Isabelle de Montolieu

LES CHÂTEAUX SUISSES
(tome 1)

Anciennes anecdotes et chroniques
Gravures : H. Van Muyden

1816

édité par la bibliothèque numérique romande

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Table des matières

 

Avant-Propos. 4

Les Grottes du Lindenthal ou le château de Thorberg. 7

Les châteaux  de Hallwyl et de Mulinen. 53

Les quatre Tourelles du Château de Vufflens. 95

Le Château de Blonay. 131

Les fêtes du château de Blonay ou Gizèle et Isaure. 177

Ce livre numérique. 231

 

 

Figure 1. Isabelle de Montolieu en 1785.

Avant-Propos

« Encore Mme de Montolieu ! Encore ses Châteaux suisses » ! disait Eugène Rambert présentant au public une édition nouvelle de ce livre. En répétant avec lui ces exclamations étonnées, nous en trouverons – comme lui – la justification. La baronne de Montolieu écrivait au commencement du XIXème siècle, et elle a vu le moyen âge tel qu’on le voyait alors, revêtu des couleurs les plus fausses et entouré d’une larmoyante phraséologie. Sa bonne foi, sa candeur même, ont été complètes ; c’est pour cela que plusieurs générations de lecteurs ont aimé les Châteaux suisses, que d’autres les aimeront. Son goût était faux, mais c’était celui de son temps ; elle a cru à ses barons sanguinaires, à ses châtelaines persécutées, et nous finissons par y croire avec elle. « La sincérité est une force singulière : qu’une petite fille vous raconte une histoire quelconque avec un grand accent de conviction, à moins d’être un monstre, vous l’écouterez jusqu’au bout. La bonne foi de Mme de Montolieu produit cet effet-là[1]. »

Puis, en somme, ce moyen âge de pure convention, beaucoup se le représentent encore ainsi. Tant de gens l’ignorent, que les Châteaux suisses auront, à leur édition dernière, leurs fidèles et leurs croyants. La réalité toute simple suffirait aux érudits, non pas aux âmes plus simples. Que serait pour elles un récit dépourvu de sentimentalité, sans nulle pointe de merveilleux ? On leur parle ici de donjons, de cachots, de murailles ; elles savent bien que tant de pierres ne peuvent avoir caché de vulgaires incidents : le château exige la légende. Mais ce n’est pas tout ; à d’autres mérites, contestables à la vérité, les Châteaux Suisses joignent celui, très réel, d’avoir été, dans notre littérature romande, le premier ouvrage inspiré par l’amour du sol natal, sa beauté et son histoire. Peu de livres ont une plus noble origine. 

Isabelle, baronne de Montolieu, était fille du doyen Polier de Bottens, pasteur à Lausanne. Elle naquit en cette ville en 1751, et fut mariée de très bonne heure à Benjamin de Crousaz. Veuve à vingt-quatre ans, elle épousa le baron de Montolieu, réfugié languedocien, qui mourut à son tour au bout de cinq années. Pendant son premier veuvage, elle avait écrit un roman, Caroline de Lichtfield, dont le succès fut considérable. Mme de Montolieu se consacra presque complètement à la littérature, lorsqu’elle eut perdu son second mari. Elle fit paraître successivement : Le Tableau de famille ou le Journal de Charles Engelmann (1801), Nouveau Tableau de famille (1802), Le Village de Lobstein ou le Nouvel enfant trouvé, Théodora-Marie Menzikoff et Fédor Dolgorouki, Corisandre de Beauvilliers (1806), La Princesse de Wolfenbuttel (1807), Emmerich (1810), Le Nécromancien (1811), Agathoclés ou Lettres écrites de Rome et de la Grèce au commencement du IXème siècle, Le Comte de Walstein (1812), Le Chalet des Hautes-Alpes (1813), La Ferme aux abeilles (1813), Les Châteaux suisses (1816), La Rose de Jéricho (1819), Un an et un jour (1820), un complément aux Châteaux suisses (1823), La Tante et la Nièce (1825), Le Siège de Vienne (1826), Constantin ou le Muet supposé (1827), et bien d’autres volumes, – 105 en tout, – parmi lesquels il faut distinguer la traduction si populaire du Robinson suisse de Wyss (1813). Plusieurs de ces ouvrages eurent de nombreuses éditions. Quelques-uns d’entre eux étaient imités de l’allemand ou de l’anglais ; l’excellente baronne avait un grand talent d’adaptation.

Mme de Montolieu mourut octogénaire en 1832 ; elle fut ensevelie avec un fils tendrement aimé. Sept années de souffrance avaient paralysé son imagination si féconde.

Les Châteaux suisses sont dédiés à Mme de Genlis, qu’elle avait connue durant l’Émigration et à laquelle elle avait offert une cordiale hospitalité. Elle eut moins de relations avec Mme de Charrière, qui la méconnut et l’a peu ménagée dans ses lettres. Mme de Montolieu était excellente au fond ; elle cachait une grande indulgence et une grande bonté sous des dehors un peu déplaisants, singulier mélange de rusticité, de préciosité et de saine culture. Du reste, les sévérités de l’auteur de Caliste furent peu partagées ; Gibbon tomba un jour aux pieds de Mme de Montolieu.

Elle fut bien jolie, Mme de Montolieu ; une miniature d’un artiste inconnu la représente, non point ridiculement fagotée, ainsi que Mme de Charrière prétend l’avoir rencontrée, mais profil spirituel et piquant, légèrement sensuel, et d’une délicieuse originalité sous son vaste bonnet. Cette grande dame a été évidemment autre chose et mieux qu’un simple bas-bleu.

Les Grottes du Lindenthal ou le château de Thorberg

Figure 2. Château de Thorberg (gravure).

À une lieue de Berne, du côté de l’orient, s’élève la montagne du Bantiger ; sa base est considérable, et sa hauteur environ d’une demi-lieue. Le noyau de la montagne est de pierre de grès, qu’on voit de côté et d’autre percer la terre végétale. Sa douce pente est cultivée jusqu’aux rochers qui la dominent ; entre des bois et des groupes d’arbrisseaux, on trouve des champs, des prés, et, de distance en distance, des chaumières dans quelques places abritées ; à l’ouest et au nord s’élèvent plusieurs monticules boisés, entre lesquels de petites vallées bien retirées, bien vertes, bien romantiques, inspirent au voyageur le désir de s’y reposer ; la route de Berne à Berthoud les traverse. À deux lieues de Berne, on arrive au village pittoresque de Krauchthal. Entre ce village et son église, domine, sur un roc sablonneux, l’antique château de Thorberg, résidence des baillis bernois depuis la Réformation ; c’était auparavant un couvent de Chartreux, et, dans des temps plus anciens, un château fort, berceau de la noble race des seigneurs de Thorberg, dont le nom et les hauts faits se retrouvent souvent dans l’histoire de la Suisse.

Figure 3 Château de Thorberg état actuel.

Près du village de Krauchthal, et derrière toute la hauteur du Bantiger, se prolonge une vallée étroite, tranquille, abritée par la montagne ; elle est délicieuse par la douceur de la température, par des points de vue remarquables, par le site singulier dont nous allons faire la description et l’histoire, et par son joli nom de Lindenthal. Au bout de cette vallée, à peu de distance du château de Thorberg, est le petit village de Coppingen, où la propreté des maisons annonce l’aisance des habitants. Là, le voyageur trouvera du lait offert avec l’ancienne hospitalité suisse ; après s’être restauré avec ce breuvage excellent, surtout dans les montagnes, il suivra quelque temps encore la route entre Thorberg et Krauchthal, en côtoyant une paroi de rochers, jusqu’à ce qu’il aperçoive, dans le haut de ces rocs, briller des fenêtres entre les buissons, sans que rien autre lui indique qu’il puisse y avoir des maisons à une telle hauteur ; il trouvera alors, entre les broussailles qui garnissent le bas de la montagne, un sentier tortueux qui le conduira à ces singulières demeures. Leur élévation, depuis la route, est de quatre cents pieds et mille pas au moins à cause des détours. Il y a toute apparence que c’était autrefois, comme le reste de la paroi, un rocher taillé à pic, et que les éboulements d’un sable qui s’est recouvert par la suite de terre végétale, l’ont rendu tel qu’il est à présent, couvert d’arbrisseaux et même de quelques grands arbres qui attestent l’ancienneté du sol.

Deux vastes grottes naturelles, que l’on nomme dans le pays des balmes, se trouvent aux trois quarts de la hauteur ; l’une, la plus grande, domine toute la vallée ; l’autre, cent cinquante pas plus loin, est plus rapprochée de Thorberg. De toutes les deux, on a la vue la plus belle, la plus étendue ; et cet antique manoir, en face, produit l’effet le plus pittoresque. Autrefois, avant que ces grottes fussent habitées, elles étaient environnées d’arbres, dont on voit encore les traces, et le château de Thorberg devait être absolument caché par des sapins fort élevés ; mais actuellement que le paysage est à découvert, ce tableau est un des plus curieux et des plus intéressants qu’on voie dans ces contrées. Les deux balmes sont maintenant habitées par un cordonnier et un manœuvre, qui ont tous les deux une nombreuse famille. La nature leur a fourni un toit et les parois latérales ; ils n’ont eu autre chose à faire, pour trouver une demeure commode et spacieuse, que de construire au-devant un mur percé de fenêtres et d’une porte, et de faire en dedans quelques séparations. Une rigole, placée au-dessus de la voûte, reçoit les eaux et les conduit dans un bassin, qui forme une fontaine au-devant de l’habitation.

J’ai décrit les habitations des rochers ; je veux à présent intéresser mes lecteurs en leur racontant l’antique histoire des premiers habitants des grottes du Lindenthal et des derniers barons de Thorberg.

Figure 4. À la tête d’une armée formidable.

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Dans l’année 1375, le sire Enguerrand de Couci, à la tête d’une armée formidable d’Anglais et de Bretons, pénétra dans l’Helvétie et ravagea successivement les cantons de Bâle, de Soleure, de Lucerne et de Berne ; ils pillèrent, dévastèrent l’Argovie, pendant qu’une partie de cette troupe s’emparait du couvent de Fraubrunnen, et forçait les religieuses de ce monastère à chercher leur salut dans la fuite.

De ce nombre furent Agnès et Blanche de Waldenbourg, deux sœurs intimement liées, et orphelines. Leur mère était morte en couches de Blanche et leur père avait été tué dans une croisade en Terre-Sainte. Agnès, seule chargée de sa jeune sœur, qui était sa cadette de dix ans, s’y attacha et la soigna comme la plus tendre mère. Cette enfant, très délicate, fut si malade dans son bas âge, que sa sœur craignit plus d’une fois de la perdre.

Suivant l’usage de ces temps, elle fit le vœu, dans une de ces maladies, de se consacrer à Dieu si elle la conservait. Le jour même, la petite fille eut une crise assez forte, mais ce fut la dernière, et sa santé se rétablit entièrement. Agnès ne manqua pas d’attribuer cette guérison à son vœu et se crut obligée de le tenir. Dès que Blanche fut guérie, Agnès entra dans un monastère, et y prit le voile : elle avait amené sa petite sœur avec elle pour l’élever, jusqu’à ce qu’elle fût en âge d’être mariée. Blanche était belle et ne s’en doutait pas. Jamais elle ne s’occupait d’elle-même ; tous les sentiments de son cœur innocent et sensible, toutes les pensées de son âme pure, étaient concentrés sur sa sœur ; et dès qu’elle put annoncer une volonté, ce fut pour déclarer qu’elle voulait aussi se faire religieuse, et ne jamais quitter cette sœur chérie, qu’elle respectait comme une mère et qu’elle aimait comme une amie. En vain Agnès voulut s’opposer à ce projet, lui représenter que le ciel, en lui donnant une figure enchanteresse, semblait l’avoir destinée à faire l’ornement du monde et le bonheur d’un époux. « Non, non, lui disait Blanche en l’embrassant ; non, ma chère Agnès, je veux vivre et mourir près de toi, quoique je sois la plus jeune ; j’ai si souvent prié Dieu de me faire mourir avant toi, qu’il me l’accordera. Tu m’as dit que j’étais belle, je ne le croyais pas : mais, puisque tu l’assures, il faut que cela soit vrai, car Agnès n’a jamais menti. Eh bien ! tant mieux : je réjouirai tes yeux et j’ornerai ta cellule, comme ces tableaux religieux où les saintes sont si belles à voir. Tu dis que je dois faire le bonheur d’un mari ; ah ! si je puis dispenser le bonheur, c’est toi, ma sœur, que je veux rendre heureuse. Est-il né sous le même toit que moi, ce mari que tu veux que je te préfère ? A-t-il soigné mon enfance, guéri mes maux et protégé ma jeunesse ? A-t-il remplacé pour moi une mère qui perdit la vie en me donnant le jour, un père qui mourut glorieusement dans les combats ? A-t-il renoncé à tout pour sauver mon existence ? Pourrait-il être pour moi ce qu’a toujours été Agnès, douce, tendre, sensible, supportant sans humeur les torts et les défauts de mon âge ? Un homme peut-il jamais être pour moi comme une bonne sœur ? Non, Agnès, nous devons être inséparables. » Agnès embrassait Blanche en pleurant de tendresse ; elle n’avait pas la force de la contrarier, mais elle pensait avec douleur que ces traits charmants seraient cachés sous un voile, et elle cherchait à retarder le moment où la fervente novice prononcerait des vœux déjà mille fois répétés dans son cœur.

Lorsque le couvent fut envahi par les troupes d’Enguerrand, Agnès trembla pour sa chère Blanche, alors âgée de dix-sept ans, belle et fraîche comme la rose naissante. Elle se confia à un vieux jardinier du couvent, qui leur était dévoué. Jadis, en Palestine, il avait servi leur père comme domestique ; quand il revint leur annoncer sa mort, il resta près d’elles, et voulut les suivre au couvent, où l’abbesse lui donna le soin des jardins. « Hantz, lui dit Agnès, procurez-vous dès cette nuit un cheval et un asile pour ma sœur : sauvez Blanche, et tout ce que je possède est à vous. » Elle avait encore quelques bijoux de sa mère, dont elle voulait parer les saints autels, et une somme en réserve pour la dot de Blanche ; mais l’essentiel, pour le moment, était de la mettre à l’abri. Déjà les troupes sacrilèges avaient forcé la clôture ; déjà, à leurs cris de guerre, se joignaient les cris d’effroi des sœurs éplorées. Hantz promit de les sauver et leur tint parole. Il les cacha dans une des serres du jardin et revint bientôt les chercher avec un excellent cheval, sur lequel elles s’assirent, tremblantes, en se tenant étroitement embrassées. Le fidèle Hantz les conduisait. Il ne voulut pas les mener du côté de Berne ; des pelotons de troupes bretonnes étaient répandus sur les grandes routes. Il prit celle de Thorberg, par des chemins détournés, et leur conseilla d’aller se réfugier dans la vallée de Lindenthal où, quelque temps encore, elles pourraient être à l’abri. Lui-même était natif du village de Coppingen, situé au pied des rochers ; il y avait trente ans, à la vérité, qu’il l’avait quitté pour chercher fortune, mais il espérait y retrouver encore des parents, des amis. Il promit aux deux sœurs de les placer dans un asile sûr, en attendant qu’il eût pris des informations dans ce village. « Je vous aurais proposé, leur dit-il, de vous mener au château de Thorberg, où vous eussiez été beaucoup mieux, s’il n’y avait eu que le vieux seigneur, le digne Rodolphe de Thorberg, que j’ai connu dans ma jeunesse : c’était un loyal chevalier, craignant Dieu, protégeant les dames et les opprimés. Mais il n’en est pas ainsi de son fils unique, le jeune baron Péter de Thorberg, qui ne lui ressemble guère. Il est aussi sauvage et cruel que son père est affable et bon ; il ne craint, dit-on, ni Dieu, ni diable. »

La pieuse Agnès fit le signe de la croix, la douce Blanche leva les yeux au ciel en demandant à Dieu de ne jamais rencontrer le terrible Péter ; elles étaient même fâchées d’aller sur le chemin du château de ce mécréant, mais elles n’avaient pas le choix. Hantz les rassura en leur parlant des deux balmes du rocher. « Je les ai découvertes, leur dit-il, étant jeune garçon, lorsque je gardais mon troupeau. On s’est moqué de moi quand j’en ai parlé ; il n’y a pas, je le parierais, trois personnes qui les connaissent, tant elles sont cachées par les sapins, et tant leur abord est difficile. — Mais comment y parviendrons-nous, mon cher Hantz ? — Laissez faire ; j’y suis bien parvenu ; et quoique j’aie trente ans de plus qu’alors, je suis encore robuste, je sais encore gravir les montagnes. On s’accroche aux buissons ; on pose le pied sur un bout de roc, et enfin on arrive ; cela vaut toujours mieux que les soldats bretons et le baron Péter. — Ah ! oui, beaucoup mieux ; mais comment y vivrons-nous ? dit la jeune Blanche. — N’en soyez pas en peine, répondit l’honnête jardinier ; j’y pourvoirai, et rien ne vous manquera. »

Tout en discourant, les voyageurs arrivèrent le soir près de l’endroit où devaient être ces grottes. Hantz s’arrêta : « C’est par ici, dit-il ; mais nous ne pouvons monter dans l’obscurité ; attendons au moins que la lune se lève. » Il les fit descendre de cheval et entrer dans un fourré de buissons. Faibles, tremblantes, abattues, elles s’assirent sur l’herbe et demandèrent à Hantz quelques aliments pour se soutenir et reprendre des forces, afin de pouvoir monter aux grottes ; ni elles, ni leur conducteur n’avaient mangé de la journée, et tous les trois en éprouvaient le plus grand besoin. Hantz croyait avoir attaché sur le cheval un sac avec quelques provisions ; mais soit que dans le trouble du départ il l’eût oublié, soit qu’il se fût détaché et perdu, il ne se trouva pas. Que faire, que devenir ? Hantz proposa d’aller au village, qui n’était pas éloigné ; mais elles se sentaient toutes les deux trop épuisées, elles n’auraient eu la force ni de marcher, ni de se tenir sur le cheval. Agnès, d’ailleurs, était frappée de terreur en pensant au baron Péter de Thorberg. « Qui sait, dit-elle, s’il ne vient pas souvent dans un village si voisin de son château ? S’il nous voit, plus de sûreté, et je ne veux pas en courir les risques. Hantz, allez à cheval au village ; nous nous fions à vous pour revenir bientôt à notre secours. » Il n’y avait, en effet, pas d’autre parti à prendre ; Hantz s’y décida, recommanda les deux sœurs à la Providence, et partit.

La nuit était tout à fait noire ; à travers d’épais nuages brillaient quelques étoiles. Les deux pauvres recluses, tremblantes à la moindre feuille qui se détachait des buissons, s’embrassaient, se mettaient en prières, et la faim ajoutait encore à leur supplice. Après deux mortelles heures, qui leur parurent un siècle, elles entendirent au loin les pas d’un homme : mais elles ne savaient s’il fallait craindre ou espérer. « Ce n’est pas Hantz, disait Agnès, il devrait être à cheval. — Si c’était le baron Peter ? disait Blanche. — Que le ciel nous en préserve ! répondit la première ; taisons-nous, de peur d’être entendues. » Elles retenaient même leur respiration ; mais bientôt la voix consolante de Hantz les rassura. Il avait une petite lanterne sourde qui l’aida à les retrouver ; il se hâta de présenter aux deux sœurs un morceau de pain noir bien dur, et du fromage frais, connu sous le nom de tomme. « Voilà, leur dit-il, tout ce que j’ai pu me procurer ce soir. » Elles trouvèrent cela excellent, car la faim assaisonne tout ; et pendant qu’elles achevaient avec avidité ce frugal repas, Hantz leur raconta sa course. Il avait eu beaucoup de peine à se faire reconnaître dans son pays natal. « Tout change pendant trente ans, leur disait-il ; mes parents sont morts, à l’exception d’un neveu, le fils de mon frère, qui n’était pas né quand je partis. Je l’ai fait lever, car il dormait déjà, ainsi que sa femme ; je les ai bien étonnés quand je leur ai dit que j’étais leur oncle. J’ai dit tant de choses, qu’il a bien fallu me croire ; ils n’ont douté de rien, quand je leur ai montré une poignée de vos ducats d’or, et que j’ai ajouté que tout serait pour eux s’ils voulaient me recevoir. — Tant que nous le pourrons, cher oncle, m’a répondu mon neveu ; mais d’un jour à l’autre, nous sommes exposés à voir arriver les Bretons, qui mettront le feu à nos chaumières et nous tueront ou nous chasseront. On dit qu’ils veulent assiéger le château de Thorberg, qui dépend de l’Autriche, contre laquelle ils sont en guerre. Le baron Péter, qui était, Dieu merci, absent depuis longtemps, est de retour pour le défendre ; il vient chaque jour au village pour nous molester de toutes manières et nous exercer aux armes. » Les deux sœurs se serrèrent l’une contre l’autre, et levèrent leurs regards au ciel. « Je me suis bien gardé de parler de vous, continua Hantz ; il faut connaître ceux à qui l’on parle, et mon neveu ne vaut peut-être pas mieux qu’un autre. Il est enfin retourné se coucher en me donnant une chambre à côté de l’écurie. J’ai caché une partie du pain et du fromage qu’on m’avait apportés ; je me suis échappé, et me voici prêt à vous mener aux grottes. La lune se lève : partons, vous ne serez en sûreté que là. » Agnès et Blanche, un peu restaurées et pleines de courage, suivirent leur guide fidèle ; mais elles frémirent lorsqu’elles virent qu’il se préparait à grimper sur le rocher presque à pic, qui était comme un mur devant elles. Par-ci par-là, quelques buissons croissaient dans les fentes. Hantz s’y accrochait fortement et, de l’autre main, aidait les deux sœurs à monter. Souvent il fut obligé de faire, avec son couteau, des entailles dans la terre pour qu’elles pussent y poser le bout de leurs pieds. Dans quelques endroits, un peu de sable amoncelé semblait leur offrir un escalier plus commode ; mais il s’enfonçait et s’éboulait sous leurs pas. Lorsqu’ils furent parvenus environ à la moitié de la hauteur, ils trouvèrent une corniche saillante de quelques pouces. La lune alors les éclairait en plein ; mais elles n’en voyaient que mieux le danger de se précipiter ; et, sans la force et l’intrépidité de Hantz, elles étaient perdues. Agnès ne tremblait que pour Blanche, et Blanche ne tremblait que pour Agnès. Chacune s’oubliant elle-même suivait ainsi sa route avec plus de courage, en tâchant d’en donner à sa compagne. « Les voilà ! s’écria Hantz tout à coup ; encore quelques pas et nous y sommes. » Elles virent, à une vingtaine de pieds au-dessus d’elles, l’ouverture noire et profonde de la plus vaste des grottes, éclairée faiblement par la lune au travers des sapins qui l’entouraient et qui se croisaient sur une espèce d’esplanade de trois ou quatre pieds au plus de large. Cette vue les ranima. Leur ascension touchait à son terme, et du moins elles étaient alors bien rassurées sur la crainte que leur asile ne fût découvert. Elles arrivèrent bien fatiguées devant la balme. Hantz tourna la lanterne, qu’il avait prudemment cachée pendant la route, et visita avec soin l’intérieur de la grotte pour s’assurer qu’elle ne servait pas de repaire à quelque animal dangereux. Tranquille sur ce point, il rassembla à la hâte quelques brassées de feuilles sèches répandues au dehors, les étendit sur la terre, et coupa des branches d’épines et de sapins pour fermer un peu l’entrée de la grotte. Lorsqu’il eut préparé un lit de feuillage, il dit aux deux sœurs : « Tâchez de reposer, les anges du Seigneur vous garderont, et je reviendrai demain aussitôt que je le pourrai. Ne sortez pas avant mon retour. » Il descendit alors par le périlleux chemin qu’il avait déjà osé parcourir, pendant que les deux sœurs agenouillées priaient Dieu pour lui et pour leur propre sûreté. Elles s’étendirent ensuite sur les feuilles. Heureuses d’être ensemble, elles en bénissaient le ciel et ne se plaignaient pas de leur sort. L’excès de fatigue les endormit bientôt ; leur sommeil fut assez paisible. Mais Dieu ! quel réveil ! Elles ne savaient où elles étaient. Lorsqu’elles eurent rassemblé leurs idées et leurs souvenirs, chacune d’elles cherchait à consoler l’autre, à lui dire ce qui pouvait encore lui faire quelque plaisir. « Ne te semble-t-il pas que nous sommes ici plus près du ciel ? disait Blanche à sa sœur. — Ah ! surtout plus loin des méchants, répondit Agnès. — Cet air pur fortifiera ma santé, et tu ne trembleras plus pour moi », disait Blanche. Depuis son enfance elle était restée fort délicate, et sa sœur craignait toujours qu’elle ne retombât dans l’état de langueur qui l’avait tant alarmée.

Elles n’osaient sortir de la grotte ; Hantz le leur avait défendu. Il craignait que quelque faux pas ne les précipitât dans l’abîme. Mais Hantz n’arrivait pas. La faim commençait de nouveau à se faire sentir. Du bord de la grotte, Blanche voyait sur les ronces quelques fruits qui la tentaient vivement ; ne pouvant y résister, elle écarta une branche, passa la tête, puis le corps, et la voilà sur l’étroite corniche. Le soleil brillait de toute sa splendeur ; il éclairait au loin l’immense paysage, et les murs du château de Thorberg réfléchissaient ses rayons à travers les noirs sapins. « C’est donc là, disait Blanche en elle-même, la demeure de ce terrible Péter, la désolation de la contrée, l’effroi de ses vassaux. » À cette hauteur, l’œil trompe sur les distances ; il lui semblait qu’il pouvait la voir de ses créneaux. Un mouvement machinal la fit rentrer dans la grotte avec un air d’effroi. Agnès était abattue et se plaignait de la faim ; Blanche ressortit bien vite pour lui apporter les fruits sauvages qu’elle avait vus sur les buissons. Un peu fortifiées, elles sortirent ensemble, et, en suivant la corniche avec précaution, elles parvinrent jusqu’à la seconde grotte ; mais, ne pouvant en approcher, elles revinrent dans leur demeure, consolées de n’avoir pas aperçu de traces d’hommes, et d’être en sûreté. Elles cueillirent une espèce de roseau qui croissait dans les fentes des rochers, et s’occupèrent à le tresser pour faire à leur demeure une porte plus commode qu’un fagot d’épines.

La journée leur parut longue, et ne se passa pas sans soupirs. Agnès en consacra une partie à ses pieux exercices. « C’est toi, chère sœur, lui disait Blanche, qui recevras mes vœux, si nous devons rester ici. Tu m’instruiras de tous mes devoirs religieux, et du moins dans ces lieux tu ne me presseras plus de te quitter. » Agnès soupira profondément. Cette solitude n’avait rien qui l’effrayât ; mais Blanche, si jeune, si jolie, quel sort lui était réservé !

Hantz arriva à l’entrée de la nuit ; il amenait avec lui une chèvre, et il apportait dans un panier une provision de pain et deux bouteilles de vin. Le tout leur fit grand plaisir ; elles étaient près de tomber d’inanition. « À présent, soyez tranquilles, leur dit Hantz ; je ne vous laisserai plus aussi longtemps. J’ai dit à mon neveu que mon métier de jardinier-droguiste m’obligeait à de fréquentes courses dans la montagne, pour chercher des plantes médicinales, et qu’il ne devrait pas s’inquiéter si, lorsque je me trouvais trop loin du village, je ne revenais pas toujours. Je suis allé acheter ce pain, ce vin et cette chèvre au village de Krauchthal ; je vais apprendre à mademoiselle Blanche à la traire ; et du moins vous ne souffrirez plus de faim ni de soif. » Il leur apportait aussi quelques ustensiles pour contenir le lait et le boire, et il leur promit qu’il ne laisserait jamais passer plus de deux jours sans les visiter. « Au surplus, dit-il, dormez tranquilles ; ces grottes sont à peu près inconnues. J’ai demandé s’il n’y en avait point dans le voisinage où je pusse me retirer, si j’étais surpris par la nuit ou par l’orage ; on m’a répondu qu’on n’en connaissait pas : qu’on disait bien qu’au revers du Bantiger il y en avait à une grande hauteur, mais qu’elles étaient inaccessibles, et je n’ai parlé de vous à personne. » Il fit commencer ensuite à Blanche son apprentissage de laitière ; bientôt elle en sut autant que lui. Il lui apprit même à faire sur de larges feuilles de gentiane de petits fromages avec le superflu de leur lait ; puis il arrangea une espèce de foyer au fond de la grotte, leur ramassa des branches sèches, et leur donna un briquet, une pierre et de l’amadou. Il coupa ensuite des branches résineuses de mélèze pour leur servir de flambeau, leur recommandant de ne jamais laisser voir de nuit, au dehors de leur grotte, une clarté qui pourrait être remarquée au loin, et faire soupçonner que la balme était habitée.

Lorsqu’il eut rangé pour le moment ce chétif ménage, il leur souhaita le bonsoir et partit. Les deux sœurs se couchèrent. Blanche trouva bientôt le doux sommeil de la jeunesse et de l’insouciance ; mais Agnès ne put dormir de longtemps. Mille idées noires se présentaient à son imagination. Hantz, leur seul protecteur, pouvait mourir : que deviendraient alors, dans ces temps de guerre et de crimes, une pauvre religieuse et une jeune fille dans une demeure inconnue ? Ce ne fut que sur le matin qu’elle s’endormit de fatigue. Peu après, Blanche s’éveilla calme et sereine ; elle se leva doucement pour ne pas troubler le sommeil de sa sœur ; elle alla traire la chèvre, à qui Hantz avait fabriqué un petit enclos pour la nuit, et revint allumer du feu. Ce fut alors seulement que la clarté lui fit découvrir un enfoncement de quelques pieds dans le roc, à hauteur d’appui, ce qui lui donna l’idée d’en faire une petite chapelle ou prie-Dieu pour sa sœur. Elle ôta une grande croix qu’elle portait à son cou et qu’elle suspendit dans cette niche, ainsi que quelques bagues et des chaînes d’or dont elle était parée ; elle sortit pour cueillir de belles fleurs qu’elle avait remarquées la veille dans les fentes du rocher, et les posa dessus. Ensuite elle mit chauffer du lait, et, pleine de joie et d’impatience, elle attendit le réveil d’Agnès et sa douce surprise. Dès qu’elle la vit se soulever sur ses feuilles, elle courut à elle, et la mena devant le bel autel qu’elle avait orné. Agnès ravie tomba d’abord dans les bras de sa sœur, et ensuite à genoux devant l’autel ; elle adressa au ciel les plus ferventes prières pour cette sœur chérie. Elles déjeunèrent et allèrent ensuite à la quête des fruits sauvages. On était à la fin de l’été ; c’est le moment où ils mûrissent sur les montagnes. Il y avait une quantité de fraises, de framboises, de myrtilles ; il fallait bien un peu descendre dans le précipice pour les trouver. D’abord Agnès tremblait de voir Blanche s’exposer ; mais ensuite, rassurée par l’adresse et la prudence de la jeune fille, elle la suivit et pensa avec plaisir que, si le ciel les privait du secours de Hantz, elles pourraient peut-être redescendre seules dans la plaine ; mais elles étaient loin encore d’y songer. La jeune Blanche se plaisait dans ce séjour si pittoresque ; charmée de ses occupations nouvelles, elle avait repris sa gaîté, elle riait, chantait, aidait sa sœur à tresser des paniers de jonc, pour mettre le fruit qu’elles cueillaient, et disait qu’elle n’avait jamais été plus heureuse. « Il me semble que le monde entier est à nous, disait-elle en montrant à sa sœur le vaste horizon qui s’ouvrait devant elle. Notre vue n’est pas bornée ici par les murs du couvent. Tu ne me quitteras plus pour aller à l’église chanter vêpres ou matines. Ah ! si j’avais seulement Gertrude de Grunenberg, je voudrais y passer ma vie entière. Pauvre Gertrude ! Si je savais au moins ce qu’elle est devenue ! »

Gertrude de Grunenberg était une pensionnaire du couvent de Fraubrunnen, qui n’avait que deux ans de plus que Blanche, et avec qui elle était très liée. C’était, après sa sœur, la personne qu’elle aimait le plus au monde. Comme elle, Gertrude était orpheline ; comme elle, elle voulait par goût se consacrer à la vie religieuse et faire des vœux ; ce rapport de situation avait cimenté leur liaison. Au moment du désastre du couvent, Gertrude avait eu le bonheur d’être absente, elle avait été demandée par quelques personnes de sa famille qui voulaient la dissuader de se faire religieuse. L’un de ses grands-oncles maternels eut l’occasion de la voir. Il était âgé, il vivait seul, étant veuf et n’ayant qu’un fils alors absent ; il pensa que la société et les soins de cette aimable fille adouciraient pour lui les peines et les infirmités de la vieillesse. Lorsqu’on apprit que le couvent où elle avait été élevée était occupé par les troupes bretonnes, il lui offrit un asile dans son château, ce qu’elle accepta avec l’espoir d’être utile à son vieil oncle. Ce château était celui de Thorberg ; cet oncle était le respectable Rodolphe, et nos pauvres recluses de la grotte étaient bien loin de se douter que leur amie Gertrude était si près d’elles. Laissons-les quelque temps à leur vie tranquille et monotone, dont chaque jour, chaque instant, ressemblaient à ceux qui les précédaient, n’ayant d’autres visites que celle du vieux Hantz, qui venait, de deux jours l’un, leur apporter leurs provisions, et ne regrettant que Gertrude. Voyons ce que cette dernière faisait au château de Thorberg.

Elle aussi regrettait Agnès et Blanche, et ne se doutait guère qu’elles habitaient ces rochers qui, des hautes fenêtres du donjon, paraissaient inaccessibles. Elle avait prié son oncle de prendre des informations sur ses amies de Waldenbourg : on avait répondu qu’elles s’étaient heureusement échappées. Elle les croyait en sûreté comme elle, dans le château de quelque parent, et ne s’en inquiétait pas ; mais elle s’affligeait de ne pouvoir se livrer avec elles à leurs pieux exercices. Gertrude n’aspirait qu’à retourner dans sa sainte demeure, et à y retrouver Blanche et Agnès ; mais son oncle, le digne baron Rodolphe, avait d’autres projets sur elle. Tous les jours il était plus enchanté de sa douceur, de sa piété, de son charmant caractère, auquel une figure agréable donnait encore plus de prix. Il désirait avec passion que son fils unique, Péter, pût s’attacher à sa jeune cousine, et perpétuer avec elle la noble race des barons de Thorberg. Cette union était le vœu de son cœur ; il en parlait sans cesse à Gertrude, qui lui répondait avec modestie, mais sans approuver ses projets. Elle connaissait Péter de réputation, et cette réputation, comme nous l’avons vu, était très effrayante pour celle qui serait destinée à devenir sa compagne. Ce jeune sauvage indiscipliné n’avait jamais pu se soumettre au joug de l’autorité paternelle. Errant sans cesse de côté et d’autre, cherchant toujours quelque querelle aux hommes, et nouant chaque jour de nouvelles intrigues, on ne le voyait au château de Thorberg que, lorsqu’il y était forcé pour se soustraire à des poursuites juridiques, ou pour faire panser ses blessures. Son arrivée était sans cesse un présage de malheur pour son vieux père, et de crainte mortelle pour ses gens et ses vassaux. Rodolphe l’aimait cependant : le cœur d’un père est toujours si disposé à l’indulgence ! Il croyait que, lorsque l’âge fougueux des passions serait passé, Péter deviendrait un brave et loyal chevalier ; car du côté du courage, il n’y avait rien à dire ; Péter n’était que trop téméraire, et malgré le mauvais but de ses entreprises et de ses combats, son père était fier quelquefois de la manière dont il s’en tirait. « Ah ! pensait Rodolphe, si Gertrude parvient à émouvoir son cœur, à adoucir son courage indomptable, je puis être encore le plus heureux des pères ! »

À la première nouvelle de l’incursion des Bretons en Helvétie et de leurs projets sur le château de Thorberg, Péter accourut pour défendre et son héritage et son père ; ce dernier le vit arriver cette fois avec un grand plaisir. Le jeune baron trouva Gertrude établie au château ; après un souper dont elle fit les honneurs avec timidité, le vieux baron, resté seul avec son fils, se hâta de lui demander comment il trouvait sa cousine Gertrude de Grunenberg.

PÉTER. Qui ? cette petite fille qui vient de souper avec nous ? Maussade, insupportable, désagréable au possible.

RODOLPHE. Tu rêves, mon fils, tout le monde la trouve charmante ; elle est vraiment très jolie.

PÉTER. Cela se peut ; je ne l’ai pas trop regardée ; mais qu’est-ce que j’aurais vu ? Deux grands yeux inanimés, qui n’ont pas daigné se lever une seule fois, et dont j’ignore la couleur.

RODOLPHE. Ils sont noirs comme les tiens, mon fils, et rien moins qu’inanimés, je t’assure.

PÉTER. Que diable ! qu’elle les lève donc ! je déteste ces yeux baissés, cette feinte pudeur. A-t-elle peur que je la mange ?

RODOLPHE. Elle est timide, et ne fait que sortir du couvent.

PÉTER. Ah ! je m’en doutais ; c’est une hypocrite ou une idiote : l’une ou l’autre, mon père ; il n’y a point de milieu chez les religieuses. Je déteste toutes ces béguines.

RODOLPHE. Tu fais tort à ta cousine, Péter. Gertrude est charmante, et j’espérais qu’elle deviendrait ta femme.

PÉTER. Non, non, de par tous les diables ! rien ne presse pour enchaîner ma liberté. Votre Gertrude m’ennuierait à la mort avec ses yeux baissés. Elle ne m’a pas seulement vu ; et, ma foi, tant pis pour elle.

Le vieux baron soupira et se tut. Ce grossier personnage était-il digne de Gertrude ? Péter se trompait cependant, en croyant que Gertrude ne l’avait pas examiné. Sous ses longues paupières, elle avait très bien remarqué que son cousin, malgré son air un peu farouche, était un très beau garçon. Ses grands yeux noirs, pleins de feu, son nez aquilin, ses lèvres vermeilles, ses dents blanches comme l’ivoire, sa taille haute et bien proportionnée, et cet air mâle et guerrier qui plaît aux femmes en raison de leur faiblesse, parce qu’il leur promet un protecteur : rien n’avait échappé à Gertrude. Elle aussi avait soupiré en rentrant dans sa chambre, et se disant : « Ah ! quel dommage que mon cousin Péter soit si méchant ! comme il est beau ! comme il doit être brave ! » Lorsque son oncle vint lui demander, le lendemain, les larmes aux yeux, d’être plus accorte avec son fils, et de tâcher de gagner son cœur, elle n’eut pas la force de le lui refuser ; elle promit même de faire tous ses efforts pour vaincre la peur qu’elle ressentait en sa présence. Dès ce jour-là, à dîner, elle leva sur lui ses beaux yeux, et lui parla avec un si doux accent, qu’il fut forcé de revenir de ses préventions contre elle et de convenir qu’elle était aimable et jolie. Huit jours s’étaient à peine écoulés, que Péter avait dit à son père qu’il consentirait volontiers à épouser sa cousine ; et le bon châtelain ne se sentait pas de joie. « Ce n’est pas que j’en sois amoureux, disait le farouche Péter ; elle est trop douce, trop pieuse, trop langoureuse, pour inspirer une vive passion. Amour et langueur ne sont pas faits pour moi ; mais elle est bonne, et me laissera vivre à ma guise, sans vouloir me dominer, et elle est assez jolie pour que je l’épouse sans répugnance : ainsi la noce se fera quand vous voudrez. » Le vieux baron aurait désiré que ce fût tout de suite ; mais il fallait auparavant être tranquille sur les Bretons qui commençaient à s’approcher ; et Gertrude supplia son oncle de lui laisser un peu plus de temps pour mieux connaître son cousin. Rodolphe y consentit à regret ; il tremblait que Péter ne se lassât d’être sage et tranquille, et qu’il ne fît quelques sottises qui rebutassent Gertrude. Cependant, jusqu’alors il s’était borné à chasser dans les forêts qui touchaient au château, et souvent même Gertrude, montée sur un palefroi, l’accompagnait.

Chaque jour, cette jeune fille s’attachait davantage à son cousin : l’amour cependant ne l’aveuglait pas assez pour ne pas voir ses défauts ; mais elle le regardait, le respectait déjà comme l’époux qui lui était destiné. Elle aimait d’ailleurs si tendrement son oncle, qu’elle était bien aise de devenir sa fille ; « et si Péter, pensait-elle, peut ressentir autant d’amour pour moi que j’en ai pour lui, je crois, je suis certaine qu’il se corrigera. »

Figure 5. La vue inattendue d’une jeune fille tenant à la main une branche allumée…

Cependant l’automne avançait ; déjà la neige blanchissait les points les plus élevés du Bantiger : des loups commençaient à s’y montrer ; un, entre autres, avait déjà fait des ravages. Péter résolut d’aller le chasser sur le haut de la montagne. Gertrude ne pouvait le suivre là, et il n’en fut pas question ; elle se contenta de le conjurer de ne point trop s’exposer, et de ne pas rester longtemps absent. Il se moqua de ses craintes, partit seul sur un excellent cheval, et seulement accompagné de ses chiens. Il fit le tour de la montagne, et y monta par une pente assez douce, cherchant de tous côtés, sans les trouver, les traces du loup. Lorsqu’il eut gagné le haut des rochers, il crut en apercevoir qui l’écartèrent de la bonne route. Un épais brouillard l’environnait tellement, qu’à peine pouvait-il voir son chemin à deux pas. Une pluie mêlée de neige et fouettée par le vent vint encore obscurcir le jour. Son cheval bronchait à chaque pas sur le roc mouillé. Il prit le parti d’en descendre, de le mener par la bride et de tâcher de retrouver son chemin ; car il était absolument égaré. Il marchait avec précaution, dans l’espoir de retrouver et de reconnaître le sentier par où il était monté. Le brouillard et la nuit qui s’approchait ne lui permettaient pas de voir qu’il était au bord d’un précipice ; cependant il s’en aperçut, et, abandonnant la bride du cheval, il saisit une branche pour se retenir. La branche cassa, ses pieds glissèrent, et le jeune chevalier tomba de trente pieds au moins sur l’esplanade au-devant de la grotte que les deux sœurs habitaient. Péter resta étendu sur le roc, froissé, brisé de sa chute, et souffrant assez d’une jambe pour craindre que l’os ne fût cassé.

Le mauvais temps et l’approche de la nuit avaient fait rentrer Agnès et Blanche au fond de leur grotte, où elles avaient allumé un feu clair de branches sèches ; assises à côté du foyer sur deux grosses pierres que Hantz y avait placées, elles s’entretenaient de leurs craintes. Hantz, qui redoutait toujours qu’elles ne se précipitassent en descendant les rochers, les avait effrayées sur les loups, quoique lui-même ne craignît pas que ces animaux, qui ne grimpent point comme les chamois, pussent descendre le rocher à pic au-dessus de la grotte. Elles en parlaient ensemble avec une sorte de terreur, lorsque tout à coup leurs oreilles furent frappées d’un gémissement douloureux et répété, qui ressemblait à une voix humaine. « Écoute, Agnès… j’entends… Mon Dieu, qu’est-ce que c’est donc ? — Peut-être quelque berger que le loup aura dévoré et traîné jusqu’ici ; il me semble que c’est tout près. » Les plaintes se renouvellent. « Cet être, quel qu’il soit, est souffrant, s’écrie Blanche : allons à son secours. — Mais le loup ! dit Agnès… Je me rappelle que le feu les fait fuir : prends une branche allumée. » Blanche s’en saisit, et la compassion, mêlée peut-être d’un peu de curiosité, ne lui permit plus de balancer. À peine fut-elle sortie de la grotte, qu’elle vit à quatre ou cinq pas d’elle un homme assis par terre, et faisant de vains efforts pour se lever. La vue inattendue d’une jeune fille charmante, tenant à la main une branche allumée, et sortant de cet antre ténébreux, parut au baron Péter l’apparition d’un ange de lumière qui venait à son secours ; et quoique sa conscience pût lui dire qu’il ne le méritait guère, pour la première fois de sa vie il leva les yeux au ciel avec un sentiment de foi et de reconnaissance, puis les ramenant sur l’être charmant qui le considérait avec surprise et pitié : « Ange céleste, dit-il en joignant les mains, venez-vous au secours d’un malheureux pécheur ? — Je ne suis pas un ange, dit Blanche avec une voix qui l’aurait presque démentie, je ne suis qu’une pauvre fille. Mais vous, qui êtes-vous ? Que vous est-il arrivé ? — Je suis un chasseur, répondit Péter, avec un ton et un regard un peu moins respectueux. Je poursuivais un loup sur les hauteurs du Bantiger ; le brouillard et la nuit m’ont caché les bords du précipice ; je suis tombé du haut de ce rocher ; je crains de m’être cassé la jambe, et j’implore votre secours, jeune et compatissante fille, sans pouvoir comprendre comment je vous trouve ici. » Blanche ne répondit pas, mais s’avança près de lui. Agnès s’était aussi approchée. L’étonnement du chevalier redoubla, mais non le plaisir. Agnès était belle aussi et jeune encore, puisqu’elle n’avait que vingt-huit ans ; mais elle portait l’habit religieux ; son front était couvert d’un bandeau noir, son cou d’une épaisse guimpe ; et l’on sait déjà que le seigneur Péter n’aimait pas les religieuses. Il lui eût été plus doux d’être soigné seulement par la jeune novice ; car Blanche portait également un bandeau, mais qui était blanc, ainsi que sa robe. Agnès lui fut cependant très utile pour aider à le relever et à le mener dans la grotte. Appuyé sur les deux sœurs, ne se soutenant que sur un pied, il parvint à côté du lit de feuilles, sur lequel on l’étendit. Blanche alluma le flambeau de mélèze et éclaira sa sœur pour examiner la jambe du blessé. Autant qu’elles purent s’y connaître et selon ce qu’il en dit lui-même, elle n’était pas rompue, mais tellement foulée, ainsi que le pied, qui était entièrement démis, qu’il n’en excita pas moins leur pitié. Agnès prit le flambeau et sortit pour chercher des herbes vulnéraires dont elle connaissait la vertu et qu’elle avait remarquées sur les rochers. Pendant sa recherche, Blanche tâchait, par ses douces paroles, de consoler Péter, et cela lui était facile ; plus celui-ci la regardait, plus il bénissait l’accident qui lui avait fait rencontrer la plus charmante créature qu’il eût vue de sa vie. Ces traits fins et délicats, cette peau éblouissante, cette longue robe blanche qui dessinait les contours et les formes de sa taille gracieuse et svelte, ces beaux yeux pleins d’innocence et de sensibilité, qui s’attachaient sur lui avec un regard si compatissant, cette grotte faiblement éclairée par le feu qui brillait au fond et qui réfléchissait une douce teinte sur ce visage vraiment angélique : tout ajoutait au prestige et au sentiment qui l’entraînaient avec une force incroyable vers celle qu’il osait appeler son ange tutélaire, et dont les joues se couvraient d’une modeste rougeur. Oh ! comme Péter était malheureux de ne pouvoir se jeter à ses pieds et lui dire ce qu’elle lui faisait éprouver ! Elle aurait pu lire dans ses regards ardents ; mais l’innocente fille n’entendait rien au langage des yeux, ni aux regards des hommes. Le chasseur blessé était le premier jeune homme qu’elle eût vu de sa vie ; elle le trouvait beau ; le feu de ses yeux lui causait une émotion involontaire ; mais elle l’attribuait à la pitié que faisait naître son état. « Je crois que vous avez beaucoup de fièvre, lui disait-elle. — Oh ! oui, répondait Péter en posant sa main sur son cœur, oui, je brûle. » Ah ! son cœur était en effet bien plus malade que sa jambe.

Sœur Agnès rentra bientôt avec des simples. Blanche se hâta de les faire bouillir dans du lait de chèvre ; puis Agnès, à l’aide d’un mouchoir, les appliqua sur la jambe et sur le pied blessés. Blanche éclairait encore avec son flambeau de mélèze, et Péter put contempler à son gré ces traits qui se gravaient dans son cœur. Il était presque bien aise que ce ne fût pas elle qui fût chargée du soin de le penser ; l’excès de son trouble l’aurait trahi ; les deux sœurs préparèrent ensuite quelques simples, infusés dans du vin, pour prévenir les autres accidents de la chute ; ce fut Blanche qui lui apporta le breuvage en le priant de le boire. « Boirais poison venant de votre main, chère demoiselle, lui dit le baron, et véritablement ce que me donnez deviendra poison dévorant dans mes veines. — À Dieu ne plaise ! » dit la jeune fille, en retirant sa blanche main que le blessé cherchait à retenir. Retournant tout effrayée vers sa sœur, elle lui dit qu’elle croyait que le malade entrait en délire, et son agitation pendant cette nuit dut le confirmer. Il ne ferma pas l’œil et ne cessa de regarder la belle novice, assise sur sa pierre, au coin du feu, la tête appuyée contre le roc, et sommeillant, ou feignant de sommeiller ; car de son côté, elle était aussi fort agitée d’une pareille aventure, et pensait beaucoup au beau chasseur. Elle regardait souvent du côté du lit de feuilles pour voir si rien ne lui manquait, et rencontrait toujours ses deux grands yeux noirs pleins de feu et attachés sur elle ; alors, sans savoir pourquoi, elle détournait les siens, puis soupirait. Jusqu’à ce moment, Blanche avait ignoré la puissance d’un regard ; pour Agnès, après avoir longtemps prié, agenouillée devant l’autel, elle s’était endormie profondément.

L’aurore parut, Blanche sortit pour aller traire sa chèvre. Elle était obligée de passer tout près du lit de feuilles où gisait le chasseur ; elle s’arrêta et put le regarder à son aise, car, accablé de fatigue, Péter s’était assoupi sur le matin. « Dieu soit béni, dit-elle, il est tranquille. » Et elle sortit doucement après l’avoir encore regardé. Son image la suivit hors de la grotte ; elle ne pensait qu’à lui ; pour la première fois, elle n’admira ni les belles couleurs de l’horizon, ni le soleil qui commençait à se lever, et qui promettait un beau jour d’automne, ni l’immense paysage. Elle ne vit que le rocher d’où le chasseur s’était précipité, et frémit en pensant qu’il aurait pu se tuer. « Il faut que ce soit un honnête homme, pensa-t-elle, puisque Dieu l’a préservé d’un tel péril. » Cette idée, qui plaisait à son cœur, éloigna tout à fait celle du terrible Péter. « Ce n’est pas un simple paysan, pensait-elle encore : ses vêtements sont fins, son air est noble ; mais ce n’est pas non plus un chevalier, puisqu’il m’a dit qu’il n’était qu’un chasseur », et Blanche ne supposait pas qu’on pût mentir. Quand elle rentra dans la grotte avec sa provision de lait, ceux qu’elle y avait laissés endormis étaient éveillés. Agnès, debout à côté du lit de feuilles, parlait au blessé, s’informait d’abord de ses douleurs et puis de son nom.

« Je me nomme Kunzler, répondit-il ; je suis un jeune chasseur, fils d’honnêtes gens, dans un état aisé. On m’avait parlé d’un loup qui se montrait sur le Bantiger. Je suis habile tireur ; l’espérance de le mettre à mort m’avait attiré sur la montagne. J’ai manqué le sentier ; une branche que j’ai saisie s’est cassée, et c’est moi qui aurais été tué, ou qui serais mort sans secours, si je n’étais tombé dans vos belles et compatissantes mains. »

Jamais le baron Péter n’avait parlé aussi respectueusement à aucune femme ; c’était plutôt à la violence qu’à la persuasion qu’il avait dû ses succès ; mais cette fois, il était comme forcé à un respect involontaire. Il ne l’attribuait encore qu’au besoin qu’il avait des soins des jeunes recluses, et se promettait bien de prendre sa revanche lorsqu’il serait rétabli, et de les soumettre à son tour ; mais sa curiosité, et même son intérêt, étaient excités au plus haut point sur la cause de leur retraite dans cette grotte inaccessible, et dont lui-même avait ignoré l’existence, quoique très près de son château. Il le demanda sans cacher son étonnement, et sœur Agnès lui dit l’exacte vérité, mais sans lui apprendre leur nom. — Nous sommes, continua-t-elle, deux sœurs consacrées à Dieu. Les impies Bretons se sont emparés de notre couvent ; nous avons fui cette troupe sauvage et sacrilège, et sous la conduite d’un vieux paysan, nous sommes venues nous réfugier dans cet asile, jusqu’à ce que l’ennemi se soit retiré, et que la tranquillité soit rétablie dans ce pays. Alors nous espérons pouvoir rentrer dans la sainte demeure, où j’ai déjà prononcé mes vœux, où ma jeune sœur veut les prononcer aussi. Si vous croyez, bon jeune homme, nous avoir quelques obligations, vous les reconnaîtrez en ne parlant de nous à personne au monde. Lorsque vous pourrez marcher, notre vieux protecteur vous reconduira dans la plaine, par le chemin qu’il fait, de deux jours l’un, pour venir nous voir et nous apporter notre nourriture ; mais nous vous conjurons de ne le montrer à qui que ce soit, et de garder religieusement notre secret.

— Je vous le promets, dit Péter, si vous l’exigez, mais pourquoi resteriez-vous ici ? Vous ne pouvez y passer l’hiver. Pourquoi ne pas vous adresser au vieux seigneur de Thorberg, si respectable, si charitable ? Il se ferait, j’en suis sûr, un plaisir et un devoir de vous loger dans son château et de vous protéger. Voulez-vous que je… que je lui en fasse parler ? J’ai un moyen sûr pour cela.

— Ah ! gardez-vous-en bien, s’écria Blanche. Il est bon, peut-être, mais son fils, le baron Péter, est si méchant ! Ne le savez-vous pas ? Tous ses vassaux le redoutent et le détestent ; c’est lui, surtout, dont nous avons peur plus que des loups que vous poursuivez sur le Bantiger. Que le ciel nous préserve de jamais le voir, de jamais en être vues ! Bon chasseur, jurez-nous de ne pas nous trahir !

Le chasseur allait ouvrir la bouche pour se défendre lui-même, mais sa conscience et sa prudence l’arrêtèrent. Quel bien pouvait-il dire du baron Péter ? Aucun ; et s’il l’avait essayé, il aurait craint de se trahir. Il aima mieux, avant de se faire connaître, que le jeune Kunzler fît tout pardonner au fils du seigneur de Thorberg. « Je me tairai, dit-il ; je vous donne ma parole la plus sacrée que le baron ne connaîtra pas plus votre existence et votre retraite qu’il ne la connaît à présent. » Elles furent contentes, et pansèrent la jambe et le pied, dont l’enflure, grâce aux applications de simples, était fort diminuée. Elles sortirent pour en cueillir d’autres, et firent, d’un commun accord, l’éloge de ce bon jeune homme, qui souffrait si patiemment et se montrait si reconnaissant. Hantz était venu la veille et ne devait revenir que le lendemain ; elles auraient désiré l’avoir auprès d’elles pour soigner leur malade mieux qu’elles ne pouvaient le faire. Blanche en parlait moins qu’Agnès, mais y pensait beaucoup plus, et sans se rendre raison de ce qu’elle éprouvait, elle était fâchée que ce beau jeune homme ne fût pas un noble chevalier et n’eût que le modeste nom de Kunzler.

