Marguerite Moreno

SOUVENIRS DE MA VIE

1948

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Table des matières

 

I  LA STATUE DE SEL. 6

ERNEST RENAN.. 10

ARSÈNE HOUSSAYE.. 13

EDMOND GOT.. 16

ALEXANDRE DUMAS FILS. 23

ÉDOUARD DE MAX.. 28

PAUL VERLAINE.. 33

JULES CLARETIE.. 40

MOUNET-SULLY.. 45

I. 45

II. 49

GEORGES RODENBACH.. 53

ARMAND SILVESTRE.. 58

VICTORIEN SARDOU.. 63

PAUL MOUNET.. 68

COQUELIN CADET.. 73

ERNEST LEGOUVÉ.. 80

PAUL MARIÉTON.. 85

STÉPHANE MALLARMÉ.. 90

ALFRED JARRY.. 94

ANATOLE FRANCE.. 99

MARCEL SCHWOB.. 104

CONSERVATOIRE.. 111

DEVANT LE PUBLIC.. 118

LE THÉÂTRE D’APPLICATION.. 123

LOGES D’ARTISTES. 128

LA GRISERIE DU MÉTIER.. 134

L’HONNEUR ET L’ARGENT.. 139

PSEUDO-COMÉDIENS. 144

RIVALITÉS. 149

LE FOYER DES ARTISTES. 154

BAFOUILLAGE.. 160

AUDITIONS. – AMBITIONS. 165

VOYAGE.. 170

EN MARGE DES AFFICHES. 176

INAUGURATIONS. 181

SARAH BERNHARDT.. 186

II  UNE FRANÇAISE EN ARGENTINE. 197

I. 197

II. 199

III. 205

IV.. 208

V.. 216

VI. 218

VII. 230

VIII. 240

IX.. 252

X.. 263

III  JOURNAL (Août 1914) 282

IV  CONTES. 308

I  LE PRÉ.. 308

II  CHAGRINS. 312

III  VENDANGES. 316

IV  LE BLÉ.. 321

V  NATATION.. 326

VI  LE CID.. 331

VII  VOYAGE.. 335

VIII  SORCELLERIES GASCONNES. 341

1. 341

2. 346

IX  SAINT-RÉVAL.. 352

X  DEUX CONTES CHINOIS. 356

1. 356

2. 358

XI  CENDRILLON.. 362

XII  CŒUR BRETON.. 366

XIII  LE BANSCHEE.. 370

V.  ORIGINES DU CŒUR (Souvenirs écrits en 1948) 373

I. 373

II. 377

III. 381

Ce livre numérique. 385

 

 

Ma cousine chérie.

À ce cortège de vos souvenirs, j’ai voulu joindre ma pensée. Mais vous savez, mieux que moi, maintenant, combien je vous regrette et combien je vous aime.

PIERRE MORENO.

Touzac, le 1er novembre 1948.

I

LA STATUE DE SEL

NE TOURNE PAS LA TÊTE ! M’A CRIÉ LA PRUDENCE.

J’ai tout de même tourné la tête : je voulais voir le passé.

Je croyais retrouver les bois de printemps que j’ai traversés, leur parfum vert et acide, leurs fleurs fragiles et leurs jeunes oiseaux ; je croyais entendre de nouveau les voix joyeuses qui ont rythmé mes premiers pas dans la vie ; je croyais revoir des visages aimés, des regards fidèles, des sourires tendres…

Mauvaise curiosité ! tu ne m’as montré qu’un bois d’automne où j’ai respiré l’odeur des mousses moisies et des fougères mortes, tu ne m’as fait entendre qu’un écho triste, tu n’as rappelé des noms aimés que pour me les montrer gravés sur des tombes ! Mais je ne te maudis pas : tu m’as permis d’évoquer de chères ombres, et de revivre des heures abolies. À cause de toi, j’ai rassemblé des souvenirs et j’ai essayé de tracer de légères images qui portent la ressemblance des visages disparus. Je les ai esquissés tels que je les ai vus, ces visages, en oubliant la renommée, en ignorant l’opinion des autres, en toute humilité.

Ils ne fussent d’ailleurs jamais sortis de ma mémoire, si un ami aimé et indulgent, Adolphe Brisson, ne m’avait presque obligée à les exposer ; il a calmé mes scrupules, encouragé mes essais. Adolphe Brisson a connu tous ceux dont je parle, il savait que j’ai dit sur eux la vérité, rien que la vérité… mais peut-être pas toute la vérité !… Elle est si difficile à dire, si difficile même à connaître ! Cette femme nue s’habille si bien !… Que de temps et d’efforts on doit dépenser pour soulever ses derniers voiles ! Il faut être bien sûr de soi pour le tenter.

J’ai simplement raconté comment me sont apparus les hommes dont je fus l’interprète ou l’amie (parfois les deux), sans essayer de voir l’autre côté de leur vie, et si le hasard, l’affection ou les confidences m’ont appris ce que je ne savais pas… je l’ai oublié.

On trouvera dans ces pages sans prétention et sans littérature, beaucoup de noms d’artistes dramatiques ; il est naturel que leur souvenir me hante, j’ai partagé tant d’émotions avec eux ! Nous avons livré ensemble les batailles pour l’art, dans lesquelles on reçoit parfois d’inguérissables blessures, nous avons subi des défaites et remporté des victoires, nous avons souvent échangé le tutoiement fraternel qui naît des joies, des peines communes et des tâches accomplies côte à côte. Ceux qui aiment le théâtre, cet univers chimérique et charmant, comprendront avec quelle affection je rappelle les épisodes de ma jeune carrière, ceux de la carrière glorieuse de mes aînés, enfin, ce qui prouve que presque tous les comédiens dignes de ce titre se donnent à leur art sans songer à le monnayer ou à l’avilir.

Le préjugé qui excluait jadis de la société bourgeoise les artistes a disparu (du moins on le leur dit tous les jours), mais la curiosité qui le remplace n’est-elle pas une autre forme de ce préjugé ? En essayant de la satisfaire, j’espère aider – oh ! un peu – à l’abolir ! La vie que les « acteurs » et les « actrices » mènent dans « les coulisses » ressemble tellement à la vie de lycée ou de pension, studieuse et disciplinée, qu’il n’y a rien de surprenant à ce qu’ils gardent leur jeunesse jusqu’à la mort, et il n’y a pas lieu de s’étonner si l’on en voit qui, malgré leurs cheveux blancs et leurs rides, rient d’une farce de collégien, comme s’ils avaient encore dix-huit ans !

Je crois bien que si le public qui a imaginé l’envers du décor comme une succursale du Walpurgis était contraint à assister trois jours de suite aux répétitions, pendant la journée, puis aux représentations, pendant la soirée, il cesserait de considérer « les coulisses » d’un œil d’horreur à la fois et d’envie !

Les heures mornes, les échappées de folle gaîté, les angoisses « du trac », les déceptions, les joies du succès, j’ai fait de mon mieux pour les décrire telles que je les ai ressenties, telles que les ressentiront les futurs comédiens qui prennent la route sur laquelle nos pieds se sont meurtris.

Les poètes ont aussi leur place dans ma mémoire, je leur dois tant ! L’époque à laquelle florissait l’École Symboliste a été la plus belle période d’art de ma vie. Pour que la foule acceptât des vers qui brisaient les inflexibles rythmes parnassiens, des vers « difficiles », comme on disait alors, il fallut lutter, se dépenser sans compter. Dans cette « mêlée » comme l’a nommée Ernest Raynaud, j’ai l’orgueil d’avoir été dans les premiers rangs, l’orgueil aussi d’avoir été choisie pour combattre… et d’avoir quelquefois aidé à la victoire…

Que les chères ombres qui ont été mes guides autrefois me pardonnent d’unir mon nom aux leurs, c’est pieusement que je le fais.

À cause d’eux, à cause de ce qu’ils furent, la comédienne que je suis obtiendra « l’indulgence du public » et – qui sait ? – elle se félicitera peut-être un jour d’avoir, au mépris de la prudence, « tourné la tête » vers le passé.

ERNEST RENAN

MON UNIQUE ENTREVUE AVEC RENAN EUT LIEU EN PLEIN air et dans des circonstances que j’ai peine à rappeler sans rire.

Je descendais, un après-midi, le Boulevard Saint-Michel, pliant sous le poids d’une serviette bourrée de livres et de papiers, et ivre d’orgueil : mon professeur venait de me féliciter publiquement ! L’encens des louanges m’avait troublée au point que je croyais marcher sur une jonchée de lauriers. Ces lauriers dissimulaient, sans doute, une pelure d’orange : subitement, je me trouvai assise sur le trottoir, entourée de mes livres et de mes papiers, qui, échappés de la serviette, jonchaient le sol à trois mètres à la ronde.

Ma honte et ma confusion, jointes à la désagréable sensation de la chute, m’empêchèrent de voir qui m’aidait à me relever, et ce ne fut qu’un moment après avoir repris mon équilibre que je pus remercier deux aimables vieux messieurs qui m’époussetaient avec une compassion souriante. L’un d’eux m’était totalement inconnu, mais l’autre, le plus petit, le plus gros, et – disons tout – le plus laid, c’était Renan.

Je n’en pouvais douter. Ses portraits sont fidèles, et déjà, quelquefois, on me l’avait désigné de loin… Renan brossait ma robe ! Renan me parlait !… Comme je l’avais entendu maudire au couvent et admirer dans le monde, comme je n’avais lu aucun de ses livres, je ne savais encore ce qu’il m’était permis de penser de l’œuvre et de l’homme. Notre entretien se ressentit du désordre de mes idées. À ses bienveillantes et balbutiantes questions je ne sus répondre que des absurdités ; je l’appelai tantôt : « Maître », tantôt : « Madame) » ; il me demanda mon âge, je lui dis mon nom, ce fut affreux ! J’étais pourtant émerveillée de l’avoir reconnu, il en était peut-être un peu flatté. Ni ma timidité, ni mes bredouillements ne l’empêchèrent d’attendre, pour me dire adieu, que ma serviette ait repris son embonpoint, grâce à la gymnastique que je faisais entre chaque phrase, gymnastique qui lui inspirait probablement quelques regrets… et un soupçon d’envie…

La lumière du jour finissant accusait ses traits. Il portait un chapeau de feutre mou qui ombrait un grand nez charnu et tombant, des joues molles, une bouche gourmande et triste ; mais c’était dans ses yeux que se réfugiaient toute la finesse et tout le charme de son visage. Au beau bronze qui l’immortalise et que j’ai vu inaugurer à Tréguier, il ne manque que le regard de ces yeux-là. Et je n’ai pas reconnu mon bon Samaritain du Boulevard Saint-Michel.

Marcel Schwob, qui l’admirait d’une admiration plus éclairée que la mienne, m’a raconté que le jour où l’on enterrait fastueusement l’auteur de la Vie de Jésus, il entendit, à ses côtés, deux commères échanger des impressions dont il a tiré une forte leçon de modestie.

— Hein ? ma chère, disait l’une d’elle à sa voisine, vous avez vu ces soldats ! Et qu’est-ce que vous me dites de la musique !

— Qu’on me donne seulement l’argent du corbillard ! répondait l’autre, et je serai contente !

— Dire, reprit la première, que cet homme-là n’aurait jamais eu tout ça, s’il n’avait pas été soutenu par les prêtres !…

Heureusement, celui qui passait au son des musiques plaintives, au rythme des tambours voilés, n’a pas entendu !…

ARSÈNE HOUSSAYE

LE premier homme illustre qui éveilla ma curiosité et mon imagination, et que je pus voir de près, c’est Arsène Houssaye. J’étais encore presque une enfant, je ne savais ni ce qu’il a écrit, ni la dixième partie des légendes dont il ne repoussait qu’à demi l’exagération, c’est son charme suranné qui m’a conquise et cette bienveillance de vieux pêcheur à laquelle personne ne résistait.

Je revois son spectre aimable comme je le vis alors, dans le cadre aboli du « Jardin de Paris ». Les feux électriques doublaient de velours blanc les feuilles des marronniers ; dans la resplendissante soirée de juin, un quadrille – soie et dentelles – battait son plein, et tout se brouillait dans un nuage de poussières et de parfums… J’entendis murmurer :

— Arsène Houssaye !… Arsène Houssaye…

Et je vis s’avancer Arsène Houssaye (une barbe de patriarche et des yeux de faune). Il était vêtu d’un pardessus à pèlerine, coiffé d’un petit chapeau de feutre mou, et portait ses quatre-vingts ans, comme il dut porter ses vingt ans, joyeusement et avec élégance. Dans cette atmosphère de plaisir facile et de luxe apparent, il errait, appuyé au bras de sa secrétaire, avec une dignité souriante si naturelle qu’on ne s’étonnait pas de le voir saluer familièrement ou coudoyer galamment les petites danseuses, mais qu’on n’eût certes pas osé lui adresser la parole avant qu’il l’eût permis.

Ce soir-là, il comblait une jeune femme d’éloges et de compliments, de ces compliments fleuris qui vont au cœur des petites isolées ; la jeune femme, c’était Jane Avril, dite « Mélinite », légère, fragile, mélancolique. Elle dansait souvent seule, improvisant des pas si ravissants et si fugitifs qu’on a cent fois, pendant sa courte carrière, essayé en vain d’en saisir la grâce aérienne.

On me nomma à Arsène Houssaye, et je n’oublierai jamais la courtoisie de son accueil. Ma jeunesse m’en voilait l’indulgence et l’ironie : j’étais enchantée. On eût dit, à l’entendre, que j’avais déjà une longue et magnifique carrière derrière moi, et, en même temps, il me parlait comme si j’avais été son arrière-petite-fille. C’était charmant. Son langage pur faisait honte à l’argot que j’entendais dans les groupes voisins, et lorsque je pris congé de lui j’étais épuisée par les efforts que j’avais faits pour construire mes phrases correctement et pour mettre les verbes à leur temps. Peut-être, ce délicieux vieillard me sut-il gré de mon application ? le fait est qu’il me témoigna toujours une sympathie dont le souvenir m’est encore cher.

Je le revis assez souvent. Il ne parlait jamais de lui, jamais, non plus, du passé, il laissait aux autres le soin de raconter les étranges aventures et l’immense travail qui avaient occupé sa vie. Sa joie, sa grande joie, c’était d’admirer la beauté, de se voir renaître dans la jeunesse et d’exalter chez son prochain le bonheur de vivre.

On a raconté que, trois ans avant sa mort, une dangereuse maladie le terrassa. Un soir, autour de son lit, deux religieuses priaient, sa famille, accablée de fatigue et de larmes, attendait son dernier soupir. Les médecins s’étaient retirés en proférant des mots menaçants.

— Il est très bas… Si les fonctions naturelles ne se rétablissent pas avant le jour, tous nos soins seront inutiles… il faut craindre le pire…

Les heures s’écoulaient, le pouls baissait, le malade descendait vers la tombe. L’aube vint bleuir les rideaux ; une des sœurs s’était assoupie, l’autre, guettant un râle, disait son chapelet… elle tressaillit brusquement en entendant la voix du moribond qui émettait fort distinctement ces mots : — Ma sœur, y a-t-il encore du pâté de foie gras ? je crois qu’il conviendrait que je mangeasse ?

Et l’agonisant ressuscita sans avoir fait une faute de français – même au seuil de l’au-delà !

Ces années volées à la mort, Arsène Houssaye les employa à jouir encore de la vie. Il marchait un peu courbé – oh ! à peine ! – mais toujours soigné et parfumé, fixant ses yeux, qui étaient devenus du bleu opaque des yeux de tout petit enfant, sur les jolis visages dont ils essayaient de suivre les contours, aimant la beauté, adorant la littérature, et fier encore quand une jeune voix prononçait tendrement son nom !…

EDMOND GOT

LORSQU’IL fut question de mon entrée au Conservatoire, je fis une visite au grand comédien qu’était Edmond Got. La bonhomie malicieuse de son jeu m’attirait autant que son talent ; je me l’imaginais paternel, bienveillant… un grand-père, presque !

Je lui avais écrit une lettre débordante d’admiration et de confiance, il y répondit par un petit mot fort poli me convoquant dans sa villa du Hameau Boulainvilliers, à Passy, loin… loin… Ma mère m’accompagnait, presque aussi émue que je l’étais moi-même. Nous arrivâmes, le cœur battant, à la demeure de celui dont j’attendais un jugement et de l’espoir.

Faut-il avouer ma déception à l’aspect de la pièce bourgeoise et cossue dans laquelle on nous fit attendre ? L’interprète des chefs-d’œuvre habitait un logis sans poésie ! Aucun imprévu ! Aucune fantaisie. Des meubles solides, soigneusement rangés et cirés, des rideaux tombant en plis symétriques… Ceci était bien différent du lieu enchanté où ma folle cervelle avait logé un « vrai » artiste !

L’impression « grise » que je ressentais avait un peu diminué mon émotion, qui s’évanouit presque entièrement lorsque Got vint enfin nous rejoindre : il était en pantoufles, un lorgnon sur le bout du nez, et il gonflait en y mettant sa langue, chacune de ses joues, alternativement.

— C’est vous qui m’avez écrit ? me demanda-t-il.

Et sans attendre ma réponse, il s’écria :

— Sapristi ! Sapristi ! Ce que vous ressemblez à Fechter !

J’ignorais complètement qui était ce Fechter auquel je ressemblais si fort, et je souris vaguement au petit monsieur rondelet et grisonnant, qui continuait à me fixer, le regard au-dessus de son lorgnon, ne sachant si ce qu’il découvrait sur mon visage était flatteur ou humiliant.

(Je sus plus tard que Fechter était un acteur français qui fit une belle carrière en Angleterre, où il joua le rôle d’Hamlet avec le plus grand succès.)

Enfin, après une longue pause, Got me demanda de lui dire une tirade, ou une pièce de vers, ou une fable.

— Allons ! dites ce que vous voudrez ! Je ne sais plus ce que je « voulus », mais je sais qu’il m’écouta patiemment, le lorgnon à cheval sur l’index droit, mâchonnant sa langue, comme si elle eût été en caoutchouc.

Ma récitation finie, je restai debout essoufflée, attendant un mot d’encouragement, une critique… quelque chose…

Rien ! les secondes, les minutes passaient… Rien ! Des larmes me montaient aux yeux.

— Pas trop mal ! proféra Got, au moment où j’allais éclater en sanglots.

Puis il commença une diatribe contre le théâtre, l’accusant de tous les crimes, le comparant à l’enfer, et il la termina en me congédiant :

— Je vous donnerai tout de même ma voix à l’examen d’entrée, me dit-il, parce que vous avez l’air de comprendre à peu près ce que vous dites…

Ce que je comprenais surtout, c’est que le théâtre et les grands acteurs étaient bien différents de ce que j’avais rêvé…

Durant mon passage au Conservatoire, je revis Got. Il m’avait, en effet, donné sa voix à l’examen, mais ce fut dans la classe de Gustave Worms que j’entrai, et je ne pus juger de l’enseignement des autres professeurs qu’en assistant en qualité d’auditrice à leurs cours.

À cette époque il n’y avait que quatre classes de déclamation : celle de Delaunay, celle de Worms, celle de Got, celle de Maubant.

Delaunay, encore alerte et séduisant, malgré les années, exigeait de ses élèves une tenue, une élégance qu’il considérait, avec raison, comme indispensable dans notre carrière. Il était toujours prêt à donner des exemples en jouant lui-même les scènes qu’il faisait travailler, en mimant des attitudes, en expliquant minutieusement une situation dont il détachait les points importants de sa voix nasale et ensorcelante. Il aimait qu’on l’imitât.

Worms, plus net, plus énergique, laissait la personnalité de ses élèves se développer librement. L’initiative que montraient parfois les jeunes lui plaisait, et son but était de les corriger de leurs défauts, sans les obliger à copier ses qualités. Souvent sévère, quelquefois même dur, il était aimé et respecté comme jamais maître ne le fût, parce que ses observations, même les plus cruelles, étaient toujours parfaitement justes et qu’il avait pour tous la même sollicitude et le même désir de perfection.

Le cours de Maubant était, sans conteste, le plus curieux de tous. La surdité du professeur, son grand âge et son extrême indulgence n’incitaient pas au recueillement notre jeune et irrévérencieuse turbulence. Nous nous rattrapions, pendant sa classe, du silence et de la discipline que nous imposaient les autres professeurs, et il y avait une certaine « chasse au tigre », consistant en courses, en bonds, dans les petites loges découvertes et par-dessus les bancs de la salle, qui a donné le fou rire à bien des apprentis-tragédiens ! Néanmoins, comme Maubant possédait les grandes traditions, comme il était le dévouement et la conscience même, il voyait les prix du Concours de fin d’année récompenser les fougueux « chasseurs de tigres » d’avoir écouté tout de même ses sages et patientes leçons.

Dans la classe de Got, pas de chasse au tigre. Pas de scène jouée par le professeur. Pas d’observations nettes et mordantes. Mais un cours comme en eût fait un maître de conférence. Lettré, il voulait qu’on le fût ! Intelligent, il exigeait « que l’on comprît ce qu’on disait. » Précis et méthodique il forçait l’élève à la précision et à la méthode… Je l’entends encore :

— Vous montez la période jusqu’à l’avant-dernière phrase ou l’avant-dernier vers, et vous dites la dernière phrase ou le dernier vers en voix grave. Exemple : Montez la voix.

 

Les vieillards sont tardifs, les jeunes vont devant,

Et leurs yeux brusquement referment leur paupière,

 

Baissez la voix !

 

Comme un sépulcre ouvert dont retombe la pierre…

 

— Alors, vous faites votre effet !

J’ai joué, plus tard, aux côtés de Got, et j’avoue, à ma honte, que je ne me suis jamais aperçue qu’il « fît son effet » grâce à sa méthode de déclamation ; je crois encore que son seul talent spontané et naturel lui valut ses triomphes.

La Comédie-Française organisa une tournée dans les grandes villes de France tandis qu’on reconstruisait la salle de la rue Richelieu détruite par l’incendie dont tous se souviennent. Deux troupes furent formées : la troupe tragique et la troupe comique. Nos chefs d’emploi appartenaient à l’une ou à l’autre, mais les jeunes passaient de l’une à l’autre, pour remplir de petits rôles, jouer les confidents, ou doubler un sociétaire fatigué. Je fus une fois de Lille à Toulouse pour dire vingt lignes…

Got était, naturellement, une des étoiles de la troupe de Comédie.

Le premier jour du voyage, il perdit sa malle.

Sa philosophie lui rendit cette perte légère. On le vit, pendant des jours, ricaner, les mains dans ses poches et mâchonnant sa langue, parce qu’il entendait ses camarades s’époumoner à appeler des porteurs, parce qu’il les voyait couvrir de pourboires les garçons d’hôtels pliant sous le poids des bagages. Lui, au moins…

Il gardait, dans son portefeuille, une paire de moustaches. Un peu de vernis sur la lèvre ; voilà les moustaches collées ; un peu de poudre sur le nez, voilà le fard étalé ! Un petit frottement de la botte sur le pantalon, voilà les souliers cirés ! Et il entrait en scène.

On retrouva la malle égarée trois jours avant le retour à Paris, et je ne suis pas sûre que son propriétaire ait été ravi de la revoir si tôt !…

Je n’ai jamais vu Got jouer le Duc Job, pièce qui fut le départ de sa grande carrière, mais je l’ai admiré dans presque tous les rôles qu’il a interprétés pendant les dernières années de son séjour au Théâtre Français. Je manquais rarement les représentations de l’Ami Fritz quand il jouait le Reb. Le duo entre Reichemberg et lui valait la peine qu’on l’entendît plusieurs fois. Justesse, harmonie, finesse : tout s’y trouvait. C’était la perfection elle-même. Tout comme le faisait Sarah Bernhardt, il prononçait le mot « désir » en élidant l’é, et disait :

 

… et mes tendres soupirs,

Vous ont assez prouvé l’ardeur de mes désirs…

 

Il me fit même, parfois, de vertes remontrances parce que je ne me conformais pas à cette tradition. Je confesse, sans pudeur, que je ne m’y conforme pas encore !…

Mon rêve, qui ne s’est jamais réalisé – c’est généralement le sort des rêves – c’était de jouer Antoinette avec Got dans Le gendre de Monsieur Poirier. J’aurais voulu donner la réplique à ce grand comédien et saisir le secret de son prodigieux naturel, de ses stupéfiantes incarnations. Si, dans les pièces lyriques, il manquait d’envolée, dans ces œuvres moyennes, il apportait une grandeur qui les ennoblissait. Le procédé de l’acteur ne se distinguait pas dans son jeu ; on voyait se mouvoir sur la scène, non pas un personnage de théâtre, mais un homme semblable à beaucoup d’autres hommes, et qui, pourtant, les synthétisait jusque dans leurs manies, leurs tics, leur manière d’agir. C’était extraordinaire de vérité et d’observation.

Cette interprétation magistrale m’a fait comprendre qu’on peut être un grand artiste, et vivre dans une villa bourgeoise et cossue, au Hameau Boulainvilliers…

ALEXANDRE DUMAS FILS

MON professeur et maître, Worms, avait choisi pour me la faire dire au Concours de fin d’année du Conservatoire, une scène de La Princesse Georges, et il me conseilla d’aller demander à l’auteur de la pièce quelques indications sur un rôle que ma grande jeunesse et ma complète inexpérience m’empêchaient d’interpréter comme il eût souhaité qu’il le fût. Je n’avais vu Alexandre Dumas fils que de loin, parmi les membres du Jury qui m’avait admise à concourir. Sa belle figure tourmentée, ses cheveux blancs, mousseux et légers, sa distinction, tout cela me plaisait… Mais il avait un certain regard clair qui me donnait la chair de poule… Et puis, on racontait, dans les classes, qu’il n’était pas toujours de bonne humeur, et qu’il manquait généralement de cette patience si utile, quand on entend massacrer sa propre prose…

J’hésitais donc à affronter cet homme auquel les plus grandes actrices mendiaient des rôles et qui, j’en étais sûre, critiquerait impitoyablement mes efforts, sans se soucier, sans se douter même, du désir que j’avais de l’écouter et de lui plaire. J’avais appris, non seulement mes répliques, mais celles du camarade, qui devait me seconder au Concours, j’étais prête pour le sacrifice de mon amour-propre… et je reculais de jour en jour la terrible entrevue.

Enfin, elle eut lieu !

J’avais tellement envie d’obtenir une récompense, tellement envie d’obéir à Worms, que je pris mon courage à deux mains, et, un matin, j’allai sonner à la porte du juge redouté. Il me fit asseoir, pendant qu’on lui disait mon nom, dans un beau salon harmonieux, plein de souvenirs et d’objets d’art, et peu de minutes après mon arrivée, Dumas fils entra… D’une voix tremblante, je lui exposai le but de ma visite, et :

— Oui, je vois ce que vous voulez, me dit-il en croisant son veston d’intérieur, et en prenant une attitude résignée. Eh bien, allez ! Dites la scène…

Je « dis » la scène… Dumas fils l’écoutait (je crois) le front dans sa main – il avait mal à la tête – sans m’interrompre.

— Vous n’avez jamais joué la comédie ? me demanda-t-il, lorsque je me tus.

— Non, maître, répondis-je en rougissant, car je mentais. Mais comment lui avouer que j’avais déjà interprété une de ses pièces… à Coulommiers ! Et dans quelles conditions !

Un camarade, qui fut depuis secrétaire général d’un grand théâtre, organisait, de temps en temps, des représentations d’œuvres célèbres. Il recrutait sa troupe parmi les élèves du Conservatoire, et on allait jouer dans de petites villes des environs de Paris. Cette fois-là, il avait monté Francillon, tout simplement. Je crois bien que je jouais la Baronne Smith, mais je n’ose pas m’en souvenir. Ce devait être affreux ! Une Baronne Smith qui pesait quarante-trois kilogs, et qui se proclamait, dans la pièce, mère de quatre ou cinq enfants !… C’était Biana Duhamel, la future Miss Hélyett, notre « doyenne » (elle avait bien vingt-deux ans !) qui jouait l’ingénue, et Lugne-Poe tenait le rôle de Grandredon.

Quels étaient les autres « artistes » ? Il m’est impossible de rappeler leurs noms. Mais ce que je ne saurais oublier, c’est la soirée singulière que nous passâmes à Coulommiers, et le non moins singulier travail auquel les circonstances nous contraignirent.

La représentation eut lieu dans un vieux bâtiment éclairé au gaz – tout a changé depuis – qui ressemblait furieusement à une grange désaffectée.

Nous avions au moins trente francs de location, la certitude d’avoir du génie et toute la vie pour le prouver. C’est donc pleins d’une noble ardeur que nous commençâmes à jouer cette pièce philosophico-mondaine qui devait, nous n’en doutions pas, éblouir le public, et nous procurer quelque gloire. Tout à coup, au milieu du premier acte, les propos spirituels qu’échangeaient les personnages furent interrompus brusquement : la nuit complète s’était faite sur la scène et dans la salle.

Le public riait, criait, nous interpellait, imitait des cris d’animaux, et d’autres bruits aussi… Nous étions désespérés !

Je ne sais qui trouva des bougies, ou plutôt des bouts de bougie, et nous essayâmes, avec cet éclairage de fortune (de mauvaise fortune), de continuer la représentation. Hélas ! les courants d’air provoqués par les entrées et les sorties, les mèches qui charbonnaient, les jupes qui frôlaient la flamme, la fonte rapide de la cire, tout contribua à nous replonger dans une obscurité bruyante. Navrés, nous allions renoncer à exposer notre talent naissant, lorsque le garçon de théâtre arriva, haletant :

— C’est les tuyaux de gaz qu’est inondés, nous dit-il, mais le maire, il aime beaucoup le théâtre, alors il va éteindre chez lui, comme ça y aura de la pression et vous pourrez travailler. Seulement, faut que vous pompiez. Attendez voir, je vais vous montrer où que c’est qu’on pompe.

Il nous montra « où que c’était », et nous pompâmes.

Tout le temps que dura le spectacle, on put voir des marquises, des comtesses et des baronnes, alternant avec des marquis, des comtes et des barons, se précipiter, entre deux répliques, vers une cour sombre et boueuse, et pomper violemment, la traîne de la robe ou les basques de l’habit relevées jusqu’au milieu du dos, la sueur au front, l’amour de l’art au cœur…

Lorsqu’un « pompier » s’attardait à la besogne, ceux qui l’attendaient en scène masquaient son absence en collaborant avec Dumas fils, ou en ajoutant à la mise en scène quelques petites pantomimes inattendues.

Par exemple, Lugne-Poe avait gratifié l’austère Grandredon du vice de l’ivrognerie ; quand une réplique manquait, il mettait notre public en joie, en avalant une demi-douzaine de petits verres de cognac, sans reprendre haleine… Sa santé n’eut pas à en souffrir : le cognac de théâtre est fabriqué avec de l’eau et du café… On lui faisait chaque fois une ovation.

La représentation finit en beauté et en lumière ! Dumas fils et ses interprètes-pompiers furent acclamés, mais tout de même je ne me sentis pas le courage de raconter à l’auteur de « Francillon » que sa comédie avait triomphé devant le « Tout-Coulommiers » grâce à une pompe, et il ne vit dans ma rougeur qu’une marque de timidité.

— Eh bien, Mademoiselle il faut jouer ! Vous ne savez que faire de vos bras, vous vous balancez d’un pied sur l’autre et puis vous êtes trop jeune pour aborder La Princesse Georges.

— Mais il est bien tard pour changer ma scène, et M. Worms...

— Bon ! Bon ! gardez la scène. Concourez mais vous n’aurez rien, et souvenez-vous que je vous l’ai prédit !

Tout doucement il me guida vers la porte, me salua avec une aimable ironie, et je ne le revis que lorsque, ayant obtenu mon second prix de Comédie, je me sentis l’audace de venir lui reprocher sa pessimiste prophétie.

Cette fois, il fut charmant, convint de bonne grâce que la scène avait « bien marché » et me conseilla d’engraisser.

J’ai suivi son conseil « Vingt ans après » comme eût dit son père…

Esprit mélancolique, cœur fermé, Dumas fils m’attirait : il a écrit : La Dame aux Camélias ! Ma sensibilité d’adolescente m’a fait sentir pendant les rares moments que j’ai passés près de lui qu’il ne jouissait pas comme il eût pu le faire, dans son succès, des hommages qu’on lui rendait, des affections qui l’entouraient ; il m’a semblé, enfin, qu’il ne savait pas être très heureux…

ÉDOUARD DE MAX

AU matin de l’ouverture des classes du Conservatoire nous étions groupés dans la morne cour, attendant Worms, notre maître, qui semblait ne devoir jamais arriver, tant l’ardeur du travail nous possédait !

Les Anciens regardaient les Nouveaux avec un peu de mépris, les Nouveaux contemplaient les Anciens avec une nuance d’admiration : on se détaillait, on se critiquait sous le ciel gris de novembre qu’ensoleillait notre jeunesse. La grande porte s’entrouvrait de temps en temps pour laisser passer un professeur, un élève, un employé, et l’heure de la classe allait sonner sans que la silhouette un peu raide de Worms apparût sous le péristyle… Une autre fois la porte battit et un jeune homme brun, terriblement brun, s’avança vos nous en saluant : c’était de Max.

Il était si beau que l’étrangeté de son costume n’arriva pas à nous faire sourire. De son col trop ouvert sortait un cou de jeune dieu, ses gants jaunes moulaient des mains fines comme des mains peintes par Mantegna, des souliers miroitants enserraient ses pieds minces et cambrés. Et quels yeux pers, frangés de noir !

Quelques-uns d’entre nous l’avaient vu le jour de l’examen d’admission, ils lui parlèrent ; moi, qui ne le connaissais pas, je me contentai de le regarder, et c’est le visage de ce jour-là que j’ai revu toute la vie à travers celui, douloureux et ravagé, qu’il a montré depuis de longues et cruelles années.

Nous vîmes, enfin, arriver notre professeur, nous le suivîmes en franchissant au galop les marches qui conduisaient à la salle des cours et on commença le travail.

Ce fut le tour de de Max…

Il avait un accent roumain formidable, son corps flexible se pliait en avant ou en arrière, ses cheveux noirs se tordaient comme des serpents, et souvent, au milieu d’une tirade, il sortait de sa poche un mouchoir si fortement parfumé que l’odeur en arrivait jusqu’au fond de la salle… Un ou deux élèves riaient, les autres demeuraient stupéfaits. C’était tellement extraordinaire !… Mais Worms savait mieux. Il ne riait pas, il n’était pas étonné : il écoutait. Et il entendait la voix merveilleuse, profonde, souple, au timbre inoubliable ; il voyait, à travers l’extravagance des gestes, les attitudes futures, si belles et si nobles ; il devinait, sous l’accent exotique, l’articulation nette et pure, l’intelligence du texte et la compréhension de l’art auquel lui-même donnait sa vie.

Pendant tout le temps que de Max resta au Conservatoire Worms le guida avec une tendre sévérité et, peu à peu, il l’assagit… Ce n’était pas toujours facile !

— Pourquoi prends-tu subitement la forme d’un cor de chasse ? demandait le maître à son fougueux élève, quand celui-ci commençait à se tortiller.

— C’est parce que je suis surpris par l’entrée de…

— Jamais, reprenait Worms, jamais je ne me suis aperçu que les gens surpris se missent en cercle, la nuque aux talons…

Quelquefois de Max s’avisait à parler si bas que personne ne pouvait suivre sa scène, tandis qu’il se repliait sur lui-même comme un mouchoir mouillé.

— Eh bien ! de Max, n’oublie pas que je suis là pour t’entendre… Je n’ai pas saisi un traître mot du texte depuis trois minutes...

— Maître, c’est pour être plus naturel ! Dans la vie…

— On apprend tous les jours ! J’ignorais encore que, pour être naturel, on dût se fourrer sous les meubles et pousser des « cris muets ».

De mois en mois, de Max faisait des progrès. Il travaillait sans répit, domptant son accent, disciplinant les sonorités excessives de sa voix, réglant ses gestes, ses pas, jusqu’à son souffle.

Nous l’écoutions souvent avec admiration, lorsqu’il travaillait un rôle en vers, en vers lyriques surtout, le rythme alors l’emportait, il semblait quitter la terre, ivre de poésie, d’ardeur et de beauté.

Son plus vif désir était de jouer les jeunes premiers. Il était assez beau pour prétendre à ces rôles, mais Worms le préférait dans un emploi moins juvénile.

— Tu as les dents trop écartées, lui disait-il, et trop enfoncées : cela te fait une bouche de vieux…

De Max ne répondait pas ! il avait une idée… Il alla secrètement chez un dentiste, lui fit fabriquer une pâte blanche et une sorte d’émail brillant. Puis, un jour qu’il devait répéter le rôle de Ruy Blas, il mit dans les intervalles de ses dents un peu de pâte, passa l’émail sur le tout, et arriva au Conservatoire la bouche si bien close qu’il ne nous dit bonjour que d’un signe de tête.

— À vous de Max !

Toujours sans parler, de Max monta sur la scène, attendit que les « Seigneurs » fussent assis, prit encore un temps, respira profondément par le nez et, enfin, s’écria :

— Bon appétit, messieurs !...

Il n’alla pas plus loin. Semblables à des haricots secs, les petits morceaux de pâte sautèrent et rebondirent sur les planches. Un fou rire inextinguible gagna toute la classe, et le professeur lui-même, qui en avait les larmes aux yeux.

Cette expérience funeste ne se renouvela pas, le talent de Max grandissait assez pour que la question des dents devînt secondaire.

Bien que nous ayons été souvent et longtemps séparés, nous avons joué maintes fois ensemble, et notre amitié n’a connu ni ombre ni défaillance. Peu de mois avant sa mort, nous fûmes ensemble à Londres où il interpréta un acte d’Hamlet, dans la traduction de Marcel Schwob et Morand avec une sorte de génie magnifique et hagard. Pendant la scène avec la Reine (je tenais moi-même ce rôle), il trouva de tels accents que je rentrais en coulisses les joues couvertes de larmes et que le public frémissait à chacune de ses paroles, à chacun de ses soupirs. Et comme nous avons ri sur le bateau, à la lecture de nos laissez-passer ! Il y était qualifié de « danseuse » et moi « d’acrobate », sans doute parce que nous allions « travailler » au Coliseum, music-hall géant, qui reçut jadis Sarah-Bernhardt, et intercale un acte de tragédie entre un jongleur japonais et des phoques savants…

J’ai vécu les dix jours que dura notre séjour en Angleterre, près du camarade de ma jeunesse, de l’ami de toute ma vie, de l’artiste que j’admirais. Il était bien malade. Lorsque je le voyais souffrir j’évoquais nos gaîtés passées et il oubliait un peu son mal pour me sourire. Nous causions des heures entières : jamais je ne l’ai entendu médire ou se plaindre. Jamais il n’a jugé sans absoudre, jamais il n’a aimé sans aider…

PAUL VERLAINE

LORSQUE je commençai à dire les vers de Verlaine, je ne me doutais pas que je créerais un jour Les Uns et les Autres. Mon admiration pour le poète était lointaine, mon désir de le connaître était sans espoir. Je l’imaginais tantôt comme un personnage de Watteau, élancé, gracieux, mélancolique, tantôt comme un mendiant révolté et farouche : cape déchiquetée sur l’épaule et feutre romantique sur de longs cheveux.

Les phrases que j’entendais :

— Verlaine, en sortant de prison...

— Quand je suis allée voir Verlaine à l’hôpital…

— La duchesse a écrit hier à Verlaine… excitaient ma curiosité. Elle fut enfin satisfaite… et déçue.

Je le vis au café Procope, « le pauvre Lélian », il y tenait alors ses assises, entouré de disciples qui l’encensaient, tel un dieu mexicain, de la fumée âcre de leurs pipes. Il ressemblait peu à mes rêves ; son pied malade chaussé d’une pantoufle, un cache-nez douteux au cou, il regardait, silencieux, sa cour bruyante et les dorures ternies des murs. Il était loin, sûrement. Dans un parc enchanté ? dans un enfer exquis ? Je ne sais pas, mais il était loin du lieu où je le contemplais, loin de tous, loin de lui-même…

À cette heure, je revois ses traits tels que je les ai vus pour la première fois : des traits presque exotiques, des yeux bridés et luisants, un crâne bossué, poli, une barbe grisonnante rare et raide comme la barbe d’un Mongol. Vers la fin de la soirée, très tard, il parla par petites phrases grasseyantes que je n’entendais qu’à demi ; je devinais cependant qu’il faisant la critique d’une œuvre poétique récemment parue. De temps en temps il riait d’un rire léger comme un rire d’enfant.

Je quittai le café, troublée et triste. J’en voulais à Verlaine d’être si différent des images que je m’étais faites de lui, et de me les faire regretter. Il fallut bien du temps pour que je comprisse enfin l’audace ingénue de ses propos, et ce que représentait sa pauvreté rêveuse et féconde.

Un jour, Paul Fort, dont l’ardeur juvénile ignorait l’impossible, fonda le Théâtre d’Art. Un théâtre pour les poètes, pour eux seuls ! ! ! C’était trop beau : cela ne dura pas. Mais au moins, cette utopie dramatique fut la cause que la pièce de Paul Verlaine : Les Uns et les Autres, est sortie du livre où elle séchait comme une fleur rare. Les admirateurs du pauvre Lélian, et tout spécialement les frères Natanson, fondateurs de la Revue Blanche, résolurent de donner une représentation à son bénéfice.

On fit appel à tous ceux qui pouvaient apporter leurs concours à cette solennité et tandis que nous répétions Les Uns et les Autres, (je jouais le rôle de Rosalinde), le programme s’enflait démesurément. Des poètes jeunes – ou moins jeunes – avaient donné des œuvres inédites – ou éditées – on faisait des costumes, on brossait des décors, on composait et exécutait des musiques, on recrutait de la figuration, on posait des projecteurs… Rien ne manquait, pas même une formidable publicité. Les attractions se multipliaient irrésistibles et coûteuses.

Rarement, trop rarement, Verlaine venait à la répétition de sa pièce : il y parut peut-être trois fois.

— Maître, lui demandions-nous, comment faut-il dire ?…

— Comme vous voudrez !… répondait-il invariablement.

Enfin, le rideau se leva sur un spectacle magnifique qu’applaudit d’un bout à l’autre une salle pleine à craquer.

Pas une place vide ! pas un strapontin ! Des ovations furent faites à Verlaine après son acte en vers. Ce fut un triomphe, une apothéose…

Et tout compte fait, quand vint l’heure des règlements, le bénéficiaire redevait huit cents francs.

Lorsqu’on annonça au poète le résultat de cette belle journée, il sourit, leva le doigt vers le ciel, comme il en avait coutume, et dit simplement :

— Je comprends bien : ils ont donné une représentation à mon « Bénéfice ».

Cette indulgence était sincère. Verlaine n’a jamais connu la valeur de l’argent. Je n’en veux pour preuve que ce petit exemple :

Il descendait un jour le Boulevard Saint-Michel, traînant sa jambe alourdie, et frappant les dalles du trottoir de son bâton – je ne peux pas dire : de sa canne – lorsqu’il se trouva face à face avec un étudiant dont il voyait presque chaque soir, au café, les regards extasiés fixés sur lui.

— Jeune homme, lui dit-il en s’arrêtant, écoutez-moi !

— Maître, balbutia l’étudiant fou de joie et d’orgueil, Maître…

— Voilà, jeune homme, ce que je veux vous dire : auriez-vous à me prêter une pièce de cinquante centimes ?

— Maître, c’est la fin du mois, je ne suis pas riche, mais…

Et le pauvre garçon, désolé de ne pouvoir faire mieux, tendit à son idole la dernière pièce de cinq francs que contenait la poche de son gilet.

— Non, jeune homme, reprit solennellement Verlaine, c’est trop. Cinquante centimes suffiront : c’est une histoire de femmes !…

Marcel Schwob m’a souvent raconté comment il vit Verlaine pour la première fois. Il allait, comme on va en pèlerinage, trouver celui qu’il admirait. On lui avait indiqué l’hôtel dans lequel vivait le poète, au milieu du dédale des petites rues, aujourd’hui disparues, qui environnaient la place Saint-Michel. Un escalier infâme, noir et puant le conduisit à la chambre. Il frappa : personne ne répondit, et cependant, Verlaine était chez lui, « la Dame du Bureau » le lui avait affirmé ; la clef était sur la porte… Il frappa encore… rien ! Alors il entra : Verlaine, couché, dormait du sommeil que donne l’ivresse, tout habillé, son chapeau sur la tête. Sur sa table de nuit, un volume dépareillé de Racine, un autre de Mme Desbordes-Valmore, tout graisseux des ronds qu’y laissait la bougie dont ils étaient l’éteignoir quotidien. Des mouches, des mouches…

Marcel Schwob referma la porte, et il revint un autre jour.

Il fut souvent le confident de la haine que Verlaine portait à Leconte de Liste, haine bien partagée, d’ailleurs !

— Verlaine est affreux, disait souvent Leconte de Lisle, affreux ! Il ressemble à « un squelette gras ».

Ou bien, lorsqu’un ami ou un disciple l’accompagnait au Luxembourg, il s’écriait :

— Je ne veux pas, si on élève mon buste ici, qu’on le place à côté de celui de Verlaine… à cause de l’odeur !

Verlaine qui n’ignorait pas ces propos, se vengeait avec dignité. Ils habitaient tous deux le quartier latin, et s’il voyait Leconte de Lisle entrer au bureau de tabac du Sénat, il le suivait, puis, lorsque son ennemi avait acheté un cigare d’un sou, il commandait à son tour d’une voix retentissante : Madame, un demi-londrès !

— Il faut voir, disait-il ensuite, l’humiliation de ce malheureux !…

On sait que Verlaine enseigna l’anglais, dont il savait parfaitement la lettre et l’esprit, mais on ne sait généralement pas sur quelle étrange base il a fondé sa méthode d’enseignement. Voici : il apprenait d’abord à ses élèves à imiter l’accent anglais en parlant français. À son entrée dans la classe, par exemple, les élèves devaient se lever pour saluer leur professeur, et s’écrier en chœur : — Bongjou, Monsieur Veurlène ! On passait sans doute ensuite à la grammaire.

Le pauvre Lélian aimait autant le péché que la pauvreté, il aimait aussi la peur de l’enfer. Sa correspondance douloureuse a révélé aux nouveaux venus les luttes que ses contemporains ont connues. On a su qui étaient les deux femmes qui passèrent dans les dernières années de sa vie. Il les désignait sous les noms de « l’Ange Blanc et « l’Ange Noir ».

— « Croiriez-vous, disait-il à ses confidents, croiriez-vous que, pour empêcher l’Ange Blanc d’entrer chez moi, l’Ange Noir a mis un haricot dans la serrure… »

Ceux qui cherchent dans son œuvre un aliment à leur sensibilité, un plaisir presque sensuel, une joie mystique, lisent probablement les vers patriotiques qu’a écrits le poète lorrain avec un certain scepticisme, mais ceux qui l’ont connu savent bien qu’il aima la France d’un grand amour. Le bohème incorrigible, le pécheur, toujours repentant et toujours coupable, l’hôte des hôpitaux, des cafés, de pires lieux aussi, a sûrement écrit avec tout son cœur la pièce prophétique qui commence ainsi :

 

L’amour de la Patrie est le premier amour,

Et le dernier amour, après l’amour de Dieu.

 

et finit par ces vers :

 

Sa veuve et ses petits garderont sa mémoire,

La terre sera douce à cet enfant fidèle,

Où le vent pur de la Patrie, en plis de gloire,

Frissonnera comme un drapeau tout fleurant d’elle…

 

Pauvre Lélian ! Je garde de lui des photographies qui le montrent sous un jour bien inattendu !… Pardessus court, chapeau haut de forme à huit reflets, bottines vernies, une élégante écharpe autour du cou…

Comment, pourquoi furent-elles faites ? Pour un bal travesti, probablement… Mais comme elles me sont chères ! Je n’oublie qu’en me laissant interpréter son unique pièce le grand Verlaine m’a fait, dans sa pauvreté, une charité vraiment royale…

JULES CLARETIE

JULES Claretie administrateur de la Comédie-Française fut un des écrivains les plus féconds de la troisième République. N’a-t-on pas fait, avec les lettres de son nom, cette méchante épigramme : « Je sue l’article ? »

En marge de ses fonctions, cet aimable lettré collaborait à la rédaction de plusieurs journaux, écrivait des romans, et répondait par une lettre de bonne dimension au moindre billet qu’on lui adressait.

Je le vis pour la première fois le jour où j’allais signer mon engagement à la Comédie-Française. Il se montra ce qu’il était : un homme courtois, distingué, prudent. Mais s’il fut, dans la suite, presque affectueux à mon égard, je ne crois pas qu’il ait jamais été bien fier de sa pensionnaire. Ma manière de dire les vers, de jouer, de m’habiller en scène, le déconcertait ; il n’admettait pas qu’on me distribuât des rôles dans les pièces du répertoire moderne et me voyait sans plaisir interpréter le classique.

Je n’ai jamais pu lui en vouloir tant il était sincère dans son opinion, mais j’ai pleuré bien souvent en voyant combien peu il appréciait mes efforts et ma bonne volonté.

J’eus la révélation de son état d’esprit à mon égard, dès le moment de mes débuts. Je répétais le rôle de la Reine de Ruy Blas, avec Mounet-Sully. Entre les scènes, nous causions un peu, et j’eus le malheur de dire avec une sincérité dont je ne me repens pas encore, que certaines situations du théâtre de Victor Hugo me paraissaient invraisemblables. Mon célèbre camarade entra en fureur, se mit à pester contre cette génération sans enthousiasme et sans respect que je représentais alors, et il quitta la scène, sans que j’eusse pu répondre un mot à cette terrifiante diatribe. Stupéfaite et bouleversée, je me préparais à rentrer chez moi, quand un des huissiers vint me prier de passer chez M. l’Administrateur.

Le souvenir du couvent me revint, je me vis, vêtue du sarrau noir, appelée chez la Supérieure pour recevoir une semonce, et j’entrai, tête basse, dans le cabinet, où m’attendait Jules Claretie.

— Mademoiselle, me dit-il, je n’ai pu assister à la répétition, mais je sais ce qui s’y est passé…

— Bien, ma Mère, répondis-je en moi-même.

— M. Mounet-Sully ne m’a pas laissé ignorer…

— Il y a donc aussi des cafards à la Comédie-Française, pensai-je.

— … que vous vous exprimiez d’une façon bien libre sur le plus grand de nos poètes !...

— Mais qu’est-ce que j’ai dit ?…

— Vous n’aimez pas le théâtre romantique, paraît-il, celui de Victor Hugo, en particulier, et votre illustre doyen m’a déclaré qu’il refuserait désormais de laisser son nom sur l’affiche à côté du vôtre, parce que, à son avis, vous avez le « cerveau pourri ».

À vrai dire, je ne pouvais prendre au sérieux une pareille affirmation, mon cerveau péchait non pas par maturité excessive, mais par manque de maturité ! Je me mis donc à rire, persuadée que M. l’Administrateur allait quitter l’expression sévère qu’il avait prise à mon arrivée et qu’il la remplacerait au moins par un sourire. Mais pas du tout ! C’était « pour de bon » qu’on m’accusait d’irrévérence, presque de rébellion. Je fus atterrée et je n’eus même pas la force de me défendre du crime de lèse-poésie !

Dans les années qui suivirent, Jules Claretie sut être plus cordial. Il causait volontiers avec moi et je prenais à ces conversations un réel plaisir.

Je n’ai jamais connu la rancune, j’oubliais, en l’écoutant, qu’il venait de m’empêcher de créer un rôle ou de m’en faire retirer un autre. Il savait beaucoup de choses et il les savait bien. Curieux de tout, et par nature, et à cause de son métier de journaliste qu’il a exercé, pour ainsi dire, depuis son enfance et qu’il a aimé jusqu’à sa mort, il était à l’affût des événements et se rendait en hâte au lieu où on lui signalait un fait intéressant.

Je me souviens qu’il me raconta la dégradation du Capitaine Dreyfus le soir même du jour où elle eut lieu. Il était profondément ému.

— J’ai vu une chose affreuse, ce matin, me dit-il ; c’est la dégradation d’un officier. Ce malheureux était pâle comme un mort, et répétait sans cesse : « Je suis innocent. » Naturellement, il ne l’est pas. On n’accomplit pas un acte de justice aussi cruel sans des raisons péremptoires ; mais au moment où l’abominable cérémonie s’achevait, un commandant s’est approché de moi et m’a dit : « Il est innocent, monsieur Claretie, on le saura un jour… » Je vous avoue que je suis rentré chez moi bien troublé.

Peut-être l’attitude qu’il a prise pendant la terrible affaire a-t-elle pour origine cette impression du premier jour.

La tâche de Jules Claretie à la Comédie-Française était lourde. On ne lui ménageait ni les critiques ni les conseils, on l’accablait sous le souvenir de son prédécesseur, Émile Perrin. Mais il possédait des talents de diplomate et une ténacité douce qui désarmèrent peu à peu et lassèrent enfin ses plus acharnés détracteurs. Quelqu’un qui connaissait bien sa souplesse et sa résistance l’avait surnommé : « Guimauve le Conquérant »… On lui répéta le mot et il s’en amusa.

Un des devoirs qui lui incombaient était de recevoir les souverains étrangers lorsque ceux-ci venaient assister à une des représentations du Théâtre Français, et ce n’était pas un des moindres soucis de sa charge. Il fallait observer un protocole rigoureux, ordonner un spectacle de tout repos, et piloter l’hôte illustre dans les coulisses et au foyer des artistes, où l’on faisait la présentation des comédiens.

Presque toujours, on affichait, les soirs de visites royales : Le Monde où l’on s’ennuie. Sans doute parce que la comédie de Pailleron réunissait un nombre considérable d’acteurs célèbres, et aussi parce qu’elle comporte une intrigue facile à suivre, de l’esprit accessible à tous et une satire sans aigreur. On nous faisait rester au foyer après le second acte (celui de la soirée littéraire), et, dès le rideau baissé, nous voyions apparaître notre administrateur accompagnant le roi ou la reine qui venait d’applaudir gracieusement, du haut de l’avant-scène présidentielle.

Pendant l’une de ces visites, Jules Claretie souffrit mille morts. Il avait introduit au foyer le plus parisien des souverains balkaniques et procédait aux présentations avec une aisance et un tact inégalables. Comme nous jouions, bien entendu, Le Monde où l’on s’ennuie, il nomma tout d’abord Blanche Pierson, l’exquise duègne qui, sous des cheveux d’argent, jouait le rôle de la vieille duchesse de Réville ; puis, dès qu’un compliment eut salué le talent de la parfaite comédienne, il attira l’attention du roi sur Suzanne Reichenberg qui représentait, blonde comme les blés, la petite sous-préfète de vingt ans :

— Sire, permettez-moi de vous présenter Mlle Reichenberg, notre charmante doyenne…

Le roi, ne comprenant pas que le mot « doyenne » désignait, non la plus âgée des deux artistes, mais celle qui comptait le plus d’années de sociétariat, resta un moment interdit. Et, habitué, probablement, aux miracles qu’accomplissent à Paris les instituts de beauté, il s’écria en fixant des regards d’admiration stupéfaite sur la svelte et presque enfantine silhouette de Reichenberg :

— Sapristi, madame ! Vous êtes bien conservée !…

Je crois que jamais, depuis cette soirée, Jules Claretie ne vit entrer Reichenberg dans son cabinet sans éprouver une petite émotion…

MOUNET-SULLY

I

JE débutai à la Comédie-Française dans le rôle de la Reine, aux côtés de Mounet-Sully, qui jouait Ruy Blas. Le grand tragédien ne fut point indulgent à mon inexpérience, ni à ma sincérité : ne déclara-t-il pas à l’Administrateur, Jules Claretie, que « je ne comprenais rien aux œuvres de Victor Hugo et que j’avais le cerveau pourri ? » Il m’eût peut-être traitée moins durement, si j’avais osé lui avouer qu’il a été mon premier amour…

J’avais à peu près quatorze ans quand mes parents me conduisirent à la Comédie-Française. On y jouait Hamlet.

Dès que Mounet-Sully fut en scène je ne vis plus que lui : son visage pâle et tourmenté, ses gestes étranges et harmonieux, ses belles mains, plus blanches, plus molles que celles d’un prélat, sa voix, tantôt douce, tantôt éclatante, qui soupirait comme la brise ou résonnait comme le tonnerre, cet ensemble de grâce et de force m’avait conquise en une minute, et je quittai le théâtre dans un état d’exaltation voisin de la folie. Pendant au moins deux mois mes cahiers ne me servirent qu’à exhaler les plaintes d’un cœur incompris et à adresser des vers déplorables et romantiques à mon idole ! Enfin, l’approche des vacances me rendit la raison ; peu à peu je substituai d’autres images à la vision de rêve qui m’avait troublée, et le cours de mes études ne fut hanté que par la terreur de rater mes examens et la hâte de sortir du couvent.

J’en sortis, de ce couvent, pour entrer d’abord au Conservatoire, puis à la Comédie, et là, je retrouvai Mounet-Sully qui dirigea mes premières répétitions et me fit verser bien des larmes !… J’étais trop jeune pour apprécier la valeur des conseils qu’il me donnait, dans un langage que je ne comprenais pas toujours. L’amour de son art l’emportait sur sa douceur naturelle, sa supériorité – trop évidente – m’accablait, mon manque de métier, ma gaucherie, le trouvaient inexorable. Il en arriva à refuser de jouer avec moi… ce qui ne nous empêcha pas de prendre part, côte à côte, à un grand nombre de représentations. Il garda de mon intelligence et surtout de mes goûts littéraires une si fâcheuse opinion, qu’il fallut que je quittasse la Comédie-Française et que des années se fussent écoulées, pour qu’une causerie devînt possible entre nous sans que le spectre de Victor Hugo vînt troubler notre bonne harmonie.

Mounet-Sully ne se contentait pas d’aimer les œuvres dont il était l’interprète ou le metteur en scène. Il les voulait embellies de tout ce que les recherches historiques les plus minutieuses pouvaient ajouter à l’éclat de leur représentation. Il n’épargnait ni les lectures, ni le temps, ni les peines.

Quand il devait jouer « Néron » de Britannicus, il repassait Suétone : on le voyait entrer en scène d’un pas sautillant, se regarder la gorge dans un petit miroir de métal poli, fixer ses partenaires à travers une émeraude, et entourer son cou d’une écharpe orientale… Le cruel empereur n’avait-il pas l’amour de la danse, le larynx sensible et la vue faible ? Qui, parmi les artistes qui ont pris part aux interminables répétitions d’Athalie, ne se souvient des efforts qu’il fit pour reconstituer, selon les textes, l’aspect intérieur du temple de Jéhovah, pour retrouver les rites oubliés de la religion hébraïque, et pour nous obliger à prendre des poses hiératiques, indispensables, croyait-il, à l’effet général de la tragédie de Racine ? Rien ne peut donner une idée du mal qu’il prit pour organiser en scène une sorte de procession, au cours de laquelle chacun des personnages principaux portait vers l’autel, situé au fond du théâtre, un des objets qui servaient au culte. Il s’agissait d’entourer le couronnement du petit Roi Joad d’une pompe religieuse et barbare. L’innocent objet de tant de sollicitude portait lui-même son bandeau royal ; je devais tenir respectueusement sur les bras les Tables de la Loi ; un des lévites avait la mission d’élever au-dessus de la foule le glaive de David. Le magasin d’accessoires ne nous avait pas fourni, dès les premières répétitions, ces majestueuses reliques ; nous prenions donc, pour les figurer, tout ce qui nous tombait sous la main : des gants, un tour de cou, un croissant (s’il était quatre heures), seul, le glaive de David ne changeait pas d’aspect. C’était un parapluie… un parapluie très laid, très vieux, trouvé, on ne sait comment, dans un coin obscur du théâtre. Tapi dans le « Guignol » – c’est-à-dire dans la petite cabine de toile peinte, qui dressée derrière le trou du souffleur, préserve des courants d’air et isole le metteur en scène, Mounet suivait le défilé d’un œil anxieux et sévère et critiquait amèrement la façon irrévérencieuse dont nous portions les objets sacrés qui nous étaient confiés. La procession commençait généralement dans le silence, un silence inquiétant. Tout à coup, une voix magnifique et grondante comme celle d’un fauve, s’élevait :

— Moreno !

— Monsieur Mounet ?

— Que portez-vous ?

— Mon petit sac !… Non, je veux dire les Tables de la Loi !

— Portez-les avec vénération, alors ! Songez aux milliers d’Hébreux que cette loi gouverne. Vous serez un jour grand-prêtre (je jouais Zacharie) ne l’oubliez pas ! Il faut, vous m’entendez ! Il faut vénérer les Tables de la Loi !

— Oui, Monsieur Mounet !

La procession, arrêtée un instant, reprenait sa marche silencieuse et solennelle… Puis :

— Leitner ?

— Monsieur Mounet ?

— Le Glaive de David…

— C’est un parapluie que…

— Il n’y a pas de parapluie ! Il y a le Glaive de David ! Comprenez-vous ? Il doit être brandi avec une vaillance respectueuse, c’est le glaive qui vengera Israël ! Voyons !

— Oui, Monsieur Mounet !

Chaque jour – ceci dura quatre mois environ – notre maître et camarade tout en s’efforçant d’allumer ou d’entretenir en nous le feu sacré, travaillait à composer, à améliorer son propre costume. Tantôt, le pectoral aux pierres symboliques s’étalait sur son gilet, traversé par le cordon du lorgnon ; tantôt, il revêtait la tunique d’hyacinthe dont les clochettes d’or battaient l’étoffe de son pantalon gris, tantôt enfin, la mitre cornue couvrait son front olympien et effleurait son faux col d’un lin immaculé…

Nous ne songions pas à sourire. Mounet possédait un des privilèges du génie, il ignorait le ridicule. Il vivait, et nous le sentions, dans un monde de héros et de demi-dieux, ses parents par la beauté. Lorsqu’il redescendait de ces Empyrées, il devait nous trouver, nous autres pauvres mortels, aussi petits que nous le trouvions grand.

 

II

Mounet-Sully n’aimait pas les voyages. C’est à Paris qu’il triomphait ; le public, habitué aux étrangetés de son talent ne lui ménageait pas les applaudissements, même aux jours – bien rares – où il se montrait inférieur à lui-même. Les auditoires de la province ou de l’étranger n’avaient pas toujours cette ardeur à admirer sans réserve, et le grand tragédien n’était point sans s’en rendre compte. Et puis, les voyages demandent de l’exactitude, il avait une sorte d’horreur de l’heure. Je me demande encore pourquoi il possédait une montre !

Quand on lui annonçait un départ à six heures du matin, il devenait hagard, frappait le sol du pied et se révoltait contre la destinée adverse, représentée, pour la circonstance, par l’Administration des chemins de fer. S’il arrivait à se persuader de l’utilité absolue qu’il y avait à se trouver à la gare quelques minutes avant que le train qui devait l’emporter, partît, tout allait bien, il s’installait dans son compartiment, cessait de maudire la cruelle fatalité et commençait à réciter des vers.

Un motif inconnu lui faisait presque toujours choisir, parmi les pièces de son répertoire : La Tristesse d’Olympio. Je l’ai bien entendue cinquante fois en deux mois…

Une tournée avec Mounet n’allait pas sans émotions ; nous le perdions quelquefois. Où et comment s’égarait-il ? Nous ne l’avons jamais su.

Il manquait un train, ou bien, il disparaissait au moment précis où nous entrions à l’hôtel… Appels, recherches, tout était vain. Puis au moment où, désespérant de le retrouver, nous allions renoncer à la représentation dont il était – ai-je besoin de le dire ? – le principal attrait, il surgissait, souriant, étonné de notre agitation. On se pressait autour de lui, on l’interrogeait : comment nous avait-il perdus de vue ? Comment nous avait-il retrouvés ? Jamais nous n’obtînmes une réponse précise :

— Je ne sais, se contentait-il de dire. Qu’importe !… Suis-je en retard ?… Il faillit bien l’être, un jour ! Il nous échappa à Marseille. Nous devions nous embarquer à cinq heures du matin pour jouer le soir à Saint-Étienne. Mounet refusa d’aller dormir après le spectacle, et déclara qu’il passerait cette courte nuit dans un petit café près de la gare, en buvant des « bocks aux olives ». À cinq heures moins un quart, on alla au petit café, chercher le Doyen noctambule : le petit café était fermé. À la gare, personne ! Notre administrateur affolé fit réveiller le chef de gare et obtint de cet aimable homme que, si on retrouvait le grand artiste disparu, il nous télégraphierait en cours de route. La mort dans l’âme, la troupe et son chef montèrent en wagon. À chaque station, des visages anxieux se penchaient hors des portières et des voix troublées demandaient :

— Pas de dépêche pour la Comédie-Française ?

Enfin ! on en reçut une : « Monsieur Mounet-Sully arrivera train huit heures cinq. »

À huit heures cinq, le quai de la gare de Saint-Étienne nous vit trépignant d’impatience. Les malles, les paniers, tout était encore sur les voitures – on n’osait pas croire au miracle – en attendant qu’on fût assez sûr de donner la représentation annoncée, pour leur faire prendre le chemin du théâtre.

Huit heures six… Rien ! Huit heures sept… Rien encore ! Huit heures dix : un train de marchandises entre en gare, interminable… du sable, des tonneaux, du charbon, des machines agricoles, du bétail, des tuyaux, des moellons, du bois, des tuiles… et enfin ! enfin ! Dans la dernière voiture, assis sur un tabouret fixé à la paroi par des cordes, Mounet, gai, aimable, tranquille, qui nous faisait des signes d’amitié avec son mouchoir (ce mouchoir était un peu « défraîchi », il faut en convenir), et qui semblait nous demander pourquoi nous étions là au lieu d’être dans nos loges… D’où s’était-il évaporé ? Qui l’avait fait monter dans ce train ? Autant d’énigmes qui ne seront jamais déchiffrées…

Le midi de la France charmait le génie latin de Mounet. Il retrouvait ses origines et le son de cet accent qui « dorait » sa diction. Dès que nous arrivions dans une ville de la Provence ou du Languedoc, il s’animait, s’exaltait ; il courait visiter les monuments, admirer les paysages, il était piaffant, rajeuni, infatigable. Oh ! oui, infatigable ! Je m’en aperçus souvent… à la sueur de mon front !

Par un beau jour torride et éclatant du mois de juillet, il me proposa de me faire voir dans toutes ses beautés la ville de Nîmes. Un peu fière d’avoir Mounet-Sully pour guide et espérant que, peut-être, je parviendrais à lui prouver que j’étais susceptible de comprendre l’art antique, j’acceptai son offre. En courant, nous visitâmes la Maison Carrée, les Arènes, le Musée, du même pas de course, nous gravîmes la pente ensoleillée qui mène à la Tour Magne, au sommet de laquelle il me fit monter, nous redescendîmes sans reprendre haleine, puis, au moment où j’allais tomber de fatigue et de chaleur, il me déclara nettement que je ne rentrerais pas avant d’avoir fait un tour aux Bains de Diane et au Temple Romain… Et je le fis ce tour ! Je m’enfonçai à la suite de mon impitoyable mentor, dans une obscurité gluante, peuplée de grandes araignées, de salamandres et de souvenirs…

Comment ai-je pu jouer ce soir-là ? Je crois bien que je dormais en scène ! Mounet, lui, ne fut jamais plus fougueux, plus brillant ! Il nous prouva, une fois de plus que son âge mûr, valait bien dix fois notre jeunesse !

