Arthur Massé

PROMENADES HISTORIQUES
DANS LES RUES DE GENÈVE
(tome 2)

1874

édité par la bibliothèque numérique romande

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Table des matières

 

À MON JEUNE AMI  A. G. 4

CHAPITRE I  La suite s’il vous plaît. 6

CHAPITRE II  Bautte. 11

CHAPITRE III  Necker. 16

CHAPITRE IV  St-Ours. 27

CHAPITRE V  Les Arlaud. 33

CHAPITRE VI  Jaquet et Chaponnière. 40

CHAPITRE VII  Un regard dans la banlieue, à propos des peintres  47

CHAPITRE VIII  Diday. 55

CHAPITRE IX  Petit-Senn et souvenirs patriotiques. 64

CHAPITRE X  Imbert Galloix. 75

CHAPITRE XI  Le nom Tronchin. 84

CHAPITRE XII  Bellot. 93

CHAPITRE XIII  Le Général Dufour. 102

CHAPITRE XIV  Céard. 113

CHAPITRE XV  Charles Sturm.. 125

CHAPITRE XVI  Paul Bouchet. 136

CHAPITRE XVII  Gutenberg et deux autres familles. 142

CHAPITRE XVIII  Franklin. 151

Ce livre numérique. 162

 

À MON JEUNE AMI

A. G.

Puissiez-vous, lisant ce volume,

Trouver un plaisir aussi doux

Que celui qu’éprouva ma plume

À l’écrire en pensant à vous.

 

Expliquez à vos camarades

Que, comme Genève a grandi,

C’est une suite aux promenades

Du nom de : PLAISIRS DU JEUDI.

 

Expliquez-leur toutes les rues

Qu’ils ne trouveront pas ici,

Et que nous avons parcourues

Dans l’autre livre. Les voici :

 

ROUSSEAU, BONNET, puis DE CANDOLLE,

ABAUZIT, MAURICE, MASSOT,

DE SAUSSURE, et la grande école

CALAME, TŒPFFER, PETITOT.

 

GRENUS, EYNARD aux riches mines

SISMONDI, ROSSI, SENEBIER,

LE FORT, GEVRAY, rois des marines,

DUMONT, ARGAND, DASSIER, PRADIER.

 

Puis avant les noms de l’histoire,

On rencontre ceux de THALBERG,

Pianiste de grande gloire,

Et du charitable KLÉBERG.

 

Aux pages de l’indépendance,

Des WINKELRIED, GUILLAUME-TELL,

FABRI, pieux par sa clémence,

Par ses franchises immortel

 

Succèdent les noms héroïques

De BONIVARD, de BERTHELIER,

Et des martyrs patriotiques

De PÉCOLAT et LÉVRIER.

 

BESANÇON-HUGUES, FATIO-PIERRE.

VERSONNEX créant l’écolier…

Tels sont les noms et la matière

Que contient le livre premier.

 

Nous avions terminé nos rues

En dix-huit cent septante-deux,

Dès lors elles se sont accrues….

Continuons leurs noms fameux.

Arthur Massé

Genève, Juillet 1878.

CHAPITRE I

La suite s’il vous plaît.

— Quel dommage !

— Qu’est-ce donc ?

— Il y a qu’en rangeant mes livres dans ma bibliothèque, je retrouve les « Plaisirs du Jeudi, » dont je voudrais tant savoir la suite.

— La suite ! répondirent les parents du jeune rangeur de livres, elle n’a pas été faite. Nous te l’avons dit souvent.

— C’est justement pourquoi je dis que c’est dommage. Ce livre m’a amusé en m’instruisant, ce que ne font pas toujours les autres livres.

— Tu aimes donc t’amuser avant tout ? firent les parents.

— Non, ce n’est pas cela que je veux dire : mais si les livres de leçons étaient quelquefois un peu plus amusants, l’instruction serait moins ennuyeuse… ou moins sèche, se hâta d’ajouter l’enfant.

Les parents se mirent à rire.

— Les Plaisirs du Jeudi, ce n’est pas un livre de leçons, dirent-ils.

— Cela n’empêche pas que j’y ai appris beaucoup de choses tout en m’amusant, rétorqua le garçon.

— Et qu’as-tu appris ? lui demanda son père.

— Les noms d’une quantité de grands hommes, dont je ne connaissais pas même l’existence, noms qu’on a donnés aux rues de la ville. Leur vie et leurs actions m’ont enseigné des faits dont on ne nous parle jamais.

— Les Grecs et les Romains doivent passer avant tout cela, reprit le père.

— À la bonne heure, mais on pourrait bien nous raconter quelquefois ce qui nous touche de près. Si je n’avais pas lu ce livre, je ne saurais pas que Genève a donné naissance à des savants illustres. Puis ce ne sera que l’année prochaine et encore pas même, que, dans nos leçons d’histoire, on nous parlera de Guillaume Tell, de Bonivard, de Besançon-Hugues et d’autres dont le livre des rues m’a déjà parlé.

Le jeune garçon était descendu de la chaise sur laquelle il était monté pour arranger ses livres. Il s’approcha de ses parents, son volume des « Plaisirs du Jeudi » à la main.

— Pourtant, fit-il, ce que je dis est vrai. J’ai appris qui étaient Rousseau, Charles Bonnet, de Candolle, Etienne Dumont, Maurice, Töpffer ; puis, qui étaient les grands peintres et les sculpteurs : Massot, Calame, Petitot, Pradier. Ensuite j’ai fait connaissance du jurisconsulte Rossi, de l’historien Sismondi, Senebier. J’ai appris l’histoire de Thalberg, de Gevray, de Guillaume-Tell, Winkelried…

— Tu n’as pas besoin de nous réciter comme un perroquet la table des matières de ce livre, interrompirent les parents en riant, nous en connaissons le contenu.

— Oui, mais c’est pour vous dire encore une fois que ce livre m’a fait connaître des choses que ni mes leçons, ni personne ne m’avaient enseigné jusqu’à présent.

— Tu es comme les héros de ton livre, dit la mère du jeune garçon, cela t’a donné envie d’en savoir davantage.

— Certainement, c’est pourquoi je désirerais beaucoup avoir la suite des Promenades du Jeudi.

— On ne l’a pas faite, parce qu’apparemment il n’y a plus de noms importants de rues.

— Oui, il y a des noms nouveaux, reprit l’enfant avec assurance.

— Et comment le sais-tu ?

— On a fait de nouvelles rues, depuis l’année 1872 que le livre est fini ; ainsi de nouveaux noms doivent avoir été donnés.

— Tu peux les chercher toi-même.

— Mais quand je les aurai trouvés, je ne connaîtrai ni leur origine ni leur histoire.

Puis, comme si un trait de lumière lui traversait l’esprit, le garçon ajouta :

— Si j’écrivais à l’auteur du livre pour lui demander la suite… !

Les parents se mirent à rire.

Aussitôt pensé, aussitôt fait, et un échange de billets commença entre le jeune garçon et l’auteur.

Ce dernier examina en effet s’il y aurait matière à faire la suite demandée. – Trouvant d’intéressants chapitres à ajouter, il promit un second volume.

Au bout de quelques jours le jeune lecteur ne voyant rien paraître, revint à la charge.

Il était tellement avide de savoir, que témoignant son désir au commencement de Décembre, il aurait voulu avoir le nouveau volume pour ses étrennes.

Cette innocence enfantine fera sourire plus d’un lecteur. Beaucoup de gens n’auraient pas même songé à la relever. Pourtant elle dénote, non point comme plusieurs pourraient le croire, l’envie d’avoir un autre livre, mais un désir d’apprendre, de connaître et d’étudier l’histoire, et les célébrités de son pays.

Cette aspiration peu commune chez l’enfance et la jeunesse d’aujourd’hui est digne de remarque.

On eût dit que le jeune garçon était devenu le héros du premier volume, héros qui, dans ses Promenades du Jeudi, avait pris un tel goût aux jouissances intellectuelles qu’il ne pensait plus qu’à s’instruire en regardant en haut[1].

Pourtant le jeune lecteur était bien resté lui, le bon patriote qui s’intéresse aux choses de son pays, et c’est comme tel qu’il voulait aller voir l’auteur pour s’assurer que les rues avançaient.

À peine entré chez l’homme aux rues, le fameux sujet fut mis en question.

— Vous venez savoir où en est le volume ? dit l’auteur à son visiteur.

— Oui.

— Tenez, regardez, j’ai dressé la table des sujets ou plutôt des noms de rues qu’il devra contenir. J’en ai trouvé dix-huit ou vingt sans compter ceux qui s’ajouteront, car il y a une quantité de rues en projet d’alignement… et de baptêmes. Il y a là bien de quoi continuer…

— Les promenades, ajouta le garçon.

— Oui, mais j’ai réfléchi, reprit l’auteur, nous n’avons plus besoin du père et du fils qui se promenaient, dans les rues, courant après des hommes comme des Diogènes ou des Juifs-Errants.

— Pourquoi ? sembla demander l’air étonné du garçon.

— Vous voulez que je vous donne la suite de l’explication des noms de rues, je vous promets de vous la donner… il me semble donc que nous nous suffisons à nous-mêmes. Je vous enverrai les détails que je recueillerai, vous viendrez me voir pour me dire ce que vous n’avez pas compris, et quelquefois nous nous transporterons sur les lieux en nous éclairant l’un l’autre.

Les deux interlocuteurs se séparèrent d’accord. L’un était impatient de ce qu’il recevrait, l’autre était anxieux de savoir comment il animerait ses récits.

Qui lira… verra.

CHAPITRE II

Bautte.

Où faudrait-il reprendre ?

Telle est la question que l’auteur se posa.

Son premier volume le lui indiqua à la page 117. Aussi le plan de son premier article fait, il écrivit à son jeune ami, et voici sa lettre :

— Il vous souvient que nos promeneurs des Plaisirs du Jeudi, après avoir épuisé les noms célèbres donnés jusqu’en 1872, apprirent qu’on pensait à trois nouveaux noms pour les rues en construction.

Ces noms vous les savez comme moi. C’étaient ceux de Bautte, Necker et St-Ours.

Ils ont été donnés en effet et comme ce furent les premiers baptêmes de rues faits depuis que notre précédent volume a paru, nous commencerons par eux.

Leurs trois histoires suffiraient à remplir un volume, volume qui pourrait avoir une grande portée, surtout aujourd’hui, au point de vue de l’industrie, de l’histoire et des arts.

Aujourd’hui, je vous envoie l’histoire du nom Bautte.

— Où est la rue Bautte ? me demanderez-vous tout d’abord.

— La place de ces nouvelles rues est une énigme pour beaucoup de gens. Si le père et le fils reprenaient leurs promenades pour chercher les rues nouvelles, tout bon Genevois qu’ils puissent être, s’ils n’avaient pas un plan à la main, il risquerait fort de passer des journées à chercher leurs rues et à prendre de fameux torticolis, à force d’avoir le nez en l’air. C’est pour cela que je ne vous offre pas de vous promener en les cherchant.

Quand vous êtes à la porte de l’Église de Saint-Gervais du côté des Terreaux du Temple, vous avez en face de vous un grand bâtiment récemment construit. Il est destiné à une école d’horlogerie, chose curieuse à une époque où cette industrie est plutôt en décadence. Longez-le dans le sens des Terreaux du Temple ; son angle nord donne dans une voie encore en construction parallèle à la rue Argand, rue dont nous avons parlé dans notre premier volume. Cette voie qui va de l’école d’horlogerie à la ligne du chemin de fer, c’est la rue Bautte. Puisque à la tête de cette rue se trouve le bâtiment de l’industrie horlogère, il est juste qu’on lui ait donné le nom d’un homme qui peut être considéré comme l’un des principaux chefs de l’horlogerie genevoise.

Qui n’a entendu parler, non seulement à Genève, mais presque dans le monde entier, des montres de Bautte ! Je suis sûr qu’il y a peu d’enfants qui ne disent ce que vous pensez peut-être vous-même, mon cher lecteur : Quand je pourrai m’acheter une montre, je veux en avoir une de la maison Bautte.

N’est-ce pas que vous le dites ?

Eh bien ! je veux vous raconter la vie de Bautte.

Elle n’est pas facile à trouver, et j’ai dû pour cela fouiller dans les vieux journaux du temps[2].

Jean-François Bautte naquit à Genève le 26 Mars 1772. Dès l’âge de six mois, il perdit son père et sa mère ; il fut recueilli par des personnes étrangères à sa famille. Son enfance ne fut pas heureuse. Il ressentit très vivement la privation des soins paternels et maternels, et le souvenir qu’il conserva de cette époque de sa vie, fit naître en lui un intérêt tout particulier pour les pauvres orphelins. Je vous en donnerai bientôt une preuve qui vous intéressera.

À douze ans on le plaça dans la fabrique de bijouterie et d’horlogerie ; il y entra en qualité de commissionnaire, emploi connu à Genève sous le nom de messager. C’est le messager qui balaie l’atelier et les bureaux, qui allume les lampes, qui court toute la journée les rues, en sifflotant, une boîte en fer-blanc sous le bras, et qui est généralement le souffre-douleur des ouvriers et des patrons.

Je puis vous en parler avec connaissance de cause, ayant étudié de très près la vie d’atelier et ayant même préparé un ouvrage sur ce sujet-là qui attend de voir le jour.

Le petit Bautte monta vite en grade. Il devint apprenti, limant, tournant des morceaux de métal, puis il arriva à être simple ouvrier, enfin monteur de boîtes ! Mais son esprit vif, sa rare intelligence reconnue de ses patrons, fit qu’on le mit à toutes les branches de l’industrie pour laquelle il avait un grand amour. Il apprit successivement les états de polisseur, de guillocheur, de repasseur, de régleur et de bijoutier.

Laissez-moi vous dire en passant que celui qui possède une montre ne sait et ne se doute pas de ce que cette industrie horlogère coûte comme temps, comme peine, comme santé… Le travail dont je vous ai parlé et que j’ai fait sur la vie des ouvriers dans les ateliers d’horlogerie en particulier, m’a appris à quoi sont exposés tous ces jeunes gens qui sont là courbés du matin au soir, occupés à des travaux d’une finesse extrême. Il m’a appris ce qu’est leur vie au milieu de conversations de toute espèce, de tentations, de mauvaises paroles et de moqueries pour ceux qui veulent se conduire en braves garçons et ne veulent pas écouter les mille séductions qui les entourent.

Le jeune Bautte sut se garder de la contagion du mal. Dès l’âge de vingt ans, il se maria et s’établit pour son compte. Par sa rare intelligence des affaires, son activité et sa probité, il se créa en peu de temps une grande fortune. Il avait une extraordinaire rapidité de coup d’œil et une sûreté de tact qui, comme on dit, tenait du génie. La réputation de la fabrique de Genève profita de celle que Bautte s’était acquise pour lui-même. Il donna un grand essor à la bijouterie de notre ville, qui, avant lui, n’existait pour ainsi dire pas. C’est grâce à Bautte que cette industrie a fait la gloire de notre pays, et lui a acquis la renommée qu’elle conserve encore.

Ce fut en 1791 ou 92 que Bautte créa sa maison connue dans le monde entier, et que MM. Rossel et fils, gendre et petit-fils de Bautte, ont continué et dirigent encore aujourd’hui. – Trois cents ouvriers, dont cent quatre-vingts dans ses ateliers, travaillaient sous ses ordres. Bautte quoique d’un caractère vif et impétueux était toujours juste et bon pour eux. Ses ouvriers, comme il est dit, le respectaient et l’aimaient comme s’il eût été leur père. Il s’intéressait à leur avenir en leur donnant des habitudes d’ordre et d’économie, et leur imposant parfois l’accomplissement de devoirs qui pouvaient assurer leur carrière. Il le faisait avec l’autorité que donne la conscience du bien et une longue expérience. Il se rappelait qu’il avait été ouvrier lui-même, et qu’on peut faire souffrir des ouvriers par une humeur inégale, les prenant pour déversoirs des contrariétés qu’on éprouve.

J’aime à insister sur ce point, mon cher lecteur, car trop souvent de nos jours, les ouvriers dans les fabriques ne sont considérés que comme des machines à gain, dont on doit tirer le plus possible sans s’inquiéter de leur santé physique et morale. De là il n’est pas étonnant que les ouvriers traités de la sorte, rendent à leur patron en indifférence ou même en hostilité, l’exploitation qu’on a fait de leurs forces et de toute leur vie.

Les étrangers les plus marquants entretenaient de fréquents rapports avec Bautte, qui était entouré d’une considération générale. Il recevait la visite des personnages de distinction qui passaient à Genève. On le visitait soit à sa maison de la ville, soit à sa campagne de Cologny où il aimait à se retirer.

Un souvenir me revient à propos de cette campagne, c’est celui de son grand omnibus. M. Bautte avait fait construire un omnibus, dans lequel il menait promener sa famille et faisait reconduire les nobles étrangers qui venaient le voir. C’était un immense véhicule, dont les panneaux de la caisse peints représentaient des vues du tour du lac. Sa caisse, dit-on, était construite de telle façon que, enlevée des roues, elle pouvait servir de bateau. Dans le siège se trouvait cachée, une musique à trompettes. Il se servait quelquefois de cet omnibus, et c’est là le trait saillant qui se rapporte à l’intérêt que, je vous l’ai dit, il témoignait aux orphelins ; il s’en servait, dis-je, pour prendre les petits ramoneurs de la ville et les amener à sa campagne, où il aimait à les réunir pour leur faire plaisir. – Cet omnibus doit encore exister dans une remise à Cologny. – J.-F. Bautte est mort subitement le jeudi 30 Novembre 1837, frappé d’une attaque d’apoplexie. Sa mort fut un deuil pour la fabrique. Tous les ouvriers de Genève se firent un devoir d’élever à leurs frais et par des cotisations personnelles, le mausolée qui marque sa tombe au cimetière de Plainpalais. La ville de Genève a accordé pour ce monument la concession du terrain à perpétuité.

Tel est le nom dont on a voulu conserver le souvenir en le gravant sur une des rues de Genève et dont je vous envoie l’histoire aujourd’hui.

CHAPITRE III

Necker.

Quand le jeune garçon reçut cette première lettre, il éprouva un singulier mélange de satisfaction et d’étonnement.

C’était bien la suite de l’explication des noms des rues…. et pourtant cela ne lui faisait pas l’effet du premier volume.

Il lui semblait qu’il lui manquait quelque chose, quand même il savait que ce n’était qu’un premier chapitre.

Aussi après avoir lu mon article Bautte, il profita d’un après-midi de congé, pour aller s’assurer par lui-même de la place occupée par cette rue.

Sa lettre à la main, il parcourut le quartier de St-Gervais en vrai touriste. Tournant à gauche, puis à droite, regardant de ci, de là, il finit par trouver l’endroit où l’enseigne doit être posée une fois, mais qui n’existait pas encore[3].

Il longea dans tous les sens cet emplacement, qui n’était encore qu’une vaste fondrière, où les moellons, le gyps, et la chaux étaient mêlés à une boue liquide, qui, pour le moment, n’avait rien d’une rue, lorsque tout à coup, il rencontra l’auteur qui lui avait écrit.

— Vous ici ! fit ce dernier avec étonnement.

— Oui.

— Je suis sûr que je sais ce que vous êtes venu faire.

— Je viens…

— Voir la rue Bautte dont je vous ai écrit ?

— Oui.

— Est-ce que mes indications topographiques sont exactes ?

Le jeune garçon parut embarrassé.

— Elle est difficile à trouver dans ce dédale de constructions, reprit l’auteur, et d’autant plus que je m’aperçois, que l’enseigne n’y est pas encore. Vous me trouvez ici, parce que j’ai voulu m’assurer de la position de la rue Necker dont je veux vous parler dans ma prochaine lettre.

— Où est-elle ? fit le jeune garçon.

— Regardez, nous y arrivons, et l’auteur se dirigea du côté de la place des Vingt-deux Cantons. Le bout de rue qui conduit de la rue Bautte à la rue Argand, et qui mène extérieurement à la place des Vingt-deux Cantons, c’est la rue Necker. C’est un grand nom pour une rue peu importante.

— Était-ce aussi un horloger ?

— Oh ! non, répondit l’auteur en souriant.

— Qu’était-il donc ?

— Ah ! vous le verrez.

Et nos deux interlocuteurs se mirent à marcher, s’accompagnant l’un l’autre pour rentrer en ville.

— Pour parler de Necker, nous ne serons pas embarrassés ; les récits de sa vie ne manquent pas et les hauts faits abondent. L’embarras est plutôt de les choisir. Vous n’arriverez à comprendre ce que fut sa carrière qu’en lisant plus tard l’histoire de la France, et je ne pourrais vous en donner qu’une idée aujourd’hui très imparfaite.

— Mais, Necker n’était-il pas Genevois, puisqu’on a pris son nom pour une rue ?

— Oui, mais ce fut en France qu’il fit sa fortune comme banquier, et qu’il acquit une grande réputation comme ministre du roi Louis XVI.

— Comment ! il prêchait au roi en étant banquier.

— Oh ! non, non, fit l’auteur en riant, il n’était pas ministre du St-Évangile. Il était administrateur des finances, charge remplie par un homme qu’on appelle ministre d’État. Je vous raconterai comment son talent l’amena à cette position importante.

— C’est singulier pour un Genevois !

— Jacques Necker, cadet de son frère Louis, naquit à Genève le 30 Septembre 1732. Son père Ch.-Fr. Necker premier syndic de la République lui fit faire de bonnes études classiques. Il y prit tellement goût qu’au sortir de ses classes, il aurait voulu les poursuivre pour se vouer à la science. Mais on l’obligea d’entrer dans le commerce, afin d’arriver plus vite à la fortune et à se créer une position indépendante.

Les chiffres n’étaient pas son affaire, et souvent, au lieu d’aligner des additions, on le surprenait à lire quelque roman et à étudier quelques questions philosophiques, questions pour lesquelles il avait de vraies aptitudes. Son père s’alarma de voir le jeune Jacques, s’adonner à ce qui ne devait pas être sa vocation ; il résolut de l’envoyer étudier le commerce dans une ville plus importante que Genève.

— Il l’envoya à Paris ? dit le jeune garçon.

— Précisément. M. Necker par ses relations avec la famille Vernet, fit entrer son fils chez le frère du théologien Vernet qui avait une maison de banque à Paris. Le jeune Necker voyant que sa vocation était irrévocablement décidée accorda au commerce toutes les facultés dont il était doué.

Le vaste champ des affaires et le mouvement de la grande capitale ne tardèrent pas à le développer d’une manière prodigieuse ; et voici une preuve qui démontre les capacités de son intelligence. Son chef, M. Vernet, séjournait en été à la campagne ; il se fiait assez à son premier commis pour ne pas revenir chaque jour à son bureau. Un jour, une maison de banque de Hollande écrivit à la maison Vernet pour lui proposer une importante opération. Il s’agissait d’une spéculation financière qui pouvait rapporter beaucoup d’argent ; mais c’était une chance à courir. Il fallait se décider tout de suite et donner une réponse immédiate. Le premier commis, voyant que la décision à prendre était grave, hésitait à signer les papiers qui devaient engager l’affaire. Jacques Necker examina la chose avec le commis et n’hésita pas à prendre sur lui de signer, de répondre et d’engager l’opération. Il avait à peine 18 ans.

— Comment, dit le garçon, pouvait-il se hasarder avec une pareille audace ?

— Son coup d’œil lui disait qu’il ne se trompait pas. Quand M. Vernet en fut informé, il vit les lettres signées d’après les conseils du jeune homme, et s’emporta contre lui avec colère.

— « Ne m’en voulez pas, dit Necker, je crois que j’ai eu raison. En tout cas, mon tort n’a pas de conséquence ; » et disant ces mots, il jette au feu la correspondance préparée[4].

Aussitôt après, M. Vernet, repensant à cette affaire, l’examinant seul et de sang-froid, vit combien son jeune commis avait eu raison et il lui demanda de reprendre la direction de cette opération.

— Mais vous ne savez pas le hollandais, ajouta tout à coup M. Vernet.

— Je l’apprendrai, répondit Necker.

En effet, trois mois après, le jeune homme traitait et correspondait en hollandais les affaires commerciales les plus importantes, comme si c’eût été sa propre langue, et la maison Vernet accrut ses fonds d’une manière considérable par le seul fait de cette entreprise.

En 1762, M. Vernet se retirant des affaires, Necker devint le chef de la maison, et s’associant à M. Thélusson, il forma l’une des maisons de commerce les plus importantes de Paris. Dès ce jour, la fortune de M. Necker fut faite, et sa réputation comme banquier et comme homme d’esprit s’étendit universellement. – Il se maria en 1764, et son salon devint le rendez-vous de la plus brillante compagnie des gens de cour et de plume, car M. Necker n’avait point perdu ses goûts littéraires. Peu s’en fallut même qu’il se mît à écrire des pièces de théâtre[5]. Mais il ne se laissa pas distraire de ses graves occupations financières, pour lesquelles ses goûts et ses talents littéraires lui rendirent d’éminents services, comme j’aurai l’occasion de vous le dire.

