Isabelle de Montolieu

LES CHÂTEAUX SUISSES
(tome 2)

Anciennes anecdotes et chroniques
Illustrations : H. Van Muyden

1816

édité par la

bibliothèque numérique romande

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Table des matières

 

Le roi Lothaire et son chevalier Arthus. 3

Le château de Montricher. 86

Le château des Clées. 127

ERDELINDE  HISTOIRE VÉRITABLE.. 136

Le château de Weissenbourg. 158

ANCIENNE TRADITION.. 165

Le château de Grandson. 187

Ce livre numérique. 235

 

Le roi Lothaire et son chevalier Arthus.

Figure 1. Son père lui avait laissé des guerres à soutenir.

Lothaire, fils de Louis IV, dit d’Outre-Mer, et de Gerberge de Saxe, régnait alors en France. Ce prince était monté sur le trône à l’âge de quinze ans. Il déploya, dans des circonstances difficiles, des vertus et du courage ; mais il manquait de cette énergie, de cette fermeté tout aussi nécessaire aux rois. Son père, mort à Reims des suites d’une chute de cheval, lui avait laissé des guerres à soutenir contre plusieurs de ses grands vassaux, qui lui refusaient leur hommage-lige. Guillaume, comte de Poitiers, et Armand, comte de Flandres, l’occupèrent tour à tour. Il voulut aussi reprendre la Normandie aux Bretons, et fut repoussé. Quelquefois vainqueur, plus souvent vaincu, il s’était trouvé réduit aux seules villes de Paris et de Laon, où il avait été sacré. L’empereur d’Allemagne, Othon II, profita de ce moment malheureux pour s’emparer de la Lorraine qu’il donna à Charles, frère puîné de Lothaire, sous la condition d’être vassal de l’empire. Tous les Français, indignés contre Othon et contre Charles, se rallièrent à Lothaire. Il se mit à leur tête, alla combattre Othon, fit le siège d’Aix-la-Chapelle, soumit cette ville et défit sous ses murs l’armée de Charles, qui prenait alors le titre de roi de Lorraine. Mais l’empereur Othon, pour venger son protégé, rassembla une armée de soixante mille hommes, à la tête desquels il entra en France, saccagea la Champagne et s’avança jusqu’à Paris.

Telle était la situation de la France et du jeune roi Lothaire, au moment où Arthus quitta le château de Vufflens. Plus d’un motif l’entraînait auprès de ce malheureux monarque, dont Grimoald et Raymond lui avaient souvent parlé. Le duc Azzoni, père de Grimoald, avait été très en faveur à la cour de Louis IV, et Grimoald, malgré son établissement dans la Transjurane, avait conservé de l’attachement pour le pays où il avait été élevé. Il disait souvent à son jeune protégé que, du moment où il aurait l’âge requis, il l’enverrait auprès de Lothaire, qui, à sa recommandation, le créerait chevalier. Il lui parlait aussi du comte Thibaut de Melun, qui avait été son ami, son frère d’armes, et qui protégerait sûrement son fils adoptif. L’accident qui causa sa mort ne lui laissa pas le temps de suivre ses projets ; mais Arthus ne s’en crut pas moins obligé d’obéir à son protecteur, lors même qu’il n’existait plus, et d’aller chercher la gloire et la fortune auprès d’un roi opprimé et cependant valeureux, qui l’intéressait vivement.

On se rappelle que, quelques heures avant d’expirer, Grimoald se fit donner son épée. Il ne pouvait plus parler, mais il la présenta au jeune homme avec un regard expressif, quoiqu’à demi couvert des ombres de la mort. À la garde de cette épée était attachée une petite clef d’or ; on l’avait en vain essayée à toutes les serrures des cassettes, tiroirs, aumônières appartenant au dit seigneur ; chacune avait la sienne, et la petite clef d’or n’allait nulle part. On la regardait donc comme un ornement, et elle resta suspendue à l’épée, sur la lame de laquelle étaient gravés les noms de Thibaut et de Grimoald.

C’est un usage général, entre les frères d’armes, de marquer ainsi leurs armes, et l’épée de Thibaut de Melun devait porter la même inscription. Arthus espéra qu’à défaut d’une lettre de Grimoald, ce fer pourrait lui servir de passeport et d’introducteur auprès du comte. Il l’emporta donc, suspendu au baudrier brodé par Isaure. Sur son casque flottait le panache de plumes vertes que Gizèle lui avait donné ; c’était la couleur favorite de la jeune fille, et par conséquent, celle qu’Arthus avait adoptée. Son écharpe, de la même nuance, était un don de sa bonne mère ; elle avait caché dans les plis ses joyaux et des pièces d’or.

C’est ainsi accoutré qu’il vint rejoindre Isaure sous le chêne, et qu’il lui fit ses adieux. « Tu seras mariée à quelque baron quand je reviendrai, lui dit-il, et gare à lui, s’il ne rend pas mon Isaure aussi heureuse qu’elle mérite de l’être ! » Elle secoua la tête en souriant, quoique son visage fût baigné de larmes.

— Garde ta valeur pour une autre occasion, lui dit-elle ; aucun baron, je t’en assure, n’aura le pouvoir de faire mon bonheur ou mon malheur. Je n’aurai point d’autre chagrin que celui que me causera ton absence, et c’est ton retour qui doit me rendre heureuse.

— Gizèle, dit Arthus avec tristesse, pensera-t-elle comme toi ? Saura-t-elle et voudra-t-elle se conserver à son Arthus ? Hélas ! je n’ose l’espérer.

— Je te le promets, s’écrie Isaure ; je ne veux quitter ni Gizèle, ni ta mère. Reviens brave et fidèle ; tu me retrouveras soignant Élise et parlant de toi à Gizèle. Ah ! je saurai bien l’empêcher de t’oublier ; mais son cœur sera bien plus éloquent que mes discours, et le mien… cher… cher frère… Elle ne put achever ; elle fondit en larmes, reçut le dernier embrassement, le dernier adieu de cet ami si cher, elle le vit s’élancer sur son coursier, qui partit au grand galop. Arthus avait l’âme navrée, mais l’espérance soutenait son courage.

Figure 2. Laon, porte d’Ardon et remparts.

Il prit le chemin de Laon, où résidait Lothaire, en pensant qu’il y rencontrerait sans doute son sénéchal, le comte de Melun. Arthus trouva les habitants de cette ville plongés dans la consternation. Lothaire était parti à la tête de ses nobles et de ses gens d’armes pour l’expédition d’Aix-la-Chapelle. Elle lui avait réussi, mais plusieurs seigneurs y avaient perdu la vie, et il apprit avec douleur que le comte de Melun était du nombre. Loin d’en être abattu, son courage en prit une nouvelle énergie ; privé de son unique protecteur, il résolut de ne rien devoir qu’à lui-même. Othon, à la tête d’une formidable armée, s’avançait à grands pas, et sans doute il voulait traiter la malheureuse cité de Laon comme la Champagne, qu’il avait cruellement ravagée. Tous les hommes en état de porter les armes avaient suivi le roi, et on ne songeait pas même à la possibilité de se défendre. En vain, Arthus cherchait à ranimer le courage des habitants craintifs et peu aguerris. Des vieillards, des adolescents, quelques bourgeois timides qui n’avaient jamais porté les armes, offraient en effet une faible ressource ; mais la citadelle, bâtie par Clovis, avait encore une garnison assez considérable. Arthus alla offrir ses services au commandant, se désignant seulement sous le nom de Poursuivant de gloire. Il trouva ce commandant et ses soldats assez découragés. Les rapides succès de l’empereur les effrayaient. Ils ne croyaient pas qu’il fût possible de résister à une armée aussi nombreuse. Arthus les ranima, leur fit sentir l’avantage de leur position située sur une montagne escarpée. Il combina tous les moyens de défense. Son courage en inspira à toute la troupe, et lorsque Othon se présenta pour faire le siège de la citadelle, il trouva une résistance à laquelle il était loin de s’attendre. Il redoubla ses efforts. Toutes les machines de guerre, en usage alors, furent employées. Arthus s’y était attendu, et rendit ces moyens inutiles. Les soldats, dirigés, et souvent soutenus par lui, réparaient les brèches à mesure qu’elles étaient ouvertes. On élevait de nouveaux murs derrière ceux qui s’écroulaient, et dont les assiégés eux-mêmes hâtaient la chute pour écraser leurs ennemis. Le commandant de la citadelle fut blessé mortellement ; avant d’expirer, il remit le commandement au jeune héros, qu’il regardait comme un dieu venu au secours de Lothaire. La garnison entière avait la même idée ; sa jeunesse, sa belle figure, le faisaient en effet ressembler au dieu des combats. Tous jurèrent de périr plutôt que de se rendre. L’hiver qui s’avançait fut très rigoureux. Arthus s’aperçut que les assaillants souffraient de l’excès du froid, et, profitant avec habileté d’une nuit où la neige tombait en abondance, il fit une sortie dans laquelle il détruisit toutes les machines élevées contre la place, et jeta une telle épouvante dans l’armée ennemie, qu’elle se retira en déroute, et fut poursuivie par la petite armée jusqu’à la rivière d’Aisne, grossie par les pluies et les neiges. Les fuyards voulurent la traverser ; mais plus de la moitié périrent ou furent taillés en pièces par deux cents guerriers de la citadelle de Laon, commandés par l’invincible Arthus. Othon s’échappa comme par miracle, et rassemblant les restes de son armée, il crut encore, en renonçant à ses projets sur Laon et Paris, pouvoir au moins reprendre la ville d’Aix-la-Chapelle et conserver la Lorraine. Mais il ne suffisait pas à Arthus d’avoir délivré la France de ce terrible ennemi, il aspirait encore à rejoindre le roi et à l’aider à recouvrer tout ce qu’il avait perdu. Les soldats de Laon l’auraient suivi au bout du monde ; il leur persuada facilement qu’il fallait profiter de leur victoire et la rendre complète en forçant l’empereur à faire une paix honorable, et à restituer à Lothaire la belle province qu’il lui avait si perfidement enlevée. « Allons, mes amis, leur dit-il, qu’il nous trouve encore prêts à le combattre ; et, par une marche forcée et rapide, réunissons-nous à notre roi. »

Il s’élance dans la rivière, la traverse, suivi des siens, et, prenant un détour, ils arrivent au camp de Lothaire et lui apprennent ce qui vient de se passer. Les soldats et les officiers de sa petite armée élèvent jusqu’aux nues la valeur et l’habileté de leur jeune commandant, et s’écrient que, l’ayant à leur tête, ils seront invincibles. Arthus parle peu, mais promet à Lothaire une fidélité à toute épreuve, et l’engage à aller au-devant de l’empereur et à le combattre.

Quoique Othon eût perdu une partie de son armée sous les murs de Laon et au passage de l’Aisne, ce qui lui restait de troupes était bien plus considérable que les forces de Lothaire ; mais le roi avait Arthus, et Arthus seul valait une armée. Commandé par lui, chaque soldat se croyait sûr de vaincre ; tous demandent à marcher sous ses ordres pour attaquer l’empereur.

Ce fut dans les Ardennes que les deux armées se rencontrèrent. Celle du roi de France, sous les ordres d’Arthus, fit des prodiges et remporta une victoire complète. Lothaire se battit en brave, et le modeste général lui laissa tout l’honneur de la victoire, que ce roi rendit inutile par une faiblesse impardonnable. Othon, entièrement vaincu, parla de paix, et l’aurait faite à toutes les conditions que le vainqueur aurait voulu lui imposer ; mais Lothaire, subjugué par l’ascendant de son oncle[1], consentit à lui laisser la Lorraine, sous la seule condition de la tenir en fief de la couronne de France. Quel ne fut pas l’étonnement, l’indignation des Français ! Cette belle province, achetée au prix de leur sang, était cédée à l’ennemi qu’ils avaient vaincu, et qui se fût trouvé trop heureux de la rendre si on l’avait exigé. Arthus, consterné, ne savait comment excuser le roi, qu’il venait de servir avec tant de courage. La révolte devint générale ; on parla d’arrêter Lothaire, de l’obliger à abdiquer, et peut-être même de lui ôter la vie. Mais Arthus, informé à temps de ces projets sinistres, conjura Lothaire de se reposer sur sa prudence et promit de le sauver. Arthus ne pouvait quitter l’armée, dont il était devenu l’idole, sans exciter des soupçons et augmenter les périls du malheureux souverain qu’il voulait soustraire au danger. Mais où le cacher ? Étranger en France, Arthus ne connaissait personne à qui il pût confier le secret d’une telle entreprise. Alibert, son écuyer, lui était entièrement dévoué ; il avait cette simplesse et cette fidélité qui caractérisaient alors les habitants des bords du Léman. « Alibert, lui dit Arthus, je te confie bien plus que ma vie ; sauve, aux dépens de la tienne, l’auguste dépôt que je remets entre tes mains ; conduis le roi au village de Vufflens, et qu’il trouve chez ma mère repos, protection et sûreté. S’il plaît à Dieu de bénir mes soins, il recouvrera bientôt son trône. Mais il faut qu’Élise même ignore le nom et le rang de son hôte. Tu lui diras seulement, ainsi qu’à Isaure, que c’est un ami malheureux que je leur confie, et qui m’est plus cher que la vie. Lorsque je croirai pouvoir le faire revenir sans danger, je t’enverrai la clef d’or suspendue à mon épée ; tu sauras ce que cela veut dire et tu ramèneras le monarque. » Tombant ensuite aux pieds de Lothaire, il le conjure d’épargner un crime à ses sujets, et d’accepter l’humble asile qu’il lui offre. « Mon bonheur aurait été de vous y conduire moi-même, lui dit-il, et d’adoucir pour vous ce temps d’exil ; mais je suis banni des lieux où je vous envoie. J’ai juré de n’y reparaître que couvert de gloire, et je n’ai rien fait encore, puisque le roi que je sers est en danger. Je reste donc où je puis vous être utile, et vous confie à des amis dont je suis sûr comme de moi-même. Partez, sire, dérobez votre auguste tête aux périls qui la menacent, et quoi que vous entendiez dire, fiez-vous au Poursuivant de gloire ; il ne croira l’avoir acquise que lorsqu’il vous aura replacé sur le trône qui vous appartient. » Il baise avec respect la main du roi, qui se jette dans ses bras. — Qui es-tu donc ? lui demanda-t-il, toi qui viens à mon secours, comme un envoyé du ciel ?

— Je ne suis qu’un obscur mortel, répond Arthus, dont le nom inconnu ne vous dirait rien ; c’est en vous sauvant que je veux lui donner quelque éclat ; et peut-être un jour je vous devrai le bonheur de ma vie.

— Quelle est cette Isaure auprès de qui tu m’envoies ? lui demanda le roi ; est-ce ta femme ? est-ce ta sœur ?

— C’est plus encore, sire ; c’est mon amie ; c’est un ange sous la forme d’une jeune fille, et, près d’elle, je sais que vous ne serez pas malheureux.

Il presse le départ. Lothaire, sous la simple armure d’un soldat, et sous le nom d’Adelstan, qui était celui de son aïeul, le roi d’Angleterre[2], suit Alibert, fier de la confiance qu’on lui témoigne et de la commission dont il est chargé. La nuit les favorise ; ils sortent du camp.

À peine fit-il jour, que des gardes entrent en foule sous la tente du roi pour l’arrêter. Ne le trouvant pas, leur mécontentement se manifeste. Bientôt la nouvelle de sa fuite se répand dans l’armée. Les plus exaspérés sont fâchés que leur victime leur échappe ; mais bientôt ils regardent son départ comme une abdication volontaire. On se rassemble, on s’agite sur ce qu’il y a de mieux à faire ; et toutes les voix s’accordent pour offrir la couronne au héros dont la valeur l’a défendue, et qui saura lui rendre sa gloire. — Il reprendra la Lorraine, s’écrièrent les soldats, cette Lorraine que Lothaire a si lâchement abandonnée. Les comtes de Poitiers et de Flandre seront obligés de plier devant notre armée et devant notre roi victorieux. Dis-nous ton nom, jeune héros ; qu’il soit proclamé dans toute la France, et devienne la souche d’une race illustre de souverains, braves comme toi. Alors nous ne craindrons plus ni empereur, ni la fière Angleterre ; tu reprendras la Normandie, où Lothaire a échoué, et, conduits par toi, nous ferons la conquête du monde, si nous voulons l’entreprendre. Dis ton nom, il sera désormais celui de tous nos rois, et nous y joindrons pour toi celui d’Invincible. — Ton nom ? ton nom ? répète-t-on de tous côtés avec acclamation. En vain, il veut s’en défendre ; il est entouré, placé et élevé sur le pavois, et sommé de répondre aux vœux du peuple et de l’armée. Il prend la parole :

« Mon nom est Arthus, et ce nom obscur n’est pas digne de… » On ne le laissa pas achever ; mille voix répètent : Vive Arthus premier ! Vive notre roi Arthus ! Il laisse passer ce premier moment d’effervescence, et paraît même y être sensible ; il demande et obtient, enfin, de parler à la foule innombrable qui le presse et l’entoure.

« Français ! dit-il avec force, que faites-vous et que demandez-vous de moi ? Né dans la Transjurane, au delà des monts qui vous séparent d’elle, à peine oserais-je me dire votre compatriote ; comment serais-je votre roi ? Non ! les Français ne doivent être gouvernés que par un fils de France, que par un monarque né au milieu d’eux, et qui soit leur frère avant d’être leur souverain. »

Ici un murmure général se fait entendre. Les soldats s’écrient : « Arthus ! Arthus ! point d’autre roi que le chef qui nous conduit à la victoire. » D’autres s’élevaient et demandaient, au refus d’Arthus, que la couronne fût donnée à Charles, frère de Lothaire, qui, déjà, portait le titre de roi de Lorraine. L’agitation croissait ; ce parti pouvait s’augmenter et livrer la France entière aux horreurs de la guerre civile. Arthus comprit que ce n’était pas le moment de parler de Lothaire, mais que, pour conserver le trône au roi légitime, il devait, pour un temps, feindre de l’accepter, et profiter de sa prépondérance sur l’armée. En l’abandonnant, on se serait jeté du côté de Charles ; et c’est ce qu’il voulait éviter. Content d’avoir mis Lothaire en sûreté, et de savoir où le trouver dès qu’il aurait disposé les esprits en sa faveur, après quelques instants de réflexion, il eut l’air de céder aux vœux de l’armée. — Non, mes braves compagnons d’armes ! s’écria-t-il, non, vous n’aurez pas un refus de celui qui n’en éprouva point lorsqu’il voulut vous engager dans un combat inégal, où tous pouvaient périr victimes de leur témérité. Je serai encore votre chef, je veux encore vous conduire à la victoire, et regagner ce qu’une honteuse paix vous a fait perdre. La fuite du roi rompt le traité. Demain Othon saura que les hostilités recommencent, et qu’aucun Français ne posera les armes, que la Lorraine ne soit réunie à la couronne de France.

— Et sous la domination d’Arthus premier ! s’écrièrent les soldats ; c’est sous ses ordres que nous voulons marcher à l’ennemi, et nous demandons qu’il soit sacré dès demain.

— Moi, dit Arthus, je ne veux l’être que lorsque j’aurai rendu à la France la belle province qu’on lui enlève ; que du moins cette brillante conquête me donne à mes propres yeux quelques droits à un titre dont ma naissance obscure devait m’éloigner à jamais. Français ! lorsque la Lorraine, la Flandre et le Poitou seront soumis, votre chef vous demandera la récompense qu’il croira mériter de vous. Que parlez-vous encore de sacre et de fêtes, quand l’empereur, encore maître de la Lorraine, jouit de ce qu’il vous enlève par la ruse, et que nous saurons lui reprendre par la force. Mais ne lui laissons pas le temps de rassembler de nouvelles troupes ; qu’aujourd’hui même il sache que le traité est rompu, et que, demain, l’armée soit disposée à m’obéir.

Les cris de Vive Arthus ! s’élevèrent de nouveau ; le jeune héros rentra dans sa tente, et se prépara au combat du lendemain. Nous ne dirons pas que ce fut avec calme, quoique la crainte n’entrât pour rien dans son agitation, et elle était très vive. Le talent militaire qui s’était développé chez lui l’étonnait lui-même ; ses succès flattaient son jeune orgueil. En si peu de temps, et à vingt et un ans, se voir choisi, par l’acclamation du peuple et de l’armée, pour souverain d’une grande nation ! Il le devait sans doute à sa bravoure, mais aussi à la faute que Lothaire avait faite ; et cette faute avait, aux yeux d’Arthus, une excuse si touchante !… Jusqu’au règne de Lothaire, les princes de France étaient toujours parvenus à la couronne, soit en régnant conjointement, soit en se partageant les provinces les plus considérables de ce beau pays. Les discussions entre les frères souverains, et les guerres interminables qui en étaient la suite, firent, enfin, adopter la loi de primogéniture ; le fils aîné succédait seul à son père, qui souvent même, l’associait au trône avant sa mort ; ainsi, malgré sa grande jeunesse, Lothaire avait été roi avec son père, trois ans avant la mort de ce dernier, Charles, son second fils, portait alors le titre de duc de Lorraine ; mais, égaré par son ambition, furieux d’être exclu du partage de la royauté, il avait sollicité les secours de l’empereur Othon, son oncle, lui promettant de faire hommage à l’empire de la Lorraine, s’il voulait l’aider à la conquérir et à l’ériger en royaume, ce qui avait eu lieu. Arthus pensait que Lothaire, en consentant à laisser à l’empereur la propriété de cette province, avait eu pour premier but de ne pas l’ôter à son frère. Sans doute, il avait eu tort, étant vainqueur, de consentir aussi facilement à perdre l’avantage de sa victoire et à démembrer son royaume ; mais ce tort était celui d’un bon cœur, et ne méritait pas une punition aussi sévère que celle dont ses sujets révoltés le menaçaient. Arthus, convaincu que la couronne appartenait au roi, et par droit de naissance, et parce que personne n’en était plus digne que lui, était décidé à la lui conserver par tous les moyens possibles : celui de gagner du temps et de l’employer à ramener les esprits en sa faveur, ou tout au moins la noblesse, et d’occuper l’armée, lui parut le meilleur. Le jour même, un parlementaire fut envoyé au camp d’Othon pour l’avertir, au nom de la nation française et du chef qu’elle s’était choisi, que la disparition du roi rendait nul le traité de paix auquel les Français n’avaient pas consenti, et à moins qu’il ne cédât la Lorraine, la guerre allait recommencer. La réponse de l’empereur fut celle qu’on devait en attendre. Il déclarait que si Lothaire avait, de quelque manière que ce fût, cessé de régner, son frère Charles héritait seul de ses droits ; qu’il ne connaissait point d’autre roi ou chef que lui, et que, non seulement pour la Lorraine, mais pour tout le royaume, il soutiendrait les droits légitimes de Charles, roi de Lorraine et de France ; mais en même temps, il proposait une trêve de trois mois, tant pour laisser passer l’hiver, que pour s’assurer de l’abandon ou de la mort de Lothaire. Othon avait encore un autre motif pour désirer cette trêve ; son armée et lui-même avaient besoin de quelque repos. Depuis le fatal passage de l’Aisne, il se sentait attaqué de la maladie à laquelle il succomba l’année suivante ; il voulait reprendre des forces avant d’entrer en campagne, et pouvoir se mettre en personne à la tête d’une nouvelle armée, plus forte que la précédente. Cette trêve convenait aussi aux projets d’Arthus, et elle fut acceptée.

Pendant ce temps, il ne resta pas oisif ; il ne cessa de représenter aux seigneurs et aux chevaliers combien il serait à désirer que Lothaire revînt pour renverser les prétentions de Charles, justes, sans doute, si Lothaire n’existait plus, mais qui mettraient la France sous la dépendance de l’empereur d’Allemagne, à qui Charles était entièrement dévoué. Ce dernier prince, d’ailleurs, ne possédait aucune des qualités qui pouvaient lui gagner le cœur des Français, tandis que Lothaire, jusqu’à ce malheureux traité qui lui avait aliéné son peuple, avait été le meilleur des souverains. Arthus rappelait sans cesse tout le bien qu’il avait fait, tout ce qu’on pouvait en attendre ; il exaltait ses vertus et son courage.

Les grands ne pouvaient comprendre cet excès de désintéressement dans un jeune homme devenu l’idole de l’armée, et qui, chaque jour, était sollicité de monter lui-même sur le trône. Cette conduite si singulière l’aurait fait soupçonner de quelque vue cachée, si elle avait été moins franche, moins soutenue ; mais son amabilité et les grâces de son extérieur, jointes à sa valeur, à sa modestie, lui avaient gagné tous les cœurs ; et s’il avait voulu régner, il aurait réuni presque tous les suffrages. Sans s’y refuser positivement, de crainte qu’on ne fît un autre choix, il alléguait un vœu qu’il avait fait de ne prendre le titre de roi qu’après avoir reconquis la Lorraine. « Lothaire, disait-il aux soldats, vous a déplu en la cédant ; celui qui vous la rendra doit seul régner sur vous, et j’ai le pressentiment que la campagne qui va s’ouvrir nous sera favorable. Mais pour nous tenir en haleine, je vous propose d’aller mettre à la raison le comte de Poitiers, qui profite de l’absence du roi et de l’inaction de l’armée pour reprendre les villes que Lothaire avait rendues à la France. Allons lui montrer que la nation entière connaît les droits de ses souverains, et saura les faire respecter. N’attaquez jamais les possessions de vos voisins, mais sachez conserver les vôtres. »

Les soldats lui répondent par un cri d’enthousiasme et de guerre. Il se met à leur tête, et, toujours suivi de la victoire, il repousse le comte de Poitiers jusque dans sa capitale, et reprend les villes d’Arras et de Douai, en obligeant le comte de Flandre à faire hommage à la France de ses États. Cette conquête augmenta encore l’amour des soldats pour leur brave chef, et leur désir de le couronner.

Cependant la trêve était expirée. La santé d’Othon s’étant momentanément améliorée, il rassembla de nouvelles forces, et rentra en France, laissant à Charles le soin de défendre la Lorraine. Il trouva Arthus prêt à le recevoir, et il y eut une sanglante et terrible bataille dans les plaines de la Champagne ; longtemps balancée, elle finit par être entièrement à l’avantage des Français. Un chevalier inconnu, secondé par Arthus, fit des prodiges de valeur. Par une manœuvre habile, il mit en déroute l’armée impériale, les Français restèrent maîtres du champ de bataille. Arthus lui-même rendit au chevalier inconnu la justice qu’il méritait, lorsqu’après l’action, mille voix s’élevèrent pour proclamer la gloire de l’invincible Arthus, et lui demander de tenir la promesse qu’il leur avait donnée d’être leur roi.

« Soldats ! s’écrie-t-il, je vous ai promis que le vainqueur d’Othon régnerait sur vous, et je vous présente le vaillant des vaillants. Celui qui a vaincu votre ennemi, et vous rend cette Lorraine tant regrettée, ce n’est pas moi, soldats ! c’est ce chevalier. J’ai combattu sous ses ordres, et je veux toujours les suivre. » Il détache alors le casque de l’inconnu placé à côté de lui, et toute l’armée reconnaît Lothaire. « Heureux Français ! continue Arthus, avec plus de force, oui, c’est votre roi, c’est votre père, qui vient, au milieu de ses enfants, réparer un instant d’erreur par la plus brillante victoire. Qui de vous refuserait de tomber à ses pieds ? Je vous l’ai conservé, ce bon roi, je vous le rends. Pour cela, sans doute, Arthus mérite une récompense, et je l’attends de vous, mes braves compagnons d’armes. Criez avec moi : Vive Lothaire ! Vive le petit-fils du grand Charlemagne ! Vive le roi des Français ! »

Figure 3. Oui, c’est votre roi.

Il dit et tombe aux pieds du roi, qui le relève et le serre dans ses bras, pendant que toutes les voix répètent ce cri d’amour et d’obéissance, ce cri de vive notre roi ! qui rallie bientôt tous les cœurs au monarque qui leur est rendu. Celui-ci demande à son tour la parole, et le plus profond silence succède aux bruyants transports ; on l’écoute avec respect, avec attendrissement. Il raconte en peu de mots comment Arthus, informé du danger qui le menaçait, l’en a préservé en l’envoyant dans une retraite sûre, et en le faisant revenir pour triompher avec lui. — Cher Arthus, lui dit-il, en lui présentant la main, sois mon frère d’armes et règne avec moi. Je ne veux de cette couronne que tu me rends que pour la partager avec toi. — Arthus, touché jusqu’aux larmes, baise cette main royale, et dit avec émotion : — Je n’accepte, sire, que le droit de vous consacrer mon existence et de devenir le plus dévoué de vos sujets. Votre précieuse vie ne doit plus être exposée ; vous devez vous conserver pour votre peuple. Jusqu’à ce que vous ayez un héritier, laissez-moi le soin de combattre et de vaincre vos ennemis. — Sois donc chef de mon armée, reprend Lothaire ; sois mon ami, comme tu as été mon soutien et mon défenseur. – Arthus s’incline devant le roi, puis élevant son glaive et se tournant du côté de l’armée : — Mes enfants, dit-il, nous saurons le défendre. Périssent tous ses ennemis, et vive, vive à jamais le roi Lothaire et sa postérité !… — Et notre brave chef Arthus, répondent les soldats. Vive Lothaire ! Vive Arthus ! Le roi lui-même répète ce dernier cri.

Ah ! quel moment pour notre jeune héros ! Combien il était plus grand, plus heureux que si, en obéissant à un moment d’enthousiasme populaire, il se fût élevé sur un trône usurpé !

Le roi Lothaire veut enfin entretenir l’ami dévoué qui l’a rétabli sur le trône. Réunis sous la tente d’Arthus, ils se livrent, l’un à la joie d’avoir réussi, et l’autre à sa reconnaissance. Lothaire, qu’Arthus avait engagé à venir, en lui envoyant sa petite clef d’or, n’était arrivé qu’au moment où la bataille commençait ; ils n’avaient pu se parler encore.

Avant de s’occuper de ce qui l’intéresse seul, Arthus raconte au roi tout ce qui s’est passé pendant son absence, la réponse d’Othon, les prétentions de Charles. Il le supplie, avec les plus vives instances, de se marier, pour laisser à la France un autre héritier qu’un prince conjuré contre elle. Avant ces derniers événements, il avait été question de l’unir à la princesse Emma, fille du roi d’Italie, et les premières négociations avaient eu lieu. Lothaire élude, renvoie au moment où une paix glorieuse et durable lui laissera le loisir de s’en occuper, et il ajoute, en soupirant, que la royauté lui serait odieuse si elle le forçait à un hymen qui ne serait pas du choix de son cœur. « Mais sois tranquille, Arthus, je ne trahirai ni l’amitié, ni la reconnaissance, et j’écouterai tes avis. »

Arthus est surpris de ce propos ; il garde quelques instants le silence ; puis il le rompt pour demander au roi s’il est satisfait de son séjour à Vufflens, et si sa mère et Isaure ont su adoucir son exil. Lothaire rougit. — Ta mère, dit-il, est la meilleure et la plus aimable des femmes ; elle m’a traité comme un fils, et ton Isaure comme un frère chéri. Je n’étais pour elles que ton ami ; mais ce titre me suffisait pour être comblé de leurs bontés. J’ai demeuré chez Élise caché à tous les yeux, excepté à ceux d’Alibert et d’Isaure. Ce temps, que tu appelles à tort un exil, a été le temps le plus heureux de ma vie, et ton souvenir, peut-être, m’ôtera à jamais tout espoir de bonheur.

— Comment, sire ?

— Arthus, mon cœur te sera ouvert ; ton dévouement le mérite, et ma confiance même sera un nouveau motif pour remplir mes devoirs. Tu n’as pu croire, Arthus, que je verrais tous les jours ton aimable, ta céleste Isaure, et que je la verrais avec indifférence. Je l’adore ; mais elle l’ignorerait encore, si l’excès de mon amour ne m’avait trahi malgré moi. Rien, rien de sa part n’a pu m’encourager, et cependant elle a su quel était mon rang. Mais Arthus est plus pour elle que tous les royaumes du monde, et en possédant son cœur, heureux, mille fois heureux, Arthus, tu possèdes bien plus qu’une couronne.

Arthus reste confondu. Isaure l’aimerait ? Isaure refuserait pour lui l’hommage d’un roi ? Non, non, Lothaire est dans l’erreur, et le cœur d’Isaure, ce cœur si sensible, n’éprouve pour l’amant avoué de Gizèle qu’une tendre amitié. Mais ne sait-il pas que chez elle, l’amitié a une expression si tendre, si animée, que Lothaire a pu s’y méprendre ? Il faut le tirer d’erreur ; il le doit sous tous les rapports, et il ne repousse pas même l’idée de voir sa chère Isaure sur le trône de France. Qui plus qu’elle mérite une couronne ? Qui pourrait rendre Lothaire plus heureux ? Elle n’est pas princesse, il est vrai ; mais le plus noble sang coule dans ses veines. Le duc Azzoni, père de Grimoald, descendait, par les femmes, d’un des nombreux enfants de Charlemagne ; et ce monarque lui-même avait donné l’exemple aux rois de n’écouter que son cœur dans le choix d’une épouse. Mais Arthus se défend de donner aucun conseil, et se contente de jurer foi de chevalier, sur son Dieu et son honneur, que le roi se trompe, et que jamais Isaure et lui n’ont eu d’autres sentiments l’un pour l’autre que ceux d’un frère et d’une sœur.

— Il faut te croire, dit Lothaire, mais je n’en suis pas plus heureux. Isaure a refusé mes vœux et l’offre de ma main. Ah ! s’il est vrai qu’elle n’ait pour toi que de la simple amitié, quel trésor d’amour trouvera dans son cœur celui qui saura le toucher ! Et j’ai eu lieu de croire que ce fortuné mortel existe. Isaure s’est troublée quand j’ai insisté pour savoir au moins si son cœur était libre ; elle ne m’a pas dit qu’il le fût, car Isaure ne mentira jamais. Elle ne t’a pas nommé, il est vrai ; mais à sa manière de parler de toi, au son de sa voix, à son regard, quand le nom d’Arthus était prononcé, j’ai cru, j’ai dû croire que tu étais cet heureux mortel. L’assurance que tu me donnes de n’être que son frère et son ami m’enchante sous un autre rapport. Je te dois ma couronne et ma vie, cher Arthus, et je ne puis m’acquitter qu’en te nommant mon frère. Sois l’époux de ma sœur Mathilde ; je te la donne. Elle t’apportera en dot le Lyonnais, et mon ami, mon libérateur fera, j’en suis sûr, le bonheur de ma sœur chérie.

Arthus attendri tombe aux pieds du roi et ne peut lui répondre que par des larmes… — Tu acceptes ce que je te propose ! lui dit Lothaire en l’embrassant. — Non, sire, non, mon roi bien-aimé, lui dit Arthus, je ne puis l’accepter ; le nom d’Arthus Raymond ne peut s’allier avec celui des souverains de la France. Fils d’un simple écuyer, je n’ai pas même un rang parmi la noblesse, et celui que vous voulez honorer de votre alliance fut banni du château de Vufflens pour avoir osé porter ses vœux sur la fille cadette de Grimoald et d’Ermance, la sœur d’Isaure, la charmante Gizèle. Isaure ne vous a-t-elle jamais parlé de Gizèle ? Pardon, sire, si j’ose vous interroger ; mais votre bonté m’encourage. Quand j’ai quitté Vufflens, Isaure promit que je ne serais pas oublié de sa jeune sœur. Pour elle seule, j’ai cherché à illustrer mon nom, et celui que Lothaire daigne appeler son ami ose à présent prétendre au titre de l’époux de Gizèle. Protégé par vous, sire, si j’ai conservé son cœur, j’ose tout espérer ; mais quand ma naissance me permettrait d’aspirer à la main de la princesse Mathilde, je ne pourrais lui offrir un cœur qui ne m’appartient plus. Lothaire soupira : — C’est le sort des rois, dit-il, d’être contrariés dans leurs désirs les plus chers.

Arthus alors parla d’un projet qu’il avait formé, d’unir la princesse de France au roi de la Transjurane, Conrad premier, surnommé le Pacifique. Ce roi, digne fils de Rodolphe et de Berthe, était adoré de ses sujets, qui désiraient lui voir un successeur. Il avait réuni la grande et la petite Bourgogne par un traité avec Hugues, comte d’Arles. Ce royaume était alors très considérable. Le Lyonnais, que la princesse de France apporterait en dot, touchait à ses frontières. Arthus fit sentir à Lothaire tout l’avantage d’une telle alliance et obtint enfin son aveu pour la négocier dès que les grands intérêts qui les occupaient alors, la conquête de la Lorraine et la paix avec Othon et avec Charles, seraient terminés.

Cet intéressant entretien se prolongea fort avant dans la nuit. Malgré les fatigues de la journée précédente, les deux héros ne pouvaient se séparer. Lothaire voulut plus de détails sur le sort de son ami, et sur les motifs qui l’avaient amené en France. « C’est sans doute mon heureuse étoile, ajouta-t-il ; mais dis-moi ce qui t’attachait à la destinée du roi des Français ? » Arthus lui raconta l’histoire de sa jeunesse, passée auprès de Grimoald, qui lui parlait sans cesse de Louis IV et de Lothaire. Le roi savait par Élise l’histoire de la captivité de la comtesse et de ses filles ; mais Isaure ne lui en avait point parlé, non plus que des sentiments d’Arthus pour Gizèle. Elle lui avait seulement montré sa jeune sœur, lorsqu’elle se promenait avec sa mère, et lui avait fait admirer sa charmante figure ; mais Lothaire n’avait d’yeux que pour Isaure ; il n’admirait qu’elle, ne comprenait pas qu’Arthus pût en adorer une autre, et ne se l’expliquait que par sa longue habitude de l’aimer comme une sœur. Quand Arthus, dans son récit, lui parla du comte de Melun, et de la petite clef d’or, Lothaire se frappa vivement le front : — Grand Dieu ! s’écria-t-il, comment ai-je pu l’oublier ! C’est toi, je n’en doute pas, de qui le comte de Melun, lorsqu’il fut blessé à l’attaque d’Aix-la-Chapelle, voulut me parler… il me remit une petite cassette fermée à clef : « C’est, me dit-il, un dépôt précieux qu’un ami m’a confié, et qui renferme un secret important pour une noble famille et pour la destinée d’un jeune homme. Pardon, sire, ajouta-il, si je ne m’explique pas davantage. Mon ami fut bien coupable et je veux ménager sa réputation. Il pourrait arriver tel événement qui rendrait inutile la découverte de ce secret ; la mort aussi peut le frapper à tout âge ; enfin, sire, j’ose vous supplier de garder cette cassette dans vos royales mains, où elle sera plus en sûreté que partout ailleurs. Celui qui viendra de la Transjurane demander Thibaut, comte de Melun, et qui sera muni d’une épée où mon nom et celui de mon ami sont gravés, et de la petite clef d’or de cette cassette, doit l’ouvrir en présence de votre majesté, qui donnera sa sanction aux papiers qu’elle renferme. J’y joins ce portefeuille cacheté. Si, d’ici à dix ans, personne ne s’est présenté avec la clef, votre majesté pourra faire de ce dépôt ce qu’elle jugera convenable.

Ainsi me parla mon sénéchal, continua Lothaire, et peu d’heures après il expira. La cassette et les papiers sont à Aix, dans mes archives. Ce que tu m’apprends de l’amitié de Grimoald et du comte de Melun, cette clef d’or que tu m’as envoyée à Vufflens, et que je rapporte, tout me dit que c’est toi que ces papiers intéressent.

— Et cette épée vous le confirmera, sire, dit Arthus en la lui présentant et lui faisant voir les deux noms, qui ne lui laissèrent aucun doute. Il demanda la permission d’aller à Aix chercher la cassette et les papiers ; Lothaire voulut y aller aussi pour se faire reconnaître en cette ville conquise, et dès le lendemain, accompagnés d’une suite nombreuse, ils se mirent en route. En cheminant à côté d’Arthus, le roi était inépuisable en questions sur les événements du château de Vufflens, sur ces quatre filles si longtemps victimes de la vanité de leur père. Arthus lui raconta leur histoire, l’aventure du tournoi et du chevalier de l’Ourse. Lothaire ramenait toujours l’entretien sur Isaure, il voulait savoir jusqu’au moindre détail de sa vie. — Quel preux a combattu pour elle au tournoi ? demanda-t-il, quelques chevaliers prétendent-ils à sa main ? — Arthus lui parlait avec plaisir de cette tendre amie ; il lui peignait cette âme si candide, si pure, si bienfaisante, et faisait en même temps l’éloge de celle qui l’avait élevée, de sa chère, de sa bonne mère.

Lothaire l’écoutait avec ravissement ; il conjura son ami de ne plus lui parler de la princesse d’Italie, et de sonder les sentiments et les dispositions d’Isaure. — Elle a positivement rejeté mes vœux, lui disait-il ; mais persuadé que c’était parce qu’elle t’aimait, je n’ai pas insisté. Peut-être qu’à présent, présentés par toi, ils seront mieux reçus. — En effet, Arthus ne pouvait croire qu’Isaure ne fût pas touchée de l’amour d’un prince jeune, aimable, et qui la placerait sur le trône. Il avait l’espoir que, lorsqu’il refusait pour lui-même la main de la princesse Mathilde et le don d’une des plus belles provinces, lorsqu’il replaçait le roi sur un trône qui lui était offert, on ne l’accuserait pas de vues intéressées, en donnant pour reine à la France sa sœur adoptive, Isaure, dont les ancêtres remontaient aux premiers temps de la monarchie, et dont le caractère promettait le bonheur à ses sujets. Arthus osait croire qu’un tel hymen aurait l’assentiment de la nation ; il sourit à l’espoir de ce brillant mariage pour sa chère Isaure, et se promit de ne plus contrarier le roi sur cet objet ; il cessa donc de lui parler de la princesse Emma.

Lothaire et son jeune ami arrivèrent à Aix-la-Chapelle, dans le palais que le roi avait occupé. On eut bientôt retrouvé le dépôt du comte de Melun ; la petite clef, que Lothaire avait encore, ouvrit la cassette à l’instant. Elle ne renfermait que des parchemins et quelques joyaux, entre autres un charmant portrait de femme autour duquel était écrit le nom d’Alicie Douglas, et un anneau nuptial sur lequel étaient gravés les noms de Renaud, duc Azzoni, et d’Alicie Douglas. Lothaire examina l’un et l’autre avec attention. — J’ai souvent, dans mon enfance, entendu parler de cette belle Alicie, dit-il à Arthus. Elle était dame d’honneur et favorite de ma grand’mère, la reine Ogine[3], princesse d’Angleterre, qui l’amena en France lorsqu’elle vint épouser Charles III. Le jeune duc Azzoni était allé représenter le roi, et chercher sa future épouse : sans doute il s’attacha à cette charmante Anglaise, dont Ogine regrettait la perte. Elle mourut la seconde année de son séjour en France. Voyons si ces écrits nous instruiront mieux.

Le parchemin renfermé dans la cassette était un contrat de mariage entre le duc Renaud, fils unique du duc Azzoni, et Alicie Douglas ; il ne manquait à cet acte que la signature du père de l’époux.

Ils passèrent ensuite à l’examen du portefeuille. Il renfermait plusieurs lettres du comte Grimoald, seigneur de Vufflens, au comte de Melun : la dernière, datée de trois ans avant sa mort, contenait ce qui suit :

 

Grimoald, seigneur de Vufflens, au comte Thibaut de Melun.

« Mon cher et féal ami, et frère d’armes,

» Ma main tremble en traçant des titres dont je me reconnais indigne, et que l’aveu que je vais vous en faire va peut-être anéantir. Les donnerez-vous encore à celui qui va s’accuser devant vous, comme au tribunal de sa conscience, d’avoir été traître et déloyal ? Oui, comte de Melun, celui que vous avez si longtemps appelé votre ami et votre frère, à qui vous croyez n’avoir à reprocher qu’une dureté de caractère que j’appelais une noble fierté, s’est rendu coupable de fautes bien plus graves ; puisse cet écrit en réparer une partie ! Il contiendra la vérité. Je jure, foi de chevalier, sur le saint nom de Dieu et sur le pommeau de mon épée, que le nommé Raymond, qui m’a toujours servi d’écuyer, que j’ai aimé comme un frère, est véritablement mon frère aîné, issu d’un mariage légitime entre le duc Renaud, notre père, fils unique du duc Azzoni, et la noble demoiselle Alicie Douglas, dame d’honneur de la reine Ogine, ainsi que je vais le raconter.

» Mon grand-père, le duc Azzoni, avait décidé depuis longtemps que son fils Renaud épouserait la fille de Geoffroi Grise-Gonelle, comte d’Anjou ; il ne voulut donc jamais consentir à son mariage avec Alicie Douglas, dont le duc Renaud était devenu amoureux lorsqu’il alla en Angleterre chercher la princesse Ogine. Le duc Azzoni envoya son fils à l’armée pour l’éloigner de celle qu’il aimait ; mais, avant de partir, le jeune duc l’épousa secrètement. Mon grand-père en fut instruit par la trahison d’un page chargé par la duchesse Alicie d’aller apprendre à son époux qu’elle venait de lui donner un fils.

» Le vieux duc, furieux, alla lui-même se saisir de cet enfant, qu’il plaça, sous le nom de Raymond, chez une nourrice. La frayeur, et plus encore le chagrin d’être privée de son fils, conduisirent en peu de temps la jeune mère au tombeau. Comme son mariage et ses couches étaient secrets, Alicie n’avait auprès d’elle que peu de gens, dont elle n’était pas même connue, et que le duc fit disparaître. La reine crut que sa favorite était morte de maladie et la regretta beaucoup. Le jeune duc Renaud, qui combattait alors contre Hugues, roi de la Bourgogne Cisjurane, ignora complètement qu’il eût été père. À son retour, il apprit avec désespoir la perte de son épouse, et, cependant, cédant à quelques considérations avantageuses, il s’unit, l’année suivante, à l’héritière d’Anjou, qui fut ma mère et celle de mon frère Adalbert. Mais il regretta toujours son Alicie, chercha la mort dans les combats, et périt avant que nous fussions sortis de l’enfance. Notre mère lui survécut peu de temps, et nous fûmes entièrement remis aux soins de notre grand-père, le duc Azzoni. Mon jeune frère Adalbert fut placé comme page à la cour de Rodolphe II, roi de la Transjurane ; il fut particulièrement attaché à la reine Berthe, et prit pour elle une passion insensée qui le priva de la raison. Moi, comme l’aîné, je restai auprès de mon aïeul à la cour de Louis d’Outre-Mer ; c’est là, mon cher Thibaut, que nous devînmes amis et frères d’armes. J’en avais un autre, cependant, mon inférieur en apparence, que j’aimais autant que j’étais capable d’aimer, et pour qui le sang me parlait sans doute, c’était Raymond, c’était mon frère aîné, inconnu de tout autre que de notre grand-père. Ce jeune homme, plus âgé que moi de deux ans, était élevé chez le vieux duc comme un de ses pages. Ce vieillard irascible ne voulait pas le reconnaître pour son petit-fils, mais il lui faisait donner une excellente éducation, et conservait avec soin tout ce qui pouvait prouver la légitimité de sa naissance, afin que, si la mort venait à frapper mon frère Adalbert et moi avant que nous eussions des héritiers, son nom ne périt point avec nous. Raymond partageait donc toutes mes études, et se distinguait par son habileté dans l’équitation et les armes. Il me sauva de plusieurs dangers auxquels ma témérité m’exposait ; et, quoique mon caractère violent à l’excès eût peu de rapport avec le sien, naturellement doux et sensible, il s’attacha fortement à moi, et me fut entièrement dévoué. Je suppliai mon aïeul de me le donner pour écuyer quand j’allai faire ma première campagne ; il y consentit, et me recommanda ce jeune homme, qu’il me dit être bien né. Quelques traits de ressemblance avec le duc, le soin qu’il en avait pris, et une sorte de mystère sur sa naissance, faisaient penser généralement qu’il était son fils naturel, ou celui de mon père. Je le crus aussi, et je ne l’en aimai que davantage ; il me jura, de son côté, un attachement inviolable ; il n’a cessé de m’en donner des preuves. Cachant mes torts, excusant mes défauts, se prêtant à tout ce que j’exigeais de lui, supportant mon humeur sans murmure, n’ayant d’autres volontés que les miennes, enfin, m’étant dévoué à la vie et à la mort, il ne m’a plus quitté un seul instant. Jamais chevalier n’eut un écuyer plus fidèle ; et j’ai payé tant d’attachement par une action infâme, en le privant des droits et de la fortune que lui donnait sa naissance, et en lui laissant ignorer quel lien nous unissait ! Je connus ce secret à la mort de mon grand-père. Avant d’expirer, il me confia ce que je viens de vous apprendre, et me laissa le maître de faire ce que je voudrais, en exigeant cependant ma promesse solennelle de ne pas laisser son nom sans postérité, et de rétablir Raymond dans ses droits, si je n’avais pas de fils. Passionné pour le métier de la guerre, méprisant l’amour, j’avais jusqu’alors repoussé toute idée de mariage. Le pauvre Adalbert, privé de la raison, était renfermé dans la tour du château de Vufflens ; c’était donc doublement mon devoir de rendre ses droits à notre aîné, dès qu’ils me furent connus. Je n’en eus pas le courage ; un instant même, j’eus l’odieuse pensée d’en anéantir les preuves. Un reste d’honneur me retint ; et c’est pour n’être plus tenté de les détruire que je les remets entre vos mains…

» Après la mort de mon grand-père, toujours suivi de Raymond, j’allai dans la Bourgogne Transjurane, à la cour de Rodolphe et de Berthe, pour veiller sur mon frère Adalbert ; il mourut peu de temps après, ainsi que Rodolphe. La reine Berthe, au bout de quelques années, épousa le roi de Lombardie et me donna, lors de son départ, le château de Vufflens et les terres qui en dépendent. Alors je me décidai à épouser la belle Ermance de Vergi, dans l’espoir d’avoir un héritier. Dès ce moment, il fut arrêté que mon frère aîné Raymond ignorerait sa naissance, et je lui défendis de se marier. Je le comblai cependant d’amitiés et de bienfaits, pour apaiser ma conscience ; il est moins mon écuyer, qu’un intime ami en qui (ce seul point excepté) j’ai une entière confiance. Cependant, mes torts envers lui augmentent avec les années et les circonstances, et, pour obéir aux ordres positifs de notre grand-père, il devrait, à présent, être rentré dans tous ses droits. Le ciel est juste ; il n’a pas béni mon union. Je n’ai pas eu de fils,… je n’ai plus d’épouse,… et Raymond, cent fois plus heureux dans son obscurité que moi dans mes grandeurs, s’est marié malgré ma défense. Il a un fils charmant ; mais je ne puis, Thibaut, non, je ne puis consentir à me déshonorer de mon vivant, par un aveu public de mes torts. Je les réparerai ; je veux adopter mon neveu. Ce jeune garçon donne les plus belles espérances : il rendra au nom d’Azzoni toute sa gloire, il saura un jour qu’il a, par sa naissance, le droit de le porter ; mais ce sera seulement lorsque j’aurai cessé de vivre. Je te fais le dépositaire de ce secret. Mon neveu, qui se nomme Arthus, sera digne à la fois de ce nom chevaleresque et de celui de ses nobles ancêtres. Il te portera lui-même un jour l’épée, où les noms de Thibaut et de Grimoald sont gravés, et la petite clef d’or qui ouvre la cassette que je t’envoie et qui renferme les papiers qui constatent la naissance d’Arthus. Cher Thibaut, protège sa jeunesse ; conduis-le toi-même dans le chemin de la gloire ; présente-le à ton roi, comme le descendant, le seul rejeton des nobles ducs Azzoni, et qu’il le reçoive au nombre de ses chevaliers. Mais jure-moi, par notre ancienne amitié, que tu ne découvriras ce secret à personne, avant qu’Arthus t’apporte et l’épée et la clef ; alors, si mon frère Raymond vit encore, ainsi que je l’espère, tu lui remettras cette lettre, et tous ensemble, vous prierez pour le repos de l’âme du coupable et repentant Grimoald, seigneur de Vufflens et fils puîné de Renaud, duc Azzoni. »

— Duc Azzoni, s’écria Lothaire, recevez mon salut et l’accolade de chevalier. Après tant de preuves de bravoure, vous n’avez pas besoin d’autre cérémonie.

Arthus mit un genou en terre ; le roi, après l’avoir embrassé, en prononçant la formule ordinaire aux réceptions de chevalier, le ceignit de son épée, fit le signe de croix sur sa tête, et le releva, en le saluant encore du titre de duc Azzoni.

Figure 4. Le roi prononça la formule de réception de chevalier.

Arthus était très ému ; il leva au ciel ses yeux mouillés de larmes. — Ô mon père, s’écria-t-il, toi qui vécus et mourus dans l’obscurité, du séjour de gloire que tu habites daigne jeter un regard sur ton fils ; inspire-lui les vertus de son état ! La première que tu me prescris sans doute est le pardon des injures ; mais qu’il est difficile de pardonner à celui qui t’a trompé si longtemps !… Cependant, il fut mon bienfaiteur ; il m’a donné en mourant le nom de fils, et ce titre m’interdit toute plainte. Oh ! combien je me reproche de n’être pas parti dès le trépas de Grimoald, pour remettre l’épée et la clef au comte de Melun ! Je l’aurais trouvé, et mon père, avant sa mort, aurait su quelle était sa naissance. Mais ce fut lui qui me retint ; abîmé de douleur par la perte de son maître, il avait besoin de m’avoir près de lui. Il l’aimait, il n’a pu lui survivre.

— Eh bien ! lui répondit Lothaire, ne vaut-il pas mieux qu’il ait ignoré combien ce Grimoald, tant aimé, avait été coupable envers lui ? Que de sentiments pénibles lui ont été épargnés ! Il a su que Grimoald te regardait comme son fils ; il a béni d’avance ton union avec Gizèle ; tranquille sur ton sort, il n’a éprouvé, au lieu de mépris et de courroux, qu’une tendre reconnaissance pour celui qu’il croyait ton bienfaiteur.

Arthus en convint ; il lut ensuite à haute voix la lettre que Grimoald avait écrite à son frère, si cruellement trahi. Elle était conçue en ces termes :

« Grimoald, fils puîné du duc Renaud Azzoni, à son frère aîné, Raymond, duc Azzoni.

» Tel est, mon frère, le titre que tu dois porter et qui t’appartient. Ô toi que j’ai toujours tendrement aimé, tout en usurpant tes titres et tes biens, pourras-tu me pardonner ? Dans ce moment encore où ma main trace ce pénible aveu, où je sens jusqu’au fond de l’âme la grandeur de mon crime, je veux le prolonger jusqu’à la fin de ma vie. Non, Raymond, je ne puis me résoudre à paraître encore plus coupable à tes yeux, à supporter ta juste indignation ; je ne l’ai déjà que trop méritée ! et peut-être enfin cesserais-tu de m’aimer. L’indulgence et l’amitié ont leur terme, et j’ai mis les tiennes à d’assez fortes épreuves. Tu me pardonneras, je le sais, quand j’aurai cessé de vivre ; la mort efface les fautes, et les miennes seront alors réparées. Tu rentreras dans tous les droits de ta naissance ; père d’un fils qui sera ta gloire, tu n’auras rien à regretter ! Le nouveau lustre que notre Arthus répandra sur notre nom effacera les crimes dont je l’ai flétri ! Qui les connaît mieux que toi ? Qui saura mieux oublier ceux qui te furent confiés ? Réparer et pardonner, voilà, mon cher Raymond, les devoirs et les jouissances que je laisse à ton cœur. Le mien, trop longtemps endurci, se ranime à cet espoir. Puisses-tu, ô mon frère, jouir encore bien des années de tout ce que je te rends ! et, je l’espère, le bonheur d’être père d’Arthus et de n’avoir rien à te reprocher prolongera ta vie. Les soucis dévorants, les désirs insensés, les espérances trompées, et, plus encore, les remords, semblables à la blessure d’un trait empoisonné, abrègeront la mienne. Déjà mes forces m’ont abandonné, je ne suis plus ce redoutable Grimoald qui faisait trembler tout ce qui l’approchait, et je tremble moi-même à la pensée d’avoir à rendre compte de mes actions. Ah ! sans la honte, plus forte encore que tout ce que j’éprouve, je me dépouillerais à l’instant de ces titres, de ces biens qui ne m’ont jamais rendu heureux, pour les donner à leur légitime possesseur. Je réparerais des torts bien plus grands encore. Mais comment soutenir la présence de ceux que j’outrageai ? comment dire à Ermance : Je t’ai trompée même en t’épousant ; à ces enfants rejetés dès leur naissance : Je ne vous laisse que la pitié de mon frère si longtemps méconnu ! Non, je ne le puis ! Mais je le connais, ce frère ; il sera le soutien de ma famille. Mes enfants seront les siens ; ma femme, une sœur chérie. Il leur apprendra même à ne pas haïr ma mémoire ; et cette assurance me rend plus tranquille. »

De retour au camp, Arthus fut présenté par le roi aux chevaliers et à l’armée, comme le fils et l’héritier du duc Azzoni. Ce dernier déclara cependant qu’en reprenant le nom de ses ancêtres, il n’avait nulle prétention aux biens laissés par Grimoald. La demoiselle de Vergi l’avait épousé comme étant le possesseur des propriétés de cette noble famille. La terre de Vufflens était un don de la reine Berthe, qui ne pouvait regarder que celui à qui elle l’avait fait. — Heureux, dit-il à Lothaire, si Ermance veut à présent m’accorder la main de sa fille Gizèle ! et j’ose l’espérer, quand elle connaîtra les liens qui nous unissent, et l’amitié que mon roi veut bien m’accorder… — Dis sa reconnaissance pour tout ce que tu as fait pour lui ! s’écria Lothaire ; la dame de Vufflens l’apprendra par moi-même ; elle saura qu’elle seule peut acquitter ce que je dois à mon chevalier. Elle saura aussi, lorsque tu auras obtenu l’aveu d’Isaure, que je n’aspire qu’à la nommer ma mère, et que le plus beau jour de ma vie sera celui où je poserai la couronne sur le front de sa fille, où je pourrai appeler Arthus mon frère. Mais pour que je sois heureux, il faut que le don libre du cœur d’Isaure précède celui de sa main. Je sais que mon rang n’entrera pour rien dans sa décision, son âme est au-dessus de toutes les grandeurs, et sa seule ambition est de faire le bonheur de ceux qu’elle aime. Pars donc, mon cher Arthus ; va la supplier de faire le mien et celui de mes sujets ; occupe-toi aussi de ma sœur. Puisque tu n’as plus un cœur à lui donner, je la verrai avec plaisir régner sur la Transjurane et devenir l’épouse de Conrad.

