Isabelle de Montolieu

CAROLINE DE LICHTFIELD
(tome 1)

ou Mémoires d’une Famille Prussienne

1786

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Table des matières

 

PRÉFACE DE L’AUTEUR.. 4

Au Public. 9

CAROLINE DE LICHTFIELD.. 11

CAHIER DE LINDORF. 106

Ce livre numérique. 134

 

 

 

Idole d’un cœur juste et passion du sage,

Amitié, que ton nom soutienne cet ouvrage ;

Règne dans mes écrits ainsi que dans mon cœur,

Tu m’appris à connaître, à sentir le bonheur.

PRÉFACE DE L’AUTEUR

Il y a, ce me semble, beaucoup de présomption et de témérité à offrir encore au public une nouvelle édition de cette Caroline de Lichtfield, déjà si connue qu’elle ne présente plus aucun intérêt. Mais le succès soutenu de ce petit roman, qui n’a rien de remarquable que sa morale et sa simplicité, et qui a survécu à tant d’autres qui valaient sans doute beaucoup mieux ; ce succès, dis-je, auquel j’étais loin de m’attendre, m’a toujours paru quelque chose de si singulier, de si surnaturel, que j’ose encore espérer la continuation de cet étrange bonheur. Ceux qui ont protégé ma Caroline à sa naissance ne l’abandonneront pas à l’entrée dans le monde. Une circonstance heureuse ajoute à cet espoir : les deux éditions précédentes, celle qui fut imprimée, à Lausanne, chez P.-François Lacombe, en 1786, et la seconde, à Paris, chez Debure, en 1788, ont paru toutes les deux sous l’empire des lis, et la troisième va paraître lorsqu’ils commencent à fleurir de nouveau. L’époque d’un bonheur général influera sur elle. Les enfants de ceux qui l’honorèrent de leur suffrage la reliront peut-être avec plaisir ; on daignera se souvenir que la cour alors voulut bien l’approuver, s’en amuser quelques instants, et peut-être voudra-t-elle aujourd’hui la protéger encore. Dès lors je n’ai rien à craindre, et je présente Caroline avec la douce assurance qu’elle sera bien reçue, et qu’elle retrouvera les mêmes bontés, la même indulgence. Les Français ne sont point aussi légers qu’on se plaît à le dire ; ils aiment toujours ce qu’ils ont aimé une fois. S’ils ont quelque temps perdu de vue les objets de leur affection, ils les retrouvent avec transport ; et j’ose croire, j’ose espérer que le noble et vertueux Walstein, la bonne et sensible Caroline, Lindorf, Matilde, etc. leur plairont encore, quoique ce ne soient pas de nouvelles connaissances.

Un autre motif m’a décidée à céder au désir de mon libraire pour donner cette nouvelle édition. De tous les ouvrages que j’ai publiés, Caroline est le seul qui ne porte pas mon nom. J’ai eu grand soin, il est vrai, pour les faire participer au bonheur de leur devancier, d’ajouter au titre de tous les autres : Par madame Is. de Montolieu, auteur de Caroline de Lichtfield. Je sais donc fort bien que personne ne l’ignore ; mais j’avoue ma petite vanité : je n’en désire pas moins que cet ouvrage, qui m’appartient plus que les autres, qui m’a valu la faveur du public, paraisse enfin sous mon nom ; et l’on doit trouver ce désir assez naturel.

Lorsqu’il fut imprimé la première fois, ce fut vraiment sans mon aveu, ainsi que je le dis dans mon épître. Un de mes amis, homme de lettres, connu par la seule bonne traduction du célèbre roman de Werther, me demanda mon manuscrit, que j’avais écrit uniquement pour amuser une vieille parente à qui je donnais tous mes soins, et je ne songeais pas à le publier. Il le fit imprimer sans me le dire et sans nom d’auteur, en ajoutant seulement au titre : Publié par le traducteur de Werther. Plusieurs personnes ont cru, d’après cela, que c’était moi qui avais traduit Werther, et je saisis cette occasion de détruire cette erreur : c’est M. George d’Eyverdun, l’ami dévoué du célèbre Gibbon, dont il est tant question dans les Mémoires de ce dernier[1], et j’étais alors cette madame de Crousas qu’il veut bien aussi nommer avec amitié. Il s’en est peu fallu que mon modeste petit ouvrage ne parût sous son nom. Vivant avec M. d’Eyverdun, il fut le complice de sa trahison, et, lorsque je m’en plaignis, il me dit : « Je suis si sûr du succès de votre roman, que si vous voulez me le donner j’y mettrai mon nom. » Je lui assurai que personne ne voudrait croire que le Tacite anglais eût fait un roman. Mais du moins il ne s’est pas trompé, et Caroline, sans nom d’auteur, sans protection[2], arrivant d’une petite ville de Suisse, réussit si bien à Paris, qu’il fallut pardonner aux traîtres amis qui l’avaient fait connaître. J’étais cependant alors si peu aguerrie avec le titre d’auteur, avec l’idée de voir mon nom à la tête d’un livre, que je ne pus encore me résoudre à l’y placer, lorsque, deux ou trois ans après, j’en fis une seconde édition, imprimée à Paris, avec quelques changements, pour la distinguer de la foule des contrefaçons et d’éditions fautives qui en paraissaient journellement. Je mis seulement à celle-là mes lettres initiales, comme éditeur, publié par madame la B. de M…, et j’ajoutai un nom d’auteur supposé, pris dans le roman même, celui du baron de Lindorf, ce qui donnait, à mon avis, plus d’intérêt et de vraisemblance au roman. À présent que les années, et plus de soixante volumes que j’ai fait paraître avec mon nom, m’ont familiarisée avec ce petit genre de célébrité, je veux que Caroline, qui fait encore aller tous les autres, porte aussi mon nom en toutes lettres.

Ce serait, je crois, le moment de répondre à l’obligeant reproche qu’on m’adresse sans cesse, de traduire au lieu de composer. Il suffirait peut-être d’un seul aveu assez humiliant à faire, mais que je dois à la vérité, c’est que je manque de ce don du génie, de cette imagination créatrice qui fait inventer des situations nouvelles, des événements frappants ou intéressants, des caractères originaux ; enfin de tout ce qui entre ou doit entrer dans la composition d’un bon roman. Il faut pour m’inspirer que quelque chose, soit en réalité, soit en récit, me saisisse, m’électrise. Alors je puis peut-être développer cette impulsion, l’étendre, y ajouter des incidents, la prolonger ou la modifier, enfin en tirer parti. C’est ainsi que j’en ai agi avec plusieurs de mes traductions, et Caroline elle-même doit son origine à un petit conte allemand qui m’en avait fourni la première idée. Je dois dire cependant que, dans la seconde édition, j’ai changé tout ce que j’avais tiré de cette source, et que l’auteur du petit conte lui-même, M. Auterwall, n’a pas voulu croire, en lisant Caroline, qu’il m’eût aidé en rien. Mais il n’en est pas moins vrai que j’ai besoin d’un peu d’aide. Quelques-unes de mes nombreuses nouvelles sont bien entièrement de moi, mais ce ne sont pas les meilleures. Et qu’importe au lecteur, pourvu que ce qu’il lit l’amuse et l’intéresse, que ce soit une idée d’Isabelle de Montolieu, ou de madame de Pichler, ou d’Auguste Lafontaine, ou de quelques auteurs moins connus ? Je suis bien plus sûre d’y réussir en m’associant avec eux, qu’en travaillant toute seule, et j’ai un peu moins de responsabilité. Je ne donne du moins au public français que des ouvrages dont le succès est assuré, puisqu’ils l’ont déjà obtenu dans leur patrie. Je m’efforce de les rendre aussi agréables qu’il m’est possible sous leur nouveau costume, et j’élude ainsi une espèce de vœu téméraire que je fis avec moi-même, lorsque je vis le succès inattendu de Caroline. Je résolus en effet de m’en tenir là, et de ne pas risquer, par une seconde production, de détruire l’espèce de charme ou de prestige qui semblait attaché à la première. Il ne faut pas fatiguer le bonheur ; il s’échappe si facilement ! Celui qui a toujours accompagné Caroline depuis son apparition, se serait peut-être évanoui sans retour, si je lui avais donné bien des frères ou des sœurs. Cela aurait déplu, parce qu’on ne plaît pas toujours, et la pauvre sœur aînée aurait été enveloppée dans la proscription. Un demi-succès m’aurait, je crois, stimulée à tâcher de faire mieux : celui-là m’a découragée, ou plutôt j’ai voulu en jouir sans crainte de le perdre. La nombreuse famille étrangère que j’ai adoptée n’a pas nui à Caroline ; elle est restée l’enfant gâté du public, quoiqu’il y en ait qui valent bien mieux à mon gré. Les charmants Tableaux de Famille, Marie Menzikoff, Falkenberg, et surtout Agathoclès, auraient dû la faire oublier. Mais puisqu’on veut bien l’aimer encore, la voilà mieux soignée, et plus digne des bontés qu’on a pour elle. Je n’y ai d’ailleurs rien changé, puisqu’elle a plu telle qu’elle est ; mais j’ai corrigé avec grand soin les négligences de style et la musique des trois romances. Celle de la ronde villageoise de Justin n’avait pas paru ; les deux autres airs sont assez bien adaptés aux paroles. Je n’aurais pu faire mieux, et je les ai seulement un peu rajeunis. J’en aurais sûrement trouvé de beaucoup plus jolis dans la foule de ceux qu’on a bien voulu composer sur mes paroles ; mais un choix aurait été difficile et désobligeant : c’est le seul motif qui m’ait décidée à préférer ceux que j’ai faits moi-même, sans être musicienne, et pour lesquels j’ai surtout à réclamer indulgence.

ISABELLE DE MONTOLIEU.

Au Public

 

J’AIME les champs ; c’est là, pendant l’été,

Près d’un ruisseau, dans un bois écarté,

Que je me livre aux rêves d’un cœur tendre.

L’hiver, rendue à la société,

Quelques amis se plaisent à m’entendre.

Dans les loisirs du champêtre séjour,

Quand j’essayai de peindre Caroline,

Quand j’embellis des roses de l’amour

L’hymen forcé de ma jeune héroïne ;

Quand, sous les noms de Lindorf, de Walstein,

À l’amitié j’élevais un trophée,

Mon cher lecteur, je n’eus d’autre dessein

Que d’amuser, l’hiver, à la veillée,

Le cercle étroit des indulgents amis

Qui veulent bien, près d’un feu réunis,

Me consacrer leur oisive soirée.

Mais je n’eus point l’orgueilleuse pensée

Qu’au rang d’auteur tout à coup élevée,

J’occuperais les presses de Paris.

Qui m’aurait dit que ce modeste ouvrage,

Sans mon aveu, me vaudrait cet honneur,

Et du public obtiendrait le suffrage ?

Le bon Gresset, dans un accès d’humeur,

Du nom d’auteur déplorant l’étalage,

Dit quelque part que c’est un grand malheur[3] ;

Mais si ce nom vous faisait tant de peur,

Eh, mon ami ! qui vous forçait d’écrire ?

J’aime bien mieux ici, mon cher lecteur,

À mon destin tout bonnement souscrire ;

Car, après tout, un auteur a beau dire,

On n’est plus dupe, et l’on sait aujourd’hui

Qu’au fond du cœur le plus sage désire

Que dans le monde on parle un peu de lui.

Mais, dira-t-on, la mode, le caprice

Ont au public extorqué maint arrêt

Dont nos neveux un jour feront justice.

Je le veux bien ; mais le dépit secret,

Mais l’amour-propre ont-ils moins d’intérêt

À l’accuser d’erreur ou de malice ?

Moi, je te juge avec plus d’équité,

Mon cher public, et, tout bas, je suppose

Qu’en ma faveur mon sexe t’en impose,

Et me soustrait à ta sévérité.

Ton indulgence est-elle méritée ?

Je n’en sais rien, mais je veux en jouir.

D’un peu d’encens on peut être flattée,

Et son parfum nous fait toujours plaisir.

Dans ses ennuis, qu’un auteur misanthrope,

Qui de son siècle essuya les dédains,

Mette sa gloire au bout d’un télescope,

Dans les brouillards et les siècles lointains ;

Ah ! laissons-lui cette flatteuse idée !

Moi, sans viser à tant de renommée,

J’aime bien mieux des succès plus certains.

Oui, du public, si ma plume estimée,

Avec éloge est quelquefois citée ;

Si je puis plaire à mes contemporains ;

De mes amis si je suis regrettée

Quand du Léthé j’aurai franchi le bord,

Postérité tant de fois réclamée,

Je te tiens quitte, et je bénis mon sort.

Is. de Montolieu

CAROLINE DE LICHTFIELD[4]

CAROLINE DE LICHTFIELD, à peine âgée de quinze ans, revenait un soir d’une noce de village. Ses seize quartiers, le rang de son père, ministre et grand chambellan du roi de Prusse, une fortune immense, n’empêchaient point Caroline de regarder les villageois comme des hommes, d’égayer sa retraite en se mêlant à leurs jeux, de les animer par sa présence, de partager leurs innocents plaisirs.

Le cœur encore ému du bonheur des époux, de leur bruyante joie, des danses sous l’ormeau, de la collation champêtre, Caroline en arrivant se jette dans les bras de la chanoinesse de Rindaw, et lui dit avec feu : — Oh maman, maman, comme c’est joli une noce ! pourquoi donc ne vous êtes-vous jamais mariée ?

Cette question et le titre de celle à qui elle était adressée, disent assez que ce nom si doux de mère était donné par l’amitié et non par la nature. Caroline de Lichtfield n’était pas même parente de la baronne de Rindaw. Mais si l’attachement le plus tendre, si les soins les plus assidus peuvent quelquefois remplacer ceux d’une mère, jamais on n’eut plus le droit d’être appelée maman. Caroline avait perdu la sienne en naissant. Elle ne lui devait que la vie : combien elle devait plus à la bonne chanoinesse !

Depuis l’instant où celle-ci avait pris cet enfant chez elle, occupée d’elle seule, n’existant que pour sa chère Caroline, elle s’était consacrée entièrement à son éducation ; mais elle en était bien récompensée, par les grâces, les vertus, l’amour de sa fille adoptive. Chaque jour augmentait leur amitié mutuelle. À mesure que la raison et la sensibilité de Caroline se développaient, elle sentait tout ce qu’elle devait à son amie ; et la reconnaissance et l’habitude serraient un lien plus fort peut-être que ceux de la nature. Mais l’âge et la légèreté de Caroline n’avaient pas encore permis d’y joindre la confiance : elle ignorait donc les motifs de la retraite, du célibat de sa vieille amie, et même de son séjour chez elle.

Un sourire équivoque redouble sa curiosité ; elle répète plus vivement encore sa question. — Ma bonne maman, pourquoi ne vous êtes-vous mariée, pourquoi ne suis-je pas tout de bon votre fille ? Je ne vous aimerais pas mieux, mais il me semble que vous seriez plus heureuse.

La chanoinesse s’attendrit, embrassa son élève. — Ma chère fille !… Oui, tu devais l’être… Oui, je méritais ce bonheur ; et si ton père… Mais c’est une trop longue histoire… une autre fois.

Annoncer une histoire à une fille de quinze ans ; et ne pas la lui raconter, c’est une chose impossible.

Voilà Caroline à genoux. Elle prie, elle presse, elle joint ses petites mains avec ardeur, elle baise celles de la plus tendre des amies ; et cette amie qui ne pouvait rien lui refuser, qui d’ailleurs aimait beaucoup à parler, et surtout d’elle-même, qui depuis longtemps n’avait de confidents que les arbres de ses bosquets, cède enfin, et raconte très longuement à Caroline, attentive à l’écouter, ce que nous allons abréger autant qu’il nous sera possible.

La baronne de Rindaw n’avait pas toujours vécu dans la retraite.

Première dame d’honneur de la reine, sa beauté faisait jadis grand bruit à la cour, et lui valut bien des hommages. Elle distingua bientôt, dans le nombre de ses adorateurs, le baron de Lichtfield, depuis père de Caroline, mais alors jeune, libre, et, au dire de la tendre baronne, le plus beau, le plus séduisant, mais le plus perfide de tous les hommes.

Pendant plusieurs années, ils filèrent ensemble la passion la plus vive, la plus pure, la plus désintéressée. Aimée comme elle aimait, contente de régner sur un cœur aussi fidèle, elle attendait sans impatience que de légers obstacles qui retardaient leur union, fussent levés, et lui permissent enfin de pouvoir couronner l’amour et la constance de son cher baron.

Une amie intime, sa compagne et sa confidente, ajoutait encore à son bonheur. Elle jouissait de tous les plaisirs du sentiment ; et en attendant l’instant d’être la plus heureuse des femmes, elle était la plus heureuse des amantes et des amies.

Cette amie qu’elle chérissait si tendrement, acquit à cette époque un héritage immense et inattendu. La baronne partagea vivement sa joie, et le chambellan plus vivement encore ; car, huit jours après cet événement, une belle lettre, signée par son fidèle amant et par sa tendre amie, lui apprit qu’ils étaient mariés.

À cet endroit du récit de la baronne, Caroline jeta un cri et se cacha le visage dans ses deux mains. La chanoinesse chercha au fond d’un tiroir cette fatale lettre, moins effacée par le temps que par ses larmes. Elle la lut ; et Caroline, la douleur dans l’âme, disait en gémissant : C’est mon père, c’est ma mère qui vous ont rendue si malheureuse !… Ah ! comment pouvez-vous m’aimer ?

Chère enfant, je serais trop injuste si je t’en rendais responsable ; je le serais même d’en vouloir encore à tes parents. Ta pauvre mère a bien expié ses torts par sa mort prématurée ; ton père a voulu les réparer ; et toi, ma Caroline, ne fais-tu pas le bonheur de ma vie ? Puis-je m’affliger d’une union qui t’a donné la naissance ? Crois plutôt que je la bénis tous les jours. T’aurais-je raconté cette histoire, si je n’avais pu justifier tes parents à tes yeux ? Aime ton père, ma fille ; respecte la mémoire de ta mère ; écoute la fin de mon récit et console-toi.

Un doux sourire effaça l’impression du chagrin sur le charmant visage de Caroline. Elle baisa la main de son amie, se rapprocha d’elle ; et l’écouta avec encore plus d’attention.

La chanoinesse fit à son élève un détail circonstancié et tout-à-fait pathétique de sa profonde douleur à la réception de cette lettre ; de la résolution qu’elle prit à l’instant même de quitter pour jamais la cour et le monde, de fuir tous les hommes, de renoncer au mariage, et d’ensevelir dans la plus profonde retraite et ses charmes et son désespoir. Cette résolution fut aussitôt suivie que formée. La baronne remit sa place à sa cour, entra dans un chapitre, y vécut quelque temps, puis obtint une permission d’habiter son château de Rindaw, qu’elle ne quitta plus.

Penser à son infidèle, renouveler ses serments de constance éternelle, lire des romans du matin au soir, chercher des rapports de situation entre elle et l’héroïne du livre, rêver dans ses jardins, dans ses bosquets : voilà quelle fut sa triste existence pendant quelques années. Elle commençait enfin à s’accoutumer à cette vie, à oublier les ingrats dont elle se croyait oubliée, lorsqu’une lettre de son perfide chambellan vint le rappeler à son souvenir ; et cette lettre, sortie encore du tiroir où elle les conservait toutes avec soin, fut lue à Caroline, qu’elle affecta beaucoup.

Le chambellan apprenait à son ancienne amie et la naissance de sa fille, et la mort prochaine de son épouse, à qui cette naissance coûtait la vie. Cette épouse existait encore, mais sans qu’il eût aucun espoir de la sauver. Tourmentée du remords de sa perfidie, son unique désir était d’obtenir avant d’expirer le pardon de la chanoinesse ; elle osait la conjurer de venir recevoir son dernier soupir ; le chambellan sollicitait instamment cette grâce ; tous deux connaissaient trop bien son âme généreuse pour craindre un refus.

Ah ! maman, maman, dit Caroline en sanglotant… Oh ! mon Dieu, quelle fut votre réponse ? — Mon unique réponse, mon enfant, fut de partir au même instant et de faire une extrême diligence. Le moment de mon arrivée, de notre première entrevue auprès de ta mère expirante, fut tout ce qu’on peut imaginer de plus touchant. Je n’ai lu dans aucun roman de scène plus intéressante ; il faudrait un Richardson pour la dépeindre, et je ne l’essaierai pas : le souvenir d’ailleurs me donne trop d’émotion ; mais tu peux te la représenter. — Ah ! oui, oui, dit Caroline, je vous vois pardonner de bon cœur à ma pauvre mère, et vous charger d’élever son enfant. Ah ! maman, bonne maman, que ne vous dois-je pas ! Celle qui m’a donné le jour est morte en paix, et vous l’avez remplacée.

C’est cela même, mon enfant. Après avoir assuré à ta mère que tout était oublié, je la vis se tourmenter encore de l’idée que sa fille serait mal élevée et peut-être malheureuse. Ton père, tout occupé de ses emplois, du soin de faire sa cour au roi, t’aurait sans doute négligée. J’approuvai ses tendres craintes, et je les calmai en lui promettant de te prendre avec moi, de te garder jusqu’à ton mariage, et de te servir de mère. Elle voulait plus encore… Ah ! soyez-la réellement, me disait-elle ; remplacez-moi tout-à-fait ; épousez son père ; reprenez vos droits sur ce cœur que je vous ai si indignement enlevé… Que ma mort expire et répare ce crime ! — Ah ! oui, maman, interrompit Caroline, je pensais bien aussi cela. Pourquoi donc n’avez-vous pas épousé mon père ?

L’amour outragé ne doit jamais pardonner, dit la chanoinesse avec un air de dignité et de noble fierté. Pour l’amitié, c’est autre chose. Elle peut être indulgente ; mais l’amour… l’amour a ses lois immuables : il y aurait de la lâcheté à s’en écarter. Un amant infidèle est un être contre nature, qui ne doit jamais rentrer en grâce. — Cependant, vous avez pardonné à mon père. — Oui, mais seulement depuis qu’il se contente d’être mon ami, et que l’amour est presque éteint dans mon cœur. Il m’a témoigné tant de respect, de soumission, de reconnaissance, quand il a vu que je t’adoptais également pour ma fille et mon héritière, que j’ai fini par en être touchée. Il a des qualités essentielles, le chambellan ; il sent ce qu’on fait pour lui.

Elles en étaient là quand le bruit d’un carrosse interrompit leur entretien.

On regarde ; c’était le grand chambellan lui-même.

Caroline courut au devant de son père. La chanoinesse s’approche d’une glace, rajuste un peu sa coiffure, passe son grand cordon en écharpe pour recevoir son ancien amant avec toute la majesté convenable, et l’attend avec la tendre émotion qu’il lui inspirait toujours.

L’histoire de la baronne avait un peu prévenu la jeune Caroline contre son père. Elle courut moins vite et avec moins de joie qu’à l’ordinaire au devant de lui ; mais les tendres caresses du chambellan lui firent bientôt oublier ses torts passés. Elle y fut d’autant plus sensible, qu’elle n’y était pas accoutumée.

Froid, égoïste, courtisan enfin s’il en fut jamais, il connaissait peu les doux sentiments de la nature. Séparé de sa fille dès sa naissance, ne la voyant qu’une ou deux fois par an, il la connaissait à peine, et l’aimait plutôt comme l’héritière de ses biens et de ceux de la chanoinesse, que comme la plus aimable des jeunes filles.

Il faut rendre justice à cette bonne chanoinesse ; cet héritage qu’elle destinait à son élève chérie, était le moindre de ses bienfaits. Caroline lui devait l’éducation la plus soignée et pour le cœur et pour l’esprit, une raison souvent au-dessus de son âge, une innocence rare, même à cet âge, accompagnée cependant des grâces et de l’usage du monde, qui, jadis à la cour, distinguaient madame de Rindaw, et qu’elle avait conservés dans sa retraite. Elle avait développé chez son élève des talents qui n’attendaient que l’occasion de se perfectionner : on ne s’apercevait enfin que Caroline était élevée à la campagne que par une simplicité, une naïveté, une aimable franchise, une ignorance du mal, une gaîté douce et continuelle, que l’on conserve rarement à la ville, même jusqu’à l’âge de quinze ans.

Mais comment cette chanoinesse qui n’a lu que des romans, qui ne s’est occupée que de sa belle passion, a-t-elle été capable d’élever cette fille charmante ? On aurait tort de juger madame de Rindaw uniquement par son histoire, qui prouve au moins l’extrême bonté de son cœur et la simplicité de son caractère. Confiante à l’excès, jugeant tout le monde d’après elle-même, ne sachant pas garder un secret au-delà d’une demi-heure, ignorant l’art de flatter aux dépens de la vérité, jamais on ne fut moins faite pour vivre dans le grand monde et surtout à la cour.

L’événement qui la força à la retraite fut plutôt un bonheur qu’une infortune pour elle. Son excessive imprudence, son indiscrétion, sa bonté même, lui auraient sans doute attiré de plus grands chagrins encore dans le séjour de l’intrigue et de la fausseté. Elle eut du moins le bon esprit de le sentir ; et ce motif contribua bien autant que son dépit à lui faire refuser la main du chambellan après la mort de sa femme. Mais satisfaite par son offre, elle lui promit une éternelle amitié, s’attacha à son enfant comme la mère la plus tendre, et se mit réellement en état, par de bonnes lectures et des études suivies, de remplir la tâche qu’elle s’était imposée. Il ne lui resta de son genre de vie précédent qu’une tournure sentimentale et romanesque, et quelques légers ridicules bien rachetés par les vertus les plus réelles, l’âme la plus sensible et le cœur le plus excellent.

Revenons avec elle recevoir la visite du grand chambellan. Il fit donc à sa fille les caresses les plus tendres, il la trouva charmante, remercia beaucoup son amie de l’avoir rendue telle, et finit par dire qu’il l’emmènerait le lendemain ; qu’il venait la chercher par l’ordre du Roi pour plusieurs fêtes brillantes qu’on devait donner à la cour.

Le commencement de ce discours avait d’abord effrayé Caroline. Quitter sa bonne maman ; son cher Rindaw, sa basse-cour, sa volière, ses bons amis du village… Elle rougit et baissa des yeux qui se remplissaient de larmes ; mais la suite vint les arrêter.

Quelle est la fille de quinze ans que le mot de fêtes brillantes n’ait pas émue et consolée ? Elle releva ses yeux animés par le plaisir. — Ce sera donc bien beau, papa ? Je danserai ; j’irai à la comédie ; je… Ah ! je reviendrai bientôt, dit-elle tout à coup, en changeant de ton et se précipitant dans les bras de son amie… ou, si papa le permet, j’aime mieux n’y pas aller.

Un regard jeté sur la chanoinesse, qui pâlissait à l’idée de se séparer de sa chère élève, causa cette transition si subite et si touchante.

Son père ne répondit rien ; mais, se levant avec solennité, il pria madame de Rindaw de vouloir bien lui accorder une audience particulière dans son cabinet. Elle y consentit : il lui présenta respectueusement la main ; tous deux sortirent et laissèrent Caroline hésiter sur ce qu’elle voulait, désirant les fêtes, regrettant sa bonne maman, mais très décidée à ne point la chagriner et à sacrifier ses plaisirs à l’amitié.

La conférence fut longue. Le chambellan et la chanoinesse ne rentrèrent qu’après une demi-heure. La baronne paraissait avoir pleuré ; cependant elle sourit à Caroline, lui dit qu’elle consentait avec plaisir à son petit voyage à Berlin, qu’elle le désirait même : et si cela ne suffit pas, dit-elle, je vous l’ordonne.

Caroline, fort contente d’accorder le plaisir et le devoir, promit d’obéir, et courut se préparer à partir le lendemain matin. La soirée était déjà avancée ; elle revit peu son amie, mais si elle eût fait attention à ce qui lui échappait, ce peu de temps aurait suffi pour l’éclairer sur les motifs de ce voyage. Elle n’entendit rien, ne comprit rien.

Pendant tout le souper, elle ne songe qu’aux belles fêtes, trouve le Roi bien bon de penser à elle, promet à sa maman de revenir bientôt lui conter tout ce qu’elle aura vu, la quitte baignée de ses larmes et de celles qu’elle versait elle-même, et qui furent bientôt essuyées par l’espérance du plaisir et par celle du retour.

La première ne fut point trompée. Caroline, présentée au Roi par son père, fut reçue, non comme une petite fille de quinze ans, mais avec les distinctions les plus flatteuses. Parée avec l’élégance le plus recherchée, invitée tous les jours à une fête nouvelle, Caroline ne pensait à Rindaw que pour écrire à sa bonne maman, avec qui elle entretenait une exacte correspondance.

Dans les premières lettres qu’elle reçut d’elle, Caroline crut entrevoir qu’il était question de la marier, et que c’était dans ce but qu’on l’avait amenée à Berlin ; mais cette idée glissa sur son esprit sans y faire aucune impression, d’autant plus que rien ne vint la confirmer. Aucun homme ne lui faisait la cour ; aucun n’était admis chez son père, et lui-même paraissait plus occupé de la garder avec soin, que de penser encore à l’établir.

Deux mois s’écoulèrent ainsi. Ils avaient paru bien courts à Caroline ; et lorsque son père lui dit, un jour, en finissant de déjeuner : Eh bien, ma fille, voici deux mois que vous êtes à la Cour ; comment trouvez-vous ce séjour ? Elle répondit bien vite : Je le trouve charmant, papa ; mais quoi, déjà deux mois ! je ne l’aurais pas cru. Ah ! comme je me suis bien amusée pendant ce temps là ! — Votre réponse me plaît et m’inquiète, ma chère enfant. Je suis charmé de vous voir goûter le lieu où vous êtes appelée à vivre ; mais je ne voudrais pas qu’une préférence secrète… Mon enfant, dit-il, en écartant la table à thé, et avançant son fauteuil plus près d’elle, ouvre ton cœur à ton père ; ce cœur est-il aussi libre que lorsque tu quittas Rindaw, et depuis que tu es à la cour, n’as-tu distingué personne ?