— Quand devint-il ministre du roi ? demanda le garçon.

— Ce fut à l’époque où l’on conçut de sérieuses inquiétudes sur les finances de la France. Dès longtemps la France n’avait pas été administrée avec assez de prudence et d’économie. De folles dépenses avaient été faites, et de lourdes dettes pesaient sur la caisse de l’État. On raconte même un fait assez plaisant, et, bien que je l’aie lu dans les notices du temps, je ne sais s’il a été confirmé. En 1759, le roi Louis XV était tellement dépourvu d’argent qu’il ne savait comment faire face à ses dépenses personnelles, et on dit qu’il empruntait de l’argent à ses valets d’écurie « pour payer ses dettes les plus criantes. »

Le jeune garçon se mit à rire.

— Le fait me paraît, comme à vous, un peu fort, reprit l’auteur, puisque l’argent des valets d’écurie venait des gages qu’on leur payait. — Eh bien, ce désordre des finances se prolongea jusque sous Louis XVI. Son ministre ne savait plus que faire pour remonter la caisse de l’État, dans laquelle un déficit considérable faisait craindre une banqueroute. Toutes les ressources étaient épuisées. Les avis de personnages influents avaient échoué. Alors on pensa à recourir aux conseils du banquier Necker ; c’était en 1776. Le premier ministre d’alors, M. de Maurepas, en lui envoyant quelques indications sur la situation du trésor public, le pria de dresser un plan sur la conduite à suivre pour remédier au désastre imminent. Le banquier Necker remit son plan au ministre ; il fut trouvé si admirable que M. de Maurepas lui demanda un entretien, après lequel il le nomma contrôleur des finances. Un an plus tard, Necker était nommé directeur en chef.

— Réussit-il à tirer la France d’embarras ? fit le garçon.

— Sans doute, reprit l’auteur. C’est à partir de cette époque que commença la noble et délicate carrière du banquier, enfant de Genève, devenu homme d’État de France. Je dis délicate et difficile, car sa route fut hérissée de pièges incessamment tendus à sa franchise et à sa loyauté. – Pour rétablir la prospérité du pays, il dut signaler et réprimer des abus dont la révélation publique et les réformes qui en résultèrent lui valurent de nombreux ennemis. Il ne craignit pas de mettre tout au grand jour, en homme loyal et franc. Il le fit dans un mémoire, premier acte de son entrée en charge et qui fut son titre de gloire. Ce mémoire est intitulé : « Compte-rendu au roi sur les finances de l’État. » Je n’entreprendrai pas de l’analyser. Vous, n’y comprendriez pas grand’chose. Qu’il vous suffise de savoir que M. Necker signalait très catégoriquement au roi ; en premier lieu, l’état des finances, le crédit public, et les diverses opérations relatives au trésor royal ; en second lieu, quels sont les actes qui réunissent des économies importantes à des avantages d’administration ; en troisième lieu, des dispositions générales qui n’ont eu pour but que le plus grand bonheur du peuple et la prospérité de l’État. – En voilà assez pour vous faire entrevoir l’étendue de ses vues et les réformes qu’il devait opérer ; et à propos de réformes il prêcha d’exemple en refusant la paie due à ses hautes fonctions.

— Comme c’était beau ! fit le garçon.

— M. Necker accomplit une grande œuvre en entrant en fonctions en 1776, il s’était trouvé en présence d’un déficit de vingt-quatre millions et il réussit en peu de temps à rétablir le crédit de l’État et à porter assez loin l’économie dans les grandes affaires par la suppression des abus, des gains illicites, des gratifications et du gaspillage des deniers publics. Il arriva même à obtenir un excédent de dix millions deux cent mille francs de recettes sur les dépenses.

Lors même que ce soit là des chiffres et des détails bien secs, je vous les cite pour vous faire comprendre l’étendue du génie de M. Necker.

— Quelle reconnaissance on dut avoir pour lui ! dit le garçon.

— Au lieu de reconnaissance, des esprits jaloux formèrent une cabale contre lui. Ce qui la favorisa, c’est que M. Necker était protestant ; or c’était la première fois qu’un protestant était employé par l’État en France, depuis le fameux traité de la Révocation de l’Édit de Nantes. On le força par toutes sortes de sottes intrigues à se retirer. Ce fut pendant cette première retraite qu’il composa un ouvrage, dont le succès fut immense. Intitulé : Administration des finances ; il parut en 1784. Je dis qu’il le composa pendant sa première retraite, car à peine eut-il quitté les affaires qu’on dut revenir à lui et le supplier de rentrer en charge. Trois fois il fut écarté, trois fois il fut rappelé, parce que les mesures énergiques qu’il devait prendre lui attirèrent la haine d’intrigants qui réussirent à travailler contre lui.

— Pourquoi consentait-il toujours à revenir ? dit le garçon.

— Parce que M. Necker était avant tout un homme d’honneur attaché aux intérêts du pays. Quand vous lirez son histoire dont il m’est impossible de vous raconter les détails, vous serez frappé de la noblesse de son caractère et de son désintéressement au milieu de toutes les luttes qu’il eut à subir pour le bonheur de la France, qu’on lui demandait de sauvegarder, et que d’ailleurs il avait à cœur de restaurer. – Un trait vous prouvera à quel point il était attaché aux intérêts du pays qu’il avait adopté. Lors d’un de ses renvois, aucun banquier ne voulut accorder de crédit à son successeur pour la subsistance de Paris, M. Necker voyant cela, déposa au trésor royal, la somme de deux millions pris sur sa fortune en garantie ; et lorsque le roi Louis XVI, lui ordonna de quitter la France en 1789, M. Necker refusa la restitution de cette somme qui ne fut rendue à sa famille qu’en 1813, sous le règne de Louis XVIII. Pour toute marque de reconnaissance, M. Necker se vit, comme je viens de vous le dire, en butte à toute espèce de persécutions. Il dut quitter clandestinement la France pour venir en Suisse, où il s’établit dans son château de Coppet à la fin de septembre 1790. Il ne l’a plus quitté dès lors, il mourut en 1804, et employa les quatorze dernières années de sa vie à des travaux politiques et à de douces méditations au milieu des affections de sa famille.

— Avait-il des enfants ? dit le garçon.

— Marié, en 1764, avec Mlle Suzanne Curchod, fille d’un pasteur de Crassier, dans le canton de Vaud, M. Necker eut une fille qui fut non seulement la gloire de sa famille, mais dont la célébrité devint et restera universelle. Ce fut la fameuse Mme de Staël, dont vous aurez sans doute entendu prononcer le nom.

— Celle qui a écrit des livres, et dont le volume des Veillées à la Ferme a parlé à propos de la littérature française ?

— Oui. Elle a joué un rôle immense en France, soit en littérature par ses nombreux ouvrages, soit dans la politique de cette époque. Toute féminine et romanesque qu’elle fût, elle n’en avait pas moins un caractère et un génie tout viril. Née à Paris le 22 Avril 1766, elle fut élevée par sa mère, femme instruite et distinguée, dans des principes calvinistes très sévères. La vie de la famille Necker était une vie toute de pensée. L’intérêt commercial du banquier s’était porté, comme nous l’avons vu, sur des questions politiques du plus haut intérêt ; et dans son salon, où se réunissaient les notabilités littéraires, sa fille avait été accoutumée, dès son jeune âge, à entendre des entretiens sur les sujets les plus palpitants de l’époque. Ses goûts se tournèrent tout de suite vers le domaine de la pensée ; entre elle et son père régnait une profonde sympathie ; elle avait pour lui un sentiment de tendresse qui était, comme on l’a dit, « voisin de l’adoration religieuse[6]. » Elle s’imprégnait de ses pensées, de ses vues, et bientôt sa puissante imagination donna essor à ce qui bouillonnait en elle dans des ouvrages dont le monde entier s’émut. À vingt ans, époque où elle épousa le baron de Staël-Holstein, gentilhomme suédois protestant, ambassadeur de Suède à Paris, elle commença à écrire. Son premier ouvrage, publié en 1788, fut suivi de ceux que la révolution française lui inspira et par lesquels elle passionna les esprits.

— Quels sont ces ouvrages ? demanda le garçon.

— Je ne puis pas entrer dans ce détail avec vous, ce serait beaucoup trop long, au-dessus de votre portée et tout à fait différent du sujet qui nous occupe. Vous étudierez Mme de Staël quand vous ferez un cours de littérature, et vous verrez quel était ce génie devant lequel Napoléon Ier a tremblé, tremblé de jalousie jusqu’à bannir de France cette femme dont l’influence politique l’inquiétait.

— Comment cela ? fit le garçon.

— Quand Napoléon monta sur le trône, Mme de Staël occupait les esprits, et ses succès offusquaient l’empereur autant que ses opinions sur la liberté répandus dans ses ouvrages sérieux comme dans ses romans. Il ne pouvait supporter un soleil à côté du sien, et il l’exila de France à la fin de 1803. Elle partit pour l’Allemagne où, malgré les hommages qui l’accueillirent, elle resta inconsolable de son exil. C’est à Berlin qu’elle apprit la mort de son père. – Je vous raconte cela pour vous montrer quelle fut la célébrité de la fille de l’homme qui nous occupe. Mais le sujet de nos entretiens ne nous autorise pas à faire sa vie plus en détail.

— M. Necker était genevois, sa fille l’était aussi, dit le garçon, et je ne vois pas pourquoi on n’a pas nommé une rue de Staël pour conserver ce nom illustre.

— Vous êtes comme un de nos professeurs qui, apprenant que nous continuions nos entretiens sur nos rues, m’a écrit pour revendiquer en faveur du nom de Mme de Staël. Mais elle n’était pas genevoise ; née et élevée en France, femme d’un Suédois, elle n’a rien fait de spécial pour Genève, lors même qu’elle ait vécu au château de Coppet, où un grand nombre de célébrités venaient s’éclairer à son soleil. Morte à Paris en 1817, son corps fut enterré à Coppet selon ses désirs, à côté de son père et de sa mère.

Tout en causant ainsi, nos deux discoureurs étaient arrivés à l’endroit où ils allaient se séparer.

— Nous venons de ressusciter les Promenades du Jeudi, dit l’auteur en riant.

— Tiens, c’est vrai, fit le garçon, c’est bien plus amusant.

— C’est dire que vous aimez mieux vous promener que de lire… mes lettres.

Le garçon, tout interdit, ne savait que répondre.

— Allons, reprit l’auteur, je vous fais une mauvaise chicane ; nous verrons comment nous nous y prendrons pour les autres rues.

— La première sera la rue St-Ours, n’est-ce pas, d’après ce que vous m’avez dit ?

— Oui, vous aurez de mes nouvelles.

Et ils se séparèrent.

CHAPITRE IV

St-Ours

Le nom St-Ours avait été décrété.

Où est cette rue ?

Pour suivre l’ordre des décrets, son histoire devait succéder aux articles Bautte et Necker. Sur la liste des rues, elle était mentionnée comme devant être située aux environs de la Synagogue ; et pourtant, à l’heure où l’auteur devait en parler pour répondre au vœu de son jeune lecteur, elle n’existait pas.

Devait-il attendre ? Il estima que non, pensant que la création de cette rue décrétée le rattraperait dans ses explications. Donc, après s’être informé que la rue projetée irait de la place de la Synagogue à la Coulouvrenière, il rassembla ses documents et prépara son article sur St-Ours.

Se représentant en face de son auditeur ou de son interlocuteur, il se mit à écrire.

— Qui est St-Ours, me demanderez-vous ?

— Ce fut un grand peintre, vous répondrai-je, et son histoire commence la série des artistes illustres que nous aurons à voir, et dont on a perpétué les noms en les donnant aux nouvelles rues de Genève.

Les biographes de St-Ours[7] disent, avec raison, qu’il fut le premier peintre d’histoire qu’ait produit Genève. Il naquit à Genève en 1732. Son père était très bon dessinateur, et tout jeune le petit garçon se familiarisa avec les crayons. Les premiers traits qu’il traça annoncèrent des dispositions pour le dessin. Tout de suite il montra une facilité surprenante pour attraper des ressemblances, et dans les premiers barbouillages d’enfant qu’il faisait, on en était frappé. Il avait un coup d’œil dont la justesse ne le trompait jamais, et une fermeté dans la main déjà remarquable. Son père ne négligea rien pour favoriser ses dispositions. Il lui mettait continuellement sous les yeux des gravures, des tableaux et des plâtres, et, grâce à ses soins, le jeune St-Ours fit d’immenses progrès. À l’âge de seize ans, il fut envoyé à Paris, à l’école d’un artiste distingué, M. Vien, car, à cette époque, Genève n’avait pas les ressources artistiques qu’elle offre aujourd’hui en si grande abondance.

Le peintre français prit en grande amitié son jeune élève, qui ne tarda pas à se faire remarquer au milieu de ses camarades. En 1772, il obtint la première médaille de dessin ; en 1774, il eut seul le prix de l’exposition. Quatre ans plus tard, le second prix de peinture lui était conféré ; enfin, en 1780, il remporta le grand prix pour un tableau représentant l’Enlèvement des Sabines.

Cet honneur conférait en général, à celui qui le remportait, le droit d’avoir une pension du roi pour aller achever ses études à Rome. St-Ours, comme étranger et protestant, ne put obtenir cette faveur. Ce fut là un grand mécompte pour lui, et, malgré les nombreuses offres qui lui lurent faites, St-Ours ne voulut accepter à aucun prix les ressources que des amis mettaient à sa disposition. Il voulait arriver par lui-même à acquérir l’argent nécessaire pour atteindre l’objet de ses désirs : c’est-à-dire un séjour dans le pays et dans la capitale des chefs d’œuvre de l’art. Aussi vécut-il de privations, d’économie pendant plusieurs mois, il travailla sans relâche, ne s’accordant aucune jouissance… et, un beau jour, il put rouler vers la cité des Césars.

La vue des merveilles que Rome renfermait le transporta d’admiration. Pendant deux ans, il se livra à une étude sérieuse, il refusa de produire aucune des œuvres dont son portefeuille se grossissait. Au bout de ce temps, il exposa deux grandes figures dont l’une fut donnée par sa volonté testamentaire à la Société des Arts de Genève. On la voit encore dans le salon de l’Athénée. Puis il conçut l’idée d’un tableau représentant les jeux Olympiques dont il fit un fort beau dessin.

En 1783, deux tableaux représentant, l’un le départ des Athéniens pour Salamine, l’autre la pompe des funérailles de Philopémen, lui valurent sa réputation qui, dès lors, ne fit que grandir à mesure que les tableaux naissaient sous son pinceau. Je ne vous en citerai ni les titres ni les noms, tous lui valurent des éloges et tous étaient ou commandés ou enlevés.

Son succès fut immense ; il en jouit pleinement. De partout les éloges abondaient et venaient stimuler le talent de l’artiste qui, loin de s’endormir sur ses lauriers, redoublait d’ardeur au travail ; mais bientôt ses forces s’en ressentirent. Sa santé s’altéra, soit par excès de fatigue, soit par l’influence du climat de Rome, qui ne lui convenait pas. Il dut suspendre ses travaux et revenir passer deux mois à Genève respirer l’air natal. Sa santé s’étant rétablie, il retourna en Italie, il visita sur sa route les différentes villes et leurs écoles de peintures. « Il y recueillit avec soin, comme l’abeille, le suc de toutes les fleurs, » ainsi que le dit son biographe et ami de la Rive. Ce qu’il vit à Venise, en particulier, produisit sur lui un tel enthousiasme, « qu’il en perdit le sommeil, » dit-on.

De retour à Rome, il recommença à produire des œuvres magnifiques. Il fit entre autres un tableau pour la princesse Alfieri, représentant un sujet mythologique qui lui valut un grand honneur, lors même qu’il eût eu des doutes sur sa réussite.

St-Ours n’aimait pas les sujets de la Fable. Il ne s’y sentait pas chez lui. Les sujets d’histoire étaient son domaine, il les embellissait par des fonds empruntés aux grandes scènes de la nature, pour lesquelles il avait un amour passionné.

Il étudia le paysage avec son âme, aussi dans ses tableaux rien n’est accessoire. Il aimait l’étude de la nature et c’est dans cette constante contemplation des œuvres de son Créateur qu’il étudiait partout et à tout propos.

En Août 1792, St-Ours dut quitter définitivement l’Italie, après une maladie causée par un climat trop chaud et par les longues stations qu’il faisait au grand soleil pour peindre d’après nature. Il vint se fixer à Genève, où la vie de tranquillité qu’il recherchait débuta dans un temps de révolution, qui l’obligea à quitter momentanément son pinceau pour prendre les armes. Il se maria en 1793 et dès lors il vécut heureux, ajoutant chaque jour de nouveaux fleurons à sa couronne de peintre.

La gêne universelle des fortunes, causée par la Révolution française, donna un autre cours aux travaux du grand peintre.

— Comment ? me direz-vous.

— Les peintures de St-Ours étaient des œuvres de grand prix. Or, dans un temps de disette et de pertes d’argent, on ne songeait guère à acheter des tableaux d’une telle valeur. Donc St-Ours ne pouvant rester inactif et ne voulant pas travailler pour rien, se mit à faire des portraits. Il unissait à la vérité de la ressemblance un goût et une grâce qui font de ses portraits de vrais chefs-d’œuvre. On en peut voir encore une quantité et sans remarquer sa signature, la fraîcheur et la finesse du coloris le distinguent de l’école actuelle et révèlent l’œuvre du grand peintre. J’ai le plaisir d’aller quelquefois chez sa fille, qui m’accorde le privilège de sa bienveillance et d’une ancienne amitié. C’est d’elle, vous le comprenez, que je tiens les détails biographiques que je viens de vous donner ; je puis admirer dans son salon quelques-unes des plus belles productions de son père, et, entre autres, un portrait de famille représentant une femme âgée, qui reste dans mon souvenir comme un chef-d’œuvre. Du reste, vous pouvez voir au musée Rath et à l’Athénée plusieurs spécimens remarquables de son talent.

En 1803, le gouvernement français mit au concours de peinture, le sujet du concordat entre le pape et le premier consul. St-Ours concourut et son projet fut le seul qui obtint le prix. À cette époque il reçut sa nomination de membre correspondant de l’Institut de France.

St-Ours projetait l’exécution de quinze petits tableaux représentant une suite de sujets tirés de l’histoire du Lévite dans le dix-septième chapitre des Juges, il les composa avec un talent qui n’avait point vieilli. Il avait l’intention de les reproduire dans une série de gravures à l’eau-forte. Les deux premiers étaient terminés lorsqu’il fut surpris par une maladie qui l’enleva à sa famille le 6 avril 1809. Il ne put ni les terminer ni achever un ouvrage qu’il préparait et dont le titre indique le sujet. Le voici : Recherche historique sur l’utilité politique de quelques-uns des beaux-arts chez les différents peuples. Son but était de montrer l’influence que les arts peuvent avoir sur les mœurs, et réciproquement celle que les mœurs peuvent avoir sur les arts. Cet ouvrage n’a jamais vu le jour.

Si vous allez au cimetière de Chêne-Bougeries, derrière le temple protestant, vous verrez le monument que la Société des Arts a fait élever à la mémoire de St-Ours. Il fut érigé le 8 septembre 1809. À cette occasion, M. de la Rive, ami de St-Ours, prononça un discours qu’on a imprimé depuis et dont les descendants du grand peintre m’ont fait le bienveillant hommage pour vous préparer l’entretien que je vous envoie aujourd’hui, sur l’une des gloires de notre École de peinture. On a voulu, avec raison, perpétuer sa mémoire dans une de nos rues nouvelles.

CHAPITRE V

Les Arlaud.

L’auteur envoya sa lettre sur St-Ours. Il avait la conscience d’avoir été aussi exact que ses documents lui avaient permis de l’être. Pourtant il avait le sentiment d’avoir rédigé une biographie que son jeune lecteur pourrait trouver un peu sèche et dans laquelle il sentait qu’il n’avait pas pu se livrer autant qu’il l’aurait voulu à ses impressions intimes sur la vie du grand artiste.

Le lendemain il reçut la visite de son correspondant.

— Vous venez, lui dit-il, me demander des explications au sujet de ma lettre concernant St-Ours ?

— Non, répondit le garçon ; mais les détails que vous m’avez donnés sur les peintres, ont fait naître chez moi l’envie de…

— De devenir peintre, s’écria l’auteur en riant.

— Oh ! non, fit le garçon.

— Ah ! reprit l’auteur, si vous ambitionnez la vocation de tous ceux dont les rues nouvelles nous fourniront les noms, je ne désespère pas de vous voir général.

— Comment ? fit le garçon surpris.

— Eh, quand nous arriverons à la rue du général Dufour, vous voudrez aussi porter de grosses épaulettes.

— Non, je voudrais savoir si nous rencontrerons encore d’autres noms de peintres.

— Certainement, Genève en a fourni beaucoup, et l’on aime naturellement à se rappeler leurs noms. Tout récemment encore, un de nos peintres les plus distingués est mort[8], et l’on a débaptisé tout de suite la rue de la Caserne pour lui donner son nom.

— Lequel ?

— Nous le verrons après de plus anciens, et puisque nous suivons un certain ordre de date, nous parlerons du nom Arlaud, nom qu’on a donné à une rue près de celle des Alpes. Sombre, étroite, courte, elle va de la rue Pradier, que nous avons vue dans le premier volume, à la rue Chaponnière dont nous aurons à nous occuper un jour.

— Est-ce en mémoire du lampiste qu’on a nommé cette rue du nom d’Arlaud ? demanda le garçon.

— Oh non ! reprit le conteur en souriant ; le lampiste pourra acquérir un jour comme Quinquet et Argand, dont le premier volume a parlé, une célébrité ; mais comme il est plein de vie, ce n’est pas lui qui est le parrain de la rue Arlaud. C’est de peintres que nous parlons, et le nom d’Arlaud a été très fécond et très célèbre dans la peinture. Trois Arlaud se sont distingués par leur crayon ou leur pinceau.

En disant ces paroles, l’auteur prit deux volumes dans sa bibliothèque.

— Tenez, dit-il, voici deux livres[9] qui nous renseigneront sur eux. Si vous avez le temps, je vais vous lire leur histoire.

Le garçon, heureux d’entendre le récit d’un nom plutôt que de le lire, s’assit, et l’auteur commença.

— Voici quels furent les trois Arlaud. Le premier que nous rencontrons s’appelle Jacques-Antoine. Il est né à Genève en Mai 1668. Sa famille, originaire d’Auvergne, avait acheté la bourgeoisie de notre ville. Le jeune Jacques-Antoine suivit toutes ses classes au collège ; il entra même à l’Académie, car ses parents désiraient qu’il se fît pasteur. Mais la théologie n’était pas de son goût. Les arts l’attiraient ; il se sentait complètement entraîné par le dessin, et la vocation de peintre faisait, si je puis le dire, briller à ses yeux l’éclat de ses couleurs.

— Lui permit-on de changer de vocation ?

— Oui, ses parents furent assez sages pour comprendre qu’il n’y avait pas à lutter contre le penchant qui l’entraînait, et qu’il valait mieux courir la chance que leur fils devînt un bon peintre plutôt qu’un piètre prédicateur et pasteur. – Jacques-Antoine Arlaud commença donc ses études de dessin ; il n’est pas dit sous quel maître, mais ses dispositions l’entraînèrent vite vers la miniature, genre dans lequel il réussit promptement. Vous savez ce qu’on appelle peindre en miniature, n’est-ce pas ? C’est peindre des portraits réduits dans de fort petites proportions ; peintures qui servent à faire des médaillons, broches, dessus de boîtes, etc., etc. À cette époque-là, on les peignait ordinairement sur des plaques d’ivoire. Comme Genève, dans ce temps, n’offrait pas les ressources artistiques dont elle est si riche aujourd’hui, le jeune Arlaud se décida à partir pour aller étudier à Paris. Il était dans sa vingtième année.

— Il fit comme St-Ours, dit le garçon.

