Louis Monnet

VOYAGE DE
FAVEY ET GROGNUZ

ou deux paysans vaudois à l’Exposition universelle
de 1878

Illustrations : E. Déverin

1880

édité par la bibliothèque numérique romande

www.ebooks-bnr.com

 

 


Table des matières

 

LE DÉPART. 3

L’ARRIVÉE. 10

FAVEY ET GROGNUZ  à la recherche d’un gîte. 17

AU TROCADÉRO.. 20

LES CHAMPS-ÉLYSÉES. 22

LES BOULEVARDS. 25

LE BOIS DE BOULOGNE. 28

AU JARDIN D’ACCLIMATATION.. 30

CHEZ LE CHAPELIER.. 33

LES HALLES CENTRALES. 37

MABILLE ET BULLIER.. 42

GROGNUZ CHEZ M. GAMBETTA.. 52

AU RESTAURANT DU GRÜTLI 56

LE RETOUR.. 62

LETTRE DE GROGNUZ. 66

Traduction : 68

LETTRE DE FAVEY. 70

Traduction : 72

Ce livre numérique. 74

 

La traduction du patois vaudois a été réalisée avec l’aide de M. Pierre-André Devaud, que nous remercions vivement.

LE DÉPART

(30 septembre 1878.)

La grande Exposition universelle, qui a attiré dans la capitale de la France des millions de curieux venus de tous les coins du monde, reporte tout naturellement la pensée vers ce temps encore si peu éloigné de nous où l’on mettait cinq ou six jours pour aller de Lausanne à Paris.

Quelles angoisses n’éprouvait-on pas dans nos vieilles diligences ? Que les nuits paraissaient longues, lorsque, cahotés dans ces lourds véhicules, brisés de fatigue sur de méchants coussins et gagnés par le sommeil, on allait piquer une tête dans la poitrine de son voisin, qui accueillait toujours très peu gracieusement ces marques de tendresse.

L’espace laissé aux jambes des voyageurs était si restreint qu’on ne tardait pas à souffrir d’un engourdissement général, de crampes intolérables, jusqu’au moment où quelqu’un n’y tenant plus, proposait de mélanger les fémurs et les tibias qui s’arrangeaient dès lors en X, au grand soulagement de tous.

Les voyages à Paris étaient si rares que dans nos campagnes ils prenaient l’importance d’un événement ; à tel point que lorsqu’un de nos compatriotes revenait au pays après quelques années de séjour dans la grande ville, on ne l’appelait plus que le Parisien. Et tous de l’entourer pour lui faire raconter les merveilles auxquelles il avait assisté.

Aujourd’hui :

« Tiens ! d’où viens-tu ? Je ne t’ai pas aperçu cette semaine. »

— J’ai été à Paris pour traiter une affaire qui n’est pas encore bouclée. J’y retourne demain.

À la gare, vous rencontrez presque toujours quelque connaissance, une valise à la main.

— Adieu, comment vas-tu ? Très-bien et toi. — Parfaitement.

Drelin, drelin, drelin… Les voyageurs pour Pontarlier, Dijon, Paris, en wagon !

— Excuse-moi, je vais faire un tour à l’Exposition.

— Vraiment. Si tu rencontres mon frère François, fais-lui mes amitiés… N’oublie pas la cousine, tu sais, rue Vide-Gousset, 29.

Un autre jour, c’est un train de plaisir qui entraîne vers Paris des centaines de gens impatients de voir cette ville célèbre dont ils entendent parler dès leur enfance, et cette vaste Exposition internationale, qui fait l’étonnement du monde entier.

Aussi comment résister à l’attraction d’un train de plaisir qui vous prend le soir à Lausanne, vous dépose le lendemain matin à Paris et vous rend, huit jours après, à votre famille et à vos amis, pour 30 ou 40 francs !

Ceux qui ont succombé à la tentation sont nombreux. Je suis un des coupables.

En fourrant à la hâte dans mon sac quatre ou cinq chemises, autant de paires de chaussettes et quelques paquets de cigares, – au risque de me faire aggrédir par les douaniers français, – j’entrevoyais déjà Paris, qui m’apparaissait au loin comme un mirage enchanteur. Je l’avais vu il y a quinze ans ; c’est égal ; cette diable de ville est comme le bon vin : elle rappelle.

De bonne heure à la gare, je monte en wagon et me blottis dans un angle assez convenablement capitonné. On m’avait dit, plusieurs jours à l’avance : « Tâchez de prendre un coin ! » Mais les amis qui me disaient cela ne songeaient guère que la même recommandation avait été faite à plusieurs, et qu’à chacun des 600 voyageurs prenant le train de Paris, une femme, un frère ou un voisin avait sans doute dit : « Tâchez de prendre un coin ! »

Sans compter les francs-maçons, qui en veulent trois.

Bref, je pris possession du mien, et en voyant la foule arriver à flots sur le quai, je dis tout bas comme le maréchal : « J’y suis, j’y reste. »

Sans que je m’en doutasse, il y avait au milieu de cette foule, à laquelle notre aimable et obligeant chef de gare, organisant le départ, donnait ses ordres, deux personnes qui allaient bientôt devenir pour moi de fidèles, trop fidèles compagnons de voyage, hélas !

Tirant de ma poche le Paris-diamant, je résolus de ne plus m’inquiéter que de ma course et de parcourir ce livre intéressant jusqu’à l’heure où la nuit et le sommeil venant me surprendre, il glisserait mollement de mes mains. Dans ce moment de douce quiétude, deux gros garçons de Thonon et trois Genevois, dont les figures rayonnantes de joie et richement colorées n’accusaient guère de privations, sautent dans le wagon et déposent à mes pieds leurs gros sacs, bourrés de vivres et de liquides.

Et vive la joie !… Le moyen de lire tranquillement et de méditer, au milieu de pareils boute-en-train.

Le changement de train à Pontarlier amena dans notre compagnie un jeune compatriote, étudiant en médecine, à Berne. Son caractère doux et affable, sa conversation intéressante, tempérèrent peu à peu l’exubérante gaîté de mes voisins. Attirant notre attention sur l’heure avancée de la nuit, il nous proposa une partie de sommeil.

De nombreux flacons s’étaient vidés en route et le calme se fit peu à peu. Il est de ces influences auxquelles on ne résiste pas indéfiniment.

L’étudiant sortit un plaid de son porte-manteau, et, au moyen de quatre épingles, le fixa au plafond du wagon pour atténuer la lumière du quinquet, qui ne jeta plus sur nos têtes qu’une pâle lueur. Je vis alors Genevois et Chablaisiens se coiffer d’une casquette souple et se mettre à l’aise. Tous se turent, et je me dis en m’arrangeant dans mon coin : Enfin !… nous allons pouvoir dormir en paix.

Hélas ! ce n’était qu’un moment de transition. Bientôt un concert des plus étranges vint troubler mon sommeil. Il y avait là des cornets, des trompes, des hautbois, des clarinettes fêlées. De ma vie je n’ai entendu ronfler si désagréablement.

Cette aubade insupportable dura depuis minuit à deux heures du matin. Je ne sais si l’un des instruments en réveilla un autre ; le fait est qu’à ce moment-là un des Genevois assénant une vigoureuse claque sur le dos de son voisin, lui cria d’une voix enrouée par un sommeil en torticolis :

— Voyons, Arthur, faisons-nous un piquet ?

Et, au bout d’un instant, tout notre monde était en liesse.

À Dijon, un employé ouvre vivement la portière et pousse un voyageur dans notre compartiment.

— Monsieur, nous sommes au complet.

— Pas du tout, réplique l’employé.

— Pardon, nous sommes huit, c’est le nombre fixé pour le train de plaisir ; on nous l’a dit à Lausanne ; on nous l’a répété à Pontarlier.

— Pontarlier est en Suisse ; cela ne me regarde pas !…

— En v’la un géographe ! ajouta le Genevois.

Et le piquet d’aller son train.

À Sens, arrêt de 20 minutes. Il faisait jour. Je me promenais devant le buffet, lorsque deux braves paysans m’abordèrent :

— T’emballe si ne voilà pas le Conteur !

— Où allez-vous comme ça ? leur dis-je.

— Eh bien, pardieu, on y va.

— Où ? à Paris ?…

— Alors !… Écoutez-voir, mossieu, nous autres paysans de la campagne, on ne sort pas souvent, mais on nous en a tant raconté de cette exposition que nous avons dit : L’année est dure, mais ça fait rien ; nous voulons voir cet’affaire.

— Bon, bon, vous avez bien fait.

— C’est pas pou dire, mossieu, mais ça nous fait bien plaisir de vous voir. En arrivant, nous boirons un bon verre ensemble. Et pis dites-voir, puisque vous connaissez déjà Paris, ça vous ferait-il rien de nous aider à trouver une chambre ?…

— Aie ! Aie ! dis-je à part moi, te voilà pris !…

L’ARRIVÉE

Le train se remet en marche. Les premières lueurs du jour ne nous arrivent qu’avec peine à travers la brume d’un ciel gris et triste. Le paysage monotone et vague, ajouté à la fatigue de la nuit, dispose au sommeil. Je m’endors jusqu’au moment où la conversation s’anime dans le wagon et où j’entends parler de Fontainebleau, dont nous approchons. Fontainebleau ! À ce mot, mille souvenirs historiques éveillent ma pensée. Voici la forêt célèbre qui a vu tant de souverains, tant de cours opulentes, tant de ces bruyantes chasses à courre desquelles le roi revenait tout glorieux d’avoir tué quelques-uns de ces lapins de garenne qui fourmillent dans tous les fourrés et qui, dans leurs courses folles, viennent souvent se heurter aux jambes des promeneurs. La chose ne sera pas difficile à croire, si l’on songe à la rapidité avec laquelle ce petit rongeur se multiplie. Un voyageur anglais assure qu’une paire de lapins ayant été transportée dans une île, il s’en trouva 6000 au bout d’une année.

C’est dans ce château, me dis-je, qu’on montre aux visiteurs le guéridon sur lequel Napoléon signa son acte d’abdication, le 13 avril 1814, guéridon qui porte encore les traces d’un violent coup de canif donné à ce moment-là par le grand homme déchu, dans un mouvement de colère. C’est là qu’avant de partir pour l’île d’Elbe, il adressa à sa vieille garde, rangée en bataille dans la cour du château, des adieux devenus célèbres et se terminant par ces mots : « Je pars. Vous, mes amis, continuez de servir la France ; son bonheur était mon unique pensée ; il sera toujours l’objet de mes vœux ! Ne plaignez pas mon sort ; si j’ai consenti à vous survivre, c’est pour servir encore à votre gloire : Je veux écrire les grandes choses que nous avons faites ensemble… Adieu, mes enfants ! je voudrais vous presser tous sur mon cœur ; que j’embrasse au moins votre drapeau ! »

Le train filait depuis 25 minutes au moins à travers cette immense forêt d’un pourtour de 28 lieues, et bordant la voie du Paris-Lyon de chênes superbes, de hêtres, de bouleaux et de hautes bruyères, associant agréablement pour l’œil leurs douces teintes d’automne. Tout à coup la forêt de Fontainebleau disparaît ; des champs cultivés, de grands vergers, dont les arbres plient sous l’abondance des fruits, lui succèdent. Une heure plus tard, on aperçoit la jolie ville de Melun, puis enfin Paris.

La grande cité s’annonce par des maisons de modeste apparence, de petits jardins aux clôtures plus ou moins délabrées et des chantiers situés aux environs de la gare de Lyon. Les yeux de quelques-uns de mes voisins s’écarquillaient d’étonnement. Ah, ce n’est que ça ! s’écrient ces bonnes gens qui pensaient que Paris n’avait que des palais aux balcons dorés, aux cheminées d’albâtre, et qu’on n’y marchait que sur des tapis de velours.

À la gare, cohue : on se presse, on se bouscule pour sortir par une étroite issue où valises et sacs de voyage sont palpés avec soin. J’avançais avec peine et cherchais à percer la foule lorsque je fus arrêté par un groupe au sein duquel on paraissait discuter chaudement. Je ne tarde pas à m’apercevoir qu’il s’agit de mes deux amis, Grognuz et Favey, qui ont maille à partir avec un douanier, au sujet d’une bouteille d’eau de cerises[1].

