Karl May

AU GRÉ DE LA TOURMENTE

Illustré par Albert Robida

1925

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Table des matières

 

I POTOMBA.. 4

II PAREYMA.. 32

III À KUANG-TI-MIAO.. 66

IV À LOUNG-RÉOU-SANG.. 181

Ce livre numérique. 294

 

 

 


      Nous retournâmes les tortues.

I
POTOMBA

Un ciel serein et sans nuages s’étendait au-dessus de nos têtes, mais les rayons du soleil ne parvenaient pas à dissiper l’air sombre de nos braves marins, assis avec nous autour d’un feu clair, sur lequel cuisait notre repas.

Devant nous se profilait la côte basse entourée de trois anneaux de coraux dangereux, au delà desquels la mer roulait ses hautes vagues étincelantes, tandis qu’entre eux et la côte, l’eau était aussi calme que s’il n’y avait jamais eu de tempête dans cette étendue resplendissante de lumière.

Derrière nous le pays s’élevait en collines parsemées de buissons d’eucalyptus, d’arbres à thé touffus et de groupes de pins callixtes sous lesquels et entre lesquels de nombreuses légumineuses à tige fine formaient un épais tapis.

Sur le point culminant de l’île, se tenait Bob, le maître charpentier.

C’était son tour d’inspecter l’horizon avec la lunette d’approche pour tâcher d’y découvrir quelque voile qui nous délivrerait d’une position rien moins qu’agréable.

Nous avions quitté Valparaiso six semaines auparavant sur notre bon trois-mâts Poséidon, faisant voile vers Hong-Kong. Poussés par une mousson de sud-ouest, nous avions traversé rapidement les voies si fréquentées qui mènent à Callao, Guayaquil, Panama et Acapulco ; mais à la hauteur de Ducis et Elisabeth le vent se changea en un ouragan d’une telle violence que je n’en avais jamais vu de semblable au cours de mes nombreuses traversées.

Nous avions été obligés du carguer les voiles, mais le Poséidon, en dépit de toutes les précautions et du tous les efforts, avait été le jouet des vagues. Finalement il s’était échoué entre les récifs de coraux, le cotre avait été enlevé par-dessus bord, la chaloupe avait eu à l’atterrissage une voie d’eau irréparable, et l’arrière était enfilé sur un récif qui avait pénétré dans la proue à la manière d’un poignard malais.

Les flots déchiquetaient planche par planche le navire irrémédiablement perdu, et nous avions dû travailler de toutes nos forces, pendant deux jours, pour réunir de la cargaison et des provisions tout ce qu’il nous avait été possible d’arracher à la voracité de la mer.

Notre lourde tâche achevée, nous nous trouvions assis autour du feu, comme je l’ai déjà dit, entre deux gros ballots de marchandises et des tonneaux ; c’était à qui aurait la mine la plus sombre.

À l’écart, le capitaine Roberts s’efforçait de calculer la longitude et la latitude ; grâce au ciel découvert que nous avions depuis le matin et à ses instruments astronomiques que nous avions sauvés, la question était facile à résoudre.

« Eh bien, capitaine, avez-vous fini ? demanda le pilote en retirant du feu un énorme morceau de viande pour examiner son degré de cuisson.

— Mais oui, Maat, j’ai fini.

— Où sommes-nous ?

— À 1½° au nord du Capricorne, sur le 239e parallèle est de Ferro.

À l’écart, le capitaine Roberts s’efforçait de calculer la longitude et la latitude.

— Si seulement nous étions chez nous à Hobokken, chez la mère Grys, avec un bon escabeau ou une chaise sous nous et une bonne bouteille de cognac devant le nez. Que pensez-vous de cette île ? Peut-on trouver son nom ? »

Le capitaine baissa la tête d’un air soucieux.

« Il y a plus d’îles ici que de marques de petite vérole sur-votre figure, et ce n’est pas peu dire, comme vous le savez, Maat. Pourriez-vous d’emblée donner un nom à chacune ? »

Le pilote s’efforça de répondre à cette allusion par un sourire qui fut toutefois un peu amer :

« Je n’ai pas encore pensé à glorifier ma figure d’un nom, cap’taine ; en tout cas, si ce misérable morceau de corail n’en a pas, nous serons forcés de lui en donner un et je propose de l’appeler : l’île des marques de Maat. »

Et sa plaisanterie lui parut tellement spirituelle que l’amertume de sa physionomie se changea en un épanouissement qui fit sortir de sa bouche, en même temps que l’énorme chique qu’il y roulait, un éclat de rire franc et sonore.

La discipline à bord est une chose avec laquelle on ne badine pas, et même le mousse le plus novice sait que chacun doit immédiatement rire dès que le capitaine ou Maat daignent rire, et plus ou moins fort selon le grade qui lui est attribué sur le livre du bord. Aussi tous, du plus jeune au plus vieux, se contorsionnèrent consciencieusement la bouche pour exciter les muscles du rire. Le capitaine même esquissa un sourire et dit :

« Je pense que nous nous trouvons à peu près entre Holt et Miloradowitch, en un point assez éloigné à l’ouest, qu’en pensez-vous, maître Charley ? »

J’étais le seul passager à bord avec qui le capitaine, habituellement très silencieux, aimait à s’entretenir. Je pouvais vraiment me vanter de sa sympathie, car il me demandait conseil bien plus souvent qu’il n’est d’usage entre un marin et un terrien. Aussi l’équipage avait pour moi un certain respect dont j’eus à me louer en plus d’une circonstance et qui me procurait souvent un privilège ou une douceur.

« Mes calculs concordent complètement avec les vôtres, sir, répondis-je. Il est vrai que je ne suis encore jamais venu dans ces contrées, mais je les ai étudiées en détail. Il est sûr, en tous cas, que nous nous trouvons sur une des îles Pomatou.

— Moi aussi, je ne suis encore jamais venu ici, avoua le capitaine ; voulez-vous m’apprendre comment ces îles sont constituées ?

— Elles sont d’origine corallifère, généralement rondes et à peine élevées au-dessus du niveau de la mer. Elles renferment généralement un petit lac dans leur centre, et le sol de corail est recouvert d’une couche fertile d’humus. L’archipel fut découvert en 1606 par l’Espagnol Quiros et comprend plus du soixante groupes.

— Combien comptez-vous d’ici aux îles de la Société ?

— Il faut bien compter 14° en diagonale d’ici vers le nord-ouest. »

Roberts me regarda un peu de travers. Le brave capitaine était un excellent pilote dans les traversées qu’il connaissait, mais moins sûr dans les autres.

« 14°, c’est une longue route, grommela-t-il, surtout quand on est à terre et sans bateau à sa disposition.

— Hum ! Je vous avais conseillé de ramasser tout le bois possible pour construire une embarcation. N’avons-nous pas un charpentier parmi nous et chacun deux mains ? On aurait pu faire quelque chose de la chaloupe et du cotre si nous ne les avions pas laissés aller à la dérive. Vous avez sauvé la cargaison, et maintenant nous sommes vissés à terre comme vous dites.

— Well ! sir, c’est votre opinion, répondit-il d’un ton mécontent. Vous savez pourtant qu’en pareil cas c’est seulement l’opinion du capitaine qui compte. La cargaison m’étant confiée, je devais chercher à la sauver. »

Le navire et la vie de ses hommes lui avaient été également confiés, et il aurait dû penser que si aucun navire ne se montrait à l’horizon, nous pouvions nous considérer comme irrémédiablement perdus. La vie d’un homme vaut plus que les biens et l’argent, mais je me gardai bien de lui faire part de cette réflexion puisque la première l’avait froissé et que je ne voulais ni le contrarier ni m’en faire un ennemi.

« À table ! » commanda Maat, et chacun s’approcha pour faire honneur aux pois et à la viande salée.

Je n’avais pas grand appétit, pour cet ordinaire grossier et, saisissant mon fusil, je me dirigeai vers la rive où j’avais remarqué des bandes d’oiseaux de mer, tels que l’on en rencontre en grande quantité dans les îles Pomatou. Je revins au bout d’un quart d’heure avec un riche butin et fus accueilli par des hourras joyeux. Les oiseaux, sans méfiance des hommes, avaient été facilement abattus par mon plomb. Ils forent plumés et rôtis en un clin d’œil et fournirent un dessert dont la saveur remit le capitaine de bonne humeur :

« Vous êtes un fameux boy, Charley ! me dit-il ; j’aurais beau viser avec votre machin dans n’importe quelle direction, je n’attraperais rien, j’en suis sûr. Conduire un bateau, on y arrive ; mais tirer un rôti, ça c’est autre chose. Dites-moi, Charley, y a-t-il des hommes ici à bâbord ou à tribord ?

— Je le pense.

— Quelle espèce ?

— Des Malais naturellement ; vous savez bien que beaucoup des îles Pomatou sont habitées.

— Je le sais, mais la principale affaire est de savoir s’il y a des gens dans le voisinage.

— Cela se pourrait. Je pense du moins que Holt et Miloradowitch entre lesquelles nous nous trouvons ont des habitants.

— Sont-ils dangereux ?

— Ce sont des sauvages pour la plupart, et on dit même qu’il y a des anthropophages parmi eux.

— Voilà une agréable perspective, Charley !

— Nous n’avons rien à craindre d’eux probablement, mais je pense qu’il nous serait impossible de négocier avec eux ; du moins je ne connais personne parmi nous qui sache leur langue. »

Le pilote, qui venait d’engouffrer un morceau de viande colossal, se mit à dire froidement :

« Mon capitaine, je la sais.

— Toi, comment cela, où l’as-tu apprise ?

— Avec les anthropophages on ne parle que cette langue-là. » Et en même temps il brandissait ton couteau d’un air terrible en faisant semblant de tuer quelqu’un.

« Vous ne comprenez pas le malais, vous, Charley ? » reprit le capitaine.

Je ne pus m’empêcher de sourire, le pauvre capitaine était persuadé que Charley devait tout comprendre.

« À la vérité, capitaine, pendant mon séjour à Sumatra et à Malacca, j’ai un peu appris la langue malaise parlée communément dans tout l’archipel australien, mais je ne connais pas la langue savante des prêtres, le karoi, comme ils l’appellent ; c’est pourquoi je pense qu’il me serait plus facile de me faire comprendre des habitants des îles Tahiti ou Marquises.

— Vous êtes donc un vrai polynésien ?

— Quand on a déjà appris les langues dans sa jeunesse, il est très facile d’en acquérir d’autres plus tard ; et comme je connaissais l’arabe, j’ai pu sans efforts m’initier à la langue de ces pays qui contient beaucoup de mots arabes, grâce à l’invasion du mahométisme. Du reste, ces peuples écrivent actuellement au moyen des lettres arabes.

— Alors vous nous servirez d’interprètes si nous rencontrons jamais des Polynésiens.

— Ohé ! hé ! hé ! hé !… « cria-t-on tout à coup de la colline.

Bob devait avoir aperçu quelque chose de remarquable et nous le faisait comprendre par l’appel habituel des matelots.

« Ohé ! hé ! hé ! hé !… répondit le capitaine ; qu’y a-t-il ?

— Une voile en vue.

— Où ?

— Sud-est.

— Quelle espèce ?

— Pas un navire, une embarcation. »

Pour le marin un trois-mâts seulement est un navire. Bob portait de nouveau la lunette à ses yeux et regardait attentivement, puis, se tournant vers nous :

« C’est un bateau à voile d’une forme que je n’ai jamais vue.

— Ce doit être une prawa malaise, répliquai-je ; grimpons et assurons-nous-en nous-mêmes, capitaine. »

Nous arrivâmes en haut de la colline et regardâmes à notre tour à l’aide de la lunette.

« Regardez, capitaine, c’est bien un bateau comme on en a dans les îles de la Société. Voyez-vous le balancier qui doit empêcher le bateau de chavirer par suite de son étroitesse et de sa quille ronde ?

— Vous avez raison, Charley, mais voyez donc : un, deux, trois, quatre, cinq, sept, treize, quatorze voiles derrière la première, tout là-bas, à l’horizon, de la grosseur d’un dollar. Prenez la lunette. »

Je me rendis compte que c’était vrai ; les points grossissaient, nous avions affaire à quinze embarcations montées chacune par un homme, comme le faisait supporter leur construction.

« Cachez-vous derrière ce rocher, dis-je. Nous ne savons pas quel est leur but et nous n’avons pas de raison, par conséquent, pour nous laisser voir de suite.

— Mais l’homme qui est en avant ne nous a-t-il pas déjà aperçus ? demanda le charpentier.

— Non, répondit Roberts. Bien que nous soyons à sa ligne d’horizon, il ne peut pas nous distinguer avant que nous n’ayons vu nous-mêmes son bord. De plus, ce doit être un garçon très fort et très adroit ; voyez comme il sait se servir du vent et des vagues, il s’approche à toute vitesse et se hâte, ma foi, comme s’il était poursuivi.

— Je crois bien que c’est le cas, capitaine, car je peux voir avec ma lunette qu’il se lève de temps en temps pour regarder derrière lui.

— Qu’allons-nous faire, Charley ?

— Nous allons examiner la question avant que les autres soient en vue. Qu’ils le poursuivent ou non, qu’ils aient pour nous des sentiments d’amitié ou d’inimitié, il faut nous préparer comme si nous nous attendions à être attaqués.

— Hum ! oui. Vous avez absolument raison. Mais, hum ! si j’étais attaqué à bord, je saurais bien quoi faire, mais ici, à terre, hum ?… Ne faudrait-il pas poster tous nos gens sur la hauteur ? Nous serions ainsi couverts et pourrions parcourir tout le pays inférieur.

— Très juste, mais ne serait-il pas mieux encore de les prendre entre deux feux ?

— Comment cela ?

— Nous allons nous partager. Tandis qu’une garde restera près de nos provisions un cas d’éventualité, une moitié prendra position en haut, les autres iront le long de la rive pour gagner, par cette rangée de récifs, l’anneau du corail. Quand ils y seront parvenus, ils se coucheront à terre, afin du n’être pas vus et, en cas du combat, de pouvoir accourir sur un signe jusqu’à l’endroit où les coraux forment la baie dans laquelle les Malais vont vraisemblablement pénétrer. De cette manière, ces derniers seront cernés et forcés de se rendre ou de mourir.

— Parfait, Charley, c’est ce qu’il y a de mieux à faire. Mais comment saurez-vous ce qui amène ces gens ici et leurs intentions à notre égard ?

— Je vais recevoir l’homme qui est en avant et parler avec lui.

— Vraiment vous voulez faire cela ! Et s’il vous tue ?

— Il ne me tuera pas, capitaine, vous pouvez vous en rapporter à moi. Ces gens sont généralement armés à l’ancienne mode, de frondes, massues, flèches, lances, javelots, et par conséquent impuissants à lutter avec une bonne carabine ; ou bien ils ont de vieux mousquets ou des fusils à pierre qui datent de l’an 1000 et ne sont rien en comparaison des nôtres. Restez ici avec Bob, si vous voulez, je vais faire le nécessaire.

— Faites, Charley ; je sais que ce sera bien. »

Je descendis en hâte.

« Qu’avez-vous vu, sir ? me demanda le pilote en me voyant arriver.

— Quinze sauvages qui viennent dans autant de pirogues vers la baie du sud.

— Tant mieux, au moins nous pourrons savoir le nom de cette île maudite. Vous venez sans doute nous dire de prendre nos armes.

— Naturellement. Jim et Classen peuvent rester ici auprès de nos affaires. Donc, vous, Maat, allez avec la moitié de nos gens sur l’anneau et avancez avec précaution jusqu’à ce que vous soyez en vue de la baie. Couchez-vous alors à terre afin de n’être point aperçus de l’ennemi. S’il y a bataille, accourez au premier coup de fusil ou à un signal de moi et du capitaine, pour cerner la baie. Avez-vous compris ?

— Comment donc !

— Alors, en avant ; il n’y a pas de temps à perdre. »

Le pilote distribua rapidement armes et munitions à ses gens et s’éloigna en hâte avec eux.

« Quant à vous, dis-je à ceux qui restaient, montez vers le capitaine et portez-lui son sabre d’abordage et son pistolet. Prenez aussi un fusil pour le charpentier. »

Ils étaient déjà prêts et se dirigèrent vers la hauteur. Je mis un couteau et un revolver dans ma ceinture et m’empressai d’aller au-devant du possesseur du premier bateau.

L’île n’était pas grande. Dix minutes s’étaient à peine écoulées que je vis l’inconnu s’approcher de l’anneau de corail qui était si peu large qu’on eût pu le franchir d’un bond. Sa voile était retirée et il manœuvrait seulement à l’aviron contre les difficultés du passage. Il réussit et le flot le poussa à travers l’étroit canal, dans les eaux tranquilles de la baie.

Alors il se leva, lâcha les rames, saisit son arc et ses flèches et, se tournant vers l’île, il tira. La flèche tomba à vingt pas environ à l’intérieur de la côte. Maintenant j’étais sûr qu’il était poursuivi. Il comptait défendre le passage et venait de s’assurer qu’il pourrait le faire de l’île avec ses flèches.

Il reprit ensuite les rames et continua à avancer.

Dans cette partie de l’île la végétation était plus touffue que dans la partie nord où nous avions placé notre campement. Il y avait entre autres des fougères très hautes à larges éventails qui permettaient de se faufiler inaperçu. Je m’y glissai aussi vite que possible.

Son bateau accosta, il le retira à demi de l’eau, endossa son carquois, prit son arc et en même temps un fusil dont il portait la courroie sur son épaule. Arrivé à l’endroit où était sa flèche, il la releva et marcha ensuite à grands pas égaux en droite ligne vers l’intérieur. Il voulait probablement mesurer sa distance pour le cas où ceux qui le poursuivaient essaieraient de pénétrer dans la baie et d’atterrir. Ses gestes étaient ceux d’un homme audacieux et pourtant prudent. Il s’approcha tellement de moi que je l’entendis distinctement compter ses pas d’abord de un à dix : satu, dua, tiga, ampat, lima, anam, tudschuh, dalapan, sambilan, sapuluh, puis il continua : sapuluh-satu, sapuluh-dua, etc.

« Halte ! criai-je en m’élançant de la fougère et en lui posant la main sur l’épaule ; que fais-tu ici ? »

Il fut tout d’abord surpris de mon apparition soudaine, mais se ressaisissant aussitôt, il porta la main à son couteau. Il s’aperçut alors que je n’étais point un indigène et laissa retomber son bras prêt à frapper.

« Inglo ? demanda-t-il.

— Non, je ne suis pas Anglais.

— Franko !

— Oui, répondis-je, quoique sachant bien que sous ce mot de Français on comprend tous les Occidentaux.

— Oh ! c’est bien ; es-tu seul, sahib ? »

Avait-il été dans les Indes pour me donner ce titre ?… Je résolus de ne pas l’éclairer encore et dis :

« Que cherches-tu ici ?

— Le salut. » Il se retourna et m’indiqua de la main les embarcations qui étaient maintenant assez près pour qu’on pût apercevoir distinctement leurs bords. « Ils me poursuivent et veulent me tuer.

— Pourquoi ?

— Parce que je suis riche et chrétien.

— Et eux sont païens ? »

Il inclina la tête en signe d’assentiment :

« Quelques-uns sont encore païens, quelques autres se sont fait baptiser par les Inglo-Mitonares. »

« Mitonare » veut dire missionnaire et désigne dans le langage très naïf des insulaires tout ce qui se rapporte à la religion chrétienne comme : église, prédicateur, autel, croix, sermon, évangile, bienheureux, saint, pieux, etc.

« Alors ceux-là qui ont été baptisés par les Inglo-Mitonares sont aussi chrétiens ? dis-je.

— Eita (non). Ils croient toujours à Atua, le dieu du bien, et à Oro, le dieu du mal ; mais ils se sont fait baptiser pour pouvoir trafiquer avec les Ingli et recevoir de belles choses.

— Comment t’appelles-tu ?

— Potomba.

— De quelle île es-tu ?

— J’habite à Papeete, la capitale de Tahiti. Je suis un ehri, un chef, et je tuerai tous mes ennemis. »

Il se retourna alors et aperçut la première embarcation qui cherchait à pénétrer dans l’étroit canal. Il courut jusqu’à l’endroit où était tombée sa flèche auparavant, tendit son arc et tira.

Il tendit son arc et tira.

La flèche fila et aurait sûrement atteint son homme sans une lame qui souleva à ce moment l’embarcation, et elle s’enfonça seulement dans la coque. Mais le maître du bateau avait baissé instinctivement la tête et par suite avait lâché les rames, si bien que le flot qui avait amené l’embarcation l’entraîna dans ce mouvement de recul.

« Hallo, o, o, o, oh ! » cria-t-on de l’anneau de corail. Je me retournai et vis accourir le charpentier et ses hommes.

Maat avait pris à tort le tir de la flèche pour le signal convenu et anéantissait du coup tout mon plan. Les indigènes n’avaient pas renoncé à leur dessein en m’apercevant ; mais quand ils virent l’île occupée par toute une bande d’hommes habillés à l’européenne, ils décidèrent de se retirer, larguèrent rapidement leurs voiles et s’éloignèrent à force de rames.

Je m’avançai alors vers la rive où Potomba était tombé à genoux et je l’entendis prier :

« Bapa kami siang ada de kurga, koudoslah kiranja namamu », c’est-à-dire le Notre Père, la prière habituelle des convertis.

Puis il se releva joyeusement d’un bond et cria :

« Ils fuient, je ne serai pas obligé de les tuer, car ma flèche aurait sûrement atteint Anoui, le prêtre des faux dieux, qui est pourtant le père de ma femme. »

Ainsi donc la nécessité seule l’avait forcé à se défendre, et je découvrais en lui un sentiment vraiment chrétien et assez rare dans un converti qui lui valut aussitôt mon amitié. Ce n’était pas par calcul mais bien par conviction qu’il croyait au Christ.

« Que fait Anoui ? lui demandais-je.

— Il est prêtre à Tamaï. »

Je réfléchis.

« Tamaï n’est-il pas situé dans Eimeo, l’île voisine de Tahiti ?

— Oui, sahib. Tamaï se trouve non loin de la baie d’Opoanho. Pareyma, ma femme, est la fille d’un prêtre, car je suis un ehri, et un ehri ne prend pour femme qu’une fille de prince ou de prêtre. Depuis que Tahiti existe, jamais encore un ehri n’a amené dans sa maison la fille d’un médual (vassal) pas plus que celle d’un towha, ou d’un rattirha (petits vassaux). Il ne connaît pas davantage les filles des mahammem (paysans) et des tantan (serviteurs et esclaves).

— Et pourquoi Anoui est-il ton ennemi maintenant ?

— Parce que je me suis fait chrétien. Il m’a redemandé Pareyma, la perle de ma vie, mais je ne la lui ai pas donnée. Alors il m’a accusé auprès des Anglais, qui ne croient pas à la mitonare, vierge Marrya, ils l’ont soutenu, mais j’ai été trouver les Franki, qui ont beaucoup d’hommes et de femmes mitonare (saints) dans le ciel du bon Bapa (Dieu), et ils m’ont donné raison. J’ai eu la permission de garder Pareyma, bien qu’elle ne m’ait pas été donnée par un mitonare (missionnaire) mais par un de nos prêtres quand j’étais encore païen.

« Un jour, je fus obligé d’aller dans les îles Tuhaï pour échanger des vêtements, des armes et des perles, car depuis que les Européens sont venus chez nous tout est changé et devenu mauvais, et même celui qui était autrefois un prince est forcé maintenant de gagner sa vie par son travail ou par le commerce. Anoui le sut et me suivit avec ses hommes, et comme je quittais les îles il me guetta pour me tuer et s’emparer des richesses que j’emportais.

— Il ne t’a pas tué, comme je vois ; mais tes richesses sont-elles dans cette embarcation ?

— Non, il n’a eu ni ma vie, ni mes biens, car ma main est plus forte que la sienne et son intelligence plus obscure que celle d’un ehri.

« Lorsque je le vis s’approcher avec les bateaux, je vins à sa rencontre tandis que j’envoyai mes serviteurs avec mes richesses par un chemin détourné à Papeete. C’est ainsi que je l’attirai ici, où je l’aurais tué, s’il ne s’était enfui. »

La surexcitation faisait briller ses yeux et rougir ses joues pâles. Il était encore très jeune et vraiment beau dans cette attitude. Il portait un turban orné de plumes sur ses longs cheveux noirs nattés, deux perles inestimables aux oreilles et comme ceinture la marra de soie jaune autour de la tabuta rayée de blanc et de rouge, qui retombait en plis nombreux de ses épaules à ses genoux et faisait ressortir l’harmonie de son corps élancé et vigoureux.

« Que vas-tu faire maintenant ? lui demandais-je.

— Demande d’abord à ceux-ci ce qu’ils vont faire de moi, sahib, répondit-il en m’indiquant du geste le capitaine et ses hommes qui descendaient vers nous.

— Je suis ton ami et tu n’as rien à craindre de nous. Tu es libre de faire ce qui tu plaît. Je te demande seulement d’être aussi notre ami.

— Je le suis, sahib. Commande et j’exécuterai tes ordres, car je vois dans tes yeux que tu ne saurais rien commander de mal.

— Nous te demandons ton aide. »

Il me regarda d’un air étonné, et je ne pus retenir un léger sourire. J’avais bien la tête du plus que lui. Le turban que je portais avec un voile, la barbe épaisse qui couvrait mes joues et mon menton, mon accoutrement grotesque, fait de vêtements de toute les zones et que complétait une paire de gigantesques bottes du loup du mer, tout cela donnait plutôt l’impression que j’avais l’habitude de compter sur mes propres forces, et ne demandais pas facilement un secours ou un appui étrangers.

« Qui es-tu et que fais-tu ici ? me demanda-t-il.

— Je suis Français et les autres sont Yankees.

— Les Français sont bons, j’ai vu leurs bateaux dans les îles Samoa ; les marchandises qu’ils vendent sont bonnes et leur parole vaut un serment. Mais les Yankees sont différents : leur parole est flatteuse et menteuse, leurs marchandises brillent mais cachent la fraude. Comment te trouves-tu avec eux et sur cette île, qui n’a même pas de nom ?

— Je naviguais avec eux pour aller dans le pays des Chinois, mais le mauvais temps nous a poussés vers cet archipel ou notre navire s’est échoué et nos embarcations se sont brisées. Nous ne pouvons plus partir et sommes obligés d’attendre le passage d’un bateau qui puisse nous emmener. Tu retournes à Papeete ?

— Oui, il me tarde d’être près de Pareyma, ma femme, et près de ma mère, qui me sont plus chères que les biens et la vie. Mon cœur me dit qu’un danger les menace dans la personne d’Anoui, mon ennemi.

— À Tahiti, il se trouve toujours des navires étrangers, peut-être y en aura-t-il un français. Veux-tu t’en informer quand tu seras à Papeete et en envoyer un à notre secours ?

— Je veux bien, sahib, mais ils ne me croiront peut-être pas ; il vaudrait mieux que vous me donniez un de vos hommes qui parlerait et demanderait pour vous.

— Ton bateau peut-il contenir deux hommes ?

— Quand un autre rame, non. Mais si vous choisissez un homme courageux qui ne craigne pas l’eau, je l’amènerai sain et sauf à Tahiti, car personne ne sait conduire un bateau comme Potomba, le chef. »

Le capitaine arrivait à ce moment :

« Eh bien, quel est cet homme, Charley ?

— Un ehri de Tahiti.

— Un ehri ! Qu’est-ce que c’est ça ?

— Un prince, capitaine.

— Peuh ! on les connaît, ces espèces de princes. Il faut que ce garçon nous abandonne son embarcation pour que nous puissions aller chercher du secours dans une des îles voisines.

— Il ne le fera pas.

— Pas ! Ah ! et si je le lui commande ?

— Pas davantage, sir.

— Peut-on vous demander pourquoi ?

— Parce que je viens justement du lui conseiller le contraire.

— Vous ! Ah ! vraiment, c’est autre chose. Il doit y avoir une bonne intention en notre faveur.

— Naturellement, aucun de nous n’est capable du diriger cette embarcation et…

— Ah ! Charley, vous vous avancez trop ; moi capitaine Roberts, de New-York, je ne serais pas capable du mener un objet de cette espèce, alors que chacun me sait capable de commander le plus grand navire ?

— Pouvez-vous tuer un bœuf avec votre fusil, capitaine ?

— Quelle question ? Naturellement je le tuerais malgré même tout ce que je vous ai dit quand vous m’avez apporté votre gibier, en supposant toutefois que l’animal ne fonce pas sur moi et que je puisse tirer jusqu’à ce qu’il soit mort.

— Bon, mais pourriez-vous aussi tirer une hirondelle ?

— Par tous les vents, non ; c’est humainement impossible. Vous êtes un fin tireur, comme vous l’avez prouvé, Charley, mais je vous défie de descendre une hirondelle.

— Je l’ai pourtant déjà fait et plus d’une fois. J’ai même connu là-bas dans la prairie d’Amérique des garçons indiens d’une quinzaine d’années qui y arrivaient.

— Oh ! Charley, ne me servez-vous pas là un canard ?

— Non, c’est la vérité. Je veux seulement vous montrer par cette comparaison qu’il est plus souvent facile de faire de grandes choses que d’en faire de petites. Vous conduisez vaillamment un trois-mâts, mais risquez-vous donc seulement une fois en pleine mer dans votre baleinière, qui vous est pourtant familière, vous trouverez une énorme différence entre les deux. J’ai navigué sur le Missouri et le Red-River dans la pirogue d’écorce fragile des Indiens, sur l’Orénoque et le Marannon dans le canot de cuir des Brésiliens, sur l’Indus et le Gange dans le redoutable katamorin des Hindous, sans parler d’autres embarcations où la vie tenait à un coup de rame ; eh bien, je vous l’avoue, capitaine, je n’oserais pas tenter un voyage de découvertes autour des îles Pomatou avec ce bateau-là. Que l’équilibre soit rompu le moins du monde, la coque se retourne et l’on est perdu quatre-vingt-dix fois sur cent, car la mer ici fourmille de requins.

— Tonnerre de Brest ! c’est vrai, le requin est le plus redoutable vaurien que je connaisse, et qui tombe entre ses dents est perdu sans merci. Mais enfin, il faut bien que nous trouvions un bateau, n’est-ce pas votre avis ?

— Assurément, mais il ne faut pas le chercher ici dans ces îles Pomatou, que nous ne connaissons pas et où se trouve rarement un grand navire. Le ehri veut aller à Tahiti, donnez-lui un homme de confiance qui ira nous chercher un bateau et nous serons tirés d’affaire.

— Hum ! c’est bien dit. Combien de temps le garçon mettra-t-il pour aller à Tahiti ? »

Je me tournai vers Potomba :

« Combien te faut-il de temps jusqu’à Papeete ?

— Si vous me donnez un bon rameur, deux jours. »

Je traduisis ces mots au capitaine :

« Dites-moi, Charley, comment s’appelle ce garçon ?

— Potomba.

— J’en doute, il doit s’appeler M. de Crac. Deux jours d’ici à Papeete ! Le bonhomme ment comme un arracheur de dents ; je compte cinq jours pleins et encore avec un bateau solide sur sa quille. Deux jours, c’est une blague, c’est impossible.

— Regardez le bateau et l’homme, capitaine. Il n’a pas l’air d’un farceur, et je suis porté à croire qu’avec un fendeur de lames aussi long et aussi étroit, on peut faire quinze à seize milles anglais à l’heure sous le vent de suroît.

— Vous croyez vraiment ? Alors je le crois aussi, mais c’est tout de même un tour de force. De fait, les quatorze voiles sont déjà là-bas, il n’y a pas dix minutes qu’elles ont tourné bride et je parierais qu’elles ont fait plus de deux milles. Vous pouvez avoir raison, Charley, et je comprends maintenant ce que je n’aurais jamais cru jusqu’à aujourd’hui, qu’un navire de guerre, avec un équipage bien dressé, aurait à compter avec une flottille de prawas malaises. Mais voici Maat. Il est ravi d’avoir mis ces coquins en fuite. »

Le charpentier s’approchait, en effet, avec l’air épanoui et triomphant d’un homme qui a remporté une grande victoire navale.

« Eh bien, sir, ai-je bien fait les choses ? me demanda-t-il.

— Mal, très mal, Maat !

— Quoi… ? demanda-t-il tout étonné, ils n’ont pas ôté un cheveu de notre tête et se sont sauvés comme s’ils avaient le diable à leurs trousses.

— Je ne voulais pas justement qu’ils se sauvent, mais qu’ils soient cernés dans la baie. Vous êtes venu trop tôt. Ils n’avaient pas encore pénétré dans le canal, et vous n’aviez pas eu le moindre signal de moi ou du capitaine. Je ne veux pas vous blâmer, Maat, car vous êtes seulement coupable d’un peu trop de bravoure, et il vaut peut-être mieux qu’ils aient fui sains et saufs ; mais pensez que nous avions quatorze embarcations si mon plan avait réussi. »

Le brave Maat me regardait la bouche ouverte, puis se frappant le front :

« Savez-vous ce que je suis, sir ?

— Eh bien, mais un brave marin et pilote.

— Non, un âne ; je suis un âne avec des oreilles si longues qu’on pourrait en construire un trois-mâts. Nous les avions presque en poche et je les ai chassés. On ne peut pas s’imaginer de quelles sottises est capable un vieux loup de mer !

— Voilà un noble aveu qui vous fait monter considérablement dans mon estime, Maat. Mais si nous allions au campement ?… Nous pouvons laisser ici un poste dans le cas où il prendrait fantaisie à nos fuyards de revenir.

— Vous avez toujours raison, acquiesça le capitaine. Nous avons remporté une victoire remarquable, et, pour témoigner ma satisfaction, je permets de préparer un grog aussi raide que le beaupré d’un charbonnier hollandais. »

Cet ordre à l’armée fut accueilli par une jubilation générale ; on se prit bras-dessus bras-dessous et l’on s’en retourna gaiement au pas de parade vers le campement.

Tandis que le grog flambait, je m’entretins avec Potomba. On voyait bien qu’il avait été aux Indes ; il avait aussi navigué dans la plupart des îles de l’archipel australien, et il parlait si simplement et si modestement que je le pris de suite en amitié.

« Maintenant, Charley, il s’agit de choisir l’homme qui accompagnera votre prince à Tahiti, dit le capitaine. Je suis naturellement forcé de rester ici, mais Maat pourrait faire l’affaire, qu’en pensez-vous ?

— Je n’ai rien à dire, vous êtes le capitaine, mais j’approuve votre choix, le pilote étant gradé sera mieux écouté qu’un matelot.

— Moi ! répliqua Maat ; à quoi pensez-vous, capitaine ? Un bon pilote ne quitte pas son navire où, quand celui-ci est échoué, son équipage.

— Oui, si le capitaine manque et qu’il ait pris sa place, répondit Roberts ; mais je suis encore là et vous pouvez aller à Tahiti sans crainte que l’on vous reproche de manquer à votre devoir. Vous savez du reste que mes ordres seuls comptent. Celui que j’envoie doit obéir.

— Me commandez-vous vraiment de me confier au bois flottant de cet homme ? Je ne peux pas échanger un seul mot avec lui, et de plus comment pourrai-je m’entretenir avec des gens dont je ne connais pas la langue ?

— Hum ! c’est vrai, Charley, comment faire ? Je voudrais vous garder, mais vous êtes le seul qui compreniez le malais et même le dialecte des îles de la Société ; ne voudriez-vous pas aller avec l’homme ?

— Si vous le voulez, capitaine, je le ferai.

— Eh bien, je vous en prie, mais mille tonnerres ! qu’est-ce que cela ? s’écria-t-il tout à coup, en indiquant du doigt la mer intérieure qui s’étendait presque jusqu’à nos pieds.

— Un requin, en vérité un requin, qui a trouvé un passage entre les récifs, cria Maat ; vite aux harpons, vous autres ! »

À la surface de l’eau apparaissaient les nageoires dorsales du squale que notre présence avait attiré.

La vue d’un requin met le marin en émoi ; il ne se connaît pas de plus grand ennemi que ce monstre vorace et cherche à le tuer même quand il n’a rien à craindre de lui, mais pour la seule satisfaction de le savoir mort. Aussi tous les hommes s’étaient précipités pour chercher des armes. Je m’étais moi-même emparé de ma carabine pour essayer d’atteindre l’animal d’une balle. Mais Potomba retint mon bras en disant :

« Ne tire pas, sahib, Potomba commande aux requins et ordonne aussi à celui-là de mourir. »

Il quitta sa tabuta et sa marre, et, saisissant son couteau, il courut dans les flots qui s’ouvraient devant lui en bruissant.

Un cri d’horreur jaillit de toutes les poitrines.

« Que fait cet homme ? dit le capitaine, il est perdu !

— Apercevez-vous les nageoires ? cria le pilote, qui se tenait au bord de l’eau avec un harpon. Le requin l’a vu et nage vers lui, en deux secondes il l’aura dévoré. »

J’étais moi-même fort effrayé, mais je voulais paraître calme.

« Et votre voyage à Tahiti, Charley ? demanda le capitaine. Naturellement ce garçon-là ne ressortira pas de l’eau.

— Attendons, capitaine. J’ai vu dans les Indes Occidentales des plongeurs qui, armés seulement d’un couteau, ne craignaient pas d’attaquer le requin dans l’eau. L’animal, étant obligé de se retourner pour happer sa proie, laisse au nageur hardi le temps de lui enfoncer le couteau dans le corps et de lui fendre le ventre par un violent effort. Voyez, le combat commence. »

Un tourbillonnement se faisait voir à l’endroit où se trouvait le monstre, puis à peu de distance sa tête émergea en même temps que la partie supérieure du corps de Potomba. Celui-ci brandit son couteau et poussa un cri de victoire.

« Par tous les perroquets et vergues, il a vraiment tué la bête ! cria le capitaine. Voyez, le monstre flotte sur l’eau, le corps fendu de la tête à la queue. »

Les spectateurs poussèrent un hourra qui ne pouvait mieux prouver leur reconnaissance au vainqueur. Celui-ci revint à terre, et, sans faire attention aux compliments de ceux qui cherchaient à l’entourer, il vint à moi :

« Le requin est mort, sahib, dit-il simplement et d’une voix tranquille.

— Je m’y attendais quand tu as sauté dans l’eau, » répondis-je en lui tendant la main.

Il la saisit et je vis que ce geste de reconnaissance le rendait plus heureux que les louanges bruyantes et incompréhensibles pour lui.

« Alors tu étais sûr déjà que Potomba avait le bras fort et le cœur vaillant ?

— Je l’ai vu dès ton arrivée ici, tu n’as pas eu peur de quatorze ennemis. Je t’aime, Potomba.

— Et moi, je suis ton ami, maître. Dis à ce Yankee que je n’emmènerai personne autre que toi dans mon bateau. Toi seul viendras avec Potomba à Tahiti.

— Je viens justement de le lui dire ; quand partons-nous ?

— Quand tu l’ordonneras.

— Eh bien, hâte-toi, je suis déjà prêt. Il nous faudra faire un détour, n’est-ce pas, pour éviter la flottille de tes ennemis ?

— Oui, sahib, ici je ne les redoutais pas, car je les aurais tués avant qu’ils abordent, mais sur l’eau ils pourraient nous cerner et nous serions perdus. Tes amis veulent-ils le requin ?

— Oui.

— Alors donne-moi une corde. »

On en apporta une qu’il attacha au penne de sa flèche après l’avoir déroulée à terre, puis il tira. La flèche s’enfonça profondément dans le corps du requin qu’on attira alors.

Pendant ce temps, le ehri se rhabillait.

« Y es-tu, sahib ? Potomba est prêt à te mener à Tahiti, et il mourra plutôt que de laisser un malheur t’arriver. »

II
PAREYMA

C’est en 1506 que Quiros découvrit l’archipel qui, exploré en détail en 1769 par Cook, fut nommé, par lui, en l’honneur de la Société savante de Londres, Îles de la Société.

Il se divise en deux groupes, séparés par un large détroit, dont l’un comprend Tahiti ou Otahiti, l’île la plus importante de l’archipel, Maitea appelée aussi Osnabruc, et Eimeo ou Moorea. Dans l’autre sont : Huahine, Raiatea, Taha, Borabora et Maurua ou Maupiti.

L’archipel tout entier est d’origine volcanique, mais il s’agrandit chaque jour, grâce au travail incessant des travailleurs microscopiques de la mer, les zoophytes des polypiers. Ils entourent chaque île séparément d’anneaux hérissés de coraux, lesquelles rendent la navigation entre ces îles très dangereuse.

La surface totale de ces groupes est d’environ 34 milles carrés. Ils ont de nombreux et jolis ports, mais assez difficiles d’accès par suite des bancs de coraux et du courant que ceux-ci provoquent. Le sol est généralement riche et fertile. Les montagnes sont couvertes d’épaisses forêts, et les plaines de la côte bien arrosées ont une végétation des plus luxuriantes composée de bambous, cannes à sucre, arbres à pain, palmiers, bananiers, platanes, céréales, patates et autres plantes des pays chauds.

Les habitants sont d’origine malaise polynésienne. Leur peau est cuivrée, de couleur plus claire chez les femmes ; ils sont robustes, bien faits, sociables, hospitaliers et bons. Ils ne sont pas polygames, ils aiment passionnément la musique, la danse, la lutte et la course dans leurs bateaux rapides. Ils pratiquaient autrefois une sorte de polythéisme qui n’excluait pas les sacrifices humains. Leurs prêtres étaient à la fois médecins et prophètes et exerçaient sur eux une influence extraordinaire déjà combattue à la fin du XVIIIe siècle par des missionnaires anglais.

La France catholique envoya aussi les siens plus tard pour enseigner la sainte loi de l’amour et du pardon ; mais la politique et la cupidité envoyèrent également leurs agents et avec eux les vices et les maladies de l’occident qui ne tardèrent pas à détruire les efforts de l’évangélisation chrétienne.

Tahiti, « la perle de la mer du Sud, » s’étendait devant nous sous un ciel d’un bleu incomparable. Le soleil bleu resplendissait sur les flots étincelants de la mer et les cimes boisées du mont Orohena ; il scintillait dans les ruisseaux et les minces cascades qui bondissaient des rochers pittoresques ; mais son ardeur n’atteignait pas les retraites gracieuses, ombragées par les palmiers et les arbres fruitiers, innombrables et délicieusement éventées par la brise de mer.

Les panaches empennés des cocotiers se balançaient au doux souffle du vent, et les feuilles de bananiers bruissaient en tombant à terre. Les fleurs flétries des orangers, dont les rameaux portaient déjà des fruits d’or, jonchaient le sol et exhalaient un parfum suave. C’était un de ces jours merveilleux et splendides comme on n’en peut trouver qu’aux tropiques.

Et tandis que le pays beau comme un paradis avait la même fraîcheur et la même jeunesse que s’il venait de sortir des mains du Créateur, la mer déferlait sourdement sur les récifs avec un bruit monotone et continu.

Au bord s’étendait Papeete, la capitale de Tahiti, dont les habitants en costumes blancs, rouges, bleus, rayés, quadrillés ou décorés, formaient une foule bigarrée que l’on voyait onduler dans tous les sens.

Les jeunes filles avaient leurs cheveux noirs bouclés et soyeux délicieusement ornés de fleurs et de fibre blanche d’arrowroot artistement tressée, et les jeunes élégants indigènes paradaient au milieu d’elles, avec leur parane bariolé noué coquettement autour des reins et leur tabuta jetée gracieusement sur l’épaule. Leurs longues boucles reluisantes de graisse étaient entremêlées de tapa blanche et de flanelle rouge, qui allaient assez bien à leurs visages bronzés.

Tout à coup la foule se précipita vers la rive. Un canot arrivait à toutes voiles vers l’île. Il était comme les canots du pays fait d’un tronc creusé, et sa quille ronde lui permettait d’avancer rapidement, mais aussi de verser très facilement s’il n’en eût été empêché par un balancier qui donne à ces embarcations la possibilité de naviguer en toute sécurité même sur une mer agitée. Sans lui la moindre inclinaison du corps renverserait le bateau, et l’on ne risquerait pas seulement un bain froid involontaire mais sa vie, en raison de la masse de requins qui fourmillent dans les baies et toutes les eaux de ces îles.

Les deux hommes qui montaient l’embarcation étaient Potomba et moi.

Le ehri avait vraiment tenu parole. Nous arrivions à Tahiti au bout de deux jours à peine malgré le détour prévu. Le vent violent qui n’avait cessé de souffler nous avait donné de l’avance. Potomba savait utiliser le mouvement des vagues, et, comme nous, ramions sans fatigue puisque nous nous remplacions, notre traversée avait été extrêmement rapide.

L’île dont j’avais lu tant de choses vraies et tant de choses fausses était devant nous. Papeete se dessinait de plus en plus distinctement à mesure que nous approchions, et je pus enfin voir chacun des individus de la foule qui se pressait sur la rive pour regarder notre embarcation. Je trouvais singulière cette attention accordée à un bateau insignifiant alors qu’il y en avait tant d’autres plus intéressants dans le port.

« Vois tous ces gens, Potomba ; pourquoi nous regardent-ils ainsi ?

— Les hommes et les femmes reconnaissent mon bateau, et Potomba est un chef célèbre pour eux. Reste tranquille, et tiens-toi bien, car nous entrons maintenant dans le jusant. »

Nous approchions d’une ouverture latérale de l’anneau de polypiers, où seules des embarcations petites et étroites comme la nôtre pouvaient passer. Un coup de rame nous amena dans le flot qui nous souleva, nous tint un moment élevés comme si nous planions, puis nous redescendit dans la mer intérieure.

À notre droite, toute une rangée de navires avaient pénétré par une ouverture plus grande. La forme de l’un d’eux me sembla connue, bien que j’en aperçus seulement la panse et que ses voiles fussent repliées. Dans les haubans se tenait un homme qui semblait avoir choisi ce poste élevé pour mieux regarder vers la ville. Il avait sur sa tête un sombrero mexicain dont le bord était si large qu’on eût pu abriter dessous toute une famille de pécaris grouillants. Un bord aussi volumineux ne pouvait avoir été fait que sur commande, et cette commande n’avait pu être faite que par un seul homme, savoir le très brave et très honorable master Frick Turnerstick sur le navire de qui j’avais jadis navigué de Galveston à Buenos-Ayres.

« Dirige-toi vers ce navire, Potomba.

— Pourquoi ?

— Le capitaine doit être un de mes amis.

— Alors tu veux déjà me quitter pour aller avec lui ?

— Oui, si je ne fais pas erreur sur cet homme.

— Sahib, c’est un de ces Yankees que je n’aime pas ; cherche plutôt un bateau français ou allemand…

— Cet homme est mon ami.

— Eh bien ! je ne te mènerai quand même pas vers lui.

— Pourquoi ?

— Tu as dit à Potomba : je t’aime. As-tu dit la vérité ?

— Je n’ai pas l’habitude de mentir.

— Alors je te demande de m’accompagner dans ma maison pour te reposer jusqu’à demain. J’aurais voulu que tu y restes plus longtemps, beaucoup de jours, beaucoup de semaines, mais tu as promis aux tiens de leur revenir promptement ; c’est pourquoi je veux te garder seulement jusqu’à demain.

— Je resterai chez toi aussi longtemps que je le pourrai, Potomba ; mais si le capitaine que tu vois là-bas consent à aller immédiatement chercher mes amis, je serai forcé d’aller avec lui.

— Il ne peut pas partir avant demain, la marée a commencé à monter ; il faut qu’il attende le reflux de ce soir, et il fera alors si sombre qu’il n’osera se risquer à travers les récifs.

C’est vrai, mais il pourrait aussi se faire emmener au large par un remorqueur prenant la marée montante.

— Tu oublies qu’il faut beaucoup de temps et de travail pour qu’un si grand bateau soit prêt à appareiller.

— Mais tu ne sais pas combien les Yankees sont rapides à ce travail.

— Ils mettront toujours bien une heure, que tu peux passer avec moi.

— C’est très probable.

