Isabelle de Montolieu

CAROLINE DE LICHTFIELD
(tome 2)

ou Mémoires d’une Famille Prussienne

1786

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Table des matières

 

SUITE DU CAHIER DE LINDORF. 3

IIe CAHIER DE LINDORF. 19

Ce livre numérique. 141

 

Douce Amitié, consolante déesse,

Fais mon bonheur jusqu’à mon dernier jour :

Oui, dans mon cœur, tu régneras sans cesse.

Tendre, éloquente, active tour à tour,

Tu guériras avec délicatesse

Tous les tourments que m’a causés l’amour.

 

SUITE DU CAHIER DE LINDORF

« Ma fureur s’éteignit à l’instant même. Je jetai loin de moi l’arme meurtrière, et, me précipitant sur mon ami, je cherchai à arrêter avec mon mouchoir le sang qui sortait de sa blessure. Le coup avait donné dans le visage ; plus de la moitié d’une joue était emportée. Il me dit qu’il croyait avoir le genou fracassé, mais qu’il sentait que ses blessures n’étaient pas mortelles.

» Je m’efforçai de le relever à demi, de l’appuyer contre un arbre, et de lui donner tous les secours que le lieu permettait. J’étais si troublé, que je ne songeais point que j’en aurais pu trouver à la ferme, dont nous n’étions pas à vingt pas. Dans ce premier moment, je ne savais même plus ce qui avait pu causer cet affreux malheur ; toute autre idée que la sienne était effacée de mon esprit. Je le soutenais contre ma poitrine, et, malgré mon tremblement, je vins à bout de lui faire, avec nos deux mouchoirs, une sorte d’appareil.

» Quand j’eus fini, la mémoire me revint tout à coup. Ah Dieu ! c’est moi, c’est moi, malheureux, qui l’ai mis dans cet état affreux, disais-je en gémissant, en me cachant le visage contre terre, en poussant des cris inarticulés ! — Lindorf, me disait le pauvre blessé, cher Lindorf, calmez-vous ; écoutez-moi. Il vous reste un moyen de réparer vos torts, de conserver mon estime, mon amitié, de les augmenter même. Oui, vous me serez plus cher que jamais, si vous me promettez, sur votre honneur, ce que je vais exiger de vous… Je ne doutai pas qu’il ne s’agit du sacrifice de mon amour ; mais l’action atroce que je venais de commettre, avait fait une telle révolution dans mon cœur, que je n’hésitai pas un instant, et que je m’engageai par les serments les plus forts. Eh bien, me dit le plus généreux des hommes, j’exige que cette aventure soit à jamais un secret entre vous et moi. Heureusement nous n’avons pas de témoins ; laissez-moi dire ce que je voudrai sur mon accident, et gardez-vous de me démentir. Vous l’avez juré ; et, je le répète, ce n’est qu’à cette condition que je puis vous pardonner et vous aimer encore. Un seul mot vous ôte à jamais mon amitié.

» Je voulus parler ; les sanglots m’en empêchèrent. Je ne pus que baiser sa main et la presser contre mon cœur déchiré de remords. Malgré mes soins, le sang sortait toujours de la plaie. Il voulut, avec mon aide, essayer de se relever ; mais il s’aperçut alors que sa blessure au genou était plus fâcheuse qu’il ne l’avait pensé. Le pistolet était chargé à double coup ; une balle s’était écartée ; et nous jugeâmes que l’articulation était cassée ; du moins il ne pouvait absolument se soutenir, et retomba par terre. Je me détestais ; je poussais des cris de douleur ; je me prosternais aux pieds de mon ami, et c’était lui qui me consolait. Allez à la ferme chercher des secours, me dit-il enfin ; vous y trouverez la preuve que je n’étais pas, comme vous avez pensé, le plus indigne des hommes. Allez ; et sur toutes choses songez à votre serment. Si vous y manquez, je ne vous revois de ma vie.

» Je courus, sans lui répondre, à la ferme. J’entre précipitamment, et ce que je vis me mit à l’instant au fait de la conduite du comte, et me fit abhorrer la mienne. Le berger Justin, très bien habillé, était à côté de Louise, dont il tenait une main dans les siennes. Elle se penchait vers lui avec l’expression de la tendresse et du bonheur. Le vieux père Johanes, assis vis-à-vis d’eux, contemplait avec joie ce doux spectacle, ainsi que la bourse que le comte venait de donner à Louise et que j’avais regardée comme le prix de son déshonneur. Elle était sur la table avec une autre tout aussi grosse. J’aperçus ce tableau d’un coup d’œil, et je puis attester que la seule impression qu’il me fit éprouver, fut d’ajouter à mes remords. Ma pâleur, le sang dont j’étais couvert les effraya. — Ô mes amis, dis-je en entrant, venez tous au secours du comte, il est ici près, blessé : venez tout de suite. — Ah ! Dieu, notre cher bienfaiteur ! s’écrièrent à la fois Louise et Justin. Nous courûmes tous en désordre où je l’avais laissé.

» La perte de son sang et la douleur l’avaient affaibli ; il était à peu près sans connaissance. Louise courut chercher de l’eau, du vinaigre.

» Il revint à lui, et leur dit avec peine qu’un malheureux pistolet avec lequel il avait voulu s’amuser, en partant dans ses mains, avait causé tout ce désastre, et que je m’étais trouvé là par hasard.

» Il s’agissait de le transporter au château. Justin courut à la ferme chercher une espèce de brancard et un matelas : nous l’étendîmes dessus. Justin, dans la force de la jeunesse, animé par la reconnaissance, et n’ayant pas comme moi le poids accablant du remords, nous fut très utile. Louise et son vieux père nous aidèrent aussi de tout leur faible pouvoir. Nous nous mîmes en marche. Pendant ce lent et pénible trajet, quelques propos de Justin et Louise me firent comprendre qu’ils s’aimaient depuis très longtemps, et que, ce jour là même, le comte avait vaincu tous les obstacles et conclu leur mariage, en donnant à Justin une ferme assez considérable dans sa terre de Walstein, sous la seule condition qu’ils se marieraient et partiraient tout de suite ; Johanes devait y aller avec eux. Cette nouvelle et ces détails me rendaient bien criminel ; mais ma passion pour Louise était si bien éteinte, que j’entendis même avec une sorte de plaisir qu’elle s’éloignerait, et que je ne la reverrais plus. Je sentais que sa seule présence aurait été pour moi un reproche continuel.

» Enfin nous arrivâmes ; et lorsque nous eûmes déposé le brancard dans la cour, et appelé des gens pour nous aider, mon premier soin fut de monter à cheval, et de courir à bride abattue chercher des chirurgiens à la ville la plus prochaine. Elle était à plus de trois lieues ; cependant je fis une telle diligence, que je les ramenai à l’entrée de la nuit. Je trouvai tout le château dans la consternation la plus affreuse. La manière dont mon père me reçut, en m’embrassant tendrement, en louant mon zèle, me prouva qu’il ignorait absolument que j’eusse quelque part à ce malheur. Il était déjà dans un tel désespoir, que c’eût été pour lui le coup de la mort, s’il avait appris la vérité. Cette considération, plus que mon serment, me fit garder le silence ; mais j’ose assurer qu’il en coûtait à mon cœur, et que j’aurais voulu, dans ces premiers moments, me rendre aussi odieux à tout l’univers que je l’étais à moi-même.

» Les chirurgiens, après avoir extrait les balles et sondé les blessures du comte, déclarèrent qu’elles n’étaient pas mortelles, mais qu’il y avait à craindre qu’il ne perdît entièrement un œil et l’usage de sa jambe, qu’ils parlèrent même de couper. Le comte, qui se méfiait un peu de leur habileté, s’y opposa fortement, et soutint avec un courage inouï, et le pansement, qui fut très douloureux, et l’arrêt qu’on lui prononça. Je ne pus y assister ; mais dès que l’appareil fut mis, je rentrai dans sa chambre, et je jurai de n’en ressortir qu’avec lui.

» Je ne sais comment ma profonde affliction ne trahit pas notre secret. Elle était extrême ; mes larmes ne tarissaient point ; et la malheureuse victime de ma barbarie ne cessait de chercher à me consoler. Il en vint jusqu’à me dire et me jurer qu’il regardait cet évènement comme un bonheur ; que son goût et ses talents l’avaient toujours porté à l’étude plutôt qu’au militaire ; qu’il avait obéi à son père et au roi en se vouant à cet état ; mais qu’il était charmé d’avoir un prétexte spécieux pour le quitter, afin de se livrer uniquement à la politique. — D’ailleurs, me dit-il, je vous crois guéri de votre passion. Le remède, il est vrai, a été violent ; mais, s’il a eu son effet, je ne puis, que bénir le ciel de tout ce qui s’est passé.

» Oui, sans doute, j’étais guéri ; je l’étais au point que, trois semaines environ après ce malheur, j’appris sans la moindre émotion et même avec joie, par Justin, qui venait tous les jours savoir des nouvelles de son bienfaiteur, qu’il avait épousé Louise, et qu’ils étaient prêts à partir pour leur nouvelle habitation. Le comte, à ce sujet, entra dans quelques détails avec moi. Par délicatesse il n’avait pas voulu jusqu’alors m’en parler ; mais je l’en sollicitai.

» Le lendemain de la visite que nous avions faite ensemble à la ferme, effrayé de la violence de ma passion, le comte rêvait aux moyens d’en détourner les terribles effets, lorsque son sergent lui présenta un jeune homme qu’il venait d’engager : c’était le pauvre Justin. Sa bonne mine et sa profonde tristesse frappèrent et intéressèrent le comte ; il le questionna sur les motifs qui le forçaient à se faire soldat. Le naïf Justin ne chercha point à les déguiser. Passionnément amoureux de Louise depuis plusieurs années, mais n’ayant aucune espérance ; rebuté par Johanes, menacé par Fritz, il voulait mourir, mais en brave garçon, et en combattant les ennemis de son roi. Également, disait-il, je mourrai de douleur de voir Louise à un autre, et ce malheur ne me manquerait pas, car son père a juré qu’elle ne serait jamais à moi. Le comte lui demanda s’il était aimé autant qu’il aimait. — Eh ! mon Dieu, sans doute, répondit-il : sans cela, l’aimerais-je comme je fais depuis si longtemps ? Pauvre chère Louise ! je l’ai vue hier pour la dernière fois de ma vie, et nous avons tant pleuré, que nous étions pour en mourir. Je me rappelai, me dit le comte, que lorsque vous me menâtes chez Louise, sa tristesse nous frappa… Mais j’espère, ajouta Justin, que, lorsque je serai parti, elle sera moins malheureuse. Son père, et surtout son frère, la maltraitent tous les jours à mon sujet ; c’est pour cela que j’ai voulu m’éloigner absolument. Je souhaite qu’elle se console ; pour moi je ne me consolerai jamais…

» Le comte fut extrêmement touché, et conçut à l’instant le généreux projet de faire le bonheur de ces deux jeunes amants, en me sauvant du plus grand des dangers. Il ne dit rien à Justin, voulant premièrement parler à Louise, et savoir d’elle la vérité. Il alla deux fois chez elle sans pouvoir la trouver seule ; enfin il guetta si bien le moment, qu’il y parvint. Il n’eut pas de peine à obtenir d’elle l’aveu de son amour pour Justin. Son cœur en était plein ; et depuis qu’elle le savait engagé, elle ne faisait que pleurer, et cherchait de son côté l’occasion de le recommander au comte. Elle lui dit que leur inclination avait commencé longtemps avant la mort de sa mère ; que, dès ce temps là, elle allait tous les jours le voir au pâturage. C’était pour lui donner le signal de venir le joindre, et pour l’accompagner lorsqu’elle chantait, qu’il avait essayé de jouer du flageolet, et qu’il y avait si bien réussi ; c’était pour lui faire ses paniers, ses fuseaux, ses rouets, qu’il avait commencé à tresser l’osier et à sculpter le bois. Elle montra au comte deux petits groupes très joliment travaillés : l’un représentait Justin lui-même assis à ses pieds, et tous les deux assez reconnaissables ; l’autre, mieux fait encore, offrait le jeune berger terrassant un gros loup ; car c’était pour elle aussi qu’il avait donné ses premières preuves de courage, en tuant un loup qui attaquait une des vaches de Johanes.

» Comment la tendre et reconnaissante Louise eût-elle pu refuser son cœur à celui qui l’avait si bien mérité ? Aussi, disait-elle au comte avec feu et sentiment, je l’aime de toute mon âme, et je l’aimerai toujours quand même je ne le verrais plus… Hélas ! nous avions un espoir, un seul espoir. Souvent je disais à Justin quand il se désolait d’être aussi pauvre : — Console-toi, mon bon ami ; laisse seulement revenir notre jeune maître ; il parlera à mon père, et j’ai dans le cœur qu’il nous mariera. Il est bien revenu, mais… Elle s’arrêta… — Mais ! achevez… — Mais je vois bien, dit-elle, en baissant le yeux et rougissant, qu’il n’y a rien à faire. Je serais même bien fâchée qu’il sût que j’aime Justin, car mon frère m’assure qu’il le tuerait tout de suite. Au reste, à présent que Justin sera loin, cela m’est bien égal ; je veux le lui dire la première fois, et s’il veut tuer quelqu’un, ce ne sera plus que moi…

» Le comte la rassura. Il lui promit qu’elle serait bientôt heureuse ; que Justin était à lui actuellement ; qu’il en pouvait disposer, et qu’il voulait en faire l’époux de Louise. À peine pouvait-elle croire ce qu’elle entendait, et cet espoir lui paraissait un songe ; mais il lui dit que le soir même elle le verrait réalisé, qu’il allait parler à Justin, et qu’ensuite il parlerait à Johanes…

» “C’est ce jour même, mon cher Lindorf, me dit le comte, c’est lorsque, après être convenu de tout avec le jeune paysan, après avoir joui du doux spectacle de la joie la plus vive et la plus pure, je venais le proposer pour gendre à Johanes, que je vous trouvai aux genoux de sa fille. La pauvre Louise, qui savait ce que je venais faire chez elle, qui m’attendait avec toute l’impatience de l’amour, fut troublée à l’excès d’être surprise avec vous. J’avoue que je le fus aussi, au point de ne pouvoir vous le cacher, et ce fut-là peut-être le commencement de vos soupçons. J’en avais presque aussi, moi, sur Louise. Nous avait-elle trompés Justin et moi ? Était-elle d’accord avec vous ? Voilà ce que je brûlais de savoir, et votre réponse ne m’éclaircit qu’à demi. Elle me confirma seulement dans l’idée que vous couriez le plus grand danger, et qu’il fallait, à tout prix, vous arracher l’objet d’une passion à laquelle vous étiez résolu de tout sacrifier.

» “Je hasardai, vous vous le rappelez, une demi-confidence sur Justin, imaginant que peut-être votre amour s’augmentait de l’idée qu’il était partagé. Si vous l’aviez reçue avec plus de modération, je l’aurais faite entière ; mais votre égarement m’effraya. Je vis votre raison près de vous abandonner ; vos mouvements, votre regard, avaient quelque chose de convulsif, qui me fit frémir. Je vis que ce n’était pas le moment de frapper les grands coups ; j’en avais même trop dit, et je n’avais fait qu’attiser le feu.

» “Je cherchai donc à vous calmer, à vous ramener. Je vous promis de prendre des informations. Par là j’espérais gagner du temps, donner à Louise celui de s’éloigner avec son époux, et prévenir vos projets de mariage ou d’enlèvement.

» “Voulant donc presser cette union, j’allai dès le lendemain matin chez Johanes, après vous en avoir averti, uniquement, je l’avoue, pour que vous ne vinssiez pas troubler notre entretien. Je ne vis Louise qu’un instant ; mais ce fut assez pour me convaincre du tort que je lui avais fait la veille, en la soupçonnant d’intelligence avec vous. Cette idée l’avait tourmentée elle-même toute la nuit : mais son inquiétude, sa douleur, sa naïveté ne me laissèrent pas le moindre doute.

» “Elle me quitta. Je restai seul avec son père. Je lui parlai d’abord de mes recrues ; j’en avais la liste, que je lui lus. Au nom de Justin, je vis la joie se répandre sur sa physionomie. — Comment, dit-il, ce coquin s’est engagé ? Que le ciel en soit loué ; nous en voilà débarrassés ! — Comment, Johanes ! ce coquin ? Mais je ne veux point d’un coquin dans ma compagnie, et je vais lui rendre son engagement. — Gardez-vous-en bien, monseigneur, avec le respect que je vous dois. Quand je dis coquin, ce n’est pas que ce ne soit le plus honnête garçon du village, et brave comme le roi : ça vous tue un loup comme rien ; jugez ce qu’il fera d’un homme. Vous n’aurez pas un meilleur soldat ; mais s’il faut tout vous dire, ajouta-t-il en baissant la voix, ne s’était-il pas mis dans la tête d’être amoureux de ma Louise, et la petite sotte ne voulait-elle pas l’épouser bon gré mal gré ! un garçon qui n’a pas le sou, élevé par charité ! J’aurais mieux aimé, je crois, la tuer, que de la lui donner. Mais, Dieu soit loué ! le voilà parti, ou peu s’en faut ; et j’espère que nous n’entendrons plus parler de lui. C’est dommage pourtant ! Il avait bien soin de nos troupeaux ; il a sauvé ma vache avec un courage… Sans ce diable d’amour… — Et ne pensez-vous point à marier Louise pour la consoler du départ de Justin ? — Plût au ciel qu’elle le fût déjà ! ça ne donne que du tourment. À présent que me voilà tranquille d’un côté, je vais avoir des inquiétudes de l’autre. Je vois bien aussi que notre jeune baron rôde autour d’elle. Tant qu’elle avait son Justin, elle n’était que trop bien gardée ; mais à présent je ne sais trop ce qui en arrivera. Je ne peux pas défendre ma maison à mon jeune maître, comme je l’avais défendue à Justin. On a ses affaires ; on ne peut pas toujours être là. Je mourrais content si je la voyais bien établie ; mais il n’y a pas d’apparence. Dans ce village, ils sont tous pauvres ; et Louise n’est pas riche. — Eh bien, Johanes, si vous le voulez, je la marierai, moi, à un de mes fermiers, jeune, honnête homme, et fort à son aise. Il possède en propre dans ma terre de Walstein, à quelques journées d’ici, une métairie qui est, je crois, plus considérable que celle-ci ; et, comme je l’aime beaucoup, je lui donnerai, en le mariant, une bourse de cinquante ducats, et autant à votre fille pour les frais de la noce, et pour commencer le ménage. Voyez si ci parti vous convient ; ce sera une affaire faite. Johanes, tout émerveillé, voulait se prosterner devant moi. — Ô monseigneur, si je le veux ! J’en pleure de joie et de reconnaissance ; toute ma crainte est que lui ne veuille pas de Louise ; et s’il allait savoir cette amourette de Justin… — Ne craignez rien ; il n’en sera pas jaloux. Justin est son meilleur ami ; et plus Louise l’aimera, plus il sera content. Le bon Johanes ouvrait de grands yeux et n’y comprenait rien. Il fallut lui expliquer la chose. Il n’en revenait pas d’étonnement ; mais il confirma son consentement avec d’autant plus de joie, qu’il faisait le bonheur de sa fille.

» “Ma seule condition fut qu’ils iraient tout de suite habiter ma ferme. Il n’y mit aucun obstacle ; il se proposa même de suivre ses enfants, et de s’établir avec eux. Je le chargeai du soin d’apprendre le tout à Louise, et je le laissai pour courir au village. Je remis à Justin son engagement de soldat, l’acte de donation de la ferme, et la bourse de cinquante ducats que j’avais promise, et je me hâtai de revenir auprès de vous. Votre air, tantôt rêveur, tantôt agité, quelques mots entrecoupés, l’absence de Fritz, qui avait disparu depuis la veille, tout me fit craindre que vous n’eussiez concerté ensemble quelques projets dont l’exécution serait peut-être plus prompte que je ne le pensais. Je résolus donc de hâter, autant que possible, le mariage et le départ de nos jeunes gens, et ce fut dans cette idée que je retournai encore à la ferme. Je voulais mettre cette condition à mes bienfaits, et donner à Louise le présent de noces que je lui destinais… Vous savez le reste, cher Lindorf, et comment vous fûtes abusé par une fausse apparence. Louise avait été tout le jour au village, chez une parente, peut-être pour éviter une nouvelle visite de votre part. Son père, impatient de lui apprendre son bonheur, l’était allé chercher : ils avaient rencontré l’heureux Justin, qui venait chez eux ; il leur montra son trésor. Le petit garçon que j’avais envoyé chercher Louise, lui disant dans ce moment que je l’attendais chez elle, elle n’écouta que le premier mouvement de sa joie, courut à perte d’haleine, et me témoigna sa reconnaissance de manière à vous faire une illusion cruelle.

» “Oui, je me mets à votre place dans ce terrible moment ; jugez donc si je vous pardonne. Un peu plus de confiance de ma part, un peu moins de vivacité de la vôtre, et ce malheur n’arrivait jamais. Au reste, je vous le répète, mon cher Lindorf, il ne serait réel pour moi que si vous aviez été soupçonné”.

» Ce récit me fut fait à plusieurs reprises, et toujours en excitant chez moi un renouvellement de douleur et de remords déchirants. Je racontai à mon tour au comte, à quel point l’indigne Fritz avait contribué à mon égarement. Depuis le jour fatal, je ne l’avais pas revu ; il était disparu du château. J’appris de son père qu’il s’était fait soldat, et je n’en ai plus entendu parler.

» Dès le lendemain de cet affreux événement, mon père crut devoir aller lui-même à la cour l’apprendre au roi, et laissant le comte à mes soins, il fit ce triste voyage. Le roi fut véritablement touché de cette nouvelle. Il envoya sur-le-champ ses chirurgiens à Ronebourg, et dit à mon père qu’il y viendrait lui-même, dès que le blessé serait hors de tout danger.

» Les chirurgiens confirmèrent ce qu’avaient dit le précédent ; seulement ils se flattèrent que la blessure du genou ne serait pas aussi fâcheuse qu’on l’avait craint, et que le comte en serait quitte pour boiter. J’avais fait tendre un lit dans sa chambre. Le jour, la nuit, je ne le quittais pas un instant, et je m’efforçais, par les soins les plus assidus, de lui prouver tout l’excès de mon repentir. Il y paraissait aussi sensible que si ce n’avait pas été moi qui l’eusse mis dans le cas de les recevoir.

» Je lui fis des lectures pour le distraire, dès qu’il fut en état de les soutenir. Jusqu’alors ma légèreté, mon extrême vivacité, et cette funeste passion pour Louise, m’avaient empêché d’étudier. J’appris à connaître tout le charme de ce genre d’occupation, qui remplit le cœur et l’âme, en même temps qu’il orne l’esprit. Il me fut aisé de m’apercevoir que, dans le choix des livres qu’il me demandait, son but était plutôt de m’instruire et de m’y faire prendre goût, que de s’amuser lui-même.

» Ces lectures étaient suivies de réflexions justes et profondes, qui étaient pour moi des traits de lumière. Le plus souvent il tournait la conversation sur les devoirs d’un militaire. Il me les peignait avec force. Il me prouvait combien ils étaient compatibles avec les mœurs et le véritable honneur, et à quel point le vrai courage pouvait s’allier avec l’humanité et la sensibilité… Homme excellent ! si j’ai quelques vertus, c’est à lui que je les dois. Il m’a fait ce que je suis, et ces deux mois de retraite avec lui formèrent plus mon caractère, mon jugement, avancèrent plus mes connaissances, que n’avait fait toute mon éducation précédente. »

 

(Ici, en marge du cahier, se trouvait écrite d’une encre récente, la réflexion suivante que Lindorf venait d’y ajouter.)

 

« Ô Caroline ! voilà l’homme auquel vous êtes unie ; voilà celui auquel dans ce moment, sans doute, vous êtes fière d’appartenir, et que vous jurez de rendre heureux. Quel que soit l’excès de son bonheur, il en est digne ; et si je lui rends Caroline, tous mes torts sont réparés. »

 

Nous n’avons point voulu interrompre cette intéressante narration par le détail de tout ce qu’elle fit éprouver à Caroline. Nous laissons à chaque lecteur le soin d’en juger d’après son propre cœur, et de marquer comme il le voudra les endroits où le cahier fut posé et repris, et où il tomba des mains de l’épouse du comte ; ceux où le cœur battait plus ou moins fort ; celui où un cri s’échappa. Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’il ne fut pas lu jusqu’ici sans interruption, et qu’à cette page un mouvement prompt et involontaire lui fit saisir la petite boîte. Elle l’entr’ouvrit seulement ; et la refermant tout de suite avec une sorte de crainte respectueuse, comme si ses regards l’avaient profanée, elle la posa tout près d’elle et reprit le cahier.

 

« Au bout d’un mois, le roi sachant que son favori pourrait le voir, vint à Ronebourg avec peu de suite. Je lui fus présenté pour la première fois. Il me témoigna de la bienveillance, et m’assura de sa protection ; mais combien je fus confus intérieurement quand je l’entendis me faire des compliments sur les preuves d’amitié que je donnais au comte dans cette triste occasion, et sur les soins assidus que je lui rendais !… Ah ! sans mon père… je crois que, tombant à ses pieds, je lui aurais avoué combien je les méritais peu, et à quel point j’étais coupable. Lorsqu’on eut prévenu le comte, le roi passa dans sa chambre avec mon père et moi. Après quelques moments ils désirèrent d’être seuls ; et nous sortîmes. Longtemps après mon père fut rappelé, et je ne tardai pas à l’être aussi. Quand je rentrai, je le trouvai aux genoux du roi, dont il baisait la main. Venez, mon fils, me dit-il, venez vous jeter avec moi aux pieds du meilleur des maîtres, et remercier le plus généreux des amis… Le comte remet sa compagnie aux gardes, et, à sa prière, Sa Majesté veut bien vous l’accorder… Méritez un si grand bienfait en imitant, s’il est possible, votre prédécesseur… Ah ! c’était aux genoux du comte que j’aurais voulu me jeter et mourir de ma confusion. J’en fis même le démonstration. Mon père, qui crut que la joie m’égarait, me retourna du côté du roi, qui me releva avec bonté, en me confirmant ce que mon père m’avait dit, et en m’exhortant comme lui à imiter le comte… L’imiter ! dis-je en m’approchant de lui, en me baissant sur la main qu’il me tendait ; est-il un mortel qui puisse approcher de tant de vertus ?… Et moi !… Il m’arrêta par un regard, en pressant sa main sur ma bouche… Ah, mon ami, mon bienfaiteur, mon dieu tutélaire ! si dans ce moment là tu parvins à modérer le transport de ma vénération, de ma reconnaissance, laisse-moi du moins l’exhaler sur ce papier ; laisse mon cœur se pénétrer de tes vertus, et de l’obligation qu’elles m’imposent de me rendre digne de toi ! En vain de ce lit de douleur où te retient ma barbarie, tu voudrais m’empêcher de ma la retracer ; en vain tu me cries : « Arrête, cher Lindorf, si je pouvais aller jusqu’à toi, ce serait pour déchirer, pour anéantir cet inutile souvenir, que je voudrais, au contraire, effacer de ta mémoire comme il le sera de la mienne… » L’effacer de ma mémoire… Non, Walstein, non : tant que j’existerai, mon crime y restera gravé en traits ineffaçables… Cet écrit subsistera. Je m’impose la loi de le relire une fois tous les ans. Mes enfants le liront aussi ; ils apprendront de toi à me pardonner : mais ils verront à quels excès peuvent entraîner les passion non réprimées. »

 

(Le cahier de Lindorf finissait ici. Le but qu’il s’était proposé en le remettant à Caroline lui avait fait ajouter la note qui suit.)

 

« Le comte, malgré qui j’écrivais ce que vous venez de lire, ne voulut pas même en entendre la lecture ; et pour le contenter, je fus obligé de lui dire que je l’avais brûlé ; mais je le conservais avec soin, et j’en rends grâces à la Providence.

» À présent, Caroline, vous connaissez tous les détails du premier de mes crimes.

» Je vais employer les moments qui me restent à vous apprendre par quelle fatalité je fus entraîné à celui que je me reproche plus encore, et achever de vous faire connaître le seul homme digne de vous.

» Passez au second cahier, daté de Risberg. Je vais l’écrire sans interruption… Grand Dieu ! quelle pénible tâche !… Ô Caroline ! plaignez au moins le coupable, mais bien malheureux Lindorf. »

 

Caroline, le cœur oppressé, les yeux inondés de larmes, pouvait à peine lire. Cependant un intérêt si vif, si pressant l’animait, qu’elle n’y put résister. Elle essuya ses yeux, et prit en soupirant le second cahier.

IIe CAHIER DE LINDORF

 

De Risberg

« Dès que le comte fut assez bien remis pour soutenir le voyage, nous partîmes ensemble pour Berlin.

» Je pris possession de ma compagnie, que je trouvai dans le meilleur état possible ; et lui se livra dans son cabinet à des études profondes et suivies, qui, jointes au peu d’exercice qu’il prenait, altérèrent sa santé. Il maigrit beaucoup ; et son application continuelle lui donna cette courbure dans la taille qui vous aura sans doute frappée. Mais il n’avait plus la moindre prétention à la figure ; et l’étude était devenue chez lui une véritable passion.

» Il se livrait entièrement à la politique. Par un travail assidu, il se mit en état, en deux ou trois années, d’entreprendre les négociations les plus difficiles, et de remplir avec le plus grand succès le poste brillant qu’il occupe encore aujourd’hui.

» Dès notre arrivée à Berlin, il m’avait présenté chez sa tante, madame la baronne de Zastrow, celle chez qui la jeune comtesse Matilde demeurait depuis sa naissance. Veuve depuis quelques années et n’ayant pas d’enfants, elle regardait cette nièce comme sa fille et son unique héritière. Le comte chérissait aussi sa petite sœur, pour laquelle il avait les soins du père le plus tendre. Il m’en parlait souvent à Ronebourg, et ne me cachait point qu’il verrait avec plaisir que je m’attachasse à elle, et qu’un lien de plus vînt cimenter notre amitié. Je trouvai Matilde charmante ; mais elle avait à peine treize ans. Ce n’était encore qu’une fort aimable enfant, avec qui je jouais avec plaisir, mais qui ne m’inspirait pas ce que m’avait inspiré Louise. Cependant, comme mon cœur était alors parfaitement libre, et que la maison de la baronne de Zastrow était fort agréable, j’y allais régulièrement tous les jours, et j’y étais reçu comme l’intime ami du comte.

» Matilde, surtout, m’accablait d’amitiés ; elle m’appelait son frère ; elle me disait en riant qu’elle ne voyait presque plus le sien depuis qu’il était devenu si laid et si savant, et que c’était à moi à le remplacer. Je me prêtais à ce badinage ; je la nommais aussi ma sœur, ma chère petite sœur, et je me conduisais avec elle comme si elle l’eût été.

» Quoiqu’elle fût très jolie et qu’elle se formât tous les jours, elle ne m’inspirait point encore d’autres sentiments que celui d’une amitié vraiment fraternelle. Son genre de beauté, séduisant peut-être pour tout autre, n’était précisément pas celui que je préférais. Ce n’étaient ni les traits réguliers et frappants de Louise, ni cette physionomie enchanteresse, ce regard céleste qui va chercher le sentiment jusqu’au fond de l’âme, cette bouche si naïve, ce son de voix si touchant… Ah, Caroline ! un mot de plus, et ce cahier ne vous parviendrait jamais. Laissez-moi m’occuper du comte, ne voir que lui, ne penser qu’à lui, me pénétrer de cette sublime idée, oublier tout le reste… Où en étais-je ?… Je vous parlais, je crois, de la jeune comtesse Matilde. Vous ne devez pas l’avoir vue ; elle était à Dresde lorsque vous étiez à Berlin ; et même elle y est encore, madame de Zastrow y ayant fixé son domicile… Elle ne ressemble point à son frère, tel du moins qu’il était avant mon malheur. Matilde n’est pas grande. Le caractère de sa physionomie est la gaîté et la vivacité. Tout est proportionné chez elle à sa petite taille : c’est un petit nez retroussé, de petits yeux bleus, fins et rapprochés, une petite bouche de rose toujours prête à rire, un petit minois chiffonné, la plus jolie petite main, et le plus joli petit pied possible ; enfin toutes les grâces de l’enfance. Sa petite figure ronde et mutine excitait le plaisir et la joie, mais jamais un tendre sentiment. Elle paraissait elle-même incapable d’en ressentir, en sorte qu’on badinait avec elle sans y voir aucun danger ni pour elle ni pour soi-même…

» Cependant, insensiblement elle perdit beaucoup de cette gaîté folâtre qui la caractérisait. Elle riait encore ; mais le plus souvent c’était un rire forcé, bientôt suivi d’un soupir. Elle cessa peu à peu de me donner le nom de frère, et de m’en accorder les privilèges. Quand je voulais l’embrasser, elle reculait en rougissant ; et quand je l’appelais ma chère petite sœur, elle me répondait par un grave monsieur, qu’elle semblait même avoir de la peine à prononcer.

