José Moselli

180.000.000
DE DOLLARS

John Strobbins, le détective-cambrioleur

1912

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Table des matières

 

I 3

II 12

III 20

IV.. 29

V.. 37

VI 45

VII 53

VIII 62

IX.. 70

X.. 77

XI 86

Ce livre numérique. 96

 

I

Dans le petit salon aux meubles de bambou ciselé, la lumière se retirait lentement et ses lueurs s’accrochaient aux ors du lustre et aux émaux pendus au mur.

Assise dans un rocking-chair, une jeune fille, immobile et muette, semblait rêver. Jolie ? Non. Belle. Dans la pénombre sa blonde chevelure mettait une tache d’or. Le visage, d’un ovale un peu allongé, s’éclairait de deux yeux aux lueurs changeantes, tour à tour semblables aux bleuets ou à l’opale.

Au-dessous du nez d’une pureté de statue grecque, la bouche petite et arquée, dont l’incarnat ressortait sur la matité de la figure, se crispait d’un sourire mélancolique.

Assis à ses pieds, un homme paraissant une trentaine d’années, brun, la physionomie à la fois douce et énergique, barrée d’une mince moustache noire, caressait distraitement un banjo.

Il fit un mouvement et ses yeux rencontrèrent une pendule d’albâtre fixée au mur : six heures. Il regarda la jeune fille et dit lentement :

— Il faut nous quitter, Charlotte… J’entends la voiture qui vient d’arriver !

À ces mots la jeune fille tressaillit. Les larmes montèrent à ses yeux qui brillèrent :

— Oh ! Mark ! Encore une minute : il y a si longtemps que je ne vous avais vu…

Mark d’un mouvement souple se dressa et vint s’appuyer sur le dossier du rocking-chair :

— Il est six heures, Charlotte… Dans vingt minutes mon train part. Ah ! croyez que ma tendresse égale la vôtre !

— Je vous crois, Mark ! Et quand reviendrez-vous ?

« La vie sans vous me semble vide. Je m’ennuie. Je pense à vous et je n’ai même pas la consolation de pouvoir vous suivre par la pensée : je ne sais rien de vous que votre nom !

— Vous saurez tout, quelque jour. Que vous importe ? Je vous aime. N’est-ce pas l’important ? Sitôt arrivé à San-Francisco, je vous écrirai comme d’habitude… Ah ! six heures dix ! Il me faut partir !

Les yeux emplis de larmes, la jeune fille se leva lentement de son fauteuil et vint tomber dans les bras de son fiancé.

Car miss Charlotte Gladden était fiancée à Mark Brooks. Deux ans auparavant, les deux jeunes gens avaient fait connaissance chez des amis communs. Charlotte Gladden était orpheline et venait à cette époque d’atteindre sa majorité. Elle avait favorablement accueilli les vœux de Mark Brooks, qui se disait ingénieur en Californie et, depuis, les deux jeunes gens se voyaient à intervalles irréguliers dans le petit cottage où habitait Charlotte Gladden, avenue Saint-Charles à la Nouvelle-Orléans.

Tous deux étaient fortement épris l’un de l’autre et n’attendaient plus pour se marier que la réalisation des mystérieux projets de Mark Brooks. Le jeune ingénieur se disait à la tête de nombreuses affaires qu’il désirait terminer avant de s’établir. Lesquelles ? Charlotte Gladden n’avait jamais pu le savoir.

D’ailleurs, que lui importait ? Mark se montrait aimant et délicat. Elle l’aimait trop pour rien exiger de lui…

Ce soir-là, elle était plus triste que de coutume. Et ce fut les yeux pleins de larmes qu’elle accompagna son fiancé jusqu’à la grille du jardinet où une voiture l’attendait.

— Au revoir, Charlotte !

— Adieu, Mark, que Dieu vous garde !

Lestement, le jeune ingénieur sauta dans le véhicule qui partit aussitôt à fond de train dans la direction de la gare. Une demi-heure plus tard, l’ingénieur Mark Brooks, installé dans un compartiment qu’il s’était fait réserver, filait à toute vitesse vers Chicago.

Il accrocha une glace contre la paroi du compartiment et se livra à une étrange besogne ; d’un rasoir, tiré de son élégant sac de voyage, il anéantit ses moustaches, puis recouvrit ses cheveux noirs d’une mince perruque blonde. Ceci fait, il se mira complaisamment et murmura :

— Là… me voilà redevenu lord Launceston Stramford ! Pauvre Charlotte, si elle savait ! Mais pourrai-je jamais lui dire ? Ce serait la fin de tout ! Il faudra bien pourtant…

Et John Strobbins soupira.

Mais il se ressaisit rapidement. Il décrocha la glace, l’enfouit dans son sac, et ayant tout remis en place, s’étendit sur le lit qui occupait tout un des côtés du compartiment.

Peu après il dormait.

Deux jours plus tard, John Strobbins était de retour à sa villa de Los Angeles où il comptait se reposer une semaine avant de reprendre sa vie mouvementée.

Mais le hasard devait en décider autrement.

Le lendemain de son arrivée, John Strobbins, harassé par deux nuits passées en wagon, dormait encore à neuf heures du matin contre son habitude.

À travers les persiennes de la somptueuse chambre à coucher, les rayons d’or du soleil levant s’infiltrèrent et vinrent caresser le visage du détective-cambrioleur.

John Strobbins s’éveilla.

Il se dressa paresseusement et sa main atteignit le bouton d’une poire d’ivoire pendant à la tête du lit. Presque aussitôt une des portes s’ouvrit et un valet de chambre parut :

— Les journaux, Jim…

— Oui, Votre Honneur !

L’homme s’inclina, sortit et revint avec un paquet de journaux qu’il déposa respectueusement sur le lit :

— C’est bien… Laissez ça là… je vous sonnerai tout à l’heure.

Resté seul, John Strobbins installa confortablement les oreillers, de façon à être appuyé, et commença la lecture des quotidiens, s’interrompant de temps à autre pour murmurer : — Rien d’intéressant…

Tout à coup il sursauta :

— Tonnerre ! J’aurais dû me méfier ! Je perds au moins cent mille dollars !… Voilà deux mois que Brown était malade !

Et il froissa rageusement le journal. Il venait de lire cet entrefilet :

On nous annonce en dernière heure la mort, à Atlanta, de M. Graham Brown, le célèbre fondateur de la Steel Corporation de Pittsburg. M. Graham Brown laisse plus de cent quatre-vingts millions de dollars, on ne sait à qui, car il est sans parents proches et aucun testament n’a été trouvé.

La mort de M. Graham Brown a fortement influé sur le marché des valeurs métallurgiques qui ont baissé de plusieurs dollars.

M. Graham Brown souffrait depuis longtemps du foie, mais rien ne faisait prévoir une fin aussi rapide.

Il était âgé de soixante-quatre ans.

John Strobbins, d’un bond, fut hors du lit ; sans même sonner son valet de chambre, il s’habilla et eut rapidement endossé ses vêtements. Il ouvrit alors la porte de la chambre et cria :

— Mon auto ! Vite !

— Oui, Votre Honneur !

John Strobbins, son pardessus sur le bras, dégringola plutôt qu’il ne descendit les quelques marches du perron et s’engouffra dans son auto en disant :

— Chez M. Blackwell, agent de change !

L’auto démarra en quatrième vitesse et déposa presque aussitôt lord Launceston Stramford devant la porte de l’officier ministériel.

— Monsieur Blackwell, s’écria le noble lord dès qu’il fut en présence de l’agent de change, je viens vous consulter sur les titres de la Steel Corporation que j’ai chez vous… La mort de Graham Brown les a fortement fait baisser.

« Dois-je les vendre ? On ne connaît pas les héritiers, et si c’est quelque imbécile qui le remplace à la tête de la Steel Corporation, nos intérêts seront fort compromis.

L’agent de change eut un mince sourire et hocha la tête :

— Votre Honneur n’a pas tort de s’alarmer… Je viens de recevoir une communication de mon correspondant de New-York. Je vais vous en communiquer le contenu à titre confidentiel :

« Graham Brown est mort depuis deux jours ! Dans un but de spéculation, son décès est resté secret pendant quarante-huit heures… Quant au testament, y en a-t-il un ? On ne sait pas. En tout cas, voici la liste des noms des plus proches parents du défunt, et par conséquent ses héritiers naturels, telle que me l’a communiquée tout à l’heure mon ami Marness, avocat généalogiste :

« William Obbes, 61 ans, attorney général à Washington ; Samuel Strong, 46 ans, directeur du World’s Herald, à New-York ; Arnold Lunerick, 40 ans, directeur de l’American Meat, à Chicago ; Winifred Strickley, 81 ans, rentière à San-Francisco, et Charlotte Gladden, 23 ans, artiste peintre à New-Orléans.

« Leurs droits, paraît-il, ne sont pas égaux.

« Mais quel est celui de ces personnages qui héritera, je ne saurais vous dire… En tous cas, il me paraît sage de vendre : aucun des héritiers éventuels ne se trouvant capable de remplacer Brown à la tête de la Steel Corporation.

— Ah !… Je vous remercie, monsieur Blackwell !

— Votre Honneur veut vendre ses titres de la Steel Corporation ?

— Non ! Je les garde. Encore merci, monsieur Blackwell, et au revoir !

Tout songeur, John Strobbins prit congé de l’agent de change.

— Pauvre Charlotte, pensa-t-il, il va lui falloir maintenant être sur ses gardes… Que de compétitions autour d’elle à l’avenir !…

« Ce procureur William Obbes est un ambitieux : je le connais. Il m’a fait condamner en cours d’assises il y a trois ans. Qu’il se garde de rien tenter contre Charlotte Gladden où gare !…

À midi, Strobbins était de retour à sa villa. Mais, contrairement à ce qu’il avait décidé, il résolut d’abréger son séjour, et, le soir même, comme poussé par quelque pressentiment, partait pour San-Francisco. Il y arriva le lendemain matin au jour. Personne ne l’attendait.…

En sortant de la gare il entendit une foule de camelots hurler :

Demandez le San-Francisco Herald.

Crime affreux à New-Orléans. Une femme assassin !

John Strobbins acheta un journal. Pendant un instant il se crut fou ; les lignes suivantes dansèrent devant ses yeux :

Un abominable assassinat a été commis cette nuit à la Nouvelle-Orléans. Vers onze heures du soir des cris partant du cottage de miss Charlotte Gladden attirèrent l’attention du détective Waterbury qui faisait sa ronde. Il accourut, força la porte et arriva dans la salle à manger du cottage. Un affreux spectacle s’offrit à ses yeux : sur le plancher, une jeune fille, miss Minnie Legg, gisait, un coupe-papier en bronze planté entre les deux épaules ; prés d’elle, miss Charlotte Gladden, affalée dans un fauteuil, la regardait stupidement.

Grâce à une lettre trouvée dans la poche de la victime, le drame a été facile à reconstituer : miss Minnie Legg, qui avait touché une forte somme le jour même, a été attirée par Charlotte Gladden, qui l’a assassinée pour s’emparer de son argent. Sans l’arrivée inopinée de l’agent Waterbury, elle aurait réussi.

Charlotte Gladden, qui nie énergiquement, a été écrouée.

Sa victime est morte, sans pouvoir dire un mot, pendant qu’on la transportait à l’hôpital.

II

Miss Charlotte Gladden avait perdu ses parents, emportés tous deux en quelques heures par la terrible fièvre jaune deux mois avant sa majorité. Elle ne se connaissait pas de famille, et vivait seule, dans le cottage de l’avenue Saint-Charles, de maigres rentes laissées par son père, auxquelles elle ajoutait le produit de la vente d’aquarelles.

Miss Gladden, douée d’un réel talent, était appréciée à la Nouvelle-Orléans. Mais, de caractère rêveur et indolent, elle travaillait peu, ses besoins étant minimes.

Depuis qu’au cours d’une soirée, elle avait fait connaissance de John Strobbins qui se cachait sous le nom de Mark Brooks, elle n’aspirait plus qu’à une chose : se marier avec le jeune ingénieur, sa seule affection sur la terre.

Elle fut bien étonnée lorsque, le surlendemain du départ de son fiancé, on sonna à la porte de sa villa. Il pouvait être dix heures du matin et la bonne était partie faire les commissions.

Malgré qu’elle fût encore en toilette du matin, miss Gladden alla ouvrir et aperçut devant la grille un homme vêtu d’une redingote noire, petit et maigre, grisonnant et myope. Il s’inclina respectueusement et demanda :

— Miss Charlotte Gladden, n’est-ce pas ?

— C’est moi, oui, monsieur.

— Miss, je vous présente mes respectueux saluts. Je suis chargé d’une communication extrêmement importante pour vous. Je vous prierai donc de m’accorder quelques instants.

— Entrez, monsieur !

Et la jeune fille, intriguée, ouvrit la grille et conduisit le mystérieux visiteur dans un petit salon situé au rez-de-chaussée de la villa.

— Sommes-nous bien seuls, miss ? Ce que j’ai à vous dire est tellement grave !

— Nous sommes seuls dans la maison, monsieur, vous pouvez parler !

— Je vous remercie, miss… je suis M. Thomas Luke, solicitor ; voici ma carte !

Et ce disant, l’homme tira de la poche intérieure de sa redingote un portefeuille gonflé, y prit une carte de visite et la tendit à miss Gladden.

— Vous êtes bien, n’est-ce pas, miss, la fille unique de Morris Gladden et Christiana Wolfers…

— Oui, monsieur… mais pourquoi ?

— Je vais vous le dire, miss… Mme Christiana Wolfers, votre mère, est petite-fille de Jacob Wolfers, lequel est le père de Jeannie Wolfers… qui se maria avec Alexander Brown, père de M. Graham Brown qui vient de mourir.

« Autrement dit, votre mère était la cousine germaine de M. Graham Brown.

