José Moselli

LE CHRYSANTHÈME SACRÉ
UN VOL SENSATIONNEL
À LA MAISON BLANCHE

John Strobbins
le détective-cambrioleur

1913-14

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Table des matières

 

LE CHRYSANTHÈME SACRÉ. 3

I. 3

II. 13

III. 22

IV.. 31

V.. 41

VI. 50

UN VOL SENSATIONNEL. 59

I. 59

II. 68

III. 77

IV.. 86

V.. 94

VI. 103

VII. 112

À LA MAISON BLANCHE. 121

I. 121

II. 130

III. 139

IV.. 148

V.. 157

Ce livre numérique. 166

 

LE CHRYSANTHÈME SACRÉ

I

On peut bien dire que lorsqu’il entreprit l’affaire dont on va lire le récit, John Strobbins travailla pour la gloire, pour l’art, et simplement par caprice ! Il faillit cependant déchaîner une guerre sans merci entre le Japon et les États-Unis !…

Comme l’on pense, l’affaire fut tenue secrète jusqu’à son dénouement et, seule, une indiscrétion du détective-cambrioleur a pu en faire connaître les détails. Les voici :

Ce jour-là – six décembre – une foule énorme se pressait sur le Washington-Key, à San-Francisco.

Malgré la bise âpre de l’Ouest et les gros nuages noirs se poursuivant à travers le ciel blême, tout ce que la capitale de la Californie compte de notable ou d’illustre s’entassait dans une tribune au bord du quai et garnie de pavillons américains et japonais claquant à la brise : magistrats, banquiers « valant » des millions de dollars, ingénieurs, sénateurs ou gouverneurs des différents États de l’Union étaient réunis.

La plupart s’étaient munis de lorgnettes avec lesquelles de temps à autre ils interrogeaient fiévreusement le sémaphore proche dont le haut mât blanc restait vide de tout signal.

Derrière et de chaque côté de la tribune officielle, des milliers et des milliers de curieux s’entassaient, retenus à grand’peine par un double rang de robustes policemen et de détectives en civil que dirigeait en personne le chef de la Sûreté de San-Francisco, l’honorable James Mollescott.

Ces notabilités, cette foule, également impatiente, attendait tout simplement l’arrivée du croiseur-cuirassé Kanazan, de la marine impériale japonaise, et qui amenait aux États-Unis Son Altesse impériale, le prince Ikogiro Takahaski, cousin germain de l’empereur du Japon, chargé de signer avec le président Shaft un important traité de commerce relatif à l’immigration des Japonais en Californie et aussi de remettre au magistrat suprême des États-Unis une lettre autographe du mikado.

On sait – ou on ne sait pas – que l’émigration japonaise est sévèrement réglementée en Californie, car les Japonais font aux Américains une concurrence ruineuse en travaillant à des prix dérisoires.

Aussi, la venue du prince Takahashi passionnait-elle la foule qui échangeait les propos les plus divers :

— Ce sale Jap ! Il va ensorceler le Président ! Et, avant six mois, nous serons envahis par ces singes !

— On les noiera dans le Pacifique, s’il le faut !

— Quand même, c’est glorieux pour nous, vous savez ! Le propre cousin germain du Mikado qui se dérange !… Il ne l’a jamais fait pour personne !… Car, c’est l’héritier du trône, après tout !

— On s’en f… iche ! Qu’il reste chez lui !

— Sûrement !

— Il doit avoir une sale tête, comme tous les Japs !

— Que le diable les empale avec un épieu de fer rouge !

Comme on le voit par ces commentaires, la visite de Son Altesse impériale le prince Takahashi n’éveillait qu’un enthousiasme… modéré parmi les curieux.

Toutefois, les conversations turent soudain : au sommet du mât du sémaphore de l’île Angel, un pavillon blanc, orné d’un soleil rouge aux rayons sanglants, venait de monter le pavillon de guerre japonais.

— Le Kanazan est signalé ! glapirent dix mille voix.

C’était vrai.

Dans la vaste tribune officielle, officiers, magistrats, parlementaires et belles dames rectifièrent leur tenue instinctivement : et, bien que le croiseur fût encore loin, les jumelles fouillèrent le Golden Gate et balayèrent l’horizon.

Bientôt trois flammes multicolores, hissées du dessous du pavillon japonais le long du mat du sémaphore, annoncèrent aux initiés que le Kanazan franchissait la passe.

Le canon gronda vingt et une fois : le puissant cuirassé saluait la terre américaine.

Le fort Angel, dès qu’il eut terminé, lui répondit coup pour coup.

Moins de dix minutes plus tard, le croiseur-cuirassé apparut au milieu de la rade ; entièrement peint en gris, ses canons luisants, ses cuivres fourbis à clair.

Pas une tache à ses flancs noirâtres ! Nul n’eût cru que ce navire venait d’effectuer douze jours de navigation à toute vapeur et de traverser le Pacifique dans toute son étendue.

À chacun de ses deux mâts tripodes, d’innombrables pavillons, attachés bout à bout, claquetaient à la brise. Sur son pont, de l’avant à l’arrière, les marins nippons, vêtus de blanc, étaient rangés, immobiles et rigides.

La passerelle de navigation était pleine d’officiers en grand uniforme de drap noir chamarré d’or, les mains gantées de blanc.

Au milieu d’eux, Son Altesse, le prince Takahashi se faisait remarquer par sa haute taille et les décorations innombrables cuirassant sa poitrine.

Un silence écrasant plana sur la foule.

Le Kanazan, lentement, très lentement, arriva au milieu du port.

Un léger coup de sifflet s’entendit et, soudain, avec un fracas formidable ses ancres tombèrent ensemble, entraînant les chaînes d’acier, et faisant jaillir deux énormes gerbes d’écume.

Le croiseur, immobilisé par les puissants grappins, vira doucement sur lui-même. Son pavillon s’abaissa trois fois tandis qu’à sa poupe, un orchestre attaquait le Yankee doodle.

Alors l’enthousiasme se déchaîna parmi la foule :

— Vive les Japs ! hurlèrent les assistants.

Et, afin de ne pas être en reste avec les Asiatiques, la musique militaire placée à côté de la tribune, entama l’hymne national japonais.

Cependant, le Kanazan, sous le double effort de ses hélices et de la brise du large, dérivait avec lenteur vers le quai.

De ses flancs, deux légers canots se détachèrent et vinrent accrocher aux canons fixés dans le quai deux grosses amarres sur lesquelles le croiseur se hala.

Majestueusement, il accosta, juste au moment où les deux orchestres achevaient les dernières mesures des hymnes américains et japonais.

Des flancs du Kanazan, une large échelle garnie de velours rouge frangé d’or descendit.

Le gouverneur de l’État de Californie, l’honorable Chas. Pisler, suivi du maire de San-Francisco et des principaux sénateurs de l’Ouest, s’avança vers le croiseur.

Il atteignit le pied de l’échelle de fer, juste au moment où le prince Takahashi, précédant sa suite d’officiers chamarrés d’or, y arrivait.

Congratulations. Saluts de bienvenue. Remerciements.

Le prince parlait parfaitement l’anglais, ce qui, pour l’instant, était inutile, vu que le fracas des cuivres des deux orchestres qui, courtoisement, rejouaient les hymnes des deux nations, couvraient sa voix.

Le prince Takahashi, très à l’aise, s’inclina devant le gouverneur et gagna la tribune officielle où les notabilités lui furent présentées.

Le Japonais eut un compliment pour chacun. Il félicita les officiers de leur tenue martiale, déclara admirer la vaillante armée américaine ; aux magistrats il affirma que la justice de l’Union était la meilleure du monde (ce dont ils ne doutaient pas) ; il déclara aux sénateurs que le parlement américain était inégalable ; bref, il loua l’Amérique sous toutes ses formes et, manifesta une admiration discrète, mais flatteuse à la vue des dames qui lui furent présentées.

Il sut enfin contenter tout le monde – ce qui, comme on le sait, est difficile.

Les présentations terminées, le prince et sa suite montèrent dans les douze automobiles qui leur avaient été réservées et qui filèrent à toute allure vers l’hôtel America où des appartements attendaient les Japonais.

Pendant le trajet du quai à l’hôtel, Takahashi, par sa bonne grâce, ses sourires et les nombreux saluts dont il gratifia la foule, parvint à se concilier le peuple ; et, lorsqu’il arriva à l’hôtel America, de nombreuses acclamations le saluèrent.

Cependant, malgré les hourras de la foule, le prince se refusa à paraître au balcon de ses appartements.

Nul ne lui en voulut, chacun comprenant qu’il devait avoir un urgent besoin de repos après une si longue traversée.

Pendant ce temps, une activité fébrile régnait au palais du gouverneur de l’État de Californie : l’honorable Chas. Pisler donnait le soir même un dîner de gala suivi d’un grand bal en l’honneur de l’illustre Japonais.

Aussi, dans tous les salons, des équipes d’ouvriers se hâtaient de terminer les derniers préparatifs.

Dans son cabinet, où l’honorable Chas. Pisler, après avoir accueilli le prince nippon, s’était retiré, le haut fonctionnaire, seul avec M. James Mollescott, chef de la Sûreté de San Francisco, s’inquiétait pour la millième fois de la sécurité du prince Takahashi.

— N’est-ce pas, vous avez bien pris vos précautions, monsieur Mollescott ? insistait le gouverneur. Vous savez que de nombreux ouvriers, en haine des Japonais, n’ont pas craint d’affirmer qu’ils comptaient bien avoir la peau du prince !

— Eh ! Je le sais, monsieur le gouverneur ! Mais, puisque je vous dis que tout a été prévu ! Tous les domestiques de l’hôtel America sont des détectives déguisés…

— Vous êtes sûr d’eux ?

— Comme de moi, monsieur le gouverneur ! Je les ai choisis moi-même !

— Well !…

— De plus, cent cinquante policemen surveillent l’extérieur de l’hôtel… sans compter les détectives qui rôdent aux environs !

— Enfin, débrouillez-vous ! Et songez que, s’il arrive quoique ce soit au prince, c’est la révocation et aussi la prison pour complicité ! J’ai des instructions à ce sujet de la Chancellerie !

— Rien à craindre, monsieur le gouverneur ! affirma Mollescott.

— Je le souhaite… Comme convenu, n’est-ce pas, vous vous rendrez ce soir à six heures à l’hôtel America… Vous serez présenté au prince qui vous fera connaître les policiers japonais qu’il a amenés avec lui, afin qu’il n’y ait aucune confusion !

— C’est entendu, monsieur le Gouverneur !

— All right ! Vous pouvez disposer !

Le policier, satisfait, se retira, tandis que, rassuré, M. Chas. Pisler se levait pour aller déjeuner…

La journée, que le prince Takahashi et sa suite occupèrent à se reposer à leur hôtel, se passa sans incidents.

À sept heures du soir, M. Chas. Pisler en grand uniforme, se trouvait au milieu des salons du palais du gouvernement, prêt à recevoir l’illustre japonais.

Autour de lui, l’élite de la société californienne, invitée au dîner, attendait avec impatience le cousin du Mikado.

Les femmes, surtout, se montraient curieuses. La plupart avaient des boys japonais à leur service et ne pouvaient concevoir qu’un de ces « Japs » fut prince.

Elles languissaient de voir ce phénomène.

Les pendules de bronze et d’onyx, posées sur les monumentales cheminées, marquèrent sept heures et quart sans que Son Altesse Takahashi parût.

Nombreux furent ceux qui murmurèrent sur le peu de politesse du Japonais…

Sept heures et demie ; personne !

M. Chas. Pisler, dissimulant son énervement, commença à concevoir de l’inquiétude… Il fit un signe à l’un de ses attachés. Celui-ci s’approcha aussitôt :

— Allez me chercher James Mollescott ! lui dit le gouverneur à voix basse.

À cet instant, il y eut un brouhaha dans l’assistance. Un murmure confus s’entendit.

II

— Voilà le prince ! murmurèrent cent voix.

En effet, un laquais, debout devant la monumentale porte du salon, criait :

— Son Altesse Impériale le prince Ikogiro Takahashi !

M. Chas. Pisler se précipita vers la porte. Il y arrivait presque, lorsque M. James Mollescott, en habit noir impeccable, le rejoignit.

— Me voici, monsieur le gouverneur ! fit le policier.

— C’est bon ! Je n’ai pas besoin de vous !

— Mais… insista Mollescott, ahuri.

Sans même lui répondre, M. Chas. Pisler se hâta au devant de son illustre visiteur.

Le prince Takahashi, accompagné d’une dizaine d’officiers nippons, venait de franchir la porte.

Chas. Pisler remarqua que le Japonais, malgré le sourire de commande flottant sur ses lèvres, paraissait à la fois inquiet et furieux. Les dignitaires de sa suite ne se gênaient pas pour jeter autour d’eux des regards de colère.

— Altesse, commença le gouverneur de la Californie arrivé à deux pas du prince, permettez-moi de vous dire tout l’honneur, tout le plaisir que me cause votre impériale visite !

« Le peuple américain tout entier souhaite par ma voix une sincère et cordiale bienvenue à votre Altesse et à ses vaillants officiers !

Le prince Takahashi s’efforça de sourire un peu plus.

— Oh ! monsieur le gouverneur, croyez bien que tout le…

Soudain, une bousculade effrayante déferla autour des deux hommes debout vis-à-vis l’un de l’autre : six officiers japonais, dégainant leurs courts sabres, se précipitèrent sur M. James Mollescott, qui, mêlé à la foule des invités à quelques pas derrière le gouverneur de la Californie, surveillait toute cette scène.

En moins de dix secondes, il fut saisi à la gorge, frappé à coups de plat de sabre, bousculé, tiraillé, et, la face contuse, les habits en lambeaux, porté sur un canapé proche, tandis que les Japonais proféraient de sourdes imprécations.

La scène avait été si rapide que nul parmi les assistants n’avait eu le temps de s’interposer.

Pendant une seconde, un silence de mort régna dans les salons, cependant que le prince Takahashi et le gouverneur de l’État de Californie restaient face à face, immobiles et muets.

M. Chas. Pisler fronça les sourcils, outré d’un pareil incident.

Pourtant, il se retourna et étendit la main pour arrêter l’élan d’une dizaine de gentlemen – des détectives déguisés – qui accouraient au secours de leur chef.

Le prince Takahashi avait conservé son impassibilité ; mais ses yeux brillaient d’un éclat farouche.

— Que signifie, Altesse ? demanda M. Chas. Pisler contenant avec peine sa colère.

— No matter ! (Ce n’est rien !)… Mes officiers viennent de reconnaître un voleur et s’en sont emparés ! J’en suis, en vérité, tout à fait confus !

— Un voleur, M. James Mollescott, le chef de la Sûreté de San-Francisco !… Vos officiers se trompent, Altesse !

— J’ai le très grand regret de vous dire que non !… L’homme qui est là, sur ce canapé, m’a bien, en effet, été présenté comme chef de la police de votre ville ; mais il n’en est pas moins vrai qu’il est un voleur et digne d’être pendu !

— Excusez-moi, Altesse ! Vous permettez que je l’interroge ?

— Je suis entièrement à votre disposition, monsieur le gouverneur !

Un doute terrible venait de germer dans l’esprit de M. Chas. Pisler.

Bien que depuis peu installé comme gouverneur de l’État de Californie, il n’était pas sans connaître les démêlés retentissants survenus entre James Mollescott et le célèbre John Strobbins !

Il se rappelait l’extraordinaire habileté à se grimer du détective-cambrioleur qui avait réussi à se faire passer pour le détective Peter Craingsby envoyé à sa poursuite ; et, plus récemment, à escroquer une compagnie d’assurances en se faisant condamner à mort sous l’aspect d’un criminel repoussant.

Alors, M. Chas. Pisler, en proie à une horrible angoisse, se demanda si, par hasard, ce n’était pas John Strobbins, qui, sous l’apparence de James Mollescott, dirigeait le service d’ordre !

Le détective-cambrioleur en était bien capable !

En trois bonds, le gouverneur de la Californie arriva devant le canapé sur lequel les officiers nippons maintenaient leur victime.

Il se pencha sur le prisonnier, et, d’un coup d’œil, fut fixé ; nul doute possible ! c’était bien James Mollescott qu’il avait devant lui !

Le policier, bâillonné avec la ceinture de cuir verni à boucle d’or d’un des officiers nippons, la face violette, un œil poché et le nez en sang, respirait faiblement :

À cette vue, M. Chas. Pisler sentit la colère bouillonner en lui :

— Dites à vos hommes de lâcher ce gentleman ! gronda-t-il en se tournant vers le prince qui n’avait pas bougé et se tenait au milieu du salon entre quelques-uns de ses officiers, sans se soucier des coups d’œil furieux et des murmures menaçants de la foule hostile.

Du bout des lèvres le prince prononça quelques paroles en japonais.

Les officiers, sans murmurer, lâchèrent immédiatement James Mollescott, s’écartèrent, et, sans perdre le policier de vue, allèrent se placer derrière l’altesse impériale.

Les détectives qui, immobiles et les poings serrés, attendaient, prêts à l’attaque, se précipitèrent vers leur chef sur un signe de M. Chas. Pisler et lui enlevèrent la ceinture qui le bâillonnait.

À la vue de James Mollescott, sanglant et contusionné, un grondement de haine à l’adresse des Japonais résonna longuement dans les salons.

— Du calme, gentlemen ! conseilla M. Chas. Pisler qui, lui-même, avait peine à contenir sa fureur.

Le silence se fit.

L’assistance fit cercle autour du gouverneur de la Californie et du prince Takahashi, debout à dix pas l’un devant l’autre.

M. Chas. Pisler, d’un pas résolu, se dirigea vers le Japonais.

— Altesse, dit-il, d’une voix tremblante de colère et qui s’entendit jusqu’à l’autre bout du salon, l’homme que vos officiers viennent de molester si indignement et au mépris le plus… invraisemblable des lois de l’hospitalité, est l’honorable James Mollescott, chef de la police de San-Francisco !

— Je le sais ! affirma froidement la prince. Il vient de me voler un bijou d’une valeur inestimable, c’est…

— Co… comment, Altesse ? balbutia Chas. Pisler, démonté.

— Je dis que ce M. James Mollescott vient de me voler le Chrysanthème sacré donné à mon ancêtre par le dieu Shinto !

— Mais…

— Je suis sûr que ce James Mollescott est le coupable !… D’ailleurs, cela arrive souvent au Japon – et aussi ailleurs – (M. Chas. Pisler rougit pour son pays à qui l’allusion s’appliquait) que les policiers soient en même temps des voleurs !

— M. James Mollescott est un honnête homme, Altesse ! Je m’en porte garant !

— Permettez-moi de vous dire que vous avez tort !… Tout voleur a commencé par être honnête homme ! Et puis, je suis tout à fait confus de vous le dire, le sage affirme qu’il ne faut répondre de personne, pas même de soi !

— Au Japon, peut-être, Altesse ! fit M. Chas. Pisler, impatienté. En fait, je suis sûr de l’innocence de M. Mollescott !

— Je regrette de ne point être de voir avis, monsieur le gouverneur ! Et, comme je tiens énormément à la relique qui vient de m’être volée, je vous prierai de bien vouloir faire fouiller minutieusement M. James Mollescott avant qu’il ne sorte d’ici !

— Mais, enfin, de quoi l’accusez-vous.

— Je vais vous le dire ! fit froidement le prince japonais qui fit un signe à deux de ses officiers.

Ceux-ci rejoignirent les détectives qui, sur un brancard hâtivement apporté, se disposaient à conduire l’infortuné chef de la sûreté à l’infirmerie du palais du gouvernement.

— F… ez-moi le camp, vous autres ! ordonna un détective aux deux officiers d’un air menaçant.

Les Japonais, une seconde interloqués, se tournèrent vers le prince, comme pour lui demander des instructions.

À ce moment, une porte s’ouvrit et un maître d’hôtel, grave, annonça :

— Son Altesse Impériale est servie !

Cette annonce, bouffonne par suite des événements qui venaient de se dérouler, provoqua de nombreux sourires. Un ingénieur français qui se trouvait parmi les invités murmura à une dame proche de lui :

— Je crois que pour l’instant c’est ce pauvre M. Mollescott qui est « servi » !

Cependant le prince Takahashi, sans paraître voir les signes interrogatifs de ses officiers, disait au gouverneur de la Californie :

— Il me serait agréable, monsieur le gouverneur, que ce M. James Mollescott ne quittât point cette salle avant que je vous aie donné des explications sur le vol commis par lui…

— Mais…

— Par lui ! Et pas par un autre, monsieur le gouverneur ! Et je vais vous en donner la preuve, s’il vous plaît !… Car il faut absolument – et le prince appuya sur le mot absolument, et ses lèvres se pincèrent – que le bijou sacré, dérobé par ce misérable, me soit restitué ! Il le faut !

M. Chas. Pisler ne s’était vu, de sa vie, dans une aussi terrible situation. Il avait des ordres de Washington pour être agréable en tout au prince japonais – et voilà ce qui lui arrivait !

Il se tourna vers les détectives qui venaient de soulever la civière contenant James Mollescott et, d’une voix rauque, ordonna :

— Restez ici !… Ne bougez pas !

III

Les policiers obéirent.

Ils déposèrent le brancard sur le parquet luisant avec tant de brusquerie que M. Mollescott poussa un grognement de douleur.

— Qu’on aille chercher un médecin ! commanda M. Chas. Pisler.

Deux détectives se précipitèrent vers la porte et disparurent.

Le gouverneur de l’État de Californie, très pâle, déclara à haute voix :

— Ladies and gentlemen, je vous prie d’excuser l’incident déplorable qui vient d’avoir lieu et n’aura, je l’espère, aucune suite grave.

« Je vous prie aussi de bien vouloir taire tout ce que vous avez pu voir ou entendre de ce regrettable imbroglio… Pour l’instant, je vous demande de m’excuser… Tout se réduira, je pense, à un léger retard apporté à notre dîner !

Un murmure approbatif couvrit les dernières paroles de M. Chas. Pisler. Il s’inclina à la ronde et dit au prince Takahashi toujours impassible :

— Vous plairait-il, Altesse, de bien vouloir m’accompagner dans mon cabinet ?… Nous serons ainsi mieux pour causer !

— Je suis à votre disposition, monsieur le gouverneur ! Je vous prie seulement d’y faire transporter également M. Mollescott que je désire interroger en votre présence !

— Je ne demande pas mieux, Altesse !

M. Chas. Pisler, ayant ordonné aux détectives de le suivre avec la civière contenant James Mollescott, se dirigea vers son cabinet.

Le prince Takahashi marchait à ses côtés, cependant que l’assistance, muette et désemparée, les suivait d’un regard anxieux…

Que se passait-il ?

En quelques instants, les deux hommes parvinrent au cabinet du gouverneur de la Californie.

M. Chas. Pisler, courtoisement, fit signe au prince de prendre place dans un fauteuil, tandis que lui-même s’asseyait derrière son bureau d’acajou à coins de bronze.

Le brancard sur lequel était étendu M. James Mollescott fut déposé sur le tapis. Et, sur un geste impérieux du gouverneur de la Californie, les détectives qui l’avaient apporté se retirèrent.

Les deux hommes, la porte fermée, restèrent seuls.

— Je suis entièrement à vos ordres ! déclara M. Chas. Pisler au prince Takahashi.

Ce dernier s’inclina :

— Voulez-vous demander à cet homme s’il peut nous entendre et répondre à mes questions ?

— Parfaitement ! fit James Mollescott d’une voix sourde ; et, d’un effort, il parvint à se dresser sur son séant.

— J’en suis heureux ! dit le prince, froidement. Je vais donc commencer, monsieur le gouverneur… Vous vous convaincrez, ainsi, de la justesse de mes affirmations !

— Je vous écoute, Altesse !

— Voici ! Comme vous le savez, je suis arrivé ce matin, un peu avant midi, à l’hôtel America, où des appartements m’avaient été réservés, à moi et à ma suite, par des soins de l’ambassade impériale japonaise.

M. Chas. Pisler approuva de la tête.

Le prince, satisfait de cette approbation muette, poursuivit :

— Aussitôt arrivé, je gagnai ma chambre à coucher et… comment dirai-je ? après avoir fait quelque toilette, j’allais m’étendre dans le petit salon attenant à cette pièce où je restai jusqu’au déjeuner.

