Philippe Monnier

CAUSERIES GENEVOISES

 

1902

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Table des matières

 

IL FAUT ÊTRE SÉRIEUX.. 4

LA VILLE HAUTE. 9

LES PETITES FILLES  AU TABLIER BLEU.. 14

LES SANGUINÈDE. 19

LES SANGUINÈDE EN ITALIE. 25

BLAISE ET SES PROPOS. 30

LES PETITS BOURGEOIS  Propos de Blaise. 31

LE CATÉCHISME TOURNIER  Autre propos de Blaise  36

MONSIEUR ZACHARIE. 46

PINGET. 52

LE PHILOSOPHE. 58

SUR LA TREILLE  Clausipalée. Archéophron. 63

À LA SOCIÉTÉ D’HISTOIRE. 70

PIÉTISTES. 75

IN MEMORIAM... 81

POUR LES VIEUX MOTS. 86

RUE DES CHAUDRONNIERS. 91

LES BACOUNIS. 96

UN HONNEUR.. 101

SAINT-GERVAIS. 108

MADAME JACQUES DESOR.. 113

LA COUENNE. 118

PROTESTATION.. 122

RES RUSTICA.. 128

I  MAISON DES CHAMPS. 128

II  PLAISIR CHAMPÊTRE.. 130

III  JEAN-JACQUES. 132

LE RÈGNE DE LA LAIDEUR.. 134

DÉCEMBRE. 139

MES VOISINS. 143

LES GENS BIEN.. 145

ESCALADES. 150

LE TRENTE-ET-UN  Fragment du Journal d’un vieil homme solitaire  154

Ce livre numérique. 160

 

IL FAUT ÊTRE SÉRIEUX

Mon grand-oncle Gil Blas, qui, dans son château de Lirias, était devenu très vieux et quelque peu loquace, un matin qu’il se trouvait affligé d’une furieuse attaque de goutte, me manda à son chevet et me tint ce propos.

— Or ça, Gil Pérez, me dit-il, te voilà devenu grand garçon.

Des vingt-sept neveux que m’accorda la Providence, où je veux pieusement reconnaître le sang véritable des Santillane, tu es celui que je préfère, parce que l’esprit ne te manque point. Tu es actif, joyeux et subtil. Tu t’habilles proprement, tires suffisamment du pistolet, touches du clavecin avec grâce et sais tenir une carte. Tu as la jambe bien faite, un cerveau éveillé, le cœur mis au bon endroit. De telle sorte que, né sous l’étoile de Vénus, tu me parais appelé à une grande destinée. Cependant une chose m’attriste. Gil Pérez, tu n’es pas sérieux.

Or, crois-en ton oncle, qui supporta toutes sortes de vicissitudes, hasards, accidents, revers et conjonctures, et qui porte le fardeau d’une existence ainsi travaillée d’orages et de passions : il faut être sérieux. L’avenir est à l’homme sérieux. Celui qui n’est pas sérieux n’aura jamais les places, ni l’argent. Rien ne sert d’être véridique ou agréable à qui n’est pas sérieux. Encore une fois, dans ce bas monde, par le temps qui court, il faut être sérieux.

Tu as voulu te faire auteur. Je ne t’en approuve, ni ne t’en blâme. J’ai fréquenté quelques beaux esprits qui n’étaient point dégoûtants, et particulièrement ce pauvre Fabrice avec qui nous bûmes un soir d’excellentes liqueurs chez un traiteur du Prado. Mais ayant lu les petites choses que tu te plais à répandre dans les gazettes, encore qu’elles soient aimablement marquées au coin d’un génie fertile, je ne veux point te celer qu’elles me contrarient par leur saillie, leur inconstance et leur incroyable enjouement. Je ne vois pas que tu y parles jamais des colonies, ni des questions. Tu ne t’occupes point d’histoire, de géographie, d’ethnographie, de généalogie, de droit civil, de dogmatique, de botanique, ou simplement d’agriculture. Tu ignores l’économie sociale aussi bien que la science du gouvernement ; ni la circulation fiduciaire, ni les droits de l’homme, ni la réserve métallique, ni la condition de la femme, ni les institutions de crédit, ni les magasins généraux, ni les devoirs du prince, ni les qualités des engrais, ni les hypothèques de second rang, ni l’affaire des grains, ni les sables verts à plicatules, ni la pérennité des espèces ne semblent l’objet de ton soin. Tu n’as point de dates, point de chiffres et point de faits. On ne remarque pas que ton discours soit jamais orné d’aucune statistique, relevé, tableau, graphique et schéma. Tu ne numérotes point tes raisons. Tu dis un sac de blé, quand c’est une provision de blé qu’il est beau de dire. Certaines expressions, nobles en elles-mêmes, ne reviennent jamais sous ta plume. Dis-moi, as-tu pensé à ultimatum ? Que te semble de desiderata ? Te souvient-il de considérants ? Fonctions publiques n’est pas vilain. Je te recommande organisme social. Ces termes te semblent étrangers. Bien mieux, au lieu de procéder par phrases sûres, lentes, longues, lourdes, lasses, qui s’ébranlent d’un mouvement solide de chariot et soient si interminables qu’arrivés au milieu, nous en ayons oublié le début, ton style trotte, galope, caracole, piaffe, saute, gambade, s’ébroue et s’amuse. Ah ! Gil Pérez, Gil Pérez, il faut être sérieux.

Ta pauvre tante Dorothée, qui se fait curieuse en vieillissant, me rapportait l’autre jour le dessein où tu es de partir pour le Pays de Cocagne, afin d’y chercher l’occasion d’une prompte fortune et d’y trouver la garantie d’un établissement assuré. J’approuve cette décision, le Pays de Cocagne, dont il me fut jadis parlé par un soldat parpaillot qui fumait comme un Turc et répondait au nom de Mottu, est un gouvernement heureux : les lois en sont honnêtes, les femmes n’y sont point sottes et les hommes y gagnent de l’argent. Qu’y feras-tu, mon pauvre garçon, si tu parles à tout venant, souris à tout le monde, apparais rempli d’expansion, n’y cites point M. Locke, ne t’y exprimes pas en anglais, n’y réunis aucun herbier, n’y recueilles aucune plainte, n’y diriges aucune classe, n’y présides aucun comité et n’y portes aucune livrée, fut-ce la tienne ? Je t’avertis que le Pays de Cocagne est un pays sérieux : il n’aime point la bagatelle qu’il abandonne aux hurluberlus, et plus généralement il n’aime point les auteurs, qu’il appelle des écrivailleurs et des malpeignés.

Aussi bien, Gil Pérez, si tu veux réussir en ce joli pays, être prié dans le monde, introduit dans les cercles, recherché par les familles, baisé par les femmes, traité dans les banquets, nommé du Conseil et pleuré derrière ton corbillard, sois ce que tu voudras, financier, fermier général, chevalier de Malte, joueur de guimbarde, entomologiste, botaniste, économe ou agronome ; ne sois pas écrivain. Il faut être sérieux. Mais que si tu t’obstines dans cette funeste habitude d’écriture, je veux que tu ne composes que des mémoires, considérations et communications sur le commerce, l’industrie, l’agriculture, les arts mécaniques ou libéraux. Je veux que, t’écartant résolument des gazettes, tu n’y interviennes que pour y signer quelque réclamation contre un service public, une organisation fautive ou un renseignement erroné. Je veux que tu te peignes, t’asseyes, te cales, te reposes et te revêtes de majesté ; je veux que tu ne parles que rarement, en ayant l’air de garder en ton par dedans des choses plus profondes que celles qui sont devers toi énoncées ; je veux que tu cites beaucoup de mesures, beaucoup de millésimes, beaucoup de quantièmes ; je veux que tu apparaisses posé, sensé, assis, rassis et précis ; je veux que tu officies toujours et ne te déboutonnes jamais ; je veux que tu sois sérieux.

— Mon bon oncle, répartis-je, je vous remercie du précieux avis dont votre sollicitude me voulut honorer. À la vérité, votre enseignement est rempli de doctrine, et je tiens qu’on ne saurait prendre en considération trop exacte la sagesse d’un homme que les hasards de la vie se plurent à associer à des cas si divers. Aussi bien, voilà qui est fait : je vous promets de m’appliquer à être sérieux de tout mon cœur. Encore que je ne sache trop comment m’y prendre, ni quelle apparence choisir pour sembler sérieux. Mon oncle, serai-je docte ?

— Ce n’est point cela, répondit-il. Il est des doctes frivoles.

— Serai-je cuistre ?

— Peuh.

— Pédant ?

— Hé.

— Hypocondre ?

— Ouais.

— Grave ?

— Foin.

— Long ?

— À d’autres.

— Vieux ?

— Paix.

— Sublime ?

— Non.

— Hé ! quoi ? repris-je un peu courroucé, que serai-je donc, si je ne dois être ni cuistre, ni pédant, ni hypocondre, ni grave, ni long, ni vieux et ni sublime ? Et pour être sérieux, que faut-il être ?

— Il faut être ennuyeux, répliqua mon bon oncle.

Ayant proféré cette parole, comme il souffrait d’une cruelle attaque de goutte, il rendit l’âme.

C’était un cœur excellent, et je fus un long jour à le pleurer.

LA VILLE HAUTE

J’habite dans la ville haute une maison qui pour n’être ni très belle, ni très riche, n’en est pas moins honorable.

J’y écoule entre les livres et les rêves une existence que d’autres jugeront sans apprêt, que j’ai la fatuité de ne point estimer sans sagesse. De mon logis, j’aperçois du ciel, des cheminées, des tuiles, la dernière torchère en fer qui nous reste, en même temps que la fenêtre que fit ouvrir Pyramus de Candolle le vieux pour surveiller de son cabinet les tumultes de l’Hôtel de Ville ; j’aperçois aussi la moitié d’un arbre, que le printemps feuille de cendre verte, que l’automne habille d’un manteau doré et dont les nuances variables manifestent aux hommes le vol alterné des saisons.

Par éclats légers, le carillon me chante les heures. Une vieille fontaine à l’eau couleur de mousse coule sous mes fenêtres. À l’issue de l’école, des cris des gamins et des claquements de sabots montent de la place un instant troublée, où quelquefois passe mon voisin le financier au gros fracas de son coche. Mais ces bruits identiques et réguliers sont agréables ; ils semblent accommodés par leur nature à la médiocrité du philosophe et aux œuvres sereines de l’esprit ; ils rythment la songerie plus qu’ils ne l’interrompent ou ne la bousculent.

Et dans mon vieux quartier je me trouve bien, si tant est qu’on puisse se bien trouver dans ce monde, où nous ne sommes posés que comme hôtes et voyageurs.

 

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Sans doute mes amis se moquent de moi.

Ils me disent : « Monnier, tu es fou ! » Ils me disent : « Convient-il à ton âge et à ta curiosité de s’exiler de la sorte du mouvement et de la lumière ? » Ils me disent : « Viens-t’en à Rive, hardi ! » Ainsi parlent mes amis. Mais je souris à leurs propos.

Hé ! j’en conviens de bonne grâce, mes amis. Je ne réside assurément point au centre du mouvement ou comme on se plaît à dire aujourd’hui « dans le bateau ». Depuis de longues années, la mode s’est retirée de cette ville haute, qui fut jadis animée et joyeuse, qu’habitent désormais la solitude et la mélancolie des choses finissantes. Comme l’eau au fil des pentes, elle a vu dégringoler par ses petites artères la gaîté et la vie. L’air du siècle veut être respiré ailleurs. Ni le confiseur Finaz, ni l’apothicaire Morin, ni le libraire Cherbuliez ne demeurent plus dans ses parages. Les sœurs Jaubert sont parties avec le magasin Brachard. La jeunesse des écoles a déserté le palais des Macchabées et le Journal a rompu sa longue habitude de la Pélisserie. Et néanmoins, dans son isolement, la ville haute me plaît ; peut-être même que si la foule la revenait peupler de sa diversité, je le regretterais dans mon cœur.

Je l’aime pour son silence favorable. Je l’aime pour sa grâce un peu triste. Je l’aime pour sa poésie discrète, intime et profonde d’aïeule esseulée, pacifiée avec les choses, qui se tait et qui se souvient.

Tout m’agrée de son vieux décor de modestie et d’obligeance ; ses degrés, ses rampes, ses pignons ; la délicatesse de ses grisailles et le chaud incarnat de ses tuiles ; l’imprévu de ses aspects et l’élégance de ses détails. On sent qu’elle fut bâtie, il y a très longtemps, par des hommes de goût qui sont morts. À une époque où la laideur s’érige jusqu’à la hauteur d’un système, c’est elle qui a accueilli et qui conserve le peu de beauté qui nous reste. Par où qu’on y accède, ses abords sont charmants. La Tertasse et la Tour de Boël, le Bourg de Four et la Cité, la Pélisserie et le Perron montent allègrement à son assaut comme des sentiers de montagne, et à son sommet, grave et austère, se dresse la cathédrale comme jadis au sommet de notre économie se dressait la religion. Elle a de claires fontaines pareilles à celle qui coule sous mes fenêtres, des places tranquilles, des ruelles, venelles et traverses où s’ébat le peuple prolifique. Elle a de vieilles églises et elle a de vieux hôtels, spacieux et calmes, empreints d’un caractère remarquable de décence, de courtoisie et de recueillement, dont les marches d’escalier sont douces comme les manières d’autrefois et les boiseries blanches comme les mitaines disparues ; leurs hautes fenêtres à guillotine s’ouvrent sur des perspectives reposantes de verdure, de ciel et d’eau, et des compagnies y fréquentent encore, se complaisant devant les tables chargées d’argenteries et de fleurs, à discourir avec mesure du soin de l’État, de la perversité des radicaux et des nobles sujets de l’agriculture et des arts. Pour la vénusté, son auguste promenade de la Treille est peut-être unique au monde ; et ses jardins clos, étagés en terrasses, offrent un refuge choisi aux caresses de l’amour et à la fréquentation des dames.

Quantité d’existences dévouées, humbles ou magnifiques, laborieuses ou pensives, y abritent dans une retraite hospitalière un bonheur ingénu qui, pour manquer de faste, ne manque pas de douceur. Il y loge côte à côte des artisans, des artistes, des philanthropes, des gens de métier et des gens de condition, clients et mécènes, que peuvent séparer d’imprescriptibles distances selon la terre, que relie du moins une commune résistance au progrès et la parité d’une âme semblablement inclinée à la clémence. Dans la solitude des choses, ils forment une petite république, non très étroitement liée, mais domestique, civile, et véritable, pour qui le ciel offre la même nuance et à qui les journées impartissent le même bienfait.

Si quelques industries l’ont quittée, d’autres lui sont demeurées fidèles, à l’exemple de la Société de lecture et du Cercle de la Terrasse, où l’on trouve à déjeuner en été à des prix convenables.

Tel l’horloger Paris. Tel encore le libraire Jullien, qui le chef orné d’une barrette de chanoine ainsi que la portait feu Monsieur son père, s’empresse avec urbanité devant le chaland ou le simple curieux. Et que si le présent lui échappe, il lui reste le lot infini du passé plus vaste, plus nombreux et plus profond que l’avenir. Chez elle, il est chez lui. Il s’y barricade et y trône. Il s’y recueille et y sourit. Il y plaint et il y prêche. Il y lève le doigt pour avertir. Il y clôt les yeux pour rêver. Et il y parle la langue surhumaine qui ne s’exprime point par les mots.

Ô passé plus vaste que l’avenir ! Vieilles pierres, vieilles choses et vieilles gens ! Histoires, légendes et prières ! Chers fantômes qui se profilent le long des murs décrépits ! Peuple d’ombres et d’idées dont se recouvrent les places à l’abandon ! Douces litanies qui montent du cœur des villes mortes, où pousse l’herbe, croît l’oubli et dort le temps ! Bruits de cantique, bribes de latin, refrains de chanson ! Mœurs modestes d’une fois ! Exemples véridiques ! Traditions sacrées ! Frustes vertus et pans de granit ! C’est à l’abri de tels souvenirs que j’ai voulu placer ma vie. Allez, allez à Rive, mes amis !

 

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À cette heure indue, la ville haute est couchée en sage personne qu’elle est.

Mes voisins, que je connais aussi bien qu’ils me connaissent et que j’observe de la même manière et pour les mêmes raisons qu’ils se plaisent à m’observer, ont soufflé leur lumière l’un après l’autre. Entre deux cheminées, la lune s’est levée du pignon à tuiles et baigne l’espace de clarté. Il y a beau longtemps que mon ami le financier est rentré dans son coche.

Seule la fontaine coule. Elle coule doucement avec un petit bruit. Elle coule avec un petit bruit de source au crépuscule. Pensée fidèle, pensée vigilante qui me garde dans la nuit.

LES PETITES FILLES

AU TABLIER BLEU

Dans l’une de ces rues étroites qui grimpent à mon logis à travers l’ombre, le peuple et le travail, j’avisai l’autre jour des petites filles au tablier bleu.

Elles chantaient une chanson et tournaient une ronde de chez nous en se donnant la main. Elles chantaient de tout leur cœur et de toute leur voix de petites filles galavardes. Insoucieuses et empressées, elles chantaient au milieu du bruit, du trafic et de l’inattention des hommes.

Devant leur groupe menu et chantant, je me suis arrêté aussitôt.

 

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— Petites filles, leur ai-je dit, vous êtes bien jolies.

En ce quartier périmé, où les fenêtres restent à accolades et les escaliers à virolets, décoré d’auvents, d’appentis, de boutiques, de balandriers, de carcagnous, d’échoppes et de mansardes, riche de suie et de vie, vos minois apparaissent roses comme les fleurs du printemps et vos cheveux emmêlés comme les ronces des broussailles. Si votre bas tombe, votre nez se retrousse, et par le bout de votre nez coule la joie, que vous négligez d’essuyer. Sur votre front, la lumière resplendit ; à vos joues s’empourpre la santé ; le ciel a mis sa couleur dedans vos yeux et votre tablier. Ainsi faites, espiègles et vives, vous jetez une note claire dans cette vétusté, qui s’illumine de vos visages et se réjouit de votre chanson. Elle se pare de votre grâce comme des géraniums épanouis aux croisées, et elle semble d’autant plus sombre, enfumée et caduque que vous êtes plus fraîches, nouvelles et mieux écloses.

— Petites filles, ai-je ajouté, vous êtes bien heureuses.

Vous ignorez la contrainte des étiquettes et le souci des bonnes façons. Vous écoulez une vie libre dans ce coin de cité, qui ressemble à un coin de village et qui garde du village la simplicité des mœurs et la rusticité des aspects. Les gens s’y interpellent et s’y prêtent des ustensiles ; le soir, assis sur le pas des portes, ils devisent en rond de leurs affaires. Les chiens, chats, canaris, oiseaux, animaux et mioches y pullulent. Le mouvement y grouille et s’y affirme en appels, cris, sifflets, interjections, invectives, piailleries, batteries, bruits de métiers et bruits de marteau. Les hôtelleries logent à pied ; les trappons des caves s’ouvrent à fleur de terre ; les devantures des vitrines offrent à la curiosité des chalands de la ficelle de Lyon, des images d’Épinal et la vignette du Messager boiteux, où sont inscrites les foires et lunaisons. On y recueille des enseignes curieuses, des faces enluminées et des us primitifs. Sur la pénombre d’estaminets ouverts flotte une indienne sombre à grands ramages ; un gros char stationne devant un humble débit ; des filles à la fontaine, attendant que leur seille soit remplie, rangent d’une main distraite une mèche de leurs cheveux égarée par le vent. Les femmes cousent auprès des seuils. Les hommes s’essuient le front du revers de la manche. Un garçon à blouse, son fouet passé autour du cou, heurte à une porte, un écrit à la main. Entre deux pots de giroflées, une vieille lit la Tribune et interrompt sa lecture pour invectiver un enfant. Mœurs charmantes, familiarité incomparable ! vous participez à cette existence. Autour de vous fleurit la gaîté du peuple luron qui n’a pas perdu le goût du pain, et autour de vous résonne le bruit joyeux du travail, qui frappe des empeignes ou des enclumes et vous donne l’exemple visible des bras à l’œuvre et la leçon divine du devoir quotidien accompli. Un sou de petit jus suffit à votre joie. Une lampée d’eau, dérobée au goulot, à votre soif. La place incommensurable, avec son église, son lavoir, ses cachettes, ses recoins, son mystère, vous appartient. Vous y poussez dru comme des plantes ; vous y courez, criez, dansez, gaminez, lancez votre balle, mangez votre pomme, poussez votre cerceau, sautez à cloche-pied ; et vous y chantez à cette heure par vocation et destinée, comme les bêtes et bestioles du bon Dieu.

— Bien heureuses et bien jolies, vous êtes cependant plus encore, petites filles.

Naguère, groupées en cercle, vous avez dit à peu près votre empro[1] : Empro, Giro, Carin, Caro, Dupuis, Simon, Carcaille, Brifon, Piron, Labordon, Tan, Té, Feuille, Meuille, Tan, Té, Clu ; et c’est Clotilde qui l’a été. Vous avez joué à ilai perchant et à ilai touche-fer[2]. Votre essaim bigarré s’est ébattu autour des tauches. Maintenant, bien joliment, vous tournez une ronde de chez nous au coin du mur.

Cependant vos papas et vos mamans ne sont point comme on dit des natifs. Portant au bout d’un bâton leur idée dans un mouchoir noué, ils ont fait de longs chemins sur les routes. Ils sont arrivés d’endroits inconnus et impossibles que d’une portière de wagon on aperçoit tout juste quand le train file. Ils sont venus offrir à nos entreprises leur sang riche et leur force vierge. Ils sont restés des étrangers. Ils ne savent rien de nos institutions et n’entendent rien à nos principes. Le soir, au retour de l’ouvrage, leurs dialogues, leurs querelles et leurs refrains peuplent les trottoirs et les cafés d’idiomes incompris. Mais dans votre empro et dans votre jeu, dans votre chanson et dans votre voix, dans votre ronde et dans votre gaîté, déjà retentit l’accent familier du terroir. À peine nées rue des Limbes, déjà notre discipline vous entama. Ô petites filles de l’aventure et des chemins, c’est donc que notre pays vous a fait siennes, puisqu’il vous fixe à son sol par la racine ténue et solide d’une chanson !

Chantez en chœur, petites filles !

Chantez J’ai un beau château. Chantez Ma tante lire et lire. Chantez Marie, trempe ton pain. Chantez C’est le chevalier du guet. Chantez Sur le pont d’Avignon. Chantez toutes ces chansons lointaines, que l’école ou la rue vous apprit, qui traînent dans la poussière des ruines et des mémoires, que nous mêmes nous avons tant chantées, jadis, au beau temps, avec nos papas, avec nos mamans, de la même voix que vous, petites filles !

Votre chanson s’envole plus haut que les mansardes des demeures et contient plus de richesses qu’un trésor de rythmes ailés. Elle s’élance jusqu’aux confins de l’avenir et enferme toute l’amplitude d’un espoir. Elle affirme la vitalité d’une race. Elle témoigne la force d’un esprit. Elle proclame l’omnipotence d’une tradition.

En vain les misanthropes geignent-ils en leurs retraites, et assurent-ils que tout est fini, et que rien ne va plus, et qu’il n’est pas resté une épingle de la tradition vénérable, claire et petite votre chanson leur répond. Sans rien savoir et sans rien comprendre, elle proteste à sa manière. Elle dit le passé fidèle, le lendemain promis, l’avenir assuré, et elle dit le printemps qui éternellement renaît avec les mêmes germes et avec les mêmes sons.

Va donc, tourne, vire et vole, bout de chanson de rien du tout ! Grimpe au ciel rempli de moineaux ! Cours au ciel peuplé de nuages ! Le philosophe te recherche, t’écoute, te salue et te bénit dans son cœur.

Ainsi ai-je parlé à ces enfants.

 

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Assurément, je ne suis rien, ni personne. Je n’ai point de situation, ni d’emploi. Le soin de mes concitoyens m’écarte de la dignité des comités et conseils. Du moins, certains bonheurs me restent. Et nul au monde ne m’empêchera jamais de sourire avec bienveillance à la ronde de petites filles au tablier bleu.

Jamais.

LES SANGUINÈDE

Parmi les familles où je fréquente selon une habitude immémoriale, je veux nommer tout de suite les Sanguinède, personnes d’un commerce sûr, quoique un peu monotone, mais dont l’amitié est au-dessus des accidents, parce que leur cœur est dénué de mensonge comme il est dénué d’ornement.

 

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S’il est vrai qu’il y ait, pour ainsi parler, des gens bien, évidemment les Sanguinède sont des gens bien. Sans appartenir précisément à une de nos familles, ils sont cossus et assis. Ils possèdent une campagne à Puplinge et ont marié leur fille aînée à un Boissonnas. Reste Charlotte.

Wilfred Sanguinède fait partie du Consistoire et du Grand Conseil, où il siège parmi les conservateurs, encore qu’on ne puisse dire que la discipline d’un parti confisquât jamais son indépendance, puisqu’il vota le Beutezug. Nous lisons que Gédéon Sanguinède, sautier en l’année 1566, fut commis par Messieurs à porter à Jaques Desarts « détenu en une longue maladie » une couple de perdrix et autant de chapons destinés à le réjouir. Jérémie Sanguinède était ministre du Saint-Évangile à Chancy, où il succéda en l’année 1742 au pasteur Deleiderrier. Alphonse de Candolle cite avec éloge l’entomologiste Philippe Sanguinède. Abraham Sanguinède mourut de tristesse à la suite des événements de Quarante-six.

Quant à la question de savoir si Claude-Horace-Luc Sanguinède, dit La Crouille, établi dès 1507 tavernier aux Étuves, à l’enseigne du Rabot couronné, était proprement l’ascendant des Sanguinède, c’est un point de généalogie extrêmement délicat. Je le signale, sans prétendre le résoudre, au scrupule de l’archiviste-paléographe Louis Dufour. Il offrirait matière à une bien intéressante communication pour la Société d’histoire et d’archéologie.

Chez les Sanguinède, on rencontre toujours un bon sourire, un bon fauteuil et un bon feu.

On y trouve aussi de bons livres, car les Sanguinède sont amis des livres qu’ils lisent, relisent et même achètent, à la condition cependant qu’ils présentent un autre intérêt qu’un intérêt de mode ou de simple nouveauté. C’est ainsi que Wilfred Sanguinède n’hésita pas à empletter ces dernières années la charmante comédie de Cyrano de Bergerac, le volume de Résurrection et le roman de Quo vadis, dont on ne peut dire, en dépit de ses qualités vraiment dramatiques, qu’il soit indemne de tout préjugé clérical. Au salon, il y a le Journal de Genève, la Bibliothèque universelle, la Semaine religieuse ; mais il n’y a plus la Revue des Deux-Mondes, depuis que cet organe, oublieux de sa tradition libérale, voulut passer à l’ennemi. À la salle à manger, il y a deux grandes images encadrées de noir. L’une figure le pasteur Cellérier ; l’autre la Sainte-Monique du peintre Ary Scheffer.

Wilfred Sanguinède est un homme cultivé. Il s’intéresse à ce qu’on est convenu d’appeler « les questions ». Celle des assurances lui occasionna à son heure un grand tourment : comment allier cette idée de l’assurance, juste et généreuse en soi, au principe déplorable de l’obligation ? Mais que si les questions qu’il étudie dans les comités, commissions et conseils sont plus généralement d’ordre financier, économique, politique, agricole ou religieux, Wilfred Sanguinède ne néglige pas les autres. Il a passé par l’Auditoire de Belles-Lettres et s’en souvient. Aux temps les plus pressés, il voulut consacrer toujours deux heures de sa journée à la fréquentation des poètes latins. Il se trouve bien de cette gymnastique mentale qui lui impartit de la clarté et de la santé. Ce qu’il préfère d’Horace, ce sont les Épîtres ; mais Virgile le remplit, particulièrement au printemps, de sensations adorables qu’il ne sait point exprimer. Et que si Boufflers a écrit : « Les Genevoises s’ennuient comme des mortes, mais elles mériteraient bien de s’amuser », Mme Sanguinède, qui en juin met au camphre tout son appartement de la ville, ne s’ennuie jamais ; elle n’est point d’ailleurs femme à s’amuser à la manière, ni même en la compagnie, de M. le chevalier de Boufflers.

Les Sanguinède se lèvent de bon matin, mangent à des heures établies, dorment dans des chambres munies de bourrelets. Ils aiment les choses, les hommes et les enfants qui restent à leur place. Ils mettent leurs affections et leurs épargnes dans des fonds de tout repos. Ils vivent dans l’ordre et à l’abri. Si parfois, rarement, leurs idées générales se hasardent en des zones découvertes, d’elles-mêmes elles reviennent aux tauches en courant. On devine qu’ils se formèrent à une loyale discipline d’austérité, de prudence et de doute scientifique, qui pendant des siècles les fit se tenir droits sur leur conscience et leur chaise, et leur interdit l’abandon aussi bien que l’erreur. À Saint-Pierre comme ailleurs, Wilfred Sanguinède s’assied toujours dans les formes. Pour eux, midi n’est point à quatorze heures ; une vessie n’a jamais ressemblé à une lanterne ; un fait est un fait ; et n’ayant jamais rien demandé à quiconque, ils peuvent se vanter de n’avoir fait d’avances à personne.

Inflexibles et rigoureux, sans effusion comme sans grâce, pratiquant des plaisirs en quelque sorte domestiques et prohibant le luxe même à leurs imaginations, il reste que dans leur intimité paisible l’âme se sent aussitôt rassurée. Elle s’imprègne de je ne sais quelle atmosphère tonique qui la fortifie, l’arme de patience et l’enclot de vérité.

Quelqu’un qui écouterait nos dialogues y surprendrait facilement ces expressions :

— Avez-vous lu le Bulletin politique de ce matin ?…

— Chaponnière n’est pas le premier venu…

— On ne saurait dire que Cherbuliez ait été méconnu à Genève…

— Regardez l’Angleterre…

— Vous trouverez cela chez Bordier…

— Cette Flèche me perce le cœur…

— Quel dommage que le pasteur Ferrière ne prêche plus !...

— Les Massip ont reçu un très grand choix de nouveautés en nappages…

Sur MM. Favon, Flournoy, Turrettini, Debrit, Tallichet, Empeyta et autres hommes aux affaires, nous possédons une provision de jugements éprouvés, qui s’appellent, se répondent, s’encastrent et se complètent, et que nous échangeons d’autant plus volontiers que nous les avons répétés plus souvent.

Cependant nous ne causons pas toujours. Nous pouvons demeurer des minutes entières sans proférer une parole. Alors on entend le bruit du feu, et quelquefois Wilfred Sanguinède pousse un soupir.

Et chez les Sanguinède tout est laid.

Les bureaux sont laids. Les chaises sont laides. Les papiers sont laids. Les couteaux sont laids. Les rideaux sont laids. Non que les Sanguinède soient insensibles à la beauté de la peinture et de la nature. Ils vont se promener le Dimanche, collectionnent des tableaux, possèdent une petite galerie de l’école genevoise heureusement choisie. Ils furent en Italie et aux Pays-Bas, d’où ils ont rapporté une ample moisson de photographies qu’ils exhibent à leur convives en les ornant de commentaires et de souvenirs. On doit même à Wilfred Sanguinède une communication à la Classe, portant ce titre : Des diverses races bovines qu’on peut observer dans les paysages de Potter. Simples réflexions. J’ajoute qu’ils ne conçoivent la beauté que sous l’espèce de sites ou de tableaux. Pour être vraiment belle, elle veut être superflue. Hors les cadres et les points de vue, elle n’existe pas.

Peu leur importe l’artisan qui signe leurs buffets. Un fauteuil leur paraît toujours assez beau lorsqu’il est confortable, et quand Mme Sanguinède le décore de rosaces au crochet, c’est par mesure de précaution. Ils estimeraient une folie de donner à manger à leur chatte dans une jolie assiette. Jamais l’idée bizarre ne leur vint d’exiger quelque petit ornement à l’anse de leur burette. À la vérité, l’art n’a que faire de s’occuper de pots, tables, casseroles, cruches, coffres, bidons, boutons et autres brimborions.

Doucement, à mi-voix, je dis quelquefois à Mme Sanguinède :

— Madame Sanguinède, j’ai observé l’autre jour, gravée sur cuivre, une guirlande de roses et bluets entrelacés du plus charmant effet décoratif. Que ne la faites-vous rapporter par l’excellent artiste Reuter sur vos bassinoires ?