» Le comte s’aperçut plutôt que moi de ce changement. Ou je suis bien trompé, me disait-il quelquefois, ou le cœur de notre jeune étourdie commence à être bien d’accord avec mon projet. Et le vôtre, mon cher Lindorf, où en est-il ? Pourrai-je bientôt vous appeler mon frère ?

» J’étais trop vrai pour cacher au comte que je n’en étais encore qu’à la tranquille amitié ; mais certainement, lui disais-je, mon cœur épuisé n’est plus capable d’aimer autrement… (Ah, Caroline, combien je m’abusais !) et puisque la charmante Matilde ne le ranime pas, c’est fini pour la vie. — Dans quelle erreur vous êtes ! me répondit-il : à vingt-trois ans vous vous croyez blasé sur l’amour ; et vous ne le connaissez pas encore ! Votre passion pour Louise était plutôt une effervescence des sens qu’un véritable sentiment. Son excès même en était la preuve, et je n’en veux pas d’autre que l’enlèvement que vous méditiez. Mon ami, quand un amant préfère son propre bonheur, son propre intérêt à celui de l’objet aimé, croyez que son cœur est faiblement touché. Je souhaite que ce soit ma sœur qui vous fasse sentir la différence de ce que vous avez éprouvé, au véritable amour. Elle est assez jeune pour attendre cette heureuse époque ; peut-être même est-ce sa grande jeunesse qui la retarde. Vous ne voyez encore qu’une enfant ; mais cette enfant commence à devenir sensible. Il n’y a de là qu’un pas à l’intérêt plus vif qu’elle va vous inspirer.

» J’embrassai le comte en l’assurant que déjà j’aimais assez Matilde pour m’occuper avec plaisir du temps où je l’aimerais davantage, et où je pourrais donner le nom de frère au meilleur des amis. Mais que j’avais encore de torts à effacer, à faire oublier ! Que sa charmante sœur méritait un cœur tout à elle, qui pût sentir tout le prix du sien !

Peu de temps après cette conversation, il fut nommé à l’ambassade de Russie. Nos adieux furent tendres et m’affectèrent beaucoup. Depuis mon crime (car je ne puis donner un autre nom à ce malheur), je ne fixais jamais le comte sans un renouvellement de douleur et de remords. Cette physionomie si belle, cette démarche si noble, ce regard qui exprimait tant de choses, me revenaient sans cesse à l’esprit. Pour lui, il ne paraissait rien regretter, et lorsqu’il me voyait attacher en soupirant mes regards sur ses cicatrices, quelquefois même me prosterner à ses pieds par un mouvement involontaire : — Bon jeune homme, me disait-il en me relevant, et me serrant dans ses bras, un ami tel que tu le seras toujours pour moi, un cœur comme le tien mérite bien d’être acheté par la perte d’un œil. Peut-être si j’avais une maîtresse, serais-je moins philosophe ; mais, tel que je suis, je ne désespère point de trouver une femme assez raisonnable pour m’aimer. C’est l’amour qui fut la cause de mon malheur, c’est à lui à le réparer !… Ah ! sans doute il le réparera. Le ciel est juste, il t’a donné Caroline, et je serai seul malheureux.

» Avant de me séparer du comte, je le suppliai de me donner son portrait tel qu’il était lorsqu’il vint à Ronebourg. Je savais que ce portrait existait ; je voulais l’avoir pour me retracer plus fortement encore, et ma faute, et sa générosité. Il me le refusa absolument. — Non, mon cher ami, me dit-il, vous n’aurez mon portrait ni d’une manière ni d’une autre. Oubliez et ma figure passée, et ma figure actuelle, comme je les oublie moi-même ; ne pensez qu’à mon cœur : il vous est attaché pour la vie, et sera toujours de même. Je n’insistai pas, parce que je le vis décidé, et qu’il me restait une ressource.

» La jeune comtesse Matilde possédait un portrait de son frère en médaillon ; mais depuis son accident elle ne le portait plus du tout, et lui-même, je crois, l’avait oublié. Elle me l’avait montré une fois ; je l’avais trouvé parfait. J’obtins d’elle, sans beaucoup de peine et sous le sceau du secret, de m’en laisser prendre une copie : c’est celle que je joins ici, Caroline, et que je vous prie d’accepter. Vous êtes la seule personne au monde à qui j’en puisse faire le sacrifice ; mais je sais que vous en sentirez le prix. Regardez-le souvent, et pensez en le regardant que la belle âme qui animait ces beaux traits existe encore, et plus pure et plus belle. Oui, le changement même de ses traits lui donne un nouveau lustre, et ce n’est pas pour votre époux que ces cicatrices doivent vous donner de l’horreur… Mais, Caroline, si vous en éprouvez pour son malheureux assassin, pensez à ses remords, à son repentir, à tout ce qu’il doit souffrir en vous faisant un tel aveu, en vous conjurant d’en aimer un autre, en s’éloignant de vous pour toujours. Une telle expiation doit suffire pour effacer mon crime, et m’obtenir un généreux pardon.

» Le comte, en me quittant, m’avait promis de m’écrire aussi souvent que ses occupations pourraient le lui permettre. Tout entier aux devoirs de son état, il lui restait peu de temps à donner à des correspondances de plaisir ou d’amitié. Cependant, quelque temps après son arrivée à Saint-Pétersbourg, je reçus de lui les lettres que je joins à ce paquet. Lisez-les, Caroline, vous les trouverez numérotées dans leur ordre : votre époux s’y peint lui-même, mieux que je ne pourrais le faire… »

 

Caroline prit les lettres, chercha le No I, et l’ouvrit promptement. L’écriture lui rappela d’abord ce petit billet au crayon, le seul qu’elle eût reçu de sa vie, dont l’impression avait été si vive et si courte : elle sentit aussi l’aiguillon déchirant du remords. Pendant quelques moments ses larmes l’empêchèrent de rien distinguer ; enfin elle put lire. La lettre était datée de Pétersbourg, d’un an environ avant son mariage ; elle contenait ce qui suit :

 

Lettre du comte de Walstein au baron de Lindorf.
 

Saint-Pétersbourg, 7, 17..
 

No I

« Une lettre que je reçus hier de Matilde m’a confirmé ce que je soupçonnais déjà depuis longtemps. Vous êtes aimé, mon cher Lindorf. Cette âme pure et naïve, étonnée elle-même du nouveau sentiment qui l’agite, n’a pas su le cacher aux yeux clairvoyants de l’amitié fraternelle. Chaque phrase, chaque mot de sa lettre décèlent son secret, et je ne crois pas la trahir en le confiant à son époux… Oui, son époux, cher Lindorf… En vain votre délicatesse s’en défendrait plus longtemps ; elle doit céder à tout ce que je vais vous dire, ou plutôt vous répéter. J’ai beaucoup réfléchi à notre dernière conversation. Parce que vous n’aimez pas encore ma sœur avec ces transports, cette ardeur dévorante que vous ressentiez pour Louise, vous ne vous croyez pas digne d’elle, et vous en concluez que vous n’aimerez jamais ! Cependant vous avouez, et je le crois, que vous avez la plus tendre amitié pour Matilde, et qu’elle est même en ce moment, non-seulement la femme que vous préférez, mais la seule qui vous intéresse… Ah ! mon cher ami, que faut-il de plus pour le bonheur ? Un sentiment si doux laisse-t-il quelque chose à désirer ? Et quand vous y joindrez encore la reconnaissance de tous ceux qu’elle aura pour vous, craignez-vous de ne pas l’aimer assez pour la rendre la plus heureuse des femmes ? Ah ! je crois son bonheur bien plus assuré que par une passion violente, qui se consume bientôt dans ses propres flammes, et ne laisse que du vide et des regrets. Depuis que je m’occupe de cette union, qui serait, je l’avoue, un des plus grands plaisirs de ma vie, j’ai étudié avec plus de soin que vous ne le pensez le caractère de Matilde et le vôtre. Chaque remarque que j’ai faite m’a confirmé dans mon idée, et convaincu que vous étiez nés l’un pour l’autre… Sans être belle comme Louise, ou comme beaucoup d’autres femmes, ma sœur a dans la figure ce je ne sais quoi qui plaît tous les jours davantage, parce qu’il développe toujours quelque grâce nouvelle, quelque agrément de plus, et qu’il consiste dans le jeu varié d’une physionomie animée, plus que dans la régularité des traits, qui finit toujours par fatiguer. Vous me direz peut-être qu’elle n’est pas sensible, et que vous l’êtes à l’excès.

» Je vais bien vous surprendre, mon cher Lindorf, et peut-être vous fâcher ; mais je crois… oui, en vérité, je crois Matilde pour le moins aussi sensible que mon jeune ami. Sous cette apparente légèreté de l’enfance, j’ai su démêler l’âme la plus tendre, la plus capable de s’attacher fortement. Déjà, vous le voyez, la petite insensible a fort bien su vous apprécier. Elle saura vous aimer ; jamais vous n’aurez à vous plaindre de son cœur. Son esprit a tout ce qu’il faut aussi pour plaire au vôtre et pour vous fixer. Son aimable vivacité, sa gaîté soutenue, ses talents vous préserveront de l’ennui, le plus cruel fléau du bonheur conjugal. Sa bonté, sa douceur, adouciront cette fougue naturelle qui vous emporte si souvent malgré vous-même au delà des bornes de la modération, et dont au reste vous m’avez paru bien corrigé…

» Je vous entends, mon cher Lindorf ; je sais d’avance ce que vous allez me dire : Voilà la certitude de mon bonheur, il est vrai ; mais celui de Matilde… Va, mon ami, je te le dis encore, je n’en suis pas en peine ; et quand je te presse d’épouser ma sœur, crois que je connais bien tout ce qu’elle peut attendre du cœur le plus excellent, et du caractère le plus sûr que je connaisse. Oui, sans doute, Matilde serait heureuse ; j’ose te défier de me démentir là-dessus. D’ailleurs elle t’aime : ainsi plus de bonheur pour elle sans Lindorf ; et, quoi que tu en dises, tu l’aimes aussi plus que tu ne le crois. Mon ami, l’amour honnête n’est autre chose qu’une vive amitié, fondée sur une estime réciproque, et toujours exaltée par la différence des sexes. Voilà ce que Matilde vous inspire déjà ; et que sera-ce donc quand des intérêts communs, une même famille, des enfants, viendront y ajouter encore ? Des enfants ! Lindorf, sens-tu comme moi combien la mère de nos enfants doit nous être chère ?

» Ô mon ami ! l’espèce de sentiment que vous éprouvez pour ma sœur ne peut que s’augmenter tous les jours, acquérir de nouvelles forces, et vous conduire tous les deux au bonheur. Renoncez-donc à de vains scrupules, et préparez tout pour ce charmant lien. Parlez à Matilde, parlez à ma tante : vous n’aurez pas besoin de beaucoup d’efforts avec la première ; ma tante sera peut-être plus difficile. Elle destinait sa nièce à un neveu du défunt baron de Zastrow, héritier de ses biens et de ses titres ; mais je lui écrirai. Elle aime trop ma sœur pour ne pas renoncer à cette idée et consentir à son bonheur. D’ailleurs, elle vous connaît, et vous reçoit assez bien pour que vous puissiez espérer son aveu.

» Adieu, mon cher Lindorf ; répondez-moi tout de suite. Il me tarde de savoir si j’ai pu vous convaincre que vous êtes tel qu’il le faut pour être le frère, et le frère chéri de votre ami. »

ED. COMTE DE WALSTEIN

 

P. S. « L’intendant de ma terre de Walstein étant mort depuis peu, je me suis fait un plaisir de donner sa place à l’honnête Justin, qui conduisait sa ferme à souhait. J’ai reçu hier sa réponse. Elle est si naïve et peint si bien leur bonheur, que je crois vous faire plaisir de vous l’envoyer et je la joins ici. Peut-être auriez-vous mieux aimé celle de Matilde… Ô mon jeune ami, si cela est, vous pouvez l’épouser sans crainte ! »

 

Soit que la lettre de Justin fût restée par hasard dans celle du comte, soit que Lindorf eût pensé qu’elle pouvait intéresser Caroline, elle était jointe au cahier. Nous croyons aussi faire plaisir à nos lecteurs de la leur donner, et de les ramener un moment auprès de la belle Louise, qu’ils n’ont sûrement pas oubliée.

 

Lettre de Justin à Son Excellence M. le comte de Walstein, ambassadeur à la cour de Pétersbourg, incluse dans la précédente.
 

« MONSEIGNEUR,

« Je suis sûr, comme je connais monseigneur le comte, qu’il aurait lui-même la joie dans le cœur s’il avait pu voir comme sa lettre nous a tous rendus encore plus heureux que nous ne l’étions déjà ; et, avant de l’avoir reçue, je ne croyais pas que cela fût possible. Il est vrai que je ne croyais pas non plus que le pauvre Justin fût jamais digne d’être l’intendant de monseigneur. À présent, je sens bien que je suis capable de remplir cette belle charge, qui me rend aussi fier que si j’étais le roi : oui, je suis capable de tout pour monseigneur. J’espère bien que je le contenterai et qu’à son retour il trouvera tout en bon ordre. Nous sommes déjà établis au château depuis deux jours. Ma chère petite femme regrettait d’abord un peu la ferme ; mais à présent elle dit qu’elle est bien partout avec moi, avec le respect que je dois à monseigneur, car je sais qu’il ne faut pas se vanter ; mais, quand on est le mari de Louise et l’intendant de monseigneur, on peut bien avoir un peu d’orgueil. – Le vieux père est aussi tout fier et tout gaillard ; cela l’a rajeuni de dix ans. Il ne m’appelle plus que M. l’intendant ; et à tous les repas il boit un verre de vin de plus à l’honneur de monseigneur. Il n’y a pas jusqu’à nos deux petits marmots qui sont bien joyeux d’être au château, et qui s’amusent tant dans les jardins de monseigneur. L’aîné court déjà partout : c’est un robuste petit compagnon ; et son petit frère, que Louise nourrit toujours, sait déjà un peu dire le nom de monseigneur. C’est le premier mot que nous leur apprenons ; et quand le grand-père boit à la santé de monseigneur, il ôte vite son petit bonnet. Cela fait, en vérité, deux gentils petits drôles, et presque aussi beaux que leur mère. Je n’oserais pas raconter tout cela à monseigneur, s’il ne m’ordonnait pas de lui donner des nouvelles du vieux père, de la jeune femme et des petits enfants… et de mon flageolet, que j’allais encore oublier ; mais Louise, qui sait par cœur la lettre de monseigneur, me le rappelle. Il va toujours son train. J’en joue à Louise pour l’amuser pendant qu’elle nourrit son petit, et le plus gros danse pendant que je joue. Nous sommes là comme les oiseaux dans leur nid ; le mâle chante à sa femelle pendant qu’elle couve ses petits. Monseigneur voit bien à présent que je suis l’homme le plus heureux qu’il y ait au monde. Tout a réussi chez nous ; et quand nous sommes dans la prairie, nous voyons sauter autour de nous quatre veaux, trois poulains avec leurs mères, et je ne sais combien de brebis, de chèvres et d’agneaux, sans compter nos petits enfants. C’est pourtant à monseigneur que nous devons tout cela. Aussi je crois que monseigneur est, peut-être, encore plus heureux que nous, parce que c’est lui qui a fait le bien, et nous qui l’avons reçu ; mais cela est juste. Il lui manque cependant une Louise. Que le bon Dieu la lui donne ! Nous le prions tous les jours pour monseigneur ; car, en vérité, monseigneur est dans notre cœur tout à côté de Dieu. Qu’il accorde à monseigneur tout ce qu’il peut désirer, et une longue vie. Ce sont les vœux sincères de ses très humbles serviteurs et concierges de sa terre de Walstein. »

Walstein, ce 12, 17..

JUSTIN et LOUISE

 

Continuation du cahier.

« Je répondis au comte par le courrier suivant. – Reconnaissance, plaisir de lui appartenir de plus près, désir ardent de justifier la bonne opinion qu’il avait de moi, certitude de mon bonheur, promesse de celui de Matilde : voilà ce que ma lettre exprimait et ce que mon cœur me dictait. Le seul sentiment que je n’y trouvai point, était l’amour ; mais le comte venait de me convaincre qu’il n’était pas nécessaire au bonheur, et que l’espèce d’attachement que j’avais pour sa sœur nous rendrait plus heureux. Il avait trop d’ascendant sur moi pour ne pas me persuader. Je le crus d’autant mieux, que l’idée que j’étais aimé donna un degré de vivacité de plus à mes sentiments pour l’aimable Matilde. Je ne la revis pas sans émotion ; et j’en eus même une assez vive pour me rassurer tout-à-fait, lorsqu’à la suite d’une conversation que j’eus avec elle, elle me permit, en rougissant beaucoup, de parler à sa tante, et de tâcher de la faire entrer dans les idées de son frère.

» Je crus cependant devoir attendre, pour cette démarche, que le comte m’eût prévenu, et lui eût écrit comme il me l’avait promis. Je le dis à Matilde, qui l’approuva, et qui ne craignit plus de m’avouer un penchant autorisé par son frère.

» Je continuai donc à venir tous les jours chez la baronne de Zastrow, et à lui faire une cour assidue, qui me réussissait peu. Depuis le départ de son neveu, elle avait entièrement changé de conduite avec moi. Toujours polie, mais très froide, elle affectait de me recevoir avec la plus grande cérémonie, et prenait si bien ses mesures, que je ne pouvais dire un seul mot à Matilde en particulier.

» Ces obstacles, ces contrariétés, devaient sans doute augmenter mon amour. J’en avais du moins un dépit secret, qui n’échappait pas à Matilde, et la consolait de tout en lui persuadant qu’elle était aimée. Ah ! sans doute elle l’était. L’amitié, l’intérêt le plus vif, la reconnaissance, m’attachaient à cette aimable enfant ; et si dans ce temps-là j’avais obtenu sa main, peut-être me serais-je mépris moi-même sur la nature de mes sentiments pour elle.

» J’attendais cependant sans beaucoup d’impatience l’effet des promesses du comte et de sa lettre à sa tante.

» Il m’écrivit qu’il n’avait pu la persuader encore de consentir à cette union ; qu’elle tenait avec force à ses projets sur le jeune baron de Zastrow, actuellement en voyage ; mais qu’il tenait encore plus au sien, et qu’il y parviendrait sûrement. Il me conjurait de ne pas me rebuter, d’attendre avec patience. Un héritage considérable qui dépendait de cette tante, obligeait à quelques ménagements ; mais de manière ou d’autre il en viendrait à bout, et me regardait déjà comme son frère.

» Je voulais montrer cette lettre à ma jeune amie, et j’allai tout de suite à l’hôtel de Zastrow. Il était exactement fermé. Point de portier, pas un seul domestique à qui je pusse m’adresser. Cette singularité me frappa. La veille encore, j’y avais été reçu comme à l’ordinaire, et rien n’annonçait un départ. J’allai prendre des renseignements dans le voisinage : on avait en effet vu partir une berline de très grand matin, mais on ne savait rien de plus.

» J’étais dans l’étonnement le plus profond lorsque je vois venir à moi la femme de chambre de Matilde. Je cours à elle ; je veux l’interroger ; elle ne m’en donne pas le temps. – Ne me demandez rien ; je ne sais rien ; je ne puis même vous dire où sont ces dames. Hier, quand vous fûtes parti, j’entendis madame parler haut, mademoiselle pleurer. Toute la nuit, on a fait des paquets ; on a pleuré ; on a grondé, et on a fini par me donner mon congé, et par monter en berline. Mais mademoiselle, en me disant adieu, m’a mis ceci dans la main… C’était un papier chiffonné à mon adresse.

» Je le pris, je l’ouvris promptement, et d’abord je n’y compris rien : c’était une note de vaisselle et autres effets. Enfin je découvris entre les lignes et les chiffres ce qui me regardait. “Ah ! monsieur de Lindorf, me disait-elle, nous allons partir pour Dresde dans quelques heures ; nous y resterons longtemps, bien longtemps, peut-être toujours. Qu’allez-vous penser quand vous viendrez demain, et que vous ne retrouverez plus votre petite amie ? Serez-vous affligé comme elle ? Oui, soyez-le un peu, je vous en prie ; mais pas trop cependant, car je vous promets de penser à Dresde comme à Berlin, et comme je penserai toute ma vie ; et puis n’ai-je pas un frère, un bon frère ? Écrivez-lui tout de suite, et, si vous voulez me répondre un mot, envoyez-le lui. Il n’y a que ce moyen pour que je puisse avoir de vos lettres. Il faut qu’elles passent par la Russie ; mais qu’est-ce que cela fait, si elles me parviennent une fois ? Je voudrais être aussi sûre que ceci vous parviendra. Je ne savais comment faire pour vous écrire ; heureusement ma tante m’a donné une liste à copier. Dès qu’elle me regarde je fais un chiffre, et dès qu’elle sort j’écris une ligne. Quand j’aurai fini, je pourrai peut-être la donner à cette pauvre Charlotte, qu’on m’ôte, parce qu’elle aurait pu m’aider, parce qu’elle vous aime, et nous rendra bien ce petit service. Je suis fâchée d’attraper ainsi ma tante ; mais elle… Comme elle m’a trompée ! Jusqu’à ce soir je ne savais pas un mot de ce départ ; non, je vous le jure, pas un mot. N’est-ce pas bien affreux ? Partir ainsi sans vous revoir ! Ah ! je pleure si fort que je ne puis plus écrire ; et puis ma tante va revenir. Ma liste ne ressemble plus à une liste à présent : c’est une lettre tout entière. Il faut la cacher bien vite, et en faire une autre. Adieu, adieu M. le baron ; n’oubliez pas Matilde, et ne prenez pas mauvaise opinion d’elle, parce qu’elle vous écrit la première”.

» Sans avoir même beaucoup d’amour, il était impossible de n’être pas touché du billet de la nièce, et piqué du procédé de la tante. J’éprouvais ces deux sentiments dans toute leur force. Je revins chez moi, écrire au comte ce qui se passait, et la manière cruelle dont sa tante m’avait joué. Je crois que la colère l’emportait sur le regret d’être séparé de ma jeune amie ; du moins j’insinuai à son frère que je regardais notre projet comme impossible, et que, puisque sa tante paraissait si décidée, il valait mieux peut-être y renoncer tout-à-fait. Je joignis à ma lettre le petit billet de Matilde et ma réponse, en priant son frère de la lui faire parvenir. Je reçus celle du comte aussitôt qu’il fut possible, et vous la trouverez ici, No II. »

 

Lettre du comte de Walstein au baron de Lindorf.
 

No II

Saint-Pétersbourg, 18, 17..

« Je suis très mécontent, mon cher Lindorf, du tour que nous a joué notre chère tante de Zastrow ; car, elle a beau faire, elle sera la vôtre : je l’ai juré, et ma sœur ne deviendra point la victime de son opiniâtreté. Je n’ai rien à dire contre le jeune de Zastrow, que je n’ai point l’honneur de connaître, et à qui je souhaite toutes sortes de bonheur, excepté celui d’être l’époux de Matilde. C’est vous qui le serez, mon cher Lindorf, vous que ma sœur a déjà distingué, et que son cœur préfère. Non, ce cœur qui s’est ouvert à moi avec tant de confiance et d’ingénuité, ne sera pas trompé dans son attente ; elle n’aura point à combattre une inclination que j’ai cherché moi-même à faire naître ; elle n’aura point à rougir d’avoir écrit la première à un autre homme qu’à son époux. Chère petite, comme son billet m’a touché ! Je lui écris aujourd’hui pour la consoler. Je lui fais entrevoir le bonheur dans un avenir peu éloigné ; et nous y parviendrons avec un peu de persévérance. Je lui envoie votre lettre, qui, je pense, aura plus d’effet encore que la mienne. J’écris aussi à ma tante ; et, s’il le faut, je ferai valoir les droits qu’un père mourant m’a remis sur ma sœur. C’est à vous, me dit-il, que je confie le soin de son bonheur. Ô mon père ! votre attente ne sera point trompée ; j’unirai Matilde à Lindorf, au fils de votre ami, et votre Matilde sera heureuse. Reprenez donc courage, mon ami ; et soyez sûr que notre projet réussira. Matilde n’a que seize ans ; dans trois ou quatre elle sera plus formée, plus capable de vous rendre heureux et de l’être elle-même. Ma seule crainte est que, pendant ce temps-là, séparé d’elle, ce cœur devenu tout à coup si froid, si insensible, ce cœur qui n’est plus susceptible d’amour, ne rencontre l’objet qui doit le faire revenir de cette erreur, et lui prouver qu’il ne se connaissait pas encore. Du moins, mon cher Lindorf, si ce malheur nous arrivait, promettez-moi, jurez-moi que vous ne sacrifierez ni vous-même, ni ma sœur à des engagements qui, dès cet instant, cesseront d’exister. Je ne désire ce lien qu’autant que je serai sûr qu’il ne fera le malheur ni de l’un ni de l’autre ; et j’aime mieux avoir à consoler Matilde de la perte de son amant, que de l’indifférence de l’époux que son cœur à choisi. Ainsi, du moment qu’elle ne serait plus la femme que vous préférez à toute autre ; du moment que vous serez convaincu qu’une autre qu’elle peut vous rendre plus heureux, ayez le courage de l’avouer à votre ami ; soyez sûr qu’au lieu d’altérer son estime vous la redoublerez.

» Je crois une passion violente peu nécessaire au bonheur conjugal ; je vous l’ai dit dans ma précédente lettre, et je persiste dans mon idée. Mais je crois plus fortement encore qu’il faut au moins que deux époux se préfèrent mutuellement à l’univers entier, et n’aient jamais un instant de regret d’être liés pour la vie. Je crois qu’il faut entre eux cet accord de sentiments, ce rapport de goûts, cette confiance entière, cette liaison des âmes, qui ne peut exister si l’un des deux aime ailleurs, et doit nécessairement cacher à l’autre les pensées dont il est le plus occupé.

» Voilà, je vous l’avoue, ce qui jusqu’à présent m’a empêché de me marier, et de céder aux désirs de ma famille, qui s’éteindrait avec moi. J’ai craint que ma position brillante et la faveur dont je jouis n’engageassent peut-être la femme à qui je m’adresserais, au sacrifice d’une inclination antérieure. J’ai crainte d’acquérir des droits usurpés sur un cœur engagé ailleurs, de séparer, sans le savoir, deux amants que je rendrais malheureux, et de l’être moi-même à l’excès quand je viendrais à le découvrir.

» Vous me connaissez trop, mon cher Lindorf, pour croire que je veuille vous faire des reproches quand je vous ouvre mon cœur. Vous savez ma façon de penser sur l’accident qui changea ma figure. Elle est toujours la même, et je vous jure de nouveau, que je me félicite tous les jours de pouvoir me livrer à mon goût dominant, et suivre la carrière qui me convenait le plus : heureux d’avoir pu, dans celle que j’ai quittée, donner des preuves de mon courage et de mon zèle pour mon roi, et de pouvoir le servir actuellement dans un autre genre ! Il a besoin de bons ministres, autant que de bons généraux. Je tâcherai de remplir de mon mieux ma vocation actuelle, et je pense avec plaisir, mon cher Lindorf, que je suis très bien remplacé pour la précédente. Ainsi je ne regrette rien, rien du tout je vous assure. Mais je me rends justice ; je sens que je ne suis pas fait pour inspirer l’amour, et je n’y prétends pas. Peut-être est-ce par cette raison que je me suis persuadé qu’il n’est pas nécessaire au bonheur ; mais au moins je voudrais trouver un cœur qui ne fût prévenu par aucun autre objet. Je ne m’effraierais pas même d’un peu de répugnance dans les commencements ; elle est naturelle, et je dois m’y attendre. C’est à moi à la dissiper peu à peu, à me faire aimer d’abord par reconnaissance, ensuite par habitude. On finirait par s’accoutumer à ma figure ; et mon unique étude serait de la faire oublier à force de bons procédés.

» Comment une femme ne finirait-elle pas par s’attacher à celui qui n’existerait que pour la rendre heureuse, qui préviendrait tous ses désirs, qui lui soumettrait tous les siens, et lui saurait gré des moindres marques d’attachement qu’elle lui donnerait ?

» Voilà, mon cher ami, la douce chimère de mon cœur, que j’espère bien réaliser un jour. Je vois tous les obstacles ; ils ne me rebutent point. Je sais la difficulté de trouver une femme dont le cœur n’ait reçu aucune impression ; car alors tout mon ouvrage est détruit d’avance. On ferait sans cesse la comparaison de moi à l’objet aimé et regretté ; on me regarderait comme un monstre ; la prévention, l’aigreur empoisonneraient tout. Mais je puis rencontrer une jeune personne, telle que je la désire et que je ne cesserai de la chercher, dont l’âme simple et naïve ne connaisse point encore l’amour et très peu le monde ; si je puis la trouver, elle sera à moi, dussé-je la forcer à m’épouser. Je saurai la rendre malgré elle, la plus heureuse des femmes, et l’obliger à chérir ses liens. Je sens que dans les commencements on pourra m’accuser de peu de délicatesse ; mais mon motif secret me justifiera à mes propres yeux. Je n’ai pas d’autre moyen de jouir du seul bonheur que mon cœur désire, celui d’être époux et père, et de finir mes jours dans le sein de ma famille.

» Liens sacrés, relations intimes, qui doublent l’existence, sans lesquels l’homme isolé ne tient à rien dans le monde, traîne une vie inutile, meurt sans être regretté… oui, vous ferez mon bonheur. Je n’y pense jamais sans émotion ; et cette lettre de Justin que je vous ai envoyée, m’arrachait des larmes d’attendrissement. Qu’ils sont heureux ces bonnes gens ! Il vous manque une Louise, me disait-il ; que le bon Dieu vous la donne ! Honnête et bon Justin, les prières d’un cœur pur comme le tien doivent être exaucées ; elle le seront sans doute. Oui, je la trouverai cette compagne, que j’adore déjà sans la connaître. Elle et moi, Lindorf et Matilde, Justin et Louise, voilà trois couples heureux dans l’univers. N’en acceptez-vous pas l’augure, mon cher ami ? Pour moi, cette idée me transporte ; elle me fait croire d’avance à la félicité suprême.

» Que me parlez-vous d’héritage et de privation ? Si ma tante était assez injuste pour priver Matilde du sien, Matilde n’est-elle pas assez riche pour s’en passer ? Est-ce le plus ou le moins qui influe sur le bonheur, quand d’ailleurs on est dans l’aisance ? et son bien, réuni au vôtre, ne vous suffirait-il pas ? Cependant, comme le plus n’y gâte rien, et qu’il vaut mieux que les choses se fassent de bonne grâce, attendons encore, mon ami. Je ne répondrais pas de n’être pas jaloux, si vous étiez heureux bien longtemps avant moi ; et ma chère femme n’est pas encore trouvée. Dans quelque temps je m’en occuperai sérieusement. À présent je le suis beaucoup ici des affaires du roi. Je crains de n’avoir pas trop le temps de vous écrire ; aussi vous voyez que je prolonge aujourd’hui ce plaisir, etc., etc., etc. »

Le reste de la lettre renfermait des affaires politiques, des détails sur la Russie, que Caroline sauta ou parcourut à peine : elle avait bien autre chose à penser ! Son cœur ne pouvait plus suffire à tout ce qu’elle éprouvait : il lui paraissait qu’elle était transportée dans un monde nouveau, dont jusqu’alors elle n’avait pas même eu l’idée. Cette dernière lettre surtout la frappa beaucoup. Elle la relut tout entière, d’abord avec une sorte de saisissement très pénible.