— Ah ?… j’ignorais, monsieur… ma mère ne m’a jamais parlé de sa famille avec laquelle elle était brouillée, je crois. D’ailleurs, je ne connais pas ce monsieur Graham Brown !

— Pas possible ! Sachez qu’il laisse une assez grosse fortune quoique pas si grande qu’on le dit, car ses affaires sont assez embrouillées… M. Graham Brown est mort sans laisser de testament. Vous héritez donc de concert avec plusieurs autres parents éloignés.

— Eh bien ?

— Et alors, comme cette succession donnera certainement lieu à des procès longs et coûteux, et que je connais l’éloignement des artistes pour ces choses, je suis venu vous proposer de me donner pleins pouvoirs, c’est-à-dire de me substituer a vous. Je suis solicitor depuis trente ans, c’est-à-dire que je connais mon métier…

— Je ne vous comprends pas bien, monsieur… Que me proposez-vous ?

Thomas Luke se recueillit, et après un court instant de silence s’écria :

— Oh ! rien que de très honorable, miss ! Voilà… Si vous le voulez bien, vous m’abandonnerez vos droits éventuels – car il n’est pas tout à fait certain que vous héritez – sur la succession et en échange je vous verserai cent mille dollars !

— Mais, monsieur, si je n’ai pas de droits à l’héritage, vous y perdrez une fortune ! Je ne puis consentir à un tel marché ! s’écria miss Gladden.

— Oh ! miss !… Vous avez sûrement des droits, mais ils seront difficiles à établir ; c’est pourquoi je suis venu vous proposer de me substituer à vous… La différence entre ce qui vous reviendra et ce que je vous verserai me rémunérera de mes peines...

— À votre aise, monsieur ! Et que dois-je faire alors ?

— Simplement signer une renonciation que je vous apporterai en même temps qu’un chèque de cent mille dollars…

— J’accepte ! C’est plus qu’il ne m’en faut. Quand reviendrez-vous ?

— Demain matin à la même heure que maintenant… C’est donc entendu, miss…

Et Thomas Luke, souriant, se leva, salua profondément la jeune fille et prit congé.

Pendant toute la journée, Charlotte Gladden ne cessa de penser à la fortune qui lui survenait ; elle acheta tous les journaux qu’elle put trouver et apprit ainsi que Graham Brown laissait une fortune colossale. Elle comprit alors pourquoi le solicitor était venu ! Elle devait avoir des droits bien certains pour que l’homme d’affaires lui ait de suite offert cent mille dollars ! 180,000,000 de dollars ! tel était le chiffre auquel était évaluée la fortune de Graham Brown ! En admettant qu’elle dût partager, il lui resterait toujours une immense fortune.

Ainsi elle pourrait aider son fiancé à mettre ordre à ses affaires et leur union se réaliserait rapidement.

Elle résolut donc de ne rien signer avant d’être mieux informée sur ses droits, et dans ce but, passa la soirée à écrire une longue lettre à Mark Brooks pour lui demander conseil. Le lendemain matin, Charlotte était seule dans la villa lorsque Thomas Luke se présenta.

Sitôt entré dans le salon, le solicitor s’assit :

— J’apporte le petit chèque, miss, ainsi que le papier ! dit-il avec un sourire.

— Vous voudrez bien m’excuser, monsieur, de vous avoir fait revenir pour rien. J’ai réfléchi. Avant de ne rien signer, je veux me rendre compte de mes droits… C’est naturel !

— Oh oui ! Mais je vous les ai expliqués hier : droits incertains, procès longs et coûteux avant de rien toucher… Vous pouvez me croire ; votre intérêt est de signer !

— Je vous crois, monsieur. Maie n’insistez pas ! ma décision est irrévocable…

Un quart d’heure durant, Thomas Luke essaya vainement de convaincre la jeune fille. Successivement, il lui offrit cent cinquante, deux cents, cinq cent mille dollars.

Il ne réussit qu’à accroître la méfiance de miss Gladden et dut se retirer sans avoir atteint son but.

Le soir même, Charlotte Gladden, chez qui on avait trouvé assassinée, son amie Minnie Legg, était arrêtée. Elle avait eu le temps de mettre à la poste sa lettre pour Mark Brooks.

 

*    *    *

 

John Strobbins après être resté un moment anéanti par le récit du San-Francisco Herald, s’était rapidement ressaisi.

Il connaissait assez Charlotte Gladden pour la savoir incapable d’une action vile, et à plus forte raison d’un crime.

La corrélation entre la mort de Graham Brown et l’arrestation de Charlotte, lui apparut certaine : si Charlotte était condamnée à mort ou seulement au bagne, elle devenait incapable d’hériter.

Là, certes, était la clé de l’énigmatique assassinat.

Tout en réfléchissant ainsi, John Strobbins se dirigea vers un café où il entra. Il se fit servir une tasse de chocolat, et, en attendant, examina les journaux : tous parlaient de la mort de Graham Brown, mais sans mentionner le nom des héritiers.

John Strobbins, doué d’une mémoire prodigieuse, se souvenait parfaitement des noms des cinq héritiers que lui avait communiqués M. Blackwell.

— Commençons par le commencement, se dit-il, allons nous renseigner auprès de Mistress Strickley ; elle habite Frisco, ce sera vite fait !

Satisfait, Strobbins avala son chocolat, paya et sortit.

Mistress Strickley, avait dit Blackwell, a 81 ans, et est rentière. Muni de ces renseignements Strobbins ne fut pas long à connaître le domicile de la vieille femme, et s’y rendit incontinent.

Mistress Strickley habitait le rez-de-chaussée d’un cottage situé à l’est de la ville, près de la mer.

John Strobbins sonna. Une vieille dame vint lui ouvrir : c’était la locataire du premier étage.

— Mistress Strickley ?

— C’est ici, monsieur... Que lui voulez-vous ?

C’est pour une affaire personnelle et excessivement importante…

— Je vais la prévenir… je ne l’ai pas vue depuis avant-hier, et même je commence à m’inquiéter ! Voulez-vous attendre un instant ?

Et, sur ce, la vieille femme, laissant John Strobbins, alla frapper à la porte de l’appartement de mistress Strickley.

Elle revint deux minutes : on ne lui avait pas répondu !

Ce silence intrigua Strobbins. Il demanda :

— Êtes-vous sûre que mistress Strickley n’est pas sortie ?

— Oh ! sûre… absolument sûre !… Miss Strickley peut à peine se traîner ! Je l’aurais vue… Je ne sais que penser.

— Écoutez, ma bonne dame, autant vous dire tout : je suis détective ! J’ai une mission à remplir auprès de votre voisine. Je vais donc pénétrer chez elle…

— Ah !… Mais c’est que la porte est fermée !

— Ne vous embarrassez pas de cela !

Suivi de la vieille femme, intriguée, John Strobbins arriva devant la porte de mistress Strickley. Au moyen d’un rossignol qui ne le quittait pas, le détective-cambrioleur eut tôt fait de l’ouvrir et visita rapidement et minutieusement l’appartement jusque dans ses moindres recoins.

Il était vide !

— Voilà qui devient comique ! s’écria John Strobbins.

III

Arnold Limerick, propriétaire de la célèbre fabrique de conserves de viande l’American-Meat de Chicago, était cousin au troisième degré de Graham Brown. Il était en même temps, cousin germain de l’honorable William Obbes, Attorney général à Washington, et de Samuel Strong, le directeur du puissant journal le World’s Herald, de New-York, qui se trouvaient avoir exactement les mêmes droits que lui à l’héritage du défunt.

Le lendemain des somptueuses obsèques du milliardaire, Arnold Limerick arriva, comme de coutume, dans son bureau. Sur sa table une énorme liasse de lettres et de journaux l’attendait.

Après une recherche de quelques secondes, il saisit le World’s Herald et en commença la lecture. Il arriva bientôt à un filet ainsi conçu :

« Parmi les héritiers de Graham Brown, qui sont nombreux, figurait une vieille dame, Strickley, habitant Richmond Street a San-Francisco. Depuis deux jours, elle a disparu… De méchantes langues prétendent que ses cohéritiers – ou du moins, l’un d’eux que nous connaissons – auraient trouvé bon la supprimer. Nous tiendrons nos lecteurs au courant. »

Limerick lâcha le journal et déchargea un formidable coup de poing sur la table :

— Crapule ! Comme tout le monde sait que Strong est le propriétaire du World’s Herald, et par conséquent, qu’il ne parle pas de lui, il ne reste que moi ou Obbes à accuser…

« Ah ! Strong, tu as le nez fin, mais tu peux chercher longtemps si tu veux : la vieille Strickley est hors de tes atteintes !

Brutalement, la porte s’ouvrit. Limerick, furieux d’être dérangé, se tourna et voulut parler. Mais deux solides gaillards ne lui en laissèrent pas le temps :

— Au nom de la loi, Arnold Limerick, nous vous mettons en état d’arrestation sous l’inculpation de meurtre !

— Quoi ? ? ?

— Vous vous expliquerez chez le juge ! Suivez-nous si vous ne voulez pas que nous vous mettions les menottes : voici le mandat d’arrêt !

Anéanti, Limerick lut machinalement le document que lui tendait un des détectives.

Il était en règle et ordonnait l’arrestation d’Arnold Limerick, inculpé d’avoir supprimé mistress Strickley, dans le but de s’approprier sa part d’héritage.

— Je vous suis, messieurs ! déclara le fabricant de conserves, blême de rage et d’humiliation.

Le lendemain matin, parut une note dans le World’s Herald vantant la sûreté d’information du journal et s’applaudissant de l’arrestation du criminel.

Mais le même jour, le Morning Daily News, concurrent du World’s Herald, publiait l’article suivant :

LES REQUINS. MONSTRUEUX ABUS DE POUVOIR

Graham Brown est à peine enterré qu’autour de son cercueil la lutte pour l’héritage commence. Bien qu’on ait observé jusqu’ici un silence, bizarre, sur le nom des héritiers, nous allons les dévoiler au public ; les voici :

Miss Charlotte Gladden, artiste peintre à la Nouvelle-Orléans, actuellement en prison sous l’inculpation d’assassinat ;

Mistress Strickley, de San-Francisco, rentière, disparue dans des circonstances inexpliquées ;

M. Arnold Limerick, directeur de l’American Meat, écroué et accusé d’avoir provoqué la disparition de mistress Strickley ;

M. Samuel Strong, directeur du World’s Herald, qui, le premier, a accusé M. Limerick ;

Et enfin, M. William Obbes, attorney général à Washington.

On remarquera que ces cinq noms sont en quelque sorte placés les uns au-dessus des autres dans l’ordre social.

Le moins puissant de ces personnages, miss Gladden, est accusée d’un crime inexplicable ; miss Strickley a disparu ; M. Limerick est en prison. Il ne reste plus que MM. Strong et Obbes, les deux plus puissants !

Sont-ils d’accord ? Nous n’en savons rien. En tous cas, il apparaît – entre autres choses étranges sur lesquelles nous reviendrons – qu’aucune preuve n’existe contre M. Limerick dont l’arrestation est un odieux abus de pouvoir.

Notre ami, M. Robert Fairfield, le nouveau représentant de l’État de l’Oregon, a l’intention de demander au parlement la cessation de pareils abus.

Cet article produisit une sensation énorme dans le public.

William Obbes, dans un communiqué aux journaux, affirma n’être pour rien dans l’arrestation d’Arnold Limerick, effectuée légalement par le chief-coroner de Chicago, et annonça qu’il poursuivait le Morning Daily News devant les tribunaux pour calomnie.

Deux jours plus tard, Arnold Limerick était mis en liberté, l’accusation n’ayant pu réunir aucune preuve décisive contre lui.

Cependant, William Obbes – car c’était à son instigation que Limerick avait été inculpé – ne se tenait pas pour battu. Il avait résolu de s’approprier l’héritage de Graham Brown et comptait bien arriver à ses fins. Il pensait bien rattraper Limerick autrement et avait mis en campagne les meilleurs limiers de l’Union, afin de retrouver mistress Strickley, qui, vieille et reconnaissante, et de plus sans enfants, lui laisserait certainement sa part.

Quant à Strong, il s’occupait de lui, Strong, qui attaquait tout le monde dans son journal, avait de nombreux ennemis : rien ne serait plus facile que d’en trouver un… et alors…

L’attorney général, accolé dans son fauteuil, réfléchissait ainsi tout en regardant par la fenêtre entr’ouverte de son sévère et somptueux cabinet, la foule circuler devant le palais de justice de Washington, lorsqu’on frappa à sa porte. Un huissier entra et lui tendit une fiche sur laquelle s’inscrivaient ces mots :

 
J BÉNÉDICT,

Boxeur

cousin de M. Graham Brown.
 

— Faites entrer ! ordonna William Obbes.

L’huissier s’inclina et introduisit un homme paraissant âgé de trente-cinq ans, la figure entièrement rasée, qui s’avança vers l’attorney général, et, un sourire aimable aux lèvres, s’écria :

— Mon cher cousin…

William Obbes, grave et froid, resta un instant médusé par une semblable familiarité.

— Monsieur… Bénédict… je n’ai pas l’honneur de vous connaître.

— Oh ! ça ne fait rien ! Je suis le petit-fils du beau-frère de M. Graham Brown !

— Alors, vous n’êtes rien à M. Graham Brown ! Sortez !

— Mais, mon…

— Sortez ! répéta Obbes, furieux, en se levant de son fauteuil.

Joë Bénédict eut un sourire, marcha vers la porte et l’ouvrit, lentement en disant :

— Ah ! il est dur d’être renié par sa famille !

Longtemps après que le boxeur eut disparu, William Obbes se demanda quel pouvait être ce mauvais plaisant et se reprocha de ne l’avoir pas fait arrêter.

Il eut le lendemain matin l’explication de cette bizarre visite en arrivant dans son cabinet de travail : armoires, tiroirs, coffre-fort, tout était ouvert ! Et sur le tapis rouge, dossiers et chemises gisaient pêle-mêle. Rien n’avait échappé aux investigations des indiscrets visiteurs !