Cette question, faite par un père, embarrasse toujours plus ou moins celle à qui elle s’adresse.

Cependant Caroline aurait pu répondre hardiment. Son jeune cœur, aussi pur, aussi tranquille que dans les jours sereins de son enfance, n’avait encore palpité que pour des plaisirs innocents comme elle.

À Rindaw, une fleur nouvellement éclose, un oiseau qui chantait mieux que les autres, la lecture d’un conte des fées, une noce champêtre et l’histoire de son amie, avaient eu seuls le droit de l’intéresser et de l’émouvoir. Depuis qu’elle habitait la cour, un bal, un concert, un spectacle, une mode nouvelle, les avaient remplacés ; mais Caroline n’imaginait pas même encore qu’un homme pût influer sur le bonheur ou le malheur de sa vie. Dans des instants de loisir, ou d’insomnie (et ils étaient bien rares), il lui était arrivé de penser pendant deux minutes à l’histoire de sa bonne maman, à cette passion si tendre et si mal récompensée. Maman était bien bonne, disait-elle alors, de s’affliger ainsi ; ne croirait-on pas qu’il n’y avait que mon père au monde ? Il fallait l’oublier bien vite, et danser pour se distraire. Caroline n’imaginait aucun chagrin dont une valse ou une contre-danse anglaise ne dût la consoler ; et les meilleurs et les plus infatigables danseurs étaient sans contredit ceux qu’elle préférait. Mais, le bal fini, Caroline dormait douze heures de suite, se réveillait en chantant, et se préparait à une nouvelle fête sans songer au danseur de la veille. La question de son père la surprit donc plutôt qu’elle ne l’embarrassa.

Caroline garda quelques minutes le silence ; puis elle dit avec un sourire ingénu : Je ne vous comprends pas bien, mon père. Distinguer quelqu’un… je n’entends pas ce mot… Serait-ce aimer, par hasard ?

— Distinguer, c’est-à-dire préférer… aimer, si tu le veux… désirer d’unir son sort à l’objet de cette préférence.

— Ah ! j’y suis, dit-elle étourdiment… C’est ce que ma bonne maman de Rindaw sentait pour vous autrefois. Ah ! vraiment non, papa, je n’ai garde d’aimer quelqu’un ainsi ; cela cause trop de chagrin… Elle allait continuer, mais elle vit son père froncer le sourcil ; elle craignit de lui avoir fait de la peine, et se tut baissant les yeux. — Je ne sais, reprit le chambellan en se levant ce que madame de Rindaw a pu vous confier ; mais vous avez dû voir par son exemple que les beaux sentiments ne servent à rien, et par le mien que l’on peut et que l’on doit toujours les sacrifier aux convenances. Si j’avais suivi ma belle passion, si je n’avais pas épousé votre mère, Caroline de Lichtfield serait-elle actuellement héritière de vingt-cinq mille écus de rente, et pourrait-elle prétendre au premier parti du royaume ? Plus heureuse que moi, ma fille, tu n’as point de sacrifices à faire, puisque ton cœur est libre. Cette fortune immense que tu me dois, te dispense d’en chercher ailleurs, mais non pas de remplir tous les vœux d’un père qui ne désire que ta gloire et ton bonheur. Tu n’as qu’à dire un mot, ils sont assurés pour la vie. — Et quel est ce mot, mon père ? dit Caroline avec une émotion qui s’augmentait à chaque instant. Mille idées confuses se croisaient dans sa tête : il s’agissait d’un mariage ; cela n’était pas douteux. Elle pensa rapidement aux hommes qu’elle avait vus, et ne s’arrêta sur aucun, parce qu’ils lui étaient tous également indifférents. Elle attendait cependant avec impatience la réponse de son père : il avait l’air de la préparer.

Après avoir repris son fauteuil auprès d’elle, il lui dit d’un ton sentimental et pathétique : Vous ne connaissez encore, ma chère fille, que les beaux côtés de votre situation, et vous ne savez pas combien nos chaînes dorées sont quelquefois pesantes… L’effroi se peignit dans les yeux de Caroline… Mais j’espère, ajouta-t-il, que celles qui doivent lier ma Caroline seront aussi douces, aussi légères qu’elle le mérite ; elles seront du moins assez brillantes pour faire envier son sort à toutes les femmes. Dis-moi, mon enfant, ne seras-tu pas bien contente d’être dans quelques jours comtesse de Walstein, ambassadrice en Russie, et l’épouse du favori déclaré de ton roi ? Et ne crois pas d’après cela que je te destine à devenir la femme d’un vieillard. L’époux que je te propose doit ses honneurs à son nom, à son mérite, à la faveur dont il jouit, et n’a guère plus de trente ans. — Et je serai sa femme, dit Caroline, en levant sur son père des yeux où brillait une modeste joie ; je serai comtesse, ambassadrice ! — Tu n’as qu’à dire un mot : mon père, j’y consens et je vous le promets. — Ah ! de tout mon cœur, dit-elle en lui tendant la main et baissant les siennes avec transport. Oui, papa, je vous le promets et j’obéirai avec plaisir… Mais… mais, ajouta-t-elle après un instant de réflexion, où donc est-il ce comte ? je ne l’ai jamais vu… Si j’allais ne pas l’aimer… ou ne pas lui plaire ? — Vous l’épouseriez également, ma fille. Ce n’est pas votre cœur qu’on vous demande, c’est votre main ; et c’est un monarque absolu qui vous fait l’honneur d’en disposer en faveur de l’homme qu’il aime le mieux. On se plaît toujours assez quand on réunit de part et d’autre toutes les convenances ; et cet établissement remplirait les vœux du père le plus ambitieux.

Cependant Caroline demandait toujours où se cachait M. de Walstein, et pourquoi elle ne l’avait point vu.

Son père lui apprit alors que le comte était arrivé, seulement de la veille, de son ambassade de Pétersbourg ; que c’était par l’ordre du roi qu’il était allé chercher sa fille à Rindaw pour la marier. La chanoinesse en était instruite ; elle approuvait cette alliance.

Le chambellan remit de suite à Caroline une lettre de son amie, où celle-ci la pressait d’obéir à son père, et qui peut-être eût achevé de la décider, quand elle aurait balancé ; mais elle n’y songeait pas. Son père lui dit encore qu’elle serait déjà mariée, sans une maladie fâcheuse qui avait retenu le comte plus d’un mois à Dantzick : on avait même craint pour sa vie ; et, dans ce doute, le chambellan n’avait pas voulu parler à sa fille d’un engagement qui peut-être allait rompre de lui-même. J’en aurais été bien fâchée, dit la naïve Caroline. — Et moi, peut-être plus encore, reprit le chambellan. On ne retrouve pas facilement un tel établissement ; mais toutes mes craintes sont finies. Le comte arriva hier au soir très bien remis. Le roi me fit appeler à l’instant, me présenta mon gendre futur, et m’ordonna de tout préparer pour qu’il le devînt au plus tôt. Je ne pouvais donc plus retarder de vous apprendre votre sort : il est fixé sans retour. Ma seule crainte était que, pendant ces deux mois de séjour à la cour, votre cœur n’eût fait un choix parmi nos jeunes seigneurs, et que je ne fusse dans le cas d’exiger un sacrifice ; mais je suis bien rassuré, je vois que vous sentez, comme vous le devez, les avantages de l’union que vous allez former. Je vais à la cour annoncer votre consentement ; j’y dînerai, et ce soir je vous amènerai le comte. Allez vous habiller, ma fille, et vous préparer à le recevoir comme celui à qui vous appartiendrez dans quelques jours.

La docile Caroline lui renouvela sa promesse. Il l’embrassa tendrement ; et sortit bien content d’elle, et plus encore de lui-même et de ses talents pour les négociations.

Il est certain que, lorsque son intérêt était en jeu, il avait une certaine éloquence naturelle qui, dans l’occasion, lui tenait lieu d’esprit et de sensibilité, et le faisait parvenir à son but ; mais cette fois il avait eu peu de peine à réussir. Caroline n’aimait encore que le plaisir, et ne voyait dans ce brillant mariage qu’un moyen de le fixer : aussi ce fut la seule idée qui l’occupa lorsque son père l’eut laissée.

On s’attend peut-être qu’elle va réfléchir bien sérieusement sur tout ce qu’on vient de lui dire, sur l’engagement qu’elle a pris, sur le changement prochain de son sort. À vingt ans, il y aurait là de quoi rêver au moins toute la matinée ; mais à quinze, on ne peut s’occuper si longtemps du même objet. Cependant Caroline resta bien dix minutes immobile à la place où son père l’avait laissée ; et c’était beaucoup pour elle. Enfin, voyant qu’à force d’avoir à penser, elle ne pensait à rien, et que ses idées s’embrouillaient dans sa tête, elle se leva brusquement, et courut à son piano-forte, où, pendant une demi-heure, elle joua des contre-danses et des valses. Il lui vint tout à coup à l’esprit, en les jouant, que le comte les répéterait avec elle, et qu’il serait assez doux d’avoir toujours un danseur à ses ordres… Un danseur !… son excellence ! Eh ! oui, sans doute, un danseur. On sait que le baron avait eu soin de prévenir sa fille que, malgré son rang et ses dignités, M. l’ambassadeur n’avait tout au plus que trente ans, et cette circonstance lui plaisait peut-être tout autant que les titres. Quoique ce fût le double de l’âge actuel de Caroline, elle avait fort bien remarqué depuis qu’elle était à la cour, que les hommes de trente, et les femmes de quinze, sont à peu près contemporains.

Ce fut donc en formant un projet de danse continuelle dans son nouveau ménage, qu’elle courut au jardin cueillir son bouquet pour la soirée. Tout en le cueillant, elle vit voltiger autour des fleurs quelques beaux papillons, s’échauffa longtemps à les poursuivre, n’en prit pas un seul, et se consola en pensant que le comte serait peut-être plus leste qu’elle, et saurait mieux les attraper. Quand nous serons deux, dit-elle en sautant, il y aura bien du malheur s’ils nous échappent.

Elle alla ensuite se mettre à sa toilette, où bientôt l’idée des bijoux qu’elle allait avoir, des parures de toute espèce, des équipages, etc. effaça celle des papillons et de la danse, ou plutôt la promena de plaisirs en plaisirs.

Comme madame l’ambassadrice sera brillante, fêtée, enviée ! comme de beaux diamants feront mieux dans mes cheveux que cette fleur ! Enfin le bonheur conjugal de Caroline, fondé sur la danse, les papillons et la parure, lui parut la chose du monde la plus assurée. Elle se trouva d’avance la plus heureuse des femmes, employa tous ses soins pour être belle aux yeux du comte, et l’attendit avec une impatience mêlée tout au plus d’une sorte de crainte de ne pas lui plaire : quant à lui, elle était sûre qu’il lui plairait à l’excès.

Caroline réfléchissait quelquefois. Une réflexion profonde l’avait persuadée que le comte était tout ce qu’il y avait de plus charmant. Il est le favori du roi, lui avait dit son père : or ce mot de favori signifiait beaucoup de choses dans l’idée de Caroline. Elle se rappelait fort bien qu’à la campagne, elle avait aussi sa petite cour, et ses petits favoris. L’oiseau favori, le chien favori, le mouton favori, étaient toujours les plus jolis de leur espèce : donc le favori d’un roi devait nécessairement être le phénix de la sienne, et le plus beau et le plus aimable des êtres.

Elle en était si convaincue, et se réjouissait si fort de le voir, que, lorsqu’on vint l’avertir qu’il était là, et que son père l’attendait, elle ne fit qu’un saut jusqu’à la porte du salon. Elle y trouva le chambellan, qui lui rappela sa promesse, lui prit une main, qui tremblait peut-être autant de plaisir que d’émotion, et, l’exhortant à être bien raisonnable, la conduisit auprès de ce favori du Roi.

Caroline leva les yeux, et fut si frappée de ce qu’elle vit, que, les couvrant à l’instant de ses deux mains, elle fit un cri perçant, et disparut comme un éclair.

Pendant que son père la suit, qu’il emploie toute l’éloquence paternelle pour la calmer et la ramener, esquissons le portrait du comte, et justifions l’effroi qu’il inspire à l’innocente et jeune Caroline.

Le comte de Walstein n’avait en effet guère plus de trente ans ; mais une énorme cicatrice qui lui couvrait toute une joue, sa maigreur excessive, son teint jaune et plombé, sa taille voûtée, une perruque au lieu de cheveux, lui donnaient l’air d’en avoir au moins cinquante. Son grand œil noir était assez beau ; mais, hélas ! il n’en avait qu’un : l’autre, caché sous un large ruban noir, était sans doute perdu par le coup de feu qu’il avait reçu. Il était né pour être grand et bien taillé ; mais son attitude courbée lui ôtait cet avantage. Il avait la jambe belle ; mais cet homme qui devait danser du matin jusqu’au soir et courir après des papillons, marchait avec peine en boitant excessivement.

Tel était l’extérieur du comte : on verra dans la suite si le moral y répondait. En voilà bien assez sans doute pour excuser le premier mouvement de notre pauvre fugitive. Peut-être, si elle se fût donné le temps de l’examiner, aurait-elle trouvé sous cette figure un air de noblesse et de bonté qui la caractérisait ; mais elle n’avait vu que la cicatrice, que l’œil qui lui manquait, que son dos voûté, sa perruque et sa jambe traînante.

La première impression était reçue, et la triste Caroline, presque évanouie dans son appartement, entendait à peine les sollicitations de son père pour l’engager à revenir. Elle n’y répondait que par des torrents de larmes ; enfin elle se trouva si mal qu’il fallut la délacer. Son père voyant qu’il était impossible de la ramener, la quitta pour retourner auprès du comte ; il réfléchit même qu’il valait mieux rentrer seul, et qu’un mal subit survenu à sa fille lui servirait d’excuse.

Il trouva son gendre futur très inquiet de la réception qu’on lui avait faite, et n’en soupçonnant que trop le motif ; mais le grand chambellan avait une éloquence si persuasive quand il voulait parvenir à ses fins, et l’employa avec tant de succès dans cette occasion, que le comte fut convaincu qu’une douleur de tête violente, suite de l’émotion de la journée, avait seule occasionné le cri et la fuite de Caroline. Peut-être aussi feignait-il de le croire ; on ne sait trop sur quoi compter avec les courtisans ; ils savent dérouter l’historien le plus exact. Quoi qu’il en soit, il se sépara du chambellan avec l’espoir de trouver le lendemain mademoiselle de Lichtfield mieux disposée, et sortit très affligé dans le fond de ce qui venait de se passer.

Ce n’est pas qu’il fût amoureux de Caroline, qu’à peine il avait entrevue ; mais ce mariage lui convenait à tant d’égards, qu’il y avait attaché l’idée du bonheur de sa vie. Ensuite le roi le voulait ; raison qui devait être aussi décisive pour son favori que pour son chambellan. Elle était si forte pour celui-ci, qu’il n’avait pas même imaginé qu’on pût lui résister.

Il aurait mieux fait sans doute de prévenir sa fille sur la figure du comte. Il le sentait trop tard, et s’en repentait mortellement ; mais il avait cru qu’il valait mieux d’abord extorquer sa promesse, que Caroline, intimidée, n’oserait y manquer ; et il n’avait point prévu l’effet de son saisissement, rendu plus profond par l’idée qu’elle s’était formée du comte.

Dès qu’il fut libre, il revint auprès d’elle, et la trouva dans le même état où il l’avait laissée ; elle eut cependant la force de se jeter à ses pieds, et de le conjurer de ne pas sacrifier sa fille. Il vit qu’elle était trop émue dans ce moment pour qu’il pût raisonner avec elle. Il fut touché lui-même de l’excès de sa douleur ; et, la relevant avec tendresse, il lui dit de se calmer ; qu’il lui parlerait le lendemain matin ; qu’il ne voulait que son bonheur, et la quitta en l’exhortant à prendre quelque repos.

Le malheureux qui se noie s’accroche, dit-on, à un brin de paille. Caroline saisit avec ardeur cette lueur d’espérance, et fut presque consolée. Mon père est bon, pensa-t-elle ; il m’aime ; il ne veut, dit-il, que mon bonheur. Ah ! s’il veut le bonheur de Caroline, il ne l’unira pas à ce monstre qui n’a qu’un œil, qu’une jambe, une bosse et une perruque.

Elle était dans l’âge où l’on porte tout à l’extrême, et la douleur et la joie. D’abord elle s’était crue perdue sans ressource : à présent elle se crut pour jamais délivrée du comte, et reprit à peu près sa gaîté du matin ; mais encore abattue, elle se coucha, s’endormit en pensant au singulier goût des rois dans le choix de leurs favoris, et protestant bien que, si elle était reine, le comte de Walstein ne serait pas le sien.

Son sommeil fut aussi doux et son réveil aussi tranquille que si rien ne l’avait agitée. À peine lui restait-il encore, le lendemain, cette légère impression d’effroi que laisse un songe fâcheux ; et lorsque son père entra chez elle, il retrouva le même sourire, les mêmes grâces enfantines avec lesquels il était reçu tous les matins. Plus caressante, plus empressée même qu’à l’ordinaire, elle semblait le remercier à chaque instant de sa condescendance, dont elle ne doutait pas ; et, sans oser rien dire qui eût trait à ce qui s’était passé la veille, tout en elle exprimait la reconnaissance et la joie. Elle se livrait d’autant plus à l’espoir, que son père, au lieu de lui faire des reproches, l’accablait d’amitiés.

Aimable enfant ! jouis de ta douce illusion. Tu n’as vécu que deux mois à la cour ; tu ne sais pas encore que l’âme d’un courtisan est fermée à tous les sentiments de la nature. Tu crois avoir un père, un tendre père ; et tu vas bientôt apprendre combien ce titre lui est moins cher, moins précieux que ceux de ministre et de grand chambellan.

Cependant le baron chérissait sa fille. Après ses emplois et sa fortune, elle était certainement ce qu’il aimait le plus au monde ; mais ces deux objets passaient avant tout. D’ailleurs il croyait de bonne foi, et d’après sa façon de penser, assurer le parfait bonheur de Caroline par un mariage aussi brillant, fait directement sous les auspices du roi et par l’ordre du roi. Très décidé donc à le terminer de gré ou de force, il voulut d’abord essayer d’y parvenir par la douceur et le sentiment. Il prit les deux mains de sa fille dans les siennes, et, les serrant tendrement : Caroline, lui dit-il, aimes-tu ton père ? — Oh ! si je l’aime ! répondit-elle en embrassant ses genoux ; qu’il me permette de passer ma vie auprès de lui, il verra jusqu’où peut aller l’amour et le respect de sa reconnaissante fille. — Je n’en doute pas, mais j’exige une autre preuve. — Tout, tout ce que vous voudrez, mon père, excepté… Elle allait dire d’épouser le comte ; mais le baron reprenant un instant la sévérité paternelle, lui ferma la bouche avec la main… Point d’exception, Caroline ; et la première preuve d’amour que je vous demande, c’est de m’écouter en silence.

Que feriez-vous, ma fille, si la vie de votre père était entre vos mains ? — Votre vie ? Je la sauverais aux dépens de la mienne ; en pouvez-vous douter ?… Mais comment… pourquoi ? — Je n’en attendais pas moins de vous, ma chère enfant ; et vous venez de décider de votre sort et du mien. Oui, mon existence, ma vie dépendent de vous seule. N’espérez pas que je survive un jour à ma disgrâce ; elle est assurée si votre union avec le comte de Walstein n’a pas lieu. Hier, en vous quittant, effrayé de votre répugnance pour ce mariage, j’allai me jeter aux pieds du roi ; j’osai le conjurer de nous rendre notre promesse et notre liberté. — Caroline est un enfant, dit-il en fronçant le sourcil, qui ne sait ce qui lui convient, et dont on doit faire ce qu’on veut. Cependant vous êtes bien le maître de disposer d’elle à votre gré ; mais si elle persiste dans son refus, vous pouvez la reconduire dans sa retraite et y rester avec elle : un père aussi faible ne peut être un bon ministre… Il me tourna le dos et ne m’a pas redit un mot de la soirée. Jugez de mon état ; je n’ai que trop vu que l’on soupçonnait ma disgrâce prochaine, et qu’on disposait déjà de mes emplois. Oh ! ma fille, ma fille ! seras-tu donc la cause de malheur, que dis-je du malheur ! de la mort certaine de celui qui t’a donné le jour ?

La sensible et tremblante Caroline, plus effrayée cent fois de cette idée qu’elle ne l’avait été de l’aspect du comte, se précipita en frémissant dans les bras de son père : Oh ! j’obéirai, j’obéirai, répétait-elle en sanglotant ; j’épouserai le comte à l’instant même, s’il le faut. Causer votre mort ! moi, grand Dieu ! Oh, mon père ! courez vite ; allez dire au roi que je ferai tout ce qu’il voudra, pour qu’il vous rende son amitié. Je vous promets, je vous jure d’être au comte : mais promettez-moi donc que vous ne mourrez pas.

Cette idée de mort l’avait tellement frappée, qu’elle craignait qu’un instant de retard ne coûtât la vie à son père. Elle aurait voulu aller dire elle-même au comte qu’elle était prête à l’épouser. Elle s’engagea de nouveau par les promesses les plus fortes et les plus positives, et ne laissa aucun repos au baron qu’il ne fût parti.

Laissée seule encore cette fois, elle ne pensa ni à danser des valses, ni à courir après des papillons. Tristement appuyée sur une main, dont elle se couvrait les yeux, elle était agitée de mille sentiments contraires, et semblait craindre de faire un seul mouvement, comme s’il pouvait décider de son sort. Quelquefois son enthousiasme filial se ranimait ; sa tête s’exaltait en pensant au sacrifice qu’elle allait faire à son père. Il me devra la vie, disait-elle avec une tendresse mêlée d’admiration pour elle-même, qui produisait une sensation assez douce. Oui, mais à quel prix ; et avec qui vais-je passer la mienne ? Alors l’image du comte se présentait, celle du père s’effaçait ; Caroline frémissait, et ne comprenait pas qu’elle pût avoir la force de tenir ce qu’elle avait promis.

Elle était encore et dans la même attitude et dans la même trouble, lorsque son père rentra avec précipitation, la joie peinte sur tous ses traits. Il put à peine lui dire, tant il était hors d’haleine, que le roi lui-même était en chemin pour venir chez elle, et lui amenait le comte. Oui, le roi en personne, répétait-il ; cela fera du bruit, et ceux qui se réjouissaient hier de ma disgrâce pourront s’affliger ce matin. Voyez, Caroline, ce que c’est que d’être obéissante, et comme vous en êtes récompensée.

La pauvre Caroline, peu sensible à cette récompense, n’y vit qu’une conformation du cruel engagement qu’elle venait de prendre, et qu’une raison de plus de s’affliger. Son père la gronda de n’avoir pas employé à sa toilette le temps de son absence. Quelques jours auparavant, elle eût été fâchée elle-même d’être surprise par le roi dans son déshabillé du matin ; mais tout lui devenait si indifférent, qu’elle attendit cette auguste visite dans le salon, sans avoir même jeté un coup d’œil à son miroir.

Le baron lui répétait pour la quatrième fois comment elle devait recevoir le roi, quand le bruit des carrosses l’interrompit. Il courut au-devant de son maître. La tremblante Caroline se leva, se rassit, respira des sels, et rassembla toutes ses forces pour cette pénible entrevue.

Le monarque entra, suivi seulement de son favori et de son chambellan, que tant d’honneur gonflait de joie.

Belle Caroline (dit-il en s’avançant près d’elle, et lui présentant le comte), soyez la récompense des services qu’il m’a rendus ; et vous, mon cher comte, recevez de ma main celle de cette charmante épouse, et sentez bien tout le prix du présent que je vous fais.

Le comte alors s’approchant, et prenant cette main qu’elle retirait à demi, la pria, d’une voix basse et timide, de vouloir bien confirmer son bonheur.

Pour le monde entier Caroline n’aurait pu articuler une seule parole. Si elle eût levé les yeux sur son futur époux, peut-être eût-elle trouvé la force de dire non ; mais elle avait pris le sage parti de ne point le regarder. Elle se contenta d’une révérence respectueuse, et s’assit en silence par l’ordre du roi. Il en était temps ; peu s’en fallut qu’elle ne réitérât la scène de la veille. Un tremblement général l’avait saisie. Elle fut obligée d’avoir encore recours à son flacon, et peut-être allait-elle se trahir par un évanouissement ou par un déluge de larmes. Mais un regard jeté sur son père, près de se trouver mal lui-même d’inquiétude, lui rendit toute sa fermeté. Elle lui sourit à demi pour le rassurer, eut même la force de dire que ce n’était rien, qu’elle était bien : et tout fut mis sur le compte de la timidité d’une jeune fille élevée à la campagne.

Elle espérait que la compagnie allait se retirer, ou tout au moins changer de sujet de conversation ; mais elle se trompait. Ce que les rois entendent le moins, c’est de ménager la sensibilité de leurs sujets. Celui-ci, charmé du mariage qu’il venait de conclure, ne pouvait parler d’autre chose ; et, sans s’apercevoir de tout ce qu’il faisait souffrir à la pauvre petite, il s’appesantissait cruellement sur les détails. Il fallait indiquer le jour, l’heure, le lieu de la cérémonie. Enfin, Caroline n’y pouvant plus tenir, retrouva la parole, pour demander la permission de se retirer. Elle lui fut accordée ; et Sa Majesté ne manqua point, lorsqu’elle sortit, de la saluer sous le nom de comtesse de Walstein.

La malheureuse petite comtesse, seule dans son appartement, s’affligea d’abord à l’excès. Enfin, après avoir beaucoup pleuré, elle comprit que cela ne changerait rien à son sort, qu’il était décidé sans retour, qu’il fallait bien s’y soumettre, et tâcher d’en tirer le meilleur parti possible.

Qu’on ne s’étonne point de voir une étourdie de quinze ans raisonner aussi sensément. Rien ne forme une jeune fille comme le malheur ; et ces trois jours de trouble, d’inquiétude et de chagrins, avaient plus avancé Caroline, ils lui avaient plus appris à réfléchir que n’auraient fait dix années d’une vie tranquille et passive. Elle entendit enfin partir le carrosse du roi, avec moins d’émotion qu’elle ne l’avait entendu arriver ; et son père eut le plaisir de la trouver assez calme lorsqu’il vint lui faire part des arrangements.

Le mariage était fixé à huit jours de là. Le comte avait désiré qu’il fût tenu secret ; aussi devait-il être célébré dans sa terre de Walstein, à six lieues de Berlin. Les fêtes, la présentation à la cour, les visites, les présents, etc. n’auraient lieu qu’après la célébration.

Caroline approuva fort ce projet, et demanda à son père de passer dans la retraite les huit jours de liberté qui lui restaient. Il était si content d’elle et de sa docilité, qu’à la rupture près de son mariage, elle aurait pu lui demander tout sans crainte d’être refusée. Il le lui promit et lui tint parole. Sa solitude ne fut interrompue que par quelques visites de son futur époux. Le baron se chargeait de l’entretenir ; et pendant qu’ils se perdaient dans la politique, Caroline se confirmait dans la résolution qu’elle avait prise.

Nous ne la suivrons point dans le détail des tristes idées qui l’occupèrent pendant ces huit jours. Il suffit de savoir qu’elle réfléchit plus qu’elle n’avait fait dans tout le cours de sa vie, et nous verrons bientôt ce qui en résulta.

Le temps passe dans la douleur tout comme dans le plaisir. Voilà bientôt Caroline arrivée à ce jour redouté, qui doit la lier irrévocablement. Elle avait eu le temps de s’y préparer, et paraissait tout-à-fait résignée ; son père était au comble de la joie et des honneurs.

Le monarque en personne voulait accompagner Caroline à l’autel. Il aurait bien désiré, le bon chambellan, que toute la terre en fût témoin ; mais deux ou trois seigneurs et leurs épouses furent seuls nommés pour y assister. Il s’en consola, dans l’espoir d’avoir beaucoup de choses à raconter au retour.

On part pour la terre du comte. La jeune épouse, plus occupée que triste, soutint assez bien le voyage et même la cérémonie, qui se fit en arrivant ; et son père, s’applaudissant de l’habileté avec laquelle il l’avait amenée à obéir, eut enfin le bonheur de la présenter au roi sous le titre de comtesse de Walstein. Ce fut le seul moment où la fermeté de Caroline parut l’abandonner. Troublée par les caresses du chambellan, qui l’accablait d’éloges, elle s’en défendait, le suppliait de l’épargner ; et plus le père paraissait content, plus la tristesse de sa fille augmentait.

On devait retourner le soir à Berlin, installer la jeune comtesse dans son nouvel hôtel, et l’on parlait déjà de repartir, lorsque, saisissant le moment où son époux était seul dans une embrassure de fenêtre, elle s’approcha de lui, lui présenta un papier, le suppliant de le lire avec indulgence, et passa dans un cabinet voisin, où elle lui dit qu’elle attendrait sa réponse et ses ordres. Surpris autant qu’on peut l’être, le comte ouvrit promptement le papier, et lut ce qui suit :

« J’ai obéi, monsieur le comte, aux ordres absolus de mon père et de mon roi. Ils ont voulu me donner à vous, je vous appartiens donc à présent. Je suis à vous, uniquement à vous, je ne reconnais plus d’autre maître. C’est à vous seul à disposer actuellement de mon sort, et c’est de vous que j’ose attendre de la bonté, de l’indulgence, de la générosité. Oui, c’est à celui qui vient de jurer de me rendre heureuse, que je veux demander sans crainte ce qui peut assurer mon bonheur, et sans doute le sien. Oh ! M. le comte ! vous ne savez pas, vous ne pouvez imaginer combien la petite fille à qui vous venez de donner votre main et votre nom, en est peu digne encore ! combien elle est enfant, peu raisonnable ! combien elle a besoin de passer quelques années de plus dans la retraite, auprès de l’amie respectable qui lui servit de mère ! Consentez, oh ! consentez de grâce, que je retourne ce soir même à Rindaw, et que j’attende là que ma raison ait fait assez de progrès pour me soumettre sans mourir aux liens que j’ai formés. Votre consentement me pénétrera de la plus vive reconnaissance ; il avancera peut-être cette époque. Un refus, au contraire… Soyez sûr qu’un refus vous priverait également et pour jamais de la malheureuse Caroline.