« Je pris mon repas dans mes appartements et occupai l’après-midi à me reposer, car la mer m’avait beaucoup fatigué !

Le gouverneur de la Californie fit un signe de condoléance polie.

— Or, écoutez-moi bien, monsieur le gouverneur ! continua le Japonais. Afin de mieux reposer, j’avais quitté mes bijoux et les avais déposés dans une coupe de cristal placée elle-même sur un guéridon de bois laqué occupant le milieu de la pièce dans laquelle je m’étais étendu.

À cinq heures et demie, je m’éveillai et m’habillai. J’avais à peine achevé lorsqu’un de mes aides de camp me fit part de l’arrivée à l’hôtel America de M. James Mollescott ! Vous me suivez, monsieur le gouverneur ?

— Avec la plus grande attention, Altesse !

— Je vous remercie… Comme l’homme chargé de veiller à ma sûreté ne pouvait m’être indifférent, j’ordonnai à mon aide de camp qui, depuis mon arrivée, n’avait jamais passé le seuil de la porte du petit salon où je me trouvais, d’amener devant moi M. James Mollescott.

« Pendant qu’il allait chercher ce… gentleman, je m’amusai à faire luire dans mes doigts les bijoux que j’avais laissés dans la coupe, et parmi lesquels se trouvait le Chrysanthème sacré provenant du dieu Shinto… C’est une pièce incomparable, autant par la délicatesse de sa fabrication que par les matériaux qui la composent : dix-sept perles du plus pur orient, et telles qu’il n’en existe pas une dix-huitième au monde, réunies en rayons autour d’une grosse opale incrustée de diamants bleus.

« Cela forme un énorme chrysanthème, monté en or et que je porte ordinairement attaché à une mince chaîne d’acier et d’or.

« Lorsque mon aide de camp précédant M. James Mollescott ouvrit la porte, je reposai l’inestimable joyau dans la coupe.

« Or, notez bien que j’étais seul dans ce petit salon, qu’il n’avait qu’une issue : la porte par laquelle mon aide de camp et M. Mollescott entrèrent ; que les fenêtres en étaient fermées, que les meubles légers ne pouvaient dissimuler personne ! Vous me comprenez bien, monsieur le gouverneur !

— Admirablement, Altesse !

— Très bien ! Donc, quand M. Mollescott entra, le Chrysanthème se trouvait encore dans la coupe ! Et…

— Je vous demande pardon, Altesse ! interrompit M. Chas. Pisler. Je voudrais vous adresser une question ! Me le permettez-vous ?

— Je vous en prie, monsieur le gouverneur.

— Combien vaut le bijou perdu ?

Le Japonais pâlit légèrement, et, d’un mouvement brusque et instinctif, porta la main à la garde de son épée. Ses yeux lancèrent un éclair de fureur. Mais il se contint et, par un effort de volonté, rendit le calme à ses traits.

Cela dura une seconde à peine. Le Japonais, s’étant ressaisi, répondit en souriant :

— Oh ! monsieur le gouverneur, c’est joyau sans prix ! Et tout l’or de l’Amérique ne suffirait pas à le payer… Il faut absolument qu’il se retrouve !

M. Chas. Pisler, ennuyé et confus, hocha la tête sans rien trouver à répondre.

— Je disais donc, monsieur le gouverneur, que lorsque M. Mollescott entra – et il entra seul, mon aide de camp resta à la porte – Est-ce vrai, monsieur Mollescott, que vous entrâtes seul ?

— C’est vrai ! affirma le policier.

— Très bien !

« Je restai environ dix minutes avec M. Mollescott, pendant lesquelles je le remerciai de veiller sur ma personne… Or, pendant que je parlais, M. Mollescott resta debout, tout près du guéridon ; il ne le niera pas, je suppose !

— Non ! fit le chef de la Sûreté de San-Francisco en s’agitant faiblement sur sa civière… Mais, monseigneur oublie de dire que tandis que Son Altesse me parlait, je ne cessai de le regarder en face, et, par conséquent, tournai le dos au guéridon que, d’ailleurs, je ne remarquai pas !

— Il n’est pas difficile de prendre un objet en étendant les mains derrière soi ! observa le prince Takahashi, durement… Je n’ajouterai rien, monsieur le gouverneur, sinon que dix minutes après que M. Mollescott m’eut quitté, lorsque je voulus prendre le Chrysanthème sacré, je m’aperçus qu’il avait disparu et le cherchais en vain !

« Pourtant, nul autre que moi ne se trouvait dans le salon, et personne n’était venu depuis le départ de M. Mollescott.

« Je fouillai moi-même les moindres recoins de la petite pièce ! Puis, devant l’insuccès de mes recherches, j’appelai mes serviteurs.

« Je leur fis ouvrir les capitonnages des fauteuils, sonder les murs, enlever les tapis et démonter les tentures !

« Le Chrysanthème d’or ne se retrouva pas !

« Qu’auriez-vous pensé à ma place ?

« J’accuse M. Mollescott de m’avoir dérobé ce bijou… Et mes officiers sont de mon avis ! C’est pour cela qu’ils se sont précipités sur M. Mollescott en l’apercevant dans vos salons !

« Je suis confus, vraiment, de ce pénible incident et vous en présente mes plus complètes excuses, monsieur le gouverneur !

« Et je prie M. Mollescott de bien vouloir me rendre ce bijou enlevé par lui.

« Je ne porterai pas plainte. Je sais ce que c’est que la fragilité, humaine !

« À force de vivre avec des voleurs, il se peut qu’on le devienne !

« Je vous prierai même, monsieur le gouverneur, d’oublier ce malencontreux incident et de ne pas tenir rigueur à M. Mollescott, à qui je compte verser dix mille dollars pour le dédommager de la restitution du Chrysanthème sacré !

Et, sur ces paroles, le Japonais se tut.

M. Chas. Pisler resta muet de stupeur. Il tourna la tête et regarda James Mollescott.

Comme si le coup d’œil du gouverneur l’eût galvanisé, le chef de la Sûreté de San-Francisco se mit brusquement debout malgré ses blessures.

Hagard, l’œil strié de sang, la lèvre écumante ; il gronda :

— Ah ! çà ! C’est un peu fort !

« Tonnerre de Dieu ! Alors, je suis un voleur… moi ! moi !… Et l’on m’offre de l’argent pour rendre mon larcin ! Malheur et malédiction !… Prouvez-le, l’homme ! que je suis un v…

— M. Mollescott ! Du calme ! interrompit M. Chas. Pisler en se levant. Du calme, je vous prie !

— Du calme, lorsqu’on me traite de voleur, moi, un magistrat de l’Union !

« Eh ! qu’il le prouve que je suis un voleur. Je suis prêt à me laisser fouiller ! En attendant, la parole d’un citoyen américain vaut mieux que celle d’un « Jap », fût-il prince ou même empereur !

IV

Le prince Takahashi resta impassible comme s’il n’avait pas entendu.

Seulement, d’un mouvement imperceptible, il tourna la tête vers le gouverneur de la Californie et dit :

— Au Japon, monsieur le gouverneur, la personne d’un hôte et ses biens sont sacrés !

« Je veux croire qu’il en est de même dans votre pays !… Je vous prie donc de bien vouloir faire faire le nécessaire pour que le Chrysanthème du dieu Shinto me soit restitué ! Il le faut absolument !

Le Japonais, comme il l’avait déjà fait, appuya avec force sur cette dernière phrase…

M. Chas. Pisler était de plus on plus embarrassé.

— Monseigneur ! s’écria M. Mollescott que la fureur et l’indignation galvanisaient, vous vous trompez ! Je n’ai pas touché au Chrysanthème ! J’ignorais même son existence !

« Et, permettez-moi de vous dire qu’il est regrettable que vos officiers se soient livrés à de pareils excès sur ma personne ; oui ! regrettable et inutile !… En vous quittant, monseigneur, je suis venu directement ici et l’on peut me fouiller, j’y suis résigné ! Il est vrai que j’ai pu, n’est-ce pas, passer le bijou à un complice qui l’a mis en lieu sûr !…

Le Japonais ne broncha pas.

Mollescott, s’échauffant, continua en s’adressant à M. Chas. Pisler :

— Eh bien, monsieur le gouverneur, laisserez-vous ainsi suspecter et insulter un citoyen américain, fonctionnaire du gouvernement ?

« Pour moi, l’affaire ne se terminera pas là ! Et, dussé-je en appeler au gouvernement fédéral, au Sénat, à la Cour suprême, au Président, même, je tirerai réparation de l’outrage qui m’est fait !

M. Chas. Pisler, de plus en plus ennuyé, ne répondit pas.

Le prince Takahashi, lui, gardait son calme dédaigneux.

— Altesse ! fit le gouverneur de la Californie, rien ne prouve absolument la culpabilité de M. James Mollescott ; culpabilité à laquelle je me refuse à croire, et que le passé irréprochable et exemplaire de M. Mollescott rend tout à fait invraisemblable. Je suis certain que…

— Fort bien, monsieur le gouverneur ! interrompit le Japonais : mais, alors, pouvez-vous me dire comment le Chrysanthème du dieu Shinto a disparu ?

M. Chas. Pisler réprima un haussement d’épaules :

— Vous comprenez bien, Altesse, que je n’en sais rien !… Je disais donc que j’étais certain que M. Mollescott se chargerait de démasquer le voleur et de retrouver le joyau disparu, si…

— Il me faut des excuses ! Des excuses de tous ces officiers qui m’ont frappé – et des dommages et intérêts ! coupa Mollescott, résolu.

— Mon cher Mollescott, votre demande est on ne peut plus légitime… Cependant, dans l’intérêt supérieur de notre pays, je vous prie d’oublier ce malencontreux incident, auquel Son Altesse est complètement étrangère !

« Le prince Takahashi, j’en suis sûr, déplore comme moi ce malheur !

— Je le déplore ! fit sèchement le Japonais qui, depuis quelques instants, observait le chef de la Sûreté de San-Francisco.

Ce dernier ne répondit pas.

— Et je suis prêt à verser à M. Mollescott la somme qu’il lui plaira pour le dommage qu’il a subi et aussi une autre somme dès que je serai rentré en possession du Chrysanthème sacré !

M. James Mollescott pensa en ce moment précis qu’il guignait depuis quelque temps un joli petit cottage, près d’Oakland, et que ce cottage valait huit mille dollars. Il déclara :

— Il me faut dix mille dollars de dommages et intérêts pour les sévices dont j’ai été l’objet !

— Mon majordome vous remettra un chèque, monsieur ! répondit le Japonais ; et, il y aura encore vingt-cinq mille dollars pour celui qui me remettra le Chrysanthème !

— Je ferai pour le mieux, monseigneur ! affirma le chef de la sûreté de San-Francisco, qui, maintenant, ne regrettait plus sa soirée.

« Je vais aussitôt faire procéder à une enquête que je dirigerai moi-même !… Me permettez-vous, monseigneur, de faire insérer dans les journaux l’annonce de la récompense que vous promettez à celui qui vous rapportera le joyau ?

— Agissez comme vous l’entendrez ! répondit le Japonais. Ce qui m’importe, c’est de rentrer en possession du Chrysanthème – car je ne retournerai pris au Japon sans lui !

M. Chas. Pisler tressaillit en entendant cette menace non déguisée et proférée d’un ton résolu.

— Nous allons tenter l’impossible pour vous satisfaire, Altesse ! dit-il…

M. James Mollescott, réconforté par l’espoir des dix mille dollars, s’était complètement redressé. Il ne sentait plus les horions reçus, ni les courbatures !

— Je vais immédiatement m’occuper de cette affaire, monseigneur ! dit-il au prince Takahashi.

Le Japonais inclina la tête affirmativement.

Au fond, il regrettait de n’avoir pas fait fouiller Mollescott qu’il croyait coupable. Mais, avec une astuce toute asiatique, il pensait que l’appât des vingt-cinq mille dollars promis inciterait le policier à restituer le joyau…

Clopin-clopant, James Mollescott quitta cabinet du gouverneur de la Californie.

Presque aussitôt, M. Chas. Pisler et le prince Takahashi, tacitement d’accord, se levèrent et regagnèrent les salons où les invités, surpris et intrigués, se laissaient aller aux plus baroques suppositions.

L’apparition du gouverneur et du Japonais calma un peu le malaise régnant et, quelques instants plus tard, tout le monde se mit à table.

Au dessert, le prince Takahashi et M. Chas. Pisler échangèrent des toast cordiaux, comme si de rien n’était, et la soirée se termina sans autre incident.

Cependant, M. James Mollescott, après avoir quitté le gouverneur de l’État de Californie, s’était fait conduire en voiture à l’hôtel de la police.

Il y fit rapidement panser les nombreuses contusions lui parsemant le corps et revêtit des habits intacts ; puis, après avoir donné l’ordre à l’inspecteur Peter Craingsby, sous-chef de la sûreté, de veiller sur le prince Takahashi, il se rendit à l’hôtel America, accompagné de deux de ses plus habiles détectives.

L’hôtel America où était descendu le prince Takahashi était – sans contredit – un des plus luxueux – sinon le plus – de San-Francisco.

L’appartement réservé au prince japonais était situé au premier étage au-dessus de l’entresol. Il se composait d’une suite de vastes et luxueuses pièces, desservies toutes par une galerie aux parois de laquelle des tableaux de maîtres, authentiques, étaient accrochés.

M. James Mollescott arriva un peu après neuf heures à l’hôtel America et se fit aussitôt conduire dans les appartements du prince Takahashi.

Ils étaient déserts pour l’instant.

Accompagné du gérant de l’hôtel et des deux détectives, le chef de la sûreté de San-Francisco arriva dans le salon où il avait été présenté au prince japonais.

Au milieu de la pièce, il reconnut le petit guéridon laqué sur lequel la coupe de cristal – vide maintenant – et ayant contenu le précieux Chrysanthème, se trouvait toujours.

M. James Mollescott regarda autour de lui et, lentement, fit le tour de la pièce.

Les murs en étaient nus.

Seuls, quelques petits tableaux les garnissaient.

Mollescott les fit décrocher l’un après l’autre pour s’assurer qu’ils ne dissimulaient pas quelque cachette. Il examina les cadres et se rendit compte qu’ils étaient massifs.

Il fit soulever les tapis et les lames de parquet ; il secoua le guéridon, le palpa et l’examina à la loupe : c’était un honnête guéridon Louis XVI, bien incapable de receler quoique ce fut dans ses minces montants.

— Oh ! monsieur Mollescott, fit le gérant, tout ce que vous faites, nous l’avons déjà fait ! Le bijou n’est pas dans la chambre !

— Vous avez sondé les murs ?

— Oui, monsieur Mollescott ! Et c’est bien inutile, vu qu’ils sont en pierre de taille ! Je les ai vu construire !

— Et la cheminée ? fit Mollescott, frappé d’une idée soudaine en jetant les yeux sur l’élégante cheminée de marbre blanc sculpté, occupant le centre d’un des pans du salon.

Le gérant sourit :

— C’est une fausse cheminée, monsieur Mollescott ! Voyez !… Ici, nous chauffons avec des radiateurs, dont les tuyaux sont dissimulés dans les moulures des cimaises !

Le gérant disait vrai. La cheminée était constituée par un bloc de marbre évidé, mais sans aucune issue !

Alors ? Puisqu’il fallait tenir pour vrai le récit du prince Takahashi, par où était passé le voleur ?

James Mollescott n’y comprenait plus rien !

Par acquit de conscience, il recommença une seconde fois ses recherches sans être plus heureux et dût s’avouer qu’il n’y comprenait rien !

En vain, interrogea-t-il le personnel entier de l’hôtel depuis le gérant jusqu’au dernier des marmitons en passant par les cuisiniers, sommeliers, femmes de chambre, et lift-men, il ne put obtenir aucun renseignement pouvant le mettre sur une piste quelconque.

Il consulta la liste des voyageurs habitant l’hôtel, sans que leurs noms lui rappelât quoique ce fut. La plupart d’entre eux étaient réunis dans le hall, et, leur dîner achevé, savouraient leur café au son d’un orchestre chinois.

Sans affectation, James Mollescott se glissa parmi eux et les dévisagea dans l’espoir de faire quelque découverte intéressante.

Ce fut en vain.

Il se retira vers minuit sans avoir pu mettre la main sur le plus petit indice.

Par acquit de conscience, il fit porter au journal le Californian Herald une annonce ainsi conçue :

 

CELUI QUI A DÉROBÉ LE CHRYSANTHÈME

DE PERLES EST PRIÉ DE LE RAPPORTER

À L’HÔTEL DE LA POLICE.

IL RECEVRA 25.000 DOLLARS DE RÉCOMPENSE,

ET NE SERA PAS INQUIÉTÉ.

Signé : LE CHEF DE LA SÛRETÉ

DE SAN-FRANCISCO.     

JAMES MOLLESCOTT.

 

Après quoi, harassé de fatigue et meurtri par les coups reçus, M. Mollescott s’en fut se coucher.

Il dormit mal et, toute la nuit, rêva que des japonais l’assommaient.

Le lendemain matin, dès l’aube, il fut debout et gagna son cabinet de travail.

Il sonna et ordonna qu’on fît venir devant lui Peter Craingsby, le sous-chef de la sûreté.

— Rien de nouveau ? demanda-t-il, dès que ce dernier fut arrivé devant lui.

— Rien, chef !

— C’est bon ! Vous allez m’aider à décacheter mon courrier… Je vous parlerai après de cette affaire du Chrysanthème…

— Du Chrysanthème, chef ? fit Craingsby, sans comprendre.

— Je vous expliquerai cela ! répondit James Mollescott… Finissons-en !

Peter Craingsby inclina la tête affirmativement. Le deux hommes commencèrent à décacheter avec rapidité, à parcourir, et à classer les lettres éparses sur le bureau du chef et qui portaient toute la mention : Personnelle.

Peter poussa un cri étouffé :

— Quoi ? Qu’y a-t-il fit James Mollescott surpris.

— Une lettre de John Strobbins ! John Strobbins vous écrit !

— Enfer et malédiction ! C’est lui qui a volé le Chrysanthème ! Ce ne pouvait être que lui ! J’aurais dû y penser ! Donnez-moi ce papier !

Craingsby obéit.

V

Ce n’était pas la première fois que James Mollescott recevait une communication de John Strobbins : lettres, télégrammes, câblogrammes, conversations téléphoniques, voir radiotélégrammes, le détective-cambrioleur usait largement de tous les moyens pour correspondre, lorsqu’il le jugeait opportun, avec le chef de la sûreté de San-Francisco.

Mais, chaque fois – et James Mollescott y songeait en crispant ses doigts nerveux sur la missive de John Strobbins – chaque fois que le détective-cambrioleur avait envoyé quelque communication, au chef de la sûreté, ç’avait été inévitablement pour le bafouer !

Les sourcils froncés, James Mollescott lut :

 

Très cher monsieur Mollescott,

Des amis à moi que vous m’excuserez de ne pas nommer, et c’est d’ailleurs inutile, m’ont raconté la façon peu délicate, je dirais même brutale, s’il ne fallait s’attendre à tout d’un peuple aussi barbare que les Japonais, que les officiers de Son Altesse le prince Takahashi en ont usé envers vous hier soir au palais du gouvernement.

Ils vous ont rossé, paraît-il, et bien à tort, doublement à tort, même !

Je m’explique : 1° Vous êtes complètement innocent de la disparition du bijou du prince ; 2 ° Ce joyau, quoiqu’en dise le cousin du Mikado, n’a qu’une valeur assez minime : les ciselures en sont quelconques, nullement originales, et tout à fait usées : les perles ont, pour la plupart, perdu leur orient – elles sont mortes et sans éclat.

Quant aux diamants occupant le centre de ce Chrysanthème sacré, qui est, j’ose le dire, un sacré Chrysanthème, ils sont mal taillés et jaunâtres.

Je parle sans exagération et sans vain désir de dénigrer un objet qui, pour l’instant, est mon bien, cher monsieur Mollescott, vous pouvez m’en croire !

Comme vous le voyez, j’ai fait une mauvaise affaire ; j’ai perdu mon temps et usé mon cerveau en pure perte et, de plus, je suis cause que votre figure et votre échine ont été endommagées : acceptez-en ici mes plus plates excuses !

Mais vous allez vous demander pourquoi je vous écris cette lettre ? Voici :

Je viens vous déclarer que je regrette profondément et sincèrement d’avoir fait l’acquisition de ce bijou baroque, sans nul intérêt. Je suis donc prêt à le restituer pour rien – il ne vaut guère plus !

Cependant, puisque « time is money », vous estimerez comme moi que le temps et la peine qu’ont nécessité les préparatifs de mon entreprise méritent une rétribution, n’est-ce pas ?

J’ai lu, tout à l’heure, dans le Californian Herald que vous, ou plutôt le prince Takahashi, offrait de verser vingt-cinq mille dollars à qui rapporterait le Chrysanthème disparu.

À vrai dire, ce bijou ne vaut pas plus.

Mais à cette somme il convient d’ajouter 75.000 autres dollars, juste rémunération de mes peines et démarches. Soit en tout 100.000 dollars, contre lesquels je restituerai, intact et enveloppé dans un fin papier de soie, (je le donne gratis), le Chrysanthème sacré du prince Takahashi. Je compte même vous l’apporter en personne, ce qui me procurera le plaisir très vif et toujours nouveau de vous voir.

Si vous acceptez, veuillez mettre une annonce dans le Californian Herald, annonce très explicite, et promettant que je ne serai inquiété en rien. Je lirai le Californian Herald demain.

Sinon, j’agirai auprès du prince Takahashi, car je ne veux à aucun prix être frustré du produit de mon travail, prétention juste, légitime et équitable !

Dans l’attente de notre prochaine entrevue, je vous présente, cher monsieur Mollescott, mes compliments confraternels et distingués.

JOHN STROBBINS.

 

Quand M. Mollescott eut terminé de lire cette épître railleuse, il était rouge de fureur et ses lèvres tremblaient.

Il lui fallut plusieurs minutes avant de se remettre. Il regarda Peter Craingsby, impassible, d’un œil furibond, froissa le papier et hocha la tête :

— C’est bien cela ! dit-il. C’est John Strobbins qui a enlevé le Chrysanthème d’or !

« Ce ne pouvait être que lui ! Ah ! quand donc en aurons-nous fini avec ce bandit !

— Que dit-il, chef ? murmura Peter Craingsby.

— Ce qu’il dit ? Non ! Vous ne pouvez en avoir une idée ! Il a le toupet de prétendre que le bijou ne valait pas la peine qu’il se dérangeât ! Et il offre de le rendre pour rien !

— Vous dites, chef !

— Oui !… Il offre de rendre gratuitement le chrysanthème ! Mais il exige qu’on lui verse 100.000 dollars pour son dérangement ! Cent mile dollars !… Le prince en offre vingt-cinq mille !…

« Pour moi, je ne veux plus avoir affaire avec ce Japonais de malheur !… Vous ferez donc dire au prince Takahashi que j’ai découvert l’auteur du vol… enfin, que le voleur m’a écrit, quoi !…

« Et qu’il demande cent mille dollars ! D’ailleurs, je suis sûr que le Japonais les donnera !

— Je ne suis pas bien au courant de toute cette affaire, chef ! dit Peter Craingsby.

— Ah ! C’est vrai ! Je ne vous ai pas expliqué… commença Mollescott.

Et, d’une voix sourde, il fit part à son subordonné, et sans omettre aucun détail, des événements survenus la veille, tant au palais du gouvernement qu’à l’hôtel America.

— Et que comptez-vous faire, chef ? demanda Craingsby, sitôt que le chef de la sûreté de San-Francisco eut terminé.

— Eh ! Verser à ce maudit Strobbins la somme demandée si le Japonais le veut bien !

— Mais où ?

— Ce bandit offre de venir lui-même chercher l’argent et de remettre le bijou, si on lui promet l’impunité ! grogna Mollescott.

— Quel culot !

— Que faire, pourtant ! Le mieux est d’en passer par où il l’exige, puisque le Japonais veut à tout prix ravoir sa breloque !

— Vous avez raison, chef ! acquiesça Peter Craingsby ; je vais de suite faire prévenir le prince du sort du Chrysanthème, et lui demander s’il accepte les conditions de John Strobbins !

