Nicole Moran

POURQUOI LE MORT JOUAIT-IL DU PIANO ?

1944

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Table des matières

 

CHAPITRE PREMIER.. 3

CHAPITRE II 16

CHAPITRE III 25

CHAPITRE IV.. 32

CHAPITRE V.. 41

Ce livre numérique. 49

 

CHAPITRE PREMIER

Deux heures du matin sonnaient à l’église Saint-Eugène, quand j’arrivai devant ma maison. La mise en page d’une « dernière heure » particulièrement chargée m’avait retenue beaucoup plus tard qu’à l’habitude, cette nuit-là, au marbre du journal auquel je collaborais.

Je me sentais lasse, angoissée ; une crainte indéfinissable m’étreignait, que je ne pouvais mettre sur le compte du tragique attentat qui venait de constituer le fond de mon article, car j’en avais vu d’autre dans toute ma carrière de reporter !

La concierge, étant sourde, avait coutume – ce qui était bien agréable pour une noctambule comme moi – de laisser la porte ouverte en permanence. J’entrai. L’escalier était noir et, par une de ces coïncidences fâcheuses, la minuterie ne fonctionnait pas. À tâtons, je gravis les étages. À mesure que je montais, ma nervosité croissait…

Le silence, les ténèbres auxquelles j’étais cependant accoutumée, ne rentrant généralement qu’aux alentours d’une heure du matin, n’étaient pas, ce soir, de mon goût. J’étais, en somme, exactement dans l’état d’une personne qui pressent quelque catastrophe.

Je glissai ma clé dans la serrure. La porte s’ouvrit avec son petit crissement habituel. Je demeurai quelques secondes sur le seuil, dans une sorte d’expectative, puis, j’entrai enfin et un peu fébrilement, cherchai le commutateur.

La lumière jaillit. Je ne pus retenir un cri…

Là devant moi, à le toucher, un homme était assis devant mon piano, ses mains posées sur le clavier… Pourtant, il ne jouait pas… Il ne pouvait plus jouer... Cet homme était mort… Assassiné !

Un instant, je demeurai hébétée, comme hypnotisée. Je fus sur le point d’appeler au secours, mais je ne sais quelle force m’en retint…

Rassemblant tout mon courage, je m’approchai et le regardai. C’était un individu d’une quarantaine d’années, vêtu avec une certaine recherche, au visage glabre et bronzé, aux traits réguliers. Ses mains, quoique d’aspect rude, carrées, attestaient cependant des soins d’une manucure…

Il était demeuré légèrement penché en avant, le front portant contre le pupitre, comme s’il se fut endormi ; mais il avait derrière la tête, juste à la base du crâne, une profonde blessure dont le sang avait coulé, se répandant sur ses vêtements, maculant les touches du piano, la banquette, le tapis… Cela faisait comme une large tache brune.

À cet instant, je remarquai sur le sol, à droite de la banquette, une arme que je connaissais bien : une sorte de hache en silex taillé, que j’avais rapportée de Polynésie, lors d’un grand reportage, quelques années plus tôt… Cette hache avait été dérochée de la panoplie qui se trouvait là, par le criminel et c’était elle qui avait servi à donner la mort.

Subitement alors, je réalisai tout ce que ce drame mystérieux offrait, pour moi, de dangereux, d’inquiétant… Si on allait m’accuser ? Que pourrais-je dire pour ma défense ? J’imaginais toutes les questions que la police ne manquerait pas de me poser… Quel était cet homme ? Comment avait-il pu pénétrer chez moi, s’installer ainsi devant mon piano pour y trouver la mort ? Qui l’avait tué ? Et pourquoi ? Autant de questions auxquelles il me serait difficile de répondre… Je me sentis brusquement anéantie, accablée…

La première chose à faire était évidemment d’alerter la police, et sans plus tarder, je téléphonai au Commissariat du Faubourg Montmartre.

Dix minutes plus tard, le bruit d’un car stoppant devant la maison m’informa que la police arrivait. J’ouvris ma porte avec précipitation, comme délivrée d’un fardeau. Des pas lourds montèrent les marches, trébuchant dans l’obscurité, avec des jurons étouffés. Enfin, dans la pénombre, je distinguai les silhouettes de trois agents précédés d’un homme en civil.

— C’est ici qu’il y a eu un crime ? s’enquit ce dernier en m’apercevant.

— Oui, Monsieur, répondis-je… Entrez…

Avec des regards inquisiteurs, ils pénétrèrent dans la pièce. Je sentais leurs yeux attachés sur moi avec une insistance gênante… Naturellement, avant de rien savoir, ils allaient, d’emblée, me soupçonner !

Sans rien dire, ils s’avancèrent jusqu’au seuil du studio et s’arrêtèrent pour contempler la scène.

Un moment, ils demeurèrent silencieux, enfin le civil m’adressa la parole :

— Inspecteur Delbarre, fit-il d’un ton un peu sec.

— Nicole Jeantet…

Il daigna seulement se découvrir et posa son chapeau sur un meuble, puis, les mains profondément enfoncées dans les poches de son imperméable, il se mit lentement à évoluer dans la pièce.

— Comment l’avez-vous découvert ? fit-il brusquement en se tournant vers moi.

Je lui racontai mon retour du journal et la vision de ce corps…

— Alors, reprit-il, après un temps de réflexion, vous ne connaissez pas cet individu ? Vous ne l’avez jamais vu, jamais rencontré ?

— Jamais…

Il plissa les lèvres, tout en continuant à me considérer fixement. À cet instant, je mesurai toute la valeur de mes appréhensions.

— À quelle heure avez-vous découvert le crime ?

— En revenant chez moi… À l’instant… Il était deux heures…

— Deux heures ! répéta-t-il surpris… Qu’avez-vous donc fait pour rentrer si tard ?

Je lui fis part de mes obligations de journaliste et de mon travail nocturne quotidien.

— Ah ! fit-il, avec une certaine humeur… Vous êtes journaliste…

— Cela vous ennuie ?

— Oh ! non ; pas le moins du monde… Mais j’en ai tellement vu avec vos confrères ! Des critiques, des conseils. Et avec leur fichue manie de vouloir toujours romancer et dire tout ce qui leur passe par la tête, ils nous causent plus de tourments qu’ils ne le croient. Enfin, tant pis ! Et depuis quelle heure étiez-vous absente ?

— Depuis… Voyons ! Je suis arrivée au journal vers 23 h. 30… J’ai donc dû partir de chez moi aux environs de 23 heures…

— La concierge vous a-t-elle vue sortir ?

— Cela m’étonnerait ! Non seulement elle est sourde, mais dès neuf heures elle est déjà couchée habituellement…

— Sourde ! Tiens ! Mais comment fait-elle pour ouvrir aux locataires ?

— La porte n’est jamais fermée.

Il haussa les épaules avec colère.

— Évidemment ! Si bien que n’importe qui peut entrer dans l’immeuble comme dans un moulin… et y faire ses petites affaires. Votre porte était verrouillée ?

— Euh ! Oui… Parfaitement. Je me souviens l’avoir fermée lors de mon départ et d’avoir tourné le verrou pour rentrer…

— C’est extraordinaire, murmura Delbarre.

— Ah ! fis-je, prise d’une inspiration subite… Il existe un escalier de service. La porte donne dans la cuisine… Je n’ai pas encore pensé à y aller voir…

Il me suivit.

Outre la serrure, une simple targette assurait la fermeture. Nous constatâmes que cette dernière n’était pas poussée…

— Vous souvenez-vous l’avoir laissée dans cette position ? demanda Delbarre.