Comme on peut le supposer, je ne mis pas deux pieds dans un soulier pour m’échapper. Un ami de Paris qui m’attendait sur l’escalier me fit un signe ; je le pris par le bras et nous voilà partis, longeant à grand pas la rue de Lyon. Une seule chose m’arrête et attire mon attention ; c’est la prison de Mazas. On ne peut guère passer sans jeter un regard attristé sur ces hauts et sombres murs d’enceinte, dont l’aspect vous glace, sur cette lugubre construction où furent séquestrés des prévenus illustres, de nombreuses victimes du coup d’État du 2 décembre 1851, et où vint échouer trop souvent, hélas ! la liberté de la presse et de la pensée.

« La distribution intérieure de cette maison d’arrêt, qui est fort curieuse, me dit mon ami, inaugura le système cellulaire qui n’existait pas à l’ancienne prison de la Force. Chaque détenu n’est connu là que par le numéro de sa cellule, inscrit sur une plaque accrochée à la porte et que l’on retourne pour indiquer soit que le détenu est au promenoir, soit qu’il est à l’instruction. L’aménagement de la chapelle est tel qu’il est absolument impossible au prisonnier d’assister, à proprement parler, au service divin ; chaque dimanche on se borne à entre-bâiller, à l’aide d’un verrou spécial, les portes des cellules, de manière que le prisonnier, en dirigeant ses regards vers le centre, aperçoit l’autel et l’officiant. Un fait assez curieux à noter, ajouta mon ami, c’est que lorsqu’on y transféra les hôtes de la Force, en 1850, ces derniers se trouvant tout à coup internés dans les cellules de la nouvelle maison d’arrêt, se livrèrent tout d’abord à des scènes de fureur et de désespoir qui menacèrent de prendre les proportions d’une petite émeute. C’étaient des cris et des clameurs continuelles ; les condamnés isolés les uns des autres et irrités de cette solitude, cherchaient à s’appeler entr’eux et à s’indiquer la galerie où ils se trouvaient… »

— Hé !… Ah ! vous voilà, nous ne pouvions pas nous imaginer de quel côté vous aviez tiré…

Je fis un saut en arrière. Favey et Grognuz m’avaient repincé !

Arrivés à la Bastille, les deux ressortissants du Gros-de-Vaud s’arrêtent brusquement et s’appuient sur leurs gros riflards[2], dont l’étoffe vieillie sous les coups d’innombrables averses, n’a plus rien qui rappelle sa couleur d’autrefois. Ils contemplent, ébahis, la Colonne de Juillet qui se dresse fièrement devant nous. Se livrant à diverses appréciations, Favey paraît déplorer la dépense énorme qu’a dû occasionner l’érection de ce monument ! « C’est dommage, me dit-il, de mettre autant d’argent à une affaire comme ça, puisque tout de même on ne peut pas l’habiter. »

Puis remarquant le Génie de la liberté, en bronze doré, qui la surmonte et paraît s’élancer dans l’espace, il se tourne vers Grognuz : Ce bahï quoui l’est qué cî l’hommo que l’ont aguelhi ao fin coutzet. On derâi pardieu que va no chaotâ déssus.[3]

Je me gardai bien d’interrompre un entretien qui m’amusait beaucoup. On ne saurait croire, du reste, la singulière impression que fait notre patois vaudois au milieu du brouhaha et de la vie de Paris.

Lorsque nous atteignîmes les grands boulevards, mes deux compatriotes furent émerveillés. Quelques affiches les intriguèrent tout particulièrement, ne pouvant s’expliquer pourquoi on annonçait le chocolat à la vanille sur ces espèces de petits kiosques indispensables placés de distance en distance au bord du trottoir. La longueur des boulevards et leur animation les frappèrent à tel point que Grognuz s’écria : Ein vouaiquie onna tserrâire ! faut te budzi lo desando né po to sein remeissî ![4]

Ici se place un incident dont je me souviendrai : Une superbe vitrine de bijoutier étale sur notre passage ses éblouissantes richesses.

— Mais regardez-voir ça mossieu… ti possible !

Je m’arrête, et, reculant d’un pas pour mieux voir, je vais brusquement planter le talon de ma bottine sur le pied délicat et finement chaussé d’un dandy parisien.

Ma victime se mordit fiévreusement les lèvres, me jeta un de ces regards que je n’essayerai pas de décrire et murmura en s’éloignant : « Pristi !! tous les éléphants ne sont pas au Jardin des plantes ! »

Confus de ma maladresse, je pressai le pas avec mon ami qui riait aux larmes, sans plus m’inquiéter de ceux qui en étaient la cause incontestable. Lisant toutes les enseignes et s’arrêtant à chaque pas, Favey et Grognuz nous perdirent de vue au croisement de la rue Montmartre, où le mouvement des voitures et des piétons surpassait à ce moment-là tout ce qu’on peut imaginer. Nous prîmes vivement à gauche. « Qu’ils me cherchent maintenant, dis-je à mon ami, Paris est grand ! »

FAVEY ET GROGNUZ

à la recherche d’un gîte.

Nos deux voyageurs prenant tout à coup un petit air décidé parcoururent la ville au hasard. Le patois, qui était leur langage habituel, revenant sans cesse sur leurs lèvres, ils s’efforçaient de parler français. Favey marchait d’un pied léger, inclinait légèrement son chapeau sur l’oreille et substituait parfois le cigare à la pipe de terre. Ayant été pendant six mois domestique à Neuchâtel, il cherchait à se donner une certaine supériorité sur son compagnon qui n’avait jamais quitté son village ; aussi faisait-il de nombreuses réflexions sur les curiosités de Paris, assaisonnant sa phrase par ces mots qui revenaient sans cesse : « Quand j’étions à Neuchâtel… »

Désorientés au milieu de ce dédale de rues et de maisons, étourdis par le brouhaha de la foule, éclaboussés par les voitures, ils revenaient à chaque instant sur leurs pas sans s’en douter, demandant par-ci par-là s’il y avait une chambre à louer.

« Je crois que vous trouverez à vous loger là-bas, rue des Innocents, leur dit un gardien de la paix, première à droite, deuxième à gauche, numéro 7. »

Lorsqu’ils furent arrivés devant la maison indiquée, Grognuz dit à son camarade : « Entre, toi qui as l’habitude des gens de la ville, je t’attendrai. »

— Pourquoi faire ?… Ne sais-tu pas lire ?… regarde : Hôtel garni. Eh bien, ça veut dire que c’est plein.

— Ah !

Ils finirent cependant par trouver une petite chambre borgne où ils s’empressèrent de déposer leurs sacs remplis de provisions de bouche et de vêtements de rechange.

— La têta mé feind, su tot étourlo[5], s’écrie Grognuz en se laissant tomber sur un canapé vermoulu et d’une dureté atroce.

— Mé assebin ; no faut allâ bâire onna bouna tassa dè café.[6]

Un instant après, ils entraient à l’estaminet voisin. Grognuz saisissant un porte-allumettes frappa trois coups d’une main lourde : « Y a-t-il moyen d’avoir du café noir ?… »

— Voilà, m’sieu, voilà ! dit le garçon en servant rapidement dans deux grands verres de cristal.

— Pourquoi nous le met-il là dedans, dit Grognuz d’un air ébahi.

— Je crois que ça se maintient plus chaud. Quand j’étions à Neuchâtel,… oui, ça se maintient plus chaud.

Brisés de fatigue par les courses de la journée, ils allèrent se coucher. Vers deux heures du matin, Favey qui n’avait fait que se tourner et se retourner dans son lit, inquiété par des démangeaisons insupportables, appela Grognuz :

— As-tou pu droumi, té ?…[7]

— Ma fâi na que su quie dévoura pè lé pudze.[8]

N’y tenant plus, ils sautèrent à bas du lit, allumèrent la bougie et ne tardèrent pas à voir émerger de toutes les fissures de la boiserie ou se glisser furtivement sous les couvertures et les oreillers ces petits hôtes au corps plat et repoussant, qui ne semblent créés que pour troubler à plaisir le repos des humains.

AU TROCADÉRO

Après avoir pris leur café au lait, nos deux Vaudois se dirigèrent vers l’Exposition, jurant bien de ne pas passer une seconde nuit en si nombreuse compagnie. Ils entrèrent au Champ-de-Mars par le Trocadéro, et, arrivés dans le jardin, ils s’arrêtèrent émerveillés devant sa superbe pièce d’eau, dont le bassin principal est orné de quatre grandes statues d’animaux, le Bœuf, le Cheval, l’Éléphant et le Rhinocéros.

Favey paraissait fort intrigué à la vue d’un Chinois, qui se trouvait au nombre des curieux, tandis que Grognuz portait toute son attention sur le Rhinocéros.

Mâ qu’est-te cein po onna bîte ? disait-il en lui-même, n’est pas lo Mutz, n’est pas on mâcllio[9] Puis s’adressant tout à coup à un inconnu, tenant à la main une collection de gravures et portant à la boutonnière la cocarde des marchands ambulants autorisés à circuler dans l’enceinte de l’Exposition, il lui dit : « Estiusez, mossieu, vous êtes du Comité ; pourriez-vous me dire le nom de cette bête féroce ?… »

— C’est un rhinocéros.

— Vous voyez bien, mossieu, fit Grognuz en se donnant un air malin, je m’en méfiais.

Je ne suivrai pas plus longtemps mes compagnons de voyage au milieu des innombrables curiosités du Champ-de-Mars, que j’allai moi-même visiter le lendemain. – Dire ce qu’on éprouve en entrant dans cette immense enceinte rectangulaire et en parcourant les somptueuses galeries de son superbe palais couronné par le Trocadéro, réunissant avec autant de grandeur, de richesse et de goût les produits des beaux-arts, de la science et de l’industrie, je ne le puis. Je me souviens et c’est tout.

LES CHAMPS-ÉLYSÉES

En sortant du Champ-de-Mars par la porte du Trocadéro, je me dirigeai vers la ville par l’Avenue du Roi de Rome et les Champs-Élysées. Je voulais revoir cette promenade unique au monde, rendez-vous de la société brillante et où se pavanent l’élégance et la richesse, je voulais la revoir le soir, illuminée de ses mille feux. En approchant de l’Arc-de-Triomphe de l’Étoile, je reconnus deux Lausannois, causant avec beaucoup de chaleur, agitant leurs cannes et levant les bras en montrant le monument. Je crus d’abord à un mouvement d’enthousiasme, heureux que j’étais de constater qu’il y avait parmi mes compatriotes des gens sachant apprécier les arts et les chefs-d’œuvre de l’architecture.

Après leur avoir serré la main, j’appris qu’ils discutaient là depuis une demi-heure et venaient de faire un pari (trois bouteilles d’Yvorne, au retour) sur la question de savoir si le pont Pichard pourrait passer sous la voûte.

En fait de beaux-arts, de reliefs et de statues, ces messieurs allaient à Mabille. Ils me quittèrent et je m’assis, en attendant la nuit, sur un des festons formés par les lourdes chaînes qui protègent les abords de l’Arc-de-Triomphe. Je contemplai longtemps ce monument, décrété par Napoléon, après la bataille d’Austerlitz, interrompu par les événements de 1814, continué par Louis XVIII, et achevé, en 1836, par Louis-Philippe. Mes regards restèrent longtemps attachés sur les beaux groupes allégoriques, sur les trophées de grandeur colossale qui le décorent. L’un d’entre eux, le Départ, frappe tout particulièrement l’attention : Le génie de la guerre, tenant un glaive d’une main et de l’autre le drapeau national, appelle les Français aux armes et entraîne à sa suite les défenseurs de la patrie. Cette figure, qu’on pourrait prendre pour la personnification de la Marseillaise, est superbe de colère et de fougue ; ses yeux ont une expression terrible ; sa bouche, grande ouverte, pousse le cri d’alarme.