Pendant qu’elles étaient occupées à chercher des simples, elles entendent au-dessus d’elles l’aboiement d’un chien. Elles lèvent la tête et voient, sur le sommet de la montagne, un beau chien de chasse, la tête pendue en avant, et cherchant le moyen de descendre. « C’est le chien du blessé ! » s’écrie Blanche ; au même moment, l’animal fidèle et courageux, sûr d’avoir trouvé les traces de son maître, prend son parti, s’élance de roc en roc, arrive sur l’esplanade sain et sauf, s’arrête à la place où le baron est tombé, la flaire, remue la queue, tourne autour d’Agnès, qui le caresse, tandis que Blanche court dans la grotte pour donner, la première, cette heureuse nouvelle au jeune chasseur : « Je vous annonce une visite », dit-elle en entrant. « Dieu ! pensa Péter avec effroi, Gertrude aurait-elle pu pénétrer ?… » Au même instant il est rassuré ; le brave Tapfer entre dans la grotte, saute sur le lit de feuilles, lèche son maître, crie, enfin témoigne si vivement sa joie de le retrouver, que Blanche en a les larmes aux yeux : « Ah ! pense-t-elle, il faut qu’il soit bien bon, puisque son chien l’aime tant ! » Elle ne savait pas que le chien, le plus fidèle, le plus dévoué, le plus indulgent des amis, ne trouve jamais aucun défaut à son maître, et baise la main qui le frappe. Le baron Péter était quelquefois aussi rude envers ses chiens qu’envers tout le monde ; cependant, il lui rendit ses caresses, mais il pria Blanche de ne pas lui donner le lait qu’elle lui apportait déjà : « Il m’est venu une idée, lui dit-il ; je veux me servir de lui pour rassurer ma famille ; ce messager-là ne vous trahira pas. Ne lui donnez rien à manger ; la faim le fera retourner au logis. » Il avait un crayon sur lui, mais point de papier. Il en demanda à la jeune novice, qui n’en avait pas plus que lui. « Attendez, dit-elle, en prenant son livre d’heures, je vais vous donner une des images, et vous écrirez derrière. » Elle en ôte une, et le hasard la fit tomber sur l’apôtre saint Pierre, le patron du baron Péter. Jamais de sa vie il n’avait songé à lui adresser une prière, mais l’amour le rendit croyant et pieux. « Donnez-m’en une autre, lui dit-il ; c’est dommage d’employer cet apôtre à cet usage. » Elle en convint, le remit dans son livre, ôta un saint moins respectable, et Péter écrivit ces mots sur le revers de la feuille :

« Je prie mon père et ma cousine de ne point s’inquiéter de moi. Un léger accident me retiendra quelques jours éloigné d’eux. Je suis en bon lieu, bien soigné, je n’ai qu’une foulure au pied, qui me permettra bientôt de revenir. »

Il donna ces lignes à lire à Blanche, pour lui montrer que rien ne pouvait les trahir. Elle y vit seulement qu’il avait une cousine qui l’attendait et qu’il rejoindrait. « Quel âge a votre cousine ? lui demanda-t-elle à demi-voix. — Vingt ans, répondit-il. — Et vous vivez ensemble ? — Elle est orpheline, et demeure chez mon père.

— Et… » Blanche allait demander : « Est-elle jolie ? est-elle pour vous plus qu’une cousine ?… » Mais que lui importaient la figure, le sort de la cousine du jeune chasseur Kunzler ! Elle se tut, et, sans savoir pourquoi, elle étouffa un soupir. Aucun des mouvements de son cœur innocent n’échappait au rusé Péter. Il en jouissait, et se livrait à la plus flatteuse espérance, en formant mille projets pour s’emparer de ce cœur sans défiance. Combien ils étaient coupables, ces projets et cet espoir ! Il ne voyait dans ces deux sœurs que deux obscures religieuses, fuyant les spoliateurs de leur couvent sous la protection d’un villageois, qui les eût conduites ailleurs qu’aux grottes du rocher, si elles avaient été d’une illustre naissance. Il la pria d’attacher avec soin l’image sous le collier du chien, de manière qu’on pût la voir. Il le rebuta, lui dit de s’en aller ; vers le soir, l’animal obéissant, et pressé par la faim, disparut, et fut bientôt au château de Thorberg.

On y avait été dans les plus vives inquiétudes. La tendre Gertrude ne s’était pas couchée. Le matin, un palefrenier effrayé était venu dire que le cheval de son maître et un des chiens étaient rentrés sans lui. Alors l’effroi fut à son comble ; on envoya les piqueurs et les chasseurs du baron courir de tous côtés la montagne. Ils revinrent sans avoir rien découvert, sans avoir recueilli le moindre renseignement. Enfin, le soir du second jour, Gertrude se promenait sur les ponts, triste et agitée, lorsqu’elle aperçut Tapfer, le chien favori de son cousin. Il saute contre elle ; elle le caresse, et bientôt elle a vu qu’il a un papier attaché à son collier. Elle le détache, lit, et, tremblante de joie et d’émotion, elle court porter ce billet à son oncle, qui était aussi dans la plus grande peine. Cette preuve de l’existence de Péter les rassurait, et ils lui savaient gré de cette attention, mais ils se perdaient en conjectures. Où était-il ? Pourquoi charger son chien de ce billet écrit sur une image sainte ? Péter n’avait pas grand’chose à démêler avec les bienheureux. Gertrude tournait et regardait tantôt le billet, tantôt l’image, qui ne lui était pas étrangère. Elle aurait juré l’avoir vue quelque part, et ne pouvait se rappeler où. Enfin, Péter vit, il pense à elle, il est bien soigné, il promet de revenir bientôt ; que lui faut-il de plus ? Gertrude cherche à se calmer et l’attend.

Cependant, l’objet de ses tendres sollicitudes avait aussi ses tourments : plus il voyait Blanche, plus il était soigné par elle, plus son amour augmentait. Il ne pouvait se dissimuler combien il trouverait d’obstacles auprès d’une jeune fille nourrie de pieux sentiments, qui ne quittait presque jamais une sœur qui les entretenait, et qui, par état et par caractère, serait sans indulgence. Cependant il voyait qu’il intéressait vivement, et il lisait bien mieux dans le cœur de Blanche qu’elle n’y lisait elle-même. Il ne laissait échapper aucune occasion de lui prouver la vive impression qu’elle faisait sur lui, soit par ses regards, soit par quelques mots qu’une femme comprend toujours, lors même qu’elle ne les a jamais entendus. Les soins que son état demandait obligeaient souvent Blanche de s’approcher de sa couche pour lui rendre quelques légers services ; alors une main qu’il serrait sur son cœur ou contre ses lèvres, une expression passionnée, qu’elle seule pouvait entendre, portait le trouble dans son âme. Un sentiment involontaire la faisait s’éloigner ; un autre, plus vif et plus involontaire encore, la ramenait un instant après. « Ah ! si c’était un baron de haut parage ! pensait-elle ; ma sœur a tant désiré de me voir mariée !… mais la quitter ! me séparer d’Agnès !… Non, non, jamais ! et je bénis le ciel que ce jeune homme ne soit qu’un simple chasseur. »

Péter avait redouté l’arrivée de ce Hantz dont on lui parlait sans cesse. Il pouvait en être connu, mais peu. Le fier baron Péter de Thorberg ne s’abaissait pas à parler aux paysans, lorsqu’il n’avait pas d’ordres à leur donner. Il était donc décidé à tout nier, à supposer une ressemblance ; mais il n’en eut pas besoin : l’honnête Hantz ne l’avait jamais vu ; il le crut ce qu’il disait être, s’apitoya sur son accident, lui indiqua beaucoup de remèdes, et lui promit de revenir tous les jours pour le soigner, jusqu’à l’instant où il pourrait l’escorter et lui montrer pour s’en aller un chemin moins périlleux que celui par où il était venu. Péter le remercia.

— Est-ce que le méchant baron Péter de Thorberg vient souvent dans votre village ? demanda Agnès à Hantz.

— Non, répondit-il dans son naïf langage ; voire n’y vient-il presque plus, et moult contents en sommes-nous. Bruit est venu jusqu’à nous qu’allait se marier à gente et noble damoiselle. Ce sera, certes, la première fois de sa vie qu’aura fait quelque chose qui donne joie à son père, le digne seigneur Rodolphe. Mais n’a pas tout pleuré au berceau, celle qui deviendra femme d’un seigneur si déloyal. Qu’a-t-elle fait au bon Dieu pour avoir si triste sort et si méchant mari ? Peut bien s’attendre, la pauvrette, à noires perfidies, à mauvais traitements, et à verser de chaudes larmes tous les jours de sa vie.

— Je ne voudrais pas être à sa place pour tous les biens du monde ! s’écria la jeune Blanche. Le château de Thorberg fût-il cent fois plus grand et plus beau, j’aimerais mieux mourir que d’être la femme de ce méchant baron ; et un doux regard jeté sur le beau chasseur semblait lui dire : Je préférerais être la tienne, quoique tu ne sois ni noble, ni baron. — J’ai souvent désiré, chère Blanche, dit Agnès, un bon et riche mariage pour toi ; mais une vie tranquille est préférable à celle que tu passerais dans un superbe domaine avec un époux méchant ; et j’aimerais mieux te voir au tombeau que dans le domaine de Thorberg, avec ce Péter dont on dit tant de mal. — Et moi, dit le fidèle Hantz en relevant avec fierté sa tête grise, tout vieux et tout paysan que je suis, je tuerais ce baron Péter avant de souffrir qu’il épousât si belle et si bonne fille que mademoiselle Blanche.

— Rassure-toi, brave Hantz, pensait Péter, en écoutant de son lit de feuilles ce panégyrique ; je n’épouserai pas Blanche, puisqu’on en a tant peur ; mais elle sera à moi ou je mourrai, sois-en sûr.

Péter était en colère d’entendre ainsi parler de lui ; et, sans songer qu’il l’avait bien mérité, il jurait de s’en venger sur son innocente bienfaitrice.

Huit jours s’étaient écoulés. L’intelligent Tapfer, connaissant le chemin, revenait à peu près tous les jours voir son maître. Une fois même, Gertrude, se doutant qu’il allait le visiter, mit aussi un billet sur son collier, que le baron trouva et n’eut garde de montrer. Elle le nommait son cher Péter, et lui témoignait bien tendrement son impatience de le revoir. Tant il est vrai que les libertins même ont le talent de se faire aimer des femmes les plus sages et les plus réservées ! Un second saint fut encore arraché des heures de la complaisante Blanche, pour calmer Gertrude ; et cette dernière, voyant arriver ces dévotes images, ne douta pas que son cousin ne fût dans quelque pieux asile.

Cependant, la foulure et les blessures étaient guéries. Péter s’était déjà promené sur la corniche, appuyé sur la compatissante novice, et sentant les battements de son cœur. Oh ! comme il aurait voulu la serrer dans ses bras, exhaler sur ses lèvres le feu dont il était dévoré !

Hantz était souvent absent ; Agnès dormait ou priait quelquefois. Seul alors avec Blanche, assis au pied des rochers inaccessibles, qu’est-ce donc qui retient le fougueux, le téméraire Péter que jamais rien n’a retenu ? Ce qui l’arrête, c’est l’amour, l’amour véritable, qu’il éprouve pour la première fois de sa vie. Il craint d’offenser Blanche ; il craint qu’elle ne le quitte ou n’exige son départ ; il craint même de troubler cette sainte et pure innocence qu’il respecte malgré lui ; il craint tout enfin, car il aime et ne se reconnaît plus lui-même. Une fille jeune et timide lui impose. Il voit qu’il est aimé, sans oser demander un aveu, et l’espoir le rend plus heureux qu’il ne l’a jamais été. Cependant, il faut partir ; plus de prétexte pour rester ; Agnès l’a ordonné ; Hantz a fixé le jour et l’heure. Blanche a détourné ses yeux pleins de larmes. Il demande avec instance la permission de venir de temps en temps revoir ses bienfaitrices. Elle lui est accordée, sous la condition expresse de ne découvrir leur retraite à personne : il le jure, et se promet bien de tenir ce serment. Le moment du départ arrive. À genoux devant les deux sœurs, couvrant leurs mains de baisers et de larmes, il prononce les mots de reconnaissance, de dévouement éternel. Mais Blanche ne peut s’y méprendre, elle voit dans ses yeux le mot d’amour, et le sent dans son propre cœur. Hantz presse le départ ; il faut le suivre. Péter descend lentement, tourne vingt fois la tête vers cette grotte, où il a passé des moments si doux, et toujours il voit Blanche au bord du précipice et qui le suit des yeux. Enfin, l’ayant perdu de vue, elle rentre dans sa grotte solitaire, qui le lui paraît bien plus encore. « Pauvre Kunzler ! dit-elle en regardant le lit de feuilles. — C’est un bon jeune homme, répond Agnès. » Étrangère aux passions, n’ayant jamais senti son cœur battre pour aucun homme, Agnès n’a pas lu dans celui de sa sœur, et ne se doute pas de ce qu’elle éprouve. Elle attribue sa tristesse, son abattement, à la fatigue d’avoir été huit nuits sans se coucher ; car, depuis qu’elles avaient cédé leur lit au blessé, elles avaient dormi assises sur des pierres au coin du feu. Agnès, impatiente de s’étendre, se couche sur le lit que Kunzler a quitté, et invite Blanche à se placer près d’elle. Elle obéit, mais ne peut y trouver un instant de sommeil ; elle se relève plus abattue, plus triste encore, en répétant dans son cœur : Pauvre Kunzler !

Figure 6. À genoux devant les deux sœurs…

Péter laissa Hantz au bas de la montagne, après l’avoir récompensé libéralement, et dès qu’il l’eut perdu de vue, il prit le chemin montueux de Thorberg. Gertrude, toujours l’œil au guet, l’aperçut la première et accourut au-devant de lui. Le chevalier, absorbé dans ses pensées, lui rend à peine son salut, répond à peine à ses questions. « Vous avez bien souffert ? lui dit-elle avec le plus tendre intérêt. — Ah ! je souffre encore », répondit-il en pressant sa main sur son cœur, sur ce cœur plein d’amour pour Blanche, et qui ne pense plus qu’à elle. Gertrude s’afflige, et le conduit chez son père. « Le voilà, mon oncle, mais il souffre encore », dit-elle en entrant avec lui. Le vieillard s’attendrit et questionne son fils sur son accident. Forcé de répondre, il approche de la vérité, non pour la dire, il n’en a pas l’habitude, mais pour parler de Blanche, sans la nommer. Il raconte à peu près sa chute : « Un ange secourable, dit-il, m’a reçu dans sa grotte solitaire, et m’a donné tous les secours que mon état demandait. — C’est sans doute un bon ermite, dit Gertrude. Je me suis bien doutée que vous étiez dans un saint lieu, en voyant les images que votre chien m’apportait.

— Je n’avais pas d’autre papier ni d’autre messager », répondit Péter. Il les quitta pour aller se reposer ou plutôt rêver à Blanche en liberté, et laissa son père et sa cousine convaincus qu’il avait été recueilli par un sage anachorète, dont ils bénissaient les soins. Gertrude attribuait le silence, l’air occupé de son cousin à la fatigue ; mais le lendemain, le surlendemain, ce fut encore pis. Il n’était avec eux qu’aux heures des repas, où il oubliait de manger. Elle le voyait se promener sur la terrasse du château, l’air pensif, les bras croisés, tantôt très vite, et puis lentement, et levant souvent les yeux vers le sommet du Bantiger ; mais Gertrude croyait que c’était au ciel. « Ah ! sûrement, bien sûrement, pensait-elle, le saint homme qui l’a secouru a mis de sérieuses et pieuses réflexions dans son âme. Il se repent de sa vie passée, et implore le secours du ciel. » Oh ! combien alors il lui devenait plus cher ! comme elle préférait cette tristesse salutaire au caractère turbulent et grossier qu’il avait précédemment, et son silence aux jurements qui lui faisaient tant de peine ! Elle se défendait de troubler ses saintes méditations, et à genoux devant son oratoire, elle remerciait Dieu de ce changement, et le priait d’achever sa conversion. « Ah ! lorsque nos âmes s’entendront, disait-elle, lorsqu’elles pourront s’élever ensemble vers le ciel, je suis bien sûre de retrouver sa tendresse. »

Le quatrième jour, le jeune baron ne parut point. Gertrude apprit qu’il était parti de bonne heure avec son chien, et qu’on l’avait vu aller du côté de la montagne. « Il est allé sans doute revoir son saint guide », pensa-t-elle. Elle ne s’en inquiéta nullement, mais elle se promit au retour de forcer sa confiance sur un objet sur lequel ils étaient si bien d’accord.

En effet, Péter n’avait pu y tenir plus longtemps. Il retrouva facilement le sentier des grottes, qu’il avait bien remarqué, et que les fréquents voyages de Hantz commençaient à frayer. Il ne s’aperçut pas même que la montée était pénible et difficile ; elle le conduisait vers Blanche. Il grimpa les rochers avec la rapidité d’un chamois, choisissant les plus périlleux, lorsqu’ils abrégeaient le chemin. Péter arriva sur la corniche au-devant des grottes. Ô bonheur inespéré ! Blanche est assise seule, à la même place où il a pris congé d’elle, la tête appuyée sur sa main, et ses yeux pleins de larmes attachés sur son livre d’heures. Elle l’avait pris pour calmer par la prière le trouble de son cœur, et venait d’y découvrir cette ligne derrière l’image de saint Pierre, que Kunzler lui avait rendue : Ô Blanche adorée, pense quelquefois à celui qui te jure amour éternel ! Elle lève les yeux, et il est à ses pieds. Il lui dit d’une voix étouffée et pouvant à peine s’exprimer : « Ô Blanche ! tu sais à présent mon secret, prononce sur mon sort. Mourir ou te posséder, j’en fais le serment. »

Pauvre Blanche ! qui la défendra contre un séducteur dangereux et contre son propre cœur ? Émue, tremblante, elle a déjà pressé la main qui serre la sienne ; ses yeux et presque ses lèvres ont déjà prononcé : « Et moi aussi, Kunzler, je t’aime de toute la puissance de mon âme. » Mais ces mots s’arrêtent sur sa bouche. La fierté de son sang se réveille ; ce nom obscur peut-il jamais s’allier avec le noble nom de Waldenbourg ? Et quand l’amour qu’elle inspire et ressent la ferait passer sur ce qui lui paraît déjà un préjugé, fera-t-elle rougir Agnès du frère qu’elle lui donnerait ? Obtiendra-t-elle jamais son consentement ? Une vive rougeur avait couvert ses joues, en voyant celui qu’elle aime ; une pâleur mortelle y succède, en pensant combien elle va l’affliger. « Kunzler… » dit-elle en hésitant… elle voudrait adoucir du moins le coup qu’elle va lui porter ; et sa main qu’elle avait retirée se pose de nouveau dans la sienne : « Bon Kunzler, cher Kunzler… » reprend-elle d’un ton si doux, qu’il ose tout espérer, et qu’il presse la main de Blanche sur ses lèvres avec une telle ardeur, qu’elle en est effrayée ; elle la retire encore, et d’un ton de voix plus assuré, elle achève : « Le destin ne nous a pas formés l’un pour l’autre. À quoi sert d’examiner si nos cœurs sont plus en rapport que notre naissance ? Kunzler, nous ne devons plus nous revoir. Celle que vous aimez, et qui peut-être eût été disposée à vous chérir, est d’un sang trop illustre pour oser seulement y songer. Nous sommes les filles orphelines du comte de Waldenbourg, mort en Terre-Sainte. Jugez vous-même, bon Kunzler, si Blanche doit vous écouter. Je ne dois pas vous cacher ce que vous avez peut-être découvert avant moi, ce que mon entière confiance vous prouve. Si j’étais née votre égale, ou si vous-même… peut-être alors…

— Ah ! je suis ton égal ! » interrompt Péter avec une passion qui ne lui permet pas de penser à l’effroi que va causer son nom véritable : « Péter de Thorberg peut être l’époux de Blanche de Waldenbourg, et jure qu’il le sera. » À peine a-t-il prononcé ces mots, que Blanche effrayée répète : « Dieu ! Péter de Thorberg ! » Elle se lève, veut fuir ; ses jambes s’affaiblissent, et elle tombe privée de tout sentiment dans les bras de celui qui lui cause tant de terreur. Au cri qu’elle a jeté et à celui qui échappe à Péter, Agnès sort de la grotte où elle était en oraison : « Ma sœur ! » s’écrie-t-elle en frémissant, quand elle voit Blanche évanouie entre les bras d’un homme. Elle s’élance près de lui ; mais cet homme est leur jeune blessé, c’est le bon Kunzler, et bien sûrement ce ne peut être lui qui a effrayé sa sœur et l’a fait évanouir. Elle le questionne, et n’en peut obtenir que des mots incohérents. « Elle est à moi ! s’écriait-il en serrant Blanche inanimée contre son cœur, à moi pour jamais ; la mort même ne pourra nous séparer !… » Et l’insensé dans son délire allait l’emporter au bas des rochers. Agnès, au désespoir, remplit l’air de ses cris, s’attache au ravisseur, se traîne sur la terre, et, ne pouvant défendre Blanche par la force, elle essaie la persuasion : « Ô Kunzler, disait-elle, est-ce donc ainsi que tu veux reconnaître nos bienfaits ? Ici, à cette même place où tu périssais sans nos secours, veux-tu nous plonger le poignard dans le cœur ? Si tel est ton dessein, si tu veux enlever Blanche, commence par immoler Agnès ! » Naguère, peut-être que le baron eût été capable d’en avoir au moins l’idée ; mais l’amour a déjà ennobli son âme. Agnès est la sœur de Blanche, et ce n’est pas en vain qu’elle a invoqué sa reconnaissance. En silence il prend le chemin de la grotte ; elle le suit en tremblant. Il pose doucement Blanche sur le lit de feuilles, place avec effroi sa main sur son cœur, sur ses lèvres. « Elle vit, elle respire ! » s’écrie-t-il avec transport ; puis, se jetant à genoux : « Noble Agnès de Waldenbourg, dit-il, rassurez-vous ; daignez pardonner à un malheureux la terreur qu’il vous a causée : je n’étais plus à moi. Mais quelque méchant qu’on vous ait dépeint Péter de Thorberg, l’amour peut le rendre à la vertu. Péter de Thorberg, sous le nom de Kunzler, a excité votre pitié, votre bienveillance ; il ose encore la solliciter ! »

Figure 7. Elle tombe privée de tout sentiment dans les bras de celui qui lui cause tant de terreur.

Agnès, anéantie à ce nom redoutable, tremblait, restait en silence, les mains jointes et les yeux levés au ciel : « Grand Dieu ! dit-elle enfin, vous êtes le baron de Thorberg, et vous savez qui nous sommes ?

— Oui, je le sais, et de Blanche elle-même. Je l’adore ; et, j’en fais le serment, Blanche sera mon épouse. Dites que vous me la donnerez.

— Je ne puis, répondit la tremblante Agnès ; Blanche a déjà pris le voile blanc, elle est consacrée au Seigneur, et cette colombe pourrait-elle ?… » s’unir au vautour, allait-elle ajouter ; mais elles sont au pouvoir de ce vautour. Un regard fier et menaçant a déjà remplacé l’air soumis et touché qu’il a eu un instant, et Agnès n’ose achever. « Je veux Blanche, dit-il en se relevant et saisissant sa main. Dussé-je l’arracher du pied des autels, elle m’appartiendra. » Son mouvement violent et sa voix élevée ont tiré Blanche de son état de stupeur. Elle ouvre les yeux, ne sachant si elle a fait un affreux songe ; mais la vue de Péter, les mots qu’elle a entendus, les larmes de sa sœur, tout lui prouve que c’est une réalité. « Agnès, chère Agnès ! dit-elle, en étendant le bras vers sa sœur, sais-tu que ce Kunzler, à qui nous avons sauvé la vie, est le terrible baron de Thorberg ? — Oui, terrible, s’écria-t-il, pour qui osera lui prescrire de renoncer à toi, Blanche ; dis à cette religieuse, qui n’est que ta sœur, qui n’a de droits sur toi que ceux qu’elle s’est arrogés et que ta faiblesse lui donne, ce que tu te plaisais à répéter il n’y a qu’un instant à Kunzler : Si j’étais ton égale, ou si toi-même étais né… Femme insensible, par état et par caractère, si Blanche m’aime, pourras-tu me la refuser ? Malheur à toi, à elle-même, à la nature entière, si Blanche ne m’appartient pas !… » Au moment même, un son éloigné retentit contre les rochers et parvient jusqu’aux grottes. Péter l’a reconnu : « C’est la cloche d’alarme, s’écrie-t-il, c’est le beffroi du château de Thorberg. L’ennemi est à ses portes, et j’y vole. » Il baise avec transport la main de Blanche et se précipite en bas des rochers.

Il ne se trompait pas : les troupes bretonnes attaquaient le château de Thorberg. Le brave Rodolphe est désespéré de n’avoir pas son fils près de lui ; mais il retrouve son ancienne vigueur. Les herses sont baissées, les ponts sont levés. Comme on s’attendait tous les jours à une attaque, la garnison du château était assez nombreuse ; chacun est à son poste. Le baron fait sonner la cloche du beffroi pour avertir ses vassaux et son fils ; Gertrude se met en prière, et ne sait si elle doit se réjouir ou s’affliger de l’absence de Péter.

Sans perdre de temps, le jeune baron court dans le village de Coppingen. Les paysans, avertis par le beffroi, étaient déjà armés d’arcs, de massues et de hallebardes ; mais ils manquaient de chef pour les conduire. Hantz, comme le plus instruit, puisqu’il avait voyagé, avait été demandé pour être à leur tête. Il s’en défendait, parce qu’il n’entendait rien à l’état militaire, et qu’il ne voulait pas s’éloigner des recluses de la grotte. Il voit arriver celui qu’il prend pour Kunzler : « Voici, dit-il aux paysans, un jeune homme que le ciel vous envoie et qui vous conduira mieux que moi ; le brave Kunzler est un intrépide chasseur.

— Qu’est-ce que tu dis, Hantz ? s’écrièrent-ils ; c’est notre jeune baron de Thorberg. Sans doute, il nous conduira ; mais gare à celui qui voudrait regimber ! »

Hantz reste confondu d’étonnement et répète aussi : « Péter de Thorberg ! » Le baron s’approche, règle l’ordre de la marche et donne le signal du départ ; puis, s’adressant à Hantz : « Et toi, l’ami, reste à ton poste, là où tu m’as rencontré. Va, ne le quitte pas, et réponds-moi sur ta tête des personnes qui y sont encore. Tu périras de ma main, si je ne les retrouve pas. » Hantz, effrayé, s’éloigne, monte aux grottes, et voit les deux sœurs plus tremblantes que lui. Agnès priait devant son autel ; Blanche pleurait sur son lit de feuilles.

— Ah ! dit Hantz, en entrant, quelles nouvelles je vous apporte ! Les Bretons sont devant le château de Thorberg ; et ce Kunzler, que vous avez protégé, n’est autre que le terrible Péter.

— Nous ne le savons que trop ! s’écrie Agnès, il sort d’ici, et… – Blanche jette sur sa sœur un regard suppliant ; Agnès n’achève pas ce qu’elle avait commencé. « Nous sommes peut-être en grand danger, dit-elle seulement ; Hantz, si tu savais où nous cacher ?

— Je ne connais, répondit-il, aucune retraite inaccessible au baron Péter. Le pays est plein de soldats aussi dangereux que lui. Il est bien cruel, mais il vous doit la vie ; la reconnaissance touchera son cœur. Il est assez puissant pour vous protéger, et, sans doute, il le fera. Mon avis est de l’attendre ici, et de se fier à lui ; d’ailleurs, vous êtes femmes, et il est chevalier. » Le pauvre Hantz craignait pour lui ; les menaces du baron, la peur, le rendaient éloquent, et il les persuada.

Agnès redoute par-dessus tout les soldats ; Blanche redoute même son propre cœur. Elle y retrouve avec effroi l’image de celui qu’elle voudrait haïr. Sans cesse en contradiction avec elle-même, elle succombe enfin à tant d’agitations. Ses nuits sont privées de sommeil, et ses jours de repos. La froide saison agit aussi sur sa délicate santé. Faible et souffrante, elle se contraint encore pour ne pas alarmer sa sœur, et son mal s’augmente de ses efforts pour le cacher. Elle se sent mourir et le désire, car elle aime avec passion celui qu’elle ne peut plus estimer.

Cependant, cet objet de tant d’amour et de tant de haine avait déjà forcé les Bretons d’abandonner le siège du château. Assaillis sur leurs derrières par la troupe que Péter conduisait, et de front par une sortie de la garnison du château, leurs retranchements ont été forcés, leurs ouvrages détruits, et le baron Péter est rentré triomphant sous le toit paternel, avec le renfort qu’il amenait. Gertrude, qui déjà se regarde comme son épouse, a volé dans ses bras ; Rodolphe le serre dans les siens et la lui promet pour récompense. Ni l’un ni l’autre ne s’aperçoivent de sa froideur, ou l’attribuent aux grands intérêts du moment. Les Bretons ont, il est vrai, abandonné la place, mais non leurs projets. Dès le lendemain, ils reparaissent avec de nouvelles forces, et recommencent le siège. Ils trouvent une résistance qu’ils n’ont pas encore rencontrée ; Rodolphe est adoré de ses vassaux ; Péter en est redouté ; et la réunion de ces deux sentiments ont fait de leurs soldats autant de héros. Ils combattent en vrais Suisses ; ils semblent se multiplier, tantôt sur les créneaux ou sur les brèches, tantôt dans les sorties, où toujours ils ont l’avantage. Enfin, après trois semaines où, des deux côtés, tout l’art de la guerre est déployé, la rigueur de l’hiver se joignant au courage des assiégés, l’ennemi reçoit de son chef l’ordre de se retirer et d’abandonner le siège. Sa perte était considérable, et les barons de Thorberg n’avaient que quelques blessés, parmi lesquels se trouvait le baron Péter. Sa blessure à la tête n’était pas très dangereuse, mais elle le mettait au désespoir, en l’empêchant d’aller où tous les vœux de son cœur l’appelaient ; et l’agitation de son sang augmentait son mal. Gertrude le soignait avec tout le zèle de la plus tendre épouse. Mais Péter se souvenait trop bien des soins de Blanche pendant sa foulure, pour recevoir avec plaisir ceux d’une autre femme. Sans le désir d’une prompte guérison, il y a toute apparence même qu’il les aurait repoussés avec dureté. Hélas ! il est impossible à la pauvre Gertrude de se faire illusion plus longtemps. Elle voit clairement qu’elle n’est pas aimée, et que son cousin renferme dans son cœur un secret qui l’occupe sans cesse. Souvent, avec les plus tendres instances, elle le conjure de lui parler avec confiance ; elle peut faire, elle fera pour lui tous les sacrifices. Péter hésite ; mais que peut-il lui dire ? Confiera-t-il à la pieuse, à la vertueuse Gertrude ses indignes projets ? Trop sûr de n’obtenir jamais le consentement d’Agnès, ni peut-être celui de Blanche, il n’attend que sa guérison pour enlever cette dernière de vive force, à l’aide de quelques gens qui lui sont dévoués, et l’emmener dans un lieu dont lui seul dispose. Sûr d’être aimé, il ne craint pas sa colère et ne doute point qu’elle ne lui pardonne. Hélas ! il est bien loin de penser que bientôt la jeune, la belle Blanche touchera au terme de sa vie, et que la mort, plus puissante que lui, va la mettre à l’abri de ses poursuites.

Son mal faisait de jour en jour des progrès effrayants. Malgré les soins de Hantz, qui ne la quittait que pour aller leur chercher des secours, et qui, se croyant très expert en médecine, lui administrait force breuvages, elle déclinait sensiblement. Le froid, très rigoureux cet hiver-là, pénétrait dans leur sauvage retraite. Elles ne s’en apercevaient pas : Agnès ne sentait que la douleur de voir dépérir sa sœur, et Blanche avait une fièvre ardente et continuelle. Mais le froid n’en agissait pas moins sur sa poitrine, naturellement délicate. Les combats de son cœur, et cette passion qu’elle ne pouvait vaincre, achevaient de détruire sa frêle constitution. Sans le savoir, Hantz ajoutait journellement à son supplice par les nouvelles qu’il apportait du siège.

Tantôt on disait le baron Péter blessé dangereusement, tantôt on le disait mort. Ce bon serviteur croyait alors leur faire plaisir. Agnès s’en réjouissait ; mais Blanche était au désespoir. Se sentant près de sa fin, elle ouvrit en entier ce cœur déchiré à sa bonne sœur. Elle lui raconta les progrès de son amour ; elle lui avoua qu’elle n’avait pu se défendre d’aimer Kunzler, et qu’elle ne pouvait haïr Péter. « Chère Agnès, lui disait-elle, pardonne-moi des torts involontaires que ma mort va bientôt expier ! Sans doute, je fus doublement coupable, et d’aimer un homme que je croyais au-dessous de moi, et de l’aimer encore, tout méprisable que je le sais ; mais quelques jours encore, et ce cœur glacé n’aimera plus rien sur la terre ! Bonne Agnès ! que j’emporte ton pardon ! je ne me plaindrai pas de retrouver enfin le repos. »

Agnès, fondant en larmes, lui dit tout ce qui pouvait la rassurer, la calmer, l’attacher encore à la vie. Sa sévérité monacale, sa prévention contre le baron Péter, tout cède à la crainte de perdre Blanche. Elle lui présente la possibilité de la conversion de Péter et d’une union avec lui, union à laquelle elle donnerait alors son consentement. Blanche secoua la tête : « Il est trop tard, dit-elle. Quand Péter sera corrigé, Blanche n’existera plus ; et qui sait même s’il ne m’a pas déjà précédée au tombeau, si le fer d’un ennemi ne l’a pas privé du bonheur, et pour ce monde et pour l’autre ? » Cette idée, qui ne la quittait pas, la jetait dans un tel désespoir, et cette fois l’agita tellement, que sa sœur et elle-même aussi désirèrent passionnément qu’un prêtre vînt la calmer et lui administrer les secours de l’Église. Hantz leur avait avoué que, pour leur donner un protecteur, s’il venait à mourir, il avait confié le secret de leur retraite au curé de son village, ecclésiastique vénérable. Agnès l’approuva, et le pria d’aller le chercher. Hantz avait rendu pour lui-même le sentier plus praticable ; il taille encore dans la neige durcie des escaliers dans les endroits difficiles : un prêtre d’ailleurs ne connaît pas d’obstacle pour remplir un devoir ; et, le lendemain matin, les deux sœurs ont la consolation de le voir entrer dans leur retraite. Il reçoit la confession de l’intéressante et jeune mourante. Touché de son repentir, il lui donne l’absolution, et se met en prière à côté de sa couche. « Ô mon père ! lui dit-elle, en tournant vers lui son regard éteint et suppliant, priez aussi pour le coupable Péter. » À peine a-t-elle prononcé ce nom, toujours présent à sa pensée, que la porte de natte s’ouvre, et Péter paraît à ses yeux, pâle, amaigri, la tête encore enveloppée d’un bandeau. Elle croit voir un spectre, et reste sans mouvement. Agnès jette les hauts cris, nomme Péter le meurtrier de sa sœur. Le curé l’exhorte à la résignation, et frotte les tempes de la pauvre mourante d’un vinaigre contre les maladies contagieuses, qu’il porte toujours avec lui. Blanche se ranime faiblement, sourit encore à sa sœur, tend sa main défaillante au malheureux Péter, prosterné près de sa couche, et qui reconnaît à peine cette Blanche si fraîche, si belle, lorsqu’il l’avait quittée. « Je vais mourir, lui dit-elle, dès qu’elle put prononcer un mot ; mes derniers vœux seront pour vous. Puissiez-vous me joindre dans le séjour céleste ; puissé-je moi-même obtenir d’un Dieu clément le pardon de vous avoir aimé ! Péter, pensez quelquefois à la pauvre Blanche… — Non, tu ne mourras pas, s’écria Péter ; je saurai t’enlever même à la mort ! Il faut, dit-il avec égarement à ceux qui l’entouraient, il faut la transporter au château de Thorberg ; environnée de soins et de secours, si jeune encore, elle me sera rendue. Mon amante, mon épouse, dis un mot : veux-tu me suivre ? » Elle sourit doucement, et souleva sa main en voulant lui montrer le ciel. Sa couche était en face de l’ouverture de la grotte ; Péter ne l’avait pas refermée. Blanche aperçoit sur le seuil une femme qui regardait avec étonnement l’intérieur. Ses yeux, déjà obscurcis, ne peuvent la reconnaître ; mais Agnès s’écrie : « Que vois-je ? Gertrude de Grunenberg ! — C’est Blanche, c’est Agnès de Waldenbourg ! repart Gertrude. Ô Péter ! ô mon ami ! que n’ai-je plus tôt pénétré votre secret ! »

Figure 8. Sa bien-aimée Blanche n’a plus qu’un souffle de vie.

Le jeune baron avait obtenu la veille la permission de se lever ; et le premier usage qu’il avait fait du retour de ses forces avait été d’aller à la grotte s’assurer que Blanche y était encore. Gertrude, qui ne le perdait pas de vue, le vit avec surprise et crainte prendre le chemin de la montagne. Elle courut sur ses traces, ou pour l’arrêter, ou pour pénétrer, enfin, le secret qu’il lui cachait. Elle ne put l’atteindre, mais elle suivit sur la neige la trace de ses pas dans le sentier tortueux. Toujours au-dessous de lui, les rochers la dérobaient à sa vue ; elle arrive. Qu’on juge de sa surprise en trouvant là ses deux amies, et de sa douleur en voyant que sa bien-aimée Blanche n’a plus qu’un souffle de vie ! Cependant, le bonheur de retrouver Gertrude l’a ranimée. Elle peut l’embrasser, la presser sur son cœur, elle peut lui dire encore : « Ô ma Gertrude ! c’est le ciel qui t’envoie ; console ma pauvre sœur et ce malheureux jeune homme. — C’est mon cousin Péter de Thorberg », dit Gertrude. Alors Blanche se rappelle cette cousine à qui il écrivait : une faible rougeur couvre ses joues. C’est, à présent, devant Gertrude que Péter est à genoux : « Ma cousine, lui disait-il avec passion, vous savez mon secret. J’adore Blanche ; elle seule au monde sera mon épouse ; et je meurs si elle m’est enlevée. Vous pouvez tout sur mon père ; obtenez son aveu, et s’il le refuse, dites-lui qu’il n’a plus de fils. Obtenez aussi de Blanche qu’elle vienne au château. Elle doit suivre son époux ; il saura la rendre à la vie. — Je réponds de l’aveu de mon oncle, dit Gertrude. Que n’ai-je pu l’obtenir plus tôt ! »

L’impatient Péter la pressait d’aller à l’instant la demander. Blanche serrait la main de son amie, la conjurant à voix basse de ne pas la quitter et d’éloigner son cousin. Mais le baron redoutait l’ascendant du prêtre, celui d’Agnès, la jalousie de Gertrude, il craignait que Blanche ne fût entraînée ailleurs pendant son absence ; il jurait de ne la quitter qu’avec le titre de son époux. « Eh bien ! soyez-le à l’instant, dit Gertrude, d’un ton inspiré. Saint père, je représente ici mon oncle, et je vous réponds de son consentement. Blanche, mon amie, deviens sa femme et ma cousine. Agnès, ne refusez pas votre aveu. » Tous se taisent ; la voix de Gertrude leur semble la voix de Dieu même. Blanche tend la main à Péter, qui la saisit avec ardeur ; le prêtre prononce sur eux les paroles sacrées, et Péter ne doute plus que son épouse adorée ne soit rendue à la vie. Il la serre avec transport dans ses bras, et Blanche se trouve heureuse d’oser, avant d’expirer, l’aimer et le lui dire. Elle le conjure d’aller lui chercher la bénédiction de son père ; le curé l’accompagnera pour faire part au vieux baron de la renonciation de Gertrude et de tout ce qui s’est passé. Péter s’éloigne avec désespoir ; mais il veut tout arranger pour transporter Blanche le lendemain à Thorberg, et lui fait jurer qu’elle y consentira. « C’est à présent mon devoir, lui dit-elle, je suivrai mon époux où il voudra. » Péter l’embrasse, laisse Gertrude auprès d’elle, descend avec le prêtre, et revient le même soir avec l’aveu de son père et un brancard pour porter Blanche… Elle n’existait plus ! Les émotions répétées de cette journée l’avaient soutenue. Quelques instants après le départ de Péter, dont elle avait redouté la douleur, elle tomba dans un assoupissement qui termina sa vie. Le malheureux Péter trouva Gertrude et Agnès assises à côté d’elle, et la pleurant ensemble.

La douleur du jeune baron eut toute la violence de son caractère. Il voulait absolument emporter le corps inanimé de sa femme, le placer dans la sépulture de ses ancêtres, et lui faire de magnifiques obsèques ; mais Agnès et Gertrude, en alléguant la dernière volonté de Blanche, et multipliant leurs prières, obtinrent qu’elle serait inhumée au-devant de la grotte. Agnès avait fait le vœu d’y passer le reste de sa vie, et Gertrude celui d’aller la rejoindre dès qu’elle aurait fermé les yeux de son oncle. Le baron Péter donna des ordres pour que l’habitation de la grotte fût rendue plus commode et le chemin plus facile : ce qui fut exécuté. Gertrude retourna au château, près de son oncle ; mais tous les jours, quelque temps qu’il fît, elle faisait un pèlerinage à la grotte et sur le tombeau de son amie.

La douleur de Péter devint une sombre mélancolie et prit un caractère sauvage. Il ne se plaisait plus que dans les dangers et dans les combats ; à la tête de sa troupe, il contribua à expulser les Bretons de l’Helvétie. Sa valeur, sa dureté, sa cruauté même, sont célèbres dans l’histoire de la guerre contre l’Entlibuch, et dans la bataille de Sempach. Ce fut après cette victoire, remportée par les Suisses sur le duc Léopold d’Autriche, qu’il apprit la mort de son père. Il revint alors à Thorberg, qu’il trouva désert, car Gertrude de Grunenberg était allée, suivant son vœu, vivre avec Agnès dans la demeure des rochers. Alors le doux souvenir de Blanche rentra dans son cœur, et l’amena au repentir. Il eut horreur de tout le mal qu’il avait fait depuis la mort de cette créature angélique et dans tout le cours de sa vie. Il se rappela ses dernières paroles : Méritez de venir me joindre dans les demeures célestes, et il résolut de consacrer le reste de ses jours à ce but. Agnès et Gertrude l’entretinrent dans ces saintes dispositions. Il fit de son château un couvent de Chartreux, et céda sa baronnie au canton de Berne, à la charge de protéger le couvent, qui subsista jusqu’à la Réformation. Lui-même y fit ses vœux, puis alla vivre en ermite dans la petite grotte, où il termina sa vie en odeur de sainteté. Actuellement, les deux grottes sont, comme nous l’avons vu, simplement habitées par des ouvriers ; mais si quelques-uns de nos lecteurs sont tentés de les visiter, qu’ils pensent à Agnès, à Gertrude, et surtout à la pauvre Blanche.

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Note tirée des Chroniques de Berne.

« Lorsqu’on comptait mil trois cent nonante-sept (dit la Chronique bernoise manuscrite de Justinger), le seigneur Péter de Thorberg, chevalier, vint se présenter devant le conseil de Berne, et manifesta que, par la grâce de Dieu, il avait fait une aumône à l’ordre des Chartreux, pour obtenir de Dieu le pardon de ses péchés, savoir sa baronnie de Thorberg, Kreuchtal, Coppingen, et tout ce qu’il possédait là-haut dans le pays, à celle fin que les dits Chartreux pussent bâtir un monastère et une église à Thorberg, et y servir Dieu éternellement ; mais que, pour cet effet, ils avaient besoin de curateurs et de protecteurs, et qu’il priait le conseil de Berne de vouloir bien être les protecteurs et les curateurs de l’église de Thorberg. Ainsi, ceux de Berne prirent cette maison de Dieu sous leur protection et juridiction. »

Figure 9. Lui-même alla vivre en ermite dans la petite grotte.

Les châteaux

de Hallwyl et de Mulinen

La nouvelle qu’on va lire est le premier et le dernier essai littéraire d’une jeune personne enlevée trop tôt à sa famille et à ses amis, Mlle Caroline de Mulinen. On trouva ces feuilles éparses après sa mort ; on les rassembla, et on les donna à Mlle de Hermes, plus connue sous le nom de Berlepsch, auteur de quelques bons ouvrages allemands. Cette dame, en partant, les laissa à M. le professeur Wyss, rédacteur de la Rose des Alpes. C’est là que j’ai trouvé cette nouvelle. Je résolus de la mettre en français, et de la joindre à mes autres Châteaux suisses. J’écrivis au père de Mlle de Mulinen pour avoir son aveu. Ma demande fut accueillie avec bienveillance, et je transcris ici cet article de la réponse qui fut faite à ma lettre.

« Ma pauvre Caroline n’avait que quinze ou seize ans, lorsqu’un jour, causant avec elle sur le genre de vie de nos ancêtres dans leurs simples manoirs, l’idée lui vint d’écrire les détails que je lui donnais sur ces mœurs si éloignées des nôtres, et d’en fondre le tableau dans une nouvelle historique. Elle choisit l’histoire de l’anneau de Hallwyl, et elle appliqua au château de Mulinen qui, à cette époque existait encore, les détails que je lui avais donnés sur les petites gentilhommières des XIIIe et XIVe siècles. Elle y était autorisée, puisque Egbert de Mulinen, ainsi que Walther de Hallwyl, paraissent dans les actes de la seconde moitié du XIIIe siècle, et que dans le tableau du combat qui se trouve dans les archives de Hallwyl un Mulinen y est représenté. »

Figure 10. Il reçut une éducation tout à fait monacale et devint l’héritier.

Walther de Hallwyl était issu d’une famille féconde en héros, et qui place son origine dans l’antique Rome. Cadet de trois frères, on le destina suivant l’usage du temps, à l’état ecclésiastique. Il reçut une éducation tout à fait monacale. Ses frères furent moissonnés dans les combats. Resté seul de son nom, il devint l’unique rejeton, l’unique soutien de son illustre famille, et par conséquent l’héritier de ses vastes possessions, et le propriétaire du château de Hallwyl, berceau et demeure de cette ancienne et noble race de preux et vaillants chevaliers.

Figure 11. Château de Hallwil.

Ce château est situé en Argovie à l’extrémité du lac de ce nom, d’où sort la rivière de l’Aa, dont les ondes cristallines entourent de toutes parts les bâtiments qui composent ce manoir. Tous les bourgs, les villages, à plusieurs lieues à la ronde, étaient sous la dépendance des seigneurs de Hallwyll, et peuplées par les serfs et leurs vassaux. Ces châtelains étaient les protecteurs de plusieurs églises et couvents, qu’ils avaient dotés ou fondés. Leurs greniers se remplissaient annuellement des dîmes et redevances qu’ils avaient le droit de lever sur un district très étendu. Mais le jeune Walther n’en eut pas moins un vif regret d’être obligé, par la mort de ses frères, de prendre possession de ce bel héritage. L’éducation qu’il avait reçue dans un cloître, où il entra dès sa tendre enfance, lui avait ôté le goût du monde, des plaisirs, de l’opulence, et le désir de se signaler dans les combats, à l’instar de ses illustres ancêtres. Ce ne fut même qu’avec beaucoup de peine que ses parents purent, avant leur mort, le décider à se marier ; et il épousa une de ses parentes, peu favorisée des dons de la fortune. Pendant tout le cours de sa vie, il s’entoura de moines, donna des sommes considérables à leurs couvents, fit bâtir plusieurs églises, fonda plusieurs communautés, et enrichit divers autels avec une telle profusion, qu’il diminua beaucoup ses revenus. Il vendit même de ses plus belles possessions. En vain sa prudente compagne le suppliait de penser au fils qu’elle lui avait donné, de ne point prodiguer à l’Église un héritage auquel l’unique fruit de leur union avait des droits sacrés ; en vain lui demandait-elle avec instance de faire réparer ses châteaux, ses fermes qu’il laissait tomber en ruines, de faire cultiver ses champs, qu’il laissait en friche, et surtout de faire donner au jeune Walther une éducation conforme à son rang, à sa haute noblesse : toutes ses exhortations étaient perdues. Le seigneur de Hallwyl était fixe dans ses goûts et dans ses idées. Il imposait silence à la baronne, en lui disant qu’il savait mieux qu’elle ce qu’il avait à faire pour gagner le paradis et sauver son âme. Les moines, ses anciens instituteurs ou camarades d’enfance, avaient seuls quelque pouvoir sur lui ; et leurs flagorneries le consolaient des justes réprimandes de son épouse.

Cependant, le jeune baron Walther croissait et prospérait par les soins de sa bonne et tendre mère, qui concevait de lui les plus belles espérances. Son père et les prêtres qui l’entouraient avaient tâché d’étouffer l’esprit chevaleresque dont il était animé depuis son enfance. Mais la baronne de Hallwyl, aidée du noble et vaillant naturel du jeune homme, combattit leur funeste influence. Elle cultiva, avec le plus heureux succès, les bonnes dispositions de son fils, dont l’unique pensée était de devenir un digne et vaillant chevalier.

Il avait à peine atteint sa seizième année, lorsque le comte Rodolphe de Habsbourg devint, par héritage, souverain de ces contrées. La châtelaine de Hallwyl ne cessait d’admirer les hauts faits d’armes, les vertus et la grande réputation de ce prince. Elle anima le cœur de son fils des mêmes sentiments, fit naître en lui le désir ardent de servir Rodolphe, à qui elle écrivit en secret pour le supplier de sauver le dernier rejeton de la famille de Hallwyl de l’influence que les prêtres exerçaient sur son père, et dont il ne pouvait manquer de devenir la victime.

Figure 12. Château de Hallwil et douves.

Rodolphe, vif, franc, généreux comme il le fut toujours, eut à peine reçu le message de cette respectable mère, qu’il vint au château de Hallwyl, et dit au vieux baron qu’il l’obligerait en lui confiant son fils pour lui faire enseigner, sous ses yeux, le noble métier des armes. Heureusement, le vieillard était trop faible, les moines trop craintifs, pour oser se refuser aux instances de leur souverain. Les vœux de la baronne furent exaucés, et Rodolphe l’emmena. Le jeune Walther de Hallwyl, après avoir vécu plusieurs années sous les yeux de son prince, ou plutôt de son guide, devint un loyal et vaillant guerrier ; non cependant sans quelque nuance de violence, de rudesse dans le caractère. Son excellente mère l’aurait sans doute adouci, s’il l’avait conservée, et s’il eût été près d’elle ; mais il la perdit peu de temps après son retour dans la demeure de ses pères. Le baron ne songea pas à se remarier : il était âgé et sentait ses forces diminuer sensiblement ; mais, accoutumé aux soins tendres et délicats d’une femme, il fit venir près de lui une pauvre orpheline, parente de son épouse, qui se nommait Clémence de Landenberg. À peine fut-elle arrivée au château, que le jeune Walther se vit contraint de s’en éloigner. Le duc Conradin de Souabe fit un appel solennel à tous les anciens serviteurs et amis de sa maison pour le suivre en Italie et l’aider à reconquérir les couronnes que ses glorieux ancêtres avaient portées. Plusieurs seigneurs de l’Argovie, entre autres le jeune baron de Hallwyl, avides de se signaler, accompagnèrent à Naples ce dernier rejeton des empereurs de la race des Hohenstauffen, et combattirent pour sa juste cause. Mais la fleur de la chevalerie allemande joncha les champs de Palenzia. Walther, lui-même, ne dut la conservation de ses jours qu’au courage, à l’amitié du jeune chevalier Egbert de Mulinen, son compatriote, qui avait été armé chevalier en même temps que lui, à la suite d’un combat où ils s’étaient tous deux hautement signalés. Le père d’Egbert, l’un des chefs de l’armée de Conradin, avait terminé glorieusement sa vie à la bataille de Palenzia.

Les deux jeunes héros, frères d’armes, revinrent dans leur patrie après un long et pénible voyage. Ils trouvèrent le vieux châtelain de Hallwyl au milieu du cercle accoutumé de ses moines chéris. Personne, dans le château, n’eut l’air de se réjouir du retour du fils, que l’on avait cru mort. Clémence, sa jeune cousine, fut la seule qui témoigna la satisfaction qu’elle en éprouvait. Le vieux seigneur, à la terrible nouvelle de la défaite totale de l’armée allemande, avait fait le vœu solennel que, si son fils avait échappé à un si grand danger, il l’enverrait à Jérusalem pour y rendre grâce à Dieu, sur le Saint-Sépulcre, de la conservation de ses jours.

Figure 13. Château de Habsbourg.

Walther, d’après ce vœu, était donc obligé de quitter encore, et pour longtemps, le toit paternel. Pour la première fois, ce fut avec un profond chagrin qu’il se vit forcé de s’en éloigner peu de jours après son arrivée. L’aimable et douce cousine avait fait une vive impression sur le cœur du jeune chevalier ; près d’elle, il avait appris à connaître, à apprécier ce qu’il avait ignoré jusqu’alors, les charmes d’une vie tranquille, le besoin d’avoir une tendre compagne toujours occupée du bonheur de ceux qui l’entourent. Son cœur, endurci par la vie des cours, par le tumulte des camps, s’était attendri. Le vide affreux qu’il avait éprouvé depuis la mort de sa mère se trouvait rempli. Dans la chaleur des combats, dans les élans de l’amitié, il avait senti qu’il manquait quelque chose à sa félicité ; il sait maintenant ce qui peut la rendre parfaite. Clémence a subjugué son cœur… Walther, avec sa franchise, sa vivacité naturelles, se rend auprès de son père, et lui déclare qu’il ne partira pour la Terre-Sainte qu’après avoir reçu la main de celle qu’il adore.

À cet aveu inattendu, le vieux baron secoua la tête et garda le silence. Il voulait, avant de répondre, consulter les directeurs de sa conscience, sans l’avis desquels il ne se permettait pas d’avoir une volonté, une pensée. Le résultat de leur conseil fut de rejeter la demande de son fils, sous le prétexte assez plausible de la trop grande jeunesse de Clémence, dont la seizième année était à peine accomplie. Mais le vieillard promit à Walther qu’à son retour il donnerait son consentement à ce mariage, et lui promit, dès ce moment, de regarder sa jeune amie comme sa fiancée.

Quoique Walther fût très affligé de ce délai, il se résigna, et, malgré le chagrin qu’il éprouvait en quittant sa bien-aimée, en se séparant de son ami Egbert, il pressa lui-même son départ. L’espoir d’un prompt retour soutenait son courage. Egbert aurait voulu le suivre, mais il était retenu en Argovie par le plus saint des devoirs. Son père, en mourant au champ d’honneur, lui avait remis la tutelle de ses frères cadets et de ses jeunes sœurs, et il ne pouvait les abandonner ; mais il promit de rester avec Walther jusqu’à l’instant cruel des adieux.