« Je sens fort bien tous les reproches que vous pouvez me faire. Cette lettre aurait dû vous parvenir plus tôt ; mais en vous confiant ma résolution avant notre union, je risquais la vie de mon père : à présent je ne risque plus que la mienne. Il m’a juré qu’il n’aurait pas soutenu sa disgrâce ; elle était sûre si je ne devenais pas votre épouse. Hé bien, je la suis ; le roi doit être content. J’ose encore attendre de vous qu’il ne rendra pas mon père responsable de ma résolution, si elle lui déplaît. Ah ! ce n’est pas au roi à se plaindre de son zèle et de son dévouement. Je ne m’en plaindrai pas non plus, si vous consentez à ce que je vous demande. »

Cette lettre, écrite et déchirée plus de trente fois pendant les huit jours précédents, avait été finie telle qu’on vient de la lire, le matin même, avant le départ.

Si jamais un homme fut frappé d’étonnement, ce fut le comte de Walstein ; il ne pouvait en croire ses yeux. Quoi ! cette enfant si timide en apparence, et qui lui a paru si soumise, ose avoir une volonté, et l’annoncer avec cette fermeté et ce courage ! Il relut ce billet une seconde fois, et la plus tendre pitié succéda bientôt à la surprise. Il vit alors qu’elle avait été sacrifiée au despotisme du roi et à l’ambition de son père, et il se reprocha mortellement d’en avoir été la cause et l’objet.

Quoiqu’on se fasse toujours un peu d’illusion sur sa figure, et que le comte n’en fût peut-être pas plus exempt qu’un autre, il se rendait cependant assez de justice pour n’avoir jamais imaginé qu’on pût l’épouser par goût : mais du moins il avait cru, sur les assurances les plus positives du chambellan, et sur la résignation apparente de Caroline, que c’était sans répugnance, et surtout sans contrainte.

L’instant où il apprit qu’il s’était trompé, ou plutôt qu’on l’avait trompé, fut sans doute affreux pour lui. Mais il ne balança pas une minute sur le parti qu’il avait à prendre ; et voulant commencer par rassurer Caroline, il écrivit avec un crayon, dans l’enveloppe de son billet :

« Intéressante et malheureuse victime de l’obéissance, vous allez être obéie à votre tour. Je cours obtenir du roi ce que vous me demandez, et réparer autant qu’il est possible une tyrannie dont je suis la cause sans en être complice. Si j’étais refusé, fiez-vous alors à moi seul du soin de vous rendre cette liberté qu’on vous a si cruellement ravie. Je sens tout le prix de votre confiance en moi, et je saurai la mériter en vous sacrifiant tout mon bonheur : heureux encore si ce sacrifice me rend moins odieux à celle qui en est l’objet ! »

Il entr’ouvrit la porte du cabinet où Caroline s’était retirée, attendant la vie ou la mort. Il lui tendit son petit écrit, qu’elle reçut en tremblant, comme l’arrêt de son sort, et disparut à l’instant même.

Elle le lut avec saisissement ; et pendant un moment elle en fut si touchée, si reconnaissante, qu’elle aurait presque voulu rappeler le comte. Mais, malheureusement pour lui, en jetant les yeux sur la croisée, elle le vit se promener dans les jardins avec le roi. La promenade et le grand jour ne lui étaient pas aussi favorables que la lecture de ses billets : les bonnes dispositions de Caroline s’évanouirent à l’instant. Elle se sentit un plus vif désir que jamais de retourner dans sa retraite ; elle pensa d’ailleurs qu’il était trop tard, qu’elle en avait trop fait pour ne pas achever, qu’elle passerait pour capricieuse, inconséquente. Tout en réfléchissant et regardant le comte, son petit billet se roulait dans ses doigts, et s’effaçait avec l’impression qu’il avait produite.

Pendant ce temps-là, son généreux époux usait de tout son ascendant sur l’esprit du roi pour l’engager à consentir aux volontés de Caroline. Il lui montra sa lettre. Au lieu de l’irriter, le style et la fermeté de cette jeune femme intéressèrent le monarque.

Il y a de l’énergie dans ce caractère, dit-il en la finissant ; et fixant le comte en la lui rendant, il ne put s’empêcher de convenir en lui-même que son favori n’était véritablement pas fait pour être celui d’une beauté de quinze ans.

C’était s’en aviser un peu tard ; mais ce moment fut si favorable à Caroline, qu’il ajouta tout de suite : Allons, mon ami, passons-lui cette fantaisie. C’est un enfant qu’il faut ménager, et que l’ennui nous ramènera bientôt. Sa fortune est à vous ; c’est l’essentiel : on vit toujours assez avec sa femme.

En conséquence de cet arrêt, le grand chambellan fut appelé. Le nouveau projet lui fut communiqué ; on lui montra la lettre de sa fille, et le tout le mit fort en colère. Retenu cependant par la présence de son maître, il renferma son dépit avec soin, et se contenta de hasarder quelques objections. Le roi, qui l’avait toujours vu de son avis, ne trouva pas bon qu’il voulût même essayer d’en avoir un autre ; il lui témoigna son mécontentement. Le chambellan effrayé et s’inclinant profondément, le supplia de lui pardonner, et de disposer de sa fille à son gré.

Il fut donc décidé que, le soir même, Caroline retournerait à Rindaw auprès de sa bonne maman. On lui permit d’y rester autant qu’elle le voudrait, espérant bien qu’elle ne le voudrait pas longtemps.

On ajouta même une condition qui semblait rendre impossible une bien longue retraite ; c’était le secret le plus profond sur le mariage. Le roi ne dit point ses motifs pour l’exiger. On a présumé qu’il avait craint que cette histoire ne répandît une sorte de ridicule sur son favori, et peut-être sur son autorité.

Quoi qu’il en soit, il prononça que jusqu’au moment de la réunion des époux, Caroline devait porter le nom de Lichtfield, et tout le monde ignorer qu’elle fût comtesse de Walstein. Il déclara que du moment qu’il en transpirerait la moindre chose, Caroline rentrerait sous la puissance de son mari, et que l’indiscret perdrait sans retour sa confiance. Il le dit en regardant le chambellan, qui se hâta de l’assurer qu’il observerait un profond silence.

Le roi le recommanda lui-même à tous ceux qui avaient été témoins de cette union. Tous le promirent, et en effet n’en firent confidence, sous le sceau du secret, qu’à une trentaine d’amis. Avant la fin de la semaine personne n’en doutait à Berlin ; et pendant huit jours au moins on ne s’abordait qu’en se disant à l’oreille ou derrière l’éventail : Savez-vous que le comte de Walstein a épousé la petite Lichtfield ? Le roi y était ; c’est toute une histoire. Je la sais de la première main ; n’en parlez pas ; ne me nommez pas, etc. etc.

Mais comme rien ne confirma ces bruits, qu’on ne revit point Caroline, que le comte retourna paisiblement à son ambassade, que le chambellan se taisait, et que bien d’autres secrets de cour succédèrent à celui-là, on finit par ne plus le croire, ou plutôt par n’y plus penser.

Voilà donc ce jour de noces terminé bien différemment qu’on ne l’avait imaginé. Le baron fut chargé d’apprendre à sa fille qu’on lui laissait la liberté de se confiner à Rindaw. Il devait aussi la conduire ; mais le comte craignant qu’il ne se vengeât sur elle de la contrainte que le roi mettait à sa colère, voulut encore épargner à sa jeune épouse ce désagréable voyage. Il persuada facilement à son beau-père qu’il lui était essentiel de ne pas s’éloigner de la cour dans ce moment critique ; et comme celui-ci n’avait nulle envie de partager la retraite de sa fille, il se contenta de la confier à des domestiques sûrs, et de la charger d’une lettre qu’il écrivit à la baronne de Rindaw.

La réputation d’indiscrétion et d’imprudence de la bonne chanoinesse était si bien faite ; elle était si bien connue, même à la cour, pour n’avoir jamais su garder un secret, qu’elle ne fut point exceptée de celui qu’on exigeait sur le mariage. On recommanda fortement au contraire au baron et à sa fille de le lui cacher avec soin.

Caroline, qui redoutait les remontrances et les persécutions journalières, ne demandait pas mieux ; et l’obéissant baron, toujours soumis aux volontés de son maître, écrivit par son ordre à son amie : « Que le mariage projeté pour sa fille étant retardé de quelque temps, il la lui confiait de nouveau, etc. »

Caroline, munie de cette lettre, prit congé de son père, en lui demandant à genoux son pardon et sa bénédiction. Le grand chambellan, satisfait de l’être toujours, lui accorda l’un et l’autre avec une tendresse encore un peu courroucée. Il la vit partir pour Rindaw, qui n’était qu’à sept ou huit lieues de là ; et lui-même retourna bientôt à Berlin avec le roi et l’ambassadeur.

Caroline fut d’abord un peu surprise de se trouver seule dans une grande berline. Encore émue des adieux de son père et des événements de la journée, il lui eût été difficile de rendre raison de ce qui se passait dans sa tête, où tout était désordre et tumulte. Elle ne savait si elle devait se réjouir ou s’affliger.

Certainement tout allait comme elle l’avait voulu, comme elle l’avait demandé ; mais peut-être, sans trop se l’avouer à elle-même, avait-elle compté sur plus de résistance. Trop souvent la grande facilité d’obtenir ce qu’on désire en diminue bien le prix ; d’ailleurs, sa petite vanité eût été du moins satisfaite si l’on eût eu beaucoup de peine à se séparer d’elle.

Quoi ! disait-elle avec un mouvement qui tenait presque du dépit, je n’ai qu’à dire un mot, un seul mot, et l’on me laisse aller ! et mon père, et le roi, et le comte, les voilà dans l’instant tous d’accord pour m’abandonner ! Est-ce indifférence, ou colère, ou générosité ?

Elle regardait son petit billet déchiré ; elle cherchait à s’en rappeler les expressions. Il lui paraissait qu’au moins, de la part du comte, c’était bonté toute pure. Elle s’attendrissait, et disait en soupirant : Quel dommage qu’il soit si laid !

Son imagination et ses regrets s’arrêtèrent aussi sur son père, qu’elle quittait, qu’elle affligeait, et puis un peu sur les plaisirs qu’elle abandonnait, et sur les beaux titres qu’elle aurait pu porter. Madame le comtesse, madame l’ambassadrice, ne sera donc que la petite Caroline !

Il y eut des moments où sa tête fut à moitié hors de la portière pour dire au cocher de retourner à Berlin ; mais ils furent courts, et l’image du comte encore présente à ses yeux la faisait rentrer bien vite au fond de la voiture, en se félicitant d’avoir su l’éviter. Non, non, c’était impossible, disait-elle alors ; jamais je n’aurais pu m’accoutumer à lui ; il me faisait mourir de peur ; et le voir toujours là, le jour, la nuit, continuellement ; non, c’était impossible. Alors elle s’applaudissait de son courage, et d’avoir su concilier ses devoirs et son antipathie, sauver la vie de son père, et conserver sa liberté.

Ces différentes idées l’occupèrent pendant les deux tiers de la route ; mais plus elle se rapprochait de Rindaw, plus tout ce qui tenait aux regrets s’affaiblissait. Bientôt elle ne sentit que le plaisir de revoir sa bonne maman, cette amie si chérie qui lui avait tenu lieu de la mère la plus tendre, et qui semblait avoir transporté sur elle tous les tendres sentiments qu’elle avait eus pour son père. Lorsque celui-ci était venu prendre Caroline, et eut dit à la baronne que c’était pour la marier, son désespoir fut si grand, et l’effort qu’elle fit pour s’en séparer, si violent, que sa santé en avait été altérée. Depuis, elle n’avait fait que languir. Gaîté, plaisir, bonheur, tout avait disparu de Rindaw avec Caroline. Les fermiers, les paysans, les domestiques, tout ce village, dont elle était l’âme et les délices, ne cessaient de parler d’elle, de la regretter, et de dire qu’ils avaient tout perdu.

Qu’on se figure donc la joie de ces bonnes gens lorsqu’un soir, par un beau clair de lune, un équipage s’arrête devant le château. C’était une chose si rare à Rindaw, qu’ils accoururent tous. Quelle fut leur surprise lorsqu’ils en virent descendre Caroline, leur chère Caroline, avec ces grâces qui lui gagnaient tous les cœurs !

Elle leur dit, en leur faisant à tous quelque amitié : Mes bons amis, je reviens vivre avec vous ; n’êtes-vous pas bien aises de me revoir ?

En un instant elle fut entourée, pressée, et presque portée dans l’appartement de la chanoinesse, qui venait au-devant de tout le bruit qu’elle entendait, et qui faillit à mourir de saisissement quand elle vit sa Caroline, sa fille chérie, s’élancer à ses pieds, dans ses bras, et lui dire en pleurant de joie : Maman, ma bonne maman, c’est votre Caroline qui ne veut plus vous quitter ; et des voix confuses répétaient autour d’elles : Elle ne veut plus nous quitter !

La sensible chanoinesse, dont la santé était faible et les nerfs délicats, fut émue au point d’alarmer Caroline. Pendant quelques instants, elle put à peine respirer ; mais comme les émotions de joie ne sont pas nuisibles, elle se remit bientôt, et put demander à son élève par quel enchantement elle la revoyait.

Caroline, sans s’expliquer, lui donna la lettre du chambellan. Elle la lut, et voulut plus d’éclaircissements sur ce mariage différé au moment de se conclure.

Par le dernier courrier, disait-elle, j’ai reçu une lettre de ton père, qui m’apprenait que le jour était fixé à… à aujourd’hui, je crois. Revoyons… oui, c’était bien aujourd’hui ; et qui m’aurait dit que ce soir même ? – C’est l’aventure la plus singulière – Et je les aime à la folie les aventures singulières ; conte-moi tout, bien en détail. S’il n’en faut pas parler, tu sais bien que je n’en parlerai pas.

Caroline savait positivement le contraire ; elle eut cependant bien de la peine à cacher son secret à cette tendre amie, qui jusqu’alors avait partagé tous ses petits chagrins et tous ses petits plaisirs. C’était le premier mystère qu’elle lui faisait de sa vie. Il coûta beaucoup à son cœur ; et sans la terrible condition qu’on y avait attachée, la bonne maman savait tout. Pour approcher au moins de la vérité autant qu’il lui fut possible, elle avoua que les obstacles venaient d’elle seule ; qu’elle n’avait jamais pu s’accoutumer à l’excessive laideur du comte. « On a bien voulu, ajouta-t-elle, m’accorder un peu de temps, mais je sens bien que je ne m’y ferai jamais. »

Alors, en forme d’excuse, elle fit à son amie le portrait du comte, et ne l’embellit pas. Celle-ci put à peine la laisser achever, tant elle était courroucée qu’on eût jamais eu l’idée d’unir sa Caroline à un tel monstre.

« Il faut que le chambellan ait perdu la tête, répétait-elle ; mais console-toi, mon enfant. J’ai, comme tu sais, quelque ascendant sur son esprit : ou je l’aurai perdu tout-à-fait, ou cet absurde mariage ne se fera de la vie ; je te le promets. Compte sur moi ; tu ne seras jamais comtesse de Walstein, ni la femme d’un borgne et d’un boiteux. Nous te trouverons quelqu’un qui le vaudra bien, et qui aura deux bons et beaux yeux, et marchera droit. Le bel assortiment que ce comte et ma charmante Caroline ! Je t’approuve fort d’avoir résisté. À ton âge, on voulut aussi me marier sans me consulter ; mais je m’aperçus à temps que mon futur louchait horriblement, et je n’en voulus plus entendre parler. Il est vrai que j’aimais déjà ton père à la folie, et qu’il n’y a rien de tel que l’amour pour donner du courage. Mon grand système à moi, c’est qu’il faut s’aimer à la passion quand on se marie ; il n’y a que cela qui puisse faire supporter les peines de cet état. Les mariages de passion : voilà les seuls qui soient heureux ; aussi n’en ai-je point voulu faire d’autre, ni entendre parler de mariage après celui de ton père, parce que mon cœur n’était plus susceptible que d’une tranquille amitié, qui ne suffit point au bonheur. L’amour, l’amour mutuel, voilà ce qu’il faut en ménage. »

Caroline, embarrassée de son secret, écoutait en silence et les yeux baissés ce flux de paroles ; et la chanoinesse, qui depuis trois mois n’avait pas eu l’occasion de parler à son aise, s’en dédommageait, et n’exigeait pas de réponse.

Après une courte pause pour respirer, elle reprit d’un air fin : « Mais à présent que j’y pense, mon enfant, ne serait-ce point l’amour qui t’aurait donné la force de résister ? Prends-moi pour ta confidente ; conviens que tu connais quelqu’un qui te plairait mieux que ce comte ? — Oh ! tous ceux que j’ai vus me plairaient plus que lui, dit ingénument Caroline. — Tous ? c’est beaucoup ! Et tu n’as distingué personne en particulier ? tu n’as pas vu celui avec qui tu voudrais passer ta vie ? ton cœur n’est point occupé ? — Non, maman, dit Caroline en soupirant, je n’ai d’amour pour personne, et personne n’en a pour moi. — Non ; c’est bien singulier ! Il faut donc qu’on ne voie plus à la cour d’hommes comme ton père. Mais prends patience, mon enfant ; cela viendra ; il s’en trouvera ; et surtout qu’on ne me parle plus de ce comte. Je te promets que tu ne l’épouseras de ta vie.

La pauvre petite comtesse répondit encore par un profond soupir, embrassa sa bonne maman, lui dit que son amitié suffisait à son bonheur, et alla dans son ancien appartement se reposer d’une journée bien fatigante.

Le lendemain, en se réveillant, elle ne savait trop où elle était, ni ce qu’elle était.

Grand Dieu ! dit-elle, en rassemblant ses idées, est-il bien vrai que je suis mariée ? Engagée, enchaînée pour toute ma vie, je ne jouirai donc plus que d’une ombre de liberté, qu’on peut m’enlever d’un instant à l’autre, et que je ne dois en ce moment qu’à la générosité de celui à qui j’appartiens ! J’appartiens donc à quelqu’un ; et j’ai perdu pour jamais le droit de disposer de moi-même ?

Malgré la légèreté naturelle à son âge, cette pensée pesa quelques jours sur son cœur avec assez de force pour détruire presque toute sa gaîté. L’indulgente chanoinesse attribuant sa tristesse à la privation des plaisirs, feignait de ne pas s’en apercevoir, et redoublait de soins et de caresses pour lui faire supporter sa retraite. Depuis elle inclusivement, jusqu’aux petits animaux que Caroline avait élevés, tous les individus du château lui témoignaient à leur manière leur joie de son retour et l’attachement qu’ils avaient pour elle.

Le tendre cœur de Caroline n’y pouvait être insensible ; et le charme attaché aux lieux où l’on a passé son enfance, à la douceur d’être chérie de tout ce qui nous entoure, eut son effet ordinaire. Peu à peu elle reprit ses anciennes habitudes ; et ses occupations journalières redevinrent des plaisirs aussi vifs qu’avant son séjour à Berlin. Son parterre, négligé depuis son absence, retrouva par ses soins un nouvel éclat, et fut bientôt émaillé de mille couleurs. Sa volière se peupla d’oiseaux nouveaux. La récolte des foins et des blés, les nombreux troupeaux qui couvraient la prairie, les danses sous l’ormeau, les flageolets rustiques, l’amusèrent, l’intéressèrent tout autant qu’avant d’avoir vu les spectacles et les fêtes de la cour. Elle n’avait qu’effleuré tous ces plaisirs factices ; ils l’avaient plutôt éblouie qu’enivrée. Les plaisirs simples et vrais de la nature, toujours préférés par ceux dont l’habitude du grand monde n’a point corrompu le cœur et le goût, les eurent bientôt effacés ; et l’été s’écoula sans qu’elle eût éprouvé ni vide ni regret.

Caroline avait rarement des nouvelles de Berlin. Son père, encore irrité contre elle et tout occupé de ses dignités, lui écrivait peu, et son époux jamais. Le chambellan avait encore un autre motif pour garder le silence ; il espérait la ramener par l’ennui.

Le comte ne voyait que l’embarras qu’elle aurait à lui répondre, et ne pensait qu’à le lui épargner ; d’ailleurs il ne savait trop que dire lui-même à un enfant qu’il ne connaissait point, dont il n’était point connu, et qui ne voyait sans doute en lui qu’un tyran odieux. Espérant tout du temps et des progrès de raison, il prit patience, et repartit pour Pétersbourg bientôt après son mariage.

Chargé, dans la suite, d’affaires très importantes qui l’occupèrent entièrement, peut-être alors regarda-t-il comme un bonheur la fantaisie de sa jeune épouse, qui la plaçait tout naturellement, pendant son absence, comme il l’aurait désiré sans oser l’exiger.

Il en résulta que Caroline n’eut pas passé trois mois à Rindaw, que tout ce qui lui était arrivé lui parut un songe dont elle se souvenait à peine, ou plutôt auquel elle ne pensait jamais. Elle éloignait elle-même de son esprit toute idée relative au comte ; et personne ne cherchait à le lui rappeler. Son amie s’étant aperçue qu’à ce nom seul, un nuage obscurcissait ses traits, ne le prononçait plus. Son engagement s’effaça donc si bien de sa mémoire, que, si quelqu’un lui avait dit qu’elle était mariée, elle eût assuré de bonne foi, dans le premier moment, que cela ne se pouvait pas.

Il ne lui resta de son séjour à la cour que la passion de perfectionner ses talents : l’hiver fut employé à cette occupation. De bons maîtres de musique et de dessin venaient de temps en temps cultiver ses dispositions naturelles. Elle y joignit l’étude de l’anglais et de l’italien : elle savait déjà le français. N’étant distraite par rien, ayant une mémoire de quinze ans, le plus grand désir de s’instruire et beaucoup de temps à elle, elle fit des progrès rapides. Son esprit s’ornait en même temps par des lectures suivies, qu’elle faisait chaque soir à sa bonne maman : sa figure aussi gagnait autant que le reste à ce genre de vie paisible et réglé. Elle était d’ailleurs dans cet âge heureux où l’on embellit chaque jour, où chaque année qui s’écoule développe une grâce nouvelle, et ajoute aux attraits de l’innocence tous ceux de la jeunesse.

Elle grandit. Sa taille se forma, s’élança, et prit toutes les proportions et tous les contours de la beauté. Son teint devint comme la rose naissante : elle en avait la fraîcheur et l’éclat. Une expression nouvelle anima sa physionomie et ses traits. Ce n’est plus cette petite fille dont les regards vagues n’annonçaient que l’étourderie ou la timidité. Ses grands yeux bleus foncés brillaient quelquefois de tout le feu de l’intelligence et du génie, et lorsqu’ils étaient baissés et voilés à demi par de longues paupières, ils étaient l’image parlante de sa modestie et de sa sensibilité.

Sa voix même devint plus douce, plus agréable, et elle apprit à la ménager. Sans être bien étendue, elle avait cette justesse, cette flexibilité qui plaît bien davantage ; et lorsqu’elle chantait des romances, lorsqu’elle s’accompagnait de la harpe ou de la guitare, on ne pouvait résister à la douce émotion qu’elle inspirait et qu’elle partageait elle-même.

À tous ces talents elle joignait celui, plus rare peut-être qu’on ne le pense, d’être toujours mise avec une élégance noble et simple, qui ajoutait encore à tous ses charmes. Une robe de mousseline ou de toile, serrée par une ceinture de velours noir, marquait, sans la gêner, sa taille souple et déliée ; un chapeau de paille ombragé de plumes rassemblait une forêt de cheveux blonds cendrés ; les boucles qui s’échappaient, retombaient avec grâce sur un cou d’albâtre, et son joli pied n’aurait pas eu besoin, pour paraître avec avantage, du petit soulier noir qui l’enfermait.

Telle était Caroline à seize ans ; et tant d’attraits n’étaient vus, tant de talents n’étaient admirés que de la bonne chanoinesse, qui en était, il est vrai, tout extasiée, et qui ne cessait de regretter les temps heureux de la chevalerie, où sa Caroline aurait été sans doute le but de tous les exploits, l’objet de tous les tournois, et la récompense de la valeur.

Oh, combien de fois, en la regardant, jura-t-elle ses grands dieux que le comte de Walstein ne posséderait jamais tant de charmes ! Comme elle aurait été furieuse, si elle avait su qu’ils lui appartenaient déjà, et que c’était pour lui seul que Caroline embellissait ! Elle trouvait qu’elle méritait pour le moins un prince ; mais elle lui désirait plus encore, un mari tel qu’elle en avait vu dans les romans, beau comme Esplandian, fidèle comme Amadis, tendre comme Céladon, et s’étonnait beaucoup qu’ils n’accourussent pas en foule à Rindaw se disputer la main de la charmante Caroline.

Quant à sa jeune pupille, elle ne désirait que de rester comme elle était alors. Sa vie paisible et toujours occupée lui paraissait le comble du bonheur ; quelquefois seulement, lorsqu’elle était seule, et même au milieu de ses occupations les plus chères, elle éprouvait une sorte de mélancolie douce, ou de rêverie vague et sans objet, dont elle ne pouvait se rendre raison. Cette espèce de tristesse était bien différente de celle que lui avait occasionnée son mariage. Celle-là était un état très pénible ; celle-ci, au contraire, avait un attrait incroyable. Si elle ne l’avait pas surmontée avec effort, elle serait restée des heures entières à rêver doucement, sans pouvoir dire à quoi.

Tout en rêvant et en s’occupant, l’hiver s’écoula assez vite. Tous les moments de Caroline étaient remplis ; et il n’y a rien de tel pour les abréger. Elle fut charmée cependant du retour du printemps ; mais à peine avait-elle commencé d’en jouir, que son tranquille bonheur fut cruellement troublé.

Sa bonne maman, qui depuis quelque temps était languissante, tomba dangereusement malade. Il faudrait avoir le cœur de Caroline, savoir à quel point elle lui était attachée, pour exprimer l’excès de son inquiétude et des soins qu’elle lui rendit. Pendant près d’un mois que dura le danger, elle ne quitta pas son chevet ; et c’était avec peine qu’on pouvait obtenir d’elle de prendre quelques instants de repos.

On croira peut-être que la crainte de retomber, par la mort de son amie, au pouvoir de son père et de son mari, causait cette douleur si vive. Non ; cette pensée, toute naturelle qu’elle était, ne se présenta pas une fois à son esprit. Absorbée dans le chagrin, uniquement occupée à soigner son amie, à adoucir ses souffrances, Caroline ne pensait pas à elle-même.

Si, pour la rendre à vie, il eût fallu consacrer la sienne au comte, elle y eût consenti sans balancer un instant. Mais elle ne fut point mise à cette cruelle épreuve, et le ciel, touché de ses larmes, lui en conserva l’objet. La bonne chanoinesse se rétablit peu à peu. Les tendres soins de son élève y contribuèrent plus peut-être que les secours de la médecine : du moins elle le disait ainsi, et redoubla, s’il était possible, d’attachement pour cette aimable enfant qui venait de lui prouver si bien tout le sien.

Elles eurent à cette époque la visite du grand chambellan. Alarmé, disait-il, du danger de son ancienne amie, il accourut à Rindaw avec l’espoir secret de ne plus la retrouver, et de pouvoir ramener sa fille. Mais toujours contrarié dans ses projets, il trouva la malade presque convalescente et Caroline transportée de joie, qui ne pouvait se lasser de la regarder, et ne la perdait pas de vue un instant.

Ce n’était assurément pas le moment de parler de retour ; aussi n’en fut-il pas question, non plus que du comte, qui était encore à son ambassade. La chanoinesse aurait voulu parler de lui, pour témoigner son indignation de ce mariage. Mais, trop faible encore pour disputer, elle se contenta de répéter au chambellan que sa fille était un ange, qu’elle lui devait la vie, et qu’elle voulait la consacrer à son bonheur.

Il repartit bientôt, en annonçant une seconde visite pour l’automne, époque du retour de son gendre, et disant à sa fille qu’il espérait la trouver alors tout-à-fait raisonnable.

Dans tout autre moment, la visite de son père aurait vivement rappelé à Caroline ce qu’elle s’efforçait d’oublier ; mais elle était alors trop occupée de son amie. Elle avait été dernièrement trop agitée, pour penser beaucoup à autre chose. Un danger présent efface ou du moins affaiblit la crainte d’un danger à venir, et Caroline se trouvait si heureuse d’avoir encore cette amie, qu’il lui semblait qu’elle n’avait plus de malheurs à redouter.

Cependant, au moment du départ de son père, cette visite, annoncée pour l’automne avec une sorte de solennité, lui causa un saisissement dont elle ne fut pas la maîtresse. Sans penser à l’émotion qu’elle allait causer à sa chère convalescente, elle courut se jeter dans ses bras, et lui baisant les mains, qu’elle mouillait de ses larmes, elle lui disait : Maman, bonne maman, à présent que vous m’êtes rendue, je voudrais ne plus vous quitter, passer avec vous ma vie entière !