Un fait à noter, c’est que de nombreux petits oiseaux ont élu domicile dans les profondeurs de ces sculptures ; on dirait vraiment que partout où le ciseau de l’artiste a fouillé se cache un nid et une famille : de toutes les sinuosités, de tous les plis du relief, sortent quelques-uns de ces petits êtres qui sautillent et sifflotent à qui mieux mieux.

On ne peut s’empêcher de remarquer le contraste de cette scène de paix et de douceur avec les figures aux allures sanguinaires qui leur servent de refuge.

Quelques moments plus tard, les douze avenues qui partent de ce point s’illuminèrent, sillonnées de piétons, de fiacres, d’omnibus et de riches équipages. Les Champs-Élysées, bordés de chaque côté d’une longue chaîne de feu et de cafés-concerts éclairés à la lumière électrique, étaient superbes. C’est par là, me dis-je, qu’il y a à peine sept ans, 30’000 Prussiens firent leur entrée dans Paris. Le chemin était décidément trop beau pour eux. Il est vrai que la partie de la ville occupée était limitée, par la convention d’armistice, aux Champs-Élysées et aux quartiers qui les avoisinent entre la Seine et le Faubourg Saint-Honoré, et que, grâce aux barricades élevées pour protéger l’Arc-de-Triomphe contre les boulets ennemis, ils n’eurent pas la joie de défiler sous ce monument commémoratif des glorieux faits d’armes de la République et de l’Empire, et d’ajouter à tant d’autres cette grande humiliation.

Ils passèrent à côté.

Quel moment pour la France et quel aspect Paris devait présenter !… Le 1er mars, à 8 heures 35 minutes, les éclaireurs du corps d’occupation débouchaient sur le rond-point de l’Étoile. Tous les édifices publics, les restaurants, les cafés étaient fermés et on lisait çà et là : Fermé pour cause de deuil national. Quelques rares curieux se portèrent du côté des Champs-Élysées, où des femmes de mœurs légères ne craignirent pas de s’aventurer. Plusieurs le payèrent cher : soupçonnées d’avoir souri à l’ennemi, elles furent impitoyablement fouettées.

Le soir, Paris revêtit une physionomie étrange, sinistre : pas une lumière, pas une voiture, ni fiacre, ni omnibus ; on eût dit une ville endormie.

C’est en réfléchissant à ces tristes épisodes que je descendis les Champs-Élysées. Arrivé sur la place de la Concorde, je retrouvai mes deux Lausannois qui revenaient de faire un peu de toilette et se rendaient au bal Mabille, joyeux et dégourdis comme à vingt ans. – Ils avaient cependant près d’un siècle entre les deux. – « C’est bien regrettable, me dirent-ils, que nous ne vous ayons pas rencontré plus tôt ; nous venons de quitter deux personnes qui vous cherchent comme on cherche une épingle dans un tas de foin. »

— Bon ! m’écriai-je, c’est Favey et Grognuz.

— Précisément.

— Eh bien ! moi, je ne les cherche pas.

— Savez-vous la farce qui leur est arrivée hier ?… Nous vous conterons cela à la première entrevue.

LES BOULEVARDS

J’allai passer ma soirée sur les boulevards, toujours si gais, si intéressants, où la vie parisienne se traduit sous ses formes les plus caractéristiques ; où l’animation, le mouvement de cette étonnante population n’a presque pas de trêve ; où l’on travaille, où l’on circule à minuit comme à midi ; où l’on coupe encore toute chaude, à une heure du matin, la célèbre galette du Gymnase.

« C’est sur le boulevard, a dit un auteur, qu’on débite les fausses nouvelles, qu’on décide le succès de la pièce qui vient d’être jouée, la fortune du livre que Dentu vient d’éditer, et qu’on voit défiler, avec un frou-frou de soie, la haute et la basse bicherie. »

Et dire qu’il y a à peine un siècle, cette immense artère n’était qu’un cours planté d’arbres, flanqué de bastions et servant d’enceinte à la ville ; que c’est seulement sous Louis XIV qu’elle commença à devenir une promenade publique. On a réellement peine à le croire en voyant aujourd’hui ces boulevards, devenus le centre de Paris, réunir sur leur long parcours tout ce que cette ville recèle de plus beau en magasins, en nouveautés, en riches étalages, à côté de cafés où les dorures étincellent, de théâtres où l’on fait queue, et d’hôtels qui sont de vrais palais.

Je ne veux point quitter les boulevards sans donner un coup d’œil au Grand-Hôtel. Que ceux de mes lecteurs qui ne l’ont pas encore visité veuillent bien me suivre. Il est vrai qu’on n’entre pas là avec la même facilité qu’au Bras-de-Fer, à Lausanne ; mais passons d’abord le seuil et nous verrons ensuite. Arrêtons-nous un instant dans la Cour d’Honneur, que trois portes monumentales mettent en communication avec le boulevard des Capucines. On se croirait vraiment dans la cour d’une demeure royale. À la hauteur du 4ème étage et sur toute sa surface de plus de 600 mètres carrés, elle est couverte d’un vitrage dont l’armature de fer est considérée comme un chef-d’œuvre de solidité et d’élégance.

Au milieu de cette superbe enceinte, des massifs de verdure, des jets d’eau, dont le titillement résonne sous les arcades comme au sein d’une forêt ; sur les côtés, le long des galeries, des plantes grimpantes retombent en festons au bord des corniches, encadrent les reliefs et drapent les statues.

L’édifice ayant trois façades, l’une sur le boulevard, l’autre sur la rue Scribe, et la troisième sur la place du Nouvel-Opéra, on peut se figurer le mouvement qui a lieu dans la Cour d’Honneur, desservie par cinq grandes portes et où ne cessent de s’entrecroiser, d’aller et de venir, dès 6 heures du matin à 1 heure après minuit, des voitures amenant des voyageurs de tous pays, des fourgons chargés de bagages, des omnibus de chemins de fer, des amazones, des écuyers, des promeneurs, des courriers, des interprètes et des sommeliers.

Le spectacle est si varié, si bigarré de types, de costumes et d’attelages, que beaucoup d’étrangers préfèrent les appartements dont les fenêtres donnent sur la Cour d’Honneur à ceux qui sont éclairés sur le boulevard.

Qu’on se représente ce splendide établissement, ses entrées, ses cours, ses vestibules, ses corridors, ses salons éclairés, le soir, par 4’000 becs de gaz !

Au fond de la cour, remarquez ce perron orné d’arbustes et de plantes rares : c’est le rendez-vous des belles voyageuses qui viennent y étaler leurs plus élégantes, leurs plus riches toilettes. De chaque côté, des ascenseurs desservent les cinq étages, comprenant ensemble 700 appartements et chambres.

Glissons maintenant un pourboire dans la main d’un des 300 employés de la maison, afin d’obtenir la faveur de voir les principales pièces de l’intérieur… Ah ! voici la grande salle à manger qui n’a, dit-on, pas de pareille et où l’on peut dresser 600 couverts. Quelle décoration, quel somptueux ameublement, quelle richesse partout ! Les sens en sont éblouis. Le salon de lecture ne lui cède en rien. C’est fatiguant de beauté ; tant de luxe et de confort vous accablent. – Passons à la cave.

Dans ce vaste local souterrain qui peut contenir un million de bouteilles, sont couchés les vins de la Gironde, le Château-Laffitte et le Château-Margaux, le roi des vins et le vin des rois ; les Bourgogne, les Beaune, les Pommard, les Volney, les Corton, les Chambertin, les Champagne de toutes marques, les… À quoi sert de les nommer ? Ils sont là couchés dans ces sombres demeures, dormant d’un sommeil qui ne sera jamais troublé que par de plus favorisés que nous… hélas !

Heureusement que Favey et Grognuz ne m’ont pas suivi dans ces souterrains, car je me demande s’ils auraient pu résister à la tentation de souffler, en passant, quelque vieille bouteille, fantaisie qui aurait eu pour conséquence inévitable de nous faire jouer à tous un petit air de violon.

LE BOIS DE BOULOGNE

Il est sept heures du matin ; le temps est superbe ; tout Paris est en mouvement ; les omnibus sont chargés de promeneurs et de gens affairés ; les fiacres sont retenus ou en circulation ; les lions de bronze du Château-d’eau vomissent l’eau à pleine gueule dans les vasques de granit, et la bouquetière voisine, entourée de rosiers, de camélias et de géraniums, toujours accorte et gentille, offre gracieusement ses fleurs aux passants.

Le soleil est trop beau, le ciel trop gai pour aller passer sa journée sous les vitrages brûlants de l’Exposition, malgré toutes les curiosités, toutes les richesses qui y sont accumulées. Dirigeons nos pas vers le Bois de Boulogne, cette promenade favorite du Parisien, en passant par l’avenue de la Grande-Armée et Neuilly. Il faut s’arrêter un instant au rond-point de la Muette, d’où partent, en éventail, trois grandes avenues, qui coupent tantôt la forêt touffue, tantôt de larges pelouses.

Ces avenues, dont plusieurs mesurent cent mètres de largeur, sont formées d’une chaussée pour les voitures et de deux contre-allées, l’une pour les piétons, l’autre pour les cavaliers. On ne peut s’empêcher d’admirer la propreté, le parfait entretien de ces belles voies, dont pas un caillou, pas une paille, pas un brin d’herbe ne souillent le spacieux parcours.

La forêt est jeune ; les grands arbres y sont devenus rares depuis le siège de Paris, où elle fut presque entièrement rasée. Dans le but d’entraver la marche de l’ennemi, les plantes avaient été sciées à 50 ou 60 centimètres au-dessus du sol et de nombreux troncs reliés par des fils de fer. Qu’on se représente dès lors ces Prussiens, déjà grognards de nature, chevauchant de nuit dans ces parages et se cassant le nez sur un rondin : que de donnerwetter et de sakrement !

Après un quart d’heure de marche, le grand lac artificiel du Bois de Boulogne s’offre à la vue du promeneur. Au bord de cette immense pièce d’eau, dont l’étendue égale celle du lac de Bret, sont installés de nombreux oisifs, une ligne à la main, attendant que quelque goujon complaisant vienne mordre à l’hameçon. Voulant assister au spectacle de cette pêche abondante, je m’arrêtai, écoutant à ce sujet les réflexions d’un flâneur parisien : « Eh ben ! en voilà un qui a de la patience ! Il y a plus de quatre heures que je le regarde et je ne lui ai encore rien vu prendre. »

AU JARDIN D’ACCLIMATATION

Lorsque j’eus parcouru les sentiers ombragés dont les capricieux méandres vous conduisent de rocher en rocher et de cascade en cascade, je m’acheminai vers le Jardin d’acclimatation, l’une des plus remarquables curiosités des environs de Paris. Après avoir visité l’aquarium, le parc des rennes, le rocher des porcs-épics, le chenil, les phoques, dont le cri rauque constitue ce qu’il y a de plus repoussant pour l’oreille, j’arrivai à l’endroit toujours très fréquenté, où, moyennant 5 centimes, des bébés, des dames et des dandys se font promener sur les petits poneys d’Écosse, les éléphants, les dromadaires, ou dans des voitures légères traînées par des autruches. Un groupe nombreux, d’où partaient de bruyants éclats de rire, attira mon attention et je m’approchai. Que vis-je ? je n’ose presque pas vous le dire. Au-dessus de toutes les têtes, une autre tête enluminée et attifée d’une coiffure impossible, se dressait rayonnante : c’était Grognuz. En goguette dès le bon matin, il avait cru devoir se donner le plaisir de faire le tour du jardin, monté sur un chameau ! En enfourchant la bête, il s’était si malheureusement cogné à la toiture d’un pavillon, et fait à son chapeau une si large éraillure, que la doublure rouge en sortait presque tout entière, flottant au vent comme un fanon. C’était, hélas ! son chapeau de noce, qui comptait au moins quinze printemps.

Craignant de perdre l’équilibre, Favey n’avait pas osé s’aventurer sur le haut quadrupède. Il accompagnait à pied en fredonnant :

 

Qu’on déroule de nos bannières

L’emblème respecté, etc.