— Well ! Et faites vite ! J’ai hâte de ne plus penser à cette affaire !

« Quel homme ! Il est insatiable ! Il doit posséder près de cent millions de dollars s’il a gardé tout ce qu’il a volé !

— Sûrement !… À tout à l’heure, chef !

James Mollescott resta seul.

Bien qu’il ne voulût pas y penser, la personnalité de John Strobbins s’imposait à son esprit.

Il se rappela tous les tours que lui avait joué l’insaisissable détective-cambrioleur et sentit se rallumer ses vieilles rancunes ; pendant plus d’une heure, il remâcha ses griefs contre son ennemi ; il évoqua les innombrables occasions dans lesquelles John Strobbins l’avait bafoué, ridiculisé, humilié, si ce n’est pire.

Il tâta ses épaules et sa figure encore endolories des coups frappés par les officiers japonais – toujours par la faute de John Strobbins.

Il relut la lettre narquoise du détective-cambrioleur et sa rage fut à son comble.

Il conclut :

— Avec un pareil bandit, se gêner serait une naïveté ! J’ai été vraiment trop simple jusqu’ici !… Je vais, sans plus tarder, mettre l’annonce qu’il demande dans le Californian Herald en lui promettant l’impunité, s’il veut venir ici, dans mon cabinet, me remettre le Chrysanthème d’or.

« Et, s’il vient, comme je n’en doute pas, les six solides gaillards que j’aurai fait cacher ici me le maintiendront et l’emmèneront dans quelque bonne cellule où je veux le surveiller moi-même !

« On verra bien !

« Je finirai peut-être par triompher !

« En tous cas, j’en profiterai pour me faire expliquer la manière dont il a enlevé le Chrysanthème au Japonais !… Je ne vois pas bien comment !

« Mais il faudra bien qu’il me le dise ou je le ferai mettre au third degree (3e degré)… D’abord, même s’il parle, je l’y ferai mettre quand même ! Il en a mérité dix fois plus ! »

Rasséréné par ces réflexions, M. James Mollescott saisit un porte-plume, et, sur-le-champ, libella l’annonce suivante destinée au Californian Herald :

 

J. S. EST PRIÉ DE VENIR DEMAIN VENDREDI

À DIX HEURES DU MATIN AVEC LE CHRYSANTHÈME

AU BUREAU DE JAMES MOLLESCOTT

QUI, CONTRE REMISE DU JOYAU,

LUI DONNERA LA SOMME DEMANDÉE.

AINSI QUE J. S. LE DEMANDE,

IL NE SERA EN RIEN INQUIÉTÉ POUR CETTE AFFAIRE.

 

Signé : JAMES MOLLESCOTT       

LE CHEF DE LA SÛRETÉ DE SAN-FRANCISCO.

 

M. James Mollescott relut quelques fois ces lignes, il mit soigneusement des points sur les i, vérifia la ponctuation et, content de lui, murmura en se frottant les mains :

— Là ! Comme cela, de toutes façons, il n’aura rien à dire ! C’est explicite ! Misérable Strobbins, cette fois-ci, c’est fini de rire !

Le chef de la sûreté de San-Francisco se leva.

Il était énervé. Il marcha vers la fenêtre pour se délasser l’esprit au spectacle de l’animation de la rue.

À ce moment l’on frappa.

C’était Peter Craingsby.

— Eh bien ? demanda James Mollescott, en se retournant brusquement, car, telle était sa hantise de John Strobbins qu’il n’eût pas été surpris de voir apparaître le détective-cambrioleur !

— Eh bien, chef, j’ai vu l’aide de camp du prince !… Le Japonais accepte ! Il m’a fait remettre deux chèques : un de cent mille dollars pour John Strobbins et l’autre de dix mille, pour vous… pour vous dédommager, a-t-il dit, des… des bousculades dont vous avez été victime !

— Dites des coups que j’ai reçus ! grogna Mollescott en saisissant les deux chèques que Craingsby lui tendait.

« Il les posa sur son bureau, y prit l’annonce qu’il venait de rédiger et reprit :

— Tenez, prenez ce papier et envoyez-le porter au Californian Herald. Demain, à cette heure-ci, le fameux, l’illustre John Strobbins sera coffré !

— S’il vient ! objecta Craingsby, après avoir, d’un coup d’œil, parcouru le papier que venait de lui remettre le chef de la sûreté de San-Francisco.

— Il viendra ! affirma Mollescott sur le ton d’une conviction absolue.

« Vous, veillez bien sur le Japonais et sa suite !… Ils partent demain pour Chicago ; je les voudrais voir au diable !… Et envoyez-moi le brigadier Ralph et six forts gaillards, que je leur fasse la leçon ! Allez !

— C’est entendu, chef ! fit Peter Craingsby, qui se retira aussitôt.

Le lendemain matin, à dix heures précises, M. James Mollescott qui, assis devant son bureau, parvenait à grand’peine à maîtriser son impatience fébrile, tressaillit violemment en entendant frapper contre la porte de son cabinet.

— Entrez ! dit-il à voix haute.

La porte s’entr’ouvrit.

Un huissier en habit noir parut :

— M. John Strobbins prie le chef de la sûreté de bien vouloir le recevoir ! dit-il.

VI

— Faites entrer ! ordonna James Mollescott en essayant de dissimuler la joie violente qui venait de l’envahir.

Ainsi, bêtement, naïvement, John Strobbins venait se livrer.

Le chef de la sûreté de San-Francisco, à voix basse, murmura à des personnages invisibles :

— Attention, vous autres ! Ne le laissez pas filer ! N’hésitez pas à lui casser la tête, s’il résiste !

Rien ne répondit.

John Strobbins entra.

Il était allègre et souriant. Ses moustaches blondes, mousseuses, découvraient ses lèvres rouges un peu épaisses. De ses mains gantées de clair, il tenait un panama de mille dollars et un souple jonc des Indes, tout blanc, sans une tache que surmontait un pommeau d’or ciselé.

Le détective-cambrioleur était vêtu d’un élégant costume de flanelle blanche, coupé à la toute dernière mode, et de souliers jaunes en peau souple et mate.

D’un geste gracieux, il s’inclina devant James Mollescott et, aimablement, déclara :

— En toute sincérité, cher monsieur Mollescott, je suis heureux de vous voir ! Ces brutes de Japonais vous ont mis, à ce que je vois, dans un triste état ; votre nez est un peu aplati et votre œil droit est en capilotade ; c’est déplorable et je vous réitère mes sincères excuses !

John Strobbins s’inclina une deuxième fois et continua :

— Mais, parlons de ce qui m’amène ! Votre temps et le mien, bien qu’occupés d’une façon différente, sont également précieux !

« Donc, j’ai lu ce matin, dans le Californian Herald, votre aimable annonce. Et, mon Dieu, me voici !… Vous avez le chèque ?

M. James Mollescott ouvrit la bouche pour crier l’appel convenu aux six policiers disséminés dans la vaste pièce.

Mais aucun son ne sortit de ses lèvres. Car, il s’aperçut que, tout en parlant, John Strobbins avait élevé le bras et que, dans sa manche, un mignon revolver était traqué sur lui, Mollescott !

— Alors, vous avez l’argent, monsieur Mollescott ? répéta John Strobbins en fixant toujours le policier.

— Mais… oui ! fit Mollescott, furieux d’être deviné, cependant que ses mains se rapprochaient peu à peu du bouton de la sonnerie électrique posé sur sa table.

— Ne touchez pas à la sonnerie ! conseilla à voix basse le détective-cambrioleur, ou je vous tue !… Tenez, prenez le chèque, payez-moi, et finissons cette petite comédie, voulez-vous ?

— Mais, oui ! balbutia Mollescott, décontenancé… Mais, vous avez le Chrysanthème, sans doute ? Où est-il ?

— Le voici ! fit John Strobbins, en tirant, de sa main gauche, le splendide joyau de la poche de son gilet.

— Donnez !

— Ah ! non !… L’argent d’abord, cher monsieur Mollescott ! Je n’ai pas confiance, moi !

Mollescott eut un instant d’hésitation ; puis, pris d’une idée subite, il ouvrit le tiroir dans lequel il avait enfermé les deux chèques du prince Takahashi.

Il les en retira, et, ayant posé sur son bureau celui de dix mille dollars, il tendit l’autre – de cent mille – à John Strobbins.

Le détective-cambrioleur étendit la main gauche pour s’en saisir. C’est ce qu’attendait James Mollescott.

Il retira sa main d’un geste brusque et hurla :

— À moi !

Des tentures, des armoires d’acajou aussitôt ouvertes, six hommes surgirent – des détectives gigantesques armés de casse-têtes – qui bondirent vers John Strobbins.

Le détective-cambrioleur s’attendait sans doute à cette attaque. Il cria :

— Ah ! C’est ainsi ? Eh bien, vous n’aurez rien du tout, James Mollescott !

Il se pencha en avant, et, d’un coup de poing en plein front, projeta James Mollescott et son fauteuil contre le mur proche tandis que de l’autre main, il raflait prestement, et le chèque à son nom, qu’avait lâché le chef de la sûreté, et celui « au porteur » destiné à James Mollescott et qui était resté sur la table.

Puis, soulevant d’un effort terrible le lourd bureau d’acajou, il le précipita sur les six détectives ; trois d’entr’eux s’écroulèrent à demi écrasés sous le meuble pesant. Les autres, stupéfiés d’une pareille audace, se reculèrent.

C’était ce que voulait John Strobbins.

Avec une rapidité vertigineuse, il bondit vers la fenêtre, l’ouvrit, empoigna un tuyau de gouttière fixé au mur, non loin de là – il connaissait ce détail – et se laissa glisser dans la rue.

Une automobile attendait au bord du trottoir, à dix mètres de là. La portière en était ouverte.

John Strobbins bondit sur le marchepied et, au même moment, la voiture démarra, d’un seul coup, avec une vitesse folle.

Par la fenêtre du cabinet de James Mollescott, les détectives et le chef de la sûreté lui-même hurlèrent.

— Arrêtez-le ! Arrêtez-le ! C’est John Strobbins !

Déjà la voiture était loin.

En trombe, les policiers, comprenant l’inutilité de leurs efforts, dégringolèrent les escaliers de l’hôtel de la police, James Mollescott en tête.

Ils arrivèrent en bas juste à temps pour voir l’auto de John Strobbins disparaître au coin de la Denver Avenue.

Écumant de rage, James Mollescott appela une auto qui passait, la fit arrêter, y prit place avec trois détectives.

Sur son ordre, le chauffeur se lança à toute allure dans la direction de Denver Avenue qu’il emboucha.

James Mollescott, debout à côté du chauffeur poussa une exclamation de joie en reconnaissant, à moins de deux cents mètres en avant, l’auto de John Strobbins qui avait dû ralentir à cause de la foule très dense en cet endroit.

— Vite ! Plus vite ! hurla au chauffeur le chef de la sûreté de San-Francisco.

L’auto des policiers redoubla de vitesse.

Peu à peu la distance séparant les deux voitures diminua.

Soudain, James Mollescott demeura stupéfié : l’auto de John Strobbins, décrivant un crochet savant, franchissait la grille de la cour de la gare du Northern Pacifie railway !

— Il est à nous ! glapit le chef de la sûreté de San-Francisco…

Son auto, dix secondes plus tard, pénétrait à son tour dans la cour du Northern pacific.

À peine fut-elle arrêtée que Mollescott et les trois détectives, revolver au poing, sautèrent sur le pavé et se ruèrent à la suite de John Strobbins qu’ils venaient de voir se diriger vers les quais du départ.

— Arrêtez-le ! Arrêtez-le ! C’est John Strobbins ! hurlèrent les quatre hommes en courant comme des fous.

Ils arrivèrent sur le quai juste à temps pour voir à cinquante mètres plus loin le détective-cambrioleur monter dans un des Pullman-cars du Sunset-Express en partance.

Ils accélèrent leur course et arrivèrent devant les marchepieds du luxueux wagon qu’ils escaladèrent.

Mais John Strobbins ne se trouvait plus à l’intérieur.

Descendu à contre-voie, il se dirigeait au petit trot vers l’avant du convoi…

Il y arriva au moment où les hommes d’équipe, debout entre les tampons du fourgon, se disposaient à y accrocher une formidable locomotive.

D’un saut, John Strobbins fut sur le pont en fer reliant au tender la puissante machine, qui arrivait avec lenteur.

— À terre, vous autres ! ordonna-t-il au chauffeur et au mécanicien en les menaça du revolver dissimulé dans sa manche.

Les deux hommes n’insistèrent pas.

Lâchant qui sa pelle, qui son volant de manœuvre, ils bondirent sur la voie.

À ce moment, James Mollescott et ses trois détectives arrivaient.

D’un geste rapide et sûr, John Strobbins renversa la mise en train et ouvrit en grand la valve d’introduction de vapeur.

La puissante locomotive démarra brusquement et glissa sur les rails d’acier avec une rapidité vertigineuse.

Accoudé à la rambarde de fer, John Strobbins cria au chef de la sûreté, médusé :

— Vous ne serez jamais qu’un imbécile, monsieur Mollescott !

Mais la locomotive était déjà loin.

Le policier n’entendit que ces mots : Imbécile et Mollescott.

Le chef de la sûreté de San-Francisco, après un instant de stupeur, se précipita vers le bureau du chef de gare.

Celui-ci avait aperçu l’audacieuse fuite de John Strobbins. Il ordonna d’aiguiller la locomotive vers une voie de garage : Ainsi, le détective-cambrioleur, ne pouvant aller plus loin, serait obligé de se rendre.

Dix minutes se passèrent.

Puis, le sous-chef de gare arriva, très pâle, dans le bureau de son supérieur où attendait Mollescott :

— Rien à faire, chef ! John Strobbins a arrêté sa machine à un mille d’ici ! Il a remis les aiguilles en place, les a brisées derrière lui après avoir passé, et a coupé les fils télégraphiques reliant la gare de Frisco aux autres stations !

Il n’y avait pas à insister !

 

*    *    *

 

Le soir-même, un peu avant onze heures, le chef de gare du Northern Pacific eût seulement des nouvelles de John Strobbins, ou plutôt de la locomotive, trouvée seule, abandonnée sur une voie de garage, près de Lewis-Junction, à deux cents mille au Sud-Est de San-Francisco.

Et, le surlendemain, le prince Ikogiro Takahashi, qui, dans l’espoir de retrouver le Chrysanthème sacré, était encore à San-Francisco, reçut de Santa Barbara une petite boîte postale recommandée, et qui contenait le précieux joyau, lequel était accompagné de ces quelques lignes « tapées » à la machine à écrire :

Monseigneur,

J’ai le très grand honneur de nous adresser, inclus, le bijou que je vous ai, par mégarde, enlevé, et qui ne m’intéresse en rien.

Je m’empresse de vous aviser que j’ai touché le chèque de cent mille dollars que vous avez bien voulu me faire parvenir par l’entremise de « mon ami » James Mollescott, chef de la sûreté à San-Francisco…

J’ai également touché le chèque que vous destiniez à « mon ami », et qui lui est inutile, attendu qu’il est grassement payé par l’État de Californie !

En échange de la bienveillance que vous avez bien voulu me témoigner, monseigneur, je me permets de vous donner un conseil utile : ne laissez pas vos bijoux dans des coupes sous un lustre électrique, comme vous l’avez fait dans le petit salon de l’hôtel America ; il se peut qu’un de mes imitateurs habite l’étage au-dessus, qu’il perce le plafond près de la tige centrale du lustre, et qu’il pêche simplement avec une ligue et un hameçon le bijou qui lui convient !

C’est ce que j’ai fait en profitant de ce que vous étiez occupé avec « mon ami », M. James Mollescott.

Je sais bien qu’une assez grande habileté est nécessaire dans ce cas, mais nous sommes tous habiles dans notre métier, c’est indispensable !

Vous voilà averti, monseigneur ; comme l’a dit le fabuliste français La Fontaine, la leçon vaut bien… cent mille dollars, sans doute !

Je n’ai, d’ailleurs, aucun mérite à vous révéler ma façon d’agir en cette affaire, attendu que, jamais, je n’opère de la même façon.

Vous ne me devez donc, monseigneur, aucune reconnaissance !

Moi, je vous en dois pour avoir fait rosser « mon ami », M. James Mollescott.

Je dépose à vos pieds, monseigneur, mes hommages les plus distingués.

JOHN STROBBINS, détective-cambrioleur.

UN VOL SENSATIONNEL

I

Située dans l’Alabama-Avenue, au centre du quartier élégant de San-Francisco, la Great Central Jewelry y occupe un immense building, haut de vingt-deux étages. C’est, sans contredit, une des plus belles bâtisses de la Reine de l’Ouest.

Marbre, bronze, albâtre, rien n’a été épargné dans sa construction. De gigantesques statues ornent sa façade imposante, et, à chaque étage, un bas-relief représentant l’Abondance, la Richesse ou la Puissance est sculpté dans le mur.

La Great Central Jewelry est, ainsi qu’on l’a deviné, la plus grande, la plus vaste, la plus riche maison de bijouterie de San-Francisco (les Yankees affirment même du monde). Quoi qu’il en soit, son chiffre d’affaires est colossal, non moins que ses bénéfices : les perles s’y débitent par milliers, les diamants par kilos.

Les plus réputés artistes des deux mondes – orfèvres, ciseleurs, joailliers – travaillent pour elle. Sur les immenses glaces des magasins qui occupent tout le rez-de-chaussée de l’immeuble, des inscriptions en lettres d’or annoncent au passant que la Great Central Jewelry a l’honneur – et le profit – de compter parmi sa clientèle Leurs Majestés le Tsar de toutes les Russies, le roi d’Angleterre, l’empereur d’Allemagne, le sultan de Turquie et le radjah de Belangor.

Plus de quinze cents employés, lapidaires, experts, ciseleurs, vendeurs, sont occupés dans la puissante bijouterie sous la direction de M. Stanley Butterford, président de la société à qui appartient cette colossale entreprise.

M. Stanley Butterford, quarante-six ans, homme roux et corpulent, possesseur d’un visage couleur de brique troué de petite vérole, les yeux bleus sans cils ni sourcils, les joues flanquées de courts favoris grisonnants, était un homme âpre, exact et autoritaire. Parti de rien, et millionnaire pour l’instant il se flattait de tout savoir et n’admettait point la contradiction. Il arrivait chaque matin à neuf heures, s’enfermait dans son cabinet de travail et, jusqu’à midi, dépouillait son courrier, opération qu’il faisait seul, par principe.

Aussi, ce mercredi-là, les employés furent-ils étonnés, stupéfiés même, lorsqu’ils virent, vers dix heures et demie, M. Stanley Butterford sortir de son cabinet, la bouche tremblante, les yeux désorbités, le visage violet.

— Cox ! Qu’on m’appelle M. Cox ! rugit-il.

Certes, il fallait que quelque chose de grave se passât pour que le président sortît ainsi de son cabinet avant que midi ne sonnât, et surtout pour qu’il se dérangeât, puisqu’il lui suffisait d’appuyer sur le bouton d’une sonnerie électrique pour qu’un employé apparût.

Dans les vastes magasins, un silence absolu régna.

— Où est M. Cox ? répéta Stanley Butterford.

M. Cox était le chef du service des coffres-forts.

Comme personne ne lui répondait, Stanley Butterford reprit :

— Mister Blackwell ! M’entendez-vous ?… Allez me chercher M. Cox ! Il doit être à l’atelier de taille ! Dites-lui de venir chez moi immédiatement ! Immédiatement, entendez-vous ?

M. Blackwell, chef de vente, s’élança vers l’atelier de taille, cependant que Stanley Butterford, après avoir jeté autour de lui un regard sévère et soupçonneux, regagnait son cabinet.

Un quart d’heure se passa. Enfin, M. Blackwell, un peu pâle, alla frapper à la porte du bureau du président.

— Entrez ! grogna la voix rude de Stanley Butterford.

M. Blackwell obéit. Avant qu’il ait entièrement franchi le seuil, le président s’écria :

— Eh bien ! Et M. Cox ?

— Il n’est pas venu ce matin, monsieur le président !

— Pas venu ce matin ! En êtes-vous sûr ?

— Je viens de l’atelier de taille : il n’y était pas ! Je me suis rendu aux sous-sols : M. Cox n’a pas paru ; même que M. Mourinew, le lapidaire, l’attend pour se faire livrer les deux diamants qu’il doit tailler pour le compte du roi d’Angleterre !

— Et vous êtes certain que M. Cox n’est pas dans un autre endroit ?

— Oui, monsieur le président !… Le portier ne l’a pas vu passer, et il le guettait, car il voulait lui remettre une lettre à son adresse…

— J’ai défendu qu’aucun employé se fasse adresser sa correspondance ici !

M. Blackwell inclina la tête.

— Enfin, conclut-il, j’ai téléphoné dans tous les services : nul n’a vu ce matin M. Cox !

Stanley Butterford, qui était assis dans un riche fauteuil d’acajou aux ornements de bronze, se dressa, en proie à la plus vive agitation.

— Étrange ! dit-il. Monsieur Blackwell, vous allez de suite prendre une voiture et vous faire conduire au domicile de M. Cox ; peut-être est-il malade ?

« Vous vous enquerrez et viendrez immédiatement me dire ce qu’il en est ! Allez ! Et ne perdez pas un instant !

Empressé, M. Blackwell se retira. Stanley Butterford, resté seul, tira de sa poche un trousseau de petites clés nickelées et s’en servit pour ouvrir, après avoir fait jouer une série de combinaisons excessivement compliquées, un coffre-fort triplement cuirassé et scellé à la muraille.

De ce coffre, il retira un second trousseau de clés, referma le lourd battant d’acier et sortit de son cabinet. En quelques pas, il arriva devant un large escalier de marbre occupant le centre du hall situé au milieu de la monumentale bâtisse.

Rapidement, il en descendit et franchit une grille, qui était ouverte et gardée par un surveillant armé d’un revolver.

Il atteignit ainsi une longue galerie, éclairée par des ampoules électriques et que bordaient de chaque côté une file ininterrompue de coffres-forts.

Quatre surveillants, vêtus d’une livrée de drap vert à boutons dorés, se tenaient au milieu, et près d’eux, Mourinew, le lapidaire, vieillard aux longs cheveux blancs, attendait.

— M. Cox n’est pas venu encore ? fit Stanley Butterford d’une voix sèche.

— Non, monsieur le président ! répondit un des gardiens.

Stanley Butterford fronça les sourcils. Il tira de sa poche le trousseau de clés qu’il venait de prendre dans son coffre-fort et s’en servit pour ouvrir un des coffres. Le battant ouvert mit à découvert une petite armoire de fer que Butterford ouvrit également : elle était vide.

Le président de la Great Central Jewelry recula brusquement. Il porta la main à son visage devenu cramoisi et trébucha. Deux surveillants se précipitèrent et parvinrent à le retenir à temps.

Il n’était pas évanoui. Il respira trois fois, longuement, serra les poings et les mâchoires, et, par un violent effort de volonté, se redressa.

— Laissez-moi, messieurs ! dit-il. Monsieur Mourinew, téléphonez de suite au chef de la Sûreté. Qu’il vienne immédiatement !… J’ai à lui parler !

Le vieux lapidaire courut vers l’escalier et disparut. Stanley Butterford, d’une main tremblante, referma soigneusement le coffre-fort et remonta dans son cabinet.

Dix minutes plus tard, M. Blackwell le rejoignait.

— Eh bien ? fit le président de la Great Central Jewelry.

— J’ai vu la femme de M. Cox, monsieur le président. M. Cox est rentré chez lui hier soir. Il est ressorti, comme d’habitude, vers neuf heures, et n’a pas reparu !

— Il n’a pas reparu ? haleta Butterford, atterré.

— Non, monsieur le président ! Mme Cox croyait même qu’il avait passé la nuit ici et qu’il y était encore !

— Ah ?… C’est bien !… J’aurais dû m’en douter !… Retournez à votre travail, monsieur !

M. Blackwell, intrigué, obéit. Il disparut.

Presque aussitôt, un garçon de bureau vint annoncer que M. James Mollescott, chef de la Sûreté de San-Francisco, était là.

— Faites entrer ! ordonna le président.