Il vint, hélas ! cet instant. Le vieux baron, qui avait le pressentiment de ne pas revoir son fils, prit un anneau d’or qu’il portait à son doigt, le rompit en deux, en donna la moitié à son fils et garda l’autre : « Je fais ceci, lui dit-il, pour que, si ton absence se prolonge, et que Dieu dispose de moi avant ton retour, tu puisses te faire reconnaître pour mon légitime héritier. Si quelque accident, quelque maladie avaient changé tes traits, je laisserai la moitié de cet anneau en mains sûres, déclarant que celui qui rapportera l’autre doit être reconnu pour mon fils. » Walther serra avec soin la seconde partie de l’anneau, baisa respectueusement la main de son père, pressa tendrement celle de sa Clémence, se jeta au cou d’Egbert en lui recommandant sa bien-aimée, puis il monta son impatient coursier, qui s’éloigna avec la rapidité de l’éclair. Tous les habitants du château fondaient en larmes ; les moines mêmes feignaient d’être affligés et récitaient des litanies, des prières pour le succès de son voyage, espérant bien au fond de l’âme ne jamais le revoir.

Le jeune baron, le cœur ému, marchait en silence, suivi de ses écuyers, qui n’osaient l’arracher à sa mélancolie. Walther regrettait Clémence, mais il était tranquille sur son sort : Egbert lui avait promis d’être son protecteur.

Egbert et Clémence passèrent la journée à pleurer l’absence du jeune baron. Mais son frère d’armes, impatient de revoir la famille dont il était devenu le mentor, prit le lendemain congé de la belle affligée et du vieux baron, et suivit tristement la route du château de Mulinen. Egbert croyait ne regretter que Walther : pourtant l’image enchanteresse de Clémence s’associait malgré lui à sa douleur. Il avait aussi senti le pouvoir du charme irrésistible qu’elle répandait autour d’elle. Mais il était l’ami, le confident de Walther, et rejetait loin de son cœur toute autre pensée.

Egbert, après une si longue absence, fut reçu par ses jeunes frères et par ses sœurs avec des transports de joie mêlés de larmes amères. Leur père n’était plus ; et déjà ils avaient perdu leur mère. Devenu chef de la famille, Egbert entreprit tout pour adoucir leurs chagrins. Les jeunes gens reprirent bientôt la gaîté de leur âge. Les soins et la tendresse de leur frère aîné semblaient leur rendre ce qu’ils avaient perdu. Mais, hélas ! ni leurs caresses, ni les soins paternels auxquels il se livra tout entier, ne purent dissiper la sombre mélancolie qui l’absorbait.

Le seigneur de Mulinen, père d’Egbert, homme vaillant et passionné, était entièrement dévoué à la maison de Hohenstauffen, qui avait comblé ses ancêtres de bienfaits. Reconnaissant, il mit tout en usage pour soutenir Conradin ; il leva, équipa à ses frais un corps de troupes. Cette dépense excessive le contraignit à hypothéquer une partie de ses terres, et à vendre la plus considérable.

De retour dans son château, son fils ne trouva pour héritage que la petite seigneurie dont il portait le nom, le village de Talheim de l’autre côté de l’Aar, beaucoup de dettes, et une nombreuse famille à élever.

Le château de Mulinen était situé à l’extrémité orientale d’une montagne dont la cime la plus élevée se nomme le Wulpisberg, et porte l’antique château de Habsbourg, qui domine sur toute la contrée. Sur une autre extrémité de la même montagne, à l’occident, est le château de Wildegg, qui était alors la résidence des grands sénéchaux, des comtes de Habsbourg. Une prolongation de cette même montagne, qui s’étend au midi, se termine par le château de Bruneg, qui appartenait aussi aux sénéchaux de Habsbourg, dont la charge était héréditaire. Du manoir d’Egbert, on planait au midi sur la grande plaine de Birrfeld, célèbre par trois grandes batailles : la première date de l’invasion des Romains en Helvétie ; les deux autres avaient eu lieu contre les Allemanis. À l’orient, au-dessous du château, était le village de Mulinen, baigné par les flots de la Reuss ; on y voyait encore les ruines d’un pont et d’une forteresse construits par les Romains. De l’autre côté de la rivière, est le village de Birmenstorf, au delà duquel les plaines fertiles du comté de Baden s’étendent au loin. À l’occident et au nord, une antique forêt de chênes couvre les ruines de l’antique Vindonissa, et renferme quelques restes de la grandeur et de la magnificence des Romains. Elle commence aux fossés du château de Mulinen et couvre la pente de la montagne jusqu’au confluent de l’Aar et de la Reuss, et jusqu’aux châteaux forts de Brougg et d’Altenbourg, construits avec les débris de bâtiments romains, et appartenant aussi à la maison de Habsbourg.

Figure 14. Château de Mulinen.

Au milieu de ce grand et riche paysage, le château du chevalier Egbert paraissait petit et simple. Suivant l’usage des temps, il était élevé, fort, mais très étroit et resserré. Il fallait que la plus grande union et la plus tendre cordialité régnassent entre ses habitants, pour qu’ils vécussent en paix dans un si petit espace. Mais la jeune famille confiée aux soins d’Egbert ne pouvait être trop rapprochée de lui. Il devint l’âme de la maison, et dirigea tout avec une sagesse bien rare dans un jeune guerrier qui jusqu’alors ne s’était occupé que du métier des armes. De deux frères et quatre sœurs qu’il retrouva dans la demeure paternelle, deux seulement, Péterman et Berthe, étaient sortis de l’enfance. Il fallut rétablir l’ordre et la régularité, accoutumer de nouveau les serviteurs et les vassaux à l’obéissance, payer des intérêts usuraires qui s’étaient accumulés, aider Berthe à instruire ses jeunes sœurs, former Péterman à ses devoirs de chevalier, et vaquer à toutes ces occupations intéressantes, sans en négliger aucune. À peine, au milieu de tant de soucis, Egbert avait-il le temps de songer à Clémence. Deux années s’écoulèrent rapidement avant qu’il eût mis tout en ordre et atteint le but de sa louable activité.

L’humeur égale et enjouée de sa sœur Berthe égayait ses pénibles occupations. Deux amis de son père, qui étaient devenus les siens, interrompaient par leurs fréquentes visites l’uniformité de sa vie. Ils étaient aimables, instruits, quoique d’un caractère très différent. L’un d’eux, le sénéchal de Habsbourg, seigneur de Bruneg, le plus proche voisin du château de Mulinen, vivait tantôt chez ses frères, à Wildegg, tantôt dans son domaine. Il était marié, mais son union n’était pas des plus heureuses. Ayant douze ou quinze ans de plus qu’Egbert, il avait contribué à former sa jeunesse. Il passait généralement pour le chevalier le plus sage, le plus loyal de l’Argovie. On le recherchait pour être le pacificateur de toutes les querelles et l’arbitre de tous les procès.

Le sénéchal, chaque semaine, passait un jour chez son jeune ami. Tous les habitants du château, même les enfants et les domestiques, se réjouissaient de le voir arriver.

Le second ami, qui les visitait aussi quelquefois, était leur parent, et avait le plus tendre attachement pour Egbert. On le nommait le maréchal de Rapperschwyl, fameux troubadour, jadis vaillant guerrier, poète aimable, mais curieux, indiscret, et sans cesse ivre d’amour, de vin ou de gloire ; ce qui rendait son caractère fort inégal. On l’aimait, on le redoutait, on le plaignait tour à tour. Cependant, les enfants le voyaient toujours arriver avec plaisir. Son coursier était si richement enharnaché, et celui qui le montait était si gai, si amusant, que, dès qu’ils l’apercevaient, ils allaient tous l’attendre dans la cour. Lorsqu’il avait mis pied à terre, il les plaçait sur son cheval ; puis il entrait en chantant et en riant dans l’antique salle des festins où la famille se rassemblait, et, lorsque sa gaîté n’allait pas à l’excès, il animait tout le monde. Un jour, cependant, le maréchal de Rapperschwyl eut, en entrant, l’air assez soucieux. « Qu’est-ce que vous avez, mon cher cousin ? lui demanda Egbert. Votre physionomie, toujours si joviale, si animée, annonce la tristesse…

— Comment diable serais-je content, quand je t’apporte de fâcheuses nouvelles ! Il n’y a certes gaîté qui tienne quand il faut affliger ses amis : là-bas, dans le château de Hallwyl, ils sont tous dans l’affliction.

— Dieu ! Walther ! s’écria Egbert.

— Je ne sais ce qu’ils disent. Son écuyer est revenu de Palestine.

— Sans lui ! s’écria Egbert en pâlissant ; j’y vole ! Et il partit sans en dire davantage.

Egbert trouva tous les habitants du château dans la plus profonde tristesse. Elle était sincère chez les uns, bien fausse chez les autres. Un des écuyers que le vieux baron avait donnés à son fils pour l’accompagner était revenu. Il racontait avec beaucoup de détails que son jeune maître avait perdu la vie dans un combat contre les Sarrasins. Egbert crut cependant apercevoir quelques contradictions dans son récit, et les releva ; mais ce fut en vain. On voulait absolument ajouter foi au récit de l’écuyer. Les moines qui entouraient le vieillard lui faisaient observer, en haussant les épaules, la légèreté de ces jeunes gens. Egbert et Clémence ne voulaient pas croire au malheur de Walther, sans doute pour n’être point en apparence obligés de pleurer sur son sort.

Le jeune chevalier, malgré son chagrin bien réel et bien profond, n’avait pu s’empêcher de remarquer avec étonnement combien Clémence de Landenberg était embellie. Ces deux années avaient achevé de perfectionner sa charmante figure. Elle était plus grande, plus formée, et la jolie enfant de seize ans était à dix-huit une personne accomplie. Son amour, qu’il avait en vain cherché à éteindre par l’absence, se réveilla avec de nouvelles forces, et lui parut moins condamnable, puisqu’il était possible que celui à qui elle était destinée eût cessé de vivre. Cependant, comme il aimait encore à rester dans le doute sur la perte de son ami, il crut de son devoir de renfermer ses sentiments dans son cœur, et il retourna tristement à Mulinen, agité par mille idées confuses et contradictoires.

Quelques semaines après, il reçut une lettre du révérend abbé de Cappel, qui lui annonçait que le vieux seigneur de Hallwyl était mort subitement, et qu’il avait été inhumé dans l’église de son couvent, avec son casque et son bouclier ; enfin, que toute la noblesse du voisinage était invitée à se rendre à Hallwyl pour assister à l’ouverture des dernières volontés du défunt[2].

Egbert s’y rendit au jour fixé. On ouvrit et on lut le testament, et tous les assistants entendirent son contenu avec indignation. Le seigneur Walther de Hallwyl, qui, depuis la prétendue mort de son fils, se croyait le dernier de son nom, déshéritait tous ses parents, même celle dont les tendres soins avaient embelli sa vieillesse, la jeune Clémence de Landenberg, à laquelle il ne laissait qu’une faible dot pour prendre le voile dans le couvent de Frauenthal, et il léguait toute sa fortune aux frères de Saint-Bernard de l’abbaye de Cappel, sous la condition de fonder au château de Hallwyl un nouveau couvent de leur ordre. Cependant, il y avait ajouté la clause très formelle, que la moitié de l’anneau renfermé sous le sceau de ses armes devait être gardée avec soin dans le monastère, afin que si, contre toute attente, le jeune baron Walther vivait encore, et qu’il pût prouver son existence par l’autre moitié de l’anneau, on le remît sans difficulté en possession de tous ses biens. Cette réserve avait été ajoutée sur les instances réitérées de Clémence, et contre le gré des confesseurs du vieux baron.

Les chevaliers, outrés d’une telle injustice, allaient se retirer ; Egbert de Mulinen s’élance au milieu d’eux, les arrête, et déclare qu’il fait opposition à la partie du testament qui concernait Clémence de Landenberg, attendu qu’elle seule devait décider de son sort, et que le feu baron de Hallwyl n’étant que son oncle d’alliance, il n’était nullement en droit de disposer de cette jeune personne.

En vain les moines s’élevèrent contre cette assertion, en assurant que Clémence était disposée à se vouer à une vie religieuse, et qu’étant sans parents, sans fortune, elle n’avait pas d’autre parti à prendre : les chevaliers s’écrièrent tous, d’une voix unanime, que la demoiselle était parfaitement libre de disposer d’elle-même suivant sa volonté, et l’invitèrent à se prononcer.

Figure 15. Clémence entra dans la salle avec noblesse et modestie.

Clémence entra dans la salle avec noblesse et modestie, et prit place dans l’assemblée. Egbert alléguant la promesse sacrée qu’il avait faite à son ami d’être le protecteur de sa fiancée, lui offrit un asile chez sa sœur, au château de Mulinen. Clémence, en rougissant, accepta sans balancer. Les plus jeunes chevaliers sourirent de la préférence qu’elle donnait à Egbert sur le couvent, pour lequel on prétendait qu’elle avait une vocation si décidée. Les moines prononcèrent les mots de scandale, d’immodestie mais ils abandonnèrent cette proie pour mieux s’assurer de celle, bien plus lucrative, qui ne pouvait leur échapper. Peu d’heures après, Clémence, accompagnée d’une vieille gouvernante était déjà sur la route de Mulinen, conduite par Egbert, et escortée par vingt chevaliers des premières familles du canton avec leur suite. Ils ne se fiaient pas au méchant et puissant abbé de Cappel, qu’ils croyaient capable de faire enlever Clémence sur la route, si elle eût été moins bien gardée.

Rodolphe de Habsbourg, destiné à devenir l’année suivante empereur et fondateur de la maison souveraine la plus illustre, tenait alors sa cour au château de Lenzbourg. Informé par plusieurs de ses chevaliers de ce qui venait de se passer à Hallwyl, et du voyage de la demoiselle de Landenberg, suivie de son escorte, il envoya au devant d’eux son page Péterman de Mulinen, frère d’Egbert, qu’il avait admis dans sa cour, et les fit inviter à passer la nuit dans son château. Le cortège obéit avec reconnaissance à cet ordre si obligeant, auquel la timide Clémence ne se soumit pas sans un fort battement de cœur. Le comte Rodolphe les reçut dans la grande salle de son château, donna un baiser sur le front de la jeune et noble demoiselle, et dit avec amitié en la présentant à la comtesse sa femme : « N’est-il pas vrai, ma noble dame et bien aimée Gertrude, que Dieu n’a pas créé si charmante fille pour le couvent, mais bien pour faire le bonheur d’un brave et loyal chevalier ? » Disant cela, il fit asseoir la jouvencelle tout à côté de son épouse, puis il alla rejoindre les chevaliers qu’il accueillit avec la jovialité et la bonté qui lui étaient naturelles. Il fit apporter force flacons de bons vins, et passa la soirée à trinquer avec eux. Pendant ce temps, la comtesse entretenait Clémence ; elle gagna bientôt sa confiance entière. La jeune fille avoua à sa généreuse protectrice sa situation triste, incertaine, et la supplia de parler pour elle à son auguste époux, afin qu’il lui fît rendre une terre de sa famille que de puissants ennemis lui retenaient injustement. La comtesse le lui promit, et lui offrit de l’admettre au nombre de ses dames d’honneur ; mais Clémence s’y refusa, ne voulant pas, dit-elle, blesser son protecteur, son ami, Egbert de Mulinen, qui lui avait offert si généreusement un asile auprès de sa sœur. La pauvrette se faisait peut-être illusion sur les motifs qui lui faisaient désirer d’y aller.

Egbert avait envoyé un écuyer en avant pour avertir sa sœur de l’arrivée imprévue d’une compagne. Le lendemain, après avoir pris congé de leurs illustres hôtes et remercié les chevaliers qui les avaient accompagnés, ils prirent la route du château de Mulinen, où ils furent reçus à bras ouverts par l’aimable Berthe. Elle désirait ardemment une compagne et souvent Clémence avait soupiré de ne pas avoir une amie. Ni l’une ni l’autre n’avaient eu jusqu’alors l’occasion de former une liaison intime d’amitié ; et ce sentiment, si nouveau pour elles et si délicieux, se développa dans leur cœur, devint en peu de jours aussi vif que tendre, et fit le charme de leur vie.

Elles étaient inséparables, et se partageaient les soins du ménage et de l’éducation des jeunes frères et sœurs de Berthe, dont jusqu’alors celle-ci s’était occupée seule.

Au commencement, Clémence habituée à la demeure du vaste château de Hallwyl, dut se trouver resserrée dans celui de Mulinen ; mais elle s’y accoutuma bientôt, et trouva qu’on ne saurait être trop rapproché de ceux qu’on aime. Nous allons donner aux amateurs de l’antiquité une description de la demeure où le chevalier Egbert conduisit Clémence, et ce sera, à peu de chose près, celle de la plupart des châteaux du moyen âge dans la Suisse allemande, si on en excepte Hallwyl, Wildegg, et quelques autres bâtiments construits sur des plans plus étendus, mais distribués à peu près de même.

On aime à pénétrer dans ces siècles reculés, à connaître tout ce qui peut rappeler les mœurs et les habitudes de nos aïeux. La noble simplicité de leurs habitations et de leur genre de vie élève plus l’âme, touche plus le cœur que la magnificence et le luxe des châteaux modernes.

Le château de Mulinen avait été construit sur l’angle le plus avancé et le plus aigu d’une colline escarpée, et séparée de la montagne dont elle faisait partie par un fossé profond taillé dans le roc, et l’édifice lui-même avait été bâti avec les pierres qu’on en avait tirées. Une tour carrée et assez haute formait toute l’architecture du château, et servait d’habitation au seigneur et à sa famille. Tout autour, un mur très épais formait l’enceinte de la cour du château, dans laquelle se trouvaient une chapelle, les greniers, les magasins de provisions, les écuries, et les habitations de tous les domestiques mâles de la maison.

La tour était divisée en quatre étages. Le rez-de-chaussée n’avait point d’entrée extérieure ; on y descendait intérieurement depuis le premier étage. C’est là que se trouvaient les caves et les celliers, un puits très profond, et un cachot pour de grands criminels. Les prisonniers de guerre vivaient dans le château en pleine liberté, sur leur parole d’honneur, les nobles dans l’habitation du maître, les soldats avec les domestiques.

Le premier étage contenait une grande cuisine, qui servait d’entrée à toute la maison. La porte était élevée de quinze pieds au-dessus du niveau de la cour ; un escalier extérieur, en bois, y conduisait, et pouvait être enlevé en cas de danger de guerre ou d’invasion. Cette cuisine servait en même temps d’appartement aux femmes de service ; leurs lits étaient cachés dans de grandes armoires appliquées contre le mur. De là, un escalier en spirale, assez étroit, conduisait au second dans la chambre du seigneur et de sa famille, qui occupait tout l’espace carré du bâtiment. Près de l’entrée se trouvait un immense poêle, ou fourneau en pierres de taille, avec des gradins où l’on pouvait s’asseoir. Vis-à-vis, de l’autre côté de la porte, était le lit conjugal du chevalier et de sa dame. Le ciel était supporté par quatre colonnes en bois artistement tourné. Sur le dossier, servant d’appui, étaient sculptées les armoiries de l’un des plus anciens ancêtres du seigneur et de son épouse. Un énorme duvet d’édredon et deux oreillers d’une dimension proportionnée, garnis autour de points à jour, remplissaient et ornaient l’intérieur de cette couche. Le côté du drap qui se repliait sur le duvet était garni des mêmes points, très larges et très bien travaillés. C’était l’ouvrage des dames et demoiselles de distinction, et la première partie de leur trousseau. Le lit était élevé considérablement au-dessus du plancher, et entouré d’une massive balustrade en bois sculpté. Sous les pieds du lit il y en avait un autre à roulettes, pour les enfants en bas âge. Dans les deux angles opposés de cette grande chambre étaient suspendus des rideaux qui formaient des alcôves, dont l’une renfermait les couches des fils de la maison, et l’autre celles des demoiselles, et qui les dérobaient à la vue.

En avançant dans la chambre, on remarquait des deux côtés une suite d’armoires de bois de noyer bien reluisantes, et de différentes formes, qui servaient de lambris. Dans le bas de ces armoires étaient des coffres sculptés, ou de petits buffets à tiroirs, dont les couvercles formaient des bancs ; car, à l’exception d’un ou deux grands fauteuils de cuir doré pour le maître et la maîtresse, et de quelques hautes escabelles en bois, il n’y avait pas d’autres sièges. C’était dans ces diverses armoires qu’étaient renfermés les nippes et effets de tous les habitants de la chambre, ainsi que le linge de table et de lit, qui avait été filé par la mère, les filles et les chambrières. Les bijoux, l’or, les parchemins et les titres importants étaient conservés dans un petit réduit pratiqué dans le mur, muni d’une porte de fer, d’un gros cadenas, et placé d’ordinaire entre les deux fenêtres. Vu l’énorme épaisseur des murs, les embrasures formaient d’assez grands cabinets. Dans l’un était une table couverte d’une grande plaque d’ardoise, sur laquelle chacun traçait avec de la craie, soit les calculs qu’il y avait à faire, soit ce dont il voulait se souvenir. On y trouvait aussi, tout à l’entour sur des tablettes, la bibliothèque du château, plus remarquable par la grosseur que par le nombre des volumes. Elle consistait en une légende des saints, quelques livres de chevalerie et une traduction allemande des vies de Plutarque. Ce dernier ouvrage était attaché au mur du château de Mulinen par une forte chaîne, depuis qu’un moine du voisinage avait essayé de le dérober pour en enrichir la mesquine bibliothèque de son couvent. Enfin, une grande table, placée au milieu de l’appartement, servait pour les repas, lorsqu’on était seulement en famille.

Dans l’autre fenêtre étaient rassemblés les rouets, dévidoirs et métiers à broder. C’était dans cette place claire, commode et agréable, que se réunissaient les dames de la maison.

Le même escalier tournant dont nous avons déjà parlé conduisait encore à l’étage supérieur, où se trouvait le salon, autrement dit la salle des chevaliers. On y voyait une cheminée assez vaste pour pouvoir y rôtir un bœuf tout entier. Le trumeau ou chambranle était supporté par deux statues en pierre, l’une représentant un Sarrasin, l’autre un chevalier de l’ordre de Saint-Jean de Jérusalem. Sur les parois, élevées et blanches, étaient suspendus ou appuyés des trophées formés de cuirasses, de boucliers, de casques et de lances arrangés artistement. On y distinguait l’épée de Roger de Mulinen, l’un des vaillants ancêtres dont cette famille est si fière. Egbert y avait placé, comme un éternel souvenir, un bracelet de l’empereur Conrad et l’écharpe de son malheureux fils, qu’il avait apportés d’Italie. Les différents groupes d’armes alternaient avec de grands bois de cerfs, sur les pointes desquels étaient enchâssées les lampes qui éclairaient la salle, lorsque les festins se prolongeaient dans la nuit. Chacun des cerfs dont les bois ornaient ce vaste salon avait son histoire, et Egbert se rappelait encore avoir entendu son grand-père raconter à ses vieux camarades, en vidant un broc de vin de Thalheim, les détails de la chasse où tel ou tel de ces animaux avait succombé. Les nombreuses et étroites fenêtres de cette salle étaient très hautes, et décorées de vitrages peints. Lorsqu’à la fin du siècle précédent, cette salle avait été renouvelée, chaque parent avait, selon l’usage, fait présent au seigneur de Mulinen d’une vitre, sur laquelle étaient ses armoiries ou quelque événement remarquable de l’histoire ancienne, représenté avec moins d’art que de bigarrure. Là brillaient, sur de grands écussons, le lion de Habsbourg, la rose des Rapperschwyl, les ailes d’aigles des de Hallwyl, les fusées des barons de Bonstetten et les créneaux d’Antioche, qu’un Luternau avait escaladés le premier ; là, on voyait David tuant Goliath d’un coup de fronde, le prophète Daniel dans la fosse aux lions, et deux chevaliers de Rhodes combattant un dragon. Une immense table de noyer, qui pouvait servir de champ de bataille à un grand nombre de convives affamés, s’élevait au milieu de la salle sur des pieds de griffon. Dans le temps de l’opulence de cette famille, cette table avait souvent servi à réunir toute la noblesse des environs. La hure de sanglier, aux oreilles dorées et une grosse orange entre les dents, et les paons aux ailes déployées y avaient brillé tour à tour. Quoique cette grande salle, qui remplissait tout l’intérieur du bâtiment, fût carrée, elle paraissait ronde, parce que, dans chaque angle, on avait pratiqué des réduits pour des lits, qu’on donnait, soit aux visiteurs, soit aux nobles prisonniers. Egbert en occupait un depuis son retour d’Italie, et Clémence et Berthe couchaient ensemble, dans la salle inférieure, avec les enfants. Depuis les noces du père d’Egbert, il n’y avait eu ni festin ni rassemblement dans la grande salle. Au-dessus était le quatrième étage, entouré de créneaux, où logeait, dans une guérite, le gardien du château. Il planait de là sur toute la contrée, pour annoncer joyeusement, avec son cor, d’agréables visites, ou pour avertir de l’approche de quelque troupe suspecte ou menaçante.

Tel était le manoir dans lequel Clémence trouva le premier des biens, une tendre et sincère amie, nous pourrions ajouter le bonheur de vivre près d’Egbert, si elle l’avait vu plus souvent. Mais le bruit que Walther de Hallwyl n’était point mort acquérant tous les jours plus de probabilité, Egbert évitait, autant qu’il lui était possible, de se trouver auprès de la belle Clémence, et s’abstenait fréquemment de Mulinen. Il accompagnait son seigneur, le comte de Habsbourg, dans les fréquentes guerres où il se trouvait engagé ; et, quand il revenait chez lui, la chasse lui fournissait un prétexte de s’éloigner du château. Souvent il restait des journées entières dans la campagne, pour suivre, disait-il, ses ouvriers et soigner son agriculture ; souvent même il conduisait de sa main sa charrue, attelée de quatre superbes chevaux qu’il avait ramenés d’Italie. Seulement, lorsque ses deux amis, le seigneur de Bruneg ou le maréchal de Rapperschwyl, venaient le visiter, il restait avec eux, et paraissait moins rêveur. Le premier était le confident de ses plus secrètes pensées, et la sensibilité avec laquelle il recevait les aveux du jeune homme, ses douces exhortations, ses sages conseils, versaient un baume salutaire dans le cœur oppressé d’Egbert. Le maréchal, par sa gaîté, son esprit, apportait aussi une agréable diversité dans leur genre de vie. Les jeunes demoiselles s’amusaient des écarts de son imagination ; mais quelquefois Egbert était obligé de le défendre contre les plaisanteries de sa sœur Berthe, qui était railleuse, et même parfois satirique. Clémence, au contraire, avait la disposition à la mélancolie ; mais elles n’en étaient pas moins très bien ensemble, et mieux, peut-être, que si elles avaient eu plus de rapports dans l’esprit. Leurs cœurs étaient toujours à l’unisson, et c’était l’essentiel. La douceur, la sensibilité de Clémence, adoucissaient la vivacité de Berthe ; la gaîté, les saillies, les francs éclats de rire de cette dernière, l’originalité de ses reparties, animaient aussi Clémence. Lorsqu’elles étaient seules, elles n’éprouvaient pas un instant d’ennui, parce qu’elles savaient s’occuper. Toutes les deux auraient mieux aimé sans doute qu’Egbert fût resté au logis, mais elles savaient qu’un brave chevalier craint les occupations sédentaires, et que les jeunes gens ont besoin de mouvement. Elles charmaient le temps de son absence en parlant de lui. Le fuseau de Berthe tournait pour préparer le lin dont elle voulait faire le linge de son frère ; l’aiguille de Clémence nuançait des soies pour lui broder une cotte d’armes ou une écharpe. L’une vantait sa bonté, l’autre sa bravoure. Elles chantaient ensemble des ballades de guerre ou de chasse, qu’il avait apprises à sa sœur, et quelquefois aussi des romances d’amour, dont les airs langoureux déplaisaient à Berthe et charmaient Clémence, et une petite dispute, où chacune, à la fin, voulait chanter la chanson qu’aimait son amie, animait leur entretien. Elles instruisaient ensuite les enfants, vaquaient aux soins du ménage ; puis, un panier rempli de grains d’avoine ou de chanvre passé au bras, elles allaient appeler et rassembler autour d’elles les poules et les pigeons, pour leur donner à manger.

Quand le temps le permettait, elles se promenaient avec les enfants dans la forêt de chênes, voisine du château. Tantôt elles cherchaient des fruits sauvages, tantôt des antiquités romaines. Souvent elles allaient jusqu’aux ruines d’un ancien temple, où un pieux ermite avait pratiqué sa cellule. Les paysans des environs le vénéraient comme un saint, et les deux jeunes et nobles demoiselles aimaient à s’entretenir avec lui sur la fragilité et les peines de cette vie, sur le bonheur de celle à venir. Toujours Clémence en sortait plus calme, et la maligne Berthe, plus sérieuse, plus posée.

Un jour d’automne, Egbert avait chassé chez son ami le sénéchal de Bruneg ; il revenait, vers le coucher du soleil, sur son palefroi, cheminant lentement pour mieux jouir de la belle soirée, armé, comme un chasseur, d’un javelot, de son épée, et n’ayant avec lui que son écuyer et deux gardes-chasse armés de lances, qui menaient chacun une couple de chiens. Le chevalier causait avec eux de la chasse qu’il venait de faire, et ils étaient déjà près de la colline sur laquelle est situé le château de Mulinen, lorsqu’il entendit dans la forêt un grand cliquetis d’armes. Il donna de l’éperon à son cheval, et s’avança au galop, suivi de ses gens, vers l’endroit d’où partait le bruit. Bientôt il aperçut deux chevaliers, armés de toutes pièces, qui se défendaient contre huit assaillants. Dans cet instant, un de ces derniers mordait la poussière. À l’aspect d’Egbert et de son écuyer, les combattants s’arrêtèrent un instant, et celui qui paraissait le chef des agresseurs s’avança vers le jeune chevalier, en lui criant : « Ne vous mêlez pas de nos débats ; mes compagnons et moi, nous avons l’ordre du comte, notre seigneur, de lui livrer ces deux assassins, morts ou vifs. »

Figure 16. Il aperçut deux chevaliers qui se défendaient contre huit assaillants

Egbert lui répondit avec une voix imposante : « L’épée dans le fourreau, vils brigands, qui vous mettez huit contre deux ! Vous êtes ici sur mon territoire et dans ma juridiction ; c’est à moi seul qu’il appartient de faire droit et bonne justice.

— Ah ! répond l’inconnu, c’est donc toi qui es le sire de Mulinen ! tu périras le premier. » En disant ces mots, il s’approche, et avant que le chevalier ait pu se mettre en garde, il lui porte un violent coup de sabre, qu’Egbert sut éviter en partie, mais qui cependant l’atteignit à l’épaule gauche, et le blessa grièvement. Mais, au même instant, Mulinen enfonça, d’une main aussi adroite que forte, son javelot dans la visière du casque de l’assassin, et l’étendit mort à ses pieds. Comme un éclair, il vole, avec son écuyer, au secours des deux inconnus, et le combat recommence avec acharnement. Cependant les assaillants étaient beaucoup plus nombreux. Egbert et son écuyer sans armure, le premier déjà blessé, ainsi que les inconnus, auraient certainement succombé, si les deux chasseurs à pied n’étaient accourus avec leurs chiens, qu’ils lâchèrent contre les assassins, et dont les aboiements et les morsures effrayèrent leurs chevaux. L’écuyer d’Egbert, brave et courageux soldat, venait d’étendre à ses pieds un des brigands ; les cinq autres, ne pouvant se débarrasser de la meute qui les tourmentait, prirent la fuite. Egbert alors met pied à terre et va secourir l’un des chevaliers, dont le cheval avait été tué, et qui tombait en défaillance de douleurs et d’épuisement. L’autre, qu’il présuma être l’écuyer, s’approcha aussi, et tous deux ils soutinrent le blessé, le placèrent contre un arbre. L’inconnu paraissait près d’expirer dans les bras de son écuyer, qui se lamentait.

— Qui est ton maître ? lui demanda Egbert.

— Hélas ! chevalier, répondit-il, nous venons de bien loin pour mourir en ces lieux. Mon maître est le baron Walther de Hallwyl.

— Grand Dieu ! Walther ! s’écrie Egbert, en s’efforçant de détacher son casque fracassé.

— Est-ce toi, Egbert, mon sauveur, mon ami ? dit le malheureux de Hallwyl d’une voix éteinte, en tendant à Egbert sa main faible et sanglante ; puis il resta sans connaissance. Egbert et ses gens s’empressèrent de panser ses blessures aussi bien qu’il leur fut possible ; mais la nuit devint trop obscure pour qu’ils pussent savoir eux-mêmes ce qu’ils faisaient. Ils construisirent à la hâte un brancard avec des branches d’arbres ; ils y placèrent le malheureux Walther, qui leur paraissait mourant, et se mirent en devoir de le transporter au château. Ils rencontrèrent bientôt d’autres domestiques, que les demoiselles, effrayées du bruit qu’elles avaient entendu dans la forêt, et de ce qu’Egbert n’arrivait pas, envoyaient au-devant de lui, armés et avec des flambeaux. Egbert prit alors les devants, trouva Berthe et Clémence tremblantes à la porte du château, et leur annonça l’arrivée d’un ami grièvement blessé. — Dieu ! serait-ce Bruneg ! s’écria Berthe.

— Non… c’est Walther, c’est de Hallwyl arrivant de la Terre-Sainte… – Il s’arrêta pour aider sa sœur à soutenir Clémence, qui avait saisi le bras de son amie pour ne pas tomber. Au même moment, le cortège arriva dans la cour du château. Walther, évanoui, ne donnait pas un signe de vie. Il fut porté avec précaution dans la grande salle et mis dans un lit. Egbert le confia à sa sœur, qui était renommée dans toute la contrée pour ses connaissances dans l’art de guérir et pour les secours qu’elle savait administrer aux malades. Elle lava et pansa les blessures, profondes et dangereuses, de Walther. Egbert la conduisit ensuite auprès de l’écuyer, à qui elle prodigua les mêmes soins ; enfin, Egbert lui-même jeta le manteau dans lequel il était resté enveloppé, et dit, en souriant, à sa sœur, en lui montrant la plaie profonde et douloureuse de son épaule : « À présent, chère Berthe, c’est à mon tour de mettre en œuvre ton art merveilleux. » Clémence, revenue à elle, mais encore tremblante, aidait Berthe à préparer les linges et la charpie pour la blessure d’Egbert ; mais Berthe tremblait aussi et pria son amie de soutenir un instant le bras du chevalier. Clémence s’avança avec une douce rougeur et les yeux baissés pour rendre ce léger service à son protecteur, mais il assura n’en avoir nul besoin ; il appuya lui-même son bras, et dit aux deux amies que son mal était peu de chose. Clémence releva alors les yeux sur Egbert, mais il avait à son tour baissé les siens, et tous deux, presque en même temps, étouffèrent un soupir.

Les deux amies veillèrent toute la nuit, et visitèrent alternativement les malades. Le matin, lorsque Berthe leva le premier appareil, elle déclara qu’aucune des blessures de Walther n’était mortelle, et que son évanouissement prolongé ne provenait que de la perte énorme de sang qu’il avait faite. Ce ne fut qu’alors qu’Egbert put remarquer combien son ami avait changé de figure dans ses voyages. Le soleil brillant de l’Orient avait noirci son teint, jadis si frais. En partant pour la Palestine, Walther était un beau blond, aux joues arrondies et couleur de rose ; actuellement, son visage brun et allongé attestait, par sa maigreur, tout ce qu’il avait souffert : une large cicatrice, qui s’étendait du front au menton, achevait de le rendre méconnaissable à d’autres yeux qu’à ceux d’un ami.

Le bruit de son retour et du guet-apens auquel il avait été exposé se répandit bientôt dans toute la contrée. Le sire de Bruneg accourut pour lui souhaiter la bienvenue ; il fut bientôt suivi d’Arnault de Reinach et de Hartman Wessemberg, deux chevaliers du voisinage, amis d’enfance de Walther, et qui avaient appris jadis le noble métier des armes à la cour du comte de Habsbourg. Le rétablissement de Hallwyl fit des progrès assez rapides, par les soins de son aimable Esculape, pour qu’il pût bientôt satisfaire la curiosité de ses amis au sujet de ses aventures. Il leur raconta comment il était revenu de l’Orient avec Ulrich d’Erlach, comment ils avaient abordé en Italie et passé le Saint-Gothard, pour arriver à Lucerne, où il s’était séparé de son compagnon de voyage. C’est là qu’il apprit la mort de son père et la prise en possession de toutes ses terres par les moines du couvent de Cappel. Il avait alors pensé qu’il serait plus prudent d’aller, avec son fidèle écuyer, à Mulinen, chez son ami Egbert, pour le revoir plus tôt et le consulter ; cependant, il avait voulu passer à Hallwyl, pour obtenir quelques renseignements plus positifs sur ses affaires. Afin de se rendre plus méconnaissable, il s’était procuré à Lucerne le casque et le bouclier d’un simple écuyer, et avait mis pied à terre dans une maison de paysan, près du manoir de ses pères. Peu après, il avait remarqué des allées et des venues, un grand mouvement d’hommes et de chevaux dans la cour du château de Hallwyl et dans les environs ; alors il était remonté à cheval, s’était rendu à Lenzbourg, où il s’était arrêté quelques heures pour laisser reposer ses coursiers ; mais, vers le soir, il en était parti, espérant arriver avant la nuit au château de Mulinen, dont il approchait, lorsqu’il rencontra sur la route un homme bien vêtu à qui il demanda si le seigneur Egbert de Mulinen habitait son château. Cet inconnu lui répondit affirmativement, mais que, ce jour-là, Egbert ayant chassé avec quelques amis dans la forêt voisine, il devait y être encore. Walther, pour le surprendre, avait suivi la route de la forêt, accompagné de l’inconnu, qui lui avait offert de lui indiquer le chemin ; mais à peine était-il entré dans le bois, que huit hommes, armés et cuirassés, fondant sur lui avec impétuosité, l’auraient massacré, si Egbert et les siens n’étaient venus à son secours.

Les chevaliers rassemblés à Mulinen délibérèrent sur ce qu’il y avait à faire dans les conjonctures où se trouvait Walther, et, après avoir beaucoup discuté, ils décidèrent que le sénéchal de Bruneg, avec Wessemberg et Reinach, devaient se rendre sur-le-champ à l’abbaye de Cappel, munis de la moitié de l’anneau que Walther avait précieusement conservée et qu’il rapportait avec lui, pour demander à l’abbé la restitution des biens de la famille de Hallwyl, au nom de son dernier rejeton.

Figure 17. On les reçut avec tous les honneurs dus à leur rang.

Le lendemain, les trois chevaliers partirent avec un cortège, qu’ils rendirent à dessein aussi nombreux et aussi brillant qu’il leur fut possible. Ils arrivèrent au couvent, où ils s’aperçurent facilement qu’ils étaient attendus. On les reçut avec tous les honneurs dus à leur rang. Introduits dans la grande salle de l’abbaye, ils y trouvèrent la communauté rassemblée. Le sénéchal s’avance au milieu des religieux, et, d’un ton noble, il leur fait part du message dont il était chargé. Il annonça que les deux braves chevaliers qui l’accompagnaient, issus des plus illustres maisons de l’Argovie, avaient reçu les pleins pouvoirs de leur frère d’armes, Walther de Hallwyl, revenu depuis peu du Saint-Sépulcre, et qui, attaqué près de Mulinen par des assassins, et retenu au château par des blessures dangereuses, avait prié ses amis d’apporter au vénérable abbé de ce couvent son salut de chevalier et la réclamation des biens qui lui appartenaient, et dont la communauté s’était saisie, le croyant mort en Palestine.

L’abbé répondit aux chevaliers qu’il serait ravi d’apprendre le retour du fils du bienfaiteur de son couvent, mais qu’il avait, hélas ! la conviction de sa mort ; qu’il savait bien qu’un étranger, arrivé blessé au château de Mulinen, disait être le jeune Walther, quoiqu’il ressemblât fort peu au chevalier de Hallwyl, et que ses moines étaient prêts à lui rendre, non seulement ses biens héréditaires, mais aussi à lui tenir compte de tous les revenus que le couvent en avait retirés jusqu’alors, dès qu’il serait prouvé qu’il en était le légitime propriétaire, par l’exhibition de la moitié de l’anneau de feu son père.

Les deux jeunes chevaliers parurent enchantés de la conduite franche et noble de l’abbé. Le sénéchal, qui le connaissait mieux, ne se fia pas à cette générosité, à laquelle il ne s’était point attendu ; il tira de son sein la moitié de l’anneau, et l’abbé donna l’ordre d’apporter celle qui était en dépôt dans l’intérieur du couvent. Un père revint bientôt avec une cassette fermée et où était appliqué le sceau du vieux comte Hans-Walther de Hallwyl.

L’abbé la remit entre les mains du plus jeune des chevaliers, en le priant de lever le sceau. La cassette fut ouverte, on en tira la moitié de l’anneau, qu’on essaya de joindre à celle que le sire de Bruneg avait apportée… Mais, hélas ! les deux moitiés n’avaient pas la moindre ressemblance et ne pouvaient s’adapter l’une à l’autre. Il régna tout à coup un silence général ; un chagrin, mêlé de surprise, se peignit sur la figure des chevaliers. Le sénéchal lança un regard perçant et plein de mépris sur l’abbé, dont les yeux étaient baissés et les mains croisées dévotement sur la poitrine ; mais il ne put cacher sa secrète joie, et un sourire moqueur errait sur ses lèvres. Enfin, il rompit le silence, et dit qu’il était surpris que des chevaliers si renommés par leur sagesse eussent été dupes d’un imposteur, qu’il espérait que l’affaire était maintenant en règle, et qu’on laisserait la communauté tranquille et en pleine possession des biens acquis par une succession légitime.

« Seigneur abbé, dit le sire de Bruneg, un mauvais démon se mêle de tout ceci ; un mauvais démon a payé des assassins pour donner la mort à mon ami, sur l’identité duquel personne ne croira que je puisse être trompé ; un mauvais démon a changé la moitié de l’anneau qui devait lui rendre son héritage. Dieu punisse les coupables, quels qu’ils soient, et maintienne chacun dans ses droits ! » En disant ces mots il s’éloigna, suivi de ses compagnons, tous les trois pleins de dépit et d’indignation. Les moines les accompagnèrent avec de grandes révérences ; mais les chevaliers furent à peine dehors, qu’ils entendirent de bruyants éclats de rire, et jurèrent de s’en venger.

Qui pourrait peindre la consternation de Walther de Hallwyl et d’Egbert, lorsque leurs amis vinrent leur raconter la scandaleuse scène qu’on avait jouée avec eux dans le couvent ? Dès qu’il fut en état de se lever, il écrivit à son seigneur suzerain le comte Habsbourg ; mais ce prince était absent et engagé dans une guerre lointaine. L’abbé de Cappel s’était aussi adressé à lui, et, ne sachant lequel avait tort ou raison, le prince ordonna à son baillif ou représentant en Argovie, le baron Rodolphe d’Aarbourg, de convoquer une grande cour féodale dans l’ancien champ destiné à cet usage, pour faire porter un jugement sur une affaire aussi importante.

Au jour fixé, les nombreux vassaux de la maison de Habsbourg se rassemblèrent à la place indiquée. Walther de Hallwyl y parut avec ses amis, et l’abbé s’y rendit, accompagné des membres les plus considérés de la noblesse des environs des lacs de Zurich et de Zug, à qui il avait persuadé que sa cause était juste.

Le baron d’Aarbourg, comme lieutenant du comte souverain, était selon l’ancien usage, assis sous un vieux tilleul ; les nobles assesseurs de la cour féodale formaient un large cercle autour de lui, et derrière eux était une foule innombrable de spectateurs que la curiosité ou l’attachement à l’une ou à l’autre cause avait attirés.

Les parties dissidentes étaient avec leur suite de l’autre côté du cercle, et en dehors des barrières, jusqu’à ce que le plus jeune des chevaliers les appelât pour faire valoir leurs droits. Ils s’avancèrent alors. Walther prit la parole et fit le récit de toute sa vie. Il parla avec beaucoup de ménagement des faiblesses de son père, et, avec un mépris aussi vif que prononcé, des flatteurs qui en avaient profité. Il raconta en grand détail l’attentat dirigé contre sa personne, et offrit de prouver que les trois assassins tués par Egbert de Mulinen et par lui dans le combat avaient été vus peu de jours auparavant à Hallwyl, où l’abbé se trouvait alors. Il accusa formellement ce dernier d’une fraude infâme, et d’avoir trouvé le moyen d’ouvrir la cassette et de changer la moitié de l’anneau qu’il avait en dépôt. Quant à lui-même, il en appela à une foule de témoins qui l’avaient connu dans l’Orient pour être le chevalier de Hallwyl, et à plusieurs autres qui, malgré le changement opéré dans ses traits, l’avaient parfaitement reconnu depuis son retour. Enfin, il supplia le juge de ne pas se laisser aveugler par la ruse et la mauvaise foi, et voua ses injustes persécuteurs à la vengeance divine.

L’abbé prit la parole d’un air composé, froid et mesuré ; il fit un éloge pompeux des vertus du dernier seigneur de Hallwyl, déplora la mort de son digne fils, et témoigna son étonnement de voir que cette noble assemblée donnât quelque attention aux fables absurdes d’un aventurier, plutôt qu’aux preuves évidentes de l’infâme supercherie qu’on mettait en jeu pour enlever à l’Église le bien qu’elle possédait si légitimement. Ce mot seul répondait à tout ; la sainteté de son état, disait-il, repoussait suffisamment toute idée de substitution d’anneau, de vol et d’assassinat. Il invita les juges à prononcer sur les preuves qu’ils avaient sous les yeux : du reste, la charité chrétienne l’engageait à demander de l’indulgence pour un imposteur, que la misère sans doute avait porté à cette criminelle entreprise, et qui, à l’aide de quelques renseignements qu’il avait eus en Palestine, où sûrement il était allé, en imposait même aux intimes amis du défunt chevalier de Hallwyl.

Les parties alors se retirèrent par l’ordre du lieutenant, qui demanda les voix de tous les chevaliers ; puis il fit rentrer l’abbé et Walther, pour leur annoncer que la sagesse des hommes était insuffisante pour prononcer en cette circonstance ; que le Jugement de Dieu, dans un combat à outrance, et suivant les lois de la chevalerie, déciderait dans cette affaire, où l’Être suprême pouvait seul savoir de quel côté était l’imposture et la vérité ; qu’en sa qualité de chevalier et de juge, il invitait à se présenter, dans le terme de trois semaines, à la même place où le combat aurait lieu, l’accusateur en personne et son adversaire, à qui son état défendait de prendre les armes, représenté par un chevalier d’une naissance égale à celle de l’accusateur.

Walther, se confiant dans la justice de sa cause et dans son courage, remercia le juge de l’arrêt qu’il venait de prononcer ; puis, se retournant avec noblesse, il jeta son gant au milieu du cercle. L’abbé, plein de confiance, disait-il, sous la protection des saints, remercia aussi le juge, et dit, avec un regret affecté, qu’aucun chevalier ne relèverait le gant jeté par un inconnu, mais qu’un domestique du couvent, du même rang vraisemblablement qu’un aventurier, se présenterait pour entrer en lice. Alors un jeune paysan, sans armes et aux formes athlétiques, s’avança pour prendre le gage du combat.

Un violent murmure s’éleva dans l’assemblée ; plusieurs chevaliers tirèrent leurs épées avec un mouvement de colère ; l’humble champion des moines courut tout effrayé se mettre sous la protection de l’abbé ; le juge invitait en vain à la paix. La tranquillité ne fut rétablie que lorsque le sénéchal, Egbert et cinq autres chevaliers connus s’avancèrent et assurèrent par serment que l’accusateur était gentilhomme et digne de porter le casque et le bouclier.

L’abbé se proposait de faire quelque objection, lorsqu’un jeune chevalier, connu par son courage et la hauteur de son caractère, indigné de la conduite de son oncle, s’avance et relève le gant. Walther lui présente la main, et tous deux promirent solennellement au juge de se rencontrer au jour et au lieu désignés pour le combat, trois heures après le lever du soleil.

Les chevaliers se séparèrent ; Hallwyl, plein de joie, prit, ainsi que ses amis, le chemin de Mulinen. La nouvelle de la sanglante lutte qui devait avoir lieu fut bientôt répandue dans toute la contrée. Le noble nom de Hallwyl était porté avec tant de gloire depuis plusieurs générations, que le sort du dernier rejeton de cette illustre famille inspirait un intérêt général ; tous les gentilshommes et seigneurs, à vingt lieues à la ronde, se préparaient à assister au Jugement de Dieu, devenu assez rare dans ces temps-là.

Tous ceux qui avaient quelques relations avec les Hallwyl se rendirent à Mulinen pour escorter Walther ; son frère d’armes en Palestine, le châtelain d’Erlach, quitta son domaine, situé sur les bords du lac de Bienne, pour assister son ami dans cette mémorable occasion. La grande salle des chevaliers était journellement remplie, et Berthe fut appelée à déployer tous ses talents de bonne ménagère et de demoiselle de château, pour recevoir convenablement les hôtes d’Egbert.

Au jour fixé, Walther, entre ses deux frères d’armes, Mulinen et d’Erlach, qu’accompagnait une suite nombreuse de barons, de chevaliers et d’écuyers, prit à cheval le chemin de la place d’armes, en avant de la ville d’Aarau. Tenguen y arriva en même temps ; sa suite l’emportait en nombre sur celle du seigneur de Hallwyl. L’abbé ne se présenta pas ; il n’était pas permis aux ecclésiastiques d’assister à des combats de ce genre ; un prêtre seulement s’y trouva pour administrer au mourant les secours de la religion[3].

Le seigneur d’Aarbourg, comme représentant du comte de Habsbourg, avait ordonné tous les préparatifs de ce combat. La place était entourée de barrières ; au dehors, un trône élevé et décoré des bannières de Habsbourg et d’Aarbourg était destiné au juge du camp ; à ses côtés et plus bas étaient les sièges pour les chevaliers et les témoins. Devant le trône du juge, on voyait une lance, à laquelle on avait suspendu un bouclier aux armes de Hallwyl. Vis-à-vis, à l’entrée du cercle, les boucliers des deux combattants étaient placés sur des poteaux élevés : celui de Tenguen avec la licorne d’or, celui de Walther sans armes, puisqu’il n’était pas encore reconnu ; mais l’écu portait cette devise : À chacun le sien.

La trompette ayant annoncé le moment fatal, le juge, ses douze assesseurs, et les chevaliers les plus âgés et les plus considérés prirent leurs places. Quatre hérauts magnifiquement vêtus, et portant les couleurs de Habsbourg, conduisirent les combattants au milieu du cercle. Hallwyl et Tenguen tirèrent leurs épées, les posèrent en croix l’une sur l’autre, et prêtèrent à Dieu et aux saints le serment de se battre à outrance, jusqu’à ce que l’un des deux tombât mort sur la place, et de combattre loyalement, sans armes enchantées, et d’après les lois de la chevalerie.

Les gardes apportèrent un cercueil au milieu de l’enceinte. Les hérauts proclamèrent le combat, en ordonnant, sous peine de mort, le silence et la paix aux spectateurs. On amena aux combattants leurs coursiers, on leur apporta leurs armes. Ils montèrent à cheval, s’éloignèrent l’un de l’autre, et le juge donna le signal.

Après un combat long et opiniâtre, Dieu bénit la justice de la cause de Walther : son adversaire tomba frappé d’une blessure mortelle, et les hérauts d’armes proclamèrent vainqueur le baron de Hallwyl.

Le juge, au nom du comte de Habsbourg, rétablit le chevalier dans tous les droits de sa puissance, et, aux acclamations de la multitude, il lui remit le bouclier aux armes de ses pères. Le vainqueur reçut les félicitations de toute la noblesse d’Argovie, et ses amis se pressèrent autour de lui.

Pendant dix jours que les blessures qu’il avait reçues dans cette lutte le retinrent à Aarau, on lui prodigua les soins les plus affectueux ; et lorsqu’enfin il fut en état de partir pour aller prendre possession de ses domaines, Egbert et le sénéchal l’accompagnèrent.

Les moines venaient d’évacuer le château. Mais il le trouva dans un tel désordre, qu’il semblait avoir été pillé par l’ennemi : tous les meubles étaient enlevés des appartements.

Walther fut reçu par un ancien serviteur de la maison, transporté de joie de le revoir, et qui lui donna pour quelques jours un asile dans sa chaumière. Ses deux amis, après avoir pourvu à lui procurer les moyens de s’installer dignement, rentrèrent chacun dans leur domaine. En les quittant, Walther leur promit que, dès que son château serait remis en état de les recevoir, il irait à Mulinen pour chercher sa fiancée, Clémence de Landenberg, et pour les inviter à ses noces. Egbert n’eut pas la force de lui répondre ; il serra en soupirant la main de son ami. Son âme était oppressée, et les pensées qui l’occupaient pendant sa route étaient bien tristes. Il allait revoir pour la dernière fois, dans son état de liberté, celle qu’il aimait plus que sa vie. Il ne pouvait songer au moment où l’heureux Walther viendrait lui enlever Clémence, et lui donner le titre sacré d’épouse, sans éprouver un douloureux frémissement. Ce brave et loyal chevalier n’avait pas même l’idée que cet engagement pût se rompre. Pendant la longue absence de son ami, il ne s’était jamais regardé que comme le dépositaire, le fidèle gardien du trésor qui lui était confié ; il s’était même défendu tout espoir lorsque la nouvelle de sa mort se répandit, et, l’amitié l’emportant sur l’amour, il avait désiré de bonne foi que ce bruit fût sans réalité. Dans l’idée de la possibilité du retour de Hallwyl, il avait repoussé, comme un mouvement criminel, le plus léger désir contraire aux lois de l’honneur et aux intérêts de son ami. Peut-être cette confiance en lui-même et en sa vertu l’avait-elle rendu moins attentif et moins sévère sur les mouvements de son cœur. Il avait combattu avec succès les effets de son amour, mais non pas cet amour même, qui était devenu une partie de son existence. « Pourquoi, se disait-il, userais-je inutilement mes forces à me guérir d’un sentiment si vif et si profond ? J’aime mieux les employer à le cacher ; sa violence même sera à mes propres yeux ma justification. Oh ! si je pouvais en triompher et l’anéantir, j’aurais pu l’empêcher de naître ou de s’emparer entièrement de mon cœur ! »

Telles étaient les réflexions qu’il confiait à son ami le sénéchal, quand celui-ci, touché de sa tristesse, mettait l’entretien sur ce sujet. Egbert préférait ne point en parler, et renfermer dans son cœur cette passion funeste. Le seul nom de Clémence lui ôtait le courage et les forces dont il avait tant besoin ; car Walther, en se séparant de lui, l’avait chargé de la prévenir de son prochain hymen. Peut-être ne pourra-t-il le prendre sur lui, mais il en chargera sa sœur Berthe. Depuis le retour de Walther, cette vertueuse fille, qui savait depuis longtemps que Clémence aimait son frère, et qui soupçonnait l’amour d’Egbert ne cessait de remplir le douloureux devoir d’inspirer à son amie le courage de tenir ses engagements. Elle lui représentait tour à tour ce qu’elle devait à la longue constance et aux malheurs de son parent. Clémence en était elle-même touchée, et sentait aussi combien elle devait de reconnaissance à la maison de Hallwyl, où elle avait été accueillie, élevée, et destinée par son oncle à épouser Walther à son retour. L’ayant promis volontairement, elle regardait cette union comme le plus saint des devoirs ; elle se disait aussi : « J’aimerai toujours Egbert ; mais tout ce qui dépend de moi doit être accompli sans balancer. Moi seule au monde, je saurai que mon époux n’a pas la première place dans mon cœur ; mais lui ne s’en doutera jamais. Tout entière à mes devoirs, je saurai le dédommager de ce tort involontaire et caché ; je reverrai peu celui que j’aimerai toute ma vie, et même avec Berthe je me défendrai de parler de lui. »

D’après cette résolution courageuse, elle avait témoigné à son cousin Walther une amitié et un intérêt qu’elle sentait véritablement. Elle aida Berthe à le soigner, fit des vœux sincères pour lui, lorsqu’il partit pour le combat, se réjouit de son succès ; mais elle ne put surmonter sa profonde tristesse en pensant que son sort allait être décidé, et qu’il fallait quitter cette tour où elle avait été si heureuse, et cette famille qui lui était si chère ; car les jeunes sœurs et frères d’Egbert l’aimaient autant qu’ils aimaient Berthe. Cependant, ce moment approchait. Walther n’épargna rien pour rendre son château dévasté digne de recevoir sa jeune et belle épouse ; enfin, il arriva à Mulinen le cœur plein de joie et d’espérance, et accompagné d’une suite nombreuse.

