que, dans trois jours, nous aurons un médecin à bord, et des médicaments !

— C’est bon ! On attendra trois jours, mais pas plus ! a-t-il grommelé en se retirant.

Je n’ai pas répondu.

22 décembre. – L’état des malades a empiré ; tous sont maintenant atteints d’œdèmes qui enflent avec rapidité. Et deux nouveaux cas se sont produits dans la nuit : Czorny, l’infirmier, et Taubig, l’électricien.

Krappohl, lui, est malade d’épouvante. Pour la première fois de sa vie, peut-être, il n’avait pas d’appétit, à midi. Sakeeringen me paraît avoir perdu de sa belle assurance. Une belle collection de lâches et de crétins !

23 décembre. – Cap au sud. Vitesse treize nœuds et demi. Temps nuageux et chaud. Fort vent d’ouest. Mer agitée. En vue de la côte argentine. L’état des malades a empiré.

À cinq heures du soir, Krappohl, jaune et tremblant, vient m’annoncer la mort de Beksheim.

Je me suis rendu dans le poste d’équipage. L’homme repose sur sa couchette. Autour de lui se tiennent ses camarades, qui se sont tus en me voyant entrer.

J’ai examiné Beksheim : l’homme est bien mort. J’ai prononcé un petit discours à l’usage des brutes qui m’entouraient, et qui attendaient que je parlasse.

J’ai bavardé sur la fatalité, le devoir, la patrie, la part de butin qui reviendra à chacun et qui sera grosse, l’espoir que j’avais que, dans une dizaine de jours, notre navigation aurait pris fin. J’ai renouvelé ma promesse que, dans les quarante-huit heures qui allaient suivre, un médecin serait à bord.

Tandis que je parlais, Grunberger et Faukenherr râlaient… Et, brusquement, Taubig s’est mis à vomir.

Forgstein n’a cessé de me regarder, et aussi Drollich. Et j’ai surpris certains coups d’œil qui ne me disent rien de bon.

Il n’importe. Le plan que j’avais formé avant le départ se déroulera. Lorsque nous aurons coulé suffisamment de navires, je disparaîtrai et laisserai ces imbéciles et ces traîtres s’étriper entre eux. Et j’irai planter mes choux dans un coin tranquille. L’essentiel est d’atteindre le Pacifique, où nous aurons les coudées franches.

Cinq heures du soir. Procédé à l’immersion de Beksheim. Le cadavre, cousu dans un lambeau de vieille toile à tente, un fragment de plomb entre les chevilles, a été monté sur le pont, enveloppé d’un pavillon allemand. Le 753 a stoppé.

Debout, tête nue, sur la tourelle de navigation, j’ai prononcé un petit discours, vantant l’esprit d’abnégation et de sacrifice, le courage et la fidélité du défunt, lequel était une misérable canaille, puis j’ai fait signe aux deux hommes debout de chaque côté de la planche savonnée sur laquelle reposait le cadavre.

Mais ils n’ont pas bougé : ils avaient les instructions de Forgstein qui, s’avançant, a parlé… Le vent âpre qui soufflait m’a empêché d’entendre ses âneries. J’ai perçu les mots de « sacrifice », « honteuse exploitation », « pauvre victime », « vengeance », et autres paroles de circonstance.

Impatienté, le bouillant von Sakeeringen s’est précipité vers l’orateur, pour le faire taire. Forgstein, qui est doué d’une force herculéenne, l’a saisi à la gouge. Les deux hommes ont roulé sur les tôles humides, et se seraient mutuellement précipités à la mer si von Bruckardt et Pisler n’étaient intervenus et ne les avaient séparés.

J’ai ordonné à von Sakeeringen de rester aux arrêts dans sa cabine, et, étant descendu sur le pont, j’ai fait signe aux deux marins postés de chaque côté du corps de procéder à l’immersion.

— Je veux terminer mon discours ! a protesté Forgstein.

Je l’ai laissé achever son tissu d’imbécillités. Et le corps a pu être poussé à la mer, pas d’un seul coup, à cause du roulis agitant le sous-marin.

Remis en route à quatorze nœuds, presque tout ce que nous pouvons donner actuellement, vu la saleté de la coque et l’état de délabrement des moteurs.

24 décembre. – Veille de Noël. Triste réveillon. En Allemagne et ailleurs, les goinfres s’en donnent à cœur joie.

L’état des malades a empiré. Je me demande s’ils iront jusqu’à demain. Chaque fois que Forgstein me croise, il me regarde pour me faire comprendre que le délai « qu’il m’a accordé » approche de sa fin.

Julius Spratz est venu me demander encore du rhum. Je lui ai répondu qu’il n’y en avait plus, que j’avais jeté tout ce qui restait. Il n’a pas insisté. Mais c’est un ennemi de plus.

Krappohl maigrit. Il doit se croire atteint. Von Sakeeringen est sombre et taciturne. D’après les rapports de Pisler, et aussi d’après ce que je vois, l’équipage est exaspéré. Un rien pourrait précipiter ce que je redoute, la mutinerie. Mes précautions sont prises.

Borchardt, le quatrième mécanicien, s’est disputé cet après-midi avec Drollich. Kunspitz les a séparés au moment où Borchardt tirait son revolver. Dommage ! J’aurais aimé être débarrassé de Drollich, dont je n’attends rien de bon.

Fait distribuer à l’équipage du vin et du rhum, le rhum que j’avais refusé à Julius Spratz. Il y a eu un peu de gaieté. Les hommes ont fait marcher le phonographe. Mais l’entrain n’y était pas. Forgstein a entonné l’Internationale.

Du sommet de la tourelle de navigation, où je me tenais en compagnie de Krappohl et de l’homme de barre, j’ai tout entendu.

Temps froid et brumeux. Quelques albatros et damiers.

25 décembre. – Noël. En vue de Staten Island, à l’entrée du détroit de Magellan.

J’ai fait appeler Forgstein et lui ai communiqué mon projet : attendre le passage d’un des nombreux paquebots allant au Chili ou en revenant, l’arrêter, l’obliger à nous ravitailler en huile, médicaments, vivres, à nous envoyer son médecin. Se faire livrer toutes les espèces du bord et le couler.

Forgstein m’a approuvé, non sans remarquer, d’un air maussade, que j’aurais pu plus tôt exécuter ce projet. J’ai eu la patience de lui objecter que j’ai attendu par prudence, et que j’ai voulu être loin de tout grand port et de toute base navale. Arrêter et couler un grand paquebot entre le rio de la Plata, entre Montevideo, Buenos-Aires et les îles Falkland, eût été véritablement tenter le sort. Et j’ai fait allusion à la potence possible. Forgstein n’a pas répliqué.

Malades : état stationnaire, sauf Faukenherr, qui va très mal.

Naturellement, les hommes ne daignent se livrer à aucun travail. C’est tout juste si j’ai pu obtenir qu’un d’eux restât à la barre. Pour un peu, les marins eussent demandé qu’un officier prît leur place pour gouverner !

À trois heures du soir, aperçu une fumée dans le nord. Elle se rapproche rapidement. C’est un grand paquebot. Ses mâts, puis ses cheminées, apparaissent.

Machines en avant, à dix nœuds. Hissé le pavillon anglais. La coque du paquebot se montre. Fait tirer à blanc un coup d’avertissement.

Stoppé à cinq cents mètres du paquebot, lequel a également arrêté ses machines. C’est l’Orion, de la Pacific Steam Packet Company, un beau navire moderne d’environ douze mille tonnes ; les Anglais vont perdre là plus d’un million de livres sterling. Je voudrais qu’ils crèvent jusqu’au dernier !

C’est von Sakeeringen qui s’est chargé de tout, comme lors du Olinda. Il a emmené von Bruckardt, histoire de lui montrer comment on s’« explique » avec les Anglais, et quatre matelots, dans notre canot automobile.

Conformément à mes instructions, von Sakeeringen, une fois à bord, a mené rondement les choses. Il a fait connaître au commandant de l’Orion que nous étions Allemands, et pas Anglais, et l’a prévenu, avant toute autre chose que, s’il avait le malheur de se servir de son poste de T.S.F., il serait immédiatement coulé à coups de canon.

L’Anglais a d’abord menacé, puis il a essayé d’ergoter. Sakeeringen lui a fait nettement comprendre qu’il perdait son temps, puis en est arrivé à l’objet de sa visite : réquisition de vingt mille livres sterling, de toute l’huile et de tout le pétrole et l’essence se trouvant à bord du paquebot, et, enfin, de vivres frais et médicaments, médicaments dont il avait une liste composée par moi.

Bref marchandage. Menaces de von Sakeeringen d’augmenter le montant de la réquisition. Capitulation de l’Anglais, dont une des grandes chaloupes a été amenée, car notre canot était trop petit pour emporter les objets réquisitionnés.

Cette première partie de l’affaire réglée, von Sakeeringen a demandé que le médecin du paquebot l’accompagnât à notre bord, pour y donner ses soins à des malades. Accordé.

Moyennant quoi, Sakeeringen a donné sa parole d’honneur qu’il ne serait pas fait de mal à aucune des personnes se trouvant à bord de l’Orion. De son côté, le capitaine du paquebot a promis de ne pas révéler l’attentat dont il était l’objet, avant quarante-huit heures.

Le médecin de l’Orion est arrivé peu après à bord du 753. Il avait avec lui un petit coffre à médicaments.

C’est un petit homme d’environ quarante ans, blond, chauve, les yeux bleus, l’air complètement abruti, et pas rassuré du tout. Après les salutations d’usage, je l’ai conduit dans le poste d’équipage.

Il a longuement examiné les malades, sans prononcer un mot.

— Non, pas très grave ! a-t-il répondu à Faukenherr, qui sait un peu d’anglais et l’avait interrogé sur son état.

Sa visite terminée, il m’a suivi dans ma cabine :

— Béribéri, de forme hydropique, très grave ! m’a-t-il dit à mi-voix. Deux d’entre vos malades sont perdus. Les autres peuvent être sauvés. Jus de citron, vivres frais ; des toniques. Et transport à terre le plus tôt possible !

J’ai remercié le médicastre, et ai entamé avec lui une longue conversation, soi-disant pour me renseigner complètement sur le béribéri et son traitement.

L’imbécile m’a donné des explications confuses, sans se douter que je ne l’écoutais même pas. J’attendais le retour à bord de Sakeeringen, qui était reparti avec notre canot automobile pour aller prendre la chaloupe du paquebot et nous l’amener.

Pendant une vingtaine de minutes, j’ai fait parler mon bonhomme. Par instants, il bafouillait : après tout, c’est compréhensible. Il pensait à autre chose, il languissait de revenir à bord de l’Orion.

C’est toujours étonnant de constater l’imbécillité humaine ; ainsi le capitaine de l’Orion se figurait que j’allais le laisser filer, pour qu’il me dénonce, alors que je le tenais sous mes canons ! On a tendance à croire que les choses sont ce que nous voudrions qu’elles soient. Grand tort !

Enfin, je suis remonté sur le pont, avec mon Anglais, qui portait toujours son coffre à médicaments sous le bras, et me rabâchait ses explications sur les soins à donner à mes malades.