Arthus, pressé d’apprendre à Élise qu’elle était veuve et mère d’un duc Azzoni, impatient de revoir Gizèle, aurait voulu partir le lendemain ; Lothaire ne le désirait pas moins ; mais des intérêts trop grands en différèrent le moment. Ces événements appartiennent à l’histoire assez embrouillée de ces temps reculés, et nous n’en parlerons ici que très brièvement. L’empereur Othon mourut au moment où il traitait de la paix à des conditions honorables pour la France, à laquelle il rendait la Lorraine. Othon III, son successeur, rompit ce traité ; il fallut reprendre les armes pour le repousser. Lothaire, ou plutôt son général Arthus, qui conduisait les armées françaises, fut encore victorieux ; et après plusieurs actions mémorables, qui ajoutèrent à la gloire du jeune duc Azzoni, on signa la paix à Aix-la-Chapelle, et Arthus fut enfin libre d’aller où son cœur et les intérêts de Lothaire l’appelaient. Il partit pour la Transjurane, accompagné seulement d’Alibert, et porteur des lettres du roi pour Ermance et pour Isaure. Avec quelle émotion, lorsqu’il fut au-dessus du mont Jura, ses regards s’arrêtèrent sur ce beau pays qu’il avait quitté plein de sentiments douloureux ! À peine deux années s’étaient écoulées : quel changement dans son sort ! Le simple fils d’un écuyer rejeté, renvoyé, revenait couvert de gloire ; seul rejeton d’une famille illustre, ami et même protecteur d’un roi, général adoré d’une brillante armée, ambassadeur de son souverain ; que de titres pour espérer le bonheur ! Mais ce n’est pas assez, et ils ne peuvent le lui donner, si Gizèle est inconstante. Il n’ose s’arrêter à cette idée, qui oppresse son cœur, et qui, malgré ses efforts pour l’écarter, revient sans cesse à sa pensée. Isaure lui avait écrit par Alibert, lorsqu’il ramena Lothaire ; c’était le seul moyen qu’elle eût eu dans un temps où l’heureuse invention des postes n’était pas encore établie. Elle lui parlait beaucoup de sa mère, peu de Gizèle et presque point d’elle-même. Pour la première fois de sa vie, il a quelques reproches à faire à sa chère, à sa bonne Isaure. Combien de choses elle devait avoir à lui dire ! et pourquoi se taire, si elle avait pu le rassurer ? Mais bientôt il sera près d’elle, de Gizèle ; il saura quel est son sort, et il aime trop sincèrement, trop constamment, pour ne pas espérer être aimé de même.

Figure 5. Orbe, Tour carrée.

Quelque impatience qu’il ait de s’en assurer, il sait que son devoir lui ordonne de s’arrêter à Orbe ou à Chavornay, résidences habituelles des rois de la Transjurane, pour exécuter les ordres de Lothaire relativement à la princesse Mathilde. Il devait sonder le jeune roi Conrad sur cette alliance avantageuse aux deux partis, et il était chargé de pleins pouvoirs pour la conclure. Personne ne convenait mieux pour cette importante négociation que le descendant des ducs Azzoni, toujours si dévoués aux rois de la Transjurane, et petit-fils de ce brave duc Renaud, tué en défendant les intérêts de Rodolphe II dans les guerres contre Hugues, roi de la Grande-Bourgogne. Il pouvait donc à tous égards se flatter d’être bien reçu à la cour de Conrad : mais cependant il apprit avec plaisir que cette ambassade serait différée de quelques jours. Conrad était à Lausanne, chez son frère, l’évêque Burcard, qu’il allait souvent visiter. Arthus, charmé de pouvoir se rendre plus tôt à Vufflens, ne perd pas un instant. Suivi de son écuyer Alibert, ils pressent tous deux leurs coursiers et ne tardent pas à apercevoir les tourelles chéries qui lui rappellent si vivement sa Gizèle. Le cœur d’Arthus bat d’impatience. Ils arrivent ; Arthus laisse Alibert entrer chez sa grand’mère, descend de cheval et va dans la demeure d’Élise. Il redoute pour cette tendre et sensible mère l’excès même de sa surprise et de sa joie ; il voudrait rencontrer d’abord Isaure, dont il connaît la fermeté, et, dans cette espérance, il s’arrête un moment à l’entrée de la maison d’Élise. Arthus regarde autour de lui et aperçoit quelques signes de dévastation dans l’enceinte du château : des pans de murs écroulés, des portes démantelées. Des soldats montaient la garde dans l’intérieur ; il les voit passer entre les créneaux. Étonné, il va sonner d’un cor suspendu à la porte d’entrée, lorsqu’il voit une jeune personne, qu’il prend d’abord pour Isaure, descendre la rampe et venir à lui. Il court au-devant d’elle avec un extrême saisissement. — Isaure, ma sœur ! s’écrie-t-il… Il est près d’elle, et ce n’est pas Isaure ; c’est Berthe, qui, depuis peu de temps, avait épousé le jeune baron du Châtelard, l’ami, le frère d’armes de Henry de Blonay. Elle a reconnu le jeune chevalier. — Quoi ! c’est vous, Arthus, lui dit-elle, c’est le ciel qui vous envoie à notre secours. Oh ! si vous aviez été ici… Avez-vous déjà vu votre mère ? Ah ! pauvre Élise, combien elle avait besoin de cette consolation ! La mienne aussi soupirait après votre retour ; des bruits de votre vaillance, de vos hauts faits, sont venus jusqu’à nous. Hélas ! nous avions grand besoin d’un tel défenseur.

Figure 6. Château de Vufflens.

— Dieu ! s’écrie Arthus, que voulez-vous dire ? Parlez, au nom du ciel ! Je ne sais rien. Expliquez-vous. Serait-il arrivé quelque malheur ?… Ma mère… Gizèle… Isaure !

— Isaure ! s’écrie Berthe, et ses yeux sont pleins de larmes ; Isaure ! vous ne la verrez pas.

— Pourquoi ! où est-elle ?

— Des barbares l’ont arrachée de ces lieux ; elle est au pouvoir de notre cruel ennemi, le gouverneur des Clées, Humbert de Montfaucon, et sans doute il la retient prisonnière dans les murs de son château.

— Elle n’y sera pas longtemps, dit Arthus avec un geste terrible. Et Gizèle… est-elle aussi au pouvoir de ces mécréants ?… Vous vous taisez ? Berthe, Dieu ! serait-ce pis encore ? Ai-je perdu celle pour qui seule j’aimais la vie ! Gizèle, Gizèle, où es-tu ?… — Et l’infortuné jetait partout des regards égarés ; une sueur froide inondait son front. Berthe saisit la main tremblante du jeune guerrier, et la serre dans les siennes : — Cher Arthus, lui dit-elle, reprenez vos sens, calmez-vous ; pensez à nos deux mères, qui n’espèrent plus qu’en vous ; pensez à cette bonne Isaure qui vous appelait à son secours, et que vous ne pouviez entendre. « Arthus, mon frère, où es-tu ? » disait-elle quand ce barbare châtelain l’enleva.

— Monstre, tu périras ! s’écrie Arthus avec égarement et en tirant son épée ; et toi, Berthe, tu veux donc être aussi barbare que lui, en refusant de m’instruire du sort de ma Gizèle ? Ah ! sans doute elle ne vit plus, et ta bouche n’ose me le dire ; mais je veux le savoir à l’instant même. Parle, je te l’ordonne, ajouta-t-il avec délire.

— Gizèle existe ! répond Berthe avec effroi ! elle est libre et sera heureuse si vous nous rendez Isaure.

— Elle est libre, elle sera heureuse ! dit Arthus avec transport ; et son regard, sa physionomie, expriment alors le calme et la sérénité. J’avais besoin de cette douce assurance, et je jure sur mon épée de délivrer ma chère Isaure, de punir son infâme ravisseur. Pardonnez, aimable Berthe, si je vous ai effrayée ; je n’étais plus à moi. Un soupçon affreux s’était emparé de mon esprit ; mais vous l’avez dissipé. Allons auprès de ma mère : ah ! comment a-t-elle pu supporter la perte de sa fille chérie !

— Avec un vif chagrin, mais disant toujours : Mon Arthus reviendra, il nous la rendra ; et cette espérance adoucissait ses chagrins. Venez la confirmer par votre présence ; je me rendais près d’elle. Je partage mes soins autant que je le puis entre votre mère et la mienne. — Et Gizèle ? dit encore Arthus avec un retour d’inquiétude.

Ils étaient alors à la porte d’Élise, Berthe se hâta d’y entrer ; et Arthus, en voyant sa mère, en se jetant dans ses bras, en la pressant sur son cœur, ne pensa plus qu’à elle.

Élise, baignée de larmes, serrait son Arthus sur son cœur, remerciait le ciel de sa bienvenue ; mais son Isaure ne pouvait être longtemps loin de sa pensée, et bientôt son nom s’échappa au milieu de ses sanglots : « Isaure, Isaure, disait-elle, où es-tu ? Ah ! puis-je jouir d’aucun bonheur quand tu es livrée au plus affreux désespoir ! » Arthus conjura Berthe de lui faire le fatal récit de ce qui s’était passé depuis son départ ; mais ce fut Élise qui prit la parole. Elle savait mieux les détails que la jeune baronne du Châtelard, venue peu de temps après l’enlèvement d’Isaure pour consoler sa mère. Pendant ce récit, Berthe voulut aller rejoindre Ermance et lui annoncer l’arrivée d’Arthus. Ce jeune héros éprouvait une sorte d’embarras. Il craignait d’apprendre lui-même à Ermance et ses titres de noblesse, et les liens qui les unissaient ; il appréhendait qu’elle ne vît dans sa conduite qu’un dessein de l’humilier. Préférant donc qu’elle en fût prévenue avant leur entrevue, il remit à Berthe les lettres de Lothaire pour la dame de Vufflens. — Bonne Berthe, lui dit-il, veuillez présenter ces papiers à votre mère ; je désire qu’elle les lise avant que je la voie, et dites à Gizèle que pour elle, Arthus est toujours le même, et qu’il sera bientôt à ses pieds. — Berthe lui serre la main avec affection, et sort rapidement, laissant Arthus avec Élise, qui lui fait le récit suivant :

— Depuis que tu nous as quittés, Isaure, qui aurait voulu passer près de moi toutes les heures où elle n’était pas utile à la dame de Vufflens, était obsédée par les fréquentes visites du châtelain des Clées et du baron Gérard de Montagny. Ils ne venaient pas ensemble : mais on pouvait être sûr que, lorsque l’un des deux arrivait, l’autre n’était pas éloigné : sans doute des espions les avertissaient mutuellement de leurs visites, si ce n’était l’instinct de la jalousie qui se peignait dans leurs actions, dans leurs regards, dans leurs mouvements. Isaure les traitait avec une égale indifférence. Sa mère, qui voyait dans l’un et dans l’autre de ces prétendus l’espoir d’un établissement avantageux pour sa fille, autorisait leur recherche, en laissant seulement à celle-ci la liberté du choix. Mais le cœur d’Isaure n’était disposé ni pour Humbert, ni pour Gérard ; et comme aucune préférence n’enflammait leur jalousie, malgré leur haine réciproque, ils vivaient en assez bonne intelligence, et faisaient ensemble leur cour plus à Ermance qu’à Isaure, qui les fuyait tant qu’il lui était possible, pour venir auprès de moi gémir de leur importunité et de la prévention de sa mère, qui approuvait leurs démarches. Mais connaissant leur humeur, Ermance fit jurer aux deux prétendants que, dès qu’Isaure serait décidée, celui des deux qu’elle refuserait s’éloignerait sans rancune, et resterait l’ami et l’allié de l’époux de sa fille. Ils le promirent, et n’en furent que plus ardents pour obtenir cette préférence. Leurs hommages, leurs visites continuelles, devinrent pour ma pauvre Isaure une vraie persécution, qui, jointe aux remontrances de sa mère, la rendait toujours plus malheureuse…

— Et Gizèle ? dit Arthus. Pardonnez, ma mère, si je vous interromps un instant : vous ne m’en parlez point. Son amitié n’adoucissait-elle pas les peines de sa sœur ? le baron Thiéry ne venait-il pas aussi au château de Vufflens ?

— Très souvent, dit Élise, et le ciel en soit béni ! Dans votre absence, Arthus, il a été notre seul défenseur. Sans lui, sans sa valeur, nous aurions tous péri ; vous n’auriez retrouvé à Vufflens que des monceaux de ruines ; Ermance, ses filles, votre mère n’existeraient plus !…

— Je lui dois donc aussi la vie ! s’écria Arthus. Noble et vaillant jeune homme, pourrai-je jamais m’acquitter ? Ah ! même en lui cédant mes droits sur le cœur de Gizèle, combien encore ne devrais-je pas de reconnaissance au sauveur de ma mère ! Il soupira profondément, et la pria de continuer son récit.

— Ce fut alors, dit-elle, qu’Alibert amena ici ton ami, le chevalier Adelstan. Il suffisait, cher Arthus, qu’il nous fût envoyé par toi pour nous intéresser ; mais la vivacité de tes recommandations, le secret sur sa retraite, demandé avec tant d’instances, le dévouement d’Alibert pour cet étranger, me décidèrent à lui donner, dans ma simple demeure, la chambre que ton départ avait laissée libre, et à veiller moi-même à sa sûreté. Notre Isaure m’aida dans ces soins ; nous cherchions ensemble à distraire le jeune chevalier de sa tristesse, et bientôt nous eûmes le bonheur d’y réussir. Isaure était heureuse de parler de son frère Arthus avec quelqu’un qui l’avait vu et qui ne cessait de faire son éloge ; tu juges si ta mère partageait ce bonheur. Ah ! comme j’étais fière de mon fils, quand le chevalier parlait de la gloire qu’il avait acquise, lorsqu’il me disait qu’il lui devrait la vie… — Ma mère, interrompit Arthus avec un mouvement d’impatience, nous parlerons ensuite de ce chevalier et de moi ; je brûle de savoir…

— Hélas ! mon fils, je retarde le récit du fatal moment qui m’a privée de mon Isaure ; et les larmes qu’elle ne put retenir l’interrompirent encore. Après quelques instants, elle continua en ces termes :

— Les sires des Clées et de Montagny ne quittaient presque plus le château ; tous les trois ou quatre jours, on était sûr de les voir galoper devers Vufflens, l’un ou l’autre, ou tous deux ensemble, suivis de leurs pages et de leurs écuyers. Isaure, avertie de leur arrivée par le bruit que faisaient leurs nombreux coursiers sur le pont-levis du château, s’échappait bien vite par le sentier de la terrasse, et venait se réfugier ici. Heureusement pour elle, les nobles et hautains chevaliers regardaient la simple veuve de l’écuyer Raymond comme trop au-dessous d’eux pour la visiter. Souvent ils avaient blâmé Isaure de son amitié pour moi ; c’était, disaient-ils, la seule chose que l’on pût lui reprocher, et qu’ils n’excusaient que parce qu’elle avait longtemps passé pour être ma fille, mais qu’ils ne voulaient pas autoriser en y venant eux-mêmes. Forcés quelquefois de repartir sans avoir vu Isaure, ils s’exhalaient en menaces, et en passant sous ma fenêtre, j’entendais leurs imprécations contre moi, contre ma demeure, et leur désir de l’anéantir. Isaure les entendait aussi, et se jetant dans mes bras, elle renouvelait le vœu de n’être jamais unie à ceux qui menaçaient son Élise.

Cependant, lassés de l’indécision où les tenait la froideur d’Isaure, ils firent ensemble à Ermance une demande positive de sa fille Gabrielle, qu’ils affectaient de nommer toujours ainsi, sachant que le nom d’Isaure lui avait été donné par moi ; ils se promettaient qu’une fois sous leur dépendance, elle ne le porterait plus, et ne me reverrait jamais. Ils exigèrent donc de la dame de Vufflens que sa fille nommât celui des deux qu’elle acceptait comme époux, et ils ne lui accordèrent que huit jours pour que son choix fût fixé. Leur demande fut faite avec tant d’arrogance, qu’Ermance en fut effrayée, et comprit enfin qu’Isaure avait raison de les refuser. Sa propre destinée la fit trembler sur celle qu’un de ces farouches chevaliers promettait à sa fille ; elle se rappela aussi qu’elle avait juré à son père de ne jamais contraindre ses filles à se marier, et en faisant part à Isaure des desseins des fiers chevaliers, elle n’allégua plus en leur faveur que la crainte de les avoir comme ennemis. Mais ce motif ne put décider Isaure à un sacrifice mille fois plus grand que celui de la vie — Le ciel nous protégera, dit-elle à sa mère ; Arthus reviendra et ne souffrira pas qu’on nous opprime. — Nous avons aussi, dit Ermance, des voisins, des alliés qui ne nous abandonneront point ; les barons de La Sarraz ne nous laisseront pas sans secours ; et le refus positif d’Isaure fut déclaré avant les huit jours au châtelain des Clées et au sire de Montagny.

Leur fureur n’eut pas de borne. Ils partirent en jurant de détruire le château de Vufflens et mon odieuse demeure. Une circonstance augmenta encore leur rage contre moi et contre Isaure. En se retirant, après avoir reçu leur congé, ils virent entrer chez moi un jeune soldat conduit par Alibert : c’est le messager que tu envoyais à ton ami Adelstan. Chargé de lui remettre ta petite clef d’or, il n’apportait aucune lettre, et nous apprîmes seulement par lui que notre Arthus existait encore et se couvrait de gloire ; il nous dit même sur toi des choses si étranges, si extraordinaires, que mon orgueil maternel se refusa à les croire. Tu m’expliqueras, si tu peux, ce mystère. Le chevalier se décida, d’après ce message, à partir le soir même, dès que les ombres de la nuit protégeraient sa fuite ; mais elles ne purent le dérober aux espions apostés par les prétendants d’Isaure ou peut-être à eux-mêmes. Ils avaient vu entrer un soldat ; il en sortait deux ; il était donc certain qu’un des deux avait été caché chez moi, et les dédains d’Isaure, les fréquentes visites chez sa nourrice, furent expliqués par eux comme une intrigue d’amour favorisée par moi. Leur rage fut à son comble ; ils jurèrent de se venger, et ils tinrent leur fatal serment. Peu de jours après, ils arrivèrent en force, suivis de leur vassaux, et commencèrent une espèce de siège autour du château, qu’ils trouvèrent gardé par les gens d’armes du baron de La Sarraz. Son fils Thiéry, qui les commandait, se défendit avec tant de valeur, qu’il repoussa deux fois les assaillants. Ma demeure, en dehors des murs, courait un plus grand danger ; nos ennemis parlaient sans cesse de la détruire. Je ne sais ce qui les a empêchés d’effectuer leurs menaces, et quel miracle m’a garanti de leur fureur. Je présume qu’ayant tous les deux le dessein d’enlever Isaure, ils se surveillaient mutuellement, et qu’ils ont ménagé mon asile comme un moyen d’attirer leur proie hors des murs du château. Hélas ! il ne leur a que trop réussi. Dès les premières attaques, je fus saisie d’une telle frayeur, que je devins incapable de faire aucun mouvement ; et retenue dans mon lit, entendant les cris de destruction, je m’attendais à une mort certaine et cruelle. Isaure, ma bonne et tendre Isaure, ne put supporter la pensée du mal dont j’étais menacée. Résolue à tout braver pour me sauver et m’emmener en sûreté au château, elle en sortit ; ce mouvement généreux décida sa perte. Le châtelain des Clées, qui n’aspirait qu’à se saisir d’elle, la guetta, vint l’attendre auprès de la petite porte qui touche à cette maison. Ce fut en vain que quelques serviteurs qui l’avaient suivie pour protéger mon entrée au château essayèrent de défendre leur jeune maîtresse ; son ravisseur et ses gens d’armes les eurent bientôt mis en fuite. La malheureuse Isaure devint la proie du cruel châtelain, qui la plaça devant lui sur son cheval, et s’éloigna au grand galop, en ordonnant à ses gens de le suivre. « J’ai ce que je voulais, s’écria-t-il, je suis content ! »

— Ô mon fils, mon cher Arthus, je crois encore entendre les cris de ta sœur, de ma chère Isaure ! c’était toi qu’elle appelait à son secours : « Arthus, Arthus, où est-tu ? » disait-elle. Bientôt je n’entendis plus rien ; un profond silence avait succédé aux cris d’Isaure, à ceux de ses ravisseurs. Peu de temps après, un nouveau bruit, occasionné par plusieurs cavaliers, frappa mon oreille ; c’était le baron Thiéry de La Sarraz qui poursuivait le châtelain des Clées, d’après l’alarme qui avait été donnée au château par des gens qui avaient suivi Isaure. Thiéry ne perdit pas un instant, mais tous ses efforts furent inutiles ; il ne put l’atteindre, et n’aperçut pas même ses traces. « Sans doute, nous dit-il, le ravisseur, connaissant tous les défilés, toutes les grottes des montagnes, aura caché sa victime, ou, par une marche forcée, il l’a déjà enfermée dans sa forteresse. » Thiéry était au désespoir de n’avoir pu délivrer Isaure ; ce jeune homme est plein de courage, et s’il n’avait pas été au château pour le défendre, il est certain qu’il eût été détruit, ainsi que cette maison. Mon cher Arthus, tu n’aurais plus de mère ; et la dame de Vufflens, ainsi que Gizèle, seraient aussi au pouvoir du vainqueur.

Figure 7. La malheureuse Isaure devint la proie du cruel châtelain, qui la plaça devant lui sur son cheval, et s’éloigna au grand galop.

— Enfin vous la nommez, s’écria Arthus. Achevez, ma mère ; dites-moi ce que je prévois et ce que je comprends ; Gizèle devait être la récompense de celui qui vous a sauvées. — Le baron Thiéry est son époux. Mon fils, il faut bien te l’apprendre ; c’était sa femme, sa belle-mère, sa belle-sœur qu’il défendait. Arthus, supporte avec courage un malheur sans remède ; depuis six mois, Gizèle est la baronne de La Sarraz.

Figure 8. Porte du Château de la Sarraz.

Arthus resta consterné. Il trouvait naturel que Gizèle eût été la récompense du dévouement de ce chevalier ; mais c’était à son inconstance seule que Thiéry devait son bonheur, et, pendant que, pour la mériter, Arthus exposait mille et mille fois sa vie, elle donnait à un autre son cœur et sa main.

— Depuis six mois ! répéta-t-il avec indignation : ô femmes ! femmes !… Mais Thiéry vous a sauvé la vie, et c’est là, ma mère, tout ce que j’ai à lui envier ; maintenant je dois ne m’occuper que d’Isaure. Chargé d’une importante mission auprès du roi Conrad, je vais m’en acquitter ; je lui porterai les plaintes de la dame de Vufflens sur l’indigne conduite et le rapt du gouverneur des Clées, et j’obtiendrai un corps d’armée pour le mettre à la raison. Ah ! si cette citadelle n’appartenait pas au roi de la Transjurane, je n’aurais besoin ni de son aveu ni de ses troupes pour retrouver mon Isaure ; une centaine de mes braves soldats me suffiraient. Mais Conrad m’entendra, et bientôt, oui, bientôt, vous reverrez votre fille.

Arthus parlait vivement, on voyait qu’il cherchait à s’étourdir sur la perfidie de Gizèle, qu’il voulait la bannir de sa pensée, et que, malgré lui, il y pensait encore. — J’ai cependant à me plaindre d’Isaure, dit-il avec un sourire amer ; elle m’avait promis de me conserver le cœur de Gizèle ; elle a mal plaidé ma cause.

— Tu ne sais pas, mon fils, tout ce qu’elle a souffert, lui dit Élise. Sans cesse, elle parlait de toi à sa jeune sœur ; pour elle, Isaure a copié ton portrait ; placé dans le cabinet de Gizèle, il devait lui rappeler son ami. Mais que pouvait cette copie inanimée ? Le baron Thiéry, toujours près de Gizèle, ne lui laissait ni le temps de penser à toi, ni celui de s’apercevoir de ton absence. Gizèle n’est point perfide, mais elle est faible et légère. Sans cesse obsédée par sa mère, par le vieux baron de La Sarraz, qui ne cessait de lui répéter que son fils unique mourrait s’il n’obtenait sa main ; unique objet des soins et de l’amour d’un jeune homme aimable, elle a été entraînée par degrés, et sans s’en douter elle-même, à oublier son ami. Certaine d’être blâmée par Isaure, elle lui cacha quelque temps ses engagements avec Thiéry. Lorsqu’enfin le jour des noces fut fixé et qu’il fallut l’avouer, ce ne fut pas à sa sœur qu’elle fit cette confidence. Elle espéra plus d’indulgence de ta mère, et vint, tout en larmes, se jeter à mes pieds et m’apporter ton portrait. — Prenez-le, dit-elle en couvrant ses yeux de sa main ; je n’en suis plus digne, et je ne puis soutenir ce regard attaché sur moi, qui semble me reprocher mes torts. Oh ! vous qui deviez être ma mère, pourrez-vous me pardonner ? serez-vous assez généreuse pour m’obtenir le pardon d’Isaure et celui d’Arthus ?…

— Que veux-dire, Gizèle ? lui demandai-je avec surprise.

— Demain,… demain, ajouta-t-elle avec effort et en baissant les yeux, demain j’épouse Thiéry de La Sarraz. Arthus ne sera plus pour moi qu’un frère chéri… Apprenez mon secret à Isaure ; dites-lui qu’elle me pardonne, ou je romps à l’instant ce mariage, et je renonce au baron et à l’ami de mon enfance. Je promis de plaider sa cause… ; il n’était plus temps de plaider la tienne ! Isaure excusa les torts de sa jeune sœur. Toi, mon fils, seras-tu moins généreux ? Je sens ce qu’il doit t’en coûter de renoncer à l’espoir qui animait ta vie. Accuse de tes maux l’orgueil de la naissance, plutôt que la légèreté de Gizèle : du moment qu’il fut réveillé chez Ermance, je prévis que tu ne serais jamais son fils.

— Cet orgueil est puni, reprend vivement Arthus. Dans ce moment même, Ermance apprend que ce jeune dédaigné est placé sur la même ligne qu’elle ; qu’il est le seul rejeton de son illustre famille, l’héritier légitime des ducs Azzoni, et plus encore l’ami, le frère d’armes du roi de France. C’est Lothaire qui fut caché chez vous sous le nom d’Adelstan ; Isaure ne vous l’avait-elle pas appris ?

— Non, dit Élise ; tout ce que j’ai su, c’est que peu de temps avant son départ, ce chevalier lui confia un secret qu’elle ne pouvait trahir, mais qu’un tel ami ne pouvait que t’honorer : j’étais loin de soupçonner que ce fût Lothaire. C’est sans doute à son amitié que tu dois le titre dont tu me parles ; il te destine à relever une noble famille éteinte, et il t’a donné le nom de ton protecteur.

Arthus alors explique à sa mère quelle est sa naissance. Il lui montre les lettres de Grimoald, ce qui était renfermé dans la cassette, et lui baisant la main avec respect, il la nomme elle-même duchesse douairière d’Azzoni.

— Non, non ! s’écrie la simple Élise ; non ! je ne prendrai jamais un titre que mon cher Raymond n’a pas porté ! je le laisse à Ermance. Je veux passer le reste de mes jours dans la retraite où j’ai toujours vécu, et ne prendre d’autre nom que celui d’Élise, veuve de Raymond et mère d’Arthus ; ces titres sont assez glorieux. Mon époux outragé, méconnu, fut, dans son humble carrière, bon et vertueux ; mon fils joindra aux vertus modestes de son père tout l’éclat d’un grand nom et la gloire héroïque d’un noble chevalier. Je verrai revivre ce nom dans mes petits-enfants ; que me faut-il de plus, si je retrouve mon Isaure ?

— Vous la trouverez, soyez-en sûre, et du moins cet espoir ne vous trompera pas. Mais renoncez à celui d’une postérité qui n’existera jamais ; le noble nom d’Azzoni finira avec moi, puisque Gizèle m’a abandonné. Que ne l’ai-je su plus tôt ! Ermance eût toujours ignoré quel était celui dont elle a dédaigné l’alliance ; je n’attachais de prix à ce titre que pour l’offrir à Gizèle !… Alors des larmes, retenues avec effort, commencèrent à couler ; il en avait besoin pour soulager son cœur, et le jeune guerrier les laissa couler sur le sein de sa mère. — Vous voyez ma faiblesse, lui dit-il ; j’ai aimé Gizèle dès le premier instant où je l’ai vue ; j’ai livré mon âme entière à des sentiments autorisés par Ermance. Ils devaient faire le bonheur de ma vie ; ils en feront le supplice.

— Non, mon fils, lui dit Élise en le serrant dans ses bras, tu sauras en triompher. Tu me l’as dit ; nous retrouverons Isaure, et tu peux encore être heureux.

— Isaure est beaucoup pour moi, sans doute, mais Isaure n’est pas Gizèle ; et quelque chère que me soit cette amie…

— Isaure, mon fils, sera plus mille fois pour toi que la légère et volage Gizèle ; elle saura sentir tout le prix de ton cœur. Arthus, n’as-tu pas su lire dans le sien ? N’as-tu pas vu que son amitié fraternelle avait fait place à un sentiment plus vif, plus tendre, et d’une autre nature ? Je t’aime trop pour avoir pu m’y tromper. Confidente de ton amour pour Gizèle, elle en était la protectrice dévouée ; mais que de fois j’ai vu couler ses larmes : enfin, depuis le mariage de sa sœur, elle m’a confié…

— Arrêtez ! ma mère ! arrêtez ! dit Arthus en posant sa main sur la bouche d’Élise, ne m’apprenez pas ce que je veux ignorer, ce que je ne puis croire. Un plus beau sort est destiné à Isaure : Lothaire l’aime ; le roi des Français lui offre sa main et le partage de son trône.

— Elle refusera.

— Non ! je ne puis le croire.

— Elle refusera, te dis-je. Je m’étais aperçue de l’amour qu’elle inspirait à ce guerrier que tu avais confié à mes soins ; je lui en ai parlé, c’est alors qu’elle m’a ouvert son cœur, et que j’ai appris ce que je soupçonnais depuis longtemps. Noble et courageuse fille, combien elle a déjà souffert ! et quel est actuellement son sort ?

Un bruit extérieur interrompt cet entretien ; la porte s’ouvre, c’est Ermance, appuyée sur Berthe et tenant la lettre de Lothaire. Ses traits portent l’empreinte d’une forte émotion, mais son maintien est plein de noblesse et de douceur. — Duc Azzoni, dit-elle en entrant et d’une voix tremblante, recevez mes… Arthus ne la laisse pas achever ; il est à ses pieds, et baise sa main avec un tendre respect. — Appelez-moi toujours Arthus, lui dit-il ; conservez à votre neveu une amitié qu’il saura mériter ; plaignez-le de n’avoir pu vous défendre, et recevez son serment de vous rendre Isaure. Donnez-moi votre autorisation pour porter au pied du trône de Conrad vos justes plaintes contre son ravisseur. Ermance lui apprit que ses gendres de Blonay et du Châtelard avaient fait à cet égard des démarches infructueuses. — Mais, ajouta-t-elle, l’ami du roi de France aura sans doute plus de crédit. Elle s’avança ensuite auprès d’Élise, qui ne pouvait point encore se lever de son fauteuil. — Vous savez sans doute, ma chère Élise, lui dit-elle avec beaucoup de grâce, que nous sommes sœurs. Ainsi que moi, vous avez beaucoup à pardonner ; mais la mort et le repentir ont tout effacé, et un fils tel que le vôtre ne laisse lieu à aucun regret. Élise, au comble de l’émotion, et moins maîtresse d’elle-même, ne pouvait répondre. Elle pleurait et pressait la main d’Ermance sur son cœur. Il restait encore entre eux un point bien pénible à traiter ; c’était le mariage de Gizèle. Lothaire ne parlait dans sa lettre que de son désir qu’elle épousât son cher Arthus, et conjurait Ermance de ne pas différer le bonheur de son ami. — Tout, disait-il, se joint à présent à la volonté de feu votre époux pour vous faire désirer cette union, dans l’espoir de laquelle Arthus a refusé la main d’une princesse et le don d’une province.

— Cette lettre, dit-elle en la remettant à Arthus, doit me rendre bien coupable à vos yeux. Je le sens, et ma seule excuse est la légèreté d’une…

— Et le mérite de l’époux que vous lui avez donné, reprit Arthus. Le baron de La Sarraz, en sauvant vos jours et ceux de ma mère, m’a interdit tout reproche ; puisse Gizèle faire son bonheur ! Le premier vœu de mon cœur fut toujours de la voir heureuse, et, sans doute, il est exaucé ; en vous rendant son anneau je vous rendis le droit de disposer d’elle. Je pars demain pour délivrer Isaure ; je n’emporte d’autre sentiment pénible que celui de sa captivité. Il s’informa ensuite d’Aloyse, qui, venant de donner un second fils à son époux, n’avait pu se rendre auprès de sa mère ; quant à Gizèle, elle était retournée à La Sarraz avec Thiéry.

Arthus fut questionné à son tour sur ce qui s’était passé en France. Il y avait joué un trop grand rôle pour pouvoir entrer dans des détails : il fit l’éloge de la bravoure des soldats, parla du roi avec respect, et ne dit rien de ses exploits ; mais Ermance savait à quoi s’en tenir par la lettre de Lothaire. Elle se retira avec sa fille ; alors Arthus, resté seul avec sa bonne mère, lui raconta ce qui s’était passé. L’approbation et la joie d’Élise furent la plus douce récompense du jeune héros.

Le lendemain au lever de l’aurore, Arthus partit suivi d’Alibert pour Chavornay, où le roi Conrad arrivait le même jour. Annoncé comme un envoyé de Lothaire, et sous le nom du duc Azzoni, il ne pouvait qu’être bien reçu, et le fut avec distinction. Quelque empressement qu’il eût de parler d’Isaure, les intérêts de son roi allaient avant les siens. Il demanda une audience secrète, fit sentir à Conrad les avantages d’une alliance avec la France, lui vanta les charmes de Mathilde, lui fit pressentir qu’elle lui serait accordée, et reçut la parole royale de Conrad, qui le pria d’être son ambassadeur, de demander la main de la princesse, et de l’épouser en son nom.

Arthus refusa cet honneur, comme étant au service de Lothaire, et son envoyé auprès de Conrad. Un intérêt trop cher d’ailleurs le retenait dans la Transjurane, et parlant au nom d’Ermance et comme son plus proche parent, il dénonça le châtelain des Clées, et demanda vengeance du rapt de Gabrielle-Isaure. Le roi lui répondit que les trois gendres de cette dame, les barons de Blonay, du Châtelard et de La Sarraz, ayant depuis peu formé la même plainte et fait la même demande, il avait, pour les satisfaire, envoyé à cet effet, deux de ses conseillers au château des Clées porter au gouverneur, messire Humbert de Montfaucon, l’ordre du roi Conrad, son seigneur et maître, de rendre la dite demoiselle à sa famille : — Cela fait, dit le roi, je renvoyai les barons dans leur château, attendre la réponse, en leur promettant bonne justice. J’ai appris ce matin que mes prud’hommes étaient de retour ; j’allais les entendre quand vous êtes arrivé. Envoyé de Lothaire, vous avez eu la préférence ; mais puisque vous prenez un si grand intérêt à la demoiselle de Vufflens, nous allons les faire entrer, et vous les entendrez.

Les conseillers furent introduits dans le cabinet du roi. Interrogés sur leur mission, ils racontèrent qu’à leur grande surprise ils avaient trouvé le châtelain des Clées gisant dans son lit d’une griève blessure, dont on disait qu’il ne pouvait guérir, et qu’ayant été introduits en sa présence, et lui ayant enjoint les ordres de sa majesté, il leur avait juré, sur son épée et sur son âme près de s’échapper de son corps, que la demoiselle de Vufflens n’était plus en son pouvoir. Il s’en était emparé, leur dit-il, comme étant son épouse d’après la promesse de la dame de Vufflens, et la jeune fille l’ayant accepté pour son chevalier dans les joutes et tournois, et lui ayant donné son bracelet comme un gage de sa foi, il s’en était donc saisi à bon droit. Il voulait l’obliger à tenir sa parole, et l’emmenait au château des Clées par des chemins détournés, lorsque, vers les grottes d’Agis, il fut rejoint par son rival. Là, d’un commun accord, ils la déposèrent comme prisonnière dans une des grottes gardées par leurs gens d’armes ; et les deux champions se battirent à outrance. Le châtelain de Montfaucon, blessé mortellement, fut transporté sans connaissance dans son château des Clées. Il ne sait ce qu’est devenue la demoiselle de Vufflens ; et sentant qu’il passait de vie à trépas, il ne s’en embarrassait guère.

— C’est donc au seigneur de Montagny que je dois m’adresser, dit Arthus. Permettez, sire, que je vous quitte à l’instant pour me rendre en son châtel, où, sans doute, je trouverai ma cousine. Que votre Majesté ne croie pas que jamais Isaure ait donné la moindre espérance ni à l’un ni à l’autre de ces félons chevaliers. Si le chevalier des Clées n’était pas mourant, je le punirais de son mensonge et de sa déloyauté ; mais le sire de Montagny m’en rendra raison pour deux.

Il salue le roi, et dit à Alibert d’amener son cheval. Conrad le presse d’attendre qu’il lui donne un corps de gens d’armes pour l’escorter. Le châtelain de Montagny était redouté, et le roi craignait pour le duc Azzoni quelque embûche, quelque trahison. Mais Arthus ne pouvait attendre ; son sang bouillait d’impatience. — Je recevrai avec reconnaissance, sire, lui dit-il, les secours que vous m’enverrez ; mais je ne puis différer d’aller délivrer ma parente. Il quitte aussitôt le roi, et prend au galop le chemin de la ville d’Yverdon, au-dessus de laquelle s’élevaient les tours menaçantes du châtel de Montagny.

Figure 9. Château de Montagny.

Arthus est bientôt parvenu au haut de la rude montée qui y conduit. Son cœur bat en s’approchant de ce repaire de la tyrannie féodale et de ces voûtes massives, de ces portes hérissées de pointes aiguës et gardées par des gens d’armes à mines farouches et rébarbatives. Ils lui barrent l’entrée, en croisant leur lance. — Nul étranger, disent-ils, ne peut entrer dans la tour intérieure. Il se dit chargé d’ordres du roi Conrad. Le seigneur châtelain est averti. On veut le faire entrer, en attendant, dans un corps de garde ou plutôt dans un arsenal rempli d’armes ; il préfère rester sur le bastion élevé en avant du pont-levis. Ses regards sont un instant attirés par un des plus beaux points de vue que l’œil puisse contempler. Cette contrée si variée, si riante, déploie devant lui toutes ses beautés, ses collines verdoyantes, ses riches vignobles ; ce tableau ravissant se termine par les Alpes majestueuses. Derrière lui s’élève l’architecture bizarre d’un château-fort du moyen âge, les hautes murailles qui l’entourent, ses créneaux, autour desquels croissent l’ortie et le lierre ; cette tour immense, sombre demeure du maître de ce manoir, et des innocentes victimes de sa cruauté ! Isaure est-elle du nombre ? Arthus le désire ; mais son cœur se serre à l’idée de ce qu’elle a dû souffrir. Les étroites meurtrières ne lui laissent pas même la jouissance de la vue, seul avantage de cette triste demeure. — Qu’elles sont belles, s’écrie Arthus, les œuvres du Créateur ! Qu’elles sont affreuses, celles des hommes ! Cependant, sire Gérard arrive, escorté de quelques gardes. Ses sourcils épais et froncés, sa taille haute et raide, sa barbe noire et fournie, ses traits prononcés, en auraient fait un objet de terreur pour tout autre qu’Arthus.

— Qu’est-ce que me veut le pacifique Conrad ? dit-il d’un air fier et menaçant, et quel messager m’envoie-t-il ? ajouta-t-il avec mépris, en ne voyant qu’un seul chevalier et son écuyer.

— Il veut que tu me rendes sur l’heure Isaure de Vufflens que tu retiens captive, dit Arthus avec dignité. Ton roi te l’ordonne ; et moi, son messager et le cousin d’Isaure, Arthus, duc Azzoni, je saurai t’y forcer, si tu oses opposer la moindre résistance à ses désirs.

— M’y forcer ! dit avec fureur le châtelain. Apprenez, jeune homme, qu’on ne force à rien Gérard de Montagny ; que dans ce château, je ne crains ni rois ni ducs, et que je vais punir votre audace. Gardes, qu’on saisisse ce faussaire. S’il était ce qu’il dit être, aurait-il si peu de suite ? qu’on l’enchaîne et qu’on l’enferme.

— Indigne chevalier, s’écrie Arthus en tirant sa redoutable épée, toi que j’ai déjà vaincu une fois, crois-tu donc qu’il soit facile de me vaincre ? Si tu n’étais pas désarmé, ton sang impur aurait déjà rougi la terre. Qu’ils osent approcher, tes vils satellites, ils sentiront ce que peut un bras armé pour venger l’innocence et punir un ravisseur. Les gardes, frappés de sa contenance et de son regard, restent immobiles. Enfin, sur un ordre plus positif de leur maître, quelques-uns, honteux de craindre un seul homme, s’avancent et veulent se saisir de lui. Adossé contre un mur, son épée perce et renverse ceux qui sont à sa portée. D’autres arrivent, ils ont le même sort. Alibert se joint à son maître, et bientôt leurs adversaires, hors de combat ou saisis d’effroi, suspendent leurs attaques. Mais Gérard, qui s’était retiré, reparaît armé de toutes pièces. — Lâches, s’écrie-t-il, un enfant vous fait peur ! Eh bien ! qu’il tombe sous mes coups !

Figure 10. Adossé contre un mur, son épée perce et renverse ceux qui sont à sa portée.

— C’est toi, lui crie Arthus, qui bientôt vas périr. Mais avant ta mort, je veux savoir où tu retiens Isaure ; je veux qu’elle me soit rendue.

— Tu ne le sauras qu’en expirant, dit Gérard en fondant sur lui avec sa lance. Arthus reçoit le coup sur son bouclier, et n’en est pas même ébranlé ; il attaque à son tour le châtelain avec toute la force de son âge, et avec ce courage intrépide et raisonné qui voit tout, calcule tout, prévoit les coups de son ennemi pour les parer et sait où il dirige les siens. Moins grand, moins robuste que Gérard, mais aussi vaillant et plus adroit, plus leste, il ne lui donne pas le temps de respirer, et, l’atteignant enfin au défaut de la cuirasse, il lui fait une profonde blessure, qui l’étend à ses pieds.

Arthus se penche sur son ennemi ; d’une main il tâche d’arrêter le sang. Encore une fois je t’ai vaincu, Gérard, lui dit-il. Rappelle-toi le tournoi de Blonay ; c’est moi qui fus ton vainqueur. Alors ce n’était qu’un jeu ; à présent, c’est ta vie qui est entre mes mains. Je te l’accorde si tu me rends Isaure ; ta blessure… — Est mortelle, répond le fier chevalier ; car je ne veux pas survivre à ma défaite ; je ne veux pas te devoir la vie. Cherche cette Isaure que tu demandes ; trouve-la, si tu peux, et laisse-moi mourir. » Il écarte la main d’Arthus ; le sang s’échappe à gros bouillons. Son écuyer, qui se battait contre Alibert, veut s’approcher de lui ; il le repousse également avec un geste de fureur. « Laisse-moi, lui dit-il ; je meurs. Songe à me venger ; et il expire… »

Mais c’est alors seulement que le jeune héros est en danger. Des soldats furieux sortent en foule de la grande tour où ils étaient en embuscade, prêts à fondre sur Arthus au premier signal de leur maître : ce signal est son dernier soupir : il les anime contre celui qu’ils nomment son meurtrier, et qu’ils veulent immoler aux mânes de leur seigneur ; Arthus se défend vaillamment ; mais il est sur le point de succomber à sa fatigue et au nombre de ses ennemis. « Courage ! s’écrie Alibert ; encore un instant, et la victoire est à nous. Voici les gens d’armes du brave Thiéry de La Sarraz ; il est à leur tête. » À peine a-t-il achevé que la troupe s’est approchée ; elle a forcé le pont-levis en répandant la terreur autour d’elle. Supérieurs en nombre aux soldats de la garnison du château, ces braves ont bientôt triomphé d’une troupe qui n’a plus, pour soutenir son courage, la voix d’un maître redouté. Après une demi-heure de résistance, les gens d’armes de Montagny sont complètement défaits. Arthus, se voyant soutenu, a retrouvé ses forces épuisées. Il combat à côté de Thiéry. Enfin l’écuyer s’avoue vaincu ; ce qui restait de soldats posent les armes, et les clefs du château sont apportées aux vainqueurs. — Y trouverons-nous Isaure ? s’écrient-ils ensemble. — Je l’espère, ajoute Thiéry, car j’ai promis à Gizèle que je sauverais Arthus, et que je lui ramènerais Isaure. L’un de ses ordres est exécuté ; l’autre doit l’être aussi.

— Quoi ! s’écrie Arthus, c’est Gizèle… D’où savait-elle ?… Brave Thiéry, il m’est doux de devoir la vie au sauveur de ma mère, à l’époux de… ma cousine ; mais expliquez-moi comment vous avez connu mon danger.

— Ermance, en vous quittant, répond Thiéry, monta son palefroi, et vint avec Berthe à La Sarraz, conter à Gizèle votre arrivée à Vufflens, la découverte de votre naissance, vos hauts faits d’armes en France, et enfin votre résolution d’aller délivrer Isaure. — Et il ira seul aux Clées et à Montagny, a dit Gizèle avec effroi, c’est courir une mort certaine. Je le pensais comme elle, et j’offris de partir à l’instant avec mes vassaux pour vous rejoindre et vous secourir, si ces chevaliers sans foi et sans loi voulaient s’emparer de vous par trahison… C’est la Providence qui m’a conduit ici au moment… où mon secours vous était encore utile.

Arthus convint noblement que sans Thiéry il allait succomber, et cette nouvelle obligation, en l’attachant au baron de La Sarraz, par le doux lien de la reconnaissance, éteignit jusqu’à la moindre étincelle de son amour pour Gizèle. Dès ce moment, il sentit qu’il pourrait la revoir sans trouble et sans danger, que la compagne de son libérateur n’était pour lui qu’une sœur et une amie.

Tout en parlant, ils cherchaient Isaure et, avec l’aide d’un concierge, ils parcouraient les tours, les cachots, les donjons de ce séjour ténébreux, sans y trouver celle qu’ils y croyaient renfermée. En vain ils questionnèrent les gardes et l’écuyer ; ils n’apprirent rien qui pût les éclairer sur le sort d’Isaure. Plusieurs des gens d’armes avaient été témoins du combat entre le sire des Clées et celui de Montagny, devant les gorges d’Agis : ils savaient qu’une prisonnière qui en était l’objet y avait été déposée ; quelques-uns d’entre eux même avaient été commis à sa garde, et ne pouvaient imaginer ce qu’elle était devenue : elle avait disparu, disaient-ils, sans qu’on sût comment. Leur maître était revenu en fureur dans son châtel ; depuis, on avait cessé de faire des recherches infructueuses, et le farouche Gérard préparait une grande expédition pour assiéger de nouveau le château de Vufflens. C’est pour cette entreprise qu’il avait rassemblé tous ses vassaux ; il devait partir le lendemain : — Je la trouverai, disait-il à son écuyer, fût-elle au centre de la terre.

— Disons comme lui, s’écrie Arthus ; dès ce jour, commençons à la chercher, et n’ayons aucun repos que nous ne l’ayons trouvée. Sans doute fugitive, errante, elle se tient cachée. Douce et modeste Isaure, combien tu as dû souffrir !

— Pourquoi, dit Thiéry, si elle n’osait retourner à Vufflens, n’est-elle pas venue à La Sarraz ? Elle y aurait été en sûreté : mon château est assez fort pour soutenir un siège, et ne manque pas de réduits secrets où, même en cas de malheur, on ne serait pas découvert.

Arthus ne répondit rien, et resta plongé dans ses réflexions. Isaure, pensait-il, n’aurait pas cherché un asile auprès d’un beau-frère qui l’était devenu malgré elle. Elle a pardonné à Gizèle ; elle estime la valeur de Thiéry ; mais il est sûr que son mariage l’a trop blessée, pour se trouver avec plaisir entre Gizèle et un autre qu’Arthus, surtout s’il était vrai qu’elle l’aimât. Mais malgré tout ce que lui a dit Élise, il ne peut le croire, il ne voit dans ses soupçons qu’une prévention maternelle. Une autre idée déchirante s’est emparée de son esprit ; peut-être, après des émotions si vives, si multipliées, Isaure a-t-elle succombé dans quelque cabane ignorée, où sans doute elle a manqué de soins et de secours. Il communique cette crainte à Thiéry ; ils prennent la résolution d’aller aux grottes d’Agis, et de ne laisser aucun village, aucun hameau, aucune chaumière, sans les visiter avec soin. Ils investissent Alibert de la charge d’intendant, et le laissent à Montagny pour soigner les blessés et veiller aux obsèques du châtelain ; puis ils s’éloignent de ce manoir, en se félicitant de le voir à l’avenir habité par un plus aimable maître. À peu de distance, ils rencontrent un corps de gens d’armes que le roi Conrad envoyait pour soutenir le duc Azzoni. Ils arrivaient trop tard pour décider et partager la victoire ; mais Arthus était bien aise qu’ils allassent aider Alibert à garder le château. Il dit au commandant d’en prendre possession au nom du roi, et, poursuivant leur route, les nouveaux amis arrivèrent aux grottes d’Agis, qu’ils parcoururent sans y trouver aucune trace de celle qu’ils cherchaient. Des débris d’armures, des tronçons de lances, des casques brisés et épars leur montrent le lieu du combat des ravisseurs d’Isaure. Quelque chose de brillant frappe la vue d’Arthus ; c’était le bracelet de perles conquis au tournoi par le châtelain des Clées, et qu’il portait sur son casque ; il y tenait encore. Arthus ne put le méconnaître ; souvent il l’avait admiré au bras de sa sœur ; il sait où est l’autre, et cette trouvaille, sans lui indiquer rien sur la demeure actuelle d’Isaure, lui semble être comme un augure qu’il la retrouvera. Les chevaliers continuent leur route. Aucun asile n’échappe à leur recherche ; ils interrogent tout ce qu’ils rencontrent et n’apprennent rien. Enfin, dans un village nommé Grancy, une paysanne leur dit qu’en allant faire de la feuillée, elle avait rencontré sur les bords de la Venoge[4] une jeune personne seule, égarée, qui l’avait priée de lui indiquer le chemin de Vufflens. Cette bonne femme crut qu’elle voulait parler d’un lieu nommé Vufflens-la-Ville[5], qui était près de là ; elle lui indiqua un sentier qui y conduisait. D’après ce qu’on leur dit de cette jeune voyageuse, ils furent convaincus que c’était Isaure, et, pleins d’espoir, ils dirigèrent leurs coursiers du côté de Vufflens-la-Ville. Ils s’informent : on a vu la jeune fille ; elle a su qu’on l’avait trompée, et les paysans lui ont indiqué le chemin qui pouvait la conduire sur la route du château de Vufflens. Un d’eux lui a servi de guide jusqu’au village de Bussigny, qui n’était pas éloigné, et d’où elle pouvait, sans crainte de s’égarer, arriver à Morges, et de là au château de Vufflens, dont les tours se dessinaient dans le paysage.

Les chevaliers se hâtent de se rendre à Bussigny, où ils espèrent la trouver encore. Elle succombait, leur dit-on, à l’excès de la fatigue, et voulait y prendre un peu de repos. Ils arrivent dans ce lieu, charmant par sa position romantique ; la vue s’étend des Alpes jusqu’aux monts Jura. Le lac Léman, dont une partie de la largeur est cachée par le mouvement du terrain, ressemble à un beau fleuve qui sépare l’agreste Savoie du fertile pays de Vaud. Les yeux se reposent sur les noirs sapins des bois de Grand-Sève et de Bremblens. Celui d’Échandens forme au-devant un rideau, qui reçoit du vert des chênes la teinte la plus agréable. La Venoge, trop encaissée pour qu’on voie son cours, se laisse deviner par le roulement de ses eaux quelquefois assez bruyantes, et la vapeur qui s’en élève embellit ce paysage animé par une foule de villages, de châteaux et d’églises qui s’étendent dans le lointain jusqu’au pied de la montagne.

Après avoir admiré cet intéressant tableau, les chevaliers entrent dans la première maison et font leur demande accoutumée. — Je suis sûre, dit une petite fille, que c’est la dame qui est entrée au couvent de l’abbaye de Saint-Germain[6]. Elle voulait s’y reposer et n’en est plus sortie, parce qu’elle est malade. En allant l’autre jour laver du linge à la Venoge, une sœur converse qui était près de moi parlait d’elle et disait que sa vie était en danger.

— Dieu ! courons, s’écrie Arthus. Ah ! s’il n’était plus temps ! et, jetant sa bourse dans le tablier de la petite, il lui ordonne de leur montrer le chemin du couvent. Elle se met à courir devant eux si vite, que les chevaliers ont peine à la suivre. Elle tourne une petite chapelle située sur une colline, traverse un joli pâturage, puis le petit hameau de Saint-Germain. Au delà, s’étend sur la gauche une prairie entourée de grands bois, et bordée par la rivière ; sur ses bords, au milieu de la prairie, s’élève le monastère de l’ordre des Bénédictines, et jamais sainte demeure ne fut mieux placée que dans ce site agreste et retiré. Aucun objet, aucun souvenir du monde ne vient distraire l’âme de ses pieuses méditations ; la vue, bornée de toutes parts, ne présente que des collines rapprochées et boisées. D’un côté est située la sombre forêt de sapins de Grand-Sève ; de l’autre, un beau bois de chênes appartenant à l’évêque de Lausanne. La rivière, après avoir fait, près de l’abbaye, un coude qui forme une charmante presqu’île, roule lentement ses eaux sous les murs du moutier, et par son doux et léger murmure invite au recueillement. Jamais aucun profane ne pénètre dans cette enceinte, que la nature semble avoir voulu dérober à tous les yeux. De temps en temps, une des sœurs ou des novices se promène dans les bosquets qui bordent la rivière ; sa robe blanche contraste avec la sombre verdure. Quelquefois, prosternée devant un chêne ou un simple autel de gazon, elle se rappelle peut-être que non loin de là, il existe des mortels agités par des passions tumultueuses, et sans doute alors elle jouit doublement de sa tranquillité.

Arthus et Thiéry sont à pied : ils ont laissé leurs chevaux à Bussigny pour ne pas effrayer les timides recluses. Arthus ne peut modérer son impatience ; il frappe à la porte extérieure. Une tourière l’ouvre et recule d’effroi en voyant devant elle deux chevaliers ; cependant, leur jeunesse et leur bonne mine la rassurent. Avant qu’elle s’informe de ce qui les amène, Arthus a déjà nommé Isaure ; mais son émotion l’empêche de dire un mot de plus, et c’est Thiéry qui explique à la tourière quelle est celle dont ils s’informent.