— Oui, dans les biographies des grands hommes on rencontre des faits qui sont les mêmes, et de là, quand on les lit, qu’on les raconte, ou qu’on les écrit les unes après les autres, il résulte une monotonie inévitable dans l’exposition de leurs vies. C’est là ce qui nous arrivera, je vous en avertis d’avance, surtout pour les noms de peintres qui baptiseront nos rues. – Eh bien ! Jacques Arlaud partit pour Paris. Il y travailla avec tant d’ardeur qu’en peu de temps, il gagna son pain en faisant des portraits. Son talent fut bientôt remarqué des connaisseurs, et une circonstance détermina sa fortune. Le duc d’Orléans, qui était alors régent de France, ce qui ne veut pas dire maître d’école, mais qui gouvernait la France en attendant que le jeune Roi fût en âge de gouverner par lui-même, le duc d’Orléans, dis-je, voulut apprendre le dessin, et Jacques Arlaud, dont le talent commençait d’être connu, fut choisi pour lui donner des leçons. « Aucun peintre en miniature, disait-on, ne pouvait l’emporter sur Arlaud[10]. » Il devint le peintre aimé et estimé, non seulement du duc d’Orléans, qui le logea au château de Saint-Cloud, mais de tout le monde à la cour. À côté de son talent, Arlaud était un homme instruit, aimable, avec lequel on avait du plaisir à causer, et on venait passer d’agréables moments dans son atelier. Le prince-régent, vous savez de qui je parle maintenant, se servit d’Arlaud pour acheter une magnifique collection de tableaux provenant de la reine de Suède. De l’aveu d’Arlaud lui-même cette mission contribua à étendre énormément ses connaissances artistiques. – En 1718, la reine mère lui prouva son attachement en lui faisant cadeau de son portrait. Vous pouvez le voir au musée Rath, comme aussi plusieurs des portraits d’Arlaud, entre autres une Madeleine peinte en 1720, une Sainte Famille qui date de 1722, un portrait du czar Pierre et un du roi Louis XIV. Puis ensuite, puisque nous en sommes à ce que le Musée possède de lui, vous pouvez voir le portrait d’Arlaud lui-même peint par un peintre nommé Largillère et qui le représente devant son chevalet, le pinceau à la main. – En 1721, Arlaud se rendit en Angleterre où il eut un grand succès. Les portraits qu’il fit furent excessivement nombreux ; il eut alors l’occasion de voir le célèbre Newton, avec lequel il resta en correspondance. Après avoir passé quarante ans à l’étranger, il revint à Genève en possession d’une belle fortune. Son portrait lui fut demandé en 1736, pour être placé à Florence dans la galerie des peintres célèbres ; le grand-duc, en retour, lui envoya une médaille d’or. À sa mort, en 1740, il la laissa à la Bibliothèque de Genève, ainsi que plusieurs autres qui lui avaient été envoyées par différents souverains. Jacques-Antoine Arlaud ne s’était jamais marié ; il avait eu un frère, appelé Benoît, qui s’était aussi établi en Angleterre pour y peindre le portrait. Voilà le premier des Arlaud.

— S’il est mort sans enfants, dit le garçon, qui étaient les deux autres ?

— Voici, répondit l’auteur en reprenant ses livres. Le second que nous rencontrons par ordre de date s’appelait Louis-Ami, il était petit-neveu de Jacques Antoine et naquit en 1781, donc neuf ans après la mort de son grand-oncle. Il hérita des talents de ce dernier sans pourtant en atteindre la célébrité. « On raconte de lui, dit son biographe, qu’étant au collège, il employait le temps de ses vacances, pendant les moissons de 1763, à dessiner les moissonneurs au lieu de se livrer aux études que son régent lui avait prescrites. » Ses parents le placèrent sous la direction du peintre Liotard et il fit de rapides progrès. Il étudia également la peinture en miniature sur émail. Comme distraction il composait de temps à autre des gravures à l’eau forte et cultivait la musique. Il trouvait du temps pour tout, même pour monter à cheval et faire des armes, exercices qu’il aimait beaucoup. Pendant les quarante-huit dernières années de sa vie, le nombre de ses portraits atteignit le chiffre de quinze cent quatre ; il gardait une copie de chacun, ce qui double le chiffre.

— Quelle quantité ! fit le garçon.

— Cela prouve, reprit l’auteur, qu’avec de l’activité, de l’entrain, on peut arriver à mener tout de front. Arlaud, comme les autres peintres, voyagea beaucoup, il travailla naturellement à Paris, visita l’Italie, séjour obligé des artistes, se rendit en Angleterre et revint à Genève en 1802. Grâce à son habitude de garder copie de ses portraits, il fit une exposition chez lui de ceux qu’il avait peints à l’étranger. Il continua à travailler jusqu’à sa mort qui eut lieu en Août 1829. Il avait eu également un frère cadet Jérémie Arlaud, qui fut peintre.

— C’est le troisième, fit le garçon.

— Précisément. Il étudia à Rome sous St-Ours, et il se voua aux portraits à l’huile, portraits très renommés par leur ressemblance. Vous pouvez en voir un échantillon dans le salon des séances de la Société des Arts de l’Athénée. Vers la fin de sa carrière, son atelier fut détruit par un incendie, qui anéantit la plus grande partie de ses œuvres. – Voilà donc les trois illustrations du nom Arlaud à Genève, fit l’auteur en posant ses livres. Je dis à Genève parce qu’ils ont eu un parent à Orbe en 1773, qui devint un grand artiste, il est mort à Lausanne en 1845, et fonda dans cette ville le Musée qui porte son nom.

— Oui, dit le jeune garçon, mais pour lequel a-t-on baptisé la rue ?

— On a choisi ce nom parce qu’il a été célèbre dans la peinture genevoise. Distinguer entre les trois peintres serait faire une injure à chacun. Cependant si l’on devait absolument se prononcer je crois que Jacques-Antoine Arlaud a fait l’illustration du nom, et que c’est lui que nos édiles pourraient avoir eu particulièrement en vue dans le choix du nom Arlaud. En tout cas, ils peuvent se vanter d’avoir donné ce nom à l’une des plus obscures impasses de la ville, car on peut dire que la soi-disante rue Arlaud n’est qu’un passage pour aller de la rue Pradier à la rue Chaponnière, du côté de la rue des Alpes.

— La rue Pradier a été expliquée dans le volume des Plaisirs du jeudi, et la rue Chaponnière doit, n’est-ce pas, nous fournir une histoire, ainsi que vous l’avez dit ? interrompit le garçon.

— Sans doute. Elle est aussi dans les livres qui nous ont aidés aujourd’hui pour Arlaud, dit l’auteur en frappant sur les volumes qu’il venait de poser. C’est un nom d’artiste porté également par d’autres représentants dont on aime à se souvenir.

— Puisqu’il s’agit d’un peintre et d’une rue voisine dit le garçon, il nous faut en parler tout de suite.

— Pas aujourd’hui, reprit l’auteur, la prochaine fois, si vous ne craignez pas la monotonie des arts, dans lesquels nous sommes plongés depuis longtemps, nous verrons Chaponnière.

— J’irai m’assurer avant de revenir où est sa rue, car j’aime mieux connaître…

— Ah ! oui, je comprends, vous voulez encore m’éviter la peine de vous écrire une lettre.

Le garçon se mit à rire.

— Tenez, je devine le reste.

L’auteur réfléchit un moment.

— Êtes-vous libre demain après-midi ?

— Oui.

— Eh bien ! trouvez-vous à deux heures devant l’Église anglaise.

Et le garçon sortit de chez l’auteur tout joyeux de la perspective du lendemain.

CHAPITRE VI

Jaquet et Chaponnière.

Le lendemain, lequel fut le premier au rendez-vous ?

Inutile de le dire.

Quand notre auteur arriva au bout du pont du Mont-Blanc, il aperçut de loin son jeune compagnon, qui faisait des bords vis-à-vis de l’église anglaise.

— Deux heures et une minute, lui dit-il en l’abordant et tirant sa montre.

— Il y a longtemps que je suis ici, dit le garçon.

— Alors vous n’êtes pas exact.

Le garçon le regarda avec étonnement.

— Non, l’exactitude consiste à n’être pas une minute avant, pas une minute après.

— Je craignais de manquer l’heure, fit le garçon.

— Et vous étiez impatient de la voir arriver, reprit l’auteur. Mais comme j’ai une minute et demie de retard, nous sommes tous deux inexacts et n’avons rien à nous reprocher. Partons.

Et nos deux chercheurs de noms montèrent la rue du Mont-Blanc.

— Voici les rues Lévrier et Pécolat, remarqua l’auteur.

— Le volume des Plaisirs du Jeudi en a parlé, dit le garçon.

— Aussi, nous les laisserons tranquilles. Celle-ci après : rue de l’Entrepôt, ne nous offre que l’idée de denrées entassées, attendant d’être employées ou gâtées. Prenons la rue suivante à droite.

— Rue Chaponnière, dit le garçon, en arrivant devant son enseigne.

— Nous voici revenus dans le quartier des arts, dit l’auteur.

— La rue du sculpteur Pradier est plus haut, remarqua le garçon.

— Oui, c’est pourquoi on a mis tous les sculpteurs ensemble.

— Chaponnière était donc sculpteur ?

— Il était statuaire, comme nous le verrons, reprit l’auteur, mais j’en ai retrouvé un autre qu’on a mis tout près.

— Et lequel ?

— Venez par ici.

Au lieu de prendre la rue Chaponnière, ils continuèrent la rue du Mont-Blanc, entrèrent dans la rue Pradier, puis tournèrent à droite dans un passage court, étroit et sombre qui, parallèlement à la rue Arlaud, va de la rue Pradier à la rue Chaponnière.

— Quel vilain passage, dit le garçon.

— C’est une rue nouvelle, lit l’auteur. Voyez son nom à l’angle de la rue Chaponnière où elle nous ramène.

— Rue Jaquet, lut le garçon sur l’enseigne.

— Oui, Jaquet, c’est le nom d’un statuaire-sculpteur, qui mérite bien d’être mis entre Pradier et Chaponnière, tant par ses œuvres que par ses commencements.

— Racontez-moi son histoire.

— Elle est courte, intéressante, elle nous introduira comme sa rue dans celle de Chaponnière. Mais ne nous arrêtons pas ici, l’air est froid et cru ; reprenons notre marche le long de la rue Chaponnière, je vous dirai chemin faisant ce qu’ont été ces deux artistes.

— Nous commencerons par Jaquet, n’est-ce pas ?

— Oui, puisque nous avons passé par lui, pour arriver à Chaponnière. Du reste, c’est logique. Jaquet a vécu avant Chaponnière. – Eh bien, figurez-vous que Jaquet était un simple petit gypier du village de Pregny. Il naquit en 1763. Tout jeune, un pot de gyps d’une main, un pinceau de l’autre, son enfance se passa à badigeonner des murailles et des plafonds. L’envie de s’instruire lui vint en grandissant. Il prit le goût du dessin et on le fit entrer dans les écoles de la ville. Plusieurs personnes s’intéressèrent à lui et notamment M. le conseiller François Tronchin, qui le plaça chez le sculpteur Pajou à Paris.

— Lui aussi alla à Paris ? fit le garçon.

— Comme les autres, répondit l’auteur en riant, il partit pour faire son tour de France, comme dirent ses voisins de Pregny, et il revint à Genève un habile sculpteur. Il établit un grand atelier de sculpture, et, pendant que ses ouvriers étaient occupés au détail des ouvrages dont il décorait les appartements riches de Genève, il s’appliquait aux parties les plus relevées de son art, c’est-à-dire à faire des statues et à mouler des bustes. Vous savez bien ce que c’est que des bustes, n’est-ce pas ?

— Oui, répondit le garçon, ce sont des têtes comme celles qui sont sur les corniches extérieures de l’Athénée et du nouveau Théâtre.

— C’est cela. Jaquet exécuta le buste de son bienfaiteur Tronchin en 1789, et bientôt après, celui du grand naturaliste Charles Bonnet.

— Dont le volume des Plaisirs du Jeudi a raconté l’histoire ? dit le garçon.

— Oui, les deux bustes obtinrent un véritable succès, et le Journal de Genève du temps[11], en fit un grand éloge. – L’année suivante, Jaquet partit pour l’Italie, où il entra en relation avec de grands artistes, et en particulier l’illustre statuaire Canova. De retour à Genève, il exécuta en marbre les bustes de Voltaire et de Rousseau dont il fit hommage à Canova, en retour de l’intérêt que cet artiste célèbre lui avait témoigné. En 1799, il fut nommé directeur de l’école de dessin à Genève, place qu’il remplit jusqu’en 1828. Une maladie l’obligea alors de se retirer à Pregny, où il possédait la campagne appelée l’Île de Calvin. Il fit don à sa commune d’une somme de 10,000 francs pour fonder une école de jeunes filles, et il augmenta cette somme par son testament. Il légua ses tableaux à la Société des Arts ; on peut voir dans le salon de l’Athénée deux portraits de lui, l’un peint par St-Ours et l’autre par Mlle Rath, peintre distingué et fondatrice du Musée que vous connaissez à la place Neuve. Jaquet mourut en 1839, laissant par sa vie un exemple de ce qu’on peut faire et devenir avec du goût, de la persévérance et de l’activité.

— Connaissait-il Chaponnière ?

— Sûrement, mais comme un jeune artiste aux débuts duquel il assista pour ainsi dire.

— Jaquet était plus âgé ?

— Il avait…… fit l’auteur en cherchant dans sa tête, trente-six ans de plus. Chaponnière est né en 1801, il s’appelait John. Il est bon de se souvenir de son prénom, car deux autres encore se sont distingués, sans compter celui qui se prépare aujourd’hui à marquer dans la théologie. Nous trouvons Jean-François né, si je ne me trompe, en 1769, qui, après une carrière politique et législative, s’est fait connaître dans les lettres. Il a été l’un des fondateurs du Journal de Genève, puis il a laissé des chansons devenues populaires et un petit poème intitulé : Il fallait ça ou un barbier optimiste, publié en 1849, qui a une certaine valeur comme entrain. Jean-François Chaponnière eut un fils nommé Jean-Jacques, qui exerça la médecine et qui à la fin de sa carrière, s’occupa de rechercher d’anciens documents sur l’histoire de Genève. Mais revenons au statuaire John, héros de notre rue, dont par parenthèse nous voici déjà bien loin.

— Nous nous promenons, dit le garçon ravi.

— Tenez, dit l’auteur, voyez ce que c’est que d’être entraîné par un sujet, tout en parlant de Jaquet et de sa commune, voici que nous arrivons à Pregny.

Le garçon se mit à rire.

— Prenons le chemin qui est presque en face de son Île de Calvin.

— En nous occupant de Chaponnière ! dit le garçon.

Et nos deux biographes prirent la descente dite de Penthes ou de l’Impératrice.

— Eh bien, reprit le conteur, nous avons dit que le jeune Chaponnière était né en 1801 ; nous retrouvons dans les commencements de sa vie, toujours les mêmes détails que dans les autres vies. Il alla à Paris, entra à l’école royale des Beaux-Arts, où il étudia pendant quatre ans. À vingt-quatre ans, il commença à travailler chez Pradier, et en 1836, il partit pour visiter les chefs-d’œuvre d’Italie. Naples l’attira tout d’abord ; il essaya des compositions qui réussirent parfaitement bien. Aussi voulut-il les faire connaître dans sa patrie, et il envoya à Genève en 1827 une statue en plâtre, pour être exposée au musée Rath, elle représentait une jeune grecque captive, et obtint un grand succès. Un an après il en envoya une seconde, et en 1830 il exposa à Berne l’enfant de Guillaume Tell. Il revint à Genève, mais pour retourner bientôt à Paris où le gouvernement français le chargea d’exécuter en marbre le buste du duc de Nemours. Son œuvre fut louée par les grands journaux français ; d’autres commandes furent faites en France à Chaponnière, et il les exécuta avec le même talent.

Ce fut à cette époque qu’il eut l’idée de modeler des médaillons et des bustes de petites dimensions. Il donna ainsi naissance à un art, encore inconnu à Genève, et qui prit tout de suite un grand développement. En 1833, sa réputation était à son apogée, il venait de terminer sa plus belle œuvre, « David vainqueur de Goliath, » et M. Thiers lui confia l’exécution de l’un des bas reliefs qui forme l’une des quatre faces de l’Arc de l’Étoile à Paris. Cette œuvre pour laquelle, naturellement, Chaponnière s’établit dans la grande ville, mit le comble à sa renommée. Mais, hélas ! il ne devait pas jouir longtemps de sa gloire. La maladie vint l’arracher à ses chefs-d’œuvre, et il fut ramené à Genève en Juin 1833 pour y mourir.

— Comment déjà sa mort ? dit le garçon.

— Oui, reprit l’auteur, et avec lui nous finissons les noms de sculpteurs donnés aux rues de la Ville, pour le moment du moins.

— Et des noms de peintres, y en a-t-il encore ?

— Décidément, vous aimez bien les peintres, dit l’auteur, car vous m’avez déjà fait cette question l’autre jour.

— Pendant que nous sommes à la peinture, fit le garçon, je voudrais…

— En finir, n’est-ce pas, continua l’auteur en riant. Je vous comprends. Eh bien, nous en avons encore trois à noter.

— Et lesquels ?

— Constantin, Diday et Liotard.

— Ah ! Constantin ! je connais sa rue. Elle est sur les Tranchées, n’est-ce pas ?

— Oui.

— Mais la rue Liotard, où est-elle ?

— J’ai appris dernièrement qu’on avait donné ce nom à un chemin à la Servette. Je ne sais pas même où il se trouve, mais quoique nous ne fassions pas les noms des chemins dans notre histoire et que peut-être celui-ci ait été tout bonnement nommé en l’honneur d’un de ses habitants actuels, nous ne pouvons pas passer dans l’histoire de la peinture genevoise, à côté de ce grand nom sans en parler. Je crois que le récit de cette vie vous intéressera aussi, je vous le ferai pour la prochaine fois. Seulement, j’ignore complètement où se trouve ce chemin Liotard.

— Je pourrais peut-être aller à sa découverte, puis je reviendrai vous dire où il se trouve, fit le garçon avec un air enchanté de cette idée.

— Eh bien, très volontiers, reprit l’auteur, quand vous y aurez été, je vous attends et vous serez mon Cicérone.

CHAPITRE VII

Un regard dans la banlieue,
à propos des peintres

Christophe Colomb projetant son expédition d’Amérique, n’était pas plus anxieux que notre garçon, pensant à son voyage de découverte.

Comment fit-il avec ses leçons ?

Nous l’ignorons, mais le fait est que le lendemain il partait… non pas en guerre, non pas en campagne, mais en recherche de son fameux chemin Liotard.

S’il était parti en guerre, il n’aurait pas eu un air plus déterminé.

Malheur à qui l’eût arrêté.

« À la Servette, » lui avait dit l’auteur. Mais la Servette est devenue bien grande. C’est un vrai faubourg, un amas de quartiers où les maisons de toutes formes, de toutes dimensions, de toutes couleurs poussent comme des champignons dans un pré.

Où devait-il aller ?

Marchant le nez en l’air, combien de noms ne vit-il pas. Il sortait d’une rue pour entrer dans une autre. Puis il s’enfonçait dans des impasses étroits qui le conduisaient dans des endroits complètement inconnus.

— Le chemin Liotard ? demanda-t-il à un passant.

— Connais pas, lui répondit-on.

Un peu plus loin, il fit la même question dans un magasin.

Une vieille femme lui répondit d’un ton bourru :

— Si vous croyez qu’on peut savoir le nom de tous les nouveaux chemins qu’on fait par là, vous vous trompez, adressez-vous plus loin.

Et elle referma sa porte, qui ébranla violemment la sonnette d’appel.

Il demanda ailleurs.

— Le chemin Liotard ?… lui dit-on, ce nom nous est inconnu.

Puis celle à qui il venait de s’adresser appela :

— Dites donc Mme Quillet, pourriez-vous indiquer à ce jeune homme le chemin Liotard ?

Une autre femme s’était mise à la fenêtre :

— Il faut qu’il sorte de ce chemin, qu’il redescende à gauche, puis qu’il prenne à droite et continue en haut la rue de la Servette. Arrivé au portail de l’avenue, il tournera dans le chemin de la Poterie, et le premier chemin, c’est-à-dire le second à droite, il y sera.

À gauche, à droite, en bas, en haut… cela n’était pas très clair ; pourtant et par miracle avec ces indications, notre garçon trouva son chemin Liotard. Il y fit quelques pas, puis reprit en hâte le chemin de la ville.

Quand on connaît les routes, les distances ne sont rien ; aussi revint-il comme un éclair et en ligne droite.

Il arriva tout essoufflé chez l’auteur.

— Je peux vous dire où il est, fit-il en entrant.

— Quoi ? demanda l’auteur étonné.

— Le chemin Liotard.

— Vous y avez déjà été ?

— J’en arrive.

— Comment, si vite ? comme vous êtes essoufflé !

— Je me suis perdu.

— Comment cela ?

— J’ai passé par la Treille, la Corraterie, l’Île, les rues de Coutance et de Cornavin, celles de la Servette et…

— On dirait que vous décrivez le passage d’un cortège, comme un journal, interrompit l’auteur en riant.

— Non, mais si j’avais su, reprit le garçon, je n’aurais pas été là ; il faut monter la rue de la Fosse-aux-Ours, prendre la route de Lyon, entrer dans le premier chemin à droite, dit de la Poterie ; et le premier à gauche…

— C’est le chemin Liotard ! acheva l’auteur.

— On a placé son nom tellement haut sur un piquet, qu’on a mille peines à le découvrir.

— À la bonne heure, dit l’auteur, nous voilà parfaitement renseignés sur cet illustre chemin.

— Je ne lui ai rien trouvé d’illustre, reprit le garçon, je l’ai suivi pourtant, pendant une cinquantaine de pas, jusqu’à une allée à droite appelée Gaberel.

— Ah ! c’est un autre chemin que j’ignorais.

— Gaberel, n’est-ce pas le nom d’un homme célèbre par ses récits de l’Escalade ?

— Oui, oui, reprit l’auteur en riant, mais comme celui qui le porte est heureusement plein de vie, nous n’avons pas à nous en occuper. Ainsi revenons au chemin Liotard, qui n’a d’illustre que de vous avoir fait courir.

Le garçon se mit à rire.

L’auteur prit deux volumes dans sa bibliothèque, les ouvrit et parcourut rapidement du regard deux ou trois pages.

— Je crains bien, dit-il en souriant, que vous ne soyez comme Liotard, quand il était à votre âge.

— Comment ? fit le garçon.

— Tenez, regardez, il est dit qu’il aimait beaucoup mieux s’occuper de ce qui l’amusait, que de ses travaux d’école.

— Mais Monsieur, s’écria le garçon, nous avons congé aujourd’hui. Voilà pourquoi j’ai pu aller voir le chemin Liotard, et comment je puis rester à écouter son histoire.

— Bien, bien, tant mieux, reprit l’auteur en tapant avec amitié sur l’épaule du jeune garçon. Liotard le grand peintre, si tant est que ce soit pour lui qu’on ait baptisé ce chemin, était au collège en 1712 ; il avait alors dix ans.

— Ce qui fait, dit le gardon, qu’il est né en 1702.

— C’est cela. Il n’était pas toujours en règle avec son régent, et, au lieu d’écrire sa dictée, il faisait des caricatures sur ses cahiers. Il crayonnait tout ce qu’il voyait, et, dès cette époque , on pouvait remarquer chez lui une incroyable facilité à saisir les ressemblances. Les livres que voici racontent tous les deux que ses camarades se groupaient autour de lui, pour qu’il fît leurs portraits. Il ne pouvait pas suffire alors à leurs demandes, et il inventa de se faire payer trois sous par portrait que ses camarades lui demandaient. Déjà au collège, son crayon de gamin faisait abonder les trois sous dans sa bourse. – Son goût pour le dessin se manifesta si fortement, que le père de Liotard qui destinait son fils au commerce dut consentir à le laisser étudier la peinture dans les villes à ressources. Paris, Rome, Naples l’attirèrent et sa réputation de peintre de portrait ne tarda pas à s’établir de jour en jour. Il mit à la mode les portraits au pastel, qui, à cette époque, était une complète nouveauté. En 1736, il en fit une quantité à Rome, au nombre desquels était celui du pape. En outre Liotard se mit à peindre sur émail ; et, à ce propos, on raconte que le grand peintre Petitot…

— Dont l’histoire est dans le volume des Plaisirs du Jeudi ? interrompit le garçon.

— Oui. Eh bien, on raconte que Petitot chargea Liotard de faire une copie d’un de ses émaux, et que lorsqu’il lui rapporta l’original et la copie, Petitot aurait hésité à reconnaître l’un de l’autre. Si l’anecdote est authentique, elle prouve l’immense talent de Liotard. – En 1738, il partit pour la Turquie, il passa quatre ans à Constantinople où il étudia les mœurs et les costumes du pays. Plus tard il se rendit à Vienne où l’Empereur et l’Impératrice d’Autriche Marie-Thérèse, l’accueillirent avec distinction ; il y fit les portraits de ces souverains. Son séjour en Turquie eut un singulier résultat ; Liotard était devenu tellement turc de goût et d’habitude, qu’il adopta pour lui le costume oriental, et que, de retour à Genève, il le garda jusqu’à sa mort. Aussi l’avait-on surnommé Liotard le Turc. Vous pouvez voir au Musée son portrait peint par lui-même, avec sa longue barbe grisonnante qu’il avait laissé pousser en Orient, barbe dont il dut faire le sacrifice lorsque, dans un voyage en Hollande, il épousa la fille d’un négociant français établi dans ce pays. Tenez, voici dans ce livre une lithographie de son portrait[12].

— Quelle barbe ! dit le garçon.

— C’est une barbe orientale. Liotard revint à Genève à la fin de sa carrière. Il fut nommé en 1781, membre du Conseil, qu’on appelait alors le Conseil des Deux-Cents. Il continua à faire des portraits jusqu’à sa mort qui arriva le 12 Juin 1789. Il écrivit un petit volume sur les « traités des principes et des règles de la peinture ». – Voilà l’illustration du chemin qui vous a fait courir aujourd’hui.