 

Puis il criait de temps en temps à son ami : Eh se ta fenna té vayâi ![10]

Je suivais ce cortège à distance depuis quelques minutes, lorsque notre Don Quichotte se retourna en palpant la bosse de sa monture et disant au gardien : « Dites-voir, mossieu…, ça leur vient-il de naissance ça ? » Et les éclats de rire de redoubler. Ne doutant pas que cette scène ne se terminât par quelque incident plus comique encore, et peut-être fort désagréable, je me glissai vivement dans le petit escalier qui conduit à l’établissement de M. Martin, destiné à l’engraissement mécanique des volailles, singulière industrie, au sujet de laquelle on voudra bien me permettre quelques détails.

Qu’on se représente trois grandes tours ou épinettes en bois, divisées en quatre ou cinq étages. À chaque étage, un cordon de cases étroites contenant chacune une volaille retenue par la patte au moyen d’une entrave de cuir, et sortant sa tête par une petite ouverture.

Mise en mouvement par une machine à vapeur, l’épinette tourne sur un pivot et fait passer successivement chaque volaille devant la personne chargée de les nourrir. L’opérateur, placé dans un ascenseur, a près de lui une gaveuse pleine de pâtée liquide, composée de farine d’orge ou de maïs délayée dans de l’eau et du lait. Il saisit de la main gauche la tête de la captive, presse un peu le bec de manière à l’ouvrir et y introduit un piston adapté à un tuyau de caoutchouc communiquant avec le réservoir contenant la pâtée. Pressant alors du pied sur une pédale, l’opérateur envoie la ration voulue dans l’estomac de l’animal. Il est du reste guidé par l’aiguille d’un cadran qui lui indique en centilitres la ration, qui varie suivant l’âge et l’espèce.

Au bout de quelques exercices de cette nature, les volatiles ouvrent seules le bec à l’arrivée de leur nourrisseur. Lorsque ce dernier a distribué ses rations aux habitants d’un étage, il touche un ressort et l’ascenseur le hisse à l’étage supérieur. Puis, glissant sur de petits rails, il est transporté vis-à-vis des deux autres tours.

Une heure suffit pour administrer le repas à 4 ou 500 volailles, poules, poulets ou canards. La durée de l’engraissement varie entre quinze à vingt jours, suivant les sujets.

CHEZ LE CHAPELIER

Pendant que je regardais administrer la nourriture aux volailles, je vis entrer mes deux compatriotes auxquels j’avais cru pouvoir échapper. J’étais donc destiné à les avoir constamment sur mes pas. Ils me saluèrent en poussant de telles exclamations que de nombreux canards rentrèrent la tête dans leur cachette. Au moyen de six épingles, Grognuz était parvenu à dissimuler quelque peu les ravages dont son chapeau avait été l’objet et ne paraissait guère s’en préoccuper. En voyant la manière dont on distribuait la nourriture aux volatiles, ils s’imaginèrent qu’on ne leur donnait à manger qu’à de longs intervalles et en quantité insuffisante. Aussi Favey se tournant vers Grognuz lui dit : Cein fâ pedi dè vaire clliau pouré bîtè… dis vâi biau-fraré, s’on no rachenâvé dinse quand n’ein bin sâi ![11]

« À présent, mossieu, y a assez longtemps qu’on vous cherche, me dit Grognuz, en m’appliquant sa large main sur l’épaule, je pense qu’on va passer la journée ensemble. Faites-nous voir quelque chose d’intéressant, de joli, qu’on puisse au moins dire qu’on a bien vu Paris. »

Je me résignai, et nous nous mîmes en route. En approchant de Neuilly, je fis comprendre à Grognuz qu’il n’était guère possible d’entrer en ville avec son chapeau, sans courir le risque de passer pour un marchand d’épingles. Nous nous arrêtâmes alors chez un chapelier qui lui fit essayer un tube à fond élevé, et à bords très étroits.

— Combien vendez-vous ça ?

— Vingt francs.

— Vingt francs ! tonnerre ! Jamais je n’ai payé plus de douze à Echallens… Dites-voir, comme j’en ai encore un à la maison qui est tout bon, vous n’en auriez par hasard pas un de défraîchi à me prêter pour quelques jours… en payant. On vous renverra ça par une occasion.

— Je ne fais pas ce genre d’opération, dit le chapelier.

J’étais sur les charbons, et je me hâtai de faire boucler le marché. Grognuz paya 20 francs, et, jetant un dernier regard sur son ancienne coiffure : « Il faut au moins prendre les épingles, fit-il, ça peut toujours servir. »

Quand je le vis ainsi coiffé, quand je vis ce chapeau au poil lustré et brillant sur sa tête crépue, et faisant un saisissant contraste avec son nez tournant au rouge carmin, je ressentis, je l’avoue, de singulières angoisses en songeant au reste de la journée. Ce chapeau me faisait l’impression d’un coq tout neuf, tout fraîchement doré, posé sur la pointe d’un vieux clocher.

« Té va pardieu bin, disait Favey, mâ toparâi lè on bocon hiaut. »[12]

De son côté, Favey portait une espèce de jaquette qui avait oublié de grossir avec lui et dont les revers s’ouvraient démesurément, tandis que les pans, devenus trop courts, laissaient à découvert ce qu’ils avaient abrité jadis.

Cela dit, on conviendra que malgré toutes les attentions qu’on doit à des compatriotes à l’étranger, je ne pouvais guère les promener, en plein soleil, sur les boulevards, dans les jardins des Tuileries, ou dans les galeries du Louvre.

Je pris donc le parti de conduire mes deux compagnons aux Halles centrales, qu’ils n’avaient pas encore visitées, et de faire le trajet en omnibus. Mettant sans cesse le nez à la portière, Grognuz faisait de nombreuses réflexions sur ce qui passait devant ses yeux, et me mettait quelques fois dans un singulier embarras :

« Eh ! que c’est beau !… Quand on voit tout ça… C’est le syndic de Paris qui doit avoir de l’ouvrage. »

Et plus loin : « Expliquez-nous voir ce que c’est que tous ces gaillards qui bouaîlent[13] dans les rues qu’on n’y comprend pas un mot, » me dit-il à la vue des marchands d’habits, de légumes et autres produits, qui crient dès l’aube dans tous les quartiers de la grande cité.

J’expliquai alors à Grognuz que tous ces marchands avaient chacun un cri particulier pour annoncer leur état ou débiter leur marchandise, et qu’il existait même dans le quartier des Épinettes, situé à l’une des extrémités de Paris, un cabaret où ces gens, constitués en une sorte d’association, se réunissent tous les dimanches pour discuter les modifications à apporter aux cris parisiens, dans leurs différentes intonations. Une salle spéciale est destinée aux cours pour les élèves, où les professeurs enseignent l’art de moduler les cris traditionnels des petites industries du macadam.

Il y avait à peine dix minutes que nous étions montés dans notre véhicule, que nous vîmes un gros marchand de vin, assis auprès de Favey, s’affaisser subitement sur lui-même et ne donner plus aucun signe de vie. Il venait d’être frappé d’une attaque d’apoplexie foudroyante. On le transporta à la hâte dans la pharmacie voisine, mais tous les secours furent inutiles : ce n’était plus qu’un cadavre. Ce triste incident retarda notre course de vingt minutes au moins, ce qui parut contrarier assez vivement l’ami Grognuz, qui s’écria devant toute l’assistance : « Vous avouerez, Messieurs, que c’est bien ennuyeux… il me semble que quand on est sujet à des accidents comme ça, on ne doit pas aller en omnibus. »

LES HALLES CENTRALES

Je conduisis donc mes deux compatriotes aux Halles centrales, qui recèlent de quoi satisfaire la curiosité pendant des journées entières, et constituent, au dire de tous, un monument unique en Europe. Ceux qui demeurent dans ce quartier ont dû certainement répéter plus d’une fois ces vers de Boileau :

 

Qui frappe l’air, grands dieux, de ces lugubres cris ?

Est-ce donc pour veiller qu’on se couche à Paris ?

 

Dès une heure du matin, dans toutes les rues aboutissantes, les lourdes charrettes circulent ; on déballe poissons, gibier, légumes, beurre ; tout cela s’entasse pêle-mêle ; tout cela est destiné à nourrir ce colosse, ce grand consommateur qu’on appelle Paris. Les premiers rayons du soleil n’ont pas encore empourpré l’horizon que déjà plusieurs pavillons sont envahis par des marchands qui viennent s’approvisionner pour tous les autres marchés de la capitale. Tandis que certaines femmes, qui ont passé la nuit en fête et en vains plaisirs, soupent encore sur le boulevard, les dames de la Halle qui se sont cependant couchées fort tard, sont sur pied.

Cette réflexion donne l’occasion de faire connaître à nos lecteurs une des bizarres industries qu’on ne trouve qu’à Paris ; c’est celle du réveilleur nocturne, dont la race tend cependant à disparaître de jour en jour. Moyennant un sou, le réveilleur se charge de venir sonner au domicile de sa cliente. Autrefois il poussait un cri que lui aurait envié la chouette, au grand désespoir de tous ceux qui avaient encore de longues heures à dormir. L’autorité a supprimé le cri. De nos jours, le réveilleur se contente de tirer une sonnette, et peut gagner, à ce métier, 6 à 7 francs par jour.

Jusqu’à neuf heures du matin, on ne rencontre guère aux Halles que les fournisseurs, les marchands ambulants, les restaurateurs, les maîtres d’hôtels, cuisiniers et pourvoyeurs de grandes maisons. Bientôt tout change : la cloche du marché sonne, et l’on voit se disperser les détaillants qui vont exercer leur industrie dans les divers quartiers. Dès lors et jusqu’à la fin de la journée, se succèdent dans le plus indescriptible imbroglio, cuisinières, femmes de charge, petites bourgeoises, ouvriers en blouse, toutes les nuances du public parisien. C’est une vraie fourmilière humaine, une Babel de cris et de sons représentant toute la série de modulations et de bruits que l’oreille peut percevoir. Saisissons-en quelques échantillons au passage :

Une dame, accompagnée d’un charmant petit garçon, marchande des merlans.

La dame. – Combien le merlan ?

La marchande. – Oh ! quel joli petit ange vous avez là… C’est 30 sous, la petite mère. Quel joli chérubin, vous a-t-il de jolis yeux ! permettez que je l’embrasse… tout le portrait de sa mère.

La dame. – Je vous en donne quinze sous.

La marchande. – Quinze sous ! va donc, râleuse, avec ton singe !

Et, un peu plus loin :

— Voyez, monsieur ! De la raie tout en vie ! Frais comme l’œil ! La vue n’en coûte rien. — Combien ? — Trois francs. — J’en donne moitié. — De quoi ? moitié ? Faudrait donc que je l’aie volée ? Moitié ! Faut-il encore un palanquin pour la porter à monsieur ? Va donc te coucher, malheureux, on t’attend !

Certaines dames de la Halle ne sont pas toutes d’une grande sobriété. On doit longtemps causer avec la pratique, vanter sa marchandise, et comme la langue remue avec une incroyable volubilité, le gosier se dessèche, et il faut l’arroser ; aussi ces dames ont-elles toujours à leur portée une bouteille à laquelle elles donnent de fréquentes accolades. Et le babil d’aller son train. Nous en écoutions deux qui parlaient politique : « Figurez-vous, mam’Pitanchu, qu’un plébiscite c’est tout simplement une question à laquelle il faut répondre oui ou non. — Mais si, répliquait son interlocutrice, au lieu de dire non, on dit : Zut ! — Ça ne fait rien, c’est tout de même un plébiscite. »

S’il y a d’innombrables industries qui s’exercent aux Halles centrales, à la surface du sol, il y en a d’autres encore plus étranges qui s’exercent au-dessous. Car il y a les Halles souterraines qui correspondent exactement aux pavillons, dont elles ont l’élégance, la hardiesse et la grandeur. Il y a là deux mondes superposés. Chaque boutique des pavillons du dessus a une boutique souterraine correspondante, où le marchand serre et conserve au frais ses denrées. Deux mille becs de gaz éclairent ces caves immenses, où s’exercent des industries spéciales et des plus curieuses, dont nombre de gens vivent toute l’année. C’est un singulier spectacle que celui de ces femmes qui consacrent à leur besogne une grande partie de la nuit, fredonnant une chanson quelconque pour ne pas s’endormir, se racontant des légendes lugubres ou des causes célèbres, et remuant leur doigts avec une agileté merveilleuse. Elles sont vêtues de lourds et bizarres vêtements, quelquefois de gros paletots d’hommes aux nuances fanées ; elles ont l’air souffreteux et triste, et font, en général, un frappant contraste avec les grosses marchandes pour qui elles travaillent.