William Obbes, stupide devant un pareil spectacle, aperçut sur sa table une carte de visite, celle de Joë Bénédict ; elle portail ces simples mots :

L’héritage du vieux Brown n’est pas encore à vous !

Ainsi, le pseudo-boxeur avait été envoyé par un de ses ennemis ! Lequel ? oui, lequel ? Strong ou Limerick ?

La rage au cœur, l’attorney général résolut de ne pas porter plainte afin de voir jusqu’où irait l’audace de ses compétiteurs.

Patiemment, il ramassa les paniers épars, et remit tout en ordre : d’ailleurs, les serrures avaient été ouvertes avec de fausses clés, aucune n’était fracturée.

Lorsqu’il eut terminé, Obbes sonna l’huissier, et adroitement l’interrogea : l’homme ne put lui fournir aucun renseignement. Rien d’anormal n’avait été vu au palais de justice !

— Ah ! ils sont forts ! pensa Obbes en congédiant l’huissier, mais je vaincrai !

« À moi seul l’héritage du vieux Brown, j’en jure Dieu !

William Obbes n’était pas au bout de ses peines.

Arnold Limerick, dès sa sortie de prison, avait regagné son usine, anxieux de réparer le tort causé à ses affaires par son incarcération. Un volumineux courrier l’attendait, et parmi les innombrables lettres, s’en trouvait une, écrite à la machine, ainsi conçue :

William Obbes, votre cousin, est le protecteur de M. Werling, l’attorney de Chicago ; c’est à son instigation que vous avez été arrêté.

D’ailleurs, mistress Strickley n’est plus en votre pouvoir, mais au sien. Il compte bien se servir de cet atout pour vous envoyer au bagne. Un ami. »

Décrire la fureur de Limerick à cette lecture est chose impossible. Tremblant, la bouche sèche, les yeux hors de la tête, le directeur de l’American-Meat resta plusieurs minutes-muet, les mains crispées aux bras de son fauteuil.

— Infâme Obbes… tu ne me connais pas ! C’est toi qui as écrit cette lettre ! Ah ! se venger !

Il fallut à Limerick plus d’une demi-heure pour se calmer. Il y parvint pourtant et appela son fondé de pouvoirs.

— Je pars en voyage ! lui dit-il, sans même penser à ouvrir le reste des lettres accumulées sur son bureau… Faites pour le mieux !

Posément, Limerick mit dans sa poche la lettre anonyme et, ayant donné ses derniers ordres, se fit conduire à la gare.

Deux jours plus tard, Arnold Limerick arrivait à Washington. Il se dirigea aussitôt vers le palais de justice et passa à l’huissier de l’attorney général une carte de visite portant le nom d’un de ses amis.

William Obbes, à qui cette carte ne rappelait rien, donna ordre d’introduire le visiteur.

L’huissier ouvrit la porte. Arnold Limerick parut devant William Obbes.

D’un coup de pied, le directeur de l’American-Meat repoussa la porte feutrée, et avant que l’attorney général stupéfait ait pu sonner, il éleva sa main droite armée d’un revolver et, coup sur coup, fit feu.

IV

Quand, après quelques secondes, la fumée produite par les coups de feu se fut dissipée, Arnold Limerick, béant, aperçut l’attorney général debout à deux pas de lui, la main posée sur le bouton d’une sonnette électrique. William Obbes s’était simplement mis de côté lorsque Limerick avait fait feu. Il était indemne.

Maintenant, le revolver du directeur de l’American-Meat était vide : ses cinq balles enfouies dans les boiseries.

— Pas un geste, Limerick, ou j’appelle ! ordonna William Obbes en fixant son ennemi. Asseyez-vous sur ce fauteuil et écoutez-moi : les portes sont épaisses ici, on n’a certainement rien entendu. J’oublie votre agression : elle est trop naïve ! Si c’est ainsi que vous comptez vous approprier l’héritage de Graham Brown !

— Ah !… vous savez bien, oui ! vous savez bien que je ne suis pas venu ici pour pareille chose ! Comment, vous me faites emprisonner, et, non content de cela, vous m’écrivez une lettre anonyme insultante et narquoise…

— Êtes-vous fou, Limerick ? s’écria William Obbes sans lâcher le bouton de la sonnette.

— Non ! Tenez – et Limerick tira de sa poche un papier qu’il tendit à l’attorney général – reconnaissez-vous votre œuvre ?

William Obbes étendit la main, et sans cesser de tenir son regard fixé sur Limerick, jeta les yeux sur la mystérieuse lettre.

— Sur mon honneur, Limerick, je suis complètement étranger à ceci… Ainsi, vous avez donc bien enlevé mistress Strickley ?

— Ce n’est pas votre affaire !

— Ah ?… Et c’est vous, avouez-le, qui m’avez fait cambrioler par une espèce de boxeur.

— Quoi ? Moi ?

L’étonnement qui se peignit sur les traits de Limerick fut si sincère et si spontané que William Obbes – qui s’y connaissait – en resta stupéfait.

— Ainsi ce n’est pas vous qui m’avez fait cambrioler ? Non !

— Alors, c’est Samuel Strong ! Ah ! le misérable !

— Je comprends tout… C’est lui. Oui, c’est lui qui le premier a lancé contre moi l’accusation d’avoir supprimé mistress Strickley.

— … Non sans raison ! murmura Obbes.

— C’est lui qui a dû vous faire cambrioler et ensuite m’envoyer la lettre anonyme afin de m’inciter à me venger de vous… il connaît mon caractère… Ah ! Tenez, Obbes, je vous fais toutes mes excuses !… Nous avons été joués aussi bien l’un que l’autre par ce misérable… Et je ne serais pas étonné qu’il soit pour quelque chose dans le crime dont Charlotte Gladden est accusée.

— Je ne crois pas ! déclara Obbes… Charlotte Gladden est une vile criminelle d’après les renseignements parvenus ici… elle ira au bagne, cela ne fait aucun doute. Pauvre fille ! Elle passe en cours d’assises dans trois jours… N’en parlons plus !

Arnold Limerick ne tenait pas du tout à en parler et, pour le montrer, inclina la tête en signe d’assentiment.

— Et mistress Strickley ? Qu’en avez-vous fait ? continua l’attorney.

— Vous me permettrez d’être discret… j’avais donné des ordres pour qu’il n’en soit plus parlé… L’affaire a bien marché, mais depuis mon arrestation, je n’ai plus de nouvelles de mon « correspondant » et j’incline à croire que l’auteur de la lettre a dit vrai… et que la vieille femme est en son pouvoir.

« Il faut donc museler Strong !

— Oui ! Et je m’en charge, moi, Arnold Limerick. Il y a trois ans, vous le savez, Strong a publié dans son journal, et dans le seul but de me nuire, une série d’articles sur la façon dont étaient fabriquées mes conserves. Il m’a à demi ruiné ! Le bandit ! Mais rira bien qui rira le dernier !

— Je vous approuve, Limerick. Quand je pense que cet homme n’a pas hésité – vous vous doutez dans quel but – à me faire cambrioler !

— Je suis complètement avec vous. Vous pouvez aller de l’avant. Je vous couvre ! Vous savez mon influence… Marchez !

— N’ayez crainte. Je vous vengerai avec moi… Quand je pense que j’aurais pu vous tuer bêtement à son profit !

— … C’était le bagne… Strong l’avait prévu !

— Patience. Laissez-moi faire. Vous entendrez parler de moi !

— Pas d’imprudence, surtout !

— Je ne suis pas un imbécile ! Ainsi, c’est entendu, traité d’alliance entre nous… Que diable ! l’héritage de Brown est assez considérable pour nous deux !

— Je le crois !

Les deux hommes se serrèrent la main, et Arnold Limerick prit congé.

Sitôt qu’il fut parti, William Obbes se frotta les mains et sourit silencieusement :

— Il va sûrement l’assassiner : il ira ensuite au bagne et je resterai seul…

« Imbécile ! ça se mêle de tirer des coups de revolver !…

En sortant de chez l’attorney général, Arnold Limerick ne rêvait que vengeance. Et cette vengeance lui était d’autant plus agréable qu’elle lui assurait en même temps une part plus grosse de l’héritage de Graham Brown. Strong mort, Charlotte Gladden au bagne, mistress Strickley morte – car, certes, la vieille demoiselle ne vivrait pas longtemps en admettant qu’elle vécût encore – ils resteraient deux à se partager les cent quatre-vingt millions de dollars ! Quatre-vingt-dix millions pour chacun – autant dire cent ! Ah ! ce qu’il liquiderait de suite sa fabrique !

L’esprit égayé par ces pensées, Arnold Limerick se dirigea vers la gare, prit un billet et monta dans le premier train allant à New-York.

Samuel Strong, le puissant directeur du World’s Herald, habitait à New-York une somptueuse maison dans la cinquième avenue.

Il finissait de déjeuner avec son secrétaire, lorsqu’un valet lui fit passer la carte d’Arnold Limerick.

— Que peut-il bien me vouloir ?... Faites entrer dans mon cabinet de travail ! ordonna-t-il au domestique.

Et, se levant, il alla à la rencontre de son cousin.

Samuel Strong, dont les accusations, il le pensait, avaient conduit Limerick en prison, croyait trouver devant lui un homme en fureur. Il fut bien étonné lorsque Arnold, la physionomie souriante, lui tendit aimablement la main en disant :

— Je suis heureux de vous trouver, mon cher Samuel !… j’ai à vous parler sérieusement !

— Ah !… Je vous écoute ! répondit Strong, réservé, tout en serrant la main de son interlocuteur.

— Eh bien, voici l’affaire. Je serai bref. Avant tout, permettez-moi de vous dire que j’ai tout oublié de nos petites inimitiés. Je viens vous proposer un traité d’alliance.

« Comme moi, vous avez été trompé par notre ennemi commun : William Obbes !

— Comment ?

— Oui, William Obbes !… Vous m’avez accusé d’avoir enlevé mistress Strickley. – Mon Dieu, votre supposition était vraisemblable. – Eh bien, c’est William Obbes qui est le coupable.

« Aussi, n’a-t-il pas perdu de temps pour me faire arrêter, cela faisait deux compétiteurs de moins s’il parvenait à me faire condamner ! Mais, je me suis renseigné ! J’ai les preuves, m’entendez-vous, j’ai les preuves de l’ignominie d’Obbes !

— Et, où sont-elles ? demanda Strong, intéressé.

— Pas sur moi, bien sûr ! De plus, deux hommes à ma solde ont réussi à s’emparer du personnage qui a coopéré à l’enlèvement de mistress Strickley… il est emprisonné dans une des caves de ma fabrique à Chicago.

— Mais où est mistress Strickley ?

— Je ne sais. Je sors de prison et suis venu de suite vous voir, dès que j’ai été averti de la canaillerie d’Obbes !

— Bref, que voulez-vous de moi ? questionna Strong en regardant son interlocuteur bien en face.

— Vous vous en doutez ! je vous demande de vous allier avec moi contre Obbes. Nous partagerons ainsi l’héritage !

— Et mistress Strickley ?

— Elle est vieille…

— Je vous comprends ! J’accepte. Mais je veux voir moi-même l’homme complice d’Obbes… j’aime à me rendre compte personnellement… À Chicago, vous me montrerez vos preuves. Si vous le voulez, nous partirons cet après-midi. À cette seule condition, je suis votre homme !

— Entendu ! dit Arnold Limerick en réprimant un tressaillement de joie.

À trois heures de l’après-midi, les deux cousins partaient pour Chicago, où ils arrivèrent à deux heures du matin, deux jours et demi plus tard.

À travers les rues désertes, ils se dirigèrent vers la fabrique de Limerick qui était voisine de la gare : Samuel Strong ayant accepté l’hospitalité que lui offrait le fabricant de conserves.

Afin de faciliter l’incessante surveillance du patron, la maison d’Arnold Limerick était bâtie au centre d’une cour située au milieu de la fabrique. Sous prétexte de prendre au plus court, Limerick, au lieu de passer par la grande porte, pénétra avec son cousin dans une sorte de poterne ouvrant sur un long couloir qu’éclairaient faiblement de petites lampes électriques scellées de loin en loin dans le mur.

— Quel diable de chemin vous faites-nous prendre là ! s’écria Strong.

— Oh… ne vous effrayez pas, nous serons ainsi de suite arrivés.

À l’extrémité du couloir s’ouvrait une porte sans serrure, Limerick la poussa et s’effaça pour laisser passer Strong…

Celui-ci l’eut à peine franchie qu’il s’écria :

— Pouah ! ce que ça…

La moitié de sa phrase lui resta dans le gosier : d’un formidable coup d’épaule, Arnold Limerick venait de le pousser dans une profonde cuve de saindoux s’ouvrant au ras du sol, et que le malheureux n’avait pas eu le temps d’apercevoir.

— Au secours ! hurla Strong englué dans le saindoux tiède.

— Crève donc, porc !

Et Arnold Limerick alla vers le mur et tourna un commutateur de bois. Un gargouillement s’entendit : le fabricant de conserves venait de mettre en marche la barboteuse électrique qui sert à malaxer le saindoux dans la cuve.

— Aaaah !… Oh !

C’était Samuel Strong qui, saisi par les griffes d’acier de la barboteuse, exhalait son suprême cri de douleur.

— … Si les détectives te trouvent, ils seront bien fins ! s’exclama Limerick en ricanant : Ah ! tu as dit du mal de mon saindoux, cher Strong. Tu vas m’en fournir deux cents livres !

Comme l’assassin achevait ces mots des pas se firent entendre dans le couloir…

V

Arnold Limerick tressaillit violemment et se retourna : la porte venait de s’ouvrir et deux hommes, en lesquels il reconnut des ouvriers récemment embauchés, apparurent. L’un d’eux portail une lanterne, l’autre braquait un revolver sur le directeur de l’American-Meat :

— Un geste et je tire ! affirma-t-il, tandis que son compagnon tournait le commutateur de la barbotteuse électrique et arrêtait l’horrible machine.