Ou bien je dis :

— Les Siennois du XVème siècle, qui étaient hommes tendres et subtils, avaient coutume de décorer les couvertures de leurs livres de gabelle de petites peintures religieuses. Je gage, Monsieur Sanguinède, que vous voudriez bien posséder, reliée de la sorte, votre collection du Mémorial ?

Les Sanguinède ne répondent rien à ces saillies, tant ils les jugent le propos d’un véritable hurluberlu. Quelquefois cependant ils s’irritent, et nous disputons fort avant dans la nuit. Mais ce menu dissentiment qui nous sépare, pour être le seul, est je crois bien venu de part et d’autre.

 

*    *
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Nos opinions sont si pareilles, nos mœurs si semblables, nos souvenirs si communs, nos goûts si identiques et nos plaisirs si partagés que, malgré la très grande affection qui nous lie, nous risquerions à la longue de n’avoir plus rien à nous dire et de nous ennuyer un peu de notre compagnie réciproque.

LES SANGUINÈDE EN ITALIE

Les Sanguinède passent l’hiver en Italie. Mon regret est de tous les jours.

Je n’ai plus personne chez qui aller quérir un sentiment de certitude, et devant les fenêtres hermétiquement closes de tel logis, mon cœur se serre. Qu’on y est bien au coin du feu, les soirs de pluie, sur le velours pâli du grand fauteuil ! Et le mouton doré surmontant la pendule ! Et les frises du plancher passées au brou de noix ! Et les rideaux de cotonnade blanche aux croisées ! Et les hautes lampes à huile qui, quand on les remonte, font un petit gloussement d’estomac !

Les Sanguinède sont partis une nuit de Décembre qu’il gelait. Ils sont partis avec leur fille Charlotte, qui fut reçue l’an passé par M. le pasteur Hirschgartner et qui étudie la peinture chez l’excellent maître Ravel. Charlotte était d’âge à connaître la beauté. « Cette enfant est si artiste ! » s’écrie quelquefois Mme Sanguinède. Je fus les saluer à la gare.

Je les trouvai au milieu de grandes affaires. La servante Péronne suait à caser dans leur compartiment un vaste panier de victuailles, contenant de quoi sustenter une famille au moins pour huit jours, et jusqu’à de la moutarde anglaise serrée dans une ancienne boîte à pilules. Wilfred Sanguinède, cerclé de courroies, calfeutré de deux manteaux passés l’un sur l’autre, un cache-nez au cou, sa toque d’astrakan rabattue de toutes parts, ressemblait à une futaille. Et Mme Sanguinède avait muni d’un peu de ouate ses oreilles, non dans le vain désir de paraître plus belle, mais pour se garer de la traîtrise des vents coulis.

Alors, tandis que les trois feux du convoi, emportant ces amis uniques, disparaissaient dans la nuit, resté seul et triste, je me rappelai l’année charmante, l’année lointaine, où cette joie me fut donnée de les accueillir à Florence.

 

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Oh ! le cri d’heureuse surprise quand là-bas, dans le petit cabinet bourré de livres, où au bruit de l’Arno j’ai tant lu de latin, tant fumé de cigarettes et tant échafaudé de rêves, Wilfred Sanguinède s’encadra brusquement dans la porte ! Rose, souriant, la face pleine ; fortement chaussé ; revêtu d’une apparence de durée, et si authentique dans cette Italie que Calvin appelle « une nation tortue et perverse », que je ne pus me retenir de l’embrasser. Au diable, les livres ! Je m’improvisai guide aussitôt ; et pendant huit jours je promenai les Sanguinède à travers Florence, et ses rues, et ses cloîtres, et ses églises, et ses fresques, et ses légendes, et ses chroniques. C’était le printemps. Sur les murs, les roses étaient fleuries, et sous les étoiles les premières guitares se mettaient à chanter.

Méthodiques et circonspects, les Sanguinède s’avançaient dans la grâce. Inflexibles comme un principe, les Sanguinède cheminaient au milieu du sourire, de l’abandon, de la tendresse du paysage et des choses. L’amour jetait son baiser aux Sanguinède ; l’Avril jouait sur sa flûte aux Sanguinède ; le bonheur de vivre, l’ivresse de la terre heureuse, l’épanouissement de la créature réconciliée avec la création éclataient sous les pas des Sanguinède en caresses, hymnes, musiques, lumières et parfums de volupté. Devant les Sanguinède, les Nymphes de Botticelli dansaient sur l’herbe neuve ; sous les yeux des Sanguinède, les Vénus de Titien étalaient hardiment leur chair blonde ; en face des Sanguinède, au détour des chemins, au détour des fresques, se dressaient dans l’air frissonnant des formes nues. Et les Sanguinède, si éloignés du Consistoire qu’ils me faisaient presque pitié, regardaient.

Ils ne s’effarouchaient pas. Ils ne se scandalisaient pas. Ils s’intéressaient infiniment. Ils dépensaient sans compter une admiration résolue, une admiration d’autant plus prompte qu’ils l’avaient préparée, renseignée, approvisionnée d’avance au cours de lectures bien conduites. Ils disaient : « Ravissant... Délicieux… C’est un charme… Quelle lumière ! » Mais le jour, où ils avisèrent de loin aux Cascine le pasteur Deleiderrier flanqué de ses deux filles, fut pour eux un beau jour.

Non que leur soumission fut jamais aveugle.

Les Sanguinède jugèrent l’Arno sale. En dépit de ses merveilles, Florence manquait de lac. Et la route du Gothard, par où ils étaient venus, gardait elle aussi, il n’y a pas à dire, sa beauté.

La campagne toscane, que je me réjouissais de leur découvrir, ne les toucha pas de sa grâce. Sèche, pelée, n’offrant d’autre splendeur que celle de la lumière et des lignes, les arbres y faisaient trop défaut. Pour eux, un joli chemin était un chemin ombreux, avec des haies vives, avec des prairies, avec des fossés, avec des rigoles, et l’on devait au printemps y pouvoir cueillir des bouquets.

Wilfred Sanguinède ne me cacha point qu’il tenait pour exagéré le cas que je faisais des Giottesques. Ruskin, dont il appréciait les entreprises philanthropiques, lui apparaissait un esprit confus, et les Primitifs des précurseurs intéressants une fois mis à leur date, mais d’un dessin maigre, d’une couleur froide et d’une composition puérile. Le plus beau musée de Florence était la Galerie Pitti, et la vraie sacristie de Saint-Laurent, non l’ancienne sacristie, celle de Donatello, de Verrocchio, de Brunelleschi, mais la nouvelle, celle de Michel-Ange.

En vérité, l’Italie avait un sculpteur, et c’était Michel-Ange. Elle avait un musicien, et c’était Mozart. Elle avait un peintre, et c’était Raphaël. Raphaël était le peintre de l’Italie, ou plus simplement il était le peintre. Wilfred Sanguinède lui professait un culte d’autant plus ardent que ce culte était classé par époques, manières et catégories. Il l’appelait « le divin Urbinate ».

— La peinture du divin Urbinate, me confia-t-il, parcourt dans son étendue entière le clavier de l’âme humaine. Avez-vous lu le livre de Clément ? Clément était un esprit distingué.

Mme Sanguinède ajouta aussitôt :

— Vous savez, c’est lui qui fut le grand ami de Gleyre.

Quant à cette habitude de causer, de sourire et de cracher dans les églises, ils la jugeaient pareillement déplorable. Les gueux, béquillards et stropiats, à qui ils ne donnaient jamais un sou, non par ladrerie, mais par principe, les indignaient au lieu de les attendrir. Et un jour qu’il était poursuivi par un cul-de-jatte, Wilfred Sanguinède me demanda en parfaite bonne foi si, dans ce pays, il n’existait aucune association pour la répression de la mendicité.

Il opinait que ce qui manquait le plus à ce peuple, c’était une éducation politique, et pour la lui octroyer, il aurait voulu l’exercice d’une démocratie plus étendue et l’introduction du referendum, au moins au communal. Le marquis Visconti-Venosta, alors aux affaires, avait sa confiance, puisque par les Cavour il était apparenté avec Genève. Les entreprises agricoles du baron Ricasoli, familier de M. Ernest Naville, méritèrent son approbation. Et sur les rapports des régimes politiques de Savonarole et de Calvin, il me dit des choses excellentes et fut le premier à me signaler le livre si solide du pasteur Eugène Choisy : La théocratie à Genève au temps de Calvin.

Ils demeurèrent mécontents du service de la voirie. Ils n’achetèrent point une branche d’amandier fleuri que leur offrit un jour une bouquetière, estimant un péché de dommager de la sorte des arbres de rendement. Dans les boutiques, ils marchandaient beaucoup et généralement rabattaient de moitié, non que les prix leur parussent exagérés, mais par juste défiance de rester victimes d’un vol. Partout, dans toutes les choses et chez tous les gens, ils saisissaient des analogies avec Genève. Ils reconnurent le théologien Gaberel, l’helléniste Bétant, le père Dépommier dans un cortège de Rois mages. Le patricien Panciatichi leur rappela à s’y méprendre l’écrivain Charles Borgeaud. La route de Fiesole leur évoqua la rampe de Cologny. Et selon Mme Sanguinède, la via Tornabuoni donnait de l’air à la rue du Rhône.

Le soir, rentrés chez nous, nous causions beaucoup, non plus, à la vérité, de tableaux, palais et statues, dont ils se montraient un peu lassés, mais de Genève, du Journal, de l’oncle Élysée, des naissances, des mariages, des deuils, des questions. Les phrases coutumières revenaient à nos lèvres ; les jugements adoptés s’échangeaient sans rumeur ; et si la fatigue closait un instant nos paupières, nous voyions pareillement, là-bas, s’épanouir les premiers bourgeons au marronnier de la Treille.

 

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Pauvres et chers amis ! Où sont-ils maintenant ? Que font-ils ? Et Charlotte ? Loin d’eux les heures se traînent, et les joies les meilleures me semblent privées d’une adhésion.

Mais ils reviendront à Pâques. Le premier Dimanche de beau, nous prendrons le bateau d’Yvoire pour aller déjeuner chez la mère Thorens. Et sous les châtaigniers verdoyants, déjà je les entends dire :

— Nous avons beaucoup joui.

BLAISE ET SES PROPOS

Mon ami Blaise, le poète aux yeux de clarté, garçon inutile, mélancolique et charmant ; dégingandé, vagabond et noctambule ; âme inquiète, esprit ingénu, cœur fervent ; grand ferreur de cigales et bâtisseur de châteaux ; toujours à rouler une cigarette ou un projet ; aussi pauvre de nécessaire que riche de superflu ; fabuleux comme un mythe et tendre comme une femme ; en dehors des étiquettes, au delà des catégories, et n’ayant jamais pu s’arrêter à un dogme non plus qu’à un parti, à une chapelle non plus qu’à une boutique, mais s’attardant dans la rue après les ânes et les enfants ; ni papiste, ni évangéliste, ni fazyste, ni carterettiste, ni turrettiniste, ni même théosophe, mais foncièrement religieux, strictement Genevois et Suisse un peu fictif, c’est-à-dire honni par tout le monde, à commencer par lui-même ; ne détestant sur la terre que la bureaucratie et les affaires, au contraire adorant la lune d’un culte passionné ; d’ailleurs sans influence politique comme sans expérience administrative ; ému du doux regret des choses, esclave de la fantaisie et serviteur de l’idéal ; ami des vieilleries et de l’eau ; absolument réfractaire à la musique ; rêveur par carrière, socialiste par élan, moraliste par bouffées : au demeurant, pèlerin sentimental de la vie ; ne vivant pas, n’ayant jamais vécu à l’heure présente, mais au gré des aventures de l’esprit dans l’avenir ou dans le passé ; rongé de souvenirs et dévoré d’espérances ; que nos autorités ignorent, que les chiens suivent sur les routes et que moi j’aime bien ; quand il n’est pas assis sur une marche, ou couché sur la Pierre à Niton, ou perché sur une tour de Saint-Pierre, ou dans les nues, ou par les chemins, ou près d’un ruisseau, ou près d’un feu, ou à califourchon sur une idée ; mon ami Blaise siffle sous mes fenêtres, et quelquefois il me tient des propos.

LES PETITS BOURGEOIS

Propos de Blaise

J’ai l’honneur d’appartenir, me dit Blaise, à une famille de petits bourgeois, modestes, pauvres et cultivés, comme il y en a sans doute beaucoup à Genève, comme je voudrais qu’il en fût davantage, parce qu’ils recueillent de nobles vertus dans leur obscurité et constituent la meilleure épargne d’un peuple civil.

Ils ont lié amitié avec la vie, savent le prix d’un sou, mangent du pain qui a le goût du travail, vont se promener le Dimanche à Fossard, veillent à la chambre à manger autour de la lampe, n’ont point de haine, nul préjugé, une servante à tablier d’indienne pour tout faire, et aux enfants qui disent : Quoi ? ils répondent : Coua, coua, coua, les corbeaux sont aux bois. C’était nous.

Voilà pourquoi je conserve de ma petite enfance des souvenirs aussi charmants.

 

*    *
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Là-bas, dans un vieil appartement de la rue du Soleil-Levant, obscur et morne, avec de la pénombre autour des choses, du mystère autour des profils, de longs corridors, une vaste cuisine, et je ne sais quelle odeur de pommes, d’usure et de lavoir, nous avons grandi mes trois frères, ma petite sœur et moi, en une fête de tous les jours.

Mon père était gai. Ma mère était douce. Tous les deux étaient jeunes. De telle sorte que je garde de mes parents, au lieu de l’image de lassitude qu’ils laissent à l’ordinaire, une image de jeunesse et de joie, comme je garde de cet antique logis, où jamais le soleil ne s’arrêta, les visions les plus claires et les impressions les plus lumineuses qu’il me sera sans doute donné de connaître dans ma vie. Rempli de livres, d’estampes et de bouquets, il semblait à nos yeux d’enfants aussi bleu, aussi profond qu’un paradis.

À la chambre à manger, où dans l’encoignure de la fenêtre était proprement disposée la chiffonnière flanquée d’un haut fauteuil, nous courions autour de la table revêtue d’une toile cirée. À la promenade, nous allions coller nos oreilles contre les poteaux de télégraphe pour écouter ce que chantent les dépêches. Et mon père, qui était de bonne humeur parce qu’il était de bonne volonté, nous disait : As-tu connu Giraud ? — Non. — Eh bien ! torche Miraud.

Comme mes parents n’avaient pas assez de fortune, ni peut-être assez de folie, pour nous confier à des mercenaires, ce fut notre mère qui nous donna son lait, son soin et un peu de son âme, où s’épanouissait une fleur de tendre poésie. Je la revois dans ses robes claires et lâches qui l’enveloppaient de lumière et de beauté. Le long des jeunes seigles, elle allait en chantant. Elle possédait une grâce extrême. Elle possédait aussi une bien grande modestie, car je me rappelle que lui ayant demandé une fois : « Comment se font les enfants ? » ma mère me répondit : « De quoi je me mêle ! » Telle était la prudence de ma mère.

Elle nous cocolait, nous étreignait de ses bras souples, nous cachait dans son giron fermé, nous gardait assis par terre contre sa jupe, nous jetait un fil de laine au visage pour plaisanter, et ayant serré le bout de notre nez dans son coin de mouchoir, elle ordonnait : « Souffle ! » Autour, descendait le crépuscule.

Quelquefois aussi, de son doigt menu, elle touchait nos yeux, notre bouche, notre front, et elle disait :

 

Grand front,

Petits yeux,

Nez croquant,

Bouche d’argent,

Menton fleuri,

Croquons l’ami !

 

Ou bien, prenant notre petit doigt, délicatement elle le faisait tourner, et elle disait :

 

C’est le petit glin-glin,

Qui fait le tour du moulin,

Qui lave les écuelles,

Cassant les plus belles,

Et qui fait : Mia-au !

Mia-au ! Mia-au ! Mia-au !

 

Nous éclations de rire. Ce Mia-au ! nous enchantait. Nous crions : Mia-au ! Mia-au ! Nous suppliions : Encore ! Jusqu’à ce que notre mère, qui n’était que sourire, redevînt sérieuse et reprit son ourlet.

Pour n’être point ce qu’on appelle des enfants gâtés, ne t’imagine pas que nous fussions des enfants privés des joies. Quand nous étions malades, il venait le docteur Strœhlin qui écrivait en latin. Des dîners où il était prié, mon père nous rapportait volontiers quelque papillote. Si nous avions été sages, il nous montrait son fusil dans l’armoire, ou nous emmenait avec lui quérir le vin à la cave, ou nous permettait de déposer dans l’urne électorale son bulletin. Ma mère, nous baisant au front, nous appelait « ma quinôle ». Et chez nous, le Dimanche, il y avait toujours du plat doux.

N’ayant rien pour nous amuser, à la vérité nous nous amusions de tout. Nous nous amusions de vieilles boîtes, de vieilles bourses, de vieilles bouteilles de pharmacie, de la cavette du poêle, des glands du rideau ; nous nous amusions avec nos doigts, nos jambes, notre bouche et notre gaîté ; nous nous amusions surtout avec nos rêves. Un ruban de papier jaune à attacher les grandsons nous était un trésor ; une petite taloche d’amitié, reçue sur la joue, un plaisir.

Le long des corridors qui n’en finissaient plus, nous allions deux à deux en chantant pendant des heures :

 

J’ai fait faire un cabinet,

Pour mon père et pour ma mère,

Et pour moi.

Sors du bois !

 

Nous jouions à Mon corbillon qu’y met-on ? Nous jouions à Pigeon vole ! Et nous jouions à Tire, galisson ! Nous possédions une richesse de chansons, kyrielles, rondes, rimes, devinettes, onomatopées, coq à l’âne, peut-être unique au monde. Si nous avions le hoquet, on nous faisait honte, mais si nous nous étions tenus bien tranquilles à découper des vignettes de prospectus, on nous donnait une plaque de chocolat. Devenus grands, nous apprîmes à fumer les vieilles baleines de parapluie.

Piogre était un endroit mystérieux où notre père allait généralement ferrer les mouches. Le laitier, qui venait chaque soir à cinq heures et qui avait un œil en verre, était notre ami. Nous avions inventé une très belle histoire sur l’allumeur de gaz, à laquelle nous croyions. À la cuisine, une fumée bleue soulevait un peu le couvercle du coquemar ; de la fenêtre, on voyait dans la cour une tourelle grise, où jadis un étudiant s’était tué ; dans la commode, il y avait une ancienne robe de soie jaune. Nous faisions À tahiu, mon bidet sur les genoux de notre père. Nous faisions la rate avec la brèche d’un vieux miroir. Nous nous faisions des pendants d’oreilles avec les cerises. Nous allions cueillir au printemps des scylles et des pervenches dans les jolis chemins. Nous avions bon appétit et bon cœur. Le jour était pareil au jour ; nos parents travaillaient ; nous dormions d’un seul somme dans la grande chambre à boiseries, et quelquefois, la nuit, ma mère venait nous regarder avec une bougie, dont la flamme mettait des reflets roses à ses doigts.

Ainsi notre vie de petits enfants bienheureux.

 

*    *
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Or, en face de cette existence si humble, si noble pourtant, et dont le rayon discret m’illuminera jusqu’à la fin, as-tu pensé, dis-moi, à celle des petits riches qu’on confie à l’idiotie d’une bonne britannique, qui mangent à l’écart loin du train des conservations et des idées, et qui jouent sur le gravier de campagnes où ne traîne pas le moindre bris de bois mort ? Ils ont tous les bonheurs et restent malheureux. Ils ont les plus belles affaires et ne s’amusent d’aucune. Nourris de coquecigrues et de poires Merlin, ils ignoreront irréparablement la saveur d’une belosse. Leurs parents n’ont pas su respecter dans leur âme fragile, cette chose précieuse infiniment, cette chose qu’il faut cultiver comme une plante rare et magnifique, le désir. Va, c’est un grand privilège d’être pauvre.

Au bout d’un instant, Blaise ajouta :

— Seulement, il ne faut pas s’en enorgueillir.

LE CATÉCHISME TOURNIER

Autre propos de Blaise

Dans l’automne de l’année 1899, comme nous causions sur le banc de la Taconnerie et qu’en face de nous se dressait la flèche nouvelle, la chapelle des Macchabées et la chapelle de l’Auditoire, Blaise me dit encore :

— Te l’avouerai-je ? À présent, je ne puis plus regarder cette vieille chapelle de l’Auditoire sans un sentiment de tristesse. Elle me semble vide depuis que la voix charmante, discrète et fidèle, qui la peupla pendant tant d’années, s’est tue à tout jamais. Le poète Louis Tournier est mort ; et si ce n’est point un de ces évènements qui bouleversent l’économie d’une métropole, ni altèrent la cote de sa bourse, dans la mélancolie de cette année finissante, à cette heure grise d’automne où l’on porte des fleurs sur les tombes, c’est son nom que j’évoque et sa mémoire qui me remplit.

Assurément, son catéchisme était une des institutions les plus gracieuses de notre cité qui n’en compte guère. Il représentait à l’écart de nos maisons noires et de nos faces longues un coin d’idylle et de fraîcheur joli comme un matin. Et, quant à moi, je me rappelle ainsi qu’une des émotions les plus pures, les plus exquises de cette petite enfance que j’aime à te conter, ces heures d’autrefois, maintenant finies, maintenant irréparablement perdues, écoulées dans l’humble église, autour de son sourire et de sa bonté. Que la vie va vite et qu’on a tôt fait de se souvenir, mon ami !

Le Dimanche, ma mère, qui se montrait ce jour-là encore plus joliment empressée que d’habitude, nous lavait, nous peignait, nous faisait la raie, nous revêtait de nos habits de fête et de quelque collerette à festons, et nous partions pour le catéchisme, ma sœur et moi, en nous donnant la main.

Un peu empêtrés de nos gants de laine, nous nous attardions en chemin, le nez dans certain carnet rose que je recherchai vainement parmi mes livres et que je n’ai pu retrouver. Nous ânonnions notre leçon. Nous regardions les moineaux francs auxquels il suffit d’un grain de sel sur la queue pour qu’on les attrape. Devant la porte, nous attendions encore un peu. Jusqu’à ce que, ayant pris notre parti et l’heure étant d’ailleurs déjà passée, bravement nous entrions.

Il y avait là des membres de la Ped ; des petites filles de la Haute ; de jolies femmes ; d’élégantes toilettes ; de vieux messieurs chenus ; tout un public d’habitués, un peu divers, quoique bien genevois. Aux embrasures des fenêtres, des rideaux de cotonnade rouge étaient noués. Dans le silence, on entendait les s des leçons tout bas récitées et le bruit de la porte retombant sur le tambour. Une odeur d’eau de Cologne. Des feuillets qu’on tourne. Un quart qui sonne au carillon. Il se levait et parlait.

Ah ! la tâche adorable de raconter les Évangiles aux enfants !

Ce poète y déployait toute la sympathie de son âme en fleur.

Il disait Jésus, la Crèche, l’Étoile, le Bœuf et l’Âne, Marthe et Marie. Il disait l’histoire de l’Enfant prodigue, l’histoire du Semeur, l’histoire de l’Ivraie et du bon grain. Il disait toutes ces histoires de l’Orient mystique, toutes ces paraboles claires, toutes ces fabulations blanches, jeunes d’une vérité éternelle. Il les disait comme elles furent jadis découvertes aux simples gens qui les recueillirent, comme elles veulent être dévoilées aux petites imaginations d’enfants, sans apprêt, sans dogme, avec la douce flamme d’amour qui dedans les éclaire. Les images merveilleuses se pressaient sur ses lèvres ; les épithètes candides s’accouplaient aux mots purs ; une piété charmante l’émouvait tendrement. Et voici qu’à cette parole si discrètement et finement nuancée, nous nous envolions loin du moment présent, loin du temple présent, et par delà l’Évêché, les tuiles brunes, le lac gris, par delà la ville gourmée et revêche, nous errions tous ensemble aux routes de Galilée, le long des chemins bordés d’olivettes et de figuiers, près des lys des champs qui ne travaillent ni ne filent, dans le soleil, dans le pardon, touchés d’une grâce subite, illuminés d’une lumière soudaine, envahis d’une imprescriptible et téméraire bonne volonté.

Nous jurions de ne plus dire « quoi ». Nous jurions de ne plus mettre nos doigts au nez. Nous jurions de ne plus faire de bruit quand notre papa travaillait. Nous jurions surtout d’apprendre docilement notre catéchisme et de ne plus nous attarder dans la rue après les moineaux, auxquels il suffit d’un grain de sel sur la queue pour qu’on les attrape. Oui, mon ami, grâce à Tournier, nous jurions ces choses.

C’est ainsi que Tournier faisait de ces humbles causeries dominicales autant de petites perles charmantes. Elles comptent vraiment parmi ce que j’ai entendu de plus joli, et je m’attriste de penser qu’elles furent et qu’elles ne sont plus, qu’elles se sont écloses et qu’elles ont passé, et qu’elles auront disparu tout entières sans laisser d’autre trace qu’un sillage léger dans les mémoires commençant à vieillir.

Or sais-tu pourquoi ce pasteur pouvait d’emblée conquérir l’âme enfantine ? C’est qu’il était poète et qu’il faut l’être infiniment pour parler à des enfants. Je te gage que Tournier était presque autant poète qu’un enfant. Les tristesses de la vie, les dures expériences recueillies au cours de toute carrière pastorale n’avaient point oblitéré cette humeur sereine, ni défloré ce cœur épanoui. Son âme pure et fraîche était demeurée sans une ride comme sans un pli. Il avait gardé des premières années ce duvet tôt perdu, cette fleur tôt séchée, ces qualités de candeur, d’innocence, de simplicité que se plaît à flétrir l’hostilité du monde. Il s’ouvrait encore aux émotions très anciennes que nous ne savons plus ressentir. Il s’étonnait encore des spectacles très vieux que nous ne savons plus regarder. Il aimait les fleurs, les oiseaux, les bêtes, les tiges, les nuages. Il souriait au brin d’herbe de l’Avril. Il s’arrêtait au fil ténu de la Vierge. De telle sorte que, dans notre société de financiers, au milieu des agents de change et des marchands en gros parmi lesquels on fraie, il s’était maintenu, par une sorte de miracle charmant, aussi ingénu, aussi limpide, aussi vierge d’esprit qu’un pêcheur de Tibériade ou qu’un berger de Samarie. Voilà tout.

As-tu lu son bouquin ? Je l’ai repris tout à l’heure. C’est absolument exquis. Oui, peut-être, la rime est pauvre, le vocabulaire restreint, l’art absent. Il y a plus, ce don du Ciel qui ressemble à une grâce et s’appelle la poésie. Pourquoi existe-t-il donc certains vers dont on se oint la bouche comme d’un baume ? Tu sais :

 

Ariane, ma sœur, de quelle amour blessée…

 

Ou bien :

 

Le moindre vent qui d’aventure

Fait rider la face de l’eau…

 

Virgile, Pétrarque, La Fontaine sont tout remplis de ces délices. Aussi Tournier. Sans doute. Écoute :

 

Viens, mon enfant, et suivons du regard

Cette fourmi qui se met en voyage…

 

Et ça :

 

Il suffit d’un peu d’herbe et de mousse fleurie…

 

Et encore :

 

Enfant, j’avais deux tourterelles…

 

Sens-tu la tranquille, la noble beauté de telles choses ? Pourtant, regarde, il n’y a là aucune sensation rare, nul mot précieux, aucun adjectif nouveau. D’où vient alors cette magie insinuante qui soulève dans votre cœur la série infinie des échos ? C’est peut-être qu’au delà des mots, et des phrases, et de leurs associations savantes, et de leur ouvrage délicat, il y a une émotion plus loin placée, au tréfonds de l’être, dont l’accent s’impose malgré tout. Tournier ne connaissait que cette émotion. Il faut ajouter qu’elle était chez lui si intense qu’il semble employer des paroles qui n’ont jamais servi et qu’il lui réussit d’atteindre souvent la modestie classique. Le public ne s’y est pas trompé, puisque son volume en est à sa seizième édition. Hein ! de la poésie vraie qui se comprend et qui s’achète ! Cela montre que les mandarins ont tort, que la foule n’est pas un ramassis d’idoines et que, même chez nous, elle sait apprécier la beauté.

Pauvre chantre du Rouet ! Pauvre poète fragile que n’avaient point heurté, fané ni tué les vilains contacts de la vie ! Je n’ai qu’à fermer les yeux pour revoir sa longue silhouette, ses cheveux blancs, son sourire fidèle et son regard si doucement brillant. Au fil des rues grises, sous les arbres des promenades, ils s’en allaient, sa petite fille et lui, intéressés, ravis aux mêmes aspects, et rien n’était plus cher à contempler que ces deux enfances de et d’un relief aussi précis qu’une effigie de médaille demeurée à fleur de coin. Je revois tout de la pauvre lingère qui a tant prié, tant besogné, tant cousu de ses mains jaunes de bois d’église ; ses attitudes ; ses gestes ; ses expressions ; ses regards ; et son profil immobile, son profil à bandeaux lisses rayés de fils d’argent, que la discipline du travail inclina pendant tant d’années, le lundi de chaque semaine, à l’embrasure de la fenêtre de notre chambre à manger, rue du Soleil-Levant.

Ces humbles existences ne rencontrent point d’historiographe. L’art les dédaigne autant que la science. Encore qu’elles aient apporté leur service et leur souffrance au bien-être public, la postérité les ignore. Pourquoi donc ? La grandeur humaine ne procède point de la qualité de notre devoir, mais de notre posture en face de ce devoir. Il serait temps qu’on s’en aperçoive. Aujourd’hui, je veux te parler de Mademoiselle Guillermet.

 

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Grande, osseuse, taillée en arêtes sèches et en pointes coupantes par la bise, Mademoiselle Guillermet portait des mitaines rouges agrémentées de perles en verre, des bas blancs, des souliers à élastiques et un petit châle de tricot noir. Ce petit châle, qui constituait son principal attribut, ne la quittait pour ainsi dire jamais. Il lui servait à toutes sortes d’usages et répondait à toutes sortes de besoins. Les nuits de Décembre, où le vent souffle en tempête sur la rade et où des aiguilles s’accrochent aux goulots des fontaines, elle le disposait sur la courte-pointe de son lit, car il est inutile d’avoir froid aux pieds, quand on peut.

Ses idées et ses affaires étaient en ordre. Son existence et son esprit obéissaient à une méthode. Ses affections et ses habitudes se soumettaient à des principes. Mademoiselle Guillermet possédait ce que les Anciens appellent une institution de vie.

C’est en vain que la Providence ou que les hommes se fussent imaginés prendre Mademoiselle Guillermet à l’improviste ou en défaut : Mademoiselle Guillermet était d’autant plus prête qu’elle était préparée. Rien qu’à l’apercevoir, on devinait que ses jupes de dessous ne tenaient point par des épingles et que ses opinions ne s’accrochaient point à des préjugés. Elle professait des opinions raisonnées sur la politique, sur la finance, sur l’histoire, sur l’hygiène, sur la botanique, sur la théologie, sur l’éducation, sur James Fazy, sur Émile Cambessédès, sur Carl Vogt, et ces opinions coupées à droit fil, librement réfléchies, parfaitement déduites, étaient proprement pliées dans son cerveau comme ses hardes étaient proprement pliées dans son placard.

Farouchement républicaine, fille unique du grenadier Moïse Guillermet blessé à l’échauffourée de la rue des Chaudronniers, Mademoiselle Guillermet disait « tu » aux enfants, « ma bonne » aux jeunes filles et son fait à tout le monde. Elle appelait un chat un chat, le dentiste Vaucher Crocodile et Napoléon Badinguet. Elle n’enviait personne, ne craignait personne et connaissait chacun. En se mettant au travail, il lui arrivait de prononcer : « J’ai rencontré ce matin M. le professeur Wartmann qui allait à ses leçons : quel joli homme ! » Détestant les attaches qui pendent, les affaires qui traînent, les livres de poésie et le temps perdu, elle citait la Bible comme une femme taborite. Elle croyait à l’inspiration littérale, aux peines éternelles, à l’inefficacité des œuvres, à la fausseté des images, et elle croyait que les moines sont des paillards. Elle prêtait foi à des histoires de confessionnal, de couvent et de nièces de curé qu’elle tenait pour définitivement acquises à la vérité. Cependant, encore que peu expansive de sa nature, parce qu’elle avait appris, grâce à une attention continue, à surveiller ses sentiments et à en refouler l’expression dans son cœur, le jour où la séparation fut rejetée par le peuple, Mademoiselle Guillermet ne put se tenir d’embrasser publiquement M. le pasteur Cougnard, rencontré par hasard à la rue neuve de Saint-Léger.