Cette espèce de prédiction sur Lindorf, cette crainte excessive d’être uni à une femme dont le cœur serait engagé ailleurs, lui firent une impression cruelle ; mais quand elle en vint ensuite aux projets de bonheur du comte, aux motifs qui l’avaient engagé à l’épouser malgré sa répugnance, elle en fut si touchée, que déjà pour un instant elle crut n’aimer plus que lui dans le monde, ou plutôt elle ne pouvait démêler le sentiment dont elle était agitée. Elle restait là les yeux fixés sur cette lettre, sans penser que le cahier n’était pas fini. Cependant, peu à peu cet enthousiasme se dissipa ; l’image du comte s’effaça ; celle de Lindorf reprit son empire ; la lettre fut posée et la lecture continuée.

 

Continuation du cahier.

« Le temps s’écoule, Caroline, et les vingt-quatre heures que j’ai consacrées à ce pénible ouvrage sont près d’être écoulées. J’aperçois déjà les premiers rayons du jour, de ce jour où je verrai peut-être pour la dernière fois celle à qui hier encore, à la même heure, je croyais consacrer ma vie entière. Combien j’étais heureux ! comme l’espérance et l’amour me berçaient de leurs douces chimères ! Un instant a tout détruit, m’a plongé dans le néant le plus affreux. Mais, que fais-je ? Dois-je employer à me plaindre les instants qui me restent pour vous conduire au bonheur, pour vous en montrer le chemin ? Oui, Caroline, vous serez heureuse ; et cette certitude peut seule me faire supporter la vie.

» Un an à peu près se passa sans apporter aucun changement à notre situation. Matilde était toujours à Dresde, le comte toujours en Russie, et moi toujours à Berlin. Une correspondance suivie soutenait nos liaisons mutuelles ; mais celle de Dresde passant par Pétersbourg, n’était ni bien fréquente ni bien animée.

» Matilde, élevée dans la retenue et même avec sévérité, n’osait se laisser aller à ses sentiments, et n’exprimait tout au plus que de l’amitié. Je lui répondais bien naturellement sur le même ton ; mais, décidé cependant à l’épouser, dès que sa tante voudrait y consentir ; la préférant sincèrement à toutes les femmes que je connaissais alors, je fuyais avec soin toutes les occasions de rencontrer des objets qui auraient pu me détourner de cette idée, et l’emporter sur elle dans mon cœur.

» Il m’en coûtait peu de me priver des plaisirs d’éclat. Depuis la malheureuse aventure de Louise et du comte, j’avais conservé une sorte de mélancolie habituelle qui s’accordait fort bien avec mon projet. Tout entier aux devoirs de mon état, et au soin de faire ma cour au roi, je consacrais le reste de mon temps à la lecture, à la musique, ou bien à me promener à cheval.

» Un malheureux événement vint troubler ma tranquillité et redoubler ma tristesse. Mon père, qui ne quittait point sa terre de Ronebourg, eut une attaque d’apoplexie. Ma mère, depuis longtemps faible et valétudinaire, faillit à succomber à sa douleur et à son effroi. On vint me chercher immédiatement. J’arrive. Je les trouve tous deux dans le plus grand danger. Ma vue parut les ranimer ; ma mère surtout, qui me chérissait avec la plus vive tendresse, se trouva sensiblement mieux, et l’attribua à ma présence et à mes soins ; mais l’état de mon père en demandait de continuels. J’écrivis en cour pour solliciter un congé. Mon motif était trop légitime pour que je ne l’obtinsse pas ; et je me consacrai entièrement à mes parents.

» C’est précisément alors, Caroline, que vous vîntes embellir la cour que j’avais quittée ; et ce fut aussi à cette époque que le comte eut cette fâcheuse maladie qui le retint en route si longtemps. Je l’appris indirectement. Dans tout autre temps, j’aurais volé auprès de lui ; mais j’étais retenu à Ronebourg par des devoirs trop chers et trop sacrés, pour en avoir même l’idée.

» Quelque temps après, j’eus le plaisir d’apprendre par lui-même qu’il était rétabli, et heureusement arrivé à Berlin. Sa lettre avait bien tournure énigmatique et mystérieuse, qui me frappa au moment que je la lus…

» Il aurait donné tout au monde, me disait-il, pour me voir, pour me parler. Le cruel événement qui me retenait à Ronebourg était d’autant plus affreux pour lui, qu’il ne pouvait absolument y venir, vu la distance (Ronebourg est au fond de la Silésie, à quatre grandes journées de Berlin,) et le peu de temps qu’il avait à rester en Prusse, où tous ses moments seraient employés. Il pensait ensuite à Matilde, s’affligeait de la résistance de sa tante. Il était résolu, disait-il, dès que je serais libre de quitter Ronebourg, d’user de tous ses droits de frère aîné pour terminer mon mariage. Un nouveau motif le pressait. Peut-être lui-même touchait-il au bonheur ; peut-être était-il sur le point d’obtenir ce qu’il désirait avec tant d’ardeur ; mais il ne pouvait ni ne voulait être heureux sans moi.

» Je fis moins d’attention à cette lettre que je n’en aurais fait dans un autre moment ; à peine même eus-je le temps de la lire ; et ce n’est qu’à présent que je me la rappelle. Je la reçus le jour où mon père, après avoir langui quatre mois, expira dans mes bras, en me recommandant ma mère, en m’ordonnant de ne la pas quitter.

» Ah ! mon cœur avait déjà prévenu cet ordre si respectable pour moi ; j’avais déjà promis, juré à la plus tendre des mères, que son fils unique ne l’abandonnerait point à sa douleur. Dès que j’eus rendu à mon père les derniers devoirs, j’écrivis au comte pour lui apprendre la perte que je venais de faire, et pour le supplier de m’obtenir une prolongation de congé. Je ne tardai pas à recevoir sa réponse. Non-seulement le roi me permettait de rester à Ronebourg, mais il daignait même approuver le motif qui m’y retenait. Il régnait dans la lettre du comte un fond de tristesse qui ne me surprit pas. Je savais combien cette âme sensible savait partager les chagrins de ses amis ; et d’ailleurs il était lui-même très attaché à mon père. Il ne me disait rien qui fût relatif à sa lettre précédente, qui s’était perdue dans le trouble de cet affreux moment, et que j’avais presque oubliée. Il me marquait seulement qu’il allait incessamment à Dresde, voulant voir sa sœur avant de retourner en Russie ; que, s’il lui était possible, il viendrait aussi à Ronebourg ; mais qu’il n’osait me le promettre ; et, en effet, il ne put y venir. Oh ! pourquoi, pourquoi ne me confia-t-il pas alors ce fatal secret ? Mais sans doute sa délicatesse ne lui permit pas d’ajouter à mes peines, en m’apprenant un événement dont je pouvais me regarder comme la première cause.

» Trois autres mois s’écoulèrent, plus tristes, plus douloureux pour moi que les précédents. Je n’avais plus autour de moi qu’un seul objet d’attachement. Toute ma tendresse filiale était réunie sur ma mère, et je la voyais dépérir tous les jours, sans avoir d’autre consolation que celle d’adoucir ses derniers moments, et de lui procurer encore quelques instants de bonheur. Enfin je la perdis aussi. Cette âme pure quitta ce séjour terrestre, en se félicitant d’aller rejoindre son époux, et d’expirer dans les bras de son fils.

» Ô Caroline ! pardonnez ces tristes détails. J’ai besoin de m’appesantir sur mes malheurs, de me les retracer tous dans ce terrible moment où je vais me séparer pour jamais de celle qui devait me tenir lieu de tout. J’ai besoin de me pénétrer de l’idée que l’homme est né pour être malheureux, et que c’est là son unique partage ; qu’il doit perdre successivement tous les objets qui lui sont chers, tout ce qui l’attache à la vie. Non, le bonheur n’est pas fait pour l’homme. Un seul, peut-être… Mais ses vertus lui donnent le droit d’y prétendre, et je n’ai pas celui d’en murmurer.

» Après la mort de ma mère, je me hâtai de fuir ces lieux. Ma terre de Ronebourg m’était devenue odieuse, tant par la double perte que je venais d’y faire, que par le cruel événement qui s’y était passé. Je revins à Berlin, à Potsdam ; j’y passai l’hiver, et je vécus plus retiré encore que l’année précédente.

» Le comte m’écrivait peu. Son style était triste, embarrassé, et je crus enfin entrevoir qu’il avait un secret qui lui pesait sur le cœur. Je le lui dis naturellement. Il en convint, mais me renvoya, pour me le confier entièrement, à son retour, qui devait avoir lieu l’automne suivante. C’est aussi l’époque qu’il fixait pour mon mariage avec sa sœur. Votre sort et le mien, me disait-il, seront alors décidés sans retour. Puissent-ils être heureux ; et si je dois y renoncer pour moi-même, que du moins le bonheur de ma sœur et de mon ami me tienne lieu de celui que je n’ose espérer. Je pensai qu’il avait sans doute une inclination en Russie, et qu’il s’y rencontrait des obstacles ; mais, respectant son secret, je cessai mes questions. Je recevais aussi de temps en temps quelques petites lettres de la jeune comtesse, et toujours dans celles de son frère. Sa tante persistait dans ses projets, et se préparait à faire revenir M. de Zastrow pour conclure : son héritage était à ce prix. Mais la généreuse Matilde était prête à le lui céder en entier, à me faire ce sacrifice. Elle me demandait avec une ingénuité touchante si je n’étais pas de cet avis, et s’il ne valait pas mieux mille fois être moins riche et plus heureux. Je le pensais d’autant plus, que la morte de mes parents venait de me rendre maître d’une fortune considérable, et qui s’augmenta encore par la mort et l’héritage du commandeur de Risberg, mon oncle maternel. Il vivait, comme un solitaire, dans la terre que j’habite à présent. Il n’avait jamais voulu me recevoir chez lui pendant sa vie, et me laissa tous ses biens, sous la condition cependant de me marier dans le cours de l’année, et de faire porter le nom de Risberg à mon fils aîné.

» Cette condition me parut alors facile à remplir ; mes engagements avec Matilde m’en assuraient la possibilité ; et peut-être même ce motif aurait-il pu contribuer à décider en ma faveur madame de Zastrow.

» Depuis lors, ah ! Caroline, combien je l’ai trouvée douce cette obligation de me marier dans le cours de cette année ! Combien, lorsque j’osai entrevoir le plus grand des bonheurs, je bénissais la mémoire de mon oncle ! À présent, ah ! j’y renonce pour la vie à cette terre, à ces biens sur lesquels je n’ai plus aucun droit, et que demain je vais quitter pour jamais. Des biens ! en est-il, en peut-il être pour moi, après celui que je perds ? Non, jamais. Pardon, Caroline ; les vœux, les serments d’un malheureux que vous devez oublier, peuvent-ils vous intéresser ? J’ajoute à mes crimes, en vous le renouvelant ce serment de vous adorer toujours, et le but de cet écrit est de les réparer.

» Décidé à ne plus demeurer à Ronebourg, qui me retraçait des souvenirs trop déchirants, et qui d’ailleurs est trop éloigné de la capitale, je fus charmé de l’acquisition de Risberg, et je vins en prendre possession au commencement de cet été, peu de jours après la mort de mon oncle. Caroline, Caroline ! c’est ici où je vais avoir besoin de toutes mes forces pour continuer ce fatal écrit. Femme adorée, pourrai-je vous parler de vous-même, de mes sentiments, et ne pas mourir de douleur et de remords ? Sainte et pure amitié ! toi qui dois expier tous les crimes que l’amour m’a fait commettre, toi qui dois désormais remplir uniquement mon cœur, viens m’animer d’un nouveau zèle et soutenir mon courage ?

» Le local de ma nouvelle demeure me plut infiniment. Je comptais cependant n’y faire que peu de séjour, et j’en voulus profiter pour connaître tous les environs. La veille du jour où je vous aperçus à la croisée de votre pavillon, j’avais déjà passé dessous, et déjà j’en avais entendu sortir ces sons touchants, cette voix si douce, ces accords si harmonieux, qui m’ont fait depuis tant d’impression, et dont je ressentis l’effet dès ce premier instant. J’avais entendu des voix plus belles et plus étendues ; mais jamais aucune qui m’eût fait autant de plaisir. Je vous écoutai longtemps ; et lorsqu’enfin vous eûtes cessé, lorsque je me fus éloigné, je croyais encore entendre ces accents qui répondaient à mon cœur.

» J’y revolai le lendemain. Passionné pour la musique, je lui attribuai uniquement cet attrait irrésistible qui m’entraînait malgré moi. J’avoue cependant que je désirais avec ardeur de voir celle dont les talents me ravissaient, et que je crus aussi être conduit par la curiosité. J’imaginai de vous attirer à votre croisée en chantant avec vous ; ce moyen me réussit. Je ne fis, il est vrai, que vous entrevoir ; mais dès cet instant vos traits furent gravés dans mon cœur, et j’aurais voulu ne plus vous quitter.

» Oh, que ne puis-je m’arrêter sur tous ces détails qui me sont si chers, me retracer chaque minute de ce temps trop vite écoulé, et qui laisse dans mon cœur des traces si profondes ! Combien j’étais heureux quand, totalement occupé de ce nouveau sentiment qui remplissait mon âme, et qui l’absorbait en entier, je n’existais plus qu’à Rindaw, et j’oubliais le reste de l’univers ; quand, en vous quittant le soir, je n’emportais d’autre idée que celle de vous revoir le lendemain, et qu’elle suffisait à mon bonheur ! Je n’éprouvais ni cette ardeur inquiète et tumultueuse que m’inspirait Louise, ni cette tranquillité monotone, ce repos du cœur et des sens que je trouvais auprès de Matilde. Délicieusement agité, un charme inconnu semblait s’être répandu sur toute mon existence ; rien ne m’était indifférent ; vous embellissiez tout à mes yeux. Je portais votre idée sur chaque objet, ou plutôt je ne pensais plus qu’à vous seule au monde. Pendant deux mois, la seule lettre que j’écrivis, fut pour demander la permission de passer l’été dans ma terre. Je l’obtins, et je crus que ce temps durerait éternellement. J’oubliai le passé, l’avenir ; j’oubliai tout, excepté Caroline. Mais pourquoi chercher à redoubler mes tourments par la peinture de mon bonheur passé ? Hélas ! dans cet instant encore, j’oubliais que je ne dois plus vous parler de moi, et que vous appartenez au meilleur des hommes.

» Ah, c’est de lui, de lui seule que je dois m’occuper ! Il y a un mois que je reçus une lettre de lui, et ce fut cette lettre qui me tira de ma douce ivresse. Il se plaignait de mon silence, et Matilde en était également surprise. Matilde ! son nom seul déchira mon cœur, et me fit sentir qu’il était tout à Caroline… Je posai la lettre, pendant longtemps il me fut impossible de l’achever ; enfin je la repris, et ce qui suivait me rassura.

« Auriez-vous changé d’idées sur elle et sur nos projets, me disait le comte, et craignez-vous de me l’avouer, mon ami ? Tout ce que vous devez craindre, est de nous laisser là-dessus dans l’incertitude ou dans l’erreur. Je vous renvoie à une lettre que je vous écrivis l’automne passé à ce sujet. Relisez-là ; et rappelez-vous bien que la seule chose que je ne pourrais jamais vous pardonner, serait de me tromper et de me sacrifier votre bonheur. Écrivez-moi tout de suite, mon cher Lindorf ; et surtout soyez vrai sur l’état actuel de votre cœur. C’est le seul moyen de me prouver qu’il n’est pas changé pour votre ami, etc. »

» Cette lettre fut un trait de lumière pour moi. Elle m’éclaira tout à la fois sur mes sentiments pour Caroline, et sur mes devoirs envers le meilleur des amis. Hélas ! je crus les remplir tous, en ayant pour lui la confiance la plus entière, en remettant mon sort entre ses main, en le suppliant d’en disposer à son gré. Pouvais-je prévoir que cette confiance même était un outrage, et que je lui demandais son aveu pour lui ravir son bien le plus précieux ? – Conduit par une affreuse fatalité, j’étais donc destiné à l’offenser dans tous les temps, et de toutes les manières les plus sensibles. Ô Walstein ! Walstein ! quel plus grand mal t’aurait fait un ennemi mortel ? Mais si cet écrit a l’effet que j’en attends ; si celle qui doit le lire sent le prix d’une âme comme la tienne, puis-je encore avoir des remords ?

» Je joins ici, No 3, la copie de la lettre que j’écrivis au comte, le jour même où je reçus la sienne. Daignez la parcourir. C’est la dernière fois que vous vous occuperez d’un malheureux qui vous conjure lui-même de l’oublier pour jamais. Pour prix de cet effort, voyez au moins comme il vous adorait. »

Copie de la lettre du baron de Lindorf au comte de Walstein, ambassadeur à Pétersbourg.

 

No III

15 Août, 17..

« Vous n’avez que trop bien deviné, mon cher comte, ce qui se passe dans le cœur de votre ami. Oui, sans doute, j’ai un aveu à vous faire, et d’autant plus pénible à présent, que je l’ai trop différé. Mais me croirez-vous quand je vous ferai le serment que votre lettre m’a seule éclairé sur la nature de mes sentiments, et que l’instant avant de la recevoir, j’étais encore dans la sécurité, ou plutôt je jouissais de l’état le plus doux, le plus heureux que j’aie connu de ma vie, sans chercher à en pénétrer la cause ? – Ô mon ami, c’est l’amour ; oui, c’est ce véritable amour dont vous me parliez si souvent en m’assurant que je ne le connaissais pas encore. Grand Dieu ! comme vous aviez raison ! et combien ce que j’éprouve est différent de ce que j’ai senti jusqu’à présent ! – Ah ! sans doute, l’amour est la source du bonheur, du seul bonheur que l’homme puisse goûter. Si vous saviez comme ces deux mois se sont écoulés ! Ils ne m’ont paru qu’un instant ; et cependant j’ai des volumes de détails à vous faire. Il n’y en aurait pas un qui ne servît à me justifier à vos yeux. – Ah, mon ami ! elle réunit tout, ingénuité, grâces, talents, vertus, et cette modestie qui met tant de prix à tout le reste. Une figure charmante est le moindre de ses avantages : on l’oublie dès qu’on entend sa douce voix, lorsque sa main parcourt les touches d’un clavecin, pince les cordes d’une harpe, anime la toile ou le canevas, et qu’elle seule a l’air d’ignorer tout le charme qu’elle répand autour d’elle ! Ô Walstein ! si vous l’entendiez chanter, si vous l’entendiez lire nos grands poètes, et leur donner une grâce nouvelle par son organe et par son expression ; si vous voyiez surtout comme elle se fait adorer de tout ce qui l’entoure ; si vous étiez le témoin de ses attentions touchantes pour une vieille parente, infirme et aveugle ; comme elle sait la rendre heureuse, la consoler, lui faire aimer la vie ! – Oui, si vous étiez avec moi et près d’elle j’aurais bien une crainte, mais ce ne serait pas celle de vous voir blâmer mon choix… Ô mon ami ! je le sens bien, sans elle il n’est plus de bonheur pour moi. Elle seule me l’a fait connaître. Ce n’est qu’auprès d’elle que j’ai retrouvé ce calme, cette sérénité, j’oserais dire cette paix de l’âme, que je croyais incompatible avec l’amour. Je ne suis plus le même ; elle m’a entièrement changé. Le bouillant, l’impétueux Lindorf, content de la voir, de l’entendre, de faire chaque jour quelques progrès dans son cœur, d’oser espérer qu’il est aimé, sans même oser le demander, ne désirait pas d’autre jouissance. Oui, j’aurais passé ainsi ma vie entière ; mais votre lettre m’a tiré de cette douce léthargie. Elle m’a fait sentir vivement que je ne puis être heureux sans l’aveu de mon ami, et sans la certitude que mon bonheur n’altérera celui de personne.

» Matilde ! tendre et généreuse Matilde ! conservez-vous votre estime et votre amitié à celui qui put vous voir sans vous adorer, et qui, certain du bonheur d’être à vous, n’a pas su se défendre contre une passion tyrannique ? Et vous, cher Walstein, pourrez-vous me pardonner et m’aimer encore, moi que vous aviez déjà tant de raisons de haïr et que vous destiniez à devenir votre frère ; moi qui renonce à ce titre si doux ? Mais non, je n’y renonce point. Je vous remets la décision de mon sort ; soyez-en l’arbitre absolu, et recevez le serment que je fais d’être ce que vous voulez que je sois. Si c’est l’époux de Matilde, je ne puis vous promettre de renoncer à mon amour : il tient à mon existence ; mais je jure de le renfermer toute ma vie au fond de mon cœur, et de me conduire de manière à vous le faire oublier à vous-même. Ce tort involontaire et toujours ignoré, loin de nuire au bonheur de votre sœur, l’assurerait encore plus. Réfléchissez-y bien, mon cher Walstein ; et avec quelque impatience que j’attende votre réponse, ne la précipitez pas. Pensez qu’elle sera l’arrêt du sort de votre ami. L’instant après l’avoir reçue, je m’éloigne d’elle pour jamais, ou je tombe à ses pieds pour lui consacrer ma vie entière. Jusqu’alors je saurai me taire ; elle ignorera combien elle est adorée… – Ah ! si la voyant tous les jours, et tous les jours plus belle et plus sensible, je puis garder mon secret, ne croyez-vous pas que, si vous l’ordonnez, je saurai, loin d’elle, le garder toute ma vie. Si je dois renoncer à elle, vous-même, mon cher comte, vous n’apprendrez jamais son nom. Il restera caché pour toujours dans le fond de mon cœur, et jamais ma bouche ne le prononcera. Mais si j’obtiens votre aveu, avec quels transports je vous ferai connaître celle qui mérite les adorations de l’univers ! Combien je jouirai de voir mon digne ami applaudir à tous égards à mon choix, et partager mon bonheur ! Mais, je vous le répète, ce bonheur ne peut exister s’il coûtait un seule larme à Matilde et un seul regret à son frère. »

» Ainsi tout contribuait à mon aveuglement, jusqu’à ce mystère que je laissais sur votre nom. Un seul mot qui vous eût fait connaître au comte prévenait au moins l’aveu d’une passion criminelle ; il me rendait moins coupable ; mais je crus vous le devoir à vous-même, ce fatal secret. De quel droit vous aurais-je nommée, quand j’ignorais même si j’aurais celui de vous offrir ma main ! Un autre motif me fit aussi garder le silence. Votre immense fortune, cette fortune dont j’avais gémi plus d’une fois, et qui m’eût peut-être empêché d’oser vous déclarer mes sentiments, si la mienne eût été moins considérable, pouvait influer sur la décision du comte ; et je voulais qu’elle fût absolument libre. C’était assez, c’était trop même de lui avoir avoué que tout le bonheur de ma vie en dépendait.

» J’attendais sa réponse avec la plus vive agitation. Quelquefois, me reposant sur sa générosité, sur ses principes, mon cœur se livrait au plus doux espoir ; d’autres instants, connaissant combien il tenait à son projet, et son extrême tendresse pour sa sœur, je craignis qu’il n’exigeât le sacrifice de mon amour ; et ce sacrifice, auquel je m’étais engagé, me paraissait au-dessus de mes forces. Mais quel étrange effet de l’espèce de sentiment que vous m’aviez inspiré ! Ce n’était qu’éloigné de vous que j’éprouvais cette horrible perplexité : dès que je vous revoyais, elle disparaissait. Je retrouvais auprès de vous cette même tranquillité, ou plutôt cet état de bonheur et de jouissance continuelle qui ne laisse place à aucune inquiétude. Il me semblait impossible alors que rien pût nous séparer. Cette amitié si tendre que vous me témoigniez avec tant d’ingénuité, les bontés marquées de la baronne, les propos même qu’elle me tenait en votre absence, tout aidait à l’illusion ; tout me conduisait à croire que j’allais être le plus heureux des mortels. Mais je l’étais déjà, et ces trois derniers mois devaient compenser un siècle de peines et de tourments. Si leur souvenir n’empoisonne pas tout le reste de ma vie, il me tiendra lieu de bonheur. – Ah ! lorsque je sentirai trop le poids de cette vie, je me transporterai à Rindaw ; je me dirai : Je passai trois mois près de Caroline ; puis-je me plaindre de mon sort ?…

» Enfin je la reçus cette réponse si désirée, si redoutée. Je ne pouvais plus tenir à mon impatience ; je sentais à chaque instant que mon secret allait m’échapper. Je courus la chercher moi-même au bureau des postes. Mon attente ne fut point trompée ; elle y était. Je tremblais si fort en la recevant des mains du facteur, qu’il s’en aperçut, et crut que je me trouvais mal. Je lui demandai une chambre pour la lire, et quand j’y fus seul, je restai près d’un quart d’heure sans oser l’ouvrir, et même sans le pouvoir. Comment rendre raison de cette émotion excessive ? Ne devais-je pas connaître le plus généreux des hommes et le meilleur des amis ?

» Ah ! sans doute c’était un pressentiment de la vérité, et de mon crime involontaire. Enfin, cette émotion s’accrut au point que je ressortis sans avoir ouvert ma lettre ; résolu de ne la lire que chez moi. Je m’éloignai de suite ; mais je n’eus pas fait cent pas hors de la ville, que je descendis promptement de mon cheval, l’attachai à un arbre, et que je rompis ce cachet qui renfermait mon arrêt, résolu, s’il m’était contraire, à ne vous revoir jamais. Mon projet, dans ce cas là, était de partir sur-le-champ, de joindre le comte à Pétersbourg, et de chercher auprès de lui les forces dont j’avais besoin pour lui sacrifier bien plus que ma vie. Mais le sort, pour mieux m’accabler, voulut me laisser croire un instant au bonheur… – Ah, Caroline ! jugez de mes transports lorsque je lus ce que je joins ici.

 

Lettre du comte de Walstein au baron de Lindorf
 

À Berlin.

Saint-Pétersbourg.

« Elle, mon cher Lindorf, elle seule au monde. Ne pensez plus qu’à elle dans l’univers entier ; ou si votre bonheur vous laisse quelques instants pour l’amitié, employez-les à vous dire que votre ami en jouit presque autant que vous. Heureux Lindorf ! vous aimez : vous êtes sûr d’être aimé. Vous avez trouvé le cœur qu’il vous fallait, l’âme qui sympathise avec la vôtre, celle à qui l’Être Suprême dit en la formant sur le même modèle : Je vous crée l’une pour l’autre. – Et tu crains que je ne m’oppose à ses décrets immuables, que je ne t’arrache à celle qui t’était destinée de tout temps ! Je n’en doute pas : il n’y a pas un mot dans ta lettre qui ne prouve le véritable amour. Tu sais trop bien le peindre pour ne pas le sentir et l’inspirer. Le voilà précisément cet état qui m’a toujours paru la félicité suprême, dont j’avais l’idée au fond de mon cœur, et que je croyais une chimère. J’en voyais bien quelque chose dans le ménage de Justin et de Louise, mais je l’attribuais à la simplicité des champs, et ne croyais pas possible qu’on pût la trouver ailleurs. Il m’est bien doux que ce soit mon ami qui la réalise, qui me prouve qu’on peut être heureux sur cette terre, et l’être par le sentiment. Tout m’assure la vérité du vôtre, mon cher Lindorf, jusqu’à ce sacrifice que vous m’offrez de si bonne foi, et que je serais un barbare d’accepter. L’intérêt même de ma sœur, son intérêt bien entendu, me le défendrait quand le vôtre ne m’aurait pas décidé. Vous êtes honnête homme ; et je vous crois lorsque vous m’assurez de tous vos soins pour lui cacher qu’elle n’aurait pas la première place dans votre cœur. Mais êtes-vous sûr d’y réussir ? Non, mon ami. Je suis convaincu qu’il n’est pas possible de tromper une femme là-dessus ; et votre malheur à tous les deux serait une suite infaillible de cette découverte.

» Je veux même tranquilliser tout-à-fait votre délicatesse et votre conscience sur notre chère Matilde. Elle vous est certainement fort attachée ; vous êtes le premier et le seul homme qui lui ait fait quelque impression. Mais, soit que cela vienne de son caractère, de son éducation, ou de sa grande jeunesse, ce n’est point avec cette sensibilité profonde, qui fait qu’une première inclination décide ou du bonheur ou du malheur de la vie. Je ne sais même trop si l’on doit donner ce nom à ses sentiments pour vous.

» Il m’a paru que l’imagination était plus exaltée que le cœur n’était touché ; que la contradiction et les obstacles lui avaient fait prendre pour de l’amour ce qui peut-être n’était dans le fond que la simple amitié. À mon dernier voyage à Dresde, je fus frappé de la légèreté, de la gaîté même avec laquelle elle soutenait votre absence et ses chagrins. Elle me parlait cependant de vous avec tendresse ; mais elle pleurait et riait tout à la fois, et jurait qu’elle vous aimerait toujours, en faisant un saut, en chantant une ariette. Je ne m’en inquiétais pas, parce que, je vous l’avoue, je prévoyais un peu ce qui vous est arrivé ; et dans le cas où je me serais trompé, je voyais bien des bons côtés dans cette façon d’aimer. Je ne doute pas qu’elle ne se console très vite, et qu’elle ne soit même charmée de vous savoir heureux.

» Le jeune Zastrow est arrivé. On le dit très aimable ; peut-être aidera-t-il à sa consolation. Quoi qu’il en soit, ayez l’esprit en repos là-dessus, et croyez que la sœur et le frère seront heureux de votre bonheur. Je vous rends donc votre entière liberté, mon cher Lindorf, et je ne vous blâme que d’en avoir pu douter. Courez, dès que vous aurez eu cette lettre, en faire hommage à celle que vous aimez, et qui le mérite si bien, si j’en juge par le portrait que vous m’en faites. Je le crois d’autant plus vrai, qu’il me paraît qu’avec tout l’enthousiasme de l’amour vous avez conservé de la raison et de l’empire sur vous-même. Combien je m’impatiente d’en juger par mes propres yeux, et, comme vous le dites, d’applaudir à votre choix ! Ce plaisir sera peu retardé. Je prépare tout pour mon retour à Berlin, et vous ne pouvez plus m’écrire ici. Quand vous recevrez cette lettre, je serai probablement en route, et bientôt après dans vos bras. Alors, mon cher ami, nous n’aurons plus de mystère l’un pour l’autre ; car nous n’en sommes encore mutuellement qu’aux demi-confidences. J’apprendrai qui est Elle, et vous saurez aussi le secret de ma vie, que je vous ai caché malgré moi jusqu’à présent. Il m’en coûtait trop de vous affliger, et de vous faire partager un chagrin que vous ne pouviez adoucir. Peut-être cessera-t-il à mon arrivée ; peut-être aussi suis-je destiné à ne jamais jouir de ce bonheur, que je ne vous envie pas, mais que je voudrais partager avec vous.

» Ô Lindorf ! il existe une Elle aussi pour moi ; et vous serez bien surpris quand vous apprendrez… Mais pas un mot de plus jusqu’à ce que je vous revoie. J’espère vous trouver heureux ou bien près de l’être : voilà du moins un bonheur dont je suis sûr, et qui peut me suffire. Adieu. Si vous parlez à Elle de votre ami ; si elle sait qu’elle a remplacé ma sœur, dites-lui que j’ai déjà pour elle les sentiments d’un frère. Peut-être aurai-je bientôt une amie à présenter à Matilde. Qu’elle la rende sensible comme elle, qu’elle vous aime comme vous méritez de l’être, et je n’aurai plus rien à désirer.