— Alors promets-moi du moins de ne pas me laisser aller seul à Papeete.

— Je te le promets.

— Merci, sahib. Potaï mon frère sera heureux de ce que j’ai trouvé un frère français. »

Comme nous approchions de l’arrière du bateau, je m’aperçus que je ne m’étais pas trompé, car il portait en grosses lettres l’inscription The Wind. L’homme dans les haubans nous tournait le dos et ne s’apercevait pas de notre approche.

Quand nous fûmes presque à tribord, je mis mes mains en porte-voix et criai :

« Ohé du bateau ! ohé ! hé hé é é é ! »

Il se retourna pour nous fixer : « Ohé ! hé é é. Quoi ! Comment !… Hourra !… Qui est çà ?… Jetez le câble ; amarrez ! »

Il dégringola sur le pont avec une rapidité qui me prouva que j’étais reconnu. Nous attachâmes notre bateau au cordage qui pendait le long du flanc du navire et je me hissai à bord.

Le capitaine m’enlaça de ses bras et me serra sur sa jaquette goudronnée avec une telle force qu’il faillit m’étouffer.

« Charley, old friend ! vous ici dans ce pâté d’îles ? Comment êtes-vous venu en Australie, à Tahiti et Papeete ? je vous croyais encore en Amérique !

— Mais je suis venu en bateau, je n’aurais pas pu autrement, mon cher master Turnerstick, répondis-je en riant ; seulement de grâce relâchez un peu vos pinces de mon corps, si vous ne tenez pas à ce que je rende l’âme.

— Well ! que votre volonté soit faite, Charley. Le vent serait capable d’emporter votre âme en Chine ou au Japon où l’on n’en a que faire. Gardez-la plutôt et dites-moi enfin ce qui vous amène sous cette latitude.

— Le désir de connaître le pays et les gens, comme à l’ordinaire.

— Comme à l’ordinaire. Hum ! cela me paraît plutôt extraordinaire. Voilà un homme qui court en bateau, en voiture, à cheval, à pied, à l’affût des pays et des gens ! Les pays et les gens ! Je préfère la mer vaste et libre à tous les pays que vous apprenez à connaître ; et quant aux gens, mes quelques hommes ici valent mieux que tous ces coquins que vous vous plaisez à appeler des gens. Restez donc à bord avec moi et venez avec mon bon Wind à Hong-Kong et Canton.

— Vous allez à Hong-Kong ! Parfait, je vais avec vous.

— Vraiment ! Voilà ma main, topez-là !

— Tope ! mais j’y mets une condition.

— Oh ! chez moi, à bord, je n’accepte pas de conditions, vous le savez.

— Alors je retourne dans mon embarcation, capitaine.

— Ce serait la plus grosse bêtise de votre vie et je dois l’empêcher. Dites votre condition : j’espère pouvoir la remplir.

— Il faut que vous emmeniez mes camarades.

— Quels camarades ?

— Le capitaine Roberts du Poséidon et son équipage.

— Roberts… Poséidon ! Est-ce que l’homme et le bateau ne sont pas de New-York ?

— Oui, nous voulions aller de Valparaiso à Hong-Kong, mais nous avons fait naufrage sur une des « Îles dangereuses ». Roberts m’a envoyé à Tahiti chercher quelqu’un qui veuille bien nous prendre à bord.

— Tout bon capitaine le ferait, Charley, et je suis ravi que vous soyez venu d’abord vers moi. Je connais ce Roberts ; c’est un homme fort bien, mais il ne m’a pas l’air très expérimenté pour ces eaux difficiles. Une tempête dans ces parages est plus grave que partout ailleurs ; toutefois, s’il avait bien fixé le gouvernail au moyen d’un fort câble, il aurait pu continuer sa route au nord vers les îles Noukahiva, et il n’aurait pas été question de naufrage. Où êtes-vous échoués ?

— L’île nous est inconnue ; elle est à 239° de longitude est de Ferro et à 22° de latitude sud.

— Bon, on la trouvera. La carcasse est-elle très endommagée ?

— Il est impossible de la dégager des récifs. Le flot l’aura probablement engloutie avant votre arrivée.

— Aviez-vous beaucoup de passagers ?

— J’étais le seul.

— Combien de matelots avez-vous sauvés ?

— Tous.

— Hum ! il va nous falloir davantage de provisions. A-t-on sauvé quelque chose de la cargaison ?

— La plus grande partie. Ce sont surtout des étoffes de laine et de coton et une assez grande quantité de marchandises de fer et d’acier.

— C’est une chance que j’aie déchargé sans embarquer rien de nouveau jusqu’ici. Votre capitaine doit être pressé naturellement, mais je ne puis partir avant la marée descendante.

« Quel est ce garçon ? »

Il montrait Potomba, qui m’avait suivi sur le pont et nous observait de loin.

« Un ehri de Tahiti. Il demeure à Papeete et s’appelle Potomba.

— Tonnerre, un prince ! Comment avez-vous fait sa connaissance ?

— Il est venu dans notre île, poursuivi par toute une flottille d’ennemis, et m’a donné une place dans son embarcation.

— Alors une aventure en règle ! Qui étaient ses ennemis ?

— Leur chef était un prêtre païen de Eimeo. Potomba avait épousé sa fille et s’est fait baptiser depuis par un missionnaire catholique.

— Ah ! Je pense que vous avez fait une belle conduite aux coquins. Vous vous y entendez à la perfection, vous, Charley.

— Ils nous ont tous échappé. Mon plan a échoué par la maladresse du pilote. Alors vous voulez bien mettre votre Wind à notre disposition ?

— Naturellement ; nous mettrons à la voile demain matin à marée haute. Venez maintenant dans ma cabine, il faut bien voir comment mes bouteilles se sont comportées sous la ligne.

— Je ne puis pas vous refuser cela : mais je ne resterai pas encore à votre bord. J’ai promis à Potomba d’aller avec lui à terre, et il est impatient de revoir sa femme et son frère.

— Eh bien ! qu’il boive avec nous, je vous demanderai ensuite la permission de vous accompagner, car j’ai moi-même à faire là-bas. »

Potomba dut venir dans la cabine où le brave master Frick nous régala de son meilleur cru. Puis nous montâmes tous trois dans une chaloupe qui prit l’embarcation du ehri à la remorque, et nous nous rendîmes à terre. Plus nous nous approchions, plus les traits de Potomba devenaient anxieux. Il semblait voir quelque chose qui attirait son attention au plus haut degré. Il vit mon regard interrogateur et étendant le bras :

« Vois-tu ces bateaux là-bas, sahib ? »

Juste devant nous étaient alignés une grande quantité de bateaux décorés. Celui du milieu se distinguait par une banderole bariolée et toutes sortes d’ornements faits de fleurs et de feuilles.

« Oui, répondis-je ; à qui sont-ils ?

— Vois-tu celui qui a des banderoles et des guirlandes ?

— Certainement ; pourquoi me demandes-tu cela ?

— De chaque côté de sa proue élancée sont inscrits les mots : Mato Ori (œil du jour). C’est ainsi que j’appelai Pareyma lorsque j’ai commencé à l’aimer, et c’est ainsi que je nommai le bateau que je fis construire pour elle à Tamaï d’Eimeo pour qu’Anoui vînt me chercher le jour où je l’ai prise pour femme et pour que je la ramène dans ma maison. Je le reconnais bien, et il est orné aujourd’hui exactement comme le jour de nos noces. Il doit y avoir à Eimeo un mariage pour lequel Anoui l’aura prêté au père de la fiancée afin d’aller chercher le fiancé. »

Ses jolis traits reflétaient une inquiétude que je ne m’expliquais pas. Ce souvenir, semble-t-il, aurait dû plutôt provoquer de la joie que des craintes.

« Et vois-tu l’homme dans le bateau ? continua-t-il ; c’est Ombi.

— Qui est Ombi ?

— Le serviteur du prêtre, mais il m’aime plus que son maître. Il a porté Pareyma dans ses bras lorsqu’elle était enfant, et a veillé sur elle après la mort de sa mère. »

Le domestique qui nous observait sembla reconnaître Potomba, car il se leva joyeux, mais se rassit aussitôt et cacha son visage dans ses mains.

Le sable de la rive grinçait à ce moment sous la quille du bateau, nous sautâmes à terre.

Potomba s’approche du Mato Ori.

« Ombi ! » appela-t-il.

Le domestique ne bougea pas.

Comme il ne recevait pas de réponse, il sauta dans l’embarcation et saisit le vieux Polynésien par les épaules.

« Ombi, pourquoi ne réponds-tu pas ? »

Le domestique découvrit son visage et le regarda avec des yeux baignés de larmes.

« La douleur a-t-elle des paroles, Potomba ? répondit-il.

— Quelle douleur ?

— Tu as délaissé Atua, le dieu de toute bonté, et tu as été vers le dieu des missionnaires.

— Cela te fait de la peine maintenant ? Ne m’as-tu pas avoué autrefois, quand je te parlais en secret du Messie, l’Agneau de Dieu, que Jésus le maître tout-puissant t’était plus cher qu’Atua le dieu de Tahiti, qui n’est jamais venu guérir les malades, ressusciter morts et mourir pour nos péchés ?

— Je l’ai dit, Potomba, et le dis encore ; mais je suis le serviteur d’un prêtre auquel je dois obéir et n’ai pas la permission de dire ce que je pense.

— Tu peux dire ce que tu penses et ce que tu crois. Abandonne le prêtre du faux dieu et viens avec moi. Tu aimes Jésus le Nazaréen ; tu m’aimes aussi ainsi que Pareyma. Pourquoi ne veux-tu pas venir chez nous ? Pourquoi pleures-tu en me regardant ? Tu ne l’as jamais fait jusqu’ici.

— Je pleure parce je voudrais bien aller chez toi, mais que je ne le peux pas.

— Et pourquoi ne le peux-tu pas ?

— Parce que je ne veux pas quitter Pareyma, qui a besoin de moi.

— Pareyma ! Si tu viens chez moi, ne seras-tu pas avec elle ?

— Non ! »

— Je vis Potomba pâlir d’épouvante ; ses regards errèrent autour de lui, il remarqua l’air de compassion de tous les promeneurs qui s’étaient rapprochés de nous et eut plus que moi le pressentiment qu’un malheur l’avait frappé pendant son absence. Il saisit machinalement son kriss et d’une voix sifflante il dit entre ses dents :

« Où est Pareyma ?

— Rentre chez toi et demande-le. Je n’ai pas la permission de te le dire. »

Potomba fit un pas en arrière, ses yeux étincelaient, ses lèvres tremblaient.

« Ombi, où est Pareyma, entends-tu, je te le demande ? »

Le serviteur baissa tristement la tête et répéta : « Rentre chez toi et demande-le.

— Ombi, tu continues à te taire, c’est bon, je m’en vais, mais celui qui a fait à Pareyma le moindre mal est un homme mort. »

Il s’éloigna ; nous le suivîmes. La foule assemblée s’écarta respectueusement devant lui. Il ne dit pas un mot et regarda seulement un arrière pour voir si nous étions encore avec lui. Nous marchâmes jusqu’à une bâtisse remarquable par sa grandeur et la plantation d’arbres à pain qui l’entouraient.

« Venez, » dit-il brièvement, et il entra.

Dans le vestibule de le maison, un homme jeune qui ressemblait à Potomba était assis sur une natte.

« Potaï !

— Potomba ! »

Le jeune homme se leva et tendit les bras vers son frère, puis il recula et les laissa retomber.

« Qu’as-tu, Potaï ? ne suis-je pas ton frère ? »

Le jeune homme montra le sol où un poignard était entouré près de la natte.

« J’ai enfoncé ce poignard en terre avant ton arrivée, et j’ai juré de ne pas te toucher jusqu’à ce que soit vengée la mort de notre mère.

— La mort du notre mère ? Parle, Potaï, parle vite, vite.

« Où est Pareyma ?

— Partie.

— Partie ! Où ?

— À Eimeo, chez son père, le prêtre des faux dieux.

— De son plein gré ?

— De son plein gré. J’étais allé à Maitea, et quand je suis revenu elle était partie. Notre mère a voulu la retenir et a lutté avec elle. Potomba, ta femme retournée aux faux dieux et a tué ta mère.

— Comment ?

— Avec son kriss. Je l’ai retiré tout sanglant du cœur de notre mère et le voici dans la terre. »

Le ehri se baissa pour retirer le poignard.

« Ce n’est pas le poignard de Pareyma ; c’est celui du prêtre Anoui, s’écria-t-il.

— Alors c’est lui qui est venu la chercher, et il est le meurtrier.

— Et elle est vraiment partie avec lui de son plein gré ?

— Je n’ai pas vu de traces de lutte entre elle et son père. As-tu vu les embarcations et son Mato Ori ?

— Oui ; que signifie cette flottille ?

— Et connais-tu Matemba, ton ennemi mortel ?

— Tu me poses des questions comme à un enfant.

— Tu reviens à temps. Anoui le prêtre et le père de ton épouse infidèle est venu chercher Matemba. Il y a des noces à Tamaï, et aujourd’hui même Matemba sera le mari de ta femme. »

Potomba s’avança vers l’ouverture qui servait de fenêtre ; il avait besoin d’air pour ne pas étouffer. Les deux frères ne s’étaient pas occupés de nous jusqu’alors ; le capitaine me chuchota :

« Vous semblez connaître la langue de ces gens ? Que se passe-t-il ? Cela n’a pas l’air de quelque chose de bon.

— C’est épouvantable, répondis-je ; on a tué la mère du ehri, et sa femme doit épouser aujourd’hui un païen.

— Par tous les diables, il va y avoir bataille et mort !

— Ces deux hommes sont chrétiens.

— Peuh ! Chez les Polynésiens même chrétiens il y a des vengeances sanglantes, vous allez le voir bientôt.

Potomba se retourna, ses traits étaient impassibles et dans ses yeux brillait un feu sombre :

« Potaï, qu’as-tu fait jusqu’ici ?

— J’ai tout vendu. »

Le chef acquiesça d’un signe de tête ; il semblait avoir deviné de suite le projet de son frère.

« Même les bateaux que je t’ai envoyés des îles Tubuai quand Anoui me poursuivait ?

— Oui.

— Tu as bien fait. Es-tu prêt à partir ?

— Je t’attendais. »

Potomba se tourna vers moi :

« Le navire de ce sahib va chercher tes amis ?

— Oui.

— Où ira-t-il ensuite ?

— En Chine.

— Votre chemin vous conduit donc devant les îles Samoa.

— Nous voulons y aller. Pouvons-nous partir avec vous ? »

Je traduis la demande au capitaine.

« Je suis prêt à les emmener, répondit-il. Alors ils ont tout vendu ? Il semble que vous avez raison, Charley ; le christianisme a changé ces tigres en agneaux qui prennent la fuite au lieu de se venger.

— Oh ! capitaine, regardez bien si ces gens ont l’air d’agneaux !… Vous pouvez venir avec nous, dis-je à Potomba.

— Quand votre navire sortira-t-il du port ?

— Au moment de la marée descendante, la nuit prochaine.

— Mon frère peut-il aller chercher notre avoir et l’apporter ? »

Le capitaine accorda aussi cette permission.

« Potaï, tu es le plus jeune. Veux-tu m’obéir ? »

L’interpellé fit signe que oui.

« Tu apporteras tout ce qui nous appartient sur le bateau que je te montrerai.

— Nous avons trois paillotes pleines.

— Tu resteras là-bas jusqu’à mon retour.

— Non, Potomba. N’ai-je pas aussi un kriss ?

— Mon kriss agira d’abord, le tien seulement ensuite si je meurs. Il vaut mieux me venger que mourir avec moi.

— Je t’obéirai.

— Allons, viens, sahib, je voulais vous offrir l’hospitalité, mais je n’ai plus de foyer. »

Nous revînmes vers la plage. Potomba montra à son frère l’embarcation en question et celui-ci s’éloigna sans dire un mot.

« Que vas-tu faire, Potomba ? demandai-je.

— Crois-tu que Pareyma me soit infidèle ?

— Je ne sais pas, car je ne la connais pas.

— Mais moi je la connais. Elle a un poignard, elle est vaillante et brave, elle mourra plutôt que d’aller avec Matemba. Je veux la sauver de lui et de la mort.

— Tu veux tuer Anoui ?

— Oui.

— Il est le père de ta femme, tu es chrétien.

— C’est un païen.

— Ne sais-tu pas que le maître Jésus a dit : Pardonne pour qu’il te soit pardonné ?

— Je pardonnerai à Anoui quand je l’aurai tué !

— Ce n’est pas là la véritable obéissance, Potomba. Je pense que… »

Il m’interrompit d’un geste impatient.

« Tu es chrétien depuis ta naissance, sahib, moi je ne le suis que depuis peu. Plus tard je serai aussi comme toi. Ne voulais-tu pas tuer ceux qui me poursuivraient s’ils m’avaient attaqué au lieu de fuir ?

— Je les aurais tués parce qu’il n’y avait pas d’autre moyen de te secourir.

— Eh bien, ils ont mérité la mort, et je n’ai pas d’autres secours à Papeete. Est-ce qu’un chef peut demander justice à des Anglais et des Français ? Va avec ton ami, je viendrai sur votre bateau quand il quittera le port, et si je ne dois pas revenir ici, mon frère retournera dans le pays pour me venger.

— Ne veux-tu pas rendre visite au tombeau de ta mère avant de t’en aller ? demandai-je pour gagner du temps et par pitié pour lui.

— Ne sais-tu pas que le tombeau d’un humain est tabou ? Oserais-je revoir son tombeau sans pouvoir lui dire que son meurtrier est allé chez Oro, que vous chrétiens, vous appelez le diable. Pareyma est ma femme, elle n’a pas voulu être mariée avec moi par les missionnaires pour ne pas irriter son père. À cause de lui, elle est restée païenne bien qu’elle croie dans son cœur au bon Bapa du ciel. C’est pourquoi Anoui a encore quelque pouvoir sur elle et l’a forcée à le suivre, mais j’irai la chercher. Joranna (adieu), sahib, joranna.

— Je ne te dis pas adieu, je veux aller avec toi.

— Tu veux me retenir.

— Non, je veux partager tes dangers.

— Alors tu m’aimes vraiment ; viens, sahib. »

Je donnai au capitaine les explications nécessaires.

Master Frick Turnerstick était un homme prudent et circonspect au plus haut degré pour toutes les aventures sur terre. Il voulut me détourner de celle-ci, mais je ne pouvais abandonner Potomba, et ma présence pouvait lui être utile. Le marin se rendit en ville et moi vers la plage, avec le ehri. Il chercha du regard parmi les embarcations présentes et finit par en trouver une plus grande que la sienne qui pouvait contenir quatre personnes.

Au loin à l’orient brillaient les voiles blanches de la flottille nuptiale qui emmenait son ennemi mortel à Eimeo. Lorsqu’elles eurent disparu, il monta dans le bateau après avoir fait sur le sable un signe probablement à l’adresse du propriétaire.

J’y sautai après lui, déposai mon fusil et saisis les rames. Il hissa la voile et nous glissâmes bientôt sur l’eau calme du port, survis des regards de ceux qui étaient sur la rive.

Nous ne suivîmes pas directement la flottille, mais après être sortis des coraux nous longeâmes la côte de Tahiti, puis filâmes droit sur Eimeo.

Je dus naturellement abandonner la conduite du bateau à Potomba. Il aborda dans un endroit solitaire, recouvert d’un fourré touffu de pisangs qui s’étendait jusqu’à la mer. Nous carguâmes les voiles et attirâmes le bateau, non sans peine, sous un buisson feuillu. Puis Potomba s’avança dans le fourré et je le suivis.

Ils cachent le bateau sous les verdures.

Après avoir traversé une plantation d’arbre à pain, nous arrivâmes sur une hauteur d’où nous pouvions facilement apercevoir Tamaï qui était tout proche.

Nous y remarquâmes de suite une grande agitation.

Les bateaux que nous avions vus étaient amarrés au bord de la mer. Une grande quantité de gens s’agitaient devant une maison qui se distinguait par sa grandeur et son entourage de bambous.

Non loin de nous, juste au-dessous du versant sur lequel nous nous trouvions, était un autel orné de feuilles de palmiers et de fleurs dont le fond était occupé par deux statues représentant les dieux Atua et Oro, devant lesquels s’accomplirait probablement la cérémonie.

« Que vas-tu faire, Potomba ? demandai-je au ehri.

— J’attendrai qu’ils soient à l’autel pour reprendre Pareyma.

— Tu n’y réussiras pas.

— Alors, je l’enlèverai du bateau dans lequel Matemba l’emmènera chez lui.

— Quand cela ?

— Cette nuit, à minuit ; c’est ainsi que le veut leur religion.

— À qui appartient la grande maison là-bas ?

— Au prêtre.

— Quel est l’appartement des femmes ?

— Pareyma se tenait toujours derrière, du côté de la mer.

— A-t-elle encore sa mère ou des sœurs ?

— Non, sa mère est morte depuis longtemps et elle est fille unique.

— On va la parer pour la noce ?

— Oui, et on la laissera seule ensuite afin qu’elle puisse converser avec les dieux.

— Le prêtre sait que tu es de retour.

— Qui te l’a dit ?

— Personne. Ne vois-tu pas l’homme qui marche de long en large entre la maison et les bambous. Il a une massue à la main et doit garder ta femme. C’est bien un signe qu’elle est venue par force à Eimeo.

— Je le savais. Le ehri de Tahiti ne craint pas les hommes d’Eimeo, il leur redemandera sa femme publiquement. »

Je ne connaissais pas les coutumes du pays et le laissai prendre ses décisions, mais je me proposai de faire une reconnaissance. Le chasseur des prairies se réveillait en moi ; je posai mon fusil à côté de Potomba, lui fis part de mon intention et me glissai en bas vers le champ de bambous.

Les chiens et autres quadrupèdes avaient tracé des sentiers par leur passage. Tout en rampant, j’arrivai sans être vu jusqu’à proximité de la maison.

Tout à coup j’entendis une voix de femme qui chantait doucement :

« J’aime le petit nuage, le petit nuage dans la lune. »

C’était cette touchante complainte d’amour que j’avais entendu dire autrefois par les femmes et les filles des îles Palew, et j’eus le pressentiment que cette voix était celle de Pareyma. Je résolus aussitôt de lui parler ; cette tentative pouvait me coûter cher, mais j’avais mon couteau et mon revolver et je pouvais bien m’exposer à un petit danger pour ce brave ehri.

La sentinelle passait à ce moment devant moi sans m’apercevoir bien qu’il fît grand jour.

D’un bond, je fus derrière elle et assénai un tel coup de poing sur son crâne découvert, qu’elle tomba à terre, sans connaissance.

Je m’avançai alors vers la cloison de bambous derrière laquelle s’élevait la voix, et j’y découvris une fente qui me permettait de jeter un coup d’œil dans l’intérieur.

Si la jeune femme que j’apercevais était vraiment Pareyma, il était facile de comprendre l’amour que Potomba avait pour elle. Elle avait cessé son chant et se tenait au milieu de le pièce, le visage inondé de larmes. Elle était élancée et encore dans toute la fraîcheur de la jeunesse, ses beaux yeux sombres étaient voilés, elle fronçait ses sourcils arqués, et ses lèvres minces étaient frémissantes. Ses cheveux étaient sans fleurs et ses vêtements sans parure.

Un parau souple de tapa mordoré l’enveloppait des hanches aux genoux, et un tahei, de même étoffe, jeté sur ses épaules recouvrait son buste.

Je remarquai qu’elle avait fixé solidement la porte d’entrée à l’aide d’une bande de fibre. Je me reculai un peu et appelai à voix : « Pareyma ! ».

Les sanglots s’arrêtèrent, elle m’avait entendu.

« Mato Ori, n’aie pas peur, Potomba est près d’ici. »

Un cri de joie à demi étouffé me répondit.

« Qui est-tu ? demanda-t-elle.

— Un ami du ehri. Vas-tu épouser Matemba ?

— Non, j’ai mon poignard et me tuerai si je ne puis me sauver.

— Tu es donc restée fidèle à Potomba ?

— Oui, mon père m’a forcée à le quitter.

— Qui a tué la mère du ehri ?

— Mon père, parce qu’elle voulait me défendre.

— Aimes-tu ton père ?

— Non, je l’ai aimé, mais je ne l’aime plus.

— Tu seras sauvée. Fais seulement tout ce que ton père demande, et, en admettant que nous n’y réussissions pas auparavant, nous te sauverons pendant ton retour à Tahiti. »

À ce moment un tam-tam retentit derrière la maison, je m’approchai de l’homme évanoui et posai une pierre auprès de sa tête, car il y en avait de même grosseur sur le toit pour protéger celui-ci contre le vent, et l’on pouvait supposer que l’une d’elles en tombant avait blessé le gardien. Puis je revins par le même chemin vers Potomba.

Il avait pu observer tous mes mouvements de la colline, il m’attendait avec une impatience manifeste. Je lui racontai tout fidèlement et fus ému de la joie qu’il en éprouva.

Maintenant au roulement de tambour se mêlait le son de nombreuses flûtes ; la cérémonie allait commencer.

On fit sortir Pareyma de la maison et un long cortège se mit en marche derrière elle.

« Vois-tu Matemba à ses côtés, sahib ? demanda Potomba.

— Oui.

— Il était de ceux qui me poursuivaient. Ori l’engloutira cette nuit. Je ne ferai de mal à personne ici, mais j’ai trouvé le moyen de reprendre Pareyma. Je suis chrétien, tu as raison, et ce kriss rougi du sang de ma mère ne sera rougi d’aucun autre sang. Ils n’en mourront pas moins, mais pas de ma main. »

Le cortège arriva à l’autel où le prêtre Anoui monta pour faire une allocution.

Potomba me quitta et disparut dans les buissons. Je m’y glissai moi-même aussi loin que je pus pour dominer la pente au-dessous de moi.

Matemba et Pareyma se tenaient debout devant le prêtre ; sur un geste de celui-ci le bruit infernal des tam-tam et des flûtes s’arrêta.

Alors Anoui commença un discours d’injures contre le christianisme pour lesquelles je lui aurais volontiers envoyé une balle dans la tête. Puis ce furent des malédictions contre le prince renégat, enfin il saisit quelques crânes qui étaient sur l’autel et les présentant à Matemba :

« Jure, lui dit-il, sur ces crânes de tes ancêtres : Eita anei oe a faarue i ta oe vatrina : Promets-tu de ne jamais abandonner ta femme ? »

Matemba n’avait pas eu le temps de répondre que déjà Potomba s’était faufilé à travers la foule des spectateurs et apparut devant l’autel.

« Salut, Anoui, père de ma femme ! s’écria-t-il. Elle est partie avec toi pendant mon absence, et je viens la rechercher. »

Il y eut un silence absolu. Le prêtre le repoussa d’un geste en criant :

« Ce lieu est sacré ; retire-toi, traître ! »

Potomba ne bougea pas, il posa sa main sur l’épaule de Pareyma et répondit :

« Oui, ce lieu est sacré, parce que je le foule moi, chrétien, et je ne le quitterai qu’avec ma femme.

— Fuis, si tu ne veux pas mourir !

— Mourir, dit Potomba en souriant. Suis-je mort quand tu me poursuivais pour prendre ma vie et mes biens ? Cent païens comme vous ne sont pas assez forts pour faire mourir un seul chrétien. Vous ne pouvez faire mourir que les femmes. Vois sur ce poignard le sang de ma mère, c’est toi qui l’as tuée, Anoui, et je veux que tu me rendes aujourd’hui sa vie ou la tienne.

— Meurs toi-même, » répondit Anoui en essayant de le saisir.

Potomba recula et s’écria de manière à être entendu au loin :

« Moi, mourir, moi prince de Papeete. Je suis sous la protection de mon Dieu ; mais vous serez anéantis comme je vais anéantir vos dieux. »

Il bondit sur l’autel, saisit l’une après l’autre les deux statues d’argile et les jeta à terre où elles se brisèrent en mille morceaux. Puis, brandissant son kriss, il ajouta :

« Et aujourd’hui même je reprendrai ma femme ! »

Un cri de rage sortit de toutes les poitrines, chacun se précipita vers l’autel pour s’emparer du téméraire ; mais lui, leur échappant, se mit à grimper vers moi en toute hâte.

Par bonheur aucun des assistants n’avait apporté d’armes à la cérémonie, sans quoi il eût été perdu.

Aucun ? N’aperçus-je pas tout à coup un homme près de l’autel et un autre sous les bananiers qui tendaient leur arc ? Ils visaient Potomba et allaient certainement l’atteindre. Je devais les en empêcher. Je saisis rapidement mon fusil et tirai deux coups de suite ; les deux païens tombèrent à terre.

Potomba m’avait rattrapé, tandis que ses ennemis essayaient les uns de grimper le versant, les autres de le contourner.

« Merci de ton aide, sahib, sans toi ils m’auraient atteint. Et maintenant, vite au bateau. Sais-tu bien courir ? » dit-il rapidement.

Je ne répondis pas, je n’en avais pas le temps.

Certes il ne me plaisait guère de fuir devant ces hommes, mais je savais que notre salut dépendait de nos jambes. Malgré mes lourdes bottes, je courais aussi vite que le ehri qui devait avoir de bons poumons et de merveilleux jarrets, car nos ennemis furent bientôt loin derrière nous. Quand nous arrivâmes au bateau, il nous restait juste assez de temps pour le mettre à l’eau, sauter dedans et gagner de l’avance pour nous mettre à l’abri des flèches.

Quand les Polynésiens, sortant des fourrés, nous virent en sûreté, ils nous tendirent le poing en faisant des grimaces épouvantables.

Saisissant les rames, nous avançâmes vers Tahiti pour nous placer sous le vent et dans le courant qui nous ramenait dans une autre partie d’Eimeo, à Alsareita, juste en face de Papeete, où nous abordâmes.

Nous y restâmes jusqu’à la nuit tombante. Potomba ne me faisait pas part de ses intentions, et comme je supposais qu’il avait de bonnes raisons pour se taire, je ne lui posai aucune question.

Il était environ 11 heures de la nuit quand nous repartîmes. Le ehri avait acheté auparavant une certaine quantité de poissons, petits et gros, qu’il avait mis dans le bateau. Je ne pouvais deviner ce qu’il voulait en faire, mais je ne devais pas tarder à l’apprendre. Nous arrivâmes au milieu du détroit qui séparait les deux îles et nous y arrêtâmes. L’obscurité régnait sur l’eau, mais mille étoiles brillaient au ciel, et les flots autour du bateau semblèrent bientôt du cristal limpide et transparent. Alors le ehri prit un poisson, l’attacha à une corde, et la fit pendre dans l’eau ; au bout d’un certain temps une forte secousse nous fit comprendre qu’un requin avait englouti cet appât. Potomba jeta un second poisson, puis un troisième, et ainsi de suite jusqu’à ce qu’une demi-douzaine de requins s’agitent autour de notre bateau. Je pressentis alors ce qu’il voulait faire. Il rassemblait les hyènes de la mer pour s’en servir contre ses ennemis, mais de quelle manière, c’est ce que j’ignorais.

En tout cas le voisinage de ces animaux m’était fort désagréable. Potomba s’était bien nommé dans notre île : « le roi des requins » ; mais, bien que je fusse un bon nageur, je ne me sentais aucune sympathie pour ses sujets anthropophages, et j’avoue franchement que je me serais senti plus à mon aise sur le Wind de mon bon master Turnerstick que dans ce petit bateau par-dessus le bord duquel on pouvait toucher les requins de la main.

C’était un spectacle curieux, sans doute, mais un spectacle effrayant aussi que la vue de ces animaux luttant à qui emporterait la proie offerte, et vraiment mes cheveux se dressaient sur ma tête à la pensée qu’une simple planche de bois les séparait de nous.

Quant au ehri, il semblait ne pas se soucier le moins du monde de mon impression désagréable. Il jetait un poisson de temps en temps, puis scrutait de nouveau la direction dans laquelle devait venir la flottille avec les nouveaux mariés.

Il me semblait peu probable que la cérémonie eût eu lieu après la perturbation que nous y avions apportée ; mais lui semblait en être sûr et se dressait dans l’embarcation pour observer une lueur sourde qui pointait à l’horizon.

La lueur grandit eu se rapprochant de nous, et je vis qu’elle provenait, en effet, de la flottille dont chaque barque portait un flambeau à la proue.

« Ils approchent, remarqua froidement Potomba, et maintenant Pareyma va être de nouveau mienne. »

Il rejeta de ses épaules le tebuta à raies rouges et blanches, saisit son kriss de la main droite, tandis que de la gauche il jetait encore des poissons :

« Obéis-moi seulement deux minutes, sahib : je t’obéirai ensuite aussi longtemps que tu voudras. »

Je saisis les rames et sur ses indications je décrivis un arc de cercle à la rencontre des arrivants, puis me dirigeai parallèlement sur le premier bateau.

Trois personnes y étaient assises que je reconnus facilement pour Anoui, Pareyma et Matemba.

Nous l’atteignîmes de manière à heurter violemment son boute-hors ; les requins nous avaient suivis. J’étais resté assis, mais Potomba s’était levé, le kriss en main.

« Pareyma, cria-t-il, viens ! »

Elle accourut dans notre bateau. Le ehri la reçut dans son bras gauche, l’en laissa glisser, puis, se penchant par-dessus bord d’un coup brusque il trancha les liens qui retenaient le boute-hors de l’embarcation ennemie. Un double cri d’effroi retentit, le bateau coulait. Anoui et Matemba tombèrent à la mer et furent en un clin d’œil dévorés par les requins.

Un double cri d’effroi retentit, le bateau coulait.

Pareyma se cachait le visage dans ses mains, mais Potomba saisit l’autre paire de rames et nous filâmes comme une flèche, tandis que la flottille se débandait affolée.

Une seule embarcation s’en détacha pour nous suivre.

« Je m’en vais servir une balle à cet homme, dis-je.

— Garde-t-en bien, sahib, ce n’est pas un ennemi mais un ami qui nous suit. Ombi, le serviteur de ma femme, est le seul qui puisse ramer ainsi ; laisse-le approcher, il viendra avec nous. »

En cinq minutes nous atteignîmes le Wind qui nous recueillit.

Seulement alors Pareyma découvrit son visage :

« Potomba, tu as tué mon père ! » sanglota-t-elle.

Le vieil Ombi sauta dans notre bateau.

« Tranquillise ton cœur, Pareyma, dit-il ; que ton chagrin soit mon chagrin, ton bonheur mon bonheur. Les faux dieux n’existent plus, nous aurons seulement avec nous le bon Bapa des cieux et son fils, qui est venu sur terre pour changer en joies toutes les tristesses.

— Montez vite, Charley, cria le capitaine, voilà les garnements qui viennent à votre poursuite avec leurs bateaux à torches, montez, montez ! Garçons, commanda-t-il à ses hommes, éteignez les lumières et hissez rapidement les deux embarcations sur le pont sans que ces vauriens s’en aperçoivent. Il faut qu’ils croient que tout dort sur notre bon Wind. Parfait ! c’est cela même. Prenez maintenant le chat à neuf queues, et si quelqu’un ose montrer le nez, donnez-lui un bon coup. »

Cette mesure ne fut pas nécessaire, nos ennemis crurent que nous avions atterri, et ramèrent vers la côte, où l’on put voir encore longtemps la lueur de leurs flambeaux.

Potaï accueillit avec joie son frère et sa belle-sœur, et l’on dut tout raconter au capitaine quand il nous eut réunis dans sa cabine.

À la fin du récit, Pareyma me tendit sa petite main brune :

« Je te remercie, sahib, tu m’as sauvée de la mort, car je me serais tuée avant de quitter la maison paternelle plutôt que de suivre Matemba ! »

Le lendemain nous étions en pleine mer. Cinq jours après, le capitaine Roberts et l’équipage du Mars avec sa cargaison étaient à notre bord et nous nous dirigions vers les îles Samoa.

Là, dans l’île Upolu, à Salnafata, habite encore de nos jours un riche négociant polynésien du nom de Potomba.

Parfois quand le soleil, en se couchant, baigne son manteau rouge dans les flots, le vieil Ombi prend le large avec son canot. Et s’il voulait écouter ce que disent Potomba et Pareyma, qui y sont assis, il entendrait l’homme brun murmurer à sa compagne :

« Mata Ori, œil du jour, lumière de ma vie ! »

Peut-être à ces heures solitaires, le couple se rappelle-t-il le passé ; le bonheur suivi des tristesses de Tahiti, le jour des noces à Eimeo, le voyage aux îles Pomatou et Samoa, le vieux et brave master Turnerstick et peut-être aussi le Français avec ses lourdes bottes de marin, qui lui, aujourd’hui encore, en écrivant ces lignes, entend résonner la plaintive mélodie :

 

« Te uwa to te malema,

Te uwa to hiuarro. »

III
À KUANG-TI-MIAO

La Chine !

Après avoir déposé, dans les îles Samoa, Potomba, sa chère Pareyma, son frère et leur serviteur Ombi ainsi que le capitaine Roberts et son équipage, nous restâmes quelques jours à l’ancre, puis nous fîmes voile vers les îles Bonin.

Ces îles avaient été découvertes le 1er mai 1828 par l’explorateur russe Lütke. Celui-ci trouva dans l’île deux hommes, l’un Allemand, l’autre Norvégien, qui avaient appartenu à la baleinière Williams et s’étaient réfugiés sur cette île, lors du naufrage de leur embarcation deux ans auparavant. Tout l’équipage s’était sauvé, mais la plupart des hommes avaient été recueillis peu après par un autre baleinier ; seuls Wittrin et Petersen (ainsi s’appelaient les deux hommes) avaient obtenu la permission de vivre en robinsons, dans ce site romantique, jusqu’au passage d’un autre navire.

Ils accueillirent Lütke avec joie, lui firent les honneurs de leur île et repartirent avec lui au bout d’un certain temps. Plus tard, deux Anglais, un Italien, un Danois, deux Américains et de nombreux insulaires des îles Sandwich fondèrent une colonie qui s’augmenta peu à peu.

Les colons cultivèrent les patates, le maïs, les courges, les bananes, les ananas, sans parler des autres fruits. Le tabac même y atteignit cinq pieds de haut. Ils y élevèrent des porcs et des animaux de basse-cour, tout en profitant des ressources naturelles que leur offraient les tortues, nombreuse en cet endroit, et autres animaux marins.

Enfin ils se donnèrent une constitution composée d’un chef et de deux conseillers élus pour deux ans.

Les îles sont très découpées sur les côtes et ont de nombreuses baies et grottes ; elles sont recouvertes de superbes forêts de palmiers entre lesquelles s’étend le sol fertile des cultures.

Nous naviguions donc vers ces îles quand le capitaine, à mon grand étonnement, fit quelques embardées vers le sud-ouest.

« Vous voulez peut-être passer devant les îles Bonin ? » lui demandai-je.

Il aspirait l’air comme un chien qui flaire une truffe et faisait un visage soucieux.

« Passer devant ?... hem ! cela ne me viendrait pas à l’idée. Avouez qu’il vaut mieux nous tenir un peu éloignés de la côte en ce moment.

— Pourquoi ?

— Sentez un peu l’air ; ne remarquez-vous rien ? »

J’aspirais avec précaution, mais ne pus percevoir le moindre parfum de violette ou odeur autre que la senteur marine habituelle.

« Je ne sens rien, dis-je.

— Et ne voyez-vous rien ? »

D’un regard, j’embrassai le panorama. Vers le nord-est, à l’horizon, le ciel était recouvert d’une sorte de réseau brillant de fils de la Vierge, à la partie supérieure duquel se trouvait une petite ouverture d’un pied de diamètre ; mais tout cela était si soyeux, si délicat, si faiblement dessiné, qu’il ne me venait pas à l’idée qu’il pût y avoir quelque rapport entre ces lignes à peine visibles et notre changement de direction.

« Je ne vois que ces petits traits là-bas, entre l’est et le midi, dis-je.

— Inouï ! Seul un homme qui n’est pas un marin peut parler ainsi ; il est vrai qu’un vieux loup de mer pourrait s’y tromper, s’il n’était jamais venu dans ces parages. Ne vous fiez pas à ce ciel, il est trompeur comme le visage d’une sirène et nous allons bientôt voir ce qui s’ensuivra.

— Une tempête ?

— Une tempête ? prétendez-vous comparer un ours avec une musaraigne ; ce sont pourtant tous deux des quadrupèdes, or je vous défie de prendre un ours dans une souricière. Il en est de même ici, un ouragan ressemble au typhon que j’attends, et il y a cependant entre eux autant de différence qu’entre un ours et une souris.

— Vous prévoyez un typhon ? demandai-je mi-effrayé mi-content d’en voir un.

— Oui, un typhon. Nous l’aurons dans dix minutes. C’est le onzième ou le douzième que je subis dans ces parages, aussi je connais fort bien cette espèce de zéphyr. Il y a différents signes précurseurs, mais il n’en est pas de plus redoutable que ce damné réseau là-bas. Croyez-moi, Charley, dans cinq minutes, ces fils gagneront tout le ciel et se transformeront en une masse de nuages noirs comme du goudron. L’ouverture claire seule subsistera, parce qu’il faut au typhon une porte par laquelle il puisse souffler. Disposez-vous à aller dans votre cabine et à n’en point sortir le bout du nez à moins que je vous appelle ou que notre bon Wind jette l’ancre pour toujours au fond des mers.

— Cela ne me dit rien, capitaine ; ne pourrais-je pas rester sur le pont ?

— Mon devoir est de faire descendre tout passager, et si je veux bien faire une exception pour vous, je vous préviens que la première ou la deuxième lame vous entraînera par-dessus bord.

— Je vous crois sur parole, c’est pourquoi je vous demande de m’attacher solidement, avec un cordage, au mât ou ailleurs.

— Cela peut aller, à cette condition ; toutefois si le mât est entraîné, vous êtes encore perdu.

— Sans doute, mais il ne restera plus alors grand’ chose du bateau.

— Well ! si c’est le mât qui vous plaît, venez, je vais vous y attacher moi-même. »

Il prit une corde solide et me lia solidement.

Pendant ce temps, une agitation fiévreuse régnait sur le pont. On abaissait les mâts et les voiles carrées, et tout ce qui était mobile était fixé autant que possible ou porté dans la cale, par l’écoutille. Il ne resta plus un bout de toile flottante, en dehors de la voile appelée à venir, au besoin, en aide au gouvernail. Enfin toutes les ouvertures furent bouchées pour empêcher l’eau de pénétrer dans le navire.

Et seulement quand tout fut terminé, au bout de dix minutes, exactement comme l’avait prédit le capitaine, l’orage éclata. Le ciel était devenu tout noir et les flots avaient également pris une couleur sombre, menaçante, qui évoquait l’idée de l’enfer. Ils n’étaient pas plus agités qu’auparavant, mais chaque lame ressemblait à une panthère noire qui rassemble ses forces en silence pour mieux bondir.

L’ouverture s’était agrandie et formait comme une fenêtre ronde par laquelle s’échappait une légère fumée d’un jaune rougeâtre. Il y eut un petit bruissement sur l’eau tandis que se faisait entendre au loin un retentissement semblable à l’éclat assourdi des trompettes.

« Attention, boys ! le voilà, cria le capitaine, tenez-vous aux cordages ! »

Le bruit des trompettes se rapprochait en grossissant, et voilà que tout à coup une muraille d’eau, soulevée par le vent, se dressa, presque verticale.

Le bruit devenait infernal et la muraille s’écroulait sur nous avec fracas.

Au même moment le bruit devenait infernal, et la muraille s’écroulait sur nous avec fracas.

« Tiens bon, mon brave Wind, tiens bon ! » pensai-je en moi-même, et le navire sembla se rendre aussitôt à mon désir. Il redressa sa proue et se releva des profondeurs noires et mugissantes. La mer avait pris alors un tout autre aspect : les vagues, hautes comme des montagnes, déferlaient sur nous de tous côtés et passaient au-dessus du pont à la hauteur d’une maison ; c’est à peine si j’avais le temps de respirer entre la fin de l’une et le commencement de l’autre. Ce n’étaient que mugissements et hurlements, que tourbillons et écume, sifflements et gémissements, grondements et craquements autour de moi, au-dessus et au-dessous de moi et en dedans de moi-même, tant j’avais la sensation que le redoutable typhon s’était emparé de mes os, de mes nerfs et de mes muscles.

Le capitaine, cramponné à une corde, donnait des ordres à l’aide de son porte-voix dont la résonance réussissait à percer le chaos des bruits confus qui faisait rage autour de nous. Il était aussitôt obéi malgré les efforts herculéens qu’il fallait déployer pour cela ; il se trouvait toujours une poignée de braves pour se précipiter vers le point menacé, et il faut avoir vu, dans un moment semblable, ces vaillants courageux jusqu’à la mort, pour comprendre la valeur de chacun. Trois hommes se tenaient au gouvernail et avaient un mal inouï à le manœuvrer.

La force des vagues était telle que le bateau risquait d’être broyé de minute en minute, et chaque fois qu’elles passaient sur nous, le grand mât, auquel j’étais attaché, ployait comme un roseau ou une branche de saule.

L’ouverture par où soufflait le typhon s’était refermée et nous étions plongés dans la nuit noire, éclairés seulement par la lueur blafarde de l’écume à la crête des vagues. Et il en fut ainsi pendant deux, trois, quatre heures.

En aucune circonstance, pas plus devant les terribles incendies des prairies que devant les animaux redoutables des déserts, je ne m’étais senti aussi impuissant qu’à cette heure, et je frémis en songeant à quel point notre faiblesse nous anéantit aux pieds du Tout-Puissant.

Je n’avais jamais assisté à un tel déchaînement de la nature, et je m’attendais à chaque seconde à être arraché et précipité dans l’eau bouillonnante.

Tout à coup il y eut une minute d’un silence impressionnant.

« Attention, mes enfants, cela va redoubler ! »

À peine ces mots avaient-ils été dits par le capitaine qu’un éclair éblouissant sillonna la nue suivi d’un coup de tonnerre qui fit résonner la mer et trembler la terre.

Alors le typhon s’abattit dans les eaux qu’il fit jaillir jusqu’à la pointe de nos mâts, et le navire emporté dans son tourbillon se mit à tourner autour de son axe. Un cri d’angoisse... un craquement épouvantable, puis un calme subit, interrompu par le choc de l’eau contre les planches.

« Le mât de misaine par-dessus bord ! cria le capitaine d’une voix de tonnerre ; coupez les cordages, vite, vite, coupez-les, pour l’amour de Dieu ! »

Toutes les mains s’armèrent de haches ; on entendit une suite de coups violents, il y eut un bruissement de flots, le bateau vacilla et sa proue s’enfonça profondément tandis que les lames, déferlant l’une après l’autre sur le pont, nous ensevelissaient complètement sous elles.

« Plus vite, plus vite, enfants, ou nous sombrons ! cria. Turnerstick.

« Ohé ! capitaine, cria le pilote, voyez au mât d’artimon !

— Coupez-le, coupez-le aussi, » fut la réponse.

En même temps il passa devant moi en se cramponnant pour aller à l’avant s’assurer de l’état des choses. De nouveau les coups résonnèrent, puis l’eau jaillit devant nous et la proue se redressa.

« Ohé ! Maat, tout va-t-il bien à l’arrière !

— Eh oui, eh oui, sir !

— Well ! hissez le ris, mes garçons. Il nous le faut, car le typhon est passé. »

Il revint vers moi :

« Ah ! Charley, êtes-vous encore en vie ?

— Un peu.

— Pas tout à fait, par conséquent. Je le comprends. Vous avez dû avaler un fameux coup d’eau salée, et tout le monde ne s’en accommode pas. Dois-je vous détacher ?

— Assurément, sir. Cet ouragan est-il vraiment passé.