— Il en valait bien la peine, dit le garçon.

— Certainement, et je ne comprends pas comment on a donné ce nom à une route hors de ville, toujours en faisant la réserve que ce soit le grand peintre qu’on ait eu en vue. Liotard, comme je vous l’ai dit, est un nom qui marque dans la peinture genevoise ; c’est pour cela que j’ai voulu vous en parler quoiqu’il s’agisse d’un chemin de banlieue.

— Dans ma course aujourd’hui, dit le garçon, j’ai remarqué des noms de rues qui doivent être des noms d’hommes.

— Et lesquels ? demanda l’auteur.

— Par exemple ceux de Berger et de Baudit.

— Le premier à Montbrillant et le second aux Grottes, n’est-ce pas ?

— Oui.

— Berger, m’a-t-on dit, reprit l’auteur, est un entrepreneur de bâtiments qui habite cet endroit, et l’on a pris son nom comme on a pris celui de M. l’architecte Fendt pour la rue qui est en face du passage, près de la gare. – Quant à Baudit, c’est un charretier qui acquérera, espérons-le, de la réputation par sa douceur pour ses chevaux, ajouta l’auteur en riant. Mais comme ces Messieurs sont pleins de vie, il ne nous appartient, pas plus que pour M. Gaberel, d’en parler.

— Mais nous avons encore un peintre à voir.

— Lequel, s’il vous plaît ?

— Constantin, dont on a pris le nom pour une rue sur les Tranchées.

— Ah ! oui.

— Je connais bien cette rue ; elle est en face du chemin de Florissant, parallèle à la rue de Monnetier, dont elle n’est séparée que par la largeur de la maison qui porte son enseigne, de même que les rues Saint-Victor et Töpffer. Mais je ne sais pas l’histoire de Constantin.

— Eh bien ! la voici, dit l’auteur ; elle n’est pas longue ; elle est comme celle de tous les peintres. Il naquit, il voyagea, il travailla et il se fit un nom. – En effet, Constantin, qui s’appelait Abraham, vint au monde en 1785. Tout enfant, il faisait des dessins très remarquables au crayon et à la plume. Comme Liotard pour ses amis, il faisait le portrait de ses frères et sœurs, sauf qu’il ne les faisait pas payer trois sous. Il avait aussi été destiné au commerce ; mais, dès l’âge de dix ans, on dut le placer chez un peintre. En peu de temps, il n’y eut plus de professeur assez fort pour lui à Genève. Son dernier maître, Constant Vaucher, qui avait étudié à Rome, lui avait beaucoup parlé de l’Italie et de la ville des chefs-d’œuvre ; le jeune homme partit dès qu’il le put pour se rendre dans ce pays, objet de ses rêves. Il alla ensuite à Paris.

Aussitôt dans la grande ville, il se rendit aux expositions de portraits du Palais-Royal. À la vue des chefs-d’œuvre exposés, il éprouva un moment de cruelle angoisse. « Moi, étranger ! comment réussirai-je ? disait-il, comment lutter ? » – Bref, il fut encouragé par l’un de ses amis, qui montra ses études au célèbre graveur Desnoyers, qui, à son tour, engagea Constantin à lui faire une copie de la Vierge à la Chaise, peinte par Raphaël, pour un prix convenu. Cette copie eut un grand succès. Un amateur en offrit le double du prix. De plus grands peintres prirent Constantin sous leur protection et lui firent une réputation sans qu’il s’en doutât, car Constantin crut, pendant quelque temps, qu’il était le jouet d’une mystification, en entendant les éloges outrés qu’on lui faisait pour cette copie de la Vierge à la Chaise. Il la fit montrer à l’impératrice Marie-Louise, femme de Napoléon Ier. Elle demanda qu’on lui présentât l’artiste, à qui elle fit plusieurs commandes, et, dès lors, Constantin entra dans la phase du succès. En 1811, il exposa pour la première fois et obtint la médaille d’or. Après plusieurs voyages en Italie, il fut nommé peintre du roi et reçut l’ordre de la Légion-d’honneur. Revenu à Genève, il fut nommé président de la Société des Arts en 1845 ; et dix ans après, pendant lesquels son pinceau fut fécond en émaux célèbres, il mourut ; c’était en 1855, laissant la plus belle collection de ses œuvres au roi de Sardaigne. – Voilà, en résumé, ce que fut sa vie.

— C’est notre dernier peintre ? dit le garçon.

— Non, nous en avons encore un, celui qui est mort il n’y a pas longtemps, comme je vous le disais.

— Quel est son nom ?

— Ah ! nous le verrons un jour, attendu qu’à l’heure qu’il est, rien sur sa vie n’a encore été écrit.

CHAPITRE VIII

Diday.

Nous verrons !

Qui ne connaît la puissance magique de ces deux mots ?

Il suffit que le verbe voir soit au futur, pour qu’on n’ait ni trêve ni repos jusqu’à ce qu’il se soit changé en présent.

Il éveille la curiosité.

— Qu’en dites-vous, lecteur, surtout vous qui êtes à l’âge de notre investigateur de noms ?

La curiosité fait naître l’impatience… et souvent avec une certaine impatience, on arrive à ses fins.

Ce fut le cas pour notre jeune garçon.

Le nous verrons de l’auteur aiguillonna son envie de savoir le nom du peintre dont il devait lui parler un jour.

Au sortir de son entretien sur Liotard et Constantin, le garçon n’eut rien de plus pressé que de demander à ses parents :

— Quel est le grand peintre qui est mort il y a quelques mois ?

— Qu’est-ce que cela te fait ? lui dit son père.

— C’est pour ses rues, fit la mère.

— Eh bien ! c’est Diday.

— Ah ! il s’appelle Diday, ce peintre, dit le garçon.

— Oui, c’est le dernier peintre qui soit mort à Genève. Il est mort en Novembre dernier 1877.

— Il paraît qu’on a décidé de donner son nom à l’une des rues de la ville.

— Et tu voudrais que le Monsieur qui te raconte les rues, te fasse son histoire.

— Oui.

— Mais je crois qu’elle n’est pas encore écrite.

— Où pourrait-on la trouver ? demanda le garçon.

— Mais si elle n’a jamais été faite, c’est un peu difficile.

— Attends, lui dit sa mère, je crois me souvenir que j’ai vu quelque chose sur Diday dans une ancienne Revue.

— Ne pourriez-vous pas me retrouver ce numéro, Maman ?

— Je le chercherai.

— Je voudrais lire l’histoire de ce peintre. On m’a raconté celle de tous ses collègues, et je tiens aussi à connaître la sienne.

— Le Monsieur ne t’a donc pas promis de te la raconter ?

— Oui, il m’a dit pour un jour…

— Et tu crains que ce jour n’arrive pas, fit le père en riant. Cela ne dépend pas de ton auteur, comme tu l’appelles, si l’on ne baptise pas une rue Diday, il n’a pas à t’en parler, puisqu’il ne te raconte que les noms des rues déjà baptisées.

— Cela ne fait rien, j’aimerais connaître l’histoire de ce peintre.

— Mais, dit la mère, on a mis l’enseigne l’autre jour[13] ?

— Ah ! fit le père, je ne l’ai pas vue ; et où est-elle ?

— On a débaptisé la rue de la Caserne pour l’appeler rue Diday.

— Ah ! oui, s’écria le garçon, je me rappelle que le Monsieur m’avait dit qu’on devait le faire une fois.

Tout en causant, l’ancien livre dont la mère avait parlé fut trouvé et remis au garçon. Il dévora l’article Diday et cela avec d’autant plus d’intérêt que le portrait de l’artiste y était joint.

C’était une livraison de l’Album de la Suisse romande de 1846.

De son côté, après la conversation qu’il avait eue avec son garçon, l’auteur pensa suivre son premier projet, à savoir celui de lui écrire une lettre sur le nom des rues et de choisir, pour varier un peu, un nom qui, ne se rapportait pas à la peinture. Il comptait prendre les poètes, Petit-Senn et Galloix, par exemple. C’était le nom des rues décrétées et baptisées en 1873, et en 1875. Il s’occupait à préparer ce qu’il y aurait à dire sur ces deux poètes lorsqu’on lui annonça son jeune ami.

— Je viens vous dire que j’ai appris quel est le nom du peintre que nous avons encore à voir.

— Et comment avez-vous fait pour le savoir ? lui dit l’auteur étonné.

— J’ai demandé lequel était mort le dernier, on m’a dit que c’était Diday, celui qui a peint tant de beaux tableaux de montagnes, et ma mère m’a donné à lire un petit article sur lui, écrit dans un vieux livre.

— Ah ! jeune impatient, fit l’auteur en riant. Vous n’avez plus besoin de moi, puisque vous trouvez vos noms et vos rues tout seul.

— J’ai pensé vous apporter ce nom pour vous éviter la peine de le chercher, comme j’ai fait pour le chemin Liotard.

Cette naïveté fit sourire l’auteur.

— Eh bien, dit celui-ci, racontez-moi ce que vous avez lu sur Diday.

Notre garçon ne se le fit pas répéter deux fois ; et comme il avait pour ainsi dire retenu mot à mot ce qu’il avait lu, il se mit à défiler son chapelet avec la rapidité d’un enfant qui craint de se tromper.

— Cela commence assez drôlement, dit-il. J’ai lu qu’en 1817 ou 18, il y avait à Genève un peintre français appelé Robineau.

— Est-il dit que ce fût un ancêtre de la mère Robineau ?

— Non, fit le garçon ennuyé de cette interruption saugrenue. Ce peintre français, reprit-il, montrait, dit-on, dans une baraque de la place de Bel-Air, un immense tableau allégorique. On allait, en foule, le voir, non pas tant à cause de sa peinture que pour la grandeur du tableau. Il avait, dit-on, deux cent quarante pieds carrés.

— Miséricorde, quel tableau ! interrompit l’auteur, près de quatre-vingts mètres !…

— C’est ce que j’ai lu pourtant, aussi on dit que jamais plus grande peinture n’avait été produite à Genève.

— Je le crois sans peine, fit l’auteur en riant ; mais ce que je crois aussi c’est que, il y a une légère faute d’impression dans l’article. Enfin bref, qu’est-ce qu’il arriva ?

— Le peintre Robineau habitait à la rue Neuve-du-Molard, et dans sa maison vivait un jeune homme inconnu de tout le monde. On s’aperçut, on ne sait comment, qu’il peignait tout seul, et le vieux peintre français, curieux de savoir ce qu’il faisait, entra en relation avec lui. Robineau montait quelquefois dans sa petite chambre pour le voir travailler, et lui prédit un grand avenir. Ce jeune homme c’était François Diday. – Robineau travaillait tant qu’il pouvait à avancer l’accomplissement de sa prédiction. À tous ceux qui le félicitaient de son grand tableau, il parlait de son jeune voisin, et leur vantait ses talents. Il s’indignait de ce qu’on le laissait sans encouragement. Ces propos se répétèrent de bouche en bouche et amenèrent des visiteurs et des connaisseurs chez le jeune débutant. Un dimanche matin, entre autres, après le service religieux, plusieurs magistrats et des personnes haut placées se dirigèrent vers la demeure du jeune peintre ; ils montèrent au sixième étage dans la mansarde où Diday avait établi son atelier. On raconte que Diday, qui était au milieu du désordre de son atelier, fut très étonné de voir entrer par sa petite porte étroite un huissier, puis un syndic et trois conseillers d’État. Ils se rendirent compte de son talent, le firent connaître, le lancèrent, et dès lors la réputation de Diday grandit de jour en jour. – Voilà ce que j’ai lu sur ce peintre, dit le garçon assez content d’être arrivé au bout de sa narration. Mais, ajouta-t-il, je n’ai trouvé ni la date de sa naissance, ni la date de sa mort.

— Comme je vous l’ai dit, reprit l’auteur, vous n’avez plus besoin de moi. Vous savez très bien prendre vos renseignements et chercher vos documents sur les rues. Bravo ! j’aime bien les garçons qui se tirent d’affaire par eux-mêmes ; cela montre qu’ils ont envie de savoir quelque chose. Vous faites comme le fils, dans les Plaisirs du Jeudi après ses promenades. Vous prenez goût aux recherches, et je vous engage à continuer.

— Cela m’amuse beaucoup, dit le garçon, quand je sais où je puis trouver.

— Tout ce que vous venez de me dire sur Diday est exact. Je connais ce morceau de « l’Album de la Suisse romande. » Il ne peut naturellement pas vous parler de la mort de Diday, attendu que l’article en question a été écrit en 1846, Diday était jeune encore. La longue carrière dans laquelle il a marché, de succès en succès, jusqu’au bout, était devant lui. Je dis jusqu’au bout, car peu de jours avant sa fin, il peignait toujours, et il est mort à soixante-quinze ans. Il avait constamment joui d’une magnifique santé. On le rencontrait dans les rues marchant droit et ferme comme un jeune homme et comme peu de jeunes gens savent se tenir. Il portait la tête haute ; il était grand, élancé, il avait un port martial. À sa boutonnière le ruban de la légion-d’honneur dont Louis-Philippe avait récompensé son talent en 1842, lui donnait l’air d’un noble et vieux troupier. Il est mort le 28 Novembre 1877, à la suite d’un refroidissement qu’il avait pris en rendant les derniers devoirs à l’un de ses amis. Il était, comme je vous le dis, dans sa soixante-quinzième année ; ce qui fait qu’il était né en 1802. Vous voyez que, peu à peu, nous arrivons à connaître les dates que vous vouliez savoir, et à reconstruire sa vie.

Ce qui fait la grande célébrité de Diday, ce sont ses tableaux dont les sujets sont pris dans les Alpes. À son retour d’Italie, la vue de nos belles montagnes suisses, le saisit et le passionna. Il ne rêvait qu’excursions vers les cimes neigeuses, pour en rendre sur la toile, les effets grandioses et sauvages. Mais à cette époque les montagnes n’étaient pas parcourues et émaillées comme aujourd’hui, de touristes blasés et d’Anglais à voiles verts et à longs bas de laine brune. La pensée de s’y aventurer passait pour une extravagance téméraire et dangereuse. Diday fit part au peintre Töpffer de son amour pour les montagnes et du désir qu’il avait d’y aller peindre les sévères beautés de la nature. Töpffer le dissuada de ses projets.

— Est-ce le même Töpffer dont a parlé le volume des Plaisirs du Jeudi ? interrompit le garçon.

— Oui, reprit l’auteur. Diday ne l’écouta pas longtemps, il partit pour visiter et peindre nos grandes montagnes. Il fit d’abord une vue du Mont-Blanc au lever du soleil. Puis la chute du Giesbach, enfin ces tableaux qui devinrent et resteront de vrais chefs-d’œuvre. Ils se succédèrent rapidement, et furent couronnés par une peinture dont le souvenir restera dans la mémoire de chacun. C’est celui du Chêne et du Roseau que vous pouvez voir au Musée Rath. – Quand je vous dis qu’il les couronna, c’est pour signaler une des œuvres les plus marquantes de Diday, et non point pour prétendre que ce fut la dernière. Car ainsi que je viens de vous le dire, Diday travailla jusqu’à sa mort. Il a vendu un tableau qu’il venait d’achever en 1877 (au Marquis de Nicolaï), et en a laissé un non verni. « Personne, a-t-on dit, n’excellait comme lui à rendre la poésie des gorges sauvages de nos montagnes, où le torrent roule dans ses flots d’écume des troncs de sapins et des quartiers de granit, à étendre sur des cimes le voile sombre des nuages, que trouble çà et là la blancheur de la neige, ainsi qu’à suspendre aux flancs des rochers la mousseline des cascades, et à tordre les bras des vieux chênes battus par l’orage, tandis que le troupeau et le berger s’enfuient au loin sous un rideau de pluie[14]. – Diday fut le maître de Calame.

— Encore un nom dont l’histoire est dans le volume des Plaisirs du Jeudi.

— Sans doute, à cause de la rue Calame, reprit l’auteur. L’élève qui, plus tard, devint un célèbre paysagiste, comme vous le savez, garda de la reconnaissance pour son maître, quoique la rivalité du talent élevât, pendant quelque temps, une barrière entre eux. À ce propos on cite une anecdote toute à la louange de Diday, et comme elle est passée dans le domaine de l’histoire, il est bien permis de la raconter. Quand Calame eut terminé son fameux tableau de la Handeck dont je vous ai parlé dans le premier volume. Diday prit sur lui d’aller voir son ancien élève devenu un illustre rival. Calame le reçut sur la porte de son atelier peu décidé à le faire entrer. Diday, avec amitié, l’oblige à le laisser pénétrer dans la salle où se trouvait le tableau qu’on venait admirer en foule. Lorsqu’il fut en face de l’œuvre de son ancien élève, après un moment de silence, il tendit la main à Calame et lui dit : « Quand on a fait un si bel ouvrage, on n’a pas de rivaux à craindre, on n’a plus que des émules. »

— Comme c’était joli de la part de Diday, dit le garçon.

— C’est qu’il avait une nature droite et loyale, connue de tous ses amis. Nous sommes les premiers à faire la biographie de Diday, et j’espère que quelqu’un retracera plus en détail la vie de ce citoyen illustre, à la fois, par son pinceau, et par son attachement pour Genève. Cet attachement à sa patrie il l’a bien prouvé par ses dons et ses legs testamentaires. Il a laissé à la ville, dans ses dernières volontés, une maison qu’il possédait à la rue Adhémar-Fabri et une autre à Plainpalais, priant que le revenu annuel fût employé à acheter, chaque année, un tableau œuvre d’un artiste genevois ou suisse. En outre, il a légué à la classe des Beaux-Arts, 20,000 francs pour des concours de peinture, puis une grande collection d’études qu’il avait en portefeuille. Il a fait encore une quantité de legs dont 1500 francs à la Section des Beaux-Arts de l’Institut Genevois et 1000 francs à la Caisse des pompiers.

— Quelle générosité ! dit le garçon. A-t-il laissé des enfants ?

— Diday ne s’est jamais marié, quand même il inspira de nombreuses passions et fit de grands ravages dans les cœurs.

— Son nom méritait bien d’être conservé dans les rues de la ville, fit le garçon.

— Sûrement, reprit l’auteur, si tant est qu’une enseigne de rue ajoute beaucoup à une célébrité contemporaine comme celle de Diday ; mais enfin c’est un témoignage de reconnaissance que la ville lui a donné en appliquant son nom à la rue de la Caserne, cette dénomination qui n’avait plus de raison d’être, puisque la Caserne a été transférée derrière la plaine de Plainpalais.

— Cette fois-ci, c’est notre dernier peintre, dit le garçon.

— À moins que vous n’en découvriez encore un nouveau, dit l’auteur en riant ; sans cela je vous promets, pour notre prochaine rue, quelque chose de bien différent et de bien amusant.

CHAPITRE IX

Petit-Senn et souvenirs patriotiques.

Le jeune biographe de Diday avait interrompu notre auteur dans la préparation de son article sur ce qu’il appelait les rues poètes. Il était content de les aborder ou plutôt de changer un peu l’ordre de ses idées. Mais se sentant complètement sur son terrain, il craignait de se laisser entraîner, de dépasser le cadre de ses récits, et de risquer de se mettre hors de la portée de son jeune lecteur.

Le premier nom de rue poète lui offrait un champ immense, et sur sa surface, qu’il s’était mis à parcourir, il n’apercevait aucune limite rationnelle, s’il commençait une fois à écrire, à citer et à entamer les boutades du poète.

Ce nom était celui de Petit-Senn.

Il tourna la difficulté d’une manière qui lui facilitait sa tâche et qui ravirait, il en était sûr, son jeune compagnon.

Il lui écrivit que la prochaine rue se ferait en se promenant.

Le jour ne se fit pas attendre, et notre garçon arriva le Jeudi 7 février après midi.

— Exact au rendez-vous ! lui dit l’auteur. Eh bien, partons, ajouta-t-il en prenant son chapeau, sa canne et le premier volume des œuvres du poète genevois dont il allait parler.

Nos deux amis se dirigèrent du côté des Eaux-Vives, et, quand ils furent devant l’église de Saint-Joseph, ils allongèrent à gauche pour aller du carrefour de Rive au boulevard Helvétique.

— Voyez cette enseigne, dit l’auteur.

— Rue Petit-Senn, fit le garçon. Elle est plaquée contre le mur de l’Église catholique.

— Il eût été difficile de la mettre ailleurs, de ce côté-là, du moins, reprit l’auteur, car l’église, qui n’est pas grande, forme la rue entière.

— Ce Petit-Senn était-il donc catholique pour qu’on ait adossé son nom à Saint-Joseph ?

— Oh ! non, fit l’auteur en riant ; c’était un vieux protestant genevois.

— À propos des catholiques, ils doivent être en grand émoi aujourd’hui, dit le garçon.

— À cause de la mort du pape Pie IX ? C’est un événement important dans l’histoire, et aujourd’hui, 7 février[15], il y a justement quatre semaines, jour pour jour, que le roi Victor-Emmanuel mourait. C’était le jeudi 10 Janvier.

— 1878 ? fit le garçon.

— Mais comme on ne nommera pas de rue à Genève en leur honneur, revenons à nos Genevois, lors même que la vue de cette église catholique et la journée d’aujourd’hui nous ait fait enregistrer un fait assez mémorable dans l’histoire.

Un moment de silence suivit cette curieuse parenthèse, pendant laquelle nos promeneurs avaient gagné le quai des Eaux-Vives, et s’acheminaient sur la route dite d’Hermance le long du lac.

— Eh bien ! continua l’auteur, Petit-Senn est un de nos poètes nationaux, et cette commune des Eaux-Vives fut son berceau. Aussi c’est pour cela, je le pense, qu’on a placé son nom à l’une des rues attenantes aux Eaux-Vives.

— Pourquoi l’appelait-on Petit ? était-il petit de taille ?

— Non, reprit l’auteur en riant. Petit était le nom de famille de son père, et Senn le nom de sa mère ; il signait toujours en réunissant les deux noms par un trait d’union. Il est né le 6 avril 1792 dans la campagne de son grand-père ; la voici, dit l’auteur en passant devant la maison dite de la Grenade, aux Eaux-Vives. À propos de cette campagne, les souvenirs qu’il a écrits de sa main contiennent un trait qui vous amusera. Il était, comme il nous l’apprend lui-même, un enfant très turbulent, et il avait la manie de crayonner. Il se servait d’un morceau de craie rouge pour barbouiller les portes, les murs, les contrevents et toutes les surfaces propres à recevoir ses dessins. Il dessinait, paraît-il, des caricatures plus que grotesques ; un jour un de ses oncles, indigné de voir ses illustrations sur le mur de la maison, lui enleva sa craie des mains et la lança « dans un carreau de cardons hérissé de piquants féroces. » Le soir, quand Petit Senn fut seul dans le jardin, il entra dans le carreau, s’élançant, dit-il, « comme Winkelried au milieu des pointes aiguës. » Il se mit les mains et les pieds en sang, reconquit sa craie, et pour se venger, il prit l’échelle du jardinier, la dressa contre la maison, monta à la hauteur du premier étage, et sur une magnifique pierre de roche, il traça cette inscription en gros caractères rouges : « J’ai retrouvé ma craie ! »

— Que dit l’oncle ? fit le garçon.

— Petit-Senn n’en parle pas, mais il raconte que l’inscription resta si bel et si bien, qu’un jour dans sa vieillesse, comme il l’écrit lui-même, ayant eu l’idée de revoir cette campagne, qui dès lors avait passé dans les mains de plusieurs propriétaires, l’inscription de sa craie rouge, qu’il avait complètement oubliée, lui apparut encore. C’était en 1860 ; juste cinquante ans plus tard.

— Fallait-il qu’il eût appuyé ! dit le garçon.

— Après avoir fait son collège et trois ans à l’académie, Petit-Senn fut envoyé à Lyon ; son père voulait qu’il entrât dans le commerce. Il y resta trois ans ; mais au lieu de chiffres, il alignait des vers. Un jour, « n’y tenant plus, » suivant son expression, il envoya de ses vers à un almanach de Paris, qui les accepta d’emblée. Se voir imprimé, se sentir enfin poète, sa joie fut grande ! Il a décrit depuis les impressions de cette joie dans un ouvrage intitulé : Mes premiers vers. Il revint à Genève en 1813, l’année de la Restauration. Il y revint, non pas en commerçant, comme son père l’aurait voulu, mais en poète, et la délivrance de son pays trouva en lui un chantre zélé. Puis il composa un petit poème appelé : la Griffonnade, dont le gardien du collège était le héros. Ces vers parurent, on ne sait comment, sous les yeux du célèbre poète français Renouard, qui les apprécia et qui voulut attirer Petit-Senn à Paris. Mais le père du jeune poète genevois ne consentit jamais à le laisser partir.

— Voilà, interrompit le garçon, le premier des hommes que nous rencontrons qui n’ait pas été à Paris.