Hiver comme été, Mademoiselle Guillermet se levait à la même heure et se couchait à la même heure. Chaque matin, avant de partir, elle se lavait dans son étroite cuvette, faisait son lit et essuyait sa chambre. Chaque soir, avant de s’endormir, elle lisait une méditation. Chez ses pratiques, elle joignait paisiblement ses pieds sur une chaufferette. Elle ne se plaignait ni de la nourriture, ni de la destinée. Elle accomplissait silencieusement son devoir. Elle possédait l’Histoire du Consulat et de l’Empire et Trois sermons sous Louis XV de l’écrivain Bungener. Elle recueillait des mauves, des fleurs de bonhomme et des fleurs de tilleul. Elle changeait de linge, de chemise et de robe le Dimanche. Et, quoique l’ennemie de la parure et de la dissipation, elle gardait une large broche d’émail, où étaient représentés l’Île des Cygnes, le Môle, les Voirons, le Mont-Blanc, le Salève, le pont des Bergues, les maisons du Quai, le Rhône, le lac, bijou dont elle ornait ostensiblement sa poitrine les fêtes de grande communion.

 

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Ainsi faite, Mademoiselle Guillermet occupait chez nous une place unique, qui n’était point seulement marquée au coin de la fenêtre, dans le vaste fauteuil, près de la chiffonnière, mais dans le pli de nos habitudes et dans la tendresse de nos cœurs.

Ayant consenti à nous servir après beaucoup d’instances, et sur la recommandation expresse de Madame Sanguinède qui avait dû répondre dans l’espèce de notre moralité, elle avait fini par nous adopter. À force de revenir fidèlement le même jour de chaque semaine, elle était devenue comme une institution de notre famille. Et des arcanes de notre garde-robe, son soin était remonté jusqu’aux intérêts supérieurs de notre affection.

Elle mangeait avec nous, disputait avec nous, vieillissait et se rappelait avec nous. Elle connaissait nos parentés, nos relations, nos occupations, nos goûts, nos sympathies, nos craintes. Elle savait où les affaires étaient dans les commodes et où les tracas étaient dans les esprits. Elle décidait en suprême ressort sur des questions de toile, de trousseau, de bobines, qui ont aussi leur importance. Elle consolait ma mère de nos frasques, blâmait tacitement mon père de posséder les œuvres du matérialiste Carl Vogt, déblatérait les lendemains de défaite électorale contre les bousingots. Et, seule au monde, n’ayant que des étrangers à servir, elle avait si bien partagé nos deuils, nos chagrins et nos épreuves que de nous-mêmes nous lui avions rendu la meilleure part de nos plaisirs.

Lorsque après un grand coup de sonnette elle apparaissait active, parlant haut, apportant dans ses habits l’air de la rue, nous les enfants, nous sautions autour d’elle pour l’embrasser et nous nous écriions : « Mademoiselle Guillermet ! Mademoiselle Guillermet ! »

Elle nous gourmandait, nous tançait, nous morigénait, nous faisait honte par l’exemple d’autres enfants, tous plus propres, tous plus obéissants, tous plus dociles, tous mieux rangés et mieux ordrés que nous. Un jour que je lui manquai de respect, elle me donna une gifle que je sentirai toute ma vie. Lorsque nous nous étions montrés sages, elle nous prêtait ses mitaines et nous offrait un grain de cachou. Mais, si elle semblait nous haïr, nous devinions bien qu’elle nous adorait dans le secret de son cœur.

Droite, haute, identique à elle-même, elle cousait près du carreau où se découpait sa silhouette. Nous, nous courions autour de la table, nous colorions nos images de prospectus, nous faisions avec des journaux des bateaux ou des chapeaux de gendarme : elle cousait. Nous, nous nous jetions à bas du poêle de catelles, nous dressions des tentes, nous jouions aux sauvages, nous poussions des cris épouvantables, nous répandions au dehors le bruit qui s’agitait en nous : elle cousait. Nous, nous devenions grands, moustachus, hâbleurs, fumeurs, jolis cœurs : elle cousait. Et lorsqu’elle eut assez cousu, ourlé, reprisé, ravaudé, raccommodé le linge, après avoir vécu, mangé, travaillé, veillé et pleuré chez les autres, elle mourut chez elle, dans la chambre où elle était née, n’ayant connu de chez elle que pour y naître et pour y mourir.

Or je me figure qu’au sein des petits ménages genevois aussi modestes et aussi bourgeois que celui dont je porte la noblesse, il y a de la sorte beaucoup de demoiselles Guillermet qui cousent à la chambre à manger.

Il n’en faut point sourire, mon ami. Ces vieilles filles obscures, industrieuses et courageuses possèdent une vertu singulière. Elles offrent une sainte leçon aux revendications trop haineuses qui hérissent le moment. Elles enseignent comment l’on devient l’ami de celui que l’on sert. Il est beau de rester soi-même en vivant des autres et chez les autres, de faire respecter sa place en sachant la garder, de porter de famille en famille, non sa rancune ou son commérage, mais son travail et son dévouement, et de mourir en laissant à l’Hospice général et à la Bibliothèque publique sept mille huit cent-vingt-trois pauvres francs, économisés centime par centime et gagnés point par point, comme Mademoiselle Guillermet.

Fin des propos de Blaise.

MONSIEUR ZACHARIE

Monsieur Zacharie est un homme triste. Quoiqu’il n’ait aucune raison de se plaindre, puisqu’il a du bien, du loisir et la santé, qu’il a placé ses filles et pourvu ses fils, il est ainsi fait qu’il est triste. Lorsqu’il paraît quelque part, il y a un froid.

Long, droit, maigre, glabre, rigide, sombre, sec et strict, c’est ce qu’on appelle un homme bien conservé. À sa hauteur, sa correction glaciale, sa propreté méticuleuse, on le prendrait pour un lord. Et de fait, il n’est guère que les Anglais à qui il témoigne quelque indulgence, surtout si, en sa présence, on s’avise de les attaquer. Il prise ce peuple libre, ses institutions, ses entreprises, ses écoles, ses mœurs, ses étoffes, ses sports, son humour et son self government. Il garde dans sa chambre le portrait du général Wellington. Sauf qu’il n’arriva jamais à comprendre la néfaste fortune politique de M. Gladstone et qu’il fut soulagé à la mort de cet agitateur.

Toujours vêtu de deuil, pâle la plupart du temps, au retour du printemps Monsieur Zacharie devient jaune, au point qu’il semble taillé en buis ; mais lorsqu’il lit le journal Le Genevois, Monsieur Zacharie devient vert. Dans les promenades publiques, il tire les oreilles aux polissons qui se permettent de lancer des pierres contre les marronniers. À la Société de Lecture, il affecte de s’endormir sur les gazettes qu’attendent les jeunes gens. À la Société d’histoire, il ricane entre deux chaises vides aux productions des autres. Et il lui arriva un jour de triquer une malheureuse qui l’avait accosté aux Cropettes d’une proposition déshonnête.

Riche, apprécié, ruban d’honneur de la Société de Zofingue et administrateur de la Banque du Commerce, ayant même à trois reprises successives fait partie du Comité du Journal de Genève, Monsieur Zacharie aurait tout au monde pour être heureux. Il ne l’est point. Il se plaint. Il a à se plaindre. Il semble avoir fait sien le mot de Pascal : « Dans toute écriture et dialogue, il faut qu’on puisse dire : De quoi vous plaignez-vous ? » Il se nourrit comme de pain de griefs, rancunes, doutes, suspicions, afflictions, soucis, inquiétudes, chagrins, rongements et tourments. Il recherche à plaisir les occasions d’amertume et les germes de bile. C’est ainsi que personne ne le force à lire Le Genevois, auquel en réalité il n’est point abonné. Néanmoins, chaque matin il l’achète au kiosque de la Fusterie et chaque matin cette lecture lui porte un coup. Il est vrai que l’ayant lu, il ne dit pas ce qu’il en fait.

Quelquefois, au cours d’une conversation à laquelle il n’a du reste point pris part, sa voix s’élève, soudaine et stridente. Puis il se tait. Quand il s’est tu, tout se tait. On s’interroge du coin de l’œil, on se demande du regard d’où proviennent une telle acrimonie, une si subite explosion de colère que rien n’explique des propos précédemment échangés.

Hélas ! elles proviennent de causes lointaines, de circonstances obscures, de faits historiques et reculés que seule peut méconnaître une mémoire légère. Elle proviennent de la Révocation de l’édit de Nantes, à qui Genève doit d’être peuplée de Francillons, du séjour de Voltaire à Ferney, de la résidence de Desportes à la Grand’rue. Elles proviennent plus spécialement des événements publics qui depuis cinquante ans se coalisèrent pour ternir à jamais l’humeur de Monsieur Zacharie. Le pays, que Monsieur Zacharie aime d’un zèle amer, marche à la ruine. Les vertus civiques disparaissent. Le courage se perd. Les mœurs se corrompent. La natalité diminue dans les familles. On a rasé les fortifications. On a construit un théâtre. On a accepté une constitution détestable. On a mis la France à Cornavin. On a mis une flèche à Saint-Pierre. On a gardé les lupanars. On a introduit les petits chevaux. On n’entend plus au crépuscule le bruit des chaînes. L’Escalade ressemble à un carnaval ; le Trente-et-un à une bastringue ; le plaisir à un dévergondage. Rien que l’opprobre, que l’infamie ; une spéculation effrénée ; le jeu, les courses, l’obscénité des spectacles et des propos ; une banque d’état ; des chemins de fer d’état ; l’anarchie, la pornographie, Rumilly à la Maison de ville et quatre cabarets à Presinges, voilà pourquoi Monsieur Zacharie est exaspéré.

Contre un tel état de choses, Monsieur Zacharie, qui se dresse comme un reproche vivant, proteste.

Il proteste par sa présence, par son deuil, jusque par son mutisme. Il proteste contre le socialisme, le fonctionnarisme, l’industrialisme, l’alcoolisme, le scepticisme. Il proteste contre les lois de 73, contre le kursaal, contre le rachat, contre le raccordement, contre la Femme accroupie, contre le buste de Carteret, contre le succès de Hodler. Il protestera jusqu’à son dernier souffle. Il dénie aux radicaux, à défaut de la moindre vertu, le moindre mérite et le moindre talent. Il les met tous dans le même sac. Il fait d’eux tous le même cas, comme M. Clémenceau fait de la Révolution un seul bloc. Et il salue dans la figure de M. James Fazy l’apparition de l’antéchrist.

 

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À l’ordinaire, Monsieur Zacharie est taciturne.

Il y a longtemps qu’il a appris qu’il ne sert à rien de parler. Si parler eut servi à quelque chose, on n’aurait point démoli les Dômes, ni adopté l’heure de Berne. Aussi bien, aux tables où il s’assied et chez les rares relations qu’il cultive, il ne dit rien. Mais s’il ne dit rien, il écoute les autres et il les juge en son par dedans. Leurs opinions téméraires, leur précipitation étourdie, leur frivolité menteuse, leur babil importun sont par lui consignés et incriminés dans sa mémoire. Son silence hargneux vaut à lui seul un blâme.

Pour le tirer de cette réserve que s’imposa sa discipline, il faut une circonstance exceptionnelle, telle une erreur de fait. Si par exemple quelqu’un dit : « Il y a quatorze minutes de la rampe de Cologny au premier chemin qui tourne à gauche », aussitôt Monsieur Zacharie réplique : « Pardon, il y en a tout au plus douze et demie ». Ou bien si quelqu’un dit : « La vue du Mont-Blanc était superbe ce soir du banc qui est derrière l’ancien octroi », Monsieur Zacharie crie en colère : « Jamais de la vie vous ne verrez le Mont-Blanc du banc qui est derrière l’ancien octroi… Faites-moi le plaisir !… »

Car Monsieur Zacharie est l’ami de l’exactitude.

Il aime rectifier, réclamer, récriminer, préciser, contrôler, contredire et disputer. Il est l’auteur de fort nombreuses communications, observations, suggestions qu’il mande aux diverses feuilles publiques. Acrimonieuses et plausibles, soigneusement documentées, elles concernent indifféremment les tapages nocturnes, l’allure des vélocipèdes, le danger des automobiles, la vente des champignons vénéneux, le débit des fruits mal mûrs, le mauvais état des routes, la mauvaise qualité du gaz, l’incurie de la police, le retard des trains, les primeurs, les vipères, les bolides, les tremblements de terre et les chiens enragés. On se rappelle qu’à l’entrée de la Corraterie, près du Café du Musée, il y avait un certain endroit trop peu séparé des passants. C’est sur une lettre indignée de Monsieur Zacharie qu’on se décida, au moyen d’une porte à ressorts, à faire cesser ce scandale public.

Lorsque Monsieur Zacharie était étudiant, ses amis disaient en branlant le chef : « Zacharie ira loin ». Or, Monsieur Zacharie n’a pas été loin. Soit goût naturel de la perfection, soit constipation incurable de l’esprit, soit toute autre cause, encore que très érudit, spécialement en généalogie, Monsieur Zacharie n’a rien donné. Me Rivoire hésite même à lui reconnaître la paternité des deux brochures politiques Quelques mots d’éclaircissement et James Troppmann que la voix commune lui attribue. Monsieur Zacharie pense qu’on a bien assez écrit comme ça, et aucune vérité ne lui apparaît si rigoureusement scientifique, ni si sûrement démontrée qu’il se risque à l’exprimer. Il laisse ce soin à la hardiesse des jeunes hommes, tels que l’écrivain Gaspard Vallette, qu’il appelle « le fils Vallette ».

La première chose que Monsieur Zacharie lise du Journal de Genève, c’est les annonces mortuaires. Il est ferré à glace sur le blason. Il a recueilli un herbier de plantes alpines, estimé par le botaniste Chodat. Il garde dans sa poche un mètre, un couteau et un horaire. Il boit des camomilles. À l’église, avant de s’asseoir, il fait une petite oraison dans son chapeau. Il se désabonna à La Suisse, le jour où cet organe voulut ouvrir ses colonnes aux fastes et ballets des casinos.

Mais que si Monsieur Zacharie est atrabilaire, il est loyal et vigoureux ; si son âme rêche est frottée de chagrin, elle est tonique comme un amer ; et s’il voit partout le mal, il pratique en tout le bien. Son droit, dont il connaît jusqu’à la moindre borne toute l’étendue, lui est un prétexte à accomplir son devoir. Il salue ceux qui ont été malmenés par ses adversaires politiques, et contraignant sa nature, va jusqu’à s’efforcer de leur sourire. Il n’hésite jamais à payer de sa personne et de ses deniers. Aucune calamité publique ou privée ne le laisse indifférent. Le pasteur de sa paroisse, bien que d’opinion libérale, ne frappe jamais en vain à sa porte. Dès que les gens sont malheureux, il commence à les aimer. Une fois qu’ils sont morts, il faut qu’il les regrette. En soixante et onze, il fut seul aux Verrières porter de l’argent, du tabac et des souliers aux soldats de France, peuple superficiel, de même qu’après avoir triqué cette créature aux Cropettes, il la releva, la consola et la plaça dans un Refuge. Il se prive du nécessaire pour donner aux misérables du superflu.

J’ajoute que sur un seul point il s’est montré intraitable. Quoi qu’on ait pu lui dire à ce sujet, et en dépit de détresses évidentes, et malgré l’esprit de large tolérance dont il s’essaie d’être animé, et contrairement au respect des opinions d’autrui qu’il professe, et sacrifiant sa commodité, et violentant son cœur, Monsieur Zacharie n’a jamais varié là-dessus.

Jamais Monsieur Zacharie n’a voulu dans sa maison une servante papiste.

PINGET

Ensemble nous avons décliné rosa. Ensemble nous avons surpris le secret des verbes déponents. Ensemble nous avons injurié les couas. Ensemble nous avons bouché la fontaine de la cour. Ensemble nous avons fait aller la mère Rottembach. Et puis, le temps, qui se plaît à disjoindre les cœurs les plus sincères et les affections les mieux unies, voulut séparer nos deux vies. Je suis devenu plumitif et Pinget est devenu coiffeur.

Cependant Pinget ne me garde aucune rancune. Quoiqu’il prenne en évidente pitié mes occupations, opinions et relations et qu’il estime que Monsieur Zacharie en ait, comme il s’exprime, une couche, il n’use avec moi de nulle morgue. Il consent à me faire la barbe.

Et dans sa boutique que j’ai retrouvée et qui, située dans une grande artère, porte cette suscription : Ernest Pinget. Salon de coiffure. Articles de toilette. Man spricht deutsch, il nous arrive de ressentir parfois comme un écho de l’émotion divine qui confondait jadis nos petites âmes de collégiens bien heureux.

 

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Il y a des gens, quand ils se sont assis quelque part, leur place est toute chaude. Pinget est de ceux-là.

Chez lui la vie abonde, surabonde, pousse son sang, épanouit sa sève, dégage son rayon, regorge, déborde et s’épanche.

Rempli d’effusion, sonore, bruyant et cordial, il tend la main aux autres, interpelle les gens, salue les autorités, tutoie les conducteurs de tram, porte haut, parle haut, rit haut, rejette son chapeau en arrière et se tape sur les cuisses de transport.

D’aucuns peuvent éprouver dans certains cas de la gêne, une impression de timidité ou de fausse honte : Pinget ignore ce sentiment. Il est partout chez lui et met tout le monde à son aise. Quand je chemine à côté de lui dans la rue, je ne doute plus de personne, ni de moi. Où qu’il apparaisse, chez Fritz, chez Jacques, chez Zeier, au Léopard ou aux Vieux, il fait cercle, pérore, discute, facilite, réjouit. Aussi bien est-il unanimement consenti que Pinget est un type d’attaque.

Son langage ainsi que ses façons sont marqués au coin de la familiarité la plus démocratique. Une de ses politesses est d’inviter en Juillet le client à se défaire de son habit : lui-même, pour le délivrer d’un scrupule, opère en manches de chemise. Il a des images comme celles-ci : « La table n’est pas louée… C’est un sale coup pour la fanfare… On dirait du veau… Y a pas d’erreur… Zère, c’est zère… Estelle, ta flanelle… Un peu, mon neveu… Et ta sœur ? » Mais si quelqu’un demandait à Pinget à qui la table pourrait bien être louée et de quelle fanfare il s’agit, celui-ci paraîtrait à Pinget un drôle de compagnon. Ce sont là des expressions viriles, communes et répandues qu’il adopta sans plus de compliment. Ce qu’il évite avec un soin jaloux, c’est la prétention du langage. « Un verre d’absinthe » semblerait à Pinget une façon de parler recherchée. Plus simplement, Pinget dit : « La coueste ».

Le Dimanche, Pinget se livre à des dépenses de force surhumaine. Il enfourche son vélo, étudie son piston, saute à la perche, lance le disque, lutte en serrant les dents, varappe sur le Salève, canote sur le lac, tire au stand, danse dans les villas suburbaines ; en exercice, en mouvement, en joie ; le gilet défait, le chapeau de côté, le visage ruisselant de sueur, une fleur ou une décoration à la boutonnière. Et comme il en va chez ceux dont le corps et dont l’âme gardent l’équilibre antique, Pinget a toujours soif et toujours faim. Il fait les dix heures. Il fait les quatre heures. Il fait les six heures. Il boit et mange indifféremment à toutes les heures du jour ou de la nuit. Il sait les endroits perdus dans des cours ou juchés au sommet de virolets, où l’on trouve la meilleure fondue, la meilleure soupe à l’oignon, les meilleures tripes, les meilleures longeoles, la meilleure persillade, le meilleur Crépi et le meilleur Dézaley. Il assiste à tous les banquets dont les journaux rapportent qu’ils furent animés jusqu’à la fin « de la gaîté la plus franche ». Il est le commensal de tous les distacts, frühstück, vogues, vogoz, vermouths d’amitié. Il mange lentement : la table n’est pas louée. Le matin, après minuit, sa voix s’élève encore dans les petits cafés d’où un fil de lumière passe par l’interstice des volets. Ce qui ne l’empêche pas, le lendemain, d’être à la première heure au travail, actif, loquace et reposé.

Un tel homme est nécessairement très répandu. Et de fait Pinget ne manque pas un enterrement de quelque importance. Il assiste au moindre jubilé. Il connaît tous les bans : cantonal, fédéral, du cœur, d’artilleur, d’artificier, ban d’amoureux, ban de pouilleux, ban de raseurs, ban des cabots, ban du Piémont. Il sait Rikiki, la canne à papa. Il fait partie d’un nombre infini de sociétés, réunions, syndicats, chorales, fanfares, cercles, clubs, esquipots, tourings. Il est du comité. Il est membre effectif, membre passif, membre honoraire, membre correspondant, membre émérite, vieux membre. Il est gym et il est maçon. On peut voir sa photographie dans les costumes et les attributs les plus divers : en culottes, en maillot, en couronne de chêne, en casque, en casquette, en képi, en ruban et en tablier. La Patrie suisse reproduisit un jour son portrait, où, ceint d’une guirlande de laurier, il paraissait un empereur romain. S’il fut touché de cette attention délicate, il n’en fut pas enorgueilli. Car Pinget peut avoir ses défauts. Chacun reconnaîtra qu’il n’est pas fier.

Sa caractéristique est, je crois bien, la gaîté. Pinget possède la grâce divine, la vertu heureuse, la qualité perdue. Il est content de la vie, aussi bien des humbles trésors que la vie lui apporte que des biens plus conséquents qu’elle lui refuse. Il est content de sa profession, de sa condition, de ses amitiés ; content du printemps, de l’eau bleue, des femmes claires qui passent dans la rue ; du reflet du soleil dans le litre servi sous la tonnelle ; de l’air qui fouette le visage quand on file à bicyclette. Ce n’est pas seulement à moins dix qu’elle lui paraît bonne, c’est toujours. Il passe son temps à se réjouir. À l’Ascension, il se réjouit à Pentecôte ; à Pentecôte, il se réjouit au Jeûne genevois ; au Jeûne genevois, il se réjouit au Jeûne fédéral ; au Jeûne fédéral, il se réjouit à l’Escalade, où il ne manque jamais de se déguiser, généralement en chevalier. Son cœur vibre comme un perpétuel avoueh. Pinget n’est triste que lorsqu’il chante. Possédant une jolie voix de ténor qui est cause qu’on l’invite dans les réunions, il y chante les choses les plus suavement mélancoliques qu’on connaisse. Il chante :

 

Violettes fanées…

 

Il chante :

 

Sentinelles, ne tirez pas…

 

Il chante :

 

Lune de miel, ô mes amours…

 

Il chante :

 

J’allais cueillir des fleurs dans la vallée,

Insouciant comme un papillon bleu…

 

Car Pinget garde de la poésie dans le cœur.

 

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Quant aux opinions religieuses, politiques et sociales de Pinget, c’est un point délicat. Et malgré les souvenirs vivants qui nous lient, je n’ai jamais osé trop insister sur cette affaire.

Cependant si Pinget n’apparaît point ce qu’on est convenu d’appeler un pratiquant, puisque le Dimanche il va plutôt au Salève qu’au sermon, je doute qu’il soit un athée. Il lui plaît d’entendre évoquer le nom de Dieu dans une prière, pourvu que ce soit dans quelque solennité helvétique et par un orateur non suspect. Il chante le Cé qu’é l’aino à l’Escalade. Il chante le Cantique suisse après le toast à la patrie. Il tient comme à un principe à l’Église nationale. Lorsque le pasteur de sa paroisse mourut, lui qui n’avait jamais assisté à son prêche, se fit un devoir de politesse d’assister à son honneur. Peut-être qu’il n’est pas chrétien : à coup sûr Pinget est protestant.

Pinget est encore pour le progrès, pour la fraternité, pour l’éducation laïque et obligatoire, pour l’instruction qu’il veut largement répandue et qu’il estime un bienfait. Il est pour l’amélioration du sort des classes ouvrières, pour les lois de fabriques, pour les lois d’assurance, pour la troisième étape et pour le rouleau compresseur. Il tient que M. Gavard possédait un véritable talent d’orateur ; il tutoie le député Sigg ; il nomme M. Lachenal tout simplement Adrien. Il est heureux du mouvement, de la lumière, de la vie. Il se félicite des égouts qu’on creuse, des maisons qu’on abat, des quartiers qu’on aligne, des artères qu’on ouvre, des usines qu’on crée, de l’avenir qu’on initie. Il applaudit à tous les agrandissements, élargissements, embellissements de notre cité. Il n’a jamais failli à voter pour M. Turrettini, le jugeant « un zigue ». Il raserait le capitaine Dreyfus gratis, si cet officier le voulait. Son cœur généreux s’exalte pour les nobles causes. Il fut Grec en face des Turcs, Espagnol en face des Américains comme il est Boer en face des Englisch. Il est idéaliste, fervent, convaincu.

Sauf qu’il y a trois catégories de personnes contre lesquelles son préjugé nourrit toutes sortes de rancunes, défiances et suspicions.

C’est à savoir les calotins, les mômiers et les aristos.

LE PHILOSOPHE

Il me fut donné de le rencontrer l’autre Avril.

Il s’avançait dans un joli chemin de campagne que je ne veux pas nommer, parce que, par le temps qui court, on y pourrait bien mettre un kiosque. Il procédait avec exactitude ainsi qu’un développement logique. Il tenait la tête inclinée, moins par abandon que par naturelle habitude de la méditation. Il portait une houppelande noire et un chapeau gris. Et il s’appuyait sur sa canne comme sur une raison.

J’admirai une fois de plus combien la pratique de la seule sagesse et le commerce de la vérité contribuent à maintenir l’homme vert, intègre, allègre et dispos.

— Quoi, délibérai-je, s’il faut ajouter foi aux dictionnaires, encore qu’ils soient souvent menteurs, voici la quatre-vingt-deuxième année qu’il vient se récréer au spectacle aimable du printemps et surprendre l’éveil des corydales. Pour lui, quatre-vingt-deux fois déjà, les haies ont revêtu leur guimpe d’aubépine brodée ; quatre-vingt-deux fois, les scylles et les pervenches ont ouvert leurs yeux bleus ; quatre-vingt-deux fois, les fontaines ont recommencé leur chanson câline, et les nymphes de la fable antique renouèrent quatre-vingt-deux fois leur ronde interrompue sur le gazon fleuri. Cependant il n’apparaît point lassé de la monotonie de ce renouveau. Il se dresse dans l’air neuf comme un des chênes vénérables qui continuent à parer la marge de ce chemin. Il se promène parmi les prairies des campagnes avec autant d’assurance que parmi les problèmes de l’infini. Il écoute la voix des oiseaux d’une oreille aussi indulgente que le bruit des hommes. Sa pensée est agile, son pas défini, son but évident. Le ciel n’est pas moins clair que son esprit, le soleil qui brille par cette belle journée n’offre pas une lumière plus splendide que l’évidence de son propos… Ô jeunesse éternelle de la pensée ! Ô douce jeunesse de la saison !

Et ayant salué en ces termes ce couple gracieux, je m’arrêtai sur le chemin.

 

*    *
*

 

Des reflets luisaient au bout des herbes vernies. Une rainette chantait. Un lézard se blottit derrière une ronce. Une voix appela dans le lointain : « Eugène ! » Tandis qu’il avançait dans la lumière, je me mis à penser.

Je pensai à Genève. Je pensai à cette tradition scientifique, faite de loyauté et de probité, qui avait départi à la petite cité une place grande dans l’histoire. Je pensai à ces quelques noms, groupés sur ce mouchoir de poche comme par miracle, voisins, familiers et universellement connus, aussi bien des malotrus que des savants, aussi bien dans les académies que dans les gazettes et dans les salons. Ceux qui les portaient étaient des gens aimables, qui n’étaient pas seulement des esprits cultivés, mais qui étaient encore des hommes bien appris. Ils n’avaient pas que des connaissances, ils avaient des manières. Ils donnaient une réalité charmante à cette appellation devenue presque insolente, tant elle semble aujourd’hui injustifiée et injuste : le monde. Ils appartenaient au monde. Ils étaient du monde tout court.

Comme ils étaient chez eux à Édimbourg ou à Paris, à Saint-Pétersbourg ou à Florence, l’Europe se trouvait chez elle à Genève, où fleurissait cet « esprit européen » que désigna et reconnut Mme de Staël. On voyait les berlines de potentats, d’érudits, de jolies femmes faire un détour pour s’arrêter dans cette hôtellerie « la mieux située pour un citoyen du monde ». Et c’est alors que Bonstetten pouvait dire : « Tout ce qui pense et écrit en Europe passe dans notre lanterne magique. On ne rencontre que grands seigneurs et princes. Ce séjour est préférable à celui de Paris : ce qui est dispersé dans la grande ville se trouve ici réuni en un bouquet. Genève, c’est le monde dans une noix ».

L’Allemagne du Nord arrivait en procession et presque en pèlerinage à Genthod. Charles Bonnet était l’ami de Bentham et de sir Samuel Romilly ; Jacob Vernet était celui de Muratori et de Law. Voltaire aimait Tronchin, « l’homme haut de six pieds, savant comme Esculape et beau comme Apollon ». Bayle appelait Burlamaqui une bibliothèque vivante. Newton écrivait à Abauzit : « Vous êtes bien digne de juger entre Leibnitz et moi ». Le libraire Bousquet imprimait l’Histoire civile du royaume de Naples de Giannone ; Barillot l’Esprit des lois de Montesquieu. Lord Stanhope avait l’accent genevois. Chateaubriand assistait ému à la fête des Promotions. Marc-Auguste Pictet s’acquittait de la fonction d’inspecteur général de l’Université impériale. Guillaume Favre entretenait des relations suivies avec Guillaume Schlegel, avec Angelo Mai, avec Canova, avec Raynouard. Pyramus de Candolle le vieux, qui correspondait avec Chaptal et Cuvier, Jean-Baptiste Say et Berthollet, faisait ses délices et les délices de belles dames dont sa modestie voulut celer les noms. Sismondi, qui cultivait pareillement la duchesse d’Albany, Mme de Staël et Channing, fréquentait non seulement au faubourg Saint-Honoré chez Mmcs de Rémusat et de Vintimille, mais dans ce qu’on est convenu d’appeler le faubourg Saint-Germain, chez les Montmorency, les Duras, les Châtillon, les Chabot, les Maillé. L’Europe sérieuse et libérale attendait chaque volume de ses Républiques italiennes comme un événement. Et l’empereur se promenait familièrement avec lui dans le jardin de l’Élysée. C’était Cuvier qui faisait l’éloge académique de de Saussure, comme ce sera Dumas qui fera l’éloge de de la Rive, commensal des Tocqueville, des Montalembert, des Broglie. « Si ma lettre n’était pas si longue, lui mandait Cavour, je vous parlerais de votre illustre ami M. de Broglie, que j’estime, je vénère et j’aime tous les jours davantage, parce qu’il montre ce que sont les Français, quand ils suivent une bonne voie. » Au Congrès de Vienne, Mme Eynard s’asseyait à table entre le prince de Talleyrand et le prince de Ligne. « La fleur du Congrès y était, dépêche-t-on à Turrettini, et tous les honneurs furent pour elle ».

Genève n’était pourtant alors qu’une petite cité de vingt à trente mille âmes, sans rien de ce qui retient ou contraint l’opinion humaine. Elle n’avait point de territoire, point d’armée, point de cour. Elle n’avait pas même de petits chevaux ou de routes droitement alignées, où les railways filent entre les chabauris. Elle ne songeait à détrôner ni Monaco, ni Winterthour. Sa force, qu’on n’aurait su mesurer en ampères, résidait dans sa vertu. Son attrait, qu’on n’aurait su ravaler à un kursaal, consistait dans sa culture. À ce congrès de Vienne, comme l’univers des princes et des diplomates s’empressait autour des représentants de la République minuscule, les comblait d’attentions et d’hommages, consentait à aller prendre le thé dans leur pauvre garni meublé d’acajou, le citoyen Pictet de Rochemont se demanda la raison de « cet avantage » et il la trouva.

« Nous avons dû cet avantage, informa-t-il son pays, à l’intérêt qu’inspire Genève comme ville littéraire et savante. »

 

*    *
*

 

Il s’avançait dans le chemin.