— Je ne sais ce que vous voulez dire, chevaliers, répond-elle en baissant les yeux ; nous n’avons ici personne de ce nom, aucune jeune femme comme celle que vous dépeignez.

— Je crois, dit la petite paysanne, que c’est la jeune dame malade qui vient de Bussigny, c’est moi qui l’ai amenée, et… La religieuse lui lance un regard sévère qui la force au silence. Convaincus d’après ce regard, qu’elle leur en impose, et qu’Isaure est dans ces murs, les deux amis insistent. La tourière persiste à nier : ils prennent enfin le meilleur moyen. Arthus a donné son or à leur jeune guide ; mais Thiéry présente sa bourse, Arthus promet une forte récompense et se dit envoyé par le roi Conrad. La vue de l’or et le nom du roi adoucissent l’humeur revêche de la tourière ; elle regarde autour d’elle, fait signe aux chevaliers de se retirer dans les bosquets, et leur promet à voix basse de venir bientôt les rejoindre. Thiéry, prudent pour la première fois de sa vie, ne lâche pas la bourse, et ils se retirent. Arthus, décidé à entrer de force ou de gré si on ne lui rend pas son amie, consent avec peine à différer de quelques moments ; mais la tourière les a bientôt rejoints.

— Jésus Maria ! leur dit-elle, qui croirait, chevaliers, en vous voyant, qu’une jeune fille s’expose à tout pour vous fuir, et tremble si fort de vous rencontrer ? Celle que vous cherchez est en effet parmi nous. Grande, mince, pâle, jolie, ayant nom Isaure, et fuyant deux chevaliers qui la poursuivent ; c’est cela même, si ce n’est, a-t-elle dit, qu’ils sont méchants et félons ; et certes, vous n’avez pas l’air de l’être. Mais il ne faut pas se fier à l’apparence ; et puisqu’elle vous craint si fort, il faut bien qu’elle ait ses raisons. J’ai bien voulu, pour vous obliger, vous dire qu’elle était ici, afin que vous ne perdiez pas votre temps à la chercher ailleurs. Mais pour la revoir ou la ravoir, néant. L’un n’est pas plus possible que l’autre, je vous en avertis ; ainsi donnez-moi ce que vous m’avez promis, et repartez bien vite avant qu’on vous ait vus.

— Je ne repartirai qu’avec Isaure ! s’écrie le bouillant Arthus. Allez dire à l’abbesse que nous voulons lui parler : si elle refuse de nous laisser entrer, nous forcerons les portes, dit-il en élevant la voix et posant la main sur la garde de son épée. Ses grands yeux noirs exprimaient toujours tout ce qui se passait dans son âme, et son regard, si doux ordinairement, était tellement animé, que la tourière tremblante faisait le signe de la croix, répétant : — Jésus Maria ! la jeune fille a bien raison de les fuir.

— Ce n’est pas nous qu’elle fuit, ma sœur, dit Thiéry en riant de sa terreur ; bien au contraire. Nous sommes ses frères et… — Ses frères ! interrompit-elle ; à d’autres ! vous ne me le ferez pas accroire. Vous ne lui ressemblez ni l’un ni l’autre, non plus qu’à moi ; et ce ne sont pas des frères qui viennent ainsi enlever leurs sœurs d’un couvent, et de vive force. Au reste, madame l’abbesse en jugera ; peut-être vous recevra-t-elle à la grille du parloir, si vous mettez l’épée dans le fourreau.

Elle rentra au couvent. Ils la suivirent de près, et attendirent dans la cour extérieure. Sur le récit de la tourière, toutes les religieuses parurent derrière les grilles de leur cellule, mais Isaure n’y était pas. Après une demi-heure, la supérieure, suivie des plus anciennes religieuses, arrive sous le portail, ne pouvant se résoudre à faire entrer dans son couvent les chevaliers dont sa jeune novice lui a parlé avec tant de terreur, et que la tourière lui dit être si terribles. Arthus salue l’abbesse avec respect. Sa belle figure, le charme de sa physionomie, ont déjà dissipé ses craintes et l’ont disposée à l’entendre. — En vérité, chevaliers, leur dit-elle, on a peine à croire, en vous voyant, les violences dont vous vous êtes rendus coupables. Vous êtes sans doute le châtelain des Clées et le sire de Montagny. — Non, madame, répond Arthus, voilà le baron Thiéry de La Sarraz, époux de la sœur cadette de cette Isaure à la recherche de qui nous sommes ; et moi je suis… — Arthus, répondit l’abbesse, qui l’avait regardé avec la plus grande attention. Je sais votre nom, je vous connais à présent. — Oui, madame, mon nom est Arthus, mais je ne crois point avoir eu l’honneur… — De me voir, n’est-ce pas ? il est vrai, vous ne m’avez jamais vue ; mais moi je vous vois tous les jours.

Elle parle à l’oreille de l’une des sœurs, qui rentre du couvent dans l’intérieur. Arthus ignore ce qu’elle veut dire, mais il est plus pressé de parler d’Isaure que de lui. — Vous savez donc aussi, madame, lui dit-il, que je suis le frère adoptif, le cousin, l’ami, le défenseur d’Isaure de Vufflens, que vous avez si généreusement recueillie ; recevez l’expression de ma reconnaissance. On nous a alarmés sur l’état de la santé d’Isaure. Sans doute elle est bien malade, puisqu’elle n’est pas auprès de vous. Si cela est, veuillez, madame, la faire avertir que son beau-frère Thiéry, et son frère Arthus sont ici ; qu’elle n’a plus rien à craindre, ni du châtelain des Clées, ni du sire de Montagny, et que nous venons pour la rendre à sa famille. Un nuage couvrit les traits de l’abbesse. Avant qu’elle ait pu répondre, la religieuse est revenue et lui a remis un paquet. Elle le déploie, en tire un portrait attaché à un ruban, regarde attentivement tantôt le chevalier, tantôt le médaillon, et s’écrie enfin : — Jamais il n’exista de ressemblance plus frappante ; jugez vous-même si j’ai pu m’y méprendre. Elle lui présente le portrait, et, quoiqu’il fût peint depuis trois années, il croit encore se voir dans une glace. — C’est en effet Arthus, dit-il en le lui rendant ; mais comment cette miniature est-elle dans vos mains ?

— Je vous l’expliquerai. À présent qu’une preuve aussi positive se joint à vos assertions, je ne crains plus de vous recevoir ; entrez au parloir, je vous y rejoindrai, dit-elle en les saluant avec grâce et dignité. C’était une dame de l’antique et noble famille d’Allinge ; il était facile de juger, à son maintien et à son langage, qu’elle était d’une illustre maison.

Des religieuses conduisirent les chevaliers au parloir de l’abbesse. En chemin, ils apprirent avec un sentiment de plaisir mêlé de peine, que leur chère Isaure, après avoir été en danger quelques jours, était convalescente, et semblait décidée à faire ses vœux dans ce monastère.

— Nous l’en empêcherons, dit Thiéry ; j’ai promis à Gizèle de la lui rendre. Arthus resta muet ; il était comme oppressé par tout ce qui se passait en lui. L’intérêt que lui inspirait Isaure s’augmentait à chaque instant. Il sentait que sans elle, il ne pourrait vivre, et il donnait encore cependant le nom d’amitié à ses sentiments.

L’abbesse parut derrière la grille, environnée de son cortège. Elle s’assit et fit signe aux religieuses de se retirer.

— Je dois, dit-elle, aux proches parents de la demoiselle de Vufflens, le récit de la manière dont elle est arrivée dans cet asile. Une paysanne de Bussigny vint me dire qu’une jeune dame était arrivée la veille dans ce village ; qu’étant très fatiguée et se trouvant trop mal pour continuer sa route, elle demandait à être admise pour quelques jours dans cette communauté, afin d’y prendre un peu de repos. Quelle que fût cette personne, mon devoir m’imposait la loi de l’assister ; c’était, ou une femme vertueuse digne de mes soins, ou une pécheresse que je pourrais ramener à la vertu. Je lui fis dire de venir. Elle était déjà si malade, si faible, que, malgré la proximité du village, on fut obligé de l’amener sur un chariot garni de paille fraîche. À peine fut-elle en état, le premier jour, d’articuler son nom. Je connaissais de réputation sa famille, et j’eus peine à comprendre comment une demoiselle de si haute naissance se trouvait dans une telle situation ; cependant, tout en elle intéressait, et j’eus tous les égards, tous les soins que réclamait sa position. Plusieurs évanouissements se succédèrent. Je la fis mettre au lit ; les sœurs qui la déshabillèrent trouvèrent ce portrait et me l’apportèrent. Je vous avoue que je crus alors qu’une passion malheureuse avait causé sa fuite. Je fus confirmée dans cette idée le lendemain, lorsque j’appris, des infirmières qui avaient passé la nuit auprès d’elle, que dans ses rêveries, elle ne cessait de nommer Arthus. Tantôt elle l’appelait à son secours ; tantôt elle lui demandait pardon. Elle appelait aussi sa sœur Gizèle, et prononçait d’autres noms, mais avec un grand effroi. Je me rendis auprès de la malade. Son délire durait encore ; elle me prit pour une Élise, à qui elle adressait les expressions de la plus tendre amitié, en lui nommant cet Arthus dont elle était sans cesse occupée. Elle fut quelques jours dans cet état ; mais sa jeunesse et les secours que je lui fis administrer, triomphèrent enfin de son mal. La fièvre se calma ; elle retrouva ses idées ; et sa première pensée fut de s’informer de ce qu’était devenu le médaillon qu’on avait trouvé sur elle. Dès qu’elle sut qu’il était entre mes mains, elle me fit supplier de venir la voir, et, malgré sa faiblesse, elle me raconta son histoire, m’apprit que vous aviez été élevés ensemble comme frère et sœur. Je fus convaincue par son récit, que je lui avais fait grand tort en la soupçonnant d’un sentiment passionné. Dans ce cœur que j’avais cru tout entier à l’amour, je ne trouvai qu’une amitié vive et tendre, et des sentiments généreux. Isaure n’avait pas même le désir de la vengeance à l’égard des chevaliers félons qui l’avaient enlevée ; tous ses vœux se bornaient à ce qu’on pût préserver de leurs attaques le château de Vufflens et la maison d’Élise. « J’espère, dit-elle, qu’ils seront respectés, à présent que je ne servirai plus de prétexte à la persécution des châtelains des Clées et de Montagny. Je voulais retourner à Vufflens, continua-t-elle ; mais puisque le ciel m’a conduite dans cet asile, auprès d’une si bonne et si respectable abbesse (car ainsi parlait cette chère enfant), je ferai mieux d’y passer le reste de ma vie et de me consacrer à Dieu. »

Il était de mon devoir d’encourager cette sainte résolution ; je n’y ai pas manqué. Jusqu’à présent Isaure a persisté dans ce dessein, et a même demandé l’habit de novice. Elle s’est occupée des moyens de tranquilliser ses parents sur son sort, sans pourtant leur faire savoir où elle était, dans la crainte que, par tendresse pour elle, on ne cherchât à la détourner de ses religieuses pensées et à la ramener à Vufflens. « Je ne pourrais, me disait-elle, désobéir à ma mère, car j’ai promis à mon père mourant de faire en toutes choses sa volonté. Voilà pourquoi j’étais si malheureuse quand elle m’ordonnait de choisir entre le gouverneur des Clées et le sire de Montagny. Enfin cette bonne mère m’a laissée libre de les refuser. Mais de combien de maux ce refus n’a-t-il pas été la cause ! Je frémis en pensant que j’aurais pu coûter la vie à ma mère, à Élise, à ma sœur, au baron de La Sarraz. Non, non, ajoutait-elle avec ferveur, il vaut mieux passer mes jours dans la retraite, loin de tous ceux que j’aime, que de les exposer encore. Que ferais-je dans le monde ? Je ne puis y être heureuse. »

Pauvre enfant ! Un chagrin cruel pèse sur son cœur, et troublera longtemps son repos ; mais je crois qu’il dépend de vous de le calmer, dit l’abbesse en regardant Arthus. Il s’écria vivement : — Ah ! s’il est vrai, si je puis quelque chose pour le bonheur d’Isaure, rien ne me sera impossible. Parlez, madame, quel tourment oppresse son cœur ? Comment puis-je calmer ses peines ?

— Vous le saurez demain, dit l’abbesse en se levant ; et si j’en crois les apparences, cela vous sera facile. Revenez dans la matinée, et revenez seul ; si la santé d’Isaure le permet, vous la verrez, mais en me donnant votre parole de ne point combattre ni gêner sa vocation religieuse. Elle me paraît bien prononcée, et ce serait un grand péché de détourner de Dieu ses pensées.

— Isaure sera toujours libre, madame, reprit Arthus, mais l’entretien de demain décidera de son sort. Il s’inclina profondément devant l’abbesse ; Thiéry en fit autant. Les deux amis sortirent et reprirent le chemin de Bussigny où ils voulaient passer la nuit. Moins pressés d’y arriver, ils prirent une autre route, côtoyèrent la rivière, passèrent une digue et, suivant le cours d’un canal ombragé, au milieu d’une verte prairie parsemée de bosquets, ils arrivèrent au joli moulin de Rochefort. De là, un pont rustique les conduisit dans les bois et, remontant la colline, ils se trouvèrent au pied du monticule sur lequel l’église de Bussigny est bâtie, et qui présente de tous côtés des points de vue enchanteurs ; ils gagnèrent le sommet et s’y arrêtèrent pour les admirer.

Pendant cette promenade, Arthus était rêveur et ne parlait que pour faire l’éloge de cette contrée. Thiéry, au contraire, se dédommageait du silence profond qu’il avait gardé au parloir de l’abbesse ; il plaisantait sur son air de dignité, et raillait Arthus du tête-à-tête qu’elle lui avait demandé pour le lendemain : « Je n’ai pas été honoré de son attention, dit-il en riant ; elle ne s’adressait qu’à vous, et j’en suis si piqué que je crois bien que demain, vous abandonnant cette sainte conquête, je retournerai à La Sarraz apprendre à Gizèle que sa sœur est retrouvée. Aussi bien, cette chère Isaure, que j’aime de tout mon cœur, ne me le rend guère, et ne m’a jamais été favorable. Je crois en savoir la raison ; je l’excuse, et je vous charge, mon cher Arthus, de faire ma paix avec elle. » En effet, le lendemain, Arthus apprit en se levant que le baron de La Sarraz était parti, et il prit le chemin du couvent, étonné lui-même du genre d’émotion qu’il éprouvait en allant revoir Isaure et plaider la cause de Lothaire.

Il fut encore introduit au parloir de l’abbesse ; celle-ci y vint seule : — Vous verrez bientôt sœur Isaure, lui dit-elle, mais j’ai voulu vous parler auparavant. Ce chagrin profond et cruel, que vous seul pouvez adoucir, est la crainte de votre courroux relativement au mariage de sa sœur Gizèle avec le baron Thiéry de La Sarraz. Elle a paru bien surprise quand je lui ai dit qu’il était avec vous ; à peine pouvait-elle le croire. Elle est tombée à genoux pour en remercier le ciel ; mais elle n’aura aucun moment de repos que vous ne lui ayez juré que vous lui pardonnez ce mariage qu’elle n’a su que trop tard pour s’y opposer. Elle vous avait promis de vous conserver le cœur de sa sœur que vous aimiez si tendrement, à qui vous étiez engagé, et elle ne peut se consoler ne n’avoir pu vous tenir sa parole. Voilà, chevalier, ce que je ne pouvais vous dire hier devant son beau-frère. À présent, quels que soient vos sentiments, j’ose vous conjurer de calmer cette aimable fille ; puisqu’elle a conservé votre amitié, elle n’aura plus aucun sentiment pénible. Retirée dans cette abbaye, et dans une paix profonde, elle y passera des jours heureux et tranquilles.

— Madame, répondit Arthus, Isaure m’est chaque jour plus chère ; elle n’a mérité de moi aucun reproche. Gizèle et Thiéry étaient nés l’un pour l’autre, et je jouis de leur bonheur... Mais Isaure ne doit pas vivre dans la retraite à l’ombre d’un cloître : de plus hautes destinées l’attendent. Chargé par le roi de France, Lothaire, de lui offrir sa main et sa couronne, je vous prie, madame, de m’aider à lui faire accepter l’un et l’autre. Douée de toutes les vertus, elle fera le bonheur de son auguste époux et de ses nombreux sujets. Élevée à ce rang suprême, elle pourra bien mieux mettre ses vertus en pratique que dans la retraite : et celle qu’elle exercera avec le plus de plaisir sera sans doute la reconnaissance pour l’asile où elle a trouvé sûreté et protection.

L’abbesse reste confondue de ce qu’elle entend. Elle n’a rien à répondre, aucune observation à faire ; elle jouit en pensant que la future reine de France est dans ses murs et sous sa protection ; car elle n’a pas même l’idée qu’Isaure puisse refuser de régner. Ces qualités qui la rendaient si propre à la vie austère d’un cloître lui paraissent à présent dignes du trône, et celui qu’on a chargé de le lui offrir a part aussi à son respect. Elle lui demande avec politesse quel nom et quel titre il joint à celui d’Arthus ; et lorsqu’il répond qu’il est le duc Azzoni, la surprise redouble : — Duc Azzoni ! reprit-elle ; c’était, si je ne me trompe, le nom, le titre du seigneur Grimoald de Vufflens. — C’est à présent le mien, madame. Il n’a pas eu de fils et je suis son neveu. Je crois que ma cousine l’ignore encore. Permettez, madame, que je l’informe moi-même du lien de parenté qui nous unit, et du brillant avenir qui s’ouvre devant elle. L’abbesse s’incline, appelle une religieuse, et lui ordonne d’aller chercher la demoiselle de Vufflens.

Isaure paraît bientôt, en longue robe blanche ; elle porte le voile de novice. D’abord pâle, abattue, dès qu’elle voit Arthus, ses joues se colorent, son regard s’anime. Elle lui paraît charmante ; il ne s’étonne plus de la passion de Lothaire, et il envie son bonheur. Le roi envierait le sien, s’il pouvait entendre l’accent ému et sensible avec lequel elle s’écrie, en approchant de la grille : « Oh ! mon frère, mon Arthus, je vous revois donc et vous m’aimez encore, malgré mes torts apparents. Ah ! s’il est vrai, si vous n’êtes pas malheureux, je n’ai plus rien à désirer.

Figure 11. Isaure paraît bientôt, en longue robe blanche.

— Malheureux ! chère Isaure ; et je vous revois, et je vous retrouve toujours la même pour Arthus, sa bonne sœur, sa fidèle amie ! Je puis, encore à présent, joindre un autre titre à votre amitié, et vous nommer ma cousine ; mais ce degré de parenté n’ajoute rien aux sentiments qui m’attachent à vous pour la vie.

Isaure paraît surprise. Il lui explique brièvement la découverte du secret de sa naissance : — Lothaire, dit-il, en était le dépositaire. Je suis son chevalier, son ami, son envoyé près d’Isaure. Mais je n’ai rien à vous apprendre ; vous connaissez déjà ses sentiments et ses vœux ; il vous a tout avoué en vous découvrant son rang et son amour. Vous avez rejeté ses hommages, je le sais ; mais à présent, il espère que, présentés par l’ami qui vous chérit tous deux, ils seront mieux reçus, et… Ici sa voix, d’abord assez ferme, faiblit. Il balbutie quelques mots que personne n’entend. Les roses que la présence d’Arthus avait placées sur les joues d’Isaure s’effacèrent à mesure qu’il parlait et furent remplacées par une pâleur mortelle. Elle voulut répondre et put à peine prononcer une parole ; elle retira sa main déjà passée dans la grille pour l’approcher de celle d’Arthus ; cependant, se remettant peu à peu, elle adressa ces mots à son frère :

— Le roi Lothaire a raison, mon cousin, lorsqu’il croit au pouvoir de votre amitié. Elle a sans doute beaucoup d’empire sur mon cœur ; Dieu seul en a davantage encore. Je me suis engagée à lui consacrer ma vie, et ni trône, ni puissance…

— Ma fille, interrompt l’abbesse, vos vœux n’ont pas été sanctionnés par un ministre des autels ; moi seule je les ai reçus, et je vous en relève. Un roi est sur terre un Dieu à qui l’on doit aussi respect, obéissance ; et celui qui vous choisit pour sa compagne ne peut être dédaigné. Je vous salue donc, noble Isaure, comme la future reine de France, et la protectrice de cette maison. J’ai promis à votre cousin, le duc Azzoni, de vous engager à accepter le rang qui vous est offert. Je vous laisse avec lui, je reviendrai bientôt à la tête de ma communauté présenter à la souveraine des Français les hommages qui lui sont dus. Isaure lui baise la main en silence ; l’abbesse sort, et la voilà seule avec Arthus. Ni l’un ni l’autre n’osent parler. Leurs yeux sont baissés ; ceux d’Isaure laissent couler des larmes qu’elle s’efforce en vain de retenir ; Arthus ne pleure pas ; mais ses traits sont contractés, sa contenance est gênée. Isaure retrouve la première la parole, et dit d’une voix tremblante : — Si j’en dois croire l’abbesse, vous attachez un grand prix à me voir accepter la main de Lothaire… Elle s’arrête. Arthus ne répond rien et paraît agité. Avez-vous vu ma mère ? continue Isaure ; est-ce aussi un ordre que vous m’apportez de sa part ?

— Isaure ! s’écrie alors Arthus avec force, vous pourriez le penser ? Rendez-nous plus de justice. Lothaire ne veut vous devoir qu’à vous-même ; et je n’aurais pas voulu être son organe auprès de vous, sans cette condition. J’ai vu votre mère, mais pas un mot n’a trahi le secret du roi. Si j’en ai parlé ce matin à l’abbesse, c’est que je lui voyais un vif désir de vous garder dans cette retraite, et j’ai craint sa persuasion.

— Ainsi vous préférez que je porte un diadème à côté de Lothaire, plutôt qu’un voile comme épouse de Dieu ?

— Je ne préfère rien, Isaure. Il faut que je vous perde : voilà ce que je sens jusqu’au fond de l’âme. Mais vous êtes digne de régner ; le bonheur de Lothaire, celui de la France, le vôtre, sans doute, doivent imposer silence à mon cœur, Isaure ; pour vous voir heureuse, Arthus donnerait sa vie.

Isaure, très émue, passa de nouveau sa blanche main au travers de la grille et pressa doucement celle de son ami. — Encore un mot, dit-elle, et j’ai fini ; je vous conjure de me dire la vérité. — Je vous en fais le serment, répond-il en mettant sa main sur sa poitrine.

— Je le reçois. Lothaire vous rendra-t-il responsable du succès de votre négociation ?

— Lothaire connaît trop bien mon dévouement pour m’accuser de rien qui puisse l’affliger ou lui nuire.

— Il suffit, dit Isaure. Pour une décision de cette importance, ce n’est pas trop de demander un jour : demain vous aurez ma réponse positive. À présent, n’y pensons plus ; nous avons tant de choses à nous dire ! Depuis deux ans que nous sommes séparés, que d’événements ont eu lieu ! Alibert et le chevalier Adelstan nous ont raconté vos hauts faits ; mais le soldat qui vint chercher Lothaire nous dit ce qu’à peine nous avons pu croire. Arthus, Isaure a droit de tout savoir, lors même que votre modestie devrait en souffrir, et j’exige un récit sincère.

Arthus obéit, et lui raconta successivement ce qu’on a lu. La joie d’Isaure, qui se peignait si bien sur sa physionomie expressive, passa tout ce qu’on peut exprimer ! — Il est donc vrai, dit-elle en joignant les mains et en levant ses beaux yeux au ciel, que Lothaire vous doit la vie et la couronne ! Je le vois, je le sens ; rien, non, rien ne doit affaiblir son amitié et sa reconnaissance ! Elle voulut ensuite savoir comment Arthus avait découvert sa retraite et mis Vufflens à l’abri des invasions de ses persécuteurs.

— Vous en êtes délivrée à jamais, lui dit-il en lui présentant un de ses bracelets de perles ; voilà ce bracelet que vous donnâtes à Humbert de Montfaucon au tournoi de Blonay. Je l’ai trouvé près des grottes d’Agis. Lorsque son rival vous délivra de lui en le blessant à mort, son casque brisé tomba de sa tête ; ce bracelet y tenait encore. Gérard de Montagny, non moins dangereux pour vous, a aussi cessé de vivre, et l’autre bracelet vous sera rendu. Il lui fit alors un récit abrégé du combat de Montagny : — À présent, chère Isaure, dit-il en finissant, vous savez tout ce qui regarde votre frère Arthus ; et j’ignore encore comment vous avez pu échapper à vos cruels ravisseurs.

— Vous allez le savoir, dit-elle.

Au moment où elle allait commencer, la porte extérieure du parloir s’ouvre ; une femme, introduite par deux religieuses, entre ; Isaure et Arthus jettent un cri de joie : « Ma mère ! Élise ! » C’était elle. Isaure lui tend les bras, s’afflige de ne pouvoir se jeter dans les siens, et demande à l’une des sœurs de faire ouvrir la grille. Élise prodigue à son fils des caresses pour Isaure et pour lui ; dans ce moment, tous deux sont également heureux, et ne voient que cette parfaite amie, qui les réunit bientôt sur son cœur. Elle leur apprend que c’est par le récit de Thiéry, qui a passé de grand matin à Vufflens, qu’elle a connu la retraite d’Isaure. Ermance et Berthe étaient encore à La Sarraz, où il était allé les rejoindre. — Et moi, chère Isaure, lui dit-elle, je suis partie à l’instant, et je ne te quitte plus. Ou tu reviendras avec moi à Vufflens, ou je resterai avec toi à l’abbaye de Saint-Germain.

On conçoit, sans qu’il soit besoin de le dire, la tendre reconnaissance d’Isaure. En se vouant à la retraite, elle avait bien espéré qu’Élise viendrait un jour la partager, mais non pas aussitôt. Ces trois personnes, unies par les plus tendres sentiments, passèrent ensemble toute cette journée. Si l’émotion toujours croissante d’Arthus sur la décision du lendemain ne l’avait pas éclairé sur la nature de son attachement pour Isaure, ce jour eût été le plus heureux de sa vie. Ils allèrent se promener dans les bosquets qui bordent la Venoge, et s’assirent sous un beau chêne, au milieu de la jolie presqu’île où la rivière, après avoir formé les contours les plus gracieux, passe sous un pont de bois élevé, et suit son cours dans les prés de l’abbaye.

Isaure fut donc priée par ses amis de leur faire le récit de la manière dont elle s’était échappée des grottes d’Agis, récit que l’arrivée d’Élise avait interrompu.

— Il sera court, dit-elle ; j’ignore à peu près ce qui s’est passé jusqu’au moment où j’y fus déposée. Un profond évanouissement me dérobait à l’horreur de mon sort ; quand la rapidité de la course du cheval du châtelain des Clées me rendait un instant à moi-même, en me voyant au pouvoir du terrible Humbert, la terreur me plongeait aussitôt dans un nouvel état de faiblesse. Une ou deux fois, j’essayai de toucher mon ravisseur par mes supplications ; je cherchai à lui imposer par ma fermeté ; il ne voulut rien entendre. — Tais-toi, me disait-il, fille ingrate et plus cruelle que je ne puis l’être jamais, et soumets-toi à ton sort, que rien ne peut changer. Je suis las de tes dédains, et si je les supporte encore, c’est pour te renfermer plus tôt dans une forteresse. Elle sera détruite de fond en comble avant que tu en sortes, et je t’obligerai à me demander à genoux le titre d’époux que tu me refuses.

— Oh ! mes amis, peut-on s’étonner si je succombai à mon effroi ? Je ne sais depuis combien de temps j’étais privée de l’usage de mes sens, lorsque je sentis vaguement que je changeais de situation ; on me transportait alors dans les grottes. La fraîcheur extrême de ce lieu me fit revenir complètement ; j’ouvris les yeux. J’étais couchée au fond de la plus spacieuse. Sa voûte était inégale et très basse à la place que j’occupais ; à peine un faible rayon de jour pénétrait-il dans cet effroyable asile. Il me suffit cependant pour voir que j’étais gardée par plusieurs gens d’armes portant les couleurs des farouches rivaux que j’avais tant à redouter ; ce qui me fit conjecturer que le sire de Montagny avait poursuivi le châtelain des Clées. Un cliquetis d’armes peu éloigné et les propos de mes gardes confirmèrent mes soupçons. J’eus un moment l’idée de les gagner et de fuir ; mais j’avais peu d’or avec moi, et ils étaient trop nombreux. D’ailleurs, étant de deux partis contraires, ils se surveillaient mutuellement : je me contentai donc d’invoquer le ciel avec ferveur, et de ne faire aucun mouvement. Ils crurent que j’avais cessé de vivre. L’un d’eux souleva mon bras ; je le laissai retomber. « La pauvre fille est morte de frayeur », dit-il à ses camarades. Aussitôt le cri de victoire se fit entendre ; la curiosité de savoir lequel des deux champions l’avait remporté fit approcher tous mes gardes du lieu du combat et détourna un moment leur surveillance. Par un mouvement plus machinal que réfléchi, je me levai doucement pour me cacher derrière une anfractuosité du roc qui se trouvait près de moi, et ne pouvait me dérober que quelques instants aux recherches. Mais, ô bonheur inattendu ! après avoir fait quelques pas dans l’obscurité, j’aperçus du jour fort au-dessous de la place où j’étais. J’avance ; une pente rapide me conduit devant une ouverture assez étroite, mais cependant il ne me parut pas impossible d’y passer. Je ne pouvais juger si ce n’était point un rocher élevé à pic au-dessus de la rivière de l’Orbe dont j’entendais les eaux mugir avec fracas. Alors j’eusse été perdue ; ma chute dans l’abîme devenait inévitable. N’importe : décidée à périr plutôt que de retomber dans les mains de mes ravisseurs, cette crainte ne m’arrête pas. Je passe avec assez de peine au travers de l’ouverture, et je bénis le ciel en sentant que mon pied rencontre un appui. Je me trouvai sur une corniche de quelques pouces de largeur et à cent toises, au moins, au-dessus de la rivière. J’étais hors de la grotte, il est vrai ; mais, grand Dieu ! à quels dangers j’étais encore exposée ! En posant l’oreille contre l’ouverture, j’entendis les cris des soldats. Sans doute ils me cherchaient, ils pouvaient aussi découvrir cette ouverture, et quoique pas un des gens d’armes, et surtout leurs énormes chefs, ne pussent y passer, je n’en frémissais pas moins à l’idée des efforts qu’ils feraient pour agrandir ce passage. J’étais à peu près au-dessous de la grotte, mais elle formait une saillie avancée qui empêchait qu’on pût m’apercevoir. Je suivis la corniche du côté où elle me parut le plus praticable, la trouvant tantôt plus large, tantôt plus étroite. Je tremblais qu’elle ne vînt à manquer sous mes pieds ; le moindre faux pas, le moindre mouvement mal calculé m’aurait précipitée dans la rivière, dont je voyais et j’entendais bondir sur un lit de rochers les ondes tumultueuses… Oh ! mon cher Arthus, c’est encore à vous que je dois d’avoir évité ce danger. Vous rappelez-vous, dans notre heureuse enfance, quand le désir d’être avec mon frère m’entraînait toujours sur ses pas, et que vous trembliez de voir la petite Isaure, aussi téméraire que vous, se hasarder partout où vous aviez passé, gravir, en vous tenant la main, sur les rochers et les collines, traverser les ruisseaux à gué ou sur une planche étroite, avec quelle complaisance vous guidiez mon audace enfantine ; comme vous m’appreniez à poser mon pied avec sûreté, à conserver de l’aplomb, à ne pas détourner les regards de la route dans les passages dangereux et escarpés. C’est à vos utiles leçons que j’ai dû de pouvoir me soutenir sur les rochers presque taillés à pic au-dessus du lit de l’Orbe[7], m’accrochant à quelques plantes, à quelques saillies, évitant de regarder le mouvement de l’eau ; c’est ainsi que je parvins, avec des peines inouïes, à quitter les bords escarpés de cette pittoresque rivière. De l’autre côté s’élevait un banc de rocs, plus dangereux encore, où l’on voit aussi des grottes spacieuses, qui ne sont séparées de celles d’Agis que par le lit étroit de la rivière. Heureuse d’avoir échappé à mes ravisseurs et de n’en plus apercevoir de traces, je poursuivis ma route périlleuse avec courage. L’idée du danger que je fuyais me soutenait ; mais lorsqu’il fut passé, lorsqu’après avoir grimpé quelques bandes du roc, je me trouvai dans des champs, et assez près d’un village, je sentis que l’émotion, la fatigue et le manque de nourriture me mettaient hors d’état d’aller plus loin. Je tremblais d’ailleurs d’arriver, sans le savoir, dans quelque bourg dépendant des domaines de mes persécuteurs. Ne connaissant pas cette contrée, je n’osais me hasarder à demander des secours dans des lieux habités, où je trouverais peut-être des gens qui auraient l’ordre de m’arrêter. Mais je rencontrai des pâtres, auxquels j’achetai un peu de pain noir et quelques fruits qui me ranimèrent. J’appris d’eux que le village que je voyais s’appelait Arnex. Je m’informai de la distance où j’étais de Vufflens, non que je crusse pouvoir y retourner en sûreté, c’était là que mes ravisseurs iraient d’abord, et je ne voulais plus attirer sur cette demeure chérie le fléau de la guerre ; mais je désirais au moins m’en rapprocher assez pour y faire donner de mes nouvelles et me dérober ensuite aux persécutions de mes ennemis.

Je traversai des bois, des vallées, des marais ; je suivis souvent les bords de la Venoge, moins redoutables que ceux de l’Orbe, et j’arrivai ainsi à Vufflens-la-Ville, et de là à Bussigny, qui me rapprochait de vous et me paraissait plus retiré. J’y arrivai excédée de fatigue et très souffrante. La paysanne à qui je demandai un asile, effrayée de mon état, ayant à peine un endroit pour me loger, me parla de l’abbaye de Saint-Germain, me vanta le charme du local, les vertus de l’abbesse, et je me décidai à prier la supérieure de me recevoir dans son couvent. Vous savez le reste, mes amis. J’avais raconté mon histoire à l’abbesse, en la conjurant de ne dire à personne que j’étais près d’elle, de ne laisser entrer au parloir aucun chevalier ; je ne pensais alors qu’à ceux que je redoutais plus que la mort, et j’étais loin de prévoir que celui que j’aime plus que ma vie viendrait m’y chercher. J’attendais moins encore mon frère de La Sarraz, surtout avec vous, ainsi que ma chère Élise. Ah ! qui m’aurait dit, il y a peu de jours, que je vous reverrais ensemble ? Peut-être est-ce pour la dernière fois que j’aurai ce bonheur, mais j’en jouis avec délices.

— Pourquoi la dernière fois ? reprend Élise ; n’as-tu pas entendu ma résolution de ne plus te quitter ? — Et moi, dit Arthus, si vous restez ici, je laisse lance et bouclier, et je me fais chapelain de l’abbaye de Saint-Germain.

Arthus disait vrai : la pensée de se séparer d’Isaure lui devenait à chaque instant plus insupportable. Son récit lui avait fait sentir de plus en plus combien elle lui était chère ; il avait frémi de ses dangers, comme si elle les courait encore ; et, le lendemain, Isaure allait lui apprendre qu’elle consentait à épouser Lothaire, ou qu’elle était décidée à prononcer ses vœux. Il ne savait ce qu’il redoutait davantage ; incapable de dissimuler plus longtemps son agitation, il quitta Isaure. L’abbesse, qui n’avait rien à refuser à la future reine de France, fit préparer une chambre à Élise ; c’était, d’ailleurs, une duchesse Azzoni, puisqu’elle était mère d’Arthus, et ce titre lui valut des égards que son seul mérite ne lui eût pas attirés. Arthus retourna dans son modeste asile, à Bussigny, et quand Isaure lui dit en le quittant : À demain, il sentit un frisson glacer son cœur.

Ce lendemain arriva, et le ramena à l’abbaye. Isaure le reçut seule. Elle n’avait pas l’air d’avoir dormi plus que lui. Elle tira une lettre de son sein, et la lui présenta.

— Je vais, mon cher Arthus, lui dit-elle, mettre votre discrétion et votre amitié à l’épreuve. Cette lettre est pour le roi Lothaire ; allez la lui porter et ne demandez rien à présent. Je désire que ce soit lui qui vous apprenne ma réponse.

— Isaure…, dit Arthus avec le regard de la curiosité et le ton du reproche. — Oui, reprend-elle en souriant, Isaure se donne déjà des airs de souveraine. Elle a des volontés dont elle ne rend pas compte, et qui ne sont pas celles d’Arthus. Soyez juste, mon ami, puisque vous voulez que je règne, il faut bien vous accoutumer à m’obéir.

— Je le veux ! Ah ! sais-je ce que je veux ? je sais seulement que je suis malheureux.

— D’ignorer mon secret ?

— De le prévoir et de vous quitter. — Adieu ! chère Isaure ! adieu, ma sœur, mon amie !… Ah ! vous l’avez dit : la journée d’hier ne reviendra jamais, et son souvenir fera le tourment de ma vie.

Isaure avait peine à retenir ses larmes. — Partez, lui dit-elle, vous oubliez que vous êtes curieux. Élise entra ; son fils lui annonça qu’il allait à Laon, et prit congé d’elle en la conjurant de ne pas quitter l’abbaye. — Que ferais-je ailleurs ? lui répondit Élise. Tous les jours nous serons en pensée avec toi sous le chêne de la presqu’île. — À propos, dit Isaure, vous passerez à La Sarraz. Ne verrez-vous pas ma mère et ma sœur Gizèle ?

— Je les verrai, si vous le désirez. — Et si vous le pouvez sans peine, pensez-y bien, Arthus.

— Sans autre peine que celle de retarder l’exécution de vos ordres ; mais je leur parlerai de vous. Il baisa tendrement la main d’Élise et d’Isaure, alla chercher son cheval à Bussigny, et prit aussitôt la route de France. En passant à La Sarraz, il entra au château. Thiéry le reçut avec la plus vive amitié, Ermance avec tendresse et en le nommant son cher neveu, mais Gizèle avec un peu d’embarras, que son ton amical et naturel dissipa bientôt. Ils parlèrent beaucoup d’Isaure. Ni Ermance ni Gizèle ne pouvaient supporter l’idée qu’elle se fît religieuse : elles voulaient aller la voir le lendemain, et l’emmener, s’il leur était possible. Arthus leur dit que sa santé avait besoin de quelques jours de repos ; il les quitta pour continuer son voyage, surpris lui-même d’avoir revu Gizèle sans émotion, et de n’avoir près d’elle pensé qu’à Isaure.

Il presse son coursier pour réparer le temps perdu, court nuit et jour, et arrive dans le palais du roi. Lothaire le reçoit avec transport, le presse contre sa poitrine, se félicite de l’avoir retrouvé, et lui dit à demi-voix : — M’apportes-tu le bonheur ? Isaure consent-elle ?… Es-tu l’époux de Gizèle, et pourrai-je te nommer mon frère ?

— Non, sire, dit Arthus avec fermeté ; Gizèle a épousé Thiéry de La Sarraz, un jeune et brave chevalier ; mais ne parlons plus de moi ; et sortant une lettre de dessous son pourpoint, il la présente au roi : — Voilà, sire, la réponse d’Isaure, et je vous jure, foi de chevalier, que j’ignore ce qu’elle contient. Lothaire s’en saisit avec une émotion marquée ; celle d’Arthus est plus vive encore ; à peine pouvait-il la cacher. Le roi regarde l’adresse, cache la lettre dans son sein, et parle du prochain mariage de sa sœur Mathilde, que Conrad a demandée, de ses projets sur la Normandie, de la révolte du comte de Flandres, et ne parle plus d’Isaure. Arthus n’entend point ce qu’il lui dit ; il répond de travers, il est au supplice, et ne comprend rien à la conduite de Lothaire, si impatient d’avoir cette réponse, et si peu pressé de la lire. Enfin le roi congédie tout le monde et même Arthus : — Tu dois être fatigué, lui dit-il, va te reposer. Nous nous reverrons demain. En vain il jure qu’il n’a pas besoin de repos ; le roi insiste et se retire dans son oratoire. Arthus, contrarié, irrité, ne sachant ce qu’il doit espérer ou craindre, se retire aussi ; mais ce n’est pas pour se livrer au sommeil.

Enfin Lothaire, aussi impatient, sans doute, mais sachant mieux le cacher, a écarté tous ses courtisans, et se hâte d’ouvrir la lettre qu’Arthus lui a remise. Au bas de l’adresse étaient écrits ces mots : J’ose conjurer votre Majesté de n’ouvrir cette lettre que lorsqu’elle sera seule. Arthus ne l’avait pas regardée depuis qu’Isaure la lui avait remise, et n’avait pas vu cette ligne. La lettre est ouverte ; Lothaire lit, et voici ce qu’elle contient :

 

Gabrielle-Isaure de Vufflens au roi Lothaire.

De l’abbaye de Saint-Germain.

« Sire,

» Celle que, pour la seconde fois, vous honorez de votre attention et de votre choix, n’a d’autre moyen de s’en rendre digne que par une entière confiance. Ce cœur que vous me demandez, et qui ne m’appartient plus, doit au moins vous être ouvert tout entier.

» Lorsque le chevalier Adelstan, en me découvrant son rang, m’offrit sa main, incapable de le tromper, j’osai déjà lui laisser entrevoir que mon cœur n’était plus libre ; mais comment aurais-je pu nommer celui qui le remplissait tout entier, lorsque j’avais la certitude que non seulement le sentiment que j’éprouvais n’était pas partagé, mais que celui qui me l’inspirait aimait passionnément un autre objet ? J’étais sa confidente, la protectrice de son amour ; et le devoir le plus sacré m’obligeait à cacher le mien. À présent tout est changé, tout, excepté mon cœur, qui ne changera jamais, et qui ne peut se donner deux fois. Renoncez donc, sire, à la pensée de l’obtenir ; renoncez-y pour vous, qui ne devez avoir qu’une épouse née du sang des rois, pour moi qui ne peux payer par le don de mon cœur celui de votre couronne, et pour l’ami dévoué prêt à vous sacrifier le bonheur de sa vie. Je puis enfin vous le nommer, celui que j’aime, et dont je crois actuellement être aimée ; c’est Arthus, si longtemps chéri comme un frère, et adoré depuis l’instant où j’ai su qu’il ne l’était pas. Mais il aimait ma jeune sœur ; il devait être son époux, et j’ai dû garder un profond silence.

» À présent que Gizèle est l’épouse du baron de La Sarraz, l’heureuse Isaure ose espérer l’avoir remplacée dans le cœur d’Arthus. Peut-être n’est-ce qu’une illusion dont je devrais me défendre, au lieu de m’y abandonner avec délices. Loin de se déclarer le rival d’un maître auquel il est entièrement soumis, il a déployé tout le zèle, toute l’éloquence de l’amitié pour me faire accepter vos offres trop généreuses ; et cependant, sire, si mes sentiments ne m’abusent pas, j’ai pénétré les siens, malgré ses efforts pour me les cacher. Ah ! depuis trop longtemps j’ai l’habitude de lire dans son âme, pour qu’une seule de ses impressions ne se réfléchisse pas à l’instant dans la mienne. Libre de la passion que les grâces et l’amabilité de ma sœur lui avaient inspirée, il sent enfin qu’Isaure fut formée pour lui. Généreux Lothaire, je vous afflige peut-être, mais, daignez m’en croire, la simple fille adoptive de Raymond et d’Élise, élevée dans l’obscurité, n’avait rien qui pût justifier votre choix aux yeux de vos sujets, à ceux de la postérité. Un roi n’est pas le maître de disposer de sa main suivant les désirs de son cœur. C’est un malheur peut-être, mais vous saurez vous y soumettre, et vous serez dédommagé de ce léger sacrifice par l’approbation de vos sujets, et par l’admiration de l’univers. Vous choisirez une épouse digne de monter sur le trône, d’ajouter, s’il se peut, à son lustre. Daignez, sire, daignez être l’ami d’Isaure comme vous êtes celui d’Arthus. Si je ne m’abuse pas, si son amitié pour sa sœur s’est changée en amour, que votre amour se change en amitié, et je n’aurai plus rien à désirer. J’ose si bien y compter, sire, que c’est à vous seul que je confie mon bonheur et mes espérances. Vous êtes l’unique ami d’Arthus, et l’ami le plus chéri. Lorsque vous voudrez lire dans son cœur, il vous sera ouvert comme le mien. Daignez y jeter un regard pénétrant et détruire ou réaliser mon espoir ; c’est vous seul que je veux croire sur les sentiments d’Arthus. Si je m’abuse, si je ne suis pas aimée comme j’aime, c’est dans la retraite d’où je vous écris que je passerai le reste de ma vie. Dieu calmera les agitations de mon âme ; Arthus et Lothaire me seront toujours chers, et je jouirai de ce bonheur doux et durable qui ne laisse ni craintes ni regrets. Si Arthus répond à ma tendresse, notre roi, notre illustre maître, bénira notre union, et fera le bonheur de deux époux qui lui seront toujours entièrement dévoués. »

 

Comme Lothaire était seul, et qu’il n’a jamais confié à personne quel fut son premier mouvement après cette lecture, nous ne pouvons en rendre compte. On l’entendit se promener à grands pas ; il fut rêveur pendant le souper, mais n’en mangea pas moins de bon appétit, et se retira aussitôt après. Il se promena encore, se coucha fort tard ; et le lendemain, dès qu’il fut levé, il fit demander Arthus, qui se rendit à l’instant même à ses ordres.

Le visage pâle et abattu du jeune chevalier attestait les agitations auxquelles il avait été en proie pendant la nuit. Lothaire, au contraire, avait l’air satisfait, ce qui fit trembler Arthus. La lettre d’Isaure était ouverte sur la table du roi, qui avait sa main appuyée dessus, comme s’il ne pouvait s’en séparer. — Approche, mon ami, dit-il au chevalier, viens partager ma joie. — Arthus pâlit plus encore ; mais, s’efforçant de vaincre son trouble, il s’avança en silence. — Ta sœur Isaure, lui dit Lothaire, consent à me confier le soin de son bonheur. Sa lettre, dictée par son cœur, contient l’aveu du sentiment le plus tendre, et doit rendre fier l’heureux mortel qui l’inspire.

Arthus ne sait ce qu’il entend ; un nuage couvre ses yeux ; il s’appuie sur la table près de laquelle il se trouve, et prononce involontairement d’une voix altérée : — Isaure… Est-il possible !… Il veut en dire davantage ; toutes ses idées sont confuses. Isaure pouvait consentir à devenir reine, quoiqu’il ne la crût pas ambitieuse. Qui peut répondre des autres lorsqu’il s’agit d’une couronne ? Arthus, dans ce cas, ne pouvait répondre que de lui-même. Isaure a pu céder à la pensée du bien qu’elle peut faire, à la reconnaissance qu’elle doit au monarque qui l’élevait au trône ; peut-être même n’a-t-elle cédé qu’aux sollicitations de son ami, à la crainte de le charger d’un refus. Mais qu’Isaure cède à l’amour, qu’elle aime Lothaire, qu’elle ait trompé sa mère, son frère Arthus ; car dans les derniers temps il avait cru s’apercevoir qu’il était aimé : son amie serait donc fausse, artificieuse ? Non, non ; il repousse cette idée cent fois plus cruelle encore ! Isaure ne les a point abusés. Mais Élise et Arthus ont cru ce qu’ils désiraient tous les deux. Sans doute, elle s’est attachée au chevalier Adelstan qu’elle voyait tous les jours ; mais son rang aura effrayé sa timidité ; elle n’avait osé l’accepter, lorsqu’il lui parla la première fois. Sa constance l’a vaincue, et puisque Isaure lui fait l’aveu de son amour, Arthus ne peut plus en douter ; et c’est lorsqu’il la perd à jamais qu’il sent qu’elle seule pouvait le rendre heureux.

Toutes ces pensées, rapides comme l’éclair, se peignaient sur son visage : et certes aucune n’échappait à Lothaire, qui l’examinait avec attention, et qui voyait clairement qu’Isaure l’avait bien jugé, qu’elle en était adorée. Mais l’épreuve n’était pas finie ; il fallait qu’il l’avouât lui-même.

— Que ne te dois-je pas, mon cher Arthus ! dit-il au silencieux chevalier ; Isaure te rend justice. Elle me dit que tu as plaidé ma cause avec zèle et chaleur ; il est juste que tu achèves ton ouvrage. Pars sans délai ; va auprès de ton aimable parente ; sois l’interprète de tout ce qu’elle m’inspire ; je te charge de l’épouser, et… Arthus tombe aux pieds de Lothaire, presse sa main contre ses lèvres ; la mouille de ses larmes : — Non, mon roi, dit-il, non, je ne puis accepter l’emploi dont vous m’honorez ; je n’en suis pas digne ! Je vous ai juré qu’Isaure n’était pour moi qu’une sœur, je le croyais. Mais je l’ai revue ; je l’adore, et je ne la reverrai jamais. Qu’un autre que le malheureux Arthus soit chargé de vous l’amener. Elle vous aime ; elle sera heureuse, et vous serez, sire, le plus fortuné des mortels. À la tête de vos armées, j’irai combattre vos ennemis, chercher la mort sous vos drapeaux ; alors, sire, vous plaindrez l’ami qui fit tout pour vous prouver sa fidélité. S’il n’a pu surmonter son amour pour celle que vous honoriez de votre choix, il a su le cacher à tout autre qu’à vous. Il ne reverra point l’objet de sa tendresse. Prononcez mon pardon, recevez mes adieux, et sentez tout le prix du trésor que vous allez posséder, que dis-je ? que vous possédez déjà, car son cœur est ce trésor.

Figure 12. Arthus tombe aux pieds de Lothaire.

— Et c’est toi, cher Arthus, qui en es l’heureux possesseur, s’écrie Lothaire en l’embrassant et le relevant avec bonté. Je t’ai dit qu’Isaure m’avouait son amour, mais je n’ai pas dit que j’en fusse l’objet. Tiens, lis cette lettre, et jouis d’un bien que je t’envie sans vouloir t’en priver. Isaure ne doit appartenir qu’à celui qu’elle aime ; je la perds, mais mon cher Arthus la gagne, et j’assure le bonheur de celui à qui je dois mon trône et la vie.

— Et qui vous doit mille fois plus encore, reprend Arthus en saisissant la lettre qu’il presse contre ses lèvres, contre son cœur, avant que de la lire, et plus encore après l’avoir lue.

— Ainsi, tu porteras ma réponse à ton Isaure, lui dit Lothaire, elle t’en croira mieux que moi. J’accepte son amitié ; vous me serez tous deux également chers.

L’heureux Arthus obtint la permission de repartir de suite. Cependant, son union avec sa cousine Isaure ne pouvait avoir lieu si promptement ; leur degré de parenté les obligeait à obtenir une dispense du pape Benoît V ; et Lothaire, sollicité de toutes parts de prendre une épouse, voulut aussi tranquilliser Arthus sur ses sentiments actuels, le nomma ambassadeur, et le chargea d’aller demander en son nom la main de la princesse Emma, fille de Lothaire, roi d’Italie.

Arthus partit ; et, sûr de l’aveu d’Isaure, il voulut aussi lui porter celui de sa mère. Il s’arrêta donc à La Sarraz, fit la demande d’Isaure à dame Ermance, qui l’accorda d’autant plus gracieusement qu’elle ignorait que sa fille eût pu être reine de France. Gizèle, près de donner un héritier à Thiéry, parut très contente qu’Arthus devînt son frère. « J’ai toujours pensé, dit-elle avec son ingénuité accoutumée, que vous aimeriez un jour notre Isaure comme elle le mérite. Elle vaut mieux que moi, je vous l’assure ; et vous avez beaucoup gagné au change. La petite Gizèle ne convenait qu’à l’étourdi Thiéry ; aussi vont-ils fort bien ensemble, car ils rient du matin au soir ; et quand l’enfançon sera venu, on ne saura lequel des trois sera le plus folâtre. »

Arrêtons-nous quelques instants encore dans la charmante abbaye de Saint-Germain ; retournons auprès d’Isaure, qui ne doutait pas du succès de sa lettre, et qui comptait les heures, les instants, en attendant Arthus. Il arriva cependant plus tôt qu’elle ne l’avait pensé. On comprend tout ce qu’ils eurent à se dire, et la joie que ressentit la bonne Élise, qui pouvait encore nommer sa fille celle pour qui elle avait la tendresse de la plus tendre mère. L’abbesse, qui s’obstinait à traiter sa novice en reine, fut un peu moins satisfaite en apprenant qu’elle ne serait ni l’une ni l’autre ; mais la reconnaissance et l’amitié de la future duchesse Azzoni la consolèrent.

Après quelques jours accordés au bonheur de s’être retrouvés et de s’entendre, Arthus parla de son voyage en Italie et s’y prépara. Il partit avec une troupe d’écuyers et de pages dignes de l’ambassadeur du roi de France. Il demanda et obtint pour son maître la main de la princesse Emma, et du pape Benoît la permission d’épouser sa cousine Isaure de Vufflens. Il la retrouva avec Élise, toujours à l’abbaye de Saint-Germain, dont le site champêtre les enchantait. Elles n’en sortaient que pour aller visiter à La Sarraz Ermance et Gizèle qui venait de donner un fils à Thiéry. La douairière de Vufflens céda enfin aux vœux du baron de La Sarraz, père de son gendre, qui, depuis son veuvage, lui faisait une cour assidue sans avoir pu vaincre sa résistance. L’amour maternel en triompha ; en épousant le beau-père de sa chère Gizèle, elle était sûre de ne la plus quitter, et, suivant l’intention de son premier époux, elle abandonnait son château de Vufflens à celle de ses filles qui épousait son cousin, le jeune duc Azzoni. C’est dans la chapelle de ce château que l’union d’Arthus et d’Isaure fut bénie ; c’est là qu’ils passèrent de longues et heureuses années, sentant chaque jour davantage que le ciel les avait créés l’un pour l’autre. Leur aimable mère Élise passa près d’eux une agréable vieillesse, et put encore aider Isaure dans l’éducation de ses enfants. Ermance et ses trois autres filles y venaient souvent avec leur naissante et nombreuse famille, et les grandes salles n’étaient plus désertes.

Arthus, toujours dévoué à son roi, toujours redouté de ses ennemis et chéri de ses soldats, partagea sa vie entre la gloire et l’amour, entre les champs de bataille et le château de Vufflens, entre Lothaire et Isaure. Le chevalier de l’Ourse, toujours plus hautain et plus querelleur, ayant appris qu’Arthus avait jouté sous son nom au tournoi de Blonay, s’avisa de le trouver mauvais ; il vint à Vufflens lui en demander raison. Ils se battirent en champ clos, et, malgré sa force et son adresse, le sire de Glérolles succomba sous l’épée du duc Azzoni, qui vengea ainsi tant de chevaliers occis ou blessés par le félon châtelain de Glérolles, qui ne fut regretté de personne, car sa mère n’existait plus.

Figure 13. Château de Glérolles.

Ainsi finit l’histoire mémorable des captives du château de Vufflens. Ce superbe et antique monument, qui subsiste encore en entier, fut souvent l’asile des vertus et de la beauté.

Figure 14.

Le château de Montricher

Figure 15. Vue de Montricher et du château.

Le château de Montricher, situé aux pieds de la chaîne des monts Jura, qui séparent la France de l’Helvétie, était anciennement un château fort, qui, par sa position et ses moyens de défense, pouvait soutenir un siège ; ce n’est plus qu’une ruine, qui, dans le siècle dernier, était encore habitable, mais qu’on travaille à détruire complètement, afin d’en utiliser les matériaux, au grand regret des paysagistes et des amateurs de vues pittoresques. L’ancien château de Montricher, placé sur une éminence, au-dessus du bourg du même nom, présentait une masse imposante : la blancheur des murs, rendue plus frappante par les monts, couverts de noirs sapins, contre lesquels il était adossé, le faisait remarquer de la plupart des villes, villages et maisons de campagne du pays, et formait un point de ralliement. Presque en face de la mienne, j’ai la douleur de le voir s’abaisser graduellement ; bientôt il n’existera plus que dans le souvenir de traditions obscures. Avant qu’il disparaisse entièrement, je veux essayer de retracer une de ses traditions populaires, incertaine, mais qui se rattache cependant à une époque de l’histoire suisse assez remarquable et peu connue, celle de la confrérie des chevaliers de la Cuillère[8].

Figure 16. Village de Montricher.