— Quant à cela, il m’est difficile de vous répondre avec précision. Jamais je n’utilise cette sortie et il y a des semaines que je n’y ai prêté attention… Ce que je sais, cependant, c’est que les clés en sont les mêmes pour chaque étage puisqu’un jour j’ai dû prêter la mienne à la cuisinière du troisième qui se trouvait à la porte de sa cuisine…

— Ouais ! maugréa l’inspecteur. Une serrure que tout le monde peut ouvrir… dont un enfant de cinq ans aurait raison à l’aide d’une simple épingle à cheveux… La victime et son assassin ont, sans aucun doute, pénétré par là… Revenons au salon…

Tout en regagnant cette pièce, Delbarre me dit encore :

— Voyons plutôt le corps.

Delbarre, cette fois, s’approcha et considéra attentivement la position de l’homme…

— Pourquoi, diable, jouait-il du piano ? C’est ce que je voudrais bien savoir… Quand on s’introduit subrepticement chez les gens de cette façon, ce n’est généralement pas pour y faire de la musique, nom d’un chien !

— En effet, acquiesçai-je… Alors, à votre avis…

— Que voulez-vous que je vous dise déjà ? Ma première idée est pour présumer que ce type et quelque complice ont dû s’introduire chez vous dans le but de vous dévaliser et que ce dernier, qui pouvait avoir quelque compte à régler avec l’autre, en a profité pour lui régler son affaire…

Il arpentait la pièce à longues enjambées.

— Évidemment, reprit-il, c’est cette hache qui a servi… Ce qui semblerait prouver, la non-préméditation du meurtre ; car elle doit vous appartenir, n’est-ce pas ?

— Parfaitement. Elle provient de cette panoplie…

Il considéra les différents objets pendus au mur et au milieu duquel la place de la hache laissait un vide…

— Vous avez là de bien beaux poignards !

— Ce sont des kriss malais.

— On doit faire de belles piqûres avec cela, dit-il en méditant… Pourquoi l’assassin a-t-il été choisir cette hache primitive, qui risquait de lui faire rater son coup, au lieu de se servir d’un de ces poignards acérés ? Peut-être, après tout, n’a-t-il pas eu le temps de faire son choix ! L’occasion s’offrait et il aura pris, au hasard, ce qui se trouvait à portée de sa main…

Il se baissa pour regarder de près la blessure.

— Aucune hésitation ! Il n’est pas besoin d’autopsie pour déterminer que c’est bien cette arme qui a causé la mort…

Il reprit ses énervantes allées et venues dans la pièce. Soudain, il se baissa :

— Tiens ! fit-il…

Je regardai le sol qu’il était en train de considérer. À ses pieds, à un mètre à peine de la fenêtre, il y avait une tache de sang que l’on distinguait à peine, mélangée au dessin sombre du tapis ; mais qui n’avait pas échappé à son regard perçant…

De l’œil, il parut mesurer la distance qui séparait cette tache du corps de la victime… Il y avait environ deux mètres…

— Étrange ! fit-il... À moins que ce ne soit l’assassin, blessé également, qui ait laissé cette trace. Je ne comprends pas comment elle peut se trouver à cette place… Si le crime a été accompli tandis que cet homme se trouvait au piano, comment admettre que du sang ait pu couler jusque là… Couler et non gicler !

Il s’accroupit, le nez presque au ras du sol, puis, minutieusement, inspecta les alentours…

— Pour un peu, j’affirmerais que l’homme a été abattu tout près de cette fenêtre, tout contre la panoplie ! Il sera tombé là, d’où la marque de sang à l’endroit où sa blessure aura heurté le tapis, et aura ensuite été installé dans sa position de pianiste… J’ai l’impression que ces raies sur le tapis, ont dû être produites par les talons de la victime pendant qu’on la traînait…

Toutes ces macabres explications agissaient sur moi et je me sentais dans un état de surexcitation extrême. Un instant, sous l’emprise d’une certaine dépression nerveuse, je fus sur le point d’éclater en sanglots, mais je me mordis les lèvres jusqu’au sang pour ne pas donner à ces hommes le spectacle de ma faiblesse.

— Et dans ce cas, poursuivit Delbarre imperturbable, sans même me regarder, ce n’est pas où nous la voyons que nous aurions dû découvrir la hache, mais ici, près de cette fenêtre… Elle aussi aura été déplacée intentionnellement sans doute… Curieux ! curieux… Étendez-moi un peu ce type-là et voyez ce qu’il a dans les poches, que nous sachions au moins qui il est, dit l’inspecteur en s’adressant aux gardiens.

Ceux-ci s’exécutèrent. Quelques minutes après, ils tendaient à Delbarre différents objets…

— C’est tout ? fit-il étonné… Pas de portefeuille ? Pas de papiers ?

— Absolument rien, Inspecteur, répondit le brigadier… On l’aura dévalisé…

Delbarre considéra les objets.

— Aucun intérêt : un mouchoir sans la moindre marque, un billet de dix francs… un ticket de métro station Abbesses… Notons toujours cela, il est d’hier, malheureusement… Un peu de menue monnaie… Ah ! qu’est-ce que c’est que ça ?

Il venait d’apercevoir parmi les pièces, deux jetons d’appareil à sous. Ceux-ci portaient en relief le nom de l’établissement où ils avaient sans doute été vendus…

— « Antilope-Bar »… Tiens, tiens… « Antilope-Bar », répéta-t-il en regardant son brigadier d’un air inspiré…

— Oui, répondit l’autre, je connais… Rue des Abbesses… Un certain Antonio… Drôle de boîte !

— Nous verrons plus tard, coupa Delbarre en glissant les jetons dans son gousset… Avez-vous regardé si le complet porte une adresse de tailleur.

Sans attendre la réponse, il se baissa et retourna lui-même le devant du veston…

— « Humberto Larchesi », lut-il… Il faudra tâcher de le retrouver.

Puis, machinalement, il contempla les chaussures. La victime ne devait pas les avoir depuis très longtemps. C’étaient d’élégants souliers en daim beige.

— Enlevez-lui ça ! dit Delbarre à un agent.

Il en regarda l’intérieur…

— À l’autre ! fit-il en laissant la chaussure tomber sur le sol.

Il considéra de même la seconde, en se rapprochant de la lumière.

— Tout s’en mêle, maugréa-t-il… Un nom de tailleur sans indication de ville… Ici, les labels presque entièrement effacés… Quelle guigne…

Curieusement, je m’approchai.

— Tenez, voyez, fit-il en me montrant quelques lettres dédorées qui subsistaient à l’intérieur de la semelle… Que pouvez-vous lire ?

— … « oul »… « tier »… « blanca »…

— C’est bien cela… « Oul » c’est évidemment la terminaison du nom du marchand… « Tier », sans aucun doute, c’est « bottier »… quant à « Blanca »… Quelle ville peut bien se terminer ainsi ?

— « Casa… » murmurai-je, presque malgré moi…

— Casablanca ! Vous avez raison, s’exclama-t-il. Je suis stupide de n’y avoir pas songé, surtout en voyant le teint de cet homme… Mais oui… Et tout cela semblerait confirmer qu’il s’agit de quelque drame du « milieu »…

— Vous en êtes sûr ?

— Oh ! On n’est jamais sûr de rien ; mais les circonstances étranges de ce meurtre ; ces jetons de bar ; ce visage hâlé ; cette inscription… Allons, ne soyons pas trop mécontents de notre début d’enquête. Mais… que diable fabriquait-il à ce piano ?… Dans tous les cas, fit-il brusquement en se tournant vers moi… Sale histoire pour vous, Mademoiselle…

— Vous croyez vraiment que cela va m’attirer des ennuis… Pourtant, j’ai un alibi et je ne suppose pas que l’on puisse m’inculper…

— Vous inculper, non. On n’accuse pas les gens comme cela, sur de simples présomptions… mais ce sera tout de même bien embêtant… On ne sait jamais…

— Comment ! Mais je ne suis pour rien dans toute cette affaire ! Je ne connais point cet individu !