Nous y remarquons :

Les gardeuses, chargées par les acheteurs de garder les gros tas de marchandises qu’ils viennent d’acquérir : – les écosseuses de pois ; – les coupeuses de queues de cerises ; – les compteurs d’œufs, qui tiennent la comptabilité de l’entrée et de la sortie ; – les mireurs, qui passent à la flamme de la chandelle d’innombrables volatiles déplumés ; – les préparateurs de fromages, qui font jaunir le chester, pleurer le gruyère, couler le brie ou piquer le roquefort ; – les rangeurs d’os, qui élèvent en espaliers, le long des murs, leur marchandise, dont on fait un très grand commerce ; – les manipulateurs de beurre ; – les plumeurs, les tueurs et les videurs de volailles, qui égorgent 60 poules à l’heure et plument à nu un sujet en moins de cinq minutes ; – les gaveurs de pigeons, qui ont 25 centimes par douzaine de pigeons gavés, c’est-à-dire bourrés du grain insufflé de la bouche du gaveur dans le bec de l’animal, etc., etc.

Nous fîmes plusieurs fois le tour des Halles, au milieu des tas de légumes, des fruits de toute espèce, des crevettes, des homards et des huîtres. Je marchais en tête, ne m’arrêtant devant aucun étalage, afin d’éviter les offres insistantes et les quolibets des dames de la Halle, ce qui me donnait parfois une attitude plus ou moins embarrassée, qui ne leur échappa point, car une grosse marchande de poisson dit à sa voisine en me voyant passer : « Mère Touchard, regardez donc si celui-là n’a pas l’air d’un porte-plume en promenade. »

Presque au même moment, Favey et Grognuz, qui me suivaient à cinq ou six pas de distance, étaient aux prises avec une autre marchande, espèce de femme à barbe, qui leur lançait des regards de tigresse. Mes deux compagnons, qui avaient sans cesse le nez en l’air, venaient de mettre maladroitement le pied dans un tas de homards vivants et de casser quelques pattes par-ci par-là.

— Ôte-toi donc de là, grand bêtard !… Ne vois-tu pas que tu estropies ces pauv’bêtes.

— Est-ce qu’on l’a fait par exprès, dit Favey. Pourquoi mettez-vous vos écrivices au milieu du chemin ?

— Va donc, va donc, Samoyède en vacances, retourne dans ton trou !

Et Grognuz, vivement piqué de cette apostrophe, qui s’adressait aussi bien à lui qu’à son beau-frère Favey, s’avance vers la grosse femme et lui dit en fronçant les sourcils : « Dites-voir, vous doit-on quelque chose, à vous ? »

Craignant une intervention de la police, je les entraînai hors des Halles. Et Grognuz de répéter à demi-voix : « J’aimerais bien savoir ce qu’elle a voulu dire avec son « Samoyède. »

MABILLE ET BULLIER

Mes deux compatriotes furent si enchantés de notre visite aux Halles centrales, qu’ils me prièrent de les conduire, le soir même, dans un des bals publics de Paris. Ayant l’intention de repartir pour la Suisse le lendemain, nous ne fîmes qu’une courte apparition à Mabille et à Bullier, juste le temps de leur en donner une idée. Je n’oublierai de ma vie leur comique ébahissement à notre arrivée à Mabille, l’un des bals les plus recherchés du monde frivole. Il est vrai qu’il y a là de quoi faire ouvrir de grands yeux à ceux qui y entrent pour la première fois. On reste un moment émerveillé à la vue du luxe de décoration qu’on y a prodigué ; de ce jardin enchanteur, où plus de 3000 becs répandent la lumière électrique, dont les éclatants reflets se jouent dans les massifs de fleurs, animent les statues et font étinceler les jets d’eau, tandis qu’un délicieux orchestre exécute le répertoire le plus nouveau de quadrilles, de polkas, de redowas, dansés par de charmantes personnes qui excellent dans l’art de lever le bout de leur bottine à la hauteur de l’œil. Tels sont les principaux attraits de cet établissement fréquenté par un pêle-mêle d’individualités brillantes, énigmatiques, indéfinissables, qui appartiennent à tous les mondes. Viveurs, artistes, capitalistes, jeunes fous avides de plaisirs et riches voluptueux blasés s’y donnent rendez-vous.

Grognuz était au comble du ravissement ; son sang bouillonnait comme à vingt ans ; ses yeux brillaient comme deux rubis à la vue des séduisants attraits de cette jeunesse folâtre et au frôlement des longues robes, des plissés et des volants sur lesquels il posa plus d’une fois ses larges souliers de Vallorbes. Il était si heureux qu’il voulut absolument nous offrir quelque rafraîchissement. Et avisant le premier sommelier qui se présenta : « Garçon, est-ce vous qui servez ?

— Oui, monsieur.

— Eh bien ! apportez-nous voir là une bonne bouteille de La Côte.

— La Côte ?… Qué que c’est que ça ?…

— Eh bien ! si vous n’en avez pas, donnez de l’autre.

— Pommard, Volnay, Corton, Chambertin, Clos-Vougeot, Château-Laffitte, Chablis, Moulin-à-Vent, Sauterne…

— C’est bon, c’est bon, interrompit Grognuz, je n’aime pas les litieurs ; donnez-nous du bon vieux ordinaire, quoi !

Le sommelier revint avec une bouteille de Beaujolais.

— À présent, verse voir, Favey, toi qui es le plus jeune.

Puis, jetant un écu sur la table, il rappela le sommelier : Pssst ! payez-vous là-dessus.

Le garçon rendit 5 pièces de deux sous.

— Je ne puis pas m’habituer à votre argent de cuivre… Combien me rendez-vous là ?

— Cinquante centimes… et n’oubliez pas le garçon.

Étonné du prix de la consommation, Favey se pencha vers son ami, non moins étonné : « Te possiblio que lo vin est tchai pè châotré ! Ta pîce a risquâ de lâi passâ ![14]

— Pardieu n’ein né pas remet grand tsouza dein ma catsetta.[15]

De Mabille, nous allâmes au bal Bullier, dit Closerie des lilas, appellation empruntée aux fleurs dont ce jardin est planté, et non aux belles de nuit qui le fréquentent. La figure poudrée avec profusion, du rouge à la paupière et sur la joue, les lèvres empourprées de carmin, les sourcils arrondis en arc de cercle, la fente des paupières agrandie, un regard humide sous une voilette blanche, des mouches assassines adroitement posées sur le coin de la bouche, des parfums pénétrants, tel est en général le portrait des femmes qu’on y rencontre par centaines, et dont la danse échevelée dépasse tout ce qu’on peut imaginer. Nous nous dispenserons de détails.

On a bientôt assez de ce spectacle écœurant ; aussi fis-je mon possible pour emmener mes deux amis, qui paraissaient y prendre goût. « Nous allons nous retirer, leur dis-je ; je désire me coucher de bonne heure afin de pouvoir encore régler quelques petites affaires demain, avant notre départ. »

— Vous n’êtes pas tant pressé, me dit Favey, qui venait d’entrer en conversation avec une grande blonde qui l’appelait « mon petit chou » et l’engageait à lui faire cadeau d’un bouquet.

Voulant détourner mon ami du piège qui lui était tendu, je l’appelai :

— Voyons, lui dis-je, nous partons.

— Attendez-moi une minute ;… elles sont tant mignonnes !… Je veux encore voir danser une de ces mouferines… rien qu’une !

Sur ces entrefaites, Grognuz s’était laissé circonvenir par une petite blanchisseuse coiffée à la chien. Elle l’avait entraîné dans une valse voluptueuse, et je voyais mon pauvre compagnon tournoyer péniblement, s’arrêter de temps en temps pour marquer bruyamment la mesure à coups de talons et se remettre au pas de la danse, au milieu de cette fourmilière de valseurs qui, légers comme des Sylphes, brûlaient le plancher.

Quelques instants plus tard, Grognuz revint à nous avec sa danseuse au bras.

— Assoyez-vous, mademoiselle, lui dit-il, que peut-on vous offrir ?…

— Tu sais,… quelque chose de chouette.

— Eh bien, garçon, apportez une bouteille de bon Mâcon… du méieur.

— Voilà ! m’sieu, voilà !

Puis, se penchant vers son cavalier, la petite blanchisseuse lui dit d’une voix caressante : « Verse donc, mon chat. »

— Ah, la coquine, vous avez soif… Montrez me voir ces jolis frisons...

Et, s’égayant de plus en plus, Grognuz entonna d’une voix enrouée :

 

T’en souviens-tu, Lisette,

De notre enfance aux champs ?

Nous dansions sur l’herbette…

J’avais alors quinze ans.

 

— Je crois bien que l’amour te trouble, lui dit Favey.

— Ma foi, chacun se sent.

Voyant que la situation allait se compliquer, je fis des pieds et des mains pour sortir de cette impasse mes deux Vaudois, qui n’abandonnèrent la place qu’après s’être retournés vingt fois vers cette salle brillamment éclairée, animée par une jeunesse pleine d’entrain et les sons d’un excellent orchestre.

« C’est pourtant dommage !… Eh ! si on avait le temps ! » disaient-ils.

La manière dont les femmes qu’on rencontre dans ces bals cherchent à rançonner quelques sous est presque incroyable. Telle qui vient de s’entendre avec la marchande de bouquets exploite cet article aux dépens des gens assez simples pour céder à ses sollicitations ; et il n’est pas rare qu’elle réussisse à se faire payer le même bouquet vingt ou trente fois dans la même soirée. Telle autre court de cavalier en cavalier, avec son chapeau à la main et sa mantille sous le bras : « Mon petit Bébé, donne-moi 20 centimes pour le vestiaire, tu seras bien gentil ! » Et si vous êtes naïf, vous vous laissez prendre à son air câlin, et vous lâchez vos quatre sous. Mais si vous repassez quelques instants après, vous la retrouverez au même endroit, répétant la même chanson à un autre naïf. Nombre de ces poupées se font ainsi de fort jolies recettes.

Que diable Grognuz et Favey seraient-ils devenus dans cette galère !!

Mais pendant que ces choses se passaient, nous ne nous doutions guère qu’à demi-caché par un bouquet d’arbres du jardin, un jeune dessinateur, de Lausanne, croquait sur son carnet les silhouettes de Favey, de Grognuz et de votre serviteur. C’est ce coup de crayon, dont je n’eus connaissance que plus tard, qui me donna l’idée de publier la présente relation de voyage, illustrée par l’auteur de cette aimable attention.

En me quittant, au lieu de rentrer chez eux, Favey et Grognuz jugèrent à propos d’aller serrer la main à leur compatriote M. Joyet, détenteur d’un charmant restaurant, rue Lafayette, où l’on trouve de l’excellent vin du canton de Vaud. Ils firent sauter de nombreux bouchons et ne quittèrent la partie que très tard dans la soirée ; aussi ne surent-ils point retrouver le chemin de leur domicile. Après avoir erré longtemps de rue en rue, complètement désorientés, et faisant force zig-zags sous l’influence du petit blanc du pays, ils s’adressèrent à un passant.

« Vous me dites que vous logez ?… fit celui-ci qui ne les avait pas très bien compris.

— Qua… quartier de Vaugirard, dit Favey.

— Quelle rue ?…

— Rue du Plumet, ajouta Grognuz.

— Ah ! rue du Plumet,… oui, oui, je vois ça d’ici. Vous vous êtes notablement éloignés de la direction ; mais veuillez d’abord me suivre, puis je vous indiquerai bientôt la rue que vous devez prendre et qui vous conduira presque directement chez vous.

À peine avaient-ils fait un quart d’heure de marche que de vagues soupçons s’emparèrent de nos deux compagnons auxquels maintes personnes avaient dit en partant.