GEORGES RODENBACH

LORSQUE, dans la pénombre d’une église, je vois certains saints, taillés au temps ancien, peints et dorés, ma pensée se reporte vers Georges Rodenbach. Son pays flamand lui avait donné des cheveux d’or mousseux et un teint rose, l’énergie veillait dans ses yeux, bleus comme la fleur du lin, ses traits étaient aussi nets et aussi fermes que si le sculpteur achevait à peine de les ciseler. Sa poésie lui ressemble. Elle est fraîche et délicate, comme son teint, précise et fine, comme ses traits. Il avait beaucoup d’esprit, il racontait bien, et sa voix gardait une trace plaisante d’accent belge. Son jugement était sûr ; jamais on ne connut ami plus fidèle et plus actif.

Il désira me connaître, parce qu’il voulait me faire créer, à la Comédie-Française, la pièce en vers qu’il y avait fait recevoir : Le Voile. Je lus cet acte exquis et j’acceptai avec une reconnaissance, que je garde encore à sa mémoire, de jouer le rôle de la Béguine, rôle sur lequel reposaient tous les espoirs du poète.

Mais ici commencèrent les difficultés. L’Administrateur de la Comédie, Jules Claretie, ne voyait pas la pièce telle que l’avait conçue son auteur. Rodenbach voulait que, depuis le lever du rideau, on entendît, au dehors, pendant tout le dialogue, le bruit monotone et continue de la pluie ; il désirait aussi que ses interprètes, surtout la Béguine, fissent comprendre au public que les mots qu’ils prononçaient étaient seulement l’apparence des mots qu’ils auraient dû dire, que leur jeu fût sobre et mesuré, leurs inflexions de voix pures, à la fois, et pleines de secrets. Enfin, il souhaitait qu’entre la Béguine et le Vieux garçon passât l’ombre, ou plutôt le fantôme de l’amour, mais si pâle, si discret, si fluide, qu’on n’eût même pas pu le reconnaître bien qu’on devinât sa présence…

Ce rêve de poète eut été irréalisable, si les vers qu’il nous donna à dire n’avaient, dans leur rythme parfait, contenu assez de mélancolique subtilité pour nous guider vers le succès.

Jules Claretie, fervent d’Émile Augier et de Dumas fils, voyait d’un tout autre œil la mise en scène et l’interprétation du Voile. Il entendait que le bruit de la pluie cessât aux premiers mots des artistes, que la vieille servante fût joviale, le Vieux garçon, énergique et bon vivant, la Béguine, souriante et accorte… Aussi proposa-t-il que le rôle de la servante fût donné à Pauline Granger dont le grand talent était fait de rondeur et de bonhomie, celui du Vieux garçon à un « comédien sûr » et le rôle de la Béguine à la charmante Blanche Barretta, souriante jeune première dont la grâce aimable eût, selon lui, « éclairé » la pièce.

Je savais bien qu’entre une débutante comme moi et la parfaite artiste qu’était Blanche Barretta, un auteur dont on allait jouer la première œuvre dramatique ne pouvait pas hésiter, et, déjà, je pleurais ma chère Béguine et mes rêves déçus… Mais j’avais compté sans Rodenbach ! L’énergie cachée en lui se révéla : rien ne put changer ses résolutions. Il alla jusqu’à menacer de retirer sa pièce, cette première, cette unique pièce reçue, sur laquelle il fondait tant d’espoirs – que, hélas ! la mort a fauchés en partie – si je n’étais son interprète. Devant cette fermeté, Jules Claretie céda, et bien que jamais il n’aima Le Voile, il convint plus tard, en galant homme qu’il était, qu’il s’était trompé.

C’est pendant les orageuses répétitions de l’acte de Rodenbach, que je connus Edmond Rostand et sa charmante femme Rosemonde Gérard. Ils venaient tous deux assister au travail des Romanesques, ce petit bijou poétique qui fut représenté le même soir que Le Voile. Edmond Rostand avait déjà le visage romantique et l’œil profond qu’ont popularisé ses images, il était d’une élégance raffinée, portait de hautes cravates de soie, un monocle, des gilets éblouissants et souvent il arrivait, tenant une fleur à la main… Rosemonde Gérard était – elle est toujours – le charme fait femme. Des cheveux d’aurore, un teint éclatant, un sourire rose et blanc, tout cela avec une grâce inimitable et des robes couleur de printemps. Dès que Elle ou Lui parlaient, les artistes se taisaient pour les écouter : ils savaient notre art, ces époux-poètes, mieux que les plus expérimentés d’entre nous.

Les premières représentations du Voile et des Romanesques furent un triomphe. Le spectacle était complété par une pièce de Louis Marsolleau, Le Bandeau de Psyché, qui fut applaudie sincèrement, et qui le méritait. Je revois, dans le foyer de la Comédie, les trois poètes, pâles et heureux, tandis que le bruit assourdi des bravos arrivait à leurs oreilles, prolongé, interminable…

À quelques jours de là, le roi des Belges, Léopold, vint assister à la représentation du « Voile ». Il fit appeler Rodenbach dans l’avant-scène qu’il occupait, et le félicita en souverain et en compatriote.

— Je suis heureux, lui dit-il, de votre beau succès, auquel j’applaudis de tout cœur. Et, d’ailleurs, je sais que vous êtes l’auteur d’un très beau livre : Bruges-la-Morte… Eh bien, soyez tranquille, ce ne sera pas longtemps Bruges-la-Morte, nous allons mettre des tramways et de la vie là-dedans… Le poète du silence eut un petit frisson. Il vit sa chère Bruges déshonorée par des trolleys, envahie par des foules bruyantes, tirée de son merveilleux sommeil plein de rêves et de douceur.

— Le roi Léopold n’est qu’un grand roi, nous dit-il ensuite.

J’ai continué à voir et à aimer mon auteur, jusqu’à sa mort. Son foyer était accueillant et c’est à sa table amie que je rencontrai un jour Puvis de Chavannes. Le maître, bien vieux déjà, était encore droit et solide, comme un chêne. On parla, je m’en souviens, d’une statue de la Vierge qui se trouve dans une des églises de Bruges, et Georges Rodenbach déplorait le mauvais goût du dais sous lequel on l’abrite aux jours de fête.

— Ce dais blanc est affreux, disait-il, il a l’air d’un ciel de lit…

— Un ciel de « lys » voulez-vous dire ? riposta le peintre de Sainte-Geneviève, heureux de nous prouver qu’il avait gardé son esprit alerte et vif.

Malgré la force de caractère qui lui permettait de dominer des malaises fréquents, la santé de Rodenbach s’altérait de plus en plus ; il dut faire une cure en Auvergne. J’ignorais qu’il fût de retour lorsqu’un soir sa femme me fit dire qu’il était bien malade. Je courus boulevard Berthier, vers ce petit hôtel, qui porte désormais une plaque commémorative, et, dès que j’en eus franchi le seuil, je sentis que la mort était là, prête à enlever le poète à la tendresse et à la gloire.

Dans le salon assombri, les beaux cheveux roux de Mme Rodenbach brillaient à la lumière faible d’une petite lampe… on attendait les médecins, ils tentèrent l’impossible, et le lendemain, dès l’aube, je sus que tout était fini…

ARMAND SILVESTRE

LES contes d’Armand Silvestre l’ont rendu célèbre, mais la vraie gloire, ses vers n’ont pu la lui donner. Il écrivait facilement des contes gras et joyeux comme son visage, il rythmait avec son cœur des vers limpides comme ses regards. Le public a préféré sa jovialité à sa poésie : ce fut le chagrin de sa vie.

Lorsque je connus Armand Silvestre, il faisait répéter, au Théâtre Français, sa Griselidis. J’avais un rôle dans la pièce, je pus ainsi approcher quotidiennement mon auteur qui m’inspirait la plus profonde sympathie.

C’était un homme grand, gros, coloré, souriant. Il caressait avec fierté une belle barbe châtain, il avait des yeux bleus, attentifs et tendres et il parlait peu, tout doucement.

Peu à peu, j’appris la double vie qu’il mena bien longtemps : petit bourgeois de la banlieue pendant douze heures du jour, homme de lettres parisien pendant les douze autres…

Expliquons-nous.

Armand Silvestre habitait Asnières ; il se levait à cinq heures du matin, travaillait jusqu’à midi, puis il déjeunait, et, son repas terminé, montait dans une petite voiture traînée par un âne qu’il conduisait avec maestria. L’attelage faisait quelques centaines de mètres, se remisait dans les environs de la gare, et le poète-conteur, échangeant sa casquette contre un chapeau de feutre mou qu’il tirait de sa poche, prenait le train et débarquait à Paris où, transformé, il devenait l’hôte des cafés littéraires, l’assidu des répétitions générales et l’honneur des salles de rédaction.

Silvestre était un ancien élève de l’École polytechnique, de la même promotion que Sadi-Carnot. Jamais polytechnicien n’eut autant d’esprit. Il aimait à parler de ses années d’études, de ce beau temps de la jeunesse, des amitiés d’autrefois… Il citait souvent le nom d’un de ses camarades avec lequel il fut longtemps en rivalité de galanterie.

Durand (appelons-le ainsi), Durand, comme Silvestre, n’appréciait que les beautés replètes et les formes débordantes. Ils sacrifiaient tous deux à la Vénus hottentote.

Appartenant à la même classe sociale, à la même École, ils fréquentaient les mêmes salons et se faisaient présenter aux mêmes jeunes filles, les plus potelées, les plus dodues, naturellement. Et dès qu’une causerie s’établissait entre un des jeunes gens et la « damoiselle élue » celle-ci ne manquait jamais de dire à Durand :

— Vous êtes à Polytechnique, Monsieur ? connaissez-vous un M. Silvestre ?

Et à Silvestre :

— Dans votre promotion, est-ce qu’il n’y a pas un M. Durand ?…

Bien qu’il aimât les sciences, leurs manifestations pratiques ont toujours eu pour Armand Silvestre quelque chose de mystérieux et de menaçant. Si, par exemple, pendant qu’il était au café ou au restaurant, on l’appelait au téléphone, il s’agitait sur sa chaise, se faisait répéter plusieurs fois son nom.

— Voyons, garçon, c’est bien moi qu’on demande ?

— Mais oui, monsieur ! C’est bien M. Armand Silvestre, qu’on a dit !

— Vous en êtes sûr ?

— Certain, monsieur.

Silvestre, alors, se levait à regret, entrait dans la cabine téléphonique, saisissait les récepteurs, et… ressortait extrêmement pâle, en disant :

— Non ! C’est inutile, je ne pourrai jamais ! C’est diabolique cette machine !…

Rien ne pouvait plus l’inciter à écouter de nouveau ce jour-là, et je ne crois pas qu’il ait jamais entendu une communication téléphonique qui durât plus de dix secondes.

Comme il se levait dès l’aube, la fin de la journée le trouvait ensommeillé, et ses amis, qu’il réunissait souvent pour dîner, le voyaient, vers le dessert, fermer les yeux, pencher la tête, et prendre l’apparence d’un homme profondément endormi. La conversation continuait, néanmoins, on discutait, on appréciait, on jugeait, et, tout à coup, d’une voix nette, avec une clarté d’esprit parfaite, le dormeur donnait son avis, généralement juste et toujours bienveillant, à la grande stupeur de ceux qui non encore initiés aux coutumes de leur amphitryon, avaient, à peu près, oublié sa présence. Son corps fatigué s’abandonnait, mais son cerveau veillait sans défaillance.

Ce don singulier de dormir tout éveillé a causé quelquefois un peu de trouble à de nouveaux venus.

Un soir (j’étais parmi les convives d’Armand Silvestre), il avait invité, sur la chaude recommandation d’un ami, un jeune auteur, encore inconnu, qui fit montre pendant tout le temps que dura le dîner, d’une vanité et d’une prétention insupportables, à peine contenues par la peur de déplaire à un protecteur possible. Le dessert posé sur la table, Silvestre tomba dans sa torpeur habituelle, et aussitôt le jeune cuistre en profita pour se répandre en invectives sur ses aînés, des ramollis, sur ses contemporains, des idiots, aussi incapables les uns que les autres d’apprécier une valeur comme la sienne.

— Il n’est pas né, conclut-il, il n’est pas né celui qui me prouvera que je n’ai pas de talent et que je suis un imbécile !

— Il n’est pas mort non plus ! riposta Silvestre en ouvrant brusquement les yeux qu’il fixa sur ceux du génie méconnu.

Mais d’ordinaire, Armand Silvestre n’employait son esprit qu’à plaire. Ses mots n’ont, que je sache, jamais offensé ou blessé personne. On donnait, un jour, au Cercle d’Escrime, un assaut public de fleuret auquel devaient prendre part deux dames. Silvestre présidait, en toute compétence, car c’était un escrimeur distingué, et en toute justice, car jamais homme ne fut plus impartial.

Les dames annoncées au programme de la fête se présentèrent à leur tour, jolies et charmantes toutes deux, et commencèrent à ferrailler ; l’une gagna la première manche, l’autre la seconde, et tandis que, un peu essoufflées, elles attendaient un signal pour se remettre en garde, le président s’adressant au jury, lui dit :

— Je crois, Messieurs, qu’il vaut mieux arrêter le combat. Plus je regarde les deux adversaires, plus il me semble impossible de juger la « belle ! »

Les dernières années d’Armand Silvestre furent douloureuses et solitaires. Mais ni tant de faux jugements portés sur lui, ni l’abandon d’amis aimés, ne l’ont aigri.

Né bon, il est mort meilleur.

VICTORIEN SARDOU

VICTORIEN Sardou fut un des rois du Théâtre contemporain, mais il fut le dieu de l’activité.

Il ne connaissait pas l’immobilité, mère des songes. Mille expressions se succédaient sans relâche sur son visage imberbe dont les traits avaient une délicatesse presque féminine, il gesticulait, il courait, il s’asseyait, il se relevait, parlait, criait, riait, s’attendrissait, tirait dans tous les sens le foulard blanc qui lui entourait le cou en toutes saisons, et donnait au béret de velours noir qui le coiffait d’un bout de l’année à l’autre des formes hétéroclites, le tout sans jamais montrer le moindre signe de fatigue. Cela tenait du surnaturel.

Je le vis pour la première fois, de près, dans sa maison de Marly. C’était en automne ; un jour gris attristait toutes choses, des feuilles mortes craquaient sous mes pieds tandis que je suivais une grande allée bordée de sphinx de pierre et l’émotion que je ressentais en approchant un des arbitres de ma destinée – il devait me faire créer un rôle – se changeait peu à peu en terreur et en mélancolie. Je ne sais si j’aurais eu le courage de franchir la porte de la maison, si Sardou lui-même n’y avait paru, les bras ouverts en signe de bienvenue, le béret rejeté sur l’oreille gauche, le foulard flottant sur l’épaule droite, m’encourageant à avancer avec un flot de paroles aimables qui me réchauffaient le cœur.

Je le suivis dans un grand salon plein de meubles anciens, il me fit asseoir, m’interrogea, « se » répondit, me demanda de lui dire une tirade, qu’il récita lui-même. Il me montra des livres, des documents, les commenta, les critiqua ; il me décrivit des décors, des costumes les dessinant et les peignant dans l’air… et, tout à coup, une pendule sonna. Je m’aperçus que j’étais restée deux heures à l’écouter, quand je croyais n’être là que depuis vingt minutes.

Sardou avait une prodigieuse érudition, il connaissait admirablement les époques pendant lesquelles il situait ses pièces ; la fin du XVIIIe siècle et le commencement du XIXe, n’ont pas rencontré un historien plus renseigné et plus éloquent que l’auteur de Thermidor et de Madame Sans-Gêne. Tous les coins du Vieux Paris lui étaient familiers ! Il savait que, dans telle maison, Robespierre allait faire des visites, que dans telle autre vécut Saint-Just, il aurait pu faire le plan de l’immeuble qui abrita le jeune Bonaparte, et bien des fois, au sortir des répétitions de « La Sorcière », il me fit gravir d’innombrables étages et traverser des cours interminables, pour me montrer les endroits où se sont déroulés les événements secrets de la Révolution, ces endroits qui, parfois, demeurent intacts, malgré les profonds changements du Paris moderne, et qu’il eût retrouvés les yeux fermés dans le dédale des vieilles rues.

C’est au Théâtre Sarah Bernhardt que nous répétions La Sorcière et c’est Sardou qui dirigeait les répétitions ; il était toujours lui-même son metteur en scène. Où en eût-il pu trouver un meilleur ? Le moindre détail attirait son attention. Il se préoccupait aussi bien de grouper les masses de la figuration que de régler l’attitude des premiers rôles, il inspectait les costumes depuis la perruque jusqu’aux chaussures, faisait recommencer dix fois une entrée, une sortie, le plus petit mouvement de scène, donnait des inflexions, faisait des gestes, bondissait, rampait, et finissait par jouer tous les rôles.

Le béret en bataille, debout sur une table qui figurait un bûcher, serrant sur son cœur le sandwich qu’il allait manger au moment où une idée dramatique lui était venue, il roulait des yeux blancs et représentait, en parfait comédien, la mort de son héroïne, ou, grimpé sur un mât, il figurait à merveille un amant anxieux qui guette du haut d’une tour l’arrivée d’un message de sa dame !…

Mais malheur à l’artiste qui n’avait pas la compréhension prompte ! Celui-là ne connaissait pas une minute de repos. Il fallait qu’il comprît, il fallait qu’il exécutât ! Les explications tombaient sur lui, drues comme grêle, et tandis que Sardou, qui ignorait la lassitude, était encore au plus fort de son activité, le malheureux était déjà exténué et hors d’haleine sans que son impitoyable auteur consentît à s’en apercevoir. Il ne se ménageait pas, lui ! Il n’admettait donc pas qu’on mesurât ses forces !…

Lorsqu’on répéta Patrie au Théâtre Français, il fut exaspéré par la lenteur du travail, et par le peu d’ardeur que mettaient les comédiens à lui donner satisfaction, et il résolut de leur témoigner, sans colère, son profond mécontentement, et le moyen qu’il imagina est aussi ingénieux que comique : il feignit, un jour, d’avoir oublié les noms de ses principaux interprètes, ou il déforma ces noms célèbres de la façon la plus saugrenue, tandis qu’il disait imperturbablement les noms des figurants sans en omettre ou estropier une syllabe.

— Monsieur Liner, s’il vous plaît, criait-il.

— Leitner, Maître, répondait avec amertume l’interpellé.

— Monsieur Dorely…

— Dehelly, maître…

— Monsieur Deconnes.

— Dessonnes, monsieur…

— Eh bien, monsieur Deconnes, vous n’avez aucune disposition pour le théâtre ! C’est moi qui vous le dis ! Enchaînons !… Allons, mes enfants, disait-il alors aux figurants, rangez-vous, voyons : Michaud, Lenormand, Van den Brouk, Durand, Lemieu, Vachon, mettez-vous sur la gauche !… laissez un espace pour que monsieur Rapé…

— Ravet, maître…

— Pour que monsieur Radet puisse partir…

Il était trop fin psychologue pour ne pas savoir la portée de cette petite vengeance, et il la savourait en connaisseur… Sa réelle bonté n’excluait pas la malice.

Sardou contait délicieusement. Il avait un fond d’anecdotes que de continuelles lectures et une imagination bouillonnante augmentait sans cesse ; il les disait et les mimait en grand artiste, et des idées générales élevaient toujours la conversation dès qu’il y prenait part. Seulement, il n’aimait pas qu’on l’interrompît ! Souvent, lorsqu’il se trouvait avec son vieil ami, Adrien Hébrard, une lutte courtoise s’engageait : c’était à qui prendrait la parole et la garderait le plus longtemps. Sardou l’emportait presque toujours. Ni le talent de conteur d’Hébrard, ni son éloquence méridionale, n’arrivaient à vaincre la verve et le brio de son adversaire. Lorsque la joute avait lieu pendant un dîner, on voyait Sardou (obligé de boire sous peine d’étouffer), lever son verre de la main droite, et faire de la main gauche des signes impérieux destinés à réduire Hébrard au silence, et à affirmer aux autres convives que, dès la dernière gorgée avalée, il allait « reprendre où il en était resté »…

J’habitais l’Amérique du Sud lorsque Sardou mourut. Sa disparition me causa une peine profonde et je me rendis compte que quelqu’un manquait désormais à Paris : un être tellement vivant, si amoureux de la belle histoire de son pays, si passionné pour toutes choses, qu’il animait jusqu’aux vieux papiers et aux vieilles pierres !

Et puis, il n’était pas méchant !

PAUL MOUNET

SAIS-TU que j’ai manqué ma vocation ? me dit un jour Paul Mounet. J’aurais dû être torero… ou grand peintre, ajouta-t-il, après quelques secondes de réflexion.

Il était sincère. Il était toujours sincère.

L’art, la science, le sport, tout l’attirait, il aimait la vie sous ses aspects multiples, et il la traversait, joyeux et athlétique, sans connaître la fatigue, ni le découragement.

Différent de son frère, Mounet-Sully, dont la réserve allait parfois jusqu’au puritanisme, il avait le verbe hardi, gras, pittoresque. Il appelait les choses par leur nom. Et il ne venait à l’idée de personne qu’il pût s’exprimer autrement, tant sa bonne grâce et sa simplicité le rendaient sympathique. Il fut pour moi un ami sûr et constant, mais que d’émotions il m’a causées !

Nous jouions souvent ensemble, à Paris, et surtout en tournée, des tragédies classiques ou des drames de Victor Hugo. Son corps magnifique, sa voix profonde et un peu rauque, son art du costume, en faisaient un Don Diègue ou un Ruy Gomez inimitables, mais nous n’arrivions pas toujours à l’heure du lever du rideau sans que quelque incident ait précédé, et compromis, la représentation.

Une fois, par exemple, la Comédie-Française avait organisé (faisant suite aux fêtes d’Orange), une tournée de quelques jours dans les villes d’eaux dont les Casinos possédaient un orchestre. On donnait Les Érinnyes, de Leconte de Lisle, avec la musique de Massenet. Paul Mounet jouait le rôle d’Orestès ; il y était splendide, haillonneux et royal.

Nous allâmes à Aix-les-Bains où, après un déjeuner copieux, arrosé de vins de bons crus, il ne put résister à l’attrait d’un bain froid, se jeta dans le lac, en fut retiré abominablement malade, et… joua le soir, avec autant de fougue qu’il en avait déployé la veille. Après le spectacle, un bon souper et quelques coupes de champagne, il prit, avec une partie de la troupe, le train qui se dirigeait sur Vichy.

Débarqués à six heures du matin d’un convoi qui n’amenait généralement aucun baigneur, nous ne trouvâmes à la gare, encombrée d’ordinaire par les voitures des hôtels, qu’un affreux omnibus de ville. Nous prîmes donc, faute de mieux, ce véhicule cahotant, attelé de haridelles, et conduit, si l’on peut dire, par un cocher qui avait sûrement déjà « tué le ver ! »

Il fallait trouver des chambres. Mais où ? Tout était bondé – c’était la pleine saison – et puis, notre aspect un peu désordonné n’avait rien qui encourageât à nous recevoir les portiers des Palaces. Paul portait un costume de voyage bien singulier : c’était un long pardessus de nankin (!) un chapeau melon à larges bords, en paille, un pantalon de charpentier et des escarpins… Il se trouvait à l’aise ainsi, et comme il ne connaissait pas le respect humain… Pourquoi eût-il changé ?

Quant à mes camarades et à moi-même, le train-charrette qui nous avait amenés nous avait généreusement cédé pendant le voyage une partie de la suie de sa machine, aussi étions-nous zébrés de noir et de gris de la tête aux pieds.

Enfin, après d’interminables courses, on finit par nous accepter dans un hôtel modeste, destiné surtout à des malades. Le petit déjeuner qu’on nous servit parmi les baigneurs qui, déjà, avaient pris leur premier verre d’eau, fut assaisonné de conversations décourageantes :

— Bonjour, monsieur, comment va votre foie, ce matin ?

— Mal ! J’ai encore passé la nuit à me mettre des serviettes chaudes sur le côté.

— C’est bien ennuyeux ! Vous avez la même chose que cette dame qui est morte l’année dernière…

— Dites-moi, je n’ai pas vu la jeune femme qui vient depuis deux ans avec son mari !

— Elle n’est pas ici. Son mari est mort… Ces propos funèbres, l’atmosphère déprimante de l’hôtel, la fatigue, tout contribuait à nous assombrir, lorsque Paul s’écria tout à coup :

— Mes enfants, j’ai une idée ! Je vais faire une cure !

— Mais nous repartons demain matin !

— Je la ferai en vingt-quatre heures. D’ici à demain, je peux bien boire vingt et un verres d’eau, fichtre !

Il appela le garçon, méprisant nos objurgations et nos prières, signa une ordonnance du nom qu’il avait choisi pour perpétrer ses exploits médicaux : « Docteur Odéonus », se fit apporter une carafe d’eau de la Grande Grille… et il la but.

Quelle journée ! Notre ami Paul était devenu rouge comme un homard cuit, il soufflait comme un buffle. Nous nous installâmes près de son lit, où il gisait plongé dans un sommeil qui ressemblait au coma…

Vers cinq heures de l’après-midi il commença à s’agiter et à souffrir les horreurs d’une indigestion formidable : il était sauvé !

Le soir, la représentation fut bien troublée par quelques sorties précipitées et intempestives du majestueux Orestès, mais, en somme, tout finit bien, et nous en fûmes quittes pour la peur.

— Pourquoi, poules mouillées ! nous disait-il, pourquoi étiez-vous inquiètes ? Je savais bien ce que je faisais ! Je suis médecin : ça me connaît !

« Ça le connaissait » peut-être, mais il avait beau être docteur en médecine, nous avions tout de même passé de mauvaises heures.

Paul Mounet adorait et respectait son frère. Il en parlait avec une tendresse et un enthousiasme infinis, on était presque surpris de leur union, tant ces deux hommes étaient dissemblables.

Mounet-Sully, réservé et prudent ; Paul, expansif et généreux ; l’aîné marquait toujours les distances entre lui et ceux qu’il considérait comme ses inférieurs, le cadet répandait sa cordialité sur tous, sans distinction de classe ou de situation. On respectait peut-être davantage Mounet-Sully, mais, à coup sûr, on aimait mieux son frère.

C’était à la fois comique et touchant de voir Paul, au café, entouré de ses élèves, leur expliquant les classiques en leur offrant des bocks. Aucun de ces jeunes gens n’eût songé à sourire de cette manière d’enseigner si spéciale, tant leur Maître était bon, tant sa parole était convaincue. Il aimait la jeunesse : c’est pourquoi, sans doute, la sienne a duré toute sa vie… Lorsque je passe devant le café de la Régence, mes yeux cherchent involontairement sa grande silhouette, restée si svelte et si noble, son visage léonin, ses belles mains fines et nerveuses, qui faisaient toujours, de loin, le signe d’un appel affectueux… Je ne peux pas croire que tant de vitalité ait cédé devant la mort ; il me semble que je vais le revoir un jour, là, assis devant le guéridon de marbre, analysant un de ses rôles favoris, de préférence un rôle de comédie, car, comme tous les tragédiens (sans en excepter son frère), il était attiré par les œuvres légères et gaies qu’il n’était pas fait pour interpréter. Je l’entends encore dire les phrases que Molière a mises dans la bouche de Sganarelle, du Médecin malgré lui… Il les hurlait d’une voix qui ébranlait les vitres, et se tordait de rire aux effets comiques qu’il croyait faire :

— Je le jouerai, disait-il, je le jouerai, le Médecin malgré lui ! Moi aussi, je suis médecin : ça me connaît !

Et Tartufe ! Ah ! celui-là, il le voyait terrible :

— Si le public ne tremble pas quand Tartufe entre en scène, déclarait-il à ses élèves, vous êtes fichus !…

Il eut, avant de mourir, l’amertume de se voir menacé de ne plus jouer ; un voile de tristesse a couvert ses derniers jours. Pauvre Paul, lui qui eût dû prendre pour devise, ces trois mots : « Bonté, force, joie ! »

COQUELIN CADET

PARMI celles des camarades disparus dont je rappelle souvent la mémoire, une figure se détache comique et rêveuse à la fois : celle de Coquelin Cadet, ce frère célèbre d’un acteur illustre, cet être bizarre et charmant qui compta tant d’amis.

Que de fois j’ai joué à ses côtés ! Nous faisions, sous la direction de Henry Hertz – parti, lui aussi, pour l’autre vie – de longues tournées pendant lesquelles j’ai pu connaître vraiment Cadet (c’est ainsi qu’on le surnommait depuis ses débuts), et apprécier la culture de son esprit et l’agrément de ses manières. Le bon caractère qui lui faisait supporter sereinement de longs voyages sans confort et des séjours sans joie, ne s’altérait que lorsqu’il croyait à la présence – réelle ou présumée – d’une souris. Il craignait ce petit animal autant qu’il eût craint un lion. Lorsqu’il se figurait entendre son cri, pointu comme une aiguille, ou le petit grattement de ses dents, dans le coin d’une chambre d’hôtel, il bondissait hors de son lit, s’habillait en dix secondes, rassemblait ses bagages et se ruait vers le bureau pour demander d’une voix troublée et suppliante :

— Une chambre où il n’y a pas de souris !

Généralement, il était mal reçu. Un bon hôtel – tous les hôtels sont bons, disent les propriétaires – ne doit pas abriter de rongeurs ; on lui faisait bien sentir son manque de discrétion en le logeant plus mal et en le faisant payer plus cher. Peu lui importait ! Puisqu’il n’avait plus à redouter la souris – vraie ou imaginaire – il était satisfait. Nous le voyons arriver à la salle à manger ou au théâtre, le visage radieux.

— Il y en avait « une » mes enfants ! Une énorme ! Mais, maintenant, rien à craindre ! On m’a donné une toute petite chambre, peinte au ripolin… « Elles » ne pourraient pas se cacher…

Je dois avouer que, quelquefois, un camarade fatigué ou enrhumé profitait de la peur de Cadet pour s’approprier le logis que celui-ci avait choisi en homme délicat, raffiné, soucieux de sa santé.

— C’est curieux, disait-il négligemment, il y a une minute, en passant devant la porte de Cadet, j’ai entendu comme un grignotement…

— C’en est « une » criait Cadet affolé. Il me semblait bien… Je cours au Bureau ; je veux changer de chambre !…

— Prends la mienne, insinuait le camarade, elle est basse de plafond, elle donne sur la cour, elle n’a pas l’eau courante, mais les coins sont arrondis… Et au Bureau, le gérant est si désagréable !…

— Merci, cher ami ! Merci, oui, changeons !…

Et tout s’arrangeait pour le mieux : Cadet dormait tranquillement, et le malin qui l’avait délogé, reposait sa lassitude ou soignait son malaise dans le meilleur lit de l’hôtel !

Outre qu’il avait peur des souris, le bon Cadet redoutait terriblement les maladies. Il transportait dans sa valise des médicaments variés et un thermomètre. Ce dernier instrument fut la cause d’une aventure assez curieuse.

Cadet faisait une tournée pendant laquelle Henry Hertz, son imprésario et son ami, l’accompagnait de ville en ville. Un soir, en arrivant dans un chef-lieu quelconque, Cadet déclara à Hertz qu’il lui serait impossible de jouer : il se sentait horriblement malade…

Hertz fut terrifié. D’abord, Cadet était son ami, ensuite il était l’étoile de sa troupe. Si l’on enlevait son nom de l’affiche, il faudrait rembourser la location et renoncer à donner le spectacle…

Le trajet, depuis la gare jusqu’à l’hôtel, où les chambres étaient retenues, fut lamentable. On arriva enfin, on prit une chambre sans souris, et Cadet, gémissant, se mit au lit.

— J’ai une fièvre épouvantable, dit-il à son imprésario désolé. Envoyez chercher un médecin et prenez ma température : le thermomètre est dans le sac jaune… Là… à droite… Lavez-le bien à l’eau chaude, et donnez-le-moi…

À cette époque, Hertz jouissait d’une santé magnifique. De sa vie, il n’avait fait usage du thermomètre dont il ignorait le maniement. Pour complaire à Cadet, et pour se rassurer, il obéit.

Tandis qu’on attendait le médecin demandé d’urgence, il plongea le thermomètre dans l’eau bouillante et le tendit au malade qui le mit sous son bras. Cinq minutes s’écoulèrent, pleines d’anxiété d’une part, et d’épouvante de l’autre, enfin, Cadet retira le thermomètre de son aisselle et le tendit à Hertz.

— Combien ? demanda-t-il.

— Combien ?

— Oui, combien de degrés ?…

Hertz alla sous la lampe et regarda la petite colonne de mercure :

— Quarante-trois, répondit-il simplement.

— Je suis mort ! hurlait Cadet, au moment même où le médecin pénétrait dans la chambre. Docteur ! J’ai quarante-trois degrés ! Voyez le thermomètre !

Le docteur n’en pouvait croire ses yeux. Il secoua le tube de verre, et, sans dire un mot, il le tendit à Cadet qui, docilement, le remit sous son bras gauche, pendant que son bras droit s’agitait en mouvements désespérés.

De nouveau, il y eut cinq minutes d’angoisse :

— Trente-sept deux ! proféra froidement le médecin, lorsque le singulier fiévreux lui eut tendu en tremblant le thermomètre.

On finit par s’expliquer. Hertz avait plongé, comme il convenait, l’instrument dans l’eau chaude, mais il avait négligé de le secouer pour faire descendre le mercure, et, de ce fait, il avait gratifié son étoile d’une fièvre qui eût bouleversé toutes les connaissances de la Faculté !

Le visage de Cadet était étrange et parfaitement comique : son front qui fuyait, son nez qui avançait, sa bouche qui laissait voir des dents longues et fortes comme celles qu’on inflige aux Anglais sur les caricatures, appelaient le rire du public, mais ce que le public ne pouvait distinguer dans ses petits yeux bleus, enfoncés et clignotants, c’étaient des songes, de la mélancolie et l’ombre des pressentiments…

Le dernier voyage que je fis avec Cadet nous mena d’Égypte en Turquie.

Au Caire, mon camarade s’éprit d’un oiseau : la corneille mantelée. Il voulait à tout prix en ramener deux ou trois en Europe.

— Cet oiseau, nous disait-il, mange les rongeurs, s’apprivoise facilement, on peut même le dresser…

Il nous en voulut longtemps de l’avoir détourné de cette fantaisie. Nous partîmes sans corneille mantelée vers l’Orient turc, antipathique à Cadet, pour des raisons spéciales…

Constantinople, il y a vingt-cinq ans, n’offrait pas aux artistes un accueil bien agréable. Non que le public fût froid ou incompréhensif, au contraire, tout était compris, goûté, redemandé. Mais il y avait la Censure. Et quelle Censure ! On était obligé d’envoyer d’avance aux Effendis qui la composaient, toutes les brochures, tous les manuscrits des pièces qui formaient le répertoire. Ils les examinaient, et les rendaient à l’arrivée de la troupe, revues, corrigées, et… considérablement diminuées : des mots, des phrases, des situations même étaient supprimés. On n’avait pas le droit, par exemple, de mettre en scène un homme qui a un grand nez, à cause du nez du Sultan (Cyrano ne fut jamais joué sous le règne d’Abdul-Hamid), on ne pouvait pas parler de maladie, de poison, ni de mort. Interdiction était faite de prononcer les mots : étoiles, lune, croissant, médecin, député (on disait : délégué), ministre (on disait : délégué qui a les pleins pouvoirs), roi, reine, empereur, électricité (au lieu de machine électrique, on disait : machine à coudre), prêtre, pasteur, rabbin (on disait : pratiquant), et cætera, et cætera…

Il paraît qu’une troupe a réussi à jouer Ruy Blas…

Je sais qu’une fois, on nous remit une brochure de l’Ami Fritz dans laquelle on avait barré le mot « turque » de cette indication de scène : « Il décroche une pipe turque… »

Cadet fit l’expérience de la rigueur avec laquelle on surveillait le théâtre au temps où sévissait le « Sultan Rouge ».

Notre camarade excellait dans la récitation des monologues. Il n’a jamais été égalé dans ce genre si personnel et si difficile. Aussi, lors de ses tournées en France ou à l’étranger, l’obligeait-on, à force de bravos, à en dire pendant un entracte, au moins une demi-douzaine, quelquefois davantage !

Un soir, à Constantinople, devant une salle comble, où les hommes, vêtus de longues redingotes boutonnées comme des soutanes, et coiffés de fez rouges, ressemblaient à des bouteilles de Bordeaux, où les femmes, invisibles derrière l’impénétrable tulle noir qui clôt les loges, lançaient des rires aigus. Cadet recueillait des ovations. On le rappelait, on le rappelait encore : il était au bout de son répertoire, pourtant considérable et le public ne consentait pas à le laisser rentrer en coulisses.

— Encore ! Encore ! criait-on.

Il chercha dans ses plus lointains souvenirs, trouva enfin, et triomphant, il annonça :

— « Les Réformes ! »

— Les Réformes, on les promet, continua-t-il, et le pays les attend !… Mais pourquoi se presser…

Il n’en dit pas davantage. Dès qu’il eut proféré le titre de son malencontreux monologue, deux des bouteilles de bordeaux s’étaient levées, précipitées vers la scène… Cadet, terrifié, dut les suivre sur le chemin de la prison de Galata, pour y expier le crime d’avoir prononcé le mot : « Réforme » séditieux entre tous !

Le sultan n’aimait pas beaucoup ce mot-là.

Tout s’arrangea, bien entendu, on rendit Cadet à la liberté avant même qu’il eût fait connaissance avec la paille humide des cachots. Mais il a toujours parlé sans aménité d’un pays où la justice était aussi sommaire et aussi énigmatique…

ERNEST LEGOUVÉ

LES Romantiques impénitents ont fait, jadis, une fable sur Legouvé et sur La Rounat, lorsque ce dernier était directeur de l’Odéon. Cette fable s’intitulait – qui saura jamais pourquoi ? – « Le Cheval et la Locomotive »…

Hélas, je ne me souviens que des deux premiers vers :

 

L’autre jour, un Gouvé rencontre une Rounat

Le Gouvé dit à La Rounat…

 

et c’est bien dommage ! Un pareil commencement présage une fin curieuse. J’aurais aimé la faire connaître à ceux qui veulent bien me lire…

Ces deux vers, et son Traité de Diction que j’avais acheté, mais que je n’avais pas lu, voilà tout ce que je savais de Legouvé, lorsque je le vis pour la première et la dernière fois. Cette ignorance inexcusable ne me donna pourtant point de torts à ses yeux, il était assez sourd pour ne demander que de l’attention à ses interlocuteurs, et tout le temps qu’il resta près de moi je soumis ma tête à des balancements approbatifs et répétés qui lui prouvèrent que je recueillais ses moindres paroles avec avidité et vénération !

On montait alors, à la Comédie-Française, le « spectacle coupé » qui devait être donné pour la représentation de retraite d’une camarade illustre. Parmi les attractions qu’on avait multipliées, la plus grande, la plus attendue, était certainement le dernier acte d’Adrienne Lecouvreur, joué en français par Éléonora Duse. Legouvé devait venir admirer, guider, conseiller son interprète, et assister au travail de « mise au point » des ensembles.

La présence d’Éléonora Duse parmi nous avait causé une agitation extrême. La grande actrice italienne avait, au Théâtre-Français, des partisans ardents et des détracteurs passionnés, privilège de ceux dont l’originalité déconcerte les uns et exalte les autres. Pour moi, qui l’avais entendue à Londres dans une partie de son répertoire, je me contentais de penser que son talent, fait de fougue, d’abandon et de mélancolie, charmerait notre public, l’exerçât-elle dans une langue qui n’était pas la sienne, que Sarah Bernhardt et Réjane étaient de grandes actrices, et qu’on peut juger sans adorer ou dénigrer…

J’étais donc dans la salle obscure, regardant de tous mes yeux la nostalgique italienne dont la voix suave et nuancée évoquait les paysages de l’Ombrie, mieux qu’elle ne faisait revivre la comédienne du XVIIIe siècle, lorsque quelqu’un se glissa entre les rangées de fauteuils, avec l’agilité furtive d’une souris, et vint s’asseoir à mon côté. Je fis à peine attention à cette nouvelle présence, tant j’étais intéressée par ce qui se passait sur la scène, et ce ne fut que lorsqu’on rendit la lumière à la fin de l’acte que, me tournant vers l’occupant de la place voisine de la mienne, je vis… la momie de Sésostris, coiffée d’un chapeau haut de forme, les vertèbres cervicales entourées d’un mouchoir blanc, la cage thoracique protégée par un pardessus.

— Vous voilà enfin, cher maître ! s’écria Jules Claretie, en soulevant la petite calotte noire dont il couvrait sa calvitie. Nous ne vous attendions plus, mais nous allons reprendre la dernière scène, bien que Mme Duse soit un peu fatiguée…

Je compris qu’au lieu du défunt Pharaon, j’avais à ma droite Ernest Legouvé, je fis un mouvement pour le laisser passer, afin qu’il pût rejoindre l’Administrateur, mais à ce moment, on recommença à répéter, et force me fut de rester où j’étais…

— Je suis en retard, me cria confidentiellement Legouvé, parce qu’on fait mon buste…

— … ! répondis-je.

— Il a fallu interrompre la séance… Je ne veux pas manquer une de ces belles répétitions…

— Chut ! murmurèrent plusieurs voix.

— C’est une distribution incomparable que celle-ci…

— Chut ! On répète !

— La Duse va être admirable. Quelle physionomie expressive ! Quels yeux !…

— … ! approuvai-je, tandis que des chuchotements désespérés s’élevaient de tous les coins de la salle.

— Avez-vous remarqué la manière dont elle regarde de Féraudy ?

— !…

— Qui est parfait ! Parfait !

Claretie finit par se lever, et posa respectueusement la main sur l’épaule de son confrère et doyen.

— Maître, lui dit-il, n’avez-vous aucune observation à faire ? Aucun conseil à donner ? Évidemment (ce mot rythmait presque les phrases de l’Administrateur de la Comédie), évidemment, votre bienveillance est précieuse aux artistes, mais…

— Quoi ? demanda Legouvé en mettant sa main en cornet autour de son oreille.

— Rien, maître…

Et Claretie fut se rasseoir.

— Il a raison ! Il a raison ! dit Legouvé, avec un bon sourire. C’est un homme éminemment intelligent, un esprit clair, un écrivain abondant et subtil, bien digne de diriger cette grande maison. Perrin, lui, avait moins de lettres, mais beaucoup d’énergie. Empis a donné, autrefois, une excellente orientation à l’Odéon… Avez-vous entendu Rachel ?

— … !

— Quelle diction sublime ! Cette voix qui vous prenait aux entrailles, on ne peut pas l’oublier…

La répétition s’avançait. Legouvé égrenait des souvenirs. Sa mémoire était sans défaillance, son cerveau en pleine activité. Rien de ce qui concernait le théâtre ne lui était étranger ; il avait vu et connu ceux dont nous avions déjà oublié les noms, il les dépeignait avec verve, racontait des anecdotes sur eux et, de temps en temps, il applaudissait la Duse et ses partenaires, sans interrompre son monologue.

Claretie était nerveux ; je n’étais pas à mon aise. Comment eût-on pu croire que je n’avais pas prononcé une syllabe depuis le moment où Legouvé s’était assis près de moi jusqu’à l’instant où il partit ? C’était vrai cependant. Et ce qui était vrai aussi, c’est que je prenais plaisir à entendre ce vieillard loquace et bienveillant parler de ce qu’il connaissait et aimait.

Certainement, Legouvé n’a jamais su mon nom, il n’a sûrement pas vu ma figure que mon chapeau masquait à demi et que la pénombre de la salle l’empêchait de distinguer, le son de ma voix lui fut inconnu, puisque je ne lui ai pas dit un mot – que sa surdité l’eût, d’ailleurs, empêché d’entendre. Je ne puis donc m’enorgueillir d’avoir accaparé son attention pendant une heure et demie, et les regards courroucés dont Claretie me foudroya par la suite étaient immérités, je l’affirme. J’ai été un prétexte, voilà tout : un prétexte muet !

Lorsque j’ai appris la mort d’Éléonora Duse, je me la suis rappelée telle qu’elle était au jour de cette répétition : pliante, amoureuse et triste, avec un visage douloureux et de belles mains tremblantes, et, telle qu’on la pouvait applaudir dans la Locandiera, spirituelle, tendre, gracieuse, si complètement italienne, qu’on eût cru qu’elle venait de quitter, pour un moment, une maison blanche, cachée à l’ombre de la vigne et du figuier…

Mais le jour où mon vénérable voisin me causa tant d’agrément et quelques transes, la Duse était bien vivante, elle reçut les éloges que lui lança Legouvé et qu’il interrompit pour regarder sa montre :

— Il faut que je parte, me confia-t-il. Nous allons reprendre la séance avec le sculpteur qui fait mon buste… Vous comprenez, j’ai passé mes quatre-vingt-dix ans : il n’y a pas de temps à perdre…

PAUL MARIÉTON

CHAQUE année, à l’époque où les théâtres en plein air sont envahis par des troupes tragiques et des foules congestionnées, mon souvenir se reporte vers Paul Mariéton. Je l’évoque, rose, barbu, chauve comme Socrate, plein de vie et d’enthousiasme, tel qu’il était enfin, lorsque, sous le bleu ciel d’Orange, il me fit jouer avec Mounet-Sully, Bartet, Silvain, sur le Théâtre antique, dont les gradins de pierre étaient cachés par des milliers de spectateurs.

Je ne sais si cet amant forcené de la Provence est né à Lyon ou à Annecy, mais je sais qu’il fit venir, au pied du fameux mur, si majestueux, si écrasant, l’élite de ceux qui aiment la beauté, qu’il ressuscita un art mort et qu’il anima jusqu’à la poussière des siècles.

Ne devrait-on pas, aux lieux qui lui doivent une vie nouvelle, poser une stèle portant le nom de Paul Mariéton, félibre et créateur ? Son âme doit les hanter pendant les belles nuits d’été !

Ce galant homme a publié un volume de vers, pas de très beaux vers, mais des vers si sincères, si soigneusement prosodiés que le lecteur est touché de son effort. Il aimait la poésie ardemment ; elle lui rendait son amour avec parcimonie, voilà tout ! Et elle lui a permis de se croire poète.

Ce n’est d’ailleurs pas sa faculté de rimer qui attira de grandes et durables amitiés à Mariéton, c’est l’esprit irrésistible, la verve intarissable, la serviabilité sans borne qui en faisaient un compagnon incomparable. Il avait asservi sa vie à celle de ses amis et les distrayait à toute heure. Seules étaient sacrées celles que réclamait son culte du Félibrige ; le nom de Mistral, celui de Roumanille, parvenaient toujours à le plonger dans un état de vénération silencieuse. Ce silence ne durait pas longtemps. Après s’être recueilli pendant quelques secondes pour une muette prière adressée à ses dieux, Mariéton reprenait le dé de la conversation et le jetait sur le tapis, sans se soucier du nombre de points qu’il marquait. Histoires, calembours, contre-pèteries, citations, contes, anecdotes, tout lui était bon, et tout était réjouissant pour ses interlocuteurs qui accueillaient pêle-mêle, avec le même plaisir, des récits vieux comme les rues et des plaisanteries toutes neuves, d’un comique inattendu, jetés au hasard d’une réplique ou, selon l’expression même de Mariéton, d’un courant d’air ! Il « meubla » deux générations. Et cet étincelant causeur bégayait, il butait sur les mots, puis les lançait avec violence, comme on lance un caillou. Une de ses grandes joies, c’était d’imiter le poète José-Maria de Heredia, qui, lui aussi, était bègue.

— Il b… bégaie, disait Mariéton, mais moi, je ne b… bégaie pas : j’hésite devant le mot rare…

Il garda toujours cette illusion, et une autre aussi : celle de se croire mince. Il ne l’était pas. Un ventre assez considérable le précédait, un postérieur assez volumineux le suivait.

— Je suis pas g… g… gros, affirmait-il, je suis c… c… cambré !

Cela suffisait pour affermir son inaltérable bonne humeur.

Un jour, Marcel Schwob et Léon Daudet, tous deux amis de Mariéton, parlaient de Shakespeare ; leur causerie était animée de charmants paradoxes, de considérations ingénieuses, et les deux jeunes hommes de lettres étaient en train de reconstituer ou plutôt d’imaginer la figure de l’auteur d’Hamlet.

— Ce devait être, disaient-ils, un homme brillant, érudit de cette érudition que possédèrent les élèves des Écoles de grammaire après la Renaissance ; il subissait, naturellement, l’influence italienne, faisait sûrement des mots d’esprit, des pointes, des concetti, il était chauve… enfin, ce devait être un homme dans le genre de… de… de Mariéton, tiens !

— De qui parlez-vous ? demanda en entrant, ce même Mariéton auquel on venait d’attribuer une si flatteuse ressemblance.

— Nous parlions de toi, répondit un des causeurs. Nous disions que tu ressembles à Shakespeare.

— Quelle b… b… blague !

Et pirouettant devant un miroir :

— Non ! mais, c’est vrai ? Je lui ressemble ?

Et il le crut toute sa vie. D’ailleurs, peut-être, était-ce vrai. Pourquoi pas ?

Mille aventures occupaient la vie de Mariéton. Son excessive activité, le désir qu’il avait d’être agréable à son prochain, lui causaient de petites mésaventures, dont il riait le premier, et dont il faisait ensuite des récits d’une drôlerie saccadée et certaine.

Une fois, entre autres, il conta devant moi l’histoire suivante, dont, lui, au moins, garantissait l’authenticité :

Errant, un matin, sur les bords du lac d’Annecy (il passait là de familiales et mélancoliques vacances), le félibre intrépide souffrait du mal du silence, lorsqu’il se trouva face à face avec une charmante anglaise, Mme James D… Ravi du hasard qui lui donnait une interlocutrice aussi séduisante, Mariéton rappela à la promeneuse quelques agréables causeries chez des amis communs, et lui proposa, au moment où le petit bateau qui promène les touristes sur le lac s’apprêtait à appareiller, de faire, en sa compagnie, une courte et pittoresque excursion : on irait jusqu’à Talloires, on serait de retour avant midi…

Mme James D… accepta de bonne grâce ; ils montèrent à bord, et le bateau partit…

Tout à coup, Mariéton aperçut, sur le pont, un vieillard magnifique : une longue barbe blanche s’étalait sur sa poitrine, de beaux cheveux d’argent tombaient en boucles autour de son front et de ses tempes. Le chapeau à la main, il laissait flotter son regard sur le paysage et souriait comme doivent sourire les bienheureux.

— Quelle bonne fortune ! dit Mariéton à son invitée. Je vais p… pouvoir vous faire connaître un homme extraordinaire : le doyen des imprimeurs ! Il est p… p… prodigieux ! Il sait t… t… tout ! C’est un p… p… personnage v… v… vénérable et v… v… vénéré de tous ceux qui écrivent, éditent ou imp… p… riment. C’est M… Maître P…, de Lyon. Vous savez q… qui je veux d… d… dire ?

Non. Mme James D… ne savait pas, mais elle était tout de même enchantée de faire la connaissance d’« un personne si intéressant ».

Mariéton s’approcha alors du splendide patriarche, et découvrant sa calvitie cordiale, il lui dit :

— Maître, je suis heureux de vous f… f… faire f… f… faire la connaissance d’une de vos f… f… futures admiratrices, Mme James D…, que v… v… voici…

— Bonjour, répondit avec bienveillance maître P…, je vous préviens que je viens de déjeuner avec Mlle Talloires. Nous avons mangé ensemble un parapluie délicieux…

Le vieillard majestueux et extatique venait de devenir fou.

Je perdis de vue Mariéton bien avant qu’il mourût, mais des amis m’ont dit avec quelle philosophie désabusée il vit venir sa fin. La bruyante et inoffensive cigale qui habitait son cerveau se tut avant que la mort lui imposât silence, et c’est en homme de cœur qu’il affronta, « sans hésiter devant le mot rare », le redoutable « Thanatos ».

STÉPHANE MALLARMÉ

UN mauvais dessin me montre Stéphane Mallarmé déguisé en bourgeois gourmé et grognon. Je le rejette avec horreur pour retrouver, telle que je l’ai aimée, la charmante figure d’un des poètes les plus hauts, d’un des hommes les plus agréables que j’aie connus. Grand ami de Marcel Schwob, il eut pour moi une indulgente sympathie et me la témoigna surtout à Valvins où je passai de longs mois dans une maison toute proche de la sienne.

Il vivait là tout l’été, guidant sur la Seine une barque à voile, travaillant, accueillant ses amis d’une manière si affectueuse, si courtoise et si aisée qu’il les eût gardés des jours entiers sous le charme.

Presque tous les soirs, je faisais à ses côtés, une promenade. Nous arpentions le pont qui traverse la Seine, et dans le vent tiède, sous les étoiles, il m’expliquait le poème auquel il donnait ce titre : « Jamais un coup de dés n’abolira le hasard. » Tant qu’il parlait, était-ce à cause de sa voix persuasive ? Était-ce à cause des mots qu’il employait ? Tant qu’il parlait, je comprenais… une ivresse poétique me transportait, j’avais presque hâte de le quitter pour aller bien vite dire à Marcel Schwob de quelle beauté j’étais devenue la confidente, de quelles subtilités mon grand ami avait meublé ma jeune tête, et… dans le trajet si court que je parcourais entre la maison de Mallarmé et celle où m’attendait mon malade, tout s’était envolé ! Seuls quelques mots sans suite et un chaos d’idées remplaçaient la belle ordonnance des vers dont j’avais entrevu le sens absolu et que je connaissais jusque dans leur future disposition typographique… Ce supplice quotidien ne m’empêchait pas d’avoir une admiration frénétique pour celui qui me l’infligeait, au contraire ! Et à cette admiration se joignit plus tard la reconnaissance : Stéphane Mallarmé m’a « obligée à m’efforcer de comprendre ». Si j’ai pu quelquefois, interpréter des poètes sans les trahir, c’est sans doute parce qu’il m’a appris à suivre leur pensée à travers des rythmes inattendus ou compliqués, à lire toutes les mesures… à les deviner aussi quelquefois.

Un beau jour d’été, Toulouse-Lautrec vint le voir. Il arriva, portant un sac de voyage mince comme un fourreau de parapluie et long de même. Qu’y pouvait-il porter ?…

Nous ne le sûmes jamais ! Dès que des paroles de bienvenue lui eurent été adressées, Toulouse prétendit faire une promenade en périssoire sur la rivière. Rien ne l’en put dissuader. Il fallut que Mallarmé lui trouvât une barque et lui prêtât un maillot de bain. Mallarmé n’était pas grand, mais Toulouse avait à peine la taille d’un enfant de onze ans, aussi le maillot, flottant autour de son corps, descendait jusqu’à ses chevilles. Il aggrava son aspect étrange en ceignant ses reins d’une guirlande de fleurs marines et partit en cet équipage, nous causant mille frayeurs, car il fit sous nos yeux mille imprudentes acrobaties. Il revint enfin, ruisselant, la barbe dégouttante, le maillot collé au corps et nous dit, en escaladant le rivage : — Je suis tout pareil au dieu Neptune… !

Une autre fois, ce fut le Dr J. C. Mardrus qui vint apporter l’hommage de son admiration. Il apparut parmi l’étincellement de sa bicyclette nickelée, portant un merveilleux encrier d’argent et les poches pleines de « sparklets » d’acier pour faire de l’eau de Seltz. Cet attirail métallique n’empêcha pas le futur traducteur des Mille et une Nuits d’être reçu cordialement et de rester de longs moments auprès du poète.

Souvent, Élémir Bourges descendait de son ermitage de Samoy et demeurait un temps parmi nous. Sa femme l’accompagnait, elle était dans tout l’éclat de sa beauté blonde et ses discours avaient un pittoresque ravissant. Lui, il parlait doucement, défendait ses idées avec une obstination souriante et attendait, caché, pauvre et fier, que la gloire vînt le trouver. Elle est venue bien tard !

Les paysans de Valvins avaient pour Mallarmé un grand respect mêlé d’un peu de crainte parce qu’il faisait des vers (occupation incompréhensible pour eux), et qu’il leur défendait farouchement l’accès d’un petit endroit réservé, qu’ils s’obstinaient à envahir. Un quatrain méprisant et menaçant tracé sur le mur blanchi à la chaux, leur faisait l’effet de l’épée flamboyante qui tint en respect nos premiers parents. Ces paysans étaient ceux devant lesquels Paul et Victor Margueritte, Mlle Geneviève Mallarmé, et quelques amis, ont joué jadis Hernani pour leur faire aimer l’art et la beauté… Le résultat de cette noble tentative fut assez curieux. Le public rustique d’abord intimidé, s’engourdit peu à peu dans un ennui profond, les acteurs désespéraient d’éveiller son intérêt, voire même son attention, lorsque, pendant la scène des portraits, qui se traînait morne et languissante, un rire formidable éclata dans la salle et la gaîté remplaça brusquement l’atonie de l’auditoire. On avait enfin compris quelque chose !… Dans l’énumération de ses glorieux ancêtres, Ruy Gomez nomme Don Cristobal, et on avait entendu : « Triste balle ! » Voilà ! Décidément, le romantisme n’a pas de chance !

Qui ne sait qu’à la première représentation de ce même Hernani, on entendit de la salle le bandit insulter son rival chenu en ces termes : — Vieil as de Pique ! Tandis que l’acteur avait rugi cette injure, plus normale, sinon plus courtoise : — Vieillard stupide !

Il faut croire que rien ne perfectionnera l’oreille humaine ! On en avait une autre preuve à Valvins : tous les chevaux se nommaient « Poulotte ! » C’est parce que beaucoup d’Anglais passaient par là et qu’on leur avait entendu dire en conduisant : — Pull up ! Cette adaptation euphonique ravissait Mallarmé.

Il venait quelquefois, pendant les mois qu’il passait à Paris, voir Marcel Schwob, et il l’avertissait de ses visites par de jolis billets dont il écrivait souvent l’adresse en vers, et parfois aussi, le contenu. Sa douceur, la paix sereine qui émanait de lui, sa subtile et délicate intelligence le rendaient cher à ses amis, et je crois que jamais un mot méchant ou un jugement sévère n’a passé ses lèvres qui savaient si gracieusement sourire. Ses « mardis » groupaient de nombreux disciples, il leur a montré la route qui conduit à l’Académie, et il est resté, lui, dans les chemins où les fleurs remplacent les lauriers, dans les chemins qui ne conduisent qu’à la gloire…

ALFRED JARRY

NON, je n’ai pas vraiment connu Alfred Jarry. La vérité est qu’il m’est « apparu » souvent pendant son existence, et toujours avec un costume qui est devenu, dans ma mémoire, inséparable de sa personnalité.

Ce costume était noir, noir jusqu’à, et y compris, la chemise, une culotte de cycliste découvrait ses mollets, et il portait, en guise d’épingle de cravate, un squelette d’argent long comme le petit doigt.

C’est ainsi vêtu que je l’aperçus pour la première fois : il venait voir Marcel Schwob, et lui communiquer le manuscrit, encore incomplet, d’Ubu-Roi. Marcel Schwob avait deviné les dons magnifiques de Jarry et la puissance littéraire qui ont assuré la durée de son œuvre, trop restreinte, malheureusement. Il fut un des premiers à l’encourager, un des plus ardents à le soutenir lors de la singulière et bruyante représentation d’Ubu-Roi, donnée par le Théâtre de l’Œuvre.

Ce soir-là encore, je vis Jarry.

Il tenait tête au « Tout-Paris » déchaîné, debout devant une table de bois blanc, recouverte d’un torchon, son visage fardé éclairé par deux chandelles, fichées dans des supports de faïence verte. Il est impossible d’imaginer le tumulte dont retentit la salle de la rue Blanche, les vociférations qu’on adressait à l’auteur, et parfois même aux interprètes de la pièce. Rien ne déconcertait Jarry qui possédait un sang-froid imperturbable et une foi d’apôtre. Il parlait, en dépit de tout : il parlait.

Il fallut, – si ma mémoire est fidèle, – projeter les feux d’une puissante lampe à arc sur l’auditoire, pour obtenir un peu de calme, et encore ce moyen n’avait qu’un effet bien passager. Dès que la lumière aveuglante du projecteur cessait d’inonder la salle jusqu’au fond des baignoires, et surtout dès que le mot « merdre » retentissait sur la scène, les hurlements hostiles et les encouragements tonitruants recommençaient.

J’ignore combien de coups de poing furent échangés entre les spectateurs pendant les trois heures que dura le spectacle, mais il est certain qu’aucun assaut de boxe ne peut entrer en concurrence avec la Répétition générale d’Ubu-Roi.

Jarry allait souvent, pendant une période de sa vie, au Café Napolitain ; il y retrouvait des gens de lettres et y recherchait sa victime ordinaire : Ernest Lajeunesse.

Ernest Lajeunesse n’avait jamais, auprès de son ingénieux bourreau, une demi-heure de quiétude, il ne prenait jamais une absinthe sans que Jarry l’eût remuée du bout de sa canne, il ne tenta jamais de traverser une rue, sans que son lorgnon lui fût arraché et lancé au loin, pour le mieux livrer aux dangereux inconvénients de la myopie. Le tortureur et le torturé dînaient ensemble fréquemment à la Taverne du Panthéon, dont les garçons, vivant sous la menace du revolver de Jarry, voyaient venir avec terreur ces consommateurs tumultueux. Ce n’était pas, d’ailleurs, aux garçons que Jarry en voulait, mais seulement aux ampoules électriques qu’il prétendait éteindre à vingt pas. « Le Vieux Satyre », dont l’enseigne l’enchantait, hébergeait également l’auteur du Père Ubu. Partout, il promenait son visage immobile, aux yeux noirs trop brillants, et son immuable et funèbre costume.

Jarry était un assidu du Mercure de France. Rachilde et Vallette l’y avaient accueilli ; eux aussi avaient compris que Jarry n’était pas simplement un personnage sorti de l’imagination d’Edgard Poe ou des contes d’Hoffmann, mais un novateur, un chef d’école, et ils demeurèrent jusqu’à sa fin des amis fidèles et dévoués. Je sais que cette sympathie protectrice l’aida à supporter sa pauvreté et lui fut douce dans des luttes dont peu de gens ont connu, ou même deviné l’âpreté.

Un soir, Jarry dîna chez ma mère. Un de mes frères, qui était son ami et son fervent admirateur, triompha des résistances, réfuta les objurgations, éblouit toute la famille par une description magnifique et un éloge éperdu de l’Inventeur du Père Ubu et arracha enfin une invitation à dîner ; il fut donc convenu que le mercredi suivant, Jarry serait introduit dans le « cercle de famille » parmi mes autres frères, leurs femmes, des oncles, des tantes et quelques vieux amis bien pensants.

Ce ne fut pas sans quelque appréhension que mon frère présenta à ma mère son nouvel hôte, car Jarry n’avait modifié qu’une chose dans son costume : il portait des souliers à œillets, au lieu de souliers à crochets. Son aspect gardait une teinte de fantastique qui eût déconcerté des gens plus avertis. Et puis, il y avait le fard ! Entre deux bandeaux noirs, lisses comme du cuir bouilli, un front d’un blanc de craie surmontait de son triangle un visage de breton têtu, couvert d’une couche épaisse de crème et de poudre, troué d’une bouche sanglante et immobile.

Le vieil oncle sourd, la vieille tante, les deux dames âgées qui devaient contempler Jarry pendant toute la soirée, eurent, lorsqu’on le leur présenta, un léger frisson, dominé par la politesse, et malgré le désir visible qu’avait mon frère d’animer la conversation, deux plats furent servis sans qu’on eût échangé dix mots autour de la table.

Enfin, ma mère parla. En bonne maîtresse de maison, elle tenta d’arracher Jarry à un silence qui devenait insupportable, et se tournant vers lui avec un sourire :

— Vous avez encore vos parents, M. Jarry ? lui demanda-t-elle.

Une question aussi anodine ne pouvait évidemment amener qu’une réplique sentimentale ou une explosion d’amour filial, aussi, une attention bienveillante se dessina-t-elle sur tous les visages, au moment où Jarry leva la tête pour répondre.

— Non, ma-da-me, proféra-t-il, en regardant fixement dans le vide et en claquant des mâchoires, non ma-da-me, ils sont morts l’année dernière, à huit jours l’un de l’autre, avec la plus gran-de régulari-té !…

Cette « apparition » de Jarry fut la seule qui eut lieu au dîner familial du mercredi.

J’accompagnai un jour Marcel Schwob dans une visite qu’il fit à Jarry lorsque ce dernier habitait au coin du boulevard Saint-Germain et de la rue de Buci, un demi-appartement.

Ce demi-appartement n’était pas, comme on serait tenté de le croire, la division en ligne verticale d’un appartement ordinaire, mais bien la division en ligne horizontale d’un appartement extraordinaire. Une personne d’une taille au-dessus de la moyenne n’y pouvait entrer qu’en pliant les genoux ou en courbant la tête, et n’y pouvait demeurer qu’en adoptant une fois pour toutes la position assise.

Tout était rare et curieux dans ce logis : un énorme canapé et des fauteuils de bois laqués de blanc, recouverts de velours ponceau, un lit que la demi-clarté de la demi-fenêtre permettait à peine de distinguer, des gravures sur bois horrifiques et terrifiantes, et dans la cheminée, si proche du plafond qu’on n’eût pu poser sur le manteau qu’un demi-chandelier garni d’une demi-bougie, dans la cheminée, dis-je, des hiboux regardaient les visiteurs de leurs beaux yeux aveugles, en déchirant, du bec et des griffes, de gros morceaux de viande crue.

Parmi les meubles, les oiseaux, des masques d’Ubu en carton peint, des livres dépareillés, Jarry évoluait avec aisance, et lorsqu’il s’aperçut que notre attention se fixait sur une bicyclette appuyée au chevet du lit, il nous dit, simplement :

— Ceci, c’est pour faire le tour de ma chambre !

Et pour nous prouver que c’était vrai, il le fit.

ANATOLE FRANCE

LE souvenir que je veux garder d’Anatole France, c’est le plus lointain… Il date des jours pendant lesquels il venait s’asseoir si souvent auprès du fauteuil de malade que Marcel Schwob quittait bien rarement.

Je le retrouve dans ma mémoire tel qu’il était alors, corrigeant son visage asymétrique par une barbiche à peine grisonnante, plein d’une politesse ecclésiastique et onctueuse, ironique, souriant.

C’était un plaisir rare que celui que donnait le contact de ces magnifiques intelligences. Marcel Schwob parlait vite, coupant son discours de longues pauses : Anatole France « diluait » le sien. Son balbutiement, ses hésitations volontaires (à la manière de Renan), l’étirement de ses phrases, donnaient aux moindres propos un relief singulier. Tout à sa causerie il ne prêtait nulle attention aux gens et aux choses qui l’entouraient. L’entrée d’un visiteur, au milieu d’une conversation, passait souvent inaperçue. Une fois, il vint vers six heures du soir, déjà habillé pour dîner en ville, et chaussé d’une paire de bottines de chevreau fin, qu’il étrennait, certainement. Et il entama aussitôt assis, une discussion avec Marcel Schwob sur la transformation de l’art grec sur le sol africain. Ce sujet le passionnait au point de lui faire oublier tout ce qui n’était pas la bibliothèque d’Alexandrie et les peintures trouvées dans les sépultures… Il était si complètement transporté dans les siècles passés que mon petit chien japonais put déchirer tout à son aise, de ses dents fines comme des aiguilles, les belles bottines neuves et les réduire en charpie. Si bien qu’Anatole France, lorsqu’il se leva pour partir, portait à chaque pied, au lieu d’un cuir irréprochable et lisse, de longues lanières violettes, qui figuraient une frange au bord de ses semelles.