» P. S. Si vous n’étiez pas amoureux, j’aurais peine à vous pardonner deux étourderies ; la première, est de n’avoir point daté votre lettre. Je ne sais ni combien elle est restée en chemin, ni où vous êtes à présent. J’imagine que c’est toujours à Berlin, et je vous écris à votre adresse ordinaire. L’autre est de ne pas me dire un mot de la morte de votre oncle le commandeur, ni de son testament. Je l’ai appris d’ailleurs, et je vous félicite de cette augmentation de fortune. Mais ce n’est pas ce qui vous touche à présent. La clause de la succession qui vous oblige à vous marier dans l’année, vous paraîtra cependant douce à remplir. Adieu, cher Lindorf. Combien je suis impatient de vous voir, et que nous aurons de choses à nous dire ! »

« J’ai fini, Caroline. Vous savez le reste, et les expression ne rendraient pas ce que j’ai éprouvé depuis l’instant où j’ai reçu cette lettre, depuis celui surtout qui m’a découvert combien j’étais coupable. Je commençai cet écrit hier en vous quittant. À peine ce temps a-t-il pu me suffire. Ma main et mes yeux fatigués peuvent à peine vous tracer un adieu effacé par mes larmes, et vous conjurer de pardonner au malheureux qui troubla la tranquillité de vos jours. Puissiez-vous, en l’oubliant entièrement, retrouver cette paix, cette sérénité qui faisaient votre bonheur ! Ah ! croyez-moi, Caroline ; croyez l’ami qui vous connaît mieux que vous-même, et qui connaît aussi celui à qui vous devez désormais consacrer vos sentiments et votre vie : ce n’est qu’auprès de lui, ce n’est qu’en le rendant heureux comme il le mérite, que vous le serez vous-même. Mais vous avez lu ; votre cœur a prononcé ; il est sans doute à lui seul, et je n’ai plus rien à vous dire.

» Je n’ai pris encore aucun parti sur moi-même ; je ne sais ni ce que je deviendrai ni ce que je dirai au comte. Peut-être lui devrais-je une confidence entière ; mais un mot qui m’est échappé dans la lettre, un mot que je voudrais racheter aux dépens de ma vie, me l’interdit à jamais.

» Non, Caroline, votre nom ne sortira jamais de mon cœur ni de ma bouche. Je m’interdis jusqu’à la douceur de prononcer ce nom chéri… Grand Dieu ! suis-je assez malheureux ! Adieu, adieu, Caroline ! Adieu pour jamais, puisque je m’impose la loi de ne plus vous revoir que lorsque j’aurai cessé de vous adorer. Oh ! si cet amour pouvait s’épurer assez pour ne plus voir en vous que l’épouse du comte de Walstein ; si je pouvais une fois vous ramener un ami digne de vous et de lui ! Il n’y a plus pour moi que cette espérance ou la mort… Adieu, Caroline ! je cours vous remettre ceci, vous revoir… Non, je ne vous verrai pas ; je ne vous regarderai pas. Vous êtes l’épouse de mon ami, la comtesse de Walstein. Oui, c’est à la comtesse de Walstein, que je vais donner ces papiers, ce portrait. Caroline ! elle n’existe plus pour moi… Voilà l’heure où vous devez vous rendre au pavillon. Vous y êtes ; j’y vole… Grand Dieu ! donnez-moi des forces ; soutenez mon courage ! »

Fin du cahier de Lindorf.

 

Nous n’essaierons pas de donner une idée des sentiments de Caroline après cette lecture. Comment exprimer ce qui se passait dans un cœur partagé entre l’amour et les remords, l’admiration, et peut-être même un peu de jalousie ? Louise et Matilde l’occupèrent tour à tour. Elle relut les endroits où il parlait d’elles. Combien elle trouva de feu, d’enthousiasme dans l’expression de sa passion pour Louise ! En la comparant aux sentiments qu’il lui avait témoignés, elle fut tentée de croire que ceux-ci n’étaient plus que la tranquille amitié. Et cette jeune et jolie Matilde… Qu’elle est heureuse d’oser aimer Lindorf, d’oser le dire !… Oui ; mais qu’elle est à plaindre de n’être pas aimée ! Charmante Matilde, généreux Walstein, méritez-vous de trouver des ingrats ! Elle se rappela très bien que pendant les huit jours qui précédèrent son mariage, le comte lui avait parlé de cette sœur, et de l’espoir qu’elles se lieraient ensemble. Comme elle formait alors son projet de séparation, elle y avait fait peu d’attention. – Quelle cruelle suite de circonstances venait retracer à son esprit cette belle-sœur, qu’elle offensait aussi par l’endroit le plus sensible, à qui elle enlevait un cœur sur lequel elle avait tant de droits ! Mais elle paraissait peu sentir le prix de ce cœur. Caroline relut la lettre où le comte en parlait à Lindorf ; et quoique la légèreté de Matilde dût être à tous égards une consolation pour elle, elle eut peine à la lui pardonner.

Elle était encore plongée dans les différentes réflexions qui devaient suivre une lecture aussi intéressante pour elle, et ne s’apercevait pas que la matinée entière était écoulée, lorsqu’un laquais de la baronne vint la demander. Elle n’eut que le temps de rassembler à la hâte tous les papiers épars autour d’elle, et de les renfermer avec soin dans son bureau. Elle allait sortir, lorsqu’elle s’aperçut que la petite boîte à portrait était restée sur la table. Elle la mit vite dans sa poche, et courut rejoindre son amie qu’elle avait laissée trop longtemps. Caroline trouva la baronne tenant un billet de M. de Lindorf, qu’elle ne pouvait pas lire. — Tenez, mon enfant, lui dit-elle dès qu’elle entra, voyez ce que dit ce cher baron, que nous n’avons pas vu depuis trois jours. Sachons ce qui le retient ; je ne puis exprimer combien il me manque. La triste Caroline, s’attendant bien à ce qu’elle allait lire, soupira, leva les yeux au ciel, et prit le billet. « M. le baron offrait ses hommages à ces dames. Forcé de partir le jour même pour des affaires essentielles et pressées, il n’aurait pas l’honneur de les revoir ; mais, en les assurant de sa reconnaissance, il les suppliait de lui conserver leur estime et leur amitié, etc. »

Oui, sans doute, Caroline savait d’avance tout le contenu de ce billet. Elle ne fut pas surprise, mais émue au point de ne pouvoir l’articuler. Cette conviction qu’elle ne le reverrait plus, que tout était fini, et pour elle et pour lui ; le contraste du style étudié et froid de ce billet, avec le cahier qu’elle venait de lire ; ces mots d’estime et d’amitié, tracés de la même main qui venait de lui peindre avec tant de feu les sentiments les plus vifs et les plus passionnés ; la contrainte où elle était vis-à-vis de son amie ; toute sa situation enfin devint si cruelle, qu’elle avait peine à la supporter. Aurait-on cru que son supplice pût augmenter encore ? Elle achevait à peine les derniers mots de ce billet, en s’efforçant de retenir des larmes qui inondaient ses joues : elle veut les essuyer, tire son mouchoir de sa poche ; la petite boîte qu’elle venait d’y mettre, et qui, dans cet instant, était bien loin de sa pensée, s’échappe, roule à ses pieds, s’ouvre en tombant, et présente en entier à Caroline ces traits, cette figure qu’elle n’avait pas encore osé regarder. Ce petit accident était bien naturel, et, si l’on veut, bien peu de chose ; cependant il fit une impression incroyable sur Caroline. Elle n’aurait pas été beaucoup plus vive quand le comte en personne se fût offert à sa vue pour lui reprocher son attachement. Un cri lui échappe ; elle se jette sur la boîte, la relève en détournant les yeux, et sort de la chambre avec précipitation, sans savoir pourquoi, ni ce qu’elle fuyait… Un instant suffit pour la remettre. Elle rentra, trouva la chanoinesse surprise de son cri et de sa fuite soudaine, mais bien plus atterrée encore du billet d’adieu de Lindorf, et de ce départ subit. Une cataracte décidée, qui s’épaississait tous les jours, et lui laissait à peine distinguer les objets, l’avait empêchée de voir le portrait. Caroline put dire ce qu’elle voulut. Il lui fut plus facile de répondre sur cet objet que sur les lamentations, les questions, les suppositions de la baronne à propos du prompt départ de Lindorf, dont elle ne pouvait revenir. Il rompait toutes ses mesures, déconcertait tous ses projets, et la mettait au désespoir ; il fallut que Caroline, tout affligée qu’elle était elle-même, s’épuisât pour la consoler. La meilleure manière aurait été sans doute de lui prouver, en lui avouant son mariage, combien ses projets étaient chimériques.

Caroline, qui crut enfin apercevoir quelle avait été son idée en attirant Lindorf chez elle, eut bien celle d’avoir alors pour son amie une entière confiance ; mais cet aveu, qu’elle avait si fort désiré de lui faire, dont elle avait si ardemment sollicité la permission, lui paraissait alors tout ce qu’il y avait de plus pénible et de plus difficile. Comment prononcer seulement le nom du comte, rappeler tous ses torts avec lui, oser dire soi-même : Je fais le malheur de l’être le plus vertueux, le plus grand, le plus digne d’être heureux ; et quand je devrais m’estimer trop heureuse de lui appartenir, de porter son nom, j’ai pu m’abandonner à la plus injuste antipathie, et cette antipathie n’était pas le seul sentiment dont elle eût à rougir. Le nom de Lindorf lui coûtait bien autant à prononcer que celui de son époux. Elle résolut donc d’attendre, pour parler et la réponse de son père, et la suite des événements, et de soutenir aussi bien qu’il lui serait possible les regrets de la chanoinesse sur le départ de Lindorf. Dans le vrai, elle le regrettait trop elle-même pour que leurs cœurs ne fussent pas à l’unisson ; et ce sujet continuel de conversation, tout pénible qu’il était quelquefois, ne laissait pas d’intéresser vivement son cœur, et d’avoir un attrait inouï pour elle.

Caroline devint plus assidue auprès de son amie qui, d’ailleurs, privée de la vue, avait plus que jamais besoin de ses tendres soins. Elle n’alla plus au pavillon ; tous ses meubles revinrent l’un après l’autre dans son appartement. Mais ses instruments, la musique, et même ses pinceaux, furent longtemps oubliés ou négligés. Il faut avoir l’âme tranquille pour s’occuper avec quelque suite à quoi que ce soit. Tous les moments où elle était chez elle furent employés à relire son cahier et ses lettres, à penser à cette belle Louise, à cette jolie Matilde, au comte, à se perdre dans une foule de réflexions qui n’avaient aucune suite, et qui finissaient ordinairement par un déluge de larmes.

Elle s’est aussi familiarisé avec ce portrait qu’elle ose à présent regarder, qu’elle regarde à chaque instant, et même avec une émotion qui n’est pas sans plaisir. Grand Dieu ! dit-elle quelquefois, si à tant de vertus il joignait encore cette figure si noble et si touchante, quelle mortelle serait digne de lui ? Mais le suis-je même à présent ? Ah ! non, sans doute ; et le meilleur des hommes méritait un cœur tout à lui.

Alors elle s’attendrissait sur les malheurs du comte, admirait ses vertus, gémissait de n’avoir pas celle de se sacrifier pour faire le bonheur d’un être si sublime, et regrettait presque, dans ses moments d’enthousiasme, d’avoir fait partir cette lettre si dure, si cruelle, où elle lui disait si positivement qu’elle ne pouvait l’aimer ni le voir. Mais ces regrets duraient peu. Un sentiment plus tendre la ramenait bientôt à Lindorf. Elle s’étonnait d’avoir pu s’occuper d’un autre objet, de regretter autre chose que lui. Elle fermait le portrait, et prenait le cahier ; c’était l’ouvrage de Lindorf ; c’était sa main chérie qui l’avait tracé. Oui ; mais c’étaient encore les vertus et l’éloge du comte ; et cette lecture répétée augmentait chaque jour et son admiration et ses remords…

Laissons quelque temps l’aimable Caroline réfléchir, s’attendrir, lire alternativement le cahier de Lindorf et les lettres du comte ; et voyons ce que faisaient, pendant ce temps-là, ces deux amis : aussi bien la solitude profonde de Caroline, sa vie monotone, les combats de son cœur ennuieraient sans doute le lecteur. Pour elle, ce n’était pas de l’ennui qu’elle éprouvait ; c’était un état d’agitation continuel. Au moindre bruit qu’elle entendait, elle tressaillait. Son imagination, sans cesse occupée de Lindorf et du comte, lui persuadait que l’un des deux arrivait à Rindaw. Quoi ! ce Lindorf qui s’est banni pour jamais de sa présence, peut-elle penser qu’il reviendra ? Non. Quand elle raisonne avec elle-même, quand elle relit son cahier, quand elle se rappelle tout ce qu’il doit au comte, elle dit de bonne foi : Jamais, jamais je ne le reverrai. Mais l’imagination et l’amour ne raisonnent pas toujours ; et, sans trop se l’avouer elle-même, elle pensa plus d’une fois qu’il n’aurait pas la force de tenir sa résolution.

Elle se trompait. Au fond de la Silésie, dans la triste terre de Ronebourg, Lindorf gémissait de son crime involontaire, et trouvait que ce n’était pas trop de toute une vie pour l’expier. Oh ! combien de fois il fut tenté de la terminer cette vie qu’il ne pouvait plus consacrer à Caroline, et qui jusqu’alors avait été si fatale au meilleur des amis ! Mais il les connaissait trop tous les deux pour n’être pas sûr que c’était leur ôter pour jamais leur bonheur et leur tranquillité. Le fameux roman de Werther était presque son unique lecture, et produisit sur lui l’effet contraire à celui qu’il en attendait. Il y cherchait des forces, des motifs, un modèle pour se décider à mourir. Il n’y vit que le désespoir de Charlotte, celui d’Albert, celui de l’ami de Werther ; et, plus généreux que lui, il aima mieux vivre et souffrir, que d’empoisonner les jours de ceux qu’il aimait.

Dans les premier temps de son séjour à Ronebourg, la vie lui était devenue si odieuse, et le sacrifice qu’il faisait en la supportant, lui parut si grand, qu’il crut par là réparer tous ses torts, et que cette idée même servit à sa consolation. D’ailleurs, si ses passions étaient violentes, elle ne duraient pas longtemps. Malgré sa subtile distinction sur les différentes sortes d’amours, il avait adoré Louise. Sans aimer Matilde avec la même fureur, il est certain qu’elle commençait à faire une impression assez vive sur son cœur lorsqu’elle lui fut enlevée. On a vu depuis à quel excès il avait aimé Caroline. Espérons que le temps, ou quelque autre attachement, le guérira de cette passion malheureuse. Son cœur est trop honnête ; il aime trop son ami, pour chercher à conserver un amour qu’il regarde comme un crime.

Il y avait cependant plus d’un mois qu’il vivait en reclus à Ronebourg, et que sa guérison n’était pas bien avancée, lorsqu’un jour qu’il essayait pour la seconde fois d’écrire au comte, sans trop savoir ce qu’il devait lui dire, il le voit lui-même entrer dans sa chambre, et se jeter dans ses bras.

À son arrivée de Pétersbourg, surpris de ne point trouver son ami à Berlin, d’apprendre des gens qu’il y avait laissés, qu’il était à Ronebourg, et qu’il y était seul, il soupçonna quelque malheur inattendu, ne se donna que le temps de voir le roi et son beau-père le chambellan, et repartit tout de suite pour s’éclairer des motifs d’une retraite aussi singulière que celle de Lindorf, au moment où il le croyait au comble du bonheur. Dès que les premiers instants de surprise, d’émotion et d’attendrissement furent passés, le comte lui fit des questions dictées par le plus vif intérêt.

« Cher Lindorf, dit-il, hâtez-vous de m’expliquer pourquoi je vous retrouve ici seul, triste, malade même, car vous voudriez en vain me le cacher, votre changement… Ô mon ami ! développez-moi ce cruel mystère ! Qu’est devenue celle que vous aimiez ? Pourquoi n’est-elle pas avec vous, unie à vous ? Pourquoi mon ami n’est-il pas heureux ? » Lindorf l’aurait laissé parler plus longtemps. Il n’était pas préparé à lui répondre, et gardait un morne silence. Le comte se tut aussi ; mais il pressait les mains de Lindorf, et sa physionomie attendrie, animée, semblait exiger sa confiance.

« Quoi ! lui dit-il enfin, Lindorf, vous ne me dites rien ? Ne suis-je plus votre ami, le dépositaire de vos secrets, de tous les mouvements de votre cœur ? N’ai-je pas le droit d’y lire ? — Oui, oui, s’écria Lindorf, vous avez sur moi tous les droits imaginables ; oui, vous êtes mon ami, le meilleur des amis. Jamais je ne l’ai senti plus vivement que dans cet instant, où je suis obligé de vous refuser ma confiance. » Le comte, surpris, recula quelques pas. « Ô mon cher comte ! ne vous éloigner pas de votre ami malheureux ! ne me condamnez pas légèrement ! Oui, je suis forcé de me taire, et vous m’approuveriez si vous connaissiez mes motifs. Lié par l’honneur, par mes serments, par tout ce qu’il y a de plus sacré, je ne puis trahir un secret qui ne me regarde pas seul. N’exigez aucun détail sur cette malheureuse affaire, et plaignez votre ami d’être privé de la triste douceur de vous la confier. »

Le comte s’était rapproché de Lindorf ; il le serrait dans ses bras, et ses larmes lui pouvaient combien il était affecté de sa situation. « Lié par l’honneur, par des serments ! » lui dit-il : « Ah ! tout est dit ; je ne sais que trop moi-même à quel point un secret promis nous engage, et jamais aucune question indiscrète… Cependant, vous êtes libre de répondre ou non à celle-ci ; mais elle échappe encore à mon amitié. Êtes-vous malheureux sans retour, et ne vous reste-il aucun espoir ? — Aucun, reprit Lindorf vivement. J’ai perdu pour jamais celle que j’adorerai toujours. Elle n’existe plus… » Il allait ajouter, pour moi. Le comte l’interrompit par un cri : « Ah Dieu ! elle n’existe plus ! Quoi ! c’est la mort, l’affreuse mort, qui vous a séparé d’elle ! Cher et malheureux Lindorf, ah ! combien je vous plains ! »

Lindorf faillit à le détromper ; mais craignant d’en avoir trop dit, et que le comte ne devinât la vérité, il ne fut pas fâché de lui voir prendre le change, et confirma par son silence cette idée de mort qui détournait tous les soupçons qu’il aurait pu avoir sur Caroline ; mais il n’en avait aucun. Jamais il ne lui vint dans l’esprit que sa jeune épouse fût cette femme tant aimée et tant regrettée. Depuis longtemps absent de la Prusse, il ignorait également, et la situation de Rindaw, et celle du château de Risberg. Il ne savait pas même alors que Lindorf l’eût habité, et qu’il eût formé là cette connaissance si fatale à son repos. D’ailleurs, il savait que son épouse était vivante, se portait bien, et il demeura persuadé que quelque événement tragique avait privé de la vie l’amante de Lindorf. Le sombre désespoir où celui-ci demeura quelque temps après cette conversation, ne lui laissait aucun doute là-dessus. Il s’efforça de le calmer, et lui demanda s’il ne voulait pas revenir avec lui à Berlin. « Non, non, s’écria Lindorf avec effroi, non, mon cher comte, je ne le puis ; il faut que je quitte ce pays ; il faut que je voyage pendant quelques années. Ne vous opposez pas à un parti nécessaire et absolument décidé. J’ai compté sur vous pour m’en obtenir la permission ; la paix actuelle me la fait espérer. Si le roi me refuse, je remettrai ma compagnie. Il faut que je parte ; il faut que je m’éloigne d’ici. » Le comte, ignorant tout, jugea qu’il avait de fortes raisons de quitter la Prusse, et combattit d’autant moins son idée, qu’il pensa que quelques années de voyage le distrairaient de sa douleur. Il lui promit d’obtenir son congé, et il ajouta après quelques moments : « Il est très possible, mon cher Lindorf, que je parte avec vous. — Vous, Walstein ? — Oui, moi-même, mon ami. Peut-être aurai-je, ainsi que vous, des raisons de m’éloigner de ma patrie, au moins quelque temps. Nous voyagerons ensemble, et nous serons moins malheureux. — Malheureux ? s’écria Lindorf ; est-ce à vous, est-ce au comte de Walstein à parler de malheur ? — Je comprends votre surprise, lui dit le comte en s’asseyant près de lui ; il est temps de la faire cesser, et de vous dévoiler un secret que je vous ai caché malgré moi. Cher Lindorf, puis-je vous blâmer du mystère que vous me faites, puisque vous ignorez que je suis marié depuis plus de deux ans ? »

Lindorf ne joua pas la surprise ; il lui eût été impossible dans ce moment-là de feindre ce qu’il n’éprouvait pas. Mais son embarras, sa rougeur, tout ce qu’il éprouvait réellement, et qui se peignait sur son visage, lui donna l’air de l’étonnement. Le comte poursuivit : « Oui, mon ami, je suis uni à la plus charmante des femmes, et je suis bien loin d’être heureux. Je vais vous raconter en détail ma triste histoire ; c’est une consolation pour moi de vous ouvrir mon cœur. Puissé-je vous voir convaincu, ainsi que je commence à l’être, que c’est dans l’amitié seule que nous devons chercher notre bonheur. »

Alors il commença cette cruelle confidence, que Lindorf prévoyait et redoutait au-delà de toute expression, ce récit, qui confirmait son malheur, ses remords, et qui déchirait son âme. Quelle impression dut faire sur cette âme agitée le nom de Caroline répété à chaque instant, ce nom si bien gravé dans son cœur, et qu’il devait avoir l’air d’ignorer ! Ah ! si Lindorf eut des torts, s’il fut la cause involontaire des malheurs du meilleur des hommes, ce qu’il souffrait dans cet instant suffit pour les expier et pour intéresser tout lecteur sensible à sa situation. Le comte prit son récit du plus loin. Il lui raconta que c’était le roi qui, sur les grands biens de Caroline, avait eu l’idée de ce mariage, et lui en avait écrit en Russie. « Ce motif, dit le comte à son ami, et même la volonté du roi, qui paraissait désirer vivement cette union, influèrent moins su ma décision que l’âge et le genre d’éducation de celle qu’on me destinait. Caroline de Lichtfield, sort à peine de l’enfance, élevée à la campagne et dans la plus grande retraite, n’ayant jamais vu d’homme qui pût faire impression sur son cœur, me parut remplir parfaitement ce que je désirais depuis longtemps. Vous connaissez mon système ; c’était sur cette ignorance du monde et de l’amour qu’il était fondé. Je saurai bien, me disais-je, pénétrer dans ce jeune cœur, et me l’attacher, sinon par l’amour, du moins par une amitié si vive, une reconnaissance si tendre, qu’elles pourront m’en tenir lieu. Le premier moment sera contre moi ; mais tous ceux qui le suivront assureront notre bonheur mutuel. Pleine de cette douce idée, je répondis au roi avec transport, en lui assurant que je m’estimerais trop heureux si je pouvais obtenir la main de la jeune baronne de Lichtfield. Il ne tarda pas à m’apprendre qu’il avait la parole du chambellan, et à m’ordonner de partir tout de suite pour conclure mon mariage. Je me mis en route ; mais je fus arrêté à Dantzick par une violente maladie, qui me mit à deux doigts de la mort. C’est alors, mon cher Lindorf, que vous remplissiez ici, auprès d’un père expirant, le premier et le plus saint des devoirs. Ce ne fut qu’au bout de deux mois, que je plus continuer mon chemin. J’arrivai à Berlin, et j’eus le chagrin de ne point vous y trouver. J’appris aussi avec peine que ma jeune épouse future, trompée sur le moment de mon arrivée, avait passé chez son père et à la cour tout le temps de ma maladie. Ah ! combien ces deux mois pouvaient avoir apporté d’obstacles à mes projets de bonheur, et dérangé le plan que je m’étais formé pour y parvenir ! Je ne cachai point mes craintes à mon auguste maître, il me rassura avec sa bonté ordinaire. Lui-même avait souvent observé Caroline, et toujours il avait vu chez elle ce même air d’innocence, d’insouciance, de gaîté, qu’elle avait apporté de sa retraite. J’ai répandu sourdement mes intentions, ajouta-t-il, et tous nos jeunes seigneurs les ont respectées. Quoique votre future soit charmante, aucun d’eux n’a cherché à acquérir des droits qui vous étaient réservés ; et Caroline elle-même, sans distinguer personne, n’a cherché qu’à s’amuser.

» Le soir même je fus présenté au baron de Lichtfield, mon beau-père futur, et le lendemain à son aimable fille… Ici le comte parla à Lindorf de cette première visite, dont on a vu les détails ; de l’impression d’horreur qu’il inspira à Caroline, et qu’il ne put se dissimuler. Il avoua que dès ce moment là, sans doute, il eût été généreux, plus délicat, d’abandonner tous ses projets, et qu’il en avait bien eu l’idée ; mais qu’il est facile, disait-il à son ami, de se faire illusion ! Imaginez que ce cri, que cette fuite, ces mouvements si naturels et si peu réprimés, qui devaient peut-être m’éloigner d’elle à jamais, furent précisément ce qui m’enchanta, et me fit désirer avec ardeur de l’obtenir. Je crus y voir la preuve indubitable de cette candeur, de cette innocence de la première jeunesse, que j’avais craint que son séjour à la cour n’eût altérées.

» Avec plus d’art, c’est-à-dire avec plus de fausseté, elle aurait bien mieux pu cacher ce premier mouvement d’effroi, et je lui savais gré de s’y être abandonnée. À peine l’avais-je entrevue : cependant à l’instant qu’elle entra, conduite par son père, sa physionomie ingénue, des grâces répandues dans tout l’ensemble de sa figure, m’avaient frappé bien agréablement ; et c’était là l’idée que je m’étais formée de celle avec qui je voulais passer ma vie.

» Il ne tint pas au chambellan que je ne me persuadasse que je n’entrais pour rien dans la fuite soudaine de sa fille. Sans le croire précisément, je l’écoutai avec plaisir, et j’en eus un très vif lorsqu’il me jura sur sa parole d’honneur que le matin même elle l’avait assuré que son cœur était libre, et qu’elle m’épouserait sans peine. “Je ne l’ai point contrainte, me dit-il avec serment, et demain, si sa santé le lui permet, elle pourra vous le dire elle-même”.

» Ô mon ami ! qu’il est aisé de croire ce qu’on désire avec ardeur ! Je sortis presque persuadé ; et ce lendemain et les jours qui le suivirent confirmèrent mon illusion. J’observais ma jeune épouse : elle me parut que très timide ; d’ailleurs, rien n’annonçait la moindre répugnance. Notre mariage fut fixé à huit jours par le roi. Elle y consentit sans demander aucun délai ; et même, une fois qu’il en fut question, elle insista la première pour que ce retard n’eût pas lieu.

» J’aurais dès ce temps-là cherché à m’attirer au moins sa confiance et son amitié ; mais dans le peu de visites que je lui rendis, le baron crut qu’il était de l’étiquette de ne pas nous quitter un instant. Elle parlait peu ; mais ce peu était prononcé avec tant de grâces et si bien placé, que tous les jours je m’attachais davantage à elle, et que j’étais persuadé que je serais le plus heureux des hommes.

» La veille de la cérémonie, qui devait se faire à la campagne, je crus cependant apercevoir des traces de chagrin sur son charmante visage. Ses yeux étaient rouges ; son cœur paraissait oppressé, on voyait qu’elle s’efforçait de prendre sur elle. J’en fus très ému ; et saisissant une minute où son père nous avait quittés, je m’approchai d’elle avec tendresse. “Belle Caroline, lui dis-je, serait-ce l’approche de mon bonheur qui fait couler vos larmes ?” Elle baissa les yeux, garda quelques instants le silence ; enfin, elle dit à voix basse : “On ne s’engage pas pour la vie sans effroi ; mais je vous crois bon et généreux, M. le comte, et cette idée me rassure. Il ne tiendra qu’à vous que je me trouve heureuse.”

» J’allais lui répondre, lorsque son père entra. Elle reprit bientôt son ton naturel, et ne me parut pas redouter le moment qui s’approchait. Comment donc aurais-je pu soupçonner le coup qui m’attendait ? » Alors racontant tout ce qui s’était passé le jour de son mariage, il tira de son portefeuille cette lettre que Caroline lui remit elle-même, et qu’on a vue ci-devant.

« Tenez, mon ami, dit-il à Lindorf, en la lui remettant ; lisez et voyez à quel point je dus être atterré. » C’est ici que le pauvre Lindorf eut besoin de tout son courage. Il prit d’une main tremblante et parcourut seulement des yeux cette lettre si naïve, si touchante, tracée par celle qu’il adorait. En la rendant au comte, il voulut dire quelque chose, mais il ne put rien articuler. Il se jeta dans ses bras, le serra contre son cœur, et quelques larmes qu’il ne put retenir s’échappèrent sur ses joues.

Si le comte avait eu le moindre soupçon de la vérité, cette émotion excessive le lui aurait sans doute confirmé. Mais il n’en avait aucun, et n’y vit qu’une grande sensibilité, excitée peut-être par quelque rapport de situation.

« Cher Lindorf, lui dit-il alors, lorsqu’il fut un peu calmé, vous partagez trop vivement ma situation ; je crains même d’avoir rouvert, sans le savoir, la plaie de votre cœur : peut-être aussi quelque lettre cruelle… Ah ! je devais encore me taire, et vous cacher ce fatal secret. Vous avez assez de vos peines. Je vous ai mal connu quand j’ai pensé que les miennes seraient un motif de consolation ; je vois au contraire qu’elle les aggravent. Pardonnez, cher et sensible Lindorf : cette preuve de votre amitié, du vif intérêt que vous prenez à ma situation, me pénètre.

— Ah ! Walstein, Walstein, s’écria Lindorf, » accablé sous le poids des remords, en se cachant le visage de ses deux mains ! et peut-être il allait découvrir le véritable motif de son émotion et de ses larmes ; mais le serment qu’il avait fait à Caroline de ne la point nommer lui revint dans l’esprit, et lui parut le premier des devoirs… Il s’arrêta. – Le comte ne l’aurait également pas laissé continuer. « Venez, mon ami, lui dit-il ; allons nous promener dans votre parc. Nous reprendrons une autre fois cette conversation… » et ils sortirent ensemble. Le comte lui parla du pays et de la cour qu’il venait de quitter ; il entra dans les détails les plus intéressants et les plus curieux. Son génie, naturellement observateur, son rang, les distinctions flatteuses de l’auguste souveraine de ces vastes états, qui lui témoignait la plus grande estime, l’avaient mis en état de tout voir et de bien juger.

Cet entretien, qu’il animait et prolongeait pour donner à Lindorf le temps de se remettre, le calma en effet insensiblement, et lui fit le plus grand plaisir. Personne n’avait l’art de se faire écouter et de captiver l’attention comme le comte de Walstein. Une éloquence douce, persuasive, un son de voix qui allait au cœur, le meilleur choix des termes, rendaient sa conversation on ne peut plus agréable. Beaucoup de savoir sans prétention, sans pédanterie, souvent des traits heureux placés avec goût, et ce genre d’esprit qui sait faire ressortir celui des autres, en faisaient véritablement un homme très aimable dans toute l’étendue de ce mot, souvent trop prodigué. On ne sortait jamais d’avec lui sans avoir appris quelque chose, et sans être en même temps très content de soi-même.

Depuis son mariage, il avait perdu de cette gaîté de la première jeunesse, que son accident même n’avait pas altérée. Mais elle était remplacée par une imagination brillante, une énergie, un feu qui n’appartenaient qu’à lui et qu’on ne peut exprimer. En l’écoutant, on ne pensait plus à sa figure ; et plus d’une fois, à la cour de Pétersbourg, il n’avait tenu qu’à lui de la faire oublier. Disons aussi, puisque nous en sommes sur cet article, que cette figure si maltraitée s’était raccommodée au point que Lindorf en fut surpris ; et Caroline, qui ne l’avait vu qu’au sortir d’une maladie de deux mois, l’aurait été bien davantage. Ses cheveux, que la fièvre avait fait tomber alors entièrement, étaient revenus en abondance, parfaitement bien plantés et toujours arrangés avec soin. Le temps et un peu d’embonpoint avaient presque effacé les traces de sa cicatrice, et lui donnaient un air de santé, de jeunesse, bien différent de ce teint jaune, de cette maigreur effrayante qu’il avait lors de son mariage. Un large ruban noir cachait encore l’œil qu’il avait perdu ; mais l’autre était si beau, que ce ruban, qui n’ôtait rien à la noblesse de sa figure, excitait plutôt un tendre regret qu’un sentiment d’horreur. Un peu d’attention sur lui-même lui avait fait aussi redresser sa taille. Elle n’était plus remarquable que par une attitude aisée et négligée, bien préférable à la roideur. Il boitait encore, il est vrai ; mais on ne marche pas toujours, et il marchait peu. On peut donc imaginer qu’avec de très belles dents et beaucoup d’expression dans la physionomie, le comte de Walstein, alors âgé de 32 ans, n’était pas un objet bien effrayant. S’il avait été de même deux ans plus tôt, Caroline serait restée dans le salon, la lettre n’eût point été écrite, et ce livre n’existerait pas. Tout est donc bien comme il est. Revenons à nos deux amis.