— D’accord… Mais encore faut-il que vous puissiez le prouver si on vous le demande…

— Vous en avez de bonnes, fis-je irritée et un peu alarmée… Je rentre chez moi, je trouve…

— Je sais, je sais… Mais il faut bien qu’il ait été tué par quelqu’un, cependant…

— Alors… Selon vous, ce ne peut être que par moi ? fis-je, avec un rire amer.

— Comme vous y allez ! Je n’ai jamais dit cela, ni même insinué… Loin de moi cette idée ; mais vous êtes journaliste et suffisamment au courant de nos enquêtes, pour savoir que dans un cas semblable, nous devons nous efforcer de rechercher tous les mobiles, toutes les possibilités, sans nous laisser arrêter par aucune considération de personne, quelles que soient sa situation, ses apparences…

— Eh ! bien, au moins, vous êtes rassurant… Je pense que, puisqu’il en est ainsi, il convient que moi aussi, je mène mon enquête, de mon côté…

— Pour votre propre compte ou pour celui de votre journal ?

— Pour les deux… Ce sera sensationnel et… captivant, ajoutai-je en m’efforçant de prendre un air détaché.

— Dans ce cas, si vous devez publier les résultats de votre… enquête dans le « Soir », je me verrai dans la stricte nécessité de m’abstenir de vous communiquer les miens…

— Pourquoi ?

— Parce que vous n’auriez rien de plus pressé que de les divulguer et que cela pourrait nous gêner… mutuellement.

— Alors, chacun pour soi…

— Et la Justice pour tous, conclut-il avec un sourire ironique… Maintenant, faites enlever le corps ! ordonna-t-il aux gardiens. Qu’on le transporte à l’institut médico-légal aux fins d’autopsie… et rentrons… que je fasse mon rapport !

Emportant le corps, ils gagnèrent la sortie.

— Vous permettez que j’emmène cette hache ? C’est une pièce à conviction indispensable pour l’enquête et dont l’absence ne saurait, vraisemblablement, vous gêner pour vos recherches… personnelles…

— Nullement, répondis-je, tandis qu’il sortait.

— Il faut aussi que l’on voit si l’on peut découvrir quelque empreinte digitale sur le manche, ajouta-t-il en posant le pied sur la première marche.

Et je refermai ma porte. Fébrile, je m’assis devant mon bureau et tentai d’écrire mon « papier » vécu. J’y renonçai cependant, presque aussitôt…

J’étais à bout de forces… Maintenant que j’étais seule, toute la superbe que je m’étais efforcée de conserver devant l’inspecteur m’abandonnait brusquement… J’étais comme un pantin brisé… Non, cent fois non, je n’écrirai pas un tel reportage… C’était au-dessus de mes forces…

CHAPITRE II

Un bruit de ferraille me fit sursauter. D’un bond, je sautai à bas de mon divan…

Ce n’était que le fracas des bidons que les laitiers déposaient, au mépris du sommeil paisible des citadins, devant la porte des crémeries… Je regardai ma montre. Il n’était que cinq heures du matin. Un jour blafard se levait… Je compris alors que je m’étais endormie… Ah ! si tout cela n’avait pu être qu’un cauchemar…

Après le départ des policiers, je m’étais étendue, sans prendre même le soin de me dévêtir et j’étais restée à songer intensément à toute la gravité de ma situation. L’angoisse que l’on pût m’accuser m’étreignait…

Si la police ne parvenait pas à découvrir une piste quelle qu’elle soit, elle finirait, un jour ou l’autre, par se retourner contre moi… Cette expectative me causait une vive terreur et pendant des heures j’étais demeurée à chercher tous les moyens possibles de prouver mon innocence.

C’est dans un tel état d’esprit que, brisée par la fatigue et l’émotion, le sommeil s’était insensiblement emparé de moi.

Je passai la main sur mon visage, dont je sentais les trais tirés, le front fiévreux. Mes cheveux étaient en désordre et mon tailleur, couvert de faux plis…

Toute l’assurance qui m’avait dressée contre l’inspecteur avait disparu… Je me sentis seule, menacée…

 

*    *    *

 

Jean Rivoire, rédacteur en chef du « Soir », venait à peine d’arriver dans son bureau et de prendre connaissance des dernières nouvelles de la nuit, que je fis irruption. Il était dix heures.

En me voyant entrer si tôt chez lui, il ouvrit des yeux effarés :

— Vous, Nicole ! Mais qu’arrive-t-il ?

En quelques phrases brèves, je le mis au courant.

— Mais c’est magnifique, s’exclama-t-il, en tapant des deux mains sur son bureau… Sensationnel ! ma petite…

— En effet, lui dis-je avec amertume… Comme vous le dîtes, c’est sensationnel ; mais j’aurais préféré, certes, que cela le fut un peu moins… pour moi !

— Comment ! Mais vous êtes folle ! Un reportage comme jamais peut-être on n’en aura écrit… Quel succès ! Songez-y… Un meurtre chez vous… Tous vos confrères vont se trouver mal de jalousie.

— Et pour une fois, ce sera moi qui les envierai !

— Voyons, Nicole, reprenez votre calme… Je comprends que tout cela soit très désagréable par certains côtés ; mais qu’avez-vous à redouter ?

— Tout ! lui répondis-je.

Il éclata de rire.

— Vous n’allez quand même pas avoir peur d’être accusée ! Voyez-vous, Nicole, malgré tous les ennuis que cela vous attirera naturellement : confrontations, témoignages, enquêtes… c’est pour vous la grande vedette…

— Non, lui dis-je, c’est au-dessus de mes forces. Je ne pourrai jamais entreprendre un tel reportage. Mes nerfs n’y résisteraient pas…

— En voilà un langage, pour une journaliste qui a fait ses preuves… Vous avez couru aux quatre coins du monde ; traversé des difficultés autrement sérieuses, et vous refusez, aujourd’hui, de… Songez que c’est pourtant le meilleur moyen de n’être pas inquiétée ! Comment la police pourrait-elle avoir l’aplomb de se retourner contre vous qui précisément, au vu et su du public menez une enquête destinée à faire découvrir l’assassin ?

Je compris que Rivoire avait raison et que ma première idée avait été bonne. En effet, le meilleur moyen de sortir indemne de cette affaire, était de payer de ma personne et de mener, moi aussi, une enquête comme j’en avais menacé l’inspecteur…

— Vous avez raison, dis-je à Rivoire. J’accepte !

— Bravo ! Et je vous colle à la « une », sur deux « col », avec une manchette comme ça et votre nom en capitales grasses de 24…

 

*    *    *

 

Lorsque je sortis du journal, il était presque onze heures. Je réfléchis à ce que j’allais faire en premier lieu, lorsque je me rappelai les jetons que l’inspecteur Delbarre avait trouvés sur le mort. C’était une piste à suivre sans retard…

Je longeai la rue des Abbesses, lorsque mes yeux furent attirés par un petit café dont la façade était peinte en jaune vif avec cette enseigne : « Antilope-Bar ». J’entrai. C’était un de ces petits bistros si fréquents dans ce quartier où se retrouvait une clientèle d’habitués un peu… spéciale !

Assis dans un angle, quatre hommes attablés jouaient à la belote.

Je me dirigeai vers le comptoir.

— Je vous demande pardon, fis-je au barman ; mais j’aurais désiré causer avec Monsieur Antonio.

À cet instant, l’un des joueurs qui s’était détourné en entendant ma question, posa ses cartes, se leva et d’un pas un peu nonchalant, s’approcha de moi…

— Je suis Antonio, dit-il… Que désirez-vous de moi.

— Enchantée ! J’aurais aimé vous parler… en particulier…

Il m’introduisit dans une arrière-salle, tandis que ses trois partenaires nous suivaient du regard.