L’ombre légère des feuilles se plaisait à caresser sa personne infléchie qui tantôt apparaissait dans la lumière, tantôt dans le demi-jour. Il regardait avec amitié les tiges, les lierres, les mousses, les branches, les écorces, les délicats pétales des arbres épanouis. Et qui sait ? les apparences de cette nature bruissante et chantante, parée et fleurie, embaumée et renouvelée se traduisaient dans sa doctrine en un appareil méthodique et rigoureux de preuves, syllogismes, conséquences et déductions.

Mais tandis que nous autres étions devenus dissipés, frivoles, émiettés par des intérêts séculiers et profanes, je réfléchis qu’il demeurait, lui, un citoyen de cette Genève littéraire et savante ; je me souvins qu’il continuait par sa présence, par son œuvre, par sa robuste réputation la tradition antique ; je me rappelai qu’il restait à peu près seul à maintenir la discipline auguste, qui faisait de Genève un foyer de lumière, participant à la fois de la bonne science et de la bonne maison ; je me dis qu’il subsistait comme un vestige vénérable et vivant de ce passé qui chaque jour s’effrite ou se transforme ; et je constatai qu’on pouvait encore saluer en lui ce qui fut et ce qui passe, l’heure de gloire qui s’éloigne, la forme d’esprit qui disparaît. Alors m’étant rangé contre la haie, je me découvris avec humilité.

Mais il ne m’aperçut point. Depuis, j’ai su qu’il ne pouvait pas m’apercevoir. Il recueillait ses souvenirs en vue du discours qu’à quelques jours de là il devait prononcer à la Société de Zofingue. Nous possédons ce discours. Chacun sait qu’il commence en ces termes :

« Zofingiens, jeunes et vieux, mes confrères, voici bien des années qu’il ne m’a plus été possible d’assister à quelqu’une de vos réunions du soir… »

SUR LA TREILLE

Clausipalée.
Archéophron.

Cette promenade est aimable, Clausipalée. La mode qui la délaissa voulut la respecter. Elle est abritée contre la bise de l’hiver ; elle est défendue contre les chaleurs de l’été ; et elle offre en toute saison un refuge favorable aux dialogues des vieilles gens.

— Cette promenade est ancienne, Archéophron. Jean-Jacques y venait le Dimanche au temps qu’il était garçonnet ; le peintre Hornung y réjouissait l’Aurore de ses saillies et de sa grâce ; et le philosophe Amiel y essorait son rêve intérieur.

— Ici, nous nous connûmes. Nous étions de petits enfants confiés à leurs bonnes, et quand nous tombions par terre, nous pleurions.

— Ici, nous jouâmes aux mâpis. Nous étions des collégiens abandonnés à leurs instincts, et quand nous étions en colère, nous frappions.

— Ici, adolescents en rupture des Macchabées, nous échangeâmes nos premières confidences et nos vastes espoirs. Sur nos casquettes, il tombait des fleurs roses.

— Et ici, quand revient l’automne, nous nous retrouvons chaque soir. Mais nous ne sommes plus des petits enfants qui pleurent ; nous ne sommes plus des collégiens qui jouent ; nous ne sommes plus des adolescents qui rêvent. Nous sommes des vieillards arrivés au terme de la vie. Et sur nos têtes blanches, il tombe des feuilles mortes.

— Te rappelles-tu, Clausipalée, quelle riante perspective l’œil embrassait de cet endroit ?

— Je me rappelle, Archéophron.

— Et les Jardins avec les puiserandes ?

— Je me rappelle, Archéophron.

— Et l’Arve, et les Moraines ?

— Je me rappelle, Archéophron.

— Alors, Fazy n’avait pas renversé la porte de Neuve.

— Alors, Carteret n’avait pas abîmé le Bastion bourgeois.

— Favon n’était pas né.

— Le respect n’était pas mort.

— Et dans son étui de pierre, le carillon chantait à la République des heures de vérité.

— Au guichet de Rive, dans une cage, s’ébattait un charmant écureuil. On ne voit plus des animaux aussi jolis.

— Plus.

— Au Molard, Mlle Bécherat tenait un cabinet de lecture. On ne lit plus des livres aussi bien faits.

— Plus.

— Dans les rues, tricotant leur bas bleu, les femmes des Focilles criaient leurs tommes de Bourgogne. « Tommes, tommes, aux bonnes tommes de Bourgogne… » Tommes savoureuses ! Tommes parfumées ! Archéophron, on ne trouve plus des tommes aussi parfaites.

— Plus.

— Les cœurs, riches de modestie, demeuraient humbles et soumis.

— Les gens, contents de peu, goûtaient des plaisirs simples.

— Le jour du Jeûne, on allait en famille admirer les blés noirs en fleur.

— Le jour de l’Escalade, on mangeait en famille la soupe au riz et les pommes au vin.

— Douze écus et une robe d’indienne étaient le gage d’une servante.

— Les Étrennes religieuses faisaient un beau cadeau.

— Au Port au bois, près de la place actuelle du limnimètre, se trouvait une petite tourelle.

— À Bel-Air, dans l’ancien bâtiment du corps de garde, les frères Manéga avaient leur magasin.

— Munier, Chenevière, Jacques Martin retenaient chaque Dimanche une foule attentive. Gaudy écrivait ses esquisses. Chaponnière élucubrait ses chansons. Petit-Senn appointissait ses boutades…

— Et au Creux de la Batterie, c’était rempli d’oiseaux. Le Syndic de la garde passait les revues de nos milices sur la Plaine. Aux fêtes de l’Arquebuse, le seigneur Amiral montait en pompe sur son brigantin. Rue du Marché, la journée finie, on entendait le bruit familier des boutiques qui fermaient leurs contrevents de bois…

— Et sur les remparts, résonnait le tambour.

— Mœurs charmantes ! Consciences rectilignes ! Discrétion admirable ! Ces choses sont finies...

— Honnêtes traditions, institutions augustes, noble esprit de justice, nous n’avons plus qu’à nous en souvenir.

— Clausipalée, sur le cavalier Micheli, il y avait un vieil ormeau. Il ne faisait de mal à personne. Il était doux à regarder. Il mettait une ligne de grâce dans ce coin de rue. Ils l’ont coupé.

— Sur la petite Corraterie, il y avait un marronnier. Les jours de marché, les musiciens d’Italie arrêtaient à son ombre leur harpe légère et les oiseaux du bon Dieu chantaient au printemps dedans sa frondaison. Archéophron, ils l’ont coupé.

— On a mis bas les dômes.

— Les moulins de l’Île ont brûlé.

— Les jeunes filles vont en vélocipède.

— La main d’œuvre est hors de prix.

— Les impôts sont exorbitants.

— Ils percent l’Avenue Versonnex.

— Ils vont construire un Technicum.

— Hélas !

— À l’heure qu’il est, où trouver un homme de parole, une marchandise de bonne qualité, une opinion de bonne foi ?

— Où trouver une réputation loyale, une volonté intègre, le respect des autres et de soi-même, à l’heure qu’il est ?

— Quand on voit des esprits réputés excellents se rallier ouvertement à cette imposture de l’unification du droit !

— Et quand on voit la démagogie à la Maison de ville, et les Savoyards au Conseil.

— Berne nous ronge.

— Paris nous opprime.

— Les enfants ne savent plus leur empro.

— Il n’y a plus d’enfants.

— On se chauffe à la vapeur.

— Le discours a remplacé la chanson.

— La vertu agonise.

— Genève se meurt.

— Hélas !…

— Hélas !…

— Cependant, en dépit de ce vent de furie qui souffle en tempête sur notre pays malheureux ; malgré ce travail de démence qui n’épargne ni un vieil arbre, ni un vieux dogme ; sur cette terre irréparablement conquise au luxe, à la concupiscence et à la dilapidation, nous sommes demeurés. Sachons en rendre grâce à la Providence. Aux crépuscules d’automne, quand les hirondelles s’assemblent pour partir, il est doux de renouer le fil interrompu de nos litanies de vieillard.

— Doux d’écouter au fond d’un cœur ami l’écho fidèle et constant de son propre cœur ravagé.

— Si autour de notre solitude, les meilleurs, les plus utiles à leur patrie ont disparu ;

— Si le fils Bungener a rendu l’âme ;

— Si rien ou presque rien n’a subsisté du décor familier de notre enfance, des ormes séculaires qui nous versèrent leur ombre, des jolis chemins par où s’élançait notre avenir ;

— S’ils ont construit la route d’Hermance,

— S’ils ont débaptisé la rue du Boule,

— Peut-être qu’avant de clore à jamais nos yeux las, nous sera-t-il donné de les arrêter avec un sourire sur une promesse et sur un espoir…

— Oh ! n’y a-t-il pas quelque part un enfant à qui nous puissions dire en mourant : mon enfant !

— Borgeaud a publié son Académie. On le tient un esprit grave et doux.

— Frommel combat avec une dialectique serrée cette théorie aussi pernicieuse que séduisante de l’évolutionisme religieux. Le protestantisme français en fait cas.

— Le fils Vallette, s’il n’est point le fils Bungener, ne manque pas d’escient.

— Vinet, après Rambert, a rencontré Seippel.

— Regarde, Archéophron, cette couronne qui reste suspendue à la muraille de la tour Baudet. Sur la plaque commémorative de notre délivrance, elle fut déposée par des étudiants que nous ne connaissons point. Aujourd’hui, ses rubans sont fripés comme notre jeunesse, et ses fleurs sont passées comme nos illusions. Cependant demain d’autres étudiants viendront ; après-demain d’autres encore, tous jeunes, tous joyeux, tous chanteurs et tous porteurs d’une guirlande qui à chaque hiver refleurit. C’est ainsi qu’en dépit de nous, qu’au-dessus de nous la vie recommence. À quoi sert de nous désoler et qu’importe notre déchéance, si le printemps succède au printemps et la guirlande du pays reverdit chaque hiver ? Sourions à demain. Ayons confiance. Ayons bon espoir.

— Ayons bon espoir.

— Le soleil est couché. Le vent fraîchit. La rosée tombe.

— Le ciel s’éteint. L’ombre s’élève. Voici la nuit.

— Déjà dans le jardin les premiers falots s’allument.

— Déjà au firmament brillent les premières étoiles.

— Adieu, Clausipalée.

— Adieu, Archéophron.

À LA SOCIÉTÉ D’HISTOIRE

Au centre de la ville haute, au delà et pour ainsi dire au-dessus des vils négoces et des trivialités du forum, pendant les mois d’hiver et plus précisément les deuxième et quatrième jeudis de chaque mois, délaissant nos occupations, nos préoccupations et nos femmes, nous nous réunissons à la Société d’Histoire.

Nous sommes là quelques érudits, gens de loisir ou de cabinet, bourgeois et notables, professeurs, jurisconsultes, magistrats, scribes, théologiens, tabellions, qu’un amour identique du passé associe en un commerce utile, paisible et savant.

Encore que d’âges divers, de professions diverses et de conditions diverses, nous nous ressemblons par le soin pieux qui nous anime, par le zèle fervent qui nous inspire, et par le fait que nous pouvons nous dire réciproquement bien pensants, puisque nous pensons tous la même chose. Mais si nous nous connaissons de vieille date, sachant exactement où nous habitons, qui nous avons épousé, le nombre de nos belles-sœurs, le croît de nos animaux, le chiffre de nos rentes, le rôle politique de nos ascendants et la localité de nos campagnes, nous n’avons garde de le laisser voir. La familiarité du propos, les saluts sonores, les reconnaissances loquaces, les expressions bruyantes et intempestives, les gros éclats et les grosses façons, ne sont point pour agréer à notre compagnie discrète. Nous consignons à la porte ces démonstrations immodestes comme autant d’habitudes un peu vulgaires. Cependant lorsque nous citons le mémoire d’un collègue, l’urbanité veut que nous fassions le plus généralement précéder son nom de son titre ou de son office. Et notre président ne manque jamais à l’aimable coutume de remercier chaque membre de son intéressante communication.

Sans être à proprement parler des professionnels de l’histoire, – encore que quelques-uns de nous y aient laissé ou y laisseront des traces profondes, et ceux-ci nous les saluons d’une inclinaison de tête plus marquée, et nous allons jusqu’à leur serrer la main après la réunion, – nous témoignons à l’histoire, à ses travaux, à ses recherches, à ses questions un intérêt informé d’honnête homme. Il y a quelques œuvres fondamentales que nous avons tous lues. Nous savons qui est Kopp. Et pour la plupart nous nous sommes essayés de notre mieux dans le genre sobre, précis et évident du compte-rendu, de la notice, de la rectification, de la recension et de la nécrologie. Notre jeune secrétaire, le sympathique M. Gardy, est précisément occupé en ce moment à établir la liste définitive de ces travaux.

Dépourvus de toute ambition comme de toute cupidité littéraire, ne prétendant point que d’aussi modestes contributions portent bien haut ni bien loin notre nom dans les siècles futurs, nous nous efforçons quand même d’inspirer ces notules aux normes d’une bonne langue, d’une bonne méthode et d’un bon esprit. Nous avons appris à nous défier des débauches d’une imagination orientale ; nous résistons aux amorces de la fantaisie et du coloris ; nous n’employons encore que des termes admis, reconnus et, pour ainsi parler, patentés. L’expression état d’âme nous apparaît au moins bizarre. L’image tranche de vie nous semble grossière. La parole modernisme nous déplaît. Et si la nécessité nous oblige à user de quelques-uns de ces néologismes hardis qu’un singulier pervertissement du goût acclimate dans les lettres françaises, nous nous appliquons à l’introduire, à l’entourer, quasiment à le sauver, par la précaution d’une périphrase. C’est ainsi que l’un de nous ayant eu à écrire ce terme « simpliste » le racheta aussitôt par cette parenthèse : « S’il m’est permis de me servir de ce mot de l’argot parisien. »

Nos réunions, je le crains, offriraient peu de prestige au jeune homme gagné à l’air du siècle. Celui qui se réjouit de baladins, d’histrions et de joueuses de flûte risquerait fort de ne trouver dans notre société ni divertissement, ni profit. Il faut avoir le courage de reconnaître que nos joies ne sont point celles des tabagies et des vide-bouteilles. Mais quelque généalogie bien conduite, le relevé exact d’une inscription tumulaire, l’illustration documentée d’une médaille, d’un chapiteau, d’un gonfanon, d’une coupe de tir ou d’un manuscrit décrit dans la qualité de son papier et la mesure précise de son format, dans sa date et sa provenance, dans son frontispice, son titre, son caractère et ses miniatures, sont pour nous réjouir infiniment. De telles affaires nous impartissent une impression de certitude, d’aménité et de paix. Elles nous transportent dans une région en quelque sorte supérieure, où nous oublions le tracas de la chose publique et le souci de notre propre santé. Elles nous représentent un apport peut-être humble, mais en tout cas invariable, définitif, ajouté au trésor des connaissances humaines.

Évidemment, pour employer une parole aujourd’hui en cours, nous sommes des intellectuels. En dépit de la diatribe de M. Brunetière, où plus d’un parmi nous put se croire personnellement visé, nous n’en éprouvons nulle honte. Nous n’en faisons non plus aucun état. Nous prétendons simplement rester, dans notre sphère et à notre façon, de purs serviteurs de l’esprit.

Mis en garde contre les généralisations trop hâtives et les synthèses trop rapides, nous sommes de cette nature que nous préférons aux développements brillants, mais insidieux, d’une rhétorique facile, l’étude patiente et diligente des faits. Nous pensons que Michelet a surtout tenu le journal de ses impressions historiques ; nous ne faisons nul fondement de Carlyle ; nous déplorons un certain penchant au pittoresque qui dépare l’œuvre, pourtant solide, de Léopold Ranke ; enfin Renan reste pour nous, non l’auteur de la Vie de Jésus, mais l’incomparable écrivain du Corpus des inscriptions sémitiques. À nos yeux, l’histoire n’est pas un art, mais une science, science infiniment précieuse, puisqu’on la trouve à la base des autres disciplines.

Nous prisons l’Allemagne, peuple sérieux, scientifique et protestant, tandis que la France nous représente un peuple sans doute aimable, mais superficiel et léger. En dépit de l’École des Chartes, de l’École des Hautes Études, de la Revue critique, qui constituent autant de résultats estimables, même valides, que nous enregistrons sans parti-pris, nous redoutons que le génie latin reste l’ami autant que la victime du génie oratoire. Nous citons Blumer, Waitz, Wartmann, Huber, Fischer, le professeur de Wyss, le colonel Hungerbühler, l’écrivain Albert Rilliet. Il nous est acquis que l’épisode de Guillaume-Tell n’est qu’une légende danoise. Nous souhaiterions qu’un jeune érudit abordât et traitât le mythe fabuleux de Winkelried avec la même rigueur. L’exactitude nous tient lieu de vérité.

Nous ne croyons qu’aux faits. Nous n’avançons rien qui ne soit basé sur des faits. Nous sacrifions à l’autorité des faits nos affections les plus chères, car selon nous, c’est avec des faits, non avec des théories, que l’histoire se construit, et nulle chose ne nous paraît plus digne de respect qu’un fait bien élucidé, bien inventorié et présenté tout uniment.

Cependant qui prendrait notre compagnie pour une réunion de pédants maussades commettrait une lourde bévue. Sans doute que notre doctrine est sévère, peut-être un peu spéciale, de cette qualité qu’elle n’est point destinée à récréer la frivolité des femmes ; mais notre humeur est sereine, notre esprit avenant, notre âme fleurie d’anecdotes savantes, souvent inédites, que nous contons volontiers entre la poire et le fromage des desserts. Nous prisons le talent de bon aloi de l’archéologue DuBois-Melly, qui apporte une érudition solide et puissamment renseignée au service de la fiction. Nous feuilletons les collections d’estampes, qui présentent un intérêt d’information iconographique supérieur à celui de la simple beauté ; nous nous envolons sur l’aile des idées générales, qui ne reposent point sur des fumées et se peuvent traduire par quelque résolution d’ordre pratique. Si les sources que nous cultivons sont plutôt celles des archives que des bosquets ou des fontaines, une fois l’an, nous abandonnons notre rue de l’Évêché pour nous transporter dans l’aménité d’un beau site. Nous sommes gens à apprécier un bon crû comme un bon texte. Et nous reposons nos yeux fatigués de lire sur le spectacle du lac, que nous apercevons de nos fenêtres, et où, tels des alcyons, voguent les blanches voiles.

Associés par un culte pareil, réunis dans le silence de la maison close, besognant au sein de livres rares et de collègues tranquilles, c’est ainsi que nous poursuivons une œuvre de vérité, que d’autres estimeront limitée, que nous avons la prétention de ne point tenir pour tout à fait superflue.

Étudier le petit pays, qui est le nôtre, que nous aimons profondément, auquel nous sommes liés par toutes sortes de fibres et de linéaments invisibles, dans ses pierres, dans ses chroniques, dans ses familles, dans ses registres, dans ses monuments ; défendre son intégrité contre la sauvagerie des barbares ; proclamer son exemple à l’indifférence de la jeunesse ; prêcher sa tradition à l’inconstance des émigrés, telle est la part que nous avons choisie et qui ne nous sera point ôtée.

Elle vaut peut-être le service de ces soi-disant patriotes, dont le zèle s’exprime surtout par des phrases et par des libations.

PIÉTISTES

Avant, on disait mômier. Maintenant, on dit piétiste. J’aimais mieux mômier. Et vous ?

Mômier sonnait plus franc. Mômier marquait sa date. Mômier portait son origine et enfermait son sens. Mômier offrait l’avantage d’avoir été introduit dans la langue française par la porte royale de Stendahl. « À Genève, écrit-il, le mômiérisme fait des ravages affreux ». Maintenant, on dit piétiste.

Or je n’aurais rien contre cette expression qui en vaut sans doute une autre et qui est entrée désormais dans le langage courant, si j’arrivais seulement à la comprendre, et si je supposais chez ceux qui l’ont recueillie, répandue, divulguée, qui la dressent comme un drapeau, qui la jettent comme une pierre, qui s’en gargarisent comme d’un vin, qui la clament sur tous les toits, qui la crient sur tous les tons, qui la lancent à tout venant, si je supposais, dis-je, chez ceux-ci, une notion beaucoup plus claire que la mienne.

Assurément le terme est élégant. Il sent son monde. Il porte un petit air scientifique qui paraît informé. Il est celui d’un homme averti, qui a de la grammaire, de la lecture, de la philosophie. Après cela, que veut-il dire ?

Voici un citoyen intègre et jovial ; on ne lui connaît point de faiblesse, ni ce qu’on est convenu d’appeler chez nous une relation ; il remplit exactement son office de mari, de père, de patriote, de protestant, de chrétien ; il est du landsturm ; il paie ses contributions ; il se montre juste, véridique, dévoué, empressé, obligeant ; quand il mourra, il aura la foule à son honneur. Alors, comme on n’a rien à lui reprocher, ni qu’on ne sait par où le prendre, on découvre qu’il est piétiste. Du coup, toutes ses vertus sont abolies. Il n’a plus de qualités. Il perd la sympathie. Il porte une étiquette ridicule. Il est jugé, jaugé, toisé. C’est fini. Tout est dit. Il est piétiste.

— Mais, je vous prie, suivit-il la discipline du pasteur Spener de Francfort ?

— Hé, non.

— Lit-il la Gazette de la Croix ?

— Nullement.

— Fut-il étudiant à Leipzig ?

— Point.

— Croit-il à l’inspiration littérale ?

— Nenni.

— Fréquente-t-il les théologiens Deysing, Rambach, Mosheim ?

— D’aucune sorte.

— A-t-il été touché de la grâce ?

— Jamais.

— Voit-il un danger dans la doctrine des Encyclopédistes ?

— À d’autres.

— Alors quoi ?

— Il est piétiste.

 

*    *
*

 

« En France, disait Voltaire, vous avez les convulsionnaires ; en Hollande, on connaît les fins ; ici, les piétistes. »

Mais ici, c’était la Prusse. Voltaire, qui vint à Genève, y trouva bien des naturalistes, des imprimeurs, de jolies femmes, un refuge, une campagne et le conseiller Tronchin. Il n’y trouva point de piétistes. Aujourd’hui, à en croire certaines gens, il n’y trouverait que des piétistes.

Ceux qui sont de l’Église libre sont piétistes. Ceux qui sont de l’Église nationale sont piétistes. Ceux qui ne sont d’aucune église sont piétistes. Ceux qui montent plus haut que leur toit sont piétistes. Ceux qui descendent plus profond que leur cœur sont piétistes. Ceux qui s’occupent d’œuvres de morale, d’assistance, d’hygiène, de philanthropie, de relèvement sont piétistes. Et je crois bien que tous ceux qui prient le bon Dieu sont piétistes. À la vérité, par le temps qui court et par le vent qui souffle, prier le bon Dieu est un acte souverainement inconvenant. Il sent mauvais l’hypocrisie et la superstition. Il est attaché à des pratiques aussi surannées que néfastes d’obscurantisme, de fanatisme, d’ignorance. Il est en contradiction avec l’histoire et le sens de Genève qui, comme on le sait, n’a jamais prié personne. Il est en contradiction encore avec l’idéal de Genève, ville avancée, ville de lumière, ville de progrès, qui possède des turbines, des voies étroites, des petits chevaux, une École de commerce, un Kursaal, une flèche en fer fondu et qui brille comme un phare – post tenebras lux – sur la route de la science et de la raison. Qui prie Dieu aujourd’hui ? Mais qui lessive le linge à la cendre ? ou qui moissonne à la faucille ? ou qui s’éclaire au crésu ? ou qui chemine à pied ? ou qui consulte l’homme du Vuache ? Ce sont les piétistes. Au nom du progrès, il faut les démasquer ; il faut les déjouer et les contraindre ; il faut les honnir et les huer, et les assaillir de quolibets, et les couvrir de brocards, et les poursuivre de chansons, et les larder de pamphlets, et les rosser de coups, et les écraser sous leur honte, et les proscrire du canton.

Âmes candides, cœurs fervents, êtres circonscrits et bornés qui, enveloppés de mystère, savez encore reconnaître ce mystère aux limites étroites des vérités humaines ; créatures impuissantes, qui à chaque acte de la vie, à chaque défaillance du courage, à chaque victoire de l’effort, à chaque découverte de l’esprit, à chaque conquête du génie, constatez la présence invisible d’une force supérieure et extérieure, qui n’est plus votre force ; riches, qui ne possédez rien que vous ne l’ayez gratuitement reçu ; pauvres, qui ne demandez rien que vous ne pensiez gratuitement l’obtenir ; affligés en quête du sourire qui console ; égarés en quête de l’étoile qui conduit ; ô pauvres hommes que nous sommes, tombant à genoux au pied du désespoir ; vous tous, tant que vous êtes, cervelles en travail, consciences en lutte, pensées en tourment, pensées inquiètes, angoissées, nourries de larmes, assoiffées d’infini ; et vous aussi, simples gens, bonnes gens, qui continuez quand même les gestes imparfaits d’adoration parfaite, transmis par le passé ; foule du Dimanche qui gravis le Perron au son des cloches ; paysans qui de la pointe du couteau faites le signe de la croix sur le pain ; patriciens qui joignez les mains devant la table comblée d’argenteries ; peuple à l’église ; nation en prière ; ô chercheurs d’au-delà, poursuiveurs d’idéal, tous, qui que vous soyez, quoique vous fassiez, riches ou pauvres, savants ou idoines, prenez le sac et recouvrez-vous de cendre ! Vous êtes des piétistes.

 

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— Ernest, demandai-je un jour à Pinget, que veux-tu dire par piétistes ?

— Les piétistes, me répondit-il, ce sont les gens à piété.

— Mais Pinget, lui repartis-je, la piété est quelque chose de très beau. La piété, a dit Brunetto Latini, que peut-être tu omets de fréquenter, est « une vertu qui nos fait amer et servir diligemment Dieu et nos parents et nos amis et nostre païs ». La piété est nécessaire à la santé de notre âme comme l’oxygène est nécessaire au souffle de notre corps. Elle nous est naturelle et commune. Tous nous avons la piété de quelqu’un ou de quelque chose. Toi tu as la piété du député Sigg. Le député Sigg a la piété des syndicats. Vovo a la piété de Carl Vogt. Carl Vogt eut la piété des gastéropodes. Et M. Georges Favon garde la piété des pervenches.

— Les piétistes, me dit Pinget, c’est les quakers, les darbystes, les mômiers et les calotins.

— Pinget, Monsieur Zacharie qui n’est ni quaker, ni darbiste, ni mômier, ni calotin, est-il piétiste ?

— Sans doute. Il vota contre les maisons.

— Pinget, Desarts qui vota pour le maintien des maisons, est-il piétiste ?

— Oui. C’est un aristo.

— Et Mademoiselle Guillermet qui fut ouvrière ?

— Elle embrassa le pasteur Cougnard dans la rue.

— Et les Sanguinède qui n’aimaient point le pasteur Cougnard ?

— Ils sont du Consistoire.

— Et mon pauvre Blaise qui ne peut souscrire à aucun dogme ?

— Il regretta Tournier.

— Tous ceux-là sont piétistes ?

— Tous.

— Et moi, Pinget, suis-je piétiste ?

— Toi, me répondit Pinget, tu es un sale farceur.

IN MEMORIAM

Écrit à la mort de Pierre Vaucher

La vieille maison, celle qui fit l’honneur de Genève, celle qui plus simplement fit Genève, est en deuil.

Elle vient de perdre un de ses serviteurs les plus authentiques, qui voulut écouler toute sa vie près de sa retraite et qui, par la conscience, par la rigueur, par l’intégrité de sa discipline, la peuplait comme au beau temps de révérence et d’honnêteté. Notre vieux maître n’est plus.

Sans doute qu’à l’heure que nous vivons, les hommes de sa sorte ne brillent plus au premier rang. C’est à peine si le public appelé à d’autres affaires plus importantes, ou simplement plus pressées, connaît par ouï-dire leur service et leur nom. Il ignore l’œuvre de vérité et de vie qui s’accomplit sans rumeur dans l’enceinte paisible, parmi les bibliothèques, les laboratoires et les musées. Et s’il remarque ceux qui en veulent sortir, et qui ayant appris à frapper sur le tam-tam, font un peu de bruit, il oublie ceux qui y vivent ; il néglige les ouvriers assidus et courbés sur la tâche, par qui l’œuvre d’esprit se propage, par qui le flambeau se transmet, par qui l’austère et vénérable tradition se continue. C’est une raison pour ceux qui purent les approcher d’en parler davantage. Et, parce qu’ils furent plus modestes, de dire qu’ils furent plus grands. Et parce qu’ils ont volontairement vécu humbles, de les tirer de leur obscurité. Et parce qu’ils se sont effacés dans l’ombre, de signaler au monde leur exemple d’effacement.

Et aujourd’hui que la vieille maison qui s’est dressée au pied de l’église, qui a posé la lumière sur le chandelier et qui a convié à cette lumière la jeunesse des intelligences et des croyances, est en deuil, il en faut franchir le seuil tendu de crêpe et s’y arrêter comme à une station de vie.

On sort plus fort de pèlerinages pareils.

 

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Notre vieux maître avait fait de l’Université sa chose.

Il était pour ainsi dire né à son ombre. Il y a grandi, il y a vécu et il y est mort. Il fut étudiant, licencié, professeur, doyen, recteur, et il est mort. Il ne fut que ces choses, il ne voulut être que ces choses. Son horizon ne s’étendait point au delà le silence recueilli des hautes salles et la compagnie recueillie des jeunes hommes, à qui il donnait tout son temps, tout son esprit, comme tout son cœur, à qui il rapportait sa sollicitude constante et sa plus haute ambition. L’Université, avec sa tradition glorieuse dans le passé, avec ses ramifications puissantes sur l’univers, avec les questions vitales liées à son avenir, avec tous les intérêts qu’elle comporte et tous les souvenirs qu’elle représente, formait en quelque sorte son milieu naturel. Elle était sa maison, sa patrie, sa famille. Il avait deux familles, celle que chaque homme possède sur cette terre, celle plus vaste, plus ample, également chère, de ses maîtres, de ses collègues, de ses disciples et de ses amis. Servir la vérité, apprendre à la jeunesse à la servir dans la haute école dont l’histoire est celle-là même de Genève, c’était pour lui servir son pays. Et il était du Sénat, comme d’autres sont du Conseil.

Ses vertus étaient des vertus scientifiques. Elles s’appelaient la droiture, l’honnêteté, la loyauté, la probité scrupuleuses. Ce sont celles qu’il appliqua toute sa vie et ce fut leur évangile qu’il prêcha aux autres par la parole et par l’exemple. Il pensait sans doute qu’il nous est principalement demandé d’être fidèles au devoir qui nous trouve et que ce devoir, joyeusement accepté, loyalement accompli, sans forfanterie comme sans faiblesse, implique et détermine tous les autres. La science peut devenir conscience. Ceux qui ont appris à ne jamais mentir et à ne jamais tricher devant l’œuvre ne mentiront jamais et ne tricheront jamais devant la vie. Appelés à sacrifier à la vérité ce qu’ils ont de plus précieux et de plus cher, leurs années, leurs illusions, leurs affections, ils seront des hommes intègres parce qu’ils auront été des savants intègres. Ainsi le pensait notre vieux maître.

Il aurait pu briller, forcer l’attention, retenir le public comme un autre. Il écrivait une langue exquise de sobriété et de pureté. Il possédait une des éruditions les plus vastes et les plus sûres. Sa pensée était ferme, son jugement lucide, sa mémoire éternelle. Il n’aurait eu qu’à vouloir : il ne voulut pas. Il résista aux amorces du succès et de la fortune comme à des tentations insidieuses. Il n’avait pas à travailler à sa propre gloire, il avait à préparer, à féconder, à mûrir la gloire d’autrui. Sa place n’était point parmi la rumeur et l’inconstance du vaste monde : elle était dans le silence d’une école, sur une chaire obscure, auprès d’étudiants qu’il fallait nourrir. Il demeura à cette place marquée pour lui par le destin. Il resta fidèle au devoir qui l’avait trouvé. Il y resta fidèle jusqu’à la mort.

Il allait la main posée sur l’épaule de quelque famulus, qui était à la fois son élève, son enfant et son ami. Et rien n’était plus doux que leur dialogue qui se poursuivait le long des maisons grises, le long des haies fleuries, autour des tables d’auberge, où l’érudition, la fantaisie, la facétie et l’affection trouvaient leur place et leur plaisir. Les succès de ses collègues étaient ses succès. Les progrès de ses disciples étaient ses victoires. Il se réjouissait d’une nomination bien faite, d’un examen bien réussi, d’un livre bien venu, comme d’événements, comme de bonheurs personnels.