La baronne, attendrie à l’excès, lui rendit ses caresses, et lui promit que, s’il était possible, elles ne se sépareraient jamais. Cet instant passé, le calme se rétablit dans l’âme de Caroline. Elle oublia bientôt cette visite d’automne ; le terme était éloigné.

Est-ce à seize ans qu’on s’effraie six mois à l’avance ? D’ailleurs, elle avait bien autre chose à faire alors qu’à s’effrayer. Elle était dans l’enchantement, parcourait du matin au soir ses jardins, ses bosquets, et ne pouvait se lasser d’admirer les progrès qu’avait faits la nature pendant ce mois de retraite et de douleur, où elle n’avait vu que son amie souffrante.

Jamais le retour du printemps ne lui avait fait une impression aussi vive, ou plutôt c’était la première fois de sa vie qu’elle remarquait et sentait tout le charme de cette belle saison, où l’on voit tout renaître, où l’on respire un air si pur, où chaque jour offre un spectacle nouveau et toujours plus intéressant.

La nature était alors dans sa plus grande beauté, et dut paraître plus belle encore à Caroline. Quel contraste frappant, en effet, de cette chambre fermée avec soin, dont elle n’était point sortie, de ce lit de douleurs sans cesse inondé de ses larmes, des plaintes déchirantes de son amie, à tout ce qu’elle voyait autour d’elle ! Les champs et les prairies étalaient au loin le vert naissant le plus agréable ; la rose de mai commençait à s’épanouir ; tous les arbres étaient en fleurs ; le lilas, le chèvrefeuille et la violette embaumaient l’air ; la jacinthe, la renoncule, l’anémone et la tulipe, émaillaient son parterre de leurs brillantes couleurs.

Dès le point du jour on entendait de tous côtés les chants variés de mille oiseaux différents ; et le soir, après le coucher du soleil, le rossignol et la fauvette prolongeaient seuls leurs doux ramages, et, se répondant d’un arbre à l’autre, formaient les concerts les plus délicieux.

Rien n’était perdu pour Caroline. Elle sentait tout ; elle jouissait de tout avec délices, croyait habiter un monde enchanté ; et son bonheur n’était plus troublé par aucune inquiétude. Cette saison charmante qui redonne la vie à la nature, qui ranime tous les êtres, influait aussi sur la santé de son amie. Elle se rétablissait à vue d’œil. Une grande faiblesse dans les jambes et une fluxion sur les yeux la retenaient encore dans son appartement ; mais elle peut respirer sur son balcon l’air pur du printemps ; elle peut voir sa Caroline courir dans les jardins, cueillir des fleurs, rattacher celles qui tombent ; elle entend sa douce voix se mêler aux chants des oiseaux, et jouit comme elle de ses innocents plaisirs.

Une autre occupation intéressante vint ajouter encore au bonheur champêtre de la jeune comtesse. Elle eut l’idée d’élever un petit monument qui consacrât l’époque du rétablissement de son amie ; et, voulant lui causer une surprise agréable, elle profita du temps que celle-ci était encore recluse dans sa chambre, pour le faire construire à son insu. Elle choisit pour cet effet un endroit écarté, tout-à-fait au bout du jardin, et qui le terminait de ce côté là.

C’était un bosquet irrégulier et assez touffu, de hêtres, de coudriers, de lilas, d’acacias, coupé par des sentiers et des cabinets, et traversé par un petit ruisseau d’eau courante, qui venait des grands jets d’eau du parterre, et produisait là un effet bien plus agréable.

La chanoinesse avait fait planter ce bosquet dans le temps de sa belle passion malheureuse. Le chiffre du perfide chambellan était tracé de sa main sur l’écorce des jeunes arbres ; toujours elle avait conservé de la prédilection pour cet endroit, témoin de sa tendresse. Caroline l’aimait aussi, parce que l’ombre et la fraîcheur y attiraient les oiseaux ; et, l’été précédent, elle y avait passé de délicieux moments avec sa bonne amie.

Ce fut donc au fond de cet asile qu’elle voulut élever le monument de sa tendre amitié. Elle mit son père dans sa confidence. Il s’y prêta volontiers, et lui envoya tous les ouvriers nécessaires à son projet. Une porte qui s’ouvrait précisément là sur la route, lui donna la facilité de les faire entrer sans qu’ils fussent aperçus du château. Elle était trop aimée des gens de la maison pour craindre leur indiscrétion ; et la chanoinesse, toujours dans son appartement, ne se douta de rien.

Peut-être Caroline elle-même se serait-elle trahie ; mais elle commençait à savoir garder un secret, et celui-là lui coûta moins que le précédent. Ni ses soins, ni l’argent ne furent épargnés. Elle y mettait un zèle, une activité, qui en inspiraient à tous les ouvriers ; elle leur donnait des idées ; elle travaillait elle-même aux dessins, et toujours elle était le matin la première à l’ouvrage. Le tout fut exécuté avec une promptitude étonnante, et, dans moins d’un mois, absolument achevé.

Dès que le pavillon fut prêt à recevoir son amie, elle la pressa de s’y rendre. « Maman, l’air de votre bosquet vous fera du bien ; il est si joli cette année ! — Je le crois, mon enfant ; mais je ne puis aller jusque-là. — Maman, je vous y porterai plutôt. » Enfin elle la pressa tant, que la chanoinesse, qui ne savait pas lui résister, céda, s’y fit transporter dans son fauteuil, et fut bien récompensée de sa complaisance, lorsqu’elle vit ce nouveau témoignage de la tendresse de sa fille adoptive.

C’était une espèce de petit temple ou pavillon octogone, de l’architecture la plus simple et la plus agréable, soutenu par huit colonnes de stuc blanc, qui formaient dans le bas un salon ouvert, pavé de marbre blanc et noir en mosaïque. Au milieu s’élevait un autel de marbre blanc, orné de festons de fleurs très élégamment sculptés. Sur cet autel était le buste de la chanoinesse, modelé d’après un très bon portrait que Caroline avait d’elle. Elle avait été belle dans sa jeunesse ; et lorsque le chambellan l’aimait, il avait eu plus d’un rival. Elle disait souvent avec complaisance qu’on trouvait qu’elle ressemblait beaucoup aux statues de la belle Cléopâtre. Quoique les chagrins et les années eussent altéré sa fraîcheur et la ressemblance, ses traits étaient encore assez bien conservés pour faire un buste fort agréable.

Caroline aurait bien désiré de graver quatre vers sur une des faces de l’autel, pour indiquer l’objet auquel il était consacré ; mais elle ne voulait rien d’emprunt. Il fallait donc qu’elle les fit elle-même ; et comme on ne peut réunir tous les talents, elle n’avait pas encore celui de la poésie. Elle essaya cependant. Lorsqu’on sent vivement, on croit qu’il n’y a rien de plus aisé que de s’exprimer. Les idées se présentaient en foule ; mais quatre vers n’en rendaient pas la moitié ; il fallait en sacrifier à la rime, à la mesure. Enfin, après avoir bien écrit, effacé, déchiré, recommencé, elle parvint à faire des vers qui pouvaient être entendus une fois avec plaisir, mais non pas gravés sur le marbre. D’abord elle en fut enchantée. Bientôt elle frémit de l’idée qu’ils seraient toujours là, que tout le monde les lirait. Renonçant donc à la gloire d’être poète, elle fit écrire tout simplement en lettres d’or, au-dessous du buste : « Tel jour, tel mois, telle année, elle fut rendue à la vie, et sa Caroline au bonheur. »

Un double escalier de marbre blanc conduisait dans le pavillon construit au-dessus des colonnes. C’était un second salon de la même forme que celui du bas, c’est-à-dire octogone, mais fermé, éclairé par quatre grandes croisées, terminé par un dôme élevé, et peint avec tant d’art, qu’il imitait parfaitement le ciel le plus pur. Dans les panneaux qui séparaient les croisées, des peintures emblématiques rappelaient l’objet pour lequel ce pavillon était élevé.

Dans l’une ou voyait Caroline à genoux devant une statue d’Esculape, l’invoquant avec ardeur, en lui montrant son amie expirante.

Dans le second panneau, elle lui aidait à se soulever, pendant que de petits génies dansaient autour d’elle, écartaient les coussins, renversaient une petite table chargée de remèdes, et brisaient la faux de la mort, qui s’enfuyait dans le lointain.

Dans le troisième, on élevait le pavillon. Caroline posait le buste sur l’autel ; le génie de l’amitié et celui de la reconnaissance écrivaient l’inscription.

Enfin, dans le dernier, on la voyait soutenir d’une main la chanoinesse, dont l’attitude exprimait la surprise et la joie, et lui montrer de l’autre le petit édifice dont elle lui faisait hommage. Derrière ces panneaux on avait pratiqué des armoires pour des livres ; une petite cheminée dans une des croisées ; une table ronde dans le milieu ; autour, des sièges portatifs et commodes.

Rien n’était oublié, et tout avait été conduit par un enfant de seize ans ; mais cette enfant était guidée elle-même par un sentiment vif et tendre, qui remplissait actuellement son cœur. Son ignorance totale de toute autre espèce d’affection tournait au profit de l’amitié ; et cette âme aimante, ne connaissant encore d’autre objet d’attachement que son unique amie, avait concentré sur elle seule toute sa sensibilité, que la crainte de la perdre avait encore animée.

Caroline était d’ailleurs dans l’âge où le génie se développe, et où l’esprit et l’imagination ont un feu, une activité qui demandent de l’aliment. Indépendamment du plaisir qu’elle préparait à son amie, elle en eut beaucoup pour son propre compte à faire construire ce petit édifice. C’était en quelque sorte créer. Chaque idée nouvelle était une vraie jouissance, et l’exécution et l’effet lui causaient des transports de joie incroyables. Jamais peut-être Caroline ne fut plus heureuse que pendant cette douce occupation. Elle l’a dit souvent depuis, et n’a jamais revu ce monument sans émotion.

Que le lecteur se représente, s’il le peut, l’extase de la sentimentale chanoinesse. C’était vraiment une surprise de roman faite exprès pour elle… Ce pavillon, qui se trouvait là comme par enchantement… On la voit serrer dans ses bras l’intéressante petite fée à qui elle doit ce prodige. On voit celle-ci tomber à ses pieds, baiser ses mains, exprimer par son touchant silence tout ce qu’elle sentait, et toutes les deux ensemble verser les douces larmes du sentiment et de la reconnaissance.

Caroline goûta dans cet instant le bonheur le plus pur, sans aucun mélange de peines, sans qu’il fût troublé par aucune idée fâcheuse.

Quel âge heureux que celui où le moment présent est tout, où l’on en jouit avec transport, sans souvenir du passé et sans crainte pour l’avenir !

Le séjour de Rindaw était alors l’univers entier pour Caroline, et son petit pavillon le temple du bonheur. Elle en était engouée au point d’y passer exactement tout le temps qu’elle n’était pas auprès de son amie. Dès qu’elle la quittait, c’était pour voler au pavillon, dont elle avait toujours de la peine à sortir. Sa construction, élevée et terminée par un dôme, était si favorable à la musique… Tous les instruments y furent portés et bientôt il ne fut plus possible d’en jouir ni de chanter autre part que dans le pavillon. Le jour était excellent pour le dessin. Au moyen des quatre croisées et des jalousies, on pouvait, à toutes les heures, avoir celui qu’on voulait, et tout l’attirail nécessaire à la peinture y fut aussitôt établi. On y lisait si tranquillement, sans bruit, sans distraction, et la bibliothèque de Caroline y fut toute transportée ; enfin, elle n’eut presque plus d’autre appartement. Elle n’entrait dans le sien que pour faire sa toilette à la hâte ; et souvent dans celui de sa bonne maman, elle se surprit avec l’impatience d’en sortir : tant il est vrai qu’une passion nouvelle peut anéantir toutes les autres. Il faut cependant rendre justice à Caroline : elle désirait plus vivement encore que son amie pût venir habiter avec elle le pavillon. Celle-ci, qui n’avait de plaisirs que ceux de son élève, riait de son engouement, et lui facilitait les moyens de s’y livrer. Voyons s’il durera, et si longtemps encore elle aimera son pavillon pour lui seul. Jusqu’à présent sa vie tranquille s’est écoulée entre l’étude et l’amitié, sans qu’aucun sentiment plus vif en ait troublé le cours, sans qu’elle ait connu ni l’amour ni la haine : car sa répugnance pour le comte, sa crainte de vivre avec lui, n’étaient pas de la haine ; et si par hasard elle pensait à lui, c’était plutôt avec un sentiment de reconnaissance pour la liberté qu’il lui laissait.

Mais disons vrai ; avouons que ce hasard arrivait bien rarement, que le comte ne se présentait presque jamais à son idée, et que son engagement s’effaçait chaque jour de son esprit. Elle jouissait de sa liberté comme si elle eût été réelle, et ne ressemblait pas mal à ces oiseaux attachés par un fil. Ils planent dans l’air ; ils chantent ; ils se croient aussi libres que leurs camarades qu’ils voient voler autour d’eux ; ils oublient leur lien, et ne s’en aperçoivent que lorsque la main qui les retient, les attire, et les remet doucement dans leur cage.

Caroline avait reçu depuis peu de Berlin beaucoup de musique nouvelle, entre autres un recueil de romances dont elle était passionnée. Une surtout lui plaisait excessivement ; l’air convenait à sa voix, et les paroles à son cœur. Elle la chantait du matin au soir, l’accompagnait alternativement sur la harpe, le clavecin et la guitare, et trouvait toujours un nouveau plaisir à la répéter. Nous allons la donner à nos jeunes lecteurs. Il s’en trouvera peut-être à qui elle pourra plaire aussi, et l’on sera bien aise sans doute de connaître ce qui plaisait à Caroline.

ROMANCE,

Accompagnée de guitare et de clavecin.

 

Air noté à la fin.

 

La jeune Hortense au fond d’un vert bocage

Rêvait un jour, seule sur le gazon.

La jeune Hortense, au printemps de son âge,

Ne connaissait de l’amour que le nom.

À ce nom souvent elle pense,

Craint et désir un doux lien :

Oh ! ma paisible indifférence

Est-elle un mal, est-elle un bien ?

 

Je vois l’amour dans tout ce qui respire ;

Il est partout, excepté dans mon cœur.

Autour de moi, tout aime, tout soupire :

Serait-ce donc le souverain bonheur ?

Tout s’anime par sa présence,

Moi seule, hélas ! je ne sens rien :

Oh ! ma paisible indifférence

Est donc un mal plutôt qu’un bien.

 

Oui, mais je vois errer dans la prairie

De fleurs en fleurs le papillon léger,

Abandonnant celle qu’il a chérie,

Ainsi que lui, tout amant peut changer.

Vif emblème de l’inconstance,

Tu me dis qu’il faut n’aimer rien :

Oh ! ma paisible indifférence,

Loin d’être un mal, est donc un bien !

 

J’ai vu souvent, pour un berger volage,

J’ai vu gémir d’innocentes beautés ;

Elles fuyaient tous les jeux du village,

Pour des ingrats toujours trop regrettés.

Moi je ris, je change et je danse ;

Tous les ingrats ne me font rien :

Ô ma paisible indifférence,

Vous êtes mon unique bien.

 

Ainsi chantait cette jeune bergère.

Amour l’entend, Amour se vengera :

Il tient déjà dans sa main meurtrière

Le trait fatal dont il la percera.

Bientôt, jeune et sensible Hortense,

En formant un tendre lien,

En perdant ton indifférence,

Tu vas connaître le vrai bien.

Elle la chantait un jour dans le pavillon, et cette fois là c’était avec sa guitare. Elle répétait avec expression : Ô ma paisible indifférence, vous êtes mon unique bien, lorsqu’elle entendit une autre voix aussi douce, aussi mélodieuse que la sienne, mais plus forte et plus sonore, qui chantait en second dessus : Oh ! perdez cette indifférence, et vous connaîtrez le vrai bien.

Ces accents, biens différents des chants rustiques auxquels elle était accoutumée, la surprirent beaucoup. Elle se tut, écouta, et, n’entendant plus rien, elle recommença à chanter plus doucement, à s’accompagner plus légèrement, et à entendre plus distinctement la voix qui la suivait. Alors, sa guitare à la main, elle courut à la croisée qui donnait sur la route. Elle entrevit à quelques pas d’elle un beau jeune homme en habit de chasse, appuyé sur un fusil, dont les regards étaient attachés sur le pavillon. C’était sans doute le chanteur en question ; et je dis qu’elle ne fit que l’entrevoir, parce qu’au même instant où elle l’aperçut, interdite et confuse d’avoir été entendue et d’être vue, elle recula bien vite au fond du pavillon ; et là, s’élevant sur la pointe des pieds, et tendant le cou, elle regarda de toutes ses forces du côté qu’elle venait de quitter. Mais elle était trop éloignée ; elle n’aperçut rien. Elle aurait bien voulu chanter sa romance, seulement pour voir si on l’accompagnerait encore ; mais la voix lui manqua, elle n’osa jamais, et put à peine toucher légèrement quelques cordes de sa guitare.

Enfin, pressée par la curiosité, après avoir fait quatre pas en avant et autant en arrière, elle reprit courage et se retrouva devant la croisée. Le beau chasseur n’était plus là. Elle le vit à vingt pas dans le chemin, s’éloignant lentement, et tournant la tête à chaque instant du côté du pavillon.

Cette petite aventure n’était rien, moins que rien assurément. Un homme passe par hasard, en chassant, devant un pavillon neuf et très orné ; il le remarque. Il entend une musique délicieuse ; il l’écoute. Il voit à une croisée une femme charmante ; il la regarde.

Il n’y a rien dans tout cela que de naturel ; et cependant Caroline en fut occupée toute la journée comme d’un événement fort extraordinaire. Il est vrai que tout devait faire événement pour elle ; et tout être qui interrompt une solitude aussi profonde que l’était la sienne, devient un être très intéressant.

Elle pensa donc souvent à celui-ci. Elle se demanda cent fois qui ce pouvait être, et ce qu’il faisait là sur cette route écartée. Mais elle n’en parla point, parce qu’elle eut une idée vague qu’on pourrait lui interdire son cher pavillon, et que c’eût été lui ôter la vie.

Elle y vola le lendemain plus vite encore qu’à l’ordinaire ; et après avoir passé près d’un quart d’heure à la croisée qui donnait sur le chemin, et s’être assurée, en regardant beaucoup de tous côtés, qu’on ne pouvait ni la voir ni l’entendre, elle prit sa guitare, s’assit dans l’embrasure de la croisée et chanta sa romance favorite depuis le premier couplet jusqu’au dernier ; et ce dernier, qu’elle avait toujours aimé moins que les autres, lui plut assez ce jour là. Elle le répéta deux fois, puis elle recommença toute la romance d’un bout jusqu’à l’autre. Elle l’accompagna sur la harpe, mais non pas sur le piano-forte. Il était à l’autre bout du pavillon, et Caroline se trouvait si bien auprès de cette croisée ! Elle nota le second dessus qu’elle avait entendu la veille ; elle répéta sur tous les tons, que sa paisible indifférence était son unique bien, et personne ne vint lui dire le contraire.

Enfin, ennuyée et peut-être un peu dépitée de chanter si longtemps toute seule, elle jeta là sa musique, posa ses instruments, courut au jardin, cueillit des fleurs, en remplit confusément une petite corbeille qui se trouvait là ; et, ne sachant à quoi s’amuser, elle se mit à la peindre. D’abord elle eut un peu de peine à se fixer. Elle regardait plus souvent la croisée que son vélin ; mais peu à peu son ouvrage l’attacha et l’occupa tout entière. Elle y travaillait avec application, et les fleurs naissaient sous son pinceau, lorsqu’elle entendit tout à coup dans le lointain le galop d’un cheval. Ce bruit la surprit autant que le second dessus de la veille. Il ne ressemblait point au pas lent et pesant des chevaux du village.

Le pinceau fut bien vite jeté, peut-être au milieu du tableau ; et voilà Caroline à la croisée, regardant de tous côtés.

Elle vit à cinquante pas un très bel homme, monté sur un cheval gris, fringant et fougueux, qu’il maniait avec grâce. Voyez comme les femmes ont le coup d’œil juste et perçant ! Elle avait à peine entrevu l’étranger de la veille ; il était en habit de chasse vert, celui-ci en uniforme des gardes ; il était à pied, celui-ci à cheval ; il chantait, celui-ci galopait. Jusque là il n’y a nul rapport, et cependant Caroline le reconnut à l’instant pour être exactement le même et véritablement l’homme au second dessus. Comment résister à l’envie de le voir passer, et de savoir s’il montait aussi bien à cheval qu’il accompagnait les romances ?

Il avançait cet homme, ou plutôt son cheval, qu’il avait peine à dompter et à conduire, et qu’il oublia dès qu’il aperçut Caroline. Il voulut la saluer, mais l’animal profitant de la liberté qu’on lui laissait, peut-être effrayé du mouvement, fit un écart prodigieux, qui aurait désarçonné un cavalier moins ferme, et partit au grand galop comme un éclair, emportant son homme, malgré tous les efforts de celui-ci pour le retenir. Caroline très effrayée jeta un cri perçant, et les suivit des yeux aussi loin qu’elle le put. Ils disparurent bientôt à sa vue ; mais elle ne fut ni plus rassurée ni plus tranquille, et regarda bien longtemps encore après qu’elle eut cessé de les apercevoir. Elle se représentait le cavalier tombé de son cheval, foulé, blessé, écrasé… Si du moins ce maudit cheval s’était emporté dans le village, on aurait pu l’arrêter, donner des secours à son maître, le recevoir au château. Elle eut bien l’idée de faire courir un domestique après lui ; mais après qui ? elle l’ignorait elle-même ; et sur quelle route ? Il y en avait plusieurs qui se croisaient là. D’ailleurs, il n’est pas aisé de courir après un cheval emporté ; et puis, comment en donner l’ordre ? Elle ne l’oserait jamais ; et il fallut bien rester avec son inquiétude.

Elle chercha à la calmer, en se rappelant comme cet officier montait bien ; comme il avait l’air ferme et sûr de son fait avant ce malheureux salut qu’elle se reprochait. Elle espéra que le maître n’ayant plus personne à saluer, le cheval se serait calmé ; elle eut même l’idée qu’il pourrait bien passer encore le lendemain.

En vérité il le devrait, dit-elle, pour me rassurer. L’émotion lui ayant ôté l’envie de chanter et de dessiner, elle fit quelques tours dans le jardin, toujours pensant au cavalier, et revint auprès de sa bonne maman, à qui elle n’en parla point, sans doute pour ne pas lui faire partager son effroi. Elle se coucha avec l’impatience d’être au lendemain, et l’espérance que le jour ne passerait pas sans qu’elle fût rassurée sur la vie de l’inconnu. Hier, c’était simple curiosité qui l’agitait en pensant à lui ; aujourd’hui l’humanité s’y joint pour un pauvre homme en danger. Après s’en être beaucoup occupée par bonté d’âme, elle s’endormit bien en colère contre les chevaux fougueux, qui ne permettent pas d’être honnête impunément.

Le lendemain… le lendemain, il tomba des torrents de pluie toute la journée. Il fut aussi impossible d’aller au pavillon, que d’imaginer qu’on pût monter à cheval. Caroline, fort contrariée, trouva la journée d’une longueur assommante, s’ennuya à la mort, et ne sut à quoi s’occuper. Tout était au pavillon, et ses livres, et sa musique et ses crayons. Elle aurait bien voulu y être aussi, mais c’était impossible. On causa comme on put avec la bonne amie ; on parla même avec assez d’intérêt de la pluie et du beau temps ; on fit des vœux très sincères pour le retour de ce dernier ; on chanta quelquefois le refrain de la romance, en pensant au second dessus, et au cheval qui galope ; et la journée s’écoula dans l’espérance du lendemain.

Ce lendemain… hélas ! il pleuvait encore plus que la veille. Tous les nuages semblaient s’être donné rendez-vous à Rindaw. Pour le coup, Caroline prit tout de bon de l’humeur, et la témoigna de bonne foi. « Voyez que c’est affreux ! disait-elle à la baronne ; ma corbeille qui est là commencée ; et mes fleurs que je retrouverai toutes fanées ; et celles du jardin que cette malheureuse pluie abîme ! Je suis sûre que toutes les roses vont s’effeuiller, et qu’il ne me restera que les épines. » — Pauvre petite ! elles sont déjà dans ton cœur. Tu n’as plus cette gaîté soutenue, cette insouciance qui te faisait supporter tous les temps, et rire et chanter les jours pluvieux tout comme ceux où le soleil le plus brillant éclairait l’horizon.

Elle s’impatientait si fort de le revoir ce soleil, que cette journée se passa à consulter tous les baromètres et tous les gens de la maison, et à regarder à chaque instant si le ciel s’éclaircissait. Il fondait toujours en eau. Enfin sur le soir un léger nuage de pourpre donna quelques espérances ; un vent frais les confirma, et le lendemain, en ouvrant les yeux, Caroline eut le plaisir de voir les rayons du soleil percer à travers ses rideaux, et le jour le plus pur éclairer son appartement.

La contrariété qu’elle avait éprouvée en augmenta le prix. À peine put-elle attendre que les chemins fussent essuyés pour courir au pavillon. Mais ses fleurs tant regrettées n’eurent ni ses premiers regards ni ses premiers soins.

Elle est à la croisée, les yeux attachés sur la route, tantôt d’un côté, tantôt d’un autre. Elle regarde, elle écoute, et ne voyant, n’entendant rien, elle cherche à remarquer sur le terrain humecté si elle n’apercevra point les traces fraîches des pas d’un cheval. Oh ! si je pouvais seulement savoir qu’il est passé, et qu’il n’a point eu d’accident, je serais tranquille et contente ; car, dans le vrai, si je n’étais pas restée, s’il ne m’avait pas saluée, son cheval ne l’aurait point emporté. Mais que je l’aperçoive seulement, et je me retirerai, pour qu’il ne soit plus tenté de me saluer.

Au même instant elle fit plus que l’apercevoir ; elle le vit très distinctement, portant le même uniforme, montant le même cheval gris, et s’avançant au grand trot du côté du pavillon, dont il était encore assez éloigné. Eh bien ! il se porte à merveille : et voilà sans doute Caroline tranquille ; elle va se retirer, comme elle se l’est promis, et n’y plus penser.

Mais pourquoi ce léger tremblement dont elle est saisie ? d’où vient cette émotion qui colore ses joues et précipite les battements de son cœur ? Je n’en sais rien ; mais je sais bien qu’elle l’éprouve, et que tous ses mouvements s’en ressentent. Elle veut s’éloigner de cette croisée. Son mouchoir, qu’elle avait posé sur la tablette, et sur lequel elle était appuyée, n’étant plus retenu, s’échappe, et tombe dans le chemin. Elle en fut au désespoir. Cet accident était bien involontaire, et pouvait ne pas en avoir l’air. Elle sentit aussi que c’était bien pire que le salut qu’elle voulait éviter, et qu’il est encore plus difficile, lorsqu’on est à cheval, de ramasser un mouchoir, que d’ôter son chapeau.

Ce calcul était juste ; mais celui qu’elle fit sur les distances l’était moins. Elle jugea que le cavalier était encore assez éloigné du pavillon pour qu’elle eût le temps d’aller reprendre bien vite son mouchoir, et d’être rentrée avant qu’il passât sous la croisée. Cette idée lui parut excellente. Elle remédiait à tout ; c’était même le seul moyen de prouver bien clairement que le mouchoir n’avait pas été jeté tout exprès pour qu’on le lui rapportât ; mais elle n’avait pas de temps à perdre en réflexions.

Elle courut aussi vite qu’elle le put à la petite porte qui donnait sur la route, et l’ouvrit précisément au moment où l’officier, déjà descendu de cheval, relevait le mouchoir. Il s’approche d’elle avec grâce et noblesse, et le lui présente en lui adressant un compliment flatteur. Elle reçut l’un et l’autre d’un air très déconcerté, et ne sut que lui répondre, lorsqu’il lui demanda la permission de voir de plus près ce jardin et ce pavillon, qui lui paraissaient charmants.

Prenant le silence de la tremblante Caroline pour un consentement, il attacha promptement son cheval à la porte même, et la suivit. Elle avait bien le sentiment secret qu’elle aurait dû l’en empêcher ; mais comment ? Voilà ce dont elle n’avait pas même l’idée ; peut-être aussi n’y vit-elle pas grand mal. Son innocence du monde, sa parfaite ignorance lui cachaient le danger de recevoir un inconnu. D’ailleurs l’uniforme, et plus encore les manières nobles et aisées de cet inconnu, annonçaient un homme d’une naissance distinguée. Il avait cette politesse naturelle, ces grâces, ce ton de la bonne compagnie, qui ne permettent pas de douter qu’on en fait partie.

Je ne parle point d’une figure charmante : Caroline osait à peine le regarder. Cependant elle pourrait déjà nous dire que ses grands yeux noirs sont remplis de feu et d’expression ; que le sourire le plus agréable laisse voir de très belles dents ; que son nez est aquilin, son visage ovale, ses sourcils très marqués, sa taille haute, svelte et proportionnée ; que son teint brun est animé des couleurs de la jeunesse et de la santé ; que sa physionomie, ouverte et franche, inspirait la confiance et l’amitié au premier abord.