On sait combien l’auteur de Thaïs était sensible à la beauté ! À son retour d’un voyage en Égypte, il arriva à la maison, portant sous son bras un morceau de toile peinte, arraché au cercueil d’une momie. Il voulait en faire cadeau à Marcel Schwob. Lorsqu’il entra dans le salon, une ravissante petite élève du Conservatoire y était déjà ; nous la lui présentâmes en lui demandant de la garder pendant sa visite, à cause de l’immense admiration qu’elle avait pour lui.

— Mais je crois bien ! dit-il aussitôt, je crois bien ! Exiler une personne aussi délicieusement jolie, ce serait un crime… un vrai crime ! Restez, demeurez, chère enfant, c’est moi qui vous en prie !

Ravie, la jeune fille s’inclina, remercia le Maître et s’assit, bien sage et bien tranquille, tandis qu’Anatole France, exalté par cette jeune beauté qui fixait sur lui un regard aussi avide qu’incompréhensif, lui adressait le récit des fouilles auquel il avait assisté, récit destiné, quelques minutes auparavant, au seul Marcel Schwob.

— Les hypogées, oui, oui… les hypogées ont subi l’assaut du temps, moins que les déprédations des hommes. J’ai dit : l’assaut du temps, oui… l’assaut du temps ! Les hiéroglyphes sont, évidemment, le langage d’une race qui se révèle, oui, qui se révèle supérieure à…

— Oh ! que c’est curieux ! s’exclama la jolie petite fille, orgueilleuse d’attirer ainsi l’attention d’un homme si connu…

— Lorsque nous nous trouvâmes devant le sarcophage, je remarquai une petite inscription en copte, mais oui, en copte, qui n’avait pu être tracée qu’au temps de…

— Ça doit être très vieux !

— … La torche nous fit distinguer la statue du scribe et de sa femme, assis, avec une stèle entre eux, une stèle, oui, sur laquelle était gravée une représentation d’Osiris, portant la croix ansée et le pschent…

— Oh ! j’aurais aimé voir ça !

— On avait incrusté dans le basalte, des yeux d’onyx noir, un clou d’or figurait la prunelle…

— Y a de quoi avoir peur !…

Nous n’eûmes pas, ce jour-là, la joie de garder bien longtemps, le grand écrivain. Il nous quitta dès que la future comédienne nous dit au revoir. Il se faisait tard, disait-il, il convenait qu’une aussi charmante personne fût promptement conduite jusqu’à une voiture et soustraite, oui, soustraite, aux dangers de la rue…

Lorsqu’il décida d’écrire le roman qu’il a intitulé ; « Histoire comique », il nous faisait raconter, à Lucien Guitry et à moi, des histoires de théâtre qui situaient ses héros dans leur milieu et de plus, qui l’amusaient infiniment. Il en a reproduit plusieurs, dans son livre, entre autres, celle de Sardou, feignant d’oublier les noms des artistes, pour ne se souvenir que de ceux des figurants. Il écoutait d’ailleurs ses interlocuteurs de la façon la plus courtoise et la plus flatteuse. N’aimant pas qu’on l’interrompît, il se gardait d’interrompre les autres. Un soir, chez Mme Arman, un de ses protégés lisait un petit travail documentaire sur la race des Valois. Cette lecture, qui comblait les vœux de l’historien qui la faisait, eut lieu dans un petit salon chauffé par un calorifère et par un feu de bois, et meublé de fauteuils propices au repos. Le dîner avait été copieux et excellent, les vins, choisis par le maître de la maison, étaient parfaits, et malgré l’intérêt qu’inspiraient aux invités la famille royale et ses funestes destinées quelque chose comme un assoupissement les gagnait peu à peu.

Anatole France s’aperçut que la respiration de plusieurs des hôtes de Mme Arman devenait trop régulière et trop forte, que la tête de quelques autres se penchait en avant plus que de raison et que la voix du lecteur se faisait un peu trop monotone… Alors, il attrapa un adorable petit chat qui errait à pas de velours, entre les sièges, fit avec une carte de visite une petite collerette Médicis, la lui passa au cou et le laissa reprendre sa promenade, qui ne tarda pas à devenir une course folle, coupée de contorsions et de bonds désordonnés.

Le sommeil avait fui. On rit des efforts que faisait le pauvre chat pour se débarrasser de sa parure insolite, on gronda sans conviction le Maître qui, par son espièglerie avait sauvé, à la fois, l’amour-propre de l’érudit et la bonne éducation des auditeurs, et l’on se remit à écouter. Mais ce sauvetage généreux eut une conséquence inattendue. La gaîté soudaine, l’agitation légère qui la suivit, troublèrent l’historien dans sa lecture, il sauta des mots, des lignes, voulut reprendre le cours d’une description un peu disloquée et finit par prononcer cette phrase étonnante :

— Le roi Henri III était un fort beau cavalier, aux yeux expressifs, à la taille imposante ; il portait une fine moustache et sa bouche inférieure était garnie d’une touffe de poils…

Dans cet hôtel de l’avenue Hoche où Mme Arman réunissait autour de lui tant de personnalités diverses, Anatole France semblait subir une sorte de contrainte mondaine, aussi, ceux qui voulaient causer avec lui sans que le protocole d’un salon s’interposât, prenaient, le matin, le chemin de la villa Saïd, vingt fois décrite, avec son encombrement sympathique de sculptures, de dessins, de peintures, de livres surtout. Là, il se tenait dans une pièce étroite, intime, coiffé d’une calotte de velours grenat, vêtu d’une vaste robe de chambre. Un doge ou un moine ? On hésitait. Tant de richesses artistiques, le velours du bonnet… tant d’austérité, les plis sévères de la robe… Mais l’hésitation ne durait pas : il parlait ; ce n’était ni un doge, ni un moine, c’était le maître incontesté de la littérature contemporaine, celui qui voyait, qui savait tout… ou presque tout…

MARCEL SCHWOB

ON a écrit beaucoup de choses sur Marcel Schwob. Sa vie, si brève, si tragique, a déjà passé dans le domaine de la légende. Chaque jour on me cite des faits ou des dits qui sortent de l’imagination de ses contemporains, surtout de l’imagination de ceux de ses contemporains qui ne l’ont jamais approché ! Ces inexactitudes ne m’indignent pas, elles sont à la fois la marque et la rançon de la gloire. Marcel Schwob en eût été presque fier, lui qui pressentait si nettement sa fin prématurée, et qui souhaitait la durée et l’épanouissement de son effort par-delà cet effort et par-delà la vie.

Dans la préface des Vies imaginaires, il dit son goût passionné pour les biographies « vivantes », pour ces portraits d’hommes célèbres que d’humbles admirateurs ont peint pour la postérité avec les seules couleurs de la vérité familière.

— « Retracer la carrière d’un artiste, disait Marcel Schwob, suivre le fil de sa pensée, c’est le rôle du critique, de l’historien. La tâche du biographe est autre, il doit faire revivre à nos yeux l’homme, tel que la nature et les habitudes quotidiennes l’ont fait et l’ont formé, avec son entourage, ses méthodes de travail, ses manies même, il doit nous le présenter à toutes les heures du jour, et surtout à celles où apparaissent le moins les signes de son génie. Il établit ainsi une sorte d’intimité entre son héros et la postérité. »

Marcel Schwob avait raison, il savait la joie que donne la curiosité satisfaite et le plaisir que procure un détail marqué au sceau de la vérité. C’est cette curiosité que je voudrais satisfaire, ce détail que je voudrais noter…

Au moment où je le connus, Marcel Schwob était gros et portait la moustache. Sa ressemblance avec le Prince Victor Napoléon était saisissante. Seule, l’origine sémite que révélait son nez busqué l’éloignait du type napoléonien. Il avait des mains charmantes, blanches et fines, un sourire mélancolique qui découvrait des dents parfaites. Il s’habillait mal, et portait avec étonnement et une orgueilleuse gaucherie le poids de sa jeune gloire. Mais un sortilège était caché dans son regard. Ne l’eût-on approché qu’un instant, on se souvenait de ses yeux, bleus comme le ciel d’un lointain orient, cruels et perspicaces, tendres et pathétiques. Lorsque la maladie eut ravagé son visage et qu’un masque de douleur se fut posé pour toujours sur ses traits, tout ce qui demeurait en lui d’amour, d’ardeur, de désir de vivre, de besoin d’apprendre, s’était réfugié dans ces prunelles claires et profondes qu’aucune peinture n’eût pu reproduire fidèlement parce qu’elles étaient seulement le moyen qu’employait, pour se révéler, son âme mystérieuse et multiple.

Il habitait, rue de l’Université une sorte d’antre sombre, écrasé entre deux étages. On y marchait sur des livres, on s’y asseyait sur des livres, le lit même était caparaçonné de livres. Un tout petit coin, d’une toute petite table, représentait le « bureau », et encore ce tout petit coin était-il souvent couvert et caché par un livre ! Au milieu de ce flot de papier imprimé, Marcel Schwob était dans son élément. Jamais, d’ailleurs, il ne vécut sans que sa chambre et son cabinet de travail fussent tapissés de livres, écrits dans tous les langages connus, reliés ou brochés, anciens ou modernes ! En voyage, il transportait, à la grande désolation des facteurs de gares, une énorme valise, bourrée de livres et de manuscrits, pesante comme si elle eût été de plomb. Il emportait aussi un bagage inattendu : son petit chien rouge « Flip » qui était gros comme le poing et ne quittait pas son épaule tout le temps qu’il travaillait.

Mais avant d’entreprendre ses courses à travers le monde, il entreprit des voyages à travers Paris…

Un jour, il quitta son demi-étage, pour aller habiter rue Vaneau. Là aussi, le papier régna en maître, des objets minuscules et rares encombrèrent tous les coins que les livres et les manuscrits n’avaient pas envahi, et il y fut resté longtemps si le bruit – terrible en cette rue tranquille – ne l’en avait chassé. Ce bruit infernal était causé par l’incessant passage de camions, de charrettes, de haquets, de fardiers, de tombereaux, en somme de tous les véhicules les plus lourds et les plus pesamment chargés qui bondissaient sur les pavés, parmi les jurons des conducteurs et les coups de fouet des charretiers.

Le mal commençait à torturer Marcel Schwob. Avide de silence, il fut rue du Bac.

Dans un appartement entre cour et jardin, il pouvait espérer le calme… Hélas ! un mauvais génie avait accumulé dans ce lieu, d’apparence si paisible, tout ce qui peut empêcher une créature humaine de dormir et de travailler ! La cloche d’un couvent voisin, un perroquet parleur, et, surtout hurleur, installé sur le balcon de la maison contiguë, à l’étage supérieur, de robustes et turbulents gamins que des parents économes et souvent absents chaussaient de fortes galoches et fournissaient abondamment de billes et de chariots, et, suprême horreur ! un concierge qui chantait sans répit sous les fenêtres : La Valse bleue. C’en était trop ! Marcel Schwob avait bien contraint au départ les enfants et leurs indulgents parents, en frappant au milieu de la nuit sur un gong énorme pour les plonger, disait-il « dans la terreur et la tristesse » mais le gong était sans effet sur la cloche et le concierge, et, de plus, excitait singulièrement la verve du perroquet… Il fallut donc déménager de nouveau… Cette fois, il choisit le Palais-Royal. Il avait compté sans les jeux des marmots, leurs cris sauvages, sans le coup de canon de midi, toujours attendu, toujours surprenant, sans l’odeur infâme des cuisines de restaurants « pour noces » et sans la musique des bals nuptiaux… De nouveau, il émigra, et s’établit dans une vieille et vaste maison de l’Île Saint-Louis. C’est là qu’il ferma les yeux et qu’il connut enfin le grand, l’éternel silence !

Il aimait les grandes pièces tristes de cet appartement, la rue où rien n’a changé depuis des siècles, les quais, ombre et soleil, où de vieux hôtels moisissent ou se dorent. Comme il le faisait partout où il passait, il s’était établi dans la plus petite chambre pour y travailler, pour s’y nicher, pour s’y tapir ! Sortant à peine pour aller à la Bibliothèque ou aux Archives, il restait de longues heures penché sur le papier de fil, qu’il préférait à tout autre parce qu’il est désormais rare et précieux, et écrivant sans rature, de sa belle petite écriture nette, ronde et ferme, avec un roseau taillé, un « calame », à moins qu’il ne lût quelque livre, indéchiffrable pour tout autre que lui !

Cette retraite ne le défendait pas contre les visiteurs. Il espérait les uns, redoutait les autres. L’annonce de certains noms éclairait son visage, le son de certains autres l’assombrissait et il a fallu bien du courage à quelques-uns pour affronter d’abord son terrible coup d’œil, ensuite son mutisme hostile, mutisme dont il ne sortait que pour dire un « au revoir » tout semblable à un « que je ne vous revoie plus surtout ! »

Il prétendait que « l’ennui que dégagent les raseurs aggravait son mal »… Ce mal mortel, combien de fois Colette le lui fit oublier ! Il l’aimait tendrement, la taquinait avec cruauté et l’admirait sans réserve. Elle ne s’asseyait jamais que par terre et il lui permettait de jouer, sur le tapis, avec un des animaux étranges qui bondissaient, rampaient ou volaient autour de son immobilité forcée : une chauve-souris, un loir, un lézard, un chat, un écureuil, des chiens, une colombe poignardée, un cardinal, un faucon, des poissons, un singe ! Il consentait même à laisser entre ses mains ses oiseaux familiers, de petits masques-de-fer, gros comme des mésanges.

— Je ne les laisserais pas toucher, marmottait-il, par un de ces misérables qui attirent les moineaux dans les jardins publics… Ce sont tous des satyres ou des repris de justice !…

Sensible à la faveur que lui faisait son sévère ami, Colette l’en récompensait en lui disant des choses ravissantes et en lui prêtant la gaîté de sa belle et violente jeunesse. Avec elle, il retrouvait le rire de ses vingt ans, joyeux et féroce. Il lui confiait sa terreur des cuisinières « aptes, disait-il, à empoisonner leur maître avec du café ou des épinards » ! Il évoquait devant elle les années de collège, les farces faites aux professeurs ou aux pions, son passage au régiment, où il fut si malheureux et si mal compris, qu’il en garda une horreur profonde du métier militaire et du grade de sous-officier en particulier. Il a été cependant officier de réserve, le patriotisme a vaincu ses rancunes, mais je crois bien qu’aucun des hommes qu’il eut sous ses ordres ne connut la salle de police pendant ses périodes d’exercice ! Il se souvenait… et son âme tendre connaissait toutes les nuances de la pitié.

À mesure que la maladie l’obligeait à rester davantage chez lui, des amis de plus en plus nombreux se groupaient autour de son fauteuil, leur liste est longue et faite de noms célèbres, dont beaucoup, hélas, sont gravés sur des tombes ! On venait lui demander des conseils, le consulter sur un point d’histoire, sur une difficulté philologique : il savait tout ! et, ce qui vaut mieux, il comprenait tout ! Je me souviens du jour où Jarry vint lui lire son « Ubu-Roi », il riait aux larmes de cette grosse plaisanterie d’écolier, mais non de son auteur dont les belles phrases le charmaient ; je me souviens aussi du soir où il me lut Tête d’Or de Claudel, où il prédit le succès des œuvres futures de son ami… Il est rare qu’il se soit trompé sur l’avenir d’un jeune écrivain, si éloigné du sien propre que fût son talent : il était juste et désintéressé…

Marcel Schwob fit de grands voyages. Le plus long, le plus lointain, le mena vers Samoa, cette île où R. L. Stevenson vécut longtemps et mourut trop tôt. Il était parti avec son domestique chinois Ting-Tse-Ying, qui fut chargé, au départ, de veiller sur son maître, d’abord, sur les innombrables bagages, ensuite. Pendant les mois d’absence, il veilla sur les deux, il « garda la face » ! Le maître, tombé malade en route, trouva chez le serviteur jaune du dévouement et du désintéressement, les bagages trouvèrent un gardien fidèle qui rapporta au logis le nombre exact des objets confiés. Seulement, voilà ! ces objets n’étaient plus les mêmes…

— On m’a volé, Missis, alors j’ai complété la liste… Tout y est !

Cette aventure remplissait de joie Marcel Schwob, et une fois, en dépliant une serviette marquée : « Club allemand, Melbourne », il s’écria : « Ce n’est pas l’Alsace-Lorraine, mais c’est déjà quelque chose qu’on leur a repris !… »

Hélas ! le nomade a accompli son dernier voyage. Il repose, délivré des douleurs, laissant la trace lumineuse de son court passage dans le monde des humains, grâce à ses œuvres si pures et si hautes, et nous sommes encore quelques-uns à voir briller dans l’obscurité du passé son merveilleux, son insondable regard…

CONSERVATOIRE

LE CONSERVATOIRE NATIONAL DE MUSIQUE ET DE DÉCLAMATION, au temps où j’y faisais mes études dramatiques, n’était pas installé dans l’imposant immeuble de la rue de Madrid. C’est rue du Faubourg-Poissonnière que s’élevaient ses sombres murs, attristés par un drapeau qui ne gardait, des trois couleurs, qu’un souvenir effiloché.

Avant d’arriver au seuil vétuste de notre grande école d’art, les élèves goûtaient le spectacle matinal d’un quartier grouillant de voitures, de camions, de charrettes à bras, et l’étonnement de lire cette enseigne fallacieuse et imprévue : « Vins en gros. Aux Caves du Conservatoire. »

Le portail massif défendait l’accès d’un vestibule humide et de la fameuse cour rectangulaire, percée de fenêtres sans rideaux, qui tenait de la caserne et de la prison. Les classes étaient mornes, obscures, et quant à la salle d’attente des « élèves femmes », elle était si funèbre qu’à l’appel de mon nom je croyais toujours qu’on allait me faire monter dans une des charrettes de la Terreur… Un concierge sévère surveillait avec vigilance les allées et venues des élèves, et saluait respectueusement au passage les professeurs, et ces messieurs de la Direction. Parmi ceux-ci celui qui nous en imposait le plus, c’était M. Lamy. Il portait une grosse moustache et une rude barbe grises, son immuable chapeau haut de forme couvrait sa tête carrée : c’était un homme silencieux et inflexible. Il passait dans les classes, un registre sous le bras, et commençait l’appel :

— De Max.

— Présent ! répondait l’élève.

— Monteux.

— Présent !

— Lugne-Poe.

— Présent !

— Fenoux.

— Présent !

— Moreno.

— Présente !

Il traçait une petite barre, en face du nom, et ajoutait :

— L’élève homme Hondriézard a déjà deux absences non motivées…

On savait ce que cela voulait dire. À la troisième absence non motivée on était rayé.

Mais M. Lamy était moins terrible qu’il n’en avait l’air, et il a dû bien souvent – j’en bénis sa mémoire ! – mettre la petite barre après le nom d’un d’entre nous qui « faisait un cachet en province » : Il connaissait l’état de nos finances… aussi bien que M. Loth, le farouche caissier, qui nous versait à regret nos maigres pensions.

Il y avait aussi Lescot, huissier-appariteur. Lescot était composé d’une barbiche, trois fois grande comme celle de M. Lamy, d’une paire de moustaches interminables, d’un habit à queue et de deux pieds. C’était un lecteur assidu et passionné du Petit Journal, et il nourrissait une admiration frénétique pour les chroniques du rédacteur politique : Alexis Muzet. Cette admiration fut la cause qu’un jour de concours, Lescot, arraché par le devoir à son enivrante lecture, annonça la scène d’un élève en ces termes surprenants :

— M. D… y, vingt-deux ans huit mois, concourt dans le Chandelier d’Alexis Muzet…

Lescot eut, ce jour-là, un grand succès. Alfred de Musset n’y perdit rien.

Nous étions obligés – d’après le programme des études – à assister à diverses classes : histoire du Théâtre, maintien, escrime et cætera… Mais il eût fallu, pour suffire à tout, passer la journée entière à gravir des escaliers et à parcourir des corridors, aussi, la plupart du temps, nous nous contentions de suivre les cours de déclamation. Vers l’époque des concours, cependant, une crise d’assiduité nous prenait et on rencontrait partout des élèves que, pendant l’année scolaire, on n’avait vus nulle part.

Jules Lemaître, qui faisait alors le cours d’histoire du Théâtre, voyait son auditoire se tripler, et Mlle Marquet, professeur de maintien, ne savait où donner de la tête devant l’affluence de ses disciples.

Qu’elle était majestueuse, Mlle Marquet ! Elle avait été danseuse-mime à l’Opéra, et, grâce à son expérience, nous connaissions en un rien de temps, les secrets du « pas arrêté », le moyen d’attacher par un nœud indissoluble une corde imaginaire à une fenêtre supposée, et de tuer, en frappant dans le vide, n’importe quel tyran !

— Tiens-toi bien en « érrière », comme une Reine, nous disait-elle, tiens, comme ça…

Et elle se redressait sa haute taille, promenait sur nous un regard hautain et mettait en valeur sa belle « transformation » noire et la « mouche » soigneusement placée près de l’œil, au milieu du rouge de cour, tandis que le fameux « pas arrêté » faisait craquer ses bottines ornées de deux rangées de boutons et d’un petit nœud en cuir.

À tous ces signes, comment ne pas reconnaître une souveraine dans l’exercice de ses nobles fonctions ? Le résultat de ces leçons n’était pas toujours heureux. Il arrivait souvent que notre professeur de déclamation, stupéfait de nous voir, dans une comédie moderne, désigner notre cœur d’une main en papillon, l’annulaire frappant le creux de l’estomac, ou rester suspendus, le talon en l’air, pendant une réplique, se mettait en fureur :

— Mais qu’est-ce qui vous prend, un tel ? criait-il. En voilà des grimaces ! Faites-moi le plaisir de marcher comme tout le monde et laissez vos mains se placer plus naturellement. Si c’est un tic, soignez-le. Si vous le faites exprès, il est inutile de revenir à la classe…

Cependant, martyrs de notre zèle, nous retournions, jusqu’au milieu de juillet, à la classe de maintien…

Juillet ! mois des concours, mois des espoirs, mois des déceptions… Quelle agitation ! Quelle fièvre ! La cour fourmillait d’élèves, de parents, de professeurs, qui fuyaient devant le flot des recommandations, d’amis anxieux et de journalistes en mal de copie.

— Maître, disait un jeune premier à son professeur, maître ! Bertrand a mal à la gorge : elle ne peut pas me donner la réplique…

— Ma robe ne sera pas prête ! gémissait une ingénue.

— Faut-il mettre des souliers vernis ? demandait un baryton.

— Est-ce que la classe de trompette aura encore lieu mardi ? interrogeait un pianiste.

On était là du matin au soir, jusqu’au moment terrible de l’annonce des récompenses. Alors, c’étaient des bonds, des cris, des syncopes, des baisers, des larmes, des crises de nerfs…

— Quel bonheur !

— C’est dégoûtant !

— Je quitte cette boîte !

— L’année prochaine, je décroche les deux premiers prix !

— Ils ne sont pas difficiles !

— Mon vieux, tu as été épatant !

— Qu’est-ce qu’on va me dire à la maison !

Tout cela en même temps, dans un foyer garni de banquettes de bois, qui sentait la poudre de riz, l’éther et le porto.

Les professeurs, alternativement bénis et maudits, consolaient, félicitaient, patients et paternels… Et la nuit venait, apaisante, apporter aux uns des rêves de gloire, aux autres des rêves d’espoir et à tous cette petite amertume d’une chose qui finit…

Après la distribution des prix, le directeur du Conservatoire, Ambroise Thomas, recevait les membres du jury, les professeurs, ses amis, et, parfois, les élèves qui avaient obtenu les premières récompenses. On me fit dire que M. le Directeur m’attendait… Quelle fierté ! Mais quelle appréhension !… Qu’étais-je devant tous ces hommes célèbres, devant ces femmes illustres ?… Rien ! Rien du tout. Une petite fille, habillée de noir, orgueilleuse et timide, n’ayant jamais approché de vrais, de grands artistes, que pour en recevoir des remontrances ou de sévères conseils.

J’en fus quitte pour la peur. Tout se passa le mieux du monde.

À mon entrée dans le salon au fond duquel Ambroise Thomas se tenait assis sur un grand fauteuil, je vis s’avancer vers moi une jolie jeune fille blonde, qui fut ma compagne de pension. Cet ange sauveur était parente du vieux maître… Sous son égide, j’avançai, je saluai, je reçus, sans broncher, des compliments, et je pris congé avec une aisance qu’eût approuvée Mlle Marquet.

La jolie jeune fille blonde se nomme maintenant : Henri Ferrare. Elle est l’heureuse traductrice des œuvres de Blasco Ibanez et l’auteur de remarquables livrets d’opéras et d’opéras-comiques. Ambroise Thomas dort depuis longtemps du dernier sommeil, mais il n’est pas mort dans ma mémoire qui me retrace fidèlement son curieux visage encadré de longs cheveux gris, d’une barbe fournie, coupé par un grand nez charnu et éclairé par des yeux clairs vifs et brillants.

Il y a de longues années que je ne suis retournée au Conservatoire. Peut-être n’y retrouverais-je pas la même atmosphère d’enthousiasme et de simplicité, mais je crois bien que seule l’apparence des choses est différente, et que l’art et la jeunesse gardent là, comme autrefois, leurs droits magnifiques et charmants.

DEVANT LE PUBLIC

LES règlements du Conservatoire étaient, jadis, d’une inflexible sévérité.

Défense était faite aux élèves de paraître sur une scène quelconque pendant la durée de leurs études, sous peine de renvoi immédiat. Naturellement, nous brûlions du désir de nous montrer sur les planches, et il n’y a pas de ruse que nous n’ayons employée pour jouer la comédie à l’insu de l’administration et de nos professeurs. Ceux-ci, se souvenant sans doute de leur jeunesse, fermaient souvent les yeux, mais celle-là était impitoyable. Il fallait donc changer de nom, changer parfois d’emploi, dépister les indiscrets, et se méfier des reporters, toujours à l’affût, toujours trop bien renseignés.

Tout comme le faisaient mes camarades, je maudissais la rigueur des règlements, et je n’en compris la sagesse que le jour où je me décidai à les enfreindre.

C’est à Lugne-Poe que je dois mon premier trac, consécutif à ma première apparition devant le public. Il arriva un jour chez ma mère, la salua en hâte, et me jeta ces mots :

— On joue Jean-Marie de samedi en quinze à la Salle de géographie, apprends le rôle de Thérèse, trouve un costume de bretonne, achète la chanson… On a un cachet de dix francs !

Et il disparut, me laissant en proie à un délire joyeux.

Enfin ! j’allais jouer une vraie pièce, devant un vrai public, avec un vrai costume, et un « maquillage de scène » ! Non c’était trop beau !

La première chose qui me préoccupa, ce fut le costume, la seconde, le maquillage, la troisième, le rôle… Quant à la chanson je n’y pensai même pas ! Ma mère consentit, tant je l’en suppliai, à me faire faire un costume de Bretonne, par la couturière en journée, fière d’une telle tâche ; j’achetai assez de fards pour maquiller deux cents acteurs, et je ne coupai la brochure de la pièce que lorsque les préparatifs « extérieurs » furent complètement achevés… c’est-à-dire trois jours avant la représentation, réservant l’étude de la chanson pour le dernier moment.

Tandis que je me préparais d’une manière si curieuse à paraître devant mon souverain juge, mes camarades, de leur côté, prenaient des soins analogues. Le jeune premier, le très jeune premier qui jouait le rôle de Jean-Marie, essayait quatre fois par jour un costume de marin, taillé et cousu dans sa famille, dont le fond de pantalon resta toujours suspendu au-dessus de ses genoux. Il voulait, disait-il, se faire une « gueule de marin » ; à cet effet, il se procura chez un droguiste, un kilog de terre d’ocre, et chez un coiffeur, trois cents grammes de « crêpé ». De quoi tanner le visage de toute notre armée de mer, et fournir de fausses barbes un régiment entier de sapeurs. Nous n’avions pas le sens des quantités.

Lugne-Poe, plus expérimenté, ou mieux renseigné, loua un costume de Breton chez un costumier, et se munit d’une perruque grise : il représentait le vénérable Joël, le vieux mari de Thérèse…

Enfin, tout fut prêt, excepté nous. Le jour tant attendu se leva trop tard pour notre impatience.

Naturellement, nous arrivâmes à la Salle de géographie deux bonnes heures avant le commencement du concert dont Jean-Marie formait la dernière partie. Après une minutieuse inspection de la scène (inspection qui nous valut quelques mots durs de la part des balayeurs et du gazier), nous nous mîmes à nous habiller, puis, une fois la toilette achevée, à nous maquiller. Quand j’eus « peint et orné mon visage » je possédais des joues plus rouges que des pommes, des yeux dont la bordure noire faisait penser à une lettre de faire-part, et au-dessous d’un nez, blanc, comme s’il eût été en plâtre, une bouche écarlate, réduite à la dimension d’un pois chiche. J’étais sincèrement contente de mon œuvre dont la perfection était encore rehaussée, à mes yeux, par mon costume de Bretonne, un peu Boulonnaise, un peu Auvergnate, mais pittoresque, à coup sûr !

Notre jeune premier luttait contre sa barbe. Ce maudit crêpé, qu’il avait généreusement imbibé de vernis collant et couvert d’un demi-centimètre d’ocre, envahissait tout le bas de son visage, entrait dans sa bouche, dans ses narines, dans ses oreilles, et lui donnait l’apparence d’un orang-outang enduit de papier tue-mouches. Lugne-Poe, zébré de rides, étalait à nos yeux éblouis un gilet brodé et des braies en formes de groseilles à maquereaux : il était impossible, pensions-nous, qu’on ne crût pas qu’il était né à Rosporden ou à Douarnenez ! Un seul détail le contrariait : sa perruque. Elle était si petite qu’un enfant de dix mois ne l’eût coiffée qu’avec peine… Mais, baste ! Un peu de poudre sur les cheveux et l’effet général n’y perdrait presque rien. Les heures passaient : ouverture, duo, monologue, violon, romance… Notre tour vint enfin.

Pleine d’assurance, je gravis les trois marches conduisant à la plate-forme que nous nommions complaisamment : « la scène », et j’allai m’asseoir auprès du piano qui représentait, pour la circonstance, une cheminée monumentale ; je saisis la quenouille traditionnelle, et, me tournant vers le public, je commençai la chanson… À ce moment une terreur folle s’empara de moi, ma voix s’étrangla, je tremblai comme une feuille, il me fut impossible de me souvenir d’un seul couplet et je me mis tout simplement à pleurer…

En une minute j’avais appris à connaître mon constant ennemi : le trac !

Heureusement, Lugne fit son entrée. Lui aussi, il avait peur, mais, tout de même, moins que moi, et, en bon camarade, il me soutint dans le dialogue… Cet effort de solidarité ne fut pas récompensé, mon trouble le gagnant, il dit : « Oh ! mes vingt francs ! » lorsque le texte portait plus poétiquement : « Oh ! mes vingt ans », brisa une chaise sur laquelle il s’était jeté dans un mouvement de désespoir, et sortit en mettant son chapeau sens devant derrière, de manière à faire tomber sur son nez les rubans de velours qui l’ornaient. Hélas ! nos malheurs ne faisaient que commencer.

Dès que je fus seule en scène, le jeune premier parut au fond, entre deux paravents, et, du bout de la salle, un spectateur cria :

— Tiens ! un singe ! à cause de l’étrange barbe, qui avait cependant coûté tant de travail. Un peu déconcerté, notre Jean-Marie fit, malgré tout, bonne contenance ; il vint vers moi, dit fort bien sa tirade, et me saisit la main pour y découvrir l’alliance fatale prouvant que, durant son absence, j’en avais épousé un autre… mais il était furieusement myope, aussi approcha-t-il ma main de son visage, jusqu’à la barbouiller d’ocre et de vernis, tandis que le public donnait des signes manifestes de gaîté ironique ; et il s’enfuit en me jetant un adieu déchirant, et en oubliant les trois marches au bas desquelles il se trouva à quatre pattes… La fin de la pièce fut en tous points digne du commencement. Mais, peu m’importait ! J’étais dans un tel état d’épouvante et de honte que je n’avais qu’une idée, un désir : m’en aller…

Ce n’est pas cette nuit-là que j’ai dormi sur des lauriers…

LE THÉÂTRE D’APPLICATION

UN jour – un beau jour ! – une nouvelle courut dans les classes du Conservatoire : Bodinier, ex-secrétaire général de la Comédie-Française, fondait le Théâtre d’Application. Ce Théâtre d’Application devait permettre aux élèves des classes de déclamation dramatique de faire leurs premières armes devant le public. C’était une sorte de Sous-Odéon qui se créait. On espérait des résultats excellents de ces « exercices d’élèves » et, enfin ! nous allions pouvoir nous manifester sans contrainte, cesser de chercher des pseudonymes dans l’Indicateur des Chemins de fer, et ne plus trembler à l’idée qu’un de nos professeurs était « dans la salle », quand nous interprétions de sombres drames dans les environs de Paris.

Bodinier avait trouvé un local rue Saint-Lazare. On y accédait par une cour assez vaste au fond de laquelle s’étalaient sur le mur, ces mots tracés en lettres énormes :

 

THÉÂTRE D’APPLICATION

Fumisterie

 

C’est qu’il y avait un fumiste dans la maison, et ce n’était pas Bodinier, c’était un vrai fumiste, un de ceux qui ne s’occupent que de cheminées. Son enseigne faisait suite à celle du Théâtre d’Application, et personne n’avait prévu le résultat de cet assemblage incongru qui remplit d’une joie maligne nos premiers spectateurs.

La scène du Théâtre d’Application (qui s’intitula plus tard : La Bodinière), était extrêmement petite, et les coulisses réduites à leur plus simple expression. Pour passer d’un côté à l’autre, il fallait vraiment posséder la sveltesse de nos dix-huit ans.

Une baie vitrée aérait la salle, mais, lorsqu’on l’ouvrait, elle livrait passage à quelques nuages de suie et au chant de plusieurs serins dont les cages étaient suspendues aux fenêtres de la cour. Ces petits oiseaux sont, en général, d’une humeur éminemment sociale, la race de la rue Saint-Lazare, en particulier, dépassait en cordialité tout ce qu’on peut imaginer. Dès qu’un des canaris, nos voisins, entendait parler sur la scène, il répondait d’une voix éclatante, ses camarades faisaient chorus, et au bout de quelques minutes… les humains n’avaient plus qu’à se taire !

Une audition de l’Or du Rhin à deux pianos et à huit mains – n’étaient-ce point Claude Debussy et Gabriel Pierné qui la dirigeaient ? – faillit être compromise par le chant des serins, exaltés, probablement, à l’idée de réduire Wagner au silence.

Malgré ces petits inconvénients, la salle de la rue Saint Lazare était charmante, intime, élégante. Nous étions fous de joie chaque fois qu’on nous désignait pour y paraître.

Dans un des premiers spectacles, on avait intercalé un acte d’Agnès de Méranie, drame en vers, d’Alexandre Dumas. J’avais un rôle bien effacé, une sorte de confidente, je crois, mais j’obtins néanmoins un succès considérable… un succès de cheveux ! Ne sachant comment me donner un air « moyen âge », j’avais défait mes nattes, ma chevelure fut applaudie, mais je dois avouer, en toute modestie, que mes répliques le furent beaucoup moins…

L’exiguïté de la scène et des coulisses causait parfois de petits incidents ; l’un d’eux ne passa pas inaperçu…

Notre jeune troupe jouait une pièce dramatique, au cours de laquelle l’héroïne se noyait à la cantonade, tandis que sa famille l’attendait tranquillement. Une rumeur lointaine devait donner l’éveil et faire pressentir aux parents, restés en scène, le malheur dont rien ne les avait avertis auparavant. Le régisseur qui nous guidait venait de faire un stage dans un grand théâtre, et comptant sur l’expérience qu’il y avait acquise, l’auteur lui expliqua la situation :

— Vous comprenez, Monsieur le Régisseur, une foule émue, bouleversée, se presse autour du cadavre de la jeune fille. On murmure, on crie, on s’exclame… Le bruit doit croître de seconde en seconde jusqu’au moment où on distinguera les mots qui provoqueront la sortie de la mère… Je compte sur vous, n’est-ce pas ?

— Parfaitement, Monsieur, j’ai saisi votre idée. Comme je n’ai pas de figurants pour faire les bruits de coulisses…

— Comment pas de figurants ?…

— Mais, monsieur, où les mettrait-on ?

— … !

— … je m’arrangerai pour donner tout seul l’impression de la foule. Ça ira très bien !

L’auteur s’en fut, tranquille, et le régisseur, content.

Mais le soir, ce dernier, habitué à une scène vaste et profonde, oublia les dimensions restreintes de son nouveau « plateau ». Emporté peu à peu par sa conscience et par son zèle, il produisit d’abord quelques grognements, puis quelques mugissements et enfin, il cria d’une voix de stentor, comme s’il commandait une armée de figurants :

— Mrr… Mourr… Mourrrr… Ah ! Ah ! Ah ! là là ! Ouâ ! Ouâ ! Ouâ ! Oh ! la pauvre fille ! Elle est tombée dans la flotte ! Faut l’emporter où qu’elle demeure !… Allez-y mes enfants !

Ces mots, comme l’avait prévu l’auteur, firent sortir la mère, mais ce ne fut pas le seul résultat qu’ils obtinrent… Ils jetèrent le public dans des convulsions de joie et détruisirent irrémédiablement l’effet dramatique préparé avec tant de soins.

Après cet intermède comique, notre public, déjà clairsemé, devint tout à fait rare, puis il s’abstint… et le Théâtre d’Application devint « La Bodinière ». Une galerie de tableaux fut installée dans le petit hall qui précédait la salle, on donna des conférences, on organisa des réunions mondaines, et, nous dûmes, pauvres élèves dépossédés, reprendre avec le chemin des banlieues, les noms hétéroclites, mais sonores, qui nous aidaient à dépister la vigilance des surveillants du Conservatoire.

Puis, peut-être parce que la jeunesse et l’enthousiasme en avaient été exilés, le Théâtre d’Application s’écroula et les serins chantèrent sur ses ruines.

Nos camarades des classes de musique n’étaient pas plus heureux que nous. Ils avaient, il est vrai, la ressource s’occuper une place obscure dans un orchestre, ou de devenir « Chanteur masqué » dans un concert, mais il ne leur était jamais permis de fouler les planches, de s’accoutumer aux feux de la rampe, et ils débutaient dans des rôles écrasants sans que la moindre expérience les y eût préparés. Que de succès retardés, voire même de carrières compromises par la faute de ces règlements sévères et périmés.

Si, pour ma part, j’avais joué plus souvent, je n’aurais été ni si maladroite, ni si gauche lors de mon entrée au Théâtre-Français, j’aurais « joué » mes rôles au lieu de les « dire », j’aurais su faire mes sorties par les portes, au lieu d’essayer de les faire à travers les murs (Ainsi que cela m’arrivait infailliblement dès que j’étais troublée), et j’aurais eu des années de vrai travail, au lieu d’années d’apprentissage !

Si peu qu’il ait duré, le Théâtre d’Application m’a laissé un souvenir charmant et je voue une reconnaissance sincère au pauvre Bodinier : il en a compris la vraie méthode pour former des artistes dramatiques et il a essayé de l’appliquer, en dépit de la suie, des serins et… des élèves !

LOGES D’ARTISTES

VIENS me voir dans ma loge !

Avec quelle fierté les débutants prononcent cette petite phrase !

Avoir « sa loge », cela veut dire : être engagé dans un théâtre, contempler son nom sur une affiche, recevoir des admirateurs, des admiratrices, être un vrai acteur, enfin ! Et on est un vrai acteur que quand on a « sa loge ».

Cette loge n’est pas toujours ce que l’on s’imagine qu’elle est. Elle n’a généralement rien de somptueux – surtout lorsqu’elle est habitée par un jeune artiste qui fait ses premiers pas dans la carrière – les théâtres subventionnés eux-mêmes n’offrent pas à leurs récents pensionnaires la grande salle du Palais ou le boudoir de la duchesse, pour y revêtir leurs habits de scène.

La loge qui me fut désignée, à mon entrée au Théâtre-Français, était située sous les combles. Des portemanteaux en faisaient le principal ornement, et je partageais avec une camarade l’usage de la tablette à maquillage et des tiroirs y attenant. Nos appointements modestes, très modestes, ne nous permettaient pas de couvrir les murs de tentures, ni le parquet de tapis ; mais nous n’avions ni l’idée de nous plaindre, ni le souci de changer : nous avions « la loge ». Je revois cet asile de mes espoirs, ce refuge contre mes premiers chagrins de théâtre, avec la glace nette qui me renvoyait un visage défiguré par le maquillage le plus maladroit, les deux chaises de velours rouge, et la petite carpette sur laquelle je posais mes pieds glacés par le trac. Un luxe, cependant, égayait ce mobilier rudimentaire et ces murailles désertes : c’était le feu de bois qui flambait dans la cheminée, derrière son écran de cuivre. J’entends la voix de l’habilleuse qui se demandait, sans se douter de la gaîté intérieure que sa phrase déchaînait en moi.

— Demain, mademoiselle, pour la Cérémonie du Malade, en quelle époque vous mettez-vous ? Moyen âge ou tragédie ?

Et voici le coiffeur, sa petite boîte nickelée à la main ; les cris de l’avertisseur, qui faisaient vibrer les corridors, retentissent à mon oreille :

— Le deu-xième ac-te est commen-cé… !

C’est dans cette loge que j’appris peu à peu à connaître les habitudes de la Maison de Molière et le caractère de mes camarades. J’y eus la révélation de la confiance que la science médicale de Paul Mounet inspirait au personnel.

Un jour, ce même coiffeur, qui essayait de mettre à la raison mes cheveux indociles, arriva en boitant, et ne cessa de pousser des gémissements lamentables, tandis qu’il chauffait ses fers et démêlait des mèches rebelles.

— Qu’avez-vous donc ? lui demandai-je enfin. Une entorse ?

— Non, mademoiselle, un rhumatisme sur le pied. Ça me fait un mal ! Voilà deux nuits que je ne dors pas.

— Il faut prendre un calmant. Avez-vous vu le médecin ?

— Le médecin ? Mais je vais le voir tout à l’heure, mademoiselle, il joue… C’est M. Paul Mounet. Il va m’enlever ça, comme avec la main.

Ma coiffure était achevée. L’artiste capillaire avait jeté un coup d’œil approbateur sur mes bandeaux et mon chignon ; il ne lui restait plus qu’à se rendre à la consultation du Dr Odéonus (on sait que c’est ainsi que Paul Mounet aimait à signer ses ordonnances), c’est ce qu’il fit.

Deux jours s’écoulèrent. Je jouais de nouveau : le coiffeur reparut, son attirail sous le bras et boitant encore plus bas que l’avant-veille.

— Eh bien ! m’écriai-je, vous n’êtes donc pas guéri ?

— Si, mademoiselle, répondit-il avec un sourire radieux, mon rhumatisme est fini. Avec M. Paul, ça ne traîne pas !

— Mais vous boitez plus que l’autre jour !…

— C’est la médecine. M. Paul m’a fait une ordonnance. Je l’ai portée chez le pharmacien. Il se tordait, cet idiot ! J’ai mis le machin qu’il m’a donné sur mon pied et deux heures après, pas plus de rhumatisme que rien du tout ! Seulement, n’est-ce pas ? la peau est partie…

La loge dans laquelle Paul Mounet recevait les malades et revêtait ses costumes étalait un désordre accueillant. Au mur, des photographies, des tableaux, devant la porte et la fenêtre, des rideaux sombres, quelques livres épars, çà et là des bouteilles, des verres, la moitié d’un pâté… Que de tirades, de rires, de chansons s’échappaient de cet antre sympathique. À tout arrivant, Paul offrait des rafraîchissements et un sourire cordial !

Il était plus difficile de franchir le seuil de la loge de son frère. Mounet-Sully gardait une attitude imposante à chaque heure de la vie ; à chaque heure de la vie également, il étudiait un rôle. Quand on avait réussi à pénétrer dans ce sanctuaire du travail, d’un geste noble il désignait un siège d’où le visiteur pouvait contempler, accrochées à des parois d’un ton sévère, ou accumulées dans les coins, d’innombrables couronnes vertes, dorées, argentées, liées de rubans multicolores, décorées d’inscriptions hyperboliques, des palmes sèches, des diplômes fanés, et cent autres souvenirs de représentations, donnés au cours d’une carrière déjà longue et glorieuse, la grande glace devant laquelle Mounet essayait ses attitudes et fixait ses draperies ; des costumes, des livres, et une tablette à maquillage dont l’incroyable indigence eût stupéfié le débutant le plus novice. Le grand tragédien usait de l’artifice des fards avec une discrétion que la netteté de ses traits lui rendait facile ; d’ailleurs l’expression de son visage n’en souffrait pas.

Les artistes de comédie avaient, en général, des loges plus élégantes que celles qui abritaient les acteurs tragiques. Le XVIIIe siècle marquait celles des dames de son cachet délicat, celles des messieurs s’encombraient souvent d’objets d’arts et de livres précieusement reliés…

Quelques-uns des vieux pensionnaires de la Maison avaient fait de leur loge presque un domicile permanent, ceux surtout qui demeuraient dans la banlieue. Joliet, par exemple, s’habillait, se maquillait, dormait la sieste, donnait des leçons et peignait des paysages, dans la pièce de quatre mètres sur trois, qu’il occupait à la Comédie, depuis vingt ans…

Toutes ces cellules de la ruche dramatique ouvrent sur des corridors clairs et nus. À l’époque où j’en habitais une, on voisinait rarement, un mélancolique silence régnait dans cette partie du théâtre, troublé seulement par les pas pressés des habilleurs et des habilleuses, par la marche plus calme du coiffeur, et par les cris formidables de l’avertisseur, Gustave, dont la puissance vocale était sans limite…

Quelquefois, un rire, une phrase, sortaient, furtivement d’une porte entrebâillée, on voyait, majestueuse ou sautillante, une comédienne apparaître, pour s’engouffrer aussitôt dans la cage du vaste escalier qui conduit à la scène, ou un artiste en retard, galopant essoufflé, pour ne pas « rater son entrée ».

Jadis, après le spectacle, on laissait aux acteurs un temps assez long pour qu’ils pussent se déshabiller, enlever leurs rides ou leur rouge, reprendre leur tenue de ville, et se délasser quelques minutes de l’effort de la soirée ; mais cette tolérance cessa un beau soir, et ce fut à cause de Mounet-Sully.

Comme il n’avait aucune notion de l’heure, lorsque la fièvre de l’art le saisissait, il se mettait à déclamer, à quelque moment que ce fût. Trop souvent, son Génie le poussait à l’étude, dès le rideau baissé. Alors, oubliant l’existence de l’infortuné concierge et du malheureux électricien, il n’hésitait pas à rester jusqu’à quatre heures du matin, drapé dans une toge ou un péplum, hurlant, debout devant son miroir…

Ses rugissements et ses plaintes remplissaient les couloirs déserts, le démon du lyrisme l’emportait, il bondissait, courait, tombait avec un fracas épouvantable, brisait des glaives contre des boucliers sonores, tandis que celui qui devait tirer le cordon et celui qui devait éteindre la lumière, étaient à bout de forces et en proie à une sombre terreur.

Puis, au petit jour, l’infatigable tragédien se décidait à regagner tranquillement la rive gauche, et à prendre un repos gagné à la sueur de son front…

LA GRISERIE DU MÉTIER

LE Concierge du théâtre somnole doucement dans la loge tiède, des artistes qui ont achevé de répéter, ou qui viennent « aux nouvelles », causent à mi-voix ; le débutant pousse la porte vitrée, salue, et, d’une main un peu tremblante, s’empare du courrier glissé dans sa « case », gêné par le regard légèrement ironique de ses aînés.

Eux aussi, cependant, ils ont connu la joie de déchirer d’un air négligent des enveloppes adressées à « Monsieur X… » ou « Mademoiselle Y… de la Comédie-Française, de l’Odéon »… et cætera… Eux aussi, ils ont cédé à la tentation de lire leur correspondance devant l’entrée des artistes, avec une moue blasée et des soupirs excédés. Seulement, ils savent que ces délices de vanité passent vite et pour toujours.

C’est qu’il y a, à côté de quelques messages sincères et même intéressants, tant de phrases inutiles ! tant de flatteries néfastes aux uns, insupportables aux autres !

Beaucoup de spectateurs (beaucoup plus qu’on ne le croit) écrivent aux artistes, commentent leur jeu, les félicitent, leur donnent aussi des conseils. Ce serait parfait, si ces mêmes spectateurs, aveuglés, en général, par leur sympathie pour l’acteur ou pour l’actrice dont ils suivent la carrière, ne les traitaient pas en demi-dieux, et n’abusaient pas des épithètes les plus hyperboliques pour témoigner de leurs sentiments admiratifs. Comment une jeune cervelle peut-elle garder un peu de calme, lorsqu’une lettre arrive, conçue en ces termes :

 

« Monsieur ou Mademoiselle,

« Le triomphe que vous avez obtenu hier est à peine digne de votre génie… J’ai pleuré au moment où vous avez tendu la lettre au Marquis, car jamais on n’a joué le rôle avec une émotion aussi formidable et une sensibilité plus magnifique. Un physique splendide, tel que le vôtre, n’a pas encore été mis au service de…

« Et patati et patata ! »

 

ou encore, en ceux-ci :

 

« Mademoiselle ou Monsieur,

« Depuis que je vous ai applaudi (die), je ne dors plus, je ne mange plus, votre pensée me hante. Le bonheur de ma vie, vous le tenez entre vos mains. »

Et tout ceci, et tout cela !…

Et ne disons rien des réclames, des albums, des manuscrits, des vers. Quelle actrice n’a reçu de sonnet d’Arvers, accompagné d’un bouquet de violettes et ingénument signé :

« Un lycéen » ?…

 

Il faut avoir plus de vingt ans pour ne s’y pas laisser prendre, et pour être convaincu qu’on n’est pas Rachel ou Talma parce qu’on a doublé un chef d’emploi au pied levé.

Hélas ! quelquefois, cette griserie dure, et certains ne se sont jamais corrigés d’un excès de confiance en eux-mêmes, dont nous venons de voir l’origine et l’excuse. Le cas est toutefois assez exceptionnel pour qu’on l’ait synthétisé dans une petite histoire qui montre avec quelle bonne humeur les comédiens donnent et reçoivent des leçons de modestie.

Un artiste, fort connu au Boulevard, où il jouait les « Guitry » avant Guitry, avait quelque propension naturelle à la fatuité. Des admiratrices expansives l’avaient gâté, il avait conclu un mariage inespéré, il se croyait irrésistible. Jamais il n’entrait en scène sans jeter un regard vainqueur vers les loges et les avant-scènes, tant il était sûr de son beau physique et certain de son élégance.

— Mes enfants, disait-il en rentrant en coulisses, avez-vous vu la petite brune, à gauche ? Gentille, hein ? Elle ne m’a pas quitté des yeux !

Le lendemain :

— Dites-donc, vous autres, la grande blonde, dans l’avant-scène à droite, charmante, hein ? Eh bien ! elle est pincée. Si la pauvre fille savait que je suis libre !…

Ses camarades, après avoir ri longtemps des prétentions de… – Dindeau, si vous voulez… – finirent par en être agacés, et convinrent de l’en guérir.

Ils imaginèrent donc de lui adresser des lettres brûlantes, des lettres qui respiraient une passion volcanique, exprimée en des termes que n’eût désavoués aucune des dames de l’aristocratie, telle que la représente le drame populaire. De mystérieuses initiales étaient la seule signature.

Dindeau, ivre d’orgueil, ne put se tenir de montrer les missives enflammées et quotidiennes aux artistes qui jouaient chaque soir avec lui, et ceux-ci, après examen et discussion, lui déclarèrent que le papier, l’écriture, la violence des sentiments, décelaient le style, le vélin, l’ardeur de la Comtesse Johanna de Briseloup, bien connue dans le monde des théâtres où elles cherchait un mari qu’elle enrichirait de ses millions.

Plusieurs fois, déjà, affirmaient gravement les mystificateurs, elle avait correspondu avec des comédiens, mais tous l’avaient déçue : pas assez de délicatesse dans l’âme, pas assez de désintéressement dans l’amour, pas assez de littérature dans les lettres, et surtout… pas assez d’audace… Et on aidait Dindeau à répondre aux messages de la Comtesse, on l’encourageait à pousser l’aventure jusqu’à la mairie, on lui prêchait la hardiesse par-dessus tout !

Enfin, après des semaines d’attente, un rendez-vous fut accordé par la belle Johanna (elle devait être belle). Dindeau se fit faire un complet-jaquette, acheta un superbe chapeau et des gants beurre frais, destinés à éblouir sa conquête millionnaire, et après le spectacle, la moustache calamistrée, inondé de parfums suaves, il se dirigea vers le lieu ou l’« on » devait l’attendre.

Une voiture stationnait, en effet, à quelques mètres de la sortie des artistes… et quelqu’un était dans la voiture…

Ce quelqu’un, c’était un gros comique, confortablement installé dans le coupé d’une camarade complice de la plaisanterie, et qui, la tête couverte d’une mantille de dentelle, le corps drapé dans une sortie de bal cachait pudiquement son visage derrière une main plutôt vigoureuse et imprégnée d’une saine odeur de pipe.

— Vous êtes bien belle et je suis bien heureux ! s’écria Dindeau en ouvrant la portière… Et se jetant sur le coussin, il donna un baiser passionné… à son camarade qui, tout en s’essuyant la figure, lui répondit :

— Tu es surtout bien bête ! On t’a fait une bonne blague, mon vieux, et tu la méritais ! Mais pour te consoler, viens prendre quelque chose, les camarades veulent boire à la santé de la Comtesse !

Ceci se passait autrefois, maintenant il est bien difficile de donner une leçon : on ne croit plus au père Noël ni aux comtesses de Briseloup !

L’HONNEUR ET L’ARGENT

TOUSSAINT, je viens toucher mes appointements !

— Voilà, mademoiselle. Signez la feuille d’émargement, s’il vous plaît… En or ou en billets ?

— En or et en billets…

Toussaint, caissier scrupuleux et aimable, me faisait passer par le petit guichet la somme de… trois cents francs. Quel orgueil ! Trois cents francs par mois ! En or et en billets !

Quel directeur oserait aujourd’hui offrir ce « salaire » (c’est le mot désormais), à un ou à une pensionnaire ? Si quelques-uns versent encore ces mensualités de famine, c’est que d’inavouables combinaisons les y autorisent, et ils se cachent soigneusement pour le faire. Mais à l’époque où le Théâtre-Français donnait à ses jeunes recrues « trois cents francs en or et en billets » tous les mois, plus une gratification à la fin de l’année qui permettait de couvrir de pourboires les employés et les concierges, on pouvait vivre (oh ! pas très bien !) avec dix francs par jour. Bien sûr, les grands couturiers et les tailleurs célèbres n’avaient pas notre clientèle, mais si l’on n’avait pas de charges de famille on s’en tirait ! Il y avait même des tournées furtives, des cachets dans le monde, pour nous aider à franchir le cap redouté du terme et les changements de toilettes d’été ou d’hiver… Nul de nous ne se plaignait, nous étions trop fiers d’appartenir à la Maison de Molière, pour que notre orgueilleux bonheur fût assombri par la question d’argent ! Et puis, ne nous fournissait-on pas les costumes, les robes de ville, les bas et les souliers ? Tout enfin ! Il ne nous venait pas à l’idée d’envier les élégances de celles qui avaient des ressources étrangères au métier d’artiste dramatique, ou de ceux que des familles riches aidaient à se payer des complets éblouissants et des épingles de cravate avec des perles comme une noisette.

Nous prenions en pitié nos camarades du Boulevard auxquels on n’octroyait que cent vingt ou cent cinquante francs par mois pour jouer un « Seigneur » au deuxième acte, le geôlier au troisième, et le vieux notaire de la famille au dénouement du drame ; quelques-uns sont devenus « étoiles », à leur tour, et se souviennent de ce temps, qui ne fut sûrement pas le plus triste de leur vie !

Un de ces amants passionnés du théâtre me conta un jour une aventure qui lui arriva pendant qu’il gagnait à la Porte-Saint-Martin des appointements de cent vingt francs par mois, et un franc de feux quand il jouait…

On donnait alors Le Collier de la Reine, comédie dramatique, dans laquelle il représentait le ministre des Finances, M. de Calonne… En scène, il jonglait avec des millions, portait des bas de soie à coins d’or et des boucles de souliers en diamants, mais, dame ! à la ville, ses ajustements étaient infiniment plus discrets et après avoir signé pour sept ou huit cent mille écus de bons sur la cassette royale, il remontait dans sa loge pour y laver son gilet de flanelle.

Les petites misères de cette double vie, Saint-Réval (appelons-le ainsi), les sentait à peine tant il aimait son art : l’espoir – qui se réalisa – de voir son nom en grosses lettres sur cette affiche où il était confondu dans la foule des « utilités » le soutenait, et bien souvent, il déjeunait d’une tirade en rêvant qu’il la disait devant un « parterre de rois » !

Un jour, cependant, un cruel problème se posa, qu’il fallait résoudre coûte que coûte : comment, sans argent, pourrait-il inviter cinq de ses camarades à dîner ?… C’était son tour ! Chacun avait offert son repas, il fallait qu’il offrît le sien…

Le grand bord de son chapeau de feutre rabattu sur les veux, la cape rejetée sur l’épaule, Saint-Réval arpentait le boulevard Saint-Martin, en proie à l’idée fixe, et comptant sur un miraculeux hasard qui pourrait l’aider à sortir de la mauvaise passe. Le hasard ne vint pas, mais il fut remplacé par l’inspiration. N’y avait-il pas, rue Saint-Denis, un compatriote qui s’était établi « Marchand de Vins-Restaurateur ? » Qui sait si… ? Saint-Réval courut vers la boutique où derrière les barreaux de fer d’une vieille maison brillait un comptoir d’étain, et entra en se donnant une allure à la fois aimable et dégagée. Un vieil homme rinçait des verres, en grommelant. Il regarda le visiteur par-dessus le lorgnon qui lui pinçait le bout du nez.

— Qu’est-ce que vous voulez ? demanda-t-il à travers une grosse moustache grise.

Saint-Réval, tout sourires, se hâta de dire qu’il ne « voulait » rien, mais que, comme il était, lui aussi de X…, il avait entendu parler de la maison, où l’on mangeait de si bons plats du pays, et désirait y dîner avec quelques amis le lendemain soir… Seulement, voilà, il était artiste, alors, n’est-ce pas, on ne touche que le cinq du mois… et jusqu’au cinq… si c’était possible… il serait très content de ne pas régler la note… » Le vieil homme regardait toujours son futur « client » en fronçant des sourcils larges de deux doigts…

— Venez, dit-il enfin, et il se remit à rincer des verres.

Saint-Réval sortit fou de joie, et le soir, il fit ses invitations avec autant de désinvolture que s’il eût été vraiment M. de Calonne…

— Demain soir, six heures et demie, hein ? mon vieux ! Rue Saint-Denis, un petit bistro où la cuisine est épatante...

Il répéta cinq fois la phrase et dormit du sommeil des vainqueurs. C’est avec beaucoup moins d’assurance qu’il pénétra le lendemain soir dans la boutique du « petit bistro ». Le patron, tout en versant des « verres de blanc » à des habitués, fit un signe, et une bonne rougeaude guida l’amphitryon et les convives vers la salle masquée par des vitres dépolies. Il y avait, sur une table de marbre six couverts…

Ce fut une orgie ! Des huîtres portugaises, une soupe aux choux, un gigot braisé, des petits pois, des fromages… et des vins… et du café… et de la fine…

Saint-Réval s’apercevait bien que, dès qu’on avait commandé un plat, la bonne allait consulter le patron, mais, comme elle recevait, en réponse à ses questions, l’ordre bref de servir le plat demandé, il avait fini par ne plus s’inquiéter et mangeait, et buvait, et riait, comme on mange, on boit et on rit quand on a vingt ans, des rêves plein la tête et un estomac capable de digérer des pierres !

Mais Le Collier de la Reine commençait à huit heures et demie, il fallait partir ! Un dernier verre de fine, et dans un brouhaha joyeux, les dîneurs se levèrent…

Saint-Réval sortit le dernier, et pour affirmer aux yeux de ses convives sa situation solide dans la maison et son dédain pour les folles dépenses du festin, en passant devant le comptoir il jeta ces mots d’une voix éclatante :

— C’est pour moi !

Et il eut le temps, avant d’être entraîné par ses camarades, d’entendre le vieil homme, qui rinçait toujours des verres, répondre entre ses dents :

— Non ! c’est pour moi !

PSEUDO-COMÉDIENS

AUCUNE carrière, je crois, ne tente les exaltés autant que le fait la carrière d’artiste dramatique. Presque tous les acteurs, même les plus obscurs, sont sollicités par des aspirants-comédiens, soit pour recevoir des leçons, soit simplement pour être entendus, ou pour obtenir un engagement.

Souvent, ces candidats à la gloire n’ont rien de ce qu’exige l’art qui les attire et il faut arriver à la cruauté pour les décourager et les détourner de leur irréalisable projet : encore n’y parvient-on pas toujours ! On sait que chacun se voit « en beau », mais les lunettes roses de l’illusion chevauchent trop fréquemment le nez de malheureux jeunes gens que leur aspect et leurs aptitudes destinent, sans erreur possible, à la comptabilité ou à la couture !

Le Théâtre-Français était – peut-être l’est-il encore – hanté par une quantité considérable de ces redoutables revenants ; ils passaient, d’un étage à l’autre, frappant à chaque porte, une brochure sous le bras, un espoir craintif dans les yeux. Par politesse d’abord, puis, par pitié, et enfin par lassitude, on les recevait, on les encourageait, on les écoutait, et puis… on essayait de leur dire la vérité. Peine perdue ! Dès que cette vérité sévère avait été proférée, elle devenait mensonge pour celui à qui elle était destinée :

— Mounet est jaloux de moi ! se disait un Oreste prognathe.

— Marie Leconte me craint ! pensait une Lisette au dos voûté.

Et ils allaient porter leurs pauvres rêves à de Féraudy ou à Bartet, pour obtenir de ces nouveaux juges le même verdict, accueilli avec la même incrédulité et la même amertume.

Ni les échecs subis au Conservatoire, ni l’insuccès répété des auditions, ni les paroles sincères des grands artistes, ne suffisaient à détruire leur vocation injustifiée, et il en est dont une partie de la vie s’est écoulée à faire entendre une scène – toujours la même – à tous ceux qui, de près ou de loin, touchaient à leur inaccessible paradis : le théâtre !

Un des cas les plus curieux que j’aie vus est celui d’un avocat à la cour possédé par le démon de l’art dramatique, bien qu’il fût déjà ridé et grisonnant. Appelons-le… « Bertrand », car s’il était connu dans les coulisses comme un simple « toqué », on respectait, au Palais, l’homme sérieux et raisonnable dont il avait toute l’apparence.

Sa manie, qui dura jusqu’à ce qu’il mourût, occupa tout son âge mûr, impérieusement. Il était parmi nous tous les soirs, vêtu d’une longue redingote, cravaté de blanc, grave, avide de conseils. Il parcourait les corridors, suivait les artistes au foyer, toujours prêt à répéter un rôle, au moindre signe qu’on lui faisait, fût-ce sur le palier d’un étage ! Tous les emplois lui étaient bons. Il déclamait avec la même ardeur et la même conviction, Horace, de l’École des femmes, et Harpagon, et Pyrrhus, et Sganarelle ; il parlait en voix de fausset ou en basse profonde (sans que, d’ailleurs, ses intonations en fussent plus justes), et faisait, avec un sang-froid déconcertant, des gestes désordonnés ou des acrobaties de clown au milieu du texte le moins propre à les suggérer.

— Bertrand, lui disait un de nos camarades, repassez donc Harpagon, vous me le direz à l’entracte.

Et, à l’entracte, nous faisions cercle autour du néophyte, radieux, qui (sans se faire prier !) commençait le grand monologue de l’Avare, couché au milieu du foyer, parce qu’on l’avait persuadé qu’Harpagon devait exhaler ses plaintes, allongé sur le parquet…

— Vous comprenez, expliquait le professeur du jour, l’auteur a écrit : « Je suis mort, je suis enterré… » Il faut donc que vous soyez étendu comme si vous étiez déjà dans la tombe. Notez également ceci : Vous interprétez là un personnage de la Comédie italienne, il a donc l’accent italien… Or, je vous ai entendu crier : « Au voleur ! » C’est « Au voulour », qu’il faut dire !…

— Mais, monsieur, j’ai entendu la pièce de la salle, et M. Leloir crie : « Au voleur ! »

— Vous le croyez, mon cher Bertrand, mais il n’en est rien. Leloir crie : « Au voulour ! » L’oreille du public rétablit les sons tels qu’ils doivent être perçus de loin, et on entend : « Au voleur ! »

Certains soirs, aucun comédien n’étant disposé à écouter Bertrand, on l’enfermait dans un placard à costumes, du fond duquel il poussait, toute la soirée, des cris abominables pour « développer sa voix », ou bien, on lui faisait lire, seul dans un coin pendant deux heures, la lettre d’Horace, sans qu’aucun bruit de parole fût saisissable, sous le prétexte qu’une lettre est une chose confidentielle et que, par conséquent, elle ne doit être connue que de la personne qui la reçoit.

Bertrand accomplissait ces exercices depuis des années sans que son zèle et sa crédulité se fussent démentis un instant, lorsqu’un jour – un jour de l’an – il se fit annoncer chez un de ses maîtres préférés, Pierre Laugier, et lui tint ce langage :

— Cher maître, je viens vous souhaiter la bonne année et je me suis permis de vous apporter un modeste souvenir. C’est un atlas, un atlas de la France de l’Est ; vous verrez ainsi commodément la route par laquelle vous pourrez arriver jusqu’à l’Alsace-Lorraine, pour la reprendre aux Allemands, car non seulement vous êtes un grand artiste, mais vous êtes aussi un grand général !… Et qu’on ne me dise pas le contraire !…

Laugier était en train de faire sa barbe ; il vit le regard de son admirateur forcené se fixer sur le rasoir placé à portée de la main…

— Comme vous avez raison !… lui dit-il avec douceur.

Et il le reconduisit gentiment vers la porte de sortie. Depuis ce moment, nous ne revîmes plus Bertrand.

Hélas ! nous en vîmes d’autres, plus pondérés, moins divertissants.

Il est évident que le désir d’égayer les intervalles du jeu, ou les longues heures d’attente qui coupent les répétitions, conduit les artistes à combiner des plaisanteries parfois excessives, mais comment résisteraient-ils à l’envie de se divertir, lorsque l’objet de leur amusement goûte lui-même un plaisir sans mélange ? Il faut songer à l’orgueil de ceux qui peuvent déployer leurs talents imaginaires devant des artistes illustres, au lieu d’en être réduits, faute d’auditoire, à déclamer des vers dans les omnibus, comme le faisait une farouche et déplorable tragédienne que des générations de conducteurs ont connue… et crainte !