Il allait haut et droit, protestant contre les vilenies et les mensonges ; travaillant d’une force résolue à ce qu’il croyait la justice littéraire et le bien scientifique ; s’amusant à démasquer les hypocrisies, à dédorer les paillons, à crever d’un coup d’épingle les outres pleines de vent. Il osait dire son opinion tout haut et la dire à quiconque, parce qu’il possédait cette vertu civile, qui se perd ou qui s’affaisse dans le fléchissement des consciences contemporaines : le courage. De telle sorte qu’ayant porté beaucoup de coups, il se croyait méchant.

Il alla de la sorte tant qu’il put, au milieu de ses disciples qui lui faisaient escorte, dans l’avenue plantée de tombes qu’est la vie finissante. Il n’y voyait plus. Il traînait une jambe malade. Il allait quand même.

Et puis, les épreuves fondirent en rang pressé. Notre vieux maître fut frappé dans ses affections les plus chères, dans ses habitudes les plus douces et les plus anciennes. Il résista tant qu’il put. Il ne se plaignit jamais. Stoïque, redressé de toute son énergie, il donna le suprême exemple qu’il put donner, celui de demeurer digne et viril sous les coups répétés de l’infortune. Et puis, quand il fut assez ravagé et décapité, il tomba. Sa maladie et sa mort furent sa dernière leçon.

Or, je ne sais rien de plus noble qu’une existence ainsi comprise, reculée dans la modestie de la maison savante, toute de labeur opiniâtre et d’oubli de soi, sans autres joies que celles du travail, sans autres fêtes que celles de l’esprit, sans autres richesses que celles d’amitiés pauvres et pures. Notre vieux maître, s’il apposa son nom à quelques petites œuvres concises qui font l’admiration du monde savant, a laissé mieux que le gros livre : il a laissé, parmi tant d’autres, deux élèves en qui revivent sa méthode et sa droiture scientifique, qu’il eut la consolation de voir se développer et s’épanouir et qui l’assurent de l’immortalité la meilleure. Et il nous a laissé à tous l’exemple du bon serviteur, qu’il faut proclamer en face de tant de chevaliers d’industrie littéraire, crieurs d’orviétan, charlatans, saltimbanques, liseurs, diseurs et faiseurs qui nous encombrent et nous affligent.

Avec lui, quelque chose de l’antique république, celle des bonnes études et des bonnes mœurs, a disparu.

 

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Nous l’avons enterré du mieux que nous avons pu.

Sur le perron de la maison en deuil, le long des marches qu’il a si souvent gravies, sa grande famille était groupée, les dignitaires, les professeurs, les étudiants, les casquettes blanches, les casquettes vertes et les hautes bannières cravatées de crêpes.

Alors, le char funèbre a fait halte, et debout devant les autres, le recteur a dit l’adieu ultime à celui qui s’était encore arrêté là, une fois dernière, par habitude prise.

POUR LES VIEUX MOTS

Parmi les quelques prudhomies qui nous revêtent, et Dieu sait si nous en avons ! il y en a une qui est bien amusante, c’est la prudhomie du langage.

Nous sommes faits de cette sorte que nous n’osons point dire « une cache ». Nous n’osons point dire non plus « un chauffe-pieds ». Il nous semble plus relevé, ayant à désigner « une poche » d’user de cette périphrase : « une cuillère à long manche ». « Gnion », pour « coup » nous répugne. « Caponner » nous révolte. « Égraffigner » nous indigne. « Gicler », « farfouiller », « fignoler », nous chicane. « Guigner » et « endêver » nous moleste. Quant à « berlue », quant à « breloque », quant à « fenasse », quant à « gamache », quant à « nique » et « bernique », quant à « mailloche », et « tête à mailloche », quant à « patraque », quant à « rhabillage », quant à « taudion », quant à « venette » et « margouillis » et « pédon » et « pétaudière » et « bassinoire » et « ravioles »… oh ! là, là.

Ayant fui ces bonnes expressions comme on esquive de vilaines odeurs, nous pensons bien parler, apparaître corrects et instruits, nous montrer gens informés, gens renseignés, gens de bon ton, personnes frottées aux grâces et aux manières, absolument dégagées de la crotte, de la bouse et de l’idiotie du terroir. Hélas ! par prudhomie nous n’avons fait que priver notre vocabulaire de quelques mots de France charmants, qui au-delà le Credo courent les plus jolies rues et les livres les meilleurs. C’est dommage.

Mais ce qui est plus que dommage, ce qui est grand’honte, c’est de chasser de chez nous les mots de chez nous. Car, il n’y a pas à dire, nous les chassons.

Nous leur déclarons la guerre. Nous les mettons à l’index. Nous en dressons des listes qui ressemblent à des listes de condamnés à mort. Nous punissons comme d’une faute l’écolier qui les emploie. Nous nous ferions plutôt hâcher en quatre que de les introduire dans notre propos. Et s’il nous arrive d’en prononcer un seul, nous n’avons pas assez de précautions, de périphrases, de guillemets pour nous en excuser.

Pauvres vieux mots ; locutions pittoresques et colorées ; verbes de bonne frappe et de droit lignage, qui pour être tombés en désuétude, ont gardé leurs arêtes vives comme des médaillés au fond d’un bas ; images primesautières descendues de la Réforme et venues à nous le long des siècles rugueux ; termes du terroir, parler de mon pays ; chères expressions fleurant la petite enfance, la cour du collège, la rue cordiale, les mœurs domestiques, le cercle de famille aux lèvres ouvertes sous la lampe, toutes les bonnes choses, toutes les saintes choses de la vie ; trésor de saveur, provision loyale et solide de franchise et de crudité, quel péché d’ignominie avez-vous donc commis que l’on doive vous honnir ?

Je suis loin ; je suis seul ; je suis triste. Un inconnu dans la rue, au café, n’importe où, dit « gâtolion » ou bien il dit « bidagneul ». Ah ! qui que tu sois brave homme, chaîniste, lampiste ou fumiste, péclotier ou juge-assesseur, ministre, magnin ou magnu, du Haut ou du Bas, des Terreaux ou des Barrières, de la Ville ou du Mandement, tu es mon frère. Le mot qui t’échappa a aussitôt évoqué à mon rêve la colline lointaine et bénie. Le profil des trois tours s’est tout de suite dressé à l’horizon. Nous pouvons être très différents, bien séparés, absolument étrangers l’un à l’autre, nous gardons certaines ressemblances. Il y a aux origines de notre esprit une formation identique. Un fonds commun d’idées, de sentiments, de souvenirs nous unit. Tope-là, bidagneul !

Au contraire, chaque jour qui s’écoule nous jugule un peu davantage. Il semble que le devoir s’impose de nous arracher au sens de notre nature et de notre passé. Il faut détruire ce qui est pour la seule raison que ce qui est était. Ce n’était pas assez, paraît-il, d’avoir renversé nos vieux murs, abattu nos vieux arbres, effondré nos vieux dogmes, on se rue sur nos vieux mots.

 

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Oh ! il s’agit de parler français, dira-t-on.

Ça y est. Voilà le grand mot lâché, le mot unique, le mot fatal : parler français. Parle français, parlez français, parlons français !

Mais au nom de tous les saints du paradis, pour parler français, puisque français il y a et il n’y a que français, suffit-il, a-t-il jamais suffi d’aventure de n’employer que des termes d’Académie ? Serai-je plus français parce que j’écris « butter » au lieu de « s’encoubler », une « averse » au lieu d’une « carre », une « siclée » au lieu d’un « cri » ou « bien vêtu » au lieu de « ringolet » ? Quel écart ! s’écrierait Pinget.

Hélas ! quand j’aurais appris toute la syntaxe, toute l’orthographe, toute la grammaire, tout le vocabulaire, et au prix du plus primaire comme du moins constant des efforts, connu exactement la lettre, je crains fort de n’être guère avancé sur la route du Fort de l’Écluse. Ce n’est pas la lettre qui est française ou non française : c’est l’esprit qui derrière cette lettre la choisit, la dispose et l’anime ; non le mot, mais la phrase. Et l’exquise phrase de France, légère et ailée, sans surcharge inutile, sobre d’épithètes, dégagée d’incidentes, courant prestement au but, peignant par le substantif ou le verbe, vive, précise, souple, sinueuse, flexible, taillée dans la clarté, dressée dans la lumière, allez ! cette phrase-là peut accueillir tous les idiotismes, même genevois, qu’elle voudra, elle restera de France. En retour je connais plus d’un bel esprit qui pour dire « billes » et non « mâpis », « humidité » et non « mouillon », « grand merci » et non « merci bien », n’écrit guère en français. Je pense même qu’il écrit en suisse.

Jean-Jacques ne se montrait pas si dégoûté. Quand Jean-Jacques avait à dire « crotu » il disait « crotu », et quand il avait à dire « rêche » il disait « rêche » ; il disait des « équiffles », des « grus », des « écrelets », il disait « un garçon du haut », « à plat de lit », « faire une maladie » ; il disait « à pure perte », « causer à quelqu’un » et au risque de contrister Voltaire « vis-à-vis » pour « envers ». Il ne lui importait pas davantage que ces expressions fussent oui ou non patentées ; elles étaient de Genève, et ce citoyen de Genève les employait tout uniment. Il est vrai d’ajouter que sa plume en faisait cadeau à la France.

Et puis quoi, écrire français, parler français, paraître français, hé ! le pouvons-nous quand nous sommes de la Tertasse, de Rive ou de Coutance ? Car au-dessus de notre langue propre ou impropre, nous avons une culture spéciale, une tradition héritée, une éducation morale et mentale à nous, qui commande cette langue, et c’est cette âme locale et nationale qu’en dernière analyse il s’agirait d’abolir.

Il est puéril de croire réviser la forme en voulant garder le fond. On ne corrige pas le style, on corrige l’homme. Personne n’aura un style hardi, s’il est timoré ; léger, s’il est épais ; transparent, si lui-même est de nature opaque. Aucun artifice n’y vaudra. Le style, c’est l’homme, a dit Buffon. Et cet homme, tel que trois ou quatre siècles de protestantisme et de civisme l’ont formé ; bâti avec de la conscience, de la science et de la défiance ; poussé entre quatre étroites murailles au carrefour du vaste monde ; solide, trapu, réfléchi, prudent et goguenard ; jaloux de ses droits, fier de son étiquette, ancré au sol et à son sol, saurait-il se dépayser ? S’il le savait, en aurait-il le triste courage ? Qui enseignera à un de Genève à n’être plus Genevois ?

Alors, quoi ? Écrire genevois ?

Parfaitement. Écrire genevois. Écrire genevois, ce qui n’a jamais voulu dire écrire charabia ou français fédéral.

Être ce que nous sommes ou plutôt consacrer le meilleur de nos forces à le devenir. Ne point prétendre aux grâces légères qui nous furent déniées, mais nous contenter des solides vertus que la Providence nous impartit. Si le bon Dieu, révérence parler, nous a fait ânes, rester la bête de poésie qu’est un âne et ne point songer à jouer au petit chien, non plus qu’au petit bœuf. Demeurer fidèle à notre génie, le rendre à notre langage et l’exprimer intégralement par notre langage. Garder nos facultés naturelles, nos qualités natives, notre âme du terroir avec nos expressions du cru. Dire « bidagneul », dire « pichenette », dire « patenoche », dire « ruclonner » ; et dire « un écot de bois » comme Sismondi, et « un tournement de tête », comme de Saussure, et « angoisser » comme Mme de Staël, dire toute la trâlée charmante des vieux mots, seulement apprendre à les bien dire. N’avoir crainte. Aller notre petit bonhomme de chemin. Ne pas tant s’inquiéter du jugement des étrangers et de l’avis des autres. Ne jamais consentir, aussi bien dans les lettres que dans la politique ou dans l’administration, au rang de province française. Vivre de notre vie de menue république autonome. Rester de chez nous.

« Soyons de chez nous, disait Töpffer, c’est à la fois le conseil du proverbe et la plus sûre manière de nous faire accueillir des étrangers ».

 

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Ô cher maître disparu, comme tu sus le prouver !

RUE DES CHAUDRONNIERS

Parmi les vieilles rues de notre cité qui ont gardé quelque physionomie et que n’a point tout à fait altérées le zèle intempestif des ingénieurs civils ou incivils, il sied de nommer peut-être la rue des Chaudronniers.

Non que la rue des Chaudronniers soit une artère très ample et très magnifique. Je sais que la maison de la poste la dépare et que la silhouette hostilement banale de la prison n’ajoute rien à la grâce de son profil. Néanmoins, telle qu’elle est, la rue des Chaudronniers me paraît une rue aimable. Elle est intime et bienveillante. Elle a son accent. Elle a eu son affaire. Et remarquez qu’on y rencontre toujours quelqu’une de ses relations.

Lorsqu’on l’enfile du côté du Bourg-de-Four, le ciel, le Salève et les hauts marronniers de la promenade de Saint-Antoine s’allient en un dessein charmant pour lui peindre un fond de clarté, de feuillage et d’espace. Lorsqu’on l’embouche du côté des Casemates, la grâce blanche d’une fontaine la ferme de beauté. Elle offre quelques trappons à ras des trottoirs et de candides rideaux de mousseline derrière les cadres en bois de vieilles croisées. Elle garde trois accolades. Elle possède un débit de vinaigre et de vin. À quatre heures, les petites filles revenant de l’école la traversent en sautillant sur un pied ainsi qu’elles ont coutume. On y trouve un fumiste, un ébéniste, une épicerie, une remise, un empailleur. Le cher docteur Gosse y résidait. Et contre un de ses angles s’accotent encore deux adorables petits bancs, – hélas ! les deux derniers bancs qui nous restent ! – qui continuent à exposer à la séduction du public des terrailles, des cachemailles et des pommes ridées dans une corbeille. Non, qu’on ne les supprime point ; qu’on n’y installe pas des turbines ; qu’on respecte ce vestige vénérable de notre histoire marchande, qu’on épargne cet humble décor de notre enfance heureuse. Je le demande respectueusement à qui de droit.

Mais ce qui me plaît le plus de la rue des Chaudronniers, c’est qu’elle a encore un chaudronnier.

 

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Ce chaudronnier s’appelle Dannhauer.

Sa devanture, meublée de cuivres rouges et riches, flambe dans les grisailles de Décembre comme un feu.

Réunissant des aiguières, des buires, des bassines, des casseroles, des chaudrons, des gobelets et des ustensiles d’un usage tout immédiat, elle présente aussi, à titre d’enseigne ou de chef-d’œuvre, un de ces poissons admirables qui font l’ornement des antiques gargouilles et lave-mains. Notre Exposition nationale prétendit justement récompenser un travail aussi précieux. Elle accorda à ce maître en la chaudronnerie une médaille d’argent. Sans vouloir ici récriminer d’aucune manière, je lui eusse accordé, moi, une médaille d’or. Il la mérite à tous égards. Il la mérite encore par sa fidélité.

Jadis, en effet, la rue des Chaudronniers était, comme son nom l’indique et comme le veut la raison, toute peuplée de chaudronniers. De par un décret de la République, les chaudronniers ne pouvaient même demeurer autre part. L’un d’eux, s’étant avisé en 1693 de s’établir à la rue Verdaine, où son bruit troublait « le silence que MM. les régents disent nécessaire pour leurs études et celles de leurs écoliers », dut recourir contre les régents au magnifique Conseil et le persuader que le son de son enclume, loin de nuire aux méditations les plus graves, avait même en soi « quelque chose de mélodieux ».

Alors les chaudronniers vivaient de compagnie. Ils étaient aussi bien unis par les intérêts suprêmes de leur art que par les habitudes du voisinage. Ils formaient une même confrérie et ils formaient une seule rue. La porte Saint-Antoine, la tour Saint-Christophe, l’hospice Saint-Bernard enfermaient, entre leurs masses augustes, le cercle de leur horizon et la somme de leur vie. Toute la journée, ils besognaient côte à côte dans une émulation féconde et le joyeux tintamarre des bigornes, des paroirs et des marteaux. Sans s’inquiéter d’autres affaires, ils travaillaient le cuivre et s’appliquaient à le savoir bien avir, bien écrouir, bien emboutir et bien chever. Ils rivalisaient pour fournir le natif ou l’habitant de la plus belle tourtière, du plus gracieux moine-rouge ou du plus joli coquemar. Lorsqu’un de la jurande avait mis la dernière main à quelque œuvre de maîtrise, il appelait ses collègues dans sa boutique et il la leur montrait ; eux examinaient la qualité de la rougissure, eux s’intéressaient aux arabesques et lantures, eux s’attachaient au détail d’une happe, au modelé d’une panse, au renflement d’un bec, prisaient le soin, estimaient le fini, jugeaient le travail, et ils branlaient le chef sans rien dire. Tous échangeaient des avis, des sentences, et des conseils ; ils s’empruntaient des drogues et des outils ; ils se prêtaient aide et confort ; ils se répondaient d’échoppe à échoppe par chansons ; ils se communiquaient leurs expériences ; ils se révélaient des secrets pour reteindre, lanter et planer à la potence ; leurs cœurs et leurs maillets battaient à l’unisson. Et le soir venu, après la journée loyalement ouvrée, ayant été à la cave tirer un pot de Saint-Victor, ils demeuraient sur le seuil des portes dans la paix des idées et de la nuit.

Puis, le temps accomplit ici comme ailleurs son œuvre destructrice. Il renversa la porte Saint-Antoine. Il renversa la tour Saint-Christophe. Il renversa l’hospice Saint-Bernard. Et par tant de brèches ouvertes, inquiets de nouveautés, impatients d’aventures, avides d’inconnu, les chaudronniers se sont éparpillés dans le vaste monde…

Seul Dannhauer est demeuré.

Calme et résigné, il n’a pas cru faillir à sa destinée en restant à la place qui lui avait été marquée par la providence de Dieu et la sagesse du Conseil. Aucune infidélité ne put l’arracher à son suage ; aucune hérésie ne put le distraire de sa rue patronale ; il n’a point trahi sa cause pour le sac de drouine des magnins, nomades et vagabonds. À l’endroit où tant d’autres avant lui avaient, pendant tant de siècles, cherché, peiné, excellé dans le noble état de la chaudronnerie, il est encore. Il persévère. Il maintient pieusement la tradition. Il rejoint en un point et par un point l’époque dispersée que nous vivons à la majesté du passé séculaire ; et peut-être qu’aux heures d’inspiration, l’excitant à l’ouvrage, il sent flotter autour de son âme l’âme des maîtres disparus, qui ont laissé contre les murs domestiques un peu de leur rêve, de leur fantaisie et de leur exemple.

C’est pourquoi j’eusse voulu donner une médaille d’or à Dannhauer.

 

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Encore qu’il m’ignore parfaitement et qu’il ne se soucie guère dans sa prudence des plumitifs ni de leurs digressions, je le nomme mon ami. Je lui suis fidèle comme il est fidèle à son art. Je ne manque jamais de m’arrêter à la vitrine de sa boutique.

J’en emporte une vision chaude qui me réconforte et me réjouit dans l’hiver de la vie. J’en emporte aussi une leçon qui a son éloquence. Dannhauer reconduit ma songerie à l’époque d’une économie normale, où ne régnaient point en souveraines absolues l’inconstance, la confusion et la dissipation ;

où les choses étaient à leur place, les hommes à leur rang et les artisans à leur quartier ;

où le foie restait à droite et le cœur à gauche ;

où ceux de Genève demeuraient à Genève et ceux de Rumilly à Rumilly ;

où les sages étaient à l’assemblée ; les saints à l’église ; les écoliers à l’école ; les savants à l’Académie et les ânes au Bourg-de-four ;

où il y avait des chanoines à la rue des Chanoines ; des orfèvres à la rue des Orfèvres ; des Allemands à la rue des Allemands ; des barques à l’île des Barques ; des belles filles à la rue Étienne Dumont ;

et où il y avait des Chaudronniers à la rue des Chaudronniers.

LES BACOUNIS

Dans les nuits calmes, par les matins clairs, sous les midis qui brûlent, ils vont.

Leur face semble de bronze neuf ; les veines saillent à leurs bras comme des cordes bleues ; au bout de leurs mains noires, la pâleur des ongles luit. Ils vont.

Ils vont le coude à la barre et la prunelle dans l’espace ; ils vont l’épaule contre l’étire et la patience dans le cœur ; ils vont attelés à la longe, au fil des chemins de hâlage, parmi les herbes et parmi les cailloux. La lumière chante sur leurs têtes et la sueur tombe en pluie de leurs fronts. Ils portent de petits chapeaux ronds de feutre. Ils portent de larges pantalons de futaine côtelée. Ils enroulent leur taille d’une longue ceinture de laine rouge. Ils sont robustes, râblés et hâlés. Ce sont les bacounis.

 

*    *
*

 

Quoiqu’ils habitent là-bas, au bord des rives, dans des chambres qu’on ignore, à Saint-Gingolph ou à Meillerie, les bacounis sont à nous, puisque le lac est à nous. Ils sont les habitants, les hôtes et les amis de ce lac, qui est de Genève et reste notre pure beauté.

Parce qu’on a bien pu attrister, assombrir, endeuiller Genève, la rendre la cité austère, revêche et morne des mécontents, arracher le sourire aux lèvres et les tabernacles aux rues, enlever le carmin, l’outremer et le sinople aux fresques des églises et aux imaginations des poètes, on n’a pas pu, on ne pourra jamais éteindre ou recouvrir d’un voile le lac de lumière et de splendeur. Il s’étend à nos pieds comme une nappe d’azur et d’or liquides. Il s’ouvre comme une fenêtre sur le bleu et sur la joie. Il prend une éclatante revanche de nos maisons grises, de nos humeurs noires, de nos faces longues. Il nargue nos logiques froides et nos phrases neutres. Il est le printemps, le sourire, la folie, la couleur vivante, une fête des yeux continue et merveilleuse. Et ses habitants familiers, ses hôtes assidus, ses amis les meilleurs, ce sont les bacounis.

Les bacounis naissent au bord du lac, grandissent sur la grève du lac, trempent leurs pieds d’enfants dans la vase et dans les algues du lac. Ils passent leur vie penchés sur son visage, meurent auprès de son reflet, dorment à côté de sa berge, et tandis que nous, hélas ! ne l’apercevons que lorsque nous descendons la rue de La Fontaine, eux l’aperçoivent toujours, l’ont toujours aperçu, l’ont toujours pratiqué, à toutes les heures du jour et de la nuit, par tous les temps, dans toutes les saisons.

Ils savent comment il est quand il rugit comme un monstre glauque, taché d’encre, écumeux, baveux, la robe mouchetée de lèpres, de pustules et de salives. Ils savent comment il est quand il sourit comme une nymphe de printemps, qui danse et joue sur les bluets et attache son voile mauve avec des rubans de soleil. Ils savent comment il est quand il est blanc comme un lait tranquille, et qu’autour, dans les lointains, sur les collines, les brumes indécises l’enveloppent de ouates blanches, d’hermines blanches, de neiges blanches, et que des reflets roses, tombés du paradis, le nacrent de corail. Ils savent comment il est quand il est bleu et dur comme le lapis-lazuli, ou qu’il est tendre et glacé de moires comme une soie changeante, ou qu’il est vert et crêté d’écume comme une émeraude relevée de brillants, ou qu’il est sans nuance, trouble et perplexe comme les yeux de la femme perfide.

La bise qui souffle le fait paraître l’infini troupeau de moutons que du haut de l’Etna paît le dieu berger ; des brises folâtres le rident d’arabesques délicates, le gaufrent de dessins furtifs, le tissent de dentelles légères, le brodent de fougères fines, le bossèlent de reliefs menus, le craquèlent de remous muables, le relèvent d’ornements précieux sans cesse formés, déformés, reformés ; des nuages s’y mirent, des reflets s’y ébattent, des chansons y courent. Les bacounis sont là.

Ils écoutent le petit bruit de la vague fidèle qui clapote contre la quille passée au goudron. Ils regardent, réfléchi dans le flot de turquoise, se tordre le serpent vert du grand mât. Ils rêvent accroupis sous le soleil à l’ombre fraîche des hautes voiles. Ils suivent durant les longues nuits l’armée des étoiles silencieuses qui chemine dans le ciel. Ils connaissent tous les jeux de lumière, tous les fantômes de buée, tous les spectres de lune, toutes les formes ambiguës, toutes les apparences indécises, tous les murmures énigmatiques, tous les appels lointains, et en automne, par dessus le brouillard, les cris pressés, les cris qui passent comme des voix, des invisibles oiseaux migrateurs. À quoi pensent-ils alors les bacounis, habitants de l’eau bleue, de l’eau souple, de l’eau trompeuse, de l’eau qui se balance et passe entre les doigts ?

Sous l’infini grave du ciel, roulent-ils indéfiniment de longues pensées identiques que troublent seulement le fracas du tonnerre et le craquement des ais battus par l’orage ? Chantent-ils de belles complaintes, pareilles à celles des moissonneurs, qui traînent à ras la terre, s’en élancent, y retombent et semblent la litanie de la glèbe qui plaint ? Enveloppés de solitude et de silence, content-ils de belles histoires, peuplées d’êtres grotesques ou charmants, où les apparences prennent corps et les rêves des hommes deviennent réalités ?

Qui sait ? Peut-être que oui. Ou peut-être que non. Ou peut-être que oui.

Devant la tempête qui chavire les barques, pieusement ils font le signe de la croix. Ils mordent la miche de leur pain à pleines dents. Ils embrassent les joues rouges des femmes à pleines lèvres. Ils expriment en paroles impudiques les instincts naturels et nus des fils de la terre. Et ils parlent rarement, en phrases brèves, coupées de silence et de songe.

Oh ! partir avec eux, lorsque dans les matins d’opale ou l’or des crépuscules, ils amènent l’ancre en chantant ! S’enfoncer dans l’espace vierge ! Ne plus toucher aux côtes ! Ne plus entendre le bruit des hommes ! Rompre, définitivement briser avec tout ce qui casse, lasse et passe, avec tout ce qui remue et disparaît ! Sentir dans ses cheveux les doigts froids de la brise ! Se coucher sur le dos et regarder les étoiles ! Communier avec l’eau ! S’abîmer, dans l’élément !

Doux, doux, demeurer ainsi, l’épaule à la barre, les yeux dans l’infini, les mains inemployées, quand le vent souffle, et frôle, et rit, et soulève aux coins la vareuse des immobiles bacounis.

 

*    *
*

 

Bacounis, vieux bacounis de Savoie à l’oreille percée d’un fil d’or ; bacounis qui partez sur la barque bénite portant à sa proue l’image sculptée de la Vierge Marie, mère des grâces et des douleurs ; bacounis qui sillonnez la bleue prairie du lac, dont les nuages sont les fleurs ; bacounis qui passez à travers les formes pures et les couleurs sacrées ; bacounis à qui la nature a dressé des temples de roses pourpre et d’améthyste vivante, de jaspe et de saphir oriental, de diamant, de perle et de splendeur ; bacounis qui savez les sourires et les baisers, les colères et les tempêtes, les caresses et les secrets, les caprices et les pardons, les retours et les embellies du lac au cœur de femme, je vous aime, et je vous envie, et je voudrais vivre dans votre palais.

Comme vous cependant je charrie sur ma barque les lourdes pierres de la destinée ; comme vous je pousse à l’étire et je veille au gouvernail ; et comme vous j’attends qu’aux voiles éployées soufflent de jolis airs, – les jolis airs dont nous ne sommes pas les maîtres, et dont nous ne savons ni d’où ils viennent, ni où ils vont.

UN HONNEUR

Sur les Tranchées. Onze heures et demie du matin.

Genève rend les derniers devoirs à un de ses citoyens influents. Le corbillard, lamé d’argent, jonché de couronnes et de palmes, attend devant la porte.

Magistrats, députés, financiers, naturalistes, professeurs, étudiants, inconnus vénérables. Chapeaux hauts de forme ; gants. Un peu à l’écart, contre une rangée de maisons, une longue file de bicyclettes est appuyée.

Il fait un très joli temps de tout premier printemps. On sent que là-bas les bourgeons sont gonflés et les primevères sont écloses.

Arrêtés dans la rue, des groupes qui attendent causent en petits entretiens séparés.

La scène se passe au mois d’Avril 1900, c’est-à-dire au moment où on lançait le Sanatorium et la Loi des incompatibilités, où Résurrection était aux vitrines, un Salon au Palais électoral et M. Théodore Flournoy où grâce à Dieu il est toujours.

 

Oh ! pardon, je ne vous reconnaissais pas. Quel temps, dites-moi !

— Admirable !

— Cette fois, il faut bien espérer que nous en avons fini avec l’hiver.

— Il faut l’espérer. Encore qu’une pareille température puisse nous réserver des surprises…

 

— Tiens, bonjour. Vous n’avez personne ?

— Personne.

— Alors, si vous voulez bien, nous marcherons ensemble ?

— Comment donc ! Très volontiers…

— Voilà M. Lombard. N’aviez-vous pas quelque chose à lui demander ?

— C’est juste. Un instant. Dites-moi, Lombard, j’aurais deux mots à vous dire.

— Trois.

— Voici ce que c’est. Dans notre dernière assemblée des actionnaires, il a été question comme vous savez…

 

— Ça, de la peinture ? C’est une mauvaise plaisanterie. Hodler se fiche de nous, tout simplement. Il se paie notre tête. Avez-vous vu ces pieds ? Et ces mains ? Non, laissez-moi rire. Et il y a des gens qui voudraient nous faire prendre cette nichée de guenons pour une merveille. Galopins, va ! Véritablement ce commerce a assez longuement duré… faites-moi le plaisir !…

— Non, je n’ai pas souscrit. C’est très joli les Sanatorium. Mais, je vous le demande, lorsque ces malheureux descendront de la montagne, qu’en faudra-t-il faire ? Comme me le disait Deshusses (en qui entre parenthèses j’ai la plus grande confiance), la montagne enraie la phtisie, elle ne la guérit pas. Après la cure d’air, il faut des soins infinis, tout un régime. Qui le leur donnera ?…

 

— Les Breslau sont merveilleux.

 

— Bonjour, cher Monsieur. Madame Perdriau se porte bien ?

— Elle va joliment, grâce au ciel. Madame Malbuisson de même ?

— Je vous remercie. Quel temps admirable !

— C’est superbe…

 

— Vous ne nierez pas au moins que les Boers aient de l’estomac ! Sapristi, quelle race !…

 

— C’était une Mottu.

— Pas le moins du monde, c’est sa mère qui était une Mottu. Elle, elle était une Lachenal. Lachenal lui laissa quelque bien, et en secondes noces, elle épousa Latard. Latard des Voies étroites ? Vous connaissez bien Latard ?

— Celui qui a eu cette affaire avec Dimier ?

— Précisément. Et c’est justement après cette affaire que commença la malemparée et que le divorce fut prononcé.

— Ah ! c’était une Lachenal. Alors, comme ça, Magnin serait parent des Mestrezat ?

— Hé, c’est leur propre beau-frère.

— Vous m’en direz tant.

 

— Moi, contre la grippe, j’ai un moyen. À la moindre atteinte je ne sors plus, je me bourre d’antipyrine, et crac ! le soir, une bonne dose d’aconit. Ça m’a toujours réussi. Seulement il faut prendre la chose dès le début…

 

— Je ne le leur ai pas caché. Je leur ai dit : Votre loi est juste, elle est libérale, elle est démocratique, elle est tout ce que vous voudrez : elle se trompe en ne faisant point une exception à l’égard des professeurs. Que diable les professeurs ne sont pas des fonctionnaires ! Ils représentent une élite. Ils sont l’âme pensante de la nation. Ils sont l’organisme mental de la masse. Regardez Auguste de la Rive ? Vous me répondrez : Vous êtes professeur…

— Mais c’est précisément l’exception que vous demandez, qui introduite en 1890 au Grand Conseil par nos amis, et très fortement combattue par Gavard, fit échouer l’affaire. Il ne faut pas d’exception.

— Ah ! permettez, en 1890…

 

— Celui qui est à côté de M. Zacharie ?

— Oui, la moustache blonde, le grand chapeau, en veste grise ?

— C’est le fils Torcapel.

— Le fils Torcapel ? Torcapel des Eaux-Vives ! Mâtin, quelle assurance !

— Il a bien du talent.

— Ce qui ne l’empêche pas d’être un drôle d’individu…

 

— Vous ne suivez pas son cours ?

— Hé ! je n’en ai malheureusement pas le loisir. Mais ma femme le suit et elle en revient chaque fois enchantée. Il leur parle maintenant du rêve.