Voilà ce que les regards furtifs de la jeune comtesse avaient très bien su remarquer ; et ce qui pourrait peut-être excuser la facilité avec laquelle elle l’introduisait dans le pavillon, à moins qu’on n’aime mieux la rejeter uniquement sur l’innocence. Quoi qu’il en soit, il y est. Il regarde ; il admire ; il loue avec esprit et sans fadeur le goût, les talents de celle qui l’a décoré. L’autel et les peintures le frappèrent. Il en demande l’explication ; on la lui donne, et il saisit cette occasion d’apprendre adroitement où il est, et avec qui il est, sans avoir l’air de s’en informer ; mais les noms de baronne de Rindaw et de Lichtfield ne le rendirent ni plus honnête, ni plus respectueux, parce que c’était impossible. La guitare et la romance encore posées sur le clavecin, l’engagèrent à dire un mot en souriant du second dessus, et à demander pardon d’avoir osé mêler sa voix aux accents flatteurs qu’il entendait, et qu’il voudrait bien entendre encore. Mais voyant l’embarras de Caroline augmenter, il n’insista pas, parla de musique en homme qui s’y connaît et fut le premier à proposer de quitter le pavillon, et de se promener dans les jardins.

Caroline commençait à se rassurer. La conversation de l’inconnu, simple, agréable, animée, devait la remettre à son aise, et produisit cet effet. Au bout de quelques instants de promenade, elle lui parlait aussi naturellement que si elle l’eût connu toute sa vie.

Elle lui raconta naïvement tout l’effroi qu’elle avait eu du cheval emporté, et son inquiétude pendant ces deux jours de pluie. Mais, quelque envie qu’elle eût de savoir son nom, elle n’osa jamais le lui demander. Elle apprit seulement qu’il était capitaine aux gardes, et son voisin de campagne. Ces deux circonstances lui firent grand plaisir. L’une l’assurait qu’il était un homme à voir, et l’autre qu’elle le reverrait. Enfin, au bout d’un quart d’heure, qui leur parut bien court à tous deux, le fougueux cheval gris attaché à la porte s’impatienta si fort, que son maître fut obligé, bien malgré lui, de remonter dessus.

En vérité, lui dit Caroline, pendant qu’il le détachait, à votre place je n’aimerais point un cheval qui ne veut ni qu’on salue ni qu’on se promène. L’inconnu, en souriant, lui assura qu’il serait certainement réformé ; qu’il lui jouait de trop mauvais tours pour ne pas s’en défaire ; et sautant légèrement dessus, après avoir remercié mille fois Caroline de sa complaisance, il s’éloigna d’elle le plus lentement qu’il lui fut possible, obligeant cette fois son cheval à n’aller que le pas.

Et Caroline aussi revint lentement au pavillon lorsqu’elle l’eut perdu de vue. Sa tête et même son cœur étaient uniquement occupés de celui qu’elle venait de quitter. Qu’il est aimable ! pensait-elle ; et pourquoi le ciel ne m’a-t-il pas accordé un frère comme lui ? Oh, combien je l’aurais aimé ! Mais pourquoi ne l’aimerais-je pas comme un frère, comme un ami, que le ciel m’envoie dans ma solitude ? Eh ! qui m’a dit que je le reverrais ?… Peut-être de ma vie !… Je ne sais quelle triste pensée vint se joindre à celle-là. Caroline sentit son cœur oppressé et ses yeux humectés de larmes. Elle en fut elle-même effrayée ; et voulant se distraire, elle eut recours à sa musique. Mais ces deux jours de pluie avaient fait casser les cordes de sa harpe et de sa guitare ; elle fut obligée de les laisser ; et après avoir joué sur le piano-forte, quelques adagio qui ne firent qu’augmenter sa tristesse, elle essaya le dessin, qui ne lui réussit pas mieux, et la lecture encore moins. Trois ou quatre livres qu’elle ouvrit lui parurent ennuyeux, mal écrits, quoiqu’elle en lût à peine une phrase ; enfin, tout lui déplaisait ce jour-là. Elle laissa tout, revint au jardin, et fit exactement le même tour qu’elle venait de faire avec l’inconnu, s’arrêtant aux mêmes endroits, et se rappelant jusqu’à la moindre de ses expressions.

Il fallut ensuite décider en elle-même la grande question de savoir si elle en parlerait ou non à sa bonne maman. Elle souffrait de lui faire encore ce mystère ; mais il était bien moins essentiel que celui qu’on exigeait d’elle. L’habitude de cacher un tel secret avait dû nécessairement la rendre moins confiante. « D’ailleurs, pourquoi le lui dire ? À quel propos lui parler d’un homme que je ne reverrai peut-être jamais, dont j’ignore le nom ? S’il revient, ce sera toujours assez tôt, et si elle allait me blâmer de l’avoir reçu, m’interdire mon pavillon, me défendre de regarder ceux qui passent ? » Elle en frémit, et se promit bien d’être discrète ; mais de retour auprès de la baronne, elle ne put s’empêcher de lui faire mille questions sur le voisinage à deux lieues à la ronde.

Comme madame de Rindaw ne voyait jamais aucun de ses voisins, Caroline ignorait qui ils étaient, et jusqu’alors ne s’en était pas embarrassée. Pour son amie, elle se piquait de connaître à fond leurs familles, et tous leurs alentours. C’était la prendre par son faible, que de la questionner sur les affaires de ses voisins. La pauvre Caroline eut bien des histoires à entendre ; et la seule qui l’intéressait n’arrivait point. Il n’y avait rien qui eût le moindre rapport à son inconnu.

Là, c’était un vieux baron retiré du service, et sa femme aussi vieille que lui, qui vivaient tête à tête dans leur château.

Ici, un autre couple avec beaucoup d’enfants ; mais ce n’étaient que des filles.

Là, tout près de Rindaw, un ancien commandeur de l’ordre Teutonique, très infirme et très avare, avec sa gouvernante. Un peu plus loin, une vieille douairière vit avec un fils unique de vingt-cinq ans.

Ici, Caroline qui bâillait, se réveille ; elle écoute avec attention : mais ce fils est affreux et presque imbécile ; il n’a d’autre vocation que de chasser et de boire ; et, malgré ses grands biens, il n’a trouvé personne qui voulût l’épouser. Ah ! ce n’est pas là mon inconnu, pensa Caroline. Cependant la baronne allait son train, et racontait toujours. Enfin, Caroline, excédée, n’apprenant que ce qu’elle ne se souciait point de savoir, et désirant d’être seule, prétexta un mal de tête, et se retira plus tôt qu’à ordinaire.

« Il n’est donc point mon voisin de campagne, dit-elle en soupirant ; il m’a donc trompée, et sans doute je ne le reverrai plus. Allons, il faut l’oublier, n’y plus penser du tout. » Mais, comme dit Montcrif, en songeant qu’il faut qu’on l’oublie, on s’en souvient.

Tout en se confirmant dans sa belle résolution, elle s’endormit en se rappelant chaque trait et chaque parole de celui qu’elle voulait oublier. Sans doute le projet de n’y plus penser, fut la première idée qu’elle eut à son réveil. Elle se leva, bien décidée à ne point aller au pavillon de toute la matinée. L’habitude en était si forte, qu’elle eut de la peine à la surmonter ; cependant elle en vint à bout. Elle s’occupa de son parterre, de sa volière, de sa broderie, se répétant toujours à chaque instant : il n’y faut plus penser ; et regardant souvent du côté du pavillon. « Oh ! ce cher pavillon, disait-elle en soupirant, je ne suis heureuse que là. Je ne résisterai jamais à l’envie d’y aller ; mais j’irai bien tard, bien tard, lorsque je serai bien sûre qu’on ne se promène plus. »

La journée lui avait paru si longue, que, vers les quatre ou cinq heures de l’après-midi, elle se persuada qu’il était bien tard ; et elle allait s’acheminer du côté du pavillon, lorsqu’elle entendit, dans la cour même du château, le pas d’un cheval qu’elle commençait à connaître, et qui fit palpiter son cœur. Un instant après un laquais entre, annonce M. le baron de Lindorf. La chanoinesse s’étonne, se rappelle cependant d’avoir connu ce nom-là, ordonne qu’on fasse entrer, et bientôt le charmant inconnu du pavillon paraît avec toutes ses grâces.

Oh ! pauvre Caroline ! comme elle est émue ! comme elle se reproche mortellement de n’avoir pas parlé de lui à son amie ! Combien elle allait avoir à rougir de sa dissimulation vis-à-vis de l’un et de l’autre ! Soit qu’il parle, soit qu’il se taise, elle redoute également son indiscrétion et son silence. Ce fut ce dernier parti que prit M. de Lindorf. Un regard jeté sur Caroline qui, tremblante, interdite, alternativement rouge et pâle, le saluait en baissant les yeux d’un air confus, le mit au fait à l’instant. Il lui rendit son salut comme s’il la voyait pour la première fois de sa vie ; et, s’adressant à madame de Rindaw, il se félicita d’avoir le bonheur d’être son voisin, en se reprochant d’avoir autant tardé à profiter de cet avantage.

La chanoinesse, qui ne connaissait point ce charmant voisin, demanda des explications. Le vieux commandeur de l’ordre Teutonique avait été malade aussi ; mais, moins heureux qu’elle, il était mort depuis peu, et M. le baron de Lindorf, son neveu et son héritier, était venu prendre possession de la terre et du château de Risberg, qui touchait à la baronnie de Rindaw. Il avait compté d’abord n’y rester que peu de temps ; mais ce pays lui plaisait infiniment, et depuis deux jours il avait pris la résolution d’y passer au moins toute la belle saison. Alors son premier désir avait été de connaître ses aimables voisines, de leur présenter ses hommages, et de solliciter la permission de les renouveler quelquefois.

Tout cela fut dit en regardant souvent Caroline, qui les yeux attachés sur son métier, travaillait ou gâtait son ouvrage, et gardait le plus profond silence. Mais, grâce à la bonne chanoinesse, la conversation ne tarissait pas.

Ce furent d’abord des détails sur sa propre maladie ; ensuite des lamentations sur celle du commandeur, et sur sa mort qu’elle avait ignorée. « Tenez, hier au soir encore, je le nommais à Caroline, qui s’informait de mes voisins. » Ici le baron ne put s’empêcher de sourire à demi, et Caroline fut près de s’évanouir de dépit et de honte ; puis vinrent des félicitations sur l’héritage, qui devait être considérable ; et puis les questions sur le degré de parenté qu’il y avait entre le défunt et son héritier. « Attendez ; je dois savoir cela à merveille : Vous êtes Lindorf, n’est-ce pas ? Eh oui, sans doute ; c’est du côté de madame votre mère. N’était-ce pas une baronne de Risberg, propre sœur du défunt, je crois ? Je ne connais que cela ; c’est-à-dire pas elle précisément, mais une de mesdames vos tantes a été élevée dans le même chapitre que moi. Elle me contait le mariage de sa sœur avec M. votre père, oui, le baron de Lindorf. Je m’en souviens comme d’hier. C’était une inclination mutuelle : il n’y avait rien de si touchant ! Je lui faisais mes confidences aussi… Il me semble qu’il n’y a que quatre jours ; et voilà déjà un grand garçon… L’aîné de la famille, je suppose ?… Est-elle nombreuse ? Avez-vous encore M. votre père, madame votre mère ? Ils s’adorent toujours, sans doute ?… Il n’y a que cela pour être heureux… Et votre tante, cette chère amie dont je vous parlais tout-à-l’heure, est-elle morte ? est-elle mariée ? Depuis bien des années j’ai perdu tout cela de vue. »

Toute ces questions se succédaient si rapidement, que le baron, surpris de cette volubilité, pouvait à peine placer de temps en temps un oui, un non. « J’étais fils unique, j’ai eu le malheur de les perdre, etc. » Mais ses yeux, toujours fixés sur Caroline, lui auraient dit bien des choses, si elle avait voulu les entendre.

Elle n’avait pas encore levé les siens ni prononcé un seul mot, lorsque la chanoinesse, voulant lui faire honneur de l’idée de son pavillon, lui dit d’y mener M. le baron, et, ne prévoyant pas la moindre difficulté, commença, sans attendre la réponse, à lui raconter à quelle occasion il avait été élevé, et l’autel, et le buste, et l’inscription, et les peintures, et la surprise, et tout ce qu’il savait aussi bien qu’elle, mais qu’il eut tout l’air d’apprendre.

C’en était trop, beaucoup trop pour Caroline. Elle ne pouvait plus soutenir un état aussi pénible ; et quand son amie, surprise de son peu d’empressement à se rendre au pavillon, lui en réitéra l’ordre, elle put à peine articuler qu’une migraine affreuse, inouïe, l’empêchait de faire un seul pas : et vraiment elle était si changée, sa voix même était si altérée, que la baronne n’eut pas de peine à la croire, et s’en inquiéta beaucoup. « Bon Dieu ! qu’est-ce donc que cela ? lui dit-elle en lui touchant le font. Déjà, hier au soir, vous m’avez frappée lorsque vous êtes rentrée : vous aviez l’air rêveuse, occupée. Vous m’avez quittée plus tôt qu’à l’ordinaire ; et les jours précédents vous avez été d’une tristesse et d’une agitation singulière ; vous aviez de la fièvre assurément : c’est ce pavillon qui vous tue… M. le baron, c’est une rage que ce pavillon, et surtout depuis quelques jours. On y court d’abord après la pluie ; on brave le soleil et l’humidité : aussi voilà ce que c’est… »

D’après tout ce qu’on lui disait, M. le baron pouvait, sans fatuité, se flatter d’y avoir aussi quelque légère part ; mais souffrant véritablement pour Caroline, et voulant la tirer de peine, il abrégea sa visite, et prit congé de ces dames espérant, dit-il, que la migraine n’aurait pas de suite. Caroline, ne répondit que par un salut ; et la baronne répéta à M. de Lindorf qu’elle le priait de profiter beaucoup du voisinage, et de venir souvent partager leur solitude… « Il n’y a qu’un pas d’ici chez vous. Ce pauvre commandeur souffrait de la goutte les trois quarts de l’année, et ne sortait point de chez lui. Pour vous, monsieur, vous êtes jeune, ingambe, et ce ne sera qu’une promenade. Mademoiselle de Lichtfield n’aura pas toujours la migraine ; vous verrez un autre jour son pavillon. Elle dit qu’il est favorable à la musique. Vous êtes musicien, sans doute ? vous en ferez ensemble. »

Ce dernier trait manquait à Caroline pour augmenter son embarras ; rien ne lui fut épargné. Enfin le baron partit, et la chanoinesse se tut ; mais Caroline ne fut pas beaucoup plus soulagée. Penchée sur son fauteuil, la tête cachée dans ses deux mains, elle retenait avec peine les larmes et les sanglots qui l’oppressaient. Son amie attribuant tout à la violente migraine dont elle s’était plainte, l’engagea à se retirer, et Caroline profita bien vite de la permission. Son chagrin la suivit dans son appartement ; mais du moins elle put s’abandonner à toute sa douleur, et répéter mille fois : Grand Dieu ! que doit-il penser de moi ? La chanoinesse, seule aussi de son côté, avait des idées moins tristes. Le beau, l’aimable Lindorf avait tout-à-fait gagné son cœur. C’était précisément l’époux qu’il fallait à sa chère Caroline. Quel bonheur de pouvoir la fixer auprès d’elle, au moins une partie de l’année, et par un établissement aussi brillant à tous égards ! Lindorf réunissait tout, jeunesse, figure, esprit, naissance, fortune ; car, sans parler de la sienne propre, dont il jouissait déjà, puisqu’il était fils unique, et qu’il avait perdu ses parents, l’héritage de l’avare commandeur devait être immense.

Déjà très avancé au service, il paraît fait pour prétendre et parvenir à tout. Malgré tant d’avantages, la fortune de Caroline, jointe à tout son bien, qu’elle lui destinait, et Caroline elle-même, n’étaient pas à dédaigner ; enfin ils paraissaient se convenir à merveille. Elle protesta que son élève serait baronne de Lindorf, ou qu’elle y perdrait ses peines ; elle fixa même l’époque de son mariage à l’automne suivant, et à la visite promise par le chambellan.

Jusqu’alors elle résolut de cacher avec soin, même à Caroline, son idée et ses projets. Sans doute il lui serait bien difficile de cacher quelque chose ; mais sa passion pour tout ce qui tenait du romanesque, l’emportait encore sur son indiscrétion naturelle. Elle se fit un singulier plaisir de laisser agir la sympathie, d’en suivre pas à pas les progrès dans le cœur de ces jeunes gens, de voir chaque jour leur passion s’augmenter par la crainte et l’espérance, et de couronner enfin tous leurs vœux au moment où ils s’y attendraient le moins. Ce plaisir, délicieux pour elle, elle ne pouvait se l’assurer qu’en gardant le plus profond secret. L’union projetée avec le comte de Walstein ne l’inquiétait guère ; il était impossible qu’elle ne fît pas entendre raison au chambellan. Il devait savoir par lui-même ce que c’est qu’une passion mutuelle. « Je n’aurai qu’à lui rappeler ce que nous avons éprouvé l’un pour l’autre, et il cédera, d’autant plus que mon héritage sera à cette condition. D’ailleurs il verra ce charmant Lindorf ; et pourra-t-il balancer entre lui et un monstre ? Laissons agir la sympathie, l’amour, la tendresse paternelle, et le bonheur de ma chère Caroline est assuré pour la vie. »

Pendant que la bonne chanoinesse arrangeait son petit roman, et jouissait à l’avance des tendres scènes dont elle serait le témoin, et du plaisir de faire deux heureux, Caroline continuait à se désespérer de l’idée que M. de Lindorf devait avoir pris d’elle la plus mauvaise opinion possible. Elle repassait dans son esprit tout ce que la baronne lui avait dit très innocemment, et n’y voyait que de nouveaux sujets de honte et de confusion. Oh ! je veux partir d’ici, disait-elle, ne plus le revoir de ma vie. Mais cette fuite si soudaine sera presque un aveu de plus ; et le laisser avec l’idée, la cruelle idée que je suis fausse, dissimulée, intrigante, ah ! c’est impossible. Alors elle cherchait, elle imaginait tous les moyens de se justifier dans son esprit, et n’en trouvait point qui ne la compromît mille fois davantage.

Toute la nuit se passa dans ce trouble et dans cet embarras. Pour la première fois de sa vie, le sommeil n’approcha pas de ses paupières. Qu’elle lui parut longue et cruelle, cette nuit ! et combien son agitation augmenta le lendemain matin, lorsqu’on lui remit un paquet à son adresse, que le coureur de M. de Lindorf venait d’apporter, et dont il attendait la réponse !

Caroline, indignée, faillit à le renvoyer à l’instant : Eh quoi, dit-elle, il ose déjà m’écrire ? N’est-ce pas me dire à quel point il me méprise ? Ah ! l’opinion affreuse que je lui donnai hier de moi, peut seule autoriser cette hardiesse ; mais ne doit-elle pas l’excuser aussi, et ne suis-je pas la seule coupable ? Avant cette malheureuse visite, comme il était honnête, respectueux ! Ah ! c’est moi seule qui me suis perdue.

Mais que fera-t-elle de ce paquet ? L’ouvrir, c’est impossible ; le renvoyer, c’est bien dur ; et d’ailleurs ce n’est pas le moyen de savoir ce qu’il pense. Elle le tenait, le retournait en tous sens, et le regardait comme si ses yeux avaient pu percer au travers de l’enveloppe. Enfin, frappée tout à coup comme d’un trait de lumière, elle prend le parti de courir à l’appartement de la bonne maman ; d’ouvrir ses rideaux ; de se précipiter à genoux à côté de son lit, et là, de lui faire, en fondant en larmes, un aveu complet de tout ce qui s’était passé entre elle et M. de Lindorf. Rien ne fut oublié : et le second dessus, et le cheval emporté, et le mouchoir tombé, et la promenade au jardin, elle avoua tout, jusqu’aux motifs secrets de son silence, dont elle avait été si cruellement punie.

« Jugez de tout ce que j’ai souffert pendant sa visite, disait-elle : grand Dieu ! je crus en mourir. Et lui qui ne disait rien non plus, comme si nous avions été d’accord ; et vous, maman qui, sans le savoir, me perciez le cœur à chaque instant. Ah ! pourrez-vous me pardonner ? Accablez-moi de vos reproches ; je les mérite tous ; ils seront moins vifs que ceux que je me fais à moi-même. »

Hélas ! La bonne chanoinesse, tout émue, tout attendrie de ses pleurs et de son récit, ne songeait à lui faire aucun reproche. Elle s’était occupée toute la nuit de son projet de mariage, qui l’enchantait toujours de plus en plus. Sa seule crainte était que M. de Lindorf, depuis longtemps au service, et très répandu sans doute dans le grand monde, n’eût déjà d’autres engagements ; mais la petite historie de Caroline, et la manière dont ils avaient fait connaissance, la rassurèrent parfaitement. Elle crut y voir une tournure romanesque, une sympathie secrète qui lui donna les plus grandes espérances pour la réussite de ses projets. Elle releva donc Caroline en l’embrassant tendrement, et en lui disant qu’elle n’avait rien entendu d’aussi intéressant que tout ce qu’elle venait de lui raconter. « Seulement, si j’avais su cela… il est vrai que je n’aurais pas dit bien des choses : les hommes sont déjà si avantageux, si portés à croire qu’on les distingue… Au reste celui-ci me paraît bien différent des autres. Il a l’air si modeste, si honnête ! — Ah ! maman, dit Caroline, en secouant la tête, je crois qu’ils se ressemblent tous. Celui-ci n’ose-t-il pas déjà m’écrire ce matin ! — T’écrire, mon enfant ! Montre-moi donc vite : comment ! et de quel style ? — Hélas ! je l’ignore, dit Caroline en tirant le paquet de sa poche. Voilà la lettre ; je ne l’ai pas ouverte. Tenez, maman ; vous en ferez tout ce que vous voudrez : » et ce qu’elle voulut, ce fut de rompre le cachet avec un empressement plus vif que celui de Caroline, dont la crainte diminuait beaucoup la curiosité.

On trouva d’abord, à l’ouverture du paquet, une carte simple et polie, par laquelle « M. le baron de Lindorf présentait ses hommages à ses voisines, s’informait de leur santé et de la migraine de mademoiselle de Lichtfield. » Ce n’était là que le prétexte, et cette carte ne méritait assurément pas le grand cachet qu’on avait rompu. On passa donc bien vite à un papier plié en quatre, qui se trouvait sous la carte. Caroline l’ouvrit en tremblant, le parcourut légèrement des yeux, et lut à son amie ce qui suit.

Du château de Risberg, 9 juin 17…
 

« Je vais, mademoiselle, mettre le comble à mes torts et à votre colère, en osant vous écrire. Je le sais ; je vois déjà votre indignation ; j’en sens déjà tout le poids, et cependant je persiste dans ma témérité. Si vous daignez seulement parcourir cette lettre, surmonter le premier mouvement qui vous portera sans doute à la déchirer, à la renvoyer sans la lire, vous comprendrez peut-être mes motifs, et vous conviendrez du moins que je ne pouvais m’adresser qu’à vous seule.

Vous ne connaissez pas tous mes torts ; non, mademoiselle, vous ne les connaissez pas, et cependant vous me traitez avec autant de sévérité que si vous saviez combien je suis coupable. Je vais donc vous l’avouer, puisque je ne gagne rien à votre ignorance. Ma franchise m’obtiendra peut-être un généreux pardon.

Je passai hier quatre fois dans la matinée à différentes heures, sous votre pavillon, avec l’espoir de vous y trouver et de vous demander la permission de me présenter chez vous. Il fut toujours trompé, cet espoir. Vous ne parûtes point dans ce pavillon chéri qu’auparavant vous habitiez sans cesse ; et moi, loin d’imaginer la vérité, loin de vous accuser de cette absence, j’osai la rejeter entièrement sur madame de Rindaw. Instruite de ma témérité, ne connaissant point celui qui s’était introduit dans votre asile, sans doute elle exigeait de vous d’y renoncer. Insensé… J’osai même croire que vous obéissiez peut-être à regret. J’étais certain en me nommant de la rassurer, de faire lever cette cruelle défense, et je ne balançai plus à me présenter l’après-midi chez elle. Ô mademoiselle ! combien vous avez puni ma folle présomption ! Votre accueil si différent du sien, me prouva bientôt à quel point je m’étais abusé, et que c’était votre volonté seule qui vous éloignait du malheureux inconnu. Vous n’avez pas voulu me laisser à cet égard la moindre illusion, le moindre doute. Je vis, au premier instant, que cette madame de Rindaw ignorait mon existence, et que la jeune et charmante Caroline, que je croyais soumise aux ordres, aux conseils d’une amie trop sévère, n’avait eu besoin que de ceux qu’elle reçoit d’une prudence bien rare à son âge. Trop heureux encore si cette prudence n’avait pour objet que l’inconnu ; mais je me suis nommé, et je n’ai pas obtenu un regard. Votre silence obstiné, votre refus de me conduire au pavillon, ne m’ont que trop confirmé que c’est moi personnellement qui me suis attiré votre colère. Ah ! quels que soient mes torts, je n’aurai pas celui de me présenter encore à Rindaw sans votre aveu ; mais j’ose le demander cet aveu que je saurai mériter. Vous avez été le témoin de la manière obligeante dont madame de Rindaw m’a reçu. Regardez ma maison comme la vôtre, me dit-elle en la quittant. Ô mademoiselle ! que pouvais-je lui répondre, et que dois-je faire ? Parlez ; décidez absolument de ma conduite, de mon sort. Dois-je me refuser aux civilités de madame de Rindaw, et me soumettre à l’arrêt tacite que vous avez prononcé contre moi ? Dois-je vous supplier de le révoquer ? J’attendrai vos ordres, et, je vous le jure, ils me seront sacrés. Mais serez-vous inexorable ? Et celui que votre respectable amie daigne honorer de sa protection, n’obtiendra-t-il pas, à ce titre, un pardon devenu nécessaire au bonheur de sa vie ? »

Caroline, en lisant cette lettre, éprouvait un mélange de sentiments confus, opposés les uns aux autres, et presque indéfinissables ; d’abord la plus grande surprise de se trouver, sans s’en être doutée, une prudence aussi consommée ; ensuite cette espèce de honte d’un cœur honnête et vrai, qui reçoit une louange peu méritée ; puis la joie la plus pure de se voir encore estimée et respectée, troublée cependant par le chagrin de ce pauvre baron, et l’embarras de le faire cesser sans démentir l’opinion qu’il avait d’elle. Tout cela se peignait alternativement sur sa physionomie ; cependant le plaisir dominait. Il lui semblait qu’on avait soulagé son cœur d’un poids énorme. Lorsqu’elle eut fini, elle aurait voulu presser le consolant écrit contre ses lèvres ; mais elle le posa sur le lit de sa maman, et saisissant une de ses mains, elle la couvrait de baisers et de larmes. La baronne reprit la lettre, la parcourut encore : elle en était tout enchantée. « Et bien, quand je vous disais que ce jeune homme ne ressemblait point aux autres, avais-je tort ? J’ai vu cela tout de suite. Quelle tournure délicate il a donnée à votre silence ! Et votre embarras, qu’il prend pour de la colère ! est-ce qu’il y a rien de plus modeste et de plus honnête ? Un de vos fats de la cour aurait bien su interpréter votre conduite à son avantage ; mais ce Lindorf… En vérité il est charmant ; il faut le rassurer. Prenez une écritoire, mon enfant ; mettez-vous là, et écrivez — Moi, maman, dit Caroline en rougissant, je croyais que ce serait vous. — Vous savez bien que j’ai beaucoup de peine à écrire (elle avait en effet mal aux yeux depuis sa maladie ; et sa vue s’affaiblissait tous les jours) ; mais c’est égal ; vous écrirez en mon nom, et je vous dicterai. »

Caroline obéit. Mais l’encre était épaisse, la plume allait mal, le papier ne valait rien. Enfin tout étant prêt avec assez de peine, et la chanoinesse ayant rêvé un moment, elle lui dicta.

MONSIEUR LE BARON,

« Votre lettre est venue fort à propos pour consoler Caroline ; elle avait été toute la nuit dans le plus violent désespoir. » — En vérité, maman, dit Caroline en s’arrêtant, je ne mettrai point cela ; c’est contredire absolument ce qu’il pense de moi. La baronne en convint après avoir un peu contesté. Ce commencement fut déchiré ; on prit un autre papier. Elle rêva encore et dicta.

 

MONSIEUR LE BARON,

« Mademoiselle de Lichtfield est dans la joie la plus vive de voir que »… Eh ! maman, dit Caroline en jetant sa plume, je vous en conjure, ne parlez ni de mon désespoir ni de ma joie. Pour cette fois la chanoinesse se fâcha sérieusement, lui dit qu’elle n’avait qu’à faire sa lettre elle-même. Caroline commençait à croire en effet qu’elle n’en irait que mieux ; et après avoir un peu rêvé à son tour, et déchiré encore trois ou quatre commencements, elle eut le bon esprit de penser que la tournure la plus simple est toujours la meilleure. Elle écrivit :

« Nous vous remercions, monsieur, de l’intérêt que vous prenez à la santé de vos voisines. Ma migraine est entièrement dissipée ; madame la baronne de Rindaw a toujours mal aux yeux, ce qui la prive du plaisir de répondre à votre lettre, que je viens de lui communiquer. Elle me charge de le faire pour elle, et de vous prier, monsieur, de sa part et de la mienne, de venir ce soir à Rindaw. M. le baron de Lindorf doit être bien sûr, dès qu’il est connu, de la manière dont il sera reçu. »

C. D. L.

 

La chanoinesse trouva le style de ce billet bien commun et bien trivial. Il y avait, selon elle, mille autres choses à dire ; mais Caroline tint bon, n’y voulut rien changer, apaisa son amie par quelques caresses, et renvoya le coureur chargé de sa réponse.