— En effet, Petit-Senn n’y alla jamais. Il resta franchement genevois, et travailla à enrichir la littérature de notre pays. De concert avec plusieurs autres rimeurs de notre ville, Chaponnière, entre autres, dont nous avons dit un mot l’autre jour, il fonda, en 1817, l’Almanach genevois, qui parut pendant six ans. Ils y faisaient publier à tour de rôle des poésies qu’on a réimprimées en 1832, sous le titre de Poésies genevoises ; plus de quatre-vingt-quatre sont de Petit-Senn. Dès lors, les vers coulèrent de sa plume, comme un ruisseau dont la source était intarissable. Le plus petit événement comme le plus grand lui inspiraient d’abondantes rimes, toutes plus spirituelles les unes que les autres. Anniversaires, noces, baptêmes, repas, tout lui était une occasion de chanter et de rimer. La note dominante de sa lyre était la gaieté, l’esprit ; esprit qui jaillissait de sa plume en épigrammes fines et piquantes. Il composa, entre autres, un poème où ces qualités se retrouvent pour ainsi dire à chaque vers. Il faut que je vous en parle, cela nous fera repasser des souvenirs patriotiques et un temps que la jeunesse d’aujourd’hui ignore complètement.

Ces mots piquèrent encore plus la curiosité du garçon.

— Autrefois, commença l’auteur, les troupes suisses n’étaient pas sous un régime fédéral central comme maintenant. Chaque canton avait son organisation militaire particulière, chacun avait son uniforme particulier. La couleur variait suivant les cantons et même les armes étaient différentes. Ainsi, par exemple, les soldats d’un canton portaient la culotte blanche et l’habit vert, ceux d’un autre avaient les pantalons jaunes et l’habit bleu ; chacun avait des shakos de formes difiérentes. Les uns étaient ronds, d’autres à trois coins, puis il y avait les bonnets à poil, qui étaient portés chez nous par la compagnie des grenadiers, corps qui a complètement disparu à Genève.

— Comme cela devait être curieux, interrompit le garçon.

— C’était en effet beaucoup plus joli et original qu’à présent. Quand vous viendrez chez moi, je vous montrerai des gravures de tous les uniformes des cantons ; j’en ai la collection, collection fort rare et qu’il serait impossible de retrouver[16]. Je pourrai vous montrer aussi quelques vieux shakos, dont la forme vous fera rire : étroite en bas, large en haut. À cette époque, il n’y avait pas de camps fédéraux. Chaque canton rassemblait ses milices pour son compte et dans sa ville capitale. Chez nous, à Genève, il y avait des inspections militaires du printemps. On inspectait à partir du mois de Mars jusqu’à la fin de Mai, tantôt la cavalerie, tantôt le contingent, tantôt les grenadiers, tantôt les carabiniers, les artilleurs, etc. Je me rappelle, entre autres, l’école des tambours qui avait lieu dans les fossés de la ville, à la place où se trouve maintenant la rue des Casemates et le boulevard Helvétique. On les entendait taper à qui mieux mieux sur leurs caisses, de six heures du matin à six heures du soir, faisant avec leurs baguettes : papa, maman, papa, maman.

Tous ces bataillons formaient des corps qu’on inspectait séparément, et, à la fin de leurs diverses inspections, on les réunissait tous ensemble à la plaine de Plainpalais pour faire ce qu’on appelait la « Grande Revue. »

On choisissait pour ce jour-là une matinée de la fin de Mai ; on consultait et on frappait longtemps d’avance sur le baromètre pour s’assurer d’une belle journée.

C’était un grand jour de fête pour la ville que celui-là ; les écoles, le collège avaient congé et même plusieurs maisons de banque se fermaient pendant la revue, non par faute de combattants, puisque les trois quarts des employés étaient combattants eux-mêmes. On pouvait vraiment appliquer à ces jours-là l’expression devenue banale aujourd’hui : « Fête de famille. » En effet, chaque famille se rendait à la plaine de Plainpalais pour assister aux manœuvres et au défilé des troupes qui avait lieu devant le Conseil d’État. Un repos d’une demi-heure était accordé aux soldats pendant le temps de la revue, et chaque militaire, après avoir rangé son fusil en faisceau, sortait des rangs et venait au bord de la Plaine rejoindre sa famille, qui lui avait apporté dans un petit panier le frugal déjeuner, appelé les dix heures. Le coup d’œil de la Plaine était charmant dans ce moment-là. – Eh bien ! c’est à un de ces faits d’armes nationaux que Petit-Senn a consacré le poème dont je vous parle. Il est intitulé « La Militiade. » Le poète y déploie tout ce qu’il a de verve, d’entrain, d’esprit et de malice.

— Comment de malice ? dit le garçon.

— Oui, il ridiculise un peu l’enthousiasme de ces soldats qui endossaient une fois par an leur uniforme, pour aller à Plainpalais, comme s’il se fût agi d’une expédition des plus dangereuses, et qui, heureux de jouer au soldat dans un temps de paix, laissaient traîner avec fierté leur sabre sur la pavé. Puis parlant de la cavalerie, il dit : « Un point à l’horizon paraît…, c’est notre cavalerie. »

— Ne fut-on pas choqué à Genève de ces plaisanteries ? fit le garçon.

— Il n’y eut que quelques militaires blessés de ne pas être pris au sérieux, mais la verve du poète est si gaie et tellement pleine d’entrain qu’il obtint un grand succès de rire. La première fois qu’il le lut, ce fut dans une soirée de la Société littéraire. Quand il annonça qu’il allait lire un poème en plusieurs chants, on fit la grimace, dit-il, la perspective d’entendre des centaines de vers bien alignés, bien classiques, ne plaisaient pas plus dans ce temps-là qu’aujourd’hui, pourtant à mesure qu’il avançait l’assemblée fut intéressée, captivée, amusée. Après le premier chant on réclama le second, puis le troisième. On voulait le quatrième, mais Petit-Senn demanda grâce, disant que le poème paraîtrait le lendemain. C’était en 1827.

— A-t-il fait d’autres poèmes semblables ? demanda le garçon.

— Il en a composé beaucoup d’autres, mais pas du même genre ; il me serait impossible de vous donner la liste de toutes ses œuvres. Du reste cela vous intéresserait peu. L’œuvre qui lui a valu le plus de réputation est un recueil de poésie, intitulé : Binettes et boutades. Ces pièces obtinrent un grand succès. Quatre éditions, dont l’une à 10,000 exemplaires se succédèrent. Elles parurent à Paris en 1846 et plusieurs journaux français en firent l’éloge, en particulier la Revue des Deux-Mondes ; on ne peut rien dire de plus pour un auteur. C’est bien son mérite et son talent qui lui ont valu ces éloges. Petit-Senn ne les a pas cherchés, comme je vous le disais, il n’a jamais été à Paris. Il n’a quitté Genève depuis son retour de Lyon, que pour aller passer un hiver dans le Midi, à cause de sa santé. C’est là qu’il a connu le poète populaire de la France, Reboul, qui apprécia son talent de poète. – À Genève, il créa un journal intitulé : le Fantasque, qui eut un grand succès et dont le célèbre critique Jules Janin s’occupa pour en faire l’éloge ; mais à propos de journaux, il faut qui je vous parle d’un fait assez curieux : c’est de la fondation du Journal de Genève que vous connaissez bien.

— Oui, c’est le journal qu’on lit chaque matin chez nous, et le mieux renseigné à ce que dit mon père.

— Je suis sûr que vous ne savez pas comment et quand il a commencé.

— Non.

— Il y a bien peu de gens et bien peu de vos camarades surtout qui le sachent. L’histoire de Petit-Senn nous l’apprend. – En 1826, il n’y avait à Genève que trois publications périodiques : la Bibliothèque britannique, devenue depuis la Bibliothèque universelle, la Feuille d’Avis et la liste des Prédicateurs de la semaine, quand, tout à coup, un Français nommé Charles Durand, littérateur, faisant très bien les vers, s’établit à Genève. Il fut présenté à Petit-Senn et à ses collègues en littérature par M. James Fazy dont vous avez sûrement entendu parler, n’est-ce pas ? L’homme de lettres français s’étonna devant nos littérateurs genevois de ce que, à Genève, il n’y eût aucun journal ; et, prenant l’initiative, il les décida à entreprendre la publication d’une feuille quotidienne, dont le programme se rédigea séance tenante dans une chambre de l’Écu de Genève. Les rôles de rédaction se distribuèrent, et la partie poétique en fut confiée à Petit-Senn. Cette feuille devint le Journal de Genève, qui prit naissance en 1826, le fait est assez curieux à noter, et j’ai pensé que cela pourrait vous intéresser de le savoir.

— Quels étaient les autres écrivains du journal, avec Petit-Senn, sous la direction de ce français Durand ? demanda le garçon.

— C’étaient J.-F. Chaponnière dont nous avons parlé l’autre jour à propos du sculpteur, Gaudy, qui a laissé aussi quelques jolies poésies, Salomon Cougnard, puis M. James Fazy qui bientôt se sépara d’eux ainsi que Charles Durand à cause de la divergence de leurs opinions. – Petit-Senn a toujours conservé sa place d’écrivain poétique dans le Journal de Genève : Quand il ne fit plus partie active de sa rédaction, il y envoya de temps à autre, des poésies, fruit des dernières années de sa vie, et le Journal de Genève qui s’est fait une loi d’exclure les vers de ses colonnes, à cause d’une concurrence difficile à éviter, accueillait toujours ceux du poète son fondateur et son collaborateur. Ses lecteurs étaient très friands des vers de Petit-Senn. Qui ne se souvient avec joie de sa poésie : Vieux et vieille ! puis de celle ayant pour titre : Tout et rien ! et bien d’autres qui, au milieu des graves et ennuyeuses questions politiques, venaient charmer et égayer les esprits !

Cette dernière poésie : Tout et Rien, me rappelle un plaisant souvenir. Quand Petit-Senn la fit paraître dans le Journal de Genève en 1857, je commençais déjà à écrire des vers. La lecture de cette poésie et sa forme originale m’avait séduit.

Je m’amusais à l’imiter en adressant à son auteur quelques strophes pour lui exprimer le plaisir qu’il m’avait procuré par ses vers. Mon père, dans le bataillon d’artillerie qu’il commandait, avait noué des liens d’amitié avec Petit-Senn ; et il lui écrivit pour lui transmettre mes vers. Quoique je les eusse limés, corrigés, peignés autant que je le crus possible, une malheureuse syllabe de trop était restée cachée dans un vers. Ce vers, et c’est ce qu’il y a de plaisant dans l’affaire, le voici :

 

« Le goût est devenu difficile. »

 

Quelques jours plus tard, mon père reçoit un billet du poète, dans lequel la finesse ne manquait pas. Je l’ai conservé comme autographe : « Dites à votre fils, écrivait Petit-Senn, que s’il se perfectionne il fera autant de bruit avec sa muse que vous avec vos canons. Mais qu’il prenne garde de ne pas laisser échapper des vers de neuf syllabes là où il n’en faut que huit, car : « le goût est devenu difficile… » Vous voyez qu’avec beaucoup de finesse, le poète me châtiait avec mes propres verges, c’est-à-dire avec mon vers défectueux. La leçon était très aimable, trop aimable, car « faire autant de bruit avec mes vers que mon père avec ses canons, » c’était difficile ; la leçon, dis-je, a été bonne.

— Alors vous avez correspondu avec Petit-Senn ? dit le garçon.

— Sans doute. Il accueillait très bien ceux qui venaient à lui. Sous des traits d’esprit parfois piquants, il avait beaucoup de bonhomie. Il fit de nombreux élèves et en particulier Imbert-Galloix, dont nous parlerons dans notre prochain entretien. Galloix mourut très jeune, comme nous le verrons, et c’est Petit-Senn qui rassembla ses poésies et les publia. Il fit de même pour un autre de ses élèves : Charles Didier, dont il recueillit et publia aussi les poésies. – Petit-Senn était allé se fixer à Chêne. Il y passa la dernière moitié de sa vie ; c’est dans cette petite et champêtre retraite qu’on allait le voir, jouir de son amabilité et recueillir ces traits d’esprit, dont lui seul avait le secret. Il n’était point oublié. Sur sa galerie rustique, qu’ombrageait une verdure grimpante, et à laquelle le Journal des Débats a consacré un article, en 1870, il reçut la visite des personnages les plus distingués de la noblesse et de la littérature. Émile Souvestre, Pon-sard, Théophile Gautier, Quinet et même une princesse d’Espagne sont venus s’asseoir sur cette galerie. Son recueil d’autographes prouve encore qu’il était en rapport avec toutes les célébrités du temps. Il était en correspondance avec Béranger, le grand chansonnier de France, avec Chateaubriand, Lamartine, Victor-Hugo, et plusieurs autres illustrations. Il était destiné à rencontrer dans sa vie des personnages illustres. Vous voyez cette campagne devant laquelle nous venons de rebrousser chemin, dit l’auteur en montrant la maison de Bellefontaine sur la route d’Hermance ?

— Oui, dit le garçon.

— C’était la propriété du savant chimiste Pierre Tingry.

— Dont le nom est inscrit sur une espèce de monument au bord de la route ?

— Oui, eh bien, Tingry recevait dans cette campagne à cette époque, une foule de gens célèbres, et Petit-Senn qui venait passer le dimanche chez son oncle, les y avait vus dans son enfance.

— Quels étaient ces personnages ?

— Leurs noms vous sont inconnus et ne vous diraient rien. C’étaient entre autres le chevalier Parny et deux fameuses dames, actrices à la Comédie-Française : Mesdames Mars et Comtat. – Voilà quelle a été la vie du premier poète genevois dont nous rencontrons le nom dans nos rues, et qui nous a offert, comme vous le voyez, bien des choses intéressantes à dire.

— Après lui vint Galloix, m’avez-vous dit ? fit le garçon.

— Oui, il fut l’élève de Petit-Senn. Mais, entre l’élève et le maître, il y a la différence du jour et de la nuit. Nous le verrons la prochaine fois, et je vous donne rendez-vous chez moi.

CHAPITRE X

Imbert Galloix.

L’heure du rendez-vous avait sonné.

L’auteur ne voyait pas reparaître le garçon.

Ce retard l’étonnait, car ordinairement il devançait toujours l’heure.

Au bout de quelques instants un murmure de voix, venant du dehors, frappa son oreille. S’avançant vers la fenêtre, l’auteur vit dans la rue deux individus qui causaient avec animation au coin de sa maison, tandis que son jeune garçon, venant d’arriver, les écoutait au lieu de monter.

Les deux individus étaient deux vétérans à tête blanche qui, appuyés sur leurs cannes, paraissaient discuter sur les constructions, les rues nouvelles et la maison à quatre faces située au haut de la promenade des Bastions et dont un côté regarde la rue St-Léger, un second le Cours des Bastions, un troisième la rue Senebier, et un quatrième la rue Galloix.

L’entretien se prolongeait, les voix s’élevaient et l’auteur ne put résister au désir de sortir sur sa terrasse pour les écouter aussi. Après avoir ouvert doucement la grille extérieure, il fit signe au jeune garçon d’entrer auprès de lui, puis ils écoutèrent la discussion des deux vieux Genevois.

— Je te dis, poursuivit l’un d’eux, que je me rappelle très bien ce qu’il y avait avant, ici à la place de cette maison, était un angle des fortifications de la ville. Il y avait un grand fossé plein d’une eau verte et croupissante où toutes les grenouilles de la République se donnaient rendez-vous. Sur les anciens plans de Genève, cet endroit s’appelle la grenouillère.

— Eh bien, oui.

— C’est cette maison qui a été construite la première après le comblement du creux. Elle a commencé le quartier, en 1860, je m’en souviens très bien ; elle est restée très longtemps toute seule. Je me souviens quand on la bâtissait. Ah ! quelles fondations, pauvre ami, et quels creux il y avait ! c’était épouvantable. On avait beau creuser, creuser, on ne pouvait pas être maître de l’eau du fossé, et les déblais qu’on entassait sur les bords retombaient pendant la nuit. On a cru un instant qu’on ne pourrait pas en venir à bout.

— C’est le colonel Massé qui l’a construite.

— Oui, c’est lui qui a eu l’idée de commencer ce quartier.

— Celui qui a été si longtemps président à la Cour de justice ?

— Eh oui, on le connaissait assez. Puis j’ai servi autrefois sous ses ordres dans le bataillon d’artillerie dont il avait été presque le fondateur ; et sur ces mêmes fortifications, dont je vous parle et dont il a écrit l’histoire, nous avons armé la ville sous ses ordres en 1838, dans l’éventualité d’une guerre avec les Français.

— Mais n’est-ce pas lui qui les avait déjà chassés en 1813 ?

— Sans doute, il était le caporal qui, avec quatre hommes, escorta l’armée française, le 30 Décembre, hors de la porte Neuve, et qui ferma le rateau de la porte avec le sentiment que les Genevois étaient désormais chez eux. Puis c’est lui qui, en 1813, en qualité d’aide-de-camp du général Sonnenherg, contribua au salut de la patrie. J’ai lu cette histoire.

— Oui, oui, parfaitement, je me rappelle avoir entendu raconter tout cela. Mais où je l’ai le plus connu, c’est comme magistrat, il l’a été quarante ans et pendant ces quarante années il s’est dévoué au service de la patrie.

— Ah ! c’est là la maison qu’il a laissée !

— Oui, il a inauguré le quartier, vous dis-je. À sa mort on aurait bien pu donner son nom à l’une des quatre rues qui entourent sa maison. Quand il n’y aurait eu que cette raison-là, cela valait bien, la peine, puisqu’il a été le premier à acheter du terrain de ce côté-ci des fortifications.

— Mais avec cela, sa vie, sa carrière fournissaient d’autres raisons de conserver son nom sur l’une des rues de la ville. Je ne comprends pas comment on ne l’a pas donné à cette rue-ci.

— On m’a dit qu’on l’avait bien demandé, lorsque depuis sa mort en 1870, on a donné un nom à cette rue.

— Eh bien, pourquoi n’a-t-on pas voulu mettre le sien ?

— Les raisons qu’on aurait données n’en sont pas, fit l’interlocuteur en haussant les épaules ?

— Quelles sont-elles ?

— On aurait allégué, m’a-t-on dit, qu’on ne prenait jamais de noms de familles qui ne s’éteignaient pas avec le défunt.

— Quelle bêtise ! Alors pourquoi a-t-on pris le nom de Saussure, le nom de Necker, le nom de Bautte, le nom de Calame encore……, en voilà assez pour montrer que l’argument n’est pas valable.

— Il fallait bien motiver le refus, puis ces noms-là comptent…

— Plus que celui d’un citoyen dévoué qui ne s’est jamais fait valoir ! fit ironiquement l’autre interlocuteur.

Puis il ajouta :

— Et quel est le nom qu’on a mis sur sa maison ?

— Tu vois… I. Galloix, dit l’autre, en montrant l’enseigne de la rue, qui va du cours des Bastions au boulevard des Philosophes, parallèlement à la rue St-Léger.

— I. Galloix, I. Gallois, reprit l’autre, qu’est-ce que c’est que ce nom-là ?

— Je crois que nous ne sommes pas les seuls à l’ignorer.

Et en disant ces paroles, les deux interlocuteurs remontèrent le cours des Bastions en discutant.

L’auteur qui avait écouté avec étonnement et intérêt ce curieux colloque, ne put s’empêcher d’ajouter, comme absorbé en lui-même.

— Que diraient-ils, s’ils savaient qu’on a préféré la mémoire d’un jeune rimeur, mort loin de sa patrie à l’âge de vingt-un ans, à celle d’un citoyen qui a fourni une carrière de soixante et dix-neuf ans, mise au service de son pays !

Puis s’adressant au garçon :

— Eh bien, nous qui savons, qui est Galloix, rentrons et je vous ferai son histoire qui, du reste, est très courte.

— Quand je suis arrivé près d’ici, dit le garçon, en suivant l’auteur dans la maison, j’ai entendu ces deux hommes qui parlaient des nouvelles rues construites sur les fossés, cela m’a intéressé, je suis resté à les écouter. Puis ils ont parlé du 31 Décembre, et comme je connaissais l’histoire des quatre hommes et du caporal, je n’ai pu résister à les écouter. Ah ! tout ce qu’ils ont dit de l’histoire d’autrefois et du nom de la rue d’autrefois est bien vrai.

— Maintenant, voyons et jugeons du mérite de Galloix, dit l’auteur, pour couper court à un sujet, qu’il ne lui appartenait pas de discuter, et en reprenant sa place dans son cabinet. Voici deux biographies de Galloix, dit-il, en choisissant deux volumes dans sa bibliothèque. – Sa vie n’est pas une belle page pour la société genevoise. – Galloix est né le 31 Janvier 1807. Il s’appelait Jacques Imbert.

— Ah ! c’est pour cela que l’enseigne de la rue porte I. Galloix, interrompit le garçon.

— Oui. Il n’est rien dit de son enfance, ce qui fait présumer, qu’il n’y a pas grand’chose à en raconter. Il était d’un tempérament très nerveux, très impressionnable. Tout jeune il fut dévoré du désir de sortir de sa sphère, et de faire autre chose que ce que lui imposaient sa vie et ses devoirs. Ce travers lui porta un grand préjudice, comme à tous ceux qui en sont affligés, et fut pour ainsi dire la ruine de son existence. En effet, son grand-père maternel Malan, qui était maître d’écriture à cette époque et qui s’était chargé de l’élever, voyant sa facilité et son intelligence le destina à lui succéder comme maître de calligraphie. Mais Galloix trouvait que cette vocation était au-dessous de lui. Il avait des aspirations plus relevées. Ses goûts et son ambition le portaient vers des sommités plus hautes. Il repoussait l’idée de travailler pour gagner son pain, comme trop vulgaire pour lui. Son rêve était d’être poète, les vers pour lesquels il avait certainement de la disposition était sa seule pensée. Il ne vivait que dans le monde de l’imagination, et se mit à rimer comme tous les jeunes gens riment à 16 ans.

Ce fut alors qu’il prit des leçons de Petit-Senn et qu’il rechercha la société des gens de lettres. Mais il avait beau faire son possible pour marcher de pair avec les hommes de talent qu’il voulait égaler et qu’il s’efforçait d’imiter, une éducation première lui manquait, et ce défaut se faisait sentir dans ses rapports avec la société qu’il recherchait. Enfin après maintes poésies adressées à droite et à gauche et qui s’entassaient dans ses tiroirs, il composa un poème intitulé : La nuit du 12 Décembre 1602.

— Sur l’Escalade ? interrompit le garçon.

— Précisément, il le publia en 1823. Rien n’est dit sur l’effet que produisit cette publication. L’année suivante, 1826, il tenta de produire un recueil de poésies, sous le titre de « Méditations Lyriques. » Mais, soit parti pris de la part du public genevois, qui de tout temps a été peu encourageant et très dénigrant pour ceux qui n’ont pas une réputation toute faite, ou qui ont quelques infirmités apparentes, ou soit, qu’en réalité, le jeune poète se fût produit trop tôt, ses premiers essais tombèrent complètement. – Galloix était alors dans toute la fougue poétique et dans l’ambition d’un jeune homme de dix-huit ans. Mais, comme je vous l’ai dit, il avait dès son enfance une indisposition nerveuse qui, sans troubler ses facultés intellectuelles, lui occasionnait des tics et des mouvements involontaires. Cette légère infirmité suffit pour lui enlever la faveur et le crédit publics. Taxé d’incomplet, comme on fait généralement pour ceux qui ont le malheur de n’être pas exactement comme tout le monde, on le regardait comme un objet de curiosité, de pitié et de railleries. Au lieu de lui tendre une main sympathique et encourageante, on le repoussa avec cette indifférence et ce mépris, dont on use charitablement envers ceux qu’on juge incapables de fraterniser avec leurs semblables. – Galloix sentit très fortement cette injustice de la part de ses compatriotes, il essaya de lutter, de réagir, et après sa première publication qui échoua, faute de bon vouloir et d’encouragement, il fit paraître un petit écrit en prose intitulé : « Dialogue entre Napoléon et St-Ignace. » Cette publication eut le même insuccès que les autres et par la même cause. Alors, il essaya de donner un cours de littérature. Aux deux premières séances, la foule des auditeurs se pressa dans la salle par simple curiosité, non pour apprécier, non pour juger, mais pour tourner le jeune professeur en ridicule. Tout le jugement qu’on porta sur lui, fut qu’on devait le mettre dans une maison de fou.

— Quelle injustice ! quelle indignité ! s’écria le garçon.

— Injustice qui ne se renouvelle que trop fréquemment et pour des cas semblables à celui du pauvre Galloix, reprit l’auteur. Galloix la sentit profondément. Il la prit avec aigreur et résolut de quitter Genève, où il était si mal compris de ses compatriotes. Demandant à son grand-père de lui remettre le peu d’argent que ses parents lui avaient laissé, il partit pour Paris.

— Ce que n’avait pas fait Petit-Senn, interrompit le garçon.