Les pseudo-comédiens ne sont pas les seuls à venir troubler le travail ou le repos de nos camarades. Il y a aussi des invasions de dessinateurs et de peintres porteurs d’albums… à faire frémir. Ils ambitionnent l’honneur de faire le portrait de tel tragédien, de telle comédienne parmi les plus célèbres ; une courte entrevue doit suffire ; en une heure, tout sera fini ! Oui, tout est fini. Une image, d’une laideur surnaturelle ou d’une banalité désespérante, surgit sous leur main impitoyable, et ils sourient avec orgueil en comparant leur œuvre au visage de celui ou de celle qu’une trop grande complaisance ou une insouciante bonté a mis à leur merci…

Eh bien, malgré l’ennui, la gêne même que causent aux artistes ces auditions ou ces séances, je crois bien qu’aucun d’entre eux ne garde rancune à ses bourreaux ; ils ont le cœur trop bon pour ne pas se féliciter d’avoir donné, ne fût-ce que quelques instants :

« Une ombre de bonheur à d’éternels déçus ».

RIVALITÉS

DE tout temps, la rivalité entre acteurs a diverti le public, et ce même public a profité de l’émulation qu’elle créait parmi ses artistes favoris en les obligeant à progresser à chaque apparition nouvelle, à se surpasser eux-mêmes dans leur désir de dépasser les autres. Ne raconte-t-on pas qu’au Palais-Royal, lorsque florissait l’admirable troupe qui a fait la célébrité de ce théâtre, les comédiens avaient inventé plus de cent moyens de se « prendre leurs effets ». Quelle ingéniosité ! Quelle imagination !

Les comiques arrivent plus aisément que les tragiques à empêcher leurs camarades de produire une impression sur l’auditoire : il est plus facile d’arrêter le rire que les larmes ; un rien suffit pour éteindre la gaîté, il faut un incident vraiment ridicule pour suspendre l’émotion. Mais, en revanche, on peut faire renaître la gaîté, tandis que, si l’émotion a cessé de faire vibrer les nerfs des spectateurs, elle n’a guère de chances de ressusciter. Les acteurs connaissent tous l’effet désastreux que produit le raté d’une arme à feu… Si le héros vengeur ajuste le traître en lui criant : « Meurs donc, misérable ! » et que le pistolet ne fasse entendre que le déclic de la gâchette, il y a cent à parier contre un, que le public se tordra de rire et ne pourra plus prendre au sérieux la moindre action dudit héros.

Une fois, un artiste qui eut, dans le drame, une belle carrière (on se souvient du nom de Gravier), fut la victime d’une de ces désolantes circonstances. Il interprétait un drame d’Alexandre Dumas, et ses admirateurs habituels frissonnaient en voyant avec quelle férocité il torturait une innocente jeune fille ; il tenait à la main une haute canne de laquelle il jouait, menaçant, ironique, terrible ! Tout à coup, comme il en frappait le sol dans un mouvement de fureur, la canne échappa de sa main et… disparut. Elle avait glissé dans une des rainures du plancher de la scène et s’était arrêtée sur une des poutres du premier « dessous ». Naturellement, cet escamotage changea la terreur en allégresse ; mais on aimait Gravier, et, rapidement, le calme revint dans la salle avec l’attention. Tout allait pour le mieux ; l’acteur reprenait son autorité, le public suivait de nouveau l’action tragique lorsque, croyant bien faire, un machiniste s’en fut à la recherche de la canne, la trouva, et gentiment, la fit remonter par la rainure où elle s’était enfoncée, en ayant soin d’en mettre la pomme à la portée de la main de Gravier, qui la vit avec horreur surgir du sol. Cette fois, ce fut du délire ! Le drame finit en vaudeville… Mais cet incident j’en suis persuadée, n’était dû qu’au hasard, au malheureux hasard… Il n’en est pas toujours ainsi…

On se souvient, dans le monde des théâtres d’une aventure moins… involontaire. Un artiste célèbre dénouait une sombre intrigue en contraignant un traître à se tuer : il devait prendre à une panoplie un pistolet chargé, le remettre au coupable qu’il poussait dans une chambre voisine en lui disant :

— Vous avez commis assez de crimes, faites-vous justice !…

L’infâme individu se brûlait la cervelle et son noble bourreau, resté en scène, tressaillait au bruit du coup de feu en s’écriant :

— Justice est faite !

Ces mots proférés d’une voix sourde et accompagnés d’un regard inspiré, lui valaient à chaque représentation une salve de bravos.

Au lieu de trouver un pistolet à la panoplie, il n’y vit, certain soir, qu’un faisceau d’épées. Que faire ? En prendre une, la tendre à son partenaire en lui enjoignant, dans les termes habituels de se donner la mort, comptant bien qu’il avertirait l’accessoiriste chargé de « faire parler la poudre » en coulisses, et que la poudre resterait muette. Hélas ! il n’en fut rien ! Le camarade remonta tranquillement dans sa loge, sans rien dire, l’accessoiriste consciencieux tira, la réplique venue, le coup de pistolet quotidien, sans se douter de la joie qu’il déchaînait dans le public, ce patient public qui, malgré sa bonne volonté, ne put croire qu’une épée est capable de produire une détonation à faire trembler les décors !

Et c’est au milieu des rires que le pauvre justicier jeta sa phrase tragique :

— Justice est faite !

La rivalité de deux comédiens, voués par leur emploi et leur genre de talent à jouer presque toujours ensemble, fournit d’anecdotes des générations d’artistes. Ces frères ennemis étaient, à la ville, les meilleurs amis du monde, mais sur la scène, ils n’avaient qu’une idée : se faire « bafouiller ».

Dans une pièce, qui était un grand succès, l’un d’eux incarnait le personnage de Napoléon Ier, il tenait remarquablement son rôle, et la foule des spectateurs lui prodiguait les marques du plus vif enthousiasme ; son camarade en verdissait de rage sous son fard : il n’était que maréchal, lui ! et n’avait pas une scène à effet…

Le pseudo-empereur, dans une situation pathétique et palpitante, devait lire à haute voix, en scène, un document d’une importance capitale ; ce document lui était remis par le simili-maréchal, accompagné d’un salut militaire et de ces mots :

— Lisez, sire !

Soit paresse, soit insouciance, le Napoléon de théâtre n’avait pas appris le texte interminable, qu’il déchiffrait à la lumière de la rampe, tracé par la main habile du second régisseur, calligraphe distingué. Son rival n’ignorait pas ce détail. Aussi, un soir, les talons joints, la main droite au front, tendit-il de la main gauche le vélin roulé, scellé de rouge, à son souverain, en souriant machiavéliquement :

— Lisez, sire ! dit-il.

Le vélin était veuf de toute inscription. Devant ce sahara de papier vierge, l’acteur se crut perdu ! Prendre une phrase au souffleur, deux phrases… passe encore, mais trois pages de manuscrit, c’est trop !… Éperdu, se rendant compte de la maligne joie de son camarade, Napoléon Ier voyait s’effondrer sa dignité et s’effriter son triomphe, lorsqu’il eut un éclair de génie, et souriant à son tour avec machiavélisme, il offrit le rouleau de vélin au mauvais plaisant en lui disant simplement :

— Nous n’avons pas de secrets pour vous, maréchal, lisez vous-même !

J’ai pu voir moi aussi, deux artistes de talent, deux dames ! accomplir des prodiges d’habileté pour s’empêcher mutuellement d’être applaudies. L’une d’elles lançait une phrase qui provoquait le rire : aussitôt, l’autre se mettait à marmotter des paroles sans suite afin de faire croire au public qu’elle disait sa réplique. Pour entendre cette réplique, le public cessait de rire presque instantanément, et alors, ravie d’avoir abrégé l’« effet » de sa camarade, elle émettait – distinctement, cette fois – les mots qui constituaient son propre « effet » !

Cet excellent procédé réussissait, je l’ai constaté, admirablement, mais il était inférieur néanmoins, à celui qu’employait un grand acteur comique, jaloux lui aussi, et jaloux, non pas d’un camarade, jaloux d’une troupe tout entière !

Il était de rigueur, au moment où ce grand acteur eut ses plus vifs succès, de ménager l’entrée du principal interprète d’une pièce, pour que cette entrée prît du relief. On ne le voyait donc généralement apparaître que vers le tiers du premier acte. Or, celui dont il est question ici s’entendait sournoisement avec le chef électricien pour qu’il ne donnât pendant le commencement du spectacle qu’une lumière atténuée et discrète. La pièce languissait, les plaisanteries faisaient long feu, on s’ennuyait presque… Mais au moment où notre comique entrait en scène, tout changeait. Un petit coup de manette faisait monter le feu de la rampe, avivait celui des herses et des portants, et le public, sans se douter d’où venait la source de son bien-être, attribuait la gaîté renaissante et l’éclat de la représentation au seul talent de son artiste favori, au rayonnement de sa personnalité et de sa fantaisie…

Naturellement, on ne voit plus ces luttes discourtoises sur nos scènes, ou bien, elles sont si soigneusement voilées que c’est comme si elles n’existaient pas…

LE FOYER DES ARTISTES

LE foyer des artistes n’avait déjà plus, lorsque j’entrai à la Comédie-Française, cet éclat qui l’a rendu célèbre dans le monde entier. Jadis, des hommes politiques, des membres de l’aristocratie, des littérateurs, des auteurs dramatiques, des peintres, des sculpteurs se faisaient une joie de venir passer quelques instants auprès des artistes, pendant les représentations, auxquelles ils n’assistaient pas toujours. On causait, on faisait de l’esprit, on critiquait courtoisement. Le ton de la conversation était parfait, et si j’en juge par ce que j’ai vu, ce dut être un des lieux les plus agréables qu’un homme du monde pût fréquenter.

Peu à peu, sans que j’en aie deviné la raison, ces aimables réunions ont cessé, et le foyer a perdu son prestige et son cercle de fidèles.

Un des assidus fut Édouard Pailleron, jusqu’à sa mort, il vint de temps en temps, vêtu de son éternel veston à un seul rang de boutons, cravaté de sa lavallière, bavarder avec ses interprètes. L’occasion de ses visites était fréquente. On jouait si souvent Le Monde où l’on s’ennuie, à cette époque, qu’il n’était guère de semaine sans qu’il vît sa pièce sur l’affiche. Il s’accoudait au marbre de la grande cheminée, ou s’appuyèrent aussi, Ranc, Charles Floquet, Coppée, Ludovic Halévy, le duc d’Aumale, le marquis de Massa, Benjamin Constant, Charles Garnier, Adrien Hébrard, Antonin Mercié… et tant d’autres encore, célèbres et spirituels, qui ne vivent plus que dans leurs œuvres ou dans nos cœurs. Pailleron racontait bien, et riait volontiers dans sa grande barbe qui n’avait rien d’intimidant, car elle a toujours gardé, ainsi que ses cheveux bouclés, une teinte – comment dirai-je – une teinte juvénile, qui éloignait toute idée de vénération. Et s’il était gai, il n’était pas toujours indulgent. Il savait plaire et se faire craindre.

Lors d’une certaine visite royale, je bénis le ciel qu’il fût absent.

Une souveraine devait, ce soir-là, assister au spectacle, et faire une apparition au foyer des artistes. On avait, selon la coutume observée en ces occasions, annoncé : Le Monde où l’on s’ennuie, et prié les interprètes de la pièce de ne pas monter dans leurs loges entre le deuxième et le troisième acte.

Le rideau baissa sur le salon de Madame de Céran, et nous attendîmes patiemment la reine qui nous faisait l’honneur d’une visite. Placés selon un immuable protocole, les sociétaires d’un côté, les pensionnaires, de l’autre, nous vîmes arriver, entourée de sa suite, celle que nous avions connue lorsqu’elle était encore une princesse française.

Jules Claretie commença les présentations avec son tact coutumier. Il dit les noms des artistes les plus célèbres, auxquels la reine fit les compliments « rituels », puis il arriva, la précédant, vers un groupe composé de jeunes comédiens brûlant du désir de prendre place parmi leurs illustres aînés, et de vieux pensionnaires désabusés, pleins d’amertumes et de rancœurs tenaces.

— Madame, dit-il, permettez-moi de vous présenter messieurs X…, Y…, Z…, que vous avez vus ce soir au cours de la pièce.

— Messieurs, reprit la reine, je vous assure du plaisir que j’ai eu à vous entendre, et j’espère vous applaudir, à mon prochain voyage, dans des rôles plus importants…

À ces mots, bouillonnant d’ambition et de courage, un jeune artiste, écartant des coudes ses camarades étonnés, s’avança au premier rang et proféra, d’une voix vibrante, ces mots vengeurs :

— Majesté, n’écoutez pas M. Claretie ; même s’il vous le promet il ne nous donnera pas de rôles importants !…

La reine accentua son sourire, y joignit un coup d’œil compatissant, et sortit, assez vite, suivie de notre administrateur muet et indigné.

Le Foyer des Artistes eut la gloire d’abriter les académiciens, lors du Centenaire de l’Institut. Une représentation de gala avait été organisée à la Comédie à l’occasion de cette solennité ; les membres correspondants de l’illustre Compagnie furent invités. Jules Simon prononça un discours. Ce morceau d’éloquence excita l’admiration de ceux qui eurent le plaisir de le lire, car aucun de ceux qui eurent le privilège de l’écouter ne l’a entendu. Sa faible voix – elle venait de bien loin dans le temps – ne s’éleva jamais au-dessus d’un murmure. Un des pseudo-auditeurs chuchotait un : « Charmant ! Charmant ! » à chacune des pauses, et Charles Garnier, l’architecte de l’Opéra, rapin endurci et gamin éternel, disait en agitant les longues mèches blanches qui pleuvaient de sa tête : — Voilà ce que c’est que d’être vieux !

Il n’avait, lui, que soixante-douze ans.

Après l’incendie qui coûta la vie à la gentille Jeanne Henriot et qui détruisit tout l’intérieur de l’immeuble de la rue Richelieu, nous fûmes obligés, pendant la réfection de la salle, d’accepter l’hospitalité que nous offraient cordialement les directeurs des grands théâtres de Paris. Partout où nous allions, le foyer s’installait avec nous, peuplé de nos visiteurs ordinaires, plus affectueux et plus assidus, à cause des tristes moments que traversait la Maison de Molière, redevenue, hélas ! le Chariot de Thespis.

Notre troupe errante fit, à cette époque, un séjour à l’Odéon. On y organisa même un gala en l’honneur d’un souverain du Nord. Je ne me souviens plus de la composition du spectacle, mais ce qui se passa pendant l’entracte réservé à la visite du roi est resté présent à ma mémoire. L’affiche portait, ce soir-là, outre la où les pièces que devait applaudir notre hôte aristocratique, la Cérémonie du Malade imaginaire, destinée à faire défiler tous les artistes de la Comédie-Française devant Sa Majesté scandinave.

Chacun de nous avait revêtu, selon l’usage, le costume qu’il portait dans les pièces classiques : seul, Mounet-Sully, sous le feutre à plumes de Ruy Blas, représentait le romantisme. Le grand tragédien était agité, nerveux. Il déplorait le peu de pompe de la réception à laquelle manquait, en effet, son cadre habituel, majestueux et sympathique.

Le roi, guidé par notre Administrateur, parut au seuil du foyer où nous l’attendions debout, les sociétaires devant, les pensionnaires derrière ; il était extrêmement grand, et son visage coloré et jovial, s’éclairait d’un large sourire. Nos célèbres camarades, au prononcé de leur nom, lui firent de profondes révérences de cour, nos charmantes ingénues baissèrent les yeux pendant leur salut protocolaire, et les comédiens connus s’inclinèrent avec le respect et la dignité que réclamait la circonstance. Je dois à la vérité de dire que ce déploiement de grâces et de courtoisie, sans laisser le roi indifférent, ne lui causa qu’une faible impression, il avait conçu une telle admiration pour un des artistes présents, que rien ne l’en pouvait distraire… et tout en répondant poliment aux révérences et aux saluts, il ne quittait pas des yeux celui qui interprétait dans la Cérémonie, le rôle de M. Purgon : Charles Joliet.

Joliet était éperdu d’étonnement et fou de joie d’être ainsi remarqué par un souverain, il passait d’une main à l’autre l’instrument que Molière a si gaîment fait accepter sur la scène la plus correcte du monde, et il secouait sa grosse perruque blanche pour faire des signes amicaux à son royal admirateur.

Il est difficile de comprendre pourquoi le souverain, notre hôte, avait choisi comme idole ce bon et modeste camarade, qu’une longue carrière sans éclat ne désignait pas spécialement à un tel honneur. Nous n’essayâmes pas de pénétrer ce mystère psychologique, mais la visible faveur du roi envers l’excellent Joliet causa un léger malaise, une ombre de déception parmi ceux que le public fêtait et gâtait chaque jour. La sortie de Sa Majesté se fit donc dans « un froid » ; il n’y eut même pas ce léger murmure de regret qui accompagne le départ d’un visiteur aimable.

Je crois que le silence eût duré jusqu’à ce que le roi et sa suite eussent franchi la porte de communication qui sépare les coulisses de la salle, si tout à coup, d’une voix formidable, Mounet-Sully n’avait crié, en balayant le sol des plumes de son chapeau un « Vive le Roi ! » qui fit trembler les vitres et frémir les colonnes…

— Nous nous devions cela ! ajouta-t-il en se recoiffant.

Et la noble visite finit plus gaiement qu’elle n’avait commencé.

BAFOUILLAGE

PENDANT mon séjour à la Comédie-Française, et surtout depuis que j’y avais créé la « Béguine » dans Le Voile de Rodenbach, on me distribuait souvent des rôles de religieuse. Peut-être les années passées au couvent avaient-elles marqué mes allures d’un cachet spécial, peut-être mon extrême maigreur me donnait-elle un aspect ascétique ? Quoi qu’il en soit, je revêtais souvent la tenue monacale et la coiffe de lin qui m’avaient valu mon premier succès. Je n’en étais pas particulièrement heureuse, car je me sentais de force à aborder des rôles plus « vivants » plus humains, et je trouvais fâcheux que l’on ne me fît quitter l’uniforme mystique que pour me faire revêtir la tunique sévère dans laquelle se drapent immuablement les « apparitions », les entités philosophiques et autres créatures éthérées, nourries de rayons de lune, qui abondent dans les « à-propos ».

Malgré cet état d’esprit, j’avais accepté, avec joie et reconnaissance, le rôle d’une sœur garde-malade, dans une pièce de Veyrin, intitulée : Frêle et Forte. « Mieux vaut jouer cela que de ne pas jouer du tout ! » me disais-je. Et je répétais consciencieusement cet acte dramatique, dont la principale interprète était la ravissante Wanda de Boncaz, morte si jeune, en pleine beauté.

L’auteur de Frêle et Forte exultait. Jusqu’alors, il avait dispersé son talent et ses efforts, dans des théâtres « à côté », et voilà que le premier théâtre du monde allait donner sa pièce et lui offrait (je ne parle pas de moi !) une distribution remarquable : Silvain, Louis Delaunay, Wanda de Boncaz, si jolie, si fragile ; j’étais, sous la robe de serge bleue et la cornette empesée, sa confidente et son infirmière, Louis Delaunay était son médecin. Nous travaillions avec ardeur, heureux de la joie de Veyrin, désireux d’assurer son succès.

Le sort voulut pourtant que je fisse une vraie peine à mon auteur, et par la faute de mon étourderie.

Ceux qui n’ont jamais répété sur un théâtre ne connaissent pas la longueur des heures passées à attendre le moment d’entrer en scène. Les camarades qui vous y précèdent travaillent, semble-t-il, avec une lenteur désespérante ; ils recommencent, interpellent le souffleur, maudissent leur mémoire rebelle, demandent des explications à l’auteur, qui les donne parfois prolixement, changent leur texte, le rétablissent, décident de faire un jeu de scène, en essaient un autre… et ainsi de suite, pendant qu’on piétine, désœuvré, sans se rendre compte que tout à l’heure on fera la même chose qu’eux. On essaie bien de lire, les femmes tentent de se mettre à de petits ouvrages, mais, à dire vrai, la principale occupation de ces instants moroses, c’est de bavarder. Que d’histoires, de contes, de plaisanteries, sont sortis des coulisses sombres d’où l’on guette le :

— Allons, Un tel, c’est à vous ! Vous n’entendez donc pas la réplique ?

Si, on l’entend ; mais comme on l’a déjà entendue dix fois, on n’y a pas fait attention…

Pour ne pas faillir à la tradition, je bavardais, et pour faire rire mes camarades (ce dont je m’accuse en toute humilité), je m’appliquais à changer, dans les mots, la place des lettres ; ce jeu produisait, tantôt un jargon incompréhensible, tantôt les phrases les plus saugrenues. Oh ! j’avais tort, je le sais bien ! mais qui a été jeune, et prisonnier des journées entières ne me jettera pas la pierre quand j’aurai avoué que j’avais transformé le titre de la pièce : Frêle et Forte en celui-ci, beaucoup moins juste et beaucoup plus irrévérencieux : Fêle et Frotte. Ceci n’impliquait aucun mépris pour l’œuvre, drame bref et saisissant, dont j’étais ravie d’être l’interprète, mais ma gaîté y trouvait son compte, et je croyais ne faire de mal à personne…

Le jour de la Répétition générale arriva, amenant avec lui le trac, cette maladie mystérieuse qui a fait couler beaucoup d’encre, et encore plus de gouttes de sueur froide sur le front des malheureux qui en sont atteints. Je souffrais donc les mille horreurs que presque tous les artistes connaissent, et qui faisaient de Bartet la plus malheureuse des femmes, malgré les triomphes qu’elle obtenait à chacune de ses créations. Mes jambes tremblaient, ma gorge se serrait, de ma bouche crispée ne s’échappaient que des sons inarticulés, et un froid mortel se compliquait, pour achever mon supplice, de nausées qui me faisaient craindre les pires mésaventures. Ah ! si le public savait quelles misères torturent un artiste dont il vante l’aisance, ou une actrice dont il admire la grâce désinvolte, il mêlerait à ses bravos un peu de pitié !

Lorsque le rideau se leva, puis lorsque l’action commença à intéresser l’auditoire, je sentis le calme renaître chez mes camarades conscients de leur valeur, et plus aguerris que moi qui jouais rarement. Ils imprimèrent à l’œuvre le mouvement rapide désiré par l’auteur, et je dus les suivre sans avoir repris un sang-froid qui m’eût été si utile… C’est alors que je commis la faute dont je m’accuse encore. Louis Delaunay entrait en scène et m’y trouvait seule ; nous devions, tous deux, épargner, à une mère malade, le choc qui pouvait la tuer : l’annonce de la mort de sa fille. Le père apportait l’affreuse nouvelle ; il était là, il allait entrer, la pauvre femme pourrait-elle supporter le récit tragique ?…

— Repose-t-elle en ce moment ? me demanda le médecin.

— Le bruit de la malade a réveillé la voiture… répondis-je, tandis que le visage de mon interlocuteur exprimait une stupeur immense.

On fut indulgent, mais je le suis moins pour moi-même, quand je me souviens du rire qui éclata dans la salle après que j’eus proféré cette phrase extraordinaire. Et la leçon a porté ses fruits. Si depuis ce jour, j’ai souvent bavardé en coulisses, il ne m’est jamais plus arrivé de transposer les mots, ni d’intervertir les syllabes, ni même de faire un calembour ou un à peu près sur le titre d’une pièce… une fois a suffi !

Il ne faut d’ailleurs pas croire que le « bafouillage » est le privilège des jeunes écervelés. Il est, hélas ! assez fréquent et ne choisit pas ses victimes. Témoin, ce consciencieux artiste qui s’écria, le soir de la reprise d’une pièce de Sardou :

— En sautant le poignet, je me suis foulé le balcon !…

Et celui, non moins sérieux, qui, faisant une entrée précipitée, avait à dire ces mots :

— Sire ! Triboulet le bouffon, Triboulet le difforme… transforma son texte et le rendit inextricable.

— Sire, annonça-t-il, d’une voix forte : Tribouli le bouffon, Triboulon le Bouffet, Triboufi le boulet, Triboulon le boufforme… et cætera, jusqu’à sa sortie, qui ne fut pas moins précipitée que son entrée.

Et j’en pourrais citer tant d’autres ! Celui qui me dit un jour, dans Notre Jeunesse : Eussiez-vous voulu que mon ami mourût faute de « foins », au lieu de « soins » que comportait plus logiquement le texte de Capus. L’artiste qui déclara fermement, dans Les Affaires sont les Affaires que : « La chambre Louis XIV n’est pas libre, j’y fais sécher mon filleul », lorsque Mirbeau avait, sans aucune doute, l’intention de désigner une plante médicinale, et non un jeune homme.

Et faut-il oublier le « bafouillage » grandiose que Got infligea à Molière lui-même, « bafouillage » qui est resté traditionnel ? Un artiste de la valeur de Got ne pouvait évidemment s’attaquer qu’au premier de nos auteurs. Et il n’y alla pas de main morte !

Il devait, dans le rôle de Sganarelle, si je ne me trompe, dire ces deux vers :

 

On dit qu’un certain grec, sous l’empereur Auguste

Par une succession utile, autant que juste…

 

Et ce fut cet informe galimatias qui sortit de sa bouche :

 

On dit qu’un certain gric, sous l’empereur Augreste…

Par une siccsucion itule, autant que geste…

 

Seulement, son instinct de lettré lui avait fait respecter le rythme… et presque la rime.

L’exemple de notre illustre aîné n’est certes pas à suivre, mais il console un peu…

AUDITIONS. – AMBITIONS

LE cahier des charges de la Comédie-Française oblige chaque année l’Administrateur et les membres du Comité à accorder des auditions aux aspirants à un engagement. Je ne crois pas qu’on ait jamais engagé personne à la suite de cette épreuve. Les artistes de talent qui s’y sont soumis savaient d’avance qu’elle est une formalité, et que leur entrée dans la Maison était décidée avant qu’ils parussent devant leurs camarades et juges.

Peut-être me trompé-je, mais, pour ma part je n’ai pas vu surgir la « révélation », ni entendu dire qu’un génie dramatique inconnu ait conquis sa place chez Molière en déclamant une scène durant quelques minutes, sous la menace d’un petit coup de sonnette suivi de :

— C’est suffisant ; je vous remercie, monsieur !

Et cependant, que d’émotions vaines et d’espoirs inutiles sont attachés à ces minutes ! Il y a quelque chose de touchant et de mélancolique dans la coquetterie avec laquelle les candidats se présentent sur le « plateau ». On sent qu’ils ont, si j’ose dire, fourbi leurs armes et mis leur « peinture de guerre » ; ils sont prêts au combat, et quelques-uns, sûrs de la victoire.

Ceux qui se connaissent, les « vétérans », causent en attendant l’appel de leur nom ; ils se redisent ce qu’ont dit les autres avant eux, ce que diront encore leurs continuateurs.

— On a vu des artistes engagés sur-le-champ !

— M. X… ou Mme Z… sont entrés à la Comédie après une audition passée dans Tartufe ou dans Rodogune

Ils ajoutent que, bien sûr, il eût mieux valu qu’on leur vît jouer une pièce, mais que, dans une scène, on peut montrer ses qualités… Et cætera, et cætera… Et puis, à mesure que le temps s’écoule, ils pâlissent, ils perdent leur assurance ; lorsque leur tour arrive, le beau feu qui les animait n’est plus que cendre, leur autorité fond sous un terrible trac, et c’est sans l’étonnement d’un échec, mais avec une amertume résignée qu’ils soupirent en s’en allant :

— À l’année prochaine !

Et c’est vrai, ils reviennent l’année suivante, sans avoir perdu courage, dire devant la salle obscure, peuplée d’ombres distraites et de fantômes attentifs, des phrases que leur renvoient les murs ou qui se perdent au creux des loges vides…

Quelquefois, un incident inattendu vient égayer la sévère épreuve. Un jour, par exemple, plusieurs tragédiens et tragédiennes avaient assombri l’atmosphère en clamant leurs meurtres et leurs remords, lorsque apparut, appelée à son tour, une dame, une dame un peu forte, vêtue d’une robe claire et coiffée de mille boucles. Un maquillage aimable faisait briller ses yeux et rehaussait l’éclat de ses joues ; elle souriait éperdument… et ne disait rien.

— Dans quelle scène allons-nous vous entendre, madame ? demanda une voix sortie de l’obscurité.

— Une scène ? Mais je ne sais pas de scène.

— Cependant, c’est pour faire entendre une scène que vous êtes ici.

— Mais non, monsieur, je n’ai pas appris de scène, je vais vous réciter : Le Bouquet Pompadour !

Et la dame, s’enveloppant de gestes onduleux, contraignant son visage grassouillet à des mines mutines, récita Le Bouquet Pompadour d’une manière si imprévue, avec une telle insouciance du rythme et de la ponctuation, qu’un fou rire saisit l’invisible auditoire et qu’on oublia de faire tinter la petite sonnette qui servait d’interrupteur. Elle alla jusqu’au bout du Bouquet Pompadour, triomphalement.

— De… qui… sont ces vers ? demanda du fond de l’ombre, un sociétaire à demi étranglé par les efforts qu’il faisait pour contenir son hilarité.

— Je ne sais pas, monsieur, répondit la dame, enchantée. J’ai trouvé ça dans un livre. C’est charmant, n’est-ce pas ? Je vois que cela vous plaît, je vais vous le redire !

Cette fois, personne n’eut la force de parler, et nous eûmes une seconde audition du même morceau, aussi appréciée que la première.

Mais ces occasions de se distraire étaient rares. La note générale de la journée se résumait en une vague tristesse faite des déceptions prévues et de la crainte de diminuer les chances – déjà si faibles – de nos camarades, en leur donnant des répliques imparfaites, car les pensionnaires étaient convoqués pour seconder les candidats en jouant avec eux les scènes de leur emploi, qu’ils ne savaient pas toujours par cœur… Dans ce cas, il fallait lire, et le mouvement s’en ressentait cruellement.

Quelquefois, notre partenaire de passage ne nous cachait pas son mécontentement et nous nous sentions accusés en secret de son échec : d’autres fois, nous recevions une petite leçon mal déguisée. Ceci m’arriva à plusieurs reprises.

Un jour d’auditions, par exemple, je tenais le rôle de Doña Sol auprès d’un Hernani tumultueux et illettré. Au cinquième acte, il m’envoya chercher le poison en ces termes :

 

Un flacon qu’il renferme

contient un éléxir…

 

Quelques instants après qu’il eut demandé son « éléxir », on le remercia et il rentra en coulisses.

— Je crois que ça a bien marché ! me dit-il. Ils ont écouté presque jusqu’au bout !

— Oui, répondis-je, mais pourquoi dites-vous « éléxir » et non « élixir » ?

— Parce que c’est comme ça que ça se dit. Élixir ! élixir !… Ah ! non ! décidément, j’aime mieux : « éléxir ». On a beau avoir été au Conservatoire, on ne sait pas tout !

Ce genre d’aspirant au titre de pensionnaire de la Comédie-Française était, heureusement, l’exception !

Un autre jour de l’année amenait une cérémonie qui nous réunissait tous. La tradition voulait – et veut encore – qu’au Jour de l’An tous les artistes de la Maison fissent une visite à l’Administrateur. Nous nous trouvions donc à sa porte, en groupes serrés, anxieux de passer le plus tôt possible le seuil de son cabinet, afin de le trouver encore dispos et lucide et de lui exposer nos désirs, tout en lui présentant nos souhaits. Nous savions bien que le pauvre Jules Claretie, à la fin de cette rude journée, après avoir reçu au moins soixante visites, ne pourrait plus que sourire machinalement, et dire : « Oui », ou bien : « Évidemment », sans prêter la moindre attention à ce qu’on lui racontait. Et cependant, avec quelle patiente politesse il supportait nos discours ! Avec quelle habile courtoisie il y mettait fin ! Jamais diplomate ne sut terminer aussi agréablement un entretien gênant ou ennuyeux ! Nous sortions tous ravis des quelques paroles échangées, et persuadés que l’année commençante allait nous apporter, grâce aux soins de notre administrateur, la gloire et la fortune.

Et je suis heureuse de constater que pour plusieurs de mes camarades l’aimable académicien qui nous gouvernait fut un bon prophète !

VOYAGE

ON attribue à Émile Perrin, qui fut administrateur de la Comédie-Française avant Jules Claretie, un mot cruel.

Une artiste de la grande Maison, Mme Favart, qui trouvait qu’on ne la comprenait pas assez souvent dans la distribution des pièces du répertoire ou des pièces nouvelles, alla se plaindre à Perrin d’un ostracisme injuste, inexplicable disait-elle.

Perrin écoutait sans rien dire les doléances de l’artiste, ses révoltes, ses menaces…

Impatientée d’abord, puis indignée par ce silence obstiné, déconcertée par le regard fixe qu’elle sentait peser sur son visage, elle finit par dire :

— Mais enfin, monsieur, pourquoi ne me répondez-vous pas ? Que regardez-vous ainsi ?

— Je vous regarde vieillir !… aurait répondu Perrin.

Il est difficile de croire que cette phrase a été prononcée, même par un homme aussi exaspéré que peut l’être un directeur de théâtre obligé à entendre vingt fois par jour les mêmes plaintes et les mêmes récriminations. Perrin a laissé, il est vrai, la réputation d’un administrateur autoritaire, mais je n’ai pas entendu dire qu’il eût été un goujat.

Ce qui est vrai, c’est que lorsque Favart quitta la Comédie-Française, elle était à l’âge où il convient d’abandonner les rôles de jeune première et que son talent, qui fut réel, était légèrement « démodé ». Comme j’ai souvent joué près d’elle en tournée – elle ne cessa de paraître sur la scène que bien peu de temps avant sa mort – il m’arrivait de sourire involontairement lorsqu’elle me saluait de ces mots : « Bonjourrr, Morrréno », dans lesquels elle faisait vibrer les r avec la sonorité d’un tambour de basque.

La dernière représentation qui nous réunit fut donnée dans les arènes d’une ville du midi. Nous jouions Œdipe-Roi. Elle tenait le rôle de Jocaste, Mounet-Sully celui d’Œdipe, et Paul Mounet faisait Tirésias.

Le voyage fut semé d’incidents. La troupe était partie par un train de nuit, Favart voulut voyager de jour, et, comme Paul et moi étions retenus à Paris la veille au soir, nous nous mîmes en route avec elle. Le brave Paul s’institua gardien et guide, il nous installa toutes deux dans un compartiment et… il disparut.

Il s’était pris de sympathie pour un des maîtres d’hôtel du Wagon-restaurant, et se refusait à se séparer de lui, sauf pour de brefs instants, pendant les stations. Ce fut lors d’une de ces fugitives apparitions que notre camarade nous fit part de l’intérêt passionnant qu’offrait la conversation de son nouveau protégé :

— C’est un garçon admirable ! criait-il à tue-tête. Admirable ! Son existence est un roman… Il m’a expliqué comment il chambre les bordeaux délicats sans gâter la qualité du vin, et il a des idées originales sur la daube et sur les pannequets aux anchois ; je lui ai donné des places pour mercredi… Favart écoutait l’exposé des qualités morales et de l’expérience pratique de ce serviteur merveilleux, avec une froideur qui excita l’indignation de Paul. Quelques mots acerbes furent échangés entre mes aînés :

— Vous n’êtes pas sérrrieux, cherr ami, disait Mme Favart en faisant une moue de dédain. Vous fermez mieux de rrester prrès de nous que de prrendrrre pour confident un simple maîtrrre d’hôtel…

— C’est qu’avec lui, au moins, je ne m’ennuie pas ! riposta Paul.

Un fou rire que je ne pus retenir apaisa les antagonistes ; ils finirent par partager ma gaîté, et l’excellent Paul s’assit dans notre compartiment… jusqu’à la station suivante.

Nous arrivâmes enfin, affamés, assoiffés et exténués par une chaleur suffocante ; aussi, dès que nous eûmes dîné, nous allâmes dormir – je le croyais du moins !

Vers deux heures du matin, des coups de poing violents et répétés ébranlèrent ma porte. Je sursautai :

— Qui est là ?

— C’est moi, Paul. Ouvre, je me suis coupé le pied…

— Qu’est-ce ? Qu’y a-t-il ? RRRépondez ! criait Favart, de sa chambre, voisine de la mienne.

— Ce n’est rien ! Dormez, chère amie, dormez ! rugit Paul.

Il entra, mit de l’eau de Cologne sur une formidable estafilade qui saignait abondamment à son pied gauche, et dont il me fut impossible de connaître l’origine. Puis il me dit simplement :

— Écoute, je vais t’expliquer comment je comprends Tartufe

— Non ! Non ! fis-je avec autant d’énergie que me le permettaient ma fatigue et mon étonnement.

— Si ! Et si tu ne suis pas mes raisonnements, c’est que tu n’es pas une artiste...

Et il entama une dissertation animée sur la pièce de Molière en général, et le personnage de Tartufe en particulier.

— L’entrée de Tartufe, vois-tu, ma fille, doit terrifier le public. Regarde, je me creuse la figure, je m’enfonce les yeux, je croise les mains, je prends ma voix dans le grave, et je gronde ; « Laurent ! Serrez ma haire avec ma discipline…, » Écoute : « Laurent » rrron…

— Pour l’amour du ciel ! que se passe-t-il ? gémissait Favart, affolée par les « Laurent ! » retentissant dans le silence de la nuit.

— Rien ! Dormez, chère amie, mais dormez donc !

— Moi aussi, je voudrais bien dormir, insinuai-je en vain : Paul continuait sa démonstration.

— « Je suis ici chez moi ! C’est à vous d’en sortir ! » Là-dessus, un formidable coup de poing sur la commode…

« … Et tu sais, il ne blague pas, le bougre. Pas plus, d’ailleurs, que Sganarelle… Ah Le médecin malgré lui ! Quel rôle ! Je le jouerai, ça me connait, je suis médecin…

— Si tu allais te coucher, demain…

— Sais-tu ce que je ferai, au moment où il bat sa femme ? Je me jetterai sur…

Et le pot à eau vola en éclats.

Cet exploit mit le comble à la terreur de Favart qui appelait au secours, de toutes les forces qui lui restaient.

Enfin, Paul consentit à regagner sa chambre, ma tremblante voisine se rassura, et les couloirs de l’hôtel se vidèrent des voyageurs curieux ou furieux qui s’y pressaient depuis une bonne demi-heure.

Nous jouâmes le lendemain, dans l’après-midi. Le beau profil resté pur, les traits réguliers de Favart, ses attitudes, convenaient parfaitement au personnage de Jocaste, son pathétique grandiloquent s’accordait au ton de cette tragédie si « romantiquement » adaptée. Mounet était, comme il le fut toujours, superbe dans le rôle d’Œdipe. Quant à Paul il rapportait, d’une visite au charnier des arènes, une bosse au front, une bosse de la grosseur d’un œuf de pigeon… ceci ne l’empêcha pas de jouer vaillamment Tirésias… Et nous repartîmes. Mais cette fois, Mme Favart, Paul et moi, nous dûmes prendre le train du soir.

— Je déteste les voyages de nuit, nous dit Paul en s’installant dans un coin du compartiment qui nous était réservé à tous trois. Je ne dors pas une minute, je ne peux pas lire et j’arrive toujours éreinté !

Le train s’ébranla. Instantanément, Paul s’endormit.

Les heures passèrent. Un souffle égal, mêlé de quelques ronflements sonores, attestait le sommeil paisible qui prostrait notre camarade, un sommeil si profond, qu’il ne s’aperçut pas que la vitre d’une portière s’était abaissée et laissait entrer l’air trop frais de la nuit. J’essayai de remonter la glace et n’y ayant pas réussi :

— Paul ! dis-je, il fait froid. Veux-tu fermer la portière.

— Rr… Rr… Rr…

— Voyons, cherr ami, un peu de courrrage, vous vous rrrendorrrmirrrez ensuite…

— Rr… Rr… Rr…

Découragées, nous nous fîmes des plastrons avec des journaux – la presse nous a sauvé la vie – et nous attendîmes ainsi une station pour demander à un employé de nous mettre à l’abri du froid.

Paul dormait toujours.

Lorsque le train s’arrêta à Paris, il fallut de longs efforts pour lui faire ouvrir les yeux.

— Je commençais à m’assoupir, bâilla-t-il, en nous passant nos valises…

Gentiment, affectueusement, il mit en voiture la vieille artiste courageuse et exténuée, et me dit en guise d’adieu :

— Il faudra que je t’explique comment je comprends Scapin…

EN MARGE DES AFFICHES

DANS tous les théâtres du monde la distribution des rôles d’une pièce est accompagnée d’incidents plaisants ou fâcheux. C’est le moment des espoirs, des déceptions, des joies et des colères. Lorsque, par surcroît, il s’agit de répartir les rôles du répertoire entre les artistes d’une troupe permanente, les pires difficultés surgissent, les rivalités s’exaspèrent, les intrigues entrent en jeu, et le malheureux qui est chargé d’annoncer à l’un qu’on va répéter et à l’autre qu’il n’y a pas de place pour lui sur la liste des personnages, en arrive à redouter l’heure où le directeur compose son affiche, tant il prévoit d’assauts, de récriminations et de gémissements.

Cet emploi difficile était rempli autrefois à la Comédie-Française par un homme doux et aimable, résigné à subir nos questions, accessible à nos plaintes. Il se nommait – et se nomme encore, je l’espère ! – Jamaux.

Son cabinet, aux murs blancs, était situé dans une soupente de l’ancien Théâtre-Français. Là, sous une lampe à abat-jour vert, toute la journée, toute la soirée, il écrivait les bulletins de répétitions de représentations, et corrigeait, d’une bâtarde impeccable, les épreuves des affiches du jour et de la semaine. Le tapis du petit escalier en colimaçon qui conduisait vers lui était souvent renouvelé, car à chaque instant, des « jeunes » de la maison le gravissaient quatre à quatre, avides de savoir si on allait, enfin, leur faire jouer Oreste ou le Misanthrope, Phèdre ou Dorine, et des sociétaires le montaient posément, désireux de connaître leurs jours de loisir, pour entreprendre « une petite tournée ».

Jamaux était discret. Nous descendions de chez lui aussi peu instruits de nos destinées que lorsque nous y étions montés ; il avait trouvé un moyen admirable de dérober à notre curiosité les secrets administratifs dont il était dépositaire par fonction.

Ce moyen était relativement simple : il consistait à nous répondre aimablement par des phrases qui n’avaient qu’un rapport lointain avec les questions qui lui étaient posées ; ces phrases, il les prenait (évitant ainsi tout effort de pensée ou d’imagination), dans les auteurs classiques qu’il connaissait à merveille, et les appropriait à l’objet de nos préoccupations.

— Jamaux, lui demandait un jeune premier impatient, est-ce moi qui jouerai Valère mercredi ?

— « La curiosité qui vous pousse est bien forte… » répondait Jamaux en continuant à expédier ses bulletins.

— Bonjour, Jamaux, s’écriait une soubrette essoufflée d’avoir sauté les marches pour arriver plus vite.

— « Je suis, mademoiselle, votre humble serviteur… »

— Comment vont vos rhumatismes, par ce temps humide ?

— « Je sens de fort grandes douleurs ! »

— Vilaine journée, hein ?

— « La campagne aujourd’hui, n’est pas beaucoup fleurie. »

— Que va-t-on afficher pour samedi ?

— « Je ne sais pas prévoir les malheurs de si loin ! »

Le jeune premier et la soubrette regagnaient, déconfits, soit la répétition, soit la loge du concierge, maudissant tout bas l’hermétisme de Jamaux, son sourire de martyr et son inaltérable sang-froid qui ne se démentait en aucune circonstance, pas même lorsque la colère d’un sociétaire à part entière se déchaînait sur lui, à la vue d’une affiche :

— Comment, Jamaux ! Vous me faites jouer samedi quand vous savez que je dois être à Châtellerault dimanche pour la matinée ! Je ne sais pas comment je vais faire… C’est affolant !

— « Faut-il qu’un si grand cœur montre tant de faiblesse… » murmurait Jamaux avec un air de commisération respectueuse…

Et le sociétaire fuyait, les bras levés au ciel, cet homme doucement inflexible, que rien ni personne n’arrivait à troubler, et qui ne témoignait un semblant d’émotion que lors de la correction des affiches.

C’est que ceci est grave. Un nom estropié, une lettre déplacée produisent des effets désastreux sur l’annonce d’un spectacle.

Il circule, dans les coulisses, nombre d’histoires concernant ce sujet palpitant, et je peux dire que j’ai vu moi-même, sur des murs ou sur les colonnes Morris, les avertissements les plus singuliers. Une fois, par exemple, je lus, placé bien en évidence dans des cadres et échelonné de Cannes à Menton, ce programme surprenant :

 

CONFÉRENCE-CAUSERIE PAR Mme THÉNARD

de l’Académie Française.

Officier de comédie

 

Sur tous les monuments d’une capitale étrangère, on déchiffra pendant plus d’une semaine le titre de la jolie comédie dramatique : La joie fait peur, transformé par la fantaisie des imprimeurs, en celui-ci : « La Joie fait puer. »

Cette inexcusable incongruité eût donné une attaque à Jamaux, aussi bien que l’affreuse erreur qui fit de :

 

LE ROMAN D’UN JEUNE HOMME PAUVRE

Pièce en cinq actes.

 

ce monstre hideux :

 

LE ROMAN D’UN JEUNE HOMME

Pauvre pièce en cinq actes.

 

car il ne se fût jamais pardonné un « mastic » ou une « coquille ».

Jamaux n’était pas le seul, à la Comédie, qui aimât passionnément la Maison, et qui la servît avec un dévouement absolu. Depuis le Secrétaire général, jusqu’aux garçons d’accessoires ou au « feutier », chacun apportait à ses fonctions un zèle et une assiduité dont je n’ai vu, hors du Théâtre-Français, que de rares exemples. Nos souffleurs, que les exigences du répertoire mettaient tous les jours à de rudes épreuves, ne faisaient pas exception à cette règle. Ceux qui ont travaillé avec Léautaud, par exemple, se souviennent des miracles qu’il a accomplis quand un artiste prenait un rôle au pied levé, et qu’il parvenait à donner l’impression d’une absolue sécurité, parce que chaque phrase, chaque mot, lui arrivaient au bon moment, lancés par une voix nette, mais perceptible pour lui seul. C’est que Léautaud avait travaillé le classique au Conservatoire, et qu’il soufflait non seulement le texte, mais aussi l’intonation qui l’animait. J’ai encore devant les yeux sa figure ronde aux gros sourcils noirs. Il buvait son café dans un verre appuyé sur la brochure fermée (ce qui m’impressionnait vivement), et il souriait, d’un sourire rassurant, avant de lancer les répliques, qu’il savait par cœur, mieux que nous…

Mounet et lui avaient des discussions épiques. Le grand tragédien, lorsque sa mémoire le trahissait pendant les répétitions, rugissait comme un lion blessé, vouait Léautaud aux gémonies, l’accusait de le laisser en plan exprès, de n’avoir ni cœur, ni âme…

Alors, du fond de son trou, on entendait Léautaud dire froidement :

— Voilà ce que c’est que de pas apprendre. On ne sait pas !…

Et il envoyait à Mounet, calmé comme par enchantement, la phrase récalcitrante.

Les grandes colères de théâtre n’ont jamais résisté à la bonne humeur !…

INAUGURATIONS

IL y eut, pendant mes dernières années de Comédie-Française, une épidémie d’inaugurations. Chaque semaine avait son buste, chaque quinzaine sa statue, chaque mois son monument. Bien souvent – oh ! oui, bien souvent ! – la bienveillance des poètes envers leur interprète dévouée, me procurait l’honneur de dire des vers composés pour la circonstance. On n’avait pas, alors, l’habitude de lire les poèmes en public, je les apprenais donc par cœur. C’est un exercice de mémoire que je recommande à mes jeunes camarades.

Un jour d’été, on inaugura, à Condé-sur-Escaut, le buste de Clairon ; je fus désignée pour réciter le poème ; Baillet, sociétaire lettré et distingué, pour lire le discours que Jules Claretie, souffrant, ne pouvait venir prononcer lui-même. Le ministre de l’Instruction publique, empêché, avait délégué pour présider la cérémonie à sa place, Adrien Bernheim, commissaire du gouvernement, et si grand ami des artistes, qu’il fonda les « Trente ans de théâtre. », œuvre intelligemment charitable.

Adrien Bernheim, conscient de ses devoirs, n’avait pas hésité à interrompre une cure à Vichy, et il nous arriva, le matin, grâce à une combinaison de trains qui eût fait pâlir un chef de gare, par une chaleur suffocante, après un voyage de vingt-quatre heures environ… Sa charmante femme l’accompagnait.

Comme tous deux avaient une longue expérience de cette sorte de cérémonie, ils avaient changé de vêtements dans le wagon-lit, et ils apparurent à nos yeux : elle, en une légère toilette de foulard blanc, lui, en habit et en chapeau à claque, sachant bien qu’ils n’auraient pas une minute de liberté jusqu’au départ…

Leur prévision se justifia. La visite au Musée de Valenciennes, un apéritif d’honneur, une délégation, une autre délégation, une troisième délégation, se succédèrent jusqu’au déjeuner qui fut copieux, long, cordial… Aussitôt après le repas, on se dirigea vers la place ensoleillée où se dressait le buste de la Clairon qui semblait transpirer de tout son marbre, tant la température était torride, et les discours commencèrent, suivis de ma récitation et d’un peu de musique… La dernière note mourait dans l’air brûlant, lorsque les organisateurs de la fête nous annoncèrent qu’un petit chemin de fer découvert nous attendait pour nous conduire jusqu’aux mines de charbon, toutes proches, qu’on nous offrait aimablement de visiter.

Si Adrien Bernheim était énorme, il était aussi intrépide. Le premier, il monta sur la plate-forme du petit train, nous l’y suivîmes, et la promenade au pays noir commença dans un tourbillon d’escarbilles que la sueur collait à nos visages et qui s’attachaient tenacement à nos vêtements dont les couleurs s’effaçaient de minute en minute...

C’est une troupe de mulâtres qui regagna Valenciennes, juste à temps pour s’asseoir au banquet préparé en notre honneur… Jamais, ni avant, ni après ce jour, je n’ai eu le visage et les mains aussi noirs… et je n’étais pas des pires !…

Lorsque vint le moment des toasts, Adrien Bernheim se leva pour « dire quelques mots », mais il n’osa pas enlever la serviette qui masquait son plastron. Ce plastron avait pris l’apparence d’une toile d’émeri ; quant à son faux col, il n’existait plus : une ficelle noire en tenait lieu !

Enfin ! le dernier bravo retentit, des sourires et des poignées de charbon furent échangés, et nous nous dirigeâmes vers les chambres qui avaient été mises gracieusement à notre disposition, pour y trouver de l’eau d’abord, beaucoup d’eau, et un repos bien gagné. Mais nous ne le goûtâmes pas tout de suite, ce repos ! Il fut retardé par une visite domiciliaire que nous subîmes les uns après les autres : on cherchait partout la valise d’Adrien Bernheim, qui ne se trouva nulle part, pour l’excellente raison qu’il l’avait oubliée dans le train. Le pauvre commissaire et sa femme prirent gaiement la mésaventure, on prêta un savon et un peigne, une lime à ongle et une brosse. Adrien Bernheim finit par revêtir sa formidable corpulence d’une chemise de nuit providentielle, elle appartenait à un de nos compagnons qui mesurait deux mètres et pesait cent kilogs… et enfin, on put dormir…

Mais le lendemain matin, il fallait partir pour regagner Vichy ! Jamais je n’oublierai l’aspect que présentaient les deux époux : elle, abritant sous une ombrelle devenue « tête de nègre », sa robe couleur de suie ; lui en habit et chemise de nuit brodée de rouge, un mouchoir grisâtre sortant de la poche de côté que découvrait son gilet décolleté. Les employés de la gare faisaient la haie sur leur passage…

La Comédie-Française prêtait souvent ses artistes pour rehausser les programmes des fêtes de bienfaisance ou des spectacles donnés pour des œuvres utiles. Ces excursions charitables étaient, tout autant que les inaugurations, la source d’incidents qui nous mettaient en singulière posture.

Une fois, par exemple, nous devions jouer pour ces « Trente ans de théâtre » qu’a fondés Adrien Bernheim, un acte en vers d’Armand Silvestre, intitulé Sapho. Silvain représentait Phaon, le rôle de Sapho m’était dévolu. Le spectacle avait lieu en matinée. Nous nous habillâmes, comme nous le faisions toujours en ces circonstances, dans nos loges, et un landau nous accueillit pour nous transporter à Saint-Denis, ou à Saint-Ouen, où se donnait la représentation. Il faisait chaud. Nos tuniques et nos draperies nous semblaient déjà lourdes, et nous nous réjouissions de poser nos pieds nus sur la semelle de liège de nos cothurnes. Nous partîmes…

Les chevaux trottaient sans hâte, le soleil frappait dur sur le cuir de la capote, et tout allait bien, lorsque, place de la Trinité, la voiture eut un arrêt brusque : un essieu venait de se rompre ; impossible de continuer notre route, il fallait descendre et chercher un véhicule quelconque qui nous conduisît à l’endroit où l’on nous attendait…

Nous sortîmes donc du landau et nous inspectâmes l’horizon : il était vide. Pas un fiacre, pas un coupé de maître qui pût nous dérober à la curiosité ironique des passants ! Rien, rien… Il fallut marcher dix minutes, dix siècles ! suivis d’un cortège de gamins, de mitrons, de petits télégraphistes, voire même de gens sérieux que notre misère faisait rire aux larmes. Silvain, imperturbable, portait sa lyre sous le bras gauche et soulevait du bras droit son manteau traînant ; moi, j’avais empoigné ma tunique des deux mains pour la préserver de la poussière de la rue. Nos perruques bouclées se défrisaient peu à peu, le maquillage fondait sur nos joues et nous allions, anachroniques et résignés, sans nous douter qu’un jour, nous verrions Raymond Duncan faire volontairement ce qui nous semblait si ridicule…

Enfin, une voiture vide passa. Silvain héla, en brandissant sa lyre, le cocher, qui nous regardait avec une certaine méfiance. Nous fûmes persuasifs, humbles même, et après quelques hésitations dernières :

— Allons, montez, les déguisés ! dit-il enfin.

Et au grand désespoir de la foule qui s’était attachée à nos pas, nous nous engouffrâmes dans le « sapin » sauveur, plus charmant à nos yeux que le char d’Apollon…

SARAH BERNHARDT

LES répétitions de La Sorcière, m’ont permis de voir travailler ensemble Sarah Bernhardt et Victorien Sardou. C’était un spectacle inoubliable ! L’interprète et l’auteur luttaient d’ingéniosité et de verve, d’énergie et d’endurance. L’accent bourguignon de Sardou et le martèlement des mots de Sarah, se confondaient, s’enchevêtraient, on ne savait plus qui avait écrit la pièce ou qui la jouait. Tout à coup, on voyait, coiffé de son éternel béret de velours noir, le foulard blanc noué sur la nuque, Sardou, monté sur une table et tournant ses yeux vers, les herses du plafond, qui mimait la scène de l’autodafé, tandis que Sarah, assise en face de lui, disait son texte ; deux minutes, après, Sarah, juchée sur la même table, mimait à son tour le texte que Sardou disait, assis en face d’elle… Tout en mangeant d’énormes sandwiches, et en buvant de la bière, Sardou roucoulait, roulant les r comme des tonnerres, des scènes d’amour que Sarah reprenait entre deux gorgées de café et deux bouchées de biscuit, etc. Et ces exercices duraient jusqu’au matin ! Il avait fallu, à cause de l’énorme déploiement de mise en scène qu’exigeait la pièce, faire des répétitions de nuit… qui ne se terminaient qu’à l’aube.

Je me revois, près de de Max, écroulée dans un fauteuil, les paupières si lourdes que j’avais peine à les soulever, tandis que de légers ronflements décelaient la présence de camarades exténués au fond des baignoires… des heures passaient. D’autres heures passaient encore… j’entendais toujours, comme dans un rêve, la voix de Sardou, la voix de Sarah :

— Maître adoré, voyons ! j’ai l’air d’une huître, si je reste assise pendant toute la scène…

— Écoutez, ma petite Sarah, je ne suis pas encore idiot et je vous déclare que si vous bougez, la scène est fichue !

— Eh bien, la scène sera fichue et je bougerai !

— Mon Dieu ! ma petite Sarah, que vous êtes embêtante !… Allons, reprenons où on s’est arrêté. Entendez-vous, messieurs, mesdames, on enchaîne…

Et on « enchaînait »…

Et nous rentrions chez nous au moment où les voitures de laitiers faisaient retentir les rues du fracas de leurs pots en fer-blanc, au moment où ceux qui n’étaient pas la proie de Sarah et de Sardou dormaient profondément.

C’est en jouant cette Sorcière cause de tant de veilles, que je fis à ma grande camarade Sarah Bernhardt une plaisanterie dont de Max était l’instigateur, et qui faillit interrompre une des représentations, tant elle fut inattendue et baroque. Le rôle qu’on m’avait distribué était celui d’une vieille folle, démoniaque et frénétique, il exigeait donc un maquillage étrange, un aspect désordonné et farouche ; ces deux points avaient été fixés d’accord avec Sardou si méticuleux pour tout ce qui concernait ses pièces. Chaque soir, je creusais mes joues avec du brun, j’entourais mes yeux d’un cercle violet et sur un « fond de teint » jaunâtre, je dessinais des rides autour de mon nez et de ma bouche sans jamais changer ni une nuance, ni un trait.

Mais, le jour où nous décidâmes de faire la « blague », je ne me fis le masque accoutumé de centenaire décharnée que du côté droit du visage, et sur le côté gauche, je me livrai à tout ce que ma fantaisie me suggéra. Je grossis ma joue avec de la pâte à front, je me collai une moustache rouge, je posai des verrues ornées de poils sur mon nez et mon menton, et je laissai cet ensemble hideux se détacher sur un fond de teint rouge brique… J’entrais au fond, poussée en scène par le bourreau, et je disais mon texte, au milieu du « plateau », avec, Sarah Bernhardt à ma droite, le Tribunal de l’Inquisition, présidé par de Max, à ma gauche.

Un mouvement d’horreur du public accueillit mon entrée… suivi d’une crise de fou rire qui attaqua les inquisiteurs à la vue du profil extravagant que je leur présentais. Mon autre profil semblable à celui qu’elle voyait habituellement n’émut pas Sarah attendant sa réplique pour s’avancer vers moi. Furieuse de voir les gardes, les moines, les tortureurs qui se tordaient, elle grommelait entre les dents des menaces d’amendes, de renvois, de procès…

— Les misérables ! Ils se roulent ! Mais qu’est-ce qu’ils ont ? Piron ! Cartereau ! Prenez leurs noms ! On les remplacera tous demain… et elle n’interrompit ce monologue plein de rancœurs que pour éclater à son tour d’un rire qui abolit du même coup, sa colère, et sa mémoire… elle venait de me voir de face !…

Depuis des années, une charmante vieille dame, la comtesse de N…, fréquentait assidûment la loge de Sarah Bernhardt. Presque tous les jours, elle était là, ses cheveux blancs moussant sous une capote discrètement garnie de rubans, les pieds chaussés de satin sombre, assistant, ravie, à la toilette de la grande artiste et au défilé des visiteurs qui se succédaient dans la petite pièce, où la chaleur et les parfums rendaient l’air presque irrespirable.

La « petite comtesse chérie » aimait tout spécialement la sortie des matinées. Dès que Sarah, assise devant sa tablette, commençait à enlever son fard, elle se levait, prenait tendrement congé, et se glissait vers la porte réservée aux artistes, devant laquelle une foule attendait pour l’applaudir encore, et surtout pour la voir de près, la Dame aux Camélias, Phèdre ou l’Aiglon. Bien emmitouflée, soigneusement voilée, allégeant sa marche, l’aimable douairière traversait la haie des admirateurs qui, la prenant pour l’« Idole », lui faisaient une ovation enthousiaste, lui jetaient des fleurs, lui remettaient même des lettres brûlantes !…

Une demi-heure après, Sarah Bernhardt sortait à son tour, et demeurait stupéfaite en trouvant complètement vide le trottoir, jadis si animé, de l’avenue Victoria… Enfin, on lui révéla le secret de la désertion de ses fidèles, et on trouva, en même temps, le moyen de déjouer l’enfantine substitution qui procurait des joies indues et sournoises à la « petite comtesse chérie ». Ce fut très simple.

De Max prit à part Mme de N… et lui demanda, d’un air mystérieux et attendri.

— Avez-vous remarqué, comtesse, combien notre pauvre grande Sarah paraît préoccupée ces jours-ci ?

— Non ? je ne me suis aperçue de rien… Et tenez ! si ! elle est moins communicative, moins gaie… Qu’y a-t-il ? Le savez-vous ?

— Je le sais.

— Et alors ? Dites ! je suis discrète, vous en êtes bien sûr. Racontez-moi ce qui se passe, je n’en répéterai rien, vous pouvez être tranquille !

— Voilà. Je vous confie l’histoire, peut-être y trouverez-vous un remède. Figurez-vous que celle que nous admirons tant, est poursuivie par une folle jalouse de ses triomphes. Ce sont tous les jours des insultes, des lettres de menaces, et cette malheureuse aliénée a juré de lancer du vitriol à la figure de « sa rivale » ! Le drame doit se passer lorsque Sarah sortira seule du théâtre, soit après une soirée, soit après une matinée… Malgré l’habitude qu’elle a des poursuites de femmes envieuses et méchantes, cette dernière ennemie met une telle persistance dans la résolution d’exécuter ses mauvais desseins, que, dame ! notre admirable amie est troublée et inquiète.

— C’est affreux ! dit simplement la « petite comtesse chérie ».

Et jamais, au grand jamais, elle ne prit pour s’en aller une autre porte que celle par laquelle sortait le public…

Le séjour de Sarah Bernhardt à la Comédie-Française lui rappelait une foule de souvenirs, les uns plaisants, les autres un peu amers. Elle gardait visiblement une pointe de rancune contre cette Maison qui lui prouva que sa présence n’était pas indispensable à la prospérité de la Société, et dont les règlements la contraignaient à subir les effets d’une discipline qu’elle avait en horreur.

Parmi les anecdotes que sa mémoire avait enregistrées, beaucoup se rapportaient à son passage chez Molière, par exemple celle-ci qu’elle me raconta avec une verve toute juvénile. On reprenait avec éclat, ce soir-là, Hernani, avec Sarah Bernhardt dans le rôle de Doña Sol, Mounet-Sully dans celui du bandit amoureux, et Ruy Gomez était joué par le majestueux et consciencieux Maubant, digne, par ses dons magnifiques, de donner la réplique à ses illustres camarades. Le premier acte commença : la voix forte et limpide de Sarah se mariait au timbre sonore de Mounet, tous deux étaient jeunes, beaux, fougueux. C’était parfait ! La salle, comble, palpitait déjà de plaisir et d’émotion. L’entrée de Maubant se préparait : des pas, des voix, des coups frappés à la porte, le « Doña Sol, ouvrez-moi » et l’arrivée du vénérable vieillard, entouré de laquais portant des torches et des flambeaux.

« Deux hommes chez ma nièce à cette heure de nuit ! » rugit-il… Et, accrochant du talon le bord du tapis, il s’assit brusquement à terre et glissa, emporté par l’élan, jusqu’à un mètre du trou du souffleur. Un rire énorme secoua la salle, un rire d’autant plus irrésistible qu’il succédait à l’angoisse de la minute précédente. Hernani, Doña Sol, Don Carlos, étaient furieux. C’est la rage au cœur qu’ils relevèrent Maubant qui, sans se déconcerter, reprit sa tirade, et finit, à force d’autorité, par imposer silence aux spectateurs. Peu à peu, le lyrisme éperdu de la pièce, le talent des interprètes eurent raison de la distraction née de cet incident ridicule, et, au baisser du rideau, une formidable salve de bravos salua le poète, son œuvre et les artistes, Maubant compris… Et ce dernier, se penchant vers Sarah, lui demanda en étouffant les mots dans sa longue barbe blanche, tandis qu’il s’inclinait sous les applaudissements :

— Est-ce que ça s’est vu ?

Le passage de Sarah Bernhardt au Théâtre-Français lorsqu’elle commençait sa carrière, avait laissé en elle des traces profondes. Là, elle prit son amour des classiques, l’habitude de faire dresser la cabine de toile du « guignol » pendant les répétitions, le goût de réunir dans sa loge des amis qui reconstituaient pour elle le foyer de la rue Richelieu, et la coutume, incompréhensible pour moi, de prononcer le mot « désir » en éludant l’é (ce qui faisait « d’sir »), tout comme le prononçaient les plus anciens artistes de la Comédie-Française. L’auteur classique que préférait Sarah était Racine. Corneille n’a pas trouvé grâce à ses yeux, elle déclarait volontiers que ce poète, rugueux et violent, n’avait jamais atteint sa sensibilité. Pourtant, quelle Pauline elle eût été ! La merveilleuse source de larmes qu’elle portait en elle eût pu, dans ce rôle, s’épancher librement. Elle pleurait en scène au moment où elle le voulait et autant qu’elle le jugeait nécessaire. Ne l’ai-je pas vue, quand elle répétait Hamlet (où elle fut splendide), verser des torrents de larmes en disant tout autre chose que son texte ?

Un après-midi, elle travaillait le premier acte nerveusement, ardemment. Le costume d’homme qu’elle portait pour s’y accoutumer, la faisait petite, svelte, toute jeune. Tout à coup, sa voix prit une intensité particulière, ses joues s’inondèrent de pleurs, et levant ses yeux ruisselants, elle proféra ces mots :

— Ah ! Horatio, plutôt revoir au ciel mon plus mortel ennemi, je sais quels sont les ignobles individus qui laissent la coupole ouverte et me font attraper froid, que d’assister à ces honteuses noces !…

Et des sanglots ponctuaient aussi douloureusement le chagrin du Prince du Danemark, que les fureurs de « madame Sarah » contre les balayeurs de son théâtre…

Bien souvent, d’ailleurs, elle mêlait en jouant, au texte de son rôle, des phrases entièrement étrangères à l’action. À ma connaissance, le public, emporté par l’irrésistible magnétisme qu’elle dégageait, ne s’en est jamais aperçu. Dans une des tirades du premier acte de Phèdre, elle parla un jour, assez longuement, du réglage de la lumière électrique, personne ne broncha dans la salle. Elle plaçait ses auditeurs dans le monde irréel où elle-même évoluait à l’aise, et où les événements les plus hétéroclites n’étonnaient pas plus qu’ils n’eussent étonné dans un songe. Sarah fut une magicienne qui emporta le secret de ses enchantements. À l’une des dernières répétitions de Francesca da Rimini, j’ai subi leur pouvoir. Sarah roulait sa tête sur l’épaule de son partenaire, Pierre Magnier, qui jouait Paolo, et balbutiait des mots d’amour, folle, semblait-il, de témérité et de passion ! Ce n’est que lorsque Magnier se mit à rire, que je me rendis compte des choses étranges qui étaient sorties de sa bouche :

— Ah ! Poalo, avait-elle murmuré, tu sens que je t’aime ! Tu sens que cet amour est toute ma vie, tu sens l’eau de Cologne à plein nez, et que si l’on nous séparait, ce serait la mort pour nous deux !…

Depuis que Sarah Bernhardt était directrice de théâtre, son caractère s’était modifié. C’est bien rarement que reparaissait en elle la capricieuse et fantasque artiste qui avait tant de fois réduit aux abois l’administrateur de la Comédie-Française, Émile Perrin.

Il n’était plus question alors de manquer un spectacle, une entrée même, et je puis dire qu’elle donnait à ses camarades un exemple parfait d’endurance et de conscience professionnelle. Fatiguée, malade, malheureuse, elle jouait, et jouait de son mieux. Quelquefois, un peu de lassitude se faisait sentir dans son débit, mais elle reprenait vite « le ton » et surmontait son malaise en donnant toutes les forces de son talent. Il était loin le temps où s’étant vue affichée dans un rôle qu’elle avait résolu de ne plus jamais interpréter, elle avisa la Comédie qu’on eût à la remplacer, car elle refusait absolument de paraître sur la scène. Au nom de la discipline de la Maison, l’Administrateur fit répondre à sa pensionnaire que le Théâtre-Français n’était pas un lieu où l’on admît de pareilles fantaisies, et que, sous peine d’une amende qui pouvait s’élever à la totalité de la recette, elle jouerait, malgré qu’elle en eût !