Notre canot, remorquant la grande chaloupe de l’Orion, n’était plus qu’à une cinquantaine de mètres. Dans la chaloupe, perchés sur les barils d’huile et de pétrole, quatre matelots anglais regardaient tranquillement. Ils étaient chargés de ramener l’embarcation.

— Tout est en règle ? criai-je dans un porte-voix à l’adresse de von Sakeeringen.

— Tout ! me répondit mon fidèle lieutenant.

— Allez ! et visez bien ! dis-je à Krappohl, qui m’avait rejoint sur le pont.

V

MON second se précipita au canon, chargé d’avance. Il pointa et fit feu.

L’imbécile ! L’obus passa à plusieurs mètres au-dessus des cheminées du paquebot. J’entendis aussitôt des hurlements, et aussi le timbre du télégraphe des machines de l’Orion, dont le commandant remettait en marche, pour essayer de fuir.

Sur les quatre ponts du paquebot, des cris de femmes, des imprécations retentirent. Il y avait là un millier de passagers, en tenue de fête : c’était Noël. Par les portes ouvertes des salons, je pouvais voir des girandoles d’ampoules électriques, des fleurs stérilisées…

Mais ce n’était pas le moment d’admirer ! Je bondis au canon d’arrière, laissant le médicastre ahuri, et visai à la flottaison.

Il aurait fallu être aussi stupide que Krappohl pour manquer, à six cents mètres, un but long de cent quatre-vingts. L’obus alla crever la coque de l’Orion par le travers des machines. Tout aussitôt, j’entendis les claquements de la T.S.F. : Le paquebot appelait au secours ! Il allait signaler notre position.

Mais notre canot venait d’accoster. Von Sakeeringen disparut par le capot avant.

Et, moins de trente secondes plus tard, j’entendis le ronflement de l’air comprimé : le lieutenant venait d’envoyer une torpille. Elle arriva juste sur les chaudières de l’Orion, ouvrent dans sa coque une brèche comme deux portes cochères. Des sifflements furieux retentirent, cependant qu’un épais nuage de vapeur blanche enveloppait le paquebot comme dans un suaire. J’entendis des cris :

— Assassins ! Bandits ! Misérables ! Pirates !

C’était le docteur de l’Orion qui exprimait ses sentiments. Sur mes ordres, deux matelots se précipitèrent sur lui, le rouèrent de coups, le ligotèrent et le descendirent dans le poste central.

À travers la fumée, je vis le grand paquebot incliné sur tribord, presque chaviré, qui coulait par l’avant. Sur son flanc droit, des embarcations descendaient en désordre au bout de leurs palans. Les quatre marins anglais qui se trouvaient dans le grand canot de l’Orion s’étaient jetés à la mer et nageaient de toutes leurs forces vers le paquebot en train de couler. Et les claquements de la T.S.F. retentissaient toujours, monotones et menaçants. D’un obus bien pointé, je réussis à écraser le poste de T.S.F.

Et je fis charger les canons à mitraille. Une heure durant, nous nettoyâmes l’océan. Notre sécurité l’exigeait.

Enfin, il ne resta plus rien que quelques planches. Le grand canot de l’Orion, après avoir été débarrassé de son contenu, fut sabordé. Et, après avoir décrit quelques cercles autour du lieu du sinistre, afin de nous assurer que l’océan était bien vide, nous remîmes en route vers le sud.

Il était temps. Vers le nord-est, deux fumées venaient d’apparaître.

Butin : Quatorze barils d’huile minérale, sept barils de benzine, huit caisses de conserve de bœuf, un demi-bœuf, trois moutons, dix régimes de bananes, une centaine de kilos de légumes et un baril de jus de citron, plus deux caisses de lait concentré et une de thé de Chine.

Dix-neuf mille trois cents livres sterling en banknotes, en or, et en billets de banque chiliens et américains.

Bonne journée, somme toute.

26 décembre. – Grunberger et Faukenherr sont morts, le premier dans la nuit, le second au lever du soleil. Le moral de l’équipage est pourri.

J’ai fait distribuer cinq cents livres à chacun, argent qui a été reçu sans enthousiasme. J’ai annoncé que les vivres seraient partagés intégralement, sans aucune différence, entre les hommes et les officiers, et que, dans une dizaine de jours, nous serons arrivés à destination. Mes déclarations ont été accueillies en silence.

Il est évident qu’il se complote quelque chose. Mais quoi ? Pisler ne sait plus rien. Il croit que ses camarades se méfient de lui. Immergé Grunberger et Faukenherr sans cérémonie.

27 décembre. – Baromètre 751. Forte tempête d’ouest, qui nous a obligés à naviguer avec tous les panneaux fermés. Violent roulis. Le navire fatigue beaucoup.

À midi, en face de l’îlot de Diego Ramirez, le cap Horn. Nous sommes dans le Pacifique. Le vent reste très fort.

28 décembre. – Ce matin, Pisler a été trouvé mort dans sa couchette, le crâne écrasé à coups de clé anglaise. Interrogé les hommes. Personne n’a rien vu, personne ne sait rien. Inutile d’insister. C’est trop clair.

Le cadavre n’a pu être immergé, à cause de l’état de la mer, qui rend impossible toute ouverture des panneaux.

À trois heures de l’après-midi, arrivons par le travers de l’embouchure ouest du détroit de Magellan. Dans le périscope, aperçu un petit navire de guerre chilien, d’un modèle ancien. Mer toujours très grosse.

Par suite de la chaleur régnant, le corps de Pisler commence à se décomposer et répand une odeur nauséabonde. On l’a porté dans le compartiment des torpilles. Et Vitellius disait que le corps d’un ennemi sent toujours bon ! Mes gaillards devraient être heureux !

À huit heures, la machine tribord stoppe. Un des pistons est brisé. Fait appeler Julius Spratz, qui n’était pas ivre heureusement ; il a déclaré que l’avarie était réparable. Continué à marcher avec un moteur.

Von Sakeeringen est d’avis que l’accident est dû au sabotage. Borchardt, le quatrième mécanicien, pense de même, Drollich doit être pour quelque chose dans tout cela.

29 décembre. – Le piston brisé a été remplacé. Cap au nord. Navigation au large des îles de la côte chilienne. Le cadavre de Pisler a pu être enfin jeté à la mer.

L’état des malades est un peu meilleur. Le médecin de l’Orion – Abraham Turnip est son nom – les soigne. Je crois qu’il est aussi mal en point qu’eux. L’épouvante le tient ; sans doute prévoit-il le moment où, n’ayant plus besoin de lui, je l’enverrai prendre un bain dans le Pacifique…

30 décembre. – Navigation. Temps clair. Mer calme. Aperçu un navire dans l’ouest ; lui ai donné la chasse. C’était un charbonnier anglais. Envoyé au fond, survivants mitraillés. Il faut distraire l’équipage.

31 décembre. – Reconnu plusieurs navires, dont un pétrolier anglais, venant des Indes hollandaises. L’avons obligé à nous ravitailler en huile et en vivres, et l’avons coulé avec son équipage.

Czorny est presque entièrement guéri. L’équipage semble plus gai ; sans doute est-ce parce qu’il croit que nous approchons du fameux port écuadorien où le 753 va être vendu… Je les laisse dans cette impression.

1er janvier (écrit le 3 janvier). – Ce que j’attendais est arrivé : le nuage est enfin crevé. Cela vaut mieux ainsi. Je résume brièvement les faits.

À minuit, après avoir vidé quelques-unes des bouteilles de champagne prises à bord de l’Orion, en compagnie de von Sakeeringen, Krappohl et Julius Spratz, j’avais revêtu un chaud pyjama et m’étais étendu sur ma couchette. Nous naviguions en surface, par mer calme. Les moteurs tournaient avec régularité, à deux cents tours, treize nœuds. Tout semblait aller pour le mieux. Von Bruckardt était de quart.

Je commençais à sommeiller, lorsque je fus brusquement tiré de ma torpeur par une détonation toute proche. Je sautai à bas de ma couchette et me précipitai vers la porte de ma cabine donnant sur le poste d’équipage.

J’entendis des cris, des piétinements. J’ouvris la porte et n’eus que le temps de me jeter de côté. Une détonation m’assourdit, une lueur m’éblouit : Forgstein, à bout portant, avait fait feu sur moi de son revolver, et un léger coup de roulis m’avait sauvé.

J’étais sans armes. Ma mort était certaine, si von Sakeeringen et Borchardt n’eussent apparu. Ils étaient armés, et, d’un élan, se frayèrent un passage parmi la demi-douzaine de forcenés qui entouraient Forgstein. Celui-ci se retourna et fit feu vers les nouveaux arrivants. J’en profitai pour bondir dans ma cabine et prendre deux pistolets automatiques chargés. Au hasard, je tirai. Des cris m’apprirent que mes balles avaient porté.

— Ici, avec moi ! criai-je à Sakeeringen et à Borchardt.

Ils me rejoignirent. D’un feu nourri, j’assurai leur retraite. Les mutins reculèrent. Nous en profitâmes pour rentrer dans ma cabine dont je refermai précipitamment la porte de tôle.

Des coups furieux l’ébranlèrent aussitôt.

Je poussai les verrous. Mais la seconde porte vibra, elle aussi, sous les chocs qui lui étaient assenés. Cette porte donnait sur le poste central (ma cabine est placée entre la chambre de navigation et le poste d’équipage).

Je me précipitai vers la seconde porte, pour en pousser les verrous car elle n’était fermée qu’avec un tour de clé. Mais j’entendis une grosse voix qui criait : « Ouvrez-nous, capitaine, ou nous sommes morts ! »

— C’est von Bruckardt ! dis-je à Sakeeringen.

— Hé ! Qu’il crève ! Si nous ouvrons, nous allons avoir toute la meute sur nous, capitaine !

J’hésitai. Mais je décidai d’ouvrir. Ayant ordonné à Sakeeringen et un quatrième mécanicien de se tenir prêts à faire feu, j’ouvris. Von Bruckardt fit irruption dans la cabine, suivi de trois matelots : Truls, Limphs et Heinz. Je refermai sur eux.

— Que se passe-t-il ? demandai-je.

Von Bruckardt me répondit. Il se trouvait sur la tourelle de navigation, au côté de l’homme de barre, lorsque deux hommes, Kunspitz et Drollich, étaient apparus sur le pont.

Von Bruckardt, se doutant de quelque chose, les avait interpellés pour savoir ce qu’ils désiraient. Kunspitz, sans répondre, s’était précipité vers l’échelle de fer fixée contre la tourelle, et von Bruckardt avait compris. Il avait tiré son revolver, l’avait braqué sur le troisième mécanicien et avait sommé ce dernier de se retirer. Comme Kunspitz n’obéissait pas, von Bruckardt avait fait feu. Kunspitz avait riposté. Von Bruckardt s’était baissé et n’avait pas été atteint.

Et, pour échapper à ses ennemis, le second lieutenant, qui est très agile, avait sauté de la tourelle sur le pont – d’une hauteur de près de trois mètres – et s’était engouffré dans le capot avant, celui donnant dans le compartiment des torpilles.