Quoiqu’il eût peu l’habitude d’observer les hommes, il fut cependant frappé du ton triste et solennel avec lequel il fut accueilli, de l’air préoccupé d’Egbert, de la pâleur de Clémence. Berthe même, toujours si gaie, était sombre et abattue. Cependant on se surmonta autant qu’on le put, et on lui témoigna une amitié qu’on sentait réellement, mais d’une manière moins ouverte, moins naturelle qu’il ne s’y était attendu.

Après le dîner, il voulut voir la place où il avait été attaqué, où son cher Egbert lui avait sauvé la vie, et, prenant sous le bras le sénéchal de Bruneg, ils allèrent se promener dans les bois de chênes. Là, Walther ne put s’empêcher de lui témoigner sa surprise sur tout ce qu’il voyait. Le noble ami des deux maisons crut devoir profiter de cette circonstance pour entretenir le baron de Hallwyl des sentiments secrets d’Egbert. Mais en même temps, et avec les couleurs les plus fortes, il apprit quelle avait été la conduite de cet ami, qui avait veillé avec la plus scrupuleuse délicatesse à la garde du trésor qui lui était confié : « Sans doute, lui dit-il, en voyant tous les jours cette charmante fille, il n’a pu défendre son cœur d’une passion justifiée par les attraits et les vertus de celle qui l’inspirait, mais qui jamais n’en a été instruite, même par un regard. » Il ajouta qu’Egbert avait fait de fréquentes absences, dans le but unique d’oublier l’objet qu’il n’avait pu s’empêcher d’aimer, et qui devait l’ignorer à jamais ; que cette violente contrainte lui avait donné des alarmes sur la santé du jeune chevalier, quoique celui-ci n’eût jamais voulu convenir des souffrances qu’il éprouvait. « Et cependant, s’écria Walther avec attendrissement, ici, à cette place, il a exposé sa vie pour sauver la mienne !

— Il l’exposerait encore, dit le sénéchal, et il ne ferait que son devoir. »

Walther soupira… — Et Clémence, dit-il enfin, Clémence aime-t-elle Egbert comme elle en est aimée ?

— Quant aux sentiments de Clémence, je ne puis rien vous apprendre. Mais il n’est pas présumable qu’ayant vécu aussi longtemps dans la famille de Mulinen, témoin des vertus d’Egbert, et entourée de personnes qui le chérissent, elle ne l’ait pas aimé. L’estime et l’amitié d’une jeune fille tiennent de si près à l’amour, que je ne voudrais pas répondre… Mais, ainsi qu’Egbert, elle aurait su cacher sa tendresse ou en triompher. »

Walther marcha quelque temps en silence, et absorbé dans ses pensées. « Mon cher Bruneg, dit-il enfin, qu’est-ce que vous croyez qu’Egbert ferait à ma place ? » Le sénéchal n’osait répondre. Walther changea subitement de conversation. Peu de moments après, ils reprirent le chemin du château.

Ils trouvèrent, sous le grand tilleul de la cour, les deux demoiselles occupées à broder, les yeux baissés. À l’autre bout du banc, Egbert, assis, gardait un profond silence, soupirait et baissait aussi les yeux.

« Chère Clémence, dit Walther à sa fiancée après l’avoir regardée quelques instants, il me semble que ton cœur est oppressé au moment de te séparer de si bons amis, et certes je ne t’en blâme point… Tu ne serais sans doute pas fâchée de rester encore quelque temps à Mulinen ? »

Figure 18. Tu ne serais pas fâchée de rester encore quelque temps à Mulinen ?

Une rougeur soudaine colora les joues de la jeune fille, et une expression rapide de joie et d’espérance anima sa physionomie ; mais elle ne put dire un mot.

Après une petite pause, Walther continua d’une voix émue : « Peut-être même, ma chère Clémence, serais-tu satisfaite de rester toujours dans ce château, où tu as passé des jours si heureux ? Peut-être préférerais-tu cette habitation à la mienne, qui ne peut t’offrir que de tristes souvenirs ? Parle franchement, Clémence ; pourquoi ne resterais-tu pas auprès d’Egbert, qui t’aime si tendrement ? »

Egbert se leva avec un mouvement d’effroi en entendant ces paroles ; il couvrit son visage de ses mains : « Bruneg, qu’as-tu fait ? » s’écria-t-il avec vivacité. Clémence, interdite, baissait ses yeux remplis de larmes ; Berthe, au contraire, releva les siens animés par un doux espoir, et regarda le sénéchal avec un sourire approbateur.

« Que dirais-tu, Clémence, continua Hallwyl, si je quittais le rôle de fiancé pour prendre celui de tuteur, et si j’usais de mon autorité pour t’unir à Egbert ? » Il prit la main de sa cousine et fit signe à son ami d’approcher.

Dieu ! qui peindra la surprise, la joie des différents acteurs de cette scène ?… Voyant qu’Egbert restait immobile, Walther, tenant toujours la main de Clémence, la conduisit près de Mulinen ; Egbert alors se précipita dans les bras de Walther : « Généreux ami, lui dit-il, un songe ne m’abuse-t-il pas, et puis-je accepter ?…

— Tu le peux, tu le dois, dit Walther, car il s’agit du bonheur de Clémence, du tien, du mien même.

— Et moi, s’écria Berthe, serai-je la moins heureuse ? » Elle dansait, chantait ; et, dans le transport de sa joie, elle saisit la main de Walther, et la baisa tendrement. Le sénéchal, attendri, versait des larmes. Egbert, étonné, regardait Berthe. « Si j’étais assez heureux, pensa-t-il, pour que ma sœur pût dédommager Hallwyl du sacrifice qu’il a fait à l’amitié ! Elle paraît si contente ; peut-être qu’elle l’aime : elle l’a soigné avec tant de zèle !… » Mais cette idée, quelque douce qu’elle fût à son cœur, ne pouvait y dominer dans un tel moment. Il presse son ami dans ses bras et se jette aux genoux de Clémence ; il ose enfin lui jurer une ardeur éternelle, et recevoir un doux serment d’amour et de fidélité.

Après ces premiers transports qu’excite la générosité de Walther, les joyeux habitants de Mulinen se réunissent autour de la table hospitalière ; et le baron de Hallwyl prend la parole en ces termes :

— Je veux aujourd’hui comme toujours, mes amis, vous parler avec franchise, et ne point vous paraître plus grand, plus noble que je ne le suis en effet. Quel que soit le prix que j’aie attaché à posséder Clémence comme épouse, je n’étais pas sans inquiétude sur le sort que me préparait cette union, et sur la manière dont je supporterais la vie uniforme que m’imposerait une résidence au château de Hallwyl. Les armes ont été jusqu’ici ma seule occupation, mes plaisirs ; je veux les reprendre et combattre auprès de notre souverain...

Egbert regarda sa sœur ; elle ne changeait pas de visage et conservait son expression de bonheur et de gaieté. « Je me suis trompé, pensa-t-il, elle ne l’aime pas. » Le brave Walther continua son discours :

— Pendant que je combattrai, dit-il à Egbert, tu auras soin de mes possessions, tu feras rester les moines dans les bornes convenables. Si je ne succombe point au champ d’honneur, lorsque mon sang coulera plus lentement dans mes veines, que l’âge et la fatigue amèneront le besoin du repos, que je ne sens pas encore, je reviendrai près de vous me livrer au plaisir de la chasse, de l’agriculture, peut-être prendre une compagne, pour que Walther de Hallwyl ne descende point au tombeau avec son casque et ses armes, mais qu’il puisse les transmettre à des fils valeureux.

— Tu devrais retenir ici notre Hallwyl et le récompenser, dit tout bas Egbert à sa sœur. Qui le pourrait mieux que toi ? Il suffirait peut-être pour cela d’un tendre regard.

— Non, non, dit l’aimable Berthe en secouant la tête ; il aime mieux son épée que toutes les femmes du monde ; et si jamais je me marie, ce qui est fort douteux, je veux un époux qui ne se batte plus, et qui reste auprès de moi. En attendant, je jouirai de ton bonheur, de celui de Clémence, et j’achèverai l’éducation des enfants dont je suis devenue la mère.

Walther tint parole ; soupirant pour une vie plus active, il ne donna que quelques jours aux amis qu’il avait rendus si heureux. Après le mariage d’Egbert et de Clémence, il les embrassa et se rendit à l’armée du comte de Habsbourg, qui, devenu empereur, faisait en ce moment le siège de Bâle.

Reconnaissants envers la divine Providence, estimés de leur prince, contents l’un de l’autre et d’eux-mêmes, aimés de leurs voisins, respectés de leurs vassaux, Egbert et Clémence, aussi heureux qu’on peut l’être sur cette terre, vivaient dans leur modeste domaine, non dans l’opulence, mais satisfaits de leur médiocrité. Bientôt leur fortune s’augmenta ; ils apprirent que, par l’intervention de la nouvelle impératrice, les prétentions de Clémence sur les terres de sa famille, situées près de Winterthur, avaient été trouvées justes, et l’épouse d’Egbert rentra dans ses biens.

L’aimable et noble sénéchal de Bruneg était plus souvent à Mulinen que dans son château solitaire. Il avait l’amitié d’un frère pour Egbert et pour son intéressante compagne ; mais il ne pouvait se dissimuler qu’il aimait bien plus tendrement encore l’aimable Berthe, quoiqu’il eût alors près de cinquante ans. Elle fut obligée de convenir avec elle-même qu’elle l’intéressait vivement, et, peu de temps après la mort d’une épouse qui n’avait jamais rendu le sénéchal heureux, elle consentit à lui donner sa main.

Walther de Hallwyl, fatigué enfin d’une vie orageuse, couvert de blessures et de gloire, revint habiter le château de ses aïeux. Il en trouva les revenus augmentés par la sage administration de ses amis : il consentit alors à se marier, pour ne pas laisser éteindre son beau nom, et s’unit d’abord à la fille d’un chevalier de haut parage, de la noble race de Homberg. L’ayant perdue, il épousa en secondes noces l’héritière de la famille de Sumiswald ; il eut plusieurs fils de ces deux femmes, et devint le chef d’une illustre et nombreuse postérité.

Les trois amis restèrent toujours unis ; le tombeau seul devait les séparer.

 

Avant la mort de Walther, il se répandit le bruit qu’un moine du couvent de Cappel, étant près de sa fin, avait avoué, en témoignant un sincère repentir, qu’il avait imité le cachet des armes de Hallwyl, et qu’il avait ouvert la cassette pour y substituer une autre moitié d’anneau à celle qu’y avait renfermée le vieux baron de Hallwyl. Le chevalier ne voulut pas remonter à la source de ce bruit. Les moines assurèrent que le mourant était dans un état de démence, et parvinrent ainsi à ne pas laisser constater leur fraude, qui fut insensiblement oubliée.

Figure 19. Il avait ouvert la cassette pour y substituer une autre moitié d’anneau.

Les quatre Tourelles du Château de Vufflens

Figure 20. Château de Vufflens.

En juillet 1813, j’arrivai dans la jolie campagne que mon ami et ancien camarade de service, M. de C***, possède entre Lausanne et Morges ; j’étais également impatient et de le revoir et de faire connaissance avec le plus riant des cantons de l’Helvétie, celui de Vaud. S’il offre aux voyageurs moins de beautés pittoresques et moins de sites extraordinaires que quelques parties de la Suisse allemande, combien n’en est-on pas dédommagé par ses points de vue enchanteurs, par la richesse et la variété du paysage, et surtout par ce beau lac Léman, qui, dans l’étendue de seize lieues, répète sur le cristal de ses eaux, d’un côté, les cimes découpées des Alpes majestueuses et l’agreste Savoie, de l’autre, le pays le mieux cultivé, le plus couvert d’habitations, s’élevant, par une douce pente, jusqu’à la chaîne des monts du Jura, qui le sépare de la France… Mais je m’arrête ; mes descriptions seraient faibles auprès de celles que tout le monde sait par cœur, et surtout auprès de la réalité ; je ne veux parler que d’une antique demeure, un peu moins connue, et raconter une histoire des anciens temps.

— Qu’est-ce que c’est, demandai-je à mon ami, que cette masse énorme, grise et carrée, qui se dessine dans le lointain ? Je pris une lunette d’approche, je la dirigeai sur cet objet, dont l’effet est très pittoresque : « Ah ! ah ! m’écriai-je, c’est un ancien château féodal, flanqué de toutes ses tours. » On n’en voit pas beaucoup dans cette partie de la Suisse, et dans une plaine aussi cultivée ; ils sont ordinairement sur le sommet de quelque roc escarpé. Celui-ci excita ma curiosité ; je m’informai de son nom et de son origine. J’ai toujours aimé avec passion ces gothiques manoirs ; ils me retracent les temps anciens et les mœurs de nos aïeux.

— C’est le château de Vufflens, répondit M. de C*** ; son origine est attribuée à cette fameuse reine Berthe, épouse de Rodolphe II, roi de Transjurane ou Petite-Bourgogne ; c’est ainsi qu’on appelait autrefois ce pays. Cette reine aimait à bâtir des châteaux et des tours : il paraît cependant qu’elle n’a fait que réparer celui-ci, et y ajouter un bâtiment carré, flanqué de quatre tourelles ; l’autre corps de logis est beaucoup plus ancien ; son origine se perd dans la nuit des temps. Si tu es curieux de voir de plus près cet édifice, je t’y conduirai ; mais je t’avertis que ton goût pour les ruines sera peu satisfait. Tous les édifices que la reine Berthe a fait construire dans ce pays sont d’une telle solidité, qu’ils subsistent encore presque en entier. On voit un autre château près de la ville d’Orbe, aussi bien conservé que celui-ci ; il se nomme Champvent. Il a longtemps appartenu à la noble famille de Vergi, et c’était là sans doute qu’était née cette malheureuse Gabrielle, amante infortunée de Raoul de Coucy, et victime du cruel Fayel, son époux. Revenons au château de Vufflens, dont les tours ont peut-être aussi renfermé quelques tyrans, quelques beautés prisonnières. Ces tours sont bâties en briques liées par un mortier si fort, qu’il serait impossible de les démolir, et qu’il faut laisser au temps le soin de les détruire.

— Tant mieux, m’écriai-je, je les verrai : partons ! Et nous nous mîmes en chemin.

À une demi-lieue environ de la jolie petite ville de Morges, est situé l’antique manoir. J’admirai ces restes de l’ancienne féodalité ; les quatre tourelles fixèrent surtout mon attention. Elles forment, dans l’intérieur, de petits cabinets ronds, éclairés par une étroite fenêtre en meurtrière, et ils sont précédés d’une chambre. La grande tour est complètement dévastée ; on y voyait encore, il y a quelques années, une salle qui avait conservé le titre de salle des chevaliers, où l’on avait trouvé des lances et des armures. La situation du château est très belle, ainsi que celle de la plupart des campagnes de ce canton. Une terrasse au-devant du château domine une grande étendue de pays et le superbe bassin du lac Léman.

De retour de notre excursion, je ne pouvais parler à mon ami que de ce château. Cette grande tour, ces petites tourelles, me semblaient avoir été le théâtre des événements les plus romanesques. Je croyais voir au travers de ces étroites fenêtres, et derrière le barreau dentelé qui les sépare, de jeunes beautés prisonnières, et sous ces murs de vaillants chevaliers qui venaient les délivrer. Mon ami souriait et laissait aller mon imagination : — Tiens, me dit-il tout à coup, en ouvrant un tiroir de son bureau, d’où il tira un rouleau de papiers, voici de quoi exciter ou calmer ton enthousiasme sur le château de Vufflens : c’est une ancienne tradition sur les premiers possesseurs de ce manoir, et tes chères tourelles y jouent un grand rôle. Je ne te garantis pas l’exacte vérité de cette narration. Les vieux châteaux ont toujours été du domaine des romans ; mais cette histoire qui, du moins, n’offre rien que de très vraisemblable et de conforme aux mœurs de ces temps reculés, a été trouvée, à ce que je suppose, dans quelques archives du château. Ce manuscrit était en ancienne langue romande, c’est-à-dire à peu près inintelligible. Je me suis mis à l’étudier, et je suis parvenu à le traduire en français. Ce n’est pas un fabliau d’amour ; cette passion n’y joue presque aucun rôle ; mais ce récit peint assez bien les caractères et les coutumes de nos ancêtres, et n’est pas dénué d’intérêt.

Je remerciai mon ami, un peu fâché cependant qu’il n’y eût point d’amour, et ne comprenant pas trop quel genre d’intérêt pourrait y suppléer, dans une histoire de ce genre. J’allai m’établir dans un cabinet de verdure, d’où je voyais, en face de moi, le vieux donjon, et je déchiffrai ce qui suit :

Figure 21. Le reine Berthe parcourait son pays sans cesse, montée sur sa haquenée, filant tout en cheminant.

Berthe, fille de Burcard, avait épousé en premières noces Rodolphe II, roi de la Transjurane. Elle aimait passionnément le beau pays dont elle était souveraine, et qu’elle parcourait sans cesse, montée sur sa haquenée, filant tout en cheminant par monts et par vaux, bâtissant châteaux et couvents et mettant en iceux châtelains, prêtres et nonnes. Aussi cette bonne reine était-elle chérie dans ce bon pays, où son souvenir est encore en grand renom[4].

Elle eut cinq enfants de Rodolphe : Conrad, qui lui succéda ; Burcard, qui fut évêque de Lausanne, et depuis archevêque de Besançon ; un fils posthume, nommé Rodolphe, et deux filles : l’aînée, Adélaïde, fut d’abord femme de Lothaire, roi d’Italie, et en secondes noces, de l’empereur Othon, dit le Grand ; la cadette, nommée Gizèle, mourut à quatorze ans, d’une épidémie, à Chavornay, chef-lieu de la résidence du roi, près de la ville d’Orbe.

Après avoir pendant vingt-sept ans occupé le trône avec gloire, Rodolphe mourut en 932 laissant Berthe, que grandement il aimait et considérait, régner au nom de son fils encore mineur. Elle avait marié au roi d’Italie la seule fille qui lui restait, Adélaïde, princesse dont les charmes et les vertus sont célèbres dans l’histoire. Le désir de se rapprocher de cette fille chérie engagea Berthe à céder aux vœux de Hugues, roi de Lombardie, et à l’épouser en secondes noces. Sans doute, il dut lui en coûter beaucoup de donner un successeur à Rodolphe, qu’elle avait aimé tendrement, et de s’éloigner du pays qu’elle avait embelli et où elle était adorée ; mais de quels sacrifices l’amour maternel ne rend-il pas capable !

En quittant la Transjurane, Berthe voulut accorder à ses plus fidèles serviteurs des récompenses, pour reconnaître leur attachement. Son page Adalbert, fils du duc Azzoni[5], qu’une passion malheureuse pour elle avait privé de la raison, étant mort frappé de la foudre au château de Vufflens, où il était renfermé, elle fit réparer ce château, qu’elle donna, avec toutes ses dépendances, au sire Grimoald, frère aîné d’Adalbert. C’était vraiment un don royal, et Grimoald fut très flatté d’être seigneur suzerain d’une aussi belle demeure. Ce fils d’Azzoni était bien loin d’avoir la sensibilité de son frère Adalbert ; il avait aussi une folie, mais c’était celle de la vanité. Son cœur, dur et glacé, était incapable de sentir l’amour. Quoiqu’il ne fût plus très jeune, il n’avait point encore pensé au mariage. Une femme, des enfants, lui paraissaient des êtres ennuyeux et inutiles, dont il ne voulait pas être entouré. Toujours à la guerre ou à la chasse, Grimoald préférait une vie sauvage aux charmes de la société. Cependant, lorsqu’il se vit possesseur du château de Vufflens, il voulut l’assurer à la postérité, et résolut de se procurer une châtelaine qui pût lui donner des héritiers. Il jeta les yeux sur la jeune et belle Ermance de Vergi. Son père, jadis écuyer de la reine Berthe, avait aussi été honoré de ses bontés. Elle lui avait donné le château de Champvent, près de la ville d’Orbe, et la jeune Ermance, sa fille cadette, avait été élevée près de la princesse Gizèle. Après la mort de cette dernière, Ermance retourna à Champvent auprès de son père. Sa mère n’existait plus ; sa sœur aînée, la belle Gabrielle, était mariée, et son frère Enguerrand, jeune damoisel, était page à la cour de Charles IV, dit d’Outremer. Elle passa quelques années douces et tranquilles ; mais elle eut à peine atteint sa dix-huitième année qu’elle fut demandée en mariage par le seigneur de Vufflens. Ce n’était pas l’usage des parents de consulter leurs filles sur le sort qui leur était destiné. Le sire de Vergi avait marié l’aînée au sire de Grandson, en disant ces mots : Je le veux. Il agit de même avec la cadette : « Vous épouserez, dans quelques jours, le sire de Grimoald, duc Azzoni, seigneur de Vufflens. » Tel fut son discours, et il sortit sans attendre de réponse. Ermance ne pouvait rien dire ; à peine connaissait-elle Grimoald, qu’elle n’avait vu qu’une seule fois, et dont l’air hautain et dur lui avait déplu. Mais son cœur était libre ; elle était douce, timide, elle craignait son père, et prit le parti d’obéir sans résistance, quoique cette union ne lui promît pas le bonheur. Ermance apportait à Grimoald, outre une belle dot et une illustre naissance, une figure céleste, un charmant caractère, qui devaient le rendre le plus heureux des hommes. Mais, de tous ses avantages, Grimoald n’attacha de prix qu’à sa jeunesse et à sa belle santé, qui lui promettaient une postérité nombreuse.

Il ne tarda pas à voir ses espérances réalisées : Ermance devint enceinte. Grimoald, enchanté, ne voulut pas même supposer que ce pût être d’une fille, et il prépara tout pour la réception du jeune seigneur de Vufflens. L’enfant arrive après d’affreuses douleurs, et cet enfant… était une fille, jolie comme l’amour, mais que son père indigné voulut à peine regarder. Elle était déjà dans les bras de sa mère, et lui faisait oublier ses maux. Ermance voulait être aussi sa nourrice ; mais Grimoald en choisit une parmi ses vassales, en déclarant qu’il n’aurait pu se soumettre à l’ennui qu’occasionnent les soins qu’on doit à un enfant, si ce n’est en faveur d’un fils, et que cette petite créature serait confinée avec sa nourrice dans une des tourelles du château, jusqu’à ce qu’elle eût un frère.

« Vous ne la reverrez pas auparavant, dit-il à Ermance désolée, qui tenta, mais en vain, de faire révoquer ce terrible arrêt. Donnez-moi un héritier, lui répondait son époux, et le lendemain vous aurez votre fille. Jusque-là, vous en serez séparée ; j’en jure sur la sainte Croix, et sur le pommeau de mon épée. » Ermance connaissait la force de ce serment sacré pour les chevaliers, et le caractère indomptable de son époux ; elle se tut, mais des larmes abondantes coulèrent sur sa fille. Elle demanda qu’elle portât le nom d’Aloyse ; c’était celui de la mère d’Ermance, qui mourut en lui donnant le jour. « Chère Aloyse, lui dit-elle en l’embrassant, ainsi que moi, tu seras privée des soins de celle dont tu reçus la vie, et tu ne jouiras pas des caresses d’un père. » Ce qui put consoler Ermance de cette cruelle séparation, ce fut l’espoir que sa fille serait bien soignée. Marie, la nourrice qui vint la prendre, lui parut au-dessus de son état. Elle était veuve, son enfant resta auprès de la mère de Marie, qui promit de se dévouer à celui d’Ermance. Grimoald avait un écuyer nommé Raymond, qui ne l’avait jamais quitté. Dès son enfance page du duc Azzoni, grand-père de Grimoald, il fut élevé avec ce dernier, et devint ensuite son écuyer. Quoique rude en apparence, il valait mieux que son maître, à qui il était cependant extrêmement attaché. Ermance l’estimait, et fut très satisfaite lorsque Grimoald, l’ayant fait appeler, lui confia l’enfant et la nourrice, en lui déclarant qu’elles seraient sous sa surveillance dans une des petites tourelles ; que sa volonté positive était qu’elles n’y vissent que l’écuyer qui en aurait soin : « Je n’excepte pas même madame de cet ordre, dit-il en montrant Ermance. Je veux lui faire désirer et demander à Dieu le prix que je mets au retour d’Aloyse. » Grimoald se rendait justice ; il croyait que les prières d’un ange tel que sa femme seraient mieux exaucées que les siennes. Ah ! comme elles furent ardentes, ces prières ! Elle désirait un fils plus vivement que Grimoald. Il ne voyait en lui que son héritier : la tendre mère voyait le frère d’Aloyse, celui qui devait la lui rendre.

Ermance fut très longtemps à se rétablir. Un chagrin cruel pesait sur son cœur et retardait sa guérison. Dès qu’elle put sortir, Grimoald la promena d’église en église, de bains en bains, de pèlerinage en pèlerinage. Elle se prêtait à tout pour obtenir ce fils si désiré. Elle était donc peu stationnaire au château de Vufflens ; mais quand elle y revenait, quand, des bords du lac, elle montait le chemin étroit et pierreux qui conduisait au manoir, son regard s’élevait vers les tourelles. Elle ignorait celle que sa fille occupait, mais elle les contemplait toutes, espérant apercevoir Aloyse à travers l’étroite meurtrière. Une seule fois, elle crut voir une petite tête blonde ; elle envoya de ce côté mille et mille baisers, qu’elle chargeait le vent de porter sur les joues arrondies de son Aloyse, qui lui avait paru si jolie au moment de sa naissance. Pauvre enfant ! pensait-elle, tu ne jouis pas, dans ta prison, de cet air frais et vivifiant ! Elle aurait voulu lui envoyer tout celui qu’elle respirait. « Ah ! si je pouvais te donner un frère, s’écriait-elle, avec quel empressement j’irais te retirer de cette tour, pour vous réunir sur mon sein maternel ! »

Enfin, après deux ans de vœux et de courses, sa santé se remit ; son espoir allait se réaliser. Grimoald, tremblant de désirs et de crainte, était auprès du lit de sa femme ; il entend le faible cri d’un nouveau-né. Ce cri ne dit rien à son cœur ; c’était le même qu’il avait déjà entendu. « Je n’ai point de fils, s’écrie-t-il en fureur, mais j’ai encore des tourelles, et puisque Ermance ne veut me donner que des filles, c’est là qu’elles habiteront jusqu’à ce que j’aie un héritier. » Il sort aussitôt, sans dire un seul mot à sa souffrante compagne, et en lui lançant un regard furieux.

Dès qu’il fut dehors, Ermance prit dans ses bras l’infortunée petite créature, encore rejetée par son barbare père en recevant la vie. « Ah ! si je pouvais te cacher quelque part ! » dit Ermance en regardant autour d’elle d’un air égaré. Ses femmes lui représentent que la chose est impossible ; qu’il vaut mieux la laisser sous la dépendance de son père, et dans le château ; qu’elle sera plus sûre de la retrouver près de sa sœur, lorsque le ciel daignera leur accorder un frère. Dans ce moment, Raymond entre avec une nourrice dont il fait à Ermance les plus grands éloges, que la plus aimable physionomie confirmait. Il prend ensuite l’enfant nouveau-né, promet qu’on en aura soin autant que d’Aloyse, qui croît et prospère. Ces mots répandent un baume consolateur dans le cœur d’Ermance. Elle voit partir sa seconde fille avec moins de peine. « Je veux, dit-elle à Raymond, qu’elle se nomme Berthe ; le nom de sa bienfaitrice touchera peut-être en sa faveur le cœur de son père. »

Raymond secoue la tête ; il sait que ce cœur ne peut être touché. Il remet Berthe à sa nourrice, à qui Ermance ne cesse de la recommander. « Ah ! que Dieu t’envoie un frère ! s’écria-t-elle, et bientôt, oui bientôt, ta sœur et toi vous retrouverez une mère ! » L’enfant et la nourrice furent conduites dans la tourelle opposée à celle qu’habitait Aloyse. On n’aurait pu les réunir, tant leurs demeures étaient petites ; d’ailleurs, l’ordre était de les séparer, et Raymond le préférait.

À peine la triste Ermance fut-elle relevée de ses couches, qu’elle eut un nouveau sujet de douleur qui donna, pour le moment, un autre cours à ses pensées. Son père, le sire de Vergi, tomba dangereusement malade en son châtel de Champvent, et ce fut à la suite d’un événement affreux qui déchira aussi le cœur d’Ermance.

Elle avait, ainsi que nous l’avons dit précédemment, une sœur aînée, nommée Gabrielle, mariée au sire de Grandson, et un frère, Enguerrand de Vergi, qui perpétua cette noble race, et fut l’aïeul de cette infortunée Gabrielle, amante de Raoul de Coucy, et célèbre par son horrible destinée. Ce nom de Gabrielle, consacré à toutes les filles aînées de cette famille, ne leur portait pas bonheur. La Gabrielle du neuvième siècle, la belle châtelaine de Grandson, fut plus malheureuse encore, quoiqu’elle le méritât moins peut-être. Son cœur innocent était tout à ses devoirs, aux liens du sang ; elle n’aimait que son père, sa jeune sœur Ermance et son frère Enguerrand, pour lequel, comme ayant été élevés ensemble, elle avait une affection particulière. Gabrielle aurait aimé aussi son époux, le sire de Grandson, bel homme et preux chevalier, s’il avait été plus aimable. Jaloux, violent à l’excès, il ne la rendait pas heureuse ; mais, du moins, elle ne lui préférait personne.

Le jeune Enguerrand de Vergi venait d’être armé chevalier. Impatient de gagner ses éperons, son père lui permit d’aller dans un tournoi que le comte de Provence donnait dans sa bonne ville d’Arles. Le jour de son départ, il voulut aller prendre congé de sa chère Gabrielle, et se fit un plaisir de la surprendre sous son costume chevaleresque, qu’elle ne connaissait point encore. Il s’arma de toutes pièces, mit son casque panaché, prit un petit bateau, et s’embarqua à Yverdon, sur le lac de ce nom, pour aller au château de Grandson, situé sur ses bords. À quelque distance du rivage, voyant Gabrielle qui se promenait seule sous l’allée d’arbres qui conduisait au château, il baisse sa visière, vient au-devant d’elle, et veut l’embrasser. Elle ne s’y oppose pas ; elle a reconnu son frère ; elle lève doucement son casque, lui donne un baiser, rit avec lui, lui rend ses caresses fraternelles. Assise à ses côtés, sur un banc, un bras passé autour de sa cotte de mailles, elle s’informe d’abord de son père, puis elle regarde, elle admire toutes les pièces de la belle armure, s’aperçoit que le jeune chevalier n’a point d’écharpe. Elle le raille de ce qu’il n’a sans doute pas encore de dame dont il puisse porter les couleurs ; il en convient : jusqu’alors il n’avait pensé qu’à la gloire. « Eh bien ! lui dit Gabrielle en l’embrassant tendrement, puisque je suis encore celle que tu aimes le plus, je veux te donner ta première écharpe ; l’amitié d’une sœur vaut mieux que l’amour. »

En disant cela, elle ôte sa belle écharpe blanche, à laquelle était fixée une agrafe d’or ornée de son chiffre, et en pare elle-même le jeune chevalier, puis elle tire des ciseaux d’une boursette de velours suspendue à son côté, et coupe une tresse de ses longs cheveux. Elle soulève la manche tailladée du pourpoint d’Enguerrand et lui attache au bras cette tresse : « Tu me les rendras, dit-elle en riant, quand noble et belle dame te donnera des siens. » Enguerrand l’embrasse tendrement, en lui disant qu’il les gardera toujours, que les dons de l’amour et ceux de l’amitié peuvent bien aller ensemble. Gabrielle le presse ensuite de venir au château, de se montrer à son époux. Mais le chevalier n’avait pas une grande affection pour son beau-frère ; il refusa de s’arrêter plus longtemps : « Je t’ai vue, dit-il à Gabrielle ; c’était tout ce que je voulais, et je pars. Mon écuyer, mes chevaux, m’attendent de l’autre côté du lac ; je veux encore prendre congé de mon père ; et dans une heure je serai sur la route de France. Adieu, sœur chérie, adieu ma bonne Gabrielle, n’oublie jamais Enguerrand. » Il la presse de nouveau dans ses bras, remonte dans son bateau, saisit la rame et s’éloigne avec rapidité, sans se douter que cet adieu est le dernier, et que sa visite et son refus d’aller au château vont le priver à jamais de cette sœur qu’il chérit.

Après avoir suivi des yeux le bateau, tant qu’elle put distinguer son frère, elle essuie les larmes que cette séparation a fait couler et se propose de rentrer au château pour entretenir son époux de la visite et du départ d’Enguerrand, lorsqu’elle aperçoit le sire de Grandson, en fureur et l’œil étincelant. Il a vu, de la terrasse du château, l’arrivée mystérieuse d’un jeune chevalier, sans reconnaître son beau-frère sous ce nouveau costume. Il croit que c’est un amant de Gabrielle. La joie de son épouse à son arrivée, le don de son écharpe et de ses cheveux en sont la preuve certaine. Il a vu leurs embrassements, la douleur de Gabrielle, et, n’écoutant que sa rage, il la saisit par le bras et lui plonge son poignard dans le sein. « Meurs, perfide, lui dit-il ; c’est ainsi que le sire de Grandson venge son honneur outragé. Que ne puis-je aussi plonger ce fer dans le cœur de ton amant, de cet indigne chevalier à qui tu prodiguais tes dons et tes caresses ! Je t’ordonne de le nommer. »

— C’était mon frère, s’écria Gabrielle en tombant ; c’était Enguerrand de Vergi, et je meurs innocente ! » En effet, elle rend le dernier soupir. Son barbare époux ne sait s’il doit la croire, et sa première pensée est de cacher le forfait dont il vient de se rendre coupable. Il saisit le corps de sa victime et le jette dans le lac, espérant qu’on pourra croire qu’un accident a causé son trépas. Mais des pêcheurs ont été témoins de cette scène terrible ; ils avaient reconnu le jeune Enguerrand, et le meurtre de Gabrielle avait été trop prompt pour qu’ils pussent le prévenir. Sûrs d’obtenir une grande récompense du sire de Vergi s’ils peuvent rendre sa fille à la vie et la lui ramener, ils se hâtent de la retirer du lac. Mais, hélas ! c’est un corps inanimé que les pêcheurs apportent à Champvent, et qu’ils déposent aux pieds du malheureux père, racontant l’événement tragique qui l’a privé de sa fille bien-aimée. Déjà le jeune de Vergi avait entretenu son père de son excursion dans l’avenue de Grandson, en lui montrant les dons de sa sœur. Il ne peut donc rester au vieillard aucun doute sur l’innocence de sa fille et le crime de son cruel époux. Sa fureur est égale à son affliction. Il retrouve toute la force, toute l’énergie de sa jeunesse. Son fils est absent, mais il suffira seul à sa vengeance. Il court à Grandson, force son indigne gendre à confesser son crime, se bat à outrance contre lui, le tue, venge sa fille et rétablit son honneur. Mais il n’apaise point les cris de sa conscience, qui lui reproche sans cesse d’avoir forcé Gabrielle d’épouser ce monstre. Le chagrin et le remords le conduisirent lentement au tombeau. Avant que d’y descendre, il veut voir sa fille cadette et s’assurer si elle est heureuse : il envoie son écuyer la demander à Grimoald, qui n’ose la refuser. « Allez, lui dit-il en la plaçant sur son palefroi, allez apprendre de votre père si on doit désirer des filles ; mais si vous lui parlez des vôtres, s’il sait comment j’en ai disposé, vous ne les reverrez jamais. » Ermance promet, en soupirant, de se taire. Elle-même n’aurait pas voulu, par ses confidences et ses plaintes, ajouter à l’affliction du sire de Vergi, et le forcer à se reprocher son malheur. Elle regarde les tourelles, recommande à Dieu les êtres chéris qu’elles renferment, et part pour le château de Champvent avec l’écuyer du sire de Vergi.

Elle y passa dix mois à soigner son père et à partager sa douleur. Rien ne pouvait le consoler ; il se regardait lui-même comme l’assassin de Gabrielle. « J’aurais voulu voir le sire Grimoald de Vufflens, disait-il à Ermance, pour le conjurer, sur mon lit de mort, de ne jamais contraindre ses filles en fait de mariage. J’ai sans doute bien rencontré pour toi, mais c’est hasard ; et quant à ma pauvre Gabrielle, mieux eût valu qu’elle fût morte en naissant ; car il est préférable de quitter la vie au berceau que de grandir fille d’un mauvais père, et je l’ai été à son égard en lui donnant un tel époux. » Le vieillard rendit le dernier soupir dans les bras d’Ermance, sans se douter qu’il l’avait aussi sacrifiée. Pas une plainte n’échappa à cette douce victime, qui renferma toutes ses peines dans son cœur. Combien elle souffrait, cependant, quand son père la questionnait sur ses gentes petites ! « Tu as bien fait, lui disait-il, d’appeler ton aînée Aloyse, comme feu ta mère, que j’ai tant pleurée. Je désire que ta fille soit aussi bonne et aussi belle. Tu aurais dû me l’amener pour que je pusse juger s’il y a ressemblance, et bien chère alors m’aurait été cette enfant. Suis satisfait aussi que ta seconde se nomme Berthe, comme notre bonne reine, qui est en si grand renom et souvenance dans ce pays, qui m’a donné ce château, et de qui ton époux tient celui de Vufflens ; lui devions ce bon souvenir de ses faveurs. Mais à présent il faut que tu aies un héritier, que vous nommerez Rodolphe, ainsi que feu notre bon roi. — Ah ! le désire bien sincèrement, répondait Ermance ; mon père, priez Dieu qu’il m’accorde si grande grâce. » Hélas ! leurs prières ne furent pas exaucées. Dès que le comte de Vergi eut été déposé en grande pompe dans le tombeau, Grimoald, qui était venu à Champvent pour la cérémonie, ramena sa femme à Vufflens, où, neuf mois après son retour, elle lui donna une troisième fille. Nous n’essayerons pas, cette fois, de peindre la fureur du terrible Grimoald. Il allait saisir la malheureuse enfant ; Raymond s’en empara sans demander les ordres de son maître. Grimoald ne put parler, il était suffoqué par la colère, mais il montra de la main la troisième tourelle, et l’écuyer se hâta d’emporter la petite, sans que son père eût voulu la regarder. Ermance ne fut pas témoin de cette scène ; au moment où elle apprit qu’elle avait encore une fille, elle perdit connaissance. Lorsqu’elle revint à elle, l’enfant, le père, l’écuyer, avaient disparu. « Dites à Raymond, s’écria-t-elle dès qu’elle put parler, que je veux que ma troisième fille se nomme Gabrielle, ainsi que sa malheureuse tante. Elle est, comme elle, victime d’un barbare ; et ma sœur veillera sur elle du ciel qu’elle habite. »

Plus on l’éloignait de ses filles, plus elle désirait le fils qui devait les lui rendre, et, pendant une quatrième grossesse qui survint l’année suivante, elle ne quitta presque pas la chapelle, où, sans cesse agenouillée devant l’autel, elle priait Dieu de le lui accorder. Mais, sans doute, Grimoald devait être puni dans son orgueil. La Providence voulut qu’il n’eût point d’héritier et qu’il eût autant de filles que son château, dont il était si fier, avait de tourelles. Il arriva donc une quatrième fille, qui consterna si fort les assistants, et leur donna une telle terreur, qu’après l’avoir posée sur le lit de la mère, chacun se retira. L’excès de la rage avait jeté Grimoald dans une sorte de stupeur. Immobile, il allait en sortir par l’explosion la plus terrible, lorsque son épouse infortunée se trouva douée d’une force surnaturelle. Ermance, jusqu’alors si douce, si soumise, se saisit de sa fille, et, avec une fermeté qui imposa même à Grimoald, elle déclara que rien dans le monde ne l’engagerait à se séparer de cette quatrième enfant, qu’elle serrait contre son sein avec un mouvement convulsif. « Si vous l’enfermez encore, père dénaturé, lui dit-elle, je veux être enfermée avec elle. C’est moi qui serai sa nourrice, sa gardienne ; et je fais devant Dieu le serment solennel de renoncer à vous donner cet héritier qu’il refuse à votre orgueil et à votre cruauté. »

Figure 22. Elle déclara que rien dans le monde ne l’engagerait à se séparer de cette quatrième enfant.

Grimoald resta confondu par cet excès d’audace : « Eh bien ! ainsi soit fait, madame, lui dit-il avec une fureur concentrée. Vous irez habiter la quatrième tourelle avec cette petite créature qui met le comble à mon malheur. Vous serez prisonnière le reste de vos jours, et votre existence, à jamais ignorée, me permettra de prendre une autre femme qui me donnera des fils. Tenez-vous prête à être enfermée cette nuit même ; de ce moment, vous êtes morte au monde. »

Il sort et laisse Ermance ravie de la captivité à laquelle son époux l’a condamnée. « Ah ! je ne serai pas morte pour toi, mon enfant, ma chère petite Gizèle, s’écria-t-elle, car je veux te donner le nom de l’amie de mon enfance. Je vais donc enfin être mère, nourrir, élever l’un des êtres chéris à qui j’ai donné la vie ! » Déjà, pour la première fois, elle remplit ce devoir si doux que le ciel réserva aux mères, en récompense de leurs maux, et tous les siens sont oubliés. Elle s’endormit ensuite doucement avec son enfant dans ses bras ; jamais elle n’avait eu de sommeil plus heureux, un plus agréable réveil. Sa fille fut le premier objet qui s’offrit à ses yeux ; elle la couvrit de baisers ; et, loin d’avoir dans ce moment quelque aigreur contre son cruel époux, elle bénissait le père de Gizèle, celui à qui elle devait le bonheur d’être mère. Aucune de ses femmes ne vint près d’elle. Elle ne vit que la vieille nourrice de Grimoald, entièrement dévouée à son maître, et qui, en approchant du lit d’Ermance, s’écria que sa pauvre maîtresse était bien mal et qu’elle la croyait à son dernier moment. « Vois à signes certains, noble dame, lui dit-elle, qu’allez trépasser. Voulez-vous que je demande monseigneur pour que vous lui fassiez vos adieux ? N’avez pas deux heures de vie. » Ermance, qui se sentait bien, rit en elle-même de cette prédiction, dont elle comprit le motif, et refusa de demander son époux. La vieille s’assit à côté du lit, et récita sans relâche les prières des mourants. Lorsque la nuit fut tout à fait close, Raymond entra suivi de deux hommes qui portaient sur une claie quelque chose de très grand et de très bien enveloppé, que Raymond fit placer sur le lit à côté d’Ermance ; il ressortit en silence avec les deux serfs et la vieille nourrice. Ermance ne comprenait pas d’abord ce que c’était. Cependant, la forme de cet objet la fait frissonner ; elle avance sa main tremblante, la passe sous la toile, la retire avec terreur. Elle a senti le froid de la mort, et c’est là, sans doute, l’objet qui doit passer pour elle et être enterré à sa place… Mais que lui importe ? Elle vivra pour Gizèle, et l’existence lui sera enfin douce et précieuse. Malgré son état, cette pensée lui donne des forces. Elle se lève et s’habille sans secours. Assise, et son enfant sur les genoux, elle attend Raymond, qui lui a dit d’être prête à minuit. Il vient, et lui paraît un libérateur. Elle emporte son trésor, sa chère petite Gizèle. L’écuyer, une lampe à la main, la guide à travers les galeries et la conduit à la tourelle du Nord, en face de la chapelle. En passant dans les vestibules qui y conduisent, elle pense à ses autres filles qui sont là, si près d’elle ; elle s’arrête, saisit le bras de Raymond, et avec un regard, une expression qui n’appartiennent qu’à une mère, elle lui demande à genoux de lui accorder le bonheur de voir un instant, un seul instant, ses trois filles aînées. Raymond résiste ; plus pressante encore, elle s’aperçoit qu’il est ému ; elle insiste : l’écuyer n’a plus la force de résister.

— Madame, je ferai pour vous tout ce qui sera en mon pouvoir ; mais, pour prix de ma condescendance, j’exige que vous veniez d’abord dans l’appartement qui vous est préparé. Songez que cette enfant n’a qu’un jour, que vous êtes sa nourrice, et que pour elle, vous devez soigner votre santé.

Ermance cède à ce motif. Raymond la conduit dans une pièce attenante à la tourelle. — Voilà, madame, votre demeure et votre lit, lui dit-il ; couchez-vous, vous devez en avoir grand besoin. Vous trouverez sur cette table quelques mets, et l’on vous apportera avec exactitude tout ce qui vous sera nécessaire, soit pour vous, soit pour votre enfant.

Figure 23. Voilà, madame, votre demeure et votre lit.

— Dieu ! Raymond, ne vous reverrai-je pas ? et mes filles ! vous m’avez promis !… — Tout ce qui sera en mon pouvoir, je le ferai pour vous, madame. Soignez votre santé, je reviendrai. Il sort ; Ermance entend le bruit des doubles et triples serrures ; elle est prisonnière dans son château, mais elle est loin de s’en plaindre. Elle pose sur le lit sa fille endormie, et se prosterne devant Dieu pour le remercier du courage extraordinaire qu’il lui a sans doute inspiré. Elle se place ensuite auprès de son enfant, et passe une nuit paisible.

Son réveil fut animé par l’espoir de voir ses filles aînées, et par les soins qu’elle avait à donner à la cadette. Raymond ne parut point, mais elle trouva dans un tour pratiqué à cet effet dans son appartement la nourriture qui pouvait lui convenir, du linge, des vêtements pour elle et pour Gizèle. Vers le soir, elle entendit le son d’une cloche funèbre. Bientôt une clarté de flambeaux pénètre dans sa tourelle à travers les meurtrières. Les murs sont trop épais pour qu’elle puisse approcher de la grille. La chapelle était en face ; au bout de quelques instants, elle y voit entrer un convoi ; la chapelle lui paraît illuminée. Un cercueil recouvert d’un poêle de velours à frange d’or, sur lequel étaient brodées les bannières et les couleurs du sire de Vergi et du seigneur de Vufflens, lui annonce que c’est elle qu’on doit enterrer. Tous ses gens, en grand deuil, donnaient des signes de douleur. Son époux n’y était pas ; elle présuma la vérité ; pour se dispenser de feindre des regrets, Grimoald-avait prétendu être trop affecté pour soutenir ce spectacle, et, renfermé dans la salle de la grande tour, il cherchait déjà dans sa pensée à quelle jeune personne il pourrait offrir sa main. Une sorte de terreur pour son avenir, peut-être aussi une espèce de point d’honneur, l’empêchaient d’attenter à la vie d’Ermance. Il aurait regardé comme indigne d’un chevalier d’être le meurtrier d’une femme, et il se croyait permis de l’enfermer pour jamais, ainsi que ses innocentes filles.

Revenons à ces touchantes victimes d’une tyrannie trop commune dans ces temps, qu’il est de bon ton de regretter, et dont les mœurs ne valaient pas les nôtres. Ces preux chevaliers, qui devaient défendre et protéger les femmes, le faisaient peut-être lorsque le feu de la jeunesse et l’ascendant réuni de la beauté et de la gloire leur donnaient une chaleur factice, bientôt évanouie. Le sire de Grandson, Grimoald, Fayel, ne sont pas les seuls chevaliers qui, la lance au poing, affrontaient la mort pour soutenir, envers et contre tous, que leur belle l’emportait sur toutes les belles, et qui en devenaient les tyrans, les meurtriers, lorsque l’infortunée avait récompensé leur valeur par le don de sa main. Ah ! si la jeune beauté, donnant de son balcon le signal de la victoire et le prix au vainqueur, avait un moment de triomphe inconnu à nos femmes, combien ne le payait-elle pas ! Enfermée le reste de la vie dans d’affreux donjons, pendant que son seigneur et maître allait à la chasse ou à la guerre, privée de toutes les jouissances, de tous les plaisirs de la jeunesse, associée à un époux dont le cœur était aussi dur que le fer de sa cuirasse, menacée à la moindre résistance, au moindre soupçon, de perdre la vie ou la liberté. Ah ! qu’il est peu à regretter, pour une femme, ce beau temps de la chevalerie !

Ermance, prisonnière dans sa tourelle, ne s’y trouvait cependant pas très malheureuse. Elle recouvrait doucement la santé, élevait sa fille, pensait sans cesse à celles dont elle était privée, comptait les jours, les heures, jusqu’au moment où Raymond les lui amènerait, ainsi qu’il le lui avait fait espérer. Elle se les représentait sous l’image des trois grâces, et son imagination devançait l’instant de les voir, et cherchait à se peindre leurs traits d’après les noms qu’elle leur avait donnés. Aloyse devait ressembler à sa grand’mère, la belle châtelaine de Vergi, qui était renommée pour sa beauté et la noblesse de sa figure ; Berthe devait avoir cet air de bonté active, cette physionomie douce et sereine, ces beaux cheveux blonds, ces yeux bleus pleins de douceur et de majesté, qui distinguaient la reine de Lombardie. Gabrielle avait cette expression naïve, ingénue, ce beau regard de la charmante châtelaine de Grandson, qui aurait attendri un tigre, et qui ne put désarmer son cruel époux.

Figure 24. Tourelle du château de Vufflens.

Douces chimères d’un cœur maternel, qu’allez-vous devenir ? Après quinze mortels jours d’attente, qui parurent un siècle à Ermance, le bruit de la serrure annonce l’écuyer. Tremblante d’émotion, Ermance est collée contre la porte ; elle écoute et n’entend point de voix enfantines. Raymond entre ; personne n’est avec lui. Le cœur de la pauvre mère se serre douloureusement. — Vous m’avez laissée bien longtemps, Raymond, lui dit-elle, et vous revenez… seul. Ah ! ce n’est pas ce que vous m’aviez promis, ce qui a soutenu mon courage… mes filles ?… Ah ! Raymond, je croyais les voir avec vous. — Je vous ai seulement promis, madame, de faire ce qui dépendrait de moi, et… il s’arrête, comme s’il n’osait achever.

— Et le cruel, le barbare Grimoald vous l’a sans doute défendu ! s’écrie Ermance ; mais le saura-t-il ? lui devez-vous compte de toutes vos bonnes actions ? Ah ! l’instant de bonheur que je vous demandais eût effacé tous vos torts, toutes vos erreurs, même devant Dieu, qui vous ordonne de soulager une infortunée.

— Et je dois l’affliger encore, dit Raymond, d’un ton plus pénétré qu’on ne l’eût attendu de lui. J’ai voulu, madame, laisser rétablir votre santé et revenir vos forces, avant que de vous apprendre...

— Quoi donc ? parlez ! au nom du ciel, expliquez-vous !

— Je ne le puis. Ce billet de monseigneur, dit-il, en lui donnant un papier, devait vous être remis par moi, en vous conduisant ici ; je n’en eus pas le courage. Le voilà : lisez-le, et résignez-vous à la volonté du ciel. Je reviendrai bientôt. – Il sort avec précipitation. Ermance, tremblante, ouvre le billet, qui contenait ces mots :

 

« Vos filles aînées n’existent plus. Je vous l’ai caché par ménagement pendant votre grossesse ; vous n’en méritez plus aucun d’un époux outragé. Aloyse et Berthe ont cessé de vivre pendant votre séjour à Champvent. Gabrielle n’a vécu que peu de jours. J’aurais pu peut-être supporter votre quatrième fille, à présent qu’elle est seule ; mais vous n’avez pas craint de provoquer ma colère ; vous avez osé faire le vœu de ne pas me donner un fils ; et moi je renouvelle celui de ne plus vous revoir. Tout le monde vous croit morte, et vous l’êtes, en effet, enterrée solennellement avec Gizèle. Je ne puis donc revenir sur ce que j’ai fait, lors même qu’un reste de tendresse… mais non ! vous n’en méritez point ; jamais vous ne m’avez aimé. Vos filles, élevées par vous, auraient appris à craindre, à détester leur père ! Oublions une union que le ciel n’a pas voulu bénir, et qui est rompue à jamais. Si vous vous soumettez sans murmure à votre sort, rien ne vous manquera, et vous vivrez, comme devraient vivre toutes les femmes, renfermée, en soignant votre enfant.

» Grimoald, duc Azzoni,

» Seigneur de Vufflens. »

 

Au premier moment, Ermance est atterrée ; elle éprouve ce déchirement d’un cœur maternel, qui ne peut être comparé à aucun autre. L’espoir si doux, si consolant, qui embellissait sa captivité, est anéanti, ou repose en entier sur une enfant de quinze jours qui suivra bientôt, peut-être, ses sœurs au tombeau. Mais cette fille chérie existe encore, elle est à côté de sa mère ; et le second mouvement est suivi d’une réflexion plus douce. Ses filles ont, enfin, trouvé un père ; elles ne vivront pas dans une cruelle captivité. Elle lève vers le ciel ses yeux baignés de larmes, et croit les voir parmi les anges ; elle se rappelle ce mot du sire de Vergi : Mieux vaut mourir jeune que de vivre fille d’un méchant père. « Le mien avait raison, s’écrie-t-elle : que Dieu soit béni mille fois ! » Son regard se porte ensuite sur sa petite Gizèle, le seul bien qui lui reste. Elle rassemble sur elle seule toute la tendresse de son cœur ; elle s’en saisit avec transport. « Tu ne mourras pas, toi ! je saurai veiller sur ta vie et conserver mon trésor ; heureuse et mille fois heureuse d’en être seule chargée ! »

Raymond entra et la trouva dans cette espèce d’exaltation. Elle lui fit peu de questions sur la mort de ses filles. On aurait dit qu’elle voulait effacer le souvenir de leur courte et triste existence. « Elles sont là, disait-elle, en montrant le ciel, elles sont là, près de mon père, près de ma sœur ; j’irai aussi les rejoindre. »

Ermance fut plus tranquille, n’étant plus tourmentée du désir de voir ses filles aînées ; dès lors, elle ne s’occupa plus que de Gizèle, et finit par se trouver heureuse.

Grimoald ne pouvait en dire autant. Les années s’écoulaient sans qu’il se remariât. Il en formait sans cesse le projet, mais il ne le réalisait point. Le bruit du malheur d’Ermance, et même quelques soupçons sur sa mort subite avaient circulé dans les environs. Le seigneur de Vufflens était devenu la terreur de toutes les filles à marier. Le malheur de celles du sire de Vergi avait rendu les pères un peu moins despotes. Aucun n’aurait osé ordonner à son enfant d’épouser le redoutable Grimoald. Soit donc qu’il eût fait des démarches inutiles, soit qu’il n’en eût point fait, sentant en sa conscience qu’il n’en avait point le droit, puisque sa première femme vivait encore, il resta veuf en apparence, et se repentit, peut-être plus d’une fois, d’avoir élevé entre lui et sa vertueuse compagne une barrière insurmontable.