Le château de Montricher avait été bâti dans l’ancienneté des temps par un preux chevalier bourguignon nommé Richer, qui lui donna son nom joint à celui de sa position, Mont de Richer ou Mont-Richer. Quoi qu’il ait eu, dès lors, différents possesseurs, il a conservé ce nom jusqu’à nos jours ; on en a seulement fait un seul mot : Montricher. Le chevalier Richer étant mort sans postérité, son châtel et ses domaines passèrent à différents propriétaires, et furent enfin achetés en commun par plusieurs seigneurs feudataires du pays de Vaud, alors sous la domination des ducs de Savoie. Ces seigneurs, animés par l’esprit de chevalerie et de guerre qui régnait dans ces temps-là, fatigués de leur oisiveté et de leur dépendance, formèrent le dessein téméraire de secouer le joug de la maison de Savoie, et de posséder en propre la souveraineté du pays de Vaud, où leurs terres seigneuriales étaient situées ; mais, n’étant pas assez forts pour se rebeller ouvertement contre leur souverain, ils imaginèrent une marche qui leur parut moins hasardeuse et plus sûre.

La florissante cité de Genève s’élevait non loin d’eux, formant une petite république savante, industrieuse, mais plus commerçante que guerrière. Dès longtemps les ducs de Savoie désiraient s’en emparer ; ils avaient tenté plusieurs fois de s’en rendre maîtres sans avoir pu y réussir. Les seigneurs vaudois imaginèrent qu’ils seraient plus heureux, certains que, si Genève tombait en leur pouvoir, le duc de Savoie leur céderait volontiers en échange le petit pays de Vaud, objet de leur convoitise, et leur fournirait même pour cette entreprise des secours d’hommes et d’argent.

La résolution d’attaquer Genève fut prise à l’unanimité dans une conférence tenue en leur châtel de Montricher : voici ce que raconte une vieille chronique à ce sujet.

Figure 17. La résolution d’attaquer Genève fut prise à l’unanimité.

« Les dits seigneurs et gentilshommes vaudois, en leur châtel de Mont-Richer, étant assis au festin, qui consistait principalement, outre le produit de leurs chasses, en laitage des montagnes, qu’ils mangeaient avec des cuillères en buis artistement façonnées, l’un d’eux François de Pontveyre, seigneur de Ferni, Savoyard, brave et intrépide guerrier, ayant déclaré, en levant la main dont il tenait sa cuillère, qu’avant qu’il fût peu ils mangeraient de même les Genevois, tous répondirent à cette bravade en levant en l’air leurs cuillères, et en faisant le serment d’exterminer les Genevois. Cette cuillère devint l’insigne de leur confédération : chacun d’eux la suspendit à son cou par une chaîne, et, de ce moment, ils se nommèrent les chevaliers de la Cuillère ; c’est sous ce titre qu’ils commencèrent leurs hostilités contre la petite république, et qu’ils sont connus dans les histoires du temps. » Ils firent beaucoup de mal à Genève, soit en pillant les villages voisins, dont la ville tirait sa subsistance, soit par des attaques réitérées. Renfermés dans leur château de Montricher[9], qu’ils avaient garni d’armes et de munitions, ils en sortaient en bandes plus ou moins nombreuses, portant sur leur armure une chemise blanche, sur laquelle était suspendue la fatale cuillère de buis, plus redoutable par le courage féroce qu’elle leur inspirait, et par l’espèce de terreur qu’elle donnait aux ennemis, que si c’eût été l’arme la plus tranchante. « Cette terreur s’accrut à tel point (dit la vieille chronique), et la cuillère devint si odieuse aux Genevois, qu’il fut défendu aux citoyens de s’en servir à leurs repas. Ainsi, tant que dura la petite guerre des terribles chevaliers du Château-Gaillard, plus on ne mangea de potage en la dite ville de Genève, et fallut se contenter de chapons, dindons, oies et perdrix, qu’on pouvait manger sans cuillère ; et même en cette nourriture furent-ils très molestés par leurs bons alliés et voisins de Berne et de Fribourg, qu’ils appelèrent à leur aide et secours, et qui se ruèrent tellement sur chapons, perdrix et dindons, que les Genevois, craignant de périr de famine, les prièrent de s’en retourner chez eux, aimant encore mieux les agresseurs à la cuillère que ceux à la fourchette. »

Je ne veux point suivre les chevaliers de la Cuillère dans leurs diverses expéditions contre Genève : ceux de mes lecteurs qui seront curieux de connaître leurs faits d’armes en trouveront le détail dans les historiens que j’ai cités ; j’ai éprouvé trop de regrets, en les lisant, de voir des gentilshommes, renommés par leur noble naissance et par leur bravoure, se livrer à des excès de barbarie et de pillage, que les mœurs même de ces temps reculés ne peuvent excuser. Leur guerre contre une république paisible, qui n’avait rien fait pour la provoquer, très injuste en elle-même, le devint plus encore par la manière dont elle fut traitée ; les chevaliers de la Cuillère avaient juré de n’épargner aucun des Genevois qui tomberaient entre leurs mains, et de ne pas faire de prisonniers. Les Genevois usèrent de représailles, et défendirent leur ville avec un courage qui en imposa souvent à leurs ennemis, et les obligea maintes fois de se retirer, mais pour revenir avec des forces plus considérables et un acharnement qui redoubla aussi le zèle des assiégés : les femmes se joignirent aux hommes pour défendre leurs remparts ; quittant les habits et les travaux de leur sexe, elles secondèrent les efforts de leurs maris, de leurs frères et de leurs concitoyens, et prouvèrent que l’amour de la patrie peut élever l’âme au-dessus de la faiblesse et de la timidité.

Du nombre de ces héroïnes était une jeune fille qui atteignait à peine sa dix-huitième année : elle se nommait Adrienne Amelin. À douze ans elle avait perdu sa mère ; son père, honnête bourgeois de Genève, occupé de son commerce, dans lequel il se faisait aider par un fils plus jeune qu’Adrienne, ne pouvait veiller à l’éducation de sa fille ; mais Adrienne était déjà, par les soins qu’avait pris sa mère, et surtout par son heureux naturel, tout ce qu’une femme doit être pour le bonheur de ceux avec qui elle est appelée à vivre. Bonne, simple, pieuse, active, ayant l’esprit et l’intelligence nécessaires pour diriger son ménage et sa propre conduite ; fille tendre et soumise, sœur affectionnée et sensible ; pénétrée de ses devoirs, et animée du noble orgueil de remplacer sa mère, elle y réussit si bien, que l’honnête Jacques Amelin, heureux par ses enfants, se consola de la perte de son épouse, et n’eut rien à désirer que la continuation de son bonheur. Mais en voyant Adrienne embellir chaque jour, en admirant avec une fierté paternelle ses grands yeux noirs pleins d’un feu si doux, ses beaux cheveux bruns bouclés autour de son joli visage, ou retombant sur un cou blanc comme la neige des montagnes, et sa taille svelte et gracieuse s’élever et se former insensiblement, ce bon père redoutait l’instant où d’autres la verraient comme lui, et chercheraient à lui enlever son trésor. Mais Adrienne n’y songeait pas ; ni ses désirs ni ses pensées n’allaient au delà de sa vie actuelle : renfermée dans l’intérieur de la maison, où ses soins répandaient l’ordre et le bonheur, elle ne cherchait d’autres plaisirs que l’exercice de ses devoirs et la paix domestique ; elle n’imaginait pas de sentiments plus doux et plus vifs que ceux qui l’unissaient à un père révéré et à un frère chéri, dont elle était la vivante image.

Cette famille vécut ainsi parfaitement heureuse jusqu’au moment où les chevaliers de la Cuillère eurent entrepris la conquête de Genève : la maison et les magasins de Jacques Amelin, étant situés près des remparts, dans le faubourg Saint-Victor, par où ils commençaient ordinairement leurs attaques, furent pillés et ravagés. Amelin voulut défendre ses propriétés et l’héritage de ses enfants ; il le fit avec vaillance, mais ne put sauver son fils, qui combattait à côté de lui. Frappé d’un coup mortel, le jeune Charles tomba dans les bras de son père, en prononçant le nom de sa sœur chérie : « Adrienne ! dit-il d’une voix faible, oh ! que je la revoie encore. » Amelin, pouvant à peine se soutenir, accablé de la plus amère douleur, sent redoubler ses forces ; il enlève son fils expirant, le serre contre son sein, et, quoique entouré d’ennemis farouches, il ne trouve nul obstacle à l’emporter dans sa demeure, tant la douleur paternelle est respectable ! Ce vieillard, portant dans ses bras affaiblis par l’âge et par le plus affreux des malheurs un fils chéri et blessé à mort ; ce visage si jeune, si beau malgré sa pâleur, malgré le sang dont il était souillé, à côté des joues sillonnées et remplies des larmes de l’infortuné père, offraient un spectacle si touchant, que les assassins, surpris eux-mêmes d’éprouver quelque pitié, y cèdent involontairement. — C’était un beau garçon, dit l’un d’eux, et qui s’est battu vaillamment ; il eût été digne d’être décoré de la cuillère. — Oui, répond le chef, François de Pontveyre, c’est moi qui l’ai blessé, non sans peine ; j’en aurais regret, si ce n’était pas un Genevois… Il paraît de l’âge de mon fils, ajouta-t-il avec une nuance de sensibilité… Mais je ne crois pas l’avoir tué, j’espère qu’il en reviendra.

— Belle espérance ! répond le farouche Allufant ; un Genevois de moins, c’est toujours autant ; je ne sais à quoi il tient que je ne l’achève. – De Pontveyre lui lança un regard terrible, et s’écria avec force : — Qu’on laisse passer ce malheureux père ! Le chef a parlé, tout se tait. Amelin, chargé de son triste et précieux fardeau, regagne sa demeure, et entre dans la chambre où la malheureuse Adrienne, prosternée devant l’Être suprême, le priait avec ardeur pour les êtres chéris dont elle aurait voulu partager le danger. — Oh ! que ne suis-je avec eux ! s’écriait-elle ; Dieu donnerait peut-être à mon bras la force de les défendre ; je pourrais du moins me placer devant l’un d’eux et recevoir le coup mortel qui lui serait destiné. Oh ! mon bien-aimé frère, que le ciel me préserve de te survivre !

Elle achevait à peine sa touchante prière, qu’elle voit entrer son père succombant sous le poids d’un corps inanimé et ce corps est celui de son frère, de ce Charles tant aimé. Jacques Amelin le pose sur le lit de sa fille, et, se jetant dans ses bras, il s’écrie : — Ils l’ont tué, ma fille ! les barbares, les monstres, ils ont tué mon fils, ton frère, le soutien de ma vieillesse ; oh ! pourquoi m’ont-ils épargné ?

— Pour votre fille, répond Adrienne ; peut-être pour Charles encore. Oh ! s’il respire, s’il y a dans son cœur un reste de vie, Dieu m’accordera de le ranimer. – Elle se dégage des bras de son père, court à son frère, et, déchirant son pourpoint, elle voit avec effroi la profonde blessure qui traversait sa poitrine ; elle cherche le cœur, elle y pose sa main tremblante, elle croit sentir un faible battement ; elle colle sa bouche sur les lèvres décolorées de Charles, une légère respiration se fait sentir. — Oh ! Dieu tout-puissant ! il vit, il respire, s’écrie-t-elle ; mon père, un chirurgien ! – Amelin veut sortir en hâte, mais Adrienne a entendu des vociférations sous les fenêtres. — Non, non, mon père, ne sortez pas… ; votre fatigue… Non, restez près de lui, conservez ce faible reste de vie, j’irai plus vite, restez, au nom du ciel ! – Dans un tel moment, Adrienne pense à tout, elle fait asseoir son père près du lit, elle met dans une de ses mains un linge trempé de vinaigre dont il doit chercher à ranimer Charles, place l’autre main sur la blessure dont le sang coule faiblement, puis disparaît comme l’éclair, franchit les escaliers, et se trouve dans la rue, où le tumulte le plus affreux régnait encore ; mais les Genevois, sortis en nombre très supérieur à celui des chevaliers, les avaient repoussés. Parmi eux se trouvait le chirurgien ami d’Amelin, qu’Adrienne allait chercher ; elle le voit, pénètre jusqu’à lui au milieu d’une foule armée et en désordre, lui prend la main et l’entraîne en lui racontant en mots entrecoupés leur malheur, leur crainte mortelle, leur faible espérance ; elle l’amène auprès de Charles. Hélas ! cette lueur d’espoir est anéantie, le jeune homme touche à son dernier moment ; il a reconnu son père et reçu sa bénédiction et ses déchirants adieux ; son regard éteint a cherché sa sœur, il lui tend encore sa main défaillante ; les soins du chirurgien sont inutiles, Charles Amelin, le meilleur des fils, le plus tendre des frères, n’est plus.

Nous n’essaierons pas de peindre la douleur de ces infortunés parents ; ceux de nos lecteurs qui ont vu mourir un fils, un frère, l’objet le plus cher à leur cœur, trouveraient mes expressions bien faibles : d’ailleurs l’affliction a tant de nuances différentes ! Celle de Jacques Amelin, concentrée dans une âme déchirée, prit une teinte sombre et terrible : il gardait un morne silence, ses yeux ne versaient point de larmes, mais on pouvait y lire la soif de la vengeance, et la mort assurée de tous les chevaliers de la Cuillère qu’il pourrait atteindre. — Oh ! que ne puis-je, disait-il quelquefois en levant sa main avec rage, que ne puis-je les anéantir tous l’un après l’autre, incendier leur repaire, et venger mon fils ! – La douleur d’Adrienne, au contraire, prit, après les premiers moments du désespoir, un caractère extraordinaire. Cette jeune fille, jusqu’alors douce, timide et retirée, eut tout à coup une incroyable fermeté ; surmontant sa propre douleur, elle ne s’occupa que de chercher à calmer son père, à lui rendre, autant qu’il était possible, le fils qu’il avait perdu. Jamais elle n’avait voulu d’aide dans les soins du ménage ; actuellement une femme intelligente et fidèle en est chargée, pendant qu’Adrienne, au magasin de son père, s’occupe des comptes, des achats, des ventes, ainsi que naguère le faisait Charles ; elle redouble d’activité, et ne laisse à son père que les soins de surveillance qui peuvent le distraire. Elle ne mit à ce travail qu’une seule condition, à laquelle Jacques Amelin se prêta d’autant mieux que lui-même le désirait, c’était de ne paraître au magasin que sous les habits de son frère : elle reprenait les siens en rentrant à la maison ; ainsi son père trouvait dans cette métamorphose une espèce d’illusion qui flattait sa douleur, et moins de crainte sur sa fille unique, qui, dans ces temps affreux, pouvait lui être enlevée.

Le déguisement d’Adrienne fut peu remarqué ; dans ces circonstances fâcheuses, chacun, songeant à sa sûreté personnelle, ne s’occupait nullement de ce qui se passait chez les autres. Pendant les excursions fréquentes des chevaliers de la Cuillère, quelques individus en étaient toujours victimes, et dans celle qui coûta la vie à Charles Amelin, plusieurs Genevois avaient eu le même sort. La mort de ce jeune homme fit donc peu de sensation hors de sa famille, et fut bientôt oubliée ; on continua à voir un jeune garçon dans le magasin du père Amelin ; les uns avaient ignoré que son fils eût été blessé ; ceux qui l’avaient su le crurent guéri ; Adrienne lui ressemblait étonnamment, et passa pour lui.

Le moment qui devait confirmer cette opinion et troubler encore leur tranquillité ne tarda pas à arriver : les chevaliers de la Cuillère se tenaient en repos, mais ce repos était le précurseur de l’orage ; furieux d’avoir été repoussés lors de leur dernière attaque par les citadins de Genève, ils juraient de s’en venger et de reparaître plus en force. Ils firent venir des troupes du Faucigny et d’autres lieux de la Savoie : ils levèrent tous leurs vassaux, qui étaient nombreux : le seul seigneur d’Allufant en promit deux mille ; l’évêque de Genève, retiré à Bourg depuis la Réformation, appuya aussi la ligue des chevaliers contre sa ville rebelle ; le pape même, Clément VII, contribua pour les frais de cette entreprise : ils organisèrent une armée de dix mille hommes, résolurent d’assiéger Genève et de passer tous les habitants au fil de l’épée.

Pendant qu’ils faisaient leurs dispositions, ils eurent avis que les cantons suisses, requis par les Genevois, allaient arriver avec leur artillerie, et commenceraient par incendier leur château de Montricher ; ils y établirent une forte garnison, qui faisait un service actif de jour et de nuit dans l’intérieur et hors des murs. François de Pontveyre proposa en même temps d’envoyer, sous son commandement, une avant-garde de cinq cents hommes pour s’emparer du pont de l’Arve et des faubourgs de Genève, et, par ce moyen, empêcher les troupes suisses d’y entrer. Pendant que les citoyens s’occuperaient à repousser cette invasion, leur grande armée, commandée par le seigneur d’Allufant, viendrait escalader les murs et pénétrer dans la ville avant l’arrivée des secours que les Genevois attendaient.

Ce plan fut adopté. De Pontveyre, avant son départ, remit à son fils Albert le commandement du château et de la garnison.

Albert de Pontveyre, âgé de vingt-trois ans, était plein de feu et de courage, et joignait à sa valeur un cœur généreux et sensible. Quoique soumis à son père, qui l’avait fait recevoir, malgré sa jeunesse, dans la confrérie des chevaliers de la Cuillère, il gémissait de la fatalité qui l’avait entraîné dans cette carrière, et d’être, ainsi que l’auteur de ses jours, le chef d’une bande de brigands plutôt que de guerriers. Autant il aurait aimé les suivre et partager leurs dangers dans une guerre légitime, autant il se trouvait heureux cette fois d’être dispensé de porter la désolation, le carnage et la mort au sein d’une cité paisible et florissante. Il les vit donc partir sans regretter de ne pas être appelé à faire partie de cette nouvelle expédition ; assez de dangers l’attendaient peut-être aussi dans la défense du château fort confié à sa garde, mais au moins ces dangers ne coûteraient pas la vie à des femmes, des enfants et des vieillards.

Son père le quitta avec d’autres espérances, en lui disant que les premières nouvelles qu’il recevrait seraient la reddition et le sac de Genève. Ils arrivent sur le pont de l’Arve, et, au bruit d’une décharge de leurs arquebuses, ils pénètrent dans les faubourgs, en vociférant leur cri de guerre : Vive la Cuillère ! mort aux Genevois ! À ce cri, au bruit du tocsin de la ville, Jacques Amelin sort de sa sombre stupeur, il court auprès de sa fille : « Ils viennent, ils viennent, les assassins de mon fils ! Ferme le magasin, cours chercher ma pertuisane, et viens avec moi… Non, ajouta-t-il en s’interrompant, tu n’es pas mon Charles, quoique tu le retraces à mes yeux ; ce n’est pas à toi de le venger ; reste ici, oui, reste, et prie le Dieu des vengeances de fortifier mon bras ! »

Adrienne court lui chercher l’arme qu’il demande ; et, décidée cette fois à lui désobéir, elle prend aussi l’épée de son frère et ne veut pas quitter Amelin. Après lui avoir remis sa pertuisane, elle le suit d’abord de loin, puis de plus près, puis elle marche à ses côtés, lorsque la foule croissante l’empêche de la renvoyer. « Que fais-tu là ? lui dit-il avec effroi. — Ce que je dois faire, répond-elle : à l’exemple de mes concitoyennes, je défends mon père et ma patrie. — Que le ciel soit avec toi ! courageuse enfant, répond Amelin, et te garde de tout danger ! L’ennemi s’avance et porte de terribles coups ; mais il trouve une courageuse résistance, et les Genevois semblent se multiplier. Amelin cherche à la fois à venger son fils et à défendre sa fille, mais toujours elle trouve le moyen de se placer au-devant de lui ; elle ne frappe pas, son bras ni son cœur n’en ont la force, mais elle cherche à garantir son père, et plus d’une fois elle parvient à parer les coups qui lui sont destinés. Mais enfin, séparée de lui par la foule, entourée de soldats, son épée tomba de sa main. Malgré l’ordre de ne faire aucun prisonnier, les soldats, touchés de sa jeunesse et de sa faible résistance, moins barbares que les chevaliers, ne peuvent se résoudre à égorger de sang-froid un jeune homme désarmé ; ils le conduisent au chef. De Pontveyre allait donner l’ordre de sa mort ; mais il croit reconnaître le jeune homme que naguère il a blessé. « Ah ! ah ! lui dit-il, tu en es revenu, et te voilà prêt à combattre encore. » Adrienne baissait ses yeux timides, qui se remplissaient de larmes ; elle était devant le meurtrier de son frère, et ne se sentait pas la force de le regarder. Elle était si belle, si touchante, que le chef cruel des chevaliers de la Cuillère fut encore ému de compassion. « Rassure-toi, jeune homme, lui dit-il, je ne chercherai pas à t’ôter une seconde fois la vie ; en ta faveur, je manque à mon serment de ne faire aucun prisonnier ; tu seras le mien, et je vais t’envoyer au château de Montricher : mon fils aura soin de toi, tu ne seras pas malheureux.

Adrienne aurait mille fois préféré la mort. Malgré sa répugnance à regarder celui qui l’avait privée de son frère et la séparait de l’auteur de ses jours, elle essaya de le fléchir. — Noble chevalier, lui dit-elle avec un accent qui devait tout obtenir, vous avez un fils, dites-vous ; oh ! puisque vous êtes père, j’ose tout espérer ; accordez-moi la liberté de retourner près du mien, je vous devrais bien plus que la vie ; c’est pour lui, pour lui seul que je désire vivre.

— Êtes-vous son unique enfant ?

— Oui, chevalier ; j’avais un frère, il l’a perdu, il n’a plus que moi ; oh ! pour l’amour de votre fils, ayez pitié de mon vieux père, rendez-lui son enfant ! – Le chevalier parut balancer un instant. — Votre nom ? dit-il au prisonnier.

Adrienne fut interdite. Prononcer le nom de son malheureux frère était au-dessus de ses forces ; enfin elle dit à demi-voix :

— On me nomme Adrien.

— Et votre père ?

— Jacques Amelin, dit-elle sans hésitation, négociant du faubourg Saint-Victor.

Figure 18. Adrienne baissait ses yeux timides, qui se remplissaient de larmes.

— Jacques Amelin ! répéta le chevalier ; et sortant de son sein un papier qu’un des espions qu’il avait à Genève venait de lui remettre, il le parcourut rapidement ; ses yeux s’enflammèrent de courroux.

 

Jacques Amelin, dit-il en lisant d’une voix animée par la colère, négociant du faubourg Saint-Victor, est un des citoyens de Genève les plus animés contre les chevaliers de la Cuillère ; nous lui avons entendu déclarer qu’il n’aurait aucun repos qu’il n’en eût exterminé plusieurs, qu’il voudrait pouvoir les anéantir tous, et incendier leur repaire ; telles furent ses expressions ; son fils présent ne dit mot.

 

Le chevalier se tut, mais son silence était terrible. Une fois il porta la main sur son arme. Adrienne, croyant que c’était fait de sa vie, ne la regrettait pas. — Avez-vous entendu ces menaces sortir de la bouche de votre père ? lui demanda le chevalier. Elle les avait entendues mille et mille fois ; elle ne répondit rien et baissa la tête ; puis, reprenant courage, elle la releva. — Mon père, dit-elle, avait emporté son fils mourant, blessé… par… vous, et…

— Et blessé légèrement, reprit de Pontveyre, puisqu’il vit, et qu’il ose excuser de tels propos ; je devrais sans doute porter un coup plus sûr, et mériter la haine de Jacques Amelin, en lui renvoyant le corps inanimé de son fils ; mais je vous ai promis la vie, et la parole d’un chevalier est sacrée : n’attendez pas, cependant, que je vous renvoie à ce père frénétique. Soldats, que ce jeune homme soit conduit, sous bonne escorte, à Montricher, dit-il, en déchirant un morceau de papier qu’il tenait encore ; et sortant un crayon de son pourpoint, il écrivit quelques mots. Vous remettrez, continua-t-il, le prisonnier et ce billet à mon fils ; partez.

Adrienne fut entourée ; on voulait lui lier les mains, le chef le défendit, à moins que le prisonnier ne fît résistance. Accablée de douleur, Adrienne se laissa conduire, mais elle ne cessait de répéter : « Mon père ! ô mon père ! grand Dieu ! veillez sur lui. »

Laissons-la cheminer tristement vers Montricher entre ses gardes, qui heureusement étaient d’honnêtes paysans, vassaux des chevaliers, n’ayant pas encore acquis leur férocité guerrière ; ils se contentèrent d’entourer leur prisonnier de manière qu’il ne pût leur échapper, mais n’usèrent envers lui d’aucune rigueur. Ces gardes, par égard pour sa jeunesse et son abattement, ne l’obligèrent même pas à presser sa marche, sans se douter cependant qu’ils conduisaient une femme. Ils se disaient entre eux : « N’est-ce pas pitié d’ôter ce jeune garçon à son père ? quel mal, si faible encore, pouvait-il faire aux chevaliers ? »

Revenons quelques instants à ce malheureux père, dont Adrienne s’éloignait avec tant de regret ; voyons-le d’abord chercher avec inquiétude dans la rue où l’on s’était battu, et que les ennemis avaient évacuée pour se rejoindre aux assiégeants du dehors : elle n’était alors remplie que de citoyens cherchant aussi dans la foule ceux qui les intéressaient ; Amelin, ne trouvant point sa fille, espéra qu’elle serait rentrée dans leur demeure comme il l’en avait conjurée, et qu’il l’y retrouverait. L’infortuné s’y précipite ; oh douleur ! elle n’y avait point paru. La femme qui est à leur service et qui chérit Adrienne, l’attendait à chaque instant ; sa robe de fine toile, son corset de velours lacé d’argent sont préparés sur un lit ; elle n’est point venue prendre les habits de son sexe, et la bonne Goton ne sait qu’en penser. — Je la croyais avec vous, monsieur, dit-elle à son maître, mais à présent où est-elle ; oh ! mon Dieu, mon Dieu !

— Quoi donc ! que voulez-vous dire ?

— Que ces damnés chevaliers de la Cuillère…

— Malédiction sur eux ! s’écria Amelin, que ce nom mettait toujours en fureur, gardez-vous d’en parler. Ma fille, mon Adrienne, où es-tu ? — Peut-être en leur pouvoir, dit Goton en tremblant. — Ou leur victime, s’écria Amelin ; ces barbares donnent la mort ! mon fils a péri sous leurs coups, et ma fille… Ah ! puisqu’elle n’est point ici, je n’ai plus d’enfant, ils l’ont massacrée. Oh ! que ne puis-je anéantir ces assassins !

Les jours, les semaines s’écoulaient ; Adrienne ne reparaissait pas, toutes les perquisitions furent inutiles : les morts de la journée fatale où elle avait disparu avaient été enterrés le lendemain, et la seule trace que son malheureux père put trouver d’elle fut un de ses gants et son chapeau : ce fut assez pour qu’il fût convaincu qu’elle avait succombé. Dès lors sa fureur ne connut plus de bornes, et ressemblait au délire. Souvent, parcourant à grands pas la chambre où tout lui rappelait ses enfants, il croyait voir devant lui un de ceux qu’il appelait leurs assassins ; il saisissait une arme, la brandissait avec rage, et s’apercevant de son erreur, il accusait le ciel de se refuser à sa vengeance.

L’arrivée des troupes suisses, dont les chevaliers avaient été informés, les engagea à se retirer subitement sans tenter le siège de Genève, leurs dispositions n’étant pas encore faites. Les troupes suisses avaient appris que le château de Montricher était trop bien gardé pour tenter alors de le détruire, et s’étaient contentées d’incendier plusieurs autres châteaux appartenant aux chevaliers, notamment celui de Rolle par lequel elles commencèrent. De Pontveyre, furieux, et plus décidé que jamais à se venger, passa en Savoie pour y lever de nouvelles troupes, et presser celles qu’il attendait un mois plus tard. Au retour de cette course, voulant retourner à Montricher, il eut l’imprudence de passer par Genève, habillé en simple bourgeois, ayant sur sa tête un énorme chapeau savoyard ; il espérait n’être pas remarqué, mais un des gardes ou portiers de Saint-Gervais, qu’il avait insulté grièvement, le reconnut, et sonna l’alarme. Dans un instant, une populace immense se rassembla dans les rues, le passage fut fermé, des cris affreux se firent entendre : — De Pontveyre ! de Pontveyre ! répétait-on de tous côté ; que le monstre périsse !

— Et de ma main ! s’écrie Amelin, en saisissant son arme et se précipitant dans la rue. Il rencontra Bonivard, célèbre dans cette guerre. — Où est-il, l’assassin de mes enfants ? lui demande-t-il.

— Dans nos murs, dans cette rue, où, sans doute, il venait machiner notre ruine ; il a été reconnu grâce au ciel : quoiqu’il ait disparu, il ne pourra nous échapper ; que toutes les portes soient gardées. Citoyens des faubourgs, rentrez dans vos demeures, et s’il s’y est introduit, je déclare traître à la patrie celui chez qui il trouvera refuge et pitié. Il dit, donne ses ordres, et place des sentinelles.

Figure 19. De Pontveyre, monstre, tu as vécu !

Amelin rentra dans sa maison, la rage dans le cœur, demandant au ciel que ce soit lui, et lui seul, qui venge ses enfants et sa patrie. Il entre… Quel spectacle frappe ses yeux ! Sa fidèle servante couchée à terre, frappée d’un coup de poignard, mais vivant encore ; elle articule à peine : « Là, là, le meurtrier… » en montrant le lit sous lequel il s’était caché. Amelin y court, et voit un homme qui cherche à sortir, et sans doute à l’immoler avec le poignard qu’il tient encore. « De Pontveyre, monstre, tu as vécu ! s’écrie Amelin ; mes vœux sont exaucés ! » La fureur triple ses forces ; la terreur et la position les ôtent au chevalier ; il se débat quelques instants, le poignard lui est arraché, Amelin l’enfonce dans son cœur en disant : « Meurtrier de mes enfants et de cette fille innocente, destructeur de ma patrie, meurs de la mort des lâches et de la main d’un père au désespoir ! » Le chevalier n’existait plus.

Cette horrible scène avait été si prompte, si inattendue, que dans le premier moment Amelin ne savait pas s’il était sous l’influence d’une affreuse vision ; ce redoutable chevalier étendu à ses pieds ! sa cuillère, échappée de son pourpoint, était sur sa poitrine ensanglantée et lui en imposait encore. « Est-ce bien moi qui l’ai frappé ? dit-il en détournant les yeux ; c’est le ciel qui me l’a livré. » Ah ! s’il avait su que sa victime avait épargné sa fille et pouvait la lui rendre, peut-être lui eût-il pardonné la mort involontaire de son fils, peut-être lui aurait-il sauvé la vie ! mais il n’était plus temps ! les jours du cruel de Pontveyre étaient comptés, et du moment qu’il avait eu l’imprudence de rentrer à Genève, il devait mourir : tant il est vrai que la Providence aveugle ceux qu’elle veut perdre ! Cependant Amelin désire conserver les jours de sa fidèle domestique ; il la relève, il bande la plaie, lorsque Bonivard, suivi d’une foule de citoyens armés, se précipite dans la chambre. — Il est chez vous, crie Bonivard ; on l’a vu entrer… — Il est mort sous mes coups, répond Amelin en leur montrant le corps inanimé, et le ciel en soit béni ! Tous lui envièrent la gloire d’avoir délivré Genève de son plus redoutable ennemi, et mutilèrent son cadavre.

Nous épargnons à nos lecteurs ces affreux détails, suite désastreuses des guerres, des vengeances et de la cruauté, hélas ! trop naturelles à l’humanité livrée à ses passions. Revenons au château de Montricher et à l’intéressante Adrienne.

Sous le nom d’Adrien Amelin, elle arriva dans l’antique manoir, après une marche pénible, et frémit en montant le chemin rapide et tortueux qui conduisait dans l’enceinte des murailles hérissées de soldat armés de longues hallebardes, de batteries qui garnissaient les meurtrières et les créneaux, des ponts-levis garnis de pointes de fer, des mâchicoulis, enfin de tout ce qui constituait alors une forteresse. Quelques chevaliers, avec leur ridicule et cruel insigne, visitaient les postes ; ils lui rappelaient le meurtrier d’Adrien ; elle baissa les yeux en soupirant de lui devoir la vie puisqu’elle ne pouvait plus la consacrer à son père, et que, seule de son sexe dans cette sauvage demeure, forcée de le cacher, tremblant à chaque instant qu’il ne fût découvert, elle était condamnée à vivre au milieu de ces guerriers féroces. Cependant une voix mâle, mais douce, frappa ses oreilles ; elle leva timidement les yeux ; ils se portèrent sur un jeune chevalier dont l’aimable physionomie n’annonçait point la férocité ; son costume militaire ne portait pas le signe de l’ordre de la Cuillère, qui n’était accordé qu’à ceux qui avaient versé le sang de quelques Genevois. Albert de Pontveyre n’avait point immolé d’ennemis ; son père, craignant peut-être les dangers de la guerre pour un fils unique et chéri, ne l’avait conduit à aucune de leurs expéditions, mais entretenait son jeune courage soit par des exercices militaires dans l’enceinte du château, soit par des chasses contre les loups et les sangliers des montagnes.

— Quelles nouvelles de mon père ? demandait Albert aux soldats ; n’êtes-vous chargés d’aucun ordre ?

— Ce billet vous instruira, seigneur chevalier, répondit le sergent qui commandait le petit détachement ; nous vous amenons un prisonnier.

— Un prisonnier ! pensa Albert en regardant Adrienne ; ils n’ont donc pas suivi leur affreux système de n’épargner personne ; que le ciel en soit loué ! Il ouvre le papier, et lit ces mots tracés à la hâte au crayon :

 

« Mon fils, je t’envoie un prisonnier genevois ; il se nomme Adrien Amelin ; son père est un de nos plus ardents ennemis, mais le fils est brave ; il a invoqué ton nom, j’épargne sa vie et je te rends maître de sa personne ; traite-le bien et inspire-lui le désir d’être des nôtres et qu’il devienne ton frère d’armes. Vigilance au château ; les Suisses arrivent.

» DE PONTVEYRE. »

 

— Tu es donc à moi, Adrien ? J’accepte le don de mon père, dit Albert en prenant la main du jeune prisonnier ; prends courage, ta captivité ne sera pas dure ; viens te reposer, tu dois être las. Il prend le bras d’Adrienne, le passe sous le sien, et l’emmène dans l’intérieur du château.

— Tu as donc vu mon père ? lui demande-t-il en chemin ; il t’a parlé ; tu me raconteras ce qui s’est passé, et comment il t’a fait, contre son vœu, grâce de la vie. Tu es brave, dit-il ; tu t’es battu contre nous : pauvre enfant ! tu étais bien sûr de succomber.

— Je défendais mon père, répond doucement Adrienne. — Ton père est, dit le mien, notre plus ardent ennemi.

— Mon père est Genevois, poursuit Adrienne avec plus d’assurance.

— Oui, réplique Albert, je conviens qu’il est permis à un Genevois de haïr les chevaliers de la Cuillère ; mais pourquoi lui plus qu’un autre ?

— Parce que mon frère… Elle s’arrêta, ses yeux se remplirent de larmes.

— Tu as donc un frère ? Achève.

— Je n’en ai plus ! s’écria-t-elle ; le plus aimé des frères est tombé sous les coups de… de l’un de vos chevaliers. Elle ne voulut pas dire de votre père ; elle lui aurait fait trop de peine ; il avait l’air si bon, il lui parlait si doucement !

— Pauvre enfant ! dit Albert ; tu l’aimais, beaucoup, ce frère ?

— Plus que ma vie ! dit-elle en laissant couler ses larmes ; depuis si longtemps elle les retenait en présence de son père ; il lui semble qu’elles soulagent son cœur. Albert se sent attendri ; il prend la main du jeune prisonnier, la presse contre sa poitrine.

— Ne me regarde pas avec horreur, lui dit-il ; je suis, il est vrai, un de ces chevaliers, mais je n’ai pas porté les armes contre ta patrie, ce n’est pas moi qui t’ai privé de ton frère, et c’est moi qui veux le remplacer ; je t’aimerai comme il t’aimait ; dis-moi, veux-tu être mon frère ?

Involontairement, Adrienne pressa légèrement la main qui tenait la sienne ; les accents du jeune chevalier avaient pénétré dans son cœur, elle ne pouvait plus le regarder comme ennemi ; mais en même temps, il lui échappa cette exclamation : Ô mon Charles ! qui pourra te remplacer !

— Charles était le nom de ton frère ; je veux aussi t’apprendre à dire : Ô mon Albert ! Mais viens te reposer. Où as-tu couché la nuit dernière ?

— Nous avons marché toute la nuit.

— Pauvre Adrien ! va dormir : demain nous causerons. Il la mène dans une des chambres du châtel, lui montre un lit de camp assez bon, la laisse, et rentre bientôt, apportant un flacon de vin, du pain et une pièce de venaison froide. — J’oubliais, lui dit-il, que tu dois avoir autant besoin de manger que de dormir, et je t’apporte une partie de ma chasse. Adrienne n’avait nul appétit, mais elle avait soif, et le vin étant très fort, elle demanda de l’eau.

— Tu as tort, répond son nouvel ami : ce bon vin ranimerait ton courage et tes forces. Aimes-tu la chasse ? Nous chasserons ensemble. — Je n’ai jamais chassé, dit Adrienne. — N’importe, je t’apprendrai, et tu y prendras goût. À présent, repose-toi… Mais, à propos, tu es mon prisonnier, il faut que je t’enferme à double tour.

— Comme il vous plaira, dit Adrienne, qui voyait avec plaisir un énorme verrou en dedans de sa porte ; elle le tire dès qu’Albert est sorti, fait sa prière et se met au lit, où, malgré les dangers de sa situation, son inquiétude sur son père, ses regrets sur Charles, et sa reconnaissance pour Albert, elle s’endort presque aussitôt.

Le lendemain matin, en s’éveillant, elle eut besoin de rassembler ses idées pour se rappeler où elle était : sa chambre, en voûte de pierres noircies par le temps, n’avait d’autres meubles que deux chaises de noyer de toute hauteur, une grande table de même bois, et les portraits en pied, bien enfumés, de quelques chevaliers dont la vue n’était pas réjouissante. Une fenêtre haute et étroite donnait sur la campagne, et malgré la double grille dont elle était garnie, Adrienne se délecta de la vue ravissante du pays de Vaud, de la foule de bourgs, de villes, de maisons isolées répandues sur un sol riche, cultivé, orné d’arbres immenses étalant leur épais feuillage ; elle n’en avait pas vu de semblables dans les environs de Genève. Le lac Léman s’apercevait au loin et reflétait les Alpes majestueuses qui encadrent ce tableau. Elle était dans le ravissement, quand la voix d’Albert, qui lui demandait s’il était levé, et le priait de lui ouvrir, se fit entendre ; elle tira le verrou, et ce ne fut pas sans un sentiment de plaisir qu’elle vit de nouveau le sourire aimable de de Pontveyre, et qu’elle rencontra son regard, à la fois bienveillant et amical.

Après s’être informé de la santé de son prisonnier, Albert lui proposa de venir avec lui visiter les postes et les fortifications du châtel. Ils sortirent ensemble. — J’attends ici les Suisses d’un jour à l’autre, dit Albert ; mon père m’écrit qu’ils vont arriver. Il faut nous préparer à les recevoir de manière à leur ôter l’envie d’y revenir ; le brave Adrien m’aidera sans doute à les repousser ?

— Je ne mérite pas le titre de brave, répondit Adrienne. Élevé dans le comptoir de mon père, je n’ai touché les armes que lorsque ma patrie et l’auteur de mes jours ont été en danger. Vous me dispenserez, chevalier de les reprendre contre nos défenseurs ; je suis votre prisonnier, mais je ne serai pas votre compagnon d’armes contre nos alliés.

— C’est bien, fort bien, dit Albert ; j’avais tort de te le demander, et j’approuve ton refus ; si je succombe dans la lutte, tu seras libre de partir avec eux.

Partir avec eux, quitter les chevaliers et leur triste château, retrouver son père et la liberté, n’était-ce pas tout ce qu’Adrienne devait désirer ! Mais elle ne put s’empêcher de soupirer, en pensant que ce bonheur serait acheté par la mort de cet aimable Albert, qui l’intéressait déjà plus qu’elle ne voulait se l’avouer.

Nous allongerions trop cette histoire en faisant le détail des jours qu’ils passèrent ensemble au château de Montricher ; tous se ressemblèrent à quelques légères circonstances près : ils ne se quittaient que lorsque le soir les invitait au repos. Dès le lendemain de l’arrivée d’Adrienne, Albert voulut lui donner une chambre plus gaie, mieux meublée et plus rapprochée de la sienne ; mais la chambre voûtée se fermait si bien en dedans qu’elle voulut y rester.

— Vous oubliez trop que je suis prisonnier, lui disait-elle : il faut que vous puissiez affirmer que j’ai été dans un lieu sûr. — Oh ! tu t’enfermes toi-même avec tant de soin, lui reprit Albert, que je puis me fier à toi pour être ton propre geôlier. En effet, il ne tourna plus la grosse clef du dehors, mais le verrou intérieur était toujours soigneusement tiré.

Albert fit faire à son ami plusieurs courses dans les montagnes ; ils visitèrent le Mont-Tendre, le plus haut de cette chaîne ; l’étroite et singulière vallée du lac de Joux, placée entre ces monts et ceux de la France ; ils montèrent sur la Dent-de-Vaulion, d’où sept lacs et une immense étendue de terrain se découvrent à l’œil du voyageur. Ils virent la source de l’Orbe, rivale de celle de Vaucluse ; la superbe cascade de Ballaigues, rappelant en petit celle du Rhin à Schaffhouse. Adrienne, qui n’était jamais sortie des murs de Genève, admirait avec transport ces beautés d’une nature pittoresque si nouvelle pour elle ; Albert jouissait de son plaisir et de son étonnement, lui montrait tout, lui expliquait tout ; attribuant son peu de force à la vie sédentaire qu’il avait menée, il lui épargnait, autant qu’il le pouvait, une fatigue dont Adrienne ne s’apercevait pas : son bras passé sous celui d’Albert, ils cheminaient comme deux amis, s’arrêtant à chaque beau site, ou se reposant l’un à côté de l’autre, sur un quartier de roc mousseux.

Albert portait son fusil, et se faisait suivre de son chien de chasse ; souvent il voulut apprendre à son jeune ami à se servir de cette arme, et riait de sa maladresse : Adrienne s’excusait en lui disant qu’elle n’avait jamais touché d’armes à feu. — Je vois bien, lui dit Albert, que tu ne seras jamais un redoutable chevalier de la Cuillère.

— Que le ciel m’en préserve ! répondit-elle. Mais, toi-même, Albert, veux-tu l’être ? À la pressante sollicitation de son ami, elle avait enfin consenti à accepter son langage familier, et son cœur en éprouvait un secret plaisir. Elle répète sa question et y met un accent plus doux : — Toi si bon, si sensible, deviendrais-tu quelque jour un de ces cruels chevaliers ?

— À te dire vrai, répond le jeune de Pontveyre, ni mon goût ni mes inclinations ne m’y portent : je déteste leur genre de vie et leur ridicule dénomination. Comment espérer qu’un chevalier de la Cuillère parvienne à la postérité avec quelque gloire ? pourquoi ne pas se nommer les chevaliers de l’Épée.

— Ah ! dit Adrienne en soupirant, c’est l’usage qu’ils font de leurs épées, bien plus que de leur cuillère, qui sera un obstacle à leur gloire. Oh ! pourquoi mon… pourquoi Albert de Pontveyre est-il de cette horrible confrérie ?

— C’est parce qu’il est Albert de Pontveyre, mon père ordonne, dois-je lui désobéir et l’abandonner ? Ils étaient alors près d’un chalet où ils avaient bu, dans le même vase, un lait savoureux.

— Que ne suis-je le fils d’un de ces pâtres, continua-t-il avec feu, ne faisant la guerre qu’aux loups destructeurs de mes paisibles troupeaux ! Vivant avec toi, mon ami, dans une de ces simples demeures, il ne manquerait rien à mon bonheur, si, au lieu de te nommer Adrien, je pouvais t’appeler Adrienne, que tu fusses pour moi une compagne chérie…

Adrienne rougit extrêmement ; ce mot l’éclaira tout à coup sur ce qui se passait dans son cœur : elle sentit que le désir d’Albert serait pour elle le bonheur suprême, et qu’elle l’aimait passionnément. Son secret était sur le bord de ses lèvres, déjà sa tête se penchait vers lui, elle allait dire : — Cher Albert, je suis, je serai toujours ton Adrienne ; mais le son d’un immense cor alpestre, avec lequel on avertissait le commandant du château que sa présence était nécessaire dans la forteresse, résonne contre les rochers. Albert se lève précipitamment : — On m’appelle, dit-il, sans doute mon père arrive ; et s’élançant avec rapidité, sautant de roc en roc, il est bientôt hors de la vue d’Adrienne, mais elle entend encore sa voix chérie, qui lui crie de le suivre plus doucement et avec plus de précaution.

Elle le suit, mais lentement, absorbée dans ses pensées, bénissant le ciel qui l’a sauvée de l’émotion de son cœur et du danger de révéler son secret. — Je suis encore seulement son ami, se disait-elle, jamais je ne serai son amie. Albert, cher Albert, que n’es-tu, comme tu le disais tout à l’heure, un simple pâtre des montagnes ! avec quel bonheur je partagerais ta misère et ta cabane ! mais la fille d’Amelin, la sœur de Charles, peut-elle s’unir au fils du cruel de Pontveyre ? Des larmes coulent sur ses joues, son sein est oppressé, elle est forcée de ralentir encore sa marche, et ne pense pas sans frémir qu’elle va revoir le redoutable chef.

À peine est-elle à la moitié du sentier tortueux et rapide qui conduit au château, qu’elle voit arriver Albert ; il montait presque aussi vite qu’il était descendu, et lui fait signe de l’attendre : elle presse au contraire ses pas ; bientôt ils sont réunis. — Cher Adrien, dit Albert, je me hâtais de venir te chercher ; je me suis trompé, ce n’est pas mon père, c’est le corps de troupes qu’il commandait. Il me les renvoie avec des ordres. Mon ami, ajoute-t-il avec une expression de joie, encore cette fois ta patrie est sauvée, Genève n’est pas au pouvoir des chevaliers ; ils se sont retirés.

— Dieu tout-puissant ! je te remercie, dit Adrienne en levant les yeux au ciel. Mais par quel miracle ?… — Point de secret pour toi, dit Albert ; voici ce que me mande mon père. Il s’assied sur une pierre, fait une place à son ami, et, passant un bras autour de lui, il lui lit le billet de François de Pontveyre :

 

« Mon fils, notre entreprise est manquée pour cette fois ; nous y reviendrons plus en forces, et je vais m’occuper d’en réunir de nouvelles. Le retard de notre armée et l’arrivée des Suisses nous obligent à nous retirer ; s’ils passent au château de Montricher, tu m’en rendras compte. Je t’envoie des troupes pour leur résister et affaiblir leur nombre, car je pense que vous n’épargnerez pas nos ennemis, et je compte sur votre courage et votre vaillance. Mon fils, point de prisonniers, point de bouches inutiles ; je n’excepte que le jeune homme que je t’ai envoyé, et dont j’ai la meilleure opinion : je pense qu’il finira par être des nôtres, et qu’il adoptera notre devise : courage et fidélité. Adieu, mon cher Albert, je te rejoindrai bientôt.

» FRANÇOIS DE PONTVEYRE. »

 

Adrienne baissa la tête en silence, et soupira profondément.

— Qu’as-tu donc, cher Adrien ? lui dit Albert en la pressant sur son cœur ; pourquoi ce profond soupir ?

— Pour ma patrie encore menacée, pour mon père dont j’ignore le sort ! Que tu es heureux ! ton père t’écrit, tu sais qu’il existe, que tu vas le revoir, tu reçois ses ordres et le témoignage de son amitié ; mais moi, sais-je, hélas ! s’il me reste un père ? Ô singulier décret de la Providence ! c’était Albert qui déjà n’avait plus de père, et c’était celui d’Adrienne qui lui avait ôté la vie !

Albert fut singulièrement ému de la douleur de son ami ; il se tut quelques instants, puis il dit : — J’ai oublié le nom de ton père.

— Jacques Amelin. — Son état ? — Commerçant. — Sa demeure ? — Le faubourg Saint-Victor. Mais pourquoi ces questions, cher Albert ?

— Par intérêt pour toi. Descendons au château, il faut aller caserner mes nouveaux soldats, et pourvoir à leurs munitions. Ils descendirent ; chemin faisant, Albert instruisit Adrienne que les troupes suisses, après s’être arrêtées trois jours à Morges, avaient passé outre en incendiant sur leur route plusieurs châteaux ? — Ils ont respecté Montricher, continua-t-il ; j’en suis fâché : j’aurais voulu faire preuve de vaillance sans attaquer Genève, que j’aime, puisque mon cher Adrien y a reçu le jour. Il ajouta que le corps de troupes qu’on lui envoyait, commandé par un des chevaliers de la Cuillère, avait été forcé de s’arrêter quinze jours dans les environs de Nyon, pour garder quelques châteaux qui leur appartenaient, et dans lesquels ils avaient même laissé des garnisons, ce qui diminuait leurs forces.

Arrivé à Montricher, Adrienne demanda la permission à son ami de se retirer dans sa chambre ; elle avait besoin d’être seule pour donner un libre cours à tous les sentiments qui oppressaient son cœur. Sa position au château de Montricher lui paraît à la fois si cruelle et si douce ! Elle est en même temps surprise et confuse d’éprouver, avec le désir de retourner à Genève auprès de son père, un désir peut-être plus vif encore de rester à Montricher près de son ami. Ce désir lui paraît si coupable, qu’elle cherche et s’efforce de le surmonter : elle ne se dissimule pas l’inconvenance de sa position au milieu de guerriers farouches, n’ayant pas de femmes autour d’elle, si ce n’est quelques grosses villageoises employées dans les cuisines, et qu’elle ne voit jamais. La fuite est impossible, lors même qu’elle aurait le courage de la tenter ; un seul moyen peut-être de recouvrer sa liberté se présente rapidement à son esprit, et s’en éloigne aussitôt : si elle confie à Albert que son prisonnier est une malheureuse jeune fille, elle croit assez connaître ses principes d’honneur et de sensibilité, pour être sûre qu’il n’abusera pas de sa confiance : mais est-elle certaine qu’il voudra la renvoyer et s’en séparer pour jamais ? Si elle reste près de lui, est-elle sûre d’elle-même ? lorsqu’elle aura dit : Je suis Adrienne, peut-elle répondre de ne pas ajouter : « celle qui t’aime et t’aimera toujours ? » N’a-t-elle pas déjà consenti à le tutoyer, à l’appeler son cher Albert ? N’a-t-elle pas vécu depuis un mois dans une douce familiarité, dont elle rougira lorsqu’il saura qu’elle est femme ? Non, non, s’écrie-t-elle, qu’il l’ignore toujours. Peut-être lui-même sera-t-il assez généreux pour favoriser son évasion, pour rendre Adrien à son père… et la pauvre Adrienne ne le reverra plus, mais elle ne l’oubliera jamais.

Elle essuyait des larmes involontaires, quand Albert entra, et, posant vivement sur la table une écritoire et une feuille de papier :

— Adrien, lui dit-il, écris à ton père.

— À mon père ! serait-il possible ?

— Tout est possible à l’amitié, dit Albert en souriant. En faisant la revue des soldats qui viennent d’arriver, j’ai retrouvé un jeune Savoyard, fils de ma nourrice, et qui m’est dévoué ; il suivra mes ordres, et tu auras, ainsi que moi, des nouvelles de ce bon père dont tu es séparé. Je te laisse écrire, mon messager va se reposer quelques heures, demain il partira. Adrienne ne put s’empêcher de prendre et de serrer la main de son ami, qui l’embrasse et lui dit avec sentiment : — Je veux que tu m’aimes, Adrien, en dépit de la Cuillère ; je veux aussi que tu sois content. Il sort, mais il rentre aussitôt : — Ni date, ni signature, ni cachet, ajoute-t-il, Pierre ne sait pas lire. Je t’ai confié la lettre de mon père, tu me confieras la tienne, tout doit être en commun entre deux amis.

Adrienne est devant la table, elle tient la plume ; que peut-elle écrire ? point de date, point de signature, point de cachet. Albert verra donc ce qu’elle écrit, pas un mot ne doit trahir ce qu’elle veut cacher. Elle réfléchit un moment et trace enfin ces lignes.

 

« Mon père, votre enfant, votre Adrien n’est pas perdu pour vous, il ne sait, hélas ! quand il pourra vous rejoindre ; ses vœux ardents en hâtent le moment, il n’est pas libre d’aller où son cœur et son devoir l’appellent, soyez tranquille sur son sort, son plus grand malheur est d’être éloigné de vous. La plus sincère amitié veille sur votre enfant, elle lui procure les moyens d’avoir de vos nouvelles, et lui donnera peut-être bientôt ceux de vous consacrer sa vie. »

 

Albert ne tarda pas à rentrer ; Adrienne lui donna son billet ouvert en lui disant : — Confiance pour confiance. Il le prend et le parcourt en changeant de couleur. — Adrien, lui dit-il, je croyais que tu m’aimais davantage. Tes vœux ardents sont de me quitter, et tu te flattes que ce sera moi, moi, qui t’en donnerai les moyens, qui prononcerai notre séparation ! non, non, je ne le crois pas, je ne suis pas aussi généreux. Mes vœux ardents, à moi, sont de ne te quitter jamais.

— J’ai cru, dit Adrienne, que tout était possible à l’amitié.

— Oui, tout, excepté ce qu’elle ne pourrait supporter ! Pour vivre avec toi, cher Adrien, je quitterais mon père.

Oh ! comme Adrienne est émue, et qu’elle a de peine à le cacher ! malgré elle une espérance vague, mais délicieuse, s’insinue dans son cœur. Il quitterait son père, il renoncerait à son affreuse association ! Si de Pontveyre, dans la chaleur d’un combat, a porté, sans le savoir, le coup fatal qui priva Amelin d’un fils, celui qui, en dépit de ses serments, épargne les jours de sa fille, celui qui la lui conserve pour la lui rendre, celui dont la main ne fut jamais souillée de sang genevois, ne mérite-t-il pas de remplacer ce fils si regretté.

Malheureuse enfant ! laisse un moment ton cœur errer sur ces douces chimères et goûter encore un instant de bonheur, tu n’apprendras que trop tôt quelle double et terrible barrière te sépare à jamais de cet ami tant aimé, si digne de l’être ! Un sombre nuage couvrait encore le front d’Albert, elle ne peut résister à le dissiper, en exprimant une partie de ce qu’elle sent si vivement. — Cher Albert, lui dit-elle avec l’accent de la vérité, crois que je sens tout le prix de ton affection, que je la paie de toute la mienne ; que notre séparation me serait peut-être encore plus douloureuse qu’à toi ! Ton genre de vie, la guerre, ses dangers et sa gloire, t’auront bientôt fait oublier ton ami ; mais moi, remplissant mes devoirs tristes et sédentaires, seul auprès d’un père âgé et malheureux, penses-tu que je puisse oublier Albert ? Ah ! s’il voulait me promettre, s’il m’aimait assez pour… Elle s’arrêta.

— Continue, Adrien ; parle, commande, tout me sera facile pour te prouver mon amitié.

— Eh bien ! veux-tu me promettre de ne jamais attaquer Genève ? veux-tu me promettre d’user de ton ascendant sur ton père pour qu’il laisse en paix d’honnêtes citoyens qui ne lui ont fait aucun mal ? Dis, Albert, le veux-tu ? Alors, peut-être…

— Peut-être… ?

Nous serons réunis, Albert, pour ne plus nous quitter.

— Je te promets tout ce qui dépendra de moi, Adrien, tout ce qui s’accordera avec mes devoirs de fils ; tu me connais trop pour me blâmer de les respecter : je parlerai à mon père, et, je te le promets, je n’attaquerai pas la patrie de mon ami. Adrien, pour le moment, ne me demande rien de plus. Il la quitte pour faire partir son messager, et la laisse rêver, espérer, craindre et sentir qu’Albert de Pontveyre lui devient chaque jour plus cher.

Le jeune Savoyard partit, Adrienne calcula avec anxiété le moment où il pourrait être de retour. Le jour où il était attendu se passa sans qu’il revînt ; Adrienne était très inquiète, Albert cherchait à la rassurer ; il lui proposa de sortir de la cour intérieure et d’aller sur les remparts qui dominaient la vallée voir si on ne l’apercevait point au loin. Ils ne virent d’abord sur la route qu’un nuage de poussière, qui, s’éclaircissant, leur laissa distinguer un corps de troupes. Le jeune de Pontveyre crut d’abord que c’étaient les Suisses qui venaient attaquer le château ; il le dit à son ami en le conjurant de rentrer et de ne rien craindre ; mais Adrienne restait encore, lorsque les cris des premières sentinelles, faisant l’appel à celles du château, les avertirent que ce n’était pas une troupe ennemie. — Ils annoncent l’arrivée d’un chevalier, dit Albert qui connaissait tous les signaux ; sûrement c’est mon père ; et voyant Adrienne pâlir : — Ne crains rien, lui dit-il, il te protège, il m’aime, je cours au-devant de lui. À peine a-t-il fait quelques pas sur les glacis, qu’il s’arrête ; ce n’est pas François de Pontveyre, c’est le chevalier d’Allufant, le plus terrible, le plus mortel ennemi des Genevois. Ce guerrier était depuis longtemps dévoré de jalousie de ce que de Pontveyre avait été élu chef ; Albert le redoutait, et sa physionomie, plus sinistre et plus farouche que de coutume, le glaça d’effroi ; un funeste pressentiment frappa son cœur, et ne fut que trop tôt réalisé.