M. James Mollescott franchit le seuil. Il était assez lié avec Stanley Butterford. Aussi, après lui avoir rapidement serré la main, il se laissa tomber dans un fauteuil proche du bureau devant lequel était assis le président de la Great Central Jewelry et prononça :

— Que se passe-t-il, mon cher ? On vous a volé, au moins ?

— Oui !

— C’est naturel ! On ne vole pas les pauvres ! Et MM. les voleurs savent à qui ils s’adressent !… L’affaire est grosse, je suppose ?

— Oui ! souffla Butterford.

— Combien ?

— Plus d’un million de dollars !… Au moins !

— Diable !… Enfin, contez-moi cela ! fit Mollescott en se frottant les mains, tandis que son œil pétillait.

— Oh ! c’est bien simple ! Trop simple ! Voulant profiter de la hausse actuelle des perles, j’ordonnai hier soir à M. Cox, mon chef du service des coffres, de m’apporter ce matin à neuf heures, dès mon arrivée, le contenu du coffre numéro trois, soit un lot de diamants et de perles brutes, estimé à onze cent mille dollars, et parmi lesquels je désirai faire un choix afin de faire tailler et monter les plus belles pièces pour les mettre en vente !

« Cox est l’exactitude même ! Comme à dix heures et demie il n’était pas encore venu à mon bureau, je m’inquiétai et l’appelai. Je sus alors qu’il n’était pas venu ! J’envoyai un employé chez lui, et, en attendant, allai ouvrir le coffre numéro trois, dont moi et Cox possédons seuls la clé. Il était vide !

— Naturellement ! fit Mollescott.

— L’employé que j’avais envoyé prendre des nouvelles de Cox m’informa qu’il était sorti de chez lui hier soir à neuf heures comme à son habitude, et que, depuis, il n’avait plus reparu !… Voilà tout ce que je sais !

M. Mollescott hocha la tête.

— Certes, l’affaire est simple ! Nous connaissons le voleur, mais encore faut-il le retrouver ? Quel homme est-ce, ce Cox ?

— Quel homme est-ce ? Hé ! hier, je vous aurais dit que c’était le plus honnête homme de la terre ! Il a mon âge – quarante-cinq ans – ou à peu près, et il appartient à notre administration depuis dix-huit ans ! Et jusqu’ici, jamais personne n’a rien eu à lui reprocher ! C’est d’ailleurs pourquoi le conseil d’administration lui avait confié ce poste de confiance !… C’est à n’y rien comprendre !

— Combien gagnait cet homme ?

— Cinq mille dollars, plus les gratifications, soit plus de six mille dollars en tout annuellement !

— Plus que moi !… Hum ?… Et il n’était pas joueur ?

— Joueur ? Cox… Non ! C’était un homme sobre, rangé, exact !… Bref, le modèle de l’honnête homme et du père de famille paisible !

— Du moins en apparence ! corrigea Mollescott.

II

M. Stanley Butterford approuva ces paroles d’un mélancolique hochement de tête.

— Voulez-vous me donner le signalement de ce Cox ? continua Mollescott.

— Je vais même vous remettre sa photographie ! s’écria le président de la Great Central Jewelry en se levant. Par mesure de précaution, nous faisons chaque année photographier nos employés !

Ce disant, M. Butterford ouvrit un cartonnier, et, après une recherche brève, en sortit une photographie qu’il tendit à Mollescott. Elle représentait un homme à cheveux blancs, dont la face glabre, les yeux pâles, le gros nez et les lèvres lippues annonçaient plutôt l’honnêteté et la bonhomie.

Après l’avoir considéré un instant, le chef de la Sûreté de San-Francisco la plaça dans son portefeuille. Il se fit donner quelques détails supplémentaires sur M. Cox, et se leva en disant :

— L’affaire, somme toute, n’est pas bien compliquée, sauf en un point : pourquoi James Cox, employé modèle, gagnant de beaux appointements, presque riche, est-il devenu subitement voleur ? Là est le nœud de la question ! Pour moi, il a dû être instigué par des complices !

— Il n’avait pas besoin de complices pour commettre son vol ! fit Stanley Butterford.

— Oui ! Mais ses complices – s’il en a – avaient besoin de lui ! On lui a peut-être volé ses clés ?

— Cela ne prouverait rien, attendu que lui seul connaissait la combinaison permettant d’ouvrir le coffre numéro trois !

— Vous avez raison ! J’oubliais ce détail… Mais vous êtes sûr que les gardiens de la salle des coffres n’ont pas pu surprendre le secret de la combinaison du coffre ?

— Je ne le crois pas… Cox était prudent et ne laissait personne approcher lorsqu’il ouvrait un coffre ! Maintenant vous savez…

— Je sais qu’il ne faut jurer de rien ! Et ce vol m’en fournit une preuve nouvelle ! acheva Mollescott. Vous allez m’accompagner dans la salle des coffres, comme si j’étais un client. Je veux me rendre compte par moi-même de la disposition des lieux !… Mais, auparavant, laissez-moi téléphoner à la Sûreté afin que notre voleur soit immédiatement poursuivi !

De la main, Stanley Butterford indiqua au policier l’appareil téléphonique posé sur son bureau. Mollescott décrocha le récepteur, demanda la communication avec la Sûreté, et, en quelques mots adressés au sous-chef, l’honorable Peter Craingsby, le mit au courant du vol dont venait d’être victime le Great Central Jewelry, et lui transmit le signalement du voleur présumé, avec ordre de le rechercher immédiatement.

— Maintenant, fit Mollescott après avoir raccroché le récepteur, allons voir la salle des coffres.

Les deux hommes sortirent du cabinet du président, et se dirigèrent vers le hall central.

Pour y arriver, il leur fallait traverser les salles d’exposition des joyaux réservés à la clientèle. Tout à coup, alors que Butterford et Mollescott arrivaient dans le hall, le président de la Great Central Jewelry s’écria :

— Une minute, mon cher ! J’aperçois un de mes meilleurs clients ; c’est un homme très pressé et pointilleux. Deux mots à lui dire et je suis à vous !

— Quatre même ! répondit le chef de la Sûreté de San-Francisco, souriant.

Et, du regard, il suivit Butterford qui courait vers un élégant gentleman.

À la vue de ce dernier, Mollescott pâlit et tourna aussitôt la tête pour que le « client » de Stanley Butterford ne pût voir son visage. Sans affectation, il tira de sa poche un petit miroir avec lequel il put, sans être vu, examiner l’élégant gentleman. Il murmura après quelques instants d’observation :

— Aucun doute ! C’est bien lui ! Il a changé de figure, mais je reconnais ses gestes, ses yeux !… Pourvu que Butterford ne lui ait pas parlé de moi !

M. James Mollescott lança un coup d’œil rapide vers les deux hommes : debout l’un devant l’autre, ils paraissaient converser avec animation. Le chef de la Sûreté de San-Francisco plongea la main dans sa poche où se trouvait un revolver. Il serra l’arme dans ses doigts, et en démonta le cran d’arrêt. Puis, sans affectation, il s’approcha du « client » de Stanley Butterford. Et, arrivé auprès de lui, il lui mit brusquement une main au collet, tandis que de l’autre, il lui appuyait en même temps la gueule de son revolver sur la tempe.

— Mains en l’air, John Strobbins, ou je fais feu !

Le « client » montra aussitôt une physionomie à la fois ahurie et indignée.

Il leva les bras et s’écria :

— Que signifie cette plaisanterie, monsieur ?

James Mollescott haussa les épaules.

— Qu’on ferme toutes les portes ! cria-t-il. Et qu’on aille chercher quatre policemen de ma part, James Mollescott, chef de la Sûreté. Cet homme est John Strobbins !

John Strobbins ! Ce nom magique galvanisa les employés. En foule, ils se précipitèrent vers les portes, tandis que les plus déterminés – ou les plus curieux de voir de plus près le célèbre détective-cambrioleur – accouraient, revolver au poing, et entouraient le groupe formé par Mollescott, le « client » et Stanley Butterford.

— Vous vous trompez, monsieur Mollescott ! s’écria ce dernier au comble de la stupéfaction. Ce gentleman est M. William Parsons, un de nos plus gros fournisseurs de pierres fines et de perles ; je le connais depuis dix ans et me porte garant de sa parfaite honorabilité !

James Mollescott haussa les épaules.

— Fournisseur de pierres fines ! Ah ! ah !… Demandez-lui donc où il les vole ! Ah ! le bandit ! Je le tiens, enfin !

« Cet homme est John Strobbins, et pas un autre ! Je le reconnais formellement ! C’est lui, je mettrais ma tête dans un collier de chanvre qu’il est le complice de Cox ! Il vous vendait des pierreries volées et en profitait pour vous espionner et préparer son coup !… C’est trop drôle ! Il venait sans doute vous proposer des pierreries ?

— Mais… oui ! murmura Stanley Butterford.

— Je jurerais que ce sont celles que Cox vous a volées à son instigation ! Car, n’en doutez pas, cet homme est John Strobbins ! Moi seul pouvais le reconnaître ! Je le reconnais ! C’est trop d’audace !… Entends-tu, John Strobbins, c’est ton audace qui t’a perdu ! Et cette fois-ci, tu ne m’échapperas pas !

— Si c’est une comédie, fit enfin William Parsons, qui, jusqu’ici, n’avait pas dit un mot, je désirerais qu’elle cesse. Je suis William Parsons, courtier en pierres fines. J’habite au Minnehaha-Hotel. Assurez-vous-en. Et je compte vous faire payer cher ce scandale et votre étourderie, monsieur !

— Je te ferai une rente, c’est entendu, John Strobbins ! Une rente qui te permettra de vivre à l’ombre jusqu’à la fin de tes jours !

William Parsons sourit. Il allait parler, lorsque quatre policemen, appelés par les employés, écartèrent le groupe entourant les trois hommes et s’immobilisèrent devant Mollescott.

— Saisissez-vous de cet homme, déshabillez-le et ligotez-le ! ordonna le chef de la Sûreté de San-Francisco.

Les quatre policemen se ruèrent sur William Parsons.

— Inutile, Mollescott ! déclara ce dernier. J’avoue. Je suis John Strobbins. Et vous êtes plus fin que je ne le croyais !

Mollescott eut un rire de triomphe.

— Déshabillez-le quand même ! ordonna-t-il. Il a sans doute sur lui des documents intéressants qu’il trouverait le moyen de faire disparaître ! Allez !

— Je n’ai rien à faire disparaître, Mollescott ! affirma John Strobbins en haussant les épaules. Vous pensez m’humilier avec votre déshabillage ? Allez-y ! Moi, je vous promets de vous faire courir nu dans les rues de San-Francisco, et vous savez que je ne parle jamais en vain !

Le chef de la Sûreté ne jugea pas utile de répondre à ce qu’il qualifiait de vaine fanfaronnade. Il croisa les bras et se plut à voir John Strobbins dépouillé de ses habits, qu’il voulait lui-même fouiller.

Il en fendit les doublures, en écorcha les boutons, bref, il les mit en lambeaux. Dans les poches, il trouva un mouchoir de soie, un portefeuille contenant sept cents dollars et une boîte d’ébène dans laquelle étaient rangés quelques échantillons de pierres fines. C’était tout ; c’était peu !

Déçu, James Mollescott examina les souliers et le chapeau du détective-cambrioleur. Il arracha la coiffe du couvre-chef de feutre, et défit les semelles des bottines. En vain ! John Strobbins, vêtu de sa seule chemise, souriait, très à l’aise ; James Mollescott envoya chercher un costume complet et une paire de savates au magasin le plus voisin, paya avec une des bank-notes saisies sur le prisonnier, et ordonna à ce dernier de s’habiller. John Strobbins obéit.

Il fit cependant remarquer que le costume acheté par Mollescott lui était un peu étroit et court et promit au chef de la Sûreté de lui revaloir ce désagrément.

Cependant, M. Stanley Butterford ne parvenait pas à surmonter sa stupeur.

L’aveu de John Strobbins semblait l’avoir littéralement médusé. Les yeux ronds, la bouche entr’ouverte, il restait immobile à regarder alternativement le chef de la Sûreté et le détective-cambrioleur.

— Eh bien, Butterford, s’écria Mollescott, que vous disais-je ? Soyez sûr que John Strobbins n’est autre que le mystérieux complice de Cox !… L’affaire est claire !

« Dès demain, le juge l’interrogera et, s’il veut être trop discret, nous le ferons mettre au third degree (troisième degré), cela lui déliera la langue !… Entends-tu, John Strobbins ?

— Apparemment ; je ne suis pas sourd ! affirma, souriant, le détective-cambrioleur. D’après ce que j’entends, même, je comprends que je suis accusé d’être le complice de M. Cox, sans doute le chef du service des coffres de la Great Central Jewelry ? Pourrai-je savoir de quel crime s’est rendu coupable, ce brave et digne M. Cox ?

— Tu railles, John Strobbins ! Patience, tu ne riras pas toujours ! gronda Mollescott.

— Je suis aussi sérieux qu’un attorney ! déclara John Strobbins.

Et, se tournant vers Butterford, il s’écria :

— Mon cher monsieur, en souvenir de nos bonnes relations, voulez-vous me dire de quoi est accusé M. Cox ?

— Eh !… d’avoir volé le lot de diamants du coffre numéro trois !… Vous le savez bien ! exclama le président de la Great Central Jewelry.

John Strobbins éclata de rire.

— Cox voleur ! Celle-là est trop forte ! Mon pauvre monsieur Butterford, on se moque de vous !… Cox voleur ! Ah ! ah ! ah !

M. Butterford n’eut pas à répondre. La voiture que James Mollescott venait de faire appeler était arrivée. John Strobbins, poignets et chevilles ligotées, y fut porté. Le chef de la Sûreté et trois policemen prirent place à ses côtés.

— À la Sûreté ! ordonna James Mollescott au cocher.

III

Mis en cellule, John Strobbins n’y resta pas longtemps, car, deux heures après son arrivée à la Sûreté, le juge Cummins, chargé d’instruire l’affaire, le fit amener dans son cabinet.

M. Jeremiah Cummins, vieillard maigre, chauve et glabre, aux yeux cerclés de lunettes d’or, était un homme juste, grave et austère.

— John Strobbins, dit-il au détective-cambrioleur, sachez que je vous tiens pour un homme habile et ingénieux. Je ressens même pour vous quelque sympathie…

— Trop aimable, monsieur ! Croyez bien que c’est réciproque !

— Taisez-vous ! Et ne raillez pas ; votre affaire est plus grave que vous ne le pensez ! Mais, je vous le répète, j’ai résolu d’user envers vous de la plus large bienveillance ! Je vous, promets de faire en sorte que vous soyez condamné au minimum de la peine, si, de votre côté…

— Quelle peine, monsieur le juge ? l’interrompit John Strobbins, ingénument.

— Celle prévue par l’article 153, paragraphe 32 du Criminal Act, expliqua le juge qui était doué d’une grande patience. « Tout individu convaincu d’avoir facilité, aidé, incité un vol compliqué d’abus de confiance, sera condamné à une peine variant entre dix et trente ans de servitude pénale. »

— Ah ! Bien !… je vous remercie, monsieur le juge. Mais je ne vois pas bien en quoi bel article admirable me touche !

— Je vous ai dit de ne pas railler, John Strobbins ! Croyez-en un vieillard !

— Je vous jure que je suis sérieux, monsieur le juge ! affirma le détective-cambrioleur. Vous me parlez d’une peine qui, paraît-il, m’est applicable ! Bon ! Mais, je demande pourquoi cette peine m’est applicable. Il me semble qu’il n’y a rien d’ironique là dedans !

M. Jeremiah Cummins ne put retenir un haussement d’épaules impatienté.

— Je vais donc, dit-il, vous expliquer en quoi l’article 153 vous concerne : vous êtes accusé d’avoir aidé le nommé James Cox, chef du service des coffres-forts à la Great Central Jewelry, à s’approprier le contenu du coffre numéro trois, lequel renfermait onze cent mille dollars de pierreries !

John Strobbins resta impassible.

— M. James Mollescott m’a en effet parlé tout à l’heure de cette histoire. Cela m’a fait rire ! Qu’on ait volé le Great Central Jewelry, c’est possible. Mais, permettez-moi de vous dire, monsieur le juge, que James Cox, que je connais, ne m’apparaît pas assez intelligent pour combiner une entreprise de cette envergure !

— Alors, ce serait vous seul le voleur ?

— Moi ? Je le regrette, mais je n’y suis pour rien. J’en avais bien l’idée, et depuis longtemps ; malheureusement, j’ai eu des scrupules : étant en relations d’affaires avec M. Stanley Butterford, il me répugnait de dépouiller cet homme… Sincèrement, monsieur le juge, je suis étranger à cette histoire ! J’en admire l’exécution. Et c’est tout !

— Ainsi, vous ne voulez rien avouer ? Je vous répète que vous avez tort, et qu’en agissant ainsi vous paralysez la bonne volonté dont je me sentais pris envers vous. Il est vrai, – je joue franc jeu, vous le voyez, – qu’il n’existe aucune preuve matérielle contre vous…

— Le contraire serait surprenant !

— Malgré cela, tout vous accuse ! Le soin que vous avez eu de vous mettre en relations d’affaires avec M. Stanley Butterford, et sous un faux nom…

— Je ne pouvais pas lui dire que je me nommais John Strobbins, pourtant, avouez-le, monsieur le juge !

— Taisez-vous ! Je vous le répète, toutes les preuves morales…

— Immorales, vous voulez dire !

— … Sont contre vous ! Enfin, il est sûr que vous serez condamné au maximum de la peine – trente ans de servitude pénale !

— Je n’en doute point, monsieur le juge ; la justice est aveugle et boiteuse. Tout le monde le sait ! Mais qu’importe ! Permettez-moi de vous faire deux observations : 1° que, même condamné au minimum de la peine, je n’en devrai pas moins, théoriquement, terminer mes jours en prison, attendu que j’ai déjà été condamné pour d’autres affaires à trois cent soixante-huit ans et six mois (le compte est exact !) de servitude pénale et de prison par les différentes Cours de l’Union ! Je n’en suis donc pas à vingt ans près, n’est-ce pas ? 2° Que je compte m’évader lorsqu’il me plaira.

« Ces raisons suffisent. J’en ajouterai une troisième, qui n’est pas sans valeur à mes yeux, c’est que je suis absolument innocent de cette affaire !

John Strobbins se tut et se plut à considérer le plafond.

La patience de M. le juge Cummins touchait à son terme.

— Ainsi, conclut-il, vous ne voulez rien avouer, John Strobbins ?

— Je ne veux rien avouer, monsieur le juge, sinon que la vie est amère et qu’aujourd’hui la température est douce, du moins dans votre cabinet !

Le magistrat ne jugea pas utile d’insister. Il fit signer son interrogatoire au prévenu et le fit ramener dans sa cellule.

Somme toute, ainsi que l’avait dit Jeremiah Cummins, aucune preuve tangible n’accusait précisément John Strobbins. On avait des doutes, – doutes légitimes étant donné les habitudes du détective-cambrioleur, – mais, pour l’instant, c’était tout.

Ces doutes furent bientôt changés en certitudes !

Dans la nuit qui suivit l’arrestation de John Strobbins, un pêcheur du village de Sancelito, situé à quelques milles de San-Francisco, recueillit dans la rade le cadavre d’un homme qui portait à la nuque une profonde blessure. La figure n’était plus qu’une plaie et paraissait avoir été écrasée avec une grosse pierre.

Le brave Samuel Colson – tel était le nom du pêcheur – jugea qu’il était de son devoir d’avertir la police, de plus, il espérait bien toucher les vingt-cinq dollars alloués à tout sauveteur d’un cadavre.

Ayant couché le corps dans sa barque, il vogua vers le quai de San-Francisco et s’en fut incontinent au premier poste de police qu’il trouva sur son chemin faire sa déclaration.

Jusqu’ici, rien que d’ordinaire. Mais le cadavre ayant été transporté au dépôt mortuaire afin d’être identifié, l’inspecteur Fawcett, qui le fouilla, découvrit dans ses poches une lettre à demi effacée par l’eau de mer, mais sur laquelle il put lire ces mots :

John, vous m’avez trompé ! Vous avez tout gardé pour vous ! Prenez garde ! Si ce soir vous ne me rapportez pas à notre rendez-vous habituel, près de Cliff-House, la moitié de notre butin, je…

Suivaient quelques griffonnements. Évidemment, le mystérieux papier constituait le brouillon d’une lettre qui avait été envoyée.

Poursuivant ses recherches, l’inspecteur Fawcett découvrit sept diamants bruts dans les souliers chaussant le cadavre. Cette découverte fut un trait de lumière pour lui : nul doute, le corps retrouvé était celui du chef du service des coffres de la Great Central Jewelry, qui n’avait pu être encore retrouvé malgré toutes les recherches !

Sans plus tarder, Fawcett inséra le papier accusateur entre deux feuilles d’épais buvard, enfouit les diamants dans sa poche, et sauta dans une voiture qui le conduisit en quelques minutes à l’hôtel de la Sûreté.

James Mollescott, averti par un mot l’avisant qu’il s’agissait du vol de la Great Central Jewelry, reçut aussitôt son subordonné.

Placidement, Fawcett fit le récit de la découverte du pêcheur, et déposa sur le bureau de Mollescott le brouillon de lettre et les diamants trouvés sur le cadavre défiguré.

Rouge de joie à croire qu’il allait prendre feu, James Mollescott se leva.

— À ce coup, nous le tenons ! rugit-il. Il ne niera plus, j’espère ! Tout s’éclaire.

« Tenté par John Strobbins, James Cox s’est fait voleur. Et, le coup fait, Strobbins a voulu tout garder pour lui, en menaçant sans doute Cox de le livrer à la police.

« Mais Cox, furieux, lui a envoyé la lettre dont nous avons le brouillon… John Strobbins est venu au rendez-vous. Il a poignardé Cox par derrière, lui a écrasé la figure avec un caillou pour qu’on ne puisse le reconnaître, et a jeté le cadavre à la mer ! Mais il y a une Providence, heureusement !

James Mollescott s’arrêta, à bout de souffle. Il respira longuement et conclut :

— Venez avec moi, Fawcett ! Nous allons prendre chez elle Mme Cox pour lui faire reconnaître le cadavre de son mari. Puis, nous irons informer M. le juge Cummins de tout cela !… Il ne se doute pas de ce qui l’attend, John Strobbins !

L’automobile du chef de la Sûreté conduisit en quelques minutes les deux hommes au domicile de feu M. James Cox.

L’épouse du défunt était chez elle. À la vue de M. James Mollescott, elle pâlit affreusement.

— Vous avez retrouvé mon mari, monsieur ? murmura-t-elle.

— Oui, madame ! fit le policier en se découvrant. Il est mort !

— Ah ! mon Dieu !… J’en étais sûre ! Un si honnête homme ! On l’a assassiné ! Il fallait qu’il fût mort pour n’être point revenu !

M. James Mollescott ne jugea pas à propos de détromper la malheureuse femme sur l’innocence de son mari.

— Venez avec nous, madame ! dit-il. Vous seule pourrez reconnaître M. Cox, car ses meurtriers l’ont défiguré !

L’infortunée éclata en sanglots. Elle put s’habiller, cependant, et suivit les deux hommes dans leur voiture.

Mise en présence du cadavre qui reposait dans une des chambres froides du dépôt mortuaire, elle le reconnut formellement.

— C’est bien lui ! gémit-elle. Ô James ! Mon cœur ! Vous êtes mort ? Oh !

Et la malheureuse femme, à bout de courage, s’affaissa, évanouie. James Mollescott lui fit donner des secours. Quant à lui, il rayonnait.

Son auto, lancée à toute allure, le ramena sur-le-champ au Palais de Justice. Une heure plus tard, M. Jeremiah Cummins, en possession de tous les faits nouveaux apportés par James Mollescott, faisait amener John Strobbins devant lui.

— Vous persistez toujours à nier votre participation au vol de la Great Central Jewelry ? lui demanda aussitôt le juge.

— Je ne suis pas, hélas ! un enfant, pour changer d’idée en quelques heures, monsieur le juge ! persifla le détective-cambrioleur.

— Trêve de raillerie, John Strobbins ! prononça sévèrement Jeremiah Cummins. Car, cette fois-ci, il y va pour vous de la chaise électrique !