— Asseyez-vous, me dit Antonio d’un ton courtois…

C’était un beau garçon basané, aux yeux noirs, aux cheveux lustrés et frisés, au regard sensuel, un peu effronté, vêtu avec une élégance peut-être un peu trop recherchée.

— Je suis journaliste au « Soir », commençai-je…

— Au « Soir » ! Alors vous devez connaître mon bon copain Pierre Landry ?

— C’est un de mes meilleurs camarades, m’empressai-je de répondre, heureuse de trouver cette entrée en matière…

— Un type épatant, reprit-il. Et vous désiriez, reprit-il plus aimablement.

— Eh ! bien voilà… Je m’appelle Nicole Jeantet…

Son sourire se figea instantanément. Il me dévisagea intensément avec une certaine stupeur…

— Nicole Jeantet, répéta-t-il.

— Oui… Vous me connaissez dont ? repartis-je étonnée.

— Euh !... C’est chez vous qu’un crime a été commis cette nuit, je crois ?

Je me dressai toute bouleversée.

— Qui vous a dit ?

— Delbarre, l’inspecteur… J’ouvrais tout juste mes volets, ce matin, quand il a rappliqué… Il paraît qu’on aurait trouvé sur le type des jetons de l’« Antilope »… Comme si ça pouvait prouver quelque chose !

— Alors ?

— Alors, il m’a naturellement posé un tas de questions sur l’individu.

— Vous le connaissiez ?

— Moi ! je n’ai jamais tant entendu parler de lui… Comme si je pouvais connaître le pedigree de tous les gens qui viennent chez moi consommer par hasard. Dans tous les cas, ce n’est pas un habitué, cela je puis le certifier…

— Et que vous a encore dit l’inspecteur ? Vous a-t-il parlé de moi ?

— Non. D’ailleurs, vous savez, toutes ces histoires, j’ai pour principe de ne jamais m’en mêler. D’ailleurs, en tant que journaliste, vous devez connaître suffisamment notre milieu pour n’en pas ignorer les règles et les usages… Mais après tout, parce que vous êtes une amie de Pierrot et que je me mets à votre place, je veux bien vous dire que je me rappelle très bien avoir vu ce type ici, il y a trois ou quatre jours… Il était seul et semblait ne connaître personne.

Tout d’abord on l’a pris pour quelque « mouche », mais il n’en avait pas le genre… D’ailleurs, on a bien vu qu’on s’était trompé…

— À quoi avez-vous vu cela ? m’enquis-je.

— À rien… À cet instinct que nous avons, nous autres… Et puis, Coco, le barman pourra vous dire que le type avait un portefeuille marocain en cuir rouge, brodé de fils d’or… Vous savez… Il a même cru apercevoir une photo…

— Une photo ! repris-je intéressée… De qui ?

— Coco n’a pas pu bien voir. Elle était à demi cachée par les papiers… Probablement son portrait. Mais, foi d’Antonio, c’est là tout ce qu’on peut vous en dire…

— Et vous ne savez pas pourquoi il s’est arrêté chez vous. D’où il venait… Où il allait ?

— Non…

Je ne poussai pas davantage l’entretien. Je sentais fort bien que cet homme m’avait dit, sinon tout ce qu’il savait, du moins tout ce qu’il « pouvait ». Insister ne m’eût rien appris, peut-être même eût-ce été dangereux…

Je sortis. Les trois partenaires d’Antonio devisaient, en attendant son retour. Leurs prunelles s’accrochèrent à moi avec plus d’insistance. Je me hâtai de franchir la porte et poussai un soupir…

Je fis le point. Au fond, ces hommes ne m’avaient rien appris de nouveau, néanmoins ils venaient de me donner matière à mon premier article…

Négligeant de déjeuner, je passai aussitôt au journal et rédigeai mon « papier » de tête. Il était facile. Je n’avais qu’à me laisser aller à décrire mes émois et mes transes de la nuit en insistant sur le dramatique mystère qui enveloppait tout ce meurtre…

 

*    *    *

 

Je déposai ma copie et rentrai chez moi.

Dans l’après-midi, je reçus la visite de l’inspecteur Delbarre. Il venait pour un complément d’enquête.

Delbarre fut correct et froid. Son regard posé sur moi me gênait…

— Je suis allé ce matin à l’« Antilope-Bar », commença-t-il sans préambule… Je connais particulièrement bien Antonio et sa clique… J’ai déjà eu affaire avec eux… Pourtant, malgré qu’il ne soit guère facile d’apprendre quelque chose de ces gens là, je crois pouvoir être certain que la victime n’est pas un habitué de l’« Antilope »… Un client de passage vraisemblablement, sans plus… Inconnu d’eux ou du moins, paraissant tel…

— En êtes-vous sûr ? fis-je malgré moi.

— Pourquoi ? demanda-t-il en me scrutant…

— Parce que, répondis-je… Moi aussi je suis allée à ce Bar… Ce matin…

— Ah ! fit-il… Vous auriez dû me prévenir auparavant.

— Vous savez bien que nous devons travailler chacun de notre côté… C’est vous-même…

— Oui, oui, sans doute… Cependant… et il hocha la tête sans finir sa phrase… Et que vous ont-ils raconté ? À vous ?

— Oh pas grand’chose d’intéressant… Mais du moins cela m’a permis de rédiger mon premier article avec quelques rudiments d’enquête…

— Quand paraîtra-t-il ?

— À l’heure actuelle, la première édition doit déjà être mise en vente…

— Selon vous, vous pensez qu’il peut y avoir une piste possible de ce côté… reprit Delbarre en revenant à la conversation…

Je baissai la tête affirmativement.

— J’ai l’impression qu’Antonio et sa bande, comme vous dites, doivent en savoir plus long qu’on ne pense sur l’affaire… Au fait, continuai-je, vous étiez sans doute venu pour m’interroger… Peut-être désiriez-vous faire chez moi une perquisition plus approfondie ?

— Inutile ! D’avance, je suis certain de ne rien trouver d’autre que ce que j’ai déjà découvert… Non, je voulais surtout entendre les dépositions des autres locataires… Peut-être auront-ils quelque chose d’intéressant a nous dire ?

— C’est juste ! Je n’y avais pas songé…

Il eut un sourire un peu ironique.

— À chacun son métier, Mademoiselle… Et si cette enquête est susceptible de vous fournir matière à votre prochain article, je ne verrai aucun inconvénient à ce que nous la fassions ensemble…

J’acceptai son offre avec une joie sincère…

CHAPITRE III

La première personne que nous allâmes voir, fut la concierge. Comme à l’habitude, un écriteau : « La concierge revient de suite » était suspendu à la porte de sa loge, mettant bien en évidence la grossière et incorrigible faute de français de cette phrase courante…

Par chance, à l’instant où nous nous apprêtions à nous éloigner, elle arriva, son cabas au bras.

Ses déclarations se résumèrent en fort peu de chose : elle dormait, n’avait rien vu, rien entendu, ne m’avait vue ni partir, ni rentrer et l’arrivée même de la police n’avait pu la tirer de ses rêves. Nous perdions notre temps avec elle…

Les deux locataires du premier étage ne purent, eux non plus, nous donner le moindre renseignement.

Ce ne fut qu’au quatrième, à l’étage en-dessous du mien, mais à l’opposé du palier, que nous apprîmes enfin quelque chose.