— Mais que me voulez-vous ? gronda Limerick… Que faites-vous ici ?

— Tu t’en doutes, fripouille… Le cadavre de Samuel Strong n’est pas encore méconnaissable. Nous te suivons depuis ton arrivée !… Allons, marche devant ou gare !

Tout était découvert ! En place de la fortune rêvée, Limerick entrevit la chaise électrique.

Jouant le tout pour le tout, il sauta à la gorge de son interlocuteur avant que celui-ci, surpris, ait pu faire usage de son arme.

Une lutte terrible s’engagea entre les deux hommes, Limerick cherchant à étrangler son adversaire ! Mais elle fui courte.

L’ouvrier qui tenait la lanterne vint au secours de son compagnon et de ses deux mains enserra le cou de l’assassin. Celui-ci, râlant, lâcha prise et fut aussitôt solidement ligoté. Un des deux hommes resta près de lui et l’autre alla avertir le concierge de la fabrique, du drame qui venait de se dérouler.

Le cerbère, stupéfait et épouvanté, s’habilla en hâte, courut au poste de police le plus proche et revint bientôt flanqué de deux policemen. Ceux-ci aidèrent les deux ouvriers à transporter le prisonnier dans la loge du concierge où il fut laissé sous la surveillance de ce dernier.

Ceci fait, policemen et ouvriers, munis d’une échelle et d’un croc, allèrent à la cuve de saindoux dans laquelle avait été précipité le directeur du World’s News. Après deux heures d’efforts, ils parvinrent à retirer le cadavre mutilé et sanglant de Samuel Strong, presque méconnaissable.

Entre temps, le jour était venu. Un des policemen téléphona au poste de police le plus voisin, et un quart d’heure plus tard, le misérable Arnold Limerick montait dans la voiture cellulaire qui devait le conduire à la prison.

 

*    *    *

 

Dans la matinée, la nouvelle de l’assassinat de Samuel Strong par Arnold Limerick fut connue dans tous les États-Unis. Elle y produisit une impression énorme, d’autant plus que, le même jour, commençait à la Nouvelle-Orléans le procès de miss Charlotte Gladden, accusée d’assassinat.

Ainsi le fantastique héritage de Graham Brown semblait porter malheur à ses bénéficiaires. Jusqu’ici, un seul restait indemne : l’attorney général William Obbes !

Strong mort, mistress Strickley disparue, Limerick et miss Gladden inculpés d’assassinat, William Obbes restait seul à hériter des cent quatre-vingt millions de dollars.

La malheureuse Charlotte Gladden, malgré qu’elle se défendît avec énergie, semblait perdue. Tout concourait à prouver sa culpabilité : elle avait, le soir du crime, envoyé à miss Minnie Legg, un billet qu’on avait retrouvé, la priant de venir passer la soirée.

Or, miss Minnie Legg avait, le jour même touché une forte somme à la banque où ses fonds étaient déposés, et cet argent avait été retrouvé dans le secrétaire de Charlotte !

De plus, l’arme ayant servi à assassiner miss Legg n’était autre que le coupe-papier en bronze appartenant à miss Gladden !

Et cette dernière avait été trouvée plongée dans une sorte de torpeur stupide auprès de sa victime, torpeur, disait le juge, habituelle aux criminels novices.

À tout cela Charlotte répondait qu’elle avait bien invité miss Legg à venir ; qu’elle était restée avec elle jusqu’à onze heures, heure à laquelle elle s’était endormie sans s’en apercevoir, pour se réveiller auprès du cadavre encore chaud de son amie.

Et comme le juge prétendait que Charlotte avait assassiné sa victime pour la dépouiller, ainsi qu’en témoignait l’argent trouvé dans le secrétaire, la jeune fille répondit victorieusement en invoquant l’héritage de Graham Brown qui la dispensait de chercher de l’argent…

— Mais vous ignoriez encore, comme tout le monde, que Graham Brown n’avait pas fait de testament !

— Pardon, la veille, M. Luke Thomas, solicitor, était venu me trouver pour me proposer d’abandonner mes droits sur l’héritage, moyennant cent mille dollars, en prétextant les longs procès qu’il me faudrait soutenir pour entrer en possession…

— Et vous avez refusé ?

— Oui, malgré que cet homme fût allé jusqu’à m’offrir cinq cent mille dollars…

— Parfait : vous comptiez vivre jusque-là, car vos ressources sont modestes…

— Elles me suffisent, monsieur !

— Il paraît que non puisque, pour les accroître, en attendant l’héritage Brown, vous n’avez pas hésité à assassiner lâchement votre amie !

— Je suis innocente !

— Les juges apprécieront !

Huit jours avant les débats, Charlotte fut avertie qu’elle avait été pourvue d’office d’un avocat. Celui-ci vint la voir le jour même : c’était un homme d’une quarantaine d’années, à l’aspect sévère et triste.

Il se nommait Elias Haworth. En vérité, c’était un singulier avocat ! Après que Charlotte lui eut affirme son innocente, il hocha la tête et s’écria :

— C’est peut-être vrai, miss, mais si invraisemblable…

« Pour moi, je vous conseille d’avouer et de manifester un sincère repentir…

— Mais je suis innocente, maître ! répondit la jeune fille indignée.

— Possible… Ce que je vous en dis, moi, c’est dans votre intérêt… Si vous vous repentez, je me charge de vous en tirer avec quinze ou vingt ans au plus, car vous risquez la mort, songez-y, miss !

— Cela m’est égal… D’abord, puisque vous me croyez coupable, je vous prie de me laisser en paix. Je me défendrai seule… Vous pouvez sortir, monsieur !

Elias Haworth eut beau insister. Il ne tira rien autre de l’infortunée, bien qu’il revînt chaque jour à la charge.

Le jour du procès arriva enfin. William Obbes avait tenu à y assister. Aussi, une heure après le départ d’Arnold Limerick, avait-il pris le train pour la Nouvelle-Orléans.

Lorsqu’à neuf heures du matin, les jurés pénétrèrent dans la grande salle du Palais de Justice de la Nouvelle-Orléans, William Obbes vêtu d’une robe d’avocat était déjà installé dans un coin, décidé à ne rien perdre du spectacle.

Après que les jurés se furent assis, le président de la Cour donna l’ordre d’amener l’accusée.

Depuis trois mois qu’elle languissait en prison, Charlotte Gladden s’était transformée : maintenant ses yeux creusés par les larmes, rappelaient seuls sa merveilleuse beauté ; ses lèvres pâles, son teint d’une blancheur crayeuse ainsi que le cerne entourant ses yeux disaient éloquemment les souffrances endurées par l’infortunée jeune fille.

Elle parut, vêtue de noir, regardant droit devant elle, et s’assit dans le box réservé aux accusés.

Un murmure sympathique courut dans la salle. Les débats commencèrent aussitôt.

Après l’interrogatoire d’identité, le juge résuma les charges pesant sur l’accusée.

En vain, Charlotte se défendit-elle elle-même avec l’ardeur et l’éloquence que donne une juste cause : elle ne put convaincre les jurés – d’autant plus qu’il fut reconnu que le solicitor Thomas Luke, dont elle invoquait le témoignage, était inconnu à la Nouvelle-Orléans ! La bonne de Charlotte Gladden affirma, de plus, n’avoir jamais vu ce personnage – ce qui était vrai, puisqu’il était venu chaque fois pendant qu’elle était en course, ainsi que le fit remarquer Charlotte au président.

Le réquisitoire du juge, qui, en Amérique, fait fonction d’avocat général, fut bref et serré. Tout confondait l’accusée dont il flétrit le cynisme : une condamnation sévère s’imposait. Il la demanda aux jurés.

Elias Haworth tenta d’obtenir la pitié pour sa cliente en invoquant l’âge de Charlotte. Sa défense fut faible et maladroite : Charlotte Gladden, convaincue d’assassinat avec préméditation, et de vol, sans circonstances atténuantes, fut condamnée à mort.

En entendant le terrible arrêt, Charlotte pâlit un peu plus, mais ne broncha pas : que lui importait la vie ! Flétrie, repoussée de tous, abandonnée même de son fiancé dont elle n’avait plus eu de nouvelles depuis son arrestation, (et il n’avait-même pas répondu à la lettre qu’elle lui avait envoyée pour lui demander conseil au sujet de Luke Thomas), la mort lui apparaissait comme une délivrance.

— Vous n’avez rien à ajouter ? questionna le juge.

— Rien !

— Gardes, reconduisez la condamnée !

— Dans un coin, William Obbes, les lèvres crispées d’un sourire satanique, exultait.

À lui, à lui seul, les millions de Graham Brown !…

Il quitta sa robe d’avocat et, l’âme en joie, sortit du palais de justice.

Il était une heure de l’après-midi.

William Obbes se dirigea vers un restaurant : dans la rue on criait le South Sun. Il en acheta un et apprit ainsi l’assassinat du Samuel Strong et l’arrestation consécutive d’Arnold Limerick.

Alors, sa joie ne connut plus de bornes !

Ainsi, ses plans avaient abouti… Plus personne maintenant pour lui disputer l’héritage.

William Obbes entra dans un restaurant et se fit servir un excellent dîner.

VI

William Obbes eût certainement perdu son appétit s’il avait pu voir ce qui se passait au même moment dans la prison où Charlotte Gladden avait été conduite après sa condamnation.

Après l’avoir introduite dans sa cellule, le gardien jetait un rapide regard dans le couloir et disait d’une voix rapide et presque imperceptible :

— Courage, miss… M. Mark Brooks me charge de vous dire que vous serez libre et réhabilitée avant huit jours, il tient l’assassin… Chut !…

Et le geôlier, sans attendre une réponse, ferma la porte à grand bruit, et s’en alla en faisant tinter ses clés.

… Le même jour, à six heures vingt-deux du soir, William Obbes, heureux et satisfait, quittait la Nouvelle-Orléans pour Washington.

Un cigare en bouche, les bras appuyés aux accoudoirs de velours du fauteuil où il était affalé, l’attorney général regardait défiler à travers la vitre du pullman-car les riches campagnes de la Louisiane. Le soir venait : sur le fond rouge du ciel les fûts tourmentés des cocotiers et les tiges droites comme un des palmiers se détachaient nettement. William Obbes avait l’âme poétique.

Il soupira, huma voluptueusement le parfum de son cigare et murmura :

— Quel beau pays !… Ce coucher de soleil est admirable !

— N’est pas ? C’est vraiment merveilleux !

Obbes détourna la tête : pendant qu’il s’absorbait au spectacle du soleil couchant, trois hommes étaient venus s’installer dans son compartiment sans qu’il les vît, ni ne les entendit. L’un d’eux avait répondu à l’exclamation de l’attorney. William Obbes se crut obligé d’ajouter :

— Oui, La Louisiane est privilégiée sous le rapport du climat…

L’attorney avait prononcé cette phrase d’un ton dédaigneux et détaché afin de faire comprendre à ses interlocuteurs qu’il ne tenait pas à lier conversation. En gens de tact, ils se turent. L’un d’eux tira un journal de sa poche, et ses deux compagnons allumèrent un cigare.

À la dérobée, William Obbes, par une vieille habitude de juge, les examina. Ils paraissaient appartenir au meilleur monde : vêtement à la dernière mode d’une coupe sobre et élégante à la fois mais soignée… Leurs visages, légèrement bronzés, semblaient indiquer qu’ils vivaient au grand air.

— De riches planteurs, sans doute, pensa Obbes.

Et, sans plus s’en inquiéter, il reprit sa contemplation à travers la vitre.

Lancé à quatre-vingt milles à l’heure, le train, après avoir dépassé Baton-Rouge, quittait la Louisiane et filait à travers les immenses plaines de l’État de Mississipi.

Après avoir dîné dans le wagon-restaurant, Obbes avait regagné son fauteuil et vers onze heures il résolut d’aller se coucher.

À ce moment, le train venait de dépasser la ville de Canton et ralentissait par mesure de prudence pour franchir le pont branlant qui enjambe la Big-Black River. Obbes, occupé à plier son pardessus avant de se lever, n’entendit pas un de ses compagnons murmurer :

— Nous y sommes !

Mais il le vit presque aussitôt se lever, empoigner le signal d’alarme et le tirer avec vigueur.

— Que faites-vous là ? voulut dire Obbes.

Sans lui répondre un des deux autres bondit sur lui et lui enserra la gorge dans ses deux mains nerveuses tandis que le troisième l’entourait prestement d’une longue lanière de cuir.

Avant d’avoir songé à se défendre Obbes était réduit à l’état de saucisson soigneusement ficelé.

D’un sac de voyage grand ouvert, un des agresseurs tirait promptement une sorte de cagoule noire, faite de cuir doublé d’une épaisse couche d’ouate, et en coiffait du crâne aux épaules l’attorney à demi étranglé…

Cependant le convoi s’arrêtait dans la nuit. Le chef de train, un fanal à la main, arrivait en courant vers le wagon : au moment où il l’atteignait, l’homme qui avait tiré la sonnette d’alarme lui lança une poignée de poivre dans les yeux et d’un coup de pied éteignit sa lanterne.

Puis il remonta dans le wagon qu’il traversa en coup de vent et rejoignit ses compagnons qui, portant sur leurs épaules William Obbes semblable à un ballot, étaient déjà descendus du train et s’enfuyaient à travers les hautes herbes…

« Aveuglé par le poivre qui lui brûlait les yeux, le malheureux chef de train était tombé sur le sol auprès de sa lanterne éteinte.

Les voyageurs, presque tous déjà couchés, se réveillaient les uns après les autres et demandaient à grands cris la cause de cet arrêt intempestif.