Il avait passé dans le carré des officiers et, de là, dans la chambre de navigation, où aurait dû se tenir la bordée de quart, composée de cinq hommes : Truls, Limpsh, Heinz et deux autres. Mais, seuls, les trois premiers étaient là. Les deux autres s’étaient joints aux mutins. Von Bruckardt avait rallié les trois hommes, et était allé fermer la porte d’acier faisant communiquer le poste central avec le carré.

Bien lui en avait pris, car, presque aussitôt, des coups furieux contre le panneau l’avaient averti que les forcenés le poursuivaient. C’était alors qu’il avait frappé contre la porte de ma cabine, qui se trouvait de l’autre côté de la chambre de navigation.

Quant à von Sakeeringen et Borchardt, ils se trouvaient dans la cabine du premier lieutenant, en train de vider une bouteille de champagne, au moment où avait retenti la détonation du revolver de von Bruckardt, lorsque celui-ci avait tiré sur Kunspitz. Sakeeringen et Borchardt avaient voulu monter sur le pont. Mais, comme ils allaient atteindre le panneau arrière, ils s’étaient arrêtés, en entendant le claquement des revolvers dans le poste d’équipage. Ils avaient alors aperçu Forgstein en train de me viser de son browning et s’étaient précipités à mon secours.

Telle était la situation.

— Et Krappohl ? demandai-je.

— Je crois avoir vu son corps dans le poste d’équipage ! fit Borchardt.

— Julius Spratz ?

— Avec les mutins, sans doute, tout comme Kunspitz et Drollich ! murmura le quatrième mécanicien.

— De belles crapules ! grommela von Sakeeringen.

— Du calme, et résumons la situation ! dis-je. Nous étions trente-cinq au départ de Kiel. Faukenherr, Beckheim, Grunberger sont morts du béribéri. Pisler a été poignardé. Quatre de ces voyous ont été mitraillés. Taubig et Czorny sont malades. Krappohl est mort. Cela fait onze personnes. Nous sommes sept ici. Soit, en tout, dix-huit hommes qui ne sont pas avec les mutins. Trente-cinq moins dix-huit, cela fait dix-sept. Nos bandits sont donc au nombre de dix-sept, et encore peut-être y a-t-il des blessés parmi eux. Nous, nous sommes sept. La partie n’est pas si inégale que cela. À condition d’agir tout de suite.

« Nous ne risquons rien du côté du poste d’équipage. Une cloison étanche nous en sépare, et la porte peut supporter tous les assauts. L’autre porte de ma cabine donne dans le poste central. Nous allons immédiatement exécuter une sortie et tâcher de nous rendre maîtres de la partie avant du navire. C’est là où sont les torpilles, les munitions, et surtout la cambuse. Si nous réussissons, les mutins devront se rendre très rapidement !

— Et nous réglerons nos comptes avec eux ! remarqua von Sakeeringen, entre ses dents.

C’était bien mon avis. Mais le moment était d’agir, et non pas de formuler des menaces. J’allai coller mon oreille contre la cloison qui sépare ma cabine du poste central. Je n’entendis rien.

Pourtant, il fallait se méfier. J’ordonnai donc à von Sakeeringen et à von Bruckardt de se tenir, revolver au poing, de chaque côté de la porte, de façon à pouvoir s’opposer à toute ruée, lorsque j’ouvrirais le battant.

J’élevais ma main vers le verrou, lorsque, brusquement, les moteurs ont cessé de tourner. Le ronflement des ventilateurs s’est tu également. Dans le silence qui a suivi, nous avons pu entendre des trépignements, des appels, des chocs. Que faisaient les mutins ?

En tout cas, il fallait agir.

J’ai brusquement tiré les verrous et ouvert la porte. Le poste central était désert, mais le panneau percé dans le plafond et donnant sur l’arrière de la tourelle de navigation était resté ouvert. Je l’ai fait immédiatement condamner. Puis, suivi de Borchardt et de von Bruckardt, j’ai traversé le poste central et ai pénétré dans le carré des officiers. Toujours personne. Nous avons gagné alors le compartiment des torpilles, sans rencontrer âme qui vive, et sommes ainsi arrivés dans la cambuse. Toujours personne. Ainsi, plus de la moitié du navire était à nous, toute la partie avant.

J’ai fait immédiatement condamner l’ouverture du ventilateur, ainsi que le panneau de descente donnant dans le compartiment des torpilles, puis, toujours accompagné de Borchardt et de von Bruckardt, j’ai regagné le poste central où étaient restés von Sakeeringen et les trois marins fidèles. J’ai immédiatement fait connaître à Sakeeringen le résultat de notre expédition, et lui ai manifesté mon étonnement :

— Eh ! Ils sont simplement en train de piller ma cabine et celle des autres officiers ! a ricané le premier lieutenant. Nos gaillards ne perdent pas la tête ! Ils savent où sont les dollars et les livres sterling !... Attendons-nous à être attaqués !

« Nos voyous n’auront pas de peine, en faisant usage des dispositifs de sauvetage qui permettent facilement d’ouvrir du dehors les panneaux d’évacuation, à parvenir jusqu’à nous, et, comme ils sont deux contre un, et qu’ils ont l’initiative des attaques, nous finirons par être débordés et massacrés ! Mais je veux en démolir quelques-uns avant d’y passer !

— Vous manquez d’imagination, Sakeeringen ! Pour les empêcher de se servir des panneaux d’évacuation, il y a un moyen très simple ! Je vais l’employer : immerger le sous-marin ! Les commandes des soupapes sont dans le poste central, et…

— Mais si le panneau du poste d’équipage est ouvert – et il doit l’être ! – nous risquons de faire couler le 753 définitivement !

— Et puis après ? Il faut y passer un jour ou l’autre ! Ouvrez les soupapes, et doucement. Il suffit que nous plongions à une quinzaine de mètres !

Von Sakeeringen m’a regardé, et est devenu très pâle. Encore un lâche, celui-là, sous ses dehors agités ! Crétin !

Il a obéi, pourtant ! Et, avec un ronflement sourd, l’eau a commencé à emplir les ballasts. Presque aussitôt, nous avons pu entendre des cris, des trépignements : comme je le prévoyais, nos gaillards ne tiennent pas à y rester. Ils ont précipitamment fermé le panneau.

Je regarde le manomètre. Nous descendons rapidement. Je manœuvre les gouvernails de profondeur, et, quoique nous soyons stoppés, parviens à arrêter la descente à vingt-sept mètres.

À ce moment, c’est brusquement l’obscurité complète. Les mutins ont arrêté les dynamos. À tâtons, je vais prendre dans ma cabine une petite torche électrique.

Il y a quelques bougies, dans un tiroir. J’hésite avant d’en allumer une. Dans ce milieu imprégné de benzine, je crains de provoquer une explosion qui peut avoir de terribles conséquences. Von Sakeeringen a la même pensée que moi.

VI

— QUE le diable emporte ces gueux ! grommelle-t-il. Si encore nous pouvions aller prendre un fanal de sûreté dans la lampisterie ! Nous…

Tant pis. Je craque une allumette. Pas d’explosion, et rien d’étonnant à cela : nous naviguions depuis longtemps en surface, et l’aération a pu se faire normalement.

Je fais allumer plusieurs bougies (nous en avons cinq paquets).

Maintenant, nous pouvons attendre. La cambuse est à notre disposition. Les mutins ont juste le contenu des armoires de la cuisine et de l’office. De quoi manger pendant vingt-quatre heures, pendant quarante-huit au plus. Nous verrons bien.

L’horloge du kiosque marque trois heures du matin. C’est le silence absolu. Je divise mes hommes en deux bordées. L’une, où sont groupés Borchardt, Truls et Limpsch, est commandée par von Sakeeringen.

J’assume la direction de la seconde, composée de von Bruckardt et de Heinz.

Nous prenons la première veille, qui durera jusqu’à huit heures. Et, pour occuper nos loisirs, nous préparons des pistolets automatiques et des carabines, en cas d’assaut.

Une heure passe. Toujours le silence. Le 753 tangue légèrement. Impossible de savoir ce que font les mutins.

… Et nous sommes le 1er janvier ! Une année qui commence bien, vraiment ! L’an dernier, à pareille époque, j’avais eu la chance de torpiller deux vapeurs français chargés de troupes… Je ris encore de la tête des Sénégalais dans l’eau !… C’était au large de la côte d’Espagne. Je n’ai rien perdu du spectacle ! Et, maintenant, je suis là comme un rat dans une ratière !…

À six heures du matin, le bal commence. Les mutins essaient, avec des marteaux, des masses, des ciseaux à froid, de pratiquer une brèche dans la porte de la cloison étanche séparant ma cabine du poste d’équipage. Trois centimètres d’acier à percer… Imbéciles ! Leur ami Julius Spratz devrait les renseigner. Mais, sans doute, est-il ivre comme un porc !

Sept heures. Les coups ne font plus résonner la tôle. Mes brutes ont abandonné leurs tentatives. Que vont-ils imaginer ?

Le calme. À huit heures, je vais me coucher avec ma bordée, laissant le quart à Sakeeringen. Ai fait éteindre une des trois bougies. Économisons.

Midi. Limpsch nous a préparé un repas froid : conserves, fruits, marmelade et de l’eau bourbeuse. Déjeuner. Je prends le quart.

Vers deux heures de l’après-midi, entendu des coups sourds sous nos pieds. Les mutins ont passé par le couloir inférieur et essaient de faire sauter la plaque de tôle qui bouche un des : trous d’homme ».

Je poste von Bruckardt et Heinz auprès des plaques de tôle qui ferment les « trous d’homme », avec ordre de faire feu dès qu’ils verront la plus petite ouverture.

Une heure passe. Heinz, qui a introduit son pistolet dans un petit trou rond percé par mes voyous, presse la détente. Impossible de savoir s’il a atteint quelqu’un.

Bientôt, plusieurs petites ouvertures du diamètre d’un fort doigt, creusées à l’aide de vilebrequins, trouent les tôles fermant les « trous d’homme ». Puis, c’est le calme.

Mais, soudain, je comprends tout en distinguant de minces filets de fumée qui jaillissent des petits trous : les rossards se servent des gaz asphyxiants comprimés contenus dans les tubes d’acier entreposés dans la soute arrière. Ils veulent nous empoisonner !

Il faut aviser. Je fais immédiatement étendre les couvertures mouillées au-dessus des trous l’homme. Puis nous bouchons les ouvertures à l’aide de chevilles de bois.

Mais nous sommes tous assez sérieusement incommodés.

Et le docteur Turnip ? Je l’avais fait coucher dans le poste d’équipage. Qu’est-il devenu ? Il doit faire une drôle de tête, le médicastre ! Et les malades ? En tout cas, il vaut mieux qu’ils ne soient pas avec nous : ce serait un embarras de plus et des bouches inutiles.

Le reste de la journée se passe dans la tranquillité la plus complète. Les mutins doivent se concerter. Que vont-ils préparer ? En tout cas, il est bien clair que, s’ils parviennent à s’emparer de nous, notre sort est fixé.

Von Sakeeringen me paraît inquiet. Von Bruckardt est pâle, il est à peine remis de sa maladie. Borchardt, le mécanicien, affecte une assurance que je sais qu’il ne ressent pas. Un âne déguisé en lion ! Je voudrais voir mes bonshommes entre les pattes de Forgstein et consorts, pour rire un peu de leur mine !