Il pensait alors à son espoir sans cesse trompé, à ses quatre filles : « Elle en aurait eu vingt de suite, disait-il, il n’y faut plus songer. Quand je le voudrai, j’aurai un héritier, que je ferai légitimer, ou que j’adopterai. » Cherchant alors à s’étourdir sur ses crimes, il chassait tout le jour et, à son retour, buvait avec excès. Il faisait avec quelques seigneurs voisins, dans la salle au sommet de la grande tour, des orgies dont le bruit parvenait à Ermance, à travers les longues galeries qui séparaient cette tour du corps de logis aux tourelles. C’était celui que la reine Berthe avait fait bâtir, et qu’elle habitait avec sa cour, lorsqu’elle était à Vufflens. Grimoald et son épouse ayant toujours demeuré dans les appartements que la reine Berthe avait fait magnifiquement décorer, la grande tour ne servait alors que pour le repas annuel que le seigneur de Vufflens donnait aux chevaliers, dans la salle de fer. Mais alors, et l’on en comprend la raison, Grimoald y avait établi tout à fait son domicile, et n’allait jamais dans le corps de logis qui renfermait ses victimes. Raymond seul y entrait, mais n’y demeurait pas. Marié secrètement à une jeune personne nommée Élise, ce fut sa femme qu’il amena à Ermance pour nourrir la petite Berthe. Il l’avoua enfin à Grimoald, qui lui pardonna, et lui donna, comme récompense, une petite maison attenante en dehors aux murs du château, avec lequel elle communiquait par un souterrain. Ainsi Raymond pouvait y aller et soigner les prisonnières sans être vu de personne. Il se consacra à ces tristes devoirs, vit plus rarement son maître, et en devint meilleur et plus humain ; il traitait de son mieux les pauvres recluses confiées à sa garde. À force de les voir, et de ne voir qu’elles, il s’y était vraiment attaché. La patience, la douceur, la piété d’Ermance, son amour passionné pour sa fille, avaient amolli le cœur de l’écuyer. D’année en année il était devenu plus sensible. Il vint d’abord voir les prisonnières une fois par semaine, puis deux, trois et, enfin, tous les jours. Les grâces, la gentillesse de la petite Gizèle, l’amusaient, l’intéressaient. Il ne pouvait plus se passer de cette aimable enfant. Il était impossible, en effet, d’être plus jolie, plus gentille que ne l’était Gizèle à dix ans, d’avoir une physionomie plus gracieuse et plus animée. Ses cheveux, d’un blond argenté, étaient tout bouclés autour de son charmant visage, couleur de rose et blanc ; ses yeux, d’un beau bleu, et toujours d’accord avec un sourire, pétillaient d’esprit et de gaieté. Toujours de bonne humeur, elle communiquait sa joie enfantine à sa mère, à son ami Raymond, seuls êtres qu’elle eût jamais vus. Elle n’imaginait pas même une demeure plus commode et plus agréable que leur tourelle, ni la possibilité d’une autre vie. Elle se croyait née pour habiter cette partie du château de Vufflens, comme les oiseaux pour habiter l’air ; et si quelquefois elle enviait leurs ailes, c’était comme un jeu de son imagination. Elle aurait été bien fâchée d’en avoir et d’en faire usage, s’il eût fallu s’éloigner, même un instant, de cette bonne mère qui l’adorait, qui n’était occupée qu’à l’instruire avec une douceur, une patience exemplaires, et de son vieil ami Raymond, qui lui apportait sa nourriture, ses vêtements, qui jouait avec elle : ils étaient son univers. Son jeune cœur ne connaissait que l’amour filial et la reconnaissance. Elle se croyait de bonne foi l’être le plus heureux qu’il y eût sur la terre, et ne s’affligeait que lorsque sa bonne maman était malade, ou qu’elle lui voyait des moments de tristesse. Malgré la résignation d’Ermance, malgré même le bonheur de vivre avec Gizèle, ses larmes coulaient quelquefois en la regardant. Désavouée par Grimoald, que deviendrait-elle, si la mort venait à frapper sa mère ? Raymond la rassurait : « Je lui servirais de père, disait-il, si ce malheur arrivait ; je la prendrais chez moi ; ma femme en aurait soin comme de sa fille. N’est-ce pas la sœur de sa chère petite Berthe, qu’elle avait nourrie, et dont elle parle toujours ? »

C’était la première fois que l’écuyer l’entretenait de sa femme.

Ermance savait cependant qu’il était marié, mais elle ignorait que ce fût avec la nourrice de l’une de ses filles. Ce mot réveilla avec force leur souvenir dans l’âme de la sensible mère. — Quoi ! c’est votre femme, lui dit-elle, qui m’a remplacée auprès de Berthe, qui lui a donné son lait, qui sans doute a fermé ses yeux, et qui la regrette encore ! Ne puis-je la voir ? Accordez-moi cette grâce.

— Impossible, madame ; monseigneur m’a fait jurer qu’elle ne saurait jamais votre existence. Elle n’ignore pas que cette tourelle renferme quelqu’un confié à mes soins, mais elle croit que c’est un prisonnier. Elle est persuadée, ainsi que tout le monde, que vous ne vivez plus. Ne me demandez pas ce que je suis forcé de vous refuser. Tout ce qui est en mon pouvoir, je le ferai ; mais rien contre mon serment, rien contre les ordres de mon maître.

— Eh bien ! mon cher Raymond, je n’insiste plus, dit Ermance ; mais, vous aussi, vous avez vu mes filles ; ah ! que je puisse au moins m’en former une idée ! – Elle lui fit alors une foule de questions sur leur figure, leur caractère, leur intelligence, leur mort… L’écuyer se les rappelait à peine : les hommes font peu d’attention aux enfants de cet âge ; il dit à Ermance que Gizèle était cent fois plus aimable et plus jolie que ses sœurs, et qu’elle n’avait rien à regretter.

Mais une fois que ce souvenir se fut réveillé dans le cœur d’Ermance, elle y pensait sans cesse. — Ah ! maman, lui disait Gizèle, avec sa charmante vivacité, si mes sœurs vivaient encore, et si mon ami Raymond voulait me permettre de sortir, j’irais te les chercher au bout du monde. — Chère enfant, lui répondait-elle, tes sœurs ne sont plus dans ce monde, mais tu peux me les rendre, en m’aimant pour elles et pour toi. — Je t’aime pour quatre, je t’aimerai pour vingt ; mais, toi aussi, tu dois m’aimer pour elles et pour moi.

— Je t’aime de toutes les forces de mon âme, Gizèle. Lors même que j’aurais tes sœurs, je ne t’en chérirais pas moins ; le cœur d’une mère peut suffire à tous ses enfants.

Ermance avait raison. Le sien se forgeait mille chimères qui la rendaient inutilement malheureuse. Peu à peu ses trois filles, qu’elle n’avait jamais vues, devinrent sa pensée habituelle. Elle idolâtrait Gizèle ; mais plus cette charmante enfant la rendait heureuse, plus elle pensait que ce bonheur aurait pu être quadruple, et plus elle regrettait celles que la mort avait enlevées si tôt à sa tendresse. Le moindre mot, la moindre allusion faisait naître dans son esprit mille idées fantastiques.

Un jour qu’elle faisait tresser par Gizèle ses longs cheveux bruns, très beaux encore, Raymond entra. Il ne l’avait pas vue depuis longtemps la tête découverte ; il parut frappé. — Combien vous ressemblez à Berthe ! s’écrie-t-il.

— Quoi ? quelle Berthe ? demande-t-elle avec vivacité.

— Eh ! mais, la reine de Lombardie, répondit l’écuyer ; je n’en connais pas d’autre.

— Vous rêvez, dit Ermance, – et ce fut elle qui tomba dans une profonde rêverie. La reine Berthe, qui était très blonde, lui ressemblait si peu, qu’il était impossible que ce fût à elle que Raymond eût pensé en la voyant. C’était donc une autre Berthe qu’elle lui rappelait, et qui pouvait-ce être que sa seconde fille, qui sans doute vit encore ? Cette idée (assez naturelle, il faut en convenir) fermenta dans sa tête. — C’est elle ; ah ! oui, c’est bien elle, répétait involontairement Ermance, lorsque Raymond l’eut quittée. — Qui, elle ? demanda Gizèle ; maman, de qui parlez-vous ? — De ta sœur Berthe, ma fille ; elle vit, j’en suis sûre ; n’as-tu pas entendu Raymond ? il a dit qu’elle me ressemblait. Ah ! si je pouvais la voir !

— Laissez-moi faire, maman, répondit l’aimable petite ; je prierai si fort mon ami Raymond, qu’il ne pourra me refuser. Ah ! combien je serais heureuse d’avoir une sœur !

De ce moment, elle redoubla de soins et d’amitiés pour le vieil écuyer. Un jour, pendant qu’Ermance était retirée dans le petit cabinet où elle avait établi un oratoire, Gizèle confia à Raymond leurs soupçons sur l’existence de Berthe, et le conjura, à genoux, de lui dire s’ils étaient fondés, si Berthe vivait encore. Il persista à l’assurer que ses trois sœurs étaient mortes dans leur enfance, et l’exhorta à calmer sa mère, à dissiper une erreur qui tourmentait sa vie. Gizèle y parvint avec peine ; Ermance pleura beaucoup. Il lui sembla qu’elle perdait ses filles une seconde fois ; puis elle embrassa tendrement celle qui lui restait, et ne parla plus des autres.

Quelques mois après, Raymond fut un jour ou deux sans paraître : elles avaient des provisions suffisantes. Depuis longtemps, c’était lui qui leur apportait leur dîner ; souvent même il le mangeait avec elles. Le troisième jour, pendant qu’elles parlaient avec inquiétude de l’absence de leur ami, leur porte s’ouvrit, et, au lieu de Raymond, elles virent avec surprise entrer une jeune fille chargée du panier aux provisions. Gizèle l’examinait avec un étonnement mêlé de plaisir ; c’était, après sa mère et Raymond, la seule personne humaine qu’elle eût vue. Ermance respirait à peine, et ne pouvait détacher ses yeux de cette charmante personne. La jeune fille s’avançait timidement, osant à peine regarder les prisonnières. Elle pose en silence le panier sur la table et veut se retirer. Ermance saisit sa main, et la retient, en pressant cette main sur son cœur palpitant : « Au nom du ciel, reste, chère enfant ! lui dit-elle, avec une voix tremblante. Quel est ton nom, ton âge ? Qui t’envoie ici ? Parle, je t’en conjure ! » Elle la dévorait des yeux, et ne doutait pas d’entendre un des trois noms chéris dont elle est sans cesse occupée. Hélas ! son attente fut encore trompée.

Figure 25. Elles virent entrer une jeune fille chargée du panier aux provisions.

« Je me nomme Isaure, dit la jeune fille ; j’ai quinze ans passés. L’écuyer Raymond est mon père ; depuis deux jours il est malade, et, ne pouvant se lever, il m’a remis les clefs de cette tourelle, pour vous apporter ce panier. Ne lui dites pas, je vous prie, que je vous ai parlé. Il me l’avait défendu, mais je n’ai pu m’en empêcher. Vous avez l’air d’être si bonne ! Je voudrais bien que mon père m’envoyât souvent près de vous, et me permît de vous servir ! Adieu ! je me sauve pour ne plus désobéir. »

Au premier mot de la jeune fille, Ermance avait laissé aller sa main. Isaure s’échappe, mais non pas sans avoir embrassé Gizèle, qui pleura quand elle eut disparu. Ermance avait aussi les yeux pleins de larmes. « Ce n’est donc pas ce que j’osais espérer, dit-elle en soupirant. Qu’elle est bien, cette jeune fille, et que j’eusse été heureuse !… Mais non, elle appartient à Raymond, et toi, toi seule, à ta mère », dit-elle, en embrassant tendrement Gizèle.

Une année entière s’écoula tristement. Ermance éprouvait l’abattement qui suit une espérance trompée. Raymond s’aperçut de sa mélancolie, qui gagnait aussi Gizèle ; il permit à sa fille de venir souvent le remplacer auprès des prisonnières. Il passait alors des semaines entières auprès de Grimoald, devenu vieux et plus sédentaire ; il y menait son fils, jeune garçon très aimable, à qui le seigneur de Vufflens s’était attaché. Isaure obtint donc d’aller à peu près tous les jours passer quelques heures dans la tourelle. Cette jeune fille était très bien élevée ; sa raison avait devancé son âge, et son père savait qu’il pouvait se fier à sa discrétion pour ne pas trahir l’important secret de son maître. D’ailleurs, elle ignorait qui était Ermance, et celle-ci eut la prudence de se taire. Elle voyait dans Isaure un moyen d’émulation et d’amusement pour sa fille ; elle la comblait d’amitiés. Gizèle l’aimait comme on aime sa première amie. Toutes deux étaient intarissables en questions sur les détails de sa vie. Ermance espérait apprendre quelque chose de relatif à ses filles, et les plus simples récits d’Isaure avaient pour Gizèle le charme de la nouveauté. Ils étaient cependant peu variés. Elle avait vécu presque aussi retirée que Gizèle, auprès de ses parents, ne voyant que sa mère Élise, dont elle parlait avec une tendresse qui fit souvent soupirer Ermance. Isaure ignorait que le château eût jamais renfermé d’autres jeunes filles ; mais elle leur parlait beaucoup de son frère Arthus, plus âgé qu’elle de deux ou trois ans, qu’elle aimait beaucoup, et qu’elle s’affligeait de voir moins souvent depuis qu’il était page de monseigneur, qui l’élevait pour être chevalier. Il lui donnait cependant tous les moments qu’il avait de libres. « Si tu savais, disait-elle à Gizèle, comme il a envie de vous voir toutes les deux ! Je voudrais lui faire ce plaisir, et si vous me promettez de ne pas le dire à mon père, je vous l’amènerai demain. » Gizèle avait déjà tout promis. En vain, Ermance, effrayée, voulut s’y opposer ; les deux jeunes filles lui demandèrent avec instance d’y consentir, et la faible mère céda. Gizèle ne dormit pas d’impatience de voir le frère de son amie : « Croyez-vous, maman, qu’il soit aussi joli qu’Isaure ? » demandait-elle à sa mère.

— Isaure, mon enfant, est plus agréable que jolie.

— Oh ! moi, je la trouve charmante, ma chère Isaure, et si son frère lui ressemble, je l’aimerai de tout mon cœur.

Le lendemain, les enfants de Raymond arrivèrent ensemble, Arthus en habit de varlet ou de page, à manches tailladées, à toque de velours, ce qui lui seyait à merveille. Gizèle n’aurait pu décider s’il ressemblait à Isaure ; car, après s’être tant réjouie de le voir, elle était tout interdite, et n’osait le regarder. Ermance le questionna et frémit en apprenant qu’il était le page favori de Grimoald.

— Beau jouvencel, lui dit-elle, si vous voulez être un loyal chevalier, il faut apprendre à garder le secret des dames ; ne dites jamais à votre maître, ni à qui que ce soit, que vous êtes entré dans cette tour.

— Mieux aimerais mourir que vous désobéir, noble dame, lui répondit Arthus. Je ne sais qui vous êtes, ni pourquoi on vous tient renfermées, mais ne pouvez avoir mal fait, ni cette gente demoiselle ; or, donc, sur mon âme, garderai votre secret ; mais quand je serai chevalier, vous délivrerai, vous le promets. Jusqu’alors saurai me taire et vous serai fidèle ; mais pourrai-je revenir quelquefois avec ma sœur ?

— Non, dit Ermance, je ne veux pas tromper Raymond, ni vous recevoir sans son aveu.

La bonne mère était déjà fâchée que Gizèle eût vu le jeune page ; elle désirait qu’elle ne le revît pas. Arthus sortit tristement avec sa sœur. « Tu reviendras demain, chère Isaure, dit Gizèle à son amie ; n’y manque pas, je t’en prie. » Elle lui promit ; mais le lendemain, et bien d’autres passèrent sans qu’elle revînt. Raymond ne paraissait pas non plus ; les repas arrivaient par le tour. Gizèle mangeait sans plaisir, parlait sans cesse d’Isaure, et sa mère tremblait qu’Arthus n’eût sa part de ses regrets. Enfin, un soir, au moment où elles allaient se coucher, elles entendirent tourner la clef dans la serrure, et Raymond paraît, une lanterne à la main :

— Venez, venez, dit-il en entrant, monseigneur va mourir ; il veut vous voir, ne perdez pas un instant.

Qu’on juge de ce qu’elles éprouvèrent en entendant ces paroles ! Ermance, éperdue, saisit la main de Gizèle, passa son bras autour de son cou, lui dit à demi-voix : « Courage, mon enfant ! » et elle se sent elle-même défaillir : « Gizèle ! tu vas voir ton père, ajoute-t-elle, faiblement. La jeune fille était plus calme, son émotion n’était pas sans plaisir. Ce père, qu’elle n’a jamais vu, dont elle n’a entendu parler qu’avec effroi, ne dit pas grand’chose à son cœur ; mais, pour la première fois de sa vie, elle sort de sa tourelle, et tout est pour elle un objet de curiosité. Peut-être que dans le voyage qu’elle va faire, elle rencontrera Isaure ou son frère ; et déjà ses regards se promènent de tous côtés avec étonnement. Bientôt elle les reporte sur sa mère, qui, pâle et tremblante, peut à peine marcher. Gizèle la soutient, l’encourage en montant le grand escalier qui conduit à la salle où gisait Grimoald. Ermance va donc revoir cet époux… cruel sans doute, mais c’est le père de Gizèle, et, loin de désirer sa mort, elle s’en afflige et voudrait le rendre à la vie. À chaque pas, son émotion augmente, elle est à son comble au moment d’entrer ; ses jambes ne peuvent plus la soutenir ; sa respiration s’arrête ; elle tombe défaillante sur l’épaule de Gizèle, qui n’a pas la force de la retenir, et qui s’écrie, effrayée : « Dieu ! ma mère ! Raymond, viens à mon secours ! » L’écuyer s’approche, pose la lanterne sur l’escalier, soutient Ermance évanouie, l’appuie contre les dernières marches, soulève sa main glacée, qui retombe sans force, et la croit elle-même sur le point d’expirer. Il ouvre promptement la porte de la salle, où le repentant Grimoald était étendu sur sa couche, entouré de trois jeunes filles et de son favori Arthus. « Aloyse, Berthe, Gabrielle, s’écrie l’écuyer, venez la rendre à la vie ! » En effet, ces noms chéris ont frappé l’oreille d’Ermance ou plutôt son cœur. Elle se ranime, entr’ouvre les yeux, et se croit déjà dans le séjour céleste ; elle est dans les bras de trois anges qui lui donnent le doux nom de mère, qui appellent Gizèle leur sœur. Son amie Isaure faisait partie de ce charmant trio, et c’est à elle que Gizèle prodigue ses premières caresses, dont les deux autres réclament aussi leur part. Raymond la présente à Ermance sous son vrai nom, qu’elle-même ignorait : c’était Gabrielle, la troisième fille d’Ermance et de Grimoald. On saura dans la suite ce qui avait décidé l’écuyer à adopter celle-là, que sa femme et lui élevèrent comme si elle eût été leur fille. Les deux aînées avaient passé leur vie ensemble dans l’un des appartements attenant aux tourelles, et assez vastes pour qu’elles pussent y prendre un peu d’exercice. Marie, nourrice d’Aloyse, était instruite ; elle avait fait leur éducation, et avait été secondée par Élise Raymond, femme d’un mérite rare et remplie de talents. Elle avait nourri Berthe, et chérissait presque également les trois jeunes filles. Elle allait souvent visiter Aloyse et Berthe, mais elle n’y menait jamais Isaure-Gabrielle, et lui laissait ignorer leur existence. Grimoald n’aurait pas pardonné une indiscrétion ; et les jeunes filles sont si rarement discrètes ! Il avait annoncé leur mort à Ermance, pour que le désir de les voir ne l’engageât pas à sortir de sa retraite et que son secret, connu seulement de lui, de Raymond et de sa femme, ne se découvrît jamais. Il les avait liés par un serment solennel et plus encore par le motif le plus puissant sur les hommes, par leur intérêt. Il leur donna l’espoir d’adopter leur fils Arthus, de le faire héritier de tous ses biens, et de lui conférer le titre de seigneur de Vufflens. Mais depuis que Raymond vivait avec Élise et voyait souvent Ermance, il avait pris des idées plus justes sur le véritable honneur et la loyauté. Il eut horreur de profiter de la prévention d’un père dénaturé pour dépouiller de leur bien, au profit de son fils, des enfants innocents et légitimes, dont il connaissait l’existence. Il éluda donc le projet d’adoption, et forma au contraire celui d’engager son maître à rappeler, avant sa mort, sa femme et ses filles ; et, s’il ne pouvait l’obtenir, il était bien décidé, dans le cas où il survivrait à Grimoald, à leur rendre à tout prix la liberté. Mais il avait deux ou trois ans de plus que le duc Azzoni, et pouvait mourir le premier ; que deviendraient alors les malheureuses prisonnières ? Cette crainte l’avait engagé à quitter peu Grimoald, qui, de son côté, lui témoignait plus d’amitié et de confiance. Le jeune Arthus, également chéri de tous deux, était un lien qui les rapprochait. Il fallait que Raymond ou son fils fussent toujours auprès du vieux duc. L’écuyer cherchait le moyen d’arriver à son but, lorsqu’une chute de cheval hâta le moment. Elle était dangereuse et pouvait conduire Grimoald au tombeau. Raymond voulut profiter de cette circonstance ; il parla avec force à son maître pour l’engager à réparer ses torts. Un prêtre fut appelé pour recevoir la confession du coupable, qui tremblait pour le salut de son âme. Il lui fut ordonné, au nom de la sainte Église, pour obtenir la rémission de ses péchés, de rappeler publiquement sa digne épouse et ses filles. Le pardon d’Ermance devait être le gage de celui qu’il espérait de l’Être suprême.

Avant de le demander, Grimoald avait voulu s’entourer des enfants dont il avait supposé la mort. Raymond, par son ordre, amena Aloyse, Berthe et Isaure, sa fille adoptive. Avec plus de plaisir encore, il alla délivrer Ermance et Gizèle. Il savait que l’intention du mourant était de donner cette cadette pour femme à son page Arthus ; c’est ce que Raymond désirait le plus au monde, et il pensait que cet ordre, donné dans un tel moment, lèverait bien des difficultés. Ermance, entourée de ses filles, appuyée sur elles, arrive auprès de la couche du repentant Grimoald. Il joint ses mains défaillantes et veut solliciter son pardon ; Ermance ne le laisse pas même prononcer ce mot ; elle le presse dans ses bras, et lui jure que tout est oublié. Elle a retrouvé ses enfants, celui qui les lui rend lui paraît un bienfaiteur. Elle ne peut se lasser de regarder, d’embrasser ses filles ; et Grimoald, au lieu de reproches, a sa part de caresses de cette heureuse mère et de ses enfants. Sa plus grande punition fut le regret du bonheur dont il s’était privé si longtemps, et qu’il ne retrouvait que pour le perdre bientôt : il touchait au terme de sa coupable vie ; mais son repentir sincère adoucit ses derniers moments. Grimoald parlait avec beaucoup de peine ; cependant, il bénit sa famille, en exhortant ses filles à dédommager leur mère des malheurs dont il l’avait accablée. Il fit ensuite approcher Raymond, qu’il serra dans ses bras, et dont il sollicita aussi le pardon. Il présenta Arthus à sa femme : « Voilà, lui dit-il, le fils que je voulais adopter, celui de mon brave compagnon d’armes, de mon fidèle ami ; qu’il devienne le tien en épousant Gizèle ; j’ai projeté cette union. S’il n’est pas encore noble chevalier, il le deviendra, sois-en sûre. Ta fille chérie sera plus heureuse que toi, et le nom de Vufflens sera dignement porté. »

Figure 26. Ermance, arrive auprès de la couche du repentant Grimoald.

Ermance vit que le désir d’avoir un héritier l’emportait, même dans Grimoald, sur l’orgueil de son ancienne noblesse ; elle ne voulut pas le contrarier. D’ailleurs, elle avait regardé trop longtemps Raymond comme son unique ami, comme son protecteur, pour s’opposer au bonheur d’Arthus. Elle se rendit donc au vœu de son époux, et promit au jeune page d’avoir pour lui toute la tendresse d’une mère : « Et nous le chérirons comme un frère », s’écrièrent Aloyse et Berthe. Isaure l’avait toujours aimé ; elle l’embrassa en lui disant que son cœur ne saurait changer. Gizèle se tut, mais elle lui laissa sa main, qu’Arthus tenait dans les siennes, et qu’il approcha de ses lèvres avec amour et respect. Raymond les réunit dans ses bras, en les nommant ses chers enfants. Il les amena ensuite auprès du lit de Grimoald, qui paraissait avoir encore quelque chose à dire à son cher Arthus ; mais, soit que tant d’émotions eussent hâté sa fin, soit que l’instant en fût marqué, ils virent que le terme en approchait. Il lui fut impossible d’articuler un seul mot ; mais il put encore faire signe à Raymond de lui donner son épée, qui était suspendue au chevet de son lit. Il la reçut et la remit à Arthus avec un geste expressif, puis il serra la main de son écuyer, et il expira. Raymond pleura amèrement le maître à qui il avait consacré sa vie, qu’il avait blâmé tout en l’aimant, et dont personnellement il n’avait jamais eu à se plaindre.

Figure 27. Lui donner son épée suspendue au chevet de son lit.

Ermance fut déclarée douairière du château de Vufflens, et reçut les hommages de ses vassaux. Son histoire n’est pas finie, puisqu’elle a quatre filles à établir : nous y reviendrons, ainsi qu’aux exploits d’Arthus, qui surpassa ce que son protecteur avait espéré de lui.

Le Château de Blonay

Figure 28. Château de Blonay.

Nous avons laissé Ermance de Vergi douairière du manoir de Vufflens. Pendant quelque temps, elle ne fut occupée que de ses filles, et principalement des deux aînées, Aloyse et Berthe, qu’elle ne connaissait point, ne les ayant pas vues depuis l’instant de leur naissance. Gabrielle, la troisième, ainsi qu’on vient de le lire dans la nouvelle précédente, avait pénétré sous le nom d’Isaure dans la tourelle où sa mère était renfermée. La quatrième, Gizèle, ne l’avait jamais quittée, et sans doute devait toujours être l’enfant de son cœur. Mais la nouveauté, le bonheur de retrouver celles qu’elle croyait perdues sans retour, telles, à tous égards, que son orgueil maternel pouvait le désirer, contribuaient à donner, dans les premiers jours, un degré d’exaltation de plus à ses sentiments pour deux jeunes filles que toute autre même qu’une mère n’aurait pu voir sans admiration, et surtout Aloyse. Berthe était très jolie ; ainsi que Raymond l’avait dit, elle ressemblait à sa mère ; c’était Ermance dans ses beaux jours, lorsque Grimoald l’amena dans son châtel. Gabrielle, ou plutôt Isaure, car on lui laissa ce nom dont chacun avait l’habitude (d’ailleurs celui de Gabrielle rappelait à Ermance de trop pénibles souvenirs), Isaure donc et Gizèle étaient charmantes, mais rien ne pouvait être comparé à leur sœur aînée Aloyse. Âgée de dix-huit ans, et dans toute la fleur de la beauté, elle était vraiment ravissante, grande, majestueuse. Dans son attitude, dans ses traits, dans tous ses mouvements, il y avait quelque chose de noble et de sensible qui inspirait à la fois le respect et l’amour. Elle était blonde sans fadeur ; ses beaux cheveux ondoyants et bouclés flottaient sur des épaules et sur un cou qui le disputaient en blancheur à la neige des montagnes ; ses grands yeux bleus avaient une expression si touchante, lorsqu’ils regardaient Berthe et Marie, qu’elles ne pouvaient résister à venir l’embrasser. Sa mère obtint souvent aussi ce regard si tendre et si doux, qui dévoilait en entier l’âme d’Aloyse, mais peut-être avec une nuance moins sensible. Si le repentant Grimoald avait pu rendre à Ermance les enfants dont il l’avait si longtemps séparée, il n’avait pu réparer la privation d’un bonheur inappréciable pour le cœur d’une bonne mère, celui d’être le premier objet de l’affection et des innocentes caresses des êtres qui lui doivent l’existence. Aloyse, Berthe et Isaure chérissaient Ermance ; ses longs malheurs, sa résignation, sa vertu, leur inspiraient le plus tendre respect ; mais peut-on s’étonner que les personnes dont elles avaient été entourées dès leur naissance, sur qui elles avaient rassemblé toutes les facultés aimantes d’une âme neuve et sensible, fussent au premier rang dans leur cœur ? Par la même raison, Gizèle aimait sa mère avec cette passion, ce dévouement qui ne connaît ni bornes ni partage, et bien plus qu’on ne pouvait l’attendre de sa jeunesse et de sa légèreté. L’attachement de ses sœurs se portait sur deux ou trois personnes ; Gizèle, toujours seule avec Ermance, et l’unique objet de ses soins, l’aimait avec une espèce d’idolâtrie. D’abord, elle trouva fort naturel que sa mère s’occupât de ses sœurs ; elle-même en était enchantée. Mais peu à peu son admiration se changea en tristesse ; et c’est alors qu’elle sentit combien Ermance lui était plus chère que tous ceux qui l’entouraient. Ni Arthus, ni Isaure, ne pouvaient la distraire de sa mélancolie. La châtelaine de Vufflens ne tarda pas à s’apercevoir que sa bien-aimée Gizèle n’était plus aussi vive, aussi enjouée dans les jardins et dans les belles et vastes salles du château qu’elle l’était dans l’étroite enceinte de la tourelle.

— Qu’as-tu, ma fille, lui disait-elle ? regretterais-tu ta captivité ?

— Ah ! oui, maman ; oui, je voudrais être encore dans la tour où tu aimais tant ta Gizèle, où nous étions toujours ensemble. J’aime bien mes sœurs, je veux bien que tu les aimes, mais non pas plus que celle qui n’a aimé que toi. – Des larmes coulaient sur ses joues ; Ermance y mêla les siennes, la serra dans ses bras, et depuis ce moment, laissant plus à elles-mêmes les aînées, qui n’avaient nul besoin de ses soins et de ses instructions, elle continua avec la cadette les leçons qu’elle lui donnait dans la tourelle. Isaure, qui était liée avec Gizèle avant qu’elle sût qu’elle aimait une sœur, les partageait, ou plutôt secondait Ermance ; grâce aux soins d’Élise Raymond, son éducation était excellente. Son frère d’adoption, Arthus, saisissait aussi toutes les occasions d’être avec Gizèle, à qui il s’attachait fortement, et qu’il regardait comme devant être sa compagne. Raymond n’épargnait rien pour le rendre digne de son bonheur ; et déjà il promettait d’être, sous tous les rapports, un chevalier distingué. Aloyse et Berthe, qui ne s’étaient jamais quittées, demeuraient inséparables ; Élise et Marie, leurs nourrices, les avaient instruites comme le devaient être alors de nobles demoiselles. Elles savaient lire, réciter des prières, des fabliaux, filer le lin, la laine, et broder de belles fleurs et d’ingénieuses devises. Elles savaient aussi force ballades et romances, qu’elles osaient à peine fredonner à demi-voix dans leurs tourelles, de peur d’être entendues ; mais, libres à présent d’exercer ce talent, elles chantaient en travaillant. Souvent encore, et c’était un de leurs plus grands plaisirs, elles retournaient dans la tourelle où elles avaient passé leur jeunesse, où sans cesse un penchant secret les ramenait. Assises devant l’étroite fenêtre, elles se rappelaient un jour qui avait laissé dans leur jeune cœur une impression ineffaçable, un jour où deux chevaliers, les premiers qu’elles eussent vus, passèrent sous les murs du château, dans un moment où Marie venait de sortir pour se rendre auprès de son amie Élise Raymond, qu’une maladie assez grave retenait au lit. Marie, en laissant les deux sœurs livrées à elles-mêmes, leur avait recommandé de ne pas trop s’approcher d’une petite croisée donnant sur la campagne, et rendue plus étroite encore par un barreau de fer qui la partageait ; mais à cet âge on est si curieux, qu’elles eurent envie de regarder le lac et le paysage. Aloyse monta la première sur la tablette de pierre, qui était au niveau de la fenêtre, et jeta des regards curieux sur tout ce qu’elle put apercevoir. « Que vois-je ? s’écria-t-elle ; Berthe, Berthe ! viens, regarde. » Berthe s’élance à côté de sa sœur, leurs pieds peuvent à peine se placer sur la pierre, et le charmant visage d’Aloyse remplit presque en entier l’ouverture par où elle a vu deux jeunes chevaliers, que Berthe voit aussi.

Figure 29. Deux chevaliers armés de toutes pièces.

Ils étaient armés de toutes pièces, et leur casque, sans visière, orné de plumes flottantes, laissait apercevoir leurs traits. Montés sur de superbes coursiers, les deux preux avaient fait halte, et leurs regards étaient fixés sur la tourelle. Malgré la distance, Aloyse et Berthe remarquèrent qu’ils étaient jeunes, beaux et bien faits ; elles purent même juger par leurs gestes qu’ils se parlaient vivement, et présumer qu’elles étaient le sujet de leur entretien. Quelques instants après, elles les virent se rapprocher des murs du château. L’un d’eux mit pied à terre, leva les yeux vers la tourelle, et chanta avec une voix charmante les paroles suivantes, qu’elles ont retenues, et qu’elles se plaisent encore à répéter :

Figure 30. Aloyse monta la première sur la tablette de pierre, au niveau de la fenêtre.

ROMANCE

 

Un chevalier de haut parage,

Passant sous les murs d’un château,

Admire derrière un barreau

Jouvencelle à la fleur de l’âge.

Hélas ! l’amour,

Dans cette tour,

Pour le charmer l’attendait au passage.

 

Longtemps, il brava son empire,

Mais ce dieu vient de se venger ;

Il a pris, pour mieux l’engager,

Tout ce qui peut plaire et séduire.

Méchant amour,

Dans cette tour,

D’un seul regard tu viens de le réduire.

 

Jamais ne vit beauté pareille ;

Son teint du lis a la blancheur,

De la rose il a la fraîcheur :

Beaux yeux, traits fins, bouche vermeille...

Le dieu d’amour,

Dans cette tour,

Pour m’enflammer plaça cette merveille.

 

Si tu languis dans l’esclavage,

Dis un seul mot, jeune beauté ;

Pour te rendre la liberté,

J’ai mon épée et mon courage.

Dans cette tour,

Le dieu d’amour,

Pour te sauver peut m’ouvrir un passage.

 

On comprend facilement que cette romance et celui qui la chantait excitèrent vivement l’intérêt et la curiosité des jeunes recluses.

Si elles n’avaient jamais vu de chevaliers, elles en entendaient parler à leurs nourrices, et ce sujet intarissable de conversation n’était pas celui qui leur plaisait le moins. Souvent même elles le provoquaient par leurs questions. De tout temps les nourrices ont aimé à raconter. Élise et Marie avaient l’esprit très orné d’histoires de chevalerie, seule littérature qu’on connût de leurs jours, et elles ne se faisaient pas presser pour en amuser leurs élèves, à défaut d’autres plaisirs. Les chevaliers de la Table Ronde avaient tour à tour fait la conquête des belles captives. La douce Aloyse se passionnait pour Amadis ; la vive Berthe pour Galaor. Lancelot était si brave, Tristan si tendre, Esplandian si beau, qu’on s’intéressait vivement à leur sort ; mais à présent, ils avaient tous cédé le pas au chevalier de la romance. — C’est à toi qu’il s’est adressé, disait Berthe à sa sœur, je ne suis pour rien dans cette aventure, le chanteur ne m’a pas vue. D’ailleurs, la romance ne parle que d’une belle, et je ne suis pas belle, moi, tu le sais bien ; c’est toujours à toi que nos bonnes disent qu’il ne faut pas être vaine de sa beauté.

— Mais il y avait deux chevaliers, répondait Aloyse ; pourquoi ne veux-tu pas qu’il y en ait un pour toi ? — Je ne demande pas mieux ; mais un seul a chanté ; l’autre n’est peut-être que son écuyer. — Non, non ; je les ai bien regardés. Leurs habits sont exactement de même ; leurs casques, leurs boucliers, leurs chevaux sont semblables ; ce sont deux frères d’armes, j’en suis sûre. Mais j’ai remarqué que celui qui n’a pas chanté est plus grand que l’autre, et il me paraît plus âgé. Ses cheveux sont bruns comme les tiens, l’autre est blond comme moi ; il a l’air si doux, si gentil… n’est-ce pas, Berthe, que sa voix est charmante et ses paroles aussi ?

— Crois-tu qu’ils reviendront ? demanda Berthe.

— Non, répondit Aloyse, c’est par hasard que l’un d’eux a chanté.

— Je ne le crois pas, ma sœur ; c’est pour toi qu’il a fait ces couplets ; n’y parlait-il pas d’une jeune beauté renfermée dans une tour ? Qui serait-ce autre que toi ?

Cet entretien eut lieu le lendemain au clair de la lune ; c’était le seul moment où il leur était permis de respirer l’air près de la petite fenêtre. Pendant qu’elles jouissaient de cet innocent plaisir, Marie allait voir son amie Élise et Gabrielle-Isaure, qu’elle aimait aussi beaucoup, et qui ne venait jamais dans la tour.

Aloyse et sa sœur parlèrent longtemps des chevaliers. Elles cherchaient ensemble à se rappeler la romance, dont bien des vers leur étaient échappés, lorsque tout à coup elles l’entendirent encore. Cette fois, le chevalier s’accompagnait d’un luth. En vain montèrent-elles tour à tour sur la tablette intérieure, elles ne purent voir le chanteur qui était au pied du donjon ; le barreau les empêchait d’avancer. Mais le reflet de la lune dessinait leurs deux têtes sur le mur de la grande tour, non pas, il est vrai, d’une manière distincte, mais assez cependant pour faire connaître au chanteur qu’il était entendu. Les jeunes captives, le doigt posé sur la bouche et l’oreille attentive, ne perdirent pas un mot des couplets : c’étaient les mêmes que ceux de la veille ; mais cette fois il y avait celui-ci de plus :

Figure 31. L’un d’eux mit pied à terre, leva les yeux vers la tourelle, et chanta avec une voix charmante.

 

Ô toi, captive si jolie,

Accepte mon cœur et ma foi ;

Et qu’un ruban, jeté par toi,

Le dise à mon âme ravie.

Gage d’amour,

De cette tour

Tu vas descendre et me rendre la vie.

 

À peine le chevalier eut-il fini, que Berthe, par un mouvement irréfléchi et plus prompt que sa pensée, détache l’agrafe d’argent qui serrait sa ceinture de velours noir, et la lance à travers le barreau.

Sa sœur voulut la retenir, elle n’en eut pas le temps. « Récompense au chanteur ! s’écria Berthe ; puisqu’il ne demande qu’un ruban, il y aurait conscience de le lui refuser. » Heureusement que la nourrice était absente, Berthe aurait été vivement grondée de son imprudence. Aloyse lui promit le secret et le garda.

Marie rentra au même instant, elle fit coucher ses élèves, et si on les remercia, elles ne l’entendirent pas. Aloyse avait alors dix-sept ans et Berthe quinze. Son âge est l’excuse de son étourderie. Elle n’eut aucune suite pour le moment. Deux années s’écoulèrent sans que les chevaliers revinssent. — Tu vois, disait Aloyse à sa sœur, qu’ils ne songent plus à nous.

— J’ai peut-être eu tort, disait Berthe, plus sage et mieux instruite, de leur jeter ma ceinture ; il faut longtemps faire désirer la plus légère faveur, disent nos bonnes ; et les demoiselles bien nées ne doivent rien accorder aux chevaliers, qu’après maintes et maintes preuves de leur foi et de leur loyauté.

— Oui, sans doute, reprit Aloyse ; mais toi, petite folle, dès le premier mot tu donnes ce qu’on te demande.

— J’ai agi trop légèrement, je le sens à présent, répliqua Berthe. Allons ! il ne faut plus y penser… – Cependant peu de jours, peu d’heures même s’écoulaient sans qu’il en fût question ; et l’émotion d’Aloyse en parlant, en répétant la romance, décelait un intérêt plus vif, plus tendre qu’un sentiment de simple curiosité.

Mais cette impression s’affaiblissait de jour en jour, en ne voyant plus celui qui l’avait fait naître. Grimoald mourut ; la liberté fut rendue aux jeunes captives ; elles eurent plus d’objets d’attachement, plus de distractions, plus de variété dans leur vie et dans leurs entretiens, et les chevaliers troubadours étaient presque oubliés, lorsqu’un incident vint les retracer au souvenir d’Aloyse. Un de ses grands plaisirs était la culture des fleurs, elle les aimait avec passion. Devançant chaque jour le lever du soleil, on la trouvait sur la terrasse, arrosant, cultivant les beaux rosiers qui croissaient contre les murs, soutenant les tiges des lis, et disputant avec eux d’éclat et de fraîcheur. Maître Pierre, ancien jardinier du château, l’aidait, tirait de l’eau du grand puits, l’apportait à sa jeune maîtresse, plantait et semait des œillets, des giroflées de toutes couleurs, et devint bientôt son serviteur favori. Tout en jardinant ensemble, elle causait avec ce bon vieillard, qui lui racontait tout ce qu’il savait de terrible de Grimoald, et tout ce qu’il avait vu et entendu depuis quarante ans qu’il travaillait dans les jardins du château de Vufflens. Il l’entretenait aussi de son chagrin quand on lui dit que sa bonne maîtresse et ses enfants étaient morts. — Ah ! combien j’ai pleuré, disait-il, à l’enterrement de la duchesse Ermance, que tous ses serviteurs aimaient comme leur mère ! Me serais bien aperçu, continuait-il dans son naïf langage, que les tourelles étaient habitées, si comme à présent j’avais travaillé autour du châtel ; mais sire Grimoald, rusé et cauteleux, disait que, depuis qu’il avait perdu sa chère femme, plus ne pouvait supporter la vue des fleurs que tant elle aimait, et qu’il voulait qu’il ne vînt plus sur la terrasse que ronces et chardons en signe de sa douleur ; or, comme telles plantes ne demandent pas soins de jardiniers, je ne vins plus travailler ici, et ne m’occupai que des grands jardins au bas du château.

Si bien vous croyais depuis longtemps toutes en paradis, que je le jurai sur mon âme à deux beaux chevaliers qui vinrent me trouver, et me soutinrent que des jeunes filles, plus belles que des anges, vivaient dans les tourelles. L’un d’eux voulait m’enrichir pour les y faire entrer ; je me moquai de leur folie, et leur dis que, si les tourelles étaient habitées par de jeunes beautés, ce n’étaient sûrement pas des jouvencelles de bon renom, mais plutôt de jeunes vassales que sire Grimoald y retenait.

— Dieu ! s’écria Aloyse avec un trouble involontaire ; et que répondit le chevalier ? — Attendez, répliqua Pierre, que je m’en souvienne ; celui qui demandait à entrer ne dit rien, mais il fit un gros soupir. L’autre prit la parole : — Je m’étais bien douté de cela, Henri, dit-il à son ami ; le ruban fut trop vite jeté, pour venir de nobles et gentes demoiselles.

— Ah ! Berthe, qu’as-tu fait ! s’écria douloureusement Aloyse. Et cet Henri ne parla point ? — Si, par la morguienne ! il parla aussi : il tenait dans ses mains un ruban noir, qu’il baisait avec transport. — Qu’elle soit vassale ou demoiselle, disait-il, elle n’en est pas moins la plus belle personne que j’aie vue de ma vie. Je ne puis l’oublier ; je garderai toujours ce ruban, comme un précieux souvenir. – Alors il le cacha dans son sein. – Sire Grimoald est bien heureux, ajouta-t-il, d’avoir une telle compagne en son châtel. Puis ils partirent tous deux, et ne les ai plus revus. Il y a bien deux ans passés de ce que je vous raconte ; je vois à présent que c’était de vous qu’ils parlaient. Je suis fâché d’avoir répondu comme je l’ai fait : ils étaient beaux et accorts, les chevaliers, et seraient, je crois, bons maris pour vous ; mais où les retrouver ? je ne sais pas seulement leur nom.

Aloyse ne répondit rien, et quitta Pierre pour aller bien vite tout conter à Berthe, et la gronder de nouveau d’avoir jeté sa ceinture. — Quelle opinion ils ont prise de nous ! disait-elle, les larmes aux yeux. Si du moins nous connaissions leurs noms ; si Pierre pouvait… mais que leur dirait-il ? le ruban a été jeté et ramassé ; le tort en est plus grand à des demoiselles nobles et bien élevées qu’à des vassales sans éducation. – Berthe en convint, et le désir de revoir une fois les chevaliers et de se justifier, en alléguant leur jeunesse et leur peu d’usage du monde, en devint plus vif. Nous espérons que le lecteur est aussi curieux de les connaître, et nous allons pour cela le conduire au château de Blonay.

Cet antique manoir est situé dans le pays de Vaud, sur une colline avancée des Hautes-Alpes qui entourent cette belle et riche vallée ; placé sur la cime d’une hauteur de forme conique, il présente lui-même un des points de vue les plus pittoresques d’un pays qui en possède un si grand nombre. Des créneaux de ce château et de l’antique terrasse, couverte de beaux marronniers, l’œil se perd dans un horizon immense. De vertes prairies coupées par de nombreux villages, des châteaux, des maisons de campagne ombragées d’arbres touffus, arrosées de mille ruisseaux, forment le premier plan du tableau qui se déploie à l’œil étonné et ravi. Elles s’étendent jusqu’aux vignobles, au milieu desquels est située la jolie ville de Vevey, sur la rive du lac Léman, dont on voit toute l’étendue. Sur la pente méridionale du Jorat se déploient les vignes de Lavaux, et sur le revers de cette chaîne de montagnes, des côtes agrestes et boisées présentent une vue champêtre. Plus loin, les rives du lac se dessinent en gracieux contours ornés d’une foule de villes, de villages et d’habitations isolées, jusqu’à son extrémité, où l’on devine la situation de l’ancienne cité de Genève. Au sud-est de Blonay, on distingue le Rhône, sortant de la pittoresque gorge du Valais, traversant, comme un ruban azuré, de vertes prairies, et venant mêler ses flots aux eaux limpides du Léman. Les Alpes majestueuses de la Savoie terminent ce riche tableau, en élevant sur la rive opposée leurs têtes altières jusqu’aux nues. Leurs sommets, bizarrement découpés, se répètent dans le paysage, et présentent le contraste le plus frappant avec les monts Jura qui leur sont opposés, et les coteaux fertiles du pays de Vaud.

À l’est et au nord, une autre chaîne des Hautes-Alpes arrête la vue. Le rocher élancé de la dent de Jaman paraît très rapproché. Le paysage plus resserré n’en est pas moins agréable ; il offre de gras pâturages, de nombreux chalets, des bois, des collines, des montagnes élevées ; et l’œil ne peut se lasser de contempler ce tableau magique.

C’est dans ce château de Blonay que fleurit, depuis des siècles, l’ancienne et noble famille du même nom, qui se distingua toujours par sa valeur, par ses vertus, et dont les derniers rejetons soutiennent encore la réputation que leur ont léguée leurs ancêtres.

Sous le règne fortuné de Rodolphe II et de la reine Berthe, le baron Aymon de Blonay habitait la belle demeure que nous venons de décrire. Il avait épousé Isabelle de Gruyère, et vivait heureux avec elle et un fils unique lorsque la guerre contre les Sarrasins l’obligea de reprendre les armes pour les repousser. Courageux et vaillant chevalier, il ne balança pas à quitter sa demeure pour aller défendre sa patrie, et les larmes de son Isabelle, en déchirant son cœur, ne purent l’arrêter. Au moment de son départ, il apporta son petit Henri, et, le plaçant sur les genoux de sa mère, il lui tint ce discours :

« Chère amie et noble dame, il faut vous quitter, et j’en suis moult grandement contrit. Mais lorsque les preux et braves chevaliers tirent l’épée pour la patrie, le baron Aymon de Blonay ne peut ni veut rester tranquille en son manoir. S’il plaît à Dieu, ne le quitte pas pour longtemps, et vers vous reviendrai sain et sauf. Cependant, comme vie de guerrier est incertaine et sujette de finir d’un moment à l’autre, je vous recommande cet enfançon, précieux gage de notre amour et seul héritier de ma noble race. Je serais bien déçu s’il n’est pas en son temps un vaillant et loyal chevalier, et s’il ne soutient pas avec honneur le beau nom de Blonay ; est déjà plein de courage et de feu, mon petit Henri, et tout me promet qu’il ressemblera à son père en valeur, comme à sa mère en grâce et en beauté. Mais je crains, chère Isabelle, que vous n’ayez grande peine à le conduire. Si je laisse ma vie sur le champ de bataille, si ainsi arrive, vous enjoins de laisser de côté toute faiblesse maternelle, et d’élever l’enfant comme doit l’être un rejeton de noble race. Ne souffrez pas surtout qu’il se mésallie, je veux que celle qui deviendra baronne de Blonay, et la mère de mes descendants, soit de famille aussi illustre et aussi ancienne que la sienne, et que celle des comtes des Gruyère dont vous êtes issue. Et toi, mon cher fils, je t’ordonne, soit en mon absence, soit après ma mort, d’obéir en toutes choses à ton honorée mère ; sur ce, je vous donne à tous deux ma bénédiction. »

Il les embrassa tendrement, puis il monta sur son palefroi, et, suivi de ses écuyers et serviteurs, il prit la route du Châtelard, château distant au plus d’une demi-lieue de celui de Blonay. Il devait prendre là son ami intime et frère d’armes, le sire Rodolphe de Gingins, seigneur de ce château ; ils allaient ensemble entreprendre la périlleuse campagne. Ainsi qu’Aymon, le baron du Châtelard laissait un fils unique et chéri, le jeune Berthold, plus âgé qu’Henri de deux ans ; mais il ne le laissait pas, comme ce dernier, aux soins vigilants d’une bonne mère. La baronne du Châtelard était morte en lui donnant le jour ; aussi sire Rodolphe pria son ami de consentir à ce que, pendant le temps de leur absence, son fils fût au château de Blonay sous les yeux de dame Isabelle ; ce qui fut exécuté, à la grande joie des jeunes garçons. Tant que le baron de Blonay put apercevoir les tours et les créneaux de son châtel, il tourna la tête, et il voyait aussi Isabelle qui, assise sur le mur de la grande terrasse, tenait Henri dans ses bras. Tous deux, baignés de larmes, lui envoyaient des baisers d’adieu ; enfin, n’ayant plus qu’un pas à faire pour ne les plus apercevoir, il jeta en arrière un regard douloureux, et fit avec son gantelet un signe aux objets chéris dont il se séparait, hélas ! pour toujours : ce regard, ce signe, furent pour eux les derniers ; Aymon ne revit plus ni sa femme, ni son fils : il fut atteint d’un coup mortel dès la première bataille ; son fidèle écuyer, porteur de cette triste nouvelle, revint à Blonay, rapportant avec lui les armes de son maître et sa dépouille inanimée, pour la déposer dans le tombeau de ses aïeux. Qui peindra la douleur de la malheureuse Isabelle ? Elle aurait succombé sous le poids de son affliction, si elle n’avait été mère ; mais pour son fils, l’héritier de son cher Aymon, elle s’efforça de supporter la vie, de surmonter son profond chagrin ; et cet enfant adoré devint son unique consolation.

Ainsi que l’avait prévu sire Aymon, le jeune baron Henri, par son étourderie et sa gentillesse, causa peine et plaisir à sa bonne mère ; elle l’idolâtrait, mais sans faiblesse, l’élevait avec soin, et traitait de même Berthold, l’ami de son fils, plus raisonnable, plus attentif et plus tranquille que le turbulent Henri.

Dame Isabelle était belle encore, elle avait à peine trente ans lorsqu’elle perdit son époux ; pourtant, malgré les charmes dont elle était douée, elle résolut de ne point se remarier et de se vouer à l’éducation de son fils.

Elle était veuve depuis une année ; la paix rendait aux nobles preux le repos, lorsque le seigneur du Châtelard revint à sa terre, et de là à Blonay. La belle châtelaine était assise sur son balcon, regardait Henri et Berthold qui jouaient sur la terrasse, quand elle aperçut, dans le lointain, sire Rodolphe, qu’elle reconnut d’abord à son armure guerrière ; c’était la même que portait son époux le jour fatal de son départ. Ce souvenir fit battre son cœur et couler ses larmes. « Sans doute, pensa-t-elle, il vient reprendre son fils, et jamais mon cher Henri ne reverra son père. »

Mais le baron du Châtelard avait bien d’autres affaires à traiter avec la belle châtelaine, auxquelles elle ne s’attendait guère. Après être descendu de cheval et avoir embrassé tendrement son Berthold, il entra dans la grande salle et fit à la belle veuve ses compliments de condoléance et de bonne arrivée. Ils pleurèrent ensemble le défunt, après quoi sire du Châtelard, mettant un genou en terre devant dame Isabelle, lui présenta une lettre ; à cette vue, ses larmes recommencèrent à couler. Elle était de son cher Aymon, écrite sur son lit de mort, dans le style naïf de ces temps reculés, et conçue en ces termes :

 

« Le baron Aymon de Blonay, blessé à mort, à sa chère dame et compagne Isabelle de Gruyère, baronne de Blonay.

» Noble et chère amie,

» Plus ne vous reverrai dans ce monde, dont bien me grève, mais il faut se soumettre à la volonté de Dieu, qui par sa grâce nous réunira en son saint paradis, désirant toutefois que ce ne soit qu’après longues années que vous veniez me rejoindre.

» Je suis frappé à mort par le fer de l’ennemi, que j’ai vaillamment combattu, et je viens, chère amie, prendre un éternel congé de vous et de notre fils, Henri de Blonay, que j’aurais tant voulu conduire moi-même sur le chemin de la gloire. Dieu ne l’a pas permis ; il sait mieux que nous qui ce nous est bon ; il faut donc en prendre son parti. Je vous enjoins d’en faire de même et de ne pas trop vous douloir ; pensez que je meurs de la mort des braves, et que je serai un bon exemple et bon renom à mon fils. Pensez que vous êtes mère, et que, pour ce cher enfant, vous devez conserver votre vie et suivre en tout mes dernières volontés que vous allez connaître, en vous rappelant que vous m’aviez juré, au pied des saints autels, obéissance en toutes choses qu’il me plairait de vous commander. Or donc, considérant que vous possédez encore jeunesse et beauté, et qu’après moi chevaliers et barons se présenteront sans doute pour obtenir votre main ; craignant que par ignorance vous ne fassiez un mauvais choix, qui vous rendrait malheureuse, et que vous ne donniez un méchant père à notre Henri ; car de nos jours astuce et déloyauté sont moins rares que simplesse et vertu ; je vous ordonne, étant encore pour quelques moments votre seigneur et maître, et votre meilleur ami, d’épouser sans délai le porteur de cette lettre, mon cher compagnon et frère d’armes le sire Rodolphe, baron du Châtelard, que j’ai toujours regardé comme un autre moi-même, lequel y est bien disposé. Il m’a juré foi de chevalier de vous rendre heureuse, ainsi que j’ai tâché de le faire en mon vivant, et de donner bonne nourriture et bons documents à mon fils bien-aimé. Par ses soins, Henri deviendra un honnête homme et un brave chevalier, et de votre côté vous ferez le bonheur de mon fidèle ami, et serez bonne mère de son fils Berthold. Ces jeunes gens, élevés ensemble, seront comme l’ont été leurs pères, amis à la vie et à la mort.