La locataire était une vieille dame que j’avais souvent rencontrée dans l’escalier. À peine si elle daignait répondre à mon salut… Avec cela, un affreux roquet grognon et hirsute qui l’escortait en tout temps comme en tout lieu…

Elle nous accueillit comme des intrus, dans l’antichambre ; mais lorsque l’inspecteur eut décliné sa qualité, elle se mit brusquement à trembler et prit un air effrayé…

Nous eûmes beaucoup de mal à la décider à parler ; mais nous sentions qu’elle avait quelque chose à dire. Nous insistâmes…

Enfin, elle se décida après de longues réticences :

— Eh ! bien, voilà, dit-elle… Hier au soir, au moment où j’allais me coucher, Mickey, mon chien, s’est mis à grogner et aboyer devant la porte… C’est une habitude qu’il a lorsqu’il sent monter quelqu’un qui est étranger à l’immeuble…

— Quelle heure pouvait-il être ? questionna Delbarre.

— Environ… voyons… dix heures et demie… onze heures… Je ne puis vous préciser.

— Plutôt onze heures, intervins-je, car c’est vers cette heure là que suis partie au journal… Or, je n’ai rien remarqué auparavant et, en m’en allant, je n’ai rencontré personne dans l’escalier.

— Peut-être bien, fit la vieille dame… Dans tous les cas, ce n’était pas plus tard que onze heures et quart… C’est à ce moment que je me suis couchée après avoir vu ce que je vais vous raconter :

Je voulus donc calmer Mickey dont les grognements prolongés m’agaçaient… Je le fis taire et, machinalement, j’entrebâillai ma porte. Il faisait sombre. La lune passait un peu au travers des fenêtres du palier et c’est ainsi que je pus voir un homme… ou du moins une ombre que je pris pour un homme, qui montait lentement, sans bruit, vers l’étage supérieur…

— À mon étage, par conséquent, coupai-je…

— Oui… Il avait l’air de ne pas connaître les lieux… Naturellement dans la pénombre, il me fut impossible de distinguer son visage et même son vêtement, d’ailleurs, je m’enfermai aussitôt et n’y pensai plus…

— Et cet homme était seul ? demanda Delbarre.

— Je n’ai vu qu’une silhouette, mais comme il arrivait déjà au tournant de l’escalier, peut-être y avait-il une autre personne avec lui…

— Avez-vous entendu quelqu’un redescendre, ensuite ?

— Non, je ne me souviens pas…

— Pourtant, Mademoiselle Jeantet a dû partir vers ce moment-là…

— J’ai certainement dû descendre avant, inspecteur, ajoutai-je, sinon j’aurais nécessairement rencontré ces hommes…

— Pourquoi dites-vous « ces » ?

— Pourquoi ! Mais c’est tout naturel, voyons… Puisqu’il y a une victime, il fallait bien qu’il y eut aussi l’assassin…

— C’est juste, évidemment, murmura Delbarre. Pourtant, reprit-il, il est étrange que votre départ ait eu lieu si près de l’arrivée de… ces hommes et que vous ne vous soyiez aperçue de rien…

Je réfléchis un instant.

— Après tout, répondis-je, inspirée, peut-être, en effet, ai-je pu sortir après qu’ils fussent montés…

Delbarre me considéra avec étonnement.

— Mais oui, continuai-je sans attendre sa question. Souvenez-vous que nous avons trouvé la porte de la cuisine avec le verrou tiré… C’est par là qu’ils ont dû pénétrer… Or, le palier du cinquième, comme vous pourrez vous en rendre compte dans un moment, est le dernier de la maison. Pour gagner les chambres du sixième on peut, soit emprunter l’escalier de service, dans la cour de l’immeuble, soit monter jusque chez moi et grâce à un passage situé à l’extrémité opposée du couloir, rejoindre l’entrée de service… C’est d’ailleurs ce que font la plupart des locataires du sixième…

— Dans ce cas, répondit-il, vous laisseriez supposer que les visiteurs connaissaient ce détail particulier à la maison ?

— Tout doit être envisagé ! Mais… j’ai une autre idée…

— Décidément, fit-il, avec un léger sourire amusé, je vais vous passer ma place… Dites toujours…

— Eh ! bien, supposez que ces hommes soient montés jusque chez moi… sur mon palier… Peut-être, ne pensent-ils même pas à cet instant à s’introduire dans mon appartement… Ce ne sont peut-être que de vulgaires cambrioleurs de chambres de bonnes… Ils s’arrêtent devant ma porte à l’instant où je m’apprête à sortir… Entendant du bruit, ils cherchent une retraite et tout naturellement découvrent ainsi le passage et l’escalier de service où ils s’empressent de se dissimuler…

— Possible… Ensuite…

— Ensuite, ils m’entendent descendre… Pensent que l’appartement est vide… Un beau coup à tenter ! Dans l’escalier de service, ils voient la porte donnant dans ma cuisine… L’idée leur vient de s’introduire par cette issue plus aisément crochetable… Et voilà…

— Il est certain que votre raisonnement est parfaitement juste… très juste, même…

— Eh ! bien, je vous redirai maintenant ce que je vous ai déjà dit la nuit dernière : une querelle, un règlement de compte… le meurtre, puis l’assassin s’enfuit aussi tranquillement qu’il est venu, par le même chemin, non sans omettre de dépouiller sa victime pour laisser planer le mystère autour de l’affaire… un mystère dont je me serais bien passé pour une fois…

— Mais tout cela ne m’explique pas pourquoi ce mort jouait du piano !

— Qui vous dit qu’il en jouait ? m’exclamai-je, énervée.

Il ouvrit des yeux tout ronds…

— Au fait, c’est vrai… qui dit qu’il en jouait !

Il se tourna vers la vieille dame qui écoutait notre entretien d’un air impatienté.

— Avez-vous entendu jouer du piano, Madame ?

— Mais non, Monsieur, mais non… Je n’ai pas entendu jouer de piano… Est-ce tout ce que vous avez à me demander ?

Nous sortîmes. J’accompagnai Delbarre pour lui montrer le fameux passage. Il l’inspecta en silence, regarda la serrure de ma porte…

— Pas de traces d’effraction, murmura-t-il… Il est vrai qu’un vulgaire passe-partout en viendrait à bout sans douleur…

Je poussai un soupir de satisfaction.

— Et maintenant, qu’allez-vous faire ?

— Tenter de voir du côté de Casablanca si nous aurons plus de chances de trouver une piste…

— Enfin, nos idées se rencontrent, fis-je. Vous lirez dans mon article que c’est exactement ce que je pense… Quelque aventurier « africain » venu à Paris traiter des « affaires »…

— Aventurier, je vous raccorde… Quant à traiter des « affaires », comme vous dites, dans ce cas, je ne crois pas qu’il aurait perdu son temps à vouloir cambrioler des chambres de bonnes…

Je me mordis les lèvres.

— À mon tour, j’avoue que vous avez raison… Vous ne tenez décidément pas à jeter un dernier coup d’œil chez moi ?

— Puisque vous y tenez… Entrons !

Je le laissai errer silencieusement dans la pièce tragique. Ses yeux considéraient les objets avec une certaine indifférence.

À la fin, il se carra devant le piano et je l’entendis murmurer quelque chose. Je reconnus le leitmotiv…

— Mais pourquoi, nom d’un chien, jouait-il du piano ?

Puis il fit demi-tour et prit brusquement congé. Lorsqu’il fut parti, je retrouvai une partie de mon calme, et faisant un violent effort sur moi-même, je commençai à taper sur ma machine :

« LE MYSTÉRIEUX PIANISTE N’EST TOUJOURS PAS IDENTIFIÉ ».

« Déclarations des locataires de l’immeuble ».

« … Comme je l’écrivais hier, la trame mystérieuse qui entoure ce crime étrange semble avoir été soigneusement tissée.

CHAPITRE IV

Deux jours se passèrent au cours desquels je repris un peu mes esprits et envisageai les faits avec plus de sérénité. Cependant, le mystère était encore loin d’être éclairci.