On prétend que la lettre de Lindorf fut relue plus d’une fois dans la journée, et que, lorsqu’il arriva le soir, on aurait pu la lui réciter sans y manquer d’un mot. Ce qu’il y a de sûr, au moins, c’est que cette lecture répétée acheva de dissiper jusqu’à la moindre trace du chagrin de Caroline. À force de lire qu’elle était d’une prudence rare, elle finit par le croire elle-même, tout en s’avouant qu’elle n’avait jamais pensé au bon effet que produirait son absence du pavillon, et le mystère qu’elle avait fait à son amie. Il est certain du moins que c’était elle qui avait eu l’idée de n’y point aller et de se taire.

Ainsi relevée à ses propres yeux, n’ayant plus à rougir ni avec sa maman, ni avec elle-même, ni avec cet aimable Lindorf, elle l’attendit avec impatience et le vit arriver avec joie, mais non pas sans émotion. Lui-même était déconcerté : un doux sourire le rassura bientôt. Ils furent tous les deux à leur aise, et la baronne leur fut d’un grand secours. Elle plaisanta agréablement sur l’inconnu, sur le mystère, sur la lettre, et sauva à Caroline une explication qu’elle ne demandait pas mieux que d’éviter.

Le pénétrant Lindorf s’en aperçut sans doute. Ils allèrent au pavillon, et il ne dit pas un seul mot qui eût rapport à ce qui s’était passé. Seulement il la pria de lui chanter la romance de la jeune Hortense. Elle y consentit ; ce fut lui qui l’accompagna sur le clavecin. Il savait très bien la musique ; cependant il manqua la mesure au refrain, et Caroline embrouilla les paroles. Malgré cela, cette romance lui plut tellement, qu’il la demanda. Elle lui fut accordée, et tout de suite ployée en rouleau. Il osa baiser la main qui la lui présentait, et dire à demi-vox : Comme vous êtes bonne aujourd’hui ! et quelle différence de mon sort à celui d’hier ! L’ingénue Caroline fut sur le point de lui dire qu’elle se trouvait aussi beaucoup plus heureuse ; mais elle se retint. Ils rentrèrent auprès de la chanoinesse. Bientôt après M. de Lindorf les quitta avec la promesse de revenir le lendemain.

Ce lendemain, et tous ceux qui le suivirent se ressemblèrent exactement : et voici l’histoire de leur vie.

Caroline reprit le matin l’habitude de son pavillon, et Lindorf celle de ses promenades. Ce cheval si fougueux était devenu si sage, qu’il s’arrêtait quelquefois une demi-heure entière sous cette croisée, qu’il apprit enfin à connaître, et devant laquelle il ne passa plus sans s’arrêter. Tous les après-dîners, le baron arrivait de très bonne heure à Rindaw, où souvent il était retenu à souper ; et toutes les soirées, lorsqu’il était parti, la chanoinesse, toujours plus enchantée de lui, en parlait avec enthousiasme : Caroline approuvait modestement. Elles se séparaient en disant toutes deux qu’il était le plus aimable des hommes. Caroline s’endormait en le répétant sans dessein, et sa bonne maman, en se confirmant dans ses projets d’une union que tout semblait favoriser.

Et Lindorf… Lindorf aimait avec une passion qu’il ne cherchait plus à combattre, et que chaque jour augmentait. Né avec la sensibilité la plus active, et les passions les plus vives, il n’était pas parvenu jusqu’à vingt-cinq ans sans connaître l’amour, ou sans croire le connaître. Mais quelle différence de l’ardeur tumultueuse qu’il avait éprouvée, à ce sentiment tendre et profond dont il était pénétré pour Caroline ! Heureux de la voir, de l’entendre, de vivre avec elle dans cette douce familiarité que le séjour de la campagne autorise, il ne désirait pas pour le moment d’autre bonheur. Si quelquefois dans leurs tête-à-tête, que la promenade, la musique et les infirmités de la baronne rendaient assez fréquents, il avait été sur le point de se trahir et de risquer l’aveu de ses sentiments, une sorte de timidité et de respect, suite ordinaire du véritable amour, l’avait toujours retenu. Caroline se confiait à lui avec tant d’innocence et de sécurité ; il voyait si bien qu’elle ne lisait ni dans son cœur ni dans le sien propre, qu’il aurait regardé comme un crime de troubler cette heureuse ignorance, avant l’instant où lui-même serait libre de décider de son sort ; et peut-être, hélas ! n’était-il guère plus libre que Caroline. D’ailleurs à quoi lui aurait servi cet aveu ? À savoir qu’il était aimé autant qu’il aimait ? Il n’en doutait pas un instant ; et quand les hommes n’auraient pas là-dessus le tact tout aussi sûr que les femmes, Caroline était trop franche, elle connaissait trop peu l’art de dissimuler, pour savoir cacher ses sentiments. Elle seule ne s’en doutait pas encore : ils étaient voilés dans son cœur sous le nom de l’amitié. Elle croyait aimer Lindorf comme on aimerait un frère ; s’applaudissait de trouver chaque jour de nouvelles raisons de l’aimer davantage, et n’imaginait pas qu’un attachement aussi pur pût porter la moindre atteinte à des liens qu’elle respectait, mais qu’elle éloignait toujours de plus en plus de sa pensée.

Eh ! dans quel moment aurait-elle pu s’en occuper ? Tant que Lindorf était là, et il y était souvent, on ne pensait qu’à lui seul au monde. Dès qu’il n’y était plus, on ne pensait encore qu’au plaisir de l’avoir vu et à l’impatience de le revoir. Aucun autre objet ne se présentait à son esprit. Absent ou présent, il était toujours avec elle ; et Lindorf et son amie étaient alors pour Caroline les seuls êtres de l’univers.

Cette imprudente amie ajoutait encore par son enthousiasme, au charme dont Caroline était environnée. Accoutumée dès son enfance à ne penser que d’après elle, à ne voir que par ses yeux, cela seul aurait suffi, peut-être, pour attacher Caroline à l’objet de la prédilection de la baronne ; et cette prédilection augmentait chaque jour. Plusieurs fois, lorsqu’elle se trouva seule avec Lindorf, son secret lui échappa à demi. Elle lui fit entendre, même en termes assez clairs, qu’il ne tiendrait qu’à lui d’obtenir Caroline, et qu’elle le regardait déjà comme un fils.

Ainsi l’heureux Lindorf, chéri d’une de ces femmes, adoré de l’autre, jouissant peut-être plus délicieusement que s’il eût été amant déclaré, se croyant sûr de son fait dès qu’il parlerait, attendait sans trop d’impatience le moment où, dégagé des liens qui l’avaient retenu jusqu’alors, il serait libre d’avouer ses sentiments à Caroline, et de lui offrir son cœur et sa main. Il travaillait cependant à l’accélérer, ce moment ; et depuis quelque temps, un peu plus d’agitation, quelques instants de tristesse, décelaient son inquiétude et ses craintes.

Un soir, en quittant Rindaw, il avertit ces dames qu’il craignait de ne pas les revoir le lendemain ; il vouloir aller lui-même à la ville prochaine chercher des lettres importantes, qu’il attendait avec impatience… Mais, ajouta-t-il d’un ton plus animé qu’à l’ordinaire, on voudra bien me permettre de venir après demain matin me dédommager de cette journée perdue. La chanoinesse l’invita pour le déjeuner ; Caroline l’accompagna jusqu’au jardin, et ils se séparèrent avec l’impatience d’être au surlendemain.

Cette journée du lendemain, la première, depuis plus de deux mois, qu’on avait passée sans voir Lindorf, leur parut longue à toutes les deux. La bonne chanoinesse l’aimait au point, que, sans son amitié pour Caroline, qui dominait cependant toujours, il n’aurait, je pense, tenu qu’à lui de remplacer entièrement le chambellan dans son cœur ; elle assurait du moins qu’il le lui rappelait à chaque instant, tel qu’il était dans le temps de leurs amours. — « Mon père a donc bien changé ? disait Caroline. — Hélas ! oui, mon enfant. Tel que tu le vois, il était charmant, et il m’aimait à l’idolâtrie… Si ta mère n’avait pas été aussi riche… jamais, j’en suis sûre, il ne m’aurait abandonnée. Mais ce cher chambellan était un peu trop ambitieux. — Ah ! pensa Caroline avec douleur, il n’a donc pas changé ; et sa pauvre fille aussi est la victime de cette cruelle ambition à laquelle il a toujours sacrifié. »

Cette conversation, ce triste retour sur elle-même, l’amenèrent tout naturellement à penser au comte et à son union avec lui. L’absence de Lindorf, la certitude de ne pas le voir de toute la journée, avaient disposé dès le matin son âme à l’abattement et à la langueur. Elle alla promener le soir son ennui et sa mélancolie dans les jardins, où ses sombres idées la suivirent et l’accompagnèrent ; celle du comte surtout la tourmentait. Malgré tous ses efforts pour l’éloigner et s’occuper d’autre chose, elle y revenait toujours. Quelques feuilles des arbres déjà jaunes et tombées lui rappelèrent que l’automne approchait ; et son cœur se serra douloureusement ; un poids énorme semblait l’accabler.

Quoi ! le voilà déjà passé cet été, le plus beau, le plus heureux de ma vie ? Il s’est écoulé comme un instant, et il ne reviendra plus ; non, il n’y aura plus de bonheur pour Caroline. Voilà déjà l’automne ; et si mon père allait revenir et m’arracher de ces lieux chéris, me séparer de ma bonne maman ; et si ce comte voulait… Et toi, cher Lindorf, mon frère, mon ami, mon unique ami, il faudrait donc ne plus te revoir… Ah ! pauvre Caroline, pourquoi l’as-tu connu, puisqu’il fallait t’en séparer ?

C’était la première fois qu’elle faisait cette réflexion. Elle lui parut bien cruelle, et l’affecta au point qu’insensiblement elle absorba toutes les autres.

En rêvant profondément à cette séparation qu’elle redoutait si fort, elle se trouva devant la petite porte à côté du pavillon. Elle était ouverte ; et Caroline fut tentée de profiter de ce jour de solitude, pour aller se promener dans un bois qu’elle voyait en face, de l’autre côté du chemin. Depuis longtemps elle en avait l’envie ; mais il ne convenait pas de s’éloigner trop du château avec le baron. Elle était seule ce jour-là ; il n’y avait rien à dire : c’était le vrai moment de satisfaire sa fantaisie, et d’aller rêver dans un bois. Elle y parvint bientôt, et en y entrant elle se sentit véritablement émue du spectacle qui s’offrait à ses yeux étonnés. La soirée était superbe ; les derniers rayons du soleil couchant, étincelants d’or et de pourpre, coloraient l’horizon, et répandaient des flots de lumière qui perçaient à travers l’épais feuillage des chênes antiques, élancés jusqu’aux nues. Les oiseaux faisaient entendre de tous côtés leurs chants du soir, et le grillon son petit gazouillement doux et monotone.

Oh ! si jamais un être vraiment sensible n’est entré dans un bois avec indifférence, quelle impression dut-il produire sur un jeune cœur exalté par un sentiment vif et tendre ! Caroline, d’ailleurs, n’était presque point sortie de l’enceinte du château. Accoutumée aux petits arbres de ses petits bosquets, elle se voyait seule, pour la première fois de sa vie, sous ces dômes sombres et majestueux élevés par la nature ; et sa disposition actuelle à la mélancolie ajoutait encore à l’émotion qu’elle éprouvait.

Elle prit au hasard la première route qui s’offrait à elle, et qui paraissait traverser le bois dans sa longueur. Elle la suivit longtemps sans s’en apercevoir. Enfin quelque bruit la tirant tout à coup de la profonde rêverie où elle était plongée, elle lève les yeux, et se voit avec surprise en face et presque dans l’avenue d’un grand et beau château. Elle n’eut pas le temps de faire beaucoup de réflexions sur ceux à qui il pouvait appartenir… Lindorf paraît dans cette avenue ; il a déjà vu Caroline ; il a déjà franchi d’un saut le petit mur qui les séparait ; il est déjà près d’elle, et lui témoigne plus par ses regards que par ses paroles et son étonnement, et sa joie de la trouver presque dans sa demeure.

Caroline, confuse, interdite, rougissait jusqu’au blanc des yeux, n’osait les lever sur Lindorf, et disait en balbutiant qu’elle s’était égarée, qu’elle ignorait absolument… qu’elle croyait Risberg d’un tout autre côté. Lindorf eut tout-à-fait l’air de la croire ; et, loin de la presser de s’arrêter plus longtemps, loin de lui offrir de se reposer dans ses jardins, il eut la délicatesse de lui dire qu’il allait tout de suite la reconduire à Rindaw, et que, pour varier sa promenade, ils prendraient un autre chemin encore plus agréable. Sans doute qu’il entendait par ce mot le chemin le plus long : celui-ci l’était du double. Caroline ne put s’empêcher de le remarquer, en s’appuyant sur un bras qu’elle avait d’abord refusé, et que la fatigue l’obligea de prendre. « Ce chemin, dit-elle, est bien plus long que celui du bois. — Il est vrai ; c’est un détour. Pardon ; j’ai voulu vous faire faire une fois ce que je fais tous les jours. — Comment ? — Oui, quand je vais à Rindaw, je passe toujours par le chemin du bois, et quand je reviens chez moi, je prends toujours celui-ci. Caroline rougit et ne répondit rien. Soit que ce fût une suite de ses réflexions de la journée, ou de l’embarras qu’elle avait éprouvé en se trouvant chez lui, la présence de Lindorf n’avait point eu cette fois son effet accoutumé. Loin de dissiper sa tristesse, elle l’avait augmentée ; des larmes roulaient dans ses yeux ; elle sentait que si elle eût dit un seul mot, elles auraient inondé ses joues.

Lindorf, au contraire, avait d’abord paru plus content qu’à l’ordinaire. La joie la plus pure était répandue sur sa physionomie ; elle animait tous ses traits, toutes ses expressions. Il lui parlait avec feu de la beauté de la campagne, du délice d’y vivre auprès de l’objet qui nous intéresse, etc. Elle répondit à peine par quelques monosyllabes ; et son cœur était toujours plus oppressé. Son abattement frappa Lindorf. Il se tut, et l’observa avec des regards où se peignaient alternativement le doute, la crainte, la tendresse et l’espérance. Il semblait avoir à dire quelque chose qu’il n’osait prononcer. La lune s’était levée ; sa douce lumière éclairait leur marche silencieuse, et ajoutait encore à leur émotion mutuelle. Enfin Caroline ayant pris sur elle de prononcer quelques mots, lui demanda s’il avait reçu les lettres qu’il attendait avec tant d’impatience. — Ces lettres, répondit Lindorf avec un ton passionné… Ô Caroline ! vous ne savez pas, vous n’imaginez pas à quel point elles pouvaient influer sur mon bonheur… Demain matin j’irai, je vous les communiquerai. Chère Caroline, tendre amie de mon cœur, vous lirez enfin dans ce cœur qui brûle de s’ouvrir entièrement à vous… Vous saurez tout ce que je pense, tout ce que je sens ; et cet entretien que je vous demande, décidera du sort de toute ma vie.

Ces mots, et plus encore le ton dont ils étaient prononcés, effrayèrent Caroline, et sans doute achevèrent de déchirer le voile qui déjà commençait à s’entr’ouvrir. Sans avoir la force de répondre un seul mot, elle eut celle de dégager son bras qu’il pressait avec ardeur ; et se trouvant précisément alors devant la petite porte de son bosquet, elle y entra avec précipitation, en lui disant d’une voix étouffée : Adieu, Lindorf, à demain. Et moi aussi je vous parlerai, je vous apprendrai… Vous saurez…

Alors elle n’y put tenir plus longtemps. Sa tête se pencha sur son sein ; ses larmes, trop longtemps retenues, coulèrent en abondance ; un tremblement universel la força de s’asseoir sur un banc que se trouvait derrière elle. Et Lindorf… Lindorf l’a suivie ; il est à ses pieds ; il presse avec transport ses deux mains qu’il couvre de baisers, et qu’elle ne songe point à retirer ; il ose même la serrer dans ses bras ; et la tête de Caroline se penche sur son épaule. Ô ma bien aimée ! lui disait-il, laisse-moi les essuyer ces précieuses larmes, qui sont le gage de mon bonheur… Fille adorée, calme-toi, rassure-toi ; c’est ton ami, ton amant, et bientôt ton époux qui t’en conjure. Ce mot terrible rappela Caroline à elle-même et à ses devoirs. Elle se leva avec effroi, le repoussa loin d’elle, voulut parler, ne put articuler un seul mot ; et frémissant du danger qu’elle avait couru, elle sentit que dans ce moment la fuite était le seul parti qu’elle eût à prendre. Se dégageant donc avec effort des bras de Lindorf qui voulait la retenir, elle s’échappa, et courut se renfermer dans son appartement. Elle se jeta sur le premier siège qu’elle trouva, et fut assez mal pendant quelques instants, pour perdre toutes ses idées. Cet état ne dura pas longtemps, et celui qui le suivit fut bien plus affreux.

Heureusement pour elle son amie s’était mise au lit avant le souper, ce qui lui arrivait quelquefois, et dormait profondément. Elle fut donc dispensée de paraître ; et pour être plus libre encore de se livrer à la douleur sans témoins, elle prit le parti de se coucher aussi et de renvoyer sa femme de chambre.

Dès qu’elle put réfléchir, non pas de sang froid, mais avec un peu plus de calme à sa situation actuelle, elle sentit qu’il fallait au plutôt instruire Lindorf qu’elle n’était plus libre, et se condamner à ne plus le revoir. L’arrêt était bien dur ; la vertu le prononça, mais le cœur en gémit. Il n’était plus possible à Caroline de se faire la moindre illusion sur la nature de ses sentiments. C’était l’amour dans toute sa force, et d’autant plus violent, qu’il se faisait connaître par les traits les plus aigus de la douleur. Si son désespoir en augmenta, elle n’en fut que plus confirmée dans la résolution qu’elle venait de prendre. Le danger était trop pressant pour balancer un instant…

Mais comment lui faire cette terrible confidence ? La scène de la veille était trop présente à son esprit pour risquer de la renouveler. Elle sentait qu’il lui serait impossible de le voir, de lui parler, de lui dire elle-même : Séparons-nous pour toujours. Une lettre était donc le seul moyen ; elle s’en occupa toute la nuit. Elle n’était pas facile à composer cette lettre ; chaque expression, chaque phrase lui paraissait ou trop froide ou de trop tendre. Enfin, quand elle eut trouvé à peu près le tour qu’elle voulait lui donner, elle s’impatienta que le jour parût pour l’écrire. Elle ouvrait à chaque instant ses rideaux ; et dès qu’elle aperçut les premiers rayons de l’aurore, elle sortit de son lit, passa une robe, et voulut commencer sa pénible tâche. Mais on sait que tous ses meubles avaient insensiblement pris le chemin du pavillon ; son secrétaire y avait passé comme tout le reste. Elle ne trouva pas dans sa chambre de quoi tracer un seul mot. Il fallut prendre patience, attendre que les gens du château fussent levés et eussent ouvert les portes. Comme aucun d’eux n’avait d’amant à congédier, ils dormirent encore une bonne heure. Caroline la passa à sa fenêtre.

Il n’aurait tenu qu’à elle d’y jouir du plus beau des spectacles ; et sans doute, pour la première fois de sa vie, le développement insensible du jour, les gradations de la lumière, enfin le lever du soleil paraissant dans toute sa gloire, animant toute la nature, ne firent aucune impression sur son cœur déchiré. Lindorf, qu’elle allait éloigner d’elle et rendre malheureux ; Lindorf, dont elle n’avait connu l’amour et senti combien il lui était cher, qu’au moment de s’en séparer pour toujours, obscurcissait tout à ses yeux. Elle ne pensa qu’à lui ; elle ne vit que lui ; et les brillantes couleurs de l’aurore, et les rayons du soleil, et le réveil de la nature : tout fut perdu pour elle.

Dès qu’elle put sortir, elle courut au pavillon. Il était essentiel que Lindorf reçût sa lettre avant d’arriver à Rindaw ; et Caroline ne doutait pas qu’il n’y vînt aussitôt qu’il lui serait possible. Elle s’achemina donc tristement. Mais que devint-elle lorsqu’en entrant dans le pavillon, dont la porte était ouverte, elle vit ou crut voir Lindorf lui-même, assis dans le fond, pâle, abattu, les cheveux en désordre, et qui, la tête appuyée sur une main, paraissait plongé dans une profonde rêverie ! Je dis qu’elle crut le voir, parce qu’elle eut un instant l’idée que c’était une illusion de son imagination égarée et trop occupée de lui. Elle fit un cri perçant ; mais elle ne put douter que ce ne fût bien lui-même, lorsqu’à ce cri elle le voit s’élancer de sa place, courir à elle, tomber à ses pieds, et lui dire avec une impétuosité qu’elle ne put arrêter : Ô Caroline ! pardonnez… Celui qui vous adore ne vous a point compromise. Hier, en vous quittant, je rentrai chez moi ; j’y ai passé la nuit ; mais pensez-vous que le sommeil ait approché de mes paupières ? Au point du jour je me suis levé ; je suis sorti ; cette porte était restée ouverte… Je ne sais comment je me suis trouvé ici. Mais, Caroline, je le jure, je n’en sortirai pas que vous n’ayez décidé de mon sort, ou plutôt laisse interpréter ton silence et ton trouble à ton heureux amant. Un sourire me suffit ; et, sûr de ton aveu, sûr de l’aveu de notre amie, je cours obtenir celui de ton père… Demain peut-être, demain, c’est à ton époux que tu pourras avouer sans rougir que tu l’aimes.

C’était sans doute le moment de parler, de détruire d’un seul mot les douces illusions de l’amant ; mais qu’il était pénible à proférer ce mot cruel ! Il s’arrêta sur les lèvres de Caroline ; elle voulait et ne pouvait l’articuler.

Lindorf, prévenu, continuait à interpréter ce silence en sa faveur, à l’attribuer à la modestie ; l’embarras, à la timidité ; et, voulant enfin la vaincre et la forcer à parler, il se leva précipitamment, courut à son chapeau qu’il avait posé sur le clavecin : Chère Caroline, dit-il en le prenant, je n’ai pas un instant à perdre quand il s’agit d’assurer mon bonheur. Je n’exige plus un aveu qui paraît trop vous coûter ; mais si vous ne me défendez pas de partir, je vole à l’instant à Berlin, et j’en reviens bientôt, je l’espère, avec le droit de le demander. Alors, Caroline effrayée, rassemblant toutes ses forces, court à lui : Qu’allez-vous faire, Lindorf ? vous ne savez pas… apprenez… — Quoi donc ? — Un secret. — Quel secret ? Parlez, Caroline, vous me faites mourir. — Eh bien, je suis… — Vous êtes ? — Mariée… »

La foudre tombée aux pieds de Lindorf l’aurait sans doute moins atterré — Mariée ! répéta-t-il avec l’accent de la terreur ! et le plus profond silence succéda à ce mot, ou plutôt à ce cri. Caroline tremblante s’était assise, et couvrait son visage de son mouchoir… Lindorf se promenait à grands pas… Mariée, répéta-t-il encore en se frappant le front. – Et après un autre moment de silence… Non, non, c’est impossible, absolument impossible. Vous m’abusez, Caroline ; vous vous jouez d’un malheureux dont vous égarez la raison. Cessez ce jeu cruel ; dites… dites-moi que vous n’êtes point mariée. — Il n’est que trop vrai que je le suis, répondit Caroline d’une voix altérée. — Mais votre amie ? — Elle l’ignore ; je vous l’ai dit, c’est un secret. — Ô Caroline ! Caroline ! où m’avez-vous conduit ? Fatal secret ! Malheureux pour toute ma vie ! ! !

Pendant quelques moments il fut dans une agitation que tenait du délire : Il s’asseyait, se relevait, appuyait sa tête contre le mur ; tous ses mouvements tenaient de la fureur. Lindorf, cher Lindorf, disait Caroline, au nom du ciel, calmez-vous. Eh ! ne suis-je pas bien plus malheureuse encore ?… Vous malheureuse ! ô Caroline !… Alors l’attendrissement prenant le dessus, des larmes… Oui, des larmes, tout amères qu’elles étaient, le soulagèrent un peu. Au bout de quelques moments il put se rapprocher d’elle.

Caroline, lui dit-il d’un ton plus doux, expliquez-moi le donc ce mystère dont la découverte me tue. Quel est-il cet inconcevable époux qui peut ainsi vous laisser à vous-même négliger à cet excès le plus grand des bonheurs ?

Caroline, qui pouvait à peine parler, consolée cependant de le voir un peu plus tranquille, lui fit succinctement l’histoire de son mariage avec un seigneur de la cour, qu’elle ne nomma point, voulant respecter le secret du comte ; et, sans parler même de ce qui pouvait le désigner, elle dit seulement qu’une répugnance invincible pour un lien auquel elle s’était soumise par obéissance, l’avait obligée à demander cette séparation, au moins pour quelque temps ; qu’on la lui avait accordée sous la condition de garder le secret. « Je manque peut-être, dit-elle, à un de mes devoirs en le révélant ; mais du moins je saurai remplir tous les autres, quelque pénibles qu’ils soient à mon cœur. Adieu, Lindorf, séparons-nous ; fuyez-moi pour toujours ; oubliez, s’il est possible, l’infortunée Caroline. — Que je vous fuie ! que je vous oublie ! reprit Lindorf, dont la physionomie s’était éclaircie pendant le court récit de Caroline : ah ! jamais, jamais… Mes espérances se raniment, et j’ose encore entrevoir le bonheur. — Que dites-vous, Lindorf ? La douleur vous égare. — Non, je puis encore être heureux, si vous daignez y consentir… Ô ma Caroline ! écoute-moi : ton cœur m’a nommé ; tu t’en défendrais en vain. Il m’appartient ce cœur que j’ai mérité par l’excès de mon amour ; et mes droits sont bien plus sacrés que ceux d’un tyrannique époux, qui abusa de l’autorité paternelle. Dites un seul mot, et ces liens abhorrés seront brisés ; ils le seront, j’ose vous l’assurer. Le roi est juste ; il m’aime, il m’entendra : et d’ailleurs, j’ai un moyen sûr, un appui. — Malheureux Lindorf, interrompit Caroline, perdez un espoir chimérique ; le roi lui-même les a formés, ces nœuds que rien ne peut rompre. Et quel appui peut balancer un instant la faveur du comte de Walstein ? — Du comte de Walstein ! reprit Lindorf. — Son nom m’est échappé, dit Caroline ; mais je compte sur votre discrétion. Jugez donc s’il vous reste le moindre espoir. — Quoi ! c’est lui qui ! — Oui, le comte de Walstein est mon époux. »

Lindorf, les yeux fixés en terre, les bras croisés, ne répondit pas un mot ; il paraissait absolument absorbé dans ses pensées. Enfin sortant tout à coup de cet état de stupeur : — « Caroline, dit-il à demi-voix et sans presque la regarder, je vais vous quitter ; mais je reviendrai demain matin. Il est essentiel que je vous parle encore. Demain, à la même heure, soyez ici dans ce pavillon. Je l’exige de votre amitié. Dites, puis-je y compter ? y serez-vous demain matin à huit heures ? vous trouverai-je ici ? — J’y serai, dit Caroline, sans trop savoir ce qu’elle répondait. — À demain donc, reprit Lindorf en faisant un pas pour se rapprocher d’elle ; mais se reculant tout à coup, il prit son chapeau, et disparut ».

Que l’on juge de l’état où il laissa Caroline, de la confusion d’idées qui remplissaient sa tête et son cœur : celle qu’elle le reverrait encore fut la première.

Mais qu’est-ce qu’il pouvait avoir à lui confier, qu’il n’eût pu dire dans ce moment ? Pourquoi ce rendez-vous demandé avec tant d’instance, et même avec une sorte de solennité ?

Elle se repentait presque d’y avoir consenti ; cependant aurait-elle pu le refuser ? D’ailleurs, il était possible qu’il n’eût pas perdu l’idée de faire rompre son mariage. Il n’avait point dit qu’il y eût renoncé ; il était donc essentiel de le revoir, pour le dissuader de faire des démarches inutiles, qui n’aboutiraient qu’à découvrir leur liaison et rendre Caroline plus malheureuse. Cela la détermina à être exacte au rendez-vous. Elle pensa ensuite à l’embarras de cacher plus longtemps sa position à la chanoinesse. Qu’allait-elle penser de l’absence de son cher Lindorf ? et Caroline elle-même sentait que ce serait une consolation pour elle de pouvoir épancher sa douleur, et verser des larmes dans le sein de cette indulgente et tendre amie. Mais on avait exigé d’elle une promesse si forte, si positive, et la punition dont elle était menacée lui paraissait si terrible, qu’elle n’osait confier son secret sans permission. C’était assez, c’était trop même d’en avoir instruit Lindorf ; et son motif pouvait seul la justifier. Elle prit donc le parti d’écrire tout de suite à son père pour lui demander cette permission.