— Albert de Pontveyre, lui dit le cruel chevalier d’un ton froid et sévère, ton père n’est plus ; en passant déguisé à Genève il a été reconnu et massacré.

Albert jette un cri perçant et se sent défaillir ; Adrienne qui ne l’avait pas perdu de vue, court à lui, le soutient dans ses bras, cherche à le ranimer, et partage sa douleur.

— Quel est ce jeune homme ? s’écrie d’Allufant en s’avançant ; qui donc a introduit un inconnu dans ces murs ? — Mon père, répond Albert, à qui les dangers de son ami rendent ses forces.

— Ton père ! encore une fois, quel est-il ? d’où vient-il ? Réponds toi-même, jeune homme, quel est ton nom ? ta patrie ? Adrienne, tremblante, ne peut articuler un mot ; Albert garde aussi le silence.

— C’est un prisonnier genevois, dit un des soldats qui l’avait amené, à qui le chef fit grâce de la vie en faveur de sa jeunesse.

— Et au mépris de ses serments, interrompit le féroce chevalier avec fureur ; le chef Allufant y sera plus fidèle. Ainsi, dit-il à Albert, c’est un Genevois que tu serres contre ton cœur, un des assassins de ton père.

— C’est mon ami, répond Albert ; mon père lui accorda la vie, il me l’a donné, et je le défendrai au péril de mes jours.

— Ignores-tu donc, jeune téméraire, que par droit d’ancienneté je suis à présent chef suprême de la confrérie, et que je commande ici comme à la tête de nos guerriers ? C’est sans doute ce traître qui écrivait ce billet à nos ennemis, dit-il en sortant un papier (qu’Adrienne reconnut pour être sa lettre à son père), et c’est toi, Albert, toi, l’un de nos chevaliers, qui lui fournissais les moyens de correspondre avec les Genevois ? Le porteur de ce message est tombé sous mes coups, et bientôt celui qui eut l’audace de l’employer subira le même sort ; soldats, saisissez ce Genevois, qu’il soit immolé aux mânes de Pontveyre.

— Commencez par moi, dit Albert en se plaçant devant Adrienne et la garantissant avec son épée. Périsse à l’instant celui qui touchera à l’ami que mon père m’a confié.

Pas un soldat ne faisait un mouvement, tous chérissaient Albert autant qu’ils haïssaient Allufant ; celui-ci, furieux, s’avance l’épée nue, Albert de même ; un combat s’engage entre les deux chevaliers. Dans toute la vigueur de l’âge, animé par un sentiment qu’il ne connaît pas encore et qui double son courage, Albert est vainqueur ; il terrasse son adversaire, et lui dit, en jetant au loin l’arme qu’il lui arrache : J’ai défendu la vie du protégé de mon père, je ne l’ôterai pas à l’un de ses chevaliers ; je ne dis pas encore à son successeur ; il faut être assuré autrement que par ta bouche que le chef de Pontveyre n’existe plus ; je veux espérer qu’il respire encore, et c’est de lui, et de lui seul, que le commandant de Montricher a des ordres à recevoir.

Figure 20. Commencez par moi, dit Albert en se plaçant devant Adrienne.

Allufant étouffait de rage, il était légèrement blessé. « Soldats, dit Albert, ayez soin du seigneur Allufant. Il se retourne vers son jeune ami, et le voit à peu de distance, résistant à des soldats qui voulaient l’emmener en lieu de sûreté ; mais Adrienne pouvait-elle songer à sa sûreté, quand, pour la défendre, Albert exposait sa vie ? — Laissez laissez-moi, disait-elle, s’il meurt, je veux mourir avec lui. Il a entendu ce mot si touchant, récompense de sa valeur et de son dévouement ; c’est lui qui la rassure et la ramène dans sa chambre. Seul, avec celui qu’il croit encore son ami, il lui parle en ces termes :

— Cher Adrien, le ciel a permis que je te sauve cette fois, mais je ne puis te dissimuler que, tant que tu seras dans ces murs habités par le farouche Allufant, ta vie est en péril ; il ne me pardonnera jamais sa défaite, il ne te pardonnera pas non plus d’être Genevois. Le meurtrier de mon fidèle Pierre serait bientôt celui de mon ami. Amelin n’a pas reçu ta lettre, puisqu’elle est entre les mains du chevalier, mais c’est son fils qu’il recevra, c’est moi qui serai ton messager ; oui, je te remettrai entre ses mains, et je courrai chercher mon père, si je puis le trouver encore. Allufant n’était pas avec lui, il peut être mal informé, ou recourir à ce mensonge pour s’emparer d’un poste honorable, glorieux, qu’il lui a toujours envié. Je ne puis, je ne veux rester dans cette cruelle incertitude. Profitons du moment où la blessure d’Allufant l’empêche d’agir contre nous : partons ce soir même ; je vais prendre quelques arrangements nécessaires, et bientôt je suis à toi. Il la laisse, vole chez le sire du Rosai, un des chevaliers en qui François de Pontveyre avait le plus de confiance, il lui remet les clefs et le commandement du château au nom de son père et pendant son absence, se fait suivre d’un léger détachement, crainte de trahison, puis, au déclin du jour, il vient chercher son jeune ami. Depuis qu’Adrienne était au château, il l’avait fournie de linge et de vêtements ; il y joint une courte et légère épée, qu’il cache sous un manteau de voyage : Albert est vêtu de même ; un grand chapeau rabattu cache leur visage. À l’entrée de la nuit, avant qu’on ait levé le pont, ils ont quitté le château de Montricher. Adrienne est presque heureuse, elle est avec son ami, son défenseur, et elle va revoir son père. Ah ! qu’elle est loin d’imaginer qu’elle court au-devant de la plus affreuse découverte. En passant à Rolle, ils virent les restes encore fumants du château incendié par les troupes suisses. Dans la forêt de Prangins, un cadavre étendu sur le chemin frappe leur vue ; Albert l’a reconnu : c’est le pauvre Savoyard chargé du billet d’Adrienne, et immolé par Allufant ; elle s’afflige d’en avoir été la cause : mais dans ces temps de meurtre et de carnage, qu’était-ce que la vie d’un homme ? Albert lui donne aussi des regrets et lui accorde les honneurs de la sépulture. Ses soldats le déposent dans la terre, qu’ils creusent avec leurs sabres. Le jeune chevalier les congédie et les renvoie au château ; il veut entrer seul à Genève, et tout ce qu’Adrienne demande est de ne pas être reconnue. Comme son cœur bat en approchant de la ville ! elle sent qu’il n’est plus temps de feindre ; les premiers mots que son père prononcera apprendront son secret à Albert, elle doit prévenir sa surprise et lui confier que cet ami si cher l’a trompé jusqu’à ce moment.

Cette confidence, qu’elle n’aurait pu se résoudre à lui faire au château de Montricher, lui paraît bien plus facile au moment où il va la remettre à Amelin, et cependant elle ne sait comment la faire. Adrienne marchait silencieuse, appuyée sur le bras d’Albert, et se soutenait avec peine, tant elle était émue. — Je te sens trembler, lui dit Albert ; pauvre Adrien, tu penses à la joie que tu vas causer à ton père ; elle pourrait lui être funeste, puisqu’il n’a pas reçu ta lettre ; veux-tu que j’aille le prévenir, être pour lui le messager du bonheur, lui apprendre que son fils…

— Non pas son fils, interrompt Adrienne en dégageant doucement son bras, et couvrant ses yeux de ses mains, dis-lui que… tu lui ramènes… sa fille unique, son Adrienne.

— Dieu ! qu’entends-je ? s’écrie Albert ; serait-il possible ? Un voile épais tombe de ses yeux : tout lui est expliqué, et son amitié si vive et si tendre, et la voix si douce de son jeune ami, et le défaut de forces physiques dont souvent il l’a raillé. Il ne conçoit pas qu’il ait pu si longtemps s’y méprendre. Cette main qu’il a si souvent pressée dans les siennes, et qu’il couvre de baisers, ne devait-elle pas l’éclairer ? Ô fille chérie ! lui disait-il avec passion, mon cœur t’avait devinée ; je chérissais Adrien, à présent j’adore Adrienne.

— Tu lui pardonnes donc de t’avoir trompé ? Adrienne n’aurait pu rester avec toi, elle n’aurait pas appris à t’aimer, à te nommer son Albert.

Tous deux restent quelques instants sous le charme de ce sentiment qui absorbe tous les autres ; Adrienne oublie qu’elle va revoir son père, Albert oublie qu’il a perdu le sien ; il ne voit plus dans l’univers qu’Adrienne, et ne cesse de répéter le serment de lui consacrer sa vie.

Elle sort la première de cette espèce de délire : — Tu ne songes pas, lui dit-elle, que je suis Genevoise, que tu dois le jour à François de Pontveyre, et que tout semble nous réunir pour nous séparer ?

— Eh ! que m’importent, s’écrie avec feu le jeune homme, ces haines que mon cœur ne partagea point, et que j’ai plus en horreur que jamais ! Ta patrie sera la mienne, ton père deviendra le mien, s’il est vrai que j’aie perdu celui qui me donna la vie ; et si je le retrouve, il te nommera sa fille, ou il n’aura plus de fils.

Ils arrivent devant la demeure d’Amelin : la porte est ouverte : Adrienne monte rapidement la première, Albert la suit ; elle espère trouver sa fidèle Goton dans la cuisine, qu’il faut traverser ; elle fait un projet dans lequel Goton doit l’aider. Pendant qu’Albert, introduit par elle près d’Amelin, le préparera à la revoir, elle reprendra les habits de son sexe, et le rejoindra bientôt par une porte de communication pratiquée dans sa chambre et celle de son père. À présent qu’Albert sait qu’elle est une femme, il lui tarde qu’il la voie sous le costume qu’elle ne quittera plus. Elle ne lui en parle pas, mais elle exige qu’il ne se nomme point à Amelin pendant leur premier entretien : c’est elle qui veut lui apprendre à qui ils doivent le bonheur d’être réunis : elle veut que le bonheur de serrer sa fille dans ses bras lui fasse bénir le nom détesté de Pontveyre.

Ils ouvrent la porte de la cuisine ; Adrienne ôte son grand chapeau et son manteau pour être plus tôt reconnue de sa chère Goton ; elle allait la nommer : c’est une femme inconnue qui vient au devant d’eux, et qui voyant deux hommes armés, se rappelle le sort de sa devancière, et croit qu’ils vont la tuer ; elle jette un cri perçant et sort avec vitesse. Albert et Adrienne rient de sa frayeur, dont ils ignorent la cause ; Adrienne pense que c’est une amie de Goton, et que celle-ci est près d’Amelin ; elle ne change rien à son plan.

Au cri qu’il a entendu, Amelin a demandé fortement : — Qu’est-ce que c’est, Marthe, qu’est-ce qui vous arrive ? Adrienne a reconnu sa voix, et, rassurée sur sa vie, elle a encore un instant de bonheur. Elle dit bien doucement à son ami d’entrer et de s’annoncer d’abord comme venant de la part de sa fille. — La porte à côté conduit dans ma chambre, lui dit-elle ; une simple cloison et une porte de communication la séparent de celle de mon père ; j’entendrai votre entretien, je paraîtrai quand il sera préparé à me recevoir ; mais rappelle-toi… rappelez-vous, dit-elle en rougissant, que tu… que vous n’êtes encore que mon messager. — Je suivrai vos ordres, lui dit Albert en souriant, et j’espère redevenir bientôt ton ami.

Adrienne entre dans sa chambre en même temps qu’Albert dans celle d’Amelin ; elle court au tiroir qui renfermait ses vêtements ; elle les trouve comme elle les a laissés, et pendant qu’elle passe à la hâte une robe blanche croisée sur la poitrine, qu’elle jette sur ses épaules une légère draperie, qu’elle arrange les boucles de ses cheveux, elle entend tout ce qui se dit dans la chambre voisine, et son cœur palpite avec force. Albert est entré, son chapeau à la main, son manteau jeté sur une épaule. — Qui êtes-vous ? que demandez-vous ? a dit Amelin effrayé ; mais un premier regard jeté sur la noble figure et la charmante physionomie du jeune chevalier l’ont rassuré avant qu’il lui réponde, du ton le plus doux et le plus poli :

— Pardon, monsieur Amelin, si j’entre chez vous sans me faire annoncer ; j’ai, sans le vouloir, effrayé la personne qui vous sert ; elle a jeté un cri perçant et elle a disparu. Porteur auprès de vous de bonnes nouvelles, j’ai cru devoir m’annoncer moi-même : je vous suis envoyé par votre fille, par mademoiselle Adrienne Amelin.

— Dieu ! ma fille ! s’écrie Amelin avec transport ; mon Adrienne ! elle vivrait encore ! Grand Dieu ! s’il était vrai, si avant de mourir je pouvais la revoir et la bénir !

— Vous la reverrez, dit Albert avec l’accent de la vérité et du sentiment, et plus tôt que vous ne pensez.

— Ô ma fille ! mais où est-elle ?

— Depuis le jour où vous l’avez perdue, elle a habité le château de Montricher (Amelin fit un geste d’horreur) ; hier seulement nous avons pu en sortir ; je croyais encore alors sauver votre fils, ce n’est qu’en m’envoyant près de vous, il y a peu d’instants, qu’Adrienne m’a désabusé.

— À peine puis-je croire vos paroles, dit Amelin en tremblant de joie ; êtes-vous un ange du ciel envoyé pour me consoler ?

— Je ne suis qu’un mortel dévoué pour jamais à vous, à votre fille ; quand je vous ramène un tel trésor, me le refuserez-vous ? Il se jette aux pieds d’Amelin. Accordez-moi sa main, que je devienne aussi votre fils.

— Oui, mon fils bien-aimé, dit Amelin attendri, je vous dois plus que la vie. Mais où donc est-elle, ma fille ? où l’as-tu laissée ? — Elle est dans vos bras, s’écrie Adrienne en se précipitant sur le sein de son père, puis à ses genoux, à côté d’Albert.

De Pontveyre, transporté de son nouveau costume, croit la voir pour la première fois, tant il la trouve embellie, et il ne peut se lasser de la regarder ; il passe un bras autour d’elle, et la presse sur son cœur ; celui d’Adrienne l’entoure aussi, et leurs mains sont ensemble entre celles d’Amelin. — Tu es à moi, mon Adrienne, disait le jeune homme avec passion, à moi pour jamais ! ton père y consent ; il me l’a dit, je serai son fils bien-aimé.

— Qui le mérite plus que lui ? dit Adrienne. Déjà son père avait épargné ma vie, je la dois aussi au courage de mon Albert ; je lui dois plus encore, le bonheur de vous retrouver pour ne plus vous quitter. Mon père, bénissez vos enfants.

— Je les bénis, dit Amelin en posant ses mains sur leurs têtes. Je te l’accorde, Albert, même avant de connaître ta naissance : Adrienne est à toi, puisqu’elle t’aime et que toi et ton père vous l’avez sauvée. Mais à présent, dis-moi ton nom. Quel est ce père, à qui je dois aussi les jours de ma fille ? Tu n’as pas besoin d’autre titre que celui de son libérateur, mais dis-moi ton nom ?

Albert garde le silence : il l’a promis, et tremble de prononcer ce nom si détesté des Genevois.

Adrienne a plus de courage : elle se relève, s’assied sur les genoux d’Amelin, et l’embrassant tendrement : — Mon père, lui dit-elle, n’écoutez pas une prévention bien injuste si elle s’étend jusqu’à mon innocent ami ; ne le punissez pas de torts qui ne sont pas les siens, pensez seulement à ce que nous lui devons, et confirmez le bonheur de votre Adrienne. Mon Albert est le fils de… de François de Pontveyre de Terni ; et c’est à tous deux que vous devez de revoir votre fille.

Amelin paraît d’abord frappé d’une sombre stupeur : ses bras s’étendent avec contraction pour repousser sa fille ; il veut répéter le nom fatal qu’il vient d’entendre et ne peut l’articuler. Les deux amants sont déjà glacés d’effroi. Tout à coup il se lève avec fureur : — Malheureuse ? s’écrie-t-il, quel nom ta bouche a-t-elle osé prononcer ? quel fantôme viens-tu d’évoquer ? Vois ce spectre sanglant s’élever entre toi et celui qui ne t’est pas permis d’aimer : Albert, c’est celui de ton père. À cette place où tu me demandes ma fille, j’ai ôté la vie à ce barbare ; il est tombé sous mes coups ; et voilà, voilà, dit-il en montrant le lit, voilà où mon fils, où ton frère, Adrienne, frappé par lui, expira dans tes bras. Ne me regarde pas ainsi, spectre menaçant ; tu as sauvé ma fille, je te pardonne : je voudrais te rendre cette vie que je t’ai ôtée avec fureur. Enfants infortunés, obtenez aussi mon pardon, et séparez-vous à jamais.

Hélas ! ils l’étaient déjà sur cette terre. Albert a vu chanceler son amie, pâle, égarée, il l’a reçue dans ses bras, et c’est un corps inanimé qu’il presse contre son cœur. Frappée à mort d’un coup inattendu au moment où elle croit toucher au bonheur, le ciel, dans sa bonté, lui épargna de plus longues douleurs : elle a prononcé faiblement le nom d’Albert, et rendu son dernier soupir sur le sein de celui qu’elle aimait plus qu’elle-même. — Adrienne ! s’écrie-t-il, du moins nous serons unis dans le tombeau ! Il cherche son épée. Au moment même quelques Genevois, avertis par Marthe, entrent en tumulte, et s’arrêtent frappés de l’affreux spectacle qui s’offre à leurs yeux. Amelin, poursuivi par l’ombre menaçante que lui montre son imagination frappée, parcourt la chambre avec égarement ; sa fille est étendue sans vie sur le lit où son amant l’a posée. Albert tient la main glacée d’Adrienne et de l’autre son épée. Ils veulent se jeter sur lui. — Arrêtez, leur dit-il avec calme et dignité, je suis le fils du chef de Pontveyre, et ce n’est pas vous qui me réunirez à mon père et à cet ange auquel je ne veux pas survivre. Il se frappe et tombe mort aux pieds d’Amelin.

Que nous reste-t-il à dire ? un tel spectacle aurait attendri les ennemis les plus acharnés ; le corps d’Albert de Pontveyre fut respecté, et, par l’ordre positif d’Amelin, enterré à côté de celui d’Adrienne. Il leur survécut peu de temps, et il repose aussi près d’eux.

Nous ne dirons plus rien des chevaliers de la Cuillère, nous renvoyons à l’histoire ; par la médiation des Suisses, la paix fut enfin conclue.

Figure 21. Château de Montricher.

Le château des Clées

Figure 22. Château des Clées.

Le village des Clées, qui jadis était une petite ville, est situé sur la frontière qui sépare le canton de Vaud de la France, et sur la pittoresque rivière l’Orbe, traversée là par un ancien pont de pierre d’une seule arche très élevée au-dessus de la rivière, que l’on voit à peine, son lit étant caché par les saillies des rochers qui l’entourent. Le château des Clées était placé sur une hauteur au-dessus du bourg ; il ne présente plus qu’un amas de ruines qui attestent la grandeur de cet édifice et son antiquité : la seule partie à peine habitable est une tour dans laquelle on peut au besoin renfermer des prisonniers ; le reste n’est plus que de vastes décombres. Il paraît que cet édifice fut jadis une forteresse imposante qui défendait cet étroit défilé et soutint plus d’un assaut. Il y a toute apparence que son nom dénaturé était autrefois les Clefs, car l’on pouvait le considérer comme une des clefs de l’Helvétie. Quoi qu’il en soit, je ne veux m’occuper ni de son origine, très ancienne et très obscure, ni de son histoire assez incertaine, et qu’on trouve sans doute dans toutes les chroniques suisses : je ne raconterai point ce qu’il était quand ces murs renversés, ces tours dégradées, ces bastions, ces portiques, ces ponts-levis étaient debout et renfermaient, ainsi que tous les vieux donjons du temps de la féodalité, des oppresseurs et des victimes ; je ne veux parler que de ces tristes ruines et du site pittoresque qui les entoure, telles que je les ai vues dans une promenade intéressante que j’y fis avec mon fils l’an 18… et dont j’aime à me retracer le souvenir. J’y joindrai une antique tradition qu’un hasard singulier me fit connaître, sans toutefois en garantir l’authenticité.

Par une belle matinée du mois de juillet, nous partîmes à cheval de Romainmôtier, ancienne petite ville distante des Clées d’une ou deux lieues, et où nous étions à demeure chez un excellent ami qui se repose, dans cette retraite un peu sauvage, mais agréable, des fatigues, des embarras d’une vie active, passée au sein d’une cour orageuse où il séjourna longtemps. Nous n’avions d’autre projet, en commençant notre course, que celui d’errer dans un coin de notre beau pays que nous connaissions peu, et qui diffère en tout des riantes rives du Léman.

Figure 23. Château des Clées.

Après avoir parcouru plusieurs sites sévères, mais charmants, nous nous trouvâmes près des Clées, et nous eûmes l’envie de nous y arrêter quelques moments. Nous vîmes en arrivant une vieille femme assise sur un banc, et dévidant du fil ; nous lui demandâmes la permission d’attacher nos chevaux à sa porte, elle y consentit et nous promit de veiller sur eux.

Nous allâmes d’abord sur le pont escarpé au bas duquel roule, à une grande profondeur, entre des rochers, l’Orbe, très bruyante, mais presque invisible : des prés en ravins descendent jusqu’au bord. Mon fils voulut y aller ; leur rapidité m’effraya, je le laissai descendre seul, et je restai appuyée sur la barrière du pont, d’où je suivis sa marche rapide. Bientôt des arbres et des détours le dérobèrent à ma vue ; je le cherchais des yeux à travers les broussailles, lorsque j’entendis sa voix qui m’appelait et parvenait perpendiculairement à mon oreille ; je regarde au travers de l’abîme, et j’aperçois mon fils au milieu de la rivière ; il marchait de pierre en pierre, détachées des rochers environnants : elles sont assez grosses pour dépasser l’eau, qui tournoie avec fracas. Il entra sous l’arche du pont et chemina plus loin, non sans me donner quelques craintes ; la rivière, très resserrée à cette place, en devient plus profonde ; elle est assez rapide et bordée, des deux côtés, de rochers, dans lesquels elle a creusé des espèces de grottes ou d’enfoncements sans issue. Les quartiers de roc sur lesquels je voyais cheminer mon fils devaient être glissants ; bref, une mère trouve toujours sujet de s’alarmer, même quand le danger n’existe que dans son imagination. Je criai de toutes mes forces à mon fils de remonter auprès de moi ; il avait de son côté essayé de me parler ; la distance et le bruit de l’eau empêchaient ses paroles d’arriver distinctement à mon oreille : cependant j’avais entendu sa voix, et je ne l’entendais plus ; je l’avais vu depuis les deux côtés du pont, et je ne le voyais plus. J’appelle, je regarde encore ; point de réponse, point de fils. L’eau entrait en écumant dans les grottes et ressortait de même. Je savais que mon fils était amateur des grands effets de la nature, et surtout de ceux produits par l’eau : ne pouvait-il pas avoir eu la curiosité de pénétrer dans l’intérieur de ces enfoncements, où l’Orbe avait peut-être depuis des siècles creusé des réservoirs profonds ? Dieu ! tout mon sang se retira à cette pensée ; elle ne me parut plus douteuse, et craignant que mon émotion toujours croissante ne m’ôtât la force d’aller confirmer ou détruire mes craintes, je prends à l’instant mon parti ; je cours au ravin où mon fils avait passé ; comme lui, je franchis la haie, et tantôt glissant, tantôt marchant, j’arrive ainsi que lui au bord de la rivière, et j’entre aussi dans son lit de rochers au moyen de grosses pierres sur lesquelles je m’élance. J’avance courageusement ; à peine suis-je au milieu du lit, qu’un cri de surprise, auquel je réponds par un cri de joie, se fait entendre presque au même moment. Mon Henri, sain et sauf, ayant à peine les pieds mouillés, était debout sur une large pierre directement sous l’arche du pont ; cette position m’avait empêchée de le voir et lui de m’entendre. Plus leste que sa mère, il est bientôt auprès d’elle ; rassurée alors, je cherchais des yeux la pierre la plus rapprochée et la plus facile ; quelques minutes plus tôt, ce choix n’eût pas été en mon pouvoir ; si je n’avais vu mon fils, je serais allée en avant dans l’eau ou sur les pierres sans m’en apercevoir ; mais il est là et il me gronde ; nous changeons ainsi quelquefois de rôle, et il s’acquitte fort bien de celui de mentor, quand il croit que je m’expose : cette fois je gronde aussi doucement ; on n’est jamais bien sévère quand le cœur est content, et le mien l’était. Mon fils n’avait couru aucun danger, et le danger n’existait pas même à cette place. Nous rîmes tous les deux de son étonnement de me voir tout à coup au milieu de l’onde, et de celui qu’auraient les voyageurs qui pourraient nous voir faire une promenade dans le lit de la rivière aussi tranquillement que dans un bosquet.

Puisque j’y étais, je voulus au moins contenter ma curiosité, en examinant de près ces rochers minés par le mouvement continuel de l’eau. Sous le pont même, il y a plusieurs de ces excavations plus ou moins profondes, et de formes différentes ; il y en a qui communiquent ensemble : l’eau entre dans l’une et ressort par l’autre. Directement sous le pont, la rivière, moins agitée, laisse pénétrer plus facilement dans quelques-unes de ces grottes, dont la hauteur varie ainsi que la profondeur : nous pouvions être debout dans celle où nous entrâmes en restant au bord : elles s’abaissent au delà rapidement. Plus loin, on en voit plusieurs qui paraissent très curieuses par les formes bizarres des rochers ; mais l’eau devenant plus resserrée et plus rapide, et couvrant à peu près les pierres du lit de la rivière, nous n’eussions pu y pénétrer sans danger. Après avoir admiré quelque temps encore ce site extrêmement pittoresque et peu connu, nous nous décidâmes à gravir le sentier par lequel nous étions descendus et à revenir aux Clées : ce ne fut pas sans peine, et j’eus grand besoin de l’aide de mon fils. Revenus sur le pont, nous nous dirigeâmes, par un chemin aride et difficile, vers les ruines de l’ancien château, qui en sont assez éloignées, il faisait un soleil ardent dont aucune ombre ne nous garantissait ; je regrettai le lit de l’Orbe et ses fraîches grottes : je ne savais si j’aurais la force d’aller jusqu’à ces tristes ruines, quand nous apprîmes, d’un paysan que nous rencontrâmes, que nous ne pourrions voir ce qui reste du châtel démantelé, l’intérieur étant fermé et le gardien n’étant pas là ; cet homme nous assura d’ailleurs que nous ne verrions rien qui valût la peine de parcourir péniblement ces masures sur des débris rendus brûlants par le soleil. Nous en étions assez près pour distinguer parfaitement ces immenses ruines amoncelées, qui ne présentent plus qu’un aspect triste et même effrayant, tant par la crainte d’un écroulement des pans de murs, que par l’idée des scènes sanglantes et terribles qui ont eu lieu dans cette vaste demeure. Ce manoir était, dit-on, un affreux repaire de brigands qui répandaient l’effroi dans la contrée, rançonnaient les voyageurs, enlevaient les femmes et les jeunes filles, et trouvèrent là, sans doute, une juste punition de leurs crimes. En 1140, il fut en partie rebâti, malgré le pape Innocent II, qui l’avait frappé d’anathème. Dans la guerre contre les Bourguignons, il fut pris, repris, incendié et réduit enfin à l’état où il est actuellement. La petite ville qui en dépendait est aussi, depuis cette époque, tombée en décadence, et n’est plus qu’un modeste village.

Après nous être rappelé ces anecdotes sur le château des Clées, dont les historiens suisses parlent peu, après avoir réfléchi sur le sort des nations, des châteaux et des hommes, nous pensâmes à notre dîner, plus important pour nous que ces pierres amoncelées, et nous allâmes reprendre nos chevaux à la porte de la vieille femme. Ils nous attendaient tous les trois avec grande impatience ; les deux chevaux frappaient du pied, hennissaient, et leur vieille gardienne agitait en grognant une branche d’arbre autour d’eux pour chasser les mouches : elle ne ressemblait pas mal aux sorcières de Macbeth faisant leurs conjurations.

— Ah ! vous voilà pourtant, s’écria-t-elle, je commençais à croire que le diable vous avait emportés ; et, ma foi, ce ne serait pas étonnant, quand on va le chercher dans sa demeure.

— La demeure du diable ? dit mon fils en riant ; je vous assure, ma bonne, que nous ne venons pas de l’enfer.

— Vous venez du vieux château, là-haut, dit-elle en hochant la tête ; eh bien ! c’est tout de même ; le diable n’en bouge pas, et tous les curieux à qui il a tordu le cou ne sont pas revenus pour le dire.

— Il paraît, bonne mère, que vous n’y avez jamais été ; le vôtre n’a jamais ressenti l’atteinte de ses griffes, lui dit Henri en la frappant doucement.

— Non, mon jeune monsieur, grâce à Dieu ; mais aussi, je n’ai garde d’aller chercher et tenter le malin esprit dans ces ruines ; que le ciel me préserve d’en approcher ! Ce n’est pas pour rien dire contre vous, vous avez l’air d’honnêtes gens, mais qu’alliez-vous faire là, et si longtemps encore ? Elle secouait sa tête grise d’un air soupçonneux.

— Eh bien ! soyez contente, lui dis-je, nous ne sommes pas allés au château.

— Bah ! je vous en ai vus revenir.

— Nous nous sommes arrêtés à moitié chemin.

— À la bonne heure, c’est ainsi qu’il faut faire quand on ne va pas droit ; mais, si je ne suis pas trop curieuse, où avez-vous donc demeuré si longtemps ?

— Pas bien loin ; là, sous le pont.

Sa branche lui tomba des mains ; elle les joignit sur sa tête :

— Sous le pont ? miséricorde ! c’est encore bien pire que le château. Bon Dieu ! pas une âme, aux Clées, n’irait sous le pont, quand ce serait pour y chercher un trésor. Vous avez eu là une belle peur, pas vrai ?

— Oui, j’en conviens, dis-je en souriant, j’ai eu grand’peur ; mais vous voyez que je n’en suis pas morte.

— Ah ! vous êtes bien heureuse ; mais je vois bien ce que c’est, dit-elle, en levant ses yeux éraillés vers le soleil, c’était passé midi ; si c’eût été au coup précis de midi, ou bien à minuit, vous y seriez restée, je vous le promets.

— À minuit, peut-être, dis-je en riant ; il faut voir clair pour se tirer de ces eaux et de ces grottes ; mais à midi…

— Toutes les douze heures, vous dis-je, ça n’y manque jamais. Des eaux, des grottes, c’est cela même. Ah ! mon Dieu, mon Dieu ! à quoi l’on s’expose ! Et qu’avez-vous vu, puisque vous avez eu si peur ?

— Moi, dit mon fils gravement, j’ai vu, comme je vous vois, une dame dans la rivière, courant après son enfant.

À ces mots, la vieille fit des cris de joie en frappant des mains.

— Oui, oui, monsieur, c’est cela même ! Une jeune dame vêtue de noir, n’est-ce pas ?

— À peu près, dit mon fils en me faisant de l’œil un léger signe. Ma redingote était d’un vert très foncé et paraissait noire à quelque distance.

— Eh bien ! reprit la vieille, qu’on me dise encore que je mens, que je radote ; voilà des honnêtes gens, des étrangers qui ne savaient rien de cette histoire, et qui l’ont vue de leurs yeux. Sans doute, il était midi précis. Vous l’avez vue aussi, madame ? C’est ce qui vous a fait tant peur, et, certes, il y avait bien de quoi : cette pauvre mère, quelle pitié !

— Je n’ai vu que l’enfant qu’elle suivait, et c’est lui qui m’a effrayée.

— Ah ! bon Dieu, je le crois bien ! C’est une petite fille, n’est-ce pas, à peu près d’un an, blonde et blanche comme un lys ? Pauvre enfant, que ce damné Forcené a noyée, et que sa pauvre mère cherche depuis plusieurs centaines d’années. Qui sait cela mieux que moi, et vous à présent, qui l’avez vu ! Quel bonheur pour moi que vous ayez eu l’envie et le courage de descendre sous le pont sans savoir ce que vous y trouveriez ! Vous le direz à tout le monde, vous attesterez que ma vieille histoire est bien vraie, et que mon grand-père n’était pas un menteur.

— Sans doute, dit mon fils ; mais vous allez nous conter cette histoire : je dois la savoir, puisque je dois l’attester.

— Rien n’est plus juste ; mais, écoutez, je ne la conte pas bien, moi, j’oublie toujours quelque chose ; je vais vous la chercher écrite ; je l’ai dans ma cassette. Elle est de la main de mon père, qui était maître d’école aux Clées ; il la copia d’un écrit de son arrière-grand-père, qui le tenait de son oncle, dont le père avait été valet de chambre au château dans le temps où ce qu’ils racontent arriva. Il se nommait Pierre Borel, et c’est encore mon nom de fille : vous voyez donc bien que rien n’est plus sûr, et que j’en dois savoir quelque chose. Attendez-moi là, sur ce banc. Prenez ma branche, jeune homme, et chassez les mouches qui harcèlent vos pauvres chevaux.

Elle rentra chez elle. Dès qu’elle fut loin, mon fils éclata de rire ; il trouvait trop plaisant que nous eussions confirmé sans nous en douter l’histoire superstitieuse de la vieille femme, et d’être métamorphosé en une petite fille aux cheveux blonds, et moi en revenante de plusieurs centaines d’années ; je ne riais qu’à demi, j’étais fâchée de confirmer une erreur populaire, et de retarder notre retour à Romainmôtier, où l’on nous attendait.

— Je vous déclare cependant, maman, me dit Henri, que, dussé-je me passer de dîner, je veux savoir l’histoire de la dame noire et de l’enfant blanc.

— J’en suis curieuse aussi, lui dis-je ; peut-être nous la laissera-t-on emporter ; nous la lirons à nos amis pour nous faire pardonner notre trop longue absence.

La vieille femme revint, son cahier à la main ; il était si sale, si enfumé, si déchiré, que je perdis l’envie de l’emporter ; d’ailleurs, elle ne nous l’eût pas confié, il lui était trop précieux. — Tenez, jeune homme, dit-elle à mon fils, lisez et faites-en votre profit ; n’engagez pas jeune fille à la désobéissance à ses parents, vous verrez ce qu’il en coûte. Prenez bien garde que les morceaux déchirés ne tombent, je l’ai tant lu et relu ! Jamais je ne m’en consolerais, s’il en perdait la moindre chose, surtout à présent que je sais que vous l’avez vu. – Elle remit le cahier à Henri, s’assit devant les chevaux, reprit sa branche et recommença à l’agiter en marmottant tout bas ce que mon fils me lisait tout haut. L’écriture était belle, et le style moins mauvais qu’on n’aurait dû l’attendre d’un paysan écrivant dans des temps aussi reculés.

Je l’écoutai avec attention et plaisir, et je la donne à peu près dans les mêmes termes, sans rien ôter de la naïveté du bon vieux temps.

ERDELINDE

HISTOIRE VÉRITABLE

Moi, Pierre Borel, de la ville des Clées, au pays de Vaulz, serviteur chez le sire Amauri de Monthenar, châtelain des Clées pour le grand duc de Savoie, ai été témoin de ce que je vais raconter, et l’ai mis par écrit, l’an 1370, pour servir d’instruction à mes enfants, et leur apprendre à obéir à père et mère, afin d’être heureux dans ce monde et dans l’autre.

Figure 24 Château des Clées en 1777.

Mon noble maître, sire Amauri de Monthenar, était un grand homme de guerre, terrible aux ennemis et rude aux siens quand sa volonté n’était pas suivie à l’instant même ; mes épaules savent qu’en dire. Il avait eu de sa femme, noble dame Alix de Cossonèse, trois enfants, deux garçons et une fille, tous trois des miracles de beauté. Sire Amauri était plus fier de ses garçons que le roi de France de son royaume ; ils étaient très grands et forts pour leur âge, et dès que l’aîné eut treize ans et put soulever une épée, son père l’emmena avec lui en guerre. Il en fit autant du cadet l’année suivante, au grand déplaisir de dame Alix ; mais il fallut obéir, et se séparer de ses fils chéris, qu’elle avait si bien nourris et soignés, et qu’elle couvrit de baisers et de larmes en leur attachant leur armure. Certes avait raison de pleurer, la bonne mère, car oncques ne revit ses fils ! tous deux périrent sous le fer de l’ennemi, et leur malheureux père ne rapporta en son châtel que cette triste nouvelle, dont fut si désolée la pauvre dame Alix, qu’elle tomba en langueur et trépassa tôt après. Il ne resta donc à mon maître, pour toute consolation et réconfort, que sa petite Erdelinde, pour lors âgée de dix ans, et belle comme un beau jour de printemps. Ma femme Marguerite l’avait nourrie, sa mère ne l’ayant pu allaiter pour cause de maladie ; et, pour vrai dire, elle avait toujours, depuis la naissance de sa fille, été faible et languissante, ce qui lui ôta le courage de supporter la mort de ses fils, et de vivre pour cette chère enfant. Elle ne cessa de nous la recommander ; il n’en était pas besoin, car elle nous était chère comme si elle eût été notre fille. Elle pleura beaucoup sa mère, et montra des sentiments au-dessus de son âge, promettant d’obéir en tout à monseigneur son père ; croyait alors la pauvrette que ce lui serait chose facile. Sire Amauri la mit ainsi que lui en deuil profond, qu’elle portait déjà pour ses frères. Elle prit tellement goût à cette sombre couleur, que plus ne voulut être vêtue qu’en noir de la tête aux pieds : comme elle était blanche ainsi que du lait, et qu’elle avait de beaux cheveux argentés et bouclés, cet habillement lui allait à merveille, et son père prenait plaisir à la voir ainsi ; d’où lui vient le nom de la jouvencelle noire. Sire Amauri l’aimait tendrement, mais ne le lui montrait pas, et la traitait avec sévérité, parce que telle était sa manière. « Pour toi, tu n’iras pas en guerre, lui disait-il quelquefois, mais il faut que tu me rendes les fils qu’elle m’a enlevés, et qui auraient été vaillants comme moi. Ne te veux donner qu’à celui qui ressemblera en tous points à sire Amauri de Monthenar. »

Alors la pauvre petite venait en pleurant auprès de nous ; elle secouait sa jolie tête blonde, en nous disant : — Je ne voudrais pas un mari comme monseigneur mon père ; mais il n’en était pas encore question. Une terrible guerre se préparait en Suisse ; sire Amauri partit à la tête de ses vassaux et nous laissa sa fille, en ordonnant qu’elle ne passât jamais les portes du château, et de ne laisser entrer personne en cette demeure : — La jeune fille, dit-il, a bien assez de place pour courir et s’ébattre dans les cours et sur les bastions. Cela alla bien quelques années ; sire Amauri allait et venait et trouvait tout en ordre. La dernière campagne fut longue et terrible, mon maître y fut blessé et resta deux années sans visiter son château et son Erdelinde. Elle avait alors seize ans, et les cours et les bastions ne lui suffisaient plus. En grandissant, curiosité s’éveille : Erdelinde ne désirait autre chose que de passer les portes et d’aller se promener dans les prés fleuris qu’elle voyait de sa fenêtre, où elle restait des heures entières, triste et rêveuse, enviant le sort des oiseaux qu’elle voyait voltiger dans les airs.

Elle languissait et maigrissait que c’était pitié !

— Nourrice, disait-elle à ma femme, plus ne veux être prisonnière en ce châtel ; je sens que je vais mourir de tristesse comme ma mère. Si tu veux que je vive, mène-moi là-bas dans ces prés, au bord de cette eau que je vois courir.

Marguerite aurait bien voulu lui faire ce plaisir. Mais elle n’osait, à cause de la défense de son seigneur et maître ; cependant, tout céda enfin à la crainte de voir mourir cette chère enfant ; moi-même je dis un jour à ma femme : — Faut lui complaire, quoi qu’il arrive, rien n’est pire que la mort, et surtout d’ennui ; monseigneur est loin pour bien du temps encore, et n’en saura rien ; mets ta cape, Marguerite, et viens avec ta fille, je vous accompagnerai.

Ah ! qui dira la joie d’Erdelinde quand elle eut passé les portes du château ! Elle courait comme un jeune chamois ; ma femme, grosse et grasse, ne pouvait la suivre, et moi je la suivais avec peine ! Elle riait aux éclats de nous devancer, et courait toujours plus vite. Il me semble encore voir ses beaux cheveux blonds agités par le vent du matin, ses joues comme des roses, et ses charmants yeux bleus brillants de plaisir et étincelants comme deux étoiles. Quand nous fûmes sur le pont : — Vous m’avez sauvé la vie ! nous dit-elle ; tout lui paraissait si beau ! elle écoutait couler la rivière avec ravissement, mais ne pouvait la voir à son gré à cause des rochers. — Je voudrais aller tout là-bas, nous dit-elle, c’est là que je serais heureuse.

— Damoiselle, lui dis-je, le chemin est trop rapide, ne le pourrez jamais.

Figure 25. Rives de l’Orbe.

— Parie que si, ami Pierre ! s’écria-t-elle ; et, légère comme un faon, elle entre dans le sentier, et l’instant d’après elle arrive au bord de la rivière. Je l’avais suivie lentement, et la trouvai à genoux sur une large pierre pour tremper ses mains dans l’eau, et laver son joli visage et son cou d’ivoire. Elle était dans l’enchantement, et remonta bien joyeuse près de sa nourrice. Nous revînmes sans accident au château, et nous ne rencontrâmes personne, qu’un ménestrel voyageur qui passa son chemin sans nous aborder, mais non sans regarder Erdelinde, qui ne fit pas attention à lui. Peu à peu la jeune fille reprit ses belles couleurs, son embonpoint, sa gaîté, car la promenade se renouvelait souvent et la rendait toujours plus contente ; nous aussi nous étions heureux de la voir renaître. Marguerite la menait toujours du même côté ; elle aimait mieux que la jeune fille fût au bord de l’Orbe que partout ailleurs, parce qu’elle y était cachée : Erdelinde l’aimait mieux aussi parce qu’elle pouvait s’y baigner, ce qui fit que je ne descendis plus avec elle ; quelquefois encore je les accompagnais sur le pont, où Marguerite s’asseyait en attendant que sa fille eût pris son bain. Elle avait découvert, nous dit-elle, une grotte où l’eau entrait ; c’était là qu’elle se baignait, certaine de ne pas être vue : sa santé s’en trouvait bien. Je pris l’habitude de les laisser aller seules sans que jamais il leur arrivât rien, et j’étais tranquille. Mais un jour elles restèrent plus longtemps, et je vis au retour que ma femme était triste et pensive.

— Qu’as-tu donc, Marguerite, lui dis-je ? tu n’es pas contente comme à l’ordinaire ? – Elle secoua la tête.

— J’ai bien de quoi penser, me répondit-elle ; que dira monseigneur, que diras-tu toi-même, Pierre ? notre Erdelinde… – Elle s’arrêta. — Eh bien ! notre Erdelinde ? — Elle est mariée.

— Tu rêves, ma femme, lui dis-je ; c’est impossible !

Hélas ! elle ne rêvait point, et voici ce qu’elle me raconta :

Depuis quelque temps, elle avait remarqué que la jeune fille devenait plus sérieuse, elle était moins folâtre, et semblait quelquefois absorbée dans ses pensées. — C’est qu’elle prend de la raison, pensait Marguerite, et monseigneur sera content d’elle – Ses promenades, ses bains d’Orbe lui faisaient toujours plaisir. — Je ne suis bien que dans ma grotte, disait-elle à sa nourrice, je voudrais y passer ma vie. – Et chaque jour, elle y restait un peu plus. Ma femme, qui l’attendait assise sur le pont, trouvait quelquefois le temps long. Elle vit passer deux ou trois fois le ménestrel ambulant que j’avais rencontré le premier jour ; elle le pria de lui chanter et de lui jouer quelques ballades ; il y consentit volontiers : quand même, il n’y avait que de vieilles oreilles pour l’écouter, car Marguerite avait grand soin de le congédier longtemps avant qu’Erdelinde remontât ; mais elle l’avait entendu de sa grotte, et témoigna le désir de l’entendre de plus près.

Figure 26. La jeune fille devenait plus sérieuse.

— Nourrice, lui dit-elle, vous devriez l’inviter à venir au château, il m’apprendrait lais et ballades pour divertir monseigneur mon père quand il reviendra.

— Pour tous les saints du paradis, lui dit ma femme, je n’y consentirai pas ; j’ai bien assez désobéi à mon maître en vous laissant sortir, sans faire entrer quelqu’un malgré sa défense.

— Eh bien ! lui dit-elle en l’embrassant, n’en parlons plus, puisque tu ne le veux pas.

— J’étais charmée de la voir si sage et si docile, poursuivit Marguerite. Raison mûrit dans son temps, pensais-je toujours ; elle n’est plus un enfant.

Aujourd’hui elle m’en a donné une preuve nouvelle : en passant devant la chapelle qui est près du pont : « Veux entrer ici, nourrice, m’a-t-elle dit, pour prier Dieu de donner bon retour à monseigneur mon père, et pour qu’il nous pardonne votre complaisance, ou bien qu’il l’ignore. »

— Bonne fille, ai-je dit, j’y consens volontiers. Piété vient avec raison, et j’étais bien contente.

Nous sommes entrées. Erdelinde s’est d’abord mise à genoux devant l’autel, et priait dévotement, les mains jointes et en versant des larmes ; moi je priais à côté d’elle. Voilà que la porte s’ouvre, et que, tout à coup, je vois entrer le prêtre avec ses habits de cérémonie, suivi de deux sacristains et de trois chevaliers couverts de beaux vêtements : l’un était jeune, il me semblait le connaître : les autres étaient âgés. Effrayée, j’ai voulu d’abord emmener Erdelinde ; elle m’a résisté, mais elle a cédé au jeune chevalier, qui l’a prise par la main, et l’a présentée au prêtre comme étant sa fiancée.

— Unissez-nous, lui dit-il, voici l’anneau d’or, voilà nos noms sur ce papier, voilà mon père, et voilà celui qui représente le père de mon épouse, le châtelain des Clées, sire Amauri de Monthenar ; il n’a pu quitter l’armée, et il a donné sa procure à l’un de ses amis. Tout est en règle, prenez ce rouleau d’or pour votre église ; il ne manque plus que la bénédiction que vous allez nous donner. Je voulus parler, Erdelinde me ferma la bouche avec un baiser ; le jeune chevalier me mit cette bourse dans la main. — Taisez-vous, bonne Marguerite, me dit-il, acceptez ce présent de noces et priez pour nous. Tout doit aller ainsi : c’est la volonté de Dieu et celle de nos parents que nous soyons unis. Que pouvais-je dire ? rien ; je priai. Le prêtre a dit la liturgique et échangé les anneaux ; les deux pères ont donné un baiser à Erdelinde, et sont sortis ; l’époux l’a embrassée aussi tendrement, puis il me l’a remise. — Nourrice, m’a-t-il dit, conduisez ma femme au château, je vous la recommande jusqu’au moment où je l’emmènerai chez moi ; vous ne vous opposerez plus, sans doute, à ce que le ménestrel aille la voir. Alors seulement, sous le costume de chevalier, je reconnus le jeune ménestrel qui avait chanté sur le pont. Erdelinde pleurait, mais elle versait de douces larmes, elle ne pouvait s’arracher des bras de son époux. Enfin elle a pris le mien en me disant : — Allons, nourrice, je vous conterai tout et à mon ami Pierre ; mon mari, comme tu vois, ne ressemble pas à monseigneur mon père. Nous sommes revenues, et…

— Et t’a-t-elle tout dit ? m’écriai-je ; pourquoi ce mystère, si monseigneur y a consenti ? Il y a quelque chose là-dessous. Où l’a-t-elle vu ? où l’a-t-elle connu ? Quel est son nom, son rang ? J’étais consterné, et ne pouvais croire au consentement de mon maître.

— Erdelinde m’a tout conté, me dit ma femme ; c’est au bord de l’Orbe qu’elle l’a rencontré dès les premiers jours, c’est dans la grotte qu’ils se donnaient rendez-vous : je croyais que c’était le bain qu’elle y venait chercher, c’était son fiancé, à présent son mari. Il se nomme Mainfroi de Lucens ; voilà tout ce que je sais, tout ce qu’Erdelinde sait elle-même.

— De Lucens ! m’écriai-je avec terreur ; Marguerite, on t’a trompée, on a trompé le prêtre, et peut-être la pauvre Erdelinde, jamais mon maître n’aurait consenti à nommer un de Lucens son gendre ; ce sont ses plus mortels ennemis ; cent fois je lui ai entendu jurer la mort du sire de Lucens. Où est Erdelinde ? Il faut que je lui parle.

— Dans son oratoire, me dit ma femme. J’y courus, et n’eus pas le courage de lui faire des reproches. La pauvre enfant se jeta toute en larmes dans mes bras : — Bon ami Pierre, s’écria-t-elle, aime mon mari, aime-le pour l’amour de moi, comme tu m’aimes ; si tu savais comme il est beau et gentil, comme il rendra ton Erdelinde heureuse !

— Que le ciel le veuille ! lui dis-je ; mais monseigneur Amauri y a-t-il vraiment consenti ? qui est-ce qui le représentait ?

Figure 27. Village et château de Lucens.

— L’oncle de Mainfroi, me dit-elle en baissant les yeux, le seigneur de Lucens.

— Le sire de Lucens, le plus grand ennemi de votre père ! Malheureuse Erdelinde, on vous a trompée !

— Mon mari n’est pas un trompeur, me dit-elle avec un doux sourire, il vous expliquera tout. Mon père voulait me donner au plus vaillant, Mainfroi le sera, il me l’a promis ; ainsi je suis sûre de l’aveu de mon père.

Pauvre Erdelinde ! tout ce qu’elle savait, c’est qu’elle adorait Mainfroi, et je n’appris rien de plus.

Le soir, une harpe se fit entendre dans la cour extérieure, un ménestrel demandait d’être admis. Il le fut, à la grande joie de tous les serviteurs, et bien plus encore à celle d’Erdelinde. Le ménestrel, après avoir chanté et joué longtemps, me demanda l’hospitalité pour la nuit. J’attendais ce moment avec impatience, et je l’emmenai dans ma chambre, malgré son bonheur de voir Erdelinde. J’exigeai d’abord qu’il répondît à mes questions. Son aimable physionomie m’avait déjà rassuré, elle annonçait sensibilité et candeur.

— Je jure mon honneur de chevalier, me dit-il, que vous saurez l’exacte vérité.

Il me confirma qu’il était vraiment Mainfroi de Lucens, neveu du grand seigneur de Lucens, l’ennemi juré de mon maître, et fils du frère cadet, qui ne l’était pas moins. — C’est lui qu’il a chargé de le représenter ? lui dis-je en le regardant au blanc des yeux.

Il les baissa ; puis, après un moment de silence, il me dit :

— Bon Pierre, votre Erdelinde et moi nous serions morts tous les deux si l’on nous eût séparés ! Il fallait nous unir avant le retour de sire Amauri ou jamais ; le prêtre ne l’aurait pas voulu sans le consentement de son père, et nous l’avons supposé.

— Je puis le pardonner à l’amour, mais à vos parents !

— La vengeance n’est pas moins active que l’amour, me dit-il ; en lui enlevant sa fille unique, mon oncle se vengeait du sire de Monthenar, et ni lui ni mon père n’étaient fâchés que j’épousasse la jeune héritière de Monthenar.

— Ni vous non plus, jeune homme !

— Moi, je n’ai voulu qu’Erdelinde ; elle est à moi, n’importe à quel prix ! Qu’elle hérite ou non de son père, cela m’est bien égal, c’est pour elle seule que je l’aime. J’ai juré de l’obtenir du moment où je la vis descendre avec vous du château ; c’était pour la voir que je courais le pays, déguisé en ménestrel. Tout m’a réussi, et j’obtiendrai l’aveu de son père ; s’il le refuse, je viendrai enlever ma femme et je me passerai de son héritage. – Il me détailla alors son plan. Il voulait aller au camp, lui sauver la vie si l’occasion s’en présentait, et mériter ainsi qu’il lui donnât sa fille pour récompense. Le damoisel parlait avec un tel feu, une telle éloquence de son amour et son espoir, que j’en pris aussi confiance, et compris bien que jeune fille n’eût pu lui résister.

Je le gardai huit jours au château, sous prétexte d’apprendre à Erdelinde à pincer de la harpe. Le soir, je l’emmenais dans ma chambre, et quand tous les serviteurs avaient les yeux clos, il passait dans celle de sa femme. Il nous gagnait le cœur à tous par ses manières accortes et sa douce voix, à quoi, certes, sire Amauri ne nous avait pas accoutumés ; grande était la différence ! Erdelinde disait tous les jours : « Béni soit le ciel, que mon mari ne ressemble pas à monseigneur mon père ! » ; aussi l’aimait-elle passionnément, et versa-t-elle amères larmes quand il fallut s’en séparer ; l’espoir seul de le voir revenir avec le châtelain pouvait la consoler. « Sûrement il gagnera son cœur, disait-elle ; qui pourrait s’empêcher d’aimer Mainfroi ? »

Figure 28. Château des Clées.

Plusieurs mois, qui lui parurent bien longs, s’écoulèrent. Enfin mon maître arriva ; mais hélas ! ce n’était pas Mainfroi qu’il amenait, c’était le sire Raoul de Monthenar, son cousin germain, gouverneur du château fort de Chillon. Jamais il n’exista d’homme aussi terrible ; monseigneur Amauri, comparé à lui, était un agneau. Sire Raoul était veuf depuis quelque temps de sa seconde femme, et grand bruit courait que toutes deux étaient mortes par suite de mauvais traitements ; aussi l’appelait-on Monthenar le Forcené, seulement de le voir cela faisait trembler. Il était grand comme Goliath ; ses sourcils épais et noirs se croisaient sur son front et se joignaient à sa chevelure crépue ; sa barbe, dont il tirait vanité et qu’il laissait croître, tombait sur son estomac, et remontait en moustaches jusqu’aux yeux ; au milieu de tout cela sortait un long nez rouge et crochu, de grosses lèvres et des dents énormes ; c’était un véritable épouvantail, quoiqu’il ne fût pas vieux. On le citait pour sa force et sa valeur. Erdelinde, effrayée de sa figure, n’osant se sauver, baissait les yeux pour ne pas le voir, et se tenait loin de lui.

— Approche donc, jeune fille, lui dit son père ; lève la tête ; voyons comme tu es devenue grande ; tu vas presque à la barbe de ton cousin ! Allons, plus près ; fais-lui la révérence bien humblement, car ce sera ton seigneur et maître ; c’est le mari que je t’ai choisi. Grâce au ciel, le nom de Monthenar ne finira pas avec moi.

Figure 29. Approche donc, jeune fille.

Il n’y aurait point eu de Mainfroi de Lucens au monde, qu’Erdelinde n’eût pas été moins effrayée ; la seule pensée que cet hymen était impossible put la soutenir. Son père, la trouvant si formée, aurait voulu la marier à l’instant, mais heureusement il était si proche parent du futur, qu’il fallait une dispense du pape : on écrivit à Rome, ce qui donna un peu de temps et l’espoir de voir arriver Mainfroi. Nous étions décidés à suivre Erdelinde et lui dans son châtel de Lucens, d’où l’on traiterait de la paix, car nous n’avions pas le courage d’affronter la colère du père et du Forcené.

— Faut que tu t’accoutumes à lui, disait Amauri à sa fille, puisque devez passer votre vie ensemble ; il te rendra heureuse, si tu lui obéis en toute chose ; si ses femmes ont souffert, c’est qu’elles voulaient résister. Pense toujours que le lot des femmes est la soumission, que ton cousin s’appelle Monthenar, et que la perte de mes fils doit être réparée ; le ciel y a pourvu en le rendant veuf tout à point. Erdelinde ne répondait rien, son père la croyait soumise. Il voulait qu’elle fût toujours avec eux, elle entendait avec horreur le récit de leurs batailles et de leurs cruels exploits et détestait toujours plus son cousin. Mais que devint-elle, grand Dieu ! quand un jour, au dessert, sire Amauri, vidant son grand gobelet, dit au Forcené : — Le plus grand plaisir que vous m’avez fait, cousin Raoul de Monthenar, c’est de m’avoir délivré de ce petit faquin de Lucens, qui me suivait comme mon ombre, me rendait des services quand je n’en voulais pas, et se donnait des airs de me dire qu’il donnerait sa vie pour sauver la mienne. Beau damoiseau pour mettre en comparaison nos deux vies ! Dix petits Mainfroi valent-ils Amauri des Clées ? Si je n’avais été malade et blessé, je lui aurais montré le cas que je faisais de sa vie et de sa race ; mais vous lui avez donné une bonne leçon, j’espère, car je ne l’ai pas revu.