Prenons patience. Mes porcs doivent commencer à avoir faim.

2 janvier. – Nuit calme. Les tôles suintent abondamment. L’atmosphère est à ce point saturée d’eau que les bougies brûlent difficilement et menacent à chaque instant de s’éteindre. Un véritable brouillard règne. Nos vêtements de cuir ruissellent d’eau. La respiration est pénible. Et la chaleur est suffocante. (Les mutins sont dans la même situation que nous.)

Vers dix heures du matin, des coups de marteau résonnent vers l’avant.

J’y cours avec Sakeeringen et Heinz. Nous arrivons dans la cambuse. C’est là où l’on frappe. Les mutins ont passé par le couloir inférieur et sont arrivés sous le conduit qui, à travers la cambuse, fait communiquer la soute à pétrole avec le ventilateur avant.

À la hauteur du plancher de la cambuse, une grosse grille barre le conduit : les mutins sont en train de la démolir à coups de masse. S’ils y parviennent, ils n’auront qu’à faire mouvoir dans ses glissières la plaque de tôle bouchant l’ouverture percée dans le conduit et servant à aérer la cambuse. Et ils seront dans la place. Mais nous allons y mettre ordre.

J’entr’ouvre le petit panneau percé dans le conduit, et me penche dans le tube de tôle. J’aperçois, éclairé par une petite torche électrique, Wotan Kunspitz, le troisième mécanicien, qui, perché au-dessous de la grille, la frappe à tour de bras. Je tire mon pistolet automatique et fais feu. La tôle résonne. Kunspitz éclate de rire. Il m’a vu et s’est mis à l’abri en se laissant glisser le long de l’échelle sur laquelle il est perché.

Je laisse von Sakeeringen pour le surveiller et gagne le compartiment des accumulateurs, situé sous le poste des torpilles.

Il y a là plusieurs touries d’acide sulfurique. J’en prends une, et, l’ayant débouchée, la précipite dans l’ouverture du conduit.

Cette fois, Kunspitz n’a pas été assez vif, ni lui, ni l’autre gibier qui se tenait sous lui, pour lui passer à mesure les outils.

Deux hurlements atroces retentissent, des hurlements qui n’ont rien d’humain. Il me semble reconnaître la voix de Forgstein. Puissé-je ne pas me tromper !

Et, derrière moi, von Sakeeringen rit bruyamment. Il est aux délices, ce charmant garçon.

— Ah ! capitaine ! Ah ! capitaine ! hoquète-t-il. Supérieur ! Kolossal ! Véritablement kolossal !

L’exécution à laquelle je viens de procéder est suivie d’un grand silence. Plus rien. Le calme. La leçon a porté. Je fais amener quelques autres touries d’acide sulfurique auprès de l’ouverture du conduit, pour servir en cas de besoin. Que n’ai-je plus tôt songé à cet expédient ! Nous aurions pu en verser dans les ouvertures percées par mes voyous dans les trous d’homme.

À midi, déjeuner très gai. Mes hommes rient tous à la pensée de la grimace qu’a dû faire – qu’a faite sûrement – Kunspitz en recevant les vingt-cinq litres de vitriol sur la tête.

Espérons que cela fera réfléchir les autres et qu’une solution interviendra. Car l’humidité a encore augmenté. L’air est presque irrespirable. Les bougies ne brûlent plus à air libre. J’ai dû faire confectionner une sorte de fanal à l’aide d’une boîte à conserves et d’un verre de lampe. Nous nageons dans nos vêtements ruisselants.

L’après-midi s’écoule ainsi. Pas un bruit. Rien. Impossible de savoir ce que font les mutins. Il est évident qu’ils doivent préparer autre chose, mais quoi ? C’est en vain que nous essayons de surprendre quelque chose en écoutant contre la cloison qui sépare ma cabine du poste d’équipage. À peine quelques bruits vagues, indistincts. Von Sakeeringen estime que ce sont les cris des hommes brûlés par l’acide.

Dîner. Rien de nouveau. Notre position est devenue insupportable. Une véritable pluie – de grosses gouttes serrées – tombe des plafonds de tôle où l’humidité se condense. Von Bruckardt grelotte de fièvre. Je lui administre quelques grains de quinine. Il ne nous manque plus, vraiment, que des malades !

Notre fanal improvisé éclaire à peine. Nous restons immobiles dans le poste central, assis, à attendre, sans parler. C’est le silence complet, à peine interrompu par la chute des gouttes d’eau.

À huit heures, je me couche, laissant le quart à von Sakeeringen. Impossible de dormir. Les couvertures sont raidies par l’humidité et il me semble que je respire de l’eau. Si c’était possible, je remonterais en surface, mais les pompes sont au pouvoir des mutins. Je n’ai le contrôle que des ballasts. Je peux descendre, mais pas remonter.

3 janvier. – À une heure du matin, alors que j’avais remplacé Sakeeringen, nous avons entendu des chocs, à l’avant. J’ai envoyé Heinz demander ce qui se passait à von Bruckardt, qui était en faction dans la cambuse.

C’est le docteur Turnip qui, du conduit d’aération, crie qu’il veut me parler, pour parlementer. Je rejoins von Bruckardt, qui prend ma place dans ma cabine, me penche dans l’ouverture du tube de tôle, et la conversation s’engage :

— Qu’est-ce que c’est ?

— C’est au capitaine Spiegel à qui j’ai l’honneur de parler ? questionne mon médicastre, d’une voix tremblante.

— À lui-même, cher docteur. Mais il n’a pas besoin de vous, sa santé est excellente.

— Je suis envoyé par l’équipage pour…

— Vous voulez dire par les voyous révoltés ! Allez ! Je vous écoute !

— Euh… hé… l’équipage… les hommes voudraient s’entendre. Ils sont prêts à reconnaître votre autorité… à accepter vos ordres… Et puis, l’un d’eux est dans un état désespéré, et je ne peux rien pour lui, n’ayant pas de médicaments à ma…

— Ah oui ? Et quel est le nom de ce gentilhomme si mal en point ?

— Euh… Frog… Forgstein, je crois : il est atrocement brûlé au visage et aux épaules, et l’humanité…

— S’il souffre trop, mon cher docteur, achevez-le, c’est le plus sûr moyen de le soulager, et le seul certain ! Pour le reste, voici mes conditions : reddition complète.

« Les mutins devront me livrer les meneurs, c’est-à-dire les officiers : le chef mécanicien, Julius Spratz, le second et le troisième. Après, je verrai. La livraison devra se faire par la porte faisant communiquer ma cabine avec le poste d’équipage. Un à un. Ensuite, les moteurs devront être amorcés, prêts à être mis en marche, de façon à ce que les commandements que je transmettrai soient exécutés immédiatement… Vous me comprenez bien ?

— Pa… parfaitement ! Je…

— Ne perdez pas de temps. Allez répéter mes ordres, et ajoutez que je suis prêt à envoyer le 753 au fond, au besoin ! Ces gentilshommes savent que j’en ai les moyens, il n’y a qu’à ouvrir les soupapes ! Dépêchez. J’attends !

J’entends une affirmation, puis c’est le silence. Dix longues minutes se passent. La voix du docteur Turnip retentit de nouveau :

— Les… euh… les hommes demandent que vous veuillez bien oublier ce… ce qui s’est passé, et ne punir personne ! Ils…

— Est-ce que vous vous moquez de moi le docteur ? J’ai dit : livraison des officiers, et pieds et mains liés. C’est mon dernier mot ! Allez !

— … Et vous avez bien raison, commandant ! fait, derrière moi, la voix de von Sakeeringen qui, prévenu par von Bruckardt, vient de me rejoindre. Moi, je les étriperais tous, ces porcs !

… Un grand quart d’heure se passe. Le docteur revient m’annoncer que les mutins acceptent mes conditions.

Je fais placer mes hommes, un pistolet automatique dans chaque main, de chaque côté de la porte séparant ma cabine du poste d’équipage. J’ouvre le battant. Silence.

Julius Spratz, le chef mécanicien, apparaît, les mains liées derrière le dos, les chevilles entravées. Il est pâle, mais assez calme :

— Compliments, herr Spratz ! lui dis-je en m’inclinant ironiquement.

— Il n’y a pas de quoi, capitaine ! répond-il, avec cynisme. Je…

Le poing de von Sakeeringen, en lui arrivant en pleine face, le fait trébucher et coupe son discours. Saignant abondamment du nez, Spratz est poussé dans un coin de la cabine. Puis, c’est Drollich, le second mécanicien :

— C’est moi qui ai tout fait, capitaine ! dit-il d’une voix ferme. Ne punissez pas ces pauvres gens qui n’ont eu d’autre tort que de me suivre ! Je suis prêt à…

— Tu es prêt à rien du tout, espèce de voyou ! Et je n’ai pas besoin que tu m’indiques ce que j’ai à faire ! Je te soignerai bien sans cela ! Et plus un mot, ou je te fais bâillonner, bandit !

Drollich reste coi. Il me lance un regard haineux, qui veut être méprisant. Je lui ris au nez, cependant que von Sakeeringen pousse rudement mon homme contre un divan.

— Et Kunspitz ? demandé-je en ne voyant plus apparaître personne.

— Mort ! fait une voix, de l’autre côté de la porte.

À ce moment, des râles s’entendent. Ils sont poussés par Forgstein qui, étendu dans une couchette du poste, a réussi, par orgueil, à retenir ses plaintes. Mais il ne peut plus, et un gémissement rauque s’échappe de sa gorge.

Je commande :

— Chacun à son poste de manœuvre ! Et attention à obéir au commandement !

— On a faim… murmure une voix. On voudrait manger…

— Vous mangerez quand je le jugerai bon ! Je devrais vous mitrailler comme des porcs ! Au poste de manœuvre ! Borchardt, faites pomper pour revenir en surface ! Heinz, à la barre ! Et attention au mouvement !

Un silence de mort accueille mes paroles » L’on entend plus que les râles de Forgstein.

Le docteur Turnip s’approche de moi. Il est beau, le docteur Turnip, avec sa barbe longue, ses traits tirés, ses vêtements imbibés d’eau, déformés, son œil hagard. L’on dirait un vagabond de Whitechapel :

— Co… commandant, murmure-t-il, voulez-vous… me laisser prendre le coffre à médicaments… pour… pour soigner ce malheureux… Je désirerais de la morphine… il souffre le martyre…

— Il n’a que ce qu’il mérite ! Et je n’ai pas assez de morphine pour la gaspiller ! Collez-lui de l’huile sur ses brûlures ! Tout à l’heure, je vous donnerai le coffre. Rompez !

VII

J’AURAIS voulu photographier la face du docteur. Une expression de stupeur, d’épouvante et d’horreur s’est peinte sur son visage. Vraiment réjouissant !

Il s’est mordu les lèvres et a repris :

— Commandant, j’insiste ! C’est une plaisanterie, n’est-ce pas ? Vous ne pouvez…

— Un mot de plus, et je vous fais mettre aux fers, l’Anglais ! N’oubliez pas que vous êtes prisonnier ici ! Et fermez votre bouche !

Sur quoi, sans plus m’occuper de mon homme, j’ai gagné le poste central, tandis que von Sakeeringen se fait livrer les armes possédées par les mutins, et les met en lieu sûr.