Enfin, plusieurs d’entre eux descendirent sur la voie, et, attirés par ses gémissements, découvrirent le chef de train. Celui-ci ne put leur donner aucune explication.

Le mécanicien, prévenu, alla lui-même visiter le compartiment d’où avait été tirée la sonnette d’alarme : il était vide ! Mais personne ne put dire où étaient passés ses occupants.

— Nous verrons cela à Memphis ! conclut le mécanicien après avoir fait transporter le chef de train dans un wagon-lit où un médecin qui était parmi les voyageurs lui donna les soins nécessités par son état ; pour le moment il faut partir. Il y a un train derrière nous !

Le convoi se remit en marche dans la nuit.

… Les agresseurs de William Obbes, portant leur prisonnier comme un paquet, marchaient toujours. Ils s’arrêtèrent lorsqu’ils virent repartir le train, et l’un d’eux, tirant de sa poche un sifflet, fit alors retentir l’air d’un mugissement prolongé. Un bruit semblable lui répondit presque aussitôt.

— Reno est là ! dit l’homme qui avait sifflé : marchons !

Les trois mystérieux personnages soulevèrent Obbes qu’ils avaient déposé à terre et se dirigèrent vers l’endroit d’où on avait répondu à leur signal. Ils arrivèrent bientôt au bord d’une route boueuse au milieu de laquelle stationnait un luxueux automobile, ses lanternes éteintes.

— C’est lui ? demanda le chauffeur aux trois hommes, en désignant Obbes.

— Oui !

— Tout a bien marché, chef !

— Admirablement !

— Alors, en route, donc !

William Obbes fut aussitôt enfourné dans le véhicule. Ses agresseurs s’assirent auprès de lui, et l’auto démarra à toute vitesse. Vers trois heures du matin, il s’arrêta au pied d’une colline près de laquelle s’érigeait une chaumière large et basse, faite de troncs d’arbres non équarris et de terre glaise, comme il s’en trouve au milieu des immenses plaines du Mississipi.

Les trois hommes descendirent et y transportèrent l’attorney général.

La chaumière se composait d’une vaste pièce au sol de terre battue, meublée de six escabeaux de bois brut, de trois lits de camp de toile, d’une immense armoire et d’une large table. Le long des murs étaient fixés des porte-manteaux auxquels étaient pendus des fusils.

Deux fenêtres étroites, connue des meurtrières et garnies de barreaux de fer distribuaient, le jour, une parcimonieuse lumière.

Au fond de la salle, il y avait une large cheminée dans laquelle flambait un feu de bûches.

Une rudimentaire lampe à pétrole, faîte d’un bidon de fer blanc sur lequel avait été adapté un bec posé sur la table, répandait autour d’elle une lueur jaune. Ayant déposé William Obbes, inanimé, sur le sol, les trois hommes aidèrent le chauffeur à pousser l’automobile dans un hangar de planches attenant à la chaumière, puis, en sa compagnie, allèrent s’asseoir dans l’immense salle, non sans avoir soigneusement verrouillé la porte.

Pendant quelques instants, le silence régna et fut interrompu par le chauffeur de l’automobile, qui, se levant, marcha vers William Obbes et s’écria :

— Il faut que je voie sa figure à cet oiseau de malheur !

Il se baissa et, d’un couteau tiré de sa poche, coupa la corde qui retenait la cagoule de cuir sur la tête de l’attorney.

William Obbes ouvrit les yeux, mais dut les fermer aussitôt, la lumière crue de la lampe à pétrole les faisant clignoter.

Dès qu’il se fut accoutumé à la lumière, il regarda autour de lui et aperçut l’homme qui, dans le train, lui avait sauté à la gorge, entouré de ses trois acolytes debout autour de lui, la face crispée d’un rire ironique.

— Prenez garde, bandits ! Je vous reconnais, vous avez déjà eu affaire à moi… Je vous somme de me délier aussitôt, dit-il, ou vous saurez ce qu’il en coûte de vous attaquer à un attorney général !

— S’il n’en coûte qu’un prix proportionné à ta valeur, cela ne sera pas cher ! goguenarda l’homme qui paraissait être le chef. Mais tu ne te figures, pas, j’espère, que nous t’avons transporté ici pour le plaisir de t’offrir une partie de campagne, hein ? Écoute-moi avec attention, tu m’entends ?

William Obbes garda un silence dédaigneux.

— Tu ne veux pas répondre ? À ton aise. Nous verrons cela tout à l’heure… En attendant je te préviens que tu es en notre pouvoir, et que tu n’as de secours à attendre de personne. Bien. Tu vas nous dire quel est l’ignoble individu que tu as soudoyé pour assassiner miss Minnie Legg : c’est un policier, l’affaire est trop bien machinée !... Tu vas nous dire où est cet homme. Et ensuite écrire la confession de ton crime !

« Les millions de Graham Brown ne sont pas pour toi, mets-toi cela dans la tête… Maintenant je t’avertis que si tu ne réponds pas d’une manière satisfaisante, tu entends : je dis satisfaisante ! aux questions, que je viens de te poser, je t’avertis que nous sommes décidés à te faire subir des tortures telles que tu appelleras la mort à grands cris… J’attends !

VII

William Obbes resta un instant silencieux, comme s’il se recueillait : il regarda ses gardiens ; leurs visages décelaient une résolution implacable. Lentement, l’attorney général parla :

— Je ne connais pas miss Gladden : si les jurés l’ont déclarée coupable, c’est qu’elle l’est. Je vous affirme que vous vous trompez sur son compte : je plains cette malheureuse jeune fille autant que vous !

Le chef des bandits, ou supposés tels, avait écouté avec attention ce petit discours. Il répondit :

— Entends-moi, William Obbes : je vais essayer de te faire comprendre ! Charlotte  Gladder, toi, Arnold Limerick, Samuel Strong, Winifred Strickley êtes les héritiers de Graham Brown. Or, entends-tu, je sais que c’est à ton instigation que le crime de l’avenue Saint-Charles a été commis. Te voilà renseigné ? Inutile de nier. Réponds : quel est l’assassin ? Où est-il ?

— Je ne comprends rien à ce que vous dites !

— Bon. Nous allons essayer de te faire comprendre !…

L’homme tira de sa poche une mince cordelette, l’enroula quatre fois autour du crâne de William Obbes, et en noua étroitement les deux bouts. Puis, entre le crâne et la corde, et passa le manche d’un poignard.

— Maintenant, William Obbes, dit-il, veux-tu oui ou non, me dire le nom et l’adresse de l’assassin de miss Minnie Legg ?

— Je n’en sais rien !

L’homme s’accroupît auprès de l’attorney général, saisit le manche du poignard d’une main, la pointe de l’autre et lui fit faire un tour. Les cordelettes se tendirent et entrèrent dans la chair, qui, violette, se fendit et laissa suinter le sang.

Sous l’effroyable pression lui comprimant le crâne, William Obbes eut un frisson qui le secoua tout entier et le fit se rouler sur le sol ; mais les trois autres assistants, s’étant précipitées sur lui, le maintinrent immobile.

Il râla :

— Ass… assez !

— Veux-tu répondre ?

— Ou… i !

Le bourreau amateur desserra l’étreinte broyant le crâne de l’attorney, et, sans lâcher l’instrument de torture, s’écria :

— Alors… comment s’appelle l’assassin de miss Minnie Legg ?

— Peter Luke !

— Tu mens, c’est Thomas Luke !

— Non ! c’est son fils !

— Quel est le vrai nom de Peter Luke ?

— Je ne sais… ah !

(Le tortionnaire venait de donner un demi-tour au poignard.)

— Allons, dit-il, le vrai nom de Peter Luke ?

— James Baker !

— Où est-il ?

— Je ne sais… Ah ! laissez-moi parler !… Si vous voulez, je me charge de faire évader miss Gladden, je vous le jure !

— Inutile ! Allons, dis-nous où se cache James Baker ou je serre !

— Il est juge de paix à Pensacola !

— Comment l’as-tu connu ? Parle, tonnerre ! je commence à perdre patience, by God !

— J’ai connu son père, Luke Baker, qui était mon greffier et fut condamné avec son fils à vingt ans de « hard-labour » ; j’ai réussi à les faire gracier… Ils me sont dévoués !

— C’est pour cela que tu as eu l’idée d’envoyer Luke Barker, sous le nom de Luke Thomas, proposer à miss Gladden l’abandon de ses droits contre cinq cent mille dollars.

— Vous vous trompez : c’est quarante millions de dollars que j’offrais !

— C’est donc que Luke Baker s’est moqué de toi… Ainsi tu viens d’avouer que tu proposais quarante millions de dollars à miss Gladden contre son désistement… ah ! ah !… tu n’es pourtant pas un imbécile, hein ?

« Mais procédons par ordre. Donc James Baker est à Pensacola… depuis quand ?

— Depuis un mois…

— Et sous quel nom ?

— Charles Morris !

— Bien, nous verrons cela… Et son digne père Luke Barker, où est-il ?

— Avec lui, à Pensacola…

— Merveilleux !… Et lequel des deux a assassiné miss Minnie Legg ?

— Je ne sais…

— Nous le saurons. Récapitulons : James Barker est juge de paix à Pensacola sous le nom de Charles Morris, et son père habite avec lui ; tous deux sont les assassins de miss Legg…

« C’est bien cela ?

— Oui !

— Maintenant, une seule question : où est le testament par lequel Graham Brown lègue sa fortune à miss Gladden ?

— Il n’y en a pas !

— Si !… et tu dois même l’avoir conservé. Il nous le faut ! Écoute-moi bien : vous étiez cinq à vous partager la fortune de Graham Brown s’il n’y avait pas eu de testament ; or, si je compte bien, cela eût fait trente millions de dollars pour chacun, au plus : et tout à l’heure, tu as été assez naïf, entends-tu, pour nous avouer que tu avais fait offrir à miss Gladden quarante millions de dollars contre abandon de ses droits !… Alors ? C’est donc que tu savais qu’ils valaient plus… Parce qu’il y a un testament en sa faveur ! Et comme tu hais cordialement tes cousins Limerick et Strong, et que, miss Gladden exécutée et envoyée au bagne, tu deviens son héritier, tu as donc gardé le testament ! Tu vas donc nous dire où est ce testament. Résumé : tu ne sortiras d’ici que quand le père et le fils Baker seront entre nos mains ainsi que le testament de Graham Brown. Le temps presse. Parle.

William Obbes était anéanti. Les dents claquantes, il balbutia :

— C’est vrai, il y avait un testament… mais je vous jure que je l’ai brûlé !

— C’est regrettable… En ce cas je vais recommencer le tourniquet !

Mais l’attorney général était à bout de forces. Avant que son implacable bourreau eût resserré la corde lui étreignant le crâne, il avoua :

— Le testament est dans mon coffre-fort à Washington…

— Ah ! que voilà une belle franchise !… Malheureusement, j’ai moi-même exploré ton coffre-fort avec mon ami Joe Brace, tu sais, le boxeur !

— C’est dans le coffre-fort de mon appartement !

— Ah ! nous allons nous en assurer… Et quel est le mot qui permet d’ouvrir cet admirable coffre-fort ?

— Tolle (mot latin qui signifie prends).

— Voilà un mot approprié où je ne m’y connais pas ! Je ne te demande pas tes clés : si elles sont sur toi, nous allons les avoir de suite, car tu vas me permettre de te fouiller !

Et sans attendre de réponse, l’homme enleva la cordelette ceignant la tête de l’attorney et fit un signe à ses compagnons. Ceux-ci, à l’aide de leurs poignards, eurent tôt fait de lacérer les vêtements de William Obbes. En un instant le vieillard se trouva nu comme un ver ! Il fut roulé dans un manteau que celui qui avait torturé Obbes alla décrocher au mur, tandis que les trois autres acteurs de cette scène fouillaient en hâte jusqu’aux doublures les vêtements de l’attorney. Ils contenaient un mouchoir, un trousseau de clés, un carnet de chèques et un portefeuille de cuir rouge.

— Voyons un peu ce que contient le portefeuille ! observa le chef des bandits.

Il mit aussitôt son idée à exécution.

— Peuh !… ce n’est pas bien intéressant, dit-il en retirant trois billets de banque… j’aurais cru trouver mieux !

Comme il parlait ainsi, il surprit un éclair de joie dans les yeux de William Obbes :

— Ah ?… il paraît que j’oublie quelque chose !… Sacré attorney !

L’homme eut un rire narquois, et de son poignard éventra le mince portefeuille. Il ne put retenir une exclamation de joie. Entre la doublure de soie et le maroquin, un mince papier se dissimulait. Il s’en saisit, se leva et alla l’examiner à la lueur de la lampe posée sur la table. Il lut ce qui suit :

 

J’avoue avoir assassiné le détective Patrick Maid le 25 janvier à 9 heures du soir dans la prison de Tombs. Que Dieu ait pitié de moi.

JAMES BAKER.

 

— Ah ! ah ! Voilà que je sais avant la justice ce qu’est devenu cet imbécile de Patrick Maid que l’on disait suicidé il y a trois ans !…

« Compliments, monsieur l’attorney général, vous êtes fin ! Ce petit papier était pour servir au cas où Barker regimberait ! Pas mal inventé ! Mais comment diable te l’es-tu procuré, fripouille ! Allons, parle, par le crâne du diable ! et vite !

William Obbes maintenant s’abandonnait. Semblable à une énorme limace, il gisait sur le sol, tous ses muscles détendus, à bout de volonté, prêt à tout… D’une voix sourde, il répondit :

— C’est moi qui ai instruit l’affaire et ai recueilli la déposition de… du détective mourant… James Baker l’a assassiné dans la cour de la prison en essayant de s’évader… Mais, aux cris de sa victime, il a pu rentrer dans sa cellule dont il avait une fausse clé… « Je fus appelé pour prendre la déposition du malheureux Patrick, mais il était dans le coma… Il en sortit, alors que je venais d’envoyer mon greffier me chercher un objet oublié... Le médecin aussi s’était éloigné… j’étais seul avec le mourant qui parvint en réunissant ses forces à me désigner son assassin… je m’en doutais… je gardai ce secret par devers moi, mais fis une enquête dont les éléments sont dans mon coffre-fort et prouvent indubitablement la culpabilité de James Baker à qui je promis le silence s’il voulait signer l’aveu que… vous avez trouvé, et… être mon… homme !