À trois reprises, je téléphonai à l’inspecteur Delbarre pour savoir si, de son côté, il avait fait quelque progrès ; mais je remarquai dans sa façon de répondre une certaine froideur, une réticence qui me firent croire, un instant, qu’il se refusait à m’avouer le nouveau qu’il avait pu apprendre… à moins que son insuccès l’eût rempli de mauvaise humeur.

— Peut-être aussi, les articles que je continuais à écrire régulièrement dans le « Soir » n’étaient-ils pas de son goût ; pourtant, loin de tirer la couverture à moi, je m’ingéniais toujours à le mettre en évidence… Prenait-il cela pour de l’ironie ? Il avait tort…

Au journal, ainsi que l’avait prédit Rivoire, le succès de mon enquête revêtait un intérêt littéralement sensationnel. Chaque matin, un volumineux courrier arrivait à mon nom : encouragements, compliments, conseils, enfin toutes les élucubrations possibles de lecteurs, sans omettre naturellement les menaces, critiques et lettres anonymes…

Cependant, à mesure que le temps passait, la difficulté que j’éprouvais pour rédiger mes papiers croissait. Je manquai d’éléments nouveaux capables de tenir le public en haleine. Mon imagination seule pourvoyait à la carence d’informations fraîches et je me sentais bientôt à court d’arguments.

Avec impatience, j’attendais le résultat de l’enquête menée à Casablanca ! Qu’en sortirait-il et Delbarre tiendrait-il sa promesse de me faire part des nouvelles ?

Un matin, la sonnerie de ma porte retentit. Il était à peine dix heures. Qui pouvait bien venir ? Je pensais à Delbarre. J’allai ouvrir et me trouvai en face de Pierre Landry…

— Vous ! fis-je. Qu’arrive-t-il ?

— Oh ! rien de particulier… Je venais prendre un peu l’air sur les lieux du crime…

— Ne plaisantez pas avec cela, mon cher…

— Mais je ne plaisante pas, Nicole, au contraire, répondit Pierre Landry avec gravité… Je vous apporte des tuyaux sensationnels…

— Quoi ! fis-je, suspendue à ses lèvres. Vous avez appris quelque chose…

Il inclina la tête affirmativement…

— Hier au soir, l’idée m’est venue d’aller faire un tour à l’« Antilope »… Tout à fait par hasard d’ailleurs, je vous l’avoue et sans même réfléchir à votre affaire… J’ai revu Antonio et c’est lui qui m’a parlé de vous ; m’a demandé ce que vous deveniez… Il semble vous porter un vif intérêt…

— Il aurait pu dans ce cas, me le témoigner d’une façon, moins… discrète, quand j’y suis allée…

— Ne le calomniez pas, Nicole… Dans ce milieu il faut savoir tenir sa langue, sinon… D’ailleurs ce n’est pas lui qui m’a raconté…

— Quoi ! Que vous a-t-on dit ?

— Attendez ! Du calme, bon sang… Que vous êtes donc nerveuse… C’est un copain d’Antonio, un nommé Jim qui m’a confié « en douce » – mais ne répétez pas d’où vient le renseignement, surtout.

— Vous n’avez rien à craindre, Pierre…

— Eh ! bien, il paraît que le soir du crime, votre « pianiste » est venu à l’« Antilope » sur le coup de huit heures… Il a bu, puis, sans que personne sache pourquoi, il s’est soudain disputé avec un habitué de l’« Antilope » : Bobby, dit « l’Érudit ». Ça commençait à tourner au vinaigre, quand Antonio est arrivé pour les séparer.

— Pas d’histoires, ici, a-t-il dit… Si vous avez du linge sale, allez le laver ailleurs…

— C’est bon ! a répondu « l’Érudit »… Sortons…

— Je te suis, a répondu le pianiste…

— Et alors, intervins-je haletante…

— Ben alors, c’est tout ce que je sais. Depuis, le pianiste… a cassé ses cordes, quant à « l’Érudit » personne à l’« Antilope » n’a pu me dire où il est passé… On ne l’a pas revu…

— Où habite-t-il ?

— Je n’ai pas pu l’apprendre. Vous savez, ces types-là ne se font guère de confidences à ce sujet.

— Je vais tout de suite téléphoner cela à Delbarre, m’écriai-je…

— Non, non, Nicole… Ne mêlez pas la police à cette affaire… Vous allez me faire avoir des histoires… Je vous ai dit cela pour vous, mais pas pour que vous alliez le répéter, ni même en parler dans vos « papiers »… Uniquement pour essayer de vous tirer une épine du pied…

— Ayez confiance en moi, Pierre et je vous donne ma parole que vous n’aurez pas le moindre ennui…

— Soit, acquiesça-t-il à contrecœur…

J’eus la chance de trouver Delbarre à son bureau. Lorsque je lui parlai de l’« Érudit », sans lui révéler d’où je tenais le renseignement, il me répondit…

— Je connais cet oiseau-là… Un drôle de coco… Rien d’étonnant à ce qu’il ait trempé dans le meurtre… Pourtant, ce serait quand même la première fois qu’il commettrait un crime… Crapule cent pour cent, mais ayant horreur du sang… Mais on ne sait jamais avec de tels phénomènes. Attendez un instant, je vais voir si je puis trouver son repaire…

Anxieusement, j’attendis quelques minutes au bout du fil. Comme l’attente se prolongeait, je pensais à raccrocher, quand la voix de Delbarre retentit de nouveau…

— Allo… Je viens d’être informé par la brigade des garnis que notre homme doit actuellement loger à l’Hôtel des Trois Grâces, dans la rue Saint-Denis… Trouvez-vous dans un quart d’heure au coin des Boulevards et du faubourg Montmartre et nous irons ensemble…

Un quart d’heure plus tard, ayant laissé Pierre qui me recommanda une dernière fois la prudence à son égard, je rencontrai comme convenu Delbarre…

Sans un mot il m’entraîna…

L’Hôtel des Trois Grâces était un de ces hôtels interlopes dont les affaires se traitaient plutôt « à l’heure » qu’au mois…

De vagues relents de parfums à bon marché, de fumée de cigarettes vous accueillaient, la porte franchie. Dans le bureau, une petite bonne à la mine trop éveillée nous reçut avec un sourire complice au coin des lèvres, sourire qui se figea instantanément dès que Delbarre eut montré sa carte d’inspecteur et demandé à parler au patron…

Un instant plus tard, ce dernier se présentait. C’était un homme d’une cinquantaine d’années, assez élégant, aux longs cheveux grisonnants, aux yeux bleus vifs et malicieux, mais empreints d’une astuce évidente. Lorsque Delbarre lui eut demandé s’il connaissait le fameux « Érudit », il répondit aussitôt :

— En effet, il habite ici depuis une quinzaine, malheureusement, si vous voulez le voir, vous tombez mal… Il est à l’hôpital…

— À l’hôpital ! répétâmes-nous simultanément…

— Oui, à Beaujon… Il a été renversé l’autre soir par un camion et je crois que son état est assez grave… C’est l’hôpital qui m’a téléphoné pour me demander si on lui connaissait de la famille…

— Et quand cela lui est-il arrivé ? demanda Delbarre…

— Attendez… Cela devait être il y a quatre ou cinq jours, je ne peux préciser…

Sans plus attendre, nous nous rendîmes à Beaujon…

Avant d’aller voir le blessé, Delbarre demanda à consulter la fiche d’entrée…

Celle-ci portait que l’homme avait été amené par le car de Police-Secours le 16 juin à 23 heures 45.

— Le 16 juin à 23 heures 45, répétai-je… mais c’est le soir même du meurtre…

— En effet, ajouta Delbarre… Et à 23 heures 45, c’est-à-dire entre le moment de votre départ pour votre journal et votre découverte du crime…

— Oui… Évidemment, c’est troublant, repris-je. En somme, cet homme a été vu à l’« Antilope » vers 20 heures. Il se dispute avec la victime, tous deux sortent de l’« Antilope »… Ensuite : mystère !