Jamais manœuvre ne fut plus vite exécutée. En quelques minutes, tout fut prêt. Le 753 remonta.

Par précaution, je fis ouvrir seulement un des panneaux, celui de la tourelle. C’était le petit jour. J’envoyai von Bruckardt sur la passerelle de navigation, avec un homme de barre. Et je passai l’inspection du navire.

Czorny allait mieux. Taubig aussi. Mais les mutins, pour économiser les vivres, ne leur avaient pas donné à manger depuis deux jours !

Comme l’avait deviné Sakeeringen, les cabines des officiers avaient été complètement pillées. Je découvris le cadavre de Krappohl dans sa cabine.

Le corps, presque entièrement liquéfié par l’acide sulfurique, de Kunspitz, avait été laissé dans le couloir inférieur, au-dessous de la cambuse. Je le fis jeter à la mer, sans cérémonie.

Pendant toute la matinée, von Sakeeringen a été occupé à « récupérer » le « butin » fait par les mutins. Tout a été retrouvé, excepté l’argent que possédait Krappohl. Une assez grande somme, que Sakeeringen a certainement gardée pour lui. Je n’ai pas fait d’observations. Il faut encourager les bons serviteurs.

Dans la matinée, fait immerger le corps de Krappohl ; prononcé une petite allocution patriotique. Victime du devoir. Honneur. Patrie. Et autres balançoires. Mais c’est dans la règle du jeu.

Après le déjeuner, ai eu longue conversation avec von Sakeeringen et von Bruckardt sur la conduite à tenir. Ai décidé de libérer Julius Spratz. Il mérite la mort, comme les autres. Mais c’est notre seul bon mécanicien, lorsqu’il n’est pas ivre. Borchardt est un imbécile buté.

Drollich et Forgstein – lequel est mal en point – seront traduits devant la cour martiale demain.

Pour la forme, suis allé interroger Julius Spratz, qui m’a répondu – avec franchise ou cynisme – qu’il se moquait pas mal d’être du côté des mutins ou du mien. Il s’était mis avec les mutins pour ne pas être massacré par eux. Et, au surplus, il m’a fait remarquer avec raison que j’en étais moi-même un, de mutin, envers l’Allemagne à qui j’ai désobéi. On est toujours le mutin de quelqu’un !

J’ai ri, j’ai libéré le chef mécanicien et lui ai même donné une bouteille de rhum, qu’il est allé boire aussitôt.

Les hommes obéissent avec docilité. Ils sont matés, je crois. J’en ai pour quelques jours avant d’avoir de nouveaux ennuis. Le travail se fait avec régularité, et même Borchardt a pu réussir – ce qui ne s’était pas vu depuis notre sortie de la mer du Nord – à ce que les hommes nettoient les moteurs. Et pourtant, ils sont réduits de moitié.

La condamnation de Drollich et son exécution exciteront encore plus leur zèle !

Beau temps. Mer calme. Baromètre 763. Rien en vue. Vitesse onze nœuds. Cap au nord-ouest.

Dans la soirée, fait une partie de poker avec von Sakeeringen. Pas fort, le petit. Lui ai gagné près de mille livres sterling. À peu près la somme qu’il a escamotée à feu Krappohl. Il riait jaune. Je crois bien qu’il s’est aperçu que j’aidais la fortune, car, à un certain moment, il a sursauté. Je l’ai regardé bien en face, et, sans en avoir l’air, j’ai fait allusion à ce pauvre Krappohl, dont on n’avait pas retrouvé l’argent. Je me demande ce qu’a pu penser Sakeeringen. Sa tête était drôle à regarder.

5 janvier. – Réuni la cour martiale, devant laquelle a comparu Albrecht Drollich, le second mécanicien (Forgstein était à l’agonie).

Drollich, un petit Bavarois éveillé, insolent, a été très bien. Il a tout pris sur lui, a innocenté ses camarades ; puis il m’a déclaré que j’étais un bandit cynique, que j’étais cause de la mort de plusieurs milliers d’innocents, m’a traité d’assassin hypocrite, de profiteur sans vergogne, et a terminé en assurant qu’il connaissait mon plan qui était simplement de m’enrichir, puis de garder pour moi seul le fruit de mes pirateries !

Tandis qu’il parlait, il me semblait lire un journal anglais ou français, un journal du temps de guerre. Imbécile ! Il n’a donc pas compris que, seul, le succès comptait. Si je réussis à amasser des millions et à perdre mes compagnons, cela prouvera que j’aurai été sage dans mes calculs. Il faut être fort et réussir. La puissance et la richesse, et c’est tout. Voilà ce qu’il faut s’assurer : tant qu’on n’a pas compris cela, on est un crétin et un vaincu.

Nous avons laissé parler Drollich tant qu’il a voulu. Puis nous l’avons condamné à mort à l’unanimité. Il nous a répété que nous étions des assassins et s’est efforcé de jouer le rôle d’un stoïque.

Sakeeringen a eu une bonne idée. Nous n’avons pas de mât pour pendre le condamné. Mais l’électricité ne manque pas à bord. Il sera donc électrocuté. Je le lui annonce. Il pâlit un peu et en oublie son rôle.

— Vous ne souffrirez pas ! Julius Spratz se chargera d’arranger les choses au mieux. Rapidité et propreté. Il s’y connaît ! l’ai-je consolé.

… L’exécution a eu lieu le soir même, dans le compartiment des dynamos, à l’arrière.

Julius Spratz s’est montré supérieur. Drollich a été assis sur une chaise ; on lui a appliqué des électrodes au front et au mollet droit, puis on a lancé dans les fils un courant de 1500 volts.

Grimaces, contorsions, soupirs. La chaise s’est renversée sous les secousses du condamné, dont le visage avait des expressions réjouissantes.

Il a fallu par quatre fois interrompre l’opération. (Je crois que ce chien de Spratz était un peu ivre !) Et Drollich a commencé à brûler vivant.

L’équipage assistait à la séance. D’abord, de la stupeur, de l’épouvante, de l’horreur. J’ai vu le moment où mes gibiers allaient se jeter sur moi. Pour en finir, j’ai achevé Drollich d’une balle dans la tempe. Je l’ai fait jeter immédiatement à la mer, avec la chaise sur laquelle il était attaché.

L’impression a été forte. Du moment que mes gentilshommes ont supporté ce spectacle sans se révolter – il est vrai qu’ils pouvaient voir que moi, Sakeeringen, von Bruckardt, Borchardt et nos trois marins fidèles étions formidablement armés – aucune mutinerie n’est à craindre, du moins pour l’instant. En tout cas, nous y veillerons.

6 janvier. – Ai promu Heinz au grade d’officier mécanicien. C’est un petit Poméranien assez dégourdi. Je le soupçonne d’être l’auteur de divers vols commis à bord, et dont on n’a jamais pu découvrir les coupables. Il a le sentiment de l’autorité.

Forgstein est mort dans la nuit. Son cadavre a été jeté à la mer comme une charogne. Mais ses complices le regrettent ; ils ont assisté à l’immersion dans un silence sauvage.

Promu le docteur Turnip au grade de graisseur.

Czorny et Taubig sont à peu près guéris – grâce à ses soins, ou malgré eux ? – en tout cas, il n’avait plus rien à faire, le médicastre. Le voilà graisseur. Il est d’une maladresse grotesque, et les hommes en profitent pour lui faire exécuter les pires corvées, telles que celle de nettoyer les fosses à huile. Il a voulu protester. Je l’ai menacé de le jeter à la mer. Sa face était risible. Je ne veux pas de fainéants à mon bord !

7 janvier. – Dans la région des alizés. Beau temps. Mer clapoteuse. Capturé plusieurs poissons volants que j’ai fait réserver pour notre table, moi et les officiers.

Pas besoin de se gêner avec l’équipage, présentement. L’eau douce d’une des caisses s’étant corrompue, je l’ai fait distribuer aux hommes, qui n’ont pas osé protester. Je veux leur faire voir qui est le plus fort.

Cap à l’ouest-sud-ouest. J’ai daigné faire expliquer aux hommes, par von Sakeeringen, que nous ne pouvions plus vendre le sous-marin en Amérique, à la suite du coulage de l’Orion, lequel, avant de sombrer, avait eu le temps de se servir de son appareil de T.S.F. et de nous signaler.

Mes gaillards sont donc avertis que nous nous dirigeons vers la Polynésie où nous pourrons facilement couler quelques goélettes perlières et nous emparer de leur cargaison. Puis, lorsque nous serons assez riches, nous coulerons le sous-marin et gagnerons la côte d’Australie, et tirerons chacun de notre côté.

Par suite de la diminution du nombre des membres de l’équipage, la part de chacun sera belle. D’ici un mois, tout pourra être terminé, si chacun y met du sien, a ajouté von Sakeeringen.

Telle est la puissance de l’avarice et de l’avidité : mes gibiers ont accueilli ces paroles par des approbations enthousiastes. Brutes !

Julius Spratz n’a plus rien à boire. Il est maussade et taciturne.

8 janvier. – Latitude sud 23° 30’. Longitude ouest 103° 42’ 30”. Beau temps. Belle mer. Un petit voilier en vue. Lui donnons la chasse.

Midi. Depuis plus de trois heures, le voilier inconnu maintient sa distance. À la longue-vue, je remarque qu’il a une mâture très haute. C’est un schooner. Sans doute un de ces petits bâtiments qui font le commerce entre la Polynésie et la côte chilienne et péruvienne. Chargements de coprah, sans valeur pour nous.

Pendant quelques minutes, j’hésite s’il ne faut pas abandonner la chasse, qui nous fait perdre de la route en nous entraînant dans le sud.

Mais, un peu après le déjeuner, la brise tombe. Nous nous rapprochons du navire inconnu. Sa coque est visible, peinte en blanc avec un liston doré. Je distingue un petit roufle d’acajou. C’est un yacht. Un navire de plaisance. Ce peut être une riche proie.

Nous nous en rapprochons rapidement, grâce au calme plat qui règne maintenant. Il nous aperçoit et hisse à sa corne le pavillon américain. Voilà un Yankee qui va aller voir comment est fait le fond du Pacifique, et dans peu de temps !

Arrivé à bonne distance, je hisse aussi le pavillon américain. Il faut bien s’amuser.

Et, après avoir donné mes instructions aux deux lieutenants, je stoppe à cinq cents mètres du schooner dont le nom, composé de lettres d’or, étincelle au soleil :

 

ALOHA

 

Entre les deux mâts, je distingue une antenne de T.S.F. À surveiller.

Au moyen du code international, je signale aux yachtsmen de m’envoyer une embarcation avec un officier. Ils obéissent. Un élégant canot automobile, en acajou, brillant comme un joujou, est amené et file aussitôt vers nous.

À bord, se trouvent, en plus du mécanicien et du patron, deux gentlemen en costumes de toile blanche, casquettes écussonnées, et une jeune femme en blanc, chapeau de panama, garni d’un voile de soie contre le soleil. Elle nous fixe à l’aide de jumelles périscopiques. Très drôle. Les femmes sont toujours curieuses.