— Arrivé dans la grande capitale, notre pauvre petit genevois, se croyant quelque chose, s’ingénia pour se mettre en rapport avec les plus grandes sommités littéraires et poétiques. Il visita Victor Hugo, Charles Nodier, Soumet et plusieurs autres personnages distingués qui, dit-on, s’intéressèrent à lui. Mais la vie qu’il mena, vie de bohème, comme on l’appelle, ne contribua pas à lui faire trouver l’idéal glorieux qu’il cherchait. Son manque d’éducation, d’usage du monde, lui attirèrent de nouveaux déboires, et le peu d’argent qu’il possédait disparut bien vite. Des places, des occupations lui furent proposées, mais il ne put pas prendre sur lui d’aliéner sa liberté, et il continua à mener une vie, dans laquelle nous ne pouvons pas le suivre. – Plus d’un an s’était écoulé depuis son arrivée à Paris, lorsqu’il fut atteint de la maladie qui devait bientôt l’emporter. C’était une phtisie causée par l’épuisement de sa constitution affaiblie et nerveuse. Vivant dans une pauvre chambre, isolé et manquant de tout, il entra à l’hôpital où il s’éteignit loin de sa patrie, loin de sa famille, ignoré de tous et perdu comme un grain de sable, dans la mer houleuse de la vie de Paris. Il est mort, le 18 octobre 1828, en murmurant, dit-on, le nom de sa ville natale.

— C’est tout ce que Galloix a fait ? dit le garçon.

— Oui, répondit l’auteur.

— Ce n’est pas beaucoup, reprit le premier, et je comprends toujours mieux ce que disaient nos deux vieux Genevois en voyant ce nom inconnu sur l’enseigne de cette rue.

— Eh bien, dit l’auteur, si le choix de son nom a été un remords de conscience pour le mal que ses compatriotes lui ont fait, par l’absence de sympathie et de bonté, c’est beau ! et je l’applaudis de toute mon âme. Si Galloix n’est pas parvenu au faîte poétique auquel il aspirait et auquel peut-être il serait arrivé avec un peu d’encouragement, c’est la faute de ses compatriotes, sceptiques aux talents naissants et peu bienveillants quand il s’agit d’encourager une réputation intellectuelle. Quand j’ai vu donner à Galloix une marque d’honneur et un souvenir qui revenait de droit, comme vous le dites vous-même, à un autre nom, avec vous, j’ai été surpris, pour ne pas dire plus. Mais aujourd’hui que je connais l’histoire du pauvre poète découragé, je rends hommage à la réparation qu’on a faite à son nom, et vous serez de mon avis, n’est-ce pas ?

— Sûrement, dit le garçon, mais il faudrait qu’à l’avenir cela serve de leçon aux dénigrants.

L’auteur fit un signe de tête qui voulait dire : Ceci, c’est autre chose.

— Enfin, dit-il, Galloix fournit une adresse à la seconde entrée de notre maison, qui n’en a pas eu pendant dix ans.

— Comment adressait-on vos lettres avant ? dit le garçon.

— Cours des Bastions, entrée par derrière, ce qui donnait lieu à de constantes confusions. Un matin, je me réveille, je n’avais pas changé de maison, je me trouvais dans mon lit…… et j’avais changé d’adresse.

Le garçon se mit à rire.

— Vous avez dû la faire connaître.

— Précisément, et j’annonçais dans le Journal de Genève que :

 

« Sans changer de domicile,

« Mon adresse a pris un nom.

« Par un stratagème habile

« Que le Conseil de notre ville

« Opéra sur ma maison.

« À commencer de ce mois,

« Pour paquets ou feuille écrite,

« Je fais savoir que j’habite

« À la rue Imbert Gallois. »

 

Puis venait mon nom.

— Vous l’avez annoncée en vers parce qu’il s’agissait d’un poète ? dit le garçon.

— C’était pour mieux attirer l’attention ; quand on a apposé l’enseigne sur ma maison, j’ignorais, comme tout le monde, ce qu’avait été la vie de Galloix.

— Eh bien, à présent, on le saura, reprit le garçon en se levant pour quitter l’auteur.

— Puisque nous avons entrepris ce quartier, nous y resterons pour notre prochaine explication de rues, et nous trouverons des noms qui nous offriront des carrières que nous n’avons pas encore rencontrées dans nos explications.

— Et lesquelles ?

— Venez me prendre quand vous aurez congé, et vous le saurez.

CHAPITRE XI

Le nom Tronchin.

Comme à l’ordinaire, notre jeune garçon ne fit pas attendre sa visite.

En le voyant entrer :

— Vous voici déjà ? dit l’auteur.

Le garçon chercha à excuser son impatience.

— Je suis bien aise, au contraire, que nous mettions le moins d’intervalle possible entre nos rues, pourvu que vos devoirs n’en souffrent pas.

— Oh ! je peux tout mener de front, dit le jeune enthousiaste.

— Vous êtes jeune et fort, dit l’auteur en lui frappant sur l’épaule. Vous n’êtes jamais malade.

— Non.

— Et vous n’aimez pas beaucoup les médecins. Le garçon fit un geste qui valait une négation soulignée.

— Eh bien, ni moi non plus, fit l’auteur à demi-voix en souriant. Pourtant le nom dont nous devons nous occuper aujourd’hui, porté par nombre de citoyens éminents, nous offre un médecin.

— Un médecin dans nos rues ! fit le garçon.

— Oui, c’est la première fois, comme je vous le disais, que nous rencontrons cette vocation. Son nom, dont nous allons nous occuper, nous en procurera d’autres aussi nouveaux.

— Quel est ce nom ? fit le garçon.

— Tronchin.

— Comment ! il y a le nom Tronchin !

— Non pas une rue, mais un cours Tronchin, comme le cours des Bastions ; c’est-à-dire une rue avec des arbres au milieu. Tenez, on le voit d’ici, dit l’auteur, en s’approchant de la fenêtre. C’est cette voie qui va de la rue St-Léger à la place de Champel, entre les rues Senebier et de Candolle ; dont le père et le fils des Plaisirs du Jeudi nous ont entretenus. Nous n’avons donc pas besoin de nous promener, je vais vous raconter ici l’histoire du nom Tronchin.

Et l’auteur prenant des livres et des lettres fit asseoir son jeune ami à côté de lui et commença :

— Ce nom va nous donner beaucoup à faire. Comme je vous l’ai dit, il est riche en représentants qui se sont distingués à Genève ; et il est difficile de démêler lequel on a eu en vue dans le baptême du cours qui est devant nous. D’aimables correspondants[17] auxquels j’ai écrit m’ont envoyé plusieurs communications à ce sujet. Pour être juste, aussi complet que possible et ne point faire de jaloux, nous allons agir pour les Tronchin comme pour les Artaud et les Chaponnière ; je vous dirai un mot des divers membres de la famille qui ont droit au souvenir public.

Notre auteur puisait à la fois dans trois livres différents[18].

— Les Tronchin appartiennent à une famille protestante française qui se réfugia à Genève après la St-Barthélemy. Plusieurs acquirent une grande réputation ; et quatre, en particulier, méritent notre attention. – Le premier que nous rencontrons par rang de date, c’est un Théodore Tronchin, né en 1582. Il fut pasteur, puis devint professeur de théologie, et créa en 1606 ce qu’on appelle une chaire d’hébreu, c’est-à-dire qu’il introduisit l’enseignement de cette langue dans les études à Genève. En 1618, il y eut en Hollande, dans la petite ville de Dordrecht, une grande assemblée où les églises des différents pays qui avaient embrassé la réforme de Calvin, étaient représentées pour protester contre les mauvais principes qui s’introduisaient dans les esprits au point de vue religieux. Ces assemblées s’appelaient, comme aujourd’hui encore, des Synodes, et celle-ci est connue sous le nom de Synode de Dordrecht. L’église de Genève s’y fit représenter par Théodore Tronchin. Il s’y distingua par la pureté de sa foi et par des écrits dans lesquels il défendit la cause du protestantisme. En 1632, la république de Genève le plaça auprès du duc de Rohan.

— Celui dont le tombeau est dans l’église de St-Pierre ? demanda le garçon.

— Oui, M. Tronchin fut son ami et son conseiller. Théodore Tronchin mourut en 1657. – Le second que nous rencontrons, environ un siècle plus tard, s’appelle aussi Théodore. C’est le médecin dont je vous ai parlé. Il naquit à Genève en 1709 et c’est celui dont la carrière fut la plus distinguée. Après de premières et bonnes études, il partit de Genève pour l’Angleterre où il savait qu’il trouverait un parent par alliance, Lord Bollingbroke, à qui il demanda aide et protection, car il se trouvait sans ressource aucune. Il ne rencontra pas là l’appui sur lequel il avait compté, et il chercha à se tirer d’affaire par lui-même. Il partit pour Cambridge, où il étudia la chimie ; ses études déterminèrent son goût et sa vocation. De Cambridge, il vint en Hollande et se rendit dans la ville de Leyde où il suivit les leçons et les directions d’un célèbre médecin nommé Boërhave, qui découvrit bientôt en lui un génie hors ligne. Boërhave, en peu de temps, confia ses malades au jeune étudiant, l’engagea à se fixer à Amsterdam et à devenir son successeur. Tronchin accepta et passa plusieurs années en Hollande où il acquit une certaine réputation. Le point sur lequel il concentra ses études et ses expériences l’amena à s’occuper particulièrement de la vaccine ou plutôt de l’inoculation et de ses effets. Je vous dis le mot vaccine, parce que c’est celui que vous comprendrez le mieux.

— C’est ce qu’on fait, n’est-ce pas, aux enfants et aux jeunes gens, pour les empêcher de prendre la petite vérole ?

— Oui, c’est cela, quoique l’inoculation diffère dans la pratique, le but qu’on se propose est le même : préserver des dangers de la petite vérole. – Eh, bien, c’est le médecin Tronchin qui a fait avancer cette découverte, et c’est dans son application qu’il s’est acquis sa célébrité. Il revint à Genève en 1754, bien que quelques pays jaloux de le posséder lui eussent offert mille places avantageuses. Il fut nommé professeur de médecine.

— Y avait-il à cette époque à Genève une Faculté de médecine ? fit le garçon.

— Non ; on n’écorchait pas autant de créatures du bon Dieu qu’aujourd’hui, répondit l’auteur ; pourtant on ne mourait pas davantage. La médecine cherchait moins à faire de la science et des expériences qu’à soulager et guérir. Tronchin s’occupait à guérir et à soulager ceux qu’il soignait, et comme le dit très judicieusement un de ses biographes : « S’il eût employé à composer des livres, le temps qu’il employa à guérir des malades, sa réputation littéraire serait certainement plus grande, mais il aurait fait moins de bien et moins d’heureux[19]. » Tronchin soignait par amour pour l’humanité, et quand il mourut, les pauvres perdirent un de leurs plus généreux bienfaiteurs. Ils accompagnèrent en grand nombre son cercueil, en disant : « Que ferons-nous quand nous serons malades. » – En 1763, le duc de Parme l’appela pour inoculer ses enfants ; plus tard, l’impératrice de Russie voulut le faire venir à sa cour, mais il refusa. Cependant en 1766, il ne put repousser l’appel que le duc d’Orléans lui adressa et il devint son médecin. Tronchin mourut en 1781, chargé d’honneurs et de titres.

— C’est donc en sa mémoire qu’on a nommé le Cours Tronchin ? dit le garçon.

— Attendez, attendez, reprit l’auteur, nous en avons encore deux à voir. – Le troisième Tronchin s’appelait J.-Robert. Il est né en 1711. On ne cite de lui que le rôle qu’il a joué dans le Grand Conseil lorsque Rousseau attaqua Genève dans ses Lettres de la Montagne, dont les Plaisirs du Jeudi vous ont parlé. Il eut le courage et le patriotisme de s’élever contre le philosophe déiste genevois et de lui adresser un écrit intitulé : Lettres de la campagne. Il se fit remarquer par ses grandes connaissances en droit et par son amour pour la patrie. Il remplit plusieurs fonctions diplomatiques avec beaucoup de distinction, et en particulier celle de Procureur Général. Mais quand Genève passa par des troubles politiques et que son gouvernement changea d’opinion , Robert Tronchin quitta les emplois publics, ne pouvant pas fraterniser avec les tendances démocratiques en faveur. Il vécut à la campagne où il fit un noble usage de sa fortune et entretint des relations avec les grands hommes du temps. Montesquieu, Voltaire, Jean de Muller, correspondaient avec lui et venaient le voir. Il mourut en 1793.

— Il n’a rien fait de plus remarquable ? dit le garçon.

— Non. Enfin, reprit l’auteur, vient le quatrième Tronchin, Charles-Richard, qui fut conseiller d’État. Son nom est attaché à la fondation de l’établissement le plus utile que nous ayons à Genève, à savoir la Caisse d’Épargne. En effet, c’est Charles Tronchin qui fonda cet établissement dont les résultats sont incalculables, et qui donnent aux classes ouvrières de la société les moyens et le désir de posséder honorablement un capital, fruit de leurs économies. L’établissement de la Caisse d’Épargne a eu lieu en vertu d’un arrêté du Conseil d’État, du 5 août 1816[20], lequel « mentionne qu’un citoyen, convaincu des avantages de cet établissement pour la classe la moins aisée des habitants de notre canton, offre de consacrer une somme de 60,000 florins (monnaie de l’époque) pour servir de garantie, pendant seize ans, à leurs dépôts, etc., etc. » Je vous cite l’arrêté tel qu’il m’a été transmis par l’amabilité de M. le professeur Charles Le Fort, qui témoigne un bienveillant intérêt à nos entretiens sur les rues. Mais ce n’est pas tout : ce Charles-Richard Tronchin a fait encore une autre fondation à la ville, fondation qui porte son nom ; la voici en deux mots. Les secours de l’hôpital général étant réservés aux seuls anciens genevois, Tronchin consacra une somme encore plus forte que la précédente pour en obtenir l’extension à tous les malades pauvres de la Ville ou des communes réunies. De sorte que ce fonds, dont les intérêts s’accumulent toujours à proportion du capital restant, bien géré, bien administré, forma encore une ressource pour les pauvres genevois. Cette fondation a été reconnue et acceptée avec reconnaissance par le Conseil d’État, dans un acte du 18 Mai 1818[21]. – « C’est là un noble usage que ce Tronchin a fait de sa fortune, à un âge, comme dit un de ses biographes, où l’on peut être tenté de l’employer aux jouissances particulières d’un luxe très permis. » Voilà donc, ajouta l’auteur, l’histoire des quatre Tronchin célèbres dont nous avions à parler aujourd’hui.

Et il posa ses livres et ses lettres.

— Oui, mais pour lequel a-t-on nommé la rue ? dit le garçon.

— Ah ! c’est là une question ! Pour lequel pencheriez-vous ?

— Pour le dernier, je crois, dit le garçon.

— Ah ! fit l’auteur en souriant, vous êtes comme tous les enfants : c’est le dernier qui parle qui a raison.

— Mais il a fait de grands dons à la Ville, se hâta d’ajouter le garçon pour excuser la précipitation de son jugement, à défaut de lui, j’aurais pensé au médecin.

— Eh bien ! moi, reprit l’auteur, le choix du nom Tronchin m’a très embarrassé, surtout quand ces différentes célébrités m’ont été connues. Tout d’abord j’ai cru qu’on avait eu en vue le médecin, dont la réputation, ainsi que nous l’avons vu, fut européenne. Puis, d’après les diverses et aimables communications que j’ai reçues et dont je vous ai fait part, on vous donnerait raison.

— Comment ? dit le garçon.

— On croit et on dit que le cours Tronchin a été nommé en mémoire du fondateur de la caisse Tronchin.

— Parce qu’il a fait des dons, dit le garçon.

— Ah ! vous croyez, fit l’auteur en riant, qu’il n’y a qu’à donner pour être considéré, comme dit une certaine chanson… Hélas ! au fond, c’est assez cela de nos jours. – Quoi qu’il en soit, le nom Tronchin nous a présenté des citoyens éminents, zélés, chrétiens et généreux ; et si quelqu’un conserve encore des doutes et des indécisions sur le vrai héros de la rue, il est sûr de ne pas faire injure au nom en fixant son dévolu sur un des quatre personnages dont nous avons esquissé à grands traits l’histoire.

— Pourtant, je tiens à mon quatrième, dit le garçon.

— Vous faites bien ; vous vous rencontrerez avec l’opinion généralement adoptée.

__________

 

À ce moment un grand bruit se fit dans la rue. On criait des suppléments de journaux. On annonçait l’élection du nouveau pape, successeur de Pie IX.

C’était le mercredi 20 Février 1878.

— Tiens, c’est curieux, dit l’auteur, le jour de la mort de Pie IX, nous étions ensemble occupés à raconter l’histoire de la rue Petit-Senn ; c’était le 8 février.

— Et le jour de l’élection de son successeur, nous nous retrouvons l’un avec l’autre, dit le garçon, entendez-vous, on crie déjà la biographie du nouveau pape.

En effet, les dépêches du jour annonçaient l’élection du cardinal Pecci, comme pape, sous le litre de Léon XIII, né en 1810, et par conséquent bientôt âgé de 68 ans[22].

— La nouvelle est assez curieuse à enregistrer, dit l’auteur ; mais, ajouta-t-il, comme il est peu probable que nous ayons jamais une rue papale à Genève, sa biographie ne nous intéresse guère. Que dirait la critique, si elle nous entendait parler du pape à propos des rues de Genève !!! Il n’y aurait pas assez d’eau dans le Rhône pour nous purifier de cette énormité.

Nos deux amis se mirent à rire, en se disant au revoir prochainement.

CHAPITRE XII

Bellot.

Le quartier que nos explorateurs avaient entrepris leur fournissait d’abondantes mines à célébrité.

Partant de leur lieu de rendez-vous pour une nouvelle exploration, ils montèrent par la promenade du Pin.

— Quel nom trouvons-nous ici ? demanda le garçon.

— Quand nous aurons traversé cette promenade, nous en verrons un très digne de notre attention, et qui nous offre une carrière encore toute nouvelle, dans le cadre de nos récits.

— Mais, demanda le garçon, d’où vient le nom de Promenade du Pin ?

— Vous me faites la question, reprit l’auteur, qu’on m’a souvent adressée. Beaucoup de gens se trompent sur l’origine de ce nom et cela vient de l’orthographe qu’on lui donne. Il n’est pas rare de le trouver écrit P, A, I, N, comme du pain à manger ; et même je crois qu’il y a d’anciens plans où quelquefois il est écrit comme cela. De là est venue ne interprétation inspirée par l’idée de pain. Interprétation qui tend à dire que, dans une époque de famine et de misère publique, on aurait converti une des anciennes casemates en four à pain à bon marché. Cette idée n’a pas de valeur et je la crois complètement dénuée de fondement, attendu qu’il est peu probable qu’on eût été choisir les casemates, c’est-à-dire les voûtes souterraines des fortifications, pour un débit de pain. Au surplus, la vraie orthographe du mot est là pour tenir en bride les imaginations trop fécondes. Ce mot s’écrit P, I, N. Pin est le nom d’un arbre de la famille des sapins. Autrefois, sur cet emplacement des fortifications, on avait créé une esplanade avec des bancs et des arbres, dont quelques-uns subsistent encore aujourd’hui comme vous le voyez. Parmi ces arbres, on planta un pin. Seul de son espèce, il élevait sa tête qui, malgré les saisons, restait verte et droite au-dessus de tous les autres arbres de la promenade qu’on appela Bastion du Pin, et maintenant le bastion est devenu une promenade qui a gardé son nom bien que le pin ait disparu.

— Où était-il, ce pin ?

— À peu près où nous sommes, dit l’auteur en traversant la promenade du Pin, pour arriver à la rue St-Victor. Aucune de ces maisons n’était construite à cette époque. Deux grands fossés séparaient St-Antoine des Tranchées. Un petit pont en fil de fer, de l’établissement duquel nous parlerons dans notre article du général Dufour, les reliait. On n’y passait qu’à pied, en payant un jeton de deux centimes. La tête du pont était justement ici et le pin en question se trouvait sur une éminence presqu’à l’entrée.

— Comme c’est changé ! dit le garçon.

— Ah ! je le crois bien.

En parlant ainsi, l’auteur et le garçon avaient pris la rue St-Victor ; ils s’arrêtèrent à la première rue à gauche, à l’angle d’une maison rouge.

L’auteur montrant une enseigne bleue à son petit compagnon :

— Voici notre homme.

— Rue Bellot, lut le garçon.

— Comme vous le voyez, dit l’auteur, elle va de la rue St-Victor à la rue Töpffer, parallèlement à la rue Le Fort.

— Le volume des Plaisirs du Jeudi a parlé de ces deux dernières rues, dit le garçon.

— Oui. Eh bien, la célébrité de Bellot est pour le moins aussi grande que celle de ces deux noms-là. Si le nom Tronchin nous a offert le premier médecin que nous ayons rencontré, Bellot nous présente, pour la première fois, un magistrat et un jurisconsulte distingué. On a réimprimé sa biographie l’année passée (1877), la voici avec son portrait. Elle m’a été obligeamment prêtée à votre intention par M. Charles Le Fort. Je l’ai prise avec moi pour vous en détacher des fragments ; et maintenant que vous avez vu la rue où il ne manque encore que… des maisons, promenons-nous en causant.

Ils partirent sans but.

— François Bellot, commença l’auteur, est né à Genève, le 4 janvier 1776. Les noms et prénoms de ses parents ne vous font rien. Cela vous intéresserait peu de savoir que sa mère était une demoiselle Faizan. Venons-en à son enfance qui nous offre un trait intéressant. – À l’âge de trois ans, en se débattant dans une rage de dents, Bellot se démit le bras droit. On ne prit pas garde à cet accident, et, lorsque au bout d’un an, on en découvrit les conséquences, il était trop tard pour apporter un remède et remettre le bras. Le jeune Bellot resta estropié. Il dut apprendre à écrire de la main gauche.

— Comment peut-on écrire de la main gauche ? fit le garçon étonné.

— C’est une affaire d’habitude, et habitude qu’on devrait prendre plus souvent en cas d’accident à la main droite.

— Je ne connais personne qui écrive de la main gauche.

— Oui, vous connaissez quelqu’un.

— Et qui ?

— Regardez-moi, fit l’auteur, les lettres que je vous adresse et les livres que je compose pour vous, je les écris de la main gauche.

Le garçon eut l’air très surpris.

— Le jeune Bellot, reprit l’auteur, apprit très bien à écrire de la main gauche. Il fit ses classes au collège et acheva ses études à Genève. Tout jeune, il avait un goût dominant pour l’enseignement religieux. Il lisait la Bible avec assiduité, l’apprenait par cœur ; il en récitait des chapitres entiers à ses parents. On raconte même qu’il aimait, affublé d’une robe noire et d’un rabat, s’asseoir derrière un pupitre et à jouer au prédicateur. Il parlait devant son père, sa mère et les domestiques, qui tous étaient confondus de son intelligence et de sa facilité d’exposition. Il se mit à composer des sermons, et à ce sujet, il a raconté lui-même une plaisante anecdote que ses biographes rapportent textuellement. Un jour son grand-père, après lui avoir dit de prendre un de ses sermons dans sa poche, le conduisit en se promenant chez un curé de sa connaissance. Le grand-père était très fier des facultés théologiques et oratoires de son petit-fils, et, pour donner à l’ecclésiastique en soutane un échantillon de son talent, il fit réciter à l’enfant son sermon. Le petit Bellot en avait justement choisi un (était-ce volontairement ou involontairement, il ne le dit pas), sur les erreurs de l’Eglise romaine. Il était tout fier de la discussion qu’il s’attendait à provoquer entre le curé et lui, et de l’honneur qu’il aurait de lui répondre. Mais quand il eut fini, le curé lui frappa sur l’épaule, et lui dit en souriant :

— Bien, bien, mon petit ami.

Puis appelant sa servante.

— Jeannette, apportez des pommes et des noix pour ce bon petit garçon.

Ce fut là toute la discussion.

— En racontant cette anecdote, reprit l’auteur, Bellot ajoute que « jamais pommes ne lui avaient paru aussi amères et jamais caresses n’avaient été plus humiliantes pour lui. »

Cette anecdote fit sourire le garçon.

— Quand Bellot acheva ses études, les événements politiques que traversait Genève, captivèrent son esprit et préoccupèrent ses pensées. On était à l’époque de la révolution française. Les journaux étaient palpitants ; des brochures sans nombre venaient chaque jour mettre de l’huile sur le feu et rendre les questions encore plus brûlantes. Bellot lisait tout ce qui paraissait. Il se passionnait pour les événements dont il était l’enthousiaste spectateur. Il les notait, les compulsait ; il aurait voulu consacrer son temps à les retracer, et ses préoccupations historiques finirent par détourner ses pensées de la théologie. Pendant quelque temps, il fut indécis sur le choix de sa vocation, et, suivant le conseil de quelques-uns de ses professeurs, il se mit à étudier le droit ; mais il le fit sans y mettre d’importance. Selon lui « ces études étaient peu fortes, et peu intéressantes. »

— Pourtant, dit le garçon, ne m’avez-vous pas dit qu’il fut un grand jurisconsulte ?