— Vous quittez votre appartement à 23 heures, c’est-à-dire approximativement au moment où les deux hommes – en admettant cette hypothèse – s’introduisent chez vous… Puis à 23 heures 45, l’« Érudit » est tamponné par un camion et transporté à l’hôpital et vous rentrez chez vous à 2 heures pour découvrir le corps.

— En effet, répondis-je… Tout semblerait donc prouver que cet… « Érudit » doit savoir quelque chose sur le crime…

— Nous allons être fixés avant peu… Voyons où il est hospitalisé ? Ah ! Pavillon Dupuytren, Salle Ambroise Paré, lit 7… Allons…

Nous longeâmes d’interminables couloirs ! Enfin, nous arrivâmes devant la salle… Nous cherchâmes le lit 7… Il était vide. Nous pensâmes nous être trompés.

— Le lit 7, Mademoiselle, demanda Delbarre à une infirmière qui passait à cet instant… C’est l’homme qui a été renversé par un camion…

— Le 7, Monsieur… Vous êtes de sa famille ?

— Euh… des amis, fis-je…

— C’est bien malheureux, reprit l’infirmière… Ce pauvre garçon est mort ce matin… Tous nos efforts ne sont pas parvenus à le sauver…

Nous restions là, stupides, en entendant la nouvelle inattendue…

— Sapristi ! fit enfin Delbarre… Allons au greffe, nous demanderons si on veut nous laisser consulter ses papiers…

Il fut très facile à Delbarre, sur présentation de sa carte, d’obtenir satisfaction, mais rien, absolument rien ne put être découvert ayant rapport de loin ou de près avec ce qui nous intéressait.

Néanmoins, Delbarre, en signant une décharge, obtint de pouvoir emmener différents objets afin de les examiner de plus près…

— Ne nous désolons pas, dis-je à Delbarre, tandis que nous sortions de l’hôpital… Ce n’était sûrement pas lui le criminel.

— Vous êtes formidable ! explosa-t-il… On dirait que vous cherchez à écarter toutes les possibilités de vous dégager de l’accusation…

Je bondis…

— Moi, mais au contraire, je donnerais je ne sais quoi pour trouver le fil de l’énigme… mais le bon, le vrai… Pas une piste qui nous égare pour qu’ensuite nous nous retrouvions encore plus ignorants… Vous semblez oublier, inspecteur, que je suis plus que vous, directement et fortement intéressée au résultat…

Il ne répondit pas à me dernière phrase et s’éloigna, en me disant au revoir du bout des lèvres…

Rentrée chez moi, je m’attaquai à mon papier quotidien… J’estimai qu’il était encore prématuré pour parler de notre visite à Beaujon… Cela ferait le fond de l’article de demain, l’aurais le temps de l’étudier soigneusement. Et je commençais à taper avec une fureur nerveuse, sur ma machine, une sorte d’étude physiognomonique de la victime :

« QUELLE ÉTAIT LA VÉRITABLE PERSONNALITÉ DU MYSTÉRIEUX PIANISTE ? »

… Je parlai de sa personne en général, de son aspect, me laissant petit à petit entraîner par la fièvre de la description, la force de mon imagination…

« … à voir ses mains dures, aux doigts carrés, aux ongles soignés, il est vrai, on pouvait à peine croire que posées, ainsi, sur le clavier, elles fussent capables d’en tirer de douces harmonies. C’étaient dans tout leur aspect des mains d’aventurier, d’homme chez lequel le luxe et le plaisir côtoient le vice et le drame crapuleux… Un de ces hommes tour à tour trafiquant de drogues, de femmes… Son visage portait buriné la déclaration même de son identité… On se le représentait fort bien les yeux perçants, les lèvres soulignées d’une de ces fines moustaches noires dont l’ombre atténuait le pli à la fois amer et cruel de ses lèvres trop minces… »

Je continuai ainsi, puis, lorsque j’eus évalué le lignage, le trouvant suffisant, je m’en fus porter ma « copie » au journal…

CHAPITRE V

Je ne sais pourquoi, à peine ma copie eut-elle été remise à la composition, que je regrettai presque de l’y avoir laissée. J’avais comme la prescience que j’avais écrit quelque chose que je n’aurais pas dû…

Je m’attardai un moment au bar du journal, fis quelques courses dans les magasins et rentrai chez moi où l’on commençait à crier la première édition.

J’en achetai un numéro et lus posément mon article chemin faisant… Tous les journalistes savent combien un article, une fois imprimé, fait davantage ressortir ses qualités ou ses défauts, c’est toujours quand il est trop tard pour corriger que les coquilles, les lapsus, les erreurs, apparaissent comme s’ils n’eussent attendu que cet instant pour se révéler… Trois fois de suite, je relus mon texte… Je ne remarquai rien susceptible de confirmer mes appréhensions… Je pliai le journal, le mis sous mon bras et continuai ma route, lorsque, soudain, je m’arrêtai brusquement… Fébrilement je rouvris le « Soir » et relus une nouvelle fois mon papier avec avidité…

Cette fois, ma légèreté m’apparut dans toute son horreur. J’étais anéantie. La fatalité s’acharnait contre moi… Contre moi qui faisais cependant tout pour m’efforcer de déjouer cette menace que je sentais rôder en permanence. Et voilà que, stupidement, je m’offrais en holocauste !

Je courus jusque chez moi, gravis en hâte mes cinq étages et me jetai sur mon divan… Comment allais-je pouvoir réparer mon étourderie ? Pourtant, j’espérais encore que Delbarre dédaignerait, à son habitude sans doute, de lire mon article… Je n’avais pas le courage de manger… À demi-écroulée sur mon divan, je me torturais pour trouver un moyen d’atténuer ma bévue. Le temps passait. Trois heures sonnèrent. Je commençai à reprendre confiance, quand je sursautai. La sonnerie de rentrée venait de retentir. J’hésitai un instant avant d’aller ouvrir. Je savais en face de qui j’allais me trouver… Je tentai de prendre une contenance !

Mon instinct ne m’avait pas trompé. C’était bien l’inspecteur Delbarre. Il me salua aimablement, entra. Je lui offris un siège ; il s’assit. Une cigarette, il l’accepta.

Enfin, il tira lentement le « Soir » de sa poche. Mon cœur cessa de battre…

— Félicitations pour votre article de ce soir, me dit-il avec un sourire que j’estimai ironique… décidément, vous êtes une très fine psychologue. Vos déductions sont étonnantes…

— Oh ! fis-je, quand on a un tant soit peu étudié la physiognomonie, on arrive à des constatations extrêmement curieuses…

— En effet ajouta-t-il.

— À propos, repris-je, avez-vous relevé des empreintes digitales sur ma hache…

Il haussa les épaules.

— Allez donc relever quelque chose sur un bout de bois qui porte des douzaines d’empreintes toutes différentes… Depuis les vôtre jusqu’à celles, peut-être, des sauvages qui vous ont vendu cette armes… Il y a des traces de doigts larges comme des pièces de vingt francs… Ça devait bien serrer, des pattes comme ça… Et, continua-t-il, revenant à la question… rien qu’en me considérant, vous pourriez, aussi facilement, deviner mon caractère… comme Sherlock Holmes ?

— Parfaitement…

— Dites, cela m’amuserait…

Je fis contre mauvaise fortune bon cœur. Étudiant rapidement ses mains, son visage, je traçai de lui un portrait moral qui eut le don de le faire sourire :

— Pas mal, en effet ! Vous avez un certain talent dans ce genre… Mais, dites-moi, croyez-vous que si je portais une moustache... vous savez une petite moustache noire comme celle à laquelle vous faites allusion dans votre article, cela changerait quelque chose à ma… comment dites-vous ? Physio… gno... mo… nie…

Je dus pâlir. Delbarre était un policier plus subtil que je ne l’avais imaginé. Il avait parfaitement buté sur l’obstacle. La moustache !