Il rentrèrent au château presque à l’entrée de la nuit. Lindorf, qui s’était laissé entraîner par le plaisir d’avoir retrouvé son ami et de l’entendre, en revint bientôt à son idée habituelle. Impatient de savoir quelle résolution le comte avait prise sur Caroline, il le supplia d’achever son histoire. « Elle est finie jusqu’à ce moment, reprit le comte, et les choses en sont toujours au même point. Vous me connaissez assez pour savoir, sans que je vous le dise, que je n’eus garde de m’opposer à une demande aussi forte, aussi touchante, aussi raisonnable même que l’était celle de Caroline. J’obtins, non sans peine, qu’elle retournerait à Rindaw auprès de l’amie qui l’avait élevée. Le roi, fâché sans doute qu’une union qu’il avait arrangée tournât de cette manière, exigea le plus profond secret. — Mais moi, interrompit Lindorf vivement, ne devais-je être excepté… — Ô mon ami ! ne suis-je pas dans le cas de vous faire des reproches… Quoi ! me cacher l’événement le plus intéressant de votre vie !

» Il est vrai, cher Lindorf, et souvent je m’en suis fait à moi-même ; mais un secret exigé par le roi, l’habitude où je suis de les garder… Malgré cela, je crois bien que, si je vous avais vu, je n’aurais pu prendre sur moi de vous faire un tel mystère. La crainte d’une lettre perdue, et la certitude que cette confidence vous affligerait, m’ont plus retenu, peut-être, que les ordres du roi. En effet, il est heureux pour vous de n’avoir pas su plus tôt mon secret. »

Lindorf ne répondit rien ; il sentait trop vivement le contraire ; mais il ne s’attendait pas à ce qui devait suivre… « Mon ami, ajouta le comte en souriant, vous êtes jeune et sensible ; ma petite femme est charmante ; vous auriez voulu la voir ; je vous en aurais prié moi-même ; et votre cœur, libre alors, eût peut-être subi une épreuve cruelle, que je me félicite de vous avoir épargnée. Vous souffrez également par l’amour, il est vrai. Mais, quel que soit l’excès de vos malheurs, croyez que vous souffririez plus encore, si l’objet de votre amour était la femme de votre ami ; et Caroline elle-même vous aurait-elle connu sans danger pour son cœur ? (et lui frappant doucement sur l’épaule, il ajouta) : Mon cher baron, je vous chéris comme ami, mais je vous crains comme rival. »

Pauvre Lindorf ! Heureusement c’était entre jour et nuit, dans une salle assez obscure ; peut-être avait-il choisi tout exprès ce moment pour renouer l’entretien. Dès qu’il put parler : « J’espère, dit-il, que le comte de Walstein ne pense pas, n’imagine pas que je puisse jamais être son rival, et qu’il me rend la justice de croire que le seul titre de son épouse aurait suffi pour me garantir… — Oui, si l’on peut l’être contre la jeunesse, les grâces, l’esprit et la beauté. Mais ne prenez point au sérieux une plaisanterie que je ne me serais pas permise s’il y avait eu quelque danger… Vous n’en êtes que trop à l’abri dans ce moment ; d’ailleurs, vous ne verrez point la comtesse, et peut-être que moi-même… — Vous-même ! — Mon ami, je ne sais ce que je dois faire. Peut-être tant de difficultés irritent un sentiment que huit jours de connaissance ne devraient pas rendre bien vif ; cependant il m’occupe sans cesse. Je sens plus que jamais que le bonheur de ma vie serait de vivre avec elle, de faire le sien, d’en être aimé autant que je puis l’être ; et jamais je n’eus moins d’espoir d’y parvenir. »

Lindorf écoute en silence, les yeux baissés. « Elle est toujours à Rindaw, continua le comte, d’où elle n’est point sortie depuis notre séparation. Elle y vit dans la plus profonde retraite, sans voir jamais personne, ni goûter aucun des plaisirs de son âge. Deux mois passés à la cour lui avaient cependant appris à les connaître. Elle avait paru surtout (m’a-t-on dit) aimer la danse avec passion ; et cependant, le croiriez-vous, tous ces goûts si naturels à seize ans, cèdent à l’antipathie affreuse qu’elle a conçue contre moi. Elle lui donne une force, une fermeté incroyables ; et Caroline ensevelit avec plaisir sa jeunesse et ses charmes dans la solitude, pour ne pas vivre avec un époux qui lui fait horreur. — Avez-vous de ses nouvelles depuis votre retour, lui dit Lindorf à voix basse ? êtes-vous sûr qu’elle persiste dans cet injuste éloignement ? — Je n’en suis que trop sûr, reprit le comte en cherchant des papiers dans son portefeuille. Voici une lettre d’elle à son père[1] ; il l’a reçue depuis peu, et me l’a laissée. Lisez-la ; vous verrez qu’elle lui déclare qu’elle veut rester à Rindaw, et qu’elle n’a pu soumettre encore ni son cœur ni sa raison aux liens qu’on lui a donnés. »

Lindorf la prit, la lut comme il avait lu la précédente, remarqua la date, et vit qu’elle avait été écrite le jour même qu’il écrivait le cahier. Il soupira amèrement, et la rendit en silence.

« Le chambellan, reprit le comte, m’a dit qu’il y avait répondu comme il convenait ; et, de sa part, cette phrase m’a fait trembler. Ce sera sans doute avec dureté, avec despotisme. Peut-être qu’en ce moment ma jeune épouse, noyée dans ses pleurs, m’accuse de cette nouvelle tyrannie, et sa haine s’augmente encore. Heureux du moins dans mon malheur, que cette haine ne provienne pas d’un autre attachement !… Ô mon cher Lindorf ! parlez ; guidez-moi. Que dois-je faire dans une circonstance aussi délicate ? J’attends de vous un conseil salutaire.

— Un conseil ! dit Lindorf en hésitant ; le comte de Walstein n’en doit recevoir que de son propre cœur. — Je t’entends, mon ami, reprit le comte ; et ce cœur m’a déjà dicté ce que je devais faire. »

Nous verrons dans la suite ce que c’était. Laissons respirer Lindorf, qui n’avait de sa vie autant souffert que pendant ce pénible entretien. Laissons reposer le comte des fatigues de son voyage, et revenons à Caroline.

Elle avait en effet reçu cette terrible réponse de son père. Non seulement il lui permettait, mais il lui ordonnait d’apprendre son mariage à la chanoinesse, et de se disposer à la quitter incessamment pour venir habiter l’hôtel de Walstein. « Depuis trop longtemps (lui disait-il) cet époux complaisant vous laisse suivre un caprice que son absence seule m’a fait tolérer ; il est temps qu’il cesse. Le comte est arrivé, et ne prétend plus être privé de son épouse… Il réclame ses droits ; et je vous déclare que vous serez à jamais privée de ceux que vous avez à ma tendresse, et même à mes biens, si vous faites encore la moindre difficulté de remplir vos devoirs. N’attendez aucun appui de personne. Je vous parle au nom d’un roi, d’un époux, et d’un père également irrités d’une trop longue désobéissance, etc., etc. »

Tout cela n’était point vrai. Le chambellan agissait de son chef. Il n’avait pris ni les conseils ni les ordres de personne pour cette fulminante démarche. – Le roi, content d’avoir assuré à son favori la fortune de Caroline, ne songeait plus à elle, et s’embarrassait peu qu’elle vécût, ou non, avec lui. On connaît les sentiments du comte ; ainsi ce n’était que de son père qu’elle avait à redouter une contrainte à laquelle elle ne s’attendait pas, et qui la mit au désespoir.

Comme elle ne soupçonnait pas même qu’on pût altérer jamais la vérité, elle prit tout au pied de la lettre, et la colère du roi, et celle de son époux ; et elle s’affligea d’autant plus, qu’elle ne reconnaissait pas à cette tyrannie ce généreux comte de Walstein, que le cahier de Lindorf et ses propres lettres lui avaient peinte si différent, et qu’elle commençait à aimer à force de l’estimer. Ces sentiments firent bientôt place à la crainte et à la terreur, dès qu’elle crut qu’il voulait abuser de son pouvoir. Comment concilier en effet toute sa conduite passée, vrai modèle de grandeur d’âme et de générosité, avec le peu de délicatesse qu’il montrait actuellement, puisqu’il exigeait le retour de sa jeune épouse, après la lettre qu’il devait avoir reçue d’elle, et à laquelle il n’avait pas même daigné répondre ? « Grand Dieu, disait Caroline, combien il faut que son caractère ait changé ! Autant que ses traits, ajoutait-elle en regardant le portrait qu’elle refermait bientôt avec colère. Quoi ! je lui déclare que je préfère la mort à vivre avec lui… et le barbare exige… Ah ! Lindorf, Lindorf ! votre amitié vous égare ; et le comte de Walstein n’a pas les vertus que vous lui supposez.

Plus elle relisait cette lettre de son père, plus sa douleur augmentait. — N’attendez aucun appui de personne, répétait-elle en frémissant, et versant des torrents de larmes. – Malheureuse Caroline… Mais j’en saurai trouver dans mon courage ; oui, je saurai mourir plutôt que de vivre avec un époux détesté, prévenu contre moi, despotique, tyrannique. Il veut ma mort, sans doute ! eh bien il sera content. » À tant de tourments se joignait encore celui d’avoir à raconter son histoire à la chanoinesse, à lui apprendre qu’on voulait la séparer d’elle. Aussi souvent qu’elle voulut l’essayer, la parole expira sur ses lèvres.

Jamais elle ne put prendre sur elle d’affliger à cet excès cette sensible et malheureuse amie, d’exciter à la fois et sa colère et sa douleur, en lui apprenant le mystère qu’on lui faisait depuis si longtemps, les malheurs de son élève chérie, leur séparation, prochaine, et peut-être par la mort ; car c’était bien le projet de Caroline, si on la forçait à quitter Rindaw, à se séparer de son unique amie. Depuis la perte de sa vue, la compagnie de sa chère Caroline était sa seule consolation. Elle disait souvent que le moment où elle en serait privée serait celui de sa mort ; et l’idée d’être obligée de la quitter était peut-être encore ce qui désespérait le plus la sensible Caroline. Elle ne put donc se résoudre à lui plonger le poignard dans le cœur, en lui parlant à l’avance de cette cruelle séparation. Quoiqu’elle lui parût inévitable, elle se flatta qu’elle serait peut-être encore différée : son père ne lui fixait point de temps précis ; il lui ordonnait seulement de se tenir prête à partir lorsqu’il viendrait la chercher, sans doute avec ce redoutable époux.

Caroline leur laissa le soin d’instruire la chanoinesse, et attendit d’un jour à l’autre ce moment dans des transes mortelles, ayant pour unique espérance celle de mourir avec sa bonne maman du chagrin de se quitter. Elle était dans ce trouble, dans cette agitation continuelle, qui influait même sur sa santé, lorsqu’un jour elle reçut une lettre dont elle reconnut à l’instant l’écriture et le cachet, et qui lui causa une émotion incroyable. Elle était du comte lui-même, de cet époux si redouté. Elle tremblait avant de l’ouvrir, et faillit à s’évanouir en voyant d’où elle était datée, c’était du château de Ronebourg, chez M. de Lindorf… Grand Dieu, il est chez Lindorf ; il est avec Lindorf ! Elle eut besoin de rassembler toutes ses forces pour pouvoir lire de qui suit.

 

Lettre du comte de Walstein à Caroline.
 

Du château de Ronebourg, chez
M. de Lindorf, ce 17 oct. 17..

« Si j’étais assez malheureux pour que cette lettre fût reçue avec un sentiment de crainte ou d’effroi, je conjure celle à qui elle est adressée de se rassurer, de la lire avec bonté, d’être convaincue que celui qui l’écrit perdrait plutôt la vie que de lui causer un seule instant de peine.

» Oui, madame, vous à qui je n’ose donner un nom plus tendre ; oui, je suis votre ami, je veux l’être, et c’est à ce titre que je vais m’entretenir avec vous de l’objet qui m’intéresse le plus au monde, du bonheur de Caroline. Il n’est rien que je ne sois prêt à faire pour l’assurer. Daignez me prescrire des ordres, des sacrifices ; tout me deviendra facile si je puis parvenir à vous rendre heureuse.

» M. votre père doit vous avoir écrit ; j’ignore le contenu de sa lettre ; mais, quel qu’il soit, s’il vous impose la moindre contrainte, il est démenti par mon cœur. Vous êtes libre, madame, maîtresse absolue de votre sort et du mien. Je vous remets à mon tour l’entière décision de ce que vous voulez que je devienne, et je jure de me soumettre à l’arrêt que vous prononcerez. Mais puis-je me faire là-dessus la moindre illusion ou conserver le moindre doute ? Ne l’ai-je pas sous les yeux, cette lettre cruelle[2] où vous déclarez que votre cœur n’a point changé, que ce malheureux époux est toujours détesté, et que votre unique désir est de vivre loin de lui ! Eh bien, Caroline, vous serez satisfaire ; vos désirs doivent être des lois pour moi : je n’ai que trop écouté les miens lorsque je vous ai enchaînée pour la vie. Je dois m’en punir, et mériter à la fois votre estime et votre reconnaissance, en m’éloignant de vous aussi longtemps que vous l’ordonnerez… Non, Caroline, vous ne serez point condamnée à vivre dans la retraite pour m’éviter. La cour ne sera point privée de son plus bel ornement, et votre père d’une fille qui fait sa gloire. Revenez auprès de lui jouir de ces innocents plaisirs que vous êtes si bien faite pour goûter, et ne craignez pas qu’ils soient empoisonnés par ma présence. Mon parti est pris. Je suis ici chez un ami, qu’une passion malheureuse oblige à voyager quelques années, et je suis décidé à partir avec lui. Ma compagnie adoucira ses peines ; et les miennes le seront par la consolante idée que vous êtes plus heureuse, plus tranquille, et que je répare, autant qu’il est possible, tout le mal que je vous ai fait.

» Vous êtes la maîtresse du nom que vous voudrez porter. Si le mien vous est odieux ; si vous préférez d’être encore pour tout le monde Caroline de Lichtfield, et de vivre chez votre père, j’obtiendrai facilement et de lui et du roi que le mystère de notre union soit encore prolongé. Mais si, comme il le paraît par votre lettre, il en coûtait trop à votre âme franche et ingénue de cacher un tel secret ; si vous consentez à m’avouer pour votre époux, prenez en arrivant à Berlin le nom, le titre et le rang de comtesse de Walstein. Cette légère condescendance, en satisfaisant votre père et votre roi, vous rendra peut-être encore plus libre et plus heureuse. Vous habiterez mon hôtel, ou plutôt le vôtre. Vous engagerez cette tendre et respectable amie que vous ne voulez et ne devez jamais quitter, à venir l’habiter avec vous ; et moi, je m’engage ici par les serments les plus solennels, par ma parole d’honneur, à ne revenir à Berlin que lorsque vous m’y rappellerez. Heureux si vous me laissez entrevoir dans l’avenir la possibilité de notre réunion ! Je me reposerai sur votre vertu, sur vos principes, sur votre générosité, et j’attendrai, non sans impatience, mais sans crainte et sans murmure, le moment où vous la fixerez. Il viendra ce moment ; oui, j’ose encore l’espérer. Vous sentirez une fois le besoin d’un ami véritable ; et, croyez-moi, Caroline, vous n’en trouverez jamais de plus tendre, de plus sincère qu’un époux qui vous chérit, qui veut votre bonheur, qui ne peut être heureux que lorsque vous serez vous-même heureuse et tranquille.

» J’attendrai votre réponse avant de partir. Adressez-la à Ronebourg, chez M. le baron de Lindorf. C’est cet ami dont je vous ai parlé, et dont je vous parlerai souvent, si vous daignez consentir à une correspondance qui serait une bien grande consolation pour moi. Ne craignez rien ni du roi ni de votre père. Je saurai donner un prétexte plausible à mon voyage et à mon absence, qui sera peut-être bien prolongée, mais jamais on n’en saura le vrai motif. Adieu, madame ! Vous approuverez sans doute l’arrangement que je vous propose… Hélas ! ce projet est bien différent de celui que je formai en demandant votre main ! mais s’il vous rend heureuse, mon but est également rempli. »

» ED. AUG. COMTE DE WALSTEIN »

 

Quel sentiment dominait dans l’âme de Caroline en finissant cette lettre ? Était-ce la surprise, l’admiration, les remords, l’attendrissement ? Ah ! tout était confondu ! elle ne savait ce qu’elle éprouvait. Pendant longtemps elle resta immobile, les yeux fixés sur ce papier, qui venait de changer toutes ses idées, et dont elle avait peine à croire le contenu.

En sortant de cette espèce d’anéantissement, son premier mouvement fut de se lever, d’ouvrir son bureau, de rassembler tous les papiers que Lindorf lui avait remis, de courir dans l’appartement de sa bonne amie, de lui faire connaître cet homme étonnant, de lui apprendre par quels liens elle tenait à lui, de chercher dans son amitié la force de les supporter. Depuis quelques instants elle la trouvait presque dans son cœur, ils ne lui paraissaient plus si pesants ces redoutables liens. « Ah, Walstein, dit-elle à demi-voix, généreux Walstein ! non tu ne partiras point, tu ne seras point la victime… »

Elle s’arrêta, craignant de s’engager trop avec elle-même. Son cœur était combattu, son âme oppressée, mais d’une manière moins douloureuse, et lorsqu’elle eut joint son amie, ce fut sans trop de peine qu’elle la prévint sur la confidence qu’elle avait à lui faire ; et véritablement il fallait la prévenir. Ses idées étaient si loin de ce qu’elle allait apprendre… Caroline, sa Caroline mariée depuis plus de deux ans sans qu’elle s’en doutât, était un événement si singulier, si inattendu, que tous ses romans ne lui en avaient pas offert un pareil, et qu’elle pouvait en mourir de surprise.

Ce fut donc après quelques préparations et les plus tendres caresses, que son élève lui apprit enfin ce grand secret, et les raisons qu’on avait eues de le garder. Lorsque la bonne chanoinesse eut exhalé tout à son aise sa surprise, sa colère, ses reproches ; lorsqu’elle se fut tour à tour attendrie et fâchée ; qu’elle eut bien grondé et bien pleuré ; lorsqu’elle eut répété cent fois qu’il était affreux qu’on se fût défié d’elle, et plus affreux encore qu’on eût sacrifié cette pauvre enfant, Caroline demanda et obtint avec peine une demi-heure de tranquillité. Elle l’employa à raconter tout ce qui regardait Lindorf. Ce fut sans doute ce qui lui coûta le plus ; mais elle voulut avoir pour son amie une confiance entière et sans réserve.

« Non, maman, lui disait-elle avec tendresse, non, votre Caroline n’aura plus de secret pour vous ; j’ai trop souffert de cette affreuse contrainte. Ce n’est que depuis peu de jours que j’ai la liberté de la faire cesser, et depuis bien peu d’instants que j’en ai le courage. C’est au comte que je le dois : oui, c’est à lui seul que je dois le bonheur d’oser vous ouvrir mon cœur, et de n’avoir rien que de consolant à vous apprendre. Oh ! quand vous saurez à quel ange je me suis unie, et combien j’ai de torts avec lui, ce n’est pas votre Caroline que vous plaindrez. Elle ne vous demande qu’eu peu d’indulgence et de patience pour un récit bien long, car je ne veux rien vous cacher ; non, rien du tout, je vous le jure. En effet, elle lui dit tout, et ne la surprit point en lui avouant son penchant pour Lindorf. — Hélas ! je l’ai bien vu, reprit la chanoinesse ; et moi, insensée, qui m’en félicitais ! Je croyais… j’avais arrangé dans ma tête… Voyez à quoi vous m’exposiez avec ce beau mystère ! Ne sais-je pas ce qui arrive toujours ? On se connaît, on s’aime, parce qu’enfin on est fait pour aimer ; et c’est pour la vie, car une première impression ne s’efface jamais. — Ah ! j’espère qu’elle s’effacera, dit vivement Caroline ; je ferai du moins tous mes efforts pour la détruire. — Et tu n’y réussiras pas, pauvre enfant ; je sais ce que c’est. Plus on combat une inclination, plus elle augmente. Est-il possible de cesser d’aimer ? — Oui, sans doute, quand un attachement nous rend coupable… Ah, maman ! maman ! vous ne savez pas encore à quel excès nous l’étions tous deux ; j’offensais le meilleur des époux ; et Lindorf, un ami comme il n’en fut jamais. »

Alors elle commença la lecture du cahier, et crut ne pouvoir l’achever, interrompue à chaque instant par les exclamations de la chanoinesse. Elle se passionna d’abord pour le brave général tué en défendant son roi ; le jeune comte aussi l’intéressa ; mais son cher Lindorf lui tenait encore au cœur. « Comme il écrit bien ! disait-elle. Quel style tendre et sentimental ! ah, je le regretterai toute ma vie ! C’est là l’époux qu’il te fallait. » Cependant, dès qu’il fut question de Louise, cette grande amitié baissa considérablement. « Quel éloge il fait de cette fille ! est-ce qu’un gentilhomme, un baron, s’avise de regarder si une petite fermière est jolie ? » Mais lorsqu’elle le vit sérieusement amoureux et projetant d’épouser, elle n’y tint plus. Sa colère fut au point que Caroline se repentit presque de l’avoir excitée. « Ne m’en parlez plus, disait-elle ; comme il m’a trompée ! Aimer une paysanne, penser à l’épouser, et oser après cela faire la cour à mademoiselle de Lichtfield ! En vérité c’est odieux. Tu dois te trouver trop heureuse d’être mariée, et de n’avoir pas été le cas de succéder à sa Louise. Le bel amour qu’un second amour ! et après une fermière encore ! Comme cet home m’a trompée ! À qui peut-on se fier ?… »

Caroline, plus attendrie qu’humiliée d’être l’objet de ce second amour, ne répondait rien, soupirait et reprenait sa lecture quand la pétulante baronne le lui permettait. À mesure que Lindorf perdait dans son estime, Walstein au contraire y gagnait considérablement : bientôt ce fut son héros par excellence. Cette noblesse, cette énergie, cette grandeur d’âme, l’enchantèrent. « Vous êtes trop heureuse, répétait-elle à Caroline, d’être la femme de cet homme là. Mais qu’est-ce que vous disiez de sa laideur ? Moi, je le vois beau comme un ange, et des sentiments d’une noblesse !… Comme il parlait à ce petit Lindorf ! Ah ! ce n’est pas lui qui aurait aimé une fermière. » Elle en eut cependant peur un moment, et ne savait plus que penser. Mais lorsqu’elle en fut à la terrible catastrophe ; lorsqu’elle vit le comte blessé, défiguré ; lorsqu’elle sut à quel excès il avait porté la générosité et l’amitié, elle fit les hauts cris, et ne pouvait plus se contenir. Lindorf était un monstre, et Walstein un dieu devant qui on devait se prosterner. Son enthousiasme augmentait à chaque ligne, et ses lettres à son ami y mirent le comble… Elle jura que le ciel avait créé cet homme tout exprès pour sa Caroline. « Ce n’est point une âme de ce siècle, disait-elle ; il ressemble à Cyrus, à Orondate, à tout ce que j’ai lu de plus sublime ; et votre petit Lindorf ressemble à tous les hommes. Vous le voyez, il aimait encore Matilde : il en aimerait une douzaine à la fois. Passe pour celle-là ; elle est comtesse, au moins ; mais jamais je ne lui pardonnerai cette Louise. Sans doute qu’à présent il reviendra à la jeune comtesse ; mais j’espère qu’elle fera comme je fis quand ton père m’offrit sa main après la mort de sa femme, et qu’elle aura comme moi la noble fierté de le refuser. — Ah ! j’espère bien que non, s’écria Caroline ;… » et ce mot partit du fond de son cœur ; elle en fut surprise elle-même. C’était la première fois qu’elle éprouvait un désir bien vrai que Lindorf revînt à Matilde, qu’il l’aimât, l’épousât, et ne fût plus que son frère. Par une révolution singulière et presque subite, elle sentit que son attachement pour lui n’était pas actuellement le sentiment le plus vif de son cœur. Il est vrai qu’elle était dans un moment d’enthousiasme, et que celui de son amie l’excitait encore. Mais nous laisserons à celle-ci le soin de l’entretenir.

Lorsqu’elle en vint à cette dernière lettre que Caroline avait reçue ce jour même, cette lettre où le comte parlait d’elle, pensait à elle, et lui assurait le bonheur de vivre toujours avec sa Caroline ; lorsqu’elle eut entendu cette phrase : « Vous engagerez cette tendre et respectable amie, que vous ne voulez et ne devez pas quitter à venir vivre avec vous »… elle ne put modérer ses transports ; elle embrassa tendrement Caroline, en l’appelant sa chère petite comtesse, et lui disant, la larme à l’œil : « Nous ne laisserons pas partir cet ange : n’est-ce pas, ma fille ? il ne partira pas ?

— Non certainement, reprit Caroline ; je serais la plus ingrate des femmes si j’y consentais : permettez même que j’aille lui répondre tout de suite ; le courrier part ce soir. »

Elle sortit, et laissa la bonne chanoinesse tout émerveillée de ce qu’elle venait d’entendre, et ayant bien assez à penser pour ne pas s’ennuyer d’être seule. Rien que l’idée d’écrire au comte aurait fait mourir d’effroi Caroline, si on la lui eût présentée la veille. À présent rien ne lui paraissait plus facile à faire que cette réponse. Son cœur, pénétré et rempli de reconnaissance, d’admiration, ne demandait pas mieux qu’à s’épancher. Son imagination exaltée lui dictait mille choses ; et à peine fut-elle dans son appartement qu’elle courut à son bureau. Le premier objet qui se présent en l’ouvrant, est la petite boîte qui renferme le portrait de son époux. Pendant sa colère contre lui, elle l’avait cachée sous le tas de papiers qu’elle venait d’ôter. Elle la prend, elle l’ouvre ; elle regarde ces beaux traits, cette physionomie si noble et si douce, avec un sentiment qu’elle n’avait point encore éprouvé. Elle oublie combien il est changé, et s’étonne d’avoir pu refuser son cœur à l’original de cette charmante peinture. Insensiblement elle s’attendrit ; ses larmes coulent ; elle approche le portrait de ses lèvres, et sent une véritable émotion. Elle était, comme on le voit, très bien disposée pour sa réponse. Si elle l’eût faite dans cet instant, elle eût sans doute été plus tendre que le comte n’eût jamais osé l’espérer ; mais malheureusement en écartant, pour écrire, tous les papiers épars sur son secrétaire, ses yeux tombent sur cette lettre de son père, qui lui peignait le comte si irrité contre elle. Celle qu’elle venait de recevoir la démentait trop formellement, pour qu’elle ne vît pas que son père lui en avait imposé ; mais était-ce en tout ou en partie ? Il en coûtait à Caroline pour croire son père absolument faux. Le comte pouvait avoir feint d’entrer dans sa colère ; il pouvait aussi l’avoir partagée au premier instant où elle supposait qu’il avait reçu d’elle cette lettre si forte, si décisive, qu’elle s’était tant reprochée, et qu’elle se reproche plus encore, depuis qu’elle a reçu celle du comte. Elle s’arrête à cette dernière idée, se rappelle les expressions dures qui lui sont échappées, se les exagère encore, et finit par ne plus voir dans le procédé du comte que le désir ardent de s’éloigner d’elle à tout prix, et la crainte de vivre avec une femme capricieuse, injuste, qui se laisse prévenir, avec un enfant volontaire, opiniâtre, déraisonnable : « Car c’est ainsi qu’il doit me voir, qu’il me voit sans doute ; et je l’ai bien mérité ! Qui sait encore s’il n’est pas instruit de mes sentiments pour son ami ? Ils demeurent ensemble ; et le comte est si pénétrant ! Me parlerait-il de lui, de cette passion malheureuse, s’il en ignorait l’objet ? Il le connaît sans doute ; et sa délicatesse m’épargne les reproches qu’il sent bien que je dois me faire à moi-même. Que lui importe, d’ailleurs, à qui appartienne ce cœur ingrat et dur qui l’a repoussé, qui le force à présent à chercher le bonheur dans des climats éloignés ? » Voilà l’imagination de Caroline qui travaille, qui lui peint tout en noir. Plus elle relit actuellement cette lettre qui lui paraissait si tendre, si flatteuse, plus elle est convaincue que c’est la générosité seule du comte qui l’a dictée, et qu’il n’a d’autre désir que de vivre loin d’elle, sans cependant gêner sa liberté. Quelle apparence que, sans ce motif, il voulût renoncer à sa patrie, à ses emplois, à la cour, à la position où il plaçait la faveur et l’amitié de son souverain ? S’il avait le moindre désir de vivre avec elle, n’en aurait-il pas fait au moins la tentative ? N’aurait-il pas cherché à la voir, à pénétrer ses sentiments actuels, avant de prendre cette résolution cruelle ? Mais pouvait-il en douter après la lettre qu’il a dû recevoir ; et cette femme qui l’assurait de sa haine, n’a-t-elle pas dû lui en inspirer une éternelle ?… « Ah ! dit-elle en posant tristement la lettre et le portait, j’ai eu un instant d’illusion et presque de bonheur ; il faut y renoncer. Le bonheur n’est pas fait pour moi ; et je ne puis m’en prendre qu’à moi-même !… Comme il m’aurait aimée ! Mais il ne m’aimera jamais ; il ne veut pas me connaître ; il me hait ; il me méprise ; il ne peut pas me pardonner ; et cependant quelle bonté, quelle générosité ! Mais dois-je en abuser, et, après l’avoir si cruellement offensé, le bannir de sa patrie ? Non… Mon parti est pris, je veux passer ma vie entière ici, loin de lui, loin de tout le monde… J’expierai mes fautes et mes erreurs… Il sera libre alors de rester à la cour, d’exercer ses vertus dans sa patrie, de faire le bonheur de tous ceux qui l’approcheront… et Caroline, l’ingrate Caroline ne troublera plus le sien :… Il oubliera qu’elle existe ! »

Elle prit vivement une plume, une feuille de papier ; et traça ce qui suit avec rapidité.

 

Lettre de Caroline au comte de Walstein.
 

Rindaw, novembre

« Non, monsieur le comte, je ne retarderai pas d’un instant cette réponse que vous me demandez. Puisse cette promptitude vous prouver ma reconnaissance, et les sentiments dont je suis pénétrée pour le meilleur et le plus généreux des hommes ! Croyez, monsieur, que je sens tous les motifs qui vous portent à la proposition que vous me faites ; j’en deviens et plus coupable à mes propres yeux, et plus décidée que jamais à vivre dans la retraite. – Oh ! n’ajoutez pas à mon malheur celui de penser que je suis la cause d’une absence qui vous dérangerait sans doute, et ne changerait rien à mon sort. Puisque vous avez la générosité de m’en laisser la maîtresse, je suis décidée, quoi qu’il arrive, à rester ici. Mon absence de Berlin ne nuit à personne, n’intéresse personne. On a sûrement oublié cette petite fille qu’à peine on a vue ; et mon père doit être accoutumé à se passer de moi. Madame de Rindaw, cette chère amie, ou plutôt cette tendre mère, est le seul être au monde à qui mon existence et ma présence puissent être utiles et agréables. Je ne puis ni la quitter ni lui faire abandonner le genre de vie qu’elle a choisi depuis si longtemps.

» Permettez donc que je me consacre entièrement à elle, et que je rende à sa vieillesse les soins tendres et soutenus qu’elle a pris de mon enfance. Votre lettre m’assure de votre consentement. Pourvu que nous soyons séparés, qu’est-il besoin que ce soit par une distance immense ? Je dois, je veux vivre ici, oubliée et tranquille, s’il m’est possible. Pour vous, M. le comte, vous vous devez à votre patrie, à votre roi ; rien au monde ne doit balancer de tels motifs.