— Mais oui. Le typhon s’en va aussi brusquement qu’il vient. Il nous a donné un fameux coup de pied. La mer va encore être agitée quelques heures. Les mâts de misaine et d’artimon n’existent plus, mais si nous n’avons rien à la cale, je remercie Dieu de nous avoir fait nous en tirer à si bon compte. »

Il me détacha, mais j’avais toutes les peines du monde à me tenir sur mes jambes en raison de l’agitation irrégulière des vagues. Le ciel s’éclaircit en plusieurs endroits, le jour vint et enfin les premiers rayons du soleil brillèrent au-dessus de nous.

Le pont offrait un aspect lamentable, mais cela m’était indifférent maintenant, et je descendis avec le capitaine pour inspecter la cale. Dans la soute aux marchandises il y avait un fouillis inextricable ! Tonneaux, balles, paquets, caisses gisaient pêle-mêle, sens dessus dessous, et il nous fallut de longs efforts pour nous frayer un passage à travers ce chaos. Mais aussitôt le capitaine me repoussa en arrière et remonta précipitamment en m’entraînant.

« Qu’y a-t-il, capitaine ?

— De l’eau dans la cale, nous avons une large voie d’eau. »

Il monta sur le pont pour appeler les hommes aux pompes, et je m’efforçai d’organiser aussi vite que possible le tuyautage. Au bout de dix minutes on put se mettre au travail, tandis que le charpentier tâchait de trouver la voie et de la boucher. Ce fut pénible, mais on réussit enfin à se mettre en sûreté pour quelque temps.

On s’occupa alors de débarrasser le pont de tous les débris de mâts et de cordages qui l’encombraient ; un mât d’artimon fut fabriqué, et un mât auxiliaire fut dressé sur le tronçon de misaine ; le plat-bord fut réparé tant bien que mal, et le capitaine donna l’ordre d’appuyer vers le nord.

« Cela ira bien jusqu’à Port-Lloyd, pensa-t-il.

— Combien y a-t-il encore jusque-là ?

— Je viens justement de le calculer. Ce typhon nous a fait tourner en cercle, car vous devez savoir, Charley, que ce vaurien ne souffle pas, comme le croient quelques marins et plus d’un savant, selon une direction déterminée ; il se limite au contraire à un très petit espace, et il se peut, alors que nous étions en plein dans la tempête, qu’un navire naviguant à quelques milles de nous, ait été surpris de voir les flots s’enfler à sa proue sans pouvoir s’en expliquer la cause. Donc ce typhon nous a fait pour ainsi dire tourner sur nous-mêmes, et nous pourrons être dès ce soir à Port-Lloyd.

— Tant mieux, quoique le voisinage de ces îles ait constitué un véritable danger pour nous pendant ce typhon.

— C’est pourquoi j’avais changé de direction, mais je suis tout de même content de ne pas m’en être éloigné davantage. La voie d’eau n’est que momentanément bouchée ; nous n’avons plus de mâts et, vu l’état de la cale, nous serons probablement forcés de rester quelque temps à Port-Lloyd avant d’être en état de reprendre la mer. J’ai de la chance d’être mon propre armateur et de n’avoir à répondre de tout cela que vis-à-vis de moi-même. Mais, vous, Charley, vous allez trouver le temps long ?

— Je ne pense pas, master Turnerstick.

— Oh ! si, il n’y aura là-bas ni concerts, ni théâtres, ni journaux, ni bibliothèques, comme vous aimez à en avoir, vous, les faiseurs de livres. Et même comme nemrods, nous ne trouvons là-bas aucun plaisir, car il n’y a ni bisons, ni léopards, etc…

— Mais des chèvres et des porcs sauvages, des tortues et des oiseaux de mer s’y trouvent en quantité, capitaine.

— Vraiment ?

— Mais oui, je l’affirme.

— Huzza ! voilà qui est magnifique. Je m’en vais tuer quelques douzaines de chèvres, quelques quinzaines de cochons, quelques soixantaines de tortues et quelques centaines de pingouins ! »

Je me mis à rire.

« Avez-vous vraiment l’intention de tirer des pingouins à cette latitude ?

— Pourquoi pas, s’il y en a. Ce sont des individus extraordinairement gras et tellement bêtes qu’on peut les assommer à coups de matraque avant qu’ils aient compris qu’il y va de leur vie. »

Le bon et honnête master Frick était un très fort chasseur. Il ne craignait ni les hommes, ni les bêtes féroces, mais il avait une particularité très désagréable, à savoir que si ses poings atteignaient toujours leur but, ses balles par contre portaient vers l’ouest et le sud alors qu’elles étaient dirigées vers l’est et le nord. C’est pourquoi la chasse au pingouin, pour laquelle le bâton est plus nécessaire que le fusil, lui apparaissait la plus intéressante, et c’est pourquoi je déplorais aussi que les îles Bonin n’aient pas eu l’esprit de surgir un peu plus près du pôle.

Au soir nous aperçûmes Peel-Island, la plus méridionale des trois plus grandes îles, qui renferme le port principal, Port-Lloyd, où nous jetions l’ancre une demi-heure plus tard.

La mer y était absolument calme, et l’on ne s’y était pas aperçu, comme nous l’apprîmes plus tard, du typhon qui avait été si terrible pour nous.

Nous n’eûmes pas à accomplir les formalités habituelles, nous étions le seul navire ; nous hissâmes le pavillon de l’Union-Jack et tirâmes un coup de canon pour annoncer notre arrivée et notre nationalité.

Nous avions perdu deux canots pendant la tempête. Le capitaine se rendit à terre dans le youyou, et il va de soi que je l’accompagnai.

Nous fûmes reçus par les colons avec beaucoup de cordialité et eûmes le plaisir de faire sur la terre ferme un souper excellent. C’est alors que master Turnerstick ne put s’empêcher de poser une question importante et nécessaire.

« Dites donc, gentlemen, comment la chasse donne-t-elle ici ?

— Très bien.

— Qu’avez-vous comme gibier ? Des pingouins ?

— Non.

— Des phoques ?

— Non.

— Des morses ?

— Non plus. »

Le pauvre capitaine avait pensé à une chasse au bâton, mais il avait compté sans le gibier :

« Que chassez-vous donc ? demanda-t-il.

— Des cochons, des chèvres, des tortues, des oiseaux de mer et des ours volants.

— Mille tonnerres, est-ce vrai ! Je n’avais encore jamais entendu dire que les ours puissent voltiger dans l’air. À moins que vos bêtes ne soient tout autres que celles qu’on appelle habituellement ours. Je ne connais que l’ours blanc, l’ours gris, l’ours brun, l’ours noir, l’ours laveur ou raton, et les espèces d’ours que l’on tient à la chaîne. Parlez, Charley, n’êtes-vous pas le naturaliste de notre célèbre Wind expédition ?

— Steropus ursinus, répondis-je d’un air important.

— Perotus purgilus, qu’est-ce que cette langue ? parlez donc celle que le ciel vous a donnée.

— Well ! je dirai alors : chauve-souris, si vous comprenez mieux.

— Chauve-souris ? drôle de mode d’appeler une chauve-souris un ours ; quelle est donc la grandeur de cet animal gigantesque ?

— Il a huit à neuf pouces de long et, avec ses membranes étendues, trois pieds de large. Il vit de préférence sur les palmiers-éventails, et à l’inverse de la plupart des animaux de son espèce, il dort la nuit et cherche sa nourriture pendant le jour.

— C’est aussi mon genre. Du reste, ne vous tracassez pas, je m’en tiendrai aux autres : chèvres, cochons et tortues. Seulement tirer une chèvre, ce n’est pas une action héroïque, n’est-ce pas, Charley ?

— Hum ! pas précisément, mais parfois très dangereuse. Pensez un peu au chamois. Et les chèvres d’ici sont sauvages en même temps que les montagnes sont très escarpées et à pic.

— Je n’aime pas beaucoup grimper et échoue toujours à bâbord ou à tribord. À peine ai-je fait trente nœuds en avant, je suis sûr de dégringoler cinquante en arrière. Et les tortues…, peut-on avoir ici un véritable potage tortue ?

— Ce sera difficile, dis-je en souriant.

— Pourquoi ?

— Parce que dans le potage tortue il n’entre pas une miette de tortue véritable.

— Well ! Charley, je vous reconnais aussi fort en potages qu’en histoire naturelle. Tout de même, si l’on pouvait attraper aujourd’hui une véritable tortue ! »

Un des colons, qui avait habité autrefois les îles Marquises, se déclara prêt à nous conduire en un lieu où nous pourrions peut-être trouver un de ces animaux.

Il faisait clair de lune, la nuit était vraiment divine, et nous le suivîmes dans un chemin qui conduisait, à travers une superbe forêt de palmiers, à une petite baie isolée.

Comme nous sortions de sous les arbres, nous aperçûmes deux animaux qui sortaient de l’eau en rampant. Nous nous étions munis chacun d’un bâton à l’aide duquel nous retournâmes les tortues, les réduisant ainsi à notre merci. Et ce ne fut pas sans difficulté, car la plus grosse pesait plus de trois cents livres et la plus petite pas beaucoup moins.

« Et maintenant ? » demanda Frick Turnerstick.

L’insulaire, qui s’exprimait fort bien en anglais, répondit :

« Laissez-les ainsi jusqu’à demain matin, elles sont incapables de fuir, et vous reviendrez les prendre.

— Cela ne me va guère, dit le capitaine, qui était très sensible, malgré son apparence rude, les pauvres créatures seraient obligées de passer toute la nuit dans une angoisse mortelle, que je ne voudrais pas souhaiter même à une bête. Quel dommage que vous n’ayez pas apporté votre carabine, vous auriez pu leur envoyer une balle.

— C’eût été bien courageux de ma part, pensai-je. N’y aurait-il pas un couteau ici ? »

Le colon tira le sien, et en deux forts coups il trancha la tête aux tortues.

« Nous allons les emporter à la maison maintenant, » déclara le capitaine.

Il saisit la plus grosse et réussit à la porter, mais au bout de deux pas il la rejeta sur le sable.

« Par tous les mâts ! cette machine-là pèse autant que notre ancre, il va vraiment falloir la laisser ici. »

Le colon n’était pas de cet avis ; il coupa quelques branches de figuier, les attacha avec des lianes et forma ainsi un traîneau sur lequel nous roulâmes les lourdes bêtes. Nous nous y attelâmes ensuite tous trois et l’amenâmes facilement à notre habitation. Là, les tortues furent embarquées dans la yole et nous revînmes tous à notre navire.

Le lendemain, il y eut fort à faire sur notre Wind. La voie d’eau ne pouvait être bouchée que de l’extérieur, et comme il ne pouvait être question de dock à Peel-Island, il fallut travailler en plongeant, ce que je fis presque seul, aucun des hommes ne pouvant rester longtemps sous l’eau.

C’est un fait presque incroyable que la plupart des marins, excepté naturellement ceux qui ont fréquenté des écoles navales, savent peu ou point nager. On rencontre des centaines de matelots qui se sentent complètement en sûreté sur un trois-mâts à demi échoué et ne veulent à aucun prix faire un parcours facile en canot ou en barque.

Au déjeuner, tout en savourant la soupe à la tortue, le capitaine me fit une proposition qui me récompensa de mes peines.

« Charley, pensez-vous que les chèvres sauvages soient faciles à digérer ?

— Assurément.

— Dans ce cas, prenez votre carabine et allons à leur recherche.

— J’en suis, mais je vous propose, à mon tour, de chasser non point ici, mais là-bas à Stapleton-Island.

— Pourquoi ?

— Je me suis laissé dire hier que le gibier y était meilleur et plus abondant.

— Well ! nous irons.

— Emmènerons-nous quelqu’un d’autre ?

— Pas la peine, est-ce que ces garçons comprennent quelque chose à la chasse ? Ils ne feraient qu’effrayer le gibier. Venez. »

J’avais lu jadis que cette île était très rocheuse, et je savais par mes promenades dans les Alpes quels services pouvaient rendre une corde et un alpenstock dans les ascensions. Mon lasso était en tout cas meilleur que n’importe quelle corde ; je le pris ainsi qu’une tige de bambou, que je transformai rapidement, avec l’aide du forgeron, en y fixant d’un côté un crochet et de l’autre une pointe de fer. Master Frick me regarda, surpris, quand j’apparus ainsi équipé.

« Qu’est-ce que ces enfantillages, Charley ! Avez-vous l’intention de tuer les chèvres avec un bâton de bambou et une lanière de cuir ?

— Fi ! je suis chasseur alpin, sir, répondis-je fièrement.

— Chasseur al… Ne vous rendez pas ridicule, et jetez-moi ça par-dessus bord. »

Je n’en fis rien, et nous nous embarquâmes dans la yole. Nous avions environ quatre heures de trajet, mais la mer était calme et le vent favorable. Nous passâmes devant des rochers de forme pittoresque, tout en ramant toujours vers le nord et atteignîmes Peel-Island où nous pénétrâmes dans une baie qui s’avançait profondément à l’intérieur des terres entre des roches escarpées.

Le visage du capitaine s’épanouit, et il me dit en levant le doigt :

« Voyez, Charley, deux au moins par coup. »

Et je vis, en effet, toutes les cimes et les saillies des montagnes recouvertes de chèvres sauvages.

Cela nous promettait une chasse fructueuse. Nous débarquâmes et attirâmes la yole sur la plage, à l’abri de la marée, puis nous commençâmes à grimper. Nous étions vraiment en pleine contrée alpestre ; ce n’étaient que cimes pointues, arêtes perçantes, dents escarpées. Le bambou me rendait d’excellents services, tandis que derrière moi le capitaine soufflait et rampait le plus souvent à quatre pattes pour surmonter les difficultés du terrain.

Il s’arrêta enfin toussant et haletant.

« Halte, Charley ! Voulez-vous donc grimper jusqu’à la lune ? Regardez cette vallée là-bas, elle fourmille de chèvres ; si nous y allions, nous en tuerions au moins vingt en quatre coups.

— Mais c’est justement là que je veux aller.

— Là !… Écoutez, Charley, un de nous deux est fou, et pourtant je puis vous assurer que pour ma part j’ai la pleine possession de mes facultés mentales. A-t-on jamais vu un homme se dirigeant vers tribord quand il veut aller à bâbord ? »

Je me mis à rire.

« Dites-moi, capitaine, que voulez-vous faire à bâbord ?

— Tuer des chèvres, pas autre chose.

— Well ! Eh bien, essayez donc, je vous donne dix dollars pour chaque chèvre qui se laissera tirer.

— Vous ne voulez pas dire, j’espère, que je ne sais pas tirer.

— Non, mais je veux dire que vous les avez directement sous le vent.

— Sous le vent !… Charley, ne m’en veuillez pas si je vous dis que vos connaissances se bornent à l’histoire naturelle et au potage ; je vous demande un peu ce qu’une chèvre s’occupe du vent ! Vous pouvez être sûr que je ne grimperai pas cette muraille. Faites comme vous voudrez, mais, moi, je ne veux pas rentrer à bord la tête brisée. »

Il redescendit, en effet, toussant et soufflant toujours. Pour moi, je continuai mon ascension et le laissai partir, persuadé que sa manière d’agir allait me servir dans la suite.

J’atteignis l’arête derrière laquelle la colline descendait à pic sur une vallée latérale. M’aidant de mon bâton et de mon balancier, je glissai plus que je ne descendis la pente et me dirigeai ensuite vers l’entrée de la vallée où devait être mon brave Turnerstick. Je m’appuyai derrière un rocher, mon fusil à la main.

Je n’eus pas longtemps à attendre ; au bout de deux minutes à peine, toutes les chèvres dont le brave capitaine devait tuer deux à chaque coup, arrivèrent au galop sans me voir. Je tirai deux, trois, cinq, six coups. Elles étaient passées, mais six bêtes gisaient à terre. Je m’avançai vers elles quand j’entendis derrière moi un halètement de locomotive qui s’arrêta subitement chèvres :

C’était le capitaine :

« Mille boucs ! Qu’est-ce que cela ? Qui a tiré ces bêtes ? » s’écria-t-il.

J’allai vers lui en riant de tout cœur :

« Moi, dis-je, ne vous déplaise.

— Vous, Charley, vous, comment êtes-vous venu ainsi ? » et le brave master Frick était tellement stupéfait qu’il ouvrait une bouche à croire qu’il voulait avaler les mille boucs d’un coup.

« En descendant ce mur. Je vous ai promis dix dollars pour chaque chèvre que vous tueriez, combien ai-je à vous payer ? »

Il prit un air embarrassé et vexé :

« Ne m’en parlez pas, ce gibier m’a échappé avant même que j’aie pu hisser le pavillon de course aux pirates. Je les ai poursuivis toutes voiles dehors, mes poumons en soufflent comme le typhon d’hier. Comment vouliez-vous que je puisse à la fois jeter l’ancre, retrouver mon souffle, épauler mon fusil, viser et tirer. Il ne faut pas exiger d’un marin six fois plus que d’un autre homme.

— Vous ai-je demandé de tuer trente-six chèvres ?

— Trente-six, qu’est-ce qui vous fait choisir ce nombre ?

— J’ai tué six chèvres, vous parlez de six fois plus, six fois six font trente-six.

— Le compte est juste, répondit-il. Dites-moi, Charley, ces animaux connaissent-ils vraiment quelque chose au vent ?

— Naturellement. Ils ont un flair extraordinaire et de plus ils ont dû vous voir et vous entendre ; vous êtes assez grand et gros pour cela et j’entendais le souffle de vos poumons à quatre-vingts pas d’ici.

— Dites-donc, Charley, fallait-il que j’étouffe pour une chèvre ! Ah ! non, et si quelqu’un est gêné par mes poumons ; qu’il… qu’il… »

Il était si furieux qu’il ne pouvait trouver la suite du sa phrase. Je me mis à rire et lui tendis la main :

« Ne vous fâchez pas ; nous avons tout de même six bonnes bêtes, et il ne nous en faut pas davantage pour aujourd’hui.

— Vraiment, vous croyez, et que diraient-ils sur le bateau ? Master Charley a tout tué et le capitaine rien, absolument rien. Je veux être assommé sur place, si j’y retourne avant d’avoir aussi tué mes six bêtes, entendez-vous, six, au moins. Je sais maintenant que ces bêtes connaissent le vent et en tiendrai compte. Venez-vous avec moi ou restez-vous ici ?

— Je vais avec vous, mais attendons encore un peu.

— Pourquoi ? Je n’ai pas le temps ; le gibier continuera à s’éloigner et je ne pourrai le rattraper de ma vie. »

Cette fois j’éclatai de rire :

« Vous ne pensez tout de même pas à rattraper ces chèvres ? Aidez-moi plutôt à transporter celles-ci sous les branchages et à les charger de pierres, nous trouverons ensuite un endroit où vous pourrez tirer. »

Nous mîmes notre butin en sûreté et nous nous dirigeâmes vers une autre hauteur d’où nous pouvions observer le pays à la ronde. La montée fut de nouveau très rude pour le pauvre capitaine, qui me dit entre deux hoquets :

« Arrêtez, Charley, je louvoie en tous sens sans avancer, passez-moi votre bambou.

— Ne m’avez-vous pas conseillé de le jeter par-dessus bord ?

— Ai-je été comme vous sous toutes les latitudes pour apprendre à connaître pays et gens ? Puis-je savoir, par conséquent, tout ce qu’il faut faire ? Je sais parfaitement comment conduire un trois-mâts dans un port, mais je n’ai pas encore appris comment un officier de marine peut se casser le nez sur ces roches dénudées. Tous les hommes sur le pont et en route ! »

Grâce à l’alpenstock, nous arrivâmes plus facilement et plus rapidement sur la hauteur et aperçûmes dans la vallée, de l’autre côté, un nombreux troupeau qui paissait tranquillement.

Le capitaine voulait encore aller directement sur lui, je le retins :

« Vous allez encore leur faire prendre la fuite ! Descendez par ici à droite, le chemin est très facile et placez-vous sous cet arbre. Je descends à gauche et vais pousser les chèvres dans votre tir.

— J’y consens ; arrangez-vous comme vous voudrez, il faut que, dans cinq minutes, j’aie mes six bêtes.

— Avec deux balles ?

— Peuh ! j’en tuerai trois à chaque coup !

— Ce sera difficile. Ne voulez-vous pas plutôt ma carabine ? je l’ai rechargée et vous pouvez tirer vingt-cinq coups sans arrêt.

— C’est excessivement avantageux ; passez-moi cette machine-là et montrez-moi comment on s’en sert. »

Je lui expliquai le mécanisme, après quoi il s’éloigna.

J’arrivai bien avant lui à l’endroit convenu et à quatre-vingts pas des animaux tirai deux coups de fusil, dont le premier jeta un animal à terre et le second en blessa un autre assez légèrement pour qu’il pût s’échapper et gravir la hauteur située en face de celle que nous avions descendue.

Le reste des bêtes galopait droit sur le brave Turnerstick. Celui-ci les laissa approcher à quarante pas, puis sortant de son abri, il épaula, mais à ma grande stupéfaction il ne tira pas. Et tandis que je courais derrière les chèvres pour les chasser vers lui, il me faisait toutes sortes de grimaces, trépignant d’impatience, et ne tirant toujours pas. Les animaux passaient devant lui à toute vitesse, il les suivit de son fusil, en visant et agitant sa main droite sur la détente.

Mais les bêtes avaient disparu lorsque j’arrivai vers lui.

« Pourquoi ne tirez-vous pas, sir ? » lui demandai-je avec étonnement.

Il se retourna vers moi ; son visage, habituellement bienveillant, était pourpre de colère et sa voix tonnait positivement quand il me répondit :

« Quoi ! que je tire ! qui donc ? Vous probablement. N’avez-vous pas honte d’être moins intelligent qu’un animal ? Ces bêtes ont assez d’esprit pour venir se mettre juste à portée de mon fusil, et vous en avez assez peu pour m’arriver derrière elles. Et vous me dites de tirer, et si je vous avais tué, hein ?

— Me tuer, répétai-je, presque figé de surprise. C’était impossible, j’étais à plus de deux cents pas derrière ces animaux.

— Cela ne prouve rien ; je sais ce que je dis. Je sais qu’en visant les chèvres, je pouvais vous atteindre d’une balle, et alors que serait-il arrivé ? Et vous me demandez pourquoi je n’ai pas tiré, au lieu de me remercier de ma présence d’esprit à laquelle vous devez la vie. Je ne me serais jamais attendu à cela de vous ! »

J’avoue que j’étais absolument ahuri par ces reproches faits avec tant de sévérité et de conviction ; je ne voulus point augmenter la colère du capitaine et lui répondis seulement :

« Mais alors pourquoi ne les avez-vous pas tirées par derrière quand elles vous ont dépassé ?

— Le pouvais-je avec cette machine qui ne veut pas partir ? J’ai eu beau appuyer, pincer, tirer, pousser de toutes mes forces, rien n’y fait, Reprenez votre objet ; si jamais je reviens chasser des chèvres, j’apporterai un instrument qui partira tout seul. Où vais-je trouver mes six animaux maintenant, hein ?

— Et surtout six en deux coups, dis-je en riant.

— Charley, ne me mettez pas en rage, rendez-moi plutôt mon fusil. Avez-vous tué quelque chose ?

— Oui, deux bêtes, l’une est morte, l’autre s’est sauvée là-haut, mais elle est blessée et saigne.

— Charley, vous êtes un barbare, un homme totalement insensible ; je ne vous connais plus, allez de Port-Lloyd à Canton avec qui vous voudrez, mais ce ne sera pas avec moi. »

Et, de colère, il jeta son bâton à mes pieds et s’éloigna avec les marques de la plus profonde indignation.

Je le laissai faire, car je savais fort bien qu’il reviendrait. Je relevai la canne et partis sur les traces de la bête blessée. Elles me conduisirent sur un plateau étroit qui semblait s’abaisser verticalement dans la mer. La chèvre gisait tout au bord de la paroi, elle était sérieusement blessée et essaya de se relever quand elle m’aperçut. Je mis un terme à ses souffrances par le coup de grâce.

Il me sembla alors entendre un appel au-dessous de moi. Surpris, je me couchai à terre en penchant la tête en dehors du rocher pour voir au-dessous de moi. La paroi était, en effet, presque verticale et formait en bas une sorte d’entonnoir dont la partie postérieure était large tout au plus de trente pieds, tandis que l’autre s’élargissait du côté où elle était battue par les flots de la mer. Il était presque impossible d’y descendre de la hauteur où je me trouvais, et du côté de l’eau l’accès en était interdit par une barre hérissée de coraux sur lesquels se brisait la mer.

Il semblait que jamais créature humaine n’avait pu y pénétrer. Et pourtant un homme était là ; il m’avait vu et me faisait comprendre en gesticulant qu’il était dans une position désespérée.

J’entendais bien le son de sa voix, mais ne pouvais distinguer ses paroles ; toutefois son costume indiquait un Chinois. Comment était-il venu à Stapleton Island et de plus dans cette baie inaccessible ? Pas de son plein gré probablement, mais comment l’en sortir ?

J’étais en train d’y réfléchir quand j’entendis des pas derrière moi. Je me retournai, car j’avais reconnu master Turnerstick à son souffle bruyant.

« Mille tonnerres ! ai-je assez grimpé ? J’aimerais mieux me hisser dans mille mâts que de redescendre cette montagne, » soupira-t-il.

Le pauvre homme oubliait complètement qu’il faudrait de toutes façons descendre.

« Préférez-vous glisser de ce côté, sir ? lui demandai-je, en lui indiquant le précipice.

— Non, merci, je pense que j’arriverais en bas comme une épave où il n’est plus possible de distinguer les mâts ni la coque, ni les vergues.

— Et pourtant il faut y descendre.

— Moi…, il faut !… Pourquoi ? Charley, je reviens à vous en toute loyauté, plein des meilleures intentions, et vous voulez m’envoyer à la mort. Est-ce juste de votre part ?

— Mais alors que deviendra l’homme qui est là en bas, si vous n’allez pas le chercher ?

— Un homme ! Où çà ?

— Faites comme moi, mettez-vous à plat ventre et regardez. »

Il le fit avec des précautions infinies :

« C’est un Chinois, n’est-ce pas, Charley ?

— Oui.

— Comment ce garçon est-il venu dans cette cage ?

— Il va bien nous le dire ; nous ne pouvons arriver à lui par la mer à cause de cette terrible barre, il faut par conséquent que nous descendions. »

Le capitaine prit un air désespéré :

« Écoutez, Charley, je voudrais de grand cœur sauver ce garçon ; mais à quoi cela lui servira-t-il, si pour cela je me casse le cou et les jambes ?

— Vous avez raison, c’est donc moi qui essaierai de descendre.

— Ce sera la même chose, me dit-il avec angoisse.

— Nous allons voir. Il m’est certainement impossible d’aller jusqu’au fond, mais j’ai heureusement mon lasso. Voyez-vous ce bananier au bord de l’abîme. Je vais me glisser de là jusqu’à l’étroite saillie que vous voyez au-dessous, et vous aurez pour tâche d’attraper le lasso que je vous lancerai à mon retour pour l’attacher autour du tronc. Vous le tiendrez pendant que je remonterai. »

J’attachai le lasso autour du bananier au ras du sol, puis ayant quitté ma veste et ma casquette, je me laissai glisser sur la saillie qui était à quinze pieds au-dessous environ.

« Lancez le lasso, capitaine !

— Voilà, prenez garde, Charley, car si vous tombez, personne ne pourra vous sauver. »

J’enroulai le lasso autour de ma ceinture et continuai à descendre. La hauteur totale du rocher était de deux cents pieds environ. De l’endroit où j’étais il n’était pas difficile à un alpiniste exercé et non sujet au vertige de descendre plus bas, mais à vingt pieds du fond cela devenait impossible ; j’arrivai heureusement jusque-là.

Le Chinois avait suivi d’un œil inquiet tous mes mouvements. Quand il me vit m’arrêter, il poussa un cri de découragement. Je me tournai vers lui et lui demandai en kuenhoa, la langue des Chinois cultivés :

« Comment t’appelles-tu ?

— Kong-ni.

— D’où es-tu ?

— De Tien-Hia, (pays) là-bas, à l’est, de l’autre côté de la mer.

— De quelle province ou de quelle ville ?

— De Kouang-Tschéou-Fou (Canton), dans la province de Kouang-tong.

Comment te trouves-tu ici ?

— J’étais sur un Lung-yen (littéralement : œil de dragon, sorte de jonque dont la proue affecte une tête de dragon avec des yeux énormes), que le typhon a fait sombrer hier. Les flots m’ont précipité ici et je vais mourir si tu ne me sauves.

— Peux-tu bien grimper ?

— J’ai été dans toutes les montagnes de l’ouest, ma vue est bonne et mon pied ne tremble pas. Mais ma tête a heurté les roches et je suis tout étourdi, mon bras gauche est blessé et je souffre beaucoup.

— Si tu veux surmonter tes douleurs, je pourrai te sauver.

— Je le ferai. »

Je défis le lasso et lui lançai le nœud coulant :

« Passe cette courroie autour de ton corps, sous les bras, je vais te hisser. »

Il mit assez longtemps à le faire, à cause de la largeur de ses vêtements et de son bras blessé.

« Ne me laisseras-tu pas tomber ? demanda-t-il.

— Non, gare-toi du rocher avec le bras droit et aide-toi de tes pieds. »

Il obéit à cette injonction et au bout de quelques instants il fut près de moi, tout pâle d’émotion.

C’était un homme encore jeune, de vingt-quatre ans au plus. Il devait beaucoup souffrir car pendant son ascension il s’était mordu les lèvres jusqu’au sang.

« Montre-moi ton bras, je veux voir ce qu’il a.

— Es-tu médecin ? Connais-tu l’Art de guérir de Tchang-schi (célèbre médecin) et le Wanping-tsui-tschün (livre classique de médecine) ? demanda-t-il.

— Je les connais tous deux, répondis-je pour lui inspirer confiance ; montre ton bras. »

Il le fit ; l’examen dut lui être très douloureux, car je trouvai qu’il avait le bras cassé au-dessus du coude.

« Tu as le bras cassé, mais je te guérirai dès que l’enflure aura un peu diminué. Peux-tu grimper encore ?

— Je le pourrais facilement, mais je suis épuisé ; soutiens-moi. »

Je le fis, mais vis bien qu’il ne pourrait monter dans cet état. Je pensai qu’il ne pouvait être très lourd et ajoutai :

« Pourras-tu te tenir avec les jambes autour de mon cou si je te prends sur mes épaules ?

— Vas-tu vraiment le faire ?

— Oui.

— Je ne sais pas qui tu es et ne voudrais pas enfreindre le commandement qui m’ordonne d’être poli.

— Tu ne l’enfreindras pas, je ne suis pas un Dse-tschonng-kono (fils de l’Empire du Milieu) mais un Français qui veux te secourir. Viens, nous allons l’essayer. »

Je l’assis sur mon dos à la manière d’un cavalier, sa main droite s’appuyant sur ma tête, et je commençai notre ascension.

Il me fallut bien une heure pour atteindre la saillie du départ ; là, avec toutes sortes de précautions, je le fis glisser de mon dos sur la roche en lui recommandant de fermer les yeux et de ne plus bouger.

Alors j’appelai :

« Halo ! Master Turnerstick !

— Halo ! je suis là.

— Attrapez le lasso ! »

Il y arriva après bien des difficultés, l’attacha au bananier tandis que j’attachai moi-même l’autre extrémité autour du Chinois.

« Reste tranquille jusqu’à ce que je sois arrivé là-haut, lui dis-je. Halo, capitaine ! J’arrive ; la courroie est-elle solide ?

— Well ! je la tiens ferme et cela marchera si elle ne casse pas. »

Il attacha le lasso au figuier tandis que j’attachai moi-même l’autre extrémité au…

Je m’y cramponnai et arrivai heureusement en haut. Turnerstick me serra joyeusement la main.

« Soyez le bienvenu, Charley ; vous avez eu là une terrible traversée, et avec ce magot autour du cou ce n’était pas une petite affaire. Qui est-il ? Comment s’appelle-t-il ? D’où vient-il ? Que veut-il ? Et que vous a-t-il dit ?

— Voilà toute une cargaison de questions ; il y répondra quand nous l’aurons amené ici, il ne faut pas le faire attendre car il a le bras cassé et souffre beaucoup.

— Le bras cassé ! pauvre diable, montons-le vite pour le raccommoder. »

À deux, cela fut plus facile et plus rapide que la première fois. Malgré cela, dès qu’il fut près de nous, l’homme s’affaissa sur le sol : il avait été soutenu jusque-là par la force de sa volonté mais il perdit alors connaissance.

« En voilà un qui ne va pas bien, Charley. Il ne va pourtant pas nous mourir dans les bras, dit le capitaine.

— Non, mais comme il a fait naufrage et a été précipité par les flots dans la baie, cela ne s’est pas passé sans heurts ; il a le bras cassé et il est à jeun depuis hier et depuis plus longtemps peut-être ; il n’y a donc rien d’étonnant qu’il s’évanouisse après l’effort qu’il vient de faire. Il faut même que je profite de cet évanouissement pour l’emmener dans la vallée, à proximité de l’eau.

Quant à vous, vous pouvez rester ici.

— Moi ! pourquoi ?

— Cette hauteur domine la mer à une grande distance, et je pense que vous avez l’intention d’y servir de phare.

— Moi, d’où vous vient cette idée ?

— Ne venez-vous pas de dire que vous aimeriez mieux grimper mille mâts que de redescendre ?

— Manière de parler, Charley, pas autre chose. Mais comment allez-vous redescendre cet homme ? J’ai assez à faire avec moi-même pour ne pas aller m’aplatir en bas comme une bombe.

— Je n’aurai pas besoin de vous. Voulez-vous seulement porter mon fusil ?

— J’étais bien décidé à ne plus toucher à cette horrible chose ; mais s’il le faut absolument, je vous ferai tout de même ce plaisir. Donnez-le-moi. »

Il m’aida à ramasser l’homme et nous descendîmes. Arrivés en bas :

« Où le poser ? me demanda-t-il.

— Pas ici où il n’y a pas d’eau, mais auprès du ruisseau que nous avons traversé en venant.

— Et nos chèvres ?

— Nous ne pouvons nous en occuper en ce moment, nous reviendrons ou les ferons chercher demain.

— Comme vous voudrez, alors en avant ! »

Le ruisseau en question était proche, je déposai le Chinois sur ses bords et découvris son bras pour en calmer l’enflure avec de l’eau. Il revint à lui et demanda à boire.

Il but et mangea avec une avidité qui indiquait combien il avait faim, puis il me demanda :

« Quel est ton nom afin que je sache comment t’appeler pour te remercier ? »

Je me nommai, il secoua la tête :

« Le mot qu’on prononce doit éveiller une pensée, mais ton nom n’a pas de vie. Permets-moi de t’appeler dans la langue que l’on parle en Schintan (nom donné à la Chine par les bouddhistes). Tu es un étranger, quel titre t’a donné ton empereur ?

— Je voyage dans tous les pays du monde et écris ensuite des livres sur ce que j’ai vu.

— Alors tu n’es pas seulement un Hien-tsai (équivalent de bachelier) ou un Kien-jin (licencié), mais un Tsin-sse (docteur) et tu as droit aux places les plus honorifiques dans ton pays. Tu es grand et fort et sage, je t’appellerai Kuang si-ta-sse (docteur de l’Ouest) si tu le permets. »

Il n’est pas de peuple plus poli que le peuple chinois ; le nom choisi pour moi par Kong-ni en était une preuve ; il me semblait bien un peu ronflant, mais quel mal y avait-il à l’accepter ? je répondis donc :

« Je te le permets. Comment s’appelait la jonque sur laquelle tu as fait naufrage ?

— Fou-schin-hai (Reine des mers). Le typhon l’a détruite avec tous ceux qui la montaient, et seul, j’en ai réchappé.

— Veux-tu venir avec nous à Kouang-Tschéou-Fou ?

— As-tu un bateau pour y aller ?

— Oui, il appartient à cet homme qui a navigué dessus à travers toutes les mers. »

Il se retourna vers le capitaine :

« Alors tu es un Ti-tu (amiral) ; quel est ton nom ? »

Je répondis pour le capitaine :

« Il ne parle pas encore la langue de ton pays, dis-je, et je servirai de Tun-tse (interprète) entre toi et lui. Capitaine, cet homme s’appelle Kong-ni et voudrait savoir votre nom.

— Turnerstick, répondit l’interpellé.

— Tu-re-ne-si-ki ? Veux-tu me faire la grâce, Ti-tu-tu-re-ne-si-ki Kuon-gan, de m’emmener à Kouang-Tschéou-Fou ? » demanda le Chinois.

Je traduisis cette demande à « l’amiral Turnerstick Excellence ». Il rit de tout son cœur :

« Comment dit-on oui en chinois ?

— Cela dépend du dialecte, ou tche ou sche. »

Il se tourna vers Kong-ni et avec un signe de tête affirmatif :

« Tche, ou si tu préfères sche, mon vieux. T’avons-nous repêché d’une mare pour te mettre dans une autre ? Croyez-moi, Charley. Cet homme est assez bien remis pour pouvoir marcher jusqu’à la plage. Il va faire nuit et il nous faut partir d’ici. »

C’était mon avis, et comme Kong-ni assurait qu’il se sentait assez de force pour marcher, je bandai son bras avec un mouchoir et nous partîmes. Nous fûmes bientôt à la yole, à l’aide de laquelle nous regagnâmes le navire, où je soignai aussitôt le bras du Chinois.

Les réparations de notre Wind furent longues et difficiles. Le typhon avait ébranlé toute la carcasse, la rupture des mâts d’artimon et de misaine l’avait sérieusement endommagée, et rien que pour réparer l’indispensable il nous fallut séjourner deux semaines à Port-Lloyd. Enfin nous fîmes voile pour Canton. Je n’avais aucune inquiétude du bras de Kong-ni, dont la blessure était aussi normale et aussi bien que possible.

La présence du Chinois m’était plutôt profitable. Il parlait le dialecte plus souple et sonore du Sud, tandis que j’avais appris le dialecte de Pékin.

En le gardant tout le jour près de moi, je devenais son élève sans qu’il s’en aperçût. Le capitaine le remarqua :

« Dites donc, Charley, ce Chinois est-il un homme si remarquable que vous ne puissiez vous en séparer une minute ? Je vous dis en toute sincérité que je suis très mécontent de vous, car vous me négligez d’une manière impardonnable.

— Vous avez raison jusqu’à un certain point, capitaine, mais vous me pardonnerez si je vous avoue que je fréquente Kong-ni surtout pour sa langue. Vous n’avez pas idée de tout ce qu’on peut apprendre en quelques semaines quand on a la chance de pouvoir faire des études pratiques.

— Ah ! c’est donc cela, malin ! Eh bien, moi j’ai navigué un peu partout et assez loin, et il m’eût été utile de connaître un peu les langues étrangères ; mais d’une part on passe partout avec l’anglais, et d’autre part j’ai un talent extraordinaire pour retenir moins que rien des langues étrangères. Ainsi j’ai étudié l’allemand pendant six mois et me rappelle seulement que vaisseau se dit : Schiff, et encore je l’aurai oublié dans huit jours. Mais il est tout de même honteux pour moi d’aller à Canton et de ne pas savoir un mot de chinois. Ne voulez-vous pas me l’apprendre un peu ?

— Très volontiers, si cela vous amuse.

— Cela me donnera moins de plaisir que de travail. Toutefois j’ai entendu dire que ces gens n’ont que des mots d’une syllabe, d’où j’en conclus que ce ne sera pas trop difficile. »

Cette manière de voir était plutôt divertissante. Je commençai donc des leçons et dois avouer que mon élève faisait des progrès étonnants en ignorance. Il oubliait dès le lendemain les trois mots que je lui avais fait répéter cinquante fois la veille ou les prononçait de telle façon que j’en riais aux larmes, et quand nous atteignîmes Canton il pouvait faire une conversation dans un anglo-chinois dont personne n’était capable de comprendre un mot, attendu qu’il l’inventait au moment où il l’employait.

Les rochers de granit des îles où se trouve Hong-Kong surgirent devant nous ; le nombre des navires que nous rencontrions ne cessait de s’accroître, et quand nous eûmes doublé le cap derrière lequel est située la ville appelée Victoria par les Anglais, nous aperçûmes des milliers de jonques occupées les unes à la pêche, les autres au transport et au commerce.

Je me tenais à l’arrière avec le capitaine, qui suivait avec intérêt l’agitation environnante.

« Savez-vous, Charley, que j’ai pris une résolution extraordinaire ?

— Laquelle ?

— Je n’avais pas compris jusqu’ici que vous puissiez parcourir le monde simplement pour connaître les gens et les pays, mais maintenant je vois clairement la chose. Je ne dépends de personne, et puisqu’il me faut rester ici plus longtemps pour remettre mon bateau en bon état et que sous votre excellente direction j’ai appris le chinois de manière inattendue, je suis décidé à me joindre à vous pour apprendre aussi à connaître les gens et les pays selon votre manière. Vous m’emmènerez bien, Charley ?

— Avec plaisir, car j’espère que vous perfectionnerez votre connaissance de la langue.

— Ne vous inquiétez pas, mon vieux. Le chinois est mille fois plus facile que je n’aurais cru. Kong-tong, Nan-king, Hon-kong, Pé-king. Avez-vous remarqué que tout se termine par ing, ong, ung, et ainsi de suite ? C’est enfantin.

— Parfait. Comment alors salueriez-vous un Chinois, par exemple ?

— Avez-vous l’intention de m’intimider ? En anglais nous disons : good day, donc en chinois : goodeng-daying. Celui qui ne comprendrait pas cela serait bête à n’en jamais guérir. Eh bien, Charley, voulez-vous m’interroger davantage ?

— Non, cela suffit, dis-je en riant. Laissez-moi vous dire bien sincèrement que je n’ai jamais eu d’élève qui ait autant de présence d’esprit.

— Est-ce surprenant ? La présence d’esprit n’est-elle pas la première qualité d’un bon marin ? et Master Turnerstick n’est pas de ceux qu’on puisse compter parmi les mauvais. Mais excusez-moi pour un moment, je n’ai pas de pilote et suis obligé de m’occuper de l’entrée du navire dans le port. »

Tandis que nous saluions la ville par les coups de canon obligatoires, Kong-ni se tenait près de moi.

Bien que j’eusse appris à le connaître, il était cependant resté, sur certains points, une énigme pour moi. Je n’avais jamais pu savoir quel était son métier ou sa position ni rien de ce qui lui était familier. J’aurais pu le lui demander directement, mais comme il feignait de ne pas comprendre mes allusions à ce sujet, je m’en abstins.

Il n’avait pas ce visage insignifiant et seulement rusé qui caractérise les Chinois, mais des traits intelligents, et les conversations que nous avions eues constamment ensemble me prouvaient qu’il possédait une culture assez rare chez ses compatriotes.

« Combien de temps resteras-tu à Hong-Kong ? me demanda-t-il.

— Ce n’est pas encore décidé.

— Iras-tu simplement à Kouang-Tchéou-fou ?

— Non, j’irai plus loin.

— Les Kouang-fou (mandarins) ne te le permettront pas.

— Alors je me le permettrai.

— Je t’ai nommé Kouang-si-ta-sse, et sais que tu es sage et courageux ; malgré cela tu n’iras pas plus loin que Canton. On vous permet de visiter cette ville, mais qui donc la connaît réellement parmi vous ? Vous ne pouvez visiter que les rues qui n’appartiennent pas à la ville chinoise ; comment veux-tu aller plus loin si tu n’es pas Chinois ?

— Je le deviendrai.

— C’est difficile. Tu m’as sauvé la vie et je voudrais te prouver ma reconnaissance ; laisse-moi te donner un conseil.

— Parle.

— Veux-tu devenir le fils d’un Fou-yen (sous-gouverneur) ? »

Je fus très surpris de cette question. Kong-ni ne pouvait se permettre une plaisanterie à mon égard, et il était la seule personne que je connaissais de ce pays mystérieux où j’étais sur le point de pénétrer. Je répondis simplement :

« Est-ce possible ?

— Je le rendrai possible pour t’être agréable, » répondit-il d’un ton assuré.

Un fou-yen est le premier fonctionnaire du Tsoung-ton, que nous appelons en Europe vice-roi, et il a en main toute l’administration civile d’une province. Qui était donc ce Kong-ni pour pouvoir me faire une proposition semblable ?

« J’ai déjà un père, répliquai-je.

— Ton père n’est pas ici. Tu ne seras ni Fo, ni Bouddha, mais un Christ. Ta religion te défend-elle d’avoir un deuxième père, tant que tu seras en Chine ?

— Non.

— Eh bien, fais ce que je te propose, tu seras un Tchin-dse (Chinois), et pourras aller et voyager où il te plaira. »

Son offre ne pouvait pas être plus avantageuse. Combien de ceux qui avaient risqué leur vie pour explorer la Chine eussent été heureux d’une telle aubaine ; mais elle me semblait si incompréhensible et même si extraordinaire que j’avais envie de la repousser. Toutefois, après avoir réfléchi, je dis :

« Un serviteur de Fo ou de Bouddha prendra-t-il un Kiao-you (chrétien) pour fils ?

— Oui ; pourquoi ne le pourrait-il pas ou ne le voudrait-il pas ? Votre Dieu dit : Je suis votre seul Dieu, mais notre Tien-wen (littérature divine) nous apprend qu’il n’y a qu’un père et que nous sommes tous ses enfants. Il y a trois grandes religions : la nôtre, la vôtre et celle des Hoeï-hoeï (musulmans) ; mais nous disons que ces trois religions ne font qu’une. Pourquoi ne pourrais-tu pas devenir le fils d’un homme qui estime ta religion ? »

Il eût été inutile d’entreprendre une discussion religieuse, car ces paroles prouvaient la grande indifférence des Chinois, qui est le grand écueil contre lequel se brisent trop souvent les efforts des missionnaires chrétiens. Je répondis donc :

« Et cet homme est un Fou-yen ? »

Il fit oui de la tête.

« Par conséquent un des plus hauts fonctionnaires du pays ?

— C’est un Kouang-fou (mandarin) à bouton rouge. Il est très puissant, mais déjà très vieux. Le Hoang-schan (empereur) lui a permis de porter deux plumes de paon et de se reposer de ses fonctions.

— N’a-t-il pas de fils ?

— Il en a un.

— Mais d’après vos lois peut-il en prendre un second ?

— La loi ne le permet pas, mais l’empereur le permettra.

— Son fils est-il près de lui ?

— Non, il est près de toi. »

Je le regardai surpris :

« Tu parles donc de ton père et tu es le fils d’un sous-gouverneur ?

— Oui ; veux-tu devenir mon frère ? »

Je n’eus pas le courage de repousser cette offre par laquelle il voulait me récompenser de lui avoir sauvé la vie :

« Oui, répondis-je.

— Tu parles notre langue ; peux-tu aussi l’écrire ?

— Très peu.

— Eh bien ! j’écrirai ce que tu me dicteras.

— Quoi ?

— Tu vas composer un ouvrage que nous enverrons au Ly-pou (jury des examens). Le fils d’un Fou-yen doit être un savant pour pouvoir devenir Nan, Phy, Heou ou Koung, (chevalier, baron, comte, marquis). »

Je crus un moment que ce Chinois se moquait de moi. Un explorateur étranger allait recevoir en Chine un titre universitaire ! Je continuai la plaisanterie :

« Que faut-il que je sois ? Sieou-tsai Keou-jin, ou peut-être même un Tsin-sse ?

— Tu es très capable de devenir un Tsin-sse. Pour y arriver sans retard tu vas faire trois ouvrages, un pour chaque degré. Nous les enverrons au Ly-pou et tu obtiendras le plus haut grade par un seul examen.

— C’est entendu. Quand pourras-tu écrire sous ma dictée ?

— Quand tu voudras.

— Alors, partons de suite acheter du papier, de l’encre et des pinceaux.

— Veux-tu m’accorder une grâce ?

— Laquelle ?

— Laisse-moi y aller tout seul, je te rapporterai rapidement ce dont tu auras besoin.

— Je veux bien, » dis-je en souriant, car je soupçonnais le bon Kong-ni de m’avoir fait des propositions alléchantes seulement pour se dégager de toute reconnaissance envers moi et disparaître ensuite.