» Sur ce, je vais mourir tranquille, remettant mon âme à Dieu, et tout ce qui me fut cher sur la terre, à mon féal ami : vous aurez, chère épouse, ma dernière pensée et toutes mes bénédictions, si vous respectez le vœu que je forme à l’instant de quitter cette vie, en donnant à notre fils le père que je lui ai choisi, sans que pour cela vous lui laissiez oublier celui à qui il doit l’existence.

» Adieu, mon Isabelle, adieu, mon Henri ! ma main peut à peine vous tracer que je suis, jusqu’à mon dernier soupir,

Votre tendre et fidèle
époux et père,

AYMON, baron de Blonay. »

 

Figure 32. Sire Rodolphe, baron du Châtelard.

Dame Isabelle pleura amèrement en lisant cette épître ; le baron du Châtelard en savait le contenu, et demanda humblement que la volonté du défunt fût accomplie. Dans ces heureux et anciens temps, la volonté d’un époux était sacrée, il n’y avait rien à y opposer. Isabelle s’y soumit par respect, quoiqu’elle eût préféré ne vivre que pour son fils ; mais Aymon désirait ce second hymen, elle s’engagea donc à lui obéir. La belle veuve connaissait depuis longtemps sire Rodolphe pour un brave et loyal chevalier ; elle sentait d’ailleurs qu’une mère peut difficilement guider et retenir un jeune homme d’un caractère aussi bouillant que Henri.

Dès que l’année du grand deuil fut expirée, elle tint sa promesse en s’unissant à sire Rodolphe. Ce qui coûta le plus à dame Isabelle, ce fut d’être obligée de quitter le beau château de Blonay pour habiter celui du Châtelard, beaucoup moins agréable ; mais elle y menait son fils, et tout avec lui était bonheur pour cette tendre mère ; Henri fut toujours l’objet de ses premières affections. Elle n’eut point d’enfants du baron du Châtelard, qui, ainsi qu’il l’avait promis, ne mettait aucune différence entre son propre fils et celui d’Aymon. Les jeunes gens s’aimaient comme deux frères ; leur caractère cependant n’était pas le même ; Berthold avait un extérieur froid, réservé, et donnait peu d’essor à sa sensibilité, qui, pour être concentrée, n’en était que plus vive et plus profonde ; il faisait rarement des fautes, parce qu’il se donnait le temps de réfléchir ; mais ce qu’il avait une fois résolu l’était irrévocablement. Il chérissait Henri et ne lui cédait jamais. Le caractère de ce dernier était absolument opposé ; impétueux et téméraire, il s’exposait à tous les dangers, et ne pouvait rester tranquille ; mais, aussi léger dans ses sentiments que dans ses désirs, il était toujours disposé à suivre ou sa première impulsion ou celle qu’on voulait lui donner ; franc, généreux, ardent dans ses entreprises, rien ne lui semblait impossible pour plaire à ceux qu’il aimait. Le physique des deux amis était aussi différent que leur moral. Henri avait une taille médiocre, mais il était très bien fait, adroit, leste dans tous les exercices. Il avait dans la tournure de l’élégance et de la noblesse ; ses cheveux étaient blonds ; ses yeux bleus et très expressifs, sa physionomie animée et gaie, exprimaient toutes ses pensées, et s’il n’en avait pas de bien profondes, il n’en était que plus aimable. Son talent pour la poésie s’était développé de bonne heure. Il composait facilement des lais, des ballades ; il les chantait avec grâce et justesse, en s’accompagnant d’un luth ; en un mot, Henri promettait d’être aussi gentil troubadour que brave chevalier.

Berthold ne lui était point inférieur en bravoure ; mais grâces et gentillesse n’étaient pas sa devise. Il était grand, d’une figure un peu trop massive ; son teint brun, ses yeux noirs, sa physionomie prononcée, lui donnaient quelquefois l’air dur et soucieux. On n’aurait pas dit, en le voyant à côté de Henri, que la nature les eût destinés à être amis ; mais souvent de ces différences même naît l’intimité. Le rapport des caractères est moins nécessaire en amitié que celui des goûts, et ceux de Berthold étaient ceux d’Henri ; tous deux brûlaient de se signaler dans les combats, et de marcher sur les traces de leurs nobles parents.

Dame Isabelle les traitait de même ; pourtant son cœur maternel mettait une grande différence entre eux ; elle n’était occupée que de l’avenir de son fils, et se rappelait sans cesse ce que son cher Aymon lui avait recommandé. Dans leurs fréquentes promenades au château de Blonay (où elle avait laissé un concierge et des domestiques), en montant l’étroit chemin qui conduisait au château, quelquefois à pied, s’appuyant sur son fils, d’autres fois chevauchant à côté de lui, elle l’entretenait sans cesse de son père, du courage chevaleresque qui le distinguait dans les combats et dans les tournois, où si souvent il avait été vainqueur. Alors l’imagination du jeune homme s’enflammait et devançait le temps où il pourrait aussi faire parler de ses exploits et soutenir avec honneur le nom de Blonay. Isabelle lui rappelait encore les derniers adieux de sire Aymon, et l’ordre positif qu’il lui donnait de ne se marier qu’à noble demoiselle, et de respecter en tout la volonté de sa mère.

« Quant à ce dernier point, disait le jouvencel, soyez certaine d’une soumission entière ; je sais d’avance que vous ne m’ordonnerez rien qui ne me soit bon et utile ; mais, quant au mariage, je n’y penserai de longtemps. Je veux, avant, signaler ma valeur ; quelle noble dame consentirait à m’épouser avant que j’eusse mérité d’être reçu chevalier ? Mais bientôt, oui bientôt, je serai en âge d’y prétendre. » Isabelle soupirait en silence, en pensant à ce temps d’absence et de danger. Ah ! qu’une mère paie cher la gloire d’avoir donné le jour à un fils !

Ainsi s’écoulèrent quelques années, pendant lesquelles rien ne fut négligé pour l’éducation des jeunes barons. Ils apprirent facilement tout ce qu’on leur enseigna, et firent, par leur assiduité au travail, le bonheur de leurs parents. Dame Isabelle, tout en désirant que son fils se distinguât par des hauts faits d’armes, frémissait à la seule pensée des dangers auxquels il serait exposé. Elle eût désiré qu’il se mariât de bonne heure, pour qu’une femme et des enfants fussent un attrait de plus pour le ramener, et pour jouir elle-même de leur présence, pendant que son fils irait courir les chances de la guerre. Si le jeune homme n’y songeait pas encore, sa mère y songeait pour lui ; tous ses vœux auraient été de l’unir à une de ses parentes, qu’elle n’avait vue que dans son enfance. Alors déjà elle promettait d’être charmante ; à présent, il n’était bruit que de ses rares perfections : c’était la belle Éléonore, fille unique du seigneur d’Aigremont, de l’illustre famille de Pontveyre, comtesse de Gruyère.

Le château d’Aigremont[6], dont on ne voit plus que les ruines, était situé à huit ou dix lieues de Blonay ; il dominait la vallée des Ormonts, voisine de celles du Pays-d’Enhaut. Son possesseur d’alors, le farouche et terrible Archibald, père d’Éléonore, était la terreur de ses voisins, de ses vassaux ; c’était, en un mot, un de ces tyrans du temps de la féodalité, abusant de leur force, de leur pouvoir, déshonorant leur valeur par la cruauté ; on le haïssait autant qu’on aimait sa fille, qui était un ange de beauté et de bienfaisance. La malheureuse comtesse d’Aigremont avait été la victime des mauvais traitements de son barbare époux, et son innocente fille aurait eu le même sort, si sa douceur angélique et sa patience inépuisable n’avaient désarmé quelquefois la barbarie de ce monstre. Il avait pensé que les vertus de sa fille devaient être sa sauvegarde dans ce monde et dans l’autre, et que, protégé par elle, il pouvait impunément commettre tous les crimes.

Figure 33. Ruines du Château d’Aigremont

Archibald ne permettait pas à Éléonore de s’éloigner de lui un seul instant. Elle devait préparer ses repas, le servir elle-même, veiller à côté de lui quand il dormait, et, quand il veillait, être en butte à ses fureurs ; enfin, on ne parlait, dans les contrées d’alentour, que de la férocité de ce suzerain et des malheurs de son adorable fille. Dame Isabelle avait jadis été liée avec la mère d’Éléonore. Élevées ensemble dans un couvent de la ville de Fribourg, elles s’étaient séparées pour s’unir à deux nobles seigneurs et chevaliers renommés ; mais leur sort avait été bien différent. Isabelle avait déjà versé des torrents de larmes sur celui de son amie, et sur sa fin prématurée, et le désir de soustraire sa fille, la jeune Éléonore, à la tyrannie de son père, entrait pour beaucoup dans l’alliance qu’elle projetait. Que n’est-elle l’épouse de mon Henri ! disait Isabelle ; habitant avec lui le château de Blonay, son sort serait digne d’envie ; nous saurions lui faire oublier ses peines ; mais cette bonne mère n’avait garde de parler de son projet à son fils. Elle savait que le cœur des jeunes gens est rarement d’accord avec la volonté de leurs parents, surtout en fait de mariage, et qu’il suffit qu’une femme leur soit destinée pour qu’ils ne s’en soucient pas. Il était d’ailleurs très difficile d’obtenir Éléonore ; son père ne voulait pas s’en séparer. Ah ! si la mort de ce méchant homme pouvait soustraire ses vassaux au joug affreux qu’il leur impose, pensait dame Isabelle, j’inviterais sa fille à venir visiter mon château, et bientôt Éléonore et Henri s’entendraient. Elle ne se doutait guère que les deux amis étaient encore plus occupés qu’elle de la fille d’Archibald : depuis qu’ils en avaient entendu parler, ils ne songeaient qu’à trouver les moyens de la délivrer. Berthold surtout y pensait profondément, y revenait sans cesse, en parlait à Henri, qui mettait aussi une grande importance à cette entreprise. « Rien n’est plus facile, disait-il, que de soustraire cette belle victime à son tyran ; nous escaladerons les murs du château d’Aigremont, nous tuerons Archibald, nous enlèverons Éléonore et nous l’amènerons ici. » Berthold était du même avis, à la mort près du châtelain d’Aigremont. — Éléonore ne voudra pas de moi, disait-il, si j’immole son père.

— De toi, Berthold ? Penses-tu donc à l’épouser ? reprit vivement Henri.

— C’est le vœu le plus ardent de mon cœur, répondit Berthold ; et c’est à toi seul que je le confie. Je n’ai jamais vu Éléonore, mais sur tout ce que j’en entends dire, je l’adore, et jamais je n’aurai d’autre épouse.

— Allons donc te la chercher, dit Henri en riant ; et si tu veux, c’est moi qui frapperai son père dans un combat à outrance ; car je ne veux pas le combattre autrement. Henri n’avait que vingt ans, il était petit et mince ; Archibald d’Aigremont était une espèce de géant, célèbre par sa force ; mais il s’agissait de servir son ami, de délivrer une belle opprimée ; et le jeune Henri ne redoutait rien.

Ils résolurent d’exécuter leur projet, et dès le lendemain, sans en rien dire à personne. Aigremont n’est qu’à huit lieues du Châtelard ; ils partiront à l’aube du jour ; leurs coursiers iront grand train, et certainement ils reviendront le soir avec la belle Éléonore, que dame Isabelle et sire Rodolphe recevront à merveille.

Les deux amis sont dans cet âge heureux où l’on croit possible tout ce que l’on désire. Ils parlent le soir à leurs parents d’un projet de chasse dans les bois de Blonay ; ils disent qu’ils dîneront à la tour de Saleuscé[7]. Les seigneurs de Blonay avaient placé un garde-chasse dans cette tour située dans la montagne. Jadis, en automne, sire Aymon y rassemblait ses voisins, et donnait là de belles haltes ; mais depuis sa mort on n’y allait plus. — Je suis curieux, s’écria Henri, d’y retourner avec Berthold. — Vous reviendrez avant la nuit, dit Isabelle ; ils le promirent en souriant, et si Henri n’avait pas juré de garder le secret de son ami, il aurait dit tout bas à sa mère de préparer un lit pour Éléonore d’Aigremont.

Ils partent dès le point du jour ; mais le soir arrive, et ils ne reviennent pas. Dame Isabelle se meurt d’inquiétude ; elle écoute, ouvre une croisée, regarde du côté de Blonay, et ne voit rien. Sire Rodolphe, plus calme, cherche à la rassurer. « Ne craignez rien, mie, lui dit-il, nos fils ne sont plus des enfants ; ils ont l’âge de se conduire. Ils se sont sans doute égarés dans la montagne en poursuivant quelque bête fauve. Les bois sont obscurs, la nuit les a surpris, et ils en seront quittes pour dormir à la belle étoile. Demain ils reviendront sains et saufs nous apporter leur gibier. » Isabelle se calma ; mais ce lendemain et bien d’autres s’écoulèrent sans que les époux vissent revenir leurs enfants. Isabelle était au désespoir ; sire Rodolphe ne savait que penser, et se mit en quête de côté et d’autre. Il fut d’abord à Blonay, puis à la tour de Saleuscé : les jeunes barons n’y avaient point paru. Il parcourut les bois et les montagnes sans rien découvrir, sans avoir la moindre nouvelle. Consterné, il revint au Châtelard ; mais qui peindra les angoisses de la pauvre mère, quand elle vit son époux y rentrer seul, et qu’elle sut qu’il n’avait rien appris ? Ah ! elle ne connaît pas le malheur, celle qui n’a pas été mère. Craignant des dangers pour son enfant, séparée de lui, et ne sachant où il est, tous les matins Isabelle reprenait un peu d’espérance : Ils reviendront aujourd’hui, se disait-elle ; toujours au guet, toujours attentive, elle ne quittait pas le portail du château. Le soir arrivait ; son fils chéri et Berthold n’étaient point de retour ; une douleur amère l’accablait et éloignait le sommeil de sa paupière.

« Jamais, jamais plus ne reverrai mon fils ni vous le vôtre », disait-elle à son époux en fondant en larmes ; sire Rodolphe, non moins affligé, mais plus ferme, s’efforçait de trouver des consolations et de lui persuader que les jeunes gens, avides de renommée, et désirant depuis longtemps courir les aventures, avaient résolu de gagner leurs éperons. « Ils reviendront couverts de gloire », lui disait-il ; mais qu’est-ce que la gloire pour le cœur d’une mère ? Dame Isabelle tremblait de celle que son fils acquerrait peut-être aux dépens de sa vie. « Ah ! du moins, disait-elle, s’il avait reçu ma bénédiction ; si je lui avais donné le baudrier et l’épée de son père ; si je l’avais serré sur mon cœur ! » Et ce pauvre cœur maternel était près de se briser de douleur.

Si du moins elle avait pu fixer sa pensée sur les lieux qu’il habitait, si elle avait connu la nature des dangers auxquels il était sans doute exposé : mais une nuit obscure enveloppait la destinée des jeunes barons.

Sire Rodolphe supportait ses inquiétudes avec l’énergie et la fermeté de son sexe ; mais son cœur n’en était pas moins déchiré. Il prit enfin la résolution de faire de nouvelles recherches, de parcourir toutes les cours plénières, tous les tournois, et de ne pas revenir sans apporter quelque nouvelle de ses enfants chéris. Isabelle en fut ravie ; l’inaction ajoute à la douleur. Si elle n’avait pas conservé l’espoir de revoir les jeunes chevaliers, si l’inquiétude dévorante n’avait pas miné ses forces, elle aussi aurait voulu partir, chercher par toute la terre son fils et celui de son époux ; mais, en s’éloignant, elle retardait peut-être le moment de les embrasser tous deux. Isabelle reste donc, et se sépare de Rodolphe avec un mélange de peine et de plaisir. Pour la soutenir, il affectait une assurance qu’elle ne pouvait partager ; il lui donnait sans cesse des consolations, des espérances qui redoublaient ses peines et lui étaient importunes, puisqu’elle ne les voyait pas se réaliser. Isabelle demanda à sire Rodolphe la permission d’aller habiter le château de Blonay pendant son absence ; il y consentit, espérant, dit-il, que si chère et si agréable demeure allégerait sa peine. Hélas ! la pauvre mère ne pensait qu’à s’en occuper en liberté, dans les lieux où elle avait vu naître son Henri, où elle l’avait nourri de son lait, où, sans cesse près de cet enfant chéri, elle avait formé sa jeunesse.

L’instant du départ de Rodolphe arrive. Isabelle lui fait de tendres adieux, lui recommande de songer à sa propre sûreté, et de lui envoyer son page dès qu’il apprendra quelques nouvelles, lui promettant aussi de l’instruire sur-le-champ si elle a le bonheur de retrouver ses fils ; il doit l’informer, par des messages, des lieux où il séjournera et des pays qu’il va parcourir. Ainsi d’accord, ils se séparent ; le seigneur du Châtelard prend la route de France, et la triste Isabelle celle du château de Blonay. Jamais elle ne s’y retrouvait sans émotion ; mais à présent, ce site si beau, si varié, lui semble couvert d’un crêpe funèbre ; elle ne le regarde plus que dans l’espoir d’apercevoir au loin Henri et Berthold, ou le page de sire Rodolphe ; et toujours son attente est trompée.

Quatre mois s’étaient écoulés depuis le départ de son mari, et six depuis la disparition de leurs enfants ; rien encore n’avait apporté à son âme la moindre consolation. Plus de sommeil, plus de tranquillité ; dévorée par une fièvre ardente et continuelle, Isabelle n’était plus reconnaissable. Encore quelques jours de tourments, et le jeune baron de Blonay, déjà si puni d’un moment d’étourderie, de présomption, payera bien cher sa généreuse imprudence ; sa mère ne sera plus, et c’est lui qui aura causé son trépas… Mais Dieu ne permettra pas un si grand malheur.

Un soir, dame Isabelle fut attirée à la fenêtre par un spectacle extraordinaire. Au-dessus des flancs dépouillés de la dent de Jaman, on voyait, dans une grande étendue de ciel, une teinte d’un rouge ardent, tantôt plus vive, tantôt plus pâle, mais toujours très remarquable ; elle semblait être causée par un violent incendie. Il était impossible de connaître parfaitement le lieu de cet affreux spectacle ; il était caché par la montagne, mais on pouvait présumer qu’il devait être dans le Pays-d’Enhaut ou dans la vallée des Ormonts.

La châtelaine regardait cette lueur avec effroi et pitié, se disant à elle-même : Ne suis pas la seule malheureuse ; bien des mères perdent peut-être en ce moment leurs fils par ce feu dévorant. Elle examinait toujours cette clarté rougeâtre qui illuminait tristement le paysage ; la lune, dans son plein et réfléchissant la même teinte, parut au-dessus des noirs sapins ; on pouvait alors distinguer chaque objet. Tout à coup, sur le sentier escarpé qui tournait la montagne, parut quelque chose de si singulier que dame Isabelle ne pouvait en détourner ses yeux : tout être vivant attirait de loin ses regards et son attention, croyant toujours que c’était ceux qu’elle attendait et qu’elle désirait si passionnément de revoir. Que de fois, déjà, elle avait été trompée ! mais ici rien ne prêtait à cette douce illusion, et la curiosité seule était excitée. Deux paysans portaient sur leurs épaules un brancard, sur lequel gisait un homme fort et puissant, attaché de toutes parts par des cordes, de manière à ne pouvoir faire un mouvement. Le brancard était suivi de deux autres serfs, sans doute pour relayer les premiers, qu’une charge aussi pesante devait bientôt fatiguer. Ce qui attira le plus l’attention de dame Isabelle fut une femme tellement enveloppée de voiles et de mantes, qu’on ne pouvait distinguer sa figure ; mais elle avait la tournure noble et élégante. Elle était assise sur une espèce de fauteuil élevé sur des perches ; et ceux qui la portaient… Dieu tout-puissant ! est-ce encore une erreur du cœur d’une mère ? ceux qui soutenaient le fauteuil dans lequel la dame était placée n’étaient pas des paysans… Ils avaient une cotte d’armes de chevalier, le casque en tête, la visière baissée : l’un était plus grand que l’autre, et le dernier, mince et délié, a le port, la démarche… Isabelle appuie sa main sur son cœur et peut à peine murmurer faiblement : Ô Dieu ! Henri ! Dans ce moment le cortège passait sous la terrasse du château ; les murs avancés le dérobent à sa vue, mais elle entend une voix qui porte la conviction dans son âme, en prononçant ces mots : « Voici le château de Blonay : c’est là que… » Isabelle n’entend plus rien ; le peu de force qui lui reste cède à son émotion ; elle tombe évanouie sur le marbre de la salle, où la trouvent, sans connaissance, ses femmes et ses serviteurs. On la relève : on la ranime. Elle regarde autour d’elle, nomme Henri. « Où est-il ? que je l’embrasse avant de mourir de joie. » Hélas ! il n’y est pas. Personne ne sait ce qu’elle veut dire ; le cortège ne s’est point arrêté ; c’est sans doute un prisonnier, ou plutôt un chevalier blessé que ses enfants mènent à la cité de Lausanne, où se trouvent des médecins très habiles. Les gens, qui de la terrasse regardaient l’incendie, l’ont aussi vu passer ; ils ont, comme leur maîtresse, entendu dire à l’un des chevaliers porteurs de la dame : « Voici le château de Blonay. » Ils ont également entendu l’homme attaché maugréer et gémir, et la dame dire en pleurant : « Mon père, ah, mon père ! » et le même chevalier qui a déjà parlé, lui répondre : « Chère sœur, calmez-vous, vous voilà bientôt au lieu où il sera soigné, et peut-être guéri. » – « J’y dévouerai ma vie », avait répondu l’autre chevalier.

Figure 34. Deux paysans portaient sur leurs épaules un brancard sur lequel gisait un homme.

Dame Isabelle écoutait douloureusement un récit qui détruisait ses espérances ; personne n’avait eu l’idée que les chevaliers porteurs de la dame fussent les jeunes barons du Châtelard et de Blonay, personne que la pauvre mère, qui ne pouvait abandonner cette pensée, tant la voix de son fils avait retenti dans son cœur. Mais Henri aurait-il ainsi passé sous les murs de son château sans s’y arrêter ?… et cette dame, qu’il nommait sa sœur ?… ainsi combattue par des sentiments opposés, tantôt croyant, tantôt ne croyant plus, dame Isabelle passa le reste de la nuit sans fermer les paupières ;… mais le matin, au lever du soleil… Ah ! dise qui pourra le bonheur de son cœur maternel !… Son Henri est dans ses bras ; plus de doute, plus de tourments ; ils sont tous effacés. Elle le presse sur son sein, elle ne peut se lasser de le regarder. Il a maigri et pâli ; tout annonce qu’il a souffert ; mais c’est lui, c’est bien lui. Elle le caresse, l’embrasse et pleure encore ; ce sont des larmes de plaisir qui effacent la trace des larmes douloureuses qu’elle a versées pendant six mois. — Chère et honorée mère, lui disait Henri, en couvrant sa main de baisers, il ne faut que vous voir pour juger des chagrins que vous avez eus, et me rendre bien coupable. Bon Dieu ! qui m’aurait dit quand je passais hier devant ce château, que j’étais si près de celle à qui je pensais sans cesse ! Impatient de vous revoir, je me rendais au Châtelard pour faire cesser vos inquiétudes ; mais je n’y ai trouvé que des serviteurs, qui m’ont dit que vous étiez au château de Blonay. La crainte de troubler votre sommeil m’a fait différer d’y revenir jusqu’à ce matin ; mais où est donc sire Rodolphe ? Ils disent qu’il est parti.

— Il vous cherche par monts et par vaux, dit Isabelle ; que ne peut-il savoir combien je suis heureuse en ce moment ! Mais Berthold, pourquoi n’est-il pas avec toi ? Au premier instant elle n’avait vu que Henri, elle n’avait pensé qu’à lui ; maintenant elle retrouve des craintes pour le fils de son époux.

— Il n’est pas loin, ma mère, répond Henri en souriant ; et bientôt vous le verrez sain et sauf ; il est resté au Châtelard, où il veille sur un dépôt cher et sacré. Ma mère, nous venons mettre sous votre protection un ange et un diable ; si vous saviez qui nous vous amenons ! — Ah ! mon Henri, reprit Isabelle, dis-moi d’abord où vous avez été si longtemps, et pourquoi depuis six mois nous n’avons point de vos nouvelles.

— Il nous était impossible de vous en faire parvenir, et nous en avons assez souffert ; mais vous cesserez de blâmer notre silence, quand vous saurez que nous étions renfermés dans un cachot du château d’Aigremont.

La surprise de dame Isabelle fut grande. Henri alors lui raconta comment, avec Berthold, ils s’étaient mis en tête de soustraire la belle Éléonore d’Aigremont à la tyrannie de son père ; comment ils étaient partis dans ce dessein, croyant revenir le jour même, ou au plus tard le lendemain. « Mais, arrivés au pied du château-fort, dit-il, nous apprîmes que notre entreprise serait plus difficile que nous ne l’avions imaginé. Les ponts étaient levés jour et nuit ; personne n’entrait ni ne sortait de ce sombre manoir, aucun chevalier n’était admis auprès du terrible Archibald, et lui-même, armé d’une arbalète, tirait sur ceux qu’il voyait approcher. »

Un garde-chasse que les jeunes chevaliers avaient rencontré et questionné était pourvoyeur du château d’Aigremont. Il leur dit que son fils et lui avaient seuls accès au château pour y apporter du gibier et les provisions nécessaires ; mais ils ne pénétraient jamais dans l’intérieur. Arrivés près du pont-levis, ils tiraient un cordon qui répondait à une cloche ; alors le châtelain ou sa fille venaient eux-mêmes ouvrir une petite porte, prenaient le panier aux provisions, et renvoyaient les pourvoyeurs en la refermant après eux.

— Éléonore y vient quelquefois, et seule ? s’écria Berthold.

— Oui, seigneur chevalier, répondit le serf ; rarement, il est vrai ; mais quand elle y paraît, elle est seule, car il faut que son père soit malade, ou occupé ailleurs, pour qu’elle le remplace. Nous sommes alors bien heureux de la voir ; elle a toujours de douces paroles à nous dire, tandis que le châtelain nous accable d’injures ; c’est un vrai démon, qui ne craint ni Dieu ni les hommes.

Rien ne rebuta les jeunes barons. La possibilité que ce fût Éléonore qui vînt ouvrir, et de pouvoir alors l’emmener avec eux, anima leur courage. Ils donnèrent au serf une somme assez forte pour obtenir de lui de les laisser aller au château à sa place, et de leur prêter des habits ; ils lui promirent une grande récompense s’ils réussissaient dans leur projet, et s’engagèrent à le prendre à leur service, ainsi que son fils, pour les soustraire à la vengeance du tyran.

Le garde-chasse affubla les jeunes gens d’un sayon de montagne, dont le grand capuchon cachait leur figure ; et, prenant la corbeille aux provisions sur leur tête, ils se mirent en marche, en priant le ciel que ce fût cette fois la demoiselle d’Aigremont qui vînt ouvrir.

Dame Isabelle frémissait, quoique son fils fût à ses côtés, du danger qu’il avait couru. — Jeunes imprudents, disait-elle, vous ne pensiez pas alors à vos malheureux parents ; si c’eût été Archibald, comme il y avait lieu de le croire, que seriez-vous devenus ?… — Si c’eût été lui, ma mère, qui se fût d’abord présenté, il y a toute apparence que vous n’auriez plus de fils ; cependant, nous avions nos armes sous nos vêtements, et nous aurions vendu cher notre vie. Un instant, nous eûmes quelques craintes : après avoir sonné la cloche, Archibald prononça ces mots d’une voix terrible : « Un moment, et je suis à vous. » Nous tirâmes nos épées et nous l’attendîmes, non sans un grand battement de cœur ; mais bientôt une voix plus douce frappa nos oreilles, et si le cœur en battit plus fort encore, ce ne fut plus de crainte. « J’y vais, mon père », dit Éléonore. Nous entendîmes marcher d’un pas léger sur le pont ; la clef tourna ; la porte s’ouvrit, et Éléonore était devant nous. Ne s’apercevant d’abord de rien, elle nous dit de l’attendre, qu’elle allait porter au château le panier de provisions et nous le rapporter vide ; alors elle s’avance pour le prendre, et voit que nous ne sommes pas les pourvoyeurs ordinaires. Elle jette un cri, veut fuir ; nous l’arrêtons, nous nous faisons connaître en l’instruisant du motif qui nous amène. Nous la conjurons de nous suivre à l’instant ; la porte refermée sur nous laisserait quelques instants de sûreté. – Ce soir, lui dis-je, vous serez près de ma mère, de votre bonne cousine Isabelle, dame du Châtelard et de Blonay.

— J’ai appris de celle qui me donna le jour, nous dit-elle, à aimer, à respecter dame Isabelle. Je vous suis obligée, mes nobles et chers cousins, de votre bonne intention en ma faveur ; mais je ne puis ni ne veux en profiter, et jamais je ne quitterai mon père, que de sa volonté ; je resterai où le ciel et mon devoir m’ont placée. Partez donc ; vous le pouvez encore sans danger : heureusement le sire d’Aigremont ne vous a point aperçus.

— Il voit et il entend les traîtres, s’écria le farouche Archibald, sortant d’une guérite où il se tenait caché, et se jetant sur nous avec une telle violence, qu’embarrassés dans nos vêtements, nous ne pûmes nous défendre. Il arracha et brisa nos épées, et nous remit aux gardes du pont, en donnant à l’instant l’ordre de notre supplice, et celui de jeter nos corps en bas des rochers. Nous allions périr ; mais Éléonore, aux genoux de son père, demandait notre vie avec de tels accents, qu’il était impossible de lui résister.

— Mon père, je ne vous ai jamais demandé de grâce, lui disait-elle ; ne me refusez pas aujourd’hui celle de mes cousins. Pensez à leur jeunesse, pensez à mes refus de les suivre. Je ne m’en prévaux pas ; je n’ai fait que mon devoir, mais il doit m’obtenir merci pour eux. Vous recevrez de leurs parents la rançon que vous jugerez nécessaire, fût-ce même leurs châteaux ; leur fortune entière, ils la donneraient sans balancer pour sauver les jours de leurs enfants.

Le vieux chevalier parut sensible à ce dernier argument : — Je consens, dit-il à sa fille, à leur accorder la vie en ton honneur, et parce que tu n’as pas voulu m’abandonner. Mais ils méritent d’être longuement punis, ceux qui voulaient me priver de ma seule consolation, en me ravissant ma fille ; je condamne donc ces deux ravisseurs à rester dix ans enfermés dans le noir cachot de ma grande tour. Au bout de ce temps, je verrai ce que j’aurai à faire, et je traiterai de leur rançon.

Ne pouvant rien obtenir de plus, la douce Éléonore suivit en pleurant les gardes qui nous emmenèrent, et vit fermer sur nous la porte de notre prison.

— Dieu ! s’écria dame Isabelle, j’avais bien raison de m’alarmer : dix ans ! ah ! mon fils ! ah ! Berthold ! vous ne m’eussiez plus retrouvée.

— Le ciel n’a pas voulu nous mettre à de si rudes épreuves ; nous étions bien malheureux pendant notre captivité, en pensant à votre douleur, à vos vives inquiétudes ; mais cependant nous n’étions pas sans consolations. Souvent, pendant le sommeil de son père, Éléonore, semblable à un bon génie, venait, une lampe à la main, nous visiter, retremper notre courage ; c’étaient les seuls instants qu’elle eût de libres ; encore craignait-elle continuellement que, s’éveillant et ne la trouvant plus auprès de lui, Archibald ne vînt dans notre prison, et ne nous massacrât dans sa fureur. Éléonore aurait bien voulu nous rendre la liberté, ou du moins vous faire parvenir de nos nouvelles, car elle versait des larmes amères sur votre peine. Ma généreuse cousine eût tout entrepris pour vous calmer, eût-elle dû pour cela endurer de son père les plus mauvais traitements ; mais toute relation au dehors était impossible. Archibald portait toujours sur lui les clefs des portes de son château et du pont-levis. Depuis notre entreprise, il ne permettait plus à sa fille d’y aller ni de parler aux serfs : le malheureux Archibald savait qu’il était détesté de ses vassaux et de ses voisins, et la crainte continuelle dans laquelle il vivait était sa première punition.

Enfin, avant-hier, nous entendîmes un bruit qui nous fit présumer qu’il y avait dans le château un grand mouvement, une rumeur extraordinaire : la demoiselle d’Aigremont, pâle et tremblante, entra tout à coup dans notre prison.

— Bons chevaliers et frères, nous dit-elle (elle nous nommait toujours ainsi), vous êtes libres ; mais s’il est vrai que vous ayez de l’amitié pour moi, et en souvenir du service que je vous ai rendu, je viens vous en demander la preuve. Nos vassaux des Ormonts se sont armés ; ils ont brûlé les ponts-levis, sont entrés de force et ont mis le feu aux quatre coins du château. Ils voulaient me sauver et m’emmener avec eux, ce que je n’ai pas voulu ; jamais je ne quitterai mon père, et je périrai, s’il le faut, à côté de lui. Hélas ! moins que jamais je veux l’abandonner, à présent qu’il est malheureux. Sire Archibald a voulu se défendre ; mais accablé par le nombre, et trahi par ses propres gardes, par ses serviteurs, qui ont tourné leurs armes contre lui, il a été dangereusement blessé, et me paraît en grande fièvre et délire. Ses vassaux, le voyant en si triste état, en ont pris pitié, et me permettent de l’emmener. À présent, chers frères et bons amis, je suis prête à vous suivre chez ma chère cousine dame Isabelle, si vous croyez toutefois qu’elle veuille nous recevoir, moi et mon pauvre père.

Je le lui promis en votre nom, et hier matin, nous nous mîmes en route avant le jour, évitant, à la prière d’Éléonore, tous les endroits habités. Nous avons pris le sentier de la montagne, qui est plus long et plus mauvais, et nous n’avons pu arriver que dans la nuit, bien fatigués et recrus. Nous avons laissé le château d’Aigremont en feu ; il n’est sans doute aujourd’hui qu’un amas de ruines. Le garde-chasse, son fils et deux serviteurs ont transporté le châtelain, attaché sur un brancard ; mais Berthold et moi, nous n’avons voulu confier à personne celle qui nous est si chère, et qui le mérite si bien. Ma mère, vous aurez une fille, car je donne déjà à Éléonore le nom de sœur, et je l’aime bien tendrement.

— Oui, elle sera ma fille, s’écria tout en pleurs dame Isabelle, ma fille bien-aimée, mais non ta sœur ; un lien plus doux et plus fort encore doit vous unir. Depuis longtemps, mon cher Henri, mon désir le plus ardent était qu’elle devînt ta femme : je vois que le ciel a tout préparé pour cela, et je lui en rends grâce. Je te pardonne de bon cœur tout ce qui s’est passé, et cette fuite téméraire, puisque son résultat comble mes plus chères espérances… — Non, ma mère, s’écria Henri ; je suis fâché de vous le dire, puisque tels sont vos désirs, Éléonore d’Aigremont est une personne accomplie, mais elle ne sera jamais mon épouse.

— Pourquoi, mon fils, puisque tu l’aimes ?

— Je l’aime de pure amitié, et comme une sœur. Berthold l’aime d’amour ardent, et je ne serai pas ami traître et déloyal. — Éléonore aime-t-elle aussi Berthold ? demanda dame Isabelle. — L’âme d’Éléonore, ma mère, est au-dessus des passions qui agitent les mortels ; elle nous aime comme des frères et des amis, et nous l’a bien prouvé. Mais Berthold l’adore tellement, qu’il touchera son cœur ; vous la verrez, ma mère, et vous lui parlerez pour votre second fils.

Dame Isabelle promit en soupirant de servir l’amour du fils de Rodolphe, et pressée de voir Berthold et son intéressante parente, elle monta sa haquenée, et accompagna son fils à Châtelard, avec le projet d’y rester près d’Éléonore.

Celle-ci vint la recevoir dans le préau, et se jeta dans ses bras en fondant en larmes, et la priant de protéger la malheureuse fille de feu son amie.

Isabelle lui promit tendresse de mère, et la trouva plus belle encore qu’elle ne se l’était imaginé. Sa physionomie avait quelque chose de vraiment céleste, et ses beaux traits, altérés par la douleur, n’en étaient que plus touchants. Elles entrèrent dans la salle ; Éléonore dit à dame Isabelle qu’elle ne pouvait rester avec elle autant qu’elle l’aurait désiré. Son père, dont on entendait les cris, ne pouvait se passer de l’avoir près de lui. Dès qu’elle s’éloignait un instant, il entrait dans une telle fureur, qu’elle était obligée de le rejoindre ; elle seule pouvait un peu calmer sa frénésie. C’était grande pitié de voir cet ange enfermé avec un malheureux privé de la raison ; et si les blessures d’Archibald ne lui avaient pas ôté les forces, elle aurait couru les plus grands dangers. Cependant, cette vertueuse fille était décidée à ne pas le quitter un instant ; et ne pouvant supporter la pensée que d’autres qu’elles le vissent dans son état de démence, elle supplia sa cousine de lui permettre d’aller habiter avec son père la tour de Saleuscé, qu’elle avait vue en chemin, la route passant tout auprès. La situation retirée de cette agreste demeure l’avait vivement tentée ; c’était un vrai lieu pour y cacher un insensé. En apprenant qu’elle appartenait au baron de Blonay, elle se promit d’obtenir de dame Isabelle de la laisser demeurer là pendant la vie de son père. En vain cette dernière fit tous ses efforts pour la persuader de rester, soit à Blonay, soit au Châtelard ; elle fut inflexible, et consentit seulement à attendre l’avis des mires ou médecins, que Berthold était allé chercher. Ils arrivèrent, et déclarèrent que la folie du vieux chevalier était sans remède, et ne ferait qu’augmenter jusqu’à la fin de sa vie. Alors Éléonore demanda avec tant d’instances d’être conduite avec lui à la tour de Saleuscé, qu’il fallut bien y consentir.

Dès le lendemain, le pauvre insensé fut remis sur son brancard, à côté duquel chevauchaient sa fille et dame Isabelle, qui voulut l’escorter jusqu’à sa sauvage et triste demeure au mont Kubli, sur lequel la tour de Saleuscé est située ; les jeunes barons allèrent en avant préparer tout pour sa réception et son établissement. Ce fut alors que, seule avec Éléonore, dame Isabelle put lui parler de Berthold et de son amour.

— Je prie Dieu sans cesse qu’il en guérisse, répondit Éléonore ; il ne peut avoir bonne fin ; et c’est aussi dans cet espoir que j’ai voulu quitter le Châtelard. Je veux rester auprès de mon père tant qu’il vivra, et vouer ensuite le reste de mon existence à obtenir de Dieu paix et miséricorde pour son âme ; et, dans ce but, je veux entrer au couvent, et y faire mes vœux.

Dame Isabelle lui parla aussi de ses premiers projets, lui témoigna tout le plaisir qu’elle aurait eu de la voir l’épouse de Henri, et prétendit qu’Éléonore avait rougi ; les bonnes mères croient toujours que toutes les demoiselles préfèrent leur fils. Isabelle pensait que si son Henri se fût présenté, la fille d’Archibald aurait eu moins de souci pour l’âme de son père ; mais Henri ne voulait ni le savoir, ni le croire.

Figure 35. Ruines de Saleuscé.

Après une lieue de chemin, ils arrivèrent à la tour de Saleuscé, où ils furent reçus par les jeunes barons. Le lendemain, dame Isabelle, laissant la pieuse Éléonore à ses tristes devoirs, reprit le chemin du château de Blonay, escortée par ses deux fils ; et l’on peut penser que ces derniers firent souvent la même route. Dieu eut enfin pitié d’Éléonore et de son père ; il mourut au bout de deux mois : sa fille vint alors passer quelque temps au château de Blonay, et se lia de tendre amitié avec sa cousine Isabelle. Mais ni cette amitié, ni les instances de Henri, ni les supplications de l’amoureux Berthold ne purent lui faire changer d’avis. Elle entra au couvent des Ursulines, dans la ville de Fribourg, y prononça ses vœux, et y vécut en grande odeur de sainteté. En renonçant au monde, elle fit donation à ses vassaux de ses vastes domaines du côté des Ormonts, sous la condition de prier pour l’âme de son père, et pour les dédommager de tout ce qu’il leur avait fait souffrir ; de nos jours encore elle n’est pas oubliée. Ils croient que la sœur Éléonore d’Aigremont descend du ciel pour bénir leur récolte ; mais la mémoire d’Archibald est toujours un grand sujet d’effroi. Souvent à minuit il revient, dit-on, dans son antique château, et y mène grand bruit[8].

Berthold fut longtemps livré à la mélancolie, suite d’une malheureuse passion.

Sire Rodolphe, sur ces entrefaites, envoya son page à la dame Isabelle, pour lui porter de ses nouvelles et lui demander des siennes : il n’avait, disait-il, rien pu découvrir sur leurs enfants, et il était pour lors à Beaucaire, à la cour du comte de Provence, d’où il voulait continuer ses recherches.

Les jeunes barons demandèrent permission à leur mère d’aller eux-mêmes porter la réponse, et tirer d’inquiétude ce bon père. Elle y consentit d’autant mieux, qu’elle espéra que ce serait une distraction utile à Berthold.

Ils partirent donc, et ce fut dans ce voyage qu’ils passèrent sous les tourelles du château de Vufflens, et qu’ils virent la belle Aloyse devant une des fenêtres. Allant dans le pays des troubadours, Henri n’avait eu garde d’oublier son luth ; on a vu l’usage qu’il en fit, et les jolis couplets qu’il improvisa en l’honneur de la belle captive. La conversation avec Pierre, le jardinier, arrêta dans son cœur la passion qui s’en était emparée à la vue de cette jeune beauté ; mais il en conserva l’impression, et il disait souvent à son ami que si, au lieu d’être une vassale de sire Grimoald, elle eût été sa fille, il n’aurait jamais eu d’autre femme. Il regardait souvent la ceinture qu’elle lui avait jetée, et dont l’agrafe d’argent portait un B. « Cette jolie enfant se nomme Berthe, Blanche ou Béatrix », disait-il, et l’un de ces noms se trouvait toujours dans ses lais et romances.

On comprend la joie de sire Rodolphe, en retrouvant ses enfants, et en apprenant d’eux que dame Isabelle les avait déjà vus : mais elle fut troublée par la tristesse de Berthold. Il en apprit la cause, et se décida alors à prolonger son voyage ; le page fut de nouveau dépêché à dame Isabelle, pour la prévenir d’une longue absence. En mère sage et raisonnable, elle supporta celle-là, et fut bien aise que son fils apprît à connaître le monde, et à faire ses premières armes sous les yeux de son respectable beau-père. Elle resta au château de Blonay, et, pour s’amuser et se distraire, elle y fit force réparations et embellissements. Elle éleva des terrasses et créa des jardins autour des murs ; elle orna ses parterres de fontaines, de jets d’eau, de plantations d’arbres, et cela, pour surprendre agréablement Henri à son arrivée, pensant avec joie qu’il habiterait un jour, avec une épouse de son choix, cette belle demeure. Isabelle eut tout le temps de faire achever ses bâtiments, ses plantations ; l’absence de son époux et de ses fils dura près de trois années. Ils en employèrent deux à visiter les différentes cours de l’Europe, et furent traités partout avec honneur et distinction. Le jeune roi de France, Lothaire, conféra aux jeunes barons l’ordre de chevalerie. Ils furent ensuite à la cour de l’empereur Othon, dit le Grand, et présentés à l’impératrice Adélaïde, fille de la reine Berthe, princesse très renommée par sa sagesse, ses vertus et sa beauté. Elle fut charmée de voir de nobles chevaliers de la Transjurane, où elle était née ; elle les combla de présents, de faveurs ; elle donna des joutes et des tournois pour les fêter, et partout on vanta leur courtoisie et leur bonne conduite. Henri de Blonay eut un grand succès auprès des dames ; surnommé le gentil chevalier, il n’aurait tenu qu’à lui d’oublier la belle vassale du château de Vufflens ; mais son image s’était gravée dans le cœur du jeune preux et nuisait à toutes les femmes. « Aucune ne l’égale en beauté, disait-il à Berthold ; je ne puis, ni ne veux l’épouser, mais je ne l’oublierai jamais, et je voudrais bien la revoir. »

Berthold n’oubliait pas non plus Éléonore d’Aigremont, mais il était cependant un peu moins mélancolique. Enfin, après deux ans de voyages, sire Rodolphe résolut de retourner dans son château, et se mit en route avec ses fils. Les jeunes chevaliers étaient assez tristes de n’avoir signalé leur valeur que dans les tournois ; ils méditaient, après avoir revu leur mère, de passer en Italie, où il y avait alors force guerres et combats, mais ils n’eurent pas besoin d’aller si loin. Leur jeune roi Conrad, qui avait succédé à son père, Rodolphe II, roi de la Transjurane, était en guerre contre Hugues, roi de la grande Bourgogne. Le baron du Châtelard, comme un de ses grands vassaux, n’hésita pas d’aller à son camp offrir ses services et ceux de ses fils ; ils furent acceptés, et cette campagne, où ils se distinguèrent tous les trois par de hauts faits d’armes, termina cette guerre désastreuse entre les deux souverains de la grande et petite Bourgogne. Par un traité qui valut au roi Conrad le surnom de Pacifique, Hugues, vaincu, lui céda cette partie de ses États, et les deux Bourgognes réunies ne formèrent plus qu’un royaume. Conrad, couvert de gloire, revint à Rome, sa résidence habituelle, après avoir remercié et congédié ses barons et grands vassaux, qui reprirent chacun la route de leurs domaines.

En retournant à Blonay et au Châtelard, nos voyageurs passèrent à Vufflens. Henri regarda les tourelles et ne vit rien ; sire Rodolphe examina aussi le noble manoir et sa belle construction.

— J’ai connu, dit-il, le sire Grimoald Azzoni dans sa jeunesse, avant que la reine Berthe lui eût donné cette terre ; il était plus dur que sa cuirasse, mais aussi brave que son épée. Il avait ensuite épousé la belle Ermance de Champvent, que j’ai vue aussi fort jeune à la cour de la reine Berthe. Il n’en a eu que des filles, ce dont il était très courroucé, et certes avec raison, car il est fâcheux de n’avoir aucun rejeton, et de voir un beau nom s’éteindre. Ermance et ses filles sont mortes depuis longtemps, et c’est grand dommage : c’eût été, mes fils, de nobles épouses pour vous ; puisque je passe devant ses domaines, je veux aller visiter sire Grimoald, et vous présenter à lui. Jadis, il était dur, méchant, mais plein de courage ; il doit être maintenant si isolé, si malheureux, que j’en ai grande pitié. — Non, mon père, dit vivement Henri, il n’est ni seul, ni malheureux, vous en assure ; il garde en ses tourelles jolis moyens de bonheur que je lui envie. – En disant cela, il sonne le cor de la grande porte, par l’ordre de son père ; un serviteur vient ouvrir, et ils apprennent, à leur grande surprise, et la mort du châtelain, et la résurrection de sa femme et de ses filles, qu’il avait fait enfermer dans les tourelles de son château.

— Dans les tourelles, répète Henri, avec l’accent de la joie et du bonheur ; dites-moi, je vous prie, s’il n’y a pas une des demoiselles de Vufflens qui s’appelle Berthe, Blanche ou Béatrix ?

— La seconde, seigneur chevalier, se nomme Berthe.

— Elle est belle à ravir, n’est-ce pas ?

— Elles sont toutes belles.

— Mon père, dit vivement Henri, je vous en conjure, si vous voulez mon bonheur, demandez à voir la duchesse Azzoni, douairière de Vufflens, et, s’il est possible, obtenez pour moi la main de Berthe. Je l’ai vue, il y a trois ans, à la fenêtre de la tourelle, et je l’aime passionnément.

Sire Rodolphe sourit, et ne s’oppose point à ce désir. Il se fait annoncer à la duchesse ; il est introduit dans la grande salle, où il est reçu comme mérite de l’être un noble et loyal chevalier. Une mère reçoit toujours bien jeunes chevaliers de bon aloi, quand elle a des filles à marier. Ermance était alors seulement avec Gizèle ; les aînées se promenaient autour du château. Elles ne pouvaient se lasser d’en parcourir les environs.

Après les compliments sur tout ce qui s’était passé, sire Rodolphe entre en matière, et présente Henri à la douairière, en lui disant :

— Voilà, madame, mon beau-fils, le jeune baron de Blonay, seul rejeton de cette illustre famille. Son père, le sire Aymond de Blonay, mon frère d’armes, est mort au champ d’honneur ; sa mère, Isabelle, comtesse de Gruyère, est devenue mon épouse. Je regarde donc le jeune chevalier comme mon propre fils, et je vous demande pour lui, madame, la main de votre seconde fille, de l’aimable Berthe ; Henri l’a vue à la fenêtre de la tourelle, et depuis deux ans il n’a pu l’oublier. – Alors, Henri, un genou en terre, confirma le désir de sire Rodolphe, baisa la main de la duchesse, et lui demanda avec instance de lui accorder celle de Berthe et le titre de fils.

— Votre proposition me flatte infiniment, répond Ermance ; vous avez tout ce que je puis désirer dans un gendre. J’aurais cependant voulu marier l’aînée la première ; mais ne manquera pas d’époux, mon Aloyse, et cédera volontiers le pas à sa sœur, puisque c’est la seconde que vous aimez.

L’amour-propre se glisse toujours dans le cœur des femmes ; Ermance était flattée que Berthe, qui était sa vivante image, eût fait une si brillante conquête. — Si donc Berthe y consent, dit-elle au jeune baron, avec un doux sourire, vous avez mon aveu. — Elle y consentira ! s’écrie Henri, en se relevant et pressant sur son cœur la ceinture qu’il a toujours portée. – En ces temps-là, simple ruban, demandé et obtenu comme gage d’amour, devenait lien pour la vie.

Au même instant, les trois sœurs entrèrent. On les aurait prises pour les trois Grâces ; mais Aloyse l’emportait tellement sur ses sœurs, qu’au premier moment on ne pouvait regarder qu’elle. L’exercice de la promenade, l’embarras où la mettait la présence des chevaliers, animent son teint ; elle était ravissante, Henri avait peine à contenir ses transports.

Mais quels furent sa surprise et son trouble ! Ce ne fut pas à elle, mais à l’une de ses sœurs que la duchesse s’adressa :

— Ma chère Berthe, lui dit-elle, ce jeune chevalier, le baron Henri de Blonay, demande ta main ; il a mon consentement, s’il obtient ton aveu ; et tu ne peux espérer un plus noble parti.

Henri était au supplice ; il ne savait ce qu’il devait faire. Berthe le regardait en souriant à demi, et toute sa physionomie disait qu’elle allait l’accepter. Avant qu’elle ait fait sa réponse, Henri s’approche d’Aloyse, dont les yeux baissés se remplissaient de larmes, car elle avait reconnu le chevalier de la romance, et, même avant, le nom de Henri avait fait battre son cœur. — Quoi ! lui dit-il à demi-voix, ce n’est pas vous qui m’avez jeté le ruban ?— Eh ! non, s’écria Berthe, en riant, ce n’est pas elle ; ma sœur aînée est trop sage pour faire semblable étourderie. C’est la petite Berthe qui donna sa ceinture, et qui en fut bien grondée ; mais ce fut Aloyse qui monta sur la tablette ; c’est elle qui tous les jours encore chante votre jolie romance, et… — C’est elle, dit Henri, en tombant aux pieds d’Aloyse, c’est elle que j’adore et sans qui je ne puis vivre.

Aloyse cacha son trouble et sa rougeur en penchant sa tête sur le sein de Berthe, et laissant à l’heureux Henri sa main, qu’il couvrit de baisers. La duchesse Ermance, étonnée, et profondément émue, se lève, s’approche de ses deux filles et les serre dans ses bras. — Je n’y comprends rien, dit-elle à Aloyse ; le baron de Blonay t’aime, et c’est Berthe qu’il me demande. Qu’est-ce que c’est que ce ruban, cette romance dont parle Berthe ? – Aloyse rougit, baisse les yeux ; mais Berthe prend la parole et raconte l’histoire de la tourelle avec une grâce, un feu, une gaîté charmante. Berthold même est forcé de rire, et de sentir qu’une autre femme qu’Éléonore d’Aigremont pouvait être aimable et séduisante.

— S’il en est ainsi, dit la tendre mère, je donne mon consentement avec plus de plaisir encore. Ma première née devait être la première heureuse ; et je vois qu’elle le sera, puisqu’il y a eu sympathie entre elle et le baron Henri de Blonay, dès qu’ils se sont vus.

— Aime ton époux, ma fille ; sois-lui soumise en toutes choses justes et raisonnables ; sois plus heureuse que ta mère, et reçois ma bénédiction. J’ai promis à mon père, le sire de Champvent, sur son lit de mort, de ne jamais contraindre mes filles dans le choix de leurs époux ; c’est donc à elles à bien choisir, et j’espère qu’Aloyse n’aura nul regret de cette alliance, car regrets et bonheur ne vont pas ensemble.

Aloyse releva alors sur sa mère ses beaux yeux mouillés de larmes. — Je n’aurai d’autre chagrin que celui de vous quitter, lui dit-elle, de me séparer d’Élise, de mes sœurs et d’Arthus ; mais souvent, bien souvent, je viendrai près de vous, n’est-ce pas, mon cher Hen… n’est-ce pas, monsieur le baron de Blonay ? Vous m’accompagnerez maintes fois, chaque année, dans ce château, pour revoir ma mère, mes sœurs, et visiter la tourelle d’où je vous ai vu et entendu chanter la première fois. – Henri, ivre de joie, lui jura qu’il aurait encore plus grand désir qu’elle de faire ce doux pèlerinage.

— Ma sœur est bien folle, dit Berthe, avec malice, de se fier à un perfide qui a déjà changé d’amour dans un quart d’heure ; car c’est moi, chevalier, que vous vouliez épouser ; c’était Berthe que vous aimiez, n’est-il pas vrai, beau sire ? Eh bien ! Berthe ne vous cède à sa sœur qu’à condition que vous la demanderez encore. Aloyse pourra peut-être se passer de moi quand elle sera votre femme ; mais moi je sais que je ne puis vivre sans elle, et si ma mère veut y consentir, je vous prie de m’emmener aussi dans votre château de Blonay, jusqu’à ce que je puisse à mon tour me passer d’Aloyse, si jamais ce temps arrive. – Berthold attendit la réponse de la dame de Vufflens avec un battement de cœur qui l’étonna lui-même, et qu’il se reprochait comme une infidélité au souvenir de la belle religieuse. Cependant, il fut content quand la duchesse Ermance, avec un doux sourire, dit amicalement, frappant doucement la joue de Berthe : — Vous voulez déjà me quitter, méchante petite fille ! mais si vous trouviez aussi un mari, il faudrait bien y consentir. Vous avez été prisonnière assez d’années, pour que je vous laisse à présent votre liberté. Je comprends bien qu’ayant toujours vécu avec Aloyse, vous ne puissiez vous séparer d’elle ; ainsi, ma fille, si le baron de Blonay y consent, je ne m’oppose point à votre départ. Vous vous entretiendrez de moi l’une et l’autre, cela vous empêchera de m’oublier. Vos sœurs me restent, et jusqu’à ce qu’on me les ôte aussi… — Jamais ! jamais ! s’écrièrent en même temps Isaure et Gizèle, en saisissant chacune une main de leur mère. — Jamais je ne me marierai, dit Isaure. — Arthus et moi nous resterons à Vufflens, s’écria Gizèle avec gaîté. Aloyse, Berthe, Henri, se joignirent à ce groupe, ainsi que Berthold et le sire Rodolphe, et l’heureuse mère reçut les plus tendres caresses. — Nous irons visiter votre château de Blonay, dit Gizèle à Henri ; je me réjouis d’assister à une noce. — Vous ferez encore des romances, et vous nous les chanterez, disait Isaure, qui aimait passionnément la musique.