— Bien pensé !… Tu ne nous avais pas raconté cela tout à l’heure ? Cachottier, va !… Écoute, William Obbes. Je vais partir dans quelques instants pour vérifier tes déclarations : je vais d’abord aller chez toi à Washington, prendre possession du testament de Graham Brown ; j’irai ensuite à Pensacola causer avec messieurs Barker père et fils… Après, nous verrons. Une dernière fois, je te somme de dire la vérité ; il est encore temps si tu as menti !… Mais sache bien que si tu m’as induit en erreur, tu seras ici même ficelé entre deux planches et scié vivant en commençant par la plante de pieds : je te livrerai à deux nègres de nos connaissances, qui s’y entendent. Parle, maintenant !

— J’ai dit la vérité ! articula Obbes d’une voix lasse.

— C’est bon… Marshall, Gordon, veillez sur le gibier ! Toi, Reno, viens avec moi jusqu’à la gare avec l’auto, tu la ramènera ici ! Nous allons voir si ce monsieur a dit vrai ! Je vous télégraphierai à la gare quand il faudra le lâcher !

VIII

Lorsque John Strobbins, après une fouille approfondie, eut constaté que mistress Strickley avait disparu de sa maison, il resta un instant songeur.

— Je vous remercie, dit-il à la vieille dame qui lui avait fait visiter le logement de mistress Strickley.

Et ayant salué, il partit à grandes enjambées, laissant son interlocutrice stupéfaite.

Un tramway passait, il sauta dedans et, quelques minutes plus tard, arriva devant le petit pied-à-terre qu’il possédait à San-Francisco sous le nom de Mark Brooks ; il voulait être seul pour réfléchir. Dans sa boîte aux lettres il trouva la missive de Charlotte Gladden, dans laquelle l’infortunée jeune fille lui relatait la visite et les propositions de Luke Thomas et lui demandait conseil.

John Strobbins relut plusieurs fois la lettre de sa fiancée, puis alla s’assoir dans un fauteuil de cuir. Il y resta plus d’une heure plongé dans ses réflexions ; une chose lui apparaissait évidente : la corrélation entre l’enlèvement de mistress Strickley, les propositions faites à Charlotte et l’accusation qui pesait contre elle… Is fecit cui prodest, dit l’adage latin que l’on peut traduire par : « Chercher à qui profite le crime ! »

Mistress Strickley et Charlotte Gladden étaient parmi les héritiers de Graham Brown ; il était de toute évidence que leur disparition ou leur mort profilait à leurs cohéritiers : Samuel Strong, William Obbes et Arnold Limerick…

— C’est là qu’il faut chercher ! pensa Strobbins… Mistress Strickley, si elle vit encore, me fournira la clé de l’énigme…

Le détective-cambrioleur se leva, enfonça d’une secousse son chapeau sur sa tête et sortit. En moins d’une heure, un cab de louage le mena à sa villa. Il y retrouva son fidèle Reno et trois de ses hommes et leur expliqua brièvement ce qu’il attendait d’eux : connaître au plus tôt les circonstances dans lesquelles mistress Strickley avait disparu, et l’endroit de sa retraite.

Reno sourit :

— Je connais tous les « braves » de Frisco ! dit-il… Il est cinq heures du soir ; demain matin, je saurai où est la vieille Strickley… Gordon, Marshall, venez avec moi : nous parlons !

— Reno !… cherche d’abord le nègre Josuah… tu sais, l’ancien lutteur : j’ai comme une idée qu’il est pour quelque chose dans l’affaire : je suis passé devant la taverne où il dort ivre-mort chaque matin, et je ne l’ai pas vu… Vois un peu, hein ?

— N’aie crainte… À demain !

Resté seul, John Strobbins s’enferma dans son cabinet de travail. Il passa toute la nuit à consulter ses dossiers et apprit que Samuel Strong avait, quelques années auparavant, mené une vigoureuse campagne dans son journal contre les conserves fabriquées par Arnold Limerick… Il apprit aussi que William Obbes avait lui-même poursuivi Limerick comme falsificateur… Les trois cousins étaient donc loin de vivre en bonne intelligence !

… Au jour, trois coups résonnèrent contre la porte, John Strobbins alla lui-même ouvrir.

C’était Reno, souriant.

— L’affaire est faite, dit-il… je t’amène mistress et son compagnon, le nègre Josuah…

— Tu vois, j’avais raison !… fais porter mistress Strickley dans le petit salon : elle doit certainement être fatiguée… quant à cette crapule de Josuah, je me doutais que c’était lui : à la cave, les fers aux pieds.

« Avant de le voir, je vais interroger la vieille dame. Mais dis-moi, comment cela s’est-il passé ?

— Oh ! le plus facilement du monde… j’ai suivi ton conseil : j’ai recherché Josuah, personne ne l’avait vu depuis deux jours…

« J’ai questionné le patron du Sleeper Bar et il m’a paru embarrassé. Moi, jouant le tout pour le tout je lui ai dit :

« — Écoute, Bob, Josuah a donc quitté ton établissement qu’on ne le voit plus à sa table… C’est regrettable pour toi, car j’aurais besoin de le voir pour l’avertir de la part de son patron ; il court un grave danger : la police est sur ses traces ! »

« Le vieux Bob au mot de police dresse l’oreille, il me répond qu’il fera le nécessaire pour prévenir Josuah… Alors, moi, je lui souffle à l’oreille :

« — Pas d’histoires entre vieux amis ! Josuah est dans ta cave du deuxième avec la vieille… Mène-moi auprès de lui, je veux lui parler ! »

« Bob, la bouche ouverte, n’en revenait pas !

« — On ne peut rien te cacher ! » me dit-il. « Et après que je lui eus juré silence, il descendit avec moi dans sa deuxième cave qui, comme tu le sais, est située au-dessous de la première. Et, tout en descendant, j’eus soin d’avertir mon homme que deux de mes amis étaient dans la salle et qu’il pourrait lui en cuire s’il remontait sans moi ! Bob m’assura de sa loyauté. La deuxième cave communiquait avec la première par une trappe cachée sous un tonneau à laquelle accédait une échelle de bois vermoulu.

« Précédé de Bob qui tenait une lanterne à la main, j’arrivai auprès de Josuah. Il dormait à plat-ventre sur une paillasse jetée à même le sol humide. Près de lui, deux flacons vides gisaient sur le sol.

« Dans un angle, j’aperçus la vieille Strickley ficelée comme un saucisson de Chicago !

« Elle tremblait de froid et ouvrait des yeux épouvantés. Je tirai mon revolver et commandai à Bob de la délier. Il obéit et, sur mon ordre, se servit des mêmes cordes pour ligoter Josuah, toujours endormi. Une fois que ce dernier eut les poignets solidement attachés, j’envoyai Bob chercher de l’ammoniaque et, ayant pris le bras de mistress Strickley, je l’aidai à remonter et la remis entre les mains de Gordon et de Marshall.

« Je redescendis ensuite avec Bob auprès de Josuah. Une serviette imbibée d’alcali mise sous son nez, le dégrisa. Il fut étonné de se sentir prisonnier et hurla une imprécation. Mais la lanterne éclairait assez pour qu’il aperçût mon revolver. Il se tut. Je lui ordonnai de se lever, et, ayant jeté sur ses épaules sa veste qui était près de lui, je le fis monter devant moi dans l’arrière-boutique, après l’avoir averti que le moindre geste équivoque lui vaudrait une balle dans la peau. Il se le tint pour dit et obéit avec docilité. Je fis alors chercher une voiture par Gordon et je proposai au cocher de la lui louer pour vingt dollars. Il accepta. J’y embarquai Josuah après lui avoir bandé les yeux, et mistress Strickley que je mis sous la garde de Marshall et Gordon ; et, m’étant installé sur le siège, je te ramenai mon monde. Voilà tout !

« Ah ! j’oubliais de te dire qu’avant de partir j’ai interrogé Bob ; il ne sait rien. Josuah lui a loué sa cave pour cinq cents dollars payés comptant. Il n’en a pas demandé davantage… Inutile d’ajouter que je lui ai promis de lui casser la tête au cas où il parlerait de cette histoire à âme qui vive !

— Tu es un habile homme ! Reno… et la voiture ?

— Je viens de la faire renvoyer par Gordon !

— C’est bien… Allons voir mistress Strickley !

Sur les ordres de Strobbins, la vieille dame venait d’être portée dans un salon. John Strobbins, suivi de Reno, y fut aussitôt.

La malheureuse octogénaire, brisée par les émotions ressenties depuis son enlèvement, reposait dans un fauteuil d’osier. John Strobbins lui affirma qu’elle était en sûreté et la pria de lui raconter comment, de chez elle, elle était passée dans la cave du Sleeper Bar. La vieille dame, d’une voix chevrotante, parvint à expliquer à Strobbins que, deux jours auparavant, un nègre s’était introduit dans son appartement au moyen de fausses clés, à la faveur de la nuit.

Avant qu’elle ait pu appeler à l’aide, le nègre s’était précipité sur elle, l’avait enroulée dans les draps de lit et ficelée comme un paquet.

Puis, il l’avait descendue dans ses bras et cachée dans une hotte apportée à cet effet et, avant installé la hotte sur son dos, il avait apporté le tout dans la cave. C’était tout ce que mistress Strickley savait.

John Strobbins ordonna de préparer une chambre où elle put reposer, et, toujours accompagné de Reno, s’en fut interroger Josuah.

Le nègre était dans la cave, affalé sur un tas de paille. Marshall, revolver en main, le surveillait. Une lampe à arc fixée au plafond l’éclairait comme en plein jour.

Strobbins l’examina et lui dit :

— Tu ne me reconnais pas, Josuah, mais moi je te connais : c’est toi qui as cambriolé, il y a six mois, l’épicier Charles Smith et tu as même assommé son garçon… on cherche toujours le criminel, et moi seul le connais.

« … Chut ! cela ne regarde personne, pas vrai, et moi, moins que tout autre… Parlons donc d’autre chose. Fais bien attention à ce que je vais te dire : je te propose une villégiature agréable ici, qui durera le moins longtemps possible, et pendant laquelle tu ne manqueras de rien : whisky à discrétion. Je te rendrai ensuite la liberté ; tu en pourras profiter grâce aux dix mille dollars dont je te ferai cadeau.

« De ton côté, tu vas me révéler le nom du monsieur pour lequel tu as enlevé mistress Strickley. C’est tout !

— Mais, grommela le nègre, soupçonneux, qui me dit que vous me donnerez ensuite les dix-mille dollars ?

— Ma parole doit te suffire !

— Et si je ne veux rien dire ?

— En ce cas, je te couperai les oreilles d’abord, et te laisserai réfléchir. Suivant ce que tu diras, je te livrerai à la justice, accompagné de la liste de tes exploits… Tu me comprends ?

IX

Le nègre regarda autour de lui. Rien que les trois hommes et la porte bien fermée !

— Vous me jurez que vous me lâcherez, et que vous me donnerez dix mille dollars ? dit-il.

 Tu as ma parole !… Parle !

— Eh bien, il y a quatre jours, un monsieur dont je ne sais pas le nom est venu me trouver à la taverne…

— Allons, dis son nom, tu le sais, ou gare !

— C’est M. Limerick : j’ai travaillé longtemps chez lui aux abattoirs de Chicago !

« … Il me proposa d’enlever mistress Strickley et de la cacher jusqu’à ce qu’elle mourût ; il me donna deux mille dollars : j’en ai dû donner cinq cents à Bob… Mais M. Limerick devait me verser encore deux mille autres à la mort de mistress Strickley…

— Et pourquoi ne l’as-tu pas tuée tout de suite, alors ?

— J’avais peur que cela ne plût pas à Bob qui m’aurais demandé encore de l’argent !… Je comptais bien qu’elle mourrait toute seule !

— Tu es pratique !… On va t’apporter du whisky et un matelas. Comme je te l’ai promis… je te lâcherai le plus tôt possible, et te donnerai dix mille dollars !…

Ainsi John Strobbins avait deviné juste : l’enlèvement de mistress Strickley était l’œuvre d’un des trois héritiers !… Assurons-nous de celui-là, pensa-t-il… pendant ce temps, je serai tranquille de son côté. Je pourrai m’occuper des autres et parviendrai à connaître quel est celui qui a envoyé miss Gladden en prison !

John Strobbins, laissant Reno et Marshall s’occuper du prisonnier, monta dans son cabinet de travail et alla s’asseoir devant sa machine à écrire. Il confectionna sur-le-champ deux lettres non signées, qui allèrent avertir Samuel Strong, directeur du World’s Herald, et William Obbes, attorney général, de la disparition de mistress Strickley et accusèrent nettement Arnold Limerick de ce crime.

John Strobbins agissait ainsi dans le but de savoir si Strong et Obbes étaient d’accord avec Limerick. L’article du World’s Herald et l’arrestation de Limerick le convainquirent que ce dernier avait agi seul.

Le détective cambrioleur écrivit alors au Morning Daily News, journal ennemi du World’s Herald, une lettre dans laquelle il accusait Obbes, cohéritier de Limerick, d’arrestation arbitraire : aucune charge n’ayant pu être relevée contre celui-ci, le Morning Daily News inséra l’article, qui eut pour résultat la mise en liberté d’Arnold Limerick. Celui-ci trouva à son retour à l’usine la lettre écrite par Strobbins, dans laquelle « un ami » lui affirmait qu’il avait été arrêté à l’instigation de William Obbes.