Le canot accoste. J’ai échangé quelques mots avec von Sakeeringen. Voilà une embarcation qui remplacera avantageusement le canot que nous avons mitraillé le long de la côte brésilienne ! lui ai-je fait remarquer. Il est de mon avis.

Nous avons tous revêtu des uniformes d’officiers américains.

Voilà les yachtsmen qui accostent. Galamment, j’aide la jeune femme à grimper le long des flancs rouillés du 753. Elle est âgée de vingt-cinq ans à peine, blonde, pétulante, rieuse, et regarde autour d’elle d’un air surpris.

— On dirait un sous-marin allemand ! murmure-t-elle en prenant pied sur le pont.

— En effet, miss, c’est un ex-sous-marin allemand, livré à l’Union en exécution des stipulations de l’armistice. Nous sommes en route pour Pearl-Harbour[4] !

— Ah ah ! Très amusant ! répond un des deux gentlemen. Nous, nous allons sur le Callao, après une croisière dans les mers du Sud. Je me présente : James Callaghan, de New-York. Mon cousin, Peter Riley ; ma femme, mistress Callaghan.

— Capitaine Birdstone, Navy Reserve ! fais-je en m’inclinant.

Poignées de main. Je présente von Sakeeringen, dont la contenance raide et gourmée ne paraît pas faire bonne impression sur mes « hôtes ».

La jeune femme manifeste le désir de visiter le sous-marin.

— Vraiment charmant et exciting ! dit-elle, toute contente. Voilà un incident de voyage inattendu et pittoresque. Rencontrer un sous-marin, et un sous-marin ayant appartenu à ces misérables pirates d’Allemagne !… Vous permettez que je photographie ? J’ai mon kodak !… J’ai toujours mon kodak !

Je m’incline en souriant, – et je pense : C’est encore plus inattendu que tu le crois, ma petite pimbêche – tu vas le voir !

Je m’excuse du geste et rejoins Sakeeringen qui s’est légèrement écarté. En trois phrases, il a mes instructions.

Et je précède mes invités. Derrière moi, ils grimpent sur la tourelle et descendent dans le poste central. Je leur montre les manomètres, les périscopes, les diagrammes, les baromètres, les appareils de commande, et, soudain, sans qu’ils se soient aperçus de rien, mes invités sont entourés par quatre hommes en armes : von Bruckardt et trois matelots.

VIII

— VOUS êtes prisonniers, ladies and gentlemen, dis-je. Ce sous-marin est vraiment un ex-allemand, mais il est aussi un présentement allemand. Haut les mains, ou j’use de force !

Stupeur. Fureur. Indignation. Menaces. Hommes et femme sont ligotés, fouillés, dévalisés. Butin : trois mille dollars, trouvés dans le portefeuille de Peter Riley (je me demande pourquoi cet imbécile avait de l’argent sur lui !), et pour une dizaine de mille dollars de bijoux.

Après quoi, au tour des deux hommes du canot. Bien qu’ils soient sans armes, ils se défendent avec fureur. Il faut les tuer pour en avoir raison. Leurs corps à la mer. Les requins s’en chargent.

Mais, du yacht, les Américains ont tout vu. Ils ont un canon et font feu sur nous, sans nous atteindre. Je fais remettre en marche et riposter. La mâture de l’Aloha est abattue, écrasant sous elle plusieurs hommes ; son canon est détruit. Je fais placer une mitrailleuse dans le canot du yacht, qui part aussitôt, sous la direction de von Sakeeringen. En quelques minutes, tout est fini. Nous avons deux blessés, mais les gens du yacht sont exterminés.

Sakeeringen revient avec un premier chargement de butin.

Une excellente affaire. Il y a de tout, à bord de l’Aloha, Fruits, conserves, légumes, spiritueux, médicaments, vaisselle d’argent, vêtements de toutes sortes… Un vrai magasin flottant. Un magasin de premier ordre.

Comme l’océan est toujours désert, je permets à mes hommes d’aller un peu se divertir à piller l’Aloha.

Mes gibiers débordent d’enthousiasme. Désemparé comme il l’est, le yacht ne peut leur servir à fuir, et von Sakeeringen a pris la précaution de crever à coups de hache tous les canots de l’Aloha.

Pendant tout le restant de la journée, pendant toute la nuit, mes hommes s’en donnent à cœur joie. Ils avaient besoin d’un peu de détente, ces braves gens. Et ils peuvent constater que je ne suis pas mauvais, au fond.

Naturellement, Julius Spratz, à qui j’ai fait porter quelques bouteilles de liqueurs, est ivre comme un lord. Von Sakeeringen, lui, ne perd pas son temps. Il dirige le pillage. Il ne mange, ni ne boit, ni ne dort. Je lui reprendrai cela au poker… ou autrement.

10 janvier. – Sakeeringen et von Bruckardt ont été obligés de ramener à bord mes lascars, tous plus ivres les uns que les autres. Ai fait ouvrir les soupapes de l’Aloha, qui a coulé en moins de vingt minutes.

Impossible de repartir. Tout l’équipage est plus ou moins ivre. Le docteur Turnip, seul, est sobre. Mais il ne peut, à lui seul, assurer le service. Il a bien maigri, le médicastre. Il a l’aspect du légume dont il porte le nom ! Je ne peux le voir sans rire, d’autant plus qu’il essaie de garder une dignité éminemment comique. Chaque fois que je le rencontre, je lui adresse un amical encouragement, appuyé, de temps à autre, par un coup de botte dans le fond de son pantalon. Il pince les lèvres et passe.

Les trois prisonniers sont toujours dans ma cabine, ligotés. Turnip les nourrit, sous ma propre surveillance.

La jeune Mme James Callaghan pleure ; elle doit trouver que l’aventure est moins pittoresque qu’elle ne le croyait. La vie est faite de déceptions.

Tout compte fait, je ne peux garder ces gens-là à bord. Ce sont de futurs mutins, prêts à tout. Alors ? Je les débarquerai dans un îlot désert : encore un incident pittoresque pour la jeune dame. Mais qu’elle ne racontera pas.

On ne sait ce qui peut arriver ; en cas de malheur, mon humanité parlera pour moi. Car, somme toute, je pourrais les faire jeter tous trois aux requins, s’il me plaisait. (Et peut-être ferais-je mieux !) Je suis trop sentimental, malheureusement.

11 janvier. – Mes hommes sont enfin dégrisés, Von Sakeeringen a fait une ronde et fouillé partout. Mes gibiers avaient caché plus de cent bouteilles de spiritueux, comme provisions de voyage. J’ai fait enfermer le tout dans ma cabine.

Mis en route à neuf heures et demie du matin. Onze nœuds. Cap à l’ouest-nord-ouest. Jolie brise de sud-est. Baromètre 765. Julius Spratz est d’avis de relâcher le plus tôt possible, pour démonter moteurs et dynamos, qui ont besoin d’une sérieuse visite. Je lui ai promis de faire pour le mieux.

12 janvier. – Rien de neuf.

13 janvier. – Rien à signaler.

14 janvier. – En vue de l’atoll désert de Lord Wellington Island[5], un anneau de corail avec quelques cocotiers, à peine haut de deux mètres au-dessus des hautes marées, et large de trois à quatre cents mètres.

Stoppé. Débarqué mes Américains avec une caisse de biscuits, deux haches, un poignard et une bouteille de rhum. Fureur. Menaces. Prières. Désespoir. C’est Sakeeringen qui a emmené mes passagers. Il revient tout joyeux :

— J’ai remis son kodak à la femme ! ricane-t-il. Il est chargé. Elle pourra prendre des vues, si elle veut… L’endroit est pittoresque ! lui ai-je fait remarquer. Vous me donnerez bien quelques-uns de ses bijoux, capitaine ? J’ai une fiancée à Darmstadt, elle est folle de parures !

Ce Sakeeringen ne perd jamais la tête.

Appareillé aussitôt. À la jumelle, aperçu les deux Américains qui me montraient le poing, et la femme qui pleurait, assise sur le sable. Touchant tableau.

15 janvier. – Rien de nouveau.

17 janvier. – Abordé et coulé une goélette perlière, au nord des Pomotou. Quelques perles assez intéressantes ; Borchardt, dont le père est bijoutier, prétend qu’il y en a au moins pour deux cent mille marks. Nous verrons. Le moral de l’équipage est meilleur.

19 janvier. – Coulé et pillé deux goélettes perlières. Sur la seconde, un marchand de perles parisien m’a offert un chèque de cent mille francs pour avoir la vie sauve. Je lui ai ri au nez. Ces mercantis sont naïfs.

Beau butin. Plus de cent cinquante perles, dont quelques-unes très grosses.

Les hommes sont enchantés à l’idée qu’ils s’enrichissent. C’est une illusion. Mais tout n’est qu’illusion en ce monde.

Ils ont dansé jusqu’à minuit, au son du phonographe. Le docteur Turnip, qui commence à se faire à sa nouvelle vie, a daigné chanter quelques chansons écossaises. Il est vrai que ses « camarades » l’avaient fait boire.

21 janvier. – Les soutes à huile sont presque vides, Julius Spratz vient de m’en avertir. Et impossible, dans ces parages, de rencontrer un pétrolier. Il faut absolument se ravitailler. Je crois avoir trouvé.

(Ici, quelques notes sur l’état de la mer et du ciel pendant les jours qui suivent.)

20 janvier. – En vue de l’île de Santa Cruz. Préparatifs terminés. Le docteur Turnip, aux fers dans le puits à chaînes.

L’équipage est tout heureux à la pensée du bon tour que nous allons jouer aux Anglais, si possible. D’autant plus que j’ai annoncé que, dans une dizaine de jours, notre voyage se terminerait sur la côte australienne, et que le butin de chacun, en perles et espèces, se montait à plus de six mille livres.

30 janvier. – En vue de Tulagi, la capitale des îles Solomon, dont ces pirates d’Anglais nous ont volé les nôtres. Deux goélettes en rade. Aucun navire de guerre. Tout va bien.

Entré en rade vers dix heures du matin, le pavillon américain flottant à la brise.

Accompagné de von Bruckardt, revêtu comme moi d’un, brillant uniforme d’officier américain, me suis fait conduire à terre dans le joli canot de l’Aloha, dont le nom a été gratté, il va de soi.

Rendu visite au Commissaire royal britannique, en lui annonçant que mon navire, un sous-marin ex-allemand, faisait le tour du monde, afin d’expérimenter certains dispositifs récemment inventés chez nous.

Ai été retenu à déjeuner avec von Bruckardt. Sur ma demande, nous avons été ravitaillés abondamment. Tout le pétrole et l’huile disponibles de l’endroit ont été envoyés à bord du 753.

Dans la soirée, avons été reçus au Royal Club, où quelques maigres Anglais jouent des parties d’enfer. J’en ai profité pour leur rafler trois mille quatre cents livres au poker, de quoi payer les fournitures commandées.

Le Commissaire royal m’ayant annoncé incidemment que le petit croiseur britannique Calypso, en tournée dans l’archipel, allait probablement revenir le lendemain, j’ai prétexté une grande hâte de partir et ai appareillé dans la nuit.

31 janvier. – Beau temps. Mer calme. Le moteur de tribord a cessé de fonctionner : la tête de bielle est fêlée, et le tourillon aussi. Il faut absolument relâcher au plus tôt pour pouvoir réparer. Avançons avec la machine de bâbord à six nœuds.