— Cela ne changerait absolument rien, répondis-je, très maîtresse de moi.

Alors, il se pencha de mon côté et, comme s’il eut craint qu’on l’entendît, me murmura dans un souffle :

— Allons, dites-moi pourquoi il jouait du piano ?

— Que voulez-vous insinuer ? balbutiai-je. Vous savez bien que j’ignore tout…

Il se leva brusquement et me saisit le poignet. Ses yeux s’attachaient aux miens. Sa voix se fit dure, brutale. Il me secoua assez rudement :

— Allons, dis-moi pourquoi tu l’as tué ? Assez duré la comédie, ma petite… On ne se paie pas éternellement la tête de Delbarre… J’ai été patient. Maintenant, à toi de raconter…

— Mais vous êtes fou ! bredouillai-je, éperdue de terreur. C’est odieux ! Je suis innocente, vous le savez bien…

— Je l’ai cru, en effet, au début. Peut-être même le croirais-je encore si tu ne t’étais vendue toi-même dans cet article, comment aurais-tu imaginé qu’il pouvait porter des moustaches « swing » ? Qu’il était trafiquant de drogues, de femmes…

— Simple suggestion, je vous assure… Je ne connais nullement cet individu. Je ne l’ai jamais vu.

— Et celui-là non plus ? s’écria-t-il en tirant de sa poche une photographie qu’il me mit sous les yeux.

Je regardai emplie d’horreur. C’était lui… lui, le pianiste mystérieux ; mais dont la lèvre s’ornait précisément de cette moustache noire… de cette moustache noire avec laquelle je le revoyais à Casablanca, le soir où, dans une folle imprudence, je m’étais confiée à lui.

Il y avait un peu plus d’un an de cela… J’avais été envoyée par le journal pour effectuer un reportage.

Entre camarades, nous avions un peu trop abusé de la bonne chère et des vins capiteux. Je n’avais plus toute ma lucidité. Nous fûmes, en bande joyeuse, visiter quelques boîtes de la ville. C’est là que je fis sa connaissance… Ne sachant plus ce que je faisais, je l’écoutai. Il finit de me griser. J’étais inconsciente… Le lendemain, j’eus horreur de moi… mais il était trop tard…

Pourquoi chercha-t-il ensuite à me revoir ? Je l’ignore… Il m’écrivit plusieurs fois, mais sans que jamais je répondisse. Cet homme était devenu pour moi un danger constant… Une obsession. Je suis fiancée… Paul est officier de marine… En ce moment, il navigue et nous devons nous marier à son retour, dans trois mois…

Il y a quelques jours, sortant du journal, je me trouvai face à face avec cet homme exécré… J’en éprouvai une frayeur telle que je poussai un cri. Sans doute eut-il peur d’un esclandre car il disparut aussitôt. À dater de ce moment, mon existence devint une perpétuelle angoisse, un calvaire… Pourtant, ne le revoyant plus, je pensai qu’il avait heureusement disparu…

Le soir du crime, à l’instant où j’ouvrais ma porte, je crus défaillir… Il était là, dans l’entrebâillement… Je voulus refermer ; mais il s’interposa avec force, entra malgré ma résistance…

Une peur atroce m’envahit. Je me réfugiai dans mon studio. Il m’y suivit en ricanant.

— Que me voulez-vous ? dis-je enfin. De l’argent ? Combien ? Dites... mais disparaissez…

— De l’argent ! répondit-il… Je n’en ai pas besoin de ton argent… J’en ai plus que toi… C’est toi que je veux… Depuis que je t’ai eue là-bas, je ne pense qu’à toi… Il faut que tu me suives, je suis venu pour cela…

— Vous êtes fou, m’écriai-je… Partez, sinon j’appelle la police…

— Prends garde, ajouta-t-il menaçant, en me saisissant par le bras… Tu ne connais pas Rodriguez… Quand il a dit « Je veux », rien ne lui résiste… Toi pas plus qu’une autre, tu m’entends ! Et tu me suivras, sinon je raconte partout…

— Taisez-vous, fis-je… C’est un honteux chantage.

— Chantage ou non… Je le dirai…

Et croisant les mains derrière son dos, il pivota sur les talons et s’en fut d’un pas désinvolte regarder par la fenêtre. Il me tournait le dos. Sans plus réfléchir aux conséquences de mon acte, mon geste fut plus prompt que ma pensée… À portée de ma main se trouvait cette panoplie… Je saisis la hache et je frappai… Il s’écroula sans un cri…

Je fus alors effrayée de mon acte. Je venais de tuer un homme ! On allait m’accuser… Alors je résolus d’essayer de donner le change ; de faire croire à un drame mystérieux. Je traînai le corps jusqu’au piano. Après des efforts terribles, je parvins à l’asseoir sur la banquette, les mains posées sur le clavier… Je jetai la hache auprès de lui… J’allai tirer le verrou de la porte de la cuisine pour faire croire à une effraction par cette entrée, puis j’enlevai son portefeuille et tous papiers susceptibles de dévoiler son identité et j’allai les brûler dans la chaudière du journal, sans être vue.

À partir du moment où j’étais rentrée chez moi il m’avait fallu jouer un jeu serré contre l’inspecteur. Si j’avais perdu à ce jeu terrible, c’était la faute de mon métier, de cette sorte d’hypnose dans laquelle nous plonge une feuille blanche, nous autres écrivains.

Maintenant, tout était fini.

Une immense lassitude m’envahit :

— Arrêtez-moi, inspecteur… Je vous ai tout dit… Je suis une criminelle.

Sans un mot, il m’avait écouté. Aucune impression ne se reflétait sur son visage impassible.

Enfin, il poussa un soupir et se leva :

— Je suis obligé de faire mon devoir, conclut-il, c’est-à-dire de vous remettre entre les mains de la Justice… Il y a eu crime, il faut donc un jugement… mais pour les cas de légitime défense le jury prévoit habituellement l’acquittement.

Je le considérai, effarée, pensant qu’il plaisantait sinistrement.

— Je parle sérieusement, reprit-il, comprenant mon regard… Je crois pouvoir vous assurer que cette affaire ne comportera pour vous d’autres tracas que son mauvais souvenir… Car, à mon tour je dois vous faire une confidence : l’homme que vous avez tué est un des plus dangereux aventuriers d’Afrique du Nord, recherché par un peu toutes les polices du continent pour trafics divers : haschich, coco, traite de blanches, etc… et autres crimes tout aussi crapuleux… Si bien qu’en réalité, c’est plutôt un remerciement que la Cour devrait vous adresser… non sans vous recommander d’être à l’avenir un peu plus circonspecte dans vos relations… éphémères… Alors, continua-t-il, ce type ne jouait vraiment pas du piano… Parce que, voyez-vous, j’avais remarqué qu’il ne devait pas savoir en jouer… Un vrai pianiste ne garde pas les mains en dedans… Seulement, quand vous terminerez votre confession et que « Le Soir » publiera votre roman policier vécu, vous en aurez au moins le titre tout trouvé.

— Je ne vois pas trop.

— « Pourquoi le mort jouait-il du piano ? » Je suis sûr que ça intriguera le lecteur.

 

FIN

 


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

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Ebooks libres et gratuits – Bibliothèque numérique romande – Google Groupes

en février 2021.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Isabelle, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Moran, Nicole, Pourquoi le mort jouait-il du piano ? roman complet inédit, Paris, Société parisienne d’Édition, 1944. D’autres éditions ont pu être consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, 178/365 – Piano, a été prise par Kim Siever le 18.11.2008.

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