« Comment s’appelle ton père ?

— Phy-ming-tsou. (Quelque chose comme un comte, pour nous Européens.)

— Où habite-t-il ?

— Tu le sauras bientôt. »

Je voulais me renseigner davantage quand je fus interrompu par un appel si bizarre de mon vieux Frick Turnerstick que je me retournai aussitôt.

Nous fûmes assaillis par une nuée de bateaux dont les propriétaires voulaient vendre toutes sortes de choses.

Pendant ma conversation avec Kong-ni, nous avions jeté l’ancre entre un navire anglais et un hollandais, et fûmes aussitôt assaillis par une nuée de bateaux dont les propriétaires voulaient vendre toutes sortes de choses à notre équipage. Un marchand de fruits s’était suspendu au câble et c’était à lui que s’adressait l’appel impayable du capitaine :

« Bong jouring, qu’asng tung ang vendreng ?

— Lichy lichy, répondit-il en se servant de son éventail comme d’un porte-voix, lichy, lichy, si-koua. »

Le capitaine me fit signe d’approcher.

« Charley, venez donc ici, qu’est-ce que ce garçon hurle, que veut dire li-chy ?

— Il veut parler des noix qui sont dans son bateau. Elles sont presque aussi bonnes que des melons.

— Et ces si-koua ?

— Des melons d’eau.

— Mille tonnerres ! ne pouvait-il pas le dire tout de suite ? »

Il se pencha par-dessus le bord :

« Noung voulong eng acheterng, vieng ang ordeng. »

Il donna ordre de lui lancer un cordage et le Chinois apporta une certaine quantité de ses fruits, à l’aide d’un bâton de bambou appuyé sur ses épaules.

« Vous voyez, Charley, l’homme m’a compris ; il est vraiment agréable de penser que l’on parle une langue étrangère. Je vous le dois, Charley, autant qu’à mon talent pour les langues étrangères dont j’avais douté jusqu’ici de manière inconcevable. Je vais acheter toute la boutique de ce garçon. »

Le marchand avait déplié ses nattes. Turnerstick s’avança vers lui et lui tapant d’un air protecteur sur l’épaule :

« Combieng coûtentng leng Noixng ? »

L’interpellé, qui avait bien compris la pantomime, souleva une poignée de li-chy et répondit :

« Y tsien.

— Vous voyez, Charley, qu’il m’a encore bien compris. Mais il m’a l’air de parler le chinois plus difficilement qu’il ne le comprend. Qu’est-ce qu’il veut dire par son Y tsien ?

— Il veut dire un tsien.

— Qu’est-ce qu’un tsien ?

— La petite monnaie qu’il porte enfilée autour du cou. En Europe on l’appelle sapèque, il en faut environ deux cents pour faire un franc.

— Alors j’aurai une poignée de noix pour un demi-centime ?

— Sans doute ; ici, du reste, tout est excessivement bon marché.

— Well ! alors je continue à acheter.

— Faites-le, sir, » répondis-je, curieux de l’entendre parler de nouveau son chinois.

Il montra les melons et en demanda le prix en ajoutant à chacun des mots la terminaison ang, ong, ing, ung, selon sa fantaisie.

— San-stien, répondit l’homme.

— San-tsien ! ce garçon parle vraiment un chinois épouvantable ; que veut-il dire, Charley ?

— Trois sapèques !

— Deux melons de cette taille gigantesque pour trois sapèques ! Le bonhomme doit avoir volé sa marchandise ; il faut que je la lui prenne toute. »

Et faisant le geste d’entourer tout le tas :

« Je prends tout, ajouta-t-il. Combieng ?

— Y-tschun.

— Que veut-il dire, Charley ?

— Un tschun ou toian, c’est-à-dire cent sapèques, trente centimes au plus, je ne connais pas le cours du change aujourd’hui.

— Pour un pareil tas de fruits ! Attendez, il en a encore dans son bateau ; je veux tout prendre puisque cet homme me comprend si bien. »

Comme nous n’avions pas de sapèques, il donna un dollar en paiement et reçut comme différence presque tout le cordon de sapèques, que l’homme portait au cou.

À ce moment, des gondoles de louage s’approchèrent de nous. Kong-ni s’apprêtait à monter dans l’une d’elles. Il avait été naturellement dépouillé de toute ressource ; je lui offris de venir à son aide.

« Tu es bon, mais je n’ai besoin de rien, » telle fut sa réponse, et montant dans la gondole il s’éloigna.

Je comptais bien ne pas le revoir et m’occupai à examiner l’activité qui régnait sur notre pont par suite de l’arrivée des employés du port et autres gens.

J’aperçus tout à coup une barque conduite par deux rameurs qui s’approchait de nous. Un mandarin de cinquième classe à bouton de cristal y était assis : c’était Kong-ni. Je fus moins surpris d’une si brusque transformation que de la vue de cet insigne qu’il portait avant l’âge requis.

Il s’avança vers moi, et me saluant en souriant :

« Tu sais maintenant qui est Kong-ni. As-tu le temps de me dicter ?

— Oui, descends dans ma cabine. »

Il me suivit et sortit de ses larges manches tout ce qu’il fallait pour écrire. Puis il s’assit et demanda :

« Sur quel sujet veux-tu écrire pour devenir un Sieou-tséou ? »

Je réfléchis un instant et finis par choisir un sujet de géographie, espérant faire briller ainsi mon « talent florissant », comme veut dire Sieou-tséou en français.

« Je choisis pour titre : Nien-yan-koni-dse, Histoire des diables des mers occidentales (c’est-à-dire des Anglais). Cela te va-t-il ?

— Oui, car c’est un sujet qui tu rendra très célèbre. »

Le travail commença, je dictais et il écrivait.

Malgré la difficulté des caractères chinois il les écrivait aussi vite que s’il avait sténographié. Naturellement, ma connaissance de la langue était insuffisante, et il dut m’aider beaucoup, mais au bout de deux heures mon traité était terminé. J’intitulai les deux autres ouvrages : Pen tsao-y-jin : Histoire naturelle des Étrangers, et Hio-thian-ti : Étude du ciel et de la terre. Ils furent terminés avant la tombée de la nuit, et le brave Kong-ni était émerveillé de « la science extraordinaire et inouïe » que j’y avais renfermée. Je dois avouer honnêtement que je m’étais efforcé de parler des choses les moins connues et dans les termes les plus ronflants. Un Européen se serait aperçu au vingtième mot qu’il avait affaire ou à un plagiaire ou à un fou incurable.

Nous étions occupés à rassembler les feuillets qui selon la mode chinoise n’étaient écrits que d’un côté, quand le capitaine entra :

« Charley, vous m’aviez prié de ne pas vous déranger, mais je suis forcé de venir parce que vraiment ce garçon me donne trop de mal.

— Quel garçon ?

— Il y a une heure qu’une barque pleine de paquets de toutes sortes nous a accostés et qu’un homme monté sur le pont me parle dans un chinois encore plus mauvais que celui des Finnois, et je ne peux en sortir rien autre que : « grand fou et comme ça. »

— Je vais voir. »

Je prévoyais une nouvelle conception de la langue par le talent génial de master Turnerstick et ne m’étais pas trompé.

Nous arrivâmes sur le pont où l’homme nous attendait et, levant le doigt pour appeler son attention, le capitaine lui dit, toujours dans son chinois :

« Que veux-tu ?

— Kouang-fou, répondit l’homme.

— Grand fou ! vous voyez bien, Charley. »

Puis indiquant la barque :

— « Oung-vang tung ?

— Hounn-tscha.

— Comme ça ! Avais-je raison ou non, Charley ? »

Je me retins de rire :

« Cet homme parle, en effet, un chinois que vous n’avez probablement pas encore entendu ; je vais tâcher de vous le faire comprendre : Kouang-fou veut dire mandarin. Il entend par là, je suppose, notre Kong-ni qui va sortir de suite de sa cabine.

— Ah ! vraiment, et : ce comme ça ? »

— L’homme devrait dire : komm tscha. Ce mot a un sens très étendu. Il veut dire : « concert de faveur, tribut, cadeau, pourboire. »

— Suffit, voilà un mot à rendre fou ; il faudrait avoir la tête grosse comme une frégate pour pouvoir retenir tout cela, et je n’en ai que faire.

— Voici Kong-ni qui va nous expliquer ce dont il s’agit. »

Celui-ci sortait en effet de sa cabine, il fit signe à l’homme d’aller chercher ce qui était dans la barque, et se tournant vers moi :

« Kouang-si-ta-sse, dit le jeune mandarin, tu m’as sauvé la vie et guéri si bien le bras que je puis maintenant écrire. Accepte ce gage de ma reconnaissance, » et il m’indiqua quelques-uns des paquets apportés par le batelier. Se tournant alors vers le capitaine :

« Tu-re-ne-si-ki, tu m’as pris à ton bord et amené ici, tu m’as donné à boire et à manger sans demander si je pourrais te payer. Tu es généreux et je te remercie, prends ce cadeau en échange de ce que tu as fait pour moi.

— Bon, une amabilité en vaut une autre, répondit Turnerstick, mais fais-moi donc le plaisir de m’appeler Turnerstick et non pas Turenne et Syrie, comme tu viens de dire. Ou si tu tiens absolument à m’appeler en une langue étrangère, parle du moins chinois ; mon nom en cette langue devient Turningsticking ; compris, mon vieux ! »

Cet avertissement fut donné sur un ton si sérieux que je faillis éclater de rire ; mais je me gardai bien, tant cela m’amusait, de faire comprendre au capitaine son erreur.

Il eût été de la dernière impolitesse de refuser les cadeaux, j’acceptai donc aussi et remerciai Kong-ni.

Celui-ci sortit de sous son vêtement un cordon de soie au bord duquel pendait un objet que je pris pour un médaillon.

« Je vais quitter ce bateau, mais je reviendrai te chercher, me dit-il. M’attendras-tu ici ?

— Quand reviendras-tu ?

— Dans six jours.

— Je ne peux pas rester aussi longtemps à bord ; je veux remonter le fleuve et visiter Canton.

— Iras-tu seul ?

— Non, le capitaine m’accompagnera.

— Eh bien, suis le conseil que je te donne. Si tu gardes ton costume actuel, ne visite que les lieux où les Y jin (barbares, étrangers) sont admis.

— Y a-t-il quelque danger à aller plus loin ?

— Oui, car la police a ordre de s’emparer de tout étranger pour le conduire devant les tribunaux.

— Alors je vais m’acheter un costume chinois.

— Fais-le, répondit-il en souriant ; tu pourras aller ensuite où bon te semblera, car personne ne te prendra pour un étranger si tu portes une natte de cheveux.

— Peut-on s’en procurer ?

— Autant et pour aussi longtemps que tu voudras, répondit-il avec le même sourire ; mais garde-toi des loung-yin (hommes du dragon, pirates fluviaux) et des kouang-ti-miao (pagodes du dieu de la guerre), ils sont funestes aux étrangers.

— Je me garderai des loung-yin, mais qu’ai-je à craindre des kouang-ti-miao ?

— Tu le sauras bientôt. Si par hasard tu te trouvais en danger avant mon retour, prends ce talisman et porte-le autour de ton cou. Montre-le aux Loung-yin et ils te traiteront en ami. »

Il me donna la chaîne. C’était une merveille de sculpture chinoise. Chaque grain était fait d’un pépin de pomme sculpté en forme de barque minuscule dans laquelle était assis un homme tenant deux rames. Le médaillon, qui était un noyau d’abricot, représentait une jonque de mandarin avec son baldaquin, ses huit rameurs et le mandarin lui-même assis au milieu, tenant de la main droite un parasol ouvert et de la main gauche l’inévitable éventail. C’était une de ces œuvres chinoises incomparables qui forcent à admirer la minutie, l’application et l’extraordinaire persévérance de ceux qui les ont faites, et elles ne sont pourtant que d’un prix dérisoire. Cette chaîne valait dans le pays deux dollars à peine, alors qu’un amateur de mon pays en eût offert plusieurs centaines de francs. Et cette chaîne devait être un talisman contre les loung-yin ! Kong-ni était donc en rapports amicaux avec eux !

Je pris le cadeau et demandai :

« Où nous rencontrerons-nous quand tu reviendras ?

— Seras-tu sur le bateau ?

— Oui, je m’arrangerai pour cela.

— C’est entendu, je viendrai te chercher ici. Je vais déposer tes ouvrages au Koa-pan (sorte d’université).

— Je croyais que tu allais les envoyer au Ly-pou ?

— Ne sais-tu pas que les examens ont lieu au kao-pan ? Les ouvrages seront ensuite envoyés avec la critique au Ly-pou pour revenir enfin au Wentschang-koun (palais des ouvrages scientifiques).

— J’ai entendu dire que les examens étaient oraux au koa-pan ? »

Il sourit d’un air embarrassé :

« Mon père est président d’un jury d’examen, il fera ce qui sera bon et avantageux pour toi. Adieu jusqu’au retour.

— Tsing leao ! » répondis-je en lui tendant la main. Frick Turnerstick lui tendit aussi la sienne et lui dit dans son jargon : « Adieu, mon vieux ; quand tu reviendras, tu seras le bienvenu. » Le bateau qui emmenait le jeune mandarin disparut bientôt dans le fourmillement des autres, et nous nous mîmes en devoir d’ouvrir nos paquets. Ils contenaient toutes sortes d’objets en laque et autres que les Chinois appellent Kong-toung (antiquités), et qui sont vendus très chers là–bas comme en Europe. Pour moi, il y avait en plus, un costume complet de mandarin, sauf le chapeau et le bouton, et il y avait aussi une natte artificielle, si longue qu’elle me tombait presque aux talons. Je m’expliquai alors le sourire ambigu de Kong-ni quand j’avais parlé d’acheter un costume et une natte.

Quand Turnerstick aperçut ce symbole chinois, il éclata de rire.

« Félicitations, Charley, félicitations ! Êtes-vous vraiment décidé à porter cette queue en prolonge ?

— Naturellement ; si je veux passer pour un Chinois ne faut-il pas que je m’habille en Chinois ?

— Well ! mais si je vais avec vous, me faudra-t-il aussi traîner une chose semblable ?

— Naturellement, quand Kong-ni a fait ces achats il ne savait pas que vous m’accompagneriez, sans quoi il eût fait pour vous ce qu’il a fait pour moi. Toutefois nous ferons notre première excursion dans notre costume habituel !

— Parfait ! Voulez-vous que ce soit demain matin ?

— Cela me va. Nous ne sortirons pas ce soir afin d’être frais et dispos à l’heure convenue.

— Prendrons-nous nos carabines ?

— Pourquoi ?

— On ne peut donc pas chasser ici ?

— Non ; nous pourrions tout au plus tirer quelques canards si nous pénétrions plus avant dans le pays, mais je voudrais d’abord visiter Canton. Il sera toutefois bon de prendre un couteau et un revolver ; on ne sait jamais ce qui peut arriver en pays étranger.

— Well ! je prendrai des armes, quoique je ne pense pas que nous puissions courir aucun danger, nous possédons tous deux si bien la langue ?

— C’est ce que je pense, bien que je sois surpris d’entendre ces habitants de Hong-Kong parler un chinois à peine compréhensible.

— Cela ira mieux en remontant le fleuve. »

Le soir, dans mon lit, avant de m’endormir je fus assailli par une foule de pensées. Les cadeaux de Kong-ni semblaient prouver que tout ce qu’il m’avait dit et promis était sérieux. Au premier abord, briguer un titre universitaire semblait une entreprise presque bizarre, mais devenait tout autre quand on y réfléchissait davantage.

En effet, en Chine, l’empereur est forcé de choisir ses fonctionnaires parmi les savants. Ceux-ci érigés d’abord en corporation étaient admis à subir un examen quand ils pouvaient, à l’âge requis, présenter un certificat de bonne conduite. La plus grande impartialité présidait alors à leur choix, mais de nos jours l’argent ou la protection obtiennent ce qui n’était accordé autrefois qu’au mérite, et, sur la présentation d’un simple écrit fait par lui ou sous son nom, le candidat obtient le grade universitaire qu’il désire. Peut-être Kong-ni l’avait-il eu ainsi, et pourquoi ne l’essayerais-je pas, moi aussi ?

Ces considérations me rappelèrent son avertissement de me garder des pirates, ce qui était très compréhensible ; mais pourquoi des Kouang-ti-miao, temples du dieu de la guerre ? Ce Kouang-ti est le Mars chinois. C’était un guerrier fameux qui vivait au IIIe siècle de notre ère et s’était acquis une grande popularité par ses nombreuses victoires. La dynastie mandchoue en fit un dieu et le protecteur de ses représentants. Des temples lui furent élevés dans toutes les provinces où il est représenté assis ayant à sa gauche son fils Kouang-pin, armé de pied en cap, et à droite son fidèle écuyer appuyé sur un large glaive, avec un visage aussi effrayant que possible pour inspirer à l’univers la crainte et l’angoisse.

Le peuple insouciant s’occupe peu de son culte et visite ses temples surtout pour y passer la nuit, y vendre sa marchandise, y célébrer ses fêtes de famille et s’y installer comme dans tout autre maison. Les fonctionnaires, par contre, sont forcés de les visiter à jour fixe pour se prosterner devant l’image du dieu en brûlant des baguettes d’encens.

Les Mandchous ont créé ce culte pour avoir de l’influence sur leurs soldats, auxquels ils font croire que dans toutes les guerres de la dynastie Kouang-ti a été vu sous une forme corporelle, planant dans les airs et accompagnant les armées qu’il a toujours conduites à la victoire. Et cette brave idole pourrait m’être funeste ! Est-ce parce que je n’étais pas Mandchou ?

Pour les pirates, je savais par des lectures et des récits qu’il y en avait eu de tout temps en Chine, et que les pirates des fleuves étaient encore plus hardis que ceux de la mer, attaquant les habitants des grandes villes, même en plein jour et ayant des intelligences aussi bien dans les classes les plus basses de la société que parmi les mandarins. Ils forment des associations très répandues mais très fermées, régies par des lois très sévères, et commettent des crimes généralement impunis pour des raisons sur lesquelles certains mandarins n’aimeraient pas à être forcés de s’expliquer.

Je m’endormis enfin, mais ces pensées me poursuivirent encore dans mes rêves. Ma natte devenait un boa constrictor qui m’enserrait à m’étouffer ; le brave Master Frick Turnerstick était assis dans une pagode sous forme d’un dieu qui vomissait des flammes et me criait : « Sauvezng voung, Charleyng, oung jeng voung mangeng. » Je fuyais, mais la pagode se changeait en un dragon géant qui me rattrapait, m’emportait en l’air et me laissait tomber dans un tas de melons d’eau et de noix, lesquels devenaient vivants et m’ordonnaient de les manger. Je leur faisais ce plaisir, et comme j’avalais le dernier, le dieu de la guerre réapparaissait, me saisissait par le bras et me disait d’un ton et avec un visage terrible :

« Mille tonnerres, Charley, réveillez-vous, je vous en prie, si vous n’êtes pas mort, ou dois-je vous tirer par le bras ! »

J’ouvris les yeux et fus très désillusionné en reconnaissant le capitaine.

« Qu’y a-t-il, capitaine ? demandais-je.

— Ce qu’il y a ?… Hum ! il y a qu’il fait jour depuis deux heures et que vous êtes encore couché, geignant et gémissant à attendrir une pierre. Quel malheur vous est-il arrivé ?

— Je rêvais que vous étiez un dieu dans une pagode et que vous vouliez m’avaler.

— Moi, vous ? Il me faudrait vraiment être un dieu pour avoir une idée pareille. Mais, en route ; votre déjeuner est prêt et j’ai déjà fini le mien, nous pourrons partir ensuite. »

Je fus bientôt sur le pont à boire mon thé. Pendant ce temps le capitaine s’occupait d’une barque de louage et fit signe au maître de l’une d’elles de s’approcher du bord :

« Monteng, lui cria-t-il en accompagnant ces paroles d’un geste assez intelligible ; noung voulong alleng ang Cantong, peung tung noung y meneug ?

— Canton, Houang-Tschéou-fou, répondit l’homme. Tsche !

— Tsche ? horrible langue ; que veut dire cet homme, Charley ?

— Ne savez-vous donc plus que « tsche » veut dire oui ?

— Je l’avais presque oublié, mais vous voyez que je parle tout même joliment bien, car l’homme m’a compris mot pour mot sans quoi il ne m’eût pas répondu : oui. Le prenons-nous, Charley ?

— Comme vous voudrez ; arrangez-vous avec lui. »

Le capitaine s’exécuta :

« Noung sommeng deung, queng demandeng tung pour lang journeng ? »

L’homme secoua la tête au lieu de répondre.

Turnerstick s’approcha de lui et répéta sa question. Même silence. Il se tourna alors vers moi :

« Cet homme ne comprend même pas sa langue maternelle. Voyez donc, Charley, si vous aurez plus de chance que moi.

— À votre disposition, capitaine ; mais je voudrais bien savoir auparavant si vous avez vraiment l’intention d’aller à Canton avec cette barque ? Un vapeur met déjà un jour entier jusqu’à Wampoa, et de là il y a encore douze milles anglais jusqu’à Canton.

— Je sais bien, Charley, mais je veux apprendre à connaître pays et gens, vous comprenez, hein ? C’est pourquoi je choisis ce canot de bambous afin d’aborder ici et là, à ma fantaisie. Peu m’importe la longueur et la durée du trajet, nous avons le temps. Le pilote a mes instructions et me remplacera en mon absence, et si nous voulons aller plus vite, nous pourrons toujours nous faire remorquer par un vapeur. Compris, Charley ?

— Parfait, mais si nous voulons connaître pays et gens, nous devrions, ce me semble, commencer par Hong-Kong, qui est plus près de nous.

— Vous avez raison, absolument raison, et il faut que cet homme nous y conduise d’abord. »

Je louai le Chinois pour trois tschuns, environ un franc par jour, après quoi nous nous embarquâmes et nous fîmes conduire à la ville.

Les Anglais, avec la clairvoyance qui les caractérise, se sont établis à Hong-Kong. La ville est située au nord d’une île très montagneuse de dix-huit à vingt milles de circonférence et dont la position permet d’accéder au port par deux entrées opposées et sans danger par n’importe quel vent. Les eaux y sont si profondes que des bateaux d’un tirant de quinze pieds peuvent jeter l’ancre dans le fond mou et argileux à très peu de distance de la côte, dans le bassin où ils sont préservés des vents d’automne et d’hiver par les hautes montagnes environnantes.

Nous nous promenâmes à travers les rues de la ville chinoise. C’étaient de véritables cloaques sales et infects, qui renfermaient des ruelles étroites ou sombres, où grouillait une population peu appétissante. Les maisonnettes qui les bordaient étaient faites de bambous, l’étage inférieur comprenant en avant les boutiques et en arrière quelques pièces obscures et un escalier étroit conduisant à l’étage supérieur où se trouvent les chambres à coucher, un peu en saillie. Les boutiques sont ouvertes sur toute leur largeur, et il est facile, par suite, de voir ce qui s’y passe. Ici, c’est un cordonnier qui fabrique des chaussures de soie à semelles de feutre très épaisses, là un décorateur qui orne des tasses avec un enduit de laque auquel il faut un an pour sécher. À côté, c’est un changeur, qui sait si bien se servir de sa machine à calculer, qu’il faut la plus grande attention pour n’être pas volé par lui. En face, c’est un tailleur assis à la mode des nôtres auprès d’un restaurant dont le menu est copieux, à en juger par toutes les espèces de fruits, de légumes et de viandes exposées. Tout autour de cet endroit attrayant, s’agitent ces effrontés ailés et piailleurs que l’on rencontre dans l’ancien monde comme dans le nouveau, appelés Kia niao enl par les Chinois et pierrots par les Européens. Leur vue me réjouit, c’était quelque chose de la patrie qui m’apparaissait.

Le capitaine s’arrêta devant la boutique du changeur. « Qu’en pensez-vous, Charley, aurons-nous besoin de monnaie ?

— Probablement.

— Alors échangeons chacun un dollar.

— Parfait ! Entrons.

— Laissez-moi commencer. »

Il entra, toisa la boutique d’un air important et dit : « Bong journg. Pouveng voung meng changeng ung dollar ?

— Vous voulez la monnaie d’un dollar, sir ? » lui fut-il répondu en très bon anglais.

Stupéfait, il recula d’un pas :

« Anglais ! un Chinois qui parle anglais ! Ai-je appris le chinois pour qu’on m’interpelle en anglais ? Donnez-moi vite la monnaie que je ne vous entende plus parler. »

Le changeur ne comprenait pas ce qui lui arrivait, il nous donna des tsiens et nous repartîmes.

Arrivés dehors, le capitaine s’arrêta :

« Vous est-il jamais arrivé quelque chose de semblable, Charley ?

— Quoi donc ?

— D’apprendre le chinois pour n’avoir pas l’occasion de le parler.

— Non, pas encore.

— Eh bien, moi, vous voyez, je viens ici pour connaître pays et gens sans doute, mais aussi pour montrer que je sais leur langue et qu’il y a derrière les monts d’autres Frick Turnerstick, et voilà que cet individu m’interpelle en anglais ! Je ne veux plus voir ce Hong-Kong, pénétrons plus avant dans le pays pour pouvoir utiliser nos connaissances. »

Un quart d’heure plus tard, nous remontions le fleuve dans un canot de bambous. Les rives étaient rocheuses et plus pittoresques que je n’avais pensé, mais elles s’abaissèrent peu à peu. Des rivières et des canaux coupaient en tous sens les larges plaines, arrosant parfois des villages bâtis solidement sur des terrains surélevés ou faits de bambous et posés sur des pieux dans les dépressions, tous formant comme de petites îles quand le flot débordant inonde le pays.

De lourdes jonques glissaient sur l’eau, que de petits bateaux de pêche sillonnaient en tous sens.

Les jonques marchandes sont très grosses, à bords hauts et surgissent de l’eau comme des éléphants ou des hippopotames. Leur coque est très large et ressemble à celle des anciens navires de guerre hollandais ; la proue est bariolée de rouge et d’or. Le pont est surmonté d’un toit de chaume qui donne au bateau un aspect encore plus lourd. Les mâts très épais et d’un seul morceau portent à leur extrémité une poulie où s’enroule un cordage qui sert à hisser les lourdes voiles. L’avant est généralement peint en rouge, et la proue porte à droite et à gauche un œil immense, d’où leur nom de loung-yen (œil de dragon), qui leur donne cet air menaçant grâce auquel les malins esprits et autres êtres malfaisants habitant les eaux sont repoussés. Elles ont généralement un ou deux canons à bord en cas d’attaque des pirates du fleuve.

Les jonques de guerre sont plus élancées et portent plus de canons ; elles ont, en plus des voiles, vingt-cinq à trente rames. L’équipage est armé et fait trois fois par jour au dieu de la guerre une prière accompagnée de bruits de clochettes, de tambourins et de cris, et de lancements de fusées.

Notre canot poussé par le courant et la bise avançait fort rapidement. Je savais que depuis l’embouchure du fleuve jusqu’à Canton, nous rencontrerions quatre pagodes. Nous résolûmes d’en visiter une ; la première étant déjà dépassée, nous nous arrêtâmes à la seconde.

Il y a une quantité infinie de pagodes disséminées dans toute la Chine et il n’est guère de village qui n’en possède une. Les Chinois prétendent qu’il y en a mille dans Péking et les environs ; c’est peut-être beaucoup dire, mais on en trouve aussi bien au bord des routes et des fleuves que dans l’intérieur des villes et des bourgs et dans les champs. Leur architecture est très différente. Le plus souvent elles se distinguent peu des autres maisons, et beaucoup d’entre elles ne sont que de petites chapelles ou même des niches contenant l’image d’un dieu devant lequel brûlent des vases remplis d’encens.

Mais souvent aussi elles ont des dimensions considérables, et c’était justement le cas de celle que nous voulions visiter.

Notre batelier resta à bord, et nous nous dirigeâmes seuls vers le village derrière lequel s’élevait l’édifice. Je m’attendais à être observé curieusement par les habitants, mais je fus détrompé, l’endroit était probablement très visité par les étrangers, et quelques femmes seulement vinrent sur le pas de leurs portes pour nous regarder tandis qu’une petite troupe de gamins trottaient derrière nous en criant sur tous les tons : Bifsté, bifsté !

« Que veulent ces enfants, Charley ? demanda Frick Turnerstick.

— Ils nous prennent pour des Anglais qui, dans tout l’univers, portent le titre honorifique de bifsteck. »

Nous avions laissé le village derrière nous et suivions maintenant les sinuosités du chemin qui menait à la pagode.

Le capitaine examina l’édifice fait de briques foncées réunies par un ciment blanc :

« Pourquoi huit étages, Charley ?

— Une tradition hindoue raconte que le cadavre de Bouddha fut brûlé et ses cendres divisées en huit parties que l’on enferma dans huit urnes. Ces dernières furent placées dans une tour octogonale à huit étages à raison d’une par étage en commençant par celle qui contenait la cendre des pieds pour finir par celle qui contenait celle de la tête. C’est cette tour qui a servi de modèle pour les constructions postérieures.

— Well ! examinons alors la partie des pieds. »

Le Capitaine examina l’édifice.

À l’entrée de la pagode se tenait un homme âgé, qui vendait des fruits et de ces cigarettes chinoises de paille dont on a quatre-vingts environ pour un franc.

Les enfants nous ayant suivis, j’achetai le panier entier de fruits pour un prix des plus minimes et commandai de le leur distribuer. Cet ordre excita un mouvement d’allégresse ; quand chaque gamin de l’Empire du Milieu eut reçu une cigarette, le sobriquet de « bif-sté » cessa complètement, et chacun se hâta de retourner dans le village louer notre libéralité.

Puis nous entrâmes. La pièce octogonale était éclairée par des ouvertures semblables à des meurtrières : à droite, s’élevait un escalier étroit ; au milieu, à l’arrière-plan, siégeait un Bouddha terriblement ventru, ce qui est, au point de vue chinois, une condition essentielle de la beauté, avec de grosses joues et de petits yeux fendus. L’expression de son visage était des plus joviales : il ressemblait plutôt à un gastronome d’humeur joyeuse après un repas plantureux qu’à un dieu.

Son nez, fait à la manière caucasienne, me rappela l’opinion généralement admise que la Tien-hio (religion sainte et céleste, bouddhisme) est venue de l’est.

De chaque côté de la divinité se trouvaient deux figurines plus petites, au visage particulièrement farouche.

Devant les trois étaient placés des vases d’airain pour recevoir les baguettes d’encens, et devant Bouddha quelques bouquets de fleurs en plus.

Nous entendîmes alors des pas dans l’escalier. Un homme descendait tranquillement de l’étage supérieur, en fumant une cigarette.

« Qui est ça ? demanda le capitaine.

— Le Ho-schang, répondis-je.

— Ho-schang, qu’est-ce que c’est que ça ?

— Le prêtre et gardien de cette pagode. Les étrangers l’appellent bonze, mais les Chinois disent Ho-Schang ou Sing. »

Le bonze nous aperçut à ce moment et inclinant, en guise de salutation, son éventail de papier :

« Tsching, tsching (bonjour), nous dit-il cordialement en nous tendant la main.

— Voung êteng leng sing deng cetteng pagoqeng ? questionna Turnerstick.

— Sing, tsche, répondit le bonze.

— Vous voyez, Charley, qu’il me comprend. Cet homme a de l’instruction et je vais parler très agréablement avec lui. »

Et indiquant la divinité du milieu :

« Quing estng ce bonhommëng ?

— Fo, fut la réponse.

— Fo ! qu’est-ce que c’est que ça, Charley ?

— Bouddha est appelé Fo en Chine.

— Etng quing song les deunng autreng ?

— Phou-sa et O-mi-to.

— Vraiment, Charley, je vois à mon grand étonnement que même les gens instruits parlent un si mauvais chinois, qu’il est impossible de le comprendre. Que veut-il dire ?

— Il parle chinois et japonais. Phou-sa est le nom en chinois du célèbre patriarche bouddhiste Bodhisatwa, que cette statue doit représenter, et O-mi-to est l’appellation japonaise de Bouddha.

— En réalité, que veut dire Bouddha ?

— Bouddha vient du sanscrit et veut dire sage. L’homme de ce nom vivait mille ans avant Jésus-Christ et avait pour père Sudhodana, roi de Mogadka, qui s’appelle maintenant Behar. Son vrai nom était…

— Assez, assez, Charley ! cria Turnerstick en se bouchant les oreilles, si vous continuez une minute de plus à dire des noms aussi baroques, je prends la fuite ; j’aimerais mieux m’exposer à un nouveau typhon qu’à une avalanche de mots aussi barbares. Examinons plutôt cette vieille bâtisse. » Et se tournant vers le bonze il demanda dans son jargon si l’on pouvait monter l’escalier.

Cette question fut comprise, grâce au geste qui l’accompagnait, et la permission nous fut donnée sans objection.

Dès le deuxième étage, le capitaine s’arrêta :

« Charley, continuez à grimper tout seul, car c’est encore pire que notre chasse à la chèvre. Je vais reprendre mon souffle en vous attendant ici. »

Je continuai à monter avec notre guide. Si je m’étais attendu à un mobilier imposant, j’aurais été bien déçu, car toutes ces pièces ne contenaient absolument rien et ne présentaient que des murailles nues. Ma pénible ascension fut seulement récompensée par le panorama qui s’offrit à ma vue du haut des 250 pieds d’élévation de la tour.

Le bonze était… un bonze, et cela dit tout. Tout son savoir se bornait à la connaissance des rites et j’en avais eu une idée en l’entendant désigner les deux dieux sous les noms de Phou-sa et O-mi-to ; il ne connaissait même pas le nom véritable des divinités qu’il adorait. Tous les bonzes sont généralement très ignorants et vivent en partie de la générosité d’autrui et en partie des dons qu’ils reçoivent quand ils acceptent d’expier par une vie dévote les fautes de leur prochain. Comme ils sont célibataires et sans enfants ils achètent habituellement le fils de parents pauvres, qu’ils élèvent pour être leur successeur en lui apprenant le peu et les courtes prières qui composent leur savoir.

« Tu n’es pas un Fo-dse (bouddhiste) ? me demanda le bonze.

— Non, je suis chrétien.

— Alors tu dois être surpris d’avoir eu la permission de fouler ce temple ?

— Non, car tout le monde, même les Fo-dse, peuvent pénétrer dans les nôtres.

— Priez-vous et encensez-vous aussi votre Tien-Tschou (Maître céleste) ?

— Oui.

— Priez-vous aussi avec des cloches et des gongs ?

— Nous avons de plus beaux carillons et nous faisons de plus belle musique que la vôtre.

— Comment est-ce possible ? Vous êtes des barbares et vous n’avez pas de musique.

— Votre musique est très facile, mais nous avons une musique si difficile qu’aucun Chinois ne peut la jouer.

— Dois-je te croire ?

— Crois-moi ou ne me crois pas, cela m’est égal.

— Quel est ton nom ?

— Kouang-si-ta-sse.

— C’est un grand nom. Connais-tu les instruments dont nous jouons ?

— Je les connais.

— Mais tu ne sais pas en jouer ?

— Je ne les ai encore jamais eus en main, mais je suis sûr de pouvoir en jouer du premier coup. »

Il sourit embarrassé :

« Tu pourrais jouer du gong ?

— Oui.

— Du gamelang (sorte de cithare), du anklong (instrument fait de tiges creuses de bambous et qui pèse jusqu’à 90 livres) ?

— Oui, mais tu me demandes plus que tu n’en as le droit, car ces deux instruments ne sont pas chinois mais malais. »

Mon observation le rendit perplexe.

« Connais-tu aussi la pipa (guitare), continua-t-il, et le kiu (sorte de violon) ? Il est plus difficile d’en jouer que tout autre instrument au monde.

— J’en ai vu, mais n’en ai pas joué ; toutefois la musique est si facile pour un chrétien qu’il peut en jouer du premier coup. Les instruments des chrétiens, au contraire, demandent un homme habile et une étude journalière de dix à vingt ans. Vous n’avez pas d’instruments semblables.

— Je veux bien le croire, mais je te trouve bien osé en prétendant que tu sauras jouer du premier coup du kiu et de la pipa. Je les ai tous deux chez moi, veux-tu y venir ?

— Oui ! »

Il prit un air triomphant et descendit devant moi.

Turnerstick nous attendait avec impatience, il me demanda :

« Comment était-ce là haut au sommet de la tour, Charley ?

— Très élevé.

— Très élevé, well ! vous auriez pu vous en douter d’en bas. Qu’allons-nous faire maintenant ?

— Nous allons nous rendre dans la maison de cet homme.

— Qu’y faire ?

— Jouer !

— Le whist, le bésigue ou le bridge ?

— Rien de tout cela, nous allons jouer du kiu et de la pipa.

— De la queue et de la pipe, vous êtes fou !

— Pas tout à fait, le kiu est un violon et la pipa une guitare.

— Eh mais ! il fallait le dire, seulement je…

— Je râclerai sur le kiu et vous gratterez sur la pipa.

— Moi, sur la pipa ?… Autant demander à une baleine de faire un filet ! Je n’ai jamais rien eu de semblable entre les mains.

— Alors je le ferai moi-même.

— Vous pourrez ?

— Je l’espère !

— Charley, je vous le dis entre nous : ne vous rendez pas ridicule aux yeux de ces Chinois. Il n’est pas difficile de loger une balle dans la tête d’un ours d’un tigre ou de quelques chèvres sauvages, mais jouer de la pipa me semble si dangereux que je n’oserais m’y risquer.

— On verra bien.

Pendant ce temps le bonze avait échangé quelques mots avec le marchand de fruits qui s’était éloigné vers le village. Je pensais qu’il allait chercher des auditeurs pour rendre ma défaite publique.

Un étroit sentier conduisait de la pagode vers la colline où se trouvait la maisonnette dans laquelle habitait le bonze. Elle était entièrement construite en bambous et recouverte de tuiles grises. Elle n’avait qu’un rez-de-chaussée précédé d’un toit soutenu par des piliers.

À notre arrivée, un garçon s’avança vers la porte pour nous saluer, vraisemblablement le disciple du bonze. Celui-ci lui dit quelques mots à l’oreille, sur quoi on nous apporta du thé que nous bûmes à la mode chinoise dans des tasses minuscules et sans sucre, ni lait.

« Jolie mode, murmura le capitaine d’un ton bourru ; si j’offrais le thé à mes hommes de cette manière, chacun m’avalerait bien douze cents de ces dés à coudre et demanderait ensuite : « À quand le thé ? » À propos, quand donc cet homme va-t-il apporter sa musicaille ?

— Nous n’attendrons pas longtemps, capitaine, car voici le public qui arrive. »

Du village s’avançait, en effet, une longue file d’hommes, de femmes et d’enfants avec des fleurs et des bouquets dans les mains. Arrivés à la maison, ils nous saluèrent et nous donnèrent les fleurs en remerciement des fruits et des cigarettes que leurs enfants avaient reçus de nous. En Chine on est très reconnaissant du plus léger cadeau, et le mien m’avait gagné le cœur de tout le village.

« Qu’allons-nous faire de ces bouquets ? nous ne pouvons vraiment pas les emporter, demanda Turnerstick.

— Nous en prendrons seulement quelques-uns et laisserons les autres au bonze.

— Mais il faudrait au moins les en remercier.

— Certainement, je vais le faire de suite.

— Stop, Charley ! faites-moi l’amitié de me le laisser faire.

— Si vous voulez ; que ce soit bien et impressionnant.

— Je n’y manquerai pas. »

Il se leva, se tourna vers les gens et se mit en posture. Puis il commença un discours dans sa langue inénarrable et fût longuement applaudi bien que personne n’eût compris un traître mot ; on lui tint compte de l’intention.

« Vous voyez, Charley, qu’ils m’ont compris mot pour mot. Je souhaite que vous vous tiriez aussi bien de votre pipa que moi de mon discours. Voici que le bonhomme apporte ses sonnailles. »

Le bonze apportait en effet les deux instruments et me les tendit. Je les repoussai.

« Je n’ai jamais entendu jouer du kiu et de la pipa ; veux-tu me montrer comment on fait pour que je puisse t’imiter ?

— Tu n’y arriveras pas quand même, » et il saisit d’abord le violon.

Cet instrument avait une forme un peu différente des nôtres, et ses quatre cordes étaient autrement accordées. L’archet était lourd et ressemblait à celui de nos basses ; après l’avoir frotté de colophane, le bonze commença.

Les Chinois écoutaient avec ravissement ; ils semblaient le considérer comme un maître, bien qu’il fut impossible de reconnaître une mélodie ou une harmonie quelconque dans ce qu’il jouait sans aucune mesure même.

Il me regarda en déposant l’archet et semblait s’attendre à un émerveillement de ma part.

Comme je me contentais d’un léger signe de tête :

« Jamais un chrétien ne jouera ainsi, me dit-il.

— N’as-tu donc jamais entendu la musique des Van-koui-dse (Anglais) ou des Fou-len (Français) à Hong-Kong ou à Macao ? demandais-je.

— Non, ce sont des barbares et je ne veux ni les voir, ni les entendre !

— Tu m’as montré comment on joue du kiu, apprends-moi aussi à jouer de la pipa. »

Il prit la guitare. Elle avait la forme de notre cithare antique avec un chevalet passablement long et sept cordes.

Son jeu était aussi monotone que le précédent, il n’en fut pas moins applaudi par ses auditeurs et me tendit la guitare.

Je l’accordai et tirai quelques sons, puis jouai une valse rapide qui excita l’étonnement de mon entourage.

« Mille diables ! cria Turnerstick lorsque j’eus fini, et il me donna un coup vigoureux sur l’épaule. Vous êtes un vrai virtuose sur la pipa et vous ne m’en aviez rien dit ! »

Je me mis à rire.

« Vous voyez du moins que je sais autre chose que de tirer des ours ou des chèvres sauvages ! »

J’accordai l’instrument de nouveau et jouai un carillon puis un fandango.

Les Chinois étaient immobiles dans le plus complet silence, tandis que le bonze s’était retiré vers la porte d’où il me regardait d’un air confondu.

Le capitaine, lui, s’était laissé choir sur un siège bas et trépignait de plaisir.

« Charley, il faut rester ici, on y est très bien et je m’y plais ; vous vous tirez de votre musique aussi bien que moi de mon discours. Continuez. »

Alors je pris le violon et jouai d’abord un trio, puis une romance sans paroles, enfin une danse villageoise qui plut tellement à master Turnerstick qu’il gesticulait des bras et des jambes tout en se balançant sur son siège et en essayant de battre la mesure de ses dix doigts écartés.

« Hurrah, bravo, superbe, admirable, unique ! s’écria-t-il après mon dernier coup d’archet.

Quand on entend une pareille musique, on croit voguer à toutes voiles dans tous les paradis turcs. Je donnerais beaucoup pour pouvoir faire ma partie dans ce concert.

— Vous le pouvez !

— Moi ! Où ? Comment ? Quand ? Que voulez-vous dire, faut-il que je souffle dans la guimbarde ?

— Ne savez-vous pas chanter, capitaine ?

— Chanter ? Ah ! oui, mais une seule chanson. Seulement, quand je la chante, les planches craquent et les mâts éclatent.

— Quelle est-elle ?

— Laquelle ? En voilà une singulière question ! mais le Yankee doodle, naturellement.

— Eh bien ! allez, je chanterai avec vous.

— Well ! Voilà qui va être superbe ; commencez. »

Je repris la guitare, préludai brièvement et avais à peine entonné le chant que Turnerstick attaqua d’une voix telle que les mâts pouvaient vraiment craquer. Il n’avait pas l’oreille musicienne et chantait faux ; il hurlait les paroles et termina au milieu des acclamations frénétiques, aussi discordantes que son chant.

Sous l’effort il était devenu rouge comme une écrevisse, mais ses yeux brillaient de plaisir, et il s’écria ravi :

« Mille tonnerres ! voilà ce qui s’appelle chanter, n’est-ce pas, Charley ?

— Assurément.

— Voulez-vous que nous recommencions ?

— C’est assez, capitaine, l’homme ne doit pas gaspiller ses dons. »

— Bien parlé, ces gens savent maintenant à qui ils ont affaire. Il faut garder ce fameux chant pour une autre fois afin d’apprendre un jour encore à d’autres comment le capitaine Frick Turnerstick lance le Yankee doodle. »

Je rendis les instruments au bonze :

« Crois-tu maintenant que les chrétiens savent faire de la musique ?

— Ta musique est beaucoup plus belle et beaucoup plus difficile que la nôtre, mais n’avais-tu vraiment jamais joué de cet instrument ?

— Jamais ; seulement nous avons dans notre pays des instruments qui lui ressemblent beaucoup, et c’est pourquoi j’ai pu en jouer.

— Ne me disais-tu pas que tu étais Anglais ?

— Non, je suis Français.

— C’est heureux, car nous détestons les Anglais qui ont détruit nos villes à coups de canon pour nous forcer à les rendre riches en leur achetant le poison de l’opium. Vous voulez aller à Kouang-Tschéou-Fou ?

— Oui, nous n’avons débarqué que pour visiter la pagode avec ta permission. Veux-tu accepter de nous un kom-tscha ?

— Je suis pauvre et vis des aumônes de ceux qui sont compatissants, ton kom-tscha sera le bienvenu. »

Naturellement, Turnerstick n’avait pas compris un mot de ce dialogue ; mais quand il me vit mettre la main à la poche, il devina de quoi nous parlions :

« Halte, Charley ! vous voulez donner un pourboire au bonhomme ?

— Oui.

— Laissez-moi faire, Charley, je n’ai pas grimpé aussi haut que vous dans la tour, mais c’est grâce à son instrument que j’ai entendu votre musique et je veux le lui payer. »

Il tira sa grande bourse et, se tournant vers le bonze, il le harangua de nouveau dans la langue de son invention en lui remettant deux dollars. Le vieillard eut l’air très surpris. Vu ses besoins et les prix du pays, deux dollars étaient une petite fortune. Il lui fut impossible de contenir sa joie à la vue d’un si riche cadeau ; il courut vers les Chinois présents, leur montra les deux pièces et loua, dans les termes les plus élogieux, la générosité des étrangers. Puis me saisissant par la main et m’attirant à l’écart :

« Tu veux aller à Kouang-tschéou-fou, me permets-tu de te donner un conseil puisque tu as été si bon pour nous ?

— Volontiers.

— Je te prie de ne répéter à personne ce que je vais te dire : garde-toi des loung-yin et des kou-ang-ti-miâo. »

Je fus très frappé par cet avertissement, qui était le mot à mot de celui que j’avais entendu de la bouche de Kong-ni. Et je lui en demandai le pourquoi.

« Je n’ai pas la permission de le dire. N’as-tu pas entendu dire que les loung-yin aiment à faire les étrangers prisonniers pour obtenir une rançon ?

— Je le sais. Avant-hier justement la femme d’un marchand portugais a disparu à Macao et, selon toutes prévisions, elle a été faite prisonnière par les hommes du dragon ; mais je n’ai pas peur d’eux.

— Tu ne les connais pas, sans quoi tu aurais peur. Il n’est rien de pire que de tomber entre leurs mains et de les mettre en colère. Si j’en avais le pouvoir, je te donnerais un talisman pour te préserver d’eux ?

— Existe-t-il un talisman semblable ?

— Oui.

— L’as-tu vu ?

— J’ai moi-même ;... oui, je l’ai vu.

— Comment est-il ?

— Je ne peux pas te le dire. »

Je retirai le médaillon de mon cou :

« Ressemblait-il à celui-ci ? »

À peine eut-il vu l’objet qu’il s’inclina presque jusqu’à terre en croisant les bras sur la poitrine.

« Pardonne-moi ; je ne savais pas que tu es un Yen-ki (colonel) des loung-yin.

— À quoi le vois-tu ? »

Cette question sembla le surprendre.