Suis obligé de changer mes plans. L’idéal eût été de croiser encore quelques jours dans la mer de Corail, pour piller encore une demi-douzaine de schooners perliers, puis, à l’insu de l’équipage, de fuir une belle nuit avec von Sakeeringen, dans le canot automobile, après avoir ouvert les soupapes du sous-marin. Solution raisonnable et profitable, qui eût dignement terminé la croisière.

Maintenant, il faut absolument relâcher, et au plus vite, la seconde machine pouvant se briser d’un moment à l’autre. Et nous sommes trop loin de la côte australienne pour pouvoir espérer y parvenir avec un simple canot. Nous allons donc relâcher dans quelque atoll, où nous effectuerons les réparations provisoires, afin de pouvoir naviguer quelques jours.

Fait route sur le groupe des Kennedy Islands, des îlots déserts où nous serons tranquilles.

1er février. – Aperçu plusieurs goélettes de traite, et aussi la fumée d’un vapeur. Marché à cinq nœuds. L’unique moteur qui nous reste fatigue. Mer belle. Peu de houle.

La discipline se relâche de nouveau. Ce matin, Limpsch, qui était à la barre, s’est oublié jusqu’à cracher devant moi. Je lui ai brisé deux dents d’un coup de poing, pour lui montrer que nous sommes toujours à bord d’un bon sous-marin du Vaterland. Crachant le sang, il s’est excusé.

2 février. – En vue de l’atoll Nord du groupe de Kennedy, un anneau de corail percé de deux passes, respectivement à l’est, et au sud-ouest, et recouvert de cocotiers énormes.

Le lagon est désert. Avancé à la sonde. Fonds de quarante à soixante mètres. Franchi la passe sud-ouest. Dans le lagon, fond de sable fin.

Fait sonder de chaque côté du navire : sable partout. Profondeur : trente mètres en moyenne. Pas de corail. Fait mouiller les deux ancres. Accordé repos à tout l’équipage.

Par précaution, enlevé les bougies des moteurs de nos deux canots, dont on se servira à l’aide d’avirons.

Tout l’équipage a passé la journée sur la plage. L’atoll est recouvert d’une véritable forêt de cocotiers. Il y a plusieurs sources d’eau saumâtre. Mais aucun animal, sauf les crabes grimpeurs et les rats. Çà et là, quelques taros. Je n’ai pas le caractère champêtre, et la prudence, à défaut d’autre sentiment, m’empêcherait de quitter mon navire. Je n’ai, autour de moi, que des imbéciles ou des bandits. (Les imbéciles sont ceux qui me sont restés fidèles.) Mais il serait injuste de classer von Sakeeringen exclusivement dans l’une ou l’autre de ces catégories. Lui, c’est un bandit imbécile.

Vers trois heures de l’après-midi, après sa sieste, von Sakeeringen est descendu à terre, où il a rejoint Julius Spratz et Borchardt sous les cocotiers. À la nuit, tout le monde a regagné le sous-marin.

Les hommes ont apporté des crabes des cocotiers, des taros et des cocos. Cela variera un peu le menu, quoique, depuis notre rencontre avec l’Aloha, notre ordinaire soit très soigné.

Julius Spratz a découvert, sur la plage intérieure de l’anneau de corail – celle qui donne dans le lagon – des traces d’un feu récemment allumé : cendres, charbons, et aussi des carapaces de crabes. Sans doute des indigènes des îlots environnants sont-ils venus relâcher ici, au cours de quelque incursion. Ou bien, plutôt, est-ce quelque goélette de traite qui est venue renouveler sa provision d’eau ?

Par prudence, je fais placer un factionnaire sur la tourelle de navigation, et qui sera remplacé toutes les heures.

3 février. – Jour de malheur, et qui a failli être mon dernier. Je récapitule brièvement les faits. Aussi bien, j’ai tout lieu de croire que ce journal ne sera plus tenu longtemps… Et qui sait si on le lira jamais ?

Quand je pense qu’il y a ici, à bord, pour plus de cent mille livres sterling en perles, numéraire, bank-notes, bijoux, que tout cela est à ma discrétion, et que, peut-être, je ne jouirai pas de tous les plaisirs que peut procurer tout cet argent ! Voilà ce que c’est que d’être trop bon ! Je m’en aperçois trop tard !

À six heures du matin, j’avais mis mon monde à l’ouvrage. Julius Spratz, qui n’était pas ivre, par hasard, avait fait démonter les deux moteurs, travail qui avait duré toute la matinée et qui lui avait permis de constater que, non seulement le moteur de tribord avait une tête de bielle et un tourillon de brisés, mais encore que le moteur de bâbord avait la tige d’un de ses pistons presque entièrement fêlée.

À deux heures de l’après-midi, Julius Spratz, Joachim Borchardt, accompagnés de cinq hommes, étaient descendus à terre avec une enclume et des outils, afin d’installer une forge pour y réparer les pièces brisées, car, lors du départ de Kiel, je n’avais pu demander des rechanges aux ateliers, pour ne pas faire deviner mes projets.

Les hommes travaillaient. Moi-même, étendu dans un fauteuil sur le pont du sous-marin, je devisais avec von Bruckardt, lorsque des détonations retentirent parmi les cocotiers.

IX

EN même temps que von Bruckardt, je me dressai et aperçus Julius Spratz et Borchardt qui couraient vers notre canot échoué sur le sable. Les cinq hommes débarqués avec eux les suivaient, et, à moins de cinquante mètres derrière les fugitifs, une horde de Canaques bondissaient sur le sable, armés, les uns de mausers et de sniders, les autres d’arcs et de zagaies. Ils étaient plus d’une centaine, et leur nombre croissait de seconde en seconde : ils apparaissaient d’entre les cocotiers, et il en venait toujours…

Je vis Julius Spratz tomber la face en avant, les bras étendus ; il avait dû recevoir quelque projectile. Borchardt, qui courait à ses côtés, ne s’arrêta pas. Ni les autres non plus.

— Au poste de combat ! criai-je dans l’ouverture du panneau. Montez la mitrailleuse sur le pont ! Nous sommes attaqués par les naturels !

À l’intérieur du sous-marin, ce fut une ruée. Von Bruckardt disparut dans le capot.

Je restai sur la tourelle, à observer. Quelques balles commençaient à siffler autour de moi. Borchardt et nos hommes n’étaient plus qu’à quelques mètres du canot. Mais les naturels les rattrapaient rapidement.

Je commençai à me demander s’ils parviendraient à atteindre l’embarcation avant d’être rejoints. Deux d’entre eux tombèrent, ce qui donna des jambes à Borchardt et aux trois autres qui, d’un suprême élan, arrivèrent au canot, le poussèrent à l’eau et ramèrent furieusement vers le 753.

Les Canaques n’hésitèrent pas. Tenant leurs carabines d’une main au-dessus de l’eau, ils se mirent à la mer et nagèrent vers le sous-marin.

— Eh bien ! La mitrailleuse ? hurlai-je dans le panneau.

— La voilà, herr capitaine ! répondit von Bruckardt, qui apparut dans l’ouverture de la tourelle.

Il me rejoignit, et, derrière lui, Heinz et Limpsh surgirent portant, l’un la mitrailleuse, l’autre son trépied. Derrière eux, deux hommes apportaient des bandes de cartouches chargées.

— Dépêchons ! dis-je.

En quelques secondes, le trépied fut mis en place, la mitrailleuse posée sur ses supports ; une bande y fut glissée.

Il n’était que temps. Car, si le canot n’était plus qu’à une centaine de mètres du 753, la horde des naturels le suivait à très peu de distance. Avant deux minutes, nous allions être submergés…

— Feu ! Feu ! Vite ! criai-je.

Von Bruckardt, qui s’était placé derrière la crosse de la mitrailleuse, épaula, visa et pressa la détente. Une rafale de balles jaillit de l’arme, frappant l’eau bleue qui gicla. Plusieurs Canaques, atteints par les projectiles, coulèrent.

Nos hommes poussèrent des hoch d’enthousiasme. Ils criaient encore, que le crépitement de la mitrailleuse s’éteignit. Je me précipitai vers von Bruckardt :

— Le ressort à boudin est cassé, capitaine ! exclama-t-il avec un geste d’impuissance.

Je regardai. Il avait dit vrai. Et nous n’avions pas d’autre mitrailleuse.

— Tout le monde en bas ! Fermez le capot, et au poste de plongée ! commandai-je.

Les hommes eurent une brève hésitation. M’obéir, c’était vouer à une mort atroce Borchardt et les trois hommes qui, dans le canot, faisaient force de rames.

Quelques balles, parties de terre, passèrent à ce moment au-dessus de la tête de mes gibiers. Ils sursautèrent, et, précipitamment, s’engouffrèrent dans le capot béant ; avec Sakeeringen, qui m’avait rejoint, et Bruckardt, je les suivis, sans écouter les cris et les appels du mécanicien et des trois hommes qui, du canot, nous demandaient de les attendre. Car ils avaient tout compris.

Je descendis le dernier et rabattis sur moi le capot de tôle.

Arrivé dans le poste central, je fis manœuvrer les soupapes. L’eau s’engouffra en gargouillant dans les ballasts ; l’aiguille du manomètre tourna lentement, cependant que, sur la coque d’acier du 753, des coups furieux retentissaient, frappés par Brochardt et ses compagnons. Trop tard.

Et nous n’entendîmes plus rien…

Quelques secondes s’écoulèrent ; un choc léger, un second, plus violent, firent tressaillir le sous-marin et vibrer ses tôles. Puis ce fut l’immobilité absolue. Le 753 reposait sur le fond du lagon, en sûreté.

La situation n’en était pas moins sérieuse. Ayant passé le quart à von Sakeeringen, j’envisageai notre position. Impossible de repartir, plusieurs pièces essentielles des moteurs Diesel se trouvant à terre et les accumulateurs n’étant pas chargés. Équipage réduit : par suite de la nouvelle perte que nous venions de faire, nous étions maintenant quinze en tout, plus le docteur Turnip. Et il ne nous restait pas un seul mécanicien.

… Une heure passe. Je donne un coup de périscope. Plusieurs longues pirogues sont maintenant dans le lagon ; les rangées de petits coquillages blancs et roses qui décorent leurs proues surélevées brillent au soleil. J’en compte neuf, dont chacune contient une soixantaine de guerriers. À l’avant de l’une d’elles, plusieurs têtes humaines, fraîchement coupées, sont suspendues. J’ai reconnu celle de Julius Spratz. Il a l’air triste, sans doute de n’avoir pas bu une dernière rasade avant de périr.

Les Canaques ont vu le périscope. Deux pirogues s’approchent. Sur la première, des guerriers épaulent leurs carabines et tirent. Plusieurs balles viennent frapper le tube d’acier. Je rentre l’appareil.

— Il n’y a qu’à attendre ! dis-je à von Sakeeringen, qui m’a rejoint et se tient debout à mes côtés. Les naturels ne peuvent rien contre nous, et ils finiront bien par se lasser !

— Dommage qu’on ne puisse pas leur envoyer des torpilles ! maugrée mon premier lieutenant. Il y en a encore six dans la réserve…

— Ne prenez pas ces gens-là pour des Anglais, Sakeeringen ! Ils sont moins bêtes !