« Écoutez ceci : John, vous m’avez trompé ! Vous avez tout gardé pour vous ! Prenez garde ! Si ce soir vous ne me rapportez pas, à notre rendez-vous habituel près de Cliff-House, la moitié de notre butin, je…

Le juge s’arrêta ; il darda son regard sur les yeux de John Strobbins et s’écria :

— Vous savez, n’est-ce pas, à qui a été envoyée cette lettre ? Répondez !

— Moi ? Je l’ignore totalement ! prononça John Strobbins avec le plus grand flegme.

IV

John Strobbins avait parlé avec un tel calme, le ton de sa voix était si indifférent que le juge Jeremiah Cummins demeura interloqué. Il s’attendait à voir le détective-cambrioleur s’émouvoir, se défendre, ou, du moins, essayer de nier.

Mais non, John Strobbins gardait une attitude impassible, et, en tout cas, merveilleusement jouée.

— Eh bien, je vais vous le dire, moi ! prononça le magistrat, une fois passé son premier moment de stupeur. Ce que je viens de vous lire constitue le brouillon de la lettre que vous a envoyée votre complice James Cox, pour vous donner un rendez-vous à l’issue duquel vous l’avez assassiné !

— J’ai assassiné James Cox, moi ? s’écria John Strobbins.

Et son visage montra les signes de la plus vive stupéfaction.

— Oui, vous ! Sachez que le malheureux a été recueilli la face écrasée, un poignard dans le dos, par un pêcheur. Bien qu’en danger de mort, James Cox a pu se faire comprendre et vous a désigné nettement comme son complice et son assassin ! affirma audacieusement Jeremiah Cummins qui pensait, comme beaucoup de juges, que tous les moyens sont bons pour obtenir les aveux d’un prévenu. Qu’avez-vous à répondre à cela ? conclut-il.

— Je réponds que je ne crois pas que James Cox ait pu dire pareille chose !

— Il l’a dit pourtant, John Strobbins !

— En ce cas, c’est qu’il est fou ! On le serait à moins ! Poignardé, la figure écrasée, le pauvre diable a des excuses ! Je ne lui en veux pas !

— Assez ! Ne bafouez pas votre victime !… Ainsi, vous persistez à nier ?

— Mon Dieu, oui !

— Je vais vous confronter avec James Cox ! Nous verrons bien, alors, si vous osez garder votre cynique attitude devant celui que vous avez perdu et assassiné !

— Écoutez, monsieur le juge, je crois que vous perdez votre temps ! Je n’ai pas aidé James Cox à voler ; je ne l’ai pas assassiné ! Je n’ai pas reçu de lettre de lui. Le brouillon que vous venez de lire, ne me concerne pas.

« Je me plais, d’ailleurs, à constater que vous agissez très mal envers moi, et, comme je ne suis pas un ingrat, je veux vous donner un conseil : cherchez ailleurs ! Vous faites fausse route en ce moment et vous vous apprêtez à vous couvrir de ridicule ! Je ne parle pas pour moi. Si je voulais, il y a longtemps que je serais libre ! Et voilà !

M. Jeremiah Cummins avait un grand respect pour ses fonctions. Il lui déplaisait de les voir bafouer par un criminel. Il ne répondit même pas au petit discours de John Strobbins, et ordonna de reconduire le détective-cambrioleur dans sa cellule.

Le jour suivant, John Strobbins fut amené au dépôt mortuaire où gisait, après autopsie, le cadavre de James Cox. Une demi-douzaine de magistrats étaient réunis là, parmi lesquels M. Cummins.

Poussé par deux gardiens, le détective-cambrioleur arriva devant le corps du chef du service des coffres de la Great Central Jewelry.

— Votre victime est morte cette nuit ! prononça Jeremiah Cummins. Mais ne vous réjouissez pas, car ses déclarations suprêmes, qui ont été recueillies, sont accablantes pour vous !

John Strobbins, parfaitement impassible, haussa les épaules.

— Me prenez-vous pour un imbécile, monsieur le juge ? dit-il au milieu de la stupeur générale. Je ne le suis pas, pas plus que je ne suis assassin.

« Le cadavre qui est là, et que vous me dites être celui de James Cox, je veux bien le croire, est celui d’un homme mort il y a au moins trois jours : la couleur des tissus, la rigidité des membres ne peuvent laisser aucun doute à ce sujet !

« Cessez donc de m’étourdir de vos balivernes. Le mort qui est là n’a rien pu vous dire, attendu qu’il a dû être recueilli alors qu’il venait de se noyer, c’est facile à voir !

Parmi l’assistance de juges et de médecins, ce fut une stupeur générale : John Strobbins disait vrai. Il venait de diagnostiquer la véritable cause de la mort de Cox – cause qu’avait révélée l’autopsie – avec la science et la sûreté d’un vieux praticien.

— Vous êtes très fort, John Strobbins ! avoua Jeremiah Cummins. Nul doute que vous n’eussiez fait un habile médecin, bien qu’il n’y ait rien d’étonnant à ce que vous ayez deviné le genre de mort de James Cox, puisque c’est vous qui, vraisemblablement, l’avez jeté à l’eau après l’avoir poignardé !

Un murmure d’approbation suivit ces paroles.

John Strobbins sourit.

— C’est votre idée ? N’en parlons plus ! Je ne veux pas vous contredire davantage, monsieur le juge, puisqu’il…

— Vous avouez ? s’écria Cummins, frémissant.

— Laissez-moi achever, monsieur ! prononça le détective-cambrioleur, calme et froid. Je disais que je ne veux pas vous contredire plus longtemps, attendu qu’il est dangereux de n’être pas du même avis que les femmes et les fous !

M. Jeremiah Cummins pâlit de rage. Autour de lui, il crut voir des sourires, et sa fureur en fut augmentée. Évidemment, il était inutile de prolonger la confrontation étant donné l’astuce et le sang-froid de l’assassin. Le juge donna l’ordre d’emmener John Strobbins.

Huit jours plus tard eut lieu le procès du détective-cambrioleur.

Tout ce que San-Francisco, la Californie, les États-Unis, même, comptaient de notabilités, y assista. Ainsi qu’une pièce de théâtre à succès, John Strobbins fit salle comble.

Lorsqu’il apparut, encadré de quatre soldats, et vêtu d’une jaquette de drap noir, sortant de chez le bon faiseur, une fleur – qui la lui avait donnée ? – à la boutonnière, l’œil vif, la bouche souriante, un murmure sympathique s’éleva de l’auditoire. De la tête, John Strobbins remercia.

Sans aucune gêne, il s’assit sur le banc destiné aux accusés, croisa ses jambes d’un geste nonchalant et attendit. Sur l’ordre du président, il se leva pour répondre à l’interrogatoire d’identité. Il affirma se nommer John Strobbins, ou autrement, car il ne se souvenait plus de son vrai nom ! Il déclara être né à Londres – mais, ajouta-t-il, pas à Londres en Angleterre, à Londres ailleurs en Océanie ou en Russie !

Le prosecuting-attorney dut renoncer à obtenir d’autres renseignements sur l’identité du détective-cambrioleur qui ne voulut pas avouer son âge, attendu, prétendit-il, qu’il y avait des dames dans la salle et qu’un naturel sentiment de coquetterie l’empêchait de dire la vérité !

Sans insister, le prosecuting-attorney lut l’acte d’accusation. Il énumérait les différents vols et cambriolages pour lesquels John Strobbins avait déjà été condamné antérieurement, et relatait tout au long le vol de la Great Central Jewelry.

Ainsi que l’affirma le prosecuting-attorney, tout accusait John Strobbins : ses relations d’affaires avec l’honorable Stanley Butterford, entamées certainement dans le but de préparer le vol, la découverte sur le cadavre de James Cox du brouillon de la lettre vraisemblablement adressée à John Strobbins ; la disparition, enfin, du corps du délit, soit plus de onze cent mille dollars de pierreries que John Strobbins avait dû mettre en sûreté.

Interrogé par le juge, le détective-cambrioleur se borna à nier. Il nia tout, comme il l’avait fait au cours de l’instruction, et se borna à déclarer qu’il se chargeait d’élucider l’affaire avant peu.

On passa ensuite à l’interrogatoire des témoins : le pêcheur qui avait recueilli le corps mutilé de James Cox ; l’inspecteur Fawcett, qui avait découvert le brouillon de lettre dans la poche du chef des coffres de la Great Central Jewelry, et, enfin, les employés de la Great Central Jewelry, qui vinrent déclarer unanimement que John Strobbins, pendant tout le temps qu’il avait été en relations d’affaires avec eux sous le nom de William Parsons, s’était montré d’une correction absolue.

M. Stanley Butterford fit défaut. À l’appel de son nom, un huissier donna lecture d’une lettre du directeur de la Great Central Jewelry, s’excusant de ne pouvoir venir témoigner, attendu qu’il se trouvait à Los Angeles où sa femme, malade, l’avait fait appeler. Il n’avait, d’ailleurs, rien à ajouter à ses précédentes dépositions devant le juge d’instruction.

Après quoi, eut lieu le réquisitoire du prosecuting-attorney. Il fut implacable : John Strobbins, d’après le magistrat, véritable fléau de la société, voleur, assassin, condamné déjà à dix fois plus d’années de prison qu’il pouvait en subir, méritait la mort !

John Strobbins n’avait pas voulu d’avocat. Sa défense, qu’il présenta lui-même, fut brève et concise.

— Je suis innocent de toute cette affaire. Je compte le prouver d’ici quatre jours en livrant moi-même le coupable à la justice !

« Il est regrettable qu’on ait perdu autant de temps à m’inquiéter ; pour le surplus, le verdict m’est indifférent, attendu que je m’en soucie autant qu’un cheval d’une robe !

Ce cynisme, cette vantardise détournèrent de John Strobbins les sympathies de l’assistance. Certains le crurent devenu fou, la plupart ne virent plus en lui qu’un assassin cherchant à sauver sa vie en niant jusqu’au bout.

Le verdict du jury fut tel qu’on l’attendait.

Convaincu de vol avec effraction, cambriolage, complicité d’abus de confiance, au préjudice de la Great Central Jewelry, et d’assassinat avec préméditation sur la personne de son complice James Cox, John Strobbins fut condamné à mort par électrocution.

— L’exécution aura lieu dans cinq jours dans la salle d’expériences de la prison ! conclut le juge.

Le détective-cambrioleur resta impassible.

— Et voilà, cependant, dit-il, comment se font les erreurs judiciaires !

Son regard fit le tour de la salle et se croisa avec celui de M. James Mollescott, chef de la Sûreté, qui était venu jouir de son triomphe. Mollescott souriait, au comble de la joie.

De la main, John Strobbins lui fit un petit signe… d’amitié et cria :

— À bientôt, cher monsieur Mollescott !

Le chef de la Sûreté jugea qu’il n’était pas de sa dignité de répondre. Suivant la foule, il se dirigea vers la sortie, cependant que John Strobbins, toujours encadré de ses gardiens, se levait et marchait vers la porte d’un couloir donnant sur une cour où attendait la voiture cellulaire devant le reconduire à la prison.

V

M. James Mollescott, chef de la Sûreté de San-Francisco, tout heureux d’avoir entendu le juge condamner à mort John Strobbins, son vieil ennemi, avait quitté le palais de justice l’âme en joie et le cœur allègre. Cette fois, il espérait bien en avoir fini avec celui qui s’intitulait le détective-cambrioleur et qui l’avait tant de fois joué.

Tout guilleret, James Mollescott alluma un cigare de Manille et, à pied, afin de rafraîchir ses poumons échauffés par l’atmosphère de la salle d’audience, il se dirigea vers l’hôtel de la Sûreté.

Tout allait bien pour lui ! C’était grâce à son flair que John Strobbins avait été arrêté, et le gouverneur de l’État de Californie ne lui avait pas caché qu’une gratification d’au moins quatre chiffres le récompenserait de sa perspicacité ! Double joie ! Une récompense et la fin des ennuis que lui créait sans cesse John Strobbins !

James Mollescott trouva que la vie était belle ! Sans se presser, il parcourut trois fois l’Alameda et, après avoir fumé deux cigares, il atteignit enfin l’hôtel de la Sûreté : à quoi bon se hâter ? Rien ne réclamait sa présence en dehors des affaires courantes…

Il se trompait ! À peine eut-il atteint son bureau, que la porte s’entr’ouvrit brusquement sans même qu’on eût frappé.

Peler Craingsby, le sous-chef de la Sûreté, apparut. Il haletait. De grosses gouttes de sueur coulaient le long de ses joues rouges.

— Ah ! chef ! s’écria-t-il. Voilà dix minutes que je vous cherche partout.

« John Strobbins s’est évadé !

Certes, M. James Mollescott se flattait d’opposer un front serein et une âme égale aux coups du sort. Il ne put, cependant, s’empêcher de pâlir et murmura :

— Vous êtes fou, Craingsby ? J’arrive du Palais de Justice, où l’on vient de juger John Strobbins… et de le condamner à mort !

— Hélas, chef ! C’est la stricte vérité ! John Strobbins vient de s’enfuir !

« M. Lewis Mason, le directeur de la prison, vient de me le téléphoner ! J’ai immédiatement envoyé quinze détectives fouiller les alentours de la prison… Mais ce sera, je crois bien, en pure perte !

— Mais enfin, rugit Mollescott en saisissant Peter Craingsby par le bras, comment s’est-il évadé ? Je n’y comprends rien !

— Moi non plus, chef ! M. Mason ne m’a pas donné de détails ; mais ce n’est pas un homme à plaisanter !… Il m’a dit qu’il allait venir ici !

— Ah !

Comme Mollescott soupirait ainsi, l’on frappa. Un huissier entra et annonça la venue de M. Lewis Mason.

— Faites entrer ! ordonna le chef de la Sûreté.

M. Lewis Mason pénétra dans le bureau. Il serra les mains de Mollescott et de Peter Craingsby et exclama, les yeux au plafond :

— Quel homme !

— Ainsi, il s’est enfui ! s’écria James Mollescott, qui voulait douter encore.

— Et comment !… Je veux dire que nul ne sait comment !… Après sa condamnation, les quatre soldats qui le gardaient le conduisirent dans la voiture cellulaire où il prit place en compagnie de sept autres condamnés, les nommés Mastlin, Fitch, Mower, Brown, Argute, Blend et Glanders. Le véhicule partit pour la prison. En route, aucun incident, aucun embarras de voiture, ainsi que me l’a déclaré le cocher Naraboth, homme en qui j’ai toute confiance. Donc, la voiture pénétra sans encombre dans la cour de la prison… Les gardiens l’entourèrent et en firent sortir les condamnés. Vous me suivez ?

— Oui ! firent à la fois Mollescott et Peter Craingsby.

— Eh bien, John Strobbins n’était plus dans la voiture !

— Il n’était plus dans la voiture ? s’écria le chef de la Sûreté, ahuri.

— Non ! Il n’y était plus ! C’est en vain que les gardiens fouillèrent le véhicule : personne ! L’on me prévint. J’examinai moi-même la voiture afin de m’assurer qu’elle n’avait pas été truquée, ni qu’elle ne possédait aucune ouverture autre que la porte. Tout était en règle, et John Strobbins avait disparu, pourtant !… Je vous téléphonai aussitôt, monsieur Mollescott, et ordonnai de fouiller la prison… Et me voici !

M. Lewis Mason se tut. James Mollescott et Peter. Craingsby ne trouvèrent rien à lui répondre. Eux non plus ne comprenaient pas !

— Je vais de suite me mettre à la poursuite de ce gueux ! s’écria enfin Peter Craingsby. God bless me, s’il passe à la portée de mon revolver, je l’abats comme un chien enragé !… Comme il est condamné à mort, cela ne sera que justice !…

« M’autorisez-vous à partir, chef ?

M. James Mollescott tressaillit. Son dépit et sa fureur étaient si grands que c’est à peine s’il avait entendu les paroles de son subordonné.

— Oui ! Partez ! dit-il. Faites pour le mieux ! Ah ! quand donc serons-nous débarrassés de ce démon ?

Peter Craingsby hocha tristement la tête. Il serra la main de son chef, celle de M. Lewis Mason, et, en hâte, sortit.

— Allons à la prison ! s’écria James Mollescott. Peut-être découvrirons-nous quelque indice ?

— J’en doute ! fit Mason, d’un ton incrédule. Enfin, essayons toujours.

Les deux hommes descendirent et allèrent prendre place dans l’automobile du chef de la Sûreté qui les conduisit rapidement à la prison de l’État de Californie.

Sans perdre un instant, James Mollescott fit comparaître devant lui tous ceux qui, de près ou de loin, avaient assisté à l’arrivée de la voiture pénitentiaire dans laquelle John Strobbins avait été enfermé : cocher, gardiens firent la même déposition : John Strobbins était bien monté dans la voiture mais n’en pas était pas ressorti.

Ces déclarations n’étaient pas pour éclaircir l’affaire ! Furieux, James Mollescott se fit conduire au Palais de Justice. L’évasion de John Strobbins y était déjà connue et, dans les couloirs aussi bien que dans le salles d’audience, juges, avocats, plaideurs, huissiers, ne s’entretenaient pas d’autre chose.

James Mollescott interrogea les soldats qui avaient assisté à la montée en voiture du détective-cambrioleur. Ce qui ne lui apprit pas grand’chose : le mystère demeurait entier ! Tout le monde avait vu John Strobbins entrer dans la voiture, mais personne ne l’avait vu en sortir.

M. Mollescott, désespérant pour l’instant d’éclaircir ce mystère, regagna l’hôtel de la Sûreté, aussi penaud que le renard de la fable.

Les jours suivants n’apportèrent aucun éclaircissement à cette énigme. Peter Craingsby n’avait pas reparu.

Le surlendemain de l’évasion de John Strobbins, M. James Mollescott, qui avait maigri d’une bonne livre, était assis dans son bureau et méditait tristement sur l’astuce de John Strobbins, lorsque son planton entra et lui tendit une carte de fin bristol sur laquelle il lut :

 

Stanley Butterford,

Président de la Great Central Jewelry.

San-Francisco (Cal.)

 

Stanley Butterford ! L’homme que John Strobbins avait volé ! Que voulait-il ?

— Faites entrer ce gentleman ! ordonna le chef de la Sûreté de San-Francisco.

M. Butterford franchit le seuil. À sa vue, James Mollescott ne put s’empêcher de tressaillir : M. Butterford avait extraordinairement jauni. Des filets rougeâtres zébraient ses yeux ; son dos s’était et voûté sa démarche était incertaine. Tout dans sa personne trahissait une immense détresse. Il ressemblait assez à un animal traqué et forcé, à bout d’énergie.

— Alors quoi ? Que vous arrive-t-il, Butterford ? s’écria Mollescott, attribuant l’abattement du président de la Great Central Jewelry à l’évasion de John Strobbins et à la perte des pierreries volées par James Cox – et qui n’avaient pas été retrouvées.

« Du nerf, que diable ! Plaie d’argent n’est pas mortelle ! comme disent les Français. Et j’espère bien qu’avant peu ce bandit de John Strobbins sera retrouvé et électrocuté !

— John Strobbins est innocent ! souffla M. Stanley Butterford en se laissant lourdement tomber dans un fauteuil.

— Hein ? Quoi ? glapit James Mollescott, n’en croyant pas ses oreilles.

— John Strobbins est innocent ! répéta Stanley Butterford. Et je viens retirer ma plainte !

Le chef de la Sûreté de San-Francisco regarda son interlocuteur, comme pour s’assurer qu’il jouissait de la plénitude de ses facultés mentales.

Le président de la Central Jewelry eut un sourire amer.

— Oh ! je ne suis pas fou ! murmura-t-il.

— Loin de moi pareille pensée ! affirma James Mollescott. Je suis seulement étonné, cher monsieur Butterford, de vous entendre énoncer une pareille affirmation. Sur quoi la basez-vous ?

— J’ai beaucoup réfléchi ! John Strobbins ne peut être le voleur, parce que, s’il avait voulu me voler, il l’eût pu faire depuis longtemps, et sans l’aide de Cox, car j’avais toute confiance en lui.

— Voyons, monsieur Butterford ! Avouez que John Strobbins est venu vous voir, qu’il vous a menacé de sa vengeance… Est-ce cela ?

— Mais… non !… Seulement, ayant appris à Los Angeles où je me trouvais, la condamnation à mort de cet homme, j’ai fait un retour sur moi-même, j’ai pensé que, somme toute, aucune des preuves accumulées contre John Strobbins n’était absolument convaincante !

— Ah ?… il fallait dire cela au jury, Monsieur Butterford ! observa James Mollescott qui commençait à s’émouvoir.

— Je l’aurais fait si la maladie de ma femme ne m’avait pas retenu à Los Angeles, et puis, je ne croyais pas que John Strobbins serait condamné à mort !

— Enfin, vous retirez votre plainte, n’est-ce pas ?

— Oui…

— Il est bien temps ! Et c’est parfaitement inutile d’ailleurs, John Strobbins ayant été reconnu coupable et régulièrement condamné.

« Pour faire réviser son procès, il faudrait un fait nouveau ! Ce qui est bien improbable !… Enfin vous tenez John Strobbins pour innocent ? conclut James Mollescott qui paraissait de plus en plus préoccupé.

— Oui ! John Strobbins est innocent ! affirma Stanley Butterford.

— Ah ! Et qui est le coupable, alors ?

— Je n’en sais rien !

Le chef de la Sûreté se mit à tambouriner nerveusement sur son bureau.

— Mon cher Butterford, dit-il, vous êtes malade, je crois ! Vous ne voulez pas me l’avouer, mais je suis sûr que vous n’êtes venu faire cette démarche absurde que par peur de représailles de John Strobbins ! Le misérable vous aura rejoint et vous aura terrifié par ses menaces ! Allons, répondez. Est-ce vrai ?

VI

Ainsi que l’avait annoncé M. Lewis Masson, le directeur de la prison, à James Mollescott, personne n’avait plus aperçu John Strobbins à partir du moment où il était monté dans la voiture cellulaire qui l’attendait à la porte du Palais de Justice.

La raison en était bien simple : dans la cabine occupée par le détective-cambrioleur au milieu du véhicule, un costume complet et réglementaire de gardien de prison avait été dissimulé par les soins de Reno, le fidèle lieutenant de John Strobbins.

Durant le trajet du Palais de Justice à la prison, le détective-cambrioleur l’avait revêtu par-dessus ses habits. À l’arrivée de la voiture cellulaire dans la cour de la prison, Reno, déguisé en officier, avait immédiatement interpellé le gardien de la voiture au moment où ce dernier mettait pied à terre ; John Strobbins en avait profité pour descendre lestement de la voiture, sans que le gardien, ni personne se fût aperçu de rien ; puis, d’un pas lent, il s’était dirigé vers la porte et en avait franchi le seuil le plus naturellement du monde.

Un quart d’heure plus tard, il se trouvait dans le petit salon d’une maison de modeste apparence, située près de la gare du Southern Pacifie Railway, où Reno le rejoignit. Les deux hommes se serrèrent la main, sans plus.

— Tu as envoyé la dépêche ? fit John Strobbins.

— Oui !… C’est-à-dire que j’ai téléphoné à Sam, qui est à Los Angeles, de le faire ! À l’heure qu’il est, Stanley Butterford doit être à Los Angeles !

— Tout va bien !… Tiens-toi prêt à partir de demain matin à huit heures devant la porte principale de la Great Central Jewelry, avec l’auto numéro trois ! Peut-être aurai-je besoin de toi !

— J’y serai !

— All right ! À demain, sans doute !

Sur ces mots, John Strobbins se leva, serra la main de Reno, et disparut dans une pièce adjacente, où il eut tôt fait de revêtir un costume de facteur des postes américaines. Il se regarda une seconde dans une glace pour vérifier la correction de sa tenue, et, satisfait, sortit de la mystérieuse petite maison.

Or, la veille du jugement de John Strobbins, M. Stanley Butterford, dont la femme, légèrement souffrante, se trouvait en villégiature à Los Angeles, avait reçu de cette dernière un télégramme ainsi conçu :

Suis très mal. Viens vite. – SUZAN BUTTERFORD.