« Il ne lui était plus possible, disait-elle, de dissimuler avec sa bonne maman ni de lui cacher plus longtemps son mariage. L’ignorance où était celle-ci à cet égard l’exposait à des conversations pénibles et souvent répétées. Prête à se trahir à chaque instant, elle demandait en grâce la permission d’avouer un secret qui coûtait trop à son cœur, et blessait la reconnaissance et l’amitié qu’elle devait à Madame de Rindaw. Que pouvait-on craindre ? La mauvaise santé de la baronne, son goût pour la retraite, répondaient de sa discrétion. À qui le dirait-elle, puisqu’elle ne voyait jamais personne ? D’ailleurs, ajouta Caroline, qui voulut prévenir et la visite et les persécutions qu’elle redoutait, décidée, comme je le suis, à ne point la quitter, à rester auprès d’elle autant qu’elle vivra, il m’est affreux de n’oser ouvrir mon cœur à celle qui m’a tenu lieu de mère… Oui, mon père, il m’en coûte sans doute de vous affliger, de vous priver d’une fille qui, si vous l’eussiez voulu, ne vous aurait jamais quitté, dont la vie aurait été consacrée à vous prouver sa tendresse ; mais vous en avez ordonné autrement. Permettez donc qu’à mon tour j’use de la liberté que mon époux et mon roi m’ont donnée. Je puis demeurer à Rindaw autant que je le voudrai. Tel est l’arrêt qu’ils ont prononcé, et que je n’ai point oublié… Je déclare donc que je le voudrai aussi longtemps que mon unique amie existera, et que mon cœur et ma raison se refuseront aux liens que j’ai formés, etc., etc. »

Caroline connaissait trop bien le despotisme de son père, pour croire cette lettre suffisante. Mais ayant fait également l’épreuve de la générosité du comte, elle résolut cette fois encore de s’adresser directement à lui, et de lui déclarer ses intentions futures avec cette fermeté qui lui avait déjà si bien réussi le jour de son mariage. Mais voulant que cette démarche, qui ne laissait pas de lui coûter infiniment, fût du moins décisive, et sentant qu’elle ne pouvait être excusée que par une répugnance invincible, elle prit sur elle de s’exprimer, non pas avec une dureté dont elle était incapable, mais d’une manière assez positive pour ne pas laisser au comte le moindre espoir de la ramener. Après lui avoir demandé la permission d’avouer son mariage à la baronne, et son aveu pour rester à Rindaw, elle ajoutait : « Ce n’est plus un enfant, M. le comte, qui cède à un caprice, à un effroi imaginaire ; c’est après avoir fait, et les réflexions les plus sérieuses, et les plus grands efforts sur moi-même, que je sens l’impossibilité, et de vous rendre heureux en vivant avec vous, et de l’être moi-même ailleurs que dans la retraite où je suis, et où je désire avec ardeur passer le reste de mes jours.

Je crois, M. le comte, qu’il vaut mieux vous avouer à présent mes sentiments, que de vous exposer à voir périr sous vos yeux une infortunée victime de l’obéissance. Ce spectacle n’est pas fait pour votre âme généreuse, pendant qu’elle peut au contraire jouir de la douce certitude d’avoir fait mon bonheur, en m’accordant ce que je vous demande avec instance.

Je sens que ces liens, que mon cœur repousse malgré ma raison, doivent vous être aussi pesants, aussi pénibles qu’ils me le sont à moi-même… Ah ! que ne puis-je, au prix de toute cette fortune qui fit votre malheur et le mien, vous rendre votre liberté ! Vous feriez sans doute le bonheur de toute autre femme ; et moi peut-être… Nous ne sommes pas les maîtres d’écouter là-dessus le vœu de nos cœurs ; mais vous l’êtes d’alléger autant qu’il est possible le poids de ces liens.

J’ose l’attendre, et de votre générosité, et d’une indifférence que je mérite trop de votre part, pour croire que vous attachiez le moindre prix à vivre avec Caroline. »

Il est très vrai qu’elle y croyait à cette indifférence. Elle s’était efforcée de se persuader qu’elle n’était pas plus aimée de son époux qu’elle ne l’aimait, et qu’il lui saurait gré de s’éloigner de lui. La facilité avec laquelle il consentit à se séparer d’elle, son silence absolu depuis ce temps, toute la conduite du comte de Walstein semblait confirmer cette idée, excusait Caroline à ses propres yeux, et doit excuser cette lettre à ceux du lecteur. Elle était cependant si peu dans le caractère de Caroline, que nous pensons pouvoir affirmer que son amour pour Lindorf lui donna seul le courage de l’écrire dans ce premier moment de désespoir de ne pouvoir être à lui. Elle ne la relut point, la cacheta tout de suite, ainsi que celle pour son père, et fit partir l’une pour Belin, et l’autre pour Pétersbourg[5]. Elle se sentit un peu soulagée. Son secret lui pesa moins dès qu’elle pensa qu’elle aurait dans quelques jours la liberté de l’avouer ; et l’idée qu’elle ne serait point obligée de revoir le comte, lui fit supporter avec moins de peine celle de ne plus revoir Lindorf. C’est trop d’avoir le double tourment de renoncer à ce qu’on aime, et la crainte de vivre avec ce que l’on hait.

Persuadée que sa fermeté la dispenserait de ce dernier malheur, elle se sentit la force de soutenir l’autre. Je ne le verrai plus, dit-elle ; mais au moins je ne verrai personne, et je pourrai penser sans cesse à lui, dans ces lieux qu’il m’a rendus si chers.

Elle eut la force, malgré son agitation intérieure, de supporter la conversation de la chanoinesse, qui lui demandait à chaque instant si elle ne croyait pas que M. de Lindorf viendrait ce jour là, et qui s’étonnait beaucoup qu’il ne fût point arrivé de bonne heure comme il l’avait dit.

Sans son mal d’yeux, qui empirait tous les jours, elle se serait aperçue sans doute de la pâleur, de la rougeur, du trouble de Caroline ; mais elle ne vit rien, ne parla que de son cher baron, s’inquiéta de son absence, et se promit bien d’envoyer, le lendemain, savoir de ses nouvelles, s’il ne paraissait point ce jour là. Enfin elle se retira dans son appartement et Caroline dans le sien, où elle passa cette nuit comme la précédente.

Dès qu’elle fut levée elle courut au pavillon. L’heure du rendez-vous était passée, et Lindorf n’arrivait point. Elle attendit une demi-heure, qui lui parut un siècle, et pendant laquelle elle ouvrit et referma dix fois la petite porte et la croisée qui donnaient sur le chemin. Elle allait sans cesse de l’une à l’autre, regardait du côté par où Lindorf devait venir, aussi loin que sa vue pouvait aller.

Enfin elle l’aperçut, et son émotion fut si vive, qu’elle fut forcée de s’asseoir, et qu’elle ne put le saluer, lorsqu’il entra, que par une inclination de tête. Sa pâleur extrême, son abattement, la frappèrent. Il s’avançait en tremblant et sans prononcer un seul mot. Quand il fut près d’elle, il mit un genou en terre, et, lui présentant un gros paquet cacheté et une boîte à portrait : « Recevez ceci, dit-il d’une voix basse et altérée, de la part d’un ami. Adieu, Caroline, adieu ; soyez heureuse. » Et lui ayant baisé la main deux fois avec passion et respect, il se releva, mit son mouchoir sur ses yeux, et sortit du pavillon.

Sans le paquet et la boîte qui étaient là sur ses genoux, Caroline aurait cru que cette apparition subite était un songe, une illusion. Elle suivit Lindorf des yeux avec un étonnement stupide. Dès qu’elle ne le vit plus, ses bras s’étendirent d’eux-mêmes vers la porte. Ô Lindorf, Lindorf ! s’écria-t-elle. Mais Lindorf n’y était plus, il ne l’entendait plus.

Elle se lève avec transport, laisse tomber ce qu’il lui a remis, court à la croisée, et le voit encore qui s’éloignait avec rapidité. Bientôt elle l’a perdu de vue. Alors ses larmes coulent en abondance, et préviennent peut-être un évanouissement. Pendant longtemps elle se livra au plus violent désespoir. C’en est fait ; je ne le reverrai plus ; il est perdu pour moi… Et les sanglots coupaient sa voix, arrêtaient sa respiration ; et ses larmes recommençaient avec plus de violence. Enfin ses yeux se portèrent sur le paquet et la boîte qu’il lui avait laissés, et qui étaient à terre devant elle. Sans doute elle y trouverait quelques éclaircissements sur cet adieu si singulier. Elle relève d’abord la boîte : C’est son image que je vais voir, pensait-elle en cherchant à l’ouvrir. Cher Lindorf ! en ai-je besoin pour me rappeler tes traits ? C’était cependant une consolation dont elle sentait tout le prix. Elle ouvre : quelle est sa surprise !… C’est bien l’uniforme de Lindorf, c’est bien un capitaine aux gardes, mais ce n’est point celui qu’elle aime ; c’est bien un très bel homme, mais entièrement différent de Lindorf, et qui lui est inconnu. Elle referme promptement la boîte, la jette sur la table avec colère, et court au papier : Voyons, dit-elle, si cet homme inconcevable m’expliquera ce mystère. De qui donc est ce portrait ? et qu’est-ce qu’il veut que j’en fasse ? Elle décachette le paquet. Il renfermait beaucoup de papiers de l’écriture de Lindorf, et des lettres ouvertes, d’une autre main. Caroline était si saisie, qu’elle ne comprenait d’abord à ce qu’elle lisait ; cependant elle rassembla toutes ses idées, s’assit auprès d’une fenêtre, prit les papiers écrits par Lindorf, et commença sa lecture.

CAHIER DE LINDORF[6]

 

Du château de Risberg, neuf heures du matin

« Le général de Walstein, père de l’ambassadeur, ayant dans sa jeunesse fait un voyage en Angleterre, vit lady Matilde Seymour. Il l’aima, lui plut, demanda sa main, l’obtint, la ramena dans sa patrie, et la rendit la plus heureuse des femmes. Deux enfants seulement furent le fruit de cette union. Ils eurent d’abord un fils qui remplit tous leurs vœux (c’est le comte actuel, unique rejeton de cette illustre famille, qui s’éteindrait avec lui), et douze ans après une fille, dont la naissance tardive, inattendue, coûta la vie à sa mère.

Le général fut au désespoir. Il avait adoré son épouse ; il demeura fidèle à sa mémoire. Quoique jeune encore, il déclara qu’il ne reprendrait point de nouveaux liens, et qu’il consacrerait le reste de ses jours au service de son prince, de sa patrie, et à l’éducation de ses enfants. Sa fille, à laquelle il donna le nom de Matilde, fut remise aux soins de la sœur du général, qui avait épousé le baron de Zastrow, gentilhomme Saxon, mais établi pour lors à Berlin, en sorte qu’elle fut également sous les yeux de son père.

Son fils, conduit par lui-même dans le chemin de l’honneur et de la vertu, annonçait dès son enfance tout ce qu’il devait être un jour. Il donnait à ce tendre père les espérances les plus flatteuses, et lui promettait la plus douce récompense de ses soins.

Hélas ! il n’en jouit pas longtemps. La guerre était allumée entre l’Autriche et la Prusse. Le général, commandant une partie de notre armée victorieuse, s’était signalé dans plusieurs occasions. Le roi le distinguait déjà comme un de ses meilleurs officiers, lorsqu’il eut le bonheur de pouvoir prouver à son maître son zèle et son dévouement, en lui sacrifiant sa vie à la bataille de Molwitz.[7]

Le roi, n’écoutant que son courage, oubliant sa sûreté, se trouva dans le plus grand danger. Poursuivi par quelques hussards autrichiens, et son cheval ayant reçu une blessure qui l’empêchait d’avancer, il risquait d’être pris ou tué, lorsque le général de Walstein s’en aperçut. Suivi seulement de son fils, âgé de seize ans, qui faisait sa première campagne à ses côtés comme simple volontaire, il se précipite entre les hussards et le roi, à qui le jeune comte se hâte de donner son cheval, pendant que son père blesse ou met en fuite ceux qui le poursuivaient, et reçoit lui-même le coup mortel, destiné sans doute au monarque.

Son fils et quelques officiers, du nombre desquels était mon père, son plus intime ami, le transportèrent dans sa tente. Le roi consterné les suivit. Les chirurgiens ayant examiné sa blessure, prononcèrent qu’il n’avait plus que quelques instants à vivre. Son fils, à genoux devant son lit, se livrait au plus vif désespoir, et ne cessait de répéter : Ô mon père ! pourquoi n’est-ce pas moi qu’ils ont tué ?

Le général rassembla le peu de forces qui lui restaient, pour le consoler, et pour le recommander au roi. « Sire, lui dit-il, je vous le remets ; il a partagé mes périls, et ma gloire ; il saura comme moi vivre et mourir pour vous ; vous lui servirez de père : ainsi je serai remplacé et pour vous et pour lui.

Et vous, jeune homme, montrez plus de fermeté ; enviez ma mort glorieuse au lieu de la pleurer ; et méritez par votre courage l’auguste père auquel je vous confie. »

Oui, je serai son père, dit le roi, véritablement ému et touché, en serrant dans ses bras le jeune comte. Je n’oublierai jamais que c’est pour moi qu’il a perdu le sien, et que je lui dois aussi la vie. Il sera désormais mon fils et mon ami ; et, pour vous le prouver, je lui donne dès ce moment une compagnie aux gardes, qui le fixera près de moi pendant sa jeunesse, et ne sera que le prélude des bienfaits que je répandrai sur lui.

Le jeune comte, absorbé dans sa douleur, ne répondit rien, et n’entendit peut-être pas ce que le roi disait. Une expression de reconnaissance et de joie se peignit encore sur le visage du général expirant, et ranima ses yeux déjà couverts des ombres de la mort. Il tendit une main à son roi, l’autre à son fils, et, faisant encore un effort, il dit à ce dernier : Mon fils… votre sœur… ma chère petite Matilde… c’est à vous que je confie le soin de son bonheur… Pauvre enfant… Mais vous lui resterez… vous remplacerez… – Il ne put achever. Le comte voulut lui répondre. Les sanglots étouffaient sa voix ; mais l’ardeur avec laquelle il baisa la main du général, valait bien tout ce qu’il aurait pu lui dire. Cette main était déjà glacée ; et l’instant après il rendit le dernier soupir dans les bras de mon père, qui le soutenait, en lui disant : Et vous aussi, Lindorf, vous aimerez mes enfants… Ô mon roi, mon fils, mon ami, ne me regrettez pas ! Je meurs le plus heureux des sujets et des pères.

Peut-être, madame, que ces intéressants détails ne vous sont point inconnus ; mais dans ce cas-là, j’ai cru pouvoir au moins vous les retracer. Cependant j’ai lieu de présumer que vous les avez ignorés. Ils auraient sans doute fait sur votre âme la même impression qu’ils faisaient sur la mienne, quand mon père, témoin de cette scène touchante, se plaisait à me la raconter. Oh ! comme elle enflammait mon cœur ! Comme elle excitait en moi la plus vive admiration pour ce jeune héros, qui, dans un âge aussi tendre, avait déjà sauvé la vie à son roi, et su montrer à la fois tant de courage et de sensibilité ! Avec quelle ardeur je désirais de le connaître, de m’attacher à lui, de l’imiter, s’il m’était possible ! Combien je sollicitai mon père, ou de me mener à Berlin, ou d’obtenir du roi que le comte de Walstein vînt passer quelque temps avec nous !

La mauvaise santé de mon père l’avait obligé de quitter le service peu d’années après la mort du général, et depuis ce temps il s’était absolument fixé dans une terre au fond de la Silésie.

Plusieurs années s’écoulèrent sans que la passion que j’avais de voir le comte pût être satisfaite. J’étais trop jeune encore pour paraître à la cour. Ensuite mes études commencèrent ; on ne voulut pas les interrompre, et mon père, malgré ses sollicitations fréquentes, ne pouvait obtenir du roi qu’il se séparât de son fils adoptif, auquel il s’attachait tous les jours davantage.

Jamais peut-être on n’avait joui d’un tel degré de faveur, mais jamais aussi il n’en fut de plus méritée. Loin de s’en prévaloir, le jeune comte ne se servait de son ascendant sur l’esprit de son maître que pour faire des heureux : aussi, loin d’être envié, il était adoré, et le nom de Walstein ne se prononçait point sans attendrissement et sans éloges. Tous les pères le proposaient pour modèle à leurs fils ; toutes les mères faisaient des vœux pour qu’il devînt l’époux de leurs filles ; mais peu osaient s’en flatter. Le monarque annonçait qu’il voulait le marier lui-même, et sans doute la plus aimable des femmes lui était destinée… Ô Caroline !… Caroline !… Mais ai-je le droit de murmurer ? Non, vous deviez appartenir au meilleur des hommes, être la récompense de ses vertus, et le comte de Walstein pouvait seul vous mériter.

Enfin le moment tant désiré de le voir et de le connaître arriva. Au retour d’une campagne fatigante, le jeune comte ayant besoin de repos, se joignit à mon père pour supplier le roi de lui permettre de passer le reste de l’été à Ronebourg (c’est la terre que mon père habitait). Il n’était pas au pouvoir de Sa Majesté de lui rien refuser ; il l’obtint, quoiqu’avec peine. J’appris cette nouvelle avec transport. Il arriva ; et je vis que la renommée, loin d’avoir exagéré, était bien au-dessous de la réalité.

Le comte, dans la fleur de l’âge (il avait alors vingt-quatre ans), joignait à la figure la plus noble les traits les plus réguliers, et la physionomie la plus expressive. Ses yeux surtout étaient le miroir de son âme. Ils peignaient à la fois sa bonté, sa sensibilité, et, au seul récit d’un trait de vertu ou de courage, ils s’animaient et brillaient comme l’éclair. Il était fort grand, très bien proportionné, avait assez d’embonpoint, et la jambe très bien faite. Je vois votre surprise, Caroline… Oui, tel était alors votre époux ; tel il serait encore, si… ô Caroline, j’implore votre pitié !… Dans quel affreux détail je vais entrer ! quel terrible aveu je dois vous faire ! Peut-être dans quelques moments serai-je odieux à celle… mais non, non, l’âme sensible de Caroline s’attendrira sur mon sort ; elle saura me pardonner et me plaindre… Ah ! quels que soient mes torts, je suis assez puni. »

En cet endroit, les larmes qui offusquaient les yeux de Caroline, l’obligèrent à discontinuer. Le cahier s’échappa de ses mains ; ses regards se portèrent d’eux-mêmes sur la boîte à portrait. Elle comprit de qui il pouvait être, étendit le bras pour la prendre, et le retira promptement sans avoir osé la toucher. Son cœur palpitait avec force ; toutes ses idées étaient confuses ; elle eut besoin de les rappeler, et de se recueillir un moment avant de recommencer sa lecture. Elle soupira profondément, essuya ses yeux, les porta encore sur cette boîte, les détourna tout de suite, releva son cahier, et continua avec une émotion qui s’augmentait à chaque ligne.

J’étais dans ma dix-neuvième année quand le comte vint à Ronebourg. Malgré la différence de nos âges et de nos positions, il me prévint par les offres et l’assurance d’une amitié, dont je fus d’autant plus flatté, que j’avais précisément alors le plus grand besoin d’un ami. Mon cœur brûlait de s’épancher avec quelqu’un qui pût me comprendre. J’aimais avec fureur… Mais non, non, je n’aimais pas ; ce serait profaner ce mot, et j’ai trop appris depuis à connaître le véritable amour, pour le confondre avec ce que j’éprouvais.

Je désirais avec passion, avec égarement, une jeune fille née dans la condition la plus obscure, mais dont les attraits auraient mérité un trône… Ô Caroline !… pardonnez, si j’ose vous parler de l’objet de cette passion insensée, et entrer dans des détails qui doivent peu vous intéresser ; mais j’ai besoin d’excuses pour les excès où l’amour va m’entraîner, et je n’en puis trouver que dans les charmes de celle qui me l’inspirait. Oui, Caroline, Louise était belle ; elle l’était sans doute, puisque dans ce moment encore je puis le penser et vous le dire. »

Ici Caroline eut une espèce d’étouffement ou de serrement de cœur, qui l’empêchait de respirer. Elle se pencha sur son siège, eut recours à son flacon. Quand elle fut un peu ranimée, elle continua sa lecture.

« Mon intention, en commençant, était d’extraire du manuscrit que je joins ici, ce qui regardait directement le comte de Walstein, et pouvait vous apprendre à le connaître. L’état actuel de mon âme, le désordre où je suis, et le peu de temps que j’ai, ne me permettent pas ce travail. Je craindrais d’ailleurs d’affaiblir la vérité en retranchant la moindre chose, en cédant au désir de vous laisser ignorer à quel point je fus coupable envers le plus sublime des mortels. Lisez donc cet écrit tel qu’il fut tracé dans le temps même avec l’unique but de graver dans ma mémoire, et mes remords, et le souvenir de mon crime. J’étais loin de prévoir qu’il pût servir un jour à le réparer, et à en faire la plus cruelle expiation… Ô Caroline… Caroline !… il est donc vrai que vous allez avoir le droit de me haïr, que je vous le donne moi-même, que je vais détruire ces sentiments qui m’avaient fait oublier combien j’en étais peu digne ! Le seul titre d’ami de Caroline me rendait fier de mon existence, anéantissait pour moi le passé. L’ai-je donc perdu sans retour, ce titre si cher, si précieux ?… Non, non, je vais au contraire commencer à le mériter, en vous faisant connaître le seul mortel digne de vous. Lisez ce cahier ».

(Tout ce qui précède était écrit sur une grande feuille à part qui enveloppait un cahier daté du château de Ronebourg, et antérieur de cinq années. Caroline le prit, et lut ce qui suit) :

Écrit au château de Ronebourg, dans
la chambre du comte de Walstein
.

Août 17…

« Louise était fille d’un ancien sergent du régiment de mon père, et d’une femme de chambre de ma mère. Ils vivaient, à un quart de lieue au plus de Ronebourg, dans une petite ferme que mes parents leur avaient donnée pour récompense de leurs services. Pendant mon enfance j’étais continuellement chez eux, et dans les bras de la bonne Christine, qui m’avait nourri, et qui m’aimait comme son propre fils. Fritz, mon frère de lait, était mon intime ami ; Louise, plus jeune de quelques années, était bien plus encore pour moi. Je ne pouvais me séparer d’elle un instant, ni quitter la ferme du bon Johanes.

Il fallut m’éloigner cependant de cette famille qui m’était si chère ; et lorsqu’on m’envoya dans une université, je versai bien autant de larmes en me séparant de Christine, de Johanes, et surtout de ma chère petite Louise, qu’en quittant la maison paternelle.

J’obtins la permission d’emmener Fritz avec moi, et de me l’attacher pour toujours. J’ignorais alors que ce garçon avait l’âme aussi vile, aussi basse que ses parents l’avaient honnête, ou plutôt le germe de ses vices ne s’était point encore développé. Je le voyais actif, intelligent, fidèle, zélé pour mon service et pour mes intérêts ; il était fils de ma nourrice, frère de Louise. Que de titres pour l’aimer et lui accorder toute ma confiance ! Aussi fut-il plutôt avec moi sur le pied d’un ami, que sur celui d’un domestique.

Quelques années de séjour à Erlang affaiblirent beaucoup le souvenir de la petite ferme de Johanes et des plaisirs de mon enfance. Ils se renouvelaient cependant quelquefois par les lettres que Fritz recevait de sa sœur, et qu’il me montrait. Il y avait toujours un petit article si tendre pour son jeune maître ; elle lui recommandait si fort de l’aimer, de le bien servir ; elle lui demandait avec tant d’empressement de mes nouvelles, que j’étais attendri en les lisant, et que j’éprouvais une véritable impatience de revoir celle qui les écrivait.

Fritz en reçut une qui lui apprenait la mort de leur mère, ma bonne et chère Christine. Louise était désespérée. Elle peignait sa douleur avec une énergie si forte et si naïve, que le cœur le plus dur en aurait été touché. Je pleurai sincèrement celle qui, depuis ma naissance, m’avait prodigué les soins les plus tendres ; je la pleurai plus que Fritz, et je fus moins vite consolé. Je me suis rappelé depuis, qu’un jour que je lui parlais de mes regrets sur la mort de sa mère, il lui échappa de me dire : Vous pourrez voir Louise bien plus librement.

Si j’avais eu plus d’âge et d’expérience, ce seul mot m’aurait dévoilé son odieux caractère ; mais j’avais encore cette précieuse innocence qui ne laisse pas même soupçonner le mal, et je n’y fis alors aucune attention.

Peu de temps après je fus rappelé dans ma famille. Je revins à Ronebourg quelques mois avant l’arrivée du comte, et dès le lendemain je courus à la ferme de Johanes, accompagné de Fritz. Grand Dieu ! que devins-je en revoyant Louise ! et quel changement inouï quelques années avaient apporté à sa figure et à l’impression qu’elle me fit ! Jamais je n’avais rien vu d’aussi beau. Elle était en deuil. Son corset noir marquait sa taille charmante, et faisait ressortir sa blancheur ; l’émotion et le plaisir animaient son teint des plus belles couleurs, et ses grands yeux bruns, de l’expression la plus vive et la plus touchante ; ses cheveux noirs, comme le ruban qui les nouait, rattachés en grosses tresses autour de sa tête, relevaient toute la fraîcheur et tout l’éclat de la jeunesse. À peine l’eus-je vue, que tous mes sens furent bouleversés, et qu’elle produisit sur moi l’effet le plus prompt et le plus terrible.

En allant à la ferme, j’avais résolu, pour m’amuser, de laisser deviner à Louise lequel des deux était son frère, et pour cet effet je m’étais mis à peu près comme lui ; mais mon extase, mon trouble, mon saisissement, me décelèrent bientôt. Fritz riait, et voyait avec joie l’impression que sa sœur faisait sur moi.

Elle était accourue les bras ouverts et le plaisir dans les yeux. Mais tout à coup elle s’arrêta devant moi, me fit une révérence gauche, que je trouvai remplie de grâces, et, se jetant au cou de son frère, elle fondit en larmes. J’étais tout aussi ému qu’elle ; le vieux Johanes vint ajouter encore à mon émotion. Il me reçut avec tendresse et respect : nous entrâmes dans la ferme. Il me parla de Christine, de sa mort, de ses regrets, de tout ce qu’elle avait dit sur Fritz et sur moi. Je voulais répondre, et je ne pouvais que regarder Louise et pleurer avec elle.

Johanes me parla ensuite de ses enfants. Il me demanda si j’étais content de son fils… Louise est une bonne fille, me dit-il. Elle a soin de moi et de mon ménage ; elle remplace sa mère aussi bien qu’elle le peut. Tant qu’elle sera sage et que son frère ira le bon chemin, je serai tranquille et heureux, jusqu’à ce que j’aille à mon tour rejoindre ma chère Christine. Après cela, je me fie à Dieu et à M. le baron, pour avoir soin de ma petite famille. N’est-ce pas, mes enfants, vous consolerez votre vieux père ?

Louise se précipite à ses pieds, dans ses bras. Fritz s’approche aussi ; mais il me parut faiblement touché, ou plutôt je ne voyais que Louise, la belle et sensible Louise. J’aurais voulu me jeter avec elle aux genoux du vieillard, le nommer aussi mon père. Je pris ses mains, je les pressai contre mes lèvres : le père de Louise était alors pour moi l’être le plus respectable. Il était temps que cette scène touchante finît ; mon cœur ne pouvait plus suffire à tout ce qu’il éprouvait. Je sortis de la ferme, emportant dans ce cœur éperdu d’amour l’image de Louise. Fritz s’en aperçut facilement ; c’était tout ce qu’il désirait. Une liaison entre sa sœur et moi l’assurait de ma faveur et de sa fortune ; peut-être même allait-il plus loin encore, et se flattait-il de devenir un jour le frère de son maître. Cette âme vile, intéressée, comptait pour rien le déshonneur de sa famille ou de la mienne, pourvu qu’il y trouvât son compte. Il fit donc son possible pour attiser le feu dont j’étais dévoré, et n’y réussit que trop aisément.

N’est-il pas vrai, monsieur, me disait-il, que Louise est devenue bien jolie ? Quel dommage, si quelque malheureux manant possédait tant de charmes ! Tenez, je crois que j’aimerais mieux la voir maîtresse d’un brave seigneur comme vous, que la femme d’un rustre qui ne sentirait pas ce qu’elle vaut.

Ce propos et d’autres semblables ne me révoltèrent pas comme ils l’auraient fait sans doute avant que j’eusse vu Louise. La seule idée de la posséder, n’importe à quel titre, me transportait. J’avalais chaque jour, à longs traits, le poison qui corrompait mon faible cœur ; il ne s’en passait point que je n’allasse à la ferme, sous le prétexte de la chasse, et toujours j’y étais bien reçu, et par Johanes et par sa fille lorsqu’ils étaient ensemble. Dès que j’arrivais, Louise courait à la laiterie ; elle m’apportait elle-même un grand vase rempli de lait ; elle y coupait du pain bis ; elle en mangeait quelquefois avec moi. Le bon Johanes me racontait ses anciennes campagnes, en vidant sa bouteille de bière ; je feignais de l’écouter, tandis que je dévorais sa fille des yeux ; et je sortais toujours plus passionné.

Si je la trouvais seule, ces attentions si touchantes, cet air de plaisir et d’amitié, faisaient place à l’embarras le plus marqué. Elle commençait des phrases qu’elle n’achevait pas ; elle avait quelquefois l’air émue, attendrie. Alors je ne me possédais plus, je m’approchais d’elle avec transport, je hasardais de petites libertés, je lui rappelais les jeux de notre enfance : mais elle me repoussait avec un ton si ferme, si sérieux, si décidé, qu’elle m’imposait malgré moi, et que je n’osais aller plus loin.

De retour chez moi, je me plaignais à Fritz de la réserve de sa sœur ; je le conjurais de la voir, de lui parler en ma faveur, de l’engager à me montrer plus d’amitié, de confiance. Il riait. Il m’assurait que j’étais aimé, passionnément aimé ; qu’il le savait bien, et que l’embarras même de Louise dans nos tête-à-tête en était la preuve. Mais ces jeunes filles, disait-il, qui, dans le fond, ne demandent pas mieux que de céder, veulent au moins avoir une excuse.

Enhardi par cette espérance, je revolais à la ferme. Si Johanes y était, on me recevait avec toutes sortes de grâces ; s’il n’y était pas, je retrouvais le même embarras, et, si je devenais pressant, la même résistance. Cette conduite me désespérait ; et mon amour en augmentait au point qu’il ne connaissait plus de bornes.