— Je doute qu’il en revienne, dit le Forcené…

— Mais voyez cette femmelette, ça ne peut entendre parler de combat sans se trouver mal ; je la guérirai de ces manières.

La pauvre Erdelinde était évanouie ; je me hâtai de l’emporter, et la remis à Marguerite : ce fut en la délaçant que ma femme s’aperçut que l’infortunée Erdelinde allait bientôt être mère. Nouveau désespoir ! que faire, que devenir ? Mainfroi tué ou blessé par le Forcené, ne pouvait venir à notre secours. Dès qu’Erdelinde eut repris ses sens, elle me conjura de m’échapper et d’aller à Lucens savoir des nouvelles de son mari ; j’y pensais déjà, mais la même nuit, une des blessures de mon maître se rouvrit, et il fut si mal que je ne pus le quitter ; tant buvait avec son cousin, que cela n’était pas étonnant ! il fit dire à sa fille de venir le soigner, mais elle-même était gisante en son lit avec une grosse fièvre, et ne put se rendre à son devoir.

Peu de temps après, aidée par ma femme, elle mit au monde une fille aussi belle, aussi blonde que père et mère. Erdelinde aurait bien voulu la garder et la nourrir, mais c’était impossible. Marguerite, heureuse de la soustraire aux deux tyrans, l’emmena de nuit par une petite porte, et la mit aux Clées chez une de ses nièces qui nourrissait un enfant, disant que celle-là était à une de ses servantes qui craignait la colère de son maître. Le désir de la revoir et de savoir des nouvelles de son mari accéléra la guérison d’Erdelinde ; elle était décidée à s’échapper avec nous et sa fille, et d’aller à Lucens en laissant une lettre pour son père. — Je prévois, nous disait-elle, qu’il y aura grande guerre entre eux si mon cher Mainfroi vit encore ; s’il est mort, que le ciel ait pitié de moi et de mon enfant !

À peine put-elle sortir de sa chambre, toute faible encore qu’elle alla près de son père, qui la faisait demander tous les jours, sentant son mal empirer. Il la reçut bien et fut frappé de sa pâleur et de sa maigreur. — On voit bien qu’avez beaucoup souffert, petite fille, lui dit-il, et vous pardonne de m’avoir laissé ; mais à présent qu’êtes guérie, vous me soignerez, car le cousin Raoul de Monthenar n’est pas bon garde-malade.

Erdelinde soupira, et commença ses fonctions. Pouvait-elle songer à quitter son père en danger de mort ? Elle renvoyait son projet de fuite au moment où il serait rétabli, mais c’était toujours pire : le cousin le faisait boire pour le fortifier, disait-il, et lui enflammait le sang de plus en plus.

En veillant le malade avec lui, Erdeline prit sur elle de le questionner sur le combat avec Mainfroi de Lucens ; à peine daigna-t-il lui répondre : — J’ai châtié ce mirmidon comme il le méritait, lui dit-il ; toujours on le trouvait sur les pas du cousin, lui faisant offre de service, comme s’il n’avait pas su que tout ce qui porte le nom de Lucens est odieux aux Monthenar : le cousin Amauri le leur a assez prouvé en mainte occasion.

Erdelinde soupira, ce nom lui était si cher ! — Celui-là vit-il encore ? dit-elle en hésitant et tremblant d’entendre sa réponse.

— Je le crains, car il en a été quitte pour un bon coup d’épée dans les côtes ; mais s’il n’est pas mort, consolez-vous, une autre fois je ne manquerai pas le cœur ; qu’il y revienne, il trouvera à qui parler.

Pauvre Erdelinde ! elle ne pouvait soutenir la vue du Forcené, et toujours il était à ses côtés, la rudoyant comme si déjà il eût été son maître. C’est ainsi qu’il faut mener les femmes, disait-il ; point de flatterie : il faut les accoutumer à l’obéissance.

— Ferez avec elle comme il vous conviendra, cousin, disait Amauri ; n’est pas gâtée par la flatterie, la jeune fille, car n’a jamais vu d’hommes que vous, son père, et Pierre, le mari de sa nourrice.

— Et n’en verra jamais d’autre, je vous en réponds ; Pierre est même de trop, il va toujours la flagornant ; elle l’appelle ami Pierre. Ne veux à ma femme aucun ami que moi.

Cependant sire Amauri sentait sa fin approcher ; il aurait voulu marier sa fille, et la dispense de Rome n’arrivait point ; ce fut la mort qui vint la première. Quand il se sentit près d’expirer, il appela la triste Erdelinde, et la remit à Raoul de Monthenar en lui disant : « Je vous la donne, mon cousin, avec tous mes biens et toute mon autorité : faites revivre avec honneur le nom de Monthenar : ayez des fils qui remplacent ceux que la guerre m’a enlevés. Et vous, jeune fille, respectez votre cousin comme un père, comme un époux, et vous aurez ma bénédiction. » Elle ne répondit rien ; qu’aurait-elle pu dire ? Tôt après, son père rendit le dernier soupir. Ah ! ce fut alors qu’Erdelinde devint malheureuse ! son tyran ne la quittait pas le jour, et la nuit, l’enfermait sous clef ; il n’y avait pas moyen de penser à fuir ; elle ne pouvait plus même nous parler ; mais quand j’entrais dans la chambre pour servir le dîner, son regard éteint, les larmes qui tombaient sur ses joues, me disaient assez ce que son cœur souffrait.

— Mais, êtes-vous bien sûr, mon cousin, dit-elle un jour devant moi, que Mainfroi de Lucens vit encore ? ai toujours crainte qu’il ne se venge.

— Voilà, dit Raoul avec un affreux sourire, la première douce parole que j’obtiens de vous ; mais n’ayez pas peur, jouvencelle, ce qui n’est pas fait se fera ; dès que Mainfroi sera guéri, l’appellerai de nouveau au combat, et vous apporterai sa tête en présent de noce.

Erdelinde ne s’évanouit pas cette fois, elle savait que Mainfroi vivait encore, ses yeux venaient de me l’apprendre, je compris ce qu’ils me demandaient. Je pris tout à coup mon parti et m’avançant fièrement devant le Forcené, je lui dis que ma jeune maîtresse avait de la bonté de reste de s’inquiéter pour sa vie, et que bien heureuse elle serait si Mainfroi de Lucens ou tout autre preux la débarrassait de si méchant parent et mari. Je savais bien que cet insolent propos me ferait mettre à la porte à l’instant même, et c’était ce que je voulais ; mais courus certes grand danger de ma vie. Le Forcené se leva comme un furieux, et, tirant sa grande épée qu’il portait toujours, il s’avança pour me pourfendre. Erdelinde se jeta au-devant de moi, et, se mettant à genoux, elle conjura son cousin de lui accorder la première grâce qu’elle lui demandait, la vie de son père nourricier. Elle était si belle, si touchante, et sa voix si douce, que le Forcené lui-même en fut ému.

— Je vous l’accorde, dit-il, et suis trop bon ; mais c’est à deux conditions : l’une, que lui et sa femme Marguerite quitteront le château aujourd’hui même ; l’autre, que me suivrez à l’église avant que la dispense arrive, car suis las de l’attendre, et veux que deveniez ma femme.

— Je vous suivrai à l’église, dit Erdelinde avec une fermeté qui m’étonna, quand vous l’ordonnerez ; je vous demande seulement que le même prêtre qui m’a baptisée et confirmée soit celui qui me marie.

— À la bonne heure. Et où est-il, ce prêtre ?

— Il dessert la chapelle du pont.

— N’est pas bien loin, et vous m’y suivrez, car ne prétend pas que jamais prêtre entre dans ces murs.

— Comme il vous plaira, dit Erdelinde. En faveur de sa docilité, elle obtint encore que sa nourrice irait l’habiller pour la noce. — Mais que Pierre parte à l’instant, dit-il ; ne puis plus voir cet insolent, et reprendrais volontiers fantaisie de l’occire.

Ne me fis pas dire deux fois de partir. Défense me fut faite d’habiter les Clées. — Veux m’en aller habiter la bonne ville de Moudon, où je suis né, dis-je en lançant un regard à Erdelinde. Cela n’était pas vrai, car j’étais natif des Clées ; mais le sire de Chillon n’en savait rien ; et voulais faire entendre à la jouvencelle que j’allais au château de Lucens, qui est près de Moudon.

— Va-t’en au diable, pourvu que je ne te revoie jamais, s’écria le Forcené.

— Adieu, Pierre, me dit Erdelinde, car n’osait plus m’appeler son ami ; tu me renverras Marguerite, puisque monseigneur mon cousin le permet.

— Il n’est pas besoin qu’elle s’en aille avec lui, dit le méchant ; elle partira après la noce.

Je me fis presser pour laisser ma femme, tellement que le Forcené se mit en grande colère et me l’ordonna. Je partis ; Erdelinde me serra la main ; le nom de Mainfroi était dans ses yeux et sur ses lèvres ; le soir même, je m’acheminai vers Lucens, craignant que les secours n’arrivassent trop tard.

Le lendemain, le prêtre de la chapelle du pont fut averti ; le surlendemain, Marguerite fut amenée par le Forcené dans la chambre d’Erdelinde ; ordre lui donna de la parer de tous les joyaux de sa mère et de décamper d’abord après, « car, disait-il, femme mariée n’a plus besoin de nourrice ». C’était ce qu’Erdelinde voulait ; elle lui confia son projet, et lui dit d’aller chercher sa petite Alix (car lui avait donné le nom de sa bonne mère), et de l’apporter dans la chapelle. Hélas ! ne prévoyait guère quel ordre elle lui donnait.

Quand elle fut bien accoutrée, ses cheveux blonds et lisses pendant des deux côtés de la tête, entourés de fils de perles, une grosse poire de diamants retombant sur son front, sa belle robe noire, car n’en avait point d’autre, ornée d’un large galon d’argent et lacée par devant, sa fraise de dentelles empesée et plissée, ses manches retroussées avec des agrafes de diamants, elle était vraiment belle, et le Forcené en fut surpris. Il était aussi en grande parure : sa barbe bien peignée retombait sur sa cuirasse jusqu’au milieu de l’estomac ; un large baudrier d’or passait de l’épaule à la hanche, et suspendait sa longue épée, dont la garde avait un quart d’aune de large ; ses bas rouges et roulés couvraient la moitié de son haut-de-chausses, la pointe de ses souliers à la poulaine remontait en crochet jusque sur le cou-de-pied, et ses grands gants de peau de buffle jusqu’au coude ; un tas d’immenses plumes rouges se balançaient sur une toque en forme de casque, et augmentait son immense taille. Il renvoya Marguerite avec un geste impérieux ; puis, donnant la main à la tremblante Erdelinde, il descendit avec elle à la chapelle. Marguerite y entra bientôt après, tenant dans ses bras la petite Alix, et s’assit vers la porte. Le prêtre s’avance. Il regarde Erdelinde avec surprise.

— Me reconnaissez-vous, mon père ? dit-elle avec courage.

— Oui, madame, je vous reconnais.

— Où m’avez-vous vue ? déclarez-le devant Dieu, dont vous êtes le ministre.

— Je déclare, dit le prêtre, que c’est vous, Erdelinde de Monthenar, fille du châtelain des Clées, actuellement défunt, que j’ai mariée dans cette même chapelle et devant ce saint autel, il y a dix-huit mois, avec Mainfroi, seigneur de Lucens ; je ne peux donc vous marier encore sans être sûr que vous êtes veuve.

— Je ne le suis point, je l’espère au moins, quoique mon époux ait été dangereusement blessé par le fer du sire Raoul de Monthenar, ici présent. Que Mainfroi de Lucens vive encore, qu’il ait cessé de vivre par suite des coups que lui a portés Raoul de Chillon ; dans les deux cas je ne puis être la femme de mon cousin, et je le somme de me rendre ma liberté.

Le Forcené était atterré, et gardait un morne silence ; mais à son regard féroce, au mouvement de ses doigts sur la garde de son épée, on pouvait présumer que sa vengeance serait terrible. — Vous avez menti, dit-il au prêtre, et s’il est vrai que vous ayez marié cette audacieuse fille à l’ennemi de son père, je demande que vous soyez cassé de prêtrise pour avoir marié une fille mineure en l’absence de ses parents ; ce mariage est nul.

— Il est valable, répondit le prêtre : j’ai lu l’aveu du seigneur des Clées, signé de sa main ; il s’est fait représenter par l’un de ses amis.

— Où sont les témoins ? demanda le Forcené. — Mes deux sacristains, répondit le prêtre, et, de plus, cette femme que je vois là-bas. Avancez, bonne femme, et rendez hommage à la vérité.

— Voici encore un témoin qui demande son père, dit Erdelinde ; c’est mon enfant et celui de Mainfroi de Lucens.

Figure 30. Sa fille lancée dans les eaux tumultueuses de l’Orbe.

— Ton enfant ! s’écria le Forcené ; et passant rapidement devant Marguerite, il la repoussa de son bras vigoureux, se saisit de la petite fille, et, sortant vivement de la chapelle, il entre dans le sentier tortueux qui conduit au bord de la rivière. Erdelinde, éperdue, court sur ses pas en remplissant l’air de ses cris ; elle arrive pour voir sa fille lancée dans les eaux tumultueuses de l’Orbe ; la malheureuse mère ne balance pas, s’y jette aussi et suit le corps de sa fille ; mais, entravée par la pesanteur de ses habits, entraînée par la force du torrent, elle tombe elle-même, ne peut se relever et trouve la mort dans les flots agités ; elle repose avec son enfant au fond de la grotte, sous le pont, où Marguerite demanda qu’elle fût enterrée. C’est au coup de midi que ce terrible événement eut lieu, et l’on assure que chaque jour, à midi et à minuit, on la voit, vêtue de noir, suivre, sur la rivière, sa petite fille, en poussant des cris lamentables.

Figure 31. On la voit, vêtue de noir, suivre, sur la rivière, sa petite fille.

— Ah ! c’est bien vrai, interrompit la vieille, puisque monsieur l’a vue.

Mon fils acheva sa lecture.

« Pendant que cette horrible scène se passait aux Clées, j’étais à Lucens, à côté du lit du pauvre Mainfroi qui ne se remettait point de sa blessure, et se tourmentait en pensant à sa femme ; ce que je lui racontai ne le consola pas.

— C’est ce damné de Forcené qui m’a mis dans l’état où je suis, me dit-il, et il veut encore m’enlever Erdelinde ! Il fit venir près de lui son père et son oncle, qui lui promirent d’armer tous leurs vassaux et d’aller la délivrer. Ils me renvoyèrent d’abord pour la prévenir, pour tâcher de la faire sortir du château avant le siège et de l’amener près de son mari ; hélas ! déjà elle n’existait plus. Lorsqu’il l’apprit, le désespoir envenima ses blessures, et le conduisit au tombeau. Son père et son oncle jurèrent guerre à mort au Forcené ; tous leurs voisins, indignés de cette action atroce, se joignirent à eux. Raoul de Chillon, retiré au château des Clées, y soutint un terrible siège ; enfin il succomba, et le château fut si maltraité, qu’il n’est plus depuis ce temps qu’un amas de ruines. »

— Où l’âme du Forcené, traînée par Satan lui-même, fait un sabbat affreux toutes les nuits, dit la vieille ; n’y allez jamais, ni sous le pont ; mais pourtant je suis bien contente que vous ayez eu le courage d’y descendre ce matin, puisque vous avez vu la dame noire courant après son enfant.

Elle reprit son cahier, nous salua, et nous remontâmes à cheval, tout occupés de la pauvre Erdelinde. Nous revînmes à Romainmôtier, où nous trouvâmes nos amis, un bon dîner, et où nous eûmes le plaisir de raconter cette histoire.

Figure 32. L’âme du Forcené, fait un sabbat affreux toutes les nuits.

Le château de Weissenbourg

Figure 33. Château et vallée du Weissenbourg

Les bains de Weissenbourg sont situés à une demi-lieue du village du même nom, du côté du couchant, et à cinq lieues de la petite ville de Thoune, dans le bas Siebenthal : le chemin qui y conduit s’enfonce au travers des montagnes, jusque dans la gorge romantique où l’on trouve cette source salutaire. La nature semble avoir voulu la soustraire à la recherche des hommes ; le sentier par lequel on y arrive est impraticable pour toute espèce de voitures, et dans quelques endroits, si étroit et si périlleux, qu’il faut avoir une très bonne tête pour y passer. Lorsque le ruisseau, qui porte le nom de Bantiger, est grossi par les pluies ou par la fonte des neiges, on ne peut même, sans de grands dangers, s’approcher de l’horrible fente, par laquelle il s’échappe du rocher, et dont il occupe toute la largeur. Dans plusieurs endroits il faut passer sur d’énormes blocs de pierre détachés des montagnes, sur des troncs d’arbres immenses entraînés par la chute des eaux, et s’élever quelquefois sur des échelles suspendues contre des rochers à pic ; mais les amateurs de ce genre de beautés sont bien récompensés de leur peine lorsqu’ils ont le courage de parcourir la vallée du Siebenthal, l’une des plus intéressantes de la Suisse, et de suivre d’un bout à l’autre le cours de la Sieben, ou Simmen. C’est cette rivière qui a donné le nom de Siebenthal à la vallée, et qui l’a pris elle-même d’un des sites les plus remarquables de son cours, nommé die Sieben Brunnen en allemand, et en français les Sept Fontaines. Ce site mérite incontestablement d’être placé au nombre des plus sublimes et des plus pittoresques de la Suisse. La vallée du Siebenthal a environ treize lieues de longueur, mais elle est très étroite ; dans quelques endroits, à peine a-t-elle un quart de lieue de largeur, ce qui joint à la hauteur des monts qui l’entourent, fait que le soleil n’y pénètre que pendant quelques heures ; il y a même des gorges telles que la plaine d’Oberried, qui en sont totalement privées pendant les mois d’hiver, et où l’on trouve cependant beaucoup d’habitations. Le village de Lenk, élevé de 3000 pieds au-dessus du niveau de la mer, est le dernier de cette vallée, et sa situation est extrêmement pittoresque. Au midi, la vallée est fermée par une superbe enceinte de montagnes. Celles du premier plan sont couvertes de pâturages, entre lesquels serpentent une quantité de ruisseaux qui se réunissent dans la Simmen. Au-dessus de ces montagnes s’élèvent majestueusement les monts immenses de l’Amertgrat et de l’Amerthorn, faisant partie de la chaîne des Alpes ; enfin, ce dernier est couronné par le Wildstroubel, d’où descend le glacier Rætzliberg, en formant trois étages ou gradins qui terminent d’une manière imposante cette vue magnifique. On compte deux lieues au plus, de Lenk à l’endroit où l’on voit les cascades ou chutes de la Sieben, les Sept Fontaines et le glacier du Rætzli dont l’écoulement les alimente. Le pic nu qui s’élance en forme d’aiguille au-dessus de ces sources, et qui ajoute à la magie de cet étonnant tableau, se nomme Seehorn ou Pic du Lac ; et en effet, on trouve de l’autre côté, au pied de ce pic, un lac formé par les eaux qui sortent du glacier, et qui sert de réservoir aux Sept Fontaines. Quoiqu’elles soient connues sous ce nom, ce n’est pas précisément sept sources ; on en voit un bien plus grand nombre, qui, couvertes d’une écume argentée, s’élancent d’un mur de rochers à pic, entourés d’une bordure d’arbrisseaux verdoyants : ces sources sont tellement abondantes, qu’au pied du rocher même elles forment déjà un ruisseau considérable, appelé la Sieben, qui s’augmente bientôt du tribut des autres ruisseaux, et devient la rivière qui traverse toute la vallée. Non loin des Sept Fontaines, on voit avec admiration plusieurs chutes ou cascades, formées par cette rivière, et dont l’effet ne peut se comparer à celui d’aucune autre chute d’eau. Lorsque le voyageur a le bonheur de rencontrer le moment où elles sont éclairées par le soleil, tandis que tout ce qui les entoure est encore dans l’ombre, il jouit avec étonnement du magnifique spectacle des arcs-en-ciel qui se forment sur leurs nuées de vapeur. Il n’est aucun admirateur de la belle nature qui puisse éprouver du regret d’avoir bravé quelques dangers, et consacré un jour à la contemplation de ces sublimes et imposantes scènes : et cependant cette contrée, si remarquable par ses monts immenses, l’abondance de ses eaux, et sa source tiède, connue sous le nom de Bains de Weissenbourg, est rarement visitée par les voyageurs. On doit l’attribuer sans doute à la difficulté, et même aux dangers des communications : il faut, en effet, être bien malade, ou bien curieux des grands effets de la nature, pour recourir à ce remède ou entreprendre ce voyage : les bains sont cependant assez fréquentés. L’eau thermale, très limpide, sans odeur et sans aucun goût désagréable, est, à la source, à vingt-trois degrés du thermomètre de Réaumur, et, aux bains mêmes, seulement à vingt-sept ; on en fait particulièrement usage, et avec succès, pour les maladies de poitrine et la phtisie ; elle est agréable à boire par son extrême légèreté ; et l’effet en est subit pour reposer le voyageur fatigué de sa course, et lui redonner des forces. Nous croyons faire plaisir à nos lecteurs en leur donnant un fragment de la lettre d’un jeune voyageur qui y était attiré par l’amitié. Un de ses amis suivait le traitement des bains de Weissenbourg, et le désir de lui faire une visite se joignant à la curiosité de parcourir cette contrée sauvage, il s’y rendit ; voici ce morceau tiré de son journal.

« … Enfin, vers le soir du second jour, je m’approchai du petit village de Weissenbourg, en suivant les bords de la Simme ; à trois ou quatre lieues de Thoune, je remarquai les ruines de l’ancien château des barons de Weissenbourg, puissants dans le Siebenthal et dans tout l’Oberland ; tantôt amis, tantôt ennemis de Berne et jouant un rôle important dans l’histoire de ce pays. Je me proposai de visiter ces ruines plus à loisir ; les débris d’une ancienne puissance portent mon âme à la réflexion plus qu’aucune autre chose. Que sont-ils devenus, ces héros qui se promenaient avec orgueil sous ces portiques et dans ces grandes salles voûtées, défiant le ciel et la terre de les renverser… ? Eux-mêmes et leur noble demeure gisent à présent dans la poussière, abattus sous la force destructive du temps. Monuments élevés par les mains des hommes, vous êtes périssables comme eux !

— Les voilà ! m’écriai-je en étendant la main vers les monts immenses qui s’élevaient de tous côtés, les voilà, ces monuments inébranlables comme le Dieu qui les créa, les voilà, ces monts…

— Oui, monsieur, les voilà, me dit un jeune garçon que j’avais pris pour guide, voilà celui qui s’appelle Hakenflue, et voilà tout là-bas le Buntschipach, qui vient des bains de Weissenbourg ; nous y serons bientôt. Nous prîmes alors le sentier qui y conduit : il était aussi étroit, aussi rude, et aussi difficile à suivre sans broncher, que celui de la vertu. L’air était pesant et orageux ; d’épais nuages interceptaient le peu de jour que les hautes montagnes laissent pénétrer : le bruit du ruisseau roulant en écume sur des rochers, le roulement du tonnerre prolongé par les échos, des éclairs qui se succédaient continuellement, en perçant avec peine le brouillard qui nous entourait comme une noire fumée ; des gémissements sourds formés par le vent ; le sentier devenant toujours plus rapide, et qui semblait nous conduire dans un abîme ; tout, autour de moi, me donna l’idée du Tartare. Ces bruits au milieu de cette solitude effrayante, ce jour douteux, une odeur sulfureuse répandue dans l’atmosphère, je ne sais quoi de surnaturel, de terrible, et que je n’avais point encore éprouvé, disposa mon imagination aux pensées d’un autre monde : il me sembla que j’arrivais à la porte des enfers, décrite avec tant de force par le divin Dante, que j’avais en vain tâché d’imiter : dans ce moment, un de mes essais me revint à l’esprit et je m’écriai involontairement :

 

Je suis sur les confins de la sombre vallée,

Je suis sur le chemin de l’éternel malheur ;

Le voilà ! cet enfer, où l’âme rejetée

N’entend plus que soupirs, ne sent plus que douleur !

 

Le temps qui détruit tout ajoute à ton empire ;

La mort et le péché t’enfantent des sujets ;

Chaque heure, chaque instant, un grand coupable expire,

Et vient dans ce séjour expier ses forfaits.

 

Dieu ! sont-ils pour jamais bannis de ta présence ?

Pour jamais ! mot affreux, ô funeste ascendant !

L’arrêt est prononcé, le coupable l’entend.

Toi qui viens sur ce seuil, laisses-y l’espérance.

 

Je prononçai avec assez de force ce dernier vers, dont la seule pensée m’a toujours fait frissonner. Mon petit guide, que j’avais parfaitement oublié, se retourna encore : « Non, non, monsieur, me cria-t-il, ne vous désespérez pas, nous y voici. » Je fus aussi surpris d’entendre une voix humaine, que si j’avais vraiment été dans le pays des ombres. Il est grand temps, pensai-je, que cette source bienfaisante vienne calmer mon imagination. L’étroit sentier, en forme de corniche, sur lequel nous cheminions, tournait au coin d’un rocher, et j’aperçus, au-dessous de nous, quelques lumières qui venaient des fenêtres de la maison des bains : elles me rappelèrent tout à coup que, loin qu’il fallût laisser sur le seuil l’espérance, c’était elle seule qui conduisait les malades dans cette affreuse route, et soutenait leur courage : moi-même n’y portais-je pas celle de trouver mon ami en bon train de guérison ? Cette douce idée me rendit à l’instant mes forces et ma gaîté et dissipa le prestige de mon imagination. Je descendis aussi lestement que mon jeune guide, et bientôt nous fûmes à la porte de l’auberge. L’hôte, connu partout par sa force d’hercule et son originalité, et qui transporte sur son dos comme une plume, au milieu des eaux écumantes, les voyageurs curieux de visiter la source, l’hôte vint me recevoir. Je congédiai et récompensai mon guide, qui, malgré la nuit et l’orage, et à peine sorti de l’enfance, reprit le chemin de son village par l’étroit sentier, en chantant de toutes ses forces l’air du ranz des vaches du Siebenthal : je l’ai entendu souvent, depuis, répété par les bergers, et par les échos de rochers en rochers.

— Vous arrivez bien tard, monsieur, me dit l’hôte, tous mes baigneurs sont couchés, à l’exception de deux ou trois. — M. J*** est-il de ces derniers ? lui demandai-je. — Je crois que oui, monsieur ; il aime à veiller. — Conduisez-moi dans sa chambre. – Il prit une lumière, me fit traverser ce qu’il appelait la salle à manger, où étaient encore les débris du souper, et m’ouvrit la porte d’une cellule, où je trouvai mon ami établi au coin d’une petite cheminée, ayant à côté de lui, sur une table, du pain frais, du vin, un rôti froid, comme s’il m’avait attendu. Il n’en était rien, cependant : nous ne nous étions pas vus depuis trois ou quatre années, et je laisse à tous les vrais amis, qui se réunissent après une longue absence, à juger de notre joie, de nos embrassements, de la surprise de J***, de la foule de questions que nous nous adressions mutuellement. Les miennes ne portaient que sur sa santé : elle était bonne quand je m’étais séparé de lui ; sa maigreur, et plus encore le séjour qu’il habitait, me disaient ce qu’il avait souffert : il fallait, suivant moi, se croire aux portes de la mort pour se décider à venir, au péril du reste de sa vie, chercher une guérison incertaine dans une contrée si sauvage et un climat si rude, qu’on était obligé d’allumer du feu à la cheminée au milieu du mois de juin. — J’ai cru, lui disais-je, que je venais te chercher dans le royaume des ombres : la nature a vraiment créé dans sa colère cet horrible coin du monde, et dans un moment de repentir de son ouvrage, elle y plaça cette source salutaire ; mais ce moyen de guérison est presque plus cruel que la maladie ; les malades doivent mourir de peur sur le chemin de la santé. J’ai cru, je te le jure, que c’était l’entrée du Tartare, de l’enfer, décrit par le Dante : le bruit du tonnerre joint à celui du torrent, l’obscurité qui ne me laissait voir l’affreuse route qu’à la lumière des éclairs, tout ajoutait au prestige, et, un moment, il a été complet.

Mon ami rit de ma terreur : depuis trois semaines qu’il était aux bains de Weissenbourg, il avait eu le temps de s’accoutumer aux horreurs du site ; égayé par une société joyeuse et par l’effet favorable des eaux, il voyait tout sous un beau jour. Il fit l’apologie de ce qu’il appelait seulement un site pittoresque ; il me promit que, dès le lendemain, je tiendrais un autre langage, que j’admirerais tout ce qui m’avait effrayé, que les sombres images disparaîtraient à l’aspect d’une nature sublime, même dans ses singularités, et que j’avais l’imagination trop romanesque pour n’être pas enchanté, transporté d’un paysage aussi extraordinaire.

— J’en doute, lui répondis-je ; j’aime, il est vrai, les scènes imposantes d’une nature agreste et sauvage ; mais ici, au fond de cet abîme, si resserré entre les rochers, qu’on ne peut faire dix pas de plain-pied ; ici, où le soleil ne pénètre qu’un instant et comme à regret, je ne puis voir que l’horrible asile de quelque meurtrier échappé à la justice vengeresse, qui vient cacher dans cette retraite inaccessible ses crimes, ses remords, et fuir la rencontre des hommes. Oui, m’écriai-je, celui qui vint le premier habiter cet affreux repaire de bêtes sauvages était certainement lui-même un être féroce et dénaturé, indigne de la lumière du jour.

— Cher ami, me dit J***, je te jure que tu as de la fièvre, et ton Dante et ton enfer sont encore dans ta tête. Crois-moi, mon cher l W***, ce n’est pas dans les tranquilles vallées de la Suisse, au milieu des simples et bons pasteurs qui les habitent, que l’enfer doit être placé ou que le malfaiteur cruel doit trouver un asile. Je t’attends à demain, quand un sommeil doux et paisible aura rafraîchi ton sang et rectifié tes idées. Les miennes sont bien différentes ; depuis que j’habite près de cette source de santé, j’ai toujours pensé qu’elle avait été découverte ou par la pitié, ou par l’amour malheureux, et que ces grottes solitaires et romantiques avaient été d’abord habitées ou par un saint ermite détaché de ce monde, et fuyant les péchés des hommes, ou par deux amants persécutés. J’ai fait des recherches dans les anciens documents du pays, et voici, dit-il en tirant quelques feuilles de son secrétaire, ce que j’ai trouvé sur l’origine de ces bains, et la découverte de cette précieuse source. Lis ces pages ce soir avant de t’endormir, et tu te réveilleras, j’espère, avec des idées plus justes et plus riantes.

Je les pris avec une extrême curiosité, et, retiré à mon tour dans ma chambre, je lus avec un grand intérêt cette ancienne chronique, écrite en partie en vieux langage, mais qui n’était pas inintelligible ; et la voici :

ANCIENNE TRADITION

En l’an de grâce 1415, arriva dans le Bas-Siebenthal l’histoire véritable que je vais raconter. Le Siebenthal était alors une contrée déserte et sauvage ; hautes montagnes y dérobaient la vue du soleil dans bien des places habitées seulement par les chamois et les aigles, et où le pied de l’homme n’avait jamais marché ; mais on y trouvait pourtant aussi châteaux forts sur les collines, et grands couvents dans les plaines, où seigneurs châtelains et pieux moines menaient bonne et joyeuse vie.

Près du village de Terrenschatten, maintenant Dærstetten, dans le Bas-Siebenthal, était situé sur les bords de la Sieben un ancien et grand monastère de l’ordre de Saint-Augustin. Non loin de là, sur la hauteur, s’élevaient les tours du château des barons de Weissenbourg, alors habité par le vieux baron Johannes de Weissenbourg, noble et brave chevalier, et par la baronne Cunégonde de Kybourg, sa noble et vertueuse moitié. Le baron vivait en grande amitié et grande liesse avec les frères du couvent ; ils faisaient ensemble joyeux et fréquents banquets, tantôt au réfectoire des bons moines, tantôt dans la grande salle du château, où, de jour ou de nuit, les frères avaient libre entrée, et toujours étaient bien reçus.

Figure 34. Le baron vivait en grande amitié et liesse avec les frères du couvent.

Malgré toutes leurs messes et prières pour que leur ami, le baron de Weissenbourg, eût une grande lignée pour soutenir sa noble race, son mariage avec dame Cunégonde de Kybourg n’avait produit qu’un seul enfant, et ce n’était qu’une fille, qui avait reçu au baptême le nom d’Ursule ; et, certes, si quelque chose avait pu consoler le baron Johannes de Weissenbourg de n’avoir pas un fils, ce devait être la beauté de sa fille : elle était sans pareille et renommée dans tout le Siebenthal. Oncques ne se vit plus gente baronne et damoiselle ; et n’était pas moins remarquable en science et bons documents, ayant été instruite par les savants moines du couvent de Saint-Augustin, et principalement par le frère Gervais, qui était ainsi qu’elle de noble race, et un cadet de la maison de Simenegk, que l’on destinait, suivant l’usage, à devenir prêtre au couvent de Terrenschatten, la terre et les biens de la famille de Simenegk, devant de droit appartenir au fils aîné.

Le jeune frère Gervais n’était encore que frère lai, et n’avait pas reçu grand ordre de prêtrise ; mais pas moins était-il sage savant et pieux, se faisant estimer et aimer de tout le monde, et dans son couvent et au château de Weissenbourg, où il était reçu comme l’enfant de la maison, étant le parent et le grand favori de la baronne Cunégonde ; et la jeune baronne Ursule, après son cher père et sa chère mère, n’aimait rien tant au monde que frère Gervais, et n’avait rien de caché pour lui dans son cœur innocent.

Longtemps, Ursule n’eut rien à lui confier que les plaisirs de son âge ; mais en grandissant soucis arrivèrent, et tôt après chagrins cuisants. Son père lui déclara que l’avait promise pour femme au seigneur de Grimmenstein, surnommé le Terrible. C’était bien véritablement l’homme le plus rude et le plus méchant qu’il y eût sur la terre ; seulement de le voir passer, jeunes filles frémissaient et s’allaient cacher. Ursule le dit en pleurant à son père : — Conviens qu’il n’est pas bon, le sire Hantz de Grimmenstein. Conviens qu’il est à bon droit nommé le Terrible ; mais jeunesse et vertu l’adouciront, c’est à toi d’y tâcher ; et moi, ton père et ton seigneur, veux qu’il soit ton époux. – Que de larmes versa la jeune fille ! — Non, jamais, jamais, dit-elle à frère Gervais, qui lui remontrait son devoir, jamais je ne serai la femme de ce terrible Grimmenstein.

— Le faut pourtant, pauvre Ursule, lui répondait-il ; votre père l’a ordonné, et voix d’un père est voix de Dieu. Aurais mieux aimé être chevalier que moine ; mais mon père, le seigneur de Simenegk, m’a dit : — Gervais, faut que tu sois prêtre : et prêtre ai-je été. Enfants ne doivent désobéir à celui qui les a mis au monde.

— Ah ! bientôt la lui rendrai, cette vie qu’il m’a donnée ; veux mourir plutôt que d’épouser le seigneur de Grimmenstein.

— Pas ne faut parler ainsi, jeune fille ; vie ne nous appartient pas, pour la quitter quand bon nous semble ; te convient d’obéir, et Dieu te soutiendra. Dirai tous les jours une messe et voire deux, pour que Dieu change le cœur de ton mari, et pour que sois heureuse.

— Mon mari ! non, non, je ne veux pas, je ne puis pas être la femme du terrible Grimmenstein. Larmes recommençaient à couler comme des perles sur ses joues blanches et roses, et Gervais avait peine à retenir les siennes ; mais fit tant qu’il put son devoir, et ne cessa de remontrer la jeune fille pour qu’elle obéît à son père. Ainsi fit sa mère, la dame Cunégonde, mais ce fut peine perdue ; Ursule secouait toujours sa jolie tête, et répondait : — Non, non, jamais ! plutôt mourir que d’épouser le terrible Grimmenstein.

Dame Cunégonde était déjà bien malade : elle obtint avec grand’peine de son mari de lui laisser sa fille pour la soigner et de retarder son mariage. Ursule eut un moment de répit, mais ne fut pas de longue durée ; avant qu’un mois fût écoulé, sa pauvre mère avait passé de vie à trépas dans les bras de sa fille désolée, et du frère Gervais, qui récitait près de son lit oraisons et litanies. La pauvre mourante ne cessa de lui recommander Ursule, tant qu’elle put dire une parole ; et lui promit le bon Gervais de ne pas l’abandonner et d’être son réconfort.

Hélas ! bientôt en eut grand besoin. À peine eut-elle enseveli sa mère et mené deuil quinze jours, que son père et le sire de Grimmenstein vinrent la tourmenter. — Ne puis garder jeune fille en ce châtel, lui disait le baron de Weissenbourg ; faut que vous alliez vivre avec votre seigneur et maître en celui de Grimmenstein ; et dès demain veux que la noce se fasse et partiez aussitôt.

— Et vous y promets bonne garde, dit le terrible Hantz de Grimmenstein : ne veux que personne la voye, pas seulement prêtres et moines comme céans : nul n’en vient à Grimmenstein.

— Je demande donc, dit la jeune fille, à me confesser pour la dernière fois. Par cela entendait la pauvrette la fin de sa vie ; car était décidée à se précipiter dans la rivière ; mais voulait avant voir encore une fois son ami Gervais, et recommander son âme à Dieu. Son père, qui aimait les moines, y consentit, et fit demander frère Gervais, d’autant que souvent il avait ouï ses bonnes remontrances, et que toute confiance avait en lui. Mais il était passé, le temps des remontrances et de la sévérité ; les larmes de la jeune fille était tombées sur le cœur du jeune frère, et l’avaient amolli. Si vit-il qu’il fallait la préserver de la perdition et de la mort, et qu’il n’y avait qu’un seul moyen de sauver son âme ; car la jeune fille était décidée à se détruire plutôt que d’épouser Grimmenstein.

— Ursule, lui dit-il, veux-tu te fier à moi et me suivre ?… Le cœur de la jeune fille s’épanouit ; couleur de rose vermeille reparut sur ses joues pâles. — Veux te suivre, lui dit-elle, veux me fier à toi ; mais, Gervais, où pourrons-nous aller que mon père et le terrible Grimmenstein ne puissent nous découvrir ? N’ai pas grand’force pour courir et tu n’es pas homme de guerre, ni cavalier ; bientôt nous serons poursuivis par leurs gens d’armes et rattrapés, et aurai causé ta perte. Non, non, Gervais, laisse-moi mourir seule, veux chercher la paix au fond de la Sieben, dont j’entends là-bas mugir les ondes ; demain, elles couvriront la pauvre Ursule.

— Demain, Ursule sera à l’abri du malheur ; ose me suivre, tu n’iras pas bien loin, et te cacherai dans un lieu où ton père ni gens d’armes ne pourront pénétrer.

Ursule aimait Gervais au moins autant qu’elle haïssait Grimmenstein. — Ah ! donc te suivrai, dit-elle en se jetant dans ses bras, partout où tu voudras me conduire, avec toi serai heureuse ; mais ne me quitteras jamais, n’est-ce pas, mon doux ami ? — Jamais, si tu le veux ; ai juré à ta mère mourante de ne pas t’abandonner. Ursule fut contente. Ils convinrent qu’un peu après minuit, elle se trouverait au bout de la terrasse du château, du côté du nord ; là déjà y avait grand danger ; car pont-levis était debout, et la ronde se faisait sur la terrasse, et se répétait toutes les heures ; mais Gervais avait tout prévu. Sur la grande tour du midi était un coq de cuivre doré, qui servait d’horloge au château ; c’était un ouvrage admirable, et pour lequel le baron de Weissenbourg avait payé force deniers. Il resplendissait au soleil, que c’était merveille ; à toutes les heures, il chantait aussi naturellement que s’il eût été un coq véritable, et avec grand bruit, tout autant de fois qu’il le fallait ; et à midi et à minuit il battait des ailes ; seulement fallait-il le remonter toutes les vingt-quatre heures, et la sentinelle de nuit en était chargée. Dès que le coq avait chanté minuit, le guet montait l’escalier de la tour à cet effet, et garde n’avait d’y manquer, car le baron l’aurait chassé, et peut-être pis encore. Gervais choisit donc ce moment pour l’évasion d’Ursule. — Quand le coq de la tour aura battu des ailes, lui dit-il, et que le guet aura crié en passant : Il est minuit ! et qu’il sera entré en la tour pour remonter le coq, sors vite de ta chambrette, viens au côté opposé de la terrasse, et laisse-moi le soin du reste. Ils se séparèrent.

La jeune fille eut l’air plus résigné, et soupa entre son père et le seigneur de Grimmenstein, qui baisait à tout moment ses blanchettes mains ; et n’osait pas, la pauvre petite, les retirer, car alors les yeux du terrible Hantz s’allumaient de colère et la faisaient trembler ; force même lui fut-il de souffrir qu’il l’embrassât avant de se séparer. Son père lui donna une boursette de cuir doré, renfermant six belles pièces d’or, tant il était content d’elle. — Ores, voyez, dit-il à son futur gendre, que moines sont bons à quelque chose ; frère Gervais de Simenegk a ramené la jeune tête à son devoir. — À la bonne heure ! répondit Grimmenstein en fronçant le sourcil, mais plus ne la verra, j’en jure sur mon épée. Demain, recevons la bénédiction en la chapelle, puisqu’il le faut ainsi, mais la dame de Grimmenstein plus ne reverra moine de sa vie. — Plus de ma vie ne quitterai celui que j’aime, pensait Ursule ; et, tremblante de joie, elle fut s’enfermer dans sa chambrette, attendant l’heure de minuit avec grand battement de cœur. Elle arriva, l’heure désirée ; le coq chanta douze fois et battit des ailes ; le guet passa en criant : il est minuit ! et monta l’escalier de la grande tour ; l’instant d’après, la jeune fille était à l’autre bout de la terrasse, où Gervais l’attendait. D’un bras vigoureux, il la saisit au milieu du corps, et l’enveloppe dans un pan de sa robe ; de l’autre main, il prend une corde qu’il avait fortement attachée dans une ouverture du mur, et, glissant ainsi le long de la corde, il arrive au bas du rempart avec son précieux fardeau ; bientôt ils furent au bord de la Sieben, et la suivirent quelque temps. Ursule marchait gaîment appuyée sur son ami, à la clarté de la lune ; mais, aux premiers rayons de l’aurore, ils entrèrent dans les défilés et les gorges des montagnes ; et là, Gervais voulut encore porter Ursule, et certes grand besoin en était-il, car ils passèrent par précipices et rochers escarpés, tels que jamais on n’aurait cru possible qu’un homme pût y pénétrer. — Crois-tu encore que ton père et ses gens d’armes nous suivront ici ? — Ah ! mon Dieu, non, disait la jeune fille tremblante ; mais bientôt serons nous-mêmes précipités dans les abîmes. — Tiens-toi bien fort à mon cou, lui disait Gervais ; ferme les yeux, et ne crains rien ; ai déjà fait deux fois ce chemin ces derniers quinze jours, et bien connais tous les passages dangereux. Ursule serrait bien fort son ami, fermait ses beaux yeux, mais les rouvrait de temps en temps, et frémissait en le voyant suspendu sur le précipice, ayant à peine place pour poser son pied sur le rocher à pic ; la soutenant d’une main, et de l’autre s’accrochant à des buissons : ils traversèrent ainsi plusieurs torrents écumeux. Quelquefois, la fatigue obligeait Gervais de s’arrêter quelques instants, lorsqu’il trouvait un morceau de roc sur lequel il pouvait asseoir Ursule. Alors il lui donnait un peu de vin qu’il avait dans une gourde, et du pain dont il s’était pourvu : après s’être rafraîchis, il reprenait son doux fardeau et son chemin périlleux ; car il voulait arriver avant la nuit dans leur asile. La route devint toujours plus étroite, plus rapide, et la gorge plus resserrée. Enfin, vers le soir, ils arrivèrent à l’endroit où sont maintenant situés les bains ; là, sur un plateau de quelques pieds, à l’abri d’un rocher, était une cabane d’écorce, recouverte de quartiers de pierre, pour empêcher le vent de l’abattre.

Figure 35. Glissant ainsi le long de la corde, il arrive au bas du rempart.

— Voilà ton palais, pauvre Ursule, lui dit Gervais en la posant à terre sur le seuil de la cabane : et voici tes vassaux, ajouta-t-il en lui montrant un vieux berger qui s’avançait vers eux, conduisant quelques chèvres. Sa figure aurait effrayé Ursule, si elle n’avait pas vu qu’il était connu de Gervais. Il portait un grand sayon de poil de chèvre attaché autour de son cou ; un grand capuchon pareil couvrait sa tête, et descendait jusqu’à sa longue barbe grise, qui retombait sur sa poitrine ; à quelque distance, lui-même ressemblait à un animal sauvage ; cependant il avait l’air simple et bon. Il prit la main de Gervais, et la porta à ses lèvres ; puis il se hâta de traire une de ses chèvres, et d’en offrir le lait tout chaud à Ursule : mais en le lui présentant, elle vit avec surprise deux ruisseaux de larmes couler sur ses joues ridées. Il voulut lui parler, et ne put articuler un mot ; il alla s’asseoir sur un quartier de roc, et continua de pleurer.

— Consolez-vous, bon Pierre, lui dit Gervais, Ursule sera votre fille. Vous avez perdu la vôtre ; elle a perdu son père, c’est vous qui le serez. Les larmes d’Ursule commencèrent aussi à couler en pensant à son père. Elle fut s’asseoir à côté du vieillard, et lui donna ce saint et doux nom qui le réconforta. Gervais prit la parole.

— Ce pauvre Pierre, dit-il à Ursule, est victime aussi du cruel Grimmenstein. Il avait une fille jeune et belle comme toi ; Grimmenstein la vit pour son malheur, et en eut envie. Pierre était son vassal ; il reçut l’ordre d’amener sa fille au château, pour que le seigneur en fît à sa volonté. Pierre refusa d’obéir, car ne voulait pas le déshonneur de sa fille, et répondit qu’elle était promise au fils de son voisin, ce qui était vrai ; mais le terrible Grimmenstein fit enlever de force la jeune fille, et condamna le père, comme vassal désobéissant, à être pendu à la porte du château. Heureusement, Pierre s’était absenté pour venir me consulter sur l’enlèvement de sa fille, et sur le moyen de la retrouver : mais qui osait s’opposer au terrible Grimmenstein !

Cachai Pierre dans ma cellule avec grand’peine, car il voulait, au risque de tout, aller chercher sa fille ; lui promis de m’en informer. Hélas ! bientôt rencontrai la pauvrette errante autour de sa cabane déserte. L’indigne Grimmenstein l’avait déshonorée et chassée. Marie cherchait son père pour expirer dans ses bras, de mortel chagrin. Ce fut alors, bonne Ursule, que gémis du fond du cœur du sort qui t’était destiné, et que jurai au pied de l’autel que, dussé-je perdre mon âme, jamais Ursule de Weissenbourg ne serait la femme du terrible Grimmenstein.

Je réunis le père et la fille, et leur conseillai de se cacher dans la montagne. Ils partirent, et de rochers en rochers ils vinrent céans : mais la pauvre Marie ne faisait que pleurer son honneur et son amant perdus sans retour ; bientôt elle perdit aussi la vie. Pierre vint de nuit me conter sa douleur et la mort de son enfant, qui repose sous ce roc, où son malheureux père l’a ensevelie. Lorsqu’il voulut revenir dans sa retraite, penser me vint de toi, Ursule ; lui dis de m’y conduire, et vis que nous pourrions vivre ici, près de lui, en sûreté. Depuis, y ait fait deux voyages pour arranger ta cabane et y apporter quelques ustensiles. Le moment est arrivé de t’y conduire. Crois-tu être heureuse ici, chère fille, n’y regretteras-tu pas le château de ton père… ? — Rien, rien avec toi, Gervais ; rien, si tu veux ne pas me quitter, mon doux ami.

— Chère et bonne fille, lui dit le jeune homme, debout devant elle, les bras croisés sur la poitrine, et la regardant avec une extrême tendresse ; chère Ursule ! écoute-moi. Veux-tu que sois ton époux ? alors jamais ne te quitterai un seul instant, et te soigner sera pour moi devoir et bonheur ; mais seulement ton ami ? non, Ursule, ne peux pas seulement comme ton ami habiter avec toi cette cabane. Si donc tu ne veux m’épouser, Ursule, ce soir même m’en dépars, te laisse avec Pierre, et retourne à mon couvent. Souvent viendrai te voir, mais ne puis habiter avec toi en ta cabane si ne suis ton mari.

— Eh bien ! sois donc mon mari, dit l’innocente fille en lui tendant la main : sans toi ne puis plus vivre. Mais comment ferons-nous ? n’avons point de prêtre pour nous marier.

— Serai le prêtre et l’époux, lui dit Gervais, et Dieu recevra nos serments… Bientôt, avec l’aide du vieux berger, ils eurent arrangé une large pierre en forme d’autel ; Ursule le décora de la belle rose des Alpes, Gervais posa dessus son missel, une petite Bible latine qu’il avait apportée, et un crucifix en bois que lui-même avait sculpté ; Pierre fut le servant. Gervais récita avec dévotion la sainte messe, et ensuite la liturgie du mariage ; et, prosterné avec Ursule devant ce simple autel, ils prirent Dieu à témoin de la sainteté de leur union, et se jurèrent foi et fidélité. Ils rentrèrent dans la cabane et se promirent d’y passer toute leur vie comme mari et femme, et de ne plus se quitter. — À présent, lui dit Gervais, suis, ainsi que toi, mort au monde ; transfuge du couvent, comme toi de la maison paternelle, ne puis plus me montrer sans grand risque courir, et plus n’existe que pour mon Ursule.

Ainsi vécurent-ils quelques années, menant la vie des premiers hommes, ne mangeant que le lait, le fromage de leurs chèvres, et du pain d’avoine que Pierre allait acheter dans les chalets. Gervais de Simenegk était instruit en toutes sortes de sciences : aussi instruisit-il sa femme, lui apprit-il tout ce qu’il savait ; elle connut bientôt les étoiles du ciel et les plantes de la terre. Il lui enseigna aussi le latin, ils lurent et relurent ensemble la sainte Bible, si bien qu’ils la savaient par cœur. Point n’eurent d’enfants. Ursule s’en affligeait ; il lui semblait qu’un enfançon lui serait douce compagnie : mais Gervais lui fit penser combien il serait difficile de les élever dans cette retraite, où ne voyaient que le vieux berger, qui devait bientôt mourir, et peut-être eux aussi, car à tout âge l’homme est mortel : et que deviendraient enfants après eux ? Hélas ! hélas ! ne tardèrent pas à craindre d’être séparés par cette triste mort ! La pauvre Ursule devint peu à peu bien malade ; n’avait guère de vêtements de quoi se tenir chaud pendant les rudes hivers, et très délicate était-elle de sa nature, ayant toujours été mignardisée de sa mère, la dame Cunégonde, qui n’avait que cette enfant chérie. Adonc la pauvre Ursule se sentait défaillir plusieurs fois dans la journée. Elle avait grand déchirement dans la poitrine, et douleur dans tous les membres ; fièvre lente et continuelle s’alluma dans son sang, un rouge vif colora ses joues amaigries ; perdit l’appétit, le sommeil ; bientôt ses forces déclinèrent, et à ces cruels symptômes, le malheureux Gervais eut bientôt reconnu la maladie qui fauche la jeunesse dans sa fleur, la consomption.

Qui peindra le désespoir du pauvre Gervais, en voyant ainsi périr lentement sa bien-aimée ! Qui dira ses prières, ses murmures, ses vœux ardents et ses tendres soins ! Il tâcha de se rappeler tout ce qu’il avait lu de médecine, à chercher toutes les plantes dont le suc était bon contre les maux de poitrine. Dès qu’il voyait Ursule assoupie, il grimpait les rochers, cherchait  dans leurs fentes la valériane, les bouillons, l’hépatique, la pulmonaire ; revenait chargé de ces dépouilles, les faisait cuire, les exprimait, composait juleps et tisanes de toute espèce, et conjurait Ursule de les boire. Elle faisait tout ce qu’il voulait, mais sans en éprouver de soulagement, le mal était trop enraciné. Un jour, Gervais se ramenteva d’une plante alpine assez rare, dont il avait entendu autrefois vanter les vertus. Il part à l’aube du jour et suit, en remontant, le cours du ruisseau, car cette plante croît dans les lieux humides. Il arrive ainsi, de rocher en rocher, jusque près de la source que point encore n’avait découverte ; elle s’échappait en ondes bouillonnantes d’une fente qui ressemblait à l’entrée de l’enfer, et, de l’autre côté du ruisseau, il crut voir la plante qu’il cherchait. Décidé à s’en assurer, il ôte ses sandales d’écorce, se plonge dans l’eau écumante et sent une douce chaleur ; plus il remonte près de la source et plus elle augmente. Avec des peines incroyables, il arrive à la fente ; il reçoit sur son bras l’eau qui en sort ; et cette eau, un peu plus que tiède, lui fait éprouver une sensation douce, agréable, et semble le reposer de sa fatigue. Il en goûte ; limpide, légère, sans aucun goût désagréable, elle lui paraît avoir quelque chose d’onctueux ; et peu de minutes après en avoir bu, il sent intérieurement un bien-être général, une facilité de respiration et de vie, tels qu’il n’en avait jamais éprouvé. « Ô mon Ursule ! s’écria-t-il comme par inspiration, ô mon Dieu ! si possible était, si cette eau devenait baume dans ses veines !… » Espoir consolant rentra dans son cœur. Il prend sa gourde, la remplit de cette eau salutaire, la met dans son sein pour qu’elle conserve sa chaleur, et, sans faire attention ni aux épines ni aux cailloux, court plutôt qu’il ne marche vers la cabane. Il arrive auprès du lit de feuilles de sa chère malade, et, soulevant sa tête, la conjure d’avaler le breuvage salutaire, et lui conte sa découverte. — C’est sans doute un ange invisible, lui disait-il, qui m’a conduit vers cette source ; me semblait entendre la voix du ciel qui me disait : Portes-en à ton Ursule, et guérie elle sera… Crois, oui, crois qu’elle te rendra la vie ; Dieu a écouté ma prière. Ursule boit, et Gervais, à genoux, prie Dieu de bénir cette eau.

Figure 36. Il arrive à la fente ; il reçoit sur son bras l’eau qui en sort.

Dès le premier jour, la malade se trouva sensiblement mieux. Le matin suivant, Gervais courut à la source ; mais tout son zèle ne pouvait y suffire. Quoiqu’elle ne fût pas très éloignée en ligne directe, force lui était de faire des détours, et bientôt il vit que, lorsque la moindre pluie aurait grossi le torrent, plus ne pourrait approcher de la fente qu’au péril de sa vie, tant il y a qu’il manquait d’ustensiles et des moyens d’apporter l’eau en assez grande quantité et sans qu’elle se refroidît. Dans ce climat glacé, elle avait bientôt perdu sa chaleur, et à peu de distance de la source, elle n’en avait plus aucune. Mais l’amour rend ingénieux et ne connaît pas les difficultés. Avec l’aide de Pierre, ils abattirent des sapins en mettant le feu au pied, à la manière des sauvages. Ils les divisèrent ensuite en plusieurs morceaux de deux ou trois pieds de longueur, et vinrent à bout de les percer d’outre en outre avec une baguette de fer rougie ; ils les firent tenir ensuite l’un à l’autre avec de la terre glaise et de la mousse, relevant ou abaissant le terrain suivant qu’il en était besoin. Ainsi vinrent à bout de conduire à couvert un filet d’eau de la source à la cabane ; elle n’avait perdu que quelques degrés de chaleur. Alors Gervais se crut assez fort. Il creusa une baignoire, dans laquelle l’eau entrait directement ; matin et soir il y plongeait son Ursule, la laissait autant qu’elle s’y trouvait bien, lui faisant boire en même temps de l’eau tous les quarts d’heure ; et le plus heureux succès répondit à son attente. Chaque jour la vit renaître ; elle reprit son embonpoint et ses forces, mais non pas sa douce gaîté. — Si ce n’était pour toi, doux ami, que ne veux laisser seul, disait-elle à Gervais, mieux aurait valu me laisser mourir. Mérite-t-elle de vivre, celle qui a délaissé son père ?… Car se sentant près de sa fin, la pensée de son père lui était revenue et tourmentait son âme. — Mais lui voulait te vendre au sire de Grimmenstein, voulait t’éloigner de lui.