— C’est un esprit bien intéressant.

— Extraordinairement intéressant. Et qui ne manque pas de causticité !

— Quel cerveau ! Quelle admirable intelligence !

— Avez-vous remarqué son front ? On jurerait Claparède…

 

— Salut, Buchholz.

— Prosit.

— Tu viens demain au Pummel ?

— Pas pion. On repasse toute l’après-midi avec Schlapi. Chic temps, hein ?

— Chic…

 

— Vous ne savez pas, la jeune Gourgas qui est morte !

— Qu’est-ce que vous me dites là ? Il n’y a pas huit jours que je dînais à côté de sa mère chez les Falquet !

— Hé ! bien, oui. L’autre semaine, elle était parfaitement bien portante. Mercredi, elle s’est sentie un peu mal en train. Elle s’est mise au lit. Et elle a été emportée cette nuit par une fluxion de poitrine. Il paraît que le frère est dans un état !

— Qu’est-ce que vous me dites là ?… C’est horrible !… Martin, la jeune Gourgas qui est morte !

— C’est ce qu’on vient de m’apprendre. Une fluxion de poitrine, n’est-ce pas ?

— Pauvres gens !… Ah ! quand le malheur entre dans une maison !… Ils sont toujours rue Eynard ? Ils voulaient déménager…

 

— Et que dit-on des Consolidés ce matin ?

 

— Je ne veux pas que la mission éminemment civilisatrice de l’Angleterre soit enrayée en Afrique. Je ne veux pas que son influence libérale abdique sur le continent. Je ne veux pas que la Russie acquière une omnipotence dont nous aurions tout à craindre et tous à souffrir. Vous êtes bon, vous, avec votre politique jésuitique !

 

— Rutty cassant ? Vous ne le connaissez pas, mon cher. L’autre soir, au Cercle, il nous a fait le plus joli discours…

 

— Jamais de la vie cet article n’est de Favon ! Allez, Favon peut avoir ses défauts, il y a de la générosité chez ce garçon…

 

— Mais ne trouvez-vous pas que le caractère de Nekhludov est bien exagéré ?

 

— Les voilà !

 

Les parents en longs manteaux noirs, leurs chapeaux garnis de crêpes à la main, descendus de la maison, se rangent le long du trottoir. Les conversations se taisent ; les têtes se découvrent ; les visages se plaquent immédiatement de gravité. Le long cortège défile deux à deux dans le plus grand silence.

Au bout de la rue, dès qu’il s’est rompu, les conversations reprennent animées. Voix plus hautes, gestes plus rapides. Saluts, sourires, poignées de mains, coups de chapeau, sifflets d’étudiants, cigarettes allumées. D’aucuns, remontés sur leurs bicyclettes, détalent.

Et dans le quartier devenu brusquement désert, le corbillard, flanqué de croque-morts, s’achemine tristement au pas vers Saint-Georges.

 

LE DÉFUNT, dans sa bière.

— Ils n’ont pas dit un mot de moi.

SAINT-GERVAIS

On a eu beau l’éventrer, le démantibuler, le flanquer de maisons neuves ; combler le Fossé vert ; chasser les moineaux du Creux de la Batterie et les barques de l’Île des Barques ; macadamiser ses ponts ; abattre ses masures ; raser son Château royal ; le doter d’écoles et de cafés-concerts ; l’entr’ouvrir, l’élargir, le démolir et le rebâtir, il est toujours debout le vieux faubourg spontané, le vieux faubourg déiste, le vieux faubourg gouailleur, narquois, caustique, loquace, gourmand, bruyant, joyeux, et le vieux faubourg laborieux.

En dépit des chevaliers du fil à plomb et de l’équerre, qui croient niveler les âmes comme ils nivellent les routes, il n’a pas failli à son histoire. Il garde sa physionomie et son geste. Il maintient son caractère et son esprit. Il conserve sa langue et son accent. Autant que le dédale qui monte à mon logis, il est grouillant de mioches, de commères, d’oiseaux, de fleurs, d’artisans et de petits chiens. Il a de jolies boutiques, où la corsetière porte l’enseigne À l’utilité et où le marchand de vieux fers porte l’enseigne À la bricole. Il possède des enfonces et des enfilades de cours richement culottées. Il se rase chez le perruquier qui suspend toujours à sa vitre le plat à barbe en cuivre. Il accroche les seillots rouge et jaune et les échelles d’incendie aux murs de ses passages. Il lance son trait qui mord comme une eau-forte. Il penche sa corne à vin qui se renverse comme une corne d’abondance. Il déboutonne son gilet pour mieux digérer et mieux rire. Il dépose la montre qu’il fabrique à la caisse de prêts sur gages. Il aime la liberté, la liesse et la chère-lie. Il vous accueille par un hommage de cris, de quolibets, de bruits de chansons et d’odeurs de greubons. Il est resté Saint-Gervais.

Tel quel, avec son esprit pansu et son expression pourprée, il se dresse en face de l’antique cité, qui fut son ennemie et qui demeure son antithèse. La cité est austère : il est fou. La cité est sèche : il est gras. La cité épargne : il dépense. La cité conserve : il détruit. La cité est la maison du passé : il est la carrière de l’avenir. La cité est la noble demeure du patriciat haut et triste : il est le faubourg du bon peuple qui pousse le soufflet ou la varlope, manie le burin ou la gouge, élève des canaris et des capucines, fréquente l’estaminet et fait le change, sait qu’on trouve au Cendrier, chez Dumartheray, de véritables longeoles, n’a pas perdu la recette des atriaux, se régale de contes et d’aliments poivrés, partage son pain avec le pauvre, exprime sa force en sueur et répand sa belle humeur en chansons.

Et que si la cité avec sa couronne d’anciennes églises, – Sainte-Marie-Madeleine, Notre-Dame la Neuve, Notre-Dame des Macchabées, Saint-Germain, Saint-Pierre, – est la colline où l’on prie, Saint-Gervais avec ses ateliers et sa fabrique est la colline où l’on travaille. « Qui travaille prie » enseignait-on.

 

*    *
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Sans doute qu’il n’est plus ce qu’il était et qu’il est triste aux vieilles gens d’y venir contrôler la fidélité de leurs souvenances. Lorsque le tendre poète y promène sa mémoire émue, il lui arrive de soupirer. Où sont tant de coins familiers, tant d’habitudes séculaires, tant de silhouettes authentiques ?

Où, les pommeaux qui musaient par les rues, leur boîte de fer blanc à la main ?

Où, les gamins qui s’abadaient au fil du Rhône, du moulin Pélaz jusqu’au pavillon de Sous-Terre, et qui, plongeant, poussaient leur cri : Thiaouha, mon fond !

Où, les laitières campagnardes, en bonnets ronds ou chapeaux de paille à grandes ailes, qui attachaient les baudets de leurs barrots aux bornes de Coutance ?

Où, Jean-Baptiste qui exhibait le plan de Jérusalem ? Où, l’homme de Saint-Claude qui vendait de la sciure de bois ? Où le pasteur Dittmar, avec lequel, précisément entortillée, la mère Fontaine rêvait qu’elle s’envolait au paradis ? Où Mialhe ? Oh ! où Mialhe et son persicot ?

Où les chansons légères, nées sur l’étau ? Où les cris pittoresques, peuplant la rue de joie : à la greube, au raisson, aux chantemerles, aux seraces, aux bonnes tommes, aux belles féras ? Où les rondes, les douces rondes d’autrefois, dévidant leur poésie devant les seuils, celle du Rosier, celle du Rossignol, celle de l’Âne ?

 

Mon âne, mon âne a bien mal à la tête,

Madame lui fait faire un bonnet pour ses fêtes,

Un bonnet pour ses fêtes,

Et des souliers lilas, las, las !

 

Là-haut, dans la paix, dans le ciel, où, les cabinotiers aux mains fines et à l’esprit subtil, qui riaient, disputaient, frondaient, stipendiaient un étudiant pour leur lire, composaient des refrains politiques ou bachiques, et au premier Avril, envoyaient le messager nouveau quérir de l’huile de coude à l’atelier voisin ? Où les volumes de Tacite, de Plutarque, de Grotius qui, sur l’établi d’Isaac Rousseau, traînaient parmi les huit-de-chiffre, les brucelles et le fusain ? Où cette forme d’esprit, riche de verve et de saveur, qui s’épanouissait dans les cabinets ? Où ?

Au sein des rues populeuses ne se pressait qu’un monde honnête. Les cafés n’ouvraient pas le Dimanche. La garde soldée rentrait le soir au bruit du tambour. Sur les balandriers poussaient des balsamines. Dans les cours humides fleurissaient des lilas. Le barbier Philippe Corsat rimait des vers. Le pasteur se rendait au temple en robe et en bicorne. Aux grandes communions, le seigneur syndic, portant l’épée en verrouil et le claque sous le bras, s’asseyait dans sa stalle sculptée. À la tombée de la nuit, des lignes de lumière s’allumaient à la cime des maisons et les femmes allaient à la lueur de leur lanterne. Les gens se rencontraient sur les glacis. Les jours de fête, ils partaient pour les voûtes du Salève, dansaient dans les granges de Monnetier, cueillaient des cyclamens aux Treize-Arbres. Le 19 Juin, c’était la vogue. Où sont ces choses ?

Ces choses sont finies. Le passé a disparu. On ne trouve plus un ancien pour vous conter l’émeute des pommes de terre, ou pour vous montrer dans son livre à couverture rouge et jaune les belles chansons de Kautpert. Les vieux cris, les vieux quolibets, les vieilles rondes sont tombés en désuétude. La poissonnière aux féras a désappris sa cantilène, et les gamins ne lui répondent plus « La pié bella è creva » comme ils répondaient à la Bourguignotte des Fossilles : « Saute, saute, lève la piaute ! » On ne dit plus Klébergue, mais Kléberg, ou plus improprement Les Bergues. Les clubs du Berceau de Jean-Jacques, des Salignons, des Poires secs ont fait leur temps. En automne, le patron n’offre plus dans un village du Mandement le succulent pâté de veille. La fabrique est en déconfiture. Les horlogers et les graveurs ont perdu le goût. Janot, dit Piautu, est mort ; Gillet, dit le Canari, est mort ; le papa Rey, dit Septante-sept les jambes en serpette, est mort. Adieu, Jean-Baptiste ; adieu, Allume-Allume ; adieu aussi, Francou, pauvre Francou au chapeau gansé et à la cravate blanche, Francou dont l’ivresse était si solennelle et qui aux enterrements priais si bien les familles !

Ainsi, doucement, plaint le poète…

 

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*

 

Mais, poète, dont la litanie, où tremble une larme, s’exhale en phrases tristes dans le soir, pourquoi plaindre de la sorte ?

Saint-Gervais, dis-tu, n’est plus le vieux quartier où s’ouvrirent tes yeux à la lumière de la vie : hé ! l’aurait-il pu sans faillir à sa destinée, lui le faubourg instable, mobile, emporté, toujours à la quête de nouveauté et d’avenir ? Ici au moins le regret est superflu et la doléance est stérile. C’est justement parce qu’il a troué ses murs, râclé ses mousses, aéré ses cours, bâti ses écoles, rasé ses masures et son château, qu’il est peut-être resté le même. Il a toujours James Fazy pour grand-père. Il s’incline toujours devant le shako de Corsât. Il cultive toujours l’idéalisme de Jean-Jacques. Son esprit n’a pas perdu une miette de son tumulte. Chez lui, bout encore le vieux sang autochtone et primitif. Il demeure l’hôtellerie de la joie, la maison du labeur, le rempart de l’antique peuple libertin, notre correctif et notre tourment. Il bruit comme une ruche d’abeilles. Il chante comme un canari au printemps. Il besogne comme un sacre. Il plante sur le balandrier la balsamine. Et s’il a élargi ses ponts et rompu ses barrières, c’est pour descendre à la cité ou mieux pour que la cité monte à lui.

 

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Hein, quand le premier Janvier de 1814, Lullin et les autres y montèrent, et qu’à la fontaine de Coutance, lui le premier, lui le seul, autour de leur proclamation, il mit un peu de joie ?

MADAME JACQUES DESOR

À cinq heures, le travail fini, je vais de temps à autre faire une visite à Madame Jacques Desor. Elle m’offre le thé léger et les cigarettes fortes que je préfère. Et dans la clarté de son salon moderne, qui ouvre sa large baie sur le spectacle du lac infini, tranquillement nous causons.

Madame Jacques Desor est une aimable femme, qui s’habille avec une grâce simple et, quoique Genevoise, consent à peu près à se chausser. Elle a des cheveux lourds, de nobles mains et des yeux couleur de cendre bleue, où s’allume l’or bruni de paillettes tremblantes. Veuve, elle se souvient de l’être sans insistance déplacée. Desor, qui succomba à cet accident de Bière dont on a tant parlé, disparut trop tôt de sa vie pour l’avoir accablée d’un désespoir éternel. Il ne lui laissa, avec quarante mille livres de rente, que deux charmantes enfants et une mélancolie douce comme une affection. L’amour traversa ce cœur seulement pour l’entr’ouvrir. Madame Jacques Desor porte, si ce n’est une blessure, du moins une délicate cicatrice. Je lui garde une obligation extrême de l’indulgent intérêt qu’elle veut bien me témoigner.

 

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À vrai dire, lorsqu’il y a huit ans, le poète Blaise prétendit à toute force me présenter à elle, je n’y tenais pas absolument. Je savais Madame Jacques Desor très répandue et je ne pensais pas que le carton que je fus poser à son hôtel de Rome, où elle passait le mois de Février, serait l’origine d’une habitude désormais ancienne et qu’aucune lassitude n’a pu rompre.

De fait, Madame Jacques Desor était déjà ce qu’on est convenu d’appeler une femme à la mode. Elle est, si ce n’est très brillante, du moins fort lancée. Elle fait partie de toutes les mondanités et de toutes les premières. Le printemps, on la voit au Parc des Charmilles, où elle apprend le golf, encore qu’elle s’y montre malhabile, comme on la voit en hiver aux leçons du philosophe Flournoy, où elle prend des notes, qui ne sont pas toujours très claires. Elle assiste aux courses, aux régates, aux rallyes d’automne. Elle va en teuf-teuf, et lorsqu’elle vous donne la main, dresse le coude en l’air. Elle lit ou du moins feuillette Emerson, Nietzsche et M. d’Annunzio. Elle connaît des journalistes boulevardiers parfaitement inconnus et de vieux membres de l’Institut, paraît-il célèbres, pratique la colonie étrangère, trouve du charme aux rastas. L’estrade d’Oberammergau et le théâtre Antoine, le Campo Santo de Pise et Bayreuth, le Cap Nord, l’Océan, les plages chères saluèrent tour à tour sa fine silhouette de passante. Les meubles anglais, les primitifs italiens, les musiques wagnériennes se partagent ses sympathies. Toujours à l’affût des opinions et des réputations de demain, c’est elle qui il y a trois ans écouta au Victoria Hall le Rheingold sans broncher et qui mena dans les salons, en faveur des fresques de Zürich et du peintre Hodler, l’alerte campagne qu’on se rappelle. Elle recueille des boudhas, collectionne des estampes de Holman Hunt, patronne les musiciens, cultive Doret, cite Rosetti et éblouit Cougnard. De telle sorte que Monsieur Zacharie la tient pour une insupportable.

Cependant sans vouloir faire le moindre tort à une personne aussi unanimement recherchée et au risque d’être désavoué vingt fois par ses meilleurs amis, je doute que la question du moi-subliminal lui inspire l’intérêt décisif qu’elle assure, ni qu’elle ait éprouvé à l’audition du Rheingold l’émotion fervente qu’on prétend. Quoi qu’elle en puisse dire, dans sa conviction d’ailleurs évidemment sincère, ni la peinture, ni la poésie, ni la musique, ni le sport des idées, ni même les autres sports ne la captivent au premier chef. Ce n’est point la passion qui l’entraîne ; ce n’est point non plus, comme chez son amie, la petite Simone Perdriau, – si drôle avec son nez de rien du tout – le snobisme. Je m’en vais bien étonner le monde par ce que je veux dire, mais pour y avoir longuement réfléchi, je suis sûr que j’ai raison : c’est tout simplement le devoir.

Madame Jacques Desor introduit la notion du devoir dans les choses les plus indifférentes de la vie et là où il semblerait à première apparence qu’il eût peut-être le moins à faire. Elle s’intéresse par devoir, va aux courses et aux conférences par devoir, prend des notes et des distractions par devoir ; elle défend des idées neuves jusqu’à la hardiesse par devoir ; reçoit des gens qui l’assomment par devoir ; boit du Champagne et mange du foie gras qu’elle déteste par devoir ; elle dîne par devoir, soupe par devoir, bostonne par devoir, voyage par devoir, joue par devoir, lit par devoir, s’enthousiasme par devoir. À la vérité, Madame Jacques Desor s’amuse et se réjouit par devoir.

Appartenant à une très ancienne famille, rigoureusement protestante ; comptant derrière elle trois siècles d’ancêtres qui ne transigèrent et ne tergiversèrent jamais ; petite-fille, arrière-petite-fille, descendante de pasteurs, ministres, savants, conseillers et syndics de la République genevoise, elle se ressent de cette lourde hérédité, obéit quoi qu’elle en ait à la tradition et apporte au monde et à ses pompes des vertus d’épouse et de mère. Ayant loyalement reconnu qu’elle devait à son nom, à la mémoire de son mari et principalement à l’avenir de ses enfants de tenir un rang, de jouer un rôle, de garder des relations, d’acquérir des influences, de ne point se laisser oublier, dédaigner, ni dépasser dans cette société qui marche vite, prenant les devants, Madame Jacques Desor est montée dans le train par devoir. Aussi bien, un divertissement s’impose à elle comme une obligation morale, un plaisir se traduit chez elle par un ordre de conscience, et les quelques choses que les hommes crurent inventer pour la joie se haussent dans son esprit jusqu’à la taille de solennels impératifs. Un scrupule de même nature la pousse à visiter un hôpital ou un musée ; elle achète une toile à un peintre impressionniste pour les mêmes raisons qui lui font commander un dévidoir à un tourneur aveugle ; et elle lit un roman de passion comme Mme Sanguinède lit une méditation du pasteur Cellérier. Tout, et à commencer par le superflu, lui est occasion d’application, de labeur et d’effort.

Sans doute que si elle écoutait son goût et se laissait aller à elle-même, elle jetterait par dessus bord toutes les modes qui dissipent son âme comme tous les bibelots qui parent son salon. Elle écoulerait une vie calme entre des opinions modérées, des enthousiasmes plausibles et des meubles de capiton. Elle lirait la Semaine religieuse, trierait ses abricots, tricoterait des chaussons pour les pauvres et ferait réciter leur géographie à ses enfants. Elle ne le peut pas. Elle ne le doit pas. Une telle abdication équivaudrait à une lâcheté. Il y a des livres qu’il faut avoir lus. Il y a des choses qu’il faut avoir vues. Il y a des gens qu’il faut recevoir. Il y a un train d’existence qu’il faut mener. Il y a une manière d’être qu’il faut avoir. Et résignée, soumise, obéissant comme ses aïeux obéissaient, Madame Jacques Desor se donne une peine infinie pour semer de l’imprévu dans ses idées, du désordre dans son mobilier et attirer le tiers et le quart dans son salon qu’elle dirige aussi ponctuellement qu’un ménage. Les jours où elle en ouvre les portes, elle demeure attentive du commencement de la soirée à la fin, veille au service, aux domestiques, aux convives, lance un sujet, tend un coussin, avance un paradoxe, tire une chaise, prévient un désir, sonne pour le thé, prie qu’on ajoute une bûche au feu, pense à la fois à la conversation et à la cuisine, et lorsque tout s’est accompli sans anicroche, sitôt son monde parti, elle pousse un soupir de soulagement et se réjouit du plaisir goûté comme d’une tâche accomplie. Jamais ses deux petites filles, Françoise et Thérèse, ne sauront ce qu’a coûté à leur mère de fatigue, de soin, de souci tenace et constant, une vie en apparence toute adonnée à ces pures grâces de l’existence, qui s’appellent les livres, les vers, les tableaux, les voyages, les amis…

 

*    *
*

 

À cinq heures, lorsque je m’en vais voir Madame Jacques Desor dans son appartement du Quai du Léman, elle me demande un détail sur les préraphaélites, ou me prie de lui expliquer la poétique de M. René Ghil, ou me questionne sur M. d’Annunzio. Je lui dis :

— Et Françoise ?

— Elle va bien, répond-elle.

— Et Thérèse ?

— Thérèse a un gros rhume. Cette enfant est vraiment très délicate. Avec l’épidémie de grippe qui court, je ne suis qu’à moitié rassurée. Peut-être irons-nous à Montreux.

Alors, doucement, tranquillement, nous causons de Thérèse, de Françoise, de leurs qualités, de leurs défauts, de leurs talents, et j’ai la surprise de posséder à moi seul une Madame Desor inédite, une Madame Desor naturelle, la femme simple, un peu bourgeoise et absolument exquise qui se dissimule sous ses dehors fringants.

En bas, le lac se nuance d’améthyste, et les grandes lampes à arc allument leurs lunes blondes dans le soir.

LA COUENNE

Efflanqué, désossé, hâve, patibulaire, gouailleur et spirituel ; traînant des savates et parlant avec le pur accent du Faubourg ; insoucieux de la mode au point de se contenter de chaussettes blanches ; vêtu d’un pantalon effrangé qui s’enroule comme il peut autour de ses jambes maigres et velues de satyre, sans profession régulière comme sans domicile établi, Émile Tripe, dit La Couenne, sorti de l’ancienne quatrième à l’âge de douze ans et introduit dans la fabrique en qualité de pommeau, fut tour à tour garçon de bains chez Mermilliod, homme d’équipe du Saint-Frusquin, infirmier aux Vernaies, radeleur, bacouni, forain, cormoran, messager, contrebandier, chassegueux, choriste et fossoyeur.

La Couenne a tiré du sable à l’Arve, distribué des listes aux élections, crié la Tribune dans les rues, colporté du papier à lettres, des savonnettes et des lacets de bottines dans les maisons. Il a travaillé à une buanderie, à une pharmacie, à l’équarissage, à la Morgue, aux Forces motrices. Il a servi pendant deux mois dans un café de tempérance. De telle sorte que d’une existence aussi répandue, La Couenne garde une quantité de notions, y compris un peu de latin.

La Couenne couche partout, et quelquefois ailleurs, rarement et seulement aux jours de pécune dans une soupente qu’il appelle son gourbi ou, on ne sait pourquoi, son étude. On le rencontre le long des rues, le long des routes, dans les fourrés, sur les talus, sur les bancs de promenade, au pied d’un saule de la Jonction où il se prend à rêver, étendu dessus l’herbe de la Plaine de Plainpalais où il se prend à dormir. Si une chose se passe derrière un mur, La Couenne est devant ce mur. Partout où un cheval s’abat, où un cycliste s’assomme, où une femme se noie, où éclate un sinistre, une rixe ou un tuyau, La Couenne se trouve. La Couenne est l’acolyte du docteur Bremgartner. Quand La Couenne estime la rousse dans son droit, volontiers il l’assiste ; sinon il la regarde travailler.

Très mélomane, La Couenne ne suit pas la jeune école dans ses extravagances musicales ; La Couenne professe un goût pur ; il aime La Juive, dont il sait par cœur le grand air. Et de même qu’il fréquente le poulailler du théâtre, il fréquente assidûment la cour d’assises. Il connaît le président, les juges, les avocats, jusque dans leurs alliances, écoute les plaidoiries, manifeste, hue, applaudit, explique à des collègues le détail des procédures, prévoit le verdict sur l’escalier du Palais et ne peut se défendre d’une prédilection secrète pour M. le procureur général Navazza, qu’il estime « tout en or ». Mais l’eau, l’eau miroitante, l’eau chantante exerce une sorte de fascination sur le rêve de La Couenne. Accoudé sur des balustrades ou accroupi dans des bachots, sans en boire jamais, il ne peut s’arracher à son mirage. Il rame, tire sa coupe, dévide son traîneau, tend des lignes défendues, recueille des épaves, dépouille des noyés, fait le saut de Peney sur une liquette trouée, sent le poisson.

Si le long de sa vie aventureuse, La Couenne a laissé quelques illusions, et même quelques principes, aux ronces du chemin, on aurait tort de le prendre pour un indigne. La Couenne professe un honneur à sa manière, composé d’audace, de franchise et de force physique. Jamais La Couenne n’a demandé l’aumône à personne. Jamais La Couenne n’a trahi personne. Et si à lui, vingt fois arrêté pour maraude, vagabondage, insubordination, contravention, résistance aux agents, on dit : « La Couenne, je m’en remets à votre délicatesse ! » La Couenne vous rendra le service demandé, pourvu que ce service soit bref. La Couenne a sauvé dix-sept personnes de la noyade. La Couenne s’est vu acclamer dans un incendie par une foule en délire. La Couenne a reçu des médailles et des argenteries que, faute d’argent, il a aussitôt bazardées. J’ajoute que La Couenne connaît la noblesse des sentiments. Encore qu’il se soit ravalé à bien des métiers, La Couenne n’a jamais consenti à nettoyer les latrines publiques.

La Couenne est électeur. Il est du 13. Il garde dans sa poche son carnet militaire de même qu’il garde dans sa raison une opinion politique, qui n’est point à vendre comme sont à vendre ses récompenses. Il tient aux prérogatives de sa qualité de citoyen, méprise les socialistes qu’il appelle des agnotis et sortit indemne de l’affaire du Recours.

S’il a souffert de la faim, il a toujours ignoré la soif. N’ayant jamais manqué de verte, il n’a jamais manqué non plus de tabac, ni d’amour. Il est ingénieux, subtil, rusé comme le sauvage. Au service, où il oppose aux ordres des supérieurs cette restriction mentale « si je veux » et où il ne pose son sac à terre que parce qu’« il veut », il fait les délices de sa compagnie qu’il ravitaille de choses excellentes, dénichées on ne sait où. Il cuisine à la perfection. Il s’effarouche difficilement. Il prétend se baigner dans le costume qui lui plaît et à l’endroit qui lui agrée. Il lui faut satisfaire immédiatement son besoin à la place même où il l’éprouve. Et par sa drôlerie, sa riposte, sa tranquillité, en même temps que par un véritable talent de ventriloque, il séduit toutes les femmes.

Fait de la sorte, rétif à toute règle, jaloux de son indépendance et maître de sa destinée ; n’ayant jamais pu s’asservir à nulle discipline, travaillant par bouffées et paressant avec délices ; ennemi des conventions, des préjugés, des tyrannies ; abhorrant l’oppression ; n’obéissant qu’à son ordre ; ne consentant qu’à son avis ; irrespectueux jusqu’à l’insolence, individualiste jusqu’à l’anarchie et tolérant jusqu’à la complicité ; irrégulier par essence, vagabond par carrière et frondeur par tempérament, je sais bien qu’Émile Tripe, dit La Couenne, est tenu en petite estime par Monsieur Zacharie. Monsieur Zacharie n’aime point les pirates non plus que les rôdis. Et néanmoins entre La Couenne et Monsieur Zacharie, il y a plus d’une identité. S’il leur arrivait par impossible de disputer un jour ensemble de l’essence des choses, ils ne tarderaient pas de reconnaître à l’origine de leur esprit une commune formation. Tous les deux sont des fils de la liberté. Mais tandis que Monsieur Zacharie en est l’enfant légitime, le pauvre La Couenne n’en serait guère que le bâtard.

Car un principe, si beau soit-il, ne se traduit jamais sous l’espèce de l’absolu dans nos humanités misérables. Et s’il engendre des fruits de vérité, il porte aussi ses excroissances.

PROTESTATION

À Monsieur Philippe Monnier,

homme de lettres,

à Genève.

 

Monsieur,

Je ne sais de quel droit vous vous avisez de citer en toutes lettres, à tout propos comme hors de propos, mon propre nom dans vos contes.

Mon nom, qui est celui d’une ancienne famille originaire de la Brie, émigrée de France dès l’année 1527 (v. Galiffe, Notices généalogiques sur les familles genevoises, Genève, 1829-1857-1895, 7 vol. ; tom. II, p. 143 ; cfr. tom. III, p. 69, en note) est honorablement connu et je peux dire, universellement respecté à Genève, encore que je me montrasse attentif à le défendre toujours contre les aventures de la publicité, et spécialement à cette heure où sévit la triste passion d’un cabotinage impudent, de telle sorte que j’ai la fatuité, Monsieur, de prétendre que mon nom appartienne à moi seul, et que si jusqu’à présent j’opposai à votre procédé la seule protestation convenable (qui était celle du silence) il reste que je ne saurais tolérer davantage une aussi manifeste dérision.

Monsieur Zacharie, dites-vous, est triste ; Monsieur Zacharie est jaune ; Monsieur Zacharie tient Madame Jacques Desor pour une insupportable ; Monsieur Zacharie a voté contre les maisons : hé ! de grâce, laissez Monsieur Zacharie en paix.

Libre à mon ami, M. Wilfred Sanguinède, de sourire, dans son impardonnable négligence, de l’abus, presqu’aussi constant que du mien, que vous faites de son nom ; mais à l’avenir, je vous interdis bien, Monsieur, et sous quelque prétexte que ce soit, de vous servir davantage de mon nom, quand ça ne serait que de le désigner de mon initiale, surtout le lendemain du jour où vous eûtes le triste front de me comparer à votre ami La Couenne, d’autant qu’à diverses reprises, sous le couvert d’une information extrêmement superficielle, pour ne point dire absolument mensongère, votre imagination se plut à m’attribuer des qualités, actes et propos ne compétant en aucune sorte à ma personne.

C’est ainsi que s’il est parfaitement exact qu’il m’arriva d’applaudir à la pose de la porte à ressorts destinée à masquer l’ouverture des water-closets placés sous l’ancienne terrasse de Saussure, il est tout aussi faux d’ajouter que c’est à mon initiative personnelle que cette simple mesure de propreté et de bonne police de nos rues fut, après beaucoup de tergiversations, finalement décidée. Il s’agit au contraire d’un acte dû à la libre décision du Conseil administratif, comme en témoignent ses registres que vous eussiez aussi bien fait de consulter au préalable et dont le simple examen vous eût épargné cette erreur.

Quant au banc placé derrière l’ancien octroi, d’où l’on apercevrait ou l’on n’apercevrait point le Mont-Blanc, je ne sais en vérité de quel octroi vous voulez parler, et si ce ne serait point par hasard de celui du Jardin anglais ; mais je pense plutôt qu’il ne faut reconnaître dans cette assertion qu’une lubie de votre esprit dont il est trop coutumier.

Il n’y a ni quatorze minutes, ni douze minutes et demie du haut de la rampe de Cologny au premier chemin qui tourne à gauche ; car en partant du sentier dit de Bellefontaine, situé à côté de l’ancien chalet maintenant enclavé dans la campagne Boissier, on emploie, si l’on suit la route qui passe devant le café-restaurant du Lion d’or Hœfflin, jusqu’au chemin de Montalègre rejoignant le chemin Vert, de sept à huit minutes tout au plus. La dernière fois que nous traversâmes Cologny avec ma belle-sœur, Madame Decarro, qui s’essouffle pourtant facilement aux montées, nous mîmes à ce trajet exactement sept minutes moins quelques secondes.

Et ce n’est point au kiosque de la Fusterie que j’ai coutume d’acheter chaque matin le journal Le Genevois comme vous l’avancez gratuitement et à la légère, mais bien au kiosque du Musée Rath.

D’ailleurs, Monsieur, si je voulais m’amuser à relever toutes les inexactitudes, erreurs, ignorances, omissions, bévues, à peu près, entorses et accrocs à la vérité, impropriétés d’expression, incorrections de style, dont fourmillent vos articles, j’aurais fort à faire et ce serait là une nouvelle entreprise d’Hercule dont il s’agirait que je ne me sens ni de taille, ni au surplus de la moindre humeur, de commencer à mon âge.

« Le jour où la séparation fut rejetée par le peuple, dites-vous, Mademoiselle Guillermet ne put se tenir d’embrasser publiquement M. le pasteur Cougnard, rencontré par hasard à la rue neuve de Saint-Léger ». Autant de mots, presque autant de fautes. Premièrement : Mademoiselle Guillermet n’embrassa point M. le pasteur Cougnard ; mais touchée par la prédication de ce ministre éloquent, quoique libéral, elle lui demanda simplement la permission de lui serrer la main. Deuxièmement : elle ne rencontra point M. le pasteur Cougnard le jour où la séparation fut rejetée, mais le lendemain de cette néfaste votation. Troisièmement : elle ne le rencontra point à la rue neuve de Saint-Léger, mais bien au chemin Dancet. Ab uno disce omnes.