» Est-ce à Caroline à y apporter le moindre obstacle ? Ah ! c’est alors que je serais vraiment coupable, et que les reproches les plus amers empoisonneraient mes jours ! Non, je me rends justice, et je me soumets à mon sort. Il n’a rien de fâcheux, pendant que je puis habiter dans le sein de l’amitié, et dans le séjour paisible où j’ai passé toute ma vie. Ces plaisirs dont vous me parlez sont effacés de mon souvenir, ou du moins ils y ont laissé une trace si légère, que je ne puis ni les regretter ni les désirer. Ah ! je ne regrette rien, que de n’avoir pu faire le bonheur du meilleur des hommes, et mon seul désir est d’apprendre dans ma retraite qu’il est heureux comme il mérite de l’être. Ma résolution doit y contribuer. J’y saurai persister, je vous le jure. La solitude n’a rien du tout qui m’effraie. Au contraire, je borne tous mes vœux à y passer ma vie entière ; et s’il est vrai que vous vouliez mon bonheur, vous ne vous y opposerez point. Le comte de Walstein à Berlin, Caroline à Rindaw, seront tous les deux placés comme ils doivent l’être.

» Mon amie sait enfin depuis ce matin les liens qui nous unissent ; et puisque vous consentez que je prenne ce nom que je me ferai gloire de porter, je serai désormais, pour le peu de personnes qui me verront, et pour ceux à qui vous voudrez le confier,

» CAROLINE DE WALSTEIN,

née baronne DE LICHTFIELD »

Quand même Caroline n’aurait pas voulu prendre ce nom qu’elle commençait à aimer, elle y eût été forcée. Pendant qu’elle écrivait sa lettre, la chanoinesse n’avait pas manqué de rassembler tous ses gens, de leur apprendre que sa Caroline était comtesse de Walstein, et de leur ordonner de l’appeler toujours à l’avenir, madame la comtesse. Elle fut ponctuellement obéie ; et, dans l’espace de quelques minutes, deux ou trois femmes de chambre et autant de laquais entrèrent chez Caroline sous différents prétextes, uniquement pour avoir l’occasion de dire : Madame la comtesse. Dès que madame la comtesse eut fini sa lettre, elle courut la lire à son amie. Oui, ma bonne maman, lui dit-elle en la finissant, j’en ai pris la ferme résolution, je veux vivre et mourir ici, et ne plus aimer que vous seule au monde.

Quelques jours plus tôt, ce projet eût enchanté la tendre chanoinesse ; elle avait alors bien d’autres idées. Son imagination était montée au plus haut point d’enthousiasme pour le comte de Walstein, et sa réunion avec Caroline était devenue l’unique objet de ses vœux. Mais comme il entrait dans le plan qu’elle venait de former que la jeune comtesse ignorât tout, elle feignit d’approuver sa lettre, et se fit peut-être un plaisir de se venger (car la vengeance est un plaisir de tous les âges) du mystère qu’on lui avait fait, en tenant secret à son tour ce qu’elle méditait.

La lettre fut donc cachetée telle qu’elle était. On prétend qu’il échappa un demi-soupir à Caroline en écrivant sur l’adresse, chez M. le baron de Lindorf. Elle assure à présent qu’elle ne le croit pas ; mais on peut croire au moins que ce fut le dernier.

Le lendemain et les jours suivants, elle ne fut occupée que du comte ; et plus elle y pensait, plus elle s’attachait à cette pensée. Toutes ses lettres furent relues plus d’une fois. Elle crut y trouver milles choses qu’elle n’avait point encore remarquées, et qui répandaient un nouveau jour sur le cœur et l’esprit de cet homme excellent, dont elle connaissait trop tard tout le mérite.

Le petit portrait sorti de sa boîte fut suspendu à un cordon, passé au cou de Caroline, et ne le quitta plus. Vingt fois par jour elle le tirait de son sein, le contemplait avec attendrissement, le recachait avec dépit ; mais plus elle sentait que son époux aurait fait le bonheur de sa vie, plus elle s’applaudissait de la résolution qu’elle avait prise. Persuadée qu’il ne voulait pas vivre avec elle, il lui en coûtait bien moins de le savoir à Berlin, que dans les pays lointains, voyageant avec Lindorf.

L’idée d’être la cause de l’exil que ces deux amis s’imposaient la révoltait ; elle ne pouvait la supporter. Du moins, disait-elle, que l’un des deux soit heureux dans sa patrie, et même elle éprouvait un certain plaisir du sacrifice qu’elle faisait au bonheur du comte. C’était en quelque sorte une expiation de ses torts avec lui, qui la justifiait à ses propres yeux, et la raccommodait avec elle-même.

Pendant qu’elle était agitée de ses diverses pensées, la chanoinesse de son côté n’était pas oisive, et ne cessait de réfléchir au meilleur moyen de réunir les deux époux.

Il s’en présenta bien à son esprit de très naturels et bien faciles à exécuter, tels, par exemple, que de faire écrire au comte par une femme de chambre de confiance qu’elle avait, pour l’inviter en son nom, à se rendre à Rindaw, ou bien de mener Caroline à Berlin sous quelque prétexte, et d’engager son mari à s’y rencontrer, ou, ce qui valait encore mieux, de raisonner avec elle, de l’amener doucement à une réunion qu’elle désirait trop elle-même pour s’y refuser longtemps. Mais tout cela parut trop simple à madame de Rindaw, trop commun pour faire le dénouement d’un roman dans lequel elle était transportée de jouer un rôle. Il fallait des surprises, des reconnaissances, de grands coups de théâtre ; et voici ce que cette prudente tête imagina.

Un jour, c’était le troisième depuis que la lettre de Caroline était partie, elle lui dit que depuis longtemps elle avait envie de visiter son chapitre, et d’y passer quelque temps ; que c’était un devoir qu’elle avait trop négligé ; qu’elle voulait le remplir encore une fois avant sa mort ; qu’elle partirait dès le lendemain, et qu’elle la priait de l’accompagner.

Caroline, surprise de cette résolution subite, lui représenta vainement que son âge, ses infirmités, une permission qu’elle avait obtenue depuis longtemps de vivre à Rindaw, la dispensaient de tout devoir. La chanoinesse insista si fort, qu’elle n’osa pas la contrarier, d’autant plus qu’elle se fit elle-même un vrai plaisir de ce petit voyage. Il retarderait son entrevue avec son père, l’éloignerait quelque temps d’un séjour qui lui rappelait trop de choses, et la distrairait de sa mélancolie. Un autre motif s’y joignit encore ; elle avait toujours désiré de former une liaison avec quelque jeune personne de son âge. Cette espèce de sentiment manquait à son cœur, et depuis quelque temps surtout elle éprouvait plus vivement encore le besoin d’une amie. La baronne de Rindaw était bien la sienne ; mais ce respect que l’on conserve pour ceux qui nous ont élevés ; cette différence immense de leurs âges, qui lui donnait la crainte continuelle de la perdre d’un jour à l’autre ; l’effroi de la solitude où la mort de cette unique amie la laisserait : tout augmentait ce désir ardent d’en trouver une autre plus rapprochée d’elle, dont l’âme répondît à la sienne, avec qui elle pût parler de tout ce qui l’agitait, et entretenir, dans l’absence, une correspondance qui lui paraissait d’avance un des plus grands charmes de la retraite où elle comptait passer ses jours.

« Ah ! pensait-elle souvent, si j’avais seulement une amie telle que je me l’imagine, combien je l’aimerais, et comme je saurais m’en faire aimer ! Un sentiment si doux suffirait pour remplir mon cœur ; j’oublierais bientôt que j’en ai connu de plus vifs, et que celui à qui je voudrais les consacrer tous à présent ne peut plus les partager… »

Quand dans les livres nouveaux qu’on leur envoyait de Berlin, elle trouvait une correspondance entre deux amies, son cœur palpitait ; elle soupirait, et disait tristement : « Et moi je n’ai personne à qui je puisse écrire tout ce que je pense. Je n’ai point de lettres à attendre, à recevoir ; » et cela lui paraissait le comble du malheur. Mais lorsque la chanoinesse lui proposa ce petit voyage, elle imagina tout de suite qu’un séjour dans un chapitre où l’on élevait plusieurs demoiselles de distinction lui fournirait certainement l’occasion de former une liaison d’amitié avec quelques-unes d’entre elles, et même celle de pouvoir faire un choix. Elle céda donc avec plaisir aux volontés de sa maman, et se prépara pour le lendemain.

Dans ses projets de confidence pour sa future amie, elle ne manqua point d’emporter avec elle son précieux cahier et ses lettres, qui étaient devenus presque son unique lecture, et moins encore son cher petit portrait, qui ne quittait plus son sein, et qu’elle aimait tous les jours davantage. En attendant qu’elle eût une amie, il lui en tenait lieu ; il était devenu le confident de ses plus secrètes pensées. C’était à lui qu’elle avouait le regret mortel qu’elle éprouvait, en croyant avoir perdu sans retour, et l’estime, et l’amitié de son époux. Cette physionomie expressive et sensible paraissait l’entendre, lui répondre, la rassurer ; et ses moments les plus doux étaient ceux où elle avait avec lui cette conversation muette.

Le lendemain, de très bonne heure, la chanoinesse, Caroline, et leurs femmes de chambre montèrent en berline.

Madame de Rindaw était de la plus grande gaîté ; elle fut prête la première, et paraissait se faire un extrême plaisir de cette course. Comme elle n’y voyait plus du tout, et qu’elle n’était distraite par rien, elle causait beaucoup, et voulait qu’on lui rendit compte de tous les endroits où l’on passait. Ce fut d’abord dans cette route sur laquelle donnait le pavillon où Caroline avait entendu Lindorf pour la première fois, où depuis elle s’était entretenue si souvent avec lui, et l’avait enfin vu s’éloigner pour jamais.

Un peu plus loin, elle aperçut les tours de château de Risberg, et côtoya le parc où elle s’était égarée, et où elle avait rencontré Lindorf. C’est alors qu’elle put connaître la différence des sentiments qui l’agitaient dans ce temps-là, de ceux qu’elle éprouvait actuellement. Son cœur ne palpita point ; mais il se serra péniblement. Au lieu d’attacher des regards attendris sur les endroits qui lui retraçaient un amour qu’elle n’avait plus, et qu’elle se reprochait encore, elle les détourna, et regarda du côté opposé, en pensant douloureusement à tous les torts qu’elle avait avec son époux.

Tout le reste du voyage se passa sans aucun évènement. La vieille baronne le soutint très bien, et conserva sa bonne humeur. Elle n’appelait plus Caroline que ma chère comtesse, et la nommait à chaque instant. Souvent aussi elle voulut parler du comte ; mais Caroline, plus prudente qu’elle, retenue par la présence des femmes de chambre, craignant également d’en dire trop ou trop peu, détournait la conversation.

Le chapitre où elles allaient était à quelques journées de Rindaw. Caroline ne se croyait pas éloignée, et s’impatientait d’arriver, lorsqu’elle vit le cocher enfiler l’avenue d’un grand et antique château, dont elle avait aperçu de loin les girouettes. Elle en témoigna sa surprise à son amie, qui, d’un air content, lui répondit qu’on suivait ses ordres, et qu’elle voulait voir en passant un ami qui demeurait là. Caroline n’eut pas le temps de faire d’autres questions sur cet ami, dont jamais elle n’avait entendu parler ; elles étaient déjà dans la cour du château.

La chanoinesse appelle son laquais, et lui ordonne d’aller savoir si M. le comte de Walstein est là, et si deux de ses amies peuvent avoir le plaisir de le voir.

À ce nom, Caroline se doute de la vérité, fait un cri, et peut à peine articuler : « Eh ! grand Dieu ! maman, ai-je bien entendu ? où sommes-nous ? où m’avez-vous amenée ? — Au château de Ronebourg, répondit la baronne en riant, et je t’amène à ton époux. »

La pauvre Caroline n’a pas même entendu toute cette phrase. Ses sens l’ont abandonnée ; elle est tombée sans la moindre connaissance sur l’épaule de son imprudente amie. Sa femme de chambre la relève, la soutient, dit à la chanoinesse l’état affreux où est sa maîtresse, lui demande un flacon que celle-ci ne trouve point. Elle se désespère alors, se repent trop tard de ce qu’elle a fait, et Caroline, toujours évanouie, ne donne pas le moindre signe d’existence.

Tout cela se passait dans la berline, au milieu de la cour du château, tandis que le laquais s’acquittait de sa commission, et qu’on cherchait le comte, qui se promenait dans le parc avec Lindorf. Enfin on l’a trouvé. Il ne comprend rien à cette visite, à ces amies inconnues ; car la chanoinesse, qui voulait jouir des grandes surprises, avait défendu qu’on la nommât, et le comte, qui avait reçu seulement la veille la réponse de Caroline, n’avait garde d’imaginer que ce fussent elle et la baronne.

Il se presse de venir recevoir les dames qu’on lui annonce ; son ami le suit. Ils arrivent, et le premier objet qui se présente à leurs yeux, c’est Caroline, sans aucun sentiment, les cheveux détachés, le sein découvert, son lacet coupé, qu’on efforçait de sortir comme on pouvait de la berline, et la baronne tout en larmes, jetant les hauts cris, appelant l’univers entier au secours, s’accusant de la mort de Caroline, et jurant de ne pas lui survivre.

Si un pareil spectacle dut frapper le comte, même avant de savoir ce que c’était, qu’on juge de l’impression qu’il fit sur Lindorf. Au premier instant, il a reconnu Caroline, et peut à peine en croire ses yeux, et la vive émotion de son cœur. « Grand Dieu ! que vois-je ? » s’écrie-t-il en se précipitant auprès du carrosse. Alors il n’en peut douter. Mais la pâleur de Caroline, ses yeux fermés, les cris de son amie, lui persuadent qu’en effet elle vient d’expirer, et bientôt son état diffère peu du sien. Le comte, qui ne comprenait rien encore à tout ce qu’il voyait, et qui, marchant difficilement, arrive un peu après Lindorf, le voit chanceler, et n’a que le temps de le soutenir dans ses bras. Il se ranime bientôt ; mais c’est pour se livrer au plus affreux désespoir, c’est pour dire au comte : « C’est elle ; c’est votre Caroline ; c’est la mienne ! c’est celle que j’adorai, qui n’existe plus, et que je veux suivre au tombeau… »

En disant cela, il s’arrache avec violence des bras du comte, qui, atterré de ce qu’il entend, de ce qu’il voit, ne sachant ce qu’il doit croire, cherche à percer une foule de domestiques, que les cris de la chanoinesse et de ses gens ont attirés, et qui entourent le carrosse. Il y parvient avec peine. On venait d’en tirer Caroline ; et le grand air commençait à lui rendre l’usage de ses sens. Elle entr’ouvrait les yeux, faisait quelques mouvements ; et sa femme de chambre, assise par terre la soutenait contre elle pendant qu’on était allé chercher un fauteuil pour la transporter plus commodément. La pauvre chanoinesse, toujours au fond de sa berline, où elle payait cher son imprudence, s’agitait, pleurait, réclamait le comte, et ne se calma que lorsqu’on lui dit qu’il était là, et que Caroline se ranimait.

Oui sans doute il était là ; mais il ne savait pas encore si tout ce qui se passait n’était pas un songe, une illusion. Caroline à Ronebourg, et paraissant y être amenée avec violence, puisqu’elle y arrivait mourante ! Le désespoir et la fuite de Lindorf, qui avait disparu, étaient peut-être encore un plus grand sujet de surprise. Ces mots retentissaient à l’oreille du comte : « C’est votre Caroline ; c’est la mienne ; c’est celle que j’adorai ! » Quoi ! ce serait Caroline que Lindorf aimait, dont il était aimé !… Il cherchait encore à en douter, à se persuader que son ami, égaré par la douleur, s’était trompé. Mais malgré le changement que deux années avaient apporté à la figure de Caroline, et celui que lui causait son état actuel, il ne put longtemps la méconnaître.

Après l’avoir regardée quelques instants en silence, il se jette à ses pieds, prend ses mains, et les presse avec ardeur contre ses lèves. Elle entr’ouvre les yeux, ne se rappelle distinctement rien, ne sait où elle est, qui est cet homme prosterné devant elle. Trop faible pour rien articuler, elle retire doucement ses deux mains, qu’il pressait toujours dans les siennes, les joint ensemble, pose sa tête dessus, et verse un déluge de larmes. Le comte, toujours à genoux devant elle, pleure avec elle, cherche à la calmer, à la rassurer, lorsqu’il entend les cris répétés de madame de Rindaw, qui ne cessait de l’appeler du fond de sa berline, et qui continuait à s’impatienter. Elle l’appelle enfin si haut, qu’il est contraint de laisser Caroline, et d’aller à elle. Ce fut au moins avec l’espoir d’apprendre quelque chose sur cette étrange aventure ; mais la pauvre femme était si émue, si agitée, disait tant de choses à la fois, qu’il n’était pas possible d’y rien comprendre.

Le comte, d’ailleurs en s’approchant d’elle, fut frappé d’une autre idée. Il ignorait tout-à-fait le malheureux état de sa vue. Ce fut un nouveau trait de lumière pour lui. Il se rappelle à l’instant cette vieille parente aveugle dont celle que Lindorf aimait prenait tant de soin ; et ce qui, dans le temps même, aurait contribué à détourner ses soupçons, s’il en avait eu, ne lui laissa plus alors le moindre doute. Cependant il lui aida à descendre, et la conduisit auprès de Caroline, que l’on venait de placer dans un fauteuil.

La chanoinesse ne fut rassurée sur sa vie que lorsqu’elle lui dit d’une voix bien faible, et avec le ton du reproche : « Ah ! maman, maman, qu’avez-vous fait ? » Peu à peu ses idées étaient revenues : mais elle était encore si abattue et si souffrante, que ses yeux étaient fermés, et qu’elle n’aurait pu se soutenir. Le comte donna des ordres pour qu’on la transportât doucement au château. Il offrit le bras à madame de Rindaw, et ils la suivirent. On décida de mettre Caroline au lit ; elle-même parut le désirer. La chanoinesse voulut rester auprès d’elle ; et le comte, après lui avoir baisé la main, qu’elle ne retira plus, les laissa dans son appartement, et se hâta de passer dans celui de Lindorf, dont il était extrêmement inquiet. Il ne le trouva point ; mais en parcourant sa chambre des yeux, il vit sur son bureau une lettre cachetée. Il la regarda : elle était à son adresse. Il l’ouvre avec émotion, et lit ce qui suit, tracé par une main tremblante, et se ressentant du désordre où était Lindorf en l’écrivant.

« L’événement le plus inattendu, le plus incompréhensible, vient de vous découvrir le fatal secret que je voulais emporter au tombeau. Je n’ai pas été le maître de mon premier mouvement. Voir Caroline expirante, et se taire, c’était au-dessus des forces de l’humanité… Oui, mon cher comte, c’est elle-même que j’adorai sans la connaître, sans imaginer que vous eussiez aucun droit sur elle. J’atteste le ciel qu’à l’instant où je l’appris, je m’éloignai d’elle avec la ferme résolution de ne la revoir de ma vie. Pouvais-je prévoir que dans ma retraite, que chez moi-même… Grand Dieu ! il manquait à mes crimes, à mon affreuse destinée, de trahir mes serments, et de porter le trouble dans votre âme. Ô Walstein ! rassurez-vous. Vous possédez le modèle de l’innocence, de la vertu, de toutes les vertus. Elle seule était digne de vous, et vous étiez le seul mortel digne d’elle. Puissiez-vous faire longtemps votre bonheur mutuel… Pour moi, je pars ; je vous délivre pour jamais d’un malheureux ami, qui semble n’exister que pour votre tourment. Mais j’ose encore vous demander une dernière grâce : que votre épouse ignore, et que je l’ai vue, et que vous êtes instruit de ma fatale passion. Ou je suis bien trompé, ou c’est elle-même qui vous l’apprendra, qui n’aura bientôt plus de secrets pour vous. Il vous sera plus doux de le devoir à sa confiance ; et je n’emporterai pas l’affreuse idée qu’elle puisse croire que je l’aie trahie… Adieu, mon cher comte ! Adieu, Caroline ! Adieu pour toujours, uniques objets d’un cœur également déchiré par l’amour et par l’amitié. Oubliez le malheureux Lindorf, mais ne le haïssez pas.

» P. S. Vous voudrez bien vous regarder à Ronebourg comme chez vous ; je laisse mes ordres en conséquence. Je vous écrirai encore une fois, mon cher comte, lorsque mon séjour sera fixé, pour m’assurer que vous me pardonnez, et que vous êtes heureux. Vous ne pouvez manquer de l’être, puisqu’elle vit, puisqu’elle vous est rendue !

» Je vous promets de ne point attenter à mes jours, et de les passer loin de vous et loin d’elle. »

Cette lettre avait été tracée avec tant d’émotion et de rapidité, que le comte put à peine la lire. Il ne fit que la parcourir pour le moment, et ressortit pour parler à Varner, valet de chambre de Lindorf. Son projet était de faire courir sans délai après lui, et de tâcher de l’engager à revenir ; mais il sut bientôt que c’était impossible.

Lindorf, après s’être convaincu qu’il avait pris une fausse alarme, et que l’état où il avait vu Caroline n’était qu’un profond évanouissement dont elle commençait à revenir, ne s’était donné que le temps de faire seller un cheval anglais, coureur excellent, d’écrire pendant ce temps-là la lettre qu’on vient de lire, et de partir au grand galop.

Il avait seulement dit à Varner d’arranger tout pour le joindre avec ses équipages dans le lieu qu’il lui marquerait. Et après lui avoir recommandé les soins les plus soutenus pour la compagnie qu’il laissait au château, il était disparu, défendant qu’on le suivît…

Lorsque le comte sut qu’il n’y avait aucun espoir de le ramener ce jour là, il fit promettre à son valet de chambre de l’avertir des premières nouvelles qu’il recevrait. Il relut sa lettre, qui l’attendrit jusqu’aux larmes. Ne pouvant plus résister ensuite au désir de savoir les motifs de cette étrange arrivée, il fit demander à la chanoinesse s’il pourrait l’entretenir quelques instants dans un salon attenant à la chambre où l’on avait mis Caroline.

Elle s’y rendit tout de suite, étant tout aussi impatiente de parler, que le comte l’était de l’entendre. Après lui avoir dit que la comtesse reposait, elle ajouta d’un ton gracieux : « Quoique ceci n’ait pas tourné précisément comme je l’aurais voulu, ne me savez-vous pas quelque gré, M. le comte, de vous l’avoir amenée ? — Avant de vous témoigner ma reconnaissance, madame, je voudrais être sûr qu’elle n’a point été forcée de faire cette démarche. — Forcée ! M. le comte, forcée ! En vérité vous n’y pensez pas ; vous ne me connaissez pas. Est-ce moi qui forcerai jamais cette chère enfant à quoi que ce soit ? Non, M. le comte, c’est bien de son plein gré qu’elle a fait ce voyage ; depuis longtemps je ne l’ai vue aussi gaie que pendant la route : c’était une impatience d’arriver… — En ce cas, interrompit le comte, je n’y comprends plus rien. J’avais craint que cet évanouissement, ces larmes, ces mots qu’elle vous adressait avec le ton du reproche… — Mais ce n’était que la surprise de se trouver ici près de vous… l’émotion d’une première entrevue… que sais-je ? ces jeunes personnes sont si timides ! J’avoue bien que j’aurais mieux fait de la préparer doucement… Mais, d’un autre côté, ceci fera événement ; et si jamais on écrit votre histoire, c’en sera l’incident le plus intéressant. »

Le comte qui ne connaissait point la tournure romanesque de son esprit, surpris de ce propos, la regarda avec étonnement, lui en demanda l’explication, et apprit enfin que si ce n’était pas par violence qu’on avait amené Caroline à Ronebourg, c’était avec une supercherie, qu’il fut loin d’approuver. Il le dit naturellement à la chanoinesse, qui s’en excusa sur son désir ardent de les voir réunis, et sur sa crainte de n’y pas réussir par un autre moyen. « Cependant, dit-elle, si j’avais pensé… mais j’avoue que cela m’était totalement sorti de l’esprit. — Quoi, cela ! reprit le comte. — Oh ! rien, rien du tout. C’est quelque chose que je ne puis dire, et qui sûrement est la cause de cette terrible émotion… Mais, à propos, M. le comte, je viens d’apprendre que nous sommes ici chez M. le baron de Lindorf… Cette terre est donc à lui ? — Oui, madame ; est-ce que vous l’ignoriez ? — J’aurais dû le savoir, mais j’ai mal compris tout cela ; depuis quelque temps j’ai la tête si faible… J’ai cru, je ne sais pourquoi, que ce Ronebourg était à vous. — Non, madame ; mais c’est la même chose. M. le baron de Lindorf est mon intime ami ; il m’a prié en partant de me regarder ici comme chez moi. — En partant, dites-vous ? il est donc absent ? — Oui (répondit le comte, on souriant malgré lui de la prudence de la chanoinesse, qui disait tout en ne voulant rien dire), il est absent pour quelque temps. — En vérité, j’en suis enchantée, et cela se rencontre au mieux. — Pourquoi donc, madame ? — Mais, je ne sais… pour ne pas lui donner la peine, l’embarras… La pauvre femme ne savait trop que dire. Elle s’apercevait à regret qu’elle avait pensé tout haut, ce qui lui arrivait souvent, et tremblant d’avoir découvert un secret qu’elle croyait de la plus grande importance de cacher avec soin. — Ah ! oui, j’entends, dit le comte en souriant encore ; l’embarras de recevoir des étrangers, car sans doute mon ami n’a pas le bonheur de vous connaître ? » Malgré sa bonne intention, il ne fut pas possible à la chanoinesse de mentir avec l’intrépidité que l’occasion exigeait. « Non, pas précisément. Il s’est trouvé par hasard cet été notre voisin de campagne ; son château de Risberg touche à ma terre, et nous l’avons vu tous les jours. Il est un peu léger, votre ami… » Le comte, qui trouvait cette femme et cette conversation bien singulières, allait défendre son rival et la faire parler encore, lorsque des cris répétés les attirèrent dans la chambre de Caroline. Elle venait de se réveiller dans l’état le plus affreux. Une fièvre ardente, du délire, même un peu de transport, annonçaient le commencement d’une maladie dangereuse ; et sa femme de chambre qu’elle ne reconnaissait point, ne pouvant la retenir, avait pris le parti d’appeler au secours.

Le comte, pénétré, s’approcha de son lit, dont elle voulait absolument sortir. « Qu’on me remène à Rindaw, disait-elle ; je ne veux point le voir… il me tuerait. Je partirai plutôt seule à pied ; j’irais au bout de monde pour l’éviter. » Dans d’autres moments, son imagination lui présentait Lindorf ; elle prenait le comte pour lui, le repoussait loin d’elle, le conjurait de s’éloigner, lui reprochait d’être la cause de tous les tourments de sa vie. D’autres fois, croyant parler au comte, elle disait du ton le plus tendre : « Ô toi que j’ai connu trop tard pour mon bonheur, je t’aime, je t’aimerai toujours ! Tu me fuis, tu ne veux plus me voir, mais je te suivrai partout. »

Le comte, prévenu, prenait pour lui ce qu’elle adressait à Lindorf, et pour Lindorf ce qui le regardait lui-même, mais n’en était pas moins consterné de la voir aussi mal. Il ne la quitta point de toute la nuit, après avoir obtenu de la chanoinesse de coucher dans un autre appartement. Caroline passa cette nuit dans la même agitation et dans des rêveries continuelles. Dès la pointe du jour, le comte envoya chercher un médecin dans la ville la plus prochaine, et fit partir un coureur en toute diligence, pour amener de Berlin le médecin de la cour. Il crut devoir en même temps faire venir le chambellan. Mais ne voulant pas trop l’alarmer, il lui manda simplement qu’il le suppliait de se rendre tout de suite à Ronebourg pour une affaire de la dernière importance.

Quand ses ordres furent donnés, le comte revint à son poste, auprès du lit de sa chère malade, dont il ne s’éloignait qu’à regret. Peu de temps après, le médecin de la petite ville prochaine arriva. Le comte connut bientôt son ignorance, et n’en fut que plus alarmé. Il décidait que c’était la petite vérole ; la chanoinesse affirmait que Caroline l’avait eue à Rindaw, dans son enfance ; elle en indiqua même quelques traces légères qui ne laissèrent point de doute. La fièvre et le délire augmentaient à chaque instant, et, le troisième jour de la maladie, elle parut dans le plus grand danger.

Qu’on se représente l’état affreux du comte, éloigné de tout secours. Quelque diligence que son coureur eût pu faire, il était impossible que le médecin de Berlin fût là avant le septième ou huitième jour. Le comte passa ce temps dans l’anxiété la plus cruelle, s’attendant à chaque instant à voir expirer celle qu’il adorait.

Cette maladie, en redoublant son intérêt, avait redoublé son attachement. Les soins assidus qu’il en prenait, la douceur, la patience qu’elle montrait dans le moments où elle était à elle, ce qu’il entendait dire aux deux femmes qui la servaient, tout enfin y ajoutait à chaque instant. Au tourment d’avoir à trembler pour ses jours, se joignait encore celui de se reprocher tout ce qu’elle souffrait. Il était convaincu que l’espèce de violence qu’on lui avait faite, sa crainte de vivre avec lui, sa passion pour Lindorf, ses combats entre cette passion et son devoir, en étaient l’unique cause.

Ce fut dans un de ces moments de douleur, d’amour et de remords, que, prosterné à côté de son lit, il fit le vœu solennel de la rendre heureuse à tout prix, si sa vie était conservée. (Dieu qui m’entendez, dit-il en élevant les mains au ciel, sauvez cette malheureuse victime de la tyrannie et de l’amour, et recevez le serment que je fais de lui sacrifier le mien, et de la céder à celui qu’elle aime.)

Caroline n’était pas alors en état de l’entendre. Sans doute elle l’eût prié d’être moins généreux ; mais depuis vingt-quatre heures elle n’avait plus de connaissance. Par bonheur, le premier médecin de la cour arriva ce soir là. Il ne dissimula point le danger extrême où il trouva la malade, et qu’il n’y avait d’espoir que dans sa jeunesse ; cependant il lui administra des secours qui n’avaient été que trop retardés, et déclara que si le neuvième et le treizième jour se passaient sans accident, il y aurait quelque espérance, mais que jusqu’alors il n’en pouvait donner aucune.

Le comte, en proie à la douleur la plus vive, fut encore obligé de la dissimuler, pour ménager la chanoinesse, dont l’affreuse inquiétude n’était pas le moindre des tourments qu’il eût à supporter. Si la perte de sa vue donnait, d’un côté, la facilité de lui en imposer sur l’état de la malade, c’était un nouveau supplice pour le comte. Elle le faisait demander vingt fois par jour, lui répétait sans cesse les mêmes questions, exigeait les plus grands détails.

Lorsqu’il rendait quelques soins à Caroline, ou bien qu’excédé de fatigue, il prenait quelques instants de repos, c’était toujours les moments où elle venait auprès de lui, ou le faisait prier de passer auprès d’elle. On avait une peine inouïe à la retenir loin de la malade, qu’elle tourmentait sans lui être d’aucun secours ; le comte seul pouvait l’obtenir. Elle n’était tranquille que lorsqu’il causait avec elle ; et lui, qui n’aurait pas voulu quitter une minute le chevet de Caroline, gémissait d’y être souvent obligé.

Il supporta tout avec une patience, une fermeté, une douceur, dont lui seule pouvait être capable, et se trouvait bien dédommagé de ses peines par le triste bonheur de soigner la plus adorée des femmes.