« Puisque tu as le talisman, tu dois savoir qu’il en est un spécial à chaque grade, ou bien c’est que tu ne l’as pas mérité, mais trouvé, et alors ce serait la mort. »

Je jugeai inutile de m’expliquer ; mais comme ce bonze bouddhiste semblait connaître l’organisation des pirates, il était intéressant pour moi de savoir s’il n’était pas des leurs.

« Je ne l’ai pas trouvé ; montre-moi le tien.

— Il est chez moi ; tu as dû voir à ma tasse que j’étais des leurs. »

J’avais, en effet, remarqué, par hasard, la manière particulière dont il tenait la main en buvant son thé. Il saisissait sa tasse du bout de trois doigts : le pouce, l’index et l’annulaire et gardait les autres raides. Je voulus en savoir davantage :

« Connais-tu aussi les autres signes ?

— Il y a encore les deux salutations que chacun connaît : Tschin-tschi...ng et Tschinh-leao. Mais toi, tu ne m’as pas dit la vérité, tu n’es pas un étranger, car tu n’aurais pu devenir ni membre, ni colonel. »

Donc le salut était aussi un signe distinctif ; on le prononçait en prolongeant la dernière syllabe, cette découverte pouvait m’être très utile.

« Je ne t’ai pas menti, et le talisman est ma propriété. Quant à toi, je suis forcé de te dire que tu as été très imprudent.

— Nous appartenons tous deux à cette grande société et pouvons par conséquent en parler.

— Tu ne savais pas que j’en faisais partie quand tu m’as parlé des hommes du dragon. Tu sais quelle punition cela mérite ?

— La mort, si je n’étais pas un bonze. Mais la vie d’un serviteur du grand Fo n’appartient qu’à l’empereur, car lui seul est le chef des prêtres. Tu avais été bon et bienfaisant, et comme je te croyais étranger, je voulais te mettre en garde.

— Pourquoi me le dire aussi à propos des kouang-ti-miao ?

— Tu dois le savoir toi-même.

— Alors, adieu. Il faut pourtant que je te dise encore une chose. Ne sais-tu pas qu’il est écrit dans le rituel chinois : La politesse chinoise défend impérieusement de faire rougir le visage d’un homme ?

— Pourquoi me demandes-tu cela ?

— N’as-tu pas voulu me confondre ? N’as-tu pas douté de ce que je te disais ? Et pourtant je t’ai prouvé que je disais vrai. Voilà que tu rougis à ton tour ; sois plus poli désormais avec les étrangers, car ils sont plus sages et plus rusés que vous. Tsching-lea-o.

— I-lou-fou-sing (Que l’étoile du bonheur t’accompagne), et pardonne-moi mes torts. »

Le capitaine était déjà parti en avant. Lorsque nous arrivâmes au bord du fleuve, une petite gondole, placée près de la nôtre, se détacha de la rive en même temps que nous.

« Qui est cet homme ? demandai-je au batelier.

— Un pêcheur qui a voulu se reposer ici. »

Nous montâmes dans l’embarcation ; le capitaine prit les rames, le batelier le gouvernail, et moi j’examinai l’animation qui régnait sur le fleuve.

Nous nous étions attardés à la pagode, le soir approchait et la population fluviale se hâtait de profiter des dernières clartés pour achever sa tâche journalière.

J’examinai l’animation qui régnait sur le fleuve.

Je remarquai que la gondole déjà vue se dirigeait tout droit vers la rive opposée ; l’homme qui la montait n’avait donc pas eu seulement l’intention de se reposer, car s’il avait fait un long voyage ou se proposait d’en faire un, il eût, dans le premier cas, accosté de suite la rive opposée et, dans le second, il aurait redescendu ou remonté le fleuve.

« Tu connaissais ce pêcheur ? demandai-je à nôtre batelier.

— Non.

— Que vous êtes-vous dit ?

— Rien. »

Si un silencieux Arabe m’eût fait cette réponse, je n’eusse pas douté de sa véracité, mais le Chinois étant bavard au plus haut degré, il n’était pas admissible que ces deux hommes se soient trouvés si près l’un de l’autre sans entamer une conversation.

Alors pourquoi le Chinois me mentait-il ? Je ne pus en trouver la raison.

Je continuai à le questionner :

« Pourrons-nous arriver aujourd’hui même à Wampoa ?

— Non.

— Il nous faut donc chercher un endroit où nous puissions passer la nuit. En connais-tu un ?

Il y a des hôtels et des auberges partout. La meilleure est : Schen-Kuang-tien (Hôtel de l’Éventail brillant), situé beaucoup plus haut sur la rive droite.

— À quelle distance en sommes-nous ?

— À quinze li (milles chinois) ; nous y serons dans une heure si le vent continue à souffler comme en ce moment.

— Il fera nuit complète d’ici là.

— Tant mieux ; tu verras comme le fleuve paraît joli la nuit aux étrangers. Veux-tu descendre dans cette auberge ou en préfères-tu une autre ?

— Nous y descendrons. »

Plus nous avancions, plus il faisait sombre. Notre batelier alluma une lanterne de papier ; chaque bateau, même le plus petit, avait une lanterne semblable, et les grands navires en avaient des quantités.

C’est alors qu’arriva derrière nous un bateau dont les mâts étaient très hauts et qui avançait grâce à dix rameurs. Il semblait vouloir passer tout près de nous, mais à peine nous eût-il atteints qu’on entendit une voix retentir à son bord :

« Kiang lou, » répondit notre batelier.

Aussitôt toutes les lanternes s’éteignirent brusquement ; quelque chose vola au-dessus de nous et vint se briser au fond de notre barque en répandant une odeur asphyxiante qui nous fit immédiatement perdre connaissance. J’eus seulement le temps de voir notre batelier plonger, car il avait sauté par-dessus bord à l’extinction des lumières.

Lorsque je revins à moi, je m’aperçus en ouvrant les yeux que je gisais attaché sur le navire, mon bon master Turnerstick, de même, à côté de moi, tous deux dans l’impossibilité de parler grâce au bâillon que nous avions dans la bouche.

L’homme au gouvernail ne m’était pas inconnu ; à la lueur de la lanterne qui éclairait son visage, je reconnus distinctement le pêcheur de la gondole.

C’était un loung-yin, et je soupçonnai, peut-être avec raison, que notre batelier était de connivence avec « les hommes du dragon ».

« Kieng-lou » était donc le mot de ralliement de ces gens, et comme il veut dire « dragon du fleuve », il servait à désigner partout le chef des pirates, qui d’après ce mot devait être d’origine mogole. Depuis que la Chine existe, il y a eu des pirates fluviaux, mais ils n’avaient jamais été si bien organisés qu’alors, et ils étaient tellement redoutés même par les fonctionnaires, qu’il était difficile d’obtenir la protection de l’État contre leurs méfaits. J’étais donc dans leurs mains, mais j’avoue que je n’avais pas peur. Je m’étais battu avec les goums africains, les bushne de l’Amérique du Nord et autres gens semblables, et j’étais pour ainsi dire curieux de faite connaissance avec les hommes du dragon.

Ils étaient treize dans le navire, dix rameurs, un pilote et deux hommes qui conversaient à la proue. Ils savaient que nous étions étrangers et devaient supposer que nous ne comprenions pas le chinois, car, quoique nous fussions tout près d’eux, ils parlaient assez haut pour que nous puissions entendre distinctement chacune de leurs paroles.

Près d’eux étaient quelques vases de terre de la forme des vases indiens. Ils contenaient vraisemblablement ces gaz asphyxiants que les pirates malais et chinois emploient pour étourdir leurs victimes et que nous venions d’expérimenter, le capitaine et moi.

« Qui sont ces deux hommes ? demanda l’un des interlocuteurs.

— Ce ta (l’homme grand) est un étranger et le gros doit être un Toung yin (Yankee), comme nous l’a dit son batelier. Tous deux sont riches, car ils étaient propriétaires de leur bateau.

— Et tu vas les remettre au dschiahour ?

— Oui, nous toucherons la moitié de la rançon, et il partagera l’autre avec le Kiang-lou.

— Combien auront-ils à payer ?

— Le dschiahour fixera le montant.

— Où les lui remettras-tu ?

— Dans le Kouang-ti-Miao.

— Y a-t-il place pour eux là-bas ?

— Oui, car il n’y a que la femme du Por-tu-ki que nous avons emmenée, parce que ces barbares sont assez sots pour croire qu’une femme a aussi une âme comme eux. Ils aiment leurs épouses autant qu’eux-mêmes et donnent pour les retrouver une rançon élevée. Le même courrier qui avertira son mari sera aussi envoyé au bateau de ces deux étrangers. »

La perspective n’était guère consolante pour nous. Nous devions donc rester prisonniers jusqu’à ce qu’un de ces honnêtes gens ait été chercher notre rançon. J’aurais souhaité le pire au batelier qui nous avait livrés, si j’avais pu surmonter mon vif intérêt pour l’aventure actuelle. Je n’avais même pas de quoi payer ma rançon, et, si je ne voulais pas m’adresser à la caisse du capitaine, il me fallait compter sur la fidélité de ma chance et peut-être aussi sur le talisman donné par Kong-ni.

Nous devions être conduits dans un temple du dieu de la guerre Kouang-ti, et je m’expliquai par là l’avertissement répété à propos du kouang-ti-miao.

Les temples publics semblaient donc être les lieux choisis par les hommes du dragon pour leurs centres d’opérations, à en juger par l’incarcération de la Portugaise dont j’avais parlé au bonze. On eut dit que ma destinée était, dans tous mes voyages, de me trouver en rapport avec des personnes privées de leur liberté.

Nous avions navigué une heure environ depuis mon réveil, quand le bateau, se dirigeant vers la gauche, pénétra dans un des nombreux canaux qui sillonnent les plaines chinoises. La vie mouvementée qui avait régné sur le fleuve cessa et les lanternes disparurent. Tout devint obscur autour de nous, les étoiles seules éclairaient notre voyage nocturne, et seuls les coups de rames résonnaient dans l’eau tranquille. Nous obliquions constamment dans des canaux latéraux, de sorte que je comprenais de moins en moins où nous allions, d’autant plus que le bord élevé du bateau où nous gisions me cachait complètement la vue.

Enfin une masse sombre surgit devant nous et nous nous arrêtâmes. J’aperçus une bâtisse énorme, que je n’eus pas le temps de considérer longtemps, car on nous banda les yeux aussitôt. On défit les liens de nos pieds et on nous fit lever. À peine débarqués, nous fûmes saisis par deux bras.

J’eus d’abord l’impression de monter des marches assez larges, puis de parcourir plusieurs longs corridors à travers des cours et enfin de pénétrer dans une salle fermée, comme me le fit comprendre l’écho de nos pas. On ôta nos bandeaux et j’aperçus alors l’intérieur d’un temple.

L’édifice, qui avait des murailles de briques très épaisses, semblait se réduire à cette seule pièce et contenait les images connues du dieu de la guerre, de son fils et de son écuyer, éclairées par la lumière de plusieurs lampes.

Sur les dalles se tenaient, dans des positions différentes, vingt hommes armés de flèches, de casse-tête, de pistolets étranges et de toutes sortes de couteaux, poignards et de sabres. L’un d’eux portait même, un fusil à mèche rouillé avec un canon si long et étrangement contourné, qu’il semblait avoir été exclusivement destiné à forer des puits.

Tous, du reste, s’ingéniaient à se donner une attitude aussi effrayante que celle de l’écuyer de leur gros dieu. Cela ne me fit pas la moindre impression ; ces hommes aux armes antédiluviennes, aux longues tresses, aux yeux de travers, au nez camard, me firent, avec leurs robes de chambre, justement l’effet contraire. Je me crus sur une scène d’amateurs où je remplissais le rôle de héros prisonnier parmi des bandits de comédie.

Mon bon Frick semblait du même avis, car il se contenta de cligner des yeux pour me faire comprendre qu’il avait envie de se servir de ses poings gigantesques dès qu’il serait délivré de ses liens, et je le savais homme à tenir tête à plus d’un.

Le Chinois est caractérisé bien plus par la ruse et la dissimulation que par la force corporelle ; il est volontiers bravache, mais se laisse facilement intimider par le caractère et l’énergie ; et si l’on rencontre ici et là parmi eux quelque géant, il n’y a souvent dans leur grand corps qu’une âme très petite.

En tous cas, s’il fallait en venir à un combat, nous n’avions qu’à compter sur nos bras, puisqu’on nous avait dépouillés de nos armes comme de tout ce que nous avions dans nos poches.

Enfin le bâillon nous fut retiré, ce qui nous permit de respirer, et on nous fit signe de nous asseoir.

Je pris place entre les genoux du dieu de la guerre prévoyant que j’y serais à l’aise et ne pourrais y être attaqué que de face.

Le capitaine s’assit auprès de l’écuyer dont il considéra très attentivement la statue :

« Pensez-vous, Charley, me demanda-t-il, que l’épée gigantesque sur laquelle s’appuie cette divinité soit de bon acier ?

— D’acier, j’en doute, mais de fer.

— Well ! Il y a si longtemps que ce garçon l’a sans s’en servir que je pense lui montrer bientôt pourquoi on a un sabre en main. À moins toutefois que vous ne préfériez rester dans cette souricière.

— Aussi longtemps qu’il vous plaira d’y rester vous-même. De bons camarades ne doivent pas s’abandonner.

— Alors arrangeons-nous pour nous en aller.

— Pouvez-vous briser vos liens ?

— All devils !! je n’avais pas pensé à cela ; mais ne pouvons-nous pas nous frayer un chemin avec de bons coups de pied ?

— Vous riez ; pensez donc que vingt hommes qui étaient là et treize qui sont venus avec nous cela fait trente-trois. Comment voulez-vous, même libérés de nos liens, nous frayer un passage, quand nous n’avons pas d’armes ? Avec chacun deux revolvers, soit vingt-quatre coups, nous pourrions peut-être nous faire la route libre ; mais, primo, nous n’avons pas nos armes à répétition, et, secundo, je ne vois pas l’utilité de nous baigner dans le sang. Il se pourrait du reste qu’ils sachent bien manier nos revolvers et que l’issue du combat nous soit fatale. Vous connaissez le proverbe : « C’est la quantité des chiens qui font la mort du lièvre. »

— Oui, quand on est un lièvre, Charley.

— On peut ne pas être un lièvre et avoir de la décision sans témérité.

— Well ! Faites ce qu’il vous plaira, je vous obéirai.

— Nous allons parler avec ces gens, et il sera toujours temps, s’ils ne veulent pas entendre raison, de recourir à la violence.

— C’est juste, mais vous ne le ferez pas sans que je me mêle de leur faire comprendre ce qu’il en est. Faut-il commencer ?

— Attendez encore un peu. Je crois qu’ils s’apprêtent à entamer la conversation. »

Pendant ce dialogue, les Chinois avaient tenu conseil ; l’un d’eux s’approcha alors de nous et nous adressa la parole en mauvais anglais. Il devait être le seul à connaître un peu cette langue.

« Qui êtes-vous ?

— Qui nous sommes ? Des gens naturellement, répondit Turnerstick d’une voix grognon et expressive.

— Qui êtes-vous ?

— Ce que nous sommes ? des gens, naturellement !

— Comment vous appelez-vous ?

— Cela ne fait rien à l’affaire, mon garçon !

— Veux-tu répondre quand je te parle, sinon je te ferai retrouver ta langue !

— Faut pas te fâcher, vieux blunt-nose ! »

S’entendre appeler « vieux nez camard » par son prisonnier ne parut pas du goût du Chinois ; il s’approcha tout près du capitaine et levant son poing menaçant :

« Veux-tu que je t’assomme, l’homme ! »

Le capitaine fronça les sourcils et de sa voix la plus tonnante :

« Arrière, marrrrrrrrche ! » cria-t-il.

Le Chinois, aussi effrayé que si la foudre était tombée devant lui, recula de plusieurs pas.

« Si tu t’approches de nouveau, gronda Turnerstick, je t’envoie de mon souffle dans l’air, espèce de petit pierrot ! »

Il allait débiter tout son répertoire de menaces quand une voix féminine s’éleva derrière lui et le fit arrêter :

« Help ! per todos los santos, help ! Messieurs. »

Ces mots mi-espagnols mi-américains semblaient provenir de la muraille devant laquelle se trouvaient les trois idoles. Ils étaient prononcés par la prisonnière portugaise, qui avait entendu la conversation et appelait l’attention des gens dont elle pouvait espérer l’assistance.

« Entendez-vous, Charley, qui cela peut-il être ?

— La marchande portugaise dont nous avons entendu parler hier.

— Elle serait dans cette boutique païenne ?

— Oui.

— Vous en êtes sûr ?

— Absolument, les hommes en ont parlé.

— Il faut l’en faire sortir. Je vais arracher le sabre de ce Bahamoth ou Léviathan d’argile, et je vais hacher toute la bande en chair à pâté.

— Avez-vous les mains libres ?

— Aïe ! c’est vrai ; que faire ?

— Attendre.

— Oui, jusqu’à ce qu’on nous ait aussi enfouis dans quelque trou ?

— Ils n’y arriveront pas de sitôt. Ces gens ne semblent pas savoir ligoter un prisonnier de manière convenable. Ils ne nous ont attaché que l’arrière-bras en sorte que nous pouvons remuer les mains. Je vois que le nœud de votre corde n’est pas difficile à défaire ; si seulement vous pouviez vous tenir une minute ici, devant moi, je détacherais vos liens.

— Une minute, dix minutes, une demi-heure, une heure entière et tout un jour s’il le faut ! Faudra-t-il défaire ensuite les vôtres ?

— Attendez encore, ils semblent prendre une décision. »

Les Chinois s’étaient de nouveau consultés et semblaient en être venus à une solution des moins agréables pour nous, car l’interprète s’avança vers nous accompagné de deux hommes armés de deux bambous solides.

J’avais déjà pensé à essayer la puissance de mon talisman ; mais si ces gens s’avisaient d’entrer en conversation avec nous par des coups, j’étais décidé à leur répondre sur le même ton.

Après que chacun des deux hommes se fut placé devant moi et devant le capitaine, l’interprète nous dit :

« Je vais vous questionner de nouveau, et si vous ne répondez pas, on vous fustigera. » Et, se tournant vers le capitaine :

« Tu es Yankee ?

— Éloigne-toi, mon garçon, je t’en avertis, car il ne fera pas bon parler avec nous tant que nous aurons cette corde autour du corps.

— Vous garderez ces cordes jusqu’à ce qu’on vous ait rachetés, et si l’on ne vous rachète pas, nous vous jetterons dans l’eau. Donc tu es Yankee ? »

Le capitaine ne répondit pas. L’interprète fit à ses compagnons le signe de frapper, mais avant que ceux-ci aient pu commencer, Turnerstick rapide comme l’éclair s’était levé de son siège. Il sauta sur le premier, le jeta à terre et donna à l’autre un si violent coup de pied dans la région de l’estomac que le malheureux s’affaissa. Le troisième, qui était devant moi, avait un kriss malais dans sa ceinture, et je ne quittais naturellement pas cette arme de l’œil. Comme je pouvais soulever légèrement l’avant-bras, il me fut facile d’arracher ce poignard à l’homme qui ne s’attendait pas à une attaque aussi subite et de l’envoyer rouler à quinze pas d’un coup de talon de ma lourde botte.

« Baissez-vous, capitaine ! criai-je.

— Well, mais faites vite. » Et il amena ses cordes à portée de mon poignard. D’un seul coup je le rendis libre, il saisit le kriss et trancha mes liens à son tour, tout cela si vivement que nous fûmes dégagés avant même qu’un seul de nos adversaires eût pu s’approcher de nous.

« Maintenant, en avant, come on, Charley ! » cria le capitaine.

Des deux poings il brisa le bras de l’écuyer de pierre et s’empara de son sabre à deux tranchants, long de cinq pieds et large de quatre pouces.

Pour moi, à part le kriss, je n’avais d’autres armes que les vases à encens placés devant les images.

J’eus à peine le temps d’en saisir un que j’étais déjà attaqué. Ces bons Chinois semblaient avoir beaucoup plus de respect pour le glaive gigantesque que pour mon encensoir, et tandis qu’ils cernaient seulement le capitaine, ils se précipitèrent en tas sur moi. Je m’enfonçai entre les jambes du dieu corpulent et me défendis. L’encensoir était si lourd que d’un seul de ses coups, je faisais tomber sans connaissance celui qui le recevait, et au quatrième coup déjà, les assaillants reculèrent malgré le fusil à mèche, dont le possesseur s’était précipité sur moi d’un air terrible, mais sans succès.

« Je ne suis plus assailli, capitaine, dis-je en riant, mais toujours assiégé ; faut-il tenter une sortie ?

— Que veulent faire ces coquilles de noix contre les trois-mâts que nous sommes ? en avant, nous allons les couler !

— Votre épée ne sera-t-elle pas trop longue ?

— Plus elle sera longue, mieux cela vaudra ; je voudrais qu’elle fût aussi haute que le grand mât d’une frégate. »

Il saisit le manche de son arme à deux mains et marcha à l’attaque. »

Je soutins cet assaut d’une canonnade, à l’aide des encensoirs restants, avec le plus grand succès, puis je me plaçai au centre de l’action. Il manquait l’autre aile, puisque nous n’étions que deux.

La ligne ennemie recula un peu, ce qui redoubla l’ardeur du capitaine. Il s’appuya sur le glaive dans l’attitude de son propriétaire précédent et commença un discours à la manière des héros et grands capitaines de l’antiquité.

Malgré la langue incompréhensible, mais en raison du ton dans lequel il fut fait, il n’aurait pas été sans effet si l’interprète ne s’était écrié en riant :

« Ce Yankee est fou ; il veut parler la langue de l’Empire du Milieu et n’en sait pas un mot. Assommez-le. »

Mais, nous aussi, nous fûmes encouragés par la voix derrière la muraille qui criait :

« Maten a los carajos (Sus aux coquins) !

— Que dit la Portugaise ? demanda Turnerstick.

— Elle parle espagnol, elle dit : « Sus aux coquins ! »

— Well ! c’est ce que nous allons faire ; nous sommes les deux chevaliers de cette dame et devons la délivrer. »

La proposition du chevaleresque capitaine n’était pas tout à fait de mon goût. Ces Chinois, n’eût été leur lâcheté inconcevable et presque inouïe, auraient dû nous étrangler cent fois, et il était inconcevable que de telles gens pussent être des pirates. Leur nombre était tellement grand par rapport au nôtre que je préférai essayer d’abord mon talisman.

J’en saisissais déjà le ruban quand la porte s’ouvrit pour laisser passer un homme si grand qu’il me dépassait certainement de toute la tête. Ses membres étaient proportionnés à sa taille, de sorte qu’ils donnaient l’impression d’une force corporelle peu commune.

« Le dschiahour ! » entendis-je de la bouche de plusieurs Chinois, et ils s’écartèrent de nous comme pour montrer que lui seul était maître de nos destinées.

Nous étions donc en face du chef en second du Kiang-lou. Il n’y avait pas trace de lâcheté en lui grâce à son origine mongole. Les gens de cette race sont fort braves mais sauvages et rancuniers, et l’on sait qu’ils font de la piraterie une espèce de sport.

Celui-ci était très bien armé ; il portait de hautes bottes mongoles, rareté dans cette contrée, et les pointes de sa moustache fine et bien soignée lui descendaient presque à la ceinture. Il jeta sur l’assemblée un regard rapide et perçant de ses petits yeux froids et rusés et s’avança vers les deux hommes qui commandaient le bateau par lequel nous avions été assaillis. Ils lui firent à demi voix un bref rapport, au cours duquel son front s’assombrissait de plus en plus. Quand ils eurent fini, il foudroya ses hommes d’un regard menaçant, et marchant droit vers le capitaine qui était plus près de lui :

« À bas l’épée ! » commanda-t-il en chinois.

Le sens de ses paroles était accompagné d’un geste qui les rendait faciles à saisir même pour ceux qui ne comprenaient pas le chinois. Pourtant Turnerstick garda l’arme à la main et ouvrit la bouche pour répondre, mais il ne put articuler aucun son, car le dschiahour de son poing puissant le frappa si fort au front qu’il s’écroula sans un cri.

Mon poing frémit, mais je restai tranquille, car mon coup ne devait pas atteindre cet homme de la manière hypocrite et inattendue dont il en avait usé avec mon pauvre capitaine. Je ne craignais personne à la boxe et à la lutte, et il m’était facile de voir que si j’avais devant moi une force physique supérieure à la mienne, je lui étais moi-même supérieur sous bien d’autres rapports.

Le dschiahour s’approchait justement de moi :

« À bas le vase ! » commanda-t-il.

Je ne remuai pas un membre, son poing se leva rapide comme l’éclair et s’abaissa vers moi, mais au même moment il poussa un cri et recula d’un pas. Il s’était foulé la main droite, car j’avais paré par un coup sur son poignet. Après un second cri, de colère cette fois, il sortit son couteau de la main gauche et essaya de me frapper au cou, mais je lui assénai un uppercut au menton et un droit à la tempe qui le firent s’écrouler à terre auprès de Turnerstick.

C’en était trop pour les autres qui se précipitèrent en hurlant sur moi. C’est alors que je sortis le talisman, car le moment où il pouvait nous servir était venu.

« Halte, doucement, doucement ! leur criai-je ; qui donc oserait combattre ce signe ? »

Les premiers s’arrêtèrent, et je crus un moment que le charme allait opérer.

« Un colonel ! criait-on. Il a un grade de plus que le dschiahour, qui est seulement le lieutenant-colonel ! »

Je vis à ces mots que les hommes du dragon pour désigner leurs chefs employaient exactement les titres des grades militaires. Le cadeau de Kong-ni n’était pas un talisman, mais un insigne secret et distinctif du grade. Comment Kong-ni l’avait-il eu ?

Peut-être lui aussi était-il colonel des pirates !

La pensée d’être pris pour un des chefs supérieurs des lung-yin me donna l’assurance nécessaire.

« Oui, ajoutai-je, vous avez fait prisonnier un de vos Yen ki (colonels) ; vous l’avez lié et bâillonné, de sorte qu’il n’a pu se faire reconnaître de vous. Vous m’avez tout pris, mais votre devoir était de me fouiller davantage, vous auriez alors trouvé cet insigne.

— Pardonne-moi, maître, dit l’un d’eux ; c’est la faute de ceux qui t’ont fait prisonnier. »

Un des maîtres du bateau s’avança alors :

« Non, maître, ce n’est pas notre faute ; ton batelier nous avait dit que tu étais un étranger et ton compagnon un Yankee. Comme tu naviguais sur une barque ordinaire, nous ne pouvions savoir que tu étais un des nôtres. Si tu avais eu un dragon et hissé votre lanterne, nous t’aurions rendu les honneurs d’usage.

— Vas-tu me dire ce que j’ai à faire ? Le dschiahour m’a frappé avant de m’avoir entendu, enchaînez-le.

— Pouvons-nous le faire ?

— Vous le devez. »

Pendant qu’ils obéissaient à mes ordres, le capitaine commença à donner signe de vie.

« Charley ! soupira-t-il en ouvrant les yeux.

— Capitaine.

— Où suis-je, mille tonnerres ! et pourquoi les oreilles me bourdonnent-elles ?… Ah ! j’y suis maintenant. »

Il se dressa sur ses pieds. Le coup du dschiahour aurait tué un autre homme, mais le crâne de Turnerstick était de constitution si solide qu’un seul coup de poing ne pouvait l’endommager. En reprenant ses sens il reprenait aussi conscience de tout ce qui lui était arrivé.

« Mille diables ! voici le coquin à terre ; est-ce vous qui l’y avez jeté ?

— Oui, et j’ajoutai tout bas : On me prend pour le colonel des pirates, agissez d’après cela.

— Comment !... quoi ?… Alors nous allons mettre toutes voiles dehors, hisser les pavillons et prendre le large en grande cérémonie.

— Sans la Portugaise ?

— Well, Charley, j’allais l’oublier dans ma précipitation, naturellement nous allons la remorquer.

— Faites-moi auparavant le plaisir de fourrer votre mouchoir dans la bouche de ce géant.

— Pourquoi ? Il est attaché.

— Il reviendra bientôt à lui et pour peu qu’il puisse parler, Dieu sait quelles difficultés il pourra nous créer !

— C’est juste, on va lui mettre une muselière. »

Tandis qu’il bâillonnait le captif, je me tournai vers les autres :

« Rendez-nous ce que vous nous avez pris. »

Ils le firent, et quand je me vis en possession de mon couteau et de mon revolver, je me sentis aussi en sûreté qu’à bord de notre Wind.

« Vous avez une prisonnière ici ?

— Oui, une Portugaise.

— Amenez-la. »

Celui qui répondait pour tous disparut derrière les divinités. On entendit grincer une porte et il apparut de nouveau avec la captive.

« Good evening, messieurs, » dit-elle avec un fort accent hollandais, et prenant sa robe des deux côtés elle fit une révérence respectueuse.

« Bonsoir, répondis-je, et j’ajoutai en hollandais : Vous êtes Hollandaise ? »

Le capitaine était stupéfait de m’entendre parler hollandais à une Portugaise, mais j’avais vu du premier coup que j’avais affaire à une fille des Pays-Bas. À son visage large et rouge, à sa taille corpulente, ses cheveux blonds fadasses, ses yeux bleus, ses grandes mains et ses grands pieds, il eût été impossible de reconnaître une Portugaise, même si sa mise n’eût pas été franchement hollandaise. J’aurais parié de suite qu’elle appartenait à la classe des servantes ; en tout cas, elle n’était certainement pas la femme d’un riche marchand portugais, et il y avait eu certainement malentendu.

Elle prit un visage joyeux en entendant sa langue maternelle et, me tendant la main, elle me dit :

« Êtes-vous aussi Hollandais ?

— Non, je suis Français.

— Français ! oh ! mais je puis aussi parler français, j’ai été cuisinière à Paris pendant deux ans et trois mois.

— Comment êtes-vous venue de Paris en Chine ?

— De Paris, j’allai à Amsterdam chez un riche marchand qui partait au Cap, où il avait de la famille. Malheureusement il y mourut, et j’entrai chez la femme d’un marchand de Lisbonne qui m’emmena à Macao.

— Diable ! vous avez beaucoup voyagé. Êtes-vous restée chez cette femme jusqu’à ce jour ?

— Oui, jusqu’à il y a trois jours.

— Comment avez-vous été séparée d’elle pour échouer ici ?

— Nous nous promenions ; ces hommes sont arrivés et m’ont faite prisonnière.

— Qu’est devenue votre maîtresse ?

— Elle s’est sauvée. »

Maintenant le cas était clair. Les hommes avaient laissé la mince Portugaise pour la grosse Hollandaise. La corpulence passant, en Chine, pour le plus bel apanage de la femme, et toute personne distinguée s’efforçant de devenir corpulente, ils avaient pris la servante pour la maîtresse et avaient lâché la seconde pour s’emparer de la première.

« Comment s’appelle votre maître ? demandai-je.

— Petro Gonjuis.

— Comment a-t-on pu vous attaquer dans le centre de la ville ?

— Il était tard et faisait presque nuit.

— Que fit-on de vous ?

— On m’enveloppa dans un drap et m’apporta ici dans une barque.

— Et depuis, vous étiez là derrière ?

— Oui, et bien mal, car personne n’est venu me voir, personne ne m’a apporté à manger ; je n’ai pu dormir à cause d’appels et d’un va-et-vient incessants, si bien que je me sens très faible et déprimée. Dès que je serai de retour à Macao, je ferai pendre ces coquins. »

J’eus envie de rire à la pensée qu’elle se croyait devenue faible et maigre parce qu’elle avait manqué de nourriture et de repos ; mais elle me faisait vraiment pitié, et j’ajoutai :

« Avez-vous des parents, ou êtes-vous mariée peut-être ?

— Non, je suis demoiselle, mon père et ma mère sont morts et les autres m’ont oubliée.

— Et bien, j’aurai soin de vous et vous ramènerai ou vous ferai ramener à vos maîtres. »

Pendant cette conversation, le dschiahour était revenu à lui. Il ne pouvait ni parler, ni se mouvoir, mais ses yeux étaient étincelants de colère, et il était facile de voir que je m’étais fait en lui un ennemi déclaré.

Je me tournai vers ses gens :

« Cette femme n’est pas l’épouse du Portugais, mais sa servante. Le Portugais ne donnera pas un sou pour elle, et je l’emmène avec moi pour lui rendre la liberté. »

Il y eut un léger murmure et un homme même osa me contredire :

« Cette femme nous appartient et personne n’a le droit de nous la prendre. Elle est la femme du Portugais, car elle est plus belle que celle qui s’est enfuie. »

Pour ma sûreté, il ne fallait pas me laisser commander. Je m’approchai de l’homme :

« Je vois à ton visage et à tes jambes torses que tu n’es pas un Chinois mais un Tartare. Crois-tu que je supporterai comme votre Yen ki qu’un Tsao ta dse (mot injurieux pour les Tartares) m’appelle menteur, ou crois-tu qu’il me sera plus difficile de t’assommer que ton dschiahour qui a deux têtes de plus que toi ? »

Je le saisis à la gorge et à la jambe, le soulevai et le jetai contre la muraille où il se blessa sérieusement.

« Bravo, Charley ! cria Turnerstick ; faut-il vous aider à jouer de la balle ? Je me sens une passion toute spéciale pour ces sortes de distractions.

— Ce n’est pas nécessaire, capitaine, car je crois que ces gens riposteraient. »

Il était facile de voir que je leur en avais imposé.

« Approchez, dis-je aux deux hommes qui conduisaient le bateau. Votre navire est encore amarré devant le Kouang-ti-miao ?

— Oui, maître.

— Depuis combien de temps êtes-vous ici ?

— Depuis trois jours.

— Combien de temps devez-vous y rester encore ?

— Tu veux nous éprouver, tu sais bien qu’il nous est permis de rester seulement quatre jours dans chaque Kouang-ti-miao.

— Bon, apprêtez-vous à nous conduire au fleuve.

— Nous ordonnes-tu l’attaque d’un navire ?

— Non, vous avez interrompu notre voyage, et pour la peine vous nous conduirez à Kouang-tscheou-fou.

— Nous obéirons. »

Je pris alors une des lumières et passai derrière les trois statues. En face de Kouang-ti s’ouvrait une porte qui me conduisit dans une chambre sombre et étroite, sorte de sacristie, où j’aperçus en même temps que des couronnes et des guirlandes artificielles une quantité de lanternes en papier doré, d’encensoirs, de tam-tam et même un tambourin chinois. C’était là la prison de la Hollandaise.

« Capitaine, amenez donc le prisonnier, dis-je.

— Well ! vous voulez l’arrimer dans cette cabine ?

— Par précaution ; nous ne pouvons l’emmener, et le laisser ici serait imprudent, comme vous pouvez le penser. »

Il prit le dschiahour par le collet et le traîna jusque dans la chambre, où je l’enfermai à clef et pris la clef avec moi.

Les hommes, avaient regardé cette scène tranquillement.

L’un d’eux me demanda alors :

« Que nous ordonnes-tu de faire du dschiahour ?

« Qui doit annoncer son incarcération au Kiang-lou, toi ou nous ? Je suis le Yng-pa-tsoung (lieutenant) de notre groupe et devrais l’emmener à Li-ting si tu n’y vas pas toi-même. »

Li-ting est une petite ville située sur le Pe-Kiang (fleuve du Nord) et réputée pour l’élevage de ses poissons dorés. C’était donc là que se trouvait le Kiang-lou.

« J’ai autre chose à faire de plus important, répondis-je. Le dschiahour restera ici jusqu’à demain, tu l’emmèneras ensuite lié à Kiang-lou.

— Ton rapport lui sera-t-il arrivé ? Le grand chef est sévère pour l’exactitude.

— Tu n’as pas de leçon à me donner, mais seulement à faire ce que je te commande.

— Alors, donne-moi la clef. »

Cette demande, aussi simple et compréhensible qu’elle fût, ne s’accordait pas avec mes vues ; toutefois je dus y répondre pour éviter tout soupçon.

« La voici, mais je te défends d’ouvrir cette porte avant le lever du jour.

— Quel nom devrai-je te donner en parlant de toi au Tsiang-Kioum ? »

Je ne pouvais prendre que celui que m’avait donné Kong-ni.

« Je m’appelle Kouang-si-ta-sse.

— Le nom est plus beau et plus grand que le mien, je t’obéirai en tous points.

— Alors aie soin de donner des aliments à la servante du Portugais dans la barque, car vous l’avez laissée sans manger et sans boire. Le Tsiang-Kioum l’avait-il donc ordonné ?

— Maître, tu sais bien comment nous devons traiter les prisonniers ; s’ils ont à souffrir de la faim et de la soif, ils accomplissent plus facilement ce qu’on exige d’eux.

— Zounds ! Charley, aurez-vous bientôt fini vos négociations ? s’écria le capitaine ; vous parlez entre vous un si mauvais chinois, qu’il m’est impossible de vous comprendre.

— J’ai fini et nous pouvons partir.

— Well ! mais avant il faut que je fasse comprendre à ces gens ma façon de penser.

— Faites, capitaine, cela ne peut pas leur faire de mal.

— Dites-moi encore une fois auparavant comment on dit adieu en chinois ?

— Tsing-leao.

— Tsing-leao ; je ne l’oublierai certainement pas jusqu’à la fin de mon discours. »

Il se mit en posture et fit un discours naturellement incompréhensible constamment entrecoupé de Tsing-leao.

Tous écoutèrent avec attention et même l’interprète ne rit pas cette fois. Je dus dire aussi quelques mots, mais je fus bref :

« Nous partons. Yng-pa-toung, tu sais ce que je t’ai commandé ? Salue le Kiang-lou de ma part. »

Et nous quittâmes le temple qui avait été si plein de surprises pour nous. On nous éclaira jusqu’au canal par des lanternes de papier dont la faible lumière ne me permit pas d’examiner la forme de l’édifice. Il y avait plusieurs bateaux à quai, nous prîmes celui qui nous avait amenés et ce furent les mêmes rameurs qui nous emmenèrent.

Le lieutenant s’était procuré de l’eau potable et des fruits grâce auxquels la Hollandaise put calmer sa faim et sa soif.

« Dieu soit loué ! dit-elle dans son mauvais français, de ce que, moi, pauvre créature, j’ai enfin trouvé un dîner. Cela ne vaut pas un cuissot de chevreuil, un rôti ou du jambon, mais cela calme tout de même les tiraillements d’estomac. »

La pauvre fille, comme elle s’était elle-même dénommée, eût sacrifié en dix minutes à « ses tiraillements d’estomac » assez de provisions pour calmer la faim de plusieurs personnes, et rien n’était aussi amusant que les exclamations d’étonnement des sobres Chinois à la vue de cet appétit formidable.

Elle devint alors bavarde ; j’appris qu’elle s’appelait Anna Kelder et elle me raconta toute sa vie. Elle était très étonnée d’avoir été prise pour sa maîtresse et renouvela sa ferme intention de faire pendre tous les pirates.

Cela m’amena à penser à ce que je ferais moi-même au sujet des pirates. Il était de mon devoir, jusqu’à un certain point, d’avertir la police, mais que d’ennuis, de désagréments et de perte de temps en résulteraient ; sans compter le danger auquel je m’exposais et la trahison que je commettrais envers Kong-ni, qui s’était montré si reconnaissant envers moi !

Je fus tiré de mes réflexions par un appel du capitaine :

« Écoutez, Charley ; n’entendez-vous pas un bruit de rames derrière nous ? »

J’écoutai et perçus en effet ce léger bruissement de l’eau qui se produit à chaque coup de rames.

« Un bateau vient derrière nous, capitaine.

— Yes, mais qu’est-ce que ce bateau ? Je pense que nous avons quelque raison de nous méfier.

— Sans doute, il est très possible que le lieutenant ait délivré le dschiahour, qui dans ce cas ne manquera pas de nous poursuivre.

— Que faire, Charley ? les hommes du dragon doivent certainement être avec lui.

— Gagner de l’avance et tâcher de les rendre incapables de nous nuire. Aidez-moi, nous serons plus forts qu’eux.

— Well ! nous allons leur montrer que nous savons manœuvrer un bateau. »

Je commandai aux gens de faire force de rames. Nous-mêmes leur aidâmes, et la vitesse de l’embarcation fut doublée. Peu après, nous atteignions l’entrée d’un canal latéral, et quand nous y eûmes pénétré, j’ordonnai d’éteindre les lanternes.

Les hommes obéirent sans comprendre mes intentions.

« Halte ! criai-je dès que le bateau eut touché la rive, tout le monde dehors.

— Pourquoi, maître ? demanda l’homme à la barbe.

— Tu n’as qu’à obéir, marche. »

Tous débarquèrent en hésitant toutefois.

« Restez tranquilles ici jusqu’à ce que je vous dise d’embarquer de nouveau. »

Puis je poussai le bateau de la rive de manière à nous faire aller vers la rive opposée.

« Well done, c’est bien, Charley ; nous voici débarrassés de ces coquins. Mais écoutez…

— Kiang ! cria-t-on du canal principal.

— Lou ! » répondirent les deux hommes auxquels j’avais ordonné de se taire.

Le bateau que nous avions entendu était arrivé au croisement des deux canaux, et ses occupants avaient voulu savoir, à l’aide du mot de ralliement, à quelle distance nous étions.

« Nous sommes trahis, Charley, que faire ? dit le capitaine.

Vite à terre tous trois, et puis attendons pour voir à qui nous avons affaire. »

Nous attachâmes l’embarcation à un buisson de cotonniers au bord de l’eau et descendîmes à terre.

« Le danger sera-t-il grand, Mynheer (monsieur en hollandais) ? demanda la Hollandaise à voix basse.

— Nous le saurons bientôt, répondis-je.

— Je n’ai pas peur ; donnez-moi un bâton ou une rame, je frapperai sur la tête de ces coquins de manière à leur faire bourdonner les oreilles autant qu’une contrebasse. »

C’était une fille courageuse, toute autre dans cette circonstance eût eu un évanouissement.

« Bravo, Mlle Kelder, les rames sont à votre disposition. Prenez-en une, et si cela devient vraiment sérieux, ne craignez pas de frapper sur les têtes.

— N’ayez pas peur, je montrerai à ces hommes ce que sont les bras et les poings d’une Hollandaise. »

Un bruit de rames résonna à ce moment près de nous.

« Kiang ! cria-t-on de nouveau.

— Lou ! » répondit-on de l’autre côté.

Le bateau s’arrêtait près de nos hommes.

« Où est votre barque ? demanda une voix que je reconnus pour celle du dschiahour.

— Là-bas, sur l’autre rive.

— Où est l’homme grand avec la femme et son compagnon ?

— Là-bas également.

— Pourquoi avez-vous abandonné votre embarcation ?

— Le colonel l’a commandé !

— Il n’est pas colonel des hommes du dragon ; il a volé l’insigne, il faut qu’il le rende et qu’il meure. Attendez ici. »

Le bateau arrivait vers nous. La fuite était impossible, car nous ne connaissions pas le pays, sillonné de cours d’eau ; il fallait donc se défendre, et je n’avais nullement l’intention de les laisser gagner notre rive.

« Arrêtez-vous, leur criai-je, vous ne débarquerez pas ici !

— Le voilà, en avant, poignardez-le ! » s’écria le dschiahour, dont j’aperçus la haute taille au milieu du bateau. Ce dernier accosta et plusieurs hommes sautèrent à terre. Nous avions levé nos rames : deux coups et puis deux encore, et nous étions débarrassés de ces intrus.

« Prenez aussi les rames, cria le Mongol, et assommez ces Yankees ! »

D’autres sautèrent à terre tandis qu’il restait dans le bateau. Ils se jetèrent à trois sur moi, j’en assommai un, mais ne pus me défendre en même temps des autres ; je reçus un violent coup sur l’épaule et fus saisi par devant et par derrière.

« Tenez-le bien, » cria le dschiahour.

Je voyais déjà briller le couteau du Mongol.

D’un bond il fut près de moi, et tandis que je me débarrassai des deux petits hommes par une brusque secousse, il me porta de sa main gauche valide un coup de poignard que j’évitai en me rejetant de côté. Je le saisis à la gorge et au bras, mais fus empoigné alors par les deux hommes qui s’étaient ressaisis ; je trébuchai sur une des rames et tombai. Je voyais déjà briller le couteau du Mongol :

« Meurs, chien ! » cria-t-il.

Mais il reçut au même moment sur le bras un coup terrible, qui me donna le temps de reprendre mes forces. Le coup venait de la Hollandaise.

« Faites-moi le plaisir de décamper, dit-elle, ou je vais vous donner des jambes.

— À l’aide, Charley ! » cria le capitaine au même instant.

Je me retournai et le vis à terre ayant peine à se défendre contre ses assaillants. Je me précipitai les poings tendus sur le dschiahour, mais il sauta dans l’eau, alors je me débarrassai des deux Chinois et courus au secours du capitaine.

« Attention, Mynheer ! cria la vaillante cuisinière, en voilà qui viennent en nageant comme des poissons. »

Je donnai de l’air au capitaine pour qu’il pût se relever et voulus me diriger vers le canal, quand je reçus un coup de rame qui m’enleva la vue et l’ouïe. Je fus tout étourdi et vécus à partir de ce moment comme dans un rêve.

Je vis des corps sortir de l’eau et s’emparer des rames, ce devaient être les gens que nous avions débarqués et qui venaient au secours de leurs camarades ; je vis le capitaine frapper autour de lui comme un enragé et la cuisinière aussi manier les rames. Je voulus en faire autant, mais le coup reçu sur la nuque paralysait mes nerfs, et la rame me sembla trop lourde ; je saisis mes deux revolvers et je tirai. J’entendis aussitôt la voix de Turnerstick :

« Mille tonnerres ! je n’avais pas pensé à cet objet. Tirez, tirez douze coups, il y a douze scélérats. »

Je vis alors les ennemis sauter dans leur bateau, je leur tirai toutes mes balles, mais je crois que pas un ne fut blessé, tant mes mains tremblaient. Turnerstick, lui aussi, n’avait pas tué beaucoup de gens : il savait mieux tirer à l’affût qu’au débuché.

Toutefois la répétition des coups avait produit son effet, les hommes disparurent et le bateau avec malheureusement.

« Où courez-vous si vite ? leur criait Turnerstick, dans son chinois ; misérables lièvres, tas de peureux, poules mouillées ! Viens donc ici, hé ! Mongol ! le capitaine Turnerstick t’incrustera son adieu dans le nez !

Ils sont partis, dit la cuisinière, qui s’était bravement comportée. Comment allez-vous, Mynheer ?

— Pas très bien, Mademoiselle Anna, répondis-je en m’efforçant de parler distinctement ; j’ai reçu un coup très désagréable sur la tête.

— Qu’y a-t-il ? dit Turnerstick inquiet ; vous balbutiez comme un ivrogne. Est-ce que ce coup vous a été donné sur la nuque ?

— Mais oui.

— Cela est mauvais. On peut frapper au front ou sur le crâne tant qu’on voudra, mais là, derrière, c’est là qu’est la vie, comme qui dirait le gouvernail du bateau, et quand celui-ci est endommagé il n’y a plus de bonne traversée possible. Que faire ?

— Pas grand’chose. Je n’ai besoin que de fraîcheur et de repos.

— Vous aurez les deux. Voilà de l’eau en quantité et nous ne pourrons pas quitter ce malencontreux endroit avant le point du jour, si bien que vous aurez le temps de vous remettre. »

L’eau était au ras de la rive. Je creusai, avec mon couteau, un trou qui se remplit immédiatement d’eau, et, me couchant sur le dos, j’y plongeai ma nuque.

« Que ce garçon est pratique ! il n’aura besoin ni de compresses, ni d’infirmière.

— Puis-je vous aider, Mynheer ? demanda la Hollandaise.

— Merci, vous manquez vous-même de toute commodité.

— Cela ne fait rien. Je vais me coucher à terre et essayer de dormir. »

Le capitaine l’aida à se faire un oreiller de brindilles de saule qui ne devait pas être aussi moelleux qu’un oreiller de duvet ; elle s’étendit, et son ronflement sonore nous prouva bientôt qu’il n’était pas difficile à notre compagne de dormir agréablement au grand air.