Sarah feignit de s’incliner devant la volonté d’Émile Perrin, mais la veille de la représentation, elle fut prise d’un enrouement subit et complet. Plus un son ! plus une note. La voix d’or ne résonnait plus !

Le médecin du théâtre fut envoyé d’urgence chez la malade qu’il trouva fraîche, rose, souriante et… absolument aphone.

— Mais enfin, que ressentez-vous, mademoiselle ? demanda-t-il après avoir vainement cherché dans la gorge, le larynx, les bronches, la trace d’une affection quelconque.

— Ce que je ressens ? Mais, rien, docteur, rien du tout ! Seulement, je n’ai pas de voix, chuchota-t-elle, je n’ai pas de voix… comme vous pouvez le constater !

Le pauvre médecin constata. C’est tout ce qu’il pouvait faire. Le lendemain soir, Sarah Bernhardt, entièrement guérie de son extinction de voix, applaudissait la camarade qui la doublait en lui lançant de retentissants : « Bravo ! » et riait d’un rire de cristal, penchée sur l’accoudoir d’une avant-scène…

Sarah racontait volontiers ses démêlés amicaux avec Mounet-Sully. Un de leurs premiers différents naquit au moment où ils jouèrent tous deux Ruy Blas au Théâtre-Français. Au dernier acte du drame, Ruy Blas s’empoisonne, on s’en souvient. Or, pour s’empoisonner, Mounet faisait remplir d’eau et de café (liqueur d’aspect sinistre ! disait-il) une fiole grande comme le petit doigt, et feignait de boire le liquide qu’elle contenait en produisant une sorte de gloussement, et en faisant faire à sa pomme d’Adam une gymnastique ascendante et descendante. Cette ingurgitation sonore durait longtemps. Si longtemps qu’on eût pu croire que la fiole recélait un demi-litre de poison ou à peu près…

Pendant l’exercice en question, Sarah, qui jouait la Reine, devait soupirer, la tête cachée dans ses mains, puis tordre des bras désespérés, et par-dessus tout, elle devait ignorer que l’homme qu’elle aimait se préparait à mourir pour elle. Mais comment eût-elle pu l’ignorer en entendant un bruit pareil ? Même d’une chambre voisine, il était impossible d’y rester sourd.

Plusieurs fois, elle demanda à son partenaire de modérer le tumulte de son empoisonnement, plusieurs fois elle le supplia d’atténuer les roucoulements étranglés, les hoquets, dont il émaillait son indiscret suicide ; ce fut en vain ! Le poison continuait à être plus bruyant qu’un coup de revolver et surtout plus prolongé… Enfin, un soir, à bout de patience, tandis que Mounet se gargarisait impitoyablement à ses côtés, elle joignit les mains, leva les yeux au ciel, et s’écria d’une voix perçante : « Au secours ! Au secours !… » puis s’enfuit dans les coulisses, où le personnel – qui ne l’attendait pas si tôt ! – la vit venir avec stupeur.

Mounet mourut tout seul et sans rien dire.

Émile Perrin, furieux, admonesta sa jeune étoile, qui lui dit avec une candeur désarmante :

— Mais, monsieur l’Administrateur, j’ai cru que mon camarade s’étranglait… J’ai eu peur. Alors, vous comprenez, j’ai crié !…

II

UNE FRANÇAISE EN ARGENTINE

 

Sous ce titre : UNE FRANÇAISE EN ARGENTINE, on devrait, pour respecter la vérité, inscrire : roman souvenirs. Le présent récit, publié pour la première fois en 1916, emprunte en effet autant à l’imagination qu’à la réalité.

Le caractère de certaines situations exigeait cette précision que Marguerite Moreno nous avait demandée.

G. S.

I

LES GROSSES MALLES S’ENTASSENT DANS LE CAMION QUI va les emporter à la gare. Le soleil fait briller leurs coins de cuivre polis et bossués ; voici la malle plate qui me suivra dans ma cabine ; un sac de cuir jaune. Tout y est. Je me sens déjà en voyage, et les pièces me semblent vides. Des papiers traînent, des clefs pendent aux armoires. Tous ces meubles vont être dispersés. Je ne reviendrai plus ici, jamais.

La résolution que j’ai prise de partir m’effraie maintenant qu’il est trop tard pour me dédire, et c’est avec une douleur aiguë que je dis adieu à tout ce qui m’a entourée pendant tant d’années.

 

***   ***   ***

 

Je ne sais que faire pour échapper aux souvenirs, à ces souvenirs qui me font fuir mon pays et qui s’acharnent à m’y faire rester.

Souvenirs de tendresse et de peine, il faut que je m’en aille pour ne pas mourir de vous.

Si je pars, c’est pour regarder un ciel nouveau que des yeux aimés n’ont pas contemplé en même temps que les miens, pour connaître des êtres différents dont la voix n’aura pas l’écho d’une voix chérie. Et au fond de mon âme s’élève l’espoir, indistinct encore, d’une vie nouvelle, sur une terre jeune, saine, accueillante, loin des tombes et des lettres jaunies.

C’est à bord du Lujan seulement que je dois retrouver mon cousin Georges Ferrand et Marthe, sa femme, qui se sont embarqués en Angleterre.

J’ai défendu à ceux qui me sont chers de m’accompagner jusqu’au train, je partirai seule, en évitant le déchirement inutile des adieux sur le quai d’une gare : visages rougis, paroles balbutiées parmi le sifflement effaré des locomotives, effacement des figures dans un flot de fumée opaque…

II

LE grand vapeur se détache du quai en haletant, les amarres tendues s’amollissent, frappent l’eau, et toute la coque vibre sous nos pieds au cri déchirant de la sirène. Le paysage prend une netteté photographique, on distingue les visages de ceux qui sont groupés sur la rive sans en perdre un détail, et voilà que nous partons… nous sommes déjà loin. Les jeunes gens qui se serraient tout à l’heure l’un contre l’autre, dans la salle de l’hôtel, s’étreignent maintenant, pâles et graves ; je vois le beau garçon enthousiaste, secoué d’un sanglot muet, ses yeux fixent éperdument une petite forme noire et cherchent à rencontrer des yeux en larmes sous des bandeaux gris. Il fait presque froid. Clémente, la brume efface enfin les objets, seuls les mouchoirs blancs font des taches animées, puis, plus rien, le crépuscule tombe, le voyage d’espoir commence.

Pendant deux jours, j’ai ignoré mes compagnons de voyage ; presque tous sont malades. Une bise aiguë souffle sans arrêt ; nous avons quitté les tiédeurs de mai et ses fleurs, et nous traversons le golfe de Gascogne dans des brouillards d’automne. Il m’est impossible de rester sur le pont, où chaque pas me jette contre un fauteuil de bord ou contre le bastingage, et je me lasse de cet horizon grisâtre, si proche qu’il semble sans cesse que nous allons l’atteindre, et de cette étendue brisée et savonneuse. Ce n’est pas la tempête, c’est l’agitation, sans rythme et sans beauté. Ma cabine est mon meilleur refuge. Elle est propre, nette, presque élégante ; j’y passe de longues heures, un livre que je ne lis pas entre les mains, et la tête pleine de rêves.

Quelle sera mon existence, là-bas ? On m’a dit tant de choses contradictoires… Si j’avais encore la foi de la jeunesse avec quelle ardeur j’irais vers ce monde nouveau où tout est possible à qui sait vouloir ! Mais mon avenir est court ! J’ai tant souffert ! Où vais-je trouver la force de lutter ? Chères amitiés, je vous regrette, et je vous abandonne pourtant pour l’Inconnu – l’Inconnu attrayant parce qu’il est voilé ! Je fais tourner sur mon doigt le petit anneau d’or qui s’use un peu chaque jour. Je suis seule.

 

***   ***   ***

 

Enfin ! voici le beau temps et le soleil ! nous avons quitté Lisbonne étageant ses maisons aux murs de faïence et ses églises ciselées, dans une clarté délicate. Georges et Marthe apparaissent enfin ! Les autres passagers montent un à un sur le pont que balaie un air vif et frais, s’étendent dans les fauteuils d’osier, et dans la paresse heureuse que donnent une houle légère et un ciel radieux, s’établit la vie du bord : on sympathise, on forme des groupes, on fait des projets ; des flirts et des haines s’ébauchent déjà. Et tout cela durera vingt jours au plus…

La salle à manger est presque au complet. À la table où j’ai mangé seule depuis le départ, le maître d’hôtel installe Marthe et Georges, puis un couple brésilien, une jeune Anglaise, et un médecin allemand. Les Brésiliens sont charmants. La jeune femme est si mince qu’elle paraît fragile, ses cheveux sont à peine plus sombres que sa peau bronzée, et deux grosses turquoises caressent son cou brun ; le mari porte, sur un visage allongé aux tempes creuses, un air de sagacité mélancolique, il parle peu et lentement, ses mains délicates ignorent les gestes, il est bilieux, distingué, courtois.

Une famille argentine occupe la table voisine. Les enfants, nombreux et robustes, rient bruyamment, et tous s’interpellent comme des gens qui viennent d’échapper à un péril. Je les compare à d’autres Argentins avec lesquels j’ai échangé quelques paroles sur le pont, et qui m’ont séduite par leur discrète amabilité, une telle différence existe entre les deux groupes, que je ne sais quelle opinion me faire… Attendons.

Nous faisons, mes cousins et moi, des projets que dore le soleil resplendissant : nous nous installerons – la maison est déjà choisie par un des futurs collaborateurs de Georges – puis il partira pour ses mines. Pendant les premiers temps de son absence nous connaîtrons Buenos-Aires et la vie argentine, et puis, nous irons le rejoindre… et puis… Marthe écoute, et de tout cela, elle a retenu deux mots : Georges partira.

 

***   ***   ***

 

Les jours se lèvent dans un chaos de nuages roses, et se couchent dans du sang et de la pourpre. Il fait plus tiède chaque matin et les nuits sont plus douces.

Georges a retrouvé à bord un ami, un camarade de l’École Centrale qui va s’installer au Brésil avec sa jeune femme ; il se nomme Paul Perriot ; c’est un garçon aimable, un peu bruyant et gai, gai de cette gaîté de lycée ou de caserne que gardent toute la vie certains hommes ; sa femme est douce et effacée. Les deux ménages forment un groupe heureux ; je m’écarte d’eux, un peu, contente de leur exubérante joie, et c’est de loin que je les écoute.

Nous sommes sous le Tropique, et voici une série de journées cruelles. L’air est brûlant, le pont craque sous les pieds, séché par une chaleur implacable. Les cabines sont inhabitables, malgré les ventilateurs ; les jeux du bord languissent, la danse lasse même les plus intrépides, à peine les passagers ont-ils la force de passer de tribord à bâbord pour fuir le soleil qui lance ses rayons comme des flèches.

Marthe, Georges, leurs amis Perriot sont prostrés sur leurs fauteuils, une citronnade glacée à portée de la main, et contemplent avec stupeur une vieille dame péruvienne qui s’enveloppe soigneusement les jambes dans une couverture de chinchilla.

Je souffre peu de la chaleur, et le calme qu’elle apporte m’enchante ; c’est un répit à la redoutable musique dont on nous sature, aux jeux bruyants des enfants, aux remontrances des nurses, aux conversations cosmopolites sans imprévu, et surtout aux plaisanteries de deux représentants de commerce qui font servir la subtile langue française à fabriquer sans arrêt des calembours et des à peu près.

Et puis, il y a les nuits : nuits transparentes de cristal bleu. Le croissant renversé de la lune flotte comme une barque dans le ciel sombre et profond, chaque vague dessine le dos brillant d’une sirène, il n’y a plus d’horizon, le feu du grand mât est une nouvelle étoile, et le navire, en la fendant de son étrave, éveille dans la mer des lueurs endormies. Je passe des heures sur le plus élevé des ponts, à sentir le vent tiède caresser mon visage et mes mains, et je me dis que, quoique doive m’apporter ce voyage, puisqu’il me donne ces moments incomparables, j’ai eu raison de l’entreprendre.

L’autre matin, la mer paraissait couverte de roses. Chaque vague en portait plusieurs feuilles géantes, les unes d’une couleur tendre, les autres d’un rouge pourpré, toutes doucement arrondies ; elles flottaient dans la houle, ou se perdaient dans l’écume du sillage. J’ai demandé le nom de ces fleurs mystérieuses. Ce sont des Physalies. Je ne veux pas penser que ce sont des mollusques, que des tentacules entremêlés pendent au-dessous comme des racines vermineuses. Je veux croire que ce sont des pétales parfumés, et que leur nom, doux comme un soupir, a été inventé par Aphrodite effeuillant sa couronne dans la mer.

 

***   ***   ***

 

L’équateur. Les vents sont morts.

Nous rencontrons des voiliers immobiles dont les marins nous font des signes avec leurs bérets. Combien de jours attendront-ils la brise qui les poussera vers la terre ? La mer est peuplée : de grands cétacés soufflent des jets d’eau que le soleil fait briller, des poissons volants se lèvent comme des oiseaux au passage du vapeur, frôlent la crête des vagues, et en suivent l’ondulation, leurs nageoires irisées étendues droites comme des ailes de mouette.

Le ciel s’est assombri. Il pleut souvent, une pluie épaisse, filante, lourde, qui ne rafraîchit pas. Grâce à ce tiède déluge pourtant, j’ai enfin causé avec une Argentine. Nous nous étions réfugiées toutes deux sous une tente pour éviter l’averse, et elle m’a rappelé la brève conversation qui nous avait rapprochées peu de jours après l’embarquement. J’ai retrouvé la grâce discrète et la distinction qui m’avaient plu, et peu à peu, dans la solitude du pont déserté, nous avons échangé des mots de sympathie, et regretté les jours perdus par sa timidité et ma sauvagerie. Elle s’appelle Carmen Navarro, et vient d’accompagner son père qui est venu en Europe consulter des médecins célèbres ; son mari et son petit garçon vont venir à sa rencontre à la dernière escale avant Buenos-Aires.

— Je suis sûre qu’ils vous plairont, me dit-elle, et que vous allez devenir notre amie.

Cette spontanéité m’étonne un peu, mais ne me rebute pas. J’y sens une sincérité profonde, et l’intelligence brille dans les yeux bruns qui se fixent sur les miens.

Carmen Navarro me parle de la France :

— Mon mari doit me ramener à Paris, dans deux ans, me dit-elle, c’est long, deux ans ! Mais j’attendrai avec plus de patience, puisque je vous ai rencontrée et qu’avec vous je pourrai parler du cher vieux monde !… Tout est si neuf chez nous ! ajoute-t-elle avec un petit soupir.

Elle doit avoir raison, cette jeune descendante de la vieille race espagnole qui lui a donné sa beauté délicate et affinée, c’est trop neuf, chez elle… et elle souffre peut-être sans le savoir de vivre dans un pays sans passé… Pourtant, n’est-ce pas tout ce que ce passé m’a légué de sensibilité maladive qui me fait fuir vers sa jeune patrie ?

Depuis notre première causerie, chaque jour nous réunit, Carmen et moi, et l’amitié qu’elle m’a offerte grandit ; elle me guide avec des soupirs vers son pays d’espoir, et j’évoque pour elle, en souriant, ma terre de regrets.

III

NOUS avons déjà fait une escale au Brésil. J’ai vu de loin des plages blanches, des montagnes crépues, où, du fouillis serré des arbres, jaillit tout à coup un svelte cocotier, des îles d’ocre et d’émeraude, des maisons peintes. Des barques multicolores se sont pressées autour du grand vapeur, le pont était plein de perroquets, de petits singes grelottants et de fruits singuliers. Les Brésiliens descendent, sans bruit, sans tumulte, toujours souriants et silencieux ; leurs amis, leurs parents montent à bord, les étreignent affectueusement, et les emmènent en leur parlant à mi-voix. Ce calme, cette douceur me surprennent : ce n’est pas ainsi que je me figurais les hôtes de ces régions éclatantes.

 

***   ***   ***

 

Le temps se rafraîchit. Depuis hier nous avons quitté Santos enfouie sous les palmiers, et la quiétude du voyage fait place à une sourde agitation. Chaque passager voit avec peine, même s’il n’en convient pas, la fin de cette trêve aux soucis de la vie, et puis on quitte des habitudes, et cette discipline du bord qui supprime toute préoccupation domestique. Perriot, l’ami de Georges, est descendu avec sa femme à Rio-de-Janeiro, mes cousins les ont accompagnés à leur hôtel, et sont revenus pleins d’admiration pour la ville qu’ils avaient parcourue, et un peu mélancoliques…

— Peut-être Perriot a-t-il bien fait d’aller au Brésil, me dit Georges, on nous a raconté que la vie est très difficile à Buenos-Aires, et que la lutte y est plus âpre encore qu’en Europe… l’avenir m’effraie…

Ce n’est pas l’avenir qui vous effraie, c’est le passé qui vous manque ! Un peu de votre jeunesse vous a suivi jusqu’ici, et brusquement, a disparu. Il faut tout oublier, même sa jeunesse, pour avancer ! Marchez sans retourner la tête, ceux qui regardent en arrière se pétrifient, vous le savez bien !

 

***   ***   ***

 

Les malles sont faites, demain matin, à sept heures, nous serons à Buenos-Aires.

La dernière soirée du voyage est insupportable. Le paquebot est envahi par des parents, des amis des passagers, des courriers d’hôtels, des agents d’émigration, des policiers… Tous ces gens crient et se démènent comme si le pont et les corridors leur appartenaient en propre.

Le bruit des bagages qu’on accumule sur le pont, les allées et venues des domestiques et une musique infatigable m’empêchent de fermer l’œil jusqu’à deux heures du matin.

Carmen m’a présenté son mari et son fils, et elle avait raison je me sens leur amie. C’est une grande douceur pour moi que cette affection inattendue sans laquelle, peut-être, mon voyage serait un exil.

 

***   ***   ***

 

Je suis éveillée d’un sommeil troublé par la voix de Marthe :

— Lève-toi vite, on arrive !

En hâte, je fais ma toilette, et je monte sur le pont où sont déjà groupés les passagers roulés dans leurs manteaux ; un petit vent aigre souffle ce matin. Nous voguons sur le Rio de la Plata ; le navire avance avec lenteur, guidé à chaque minute par des signaux et des bouées.

Le fond du Rio est composé de bancs de sable et les eaux sont épaisses. Mais quelle étendue ! Pas de rives visibles à l’horizon, rien, rien que ces bouées proches et ces flots rougeâtres à perte de vue. Le jour commence à peine.

Comme au départ, Marthe s’appuie au bras de Georges, et je vois son menton trembler légèrement. Que craint-elle, elle qui est protégée par celui qu’elle aime ? Je monte sur le pont le plus élevé, et seule, je cherche à voir, à deviner. Au moment où mes yeux découvrent la terre, le premier rayon du soleil fait briller au loin une petite coupole comme la pomme d’or du jardin des Hespérides.

IV

NOUS sommes installés dans une accueillante petite maison. Les malles, qui furent courtoisement visitées au débarquement dans une douane immense et propre comme un salon, ont disparu, et les meubles mis en place, des tableaux et des portraits aux murs, la vie nouvelle a commencé sans heurts et sans tristesse. Les cours de la maison – les patios – sont pleines de plantes et de fleurs, un beau chat ronronne parmi les coussins d’un fauteuil, et nos fenêtres sont, toute la journée, ouvertes au soleil.

Marthe a des moments de mélancolie : Georges doit nous quitter bientôt, mais sa gaieté revient vite lorsque nous parlons de la réunion certaine, et je l’entends souvent chanter à pleine voix en arrosant ses fleurs.

Je ne suis pas encore sortie, et n’ai vu la ville que durant le court voyage que nous avons fait de la douane à notre porte. Chaque rue, droite, interminable, est composée de blocs de maisons formant des carrés de cent mètres de côté : les cuadras ; cette disposition donne une monotonie sans charme aux quartiers, même les plus élégants. Heureusement, des jardins varient cet aspect un peu morne, et les maisons, presque toutes composées seulement d’un ou de deux étages, laissent pénétrer partout la reine de la ville : la Lumière ; une lumière douce, nacrée, intense, une lumière comme je n’en ai vu nulle part, et qui suffirait à faire aimer la terre où elle rayonne.

Nous avons pu déjà, hier soir, avoir à dîner Carmen et Carlos Navarro ; ils se sont poliment extasiés sur notre installation, et nous avons appris d’eux mille choses qui ont exalté notre curiosité et notre sympathie.

Le mari de mon amie est député, il nous a parlé de son pays et des devoirs d’un représentant de la nation avec une foi et un patriotisme entraînants. Je sentais que rien de ce qu’il disait n’était destiné à étonner ou à émerveiller un étranger, mais que c’était l’expression même de sa pensée. La conversation a ensuite dévié, et il nous a décrit avec émotion la vie des vieilles familles argentines dont les chefs, des héros, libérèrent leur pays, et dont les mères élevaient leurs dix ou douze enfants avec le produit précaire des premières cultures, dans la vénération et l’amour de cette terre qui, neuve encore, a bu déjà tant de sang, en leur donnant un exemple constant de pureté et de grandeur.

— Celles-là, ajouta-t-il, ne connaissaient pas le luxe insolent qu’affiche la nouvelle génération, ni les plaisirs puérils qui vous envahissent et vous absorbent, et cependant, elles n’étaient ni moins belles, ni moins aimées.

— Tu exagères les défauts des femmes argentines, répondit doucement Carmen, nous sommes un peu frivoles, j’en conviens, et le souci du luxe en domine quelquefois de plus sérieux et de plus nobles, mais crois-tu donc que, si la patrie avait besoin de nous demain, elle ne nous trouverait pas prêtes à assister nos maris, nos frères ou nos fils ? Crois-tu que nous ne donnerions pas nos bijoux, comme l’ont fait nos grands-mères, pour payer les vêtements des soldats, ou encore notre argenterie et nos bronzes pour fondre des canons ? Et, dis-moi, laquelle de nous ne groupe pas autour d’elle une famille nombreuse ? Vois-tu beaucoup de maisons qui ne laissent échapper, à l’heure du collège, toute une petite troupe d’enfants soignés et parés par les mains maternelles ? Non, Carlos, ne calomnie pas les femmes argentines, laisse-les jouir un peu des belles choses, l’héroïsme n’est pas de toutes les saisons, et la beauté est de tous les temps !

— C’est toi qui devrais être député !… Et Carlos baisa la main de sa femme en souriant.

Nos amis nous quittèrent assez tard en nous invitant à partager ce soir la loge qu’ils ont au théâtre Colón pour la saison.

 

***   ***   ***

 

— Quelle robe vais-je mettre ? a demandé Marthe de midi à cinq heures du soir.

Enfin, elle a choisi une robe délicieuse, Georges a passé son habit, et nous sommes arrivés au théâtre un peu avant le lever du rideau.

Malgré ce que nous avait dit Navarro, j’ai été stupéfaite du luxe que déploient ici les femmes du monde, et malgré ce que nous avait dit Carmen, émerveillée de leur beauté.

Tout le théâtre est disposé en loges découvertes, et sur le devant de chaque loge, deux ou trois jeunes filles ou jeunes femmes sont assises, attentives et recueillies.

L’orchestre et les chanteurs sont d’ailleurs admirables, et je cesse de regarder aux premiers accords du Trouvère pour me laisser aller tout entière au divin plaisir de la musique.

Pendant l’entr’acte, nous avons tout le loisir d’examiner la salle et de causer, car on ne fait pas de visites dans les loges à Buenos-Aires. Chacune reste à sa place, les hommes, seuls, vont fumer sous le péristyle, ou se groupent aux portes de l’orchestre. De là, ils envoient des saluts aux dames de leur famille ou à leurs amies, et contemplent sans gêne les jeunes filles parmi lesquelles ils trouveront leur fiancée.

Nous sommes très lorgnées, et Carmen répond à un nombre prodigieux de signes d’amitié. La curiosité que nous inspirons n’a rien d’offensant, elle est plutôt bienveillante, et la grâce de Marthe produit sûrement un heureux effet.

Mais que de beauté ! Les hommes sont presque aussi beaux que les femmes, et de types plus différents entre eux. Peut-être est-ce parce que toutes les élégantes s’habillent dans les mêmes maisons de couture et se coiffent selon une mode uniforme, qu’elles nous paraissent se ressembler ? Ce qui est frappant, c’est le soin avec lequel les Argentins sont vêtus. Pas une faute de goût dans la tenue de soirée, pas un bijou criard, ni une cravate toute faite ! Presque tous sont entièrement rasés, et de si près, qu’on voit à peine une ombre bleuâtre sur leurs joues mates.

— Et dire, me murmure Carmen qui suit la direction de mes regards, dire que plusieurs de ces jeunes gens étaient hier à cheval, bottés et boueux, à surveiller leurs « estancias », et qu’ils ont passé la nuit et peut-être une partie de la journée en chemin de fer pour assister ce soir à la représentation du Théâtre Colón !

— Je vous avoue, ma chère Carmen, lui répondis-je, que j’ai pris pour des oisifs ces hommes si soignés et si méticuleusement vêtus. Je me repens d’un jugement téméraire, mais il faut confesser que c’est plutôt dans un cercle que dans une ferme que l’on peut se les représenter.

— Oh ! ils vont aller au Cercle tout à l’heure, n’en doutez pas ! Le cercle est une des maladies de notre cher Buenos-Aires ; aucun homme d’aucune classe de la société n’y échappe, et Carlos me quittera à la porte de notre maison pour aller faire un tour à son indispensable club ! Heureusement, ils sont rares ceux qui s’enlisent dans cette vie de jeu et de potins ; nos Argentins ont trop d’ardeur à dépenser, trop de besoins à satisfaire pour ne pas travailler et pour ne pas tâcher d’acquérir une fortune s’ils sont pauvres ou d’augmenter la leur s’ils en ont une. Et puis, on se marie sans dot ici, pour l’amour de deux beaux yeux, pour fonder un foyer – et cela coûte cher une demi-douzaine d’enfants ! Il faut donc laisser de côté les parties de baccara ou de poker, les bavardages vides et les veilles fatigantes, pour s’occuper d’affaires sérieuses.

— Mais quand votre mari trouve-t-il le temps de s’occuper de son estancia ? demandai-je à mon amie.

— Mais toutes les fois qu’il a des vacances à la Chambre. C’est qu’il suit la règle de notre pays où un homme est à la fois, estanciero et député, sénateur et auteur dramatique, financier et poète, et de plus : époux, père et homme du monde ! Pour ma part, ajouta-t-elle, je le déplore, il me semble que le pays gagnerait si tant de facultés et d’énergies ne se dispersaient pas ainsi, mais au contraire, se spécialisaient…

L’ouverture du deuxième acte interrompit notre causerie et j’attendis l’entr’acte suivant pour continuer à interroger ma patiente amie.

— Pardonnez-moi mon indiscrétion, Carmen, lui dis-je, mais j’ai une telle hâte de connaître ce nouveau monde dans lequel je vais vivre, que je mets encore votre amitié à contribution. Dans cette belle salle, dont le rouge discret et l’or éteint mettent si bien en valeur la beauté des spectatrices, je ne vois pas une femme qui ait passé la cinquantaine. Où sont les mères ou les tantes qui accompagnent ces jeunes personnes ? Vont-elles venir à la fin du spectacle ?

— Non, ma chère, les mères ou les tantes sont ici, au fond des loges, dissimulant leurs cheveux gris et leurs rides, et laissant la place à la jeunesse et à la beauté. D’ailleurs, il y en a fort peu qui viennent au théâtre, une seule se dévoue pour conduire toute une troupe de jeunes filles ou de jeunes femmes, les autres restent au logis où elles gardent leurs petits-enfants ou leurs petits-neveux en se réjouissant du plaisir que prennent leurs filles ou leurs nièces. Je vous l’ai déjà dit, ici, la vie des femmes peut se résumer en deux mots : amour et maternité.

— Regardez, madame, la jolie jeune fille, s’écria tout à coup Marthe dont le mari avait suivi Carlos qui désirait le présenter à quelques amis, qui est-elle ?

— C’est Gloria Villalba, sa beauté est encore inférieure à son intelligence ; elle fait, en français, des vers charmants. Nous en sommes orgueilleux, et je serai heureuse de vous la faire connaître.

— Et cette dame en noir ? interrogeai-je à mon tour, est-ce une connaissance à vous, Carmen ?

— Délia Marino de Ortiz ! je crois bien ! nous sommes même un peu parentes. Elle adore la France et les Français, et sa maison est le rendez-vous de tout ce que Buenos-Aires compte d’intéressant et de distingué, vous y rencontrerez un accueil affectueux. Elle m’a déjà demandé de vous amener chez elle jeudi pour prendre le thé et assister à un des concerts qu’elle seule sait organiser. Délia possède une merveilleuse collection d’autographes, parle quatre ou cinq langues, et trouve moyen d’être spirituelle et drôle sans méchanceté dans chacune d’elles, ses enfants sont bons et beaux, et il est difficile de la connaître sans l’aimer. Dans la loge à côté de la sienne, la ravissante jeune femme qui se penche pour parler à son mari, ce monsieur blond, vous voyez ? c’est aussi une amie à moi, Lucia Iturri de Hansburg ; celle-là est une vraie Parisienne, fine et délicate, qui porte avec une grâce aisée les derniers modèles de vos couturiers, et donne des réceptions exquises. Son mari est gouverneur de la province, il est tout jeune, et c’est un homme de grande valeur, vous verrez !

Carlos revient, amenant Georges qui paraît un peu ahuri.

— Qu’as-tu, lui demande Marthe, tu es malade ?

— Il a, répond Carlos, que je lui ai fait faire la connaissance de trois ou quatre douzaines de mes compatriotes, et que l’oreille de M. Ferrand n’est pas encore très exercée à saisir notre idiome.

Le dernier acte, en commençant, fit taire Carlos. Encore une fois, nous applaudîmes les chanteurs et l’orchestre. Enfin, après avoir échangé un au revoir affectueux avec nos amis, et les avoir remerciés, nous résolûmes de regagner la maison à pied.

La nuit était un peu froide, mais pure et claire. Je laissai Marthe et Georges passer devant moi, et je les suivis en respirant l’air léger et en regardant leurs ombres qui traînaient derrière eux comme un manteau. Peu de passants dans les rues ; de temps en temps, le pas sonore d’un homme croisait son bruit avec celui que faisaient sur le pavé les petits talons de sa compagne, et je voyais deux silhouettes sombres découpées par la lune sur les maisons blanches. À chaque coin de rue, un agent veillait, les roulements lointains des automobiles et des derniers tramways s’éteignaient, et lorsque nous arrivâmes à notre porte, la ville entière semblait endormie.

V

GEORGES est parti hier, et c’est la première fois depuis leur mariage qu’il se sépare de sa femme.

Nous avons préparé l’équipement du voyageur, il a fallu courir les magasins qui sont si peu différents de ceux de Paris que je croyais reconnaître les vendeurs et les vendeuses ! Presque tout le commerce de luxe est groupé dans une rue où ne passe pas le démocratique tramway et où les voitures même ne circulent que jusqu’à cinq heures du soir : la rue Florida.

 

***   ***   ***

 

Nos affaires mises en ordre, il ne nous restait qu’à attendre le moment de dire « au revoir » au voyageur. Ces dernières heures à passer ensemble sont les plus tristes. On s’est tout dit, on le croit, du moins, on se regarde comme si l’on ne devait plus se revoir, en renfonçant ses larmes, on se balbutie d’inutiles recommandations, déjà faites dix fois et qui seront sûrement oubliées bien vite, et au fond de soi-même, on sent germer ce souhait : Ah ! je voudrais qu’il soit déjà dans le train ! tant l’approche de la douleur est pire que la douleur même… Moi qui connais tout cela, et qui me suis séparée plusieurs fois de la moitié de mon cœur, j’ai évité le plus possible à Marthe et à Georges les affreuses heures de tête-à-tête qui précèdent le départ. Je les ai conduits au Bois de Palermo, la promenade élégante dont l’animation a distrait un peu leur chagrin.

Le ciel était d’un bleu léger, presque blanc, les arbres se doraient au soleil clair d’un hiver pareil à un printemps, et dans cette lumière unique de l’Argentine, passaient et repassaient, en voiture ou en automobile, des femmes et les jeunes filles aussi belles dans l’éclat du jour qu’elles l’étaient l’autre soir dans la lumière rosée du Théâtre Colón.

Nous nous mêlâmes aux piétons qui suivaient sous les palmiers l’allée principale du parc. C’étaient pour la plupart des jeunes gens et des jeunes filles, fiancés déjà, ou sur le point de l’être. Tous se connaissent dans cette jeune société, restreinte encore à un petit nombre de familles, et les plaisanteries amicales, les interpellations affectueuses se croisaient d’un groupe à l’autre, dans les éclats d’une gaîté familière et fougueuse. Il me fallut peu de temps pour me rendre compte que personne ne semblait porter son nom parmi ces jeunes gens ; tous sont affublés de surnoms, parfois gracieux et souvent saugrenus : le Gros, la Blonde, Coca, Nona, Copeta, le Néné… Malgré les joues ombrées des garçons et les formes pleines des jeunes filles, il nous semblait être entrés dans une ronde d’enfants…

Quand nous remontâmes en voiture, le cocher allumait les lanternes, et lorsque nous rentrâmes dans la ville, la nuit était déjà venue. Je bénissais ce bref crépuscule. C’est un moment douloureux pendant lequel s’aggravent toutes les souffrances ; on subit l’agitation de la journée et l’on se sent loin encore de l’apaisement de la nuit. Je craignais pour les cœurs chagrins de Georges et de Marthe, des adieux échangés pendant la mort du jour.

VI

NOUS sommes allées prendre le thé chez Mme Ortiz, Délia Marino de Ortiz, dans sa maison de l’avenue Alvear, une voie nouvelle, somptueuse et riante. Dès l’entrée le charme de cet intérieur, où trois générations sont réunies, et où la malice et l’hypocrisie sont inconnues, nous a conquises. Carmen était déjà arrivée, et les présentations faites à la famille, Mme Ortiz nous a abandonnées en s’excusant, pour aller trouver ses artistes et le concert a commencé. Je ne me souviens pas d’avoir vu réunis tant de noms célèbres sur un programme, ni un auditoire plus sensible et plus intelligent. Il n’y a presque que des dames aux réunions de ce genre. Les maris sont à leurs affaires ; et quelques-uns, peu nombreux, viennent chercher leur femme à la fin de la journée.

Nous retrouvâmes dans les toilettes et l’arrangement des femmes qui nous entouraient cette élégance qui est leur apanage, mais elles avaient, sous ce toit hospitalier, une charmante liberté d’allures, et une grâce aimable que nous ne leur connaissions pas encore.

Marthe était allée avec Carmen prendre une tasse de thé, lorsque Mme Ortiz s’approcha de moi :

— Chère madame, me dit-elle, permettez-moi de vous présenter mon ami Pio Valdez qui désire beaucoup vous connaître, il aime votre Paris où il est allé plusieurs fois, et meurt d’envie d’en parler un peu avec vous.

Elle s’en alla, et M. Valdez s’assit à mes côtés.

Déjà on m’avait avertie qu’il est de mauvais ton à Buenos-Aires de causer plus de cinq minutes dans un salon avec un « caballero », lorsque ce n’est ni un parent ni un fiancé, et je me préparais, après l’échange de quelques phrases, à me lever et à aller rejoindre ma cousine et mon amie dans la pièce voisine, désireuse de ne choquer en rien des coutumes qui ne laissaient pas néanmoins de m’étonner. On eût dit que mon voisin devinait ma pensée, car il me dit en souriant :

— Dans la maison de ma vieille amie Délia, madame, un homme et une femme peuvent causer sans que personne y prenne garde, ou interprète mal un entretien un peu prolongé. Notre hôtesse a su faire accepter à son entourage des habitudes européennes qui contribuent à donner chez elle, à notre société, l’animation qui lui manque souvent, et on commence heureusement à l’imiter. Elle a beaucoup fait pour l’avancement intellectuel et social de notre pays, et tout ce qui pense et lit et aime les arts à Buenos-Aires lui en est profondément reconnaissant.

Ces mots me rassurèrent, et je me laissai aller au plaisir de la causerie ; ma curiosité était insatiable, la complaisance de mon interlocuteur était sans bornes. Il me parla de la France avec émotion. Il me décrivit la vie du « campo », sa ferme agrandie et embellie chaque année, les terres fertiles, les plaines sans fin. Je connus par lui d’utiles détails sur la société dont il fait partie. Il me fit remarquer combien les jeunes filles étaient libres et parées dans cette société rigoriste, et comme je lui demandais pourquoi, à l’encontre de toutes nos coutumes européennes, le papillon devenait chrysalide, il me répondit :

— Les femmes, vous l’avez déjà remarqué, madame, sont, après leur mariage, absorbées par les soins et les devoirs de la maternité, c’est donc avant qu’elles prennent leur part de distractions et de plaisirs mondains. La vie d’une jeune fille ici est heureuse et insouciante, elle jouit de sa beauté qu’elle pare de tout le luxe possible, ses parents lui donnent toutes les joies de son âge, sans compter ; aussi, aucune d’entre elles n’est pressée de se marier. Elles choisissent à loisir l’homme près duquel elles passeront leur vie et elles attendent avec patience que leur fiancé ait une situation qui lui permette de continuer à vivre comme elles le faisaient sous le toit paternel ; cette attente dure parfois des années, et il n’y a pour ainsi dire pas d’exemple que des fiançailles aient été rompues…

Pio Valdez lut une question un peu indiscrète dans mes yeux.

— Non, me dit-il en souriant, je n’ai jamais été fiancé. Je ne me sens pas la vocation du mariage, et mes affaires m’occupent assez pour m’empêcher de me sentir trop seul. Et puis, ici, on se marie jeune, je suis trop vieux !

Vieux ? Non ; Pio Valdez n’est pas vieux. Il doit avoir trente-cinq ou trente-six ans ; comme il arrive à presque tous les Argentins, ses cheveux commencent prématurément à devenir gris il a une jolie voix grave, tendre, des yeux bruns. Je me sentais en sympathie complète avec lui, et lorsqu’il me dit que, dans peu de jours, il regagnait ses terres, je sentis un petit regret de ce départ si prompt.

Il me fut impossible, ce soir-là, de communiquer à Marthe mes impressions ; je la laissai se répandre en éloges et en critiques sans trouver la force de lui répondre.

— Crois-tu, me disait-elle, Mme Cruz, tu sais, cette jolie femme qui avait une toque avec des paradis jaunes, eh bien, elle a tout une « cuadra » à elle, et dans une de ses maisons, elle fait vivre au moins dix familles pauvres ! c’est bien, ça ! Oh ! et puis, figure-toi, quand une dame va dîner en ville, sans son mari, sa femme de chambre vient la chercher, parce que cela paraîtrait choquant si le maître de la maison ou un ami la reconduisait à sa porte ! Moi, je trouve que c’est insolent pour elle et pour le maître de la maison, ces habitudes-là. Et toi, qu’en penses-tu ?

Moi, je n’en pensais rien, je n’écoutais qu’à peine, et je me reprochais mon mutisme.

— Ma pauvre Marthe, lui dis-je vers la fin du dîner, je suis désolée de te laisser seule ce soir, mais j’ai une légère migraine, et je crois plus prudent de me coucher.

— Tu as raison, couche-toi, me répondit ma cousine, j’ai justement besoin d’écrire à Georges.

La chère enfant a « justement besoin d’écrire à Georges » tous les jours, mais comme elle sait que cette correspondance quotidienne fut une de mes chères habitudes, elle trouve tous les jours une excuse pour envoyer de tendres souvenirs à son mari aimé, sans trop me rappeler le temps où je disais de loin toutes mes pensées et toutes mes actions à celui qui en attendait anxieusement le récit.

Depuis notre arrivée, tant d’êtres nouveaux et de choses nouvelles ont défilé devant mes yeux que j’ai vécu comme engourdie, que je n’ai souffert que par instants de mes chagrins d’autrefois et de mon isolement d’aujourd’hui. Mais pourquoi cette soirée réveille-t-elle les peines passées avec tant de violence ? Pourquoi ai-je les yeux pleins de larmes, tandis que je m’accoude seule à ma fenêtre sous la lune blanche et froide comme un miroir givré ?… L’activité guérit-elle vraiment de la solitude ?

Pio Valdez le croit, moi, je ne le crois pas !

 

***   ***   ***

 

Un coup de téléphone ce matin… C’est Carmen qui m’avertit que nous allons visiter le Jardin Zoologique, elle viendra nous chercher avec son mari et un parent à elle…

— Qui est ce parent, Carmen ?

— Vous verrez, curieuse ! Un rire clair, et la communication est coupée.

— Marthe, habille-toi vite, nous allons avec Carmen au Jardin Zoologique.

— Quelle chance ! s’écrie Marthe, mais j’aurais bien voulu y aller avec Georges. Il aime tant les animaux !

— Tu iras une autre fois avec Georges, sois tranquille. En attendant, dépêche-toi.

Pour la première fois depuis quatre ans, je me préoccupe de ma toilette. Est-ce donc l’élégance excessive de mes nouvelles amies qui provoque ce petit mouvement de coquetterie ?

Nous sommes prêtes, nous déjeunons en hâte, et nous attendons nos guides.

— M. Navarro vient aussi ? me demande Marthe.

— Oui, et il doit amener un parent de Carmen.

— Quel parent ?

— Je ne sais pas.

Si, je sais ; et je cesse de me mentir à moi-même au moment où je mens à Marthe. C’est Pio Valdez qui doit arriver tout à l’heure. J’en suis sûre sans pouvoir m’expliquer les raisons de ma certitude. J’ignorais qu’il fût parent de Carmen, et pourtant, en comparant le visage clair de l’une au visage brun de l’autre, on peut trouver une lointaine ressemblance. Les yeux, par exemple, chez tous deux se relèvent un peu vers les tempes, bridés à peine dans des paupières délicates.

— On a sonné ! crie Marthe à mon oreille. On a sonné ! Ce doit être Carmen.

Je sursaute, je n’ai rien entendu.

— Comme tu es distraite, aujourd’hui ! me dit ma cousine ; et elle court recevoir nos amis.

Nous traversons la ville, une partie du Bois de Palermo, et à la porte du Jardin Zoologique, le Directeur, M. Tassistro et sa femme nous reçoivent avec une amabilité exquise. Lui, est un romain loquace et spirituel dont les yeux brillent de malice et de bonté ; elle est argentine, parfaitement distinguée et certainement intelligente.

Nous marchons, guidés par M. Tassistro, dans les allées de ce jardin qui vaut celui de Hambourg, et nous nous extasions devant chaque cage, soignée, propre, coquette même, où des animaux jouent ou mangent, gais et pleins de santé, lorsque tout à coup nous nous trouvons face à face avec un énorme ours fourmilier, un tamanoir dont la queue balaie le sol, et qui se dandine sur ses grandes griffes recourbées en regardant de côté et d’autre avec de petits yeux ronds ; il nous frôle en passant, et pose délicatement sur mon poignet le bout de son interminable museau glacé et gluant. Je pousse un cri de frayeur, mais Tassistro se met à rire.

— Il n’est pas méçant, dit-il, et c’est son jour de sortie.

Il nous explique alors, dans un français charmant et zézayant, que garder en captivité des animaux lui semble barbare, et qu’il profite de son pouvoir directorial pour les faire promener ainsi, chacun à son tour, une fois par semaine, gardés à vue par un employé du jardin.

— Et… les lions ? demande Marthe.

— Non, pas les lions. Mais j’ai en liberté chez moi de petits tigres et de petits pumas que vous verrez tout à l’heure en prenant le thé…

Tassistro nous a quittés un instant, il revient avec une poignée d’herbe, et nourrit devant nous des hippopotames vêtus d’une pourpre granuleuse, et des rhinocéros maladroitement taillés dans du basalte qui accourent à son appel.

— Voilà des guanacos, le lama d’Argentine, me dit Navarro en me montrant un groupe de singuliers animaux, hauts sur pattes, le cou long, mince et flexible, dont le poil est d’un jaune doré sur le dos et blanc au ventre et à la poitrine. N’approchez pas trop, ils ont, comme la vigogne leur cousine, la funeste habitude de cracher au visage des visiteurs, c’est leur manière de se défendre : elle en vaut une autre ! Pourtant, ils sont timides, et les chasseurs en ont fait des hécatombes pour avoir leur fourrure.

M. Tassistro nous énumère ensuite les animaux caractéristiques de l’Argentine : la chaja, un bel oiseau qui se fait rare et qui garde les maisons isolées aussi bien que le plus féroce bouledogue, l’autruche, la vigogne, le tatou, que l’on mange sous son nom populaire de « mulita », le skunk, le puma, ce lion de l’Amérique du Sud, et d’autres encore dont il nous montre à mesure des spécimens superbes ; voici un iguane, lézard énorme, inoffensif et bariolé.

— Il né sait pas mordre ! céloui là…

Je commence à me sentir lasse, mais je n’en dis rien, pour ne pas gâter le plaisir de Marthe qui ne peut quitter la cage où courent, s’entrechoquent, tombent, se battent, se suspendent, mangent, agitent leurs babines et se grattent, un tas de petits singes jaunes du Paraguay, coiffés en brosse, plus remuants et plus vifs que des souris.

— Regarde ce gros, me dit-elle, tu ne trouves pas qu’il ressemble à mon professeur de piano, Mme Mussieux ?

— Les singes réssemblent seulement aux hommes, répond Tassistro qui s’avance vers nous, un jeune orang-outang dans les bras, jamais aux dames, qui sont toujours çarmantes… N’est-ce pas, messieurs !

Navarro et Pio Valdez sourient, ils connaissent Tassistro, et savent que l’ironie est la forme habituelle de son discours.

— Vous paraissez un peu fatiguée, me murmure Pio Valdez, êtes-vous souffrante ?

— Non, mais je ne suis pas habituée aux longues promenades à pied, et je vous avoue que je voudrais bien me reposer un instant.

Tassistro a deviné, et il nous fait monter dans un train minuscule dont la locomotive est grande comme une chaufferette et qui nous dépose à sa porte.

 

***   ***   ***

 

Dans la voiture qui nous ramène vers le centre de la ville, Navarro nous conte comment Tassistro a donné au Jardin Zoologique de Buenos-Aires cette importance qui en fait une des curiosités de la ville, grâce à un amour immense pour les animaux qu’il fait vivre dans le bien-être, et grâce à son entente des affaires. Il vend des œufs, achète des fauves, invente des attractions pour les enfants – et même pour les parents – il a fondé une revue littéraire et scientifique, et il est arrivé à n’avoir aucun besoin du secours de la Municipalité pour subvenir aux dépenses du jardin, enfin il nous remplit d’admiration pour cette intelligence sensible à la fois, et pratique.

Malgré notre fatigue, nous avons traversé à pied le Jardin Botanique, administré celui-ci par un Français et nous avons été enchantées, Marthe et moi, par la beauté des arbres et de leur arrangement. Les derniers rayons du soleil traversaient les branches d’un pin de Norvège pour venir s’éteindre sur le tronc écailleux d’un palmier, et des roses tardives s’effeuillaient près de camélias rouges et blancs, au feuillage luisant comme du métal : cette terre heureuse permet à toutes les plantes de croître et de fleurir.

Enfin, nous sommes rentrées. Nos amis nous ont accompagnées, et sont restés à dîner avec nous. La légendaire hospitalité espagnole règne encore en maîtresse en Argentine, et nos domestiques prévoient toujours la venue des amis qui partagent fraternellement le repas, et rendent léger le poids des heures. Un peu après le dîner, Marthe nous a quittés sous prétexte de se reposer, je soupçonne qu’elle « avait justement besoin d’écrire à Georges », pour lui conter sa journée…

Nous causâmes tard dans la soirée. Carlos Navarro se mit à nous parler de la littérature argentine. Je n’en avais aucune idée : les romanciers sont rares encore ici, plus rares que les poètes ou les auteurs dramatiques, et c’est en général par le roman que l’on commence à connaître la littérature d’un peuple ; le vocabulaire poétique est difficile à comprendre, le drame et la comédie sont trop caractéristiques et trop brefs. J’appris les noms de Joaquin Gonzalez, de Angel Estrada, de Calixto Oyuela et je lirai leurs livres dont Carlos m’a fait une analyse tentante. Son poète préféré, c’est Rafael Obligado dont il nous a récité plusieurs poèmes qu’il sait depuis son enfance. L’un d’eux, Le Condor, m’a frappée. Ce sont de grands vers purs, hautains, froids, et palpitants pourtant, comme de la neige couvrant un volcan. Mais ma sensibilité a été plus touchée par un petit poème du même auteur : Nocturne, dont le titre banal dépare la grâce, et que Navarro nous a récité admirablement.

Pio Valdez m’entretint à son tour de l’art dramatique, et me conta le sujet d’une comédie que venait d’achever un de ses amis : Laferrère. Je n’aurais jamais cru qu’un membre de cette jeune et impétueuse société eût à ce point le don aigu de l’observation et la science de la mise en valeur des types de son pays.

— Et il a fait d’autres pièces au moins aussi intéressantes, me dit Carmen, pièces qu’on joue de temps en temps et que nous irons voir ensemble : cet homme connaît le peuple aussi bien qu’il connaît ses pairs. C’est un esprit fin et mordant… Voulez-vous le connaître ?

— Certes, répondis-je, je ne demande qu’à le recevoir. Amenez-le donc, Carmen, il sera le bienvenu.

— Nous allons faire mieux, s’écria Carlos, dînez à la maison après-demain, je l’inviterai.

— Il ne sera peut-être pas libre !

— Vous ne connaissez pas encore nos singulières habitudes, ma chère amie, ici on fait les invitations trois jours d’avance seulement pour les grands dîners… Quant aux repas intimes, ils sont généralement improvisés le jour même. Vous voyez que je fais encore beaucoup de cérémonies en invitant Laferrère par un mot, au lieu de lui téléphoner au Club où il est certainement à cette heure-ci.

Ce détail confirma l’impression que j’avais déjà eue tant de fois depuis mon arrivée : une impression de hâte, d’inachèvement, d’organisation rapide et provisoire, et je ne pus m’empêcher d’en faire à haute voix la réflexion.

— Votre impression est très juste, madame, me dit Pio Valdez, nous vivons trop vite. Les enfants sont précoces, les adolescents sont des hommes, les hommes ont une période d’activité bien courte, et il y a peu de vieillards. Notre terre est trop jeune et trop riche, elle fait monter la sève prématurément dans les jeunes branches, les fleurs éclosent avant leur temps et le fruit tombe sans être mûr. Il faudra bien des années pour que nous arrivions à ralentir notre course, et à marcher au même pas que les autres nations.

— Est-ce si indispensable ? demandai-je, et n’avez-vous pas, à cause justement de cette hâte, fait, en moins d’un siècle, un État et un peuple ?

— Nous avons, en effet, donné un exemple au monde de ce que peut l’amour de la liberté, et l’Europe a vu surgir une nation là où elle savait à peine qu’il y eût des hommes. Mais elle est en droit d’attendre de grandes choses de cette jeune nation, la vieille Europe, et ces grandes choses il faut de la sagesse pour les accomplir.

— La sagesse vient avec l’âge… et vous n’avez que cent ans !

— Je ne les ai même pas tout à fait, dit Pio Valdez en riant.

Il se leva pour prendre congé, Carmen et son mari l’imitèrent, et je restai seule dans le petit salon, enfoncée dans un fauteuil, les yeux fixés sur les peintures italiennes qui enlaidissaient le plafond.

Combien de temps restai-je à rêver ?

Lorsque je rentrai dans ma chambre deux heures sonnaient. J’ai lu un demi-volume, j’ai écrit ces notes, et voici le jour, le jour tout neuf. N’ouvrons pas les rideaux, c’est sur les premiers rayons du soleil que s’envolent les songes.

VII

QUE les semaines ont passé vite ! Déjà nous pensons à aller rejoindre Georges, et je dois avouer que c’est sans enthousiasme que je me prépare à ce voyage. Si je n’avais le scrupule de laisser Marthe partir seule, comme je préférerais rester à garder la petite maison en son absence !

C’est que j’y suis habituée à cette petite maison ensoleillée et commode. Aujourd’hui, j’ai fermé ma porte, et j’ai refusé les invitations habituelles ; Marthe, un peu fatiguée, s’est retirée dans sa chambre, et me vois seule et tranquille. La servante chante sur la terrasse une de ces chansons espagnoles, qui n’ont qu’un couplet et qui durent une heure, le roulement des voitures et le grincement des tramways me parviennent à peine à travers la fenêtre fermée et le beau chat blanc aux yeux bleus ronronne à mes pieds en se faisant les griffes sur le tapis.

J’essaie de récapituler tout ce que nous avons vu et fait depuis que j’ai laissé ces notes, et je n’y peux parvenir tant nos jours et nos soirs ont été occupés ! Des visites, des thés, des représentations de charité, et un bal ! Un bal ! j’ai été au bal ! Je n’ai pas été jusqu’à danser, mais j’ai trouvé plaisir à voir danser les autres. Les Argentins et les Argentines dansent si bien ! Ils ont la fougue espagnole et la grâce italienne…

Carmen Navarro et Délia Ortiz ont si aimablement guidé nos premiers pas dans le monde, que nous avons été reçues partout, Marthe et moi, comme si nous avions toujours vécu à Buenos-Aires… Nous nous demandons encore d’où vient la réputation qu’on a faite à la Société argentine de ne pas accueillir cordialement les étrangers. Il ne s’est pas écoulé un jour sans qu’on nous ait conviées à une fête ou à une réunion de famille, et les plus aimables attentions nous sont prodiguées à chaque instant. Nous rencontrons, il est vrai, peu de nos compatriotes dans les maisons que nous fréquentons, mais tous ceux qui s’expatrient ne sont pas des exemplaires merveilleux de la nationalité à laquelle ils appartiennent, et il n’y a guère de raison de les introduire dans un monde où ils ne serviraient qu’à mettre à l’épreuve la bienveillance de leurs hôtes. Cependant, quelques Français nous ont rendu fières : M. Roy, d’abord ; puis Paul Pressac, un lettré qui écrit admirablement l’espagnol et a fondé la Bibliothèque Nationale Argentine ; Viguier, un bactériologiste éminent, dont les découvertes sauvent des milliers de têtes de bétail chaque année ; et d’autres encore devant lesquels s’ouvrent toutes les portes, et qui sont aimés et respectés.

Il existe à Buenos-Aires une coutume charmante, celle d’« offrir » la maison ; ceci signifie qu’à toute heure, en toutes circonstances, la maison vous est ouverte et que vous y êtes chez vous. Ceux auxquels cette hospitalité a été donnée ne peuvent l’oublier, il leur est impossible de ne pas être conquis par l’affectueuse bonhomie et l’accord familial qu’ils ont devant les yeux.

Une autre habitude, qui comme l’« offre » de la maison, vient de la vieille Espagne, c’est celle de la « tertulia ». Chaque soir, la maison est ouverte aux amis intimes qui viennent à n’importe quelle heure, sans être assujettis au smoking ou à la robe décolletée. On cause, on fait de la musique, on dit des vers, on prend du thé, du chocolat, voire même le traditionnel « maté » et on se retire, tard souvent, car si un des habitués de la tertulia est allé au théâtre, il vient après la représentation rendre compte de la pièce qu’il a vue, et il trouve toujours un auditoire prêt à l’écouter. N’importe lequel des membres de la famille qui reçoit, préside la « tertulia » en l’absence des autres, et ainsi jamais les amis fidèles qui la composent ne sont privés du plaisir de se rencontrer.

Dans un pays où les deuils sont si exagérément prolongés, qu’ils privent toute une famille de théâtre ou de soirées pendant un ou deux ans, la tertulia remplace, dans sa simple et libre intimité, les plaisirs extérieurs interdits par la sévère coutume.

Et c’est dans ces réunions que les Argentins se révèlent, c’est là qu’ils sont eux-mêmes, c’est là que je les ai compris, connus, et appréciés dans leurs silences ou leurs éclats.

 

***   ***   ***

 

La Presse Argentine a été un de mes grands étonnements ; j’étais loin de soupçonner la tenue littéraire et les ressources de journaux comme : La Nacion, El Diario, La Argentina, La Razon, etc., l’autre jour, je fus invitée à admirer l’installation d’un grand quotidien : La Prensa, dont le propriétaire et directeur, Daniel Cruz, devait me servir de guide durant ma visite. Précédée par lui, je passai de surprises en émerveillements ; nous avons parcouru l’immeuble, ou plutôt le palais où fonctionnent les différents services, vu l’atelier où sont reproduits les dessins et les photographies, visité les postes télégraphiques, nous avons lu les dernières nouvelles du monde entier, câblées spécialement et affichées à la même minute dans le hall, contemplé les puissantes, les gigantesques machines qu’un homme suffit à faire agir. Près de deux cent mille numéros de La Prensa se répandent dans l’Argentine et dans le monde entier, nos hommes de lettres les plus célèbres y écrivent des correspondances, un bureau est installé à Paris, et sert de lien constant entre les Argentins et les Français.

Au moment où M. Cruz m’accompagnait jusqu’au seuil, je m’arrêtai stupéfaite : une volée de gamins, dont le plus jeune avait peut-être sept ans et le plus vieux quatorze, se dispersaient en poussant des cris perçants et en brandissant des paquets de journaux dont l’encre était à peine sèche. En une minute, ces minuscules vendeurs s’étaient répandus sur la chaussée, sur les trottoirs, ils avaient pris d’assaut les voitures, les automobiles, envahi les tramways, et avaient disparu dans les rues voisines, toujours courant et criant.

— On vient de leur distribuer les numéros d’un journal du soir, me dit M. Cruz, souriant de mon effarement, et ils les emportent pour les vendre aux quatre coins de la ville. La coutume de faire vendre les journaux aux enfants est si enracinée à Buenos-Aires, que nous nous décourageons à la combattre ; des écoles, des asiles, des restaurants même ont été fondés, les petits indépendants dédaignent ces aides, et jusqu’à présent aucune cage n’a eu les barreaux assez soudés ou assez dorés pour retenir ces moineaux francs. Ils ont la fierté de rapporter le soir leur gain à la maison et d’y faire panser quelque horion reçu au cours d’une journée qui commence au centre de la ville, devant les bureaux des journaux, et finit quelquefois bien loin dans les faubourgs, sans une heure de repos ! Cependant, vous seriez surprise si je vous disais que nombre de ces enfants, assagis et gardant néanmoins l’habitude d’une activité incessante, ont des destinées prospères et deviennent des hommes riches et utiles à leur pays…

Je regagnais à pied notre petite maison, et je traversais en chemin un de ces jardins qui mettent au cœur de la ville un bouquet de verdure et de parfums, lorsque je me heurtai presque à Pio Valdez.

— Que devenez-vous ? lui dis-je, avez-vous voyagé ? Il y a longtemps que vous abandonnez vos amis !

— Je suis infiniment heureux si vous avez remarqué mon absence, chère madame, mais des affaires importantes et ennuyeuses m’ont privé du plaisir d’aller vous voir. Je ne demande qu’à rattraper le temps perdu, et quand vous voudrez me le permettre…

— Mais venez ce soir, Carmen et son mari dînent à la maison.

— À ce soir donc, et merci.

Il s’éloigna et je le vis se perdre dans les arbres. Il est très grand, plus grand que je ne le croyais et il était bien pâle en me parlant…

Il vint le soir, et nous lui annonçâmes notre prochain départ.

— Vous qui avez tellement envie de voir une de nos fermes, vous devriez partir huit jours avant la date fixée, et vous arrêter en route à l’estancia de Pio ! s’écria Navarro.

— Quelle bonne idée ! ajouta Carmen. J’irai aussi avec Carlitos. Votre mère est-elle déjà partie, Pio ?

— Ma mère part après-demain… et je suis sûr, chère madame, que vous lui feriez une grande joie en acceptant une invitation que j’ai eu la sottise de laisser faire à Carlos au lieu d’oser la faire moi-même…

Les traîtres ! Ils avaient sûrement préparé de longue main cette invitation « spontanée »… mais fallait-il leur en vouloir ?

J’ai vu la mère de Pio, c’est une délicieuse vieille dame, et lorsque, à l’ancienne mode créole, elle m’a appelée : « Ma fille », j’ai eu envie de l’embrasser, tant son accent était affectueux ; elle a si gentiment insisté pour me donner l’hospitalité à l’estancia que j’ai accepté, et elle m’attend. Marthe est ravie : ce voyage, c’est la première étape qui la rapproche de son mari ; si je l’écoutais, elle commencerait déjà à faire les malles !

En attendant, nos amis essaient de tromper notre impatience, et presque chaque soir ils nous mènent dans un théâtre nouveau. C’est que la saison va finir, et qu’il faut se hâter de tout voir. Nous sommes allés d’abord au Théâtre Odéon, dans lequel se donnent les représentations des troupes étrangères, et nous avons applaudi quelques-uns des acteurs célèbres de la scène française. Mais c’est le public qui nous a intéressés surtout… Ce public d’une élégance princière se passionnait pour la pièce et les artistes, et comprenait jusqu’aux moindres finesses de notre langue. Quelques acteurs avaient cru devoir exagérer les jeux de scène et grossir leurs effets croyant être « mieux compris », nous souffrions de leur erreur, en voyant un sourire moqueur sur les lèvres de nos voisins, à chaque intonation discordante ou à chaque geste de mauvais goût. Combien j’aurais voulu faire savoir aux comédiens à quel point le mal qu’ils se donnaient pour gâter leur jeu est inutile !

J’ai assisté aussi aux représentations des théâtres locaux. Le public y est entièrement différent ; c’est la bourgeoisie qui les fréquente, les employés de banque, les petits commerçants, leurs femmes, et même leurs enfants ; tout s’y passe en famille, on s’y amuse bruyamment, en toute simplicité. Les pièces sont souvent empruntées à notre répertoire, non au plus littéraire, il faut l’avouer, mais au plus gai ; les acteurs ajoutent encore une singulière agitation au mouvement effréné de nos vaudevilles, ils savent à demi leurs rôles et improvisent des scènes entières avec une verve inouïe, les plaisanteries locales éclatent à chaque réplique, et le naturel de leur jeu est sans rival.

On joue assez peu de drames dans ces théâtres populaires, et cela m’a étonnée, car les Argentins ne sont pas gais ; leur musique est mélancolique, la chansonnette est presque inconnue, et leur esprit, qui est vif et mordant, produit plus de mots amers que de mots drôles.

Les compagnies espagnoles sont nombreuses, elles jouent presque exclusivement des « zarzuelas », sorte de vaudevilles à couplets, souvent spirituels, presque toujours amusants. Quelques-unes sont de petits bijoux musicaux, et les artistes qui les jouent possèdent une bonne humeur entraînante. Les représentations ont lieu par sections, c’est-à-dire que le spectacle se compose de plusieurs pièces en un ou deux actes, et que l’on peut retenir sa place pour celle des pièces que l’on veut voir, ou pour deux d’entre elles, sans être contraint à assister au spectacle entier.

 

***   ***   ***

 

Nous avons volé à nos amis deux ou trois après-midi pour aller assister à des conférences littéraires. C’est toujours dans ce même théâtre de l’Odéon qu’elles ont lieu, mais devant un public clairsemé, et sauf les conférences d’hommes politiques italiens ou français, et d’un auteur populaire espagnol, c’est avec presque de l’indifférence qu’on les accueille. Il y a des raisons à ce manque d’empressement ; d’abord les affaires qui absorbent les journées des hommes, et les innombrables obligations auxquelles sont soumises les femmes pendant les quatre mois de la saison : les visites, les thés, les mariages qui ont lieu soit l’après-midi, soit le soir, les réunions de famille, les achats… On se disperse si vite dans les estancias, que tous les devoirs et tous les plaisirs sociaux se groupent et s’accumulent de mai à septembre sans un jour de répit. Toujours cette hâte de vivre et d’agir qui ne laisse pas assez de prise aux travaux de l’esprit !

Je partage maintenant avec les porteños (nom qu’on donne aux habitants de Buenos-Aires), le désir de quitter la ville, de ne plus entendre de conversations mondaines ou de médisances souriantes, de me mettre en contact avec la nature loin du bruit, loin de cette vaine agitation…

Mais un scrupule me tourmente : ai-je bien fait d’accepter l’hospitalité de Mme Valdez ? N’ai-je pas écouté une autre voix que celle de ma raison ? Chaque matin, je prends la résolution de ne pas m’arrêter à la station dont Pio m’a répété le nom si souvent, et d’aller directement retrouver Georges ; chaque soir, ma résolution faiblit.

 

***   ***   ***

 

C’était hier le premier jour du printemps, et le printemps m’a apporté la plus belle de ses roses.

Tout ce que je n’osais pas m’avouer à moi-même un autre m’a forcée à le dire. Ah ! Pio, qu’avez-vous fait ? Vous avez ressuscité dans mon cœur les joies que je croyais mortes, les troubles pleins de douceur, et le désir d’aimer…

Marthe était sortie, et je lisais dans le salon lorsqu’il est entré. Qu’avons-nous dit ? Je ne m’en souviens plus. Nous avons parlé du voyage, de sa mère, du temps… et puis, dans un silence ses yeux ont rencontré les miens et j’ai compris…

Ce n’est pas pour échanger des phrases indifférentes qu’il est venu. Il voulait me dire qu’il m’aime depuis cinq mois, depuis ce jour où il m’a vue chez Délia, sa mère le sait et l’approuve, nos amis sont ses alliés, et Marthe même est un peu sa complice.

L’aveu de sa tendresse et de son espoir est sorti de sa bouche en paroles entrecoupées, il était pâle et sa main tremblait.

— Voulez-vous, me dit-il, enfin en se levant, me faire l’honneur de devenir ma femme ?…

Et je n’ai pas répondu : non…

Il sait tout de ma vie, mes chagrins, mon veuvage, ce que je fus et ce que je suis ; il sait que mon cœur est à peine cicatrisé des blessures que le sort lui a infligées et que la main qu’il serre dans les siennes sait mieux panser que caresser…

— Pio, pourquoi choisissez-vous une étrangère, sans fortune, sans beauté, tandis que des jeunes filles charmantes, riches, et qui parlent la même langue que vous, seraient si heureuses de porter votre nom et de vous donner leur cœur plein d’espoir ?…

— Mais parce que c’est vous que j’aime, vous dont la chère tristesse et la grâce brisée m’ont charmé dès que je vous ai vue, vous qui êtes devenue le souffle même de ma vie ! Si vous m’aviez refusé votre main, je ne m’en serais jamais consolé, certain qu’elle m’enseigne la route du bonheur…

Pio ne sait pas qu’on se console de beaucoup de choses.

Il est parti. Marthe m’a trouvée dans le salon, les joues couvertes de larmes.

— Tu l’épouses ? me demanda-t-elle avec une affectueuse curiosité.

Je fis : Oui, de la tête, et c’est seulement à cette minute que je me rendis compte que j’aimais, de toute mon âme et de tout mon cœur.

VIII

NOUS voici partis pour l’estancia… les grands wagons s’emplissent peu à peu, nous quittons Buenos-Aires et ses faubourgs semés de maisons construites en bois, en boîtes de conserves ou en bidons à pétrole. Le train roule sans se hâter, parcouru d’un bout à l’autre par des contrôleurs, des marchands de journaux et de cigarettes, ou par des voyageurs qui se rendent visite et vont au restaurant.