Strobbins espérait voir les trois cousins se jeter les uns sur les autres et profiter de leurs dissensions pour connaître l’instigateur du crime dont était accusée sa fiancée, miss Gladden.

En attendant, il ne perdit pas son temps, et, afin de faire surveiller Limerick, expédia deux de ses hommes, Marshall et Gordon, à Chicago où ils se firent embaucher dans la fabrique de conserves du directeur de l’American Meat.

Cette précaution prise, Strobbins partit pour Washington. Ce fut lui qui sous le nom de Joe Bénédict, boxeur à Denver, rendit visite à William Obbes, visite qui lui permit de prendre l’empreinte des serrures du cabinet de l’attorney général.

La nuit suivante, John Strobbins, vêtu de l’uniforme réglementaire des gardiens du palais, pénétrait tranquillement au moyen des clés qu’il avait fait faire dans la journée, dans le cabinet du magistrat.

Après deux heures de recherches infructueuses, il allait se retirer bredouille, lorsque son regard fut attiré par un morceau de papier jeté sous un meuble. Par acquit de conscience, il le regarda. C’était une feuille de bloc-notes sur laquelle avaient été jetés ces mots au crayon : Écrire à L . T. à N. O.

John Strobbins avait dans la tête, syllabe par syllabe, la lettre de miss Gladden : Luke Thomas à New-OrléansL. T. à N. O. signifiaient cela… c’était certain !

Miss Gladden était la victime d’Obbes ! Plus de doute ! Mais il fallait le prouver. Le fiancé de Charlotte Gladden s’en chargeait !

Tout joyeux, il arrêta ses investigations, et, après avoir soigneusement fermé la porte, sortit sans être inquiété.

Le lendemain, il ne quitta pas le palais de Justice, anxieux de voir le résultat de la lettre qu’il avait écrite à Limerick…

Il eut en effet la joie de voir le directeur de l’American Meat, les yeux brillants, les pommettes rouges, arriver et passer à l’huissier sa carte pour être introduit chez l’attorney général.

À vrai dire, la surprise de John Strobbins fut grande, lorsque, une heure plus tard, il vit Arnold Limerick ressortir de l’antichambre de William Obbes, la physionomie satisfaite… Que pouvaient s’être dit les deux hommes ?

Strobbins se le demanda tout en suivant Limerick dont l’allure l’intriguait. Il le vit se diriger vers la gare, et parvint à le rejoindre au moment où il prenait un billet pour New-York, ville où habitait Samuel Strong !

John Strobbins prit un billet semblable, lui aussi, et, arrivé à New-York, fila Limerick jusqu’à chez Samuel Strong. Après une heure de faction qui lui sembla interminable, il eut la joie de voir les deux hommes sortir ensemble ! Que voulait dire tout cela ?

Les trois cousins étaient-ils donc des alliés maintenant ?

À la suite de Limerick et de Strong, John Strobbins arriva dans la gare du Pacifie Central Railway où ils prirent un billet pour Chicago.

John Strobbins en savait assez. Il se précipita au bureau du télégraphe et avertit Gordon et Marshall de l’arrivée de Limerick et de Strong en les avisant de l’heure d’arrivée du train dans lequel ils s’embarquaient.

Gordon et Marshall se trouvèrent au rendez-vous. Ils suivirent les deux cousins à leur arrivée à Chicago et furent ainsi témoins de l’assassinat de Samuel Strong que Limerick précipita dans une cuve à saindoux. Ce furent eux qui firent arrêter le directeur de l’American Meat.

Cependant, John Strobbins était parti pour New-Orléans, afin d’assister aux débats du procès de Charlotte Gladden.

Sur son ordre, Gordon et Marshall, dont la présence était inutile à Chicago, vinrent le rejoindre.

John Strobbins ne fût pas du tout étonné lorsque, en entrant dans la salle des assises où devait être jugée sa fiancée, il reconnut William Obbes, affublé d’une robe d’avocat.

John Strobbins espérait bien que l’attorney général viendrait assister au procès de sa victime : aussi avait-il pris ses dispositions en conséquence.

Il avait fait acheter à Reno une cabane de paysan au milieu des plaines de la Louisiane, et celui-ci attendait à Canton avec un puissant automobile les ordres de Strobbins.

Le procès terminé, le détective-cambrioleur alla à la prison, eut un entretien rapide avec un gardien qu’il chargea, moyennant cent dollars, de donner de l’espoir à Charlotte. Il rejoignit ensuite Gordon, et Marshall qui n’avaient pas cessé de surveiller William Obbes, et en leur compagnie suivit l’attorney général à la gare d’où il télégraphia à Reno de se tenir prêt.

William Obbes, une fois pris, ce fut John Strobbins lui-même qui l’interrogea. On l’a vu, le détective-cambrioleur, pour avoir fréquenté de nombreux juges d’instruction, connaissait la manière.

L’attorney général dut avouer et il avoua plus qu’il ne voulait.

Muni de ces aveux, John Strobbins, s’étant fait mener dans l’automobile par Reno à la gare la plus proche, prit le premier train pour Washington. Le temps pressait.

X

En quittant William Obbes, John Strobbins s’était dirigé vers Washington où il arriva deux jours et demi plus tard. Il se rendit immédiatement au domicile de l’attorney général et, sans même avoir éveillé les soupçons, pénétra facilement dans l’appartement. Il ouvrit le coffre-fort au moyen de la combinaison que lui avait révélée le magistrat et s’empara du dossier contenant l’enquête au sujet de l’assassinat commis par James Barker, ainsi que du testament de Graham Brown en faveur de sa cousine Charlotte Gladden.

Avant de quitter l’appartement de l’attorney général, John Strobbins eut soin de fouiller sa garde-robe. Il en retira un costume et du linge qu’il envoya le soir même à Reno avec ordre de libérer l’attorney après le lui avoir fait endosser…

L’après-midi du même jour M. Geo Moffett, le président de la Cour Suprême des États-Unis qui réside à Washington, recevait des mains de son secrétaire la carte suivante :

 

MARK BROOKS,

 

Docteur es sciences,
membre de la Scientifical Academy de San-Francisco,

 

prie M. le président de la Cour Suprême de bien vouloir le recevoir pour révélations d’une importance capitale et immédiate.

 

Étonné, le président, après avoir retourné la carte en tous sens, donna l’ordre d’introduire le solliciteur.

Mark Brooks, ou plutôt John Strobbins, entra et salua :

— Vous avez, dites-vous, des révélations à me faire, monsieur ? questionna aussitôt M. Geo Moffett.

Mark Brooks, bien que son interlocuteur ne l’en eût point prié, attira une chaise à lui, s’y assit avec gravité, et parla :

— Parfaitement, monsieur le président. Mes révélations seront, d’ailleurs, brèves : miss Charlotte Gladden, condamnée à mort pour assassinat par le jury de la Nouvelle-Orléans, est innocente. Les coupables sont les nommés Luke et James Baker, le père et le fils ; ils habitent à Pensacola où James Baker est juge de paix. James Baker est en même temps coupable d’avoir assassiné il y a trois ans le détective Patrick Maid à la prison des Tombs. Voici le dossier qui a été soustrait par M. William Obbes, attorney général.

— Que dites-vous là, monsieur ? Savez-vous que…

— C’est grave, oui, je le sais, je termine. Je vous apporte la preuve que M. William Obbes, après s’être emparé du testament de Graham Brown en faveur de miss Charlotte Gladden, a fait offrir à celle-ci par Luke Baker une somme énorme contre l’abandon de ses droits. Miss Gladden ayant refusé, William Obbes fit agir les Baker.

« Je termine. Voici le dossier de l’enquête relative à l’assassinat du détective Patrick Maid ; voici la copie du testament de Graham Brown que j’ai déposé chez Maître Newcomb, notaire à Washington. J’ajoute que j’ai gardé par devers moi la photographie de tous ces documents.

— Monsieur, cette méfiance…

— Cela me plaît ainsi. J’ajoute que James Baker, le juge de paix de Pensacola, se cache sous le nom de Charles Morris. Monsieur le président, je ne veux pas abuser plus longtemps de vos précieux instants : je suis, d’ailleurs, attendu à New-York au Morning Daily News !

« Pour William Obbes, il vous sera facile de le mettre en état d’arrestation : il s’embarquera après-demain matin entre dix heures et midi à la station de Chapham, dans l’État de la Louisiane, et sera vêtu d’une redingote noire et d’une casquette de voyage.

« Un dernier mot : ainsi que cela vous sera démontré par l’arrestation des Baker, miss Gladden est innocente. Pourtant, son exécution peut avoir lieu d’un moment à l’autre et…

— L’ordre de surseoir va être télégraphié tout à l’heure : miss Gladden ne risque plus rien, monsieur !

— Monsieur le président, je vous remercie !

— C’est bien ! dit sèchement Geo Moffett en parcourant d’un coup d’œil les papiers épars sur son bureau que venait de lui donner le détective-cambrioleur… je vous remercie au nom de la justice… mais puis-je savoir comment ces documents sont en votre pouvoir ?

— Tous mes regrets : c’est impossible. Il me plaît, quelquefois, de faire le détective amateur ; j’y réussis assez bien. Vous me permettrez de garder pour moi mes secrets !

— À votre aise… Votre adresse ?

— 37, Market street à New-York.

Sur ces mots, John Strobbins, s’étant levé, s’inclina devant le-magistrat et prit congé.

En sortant de chez le président du tribunal suprême, il envoya une longue dépêche à Reno, puis, tranquille, alla dîner.

Maintenant, l’attorney général ne pouvait plus échapper au châtiment !

 

*    *    *

 

Pieds et poings liés, étendu sur un cadre de toile, William Obbes, nourri au plus juste de soupe de maïs et d’eau bourbeuse, put pendant six jours méditer sur l’instabilité des choses humaines !

Lui, William Obbes, attorney général, riche à millions, et sur le point d’hériter, grâce à son astuce, d’une fortune incalculable, n’était plus qu’une loque humaine ! Que lui restait-il ? Rien ! Ses aveux le mettaient sans espoir possible au pouvoir de ses mystérieux ennemis.

Rien à faire contre eux.

Telles étaient les réflexions de William Obbes lorsque, à l’aube de son septième jour de captivité, un de ses gardiens s’avança vers lui en disant :

— William Obbes, tout à l’heure, vous serez libre. Je vais vous conduire moi-même à la gare, d’où vous partirez exercer vos talents où il vous plaira… Voici sur cette chaise un costume neuf : il vous appartient. Vous le reconnaissez sans doute, il vient de chez vous ! Notre chef qui a perquisitionné votre appartement vient de nous l’envoyer. Il contient dix billets de cent dollars, et des papiers à votre nom enfermés dans un portefeuille… je vais vous délier ; mais, avant, je vous préviens que, jusqu’à votre arrivée à la gare où nous allons vous conduire, la moindre tentative de fuite ou de résistance vous vaudra instantanément une balle dans la tête. Ceci pour votre gouverne…

À travers les fenêtres étroites, les premières lueurs du jour pénétraient dans l’immense pièce. L’homme qui avait parlé s’approcha de William Obbes, emmitouflé tout nu dans une sordide couverture, et de son poignard trancha les cordelettes qui entravaient les chevilles et les poignets de l’attorney général.

William Obbes semblait hébété. Il se dressa sur son séant, et, sans un mot, saisit le linge et les vêtements que son geôlier lui tendait. Lentement, il s’habilla :

— Vous plaît-il, monsieur l’attorney, lui dit l’homme, de partager notre repas du matin ?… Nous partons aussitôt après !

Le vieillard secoua la tête :

— Merci. Je n’ai pas faim ! affirma-t-il.

Sans cesser de le surveiller, les trois hommes s’assirent autour de la table. En quelques instants ils eurent dévoré chacun un sandwich fait de pain dur et de jambon ranci qu’ils firent passer en absorbant de larges rasades d’eau mêlée de whisky. Puis, ils se levèrent et l’un d’eux, ayant tiré son revolver de sa poche, s’écria :

— Veuillez marcher devant, monsieur l’attorney général ! la porte n’est pas fermée !

Suivi de près par ses trois gardiens, William Obbes poussa la porte et regarda autour de lui : il vit une plaine sans fin où poussaient quelques palmiers ; une colline la bordait au nord, au pied de laquelle était adossée la chaumière. Impossible de s’orienter, ni de reconnaître le pays. D’ailleurs, le vieillard n’eut pas le temps de prolonger sa contemplation : le crépitement du moteur d’un automobile s’entendit, et le véhicule, sortant lentement du hangar accoté à la maison, vint se ranger auprès de l’attorney. Sans un mot, il y monta en compagnie de deux de ses gardiens ; le troisième s’était assis au volant. Il lança aussitôt la voiture à toute allure parmi l’herbe courte et brûlée, semée de cailloux.

Comme les stores étaient baissés, il fut impossible à William Obbes de se rendre compte de la nature du pays parcouru.

Cinq heures durant, – l’automobile roula à soixante milles à l’heure et vint s’arrêter enfin devant une petite gare. William Obbes en put lire le nom : « Clapham ». Sous la conduite de ses gardiens, il descendit de l’auto et pénétra sur le trottoir bordant la voie.

— Vous êtes libre, monsieur Obbes, lui dit l’un d’eux : le premier train passe à onze heures et quart, c’est-à-dire dans quelques minutes ; il va à Galveston. Il y en a un dix minutes plus tard pour Saint-Louis… Vous prendrez celui qui vous plaira. Bonjour !

William Obbes s’inclina machinalement.

— Merci ! dit-il.

Les deux hommes regagnèrent l’auto. Obbes resta seul. Durant le trajet en auto, il avait eu le temps de réfléchir à sa position : sa résolution était prise. Une seule issue lui restait. Fuir. Fuir vite et immédiatement.

Sinon c’était la prison, l’opprobre, et le bagne ou la chaise électrique ! William Obbes eut rapidement combiné son plan.