À cela ne savait que répondre, et se contentait de soupirer en pensant au baron de Weissenbourg, dont elle n’avait aucune nouvelle.

Cependant, Gervais se crut obligé de faire connaître à ses voisins le trésor que renfermait leur contrée. Pierre alla de chalet en chalet voir s’il y avait des malades ; il en trouva, car où la maladie ne loge-t-elle pas ? Pierre les encouragea à venir boire de l’eau à sa cabane, et pendant que Gervais entretenait les tuyaux, les raccommodait, Ursule soignait à son tour les baigneurs ; et presque toujours s’en allèrent rétablis. Ce fut de l’un d’eux qu’Ursule apprit que son père était aussi très malade des suites d’une blessure. Bien fort s’était fâché le sire de Grimmenstein lors de la fuite de sa jeune épouse. Il accusa le baron de l’avoir trompé et lui déclara la guerre à outrance. Combat à outrance avait eu lieu entre les deux chevaliers, et le sire de Grimmenstein avait été occis, en champ clos, par le baron de Weissenbourg, ce dont Ursule, Pierre et Gervais furent moult contents, disant que c’était bonne justice divine. Mais le baron avait reçu un coup de lance dans la poitrine, dont n’avait pu se guérir. Était donc depuis lors sur sa couchette, tout souffreteux et crachant son sang comme si fût issu de ses veines. On avait peu d’espoir de le sauver ; ce qu’ayant entendu, Ursule tomba tout en larmes dans les bras de Gervais. — Ah ! doux ami, lui dit-elle, si mon père pouvait venir à notre source ! Mais las ! comment viendrait-il par chemins si dangereux ! N’a pas, comme moi, un Gervais pour le porter.

— Aura comme toi, Ursule, un ami pour le conduire ; bien comprend tout ce que tu sens, ton Gervais. Sois tranquille, douce amie ; vais chercher ton père, et nous le guérirons.

Ursule était combattue entre la crainte et l’espérance. Retrouver et guérir son père était le vœu de son cœur ; mais devait-elle exposer son époux à si grands dangers ? Ceux de la route étaient les moindres. — Ah ! Gervais, dit-elle, si abbés et moines allaient te reconnaître et t’enfermer en noir cachot de couvent ? — N’aie pas peur, Ursule : moines ne me verront pas ; ton père même ne pourra me reconnaître. Adonc aie bon courage ; bientôt me reverras. Il l’embrasse et part, emportant les six pièces d’or d’Ursule, qu’elle lui avait données ; et ne cessa, la pauvre dame, de prier agenouillée devant l’autel pour le bon succès de son voyage.

Il s’en alla droit en la ville et comté de Thoune, vêtu, comme les bons bergers du Siebenthal, d’un sarrau de toile bleue que lui avait prêté un de ceux qu’avait guéris. Depuis quatre ou cinq ans, ses cheveux étaient devenus longs, et plus ne voyait-on trace de tonsure ; ils étaient bouclés naturellement et tombaient sur ses épaules. Dure vie et grande froidure l’avaient aussi changé. Il était devenu fort et corpulent ; plus n’avait ses belles couleurs et ses joues rondes, qui, sous l’habit de moine, le faisaient ressembler à un chérubin : et personne n’aurait pu reconnaître le beau jeune frère Gervais de Simenegk. Il tira hors les belles pièces d’or, et se fit faire un habit de fin drap cannelle, avec le mantel et le capuchon garni de fourrure, comme les portaient les mires, ou médecins de grande renommée, il s’ajusta une longue barbe, pour se donner l’air plus respectable et se mieux déguiser ; puis acheta un mulet caparaçonné, et ainsi accoutré et monté, s’achemina devers le château de Weissenbourg, sonna le cor de la grande porte et fit dire au baron qu’un mire de grand renom, passant par là, et apprenant que le seigneur était malade, lui faisait offrir sa science pour le rendre à vie et à santé.

Fut tôt introduit en belle chambre, mais très obscure, et à côté de la couchette du baron, renfermée en grande alcôve. Bien la reconnut-il ; c’était la même où était trépassée dame Cunégonde, et où tant lui avait recommandé son Ursule. Gervais dit au baron, qui gisait dans le grand lit de velours, qu’il avait nom Melchior, surnommé le Savant ; qu’il professait depuis longtemps médecine et sciences occultes, et voyageait de tous côtés pour augmenter son savoir ; que, passant dans le Bas-Siebenthal pour raisons que bientôt lui dirait, avait eu avis de sa maladie, et avait cru de son devoir de le visiter et lui offrir ses conseils.

Figure 37. Gervais dit au baron qu’il avait nom Melchior.

Le baron le remercia beaucoup, et lui conta toute sa chance, et le terrible coup de lance qu’avait reçu dans la poitrine, du sire de Grimmenstein qu’avait occis, et comment, depuis lors, issait sang vermeil de son corps et sentait vie s’en aller. — Ne vous parle pas, grand docteur, lui dit-il, de plus grande blessure qu’ai reçue au cœur ; de celle-là ne pouvez me guérir, tout savant que vous êtes. Pensait le baron à sa pauvre Ursule, si douce, si gentille, et qu’il avait perdue par sa faute ; avait envoyé de tous côtés chevaliers et gens d’armes pour la découvrir, et nul n’ayant réussi, il la croyait morte.

Gervais comprit d’abord ce que voulait dire ; mais, sûr de le guérir de cette blessure-là, il n’en fit nul semblant, et examina l’autre et le malade avec grande attention. — Êtes bien mal, monseigneur, lui dit-il, et cependant, avec l’aide de Dieu, vous veux guérir ; le remède n’est pas loin de chez vous et vous appartient.

— Que voulez-vous dire, docteur Melchior ?

— Qu’avez dans votre propre seigneurie une source chaude et miraculeuse qui vous rendra vie et santé ; c’est la cause de mon voyage. Ai eu avis par ma grande science, dit-il d’un air capable et mystérieux, et par inspiration divine et songes répétés, que telle source gisait en Suisse, au fond des montagnes du Siebenthal. Me suis mis en route pour la chercher, et conduit par la puissance de Dieu, l’ai trouvée en lieux sauvages et de difficile abord, mais non pas impossible, puisque y suis allé et en suis revenu. Épreuve ai faite de la dite eau sur nombre de malades, et tous ont été guéris ; ainsi serez, monseigneur, car c’est surtout sur maux de poitrine qu’icelle est salutaire ; et m’offre à vous y conduire, puisque impossible est à trouver pour ceux qui ne la connaissent pas.

Le baron était émerveillé d’entendre telles choses ; espérance de vie rentra en son âme. Il appela ses pages et serviteurs, fit préparer bonne chambre et bon dîner au docteur Melchior, et donna ordre qu’on lui obéît en toutes choses pour arrangements de départ.

Sans perdre de temps, Gervais fit dresser un brancard étroit et relevé par les bords, et bien matelassé ; y fit coucher le baron tout de son long, et le fit porter sur les épaules de deux hommes forts et courageux. D’autres suivaient pour les relayer ; et lui conduisait en avant, avertissant des passages dangereux, et prêtant bras et assistance au besoin : il y eut tel pas qui fit frissonner le baron de la tête aux pieds.

— Docteur Melchior, criait-il, crois que me conduisez en enfer ; et mieux l’ai mérité que ne pensez peut-être !

— Vous voyez que je vais avec vous, lui répondait Gervais ; ayez bon courage, nous voilà bientôt à la source de santé.

Mais à qui le cœur battit bien fort ? Ce fut à Ursule, qui était sans cesse aux aguets, quand elle vit tout ce cortège sur l’étroite corniche ; elle eut d’abord peine à reconnaître Gervais dans son accoutrement de mire ; mais son cœur lui dit que c’était lui et qu’il lui amenait son père. Bientôt elle a reconnu les belles couleurs des barons de Weissenbourg sur les vêtements de ses écuyers et varlets ; elle comprend qu’il est sur le brancard, et tremble bien plus en le voyant sur l’abîme que lorsqu’elle y était elle-même sur le cou de Gervais. Enfin ils ont passé l’endroit le plus dangereux. Ursule respire, mais son émotion n’en est pas moins vive. Gervais s’est-il fait connaître ? Non, sans doute, puisqu’il est déguisé : mais elle ne l’est pas ; et quoique années, maladie et froidure l’aient aussi fort changée, l’œil d’un père pourra-t-il la méconnaître ? Elle prend à l’instant son parti : elle court à la cabane du vieux Pierre, lui demande son sayon de rechange de poil de chèvre, car en avait deux, le bon Pierre, et volontiers en prêta-t-il un à sa maîtresse. Vite elle l’attache sur ses épaules, met le grand capuchon sur ses yeux, revient au bord du ruisseau, délaie terre d’ocre dans le creux de sa main et s’en frotte le visage ; bien sûre alors de n’être pas reconnue, elle vole au-devant de Gervais, qui arrivait le premier, et tombe dans ses bras. Si fut-il d’abord bien étonné de la voir ainsi accoutrée, et puis en fut content.

— Bien, lui dit-il, tu as eu sage et bonne pensée : songe à ne pas dire une parole devant le baron ni ses gens, et laisse-moi faire. N’eut plus le temps d’en dire davantage : le brancard arrivait, et besoin n’était-il de recommander à Ursule de clore sa bouche, car n’aurait pu dire un mot, tant elle était en émoi en voyant arriver son seigneur et père. Gervais fit entrer le brancard dans la cabane ; et on déposa le malade, ainsi couché, sur le lit de feuilles de sa fille ; était si fatigué, que ne voyait ni n’entendait. Gervais courut chercher de l’eau et dit à Ursule de la lui présenter. Le baron ouvrit les yeux et regarda autour de lui ; fut frappé du vêtement en poil d’Ursule et de celui de Pierre, qui était aussi là ; n’avait jamais rien vu de semblable. — Qui sont ces sauvages ? demanda-t-il à Melchior. — Monseigneur, répondit icelui, c’est un vieux pâtre et son fils, tous deux gardiens de la source : le pauvre et malheureux garçon est sourd et muet de naissance, mais bon enfant, intelligent ; il vous servira bien, car il est déjà tout fier d’être échanson d’un si grand seigneur. Le baron répondit : — Ne sais pourquoi, mais me plaît, le jeune sauvage ; volontiers recevrai-je ses services et les récompenserai. Il lui fit un signe d’amitié, et but d’un trait l’eau qu’Ursule lui présentait. Elle n’avait pas l’air de rien entendre, mais retenait avec grand’peine ses larmes ; aurait voulu embrasser les genoux de son père. — Pas n’est encore temps, lui dit Gervais quand le baron fut endormi ; ce qui tôt arriva. Ses gens avaient aussi besoin de repos, et allèrent le chercher dans la cabane du vieux berger. Le docteur offrit de veiller le malade, et Ursule put enfin le contempler à son aise, interroger son mari ; et tous deux, à genoux devant la couchette où dormait son père de sommeil doux et tranquille, prièrent Dieu qu’il leur fût rendu. Il s’éveilla très rafraîchi ; le jeune pâtre courut lui chercher de l’eau, prépara le bain, se multipliait pour le servir, et laissait à peine quelque chose à faire à ses gens.

— Ores aviez raison, docteur, disait le baron ; est accort et gentil, le jeune muet : l’aurais volontiers pris à mon service, s’il savait parler. — Ne le sait, ni ne le peut, répondit Gervais ; et ne voudrait pas quitter son vieux père, car aime beaucoup son père, le pauvre enfant !

Figure 38. Il but d’un trait l’eau qu’Ursule lui présentait.

Le baron soupirait alors en pensant à sa fille qui l’avait délaissé ; et si trouvait-il le vieux pâtre plus heureux que lui.

Cependant, l’eau et la grâce de Dieu faisaient merveille ; le baron se sentait renaître ; plus ne crachait son sang ; plus ne sentait douleurs dans la poitrine, et reprenait force et courage. Regardant Melchior comme son sauveur, il le conjurait de rester près de lui.

— Docteur, lui disait-il, puisque n’êtes attaché ni à roi ni à prince, attachez-vous au baron de Weissenbourg. Devez être las d’ambulante vie : restez en mon châtel ; y serez honoré et considéré à l’égal de moi ; et quand enfin rendrai au Père éternel la vie qu’avez prolongée, vous laisserai belle et grande fortune ; car las ! n’ai plus d’héritiers à qui translater les biens que Dieu m’a départis.

— Dieu vous conserve longue vie, répondait le faux Melchior ; pas ne veux votre fortune : mais si je reste en vos États, m’accorderez-vous ce que mon cœur désire ?

— Tout, tout ce qui dépendra de moi : n’en excepte rien que l’impossible.

— Est en votre pouvoir tout ce que veux vous demander : jurez-vous de me l’accorder ?

— Le jure sur mon âme et le pommeau de mon épée ; parlez sans crainte.

— Eh bien ! monseigneur, vous demande le pardon de votre fille Ursule et de Gervais de Simenegk. En même temps arrache sa fausse barbe, jette son bonnet fourré, et tombe aux pieds du comte. Autant en faisait Ursule ; jetait savon et capuchon de poils de chèvre ; et, à genoux devant son père, criait merci, avec torrents de larmes.

Le baron leur ouvrit les bras, et les serra contre son cœur.

— Chers enfants, disait-il, or à présent avez guéri toutes mes blessures. Il se fit conter leur histoire, qui se bornait à la découverte de la source, bienfaisante salvatrice de la fille et du père… Il mit pour seule condition à son pardon que Gervais irait à Rome se faire relever de ses vœux, et reviendrait épouser Ursule en sainte église. Joyeusement il y consentit ; et ainsi fut fait : mais ni lui ni sa femme ne voulurent revenir habiter le château de Weissenbourg.

— Ai fait le vœu, dit Ursule, de vivre et de mourir ici, et de me consacrer à soigner pauvres et malades, cas advenant que je retrouvasse mon père. Simenegk dit de même, et le baron ne les pressa plus ; mais fit à grands frais bâtir maison spacieuse et commode ès lieux où étaient les cabanes, et tant que le terrain le comporta ; fit aussi accommoder le chemin tant que faire se put, pour que baigneurs et baigneuses pussent cheminer sans courir risque de leur vie. Lui-même y revint toutes les années passer deux ou trois mois en chaude saison auprès de ses enfants ; et dut à ces eaux parfaite guérison et longue vie : leur durent aussi Ursule et Gervais le bonheur d’avoir un gentil enfant et noble fils, pour perpétuer la race antique des barons de Weissenbourg, qui, sans ce don de Dieu, allait s’éteindre et susciter guerre et noise en ce bon pays. Le vieux baron Johannes nomma de son nom le petit damoisel, et l’adopta en obtenant du pape que porterait icelui son nom et ses couleurs, et lui succéderait en la baronnie de Weissenbourg.

Ursule et Gervais de Simenegk vécurent longtemps, soignant pauvres et malades tant qu’il en venait ; et il en arrivait de tous côtés, tant la réputation des eaux se répandit. Ils virent lignée à leur fils, le jeune baron de Weissenbourg, et obtinrent de Dieu, en récompense de leurs bonnes œuvres, de mourir le même jour. Ils furent enterrés, ainsi que l’avaient demandé, près de la source, sous un rocher qui forme une grotte. Les bains de Weissenbourg, ainsi découverts, ont conservé leur nom, et sont une source de richesse pour ce pays : peut-être seraient-ils encore ignorés, si amour et hasard, ou plutôt sage et bonne Providence, n’avait conduit là Ursule et Gervais de Simenegk.

— Tu avais raison, dis-je à mon ami, en lui rendant ses feuilles le lendemain matin sous un cabinet de treillage où il buvait ses eaux, tu avais raison ! ton histoire a changé pour moi cet enfer en élysée, et je n’y vois plus que les traces de l’amour et de la fidélité, de la tendresse paternelle et filiale.

Figure 39. Ils furent enterrés près de la source, sous un rocher.

Le château de Grandson

Figure 40. Château de Grandson.

Charles le Hardi ou le Téméraire était fils de Philippe III, duc de Bourgogne, dit le Bon, et d’Isabelle de Portugal. Il était né l’an 1433, et porta le titre de duc de Charolais jusqu’à la mort de son père, auquel il succéda l’an 1467. La nature l’avait doué d’une figure noble et martiale, d’un courage indomptable, qui lui valut ses surnoms, et d’un génie indépendant et fier ; ses qualités en auraient fait un héros digne de l’admiration de la postérité, s’il ne les avait ternies par une ambition insatiable, par une violence extrême qu’il ne cherchait point à modérer, par un faste insensé qui l’obligeait à recourir à tous les moyens possibles d’augmenter ses richesses pour fournir à un luxe au-dessus de celui de tous les souverains de l’Europe, et par une perfidie qui, dans son injuste guerre contre les Suisses, révolta à bon droit cette nation simple et loyale, exalta sa bravoure naturelle, et causa la ruine de son astucieux et puissant ennemi. Après la fameuse bataille de Morat, le 22 juin 1476, où son armée fut presque entièrement défaite, et dont il n’échappa lui-même qu’avec peine, il avait repris les armes contre le duc de Lorraine, allié des Suisses, et ce fut là qu’il trouva la mort. En fuyant après une bataille perdue près de Nancy, il fut assassiné le 5 janvier 1477, âgé seulement de quarante-quatre ans. Il avait eu trois femmes, toutes les trois issues de maisons illustres et souveraines : Catherine, fille de Charles VII, roi de France ; Isabelle, fille du duc de Bourbon, dont il eut une fille, son unique enfant, qu’il maria à Maximilien Ier, duc d’Autriche ; et Marguerite, sœur d’Édouard III, roi d’Angleterre. Ses belles alliances, ses immenses richesses, ses premières victoires, qui agrandirent ses États, lui faisaient espérer de parvenir à les ériger en royaume, et de porter le titre de roi, qui devint l’objet de son ambition et le but de toutes ses entreprises. Ce n’est point à en retracer le détail que ces pages sont destinées. Assez d’excellents écrivains se sont occupés de cette intéressante et brillante époque de notre histoire nationale ; il s’agit seulement ici d’une anecdote particulière dont ils n’ont pas parlé, ou parce qu’ils ne l’ont pas jugée assez authentique, ou parce qu’elle n’a eu aucune influence politique sur les événements de ce temps-là. Mais, pour intéresser les Suisses, il suffira qu’elle rappelle leurs aïeux ; les noms seuls de Grandson et de Morat doivent réveiller leur juste orgueil.

L’avant-garde du duc de Bourgogne, commandée par son allié, le comte Jacques de Romont, frère puîné du duc de Savoie, Amédée IX, venait de s’emparer par surprise de la ville d’Yverdon, et d’échouer devant le château, dont la garnison lui fit éprouver une résistance qui força le général à en abandonner le siège et à se porter sur Grandson, situé, ainsi qu’Yverdon, sur les bords du lac de Neuchâtel. Le comte de Romont sut aussi s’emparer de cette ville par trahison. Un moine, gagné par lui, trouva le moyen de s’y introduire, et ouvrit de nuit les portes aux soldats bourguignons. Grandson tomba ainsi au pouvoir de l’ennemi sans coup férir ; les sentinelles des portes furent faites prisonnières. Le commandant de ce poste important, Brandolf de Stein, brave Suisse, bernois, intrépide guerrier, occupait le château, situé à l’extrémité de la ville. Entouré de hautes murailles, abondamment pourvu de vivres et de munitions, ayant une garnison nombreuse, il pouvait résister, ainsi que celui d’Yverdon.

Figure 41. Brandolf accourut pour repousser les ennemis.

À la première nouvelle de la prise de la ville de Grandson, Brandolf, à la tête d’une partie de sa troupe, accourut pour la défendre et repousser les ennemis ; mais leur nombre était trop supérieur. Presque sûr de perdre inutilement ses braves soldats et d’affaiblir la garnison du château, il donna l’ordre d’y rentrer et de s’y défendre vaillamment jusqu’à ce qu’ils reçussent des secours, ou par une longue résistance, de forcer les Bourguignons à lever le siège. Une partie de sa troupe, qu’il faisait défiler devant lui, était déjà rentrée ; il allait la suivre, lorsque tout à coup il se vit enveloppé par un corps d’ennemis, ayant à leur tête le comte de Romont lui-même. Le peu de soldats qui étaient encore autour de lui voulurent se défendre ; mais sûr qu’ils succomberaient, il retint leur zèle. — Je suis encore votre chef, leur dit-il avec fermeté, je vous ordonne donc de ne pas vous exposer pour l’amour de moi à une mort certaine : vous péririez sans me sauver ; hâtez-vous plutôt de rentrer au château, et défendez-vous-y tant que vous le pourrez. Dieu soit avec vous ! ne pensez plus à moi que pour venger ma mort en vrais bons Suisses, et gardez soigneusement le trésor que j’ai confié à votre fidélité… Il parlait encore, lorsque le comte de Romont arriva près de lui et lui cria de se rendre. Toute résistance était inutile, Brandolf lui remit son épée. Le comte, charmé d’avoir un prisonnier de cette importance en son pouvoir, ne fit aucune attention aux soldats, qui purent encore atteindre le château, et y porter l’ordre de leur chef.

Celui-ci fut conduit au camp du duc de Bourgogne, et gardé soigneusement.

Le duc lui-même n’y était pas encore ; il arriva peu de jours après, à la tête du centre de son armée, qui se trouva forte alors de cinquante mille hommes. Il campa devant Grandson ; « et ce camp, disent les historiens, ressemblait plus à une ville opulente et occupée de plaisirs et de fêtes, qu’à un rassemblement de guerriers. Charles surpassait en magnificence et en objets de luxe tout ce dont on avait l’idée, et surtout dans un pays aussi pauvre, encore agreste, et remarquable par sa simplicité[10]. »

Figure 42. Château de Grandson, façade côté lac.

Charles apprit avec plaisir que les villes d’Yverdon et de Grandson étaient en son pouvoir, et avec indignation que les deux châteaux avaient résisté. Celui de Grandson, situé au bord du lac, offrait une difficulté de plus, ne pouvant être cerné. L’armée de Charles était pourvue de tout, excepté de bateaux et de matelots ; il fallut donc renoncer à en faire le blocus, et recourir à d’autres moyens. Les murailles très hautes et très fortes, ayant des tourelles aux quatre coins, d’où l’on observait tous les mouvements de l’ennemi, rendaient un siège en forme aussi difficile que périlleux ; et cependant, Charles était décidé à ne pas abandonner son entreprise. Apprenant combien son prisonnier Brandolf de Stein était aimé de ses soldats, il espéra que la crainte de le voir périr les engagerait à se rendre. Il le fit sortir de l’étroite prison où il était détenu, et, lui faisant mettre une corde au cou, il ordonna qu’on le présentât en cet état à la garnison du château, rangée sur les murs et les tourelles, au pied desquelles fut conduit le prisonnier, sous une forte garde, commandée par le comte de Romont. Un héraut cria à l’aide d’un porte-voix que le duc exigeait, pour la rançon de Brandolf de Stein, que le château de Grandson lui fût livré avec tout ce qu’il renfermait, sauf les soldats et hommes de guerre de tout grade ; qu’il promettait à cette condition de les laisser aller en liberté où bon leur semblerait avec leur chef Brandolf, qui leur serait rendu ; à défaut de quoi, en cas de refus, il serait soudainement mis à mort en leur présence, et la garnison entière passée au fil de l’épée ; ce dont le duc de Bourgogne ne voulait avoir le démenti, dût-il redoubler sa formidable armée.

Le héraut répéta trois fois cette sommation, et la garnison semblait ébranlée. Plusieurs parlaient d’accepter, lorsque la voix bien connue de Brandolf se fit entendre, et avec une telle force, que sans porte-voix, elle parvint en haut des murailles. — Camarades, s’écria-t-il, malédiction sur le premier qui posera les armes ! il ne mourra que de ma main, et le premier usage que je ferai de ma liberté sera de punir les traîtres à leur patrie. Vous étiez Suisses avant d’être amis et soldats de Brandolf ; encore une fois, obéissez à votre chef, il vous ordonne de le laisser périr, et de périr vous-mêmes, s’il le faut, à votre poste d’honneur : pareille mort vaut mieux que la vie. Mais, quoi qu’il arrive, veillez sur le trésor que je vous ai confié ; jetez-le dans le lac qui baigne vos murs, plutôt que de le laisser à l’ennemi. Il se tait : les soldats de la garnison poussent un cri effrayant ; l’un d’eux élève la voix : — Ainsi soit fait, brave Brandolf, dit-il avec force ; jusqu’au dernier moment tu seras obéi. Charles nous écrasera sous ces murs avant qu’ils soient rendus, et ton trésor ne tombera pas dans ses mains. Un second cri général de la garnison donne le signal du refus. On leur répond par celui de la mort de Brandolf ; sa tête tombe sous la hache meurtrière ; il a vécu. Mais ses braves soldats jurent d’obéir à ses derniers ordres, et de périr sous les ruines du château, avant que de se rendre. Nous citerons encore ici la Chronique de Neuchâtel, craignant d’affaiblir la gloire de ces braves Suisses en employant d’autres termes. « Ils se défendirent à toute outrance et tellement, que Charles n’avait jamais rien vu de semblable, et qu’il était en grande surprise et terrible fureur. Assaut l’un par-dessus l’autre, et murailles jà dépiécées ne peuvent abattre le courage des assaillis ; ainsi se ruent-ils, de jour et de nuit, comme des lions sur les assaillants, dont ils tuèrent un bon nombre. »

La colère de Charles était à son comble ; il jurait par saint Georges, qui était son serment ordinaire, d’exterminer tous ces vilains, s’il les tenait une fois en son pouvoir. Nous renvoyons à l’histoire, pour rappeler par quelle abominable trahison il sut engager cette bonne garnison à se rendre, en leur envoyant comme transfuge un des émissaires nommé Ronchant, qui leur persuada que les cantons étaient divisés et qu’ils ne seraient pas soutenus. Le duc leur fit dire qu’ils auraient la vie sauve s’ils acceptaient la capitulation qu’il leur offrait. La garnison était diminuée de plus de moitié, et la faim commençait à se faire sentir. Elle accepta donc le traité, et le perfide Charles, loin de le tenir, fit périr presque tous ces malheureux. Plus de quatre cent cinquante furent jetés dans le lac, ou pendus à des arbres. Ce fut ainsi que ce prince déloyal se vengea de leur noble et longue résistance, et prépara ainsi lui-même sa juste punition. Les cantons alliés, indignés de cette conduite, résolurent de poursuivre ce traître et d’en triompher. On sait qu’ils tinrent parole à Vaumarcus, à Morat, à Nancy, et leur cri de guerre fut : Grandson ! Grandson ! dont le nom seul redoublait leur vaillance.

Un autre motif ignoré de tout le monde avait augmenté le désir ardent de Charles d’avoir en sa possession le château de Grandson ; il savait que Brandolf de Stein avait recommandé deux fois à ses troupes la garde d’un trésor précieux qu’il leur avait confié, et sa cupidité, excitée par le mot trésor, ne connut plus de bornes et lui fit tout tenter pour le posséder. Il regretta plus d’une fois d’avoir fait périr son prisonnier ; Charles aurait été capable de le mettre à la torture pour savoir de lui et la nature du trésor et la place où il l’avait caché. Mais cela n’était plus possible ; lui-même avait donné l’ordre de le jeter dans le lac à l’instant où la garnison refusait de se rendre ; et comme on n’appelait jamais de ses ordres, il ne doutait pas que celui-là eût été exécuté, ainsi qu’on l’en avait assuré. Privé de ce moyen de découvrir ce trésor, il fit faire et fit en personne les recherches les plus exactes dans le château, et n’épargna ni les menaces ni les promesses au petit nombre de Suisses auxquels il avait accordé la vie, sur leur offre de se dévouer entièrement à son service. Au nombre de ces traîtres à leur patrie se trouvait le garde de la tourelle du beffroi ou de la cloche d’alarme. La désertion de cet homme était d’autant plus étonnante, qu’il avait toujours paru un des plus dévoués à la cause des Suisses. Longtemps attaché au service de Brandolf de Stein, Laurent, c’était son nom, avait eu pour récompense cette place de confiance ; et cependant, lors de la reddition du château, il fut un des premiers qui se soumirent à Charles, et qui lui jurèrent fidélité pour sauver leur vie. Il demanda et obtint que son poste de garde de la tour du beffroi lui fût conservé ; il habitait le haut de la tourelle située du côté du lac, et ne quittait jamais son poste que pour pourvoir à sa nourriture, et prendre les ordres du nouveau maître, auquel il paraissait très dévoué. Ce fut d’abord à lui, comme ayant été longtemps au service de Brandolf, que Charles s’adressa pour savoir s’il n’aurait nulle connaissance du trésor dont il avait parlé à ses soldats. — Vous ne pouvez du moins pas ignorer en quoi ce trésor consistait, lui dit le duc d’un ton menaçant, vous qui viviez près de Brandolf, et qui faisiez partie de ceux à qui il le recommandait ; malheur aux imprudents qui voudraient me le dérober ! ils sentiraient bientôt le poids de ma colère.

Laurent, pressé de cette manière, et saisi de terreur, avoua qu’il savait en effet que son ancien maître possédait un diamant d’une immense grosseur, auquel était attachée par une chaînette d’or une perle de grand prix ; que c’était là sans doute le trésor dont Brandolf avait parlé ; mais qu’il ignorait dans quel endroit était caché ce beau joyau.

Charles aimait trop le luxe et tout ce qui pouvait ajouter à son éclat, pour ne pas désirer vivement s’emparer de cette pierre précieuse. — Je ferai plutôt raser le château, dit-il, pour le découvrir. En attendant cette extrémité, il donna les ordres les plus sévères pour qu’on le cherchât dans tous les coins et recoins, et lui-même fit des perquisitions les plus exactes. Ne pouvant rien découvrir, il finit par penser que, suivant les derniers ordres de Brandolf, ce bijou avait été jeté dans le lac, lorsque la garnison du château s’était rendue, pour qu’il ne tombât pas en son pouvoir ; et si la chose avait été possible, il eût desséché ce vaste bassin pour le trouver. Il promit au moins une grande récompense à qui pourrait lui en donner quelques indices. Passionné dans ses désirs comme le sont tous les grands de la terre, qui n’ont pas l’habitude d’être contrariés, il n’eut plus d’autre pensée que le gros diamant et sa belle perle ; le bonheur de sa vie semblait attaché à sa possession.

Un jour où il avait paru très occupé, et où il redoublait ses promesses et ses menaces, un de ses nouveaux serviteurs parjures vint lui dénoncer Laurent, le gardien du beffroi, comme dépositaire du précieux trésor de son ancien maître ; « il le cache avec soin, soit sur lui, soit dans sa petite chambre », ajouta-t-il. Brandolf n’avait de confiance qu’en ce fidèle domestique ; et celui qui le dénonçait par jalousie avait entendu dire par Laurent, le jour même où Brandolf, près de mourir, avait recommandé le soin de son trésor. — J’en réponds sur ma vie : quand le duc de Bourgogne en personne le chercherait, je ne craindrais pas qu’il pût le découvrir. — C’est ce que nous allons voir, dit Charles avec une colère mêlée de joie ; et se faisant suivre par ses gardes, il monte avec rapidité dans la tour du beffroi.

— Traître, dit-il à Laurent, qu’il trouve à son poste, c’est donc ainsi que tu obéis à ton maître ! Remets à l’instant entre mes mains le trésor que tu recèles, ou la plus horrible torture t’arrachera ton secret, et me vengera de ta perfidie. Où caches-tu le trésor de Stein ? il m’appartient par les droits de la guerre.

Laurent interdit tombe aux pieds de Charles. Il veut essayer de nier ; son trouble dépose contre lui. Charles, convaincu que le dénonciateur a dit la vérité, a déjà prononcé l’ordre de saisir le coupable et de le livrer aux bourreaux, lorsque le lambris s’ouvre tout à coup comme par enchantement, et laisse voir une femme d’une éclatante beauté, quoiqu’elle ne fût plus de la première jeunesse. Mais sa taille majestueuse, ses traits réguliers, l’expression de sa physionomie, commandent le respect et l’admiration ; ses cheveux bruns, retenus par un filet, se partagent sur son front et retombent en ondoyant sur ses épaules et sur son cou, enveloppée dans une robe de laine noire qui se croise sur sa poitrine. Dans sa ceinture brille un poignard, incrusté d’or ; son attitude est imposante et fière ; ses grands yeux noirs lancent des éclairs d’un feu sombre et concentré ; à son cou est suspendu, par une chaîne d’or, le superbe diamant de forme pyramidale, orné de la grosse perle.

Charles est pétrifié. Ce bijou si désiré n’est pas dans ce moment ce qui attire le plus ses regards ; il ne peut les détourner du surprenant objet qui est devant lui, et qui lui donne l’idée d’une apparition surnaturelle. Ce lambris par où elle est entrée s’est refermé subitement et ne laisse plus apercevoir l’apparence d’une ouverture. Cette femme qui se présente à lui d’une manière aussi inattendue, aussi singulière, est peut-être une fée, un génie bienfaisant et protecteur, qui vient remplir son désir. Ce siècle était celui des superstitions, et Charles n’en était pas exempt. Souvent, disent les historiens, il consultait sorciers et devineresses pour savoir le succès de ses batailles. Saisi d’un respect et d’une terreur involontaires, il sentait ses genoux se plier, et allait tomber aux pieds de celle qu’il prenait pour une divinité, lorsqu’il fut arrêté par ces paroles, qu’elle prononça avec lenteur et fermeté :

Figure 43. Il sentait ses genoux se plier.

« Ô toi ! le plus barbare des tyrans, toi que je ne puis voir sans horreur, toi qui détruisis à jamais mon bonheur, tremble d’approcher la malheureuse veuve de Brandolf de Stein. L’ombre menaçante de ce héros, celles des braves soldats immolés par ta lâche perfidie, s’élèvent entre nous et donnent à mon faible bras la force de le venger. »

En disant ces mots, elle tire d’une main son poignard, détache de l’autre la chaîne qui soutient le diamant, et le jette aux pieds de Charles. « Tu sais à présent, lui dit-elle, ce que c’était que le trésor de Stein. Prends celui que tu convoitais et pour lequel tu allais sacrifier ce digne serviteur que j’ai dû sauver à tout prix ; mais le vrai trésor de Brandolf, son épouse fidèle, ne sera jamais en ton pouvoir, car elle saura mourir. »

Elle se tait, recule d’un pas. Le lambris s’écarte ; elle passe. Il se referme ; elle a disparu.

Charles est saisi d’étonnement, de frayeur, peut-être même de remords. Un tremblement général ne lui permet ni d’avancer ni de prononcer une parole ; deux fois tournant ses regards effarés sur ses gardes, il a voulu leur donner l’ordre d’arrêter et de désarmer cette femme, il n’a pu l’articuler. Il voulait donner celui de renverser ces lambris mystérieux qui la recèlent ; sa langue semble attachée à son palais, et toutes ses idées sont confuses. On dirait qu’il voit au-devant de lui ces ombres dont elle a parlé, et le seul mot qui peut enfin sortir de sa bouche, c’est : « Emmenez-moi d’ici, je ne puis me soutenir. » En effet, il chancelle et tombe presque défaillant sur Laurent, qui s’est avancé. Charles s’appuie sur son bras, et descend avec peine l’escalier, mais l’air le ranime : rentré dans son appartement, placé dans son fauteuil, il ordonne à Laurent, qui voulait s’éloigner, de rester et de lui donner l’explication de ce qui vient de se passer.

— Je commencerai d’abord, dit Laurent, par vous remettre ce bijou que ma maîtresse vous a cédé. Je ne pouvais en disposer sans son aveu ; elle vous l’a donné, monseigneur, le voilà. Je l’ai ramassé à vos pieds en quittant la tour. Il lui présente le diamant ; Charles s’en saisit, le tourne, le retourne avec admiration, puis le pose sur une table. — À présent, parle, dit-il à Laurent, et garde-toi d’altérer la vérité ; elle peut seule sauver ta vie. Comment Brandolf a-t-il eu ce bijou sans prix, qui serait envié par tous les souverains, et qui est plus beau que tous ceux que je possède ? — Mon maître, répondit Laurent, fit, il y a bien des années, une campagne en Hongrie, contre les Musulmans ; j’eus l’honneur de l’accompagner comme son écuyer. Nous combattîmes vaillamment les ennemis de la foi ; le chevalier de Stein se distingua par son courage, et… — J’entends, interrompit le duc, ce diamant ornait le turban de quelque général ennemi, que Brandolf tua et dépouilla. — Excusez, monseigneur, reprit Laurent, ce bijou fut le prix de son humanité ; il sauva la vie à un pacha qui commandait un corps de l’armée ennemie, et qui, en faisant une reconnaissance, tomba entre les mains d’une de nos patrouilles. Il allait recevoir le coup mortel, le sabre était déjà levé sur sa tête, lorsque mon maître survint et le délivra. « Agis de même, lui dit-il, avec les prisonniers, et souviens-toi qu’un chrétien t’a sauvé la vie. » À la fin de la campagne, ce pacha fut échangé ; de retour chez lui, il envoya ce beau diamant à son libérateur, en le priant de l’accepter comme un souvenir d’un Musulman reconnaissant ; mon maître le garda et le cacha soigneusement ; la simplicité de nos mœurs ne lui aurait pas permis de s’en parer. Il revint dans sa patrie ; quelques années après, il se maria, et le donna en présent de noces à sa noble épouse, Dorothée de Bubenberg, qui l’a conservé, en le cachant à tous les yeux, comme un monument des vertus de son époux.

— Est-ce elle que je viens de voir ? — Elle-même, monseigneur. — Comment avez-vous osé me soustraire une prisonnière de cette importance ? — La dame de Stein, monseigneur, ne fut jamais votre prisonnière, dit Laurent en relevant la tête ; vous ignoriez même son existence. Lorsque son époux, mon honoré maître, tomba en votre pouvoir, victime de la trahison, il m’ordonna de conduire dans ce château sa femme et sa fille. « J’espère, me dit-il, que vous saurez les défendre, et qu’elles ne courront aucun danger. » J’obéis à ses ordres, et, pour plus de sûreté, je fis construire le cabinet caché par un lambris dans la tour confiée à ma garde ; c’est là qu’elles ont vécu. — Elle a donc une fille ? Quel est son âge ? — Seigneur, Élisabeth de Stein a seize ans. Sans ce précieux gage de son amour pour Brandolf, sa femme aurait-elle pu lui survivre ? Pour sa fille, elle a supporté la douleur et la vie.

— Mais quels étaient ses projets ? demanda Charles avec impatience ; comptait-elle passer ses jours dans cette tourelle avec la jeune Élisabeth ? Celle-ci ressemble-t-elle à sa mère ? J’ai vu peu de femmes aussi belles, et je n’aurais pas cru qu’elle pût être mère d’une fille de cet âge.

— Élisabeth est belle aussi, monseigneur, et toutes deux sont bien dignes de pitié. Privées d’un époux et d’un père, elles n’aspirent qu’à vivre dans la retraite ; daignez leur accorder la liberté de sortir du château, et d’entrer dans un monastère.

— Par saint Georges ! ce serait grand dommage, s’écria Charles, de faire des nonnes de si belles créatures. Écoute, Laurent, dit-il après un moment de silence, je te pardonne ta désobéissance et traîtrise de m’avoir caché un si grand secret, en faveur de ton zèle pour ton ancien maître. Sers aussi bien le nouveau, et compte sur bonne récompense, comme sur punition terrible si tu le trahis.

— Quand il ne m’ordonnera rien contre mon devoir, ni contre la fidélité que j’ai jurée à la famille de Stein, je lui serai soumis en toutes choses.

— Bien au contraire, bon serviteur, je veux la relever. Va, retourne auprès de la veuve de Brandolf, persuade-lui que je n’ai trempé en rien dans la mort de son époux. C’est le comte de Romont qui l’a fait prisonnier ; c’est lui qui le fit périr sous les murs du château. J’en avais fait la menace pour effrayer la garnison, et ne voulais point l’exécuter. Je jure sur mon épée que j’ai regretté Brandolf plus d’une fois, que j’aurais voulu pouvoir lui rendre la vie, et que je destine à sa femme et à sa fille tous les dédommagements qui seront en mon pouvoir. Je leur rendrai ce beau diamant pour la dot d’Élisabeth ; je les accablerai de bienfaits. Cela dit, tu me les amèneras ici. Je vais les loger plus convenablement. Je suis curieux aussi de voir cette belle enfant, et de crainte d’un refus, je vais moi-même… – Non, non, monseigneur, dit Laurent, laissez-moi les prévenir. Vous avez entendu dame Dorothée ; convaincue que c’est par vous qu’elle a perdu son époux, elle ne peut endurer votre vue, et se porterait à quelque violence ou contre vous ou contre elle-même ; je vais lui ôter cette idée, et je ne doute pas alors qu’elle ne se rende à vos ordres.

Figure 44. Charles se promena dans la salle.

Charles convint qu’il avait raison et le fit partir pour sa mission. Pendant une heure au moins que dura l’absence de Laurent, Charles se promena dans la salle, quelquefois avec agitation, avec impatience ; dans d’autres moments, sombre, concentré, les bras croisés sur la poitrine et plongé dans la rêverie. Souvent aussi il s’arrêtait devant une des croisées, et regardait un grand cadran solaire peint sur le mur opposé, et les meurtrières de la tour du beffroi, au travers desquelles on pouvait apercevoir ceux qui descendaient l’escalier tournant. Enfin, il a entrevu une tête blonde, et, peu d’instants après, Laurent traverse la cour intérieure, donnant le bras à la dame de Stein, entièrement cachée sous un épais voile noir tel que le portaient les veuves. Sa fille est à côté d’elle, et la soutient aussi. Ses charmants cheveux cendrés, relevés en tresses sur sa tête, et rattachés par un ruban noir, forment sa coiffure ; une robe noire fait ressortir la blancheur éblouissante de son cou et de son visage, et ses manches courtes et bouffantes, suivant la mode du pays, laissent voir des bras arrondis, blancs comme la neige, et des mains charmantes.

— Par saint Georges ! s’écria Charles, cette enfant est ravissante et c’est vraiment un trésor. Je veux… Leur entrée dans la salle l’interrompit. Il va au-devant d’elles, et s’adressant d’abord à dame Dorothée, il la remercie de sa complaisance à se rendre auprès de lui ; il lui fait des protestations de son innocence sur la mort de Brandolf, et de son désir de la protéger. Se tournant ensuite vers la jeune Élisabeth, il lui promet de lui servir de père. — Ce bijou sans prix vous sera rendu, dit-il en montrant le diamant, il ornera vos beaux cheveux le jour où je vous présenterai un époux digne de vous posséder. – La jeune fille rougit, mais Charles ne put lire dans ses yeux ni l’expression du plaisir ni celle de la reconnaissance. Ils restent baissés, et quelques larmes se glissant entre ses longues paupières humectent ses joues, et brillent comme la rosée du matin sur la rose naissante. La dame de Stein rejette son voile de côté, et encore une fois son regard fier et perçant force le duc à baisser aussi les siens ; elle semble lire dans les replis les plus cachés de son âme : interdit de nouveau devant cette femme, il est près de dire, comme dans la tourelle : « Emmenez-moi d’ici, je ne puis me soutenir. »

Elle prend la parole avec cet accent lent et positif qui avait fait tant d’impression sur Charles dans la tour, et qu’il entend encore avec un saisissement inexprimable. « La fille de Brandolf de Stein, lui dit-elle, ne prendra pas conseil du meurtrier de son père pour se choisir un époux, et n’appartiendra qu’à celui qui sera son vengeur. Si tu es innocent de ce meurtre, ainsi que tu le jures, si tu veux être le protecteur de la veuve et de l’orpheline, commence par punir celui qui les priva d’un époux et d’un père. Le comte de Romont est ton ami et ton allié ; qu’il devienne ton ennemi et ta victime, si contre tes ordres il a fait périr un prisonnier que la trahison seule avait mis en son pouvoir. C’est à toi de lui faire expier ce forfait ; qu’il périsse à son tour. Alors offre-nous tes services, et ils seront acceptés comme ceux d’un ami ; alors sers de père à cette enfant : elle te respectera comme le vengeur du sien et l’appui de sa jeunesse. Mais tant que le soupçon plane sur toi, tant que je ne peux voir en toi que le meurtrier d’un époux adoré, je dois éviter ta présence. – Alors rabaissant son voile et s’appuyant sur sa fille, elle sortit de la salle, et retrouva à la porte le fidèle Laurent, qui la ramena dans la tourelle et la fit rentrer derrière son lambris mystérieux. Il était construit avec tel art, et cette place conduisait dans des détours si cachés, qu’il était presque impossible qu’on pût les découvrir. Les quatre tours communiquaient par des galeries étroites pratiquées dans l’épaisseur des murs qui entouraient ce vaste bâtiment. Charles en était possesseur depuis trop peu de temps pour les connaître, et ne s’en doutait même pas. Mais cependant le prudent serviteur aimait autant qu’il ne pénétrât pas derrière le lambris et n’apprît point la manière ingénieuse et sûre qui le faisait ouvrir et refermer si promptement. C’est pour cela qu’il avait engagé Dorothée à descendre auprès de Charles. Il aurait voulu les faire sortir du château, et les conduire à Neuchâtel ou à Berne ; mais la place était alors trop bien gardée par les troupes de Charles, et le passage au travers de son camp était trop dangereux pour oser même le tenter. Laurent attendait un moment plus propice, persuadé que les cantons alliés ne tarderaient pas à se venger des perfidies de Charles et de la fin tragique de la brave garnison du château de Grandson. En attendant, il reconduit la mère et sa fille dans leur asile, et, craignant que Charles irrité ne fît abattre le lambris à coups de hache, il les exhorte à se réfugier, au moindre bruit, dans les galeries, et leur indique un escalier étroit qui conduit dans les caves au niveau du lac. Si Charles le fait périr, il a dans le château des amis sûrs qui le remplaceront. Il leur parle de son espoir de voir arriver les Suisses avant peu de temps. — Ah ! répond Dorothée en soupirant, ils ne seront pas conduits par Brandolf, et pour moi il n’y a plus d’espoir ; mais je consens à tout pour sauver Élisabeth.

Cependant, Charles ne formait pas des projets aussi hostiles contre les prisonnières, et ne pouvait se rendre raison à lui-même de ce qui se passait au fond de son âme, de l’ascendant inouï qu’avait sur lui cette femme si fière, si hardie, qui venait de lui parler avec une fermeté à laquelle il n’était pas accoutumé, et qui l’avait interdit deux fois au point de ne pouvoir lui répondre. Tout avait disparu ; il était seul dans cette grande salle, et ne savait si ce qui venait de se passer n’était pas un rêve. Cependant, il croyait encore voir devant lui cette figure à demi voilée, dont les yeux perçants allaient chercher des remords au fond de son âme, et cette jeune beauté si fraîche et si touchante. Passionné par caractère, Charles n’avait jamais vu avec indifférence la jeunesse et la beauté. Veuf depuis un an de sa troisième épouse, Marguerite d’Angleterre, il n’avait pas songé, quoiqu’il n’eût que quarante-quatre ans, à former de nouveaux liens. Malgré qu’Élisabeth de Stein fût d’un sang noble, n’étant née ni princesse ni titrée, elle ne pouvait prétendre à la main d’un prince qui s’estimait l’égal des plus grands souverains ; mais il aurait trouvé très doux de la fixer à sa cour, en l’unissant, pour la forme, à l’un de ses favoris. Cette mère si imposante, si décidée, serait un obstacle à ce projet ; mais elle vient de lui apprendre elle-même le moyen de l’adoucir en sa faveur… Il se promène à grands pas dans la salle : Sois le vengeur de Brandolf, répète-t-il ; alors tes services seront acceptés comme ceux d’un ami ! « Le vengeur de Brandolf !… oui, sans doute, je le serai… » Et un sourire infernal effleura ses lèvres, en pensant qu’il serait à la fois le coupable et le vengeur. Le comte de Romont avait, il est vrai, fait prisonnier Brandolf de Stein, mais depuis, il n’avait agi que par les ordres de Charles ; n’importe ; c’est sur lui seul que tombera le crime et la vengeance, et déjà Charles a pris l’indigne résolution de le sacrifier à Dorothée, et d’obtenir ainsi son innocente fille. L’ordre fatal est donné. Le comte de Romont doit être arrêté ce jour même ; et, pour qu’il ne reste aucun doute à la veuve de Brandolf, c’est en sa présence qu’il recevra le coup mortel qui doit justifier Charles. Un page est chargé de porter le billet suivant à Laurent pour le faire parvenir à Dorothée.

 

« Vos ordres vont être exécutés, madame, et le soleil ne se couchera pas que vous ne soyez vengée. L’assassin de votre époux va périr. Soyez à six heures précises prête à descendre dans la cour intérieure. Là, vos yeux seront témoins de son supplice, et vous ne balancerez plus d’accorder votre entière confiance à celui qui fait à la justice et à votre vengeance un aussi grand sacrifice. Le comte Jacques de Romont fut mon ami et mon soutien dans les combats ; mais tout cède au désir de vous prouver que vos ennemis seront toujours ceux de Charles, duc de Bourgogne. »

 

Charles, le plus faux, le plus artificieux des hommes, paraissait en effet avoir une grande amitié pour le comte de Romont, et depuis longtemps il méditait sa perte. Il était envieux de ses talents comme guerrier, comme politique et même comme favori des femmes, auxquelles il plaisait par sa belle figure et par sa courtoisie. On craignait Charles, on aimait Jacques ; et c’est ce que le premier ne pouvait lui pardonner. Un autre motif non moins puissant sur lui, son intérêt, le décidait encore à se défaire d’un compétiteur aussi dangereux.

Yolande, sœur de Louis XI, roi de France, et veuve d’Amédée IX, duc de Savoie, frère aîné du comte de Romont, était régente et mère tutrice de deux fils mineurs ; mais son autorité se trouvait restreinte et balancée par son beau-frère, dont elle redoutait le génie actif et remuant. Cette princesse, célèbre par son esprit d’intrigue, était intimement liée avec le duc de Bourgogne, au point que son frère, en parlant d’elle, ne la nommait que madame la Bourguignonne. Elle avait exigé de Charles de lui sacrifier celui qu’il appelait son ami, soit en l’exposant à des entreprises périlleuses, soit par quelque moyen plus sûr, lui promettant, à cette condition, l’appui de son frère Louis XI, pour ériger ses États en royaume, et lui assurer le titre de roi, objet constant de ses désirs et de son ambition : tout aurait cédé chez lui à l’espoir de l’obtenir. Résolu donc à perdre le comte, même avant ce nouvel incident ; voyant que, par sa valeur et sa prudence, il échappait à tous les dangers, il saisit cette occasion de servir à la fois sa jalousie, son amour naissant pour la jeune Élisabeth, et les intérêts de sa protectrice, Yolande de Savoie.

Figure 45. Château de Romont.

Ce projet n’était cependant pas sans danger. Le comte de Romont était adoré des soldats, et Charles redoutait un soulèvement dans son armée : la plus grande promptitude pouvait seule le prévenir. Il dit à Ronchant, capitaine de ses gardes, avec une feinte douleur, qu’ayant découvert que le comte de Romont le trahissait et qu’il était d’accord avec les Suisses pour leur livrer son armée et sa personne, il n’avait d’autre moyen de parer ce coup que de le faire mourir. L’ordre fut donné de l’arrêter et de le conduire dans la cour intérieure du château, où il serait à l’instant même exécuté, en présence des gardes et de la dame de Stein. Au moment où la tête du comte tomberait sous la hache, le capitaine devait dire : Ainsi doit périr l’assassin de Brandolf de Stein, et celui qui trahit son maître. Ronchant, gentilhomme bourguignon, entièrement dévoué au duc, le même qui, par son ordre, avait séduit et trompé la garnison du château, lui promit encore, dans cette occasion, une fidélité à toute épreuve. Charles, se reposant sur lui, ne voulut pas être présent à une exécution si arbitraire, si injuste, et qui devait lui causer bien des remords. Retiré dans sa grande salle, il attendait, non sans émotion, que la fière Dorothée et sa charmante fille vinssent lui témoigner leur reconnaissance. L’heure était passée, et le signal qui devait lui annoncer que tout était terminé ne s’était point fait entendre. Ronchant entre vivement. — Le comte a-t-il cessé de vivre ? demande Charles avec impatience.

— Non, pas encore, monseigneur ; je l’amène en cet instant, et je viens prendre vos derniers ordres.

— Qu’en est-il besoin ? je ne rétracte pas les premiers. La dame de Stein et sa fille sont-elles descendues ?

— Non, monseigneur ; mais j’ai fait dire à Laurent de les amener, et pendant ce temps, je venais rendre compte à monseigneur d’un incident qui changera peut-être ses dispositions.

— Quel est-il ? parle.

— Le comte n’a pas paru surpris en recevant l’ordre de se rendre et de me suivre. « Je sais, m’a-t-il dit, de quoi Charles peut m’accuser avec justice ; je dois lui paraître coupable. Sûr de me justifier à ses yeux, je ne refuse point de vous suivre ; mais je demande qu’un prisonnier qui est en mon pouvoir soit conduit avec moi en présence du duc ; il est de la plus haute importance pour les intérêts de votre maître qu’il le voie et qu’il l’entende. » D’après cela, monseigneur, j’ai cru devoir y consentir. Sur l’ordre du comte, un homme en cotte d’armes et la visière baissée a paru. — Chevalier, lui a dit le comte, à mon tour, je suis prisonnier du duc Charles ; je dois me rendre au château, et vous m’accompagnerez. — Grâces vous en soient rendues, a répondu le chevalier, c’était mon plus ardent désir. Puis, se rapprochant du comte, il lui a dit avec vivacité… : — Mais vous fiez-vous à Charles ? peut-être quelque piège… Seigneur, vous êtes libre encore, et si vous le voulez… Alors il lui a parlé bas… — Non, non, a dit le comte, je ne crains rien ; le duc est mon ami, et je le crois incapable d’une basse trahison. Peut-être est-il irrité ; mais un mot lui expliquera mes motifs et me justifiera… ; partons. – Le comte alors m’a remis son épée. Le chevalier n’en avait pas. Entourés de ma troupe, ils nous ont suivis sans résistance. Tous deux sont à présent bien gardés dans la cour intérieure, et je viens, seigneur, demander vos ordres. Le comte insiste pour être admis auprès de vous avec son prisonnier.

Le duc paraissait irrésolu et troublé, et se promenait à grands pas. « Il faut qu’il meure, s’écria-t-il enfin, qu’il périsse à l’instant, ou je suis à jamais perdu auprès de Yolande et de Dorothée ; lui-même s’avoue coupable… Et quant à ce prisonnier mystérieux, je saurai par lui tout ce qu’il m’importe de savoir ; qu’il me soit amené dès que le comte ne sera plus. » Un geste imposant confirme cet ordre, et Ronchant sort pour obéir. Charles avait craint surtout, s’il en était témoin, ce que le comte lui dirait en présence de Dorothée ; mais les croisées de la salle où il était donnant sur la cour où cette affreuse scène devait se passer, il ne put résister à l’envie de s’en approcher et de juger de l’effet qu’elle produirait sur Dorothée et sur Élisabeth. Elles arrivaient escortées de quelques gardes. On les place sur une estrade en face des prisonniers. Alors Ronchant, élevant son glaive, donne le signal du meurtre, et prononce, ainsi que l’a ordonné Charles, le motif de la condamnation du coupable. Mais, à peine a-t-il dit : Ainsi doit périr l’assassin de Brandolf de Stein, que le chevalier inconnu, saisissant d’une main la hache d’armes déjà levée sur la tête du comte, et de l’autre relevant sa visière, s’écrie avec force : « Arrêtez ! loin d’être l’assassin de Brandolf de Stein, il fut son sauveur. C’est Brandolf lui-même qui vous l’atteste, et qui défendra le comte de Romont tant qu’il aura un souffle de vie. » En disant ces mots, il se place au-devant du comte, et, n’ayant point d’armes, cherche à lui servir de rempart ; mais bientôt lui-même est serré dans les bras de son épouse et de sa fille. « Ô Brandolf !… ô mon père !… — Mon épouse ! ma fille ! » Ces mots répétés se font entendre au milieu des cris de la surprise que la vue de Stein a produite sur tous les assistants. En vain le terrible Ronchant veut se faire jour jusqu’au comte pour remplir l’ordre de son maître, les gardes, le bourreau lui-même, refusent d’obéir ; et bientôt la voix de Charles, partant de la fenêtre de la salle, suspend toute menace sanguinaire. Il ordonne que les prisonniers lui soient amenés. Ses projets sont changés, mais non pas détruits. Il ne peut plus venger Dorothée, ni faire périr le comte pour un crime qui n’a pas été commis ; maintenant, il le punira pour avoir soustrait et caché un prisonnier de cette importance. Il veut du moins en connaître les motifs ; et il espère le trouver assez coupable pour le condamner. Il l’a accusé de trahison ; il feindra de le croire encore un traître ; mais il sent que, dans ce moment, il ne peut se tirer d’affaire que par l’astuce et la ruse qui lui sont familières.