M. Stanley Butterford aimait sa femme, qui lui avait apporté en mariage la respectable somme de 600.000 dollars, et des espérances, lesquelles allaient s’évanouir si Mme Butterford mourait.

Aussi, au reçu de cette dépêche, le directeur de la Great Central Jewelry se précipita-t-il vers la gare et grimpa dans le premier train à destination de Los Angeles.

Durant le trajet, il griffonna une lettre à l’adresse du Prosecuting-attorney pour s’excuser de ne pouvoir venir témoigner au procès de John Strobbins, jeta cette missive dans la boîte aux lettres de la gare de Los Angeles, et courut à l’hôtel où résidait Mme Butterford, tremblant d’apprendre une mauvaise nouvelle.

— Mme Butterford va mieux ? demanda-t-il au manager de l’hôtel. Je suis son mari : Stanley Butterford !

L’homme, ahuri, le regarda.

— Mme Butterford ? dit-il. Elle n’est pas là !

— Je suis Stanley Butterford ! répéta le président de la Great Central Jewelry. Stanley Butterford !… Conduisez-moi à la chambre de ma femme et ne me contez pas des balivernes ! Je veux la voir !

Le manager crut que son interlocuteur devenait fou.

— Puisque je vous dis que cette dame est sortie ! Elle est partie ce matin avec la famille Hogan pour excursionner à Pasadena ! C’est clair, il me semble !

C’était même si parfaitement clair que Stanley Butterford pâlit et ne trouva pas de réponse…

— Ah ! Elle est à Pasadena ? murmura-t-il enfin. Et quand rentrera-t-elle ?

— Vers sept heures, je pense, sir !

— Je vous remercie !

L’horloge dorée fixée au bout du hall marquait quatre heures et demie.

Stanley Butterford, furieux, alla s’installer dans un coin et se fit apporter un whisky-soda. L’après-midi lui sembla interminable. Il l’employa à réfléchir, et le résultat de ses réflexions fut qu’il possédait un ennemi, lequel avait intérêt à l’éloigner de San-Francisco.

Donc lui, Stanley Butterford, devait y revenir au plus vite.

Mme Butterford n’arriva que vers sept heures et demie. En apercevant son mari, elle courut vers lui.

— Vous ici, Stanley ? s’écria-t-elle. Quelle bonne surprise !… Vous venez me chercher ! Pourtant, il avait été convenu que je resterais à Los Angeles encore cinq jours ! Enfin, je…

— Je ne viens pas vous chercher ! grommela le président de la Great Central Jewelry. Tenez ! Lisez cette dépêche !

Mme Butterford saisit le papier que son mari lui tendait.

— Ce n’est pas moi qui vous ai envoyé ceci, Stanley ! dit-elle.

— Je m’en doute !… Mais vous n’avez pas de soupçons ?

— Aucun !… Je ne vois pas bien…

— Enfin, j’éclaircirai cela !… Je vais repartir ce soir, car…

— Trop tard, mon ami !… Le dernier rapide est à huit heures cinq ! Vous ne pourrez plus prendre que celui de quatre heures du matin ! Attendez donc à demain soir : nous partirons ensemble !

« J’ai tellement de bagages que je serai contente de vous avoir près de moi ! Et puis, cela vous fera un jour de repos !

Grommelant, maugréant, Stanley Butterford finit par se laisser convaincre… Et, le lendemain soir à huit heures cinq, il s’embarquait pour San-Francisco en compagnie de son épouse.

À la station de Santa-Barbara, il acheta à un crieur de journaux le Californian Herald, journal du soir de San-Francisco, et qui arrivait à l’instant.

À peine le président de la Great Central Jewelry y eut-il jeté les yeux qu’il devint d’une pâleur mortelle.

— Qu’avez-vous, Stanley ? s’écria Mme Butterford, effrayée.

— Rien… rien… prononça Butterford en essayant de se dominer. Rien ! un simple étourdissement… la fatigue !… Il fait tellement chaud dans ce wagon !

Mme Butterford se précipita vers la portière, et, sans se soucier des autres voyageurs, en ouvrit entièrement le carreau.

Cependant, le directeur de la Great Central Jewelry reprenait peu à peu son calme.

— Cela va mieux ! dit-il à sa femme en s’épongeant le front.

Il venait tout simplement de lire sur le Californian Herald la nouvelle de la mystérieuse évasion de John Strobbins.

Jusqu’à San-Francisco, il ne prononça plus un mot. Sa femme, qui l’observait, se demanda en vain quelle mouche l’avait piqué. De fait, sa physionomie, quelque effort qu’il fît pour se dominer, reflétait une agitation et une inquiétude terribles.

Enfin, le train entra en gare. Stanley Butterford et sa femme, après avoir retiré leurs bagages, regagnèrent la demeure somptueuse du président de la Great Central Jewelry.

M. Butterford montrait une mine de plus en plus sinistre ! Il essaya cependant de rassurer sa femme par quelques paroles maladroites, lui souhaita une bonne nuit, et alla s’enfermer dans sa chambre à coucher.

Une fois seul, le président de la Great Central Jewelry se laissa tomber dans un fauteuil et se prit la tête entre ses mains.

Pendant une heure, il resta ainsi prostré, en proie à une sinistre méditation. Dans la vaste demeure, dans les rues, tout s’était tu.

C’était le silence complet, mesuré par le léger tic tac de la pendule de bronze posée sur la cheminée.

Soudain, Stanley Butterford eut l’intuition subite, invincible, que quelqu’un l’observait. Il releva la tête et frissonna de la tête aux pieds : un homme, vêtu de l’uniforme des facteurs, était debout devant lui !

À la lueur dorée de l’ampoule électrique fixée au plafond, il reconnut le courtier en diamants, William Parsons, ou plutôt John Strobbins !

Son premier mouvement fut pour se dresser et fuir. Mais il s’arrêta en apercevant un browning braqué sur son crâne.

— Asseyez-vous, Stanley Butterford ! prononça, très calme, le détective-cambrioleur. J’ai quelques mots à vous dire !

Le président de la Great Central Jewelry obéit. Il parvint à dominer son trouble, et, d’une voix un peu rauque, qu’il essaya de raffermir, il s’écria :

— Que veut dire ceci, monsieur ?… Fuyez, d’ici, si vous ne voulez pas que j’appelle !

John Strobbins sourit.

— Vous n’appellerez pas, monsieur, car vous savez bien que j’ai pris mes précautions ! Les fils de la sonnette électrique sont coupés !… C’est moi-même qui me suis chargé de cette besogne…

« Remettez-vous, je vous prie, et ne me regardez pas avec ces yeux de poisson bouilli… C’est bien moi, William Parsons, où John Strobbins, à votre choix, et qui vient vous demander quelques explications !

Le détective-cambrioleur fit une pause. De sa main libre, il tira de sa poche un étui à cigarettes, l’ouvrit et le tendit à Stanley Butterford en disant :

— Une cigarette, monsieur ? Comme notre conversation, menace d’être longue, cela vous distraira !

— Merci ! articula d’une voix étranglée le président de la Central Jewelry.

— Vous avez tort, car ce sont des cigarettes excellentes, je les fais venir d’Égypte ! affirma John Strobbins.

VII

Stanley Butterford ne répondit pas. Peu à peu, il reprenait son sang-froid. Ses réflexions pouvaient se résumer en une seule : sauter à l’improviste sur John Strobbins et le tuer !

Feignant une impassibilité qui était loin d’être sienne, il banda ses muscles et se ramassa sur lui-même, afin d’être prêt à bondir sur le détective-cambrioleur.

John Strobbins sourit.

— Vous voulez me faire le même coup qu’à James Cox ? dit-il de sa voix calme et mordante. Ou, du moins, vous vous y préparez, cher monsieur Butterford ? C’est bien inutile, allez ! Car je vous guette ! Je lis vos pensées ! Mais qu’importe !…

« Toutefois, dans votre propre intérêt, je vous conseille de ne plus penser à ce vain projet.

— Monsieur ! Je ne…

— Laissez-moi parler, je vous prie ! Je vous conseille donc de concentrer toute votre attention sur ce que je vais avoir l’honneur de vous dire ! Bien que désagréable, mon petit discours en vaut la peine !

John Strobbins s’arrêta de parler. Il tira une bouffée de sa cigarette et poursuivit :

— L’idée de vous emparer du lot de pierreries du coffre, numéro trois était, en effet, admirable : à ce point que…

— Monsieur, je ne vous laisserai pas…

— Vous me laisserez, parler, Stanley Butterford ! Car toutes les preuves de votre crime sont en mon pouvoir ! C’est compris ? Oui ?

« Well ! je continue ! Je trouve donc que votre idée de voler la Great Central Jewelry était admirable, attendu que j’y avais moi-même déjà songé et que, n’eussent été nos cordiales relations, il y a longtemps que je vous aurais cambriolé : rien de plus facile !

« Mais, par suite de scrupules idiots, oui, idiots et surannés, je m’abstins ! J’en suis, aujourd’hui, agréablement récompensé ! que vous ayiez assassiné Cox pour pouvoir l’accuser à votre…

— Ce n’est pas vrai ! Je suis… voulut hurler Stanley Butterford.

— Un scélérat imbécile ! Car, non content d’avoir assassiné James Cox, vous avez fourré dans ses poches un brouillon de lettre adressé à un certain John, afin de détourner sur moi les soupçons ! Ce n’est pas fort !

— Je ne croyais pas que l’on vous arrêterait ! balbutia le directeur de la Great Central Jewelry, complètement effondré.

— Peut-être ! Mais vous m’exposiez, si je l’étais, à me faire condamner à votre place, Stanley Butterford !

« Et vous y avez réussi ! Vous n’avez oublié qu’une chose, c’est que je devais deviner d’où partait le coup… Is fecit cui prodest ! dit un vieil adage latin que je vous traduirai par : L’a fait qui en profite !

« Or, tout le monde, me croyant le voleur, m’a déclaré l’assassin de James Cox.

« Moi seul ai compris à qui profiterait l’affaire : vous ! Un de mes amis a réussi à photographier le brouillon de lettre si opportunément trouvé dans la poche de James Cox pour ma confusion ; ce document, nul ne s’en est avisé, est de votre main ! La comparaison avec des lettres de vous que je possède ne laisse aucun doute ! J’aurais donc pu, s’il m’avait plu, confondre mes accusateurs et vous faire prendre ma place sur le banc de l’accusation.

« Mais je connais trop la justice pour cela ! Que serait-il arrivé ? Vous vous en doutez ! Moi, je serais resté accusé, et vous aussi ! Et nous aurions été tous deux condamnés, étant donné mes relations avec vous, et aussi que votre culpabilité n’aurait en rien prouvé mon innocence aux yeux des juges.

« Je résolus donc d’agir d’une façon plus conforme à mes intérêts, et aussi aux vôtres, car, moi non plus, je ne veux pas la mort du pécheur ! C’est affaire entre vous et votre conscience, laquelle m’apparaît aussi élastique que du caoutchouc !

« Enfin, me voilà libre ! Première satisfaction ! La seconde va être de m’approprier le lot de pierreries pour lequel vous avez jugé bon de devenir assassin et de m’envoyer sur la chaise électrique à votre place ! Vous comprenez ?

— Je… Je… hoqueta Stanley Butterford, dont le visage, de livide, était devenu violet.

— Remettez-vous, cher monsieur ! gouailla John Strobbins sans perdre de vue le président de la Great Central Jewelry. Tenez, pour vous donner le temps de reprendre vos esprits, je vais vous raconter comment j’ai pu vous rendre visite ce soir !… Figurez-vous que c’est un ami à moi qui, par un télégramme, vous a fait accourir à Los Angeles : vous êtes un bon époux, et je vous en félicite !… Et puis, la mort de Mme Butterford vous priverait d’un bel héritage ! Mais ceci n’est pas mon affaire !… Je sus donc que vous étiez parti pour Los Angeles.

« Et je vous y suivis, aussitôt ma… libération. Car il est inutile de vous dire que je me suis évadé, puisque me voici chez vous !

« Déguisé en facteur des postes, je me rendis à l’hôtel où vous étiez descendu avec Mme Butterford, sous le vain prétexte de porter un télégramme à un de vos voisins !

« J’en profitais pour me cacher dans votre appartement, ce qui me permit d’apprendre que votre épouse désirait revenir à Frisco avec vous. D’un placard dans lequel je m’étais enfermé, je vous entendis aider Mme Butterford à faire ses malles… Celles-ci furent portées à la gare.

« Mon intention, je dois vous le dire, – ne bougez pas, ou je vous casse la tête ! – était de vous enlever de l’hôtel et de vous ramener en auto à Frisco, mais je ne suis pas obstiné, et, ayant compris qu’il était préférable d’agir autrement, je m’y préparai.

« C’est-à-dire qu’un employé de la gare, ami à moi, m’aida à m’introduire dans une des malles de Mme Butterford… vous comprenez ? Et j’en suis sorti tout à l’heure !…

« J’ai fini ! J’espère que ce petit récit vous aura permis de calmer vos esprits surexcitées. On aime bien savoir le pourquoi des choses, n’est-ce pas ?… Vous voici renseigné ! À votre tour de me dire où vous avez caché le lot de pierreries ! Dépêchez-vous, l’heure passe !

— Je suis… je…

— Pas de bêtises, Stanley Butterford ! Vous avez enlevé le lot de pierreries du coffre numéro trois ; vous avez ensuite attiré James Cox à Cliff-House où vous l’avez poignardé, défiguré, et jeté à la mer !

« Avouez ou, Dieu me damne, j’appelle et je vous remets aux mains du Prosecuting-Attorney ! Ma patience est à bout !

— C’est vrai ! murmura le directeur de la Great Central Jewelry, anéanti.

— Vous êtes moins bête que je ne le croyais, Stanley Butterford ! déclara John Strobbins. Où sont les pierreries ?

— Je les ai cachées !

— Je le sais pardieu bien ! Et où ?

Stanley Butterford ne répondit pas. Un épouvantable combat se livrait en son âme. Malgré son désespoir, malgré le sentiment bien net qu’il se trouvait à la merci de John Strobbins, il ne pouvait se décider à livrer le trésor pour lequel il s’était fait assassin…

John Strobbins, de sa main libre, tira sa montre.

— Je vous donne une minute pour vous décider, Stanley Butterford ! prononça-t-il.

— Et si je refuse ? articula le président de la Great Central Jewelry.

— Ce sera tant pis pour vous ! répondit, très calme, le détective-cambrioleur.

Cette vague menace, prononcée d’un ton sec, acheva d’épouvanter Butterford.

— Les pierres sont… sont… sous une latte du plancher ! acheva-t-il.

John Strobbins sourit.

— C’est bien la peine de posséder de si excellents coffres-forts ! railla-t-il. Et maintenant, levez-vous, Butterford, et donnez-moi ces pierreries qui m’appartiennent ! Je les ai payées assez cher !

Le président de la Great Central Jewelry se dressa comme un homme ivre. Sous la menace du revolver de John Strobbins, il marcha jusqu’à son lit, le déplaça d’un effort violent, et, à l’aide d’un canif qu’il tira de sa poche, souleva une des lattes du parquet.

Elle recouvrait une petite excavation de laquelle Stanley Butterford retira un sachet de toile qu’il tendit à John Strobbins.

Le détective-cambrioleur s’en saisit et, sans même le regarder, le mit dans sa poche.

— Asseyez-vous là ! ordonna-t-il à Stanley Butterford en lui indiquant une chaise placée devant un petit bureau d’acajou. Le directeur de la Great Central Jewelry obéit sans même murmurer.

— Comme on ne sait pas ce qui peut arriver, fit John Strobbins, vous allez maintenant écrire et signer le récit de votre crime. Je n’en ferai aucun usage, si vous m’obéissez, vous en avez ma parole !

« Vous êtes libre de refuser : en ce cas, je compte vous amener moi-même à l’honorable James Mollescott. J’en ai les moyens ! Voulez-vous écrire ?

— Oui ! balbutia Stanley Butterford, à bout d’énergie.

Sous la dictée de John Strobbins, il retraça les différents détails de son double crime, signa et data. Le détective-cambrioleur, après avoir soigneusement lu le précieux document, le plia en quatre et le mit dans sa poche.

— Que voulez-vous encore de moi ? murmura le président de la Great Central Jewelry d’une voix lasse.

— Peu de chose ! Que vous alliez demain déclarer à votre ami James Mollescott que je suis innocent du crime pour lequel j’ai été condamné !

— Et puis ?

— C’est tout ! Je vous tiens quitte du reste ! Mais souvenez-vous que si vous ne m’avez pas obéi demain à cinq heures, la photographie de la lettre d’aveux que vous venez d’écrire sera envoyée au chef de la Sûreté !

— Je vous obéirai, monsieur !

John Strobbins s’inclina. En deux bonds, il atteignit la porte de la chambre, l’ouvrit, et disparut derrière.

En vain, Stanley Butterford, après quelques secondes de surprise, voulut-il poursuivre le détective-cambrioleur. Celui-ci demeura introuvable.

Mais bientôt, le ronflement d’une automobile sous ses fenêtres apprit au président de la Great Central Jewelry que John Strobbins était hors de ses atteintes.

Aussi, le lendemain, se rendit-il fidèlement chez James Mollescott…

Ainsi qu’on l’a vu, ses déclarations n’eurent pas le don de convaincre le chef de la Sûreté.

Mis en défiance par l’altitude embarrassée de Stanley Butterford, James Mollescott le pressa de questions, tant et si bien que le directeur de la Great Central Jewelry, affolé, finit par s’embrouiller et avouer son crime !

Quelle que fut sa fureur, le chef de la Sûreté de San-Francisco dut se résoudre à arrêter Butterford. Le procès de John Strobbins fut cassé. Mais le directeur de la Great Central Jewelry, condamné à mort, ne fut pas exécuté : il s’étrangla dans sa cellule.

Cependant, M. James Mollescott recevait deux jours plus tard un mot laconique, signé John Strobbins, l’avertissant que le détective-cambrioleur allait s’occuper de lui…

À LA MAISON BLANCHE

I

La série de vols extraordinaires qui éprouva Washington, il y a quelques mois, n’est pas encore oubliée là-bas. On sait que John Strobbins en fut l’auteur – nul autre que lui n’eût, d’ailleurs, pu montrer une semblable ingéniosité – mais, jusqu’à présent, la manière dont il s’y prit pour mener à bien son invraisemblable entreprise est restée secrète. Non pas que le célèbre détective-cambrioleur s’en soit caché, mais bien parce que le gouvernement fédéral a jugé d’une bonne politique de faire le silence autour de cette affaire.

C’est ainsi, que M. Archibald Murchison Finbett, directeur-propriétaire du Washington-Herald, qui avait reçu de John Strobbins une lettre contenant le détail des opérations du détective-cambrioleur, ne l’a pas publiée sur les instances du président Shaft, son ami.

On comprendra pourquoi sans peine ! Le premier de la série de vols qui devait émouvoir au plus haut point toute l’opinion publique américaine eut lieu au Foreign Department (Ministère des Affaires Étrangères), à Washington.

Ainsi qu’on le sait, Washington, capitale fédérale des États-Unis, est le siège de la présidence et des ministères. La société, composée de diplomates et de hauts fonctionnaires de l’État, en majeure partie, est beaucoup plus fermée qu’à New-York. S’il est vrai que le président des États-Unis se laisse facilement approcher, lors de ses réceptions à la Maison-Blanche, les invitations sont beaucoup plus difficiles à obtenir.

Il en est de même au Foreign Department, où l’on n’entre que dûment accrédité.

Quoi qu’il en soit, ce vendredi-là, M. Samuel Parker, secrétaire d’État aux Affaires étrangères, se préparait à recevoir ainsi que tous les mercredis – jour d’audience – les diplomates venus pour l’entretenir, lorsqu’on arrivant dans le grand salon, où il avait coutume de recevoir, il crut être le jouet d’un songe : la mignonne pendule, faite d’un bloc de saphir, constellé de diamants, ne se trouvait plus sur la monumentale cheminée de marbre blanc.

Son socle de bronze doré était vide : seuls y restaient les quatre vis ayant servi à fixer ce chef-d’œuvre inestimable.

Samuel Parker, stupéfait, courut à la cheminée, croyant, malgré le témoignage de ses yeux, être le jouet d’une illusion.

De ses gros doigts, – c’était un ancien charron, – le ministre put s’assurer qu’il avait bien vu : la pendule n’était plus là !

Samuel Parker, nerveux, courut à son bureau, immense meuble d’acajou et cuivre placé au centre du salon, et sonna.

Un huissier apparut presque aussitôt.

— Dois-je faire entrer ? demanda-t-il avec ce sans-gêne familier aux Américains.

— Qui s’est permis de toucher à la pendule ? demanda Parker en désignant du doigt le socle vide.

— La pendule ?… Oh !… fit l’huissier, pâlissant. Mais… elle était là, il y a dix minutes… même pas ! Même que j’ai regardé l’heure : il était dix heures moins vingt !

Samuel Parker tira sa montre :

— Dix heures moins quatre ! dit-il. Il y a donc seize minutes de cela ! Quelqu’un est-il venu ici depuis ? Répondez vite !

— Je n’en sais rien… Je ne le crois pas, monsieur ! Quand je suis tout à l’heure sorti du salon, l’antichambre était vide : or, le salon ne communique qu’avec l’antichambre et avec vos appartements.

— C’est vrai !… Mais il n’en est pas moins vrai que la pendule a été volée ! Il faut qu’elle se retrouve ! Courez vite au corps de garde, Johnson ! Et que personne ne sorte du ministère avant que la pendule ne soit revenue à sa place !

— Mais… voulut dire l’huissier.

— Quoi ? Allez, by God ! s’écria le ministre, cramoisi.

— C’est que… qu’il y a plusieurs ambassadeurs qui…

— Je le sais !… Allez ! Dites au lieutenant Hobson de faire discrètement surveiller le palais et de ne laisser sortir personne avant ma permission – excepté les diplomates étrangers – naturellement !

L’homme disparut.

Samuel Parker, derrière lui, sortit du salon et courut dans l’antichambre où stationnaient les huissiers :

— Cobb ! dit-il. Téléphonez à M. Slope, le chef de la police, de venir ici séance tenante avec quatre détectives !… Match ! Briddle ! Claim ! Venez avec moi fouiller le salon !

— C’est que, monsieur le ministre, il y a l’ambassadeur de Suède, le chargé d’affaires de Grèce, l’attaché naval d’Allemagne et le ministre de Costa-Rica qui attendent…

— Dites à ces messieurs que je suis malade… Non !… J’y vais ! Faites entrer l’ambassadeur de Suède dans le salon bleu !

« Et fouillez bien le grand salon, pendant ce temps ! La pendule ne peut être loin !… Vous me préviendrez dès que M. Slope sera là, Cobb ! Vous annoncerez le ministre de Monténégro !

Et, très agité, Samuel Parker gagna le salon bleu.

C’est que la pendule disparue n’était pas un objet banal : le tzar en avait fait cadeau à la nation américaine quelques années auparavant, à l’occasion de l’exposition de Chicago.

Faite d’un bloc de saphir, unique au monde, gros comme le poing et dans lequel était enchâssé le mouvement, on l’estimait plusieurs millions de dollars. Le Président Shaft l’avait fait placer dans le grand salon du ministère des Affaires étrangères, dont elle constituait le plus bel ornement. Certes, nul n’eût cru qu’on eût pu la voler là ! Pourtant, elle avait bel et bien disparu !

Ce matin-là, Samuel Parker eut bien de la peine à cacher ses soucis aux diplomates venus l’entretenir. Il répondit par quelques phrases vagues à l’ambassadeur de Suède, qui lui présentait les observations de son gouvernement au sujet des nouveaux droits de douane perçus sur les huiles de poisson. Ce diplomate se retira assez troublé en se demandant quel pouvait être le grave événement politique qui préoccupait ainsi le ministre américain.

Samuel Parker, prétextant des affaires urgentes, expédia aussi brièvement qu’il put le ministre de Costa-Rica, venu pour implorer l’appui du gouvernement américain contre l’Allemagne qui menaçait de saisir les douanes costariciennes en gage d’une dette impayée :

— Repassez, Excellence !… Nous verrons cela dans quelques jours : l’affaire mérite réflexion ! répondit Parker.