« Prenez garde !… à Paris, vous serez exploités de toute façon ; méfiez-vous de ces individus trop complaisants qui vous offrent leurs services avec la meilleure grâce du monde et finissent toujours par vous entraîner dans tel lieu où votre bourse et votre honneur ne peuvent manquer de recevoir de graves atteintes. »

Voyant qu’ils n’arrivaient pas, et ne se rendant pas compte des distances, ils se regardèrent en échangeant quelques phrases en patois :

— Crâïo que n’ein affaire avoué on mauvais dieux[16], dit Favey.

 Mé assebin ; ne sé pas trâo io no vâo menâ.[17]

— Se te vâo mé crairé, fot lâi onna motcha[18], ajouta Favey.

Et Grognuz de donner un vigoureux soufflet à celui qui avait bien voulu leur indiquer leur chemin et les accompagner avec cette amabilité, cette politesse qui caractérise l’habitant de Paris. De là une scène qui attira sur les lieux, en moins de 5 minutes, une centaine de personnes.

— On vous connaît, vous, disait Grognuz à celui qu’il venait de frapper…, quand même on n’est pas d’ici y faut pas veni nous embêter…

— Veuillez me suivre, interrompit un gardien de la paix.

— Écoutez-voir, mossieu de la police, on est enco des braves gens… Peut-on vous offrir un verre de vin, je voudrais vous expliquer…

— Vous vous expliquerez devant le commissaire, répondit l’agent de la force publique.

Et un instant après, la porte du poste voisin se refermait sur mes deux compagnons de voyage.

La personne qui avait été l’objet de leurs injustes soupçons et dont ils avaient si brutalement récompensé le louable empressement, était un employé supérieur d’un des ministères français.

À cette révélation, les deux coupables prirent quelque souci de leur position et protestèrent de leur honnêteté par maintes supplications, dans lesquelles Grognuz répétait sans cesse : « On appartient à de braves gens… Y faut pourtant pas croire… Mon père a été 23 ans syndic… Et puis si faut payer les frais on est là ! On n’est pas venu sans argent. »

— Faut pas tant lo bragâ[19], disait à demi-voix Favey, qui tenait à faire des économies.

Le commissaire fit un signe à l’agent, qui ouvrit la porte d’une petite chambre, très faiblement éclairée.

— Attendez voir deux minutes. Y aurait-il pas moyen de dire un mot à Mossieu Gambetta, ce brave citoyen, qui vient toutes les années par chez nous ?…

Tout fut inutile. Quelques instants après, les deux Vaudois étaient au clou, cuvant à loisir, sur des matelas un peu durs, l’excellent Yvorne de M. Joyet.

Quand on vient de festoyer et de courir la ville, il n’est guère agréable de se voir tout à coup mis au violon. Néanmoins, et grâce à l’influence du petit blanc, nos deux compagnons finirent par en prendre leur parti. Grognuz s’étendit sur un lit de camp formé d’un plancher incliné, tandis que Favey s’installait sur un banc, mâchant le tuyau de sa pipe qui n’avait ni feu ni tabac.

Grognuz dormit d’un sommeil agité et voyant, en rêve, la gendarmerie française à ses trousses. Favey qui avait essayé de toutes les attitudes, ne put fermer l’œil. Vers 6 heures du matin, il dit, en bâillant, à son camarade : On m’arâi rontu totè lè coûtè c’ein ne sarâi pas pi[20].

Grognuz s’assit sur son séant, porta la main à son dos meurtri et répondit en faisant une piteuse grimace : Crâi tou que su bin mé ?[21]

Puis Favey alla frapper à la porte fermée à double tour. Un agent ouvrit presque immédiatement : « Qu’est-ce qu’il y a de nouveau ? » dit-il.

— Pas grand’chose… Mossieu a bien dormi ?

— Pas mal et vous ?

— Voilà, ce ne sont pas les matelas qui nous ont gêné… Dites-voir, mossieu, pourrions-nous pas sortir un moment ? nous avons encore quelques petites commissions…

Sans rien ajouter, le gardien de la paix referma la porte et alla parler au commissaire. Il revint dix minutes plus tard dire à ses prisonniers que leur demande pouvait être accordée moyennant un dépôt de 200 francs. Favey et Grognuz s’entretinrent un moment en patois, et après avoir consulté leur porte-monnaie, ils déposèrent la somme exigée.

— Je me recommande, dit Favey en livrant ses écus, pour qu’on ne nous fasse pas payer tout ça. Nous sommes bien fâchés de cette affaire... je suis sûr que ce mossieu est un bien brave homme ; je ne comprends pas comment ça s’est passé… Vous savez, mossieu, on est des fois un peu prompt, et puis… oh ! je ne le cache pas,… y avait un petit grain.

Le gardien de la paix tourna sur ses talons et murmura sous sa moustache : « Ils sont bons les Suisses ; ils appellent cela un petit grain ! »

GROGNUZ CHEZ M. GAMBETTA

Le dépôt effectué par mes deux compatriotes, en mains de la police parisienne, leur tenait au cœur ; aussi Grognuz persista-t-il dans son idée de recourir à l’intervention de M. Gambetta. Favey l’accompagna jusque vers la demeure du chef de la gauche, mais il n’osa pas entrer.

Grognuz sonna avec une certaine émotion, puis se ravisant : « Allons, y faut pas avoir peur, que diable… c’est un bon enfant. »

La porte s’ouvrit et François, le fidèle serviteur de M. Gambetta, parut sur le seuil.

— Y a-t-il moyen de dire un mot à M. Gambetta ? demanda Grognuz.

— Je doute que vous puissiez être reçu dans ce moment ; monsieur est fort occupé.

— Dites-lui seulement que je suis du canton de Vaud… Il vient assez souvent par chez nous. Je l’ai vu l’année dernière à Aigle.

— Eh bien ! votre carte de visite, s’il vous plaît.

— Ma carte de visite !… Que ferions-nous de ça, nous autres !…

Puis sortant un de ces almanachs de poche en usage dans nos campagnes et se fermant au moyen d’une large chevillière qui en fait plusieurs fois le tour, Grognuz l’ouvrit à la première page en disant : « Tenez, voilà mon nom : Jean-Philippe Grognuz. Portez-lui seulement ça… Il peut tout lire, au moins, il n’y a pas de secrets. »

Le valet de chambre fit asseoir l’étranger, et, le sourire sur les lèvres, alla rapporter textuellement à son maître le dialogue qu’on vient de lire.

Quoique fort préoccupé d’un grand travail, M. Gambetta ne put s’empêcher de rire à la vue de l’almanach-carte de visite. Il posa sa plume, passa sa main dans son épaisse chevelure et dit à François : « Fais-le donc entrer. »

Grognuz, s’efforçant d’être gracieux, fit un salamalec à se rompre l’échine :

— Votre serviteur, mossieu Gambetta ; il fait toujours bien bon vous voir… Ça va la santé ?

— Parfaitement, et vous ?…

— Eh bien, ça va tout doucement. Je viens là vous importuner… Il nous est arrivé une petite farce ;… vous savez, je suis du canton de Vaud ; j’ai eu l’honneur de vous rencontrer à Aigle, aux vendanges… J’aimerais tant vous voir jouer aux quilles, parce qu’on m’a dit que vous étiez un des forts. Eh bien, tout vieux que je suis, j’ai encore fait trois coups de neuf à Romanel l’autre dimanche, et…

— Mais de quoi s’agit-il, mon ami ?

Ici, disons-le, Grognuz manqua de franchise : il n’osa pas avouer qu’il avait donné le soufflet qui fut la cause de leur arrestation : il le mit à la charge de Favey.

— Eh bien ! continua-t-il, pour vous dire la chose comme elle est, mossieu, y avait un petit grain… J’étais donc avec mon beau-frère, Samuel Favey, – je ne sais pas si vous le connaissez, – nous allions tranquillement nous coucher quand un mossieu, – qui est, j’en suis sûr, un bien brave homme, – dit comme ça, je vais vous montrer où est la rue du Plumet ; et pi quoi,… tout en parlant, nous avons cru qu’il se moquait de nous…

— Au fait, mon ami, au fait.

— Et voilà que mon beau-frère, qui ne ferait pas du mal à une mouche, lui donna une petite gifle, pas plus forte que ça… Alors on nous a mis au violon, au respect que je vous dois, et on nous a fait déposer deux cents francs… Si mossieu avait la bonté de me donner un mot de billet comme quoi nous n’avions point de mauvaise intention…

— Hélas, je regrette de ne pouvoir vous être agréable, mais cela ne m’est pas possible en cette circonstance. Ce que vous avez de mieux à faire, selon moi, c’est d’aller chez votre ambassadeur, M. Kern, qui, j’en suis persuadé, arrangera facilement la chose… Au revoir.

— Merci, mille fois de votre conseil, mossieu Gambetta… On n’oserait pas vous offrir…

Et la porte se referma. « Il paraît qu’il est pressé, se dit Grognuz, probablement qu’il veut aller par le Sénat. »

Favey, qui marchandait une paire de souliers devant la boutique du cordonnier d’en face, fut subitement interrompu par le retour de son beau-frère :

« Eh bien ! s’écria-t-il, que t’a-t-il dit ?… »

— Oh ! que t’a-t-il dit ?… Les affaires ne se font pas comme ça… Mais tout de même quel brave homme !…

— Ne lui as-tu rien offert ?… J’aurais bien voulu prendre un verre avec lui ; je ne l’ai jamais vu.

— Bien sûr que je lui ai offert ; mais je crois qu’il ne boit jamais entre les repas… Il m’a conseillé d’aller chez notre ambassadeur, un mossieu Kierne ; mais avant, je veux retourner au poste de police pour voir s’il n’y a pas moyen d’arranger cette affaire. Voyons, dépêchons-nous ; prends-tu ces souliers ?…

— Non, ils ne sont pas ferrés sur le bout.

— Eh bien ! partons.

AU RESTAURANT DU GRÜTLI

Sur ces entrefaites, la situation s’était améliorée pour les deux coupables. Lorsqu’ils retournèrent auprès du commissaire de police, ils apprirent que la personne lésée, entendue dans la matinée, n’avait pas donné suite à sa plainte. – Les deux cents francs furent restitués et reçus avec un vrai bonheur. « Merci mille fois, respect pour vous, mossieu, s’écria Favey ; si vous venez une fois par chez nous… Vous savez, nous aimons les Français ; quand les Bourbaki ont été battus, on a fait ce qu’on a pu, et si ça vous arrive encore ce sera toujours avec plaisir qu’on vous recevra. »

Leur joie était si grande qu’ils éprouvaient un vif désir de lui donner essor. « Puisque nous nous en tirons comme ça, fit Grognuz, il nous faut aller dîner chez mossieu Joyet, et puis demain nous partirons.

— Va comme il est dit, ajouta Favey.

La distance à parcourir était assez considérable ; et la chaleur du soleil, ajoutée à la fièvre due à tant d’émotions, avait notablement altéré nos deux compagnons, qui firent de nombreuses haltes sur leur chemin. À leur arrivée au restaurant du Grütli, ils étaient déjà lancés, pour ne pas dire davantage.

— Eh ! le joli loca que vous avez là, mossieu Joyet, dit Grognuz… Vous êtes encore un de ces tout fins qui ont su faire. Eh bien ! tant mieux ! ça fait honneur aux gens de Cheseaux… Garçon, qu’avez-vous à manger par là ?…

— Potage au vermicelle, julienne, tapioca, purée de carottes, bœuf à la mode, biftecks, canard aux petits pois, bœuf en rissoles, côtelettes milanaises, pommes sautées, haricots verts, choux de Bruxelles, cardons d’Espagne, citrouille, potiron, salsifis…

— Eh ! le bon Dieu nous aide ! Que voulez-vous qu’on fasse de tout ça ?… Donnez-nous seulement, pour commencer, une soupe au potage, un bon bifteck, quelques pommes de terre fricassées, et pi l’essentiet, une bouteille d’Yvorne. On verra après.

— Prenez place, messieurs, dit le sommelier en jetant sur la table la nappe et les serviettes, c’est prêt à l’instant.