« Lorsqu’on l’embouche (la rue des Chaudronniers) du côté des Casemates, la grâce blanche d’une fontaine la ferme de beauté ». Apprenez, Monsieur, que lorsqu’on pénètre dans la rue des Chaudronniers en arrivant des soi-disantes Casemates, par où vous voulez sans doute désigner les Tranchées, on n’aperçoit ni la grâce blanche, ni la grâce noire, ni aucune grâce de fontaine. On n’aperçoit qu’une boulangerie et un coin de l’épicerie Winkler. Ce n’est qu’en suivant le trottoir de gauche de la dite rue et à la hauteur du numéro 10 environ que la silhouette de la fontaine du Bourg-de-Four commence à se dessiner. Et je m’étonne que vous appeliez « empailleur » l’honorable naturaliste-préparateur Chamot.

« Nous citons Blumer, Waitz, Wartmann, Huber, Fischer, le professeur de Wyss, le colonel Hungerbühler, l’écrivain Albert Rilliet. » Si vous vous donniez la peine de suivre un peu régulièrement nos séances de la Société d’Histoire et d’Archéologie et n’en étiez point pour ainsi dire qu’un membre excentrique et de pure occasion, vous sauriez qu’il nous arrive bien rarement de citer le mémoire du colonel Hugo Hungerbühler, Étude critique sur les traditions relatives aux origines de la Confédération suisse, Genève et Bâle, 1869, in-8. Non que ce travail ne soit en tous points excellent et qu’il n’ait pleinement mérité la haute récompense dont notre Académie voulut l’honorer (prix Disdier), il est à regretter que la carrière militaire du distingué fils du landamann de Saint-Gall l’ait empêché de poursuivre dans une voie aussi bien ouverte. Les noms de Dirauer, du Dr Karl Dændliker ou de l’aimable M. Meyer von Knonau, de Zurich, eussent pu être cités à cette place avec plus d’à-propos.

J’ajoute que le terme de bacouni m’est inconnu, que je n’ai jamais ouï parler d’un accident survenu à Bière où ait trouvé la mort un de nos jeunes officiers et que vous eussiez aussi bien fait de laisser dormir en paix la mémoire de Cambessédès qui ne s’appelait point du reste Émile, mais Jean-Pierre. On ne dit point « la Pierre à Niton » mais « la Pierre de Niton » (Mon ami Blaise). Le pseudonyme de Henry Beyle ne s’écrivait pas Stendahl, mais Stendhal (Piétistes). Les Enfantines du regretté pasteur Tournier ne sont point à leur seizième édition, mais à leur neuvième édition et à leur dix-septième mille (Le catéchisme Tournier). Jean-Jacques Rousseau ne pouvait connaître la promenade de la Treille au moins dans son état actuel, puisque ses marronniers ne furent plantés qu’au mois de Novembre 1721 (Sur la Treille). Enfin je ne pense pas que la furie radicale aille jusqu’à oser construire un Technicum comme vous l’assurez dans le même article.

Au surplus, Monsieur, je ne lis guère vos fables, ayant peu de temps à perdre et ne témoignant qu’un goût limité pour la littérature des jeunes décadents. J’aime et je respecte trop la belle langue française, telle que la pratiquaient les Bossuet et les Montesquieu, pour prendre plaisir à la voir malmener ainsi à journée faite, et sans qu’on puisse, je pense, taxer de maussaderie mes opinions, elles sont cependant de cette nature qu’elles ne sauraient se complaire au détachement (sans doute extrêmement gracieux) que vous semblez professer, encore que j’aie tout lieu de vous soupçonner attaché aux cérémonies et fausses images du papisme.

Si le Journal de Genève, que je m’étais habitué à considérer jusqu’à ce jour comme un organe sérieux, veut bien consentir à accueillir vos fariboles, billevesées et calembredaines, il en reste le maître, quoique je le regrette pour sa bonne réputation à l’étranger ; mais ne demandez pas, Monsieur, aux honnêtes gens de trouver de l’intérêt à des choses qui en sont si totalement dépourvues, et ne vous laissez point, sur cette affaire, illusionner par l’indulgence d’amis trop empressés. La vérité est que vous êtes bien jeune et bien nouveau dans la famille genevoise pour vous arroger le droit de la dépeindre, critiquer et juger et que vous répétez gauchement et maladroitement ce que d’autres avant vous – tels l’humoriste Töpffer et le peintre Hornung (pour ne citer que ceux-là) – ont dit avec une grâce parfaite. Mais que si Genève vous intéresse vraiment et que vous ayez conçu pour elle, comme vous dites, quelque amour dans votre sein, vous feriez œuvre meilleure, à l’exemple du jeune Gardy, dont il me fut conté le plus grand bien, de consacrer vos loisirs et d’appliquer votre industrie à élucider tel point de son histoire ou à illustrer telle physionomie de son passé, travail d’où il pourrait sortir, au lieu de bouffonneries qui ne relèvent d’aucune méthode, mais bien de la simple fantaisie et d’un véritable dévergondage de l’imagination, ou une généalogie utile, ou une contribution précieuse, ou peut-être même quelque intéressante communication.

Agréez, Monsieur, les sentiments que je vous dois.

ZACHARIE.

RES RUSTICA

I

MAISON DES CHAMPS

Sans être à proprement parler ce qu’on appelle un homme fortuné, je possède quelque part, tel un bon humaniste, une maison des champs.

C’est une ancienne maison de paysans genevois, plantée au beau milieu d’un pré, comme il y en avait beaucoup, comme il en reste encore quelques-unes dans la campagne.

Ses murs qu’épaulent de larges contreforts sont simplement de pierres roulées et ses toits sont à tuiles courbes. Elle a sa grange à plein cintre, son soli de sapin rougi par les années, son écurie tournée vers le couchant, et près du petit escalier extérieur, sous l’auvent incliné, elle a sa console, où jadis une gerbe de paille était passée.

À la chambre, elle a sa plaque, où la date de sa fondation est gravée et où Mlle Lambercier pourrait faire sécher ses peignes comme devant. Elle a sa pompe. Elle a sa cour où picorent les poules. Elle a son coin de verger et sa ruche d’abeilles. Elle a aussi un beau tilleul, dont les branches basses s’inclinent sur le banc de molasses usées, scellé à même la paroi, à côté de la porte.

Des plantes grimpantes, des rosiers, des clématites recouvrent ses lézardes d’une robe verte. Dans son humble jardin aux bordures de buis poussent de simples fleurs de curé. À sa cheminée un peu historiée, croît une touffe de joubarbe.

Tout de go, on entre dans la cuisine, sombre et carrelée, qui garde son foyer vénérable, la lucarne de son lavoir et des chaînes d’oignons suspendues aux solives du plafond enfumé. Les mouches y bourdonnent entre le morbier, le vaisselier d’assiettes à fleurs et le buffet vitré aux quarterons d’étain. Le tisonnier, le crésu, le moine rouge, la crémaillère, la pétrissoire, le coquemar sont à leur place. Dans les pièces du haut, il y a tous les meubles campagnards qu’employait le passé, depuis les amples garde-robes jusqu’aux coffres de mariage et jusqu’au joli rouet de poirier rose. Les fenêtres ouvrent sur des odeurs d’herbe et des chants de grillons. Les courtines des lits sont en serge jaunie. Les fouines courent leur sarabande dans le grenier. Et tout cela est très vieux, très délabré, et, je le crains, un peu humide.

Là se sont succédé durant trois siècles des générations et des générations d’hommes qui fossoyaient la terre et pressaient les grappes du raisin. Ils vivaient courbés sur la glèbe et redressaient dans l’air bleu leur face tannée.

Ils prenaient dans le creux de la main un peu de blé nouveau et ils se le montraient. Ils lisaient près de l’âtre leur livre de controverse. Et n’ayant point fait d’autre chemin dans ce monde que celui qui mène de son logis au cimetière, ils sont morts. Il semble qu’il flotte un peu de leur âme patiente et résignée entre les murs décrépits de ma pauvre maison.

Chaque année j’y reviens. Je pousse la porte de la cuisine, et je respire l’odeur connue, l’odeur ancienne, qui monte du seuil à mon approche comme un salut d’ami. J’y retrouve toutes les choses comme je les ai toujours trouvées. Je m’y retrouve surtout moi-même.

À l’heure diverse que nous vivons, dans l’éparpillement et la fièvre de nos existences, il est doux de posséder quelque part, identique et fidèle, une maison des champs.

II

PLAISIR CHAMPÊTRE

Le plaisir que je goûte dans ma maison des champs est un plaisir qui n’offre rien de superbe. Il est accommodé au délabrement de ses vieux murs. Il est rustique, familier et bienveillant.

Sans doute qu’à la campagne, on en peut goûter de plus nobles. Je connais, pour les avoir quelquefois fréquentées, ces exquises villas que le XVIIIe siècle se plut à construire devant des sites incomparables, et j’admire comme il convient la grâce claire de leurs boiseries, la pureté de leurs motifs, la politesse de leur décor. On y respire, entre les massifs de fuchsias et les classiques agencements de verdure, une atmosphère de qualité la plus aimable du monde. Il sied de se promener en habits de flanelle blanche le long d’allées soigneusement tirées au cordeau, puis, lorsqu’on est parvenu à la grille fermant l’extrémité du parc, de revenir lentement sur ses pas. Le soir, l’essaim rose des jeunes filles qui jouent au tennis sur la pelouse est délicat à contempler. Et le Samedi, le bruit des râteaux sur le gravier est un bruit qui repose.

Cependant, sans médire de joies aussi augustes, puisque à tout prendre l’envie est absente de mon cœur, je ne les partage point. J’en connais d’autres. À la campagne, je dis qu’il y a un autre plaisir. Oh ! là bas, pendu à son clou, mon veston de futaine, et dans la garde-robe, les chemises de toile rousse, les chemises sans empois, parmi les brins de mélilot !

Il y a le plaisir de se vautrer dessus l’herbe. Il y a le plaisir d’aller courir la pretantaine à travers les mottes, les ronces et la rosée, il y a le plaisir de s’asseoir à une table d’auberge devant une omelette blonde et une cruche de salvagnin. Il y a le plaisir d’oublier tout, de jeter le carcan et le masque, de se blottir contre la terre peuplée de patience et de vérité, pour s’y reposer, pour s’y détendre, pour y communier avec les choses, et pour s’y refaire, au contact des choses, une âme paysanne. Il y a aussi le plaisir de causer avec le taupier.

Mon Dieu, oui, cela : dans le petit clos que Dieu vous a donné, soigner de ses propres mains ses fleurs et ses abeilles ; y cultiver, avec son bout de jardin, l’heureuse médiocrité que les Anciens disaient d’or ; s’y adonner aux besognes rurales et séculaires, qui semblent l’accomplissement d’une loi de sagesse préétablie ; à midi, quand les sauterelles dansent sur le pré qui se fend, aller quérir à la cave son vin dans un pot vert ; le soir, quand les nuages se frangent d’écarlate, manger sa soupe sur le banc de la cour ; en automne, quand l’espace sent le brouillard et le noyer, fourbir devant l’âtre son fusil, ou rêvasser à n’importe, les yeux sur la bûche et le tisonnier à la main ; trier ses graines, tirer l’oreille de son chien, trembler aux fraîches nuits de mai pour la destinée de tendres espaliers épanouis, il n’y a pas à dire, c’est aussi un plaisir.

Ceux qui à la campagne compulsent les comptes de leur jardinier, ceux qui à la campagne se balancent un peu sur le rocking-chair de leur véranda, ceux qui à la campagne acceptent avec un petit salut la tasse de café qu’on leur sert, connaissent-ils ces délices ?

Je n’en goûte pas d’autres dans ma maison des champs.

III

JEAN-JACQUES

De ma maison des champs, posée sans compliment au beau milieu d’un pré, les chemins partent dans tous les sens : vionnets de campagne, sentes herbues, et vieilles routes à chars bordées de haies-vives et de poiriers à cidre.

Ils vont à hue et à dia. Ils vont aux berges, ils vont aux vignes, ils vont aux bois. Ils vont aux lointains horizons de terre bleue ; ils vont aux petits vallons où se profile un bouquet de saules argentés ; ils vont aux nants qui jasent imperceptiblement contre les roches moussues, et ils vont aux mares somnolentes, aux mares paresseuses, qui dorment sous leur tapis de feuilles mortes et de fleurs d’eau. Villages cossus et hameaux misérables, fontaines tranquilles, moulins délaissés, commanderies déchues, auberges campagnardes, et les clochers d’église dont l’aiguille jaillit des têtes rondes des noyers, ils connaissent ces choses, ils y mènent. On n’a qu’à empoigner son bâton de houx et les suivre : hardi ! Grâce à eux, on découvre la crête du coq sur le ruclon et le brin de mousse sur l’écorce blanche ; on sait les mains ridées de la femme au tricot ; on sait les rideaux d’arbres, les reflets lilas de la glèbe retournée, les ombres longues des peupliers sur la prairie, les flaques des ornières où tremble une étoile, les sources cachées dans les épilobes roses et les reines des prés ; on sait les nuages, les frissons, les secrets ; on sait tout. C’est ainsi que par un orgueil naïf, mais naturel au cœur de celui qui possède, je m’imagine que ma maison des champs est proprement le centre de la campagne genevoise.

Cette campagne n’est pas célèbre. Si l’on en excepte la magnificence du lac, qui d’ailleurs ne constitue qu’un de ses morceaux et veut être considéré à part, elle n’a pas eu de peintre magnifique non plus que de chantre inspiré. Pourtant il serait malséant d’en sourire. Il ne conviendrait pas de médire de ses sites, de ses masures, de son décor de simplesse et de bonhomie. Autant qu’une autre plus illustre, elle porte sa noblesse.

Jadis un enfant y a grandi, qui était plein de rêve. Gamin, il se penchait sur son spectacle de la fenêtre de l’humble presbytère de Bossey, où poussait un framboisier. Apprenti graveur, il allait courir par ses champs et par ses routes jusqu’à trouver la nuit les portes de la cité fermées. Il écoutait les bruits, regardait les feuilles, se repaissait de verdure, fréquentait chez les paysans. Et c’est d’elle, si modeste qu’elle soit, qu’il reçut la révélation de la nature. Pour l’avoir connue, habitée et apprise à l’âge où les impressions se gravent inaltérables sur la cire vierge de l’esprit, elle lui donna un nouveau sens dont son génie devait plus tard enrichir l’humanité. De ses courses vagabondes en plein air et de ses songeries le long des haies de chez nous, allait naître un autre univers pour la pensée. Tellement que l’attendrissement superbe d’un Chateaubriand, les idylles campagnardes d’une George Sand, les ramasseurs de pommes de terre d’un François Millet, cette attention nouvelle, toute cette piété, jusqu’alors inédite, qui possède et qui charme le meilleur de nos âmes contemporaines, a pour berceau commun la campagne sans renom, la campagne sans éclat, la campagne bienveillante et tranquille que le Salève et le Jura étreignent de leurs bras de rocher.

Quelquefois, assis sur mon banc de molasse, devant les étoiles qui s’allument, je pense à Jean-Jacques.

LE RÈGNE DE LA LAIDEUR

Tout compte fait, nous laisserons à nos neveux une ville infiniment plus jolie et plus élégante que celle que nous avaient laissée nos prédécesseurs immédiats.

Jules COUGNARD.

Oh ! Cougnard, Cougnard, vous qui êtes poète, et qui rimez des vers charmants, et qui dressez votre imagination comme une crête de coq, et qui vous répandez au dehors, et qui gardez quelque souci de la beauté inutile, comment pouvez-vous dire une chose pareille ?

D’autant que l’écriture où vous la dites contient quantité de vérités claires, d’affirmations heureuses, et cette croyance résolue à notre temps, que vous aimez, que nous devons aimer, puisqu’aussi bien, selon Mgr Ireland, c’est celui que Dieu nous a donné pour vivre. Mais encore ! Une ville jolie ! Une ville plus élégante que celle de nos prédécesseurs ! Oh !… Cougnard.

Oui, je vous l’accorde, nos prédécesseurs immédiats, qui ont conçu la Boîte à gifles, n’avaient pas le goût bon, attendu qu’ils n’avaient aucun goût. Du moins se tenaient-ils tranquilles. S’ils n’ajoutaient rien, ils ne retranchaient rien non plus. Ils ne hérissaient point sur l’église la flèche qui nous perce le cœur. Mais ayant soigneusement accommodé sa chenâ ou proprement passé à la céruse sa toiture, leur rêve de beauté était satisfait. Tandis que nous, hélas !

Vous rappelez-vous, Cougnard, là-haut, sur la cime, la fière silhouette des trois tours de garde, tassées, trapues et tranquilles, qui épaulaient le rempart de notre foi ? Vous rappelez-vous, Cougnard, les lignes si fines et si pures des pignons du Collège et l’exquis profil de ses mansardes ? Vous rappelez-vous, Cougnard, le petit porche qui souriait comme un vieux visage hâlé par les années, et qui, avec son écusson de la République, ses passages de la Bible écrits en grec, en hébreu et en latin, son usure vénérable, ses arcs surbaissés, le granit rose de ses colonnes, restait le dernier morceau de l’Académie de Calvin et semblait proprement à Borgeaud sa maison symbolique ? Vous rappelez-vous la place du Molard avant la cahute, la place du Grand-Mézel avant la colonne, la Tour de l’Île avant l’enluminure ? Vous rappelez-vous sur les quais ces masures vermoulues, fendillées, noircies, verdies, pourries, d’un coloris si chaud, d’un dessin si fantasque, que Théophile Gautier, risquant leur aquarelle, les disait propres à ravir un Isabey, un Bonnington ou un Decamps ? Au Pré-l’Évêque, au sentier de la Jonction, au chemin des Amoureux, partout, parmi les pierres, parmi le ciel, vous rappelez-vous ces arbres séculaires, qui paraient d’un peu de grâce le paysage, et auxquels il était bon de suspendre pour un temps son bâton de pèlerin fatigué ? Au coin des places, au fil des rues, au fond des cours, vous rappelez-vous ces demeures du passé, qui n’étaient pas que bâties de moellons, mais de modestie, dont les pans tranquilles témoignaient comme un exemple et dont les faces ridées gardaient une expression ? Vous rappelez-vous la pharmacie Morin ? Vous rappelez-vous la Maison du Jeu-de-l’Arc ? Et là-bas, au bord de l’Arve grise, dans l’antique campagne Prévost, vous rappelez-vous le platane qui semblait arraché aux berges de l’Ilissus ? Et au lieu de la banlieue hideuse, noire de houille, bariolée d’affiches, parfumée d’absinthe, plantée de chantiers, et au lieu du faubourg peuplé de pseudo-chalets, de pseudo-cottages, de châteaux en briques posées de champ, de menterie et de prétention, vous rappelez-vous les vastes jardins maraîchers aux vieilles fleurs campagnardes, et les paisibles villas enfouies dans la verdure, et les humbles courtils au portail délabré, et les petits chemins qui partaient pour le rêve, et les routes paresseuses où filaient les chars à bancs, et la maison paysanne aux tuiles courbes, et l’auberge rustique que vous avez chantée ?

Coins de poésie ; logis d’autrefois ; retraites favorables ; paysages tranquilles ; nobles arbres ; pierres à moulures ; toutes ces vieilles choses, toutes ces bonnes choses, à nous familières et fidèles, belles d’une beauté indigène, gardant l’accent local, exprimant le terroir honnête, nos « prédécesseurs immédiats » nous les avaient pourtant laissées. Nous, nous les avons détruites, ou, ce qui est pire, nous les avons embellies. Et ce faisant, je ne dis pas seulement que nous avons manqué du respect ou de la pitié la plus élémentaire, je dis que nous avons manifesté le goût le plus trivial qui soit au monde. Parfaitement, Cougnard.

Une ville d’élégance. Faites-moi donc plaisir !

À la vérité, tout est laid de ce que nos rêves pressés, sentant la graisse chaude, ont édifié sur des ruines. Tout. De la caricature de l’Opéra qu’est la façade du Théâtre aux splendeurs de pacotille du Kursaal ; de la salle du Victoria Hall tout en or au parapluie retourné de Saint-Pierre tout en fer ; des boîtes à loyer de sept étages, qui flanquent nos rues d’un luxe de marchand de porcs, aux villas de trois sous peintes en rose, avec rocaille en tuf, avec jardin alpin en gypse, avec boule en verre, avec chabauris, avec montchanins, avec pavillons treillissés, avec poissons dans le bassin, qui jettent autant d’insultes à la nature sacrée. Ah ! oui, là-bas, le petit étang de Lancy où, sur les nénuphars, les fées dansaient dans un rayon de lune, allez-y voir ! Et ce sont ces constructions anonymes, impersonnelles, syndicales, sans physionomie parce qu’elles sont sans âme, et sans style parce qu’elles sont sans idée ou qu’elles n’ont autre idée que celle du lucre abominable. Et ce sont les bow-windows ; et ce sont les rails ; et ce sont les fils ; et ce sont les poulies suspendues aux fils ; et les colonnes à affiches ; et les poteaux de télégraphe, de téléphone ou de touring ; et les réclames automatiques ; et les enseignes monstrueuses ; et les inscriptions sur marbre en français fédéral ; et les casquettes de chauffeurs ; et les teuf-teuf, et les tuyaux, et les potences, et le carton pierre, et le fer fondu, et le béton armé, et partout la fabrique, et partout, et partout, le règne de la laideur hurlé à coup de trompe.

Et ce n’est pas fini, Cougnard. Prenez-y garde. La danse ne fait que commencer. Ils sont là éventrant, trouant, perçant, renversant, saccageant, s’acharnant à plaisir. Chaque jour qui s’écoule voit disparaître une vieillerie. C’est durant les vacances de cet été que l’honorable Piguet-Fages a jeté bas le petit porche ; et l’autre automne, un magistrat, qui a pourtant sa tête, ne parlait-il pas de « détruire la vieille ville pour la reconstruire selon un plan nouveau » ? Vous entendez, Cougnard, détruire la vieille ville, celle où toute notre histoire est inscrite, celle où se réfugie tout ce qui nous reste de beauté, celle où ma fontaine coule avec un petit bruit de source au crépuscule ! La détruire ! Seule la sainte colline demeurait à peu près épargnée ; un doigt sur les lèvres, elle écoutait la voix du passé ; elle se souvenait comme une ancienne qui a beaucoup prié et vu de choses ; un peu de latin traînait par ses rampes ; un peu de l’âme huguenote, qui fut la nôtre, lorsque notre âme était grande, s’oubliait dans ses murs : on veut la détruire. On détruira Saint-Pierre. On détruira Saint-Antoine. On détruira la Maison de ville. On détruira la Madeleine. On détruira la rue des Chanoines. On détruira tout ce qui subsiste. Pan ! Hue ! Hardi ! Hisse-là ! Et dig, et dig don daine ! Et on reconstruira « selon un plan nouveau ». Saint-Pierre, rebâti à force de boulons, achèvera de ressembler à la Tour Eiffel ; Saint-Antoine s’inspirera de la pure École du Grütli ; la Maison de ville copiera l’Hôtel de la Poste. Sur la Treille, au lieu d’arbres improductifs, on disposera un kiosque chinois, des montagnes russes, des closets américains ; au Bourg-de-Four, des turbines ; partout, des wallaces et des cicérons en ciment. Les vieilles maisons, si éminemment hostiles, des Tavel, des Buisson, des Turrettini, des Favre, des de Saussure, des de Sellon, seront remplacées par des baraques locatives à douze étages, avec encorbellements, baies, lift, chauffage central, enseignes à lettres d’or et bobines téléphoniques sur les toits. Et dans les vieilles rues, jadis riches de silence et de recueillement, bordées d’églises et de traditions, roulera le progrès dans un relent de pétrole et dans un vacarme de sifflet. Alors, plus rien ne demeurera du passé ignoble. Toute mémoire sera abolie. Tout caractère sera effacé. Genève n’aura plus à traîner après elle une histoire lourde comme une chaîne et grave comme une leçon, mais ressemblant aux autres métropoles de fabricants, vierge de souvenirs, libre d’attaches, affranchie de racines, paraissant née d’hier, industrialisée, modernisée, américanisée, elle satisfera le rêve de beauté des croupiers. Non je ne ris plus, Cougnard ; c’est trop triste.

Maintenant si vous me dites qu’il est oiseux à l’homme de pleurer sur les temps révolus, mais qu’il lui sied d’aider à ceux qui commencent ; que tout ce qui vit se transforme, et que si Genève s’enlaidit chaque jour avec une telle vigueur, c’est sans doute qu’elle est un organisme vivant ; que si vous me parlez d’industrie, d’hygiène, de progrès, de civilisation, de tout ce que vous voudrez, excepté de beauté, j’y consens. Je tâche de m’intéresser avec Pinget aux nouveaux quais, aux nouveaux ponts, aux nouvelles percées, aux roues qui tournent et aux cheminées qui fument. J’essaie de croire qu’il y a un idéal humain plus pressant à servir que celui de la beauté superflue. Je veux que les poètes inoffensifs se résignent, puisqu’ils furent impuissants et n’ont su imposer leur beau songe. J’admets, dès que c’est une nécessité sociale de tout détruire, que rien n’oblige à construire laid. Je crois qu’il est permis de rêver un avenir possible d’élégance. Je ne vois pas de raison suffisante qui prohibe la grâce à demain comme elle l’a prohibée à aujourd’hui. Et quand vous me parlez de la neuve maison, qui elle aussi peut être jolie, qui elle aussi peut être personnelle, qui elle aussi peut s’inspirer du terroir, continuer le passé, obéir à notre ligne et ne pas copier Vienne, Christiana ou l’Oberland, oh ! alors, je souris tout à fait, mon cher Cougnard.

Qu’elle s’élève au pré de notre fantaisie ; que le bonheur y monte avec le chèvrefeuille ; et qu’elle nous y voie souvent réunis autour des beaux livres, des formes pures et des espoirs charmants !

DÉCEMBRE

Voici Décembre, le mois triste, le mois reclus, le mois recueilli, le mois au chaperon de laine et au pas de velours, le mois que j’aime tant.

Il me plaît pour un nombre infini de raisons. Il me plaît pour d’autres raisons encore. Il me plaît enfin parce que de tous les mois inscrits par le cours des astres aux pages de l’almanach, il me semble par excellence notre mois.

 

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Ainsi que les paysages, les villes ont leur saison. Ce n’est qu’à un certain moment de l’année qu’elles acquièrent toute leur physionomie et se révèlent dans la perfection de leur sens. Si Florence avec son art au goût acerbe, les teintes neutres de ses fresques, le profil maigre de ses palais, ce je ne sais quoi de fin, de discret, d’un peu ténu que respire son génie, est la frileuse cité d’Avril ; si Venise avec l’éclat de ses violets et de ses pourpres, l’ambre de son or, la fanfare de ses cuivres, son geste de Bacchante dépoitraillée et renversée, est l’opulente cité d’Octobre, Genève est la froide, Genève est l’exquise cité de Décembre.

Son austérité veut, non la guirlande d’épis, mais la guirlande de glaçons, non le soleil de l’été brutal, mais les ouates légères de l’hiver artiste. Il lui faut son décor si simplement domestique de couvertures de bois aux goulots des fontaines, de caisses de sable au sommet des rampes, de bresoleurs de châtaignes au coin des rues. Il lui faut la bise aux aiguilles coupantes, le crépuscule à la robe de brume qui estompe les contours, le Cé qué l’aino qui s’envole aux ailes du carillon et joint le pays avec le ciel. Au carreau de sa vitre, il faut les arabesques de givre et au flanc pelé de sa montagne, il faut le manteau de nuage. Il lui faut les calmes nuits de lune et de silence, les heures paisibles et unies qu’on dirait du convalescent dans son lit, les intimités précieuses, et les pénombres mélancoliques, et les rayons furtifs, et les nuances délicates. Il lui faut cela. Alors seulement, rendue à elle-même, elle est pour ainsi parler éclairée à son jour. Une mystérieuse et profonde harmonie s’établit entre l’âme des choses et l’âme des hommes. Les êtres et les formes rendent l’accord parfait. C’est en Décembre que Genève parut désirable à ceux du prince de Savoie. C’est en Décembre que Genève se ressaisit pour s’offrir comme une fiancée aux rudes pâtres de Schwytz. C’est en Décembre que Genève ressemble à la nature et que la nature lui ressemble.

L’été violent a disparu. L’automne superbe s’est amorti. Les dernières feuilles de safran ou de cinabre qui palpitaient aux écorces noires sont tombées. Les champs et les grèves ont revêtu le deuil éternel qui afflige nos pensées. Dans les promenades, les arbres dressent des squelettes aussi rigides et aussi nus que les vérités que nous cultivons. Sur la rade et sur la politique, l’aquilon souffle. L’atmosphère s’est enveloppée de la mélancolie douce qui recouvre nos âmes. Les nuits sont longues comme nos opinions ; le ciel est gris comme notre humeur ; l’air est glacial comme notre abord. Partout il gèle. Mais dans les intérieurs bien clos danse une flamme comme au tréfonds de nos êtres bien gardés flambe un rayon, et sur les pierres des chenets, la bouilloire chante comme sur l’armature de notre logique monte un petit bruit de poésie.

L’Europe a fui. Les calèches de Nice, les musiques d’opérette, les prouesses d’acrobate ont rattelé les petits chevaux à leurs guimbardes. Plus de cohue cosmopolite asseyant son désœuvrement aux terrasses des cafés ou promenant sa lassitude parmi les relents des soupiraux d’hôtel. Plus de fournées tapageuses roulant vers Coppet. Plus de musc ; plus de falbala, plus de tintamarre. Non, plus d’accident. Mais autour des réverbères du pont du Mont-Blanc, les mouettes candides qui vont, viennent, virent et volent, trempent leur aile blanche dans l’eau noire, repartent d’un bond et s’élancent d’un cri ; au Jardin des Plantes, l’essaim fleuri des casquettes d’étudiants qui s’éparpille ; et aux honnêtes concerts d’abonnement, la fraîcheur des jeunes visages qui sourit.

Les campagnards les plus obstinés ont quitté leurs campagnes. Une à une, les fenêtres de la haute ville ont rouvert. La Société de Lecture, la Société d’Histoire, la Société des Arts comptent désormais tous leurs fidèles. La vie, délaissant les quais où remua pour un instant son artifice, a retrouvé son centre naturel ; elle roule son flot ordonné le long des artères accoutumées de la Bourse, du Marché, de la Treille, de la Corraterie, du Perron. Au coin de la rue Abauzit, au coin du Musée Rath, au coin de la Maison de ville, des groupes familiers se nouent et se dénouent. Le passant rencontre des profils connus, visages aimés, silhouettes honorables, auxquels il lui est loisible d’accrocher un nom, un chiffre et un défaut. Les gens sont réunis comme ils aiment être réunis. Les gens sont réunis chacun chez soi.

Heure délicieuse ! Le logis est confortable, calfeutré, fourré de silence, paisible et chaud : on rentre dans le for de sa conscience et de son logis. On reprend le fil de ses habitudes et le creux de sa couche. On compte les glands de son rideau et les grains de son avoir. On s’acoquine au coin du feu. On écoute la rafale dans la cheminée. On recommence. Après la diversion des vacances, qui emportèrent aux quatre vents de l’air ceux qu’on connaissait le mieux, ceux qu’on savait le plus, on remarque à leur esprit comme un tour inédit, comme un accent imprévu, et on se remet à les aimer dans la mesure même où on les avait oubliés davantage. On retrouve les petites joies sédentaires qui sont les nôtres : le livre sous la lampe, le rêve auprès des tisons, le whist entre amis. On fait le tour du monde dans son fauteuil. On s’attarde aux roses si belles, aujourd’hui qu’elles sont mortes ; on retourne au bois si ombreux, aujourd’hui que ses myrtes sont coupés ; on pense aux autres qui autour de nous, au-dessus de nous, au-dessous de nous, geignent et soupirent à l’unisson. La pendule sonne. La bûche pétille. En haut le voisin a remué sa bergère. Et comme il y a quelque part une dinde qu’on plume et un fer à bricelets qu’on descend ; que l’Escalade et le Trente-et-un frappent à la porte ; que les deux fêtes de l’intimité familiale et de l’intimité civique s’élaborent, on sourit.