J’étais dans cet état de trouble et d’effervescence quand le comte vint à Ronebourg. Je ne voyais plus que Louise ; je n’existais plus que pour elle. La posséder ou mourir était le cri continuel de mon cœur. Il ne fallut pas moins que la réputation de sagesse que le comte s’était acquise, pour m’empêcher de lui faire, dès les premiers jours, l’aveu de ma passion. Je redoutais d’abord son excessive raison ; mais il savait si bien cacher une supériorité qu’il avait l’air d’ignorer lui-même ; son âme, en même temps qu’elle était grande et forte, était si douce et si sensible ; il joignait avec tant de grâces la vivacité de la jeunesse à la solidité de l’âge mûr, que celle-ci paraissait à peine, et finit par ne plus m’effrayer. J’osai compter sur son indulgence, et un jour qu’en me promenant avec lui il me raillait sur mon air absorbé, rêveur, j’osai lui en dévoiler la cause, et lui ouvrir mon cœur. Je n’omis aucun détail ; j’y mis sans doute la chaleur et le feu dont j’étais pénétré. Il me parut que Walstein m’écoutait avec beaucoup d’émotion et d’intérêt. Quand j’eus fini il me serra dans ses bras. Ô mon jeune et sensible ami, me dit-il, que de chagrins vous vous préparez ! Il allait ajouter quelques conseils ; je l’interrompis. Cher comte, ce ne sont pas des conseils que je vous demande ; c’est de la pitié, c’est de l’indulgence ; c’est de consentir à voir ma Louise, et d’attendre à me juger, que vous l’ayez vue ; et en disant cela je l’entraînai du côté de la ferme.

Louise était seule et fort triste ; il me parut même qu’elle avait pleuré, mais elle n’en était que plus intéressante. À notre arrivée, la surprise de voir un étranger couvrit son beau visage d’une rougeur modeste ; sa timidité, son embarras ajoutaient à ses charmes. Cependant elle se remit, et nous reçut aussi bien qu’il fut possible. J’observais qu’elle regardait souvent le comte, et qu’il lui échappait des soupirs qu’elle s’efforçait d’étouffer. Lui la suivait des yeux avec étonnement, et les jetait ensuite sur moi avec une expression de douleur.

Nous fîmes le tour du petit jardin potager que Louise cultivait : il y avait aussi quelques fleurs. Elle nous cueillit à chacun un œillet. Je ne pus m’empêcher de remarquer qu’elle donna le plus beau à mon ami ; mais ce n’était sans doute qu’une politesse, et je ne pouvais pas être jaloux du comte, qu’elle voyait pour la première fois. J’étais plutôt charmé qu’elle se conduisît avec lui de manière à le prévenir en sa faveur. Je voyais que rien n’échappait à Walstein ; l’arrangement du petit jardin, la propreté du ménage : il eut l’air de tout voir, de tout sentir.

Nous sortîmes, et nous rencontrâmes, à quelques pas, Johanes qui revenait des champs. Sa figure vénérable, sa longue barbe blanche frappèrent le comte. C’est le père de Louise, lui dis-je. Il vint à nous, nous parla quelque temps avec son bon sens accoutumé, et nous laissa continuer notre chemin. Je marchais à côté du comte sans lui dire un mot. Mes regards ardents cherchaient à pénétrer sa pensée ; il gardait aussi le silence : enfin je le rompis le premier…

Eh bien, mon cher comte, suis-je donc si coupable d’adorer Louise ? — Non, non, me répondit-il, vous n’êtes encore que malheureux, je le vois ; vous deviez l’aimer, l’idolâtrer… Et m’embrassant avec tendresse : Non, vous n’êtes pas coupable ; mais un jour de plus, et peut-être vous le deviendrez. Fuyez, mon cher Lindorf, fuyez cette fille dangereuse ; il ne vous reste d’autre ressource. Si l’amitié la plus tendre, la plus sincère peut adoucir vos peines, toute la mienne est à vous. Je ne vous quitterai pas ; je vous mènerai à Berlin, à ma terre, enfin où vous voudrez, pourvu que ce soit loin d’ici. — La fuir ! m’éloigner d’elle ! vivre sans Louise ! non jamais, jamais. — Eh, grand Dieu ! que prétendez-vous ? me dit-il vivement ; quel peut être votre espoir, en vous livrant à cette passion ? L’épouser ! pensez à vos parents que vous plongeriez dans le tombeau ; la séduire ! je n’imagine pas que vous en ayez la détestable idée. Louise est l’image de la vertu, de l’honnêteté ; et ce respectable vieillard qui vous estime ; qui vous aime, qui vous reçoit chez lui ; trahiriez-vous sa confiance pour lui ravir ce qu’il a de plus cher au monde ? Non, Lindorf ne sera jamais coupable de cette atrocité. Il écoutera la voix de l’honneur, de la raison, de la véritable amitié ; et s’il verse des larmes, ce ne sera pas du moins le remords déchirant qui les fera couler… »

Les regards, la voix du comte, avaient une expression que je ne puis rendre, et qui pénétra jusqu’au fond de mon cœur. Il me semblait que c’était un dieu, une intelligence suprême descendue du ciel pour m’éclairer. Tout ce que je venais d’entendre était si différent de ce que me disait Fritz tous les jours ; je m’étais si peu accoutumé à envisager ma passion sous un point de vue aussi criminel, que je fus absolument atterré ; je n’eus pas la force de répondre un mot. Le comte, qui m’observait, voyant ce qui se passait dans mon âme, prit ma main, et la serrant dans les siennes : Je vois, me dit-il, que ce que je vous dis fait impression sur vous, et que la vertu va reprendre son empire. Venez, mon ami ; allons demander à votre père la permission de faire un petit voyage ; nous partirons dès demain. — Demain ! m’écriai-je avec transport ; partir demain ! m’éloigner d’elle ! ne pas la revoir ! ignorer si je suis aimé, si je la retrouverai ! Non, Walstein, non ; ne l’espérez pas ; je ne le puis, je ne le puis ; ce serait m’ôter la vie. Alors appuyant ma tête contre un arbre, et versant quelques larmes brûlantes, j’ajoutai : Oui, sans doute, vos discours m’ont frappé ; et j’en ai senti toute la force. Que n’avais-je un ami comme vous dans les commencements de cette fatale passion ! À présent il est trop tard. C’est un feu qui me brûle, qui me dévore. Je le sens trop ; il n’y a plus pour moi que Louise ou la mort. Cependant vous le voulez ; j’essaierai de suivre en partie vos conseils, d’être quelques jours sans la revoir, sans aller à la ferme ; mais au moins que je sente que je suis près d’elle. Ô mon cher comte ! je suis un malade à qui il faut des ménagements, et qu’un remède trop violent tuerait sur-le-champ.

Le comte en convint. Il chercha doucement à me calmer, à me consoler. Il se contenta de la promesse que je lui renouvelai, de ne point aller de quelques jours à la ferme, espérant sans doute m’amener par degrés à consentir à une plus longue absence.

Dès le soir, je dis que je n’étais pas bien. Je voulais m’imposer l’obligation de rester dans ma chambre. Je sentais que si j’en étais sorti, mes pas se seraient portés d’eux-mêmes chez Louise. Une feinte maladie m’en ôtait la liberté ; mais elle n’était pas feinte depuis plusieurs jours. J’étais consumé par une fièvre ardente, suite ordinaire des violentes passions. Je ne dormais plus ; je mangeais à peine. Mon changement excessif alarmait mes parents ; mais je leur assurai que quelques jours de retraite et de tranquillité suffiraient pour me rétablir. Le comte, qui donna les plus grands éloges à ma fermeté, me quittait peu. Tant qu’il était auprès de moi, il animait mon courage, il soutenait ma raison, et je sentais moins le tourment de ma passion ; mais dès qu’il s’éloignait, elle reprenait tout son empire ; et Fritz y ajoutait de nouvelles forces.

Il s’était bien aperçu, par quelques mots qu’il avait entendus, et par ceux qui m’échappaient à moi-même, que le comte combattait mon amour. Il en travaillait avec plus d’ardeur à l’exciter ; et il ne fallait pas pour cela de grands efforts. Dès que j’étais seul avec lui je ne pouvais m’empêcher de lui parler de sa sœur. Il m’assurait qu’elle gémissait de mon absence, et de me savoir malade ; que depuis quatre jours qu’elle ne m’avait vu, elle ne faisait que pleurer. « Cette pauvre fille vous ferait pitié, monsieur le baron ; elle vous aime à la folie, et cache tout cela dans son cœur. Pour moi, je crains qu’elle n’en meure. Je suis toujours à la rassurer, à lui dire qu’elle n’est pas la première paysanne qui ait aimé un grand seigneur ; qu’elle serait trop heureuse avec vous, qui êtes si bon, si généreux, et que certainement vous ne l’abandonneriez jamais. »

Ces conversations, souvent répétées, enflammaient mon imagination et mon cœur, affaiblissaient ma résolution. Enfin un soir, c’était le cinquième ou le sixième jour de ma retraite, le comte m’ayant quitté pour aller à la chasse, et Fritz me parlant de Louise et de son amour depuis une heure, je ne pus y résister. Je m’échappe comme un enfant que son mentor a laissé à lui-même, et je vole à la ferme, espérant bien être de retour avant l’arrivée du comte.

Johanes était aux champs, et Louise seule à la maison, son rouet devant elle. Elle ne filait pas cependant ; sa tête était appuyée sur une de ses mains, et son mouchoir sur ses yeux. Elle ne me vit point d’abord ; mais au bruit que je fis en fermant la porte, elle leva les yeux et fit un cri. Eh, mon Dieu ! monsieur le baron, dit-elle en rougissant, comment ! c’est vous ! On disait que vous étiez si malade ; je suis bien aise de voir que… Je ne lui laissai pas le temps d’achever. L’intérêt que je crus voir dans ce peu de mots, sa rougeur, ses yeux encore humides de larmes, tout me parut confirmer cet amour dont Fritz me parlait sans cesse.

Enchanté, transporté et de la revoir, et de la trouver sensible, je me précipite à ses pieds. Je ne sais ce que je lui dis ; ma tête n’y était plus, et je m’exprimais avec tant de feu et de vivacité, que Louise en fut effrayée ; mais elle ne pouvait ni m’arrêter, ni m’échapper. Je m’étais saisi de ses deux mains, que je tenais avec force et que je couvrais de baisers, lorsque la porte s’ouvre, et le comte paraît.

Je ne sais lequel fut le plus confondu de nous trois. La surprise me fit abandonner les mains de Louise, qui en profita bien vite pour sortir précipitamment. Je m’étais relevé ; mais je n’osais regarder mon ami. — Vous ici, Lindorf ! me dit-il enfin. Je vous ai laissé dans votre chambre, et je vous retrouve aux pieds de Louise ! — Ce n’est donc pas moi que vous y veniez chercher ? répliquai-je avec un étonnement plus grand encore que le sien. Je ne sais ce qui se passait alors dans mon âme. Je n’avais pas de soupçon, non, je n’en avais pas ; cependant je ne savais comment expliquer son arrivée inattendue à la ferme.

J’avais pensé d’abord que ne m’ayant pas trouvé chez moi, il m’avait soupçonné là ; mais la surprise qu’il n’avait pu cacher, détruisait cette idée. — Non, me dit-il, en se remettant, ce n’était pas vous que je cherchais ici ; j’avais à parler à Johanes. Je vous expliquerai… et, me prenant sous le bras, il m’emmena sans que je revisse Louise. Dès que nous fûmes dehors, il me raconta que son sergent recrutait au village prochain ; qu’il venait de lui parler, et qu’ayant engagé plusieurs hommes que le vieux Johanes devait connaître, il était entré en passant pour lui demander des renseignements.

Cela me parut plausible, et détruisit l’espèce d’inquiétude vague que j’avais malgré moi. — À présent, me dit le comte, permettez à mon tour que je vous demande ce que vous faisiez là, ce que vous disiez à Louise, dans une attitude aussi pressante, et avec tant de feu. Pardonnez, Lindorf, vous m’avez accordé votre confiance ; je croirais la trahir indignement, si je ne cherchais pas à vous sauver du plus grand des dangers. Vous m’aviez promis d’être huit jours sans voir Louise. Quel était le but de cette visite que vous m’avez cachée ? — De me convaincre que j’étais aimé, et, dans ce cas là… — Eh bien ?… — Et bien, dans ce cas là de tout sacrifier à Louise, de renoncer à tout pour elle : famille, patrie, fortune, elle me tiendra lieu de tout. Je fuirai avec elle au bout de monde, s’il le faut ; je lui ai offert, à son choix, un mariage secret, ou un enlèvement ; et je suis décidé à l’un ou à l’autre. Je ne demande pas au comte de Walstein de m’assister dans cette entreprise, mais je compte au moins sur sa discrétion. — Et Louise, me dit-il avec émotion, Louise y consent-elle ? — Elle ne m’a pas répondu. Vous êtes entré ; mais elle s’attendrissait. J’ai vu couler ses larmes, et d’ailleurs je suis assuré d’être aimé. — Vous pourriez vous tromper, me dit le comte ; je crois savoir plus sûrement encore que Louise aime ailleurs. — Elle aime ailleurs ? répétai-je avec fureur ; si je le croyais… Mais non, Louise est l’innocence même ; elle ne sort jamais de chez elle ; elle ne voit que son père, son frère et moi. — Et un jeune paysan du village, reprit le comte, qu’on nomme Justin, je crois. On assure que Louise et lui s’aiment depuis trois ans, et que Johannes ne veut point consentir à ce mariage, parce que Justin est pauvre ; mais s’il est vrai qu’il soit aimé…

Je ne pouvais plus rien entendre ; mon sang bouillonnait dans mes veines ; la jalousie et toutes ses fureurs pénétraient mon âme. J’interrompis le comte, en l’arrêtant par le bras, et, fixant sur lui des yeux égarés : Puis-je savoir, comte, de qui vous tenez ces informations ? Il me paraît bien étonnant… Ma physionomie était si renversée, et le son de ma voix si altéré en prononçant ce peu de mots, que le comte en fut alarmé.

Au nom du ciel, Lindorf, me dit-il en m’embrassant, cher Lindorf, calmez-vous, remettez-vous : il se peut que l’on m’ait trompé. Je m’en informerai ; je le saurai, je vous le promets. Avant qu’il soit peu, je vous apprendrai de qui je tenais ces détails, et s’ils étaient fondés. Ô mon ami ! ajouta-t-il avec le ton le plus pénétré, vous déchirez mon cœur. Il n’est rien que je ne fisse pour vous rendre à vous-même et au bonheur. — Au bonheur ! dis-je à demi-voix, il n’y en aura jamais pour moi sans Louise.

Cependant les amitiés du comte, sa manière affectueuse et tendre, m’avaient un peu remis : je pensai qu’en effet il était mal informé. Je connaissais ce Justin, et jamais je n’avais eu sur lui le moindre soupçon. C’était un pauvre orphelin dont le seul avantage était une assez jolie figure, cachée sous des haillons grossiers, qui attestaient son extrême pauvreté. Élevé par charité dans la paroisse, on lui avait confié la garde de tous les troupeaux du village. J’avais entendu parler souvent de la dextérité, de l’honnêteté, du zèle, et même du courage avec lesquels il remplissait son petit emploi. Tous les animaux prospéraient par ses soins. Il savait les guérir de la plupart de leurs maladies ; il savait aussi les défendre, et il avait déjà tué plusieurs loups qui attaquaient son troupeau. On vantait encore ses talents. Il faisait de jolis ouvrages en bois et en osier, seulement avec son couteau ; il avait la voix très belle, et jouait très bien du flageolet sans avoir jamais eu d’autres maîtres que la nature, les oiseaux, et peut-être l’amour. Souvent en chassant je m’étais arrêté pour l’écouter ; mais jamais il ne m’était entré dans l’esprit que le pauvre berger Justin pût être mon rival. Louise me paraissait si fort au-dessus de lui ! Il est vrai que je la voyais au-dessus de tout. En y réfléchissant alors, je pensai que dans le fait leur naissance était bien égale : un peu plus de fortune mettait seule quelque différence entre eux ; et, malgré sa misère, Justin était un fort joli garçon. Je me rappelai très bien que, dans mes courses fréquentes à la ferme, j’avais souvent rencontré le troupeau de Justin de ce côté là. Il est vrai qu’il y était toujours lui-même, et que jamais je ne l’avais trouvé chez Louise. Quelquefois j’avais parlé à elle ou à son père, des chants et du flageolet du jeune berger ; il ne m’avait pas paru qu’ils y eussent fait attention.

Enfin, tour à tour rassuré ou tourmenté, je ne savais ce que je devais croire ; dans le fond, cette rivalité m’humiliait trop pour ne pas chercher au moins à en douter.

Dès que je fus chez moi j’appelai Fritz. Fritz, lié intimement avec sa sœur, et qui passait chez son père la moitié de sa vie, devait en savoir quelque chose. Je le questionnai très vivement sur Justin, sur ses liaisons avec Louise, sur leur inclination prétendue, et sur le mystère qu’on m’en avait fait. D’abord il parut très surpris ; il nia tout, parla du pauvre Justin avec le plus grand mépris, m’assura que sa sœur penserait de même, et serait très offensée de ces bruits, et finit par me demander de qui je pouvais tenir une telle imposture. J’eus l’imprudence de nommer le comte. — M. le comte sait bien ce qu’il fait, répondit Fritz en secouant la tête ; il n’a garde de vous conter que c’est lui-même qui aime Louise, et qui, ce matin encore… Mais il ne faut pas tout dire.

Il feignit de vouloir sortir. Je le retins de force. Après s’être fait beaucoup presser, il m’apprit que depuis le jour que j’avais mené le comte à la ferme, il était devenu passionnément amoureux de Louise ; que pendant ma retraite il n’avait pas passé un seul jour sans y retourner, et sans chercher à la séduire par les offres les plus éblouissantes ; que ce matin même encore, lui, Fritz, l’avait trouvé là, près d’elle, et qu’il avait voulu l’engager au secret vis-à-vis de moi. Peut-être l’aurais-je gardé, ajouta-t-il, pour ne pas trop chagriner monsieur ; mais quand je vois qu’il cherche à calomnier ma sœur, en l’accusant d’aimer un gueux comme Justin, je ne puis plus me taire ; aussi bien je voudrais consulter M. le baron là-dessus. Louise est sage ; oh ! elle est sage, et d’ailleurs elle aime trop M. le baron pour en aimer un autre… Mais, après tout, que sait-on ? les jeunes filles… Ce comte est si riche, si pressant, et puis il est son maître, lui ; il n’y a là ni père ni mère. Tout cela est diablement tentant ; et s’il allait aussi l’enlever, car il l’aime au point qu’il est capable de tout. Le mieux ne serait-il pas de le prévenir ? Si M. le baron le voulait, cela serait fait dans un tour de main. Nous mettrons Louise en sûreté. Pour moi, je l’ai toujours dit, j’aime mieux qu’elle soit avec monsieur qu’avec tout autre.

Pendant que Fritz me parlait, mon agitation était excessive. Je me promenais à grands pas dans ma chambre, ne sachant ce que je devais penser de la conduite du comte. Mon estime pour lui était si bien établie dans mon âme, que je ne pouvais me persuader une telle perfidie. Ces discours si tendres, si persuasifs, cette éloquence si touchante de la véritable amitié, n’auraient donc été que des pièges pour m’éloigner de Louise, pour m’enlever cet objet adoré.

Je ne pus soutenir cette horrible idée. Elle me parut absolument incompatible avec le caractère reconnu du comte ; et regardant Fritz avec colère, je lui ordonnai de sortir de ma présence, et de ne plus outrager mon ami par des impostures auxquelles je n’ajoutais aucune foi. Je fis plus ; je voulus aller joindre le comte, et lui parler sans détour de cette infâme accusation, sûr que d’un seul mot il effacerait chez moi jusqu’à la moindre trace du soupçon.

J’y courus ; mais je trouvai avec lui mon père, qui ne nous quitta pas de la soirée, et devant qui une telle conversation était impossible. La leur roulait sur les devoirs de la société, sur les mœurs, sur le véritable honneur. Le comte dit à ce sujet des choses si fortes et si bien senties ; il exprima avec tant d’énergie la façon de penser la plus noble et la morale la plus pure, que j’eus honte intérieurement d’avoir pu douter un instant de sa vertu, et que je me promis même de ne point lui en parler. Il me semblait que ce serait un nouvel outrage, et que, vis-à-vis d’un homme tel que lui, c’était moi qui aurais à rougir de mes soupçons. Il fallait, d’ailleurs, jusqu’à un certain point, le compromettre avec mon domestique, et cela ne se pouvait pas ; je résolus donc me taire, et de faire taire Fritz, qu’un faux zèle pour mes intérêts pouvait avoir égaré.

Mais tout en repoussant de mon cœur ce qu’il m’avait dit sur le comte, je n’en étais pas moins décidé à profiter de sa bonne volonté pour l’enlèvement de sa sœur. J’admirais les principes du comte sans me sentir la force de les imiter, ou plutôt je m’aveuglais sur les suites de cette action. J’imaginais consoler, à force de bienfaits, le vieux Johanes. Insensé que j’étais ! comme si l’or pouvait dédommager un père de la perte de sa fille, et d’une fille telle que Louise ! Mais je ne raisonnais plus, je n’étais plus à moi-même. Funeste et terrible effet des passions ! Qu’elles sont redoutables, puisqu’elles peuvent égarer à ce point un cœur fait pour être honnête et vertueux !

Le lendemain matin, le comte vint chez moi avant que je fusse levé : il était habillé et botté. — Lindorf, me dit-il, je vais jusqu’au village pour voir mon sergent et mes hommes. Je ne vous propose pas de venir avec moi, parce que je veux passer à la ferme de Johanes, à qui j’ai à parler. Après votre scène d’hier, j’imagine que vous et Louise seriez également embarrassés de vous revoir devant un tiers. Je vous avertis que j’y vais, ajouta-t-il en riant, afin que si vous voulez encore vous échapper, vous n’ayez pas la même surprise qu’hier ; et après m’avoir serré la main, il me laissa.

Cette visite à la ferme, dont il me parlait de si bonne foi, aurait dû me rassurer plutôt que de m’alarmer. Il ne pouvait savoir que j’étais averti, donc il n’y avait point de mystère ; cependant je n’étais pas à mon aise. Une sorte de défiance s’insinua dans mon âme ; je sonnai. Fritz n’était pas là ; ce fut un des laquais de mon père qui vint prendre mes ordres. Il était du village, et il y allait tous les jours. Je lui demandai, de l’air le plus indifférent qu’il me fut possible, si le sergent du comte était là pour recruter ; il me répondit que oui, et même qu’un de ses frères s’était engagé, et aussi ce Justin, que le comte avait prétendu être amant aimé de Louise. M. le comte, me dit-il, est un si digne homme, que tous nos jeunes gens voudraient servir sous lui.

Cet éloge naïf me fit rougir de nouveau de mes doutes. Tranquille, et sur le comte, et sur ce Justin, je ne pensai plus qu’au projet d’enlever Louise, et de me l’attacher pour jamais. Cette idée fermentait dans ma tête et dans mon cœur. À vingt ans, enflammé par une passion aussi ardente, on n’imagine aucun obstacle à ce qu’on désire. Secondé par Fritz, tout me paraissait possible, et je l’attendis avec impatience pour nous concerter ensemble ; mais il ne paraissait point, et le comte revint.

Tout occupé de mon dessein, gêné par sa présence, il me trouva l’air fort extraordinaire, et me le dit tout naturellement. Je vis qu’il cherchait à me sonder. Ne voulant pas trop le compromettre, je ne m’ouvris qu’à demi, mais j’en dis assez pour lui faire comprendre que je persistais dans mes projets de la veille. L’après-dînée il me quitta pour aller, me dit-il, écrire quelques lettres dans sa chambre, après quoi nous devions nous promener ensemble à cheval.

J’eus envie de profiter de cet instant où il me laissait seul, pour aller m’éclaircir avec Louise, obtenir enfin cet aveu tant désiré, et la décider à partir ; mais je pouvais trouver son père avec elle, et ma course serait inutile. Une lettre que je lui remettrais moi-même adroitement, parait à cet inconvénient : j’allai l’écrire. Elle se ressentait du trouble de mon âme. Je renouvelais à Louise mes propositions de la veille ; je lui jurais un amour éternel, et m’engageais à lui en donner toutes les preuves qu’elle pourrait en exiger. Je lui demandais une réponse, et je la renvoyais à son frère pour tous les arrangements.

Ma lettre faite et pliée, j’allais la porter, lorsque Fritz, que je n’avais pas revu depuis la veille, entre dans ma chambre avec précipitation : Monsieur, me dit-il, vous m’avez traité hier d’imposteur ; où pensez-vous que soit en ce moment M. le comte ?… Un frisson parcourut mes veines… — Mais chez lui, sans doute : pourquoi me dis-tu cela ?… — Oui, chez lui, c’est-à-dire, chez ma sœur, où je viens de le voir de mes propres yeux. — Prends garde à ce que tu dis… le comte… il est impossible. — Vous pouvez vous en convaincre, monsieur : allez-y ; peut-être le trouverez-vous encore dans le jardin, où il attend Louise. Elle n’était pas à la maison, ni mon père non plus ; il a chargé le petit garçon de la ferme d’aller la chercher promptement. J’étais dans un coin de la cour ; il ne m’a pas vu ; et dès qu’il est entré dans le jardin, je suis venu pour dire à monsieur que je n’étais pas un menteur.

À mesure que Fritz parlait, ma rage augmentait par degrés ; bientôt elle fut à son comble. Joué avec tant de perfidie et d’indignité… et par qui ? par l’homme que je respectais, que je vénérais le plus au monde, par l’ami à qui je m’étais confié !

Je renvoyai Fritz. Un mouvement presque machinal me fit saisir mes pistolets ; je les chargeai à balle sans remarquer qu’ils l’étaient déjà, et, les prenant avec moi, je sortis dans une fureur qui tenait de l’égarement, et dans quelques minutes je me trouvai près de la ferme. Il fallait passer au-dessous du jardin ; la haie dans cet endroit était basse. J’aperçus en effet le comte, se promenant avec l’air de l’impatience, et regardant sans cesse du côté de la porte du jardin, opposé à celui où j’étais. Je n’avais pas eu le temps de penser à ce que je devais faire, que cette porte s’ouvre, et que je vois Louise, la timide et modeste Louise, à qui jamais je n’avais pu dérober la moindre faveur, courir les bras ouverts au-devant du comte, se précipiter dans les siens, lui baiser les mains, le laisser presser les siennes, arrêter sur lui ses beaux yeux brillans d’amour et de joie. Je ne sais comment je n’expirai pas ; mais je crus toucher à mon dernier moment. Un froid mortel glaçait mes veines ; mes forces m’abandonnèrent, et je fus contraint de m’appuyer contre un arbre.

La fureur me ranima bientôt ; je jetai les yeux sur ce fatal jardin. Les deux amants (car je ne doutai plus de leur intelligence) se parlaient avec feu ; le visage du comte rayonnait de plaisir ; jamais je ne l’avais vu aussi animé. Je ne pouvais les entendre ; mais il paraissait par ses gestes qu’il demandait avec ardeur quelque chose que Louise refusait faiblement.

Enfin le comte tire une bourse qui me parut pleine d’or, et la présente à Louise. Elle baisse les yeux ; hésite encore un moment : enfin elle la prend d’un air moitié confus, moitié attendri. Le comte l’embrasse ; et tous les deux ensemble rentrent dans la maison, au moment où j’allais sauter par-dessus la haie qui nous séparait, et peut-être immoler deux victimes à ma rage. Je ne me connaissais plus. Je me serais sans doute ôté la vie, si je n’avais vu le comte sortir de la ferme avec la tranquillité de l’innocence et de la vertu, que je pris pour celle de l’amour satisfait ; et courant à lui mes deux pistolets à la main : Défends-toi, traître, m’écriai-je en lui en appuyant un sur la poitrine, et lui présentant l’autre ; ôte-moi une vie que tu m’as rendue odieuse, ou laisse-moi délivrer la terre d’un monstre de perfidie… Il voulut m’arrêter le bras, me parler. Je n’écoute rien, lui dis-je. Convaincu par mes propres yeux… Défends-toi, ou je suis capable de tout.

En disant cela, je portai la bouche d’un de mes pistolets sur mon front : plus heureux sans doute, si le coup était parti ! Mais le comte le prévint, et se saisissant du pistolet : Vous le voulez ? dit-il ; il recule quelques pas, et tire son coup en l’air ; le mien part en même temps, et va frapper mon généreux ami. Je le vois chanceler, et tomber à mes pieds inondé de sang, en s’écriant : Ah ! malheureux Lindorf ! quand vous saurez… ah ! vous êtes bien plus à plaindre que moi ! »

 

FIN DU PREMIER VOLUME.


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a été édité par la

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en novembre 2019.

 

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Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Lise-Marie, Monique, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Caroline de Lichtfield ou Mémoires d’une famille prussienne par Mme la Bne Isabelle de Montolieu troisième édition originale revue et corrigée par l’auteur, Paris, Arthus Bertrand, 1815. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, Château du nord vaudois, a été prise par Laura Barr-Wells en 2017.

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[1] Voyez Mémoires de Gibbon, vol. 2, page 402.

[2] Je me trompe, madame de Genlis voulut bien protéger dans le temps cette première édition.

[3] Épître à sa Muse, vol. 2.

[4] Le nom de Lichtfield est plutôt anglais qu’allemand : en effet, la famille du chambellan, père de Caroline, était originaire d’Angleterre, quoique naturalisée depuis longtemps à Berlin.

[5] Cette lettre ne trouva plus le comte à Pétersbourg ; il était en route pour revenir à Berlin. On la lui renvoya, et l’on verra dans la suite à quelle époque il la reçut.

[6] Il était daté de la veille, après l’avoir quittée.

[7] Fait historique.