— Ne faites pas tant de dérangements ; on n’est pas des milords… En attendant, apportez-voir toujours cette bouteille.

Doués l’un et l’autre d’un superbe coup de fourchette, ils mangèrent comme quatre et burent encore mieux. Leurs visages empourprés et l’air de crânerie qu’ils cherchaient à se donner attiraient par-ci par-là les regards inquisiteurs des habitués de l’établissement, qui avaient l’air de dire : « En v’la deux types !… »

Bref, Favey et Grognuz causaient, riaient et buvaient, sans s’inquiéter des commentaires dont ils pouvaient être l’objet : Vive la joie ! telle était leur devise.

« Nous avons dîné comme des rois, dirent-ils à M. Joyet ; tout ça était bien mitonné ; aussi vous allez venir trinquer avec nous ; on est toujours content de se trouver avec des concitoyens, et vive le canton de Vaud ! Et pi, naturellement, vive la Suisse !… »

Et Grognuz d’entonner :

 

Pour la vie, elle aura nos cœurs sans retour,

La patrie où nous avons reçu le jour ;

Ses riches campagnes,

Ses belles montagnes,

Font tout notre amour !

 

— Chut ! mes amis, chut ! fit M. Joyet.

— Bah ! où il y a de la gêne il n’y a pas de plaisir… Écoutez, mossieu, les Suisses sont les Suisses ; on n’est pas un grand pays, mais il ne ferait pas tant bon s’y frotter tout de même :

 

Ah ! qu’il vienne un ennemi pour l’asservir,

Dans la plaine on verra le Suisse accourir

Du haut des montagnes,

Du fond des campagnes,

Pour vaincre ou mourir !

 

— S’il vous plaît, monsieur Grognuz, un peu moins de bruit… vous savez… la clientèle…

— C’est vrai, c’est vrai, extiusez-moi. Mais n’aimez-vous pas ces bonnes chansons patriotiques qu’on dit là tous en tieur ?

 

Sans justice un tyran viendra-t-il chez nous,

À la Suisse apprendre à courber les genoux :

La terre étonnée

Verra son armée

Tomber sous nos coups !

 

De son côté, Favey attaquait avec gravité ce couplet :

 

Soldat vaudois suspends en paix tes armes,

À ton foyer reviens avec bonheur, etc.

 

N’y tenant plus, leur hôte prétexta une course pour affaire pressante.

— Attendez-nous, dirent-ils, nous vous accompagnerons. Ils sortirent ensemble et, arrivés au coin de la rue d’Hauteville, M. Joyet leur dit : « Eh bien, mes amis, je continue par ici ; vous, vous prenez à gauche. Il ne me reste qu’à vous souhaiter un heureux retour dans vos familles. »

Et Grognuz s’avançant alors d’un air ému, lui prit la main, et, la serrant dans les siennes comme dans un étau : « À la revoyance, mossieu, bien de la conservation, merci mille fois pour votre bon aquieul ! »

Favey, non moins attendri, tira son chapeau d’un geste si énergique qu’il alla frapper en pleine figure un marchand d’habits. Celui-ci se retournant vivement : « Faites donc attention, espèce de muffe ! »

Favey interloqué par cette apostrophe, lui dit : « Écoutez, mossieu, ça peut arriver à chacun. »

— Allons ! as-tu fini ! ferme ton porte-pipe et fiche-moi la paix.

Puis Favey et Grognuz longèrent la rue d’Hauteville en se donnant le bras et en reprenant de temps en temps le refrain :

 

La terre étonnée

Verra son armée

Tomber sous nos coups !

 

Je ne sais si ces chansons du crû leur avaient rappelé trop vivement la patrie absente, mais ils se décidèrent subitement à repartir le soir même.

____________

 

Le lendemain de notre visite aux bals de Mabille et de Bullier, j’avais quitté ce Paris remarquable à tant d’égards, et dont les mille attraits vous enlacent et vous retiennent comme les bras d’une personne aimée.

Il arrive un moment, néanmoins, où l’on éprouve le besoin de rentrer dans « son chez soi » et de reprendre le cours régulier de ses habitudes. Car il ne faut point se le dissimuler, le séjour de Paris devient vite fatigant pour celui qui n’y est pas définitivement installé. « Le grand fléau, dit un chroniqueur, c’est un encombrement général. Il faut faire queue partout. Vous arrivez à la mairie pour vous marier… Une demi-douzaine de couples sont déjà là qui attendent leur tour. Vous entrez au cimetière pour vous faire enterrer… il vous faut attendre que l’enterrement en train soit terminé. Vous voulez affranchir une lettre… le bureau regorge de gens qui viennent en faire autant. Vous allez au théâtre voir la pièce en vogue… La queue commence à midi. Il pleut à verse : à la force des poignets et des coudes vous vous introduisez dans le bureau de l’omnibus… On vous donne le n° 192. Votre tour finit par arriver. Vous vous trouvez en concurrence avec une douzaine de personnes qui ont toutes le même numéro, de sorte qu’il s’agit de grimper à l’assaut dans la voiture. Au café vous demandez le journal ?… Il est en main… Le billard ?… Il n’est pas libre. »

Voilà pourquoi nous autres Suisses, nous nous sentons parfois mal à l’aise au sein de ce mouvement fiévreux de la grande capitale ; voilà pourquoi, malgré toutes ses splendeurs, nous lui préférons nos petites villes, nos villages à moitié cachés dans les arbres comme des nids sous la verdure, nos jolies maisons blanches aux tuiles rouges, aux contrevents verts, où l’on trouve toujours assez de place et d’affection.

LE RETOUR

Ce n’est que par des tiers qu’il m’est revenu quelques détails sur le retour de mes compatriotes. Avant de quitter Paris, ils firent, paraît-il, l’achat de nombreux bibelots destinés les uns à leurs femmes, les autres à leurs enfants, à leurs neveux ou à d’autres membres de leurs familles. Tous ces objets ne purent entrer dans les sacs de voyage déjà remplis d’effets personnels ; Grognuz dut mettre dans sa poche une grosse poupée parlante et Favey un canard monté sur un pied à soufflet, poussant un cri à la moindre pression.

Dès que le train fut en marche, ils s’en donnèrent à cœur joie, et leurs compagnons de voyage purent jouir sans restriction des divers morceaux du chansonnier national : La Fîta d’au Quatorze, Roulez tambours, Aux bords du Rhin, Le Ranz-des-Vaches, L’Arbre de la Liberté, Serrez vos rangs, Le canton de Vaud, tout y passa.

Néanmoins, le sommeil ne tarda pas à s’emparer des chanteurs et à substituer aux couplets patriotiques des ronflements nourris.

La scène devint des plus comiques. Dans leur lourd sommeil, ils se laissaient aller à ce balancement qui se produit ordinairement chez les personnes qui dorment assises. L’un l’autre se cognaient d’importance. Chaque fois que Grognuz piquait une tête dans les côtes de Favey, le canard faisait : couai ! et quand venait le tour de Favey, c’était la poupée qui criait : mama.

On peut se figurer l’hilarité qu’un tel dialogue provoquait dans le wagon :

Couai !… mama !… mama !… couai !…

Quelques heures après, les deux dormeurs se réveillèrent, en proie à une soif ardente, les lèvres sèches, les yeux écarquillés et ne comprenant pas pourquoi tout le monde riait autour d’eux.

____________

 

Arrivés dans leur village, au lieu d’aller directement à la maison, Grognuz et Favey se rendirent à l’auberge communale, impatients de trinquer avec leurs amis et de leur raconter les merveilles de Paris et de l’Exposition.

Ils étaient vraiment radieux au milieu de ces paysans écoutant avec avidité les récits pompeux de nos voyageurs, qui terminaient ainsi chaque période : « Ce n’est rien de dire, y faut voir ! »

Tout à coup, Grognuz s’avançant vers la fenêtre pour appeler un passant, aperçut sa femme qui balayait devant chez lui.

— Tiens, voilà ma vieille ! s’écria-t-il.

Il gagna la porte en courant, et quelques minutes après, madame Grognuz et son balai étaient dans ses bras.

Accablée de gros et bruyants baisers, que Grognuz semblait vouloir prolonger indéfiniment, la pauvre femme, quoique tout heureuse d’être l’objet de tant de marques d’amitié, paraissait embarrassée de la présence des voisins qui souriaient malicieusement à la vue de cette scène attendrissante. Aussi, feignant une petite colère, elle se dégagea des étreintes de son mari en lui disant : « Ora lè bon,… vîlho fou ![22] »

Mais quelle fête dans la maison ! Le petit neveu de Grognuz fourrait ses mains dans son sac en sautillant de joie ; le chat, arrondissant son dos et faisant entendre un doux ronron, accourait au-devant de son maître ; les poules l’accueillaient avec des gloussements affectueux et le coq, redressant fièrement la tête, lançait dans les airs un joyeux quiqueriqui !

Hélas ! Favey n’eut pas le même sort. Après les baisers et les compliments d’usage, un incident insignifiant en lui-même vint troubler tout à coup la paix du ménage. Parmi les objets rapportés de Paris se trouvait malheureusement la photographie d’une chanteuse nommée Adolphine, qu’il avait achetée, comme tant d’autres personnes, à la sortie d’un café-concert.

Toutes les explications données par Favey furent inutiles ; sa femme prit cette fatale image, la mit fiévreusement dans sa poche, comme une pièce à l’appui, ferma trois doigts, ouvrit largement les deux autres et les plaça sous le nez de son mari…

Fi !!!

Nous aimons à croire que dès lors quelques bienfaisants rayons de soleil sont venus ramener la sérénité dans ce ciel assombri et plein de menaces !…

____________

 

Nous terminons par les deux lettres suivantes qui nous furent adressées vers la fin de l’année 1878, après la publication, dans le Conteur vaudois, de quelques fragments de ce petit récit de voyage :

LETTRE DE GROGNUZ

Monsu lo Conteu,

Ditè-vâi, tsancro dè crouïe lama que vo z’étès, vo z’appartins bin dè veni no délavâ su voutron papâi ! Qui’est-te qu’on vo z’a fé, mon bio-frârè Favé et mé po no mettrè dinsè pè la lingua dâo mondo, que portant on vo z’a payi on demi-litre à Pontarli, su France, quand ne sein z’u à Paris. Qu’âi-vo fauta, ora, dè derè que ne sein dâi riflâ ! kâ son a étâ à l’esposechon on ne dâi rein à nion, oudè-vo ? vu que y’é menâ 5 moulo à Lozena ; démandâ pî à Monsu Kamm, qu’ein a zu on tot bio, que n’a pas pi fé reinmoulâ, honneu à li, et que l’ein a z’u âo mein cinq z’étalès dè plie que lè quatro z’estèrès.

Mè farâi onco rein d’avâi étâ met su lo Conteu se l’étâi que lè dzeins mè diont chameau et que l’ont batsi mon bio-frarè : déroule. Ora qu’aviâ-vo fauta dè racontâ qu’avé montâ su cllia peste dè chameau, que ma fenna est adé à mè cein reprodzi et se mon tsapé s’est trovâ âovai per amont, que la drobllire saillessâi, n’est pas rein què pace que mè su eimbonmâ, ma l’est que mon fou dè bio-frârè s’étâi chetâ dessus ein bévesseint la gotta lo matin. Ne faut pas qu’on mè reparlâi dè cein, kâ cein mè met ein radze que fréséré tot ; non de non !… Ah ! dâi iadzo, se vo tegné… tonaire ! Et vo, qu’âi bin étâ dein lo ballon ! Te possibllio, quin afférè !… Atant allâ su lè tsévau dè bou ; na pas que po allâ su ’na béte féroce, mè mouzo que faut pas étrè tant fennet, et se Favé tsantavè : Qu’on déroule, c’est qu’on dit que la balla musiqua adâocè clliâo bétès carnassiérès.

Vo lo catso pas, vo m’âi fe destrà dè chagrin et mè su peinsâ : Clliâo dzeins dè vêla ne vaillont pas mè lè z’ons què lè z’autro ; vo font bou n’asseimbliant dâi iadzo que y’a, mâ lâi sè faut pas fiâ.

Ora, monsu lo Conteu, resto po la vià

Djan-Philippe Grognuz dè Jérémie.