Et les heures passent. On parle peu. De temps à autre, je donne un coup de périscope. Les pirogues sont toujours là. Elles forment un cercle irrégulier dont nous occupons à peu près le centre.

Et les naturels guettent, car, chaque fois, l’apparition du périscope est saluée de salves de balles et de flèches ; parfois même des nageurs tentent de s’en approcher.

Dîner assez triste. Von Sakeeringen est nerveux. Von Bruckardt est sombre. Au fond, la même pensée est en eux : ils ont peur pour leur peau !

Heinz, qui est maintenant le seul officier mécanicien – et quel officier ! – affiche une confiance arrogante. Très respectueux, il ne manque jamais une occasion de glisser dans ses phrases une flatterie à mon adresse. Après tout, le voilà maintenant chef mécanicien : on a bien raison de dire que « dans le royaume des aveugles, les borgnes sont rois » !

Après le dîner, je réorganise les quarts. Ordre de monter le périscope à intervalles rapprochés, mais irréguliers, et de me prévenir au moindre incident.

4 février. – Six heures du matin. Rien de nouveau. Heinz vient m’annoncer en grand mystère que les accumulateurs sont à peu près vides, et que l’électricité va manquer. Je fais remarquer à cet idiot que le petit moteur auxiliaire à gazoline peut parfaitement suffire à nous fournir le courant pour les lampes.

Il n’y avait pas pensé, et bredouille je ne sais quelles excuses. Et voilà notre chef mécanicien !

… Au jour, les pirogues sont revenues. On distingue nettement les têtes humaines suspendues à l’avant de l’une d’elles… des essaims de mouches les entourent. Spectacle peu propre à entretenir le « moral », comme on disait au temps heureux de la guerre.

Les Canaques ont fini par nous repérer fort exactement. À six heures et demie, Sakeeringen a donné un coup de périscope, et n’a eu que le temps d’abaisser l’appareil : deux pirogues n’en étaient qu’à quelques mètres, et des Canaques, armés de leurs massues en formes de becs d’oiseaux, s’apprêtaient à frapper.

J’essaie moi-même de remonter l’appareil : un choc violent fait résonner le tube, dont une des glaces vole en éclats. Heureusement que nous en avons un second.

Il faut prendre une décision. Je n’ose remonter les ventilateurs, qui seraient démolis aussitôt qu’ils apparaîtraient à la surface. Mieux vaut en finir.

Je réunis mon monde et fais connaître mes ordres : nous allons remonter à la surface et donner une bonne leçon à ces misérables nègres.

Pour cela, aussitôt que le navire aura émergé, nous ouvrirons brusquement un des panneaux et nous précipiterons sur les Canaques, parmi lesquels nous lancerons quelques grenades à main, de façon à couler leurs pirogues. Nous refermerons aussitôt le panneau, et attendrons. Puis, nous rouvrirons un autre panneau et recommencerons la manœuvre à l’improviste. Après quelques sorties semblables, les Canaques n’insisteront plus. Nous pourrons alors reprendre la mitrailleuse, qui est restée fixée sur le pont, et en changer le ressort. Ensuite, nous nous rendrons à terre dans notre canot automobile armé de la mitrailleuse et verrons à en finir avec ces brutes noires.

L’exposé de mon projet est accueilli assez froidement.

Quoi qu’il en soit, mes ordres doivent être obéis. Une centaine de grenades à main sont apportées dans le poste central. Je désigne à chacun le poste qu’il devra occuper. Je fais même répéter – à blanc – la manœuvre : le capot devra être ouvert le plus vivement possible, et tout le monde devra se précipiter au dehors, grenades en main, et se conformer en tout à mes ordres. Et je préviens mon monde que j’abattrai sans avertissement celui qui aurait la moindre défaillance.

Tout étant ainsi réglé, j’ordonne à Heinz de mettre en marche le petit moteur auxiliaire qui actionne les pompes. Et, debout devant les manomètres, j’attends.

Heinz revient en courant du compartiment des Diesel. Il est livide. Ses dents claquent :

— Herr capitaine… bafouille-t-il. Les pompes… les pompes…

— Eh bien quoi, les pompes, brute ! Qu’y a-t-il ?

— Sciées… Limées… Les tiges séparées en deux… Inutilisables… Hors… de service !

J’ai un sursaut ; pour un peu, j’aurais sauté à la gorge du misérable. Je réussis à me contenir.

Suivi de Sakeeringen et de von Bruckardt, qui se trouvaient à mes côtés et ont tout entendu, je traverse le poste d’équipage et m’engouffre dans la chambre des moteurs.

Heinz a dit la vérité. Les tiges de piston des quatre pompes ont été coupées à raide d’une scie à métaux, coupées sur les neuf dixièmes de leur épaisseur ; la coupure a été dissimulée à l’aide de mie de pain recouverte de limaille et d’huile... Réparation impossible. Nous n’avons pas de pièces de rechange. Rien ne peut plus faire remonter le 753. Nous sommes aussi morts que si nous étions dans notre cercueil.

Mais qui a fait cela ? Un éclair me traverse l’esprit : l’Anglais !

J’envoie deux hommes à sa recherche. On le trouve dans le compartiment des accumulateurs, mort. Il s’est tranché la gorge à l’aide d’un rasoir. Dans sa poche, un papier :

 

« C’est moi qui ai coupé les pistons des pompes.

« Vous allez tous périr comme des pirates et des assassins que vous êtes. J’ai vengé vos malheureuses victimes.

« TURNIP, M. D. »

 

C’est von Sakeeringen qui m’a apporté le petit papier. Il l’a lu. Il est livide.

Tout le monde est réuni autour de moi, dans le compartiment des moteurs. Le silence. On se regarde.

— Tout n’est pas perdu ! dis-je, en affermissant ma voix. Nous allons lâcher les plombs de sécurité ! Et nous remonterons aussitôt. Chacun à son poste, et du courage !

Soupirs de soulagement. Les plombs sont lâchés. Le 753 ne bouge pas. Il est enlisé dans le sable, et peut-être que le dispositif de sécurité ne fonctionne, pas bien… L’oxydation, la dilatation du métal due à la chaleur… Que sais-je ? Je ne le saurai jamais. Personne ne le saura jamais.

Quelques minutes d’attente. De longues minutes. Et, brusquement, Sakeeringen pousse un rugissement de fauve et se jette sur moi.

— C’est toi qui nous as conduits ici, tu vas crever ! crie-t-il.

Je le terrasse ; je le saisis par le cou, l’étrangle, lui brise le crâne contre le parquet d’acier.

La lutte n’a certainement pas duré cinq secondes. Je me relève. Les hommes font converger sur moi leurs yeux hagards.

— Je vais réfléchir ! dis-je. Nous sommes loin d’être perdus !… Étant donnée la faible profondeur à laquelle nous sommes immergés, nous pourrons assez facilement sortir du sous-marin, en ouvrant un panneau et en employant les scaphandres qui sont à bord. Mais il faut attendre que les Canaques s’éloignent. Donc, du calme et de la patience ! Je vais organiser tout cela !

Voilà mes gens un peu rassurés. Je me retire dans ma cabine.

J’ai dit la vérité à ces imbéciles. Mais je sens bien que les Canaques vont rester dans l’atoll encore assez longtemps ; et, même s’ils s’éloignaient, je n’ai plus aucun moyen de conserver les richesses que je croyais m’être acquises. Et tout cela pour ne pas avoir écrasé cet Anglais de malheur !

… Enfin, il est trop tard pour réfléchir. À trente-neuf ans, l’on ne recommence pas son existence. Autant en finir.

J’écris ces dernières lignes. Je vais enfermer ce calepin dans une bouteille de champagne, la dernière que je vais boire pour me donner un dernier plaisir. Après tout, il faut toujours en arriver là. Nous sommes tous condamnés à mort par le fait même de notre naissance. Je ne fais qu’avancer l’instant.

Si jamais l’on retrouve ce calepin, l’on pensera hypocritement du mal de moi ; mais quoi ? J’ai anéanti des ennemis de mon pays, et j’étais bien libre, somme toute, de ne pas considérer valable cet armistice de malheur. Guerre et paix ne sont que des jeux, et, moi, je n’ai pas voulu en suivre la règle. C’est mon droit et, du fait de ma mort, nul ne pourra rien contre moi.

J’ai terminé. Ma bouteille de champagne bue, ce calepin bien enfermé dans la bouteille vide, j’irai dans le compartiment des torpilles et ferai tout sauter…

S’il y a des pirogues au-dessus de nous, elles et leurs occupants nous accompagneront dans les airs.

BARON HENRICH SPIEGEL

VON UND ZU TRIECKELSTEIN.

 

***   ***   ***

 

Les confidences du pirate se terminaient là. Sans doute dut-il ensuite mettre son dessein à exécution. Mais qui pourra jamais dire comment la bouteille de champagne contenant le carnet est parvenue dans les mains du Chinois du Mélanésien ?

Peu importe, d’ailleurs.

J’ai examiné les listes des bâtiments disparus publiées par le Lloyd Register, et j’ai constaté qu’en décembre 1918 et en janvier 1919, le pétrolier Emma Lindquist, les paquebots Olinda et Orion avaient disparu, ainsi que le yacht Aloha, plusieurs cargo-boats et plusieurs goélettes perlières naviguant dans le Pacifique.

Le baron Heinrich Spiegel von und zu Trieckelstein paraît donc avoir dit, ou plutôt écrit, la vérité.

FIN

José MOSELLI.


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

https://ebooks-bnr.com/

en janvier 2020.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : B. L., Yves B., Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé d’après : José Moselli, Le dernier Pirate, in Sciences et Voyages, numéros 247 à 254, mai à juillet 1924. L’illustration de première page, From the deck of U-boat U-753, signaling to Irish Willow “send master and ship’s papers”, huile sur toile, a été peinte par Kenneth King en 2015 (National Maritime Museum of Ireland, Dún Laoghaire) (Licence Art Libre). Les illustrations dans le texte, anonyme, proviennent de notre édition de référence.

— Dispositions :

Ce livre numérique – basé sur un texte libre de droit – est à votre disposition. Vous pouvez l’utiliser librement, sans le modifier, mais vous ne pouvez en utiliser la partie d’édition spécifique (notes de la BNR, présentation éditeur, photos et maquettes, etc.) à des fins commerciales et professionnelles sans l’autorisation de la Bibliothèque numérique romande. Merci d’en indiquer la source en cas de reproduction. Tout lien vers notre site est bienvenu…

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— Autres sites de livres numériques :

Plusieurs sites partagent un catalogue commun qui répertorie un ensemble d’ebooks et en donne le lien d’accès. Vous pouvez consulter ce catalogue à l’adresse : www.noslivres.net.



[1] Sorte de tartanes étroites et très basses sur l’eau.

[2] Dans l’hémisphère austral, on est en plein été au mois de décembre.

[3] Nettoyage.

[4] Port fortifié des îles Hawaï.

[5] Nom fantaisiste ; il n’existe pas d’atoll de ce nom ; Heinrich Spiegel a dû mettre exprès une fausse indication, pour qu’on ne puisse retrouver ses victimes.