— Vous viendrez quelquefois au Châtelard, disait Berthold à la charmante Berthe… — Et ma bonne mère Isabelle, s’écria Henri, comme elle sera contente ! Elle désirait tant une fille ! je lui en amènerai deux. — Je chérirai la mère de mon époux, disait à son tour Aloyse.

On se hâta d’aller lui porter cette bonne nouvelle, dont elle fut ravie. Elle voulut aller en personne faire la demande d’Aloyse, et repartit bientôt avec son fils pour le château de Vufflens, chargée de riches présents pour l’épouse et ses sœurs. La duchesse Ermance trouva la baronne Isabelle fort à son gré, et celle-ci fut enchantée d’Ermance et de ses filles : elle aurait voulu avoir quatre fils à leur donner.

Peu après les fiançailles, les noces eurent lieu, et Henri amena dans son château, orné par les soins de sa mère, la plus belle des châtelaines, et la plus aimable des belles-sœurs. La duchesse Ermance et ses deux filles cadettes accompagnèrent les nouveaux époux et restèrent quelque temps auprès d’eux. Henri donna, à l’occasion de son mariage, des fêtes auxquelles nous inviterons nos lecteurs dans la nouvelle suivante.

Après avoir vu le bonheur d’Aloyse bien assuré, les dames de Vufflens revinrent à leur château, où nous irons les retrouver. Dame Isabelle laissa le jeune couple et Berthe à Blonay, et retourna au Châtelard avec sire Rodolphe et Berthold.

Il se passait peu de jours sans que l’on se visitât de l’un à l’autre château. Au bout d’une année, dame Isabelle eut le plaisir de voir arriver au Châtelard la gentille Berthe, femme chérie de Berthold de Gingins, heureuse d’être établie si près de sa chère sœur.

Elles eurent toutes les deux une grande lignée, d’où sont issues deux familles qui honorent par leurs vertus le beau pays qui les a vues naître ; et dame Isabelle eut le bonheur de jouir de celui de Henri et de bercer ses petits-enfants.

Figure 36. Château du Châtelard.

Les fêtes du château de Blonay
ou
Gizèle et Isaure

Figure 37. Château de Blonay.

Aloyse, l’aînée des filles d’Ermance, douairière de Vufflens, est mariée au baron de Blonay ; Berthe, la seconde, est promise à celui du Châtelard, dès qu’il aura su lui plaire. Il nous reste maintenant à nous occuper de la troisième, Gabrielle, élevée sous le nom d’Isaure par l’écuyer Raymond et sa femme et de Gizèle, compagne de la captivité de sa mère, et son enfant favori. Nous reviendrons au moment où Ermance retrouva ses filles avec la liberté : les deux plus jeunes seront le sujet de cette nouvelle.

Il était impossible d’être plus gentille que ne l’était Gizèle ; toujours courant, sautant, chantant, vive, folâtre, légère comme un papillon, elle semblait promettre bien des soucis, bien des peines à celui qui l’aimerait, et elle était trop jolie pour ne pas être adorée.

Déjà, malgré sa jeunesse, Arthus, le fils de Raymond, l’aimait passionnément.

Isaure, au premier instant, paraissait moins belle que ses sœurs : elle n’avait de remarquable que sa taille souple et gracieuse et un port charmant. Ses traits n’étaient pas réguliers ; son teint, très uni, n’avait ni la blancheur de celui d’Aloyse, ni les belles couleurs de celui de Berthe ; mais sa physionomie était si expressive, si variée, son regard et son sourire annonçaient tant d’esprit et de sensibilité, que celui qui l’avait regardée une fois ne pouvait plus regarder qu’elle, et qu’on oubliait, en l’admirant, qu’il pût y avoir des beautés plus parfaites. Sa nourrice, ou plutôt sa mère adoptive, Élise Raymond, n’était point une femme ordinaire. Elle réunissait tous les talents, et les avait consacrés à former à la fois le cœur et l’esprit de son élève, à développer son intelligence, à lui donner, pour sauvegarde d’une sensibilité très exaltée et très profonde, une raison dont la jeune fille suivait toujours les lois, quelque sévères qu’elles fussent, mais qu’elle savait cacher sous les grâces de son esprit, et qui était adoucie par la bonté de son cœur.

Lorsqu’elle fut reconnue pour être la fille de Grimoald, son chagrin fut d’abord extrême. Elle avait appris à le craindre, en même temps qu’elle apprenait à chérir Élise et Raymond, qu’elle regardait comme ses parents, et qui en avaient toute la tendresse. Baignée de larmes, elle leur disait sans cesse qu’elle eût préféré être leur fille, et la sœur d’Arthus, qu’elle aimait tendrement. Élise, encore plus affligée qu’elle de n’être plus la mère de cette aimable enfant, lui promettait d’en avoir toujours la tendresse, et pleurait avec elle ; mais bientôt, retenant sa douleur, elle calmait par degrés celle d’Isaure, en lui parlant de sa véritable mère, chez qui elle l’avait introduite dès qu’elle avait connu son existence, afin qu’elle commençât à s’y attacher. Elle lui peignit avec force les maux qu’Ermance avait supportés avec tant de courage et de résignation, ses vertus si peu appréciées, et dont la tendresse de ses enfants pouvait seule être la récompense. — Je lui cède, chère Isaure, lui disait-elle, la première place dans ton cœur ; elle seule y a des droits ; heureuse si tu me places après elle ! — Vous y serez sur la même ligne, s’écria Gabrielle ; je n’ai plus le droit de me plaindre, puisque j’ai deux mères, dont je suis également fière d’être la fille, et, de plus, des sœurs et un frère, car Arthus sera toujours le mien, et le deviendra peut-être, en épousant ma chère Gizèle, qu’il trouve déjà si fort à son gré.

— Je le désire, et Raymond l’espère, répondit Élise ; cependant il oublie trop, ce me semble, la distance qui les sépare, et, peut-être, il expose son fils à nourrir un sentiment qui le rendra malheureux.

Figure 38 Élise envoyait Isaure au village pour soulager les malheureux.

— Non, non, s’écria Isaure avec feu. Ma mère aime déjà Arthus ; elle chérit mon père Raymond, elle adore Gizèle, et tout sera bonheur pour moi si Arthus est heureux.

De ce moment, l’aimable fille surmonta tous ses sentiments pénibles, témoigna la plus vive tendresse à sa mère, sans en aimer moins ceux à qui elle avait cru appartenir jusqu’alors. Son cœur ne savait pas s’attacher à demi ; elle aurait fait les plus grands sacrifices pour ceux qu’elle aimait ; et rien ne lui coûtait pour obliger même la personne qu’elle voyait avec indifférence. De bonne heure, Élise l’avait accoutumée à cette bonté active qui double le prix d’un bienfait. Ne sortant jamais, elle envoyait Isaure au village pour soulager les malheureux. La seule présence de la jeune Isaure adoucissait leurs peines. Se croyant née dans une condition obscure, elle n’avait ni fierté, ni hauteur, et pensait que la véritable noblesse était dans les sentiments, plutôt que dans une illustration souvent peu méritée. Le changement de sa situation n’altéra en rien cette façon de penser ; elle persista à croire que sa mère avait bien plus prouvé sa noblesse par ses vertus que son père par ses hauts faits d’armes et sa rudesse chevaleresque. Après avoir figuré près d’Ermance dans les magnifiques salons du château, parée comme le devait être une demoiselle de Vufflens, Isaure reprenait avec délice sa robe du matin, et revenait chez Élise l’aider dans les soins de son ménage, comme lorsqu’elle était sa fille, et visiter à sa place les pauvres villageois. Elle savait trouver du temps pour tout, tant l’activité, jointe à la bonté, peut doubler la vie ! Toujours gaie, toujours d’humeur égale, quoiqu’elle eût aussi ses peines secrètes, Isaure avait l’art d’éloigner la tristesse, et personne ne savait mieux consoler l’infortune et adoucir la douleur. Pendant une maladie de Raymond, à laquelle il succomba, elle fut sa garde assidue, veilla près de lui, calma les angoisses de ses derniers moments, et, lorsqu’il n’exista plus, elle surmonta son propre chagrin, pour donner à Élise et à son frère Arthus toutes les consolations qu’elle savait trouver dans son cœur et dans son esprit, sans se douter elle-même combien alors elle était éloquente et persuasive. Elle ignorait tous ses avantages, et se trouvait bien peu jolie, en se comparant à ses sœurs, mais sans éprouver à cet égard la moindre envie, sans les en chérir moins. » Il faut bien que je sois bonne, si je veux qu’on m’aime, moi qui ne suis pas belle comme mes sœurs, disait-elle à Arthus.

— Il est vrai, lui répondait-il, que tes sœurs et surtout Gizèle, sont charmantes ; mais mon Isaure est plus que belle ; et qui pourrait ne pas la chérir ? — Tu m’aimeras donc toujours ? lui disait-elle avec une expression de tendresse inexprimable. — Toute ma vie, comme à présent, reprit le jeune homme en pressant la main d’Isaure entre les siennes. Après ma mère, Gizèle et toi vous serez toujours ce que j’aurai de plus cher. Je ne sais même, s’il fallait me séparer de l’une de vous deux, si je ne trouverais pas que ce serait payer trop cher le bonheur de vivre avec l’autre. – Isaure retint les larmes prêtes à s’échapper, fit l’éloge de Gizèle, dont l’extrême légèreté inquiétait quelquefois Arthus. « C’est encore une enfant, lui dit-elle, mais la plus charmante des enfants, et qui sentira un jour tout le prix de ton cœur. Je te répéterai avec bien plus de raison ce que tu me disais tout à l’heure : Qui pourrait connaître Arthus et ne pas l’aimer ? »

Ils avaient raison tous les deux ; si Isaure était la plus aimable des jeunes filles, Arthus l’emportait aussi, et pour le physique et pour le moral, sur tous les jeunes gens de son âge. Élevés à la même école, Arthus et Isaure avaient de grands rapports de caractère. Arthus était courageux jusqu’à la témérité, et peut-être un peu trop fier ; mais un regard de sa mère lui rendait à l’instant toute la douceur, toute la docilité de l’enfance. Élise n’abusait pas de cet empire ; elle l’employait à diriger l’âme d’Arthus, et sa fierté même, lorsqu’il était question de chevalerie. Comme il sera le héros de cette nouvelle et de la suivante, je demande en sa faveur la permission de faire un peu mieux connaître sa bonne mère, et de revenir sur l’histoire de l’écuyer Raymond, ce qui expliquera en même temps l’excellente éducation que les demoiselles de Vufflens avaient reçue dans leur captivité.

Élise était née dans la cité de Genève, qui dépendait alors du royaume de Bourgogne, et qui était, comme à présent, distinguée par les sciences et les talents de ses citoyens. Les parents d’Élise avaient peu de fortune. Pour les aider, elle étudia l’art de la peinture, encore assez rare ; elle y fit des progrès rapides, sans négliger aucune autre instruction ; et dans ces siècles reculés où l’éducation des femmes était si restreinte qu’elle se bornait presque à savoir filer et chanter quelques ballades, celle d’Élise était très distinguée. Elle savait lire et écrire toutes sortes d’écritures ; elle avait étudié avec soin l’histoire sacrée et profane, et tout cela avec tant de facilité, qu’elle n’en avait aucun orgueil, et qu’elle était aussi modeste qu’instruite. Élise, douée d’une charmante figure, n’en était pas plus vaine de ses talents, qui l’appelèrent à la cour de la reine Berthe. Raymond, écuyer de Grimoald, duc Azzoni, vit Élise, l’aima, sut s’en faire aimer, et l’engagea à contracter un mariage secret. Le despotique Grimoald voulait que Raymond lui fût entièrement dévoué ; détestant alors l’amour et l’hymen, il n’aurait jamais permis à son écuyer de former un lien qui pouvait le détacher de son service. Il fut donc défendu à Raymond de songer à se marier.

Figure 39. Façade du Château de Vufflens.

Élise et son époux se voyaient peu, mais ils s’aimaient passionnément. Lorsque Grimoald devint possesseur du château de Vufflens et y fixa sa demeure, Élise vint s’établir au village, chez une honnête paysanne, qui avait une fille à peu près de l’âge de Mme Raymond, et mariée aussi avec un des hommes d’armes de Grimoald. Ces jeunes femmes se lièrent intimement ; ce fut un bonheur pour toutes les deux. Élise se fit un plaisir d’instruire son amie, et ne connut plus l’ennui. Elle n’était pas mère encore, mais Marie venait d’accoucher d’un fils, lorsque son mari fut tué dans une affaire. Le malheur redoubla l’amitié d’Élise pour l’infortunée Marie, qui se consacra aux soins que demandait son enfant.

Cependant le seigneur de Vufflens avait à son tour payé son tribut à l’hymen ; Ermance l’avait rendu père, et lorsque ce barbare voulut renfermer Aloyse dans une des tourelles de son château, il se rappela la jeune veuve, amie d’Élise, et ce fut sur elle que tomba son choix pour nourrir sa première fille. Marie fut d’abord au désespoir : quitter son enfant, sa mère et son amie, lui paraissait le comble du malheur. Mais Élise, usant de l’ascendant réuni de la raison et de l’amitié, lui fit sentir, et le danger de désobéir à son seigneur, et le bien qu’elle pourrait faire à l’infortunée créature qu’on ôtait à sa mère, sur laquelle les soins d’une sage et bonne nourrice pouvaient avoir tant d’influence. Élise regrettait de ne pouvoir remplir elle-même ce devoir, mais elle promit à Marie de soigner son petit Alibert, de concert avec sa mère. La jeune veuve, enfin, consentit à se renfermer dans la tourelle avec la petite Aloyse, qu’elle aima bientôt comme son propre enfant. L’année suivante, Élise connut aussi les douceurs et les peines de la maternité ; elle donna le jour à Arthus ; elle le nourrit, et venait de le sevrer, quand Ermance accoucha de Berthe, qui eut le même sort qu’Aloyse. Élise, pouvant alors offrir son lait et ses soins à la seconde victime de Grimoald, se décida à se rapprocher ainsi de l’époux et de l’amie qu’elle regrettait. Il fallait, il est vrai, se séparer de son fils, mais elle le confia aux soins de la mère de Marie, qui se chargea de l’élever avec son petit-fils, et le recommanda à la tendresse de Raymond. Élise s’offrit donc pour être la nourrice de Berthe : elle fut acceptée, et s’enferma courageusement dans la seconde tourelle, dont elle ne sortit point pendant une année.

Cependant Raymond, maître du secret de Grimoald, lui avoua le sien, lui apprit que la nourrice de Berthe était son épouse, et qu’il en avait un fils. Grimoald, qui ne pouvait confier qu’à Raymond la garde des prisonnières, bien loin de blâmer la conduite de son écuyer, fut enchanté qu’une femme et des enfants le fixassent au château. Il lui donna, comme on l’a vu, une jolie maison attenante à son domaine, et lui permit d’y vivre avec sa famille, pourvu qu’Élise s’engageât à n’en jamais sortir et à n’y recevoir personne, car, disait-il, jamais femme n’a su garder un secret. Berthe fut réunie à sa sœur Aloyse, et confiée aux soins de Marie ; Élise consentit à tout, heureuse de ne plus se séparer de Raymond et d’Arthus. Elle voyait aussi quelquefois son amie, et l’aidait dans l’éducation de ses élèves, qui fut excellente sous tous les rapports ; mais cela n’empêchait pas Élise de désirer une fille, et bientôt une grossesse lui en donna l’espoir. Elle prévoyait qu’elle jouirait peu de la présence d’Arthus, dont le vieux châtelain était enchanté, au point qu’il voulait toujours l’avoir auprès de lui ; mais l’espérance de la pauvre Élise fut anéantie au moment même de la réalité : elle eut une fille, et cette enfant mourut en venant au monde. Dans le même temps, la malheureuse Ermance donnait la vie à Gabrielle, et fut aussi affligée d’avoir une troisième fille qu’Élise d’avoir perdu la sienne. Nous renvoyons encore à l’histoire du château de Vufflens, pour se rappeler comment Raymond, pendant un évanouissement d’Ermance, s’empara de Gabrielle pour la dérober à la fureur de Grimoald, et la remit à son épouse désolée, pour remplacer celle que la mort lui avait enlevée. Élise reçut cette enfant avec transport, et comme un don de la Providence ; elle lui donna le nom d’Isaure qu’elle destinait à sa fille, et la plaça dans son cœur tout à côté d’Arthus. À mesure que le fils de Raymond grandissait, l’amitié de Grimoald pour lui augmentait aussi. Ce jeune homme avait le talent de le distraire, de calmer ses remords. Grimoald en fit son page, ne lui permit plus de s’éloigner de lui que pour ses exercices de chevalerie, et en vint au point de vouloir l’adopter juridiquement, et lui laisser tous ses biens. Raymond s’y opposa, en remettant cette adoption au temps où son fils l’aurait méritée par ses prouesses ; mais Grimoald tenait plus que jamais au projet qu’il avait conçu de l’unir à Gizèle.

Raymond mourut un an après son maître, et ne put voir cette union. La certitude qu’elle aurait lieu adoucit ses derniers moments. Il fit renouveler à Ermance sa promesse de donner Gizèle à son fils ; il ne cessait d’en parler à Isaure, et de la conjurer d’entretenir l’inclination de sa jeune sœur pour Arthus. — Ton caractère, chère Isaure, lui disait-il, serait mieux assorti à celui d’Arthus, et me donnerait plus de tranquillité pour son bonheur ; mais son cœur a parlé pour Gizèle. Il a trop l’habitude de t’aimer comme une sœur, pour t’aimer autrement. Ne seras-tu pas bien aise de le nommer toujours ton frère ? tu l’aimes tant ! — Ah ! oui, répondait-elle, et Gizèle aussi sera heureuse ; Arthus est si bon, si beau, si aimable ! — Alors un profond soupir s’échappa de sa poitrine oppressée. Hélas ! la pauvre fille n’aimait plus Arthus comme un frère. Toujours elle l’avait chéri, tous ses rêves de bonheur étaient de ne point se marier, et de passer sa vie entière avec ce frère adoré. Dès qu’elle sut qu’elle n’était pas sa sœur, elle devint triste, rêveuse. Un chagrin, dont elle ne pouvait se rendre compte, l’éclaira sur la nature de ses sentiments. Ce n’est pas à elle qu’Arthus est destiné ! ce n’est pas elle qu’il préfère ! Son goût, son penchant, l’ordre de son père, l’entraînent vers Gizèle ; elle-même a préparé leur attachement, en ne cessant de le vanter à son amie, en l’amenant dans la tourelle. Détruira-t-elle son ouvrage ? Sera-t-elle la rivale de cette amie, devenue encore plus chère à son cœur depuis qu’elle la connaît pour sa sœur ? Non, Isaure est décidée, si elle ne peut vaincre son amour, à en faire au moins le sacrifice à ceux qu’elle chérit plus qu’elle-même. Elle renferme donc son secret dans son âme, en le couvrant du voile de l’amitié, et se promettant de faire ce qui dépendra d’elle pour réaliser les derniers vœux de son père adoptif, et pour obéir à ses derniers ordres. Le bonheur de Gizèle et d’Arthus sera sa récompense. Mais Gizèle est encore si jeune ! elle est incapable d’éprouver un sentiment vif et profond. Arthus lui plaît sans doute ; il est si beau, si attentif à saisir toutes les occasions de l’obliger ! Sans qu’elle ait la peine de cultiver des fleurs, elle trouve tous les matins un bouquet dans son appartement. Vante-t-elle le chant d’un oiseau, le lendemain il est dans sa volière… Ah ! sans doute elle l’aime, mais comme on aime à quinze ans ; et si Isaure n’avait pas le soin continuel d’entretenir ce sentiment, il s’évanouirait à la première absence. Le plus grand des stimulants en amour, la contradiction, vint bientôt se joindre aux soins d’Isaure. Voyons s’il aura son effet accoutumé, ou si la légèreté de Gizèle secondera les vœux de sa mère.

Tant que Raymond vécut, il fut reçu au château de Vufflens comme l’ami de la douairière et le futur beau-père de Gizèle, et son fils, comme un prétendant déclaré ; mais, après la mort de l’écuyer, tout changea pour le pauvre Arthus. La riche et noble douairière de Vufflens n’était plus la malheureuse Ermance prisonnière, sollicitant à mains jointes une visite de l’écuyer Raymond. Elle recevait à présent celles de tous les seigneurs du voisinage, qui briguaient l’honneur d’être admis chez elle et de lui faire la cour, les uns pour leur propre compte, espérant l’engager à un plus heureux hymen, les autres pour obtenir une de ses filles. Dans ces occasions, à peine accordait-on à Arthus un regard de protection. « Est-ce là, demandait-on, ce joli page, le fils de Raymond, que sire Grimoald avait pris en amitié, et à qui il rêvait en expirant ? » Car il était reçu chez les voisins d’Ermance, que tout ce que son mari avait dit sur Arthus était une rêverie, suite de la fièvre ; et la douairière elle-même, à force de l’entendre répéter, n’était pas éloignée de le croire. Il est vrai que Grimoald avait aimé Raymond et Arthus plus qu’on ne l’en aurait cru susceptible ; mais il y avait cependant loin encore de cet attachement pour un fidèle serviteur qui ne l’avait jamais quitté, et pour un enfant qui dissipait ses ennuis, à l’idée d’un mariage qui blessait tous les préjugés de naissance et l’orgueil d’une illustre famille. Celle des ducs Azzoni avait encore ajouté à son illustration par de grandes alliances ; un de leurs aïeux avait épousé une fille de Charlemagne ; la mère du sire Grimoald était de la maison d’Anjou ; et quelle apparence que le défunt eût voulu que l’une de ses filles ne portât que le nom obscur de Raymond, qu’elle épousât le fils de son écuyer ? Ermance oubliait que, si cet écuyer n’avait pas eu la vraie noblesse, celle des sentiments, qui lui fit refuser l’adoption de son fils, que, s’il n’eût pas conservé les jours d’Ermance et de ses enfants et décidé son maître à les reconnaître, cet Arthus, qu’elle dédaigne à présent, serait seul héritier du nom et des vastes possessions du seigneur de Vufflens.

Figure 40. Elles furent courtisées par des chevaliers de haut parage.

Lorsque le baron de Blonay eut épousé Aloyse, et que celui du Châtelard eut déclaré ses prétentions à Berthe, celles de la douairière de Vufflens pour ses deux filles cadettes augmentèrent encore. Elles furent courtisées par des chevaliers de haut parage pendant les fêtes données à l’occasion des noces.

Henri de Blonay avait rassemblé dans son châtel tous les seigneurs des environs et même ceux qui tenaient, soit par le sang, soit par l’amitié, à la dame de Vufflens, et rien n’avait été épargné pour la bonne réception et les plaisirs de si illustre et si nombreuse compagnie. Jeux de lance et de bague, carrousels, quadrilles, parties de chasse dans les belles forêts attenantes au château, parties de bateau sur le lac Léman, promenades sur la montagne et dans les chalets dépendant de Blonay, occupaient toutes les matinées ; au retour, grand et beau festin attendait les convives. Pendant le repas, des ménestrels, des trouvères, ne cessaient de jouer du luth, de la cornemuse, et de chanter des ballades d’amour et d’hymen. À peine sortis de table, les convives allaient à la danse, qui se prolongeait jusqu’à l’heure du repos ; chaque jour était marqué par une fête nouvelle. Ermance retrouvait avec plaisir les brillants souvenirs de son jeune âge à la cour de Rodolphe ; ses filles, élevées dans leurs tours, et qui n’avaient jamais rien vu de semblable, étaient dans l’enchantement.

Figure 41. Château de Blonay.

Isaure avait quitté le château de Vufflens avec beaucoup de peine. Triste encore de la mort de son père adoptif, dont elle portait le deuil, affligée de s’éloigner de la bonne Élise et de son cher Arthus, elle s’étonnait elle-même de prendre autant de part aux amusements de Blonay. Gizèle aussi avait d’abord trouvé fort triste de se séparer de son complaisant ami, de son petit chien, de ses oiseaux ; tout cela pour elle était à peu près sur la même ligne, et fut bientôt oublié : à cet âge l’entraînement des plaisirs est si naturel !

Arthus avait cependant été présenté au baron de Blonay comme étant presque de la famille. Il avait été invité à la noce et aux fêtes ; mais, sûr d’être regardé avec dédain par les nobles damoisels, et trop fier pour le supporter, surtout en présence de Gizèle, il avait refusé, en prétextant qu’il ne voulait pas quitter sa mère, et que lui-même était encore trop marri de la perte de son père pour penser aux fêtes et aux plaisirs.

— Je ne puis te blâmer, dit Isaure, et je voudrais pouvoir rester ici avec toi.

— Je le crois, bonne Isaure, répondit-il, car je connais ton cœur ; mais j’aime bien mieux encore que tu restes avec Gizèle ; tu l’empêcheras d’oublier le pauvre Arthus. Au milieu de tant d’amusements, entourée de si beaux et si braves chevaliers, pensera-t-elle à celui qui ne l’est pas encore, mais qui brûle de le devenir, et d’être le sien à la vie, à la mort ?

— Je lui parlerai de toi bien souvent, mon frère, et je te promets que tu seras toujours présent dans sa pensée.

En effet, dès qu’elle se trouvait seule avec Gizèle, ce moment était employé à parler d’Arthus ; mais c’était plus rarement qu’elle ne l’aurait voulu. Outre la multiplicité des plaisirs, Aloyse lui avait donné une occupation secrète dont nous parlerons bientôt, et qui prenait tout le temps qu’elle ne passait pas en société. Ce n’était donc guère que pour dormir ensemble qu’elle retrouvait Gizèle ; et même alors, Ermance partageait leur couche, comme c’était l’usage chez nos aïeux : d’immenses lits servaient pour toute une famille. Mais si la fatigue n’amenait pas trop tôt le sommeil, Isaure ne laissait point échapper cette occasion de rappeler son bien-aimé frère. — Pauvre Arthus ! disait-elle, il ne s’amuse pas comme nous. — Pauvre Arthus ! répétait Gizèle en bâillant bien fort, je voudrais qu’il fût à Blonay ; je m’y amuserais bien davantage, si du moins c’est possible, car jamais en ma vie je n’ai eu tant de plaisir ; mais je voudrais qu’Arthus en prît sa part. — Que ferait-il ici ? disait Ermance ; il n’est ni chevalier, ni damoisel ; il ne serait pas souffert en si noble compagnie. Il fait son devoir en soignant sa mère ; et vous, mes filles, laissez reposer la vôtre.

Isaure sommeillait avec peine, et retrouvait Arthus dans ses songes ; Gizèle dormait comme on dort à quinze ans quand on a bien dansé. En se réveillant, elle pensait quelquefois à son ami et au beau bouquet qu’il lui donnait tous les matins ; puis arrivaient les courses, le bal, où les jeunes damoisels se disputaient à qui danserait avec elle. L’un d’eux, Thiéry, baron de La Sarraz[9], était le plus gentil, le plus empressé. Gizèle s’amusait de sa gaieté et de son hommage, et ne songeait guère à Arthus.

La fin de la quinzaine destinée par Henri de Blonay aux fêtes de son mariage approchait. Elles devaient se terminer par un tournoi en l’honneur des nobles dames de Vufflens. Il était décidé que les chevaliers jouteraient tour à tour pour chacune d’elles, par rang d’âge, et que le vainqueur recevrait le prix de leurs mains. Malgré ses richesses et sa magnificence, Henri n’était pas un souverain ; son tournoi ne pouvait donc être qu’une faible imitation de ceux auxquels il avait assisté dans les différentes cours, et dont il voulait donner une idée à Aloyse. À défaut de joyaux pour les prix, il fut convenu que la dame donnerait à son chevalier quelque chose de sa parure, à son choix. Les combattants, armés de toutes pièces, mais à fer émoulu, devaient avoir la visière baissée, et n’être connus que des quatre juges du camp, le sire Rodolphe de Gingins, baron du Châtelard ; le vidame de Moudon, messire de Cerjat ; le donzel de Crousaz, châtelain de Chexbres, et le baron de La Sarraz, parent et voisin de la dame de Vufflens. Les vainqueurs devaient, après la joute, se faire connaître à leur dame, lever leur visière, ôter le gantelet de la main droite, et mettre un genou en terre, pour demander et recevoir le prix, gage de leur victoire.

Le jour attendu avec impatience arriva ; il fut, dès le matin, annoncé par des clairons et des trompettes. On conduisit les dames dans un grand préau disposé au-dessus du château pour le tournoi. On les plaça sur des gradins, au-devant desquels s’étendait la lice des combattants, qui n’en était séparée que par une légère barrière. Le baron de Blonay aurait voulu que les premières joutes fussent en l’honneur de dame Ermance et de dame Isabelle, ses deux mères ; mais elles s’y étaient refusées, disant que jeunesse et beauté pouvaient seules animer la valeur, et que leur temps était passé. Elles furent placées avec distinction, ainsi que quelques autres matrones, au-dessus des jeunes demoiselles ; les quatre sœurs étaient au centre, un peu plus en avant. Aloyse, parée de ses plus beaux atours, avait une robe de velours cramoisi, ornée de crépines d’or et d’une pièce d’estomac de fin brocart. Ses beaux cheveux blonds étaient retenus par des rangs de perles attachés avec des diamants ; à son cou brillait une belle chaîne d’or massif : elle était éblouissante, de sa beauté plus encore que de sa riche parure. Berthe avait une robe de satin blanc sur une jupe de brocart à grandes fleurs, ornée de franges en argent. Un réseau de perles retenait ses jolis cheveux bruns, dont les boucles retombaient sur son cou ; une agrafe argentée serrait sa ceinture. Isaure était, ainsi qu’elle l’avait désiré, en robe de satin noir, garnie de jais de la même couleur, et sur sa tête flottaient quatre belles plumes blanches ; ses bras, qui étaient très beaux, étaient ornés de bracelets de perles. Gizèle, qui n’avait pas encore seize ans, et que sa taille svelte et sa blancheur faisaient paraître plus jeune encore, portait la robe lacée derrière et les manches pendantes en lisière, qui caractérisaient le costume des jeunes filles. Sa robe, de satin vert, était bordée d’un galon d’argent, et une guirlande de roses entourait sa jolie tête blonde. Rien n’était plus élégant et plus frais que ce quatuor. Isaure, la moins brillante à tous égards, était la plus intéressante, et l’on verra bientôt que ses succès n’auraient rien laissé à désirer à son amour-propre, s’il avait pu être flatté de ce qui ne touchait pas son cœur.

Les joutes commencèrent : la première fut en l’honneur de la baronne Aloyse de Blonay. Elle fut proclamée sous le titre de la plus belle et la mieux aimée ; son chevalier tenant fut le vainqueur de tous les combats et vint recevoir le prix à ses pieds. Il leva sa visière, et lui présenta les traits du seul homme à qui elle désirait de plaire, ceux de Henri, de son époux adoré. « Je ne veux point d’autre chevalier, lui dit-elle avec tendresse ; je reçois ta foi et ton hommage et te lie à moi pour la vie. » En disant ceci, elle lui passa au cou, sans la détacher du sien, sa longue chaîne d’or. Ils restèrent un instant enlacés ensemble ; enfin, Aloyse, retirant sa tête avec grâce, la chaîne resta à son époux. Seulement alors il vit qu’un médaillon y était attaché. Il le regarde ; c’est le portrait d’Aloyse, frappant de ressemblance. Elle était représentée dans l’intérieur de sa tourelle, assise sur la tablette de l’étroite fenêtre, et tenant à la main la romance de Henri, qu’elle semblait chanter. Cette miniature, charmante par l’idée et par le travail, était l’ouvrage d’Isaure : elle l’avait commencée dès le lendemain de son arrivée à Blonay, et en avait fait une copie pour sa mère, en y plaçant Berthe à côté d’Aloyse. Élise s’était plu à lui donner ce talent, qu’elle avait encore perfectionné. Les peintres en miniatures étaient alors très rares. Henri n’avait pu s’en procurer un pour peindre sa belle compagne ; et, pour lui donner une douce surprise, on lui avait caché qu’elle pouvait être peinte par sa sœur. Derrière le portrait était une natte de cheveux, avec ces mots : Tout pour mon Henri. Ah ! comme il était transporté, ce bon Henri ! Après avoir donné mille et mille baisers à ce médaillon, il alla en déposer autant, et sur la main d’Aloyse, et sur celle d’Isaure, qui, de ce moment, devint sa sœur favorite.

Isaure jouissait de son talent et du plaisir qu’il procurait à son beau-frère ; intérieurement, elle reportait leur bonheur à sa chère Élise, qui l’avait instruite, et l’en aimait davantage. Elle avait peint aussi son frère Arthus. Ce fut son premier ouvrage, et la récompense de ses progrès. Posé sur son cœur, il ne la quittait jamais ; elle ne l’avait pas même montré à Gizèle : c’était son secret et son trésor.

Cependant les joutes en l’honneur de Berthe étaient commencées ; on comprend que Berthold de Gingins en fut le tenant. Éléonore d’Aigremont n’était plus pour lui que l’objet d’une tendre et pieuse admiration, et la charmante Berthe, celui de tous les vœux son cœur. Il lui plaisait assez, par l’effet des contrastes, et par l’orgueil de sa longue constance ; et quand il vint recevoir d’elle le prix de ses succès, elle détacha sa belle ceinture, et la lui présenta, en lui disant : — C’est la seconde fois que je la donne à brave chevalier, et je crois que ce sera la dernière.

— Elle devient pour moi lien d’amour pour la vie, s’écria Berthold en pressant l’écharpe sur son cœur.

C’était le tour de la modeste Isaure. Elle rougit lorsque son nom fut proclamé ; on la nomma Gabrielle. Sa mère le voulut ainsi quoiqu’elle-même l’appelât presque toujours Isaure ; mais, pour si belle occasion, ce nom rappelait trop la fille de Raymond ; elle lui rendit celui des dames de Vergi. Isaure en fut bien aise ; il ne lui semblait pas que ce fût elle dont on s’occupât. Arthus ne lui avait jamais dit : Ma chère Gabrielle, et tous ses souvenirs de bonheur et d’enfance étaient liés au nom d’Isaure. Elle ne comprenait pas qui serait son chevalier, et n’en était point en peine ; tous lui étaient également indifférents. Avec moins de modestie, il lui eût été facile de voir qu’elle n’en manquerait pas ; mais elle ne se croyait point assez belle pour attirer l’attention des hommes. Elle se trompait. Gabrielle était plus jolie surtout lorsqu’elle était animée. Naturellement assez pâle, la danse, le mouvement, en lui donnant des couleurs, l’embellissaient ; elle y déployait, sans art, toutes les grâces naturelles dont elle était douée. Elle montait aussi très bien à cheval. L’écuyer Raymond, savant dans cet exercice, s’était plu à lui donner des leçons en même temps qu’à son fils, et elle y avait si bien réussi, que peu de chevaliers la surpassaient. Il fallait la voir conduire et dompter les coursiers les plus fougueux ; sa douce voix et ses faibles mains savaient les animer et les retenir tour à tour. Quelquefois, dans la plaine, l’œil pouvait à peine suivre la course rapide de l’animal sur lequel elle était assise, et qu’elle dirigeait à son gré ; c’est surtout lorsqu’elle l’obligeait d’aller au pas, qu’on pouvait admirer et la beauté du cheval, et les grâces de celle qui le montait. C’était par ce talent qu’elle avait fait la conquête de deux chevaliers de haut parage, alliés aux Blonay. L’un était le châtelain des Clées[10], forteresse redoutable située sur la rivière d’Orbe, où les rois de la Transjurane tenaient un gouverneur. Humbert de Montfaucon, guerrier renommé, l’était alors ; il l’avait emporté sur Gérard de Montagny, qui avait aussi prétendu à cet honneur. Déjà rivaux de gloire et d’ambition, ils étaient encore destinés à l’être d’amour ; le hasard les réunit au château de Blonay, et tous deux en même temps furent subjugués par la séduisante Isaure. – Quel bonheur, pensait le seigneur de Montagny, de mener avec moi cette belle chasseresse, quand j’irai poursuivre le loup et le sanglier sur les monts Jura !

Figure 42. Château des Clées (gravure).

— Je suis assuré, dit le châtelain des Clées, que cette charmante fille, qui monte si fièrement à cheval, fera la guerre aussi bien que moi ; je pourrai la mener au combat, et n’avoir pas le souci de la laisser au châtel des Clées. – Ils ne se doutaient pas, ces preux chevaliers, que cette belle cavalière aimait bien mieux tenir l’aiguille et le pinceau que la bride de son destrier, et que, si elle avait appris à monter à cheval, ce n’était ni pour chasser ni pour guerroyer, mais pour être plus souvent avec son bien-aimé Arthus. Pourtant, aux fêtes de Blonay, dans les cavalcades et parties de chasse, elle avait exercé ce talent sans se douter de l’effet qu’il produirait sur les deux preux, dont la mine rude et sauvage n’attirait pas son attention. Ni l’un ni l’autre ne dansaient ; ils regardaient cet exercice comme au-dessous de leur valeur, et leur stature élevée, forte et raide, les rendait peu propres à ce plaisir. Isaure, au contraire, dansait beaucoup, et ne s’apercevait point des ardents regards des deux terribles chevaliers, qui ne la perdaient pas de vue. Elle fut donc bien surprise, dès que son nom eut été proclamé, de les voir s’avancer tous deux avec rapidité. Quoique leur visière fût baissée, ils furent bientôt reconnus à leur haute stature et à leur démarche fière. Tous deux en même temps se déclarèrent les chevaliers de Gabrielle-Isaure, et demandèrent à jouter tour à tour en son honneur. La loi du tournoi n’admettait qu’un chevalier pour chaque dame ; mais Henri, connaissant leur humeur altière et leur haine réciproque, et, certain qu’aucun des deux ne voudrait céder au même sort, les admit l’un et l’autre.

L’âge décida quel serait le premier qui entrerait en lice ; ce fut le châtelain des Clées. Il jouta d’abord contre Henri de Blonay, qui ne lui opposa qu’une faible résistance. Le seigneur de Montagny se présenta ensuite et vainquit aussi facilement Berthold que son rival avait triomphé de Henri. Mais quel fut l’effroi d’Isaure, lorsqu’au moment où son beau-frère allait les lui amener comme vainqueurs, elle les entendit se défier hautement l’un l’autre et demander le combat à outrance ! Déjà leurs épées étaient hors du fourreau. En vain le baron de Blonay cherchait à les calmer, en leur représentant que son tournoi, n’étant qu’un jeu, ne devait point être ensanglanté ni se changer en un combat réel, dont les suites pouvaient être si funestes… « Oui, funestes, s’écrièrent-ils avec fureur ; elles le seront à l’un de nous, mais le survivant sera débarrassé d’un rival odieux, et pourra seul prétendre au prix offert par Isaure-Gabrielle, et ensuite à sa main. Plutôt mourir tous les deux que de céder volontairement les droits que nous donnent sur elle notre amour, notre valeur, notre naissance : malheur à qui voudrait nous les disputer ! »

Figure 43. Château des Clées, aujourd’hui.

Ils allaient se jeter l’un sur l’autre sans rien écouter, lorsque Isaure s’élance de sa place, passe légèrement sous la barrière qui la sépare des combattants, et, plus prompte que l’éclair, elle est à côté d’eux, saisit de chaque main les rênes de leurs coursiers, et, les forçant ainsi de s’arrêter, elle les supplie de suspendre leur combat. Leur rage est telle qu’ils cherchent plutôt à l’éloigner qu’à lui obéir. Elle est forcée d’abandonner la bride des chevaux ; mais elle les arrête bien plus sûrement en leur adressant ces paroles d’une voix ferme : « Par l’honneur et les lois de la chevalerie, je vous enjoins de m’écouter. Je suis aujourd’hui votre dame, puisque ainsi vous l’avez voulu, et vous devez, pendant cette journée, faire en toute chose ma volonté. » À cet appel, les chevaliers s’arrêtent et baissent la pointe de leurs épées ; elle reprend alors la parole d’un ton plus doux, et leur dit modestement :

Figure 44. Isaure est à côté d’eux, saisit de chaque main les rênes de leurs coursiers.

« Braves chevaliers, vous me faites trop d’honneur de vouloir combattre pour moi. Je suis trop jeune pour songer au mariage : je ne veux point quitter ma mère, la dame de Vufflens, qui vient déjà de se séparer de ses deux filles aînées, et qui doit au moins conserver les deux plus jeunes quelques années encore. Quand le temps de choisir un époux viendra, je donnerai mon cœur et ma main, non au plus vaillant, mais au plus paisible ; non à celui qui aurait immolé en champ clos l’un de ses frères, mais à celui qui, en toute occasion, telle que juste guerre pour la défense de son pays, sauverait la vie à son semblable, plutôt que de chercher à la lui ravir. Je vous déclare donc que l’estime et la reconnaissance que vous m’inspirez à présent pour avoir rompu la lance en mon honneur, se changeraient en haine, en mépris, si le combat devenait plus sérieux, et que, loin d’appartenir au vainqueur, je l’aurais en horreur et ne le reverrais de ma vie. Quant au prix que je dois à votre valeur, comme vous avez remporté égale victoire, vous devez avoir égale récompense, je vous prie d’accepter chacun un de mes bracelets. » En disant cela elle ouvre les agrafes d’or, et leur présente à chacun en même temps les rangs de perles fines qui ornaient ses bras. « Je désire, dit-elle encore, qu’ils soient entre vous liens de paix et d’amitié, et que plus belle dame vous donne un jour plus précieuse récompense. »

Ainsi parla la jeune fille. Sa naïve et touchante éloquence eut tout l’effet qu’elle en attendait ; les deux chevaliers, surpris d’en être émus, et sans s’aimer davantage, renoncent pour le moment à un combat dont le résultat ne pouvait être que funeste à tous deux, et remettent leur vengeance à l’époque où Gabrielle aura fait un choix ; ils étaient résolus à tout tenter pour gagner son cœur et devenir l’objet de son attention.

Le seigneur de Montagny et le châtelain des Clées se firent tous deux un mérite de leur obéissance aux ordres de leur dame. Ils descendirent de leurs coursiers, se touchèrent la main, et, pliant un genou devant Gabrielle, ils reçurent d’elle chacun un bracelet qu’ils passèrent à une ganse de leur cuirasse, en jurant soumission et fidélité à la beauté pour laquelle ils avaient combattu. Mais ils se jetèrent l’un et l’autre des regards farouches et menaçants qui ne prouvèrent que trop que la paix n’était pas dans leur cœur.

Isaure, confuse, intimidée, ne se souciant point de leurs hommages, se hâta de les relever et d’aller reprendre sa place à côté de ses sœurs. Elle y fut suivie par des applaudissements unanimes qui augmentèrent sa confusion. Ses yeux étaient baissés, mais tous les regards étaient fixés sur elle. Elle entendit à peine le murmure des éloges flatteurs que méritait sa conduite ; perdue dans ses pensées, effrayée des sentiments qu’elle inspirait à des hommes aussi violents, elle les comparaît au sage, modeste et brave Arthus. Il ne sera jamais que mon frère, pensait-elle, et le mari de Gizèle ; mais personne, non personne au monde ne sera le mien ; je ne veux avoir que lui pour ami, pour protecteur. Dame Ermance pensait aussi à Arthus, mais pour se confirmer dans l’idée que le fils de Raymond ne pouvait être un époux digne de sa Gizèle, quand ses sœurs faisaient de si brillantes conquêtes.

Figure 45. Château de La Sarraz.

C’était le tour de cette jeune et charmante fille d’être l’objet des joutes. Sa mère parcourait l’arène avec des regards inquiets, pour voir le chevalier qui combattrait pour elle, en se félicitant qu’Arthus ne fût pas là. Les jeunes damoisels qui n’avaient pas encore reçu l’ordre de la chevalerie ne pouvaient être admis à jouter ; de ce nombre était le baron Thiéry de La Sarraz, qui n’avait pas vingt ans accomplis, et qui regrettait beaucoup de n’oser entrer en lice et de ne pouvoir être le chevalier de la gentille Gizèle. « Quand on est dans l’âge d’aimer, lui disait-il, on est aussi dans l’âge de le prouver et de se battre. » Gizèle était assez de cet avis ; elle craignait d’avoir la honte d’être sans chevalier. — Tu en as deux, dit-elle à voix basse à Isaure, et moi je n’en aurai point. Quel chevalier renommé voudrait combattre pour la petite Gizèle ? Si seulement on voulait recevoir Thiéry de La Sarraz… ou si Arthus était ici ! ajouta-t-elle en voyant un léger nuage sur le front de sa sœur. — Il y est, il y est ! s’écrie Isaure, qui vient d’entrevoir près de la barrière un chevalier à la tournure svelte, élégante, dont la visière était baissée et l’écu recouvert. Regarde, ce ne peut être qu’Arthus. Ingrate, heureuse Gizèle, il vient jouter pour toi, et tu ne le reconnais pas !

— Oui, répondit Gizèle avec émotion, il me semble bien que c’est lui, et mon cœur me le dit. Taisons-nous, gardons son secret ; on lui refuserait l’honneur de se mesurer avec de nobles chevaliers, puisqu’il ne l’est pas encore. Mais comment fera-t-il quand il faudra se nommer et lever la visière de son casque ?

— Ah ! répondit Isaure, qui ne prendrait plaisir à le regarder ? Il est si beau ! Il gagnera tous les cœurs.

Elles se taisent et ne perdent pas de vue le chevalier inconnu, qui ne l’est pas pour elles. Dès que le nom de Gizèle est proclamé, elles le voient s’avancer et saluer avec grâce. Il parcourt l’arène en faisant piaffer son cheval, baisse la pointe de sa lance devant les dames et plus bas devant Gizèle. On l’admire ; on se demande qui ce peut être. Henri de Blonay croit le reconnaître et sourit. « Je m’attendais à le voir, dit-il ; il ne se nommera ni ne se montrera, mais il se battra bien. Je peux en répondre, et je veux qu’il ait ce plaisir, car il lui en reste si peu… » Sans s’expliquer davantage, il va joindre le chevalier inconnu déjà descendu de cheval. Henri lui prend la main avec courtoisie. « Je vous ai reconnu à votre belle prestance, mon féal cousin, lui dit-il, et vous sais bon gré d’honorer mon tournoi. Je déclare, dit-il aux juges, que le chevalier ici présent est issu de noble race autant qu’aucun de nous, et que je le dispense de se nommer et de se montrer. Je l’accepte pour le tenant de ma jeune sœur Gizèle ; et certes, elle n’en aura jamais de plus brave ; il a fait ses preuves avec ennemi plus dangereux. Inscrivez-le sous le nom du Poursuivant de gloire ; elle ne lui manquera pas. Je vais me préparer, car je dois rompre avec lui la première lance. » Le chevalier s’incline pour le remercier, et pendant que Henri prend son bouclier et monte son destrier, Gizèle, surprise, disait à sa sœur : — Tu t’es trompée, chère Isaure, ce n’est pas lui. Notre frère de Blonay le connaît, il le nomme son cousin ; il ne parlerait pas ainsi d’Arthus.

— Je n’y comprends rien, répond Isaure ; mais plus je le regarde, et plus je me persuade que c’est Arthus. Voilà ses gestes si nobles, si gracieux, son beau port, et voilà son adresse à conduire son cheval. Ah ! c’est bien lui, je ne peux m’y tromper. Je croirais plutôt que c’est mon frère Henri qui se trompe.

Henri de Blonay et l’inconnu sont en présence ; la joute commence. Henri se défend bien ; il croit savoir à qui il a affaire, et, sûr d’être vaincu, il cherche à en retarder le moment. Dès le second tour, il est désarçonné. Il se retire et fait place à Berthold, qui résiste plus longtemps, mais qui, enfin, a le même sort. Viennent ensuite les deux champions d’Isaure, qui se promettent bien de ne pas se laisser vaincre ; ils ne croient pas même avoir besoin d’employer toutes leurs forces, et bientôt ils sont convaincus qu’elles sont insuffisantes. Le baron de Montagny est renversé de son cheval ; le châtelain des Clées a sa lance rompue ; enfin, ils sont forcés de s’avouer vaincus : — C’est le diable ou le chevalier de l’Ourse, disent-ils ; lui seul peut l’emporter sur nous. Mais du moins il ne l’emportera pas auprès des dames, et la pauvre Gizèle aurait bien peur de son chevalier si elle le voyait.

— Vous l’avez nommé, dit Henri de Blonay ; il n’y a nulle honte à être vaincu par celui qui n’eut jamais de vainqueur et qui, certes, n’a d’autre jouissance en ce monde que son grand renom de bravoure.

Tout ce que l’on en disait était autant d’énigmes pour les deux jeunes sœurs ; Isaure même commençait à craindre de s’être trompée.

La joute achevée, pendant que le chevalier vainqueur donnait et recevait en silence le salut d’usage et descendait de cheval, Henri de Blonay s’approcha des dames.

« Petite sœur, dit-il à Gizèle, préparez un don pour votre chevalier. Vous devriez lui donner vos lisières pour son écharpe, car elle n’a plus rang d’enfant, celle pour qui le Chevalier de l’Ourse a combattu, et vous devez en être fière. Il va venir recevoir de vous le prix de sa valeur. Vous ne le verrez ni ne l’entendrez, mais vous êtes convaincue qu’il est brave et qu’il saura vous défendre : Courage vaut mieux que beauté. Il est d’ailleurs fait au tour ; il a la plus belle jambe de la Transjurane, et en serait encore le plus beau chevalier s’il eût été moins courageux. C’est mon parent ; je vous prie de le bien recevoir, lors même que vous ne verrez pas doux regards et n’entendrez pas doux propos. »

Il s’éloigne ; Gizèle est toujours plus interdite et ne sait que penser de son chevalier. Elle se penche vers l’oreille de sa sœur : « Ah ! Isaure, tu t’es bien trompée, lui dit-elle encore ; c’est, disent-ils, le chevalier de l’Ourse. Ils le connaissent tous ; ce n’est pas Arthus. » Isaure ne répond rien, elle-même est dans le doute ; mais le chevalier s’approchait, conduit par Henri de Blonay.

Isaure, rouge de plaisir, serre alors la main de Gizèle. « À présent, lui dit-elle, je puis t’assurer que c’est Arthus, et que ce n’est pas moi qui me trompe. Je reconnais le baudrier que je lui ai brodé : et toi, Gizèle ne vois-tu pas sur son casque la belle plume verte que tu lui donnas quand il te fit présent de ton petit chien Favori ? — Ah ! oui, oui, c’est bien lui ! » dirent-elles en même temps. Il venait d’ôter son gantelet pour recevoir le prix : et la main de celui qu’on aime a une physionomie tout aussi marquée que celle des autres traits, à laquelle on ne peut se méprendre. D’ailleurs, Isaure reconnaît encore à cette main un anneau tressé par elle, de ses cheveux et de ceux de sa sœur. Le chevalier s’avance, plie un genou devant Gizèle, et, lui prenant respectueusement la main, il la presse doucement dans les siennes. Ah ! lorsque Gizèle ne se serait pas doutée que c’était Arthus, elle l’aurait deviné à cette douce pression qu’elle connaît si bien. Elle la rend à demi en retirant sa main. Dans ce moment, Thiéry de La Sarraz n’existait pas pour elle ; elle ne le regrettait plus.

« Pardonnez à votre chevalier d’avoir osé vous prendre la main, dit Henri. Il ne peut pas autrement vous présenter son hommage et acquérir le prix qu’il attend de vous ; mais je suis son interprète, et je vous le demande de sa part. »

Gizèle rougit, jette un regard sur sa parure, et ne sait ce qu’elle doit présenter à son chevalier. Ses sœurs ont donné collier, ceinture et bracelets. Ses yeux se portent sur un bel anneau d’or qui est à son doigt ; c’est un présent de sa mère durant leur captivité. Cet anneau était celui des fiançailles d’Ermance et de Grimoald. Courroucée à bon droit contre son époux, elle l’avait ôté de sa main et la petite le lui avait demandé. « Garde-le, ma fille, lui dit-elle, jusqu’à ce que tu le mettes au doigt de ton époux ; et puisse-t-il être pour toi le garant d’un bonheur dont ta mère n’a pas joui ! »

Gizèle sait donc très bien que le don d’un anneau, et surtout de celui-là, peut être considéré comme un engagement nuptial ; mais n’est-elle pas déjà engagée avec Arthus ? Malgré sa petite coquetterie pour Thiéry de La Sarraz, malgré les insinuations de sa mère, elle se regarde encore comme la fiancée d’Arthus ; et ce qu’il vient de faire, sa bravoure, ce doux serrement de main, tout, jusqu’au mystère qu’elle seule et sa sœur ont pénétré, a réveillé ses sentiments. Elle croit aimer passionnément Arthus, et trouve un secret plaisir à lui donner publiquement un nouveau gage de sa foi… L’anneau est tiré ; elle le présente en tremblant au silencieux chevalier ; un mouvement d’Ermance pour la retenir est trop tardif : le chevalier s’en est saisi ; il lève la main dont il le tenait, comme pour remercier le ciel de ce don précieux ; il le passe à l’un de ses doigts, salue d’abord Gizèle, ensuite Isaure, dont il presse aussi la main, au grand déplaisir de ses deux adorateurs ; puis, faisant une inclination respectueuse d’abord à Ermance, ensuite au cercle entier des femmes, il se retire, saute légèrement sur son coursier et disparaît.

Dès qu’il est hors de vue, un éclat de rire général se fait entendre de tous côtés. « Pauvre chevalier de l’Ourse, murmure-t-on, comme il est fier, comme il est content ! Il avait perdu l’habitude des faveurs des dames ; il s’en va bienheureux dans son châtel avec son anneau. Si Gizèle le voyait la visière levée, elle serait moins contente et regretterait le gage qu’elle lui a donné. Il est encore, ajoutait-on, le chevalier le mieux fait et le plus brave de tout le royaume, mais c’est aussi le plus malheureux, et il l’a bien mérité. »

Pendant ce temps, dame Ermance avait appelé son gendre et le questionnait sur le mystérieux chevalier de Gizèle. Elle avait entendu Henri le nommer son cousin ; donc, il était de noble lignage. Il avait très bonne façon ; sa réputation de bravoure paraissait établie ; il s’était déclaré le chevalier de Gizèle : tout cela convenait à la douairière de Vufflens, chez qui l’orgueil de son ancienne noblesse s’était réveillé avec force, et qui ne songeait qu’au moyen d’éluder la promesse qu’elle avait faite au fils de Raymond. L’anneau donné par Gizèle à son chevalier pouvait la conduire à un établissement plus sortable ; mais il faut au moins savoir son nom et connaître quelques-unes des circonstances de sa vie, qui paraît singulière.