Il fit la même réponse à l’attaché naval allemand, Herr von Pleifst, qui lui notifiait la décision du gouvernement de Berlin de bloquer les côtes du Costa-Rica.

L’affaire en elle-même étant grave, très grave, puisqu’elle mettait en jeu la doctrine de Monroe : L’Amérique aux Américains et en vertu de laquelle les États-Unis prétendent empêcher les Européens d’intervenir par la force en Amérique.

Mais qu’importait pour l’instant le différend divisant l’Allemagne et le Costa-Rica à Samuel Parker ? Toutes ses pensées allaient à la pendule disparue si étrangement.

Herr von Pleifst parti, le ministre dut recevoir le chargé d’affaires de Grèce, qui lui parla d’émigrants Hellènes molestés à New-York. Samuel Parker promit d’examiner le fait et poussa son interlocuteur à la porte.

Presque aussitôt un huissier entra et annonça :

— M. le ministre du Monténégro !

— Faites entrer !

Le pseudo-ministre de Monténégro n’était rien moins que M. Slope, chef de la police fédérale à Washington. Gros, le visage glabre, l’air placide, dissimulant le regard vif de ses yeux gris derrière une paire de pince-nez de cristal, M. Slope passait pour habile et perspicace :

— Me voici à vos ordres, monsieur le ministre ! dit-il après s’être assuré que la porte avait été fermée.

— Que vous avez tardé ! Je vous attendais plus tôt !… Enfin, sachez qu’on a dérobé…

— Pardonnez-moi de vous interrompre, monsieur le ministre, fit Slope ; je suis au courant. Entre neuf heures quarante et neuf heures-cinquante-six, l’horloge d’émeraude placée dans le grand salon a disparu ! Et…

— Comment, vous savez ?… s’écria Parker, ahuri.

— Oh ! c’est simple, Monsieur le ministre : aussitôt arrivé, j’ai interrogé l’huissier Johnson, ainsi que tous ses camarades : dans ces sortes d’affaires, il ne faut pas laisser à personne – témoins ou inculpés – le temps de réfléchir. J’ai visité le grand salon et ses issues. Eh bien, je peux le dire, l’affaire est moins mystérieuse qu’elle n’en a l’air.

« Pour moi, le coupable ne peut être qu’un des huissiers, lequel s’est emparé de l’horloge et l’a dissimulée dans quelque cachette préparée à l’avance. Il reste, naturellement, à trouver cette cachette et ce sera là la difficulté.

« Mais je compte en venir à bout, parce que : 1° le coupable n’a pas eu le temps d’aller loin ; 2° parce que, par conséquent, la cachette doit se trouver non loin du grand salon, ou même dedans ; 3° parce que, vu le court délai dont disposait le voleur, la cachette doit être facilement accessible. Je n’attends plus que votre autorisation pour faire commencer les recherches, monsieur le ministre !

Samuel Parker hocha la tête, à demi-convaincu :

— Peut-être avez-vous raison ? dit-il. En tous cas, cette affaire est bien ennuyeuse !

— Avant ce soir, l’horloge sera a sa place ! affirma le policier, sûr de lui.

M. Slope se trompait !

Bien qu’il eût fait fouiller tout le personnel du ministère susceptible de s’être introduit dans le grand salon à l’heure où le vol avait été commis, bien qu’il eût fait enlever devant ses yeux, une à une, les lames du parquet garnissant la vaste pièce, bien qu’il eût sondé les meubles, visité la cheminée, vérifié les murailles, les plafonds, l’embrasure des fenêtres, la précieuse horloge ne se retrouva pas.

Restait l’hypothèse d’un jet par la fenêtre ; hypothèse qui fut vérifiée impossible : les deux larges baies du grand salon, situées au premier étage, donnaient sur une cour qu’abritait une véranda vitrée sous laquelle travaillaient les commis du service des archives : il eût fallu briser un carreau pour faire passer l’horloge : or, les vitres, vérifiées soigneusement, furent reconnues intactes !

M. Slope dut avouer qu’il avait affaire à forte partie !

Mais il n’était pas au bout de ses étonnements ni de ses mécomptes !

II

Bien que M. Samuel Parker eût donné ordre au personnel du ministère de tenir rigoureusement secrète la nouvelle de la disparition de la précieuse horloge, cet événement malencontreux fut vite connu des journaux.

À midi, dans tout Washington, des crieurs se répandirent, annonçant ce vol sensationnel.

À la vérité, personne n’y crut d’abord : l’ambassadeur de Suède et le chargé d’affaires de Grèce, frappés tous deux de l’attitude préoccupée et embarrassée du secrétaire d’État aux Affaires étrangères, en avaient conclu que de graves difficultés menaçaient les États-Unis et avaient aussitôt câblé à leurs agents de change à New-York de jouer pour eux à la baisse ; les agents de change, ravis du bon tuyau, en avaient profité pour leur compte, d’où une baisse terrible, accompagnée de rumeurs inquiétantes à Wall-Street : on parlait d’une guerre avec le Japon, avec le Mexique… d’un grave litige germano-américain, de scandales terribles…

C’est pourquoi, lorsque les éditions spéciales des journaux parurent, annonçant le vol de l’horloge d’émeraude, la nouvelle fut accueillie, avec un certain scepticisme : sans aucun doute, M. Samuel Parker cherchait à amuser l’opinion publique pour la détourner de faits plus grave.

Le secrétaire d’État aux Finances apprit ces bruits : il pensa y couper court en faisant paraître une note officielle au sujet de la pendulette et promettant 20.000 dollars de récompense à celui qui la ferait retrouver. Cette déclaration ne calma qu’à demi le public et, en Bourse, les cours continuèrent à baisser.

Cependant, malgré les actives recherches de M. Slope, le chef de la police de Washington, la pendulette et son voleur continuaient à rester inconnus.

Au bout de trois jours, comme la situation diplomatique, persistait à rester bonne, les journaux songèrent alors à se venger de leur déconvenue, en attaquant violemment Samuel Parker qui fut accusé de négligence et d’incurie.

On le tourna en ridicule. Un journal illustré fit même paraître un dessin représentant M. Parker en train de s’arracher les cheveux en donnant les signes du plus violent désespoir.

Sous le dessin, on disait :

« L’heure est propice pour signer un traité avec le Mexique, mais, hélas ! je ne peux savoir l’heure qu’il est : on m’a volé mon horloge ! » À tout cela, que répondre ? Le ministre se tint coi. Seulement, il fit comparaître M. Slope devant lui, et ne lui cacha pas que si, dans la huitaine, la précieuse pendulette, ou tout au moins son voleur, n’étaient pas retrouvés, lui, Slope, serait révoqué – purement et simplement.

Le chef de la police de Washington, qui avait perdu sa belle assurance, ne put que promettre de faire tout son possible.

Pauvre policier ! Il n’était pas au bout de ses peines, non !

Deux jours plus tard, en sortant du ministère des Affaires étrangères, il regagna la Maison de Ville, où se trouvaient ses bureaux. Sous le porche, il aperçut l’attorney général. Celui-ci, reconnaissant le chef de la police, s’élança vers lui. Il était pâle et agité :

— Ah ! vous voilà, M. Slope ! Je vous cherche partout ! Venez vite ! dit-il.

— Mais qu’y a-t-il ? répondit le policier, appréhendant une nouvelle catastrophe.

Sans répondre, l’attorney général entraîna Slope dans ses bureau, ferma la porte et dit :

— Tout à l’heure, au cours de l’inauguration de la section historique du Musée National, on a volé la bible du May-Flower.

La bible du May-Flower ! Il faut être Américain pour comprendre combien ce vol était considérable ! Le May-Flower est ce navire qui, en 1620, amena en Amérique quelques centaines de puritains fuyant l’intolérance de Cromwell – et ces héroïques émigrants sont les fondateurs de la Nouvelle-Angleterre et des États-Unis actuels.

Ils représentent aux yeux des Américains ce qu’il y a de plus vénérable sur terre. Or, grâce à un concours de circonstances favorables, une bible ayant appartenu à un des passagers du May-Flower avait été retrouvée. Exposée sous une vitrine au Musée National, elle voyait depuis des années défiler devant elle des théories interminables d’admirateurs attendris.

Et voici que cette relique inestimable venait d’être volée !

En entendant l’attorney général lui annoncer ce malheur. Mr. Slope resta frappé de stupeur. D’abord, il regarda son interlocuteur, comme pour mieux se pénétrer de ses paroles, puis, enfin, répondit :

— Comment cela a-t-il pu arriver ?

— Eh ! c’est bien simple ! fit l’attorney général en haussant les épaules. Le président Shaft, accompagné du gouverneur de New-York, du maire, d’une dizaine de sénateurs et de diplomates, et ayant à ses côtés sir Davis Gambling et l’amiral Darbett, venait d’entrer dans le Musée National pour en inaugurer la section historique, lorsque, s’étant approché de la vitrine contenant la bible du May-Flower, il s’aperçut que le saint livre ne s’y trouvait pas !

« Il se tourna alors vers M. James Murlone, conservateur du Musée National, et lui exprima son étonnement de ne pas voir exposée la précieuse bible.

« Comme vous le savez, le président Shaft est… assez gros. C’est ce qui explique pourquoi il masquait la vitrine aux regards de M. Murlone qui ne s’était encore aperçu de rien.

« En entendant le président l’interpeller, le conservateur s’approcha et, à son tour, constata le larcin. Très ému, il affirma au président que la Bible se trouvait encore à sa place quelques instants auparavant : certainement, quelque personnage de la suite de M. Shaft avait dû ouvrir la vitrine et prendre la vénérable Bible, afin de l’examiner à son aise et de plus près.

« Le président Shaft ne jugea pas de sa dignité de se déranger lui-même, il retourna vers ses voisins et pria celui qui avait la Bible de bien vouloir la lui montrer.

« Personne ne répondit ! Un silence régna.

« Le président Shaft ne jugea pas de sa dignité de répéter sa demande.

« — Pourtant, monsieur le président, murmura James Murlone, je suis sûr, sûr comme de moi-même, que la Bible a été enlevée il y a moins de dix minutes. Avant de venir à votre rencontre, je l’ai vue à sa place !

« — C’est bien ennuyeux… Enfin, faites pour le mieux ! répondit le président, embarrassé.

Et, dominant la stupéfaction que lui causait un aussi extraordinaire événement, il se remit en marche vers la section historique qu’il inaugura comme si rien ne s’était passé.

« Pendant ce temps M. Murlone avait fait fermer toutes les issues du musée, et prévenu les détectives de service. Ceux-ci adroitement mêlés à la foule, essayèrent en vain de découvrir l’habile voleur. Ils ne purent surprendre le moindre indice.

« Pourtant, l’assistance était assez peu nombreuse – une quarantaine de personnes tout au plus – et rien que des notabilités qu’il fallait ménager. Une accusation erronée eût pu avoir de terribles conséquences.

« Prévenu aussitôt, je courus au Musée National, accompagné de trois des plus habiles détectives, et, dissimulé avec eux dans un petit salon, j’assistai à la sortie du président Shaft et de ses invités parmi lesquels le voleur se trouve sûrement. Il sera malaisé à découvrir !…

« Voilà les faits ! acheva l’attorney général. J’ai laissé les détectives au musée et, après vous avoir téléphoné en vain, j’ai couru ici pour vous y attendre !

— Je jurerais que le voleur est le même que celui de l’horloge d’émeraude du ministère des Affaires étrangères ! fit M. Slope, qui avait écouté avec attention le récit de l’attorney.

« Ce doit être, à mon avis, une bande de malfaiteurs, dissimulée sous les allures les plus honorables…

— Allons donc ! Des sénateurs, des amiraux, de hauts fonctionnaires ne risqueraient pas leur situation pour…

— Ce n’est pas cela que je veux dire ! fit Slope. Mais je dis bien que c’est parmi le personnel qu’il faut chercher. Bien que je n’aie obtenu aucun résultat au ministère des Affaires étrangères, je n’en persiste pas moins à croire – et c’est justement mon échec qui confirme ma croyance – que le vol de l’horloge d’émeraude et celui de la Bible du May-Flower, sont l’œuvre d’une association de bandits, qui compte parmi ses membres des huissiers dans les ministères, des gardiens de musée, des domestiques de toutes catégories. Il leur est ainsi facile de préparer leurs vols, de dissimuler leurs larcins dans des cachettes soigneusement apprêtées à l’avance. Déjà, j’ai fait engager deux détectives parmi le personnel des Affaires étrangères : je vais en envoyer deux autres au Musée National, et, avec du temps et de la patience, nous finirons par démasquer nos voleurs ! C’est, à mon avis, la seule façon d’arriver à nos fins !

— Du temps ? De la patience ! exclama l’attorney général ; vous en parlez bien à votre aise ! Vous figurez-vous quelle va être l’émotion, lorsqu’on va apprendre le vol de la Bible du May-Flower après l’enlèvement de la pendulette d’émeraude ?… Il faut agir, et vite, si nous ne voulons pas être balayés !

— M. Samuel Parker m’a déjà parlé ainsi ce matin. N’importe ! Je compte travailler au mieux les intérêts de la justice et de la société. S’il en est d’autres qui se croient plus habiles, qu’ils prennent ma place. Aussi bien, je prendrai ma retraite sans regret !

Ce ferme langage calma un peu l’attorney général qui affirma à M. Slope qu’il avait toute sa confiance.

Sans tarder, le chef de la police de Washington se mit en campagne. Ainsi que l’avait prévu l’attorney-général, ce fut une clameur d’indignation et de fureur, du Nord au Sud et de l’Est à l’Ouest des États-Unis lorsque fut connue la nouvelle du vol de la vénérable Bible du May-Flower.

Cette fois, l’on alla jusqu’à accuser de complicité l’infortuné conservateur du Musée National ; certains prétendirent que ce fonctionnaire avait tout uniment vendu la précieuse relique à un lord richissime !

James Murlone répondit à cette accusation en traduisant son auteur devant les tribunaux – ce qui ne fit pas retrouver la Bible perdue !

M. Slope, entre temps, continuait ses recherches avec une louable obstination, mais sans aucun résultat.

Bien qu’il eût fait épier par ses détectives tous les fonctionnaires appartenant de près ou de loin au ministère des Affaires étrangères et au Musée National, le chef de la police de Washington n’avait pas encore, cinq jours après le vol de la Bible du May-Flower, recueilli le plus petit indice.

Malgré sa foi en l’excellence de ses raisonnements, il commençait à se désespérer, lorsqu’un événement encore plus étrange que les deux premiers, vint porter à son comble l’exaspération publique.

III

Le président Shaft avait eu l’heureuse idée de réunir, à Washington, un congrès Panaméricain, composé d’hommes d’État et de diplomates des principales républiques des deux Amériques. Ce congrès, dont le but était, on le sait, d’élaborer les Statuts d’une future fédération, comprenant toutes les nations américaines, n’aboutit pas à grand’chose, mais, il faut l’avouer, il fut du moins l’occasion de nombreux banquets.

Ce fut au cours de la soirée donnée par le président Shaft, dans les salons de la Maison Blanche, pour célébrer la clôture des travaux du congrès que se produisit un nouveau vol, dépassant de loin les deux précédents, autant par la valeur de l’objet volé, que par le mystère qui entoura longtemps sa disparition.

Cela eut lieu dans un petit salon, dans lequel avaient été exposés les principaux produits des différents pays des deux Amériques : du cap Horn au Labrador, les plus riches citoyens avaient tenu à envoyer ce qu’ils possédaient de plus précieux, à seule fin de montrer au monde, étonné, que l’Amérique renferme les objets les plus beaux de l’Univers.

Il y avait là, posés sur des rayons de cristal, de quoi faire la fortune de plusieurs familles : pépites d’or vierge du Klondike, topazes et diamants, du Brésil, échantillons de bois précieux, soigneusement sélectionnés, barres d’argent des mines mexicaines, nacres géantes des mers antillaises…

Mais, parmi toutes ces merveilles, un tube de cristal, qui semblait concentrer vers lui la clarté des lampes électriques, attirait tous les regards. Ce mince tube de cristal renfermait, en effet, placées l’une devant l’autre, cent cinquante-trois perles admirables, d’un orient laiteux, doux et irisé, grosses chacune comme un énorme grain de café et aussi belles, et aussi merveilleuses les unes que les autres.

Le tube qui les contenait, long de quatre-vingt-dix centimètres environ, semblait un rai de lumière tombé du ciel.

Ces perles, pêchées au Venezuela, et non encore percées, appartenaient au général Costrobasa, vice-président de Venezuela, qui les avait fait exposer à seule fin de montrer qu’il possédait, lui, ancien muletier, les plus belles perles in the world.

Guidé par le « général » Costrobasa, qui voulait, en personne, lui faire admirer ses admirables perles, le président Shaft s’approcha du tube resplendissant.

Costrobasa saisit l’étui de cristal et, respectueusement, le tendit à Shaft en disant :

— Elles sont merveilleuses, n’est-ce pas, monsieur le président ? Figurez-vous qu’elles proviennent d’un général insurgé, que j’ai fait fusiller pour prix de sa lâche rébellion…

« Je trouvai plus de mille perles dans ses bagages, volées par ce misérable on ne sait où ! De ces mille perles, je choisis celles que voici, les plus belles, et me fis un plaisir de les envoyer ici, où sont réunis les plus rares produits de notre noble Amérique !…

« Elles valent plus de 2.000.000 de dollars !

— Je n’en doute pas, général ! acquiesça Shaft, qui était là pour faire plaisir à tout le monde. Et il saisit le tube dans ses larges mains. Longuement, il admira l’orient des perles et leur grosseur, puis replaça le prestigieux étui dans son écrin de soie.

Autour de lui, diplomates et hommes d’État (et aussi quatre détectives portant des titres plus ou moins ronflants, et qui, par prudence, avaient été mêlés aux invités) se pressaient pour mieux voir, le tube et son précieux contenu. Des appréciations enthousiastes s’entendirent :

— Beautiful !

— Maravilhoso !

— Wonderful !

— Extraordinario !

Ainsi les invités du président Shaft manifestèrent-ils leur admiration.

C’est à ce moment-là que le vol eut lieu. Comment ? Par qui ? Mystère. En plus de Shaft et des quatre détectives, il y avait dans la petite pièce – quatre mètres sur cinq – quinze diplomates exactement. Ils se connaissaient tous ou à peu près.

Or, environ deux minutes après que le président Shaft eut replacé le tube dans son écrin, M. Harvey Burlingham, délégué du Canada, poussa un cri qui fit se retourner tout le monde :

— Les topazes du Brésil sont fausses ! s’écria-t-il. Voyez donc ! C’est du verre !

Rumeur et stupéfaction ! Toute l’assistance, Shaft en tête, rejoignit M. Burlingham qui était debout devant l’étagère de cristal où étaient exposées une douzaine de topazes brutes.

— Voyez, dit-il, en élevant une des gemmes ou prétendues telles, c’est du verre, bien travaillé, mais c’est du verre !

— Du verre ? Permettez ! s’écria M. da Cunha, le délégué du Brésil. Je m’étonne fort de cela ! Car ces pierres, permettez-moi de vous le dire, proviennent des mines de Goyaz et non point d’une fabrique !

— Je ne doute pas de votre bonne foi, señor, fit Burlingham, courtoisement ; cependant, voyez vous-même : ces topazes sont fausses !

M. da Cunha, un peu pâle, et sentant tous les regards braqués sur lui, saisit la topaze que lui tendait le Canadien et l’examina avec attention. On le vit bientôt relever la tête et laisser pendre sa main d’un air découragé :

— C’est pourtant vrai ! avoua-t-il d’une voix faible. Cette topaze est fausse !

— Et les autres aussi ! ajouta Burlingham, implacable.

— C’est incroyable ! fit M. da Cunha, on aura sûrement substitué ces pierres aux véritables et il faut…

Un cri l’interrompit. Ce cri était poussé par M. John Mowcett, délégué de la Guyane anglaise (en réalité, le détective John Clifford) :

— Les perles ! Où sont les perles ! clamait John Mowcett.

— Les perles ! Mes perles ! répéta le général Costrobasa, qui de couleur café au lait était devenu citron.

Le président Shaft, déjà troublé par l’incident des topazes brésiliennes, se hâta vers John Mowcett ; mais, déjà, les autres invités le précédant, étaient arrivés devant l’écrin ayant abrité le tube contenant les cent cinquante-trois merveilleuses perles du général Costrobasa. Ce dernier, comme fou, criait :

— Mes perles ! Mes perles ! Il me faut mes perles !

L’écrin était vide ! Le tube avait disparu.

Cependant un des détectives avait aussitôt été fermer l’unique porte du salon.

D’ailleurs, personne ne songeait à sortir, bien au contraire ! Les honorables diplomates, atterrés, se regardaient sans parler. Le président Shaft, furieux et humilié à la fois qu’un pareil fait eût pu se produire à la Maison Blanche, hochait la tête et jetait autour de lui des regards soupçonneux.

Dans le silence, le général Costrobasa continuait à glapir :

— Mes perles, madona ! Où sont mes perles, mil Dios !

Il était tellement ému, qu’il en oubliait ses belles manières, récemment apprises, pour redevenir le grossier muletier qu’il était quelques années auparavant.

— Gentlemen, fit le président Shaft qui avait à peu près reconquis son calme, ceci n’est, je suis sûr, qu’une agréable plaisanterie – a good humbug – mais elle a assez duré, n’est-ce pas ? Car je vois que Son Excellence le général Costrobasa commence (!) à s’émouvoir ! Que celui d’entre nous qui a caché les perles les remette !

Le général Costrobasa, pris d’un immense espoir en entendant parler le président Shaft s’était tu. Ce fut le silence. Un silence angoissant, lourd et tragique.

Personne ne bougeait ni ne parlait. Cinq minutes s’écoulèrent. Shaft était devenu pâle. Costrobasa jetait autour de lui des coups d’œil assassins. Mais le tube de perles n’apparaissait toujours pas…

— Enfin, oui ou non, va-t-on me rendre mes perles ? hurla le général Costrobasa, à bout de patience.

— Gentlemen, s’écria le président Shaft, je crois que… oui… c’est bien regrettable… enfin… il faut… oui !… Il faut que ces perles se retrouvent !… Car… je crois… bien que… que personne n’est sorti de cette pièce depuis qu’elles ont disparu !

Il hésitait, le brave Shaft, malgré son habitude de la parole. Certes, au cours de sa longue vie, il ne se souvenait pas s’être jamais vu en pareille posture !

L’honorable Harvey Burlingham le tira d’embarras.

— Gentlemen, fit le Canadien, je suis de l’avis de M. le président Shaft ! Depuis que les perles ont été enlevées, nul d’entre nous n’est sorti d’ici, c’est donc qu’un de nous les a. Je propose donc que…

Il s’arrêta, n’osant poursuivre.

— Que… quoi ? s’écria M. Pablo Zatecas, ambassadeur de la République Argentine, à Washington.

Harvey Burlingham haussa les épaules :

— Je sais bien, dit-il, que ma proposition est grotesque. Mais, au Canada, nous avons notre franc parler ! Je pensais qu’en nous déshabillant tous, le voleur – car celui qui a dérobé le tube de perles est un voleur ! Oui ! – serait sûrement découvert !

M. Pablo Zatecas sourit :

— Votre proposition en vaut une autre, gentleman ! répondit-il. Seulement, elle est inutile, attendu que le tube de perles est long d’un yard, et qu’il est impossible de le dissimuler dans une poche ou sous un vêtement !

Des murmures d’approbation se firent entendre.

M. John Mowcett (alias le détective Clifford) parla à son tour :

— Pour moi, gentlemen, dit-il, je crois que nous devons imputer la disparition du tube de perles au même personnage – ou à ses complices – qui a déjà volé, il y a quelques jours, l’horloge d’émeraudes du département des Affaires étrangères et la bible du May-Flower déposée au Musée National…

— Oui ! J’étais là ! interrompit le président Shaft, amèrement, et ce vol fut effectué dans des conditions assez semblables à celles dans lesquelles nous nous trouvons aujourd’hui ! N’est-ce pas, monsieur von Pleifst.

— Parfaitement, monsieur le président ! affirma l’attaché naval allemand.

— Je crois donc, poursuivit le président, qu’il vaut mieux ne plus penser pour l’instant à ces perles : la police va être prévenue et s’efforcera de trouver le coupable !… Sortons, gentlemen !