— Il le devint plus tard, comme nous allons le voir. Mais pour le moment, nous le trouvons encore dans ses études, tâtonnant pour ainsi dire et cherchant ce qu’il devait faire. Pendant ses études académiques, il devait donner des leçons pour aider aux charges de sa famille, et à cette époque, il prit l’habitude de dormir très peu et de se lever de très grand matin. Entre deux et trois heures de la nuit, il était déjà debout, et c’est cette habitude, ainsi qu’il le dit lui-même, qu’il a gardée toute sa vie, qui lui conserva la santé. Il aimait à se traiter à la dure, et l’on raconte que, dans sa jeunesse, il couchait, en plein hiver, la fenêtre ouverte, et lorsqu’il neigeait, la neige tombait sur son lit.

— Il fallait donc que son lit fût bien près de la fenêtre, dit le garçon, et il ne s’enrhumait pas ?

— Au contraire, ce régime spartiate le fortifiait. Avis aux paresseux et aux douillets, ajouta l’auteur en souriant.

Le garçon regarda l’auteur du coin de l’œil.

— François Bellot se décida à embrasser d’une manière définitive la carrière du droit. Il fut reçu avocat en 1798. Ses débuts lui laissèrent un souvenir pénible. L’émotion qu’il éprouvait à parler en public lui coupait la parole. Vox faucibus hesit, comme dit Virgile.

— C’est curieux, dit le garçon, puisque, lorsqu’il était enfant, nous avons vu qu’il avait tant de facilité pour prêcher.

— C’est vrai, mais autre chose est de parler en public et pour de bon. Aussi en se rappelant ce temps, il se félicitait « de ce qu’aucun des accusés qu’il avait défendus, n’avait été condamné à mort. » Il avait bien le droit de se féliciter, car ses facultés et son talent le mirent bientôt au rang des meilleurs avocats, et il l’a prouvé par la suite. S’il avait voulu profiter de la réunion de Genève à la France, il aurait pris place au premier rang dans le barreau français, comme on l’a dit ; mais il ne voulut jamais quitter sa patrie. – À l’époque de la Restauration, les autorités françaises laissèrent le bureau des hypothèques sans surveillance et dans un état de désarroi complet. Il s’agissait de le sauver d’un désordre qui eût compromis toutes les fortunes du pays. Bellot se chargea de cette besogne ardue, aride. Il rendit d’inappréciables services qui révélèrent les hautes capacités dont il était doué. Il avait, comme le font remarquer ses biographes, un ordre et une ponctualité fort rares chez un homme d’un caractère aussi vif que l’était le sien. Il riait lui-même de sa minutie, et disait que c’était par paresse qu’il avait de l’ordre.

— Comment cela ? fit le garçon étonné.

— Cela l’ennuyait de chercher les choses dont il avait besoin, et il voulait pouvoir les trouver tout de suite sous sa main. – Bellot fut nommé, puis réélu, pendant plusieurs années au Conseil, qu’on appelait alors Conseil Représentatif parce que la nation y était représentée, il a été remplacé depuis par le Grand Conseil. Toutes les fois que le Conseil d’État avait à faire un projet de loi, Bellot était consulté. Il n’y eut pas de lois faites, pendant que Bellot était aux affaires, où il ne mit la main ; et ici nous touchons à la célébrité du grand légiste qui fut nommé professeur de droit civil en 1821, et à son œuvre par excellence. – Comme nous l’avons dit, Bellot avait assisté aux grandes phases de notre Restauration. Il connut les anciennes institutions, il vit peu à peu les nouvelles naître des circonstances et les circonstances amener et exiger des changements ! Ces changements devaient s’introduire dans les mœurs, les usages et les lois. Les divers Codes et Recueils de lois en vigueur à cette époque, dans un temps de crise, de révolution et sous un régime dont, grâce à Dieu, Genève venait de sortir, devait être revu, refondu et rédigé à nouveau. C’était là une rude tâche aussi difficile que délicate, remanier des lois, presque les refaire… qui pouvait s’en charger ? Bellot accepta cette mission. Il l’entreprit avec courage et y consacra sa vie entière. Il était doué de toutes les qualités nécessaires. Il s’agissait de transformer nos lois et de les mettre en harmonie avec les exigences du pays. Étant redevenus genevois, vous comprenez que certaines rigueurs et certaines exigences du Code français ne pouvaient plus et ne devaient pas nous atteindre. – Eh ! bien, Bellot s’acquitta de cette longue et difficile transformation des lois avec un talent qui lui valut une « réputation européenne, » suivant l’expression de ses biographes. Comme nous ne sommes disposés ni l’un ni l’autre à faire un cours de droit, je n’entrerai pas dans le détail de l’œuvre de Bellot, nous laisserons à nos légistes le soin d’étudier sa loi sur la procédure civile et sur la procédure criminelle. Du reste il ne manqua pas d’appréciateurs. Les témoignages flatteurs des plus grands jurisconsultes de France, lui arrivèrent de partout et d’importants ouvrages de jurisprudence mentionnèrent l’œuvre du jurisconsulte genevois, en en faisant d’immenses éloges. De nombreuses lettres de hautes personnalités politiques, retrouvées dans les papiers de Bellot, prouvent à quel point son talent était reconnu.

Par son caractère aimable, serviable, Bellot s’était fait aimer de tout le monde. Au milieu des nombreuses et sérieuses occupations qui remplissaient sa vie, il trouvait le temps de se consacrer à quiconque réclamait l’appui de ses conseils, et de prendre part à différentes œuvres philanthropiques. Étienne Dumont et Rossi dont nous avons parlé dans le premier volume, comme vous le savez, étaient ses intimes amis. Resté célibataire par suite d’un mariage manqué, il fut le soutien et le conseiller de ses neveux restés orphelins. Il avait joui d’une forte santé, mais le travail sédentaire auquel il s’astreignit pendant plusieurs années affaiblit ses facultés physiques, et un jour, le 14 mai 1836, étant allé donner son cours, comme à l’ordinaire, les étudiants le virent pâlir pendant la leçon. Il dut quitter la salle pour n’y plus rentrer. Deux jours après il succombait à une opération que les médecins avaient voulu tenter. C’était le 16 mai 1836. Sa mort causa une consternation générale, et l’on décida qu’aucune délibération publique n’aurait lieu, avant que le pays n’eût rendu les derniers devoirs à l’éminent citoyen qu’il venait de perdre, et dont le barreau se souviendrait toujours avec reconnaissance.

____________

 

Cette biographie, dont l’auteur avait dû éliminer bien des détails au-dessus de la portée de son jeune ami, avait pourtant fait faire une immense promenade à nos deux discoureurs. Ils se trouvaient bien loin du quartier et de la rue d’où ils étaient partis.

Quel tour avaient-ils fait ? Je crois qu’ils seraient bien embarrassés de le dire, mais le fait est qu’ils rentrèrent par les nouveaux quartiers de la Poste et de Plainpalais.

En traversant la rue du Grütli et celle du général Dufour :

— Voici des noms bien célèbres aussi, dit le garçon en regardant les enseignes.

— Ah ! ils nous transporteraient dans un domaine très différent, dans celui de l’histoire.

— Comme ceux de la fin du volume des Plaisirs du jeudi, fit le garçon.

— Oui, mais ces noms nous mettent dans un milieu complètement suisse.

— Quand les ferons-nous ? dit le garçon.

— Mais, répondit l’auteur étonné, avons-nous besoin d’en parler ? Qui les ignore ?

— Oh ! j’aimerais que vous me racontiez au moins des détails de la vie du général Dufour, dit le garçon, je ne les connais pas.

— Eh ! bien, nous verrons ce que nous pourrons dire la prochaine fois.

CHAPITRE XIII

Le Général Dufour.

Parler du général Dufour ! quoi de plus rebattu ! Il n’y a pas de petit journal, pas la moindre feuille, qui n’ait fait sa biographie et raconté sa vie. Elle a été dans tous les almanachs, avec son portrait, qui est devenu l’ornement des boîtes d’allumettes et des paquets de tabac.

Retracer ce que mille plumes ont écrit ne souriait guère à l’auteur. La superfétation lui paraissait trop évidente.

Enfin une rue Général Dufour existe… son jeune ami lui demandait de retracer les détails, qu’il ignorait, d’une vie dont il avait souvent entendu parler… Il fallait s’exécuter.

Comme les documents qu’il attendait sur les autres rues ne lui étaient pas encore parvenus, il se prépara à répondre aux désirs de son petit compagnon, dont la visite ne se fit pas attendre.

Celui-ci arriva donc chez l’auteur ; c’était le jeudi sept Mars, rappelons-nous cette date.

— C’est du Général Dufour dont vous désirez que je vous parle aujourd’hui ? dit l’auteur.

— Oui, oui.

— Comme nous avons passé l’autre jour dans la rue qui porte le nom du Général Dufour, et que nous savons que, longeant l’école de dessin, elle va du Palais électoral à la Synagogue parallèlement à la rue Diday, entre celle-ci et le boulevard de Plainpalais, nous n’avons pas besoin d’y aller, et je vais vous retracer cette vie que tout le monde connaît. La voici en peu de mots, bien qu’elle soit très chargée de faits et qu’elle demande un certain temps pour la parcourir même en abrégé.

— Je sais seulement, dit le garçon en s’asseyant, que le Général Dufour a commandé les troupes fédérales et qu’il a fait une carte de la Suisse.

— Eh bien, dit l’auteur, vous avez là le résumé exact de la célébrité du Général Dufour. – Le Général Dufour est venu au monde dans la ville de Constance, sur les bords du lac du même nom. Ses parents, d’une bonne et vieille famille de Genève, s’y étaient rendus lors des troubles politiques précurseurs de la Révolution de 1789. Il est né en septembre 1787. Rappelez-vous et notez bien cette date en sept, car on a remarqué, comme vous le verrez, que les dates marquantes et décisives de la vie de Dufour se comptent presque toutes par le chiffre sept.

— Comment cela ? fit le garçon.

— Oui ; ainsi, par exemple, Dufour est né en 1788 ; il entra au Collège en 1797 ; à l’École polytechnique en 1807 ; au service fédéral en 1817 ; il a été nommé colonel fédéral en 1827 ; puis, par la mort de son père, il resta chef de famille en 1837 ; en 1847 il devint général à l’occasion de la guerre du Sonderbund ; en 1857, il commanda la campagne du Rhin, et, en 1867, il donna sa démission du service fédéral.

— Comme c’est curieux, tous ces sept, fit le garçon. Et aujourd’hui, nous commençons son histoire un sept du mois, ajouta-t-il en montrant du doigt le calendrier suspendu à la muraille.

— Tiens ! c’est vrai, c’est bizarre ! fit l’auteur avec étonnement. Le numéro sept poursuit la mémoire du Général Dufour jusque chez ses biographes[23]. Eh bien, reprenons les détails de sa vie. – Ses parents ayant pu revenir à Genève, l’élevèrent dans sa vraie patrie. Le petit Dufour ne conserva aucun souvenir de son berceau d’adoption, pas même, comme il l’a écrit plus tard, « les quelques mots d’allemand qu’il avait appris à bégayer. » À l’âge de dix ans donc, en 1797, il entra au Collège, où, comme il l’a dit, « il n’apprit pas grand’chose, et, à défaut de progrès, il donna et reçut force coups de poing. » Il était, disent ses biographes, « un franc espiègle. » Il prit un goût passionné pour le dessin et les exploits militaires ; au lieu de remplir ses cahiers de conjugaisons, il les garnissait de caricatures coloriées, représentant les héros des scènes militaires qu’il lisait dans les auteurs latins et grecs. Les mieux réussies, il les vendait un sou pièce.

— Et à qui ? fit le garçon.

— Il ne le dit pas. Mais, en revanche, lorsqu’il repassait ses espiègleries dans les notes qu’il a laissées sur son enfance, il disait : « qu’avec une telle manière de faire ses classes, on ne s’étonnera pas qu’il n’ait jamais eu de prix. » – Les événements politiques dont Genève fut le théâtre lors de l’occupation française, ne le frappèrent que parce que les classes furent interrompues pendant quelques jours. Mais alors l’exercice, que faisaient les soldats français, attirait toute son attention. Il écoutait les instructions qu’on leur donnait, et, en rentrant, il s’appliquait à manier le fusil comme eux, au grand effroi de la domestique de ses parents. Dans ce temps-là, comme aujourd’hui, les classes du collège étaient en guerre avec les gamins des rues ; Dufour traçait le plan des défenses à opposer aux assaillants. Mais ses goûts militaires et stratégiques ne faisaient pas entrevoir à ses parents une carrière lucrative comme celle qu’ils rêvaient pour lui. Ils voulaient en faire un chirurgien ; ils le firent entrer à l’hôpital pour un stage préparatoire. Pendant une année entière, il dut suivre tous les traitements, toutes les opérations, les études d’anatomie ; mais ce temps suffit non seulement pour le dégoûter de la carrière vers laquelle on le poussait, mais de la guerre. Il la prit en horreur à cause des flots de sang qui en résulte.

— Comme c’est curieux, dit le garçon, chez celui qui devait être plus tard un général d’armée.

— Oui, mais s’il a été général, il n’a jamais été belliqueux, au contraire ; il a signé des deux mains le congrès international pour les blessés, congrès dont sûrement vous avez entendu parler, n’est-ce pas ? et les deux campagnes qu’il a commandées plus tard, n’ont pas fait couler, heureusement, beaucoup de sang, comme nous le verrons tout à l’heure.

Il en était à gémir de ses études de médecine, dont il se distraisait parfois par des exercices nautiques et toute espèce d’occupations de ce genre, lorsqu’il apprit l’existence de l’École polytechnique à Paris où des élèves se formaient, pour divers services publics, militaires et civils, génie, artillerie, ponts et chaussées, géographie, construction de machines, de vaisseaux, etc. Il désira y entrer. Tout d’abord son père se moqua de lui, puis, voyant que sa décision était sérieuse, il lui fit prendre des leçons de mathématiques. En peu de temps, il fut assez fort pour en donner lui-même, tellement cette branche d’étude était dans ses aptitudes. Il passa ses examens, et, après beaucoup de péripéties, trop longues à vous raconter, il fut admis deux ans plus tard à l’école polytechnique.

— C’était donc en 1807 ?

— Il avait vingt ans. Il sortit avec le beau chiffre cinq, et choisit le génie militaire pour sa spécialité. Débutant à l’école d’application de Metz, il fut bientôt pris pour faire partie de l’expédition de Corfou. Le gouvernement français devait prêter main forte à cette île, dont les Anglais voulaient s’emparer. Comme ingénieur français, Dufour dut coopérer aux travaux de fortification, et lorsque l’action s’engagea, il courut le plus grand danger auquel il ait été exposé. – Après dix ans de service en France, il revint à Genève. Il avait trente ans et le grade de capitaine. On lui avait offert la naturalisation française, mais Dufour résolut de se mettre au service de son pays, bien que la position qu’on lui offrait en France fût très brillante. Il introduisit à Genève l’enseignement de la géométrie descriptive ; il établit des cours pour cette branche, et de nombreux élèves venaient y assister. Dans le nombre on remarquait plusieurs étrangers de haute distinction. Dès cette époque, il étendit son patriotisme genevois à toute la Suisse, qu’il s’efforça d’instruire et d’éclairer en créant dans son sein des forces dont il la voyait dépourvue. Il fit naître en elle l’esprit du militarisme, et le développa en créant l’école militaire de Thoune. Il en fut le chef dès sa fondation en 1819, et, comme élève, il eut en 1830 le prince Louis-Napoléon, qui devint plus tard, comme vous le savez, empereur des Français, et avec lequel Dufour conserva d’intimes relations. De cette école de Thoune est sorti le principe des armées fédérales, dont il fut nommé colonel en 1827. C’était la première fois qu’un genevois était nommé à cette dignité.

— Mais, dit le garçon, le général Dufour a beaucoup plus fait pour la Suisse que pour Genève.

— S’il s’est occupé de la Suisse, reprit l’auteur, ce ne fut pas au détriment de Genève ; il a énormément travaillé à la transformation et à l’embellissement de notre ville. – « Genève aurait toujours été la vieille cité de l’esprit, comme un des biographes de l’auteur l’a dit, négligente des choses extérieures, malgré les belles, mais sévères constructions du dix-huitième siècle[24]. » En sa qualité d’ingénieur, et d’ingénieur qui avait voyagé, Dufour ne put souffrir de voir subsister certains quartiers, certaines positions susceptibles d’améliorations, d’embellissements et de progrès. Autrefois, à la place des quais, il y avait des constructions sales, délabrées, affreuses, qui masquaient le port. Le lac arrivait alors jusqu’au Molard, et les maisons de la rue du Rhône donnaient immédiatement sur le fleuve. Leurs façades extérieures avaient de toutes petites fenêtres plus ou moins odorantes, et qui présentaient l’aspect qu’offre encore aujourd’hui un certain coin du quartier de l’Île, du quai des Bergues ou du quai Besançon Hugues. L’esprit rectiligne du colonel-ingénieur ne pouvait pas les supporter, comme je viens de vous le dire. Il dressa des plans, il les présenta au Conseil Représentatif, dont il était membre, et proposa la construction du Grand-Quai. Ce ne fut qu’après bien des efforts, qu’il parvint à faire accepter l’idée de ces améliorations dans la ville, et à en faire commencer l’exécution. Le Grand-Quai, le pont des Bergues, l’île Rousseau, dont notre premier volume fait mention, le système de la Machine hydraulique, l’Observatoire, avec son dôme tournant, le pont de fil de fer, dont nous avons parlé à propos de la promenade du Pin et qui reliait par-dessus les fortifications, le plateau des Tranchées à la promenade de Saint-Antoine, sont autant de créations du général Dufour, créations qui constituent l’un de ses trois titres de gloire. Ainsi, vous voyez qu’il a fait pour sa ville des œuvres qui ne sont pas destinées à passer si vite. C’est lui aussi qui a construit la grille qui entourait le Jardin des plantes, qui a créé le jet d’eau du milieu, l’orangerie, le Conservatoire botanique. Il a établi le limnimètre, près du port, pour mettre à la portée du public les variations journalières du niveau du lac ; puis l’indicateur des montagnes, qu’on a transporté actuellement au Jardin des Alpes.

— Vous me disiez, fit le garçon, que c’est là un de ses trois titres de gloire. Quels sont les deux autres ?

— Il y en a un que vous avez mentionné vous-même, répondit l’auteur.

— La carte de la Suisse ? fit le garçon.

— C’est cela. Ce magnifique travail, comme on l’a dit, suffit à lui seul pour assurer au général Dufour une réputation européenne[25]. Il commença cette carte en 1833, et savez-vous combien il a fallu de temps pour la voir terminée ?

— Non.

— Trente ans.

— Y travailla-t-il seul ?

— Oh ! non, fit l’auteur en souriant. Un pareil travail demandait une foule de bras. À cet effet, Dufour enrôla plusieurs ingénieurs pris dans divers cantons. Chacun d’eux avait, à son tour, ses géomètres et ses employés. Pour relever avec exactitude tous les endroits, tous les lieux, les chemins, même jusqu’à des maisons, pour parcourir et arpenter les montagnes, mesurer les glaciers, il fallait des hommes jeunes, au pied sûr, habitués à de longues courses et à la vie des montagnes. C’est cette armée de pionniers que le général Dufour faisait travailler sous ses ordres et sa constante surveillance. Puis vérifiant chacun de leurs travaux, les coordonnant, les rassemblant, il arriva à produire cette carte, objet de ses rêves, regardée à juste titre comme un chef-d’œuvre. Elle fut déroulée tout entière pour la première fois à l’exposition de Paris en 1867, comme elle l’est aussi sur un immense châssis dans une salle de l’Athénée où elle est en permanence.

— Encore un sept ! dit le garçon. J’en ai vu des morceaux, mais je n’ai pu la voir dans son entier.

— Pour cela, il faut un luxe de place et d’argent qui n’est pas donné à tout le monde. Vous pouvez la voir dans son entier, comme je vous le dis, dans la salle de la Société de géographie de l’Athénée. Quant à ses fragments, il n’y a pas un hôtel, pas une auberge des coins les plus reculés de la Suisse où on n’en trouve, indiquant la localité où l’on est. C’est là ce qui vous prouve la grande popularité de cette carte.

Enfin, après beaucoup d’épisodes très intéressants de la vie du général Dufour, épisodes qu’il me serait impossible de vous raconter, et qui ont rapport à la politique de la France, il fut nommé, en 1841, commandant des milices genevoises, puis, en 1847, qui est le chiffre des grands événements, général des troupes fédérales. – La nomination à ce grade, qui depuis longtemps ne s’était pas vu en Suisse, fut amenée par des événements de politique intérieure d’une nature toute particulière. Des tendances anti-catholiques qui s’étaient manifestées au sein du gouvernement fédéral, lui avaient inspiré le décret d’expulsion des Jésuites du territoire de la Suisse. Les sept cantons catholiques, Uri, Schwytz, Unterwald, Lucerne, Soleure, Fribourg et Valais, irrités de cette décision, s’unirent entre eux, allièrent leurs forces et déclarèrent vouloir s’opposer à l’exécution du décret ; ils s’armèrent contre le gouvernement de la Suisse qui appela sous les armes le contingent fédéral. Cette alliance des sept cantons catholiques fut appelée le Sonderbund, mot allemand qui veut dire : alliance de ceux qui se séparent. Ce fut donc, pour être à la tête de ces troupes, qu’on nomma général le colonel Dufour. Par son tact, et son entente des affaires, il parvint à étouffer la querelle qui se borna à quelques combats de peu d’importance.

— Comme on dut être content ! dit le garçon.

— Je le crois bien, aussi la Suisse entière prouva sa reconnaissance au général pacificateur. Le gouvernement fédéral lui offrit un sabre d’honneur et 40,000 francs, dont il versa 6,000 dans la caisse pour les blessés. Berne lui offrit la bourgeoisie, et Genève lui donna le terrain devant sa maison de Contamines ; le mur qui l’enclôt porte la date de cette donation. Trois fois il reprit le commandement des troupes fédérales : lorsqu’il s’agit d’aller border les frontières de la Suisse, dont on devait faire respecter la neutralité, en 1819 pour empêcher les insurgés badois d’entrer sur notre territoire ; en 1856 lorsque nos soldats durent aller sur les frontières du Rhin, après une insurrection à Neuchâtel ; et en 1839 lors de la guerre entre la France, l’Italie et l’Autriche. Telle fut la carrière militaire du général Dufour, carrière qui fut mêlée à beaucoup d’autres fonctions et d’occupations nationales. Ainsi il fut conseiller d’État en 1863 ; il présida le congrès international ouvert à Genève en 1864 pour secourir les blessés sur le champ de bataille. Puis il donna sa démission de l’État-Major fédéral en 1867, tout en restant en pleine activité civile à Genève. Il était le guide éclairé de quiconque venait le consulter. Il continua à donner des leçons d’astronomie dans une école de jeunes filles ; il faisait partie de différentes sociétés scientifiques et s’intéressait à toutes les questions qui se débattaient, sans parler de la Société militaire dont il était un des fondateurs. Nous avons dit que Dufour avait eu pour élève le prince Louis-Napoléon, il était toujours resté en très bons termes avec lui : et, devenu Empereur des Français, Louis-Napoléon, non seulement continua à correspondre avec son ancien professeur, mais même il lui demanda souvent des conseils, qu’hélas ! Napoléon aurait mieux fait de suivre plus rigoureusement. – Le général Dufour s’éteignit le 14 Juillet 1875, à l’âge de 82 ans, après avoir reçu des témoignages d’estime de plusieurs souverains. La croix de chevalier de la Légion-d’honneur lui avait été donnée en 1814, il devint officier de cet ordre en 1831, puis d’autres décorations étrangères vinrent avec la couronne de fer compléter sa noble brochette.

— Qu’appelez-vous une brochette ? fit le garçon.

— C’est la réunion de plusieurs décorations sur une petite branche d’argent ou d’or.

— Quel dommage, ajouta le garçon, que le général Dufour ne soit pas mort deux ans plus tard, en 1877, afin de compléter la série des sept !

— Il a laissé de nombreux ouvrages militaires publiés à diverses époques, reprit l’auteur, et le souvenir d’une vie à laquelle la valeur d’un sept de plus ne pouvait rien ajouter.

— Sa rue vaut le sept, dit le garçon.

Cette remarque fit rire l’auteur.

____________

 

— Puisque la vie du général Dufour nous a mis sur le terrain des ingénieurs, je vous en réserve un pour notre entretien suivant.

— Mais n’avons-nous pas à faire une rue qui est la suite de celle du général Dufour ? fit le garçon.

— Et laquelle ?

— Celle du Conseil-Général.

— Mais ce n’est pas un nom d’homme.

— J’ai cru, dit naïvement le garçon, que ce nom avait trait aux personnages dont le général Dufour était entouré dans son état-major.