— Qui donc est ce guerrier ? demanda-t-elle à Henri. Vous l’avez accueilli comme un noble preux, comme un parent ; pourquoi n’est-il pas de la noce ? D’où connaît-il Gizèle ? Quel est son motif pour ne pas lever sa visière et pour garder le silence ? Sans doute, ma fille a eu tort de lui donner son anneau ; elle n’en sait pas davantage. Mais moi, je veux savoir au moins s’il mérite un pareil don de la main d’une noble jouvencelle.

Figure 46. Château de Glérolles.

— Il le mérite par sa naissance, dit Henri, et sa bravoure est reconnue. Mais… c’est le malheureux sire de Glérolles, plus connu à présent sous le nom du chevalier de l’Ourse. Il est mon parent ; il était mon ami d’enfance. Vous connaissez sans doute sa déplorable histoire ?

Ermance ignorait jusqu’au nom du chevalier ; pendant sa captivité, bien des choses s’étaient passées sans qu’elle en eût la moindre connaissance. Elle pria son gendre de l’instruire, et il lui raconta ce qui suit :

« Le sire de Glérolles[11] encore enfant, ayant perdu son père, fut élevé par une mère dont il était l’idole. Il possédait tous les avantages réunis : noble naissance, grandes richesses, une figure séduisante et une telle force, une telle adresse dans tous les exercices, que personne ne pouvait lui résister, et que, pendant longtemps, il fut surnommé l’invincible. Sa mère, fière d’un fils si accompli, excitait, nourrissait sa vanité, qui ne connut bientôt plus de bornes. Il fut convaincu qu’il n’avait qu’à paraître pour triompher par sa beauté de toutes les femmes, et de tous les hommes par sa valeur. Il excitait l’indignation générale par des propos pleins de jactance et d’orgueil. Plusieurs chevaliers voulurent venger l’honneur de leurs épouses, de leurs sœurs ou de leurs filles, outragées par ses calomnies ; tous succombèrent, et aucun n’osa plus se mesurer avec lui. Ainsi dames et demoiselles restaient en butte à ses entreprises et à ses propos, sans trouver de défenseur, en sorte que, malgré tous les avantages qui le distinguaient, le sire de Glérolles était devenu un objet d’horreur, ou plutôt de terreur pour les femmes. Malheur à celle qui, séduite par les apparences, lui donnait son cœur ! Bientôt délaissée pour les objets les plus méprisables, il divulguait les faiblesses de celle qu’il n’aimait plus, ou lui en supposait, et flétrissait ainsi son honneur. Cependant, sa belle voisine, la châtelaine douairière de la tour de Marsens, jeune et riche veuve, entreprit de subjuguer ce chevalier, et crut y avoir réussi. Elle l’aimait avec idolâtrie, et se croyait aimée de même, lorsqu’elle apprit que le sire de Glérolles lui préférait une de ses vassales, et la diffamait par ses propos. La fureur succéda à son amour ; la belle châtelaine ne trouvant aucun chevalier qui voulût s’exposer pour elle à la redoutable haine de son infidèle, lui choisit un adversaire plus redoutable que tous les preux qui auraient osé se mesurer avec lui.

Figure 47 Tour de Marsens.

« Une ourse terrible avait son repaire dans les forêts qui s’étendent au-dessus du château de Marsens ; on savait qu’elle avait déposé ses petits au fond d’une caverne qui, jusqu’alors, avait été un but de promenade et de curiosité, mais dont personne n’osait plus approcher. Le perfide chevalier y fut appelé sous prétexte d’un rendez-vous avec sa nouvelle amante ; il s’y rendit et n’y trouva que le féroce animal qui, craignant pour ses petits, s’élança sur lui avec rage. Tout autre que le téméraire sire de Glérolles aurait cherché son salut dans la fuite ; mais se fiant à sa force, et se croyant vraiment invincible, il commença un combat inégal, dans lequel il aurait certainement perdu la vie, si celle qui l’avait exposé à ce danger n’avait eu quelques remords. La dame de Marsens envoya des gens armés à son secours. Ils arrivèrent au moment où le chevalier, terrassé par le terrible animal, était livré à toute sa fureur. Retenu sous l’énorme patte de l’ourse, le chevalier ne pouvait faire aucun mouvement ; il avait été attaqué au visage, seule partie que son armure laissât à découvert. L’animal furieux était tellement acharné à sa proie, qu’il fut facile aux gens de la châtelaine de le tuer. On emporta le sire de Glérolles dans son château. Aucune de ses blessures n’était mortelle ; mais il ne lui resta plus la moindre trace de la beauté dont il était si vain, et il fut tellement défiguré qu’il n’osa se montrer à visage découvert. Il semble que le ciel ait voulu le punir aussi de sa déloyauté, car de ce moment, il perdit à peu près l’usage de la parole, dont il avait fait un si mauvais usage. Depuis cette cruelle aventure, le chevalier vit retiré dans son châtel, près de sa mère, qui l’aime plus encore qu’avant cet événement funeste ; car l’amour maternel ne tient pas à la beauté, et s’augmente par le malheur. L’unique occupation du sire de Glérolles est la chasse des bêtes sauvages, sur lesquelles il veut se venger du mauvais traitement de l’ourse. De temps en temps, dans les grandes occasions, il aime encore à venir faire admirer ce qui lui reste de ses anciens avantages, sa superbe tournure, sa jambe, et surtout la force et l’adresse de son bras.

« Avant son accident, je ne l’aimais guère, quoiqu’il fût mon parent ; mais, depuis sa terrible punition, j’ai oublié ses torts, et je n’évite point les occasions de le rencontrer. Si je ne l’ai pas invité à mes noces, c’est qu’il fuit les fêtes et les festins ; je n’aurais d’ailleurs voulu, pour rien au monde, qu’Aloyse le vît à visage découvert, tant il est affreux et cicatrisé ; mais je m’attendais à le voir arriver sur la fin du tournoi pour triompher des vainqueurs, et je l’ai reconnu à sa belle tournure, à son silence, et plus encore à sa valeur. Il fuit à présent les femmes autant qu’il les recherchait autrefois ; s’il a jouté pour Gizèle, c’est qu’il l’a regardée comme une enfant, et que sa victoire ne pouvait être d’aucune conséquence. Il a reçu et emporté l’anneau comme un gage de sa valeur, mais il n’en fera point usage, et vous n’en entendrez plus parler, car il ne peut songer à choisir une épouse. »

— Et ce n’est pas là, dit Ermance, le mari que je voudrais à Gizèle ; puisse-t-elle en trouver un comme sa sœur aînée, qui réunisse noblesse, grâce et courtoisie ! Si tous les chevaliers félons et parjures envers les dames étaient punis comme le sire de Glérolles, on en verrait moins peut-être ; mais je trouve cependant la dame de Marsens bien vindicative, bien cruelle ; je ne l’estime pas plus que le chevalier. — Tout le monde en a jugé ainsi, répondit Henri ; et malgré sa beauté et ses richesses, elle n’a point trouvé de chevalier qui voulût risquer d’être livré aux ours de ses forêts. Elle vit délaissée dans sa tour de Marsens, et peut-être regrette-t-elle sa vengeance. Tout ce qui tient à la férocité fait horreur dans une femme ; le partage de son sexe est la douceur, l’indulgence, la bonté, dont vous avez si bien donné l’exemple. Qui fut plus outragée que vous, et qui sut mieux pardonner ?

Les joutes étant finies, on remonta au château ; le festin, la danse, occupèrent le reste de la journée. On plaisanta beaucoup Gizèle sur son beau chevalier de l’Ourse, à qui elle avait, disait-on, promis foi de mariage, en lui donnant son anneau. Sûre de son fait, elle soutint avec gaieté les railleries, et dit qu’il faudrait bien épouser le possesseur de l’anneau, quand il viendrait le réclamer, et que de bon cœur elle en prenait l’engagement. D’ailleurs, elle n’en dansa pas moins, bien qu’elle n’eût ni le chevalier de l’Ourse ni celui qui avait passé pour tel. Le gentil baron Thiéry de La Sarraz les remplaçait. Vif, alerte, aimant les plaisirs, comme les chevaliers d’Isaure aimaient les combats, il ne laissait pas reposer un instant la folâtre Gizèle. Entraînée par la légèreté de son âge, par un penchant à la coquetterie qu’Isaure ne pouvait dissimuler et qui l’affligeait beaucoup, Gizèle était plus flattée, plus contente des hommages du jeune baron, que n’aurait dû l’être la fiancée d’Arthus. Isaure ne pouvait la comprendre, car rien à ses yeux n’égalait son ami. Cette journée, où il avait déployé tant de grâces et de valeur, où il avait été pris généralement pour le chevalier le plus brave, le mieux fait de la Transjurane, avait beaucoup ajouté à ses sentiments ; et l’heureuse Gizèle, l’objet de tous ses succès, de toutes ses espérances, Gizèle, destinée à devenir sa compagne, enlacée dans les bras du baron Thiéry, ou la main appuyée sur son épaule, parcourait légèrement la salle, rougissait ou souriait de ses propos galants, les provoquait même par ses agaceries enfantines, et ne pensait à Arthus que lorsque sa sœur le lui rappelait. Alors la jeune fille devenait rêveuse un instant, répétait quelquefois avec elle : « Ce bon Arthus ! que ne danse-t-il avec nous ! » Mais le petit baron arrivait en chantant, en sautant, lui prenant la main, l’entraînait dans le cercle des danseurs ; bientôt Isaure entendait Gizèle causer et rire avec vivacité. « Ah ! pensait-elle, combien elle est encore jeune et légère ! Saura-t-elle aimer Arthus comme il mérite de l’être ? saura-t-elle lui conserver sa foi ? Comment peut-elle lui comparer ce jeune baron ? Il est joli ; je le crois aimable, mais Arthus, si beau, si brave, si fort au-dessus de son âge et de son sort ; Arthus, plus noble mille fois par ses vertus et ses sentiments que tous les barons de la Transjurane ne peuvent l’être par leurs ancêtres, Arthus l’aime si tendrement ! » Le soir, dans leur lit, elle voulut faire cette comparaison ; Gizèle, à moitié endormie, lui dit que Thiéry dansait beaucoup mieux qu’Arthus. Ermance lui imposa le silence, et ajouta qu’on reconnaissait à cette manière de juger sa première éducation, et qu’Élise et Raymond avaient trop oublié que leur fille adoptive était une demoiselle de Vufflens. Isaure soupira et se tut…

Le lendemain, jour du départ des convives, chacun se disposa à reprendre le chemin de son manoir. Pour honorer la dame de Vufflens, les chevaliers veulent lui servir d’escorte. Après de tendres embrassements entre la mère et les sœurs, et la promesse de se revoir bientôt, Ermance, Isaure et Gizèle montèrent sur leurs haquenées, suivies des pages et accompagnées des nobles preux. La douairière cheminait en tête, ayant à côté d’elle le baron de La Sarraz, père de Thiéry, ancien guerrier qui conservait à soixante ans toute la galanterie de la jeunesse et toute la raideur chevaleresque. Il se tenait sur son cheval aussi droit qu’il le pouvait, et racontait, chemin faisant, à dame Ermance, ses antiques hauts faits d’armes et d’amour, lui jurant que, s’il avait su qu’elle fût prisonnière en la tourelle, il aurait consacré à sa délivrance sa vie et son épée, et qu’il le ferait encore si elle avait besoin de ses services.

Figure 48. Isaure entre ses deux redoutables champions.

Suivait Isaure entre ses deux redoutables champions qui ne la quittaient point, et ne souffraient pas que l’un s’approchât d’elle plus que l’autre. Ils étaient en grand costume de chevaliers, tout bardés de fer ; sur leur casque brillait le prix de leur valeur, le don de la dame de leur pensée ; chacun regardait avec fureur celui de son rival, et jurait intérieurement de le lui enlever et de rester seul possesseur des deux bracelets et de la belle qui les avait donnés. — Ah ! si je puis la tenir une fois dans ma grande tour, disait en lui-même le baron de Montagny, elle n’en sortira pas de si tôt. — Si je puis la conduire dans ma forteresse, pensait le châtelain des Clées, je l’y garderai soigneusement. – Pour Isaure, elle ne pensait qu’au plaisir d’arriver à Vufflens, de revoir Arthus et Élise. Du moins les preux ne la fatiguaient pas de propos galants ; doux devis n’étaient pas leur genre. Ils ne rompirent le silence que par quelques réflexions analogues à leur goût.

— Quels beaux raisins dorés ! disait le seigneur de Montagny, en traversant les vignobles de Lavaux ; quel excellent vin ils promettent, et qu’il serait doux, belle damoiselle, de s’enivrer à votre santé avec ce nectar !

— Quelles belles forêts ! disait le châtelain des Clées, lorsqu’ils approchèrent de la sauvage cité de Lausanne ; elles doivent être remplies de loups, d’ours et de sangliers ; quel plaisir, belle Gabrielle-Isaure, d’y chasser à côté de vous ! – Au bas de la montagne, ils traversèrent le bourg romain Carpentras, à demi ruiné. L’aspect des belles plaines de Vidy, qui s’étendent le long du lac, n’inspira d’autre pensée aux preux que celle d’un champ de bataille, et ils le jonchaient, en idée, de morts et de blessés. Isaure cherchait à découvrir les tours du châtel de Vufflens, et la première girouette qu’elle aperçut fit battre son cœur.

Derrière eux cheminait un couple plus gai : c’étaient Gizèle et Thiéry. Ils ne pensaient ni à boire ni à chasser, ni à guerroyer, mais seulement à rire. Le jeune baron faisait piaffer son cheval, excitait celui de Gizèle, riait de sa frayeur, et disait qu’il leur apprenait à danser.

Ils sont enfin sur l’étroit chemin qui conduit au château. On ne peut y passer deux de front ; ni l’un ni l’autre des chevaliers d’Isaure ne veut reculer d’un pas. Elle vit le moment où leur querelle allait recommencer ; alors, partant la première au galop, elle les mit ainsi d’accord, et alla rejoindre sa mère, qui, pendant la dispute, avançait avec son vieux chevalier.

On entre dans le préau du château ; Ermance propose aux chevaliers de se reposer, et leur fait servir une collation. Ils demandent la permission de revenir ; elle leur est gracieusement accordée. Ils prennent congé de la mère et de Gizèle ; mais Isaure n’y était pas. À peine descendue de son cheval, elle a couru chez Élise, l’a tendrement embrassée, a serré contre son cœur la main d’Arthus, et la voyant décorée de l’anneau de Gizèle, elle a souri et lui a raconté comment il avait été pris pour le chevalier de l’Ourse, et reconnu seulement d’elle et de sa sœur. « Je ne pouvais prévoir un tel bonheur, lui répond-il, mais j’ai voulu en courir la chance, et tout m’a réussi. » Il attend avec impatience le départ des chevaliers pour voler auprès de Gizèle. Ah ! qu’il aurait été heureux si, comme Isaure, elle était accourue d’abord auprès de lui ! Ne lui eût-elle donné qu’une minute, il aurait vu qu’il était sa première pensée ; mais ne fallait-il pas montrer à Thiéry sa volière, ses lapins, lui faire admirer les tours et les gentillesses de son épagneul Favori qui était venu en sautant au-devant d’elle, lui témoigner sa joie de la retrouver ? Tous ces petits animaux la ramenaient, il est vrai, au souvenir d’Arthus ; elle les tenait tous de lui. Favori portait un collier sur lequel Isaure, à la prière d’Arthus, avait brodé en or cette devise :

 

Comme lui je suis à Gizèle,

Comme lui je serai fidèle.

 

— Qui donc est ce lui ? demanda Thiéry en riant. Pourquoi l’ingénue Gizèle ne répond-elle pas franchement : — C’est Arthus Raymond, celui que j’aime et que mon père en mourant a désigné pour mon époux. – Cette réponse eût arrêté dès leur naissance l’amour et l’espoir du jeune baron. Gizèle ne fit pas ce calcul ; mais soit la crainte d’exposer Arthus aux railleries et au dédain de quelqu’un qui se croyait bien au-dessus de lui, soit un léger sentiment de honte pour elle-même, peut-être aussi un sentiment de coquetterie qui manque rarement aux jeunes filles pour conserver leurs conquêtes, elle ne nomma point Arthus.

— C’est ma sœur Isaure qui a brodé ce collier, dit-elle en rougissant de sa demi-fausseté ; la devise est une plaisanterie, elle a dit lui n’ayant personne à nommer.

— Vraiment, reprit Thiéry, votre sœur m’a deviné, et je veux la remercier. Ce lui c’est moi très positivement : ne suis-je pas gai comme Favori ? N’ai-je pas comme lui le désir de vous plaire et de ne jamais vous quitter ? Je lui ressemble parfaitement.

 

Comme lui j’ai beaucoup d’amour,

Comme lui je serai fidèle,

Et peut-être obtiendrai-je un jour

D’être favori de Gizèle.

 

Ce petit impromptu ne fut pas sans succès. Celle à qui il était adressé le trouva charmant, mais elle n’osa le témoigner comme elle le sentait. Son embarras très marqué ne déplut pas au jeune homme ; il partit fort content de lui-même, et très persuadé qu’il laissait une grande impression dans le cœur de Gizèle. Elle reçut cependant assez froidement ses adieux et sa promesse de revenir bientôt ; mais cette froideur fut mise encore par le baron sur le compte d’un sentiment qu’on veut dissimuler. Gizèle même n’aurait pu définir ce qui se passait dans son cœur. Arthus et Thiéry se confondaient dans sa pensée ; elle ne savait lequel elle préférait : Thiéry est bien aimable, Arthus est si tendre ! l’un est si joli, l’autre est si beau ! l’un a tant de gentillesse, l’autre tant de raison et de bravoure ! l’un doit être son époux, l’autre se déclare son amant ; car la parodie de la devise du collier est un aveu positif qui l’a passablement émue.

— Ma mère, pensait-elle, aimerait bien mieux le baron de La Sarraz ; mais Isaure me pardonnera-t-elle jamais si j’abandonne Arthus ?… Ne suis-je pas engagée avec lui par l’ordre de mon père, par les vœux de Raymond qui fut mon premier ami, le protecteur de mon enfance, à qui j’étais si chère ? et moi-même n’ai-je pas aimé Arthus dès l’instant où je l’ai vu ? N’a-t-il pas reçu le don de mon cœur, celui de mon anneau ? Non, non, lui seul au monde a des droits sur ce cœur et sur ma main. J’aurais dû le dire à Thiéry. Mais alors il ne serait plus revenu peut-être, et j’aime beaucoup à rire et à danser avec lui. »

Ainsi Gizèle réfléchissait profondément pour la première fois de sa vie, et n’en était pas plus avancée dans l’examen de ses sentiments, lorsque Arthus entra dans la salle. Il avait l’air plus triste, plus timide qu’à l’ordinaire : quelques mots d’Isaure sur les dispositions actuelles de la douairière avaient porté l’effroi dans son âme, et l’accueil d’Ermance ne dut pas le rassurer. — Bonjour, Arthus, lui dit-elle avec le ton de la protection plutôt qu’avec celui de l’amitié, et retirant à demi sa main, qu’il baisait avec un tendre respect. Il s’approche ensuite de la rêveuse Gizèle. Favori était encore sur ses genoux ; il les quitte pour aller caresser Arthus, puis revient à sa maîtresse, et semble être entre eux le messager de leur tendresse ; mais Gizèle aussi ne reçoit pas Arthus comme à l’ordinaire. Il y a dans sa manière une nuance d’embarras qui afflige son ami sans l’inquiéter ; il l’attribue au mystère du tournoi ; c’est le premier qu’elle ait fait à sa mère. Il comprend ce qu’il doit en coûter à sa franchise, et va faire cesser cette contrainte en avouant franchement à Ermance que c’est lui qui a reçu l’anneau. Il fait d’abord quelques questions sur les fêtes. La douairière en parle avec emphase, nomme tous les illustres chevaliers qui s’y trouvaient, le plaint avec affectation de n’avoir pu en être ; elle raconte enfin les grands exploits du chevalier de l’Ourse, et, sans parler de ses torts, raconte son malheur : — C’est grand dommage, dit-elle en finissant son récit, que cette bête féroce l’ait ainsi défiguré ; il est de votre taille, peut-être un peu plus grand, fait au tour, et plus fort et plus adroit à l’escrime qu’aucun autre chevalier. On voit facilement à sa tournure qu’il est de haut lignage et qu’il a reçu bonne éducation de gentilhomme. Sans ce funeste accident… vous seriez peut-être obligé de lui céder la main de Gizèle ; car il a reçu d’elle un anneau de mariage, pour prix de sa rare valeur.

— Celui qui l’a reçu ne le rendra qu’avec la vie, s’écrie Arthus, en tendant la main où il l’avait placé. Ce n’est pas, noble dame, le chevalier de l’Ourse qui l’a conquis, c’est le chevalier de Gizèle, c’est celui que vous avez honoré du nom de votre fils, et qui fera tout pour mériter un si grand honneur. Pardonnez, dit-il en se mettant à genoux devant Ermance, si je suis allé combattre au tournoi de Blonay sans votre aveu ; je n’ai pu supporter la pensée qu’un autre que moi jouterait pour Gizèle, et recevrait de sa main le prix de la victoire. Si je n’avais pu être admis sans me nommer, j’étais décidé à réclamer vos bontés et à faire valoir mes titres pour être le tenant de Gizèle ; mais le baron de Blonay, m’ayant pris pour son parent, m’a sauvé de tout embarras ; heureux d’avoir, sous ce nom, obtenu vos éloges ! Pour Gizèle, elle n’a donné son anneau qu’à son Arthus ; elle l’avait reconnu.

— Est-il vrai, Gizèle ? demanda Ermance avec sévérité.

— Oui, maman, répondit la jeune fille avec quelque hésitation, j’avais reconnu Arthus, et je n’aurais donné mon anneau qu’à lui.

— Et vous me l’avez caché !

— Je voulais laisser à Arthus le plaisir de vous le dire.

Ermance ne répondit rien. Il se passait d’étranges combats dans son âme ; l’orgueil, la loyauté, et même le sentiment, agissaient tour à tour sur elle ; elle ne savait auquel entendre. Elle aimait Arthus, et par le souvenir de son père, et pour lui-même ; elle avait autorisé ses espérances par son consentement à la volonté de son époux mourant ; mais actuellement tous ses projets avait pris un vol plus élevé. Elle ne pouvait supporter la pensée que Gizèle, qu’elle chérissait avec prédilection, n’eût pas, comme ses sœurs, un époux d’une noble naissance. Elle avait vu avec plaisir l’empressement de Thiéry de La Sarraz. Le titre de baronne que Gizèle aurait en l’épousant, de belles terres, une brillante fortune, étaient sans doute bien préférables au modeste nom de la femme d’Arthus Raymond.

Figure 49. Ermance ne répondit rien.

Il est vrai que celui-ci y joindrait celui du seigneur de Vufflens ; mais il ne l’était pas de naissance, et son origine était connue. Ces différentes pensées l’agitaient intérieurement, au point qu’Arthus s’aperçut de son trouble, et lui-même fut très ému lorsque Ermance, après plusieurs minutes de silence, prit la parole pour dire à sa fille d’aller voir Élise, où sans doute elle trouverait sa sœur : « Vous, Arthus, restez ici, ajouta-t-elle, j’ai à vous parler. » Gizèle sortit plus lentement qu’à l’ordinaire, regardant sa mère, regardant Arthus, curieuse d’entendre la conversation qui allait s’engager, inquiète, sans savoir de quoi, et contente cependant qu’Arthus ne la suivît pas ; elle redoutait qu’il ne nommât Thiéry de La Sarraz, dont, sans doute, Isaure lui avait parlé. Elle se trompait : Isaure aimait trop Gizèle pour la trahir ; elle aimait trop Arthus pour le chagriner ; et si elle lui avait fait pressentir le refroidissement d’Ermance, c’était pour qu’il y fût préparé ; en même temps, elle l’avait rassuré, en lui disant que certainement sa mère ne manquerait pas à sa parole.

En effet, Ermance avait trop d’honneur pour y manquer ouvertement ; elle savait qu’une promesse faite à un mourant est sacrée, et elle s’était doublement liée en la renouvelant à Raymond, lorsque celui-ci, se sentant près de sa fin, l’avait demandée pour lui faire d’éternels adieux. La solennité de ce moment, qui lui retraçait Grimoald près d’expirer ; les expressions touchantes de l’écuyer, qui lui recommandait le bonheur de son fils auquel elle avait consenti ; les larmes d’Arthus, tout avait ému son cœur ; et quoiqu’elle eût déjà éprouvé quelque repentir de sa promesse, elle avait été entraînée à la ratifier, et sentait à présent qu’il n’était plus facile de rompre un engagement aussi positif. Mais elle pouvait peut-être engager Arthus à le rompre lui-même par point d’honneur et à lui rendre sa parole ; elle pouvait encore le décider à s’éloigner pendant quelques années ; et qui sait ce qui peut arriver pendant une longue absence ! Elle connaît trop bien Gizèle pour redouter sa constance, lorsqu’elle sera séparée d’Arthus. Décidée à tenter au moins ce moyen, dès qu’elle fut seule avec le fils de Raymond, elle lui fit signe de s’asseoir vis-à-vis d’elle, et prit la parole avec un ton assez sévère :

— Vous m’avez affligée, Arthus, lui dit-elle, en paraissant au tournoi de Blonay sans mon aveu, et en profitant de l’inexpérience d’une jeune fille, pour vous donner publiquement un gage de sa foi. Vous me direz peut-être que cette foi vous était déjà promise, et c’est de quoi nous parlerons ensuite ; mais alors même, il était au moins inutile de renouveler cet engagement sans la permission de la mère de Gizèle, de celle à qui vous devez à tous égards obéissance et respect. – Arthus s’inclina en rougissant et joignant ses mains en silence ; son attitude, l’expression de ses traits, étaient un aveu touchant de ses torts. Ermance continua d’un ton plus amical :

— Je vois que vous sentez vous-même la justesse de mes reproches, et j’en suis satisfaite ; vous écouterez avec plus de docilité ce qui me reste à vous dire… Ici, elle hésita, et le jeune homme releva la tête.

— Heureusement, vous n’avez pas été reconnu ; tout le monde vous a pris pour le sire de Glérolles. Votre soin de vous cacher à l’abri de ce beau nom me prouve, mon cher Arthus, que vous avez senti vous-même ce qu’il m’est pénible de vous dire. Les chevaliers et les barons les plus renommés du pays avaient combattu pour mes filles aînées, la cadette ne devait pas être moins bien traitée, et méritait, ainsi que ses sœurs, un tenant de haut parage. Vous avez donc bien fait de ne pas vous nommer, et je vous en sais gré. Arthus rougit encore ; il allait répondre, Ermance l’arrêta d’un geste, et continua, en attachant ses regards sur lui :

— N’avez-vous jamais pensé, Arthus, que le public, disposé à si mal juger les intentions de ceux qu’il ne connaît pas, pouvait présumer que votre attachement pour Gizèle a pour première base votre propre intérêt, et que l’avantage inouï pour le fils d’un simple écuyer d’épouser une demoiselle de Vufflens valait bien la peine de feindre d’en être amoureux et de se battre pour elle ?… Je ne dis pas que je le croie, ajouta-t-elle promptement, effrayée de l’air indigné d’Arthus et des éclairs qui jaillissaient de ses yeux, mais on pourrait facilement avoir cette idée, et votre conduite au tournoi m’a fait penser que vous-même, vous aviez assez de délicatesse pour le craindre.

— Non, jamais, madame, dit Arthus en se levant et posant sa main sur son cœur, jamais telle pensée n’est entrée dans ce cœur tout à Gizèle et tout à vous. Honoré de votre amitié et de celle du sire Grimoald, j’en étais fier sans doute, mais je sentais que je la méritais, si ce n’est par ma naissance, au moins par la pureté, la sincérité, la force de mes sentiments, et je n’ai jamais cru possible que personne pût en douter. Depuis mon enfance, le seigneur de Vufflens me traitait comme un fils ; depuis la naissance de Gizèle, mon père l’a aimée comme si elle eût été sa fille. Isaure est encore pour moi la sœur la plus chère, et vous, madame, une seconde mère. Si tant de liens entre nous m’ont donné de trop présomptueuses espérances, peut-être étais-je excusable. Je ne le serais plus en les conservant encore. Vous m’avez ouvert les yeux ; le voile est tombé ; je vois à présent que le fils de l’écuyer Raymond n’est pas digne d’être votre fils. Ermance voulut parler. — Ma noble protectrice, dit Arthus vivement, épargnez-moi de vous entendre répéter ce que je me dis à présent à moi-même, et daignez de grâce écouter ma résolution invariable, et la sanctionner par votre approbation. Je vais partir, et, Poursuivant de gloire, ainsi que votre gendre m’a nommé au tournoi, je l’atteindrai, ou je périrai en la cherchant. J’illustrerai assez mon nom pour que Gizèle n’ait plus à rougir de le porter, ou vous ne me reverrez jamais. Mère de Gizèle, recevez de moi cet anneau ; daignez le garder pendant trois années, et me promettre que Gizèle, si jeune encore, restera libre jusqu’à ce que ce temps soit écoulé. Si je ne suis pas venu vous le redemander, ou si vous ne m’en jugez pas digne, qu’elle le donne alors à celui que vous aurez choisi pour elle. Vous êtes le premier objet dans le cœur de Gizèle ; elle aimera celui que vous lui direz d’aimer, et peut-être sera-ce encore une fois l’heureux Arthus. Il ôte l’anneau de son doigt, le presse de ses lèvres, et le présente à Ermance. Elle avait atteint son but avec tant de facilité, qu’elle-même en était interdite, et qu’elle hésitait à le prendre. Ce beau jeune homme, que ses deux filles aimaient si tendrement, qu’elle-même s’était habituée à regarder comme un fils, va s’éloigner de tous les objets de sa vive affection, pour errer en cherchant des dangers où peut-être il trouvera la mort. Elle l’arrache à sa mère, qui n’a plus que lui au monde, qui lui a déjà cédé Isaure, qu’elle aurait pu garder en supposant la mort de Gabrielle. Déjà si malheureuse par la mort d’un époux qu’elle adorait, elle va la priver encore du seul bonheur qui lui reste. Ermance n’était pas éblouie par les grandeurs et la vanité au point d’être insensible à cette idée ; elle repousse doucement l’anneau qui lui est présenté ; ses yeux se remplissent de larmes. Déjà elle tendait la main vers Arthus, elle allait lui dire : « Reste et sois mon fils ! » Mais lui saisit cette main, passe l’anneau à l’un des doigts d’Ermance, et y imprime deux ardents baisers, en la mouillant de ses pleurs. « Pour vous et pour Gizèle, prononce-t-il à voix basse. Je ne la reverrai pas, mais j’ose à présent espérer que vous n’effacerez point le souvenir d’Arthus du cœur de votre fille, et que vous lui permettrez de consoler ma mère. » Il se relève, sort précipitamment, et laisse Ermance avec les sentiments les plus contradictoires, ne pouvant pas plus s’empêcher d’aimer, d’admirer Arthus, que de désirer un gendre plus illustre. « Ah ! se dit-elle pour cacher ses remords, ce vaillant jeune homme reviendra couvert de gloire ; ce sera moi qui l’aurai décidé à la poursuivre ; son renom sera mon ouvrage, et alors… Elle n’acheva pas… La vanité lui dit qu’alors il serait encore le fils de Raymond et d’Élise, et qu’elle ne devait s’engager à rien avec elle-même ; elle n’avait pas non plus répondu sur ce qu’Arthus lui avait demandé. Peu à peu son émotion se calma. « Nous verrons, dit-elle, ce que le temps amènera pour Gizèle ; mais je ne puis supporter l’idée qu’elle n’ait pas un rang égal à celui de ses sœurs. » Et déjà elle pensait à inviter Thiéry de La Sarraz à venir à Vufflens pour consoler sa fille du départ d’Arthus.

Arthus n’était pas plus d’accord qu’Ermance avec lui-même, et ne savait s’il devait se réjouir ou s’affliger de ce qui venait de se passer entre lui et la dame de Vufflens. Son cœur et son amour-propre avaient été blessés tour à tour pendant cet entretien. Son amour pour Gizèle, sa tendresse filiale pour Élise, son amitié pour Isaure, lui rendaient insupportable l’obligation de se séparer d’êtres si chéris : d’un autre côté, son cœur battait de joie à la seule pensée de devenir un vaillant chevalier, d’illustrer assez son nom pour oser venir redemander Gizèle à la fière Ermance, et l’obtenir. Craignant tout ce qui pourrait affaiblir sa résolution et son courage, il ne veut point revoir Gizèle ; Isaure, dont il connaît la fermeté et le dévouement, sera sa seule confidente, et lui transmettra ses adieux.

Sûr qu’après une longue absence elle irait visiter, en sortant de chez Élise, les pauvres villageois, il descend l’escalier du château, et va l’attendre devant la cabane d’une vieille paysanne malade. Gizèle l’accompagnait quelquefois dans ses visites charitables... Si elle y vient…, il se taira et s’enivrera du bonheur de la regarder encore, peut-être pour la dernière fois ! Il en avait le désir plutôt que la crainte ; mais bientôt il vit Isaure seule, un panier à son bras, descendre le sentier ; il alla au-devant d’elle, et la vit rougir de plaisir. « Je suis bien heureuse de te rencontrer, mon frère, lui dit-elle, et le peu de bien que je vais faire a déjà sa récompense. As-tu vu Gizèle, pourquoi n’es-tu pas venu nous joindre chez Élise ? Je lui ai proposé de descendre au village, mais elle était pressée de retourner au château. Ah ! comme elle sera fâchée de n’avoir pas suivi mon conseil ; elle était si impatiente de te rejoindre ! » En effet, la curiosité de savoir ce que sa mère avait dit à Arthus avait engagé Gizèle à retourner bien vite au salon, où elle espérait le retrouver encore. Elle n’y trouva que la douairière, triste, rêveuse, qui ne lui parla point d’Arthus, ne répondit point aux questions que lui adressa Gizèle, et la fit travailler auprès d’elle dans le plus profond silence.

Pendant ce temps-là, Isaure, assise sous un chêne à côté d’Arthus, reçoit la fatale confidence de son départ. Pauvre Isaure ! il faut tout le pouvoir qu’elle a sur elle-même pour cacher et son amour et sa douleur. Depuis sa naissance, elle n’a été séparée de son cher Arthus que le seul mois qu’elle vient de passer à Blonay, et il lui a paru si long, si pénible, qu’elle ne conçoit pas comment elle pourra supporter l’absence de son ami, de son frère. Non seulement un mois, mais des années vont s’écouler sans qu’elle entende cette voix chérie, sans qu’elle voie ce doux regard d’amitié attaché sur elle, sans qu’elle presse sur son cœur cette main adorée, et qui sait même si jamais… Elle n’ose achever la cruelle, l’affreuse pensée ; car elle a besoin de tout son courage, et pour elle, et pour Arthus. Lorsqu’il lui eut raconté son entretien avec Ermance, elle approuva sa conduite et son départ, malgré tout ce qu’ils allaient lui coûter de larmes. Elle lui jure, en s’efforçant de contenir ses pleurs, d’être pour Élise la plus tendre des filles, de lui donner tous les instants dont elle pourra disposer, et d’entretenir dans le cœur de Gizèle le souvenir de son amour. « Toujours, toujours, lui dit-elle, tu seras entre nous trois par la pensée, et je suis sûre que les tiennes seront aussi pour nous. »

Arthus, vivement ému, la serre contre son cœur, en lui disant : « À vous pour la vie. » Après un moment de silence, il ajouta : — Je ne doute point de ton amitié, Isaure, elle est depuis trop longtemps le bien d’Arthus, qui sait aimer comme toi ! Mais Gizèle, si jeune, entourée de tant de prestiges, Gizèle, qu’on cherchera à détacher de moi, qui, peut-être excitée par ma tendresse, croit m’aimer plus qu’elle ne m’aime !… Quel est ce jeune damoisel qui ne l’a pas quittée au bal du tournoi, et qui l’accompagnait au retour ? — Comment sais-tu cela, Arthus ? — Après avoir reçu l’anneau, j’ôtai mon costume de chevalier ; un chapeau rabattu sur les yeux, je me mêlai dans la foule qui regardait danser ; et ce matin, je suis monté au sommet de la grande tour, je vous ai vus arriver…

— Comment est-il possible que je ne t’aie pas aperçu, dit ingénument Isaure, moi qui te vois même où tu n’es pas ? – Elle rougit de ce mot trop tendre qui lui était échappé. Hélas ! Arthus n’y fit nulle attention, et répéta sa demande : — Quel est ce jeune homme qui ne quitte pas Gizèle ? — Je crois, répondit Isaure, que c’est le baron Thiéry de La Sarraz ; mais il ne doit pas t’inquiéter ; il est aussi jeune que Gizèle, et bien plus étourdi, plus léger. Ils rient ensemble comme deux enfants, et voilà tout.

Arthus ne répond rien, soupire, et pour la première fois il surprend dans son cœur une sorte de regret de s’être aussi fortement attaché à une enfant que lui-même croyait incapable d’un sentiment profond et durable. Il regarde Isaure. Tout ce qu’elle éprouvait dans ce moment donnait à sa physionomie une expression enchanteresse de sensibilité ; des larmes, qu’elle retenait avec effort, brillaient sous ses longues paupières. — Ah ! chère Isaure, s’écrie Arthus en prenant sa main et la serrant dans les siennes, pourquoi Gizèle n’a-t-elle pas ton cœur, ou pourquoi ?… Il n’acheva pas ; mais ce seul mot fut un éclair de bonheur pour Isaure. Hélas ! il dura peu. Après quelques instants de silence, Arthus reprit avec feu : — Thiéry de La Sarraz n’est que baron ; eh bien ! moi, je serai plus que baron. Je veux conquérir une couronne et la déposer aux pieds de Gizèle. Rien n’est impossible à l’amour et au courage réunis ; chez moi ils feront des miracles. Ce n’est pas la première fois que l’on est parvenu au trône par la valeur ; j’y parviendrai : je veux être et je serai roi.

Isaure sourit malgré ses larmes. « Par où Sa Majesté commence-t-elle son voyage ? lui dit-elle ; quelle est l’heureuse partie du monde qu’elle va gouverner ? » Arthus n’en savait rien encore, et voulait cependant partir le lendemain à l’aube du jour. Isaure n’a plus envie alors de plaisanter ; elle n’a plus la force de cacher l’expression de son chagrin. Penchée sur l’épaule de son ami, de son frère, de celui qu’elle idolâtre, elle éclate en sanglots, et ne peut pas même prononcer le mot d’adieu ! Il cherche à la calmer, il lui dit qu’ils se reverront encore avant de partir. Il veut écrire à Ermance, et lui remettre sa lettre ; il conjure Isaure de se trouver le lendemain à six heures à la même place, et de modérer une douleur qui donnerait des soupçons à Gizèle. Il veut que celle-ci ignore son départ jusqu’à ce qu’il soit effectué ; un mot d’elle pour le retenir lui rendrait la séparation trop pénible.

Isaure promet tout ce que désire Arthus ; elle presse son mouchoir sur ses yeux, et, pour dissiper leur rougeur, elle les arrose avec l’eau d’un ruisseau limpide qui coule à ses pieds, puis elle accompagne son ami chez Élise. D’abord, il avait envie de lui cacher aussi son départ ; mais il a trop l’habitude de lui confier toutes ses pensées, pour pouvoir feindre avec elle ; il a d’ailleurs besoin de son aveu, de ses conseils, de sa bénédiction, et il la connaît trop bien pour craindre un refus. En effet, Élise, quoiqu’au désespoir de se séparer de son fils, ne balance pas à l’approuver. Surmontant sa propre douleur pour ne pas ajouter à celle qu’il ressent, elle arrange son armure, l’oblige à prendre le peu d’or et de bijoux qu’elle possède. Elle l’encourage, le soutient, lui donne pour un avenir rapproché des espérances qu’elle n’a pas elle-même ; mais elle exige de lui de ne pas partir seul et d’emmener le jeune Alibert, le fils de la nourrice d’Aloyse. Suivant l’usage du temps, Marie avait suivi son élève à Blonay et laissé son fils à Vufflens. Arthus aimait ce jeune homme ; il alla le demander à sa grand’mère, lui promit de l’associer à toutes ses entreprises. « Si je deviens chevalier, lui dit-il, Alibert sera mon écuyer et toujours mon ami. » La bonne paysanne, attendrie, lui cède son petit-fils, la consolation de sa vieillesse. Le jeune homme, transporté de joie, promet à son nouveau maître un dévouement sans bornes, et à sa grand’mère, de faire dire des messes autant qu’il en trouvera l’occasion, pour qu’il la retrouve à son retour. La bonne femme sourit à cette idée ; plus on avance en âge, plus on tient à la vie. Arthus, content, revient donner à Élise tous les moments qui lui restent, et la remercie d’avoir pensé à placer auprès de lui quelqu’un à qui il pourra parler d’elle et de Vufflens.

Isaure, ayant effacé autant qu’il lui avait été possible la trace de ses larmes, rentra au château, dans la salle où sa mère et Gizèle filaient ensemble, et sans mot dire. La tristesse était si peu naturelle à Gizèle, qu’elle la crut instruite du projet de départ d’Arthus ; mais elle s’aperçut bientôt qu’elle ignorait tout, et que cette tristesse n’était que de l’ennui. Après les fêtes de Blonay et les gentillesses du baron de La Sarraz, la solitude du château de Vufflens rendait cet ennui assez naturel à la jeune fille. Si du moins Arthus avait été là, le plaisir de le voir lui eût fait peut-être oublier ceux des fêtes ; mais il ne paraissait pas, et elle commençait à craindre que l’histoire du tournoi n’eût courroucé contre lui la dame de Vufflens. Jamais encore elle n’avait vu à sa mère un moment d’humeur aussi marqué. Jusqu’alors Ermance n’avait été mécontente que des autres ; à présent, elle l’est d’elle-même. Fatiguée d’entendre sans cesse Gizèle demander à sa sœur où était Arthus, et pourquoi il ne venait pas, elle prit la parole, et dit qu’elle l’avait envoyé pour affaire au châtel de Saint-Saphorin, voisin de celui de Vufflens. Isaure rougit de la fausseté de sa mère, et Gizèle fut bien contente. C’est sans doute de cette affaire qu’elle lui a parlé, quand elle a été seule avec lui ; elle lui a pardonné, et Gizèle reverra son ami le soir ou le lendemain matin. Tranquille à ce sujet, elle reprend bientôt sa gaieté, trop en opposition avec les sentiments d’Isaure pour que celle-ci pût la partager. Gizèle, se rappelant tous les plaisirs de Blonay, se réjouissait d’avance des noces de Berthe, nommait quelquefois Arthus, mais plus souvent le petit baron Thiéry, ce qui indignait Isaure. Elle ne comprenait pas qu’on pût penser et parler d’un autre que d’Arthus, regretter un autre que son ami.

Ermance prétexta la fatigue du voyage, et se retira de bonne heure. Sa longue habitude de se coucher avec Gizèle pendant leur captivité l’avait accoutumée à ne point se séparer d’elle pendant la nuit. Isaure occupait un cabinet à côté de leur chambre, qui avait un dégagement. Elle en profitait pour aller de grand matin aider Élise dans les soins de son ménage, et faire ses visites bienfaisantes chez de pauvres villageois : cette fois, ce sera pour aller à son triste rendez-vous. Elle est bien sûre de ne pas manquer l’heure ; son cœur est trop affecté, elle est trop malheureuse pour dormir, et les dangers que va courir son frère ne la tiendront que trop éveillée. Gizèle s’endort bientôt du doux sommeil de la jeunesse imprévoyante ; elle rêva tour à tour d’Arthus, de Thiéry, et se réveilla le matin, se réjouissant presque également de les revoir tous les deux. Ermance avait été moins tranquille. Le remords de son manque de foi, l’idée du chagrin que Gizèle allait avoir, de celui bien plus profond encore, de la mère d’Arthus, l’avaient agitée. Lorsqu’elle s’endormait, elle croyait voir Grimoald et Raymond lui reprocher son parjure. Elle se leva donc, décidée à faire revenir le jeune homme auprès d’elle, et s’il persistait à vouloir partir pour s’illustrer, elle voulait au moins l’encourager et consoler Gizèle de son absence, en lui renouvelant la promesse de le nommer son fils dès qu’il reviendrait et en lui rendant son anneau. Elle allait sortir et donner l’ordre de l’appeler, lorsque Isaure, ne cherchant plus à cacher son émotion ni son chagrin, entre, baignée de pleurs, s’approche de sa mère, tire une lettre de son sein et la lui présente. — C’est de la part de mon frère, dit-elle en sanglotant, il est parti !… — Il est parti ? s’écrièrent à la fois Ermance et Gizèle avec l’expression du chagrin. La première n’ajouta rien ; un sentiment de honte, le souvenir de la scène de la veille, paralysaient sa langue et la forçaient presque à rougir devant ses filles. Gizèle, au contraire, entassait les questions : « Où est-il allé ? Quand reviendra-t-il ? Parti ? dis-tu. Est-il donc revenu de Saint-Saphorin ? L’as-tu vu ? Lui as-tu parlé ? Partir sans me revoir, sans me le dire, c’est bien mal ! C’est être bien méchant ! Je suis fort en colère. Ne fût-il absent que deux jours, je ne puis lui pardonner ses torts ; n’est-ce pas, maman ? Mais parle-t-il de moi dans cette lettre ? Dit-il où il va, et quand il reviendra ? Ah ! mon Dieu ! Isaure, comme tu pleures ! tu es défigurée. Lui est-il arrivé quelque malheur ? Ah ! mon Dieu, il est mort, j’en suis sûre, car maman pleure aussi ! » Alors son cœur se serra à cette idée ; elle fondit en larmes. Ermance ne put soutenir l’affliction de ses deux filles, et moins encore la pensée d’en être la cause. Elle se leva, et sortit en donnant à Gizèle la lettre d’Arthus, et en l’exhortant à se calmer. Gizèle se hâta de la lire. Voici ce qu’elle contenait :


ARTHUS à la dame douairière de Vufflens.

« Je pars, je vais chercher à rendre plus digne du bonheur qui lui fut destiné, celui que vous avez une fois honoré du nom de fils. Ce souvenir doit le rendre capable des plus grands exploits ; et malgré sa jeunesse, il rougit de n’avoir rien fait encore pour le mériter. Trop longtemps je me suis laissé entraîner par le charme de vivre auprès de vous, de ma mère, de cette bonne Isaure que j’ai toujours regardée comme une sœur chérie, et de la jeune amie que j’osai adorer depuis que je connais mon cœur. Tout entier à des sentiments si doux et si vifs, je ne portais pas plus loin mon ambition, mes pensées, et je me faisais de plus l’illusion d’être trop nécessaire à la meilleure des mères pour songer à la quitter. Enfin le voile est levé ; je bénis la main qui l’écarta de mes yeux, et qui m’a montré la route que je dois suivre. Mon apparition au tournoi de Blonay alluma la première étincelle de mon courage. Fier d’avoir combattu avec quelque succès des adversaires redoutables, j’ai fait le serment d’égaler, de surpasser peut-être ces nobles chevaliers. Je n’ai vaincu, sans doute, que par l’ascendant du nom que le hasard m’avait donné ; mais je rendrai le mien aussi redoutable, ou jamais Arthus ne reparaîtra dans la noble demeure où il laisse tant d’objets vénérés et chéris, où il laisse tout ce qui l’attache à la vie. Ma noble protectrice, recevez mes adieux, et donnez votre bénédiction à mon entreprise. J’emporte celle de ma mère bien-aimée ; elle approuve ma résolution. Ce touchant oubli d’elle-même me la rend, s’il est possible, plus chère encore. Je pars plein d’espoir et de confiance. Le noble protecteur de ma jeunesse et l’excellent père qui n’a cessé de m’exhorter à me rendre digne de vous appartenir, me bénissent aussi du séjour céleste où les a placés sans doute le repentir de l’un et les vertus de l’autre.

» Et toi, ma Gizèle adorée, toi à qui je n’ose encore adresser mes adieux et mes espérances que sous la sanction de ta mère, n’oublie pas l’ami de ta jeunesse. Gizèle, sois heureuse… lors même qu’un autre que moi serait chargé de ton bonheur. Isaure, Gizèle, pensez à votre Arthus, et prouvez-lui votre amitié en le remplaçant auprès de sa mère.

ARTHUS RAYMOND. »

Gizèle pleura d’abord beaucoup en lisant cette lettre, qui avait fait couler les larmes d’Ermance même ; mais sa douleur fut bientôt remplacée par le dépit. Arthus ne lui avait pas confié son projet ; il ne lui avait point fait ses adieux. « Comment peut-il supporter sans mourir l’idée d’une longue séparation ? disait-elle. Si du moins il m’avait écrit !… » La lettre adressée à Ermance lui paraissait glacée ; le mot d’amour ne s’y trouvait pas, et Thiéry de La Sarraz l’avait prononcé plus de vingt fois. Elle en vint à dire qu’Arthus l’aimait faiblement, puisqu’il pouvait lui préférer la gloire, et qu’il aurait dû se contenter de celle qu’il avait acquise au tournoi.

Isaure n’osait trahir le secret d’Arthus, ni prévenir Gizèle contre Ermance. Elle se contenta donc de prendre vivement le parti de son frère, de combattre toutes les idées de Gizèle avec ce désintéressement, cette abnégation d’elle-même qui la caractérisaient, et avec le sentiment qui remplissait son cœur. L’éloge d’Arthus coulait de source ; il fut répété avec tant de feu, que Gizèle fut entraînée à le répéter aussi. Isaure prit la lettre, la relut, et fit sentir à sa sœur combien elle prouvait à la fois la sensibilité, la délicatesse et le vrai courage de celui qui l’avait écrite.

Elle avait produit le même effet sur Ermance. En l’ouvrant, elle s’était attendue à quelques reproches voilés sous l’apparence du respect et de l’obéissance, et dictés par la présomption d’un jeune homme blessé par une injustice. Mais lorsqu’elle vit que pas un mot ne rappelait la sienne, qu’il se soumettait à son sort sans murmure, et renouvelait tous ses engagements d’honneur et de fidélité, sans lui reprocher de manquer aux siens, elle en fut véritablement émue. Son premier mouvement, comme expiation de ses torts, fut de donner cette lettre à Gizèle ; le second, qui lui fait plus d’honneur encore, fut d’aller auprès d’Élise, chez qui elle descendait très rarement, pour adoucir et partager sa douleur. Elle voulut s’y rendre seule, pour qu’Élise ne la crût pas influencée par Isaure. Elle la trouva triste, mais ferme et résignée, ne doutant pas des succès de son fils et lui sachant gré de son courage. Ermance parla de lui avec estime, avec amitié ; mais ni l’une ni l’autre ne dirent un seul mot de l’espoir qui animait sa valeur, et le nom de Gizèle ne fut pas prononcé. Élise était trop fière pour en parler, Ermance ne voulait pas s’engager de nouveau. Elle quitta la veuve de Raymond, persuadée que celle-ci ne se doutait pas que ce fût elle qui eût décidé le prompt départ de son fils ; elle se trompait. Arthus ne pouvait rien avoir de caché pour Élise. À qui pourrait-on ouvrir son cœur avec un entier abandon, si ce n’est à la mère qui l’a formé, et dont les intérêts sont tellement identifiés avec ceux de son enfant, que c’est comme si on se parlait à soi-même ?

Ermance alla rejoindre ses filles, et leur donna l’espoir des hauts faits d’Arthus. Nous verrons plus tard si cet espoir fut réalisé.


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en septembre 2015.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’édition, aux corrections, aux conversions et à la publication de ce livre numérique : Sylvie, Lise-Marie, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Baronne de Montolieu, Les Châteaux Suisses anciennes anecdotes et chroniques, Genève, Atar, nouvelle édition, s.d. [1906]. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte.

La photo de première page, Château de Blonay, a été prise par Francis Chaurel, le 30.04.2015.

Illustrations dans le texte : gravures de H. Van Muyden, tirées de l’édition de référence ; Portrait d’Isabelle de Montolieu, miniature de 4,5 cm en aquarelle et gouache, Jean-François Favre, 1785 (Musée historique de Lausanne) ; Le château des Clées, gravure, s.d. [19e siècle], anonyme. Les photographies des châteaux ont été prises, en juillet 2015, par Ancha, Laura Barr-Wells, Francis Chaurel et Sylvie Savary.

La photographie du château de Thorberg (état actuel) : Strafanstalt Thorberg im Winter, tirée de Wikimédia, a été prise par Yesuitus 2001 le 17.12.2008. Ce dernier protège cette photographie d’une licence Creative Commons Attribution-Share Alike 2.5 Generic. La gravure, également tirée de Wikimédia, Schloss Thorberg, kolorierte Umrissradierung est de von C. Wolff Weber, s.d. [18e siècle] (http://www.eduard-fink.ch/ helvetica.php {{Bild-PD-alt})

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[1] Philippe Godet, Histoire littéraire de la Suisse romande.

[2] On enterrait ainsi les chevaliers qui mouraient sans postérité.

[3] On montre encore à présent, au château de Hallwyl, un tableau qui représente le Jugement de Dieu. On y voit le combat à cheval du seigneur de Hallwyl et du chevalier de Tenguen, dans l’intérieur des barrières. Erlach et Mulinen sont en dehors, du côté de Walther, tous en armures complètes, ornées de leurs armoiries.

[4] On conserve à Payerne, petite ville entre Berne et Lausanne, la selle en forme de bât, sur laquelle la reine Berthe cheminait en filant ; on y remarque le trou où elle mettait sa quenouille.

[5] Les ducs Azzon ou Azzoni étaient originaires de la Lombardie. Ils passèrent en France avec Pépin, lorsque ce dernier vint défendre Rome et le pape Etienne contre Astolfe, roi des Lombards ; ils s’attachèrent à Charlemagne, qui donna Adélaïde, une de ses filles, pour épouse au duc Azzoni.

[6] Voyez, sur les ruines et l’histoire du château d’Aigremont et de la tour de Saleuscé, l’ouvrage de M. Bridel, pasteur de l’église de Montreux, intitulé le Conservateur suisse, au vol. VI, Coup d’œil sur les Alpes. Lorsque j’écrivais cette chronique, les ruines de l’antique manoir d’Aigremont subsistaient encore ; une lettre de M. le pasteur Bridel, dont la cure n’est pas fort éloignée, m’apprend leur disparition totale. Je transcris ce passage de son intéressante et trop flatteuse lettre :

« Vous sauvez de l’oubli, madame, le château d’Aigremont, au moment où le temps en a triomphé ; en effet, les derniers massifs de cet antique manoir se sont écroulés l’hiver dernier, dans le torrent qui coule au pied de la haute colline qui les portait. Les bergers de la Forclaz en ont entendu la bruyante chute, et ce paysage sauvage a perdu sa plus belle décoration ; mais elle reste dans votre ouvrage, et vous avez solidement rebâti Aigremont pour la postérité. »

[7] Les ruines de cette tour subsistent encore sur le mont Kubli, au-dessus de Clarens.

[8] Toute cette histoire est vraie. (Voyez le Conservateur Suisse.)

[9] La Sarraz est un petit bourg à quelque distance de la ville d’Orbe, et où l’on voit encore le vieux château féodal bien conservé.

[10] Le château des Clées, à côté du bourg de ce nom, n’est plus qu’un prodigieux amas de ruines qui attestent sa grandeur et son antiquité. Il ne reste plus de celui de Montagny, situé au-dessus de la ville d’Yverdon, qu’une tour démantelée.

[11] On voit encore, sur la route de Lausanne à Vevey, le château de Glérolles, et, sur la hauteur, une tour de celui de Marsens.