« N’aurions-nous pas mieux fait de chercher un autre endroit, Charley ? demanda le capitaine.

— Pourquoi ?

— Parce que je pense que les coquins pourraient bien revenir.

— Ils s’en garderont bien.

— Croyez-vous ? Alors je n’ai rien de mieux à faire que de me fabriquer un oreiller, car je ne pense pas que qui que ce soit nous apporte ici un hamac.

— Dormez, je veillerai.

— Le pourrez-vous ? Quand on est étourdi, on s’endort facilement.

— Ne vous inquiétez pas, la fraîcheur de l’eau me tiendra éveillé.

— Well ! voilà mon lit fini. Réveillez-moi dans une heure pour que je vous remplace. Good night, Charley.

— Bonne nuit, capitaine. »

En deux minutes le monologue ronflant de la cuisinière devint un duo qui me parut tout fait pour épouvanter les pirates, s’il leur prenait l’idée de revenir.

Les étoiles scintillaient au-dessus de ma tête, je les regardai longtemps et un calme délicieux pénétra en moi à la pensée qu’un Père tout-puissant veille sur nous en quelque coin que nous nous trouvions. Ma pensée et mon cœur s’unirent dans une prière silencieuse, puis mes yeux s’appesantirent. Turnerstick avait raison, je m’endormis.

IV
À LOUNG-RÉOU-SANG

Quand je m’éveillai, il faisait jour. J’aurais dormi plus longtemps encore si en me retournant je n’avais senti le contact de l’eau sur mon visage. Toute fatigue et toute douleur avaient disparu. Je me relevai.

Des empreintes de pas dans le sol mou étaient tout ce qui restait du combat de la nuit, et malgré tous mes efforts je ne pus découvrir une seule goutte de sang qui pût me montrer qu’une seule de mes balles avait porté.

Au loin, à l’horizon, vers le nord, je voyais les murailles du Kouang-ti-miao, et du côté opposé une longue traînée de brouillard indiquait la place du fleuve dont nous étions éloignés par une demi-heure de marche.

Je réveillai le capitaine :

« Ohé du bateau ! oh ! oo oooh ! »

Il sauta sur ses deux pieds.

« Oooh, navire, Wind ! — Tonnerre ! c’est vous, Charley ? J’espère que vous ne vous moquez pas de moi… À quelle latitude sommes-nous, s’il vous plaît ici ?

— S’il vous plaît, capitaine, plongez donc un peu votre tête dans mon trou d’eau afin de reprendre vos sens.

— Ah, c’est vrai ! Voilà là-bas la pagode, là le fleuve, et ici,... ici la femme hollandaise qui peut avaler deux boisseaux de melons, d’olives et de noix.

— Mais qui sait aussi manier bravement la rame, capitaine.

— Je sais, c’est une fameuse femme, elle a tapé comme un quartier-maître. Allons-nous l’éveiller ?

— Il faut bien.

— Bon, je vais le faire moi-même. »

Il s’approcha de la dormeuse :

« Pstt ! Milady, Mistress, Miss ! Voulez-vous avoir la bonté d’ouvrir les yeux ? Le soleil a jeté l’ancre depuis longtemps déjà. »

Elle se leva :

« Bonjour, myne Heren. Ai-je dormi trop longtemps ?

— Good morning ! Non, car je viens seulement de mettre à la voile. Mais en voilà un qui est levé depuis longtemps.

— Mynheer, comment va votre tête ? demanda-t-elle avec sollicitude.

— Merci, mademoiselle, elle est complètement guérie. Partons-nous, capitaine ?

— Je pense que nous n’avons plus rien à faire ici, nous n’avons qu’à nous retirer avec les honneurs de la victoire.

— Ça n’en a pas moins été une vilaine affaire, et il ne faut pas trop vous vanter, car nous avons perdu tout notre équipement et le bateau conquis.

— C’est vrai, mais nous avons délivré une lady, Charley, tout comme dans les romans ou au théâtre. Il y a des milliers de gens qui n’en ont pas fait autant dans toute leur vie, et c’est quelque chose dont on peut parler au retour. C’est pourtant vrai ce que vous disiez : qu’il est bon de parcourir le monde pour connaître gens et pays ; et quand on a appris une langue aussi difficile que le chinois, il s’en faut de peu qu’on puisse aussi écrire des livres et des histoires comme vous le faites.

— Détrompez-vous, capitaine, la langue chinoise n’est pas plus difficile qu’une autre. Ceux qui lui ont fait cette réputation ne se sont pas donné la peine de l’étudier.

— Well ! mais nous deux la connaissons à fond, n’est-ce pas ? Il me tarde de voir ce qu’ils diront à Hoboken, chez la mère Thick, quand ils entendront le vieux Frick parler couramment chinois. C’est bien ce qui se sera passé de plus extraordinaire là-bas depuis de longues années. N’êtes-vous pas de cet avis, Charley ?

— Je suis absolument convaincu qu’ils seront tous stupéfaits ; mais en avant, car il est inutile de rester ici plus longtemps.

— Plutôt que d’aller vers le fleuve, je préférerais retourner dans le temple pour parler de nouveau avec ces hommes du dragon.

— Cela arrivera peut-être, car nous demanderons assistance au premier bateau européen ou américain que nous rencontrerons.

— Vous ne voulez donc pas porter plainte aux Chinois eux-mêmes ?

— Cela viendra. »

Nous nous dirigeâmes vers le canal principal que nous longeâmes jusqu’au fleuve. Comme nous y arrivions, une pinasse hollandaise le descendait justement. Ça tombait bien ; nous l’appelâmes, on répondit à notre appel.

« Où va votre navire ? demanda le capitaine quand celui-ci eut stoppé.

— À Macao. Navire De Valk, Amsterdam.

— Voulez-vous nous faire un plaisir ?

— Lequel ?

— Voici une femme de Macao que les pirates du fleuve avaient faite prisonnière. Nous l’avons délivrée. Voulez-vous bien l’emmener ?

— Une Hollandaise, n’est-ce pas ?

— Yes, une femme très brave, je vous assure !

— Qu’elle monte à bord !

— Et la traversée, je la paierai.

— Qui êtes-vous ?

— Capitaine Turnerstick, The Wind, New-York.

— Vous êtes un brave homme, Mynheer. Le voyage sera gratis, c’est une compatriote que nous prenons à bord.

— Well ! vous êtes aussi de braves gens. Saluez pour moi votre capitaine.

— Merci, ne voulez-vous pas venir avec nous ?

— Non, nous remontons le fleuve.

— Vous n’avez pas besoin d’autre chose ?

— De rien, merci.

— Alors, adieu, capitaine.

— Good bye ! »

Notre Hollandaise ne pouvait se décider à nous quitter si vite. Il lui fallut bien quelques minutes pour nous dire la millième partie de tout ce qu’elle aurait voulu nous dire, et la pinasse était déjà presque au milieu du fleuve, qu’elle nous criait encore des remerciements pour sa délivrance.

La dernière phrase que je pus entendre se terminait par les mots : « faire pendre toute la bande. »

Il ne nous restait plus qu’à attendre tranquillement au bord de l’eau une embarcation assez bien montée. Nous n’eûmes pas longtemps à attendre, et bientôt apparut un yacht de plaisance qui remontait le fleuve et qui stoppa à notre appel :

« Qu’y a-t-il ? demanda son capitaine, voulez-vous naviguer avec nous ?

— Où allez-vous ?

— À Wampoa et Canton.

— Nous irons avec vous, si vous consentez à vous arrêter une heure.

— Pourquoi ?

— Nous vous le dirons. Jetez-nous un cordage. »

L’instant d’après nous étions devant le capitaine.

« Je vois à votre langue que vous êtes Américain.

— Yes, sir ; capitaine Turnerstick, The Wind !, New-York, à l’ancre devant Hong-Kong.

— Ah ! j’ai vu votre bateau ; et cet homme ?

— Mon ami un type qui fait le tour du monde pour apprendre à connaître gens et pays. Je pensai jusqu’ici qu’il faisait une bêtise, mais j’ai compris qu’il avait raison.

— Et vous voulez visiter Canton maintenant ?

— Yes, sir, mais auparavant nous vous demandons quelques-uns de vos hommes pour arrêter une bande de pirates qui sont dans le voisinage.

— Des hommes du dragon peut-être ?

— Justement, sir ; ils nous ont attaqués hier à l’aide de vapeurs asphyxiantes et nous ont emmenés dans un temple où nous les trouverons encore probablement.

— S’il en est ainsi, je mets à votre disposition mes matelots et moi avec eux ; il ne restera ici que ce qu’il faut pour garder le steamer. À quelle distance d’ici est le temple ?

— À pas plus de trois milles.

— Ce sera fait en une demi-heure, car mes hommes sont de bons rameurs. Combien y a-t-il d’hommes du dragon ?

— Hum ! environ vingt à trente, mais ça n’a pas d’importance, un bon Anglais vaut dix de ces gens-là.

— J’en sais quelque chose ; venez dans ma cabine prendre quelque chose, car je doute que vous vous soyez chargé l’estomac parmi ces coquins. Mais il faut que je me présente : Tom Halverstone, de Greenock sur la Clyde, vous savez bien, là où l’on construit les vapeurs les plus rapides ?

— Je connais l’endroit et ne conteste pas sa réputation. Donc, en avant, capitaine, car un déjeuner est à l’homme ce que le charbon est au vapeur, pas de voyage possible sans l’un et sans l’autre. »

Tandis que nous faisions honneur à la table, le capitaine était monté sur le pont pour faire ses préparatifs et, un quart d’heure plus tard, quinze hommes bien armés filaient dans un cotre sur l’eau du canal, à la vitesse d’un boulet de canon.

« Quelle espèce d’individu était le chef des hommes du dragon ? demanda Halverstone.

— Un Mongol de la race des dschiahours.

— Je m’en doutais, ces gens-là appartiennent probablement à la bande du Kiang-lou qui fait tant parler de lui.

— Justement, car ce dschiahour n’est qu’un de ses subordonnés.

— Well ! cette expédition m’intéresse d’autant plus ; j’espère que nous allons les attraper.

— J’en doute, et ne suis pas de l’avis de mon ami Turnerstick ; après ce qui a eu lieu cette nuit, les pirates auront eu la sagesse de quitter le temple.

— Oserais-je vous demander de me raconter l’histoire en détail ? »

Je le fis, tout en omettant, comme je jugeai convenable, le détail du talisman et quelques autres petits incidents. Turnerstick eut l’esprit de les laisser passer sous silence.

« Ce n’est pas seulement une histoire, mais une aventure, déclara Halverstone ; je suis aussi d’avis que les coquins ont dû décamper. Notre voyage ne sera toutefois pas complètement inutile, j’aurai du moins l’occasion de voir une pagode. »

Une demi-heure s’était à peine écoulée lorsque nous abordâmes au même endroit que la veille. Autant j’avais eu de mal à m’orienter dans l’obscurité, autant il me fut facile de reconnaître au jour le temple déjà vu.

À ma grande surprise, deux hommes vendaient à l’entrée des fleurs et des bâtons d’encens. Nous montâmes un large escalier de pierre pour arriver jusqu’à eux.

« Tsing-tsing, dis-je en saluant. Est-il permis d’entrer ?

— Tout homme qui donne un kom-tscha au serviteur de Dieu peut entrer, me fut-il répondu.

— Ce serviteur est-il ici ?

— Il est dans l’intérieur du miao où tu pourras le trouver. Mais il faut aussi que tu fasses une offrande au dieu.

— En quoi consiste-t-elle ?

— En fleurs et en encens que tu brûleras. »

L’homme voulait naturellement gagner quelque chose ; je lui laissai ses fleurs et son encens et lui donnai un petit kom-tscha qu’il reçut avec de grands remerciements et partagea aussitôt avec son compagnon.

« Y a-t-il beaucoup de Kouang-ti-dse (mandarins guerriers) dans ce temple ? demandai-je.

— Il n’y en a pas encore.

— Y a-t-il longtemps que vous êtes ici ?

— Depuis que le soleil est levé.

— Votre dieu est-il adoré aussi la nuit par ses fidèles ?

— Oui.

— Étiez-vous dans le temple cette nuit ?

— Non, il ne vient la nuit que ceux qui ne craignent pas les malins esprits avec lesquels combat le puissant Kouang-ti aussitôt qu’il fait noir.

— Ces esprits viennent-ils toutes les nuits ?

— Je ne sais pas, mais ils sont venus la nuit dernière et ont dérobé le glaive de l’écuyer ; pourtant Kouang-ti, qui est fort et puissant, les a chassés.

— Que dit cet homme ? demanda Turnerstick, il parle encore un bien mauvais chinois.

— Il dit que nous sommes des dieux guerriers chinois.

— Il a sûrement quelques cases en trop ou en moins dans la cervelle.

— Possible. Il prétend que la nuit dernière il y a eu ici de malins esprits qui se sont emparés du glaive du dieu, mais qui ont été chassés par le puissant Kouang-ti. C’est donc nous les Kouang-ti ou dieux de la guerre.

— Ces deux hommes savent peut-être aussi bien que nous ce qui s’est passé, mais ils se garderont bien de le dire.

— Possible !

— Y a-t-il encore des hommes du dragon ici ?

— Non.

— Well ! nous allons inspecter cette boutique. »

Nous entrâmes dans la cour qui formait un rectangle et ne contenait que deux petites pagodes octogonales situées l’une en face de l’autre à égale distance des côtés. Au fond de la cour, une deuxième porte nous conduisit dans une autre cour où nous aperçûmes à droite et à gauche deux petits temples auxiliaires ouverts où se trouvait la grosse statue de Kouang-ti accompagnée comme d’habitude de son fils et de son écuyer.

Nous pénétrâmes dans le temple principal.

Enfin par une nouvelle porte située également au fond de cette deuxième cour, nous pénétrâmes dans le temple principal que nous avions examiné la veille au soir. Derrière la statue du dieu était la chambre déjà mentionnée ; enfin, aux deux extrémités les plus éloignées de la muraille, deux portes conduisaient chacune dans une cour où l’on voyait seulement une citerne carrée. Le tout était entouré d’un mur de briques solides, haut de quinze pieds, environ et formant un rectangle.

Ce fut seulement dans la dernière cour que nous aperçûmes le serviteur du dieu et, à ma grande surprise, je reconnus en lui l’homme qui avait manié si adroitement la veille le fameux fusil à mèche. Il portait maintenant un costume de bonze.

« Reconnaissez-vous cet homme, capitaine ? demandai-je à Turnerstick.

— Tonnerre ! c’est le fameux artilleur à la carabine en tire-bouchon.

— Vous le reconnaissez aussi.

— Ce prêtre est-il un des hommes du dragon ? demanda Halverstone.

— Oui.

— Eh bien, alors, faites-vous justice vous-même, car il ne faut pas compter sur celle des tribunaux chinois ; prenez le bonhomme à la gorge.

— Un prêtre ! Dans un lieu considéré comme saint ! m’écriai-je.

— Peuh ! répondit Turnerstick ; avez-vous trouvé quelque chose de saint en lui hier ? De bons coups, croyez-moi, de bons coups, voilà tout ce qu’il mérite, son dieu se chargera de le guérir ensuite. »

Dans tout autre pays il nous en eût coûté la vie, mais, dans les circonstances actuelles, cette loi du lynch ne présentait aucun danger.

Le serviteur du dieu ne nous avait pas encore aperçus, il était debout devant un bassin et donnait à manger à des tortues qui s’y trouvaient. Au bruit de nos pas il se retourna, et notre vue lui causa le plus profond effroi ; mais il se ressaisit aussitôt et son visage rusé ne montra plus la moindre inquiétude.

« Es-tu le sing de cette pagode ? lui demandai-je.

— Non, répondit-il fièrement.

— Alors tu es un Hoschang (bonze de classe supérieure) ?

— Oui.

— Peut-on visiter ce temple ?

— Celui qui sacrifie au dieu et n’oublie pas ses serviteurs peut entrer.

— Nous penserons à toi. Mais il me semble que tu laisses aussi entrer des hommes qui sont les ennemis de ton dieu.

— Qu’est-ce qui te le fait croire ?

— J’ai vu qu’on avait dérobé le glaive de ton dieu.

— C’est le diable, Tschut-gour, qui a fait cela.

— Le diable ? Qu’a-t-il à faire dans ce temple ?

— Ne sais-tu pas qu’il est l’ennemi des dieux et les attaque pour combattre avec eux ; mais ces derniers sont les plus puissants, et s’ils se laissent prendre leur glaive par lui, ils ne l’en chassent pas moins dans le Ta-Kang (enfer).

— As-tu quelquefois vu de ces combats ?

— Non, un prêtre serait tué s’il l’osait.

— Alors tu n’as jamais vu le Tschut-gour ?

— Non.

— Eh bien, moi, je l’ai vu ; veux-tu que je te le montre ?

— Tu ne le peux pas.

— Je le puis et même à l’instant.

— Ou est-il ? »

J’indiquai Turnerstick.

« Ici, regarde-le bien, et tu verras que tu as déjà vu le diable une fois.

— Tu parles de telle sorte que je ne puis te comprendre.

— Je parle très clairement : tu dis que le Tschut-gour a pris le glaive de ton dieu, donc c’est celui-ci qui est le diable, car c’est lui qui l’a dérobé.

— Je ne te comprends pas davantage.

— Tu y étais pourtant ; ta mémoire est bien courte ; si elle ne va pas du soir au matin, je vais t’aider : où est le dschiahour ?

— Je ne connais pas ça. Qu’est-ce qu’un dschiahour ?

— Tu es offensé lorsque je t’appelle sing au lieu de hoschang ; tu prétends être un sage, un prêtre, un savant, et tu ne sais pas ce que c’est qu’un dschiahour ?

— Fo Seol sait tout, mais l’homme ne peut rien apprendre.

— Tu as été comme hoschang dans un couvent, et y as étudié le Schan-hai-King (livre des montagnes et des mers) et le Hoan-yu-Ki (description de toute la terre). Le Fo-koue-ki ne doit pas t’être inconnu et tu ne saurais pas ce que c’est qu’un dschiahour ?… Je suis un Si-yin (homme de l’Ouest), et dans le Si-ti (pays de l’Occident) on a un excellent moyen de fortifier la mémoire.

— Donne-le-moi, dit-il en souriant d’un air rusé.

— Tu vas l’avoir. »

Je me tournai vers un des matelots :

« Il y a dans cette chambre des tiges de bambous qui servaient à porter des lanternes ; va en chercher une ou deux pour donner dix coups à cet homme.

— Ce sera vivement fait, sir. »

Il sortit précipitamment et revint de même avec quelques tiges.

« Tenez-le, et frappez-le à deux, chacun cinq bons coups sur le dos, » ordonnai-je.

Ce petit intermède était tout à fait du goût des matelots. Ils saisirent le bonze et le couchèrent à terre.

Ce dernier résista de toutes ses forces, mais quand il vit que cela ne servait à rien, il essaya un dernier moyen.

« Vous allez oser battre un prêtre ! Le grand Fo va envoyer le diable pour vous emmener en enfer.

— Le diable est justement ici, répondis-je, et peu lui importe que tu reçoives des coups de bâton.

— Eh bien, je porterai plainte au Hing-pou (ministère de la justice).

— Comme tu voudras, mais rappelle-toi seulement que nous ne sommes pas des dschiahours et que nous n’avons pas à craindre le Hing-pou. Connais-tu le dschiahour ?

— Non.

— Frappez-le. »

Au premier coup, l’homme à la natte ne poussa qu’un cri, mais au second il se rendit :

« Arrêtez ; je le connais. »

Je fis signe d’interrompre.

« Tu vois à quel point mon moyen est précieux pour fortifier la mémoire. Où est le dschiahour ?

— Parti.

— Quand ?

— Aussitôt après son retour du canal.

— Où a-t-il été ?

— Je ne sais pas.

— Où sont les autres ?

— Avec lui.

— En quel endroit ?

— Je ne sais pas.

— Tu mens !

— Je ne mens pas, ils viennent sans dire d’où, comme ils s’en vont sans dire où.

— Ta mémoire diminue, il va falloir que je l’aide.

— Tu ne le feras pas, parce que suis un prêtre.

— Je le ferai, parce que tu es un Loung-yin.

— Je ne connais pas les Loung-yin.

— Ta mémoire diminue de plus en plus. Continuez, » dis-je aux hommes.

Au coup suivant, il hurla :

« Arrêtez, je sais où il est !

— Où ?

— Chez le Tsiang-kioum.

— Où habite ce dernier ?

— À Li-ting.

— Quel est son nom ?

— Je l’ignore.

— Je vois que mon moyen n’a pas encore produit son effet complet.

— Il ne servira plus à rien. Tous les Loung-yin savent que le Tsiang-kio um demeure à Li-ting, mais seuls les chefs supérieurs le connaissent. »

Il était évident que le bonze ne mentait pas cette fois ; je continuai donc à l’interroger :

« Mais les autres ne sont pas allés avec lui à Li-ting ?

— Non.

— Où donc ?

— À Kouang-tschéou-fou.

— Sous la conduite du lieutenant ?

— Oui.

— Où peut-on les trouver ?

— À Schampan-fou (dans la grande ville des sampans).

— Indique exactement l’endroit.

— Dans le voisinage de Schi-san-hang (factorerie) des Anglais, il y a une auberge qui s’appelle Wan-ho-tien (l’auberge des mille souverains). Les hommes du dragon sont toujours là.

— Tiennent-ils leurs réunions dans tous les Kouang-ti-miao ?

— Non, seulement dans ceux qui sont au bord du fleuve.

— Tu connais le nom de chacun de ceux qui étaient ici hier ?

— Pas un seul. Les inconnus seuls peuvent venir. Ils montrent leur signe distinctif et on doit leur obéir sous peine de mort.

— Je vais m’assurer de la véracité de tes paroles ; si tu m’as menti, je reviendrai pour régler ton compte.

— Eh bien, Charley, qu’y a-t-il ? demanda Turnerstick quand j’eus fini de parler au bonze.

— Toute la bande a décampé.

— Mille tonnerres ! c’est ennuyeux. Où çà ?

— Partie à Canton, partie plus loin encore.

— C’était facile à prévoir, remarqua Halverstone. Ces gens n’allaient pas rester assis ici pour attendre notre venue. Il n’y a pas non plus grand’chose à voir dans cette vieille bâtisse. Retournons.

— Je pense qu’il faut d’abord donner à ce serpent sa portion complète, dit Turnerstick.

— Cela ne nous servirait à rien, capitaine.

— Well ! eh bien, alors, en dédommagement, je veux emporter le glaive du dieu comme souvenir.

— Ce serait un vol et même un sacrilège, et comme le culte du dieu de la guerre résulte d’un ordre de l’empereur, cet acte pourrait nous mettre dans le pire embarras.

— Comme vous voudrez, Charley, mais il faut que je me venge, et je vous promets que j’assommerai sur place chaque homme du dragon que je rencontrerai. »

Qu’aurai-je pu faire du bonze ? Le traduire en justice ? Cela n’aurait certainement pas eu de suite. Exercer sur lui une vengeance personnelle ? Ce n’était pas de mon goût. De même une plainte contre les Loung-yin n’aurait pas eu plus de succès. Je n’avais pas davantage envie de m’adresser à l’ambassade, dont je connaissais très bien les lenteurs, et comme à ce moment les représentants des puissances étrangères avaient en Chine une situation des plus difficiles, je me gardai bien de la leur compliquer davantage. Mon aventure ne m’avait causé jusqu’alors d’autre ennui que la perte d’une couverture et d’un bout d’oreille de la grosseur d’un pois, et les deux étaient faciles à supporter.

Halverstone me demanda :

« Qu’allez-vous faire de plus ?

— Rien, sir, répondis-je, rien du tout. Je suis convaincu que les mandarins supérieurs sont intéressés aux affaires des Loung-yin. Qu’y peut un étranger ?

— C’est juste, mais deux hommes comme nous peuvent-ils se laisser ravir la liberté et le reste par ces hommes sans faire du moins une démarche auprès des représentants de leurs pays ?

— Ces représentants sont encore bien heureux quand ils réussissent à se représenter eux-mêmes. La Chine est sur le papier et dans les traits fondamentaux de son système de gouvernement, un pays des plus despotiques, et pourtant dans aucun État la démocratie n’est aussi développée, et il n’y a eu autant de bouleversements révolutionnaires liés à des changements de trône. Le fonctionnaire corrompu gouverne le pays, et l’argent est plus puissant que le « Fils du Ciel » tant envié, qui doit jeûner trois jours de suite avant de signer la condamnation à mort d’un criminel ou d’un régicide.

« Quel pouvoir peut y avoir le consul d’un pays lointain et étranger ? Ou fallait-il qu’à cause du capitaine Turnerstick et de ma petite personne, il y ait une guerre maritime entre les États-Unis et la Chine ? »

Halverstone se mit à rire :

« Vous n’avez pas tout à fait tort, mais il est tout de même ennuyeux de ne pouvoir punir ces coquins.

— Nous avons fait tous deux l’impossible, et même ce qu’aucun consul n’aurait fait, nous avons forcé les pirates à relâcher une prisonnière et nous-mêmes sans rançon. J’espère les retrouver un jour et je réussirai peut-être alors à régler leur compte.

— Ne vous exposez pas involontairement au danger, sir. Là, où des milliers d’hommes disparaissent chaque année sans laisser de traces, il est bon d’être toujours prudent.

— Zounds, cria Turnerstick, avons-nous l’air de vouloir ou de pouvoir disparaître ?

— Non.

— Alors je souhaite de retrouver ces garçons pour m’acquitter envers eux, et maintenant allons-nous-en puisque nous n’avons plus rien à faire ici. »

Je me tournai vers le bonze :

« Je t’avais dit que je ne t’oublierais pas, j’ai tenu ma promesse. Tu as eu mon aumône mais d’autre manière que tu ne pensais. Je m’en vais sans te corriger davantage, mais si tu as menti, je reviendrai. »

Il s’inclina aussi profondément qu’il put :

« Je t’ai dit la vérité, et tu ne reviendras pas. Tsing lea o, maître. »

Nous remontâmes à bord du yacht et fîmes voile vers Wampoa, qui n’était plus très éloigné et qui est pour Canton ce que le Havre est pour Rouen. De là à Canton il y a douze milles anglais que notre yacht put remonter à raison de son faible tirant d’eau. Il s’arrêta près de la factorerie anglaise, dont on voyait de loin le drapeau.

Nous n’avions vu jusqu’alors de la ville qu’une quantité innombrable de cabanes de bambous sur la rive, et sur l’eau ces habitations flottantes que les Chinois appellent sampans. Le fleuve fourmillait littéralement d’embarcations de toute espèce. Il n’y avait pas de ces édifices élevés comme on en trouve dans les grandes villes, à l’exception d’une vieille pagode et de quelques bâtiments sur la colline, en arrière de la ville, qui semblaient être des temples ou des forteresses.

Les sampans sont alignés en rangées ou rues, soumises à une police très ordonnée qui fait immédiatement boucher tous les vides qui se produisent. Ils sont attachés à des pieux, et les propriétaires ne peuvent changer de place sans avertissement ou permission préalables.

Les plus pauvres sont faits d’un radeau sur lequel est construite l’habitation faite et recouverte elle même de bambous. Les fentes sont bouchées avec une sorte de ciment, et le tout est retenu par des roseaux fendus.

D’autres constructions semblables sont disposées sur de vrais bateaux et appartiennent alors à de pauvres pêcheurs qui changent souvent de place à cause de leur travail. La femme se tient généralement à l’arrière de l’embarcation ; elle la dirige à l’aide d’une longue rame qu’elle agite en tous sens à la manière d’une queue de poisson. À l’avant, un l’homme l’aide avec un aviron semblable, qu’il dépose parfois pour jeter son filet fait de fibres très fines de roseaux ou de cocotiers. Au centre se trouve la maison de bambous avec la cuisine ; c’est là que se tiennent les aînés des enfants tandis que le plus jeune est attaché sur le dos de la mère ou de la grande sœur. Tous portent un petit autel domestique devant lequel brûle constamment une lampe.

La classe riche habite des jonques désaffectées, parfois à plusieurs étages, et qui ont un large embarcadère garni de plantes d’agrément dans des vases qui lui donnent l’aspect d’une véranda.

Les factoreries construites sur des terrains achetés aux Chinois sont de style européen. Des jardins y sont disposés avec goût et bien entretenus, entourant parfois une église ; ils constituent les seules promenades où les étrangers ne puissent être importunés.

Du quai des factoreries s’étendent, sur quarante à cinquante pieds, jusqu’au fleuve, des rangées de palissades qui forment une sorte de port à chenal étroit où les bateaux peuvent se mettre à l’abri d’une incursion des employés chinois comme du public.

Halverstone s’excusa de ne pouvoir nous tenir compagnie, parce qu’il lui fallait s’occuper de ses affaires. Nous le tranquillisâmes en lui confirmant notre résolution de ne pas le déranger plus longtemps et en quittant le yacht aussitôt. Le brave homme ne nous fit pas payer la traversée, aussi Turnerstick fut assez gentilhomme pour prouver à l’équipage sa reconnaissance, en lui offrant un grog extra et quelques beaux dollars.

Nous nous rendîmes ensuite à terre. Nous y fûmes assaillis par une foule de gens dont les uns hurlaient à nous briser le tympan, les autres nous saisissaient par le bras, d’autres nous poussaient dans la direction qui leur convenait, d’autres encore agitaient en l’air une pancarte de plusieurs aunes carrées portant en lettres gigantesques ce qu’ils ne pouvaient dire ; d’autres enfin levaient les bras, en écartant leurs dix doigts et faisaient avec leurs yeux louches, leurs nez camards et leurs larges bouches édentées les grimaces les plus inconcevables, pour nous faire deviner ce qu’ils voulaient nous communiquer.

Je laissais passer tranquillement ce flot, mais le bouillant capitaine perdit totalement patience. Il écartait, poussait, bousculait et frappait les importuns comme si l’on en avait voulu à sa vie et essayait en même temps de dominer les cris par sa voix de commandement.

Dans les différents mouvements que je fis pour parer les coups, mon vêtement s’entr’ouvrit et l’insigne de colonel apparut. Un homme le vit.

« Kiang ! dit-il en accourant vers moi.

— Lou ! » répondis-je.

Il me fit un signe, se fraya un chemin à travers la foule environnante et nous attendit à l’écart.

« En avant, capitaine ; voyons si nous parviendrons à forcer ce blocus, dis-je.

— Well ! nous avons ce qu’il faut pour cela. »

Et, en effet, dès qu’il étendit ses bras musclés, les importuns s’éparpillèrent comme des mouches de tous côtés et nous eûmes le champ libre pour nous rendre dans la ruelle la plus proche. Le Chinois nous avait suivis, il s’approcha de moi :

« Maître, pourquoi portes-tu le costume d’un étranger ? demanda-t-il.

— Parce que j’étais loin de la Chine, répondis-je.

— À cause de notre Hui (association) ?

— As-tu à questionner un Yéou-ki ?

— Pardonne, maître, mais je n’avais pas encore jamais vu un loung-yin en costume étranger.

— Pourquoi m’a-tu fait signe ?

— J’ai à transmettre un message à chaque huidse (membre) que je rencontrerai.

— Lequel ?

— Il faut que vous veniez au Wan-ho-tien.

— Quand ?

Cette nuit à minuit.

— Pourquoi ?

— Il viendra aujourd’hui ou demain deux ennemis, qu’il faut faire prisonniers.

— Quelle espèce d’hommes est-ce ?

— Je l’ignore ; tu sais bien toi-même que les chefs ne disent pas tout.

— Qui t’a donné cette mission ?

— Tu sais aussi que je n’ai pas la permission de te le dire, bien que tu sois d’un grade supérieur.

— C’est un Tu-su ?

— Oui.

— Alors c’est le dschiahour qui est revenu aujourd’hui dans le Wan-ho-tien.

— Maître, je suis sûr maintenant que tu es un Yeou-ki, puisque tu sais où se trouve ton subordonné.

— Pourquoi ne le croyais-tu pas auparavant ?

— Tu portes un habit étranger sans natte et l’on a souvent imité ou détourné nos insignes. Ce qui aurait pu être encore le cas cette fois.

— Tu sais que tu dois obéir sans réserve à tes officiers.

— Je le sais.

— Je te donne l’ordre absolu de ne pas dire au dschiahour que je suis de retour en Chine, ni que tu m’as rencontré.

— J’obéirai.

— Nous nous reverrons à minuit. As-tu autre chose à me dire ?

— Non.

— Alors tsing-lea-o ! »

Il s’éloigna, et le capitaine, qui faisait des yeux ronds, me demanda :

« Charley, avez-vous donc été autrefois en Chine ?

— Non ; pourquoi cette question ?

— Parce que vous êtes intime avec le premier homme venu, comme si vous l’aviez déjà rencontré.

— Nous avons des rapports ensemble.

— Lui et vous, comment cela ?

— Ne vous ai-je pas dit que je passais pour un colonel des Loung-yin ?

— C’est vrai.

— Eh bien, cet homme était un Loung-yin.

— Un homme du dragon ! All devils ! vous m’avez joué un tour pendable !

— Comment cela ?

— Vous auriez dû me dire que c’était un pirate ?

— Ah !

— Naturellement, ou vous avez oublié que je voulais assommer chaque pirate que je rencontrerais.

— Vous en tuerez deux à la place la prochaine fois.

— C’est ce que je ferai. Que voulait ce coquin ?

— Il m’a dit où je trouverai le dschiahour.

— Où.

— Ici, dans le voisinage, à l’auberge des Dix mille souverains.

— Quand ?

— Cette nuit, à minuit.

— Alors nous irons, j’ai encore un mot à dire à ce Mongol.

— Il n’y sera pas seul ; il y aura beaucoup d’autres Loung-yin.

— Et quand il y aurait les dix mille souverains, j’irai tout de même ! Avez-vous peur de ces bonshommes à queue ?

— Vous savez fort bien si je suis de nature à avoir peur ; mais réfléchissez un peu, premièrement que nous sommes dans un pays étranger qui a des coutumes particulières, deuxièmement que « plusieurs chiens sont cause de la mort du lièvre », comme je vous l’ai déjà dit. Que deviendrait notre cher Wind si le capitaine Frick Turnerstick était tué ici dans quelque repaire de bandits. »

La pensée du bateau opéra.

« C’est vrai, Charley ; que comptez-vous donc faire, en ce cas ?

— Je ne sais pas pour le moment. Jusqu’à minuit nous avons le temps de décider ce que nous ferons ou ferons faire.

— Il n’y a pas à hésiter. Premièrement : ces brigands nous ont attaqués, ils doivent être punis ; secondement : c’est un devoir pour tout homme de protéger le monde contre ces vauriens.

— Très juste, capitaine. Mais pour ce qui est de l’attaque, nous la leur avons payée avec intérêt à l’aide de nos rames ; et quant à l’autre point, il a son bon et son mauvais côté. Que nous importe la Chine ! Pourquoi risquer nos deux vies à vouloir anéantir une bande de coquins qui semble être bien vue de ces bons Chinois. Si nous nous adressons au consul, il hausse les épaules, il n’a pas de pouvoir pour s’immiscer dans les affaires du royaume et n’intervient que si les représentants de son gouvernement sont lésés dans leurs droits, et encore ici ses efforts sont vains le plus souvent. Si nous nous adressons à un mandarin, nous pouvons nous attendre à ce qu’il fasse partie des Loung-yin, et nous traite en conséquence.

— Tout cela est très juste, mais quelle joie c’eût été pour moi de mettre un récif dans la traversée de la bande !

— Je serais de cet avis si nous pouvions le faire sans courir de trop grands risques.

— Well ! nous y réfléchirons encore. Que faisons-nous maintenant ?

— Nous allons visiter la ville, mais seulement l’extérieur, car l’accès de l’intérieur est formellement interdit aux étrangers.

— Alors nous ne pourrons pas y pénétrer ?

— En réalité non, mais nous verrons s’il n’y a pas moyen d’y arriver et d’entrer, dans ce cas, si la police ne nous inquiète pas toutefois, en contact avec sa charmante population. »

Nous partîmes bras dessus, bras dessous. Quand on estime le nombre des sampans dans les eaux de Canton à soixante mille, on n’exagère nullement. Il y en avait tellement qu’ils ressemblaient à des lentilles d’eau recouvrant les fleuves, les étangs et les canaux. Les rues que nous traversions étaient fort étroites, et les passants les parcouraient au trot tandis que les nombreux portefaix poussaient des « ohé ! ohé ! » retentissants pour faire garer les gens à leur approche. De même que dans les bazars musulmans, les différents corps de métiers étaient réunis dans des rues et ruelles spéciales afin d’exciter la concurrence des marchands et la convoitise des acheteurs.

Turnerstick s’arrêta devant un marchand de volailles.

« Quels sont ces oiseaux, Charley ?

— Des bécasses et des hérons.

— Bien présentés vraiment ; cela donne de l’appétit. Il nous faut chercher un restaurant pour y déguster quelque chose.

— J’en suis !

— Vous êtes naturellement mon invité.

— Je ne veux pas vous contrarier par un refus. Mais comment allons-nous manger, à bon marché ou comme de riches Chinois ?

— Riches, riches, cela s’entend. Vous commanderez, mais pas des hérissons rôtis, des vers de terre farcis, ni du ragoût de hannetons et autres mets auxquels les Chinois sont accoutumés.

— Ne craignez rien, capitaine, ceci est une fable ; seule la préparation de leurs mets est différente de la nôtre.

— Je l’ai pourtant lu.

— Cela se peut, mais il ne faut pas croire tout ce qu’on lit. Il se peut aussi qu’un loustic chinois, ayant eu l’occasion d’inviter à dîner un étranger, se soit donné le malin plaisir de lui servir des plats étranges pour se payer sa tête.

— Ils mangent pourtant des nids d’hirondelles et des algues ?

— Sans doute, mais l’algue est vraiment une plante nourrissante, et je crois que vous ne mépriseriez pas le nid d’hirondelles à la sauce obligatoire.

— Et les jeunes chiens ?

— Pourquoi pas ? Est-ce que la chair d’un jeune chien n’est pas aussi appétissante que celle d’un chevreau ou d’un lapin ? Et les nageoires de requins que mangent les Chinois ne sont pas aussi repoussantes que nos fromages, par exemple, qui sont le résultat d’une moisissure. Pensez à nos huîtres, à nos escargots, à la fraise de veau, aux tripes, aux cuisses de grenouilles et bien d’autres, et vous conviendrez que les Chinois ne consomment rien de pire que ce que nous consommons.

— Well ! cela me console. Cherchons un hôtel.

— En voici un là-bas avec une enseigne anglaise : Hôtel des Gourmets. Entrons-nous ?

— Oui. »

Un garçon chinois nous reçut à la porte, et un autre à l’entrée du restaurant nous demanda poliment nos noms, qu’il cria ensuite à haute voix en anglais et en chinois. On nous conduisit alors à une table séparée recouverte d’une nappe de soie de même que les sièges étaient recouverts de soie. Puis on nous donna, sans que nous l’ayons demandé, un verre de véritable eau-de-vie de riz sucrée mais excessivement forte.

À ce moment seulement le maître d’hôtel s’avança vers nous pour nous présenter le menu en papier de soie rouge et de grandeur telle que j’aurais pu m’en envelopper. Les mets étaient numérotés, et dès que je lui en indiquais un, il le criait à la cuisine.

Nous n’avions ni couteau, ni fourchette, ni cuiller. Tout était coupé en si petits morceaux qu’on n’avait pas besoin de couteau, et la fourchette et la cuiller étaient remplacées par des baguettes d’ébène.

Un grognement de mécontentement toujours croissant du capitaine me fit sourire. Il s’en aperçut.

« Pourquoi riez-vous ? demanda-t-il.

— Pourquoi grognez-vous ? répliquai-je.

— Comment voulez-vous que je ne grogne pas ? Est-il possible de porter quelque chose de bon à sa bouche avec ces broches à filet ? Je pêche ma sauce comme une cigogne qui ne trouve point de grenouilles tandis que vous maniez ces objets comme si vous étiez venu au monde avec eux.

— Je m’y suis exercé, capitaine.

— Exercé ! Où donc ?

— À bord. Je faisais cuire chaque jour du riz par le cuisinier, je m’étais taillé deux baguettes, et quand j’étais seul, je m’exerçais à manger comme les Chinois.

— C’est une trahison ! la plus grande hypocrisie et la plus grande dissimulation qu’on puisse imaginer ! Si vous me l’aviez dit, je me serais exercé avec vous.

— Ou vous m’auriez jeté les baguettes à la tête ; exercez-vous maintenant.

— Ah ! non, car il me faudrait jusqu’à demain pour picorer dans mon assiette. Demandez plutôt un sérieux morceau de pain. »

Je le fis, il tira son couteau et se tailla dans la croûte une cuiller au moyen de laquelle il put manger aussi vite que moi. Lorsque nous eûmes terminé ce repas, vraiment choisi et qui se composait de douze services, on nous donna du thé et on nous demanda si nous désirions du tabac. Je traduisis cette question à Turnerstick.

« Y a-t-il des cigarettes ici, Charley ? »

À ma demande, le garçon apporta quelques manilles que le capitaine trouva exquis. Pour moi je préférai essayer d’une pipe chinoise dont le fourneau, de la grosseur d’un dé, demandait à être souvent rempli, mais le tabac était bon et un peu sucré.

« Demandez donc la note, Charley, ou plutôt attendez, je vais la demander moi-même ; garçon ! »

Et il voulut lui parler dans son chinois baroque, mais le garçon secoua la tête et me demanda :

« Que dit ce monsieur ?

— Il désire payer. »

Il alla vers une petite table où se trouvait une machine à calculer, fit le compte et écrivit au moyen d’un pinceau la note qu’il présenta au capitaine.

« Que signifient ces pattes de chat, Charley ? »

Je lui dis la somme ; elle était si minime qu’il en fut surpris.

« Nous mangerons ici tant que nous resterons à Canton, dit-il, mais j’apporterai une cuiller.

Faut-il donner un pourboire ?

— Je crois bien.

— Well ! on sera content de moi. Eh ! tous les garçons ici ! »

Je fis la traduction. Tous les serviteurs de l’hôtel arrivèrent et reçurent un kom-tscha. Au salut qu’ils firent il était facile de voir qu’ils étaient contents.

Nous nous levâmes de table.

« Attends un moment, maître, » implora le maître d’hôtel.

Et, prenant le menu, il se tourna vers les autres convives et, après avoir dit nos noms, il leur lut tout ce que nous avions mangé, le montant de la note et aussi le pourboire donné par le capitaine. Nous fûmes ensuite accompagnés à la porte par tout le personnel qui nous demanda avec force révérences de revenir. Le capitaine paraissait excessivement flatté de cette politesse :

« Des gens convenables et distingués, ces Chinois ! dit-il. Ils ont seulement le défaut, en général, de ne pas très bien parler leur langue maternelle. Où allons-nous passer la nuit ?

— Dans un des hôtels qui sont à proximité du fleuve. »

Nous continuâmes notre promenade jusqu’aux quartiers extérieurs de la ville séparés de la ville chinoise proprement dite par une haute et épaisse muraille qui en rend l’accès plus difficile. Des portes y sont percées de distance en distance et surmontées parfois de tours.

Les rues, les ruelles et les places étaient aussi animées que s’il y avait eu une foire, et comme nous ne pouvions nous arrêter sans risquer d’interrompre la circulation et de nous faire remarquer, nous finîmes par être très fatigués.

« Ne nous reposons-nous pas un peu, Charley ?

— Où ?

Dans un restaurant naturellement, mais pas ici, je veux aussi visiter la ville intérieure.

— Nous remettrons ceci à plus tard, quand nous porterons des costumes chinois, afin de n’avoir point d’ennuis.

— Plus tard et pourquoi ? Quand un Chinois vient à New-York ou à la Nouvelle-Orléans, il a la permission d’aller où bon lui semble, et je prétends au même droit ici comme citoyen américain. Voici une porte ; venez.

— Je ne réponds de rien, capitaine !

— Je réponds de tout. »

Il partit rapidement en avant et je fus forcé de le suivre. Dès la première rue, tous les gamins se mirent à nous suivre ; dans la seconde nous rencontrâmes un enterrement. En tête, marchaient des hommes portant des drapeaux et des étendards bariolés, suivis de trois brancards sur lesquels étaient placées les statues des dieux. Derrière ceux-ci un orchestre composé de flûtes, de gongs et de tambourins faisait un bruit effroyable. D’autres hommes portaient des fusées à serpenteaux et autres pièces d’artifice, que l’on tirait malgré l’étroitesse des rues et le danger d’incendie pour les maisons de bambou. Enfin venait le corbillard, où le cercueil était suspendu par des cordes, suivi d’un bonze et d’un long cortège de gens en deuil.

Nous nous effaçâmes le long du mur de la construction la plus proche ; malgré cela on nous jetait des regards sombres. Le bonze s’arrêta même devant nous. Son visage avait une expression hébétée.

« Vous êtes des Y-jin (barbares). Que venez-vous faire ici ? demanda-t-il au capitaine, qui était le plus près de lui.

— Que dit-il, Charley ?

— Il demande ce que nous venons faire ici.

— Tout beau, mon garçon. » Il tira de ses poches quelques-unes des cigarettes de la pagode et les lui tendit :

« Nous sommes venus pour te donner des cigarettes. »

L’homme les saisit : « Tsing ! » dit-il, et il s’empressa de rattraper le cortège.

Quelques rues plus loin nous entendîmes de la musique.

« Qu’est-ce que cette maison, Charley ? lisez donc l’enseigne.

— Io-schi-siang !

— Qu’est-ce que cela signifie ?

— Pavillon de la musique et des chants.

— Alors on chante et on joue ici ; entrons.

— J’ai plutôt envie de m’en aller. Qui sait quel public nous allons trouver.

— Quel public ? Le publie m’est égal ; je n’ai jamais eu peur du public ; en avant ! »

Je ne pus le retenir et l’imprudent entra dans la maison. Dès l’entrée, nous sentîmes une odeur des moins engageantes qui aurait dû suffire à nous faire reculer. Mais Turnerstick pensait bien à cela !

Une fois dans la chambre, nous nous aperçûmes que nous étions dans un établissement du plus bas étage ; sur des nattes sales et déchirées, ou sur des bancs primitifs étaient blottis une masse de corps déformés qui écoutaient la musique perçante faite par des hommes montés sur une vieille estrade, branlante. De petites tasses de thé étaient placées devant les sièges, mais une odeur caractéristique, qui se dégageait de la chambre attenante chaque fois qu’on en ouvrait la porte, indiquait qu’il y avait là une fumerie d’opium.

La musique se tut à notre entrée, et tous les regards se dirigèrent sur nous.

Turnerstick prit place sur un banc avec l’aisance d’un habitué de la maison et je m’assis auprès de lui. Un être difforme s’approcha de nous :

« Que venez-vous faire ici ? demanda-t-il.

— Boire, répondis-je.

— Que voulez-vous ?

— Ce que tu as.

— Du thé, rien d’autre.

— Eh bien, donne-nous du thé.

— Voulez-vous fumer en même temps ?

— Non. »

On nous apporta deux petites tasses qui contenaient plus de saletés que de thé ; je frissonnai rien qu’en le sentant.

« Est-ce que ceci est du thé, Charley ? demanda Turnerstick.

— Alors l’eau de la cale est aussi du rhum de la Jamaïque ! Regardez un peu la tête que nous fait cette populace !

— Payons et allons-nous-en.

— Jamais de la vie ! Voulez-vous faire croire à ces coquins que nous nous sauvons parce que nous avons peur d’eux ? »

Plusieurs individus s’étaient levés et avancés vers l’aubergiste. Je ne pouvais comprendre que peu de chose des mots échangés entre eux.

« Tu ne dois pas supporter ces Anglais ici, ces diables de la mer !