Nous traversons une zone de verdure, des jardins ; quelques villas aux stores hermétiques sont semées au hasard dans des touffes d’eucalyptus et de magnolias, puis c’est la plaine. Pendant des heures nous allons voir seulement de l’herbe roussie, des broussailles séchées, des bœufs accablés par le soleil et un horizon net et lointain, sans une ondulation, sans une vague. Je lis, balancée par le mouvement du train, puis c’est le déjeuner, puis encore la lecture, le dîner arrive… et les lits faits, le sommeil.

La monotonie du voyage nous a engourdies et nous n’avons pu échanger dix paroles.

Me voici habillée, et je commence à guetter les stations. Elles sont visibles de loin, les gares auxquelles le train s’arrête, essoufflé, pour vomir mille paquets informes et mille caisses biscornues.

Il n’y a pas de maisons à l’horizon, trois vaches meuglent tristement près d’une gare grande comme une guérite, et je vois des hommes faire glisser du fourgon un piano à queue. Le phonographe, le pianola voisinent avec la guitare, les cartons à chapeaux, et les sacs de graines ou de pommes de terre.

Enfin ! c’est la station désirée : « Dos Ombuës… » Pio doit nous attendre.

Marthe est fatiguée de ce long voyage, elle soupire après un vrai lit, un lit posé sur un plancher immobile, et c’est elle qui descend du train la première.

Pio est là, botté, coiffé d’un petit chapeau de feutre, dans sa tenue de fermier. Son beau visage espagnol, long et brun, est un peu anxieux. Pourquoi ? N’a-t-il pas vu dans mes yeux que son absence m’a été cruelle, que je n’ai pensé qu’à cette heure qui nous réunit, et que j’accepte avec joie ma destinée. Ma destinée, vous avez des yeux bien sombres et un teint bien obscur !…

Un petit break, haut sur roues, nous emporte dans la campagne plate, cahotant sur des chemins mal tracés, et des mouches bourdonnent à nos oreilles, ma pauvre Marthe s’efforce de sourire, Pio est heureux, et d’un geste d’orgueil, il me montre la plaine verte où des tiges pressées font un tapis d’émeraude.

— C’est du blé, me dit-il.

Du blé ! à perte de vue, jusqu’où le regard peut atteindre, jusqu’où le galop d’un cheval peut porter un homme, et plus loin, plus loin encore : c’est du blé ! Quel grenier d’abondance ! Quelle terre bénie ! Une émotion profonde me saisit, je pense à toute une humanité affamée par les villes, et rassasiée par le produit de ce sol généreux. Des hommes vivent en le faisant croître, ce blé, d’autres en vivront lorsqu’il sera battu. Pio devine mes pensées et baise ma main en silence.

Nous approchons de la maison. Voici les arbres qui ont donné leur nom à la station, « Deux Ombuës », leurs racines se tordent hors de la terre brune comme de gros serpents, leurs troncs creux sont pleins d’eau et d’insectes, et leurs feuilles épaisses défient le plus ardent soleil. On dirait deux géants infirmes.

— Les beaux arbres ! dit Marthe émerveillée.

— Oui, lui répond Pio, ils sont beaux, mais leurs racines qui vont chercher l’humidité à d’énormes distances, sont nuisibles à la culture, elles sont si résistantes que le soc des charrues s’y brise, rien ne pousse à l’ombre opaque de l’ombù et nos paysans n’osent pas attacher leur cheval à ses branches, persuadés que cette ombre froide est mortelle à qui y demeure un moment. Les graines d’ombù sont dédaignées des oiseaux, et les feuilles en sont si amères que même la sauterelle renonce à s’y attaquer ! Vous voyez que l’arbre traditionnel de la Pampa ne vaut que par les légendes qui s’y attachent et c’est pour le seul plaisir des yeux que j’ai gardé ces encombrantes merveilles !

Pendant que Pio parlait, nous sommes entrés dans une avenue bordée d’eucalyptus immenses qui laissent pendre de leurs troncs pâles des lanières d’écorce, enfin nous distinguons la maison !… Elle surgit d’un buisson de roses, et sur le seuil, souriante, un rayon de soleil dorant ses cheveux blancs, la mère de Pio me tend les bras.

— Ma fille !

 

***   ***   ***

 

Nous sommes installées. Des voitures pareilles à celle qui nous a amenées ont déposé sur le seuil fleuri les amis qui résident à l’estancia. Ils avaient voulu laisser Mme Valdez et Pio m’accueillir seuls.

Je suis assaillie par un déluge de félicitations et de souhaits, c’est une animation sans pareille, et je m’embrouille dans les noms de mes futurs cousins et cousines. Marthe, reposée, n’est pas la moins agitée, sa froideur de Parisienne bien élevée a fondu peu à peu, et la voici semblable aux exubérantes jeunes femmes qui se passionnent pour l’amour de leurs amies comme si c’était leur amour à elles !

Le dîner réunit une vingtaine de personnes autour de la grande table que préside Mme Valdez, « Mamita », petite mère, comme l’appelle Pio, comme elle désire que je l’appelle. On apporte le traditionnel « pucher », qui est un pot-au-feu peu différent du nôtre, puis tant de viandes, tant de légumes que nos estomacs français renoncent à suivre même de loin l’exemple que nous donnent les appétits argentins.

— Croiriez-vous, raconte Mamita, indignée, que Pio, craignant que les « péons » se rendent malades avec trop de viande, a voulu leur faire manger des légumes et des pâtes, et que ces nigauds ont déclaré que ce régime était destiné à les faire mourir de faim et de faiblesse ! Ils ne veulent que leur « asado » et leur « puchero », hors de cela, ils ne connaissent rien !

— N’en dites pas trop de mal, Mamita, répond Pio. Ces braves gens, sachant que ma « novia » est arrivée, ont organisé pour samedi soir une danse et des improvisations sur la guitare. Ils veulent se montrer à elle à leur avantage.

— C’est très bien, cela, dit Carmen, mais pour aujourd’hui, prenons pitié de la fatigue de nos voyageuses, et contentons-nous d’aller nous asseoir dans le jardin, sous la lune.

Le dîner achevé, nous sortîmes. Je pris le bras de Pio, et il me conduisit un peu à l’écart vers un banc, près d’un parterre de lis qui répandait sans mesure son parfum épais et sucré. Nous restâmes longtemps sans parler, de temps en temps s’élevait le cri liquide et émouvant d’un crapaud, le pépiement léger d’un oiseau réveillé des insectes et de petites chauves-souris passaient dans les rayons de la lune. L’aboiement d’un chien me fit tressaillir.

— N’ayez pas peur, murmura Pio, nos campagnes sont sûres, et je vous garde !

Je n’ai pas peur, mais je tremble.

— Cette journée a été si pleine d’émotions, de joies, que les mots meurent avant d’arriver à mes lèvres, Pio, et il faut que vous deviniez tout ce que vous dit mon silence…

Nous sommes revenus lentement à la maison. Des effusions encore, une étreinte de Mamita, et j’ai dormi sans rêves – à quoi bon, puisque, c’est tout éveillée que je les fais ! – dans cette chambre où je dois passer tant d’heures de ma vie.

 

***   ***   ***

 

Le parfum des gardénias entre dans ma chambre avec le soleil ; il domine l’odeur des jasmins, des chèvrefeuilles et des roses sous lesquels la maison est enfouie.

C’est une vieille maison, avec une véranda tout autour et un puits à margelle de pierre dans le patio. Un oiseau-mouche fait vibrer ses petites ailes brillantes au-dessus d’une grande fleur blanche.

Avant que Marthe s’éveille, nous sommes déjà loin, Pio, Navarro et moi ; une voiture légère nous emmène au hasard, eux, le fusil sur l’épaule, moi, une ombrelle à la main, ivres de lumière et de liberté. J’avais protesté contre les fusils, mais j’en ai compris l’utilité quand j’ai vu se lever presque sous les pieds du cheval un nombre incroyable de lièvres.

— Un imprudent, m’expliqua Carlos, un imprudent qui était aussi sans doute un chasseur enragé, a introduit dans le pays le lièvre qui y était inconnu, et nous sommes maintenant obligés de défendre nos cultures contre ce rongeur infatigable qui pullule dans les champs. C’est à le chasser que sont employés ces beaux lévriers que vous avez caressés ce matin, et c’est vraiment en cas de légitime défense que nous le tuons, car sa chair ne vaut pas grand-chose, et on ne sait pas encore chez nous utiliser sa peau.

Nous avons gagné la grande route – ou plutôt l’espace séparant les terres cultivées qui sert de chemin. La voiture bondit, les ressorts plient, nous sommes jetés les uns contre les autres. Voici que nous nous trouvons face à face avec un immense troupeau de bœufs et de vaches. J’ai un petit frisson. Le cocher, de deux coups de fouet, s’ouvre un passage et les bêtes s’écartent pour nous laisser passer.

— Les bœufs ne sont dangereux que pour les piétons, me dit Pio, les hommes qui les gardent sont des « gauchos », toujours à cheval, et la silhouette d’une voiture leur est relativement familière, mais l’homme à pied est pour eux un animal inconnu, contre lequel ils foncent volontiers à coups de cornes.

Le troupeau disparaît dans la poussière qu’il a soulevée, de gros rats sans queue traversent la route, des oiseaux chantent à plein gosier sur les arbustes qui la bordent, nous allons toujours…

Il est onze heures, lorsque nous revenons à l’estancia, ivres de soleil, poussiéreux, affamés, contents.

 

***   ***   ***

 

Pendant trois jours un vent furieux a secoué la maison, les champs se moiraient sous son souffle, les pétales de fleurs s’éparpillaient dans les allées, et les saules qui bordent la petite rivière se pliaient échevelés jusqu’à caresser l’eau de leurs feuilles. Nous connaissions ce vent, le « pampero », pour l’avoir subi à Buenos-Aires, mais là, dans ce bouquet d’arbres isolé au milieu de la plaine, sa violence se décuple. Je suis sortie souvent pour la sentir passer, cette grande haleine fraîche de la pampa. Elle est pure, impétueuse, on sent qu’elle a passé sur des neiges immaculées et frôlé des terres vierges, et lorsqu’elle se tait, elle laisse le ciel plus bleu et la nature plus vigoureuse.

Notre demi-emprisonnement a été délicieux, et notre intimité avec nos compagnons de captivité s’est accrue ; j’ai découvert dans Mamita des trésors de bonté, et dans ses hôtes mille ressources intellectuelles. La facilité d’assimilation de mes futurs compatriotes est prodigieuse : ils savent tout ce qu’ils ont envie de savoir !

Pio m’a montré la bibliothèque, commencée par son aïeul, et que son père et lui ont accrue avec soin et orgueil. Que de belles et rares éditions, en espagnol, en allemand, en italien, en français ! Et quelle variété de sujets ! Depuis les romans et les poèmes, jusqu’aux traités d’agriculture et de géologie !

— Presque tous mes amis ont des bibliothèques mieux fournies que la mienne, m’a dit mon fiancé, nous lisons beaucoup ici, mais aucun n’aime ses livres comme j’aime les miens !… les nôtres…

 

***   ***   ***

 

Le pampero s’est tu, nous voici délivrés. Je suis allée ce matin à cheval avec Pio, faire un peu la connaissance des « gauchos » qui gardent et soignent les troupeaux de l’estancia, et nous sommes entrés dans les petites maisons de brique crue, semées de loin en loin dans la plaine. En général, la maison était vide, et la porte cependant grande ouverte. Malgré des antipathies et même des haines qui s’élèvent entre ces hommes violents et passionnés, la méfiance n’existe pas, et le vol est inconnu. Et puis, que volerait-on ? Un lit de camp, qu’on appelle « catre », une selle couverte de peaux de mouton, le « recado », une calebasse pour faire le maté sans lequel le paysan argentin ne peut vivre, une guitare, et c’est tout ce que contient la petite maison solitaire ! Dès l’aube, le gaucho la quitte à cheval, et revient à la nuit tombante, drapé dans son « poncho » et brisé par d’interminables galops dans la pampa… C’est alors, qu’assis devant sa porte, sa guitare sur les genoux, regardant la plaine qui perd peu à peu ses couleurs, il invente ces chants languissants, au rythme arabe, qui montent dans le soir comme le soupir même de la campagne exténuée par une journée d’ardent soleil ; il chante aussi sa fiancée, celle qu’il aimera uniquement, qui viendra lui apporter le sourire de son visage brun, et les petits qu’il verra se rouler dans l’herbe, se hisser sur les chevaux, qui lui crieront au retour de ses épuisantes chevauchées des mots tendres et rauques, et qui, plus tard, chanteront à leur tour, devant la pampa, obscurcie par le soir, leur fiancée brune et l’avenir de leurs enfants.

 

***   ***   ***

 

Nous sommes allés jusqu’au petit village, le « pueblo » qui dépend de la station « Dos Ombuës » : quelques petites maisons de briques recouvertes de ciment, dont les toits plats servent de terrasse, une école d’où s’échappent en troupe de beaux enfants bronzés et turbulents, l’église sans clocher, l’inévitable, multiple, indispensable « almacen ». Le mot « almacen », mot arabe, veut dire « magasin », et dans l’esprit du paysan argentin, il représente l’endroit où tout se vend et tout s’achète. Que ne trouve-t-on pas dans l’almacen d’un village ? Des toupies et des harnais, des espadrilles et de la bière, des rubans et des fromages, du vin et des fers à friser, sans compter les graines, l’encre, les pièges à mouches, les conserves de viande et de légumes, les confitures et le pétrole… La vente des étoffes est réservée aux colporteurs turcs qui vont d’estancia à estancia, infatigables, sachant dix mots d’espagnol, et qui quelquefois sont aussi riches que l’estanciero aux domestiques duquel ils vendent leurs cotonnades bariolées.

— Vous devez trouver mon pays bien sauvage, me disait Pio, tandis que nos chevaux prenaient la route du retour.

— Non, Pio, je l’aime, votre pays si jeune et si riche… Voyez quel attrait il possède : l’almacenero est espagnol, le maçon qui construit les maisons est italien, des Russes courbent le dos dans ce champ labouré, et tous y sont venus de tous les coins du monde, attirés par l’appât d’une fortune facile et d’une vie indépendante, ils travaillent rudement et peinent souvent, mais riches ou pauvres, ils resteront ! Ils oublient leur langue pour parler votre espagnol doux et zézayant, leurs enfants vénèrent les héros de l’indépendance argentine, et dans deux générations, leurs descendants n’auront qu’un nom étranger pour leur rappeler qu’un des leurs est venu de si loin… Et vous le voyez, moi aussi, je reste !…

 

***   ***   ***

 

Hier après le dîner, nous sommes retournés au village, entendre les chants des « gauchos » et voir leurs danses. Sauf la maman de Pio, un peu fatiguée, tous les hôtes de l’estancia nous ont accompagnés. Nous nous sommes assis sur des bancs, autour d’une place carrée plantée de poivriers géants au feuillage floconneux, et le spectacle a commencé. Un payador – un improvisateur – s’est détaché du groupe que formaient les gens du village, et se plaçant sur une chaise, il a commencé à accorder sa guitare.

Un silence profond s’était établi. La guitare bourdonnait comme un essaim d’abeilles d’argent et il a lancé les premières notes tendres et plaintives d’un « Triste ». J’étais suspendue à cette voix un peu gutturale, un peu voilée, qui chantait les peines d’amour du gaucho solitaire, et son désir de mourir si celle qu’il aimait lui refusait son cœur. Quelle passion criait dans cette mélodie primitive, et quelle ardeur désolée ! Un autre nous dit une « vidalità », puis des « milongas » lui succédèrent, et je ne me lassais pas d’écouter, d’écouter encore ces voix incultes et puissantes. Les chanteurs improvisaient souvent, quelques couplets ironiques se mêlaient aux lamentations passionnées et toute leur âme passait dans la musique. Ils se turent et la danse commença.

Quelques-uns des danseurs venaient de loin, et arrivaient à cheval, portant parfois en croupe leur « novia ». Les hommes étaient tous revêtus du costume national : des pantalons blancs garnis de dentelle et recouverts d’une pièce d’étoffe qui passe entre les jambes : « le chiripa », une veste courte, un mouchoir de soie éclatante au cou, et sur des bottes étroites, des éperons d’argent travaillés comme les boucles de leur ceinture, comme leurs étriers et comme le harnachement de leurs chevaux. Les femmes dont la figure un peu plate a un grand charme, portaient des robes claires et empesées et une longue natte de cheveux noirs s’allongeait jusqu’aux genoux des plus jeunes.

Celui qui conduisait la danse frappa dans ses mains, la musique commença, les couples se formèrent et nous vîmes se dérouler les figures charmantes et harmonieuses de la danse nationale argentine : le Péricon. Avec des attitudes nobles, avec des mouvements pleins d’une grâce sauvage, les danseurs mettaient un genou en terre, se fuyaient, se retrouvaient, passaient sous un bras étendu et faisaient la chaîne, les mains séparées par les foulards qu’ils avaient retirés de leur cou. Entre chaque figure, un d’entre eux s’avançait et improvisait deux vers amoureux ou plaisants qu’il adressait à une des danseuses : celle-ci ripostait aussitôt, et la danse reprenait. La lune faisait briller l’argent des éperons et des ceintures, les robes passaient et repassaient comme des nuages blancs, les pieds touchaient doucement le sol, et lorsque la musique se tut, lorsque, fatigués, les couples se réunirent aux gens du village assis sous les grands arbres, je poussai un soupir de regret.

Nous fîmes nos adieux aux gauchos que je remerciai et qui nous accompagnèrent jusqu’aux voitures avec mille souhaits courtois de bonheur et de santé.

Pendant le retour dans la nuit tiède, aucun de nous ne parla, Pio serrait ma main dans la sienne et une infinie douceur nous engourdissait…

Je regardais les étoiles de mon nouveau ciel, plus rares et plus brillantes que celles de l’autre hémisphère, et la route me parut bien courte, car mon cher fiancé murmurait à mon oreille les mots qui font oublier, qui font espérer…

IX

CE jour est celui qui précède notre départ. Marthe ne tient plus en place, malgré l’affection et les distractions qu’elle a trouvées à l’estancia. Elle ne dit pas une phrase sans y introduire le nom de Georges, et lorsque Mamita a fait des efforts pour retarder le voyage, les yeux de la pauvre enfant se sont remplis de larmes. Je comprends si bien son désir de revoir celui dont elle est séparée depuis tant de mois que j’ai résisté énergiquement aux objurgations de Mamita et aux prières de Pio.

Nous partons demain, mais pas seules. Mon fiancé nous accompagne ; il a décidé cela sans me le dire, et il a prié Marthe en riant, d’être notre chaperon.

Tout est prêt, et Georges est averti. Pio a un ami dans le pays où nous allons, un vieil Anglais qui s’est épris d’un site, et qui veut mourir devant les montagnes qu’il aime ; une dépêche a avisé cet original de notre arrivée et sa maison sera une des étapes de notre route vers la mine de « la Carlota », résidence de Georges. Notre équipement est déjà à la gare, nos adieux sont faits et j’ai entendu Mamita me murmurer à l’oreille : « Au retour… je vais faire arranger votre appartement… »

 

***   ***   ***

 

Des heures, des heures encore, et de la poussière. J’en ai dans les cheveux, dans la bouche, on en mange au restaurant pendant que la plaine se déroule éternelle de chaque côté des rails. Pio nous entoure d’attentions, mais Marthe ne voit rien, n’entend rien… elle va rejoindre son mari, et voilà tout !

L’horizon commence à onduler, voici des ruisseaux, de grandes pierres, et des collines bleuâtres au loin : la Cordillère commence.

Nous nous sommes arrêtés à Cordoba, où mille couvents font retentir leurs cloches parmi des jardins fleuris. L’air est pur et frais, c’est ici que les malades viennent trouver la santé.

Nous voici de nouveau en route vers le nord. Le train s’arrête souvent, et les visages aperçus dans les gares pareilles à des hangars sont basanés. Dans quelques heures, nous serons au village où s’arrête le chemin de fer ; c’est à cheval, et par étapes, que nous continuerons notre voyage.

Le paysage a changé, nous traversons d’immenses vallées ; la locomotive, chauffée au bois, a ralenti sa marche, la poussière a envahi les vitres, et je sors sur la plate-forme qui termine notre wagon pour mieux voir la contrée dans laquelle nous sommes entrés.

Des montagnes prodigieuses s’élèvent à droite et à gauche, et le sol est d’un jaune clair, coupé de failles profondes et envahi par des arbustes épineux. Voici des vols de perruches vertes, de petits oiseaux blancs aux ailes bordées d’un liseré noir ; ces trous sont des terriers de « zorrinos », les skungs du pays, ou de viscachas : de la carcasse desséchée d’une mule s’élèvent de petits vautours.

Les montagnes se font de plus en plus hautes. Nous arrivons : le chemin de fer ne va pas plus loin.

Le prévoyant, le sage Georges a envoyé toute une caravane à notre rencontre : des hommes, des chevaux, des mulets.

Sachant que Pio nous accompagne, il est resté dans la montagne où il fait double travail pour revenir plus vite avec nous à Buenos-Aires. Marthe comprend et n’est pas trop déçue.

C’est une auberge charmante qui nous abrite… Les servantes ont le type indien, les pommettes saillantes et les cheveux plats, elles nous servent en souriant de leurs belles dents égales.

Derrière la maison s’élève un bois d’orangers géants pleins de fruits et de fleurs ; toutes les maisons du « pueblo » sont en boue grise.

 

***   ***   ***

 

Le soleil se lève, les chevaux sont sellés, les mules chargées, nous partons… Il nous faut une semaine pour arriver à « la Carlota » par petites étapes, bien que le pauvre Georges ait fait la route en quatre jours.

Comme cette première journée a été rude ! Marthe est rompue et je quitte la selle avec joie. Mais quelles admirables et singulières routes nous suivons !… Toujours cette terre pâle, maintenant couverte de cactus monstrueux, grands comme de grands arbres et tous en fleurs.

Nous avons marché assez lentement, il nous a fallu coucher sur des « catres », dans une cabane de berger et d’un sommeil si profond ! Je croyais, lorsque Pio nous a fait appeler pour repartir que je venais à peine de fermer les yeux !

Tous les chevaux sont réunis autour d’une jument qui porte une clochette au cou, c’est la « madrina », elle est dressée à les conduire à l’endroit où les « gauchos » veulent les brider et les seller. Pio choisit des montures pour nous, puis pour lui. Ces chevaux à demi sauvages sont d’une douceur et d’une indifférence déconcertantes ; celui que je monte aujourd’hui est venu se ranger avec les autres autour de la « madrina », on lui a jeté le lazzo autour de son encolure fine, et il s’est laissé caresser et conduire comme s’il me connaissait depuis toujours, et il ne me connaît pas, je le sais, il ne me connaîtra jamais, même s’il m’obéit pendant des semaines ; ce qu’il désire, c’est la course, l’espace, le ruisseau verdi d’herbes fraîches, et dépasser les autres ! Quand je le laisserai libre, quand mon poids aura cessé de meurtrir sa croupe, il se roulera sur la terre dure, et courra vers ses compagnons en hennissant.

Il faut arriver au coucher du soleil à la maison de l’ami de Pio, cet Anglais rêveur et excentrique, amoureux d’un paysage ; nous partons au galop, un galop doux et cadencé.

Les gauchos et les muletiers nous suivent, allument le feu pendant les haltes, et nous servent avec une dignité grave.

Les heures passent, chacune éclaire une beauté nouvelle, nous approchons de la fin de l’étape, et à mon insu j’ai dépassé mes compagnons.

Tout à coup, mon cheval hennit ; dans la splendeur du jour qui m’éblouit, son instinct lui fait pressentir la nuit toute proche ; je hâte son petit galop balancé avec une adresse merveilleuse, il évite les épines des cactus, les trous des viscachas, les failles du terrain, et il va, il va vers l’eau, vers l’herbe, vers le soir qui est le repos. Voici déjà une maison de boue, une treille, des chiens ; à droite, à gauche sur mon passage, s’élèvent et retombent lourdement les dindons sauvages, beiges et bleus, des cris inconnus traversent l’air léger et une odeur composée de tous les parfums m’arrive portée par le vent, c’est l’odeur de l’espace. Je m’arrête, mon cœur bat furieusement, mes yeux se fixent devant moi, ce que j’ai vu à cette minute, je sais que je ne l’oublierai jamais. Par-delà la maison, de l’autre côté de la vallée, s’élève une chaîne de montagnes, en pierre rouge, d’un rouge sombre et calciné et dont la crête irrégulière mord le ciel de toutes ses dents. Le soleil, en mourant, jette son or sur cette pourpre qui le lui renvoie en poudre et en rubis ; deux grands oiseaux planent, si haut qu’ils peuvent voir l’autre côté de la muraille ardente. Ce doit être beau ce qu’ils voient, car ils ne redescendent pas. Est-ce la lumière du bonheur dont je ne peux apercevoir qu’un reflet, qui éclaire l’autre versant de ces montagnes ? Quel royaume mystérieux a jeté tout son or de ce côté pour ne garder que l’amour ? Ce sont des paillettes qui étincellent aux cassures du rocher, et des pépites qui brillent dans les fissures. Est-ce El Dorado qui existe puisqu’un homme l’a inventé ? Et je reste sans pensée, sans souffle, à regarder, jusqu’au moment où l’ombre démesurée qui s’allongeait devant moi cesse de me montrer la route du royaume secret. Ce ne sont que des pierres, des pierres éternelles qu’essaie de ronger un lichen livide, il n’y a rien, rien – et cependant, je me promets de revenir demain chercher le chemin de mon rêve guidée par l’ombre qui n’a pas eu le temps aujourd’hui de me le montrer.

 

***   ***   ***

 

La maison de brique crue est exquise, et notre hôte, M. Danley, nous en fait les honneurs avec autant de cérémonieuse politesse que s’il recevait à Londres des membres de la famille royale.

Un excellent dîner nous réunit à sa table, servi par des demi-indiens qu’on appelle ici des « Chinos ». Après les premiers compliments, mis en verve par notre présence, notre hôte commence à taquiner Pio en lui faisant quelques critiques sur ses compatriotes.

— Voyons, mon cher ami, lui dit-il dans un espagnol imparfait et pittoresque, avouez que rien au monde n’est plus beau que ce paysage, et que les Argentins sont fous d’aller de l’autre côté de la terre contempler des sites qui pâlissent auprès de ceux que vous avez traversés depuis votre départ de Buenos-Aires ?

— Mais, répond Pio, personne à Buenos-Aires ne connaît nos provinces, et…

— C’est le tort qu’on a, riposta Danley, on devrait les connaître ! À peine quelques « porteños » vont-ils en convalescence à Mendoza ou à Córdoba, et ils reviennent dégoûtés des hôtels et des auberges, et navrés parce qu’ils n’ont pas trouvé à quatre mille pieds d’altitude un cinématographe où passer leur soirée ! Et pourtant, Mendoza est admirable, la montagne y est sauvage et terrible…

— Elle est bienfaisante aussi, ajouta Pio, les sources médicinales chaudes en jaillissent, et font des cures merveilleuses…

— C’est pourquoi vous allez à Carlsbad…

— Rosario de la Frontera aussi possède des eaux qui guérissent les affections du foie, et des promenades splendides dans des forêts millénaires…

— C’est pourquoi vous allez à Vichy !…

— Un peu de patience, attendez que nous ayons un siècle de plus…

— J’attendrai !

Et il est bien capable d’attendre par curiosité…

Notre fatigue ne nous empêcha pas de sortir après le dîner. La montagne, devenue mystérieuse, nous attirait et nous fascinait. Très haut, très loin, des feux brillaient.

— Votre mari est là, dit M. Danley à Marthe, ces lumières marquent l’entrée de la mine où il travaille, et le poste du chemin de fer aérien qui descend le minerai dans la vallée.

Marthe trouve sûrement que ces petites lampes sont plus belles que les étoiles, car ses yeux ne les quittent plus !

Le chemin que nous faisait suivre notre hôte monte insensiblement, et surplombe son jardin. Des lucioles dansaient dans la nuit claire, et de petits hiboux jetaient des cris qui ressemblaient à un rire triste.

— Voici un nid de condors…

La lune se levait, sa lumière atteignit l’angle d’un rocher, et nous vîmes s’agiter d’énormes masses grises, tandis qu’une sorte de râle parvenait à notre oreille…

Un désir ardent me venait de contempler de plus près l’hôte formidable des Andes… hélas ! des pentes abruptes et des précipices me séparaient de ce nid de géants ailés. Il me fallut attendre au lendemain pour voir de près, sous le soleil, un condor captif dans le « patio » de la maison de M. Danley. J’appris que le grand oiseau de proie dort à peine – la légende lui attribue même une insomnie perpétuelle – et qu’il est presque impossible d’approcher son nid, placé toujours sur des pics à peu près inaccessibles. Cependant, quelquefois, un chasseur hardi, ou aidé par le hasard, découvre un poussin que ses parents, qui chassent toujours ensemble, ont abandonné momentanément, il s’en empare, et après lui avoir mutilé une aile, il l’installe dans la cour de sa demeure. Là, le condor grandit, vieillit et meurt sans avoir connu l’ivresse de planer et la joie aiguë de fondre sur une proie vivante.

 

***   ***   ***

 

Nous avons quitté l’hospitalière petite maison avec regret. Reverrons-nous cet homme si fin, si clairvoyant, cet amoureux fervent de la beauté ? Il nous a promis de venir nous voir à Buenos-Aires, et nous a montré avec orgueil les fils télégraphiques qui suivent la vallée :

— Je vous enverrai une dépêche, nous dit-il, les communications sont si faciles !

Et c’est vrai ; je constate tout à coup combien ces régions à peu près désertes sont facilement reliées à la capitale. M. Danley, Georges même, ont eu en deux heures le télégramme annonçant notre départ de l’estancia, et on sait au fond des mines les nouvelles du vieux et du nouveau monde chaque matin !

 

***   ***   ***

 

Enfin ! nous avons atteint le but de notre voyage, Marthe est tombée en sanglotant dans les bras de son mari, qui, lui-même, avait les yeux humides, pendant que Pio et moi les regardions tout émus.

Après un déjeuner qui nous a été offert par les ingénieurs, nous sommes allés visiter les galeries, voir transporter le minerai dans les wagonnets qui le descendront le long d’un câble d’acier, jusqu’au fond de la vallée.

La mine est à près de quatre mille mètres d’altitude. Au flanc d’une montagne voisine, nous pouvons voir, petite et noire comme l’entrée d’une fourmilière, l’ouverture béante d’une autre mine, elle contient de l’or, celle-là.

Georges nous montre comment fonctionnent les machines et s’enthousiasme en nous décrivant les incalculables richesses minérales de l’Argentine. Son séjour ici n’a pas seulement raffermi sa santé et bronzé son visage, il lui a donné la conviction absolue que presque toutes ces montagnes contiennent des trésors, et des trésors plus accessibles que ceux déjà exploités ; il a beaucoup causé avec ses compagnons de travail et avec les géologues que la compagnie leur a adjoints, tous sont de son avis, et plusieurs ont déjà fait des explorations probantes.

— Il y a de tout dans ce pays, s’écrie-t-il, de l’or, de l’argent, du cuivre, de l’antimoine, du fer, du charbon et même du pétrole. Mais il faut des hommes pour exploiter tout cela… et on a mille peines à en trouver ; les émigrants restent à la ville, et les « chinos » préfèrent le travail au grand air. Ah ! si nous avions la main-d’œuvre nécessaire !

Georges a attrapé la maladie du pays, la « hâte », et il hausse les épaules quand l’un de nous prononce le mot « patience » !

Nous avons cependant patienté trois jours avant de reprendre le chemin du retour, en nous émerveillant de la résistance dont mon cousin a fait preuve, et de son courage au travail. Ceux qui restaient nous regardaient avec envie, mais aucun ne songeait à déserter sa tâche, car tous sentent qu’ils partiront riches et libres, et c’est une perspective qui permet d’attendre !

La mission de Georges est terminée pour cette année, il l’a accomplie à merveille, le voilà sur la route de la fortune.

Nous avons fait nos adieux aux mineurs, et regardé une dernière fois le panorama merveilleux de la profonde vallée hérissée de cactus fleuris, enserrée de murs de granit, et j’emporte au cœur le désir de revenir, et un amour plus fort pour ma nouvelle patrie.

 

***   ***   ***

 

Les montagnes se sont effacées à l’horizon, la plaine s’étend de nouveau devant nos yeux, presque dorée maintenant : voici la banlieue et ses villas, voici les faubourgs, c’est Buenos-Aires.

Mamita est à la gare, elle s’extasie sur notre bonne mine, et ne me cède qu’à regret à nos amis qui l’ont accompagnée. On lui présente Georges, et nous regagnons la petite maison où je suis arrivée avec tant de mélancolie et si peu d’espoir, et dans laquelle je reviens étourdie de bonheur et fière d’un amour partagé.

X

EN attendant l’heure de m’appeler « la Señora de Valdez » je vis presque chez Mamita, elle n’a pas d’autre enfant que Pio, et nous gâte tous deux tant qu’elle le peut ; elle nous a cédé un étage de sa grande maison, car selon la coutume argentine nous ne quitterons pas le toit des parents ; la sœur de Mamita continuera aussi à vivre avec elle ; c’est une vieille fille qui est restée célibataire par goût. Ce type est assez rare dans un pays où toutes les femmes trouvent un mari, mais il existe, et la tante Victoria en est un exemple : un exemple doux, aimable et effacé. Elle ne se manifeste à nous que par des envois de cadeaux et des apparitions furtives. Son appartement tranquille, presque monacal, est aussi fermé que possible aux bruits multiples de la rue, et je m’y réfugie parfois, à sa grande joie, lorsque quelque cousine éloignée vient faire une visite accompagnée de sept ou huit enfants turbulents. Mamita supporte les cris de ces petits déchaînés avec une patience que j’admire, et arrive à les faire taire en les gavant de gâteaux et de « dulce de leche » qu’ils dévorent voracement, imités souvent par leur maman. Ce goût pour les sucreries et l’absence d’exercice – une femme comme il faut ne se promène guère à pied – m’expliquent l’embonpoint que prennent si tôt les Argentines, au détriment de leur beauté. On m’a dit que depuis quelques années, les femmes avaient pris l’habitude de la marche, et j’en ai en effet rencontré quelques-unes au Bois de Palermo, mais je crains que l’amour des gâteaux et des bonbons ne leur passe pas avant bien longtemps.

Carmen vient souvent, soit chez nous, soit chez Mamita, toujours affectueuse et charmante ; elle m’amène presque toujours son petit garçon : Carlitos, avec lequel je parle français. Le délicieux enfant ! Il a toute la précocité des petits porteños, mais ses parents ont contenu l’exubérance de sa nature sans en retirer la spontanéité, et Carmen m’assure que la méthode d’éducation qu’elle emploie est désormais en vigueur dans beaucoup de familles, et que l’excessive liberté qu’on laissait aux enfants tend heureusement à se restreindre.

Je vois peu Pio tout occupé des préparatifs de notre mariage, il aura comme témoins, comme « padrinos », Daniel Cruz et Carlos Navarro ; mes témoins à moi seront Georges et M. Roy. Mamita est folle d’émotion et fait une exposition des cadeaux qu’on nous envoie chaque jour… Et il y en a plein une chambre. La générosité argentine n’est pas un vain mot : des bijoux, des dentelles, des meubles, des porcelaines, de l’argenterie ! Marthe range tout cela sous l’œil attendri de Mamita qui approuve ou fait la moue selon les objets qu’on apporte. Rien n’est assez beau pour ses chers enfants, et ce mariage de Pio qu’elle désirait depuis si longtemps qu’elle avait cessé de l’espérer, lui semble un événement destiné à bouleverser le monde.

 

***   ***   ***

 

Tout est prêt, je me marie demain. Marthe, la chère Marthe, émue et agitée, vient de me montrer la robe que je dois porter pour la cérémonie, elle la trouve jolie. Tant mieux ! – mais j’avoue que je serais incapable de la décrire. Nos bagages sont déjà partis au « Tigre » où nous passerons huit jours seuls, puis Mamita, Georges et Marthe viendront nous retrouver.

Georges termine ses affaires avec la Compagnie minière qui l’a engagé, et repartira en Europe quand son nouveau contrat sera signé, pour revenir dans deux ans.

Mon Dieu ! est-ce bien moi qui suis là, entourée, choyée, aimée ? Et Pio qui craignait que son pays ne me plaise pas ! Mais comment peut-on ne pas aimer la terre où on est heureux ? Je me sens la fille adoptive et chère de cette patrie que mon instinct a choisie, et je me donne à elle avec confiance, avec abandon. L’amour seul de mon Pio ne m’aurait pas conquise si l’Argentine n’avait commencé la conquête.

 

***   ***   ***

 

Nous sommes unis pour la vie… Ce matin, j’ai dit adieu à la petite maison où restent encore mes cousins, je l’ai parcourue tout entière, le cœur un peu serré. Elle a abrité pendant des mois mon amour commençant et ma joie renaissante. J’ai pris un petit bouquet de jasmin dans le patio et je l’ai fixé à ma ceinture, son parfum persistant se mêlait à l’odeur de l’encens pendant que je m’inclinais sous la bénédiction de Mgr Morera, cousin de Mamita, qui a marié Carmen et qui a voulu nous bénir. Pio tremblait d’émotion, et de grosses larmes coulaient sur mes joues. Il est dix heures et demie du soir, l’orchestre bourdonne encore à mes oreilles, car Mamita reçoit en bas, rayonnante. Pio fait charger les sacs sur la voiture, et je me suis réfugiée dans mon boudoir ; mon bonheur est encore timide.

Des baisers, des souhaits, et nous voici sur la route qui va au Tigre.

— Nous ne pourrions pas aller plus loin, m’a dit Pio, la route praticable aux automobiles s’arrête là.

La voiture roule mollement entre des rangées d’eucalyptus et de « paraisos » dont les fleurs violettes ont un parfum de lilas et d’amande, les phares font de grands cercles lumineux et tremblants dans lesquels tourbillonnent des insectes affolés.

Nous nous taisons, Pio a appuyé ma tête contre son cœur que je sens battre à grands coups profonds.

Pourvu que ce soit bien loin, le Tigre !…

Hélas ! non, l’approche de l’eau rafraîchit la nuit, nous arrivons. Une barque nous attend et nous mène dans une petite île ; des lumières brillent aux fenêtres de la villa toute vêtue de verdure, j’entends le clapotis de l’eau, et le bruit des rames qui s’affaiblit au loin. Le fleuve réfléchit les étoiles. La voix de mon mari murmure tendrement mon nom. Je suis heureuse.

 

***   ***   ***

 

Le Tigre ! Venise verte, Venise éplorée dans la chevelure bleuâtre des saules, petites îles pleines de fleurs et de fruits où des maisons invisibles laissent échapper des rires plus frais que l’eau et l’herbe, jardins gardés par de hauts peupliers, mystérieux comme des murailles, élancés comme des prières !

Oh ! paysage unique et apaisé, comme vous bercez doucement notre bonheur !

Le grand fleuve Paraná, le Rio Paraná, divisé en innombrables cours d’eau, enserre plusieurs centaines d’îlots fleuris que nous parcourons, Pio et moi, à l’heure où le soleil descend vers l’horizon.

Je commence à reconnaître les canaux et nous sommes allés l’autre jour jusqu’au fleuve immense. Notre bateau dansait comme sur la mer, et frôlait en passant de petites îles flottantes où croît une fleur bleue, et qui vont jusqu’à l’Océan, emportant, parmi des herbes géantes, des animaux effarés.

Quelquefois, pour passer entre les rives de deux îles, il nous faut écarter de la main les branches pendantes des saules pleureurs.

Des poissons brillent une seconde dans l’air, puis replongent en faisant jaillir l’eau en perles scintillantes. Le soir, des barques, des canots, de petits yachts sillonnent les principaux « rios » où leurs feux se reflètent, on cause d’un bateau à l’autre, des femmes en toilette de soirée, des hommes en frac, escaladent les escaliers des embarcadères pour aller à une réunion mondaine, et des musiques s’alanguissent dans les feuillages humides.

Mais nous fuyons le bruit, notre embarcation s’enfonce parmi le dédale des îlots, et nous emporte vers les petits canaux cachés sous les branches entrecroisées où nous sommes seuls avec notre amour.

 

***   ***   ***

 

La maison s’est animée, les domestiques vont et viennent, j’ai mis des fleurs dans toutes les chambres… Mamita et mes cousins sont arrivés. Sous le prétexte de faire voir les Régates à Georges, Mamita a abrégé tant qu’elle a pu notre solitude ! La vérité est qu’elle mourait d’envie de nous rejoindre ; nous lui en voulions un peu de cette hâte, Pio et moi, mais quand nous avons vu la joie qui éclairait sa figure lorsqu’elle nous a aperçus, lorsque nous avons senti ses bras maternels nous serrer contre son cœur, notre légère, mauvaise humeur a fondu en tendresse et nous nous sommes écriés ensemble :

— Comme vous avez bien fait de venir si vite, Mamita !

En attendant ces fameuses Régates, Georges et Marthe explorent à leur tour les rios et les îles ; nous ne nous retrouvons guère qu’à table, quand quelque excursion un peu lointaine ne nous réunit pas. Mamita voit ses vieilles amies et ses jeunes parents, fait des vêtements pour les pauvres, et avec une entente merveilleuse mène la maison et les domestiques. Presque toutes les familles avec lesquelles nous sommes en relations à Buenos-Aires sont au « Tigre », il y fait presque frais tandis que la ville gémit sous une chaleur torride, et c’est un va-et-vient continuel de barques et de canots sur les rios, tout le jour, et tard dans la nuit.

Notre jardin est plein de roses, les pêches gonflent au soleil leurs petites joues veloutées, et les fleurs du jasmin plient sous le poids vibrant des abeilles.

Georges et Mamita sont les meilleurs amis du monde, il la fait rire aux larmes en lui racontant, avec un accent fiançais prodigieux, des histoires extraordinaires et lui dépeint Paris, dont le seul nom la terrifiait, sous des couleurs si attrayantes qu’elle finit par nous dire un jour :

— Que diriez-vous, mes enfants, si j’allais faire un petit tour en Europe avec vous ?

Pio n’en croyait pas ses oreilles.

— Oh ! pas tout de suite, a ajouté Mamita, mais, dans deux ans, par exemple ; nous pourrions aller chercher Marthe et Georges.

Je félicitai Mamita de la bonne idée qu’elle avait de nous suivre en Europe, et je lui exprimai ma joie de la voir disposée à aimer mon pays. Elle me caressa doucement les cheveux :

— Vous me le faites tous aimer, ma fille chérie, Marthe est une petite femme modèle, et ce grand garçon, elle désigna Georges, arrive à me faire croire tout ce qu’il veut ! Et c’est un réprouvé, cependant ! N’a-t-il pas essayé de me faire l’apologie du divorce ?

Georges protesta, l’apologie en question n’était que des explications données à Mamita sur une coutume qui la choquait si fort…

Toutes les femmes argentines, et surtout celles de la génération de notre chère maman, ont en abomination le divorce ; elles ne l’admettent pas, même dans les cas extrêmes, et se bouchent les oreilles lorsqu’un audacieux essaie de leur prouver que quelquefois le divorce est une délivrance et permet à un être de refaire sa vie compromise par un mariage malheureux. Le sentiment religieux est pour beaucoup dans cette horreur de la rupture d’une union consacrée par Dieu, mais il s’y ajoute un sentiment particulier du devoir maternel, et une soumission presque orientale aux volontés de l’époux et puis, comment une femme qui a cinq ou six enfants pourrait-elle quitter le foyer conjugal, et refaire une vie qui appartient déjà à ces petits êtres ? Il y a de mauvais ménages sans doute, en Argentine, mais sûrement moins que dans les pays où la femme est trop mêlée à la vie de son mari et où, par conséquent, les heurts sont plus fréquents entre deux caractères opposés ou deux natures différentes. On a proposé plusieurs fois à la Chambre une loi établissant le divorce, elle n’a jamais pu passer, et il s’écoulera vraisemblablement de bien longues années avant qu’elle obtienne un vote favorable… si tant est qu’elle l’obtienne jamais.

 

***   ***   ***

 

Tout le « Tigre » est pavoisé sur le parcours des yachts qui vont prendre part aux régates. Pas de vent, pas un nuage, la journée est magnifique, mille embarcations se pressent sur l’eau miroitante et les courses commencent.

On encourage de cris sympathiques les concurrents dont les parents et les amis s’entassent dans des barques ou sur les rives, on acclame les vainqueurs, on console les vaincus, de belles jeunes filles trépignent de joie parce que leur frère ou leur fiancé a gagné un prix. Les oriflammes flottent dans une brise tiède, les robes claires et les ombrelles se dorent au soleil couchant.

Dans une demi-heure tout sera silencieux ; le bruit des moteurs à pétrole sera remplacé par le coassement des petites grenouilles qui se cachent dans les roseaux, et les cris d’enthousiasme par le murmure de l’eau que caressent les rameaux tombants des saules.

Mais la nature n’a qu’un court répit ; ce calme profond est de nouveau troublé par une fête de nuit : une fête vénitienne. Des bateaux illuminés conduits par les beaux jeunes gens qui ont prouvé tantôt ce que peuvent les sports pour l’embellissement d’une race, suivent le fil de l’eau, doucement, si nombreux et si pressés que leurs feux paraissent être le reflet mouvant des étoiles. Dans une île, un orchestre joue une musique italienne, qui nous parvient légère, lointaine, faite pour accompagner un rêve. On ne crie plus ce soir, la beauté de la nuit paralyse les gaietés bruyantes, et c’est de la poésie et de la douceur qui flottent dans l’air et sur les eaux.

 

***   ***   ***

 

Pio s’est mis en tête de me conduire à Mar-del-Plata. Mamita a protesté, j’ai résisté, mais mes cousins ont soutenu Pio, et mon cher tyran, obéi et triomphant, nous emmène tous trois passer une semaine dans le port de mer à la mode, le Deauville Argentin : Mamita restera au « Tigre » jusqu’à notre retour.

Sur les conseils de Pio, nous emportons beaucoup de robes, et tous nos bijoux. Il paraît que c’est la « Grande Semaine » de Mar-del-Plata, et qu’on y fait assaut d’élégance.

En douze heures de voyage, nous avons atteint le but de notre voyage. Nos chambres sont retenues, heureusement, car les hôtels et les villas n’ont plus un coin à offrir au voyageur, fût-ce à prix d’or ! L’argent a peu de valeur à Buenos-Aires, à Mar-del-Plata, il n’en a plus du tout ! Nous étions, mes cousins et moi, stupéfaits de ce qu’il fallait payer à l’hôtel pour un modeste appartement et une nourriture médiocre. Pio riait de notre étonnement, lui qui ne conçoit pas plus que ses compatriotes ce qu’est l’économie, et encore moins l’épargne ; il se moque gentiment de nous, lorsque nous essayons de lui parler de « prévoyance… »

— Prévoyance de quoi ? demande-t-il.

— Mais de l’avenir.

— De mon avenir ? Je fais de bonnes affaires, mes terres me rapportent dix ou douze pour cent, bon an mal an, et se valorisent chaque jour… Alors ?

— Les temps de disette peuvent venir !

— Les temps d’abondance peuvent durer !

— Mais si vous avez des enfants ?

— Ils travailleront…

— Des filles ?

— Elles se marieront !

— Et dire que vous êtes tous comme ça ! s’écria Georges abandonnant la discussion, c’est effrayant !

— Pourquoi effrayant ? Cette insouciance, cette libéralité que vous blâmez, nous rend audacieux ; à cause d’elle, nous nous lançons dans les affaires les plus risquées avec une confiance qui les fait réussir.

— Mais quand un homme meurt sans fortune, que devient sa veuve ? Qui élève ses enfants ?

— La veuve est toujours recueillie ou aidée par quelqu’un de sa famille ou de celle de son mari, et jusqu’aux amis du disparu, tous s’unissent pour donner aux enfants une éducation et une instruction suffisantes pour marcher à la conquête de la fortune ! Les enfants élevés ainsi ne sont pas moins bien armés pour la lutte que ceux dont les parents sont devenus ou restés riches. N’oubliez pas qu’une de nos forces est cette possibilité donnée à tous, sans distinction de classe ou de nationalité, d’arriver à la richesse par le travail : notre terre offre ses trésors à qui possède la force de les prendre, et elle est si prodigue elle-même que ses fils seraient sans excuses s’ils osaient être avares…

Pio avait raison : il faut avoir vu Mar-del-Plata pendant sa semaine élégante, mais je me promets bien tout bas de n’y pas revenir !… C’est un luxe étourdissant : on se promène sur la Rambla, on fait les cent pas sur la plage, on déjeune, on joue, on va écouter de la musique au Club, on dîne, on danse, on fait un bridge, et chacune de ces actions est précédée d’un changement de toilette – et quelle toilette ! C’est à se demander si les costumes de bain ne viennent pas de chez Paquin (car on se baigne de temps en temps, quand on a un moment de loisir entre les courses et le thé).

J’oubliais les fiançailles, les brouilles, les raccommodements et les bavardages qui semblent s’accumuler pendant cette courte saison.

Je suis péniblement ce mouvement effréné, et je vois bien que mon mari ne reste que pour ne pas abandonner nos cousins. Eux s’amusent franchement, entraînés par d’autres jeunes couples, et voient s’écouler les jours avec peine.

Nous avons pourtant pu nous isoler assez souvent, Pio et moi, pour faire quelques promenades le long de la côte. Partout, des rochers sauvages, des falaises monstrueuses, un chaos de pierres battues par des vagues furieuses, démesurées. L’Océan est sans douceur, ici, il apporte une houle que rien n’a brisée pendant des milliers de lieues, un vent qui a traversé la moitié du monde sans perdre sa violence, et les plages, magnifiques, s’arrondissent à perte de vue. C’est une beauté sévère, grandiose, impressionnante : la hauteur des falaises écrase, et la vue de l’Atlantique tumultueux éveille la terreur, et fait naître la nostalgie des mers calmes. La ville elle-même est somptueuse, mais encore inachevée, on y bâtit toujours et on rêve d’y faire un port plus facile à atteindre pour les navires de fort tonnage, que celui de Buenos-Aires, rendu d’accès difficile par le fond mouvant du Rio, Mar-del-Plata ou plutôt le « Club » de Mar-del-Plata, a un ravissant petit théâtre, assez peu fréquenté d’ailleurs, et possède l’inévitable cinématographe où les familles envoient les enfants, les jours de pluie ou les soirs de vent. Des estancias sont éparpillées à quelque distance du bord de la mer ; nous en avons visité une, propriété d’un ami de Pio, et nous avons constaté non sans étonnement que les produits de cette terre si soumise au climat marin, dépassent en qualité et en abondance tout ce que nous avons vu jusqu’à ce jour, et que le bétail y est splendide.

Des réunions mondaines, des thés, des bridges, la roulette – et le dernier jour de la Grande Semaine, qui est aussi celle du Carnaval, s’est achevé par un bal masqué à l’hôtel Windsor, lieu de réunion de la société élégante ; ce bal réunissait tant de jolies femmes, tant d’adorables jeunes filles et tant d’hommes beaux et distingués qu’aucun lieu du monde ne pourrait en grouper davantage.

Malgré cette dernière, cette éblouissante vision, c’est sans regrets que nous reprenons le train, emmenant Georges et Marthe qui poussent quelques soupirs, et c’est avec joie que nous retrouvons notre chère petite île verte du Tigre et l’active tendresse de Mamita, dont la joie de nous revoir est émouvante.

 

***   ***   ***

 

J’ai dû aller ces jours-ci à Buenos-Aires pour y faire quelques achats ; la journée que j’y ai passée a été rude. Il y a des semaines qu’il ne pleut pas, les rues sont poussiéreuses, les maisons sont fermées et comme barricadées contre le soleil ennemi, les pieds des chevaux s’enfoncent dans l’asphalte amolli des chaussées, les rares passants se glissent le long des maisons, cherchant l’ombre, et le soir, pour trouver un peu de fraîcheur ou plutôt l’illusion de la fraîcheur des milliers de gens vont au bois de Palermo où semble se concentrer toute l’animation de la ville. On attend l’orage, on guette le ciel trop pur, la moindre vapeur se change en nuage dans l’imagination des porteños.

Chaque été les chaleurs trop fortes sont heureusement tempérées par des averses diluviennes grâce auxquelles on supporte des températures très élevées sans malaises. Les vieux Argentins prétendent même qu’autrefois – cet autrefois si vague et si commode dont abusent les vieilles gens – autrefois, donc, il faisait encore plus chaud, et que les hivers se distinguaient à peine des printemps et des automnes. Je m’imagine que le climat a moins changé qu’ils ne le croient, et que, simplement, les méthodes de chauffages s’étant perfectionnées, on est devenu plus frileux dès qu’on les a employées. Dans beaucoup de familles le préjugé règne encore « que le feu rend malade », et on voit des dames recevoir leurs amies, une fourrure sur les épaules et les mains dans un manchon, tandis que le thermomètre marque six degrés dans leur salon et que la cheminée bâille de tout son âtre vide !

Par bonheur, la chère Mamita est plus moderne dans ses idées, et elle a fait installer le chauffage central dans notre grande maison de Buenos-Aires, et même dans l’appartement de la tante Victoria qui a commencé par pousser des cris d’indignation vite étouffés par une sensation de bien-être et de confortable.

 

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L’été s’écoule paisible et charmant, dans des causeries, des lectures, des visites à l’estancia que mon Pio n’abandonne jamais quinze jours de suite, et dans la douceur d’une intimité familiale que je n’avais jamais connue. Nous sommes indépendants les uns des autres, et cependant unis, la liberté individuelle est sauvegardée, chacun fait ce qui lui plaît, mais un lien profond nous relie. Nos amis ne sont pas ceux de Mamita, elle leur fait pourtant bon visage lorsque nous les recevons, et quand ses amis à elle viennent la voir, nous les accueillons de notre mieux. Je me laisse aller délicieusement au charme de cette vie de paix et d’amour, et le seul nuage qui obscurcisse mon bonheur, c’est le départ de mes cousins, fixé au mois de mai. Ils vont me manquer, ces chers compagnons de la plus triste période de ma vie, et de la plus heureuse. Leur affection est si sûre, si loyale ; ils ont adouci mes misères et partagé ma joie, nous avons espéré, et quelquefois pleuré ensemble… J’ai essayé de les retenir, et de leur persuader qu’ils devaient rester avec moi jusqu’au moment où Georges sera forcé de retourner à ses mines, mais ils m’ont donné tant de bonnes raisons à leur départ, que j’ai compris que je devais sacrifier mon égoïsme et cesser d’insister.

 

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L’automne ; les feuilles des peupliers sont comme des pièces d’or, et nos rosiers ne fleurissent plus ; le ciel est pâle, les branches des saules trempent maintenant dans les rios dont les eaux grossissent et se troublent, mais l’air est si doux, le soleil si clément, et la tiédeur des soirs si caressante que nous prolongeons notre séjour presque jusqu’au départ de Georges et de Marthe. Les heures de cette saison divine me paraissent trop courtes, j’en goûte la douceur attendrie avec le chagrin de les voir s’écouler.

Le printemps est souvent pluvieux ici, l’été quelquefois est torride, et l’hiver frissonne de temps en temps au souffle du pampero, mais l’automne est la saison sans rivale, elle n’a pas la mélancolie de l’automne d’Europe, et l’année solaire meurt sans laisser soupçonner que la mort appelle la corruption.

Il faut rentrer pourtant. Nous faisons une dernière promenade, et nous disons au revoir aux beaux arbres, à l’eau tranquille et à nos souvenirs.

 

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Pendant notre absence de Buenos-Aires, on a loué la petite maison où Pio est venu tant de fois me voir l’hiver dernier, et où Marthe a si souvent eu « justement besoin d’écrire à Georges ». Les meubles auxquels nous tenons sont chez Mamita qui donne l’hospitalité à mes cousins jusqu’à leur départ. En général, les demeures sont si vastes que des familles de douze ou quinze personnes s’y logent sans gêne ; il y a plusieurs salons, deux au moins, un grand et un petit, plusieurs salles de bains, les domestiques eux-mêmes ont les leurs. On bâtit maintenant quelques petites maisons comme celle que nous habitions, et quelques maisons de rapport divisées en appartements, mais ce sont presque toujours des étrangers qui les habitent, les familles argentines sont trop nombreuses et trop habituées à l’espace pour s’y entasser.

 

***   ***   ***

 

Georges vient de la Compagnie maritime où il a retenu son passage et celui de Marthe sur un magnifique paquebot français : Le Sauveterre ; les plans du navire l’ont séduit, et il est joyeux à l’idée qu’enfin les vapeurs français rivalisent avec les anglais, les allemands et les italiens qui ont créé de véritables palais flottants.

Le navire est arrivé, et pendant les cinq jours qu’il est resté dans le port, il a été permis de le visiter. Pio a voulu voir comment nos chers voyageurs allaient être installés, nous avons parcouru le bateau tout entier, nous l’avons trouvé confortable et même somptueux, le personnel nous a paru correct, et la cabine de Georges et de Marthe ne laisse rien à désirer. Pendant que nous causions sur le pont avec un aimable officier qui nous avait guidés complaisamment, on a apporté les malles marquées aux initiales de mes cousins, et parmi elles, j’en ai reconnu une que j’ai prêtée à Marthe, et sur laquelle j’ai retrouvé mon nom – mon nom d’avant… d’avant l’Argentine, d’avant le bonheur.

La voiture nous emporte tous les cinq vers le port, car Mamita a tenu à venir accompagner ses neveux d’adoption : c’est une coutume à laquelle on ne se dérobe jamais à Buenos-Aires. Comme les paquebots sont à quai dans l’immense bassin, les amis et les parents des passagers restent avec eux jusqu’à la dernière minute.

Dans les troisièmes classes, on chante : ce sont des Italiens qui retournent dans leur patrie, après avoir travaillé aux champs pendant les récoltes. Ils ont gagné de quoi faire vivre leur famille une année, et ils reviendront dès qu’ils auront besoin d’argent, pour s’en aller encore, jusqu’au jour où la femme et les enfants se décideront à les accompagner, et s’installeront avec eux pour toujours sur la terre libre et féconde qui les enrichira. Une foule pressée a envahi les ponts, les salons, les corridors, la salle à manger. On apporte des fleurs, des bonbons, des cadeaux, on pleure, on rit, on promet, on refuse, des affaires s’ébauchent ou se concluent pendant qu’on boit le traditionnel champagne des adieux, c’est une confusion, un brouhaha étourdissants ! Des enfants se faufilent entre les jambes, s’égarent, se retrouvent, un pickpocket est emmené discrètement, les officiers sont débordés, le commandant se cache, on cherche une valise égarée – et, tout à coup, la cloche sonne : il faut s’en aller.

Comme les autres visiteurs, je descends par la passerelle en me retournant cent fois ; comme les autres, je me tamponne les yeux avec mon mouchoir ; comme les autres, je me promets de me sauver avant que le navire s’écarte du quai, et comme les autres, je reste pour le voir partir.

C’est affreusement long, ce départ, cet arrachement… Je vois Marthe, les bras chargés de fleurs, et Georges écrasé de paquets apportés par des amis au dernier moment. Ils s’appuient contre le bastingage et me sourient les yeux humides.

Le bateau est sorti du port, et laissant Mamita rentrer avec la voiture, nous revenons à pied par les rues d’un Buenos-Aires matinal et grouillant que je ne connaissais pas encore et dont les mille bruits me distraient de mon chagrin. Les petits vendeurs de journaux bondissent sur les plates-formes des tramways en marché en criant : La Prensa !… La Nacion !… La Argentina… d’une voix perçante ; les marchands de marée offrent avec une espèce de chant de gros poissons irisés et des crevettes roses énormes qui débordent des corbeilles équilibrées par une perche sur leur épaule, le marchand de pommes de terre, le marchand de salades, s’égosillent en traînant leurs charrettes à bras. Des gamins joufflus appellent de toutes leurs forces « l’empanadero » et trépignent de leurs petits pieds nus, lorsqu’il leur apporte, dans son panier couvert, les pâtés dorés pleins de viande ou de légumes, en hurlant : Empanadas !... Empanadas !... Des Turcs proposent d’un ton plaintif des savons, des miroirs, des tire-bouchons et des foulards qu’ils promènent sur des tréteaux. De robustes commères, en robe flottante, discutent bruyamment autour d’une voiturette de fleurs.

Nous approchons de chez nous, mes yeux se brouillent encore de larmes.

Je rencontrai le regard de Pio :

— « Ton pays sera mon pays… ta maison sera ma maison… »

 

***   ***   ***

 

L’affection maternelle de Mamita et l’amour de mon mari ont trouvé mille ressources pour me rendre moins pénibles les jours qui ont suivi le départ de mes cousins. J’accompagne Mamita aux comités des innombrables œuvres de charité qu’elle préside, et Pio me conduit dans le monde. La saison a recommencé, nos amis et nos parents sont revenus, et demain, nous célébrerons la fête nationale Argentine, la fête du 25 mai…

Il y a donc un an que je suis arrivée ici, un an seulement – un an déjà ! Je regarde ce boudoir qui m’appartient, j’entends un faible son de piano qui vient du salon de Mamita ; de l’autre côté de la galerie, c’est l’appartement silencieux où la tante Victoria marche à pas feutrés. Tout à l’heure, Pio entrera, il s’assoira sur ce petit fauteuil, et nous parlerons de ce qu’il a fait aujourd’hui, de ce que j’ai fait moi-même, de notre chère estancia, des amis, de notre amour.

Ma vie est là, je ne souhaite plus rien.

III

JOURNAL
(Août 1914)

 

1er AOUT. – VITTEL.

LA PANIQUE EST À VITTEL ET CONTREXÉVILLE. TOUS LES baigneurs fuient, et Leygues qui est resté optimiste jusqu’au dernier moment, a fini par sauter dans un train où les voyageurs s’entassent debout, et qui est à demi composé de wagons allemands. L… est partie ce matin, avec sa mère. La femme de chambre a emporté nos malles tantôt et ce soir, nous conduisons la cuisinière à la gare de Vittel pour essayer de lui faire regagner Paris. Nous voici sur la route. Elle est déserte, et, arrivés à Vittel, nos phares éclairent des groupes où les paysans sont mêlés aux baigneurs. À la gare, c’est une cohue prodigieuse. On est serré à étouffer, des montagnes de bagages s’entassent jusqu’à la hauteur d’un premier étage et forment une colline au sommet de laquelle sont montés des gens qui hurlent on ne sait quoi, en gesticulant. Des femmes pleurent, des enfants vagissent dans les bras des mères. On étouffe. Le train n’arrive pas ! Viendra-t-il ? Je le demande anxieusement à un gendarme qui essaie de se frayer un passage dans le flot humain qui monte toujours ; il me répond que oui, mais que ce train sera « le dernier ». J’ai un frisson. On entend parler toutes les langues ; des étrangers, effarés, font porter leurs sacs par des hommes qui leur disent : « Vite, donnez, je pars dans une heure rejoindre mon corps. » Devant la gare deux femmes russes pleurent à chaudes larmes, il y a des gens assis les pieds sur la voie, sur le trottoir du quai.

Enfin, le train arrive, je trouve par miracle la cuisinière qui sanglote accotée à un banc. Je la pousse dans un wagon, au hasard et par miracle encore, elle peut s’asseoir malgré un homme qui prétend retenir des places. À ce moment, une manœuvre fait avancer le train, des cris retentissent, des gens tombent, d’autres se laissent traîner accrochés aux portières, des femmes sont pendues en grappes, dirait-on, aux barres de cuivre. Dans un compartiment de huit il y a quinze personnes, des chiens, des enfants, des paniers. Des employés essaient d’entasser les bagages dans les fourgons, puis ils y renoncent… et le train part, laissant des centaines d’hommes et de femmes sur le quai et des monceaux de malles qu’on abandonne là ou qu’on remonte sur les omnibus d’hôtel dont les chevaux ne sont pas encore réquisitionnés. Que feront ces malheureux ? Les hôtels vont fermer faute de personnel, la ville va devenir un vaste hôpital et pour des jours, et peut-être des semaines, ils seront là, terrifiés, sans pouvoir s’éloigner et regagner leur pays. Un pauvre Oriental s’en retourne avec sa suite bronzée, souriant à la fatalité, silencieux. On nous apprend que le matin, les cochers de Vittel ont presque écharpé un Allemand, cocher comme eux, qui a déclaré que les Français sont trop lâches pour se battre.

Nous sommes rentrés, mornes, au château ; de la terrasse, nous voyons à l’horizon les feux des forts français qui se font des signaux. Malgré la nuit, on distingue la frontière allemande. Nous partons demain matin.

 

1er AOUT. MIRECOURT.

LES champs tout dorés ; les avoines y font des taches d’un vert léger, attendrissant… La route ondule jusqu’à Mirecourt où nous nous arrêtons. Sur la place de la Sous-Préfecture errent des gens anxieux et troublés. On attend quelque chose, mais quoi ? Nous allons repartir, lorsque d’une rue déserte accourt un gendarme blême qui semble fuir la nouvelle qu’il apporte. Sa bouche édentée et tordue laisse difficilement sortir deux mots : Mobilisation générale ! On sent que la nouvelle se disperse aux quatre vents et entre comme une odeur de poudre et de mort dans les petites maisons aux volets dos. Dans deux minutes, plus une âme n’ignorera le message. Nous rentrons. Samuel, vif, nerveux, pessimiste tout à l’heure, est silencieux. Mon mari[1] se tait, pâle. Je serre les dents et je ferme les yeux, pour empêcher de sortir le sanglot et les larmes qui viennent.

 

2 AOUT. EN ROUTE.

NOUS partons dans un matin gris. Il pleut à peine, mais la cour du château miroite d’une averse récente ; l’instituteur, dont la cravate de satin rose m’eût fait sourire la veille, me semble un être auguste lorsque je songe à sa mission et à la façon dont il la remplit. Il fait tout dans ce village de Saint-Baslemont ; il instruit les enfants, il réconforte les mères, il élève l’âme des hommes, et ceci de toutes ses forces, sans un jour, sans une heure de relâche ou de repos. Il est là, au marchepied de la voiture, je regarde sa longue figure aux joues cuites par le rigoureux climat vosgien, ses mains de travail et de douceur, et ses yeux résolus, doux comme des yeux d’enfant, francs comme deux épées. Je lui dis adieu comme à un frère. Il s’appelle Crouvisier, c’est un nom que je n’oublierai pas.

Nous traversons des villages sales dont aucun rayon de soleil ne dore le fumier et dont les chiens même sont silencieux ; nous croisons des hommes qui conduisent de gros chevaux de labour qu’on va réquisitionner. De loin en loin, une femme, adossée au chambranle d’une porte, pleure dans son tablier.

Les paysages sont noyés de brume. Je m’attendais à voir partout des soldats, et je n’en vois pas un. Nous avançons sur des routes désertes, sans rencontrer une voiture, sans voir un visage humain. À droite, à gauche, sur les collines, dans les vallons, des blés debout. Quelquefois, deux meules s’élèvent, et à côté, une machine à faucher, est abandonnée, inutile. C’est que les chevaux sont partis ce matin.

Nous montons une côte. Voici un petit village d’un gris doux, aussi paisible, aussi muet que les autres ; le clocher est couvert de mousse, des poules s’effarent sous la voiture et, à un tournant, devant une affiche où deux drapeaux croisés parlent de patrie, une dizaine de fantassins en tenue de campagne tiennent des chevaux par la longe. Ce sont les premiers.