Le comte et la comtesse de Stein sont introduits dans la salle. Brandolf est entre sa femme et sa fille. Dorothée n’a plus cette physionomie sombre et sévère qui faisait trembler même Charles le Hardi. L’amour, la joie, la reconnaissance, l’animent à présent, et répandent leurs charmes sur ses beaux traits. Ses grands yeux noirs, mouillés de douces larmes, se portent alternativement, avec l’expression du sentiment le plus pur, sur l’époux qui lui est rendu et sur le généreux vainqueur qui l’a sauvé d’une mort certaine.

Élisabeth, rayonnante de bonheur, serre une main de son père sur son cœur, et ses beaux yeux bleus disent au comte de Romont que c’est à lui qu’elle doit ce moment si doux. Celui-ci n’attend pas que Charles le questionne ; il s’avance avec noblesse, et prend le premier la parole.

— Monseigneur le duc, lui dit-il, puisque vous vouliez punir de mort l’assassin du brave Stein, vous n’en voudrez pas sans doute à celui qui l’a sauvé et vous allez prononcer mon pardon.

— Tout en vous sachant gré de cette action, lui répond Charles en tâchant de se contraindre, je voudrais au moins connaître les motifs d’une insubordination sans exemple. Je ne voulais pas la mort de Brandolf, quoique j’en aie menacé la garnison pour l’effrayer ; mais c’était à moi seul de le sauver et de lui faire grâce.

— Mes motifs, répondit le comte, furent l’estime et l’intérêt qu’il m’avait inspirés depuis qu’il était mon prisonnier. Un déserteur, condamné à mort, tomba à sa place, et je le fis disparaître. Il a voulu rester près de moi pour me servir de rançon si j’étais à mon tour fait prisonnier, et pour ne pas s’éloigner de sa femme et de sa fille ; sans doute, j’aurais dû vous le confier, mais je craignais…

— Il suffit, interrompit vivement Charles, vous avez dû voir que je partage votre intérêt pour cette famille. J’approuve votre conduite à l’égard de Brandolf ; mais d’autres motifs encore ont décidé votre arrestation ; je vous les ferai connaître. Vous resterez mon prisonnier jusqu’à nouvel ordre, et le chevalier Brandolf avec sa famille seront sous ma garde ; vous ne serez point séparé, Stein, de celles qui ont tant de droit à votre tendresse. Votre fidèle Laurent même vous sera rendu, et vous serez plutôt traité comme un ami que comme un captif. Je vais vous faire conduire à mon camp, où vous serez mieux que dans cette triste forteresse. Quant à vous, comte de Romont, vous l’habiterez encore quelque temps, jusqu’à ce que vous vous soyez justifié de ce dont on vous accuse. – Le comte, fort de son innocence, lui répondit qu’il se constituait prisonnier jusqu’à ce que ses doutes fussent dissipés ; et le capitaine des gardes reçut l’ordre de l’enfermer dans la tour destinée aux prisonniers de marque. Un signe imperceptible dit à Ronchant ce qu’on attendait de lui. Stein demanda avec instance d’être enfermé avec son ami, et la noble Dorothée l’approuva ; mais Charles s’opposa à ce que ces deux époux fussent encore séparés, et les fit conduire à son camp. Il avait le double motif de ne pas laisser un défenseur près du comte, et de voir tous les jours Élisabeth en visitant son père. Séparée de Brandolf, la sévère Dorothée ne l’aurait pas reçu. Le projet du duc était de gagner Stein par l’ambition, en lui laissant entrevoir qu’il épouserait sa fille ; il n’imaginait pas qu’un mortel pût résister à cet espoir. — Il sera à mes pieds quand je le voudrai, disait-il le soir même à son confident Ronchant ; je n’ai qu’à parler d’un hymen avec son Élisabeth, et tu verras le fier républicain transporté de joie à la seule pensée d’avoir pour gendre un souverain tel que moi.

— Vous le direz, seigneur, mais vous ne le ferez jamais, lui répondit le vil favori. Celui qui est l’égal des rois et leur allié ne flétrira pas son auguste sang par un tel hyménée. La fille d’un obscur citoyen de Berne doit s’estimer heureuse de vous appartenir, n’importe à quel titre.

— Cela devrait être, sans doute, dit Charles avec hauteur, et cela sera quand tu m’auras débarrassé d’un odieux rival.

— Un rival, seigneur ? nommez-le moi et qu’il périsse… Ce n’est pas… ce ne peut être Jacques de Romont ; il a vu aujourd’hui Élisabeth pour la première fois, et…

— En faut-il plus pour l’adorer, interrompit le duc, et l’ai-je vue davantage ? Oui, te dis-je, c’est lui-même ; le comte est mon rival, et mon rival heureux. Il a sauvé le père d’Élisabeth ; j’ai surpris un regard de la jeune et charmante fille, qui a décidé du sort de Romont. Il faut qu’il meure, Ronchant, et que je ne puisse être soupçonné de sa mort ; j’aurais à combattre alors la haine de Stein, le désespoir d’Élisabeth ; mais en partageant sa douleur je la calmerai, et le consolateur qu’elle verra sans cesse remplacera bientôt dans son cœur celui qu’elle n’a vu qu’un instant ; à son âge les impressions sont rapides et légères… Enfin le comte est en ma puissance, cela me suffit, et je me fie à ton dévouement.

Ronchant s’inclina en silence, et laissa le duc de Bourgogne seul à ses remords. Ils n’épargnent jamais le coupable ; comme des fantômes effrayants, ils le poursuivent sans relâche, et s’ils n’empêchent pas le crime, ils en sont déjà les vengeurs. Charles y fut en proie pendant quelques heures : Romont avait été son ami intime, et ce titre a quelque chose de sacré sur les cœurs les plus endurcis ; mais l’habitude de s’abandonner sans aucun frein à toutes ses passions, mais les succès de Jacques, la secrète jalousie qu’il lui inspirait depuis longtemps, mais les promesses de Yolande, et plus que tout encore les charmes de la jeune Élisabeth, se réunissent pour le confirmer dans son odieux projet. Cependant, une réflexion le décide à en suspendre l’exécution. Si la noble fierté de Dorothée, celle de Brandolf, et la sévérité de leurs principes, si la vertu, l’innocence de leur fille sont des obstacles insurmontables pour en faire sa maîtresse, elle sera sa femme, mais après avoir été un instant celle de Jacques : la mésalliance lui paraît moins grande en épousant la veuve du comte de Romont, de l’illustre maison de Savoie, qui ne le cède en rien à la sienne, et qui lui en aura donné l’exemple. C’est en sortant de l’autel qu’il sera frappé, en laissant son titre et ses biens à la fille de Stein, dont Charles deviendra le protecteur et l’époux. S’il ne peut l’obtenir autrement, elle ne résistera pas sans doute à l’idée de se voir duchesse, et peut-être reine de Bourgogne ; car on se rappelle que Yolande avait promis à Charles, pour le prix de la mort de son beau-frère, d’engager le roi de France à ériger ses États en royaume.

Ce plan conçu rapidement est arrêté dans son esprit. Dès qu’il fait jour, Ronchant est mandé près de lui, et reçoit l’ordre de ne pas attenter encore à la vie de son prisonnier, mais de le garder avec soin, et, à la grande surprise du favori, il lui fut enjoint de plus de tâcher d’exciter, dans ses entretiens avec Jacques, son amour naissant pour la fille de Brandolf. Charles connaissait assez la noblesse de son caractère pour être sûr que cet amour le conduirait à l’épouser dès qu’il serait libre. Il développe son plan à Ronchant, qui ne l’approuve qu’à demi, et le combat de tout son pouvoir. Une compagne légitime, vertueuse et charmante aurait pris trop d’empire : il convenait bien mieux à ses intérêts de gouverner son maître par ses passions vicieuses. Charles insiste ; il veut posséder Élisabeth à tout prix, et si elle lui apporte le comté de Romont, ce ne sera pas même un parti à dédaigner. Il promet cependant à Ronchant de ne s’y décider qu’après avoir tout tenté pour la séduire, mais il veut se réserver ce moyen ; et pour donner à Jacques une fausse sécurité, Ronchant est chargé aussi de lui persuader que l’horrible scène de la cour intérieure n’était qu’une feinte pour satisfaire l’implacable vengeance de Dorothée ; qu’à l’instant où le coup devait être frappé, Charles l’aurait arrêté de la fenêtre où il se tenait à cet effet.

Pendant que le duc de Bourgogne prépare ces mensonges, médite l’assassinat de son ami et la séduction d’une noble fille, Jacques de Romont forme des projets plus doux. Le duc ne s’était pas trompé sur l’impression vive et profonde qu’avait faite sur lui la charmante Élisabeth. Ardent et sensible, âgé seulement de trente-cinq ans, il n’avait pas vécu jusqu’alors dans une cour aussi voluptueuse que celle de Charles sans avoir connu ou cru connaître l’amour : il passait même pour un des plus galants chevaliers de ce temps-là, et pour un des plus légers, parce qu’il n’avait pas rencontré encore celle qui devait le fixer à jamais. Brandolf ne lui avait parlé de sa fille que comme d’une aimable enfant ; il ne s’attendait pas à la trouver ravissante de jeunesse et de beauté, ni d’en être subjugué aussi rapidement. Il ne peut un instant en détourner la pensée ; il se rappelle jusqu’au moindre mot qu’elle a prononcé avec un son de voix qu’il entend encore au fond de son cœur ; il croit la voir s’élancer au cou de son père, l’entourer de ses beaux bras, couvrir ses joues et ses mains de baisers, et répéter en versant des larmes de joie : « Mon père, ô mon père ! béni soit mille fois celui qui sauva vos jours ! puisse-t-il être heureux autant qu’il me rend heureuse ! »

Et c’est lui qu’elle associe aux transports de son amour filial ; c’est son bonheur qu’elle demande au ciel ; déjà il sent qu’elle seule peut le lui donner. Il ne l’a vue qu’un instant, mais un instant tel que celui-là compte plus que des années et l’a pour jamais attaché. Il se rappelle aussi avec transport le doux sentiment que ses beaux yeux bleus exprimaient en le regardant. « Oui, fille céleste, s’écriait-il en se promenant dans l’étroite enceinte de la tour où il est renfermé, oui, nos cœurs se sont entendus. J’ai lu dans ton regard enchanteur que tu donnais le tien au sauveur de ton père. Un sentiment si pur ne t’aura pas trompée. Le premier usage de ma liberté sera de t’offrir l’hommage du mien, et, si tu l’acceptes, d’obtenir ta main de ton père. Brandolf ne refusera pas sa fille à celui qu’il aime déjà, et qui ne sera plus son ennemi ni celui de sa patrie ; ta noble et tendre mère consentira à donner le nom de fils à l’homme qui lui a rendu son époux. » L’illustre captif se berçait ainsi des plus douces espérances ; il était bien loin d’imaginer que le but de ses désirs dût le conduire à la mort, et, fort de son innocence, il ne redoutait rien de celui qui si souvent l’a nommé son ami, son frère d’armes et son bras droit. J’ai été sûrement calomnié près de lui, se disait-il ; je connais sa violence, sans doute, elle l’emportait trop loin cette fois ; mais, j’en étais sûr, même avant que Ronchant l’eût confirmé, jamais Charles n’aurait laissé périr son ami. L’ami qui ne saurait pardonner serait-il digne de ce titre ? S’il a des soupçons sur ma loyauté, il se devait à lui-même de s’assurer de moi ; il me devait de me donner tous les moyens de me justifier ; ma captivité n’a rien d’offensant. Il m’entendra, et bientôt libre, toujours son ami, et l’heureux époux d’Élisabeth, de longues années de bonheur effaceront le souvenir d’une injuste détention, sur laquelle même son amour naissant répand son charme, puisque c’est de ce moment qu’il datera son bonheur.

Bien différent de Charles, qui avait reçu la même impression, aucune autre pensée que celle de s’unir pour la vie à celle qu’il adore ne s’est offerte à son esprit, et cette douce perspective embellit pour lui jusqu’aux murs de ce donjon, où elle a aussi été renfermée.

Jacques était non seulement un grand guerrier, mais il s’était aussi essayé plus d’une fois dans l’art charmant des troubadours. Esprit et valeur, combats et poésie, vont si bien ensemble ! Mais tout va mieux encore quand l’amour s’en mêle. Il inspire Jacques ; et, pour égayer sa captivité, il compose lais et ballades en l’honneur de sa belle ; il anticipe en idée sur le moment où il les lui chantera, où elle l’acceptera pour son amant, pour son époux.

Figure 46. Pour égayer sa captivité, il compose lais et ballades en l’honneur de sa belle.

Tandis que Jacques espère, compose et chante, voyons ce que faisait, au camp de Charles, celle qui l’occupe si constamment. Elle pense aussi au beau prisonnier, elle y pense sans cesse ; mais moins expérimentée que lui en fait d’amour, elle ne donne que le nom de reconnaissance à ce qu’elle éprouve : peut-elle en avoir trop pour celui qui a sauvé son père ? Elle s’y livre sans scrupule ; elle en parle continuellement à ses parents avec le feu, l’enthousiasme de la première jeunesse et d’un premier sentiment. Ils lisent dans son cœur et ils ont deviné son amour avant qu’elle s’en doute elle-même. Ils se communiquent l’un à l’autre leur découverte, et tous deux la comprennent trop bien pour la blâmer. Dorothée admirait et vénérait le comte de Romont comme un dieu bienfaisant qui l’avait rendue au bonheur ; elle ne pouvait se pardonner d’avoir voulu, d’avoir demandé sa mort, et croyait ne pouvoir mieux réparer ce tort et s’acquitter envers lui qu’en lui donnant pour compagne sa fille chérie, dont elle avait formé le caractère avec tant de soin. — Qui le rendrait plus heureux que notre Élisabeth ? disait-elle à son mari ; si douce, si bonne, si sensible, et pourtant si courageuse ! Ah ! si le comte pouvait la voir, il l’aimerait bientôt, j’en suis sûre, autant qu’elle l’aime déjà, et…

— Et tu te berces de chimères, chère Dorothée, interrompit Brandolf en secouant la tête. Personne plus que moi n’aime et n’estime le comte de Romont, et mon bonheur serait sans doute de pouvoir le nommer mon fils et de lui donner mon Élisabeth ; mais je ne puis me faire une telle illusion. Tout le sépare de ma fille : son rang élevé, son grade dans l’armée ennemie de ma patrie. Comment as-tu pu penser que le comte de Romont, le beau-frère de la fière Yolande de France, l’ami et le frère d’armes de Charles le Hardi, pourrait jamais épouser Élisabeth de Stein ? Mais lors même que cet amour que tu supposes, et qui n’existe pas encore, aplanirait ces difficultés, ne vois-tu pas qu’il en trouverait d’insurmontables dans la volonté du duc de Bourgogne ? Je ne suis pas sans les plus vives inquiétudes, et sur les suites de l’injuste captivité où on le retient et sur les desseins de Charles. Tout m’est suspect de sa part. Les attentions dont il nous comble, nous ses ennemis, nous des Suisses, des Bernois ; les regards qu’il jette sur Élisabeth… Dorothée, ne quitte pas ta fille. Qu’elle soit sans cesse entourée et protégée par ton amour maternel, par la fermeté dont tu fus douée et qui, déjà deux fois, a imposé à cet audacieux. Nous sommes ses prisonniers, et nous ne pouvons le fuir ; mais nous pouvons, à force de prudence, détourner ses mauvais desseins. Quant à Romont, loin d’exalter le sentiment de ta fille, tâche de le calmer. Qu’elle l’aime, qu’elle l’honore comme mon sauveur et mon ami ; mais dis-lui que, s’il n’est pas notre ennemi par le cœur, il l’est par sa position, et que jamais peut-être elle ne le reverra.

Dorothée se tait et soupire. Cette femme si forte, cette âme si énergique, se trouve sans courage quand il faut affliger son enfant. « Pauvre Élisabeth ! dit-elle enfin, pourquoi l’a-t-elle vu, puisque tout les sépare ? Hélas ! peut-être qu’ainsi que sa mère, et moins heureuse, son premier soupir fera le destin de sa vie ! » Brandolf, ému serra dans ses bras sa fidèle Dorothée, et tous deux se promirent de veiller avec soin sur le précieux gage de leur amour.

Il en était besoin. Sous mille prétextes, et même sans prétexte (un souverain sait si bien s’en passer !), Charles était continuellement sous les tentes somptueuses qu’il avait assignées à la famille de Stein. Elles l’emportaient en magnificence sur toutes celles de ce fameux camp : des draperies et des meubles de soie brodés d’or et de pierreries éblouissaient les yeux. Le lit que Dorothée partageait avec sa fille était entouré de rideaux de brocart cramoisi, brodés d’un double rang de perles fines. Moins élégante, mais presque aussi riche, était la tente voisine, destinée à Brandolf. Tous les soirs, les prisonniers s’endormaient au son d’une musique harmonieuse ; tous les matins, après un déjeuner servi avec magnificence et prodigalité, un page, ou quelquefois le capitaine Ronchant, venait, de la part de monseigneur le duc, s’informer de la santé des dames de Stein, et prendre leurs ordres pour les plaisirs de la journée. Voulaient-elles se promener ? de beaux chevaux richement enharnachés se trouvaient prêts, et le duc les accompagnait dans des excursions autour du camp et de la ville. Élisabeth aimait ces courses, qui lui permettaient de voir au moins les tours du château qui renfermait le comte de Romont, après l’avoir renfermée elle-même. Sa jeune imagination perçait au travers des murs épais, et ses regards ne pouvaient s’en détacher. Charles le voyait, et sa rage contre son prisonnier en redoublait ; mais il la cachait avec soin sous l’apparence de la bienveillance, de l’amitié, et cherchait à s’insinuer peu à peu dans le cœur de la jeune fille, en lui disant du bien de celui qu’elle aimait, en paraissant l’aimer aussi ; du moins alors il obtenait un regard plus favorable, et quelquefois un doux sourire ; mais c’était tout. La jouvencelle ne quittait pas un moment sa mère, et, si le duc s’approchait trop, si ses propos devenaient galants ou tendres, il rencontrait toujours ce regard sévère et foudroyant qui, dès la première fois qu’il vit Dorothée, lui avait fait une impression si terrible, et qui n’avait rien perdu de son pouvoir.

De retour au camp, le duc trouvait, de plus, la surveillance de Brandolf qui, sans affectation, restait avec sa femme et sa fille. Souvent il parlait à Charles en faveur du comte de Romont, l’assurait de sa parfaite innocence ; mais la rougeur d’Élisabeth, son regard qui se baissait ou s’animait, disait ce qui se passait dans son âme, et faisait trouver Jacques bien plus coupable. Lorsque c’était Ronchant qui venait de la part de son maître, Brandolf et surtout Dorothée étaient intarissables en questions sur le prisonnier. La jeune fille ne disait rien, mais son silence était si expressif, que c’était presque toujours à elle que Ronchant adressait ses réponses. — Mon prisonnier ne s’ennuie point, dit-il un jour, quoique dans ce moment il voulût être à ma place ; mais il égaie sa captivité en composant des lais et des ballades qu’il chante en s’accompagnant d’un luth qu’il m’a demandé, et dont il joue mieux qu’il n’est permis à un aussi grand seigneur. Sa voix est belle, et ses chansons sont charmantes ; ses talents feraient la fortune d’un pauvre troubadour. Je lui ai volé une de ses compositions sentimentales ; seriez-vous curieuse de la lire, belle damoiselle ? Jouvencelles aiment toujours les chansons, et celle-ci ne vous déplaira pas. Il la présente ; Élisabeth s’en saisit, et rouge comme la rose naissante, elle lit à voix basse les couplets suivants :

 

Lais du comte Jacques de Romont, prisonnier de Charles,
duc de Bourgogne, au château de Grandson.

 

Je suis captif et ne veux pas m’en plaindre.

Pour l’innocent, fers ne sont pas malheur ;

Charle est trompé… je me fie à son cœur ;

De mon ami, non, je n’ai rien à craindre.

 

Bientôt, bientôt, réparant son offense,

Il me rendra ma douce liberté.

Mais d’autre part je me sens arrêté ;

Plus fier tyran me tient en sa puissance.

 

Amour, de toi je n’ai pu me défendre ;

Tu me gardais le plus sûr de tes traits.

D’Élisabeth quand je vis les attraits,

Au même instant, mon cœur a dû se rendre.

 

Jeune beauté m’enlaça d’une chaîne

Dont je ne puis ni ne veux m’affranchir.

Dans ces liens, il faut vivre et mourir

En adorant ma belle souveraine.

 

Élisabeth, fier d’un si doux servage,

Je te promets et mon cœur et ma foi,

Jusqu’au tombeau je veux suivre ta loi,

Et réunir amour et mariage.

 

Élisabeth lit des yeux ; mais les pleurs qui les remplissent, et son tremblement, n’ont pas échappé à sa mère. — Veux-tu me montrer cette ballade ? lui dit Dorothée ; elle paraît t’affecter beaucoup. Élisabeth la donne, et en même temps cache ses larmes et sa rougeur sur le sein de la meilleure des mères.

— Je vous la laisse, dit Ronchant en sortant, vous serez bien aise de l’apprendre par cœur, et si vous voulez savoir l’air, vous n’aurez qu’à venir sous les fenêtres de la tour du lac. Jacques la chante sans cesse, vous l’entendrez. Il sort. Brandolf, appuyé sur la chaise de sa femme, a lu la touchante romance. Un nuage s’est répandu sur son front ; cependant, il ne peut s’empêcher de s’écrier : « Généreux ami ! Noble et vertueux Jacques ! » Dorothée tourne la tête du côté de son mari, et son regard lui dit ces mots sans qu’elle les prononce : « Avais-je tort ? » Puis, serrant sa fille contre son cœur, elle relève doucement la tête d’Élisabeth, pose un baiser sur son front et lui dit à demi-voix : — Ne pleure pas, chère enfant ; ne rougis pas : n’aie pas honte d’inspirer un sentiment aussi pur, aussi délicat. Peut-être ne pourras-tu devenir la compagne de l’ennemi de ta patrie ; mais tu penseras avec orgueil que le comte de Romont t’en a jugée digne, et tu sauras mériter d’avoir été l’objet de son choix, par le courage avec lequel tu surmonteras ton penchant. Brandolf, viens consoler ta fille, et lui apprendre ce que tu attends d’elle.

Stein s’assied à côté d’Élisabeth, prend sa main qu’il presse avec tendresse, et lui représente avec une douce fermeté combien il est peu probable qu’elle devienne jamais l’épouse du comte ; il l’exhorte à triompher par la raison de l’impression trop vive qu’il a produite. Élisabeth ne répond rien, mais regarde sa mère, et leurs cœurs sont si bien accoutumés à s’entendre, que Dorothée saisit à l’instant tout ce que demande ce regard à la fois tendre et suppliant. Elle prend la parole : — J’ose être le garant d’Élisabeth, dit-elle à Brandolf, jamais son père n’aura de reproches à lui faire ; mais, mon cher Stein, si notre fille était destinée par la Providence à ôter à la Suisse un si puissant ennemi, à devenir le lien qui le rapprocherait d’elle ? Le comte penserait-il à s’unir à Élisabeth, s’il voulait combattre encore contre son père et sa patrie ? Non, je ne puis le croire. Et quant à son illustre naissance, s’il est le fils d’un souverain, s’il descend par sa mère des illustres Lusignan, Élisabeth aussi est fille de l’un des plus vaillants et des plus renommés chefs de son pays ; elle est d’un sang noble et valeureux, et le comte de Romont n’aurait certes pas à rougir de cette alliance.

— Mais il est prisonnier, son sort dépend de Charles, dit Brandolf après un moment de silence ; et jusqu’au moment de sa délivrance… Il est interrompu par Laurent qui introduit un page du duc ; celui-ci lui apprend que monseigneur veut lui parler et l’attend sous la tente de Stein. Il y va, et rentre au bout de quelques moments.

— Élisabeth, dit-il à sa fille, le duc m’a demandé à t’entretenir quelques instants en particulier, et j’y ai consenti ; je vais t’y conduire. — Sans moi ? s’écrie Dorothée, non, jamais ! Ne m’as-tu pas dit toi-même, Brandolf : Ne quitte pas ta fille, ne la quitte pas une minute ?

— Il est vrai, répond Stein : mais on doit céder quelquefois à des circonstances impérieuses, et si la vie de celui qui sauva la mienne dépend d’un mot de ma fille, dois-je m’y refuser ? Sois tranquille, bonne mère ! je veillerai sur elle.

Au premier moment, la jeune Élisabeth avait tremblé de cet appel ; mais elle peut sauver Romont, toute crainte a disparu devant cet espoir. Pleine de courage, elle se lève, embrasse sa mère et donne la main à Brandolf ; ils sortent. Dans moins d’un quart d’heure, qui avait paru un siècle à Dorothée, ils rentrent ensemble ; la douleur et l’effroi sont empreints sur le visage d’Élisabeth, la colère et l’indignation sur celui de Brandolf. — Voilà ta fille, dit-il d’une voix étouffée : elle est digne de toi, et ne te quittera plus. Mon Élisabeth, calme-toi dans les bras de ta mère ; raconte-lui ce qui s’est passé… Ah Dieu ! pourquoi suis-je prisonnier, désarmé… ? Il se promène avec agitation. Élisabeth raconte à Dorothée ce que nous allons dire à nos lecteurs, en y ajoutant ce qu’elle ignorait.

Le duc de Bourgogne, toujours plus enchanté de sa jeune et belle prisonnière, commençait à désespérer de réussir à la séduire. Toujours avec ses parents, dont il connaissait les principes et la fermeté, élevée par une mère dont le regard seul faisait trembler Charles le Hardi, il ne pouvait se dissimuler les obstacles insurmontables que rencontrerait cet odieux projet, et qu’augmentait encore la préférence qu’Élisabeth montrait à chaque instant pour le comte : mais cette préférence même, qui l’indigne et le courrouce, pourrait peut-être le conduire à son but. En la faisant trembler pour la vie de celui qu’elle aime, que ne pourra-t-il pas obtenir ? Il ne redoutait que Dorothée et son terrible ascendant ; s’il peut voir sa fille seule, s’il la fait consentir à être à lui pour sauver Romont, il pourra facilement alors la soustraire au pouvoir de ses parents. Un souverain aussi despotique ne peut imaginer d’impossibilité à ce qu’il désire ; et jamais encore ses vœux n’avaient été rejetés ni contrariés. Mais comment parvenir à séparer un quart d’heure Élisabeth de sa mère ? Il l’obtient de Brandolf, en lui laissant entrevoir que lui-même pense à épouser sa fille, mais que, trop délicat pour ne la devoir qu’à son rang et à sa puissance, il veut savoir d’elle-même, et d’elle seule, sans aucune influence étrangère, si elle lui donnerait sa main sans répugnance. — Cette union, ajoute-t-il, serait le gage assuré d’une paix durable avec les cantons suisses, et de la liberté du comte de Romont, fortement soupçonné d’avoir trahi mes intérêts. Si je deviens l’époux d’Élisabeth, ajoute-t-il, ainsi que lui l’ami des Suisses, je n’aurai plus de motif de le punir.

Brandolf est surpris à l’excès, mais non ébloui ; il sait trop bien quel fond on peut faire sur les promesses de Charles, et l’oppresseur de sa patrie, le meurtrier de ses braves soldats, ne peut lui inspirer aucune confiance. Il frémit à la seule pensée de lui confier le bonheur de sa fille chérie, de nommer son fils l’homme qu’il hait et méprise, à la sincérité duquel il ne peut croire ; il le lui aurait d’abord déclaré à lui-même ; mais l’ami, le bienfaiteur de Stein est au pouvoir du tyran, et il craint de l’irriter. Charles lui a déclaré qu’il s’en prendrait à lui seul du refus de l’entretien qu’il désire. — Si vous ne voulez pas que je parle à votre fille, lui dit-il, je ne puis en accuser que celui qui vécut en mystérieuse intimité avec vous, et vous donna sans doute d’injustes préventions contre mon caractère ; songez bien qu’alors c’est lui qui m’en répondra. Mais qu’Élisabeth vienne, qu’elle me demande la grâce et la liberté du sauveur de son père, je ne refuserai rien à celle de qui j’attends mon bonheur.

Brandolf ne répond rien. Sûr de sa fille, il lui laisse le soin d’ôter tout espoir au duc et de le toucher en faveur du comte. Charles lui répète encore qu’Élisabeth sera libre de refuser sa main, qu’il ne la veut tenir que d’elle-même. Brandolf va la chercher, ainsi qu’on l’a vu, et la conduit sous la tente où Charles l’attendait. Celui-ci la reçut avec joie et politesse, la fait asseoir à ses côtés ; se tournant ensuite vers Brandolf : — J’ai désiré, lui dit-il, d’entretenir un instant votre fille en particulier. Chevalier, vous me l’avez promis : je réclame votre parole ; rappelez-vous la mienne.

— Je n’y ai jamais manqué, seigneur, lui dit Stein ; ma fille restera dix minutes avec vous, c’est assez pour vous écouter et vous répondre. Ce temps écoulé, je la ramènerai à sa mère. Élisabeth, écoutez avec respect ce que le duc vous dira, et laissez-lui lire dans votre cœur. Il sort. À peine le rideau de la tente est-il baissé que Charles, se rapprochant d’Élisabeth, lui déclare que le sort du comté de Romont dépend d’elle seule ; que, ce jour même, il était décidé à le faire mourir ou à lui accorder sa grâce dès qu’elle aurait prononcé. — Je mettrai, lui dit-il en souriant, une seule condition au pardon que je lui accorderai, si vous le voulez ; mais je vous déclare que rien ne m’en fera départir, et cette condition dépend de vous seule.

Élisabeth est trop jeune, trop pure, trop innocente, pour avoir le moindre soupçon de cette horrible condition. Peut-être que les regards ardents de Charles l’auraient éclairée ; mais les siens sont baissés : elle ne les voit pas, et une autre idée plus naturelle, et qui plaît à son cœur, s’est emparée d’elle : quelle autre influence peut-elle avoir sur le sort du comte de Romont, que celle de l’amour ? C’est Ronchant, c’est le favori de Charles, qui lui a donné la romance de Jacques ; sans doute il l’a montrée à son maître. C’est de son aveu qu’elle l’a lue, et la douce condition qu’il exige pour sauver la vie de Romont ne peut être autre chose que de l’engager à lui donner sa main.

Figure 47 Il avait entendu le cri qu’elle a jeté et venait à son secours.

Charles la presse de répondre, de décider du sort de son prisonnier ; un mot d’elle, un refus ou un consentement, va le perdre ou le sauver. — Ah ! dit-elle en rougissant et sans oser lever les yeux, s’il est vrai qu’il dépende de moi de le sauver, je suis prête à tout ; j’accepte, à ce prix, toutes les conditions que vous voudrez me prescrire, et j’ose être sûre que mon père m’approuvera. Rendez, seigneur, la liberté au comte de Romont ; rendez-lui votre amitié, et… et… j’obéirai sans me plaindre. Disposez alors comme vous le voudrez de l’heureuse Élisabeth. Ces derniers mots furent prononcés bien bas ; son aimable confusion ajoute tellement à ses charmes, que Charles n’est plus le maître de ses transports. Il la serre avec ardeur dans ses bras. — Tu m’appartiens donc, fille enchanteresse ! tu consens à être mienne. Élisabeth, effrayée à l’excès, mais non moins courageuse, le repousse avec horreur, s’arrache de ses bras, et, s’élançant à l’entrée de la tente, elle tombe éperdue dans ceux de son père. Il avait entendu le cri qu’elle a jeté, et venait à son secours. — Ô mon père, lui dit-elle, emmenez-moi. Il mourra, celui qui vous a sauvé la vie, et je ne lui survivrai pas ; mais vous ne voulez ni ma vie ni la sienne au prix du déshonneur de votre fille. Charles s’avance et veut parler. — Je ne veux rien entendre de toi, lui dit Stein. Tu peux nous enlever la vie, mais tu ne peux rien de plus. Et il se hâte de ramener sa tremblante fille dans le sein maternel.

Dorothée frémit de colère. — Le monstre ! s’écrie-t-elle, il fut un instant en ma puissance ; j’étais armée d’un poignard, et le lâche tremblait devant une femme. Que n’ai-je eu la force d’en délivrer la terre ! À présent, il est trop tard ; c’est lui qui nous tient en son pouvoir. Sa vengeance peut être affreuse…

Ils frémissent du sort qui les attend. Élisabeth, noyée de larmes, est convaincue que, le jour même, le comte aura cessé de vivre. Le malheureux Stein le croit comme elle. Il brûle de venger sa fille et son ami ; mais il est désarmé, il ne peut que gémir, et tous trois implorent le ciel. Tout à coup un bruit tumultueux se fait entendre ; ils croient distinguer le nom de Romont, répété par plusieurs voix. Brandolf se précipite hors de la tente. Dieu ! c’est son ami, c’est Romont lui-même, s’avançant à grands pas, appuyé sur le duc de Bourgogne. Une foule de ses soldats, transportés de retrouver leur chef, les suivent avec des cris de joie. Stein aurait voulu voler au-devant de lui ; la présence du duc, la surprise, arrêtent ses pas. Il entr’ouvre la tente, crie à sa femme et à sa fille : « Romont nous est rendu ! » Ils sont tous deux près de lui. Le duc, avec l’air et les grâces qu’il savait avoir quand il le voulait, lui présente la main en lui disant : « Chevalier, je vous amène un médiateur entre nous. Voilà votre ami ; je te le remets ainsi que sa famille. J’ai des torts à réparer envers vous tous, et surtout envers la vertueuse Élisabeth. Stein, accordez-moi et obtenez d’elle le pardon d’un moment d’oubli, dont ses charmes sont l’excuse, et dont j’ai moi seul à rougir. Je l’attends aussi… de son époux… Jacques, j’ai lu ta romance ; Stein, j’ai lu dans le cœur de votre, fille. Que ce jour soit un jour de paix et de bonheur, qui efface à jamais toute haine et toute vengeance. Brave Brandolf, accordez à notre ami la main de votre Élisabeth. » Stein restait comme pétrifié ; la garnison du château de Grandson lâchement massacrée était devant ses yeux. Romont avait eu sans doute horreur de cette action, mais il était un des chefs de ceux qui l’avaient commise ; il était encore au service de celui qui l’avait ordonnée… Charles comprit ce qui se passait dans son âme. — Chevalier, dit-il, je ne parle pas des maux que la guerre entraîne ! Il lui faut des victimes, et peut-être qu’à mon tour j’en accroîtrai le nombre. L’union que je vous propose sera sans doute un des moyens d’arrêter ses ravages, et c’est de nos griefs particuliers que je vous demande l’oubli.

— Et moi la main de votre fille, dit le comte en serrant celle de son ami. Je l’adore depuis le premier instant où je l’ai vue. Sans elle, la liberté n’aurait aucun prix pour moi. Cher Brandolf, je n’ai pas attendu ce moment pour vous chérir ; l’amitié a précédé l’amour. Qu’Élisabeth en soit le gage, qu’elle soit le lien d’une paix durable entre la Bourgogne et la Suisse ; et puissé-je en être le médiateur !… Vous n’exigerez pas, seigneur, dit-il en s’adressant au duc, si j’obtiens mon Élisabeth, que je combatte son père et sa patrie ; dans toute autre guerre, disposez de mon bras et de mes vassaux. Si je suis assez malheureux pour voir durer celle-ci, je resterai neutre dans mon château de Romont. Dès ce moment, je résigne mon commandement, et je ne puis vous servir que comme médiateur d’une paix que je ne cesserai de solliciter. Charles y paraît disposé et consent à tout. Stein ne trouve plus d’obstacle à l’union que son cœur désirait aussi ; puisque Romont n’est plus l’ennemi de sa patrie, il devient l’être le plus cher à son cœur. Il l’embrasse avec tendresse en le nommant son fils ; il pardonne même à Charles en faveur de son repentir qui lui paraît sincère, et de sa conduite avec le comte. Il les fait entrer sous la tente, où la mère et la fille les attendaient avec une émotion difficile à dépeindre. Le simple rideau qui les séparait leur a permis d’entendre à peu près tout leur entretien. Elles sont préparées à recevoir le comte comme un époux, et le duc comme un protecteur repentant ; mais Élisabeth n’en est pas moins interdite en les voyant entrer. Le comte de Romont s’élance à ses pieds, à ceux de Dorothée, et couvre de baisers leurs mains réunies. Il ne forme aucun doute sur leur aveu. Ronchant, chargé par son maître d’entretenir son amour, n’avait pas vu de meilleur moyen que de lui assurer qu’il était partagé, et de lui raconter et le tendre intérêt que la dame de Stein prenait à sa captivité, et le trouble et les soupirs de la jeune fille quand on parlait de lui. Son bonheur fut confirmé au premier regard jeté sur elle. Charles s’approche aussi, et plie un genou en signe de repentance. Brandolf pose ses mains paternelles sur les têtes de Jacques et d’Élisabeth. — Dorothée, dit-il, voilà le gendre que ton cœur désirait ; Élisabeth, voilà l’époux que le tien a choisi. Il n’est plus l’ennemi des Suisses. Mère, bénis tes enfants. Et les mains de l’heureuse mère se joignent à celles de son mari ; ses lèvres prononcent aussi des mots de bénédiction et de joie. Élisabeth a prononcé doucement le oui que Romont demandait. Il est transporté de bonheur, et le perfide duc a l’air d’en jouir. Il presse le moment d’une union qui ne peut, dit-il, être retardée. Le corps d’armée que commandait le comte, et qui n’a cessé de solliciter son élargissement, pourrait s’indigner en apprenant qu’il veut quitter sa troupe ; il faut au moins que son excuse soit complète, il faut qu’un lien indissoluble l’unisse à la fille de Stein avant que sa démission soit connue. Stein se rend à ce motif, d’autant plus que lui-même était impatient de mettre le plus tôt possible sa fille sous la protection d’un époux, et de lui faire quitter le camp de Charles. Il fut donc décidé que, dans la nuit même, la bénédiction nuptiale leur serait donnée par l’aumônier du duc, sous la tente préparée pour le culte, et qui sert de chapelle. En sortant de l’autel, ils prendront la route du château de Romont, où ils seront en sûreté. Le duc les quitte pour donner ses ordres en conséquence.

Le comte, resté seul avec sa nouvelle famille, demande l’explication des torts dont Charles s’avoue coupable envers Élisabeth ; Brandolf la lui donne en ménageant la douce pudeur de sa fille, et l’amoureux Romont ne comprend que trop bien que tant de charmes puissent égarer un homme aussi violent que Charles. Il ne peut assez exalter la promptitude et la générosité avec laquelle il a réparé ses torts. — Dès que vous l’eûtes quitté, dit-il à Brandolf, il se hâta de m’écrire ce billet que Ronchant m’apporta en me redonnant mon épée, et m’invitant à me rendre auprès du duc, qui me reçut à bras ouverts. Brandolf prit le billet et lut à haute voix :

 

« MON CHER ET FÉAL AMIS, ET FRÈRE D’ARMES,

» J’ai des torts envers vous ; j’en ai même que vous ignorez et qui ne vous regardent pas seul ; mais je veux, je puis tout réparer. Romont, vous êtes libre, et je vous prie de pardonner à votre ami votre injuste détention. J’ai cru trop légèrement que vous pensiez à me trahir ; je sais maintenant que vous en êtes incapable, et je vous rends toute ma confiance. De plus, et comme acte d’une juste réparation envers vous et la famille de Stein que j’ai aussi offensée, je vous les rends tous les trois ; vous en disposerez à votre gré. Si je ne me suis pas trompé sur vos sentiments et sur ceux de la charmante Élisabeth, j’assure par là votre bonheur à tous deux. Puissiez-vous en jouir longtemps ! c’est le vœu sincère de votre ami et frère d’armes,

» CHARLES, duc de Bourgogne. »

 

— Des torts ainsi réparés doivent être oubliés, dit Brandolf en finissant. Ne fronce pas le sourcil, chère Dorothée, et conviens que Charles peut être généreux.

— Il peut en avoir l’apparence, répondit-elle ; mais la réalité… non, je ne puis le croire. Encore quelques heures, et, s’il plaît au ciel, nous n’aurons plus rien à craindre ni à espérer de lui.

La soirée se passa rapidement ; les moments de bonheur parfait sont courts et rares. Jacques en jouissait avec transport ; il en consacra une partie à faire à son Élisabeth une donation en forme de ses biens, situés dans le pays de Vaud. — C’est à Romont, dit-il, que je mènerai demain ma belle prisonnière ; ce sera pour moi le paradis, et je n’en sortirai que pour aller à Berne traiter la paix.

Dorothée s’occupait à tresser les longs cheveux blonds de sa fille, et à les arranger en couronne nuptiale. — Charles aurait au moins dû te rendre ton diamant et ta perle pour cette circonstance, dit Brandolf à Dorothée. — Ah ! dit-elle, en posant la main sur l’épaule de son futur gendre, il nous a rendu bien davantage. Qu’il les garde, et nous laisse ce trésor.

Quand le comte eut fini l’acte de donation, il le présenta à sa belle future. À peine y jette-t-elle les yeux. — J’aime bien mieux celle-ci, dit-elle en souriant, et, tirant de son corset la romance de Jacques, elle le pria de lui en apprendre l’air ; on peut croire qu’elle savait déjà les paroles…

Enfin l’heure fortunée a sonné. Un page vient avertir que tout est prêt pour la cérémonie ; il les précède avec des flambeaux. Dorothée s’appuie sur son gendre, la tremblante Élisabeth a pris le bras de son père ; le bon Laurent les suit. Heureux et fier du mariage de sa jeune maîtresse, il a obtenu d’en être le témoin, et s’impatiente de la saluer du beau nom de comtesse de Romont. Ils cheminent vers la chapelle à l’autre extrémité du camp ; de loin ils la voient illuminée, et le prêtre dans ses habits de cérémonie. Le duc de Bourgogne aussi, très paré, vient au-devant d’eux ; il prend la main de la jeune épouse. Ce seul toucher la fait frissonner ; il lui semble qu’il l’a serrée. Elle la retire avec effroi : l’heureux époux s’en saisit, la presse avec passion sur ses lèvres. Ils arrivent à l’autel ; le prêtre prononce les paroles sacrées, échange les anneaux : ils sont unis. Le comte est au comble de la joie, et Stein la partage, mais un poids accablant pèse sur le cœur de Dorothée. Un hyménée auquel Charles préside, et fait sous ses auspices, l’effraie. Elle a jeté sur lui son regard scrutateur, et l’a vu pâlir et baisser les yeux. Cependant il se remet, embrasse les époux, et charge Ronchant de les accompagner jusqu’aux tentes d’où ils doivent partir au point du jour pour Romont ; des flambeaux les précèdent. C’est à présent sur son heureux époux qu’Élisabeth s’appuie ; sa mère les suit avec Brandolf, et s’efforce de calmer ses tristes pressentiments. Hélas ! ils ne furent que trop fondés. À peine sont-ils au milieu du camp, que des soldats en armes sortent de leurs tentes et les entourent avec des cris tumultueux, qui, cette fois, n’étaient pas des cris de joie, comme le crut d’abord le comte. Il entend de tous côtés d’affreuses imprécations : « Périssent les traîtres Bernois, qui nous enlèvent notre chef ! périsse celle qu’il nous préfère, et qui l’engage à nous abandonner ! » Les cris et le désordre augmentent ; les flambeaux sont éteints ; la mort environne Élisabeth et ses parents... Le comte est au-devant d’eux, et, l’épée haute, cherche à les garantir aux dépens de sa vie. Stein, Laurent, font aussi tous leurs efforts. Romont veut chercher à calmer ces furieux ; il leur parle, on ne l’écoute pas. Ils demandent que la famille Stein leur soit livrée, que leur général jure de ne pas les quitter. Dans le tumulte, Ronchant s’approche d’Élisabeth : — Comtesse de Romont, lui dit-il, votre vie est dans le plus grand danger. Suivez-moi ; j’ai l’ordre de mon maître de vous mettre en lieu de sûreté, jusqu’à ce que tout soit apaisé. — Laissez-moi, traître ! lui répond Élisabeth. Voilà mon seul refuge, ma seule sûreté. Elle le repousse et entoure de ses bras le comte de Romont. Hélas ! c’était au moment où un indigne assassin, gagné par Ronchant avec l’or du duc, profitait de la nuit et du désordre pour tuer le malheureux comte. Un coup d’une lame meurtrière traverse le corps d’Élisabeth, et fait en même temps une blessure profonde à Jacques. Elle tombe en s’écriant : « Je meurs, cher Romont, et si je t’ai garanti, je bénis ma mort. » Le comte jette un cri déchirant : « Ô Dieu ! Élisabeth !… » et tombe à côté d’elle. L’assassin a fui. Les soldats, excités à la révolte par Ronchant, étaient loin d’en vouloir à la vie de leur chef bien-aimé ; il leur avait persuadé qu’en l’effrayant sur celle de son épouse, ils obtiendraient tout de lui. Son cri de rage et de désespoir les apaise ; les flambeaux sont allumés : Dieu ! quel spectacle de douleur ! les deux malheureux époux, les bras enlacés, sont couchés sur la terre inondée de leur sang. Brandolf, Dorothée… ah ! qui oserait essayer de peindre leur douleur !... Ronchant lui-même en est saisi : il n’avait ordonné que la mort de Romont ; comment apprendre à son maître celle d’Élisabeth ?

Figure 48 Un assassin profitait de la nuit pour tuer le comte. Une lame traverse le corps d’Élisabeth.

Cependant les soldats ont croisé leurs lances, et forment une espèce de brancard où le malheureux couple est déposé. Leurs parents désespérés ont à peine la force de les suivre. On arrive aux tentes ; les chirurgiens sont appelés ; ils déclarent Élisabeth sans espoir. On retire le fer de sa plaie : la douleur lui fait jeter un faible cri. Elle ouvre un instant les yeux, regarde autour d’elle et ne voit que sa mère auprès de son lit, dans l’état le plus affreux. — Romont vit-il encore ? murmure-t-elle faiblement. Il était dans l’autre tente, aussi entre les mains des chirurgiens. Brandolf, qui avait aidé à le porter, rentre en cet instant, et dit à haute voix : — Sa blessure n’est pas mortelle, les chirurgiens répondent de sa vie. Un rayon de bonheur ranime un instant le visage décoloré et le regard éteint d’Élisabeth. — Que le ciel soit béni ! dit-elle avec effort ; je meurs contente ! Ô mes parents, si vous m’avez aimée, vivez pour lui, pour le soigner, le consoler, et lui parler d’Élisabeth. Vous ne perdez qu’une fille et vous gagnez un fils, et quel fils ! Ô mon cher Jacques, j’eusse été trop heureuse pour ce monde ! Sa voix faiblit peu à peu, ses yeux se ferment ; elle tend une main défaillante à son père, à sa mère… Son dernier soupir s’exhale… La jeune Élisabeth a cessé de vivre.

Que nous reste-t-il à dire qui puisse intéresser ? Cette belle fleur, fauchée dans son printemps, laissa des parents au désespoir et un époux qui espérait bien ne pas lui survivre, et que la douleur seule aurait dû conduire au tombeau : elle fut extrême, mais il n’eut pas le bonheur d’en mourir. Soigné par la mère d’Élisabeth comme le fils le plus chéri, il se rétablit lentement, mais ne revint à la vie qu’avec l’espoir de la perdre dans les combats. Il ignora longtemps la part que Charles avait prise à cet affreux événement, et ne le sut que lorsqu’il n’était plus temps de le punir. Le ciel s’en était chargé ; nos cœurs ont besoin de se le rappeler.

La première punition de ce tyran odieux fut la mort d’Élisabeth. Il l’avait aimée ou plutôt désirée avec passion, car il était incapable d’aimer. Mais la contradiction et les difficultés l’avaient enflammé à l’excès, et quand Ronchant vint lui apprendre la fin déplorable de cette jeune et belle victime, dont il pouvait se regarder comme le meurtrier, il eut un tel accès de fureur et de frénésie, qu’il fut sur le point d’immoler son complice. Il se retint, mais bientôt il le fit arrêter, et il ne fut pas difficile de lui trouver des crimes. Il fut seul chargé de ceux qui lui avaient été ordonnés par son maître. On prouva qu’il avait excité les soldats à la révolte, et il paya de sa vie sa coupable obéissance. Mais le duc, bien plus coupable encore, ne tarda pas à recevoir sa juste punition. Peu de temps après la mort d’Élisabeth, il eut l’avis que les cantons suisses réunis, et aidés de leurs alliés, s’avançaient à grandes journées pour venger leurs frères de Grandson. Il rassembla à la hâte son armée pour aller au-devant d’eux, croyant encore remporter la victoire ; mais elle abandonna ses drapeaux ; et le temps du bonheur était passé pour lui. Privé du brave Romont, en proie à ses remords et à son chagrin, il perdit encore et sa gloire et sa belle armée.

Nous renvoyons à l’histoire pour les détails de la mémorable victoire que les Suisses remportèrent à Vaumarcus près de Neuchâtel. Ils poursuivirent les Bourguignons jusqu’à Montagny ; leur déroute fut complète, l’armée de Charles presque détruite, son beau camp pillé, Yverdon et Grandson repris. Le duc lui-même n’échappa cette fois à la mort que par une honteuse fuite, pour se faire battre encore à Morat la même année, et périr l’année suivante près de Nancy, en fuyant de nouveau devant les Suisses. Il tomba sous le fer des assassins, et la pauvre Élisabeth fut vengée. Ainsi finit ce prince ambitieux et déloyal. Haï de ses sujets, qu’il sacrifia à sa soif insatiable de conquêtes, méprisé de ses ennemis, qu’il traitait avec perfidie et cruauté, il ne fut regretté de personne. Ses contemporains l’avaient jugé, et la postérité a confirmé leur arrêt.

Brandolf, délivré de sa prison par son gendre, le comte de Romont, le laissa, très malade encore, aux soins de Dorothée, et alla joindre les Suisses occupés à reprendre le château de Grandson. Leur joie fut grande en le revoyant. Ils le croyaient encore prisonnier de Charles, et ils avaient réservé trente hommes de la garnison du château pour sa rançon ; tout le reste avait été tué par représailles. – Brandolf reprit le commandement de cette ville, et se signala dans la journée de Morat. Le meurtre de sa fille animait encore son courage ; mais il trouva la mort en la vengeant, et fut content de la rejoindre.

La triste Dorothée, ayant perdu sa fille et son époux, ne tenait plus au monde que par les soins qu’elle donnait au comte. Dès qu’il n’en eut plus besoin, elle offrit à Dieu ses grandes douleurs avec la fermeté qui la caractérisait ; elle entra dans un monastère, et y termina sa vie en odeur de sainteté.

Le comte de Romont eut longtemps la mort dans le cœur. Mais il était homme ; il se consola, et suivit sa carrière guerrière et politique. Les Suisses, le traitant en ennemi, s’emparèrent de ses propriétés dans le pays de Vaud. Il abandonna pour jamais cette terre qui lui avait été si fatale, et mourut à Ham en Picardie, l’an 1487.


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— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Baronne de Montolieu, Les Châteaux Suisses anciennes anecdotes et chroniques, Genève, Atar, nouvelle édition, s.d. [1906]. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. L’illustration de première page : Château de Chillon, imprimé photochrome (photolithographie couleur), anonyme, ca 1890-1905 (Library of Congress, Prints and Photographs Division, Photochrom Prints Collection).

Les gravures dans le texte, tirées de l’édition de référence, sont de H. Van Muyden. Les photos de châteaux ont été prises par Ancha, Francis Chaurel et Laura Barr-Wells en juillet 2015, à l’exception de photos tirées de Wikimédia :

Porte d’Ardon et remparts de Laon, Aisne, France, Rémih, 27.10.2006 ; Orbe, Sandro Senn, 21.09.2009 (photographie sous licence CC Attribution-Share Alike 3.0 Unported) ; Château de Montagny, gravure, ca 1700, tirée du site de la Commune de Montagny ; Montricher, Marc Mongenet, 18.08.2006 (photographie sous licence CC Attribution 3.0 Unported) ; Castle Les Clées, canton of Vaud, Switzerland, Dietrich Michael Weidmann, 15.10.2010 (photographie sous licence Creative Commons Paternité – Partage des conditions initiales à l’identique 3.0 Unported, 2.5 Générique, 2.0 Générique et 1.0 Générique.) ; Chateau des Clées, Urlaub, 1777 ; Rivière de l'Orbe, Scotlandyard, s.d. (photographie sous licence CC Attribution 3.0 Unported) ; Village de Lucens (Suisse) avec château sur la colline, Roland Zumbühl, 21.04.2006 (photographie sous licence CC Attribution-Share Alike 3.0 Unported) ; Schloss in Les Clées, Roland Zumbühl, 10.04.2007 (photographie sous licence CC paternité – partage à l’identique 3.0 (non transposée)) ; Château de Romont (FR), Arnaud Gaillard, 13.03.2005 (photographie sous licence CC Attribution-Share Alike 2.0 Generic).

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[1] Gerberge, mère de Lothaire, était sœur de l’empereur Othon.

[2] Charles III, dit le Simple, grand-père de Lothaire, avait épousé Ogine, fille ou sœur d’Adelstan, roi d’Angleterre, qui fut mère de Louis IV.

[3] Charles III, dit le Simple, avait épousé Ogine, fille d’Adelstan, roi d’Angleterre.

[4] La Venoge est une petite rivière, dont la source est au-dessus du village de l’Isle, situé au pied des monts Jura ; après un cour de quelques lieues dans des contrées pittoresques, elle va se jeter dans le lac Léman, près de Saint-Sulpice.

[5] Beau village, ainsi nommé pour le distinguer de Vufflens-le-Château. On y voit cependant aussi les restes d’un antique manoir féodal.

[6] On en voyait encore les ruines au commencement de ce siècle ; l’abbaye de Saint-Germain est actuellement une belle ferme.

[7] L’Orbe, petite rivière du canton de Vaud, offre, dans son cours de sept à huit lieues, les effets les plus pittoresques. Sa source, peu au delà du village de Vallorbes, au pied du mont Jura, est un des sites les plus remarquables de ce pays, et rappelle, dit-on, en petit, la fontaine de Vaucluse ; l’Orbe va se jeter dans le lac d’Yverdon. Les grottes vis-à-vis de celles d’Agis se nomment les grottes de Moncherens, et sont près de la ville d’Orbe.

[8] Voyez, sur cette confrérie, Spon, Histoire de Genève, Ruchat, Histoire de la Réformation, etc.

[9] Ils possédaient aussi le château de Gaillard, très bien fortifié, à une lieue de Genève, et plusieurs autres en Savoie et au pays de Vaud ; Montricher et Château-Gaillard étaient leurs places fortes. (Note du Traducteur.)

[10] Qu’on nous permette de rappeler ici le morceau tiré de la Chronique de Neuchâtel, par un auteur contemporain que les historiens Jean de Muller et Mallet ont cité dans leur excellente Histoire de la Suisse. Mais ceux qui n’ont pas sous la main cet ouvrage assez volumineux seront bien aises de retrouver ici ce morceau précieux par la naïveté, qui donne une idée de l’excessive prodigalité de Charles le Hardi.

« À grandes chevauchées arrivait le duc Charles, avec moult gendarmes à pied et à cheval, espendant la terreur au loin par son ost (armée) innombrable ; là étaient cinquante mille, voire plus, hommes de guerre de toutes langues et de toutes contrées, force armes et engins de nouvelle facture, pavillons et accoutrements tout reluisants d’or, et grande bande de valets, de marchands. Semblable multitude bruyait de loin et causait épouvantement. Le grand duc Charles voulait, par vanitude et superberie, faire montre de la puissance et richesse si immense, que pareilles ne furent oncques vues par deçà. Lors de leur belle et précieuse victoire par la grâce du Très-Haut, les Suisses trouvèrent en ce camp cent vingt pièces d’artillerie, quatre cents tentes de soie, dont grande partie brodées en or et en perles ; six cents bannières ou drapeaux ; quatre quintaux de belle vaisselle d’argent artistement ouvragée ; beaucoup d’argent monnoyé ; force reliques, joyaux et pierreries, entr’autres ce beau et grand diamant, nommé depuis le Grand Pitt, le premier de la couronne de France ; il fut trouvé en la tente du duc, par un paysan qui le vendit à un prêtre pour un florin ; celui-cy le céda pour trois francs à des seigneurs de Berne, qui le revendirent ne sais pour combien à des Génois, d’où il est parvenu ne sais comment à la couronne de France, aucuns disent à celle d’Espagne. (Ce diamant était très gros, de forme pyramidale ; il y pendait une belle perle ; on l’a depuis taillé et brillanté.) »