— Ma maison est ouverte à ceux qui paient. On a bien supporté les Anglais dans la ville, pourquoi ne les supporterais-je pas aussi ?

— Nous et toi serons punis si on les trouve ici. Chasse-les ou nous partons.

— Ne voyez-vous pas que ce sont des hommes forts ; ils vont se défendre et causer beaucoup de dégâts.

— Nous t’aiderons, va les chasser.

— Faites-le, peu m’importe qu’ils soient étrangers.

— Eh bien, nous allons les jeter dehors. »

Turnerstick venait de s’apercevoir que nous faisions le sujet de cette conversation :

« Que disent ces gens, Charley ?

— Qu’ils vont nous jeter dehors.

— Tonnerre ! jeter dehors le capitaine Turnerstick ? espèces de crapauds desséchés ! Peuh ! qu’ils y viennent !

— Allons-nous-en plutôt.

— Charley, je me suis assis ici pour entendre de la musique et des chansons, et je voudrais bien voir que quelqu’un me le défendît. Si vous avez peur, vous pouvez vous en aller.

— Pas sans vous.

— Well ! Alors restons ; si nous voulons apprendre à connaître gens et pays, il faut que nous sachions comment cela se passe dans cette boîte à thé. Ah ! les voici qui s’avancent. »

Tous les buveurs s’étaient levés et se poussaient les uns les autres jusqu’à ce qu’enfin les premiers fussent tout près de nous. Celui qui avait déjà parlé au cabaretier prit la parole :

« Vous êtes Anglais ?

— Non, Yankees, répondis-je, car il valait mieux parler que se taire.

— C’est la même chose, les uns ne valent pas mieux que les autres et ni les uns ni les autres n’appartiennent à l’Empire du Milieu. Ce Io-schi-siang est pour nous exclusivement, allez-vous-en, ou nous vous jetterons dehors. »

Dans un autre pays j’aurais tout simplement jeté le bonhomme par la fenêtre, mais ce n’était pas indiqué dans les circonstances actuelles.

« Qui te dit que nous n’appartenons pas à ce pays ? Les Chinois viennent par milliers dans le pays des Yankees et ont la permission d’y agir comme s’ils étaient dans le « Royaume Céleste ». Nous sommes bons, aimables et polis avec vous, et vous devez être de même avec nous.

— Les Yankees sont des traîtres qui attirent les Chinois sur leurs bateaux et dans leur pays pour déterrer le guano et mourir loin de la terre de leurs ancêtres. Nous ne vous attirons pas, nous ne voulions pas de vous, allez-vous-en. »

Cet homme n’avait malheureusement pas tout à fait tort.

Plus d’une fois les Chinois ont été attirés par des spéculateurs américains sans conscience, sous prétexte d’être employés à construire des chemins de fer ou à cultiver la terre et étaient envoyés dans les îles maudites à guano, où ils mouraient misérablement au bout de quelques mois sans que leurs cadavres soient ramenés en Chine, malgré la volonté expresse de tout Chinois expatrié. Je répondis toutefois :

« En as-tu la preuve ? et quand ce serait vrai, est-ce moi ou cet homme qui l’avons fait ?

— Vous l’avez fait puisque vous appartenez à cette nation. Levez-vous et partez, sinon vous sentirez nos bras.

— Nous ne craignons pas vos bras. Si vous voulez lutter, vous verrez bientôt que nos bras sont plus forts que les vôtres ; si vous retournez au contraire à vos places, nous ne tarderons pas à quitter cette maison.

— Vous n’y resterez pas un instant de plus ; hors d’ici ! »

Il porta la main sur Turnerstick, mais il était mal tombé. Celui-ci le prit à bras-le-corps et me demanda :

« Est-ce sérieux, Charley ?

— Oui.

— Eh bien, avec nous aussi, la plaisanterie a une fin, » et soulevant le Chinois il l’envoya rouler parmi les autres qui se dispersèrent aussitôt.

En un clin d’œil les bancs furent arrachés et brisés et il y eut un corps à corps dont nous sortîmes victorieux après quelques coups et quelques bousculades.

Mais ce bref combat ne s’était pas passé sans bruit et sans cris, et ce que j’avais prévu arriva : la police accourut, et à sa vue le calme se rétablit aussitôt. Elle était composée de soldats vêtus d’une courte tunique rouge à garnitures blanches, de pantalons courts en coton bleu, de grossiers souliers de toile à semelles de feutre et d’un chapeau en bambous nattés. Ils étaient armés d’un bouclier de roseaux sur lequel était peint le dragon impérial ; d’un arc, de flèches et d’un bâton court. Ils portaient sur la poitrine et le dos le mot ping (soldats) en gros caractères.

— Qui êtes-vous ? demanda le chef au capitaine.

— Qu’est-ce qu’il me veut, celui-ci, Charley ?

— Il demande qui nous sommes.

— Dites-le-lui, Charley, mais ajoutez qu’il sera battu, lui aussi, s’il ne parle pas poliment. »

Le ping renouvela sa question.

« Cet homme est un Yankee, et je suis Français, répondis-je.

— Vous êtes des étrangers et des barbares et vous osez venir à Kouang-tschéou-fou ?

— Sois prudent dans tes paroles. Chez nous le mot barbare est une grande offense que personne n’accepte.

— Vous êtes des barbares, sinon vous n’auriez pas commencé cette bataille.

— Alors ce sont les Chinois qui sont des barbares, car ce sont eux qui ont commencé.

— Vous mentez, ces hommes sont bons et paisibles, ils ne vous ont rien fait. »

J’appuyai ma main sur l’épaule de l’homme, qui tressaillit :

« Si tu parles encore une fois de mensonge, le barbare va te frotter le dos jusqu’à ce qu’il devienne de la couleur du ciel. »

Il recula.

« Tu me menaces ; sais-tu ce que cela mérite ?

— Rien. Que veux-tu de nous ?

— Vous arrêter et vous conduire au tscha-jouan.

— Nous ne nous y opposons pas, si tu arrêtes aussi ces gens.

— Ils sont innocents.

— C’est ce que jugera le tscha-jouan. Comment peux-tu savoir qui est coupable ou innocent ? Tu n’as encore interrogé personne sur la marche de la discussion.

— Cela ne vous regarde pas ; payez ce que vous devez et passez devant. »

Le capitaine comprit au mouvement du policier de quoi il s’agissait.

« Qu’est cet homme, Charley ?

— Soldat et policier.

— Il va nous arrêter, n’est-ce pas ?

— Assurément.

— Rangez-vous ; je vais lui marteler sur son chapeau quelque chose qui lui mettra l’esprit en mouvement.

— Nous n’en aurions que des ennuis. Nous avons été assez imprudents pour nous jeter à l’eau, à nous maintenant de suivre le courant.

— Est-ce un blâme ?

— Non, je l’ai fait avec vous sachant que je serais arrêté avec vous. Seulement je ne me laisserai pas pendre avec vous. Faites-moi le plaisir de vous laisser arrêter tranquillement.

— Il le faut bien, si vous le voulez absolument, grommela-t-il.

— Combien notre tscha ? demandai-je à l’aubergiste.

— Un fen (trois centimes) pour les deux. »

Je lui en donnai dix, et me tournant vers le policier :

« Nous sommes prêts, mais nous exigeons que tu nous procures deux palanquins, car nous n’irons pas à pied. Voici de l’argent pour les payer. »

Je lui mis un dollar dans la main.

« Faudra-t-il te rendre quelque chose ? demanda-t-il naïvement.

— Non.

— Tu auras les palanquins.

— J’exige aussi que tu arrêtes ces hommes, ce sont eux qui ont commencé la querelle.

— Si ce sont eux, il faut qu’ils viennent avec nous.

— Et aussi l’aubergiste comme témoin.

— J’y consens. »

Le dollar avait prouvé à l’homme que nous n’étions pas des barbares.

Il dépêcha aussitôt un de ses hommes pour ramener les palanquins dans lesquels nous montâmes bientôt suivis de tous les gens, y compris l’aubergiste, et nous passâmes sous la conduite des soldats à travers la foule qui s’était amassée.

Nous fûmes conduits au kouang-kouan (hôtel de ville). C’était un édifice imposant dont la façade était ornée de colonnes en bois. Dans la cour d’entrée allaient et venaient une foule de soldats avec le même uniforme que ceux qui nous avaient accompagnés. Nous descendîmes et je donnai encore un dollar au soldat. Son visage s’illumina :

« Vous n’êtes pas des gens vulgaires, me dit-il ; je ne vous mettrai pas avec les autres, mais aurai soin que vous soyez mis dans la salle des gens distingués. »

Il nous amena à un porte-étendard auquel il chuchota quelques mots qui semblaient être une recommandation. Celui-ci nous fit monter un escalier et entrer dans une pièce très confortablement arrangée avec de jolis tapis et des meubles de bambous.

« Attendez ici, » dit-il.

Il nous quitta et revint avec du thé. Turnerstick vit bien qu’il s’attendait à un kom-tscha et lui tendit un dollar.

Il le prit en faisant des yeux ronds et nous dit pour nous consoler :

« N’ayez pas peur, le tscha-jouan est un homme puissant sans doute, mais il aime la justice et l’argent. Vous êtes des gens très polis, vous gagnerez votre procès. » Puis il partit.

C’était clair, si clair que le capitaine et moi n’eûmes plus aucun doute sur la manière de nous conduire.

« Ah ! dit le capitaine, ce juge aime la justice et l’argent ; cela veut dire la justice pour l’argent ; cet homme n’aura pas de moi un demi-penny. Lui donnerez-vous quelque chose ?

— Pas un sou.

— Du reste, il ne peut pas nous juger ; nous relevons du tribunal de notre consulat.

— Je le lui ferai naturellement comprendre.

— Êtes-vous encore fâché de ce que je vous aie amené dans cette bouteille à encre ?

— Non, capitaine, la chose est plus drôle que dangereuse. »

Le soldat qui nous avait arrêtés entra au même moment :

« Vous êtes innocents, nous dit-il. J’ai entendu les autres et j’ai tout découvert, je vais expliquer l’affaire au tscha-jouan. »

Par une porte latérale il pénétra dans une chambre où semblait se tenir le juge, car nous entendîmes deux voix. Il revint au bout d’un moment pour nous faire savoir que nous pouvions entrer.

Nous y allâmes et trouvâmes un Chinois dont les traits ne pouvaient inspirer grande confiance. Nous nous inclinâmes.

Il répondit d’un signe de tête protecteur et demanda :

« L’un de vous est Américain et l’autre Français ; quel est l’Américain ?

— Celui-ci, dis-je en montrant le capitaine.

— Alors c’est toi le Français ?

— Naturellement.

— Tu parles chinois ? mais lui pas.

— Oui.

— Cela ne m’étonne pas. Les Anglais et les Yankees ont une langue unique et ne se donnent pas la peine d’en apprendre une seconde ; mais les Français sont intelligents, ils apprennent beaucoup et sont bons, je les aime. Quelle est ta religion ?

— Je suis un kiao-you (chrétien) et adore le maître du ciel.

— C’est bien, nous sommes frères, car je suis un Thibétain, et les Thibétains comme les Chinois ont aussi un maître du ciel.

— Oui. Dieu a créé l’homme bon, mais l’homme a désobéi.

— On nous enseigne cela aussi, car notre religion est aussi la vôtre.

— Peut-être pas tout à fait ; votre religion dit bien que l’homme était saint à l’origine, mais elle ne dit pas comment il peut retrouver la sainteté perdue.

— Elle ne peut pas le dire, car l’homme ne retrouvera jamais sa perfection originelle.

— C’est justement par là que ta religion n’est pas la mienne, car la mienne dit que l’homme peut devenir pieux, saint et bienheureux.

— Elle dit cela ? Eh bien c’est l’opinion de ta religion et on ne doit pas rejeter une religion pour ses opinions. San kiao y kiao (les trois religions ne sont qu’une), tu l’as déjà entendu dire, et Pont toun kiao toun ti (les religions sont différentes, mais la raison est une), c’est la même chose.

— Je suis obligé de te contredire. Le plus grand malheur pour l’homme a été la perte de la sainteté et de la perfection. L’admets-tu ?

— Oui.

— Alors le plus grand bonheur pour toi devrait être de la recouvrer.

— Assurément.

— Ta religion interdit à l’homme ce bonheur, mais la mienne le lui accorde. Laquelle doit-on préférer ?

— Veux-tu dire que ta religion est meilleure que la mienne ? Tu n’es pas poli, et moi qui croyais jusqu’ici que les Français étaient polis ! Mais ne nous querellons pas pour cela. Tu dis que ta religion est meilleure que la mienne, je prétends le contraire, ce qui prouve que nous sommes parfaitement d’accord sur l’idée, que chacun de nous a de sa religion. Dis-moi plutôt qui tu es.

— Je suis écrivain.

— Écrivain ? Pourquoi viens-tu en Chine ?

— Pour connaître le pays et ses habitants.

— Et pourquoi veux-tu les connaître ?

— Pour écrire un livre sur la Chine.

— Alors tu es un homme riche ?

— Je suis très pauvre, au contraire. Tu dois bien savoir que dans mon pays les gens de lettres sont payés, tandis que chez vous ils écrivent gratis.

— Vous autres, Français, êtes des gens incompréhensibles. Et le Yankee, que fait-il ?

— Il est yang-schen-pi (capitaine dans la marine).

— A-t-il un navire ?

— Oui, son navire est à l’ancre à Hong-Kong.

— Pourquoi ne vient-il pas à Kouang-tschéou-Fou ?

— Parce qu’il est mon ami et ne voulait pas me quitter.

— Son navire est-il un navire de guerre ?

— Non, un navire de commerce.

— C’est heureux pour lui, car j’aurais été obligé d’être très sévère avec vous. Depuis quand êtes-vous à Kouang-Tschéou-Fou ?

— Depuis aujourd’hui seulement.

— Pourquoi n’êtes-vous pas restés dans le faubourg au lieu de pénétrer dans la ville intérieure ?

— Parce que nous ne pensions pas y trouver des gens si mal élevés.

— Parleras-tu d’eux dans ton livre ?

— Oui.

— Et aussi de moi devant qui tu as comparu ?

— Oui.

— Et de la manière dont je vous ai reçus et traités ?

— Oui.

— Et tous les Français le liront ?

— Non seulement les Français, mais les Anglais, les Yankees, les Allemands, les Russes, les Portugais et les Espagnols, car mon livre sera aussi imprimé dans leur langue. »

J’exagérais un peu les choses dans la pensée que cela pourrait me servir.

« Alors asseyez-vous, vous allez voir comment j’exerce la justice. »

Nous prîmes place sur un divan. Il sonna, et le ping apparut.

« Amène les hommes ! »

« Cet homme parle vraiment un chinois épouvantable, murmura Turnerstick ; je n’ai pas compris un seul mot. Que va-t-on nous faire ?

— Rien. Je crois au contraire que les autres vont être punis.

— Comment cela ?

— Parce que je lui ai dit que j’allais écrire sur la Chine un livre dans lequel je parlerais de lui.

Très diplomatique, Charley ; très sage, il me tarde de voir cela. »

Nos adversaires furent amenés. Le visage du juge s’était transformé, ses sourcils étaient froncés et ses petits yeux lançaient des regards furieux sur les hommes qui, selon l’étiquette chinoise, étaient tombés à genoux devant lui.

« Vous osez vous tenir à genoux, chiens ! leur cria-t-il d’une voix de tonnerre. À plat ventre et le front à terre ! Qui de vous est l’aubergiste chez lequel a eu lieu cette rixe ?

Moi, ti-ao-ti (« le tout petit », c’est ainsi que doivent se nommer les Chinois de basse classe devant les mandarins), répondit-il sans lever son front de terre.

— Sont-ce les étrangers qui ont commencé la querelle ?

— Non, ils étaient tranquilles.

— Et pourtant vous les avez frappés. S’ils vont demander à leur consul de vous punir, vous serez mis à mort. Ils sont heureusement miséricordieux et s’en remettent à moi. Chacun de vous sera proscrit pendant trois ans et portera auparavant la cangue pendant dix jours.

— Je suis innocent, tsching-kouang-fou (sublime mandarin), risqua l’aubergiste. J’ai défendu à ces gens de battre les tschou-kao-ngan (excellences).

— Tu aurais dû les en empêcher. Demande ta grâce aux étrangers, peut-être te dispenseront-ils de la cangue. »

Il rampa sur le ventre jusqu’à nous.

« Vous êtes des ti-tscha-tschou (grands hommes), et je suis siao-ti. Vous savez que je suis innocent, pitié ! »

Je me tournai vers le juge.

« Ta sagesse est grande, et ta justice resplendit comme le soleil ; montre-nous aussi ta miséricorde. Cet homme est vraiment innocent et nous te prions de le gracier.

— Je veux bien exaucer votre prière. Lève-toi, chien, rentre chez toi et célèbre ma justice et la clémence de ces Y-tschou. Toi, dit-il au ping qui était entré dans la chambre, emmène ces hommes et inscris leurs noms. »

Ils sortirent tous en rampant sur le ventre.

La punition était sévère, mais il était bon d’une part qu’on eût pris pour une fois en considération la plainte de deux étrangers ; mais d’autre part je n’avais guère confiance dans le mandarin : bien plus, je pensais qu’il jouait un peu la comédie et relâcherait ces gens après notre départ. Ces deux raisons m’empêchèrent d’intercéder en leur faveur.

« Êtes-vous contents de moi ? demanda alors le juge.

— Tout à fait ; nous te remercions, et partout où nous irons nous chanterons tes louanges.

— Alors veuillez exaucer mon désir et ne pas retourner dans l’intérieur de la ville. Le Tschan-ti (Dieu tout-puissant) l’a interdit aux étrangers, et ses serviteurs doivent avoir soin que sa volonté soit accomplie. Combien de temps voulez-vous rester à Kouang-Tschéou-Fou ?

— Peut-être aujourd’hui seulement ou demain.

— Êtes-vous invités par un ami ou quelqu’un de vos relations ?

— Non, nous habitons dans un Y-fan (maison étrangère).

— Je ne le supporterai pas. Venez et suivez-moi. »

Il sortit de la chambre, nous conduisit de l’autre côté de la maison et ouvrant deux portes :

« Voilà, dit-il, deux chambres pour mes amis quand ils viennent me voir. Vous êtes mes invités et resterez chez moi. »

L’offre était tentante, mais nous devions, d’après les coutumes chinoises, nous garder de l’accepter et faire au contraire toutes les objections possibles. Une invitation écrite ou imprimée est toujours sérieuse, mais une invitation orale est le plus souvent une formule de politesse, et qui s’y rend commet la plus grossière infraction au savoir-vivre. Quand un Chinois présente à quelqu’un une tasse de thé, il faut l’accepter ; mais s’il lui dit : « Restez avec moi pour prendre une tasse de thé, » il faut refuser par toutes sortes de circonlocutions ; l’étiquette l’exige. Si on accepte malgré tout, le thé est commandé à haute voix, mais il n’est jamais apporté. On attend, on s’impatiente, on s’informe si le thé vient ou si l’on doit s’en aller, et on reçoit cette réponse impérieuse : « J’ai été assez poli pour t’offrir du thé et tu n’as pas eu la délicatesse de refuser. Es-tu donc un barbare, un Kirghis, un Toungouse ou un Russe qui a noyé sa raison dans l’eau-de-vie ? »

Pourtant cette fois toutes nos résistances furent vaines. Le juge retourna précipitamment dans son bureau, écrivit à la hâte deux invitations et nous les apporta :

« Tenez, prenez et voyez que je suis sérieux. Ou bien est-ce que vous voulez m’offenser ?

Si tu ordonnes, nous obéirons.

Eh bien, j’ordonne ; entrez et faites comme si vous étiez les maîtres de la maison. Je vais vous envoyer de suite un serviteur qui vous obéira en toutes choses. »

Les deux chambres étaient très élégamment ornées à la mode chinoise et selon toute évidence destinées à des hôtes de marque.

« Cela me plaît, Charley, dit Turnerstick. Il est vraiment agréable d’apprendre à connaître pays et gens en compagnie d’un écrivain, car cette espèce d’homme est très redoutable. Je ne puis imaginer quelque chose de plus ennuyeux que d’être blâmé dans un livre ; c’est pourquoi, on doit être très prévenant envers un écrivain, et c’est pourquoi aussi nous sommes reçus par ce mandarin comme si nous comptions parmi les plus grands du Céleste Empire. Est-ce qu’il sait aussi qui je suis ?

— Oui, mais il ne connaît pas encore nos noms, qu’il s’est abstenu de nous demander par pure politesse.

— Quelle punition a-t-il donnée aux garnements ?

— Dix jours de cangue et trois ans d’exil.

— Tonnerre ! c’est sévère.

— Oui, si c’est sérieux. »

Dix jours de cangue, c’est très dur, mais l’exil ne l’est pas autant qu’on se l’imagine. En Chine, il n’y a pas d’emprisonnement : on déporte seulement dans une province intérieure où chaque proscrit a le droit d’emmener sa famille.

« Mais c’est sérieux, Charley ; regardez dans la cour. »

Les fenêtres de la chambre donnaient sur la cour extérieure ; les condamnés s’y tenaient chargés de la cangue, faite en bois excessivement lourd, posée sur les épaules du délinquant dont la tête passait par un trou central.

À ce moment, arriva le domestique qui venait se mettre à notre service et nous apportait des lanternes travaillées avec art, pour nous éclairer, car la nuit commençait à tomber. Il nous conduisit au bain et mit à notre disposition un vêtement chinois léger et commode que nous revêtîmes. Ensuite, pour faire passer le temps, il nous conduisit dans la bibliothèque du juge, qui était très bien montée. Je m’intéressais surtout aux livres et aux manuscrits, Turnerstick préférait les gravures sur bois qui étaient nombreuses mais sans aucune perspective. Un homme grimpant au dernier plan d’un paysage était aussi grand qu’un jeune garçon pêchant au premier plan.

Plus tard, ayant été invités à souper, nous nous rendîmes dans la salle à manger. Notre hôte parut seul, il voulait ou bien jouir de nous exclusivement ou laisser ignorer qu’il honorait deux barbares de son hospitalité. Nous eûmes seize services qui doivent être dépeints en raison de leur étrangeté.

On nous servit comme entrée : du thé exquis et une coupe de délicieux lait d’amande que les Chinois aiment tout particulièrement. Ce fut ensuite une fricassée de gorges de poulets, des crabes farcis qui firent les délices de Turnerstick, du jambon, des huîtres et des oignons confits. Puis un canard rôti, du porc salé aux champignons et des algues bouillies. Après, un potage aux nids d’hirondelles avec œufs et jambon, un ragoût de nageoires de requins et de crêtes de coqs, de langues de canards aux bourgeons de bambous et encore du jambon. Là-dessus le pâté tant prisé de mouton, des bigorneaux et du rôti de porc fumé au miel ; suivaient des canards marinés dans une sauce délicate, des nouilles de Pékin avec des cuisses d’écureuil, une brochette de faisans, des coings, un rôti de mouton à la sauce au sucre avec des boulettes de sajou japonais, enfin une jeune cigogne avec du riz, des melons fermentés, du gingembre et du concombre de Mandchourie confit au sel.

Comme boissons il y avait, en plus de celles citées pour l’entrée, du thé froid, de l’eau sucrée et du champagne pas très authentique mais très buvable.

Nous ne nous attendions guère à un souper semblable. Turnerstick y fit honneur à l’exception des escargots, que notre hôte dut consommer tout seul. De plus, le capitaine avait été touché de ce qu’on avait eu soin de lui mettre à côté des baguettes chinoises un couteau, une fourchette et une cuiller.

« Notre hôte est remarquable, me dit-il. J’apprends ici à connaître parfaitement les pays et les gens. Je regrette seulement qu’ici ces derniers négligent leur langue. Ils parlent chinois à peu près comme un Italien parle anglais ; on ne peut pas les comprendre.

— Mais je les comprends bien, moi.

— Oui, comment faites-vous ? c’est une énigme pour moi. Auriez-vous par hasard commis la faute de m’apprendre seulement à parler et non à comprendre la langue ? »

À chaque service le tscha-jouan m’indiquait les mets et me demandait comment nous les trouvions. Je devais lui expliquer comment ils étaient préparés dans notre pays. Il était très instruit dans l’histoire des pays et des peuples, comme c’est l’habitude des Chinois, et s’intéressait vivement à tout ce que je lui racontais. Il avoua enfin :

« Tu as vu et appris plus de choses qu’il n’y en a dans nos livres, mais tu n’auras pas d’aventures en Chine. La contrée et les habitants sont trop renfermés.

— Et pourtant, j’en ai déjà eu une très intéressante.

— Veux-tu me la raconter ? Tu es depuis si peu de temps ici et tu aurais déjà vu ce qui ne m’est peut-être jamais arrivé ?

— Tu dis qu’on ne peut avoir d’aventures dans ce pays, mais si tu penses aux Loung-yin, tu avoueras qu’ils sont l’occasion toute trouvée à des aventures intéressantes.

— Les Loung-yin ! Aurais-tu eu affaire à eux ? » et en disant ces mots son visage avait pris une expression de curiosité intense.

« Mais oui !

— Quand ?

— Hier.

— Et où ?

— Sur le fleuve.

— Comment cela ?

— Ils nous ont faits prisonniers, mon ami et moi, dans un kouang-ti-miao.

— Et ils vous ont relâchés ?

— Parce que nous les y avons forcés.

— C’est impossible !

— C’est possible, puisque tu me vois ici, chez toi.

— Voilà qui est fort extraordinaire ! Ils n’ont encore jamais relâché un prisonnier sans exiger une rançon !

— Je leur ai même enlevé une prisonnière hollandaise que j’avais trouvée dans le kouang-ti-miao.

— Combien étaient-ils ?

— Trente environ.

— Tu ne les as pas réduits par la seule force, mais par un autre moyen. Tu ne m’en es que plus sympathique. Veux-tu avoir la bonté de me dire ton nom ?

— On m’appelle ici Kouang-si-ta-sse. »

Il bondit de son siège tout surpris.

« Kouang-si-ta-sse ! Connais-tu un Mian-y an-koni-dse ? »

Je fus surpris à mon tour. Comment connaissait-il mon livre de l’Histoire des démons des mers occidentales.

— Oui, répondis-je.

— Et un Pen-tsao y-jin ?

— Oui.

— Et un Hio-thian ?

— Oui.

— Et c’est toi qui as écrit ces trois ouvrages ?

— C’est moi.

— Alors je sais maintenant pourquoi tu as échappé aux Loung-yin.

— Dis-le.

— L’insigne que t’avait donné Kong-ni t’a sauvé de la captivité. »

Mon étonnement redoubla :

« Tu connais Kong-ni ? demandais-je.

— Je le connais. Tu lui as sauvé la vie, et il me l’a raconté, car il est venu me voir dès son retour à Kouang-Tschéou-Fou. Il m’a aussi donné tes ouvrages à lire ; il le fallait, car j’appartiens au Kav-pan-sse (docteurs du siège des examens), et je dois les examiner.

— Les examines-tu en ce moment ?

— Oui, moi et un autre.

— Quel sera le résultat de cet examen ? »

Il sourit en silence.

« Mais ce que Kong-ni t’a dit. Son père est puissant dans l’Empire, bien qu’il ait obtenu de l’Empereur la permission de se reposer. Il est le grand chef des examens dans notre province et peut délivrer les diplômes sans consulter auparavant le Ly-pou (chancelier d’Empire). Il verra d’après tes ouvrages que tu es un grand savant et te fera Tsia-sse (docteur) si tu lui obéis.

— Lui obéir ? À quel propos ?

— Il te le dira lui-même. Il enverra tes écrits au Ly-pou, puis on les déposera dans le Wen-tschang-koum (palais des ouvrages scientifiques). Tu es un étranger, mais il ne tient qu’à toi de devenir un grand mandarin. Alors tu seras puissant et tu n’auras pas besoin de retourner dans ton pays où tu es obligé d’écrire des livres pour ne pas mourir de faim. »

Je ne m’attendais pas à ce que la conversation prît ce ton. J’avais écrit ces livres plutôt par aventure, je n’avais pas cherché le succès, et voilà que ce mandarin à bouton bleu, qui était un homme influent, me disait qu’ils allaient me procurer un grade universitaire. Il fallait que les circonstances déjà précipitées soient encore hâtées par quelque raison particulière, et il me tardait de savoir en quoi j’aurais à obéir au père de Kong-ni, que je supposais être non seulement un ami, mais un parent du juge.

« Kong-ni n’est plus chez toi ? demandai-je.

— Non, il est allé chez Ming-tsou, son père.

— Tu connais aussi ce dernier ?

— Oui, c’est mon frère, et si tu fais aussi ses volontés tu seras son fils.

— Où habite-t-il ?

— À Li-ting. Kong-ni ne te l’a-t-il pas dit ?

— Non. »

Donc le père de Kong-ni habitait aussi dans ce Li-ting où se tenait aussi Kiang-lou, le grand chef des hommes du Dragon. Cela me donna à penser. Je supposai qu’il devait y avoir quelque rapport entre les deux et cherchai à m’en assurer en continuant à demander :

« Est-il permis à un phy chinois, à un comte qui est en même temps sous-gouverneur, d’adopter un étranger, un chrétien ?

— Tout ce que l’on peut faire est permis.

— Alors il serait permis aux Loung-yin d’être pirates du fleuve ?

— Ils se le permettent, donc cela leur est permis.

— Mais la loi, la justice ?

— Elle les punit, s’ils ne sont pas assez habiles pour prendre les devants.

— Tu es juge et, comme représentant de la loi, forcé de détruire les Loung-yin.

— Je le ferai aussi si la loi l’ordonne, mais personne n’est encore venu me l’ordonner.

— Je vais t’en donner l’occasion.

— Toi ?

— Oui, à Wan-ho-tien, aujourd’hui ; à minuit une grande quantité d’hommes du dragon vont se rassembler pour discuter la manière de nous capturer, moi et mon ami, et peut-être nous mettre à mort. Tu as là une belle occasion de t’emparer d’eux, de les saisir et de les punir. »

Il sourit de manière étrange, puis acquiesça.

« Je vais le faire, je vais les surprendre puisque tu le veux. Alors ils veulent vous capturer ?

— Oui.

— Parce que vous leur avez échappé ?

— Oui.

— N’avaient-ils pas pour chef un homme grand, un dschiahour ?

— Mais oui, répondis-je. Le connais-tu aussi ?

— Je suis juge, et il est de mon devoir de connaître tous les gens que je peux avoir à juger. Les juges de ton pays sont-ils aussi sages ?

— Oui, ils connaissent bien aussi leurs gens, mais ils n’attendent pas qu’on porte plainte, et ils agissent librement et de leur propre initiative, quand il s’agit d’empêcher un crime.

— Il faut alors qu’ils aient bien peu de travail s’il leur reste encore du temps pour de pareilles choses. Le juge doit attendre qu’on lui amène le criminel. Mais, puisque tu le veux, j’irai chercher le dschiahour à Wan-ho-tien.

— Puis-je t’accompagner ?

— Non, ma profession me défend d’accepter un étranger ; de plus tu es mon invité et je ne dois pas t’exposer au danger. J’aurai soin que les Loung-yin ne te traitent plus en ennemi.

— En as-tu le pouvoir ?

— Oui. Combien pouvez-vous rester de temps hors de votre bateau ?

— Autant qu’il nous plaira. Je voudrais y être seulement quand Kong-ni reviendra.

— Ce n’est pas nécessaire, car vous irez vers lui demain.

— Où ?

— À Li-ting. Vous aurez des palanquins et une escorte, à moins que vous préfériez naviguer sur une jonque de mandarin.

— Nous préférons décider nous-mêmes ce que nous ferons et où nous irons.

— Vous êtes libres d’aller où il vous plaira. Mais tu reconnaîtras du moins que je te veux du bien. Voulez-vous apprendre à connaître la Chine ? Vous y réussirez si vous faites ce que je vous propose. Mon frère et Kong-ni vous doivent de la reconnaissance ; ils auront soin de vous et feront pour vous tout leur possible. Tu n’as plus l’habillement qui t’avait été donné. Je vais vous donner des vêtements chinois et des chapeaux de mandarins, de manière à ce que partout où vous irez vous soyez traités avec déférence.

— As-tu le droit de nous donner les insignes de mandarins ?

— Je me le permettrai. Du reste tu parles chinois et ne te trahiras pas. »

C’était très tentant ; aussi, malgré quelques réflexions qui me vinrent à l’esprit, j’acceptai la proposition, non sans en avoir d’abord parlé au capitaine.

« Voulez-vous devenir mandarin, capitaine ?

— Pourquoi pas, si cela doit nous amuser sans trop de danger.

— Notre hôte veut nous habiller à la chinoise et nous envoyer à Kong-ni, qui demeure chez son père, un comte.

— Well ! j’en suis, si l’excursion ne doit pas durer trop longtemps. Si nous avons affaire à un comte, il est tout probable que le menu actuel se renouvellera. »

Ce fut décidé et j’en fis part au mandarin :

« Vous faites bien, dit-il, et j’aurai soin de vous comme si vous étiez mes frères. »

Il se leva, je le remerciai de son hospitalité, et le capitaine ne put s’empêcher aussi de lui faire un petit discours toujours dans son jargon.

Le juge sourit, le remercia par un signe amical et s’éloigna.

Le domestique nous apporta alors du tabac, des pipes, des cigares et des cigarettes, et comme il n’était pas tard, nous nous mîmes à fumer à notre aise.

Dix minutes à peine s’étaient écoulées lorsqu’on nous annonça un homme qui désirait nous parler.

C’était un marchand d’habits : il prit nos mesures, et un quart d’heure plus tard il nous apportait deux costumes auxquels le domestique ajouta la natte, l’éventail et deux chapeaux de mandarins, l’un à bouton doré, l’autre à bouton de cristal. Le premier était pour le capitaine, le second pour moi. Mon grade était de 5me classe, celui du capitaine de 7me.

« Essayons-nous tout cela, Charley ?

— Nous en avons le temps.

— Well ! attaquez. »

Nous endossâmes les habits et fixâmes la longue natte sur notre tête. En me voyant dans la glace, je ne pus m’empêcher de rire aux éclats, et le capitaine lui-même en perdit la respiration.

« Charley, dites-moi sincèrement : ai-je l’air aussi grotesque que vous ?

— Naturellement ; vous ressemblez à une marionnette de guignol habillée en Chinois.

— Et vous aussi, mais nos barbes ne font pas bien.

— Voici du cosmétique pour y remédier.

— Que faire de nos habits ordinaires ? je ne tiens pas à les donner en échange.

— Confions-les au tsha-jouan, qui les enverra à Hong-Kong.

— Well ! c’est le mieux. Dormons maintenant pour être prêts demain à l’heure. »

Nous allâmes nous coucher, et de même qu’à ma première nuit à Hong-Kong, je fis des rêves étranges. Une masse de Loung-yin, qui avaient la forme de crocodiles ouvraient la gueule pour m’avaler. Kong-ni avait des sabots de cheval, des cornes et une queue et tendait vers moi des griffes diaboliques : le Kiang-lou était un requin géant avec des ailes de dragon qui me dévorait, et comme je glissais dans son gosier, je voyais notre hôte battre joyeusement des mains et près de lui Mlle Anna Kelder qui criait :

« N’ayez pas peur, Mynheer, le requin ne vous gardera pas dans sa gorge ! »

Quand je m’éveillai, il était encore de bonne heure ; le ronflement sonore du capitaine m’arrivait de la chambre voisine, et comme j’aperçus par la fenêtre les deux palanquins déjà prêts dans la cour je réveillai le capitaine et nous nous habillâmes en mandarins.

À nos fenêtres ouvertes on s’aperçut que nous étions éveillés, et le domestique vint nous appeler pour le déjeuner que nous devions prendre avec Tscha-jouan.

Ce dernier nous attendait. Il déclara que les habits nous allaient bien et me remit une lettre de recommandation pour son frère Phy ming-tsou. Il y avait une journée de voyage en palanquin jusqu’à Li-ting, et, pour couvrir les frais, il me força d’accepter deux barres d’argent.

Enfin nous nous séparâmes. Turnerstick, prenant la main du juge, lui fit encore un petit discours d’adieu. Je m’efforçais de manier avec noblesse et habileté l’éventail et l’ombrelle ; Turnerstick, lui, portait tout simplement l’ombrelle sur l’épaule comme un fusil et l’éventail au poing comme un casse-tête.

L’escorte se composait de plus de trente personnes, qui à notre approche se jetèrent à terre. On échangea brièvement un dernier adieu, puis nous montâmes dans nos palanquins dont les porteurs partirent au trot.

En avant couraient quatre hommes, armés de cannes de bambous, dont les coups devaient inviter les passants à s’arrêter, se ranger et saluer respectueusement pour la grâce imméritée qui leur était accordée de voir deux palanquins dans lesquels se trouvaient de très distingués Kouang-fou. Suivaient huit soldats chargés de fusils, dont on n’avait certes pas tiré un seul coup depuis vingt étés et autant d’hivers. Un dragon était dessiné sur leur poitrine et dans le dos l’inscription : Ping. Ensuite, quatre porteurs qui devaient remplacer les autres, enfin mon palanquin devant celui du capitaine et derrière ce dernier l’ordonnateur du voyage tout haletant, puis de nouveau quatre porteurs suivis de huit soldats armés de lances, de flèches et d’arcs. Enfin, pour clore tout cela, une longue file de gamins, qui hurlaient de toutes leurs forces les deux mots : « Tsien ! » et « Kom tscha ! »

Nous montâmes dans nos palanquins, dont les porteurs partirent au trot.

De temps en temps un courrier revenait en arrière leur distribuer avec son bâton quelques vigoureux tsiens ou quelques sonores kom-tscha, qui avaient pour résultat de les faire hurler trois fois plus. À la sortie de la ville et des faubourgs la bande se dispersa et nous eûmes enfin la paix.

Les porteurs de palanquin sont les figures les plus populaires de tout l’Empire Céleste. Ils avancent en courant toujours à pas précipités, ils halètent sous le fardeau, la sueur sort de tous leurs pores, mais ils n’ont jamais l’air fatigués.

Peu leur importe que le chemin soit bon ou mauvais, qu’il monte ou descende, qu’il traverse des sables brûlants ou des marécages, et ils sont payés un tsien du mille environ, c’est-à-dire trois centimes pour une heure de chemin ! Ils sont vêtus d’une jaquette et d’un pantalon très courts et chaussés de sandales en paille de riz.

Je ne fus pas très enthousiasmé par cette manière de voyager ; il me semblait être dans un cercueil et j’aurais préféré de beaucoup monter un bon cheval, mais les chevaux sont excessivement rares en Chine, surtout dans la partie méridionale.

À midi seulement nous nous arrêtâmes dans un village dont le maître d’école mit la mairie à notre disposition et nous procura tout ce dont nous avions-besoin pour faire un repas modéré et nous reposer un moment.

« Charley, dites-moi si vous aimez à voyager en palanquin, demanda Turnerstick.

— Pas très.

— Et moi encore moins. C’est une jolie chose, mais on y est bien mal. Vive mon bateau !

— … Et mon cheval !

— Ah non ! un cheval dont je dégringolerais tous les dix pas est encore pire qu’un palanquin pour moi. Dites-moi, y a-t-il aussi des hommes du dragon ici à Pé-Kiang ?

— Sûrement ; ne vous ai-je point dit que leur chef habite à Li-ting, où nous allons justement ?

— Well ! nous allons donc voir enfin ce garnement.

— Le dschiahour, qui s’était arrêté à Canton seulement à cause de nous, y sera également.

— Alors on le verra aussi, mais on ne se contentera pas de le regarder ; n’avons-nous pas nos revolvers dans ces énormes manches ? Mais, à propos, pourquoi nous a-t-on donné cette ombrelle et cet éventail ?

— L’éventail est pour vous rafraîchir si vous avez trop chaud, et l’ombrelle est un en-cas pour vous garantir du soleil comme de la pluie, vous servir de canne en marchant, vous aider à faire des grâces et à donner un bon coup au besoin.

— De tout cela, c’est la fin qui me plaît le mieux. À quoi bon l’éventail ? Si j’ai trop chaud, j’entr’ouvre mon vêtement, j’enlève la natte et le chapeau et je m’éponge une bonne fois. Et s’il pleut, quelle sotte invention qu’un parapluie ! Peu importe que l’habit ou le parapluie mouille, il faudra bien sécher l’un ou l’autre et l’eau ne peut pas aller plus loin que la peau !

— Non, capitaine, mais jusque-là, c’est suffisant. En tout cas il faut vous habituer à l’ombrelle comme à l’éventail, si vous voulez passer pour un vrai mandarin.

— Well ! alors ne m’appelez plus capitaine, mais maître mandarin Turningsticking.

— Ça ne se peut pas, le mot mandarin n’existe pas en chinois, il se traduit par Kouang-fou. Il faut donc que je vous appelle Kouang-fou-Turningsticking.

— Et moi, comment dois-je vous appeler ?

— Kong-ni m’a baptisé Kouang-si-ta-sse, je suis donc Kouang-fou-Kouang-si-ta-sse.

— Deux fois Kouang, c’est dur à placer. Écrivez-moi donc ce nom sur un papier, je l’apprendrai dans le palanquin. »

Je le fis avec plaisir, car je savais que ses efforts seraient vains ; je payai ensuite le maître d’école et ordonnai de partir.

L’escorte se remit en marche dans le même ordre et remonta la rive du Pe-Kiang. Nous fîmes une courte halte dans l’après-midi pour boire une tasse de thé, et au soleil couchant Li-ting nous apparut.

C’était une petite ville, dont les maisons étaient très éloignées les unes des autres parce que la plupart étaient entourées de jardins dans lesquels j’aperçus de nombreux étangs plus ou moins grands. C’est là que sont élevés les poissons dorés dont Li-ting fait un très grand commerce.

Je vis en avant un édifice imposant, que l’on reconnaissait de suite pour la résidence d’été d’un seigneur chinois, et derrière la ville une sorte de château comprenant plusieurs bâtiments entourés d’un mur. Plus loin, en arrière, se dressaient des rochers découpés, escarpés et arides, dont le soleil dorait les pointes. Tout autour de nous, ce n’étaient que plantations de riz, de cannes à sucre et de bambous, mais l’animation du fleuve offrait un aspect intéressant.

Notre cortège traversa la ville au trot et s’arrêta devant la propriété qui ressemblait à un château.

J’avais à peine eu le temps d’y jeter un coup d’œil que la porte s’ouvrit devant un vieillard qui, à notre vue, leva les bras d’étonnement en criant :

« Le Tscha-jouan ! Que l’on vienne vite aider le Tschin-tschou à descendre ! »

Turnerstick était déjà à terre, son ombrelle sous le bras, à la manière d’une lance de tournoi. Pour moi, je restai tranquillement assis, même après que l’ordonnateur du voyage eut ouvert la litière : j’étais un mandarin à bouton de cristal et devais être traité comme tel.

Tandis que je payais nos frais de voyage et distribuais à chacun un kom-tscha, j’entendis dans la cour le capitaine crier à haute voix :

« Mille tonnerres ! voilà ce Kong-ni que nous avons repêché parmi les chèvres sauvages ! Bien venu, mon vieux !

— Vous ici, capitaine ! Où est votre ami et comment se fait-il que vous soyez ici ?

— Charley, ou plutôt Koung-fou-koung-hou-koung-lou, est encore assis dans la chaise à porteurs, comme si on lui avait demandé de couver des oisons ! »

Kong-ni fut aussitôt près de moi et m’accueillit avec la joie la plus vive. Il était, en vérité, surpris de notre transformation, mais ne nous en parla pas et nous conduisit vers un portail et un escalier d’honneur sur la marche supérieure duquel se tenait un homme qui ressemblait au juge comme une goutte d’eau à une autre. C’était le père de Kong-ni.

« Kouang-si-ta-sse ! » annonça ce dernier.

Le vieillard fit un visage surpris, et, sans me laisser le temps de le saluer, il me souhaita la bienvenue comme à une vieille connaissance. Puis il nous conduisit dans une grande chambre où il me considéra à son aise ; il me salua alors de nouveau :

« Sois bienvenu, sauveur de mon fils, ma maison est tienne : commande et tout le monde t’obéira. »

Je sortis l’écrit de son frère et le lui remis.

Il l’ouvrit, le lut, puis nous fit signe de le suivre. Nous entrâmes dans un corridor :

« Partagez-vous ces pièces : les chambres de droite seront pour toi, celles de gauche pour ton ami. Entrez, on vous apportera ce dont vous avez besoin, et je me permettrai ensuite de parler avec vous. »

Je vis toute une enfilade de chambres coquettement arrangées et les avais à peine regardées qu’un domestique entra nous apporter du linge propre et des vêtements. Je regardai ensuite par la fenêtre dans un jardin, qui était vraiment merveilleux et d’où s’exhalait une fraîcheur embaumée.

Un autre domestique entra portant une lampe de corne artistiquement travaillée où brûlait une huile de sésame exquise.

« Te plaît-il de venir chez mon maître ? demanda-t-il très poliment.

— Oui ; où est-il ?

— Il te recevra dans la chambre où tu l’as déjà vu. »

J’y allai. Dans le corridor brûlaient plusieurs lampes comme la mienne qui projetaient une lumière crue sur le corridor orné de toutes sortes de sculptures étranges. Le Phy et son fils nous attendaient dans la chambre où était servi un souper qui ne le cédait en rien à celui de la veille. Je faillis éclater de rire en voyant Turnerstick entrer à son tour la natte de travers et l’ombrelle sous le bras. Il avait, par contre, déployé son éventail et le maniait avec tant de force, en saluant, qu’il semblait vouloir assommer un bœuf.

Les deux Chinois gardèrent leur sérieux, et nous passâmes à table. Turnerstick s’épanouit et posa son ombrelle dans un coin.

« Tsing (asseyez-vous), » dit simplement notre hôte, et nous nous assîmes.

Le capitaine replia ses manches démesurément larges et saisit les confitures qu’on lui tendait. Le Chinois, à l’inverse de nous, commence, en effet, par le dessert et finit généralement par le potage. Il ne boit pas non plus son vin dans un verre mais dans un gobelet en porcelaine. Entre les services, on se lève, on fume une pipe, ou l’on se distrait d’une manière quelconque. Les femmes ne sont jamais présentes ; c’est tout au plus si elles ont la permission de regarder à travers le grillage de bambous de la porte voisine.

Le repas fut silencieux, en dehors des politesses indispensables. Nous en avions trop sur le cœur pour soutenir une brillante conversation. Mais après que le maître de maison eut porté sa baguette au front et l’eut déposée sur sa tasse pour indiquer que le souper était fini, Kong-ni sortit une bouteille de Tintio (vin portugais chaleureux) authentique cachée sous la table. Le domestique apporta des verres et les langues furent bientôt déliées.

« Charley, quelle faute vous commettez ! me dit Turnerstick.

— Laquelle ?

— Vous oubliez votre ombrelle.

— Dans la chambre ? Les deux autres ont-ils apporté les leurs ?

— Non, ils n’en ont pas besoin comme hôtes, mais nous sommes des invités et devons nous comporter comme de véritables Chinois » Cette faute n’est pas pardonnable.

— La vôtre non plus.

— Laquelle ?

— Vous m’appelez de nouveau Charley.

— Well ! vous avez raison, master Kang-fou-king-won-koung-fou. »

Jusque-là on avait évité, par politesse, de nous questionner sur nos aventures, mais Kong-ni commença :

« Le Tscha-jouan nous écrit que mon talisman vous a rendu service.

— Certes.

— Peut-on savoir comment ? »

Je leur fis un récit détaillé de tout ce qui nous était arrivé ; ils écoutèrent sans m’interrompre.

« Tu supposes alors que le Kiang-lou se trouve ici à Li-ting.

— Oui, d’après ce que j’ai entendu dire.

— Alors il faut que tu portes plainte ?

— Je m’en garderai bien ; je ne suis pas serviteur du Hiou-po à Pékin.