Ses gardiens n’avaient pas menti. Dans la poche intérieure de sa redingote, il sentit le renflement causé par un portefeuille.

Il le tira, l’ouvrit et en examina le contenu : cinq cartes de visite au nom de William Obbes, attorney général à Washington, et dix billets de cent dollars. Le misérable poussa un soupir de soulagement, et délibérément, alla au guichet et se fit délivrer un billet pour Galveston. Puis il regarda l’heure : onze heures douze… encore trois minutes.

William Obbes était seul sur le quai. Il entendit le tintement grêle de la sonnerie électrique annonçant le train qui arrivait.

Agile malgré son âge, William Obbes, sans attendre l’arrêt du train, grimpa d’un saut dans un compartiment et, oubliant sa terrible position, ne put réprimer un sourire de satisfaction lorsque le convoi s’ébranla.

Il était seul dans son compartiment ainsi qu’il le constata avec mélancolie…

Il n’avait plus d’ennemis maintenant… si : la police.

Il consulta une carte fixée à la paroi du compartiment : Clapham était à 550 kilomètres de Galveston ; le train devait y arriver vers sept heures et demie du soir… De là, Obbes comptait bien s’embarquer aussitôt sur une des nombreuses goélettes qui trafiquent entre Galveston et Tampico.

Arrivé au Mexique il serait à l’abri, et, avec les quelques centaines de dollars laissés par ses ennemis, il essaierait de recommencer sa vie sous un autre nom… à soixante et un ans !

XI

Ressassant ces tristes pensées, William Obbes ne s’apercevait pas de la fuite du temps et resta étonné lorsque, la nuit venue, il entendit tout à coup crier :

— Galveston !

Il était arrivé ! Il frissonna et descendit de wagon. La grande gare, violemment éclairée par d’énormes lampes électriques, était emplie du bourdonnement de la foule. Un peu courbé, William Obbes, son billet à la main, se dirigea vers la sortie.

Il avait déjà passé le contrôle et fait trois pas dans la rue, lorsque deux hommes surgirent devant lui :

— Vous êtes bien monsieur William Obbes ? dit l’un d’eux.

— Comment ?… voulut dire l’attorney général avec hauteur.

— Au nom de la loi, nous vous arrêtons. Laissez-vous faire et suivez-nous sans résistance : cela vaudra mieux pour vous !

— Faites attention à ce que vous faites : je suis attorney général !

— Nous le savons bien ! Nous, nous sommes deux détectives chargés de vous arrêter sous l’inculpation de faux en écritures publiques, complicité et incitation à l’assassinat !

— Je vous suis, messieurs ; je vous demande seulement de ne pas me passer les menottes ! supplia Obbes.

Son arrogance subitement disparue, il était hagard comme un animal meurtri et forcé. 

— Impossible de vous contenter. C’est le règlement, vous devez le savoir !

William Obbes inclina la tête et tendit ses deux poignets. Un des détectives l’entoura d’une mince chaînette, il en tordit les extrémités et les tint dans sa main. Puis le trio se mit en marche vers la prison. Une pluie fine tombait. Obbes frissonna de froid et de détresse. Il courba le dos.

En arrivant à la prison, il eut à subir un interrogatoire d’identité, après quoi il fut poussé dans une cellule dans laquelle il passa une nuit sans sommeil sous la surveillance d’un gardien.

À huit heures du matin, enfermé dans un wagon cellulaire, en compagnie de deux détectives, William Obbes roulait vers la Nouvelle-Orléans.

Il y arriva à six heures du soir et fut aussitôt mené devant le juge d’instruction : celui-ci, après un rapide interrogatoire pour s’assurer de son identité, lui déclara :

— Monsieur William Obbes, vous êtes accusé : 1° D’avoir profité de vos fonctions pour soustraire à la justice le nommé James Baker, coupable d’assassinat dans la prison de Tombs où il était détenu : 2° D’avoir usé de votre influence pour le faire nommer juge de paix à Pensacola ; 3° D’avoir frauduleusement volé et gardé par devers vous le testament de M. Graham Brown en faveur de miss Charlotte Gladden ; 4° D’avoir fait assassiner miss Minnie Legg à New-Orléans par le déjà nommé James Baker, assisté de Luke Baker, son père, dans le but de vous approprier l’héritage de M. Graham Brown, et enfin d’avoir incité M. Arnold Limerick à tuer votre commun cousin Samuel Strong, directeur du World’s Herald à New-York. Qu’avez-vous à répondre ?

William Obbes serra les poings. Un flot de sang lui monta au visage. Ainsi tous ses crimes étaient découverts. Il se raidit, résolu à lutter pour sauver au moins sa vie. Il regarda en face le juge d’instruction et, pris d’une idée subite, s’écria :

— D’abord, je m’étonne de ne pas voir ici inculpé comme moi Arnold Limerick qui est l’auteur d’une bonne partie des crimes dont vous m’accusez !

— Vous mentez, William Obbes… Il est inutile d’essayer de charger Arnold Limerick : il a tout avoué. C’est lui l’auteur de l’enlèvement et de la séquestration de mistress Strickley. C’est aussi lui, qui, voulant se venger de vous, est venu vous tirer cinq coups de revolver : les traces sont encore visibles sur les boiseries de votre salon à Washington… Ayant réussi à échapper au revolver de Limerick, vous êtes parvenu à persuader à ce malheureux de tuer Samuel Strong.

« Arnold Limerick, en sortant de chez vous, est parti pour New-York, a emmené sous un prétexte quelconque Samuel Strong à Chicago et l’a précipité dans une cuve à saindoux…

« Voilà quels sont les crimes d’Arnold Limerick.

« Il n’a plus à en répondre. Il s’est fait justice en s’étranglant dans sa prison après avoir écrit une lettre accablante pour vous. Il vous faudra donc chercher autre chose pour vous défendre !

— … Je… je…

William Obbes, écrasé, bafouilla et resta sans réponse. Tout était perdu, maintenant.

À quoi bon essayer de lutter davantage !

— J’avoue tout, dit-il brusquement. C’est moi qui ai ordonné le meurtre de miss Gladden.

« Les Baker ont préféré tuer miss Minnie Legg : pour moi, le résultat était le même. Morte ou déchue de ses droits, miss Gladden n’était plus un obstacle pour moi. C’est également moi qui ai incité Arnold Limerick à tuer Samuel Strong. J’avoue aussi que j’ai épargné James Baker lors de l’assassinat du détective Patrick Maid, il y a trois ans, afin de le tenir à ma discrétion. C’est tout. Maintenant, je demande que l’on me laisse en paix !

Le juge d’instruction n’en demandait pas plus.

Sur son ordre, William Obbes, après avoir signé ses aveux, fut reconduit à sa cellule.

Quant aux deux Baker, un seul espoir leur restait d’obtenir quelque clémence : c’était en avouant sans restrictions. Ils ne se firent pas prier. Luke Baker expliqua que le jour de la mort de Graham Brown, William Obbes l’avait rencontré dans une rue de Washington et lui avait ordonné d’aller proposer à miss Gladden quarante millions de dollars contre l’abandon de ses droits sur la fortune de Graham Brown.

En cas de refus, lui, Baker, devait supprimer la jeune fille par les moyens qui lui conviendraient. Moyennant quoi, William Obbes lui assurait cent mille dollars et sa protection en cas de démêlés avec la justice. Baker et son fils étaient à la discrétion de William Obbes. Il avait accepté et était parti aussitôt pour la Nouvelle-Orléans où son fils l’avait rejoint.

Le soir du crime, il s’était caché avec son fils, James, dans la buanderie, pièce attenant à la cuisine de miss Gladden, afin de tuer la jeune fille. L’arrivée de miss Minnie Legg avait dérangé ses projets ; il résolut alors d’assassiner miss Legg de telle façon que Charlotte fût accusée du crime. Ainsi les recherches s’égaraient. Luke Baker vit Charlotte Gladden venir dans la cuisine afin de préparer elle-même l’eau pour le thé qu’elle comptait offrir à miss Legg. Il profita d’une courte absence de la jeune fille pour jeter un soporifique dans la théière.

Une fois les deux amies endormies, James Baker poignarda miss Legg, tandis que son père faisait le guet.

Le lendemain du crime les deux hommes partaient pour Washington. William Obbes, après leur avoir remis quelques milliers de dollars, réussit à faire nommer James Baker juge de paix à Pensacola. C’est là que les deux Baker avaient été arrêtés.

 

*    *    *

 

Malgré qu’elle sût que Mark Brooks ne l’abandonnait pas, Charlotte Gladden désespérait. Trop de charges, lui semblait-elle, l’accusaient pour qu’elle put se flatter de prouver son innocence. Depuis sa condamnation, son avocat avait disparu. Et elle était sans nouvelles du monde extérieur.

Déjà sept jours s’étaient passés depuis sa condamnation sans que Mark Brooks, malgré sa promesse, eût donné signe de vie.

— Cher Mark, pensa la malheureuse jeune fille, il aura tout tenté sans réussir ! Son espoir était vain… Il ne me reste plus qu’à mourir ! Pourtant je suis innocente… S’il venait, au moins, je serais si heureuse de le voir avant… Mais peut-être lui est-il arrivé malheur…

Telles étaient les réflexions de Charlotte Gladden, lorsque huit jours après sa condamnation, comme l’avait promis Mark Brooks, un gardien vint ouvrir la porte de sa cellule. Charlotte pensa que le moment suprême était arrivé. Elle se leva, pâle malgré son courage, et demanda :

— Où me conduisez-vous ?

— Chez le directeur de la prison ! dit l’homme… Veuillez me suivre !

Charlotte obéit et arriva après quelques pas devant la porte du bureau, du directeur.

Le gardien frappa et ouvrit.

Charlotte, passant la première, vit devant elle le fonctionnaire :

— Miss Gladden… j’ai une bonne nouvelle à vous annoncer… veuillez vous asseoir… Là !… L’assassin de votre amie miss Minnie Legg vient d’être arrêté… Il a avoué… Mais qu’avez-vous ?

Le directeur se précipita vers la jeune fille ; moins forte devant la joie que devant la douleur, Charlotte Gladden venait de s’évanouir.

Le médecin de la prison, appelé en hâte, lui fit respirer des sels.

Charlotte, revenue à elle, apprit en même temps le nom de l’assassin de miss Legg et aussi qu’elle héritait seule de l’immense fortune de Graham Brown !

— Vous êtes libre, miss ! conclut le directeur de la prison… La révision de votre procès aura lieu sous peu… Dès à présent, vous pouvez aller où bon vous semble ! Permettez-moi de vous présenter tous mes regrets pour l’affreuse erreur dont vous fûtes victime !

Charlotte avait repris possession d’elle-même. Pour le moment, elle ne voulait qu’une chose : fuir, fuir au plus vite ce lieu d’angoisse. Elle remercia le directeur, et, en hâte, alla changer ses habits de prisonnière contre ceux qu’elle portait lors de son arrestation.

Moins d’un quart d’heure après, elle franchissait la porte de la prison.

Alors elle poussa un cri et ses jambes se dérobèrent sous elle : Mark Brooks était là, une gerbe de fleurs à la main. Il s’avança, un peu pâle, et la soutint au moment où elle défaillait.

Le long du trottoir, un luxueux automobile stationnait. Mark Brooks aida sa fiancée à y monter et donna au chauffeur l’adresse du cottage de l’Avenue Saint-Charles.

Les deux jeunes gens dînèrent ensemble. À la fin du repas, Mark Brooks dit à sa fiancée :

— Vous me permettrez, Charlotte, d’aborder un sujet bien triste pour nous deux. Ne m’interrompez pas ! Ma résolution est prise. Je suis parvenu à démontrer votre innocence et par là j’ai prouvé combien vous m’étiez chère. C’est pourquoi j’ose vous dire ce soir : Charlotte, l’immense fortune qui vous choit rend notre union impossible pour l’instant : le monde est méchant, et peut-être un jour viendrait où vous me croiriez capable d’avoir cédé à l’intérêt… Vous le savez, Charlotte, je vous ai aimée vous sachant pauvre ; mon amour n’a pas changé. Laissez-moi parler… je vous demande simplement un délai que je m’efforcerai de rendre court… D’ici là… je vous verrai de temps à autre jusqu’au jour de notre mariage !

Glacée, Charlotte Gladden, après un long silence, essaya par tous les moyens de faire revenir le jeune homme sur sa décision. Ce fut en vain. Ni pleurs, ni supplications ne purent le fléchir.

Mark Brooks revint les jours suivants voir sa fiancée et, tout d’un coup, disparut à nouveau… Il venait de recevoir une lettre de Reno qui était à San-Francisco, et l’avisait de l’arrivée de son ennemi, le détective Peter Craingsby…

 

*    *    *

 

Deux mois-plus tard, William Obbes, condamné à mort comme assassin en même temps que Luke et James Baker, se brisait la tête dans sa prison pour ne pas monter sur la chaise électrique. Trois jours après la mort de l’attorney général, Luke et James Baker étaient électrocutés dans la prison de New-Orléans.

Quant à mistress Strickley, elle se retrouva un beau matin dans sa maison et ne put jamais savoir l’endroit où elle avait été hospitalisée. Fidèle à sa promesse, John Strobbins remit le nègre Josuah en liberté, après lui avoir donné dix mille dollars.

Le détective-cambrioleur, ayant rejoint ses affidés dans sa villa de San-Francisco, se prépara à la lutte contre Peter Craingsby qui venait d’arriver du Japon.

 


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a été édité par la

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en mai 2021.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Maria Laura, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Moselli, José, 180.000.000 de dollars in L’Épatant tous les jeudis pour la famille, Paris, Publications Offenstadt, n° 197 à 207 du 11.01.1912 au 21.03.1912. D’autres éditions ont pu être consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page Example clickbait advert in Spanish a été proposée par El Rolo Ueeqee, le 19.12.2020.

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