J’ai froid, je sens encore un flot de larmes me monter aux yeux. Ce sont les premiers soldats que nous voyons, les premiers qui nous rappellent le moment tragique que nous traversons. Ils sont jeunes. Un d’eux sourit et nous salue ; il est blond, maigre et laid, mais si jeune ! Et il a l’air si confiant. J’ai envie de leur crier : « Courage, mes enfants ! » tant leurs vingt ans sont lisiblement écrits sur leur figure.

La voiture a passé, et de nouveau, c’est la route déserte, sauf, de temps en temps, un homme, le dos courbé, traînant un cheval râblé vers un centre de réquisition. Des villages, des villages encore, plus propres à mesure que nous approchons de la Champagne, mais aussi calmes. Devant les mairies, on lit les affiches marquées des deux drapeaux. Les commentaires sont chuchotés. Nous descendons dans une bourgade pour voir une affiche qui nous semble nouvelle : c’est le message de Poincaré. J’ai eu si peur que ce soit la déclaration de guerre que les lettres dansent devant mes yeux. Des hommes épèlent les mots à demi-voix ; un d’entre eux fait place à mon mari, et tourne vers nous une figure large et colorée semée de taches de rousseur.

— Eh bien, monsieur, dit-il ça y est !… Et ma foi, tant mieux ! On en a assez, ces sales pruscos nous prennent notre bétail, nous gênent dans nos récoltes, et on y va de bon cœur contre eux. Et puis, sauf le respect de madame, si on ferme son parapluie, vaut mieux le fermer en riant qu’en pleurant, n’est-ce pas ?

Tous approuvent de la tête, sans une explication. On se serre la main, nous n’avons plus qu’une âme à nous tous.

La route toujours déserte jusqu’à Troyes. Là, des soldats, des soldats partout, tous les ponts gardés militairement. Les vêtements civils ont l’air de déguisements. Nous déjeunons à grand-peine, grâce à la maîtresse d’un hôtel où mon mari est descendu il y a quelques mois. Un seul garçon sert une foule de soldats, officiers et voyageurs arrêtés dans leur voyage. Heureusement, la voiture dans laquelle nous allons à Paris est réquisitionnée, on nous laisse passer. Mais nous voyons une famille d’Américains du Nord qui mange tristement des viandes froides en supputant les chances qu’elle a de rester en route. On ne vend plus d’essence, et les automobiles sont toutes suspectes, des hommes ayant essayé en se faisant passer pour des touristes de faire sauter des ponts et des voies ferrées. À Provins, une compagnie de dragons nous arrête. Nous déclinons nos « noms et qualités », le papier de réquisition est exhibé, et nous voilà repartis.

Le jour tombe, la route est un ruban blanc entre des arbres qui se dressent comme des fantômes, et les moissons se déroulent, vivantes et abandonnées jusqu’aux portes de Paris. Un passage à niveau aux limites du département de la Seine. Cette fois : on ne passe pas ! Les papiers ont beau être en règle, inutile, la consigne est formelle ! Supplications, objurgations, rien n’y fait. Il doit passer sur la route 4.000 autos et autobus pleins de soldats, nous n’irons pas plus loin ! Le carbure manque, et nos phares faiblissent, il faut les recharger. Nous sentons vaguement que si nous ne rentrons pas cette nuit, des jours peuvent s’écouler avant que nous ne revoyions Paris. Un des gardes de la voie nous conseille, non sans ironie, d’aller à une vingtaine de kilomètres, par une autre route, jusqu’au fameux pont où a eu lieu la tentative d’attentat, et où, peut-être, on nous donnera une permission de passer. Nous voilà repartis, fatigués – plus par l’émotion que par le voyage. La nuit est profonde lorsque nous arrivons à l’endroit désigné. Une file d’automobiles précède la nôtre. Les chauffeurs, les patrons, les voyageurs, tous sont à pied, parlent et gesticulent au milieu d’un groupe d’hommes en civils, qui font signe que non : on ne passe pas. Samuel parlemente. Un homme, pendant ce temps, vient me parler par la portière et m’apprend que l’état de siège est décrété dans Paris.

— Que s’y passe-t-il donc ?

— Vous verrez, me répond-il…

Il me dit aussi que c’est à quelques pas qu’a eu lieu l’arrestation des misérables qui ont essayé de faire sauter le pont. Dans l’obscurité déchirée par les phares et les lanternes des autos, on distingue des voitures de forains dans lesquelles dorment de petits enfants, et dont les dorures criardes donnent envie de pleurer. Enfin, la barricade de charrettes qui sert de barrière est soulevée. Nous passons. Une seule autre voiture nous suit, c’est un taxi dont le conducteur doit rejoindre le lendemain matin son corps ; et nous voilà de nouveau sur les routes obscures, le cœur battant et l’imagination déchaînée.

Paris ! Paris ! C’est par la Barrière du Trône que nous entrons : les faubourgs sont presque déserts, à peine une ou deux ombres furtives. C’est dimanche cependant. Pas un marchand de vins n’est ouvert. Nous suivons des camions chargés de fusils. Pendant que le chauffeur accomplit les formalités de la rentrée dans la ville, nous entendons crier La Presse. « Entrée des Prussiens en France. » Mon mari bondit vers le vendeur de journaux et rapporte la feuille sur laquelle s’étale en manchette énorme les mots affreux que nous avions entendus. Nous sommes pâles, impossible de lire, nos phares sont éteints, et il faut avancer.

Nous arrivons place du Théâtre-Français. Le concierge de Samuel nous terrifie par des propos sans suite : état de siège, frontière violée. Résumé : nos bagages sont perdus ou à peu près à la Gare de l’Est, la guerre est imminente, les Allemands ayant envie de la faire malgré tout, à tout prix, l’Angleterre est favorable à nos intérêts, mais indécise sur son action, la Russie arme contre l’Allemagne. Nous courons au Figaro où on nous répète toutes ces nouvelles. Les rues sont d’un calme profond. De temps à autre, une troupe de gamins, portant un drapeau anglais ou français, passe en chantant et en s’efforçant de secouer la torpeur qui semble avoir envahi chaque Français, mais il n’y a pas d’écho, et des patrouilles dispersent sans violence ces groupes inoffensifs. Nous rentrons exténués. Nous penserons demain.

 

3 AOUT.

J’ai dormi sans un rêve, et je me réveille dans le silence inattendu d’un matin auquel manque l’animation des voitures et des passants. Les autobus, les trams, les fiacres ont cessé d’ébranler les rues, on ne voit dehors que de rares femmes en quête de provisions. Une rage de prévoyance s’est abattue sur la ville, les épiceries surtout sont assiégées ; on achète des conserves, du lait concentré, des farines, des pâtes. Dans l’esprit du peuple, « état de siège » ne représente que « siège », et 1870 hante les mémoires des vieux, et l’imagination des jeunes. Il faut faire le ménage ; nous nous y mettons. C’est très dur quand on n’en a pas l’habitude. Puis nous allons chez Colette qui demeure à deux pas. Une brève et amicale conversation : nous décidons de réunir nos ressources, bien faibles, et de manger ensemble. Il faut songer que nos bagages sont à la gare de l’Est, pour un temps indéterminé, et que personne de nous ne peut avoir d’argent avant la fin de la guerre. Une petite amie que Colette a chez elle fera la cuisine ; je l’aiderai, et nous arriverons à dépenser le minimum. Quand le mari de Colette et le mien seront partis, nous songerons à être utiles aux autres.

La journée passe, singulière et triste comme une journée d’exil. Nous ne reconnaissons ni le boulevard, ni les rues. Notre peu d’argent nous paraît inutile, car on ne fait pas de monnaie, et il faut attendre des heures à la porte des banques pour avoir les billets de cinq francs ou de vingt francs qui circulent seulement depuis deux jours. Le dîner est coupé de coups de téléphone, nous sommes tous exténués et nerveux, et lorsque, nous rentrons sous une pluie battante, nous voyons des phares puissants rayer l’obscurité du ciel. Les rues sont désertes, tout est clos, pas un marchand de vins, pas un restaurant ouvert.

 

4 AOUT.

Journée d’angoisse. Les troupes s’avancent, peu à peu nos amis partent… Nous continuons la vie de bohème commencée. On achète des provisions. Sacha, toujours malade, et Charlotte Lysès rentrent chez eux. Samuel est parti à Tours. Le mari de Colette est encore au Matin. Il vient déjeuner et nous raconte une anecdote curieuse. Le directeur du New York Herald de Paris, a convoqué sa rédaction pour savoir sur qui il peut compter en vue de la publication du journal pendant la durée de la guerre. Les rédacteurs sont réunis dans son cabinet.

— Vous, dit-il, aux « Actualités », quand partez-vous ?

— Demain, monsieur.

— Bon. Et vous ? demande-t-il à un autre.

— Mercredi, monsieur.

— Bien, et vous ? (Cette question s’adresse à celui qui fait les « Mondanités » et la chronique élégante, le comte du Donnot.)

— Moi, balbutie ledit comte du Donnot, je… je… pars tout de suite.

— Voyons, s’exclame le directeur, consultez votre livret militaire, sapristi, à votre âge, on part dans les derniers !

Le comte du Donnot se tait, feint de chercher le livret en question, puis brusquement :

— Monsieur, je voudrais vous dire un mot en particulier. Extrême surprise du directeur qui s’isole avec l’homme des « Mondanités » dans un coin.

— Eh bien ! Qu’est-ce que c’est ?

— Voilà, monsieur, je pars tout de suite parce que je… suis allemand. Je m’appelle Breitzinger !…

Robert de Jouvenel est parti avec une ardeur joyeuse. En embrassant son frère, il lui a dit : « Mon vieux, les grues les plus notoires et les plus charmantes font partie de la Croix-Rouge, le métier de blessé va être tuant ! » Là-dessus, il a pris le train pour Épinal.

Un aéroplane bourdonne autour de la Tour Eiffel que gardent en bas des canons dans des abris blindés. Une bonne femme à côté de moi lève la tête et dit, comme en extase :

— Tiens, un Zeppelin !…

Nous dînons bien, l’appétit aiguisé par la marche et la fatigue. Nous nous couchons exténués.

 

5 AOUT.

La Chambre. C’est la séance de la déclaration de guerre : j’y vais. Une foule s’écrase aux portes, mais je passe et voici que je tombe sur Brisson en uniforme, couvert de brandebourgs. Il me dit que sa femme organise des soupes populaires aux Annales. Je vois une foule de gens connus, et ce sont des serrements de mains et des regards attendris. On sent que nous allons assister à la grande séance, celle où nous sentirons battre le cœur de la nation.

Notre espoir commun n’est pas déçu : c’est la grande séance que nous avons vue. D’abord, devant la Chambre réunie, et les tribunes bondées à craquer, dans le recueillement presque religieux de tous ceux qui étaient là, Deschanel a prononcé l’éloge funèbre de Jaurès. Au nom du tribun, tous les députés se sont levés, tous, depuis l’extrême droite jusqu’à l’extrême gauche, pas un n’est resté assis, tous montraient des visages graves et émus, et lorsque le président a prononcé ces mots : « Mort martyr de son idée », une formidable salve d’applaudissements a éclaté, aussi nourrie, aussi prolongée que celle qui a suivi cette phrase : « Mais y a-t-il encore des adversaires en France ? Non, il n’y a plus que des Français ! » Et comme c’était vrai ! comme nous n’avions tous qu’une âme dans cette enceinte, une âme ardente et déchirée, une âme qui frémissait et qui espérait !

Viviani est monté ensuite à la tribune. Il a lu le message du président d’une voix nette et posée. On l’a écouté debout et puis l’on s’est assis, et Viviani a lu la déclaration du gouvernement qui contenait l’historique des relations internationales jusqu’à la déclaration de guerre faite la veille à 5 h. 45 du soir par l’Ambassadeur d’Allemagne. L’énumération des traîtrises allemandes, des tergiversations autrichiennes, de la mauvaise foi de l’empereur Guillaume n’a soulevé aucun murmure. On n’a manifesté que pour saluer l’ambassadeur d’Italie, celui de Russie, celui d’Angleterre qui étaient dans la tribune diplomatique, et pour les conclusions de Viviani qui a déclaré que nous faisions la guerre de la civilisation et du droit contre la Barbarie et l’injustice.

Il paraît que de Schœn est parti en pleurant. Il peut pleurer sur son pays. Quelle que soit l’issue de la guerre, les siens sont déshonorés à jamais, car ils conduisent les peuples à la ruine et les hommes à la mort.

 

6 AOUT.

Les gens partent, partent toujours. Mon mari attend, impatient, son tour qui ne peut venir qu’après la mobilisation. Journée morne d’un travail mécanique. On attend. Les Allemands sont en Belgique, mais les Belges envahis organisent leur armée et veulent lutter.

 

7 AOUT.

Les Belges tiennent toujours. Les Anglais qui ont déclaré la guerre à l’Allemagne arment, et vont envoyer des hommes en Belgique avec nos armées.

 

8 AOUT.

Les Serbes battent les Autrichiens, les Italiens sont toujours neutres, la Belgique est héroïque. Une vieille dame que je croise dit à une autre. « Oh ! si je n’avais pas d’enfants, je filerais, on est trop impoli ici. »

 

9 AOUT.

Nos troupes sont en Alsace. La vie continue.

 

10 AOUT.

Des lettres de gens absents : ils veulent des nouvelles. On n’en a pas.

 

11 AOUT.

Un régiment de réserve d’artillerie passe à travers Paris. Les soldats ont mis des fleurs à leurs képis. Ils font des plaisanteries et demandent des drapeaux qu’on décroche pour eux à la devanture d’un café de la Porte Maillot. Le soleil les cuit, leurs chevaux et leurs chariots les secouent cruellement, mais leur entrain est irrésistible. Ils rient, c’est nous qui pleurons. Un d’entre eux, descendu d’une voiture pour s’orner des couleurs russes, court à perdre haleine pour rattraper le convoi, il est rouge et brèche-dents et nous crie un au revoir joyeux et essoufflé. Nous dînons avec Marie Berteville, dont les quatre neveux sont partis.

 

12 AOUT.

On ne sait rien. Cependant une rumeur s’est répandue, on ne sait comment, que des milliers de blessés sont dans les ambulances et les hôpitaux. Le gouvernement affirme que pas un homme n’a été transporté jusqu’à ce jour dans les murs de Paris, et déclare qu’on ne saura les noms des morts que le 20. Quelle semaine pour les femmes ! En attendant des ménagères pleurent sur le pas des portes, d’autres pérorent et vocifèrent, et dans un des rares cabarets ouverts, j’entends un homme qui harangue les autres et leur dit : « Allez du côté de la rue d’Armaillé, et vous verrez si les femmes et les mères sont en train de pleurer. » On arrête et fusille chaque jour des espions et des misérables qui, par de fausses communications téléphoniques, nous trahissent dans la banlieue ou jettent des clous sur les routes pour empêcher les autos de sortir de Paris. Nous avons déjeuné chez les Guitry, notre gaîté sonne faux. Le mari de Colette est équipé et part tantôt joyeux. Elle feint une aisance qui est pénible à ses amis, et je la plains. Mon mari va chercher nos bagages enfin retrouvés. La chaleur est effrayante, et de grosses mouches se répandent partout.

Presque tout le monde se fait vacciner. Les soldats sont si nombreux que quelques-uns partent avec des équipements de fortune. Hertz a fourni 25 chasseurs de fantaisie, 25 artilleurs « arrangés ». Il a donné un bidon à Jouvenel (Henri) et un sabre. Un autre bidon a fait la joie du secrétaire Marchès. Jamais un directeur de théâtre n’avait encore été fournisseur militaire. Jean Coquelin pêche à Saint-Raphaël. Ma mère, à Saint-Georges, reste avec ma tante. Elles cousent pour l’ambulance de Royan.

 

13 AOUT.

Matin sans nouvelles, comme tous les matins depuis quelques jours : Léon Barthou me fait donner son adresse, il est à Saint-Cyr dans les aviateurs, et demande de mes nouvelles. Je vais lui écrire. Lettre optimiste de mon frère. Mes cousins partent aujourd’hui. Le mari de Colette est parti hier. Dès qu’il a eu revêtu son uniforme, il était loin d’elle et de tout. Cette transformation brusque d’un citoyen en soldat change jusqu’à la manière de penser et d’aimer de ceux qui la subissent.

Je viens de traverser des rues populeuses. L’orage qui menace énerve la foule. On commence à murmurer, et à réclamer des nouvelles ; on a beaucoup demandé au peuple français et surtout au peuple de Paris, mais on ne peut exiger de lui le stoïcisme où conduit la raison parfaite. Il faut l’amuser, fût-ce en le faisant trembler ! Et il veut trembler, et il veut pleurer !

Mon mari s’est encore fait rembarrer par un gendarme. Cette attente indéfinie est irritante, et on se sent si inutile ! Mon éditeur me téléphone : peut-il songer à un livre ! J’aime mieux croire qu’il ne pense qu’à ma sécurité personnelle !

Colette crâne. Les femmes se tiennent bien en ce moment.

Tantôt je suis passée devant le café de l’Espérance, porte Maillot ; deux hommes étaient attablés devant des verres de bière, un jeune lieutenant et un homme sensiblement plus âgé portant l’uniforme de simple soldat. Le garçon était debout près d’eux, et le lieutenant portait la main à sa poche.

— Rentre ça, nigaud, lui dit le soldat, c’est moi qui paie !

Je les ai regardés plus attentivement, c’étaient deux frères qui se ressemblaient comme deux gouttes d’eau.

Ce soir on annonce des victoires, les commères causent devant les portes, la nuit est brûlante et les phares rayent un ciel nuageux, sans relâche. Des prisonniers allemands sont, dit-on, passés par Champigny – Champigny la Bataille. Quel malheur qu’il n’y ait pas des soldats de 70 pour voir passer ce train à cette station.

 

14 AOUT.

Nous déjeunons chez les Sacha, c’est l’anniversaire de leur mariage. Raoul est venu ce matin. Il a assez visiblement peur. Il nous a montré son livret militaire, son permis de séjour, et une feuille que fait distribuer à ses nationaux l’Ambassadeur d’Italie pour les inviter au calme et leur prescrire de ne pas fuir la France où on ne saurait les inquiéter. Suivant Raoul les Italiens n’attendent qu’une occasion, fût-elle futile, pour marcher avec la Triple Alliance. Au déjeuner auquel sont venus assister R… et A. Cohen, on n’a parlé que de la guerre que vient de déclarer le Japon à l’Allemagne. C’était étrangement différent d’un dîner d’anniversaire de mariage…

Nous nous sommes jetés sur les plats en affamés. Le menu était d’ailleurs excellent et les vins parfaits – mais surtout il semble que tous les Français aient l’idée fixe qu’ils peuvent manquer de nourriture et se ruent sur ce qu’on leur sert, « en prévision ». Léo Weil nous a raconté que toutes les boutiques de la rue de la Paix sont fermées. La sienne seule est ouverte. Toutes les cocottes de Paris, perles au cou, brillants aux doigts, y font des cocardes tricolores vendues ensuite pour la Croix-Rouge. Léo ne vend rien, son seul client fut un soldat qui lui a demandé de lui remettre le verre de sa montre. Thaddée Natanson est venu tantôt. Il a raconté une chose bien singulière. Il paraît que le sculpteur Maillol avait un ami allemand ; cet ami est charmant et affectueux, et plein de souci pour Maillol. Il lui a écrit d’Allemagne où les événements l’ont surpris et gardé : Mon cher Maillol, enterrez vos statues, nous serons à Marly le 15 août.

Colette dînait en ville. Je suis allée rejoindre mon mari chez Sacha que je trouve faible et mélancolique. Dans la rue je croise deux femmes ; l’une dit à l’autre : « Tant pis si mon mari y reste ! J’ai toujours ma fille. » Et elle serre dans ses bras un petit être qui paraît sculpté dans un navet fané et qui pèse bien 4 livres avec les abatis.

La chaleur continue, implacable. Comme les pauvres hommes doivent souffrir. Hier Marie Samary est venue rue Pergolèse. Elle nous a raconté le calvaire qu’à dû subir un Autrichien : Ammundsen, qui est pianiste chez Isadora Duncan, et qui est revenu à pied de Bellevue le premier jour de la mobilisation, aux côtés d’un Français, et avec les papiers indiquant sa nationalité. D’ailleurs, à Annecy, toute une famille autrichienne s’est suicidée, et Colette sait une jeune femme qui est mariée depuis trois mois à un Allemand, et qui se trouve seule au milieu de la famille de son mari dans une petite ville de Prusse.

Paris, toujours tranquille. Ajalbert qui nous a conduits cet après-midi dans le centre, est désolant. Il voit Paris investi, la famine, la pestilence, et nous a offert de venir manger à la Malmaison, où, dit-il il y a encore beaucoup de pommes de terre. Toutes ces prédictions étaient accompagnées de roulements d’yeux et de mouvements de tête qui ont fini par me faire rire, bien que je fusse dégoûtée d’un manque de foi si complet dans ces jours d’« ardeur froide » si noble et si forte. Nous rentrons à 10 h. ½. Plus une voiture. Des agents causent avec les commères qui ferment leurs portes, et des postiers cyclistes « fleurettent » dans les coins obscurs. Les projecteurs éclairent comme d’habitude, de leurs feux croisés, un ciel pesant comme un couvercle.

 

15 AOUT.

Fête, dit-on. En réalité, jour plus morne que les autres. Un orage nous a réveillés, et la journée grise ne s’éclaire d’un peu de soleil que vers 5 heures. Les journaux disent que Berlin est affamé et que le blocus des mers présage la famine en Allemagne. Plût au ciel que la guerre finît ainsi ! Nous dînons ce soir avec Sacha et Charlotte. Je passe ma journée à laver des gilets et à raccommoder des chaussettes. Les rues sont peu animées. On voit des « vigiles » qui sont des gardes spéciaux, doublant la police, et qui portent des espèces de casques noirs, un peu dans le genre de ceux des agents à Londres. J’ai une sorte de pressentiment que quelque chose de grave se passera aux armées avant demain…

On a bouché avec du ciment les trous qui servent à passer les leviers dans les plaques d’égouts et on affiche sur les monuments publics des cartes qui représentent les pays où sont engagées les troupes, pour que le public puisse suivre les opérations, ou du moins s’imagine pouvoir les suivre. Un aviateur : Weymann, dont je ne sais la nationalité, a inventé ceci : Il a, sous son avion, une boîte qui contient des signaux, et monte en ligne au-dessus des troupes. Lorsqu’il peut se rendre compte des mouvements de l’ennemi, il signale pour faire rectifier le tir. Pas une seule lettre de toute la journée.

 

16 AOUT. DIMANCHE.

Le jour se lève gris et brumeux. Nuit d’insomnie presque complète pendant laquelle j’ai entendu les cris d’une femme qui accouchait dans une maison voisine. Encore deux heures à attendre avant de lire les nouvelles ! Hier, Tristan Bernard racontait devant mon mari que ses trois fils étant à l’armée, il pouvait hardiment se comparer au vieil Horace. Il est exaspéré par ceux qui prétendent servir malgré un âge avancé et leur conseille invariablement de faire une douzaine de kilomètres par jour pour s’entraîner aux fatigues du régiment. De Croisset s’est engagé. On lui a réquisitionné son automobile, et on lui fait porter des lettres à pied. Il est désolé.

À partir de ce soir, les hommes incorporés ne retournent plus coucher dans leurs foyers. Il y a déjà quelques jours que les pains de luxe sont supprimés et qu’on n’a plus de veau dans les boucheries. Les légumes frais sont toujours assez bon marché ; il fait presque froid. Une dame de Versailles a reçu, dit-on, l’annonce de la mort de ses trois fils, tombés à la frontière. Un peu de soleil nous arrive avec les journaux qui annoncent des victoires dans les Vosges et en Alsace. Il y a eu un engagement sérieux hier, et on nous a prédit, pour demain peut-être, la grande bataille. Elle sera terrible.

Des lettres ce matin, une de Noblet, entre autres, qui a mis neuf jours pour venir de Suisse. Il est toujours très souffrant, mais ne dit pas un mot de la guerre, il se plaint seulement que la vie est « un peu difficile ». Il a craint, sans doute, qu’un commentaire sur les événements fît arrêter sa lettre en route.

Léon Barthou m’écrit aussi. Plein d’ardeur, il s’occupe de mitrailleuses aériennes et part dans quelques jours. J’ai pris le thé chez une personne étrange, Mme Colet, qui a fait venir Freya pour nous dire l’avenir. Elle nous a déclaré que la guerre finirait en octobre, et m’a dit que mon mari reviendrait très fatigué et que je le soignerais ; elle m’a fort bien décrit son caractère, et pense que je retournerai encore une fois en Amérique pour quelques mois seulement. Dîner rue Pergolèse. Joué au piquet. En rentrant à la maison, nous voyons les phares qui essaient de percer les nuages épais et font des taches lumineuses, presque rouges.

 

17 AOUT.

Journée grise, encore un ciel menaçant. Rien de nouveau dans les journaux. Je vais voir mon oncle à l’ancienne pharmacie de Gaston. Colette a un mot de son mari, bref et tendre. Il est à Verdun, il est bien, il l’aime. Elle exulte. Devant la fenêtre passent des boys-scouts traînant une petite charrette qui porte le drapeau des ambulances. Ces restes des bataillons scolaires inondent Paris, on s’en sert pour les transports d’objets légers et pour les courses. Leur déguisement m’agace un peu, mais on dit qu’ils sont utiles. En tout cas, il faut approuver sans réserve tout ce qui donne aux enfants le sentiment de la responsabilité et l’amour de l’action. J’ai vu deux domestiques de Samuel ; ces braves filles veulent travailler pour les blessés. Mais où ? On n’accepte personne nulle part. Trop de bonnes volontés ont surgi. Elles attendront. Pas trouvé mon oncle. J’ai une sérieuse inquiétude ; il y voit peu et marche à peine. Je lui ai télégraphié. Le quartier de la Bastille semble vidé de ses rôdeurs. Vu Maurel tantôt, il est inquiet visiblement. Ses immeubles sont autour du Champ-de-Mars, et la Tour Eiffel est visée (paraît-il) par les Zeppelins qui voudraient détruire le poste de télégraphie, etc. Les phares viennent des points les plus opposés de Paris, sauf de la Tour. Le Champ-de-Mars n’est pas éclairé et les enquêtes se multiplient chez les concierges et gérants d’immeubles. Retour dans un train qui a produit une forte détonation en sortant du tunnel à la porte Maillot. Les employés sont sortis inquiets de la guérite mais on n’a rien vu. Un pétard peut-être. Il fait presque froid, de petites pluies tombent par instants, le ciel est rouge au sud de Paris.

 

18 AOUT.

Journée orageuse et énervante. Des articles préparent l’opinion à supporter avec calme les revers possibles dans une bataille qui va mettre aux prises quatre millions d’hommes sur un front de plus de 300 kilomètres, et dont l’issue ne pourra être connue que dans plusieurs jours. Les journaux enregistrent comme officielle la rumeur d’une blessure grave du Kronprinz. Je doute. Mon mari va, sans espoir de se le voir octroyer, chercher un sauf-conduit. Mon oncle ne peut venir, il souffre trop, dit-il. Ma mère m’inquiète.

Un monde bien singulier s’agite en ce moment à Paris, c’est celui des petites femmes entretenues dont les amants sont partis. Elles se groupent et font montre d’un patriotisme ardent ; chose singulière, presque toutes ont de l’argent. Ces cigales ne sont après tout que des fourmis ailées… Crès me demande quelque chose pour son Almanach littéraire. Hélas ! je suis bien loin de la littérature.

On a interdit la vente de l’absinthe, même « à emporter ». Enfin voilà une mesure excellente ; elle est accueillie avec un calme parfait. Combien d’héroïsmes de café fera-t-elle disparaître ! Et combien de mots vides empêchera-t-elle de proférer ! Décidément, la nation s’ennoblit chaque jour. On annonce que toute communication télégraphique avec l’Est est désormais interdite. J’apprends que l’ami et client du sculpteur Maillol s’appelle Van Kessler. C’est le Conservateur du Musée de Weimar, et, dit-on, le frère naturel de Guillaume (?). Le commissaire a dit à mon mari qu’on va appeler les auxiliaires. Je le savais bien, mais lorsque les événements ne sont pas « présents », on garde l’illusion qu’ils ne s’accompliront pas. Quel sacrifice fera mon amour en le laissant partir seul.

Une réconfortante dépêche du général Joffre vient d’arriver. Il proclame les progrès de nos troupes en Haute Alsace, dont des nouvelles tronquées finissaient par faire douter.

Un mot du petit Feydeau ; on parlait devant lui de la guerre et on lui demandait s’il était content : « Oh ! non, dit-il, c’est encore une guerre à apprendre ! »

Vu les frères Bernheim qui viennent s’offrir pour servir. L’un est réformé, l’autre a fini son temps. Jusqu’à présent, on ne les accepte pas. Paris très désert, comme tous les soirs, pas même d’agents par ici.

 

19 AOUT.

Je dors un peu moins longtemps chaque nuit, l’idée du départ de mon mari me hante. Je ne sais si je pourrais me décider à quitter Paris pour aller à Joinville. Sacha émet sans cesse des idées que son enfance persistante et sa maladie excusent, mais qui m’irritent, et je ne me sens pas le courage de supporter des heures d’un bavardage sur l’amusement duquel je suis blasée, tandis que tout ce que j’aime sera loin et peut-être exposé. Et puis, il y a cette cruelle sensation d’inutilité qui me poursuit !

Les journaux sont toujours pleins de bonnes nouvelles de la guerre, si bonnes qu’on ne peut-se défendre de craindre que quelque chose nous soit caché. Le général anglais Garson qui devait venir commander les armées françaises est mort dans le train qui l’amenait. Rien ne confirme la blessure du kronprinz, ni le suicide du général von Emmich. Ce sont sans doute de ces « potins de guerre » qui courent sans qu’on puisse savoir quel fait obscur leur a donné naissance.

Temps frais et ensoleillé, déjà un temps d’automne. Dans la rue, un chœur d’enfants chante sur un air triste une chanson patriotique dont le dernier vers est « Sous les plis du drapeau ! » Quelle idée étrange d’avoir choisi ce mode mineur ! C’est à en pleurer.

Arquillière, qui garde un viaduc approvisionnant Paris, raconte qu’on trouve des espions à chaque pas. Le fleuriste Mauser occupait 150 Allemands et ses deux fils sont soldats français ; Arquillière a vu fusiller 2 officiers allemands habillés en religieuses, ils ont demandé à mourir dans leur uniforme ; on leur a refusé cette grâce, et ils ont été mis au mur avec leur déguisement. Vaucresson et ses environs serait une colonie allemande. Mon mari qui cherche un chauffeur pour Samuel, en a trouvé un qui vient de l’armée. Il s’est battu à Longwy et a dû quitter son poste à cause de sa santé. Il dit que vraiment les Prussiens ont peur et fuient devant l’arme blanche, et que les balles font « comme des abeilles », mais que les hommes se font très vite à ce bruit-là.

En revenant de dîner rue Pergolèse, nous rencontrons Roggers, trop élégante. Elle nous raconte qu’on vient de lui téléphoner que les Allemands sont à Bruxelles ce soir. Colette, a vu un nommé Forest qui lui a parlé des projets de loi présentés au Parlement allemand. L’un d’entre eux demande le rétablissement, pour la noblesse, du droit de battre les paysans. Poincaré aurait dit ces mots : « Si on savait ce qui se passe à la frontière, Paris « illuminerait » ; seule la crainte d’un découragement après une grande joie, si un revers toujours possible survenait, nous retient, et nous empêche de donner les nouvelles exactes. »

Cependant le gouvernement belge, la reine et les princes sont partis hier à Anvers. La prise de Bruxelles est peut-être un piège…

 

20 AOUT.

Les journaux sont mauvais ce matin. Pas assez de nouvelles de Belgique où l’on se bat depuis hier. Si les Allemands ne sont pas à Bruxelles, ils n’en sont pas loin. Lettre de mon oncle ; ma mère ne peut rester avec la famille. Samuel demande encore d’autres courses. Jean n’en peut plus. Beau temps. Colette a une bonne lettre de son mari, il a le cheval d’un uhlan et sa selle, et il est dans la citadelle, faisant des gardes de nuit, résigné et content. Le commissaire nous a donné des sauf-conduits, pourrons-nous partir ?

Vu Ullmann. Son fils est parti depuis quinze jours, il ne sait pour où et n’en a pas un mot, ce qui ne l’empêche pas de se préoccuper des tapis du théâtre de Sacha et de penser à ma tournée. Il critique les mesures prises pour garder Paris au calme ; entendre un étranger (car c’en est un tout de même) parler de ces choses m’irrite. Courteline, des bandages aux poignets et le dos tordu, hurle son enthousiasme au café ; il déclare que cette guerre est une « guerre faite à la guerre par la paix ». Les Allemands sont à Bruxelles, on se bat et même sur mer, dit-on. L’Espagne s’émeut et veut sortir de la neutralité en se mettant avec la Triple Entente.

Les Argentins ont publié une note qui m’a effrayée, restreignant ou même prohibant l’exportation du blé. J’y avais vu une tentative d’affamement contre nous, car la nation est plutôt germanophile. J’ai su que c’est simple prudence, la récolte étant en partie perdue par les pluies et le pays ayant à peine – s’il l’a – de quoi se suffire.

Vu Dumény venant de Vichy. Il raconte que la ville est pleine de blessés presque tous frappés aux jambes, et qu’on trouve des espions partout. On a jeté trois personnes des fenêtres de l’Hôtel Ruhl. La femme du concierge du Casino est morte en apprenant la mobilisation ; Dumény, entré par hasard, a vu son mari la veiller en uniforme. Les frères Bernheim ont vu Thomson et M. Bétonneau, d’Angers, celui qui fait fabriquer toutes les cordes et cordages de la marine. Ce M. Bétonneau est gardien du dépôt d’étrangers expédiés à Angers. Parmi ceux-ci, Mumm et sa famille sont couchés sur la paille et mangent des lentilles.

On s’amuse d’une carte qu’un matelassier a cloué sur sa boutique fermée : « Parisiens ! dormez en paix ! le matelassier est à la frontière ! »

Le temps est frais et beau, Paris a son calme habituel, sous lequel on sent si bien la sourde agitation qui le mine. La grande bataille est proche, et l’occupation de Bruxelles en est le prélude. Nous sommes rentrés à Mulhouse.

IV

CONTES

I

LE PRÉ

MAMANG ! je peux aller dans le jarding ?

— Nong !

— Bieng ! Alors, j’irai dans le pré !

Le foin est haut, cette année. La pluie, la grosse, la lourde pluie qu’amènent les orages, a baigné le pays gascon pendant des jours et des semaines. L’herbe, gorgée d’eau, est d’un vert acide, et si serrée que le pied des tiges reste humide, même sous le soleil. Ricou s’est glissé entre des touffes fraîches, il laisse derrière lui une trace luisante et lisse de folle avoine et de sainfoin couchés, et il s’enfonce dans la petite forêt d’émeraude qui l’entoure étroitement et dépasse son front d’une bonne coudée.

— Si je pouvais trouver « une lièvre », se dit-il, je l’apporterais à mamang et peut-être elle me ferait des « gofres ».

Oui, mais de quel côté sera « la lièvre » ? Vers la route ? Vers la rivière ? Ou peut-être près des pruniers ? Il faut s’orienter, d’abord.

Voyons ! Ricou a sûrement dépassé la charrette qu’il a vue de la fenêtre, elle est toute proche de la maison, cette charrette ! Il ne doit pas être loin du gros cerisier qui a une branche cassée… Mais, c’est évident, voilà le cerisier !… Tiens ! On dirait que…

Non, ce n’est pas le cerisier. Cet arbre-là est bien plus grand ! Il n’a pas de fruits, pas de branche cassée… Quel arbre est-ce ?

Ricou voudrait voir le tronc, il saurait tout de suite si c’est un des arbres de papa : il les connaît tous, mais jusqu’à sa hauteur, naturellement. Plus tard, quand il sera grand, il les connaîtra jusqu’à la cime. Un effort, allons ! Il faut arriver près de l’arbre inconnu.

Comme les pieds enfoncent ! Et les chardons piquent bien fort aujourd’hui ! Elles coupent, ces lames d’herbe !

En se haussant sur la pointe des souliers, on voit mieux devant soi… C’est-à-dire qu’on voit mieux les plantes… et on peut sentir les fleurs. Quelle chance qu’il n’y ait pas d’ortie !

Ah ! où est l’arbre ? À gauche ? Non, pas à gauche… Par là !

— Aïe ! Aïe ! quel trou ! Ce sera le trou d’une « tope » !

Les chaussettes sont pleines de terre.

Rien de plus facile que de les ôter, de les secouer et de les remettre. On s’assied, comme ça, sur le sol mou, on se fait une espèce de nid dans le foin frais, et quand on se relève, prêt à reprendre sa marche… on ne sait plus dans quelle direction il faut aller.

Et avec ça, le fond du pantalon est mouillé par la persistante rosée, et probablement taché de vert et cuirassé de terre !

— Pourquoi je n’ai pas amené le chieng ?

Ricou hurle :

— Pomgpong ! viengs ! Je chasse « la lièvre » ! Je t’attengds… Pomgpong !

Où est Pompon ?

Il est à la cuisine, ou peut-être sur le chemin bas, à guetter une pie…

Et « la lièvre », elle ne sortira pas de son terrier pour se mouiller, bien sûr ! Bah ! on la retrouvera bien ! Pour l’instant, on trouve surtout des toiles d’araignées… Il y en a ! Il y en a !… On dirait de l’étoffe d’argent…

Ricou les sent sur sa figure et dans ses cheveux, elles sont pleines de gouttes d’eau. Brrr… une des gouttes d’eau lui coule dans le dos, par le col ouvert de sa petite chemise… Il n’a pas chaud, Ricou. Il frissonne…

— Comme il est grand, le pré !…

Le soleil est déjà tombé derrière les collines, la nuit arrive. En quittant le ciel, le jour a emporté les couleurs…

— Oh ! mais j’ai peur, à présent ! Et j’ai faim…

Si seulement on l’appelait, il connaîtrait vite le chemin de la maison !

— Mamang ! Mamang ! Je suis perdu dans le pré ! Trouve-moi, je te prie !

Mais la voix de Ricou se perd dans l’épaisseur humide de sa prison verte, il sanglote et essuie les larmes sur ses joues avec des mains couvertes de terre qui dessinent des sillons boueux sur son petit visage désolé.

— Mélina, où est Ricou ? demande la maman.

— Il n’était pas avec madame ?

— Eh ! non ! il est allé jusqu’au pré, vous le savez bien !

— Je ne l’ai pas vu…

La maman n’écoute plus, elle court vers le pré, et son cœur bat à grands coups.

— Entends-moi, mon chéri, c’est maman qui t’appelle !… Ricou !… Ricou !… Je ne te fouetterai pas… Ricou…

Mais la voix angoissée ne pénètre pas à travers la mer de verdure, et c’est Pompon qui trouve, niché entre des mottes de terre, un pauvre petit tas d’habits mouillés et de chair transie…

— Vite, viens te chauffer, vilain Ricou ! et embrasse-moi bien fort.

— Dis, mamang, c’est aussi grand que le pré, une forêt vierge ?…

II

CHAGRINS

ELLE a le nez plus rond… Je vais lui mettre une rose dans les cheveux…

Mais ça lui cachera l’oreille… Non ! je mettrai la rose à la place d’une cravate.

Ricou fait, de mémoire, le portrait de sa bien-aimée.

Il a rencontré Suzanne Delbos chez les cousins de Montignac, dimanche dernier, et il est fou d’amour.

— Quand je serai marié avec elle, je l’enfermerai pour que personne ne la regarde, j’irai à la vigne, ou à la foire : quand je reviendrai, le soir, je lui ouvrirai et nous souperons. Après, si c’est l’été, on ira jouer un peu dans le jardin, et si c’est l’hiver, je lui dirai de me lire La Conquête de Grenade… Et si quelqu’un l’ennuie, je me battrai !

Maman est un peu inquiète :

Ricou ne parle presque plus, mange moins et rêve toutes les nuits.

— Je vais « consulter » pour ce petit, dit-elle à papa. Il est tout changé !

— C’est la croissance !

— Il y a peut-être un remède à lui faire prendre…

— Mère Poule, va ! Enfin, fais comme tu veux !

Non, Ricou n’est pas malade. Le docteur, quittant ses gants de filoselle, a pris le poignet fin entre ses doigts.

— Tout va bien, pas de fièvre.

Il a penché sa grosse tête grise, qui sent la fumée de pipe et le cuir du chapeau, sur la poitrine du petit garçon. Il écoute…

— C’est parfait ! Le « soufflet » marche ! Le cœur bat selon la meilleure cadence, l’estomac est excellent.

— Mais, docteur, pourquoi ne veut-il plus manger ?

Dans un rire filtré par sa moustache, M. Girma répond :

— C’est peut-être bien parce qu’il est amoureux !

Une arme ! Une arme ! Ricou voudrait tuer l’homme qui a prononcé ces paroles, qui a dévoilé grossièrement son secret, qui a blessé sa pudeur romanesque. Le bout de son nez hardi devient tout blanc, il serre les poings.

— Je voudrais qu’il « moure » ! se dit-il.

— Hé ! Ricou, tu es amoureux ?

Réponds à ton vieux docteur !

Un hurlement :

— C’est pas vrai !

Comme on pleure bien sur l’épaule de maman !... Elle ne demande rien, elle ; elle mouche son enfant malheureux, elle lui essuie les yeux et les joues, elle lui embrasse le front.

— Là, Là ! calme-toi, mon chéri. C’est pour te taquiner…

Il est parti, le docteur, en laissant une ordonnance.

— Il faut apaiser les nerfs de ce « jeune homme », et le forcer à avaler sa soupe ! Adieu, chère madame ! Quand vous passerez à Greize…

La poussière même que soulève l’auto qui emporte son bourreau est haïssable aux yeux rougis de Ricou.

— S’il revient, je mettrai une ficelle pour barrer le chemin… ou, plutôt, un fil de fer… C’est plus solide !…

Maman est rentrée. Le crépuscule déploie ses voiles gris des lumières piquent, de-ci de-là, une étoile sur le flanc des coteaux, et la feuille dorée d’un acacia s’est fixée aux boucles du petit garçon qui voudrait rester là, toujours, toujours, dans le jardin silencieux, au bord de la route, entouré des bras frais et moites de la nuit…

Ricou connaissait la colère, le chagrin, la rancune, mais il ne connaissait pas la mélancolie. La voici, drapée d’ombre, mouillée de rosée ; elle a l’odeur des sources, le parfum des fleurs d’automne. Comme elle sait choisir l’heure de sa séduction ! Le petit cœur gonflé de larmes l’accueille ; cette amie nouvelle et dangereuse, il la retrouvera au cours de sa vie, il la reconnaîtra : elle a un visage qu’on n’oublie pas.

— Viens, Ricou, on va souper !

Sous la lampe, le repas dure. Papa et maman causent :

— Le docteur a ordonné un calmant, rien de plus.

— Tu vois bien que ce n’est rien ! Enfin, te voilà tranquille !

La mère regarde son fils, longuement, et répond en soupirant :

— Oui…

III

VENDANGES

L’AUBE d’automne est rouge et froide. Un petit vent aigre déchire les brouillards qui traînent au ras des prés, et disperse l’odeur des feux d’herbes et leur fumée légère.

Ricou n’a pas chaud ; il a quitté la tiédeur de sa couette de plumes, la chaleur des bûches qui flambent dans la cheminée de la cuisine, la vapeur brûlante de la marmite, et le voici, accroché à la jupe de maman, et mêlé à la troupe des vendangeurs.

— Il a voulu vendanger, il vendangera !

C’est papa qui l’a commandé.

— Il aura froid, le matin, ce petit, a dit maman.

— Tu le couvriras !

— Le soleil le cuira l’après-midi.

— Tu le découvriras !

— Et s’il tombe malade ?

— Tu le soigneras ! Et puis, on n’est pas malade parce qu’on vendange ! À son âge, je le faisais bien, et j’avalais au moins deux kilos de raisin dans ma journée !

— Bou Diou ! ces hommes ! Ils n’ont pas de cœur ! Et la vigne qui est si loin !

— Tu mettras le petit sur la charrette, devant la cuve à « dégrainer », et, tantôt, il dormira dans la grangette.

Au fond, Ricou crève de fierté.

Comme à papa, comme à maman, comme aux gens qu’on a « loués », Mélina lui a donné une paire de ciseaux et une corbeille en bois. Peut-être les ciseaux sont-ils un peu épointés, peut-être la corbeille est-elle plus petite et plus légère que les autres… Mais qui va remarquer ces détails ?

Les vaches sortent de l’étable, elles se dandinent sous le joug et passent leur langue épaisse et pâle entre des muselières en grillage.

— Monte, Ricou !

— Je serai pas trop lourd, avec la cuve et ma corbeille ?

On est bien, à l’avant de la charrette. On voit tout le monde à la fois… Seulement, ça ne va pas vite ! Éloi a beau crier :

— Ha !… Ha ! Blanco ! Ha ! Routzo ! Hââ !

Ni Blanco, ni Routzo ne prennent de trot. Les vendangeurs sont déjà arrivés, ils ont déjà commencé leur tâche, lorsque :

— Arrêh !

Les vaches jaunes s’immobilisent devant la première rangée de pampres rouges.

Ricou veut tout de suite aller au travail. Il faut rattraper le temps perdu !

— Je me mets pas à côté de maman, té ! Elle m’empêcherait de manger des « dames noires » et je les aime, donc ! Je vais aller près de Mélina… Je vois son chapeau.

Mélina, accroupie devant les ceps alourdis de grappes violettes, accueille l’aide du petit maître avec des mots décourageants :

— Eh bé ! En voilà un ouvrier qu’on nous amène ! Il en fera lourd ! Il rapportera la colique, pas davantage !

Ricou sait bien que, pendant les vendanges, les serviteurs parlent à leur guise, mais tout de même !… cette Mélina !…

— Je le dirai à Valmont, qu’elle est méchante, et il ne se mariera pas avec elle, tiens ! Peut-être même il le sait déjà, puisqu’il cueille les raisins en face d’elle, au lieu de la suivre ! Et même, ce matin, il lui disait qu’elle est grasse comme une poire et glorieuse comme un pou… C’est très bon, les « dames noires », c’est sucré… Les « aramon » ne sont pas si sucrés !… Aïe ! Aïe ! il y en a des chardons !… Aïe ! mes jambes !… Ouh ! une guêpe !…

Le soleil roussit les feuilles, fendille la terre ocrée et pierreuse, brûle la nuque des vendangeurs. Les plaisanteries s’émoussent, la gaieté tombe ; c’est d’un pas alourdi qu’on amène les « comportes » pleines de grappes vers la cuve. Les corbeilles pèsent aux bras et les ciseaux collent aux mains.

Midi.

— Vite, la soupe ! Sortez la vaisselle des « panières »… Asseyons-nous ! « Ceusses » qui veulent se laver les mains, qu’ils le fassent tout de suite.

— Mamang ! je me les lave, les mains, dis ?

— Bien sûr, petit sale ! On touche le pain du Bon Dieu avec des mains propres.

L’eau est encore fraîche, la soupe est encore chaude, et le vin de l’an dernier est bon.

— Ils en font, un bruit ! pense Ricou en grattant ses chevilles déchirées par les chardons, piquées par les insectes, grillées par le soleil. Et les vaches qui dorment dans la grangette ! Sûr, ils vont les réveiller.

Oui, on parle fort, on s’interpelle, on chante. La Coussette a entamé la complainte de Biron, le « pôvre martyr ! », parce que c’est la seule chanson dont elle se souvienne. Et elle raconte la mort de son héros, et la cruauté du roi Henri, sur un ton joyeux, tout en marquant la mesure sur son verre avec un couteau.

— Oh ! ce qu’elle est rouge ! Et Mélina aussi est rouge. Elle s’est assise à côté de Valmont, et maman ne dit rien…

— Veux-tu un raisin de plus, Ricou ? demande papa.

— Laisse-le, ce petit, il n’en peut plus ! répond maman.

— J’en peux encore, fistre ! J’en mangerai deux kilos, moi aussi !

— Taïso-té, drolle[2] ! C’est gros comme une murguetto[3] et ça parle plus haut qu’une cloche !

Mais la voix de papa est indulgente ; il sait bien que lorsque, pendant des heures, on a, sous les durs rayons du soleil, cueilli, goûté et écrasé le beau raisin noir des coteaux de Gascogne, on est un peu ivre, d’une ivresse plus légère et plus douce que celle du vin, et qu’un petit garçon « dégourdi » comme Ricou peut, au dessert, avoir quelque hardiesse…

— Allons, mon chéri, dit maman, tu vas venir faire un somme dans la grangette. Tout à l’heure, tu reprendras tes ciseaux et ta corbeille.

— Eh ! nong !

Pendant que les vendangeurs vont vers les vignes à demi dépouillées, et riches encore de la pourpre de leurs feuilles et du sang des grappes basses que l’on cueille à genoux, Ricou, exalté, se débat entre les bras qui le serrent tendrement, et hurle à pleine voix :

— Je ne veux pas dormir ! Je veux me faire curé, et je marierai Mélina et Valmont ! Comme ça, ils ne s’embrasseront plus !…

IV

LE BLÉ

LES maisons sont écrasées sous le soleil. À l’école, les petits enfants dorment, bercés par la voix de l’instituteur qui, héroïque, parle de la congélation des liquides ou des continents polaires, en essuyant un front ruisselant.

Les poules se pressent au pied des arbres, et les canards prennent des bains chauds dans les flaques d’eau qu’a laissées le dernier orage.

Les seuls êtres heureux et actifs sont les mouches…

— Mamang, demande Ricou à sa mère, où la mettra-t-on la table, pour le souper de dépiquage ?

— Ça ne te regarde pas, curieux !

— Papa, dis, où on la mettra, la table ?

— Je n’en sais rien !

— Mélina, la table, où on va la mettre ?

— J’ai autre chose à faire que de vous répondre, teng !

Ricou ne saura rien.

C’est après-demain, cependant, ce souper ! On doit tuer la volaille demain, préparer les salsifis, sortir le vin vieux et faire la pâte à tourtière…

— Ce sera bong. Ça se laissera manger, oui ! Mais où ils vont s’asseoir, les hommes ? Il y en aura vingt-cinq, au moins, et même le petit qui nettoie la machine soupera à table…

Ricou a visité la grange.

— Il y a trop de foin !

Le chai.

— Il y a trop de barriques !

L’étable.

— Il y a les vaches et les bouvillons qu’on a achetés mardi à la foire de Frayssinet !

Rien, nulle part… Ricou est désespéré. Il n’est pas invité, lui ; il ne peut pas aider, comme les voisins, à porter les gerbes, à les enfoncer dans l’entonnoir, à remplir les sacs, à les soulever pour les mettre dans la grangette. Il faut donc qu’il sache où l’on mangera, le travail achevé, pour arriver comme par hasard et se glisser du côté de Rousselou, son grand ami. Rousselou a presque quinze ans !

— Que fais-tu là ? demandera papa.

— Je viens voir si tu n’as rien à me commander, répondra Ricou…

Et puis, on ne pensera plus à lui, et il restera pour la tourtière et les chansons. Le chantre en sait de bien belles ! Il y en a une, surtout !… Elle dit :

 

À cheval qu’elle est belle :

Si belle.

Si belle.

Qu’on devient infidèle

En la voyant passer !

 

Hein ? On devient infidèle.

Ricou a appris ce que c’est qu’un infidèle. C’est quelqu’un qui n’est pas baptisé.

Ainsi, il se rend compte de ce que veut dire la chanson ; en voyant Mathilde, on n’est plus baptisé. C’est effrayant ! On va en enfer…

— Et si je me cachais dans la gerbière ? Je laisserais une petite fenêtre et je les verrais passer… Maman viendra bien avec les nappes, Mélina avec les assiettes et papa portera les chaises… Je guetterai où ils entreront… Oh ! comme c’est chaud, cette paille ! Ça pique aussi !…

Ricou cuit dans la meule. Il est rouge, et ses cheveux mordorés sont collés en grosses mèches. Mais quand on est sur une piste !…

— Tiens ! voilà Mélina... Elle tient les arrosoirs… Mais l’eau n’est pas de ce côté ! Et voilà Valmont. Il est habillé en soldat ! Il vient peut-être saluer papa et se faire inviter au souper de dépiquage, comme il a aidé l’année dernière… Ah ! il dit bonjour à Mélina…, il l’embrasse… Je le dirai à maman ! Elle n’aime pas qu’on embrasse les gens qui ne sont pas de la parenté.

Maman et Mélina sont rentrées. Ricou saura où on va mettre la table, parce qu’il dira à Mélina :

— Si vous me le dites pas, je « raconterai Valmont » à maman !…

On soupera sous le hangar. On a poussé les charrettes, enlevé les plus grandes toiles d’araignées et pendu des lampes aux poutres du toit.

 

***   ***   ***

 

Une nuit de fièvre, une matinée d’anxiété… La machine arrive à deux heures… Ricou l’accueille avec des cris de joie, et l’après-midi passe comme un rêve.

— Ôte-toi de là, petit !

— Va-t’en, Ricou !

— Faites partir le gamin, Éloi !

— Cet enfant est partout, Bou Diou !

— Ils ont donc congé à l’école ?

— L’instituteur est fou !

Mais qu’importe à Ricou ces phrases méprisantes ! Il ne les entend pas, il est ivre de plaisir, de soleil ; il se sent la force de tous ceux qui travaillent, la sueur au front ; il danse comme un moucheron dans la poussière d’or d’un rayon.

C’est fini, hélas ! La machine a jeté un dernier cri dans l’air du soir, les hommes l’ont abandonnée. Tous les sacs sont rangés, la paille fait sur la terre de grands tapis glissants, et voici les premières étoiles.

Merveille ! Bonheur indicible ! Ricou, qui n’y peut croire encore, soupera avec les hommes !…

— Va te laver les mains, drôle ! Et assieds-toi là-bas, au bout de la table, près de Rousselou !

Papa l’a dit, c’est donc vrai, c’est donc sûr ! Pour plus de tranquillité, mieux vaut s’asseoir tout de suite, hein ? Si on se ravisait ?

— Je me laverai les mains après, tiens ! Elles ne sont pas si sales !… Enfin !…

Voilà le bouillon de poule, les salsifis en sauce, les poulets rôtis, les poulets au verjus, les poulets sautés, les poulets aux olives. Voilà une langue de veau aux champignons, un gigot bien piqué d’ail. Voilà le fromage du Cantal, voilà la tourtière, voilà les beignets, voilà les petits gâteaux, les biscuits, les poires, les prunes… Le café vient et les bouteilles d’armagnac…

Il y a longtemps que Ricou a cessé de s’émerveiller. Au troisième plat, à la deuxième gorgée de vin vieux, il a penché la tête sur l’épaule de Rousselou et il s’est endormi.

Tout doucement, maman l’a emporté, déshabillé, mis dans son lit. Elle l’embrasse.

— Dites, Gaston, rêve-t-il, chantez encore : « On devient infidèle… » et je ne dirai pas à maman que Valmont a embrassé Mélina…

V

NATATION

MAMANG ! quel âge il a le Pépé ?

— Il a soixante-dix ans, mon Ricou !

— C’est vieux, dis, mamang, soixante-dix ans ?

— Hum ! ce n’est pas bien jeune… Mais le Pépé se porte bien et j’espère que le Bon Dieu nous le gardera encore longtemps !

— Oh ! oui ! au moins jusqu’à l’année prochaine, parce qu’il m’a promis de m’emmener pour Noël à la chasse à la « tsouquo »… et même, après, de me faire faire réveillon avec du jambon cru et du pain goussé… Ah ! que je l’aime « au Pépé ! »

Maman est pressée, elle renonce à faire comprendre à Ricou que ce n’est pas exclusivement pour aller à la chasse avec lui, qu’il faut souhaiter une longue vie au grand-père… Elle se contente de murmurer :

— C’est bon ! va jusqu’au jardin, tu diras à Éloi qu’il te donne une petite branche d’hysope, pour mettre dans la daube, et surtout, ne marche pas dans les carrés où on vient de semer !…

Il est plein de légumes, le jardin. Voilà des radis, voilà des carottes, voilà des salsifis…

— Eh ! bé ! on peut dire qu’ils ont grandi, les haricots ! Bientôt, ils seront comme des arbres ! Ah ! là ! là ! et les choux, on dirait qu’on les a plantés l’année dernière…

Ricou se perd dans l’enchevêtrement des tiges de pois, il se met à plat ventre pour manger des fraises, à genoux pour manger des groseilles, il s’accroupit pour manger du cassis, il gratte la terre pour suivre la galerie d’une courtillière, il « tute » un grillon, il grimpe au tronc rugueux d’un pommier pour attraper une cigale… frrt !… Elle s’est envolée !

— Elle est bête, cette cigale ! Je l’aurais mise dans une belle petite cage, et je lui aurais donné à manger tout ce qu’elle aurait voulu !… Même un cou d’oie !

Ricou monte encore plus haut, il s’assied sur une branche où la mousse lui a préparé un coussin vert et or…

— On voit tout, d’ici ! on voit jusqu’aux artichauts, jusqu’au bout du pré, jusqu’à la rivière ! Té ! Té ! la cuve pour remplir les arrosoirs… Comme elle est claire, l’eau, elle doit être « chode »… Je vais me baigner, tiens !

Le petit garçon glisse, tombe assis parmi la forêt déliée des asperges montées, et après avoir soigneusement essuyé ses mains à son pantalon plein de la boue des arrosages, il ôte ses espadrilles et va vers l’eau sur laquelle surnagent les pétales d’ivoire jauni d’un lis fané.

— Peut-être il y a encore des bêtes rouges ? Je vais les faire crier…

Dans son petit poing fermé, Ricou serre un criocère écarlate.

— Ouye ! Ouye ! il chante ! C’est comme un oiseau… Et pardi ! ça vole ! c’est une espèce d’oiseau, les bêtes rouges !

Et, doucement, il remet sur une fleur intacte et nacrée l’ennemi des lis orgueilleux, dont les tiges frôlent la cuve pleine.

— Comment je vais entrer dans l’eau ?… Voyons ! je monte sur les cercles, et je trempe mon pied, et puis, je l’enfonce, et puis, je mets l’autre pied, et puis…

Et puis, Ricou est dans l’eau jusqu’au cou.

— Elle est profonde, cette cuve ! Et l’eau est froide ! Tant pis, je vais nager, ça me réchauffera…

Ricou imite les mouvements que fait papa quand il se baigne dans la rivière. Bien sûr, il ne remue que les bras, puisqu’il est debout dans le grand baquet qui déborde, dès qu’il s’agite, mais il a une sensation de flottement, de légèreté, qui l’enchante.

Son tablier se gonfle autour de lui, l’eau circule entre sa chemise et son corps.

— Tout de même, je nage bien !… J’irai « avé » papa à la rivière, et il sera étonné de voir comme je nage bien !

— Ricou ! Ricou ! Et l’hysope ? Qu’est-ce que tu fais dans le jardin ?

— Bon Diou ! c’est mamang !… Elle va me gronder… peut-être j’aurai une gifle, même…

Et Ricou essaie de se cacher au fond de la cuve, mais l’eau entre dans sa bouche, dans son nez, dans ses oreilles… Il surgit, crache, secoue la tête où les cheveux plaqués mettent un petit bonnet de soie noire, souffle des jets liquides par les narines, et soudainement se met à hurler…

— Je suis dans la cuve, mamang, pardon ! oh ! pardon ! J’ai oublié l’hysope ! Je peux pas sortir de là ! Oh ! pardon ! Je suis presque noyé, mamang !

Maman accourt, bouleversée… La gifle sera pour plus tard !

— Maudit enfant ! crie-t-elle. Quelle idée tu as eue d’aller te mouiller dans cette cuve ! Tu peux attraper une fluxion de poitrine… Allons… Viens…

Non sans peine, elle tire Ricou du baquet et l’emporte vers le feu de la cuisine, vers Mélina épouvantée.

— Tu n’as pas froid, au moins ?

— Non, mamang !

— Mélina, apportez la grande couverture grise, nous le roulerons dedans… Tu n’as mal nulle part, mon chéri ?

— J’ai seulement faim !

Comme Ricou a eu tort de prononcer ces mots ! Toute la colère de maman, que l’inquiétude avait submergée, éclate d’un coup :

— Tu oses dire que tu as faim ? Quand tu me vois me faire du chagrin parce que tu pourrais attraper un rhume ! C’est trop fort ! Un enfant à qui je commande d’aller me chercher un brin d’hysope, et que je retrouve, trois quarts d’heure après, au fond d’une cuve ! Papa le saura ! Et le Pépé ! Et tout le monde !… Quant à manger, tu mangeras ce soir… ou demain… en attendant, on va te mettre au lit, c’est tout ce que tu mérites !…

Ricou sanglote. Au lit ! comme ça ! à quatre heures de l’après-midi… Il n’ira pas voir papa se baigner, il ne chassera pas les petites bêtes bleues sur l’herbe, pour pêcher « à la volante », il ne cherchera pas les limaces dans les laitues naissantes, tout, tout est fini pour la journée…

— Sale cuve ! se dit-il, tandis que maman le mouche d’une main rageuse, sale cuve ! Je voudrais qu’Éloi la renverse ! ou qu’elle soit percée ! Je la déteste, cette cuve !…

Et Ricou va au lit ! Les frictions, la couverture, la réaction : il sue à grosses gouttes.

— Bon Diou ! que je m’ennuie ! Et comme j’ai chaud ! Mais ça m’est bien égal, même de ne pas manger jusqu’à demain… parce que, maintenant, je sais nager ! Té !

VI

LE CID

AYE ! Mamang ! a crié Ricou, et le cri s’est planté comme une flèche dans le cœur maternel.

Mélina sanglote, elle a étendu Ricou sur la grande table de la cuisine, et maladroite, tremblante, elle tâche de lui enlever son gros bas de laine, qui ne s’en va qu’avec la peau de la jambe : toute l’eau bouillante de la marmite, elle l’a laissé tomber sur la chair tendre de son petit maître. Éloi a téléphoné : — Oui, madame, le docteur vient tout de suite !

Maman est penchée sur le visage de Ricou :

— Mon chéri, tu as bien mal ? Dis ?

— Je crois, maman, que je pourrai pas prendre ma leçon à cinq heures…

— Bien sûr, tu ne la prendras pas ta leçon, mon Ricou…

— Ça me tire, maman !

— Mon pauvre petit…

— Est-ce qu’on va me couper la jambe ? Alors, si on la coupe comment je ferai pour être soldat ?

Le docteur est venu, il a soigné la grande brûlure, il l’a pansée, et Ricou est couché dans son petit lit, les joues un peu pâlies et ses jouets autour de lui.

— Maman ! ce n’est pas la « fote » de Mélina, tu sais. Je courais et je l’ai cognée…

— Mais oui, Ricou, je sais. Elle n’a pas été grondée, sois tranquille !

— Ça ne me fait presque plus mal, tiens ! Et même j’ai faim… Peut-être qu’il y a encore du miel dans le grand pot gris… celui qui est dans le placard, près de la porte…

Les jouets préférés de Ricou sont des poupées. Indifférent aux moqueries, il berce, il promène, il habille les petites dames et les petits messieurs que ses parents (le pépé surtout) lui rapportent des foires ou des villes vers lesquelles ils voyagent. Quelquefois même, assis, sur un tabouret aux pieds de sa mère, le petit garçon coud des robes et des blouses pour ses favoris…

— Je croyais que j’étais guéri, confirme-t-il à Camille, la plus belle de toutes (celle qui « ferme » les yeux) et ça me fait encore mal, tu sais. Mais nous ne le dirons pas à maman ! Et je me forcerai à manger le miel. Enfin, toujours, je prendrai pas de leçon cette semaine… et peu-être l’otre semaine non plus… ça vaut bien d’être brûlé, té !…

Comme Ricou s’ennuie ! On a fait glisser son lit vers la fenêtre, il voit les chiens qui courent dans le pré :

— Tiens ! Faust boite !… Il a dû s’enfoncer une épine dans la patte… Voilà une auto… Non ! elle passe ! Eh ! bé ! Éloi en porte des tomates ! Plein une « panière »… Mamang ! Mamang ! Viens je te prie, je m’ennuie…

Maman arrive, elle tient des livres dans les mains, des livres magnifiques, rouges, dorés, brillants…

— Que veux-tu que je te lise, mon Ricou ! Le Tour du Monde en 80 jours ? L’Île flottante ? Des histoires de Peaux-Rouges ?

— Mamang ! je voudrais Le Cid

Et maman, docile, va chercher le petit volume couvert encore de papier bleu, dans lequel elle a appris jadis, par cœur, les vers de Corneille.

D’une voix où chante l’accent du pays, elle commence le récit héroïque que Rodrigue fait à son roi :

— Nous partîmes cinq cents…

Ricou écoute charmé. À mesure que les péripéties de l’expédition se déroulent en mots sonores, son enthousiasme grandit, il ne peut retenir des approbations exaltées :

— Tout de même ! Ce Cid, il était malin !

— J’aurais crié aussi fort qu’eux, tiens !

— Ah ! ces Maures ! C’est pire que les gitanes !

— Mais, tais-toi, Ricou si tu veux que je continue…

— Oui, mamang !..

Un gros bourdon doré est entré dans la chambre, Mélina a passé une tête bouffie de larmes par l’entrebâillement de la porte, papa a traversé deux fois le jardin, rien n’a distrait Ricou, il est tout à Rodrigue, il est tout à Don Diègue ! Si maman arrête une minute sa lecture :

— Encore ! Mamang ! Encore ! supplie l’admirateur forcené du Cid. Oh ! je voudrais être seulement Don Sanche, rien que pour connaître les « otres » ?

Enfin, maman, hors d’haleine, ferme le livre :

— On en lira encore demain, mon chéri, maintenant, je suis fatiguée et il faut que je te fasse faire du bouillon de poule…

Ricou se résigne (hélas ! comment faire autrement ?) à attendre jusqu’au jour suivant. Il sait bien ce qui arrivera, le roi pardonnera à Rodrigue et lui donnera une mission guerrière après l’avoir comblé d’honneurs, mais qu’importe ! il a beau savoir, il ne se lasse ni du récit des exploits de son héros, ni des mots cadencés qui emplissent sa petite âme de sentiments généreux et d’amour de la gloire.

Maman est partie, on entend sa voix, elle commande le bouillon de poule. Le jardin est solitaire, les arbres sont pourpres dans le soleil couchant, et l’odeur des roses envahit la chambre.

— Peut-être on pourrait encore les chasser, les Maures, se dit Ricou, si on savait où ils sont maintenant. Moi, j’irais bien quand ma jambe sera guérie… Pépé m’a promis une carabine… J’emmènerai le bateau… et même Faust… c’est utile, un chien à la guerre, pour sentir les ennemis… Pourvu que mamang me lise encore demain ! Seulement, pourquoi on ne voit pas le duel ? Ah ! là ! là ! si on donnait une gifle à Pépé !… je me battrais aussi, moi ! même si c’est avec un plus fort que moi ! Et je commanderais à Éloi de m’aider… Comme ça, je serais sûr d’avoir la victoire !…

VII

VOYAGE

RICOU est fou de joie. Il s’agenouille sur la banquette du compartiment, écrase son nez contre la vitre de la portière et regarde avidement la campagne qui fuit, verte et dorée, à mesure que le train s’avance vers Bordeaux. Ah ! il l’a attendu, ce voyage, il l’a désiré de toutes ses forces ! Combien de fois a-t-il frémi en entendant des phrases comme celles-ci :

— Ricou, si tu n’obéis pas, tu n’iras pas à Bordeaux !