Ce disant, le président Shaft, marcha délibérément vers la porte, l’ouvrit et franchit le seuil.

Sans avoir l’air de rien, deux des détectives déguisés en diplomates, en profitèrent pour s’éclipser discrètement et prévenir M. Slope, cependant que le général Costrobasa grommelait :

— Si on ne me rend pas mes cent cinquante-trois perles, il faudra me les payer ! Elles valent 2.000.000 de dollars !

La soirée s’acheva tristement, dans la gêne et la suspicion générales.

IV

Comment décrire la stupeur, l’indignation, la honte qui accueillirent le lendemain la nouvelle de ce que les journaux appelèrent le Cambriolage de la Maison Blanche ?

De l’avis unanime, ce nouveau méfait fut attribué au mystérieux auteur des vols du ministère, des Affaires étrangères et du Musée National.

Mais, cette fois, la mesure était comble ! Avoir l’audace de venir, sous les yeux mêmes du chef d’État, et dans sa maison, enlever un tube plein de perles, valant plus de deux millions de dollars (le général Costrobasa n’ayant en rien exagéré), cela dépassait toutes les bornes. Que faisait la police ?

M. Slope, le chef de la police de Washington, devant les clameurs de l’opinion publique, qui l’accusait d’incapacité, offrit sa démission. Il la retira cependant, sur les instances du président Shaft, qui, dans un interview accordé à un reporter du Washington Herald, affirma hautement que M. Slope avait toute sa confiance et ne pouvait être incriminé en rien, au sujet des vols qui venaient de se produire.

Cette affirmation calma un peu les esprits.

Cependant, le voleur demeurait introuvable. En vain surveilla-t-on le personnel de la Maison Blanche et multiplia-t-on les perquisitions chez toutes les personnes soupçonnées.

M. Slope et ses détectives ne purent recueillir le moindre indice.

Le Potomac Times, ayant été interviewer le directeur de l’agence de police privée, Nat Bikerton, publia son avis au sujet des mystérieux vols :

Je ne serais pas étonné, déclarait M. Bikerton, que tout ceci fût l’œuvre de John Strobbins. On se rappelle que le détective-cambrioleur a dernièrement subtilisé le Chrysanthème d’or du Prince japonais Takahashi, lors de son voyage à Frisco.

John Strobbins, qui avait loué une chambre au-dessus de l’appartement occupé par le prince réussit à percer un trou dans le plafond, près du lustre, et profita d’un moment propice pour laisser pendre, au-dessus du guéridon sur lequel était posé le bijou, une ligne munie d’un hameçon avec lequel il accrocha adroitement le précieux joyau.

Il se pourrait bien qu’il eût opéré pareillement, non pour l’horloge d’émeraude, ni pour la Bible du May-Flower, mais pour le tube contenant les perles du général Costrobasa…

… À mon avis, on ferait bien de vérifier le plafond du salon de la Maison Blanche où étaient exposées les merveilles de l’Amérique ; peut-être y fera-t-on une trouvaille intéressante, à moins que John Strobbins – ce qui est possible – ait déjà fait disparaître la trace de son intervention.

Pour ce qui est de l’horloge d’émeraude, je suis de l’avis de M. Slope : le ou les voleurs – et j’incline à croire que le coup a pour auteur John Strobbins – ont dû cacher le produit de leur larcin aux environs de l’endroit où ils l’ont accompli. Le tout est de trouver cette cachette.

En tous cas, de tout ceci une chose est certaine, c’est que seul John Strobbins est capable de combiner, d’exécuter et de réussir trois vols aussi audacieux !

Ces déclarations produisirent une sensation énorme.

Nat Bikerton, mandé par le président Shaft, fut chargé d’aider de ses lumières la police officielle et reçut du général Costrobasa la promesse de 100.000 dollars s’il lui faisait recouvrer ses cent cinquante-trois perles.

Il se mit aussitôt en campagne.

Malheureusement pour sa réputation, l’Eastern Pioneer, journal concurrent du Potomac Times, publia le lendemain les lignes qu’on va lire :

Lorsqu’un fait inconnu ou mystérieux vient à se produire, il est extrêmement facile d’échafauder à son sujet les plus folles hypothèses, tout le monde le sait. Exemple, l’histoire des vols commis au ministère des Affaires étrangères, au Musée National et à la Maison Blanche.

Dans un but fort louable, nous le reconnaissons hautement, notre excellent confrère, le Potomac Times, a publié un interview fort intéressant de M. Nat Bikerton. Les hypothèses émises par le célèbre détective sont fort séduisantes. Seulement… ce ne sont que des hypothèses. C’est ce que nous fait remarquer un de nos lecteurs dans une lettre fort intéressante, et que nous nous faisons un devoir de publier. La voici :

Monsieur le Directeur,

Les élucubrations du nommé Nat Bikerton sont tout simplement folles. Je vais en donner la preuve.

Bien que ma position m’interdise de vous révéler mon nom, je puis vous dire que j’occupe une fonction officielle.

Or, cette fonction m’a permis de constater un fait, que M. Nat Bikerton oublie : c’est que les trois vols ont eu lieu alors que la même personne était présente. Cette personne, c’est Son Excellence don Ramirez Campos Currutia, ministre plénipotentiaire de la République de Costa-Rica, et qui, j’ai pris mes informations, est parti en voyage le soir même du vol de la Maison Blanche. Je veux bien qu’il n’y ait là qu’une troublante coïncidence, tout arrive ; pourtant, il me semble qu’il y a là une piste à suivre, car, sans douter de la haute honorabilité de don Ramirez Campos Currutia, j’estime qu’ayant été – par hasard, je le crois – témoin de trois vols, il a certainement dû s’apercevoir de quelque chose. Son témoignage pourrait, sans doute, être très intéressant pour la justice. Je n’insiste pas.

Voilà donc une nouvelle hypothèse, et qui, celle-là, repose sur des faits précis et contrôlables. Quant à l’histoire du tube de verre – un tube long d’un yard ! – pêché à la ligne, c’est un conte de nourrices, propre à endormir les enfants, les jobards… et les lecteurs du Potomac Times.

JOHN DE LACAMOU.

Nous n’ajouterons rien à ces lignes, concluait le rédacteur de l’Eastern Pioneer : elles se suffisent à elles-mêmes.

Elles suffirent aussi à la police !

Et, une heure après l’apparition de l’Eastern Pioneer, M. Jim Fayetteville, attorney général, se présentait à la légation de Costa-Rica.

Introduit dans le salon de l’ambassade, le magistrat déclina son nom et, au secrétaire accouru, demanda à parler à Don Ramirez Campos Currutia en personne.

— Don Ramirez regrettera certainement de n’avoir pu vous recevoir ! fit le secrétaire courtois.

« Son Excellence est en ce moment en voyage à New-York, où il étudie l’établissement d’une nouvelle ligne de navigation pour le transport des bananes, entre Port-Limon et New-York, que compte établir le gouvernement de Costa-Rica.

— Ah !… bien !… Et quand Son Excellence revient-elle ? demanda l’attorney.

— Mais, demain ou après-demain, je crois ! répondit le secrétaire qui, évidemment, n’avait pas encore lu l’article de l’Eastern Pioneer.

« Si vous voulez attendre quelques instants, señor attorney, je vais demander au consul la date exacte du retour de Son Excellence !

— Je vous en prie !

Le secrétaire s’inclina et disparut. Il revint deux minutes plus tard, un sourire aux lèvres, et s’écria :

— Son Excellence don Ramirez arrive demain soir à 7 heures 25, à la gare du South-Eastern Railway, par le rapide de New-York-Baltimore !

M. Jim Fayetteville, ainsi renseigné, remercia et prit congé.

Bien que la culpabilité du ministre de Costa-Rica ne fût en rien démontrée, les affirmations du mystérieux lecteur de l’Eastern Pioneer avaient fortement ému l’opinion publique.

Dans la matinée, plus de cent reporters s’en furent sonner à la porte de l’ambassade de Costa-Rica, pour tenter d’avoir quelques renseignements.

Le secrétaire du diplomate, indigné et furieux, en apprenant les soupçons pesant sur don Ramirez, ne voulut recevoir personne et, pis, fit jeter à la porte un des journalistes qui, déguisé en garçon pâtissier, était parvenu à le joindre.

C’est pourquoi, dans leurs éditions de l’après-midi, les journaux furent unanimes à déclarer, sans en rien savoir, que les charges les plus accablantes pesaient sur l’ambassadeur de Costa-Rica !

Le général Costrobasa, qui n’aimait pas le Costa-Rica, d’où il avait été expulsé, quelques années auparavant, comme vagabond, interviewé par l’Eastern Pioneer, déclara sans ambages, qu’à son avis, don Ramirez Currutia était sûrement le voleur ; qu’il avait, d’ailleurs, remarqué ses allures étranges à la Maison blanche, et puis que cela ne l’étonnait nullement de la part d’un Costaricien !

Ces déclarations produisirent l’énorme sensation qu’on devine.

De son côté, la police, sous les ordres de M. Jim Slope, qui tenait à rétablir sa réputation fort amoindrie depuis quelques jours, ne perdait pas son temps. Une rapide enquête révéla que le lecteur de l’Eastern Pioneer disait vrai, quant à la présence du diplomate Costaricien sur les lieux où s’étaient accomplis les trois vols.

Ce qui, d’ailleurs, ne prouvait rien. Il fallait attendre.

La curiosité publique prit patience en apprenant que don Arturo Beniguel Pignosa, premier secrétaire de la légation de Costa-Rica, s’était rendu à l’hôtel, où gîtait le général de Costrobasa et lui avait, sans autre explication, appliqué deux soufflets vigoureux et retentissants. À quoi le général avait répondu en brisant une carafe sur la tête de son agresseur, lequel, par la même occasion, avait eu le crâne un peu fêlé !

Dès quatre heures de l’après-midi, le lendemain, la gare du South-Eastern Railway fut envahie par une foule immense, malgré l’important service d’ordre organisé par M. Jim Slope.

Tout le monde voulait assister à l’arrivée de l’ambassadeur de Costa-Rica.

Déjà, des journaux annonçaient que le ministre des Affaires étrangères avait formulé une plainte officielle contre le diplomate, devant le gouvernement costaricien.

Affirmation tendancieuse ou, du moins, très prématurée : à la vérité, l’attorney-général avait tout simplement été envoyé à la rencontre de l’ambassadeur, pour le prier de bien vouloir dire ce qu’il savait – si tant est qu’il savait quelque chose – sur les trois mystérieux vols.

À sept heures quinze, le train fut annoncé. Une rumeur sourde monta de la foule. Huit minutes plus tard, le rapide, fumant, entrait en gare avec deux minutes d’avance.

Presque aussitôt, l’on vit la porte d’un compartiment réservé s’ouvrir et donner passage à don Ramirez Campos Currutia, pâle plus que pâle, livide, et les yeux étincelants.

Le vice-consul de Costa-Rica, suivi du personnel de la légation et de l’attorney-général, s’avança en hâte vers lui.

Dans l’immense gare, la foule s’était tue et l’on n’entendait plus que le bruit monotone de la vapeur fusant à travers la soupape de la locomotive du rapide.

V

Excellence… commença le vice-consul de Costa-Rica, en s’avançant vers son chef :

— La police ! Où est la police ? Je veux la police ! hurla l’ambassadeur, sans entendre.

Il paraissait hors de lui et en proie à une inexprimable fureur.

M. Jim Fayetteville, jugea le moment propice pour intervenir :

— Voilà ! dit-il, flegmatique, en s’avançant vers le diplomate. Je suis l’attorney-général !

— Ah !… Vous êtes l’attorney-général ?… Eh bien, je porte plainte contre l’odieuse machination, dont je viens d’être victime ! Je…

— Mais, monsieur l’ambassadeur, personne ne vous accuse ! répondit Fayetteville. Je suis simplement venu pour vous demander…

— Me demander quoi ? Mil Dios, señor, c’est indigne ! je n’aurais jamais cru que la noble nation des États-Unis…

— Mais enfin, monsieur l’ambassadeur, laissez-moi parler ! Je veux seulement vous demander…

— Rien du tout ! C’est à moi de demander des explications et aussi que les coupables soient sévèrement châtiés !

— Mais on ne les connaît pas, monsieur ! Et c’est…

— Je les connais, moi !

— Ah ! Tant mieux !… Ainsi vous avez vu voler l’horloge…

— Quelle horloge ?

— L’horloge du département des Affaires étrangères !

— L’horloge du département des Affaires étrangères ? Je ne connais pas… je ne comprends pas ce que…

— Oh ! Mais, enfin, vous avez vu alors le vol de la Bible du May Flower, n’est-ce pas ?

— Vous vous moquez de moi, monsieur l’attorney ? hurla l’ambassadeur menaçant.

M. Jim Fayetteville, prudemment, se recula.

— Me moquer de vous, monsieur l’ambassadeur ? dit-il. Je n’y songe pas. Laissez-moi vous parler, je vous prie !

— Je…

— Laissez-moi parler, by God ! Je suis ici, entendez-vous, pour vous demander si vous pouvez éclairer la justice sur le vol de l’horloge d’émeraude du ministère des Affaires étrangères, de la Bible du May-Flower du Musée National, et des cent cinquante-trois perles de la Maison Blanche !

« Vous venez de me dire, que vous connaissiez le coupable : nommez-le ! Vous ferez une bonne action, puisque les cent mille dollars de récompense promis iront aux pauvres… du Costa-Rica !

Ce fut au tour de l’ambassadeur de regarder l’attorney-général, avec une stupeur qui n’était pas feinte :

— Ah çà ! dit-il. Que me racontez-vous là ? Oui, je connais les coupables, c’est-à-dire ceux qui m’ont enlevé et séquestré depuis plus de quinze jours et amené ensuite de force dans le wagon ! J’ai voulu tirer la sonnette d’alarme : elle avait été bloquée !

— Mais…

— Ceux qui m’ont ainsi enlevé, en plein Washington, vous voulez savoir qui sont-ils ? Ce sont John Strobbins et ses affiliés !

— Comment ? Il y a quinze jours que vous êtes séquestré ? Quinze jours ? appuya M. Fayetteville, ahuri.

— Oui !… J’étais monté dans une auto de louage l’autre jour, pour me rendre au ministère des Affaires étrangères, afin de demander à M. Samuel Parker l’appui du gouvernement fédéral contre l’Allemagne, qui menace de saisir les douanes du Costa-Rica ; au coin de la 21e rue, mon auto ralentit au milieu d’un embarras de voitures, et, au même-instant, deux hommes, passant chacun à travers une portière, se précipitèrent sur moi.

« Je n’eus pas le temps d’appeler, ni de me débattre. Avant de comprendre même ce qui m’arrivait, je fus ligoté solidement et bâillonné.

L’un de mes agresseurs me fit respirer un mouchoir imbibé de chloroforme, et je perdis les sens cependant que l’auto accélérait sa vitesse. Lorsque je me réveillai, je me trouvais dans une petite chambre, dans une maison inconnue, pieds et mains liés.

Je restai là quatorze jours, servi par un nègre colossal qui, deux fois par jour, venait me faire manger.

« Et, hier soir, je m’endormis comme de coutume et me réveillai dans un compartiment réservé du rapide.

« D’abord, je voulus tirer la sonnette d’alarme : elle ne fonctionna pas. Je sortis alors dans le couloir – au même instant, le train ralentit et, par la fenêtre du wagon, je reconnus la gare de Washington !

« Je porte plainte contre ce misérable John Strobbins et espère bien que ce bandit sera promptement appréhendé et châtié ! Car…

— Mais… Comment savez-vous que John Strobbins est un de vos agresseurs ? ne put s’empêcher de dire Jim Fayetteville, cependant que les policemen s’efforçaient de maintenir la foule curieuse.

— Comment je sais que… Oh ! Ce n’est pas bien difficile ! s’écria le señor don Ramirez Campos Currutia. Ce misérable bandit, j’oubliais de vous le dire, est venu lui-même m’informer de son nom pendant que j’étais prisonnier dans la maison inconnue :

« — Mon cher ambassadeur, me déclara-t-il, je m’excuse de ne pouvoir vous offrir une plus confortable hospitalité, mais on fait ce qu’on peut, et il vaut mieux coucher sur la paille que de la manger ! Croyez-m’en ! Mais j’oublie de me présenter : je suis John Strobbins ! »

« Ce misérable voyou parla ainsi et se retira. Il fit bien, car je lui aurais dit ce que je pensais de lui ! conclut le diplomate.

M. Jim Fayetteville réprima un sourire : aussi bien, il était fixé.

L’ambassadeur de Costa-Rica était sincère, cela ne faisait aucun doute. Alors, de tout ceci, la conclusion, se dégageait, claire et lumineuse : John Strobbins, après avoir enlevé et séquestré le diplomate, s’était fait passer pour lui et en avait profité pour entrer librement au Département des Affaires étrangères, au Musée National et à la Maison Blanche.

Comment avait-il réussi ses vols étonnants, c’est ce que l’instruction éluciderait.

— Je vous remercie beaucoup, monsieur l’ambassadeur ! fit l’attorney-général. Je viendrai demain vous demander quelques explications complémentaires qui nous aideront, j’espère, à découvrir et à arrêter John Strobbins ! Pour l’instant, je ne puis que vous exprimer les regrets du gouvernement américain qui fera l’impossible, croyez-le bien, pour châtier vos agresseurs !

— Je l’espère, répondit don Ramirez Campos Currutia avec hauteur.

Le magistrat fit un signe. L’officier commandant les policemen s’approcha et reçut l’ordre de faire écarter la foule, cependant que l’ambassadeur de Costa-Rica s’entretenait à voix basse avec son vice-consul, et apprenait les événements étonnants survenus pendant sa séquestration.

Comme l’ambassadeur était d’un caractère orgueilleux et fier et logeait à l’hôtel, nul à la légation ne s’était étonné de son absence prolongée, d’autant plus que, le lendemain de la soirée donnée par le président Shaft en l’honneur du Congrès Panaméricain, soirée au cours de laquelle avait été dérobé le tube contenant les perles du général de Costrobasa, une dépêche était arrivée à la légation, signée don Ramirez Campos, et qui annonçait le voyage à New-York du diplomate, pour étudier la création d’une ligne de navigation devant desservir le Costa-Rica, et indiquait la date de son retour.

Ainsi, personne ne s’était douté de rien !

Suivi de ses compatriotes, l’ambassadeur de Costa-Rica, la bouche amère et les sourcils froncés, sortit de la gare et se rendit à l’hôtel où il logeait.

Il apprit là que les bagages avaient été enlevés depuis huit jours !

Les journaux du lendemain apprirent au public l’odyssée du diplomate Costaricien, et aussi le nom du véritable auteur du vol de l’horloge d’émeraude, de la Bible du May-Flower et des perles du général Costrobasa. Car don Ramirez Campos Currutia s’était laissé abondamment interviewer, par qui l’avait voulu.

Ses explications étaient nettes et éclaircissaient tout – excepté la façon dont John Strobbins avait opéré.

… Jusqu’à présent, nul ne l’a jamais su. Et même, une note parue dans le Potomac Times, le lendemain du retour de don Ramirez, a affirmé que l’ambassadeur de Costa-Rica, bien que de très bonne foi, avait dû se tromper, attendu que John Strobbins n’était pour rien dans cette affaire. La meilleure preuve était que l’on venait de retrouver la Bible du May-Flower, l’horloge d’émeraudes du Département des Affaires étrangères et les cent cinquante-trois perles du général de Costrobasa : la Bible, on pouvait aller l’admirer au Musée National ; l’horloge était maintenant en lieu sûr ; quant aux perles, le général Vénézuélien était parti avec en Europe.

De fait, la Bible du May-Flower avait bien repris sa place au Musée National ; les plus incrédules purent s’en convaincre.

Quant à la façon dont les précieux objets disparus – ou dérobés – avaient été restitués, nul détail. – Ils étaient revenus, c’était le principal !

D’autres événements survinrent sur ces entrefaites, qui détournèrent l’attention du public.

La vérité, pourtant, était toute autre !

Jusqu’à ce jour, trois hommes seulement l’ont connue. D’abord M. Murchison Finlett, le directeur du Washington Herald. Ce gentleman reçut, deux jours après le retour de don Ramirez Campos Currutia à Washington, la lettre suivante :

 

Je suis extrêmement étonné, monsieur, des affirmations mensongères que répand sur mon compte le dénommé don Ramirez Campos Currutia. J’ai, en effet, enlevé et emprisonné ce diplomate, mais, durant sa détention, rien ne lui a manqué, j’ose le dire !

Trois domestiques noirs ont toujours été à sa disposition, avec ordre de prévenir ses moindres désirs – à l’exception d’un seul, naturellement : celui de s’en aller. Vous pouvez, d’ailleurs, vous convaincre de la réalité de mes dires en venant visiter la villa du Chien Vert, à Atlanta – que je viens de vendre, et dans laquelle j’ai hébergé don Ramirez. J’ai même poussé l’obligeance, jusqu’à faire prendre ses vêtements à son hôtel, afin qu’il pût s’habiller comme il lui plairait.

Mais c’est trop parler, n’est-ce pas, de cet ambassadeur marmiteux.

J’abrège. Je sais combien mes entreprises ont étonné les États-Unis : car c’est bien moi qui ai enlevé la pendulette d’émeraude du département des Affaires étrangères ; cela m’a été facile ! Vêtu de l’uniforme de ce bon Ramirez Campos, et dûment introduit sous son nom au ministère, j’ai simplement profité de ce que l’huissier qui m’avait guidé s’absentait quelques secondes pour pénétrer dans le grand salon, enlever la pendulette, en arrêter le mouvement et la cacher dans la coiffe de mon bicorne : c’est simple ! Qui aurait pu soupçonner un ambassadeur, je vous le demande ?

Pour la Bible du May-Flower, je l’ai prise juste au moment où le président Shaft, placé à côté de moi, – qui jouais toujours mon rôle d’ambassadeur du Costa-Rica – en vantait l’authenticité à l’amiral Darbett.

Cette Bible, d’ailleurs, est fausse. J’entends qu’elle date de 1820, ainsi, qu’on peut s’en assurer au filigrane du papier ! Elle n’a donc pu servir aux émigrants du May-Flower en 1620 !

… Je vous la renvoie par colis-postal !

Quant aux 153 perles du général Costrobasa je les garde ! C’est moi qui ai suggéré au brave Harvey Burlingham, d’examiner les topazes – qui ne valaient pas grand-chose – je venais de les échanger pour des fausses, qui ne valaient rien du tout !

Alors, profitant de l’indignation de M. da Cunha et de la stupeur générale, stupeur partagée par les quatre détectives déguisés en ambassadeurs, je n’eus qu’à prendre le tube contenant les perles vénézuéliennes et l’introduire délicatement dans le fourreau vide de mon épée préparé à cet effet.

Ce n’est pas plus difficile que cela !

Il est donc inutile que ce digne M. Jim Slope et ce non moins digne M. Fayetteville continuent à suspecter le personnel du Département des Affaires étrangères et de la Maison Blanche. Le seul coupable, c’est moi.

JOHN STROBBINS.

Détective-cambrioleur.

 

Quelle que fût sa tentation de publier un document aussi sensationnel, M. Murchison Finlett, par correction, communiqua au président Shaft la lettre de John Strobbins.

Le brave président fut d’avis d’étouffer l’affaire. Aussi bien, police, magistrature, y jouaient un rôle assez ridicule. La pseudo-Bible du May-Flower fut replacée au Musée National ; le général Costrobasa reçut le prix de ses perles, prélevé sur les fonds secrets.

La pendule d’émeraude fut déclarée en réparations – elle y est toujours, et pour cause.

 


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

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en juin 2021.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Isabelle, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Moselli, José, Le Chrysanthème sacré, Un vol sensationnel et À la Maison Blanche in L’Épatant tous les jeudis pour la famille, Paris, Publications Offenstadt, n° 271-276, 288-294 et 305-309 du 13.06.1913 au 17.07.1913, du 09.10.1913 au 20.11.1913 et du 05.02.1914 au 05.02.1914. D’autres éditions ont pu être consultées en vue de l’établissement du présent texte. L’illustration de première page provient de notre édition de référence de même que les illustrations dans le texte.

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