— Tu parles sagement, car une plainte semblable pourrait être cause de ta mort. Combien de temps veux-tu rester en Chine ?

— Autant qu’il me plaira.

— Tu t’y plairas longtemps, et resteras avec nous. Tes travaux t’ouvriront la fleur du Milieu, et tu ne voudras plus t’en retourner.

— Quand jugera-t-on mes travaux ? »

Il sourit.

« Quand il me plaira. Cela dépend de toi, et si tu le désires, tu peux avoir le jugement entre les mains demain matin de bonne heure.

— Je te le demande.

— Qu’il soit fait comme tu le désires ! Mais vois quelle superbe nuit nous avons, j’ai l’habitude de passer cette heure dans le jardin. Venez-vous avec moi ?

— Volontiers. »

Je communiquai notre intention au capitaine, qui saisit aussitôt son ombrelle.

Nous pénétrâmes dans le jardin ou plutôt dans le parc, qui était vaste et merveilleux. Kong-ni s’était emparé de Turnerstick et restait avec lui en arrière. Le Phy et moi marchions en avant ; nous fîmes halte pour nous asseoir sur un rocher artificiel. Je venais sur sa demande de lui parler de ma patrie, de mes parents, de mes relations, lorsqu’il me posa une question à laquelle je ne m’attendais guère :

« N’as-tu pas laissé d’épouse chez toi ?

— Non.

— Ne connais-tu pas de femme que tu aimes ?

— Non.

— Aimes-tu Kong-ni ?

— Oui.

— Il t’a dit qu’il voulait t’avoir pour frère ?

— Oui.

Veux-tu être mon fils ?

— De nom ou réellement ?

— Réellement avec tous les droits et… les devoirs.

— Dis-moi tes raisons.

— Elles n’ont rien d’extraordinaire. Kong-ni t’aime, il veut être reconnaissant envers toi et je l’approuve, je t’adopterai publiquement.

— En as-tu le droit ?

— Penses-tu que le désir d’un Phy ou d’un Fou-youen soit impossible à réaliser ?

— J’ai des parents dans ma patrie.

— Tu resteras leur fils. Décide-toi, car tu me plais.

— Un barbare, qui n’a ni rang, ni grade, ne peut dire oui. Juge mes ouvrages, je déciderai d’après tes conclusions.

— Tu es fier et cela me plaît. Tu sauras demain ma volonté. Où as-tu appris notre langue ?

— J’ai appris à la lire et à la comprendre dans ma patrie, mais je l’ai parlée dans le pays des Anglais où il y a beaucoup de coolies chinois, que j’ai fréquentés pour étudier leur langue.

— Aimes-tu l’étude ?

— Beaucoup.

— Viens voir ma bibliothèque. »

Nous retournâmes dans le jardin. Même au clair de lune je pus voir qu’il était disposé avec art et cultivé soigneusement. J’en fis la remarque au Phy.

« Au jour tu verras mieux encore que ce jardin n’a pas son pareil. As-tu entendu parler de Tsema-kouang ?

— Oui, c’était un ministre et un historien dont les richesses étaient immenses, paraît-il.

— As-tu lu ses écrits ?

— Non.

— Je les possède et te montrerai la description du jardin qu’il a faite pour se reposer de ses travaux. C’est d’après cette description que j’ai fait dessiner le mien. »

En arrivant dans la maison il me conduisit dans une grande salle éclairée par des lampes et des lanternes. Il y avait là un millier de livres et d’écrits ; il en prit un et me le tendit :

« Voilà, dit-il, la description qui te fera comprendre mon jardin. Reste ici aussi longtemps que tu voudras, mais permets-moi de me retirer, car j’ai encore à écrire. »

Il sortit. Je m’assis près d’une lampe et cherchai dans le livre la description en question. Elle m’intéressa vivement autant par le style vibrant dans lequel elle était écrite que par les vues qu’elle me donnait sur l’homme d’État chinois, vues qui ne concordaient guère avec l’idée que nous nous en faisons habituellement : aussi je m’amusai à les traduire à l’aide d’un pinceau sur du papier de riz placé sur une table à ma portée ; je voulais emporter cette traduction en souvenir de mon séjour chez un comte chinois.

Quand j’eus fini, je retournai vers nos chambres à coucher. J’allais rentrer dans la mienne quand une porte s’ouvrit en face et le capitaine apparut.

« Charley, me fit-il avec un air mystérieux.

— Encore Charley !

— Well ! vieux Fi-koung-ba-koung-zu-koung, faut-il que je l’attrape ?

— Qui ?

— Le Mongol.

— Quel Mongol ?

— Mais ce dschi, ce dscha, qui nous avait enfermés dans la pagode.

— Le dschiahour ?

— Oui, c’est justement le nom de ce garnement.

— Est-il ici ? Où ça ?

— J’avais éteint ma lumière et jetais encore un coup d’œil sur la ville quand il arriva ; je le reconnus bien. Il tourna au coin du jardin. Voici mon revolver, faut-il aller le tuer ?

— Attendez jusqu’à ce que je revienne vous chercher.

— Que voulez-vous faire auparavant ?

— Une reconnaissance.

— Well ! Nous sommes dans un pays que vous connaissez mieux que moi, et vous êtes un as dans l’espionnage.

— Mettez-vous à la fenêtre et guettez s’il revient.

— Entendu, master King-fou-kang-fi-koun-fe. »

Il rentra dans sa chambre. Je quittai le corridor et descendis l’escalier : la porte de sortie était fermée à clef, je dus sortir par une fenêtre qui était dans l’ombre. Où diriger mes pas maintenant ? Le parc était si grand qu’une demi-compagnie de soldats pouvait s’y dissimuler, tandis que je pouvais être découvert en les cherchant. Si l’homme était vraiment dans le jardin, il le quitterait probablement au même endroit qu’il y était entré. Je cherchai cet endroit.

À la clarté de la lune, j’aperçus bientôt à terre l’empreinte d’un soulier à semelles souples, qui me conduisit à un point du mur devant lequel se trouvait un buisson de bambous : c’était là que l’homme avait passé.

Je revins sur mes pas et me cachai de nouveau dans l’ombre du bâtiment. Puis je me glissai jusqu’au buisson de bambous en ayant soin de n’être pas vu.

J’attendais depuis longtemps déjà quand mes prévisions se réalisèrent enfin, et j’entendis des pas. Deux hommes s’avancèrent et s’arrêtèrent tout près de moi : l’un était le Phy, l’autre n’était pas le dschiahour bien qu’il en eût la taille.

Ce dernier demandait :

« Réussiras-tu ?

— Je l’espère.

— Écris-lui dès ce soir ta décision. Si tu ne réussis pas, Kong-ni devra épouser ma fille. Un de tes fils doit devenir mon gendre ou tu es perdu.

— Alors peu t’importe que ce soit Kong-ni ou celui-ci.

— Ce m’est tout à fait indifférent. Tu n’avais qu’un fils, je ne pouvais exiger que celui-là. Tu as eu l’idée de t’en procurer un second, adopte-le, peu m’importe qui il soit. Ce Français est un homme fort et courageux, je le préfère peut-être à Kong-ni ; mais pourquoi Kong-ni a-t-il pensé justement à lui ?

— Il l’aime et veut le retenir. Faut-il lui montrer ta fille avant de lui parler ?

— Je suis un si-fan (un Thibétain), et un si-fan n’enferme ni sa femme ni sa fille à clef, chacun peut parler avec elles. Amène-le-moi demain ou veux-tu que je t’envoie une invitation ?

— Envoie-la, afin qu’il ne se doute de rien.

— Tu l’auras, fais donc ce que je t’ai commandé. Un Kiang-lou ne plaisante jamais quand il s’agit de ses desseins.

— Mais s’il ne veut pas ?

— Alors ce devra être Kong-ni.

— Est-ce là ton dernier mot ?

— Le dernier si tu ne veux pas de violences.

— Qu’entends-tu par là ?

— Plus d’un n’est-il pas revenu à de meilleurs sentiments dans le Loung-keou-siang (pavillon de la gorge du dragon) ?

— Certes, mais comment l’amener là-haut ?

— Il n’y a rien de plus facile. Je te quitte. »

En deux bonds, il fut de l’autre côté du mur et j’entendis ses pas résonner en s’éloignant. Le Phy resta encore un moment immobile, puis se dirigea vers une porte dérobée dont j’entendis la serrure grincer légèrement. Je rentrai à mon tour par la fenêtre. Turnerstick m’attendait avec impatience.

« Où restez-vous donc si longtemps ? Il vient justement de repartir.

— Je le sais.

— Et vous l’avez laissé échapper ?

— Ce n’était pas le dschiahour.

— Qui donc ?

— Devinez un peu.

— Devinez ? Pas de danger quand il est si simple que vous me le disiez.

— Le Kiang-lou.

— Le colonel des pirates ?

— Oui.

— Est-ce malheureux que je n’ai pas été là, je vous l’aurais vivement pris.

— Peuh ! Cela n’aurait servi à rien. Dans un pays étranger, au milieu d’ennemis et de traîtres, il vaut mieux agir avec prudence que de se précipiter tête baissée contre les murs.

— Des ennemis, des traîtres, mais nous n’en connaissons pas.

— Si.

— Qui, par exemple ?

— Tous.

— Expliquez-vous ?

— Il faut que j’épouse la fille du colonel, sans quoi…

— La fille de celui-là ! Charley, avez-vous toute votre raison ?

— Toute. Je dois l’épouser sous peine d’être enfermé en un lieu qu’ils appellent pavillon du Dragon, et où on me laissera mourir de faim et de soif.

— Beau pavillon ! Mais pourquoi faut-il que vous l’épousiez ?

— Je n’en sais rien encore, mais le saurai bientôt. Je sais du moins qu’on a voulu forcer Kong-ni à prendre cette fille pour épouse et qu’il veut que je le fasse à sa place.

— Zounds !

— Je ne peux pas me fâcher avec lui sérieusement, bien que ce soit une petite trahison de sa part. Je ne crois pas qu’il me veuille vraiment du mal. Il doit y avoir une raison pour forcer le Kiang-lou à s’allier au Phy, et Kong-ni doit avoir ses raisons aussi pour s’élever contre ce projet.

— Je n’ai pas envie de me casser la tête là-dessus. Qu’allez-vous faire ?

— D’abord attendre.

— Bon, j’attendrai aussi.

— Parfait ! Du reste, nous serons invités demain chez le Kiang-lou.

— Vraiment, je m’en réjouis. C’est admirable d’apprendre à connaître gens et pays de cette manière.

— N’est-ce pas ? c’est bien parfois un peu dangereux, mais il ne faut pas avoir peur. Pour aujourd’hui, allons nous reposer, à chaque jour suffit sa peine. Bonne nuit, Kouang-fou-Turning-stickking.

— Gooood night, sir Koung-fou-koung-fo-koung molo. »

Arrivé dans ma chambre, j’éteignis les lumières et me couchai. C’est curieux, bien que me sachant exposé à un danger certain, je dormis merveilleusement et sans rêves.

Comme je m’éveillais, le capitaine entra dans ma chambre :

« Réveillez-vous, mon vieux. Notre hôte vient de me faire demander si vous étiez prêt, il s’agit de prendre le thé du matin.

— Je viens de suite.

— Bon, j’attends ici. »

Quelques minutes plus tard, nous entrions dans la salle à manger où se trouvait Kong-ni et son père.

Il n’y avait que du thé et des kouamien (morceaux ronds ou carrés de pâte desséchée et gonflée) ; le Phy s’en excusa en disant qu’il avait reçu une invitation et nous emmènerait avec lui.

« Chez qui ? demandai-je.

— Chez un ami très influent, un mandarin à bouton de corail rouge ciselé. Il a examiné les ouvrages, et c’est à lui que tu dois ce que je t’apporte. »

Je pressentis que c’était le décret dont tous deux avaient parlé la veille, et je ne me trompai pas. C’était bien ma nomination au grade de Tsin-sse.

« Je te remercie et saurai aussi le remercier, répondis-je simplement. Alors ce document revêtu du sceau impérial a une valeur incontestable ?

— Oui, dans tout le royaume. Il n’a pas besoin de confirmation et tes travaux ne seront renvoyés que pour la forme.

— Comment s’appelle le mandarin supérieur chez qui tu vas me conduire ?

— C’est un Kouang-kiou-ssu (général de brigade), et s’appelle Kin-tsou-fo.

— Quand partirez-vous ?

— Quand il te plaira.

— Il est encore loin de midi.

— L’heure lui est indifférente. Choisis celle qui te convient.

— Une heure avant midi, j’ai affaire jusque-là. » C’était dire de manière explicite que je désirais rester seul. C’était une impolitesse, mais il me fallait être tranquille pour pouvoir regarder un peu autour de moi.

Dans le jardin, que je trouvai conforme à ma lecture de la veille, je rencontrai un ouvrier avec qui je liai conversation. Je lui demandai tout en parlant s’il n’y avait pas dans les environs un lieu nommé Loung-kéou-siang. Il secoua négativement la tête, mais je m’aperçus qu’il en savait plus long qu’il ne voulait en dire. Et quand je m’éloignai il me lança un regard qui me sembla menaçant ; avais-je fait une faute en le questionnant sur cet endroit ?

Au fond du jardin une porte conduisait en pleine campagne. Je la pris et marchai, entre des plantations verdoyantes, vers les montagnes aperçues la veille. S’il y avait une gorge du Dragon, elle devait se trouver naturellement entre ces hauteurs abruptes et escarpées et d’accès difficile. C’est d’elle que dépendait peut-être mon sort ; il fallait que je la trouve. Je rencontrai justement un garçon qui menait une chèvre à une corde.

« Dis-moi, lui dis-je, y a-t-il par ici une gorge du Dragon ? »

À la vue de mon insigne il se jeta à terre.

« Pardonne-moi, seigneur, je n’en connais pas.

— Tu ne connais peut-être pas ces montagnes ?

— Je les connais très bien, puisque j’y suis toute la journée avec mes chèvres. »

Je rencontrai un garçon qui menait une chèvre.

Cette dénomination de gorge du Dragon n’était peut-être connue que des hommes du Dragon.

« Alors, dis-moi, n’y aurait-il pas dans ces montagnes une partie ou un rocher qui ressemble à un pavillon ou à une fenêtre en saillie.

— Qu’est-ce que cela ?

— Un pavillon est une jolie petite maison construite ordinairement dans un jardin, et une fenêtre en saillie est une fenêtre placée dans une sorte de petite tour à la partie supérieure d’une maison.

— Je connais quelque chose de semblable, seigneur, veux-tu le voir ?

— Oui, à quelle distance est-ce ?

— Il faut cinq minutes pour arriver à le voir, mais on ne peut y grimper.

— Conduis-moi. »

Il attacha sa chèvre à une tige de bambou et nous partîmes tous deux.

« Connais-tu le Phy-ming-tsou ? lui demandai-je ensuite.

— Oui.

— Et le Kin-tsou-fo ?

— Oui, ce sont les deux hommes les plus puissants de notre ville.

— Habitent-ils ici depuis longtemps ?

— Le père du Phy-ming-tsou habitait déjà ici, mais le Kin-tsou-fo y est venu depuis peu et a acheté une maison.

— Leur as-tu déjà parlé ?

— Non, ce sont des hommes d’un rang élevé qui ne regardent pas un pauvre garçon.

— Connais-tu quelqu’un parmi leurs serviteurs ?

— Je les ai vus et j’ai entendu leurs noms, mais je n’ai jamais parlé à aucun d’eux.

— Ont-ils parlé à ton père ?

— Je n’ai plus de père, mais seulement ma mère. »

J’étais tranquillisé, car je pouvais espérer que ni le Phy ni le Kiang-lou n’apprendraient que j’avais vu le pavillon.

Devant moi trois gorges étroites s’ouvraient entre les montagnes. L’enfant me conduisit dans celle du milieu, et au bout d’un moment d’ascension il leva le doigt et me dit :

« Regarde en l’air, voilà le rocher qui ressemble à un pavillon, mais tu ne pourras y parvenir. »

Au fond de la gorge s’élevait presque à pic une paroi rocheuse mais susceptible d’être escaladée toutefois par un montagnard exercé. Elle était couronnée d’un gros bloc cubique qui, sous l’action du temps et des pluies, avait pris l’aspect d’un pavillon chinois.

« Puisque je ne peux pas monter, il vaut mieux que je m’en retourne, dis-je prudemment. Toi aussi tu peux t’en aller. »

Je lui donnai vingt sapèques, c’est-à-dire environ dix centimes. C’était un tel trésor pour l’orphelin qu’il resta un moment interdit. Puis il se jeta à terre, baisa le bord de mon vêtement, se releva et partit précipitamment.

Je suivis la gorge et arrivai après une ascension pénible d’un quart d’heure en haut de la paroi. Elle dominait de l’autre côté un précipice profond, entouré à gauche et à droite par des rochers élevés. C’était un abîme profond et effrayant, qui devait avoir déjà englouti bien des victimes des « hommes du Dragon ».

J’inspectai le pavillon de tous les côtés et trouvai bientôt, à côté d’un renflement du rocher en forme de pilier, à une hauteur double de celle d’un homme deux crochets, qui d’après leur aspect et leur distance respective semblaient servir à soutenir et à maintenir une échelle.

Dans ce cas, l’échelle ne devait pas être loin. Après avoir longtemps cherché, je la découvris enfin. Elle était faite de bambous et pouvait se replier ; elle était cachée sous un tas de pierres et d’éboulis.

Il faisait grand jour, et je pouvais être facilement aperçu si quelqu’un par hasard entrait dans la gorge ; mais cette idée ne m’arrêta pas.

Le rocher faisait au-dessous des crochets une saillie sur laquelle il était facile de se tenir debout, et beaucoup plus haut j’aperçus encore deux autres crochets. Je plaçai l’échelle et montai jusqu’à la saillie, où je m’arrêtai pour retirer l’échelle et la placer plus haut. J’arrivai ainsi jusqu’à la surface plane qui formait comme un toit au pavillon et m’aperçus qu’elle était percée d’un trou de deux aunes de diamètre par lequel on pouvait pénétrer à l’intérieur.

Quelle pouvait bien en être la profondeur ? J’y jetai une pierre et écoutai, mais au lieu du son que j’attendais, un cri humain se fit entendre :

« Reviens-tu déjà ? disait une voix sourde ; je ne suis pas encore morte, mais je suis près de mourir.

— Qui est-là ? » criai-je.

Mes paroles ne pouvaient pas être très nettement comprises, aussi la voix répondit :

« Non, je maudis ton Fo et ton Bouddha : j’aime mieux mourir de faim que de renoncer à Tien-Tscho (le Maître du ciel). Je prierai Tsei Thien (Notre Père qui êtes aux cieux) ; il est puissant, il me sauvera, s’il le veut. »

J’appelai une deuxième et une troisième fois, mais ne reçus pas de réponse. L’effort fait par la prisonnière pour prononcer ces dernières paroles l’avait probablement épuisée.

Que faire ? Il fallait la sauver, mais le pouvais-je actuellement ? Le trou devait bien avoir une profondeur de vingt aunes ; il avait dû être tout d’abord creusé par la pluie et achevé ensuite de la main des hommes. J’enveloppai mon couteau dans mon mouchoir et le jetai en bas. La prisonnière avait dû se retirer de l’ouverture, car cette fois je n’entendis plus rien. Le découragement ou la fatigue l’empêchaient de parler.

Je ne pouvais rien faire avant la nuit, je redescendis donc, retirai l’échelle et la cachai où je l’avais trouvée. Je repris ensuite le chemin de la maison. Dans le jardin je rencontrai le capitaine avec Kong-ni.

« All devils ! où avez-vous été courir ? Je parie que vous avez été au bord du fleuve.

— Pourquoi pas ?

— Well ! vous auriez pu m’emmener » Vous savez bien que l’eau me manque à terre. Partons, nous sommes invités, et je suis prêt depuis longtemps. »

Il tenait, en effet, son ombrelle sous son bras.

« Veux-tu aller chercher ton éventail ? dit Kong-ni, les palanquins sont déjà à la porte.

— Un domestique ne pourrait-il pas aller me le chercher ?

— Oui, alors viens ; mon père est déjà parti. »

Il y avait en lui quelque chose d’étrange et de gêné. Qu’avait-il ? Il était encore jeune et ne savait pas dissimuler. Au dernier buisson, il s’arrêta tandis que Turnerstick continuait à marcher.

« Tu as parlé aujourd’hui avec un homme dans le jardin ? demanda-t-il.

— Oui, répondis-je franchement.

— Tu t’es informé d’un Loung-kéou-siang.

— Oui.

— Qu’est-ce que cela ?

— Ne le sais-tu pas ?

— Non. »

Son regard prouvait qu’il mentait.

« Tu dois le savoir puisque tu m’as donné cet insigne, tu dois connaître les secrets des Loung-yin.

— Je ne les connais pas ; j’ai reçu cet insigne d’un étranger comme tu l’as reçu de moi. Qui t’a parlé de Loung-kéou-siang ?

— Si tu ne sais pas les secrets des « hommes du Dragon », ce n’est pas à moi de te les dire, ce serait une trahison. »

Il ne parut pas satisfait de cette réponse. Nous montâmes dans les palanquins, traversâmes la ville et nous arrêtâmes devant la villa que nous avions aperçue à notre arrivée.

Comme nous descendions, le géant de la veille s’avança vers nous :

« Soyez les bienvenus dans la maison de votre meilleur ami, dit-il en nous saluant ; veuillez entrer.

— Nous venons vers toi, grand Kiang-kiou-ssu, pour te témoigner notre estime, et serons heureux de fouler ton seuil, répondis-je.

— Faites-moi la grâce d’être votre guide.

— Permets-moi de te présenter mon ami Turning-stickking kouang-fou. »

Le capitaine s’aperçut de la présentation ; il appuya le bout de son ombrelle sur ma poitrine et dit en faisant le salut militaire de deux doigts de la main droite :

« Et moi, je vous présente mon vieux Master Koung-ki-foung-ki-loung-ki-moung-ki. »

Le si-fan ne comprit rien à ce mot étrange et Koung-ni retint son sérieux.

On nous conduisit alors dans le salon où le Phy était assis entre une jeune fille et un autre invité.

La jeune fille était grande et élancée avec un visage très agréable mais triste, ses pieds n’étaient pas déformés parce qu’elle était fille de Mongol. L’autre invité était notre dschiahour, qui fit comme s’il nous voyait pour la première fois.

Tous trois se levèrent pour nous saluer, puis on nous nomma. La jeune fille s’appelait Kioung, d’un mot mongol qui signifie : la riche ; le dschiahour : Laktoeul. Kioung nous servit elle-même un thé noir savoureux accompagné de minces tranches de Pantan (pâte de farine d’avoine). Le si-fan nous invita ensuite à visiter la cour et le jardin.

Ce dernier était loin d’être aussi grand que celui du Phy, mais chaque endroit était arrangé avec tout le soin voulu pour en faire un paradis selon la conception chinoise. La cour, par rapport à la maison, était très spacieuse, ce qui m’étonna d’abord, car en Chine on n’a guère d’animaux domestiques. Le si-fan m’en fournit l’explication en ouvrant la porte d’une écurie qui excita vivement mon intérêt.

On a en Chine les plus mauvais chevaux du monde. J’étais curieux de voir ce que le « général de brigade » allait nous montrer. Un valet d’écurie sortit deux chevaux sellés. Ils appartenaient à cette petite race mongole à longue queue, qui en dépit de sa médiocre apparence est aussi forte que résistante et par suite très appréciée ; malheureusement cette race dégénère rapidement dans un climat meilleur.

« Savez-vous monter à cheval ? demanda le si-fan au capitaine.

— Qu’est-ce que me veut celui-là ? me demanda ce dernier.

— Il demande si vous savez monter à cheval.

— All devil ! sur de petites bêtes pareilles, sûrement.

— Tenez-vous tout de même sur vos gardes !

— Peuh ! vous savez que je n’aime pas beaucoup avoir du bétail sous moi parce que ça va trop vite ; mais j’aurai vite dompté un de ces toutous, dites oui. »

Je le fis.

« Veut-il essayer un de ces chevaux ? »

Je traduisis l’offre à Turnerstick, qui l’accepta aussitôt. Il avait un air assez drôle à cheval avec son costume chinois, sa natte, son ombrelle qu’il n’avait pas lâchée et son éventail. Il fit deux fois le tour de la cour très prudemment et très lentement, puis redescendit.

« Eh bien, comment m’en suis-je tiré ? demanda-t-il triomphant.

— Très bien, » répondis-je.

Les autres étaient trop polis pour ne pas le complimenter, puis le si-fan et le dschiahour montèrent à leur tour et firent de la haute école mongole qui mit les chevaux en nage.

Le si-fan descendit devant moi.

« Tu as parcouru le monde, paraît-il ; dis-moi qui sont les meilleurs cavaliers ?

— Les si-fan, répondis-je avec calme bien que ce ne fût pas mon avis.

— Je le savais, me dit-il fièrement. Personne ne peut égaler un si-fan. Veux-tu monter aussi ?

— Tes chevaux sont trop faibles ; ils ne pourraient me porter. »

Il se mit à rire :

« Ne suis-je pas plus lourd que toi, essaie. »

Je mis ma main sur la selle et m’élançai. Quand on a dressé des mustangs sauvages par une simple pression des genoux, on peut rivaliser avec un Mongol, mais je me fis lourd et appuyai les genoux. Le cheval fut vite fatigué, il haletait, avançait et reculait et se débattit environ cinq minutes, puis il ne bougea plus et s’affaissa sous moi.

« Tu vois bien que ton cheval ne peut pas me porter ? Tu es meilleur cavalier que moi, et moi je suis trop lourd.

— Je vais te montrer un cheval pour lequel tu ne seras pas trop lourd. Je l’ai fait venir des montagnes et aucun homme ne peut arriver à le monter ; il m’a désarçonné ainsi que tous ceux qui ont voulu l’essayer.

— Montre-le-moi.

— Que tout le monde se range d’abord ! Et s’il t’arrive malheur, je n’en suis pas responsable. »

Nous nous mîmes à l’abri sous le portail. Le garçon d’écurie ouvrit une seconde porte et se gara aussitôt derrière. Un cheval noir comme un démon sortit d’un bond. Je le reconnus pour un cheval de la meilleure race kaschgarane. Ses yeux étincelaient, ses naseaux jetaient du feu, je l’aurais échangé volontiers contre le meilleur mustang.

« Laisse-le se calmer ; tu pourras peut-être le monter, mais tu redescendras aussitôt, me dit le si-fan.

— Et si je reste sur son dos et qu’il consente à me porter ?

— Il est à toi.

— Dans ce cas, il m’appartient déjà. »

Je m’avançais : « Attention, attention ! » me cria-t-on. Sans m’occuper de ces cris, je quittai mon superbe vêtement de dessus et en fis un tampon. Le cheval passa plusieurs fois devant moi en ruant des pieds de derrière. Comme il arrivait de nouveau, je jetai le vêtement sur sa tête. Il fit encore quelques bonds, puis s’arrêta pour secouer ce voile. Mais je l’avais déjà saisi par la crinière et enfonçai profondément deux doigts de ma main droite dans ses naseaux. Il voulut se cabrer, je le courbai vers la terre, puis je lui redressai la tête et reculai d’un pas ; une secousse et il tomba sur ses pattes de derrière, une autre le releva, une troisième l’y rejeta et ainsi de suite. C’était un rude travail que cette lutte de la force physique contre la force brutale, mais j’avais l’avantage de tenir l’animal par les naseaux, ce qui me donnait plein pouvoir sur lui.

Nous étions tous deux en nage ; il s’arrêta en soufflant et en tremblant de tous ses membres. Alors je lui caressai la tête, le poitrail et les jambes de devant et lui parlai en même temps d’une voix forte, puis je m’élançai sur lui. Il voulut se dresser, mais d’un mot je le remis en place. Il obéit alors à la pression de mes jambes et se mit à aller et venir dans la cour toujours soufflant et tremblant.

Je descendis et déclarai en riant :

« Le mori-mori m’appartient !

— Tu connais cette race ! demanda son propriétaire tout surpris.

— Je suis un cavalier.

— En vérité, je m’en aperçois ; mais il n’est pas encore tien.

— Pourquoi ?

— Je t’ai dit qu’il serait à toi, mais quand le sera-t-il, c’est ce que nous n’avons pas fixé.

— Eh bien, fixe-le !

— Le Phy parlera avec toi à ce sujet. »

J’étais très tranquille, car je savais que l’animal serait à moi de toutes façons.

« Tonnerre ! c’était quelque chose à voir, cria le capitaine. Vous vous êtes acquis le respect de ces gens ; il n’y avait qu’à regarder les yeux qu’ils ont faits pendant ce spectacle.

— Le cheval m’obéit, mais il ne se laissera pas faire par un autre. »

Je pris une bride et la passai à l’animal en le caressant et lui parlant doucement, puis je le reconduisis à l’écurie, l’y attachai et lui donnai de l’avoine dans sa mangeoire ; je savais qu’il m’obéirait désormais. J’examinai en même temps la fermeture de la porte, elle était facile à ouvrir, de même que celles de la première écurie et de la porte de la cour qui conduisait au dehors.

On visita ensuite la maison très confortable selon la conception chinoise ; on eut soin par la même occasion de me laisser seul dans une pièce avec Kioung. Je vis à son air qu’elle était instruite des intentions de son père.

« Tu es libre d’aller où tu veux et de voir des hommes ? lui demandai-je.

— Oui.

— En ville aussi ?

— Oui, car je ne suis pas Chinoise.

— Tu connais quelqu’un que tu aimes ? »

Elle se tut.

« Dis-le-moi pour ton bonheur.

— Mon père ne le permettra pas.

— Qui est-ce ?

— Le fils de notre Pao-tsching (maire).

— Il sera ton époux, car ce n’est pas moi qui me mettrai entre vous. As-tu encore ta mère ? »

Ses yeux s’emplirent aussitôt de larmes.

« Non.

— Depuis quand est-elle morte ?

— Elle n’est pas morte, elle a seulement disparu. Elle était devenue chrétienne malgré mon père et elle s’est enfuie. »

Quelle horreur ! c’était cette femme que le monstre avait enfermée dans le Loung-kéou-siang pour l’y faire mourir de faim ! Je n’eus pas le courage de le dire à sa pauvre fille.

« Tu la reverras, le Dieu des chrétiens est puissant, il te secourra et la secourra.

— J’ai vu de suite que tu es fort et puissant ; c’est pourquoi ton Dieu sera aussi plus puissant que Bouddha et Fo. S’il me rend ma mère, je serai sa servante. Diras-tu à mon père que tu ne veux pas de moi pour femme ?

— Oui, tu ne sais pas pourquoi je ne veux rien avoir à faire avec lui, mais je le sais, moi, et lui aussi.

— Oui, je le sais, » dit une voix derrière moi.

C’était le Kiang-lou qui nous avait entendus et qui intervenait entre moi et sa fille.

« Tu t’es informé aujourd’hui de la gorge du Dragon.

— Oui.

— Pourquoi ? »

Je jetai un coup d’œil autour de moi et répondis :

« Parce que j’ai entendu hier ton entretien avec Phy-ming-tsou.

— Ah !… Quitte ma maison ; nous ne sommes plus rien l’un à l’autre, va-t’en !

— Passe devant.

— As-tu peur ? eh bien, suis-moi. »

Il quitta la chambre et se dirigea vers l’escalier. Il n’y avait personne dans le corridor et je pouvais me croire en sûreté ; mais comme j’atteignais l’escalier une porte grinça derrière moi, je fus saisi à bras-le-corps tandis que deux mains s’agrippaient à ma gorge et que le si-fan lui-même se retournait pour me saisir à son tour.

Je fis un effort convulsif pour me délivrer, mais l’attaque avait été trop brutale, je perdis connaissance.

Quand je revins à moi, je me trouvai dans l’obscurité. J’avais les bras et les jambes liés et un bâillon dans la bouche. Auprès de moi, je perçus un souffle rauque ; le capitaine était-il là par hasard ?

Il avait été probablement assailli lui aussi ; je lui fis entendre un grognement sourd ; il me répondit sur le même ton.

Nous étions donc de nouveau captifs, mais je n’étais pas inquiet. Il s’écoula un temps qui nous parut terriblement long ; il devait être nuit depuis longtemps. Enfin une porte s’ouvrit et, à la lueur d’une lanterne, je vis entrer le Kiaug-lou et le dschiahour. Ce dernier avait un rire sardonique :

« Vous vous êtes échappés de Kouang-ti-miao et de Kouang-Tschéou-fou, mais vous n’échapperez plus, » affirma-t-il.

Le grand chef des hommes du Dragon se pencha sur moi.

« Tu nous as épiés et je n’ai par conséquent rien à t’apprendre. Veux-tu faire ce que j’exige de toi ? »

Je secouai la tête négativement.

« Eh bien, vous irez mourir de faim dans la gorge du Dragon. Décide-toi ; une fois dans le pavillon, vous serez perdus sans espoir. Le Kiang-lou sait prendre ses précautions pour n’être point trahi. »

Je fis de nouveau non de la tête.

« Bien ; que les kneï (mauvais esprits) t’emmènent au Tschûtgour (diable) ! »

Il siffla. Quatre hommes parurent et nous emportèrent dans la cour où nous fûmes déposés dans des palanquins puis emmenés.

Notre chemin contournait la ville vers la gorge que j’avais gravie le matin. Nous fûmes portés jusqu’à la paroi, et de là on nous souleva à l’aide de cordes passées sous nos bras. Pendant ce temps Kiang-lou avait grimpé seul en avant, il voulait probablement garder secret le lieu où était cachée l’échelle.

Maintenant que j’étais hors du palanquin, je m’aperçus qu’il y avait encore six hommes en plus du dschiahour. Ce furent eux qui nous hissèrent. Quand nous arrivâmes au pied du pavillon, Kiang-lou avait déjà disposé l’échelle ; tandis qu’il y grimpait avec les autres, le dschiahour resta près de nous et nous dit en nous donnant un coup de pied :

« Vous êtes perdus, c’est ici que vous mourrez. »

On jeta alors des cordes pour nous soulever jusqu’au toit.

Quand nous fûmes arrivés en haut, nous fûmes délivrés de nos bâillons et le Kiang-lou me demanda de nouveau :

« Pour la dernière fois, veux-tu m’obéir ?

— Non, je n’obéirai pas, mais je te punirai.

— Me punir ? mais tu es presque mort ! Tu trouveras au fond une compagnie qui te dira ce qu’il en coûte de vouloir trahir le Kiang-lou. Marche ! »

On me descendit le premier :

« Qui vient là ? demanda une voix de femme.

On me descendit le premier.

— Une victime de Kin-tsou-fo. Je dois mourir de faim comme toi. Veux-tu nous sauver, toi, moi et ta fille ?

— Le puis-je ?

— Oui, je t’ai jeté ce matin un couteau. As-tu les membres liés ?

— Ah ! c’était toi ? non, j’ai les membres libres.

— Alors, vite, prends le couteau et tranche mes liens. »

Elle le fit avec des mains tremblantes.

J’examinai l’endroit : la voûte était si basse que je fus forcé de rester à genoux ; quatre personnes pouvaient y tenir. L’ouverture était verticale, mais beaucoup trop large pour qu’on pût y grimper à la manière des ramoneurs, et c’est ce qui permettait au Kiang-lou d’être sûr que personne ne pourrait lui échapper.

Je sentais mes mains et mes pieds en bon état pour agir, ce qui ne m’eût pas été possible si j’avais été attaché par des Indiens.

« Donne-moi le couteau, » dis-je à la femme.

Je le pris de ses mains et pus aussitôt couper les liens du capitaine, qu’on descendait à son tour, pendant qu’il était encore suspendu. On retirait la corde.

« Vite en haut, capitaine, lui dis-je à voix basse.

— Tonnerre ! d’où vous vient ce couteau ? Laissez-moi au moins souffler. Et puis, comment remonter ?

— L’ouverture est trop large pour un, mais non pour deux ; nous nous appuierons dos à dos et nous hisserons à l’aide de nos pieds et de nos mains.

— J’aime mieux ça que grimper une montagne ; ici c’est du moins comme dans les mâts. Là ! j’ai retrouvé mon souffle, venez vite, Charley, avant qu’ils nous échappent. La comédie est finie, maintenant c’est sérieux.

— Vous remontez ? allez-vous me sauver ? demanda la femme d’une voix angoissée.

— N’ayez pas peur, nous reviendrons vous chercher, » lui répondis-je, et nous grimpâmes.

On nous avait pris nos armes, mais j’avais mon couteau. Nous arrivâmes en haut plus vite que nous n’aurions cru.

« À présent, le moins de bruit possible, » ajoutai-je quand nous fûmes à trois pieds de l’orifice.

Nous atteignîmes le bord sans bruit. Le Kiang-lou seul était encore sur la plate-forme. Il nous tournait le dos dans une attitude fière et considérait le paysage éclairé par la lune de l’autre côté de l’abîme.

« Jetons-le en bas, murmura le capitaine.

— Non, ce serait un assassinat dissimulé. La corde est encore là, garrottons-le, nous le descendrons ensuite quand nous aurons remonté sa femme.

— Sa femme, c’est sa femme ?

— Mais oui.

— Écoutez, Charley, ce misérable mérite plus qu’un emprisonnement, car on pourrait le relâcher. Cet homme, on devrait le… »

De colère il frappa si fort du pied que le Kiang-lou se retourna, et nous apercevant :

« Qui ?… les mots expirèrent sur ses lèvres.

— Ne t’ai-je pas dit que je te punirais ? répondis-je.

— Comment êtes-vous remontés ? Êtes-vous des esprits ou des hommes ?

— Des hommes meilleurs et plus sensés que toi. Rends-toi prisonnier. »

Au lieu de répondre il porta sa main à sa bouche et fit entendre un appel strident. Le cri de plusieurs voix lui répondit d’en bas.

« Prisonnier !… s’écria-t-il ensuite, vous êtes perdus tout comme auparavant ; n’entendez-vous pas qu’on accourt ? »

Il fallait agir sans perdre de temps.

« Tu seras à moi avant qu’on vienne, » dis-je en m’avançant vers lui.

Il était au bord du toit et craignait d’avoir à y soutenir un combat. D’un bond il s’élança sur moi, mais se heurta contre mes poings tendus et chancela. Turnerstick le rattrapa au même moment et de son poing de fer lui asséna sur la tête un coup formidable qui le fit tomber à la renverse dans l’abîme en poussant un cri terrible.

Nous retînmes notre respiration jusqu’à ce que nous entendîmes un bruit sourd qui nous permit de croire que le corps du pirate s’était brisé sur les rochers.

« Charley ?

— Capitaine !

— Il est tombé. »

Le capitaine était aussi effrayé que s’il avait commis un meurtre.

« Oui, il a été rejoindre ses victimes ; ne vous en faites pas un cas de conscience, cet homme avait mérité la mort plus d’une fois.

— Well ! c’est juste, mais ça fait tout de même un singulier effet… Un homme ! Brrr !…

Soyez raisonnable et rappelez-vous que la légitime défense est autorisée par les lois divines et humaines. Pensons plutôt au présent. Voyez en bas : il y a six hommes avec le dschiahour. Ils ne peuvent pas remonter parce que le Kiang-lou avait retiré l’échelle.

— Nous sommes bloqués et assiégés.

— Peu importe ! Il faut avant tout sortir la femme.

— Comment en venir à bout ?

— C’est très facile. Je vais vous descendre. Vous lui attacherez une corde autour du corps sous les bras, je la hisserai d’abord et vous ensuite.

— Ça va. Come on ! »

La corde était solide, nous n’avions rien à craindre de ce côté. La femme, épuisée par la faim et la soif, fut bientôt près de nous.

« Qui êtes-vous ? demanda-t-elle.

— Des chrétiens comme toi.

— Où est mon mari ?

— Il est parti très loin, et tu ne le reverras pas de longtemps. »

Elle s’évanouit au contact de l’air.

Nous nous occupâmes alors de nos assiégeants. Ils ne savaient pas au juste ce que signifiait le cri entendu, car la plate-forme était si large qu’ils ne pouvaient nous voir.

« Kouang ! cria la voix du dschiahour.

— Lou, répondis-je.

— Que veux-tu, maître ? »

Il était facile de voir qu’il me prenait pour le Kiang-lou ; j’essayai d’imiter la voix du mort.

« Moi, rien. Qui a crié sur la montagne ?

« Moi, rien. Qui a crié sur la montagne ?

— N’était-ce pas toi ?

Ce devait être un Loung-yin ; voyez de quoi il s’agit.

— Ce n’est rien sans doute, sans quoi il aurait crié de nouveau.

— As-tu entendu mes ordres ?

— J’obéis. »

Il alla retrouver les autres.

« Ils s’en vont, Charley, comment avez-vous obtenu cela ? »

Je le lui racontai. Nous attendîmes qu’ils eussent disparu dans la gorge, après quoi nous descendîmes, moi avec la femme dans mes bras, Turnerstick derrière nous. Arrivés en bas, nous dissimulâmes de nouveau l’échelle sous le tas de pierres.

« Où me menez-vous ? demanda la femme qui était revenue à elle.

— Chez toi, à Kioung, près de ta fille, répondis-je.

— Tu la connais ?

— Oui, elle t’a beaucoup pleurée et sera bien heureuse de te serrer dans ses bras. Peux-tu marcher ?

— Non.

— Je vais te porter.

— Que ton Dieu, qui est aussi le mien, te rende ce que tu fais pour moi. »

Les deux palanquins étaient encore en bas ; nous y mîmes la pauvre femme. Turnerstick saisit les brancards de devant, moi, ceux de derrière, et nous nous éloignâmes rapidement.

Nous contournâmes la ville et allions pénétrer dans la maison, quand un homme s’avança au-devant de nous :

« Qui êtes ?… » mais il n’acheva pas sa question.

C’était le Phy qui nous avait reconnus et disparut aussitôt dans les buissons de bambous.

« Posez le palanquin, Charley ; il faut le rattraper.

— Laissez-le courir, capitaine, nous le retrouverons pour régler nos comptes. »

Comme nous arrivions dans le jardin, je crus voir une forme humaine venir par dessus la haie et se cacher à notre approche.

Je m’avançai et trouvai en effet un jeune homme qui se dissimulait dans le feuillage.

« Que fais-tu ici ? lui dis-je.

— Je me promène.

— Tu as raison, la nuit est belle et douce. Qui es-tu ?

— Pourquoi cette question ? »

Il me vint alors une idée.

« Si tu es le fils du Pao-tsching, dis-le, je suis ton ami.

— Mon ami ! oui, je suis celui que tu viens de nommer.

— Kioung est-elle encore dans le jardin ?

— Que lui veux-tu ?

— Va vite vers elle, et dis-lui de nous ouvrir. Je lui ramène sa mère.

— Sa mère, dis-tu la vérité ?

— Oui, c’est moi, » dit une voix dans le palanquin.

— Le jeune homme s’avança vers elle.

C’était bien, comme je l’avais supposé, le fiancé de Kioung. Il courut ensuite vers la maison, dont la porte s’ouvrit à notre approche, et la mère et la fille tombèrent dans les bras l’une de l’autre. J’attirai le jeune homme à l’écart.

« Un danger menace peut-être Kioung et sa mère. Ton père est puissant, protège-les.

— Où l’as-tu trouvée ? me demanda la jeune fille rayonnante de joie.

— Ne t’avais-je pas dit que le Dieu de ta mère est puissant et te la rendrait ? Sers-le comme tu l’as promis ; elle te racontera elle-même le reste.

— Pourquoi mon père et toi vous êtes-vous fâchés ensemble, et pourquoi êtes-vous partis si précipitamment ?

— Tu le sauras aussi ; donne à boire et à manger à ta mère et conduis-nous à la chambre de ton père.

— Allez-y vous-mêmes. Elle se trouve à côté de celle où nous étions à midi et est éclairée. Où est mon père ?

— Tu le sauras plus tard. »

Nous montâmes l’escalier et arrivâmes dans la chambre.

Sur la table étaient nos revolvers, nos montres et tout ce qui nous avait été pris. Nous étions en train de reprendre ces objets quand une voix en colère demanda :

« Qui est venu dans ce palanquin ?

— Ma mère, répondit Kioung.

— Qui l’a amenée.

— Les deux Kouang-fou qui étaient ici en visite aujourd’hui.

— Ils ont tué ton père ; ils l’ont jeté dans le Loung-kéou ; ils ont délivré ta mère et se sont échappés eux-mêmes. Il faut qu’ils meurent. Où sont-ils ?

— En haut. »

Nous entendîmes de nombreux pas dans le vestibule et du bruit au dehors, et quand j’éteignis la lumière pour pouvoir regarder à la fenêtre, je vis une masse d’hommes venir de la ville vers la maison. À leur tête, je reconnus le Phy-ming-tsou.

Celui qui avait parlé, par contre, était le dschiahour. C’est pourquoi je dis à Turnerstick :

« Il faut fuir, capitaine, vite ; voilà plus de Loung-yin que d’honnêtes gens, et nous ne devons rien espérer de la justice.

— Fuir devant ces hommes ? demanda-t-il méprisant.

— Dites devant cette masse d’hommes. En avant, avant qu’il soit trop tard ! »

Je le poussai dans le corridor et pris en passant un vêtement qui y était suspendu. Nous nous dirigeâmes du côté de la cour où il n’y avait encore personne.

« Passez par la fenêtre.

— Je ne sais pas sauter, Charley.

— Pendez-vous à ce vêtement comme à une corde, je vais le tenir solidement. »

En une minute Turnerstick fut dans la cour, je le suivais.

« Où aller ? dit-il.

— Sortir les chevaux et fuyons sur eux. Personne ne nous rattrapera.

— Well ! mais prenez pour moi le petit que j’ai monté aujourd’hui. »

J’ouvris l’écurie et fis sortir son cheval et le mori-mori sans prendre le temps de les seller ; mais au moment où nous allions les monter, la porte du bâtiment fut poussée et nos ennemis se précipitèrent vers nous.

« Les voici, saisissez-les ! » cria le dschiahour en s’élançant sur le capitaine.

Mais Turnerstick tira son revolver et le Mongol s’écroula sur le sol.

La foule eut alors une hésitation qui me donna le temps d’ouvrir la porte de la cour et de nous élancer sur nos montures.

« En avant, capitaine, suivez-moi sur la rive gauche du fleuve !

— Well ! Charley, vous allez apprendre à me connaître comme cavalier ! »

 

*    *    *

 

L’après-midi suivant nous entrions dans Canton, et le soir nous étions avec nos deux chevaux à bord de notre bon navire The Wind.

On eut beaucoup à raconter, et comme nous nous rendions dans nos cabines, Turnerstick me dit :

« Voilà ce que j’appelle : bien apprendre à connaître gens et pays, Charley. Mais il s’agit de savoir maintenant si nous allons porter plainte.

— Le mieux est de consulter le consul et de faire ce qu’il nous conseillera.

— Amen ! mon vieux, et puis en route pour Macao !

— Que voulez-vous faire là-bas ?

— Ce que je veux, en voilà une question ! Naturellement rendre visite à notre Hollandaise.

— Pour la remercier de nous avoir aidés si bravement à nous défendre ? Je vais avec vous et c’est elle qui nous dira s’il faut porter plainte.

 


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

https://ebooks-bnr.com/

en mars 2022.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Yves, Isa, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : May, Karl, Au gré de la Tourmente, Tours, Maison Alfred Mame et Fils, 1925. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. L’illustration de première page, d’Albert Robida, ainsi que les illustrations dans le texte, proviennent de notre édition de référence.

— Dispositions :

Ce livre numérique – basé sur un texte libre de droit – est à votre disposition. Vous pouvez l’utiliser librement, sans le modifier, mais vous ne pouvez en utiliser la partie d’édition spécifique (notes de la BNR, présentation éditeur, photos et maquettes, etc.) à des fins commerciales et professionnelles sans l’autorisation de la Bibliothèque numérique romande. Merci d’en indiquer la source en cas de reproduction. Tout lien vers notre site est bienvenu…

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