C’est alors qu’il eut une véritable reconnaissance pour la chanoinesse, de la lui avoir amenée ; car il croyait que sa maladie avait une cause bien plus éloignée que l’émotion de cette arrivée, qui pouvait tout au plus en avoir décidé le moment, mais qu’il attribuait en entier à sa passion pour Lindorf et au regret de ne pouvoir être à lui. Son goût décidé pour la retraite, son projet d’y passer sa vie : tout le confirmait dans cette idée… Il relut dix fois la dernière lettre qu’il avait reçue d’elle, et l’interpréta en entier d’après ce qu’il s’était persuadé : « Pourvu que nous soyons séparés, répétait-il douloureusement. Chère et cruelle Caroline ! Mais non, c’est moi qui serais le plus cruel, le plus barbare des hommes, si j’élevais plus longtemps une injuste barrière entre deux êtres que je chéris presque également, et que je conduirais au tombeau. Caroline, Lindorf, que ne pouvez-vous m’entendre ! que ne puis-je vous réunir ! » Il ne doutait pas non plus que ce ne fût de Lindorf qu’elle parlait à la troisième personne, en regrettant de n’avoir pu faire son bonheur… « Oui, tu le feras, disait-il. Le mortel que tu préfères doit être souverainement heureux. Ai-je pu jamais me flatter de l’être ? Un vain système m’avait égaré, et je dois m’en punir. Mais s’il était trop tard ? si Caroline nous était ravie ? si cette mort qui la menace m’empêchait de réparer… » Il ne pouvait soutenir cette image déchirante, qui cependant se renouvelait à chaque instant.

Le chambellan, qu’on avait moins pressé que le médecin, n’arriva que le lendemain au soir ; peut-être même ne serait-il venu aussitôt : mais la lettre du comte l’avoir trouvé prêt à partir pour Rindaw. Il ne fit que changer de route pour se rendre à l’invitation de son gendre, dont il était loin de soupçonner le motif. C’était un des jours de crise de la malade. Son époux ne l’avait pas quittée, et ne pensait plus du tout au chambellan, lorsque celui-ci, instruit à demi par les gens, qui lui disent que M. le comte est auprès de sa femme, se précipite dans la chambre, en disant à haute voix : « Ma fille, la comtesse de Walstein est ici, et je l’ignore : où est-elle, que je l’embrasse ? — Hélas ! monsieur, vous la voyez, lui dit le comte en la lui montrant. Elle était mieux ; nous commencions à nous flatter… mais je crains que… » En effet, la malade, effrayée de ce bruit, ouvre des yeux étonnés, regarde autour d’elle, se voit dans une chambre inconnue, son père, son mari près d’elle, les reconnaît tous les deux, n’a pas la force de supporter tant d’émotions à la fois, et retombe dans un transport plus alarmant que le premier.

Le médecin arrive, exige que tout le monde sorte. Le comte conduit le chambellan consterné, auprès de la chanoinesse ; mais bientôt, attiré dans la chambre de Caroline, il y retourne, et les laisse ensemble, espérant au moins que le chambellan le débarrasserait du soin de garder madame de Rindaw. Ce ne fut pas pour longtemps. À peine furent-ils seuls, qu’elle se plaignit amèrement du long mystère qu’on lui avait fait du mariage de son élève. Le chambellan se plaignit à son tour de ce qu’elle ne l’avait pas informé de ce voyage. Enfin, de plaintes en plaintes, et de griefs en griefs, ils en vinrent presque aux injures, et parlèrent si haut, que le comte fut obligé d’aller y mettre la paix. Il les trouva tous deux agités de colère, se disant mutuellement les mots les plus piquants, toujours en s’appelant, par habitude, mon cher chambellan et ma chère baronne.

Dans tout autre moment, cette scène aurait amusé le comte ; mais il ne pensa qu’à la faire cesser, et à rétablir la bonne harmonie. Ce ne fut pas sans peine qu’il y parvint ; il fallut même pour cela leur rappeler leurs anciennes amours. À ce souvenir, la chanoinesse s’attendrit. Le chambellan résistait ; mais le comte ayant placé à propos le mot des obligations qu’il avait et pouvait avoir encore à son amie, il fut à son tour si touché de ce motif pour l’avenir, qu’il s’approcha d’elle en la priant d’excuser sa vivacité. Elle lui tendit la main avec dignité et tendresse, en lui disant qu’il abusait de l’empire qu’il avait sur elle : il la baisa respectueusement ; la paix fut rétablie, et le comte revint à sa chère malade.

Il est inutile d’entrer dans le détail de tout ce qu’il souffrait pendant ces jours d’incertitude et de douleur. Tout lecteur sensible qui aura bien saisi son caractère, le comprendra facilement. Plus il prenait sur lui, plus son âme était déchirée. Les derniers jours de cette cruelle maladie, il ne lui fut plus possible de s’éloigner un seul instant, ne le jour ni la nuit. Il la passait sur un fauteuil auprès du lit de Caroline ; et si la nature exigeait de lui quelques minutes d’un sommeil pénible, il se réveillait bientôt avec la mortelle crainte de ne plus retrouver celle qui était devenue l’unique objet de sa vie.

Enfin, ce treizième jour, annoncé par le médecin comme devant décider de son sort, arriva, et fut très orageux. Il fallut que le comte en supportât seul tout le poids. Il n’avait point dit au chambellan, ni à la baronne, que peut-être le soir ils n’auraient plus de fille. Il voulut rester seul cette nuit auprès d’elle.

Qu’ils furent ardents les vœux qu’il adressait au ciel pour qu’elle lui fût rendue ! Avec quel transport il pressait contre ses lèvres et serrait contre son cœur cette main faible et brulante ! Comme ses yeux se remplissaient de larmes en s’arrêtant sur ceux de Caroline, que la fièvre seule animait encore, et qui peut-être allaient se fermer pour jamais !

Sur le matin, elle eut une crise si violente, qu’elle faillit à y succomber. Le médecin, alarmé, dit qu’à moins d’un miracle, elle ne passerait pas le jour. Le comte, hors de lui-même, abîmé dans sa douleur, ne pouvant ni soutenir plus longtemps ce triste spectacle, ni s’arracher d’auprès du lit de cette chère mourante, avait encore la cruelle tâche de préparer le père et l’amie de Caroline à l’affreux événement qui s’approchait. Il les avait toujours tellement rassurés, que, loin de le redouter, ils étaient alors dans une sorte de sécurité qui leur aurait rendu ce coup mille fois plus terrible.

Le comte leur avait promis de passer avant la nuit dans leur appartement. Il sortit donc pour y aller ; mais, effrayé de ce qu’il avait à leur apprendre, il s’arrêta quelques instants dans l’antichambre pour rassembler et recueillir ses forces. « Ah ! pensait-il, si ce malheureux père sentait comme moi tout le poids du remords ! si l’idée d’avoir sacrifié sa fille se joignait à la douleur de la perdre, pourrait-il la supporter ?… Caroline, Caroline ! tes bourreaux pleurent, et tu meurs ! Mais tu ne seras que trop vengée ; et les tourments que j’éprouve sont bien au-dessus de la mort. »

Pendant qu’il hésitait s’il entrerait, le valet de chambre de Lindorf, qui l’aperçut, vint à lui avec empressement, et lui dit qu’il avait à lui parler. Il avait reçu le matin une lettre de son maître, qui l’attendait à Hambourg, d’où il comptait s’embarquer pour l’Angleterre. Varner partait cette nuit même pour le joindre, et n’attendait plus que les ordres de M. le comte.

Au lieu de lui répondre, le comte le regardait en silence, avec un air égaré. Enfin, tout à coup, lui ordonnant de l’attendre, il passa dans son cabinet sans savoir lui-même ce qu’il devait faire. « Écrire à Lindorf ! dans quel moment ! et que dois-je lui dire ? Irai-je plonger dans son cœur le poignard qui déchire le mien ? le ferai-je revenir pour le voir expirer de douleur sur le tombeau de celle qu’il adore ? Mais, dit-il en se reprenant, qu’elle idée vient me frapper tout à coup ? Si Caroline… si c’était à l’amour que ce miracle, que je n’ose espérer, était réservé ? S’il était temps encore ?… si la présence de Lindorf ?… Grand Dieu ! vous m’entendez ; quelques jours de plus, et Caroline peut nous être rendue. » – Je ne sais quel rayon d’espoir s’insinua dans son cœur. Il écouta ce qu’il lui dictait, prit la plume, et écrivit à Lindorf ce peu de mots :

 

« Partez à l’instant, mon cher Lindorf, et faites la plus grande diligence pour vous rendre ici, où votre présence est absolument nécessaire. Je vous devrai plus que la vie, si vous ne perdez pas une minute, et si votre promptitude a le succès que j’ose espérer. Lindorf, pourquoi nous avoir quittés ? Pourquoi vous défier du cœur de votre ami ? Mais les instants sont précieux, n’en laissez pas écouler un seul avant de vous mettre en route ; je regrette même ceux que j’emploie à vous le demander. Je vous connais, Lindorf ; un seul mot de moi suffisait… Courez jour et nuit. Si vous ne me rencontrez pas, venez ici en droiture ; si vous me rencontrez, je vous parlerai, et nous ne nous quitterons plus. »

» ÉDOUARD DE WALSTEIN 

Ronebourg.

 

Le comte porta lui-même ce billet à Varner, en lui ordonnant de partir à l’instant, de ne s’arrêter que pour changer de chevaux, et, sur toutes choses, de se taire absolument sur la maladie et le danger de la comtesse, craignant que cette affreuse nouvelle ne mît Lindorf hors d’état de venir. S’il avait le malheur de perdre Caroline avant l’arrivée de Lindorf, et de lui survivre, il voulait le prévenir, aller au-devant de lui, quitter ensemble le théâtre de leur désespoir, et réunir sous un ciel étranger leur douleur et leurs regrets.

Le comte était destiné, dans cette journée, aux sensations le plus pénibles. Il allait rentrer chez Caroline lorsqu’on lui remit un paquet de lettres que son courrier venait d’apporter de Berlin. Il l’ouvrit machinalement. C’étaient des lettres d’affaires, moins importantes pour lui que la seule qui pût alors l’intéresser. Il les jeta donc dans un tiroir, remettant à les lire à un moment plus tranquille, s’il pouvait en avoir. Il y en avait de Berlin et de Pétersbourg. Dans le nombre de ces dernières, il en vit une dont le dessus avait l’air d’être de la main de Caroline, et ressemblait exactement à celle qu’il en avait reçue il y avait peu de temps. Il la prend avec émotion et surprise ; il l’examine, et voit qu’elle lui était adressée à Pétersbourg, et qu’on la lui renvoie. Il regarde le cachet, c’était bien celui de Caroline. Il le rompt d’une main tremblante, et lit cette lettre qu’on a vue dans le premier volume, cette lettre, écrite dans le premier moment de son désespoir de ne pouvoir être à Lindorf, avant d’avoir lu le cahier, et que, depuis cette lecture, elle s’était tant de fois reprochée. Ce n’était, hélas ! qu’une confirmation de son malheur et de la haine de Caroline… Mais, grand Dieu, qu’elle était cruelle ! et dans quel affreux moment le recevait-il ! Quelle impression douloureuse et profonde dut lui faire cette phrase : « Je crois plus généreux, M. le comte, de vous avouer à présent mes sentiments, que de vous exposer à voir périr sous vos yeux une malheureuse victime de l’obéissance : ce spectacle n’est pas fait pour votre cœur. — Grand Dieu, s’écria le comte, en se précipitant à genoux, en levant au ciel ses mains et la lettre de Caroline, souffrirez-vous qu’elle périsse, cette innocente et malheureuse victime ? Dieu, prenez ma vie, et sauvez la sienne. Il acheva cette lettre cruelle, dont chaque mot enfonçait le poignard dans son cœur. Que ne l’ai-je reçue plus tôt ! elle serait libre, heureuse, et je n’aurais pas à trembler pour ses jours ! »

Quand il eut un peu calmé l’extrême agitation où cette lecture l’avait mis, il rentra dans la chambre de Caroline, avec l’espoir que des vœux si ardents et si sincères seraient exaucés, que cet objet adoré lui serait rendu, qu’il pourrait assurer pour jamais son bonheur. Mais quel spectacle s’offre à ses yeux ! La chanoinesse, impatiente de ce que le comte ne venait point, s’était fait conduire dans la chambre de la malade. Elle ne pouvait la voir ; mais, assise à côté de son lit, elle tenait une de ses mains, et la conjurait de lui marquer, soit en lui serrant la sienne, soit en lui disant un mot, qu’elle la reconnaissait.

Caroline, faible, inanimée, paraissant environnée des ombres de la mort, ne voyait rien, n’entendait rien, ne donnait aucun signe de vie ; et sa malheureuse amie se livrait au désespoir le plus affreux. Leurs femmes, debout de l’autre côté du lit, fondaient en larmes ; quelques pas plus loin, le chambellan, renversé dans un fauteuil, les deux mains sur le visage, était absorbé dans sa douleur. Pour la première fois de sa vie, il sentait que les richesses et les honneurs ne suffisent pas pour être heureux, et se repentait trop tard de leur avoir sacrifié sa fille. Le médecin, consterné, assis à côté de lui, regardait cette scène de douleur, paraissait avoir abandonnée Caroline et tout espoir de la rappeler à la vie.

À ce spectacle, à ces différentes attitudes, le comte crut que c’en était fait, qu’il avait tout perdu, et que la plus aimable des femmes n’existait plus. Toute sa fermeté, toute sa philosophie l’abandonnèrent : un frisson mortel parcourt ses veines et lui fait espérer qu’il va la suivre. Il se précipite sur ce lit de mort, colle sa bouche sur cette bouche glacée, et ne s’aperçoit pas qu’elle respire encore. « Ô Caroline, dit-il en se relevant avec fureur, tu vas être vengée. » Il allait sortir dans l’égarement le plus affreux, et qui peut-être l’aurait conduit à terminer ses jours ; mais le chambellan et le médecin l’arrêtèrent. Ce dernier lui jura que la comtesse vivait encore, et qu’il n’avait pas même absolument perdu tout espoir. « Elle est, lui dit-il, dans un anéantissement, suite naturelle de la crise affreuse qu’elle vient d’essuyer. Ou je me trompe fort, ou cet état de syncope sera suivi d’un sommeil qui décidera de son sort. Si elle se réveille, j’ose presque assurer qu’elle sera hors de tout danger ; mais j’avoue que, vu sa grande faiblesse, ce réveil est incertain.

— Ah Dieu ! monsieur, dit le comte en lui saisissant les deux mains, il serait donc possible… Si elle nous est rendue, ma vie, ma fortune entière suffiront-elles ? — Dans ce moment, M. le comte, mon art est impuissant, et tout secours serait inutile ; il faut l’abandonner à la nature, à son tempérament, qui doit être bon, puisqu’elle a résisté jusqu’à présent, et aux soins de l’amour, qui seront plus efficaces que les miens… Nous allons vous laisser avec elle. Venez, M. le chambellan ; je vais vous ramener chez vous ; donnez à votre gendre l’exemple du courage. Il allait l’emmener ; mais une autre scène, une autre émotion les attendait encore. »

On doit être surpris du silence de la chanoinesse pendant que tout ceci se passait. Hélas, l’infortunée ! soit qu’elle n’eût pu résister à son saisissement, à l’idée d’avoir perdu sa Caroline et de lui survivre, soit que le ciel eût marqué ce moment pour la délivrer de la vie et de ses infirmités, une apoplexie foudroyante, et dont personne ne s’était aperçu, venait de la frapper à l’instant même. On la trouva renversée à demi sur le chevet de Caroline, donnant encore quelque légers signes de vie. On la transporta tout de suite chez elle. Les secours furent prompts, mais inutiles ; elle expira quelques minutes après sans avoir repris connaissance.

Un tel événement était bien propre à faire une triste diversion à l’objet dont ils était tous occupés. Le comte même oublia quelques instants sa douleur, pour ne penser qu’à celle de Caroline lorsqu’elle ne retrouverait plus son amie ; puis se rappelant tout à coup le danger où elle était elle-même, il envia le sort de la baronne, et la trouva bien heureuse de n’avoir pu survivre à ce qu’elle aimait.

Le chambellan était véritablement atterré, moins du regret d’avoir perdu son ancienne amie, que de la crainte de la suivre bientôt. Il était plus âgé qu’elle, et cette mort subite l’avait tellement frappé, qu’il crut aussi n’avoir plus que quelques instants à vivre. Dans l’espace de dix minutes, voir sa fille expirante, son gendre prêt à se tuer, et son amie rendre le dernier soupir… C’en est assez pour effrayer un vieillard qui tenait à la vie en proportion de son attachement à ses biens et à ses emplois. « Je sens que je suis très mal, disait-il à chaque instant. »

Le comte, qui vit bien que le danger n’était pas pressant, le recommanda aux soins du médecin, laissa le corps de la chanoinesse à ceux des femmes qu’elle avait amenées et de ses gens, et après avoir répandu des larmes bien sincères sur celle qui avait élevé Caroline, et que son amitié pour elle conduisait au tombeau, il rentra dans la chambre de sa chère mourante, renvoya ceux qu’il y trouva, et s’approcha de son lit avec un saisissement qui lui parut l’avant-coureur de tout ce qu’il avait à craindre. Elle était encore dans un état de stupeur, d’anéantissement si profond, qu’elle ne s’était point aperçue de tout le mouvement que la mort de la baronne avait occasionné autour d’elle. Elle paraissait plongée dans un sommeil effrayant même par l’excès de sa tranquillité. Ce n’était qu’à un léger soulèvement de poitrine qu’on pouvait connaître qu’elle existait encore ; et ce mouvement presque imperceptible, le comte s’imaginait le voir diminuer à chaque instant. Penché sur les bords de ce lit, des larmes coulaient de ses yeux sans qu’il s’en aperçût lui-même. Il passait à chaque instant ses mains tremblantes, ou sur le sein ou sur la bouche de Caroline, pour s’assurer qu’elle respirait encore. Il les retirait avec effroi, les joignait ensemble, les élevait au ciel, et disait avec ardeur à demi-voix : « Que ne puis-je mourir pour elle ou avec elle ! »

D’autres fois fixant ce visage pâle, mais toujours charmant, ces traits qui conservaient encore leur forme enchanteresse, il éprouvait un sentiment si vif d’amour, de douleur, de regrets, que la plus belle femme, dans la fleur de sa santé, n’en a peut-être jamais inspiré de tels. « Ange du ciel, disait-il alors, en collant sa bouche sur une de ses mains, âme pure, âme céleste, tu ne sauras donc jamais combien tu fus adorée de ce cruel époux qui t’a conduite au tombeau ! Tu meurs sans lui pardonner, sans savoir que tu pouvais encore être heureuse !… Et toi, malheureux Lindorf… où es-tu pendant que ta Caroline expire ? Tu l’aurais rendue à la vie ; et même, en te la donnant, je t’aurais dû plus que la mienne… »

Dans d’autres moments, absorbé dans sa douleur, au point d’en perdre presque la raison, il n’avait aucune idée distincte ; il se levait, se promenait dans la chambre avec égarement ; puis, tout à coup se reprochant comme un crime de s’éloigner d’elle une minute, craignant de perdre son dernier soupir, il se rapprochait avec impétuosité… C’est ainsi que s’écoula la plus cruelle des nuits ; et, malgré tout ce que le comte avait souffert, elle lui parut bien courte. Les premier rayons de l’aurore allaient sans doute annoncer cet affreux moment dont il n’osait plus douter ; l’arrêt du médecin ne lui sortait pas de l’esprit… Si elle se réveille, elle sera hors de tout danger ; mais ce réveil est incertain ; et cette cruelle incertitude, il n’avait plus même le bonheur de l’avoir ; toute espérance était anéantie. Plus ce sommeil se prolongeait, plus il était convaincu que c’était celui de la mort.

Tout à coup il croit entendre que sa respiration se ranime ; il écoute, il s’approche, il n’en peut plus douter. Le mouvement de sa poitrine devient plus fort, plus pressé… Un soupir s’échappe… Ah, sans doute, c’est le dernier ! Le voilà cet instant si redouté. Il pousse un cri inarticulé, se penche sur elle, et la serre avec force dans ses bras comme pour l’arracher à la mort, ou pour expirer avec elle.

Ô douce surprise ! Ce corps inanimé qu’il soulève, se prête à ce mouvement et paraît s’aider ; cette tête penchée se relève doucement ; ces bras étendus s’arrondissent et se croisent l’un sur l’autre ; ces joues, ces lèvres décolorées prennent une faible teinte ; ces yeux qu’il croyait fermés pour jamais, s’ouvrent à demi ; Caroline enfin est assise. Caroline vit, respire, regarde autour d’elle, cherche à se reconnaître, à rappeler ses idées. Ses regards s’arrêtent longtemps sur le comte, d’abord avec étonnement, mais sans aucun effroi ; puis avec un doux sourire, tel que celui d’un enfant qui se réveille et qui voit auprès de lui sa bonne ou sa maman, elle lui tend une main, qu’il saisit avec transport…

Ah ! ce qu’il éprouvait ne peut s’exprimer… C’est passer en un instant du comble du malheur à la félicité suprême. À peine peut-il le croire. Son âme entière est dans ses yeux. Il suit, il dévore tous les mouvements de Caroline ; il presse sa main contre son cœur, contre ses lèvres, tombe à genoux, et dit d’une voix altérée par l’excès de son émotion : « Si elle se réveille, elle est hors de tout danger… Ô Caroline ! Ô mon dieu !… serait-il vrai qu’elle nous est rendue ! Chère Caroline, un mot, un seul mot ; que j’entende seulement votre voix. Dites ; serait-il possible que vous eussiez reconnu cet époux, ou plutôt cet ami qui ne veut plus exister que pour vous rendre heureuse ? — Oui, M. le comte, je vous reconnais bien, dit-elle d’une voix faible ; il n’y a que vous au monde capable de tant de soins, d’une bonté, d’une générosité si soutenue… Mais, où sommes-nous ? Je ne puis me rappeler… — Chère Caroline, ne pensez qu’à votre santé ; elle seule doit vous occuper. Soyez tranquille ; vous êtes chez un ami, avec un ami ; mais, de grâce, ne parlez plus, et permettez que j’appelle le médecin. »

Il allait tirer le cordon lorsque Caroline l’arrêta en posant sa main sur son bras. « Encore un seul mot, M. le comte, et je ne dirai plus rien. Je vous promets d’être docile ; mais il faut absolument que je vous demande encore une seule chose… Ma bonne maman, madame de Rindaw, est-elle ici ? est-elle bien ?… Mon dieu ! que je dois l’avoir inquiétée… Et mon père ? J’ai une idée confuse de l’avoir entrevu il n’y a pas longtemps. — Il est ici ; dans quelques heures vous le reverrez. — Et ma chère baronne ? — Elle nous a quittés. On a craint que sa santé ne souffrît ; nous l’avons engagée… — Ah ! vous avez bien fait ; mais où est-elle ? à Rindaw, j’espère. — Oui sans doute, à Rindaw, dit le comte, en saisissant son idée. Ne craignez rien pour elle ; elle est bien ; elle est heureuse ; elle ignore le danger où vous avez été… Ô Caroline ! ne songez qu’à le faire cesser entièrement ; pensez que le bonheur, que la vie de vos amis en dépendent. Chère Caroline, ce motif ne suffira-t-il pas ? »

Un domestique parut. Le comte donna l’ordre d’appeler le médecin, ferma les rideaux du lit, s’assit à côté, ne dit plus rien, et malgré le joie qui dilatait son cœur, il s’occupa douloureusement des moyens de préparer Caroline à la mort de son amie, et du chagrin dans lequel elle serait plongée lorsqu’elle l’apprendrait. Il fallait surtout prolonger son erreur jusqu’à ce qu’elle fût assez forte pour soutenir cette épreuve.

Le médecin ne tarda pas à venir. Il confirma toutes les espérances que ce réveil avait données… Le pouls, quoique très faible, était excellent ; tous les symptômes fâcheux avaient disparu ; tout annonçait une convalescence sûre, mais qui demandait des ménagements et des soins infinis. Des soins ! dit le comte, avec l’accent du sentiment !… Caroline est si bonne, si généreuse ; elle s’y prêtera, elle sait combien de vies elle conserve en ménageant la sienne ; l’amitié, l’amour : tout ce qui doit faire impression sur cette âme sensible, se réunira pour l’obtenir… – Caroline attendrie voulut répondre, le médecin lui imposa silence. Eh bien, dit-elle doucement en regardant le comte, je ferai tout ce qu’on voudra, et ce sera ma réponse.

Le comte et le médecin sortirent ensemble. Ce dernier insista sur la nécessité de cacher à la malade le mort de son amie : la moindre émotion pouvait la replonger dans l’état affreux dont elle sortait. Le comte en frémit, et passa tout de suite chez le chambellan pour se concerter avec lui là-dessus.

Un long sommeil, dont il sortait à peine, l’avait un peu rassuré sur sa crainte de mourir, et la nouvelle de la résurrection de sa fille acheva de le consoler tout-à-fait, d’autant plus qu’il espérait bien qu’elle serait héritière de la chanoinesse. Le comte, qui redoutait quelque imprudence de sa part, et qui n’était pas fâché de se débarrasser d’un homme dont le caractère égoïste et froid le révoltait à chaque instant, lui persuada facilement que l’étiquette exigeait qu’il accompagnât le corps de la baronne qu’on allait transporter à Rindaw, et qu’il lui rendît les derniers devoirs.

Cette triste cérémonie n’était pas fort de son goût ; mais le comte voulant absolument le décider à partir, lui dit que le testament de la baronne étant sans doute en sa faveur, il convenait qu’il allât s’en assurer, veiller à ses intérêts et prendre possession de cette terre… Cette raison lui parut si forte qu’il ne balança plus, et demanda seulement à voir, avant son départ, madame le comtesse de Walstein, car il n’appelait plus sa fille autrement. Le comte, au contraire, affectait de ne la nommer jamais que Caroline. Ils convinrent ensemble qu’on lui dirait que le chambellan allait à Rindaw apprendre à la baronne l’heureuse nouvelle de sa convalescence, et que de là il lui serait aisé dans ses lettres de la préparer peu à peu à ce triste événement.

Son père fut donc introduit auprès d’elle. Il lui témoigna à sa manière et son plaisir de la voir en aussi bon état, et celui de la laisser avec son époux, dont elle ne pouvait trop reconnaître les soins. Il entra là-dessus dans des détails qu’elle ignorait encore ; et lorsqu’il lui dit que depuis plusieurs nuits le comte ne s’était pas déshabillé, et n’avait point quitté sa chambre, elle versa des larmes de reconnaissance, et, se tournant de son côté d’un air touchant et confus : « Ô M. le comte ! lui dit-elle, quelle bonté ! quelle générosité ! qu’auriez-vous donc fait pour une femme… » elle s’arrêta, n’osant articuler : Que vous aimeriez ? Le comte l’interpréta différemment, et crut que c’était qui vous aimerait.

Ainsi, ces deux cœurs si bien faits l’un pour l’autre, loin de s’entendre, se préparaient encore bien des tourments. Toutes les fois que Caroline, inquiète pour la santé du comte, le conjurait de prendre quelque repos, lui assurait qu’elle n’avait besoin de rien, il était persuadé qu’elle voulait l’éloigner ; que ses soins étaient un supplice pour un cœur bon et sensible, qui ne pouvait plus les payer que par une froide reconnaissance. Cette affreuse idée le faisait sortir avec un empressement qu’elle attribuait, à son tour, à l’indifférence. Chacun d’eux, brûlant d’amour, et convaincu de n’être pas aimé, mettait sur le compte de la seule générosité, et tout au plus de l’amitié, ce qui devait les éclairer sur leurs vrais sentiments. Mais j’anticipe, revenons au chambellan.

On a pu voir déjà qu’il savait très bien altérer la vérité quand son intérêt l’exigeait ; il joua donc si bien son rôle sur son voyage à Rindaw, que sa fille ne se douta de rien, le remercia mille fois de cette attention pour sa bonne maman, et le conjura de se hâter de partir et d’aller la rassurer.

Elle dit là-dessus des mots si touchants et si déchirants pour ceux qui savaient que cette amie si chère n’existait plus, que le comte, ne pouvant cacher son émotion, supplia Caroline de ne plus parler, et lui rappela les ordres sévères du médecin. « Eh bien, je me tairai ; mais, mon père, dites-lui bien c’est pour elle, pour la revoir plus tôt ; que sa Caroline n’aspire qu’à ce bonheur… Dites-lui bien aussi qu’elle soit tranquille, que le plus généreux des hommes… »

Il était près d’elle, et l’interrompit en portant doucement la main sur sa bouche ; elle faillit la baiser cette main chérie, ses lèvres en firent le mouvement… Je ne sais quelle crainte l’arrêta, ni ce qu’elle éprouva, mais elle eut un léger tremblement dont le comte s’aperçut, et qu’il fut loin d’attribuer à sa véritable cause. Il se hâta d’emmener le chambellan, et le vit monter avec plaisir dans sa chaise de poste. Le cercueil de la chanoinesse le suivit dans la nuit. Sa femme de chambre, les gens qu’elle avait amenés, d’autres que le comte y joignit, l’escortèrent ; la femme de chambre de Caroline et son laquais restèrent à Ronebourg auprès de leur maîtresse.

Le médecin, qui ne pouvait s’absenter longtemps de Berlin, voulait y retourner. À force de prières et de libéralités, le comte obtint de lui de rester encore quelques jours, et de ne quitter sa malade que lorsqu’il n’y aurait plus la moindre apparence de rechute ou de danger. Elle en fut bientôt à ce point. Chaque jour la voyait renaître. Déjà elle commençait à se lever, à faire quelques pas appuyée sur le bras du comte. Sa convalescence fut enfin décidée, et le docteur reprit le chemin de la capitale, récompensé au-delà de ses espérances.

Voilà donc le comte seul à Ronebourg avec sa Caroline. Sa Caroline… Était-elle à lui ? hélas ! il ne la regardait plus que comme le dépôt le plus cher et le plus sacré. D’après son billet, il était persuadé que Lindorf arriverait au premier jour ; ne l’aurait-il donc fait revenir que pour le rendre témoin de son union avec celle qu’il adorait ? Et Caroline, cette sensible Caroline, qu’une passion combattue avait conduite au bord du tombeau, lui ramènerait-il l’objet de cette passion, pour en exiger le sacrifice ? Il n’en eut pas même la cruelle pensée. Décidé plus que jamais à tenir le serment qu’il avait prononcé lorsqu’elle était mourante, à rompre le nœud qui l’attachait à lui, à l’unir à Lindorf, il n’attendait que son arrivée pour leur apprendre ses intentions généreuses, et le bonheur qu’il leur préparait. Mais redoutant, même pour Caroline, l’excès de ce bonheur, il voulait la préparer insensiblement, et surtout cacher avec soin à cette âme sensible et reconnaissante combien il lui en coûtait de renoncer à elle… « Elle croit à présent me devoir la vie, disait-il, et se sacrifierait sans balancer à mon bonheur… Non, chère Caroline, non, tu ne seras point appelée à ce cruel sacrifice. C’est moi seul qui dois, qui veux le faire, et tu ne sauras jamais combien il me rend malheureux ; tu ne liras jamais dans ce cœur qui t’adore ; tu ne verras, tu ne soupçonneras que mon amitié : mais si tu m’accordes la tienne, si je fais ton bonheur et celui de Lindorf, serai-je en effet malheureux ?… Ah ! Caroline, Caroline ! toi seule au monde pouvais me faire sentir qu’on peut l’être en remplissant tous ses devoirs… Pour renoncer à toi sans mourir, il ne fallait ni te revoir ni te connaître… »

D’après cette résolution, il se forma un plan de conduite dont il se promit de ne point s’écarter jusqu’à l’arrivée de Lindorf. Ne pouvant se reposer sur personne, des soins qu’exigeait la santé de Caroline, ni se refuser la douceur de les lui rendre, il les continua avec l’attention la plus soutenue ; mais il sut presque toujours éviter d’être seul avec elle. Lorsqu’il s’y trouvait par hasard, il employait ces moments, soit à lui faire une lecture agréable, soit à lui jouer de la flûte-traversière, sur laquelle il excellait. Ces sons pénétraient dans l’âme de Caroline ; ils y portaient un attendrissement dont elle ne cherchait pas à se défendre.