 

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Sur le terrain dur, le vent pousse les feuilles mortes. Une calotte de plomb enferme l’espace. Des flocons éperdus tourbillonnent dans la rue.

Voici Décembre.

MES VOISINS

Avec Décembre, tous mes voisins sont revenus. Il est vrai que d’aucuns n’étaient jamais partis.

J’ignore si, dans les grosses maisons locatives, et si, dans les petites villas à laurelles, on voisine encore beaucoup. J’appréhende que non. Au jour d’aujourd’hui, les grosses maisons locatives ne sont plus qu’un numéro de rue et les petites villas à laurelles se défendent de ronces en fer. La ville haute a gardé l’ancien usage. Dans la ville haute, on voisine toujours.

C’est ainsi que mes voisins et moi nous formons, de par la communauté des sympathies et de par le hasard des locations, un groupement social qui n’est pas négligeable et ne veut pas être négligé. Les uns et les autres, nous nous regardons, nous nous observons et nous nous connaissons. Nous sommes au courant réciproque de nos mœurs, de nos habitudes, de nos fréquentations, du détail de nos journées et de l’emploi de nos veilles. Nous pourrions aller jusqu’à dire le nombre de nos domestiques et le goût de nos enfants. Nous savons…, oh ! tout ce que nous savons ! Nous savons un tas de choses.

Nous savons que A est riche, que B est misanthrope, que C serait plutôt un peu gourmand ; D souffre d’une érysipèle, E possède une belle-sœur qui est la croix de son existence, F un chien qui s’appelle Titi : nous le savons. Nous savons que G est une petite vieille au bonnet bien blanc et aux fleurs bien soignées, H un alcoolique repenti, I une espèce de fantasque. K en parlant de sa femme dit toujours Madame K ; L s’intéresse à l’œuvre des vieux vêtements, M à la question du Musée, N tout simplement aux questions ; O et P n’ont jamais épuisé la provision de leurs facéties contre Q ; Q collectionne des timbres-poste, joue de la clarinette et élève un fils qui le fait chevrer. Nous savons que R a une propension à la goutte, S une propension à la mélancolie et T malheureusement une relation ; nous savons que U ne peut garder ses servantes et que V cherche un mari ; laissons X qui pour nous n’existe pas, il n’y a point de X dans notre voisinage, nous savons qu’Y ne consent jamais à se soigner ; nous savons que Z se contente pour déjeûner d’un petit pain. On le voit, sans le rechercher le moins du monde, nous sommes informés de la moindre particularité de nos intérieurs, de nos personnalités et de nos vies. Cependant, si nous nous rencontrions dans la rue, nous n’aurions garde de nous saluer.

Nous savons encore, nous savons surtout les différences absolues d’âge, de naissance, de fortune, de qualité, de condition, de profession qui nous séparent, et nous avons toujours trop aimé les distances pour songer à les enfreindre d’un cœur impertinent et léger. C’est pour avoir brutalement voulu supprimer les distances inscrites dans l’ordre naturel des choses que notre siècle apparaît si dénué de poésie. À mes voisins et à moi les distances restent sacrées, et comme au régiment nous nous appliquons à les conserver. Non d’ailleurs qu’aucune barrière impossible à franchir nous retranche. Nous sommes d’honnêtes gens et nous devinons qu’à peu de choses près nous professons les mêmes idées. Si nous ne croyons pas avec Vauvenargues que ce soit un signe de médiocrité de louer toujours modérément, et que nous nous mesurions les éloges, nous ne pouvons nous défendre d’une certaine estime réciproque. Quand nous nous apercevrions d’aventure à Tombouctou, nous n’aurions aucun scrupule à nous aborder la main ouverte. Dans la ville haute, nous maintenons une grande réserve.

Toutefois, lorsqu’au début de l’hiver nous nous retrouvons réunis, à notre poste, à la veille de commencer, encore une fois, côte à côte, une nouvelle année, voici, de nos fenêtres nous nous sourions en dedans.

Et ce sourire intérieur est un précieux assentiment dont nous savourons le bienfait.

LES GENS BIEN

Chacun sait que le monde comprend chez nous, comme peut-être ailleurs, deux catégories, ou, pour ainsi dire, deux partis, parfaitement distincts, nettement délimités et à proprement parler séparés par un abîme. Il y a les gens qui sont bien, et il y a les autres.

Si les autres, pour relever de toutes les origines et se réclamer de toutes les conditions, constituerait une classe mobile, composite et diverse, qui échappe à l’étiquette, il n’en va pas de la sorte des gens bien. Les gens bien se ressemblent au moins en un point. Les gens bien se ressemblent en ce point et par ce point que tout ce qu’ils disent, que tout ce qu’ils font, que tout ce qu’ils portent est bien. Leurs opinions sont bien, leurs propos sont bien, leurs modes, leurs revenus, leurs alliances, leurs relations, jusqu’à leurs défauts sont bien. « — Ah ! vraiment, le fils Dumont se marie ! Épouse-t-il quelqu’un de bien ? — Il épouse quelqu’un de bien ».

Il faudrait vraiment être fou pour s’imaginer qu’il suffise d’appartenir à ceux que Jean-Jacques appelait le Haut et que Pinget appelle les Ristous pour entrer tout de go et faire partie en quelque manière de droit de la confrérie des gens bien. La naissance n’y saurait suffire, non plus d’ailleurs que la richesse, l’esprit, le talent ou la vertu. Si ces différentes circonstances y aident, aucune d’elles, prise séparément, ne vaudrait assez. Émile Tripe, dit La Couenne, qui ne manque pas de riposte, n’est pas bien. Le poète Blaise, qui a beaucoup de talent, n’est pas bien. Mademoiselle Guillermet, qui eut beaucoup de vertu, ne fut jamais bien. Au contraire, les Sanguinède qui n’ont point de naissance, Monsieur Zacharie qui vient de perdre sa fortune, Clausipalée, Archéophron, Madame Jacques Desor sont des gens bien. Madame Jacques Desor est même une personne très bien. À la vérité, pour compter parmi les gens bien, il n’y a qu’une affaire, qu’une qualité, qu’une condition nécessaire et suffisante : il faut être bien.

Tout simplement.

 

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Les gens bien apprennent à se connaître dès la petite enfance dans des écoles qui sont bien. Plus tard, ils se retrouvent au Collège, qui n’est point parfait sans doute, où la discipline laisse beaucoup à désirer, dont le système éducatif offre encore plus d’un point à reprendre, mais qui s’érige comme une institution vénérable, républicaine et genevoise, et dont on est bien forcé de convenir qu’en somme il est bien. Plus tard, les gens bien entrent dans celles de nos associations d’étudiants qui sont bien. Plus tard ils participent en général aux écoles d’aspirants. Dès lors, les gens bien se séparent.

Chacun d’eux rentre dans sa cellule, son alvéole ou sa nuance. Ils sont repris par toutes les exigences et par tous les intérêts des mille et une petites factions, fractions et castes, qui morcèlent jusqu’à l’atome notre population genevoise et en font pour le psychologue et le romancier un sujet d’étude si attrayant. Toutefois ils restent les gens bien. Se souvenant d’avoir joué ensemble, tuné ensemble, d’avoir ensemble travaillé, pâti, porté la casquette ou le galon, au dessus des barrières qui les séparent et des particularités qui les divisent, ils forment une classe considérable, unanime et persistante, qui se connaît plus qu’elle ne se fréquente, se salue plus qu’elle ne s’invite, se soutient plus qu’elle ne se sourit, mais respire la même atmosphère, s’entoure de la même enveloppe et ne manque jamais à s’envoyer des cartes dans les circonstances au moins exceptionnelles de la vie qui sont les mariages et les morts. Entre tous, ils composent ce qu’on est convenu d’appeler la Société. Car si les sociétés sont faites de sapeurs-pompiers, de gyms, d’historiens, d’artistes ou d’artisans, la Société n’est faite que des gens bien.

Les gens bien ont des lieux de rendez-vous naturels, établis et désignés, comme qui dirait la Société de Lecture, les concerts d’abonnement et les enterrements. On trouve leurs noms accolés sur les affiches électorales, au bas des souscriptions publiques, dans les comités de bals, bazars et redoutes, qui, ayant pour mobile la charité ou la nation, s’adressent à toutes les bourses comme à tous les efforts. Ils se réunissent encore aux assemblées populaires, particulièrement les veilles de bataille où leur principe est mis en jeu, et aux saintes assemblées, terrain neutre et honorable, qu’ils ne manquent pas de fréquenter, quand ça ne serait que pour se montrer et montrer leur qualité de gens bien.

Ils ont une façon commune de poser le pied, de porter la tête, de rouler leur parapluie, de se vêtir, de se présenter, de s’exprimer. Ils gardent un accent identique qui, pour n’être pas celui de Saint-Gervais, reste rigoureusement genevois. Il disent cheuse pour chose, otre pour autre, queumité pour comité, mais écaule pour école. La plupart du temps, ils possèdent des campagnes. L’été venu, on les verra facilement arborer un gilet de piqué blanc. À Londres, à Paris, à Berlin, ils descendent dans les mêmes hôtels ; à la montagne, ils logent dans les mêmes pensions ; ils ne pratiquent comme villégiatures que certains endroits recommandés par une habitude ou tout au moins par un précédent, qui sont les endroits bien. Ils se servent chez les fournisseurs qui sont bien, se soignent chez les médecins qui sont bien, confient l’instruction religieuse de leur progéniture aux pasteurs qui sont bien. Et s’il est vrai qu’il y ait deux façons de se marier, avec tapis ou sans tapis à l’église, il est constant que les gens bien se marient tous avec tapis.

D’occurrence, il arrive aux gens bien de préférer pour leurs enfants des parrains riches, car leur christianisme, si sincère qu’il s’affirme, ne répugne pas à l’argent, et la consécration du baptême leur représente tout à la fois un saint devoir et une bonne affaire ; il leur arrive aussi dans les trains, bateaux et voies-étroites, qui les soirs de printemps les ramènent à leurs villas, d’échanger des propos familiers comme s’ils se connaissaient en réalité aussi bien qu’ils se connaissent. Ils ne commettent aucune infraction, fût-ce la plus minime, aux strictes ordonnances de la civilité puérile et honnête. Avant de rien entreprendre et principalement avant de rien oser, ils s’informent si la chose dont il s’agit est une chose qui se fait ; si la chose dont il s’agit est une chose qui se fait, ils la font. Dans le monde comme dans la vie, ils observent exactement les choses qui se font ; ils connaissent surtout les choses qui ne se font pas. N’appartenant point au même cercle, ils appartiennent aux mêmes sociétés d’érudition et de philanthropie qui animent notre cité de leur zèle, encore qu’ils s’abstiennent à l’ordinaire de figurer à l’Institut. Ils sont rigoureusement comme il faut, ce qui est cause qu’ils ne sont pas toujours. Lorsqu’ils parlent d’eux-mêmes, ils disent nous ou plutôt ils disent on : « On croit ceci… on veut cela… on peut… on ne peut pas… on s’en occupe… on fait ainsi… » Hé ! qui est cet on, anonyme, impersonnel et tout puissant, qui juge, édicte, proclame, auquel personne n’échappe et qui oblige chacun ? Je le sens qui m’enveloppe et je tremble qu’il aille m’accabler. Cet on, c’est les gens bien. Les gens bien constituent une opinion ou mieux l’opinion, et ils appellent cette opinion la vérité.

Pour les gens bien, il n’existe que les gens bien. L’univers commence à eux et finit avec eux. Eux seuls naissent, se marient, meurent ; eux seuls travaillent, prolignent, agissent ; eux seuls comptent puisqu’eux seuls sont bien. En vain y a-t-il quelque part, autour d’eux, auprès d’eux, d’autres sourires et peut-être d’autres larmes, d’autres affaires et peut-être d’autres tracas, toute une humanité innombrable qui cherche, pense, besogne, se débat ou se réjouit, les gens bien l’ignorent. Les gens bien, qui à tout prendre sont des hommes, ne disposent pas davantage que le commun des mortels d’une somme de sympathie ou d’intérêt à revendre. Ils la ménagent et la mesurent. Et leur confrérie est d’autant plus valide qu’elle est plus réservée et d’autant plus consistante qu’elle est mieux défendue. Elle serait moins forte si elle était plus ouverte et si elle offrait un rempart moins compact au tumulte de la masse et de la diversité.

 

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C’est un gros regret pour quelques-uns de mes amis que je n’appartienne pas à la confrérie des gens bien. Souvent, ils m’en ont honte. J’en suis fait assez désolé comme ça.

Je considère, j’ai toujours considéré avec respect et une secrète envie leur service et leur cohésion. Sachant que celui qui bénéficie de leur faveur n’est jamais seul dans cette vie, dont la solitude est la loi douloureuse, mais qu’on l’entoure et qu’on le salue, qu’on le cite et qu’on le reconnaît, j’ai longuement frappé à leur porte, les priant de vouloir bien m’ouvrir. Ils m’ont regardé un moment par la fente et ne m’ont pas ouvert.

Alors, resté dans la rue, en vertu de mon sentiment et eu égard à cette tentative, je demande à mes amis de me continuer quand même leur affection.

ESCALADES

Une après-midi d’Escalade, comme je cheminais dans la solitude qui est mon lot et que je me montrais un peu triste, mon ami le Rêve vint se placer à côté de moi sur la route.

D’abord nous ne dîmes rien. Car nous avons une telle habitude l’un de l’autre que nous nous comprenons sans paroles. Puis rompant le silence, le Rêve se mit à parler.

— As-tu jamais réfléchi, me dit-il, aux mille et une Escalades qui se fêtent loin du pays et dont nous ne connaissons pas, dont nous ne connaîtrons jamais le détail. Ah ! si on pouvait les deviner, les imaginer et les reproduire ! Si on savait où, comment, en quel milieu, de quelle façon, selon quel rite, par quelle ripaille ou par quelle prière, les Genevois de tout temps, de tout rang et de tout âge ont dans le cours des générations et des années fêté leurs Escalades d’exil ! En battant adroitement le rappel et recueillant de droite et de gauche les informations, on grouperait de la sorte la matière d’un joli livre. Tu devrais l’écrire, toi qui as du loisir et mon amitié.

À la vérité, où que le Genevois se trouve le jour du 12 Décembre, – et je sais ce que je dis, – il a une pensée pour la mère-patrie, et un bout de Cé qué l’aino lui chante dans le cœur.

Toutes ces Escalades pourtant, échelonnées au fil des siècles et éparpillées parmi le vaste monde ! Escalades d’Allemagne, Escalades d’Angleterre, Escalades de Paris, Escalades de garnis et d’auberges, Escalades sous les tropiques, au bord des routes, vers les pôles, Escalades de froidure, Escalades de soleil, pauvres fêtes frileuses ou suffoquantes, dépaysées et si lointaines, tour à tour banales, bizarres, gaies, mélancoliques, attendrissantes, amusantes, imprévues, folâtres ; et la belle Escalade, dont il nous fut conté, de Moïse Branchu, propriétaire à Troinex et soldat de l’Empire, devant l’ennemi, sous la neige, à Vilna !

Nous sommes sur la Corraterie. Voici la librairie Georg, le chapelier Köhler, M. le conseiller d’état Fazy qui passe et que je te prie de saluer. Nous voyons des quidams, des pierrots et des gens d’affaires qui fuient notre approche comme la peste. Penses-tu à tous ceux que nous ne voyons pas ? Penses-tu à tous ceux qui aujourd’hui pensent à Genève ? De par l’humeur voyageuse qui continue à vous tenir et qui est, je crois, une des caractéristiques de votre esprit local, ils sont innombrables. Ce sont des étudiants faisant leurs semestres d’Allemagne, des bijoutiers ayant pignon sur rue, des docteurs ou des savants établis, des cormorans de Buenos-Ayres, des cochers de Montmartre, des hôteliers d’Engadine, et des pasteurs, et des planteurs, et des explorateurs, et peut-être aussi des missionnaires. Où sont-ils par cette bise qui souffle ? Ils sont loin, au diable ; ils n’ont rien de ce qu’il faut ; ils n’ont pas de marmite ; ils n’ont peut-être pas d’amis ; ils sont réduits à inviter à leur table des Alboches ou des Macaques, à qui ils apprennent comme ils peuvent le duc Charles-Emmanuel, Picot, la mère Royaume et le joyeux et bon refrain : « C’était l’an mil six cent et deux ». Quelquefois, c’est pis encore, ils n’ont personne, ils sont tout seuls. Alors, mû de pitié, je leur ferme les yeux, et ils voient là-bas, dans la brume, les trois tours sombres d’où s’élance la chanson de foi et de guerre ; ils regardent à côté de la forge qui flambe les deux grandes images suspendues que voici ; ils hument à la cuisine l’odeur de la dinde à la broche ; ils écoutent s’écouler dans la rue un bruit de foule et d’allégresse. Et parce qu’ils sont eux-mêmes tristes et isolés, ils se prennent à égrener en silence le mélancolique rosaire des souvenirs, ce pendant qu’autour d’eux la nature reste indifférente et le monde reste indifférent, que le soleil tourne ou que la neige tombe, comme si rien ne se passait, comme si rien ne s’était accompli en ce jour.

Regarde-les à travers l’espace. Là-bas, derrière la Tour de l’Île, au bout du Rhône, au bout du Lac, les vois-tu ? Ils se rappellent. Une à une, ils se rappellent toutes les belles Escalades d’autrefois ; celles où ils étaient des petits penchés à la fenêtre sur le divin cortège de l’histoire, qui s’avançait dans une lumière de torche et dans un éclat de triomphe ; celles où leur mère les avait garés contre son sein pour leur conter à mi-voix la chronique et la légende, les bandes noires dans la nuit, le lièvre qui traverse la route, le canon du rempart qui fend les échelles de son éclair, et le lendemain, au seuil de l’église, le vieux Bèze debout ; celles où, à leur maison ouverte, à leur maison souriante, sonnaient les déguisés qui chantaient en rond leurs ritournelles et qu’on régalait de gros sous ; celles où ils se déguisaient eux-mêmes d’un châle ou d’une chemise, à la grâce de Dieu, et où munis d’une loque rouge et d’un clairon ils allaient à leur tour courir les parents, les voisins et les rues ; celles où, à la salle de la Réformation, parlait le vénérable pasteur Gaberel, et lorsqu’il prononçait le mot attendu de Cacade, leurs rires clairs d’enfants partaient et montaient en fusées ; celles où, faisant acte d’homme, ils risquaient sur la joue des tendres jeunes filles d’audacieux et timides baisers ; celles où ils écoutaient tête nue le nom des morts au champ d’honneur ; celles où ils portaient le toast à la patrie, celles où ils batifolaient dans des guinguettes, et les meilleures, les plus heureuses, celles où ils partageaient dans l’intimité de la famille la morue et les pommes au vin. Devant tant de choses finies, détruites, irrémédiablement disparues dans l’espace et dans le temps, il sentent remonter à leur mémoire des impressions très douces, des impressions très vieilles qu’ils croyaient mortes à jamais, anéanties pour toujours et qui les émeuvent de nostalgie et de désir ; et ils s’aperçoivent combien ils l’aiment l’ancienne cité, la cité austère et revêche, la cité absente et lointaine, qui, aujourd’hui en fête, les méconnaît ou les oublie…

Aussi bien en ce jour d’Escalade, il faut penser à eux. Oui, puisqu’une fois encore nous goûtons le plaisir d’être de compagnie, en passe de musardise et de bonheur, ensemble et dans ton pays, près du carillon et près des souvenirs, que le vin est tiré et que la nappe est mise, qu’autour de nous dansent les mioches et les masques, et que les étoffes légères flottent à l’air du vent, et que la folie agite ses grelots, que la gaîté jette aux choses son innocent éclat de rire, il faut envoyer à ces exilés qui sont tristes un signe de tendresse et d’affection. Il faut boire un coup à leur santé. Entrons dans cet estaminet.

Et mon ami le Rêve me prit par la main et me voulut à tout force offrir une chope chez Landolt.

LE TRENTE-ET-UN

Fragment du Journal d’un vieil homme solitaire

Je suis un vieil homme solitaire. Je crois que l’existence ne m’aura pas été tout à fait inutile. En avançant dans la vie, Dieu m’a donné d’avancer dans la paix. Il m’a donné aussi d’avancer dans l’amour. C’est pourquoi j’aime le Trente-et-un.

De toutes les fêtes religieuses et civiles qui s’échelonnent le long de l’année et que célèbre la joie de notre population, le Trente-et-un en effet m’a toujours apparu un jour béni. Il est intime, il est paisible et reposant comme un Samedi soir, c’est-à-dire comme le plus beau moment du Dimanche. Entre ce qui finit et ce qui commence, il marque une trêve heureuse. Il représente une halte, un répit arraché au travail qui dissipe et accordé au recueillement, à l’examen intérieur, autour du foyer qui unit. Plus encore, il me semble par excellence une fête de l’amour.

En ce jour, la famille genevoise oublie les distances qui la séparent et les barrières qui la divisent. Un même sentiment la possède. De l’heure matinale où elle s’éveille au bruit confortable du canon jusqu’à l’heure tardive où elle s’endort au bruit pieux de la Clémence, elle communie dans la paix de la tâche accomplie et dans l’exultation patriotique du souvenir. Elle prie ensemble, chante ensemble, rit ensemble. Elle se retrouve, se pardonne et se reconnaît. En ce jour, il n’y a plus de pauvres et de riches, de négatifs et de natifs, il n’y a plus d’étiquettes, de castes, de coteries ; il y a un seul peuple reconnaissant et délivré, descendu dans les rues qu’éclaire un pâle soleil de Décembre. Ce spectacle est extrêmement bienfaisant.

Au grand âge où je suis parvenu, j’ai vu beaucoup de Trente-et-un. J’en ai vu de tristes et j’en ai vu de gais. J’en ai vu où le givre étincelait aux rameaux des arbres en floraisons incomparables et j’en ai vu où la mélancolie promenait sa robe de brume le long des toits et des maisons. Tantôt mon cœur d’adolescent résonnait comme une cymbale frivole et tantôt mon âme brisée recherchait surtout parmi la foule ceux qui étaient comme moi revêtus d’affliction et de deuil. Mais voici, de cette courte station à l’église, de ce petit tour des Rues-Basses accompli au crépuscule, de cette heure de réconciliation éphémère, où nos concitoyens échangent, non plus des coups, mais des souhaits, j’ai toujours emporté une impression de véritable réconfort.

Sans doute que le Trente-et-un a beaucoup changé et qu’il n’est plus ce qu’il était une fois, il y a bien longtemps, quand mon père me conduisait petit garçon par la main et qu’il m’achetait à une Savoyarde en bonnet rond une souris en pain d’épice, ornée d’une plume et d’un sifflet. On ne trouve plus les simples chevaux de bois qui divertissaient tant notre enfance. On ne tourne plus le tourniquet de pauvres loteries. On n’achète plus de souris en pain d’épice. C’est à peine si on se promène encore le long des Rues-Basses que désertent chaque année davantage les humbles marchands de brimborions. Sur les Grands-Quais se déploie une cohue énorme, aux accents exotiques, aux gestes étrangers, submergeant de son flot qui monte le petit noyau genevois toujours plus exigu, et dans cette masse bruyante et bariolée, il est malaisé de reconnaître aujourd’hui quelqu’un de ces visages familiers qui sont comme de chers compagnons de route. Au Trente-et-un, plus peut-être qu’à aucune autre époque de l’année, on s’aperçoit de la métamorphose profonde, de la métamorphose irréductible que subit Genève, et combien elle est entraînée par une force dont nous ne sommes plus les maîtres, vers une inconnue dont nous ne prévoyons plus le but. Je ne m’en plains pas. Je ne suis pas de ceux qui regrettent et qui geignent. J’ai foi en l’avenir de mon pays. Oui, j’ai confiance en la destinée de Genève.

Curieux de son histoire, j’ai appris que de tout temps les mêmes plaintes sont nées autour des mêmes phénomènes, les mêmes craintes se sont manifestées devant les mêmes périls, et j’ai vu que les unes et les autres avaient tort puisque l’heure présente les répète. Je ne crains pas. Je regarde dans la durée ce petit peuple isolé au sein de la vaste Europe, cerné de toutes parts, en proie aux convoitises de puissants voisins, en proie aux dissensions intestines de rancunes toujours renaissantes, qui, durant des siècles, de lui-même, par l’âpre lutte et l’héroïque effort, a résisté quand même, et j’admire. Je sais quel trésor de sève il enferme, quelle réserve de vie et quelle provision de raison il possède, et s’il apparaît aujourd’hui traversé d’une crise aigüe dont il serait puéril de vouloir se dissimuler la gravité, s’il se développe dans un sens pour ainsi dire extérieur à son orbite, si le mouvement qui l’a saisi l’égare, les admirables villes mortes que j’ai visitées m’ont rendu indulgent à la vie, quelle que soit la forme que cette vie affecte. Certes nous pouvons nous tromper et je crois même qu’à l’instant qui passe nous nous trompons lourdement ; mais c’est en se trompant qu’on avance, et la vérité est la fille de beaucoup d’errements. Malheur à qui ne se trompe jamais ! Une fois de plus, Genève triomphera de l’accident qui momentanément la fourvoie, elle absorbera la masse qui la déborde et reconquerra la conscience d’elle-même, si les bons citoyens, ceux à qui la garde a été commise, ceux à qui l’exemple a été révélé, ne se répandant pas en ces doléances superflues, qui ne sont que les mauvaises raisons dont on leurre son remords, descendent dans l’arène et se mêlent au combat. Ce n’est pas en boudant dans son coin, ni en nouant le poing dans sa poche que l’homme de bonne volonté peut jamais rien réformer, ni rien secourir. Il faut prêcher d’exemple et prendre sa part à ce qui s’édifie, il faut aller aux temps nouveaux le front joyeux, il faut aller aux visages nouveaux la main tendue. Je pense que c’est là notre devoir et, quant à moi, je m’essaie à l’accomplir.

Aussi bien, cette année encore, j’ai commémoré la fête du Trente-et-un comme je l’ai toujours commémorée depuis les temps anciens où je naquis au monde. Dans l’aube grise, j’ai écouté le bruit du même canon qui me réveillait petit garçon. J’ai recueilli les éclats joyeux de la diane matinale qui mettait des tremblements aux vitres et des faces aux fenêtres. J’ai regardé les beaux jeunes hommes suspendre leur guirlande enrubannée et fleurie contre le mur décrépit. J’ai monté à Saint-Pierre, où j’eus la satisfaction de constater que l’église était passablement remplie et où tous ensemble nous avons chanté en chœur un peu de Théodore de Bèze. La vieille cathédrale m’a paru plus actuelle, plus véritable que jamais, aujourd’hui où une certaine morale nous est prêchée et où, à l’étranger, une sourde hostilité se manifeste contre les protestants. Hélas ! seul maintenant, non plus avec mon père qui me conduisait par la main, non plus avec mon fils que je conduisais par la main, j’ai fait mon tour ordinaire des Rues-Basses. Je me suis rappelé tous ces anniversaires lointains, reculés, comme poétisés par la distance, qui jalonnent de leurs souvenirs fidèles la longue avenue de ma vie. Avec un soupir, je me suis demandé si j’en verrai encore un autre. Avec un sourire, je me suis rapproché des enfants aux yeux écarquillés et aux minois rougis par le froid qui en verront encore beaucoup. Pénétré d’une émotion reconnaissante, j’ai avisé dans la rue quelques-uns de ceux aux côtés desquels j’ai grandi, j’ai vécu, j’ai vieilli, et que depuis tant d’années, à pareille date, je rencontre ; bien rares désormais, nous pouvons nous compter sur les doigts ; avec l’âge, nous avons pris l’habitude de nous ôter notre chapeau ; le plaisir que nous avons à nous saluer, et à saluer en nous tout ce que nous représentons, est d’autant véritable. Il faisait une frileuse après-midi de lumière grise et blonde ; des orgues de Barbarie promenaient leur musique, dont les sons plaintifs et monotones, coutumiers de cette époque, rappelaient à François Roget le chant des nourrices au berceau des nouveaux-nés ; des écorces d’orange traînaient par terre ; d’alertes jeunes femmes se lançaient des serpentins du sein des voitures dorées qui décorent les modernes carrousels ; devant les cinématographes, les figures de cire, les théâtres de nouveautés, des pitres faisaient leurs culbutes : j’ai assisté à ces divertissements. Je me suis mêlé à la foule, aux inconnus, aux anonymes, qui, autour de moi, travaillent, souffrent, luttent, aiment, qui respirent le même air que je respire, à qui les horloges sonnent les mêmes heures que je vis, et j’ai bien senti qu’eux et moi nous formions une seule et même famille serrée sur le même étroit coin de terre. Qu’importe tout ce qui nous sépare ? Je ne veux penser qu’à ce qui nous unit, au voisinage de nos maisons et de nos vies, à l’horizon qui nous mesure une identique part du ciel, au commun cimetière qui nous attend et où nous irons dormir l’éternité côte à côte après avoir côte à côte existé. Un bref espace de route nous reste à accomplir ensemble : hé ! sachons nous le rendre plus uni par un esprit meilleur d’aménité et de support réciproques. Dans un subit élan de bienfaisante tendresse pour mes concitoyens, j’eusse voulu les étreindre contre mon cœur…

Maintenant me voici rentré chez moi. La nuit est venue. La lampe luit. La bûche flambe. Je suis assis dans la vieille bergère de mes parents. Je suis entouré des humbles et pieuses reliques que j’ai glanées le long de l’existence et qui font une triste et douce compagnie à ma vieillesse et à ma solitude. Je remue des souvenirs et des cendres. Je descends dans ma conscience. Je perçois comme un bruit d’éternité qui passe. Sur le blanc cadran de ma pendule usée, les aiguilles courent légères. Les cloches de la cathédrale vont sonner. Plus que quelques secondes, et cette année aura vécu…

Les cloches se sont ébranlées. Elles sonnent à toutes volées. Plus haut que nos rumeurs et que nos pensées, elles sonnent dans le ciel et dans la nuit. Elles marquent la fuite du temps irréparable et elles marquent la gravité de l’heure qui s’écoule, heure qui n’est pas plus solennelle, qui n’est pas plus décisive que toutes les autres heures qu’au cours de cette année nous avons vécues, mais dont pour une fois nous recueillons la gravité. Les mirlitons se sont tus. Les carrousels ont fait silence. Les préoccupations humaines qui nous conduisent ou nous emportent se sont arrêtées dans nos cœurs. Les cloches qui avertissent et qui réunissent chantent dans la nuit.

D’abord tristes comme un glas, elles pleurent. Elles disent tout ce qui est mort de nous, en nous, durant cette nouvelle étape accomplie. Elles disent nos rêves stériles, nos efforts avortés, notre impuissance avérée, la brièveté douloureusement précieuse du moment, et que tout ce qui a été a été, et que rien de ce qui n’est plus ne sera, et que le terme fatal où s’élance notre transport s’est rapproché d’un terme. Elles disent le passé, le passé immobile, le passé immuable, dont notre bonne volonté la meilleure ne pourra plus changer la moindre lettre inscrite. En cadences sourdes et voilées, en coups profonds et étouffés, comme battus sur un cercueil, elles disent ces choses…

Mais soudain, sur la cime, les cloches se sont faites plus joyeuses. Leurs sonneries se précipitent. Leur carillon redouble. Elles disent encore, les cloches, que, si tout finit, tout commence, et que, si tout trépasse, tout renaît. Elles proclament l’oubli nécessaire, l’activité incessante, la rédemption possible et promise, et qu’il ne faut s’arrêter au remords que le temps d’y cueillir une énergie nouvelle, et qu’il ne faut demander au regret que la possibilité d’un espoir. Elles annoncent l’avenir qui s’initie, la page immaculée qui s’entr’ouvre, le blé qui germe dans la terre, les âmes qui s’élaborent dans l’inconscient, tout ce demain qui nous est fermé, mais qui appelle et commande notre œuvre…

Dieu, protège mon pays !


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

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en février 2016.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’édition, aux corrections, aux conversions et à la publication de ce livre numérique : Sylvie, Anne C., Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Monnier, Philippe, Causeries Genevoises, Genève, A. Julien, 1912 (3ème éd.). D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, Jet d’eau depuis la Cathédrale, a été prise par Sylvie Savary.

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[1] Nom genevois pour désigner des comptines se récitant dans les préaux d'école. (BNR.)

[2] Nom genevois désignant le jeu de cache-cache. (BNR.)