Traduction :

Monsieur le Conteur,

Dites-voir, charogne de mauvaise langue que vous êtes, il vous appartient bien de venir nous délaver sur votre papier ! Qu’est-ce qu’on vous a fait, mon beau-frère et moi, pour nous mettre en langue du monde, alors qu’on vous a pourtant payé un demi-litre à Pontarlier, sur France, quand nous sommes allés à Paris. Pourquoi dire à présent que nous sommes des riflards ? Car si on est allé à l’exposition, on ne doit rien à personne, entendez-vous ? Vu que j’ai amené 5 moules[23] à Lausanne ; demandez seulement à Monsieur Kamm, qui en a eu un tout bon, qu’il n’a pas seulement fait renmoulé, honneur à lui, et qu’il en a eu au moins 5 bûches de plus que les 4 stères.

Ça ne me ferait encore rien d’être cité dans le Conteur si ce n’est les gens me disent chameau et qu’ils ont baptisé mon beau-frère : déroule. Qu’aviez-vous besoin de raconter que je suis monté sur cette peste de chameau, que ma femme est toujours à me le reprocher et que si mon chapeau s’est trouvé ouvert par-dessus, et que la doublure sortait, ce n’est pas parce que je me suis encoublé[24], mais c’est mon fou de beau-frère qui s’était assis dessus en buvant la goutte[25] le matin. Il ne faut pas qu’on me reparle de ça, car ça me met tellement en rage que je casserais tout ; non de non !… Ah des fois, si je vous tenais, tonnerre ! Et vous, qui êtes bien allé dans le ballon ! Est-ce possible, quelle affaire !... Autant aller sur des chevaux de bois ; pour aller sur une bête féroce, je pense qu’il ne faut pas être tant finaud, et si Favey chantait Qu’on déroule, c’est qu’on dit que la belle musique adoucit ces bêtes carnassières.

Je ne vous le cache pas, vous m’avez fait beaucoup de chagrin et j’ai pensé : ces gens de la ville ne valent pas mieux les uns que les autres ; ils vous font des fois des beaux-semblants, mais il ne faut pas s’y fier.

Alors, Monsieur le Conteur, je reste pour la vie

Jean-Philippe Grognuz, de Jérémie.

LETTRE DE FAVEY

Monsu lo Conteu,

Ne mè su diéro incousenâ tant qu’ora dè totès lè bambioulès que vo z’âi met su voutra folhie à balivernès ; mâ sacrebille ! quand vo ditès que n’ein étâ inclliou, sédè-vo que vo porré bin férè allâ dévant lo dzudzo, kâ n’é ni tiâ, ni robâ, ni fé décret et quand vo veni derè que n’ein étâ ein preson, l’est onna meinta. Vouaitzé lè z’afférès tôt que cein s’est passa :

Quand ne sein saillâi dè tsi Dzoïé, qu’on ne savâi pas bin lo tsemin po no z’ein retornâ, cé individu que no menâvè soi-disant a coumeinci pè no démandâ dè iô n’îra et quand l’a su que n’étiâ dâo canton dè Vaud, l’étâi prâo po no tchaffâ dâo tant que cein lâi fasâi pliési. « Eh ! braves Suisses, se no fasâi, nous vous devons beaucoup ! » et no dévessâi rein dâo tot, kâ no cognessâi pas ; mâ no fasâi dinsè bou-n’asseimbliant po poâi mi no z’eimbégninâ ; cein, on lo mè sodrà jamé dé la téta. No dévezâvè dè la Suisse, dâi z’écoulès, que per tsi no tot lo mondo étâi bin éduquâ.

— Compto prâo, se lâi répond Grognuz, qu’étâi on pou alluma, vu que mon bouébo Féli, que n’a qué 10 ans, a dza repassâ dou iadzo lo catsimo tant qu’à Quoitende.

Enfin cé fou dè Grognuz bragâvè atant què lo Français, que y’avé bio lâi bailli dâi coups de caodo po lo férè câisi que cein ne servessâi dè rein, et cein m’eimbétâvè, kâ vayé prâo iô la vatse avâi mau âo pi, et lo gaillâ, avoué tota sa niaffe mè pliésâi pas tant. L’é bin vu ein aprés, kâ aprés avâi prâo bragâ su la Suisse, su l’instruchon, et aprés avâi bin fé djazâ Grognuz, vouaiquie que coumeincè a no z’aqchenâ tot d’on coup.

— Vous n’êtes pas comme nos provinciaux qui viennent à Paris, qui ont l’air tant innocents, se no fâ, tandis que vous, vous êtes…

— Quiet ? Quiet ? Dâi voleu ? se lâi fa Grognuz, que s’arrétè et que se branquè dévant li ein lâi copeint lo subliet, ah ! ne sein pas innoceints ! et rrâo lâ tè fot on pétâ su la frimousse que lo vouaiquie étai lè quatro fai ein l’ai.

L’est adon que lo mondo s’est amoellâ perquie et que no sein zu ein municipalitâ po no z’espliquâ qu’on ne poivè pas s’ourè vu que Grognuz volliâvè adé dévezâ. Pas tant de clliâo z’histoirès, que lâo fé ! démando à vairè lo syndiquo et on vâo prâo s’arreindzi. – Oui, oui, l’ami, tout à l’heure, que m’ont répondu, et no z’ont fé eintrâ dein on pâilo à novion et que l’ont cotâ po pas que l’autro qu’avâi reçu lo pétâ et sè z’amis pouéssont no veni aprés. Ora ne sé pas se lo syndiquo dè Paris étâi défrou âo bin se n’a petétrè pas volliu sè relévâ, ma dein ti lè cas l’a étâ pou compliéseint dè pas veni, et n’ein du restâ tant qu’âo matin, que ne sein ressaillâi coumeint se de rein n’étâi.

Ora vouaiquie l’afférè et vo vaidè bin que n’ein pas étâ einclliou, et que ne faut don pas férè corrè dâi bruits que cein n’est que dâi meintès.

Y’é bin l’honeu dè vo saluâ, à respect,

FAVEY.

Traduction :

Monsieur le Conteur,

Je ne me suis pas soucié jusqu’à présent de toutes les babioles que vous avez mises sur votre feuille à balivernes ; mais sacrebleu ! Quand vous dites que nous avons été enfermés, savez-vous que vous pourriez bien vous retrouver devant le juge, car je n’ai ni tué, ni volé, ni rien fait décret et quand vous venez dire que nous avons été en prison, c’est un mensonge. Voici l’affaire telle qu’elle s’est passée :

Quand on est sorti de chez Joyet et qu’on ne connaissait pas bien le chemin pour rentrer, cet individu qui soi-disant nous menait a commencé à nous demander d’où l’on venait, et quand il a su que nous étions du canton de Vaud, c’était pour nous tchaffer[26] d’autant que ça lui faisait plaisir. « Eh ! braves Suisses, il nous disait, nous vous devons beaucoup ! » et il ne nous devait rien du tout car il ne nous connaissait pas ; mais il nous faisait ainsi un beau-semblant, pour pouvoir mieux nous enjôler. Ça, on ne me le sortira pas de la tête. Il nous parlait de la Suisse, des écoles et que, de par chez nous, tout le monde est bien éduqué.

— Comptes-y, que lui répond Grognuz, qui était un peu allumé, vu que mon fils Félix qui n’a que 10 ans a déjà repassé deux fois le catéchisme tant qu’à Quoitende[27].

Enfin, ce fou de Grognuz se vantait autant que le Français, et j’avais beau lui donner des coups de coude pour le faire taire que ça ne servait à rien, et ça m’embêtait car je voyais bien que la vache avait mal au pied et que le gaillard, avec toute sa batoille[28], ne me plaisait pas tant. Je l’ai bien vu ensuite, car après avoir beaucoup vanté la Suisse, l’instruction et après avoir bien fait causer Grognuz, voici qu’il commence à nous accuser tout d’un coup.

— Vous n’êtes pas comme nos provinciaux qui viennent à Paris, qui ont l’air tant innocents, qu’il nous fait, tandis que vous, vous êtes …

— Quoi ? Quoi ? Des voleurs ? Lui fait Grognuz, qui s’arrête et qui se plante devant lui en lui coupant le sifflet, ah ! nous ne sommes pas innocents ! et là il te flanque un pétard sur la figure que le voici étendu les quatre fers en l’air.

C’est alors que du monde est arrivé et que nous avons été en municipalité pour nous expliquer et qu’on ne pouvait pas s’entendre puisque Grognuz voulait toujours parler. Pas tant de ces histoires, qu’il leur fait ! Je demande à voir le syndic et on va assez s’arranger. — Oui, oui, l’ami, tout à l’heure, qu’ils m’ont répondu, et ils nous ont fait entrer dans une salle à tâtons, et ils l’ont cotée[29] pour pas que l’autre, qui avait reçu le coup, et ses amis puissent nous venir après. Maintenant, je ne sais pas si le syndic à Paris était dehors ou bien s’il n’a peut-être pas voulu se relever, mais il a été peu complaisant de ne pas venir, et nous avons dû rester jusqu’au matin, où nous sommes ressortis comme si de rien n’était.

Voici donc l’affaire, et vous voyez bien que nous n’avons pas été enfermés et qu’il ne faut pas faire courir des bruits qui ne sont que des mensonges.

J’ai bien l’honneur de vous saluer, à respect.

FAVEY.

Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

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en novembre 2015.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’édition, aux corrections, aux conversions et à la publication de ce livre numérique : Sylvie, Françoise. La traduction du patois vaudois a été réalisée avec l’aide de M. Pierre-André Devaud, que nous remercions vivement.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé d’après : L. Monnet, Voyage de Favey et Grognuz ou deux paysans vaudois à l’Exposition universelle de 1878, Lausanne, Imprimerie Lucien Vincent, 1880. L’illustration de première page, détail tirée de Wikimédia, Exposition universelle de 1878, Le panorama des palais, Fougère, Chromolithographie, 1878 (Musée du Carnavalet).

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[1] Autrement dit : Kirsch [BNR.]

[2] Parapluie [BNR.]

[3] Je me demande qui est l’homme qu’on a hissé au sommet. On dirait pardieu qu’il va nous sauter dessus. [BNR.]

[4] En voilà une route ! Faut te bouger le samedi soir pour balayer tout ça ! [BNR.]

[5] La tête me tourne, je suis tout étourdi. [BNR].

[6] Moi tout autant ; il nous faut aller boire une bonne tasse de café. [BNR.]

[7] As-tu pu dormir, toi ? [BNR.]

[8] Ma foi non, que je suis dévoré par les puces. [BNR.]

[9] Mais qu’est-ce que c’est pour une bête ? C’est pas le mutz (ours), c’est pas un taureau… [BNR.]

[10] Eh ! Si ta femme te voyait ! [BNR.]

[11] ça fait pitié de voir ces pauvres bêtes… Dis voir, beau-frère, si on nous rationnait ainsi quand on a bien soif ! [BNR.]

[12] Pardieu il te va bien, mais il est tout de même un peu haut. [BNR.]

[13] Crient. [BNR.]

[14] Que le vin est cher par ici ! Ta pièce a risqué d’y passer. [BNR.]

[15] Pardieu, je n’ai pas remis grand-chose dans ma poche. [BNR.]

[16] Je crois qu’on a affaire à un mauvais gueux. [BNR.]

[17] Moi aussi ; je ne sais pas trop où il veut nous mener. [BNR.]

[18] Si tu veux me croire, fiche-lui une gifle. [BNR.]

[19] Il ne faut pas tant s’en vanter. [BNR.]

[20] On m’aurait rompu toutes les côtes que ça ne serait pas pire. [BNR.]

[21] Crois-tu que je suis bien, moi ? [BNR.]

[22] À présent c’est bon, vieux fou ! [BNR.]

[23] 1 moule = 4 stères de bois. [BNR.]

[24] Trébucher. [BNR.]

[25] Alcool blanc fort. [BNR.]

[26] Se moquer. [BNR.]

[27] Pentecôte. [BNR.]

[28] Bavardage. [BNR.]

[29] Fermer à clé. [BNR.]