Dans la convalescence, le cœur est plus faible, plus tendre, plus susceptible d’impressions ; à mesure qu’on renaît, on s’attache aux objets qui nous font aimer la vie ; et chaque jour, chaque instant l’attachaient davantage à cet époux si aimable, si complaisant, si digne d’être adoré. Son goût, ou, si l’on veut, son inclination pour Lindorf, n’avait fait que développer chez elle une sensibilité, une faculté aimante dont elle éprouve seulement aujourd’hui toute la force. Longtemps caché sous le nom de l’amitié, elle ne s’était avoué ce penchant pour Lindorf, qu’au moment où elle avait cessé de le voir ; elle ne connaissait de l’amour que la douleur et les remords. À présent, elle sent tout le charme d’un attachement autorisé par le devoir ; elle s’y livre entièrement. Le bonheur et son époux se présentent ensemble à son imagination. Sans doute il m’aime ; il m’a pardonné, disait-elle ; et elle se faisait répéter par sa femme de chambre toutes les preuves d’attachement qu’il lui avait données pendant sa maladie. Ces nuits entières passées au chevet de son lit, son désespoir lorsqu’il crut l’avoir perdue, tout le traçait en traits de feu dans le cœur de Caroline ; tout concourait à augmenter un amour qui bientôt ne connut plus de bornes et qu’elle n’osait témoigner que sous le nom de reconnaissance.

Attentive aux moindres actions du comte, à tous ses mouvements, à toutes ses paroles, elle ne fut pas longtemps sans remarquer l’air gêné et contraint qu’il avait avec elle, son affectation à éviter soigneusement le tête-à-tête, et toute conversation relative à eux-mêmes et à leur position. Dès les commencements de sa convalescence, il lui avait dit que son ami Lindorf était en voyage, et ne tarderait pas à revenir, et qu’en attendant il pouvait disposer de son château.

Caroline, trop faible alors pour entrer dans aucune explication, n’avait pu entendre ce nom, et surtout ce projet de retour, sans éprouver un sentiment pénible, un trouble qui ne fut que trop remarqué, et qui confirma et les idées et les projets du comte ; de son côté, elle crut voir qu’il l’examinait, et n’en fut que plus interdite. Combien de fois depuis elle se reprocha de n’avoir pas saisi ce moment pour lui ouvrir son cœur, de n’avoir pas eu la force de lui avouer, et les sentiments qu’elle avait eus pour Lindorf, et ceux qui leur avaient succédé !

Mais ce secret lui appartenait-il en entier ? Et quand Lindorf s’éloignait d’elle, se sacrifiait pour elle, était-il permis à Caroline de risquer d’altérer, par un tel aveu, l’amitié que le comte avait pour lui, de lui ôter un protecteur, un appui, qui pouvait à la fin se lasser d’un attachement qui lui avait été si funeste ?…

Ces réflexions n’échappaient pas à Caroline ; d’autres encore s’y joignaient et la retenaient. Comment oser dire, la première, au comte qu’elle l’adore, lorsqu’elle doute qu’elle soit aimée, et que ce doute augmente chaque jour ?… La conduite actuelle du comte démentait absolument celle qu’il avait eue pendant sa maladie ; elle ne savait plus comment expliquer ni l’une ni l’autre !… S’il ne m’aime pas, pensait-elle sans cesse, d’où venait cette crainte mortelle de me perdre, ce désespoir qui faillit lui coûter la vie ? Pourquoi ces transports si doux, si touchants quand je lui fus rendue ?… Je vois encore ces larmes de joie ; j’entends encore ces expressions si vives et si tendres, que l’amour seul peut dicter… Oui, mais pourquoi ne les prononce-t-il plus ? Pourquoi, depuis que je pourrais si bien l’entendre et lui répondre, semble-t-il éviter de me parler, d’être seul avec moi ? Ah ! sans doute, la pitié seule, dans cette âme si généreuse, excitait ce que j’ai pris pour les transports de l’amour. À mesure qu’elle passe, la haine et le ressentiment reprennent le dessus… Cher comte, cher époux, si tu lisais dans mon cœur, si tu voyais mon amour, mon repentir, tu n’y serais pas insensible ; tu me pardonnerais ; tu m’aimerais peut-être, et nous serions heureux. Alors elle couvrait de baisers et de larmes ce portrait que sa femme de chambre avait détaché de son cou lorsqu’elle s’évanouit en arrivant à Ronebourg, et caché avec soin, qu’elle redemanda dès qu’elle eut repris la connaissance, et qui devint son bien le plus précieux.

Ne pouvant plus supporter enfin une incertitude aussi cruelle, elle résolut de forcer en quelque sorte le comte à s’expliquer, en lui témoignant le désir de quitter Ronebourg ; et ce désir n’était point une feinte. Elle se voyait avec regret dans un lieu dont tout devait l’éloigner, et qui lui rappelait une erreur qu’elle se reprochait excessivement. Ce que le comte lui avait dit du prochain retour de son ami l’alarmait aussi. Elle n’en pouvait comprendre le motif ; mais, quel qu’il fût, il serait également affreux pour elle et pour lui de la retrouver à Ronebourg. Elle ignorait à quel point le comte était instruit. Jamais le nom de Lindorf ne sortait de sa bouche ; il gardait également le plus profond silence sur lui-même ; il ne lui parlait ni de la lettre qu’il lui avait écrite, ni de sa réponse, ni de ses projets de voyage, ni du séjour où Caroline devait habiter dans la suite, de rien enfin de ce qui les regardait.

Sans cesse occupé de ce qui pouvait l’amuser et lui plaire, ses soins étaient ceux de l’amour, et son langage celui de l’indifférence. Quelquefois, lorsqu’il lui faisait une lecture intéressante ou qu’il jouait sur sa flûte quelque chose d’expressif, ils s’attendrissaient tous les deux jusqu’aux larmes. Dès que le comte voyait couler celles de Caroline, il se hâtait de sortir, de se dérober à une émotion dont il n’eût pas été le maître. Il allait ou s’enfoncer dans l’endroit le plus solitaire du parc, ou s’enfermer dans son cabinet, et là il donnait un libre essor à sa douleur et aux sentiments qui l’oppressaient.

« Heureux Lindorf ! disait-il, sentiras-tu tout le prix de ton bonheur et du sacrifice que je te fais ? Viens les essuyer ces larmes que ton souvenir fait sans doute couler ; qu’avant d’expirer je voie Caroline heureuse. »

Il se reprochait alors de lui laisser ignorer si longtemps le sort qu’il lui préparait, de ne pas lui dire : « Lindorf, ce Lindorf tant aimé, tant regretté, sera votre époux. » Mais pouvait-il lui donner ce doux espoir avant d’être sûr qu’il serait réalisé ? Lindorf n’écrivait point… Si la mort n’avait épargné Caroline que pour frapper son amant… si Lindorf n’existait plus… Le sang se glaçait dans les veines du comte. Dieu, disait-il, vous avez exaucé mes vœux quand je vous implorais pour Caroline ; écoutez-les encore quand je vous invoque pour mon ami. Qu’il revienne, qu’il soit heureux, que je sois la seule victime !

Une lettre qu’il reçut alors de sa sœur, la jeune comtesse Matilde, vint encore ajouter à son tourment, et lui apprendre qu’elle serait aussi malheureuse que lui. Nous allons la donner cette lettre si naïve et si touchante, faire partager à nos lecteurs l’attendrissement du comte en la lisant, et les intéresser au sort de cette aimable enfant, qu’on n’a fait qu’entrevoir dans le cahier de Lindorf, et qui par ses grâces, son charmant caractère, et la place qu’elle doit occuper dans la suite de cette histoire, mérite qu’on s’occupe d’elle pendant quelques instants. Voici donc ce que l’aimable petite comtesse écrivait à son frère.

Dresde, ce 14 novembre 17..

« On m’assure que le meilleur des frères est de retour ; mais je ne puis le croire… Je connais son cœur, il l’eût conduit d’abord auprès de sa pauvre Matilde ; il m’aurait écrit du moins, et sa lettre et la certitude qu’il n’est plus au bout de monde, m’auraient un peu consolée. Ô mon bon frère, combien on m’a chagrinée pendant que vous étiez au fond de cette Russie, que j’ai maudite mille fois ! Qu’auriez-vous dit, si vous n’avez pas retrouvé votre petite Matilde ? Car, tenez, cher frère, j’aimerais mieux mourir mille fois que de consentir à ce qu’ils veulent. M. Zastrow est beau, il est aimable, il m’adore… voilà ce qu’on me dit du matin jusqu’au soir… Tout cela se peut ; mais qu’est-ce que cela me fait à moi ? Il n’est pas… il n’est pas M. de Lindorf, et c’est n’être rien pour moi… Mon bon ami, mon tendre frère, vous voyez que votre petite sœur sait aimer, sait être constante, et que sa légèreté ne va pas jusqu’à son cœur. Hélas ! elle est bien passée cette gaîté folle dont vous me plaisantiez quand vous vîntes à Dresde, et qui vous fit douter peut-être de mes sentiments. Je l’ai conservée longtemps, parce que la tristesse ne sert à rien, et qu’elle m’ennuie ; d’ailleurs, j’avais pris mon parti. Sûre du cœur de Lindorf, de votre appui et de ma fermeté, il me semblait que je n’avais rien à craindre : à présent je crains tout, et je n’espère plus qu’en vous seul. M. de Zastrow m’obsède ; ma tante me persécute ; mon ami ne m’écrit plus… et vous aussi, mon frère, m’abandonnerez-vous ? Je me jette dans vos bras ; je vous appelle à mon secours… Venez protéger un amour que vous avez fait naître, et qui ne finira plus qu’avec ma vie. N’est-ce pas à vous aussi que je dois celui de mon cher Lindorf ? Pensez combien de fois vous m’avez dit : Aime Lindorf, ma petite sœur ; aime-le comme moi-même. Oh ! comme j’ai bien obéi ! Oui, je l’aime, non seulement comme l’ami de mon bon frère, mais comme le seul homme à qui je veuille appartenir, et sans qui la vie m’est insupportable. Je ne puis croire que son silence soit une preuve d’inconstance ou d’oubli ; vous étiez en voyage ; il n’aura su par qui m’envoyer ses lettres. Non, je ne veux pas joindre à tous mes chagrins celui de me défier de lui ; car celui-là, je ne pourrais le supporter.

» Adieu, le plus aimé des frères. Si vous voyiez votre pauvre Matilde, vous ne la reconnaîtriez pas. Je ne ris plus ; je ne chante plus ; je pleure toute la journée, et je crois que bientôt je ne serai plus jolie. Mes joues ne sont plus ces petites pommes d’api que vous aimiez tant à baiser… Venez, venez me rendre tout ce que j’ai perdu : ma gaîté, mon bonheur, mon ami, mes joues, tout reviendra avec ce frère si chéri et si digne de l’être. Ah ! si vous étiez marié, avec quel transport j’irais vivre avec vous et votre femme ! Pourquoi ne l’êtes-vous pas ? Mariez-vous donc bien vite ; vous ferez deux heureuses : elle, et votre Matilde D. W.

» Encore une fois, venez me voir, prendre ma défense, me conserver à votre ami, à celui que vous m’avez choisi, ou je ne réponds pas de ce que je ferai. »

Eh ! grand Dieu, dit le comte en finissant cette lettre tous les sentiments qui devaient faire les délices de ma vie en deviendront-ils le tourment ? Trompé par la vivacité de sa sœur, par cette gaîté, suite de l’innocence de son âge et de la fermeté de son caractère, il avait jugé qu’elle aimait Lindorf faiblement, et que les soins de M. de Zastrow effaceraient bientôt une impression aussi légère. Sa lettre, en lui prouvant la force et la réalité de ses premiers sentiments, déchira l’âme sensible du comte, d’autant plus qu’il avait à se reprocher, et la connaissance de Lindorf avec sa sœur, et cet attachement si vif qu’elle lui conservait, et qui ne pouvait plus que la rendre malheureuse. Il savait bien qu’il n’avait qu’à dire un mot pour engager Lindorf à épouser Matilde, et que ce mariage lui assurait en même temps la possession de Caroline. Lindorf n’avait rien à lui refuser, et il voyait Caroline trop pénétrée de tout ce qu’elle lui devait, pour n’être pas sûr de son aveu, et pour craindre encore sa répugnance. Mais il n’était pas dans le caractère du comte, il ne pouvait pas même entrer dans sa pensée d’abuser des droits que lui donnait la reconnaissance sur Caroline et sur Lindorf, et d’exiger un tel sacrifice pour assurer son bonheur et celui de sa sœur.

D’ailleurs, un bonheur qui n’aurait pas été partagé ne pouvait en être un pour lui. Il pensait de même pour Matilde ; et rien n’aurait pu l’engager à l’unir à quelqu’un dont elle n’aurait pas possédé le cœur en entier. Il résolut donc, sans lui découvrir un secret qui demandait de trop longs détails, de la préparer doucement à renoncer à Lindorf : et voici ce qu’il lui répondit.

 

Lettre du comte de Walstein à sa sœur.
 

Ronebourg.

« Oui, ma chère Matilde, je suis revenu dans ma patrie ; votre frère, votre ami, vous est rendu, et vous savez bien que les sentiments qui l’attachent à vous sont inaltérables ; ils tiennent à son existence. L’amour fraternel, le plus doux et le plus durable des amours, n’est point sujet à des révolutions : tout, entre nous deux, doit l’entretenir, l’augmenter ; et jamais rien ne pourra l’affaiblir. Ces bons amis que la nature nous a donnés doivent avoir la première place dans notre cœur. Je n’aurais pas cru, ma chère Matilde, qu’il fût possible d’ajouter à mon attachement pour vous, que vous eussiez pu m’intéresser davantage ; et cependant votre lettre, vos chagrins, ont produit cet effet. Ce n’est plus un enfant que j’aime, parce qu’elle m’appartenait et qu’elle était aimable ; c’est une amie, une tendre amie dont je partage tous les sentiments, à qui je sais gré de sa confiance, à qui je veux à mon tour donner toute la mienne, et lui demander des conseils et des consolations dont j’ai le même besoin qu’elle. Ô ma chère Matilde, votre frère n’est pas plus heureux que vous ; mais, je ne sais si je me trompe, je crois qu’en nous aidant, en nous soutenant mutuellement, en réunissant notre raison et nos forces, nous pourrons peut-être surmonter le malheur qui nous poursuit, et nous faire une espèce de bonheur, fondé sur l’approbation de nous-mêmes, et sur le sentiment si doux d’avoir contribué à celui de nos amis… Vous ne m’entendez pas encore : eh bien, je vais m’expliquer autant que les bornes d’une lettre pourront le permettre ; je réserverai tous les détails (et j’en aurai beaucoup à vous faire) pour le moment de notre réunion, qui sera peu retardé.

» Ma triste histoire, chère Matilde, a plus de rapport avec la vôtre que vous ne le pensez. J’aime ainsi que vous, et avec d’autant plus de violence, que je suis d’un sexe qui n’a pas comme le vôtre, l’habitude de régler les mouvements d’une passion impétueuse. La mienne ne connaît presque plus de bornes, et cependant… jugez vous-même si je dois y renoncer. Je n’ai qu’à dire un mot, un seul mot, et l’objet de cette passion est à moi pour toujours ; mais ce mot, pourrait-il faire mon bonheur quand il la rendrait malheureuse ? Son cœur est donné ; elle aime ailleurs ; celui qu’elle aime le mérite et l’adore à son tour. Il dépend de moi, et de moi seul, de les séparer ou de les unir pour toujours. Ô ma chère Matilde, combien la raison et la vertu sont faibles quand le cœur parle et commande ! Imaginez que moi, que votre frère balance encore sur le parti qu’il prendra. Je vous l’ai dit, ma chère amie, j’ai besoin d’être soutenu par votre amitié, par votre fermeté, et peut-être par votre exemple. Dites, que feriez-vous à ma place ? Et, pour mieux décider, pour vous pénétrer davantage de ma situation, supposez que vous y êtes vous-même ; que c’est Lindorf qui aime, qui est aimé, dont le sort est entre mes mains, à qui je puis enlever ou céder l’objet de ma passion et de la sienne. Ah ! j’entends déjà l’arrêt que vous allez prononcer. Je vois ma chère, ma sensible Matilde, me donner l’exemple du courage et de la générosité ; m’assurer qu’elle ne veut point d’un bonheur dont elle jouirait seule, et qui coûterait des larmes et des regrets à celui qu’elle aime. Des regrets ! ! Aimable petite sœur, l’heureux mortel qui te possédera doit être au comble de ses vœux, te donner un cœur tout à toi, et n’avoir rien à regretter ni à désirer. Je ne ferai présent de ma chère Matilde qu’à celui qui saura l’apprécier, et l’aimer uniquement.

» Il me paraît que le baron de Zastrow remplit fort bien cette condition, indispensable pour vous obtenir ; mais il y en a une autre qui ne l’est pas moins, c’est de savoir vous plaire. J’irai dans bien peu de temps voir par moi-même si votre cœur, prévenu, ne le juge pas avec trop de rigueur ; cependant vous convenez qu’il est beau, qu’il est aimable et qu’il vous adore : voilà bien des choses, Matilde, et si vous y joignez encore le plaisir que vous feriez à votre tante… Mais ne vous effrayez pas ; je veux savoir s’il vous mérite, et s’il est vrai que votre cœur se refuse absolument. Dans ce cas là, vous serez libre, je vous le promets ; aucune puissance sur la terre n’aura le droit de vous contraindre pendant que j’existerai. Rassurez-vous donc, chère Matilde. Si l’amour vous prépare des peines, l’amitié saura les adoucir, et j’attends la même chose de vous. Non, je ne suis point à plaindre, puisqu’il me reste une sœur, une amie. Lindorf est en Angleterre ; n’attendez point de lettre de lui. Il reviendra bientôt ici, je l’espère. D’abord après son retour, je partirai pour Dresde ; j’achèverai de vous ouvrir mon cœur ; je lirai dans le vôtre. Si vous persistez à le refuser à M. de Zastrow, je vous ferai une autre proposition qui vous plaira peut-être mieux ; c’est de venir vivre avec un frère qui vous chérit, jusqu’à ce que vous ayez fait un autre choix. Quelque parti que vous preniez, comptez entièrement sur un ami qui vous est attaché au delà de toute expression. Adieu, ma bonne et chère Matilde. Je sens déjà que vous pourrez me tenir lieu de tout. Adieu, je suis pour vous le plus tendre des frères.

» ÉDOUARD DE WALSTEIN. »

 

À cette lettre il en joignit une pour sa tante de Zastrow. Il lui disait que des raisons l’obligeant à renoncer à ses projets d’union entre sa sœur et M. de Lindorf, il verrait avec plaisir qu’elle pût se décider en faveur du baron de Zastrow ; mais qu’il la conjurait de ne rien précipiter, de n’user d’aucune violence. Il annonçait un prochain voyage à Dresde, et suppliait sa tante de ne faire aucune démarche jusqu’alors pour disposer de sa sœur, etc., etc.

Quand ces deux lettres furent parties, le comte, plus tranquille sur le sort de Matilde, s’occupa du plan qu’il s’était formé pour lui-même, et pour assurer le bonheur de Caroline.

Il avait prié le chambellan de se rendre à Ronebourg aussitôt que sa fille serait instruite de la mort de la baronne. Lindorf ne pouvait tarder à venir. Le comte résolut de partir pour Berlin dès que son ami serait arrivé, en prétextant un ordre du roi de le laisser à Ronebourg avec le chambellan et Caroline, d’obtenir du roi la cassation de son mariage, et son consentement pour celui de Lindorf avec Caroline, de leur écrire pour leur apprendre leur bonheur, et de partir pour Dresde sans les revoir.

De Dresde, il voulait passer en Angleterre avec Matilde, ou sans elle s’il la décidait à se marier avec M. de Zastrow, et s’y fixer tout-à-fait auprès de ses parents maternels. Il se sentait bien la force de faire le bonheur de Caroline et de son ami, mais non pas celle d’en être le témoin. Ce plan une fois décidé, lui paraissait invariable. Hélas ! il ne connaissait ni l’amour ni ses terribles effets. Plus il cherchait à combattre la passion qui l’entraînait malgré lui, plus il enfonçait le trait dans son cœur. Combien de fois auprès de Caroline, ne pouvant plus résister à tout ce qu’il éprouvait, fut-il sur le point de tomber à ses pieds, de lui faire l’aveu de son amour, de ses combats, de son désespoir, de réclamer sa générosité, de lui rappeler le nœud sacré qui les unissait, et les serments qu’elle avait prononcés, de tout employer enfin pour obtenir d’elle de les confirmer, et de se donner à l’époux qui l’adorait ! La fuite seule pouvait alors le rappeler à lui-même : éloigné d’elle, la vertu, la délicatesse, l’amitié reprenaient bientôt leur empire sur son âme.

Il relisait alors les trois lettres qu’il avait reçues d’elle, qui toutes exprimaient le même éloignement pour lui, celle surtout où elle lui parlait avec une si noble franchise, en lui avouant son désir de voir leurs nœuds brisés, et presque celui d’être libre de s’unir à Lindorf. Sans doute à présent elle s’immolerait à ses devoirs, à sa reconnaissance ; mais il la voyait également languir et mourir de sa douleur ; il voyait Lindorf se bannissant pour toujours de sa patrie, traînant dans des climats lointains sa malheureuse existence, privé de son amante et de son ami, sans consolation, sans espoir… Il frémissait alors ; il détestait sa faiblesse, renouvelait mille fois le serment de la vaincre ; et, craignant de s’exposer au danger d’y retomber, il se privait du bonheur de voir Caroline, qui, de son côté, s’affligeait à l’excès d’une conduite qu’elle regardait comme une preuve trop sûre d’indifférence.

Dans des moments de dépit et de désespoir, elle se confirmait dans l’idée de partir, de s’éloigner de lui pour toujours, de retourner à Rindaw. Elle prenait de nouveau la résolution la plus décidée de le lui demander, de l’exiger même absolument, s’il s’y opposait. « Mais il sera loin de s’y opposer, reprenait-elle avec douleur ; il saisira avec transport tout ce qui pourra l’éloigner, le séparer de Caroline. Nous séparer… Quoi ! je ne le verrai plus ! je ne l’entendrai plus ! L’instant où je quitterai ce château sera peut-être celui d’une séparation éternelle ; et c’est moi qui le demanderai, qui prononcerai ce fatal arrêt ! Non, jamais je n’en aurai la force ; c’est bien assez de m’y soumettre lorsqu’il aura la cruauté de l’ordonner. » Elle en vint cependant bientôt à le désirer, et son amitié pour la chanoinesse l’emporta sur la crainte de quitter son époux.

Le chambellan, ainsi qu’il en était convenue avec le comte, cherchait à préparer sa fille à la mort de son amie. Il supposa d’abord, dans ses premières lettres, qu’elle prenait des remèdes pour sa vue, et qu’ils la fatiguaient extrêmement. Il écrivit ensuite qu’il était décidé qu’elle l’avait perdue sans retour, et que cet arrêt l’affligeait au point d’être malade de chagrin.

De ce moment là, Caroline aurait voulu voler auprès d’elle, la soigner, la consoler ; mais elle était trop faible encore pour entreprendre le voyage. Elle lui écrivait, ainsi qu’à son père, les lettres les plus tendres, les plus touchantes, et se flattait, d’un courrier à l’autre, d’apprendre qu’elle était mieux.

Enfin les lettres du chambellan devinrent si alarmantes, il disait si positivement qu’il voyait madame de Rindaw dans le plus grand danger, qu’elle se décida à partir sur-le-champ, et fit prier le comte de passer chez elle. Il la trouva les yeux noyés de pleurs, et se douta bien de ce qui les faisait couler. « Oh ! M. le comte, lui dit-elle dès qu’il entra, voyez ce que m’écrit mon père ; ma bonne maman est très mal, plus mal peut-être encore qu’on ne me le dit. De grâce, ayez la bonté de donner les ordres les plus prompts pour mon départ ; je veux aller tout de suite à Rindaw. Ô mon Dieu ! combien je me reproche de n’être pas partie plus tôt ; s’il était trop tard, si je ne retrouvais plus la meilleure des amies… »

Le comte fut bien aise que cette idée se présentât d’elle-même. L’émotion était donnée ; il crut que c’était le moment de l’instruire : d’ailleurs, son projet de partir à l’instant même rendait impossible un plus long déguisement. « Chère Caroline, lui dit-il en s’asseyant auprès d’elle, et lui prenant les mains, au nom du ciel, calmez-vous. Eh, quel reproche auriez-vous à vous faire ? Sortie à peine vous-même de l’état le plus dangereux, pouviez-vous… — Ah ! oui, sans doute, oui, je devais consacrer tout de suite le retour de mes forces à celle qui m’a tenu lieu de la plus tendre mère. Oui, je sens tous mes torts ; heureuse si je puis les réparer ! Elle voulait se lever, se préparer à partir, le comte la retint encore.

— Un seul moment, Caroline, je vous en conjure, écoutez-moi ; j’ai aussi reçu une lettre de votre père. — Ah ! mon Dieu, reprit-elle en pâlissant et pressentant son malheur, une lettre à vous… expliquez-vous, de grâce. Que vous dit-il ? me cache-t-on quelque chose ?… Ô M. le comte… » Et son cœur oppressé ne put résister plus longtemps à l’agitation qu’elle éprouvait ; les sanglots lui coupèrent la voix. Le silence du comte, son air touché, attendri, quelques expressions vagues qui lui échappèrent enfin, confirmèrent ses soupçons. Elle se livra au désespoir le plus violent.

« Ô mon Dieu ! mon Dieu ! répétait-elle en sanglotant, je le vois bien, je n’ai plus d’amie ; je ne tiens plus à rien dans ce monde. Ma bonne maman n’existe plus, je le vois ; j’ai donc tout perdu ! — Non, non, chère Caroline, il vous reste un ami, qui saura vous prouver combien il vous aime, et à quel point votre bonheur l’intéresse… »

Caroline l’aimait trop elle-même, cet ami, pour être longtemps insensible aux consolations qu’il s’efforçait de lui donner, et aux nouvelles preuves d’une tendresse dont elle n’osait plus se flatter. Ses larmes coulaient encore abondamment, mais avec moins d’amertume. Dans les plus violents chagrins, une âme sensible et passionnée éprouve même une sorte de douceur à s’affliger avec l’objet aimé, à recevoir les consolations de l’amour.

Elle pleurait ; mais le comte pleurait avec elle, partageait ses sentiments et sa douleur, et leurs cœurs, dans ces moments de tristesse, étaient à l’unisson. Elle perdait la plus tendre des amies ; mais l’instant où elle apprenait ce malheur, était aussi celui qui lui rendait l’espoir d’être aimée de l’époux qu’elle adorait.

Dans ces premiers moments de désespoir, qui rendaient Caroline encore plus intéressante, le comte ne fut pas le maître de réprimer tout ce qu’elle lui faisait éprouver.

L’état où elle était demandait les soins et les consolations de l’amitié : il croyait ne pas aller au-delà, et ses expressions et ses regards exprimaient l’amour le plus tendre. Caroline, malgré son chagrin, entrevit enfin l’avenir le plus heureux, et s’affligeait seulement que son amie n’en fût pas le témoin.

Elle voulait des détails sur sa mort, sur sa maladie. Le comte, qui n’entendait rien aux mensonges, la renvoya au chambellan, qui ne tarderait pas à revenir ; mais pour calmer ses remords sur ce qu’elle avait trop tardé à la rejoindre, il lui dit qu’elle avait perdu son amie depuis plusieurs jours, et dans un temps où elle ne pouvait lui être d’aucun secours. Dès que le chambellan sut que sa fille était instruite du fatal évènement, il revint à Ronebourg, et lui apprit qu’elle était seule héritière de la chanoinesse. Son testament était fait depuis qu’elle lui avait confié son mariage ; et c’était à la comtesse de Walstein qu’elle donnait tous les biens. Elle laissait aussi quelque chose au comte, seulement pour lui prouver, disait-elle, combien son union avec Caroline lui faisait de plaisir. Elle lui recommandait, dans les termes les plus touchants, le bonheur de cette élève chérie, et à Caroline celui du meilleur des hommes.

La lecture de ce testament fit verser bien des larmes à Caroline, et le comte en fut aussi très affecté. Le chambellan seul le lisait avec satisfaction, et ne comprenait pas qu’une augmentation de fortune fût un sujet de s’affliger. Hélas ! Caroline, ne voyait dans les bienfaits d’une amie aussi tendre, aussi généreuse, qu’un nouveau motif de la regretter. Le comte, déchiré par mille sentiments contraires, ne pouvait entendre parler d’une union et d’un bonheur auxquels il allait renoncer pour jamais.

À cet article, il se jeta aux genoux de Caroline. Oui, lui dit-il avec transport, ou, j’en fais le serment ; Caroline, vous serez heureuse ; vous le serez… Il ne put rien ajouter.

Caroline, émue à l’excès, se pencha sur lui, le releva tendrement, et sentit plus que jamais que ce bonheur qu’il lui promettait dépendait de lui seul au monde, et de ses sentiments pour elle. Peut-être, s’ils eussent été seuls, lui eût-elle exprimé tous les siens ; peut-être ce moment aurait-il amené une explication trop retardée ; mais la présence du froid chambellan retint l’effusion de leurs cœurs. Il acheva tranquillement la lecture du testament, qui ne contenait plus que des legs pour ses gens et pour ses vassaux.

Le comte ne pouvant plus soutenir son émotion ni les pleurs de Caroline, sortit et alla se promener dans le parc, où son agitation le suivit. Il commençait à n’être plus d’accord avec lui-même, et à se demander quelquefois pourquoi il se condamnerait à un malheur éternel, pourquoi il céderait celle sur qui il avait tant de droits, et sans laquelle il ne pouvait supporter la vie. « Elle commence, pensait-il, à s’accoutumer à moi ; je viens même, je viens de voir dans ses yeux l’expression la plus tendre. Je sais bien que ce n’est et ne peut être que celle de l’amitié, de l’estime, de la reconnaissance ; mais dans une âme comme la sienne, ces sentiments ne peuvent-ils payer et remplacer l’amour ? Me suis-je jamais flatté d’en inspirer d’autres ? ne m’accorde-t-elle pas au-delà de ce que je pouvais espérer ? Oui ; mais si je sais, à n’en pas douter, qu’un autre est l’objet de son amour, que son cœur, que ses affections les plus tendres appartiennent à Lindorf… »

Hélas ! savait-il seulement si Lindorf existait encore ; s’il n’avait pas été la victime de cette passion que le comte comprenait trop bien, pour ne pas tout craindre de ses effets ? Peut-être Lindorf a-t-il succombé à sa douleur ; et les larmes de Caroline, ces larmes qui déchirent déjà le cœur du comte, ne sont que le prélude de celles qu’elle répandra encore. Il frémit d’avoir à lui apprendre peut-être la mort de celui qu’elle aime, d’en être regardé par elle comme la cause, de perdre lui-même l’ami de son cœur. Le silence de Lindorf après le billet qu’il devait avoir reçu, lui paraît la preuve certaine de ce qu’il craint.

Ces différentes idées le tourmentaient au point d’égarer presque sa raison. Il succombait sous le poids des sentiments qui l’agitaient et qui se succédaient les uns aux autres ; tantôt désirant avec passion le retour de Lindorf ; tantôt le redoutant plus que la mort ; craignant également ou de le voir arriver, ou d’apprendre qu’il n’existait plus… Il passa quelques jours dans cet état de trouble et d’anxiété. Cet homme, jusqu’alors si sage, si philosophe, si maître de lui-même, connaît enfin tout l’empire des passions et leur tyrannique pouvoir. Il en est effrayé, jure de nouveau de n’y pas céder, et de se sacrifier sans balancer, s’il en est temps encore, au bonheur de ceux qu’il aime.

 

FIN DU SECOND VOLUME


Ce livre numérique

a été édité par la

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en novembre 2019.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Lise-Marie, Françoise.

— Sources :

Caroline de Lichtfield ou Mémoires d’une famille prussienne par Mme la Bne Isabelle de Montolieu troisième édition originale revue et corrigée par l’auteur, tome second, Paris, Arthus Bertrand, 1815. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, Château du nord vaudois, a été prise par Laura Barr-Wells en 2017.

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[1] Il n’avait pas encore reçu celle que Caroline lui avait écrite le même jour et adressée à Pétersbourg.

[2] C’est la lettre de Caroline à son père. Voyez ci-dessus.