— Tu as de mauvaises notes, Ricou, nous irons à Bordeaux sans toi !

Quels efforts il a fait pour être sage, pour être premier en calcul, pour être poli avec Mélina !

Enfin, c’est fini, l’épreuve est terminée, il est bien là, dans un wagon, avec son béret neuf et une « pochette », cadeau de Mélina. Elle est sans rancune, Mélina, elle a oublié les tours que Ricou lui a joués, les ravages qu’il a faits dans sa cuisine, et même, elle n’a pas l’air de se souvenir que, l’autre jeudi, il lui a mordu l’oreille. La preuve ? Elle pleurait en accompagnant son petit bourreau à la gare.

— Madame pensera à lui faire mettre le « moine » si le temps fraîchit… Allons, adieu Ricou, ne mouillez pas vos pieds…

Le train file, file…

— Eh ! bé ! c’est loing, Bordeaux ! Tant mieux… je voudrais qu’on n’arrive que la semaine prochaine…

Le domestique de M. de Carpignac dit qu’il y a des éléphants empaillés et des églises sur chaque place… Et la lumière ! On voit clair la nuit dans toutes les rues !… Mamang m’a promis qu’on irait au cinéma… Comment c’est le cinéma, dis, mamang ?

— …

— Je suis sûr qu’il y a beaucoup de voitures, à Bordeaux… On ira aussi au cirque, voir les Peaux-Rouges… Bon Diou ! il va vite, ce train !… Peut-être il y a aussi des lions là-bas… Et des loups… Sûrement, même… Té ! voilà des belles vignes ! Et des tombes au milieu… Papa, tu as vu les tombes dans les vignes ?

— Ce sont celles des vignerons, mon Ricou. Ils aiment tant leurs ceps qu’ils veulent être enterrés près d’eux.

— Tout de même, il vaut mieux un cimetière. Moi je voudrais être enterré dans un cimetière de Bordeaux…

— Tu as le temps de penser à ça, va, Ricou ! Pense plutôt au bon temps que tu vas avoir !…

Les heures passent, peuplées de clochers, de vignobles, de bois touffus. Le crépuscule arrive. Sa perfide douceur engourdit l’ardeur de Ricou, dont les yeux commencent à se fermer. C’est à peine s’il entrevoit la gare bruyante, les rues, l’hôtel même où l’on descend. Il est endormi avant même d’être déshabillé.

 

***   ***   ***

 

— Lève-toi, petitou, nous allons nous promener… Vois comme il fait beau !

Maman n’a pas besoin, ce matin-là, de poursuivre, la serviette ou l’éponge à la main, son petit garçon rebelle. Ricou accepte toutes les corvées d’une toilette minutieuse, sans un moment d’impatience :

— Dépêchons-nous, mamang, je te prie, peut-être on a déjà commencé le cirque !…

— Le matin, mon Ricou, on ne va pas au cirque ! Papa est allé choisir une machine pour battre le blé, et nous, nous allons acheter quelque chose aux « Dames de France ». Tu verras c’est un grand magasin, très joli, où il y a des chevaux mécaniques, des petits chemins de fer, et même des accordéons…

Ricou n’a pas le choix… il soupire et se résigne, et puis, dame, un accordéon !...

— Eh ! bé ! où vont toutes ces voitures ? Elles font du bruit ! Dis, mamang, est-ce que nous allons rencontrer bientôt Valmont ?

— Je ne crois pas, Ricou, depuis qu’il nous a quittés, Valmont s’est lancé dans un vignoble des environs de Bordeaux, et il ne sait pas que nous sommes là !

— On pourrait lui faire dire par le boulanger, mamang, et on l’emmènerait au cirque… tantôt par exemple…

— Nous verrons ça. Tiens, entrons, voilà le magasin.

Maman n’a rien exagéré, il y a de tout, aux « Dames de France », des chapeaux, des rubans, des souliers, et même des accordéons…

— Tu regarderas les jouets, plus tard, petit, montons vite…

Et maman, prenant la main de Ricou, l’entraîne sur le tapis roulant qui, en quelques secondes, les transporte au second étage… l’étape des confections pour Dames…

Jamais Ricou n’a vu de tapis roulant, il reste fasciné.

— Madame désire ?

— Deux robes, un manteau, une jupe plissée, de préférence. Montrez-moi vos modèles, je choisirai, et vous prendrez mes mesures…

— Dans quelles teintes ?…

Les robes succèdent aux robes, on discute la couleur, la forme des manches…

— Non, pas si serrés, les poignets…

 

***   ***   ***

 

Tout doucement, tout doucement, Ricou est redescendu, il s’est élancé sur le tapis roulant pour effectuer une montée triomphale, mais quand ses petits pieds ont senti le sol mouvant, il a perdu l’équilibre, et parmi les exclamations des vendeuses et les cris des clientes, il a été ramassé et ramené ignominieusement par un inspecteur au rayon des confections pour dames…

— Petit nigaud, a dit maman, avant de rentrer à l’hôtel, tu m’as fait honte et tu aurais pu te casser une jambe ! Tu ne pouvais pas rester tranquille ?…

On a déjeuné ! Maman parle toilettes, papa parle batteuses… et le cirque ? Et les éléphants ? Et Valmont ?

— Mamang !…

— N’interromps pas ta mère, Ricou, c’est impoli.

Le café est pris, papa a disparu.

— Où on va, mamang ?

— Aux « Dames de France ». Voyons, tu sais bien que je n’ai pas fini de faire ma commande, puisqu’il fallait rentrer pour déjeuner…

Ricou conserve le vague espoir que, sa commande finie, maman songera enfin aux plaisirs de son petit garçon.

— On restera pas longtemps ?

— Mais non, mais non ! répond maman préoccupée, et le tapis roulant reçoit de nouveau la mère et l’enfant sur sa surface élastique et périlleuse.

Les heures passent, coupées de :

— Reste tranquille, Ricou !

— Mon Dieu ! que ce petit est turbulent !

— Je parie qu’il est encore sur ce maudit tapis roulant !

Et c’est vrai ! Ivre d’ennui, Ricou passe son temps à descendre et à remonter, désormais avec une aisance parfaite, sur la pente glissante du seul véhicule qui soit à sa disposition jusqu’aux confections pour dames… Quelle journée ! Maman a même oublié de lui faire-faire « quatre heures », et il a grand faim.

— On va dîner tout de suite en rentrant, papa nous attend… Au revoir, mademoiselle, à demain. N’oubliez pas ce que je vous ai dit pour le col du manteau ! Je verrai aussi les formes en feutre…

Ricou a le cœur si gros qu’il n’a plus la force de protester, il a entendu, « à demain ». Il sait que son sort est fixé. Encore une journée de déceptions, encore une journée de tapis roulant !…

— Qu’as-tu petit ? dit papa stupéfait de la tristesse de son fils, tu n’es pas content ?

— … si, papa !

— Alors, tu dois être fatigué ? Vite au lit !

Ricou ne verra pas les rues éclairées, ni le cirque, ni le cinéma, ni les bêtes sauvages, ni même les devantures des boutiques, rien, rien !… C’est dur ! Il s’endort dans les larmes… et se réveille pour retourner aux « Dames de France » où presque jusqu’à l’heure de reprendre le train pour rentrer à Raillac, il fait mélancoliquement l’ascension du rayon des « Confections pour Dames », et celle du rayon des « Modes pour Dames », qui est plus haut d’un étage…

— Il faut pas aller à Bordeaux, vous savez, Mélina, on s’ennuie bien plus qu’ici. Moi, j’ai rien vu qu’un tapis qui marche tout seul, et même, il était bien sale, ce tapis ! Et si mamang veut me remmener, je serai tellement méchant qu’elle pourra pas ! Si elle me dit : — Ricou, tu n’iras pas à Bordeaux, moi, je répondrai : « Et tant mieux, tiens !

VIII

SORCELLERIES GASCONNES

1

BONJOUR à tout le monde ! dit poliment Fernand Mauroux en entrant dans l’épicerie de la veuve Tinchou.

— Bonjour à toi, petit ! Il te faut quelque chose ? Mais quelle mine tu fais ? Qu’est-ce qui se passe ?

— Madame, je voudrais un cierge !

— Je me disais aussi… Et qui est mort chez toi, Nandou ? Ce n’est pas la Jouanéto, je l’ai vue ce matin ! C’est la Veuve ?

— Personne n’est mort… C’est bien pire !…

— … ?

— Tous les cochons sont malades.

— En effet…

— Et les vaches dansent dans l’étable toute la journée ! Et la nuit, on ne peut plus dormir, tant il y a du bruit au grenier !

— Moun Diou !

— De même, les barriques : elles se débondent toutes seules, et le vin fait l’inondation dans la cave !

— Aïe ! Aïe ! Et depuis quand ça dure, tout ça ?

— Près de quinze jours. D’abord, on a entendu le bruit pendant la nuit, et on a cru que c’était le rat qui rentrait après la récolte. Mais voilà que les vaches ont défait leurs chaînes, et, quand mon père a voulu leur attacher le joug, elles ont sauté plus haut que moi, et elles lui ont « mis » des coups de cornes partout le corps…

— Pas possible ! Des vaches si aimables !

— Elles ne le sont plus, je vous assure. Et c’est rien auprès des cochons…

— Heureusement, ils n’ont pas de cornes !

— Non. Mais ils ne veulent rien manger. Ma mère leur a donné de tout, le vétérinaire est venu deux fois ; rien n’y fait ! Ils étaient gras comme des poires et on voit plus que leurs os.

— Et la Veuve, qu’est-ce qu’elle en dit ?

— Ma grand-mère ? Ah ! bien ! Elle n’en dit rien. Elle a assez à s’occuper. Tout le temps, elle entend la voix du pépé qui l’appelle :

« — Anaïs !…

« — Qu’est-ce que tu veux encore ?… qu’elle répond. Moun Diou ! quel homme ! Il m’a tourmentée toute la vie, et voilà qu’il a beau être mort, il me tourmente encore !… Laisse-moi, Zabulon ! qu’elle dit. Je te ferai dire des messes ! Tu me fais « calciner » comme si tu étais en vie ! Laisse-moi, je taille la soupe !… »

— Elle devrait faire des prières.

— Elle en fait bien ! Seulement que, quand elle dit son chapelet, au haut de l’escalier, quelque chose le lui arrache et le jette par-dessus les tomates, dans le carré de salsifis…

— Ça donne le frisson, toutes ces affaires-là ! Et qu’est-ce que vous allez faire, voyons ?

— On va « essorcicer » la maison, donc ! M. le curé viendra avec sa bicyclette, dès qu’il aura fini d’arroser des raves qu’il a repiquées hier.

— Et c’est pour ça qu’il faut le cierge ?

— Oui. Moi, je le tiendrai, et lui, il dira les paroles ; on jettera l’eau bénite. Mémé en a déjà un grand pot tout plein.

— Eh bé ! Je comprends que ta mère (c’est trois francs cinquante, petit) doit se faire du mauvais sang !

Et tandis que l’épicière enveloppait le cierge, Fernand Mauroux, fier d’avoir accaparé l’attention générale, baissait modestement les yeux et frottait l’un sur l’autre ses pieds chaussés d’espadrilles. C’est qu’il y avait, dans la boutique obscure, que des volets de bois, des stores épais et un rideau en filet défendent des mouches, une brillante assemblée : la femme du maire, celle du chantre, celle du braconnier officiel, la fille du cordonnier-sabotier ; il y avait l’aveugle, un bambou flexible à la main ; le forgeron et le représentant d’une maison d’Agen qui fabrique des vases artistiques en carton peint.

Personne n’avait demandé à être servi avant le départ de Nandou. On avait écouté, on avait « bu » le récit des malheurs incroyables qui s’abattaient sur la maison d’Henri Mauroux. Bien sûr, on l’aimait bien, « à Henri » et « à sa famille, de même » ; mais des calamités, si prodigieuses excitaient tellement la curiosité… Et puis, tout ça, c’était surnaturel.

Dans ce pays charmant où les bois eux-mêmes sont riants, où les sources coulent, vives et claires, où l’horizon est assez lointain pour laisser errer le regard, et assez proche pour borner les rêves, dans ce pays où les cimetières eux-mêmes sont pareils à des jardins, le « surnaturel » règne en maître. Il est tapi au creux de chaque vallée, juché au sommet de chaque colline… Il gîte chez les sorciers, chez les « devines » et chez les rebouteux.

Jusqu’à ce jour, pourtant, la commune de Raillac n’avait jamais été visitée par les mauvais esprits. Aucune épidémie causée par leur haine, aucun chien que leur vue eût rendu enragé n’avait désolé ni la campagne ni le bourg. Pour la première fois, l’invisible venait troubler cette quiétude, et sa mystérieuse présence, tout en terrifiant chacun, donnait à tous un sensible orgueil.

Nul ne songea à nier les faits… au contraire !

Les privilégiés, ceux qui avaient entendu le récit de Nandou, se hâtèrent de demander :

— Un paquet de tabac gris…

— Un demi-quart de fromage du Cantal…

— Un timbre et trois aiguilles…

Puis ils allèrent répandre les nouvelles et guetter le passage de M. le curé.

M. le curé passa, la soutane relevée sur ses guêtres de chasseur, un livre attaché au guidon de la bicyclette. Il avait le sourcil froncé, le visage écarlate. Une heure s’écoula.

— Il doit en dire, des prières, pour que ça dure si longtemps…

M. le curé repassa ; son front était sombre, ses joues couleur de pourpre.

Évidemment, les mauvais esprits avaient nargué les foudres ecclésiastiques.

— « Chez les Mauroux », ne sont pas bien intelligents ! déclara le cantonnier. Ils auraient dû voir la « devine » de Carpignac. Celle-là, mes amis, elle est forte ! Elle crache par terre, elle regarde… Et allez ! Elle dit ce qu’il faut faire, et tout va bien !

— C’est vrai, ce qu’il raconte, ajouta la femme Denvignes. À ma belle-sœur, elle lui a guéri une « pendicite », qu’elle l’avait depuis sa communion. En allant chercher demain du plant de choux chez Mauroux, je vais leur dire de se consulter à la « devine ».

La nuit ayant apporté de nouvelles épouvantes, la femme Denvignes fut écoutée. On abandonna tout : bétail, charrue, basse-cour. On ferma la maison maudite et, au lever du jour, toute la famille Mauroux s’en alla chez la « devine » de Carpignac.

La consultation fut longue.

— Ce n’est pas trop propre, chez elle, disait, en rentrant, la Jouanéto ; mais elle parle bien !

— « Ils » sont dans le corps de vos cochons, avait affirmé la sorcière ; c’est leur maison, pour le moment. Le moyen qu’ils en sortent, c’est de les jeter à l’eau. Pour ça, vous ferez passer sept fois le pont à vos bêtes. Si vous avez un verrat, mettez-le devant ; si vous n’en avez pas, mettez-y la plus vieille truie. Pendant qu’ils passeront, criez-leur toutes les vilaines choses que vous savez. Les esprits voudront se jeter sur vous, et ils tomberont dans la rivière… Allez ! d’ici à trois jours, vous serez tranquilles !…

Sous une pluie torrentielle, la famille Mauroux, parapluie d’une main, chapelet de l’autre, la foi dans le cœur, l’injure à la bouche, conduisit les porcs possédés vers le pont suspendu, du haut duquel les mauvais esprits devaient infailliblement s’engloutir dans l’eau verte et rapide. Sept fois, la procession ensorcelée passa et repassa ruisselante. Sept fois, les gens et les bêtes, moulus, trempés, gelés, firent et refirent leur promenade aquatique…

Et, trois jours après – la « devine » l’avait bien dit – les mauvais esprits s’en furent ailleurs porter leurs maléfices, laissant des douleurs à la mémé, des rhumes de cerveau à la Jouanéto et à Henri, et la pneumonie mortelle aux cochons…

 

2

ÉLOI, mets ta cravate ! disait à son mari Anaïs Coste. Tu sembles un épouvantail, ce matin !

— Laisse-moi tranquille ! Je pense où je tirerai le feu d’artifice. C’est plus important qu’une cravate !

C’est que la fête de Raillac revêtait, cette année, un éclat extraordinaire. On avait vu monter sur la place, devant la charmante petite église au clocher carré, deux boutiques et un tir ; le manège emportait, depuis la sortie de la grande messe, des groupes congestionnés qui remplissaient les chars pailletés, ou qui chevauchaient des vaches à cornes dorées, galopant, pis au vent, aux sons d’un orgue de Barbarie. La salle de bal occupait tout un grand morceau de la route, depuis l’école des filles jusqu’à l’école des garçons, et, de la gare, on avait apporté à la mairie deux caisses pleines de fusées, de soleils, de pluies d’or, qui devaient illuminer la nuit et faire pâlir de jalousie ceux de Fourac, de l’autre côté du pont…

— Eh bé ! tu te mettras comme toujours, près du cimetière, continua Anaïs. C’est un bon endroit !

— Bon Diou ! que cette femme est bête ! Et le blé de Maujoux ? J’y mets le feu, hein ?

— Et où iras-tu, alors ?

— Où je voudrai !

— Où tu voudras ?

— Oui, où je voudrai. Ça ne te regarde pas !

— Éloi ! parle-moi autrement, ou je me fâche.

— Fâche-toi, ma fille ! Moi, je vais avec le facteur et le maire prendre l’apéritif. Tu auras le temps de te calmer.

Et le secrétaire de la mairie, Éloi Coste, ayant achevé sa toilette et affirmé son indépendance, s’en fut vers le café de la Poste, dont une foule d’au moins quinze consommateurs se disputaient les tables.

Dès que son mari eut tourné le coin de la maison, Anaïs sortit à son tour, les joues en feu, l’œil étincelant.

— Puisque c’est comme ça, marmottait-elle en courant presque, je vais me faire donner un charme : il sera bien forcé de m’obéir !

Elle savait où aller le chercher, ce charme. La gitane qui en fabriquait par douzaines était dans la roulotte juste à l’entrée du bourg, et c’était une femme qui « comprenait la vie ». Elle parlait même patois, puisque, depuis plus de vingt ans, sa noire et pouilleuse descendance volait, sous sa direction, les poules et les lapins de la région.

Anaïs la trouva accroupie devant une marmite fumante, les mèches grises de ses cheveux agitées par le vent, un pied chaussé d’une sandale, l’autre d’un robuste soulier à clous.

— Je voudrais un charme ! lui dit Anaïs, après les saluts d’usage, un charme pour faire obéir mon mari. Il est devenu « affronté », il me dit de tout, et il est glorieux comme un pou sur la tête d’un teigneux !

— C’est cinq francs, répondit la sorcière.

— Bon ! Mais je le veux bien fort ! Et qu’il fasse son effet tout de suite.

Dix minutes après, l’épouse outragée emportait un petit rouleau de papier sale et une série de recommandations. Elle devait garder sur son cœur le petit rouleau de papier jusqu’au coucher du soleil ; puis, à ce moment, le mâcher et l’avaler. Il lui était interdit de manger de la viande fraîche ou conservée, et, sous aucun prétexte, elle ne parlerait à son mari avant le lendemain matin. Cette dernière condition était la plus importante : un mot, un seul, et le charme agirait à rebours…

Quand Éloi rentra chez lui, gai, débordant de vanité satisfaite et de bonhomie condescendante, il trouva la soupe prête. Sa femme, revêtue de sa plus belle robe, s’agitait silencieusement autour de la table.

— Qu’est-ce que tu m’as fait de bon pour dîner ? lui demanda-t-il, un peu inquiet de ce calme inattendu.

— …

— Anaïs, je te parle ! Qu’est-ce qu’on mange, ce matin ?

— …

— Cette soupe est bonne ! Elle se laisse manger, oui !

— …

— Tu es encore fâchée, drollote ?

— …

— Moi, je n’y pense même plus !

— …

— Tu veux savoir où on tire le feu d’artifice ?

— …

— Je vais te le dire ! On le tirera dans le pré du maire, là !

— …

— Anaïs, tu n’es pas malade, au moins ?

— …

— Ah ! je vois ça ! Tu as de la rancune ! Bon ! ça passera !

— …

Malgré sa désinvolture. Éloi mangea sans appétit. Une femme qui ne parle pas, ce n’est pas naturel ; même si elle est en colère, une femme parle ! Surtout Anaïs… Et c’est assez mélancoliquement qu’il alla jouer aux boules avec le cantonnier et le charcutier-coiffeur qui, comme lui, dédaignaient les plaisirs du tourniquet-loterie ou du tir sur des pipes en terre.

La journée passa sans qu’Anaïs mît le nez dehors, sans qu’elle prononçât une parole. Le soleil achevait de rougir la cime des collines lorsqu’elle se mit en devoir de manger le rouleau de papier.

Ce n’est pas si facile qu’on pourrait le croire de manger un rouleau de papier ! Elle dut s’y reprendre à plusieurs fois. Quand le dernier lambeau eut disparu dans son estomac révolté, elle se vit contrainte à prendre un petit verre d’armagnac… Il était temps !

Il faisait nuit noire. Dans le pré du maire, des poteaux, des pieux, des lattes soutenaient les futures splendeurs du feu d’artifice. Éloi s’agitait, mystérieux et important ; il jetait des ordres brefs, recueillis avec avidité par les enfants de l’école (surveillés par l’instituteur lui-même) ; il balançait avec majesté une lanterne grosse comme un potiron, et jetait aux étoiles des regards de défi.

Anaïs entendait, de sa maison toute proche, le bruit joyeux des préparatifs, les voix aiguës des gamins, les rires des jeunes filles et les phrases définitives que prononçait son mari. Elle n’y tint plus : elle voulait voir…

Tout d’abord, ce fut une pluie d’or qui ruissela sur l’herbe du pré ; puis, un flot de diamants s’échappant des gangues de carton pour éblouir les spectateurs ; puis, s’élançant vers le ciel, une svelte fusée d’où coulèrent des larmes de feu… C’était magnifique. On criait, on trépignait ; un peu plus, on eût applaudi Éloi…

— Il le tire mieux que Rousset, le feu d’artifice !

— Il a bien mis les pièces en place, lui !

— Il a choisi le bon endroit, cette fois !

— Il est bien intelligent !

À ces mots, Anaïs, qui assistait, muette et gonflée de fureur contenue, à l’apothéose de son mari, se dressa, invisible dans l’obscurité, et hurla, d’une voix si aiguë qu’elle semblait percer l’ombre :

— Intelligent ? C’est le plus grand imbécile du département ! C’est…

Elle n’eut pas le temps d’achever. Le squelette noirci de la fusée venait, cinglant l’air nocturne, d’entrer dans sa bouche ouverte, où il écrasa les invectives, cassa deux molaires et molesta la langue imprudente dont la sorcière lui avait si bien défendu de se servir.

Pendant huit jours, enfouie dans une mentionnière, Anaïs fut obligée de se taire.

— L’an prochain, lui disait Éloi, sûr de l’impunité, c’est encore moi qui tirerai le feu d’artifice, tu sais…

IX

SAINT-RÉVAL

LE beau Saint-Réval que ses admiratrices pâmées avaient surnommé « Sans-Rival », achevait, pudiquement enfermé dans sa loge, de se transformer en Roi Chevalier.

Une boulette de colle à toupet au bout du nez, une ligne de crayon au coin de l’œil, une légère barbe en crêpé marron, – c’était l’image presque exacte du séduisant François Ier (manches à crevés, toque à créneaux) qui allait et venait fiévreusement de la tablette à maquillage au mur constellé d’inscriptions, en attendant le lever du rideau.

Saint-Réval jouait plus que son rôle, ce soir-là : Saint-Réval jouait son bonheur. Il fallait être beau, il fallait avoir du talent, à tout prix, subjuguer les envieux, et conquérir à jamais la charmante veuve d’un riche marchand de comestibles, Mme Balouchard fils. Pour éblouir cette délicieuse et confortable créature, Saint-Réval, premier rôle de drame et de comédie, avait choisi pour la représentation qui terminait la saison théâtrale de Pouille-les-Bains, un drame dans lequel il se savait irrésistible : Le Secret du Bouffon, ou les Mystères de la Cour de François Ier. Dans le rôle du roi, un artiste tel que lui pouvait déployer à la fois de la grâce, du charme, de la vigueur, de l’autorité, du pathétique, et faire valoir un physique exceptionnel, servi par des costumes qui mettaient en relief toutes ses perfections. Qui eût osé critiquer le mollet musculeux que moulait le bas gris perle ? Qui ? un jaloux, peut-être. Et encore…

Les trois coups frappés, le rideau se leva majestueusement. Quelques seigneurs sans importance et quelques dames de la cour entamèrent l’exposition de la pièce – non sans s’émerveiller à voix basse de la brillante chambrée qui garnissait la salle généralement moins bien remplie. Des toilettes claires, des éventails pailletés accrochaient leurs yeux, et dans une loge, vêtue de mauve, Mme Balouchard fils élevait une lorgnette de nacre qui tremblait un peu dans sa main robuste ; son abondante poitrine palpitait.

— Le roi ! annonça tout à coup un page.

Les conversations cessèrent, tous les yeux se fixaient sur la porte du fond ouverte à deux battants par les soins des seigneurs à tout faire qui composaient la Cour de la galante majesté. Le jarret tendu, l’œil langoureux, un sourire enchanteur découvrant ses dents, Saint-Réval apparut. Quelle minute !

Lorsque la salve d’applaudissements eut cessé, l’artiste parla. Il modulait sa voix avec habileté, passait de l’enjouement à la mélancolie, et tenait sous le charme aussi bien la famille de Versenouy de Pétillard qui occupait une avant-scène, que les deux commis du quincaillier juchés au poulailler parmi la racaille. Mme Balouchard fils plissait et rougissait tour à tour. Pour partager sa vie de ce demi-dieu, pour l’entendre murmurer des mots d’amour de cette voix troublante, elle était prête à tout ! Oui, elle lui accorderait sa main, oui, elle accepterait le régime de la communauté, oui, elle irait vivre à Paris, seul cadre digne d’un tel génie…

 

***   ***   ***

 

Les deux premiers actes s’étaient achevés au bruit des ovations, aux cris de « Vive Saint-Réval » ! et le troisième acte commençait.

C’était le point culminant du drame. On allait savoir enfin pourquoi le Roi était parti secrètement, la nuit, du Palais de Fontainebleau, accompagné d’un homme masqué, pourquoi la Belle-Ferronnière avait caché un poignard dans un coffret d’ébène après avoir eu un entretien avec un moine inconnu, et pourquoi le bouffon pouvait, d’un mot, faire trancher la tête du propre neveu de Charles-Quint…

Le public était haletant. Saint-Réval, les doigts crispés sur la poignée de sa dague, rugissait et frémissait tour à tour :

— Ah ! je saurai ! criait-il, je saurai ce qu’on me cache, mes ennemis ne l’emporteront pas ! Et je le jure par tous les diables de l’enfer, je garderai cette couronne au sang des Valois ! Qu’il vienne enfin, mon bouffon, mon fidèle ! À cette heure, il possède le secret pour lequel sont morts tant de braves et galants chevaliers, qu’il me le révèle ! Ah ! le voici…

À cette réplique, la porte cachée dans la boiserie s’ouvrit brusquement, et un serviteur du roi apparut.

Comme le rôle ne comportait qu’une phrase, la Direction dans un but d’économie, l’avait confié à un garçon d’accessoires qui brûlait du désir de jouer le drame, et qui paraissait ce soir-là pour la première fois sur les planches. Une peur intense le saisit dès qu’il vit les feux de la rampe, et, sans pouvoir articuler une syllabe, il fixa des yeux exorbités sur le visage menaçant de Saint-Réval.

— Qu’y a-t-il ? s’écria l’artiste, improvisant pour donner au débutant le temps de se remettre. Qu’y a-t-il ? Que venez-vous m’apprendre ? Et il ajouta tout bas :

— Veux-tu parler, espèce d’idiot, tu vas nous faire emboîter !

Au prix d’un effort surhumain, le garçon d’accessoires fit un pas vers le roi, renversant une chaise dans ce court trajet, laissa tomber sa toque en essayant de saluer, et proféra d’une voix étranglée ces mots inattendus :

— Sire, votre mort est fou !

En une seconde, Saint-Réval vit sa carrière compromise, son avenir brisé, son amour bafoué. Il sentit qu’il fallait soutenir son prestige prêt à s’écrouler, et, se redressant, il fixa son public d’un col terrible, frappa la scène du pied et répondit au malheureux qui s’étayait au décor :

— Que dis-tu, misérable ? Mon mou est fort ? Non ! mon fort est mou ?… Mon four est mot ? Mon mourt est fot ?

La porte d’une loge s’ouvrit et se referma, et Saint-Réval, l’âme ulcérée, comprit à cette minute que les humains ne sont qu’un jouet dans les mains du destin.

X

DEUX CONTES CHINOIS

1

DEPUIS la dynastie des Ming, l’Empire du Milieu n’avait pas admiré un poète qui sût comme le faisait M. Ho, célébrer la beauté féminine. D’un pinceau minutieux et passionné, il décrivait l’envol parfait des sourcils plus effilés que la feuille du saule, l’attrait de la bouche semblable à une cerise blessée, la grâce pliante et fragile de la taille souple comme un jonc, et il évoquait, avec une infinie délicatesse, le trouble enchantement qu’éveille chez tout homme de goût la vue des petits pieds pareils aux boutons des lotus.

Un jour, au cours d’une promenade dans la montagne, M. Ho s’égara sur la piste d’un rêve, et tandis qu’il cherchait à retrouver sa route, il découvrit, tapi dans des massifs de camélias et de rhododendrons, un petit temple de pierre grise. Un vieux prêtre parut sur le seuil, et invita le poète à goûter, aux pieds des dieux, un instant de repos et le calme de la prière.

M. Ho brûla devant la statue de l’Ange Gardien du district quelques bâtonnets de parfums et quelques lingots d’or en papier et se reposa dans la pénombre dorée. Il se disposait à partir lorsque son regard se fixa soudain sur une peinture qui couvrait un des murs du petit temple.

Dans un jardin fleuri, au bord d’un étang couvert de nénuphars d’ivoire et de nacre, une jeune fille debout semblait attendre. Ses tresses noires pendaient sur ses épaules en serpents d’ébène, et les étuis d’or de ses ongles étincelaient comme des rayons.

M. Ho, immobile, fasciné, resta figé dans son extase. Il perdit la notion de ce qui l’entourait, sa vue se troubla, tout son être se tendit vers la beauté inaccessible qu’un génie seul avait pu créer, et un petit rire malicieux et cassé résonna sous la voûte du temple. Il sentit que ses pieds quittaient le sol. Son corps flotta un instant dans l’air chargé des fumées de l’encens, et il passa à travers le mur pour se trouver dans le jardin fleuri, au bord de l’étang couvert de nénuphars, la main dans celle de la merveilleuse jeune fille.

M. Ho oublia tout ! Sa bibliothèque, ses pinceaux, ses disciples. Des jours, plus courts que des minutes, passaient sans qu’une pensée du monde vînt le distraire de son adoration.

L’été avait déjà fui, l’automne fermait les coupes des nénuphars de l’étang, et les fruits mûrs courbaient les branches. Un soir, au moment où les amants improvisaient des vers sur l’éternité de leur amour, un terrible coup de tonnerre retentit. M. Ho quitta les bras qui l’enlaçaient, sortit du pavillon qui abritait toutes ses joies et chercha dans le ciel l’orage menaçant.

Un petit rire malicieux et cassé résonna sous la voûte du temple, et le vieux prêtre dit en s’inclinant :

— La nuit vient, et je crains que l’illustre Seigneur ne retrouve pas facilement le chemin de son honorable demeure. Il vaut mieux qu’il se remette en route sans tarder. D’ailleurs, cette peinture est la seule que possède notre humble asile de piété…

Les dernières lueurs du couchant entraient par la porte du temple. M. Ho regarda encore une fois le mur mystérieux sur lequel étaient représentés le jardin, l’étang, la jeune fille.

Les arbres du jardin craquaient sous le givre, l’étang glacé était plus terne qu’une lame d’étain, la jeune fille pleurait, le visage caché par sa manche de soie, et ses belles tresses d’adolescente étaient relevées pour former maintenant le chignon des épouses.

 

2

On avait attaché un fil d’or au poignet délicat de l’Empereur et, séparés de Sa Majesté Céleste par des paravents de laque, les médecins tenant le fil entre leurs doigts, sentaient défaillir le pouls du dernier descendant de la dynastie.

L’encens fumait dans les temples. Mais ni la science ni la foi n’allongèrent d’une seconde une vie si précieuse, et le Fils du Ciel descendit aux Royaumes Infernaux, tandis que, les eunuques ayant transmis la funeste nouvelle, les Impératrices du Palais de l’Est déchiraient leurs vêtements et laissaient effacer par des larmes le fard brillant de leurs belles joues.

Pendant que s’achevaient les rites funéraires, les plus vieux conseillers de l’Empire, les plus sages parmi les ministres choisissaient un souverain. Choix difficile. Il fallait trouver un homme capable de faire le bonheur du peuple, de distribuer avec équité les honneurs aux lettrés, de récompenser dignement les guerriers, et d’assurer à l’Empire du Milieu une lignée de Maîtres justes et forts.

Et Omo, le plus jeune des ministres fut désigné, à cause de ses vertus, pour monter sur le trône de jade et revêtir la robe jaune brodée du Dragon à cinq griffes.

Le nouvel Empereur, dès qu’il fut possesseur du pouvoir absolu, n’eut plus qu’une pensée : rendre ses sujets heureux. Des années de méditation, de dures épreuves, des tristesses intimes avaient amolli son cœur : il connaissait la pitié.

D’avoir vu les riches exploiter les pauvres, les puissants opprimer les faibles, les orgueilleux écraser les humbles, il avait conçu une grande horreur de l’injustice, une grande haine de l’inégalité des conditions de la vie. Il voulut donc que grâce à lui, tous les hommes eussent une tâche égale, des récompenses semblables, et la même valeur morale dans la société.

Un an après son avènement Omo publia un décret, fruit de ses veilles et de son amour. L’or, les terres, les dignités devenaient un bien commun dont chacun, selon ses aptitudes, avait sa part. L’Empereur lui-même ne possédait en plus de ses sujets que sa robe jaune brodée du Dragon à cinq griffes, son trône et son sceptre, signes d’une souveraineté que répudiait son âme pure, et qu’il n’acceptait que pour accomplir œuvre de justice et de paix.

Dans les palais des dignitaires de l’Empire, dans les boutiques des marchands, parmi la tourbe des mendiants, la nouvelle pénétra, foudroyante. Ceux qui cultivaient la terre, ceux qui, sur des barques, remontaient les fleuves, ceux qui enlisés dans les boues molles, recueillaient le riz, joignirent leur voix à celles des habitants des cités, et ce fut une immense clameur de désapprobation et de dégoût.

Aucun homme ne consentait à posséder seulement ce que possédait un autre homme, nul ne voulait être l’égal de son prochain, et tous se révoltaient à l’idée de voir résolus en un instant les problèmes que des siècles n’avaient fait que rendre inextricables, problèmes qui fournissaient aux sciences politiques et sociales, à la philosophie et à la littérature une matière inépuisable, aux agitations un élément fertile et aux hommes le moyen de parvenir.

Un élan fraternel unit pour la première fois depuis des millions d’années tous les sujets de l’Empire du Milieu. Les orateurs parlèrent, les généraux agirent, une armée se forma, et se dirigea vers le Palais Impérial pour massacrer celui qui avait si follement essayé de remplacer le règne d’un homme par celui de la vertu.

 

***   ***   ***

 

Omo rêvait dans son Palais désert. Les ministres, ses serviteurs, ses esclaves, tous avaient fui. Seul le bruit de son souffle troublait le silence des salles vides. Des larmes coulaient sur son visage et sur ses mains. Il pouvait encore échapper à la foule furieuse ; une issue secrète s’offrait à son épouvante, et un sûr asile accueillerait sa douleur. Mais une rumeur arriva jusqu’à ses oreilles. Il devina les malédictions et les cris de mort, il sentit la haine de ceux qu’il avait tant aimés, et les aima plus encore parce qu’il allait souffrir par eux…

Et l’Empereur sortit dans les jardins, s’assit, le sceptre d’ivoire aux doigts, sur son trône de jade blanc dont les lotus neigeux de l’étang effleuraient les pieds immaculés, enveloppé de la caresse d’argent de la lune. Il leva vers le ciel ses yeux tendres, ses yeux qui pleuraient la misère des hommes, et s’offrant aux Dieux pour le bonheur de ceux qui naîtraient dans les siècles à venir, il attendit ses bourreaux.

XI

CENDRILLON

DEPUIS quinze jours, Paul et Maryse s’adoraient, Maryse était vendeuse au comptoir des chapeaux, Paul était vendeur au comptoir de la ganterie, dans deux magasins proches l’un de l’autre. La courte distance qui les séparait fut vite franchie par l’amour. On se rencontra, par hasard, ce fut le coup de foudre ! Et une délicieuse idylle commença. Vers la fin de la journée le désir de se retrouver dominait la prudence : Paul relevait dix fois sa manchette pour regarder l’heure, Maryse retournait le poignet de sa blouse à chaque instant pour s’assurer que, dans quelques minutes, elle pourrait aller rejoindre le bien-aimé. Comme les montres marchent lentement quand on doit aller à un rendez-vous d’amour ! Jamais il n’était assez long, ce rendez-vous. On faisait l’impossible pour retarder le moment de se quitter, on s’arrêtait devant des vitrines qu’on ne regardait pas, sous des portes cochères pour s’embrasser, au milieu des trottoirs pour se dire des mots tendres et faire des projets. D’abord, dès que Paul sera premier vendeur, on se marie ! Oh ! pas un mariage trop coûteux, il faudra garder de l’argent pour s’installer gentiment et acheter un vélo-tandem, des « shorts » de la même couleur et des « calots » avec le même pompon. — Bleu, dit Maryse, — Bleu, consent Paul, tu es si blonde ! Et puis qui sait ? Nous pourrons peut-être avoir, d’ici à un an, une petite voiture. Une quatre chevaux, par exemple. Ça ne consomme presque rien !

En attendant que ces beaux rêves d’avenir se réalisent, les amoureux se promirent une joie plus proche : dimanche, ils iraient passer la journée à Chatou, faire une longue promenade, cueillir du lilas et danser le soir. On ne rentrerait que par le dernier train !

La semaine s’écoula, interminable, le beau jour n’arriverait donc jamais ? Tout était prêt : Maryse mettrait la robe rose qui avait de petites feuilles vertes imprimées sur l’étoffe, une toque de fleurs et de tulle et de ravissants escarpins rouges achetés en cachette pour faire une surprise à son amoureux. Paul étrennerait un veston « pied de poule » et piquerait une rose à sa boutonnière.

Le merveilleux dimanche vint, rayonnant, pas un nuage, seulement une petite brise soufflait qui semblait faite exprès pour soulever un peu les boucles dorées de Maryse. Le bonheur et l’amour étaient dans l’air.

— Comment trouves-tu ma robe ? demanda Maryse à Paul qui piétinait d’impatience tant il craignait de manquer le train.

— Ta robe est épatante, ma chérie, toi aussi tu es épatante. Mais je te ferai des compliments dans le wagon, nous n’avons que le temps d’attraper le train de dix heures. Si on arrive trop tard on n’a plus de table pour déjeuner ! Vite ! en route !

La gare n’est pas loin, mais les jolis souliers rouges sont bien étroits et Maryse suit avec peine le pas rapide de son compagnon. De temps en temps, elle serre les dents…

— Ouf ! on l’a tout de même, ce train ! s’écrie Paul en aidant Maryse à s’installer dans le compartiment. Hein ! ça c’est une veine !

— Oh ! oui, répond Maryse qui enfonce sous la banquette ses pieds meurtris. Elle essaie de sourire, d’oublier sa torture, de donner gaiement la réplique à Paul qui amuse ses compagnons de voyage en racontant des histoires du magasin… Il imite son chef de rayon.

— Chatou !

— Nous y voilà ! Descends vite, ma poupée !

Maryse descend, avec quelle peine.

— Mon Paulo, marchons doucement, mes souliers… tu sais…

— Je sais, ma chérie, que tu aurais dû prendre la pointure au-dessus ! Allons, un peu de courage c’est tout près !

Tout près !

Il faut attendre qu’une table soit libre, attendre debout. C’est affreux. Enfin on s’assied. Paul, animé, galant, ardent, presse sous la table le pied de Maryse qui ne peut retenir un cri de douleur.

— Alors, on repousse son Paulo ?

— Oh ! non, mon chéri, mais c’est mon soulier…

Paul commence à s’énerver et garde un silence hostile. Il déchire le menu et regarde sans pitié les larmes qui montent aux yeux de sa malheureuse compagne.

— Ne pleure pas, dit-il enfin, ça t’enlaidit et ça ne sert à rien. Alors, vraiment ? Tu ne peux pas venir faire un tour ?

— Non, mon Paulo, je ne peux pas. Pardonne-moi de te gâter ta journée. Et dire que je croyais te faire plaisir !

Cette fois ce sont de gros sanglots qui soulèvent les petits seins de Maryse.

— Garçon ! crie Paul, à quelle heure part le prochain train pour Paris ?

— À trois heures et demie, monsieur !

— Nous pourrons encore l’avoir. Allons, viens, je t’aiderai à marcher…

Pas un mot ne fut prononcé pendant le voyage de retour. Dans le compartiment vide, Maryse put pleurer tout son saoul, pendant que Paul regardait avec persistance le paysage inondé de lumière et parsemé de bouquets de lilas.

— Paris !

Un taxi. Paul y fait entrer Maryse, s’assied près d’elle, la soutient quand elle descend devant sa porte, lui donne sur la joue un baiser qui n’est que fraternel, et disparaît pour toujours !

Un petit soulier fit de Cendrillon une princesse ; un petit soulier sépara deux cœurs.

XII

CŒUR BRETON

PAR un printemps froid, voilé de cette mélancolie poétique qui imprègne la Bretagne, je suivais une route embrumée d’une sorte de voile couleur de lilas. Je dis une route, ce n’était pas une route, c’était un de ces chemins inoubliables qui se perdent dans un horizon invisible. De temps en temps, à travers les arbres garnis d’un pauvre feuillage, on entrevoyait une de ces petites maisons peintes en blanc et endeuillées par leurs toits d’ardoises. Et je croisais surtout des enfants, c’était l’heure du retour de l’école. D’abord une petite fille portant déjà la coiffe et chargée d’un pain presque aussi lourd qu’elle ; puis, un petit garçon qui chantait et dont les livres d’écoles ballottaient dans un cartable usé ; puis enfin un autre petit garçon, celui-là pleurait à chaudes larmes et s’essuyait la figure, mal lavée, avec une main sale. Son chagrin me parut si profond et si sincère que je l’arrêtais et lui demandais :

— Qu’est-ce que tu as ? Pourquoi pleures-tu ?

Il me répondit en français, tandis que les autres enfants m’avaient saluée en breton :

— J’ai rien, mais j’ai peur d’être battu.

— Et pourquoi cela ? Tu as fait des bêtises ?

— Oh ! non, madame, seulement ma mère me battra sûrement.

— Il n’y a pas de raison de te battre si tu n’as rien fait de mal ?

— Dame non ! me répondit l’enfant, mais voilà, ma mère n’a plus de pain, alors elle m’a envoyé porter sa bague à M. Hébert qu’est là au bourg que vous voyez ; je dois lui donner la bague et il doit me donner six francs. J’ai peur qu’il ne me donne pas les six francs et ma mère aura tant de chagrin, elle n’a plus rien.

— Écoute, dis-je à l’enfant, je vais t’accompagner chez M. Hébert, et nous verrons bien s’il te donne les six francs.

Je pris sa main et nous allâmes tous deux chez celui qui était maître de la destinée de deux pauvres êtres humains. M. Hébert était un gros paysan avec de petits yeux implacables. L’enfant lui tendit la bague, un petit anneau d’or usé, fatigué, tordu, qui enserrait une améthyste, cette pierre modeste et dédaignée. Celle-là était toute rayée et ternie par des travaux qu’on devinait. M. Hébert regarda la bague, aucun attendrissement, aucune pitié ne se peignit sur son visage, il dit simplement au petit :

— Emporte ça et préviens ta mère que je ne peux lui en donner que quatre francs.

Un gros sanglot lui répondit. Je vis moi-même qu’il était impossible de fléchir la décision d’un tel homme. Je repris la main de l’enfant et nous sortîmes. À quelques pas de là je dis à mon petit compagnon :

— Moi, je vais te l’acheter, ta bague.

— Oh ! madame, c’est pas possible, répond-il, maman ne voudrait pas, elle ne veut pas d’aumône.

— Allons chez ta mère, lui dis-je.

Mon petit compagnon me mena alors dans une de ces petites maisons si tristes qui bordaient le chemin et, sur la porte, une femme attendait, une femme d’une irréprochable propreté depuis la coiffe jusqu’aux sabots, et d’une pauvreté qui soulignait encore le soin qu’elle prenait de ses vêtements.

— Eh bien, cria-t-elle dès qu’elle vit le petit, tu as l’argent ?

— Non, maman, M. Hébert n’a pas voulu le donner, il donne seulement quatre francs.

— C’est pas possible, dit la mère, avec quatre francs je ne pourrai jamais m’en tirer.

Et dans la brume qui s’épaississait, le drame de la misère devenait tragique.

Je m’avançai alors vers cette malheureuse et je lui offris d’acheter la bague. Elle devint toute pâle et me dit d’une voix nette, froide, décidée :

— Non, merci, madame, pas d’aumône ici ; j’ai travaillé toute ma vie, je ne commencerai pas à mendier.

Et elle rentra dans sa maison en disant à l’enfant :

— Fais ce que tu veux, jette la bague, qu’elle disparaisse, je trouverais bien un moyen de nous faire vivre, mon fils !

L’enfant resta sur le seuil, en larmes. Je m’approchai de lui et je lui dis :

— Donne-moi la bague et je te donnerai vingt francs.

Il me fixa de son regard bleu, si clair et si doux, et il me répondit :

— Non, je peux pas faire ça, ça ferait mal au cœur à maman ; je vais l’enterrer cette sale bague, et puis je vais travailler.

Je passai la main sur ces petits cheveux rudes et je m’éloignai le cœur serré en regardant l’enfant qui avait creusé derrière la maison un petit trou dans la terre et y avait déposé l’améthyste.

Et puis une sorte de curiosité douloureuse me fit au bout d’un moment revenir sur mes pas, et je vis le petit garçon, les yeux secs, le visage crispé, qui enfonçait dans la terre cette bague, et je l’entendis qui disait :

— Quand j’aurai travaillé, quand j’aurai gagné de l’argent je la reprendrai, la bague, et je la rendrai à maman ; comme cela, elle n’aura plus mal au cœur à l’idée de la vendre…

Et je m’en retournai avec une nouvelle idée de la fermeté et de la noblesse du cœur breton, si petit qu’il soit !

XIII

LE BANSCHEE
[4]

J’ai une amie anglaise, belle comme le jour, intelligente et spirituelle comme le démon. Causer avec elle est une joie infinie. Un charme s’ajoute à sa beauté et à son esprit. Il semble qu’elle transporte avec elle une atmosphère pleine de mystère, chargée de traditions occidentales et emplies de légendes qui datent de siècles et de siècles.

Souvent je la prie de me parler de ces êtres mystérieux, invisibles et présents, qui accompagnent dans l’ouest inconnu les familles dont ils sont les protecteurs et qui prévoient les événements qui peuvent survenir près des êtres auxquels le destin les a attachés.

J’aime me faire raconter par mon amie les épisodes de son enfance : un château tellement entouré de plantes vertes qu’il a l’air lui-même d’une émeraude, de grands prés dont l’horizon fuit vers l’occident ; des petits chevaux indomptés et des enfants élevés parmi les poulains ; les grands et les parents presque toujours lointains.

Mon amie – appelons-la Marjory – me faisait le récit de son enfance à la fois fougueuse et mélancolique, elle me parlait aussi de génies singuliers qui accompagnaient sa propre famille. Il y en avait un, entre autres, auquel mon imagination s’attachait particulièrement : c’était le « Banschee ». Elle m’apprenait qu’il n’était pas donné à chaque famille, fût-elle très ancienne, de posséder cet être étrange qui ne se révélait que dans certaines circonstances.

Un jour, elle me faisait un récit des manifestations singulières du « Banschee » attaché à sa famille. Je lui demandai si, depuis qu’elle était capable de comprendre, elle avait entendu la voix du « Banschee » trois nuits avant la mort d’un de ceux auxquels il avait été attaché. Elle réfléchit longuement, comme si elle avait scrupule à révéler une chose si secrète. Enfin, elle m’avoua qu’elle avait entendu le « Banschee » trois nuits avant la mort d’un des membres de sa famille.

Le « Banschee » poussait des cris destinés à avertir qu’un de ses protégés allait mourir et seuls les survivants entendaient ce cri.

— Ainsi, me dit-elle, j’avais une petite sœur ravissante, mais, hélas, tuberculeuse… Les médecins ordonnèrent à ma mère de faire faire à l’enfant une cure d’altitude, et ma mère, désespérée, loua un chalet à Davos où nous nous installâmes toutes trois.

Tout allait bien en apparence. Ma petite sœur semblait revenir à la vie et prendre des forces pour un élan nouveau vers la santé. Ce grand espoir nous soutenait. Les médecins eux-mêmes nous prédisaient sinon une guérison totale, du moins une amélioration durable. Ce n’étaient que sourires autour de la couche de la petite malade, qui se sentait revenir à la vie jour par jour.

Une nuit, tandis que, sous les toits chargés de neige, Davos semblait engourdi par le froid, une nuit merveilleuse où la lune changeait la crête des montagnes en cristal bleu, où l’atmosphère était si pure qu’elle donnait l’impression qu’un son pouvait la briser, et tandis que la petite malade reposait paisiblement, ma mère et moi nous entendîmes le hurlement sinistre du « Banschee ».

Pendant trois minutes ce hurlement nous fendit le cœur. Nous savions ce qu’il signifiait et ce dont il nous avertissait. Et chaque matin, pendant ces trois jours, ma petite sœur en ouvrant les yeux me disait avec un sourire : « Mère, ma sœur, quelle belle nuit et comme le rossignol a bien chanté. »

V.

ORIGINES DU CŒUR
(Souvenirs écrits en 1948)

 

I

C’EST AU MOMENT DE L’ADOLESCENCE QUE LE CŒUR COMMENCE son apprentissage de « Peines de Cœur ». Du moins, il en fut ainsi pour mon cœur et je reste persuadée que tous les cœurs du même âge furent, sont et seront des « Cœurs brisés ». Heureusement, à cet instant de la vie, un cœur brisé est facilement réparable : les morceaux en sont bons.

L’automne qui suivit mon quatorzième anniversaire m’apporta à la fois l’Amour et le Désespoir. Tout, je l’imaginais du moins, contribuait à faire de moi la plus malheureuse des créatures. Mes vacances, à cause d’une maladie de ma grand-mère, avaient été douloureusement interrompues, j’appréhendais la rentrée des classes, avec quelque raison, parce que j’avais fini d’une façon déplorable la précédente année scolaire, j’étais mécontente de mon corps, qui s’obstinait à ressembler à une planche, de mon visage surtout. Après avoir rêvé, le soir, avant de m’endormir, qu’une miraculeuse intervention diminuerait, dans la nuit, la longueur de mon nez, chaque matin m’apportait une déception : ce maudit nez m’apparaissait dans le miroir aussi grand qu’il l’était la veille. Un peu plus grand, peut-être !

Et puis, à ces misères, se joignait l’humiliation d’être traitée comme une enfant. Par exemple, quand, après le dîner, ma mère lisait à haute voix, dans le salon, un roman à la mode, on m’envoyait, sans pitié, étudier mon piano dans une pièce voisine, et si, dévorée de curiosité, j’interrompais la musique pour écouter un dialogue passionné ou la description d’une scène d’amour, une voix sévère me rappelait au devoir : « Marguerite, et les gammes en sens contraire ? » Les amis de la maison ne faisaient aucune attention à moi, sinon pour dire négligemment : « Comme elle a grandi ! » Ou bien : « Tiens, elle a un peu engraissé ! » Ou encore : « Ça va, ces études ? » Que de blessures faites à ma vanité !

Cependant, quelqu’un, un homme, avait trouvé le moyen d’adoucir mes misères, de panser les plaies faites à mon orgueil. Il me parlait comme si j’étais une jeune fille, avec respect, avec galanterie. C’était le médecin qui venait, tous les deux ou trois jours, pour soigner ma grand-mère.

Il se nommait : le Dr Joli. Rien, il faut l’avouer, ne justifiait en lui ce nom, difficile à porter. Le Dr Joli avait environ soixante ans, un crâne chauve, des favoris poivre et sel qui ressemblaient à des nageoires. Seul, parmi les familiers de la maison, il avait trouvé les mots aimables et flatteurs qui consolaient mon cœur blessé. J’attendais ses visites en tremblant de joie.

Un beau jour je découvris que je l’aimais, que je l’aimais d’amour, follement, éperdument, et je décidai que la vie, sans lui, me serait insupportable. Sa calvitie, son âge, ses favoris, tout avait disparu à mes yeux : il était jeune, il était beau et ses favoris lui allaient si bien ! Mes peines s’étaient dissipées ! je ne pensais qu’à lui. J’étais heureuse.

Le bonheur d’aimer n’est pas éternel. Un matin, ma grand-mère, guérie, prononça ces mots terribles : « Il faudra envoyer au Dr Joli le montant de ses honoraires. Grâce à Dieu, je n’ai plus besoin de lui ! »

Et voilà : mon cœur était brisé. En quelques secondes, je me suis sentie solitaire, abandonnée, perdue ! Que faire sans lui ? Que devenir ? Le destin m’arrachait mon amour, mon espoir, ma fierté d’être admirée et, surtout, « comprise ». Il ne me restait plus qu’à mourir. C’est ce que je fis. Je mourus. C’est-à-dire que « j’essayai » de mourir.

Toute cette journée funeste, je la passai à écrire une vingtaine de lettres, adressées à mes parents, à leurs amis, à mes compagnes de pension, je m’emparai d’une bouteille de liqueur de Fowler, à laquelle on nous avait défendu de toucher : « C’est dangereux, mes enfants ! » Tout était prêt.

Après un dîner morne, mais confortable, je revêtis ma plus belle chemise de nuit, celle qui avait des festons au col et aux manches, j’éparpillai mes cheveux sur mes épaules, j’avalai un grand verre de liqueur de Fowler, et j’attendis la mort !

Elle serait sans doute venue, cette mort, sans l’obstacle que lui opposa le dîner copieux que ma douleur ne m’avait pas empêchée d’absorber. Dame ! quand on a quatorze ans, le cœur, même « brisé », a assez peu d’influence sur l’estomac. C’est pourtant un violent « mal de cœur » qui m’a ressuscitée… Une bonne dose d’huile de ricin, une bonne gifle, administrée par ma mère, achevèrent ma guérison : mon amour s’envola et c’est d’un « cœur léger » que je refis tous les soirs : les gammes en sens contraire !

II

APRÈS l’orage que mon cœur venait de traverser, il fut décidé en famille, que j’avais grand besoin d’être « mise au vert » et, malgré mes protestations, je fus expédiée en Bretagne, dans une succursale de ma pension de Paris, succursale où la discipline et le grand air devaient achever de me rendre mon équilibre. J’arrivai dans ma confortable prison, le cœur gros. Quitter des parents aimés, des professeurs patients, des souvenirs brûlants, c’était bien dur ! Les premiers jours de mon exil furent mélancoliques, coupés de crises de larmes, de refus de manger du beurre salé et de mutisme dès qu’on m’interrogeait en classe. Mes maîtresses, pleines d’expérience et de sagacité, comprirent qu’un peu de distraction aurait vite raison de ma tristesse et de mes caprices, et elles organisèrent une excursion vers un village voisin de la pension, pour nous faire assister (quelques élèves privilégiées et moi) au « Pardon » annuel, qui comportait une « attraction » devenue déjà bien rare : les habitants du petit bourg y jouaient un « Mystère » : « Le Mystère de la Rédemption ».

J’ai su depuis que, chaque année, c’était le même mystère que l’on représentait, faute de costumes pour en représenter un autre. Peu importait aux spectateurs ! Leur enthousiasme, je dirai même : leur ferveur, était sans défaillant et, malgré l’étrangeté du spectacle, je n’eus pas un instant l’idée d’en rire. Le gars qui jouait le rôle de Jésus-Christ, vêtu d’un peignoir rouge à pois blancs, coiffé « à l’écuelle », était doucement appuyé sur le crucifix, Marie-Madeleine attendait un bébé à une date très prochaine. Quant à la Sainte Vierge – choisie certainement pour la beauté de son bonnet – elle devait être bien près de ses soixante-dix ans. Au pied de la croix, se tenait, les jambes prises dans ses braies, les bras croisés sur son gilet brodé, le Centurion !

Le texte du Mystère n’avait pas dû coûter aux acteurs un grand effort de mémoire, l’effet, cependant, en fut considérable. D’une voix forte, bien timbrée, bien nette, Jésus s’écria : « J’ai souef » ! Et, aussi clairement, le Centurion proclama à son tour : « Il a souef ! Qu’on n’y rezidonne à bouere du fiel et du vinaigre ! » Et une main tendit au Seigneur une bolée de cidre qui disparut en un clin d’œil. Une pantomime douloureuse suivit : la mort, la descente de croix, le linceul, tout y passa. Puis, les larmes séchées, le joueur de biniou s’installa sur une barrique et les saints personnages du Mystère se mirent à danser.

Notre retour fut charmant, le vieux cheval traînait lentement notre char-à-bancs encore plus vieux que lui, la nuit tombait, la campagne bretonne était tout imprégnée de poésie, nous traversions de petits bois rabougris que le crépuscule rendait mystérieux et des landes dont les genêts sentaient le miel. Mes maîtresses avaient raison, cette journée me fit accepter mon nouveau destin, et le paysage breton me conquit pour toujours.

Le temps passait. Désormais, « acceptée » par mes compagnes, traitée avec douceur par mes maîtresses, je goûtais une paix parfaite, lorsque je m’aperçus que l’atmosphère de la pension changeait. Une agitation insolite, des conversations furtives, des clins d’yeux complices, m’intriguaient. Je demandai des confidences et j’en obtins : Toutes les pensionnaires, petites et grandes, avaient le cœur plein d’amour ! L’objet de cet amour « collectif », de cet amour sacrilège, en dépit de sa pureté et de sa mystique innocence, n’était autre que l’abbé Le Fallo, le vicaire de la paroisse ! La vue de l’aimé ne réussit pas à me mettre à l’unisson des sentiments de ses jeunes amantes. Un nez long et pointu, de petits yeux tout près l’un de l’autre, des oreilles si écartées de sa tête qu’elles semblaient prêtes à la quitter… sa séduction devait tenir à la douceur de sa voix, à ses manières bienveillantes et « onctueuses ». Sans doute, ma récente passion m’avait laissé, en me quittant, le « cœur dur » ? Toujours est-il qu’il me fut impossible de partager l’enthousiasme général. Par complaisance, je feignis de ressentir les élans des petits cœurs blessés, et je pris part aux « épreuves ». Ces épreuves étaient d’une nature assez singulière : il s’agissait de désigner celle de nous qui aimait le plus l’abbé Le Fallo, celle qui était capable de faire pour lui le plus grand sacrifice. Les unes proposaient de se couper les cheveux, les autres, de porter des souliers trop petits, les grandes offraient de glisser dans leur corsage des branches de ronces. Tous ces supplices furent rejetés au profit d’une épreuve « gastronomique ». Il fut décidé, après beaucoup de discussions, que celle qui aimerait le plus, serait celle qui mangerait le plus de feuilles de lilas. Et l’épreuve commença. Pendant une semaine, nous broutions les feuilles dures et amères, à tous les moments du jour, le soir, le dortoir retentissait du bruit des mâchoires broyant la verte pâture, les pupitres les placards, nos poches regorgeaient de branche à demi dénudées. L’infirmerie ne désemplissait pas. La sœur converse, chargée du soin de nos santés, nous inondait d’un thé couleur de sépia. Le goût affreux de ce thé me remplit encore de dégoût quand je me le rappelle. J’espère que notre infirmière a emporté dans la tombe la recette de cet abominable breuvage ! Enfin, l’épreuve s’acheva sur le triomphe d’une des grandes, qui avait mangé cent-dix-sept feuilles… Et puis avec une vingtaine d’indigestions et le double de litres de thé, l’amour s’envola et les lilas gardèrent leurs feuilles.

Le candide abbé Le Fallo ne sut jamais quel ouragan il a déchaîné dans tant de petits cœurs, et, encore une fois, l’estomac fut l’ennemi-vainqueur de l’amour !

III

DEUX années scolaires sont passées en effaçant, jusqu’à l’oubli, les peines de cœur qui avaient troublé mon enfance. Je ne pensais qu’au bonheur de retrouver la maison familiale et j’emportais en moi un inépuisable trésor, un vrai amour, durable, celui-là : l’amour de la poésie. C’est la Bretagne qui m’a fait ce merveilleux cadeau, cause de tant de joies ! Dès mon retour, je me mis à lire les œuvres des poètes, à m’en imprégner, et, peu à peu, à les apprendre et à les dire. Par un hasard, qui était le signe du destin, un professeur de diction m’entendit, me conseilla de me présenter au Conservatoire, je l’écoutai et les études que j’y fis fixèrent mon sort.

Je n’ai rien oublié de ce temps d’espoirs, de travail, d’enthousiasme, depuis mon entrée dans ce monument vétuste, triste comme une prison, bien qu’il fût peuplé d’une jeunesse bouillante et impétueuse, tout est resté dans ma mémoire, je revois encore les visages de mes camarades, assis, comme moi, sur les bancs de bois de la classe de déclamation, ces camarades que la vie a dirigés les uns vers la gloire, les autres vers d’obscures destinées. Que de drames du cœur se sont déroulés pendant nos courtes années d’études ! On aimait, au Conservatoire. On aimait surtout des rêves. Un Cid adolescent adorait une Chimène imaginaire, un Hippolyte de dix-sept ans était épris d’une Aricie de songe, Juliette attendait Roméo… Quelquefois, on se mariait, souvent, on pleurait. Oh ! pas longtemps, nous étions si jeunes ! Ces larmes-là ressemblaient aux averses de printemps qui tombent drues et sèchent vite !

Rapidement, je pus me rendre compte que les « peines de cœur » des apprentis comédiens n’étaient pas éternelles, grâce à l’aventure arrivée à une petite camarade, ma voisine de banc. Elle était blonde, jolie « comme un cœur », et elle se préparait à jouer les rôles d’ingénues. Son ingénuité n’était pas feinte, elle était l’innocence incarnée, j’ajouterai que cette innocence était si proche de la naïveté que ses propos faisaient la joie de nos camarades et, souvent, celle de son professeur. Par exemple, pour s’excuser d’un léger retard, un jour de pluie, elle dit d’une voix timide au maître : « Maître, ce n’est pas ma faute, il pleut tellement, vous voyez, je suis crottée jusqu’au « barbet ». Nous l’appelions : « Bouchon » et nul d’entre nous ne soupçonnait que le cœur de Bouchon n’était pas en liège.

Un jour, un bruit courut dans la morne cour du vieux Conservatoire où nous étions réunis en attendant l’heure du cours, ce bruit grossissait de minute en minute. Les élèves de déclamation montraient des visages consternés. C’est que dès qu’il eut franchi la porte de l’école, un jeune tragédien, ou, plutôt, un futur tragédien, avait annoncé que son maître, le magnifique artiste (qu’il se promettait bien d’égaler un jour), Mounet-Sully, enfin, était malade !

— Il est malade ?

— Est-ce grave ?

— Qu’est-ce qu’il a ?

— Comment l’as-tu su ?

L’annonciateur de la mauvaise nouvelle, tout gonflé de son importance, donna des détails.

— Voilà, dit-il, je passais devant la maison du maître quand j’ai aperçu un copain à moi, qui est étudiant en médecine, je lui ai demandé ce qu’il faisait là. Alors, il m’a répondu : « Mon vieux, je viens de soigner M. Sully, qui à la fièvre typhoïde ». Vous pensez ça m’a donné un coup ! Surtout que, justement, je devais aller dans sa loge ce soir lui dire ma scène d’Othello !

— Depuis quand est-il malade ? demanda un comédien un peu sceptique.

— Je n’ai pas pu le savoir, mon copain a filé comme un zèbre.

— C’est curieux qu’on n’ait rien dit dans les journaux ! dit une « coquette » indignée du silence que gardait la presse devant une pareille catastrophe.

Conversations et commentaires furent interrompus par l’arrivée du professeur. La classe commença et finit sans que des rires saluassent les boutades du maître qui, à l’étonnement général, était de fort bonne humeur ce matin-là. À la sortie, les groupes se reformèrent :

— Je vais lui apporter des fleurs, disaient les unes.

— Moi, je lui écrirai.

— Moi, je lui offrirai des fruits, il les aime beaucoup.

— Moi, je prendrai seulement des nouvelles chez le concierge, disaient les autres.

— Moi, je…

Et le Faubourg Poissonnière vit une envolée de jeunes fous se ruant vers la demeure du grand artiste, qui se portait comme un charme. Il ne resta, adossée au portrait, qu’une petite fille en larmes. Celle-là n’avait rien dit, elle souffrait en silence, elle avait le « cœur brisé », elle aimait Mounet-Sully d’un amour humble et passionné. Cette amoureuse, qui l’eût cru ? C’était notre Bouchon ! Le visage ruisselant de pleurs brûlants. Bouchon alla promener, dans le jardin du Luxembourg, ses seize ans désolés. De là, elle pouvait voir les fenêtres derrière lesquelles, elle le croyait du moins, souffrait son idole. Et pendant que la petite amoureuse se lamentait et sanglotait, Mounet-Sully, habitué cependant à recevoir des hommages et des témoignages d’admiration, restait stupéfait devant le flot de fleurs, de fruits, de lettres contenant des vœux pour sa santé, qui envahissait son antichambre. Quant au concierge, accablé de questions auxquelles il ne comprenait rien, il finit par mettre les visiteurs à la porte avec ces mots discourtois, mais rassurants :

— Fichez-moi le camp ! jeunes idiots, M. Mounet-Sully n’a jamais été malade !

La classe suivante fut précédée d’une séance orageuse… et l’imposteur dut s’échapper au galop.

Détrompée, rassérénée, la petite Bouchon sentit son cœur se durcir tout à coup, et son amour disparaître.

Inexplicablement, c’est à l’objet de son culte passé qu’elle garda rancune. Quand on lui parlait de celui pour qui elle avait tant pleuré, elle répondait sèchement : « Mounet-Sully ? Je le déteste ! »


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

https://ebooks-bnr.com/

en février 2018.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Anne C., Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Marguerite Moreno, Souvenirs de ma vie, Paris, édition de Flore 1948. D’autres éditions ont pu être consultées en vue de l’établissement du présent texte. L’illustration de première page, Marguerite Moreno, huile sur bois, a été peinte par Joseph Granié vers 1899 (Musée d’Orsay) (photo : Sailko, wikimedia.ch).

— Dispositions :

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[1] Jean Daragon.

[2] Tais-toi petit !

[3] Souris des champs. Une musaraigne.

[4] M. Pierre Moreno nous précise que Marguerite Moreno a corrigé ces lignes quelques jours avant sa mort. G. S. (note de l’édition de 1946.)