— Oh ! non, fit l’auteur en riant. On a donné ce nom à cause du palais électoral où se réunissent les citoyens en Conseil général, pour faire les élections ; ou mieux encore pour élire les Conseils de la nation, connus sous le nom de Grand Conseil, Conseil d’État, etc. Ce nom ne nous regarde pas. De même que celui de la rue du Grütli.

— Je connais ce nom-là, dit le garçon ; j’ai lu dans le volume des Plaisirs du jeudi et dans votre livre de Riquet à la Lune, ce que c’est que le Grütli. C’est un monticule vert au bord du lac des Quatre-Cantons, situé dans la partie du lac appelé lac d’Uri, et où les trois Suisses ont juré le 7 novembre 1307 l’indépendance de la Suisse.

— C’est cela.

— Mais je ne comprends pas pourquoi on a nommé une rue de ce nom, fit le garçon.

— C’est sans doute pour avoir un souvenir de la Suisse, ou bien peut-être, est-ce tout simplement à cause de la Société du Grütli, et d’un lieu de réunion qu’elle aurait près de là. Dans tous les cas, si ce n’est pas pour cela, il ne manquera pas de bonnes âmes qui nous rappelleront à l’ordre.

CHAPITRE XIV

Céard.

Notre auteur apercevant son jeune ami qui se dirigeait chez lui :

— Ne montez pas, lui cria-t-il par la fenêtre ; je descends.

Quand il l’eut rejoint :

— Je veux, dit-il, vous conduire à l’endroit dont nous devons parler aujourd’hui.

— N’est-ce pas dans une rue ? fit le garçon.

— Il s’agit d’une trouée, pratiquée dans un vieux quartier de la ville, et dont on a fait une rue, répondit l’auteur en se dirigeant avec son jeune ami, par la rue Verdaine et Longemalle sur la rue du Rhône et le Grand-Quai.

— Dans quel quartier se trouve-t-elle ? fit le garçon.

— Dans celui où nous avons vu qu’habitait le peintre Robineau lorsqu’il fit la connaissance du jeune Diday.

— La rue Neuve du Molard… ?

— C’est cela. On a voulu assainir ce mas de maisons si compact et si noir, au moyen de la trouée dont je vous parle, elle a été commencée en Mars de l’année 1876, si je ne me trompe.

En parlant ainsi, ils arrivèrent sur le Grand-Quai, à l’angle de l’hôtel de la Couronne, en face de la rue pratiquée pour relier le Grand-Quai à la rue du Rhône et à la rue Neuve.

— Voici, dit l’auteur, la rue Céard.

— C’est le nom de cet ingénieur que vous m’annonciez l’autre jour, fit le garçon.

— Oui, répondit l’auteur. Mais le nom Céard comme ceux de Chaponnière, de Tronchin, nous offre deux personnalités très intéressantes qui, chacune, ont joué un rôle remarquable. Il s’agit d’un père et d’un fils Céard, et, bien que le fils soit celui pour lequel on ait baptisé cette rue, je vais vous raconter leur histoire à tous les deux, en commençant naturellement par celle du père qui a été l’ingénieur en question. – Je voudrais vous mener faire une promenade en rapport avec notre récit, mais les endroits dont nous devons parler sont, comme vous le verrez hors de la portée de nos jambes.

— Quels sont-ils ? demanda le garçon.

— L’un, nous pourrions l’atteindre à rigueur, c’est Versoix, l’autre est décidément inaccessible pour nous ; c’est la montagne du Simplon en Valais, sans parler des côtes de la Manche, où nous devrions aussi nous transporter.

Après avoir longé encore une fois la rue Céard, nos deux amis partaient pour une promenade quelconque.

— Eh ! bien, les Céard, commença l’auteur, appartenaient à une famille qui s’est éteinte avec le citoyen dont on a donné le nom à cette rue, comme témoignage de reconnaissance pour les services qu’il a rendus à la Ville. Je vous dirai tout à l’heure comment. – Son père, Nicolas Céard, qui resta toujours français, est né le 22 janvier 1745, en Champagne, à Darconville. Il y passa sa première enfance, puis vint à la ville de Bar-sur-Aube où il apprit tout ce qu’on enseignait à cette époque dans l’école d’une petite ville de France. C’était bien insuffisant pour un garçon qui aspirait à une carrière intellectuelle et sérieuse. À dix-huit ans il revint dans la maison paternelle, son père venait de mourir ; Nicolas demanda à sa mère de partager entre ses deux frères et sa sœur le patrimoine de la famille. Il ne voulut pour sa part que la somme de dix-huit louis, et pria sa mère de répartir entre ses frères et sa sœur les terres et l’argent dont se composait l’héritage. Savez-vous ce que valait le louis d’or ?

— Non.

— Un louis valait 24 francs, donc 18, faisaient…

— 332 fr. en tout, répondit le garçon, après avoir calculé un instant.

— Il n’y avait pas de quoi rouler carrosse comme on dit, fit l’auteur. Eh bien, Nicolas Céard, muni de sa petite somme, de sa jeunesse et de ce qui valait encore mieux, du vif désir de travailler, partit pour Paris. Par son intelligence et son savoir-faire, il se fit des relations qui le protégèrent et l’encouragèrent. Il perfectionna ou plutôt refit ses études, en vue de devenir ingénieur, comme le général Dufour, et il entra à l’école, qu’on appelait à Paris, l’École des ponts et chaussées. C’était là, où, comme le nom l’indique, les jeunes ingénieurs étudiaient la pratique de ce qu’ils avaient appris en théorie, en construisant eux-mêmes des ponts et des chaussées. Encore ici le bon caractère et le talent de Nicolas Céard lui valurent l’estime des plus hauts personnages. Les noms d’un de Peyronnet qui, paraît-il, avait les bras très longs, d’un duc d’Ayen, homme très puissant alors, remplirent les souvenirs que Céard avait conservés de cette époque. Lorsqu’il sortit de l’École des ponts et chaussées, considéré comme un habile ingénieur, Nicolas Céard fut envoyé au Havre pour y construire la rade, puis ensuite à Cherbourg, pour déblayer et assainir le port de cette ville. Le travail était énorme et nécessita des constructions de machines inconnues alors et l’établissement d’engins très compliqués. – À ce propos, il racontait un fait curieux, dont il fut témoin. Nicolas Céard avait dû maintenir sous l’eau pendant un certain temps de gros cubes très pesants destinés au déblaiement et au sondage du port ; ces cubes avaient dû être gardés de place en place par de petits bateaux montés par des matelots et des pionniers. Pendant l’opération qui dura trois ou quatre jours et autant de nuits, une violente tempête submergea ces petites embarcations et précipita à la mer ceux qui les montaient. Parmi ces derniers, il en était un qui avait une superbe chevelure noire, quand on le retira de l’eau après mille efforts, Céard racontait que cette chevelure était devenue complètement blanche.

— Comment cela, fit le garçon avec stupéfaction.

— C’était l’effet de la peur que le pauvre homme avait éprouvée. Quoique cet effet soit rare, il se produit quelquefois. Cette anecdote est parfaitement authentique ; je la tiens de la fille de Céard, qui a eu l’extrême obligeance de me donner sur son père, les détails biographiques que je vous raconte. – Après ses travaux du Havre et de Cherbourg, l’ingénieur Céard reçut du gouvernement français sous le règne de Louis XVI, l’ordre de se rendre à Versoix.

— À Versoix, près de Genève ? fit le garçon étonné.

— Oui ; à cette époque Versoix était français. Il faisait partie du département du Léman. Je n’ai pas besoin de vous dire que ce département n’existe plus maintenant, puisque les frontières de la France ont été reculées. On envoya l’ingénieur Céard à Versoix dans le but de créer une ville complète. Il en dressa les plans et commença à la fonder en 1770, comme vous pouvez le voir dans le dictionnaire de Bouillet. Mais le projet de fonder une ville à Versoix n’aboutit pas ; il ne produisit que ce que vous voyez aujourd’hui. Le gouvernement français offrait des terrains gratuitement à tous ceux qui viendraient coloniser et aider au développement de la ville qu’il rêvait au bord de notre lac ; les colons n’abondaient pas. M. Céard en fut un. Il prit un de ces terrains, l’augmenta et bâtit la maison de campagne de Montfleury qu’on voit encore aujourd’hui à gauche eu sortant de Versoix du côté de Coppet. Il fit la connaissance, dans la famille Dunand où il allait beaucoup à Versoix, d’une demoiselle Élisabeth Massé, parente de la famille Dunand. Il l’épousa et vécut à Montfleury jusqu’au moment où éclata la révolution française. À cette époque les désastres révolutionnaires l’obligèrent à quitter Versoix. Il vendit sa campagne, dont il emporta comme il le put tout ce qu’il possédait. La chose n’était pas facile, car Versoix était cerné de toutes parts par des bandes de pillards qui demandaient la bourse ou la vie à quiconque avait de la fortune et des titres de noblesse. Céard s’enfuit par le lac à Coppet sur un bateau à rames, qu’il chargea de caisses contenant son argent et ses objets précieux. Les bateliers qui savaient ce qu’il emportait cherchaient à longer la côte pour le faire arrêter par les douaniers français. M. Céard les menaçant de ses pistolets les força à prendre le large, et il arriva sans encombre à Coppet, où il trouva un asile sûr dans la famille Necker. Il fut reçu au château et ses caisses précieuses contenant sa fortune furent déposées dans les caves.

— Était-ce le M. Necker dont nous avons fait l’histoire ? interrompit le garçon.

— Sans doute. C’est à lui que M. Céard dut d’avoir pu se sauver, lui, sa famille et sa fortune. Pendant tout le temps de la révolution, la famille de l’ingénieur français alla demeurer à Vevey, puis partit pour Paris quand le calme fut rétabli à la suite du coup d’État du 18 brumaire an VIII, c’est-à-dire le 9 novembre 1799, jour où Napoléon Ier fut nommé 1er Consul.

— On entend souvent parler de ces dates de la révolution française, on ne sait jamais ce que c’est, dit le garçon.

— Vous voulez parler du calendrier républicain ? reprit l’auteur.

— Oui, les personnes de ce temps-là parlent toujours des mois brumaire, frimaire, nivôse, etc., correspondant à des événements politiques ; on n’y comprend rien.

— On, c’est-à-dire, ceux qui ne lisent pas et qui ne connaissent pas l’histoire, reprit l’auteur en souriant. Quand nous aurons fini nos rues, peut-être pourrai-je vous en parler une fois. Mais revenons aux Céard. – Depuis le moment où l’ingénieur rentra en France, ses grands et glorieux services commencèrent. Napoléon le nomma ingénieur du département de l’Ain, et bientôt après du département du Léman. Il habita Lyon, puis Bourg ; ce fut à cette époque, en 1800 environ, que le projet conçu par Napoléon d’ouvrir une route pour l’Italie par le Simplon, fut communiqué à Céard et qu’il fut chargé de cette gigantesque entreprise. Les travaux de cette route dont je ne puis vous donner aucune idée durèrent douze ans et aboutirent à l’une des plus belles œuvres d’art qu’on puisse rencontrer dans nos montagnes. Vous n’avez pas été au Simplon, n’est-ce pas ?

— Non, dit le garçon.

— Vous avez peut-être été au bout de notre lac, du côté d’Évian et du Bouveret.

— Oui, j’ai passé sous les rochers de Meillerie.

— Eh bien, cette route que vous avez vue entre les rochers et le lac et qui est si magnifique, est le commencement de l’œuvre de M. Céard. Et encore qu’est-elle dans cet endroit, lorsqu’on songe aux travaux opérés au cœur même de la montagne ; en face de ces ponts suspendus sur l’abîme d’un rocher à l’autre, de ces corniches taillées dans le roc, de ces lacets qui serpentent à travers les forêts et les précipices abrupts, et sur lesquels les diligences marchent au grand trot pour arriver de Milan à Sion. Le fils de M. Céard, dont je vous parlerai tout à l’heure, a recueilli des vues lithographiées des plus beaux sites de cette route et en a fait un livre intitulé : « Souvenirs du Simplon. » Ce bel ouvrage que vous pouvez voir à la Bibliothèque publique vous donne une idée de la beauté, d’abord de la route du Simplon, puis des travaux dont elle se compose et dont l’honneur revient à l’ingénieur Céard qui la termina en 1815.

Après ces travaux, l’âge avancé et la fatigue d’une vie aussi laborieusement remplie, M. Céard se retira dans sa terre de Chalivoix qu’il possédait en Berry. Il mourut au sein de sa famille le 11 Octobre 1821. Il laissa deux fils dont l’aîné va nous occuper et une fille, Mme Letexier, dont je m’honore d’être le cousin et qui a eu la grande obligeance, comme je vous l’ai dit, de me communiquer les détails que je vous raconte aujourd’hui.

— On est au moins certain de leur vérité, interrompit le garçon.

— Oh ! je vous les garantis, reprit l’auteur. Maintenant passons à l’histoire du fils de l’ingénieur, qui en définitive, est le véritable héros de la rue Céard, celui dont Genève a voulu honorer et conserver le nom sur ses murs : vous verrez pourquoi. – Le fils aîné s’appelait Astolphe-Robert. Comme le nom d’Astolphe est assez original et insolite, il est plutôt connu sous celui de Robert. Il naquit, pendant que ses parents étaient à Montfleury, le 13 Septembre 1781. Il suivit naturellement l’existence nomade de ses parents, alla à Vevey avec eux, et y reçut, pendant la révolution, sa première instruction. De Vevey il se rendit avec ses parents à Paris, puis à Genève quand ils s’y fixèrent pour les travaux du Simplon. Il était déjà grand garçon. D’après les dates que je vous ai données, il pouvait avoir dix-huit à dix-neuf ans. À Genève, son père lui fit suivre les cours de l’Académie, c’était ce qu’on appelait à cette époque : Entrer aux Auditoires, ou faire ses auditoires, selon l’expression du temps. Puis Robert Céard partit pour Paris pour étudier le droit. En 1814, il revint à Genève, entra dans la magistrature et bientôt fut nommé substitut du procureur général. Ce fut dans cette fonction que se révéla son caractère franc, loyal, courageux, son zèle pour découvrir la vérité en toutes choses sans transiger avec aucun compromis, et enfin son attachement pour Genève. Quand Genève fut réunie à la Suisse en 1814 et que son père déclara vouloir rester français, Robert Céard se fit genevois et suisse.

— Voilà pourquoi, interrompit le garçon, c’est lui plutôt que son père qu’on a eu en vue en baptisant la rue.

— Oui ; mais pendant que Robert Céard se distinguait dans les tribunaux, il attacha son nom à une institution dont il a été pour ainsi dire le fondateur. Je suis sûr que vous savez quelle est cette institution, car le nom Céard à Genève rappelle tout de suite…

— Les pompiers ! s’écria le garçon.

— C’est cela. On peut dire que Céard et pompiers sont synonymes. Après avoir été nommé procureur général, puis réélu trois fois à cette fonction, ne pouvant pas l’être une quatrième, d’après les lois d’alors, il concentra toute son activité et sa pensée sur l’organisation des secours contre l’incendie. À cette époque, c’est-à-dire avant 1825, l’organisation militaire des pompiers n’existait pas[26]. Ce n’était même que depuis quelques années qu’on faisait usage des pompes en cas de feu. Les pompes n’étaient servies que par des bourgeois qui se dévouaient à faire le service de pompiers. Mais n’étant encouragés que par la bonne volonté, les soi-disants commandants de manœuvres n’avaient aucun moyen disciplinaire. Peu à peu, le zèle diminuait, l’anarchie se mettait dans les rangs, aucune régularité ne régnait ; on manquait d’ordre et de promptitude au moment du coup de feu, on peut le dire. – Témoin de cet état de choses, M. Robert Céard prit en main cette question brûlante, dit l’auteur en riant, et s’occupa des moyens de la réformer. Faisant partie du Conseil Administratif en 1825, il proposa d’établir des « sapeurs-pompiers militaires, un système de vigilance au clocher et des réservoirs dans le haut de la ville. » Cette proposition rencontra tout d’abord une vive opposition. Elle fut rejetée, puis reprise. Elle devint naturellement l’objet de commissions, de sous-commissions. Enfin à force de revenir à la charge pendant quatorze ans, M. Céard obtint en 1839 la création du corps des sapeurs-pompiers militaires et de l’organisation à la tête de laquelle il fut placé. Désormais il s’en occupa exclusivement, et le 29 Mai 1840, on put voir manœuvrer ce superbe bataillon de sapeurs-pompiers, dont les casques surmontés de l’aigrette rouge reluisaient comme des escarboucles les jours de grande revue dans la plaine de Plainpalais.

— N’est-ce pas ce bataillon qu’on voit à la fête des Promotions des Ailes, dit le garçon.

— Oui, fit l’auteur en riant ; on met les Ailes sous sa surveillance parce que le bataillon est généralement composé de bons pères de famille et de gens sérieux. – Le premier feu où on le fit manœuvrer, fut un incendie aux anciennes Boucheries, qui étaient situées alors, à peu près à l’endroit où se trouve maintenant la rue du Port. Il eut lieu le 29 Juin 1840. – La discipline acquise, M. Céard s’occupa des perfectionnements de tous les engins. Pompes, seaux, cordes, échelles, signaux, cornets, sifflets, tout fut l’objet de ses études minutieuses et actives. Il créa le système du commandement actuel par signaux à coups de sifflets. Pas une invention nouvelle faite dans les pays étrangers en matière de sauvetage ne lui échappait : il étudia les commandements et les signaux de la marine française et anglaise. Il fit un alphabet pour ainsi dire musical des signaux dont on doit se servir pour la manœuvre des pompes et des engins de sauvetage. On peut le voir dans le livre qu’il a écrit : Sur l’organisation de secours contre l’incendie, et dont la première édition a paru en 1847.

— Comme ce doit être curieux, dit le garçon ; comment est-il fait cet alphabet.

— Chaque signal se donne par des coups de sifflet ou de cornet ; et chacun de ces coups de sifflet est représenté par une note de musique dont la valeur exprime la durée ou la brièveté. Dans ce livre on se rend parfaitement compte de l’œuvre de M. Céard. On voit que depuis la fabrication des échelles (et c’est lui qui a introduit l’usage de la fameuse échelle mécanique destinée à atteindre toutes les hauteurs possibles), il s’inquiétait de l’établissement de bouches à eau dans les rues, de leurs places plus ou moins apparentes, des lieux des fontaines et des endroits où les seaux devaient être suspendus dans les différents quartiers de la ville. Il a créé le service de la pompe dite : la campagnarde ; pompe qui doit sortir de la ville, attelée de quatre chevaux, sur laquelle les pompiers ont des sièges, pour être transportée avec rapidité sur le lieu du sinistre. M. Céard en a fait faire une lithographie. C’est lui qui a obtenu un arrêté par lequel les établissements de bains doivent tenir une certaine quantité d’eau à la disposition des pompiers pendant la nuit en cas d’incendie, et de l’eau chaude dans les temps de gelée et de forte bise. Il pensait à mille autres détails que je ne puis pas vous raconter, car nous en aurions jusqu’à ce soir. Je vous en ai dit assez pour vous faire connaître l’activité et l’énergie de M. Céard, quels services il a rendus à la ville et quelle dette Genève a contractée envers lui. Non seulement il a créé notre admirable organisation des pompiers, mais encore c’est lui qui a inspiré l’esprit de corps et de dévouement qui règne entre eux.

— Il a donné lui-même l’exemple, fit le garçon.

— Il donnait surtout celui de l’activité et de la vigilance, reprit l’auteur. Tous les soirs en se couchant il plaçait au pied de son lit ses vêtements d’uniforme, son casque et son cornet, dans le cas où il serait appelé pendant la nuit. Il habitait un appartement au Bourg-de-Four, et il avait fait établir un long fil de fer qui partait du clocher de Saint Pierre et venait aboutir à une sonnette placée au-dessus de son lit. Au moment où le veilleur de Saint-Pierre apercevait une lueur ou quelque indice de feu, il tirait le fil, et M. Céard réveillé, était le tout premier à donner l’alarme et à faire ouvrir les hangars des pompes. Il se montrait partout à la fois. – La prévoyance de M. Céard, qui avait été nommé colonel des pompiers, me rappelle un souvenir d’enfance qui vous la prouvera. – C’était un soir de grosse bise ; des événements politiques faisaient craindre du bruit dans la ville. Nous étions mes parents et moi assis tranquillement autour de notre table. La porte du salon s’ouvre et nous voyons entrer notre cousin Céard. – Ma cousine, dit-il, à ma mère, de sa voix militaire, possédez-vous une seille ?

— Oui, dit ma mère un peu abasourdie de cette apostrophe.

— Eh bien, remplissez-la d’eau et placez-la devant votre porte en vous couchant.

Notre étonnement demandait pourquoi.

— Oui, reprit-il sur le même ton, les ménagères, et j’ai prescrit à toutes la même précaution, pourraient ainsi éteindre un commencement d’incendie si le feu éclatait dans la ville cette nuit.

Et il reprit sa course pour imposer dans chaque maison cette mesure de précaution.

— Cela vous montre, ajouta l’auteur, à quel point le zèle dévorait M. Céard. – En 1843, les officiers de son bataillon lui offrirent une coupe en témoignage de leur reconnaissance et de l’attachement qu’ils avaient pour lui. Il était aimé et apprécié de tout le monde ; et même à l’étranger son nom et son œuvre, en matière de sauvetage, étaient connus. En 1844, il dut répondre à des renseignements que le gouvernement britannique adressa au gouvernement de Genève pour avoir des détails sur notre organisation contre l’incendie. M. Robert Céard, âgé de 67 ans, commandait encore ses pompiers et était le premier à répondre à la cloche du veilleur de Saint-Pierre, lorsque, en 1848, il donna sa démission. La fatigue, l’âge, des raisons de famille et de santé l’obligèrent à forcer la main à ceux qui ne voulaient pas accepter sa retraite. Il mourut à Genève le 3 Mai 1860 et fut enseveli au cimetière de Plainpalais avec tous les honneurs militaires.

— Il n’a pas laissé de fils ? dit le garçon.

— Non, il n’a laissé que deux filles, et, comme je vous l’ai dit, son nom s’est éteint avec lui.

— Il vivra toujours par la rue qui le porte.

— Et par le souvenir des services que M. Céard a rendus dans les secours contre l’incendie.

— Enfin, c’est un nom qui a été doublement illustré par le père et le fils.

— C’est pour cela que j’ai tenu à vous les faire connaître tous les deux.

Sur ces paroles nos amis se quittèrent après une promenade qu’ils seraient bien embarrassés de décrire, et dont ils auraient peine à préciser les endroits. Ils n’avaient marché que pour parler du nom Céard.

— Pour notre prochain nom de rue, dit l’auteur en quittant son jeune ami, je vous promets quelque chose de très intéressant et de très nouveau, attendu que personne n’a parlé du nom dont j’ai à vous entretenir.

CHAPITRE XV

Charles Sturm
[27]

Un attrait tout particulier dirigea cette fois-ci notre garçon chez son auteur.

Il savait que le nom qui devait faire le sujet de leur conversation, était un des derniers assignés, pour le moment du moins, aux rues nouvelles, et que l’auteur avait dû recevoir des documents tout particuliers pour ce récit.

En effet, lorsqu’il entra chez l’auteur, il le trouva assis en face de grandes enveloppes et de plusieurs lettres éparses dont le papier de quelques-unes avait une teinte et un format qui imposaient le respect.

— Regardez ce qui vous attend, lui dit l’auteur, et ce qu’on m’a confié pour vous faire l’histoire du nom de la rue qui va nous occuper.

— Toutes ces lettres sont pour une rue ? fit le garçon étonné.

— Pour une rue qui est décidée et dont le nom est décrété depuis longtemps, mais qui n’existe pas encore en réalité[28]. Sur les nouveaux plans et sur les registres municipaux, elle est indiquée « au nord et parallèle à la rue Töpffer, 1876, sous le nom de Sturm. » Espérons qu’elle va se bâtir, et qu’elle sera digne du nom qu’on lui a assigné.

— Elle se trouvera donc entre l’église russe et les bancs des Tranchées d’où l’on voit encore un peu le lac, fit le garçon.

— C’est cela, reprit l’auteur. Elle portera ou elle porte déjà le nom d’un homme très savant. Je suis d’autant plus content d’avoir l’occasion de vous en parler, que son histoire est peu connue, si toutefois on l’a jamais écrite en détail. Si je puis vous la raconter aujourd’hui, je le dois à l’un des savants les plus éminents que nous ayons à Genève, et dont les travaux et les découvertes sont connus au loin. Ami de Sturm, il a bien voulu s’intéresser à nos entretiens, et il m’a apporté lui-même tous les renseignements qui nous sont nécessaires.

— Et comment se nomme-t-il ? lit le garçon.

— C’est M. le professeur Colladon. Je vous le dis pour que vous soyez reconnaissant envers lui, qui, bien que très occupé, a su trouver le temps de penser à nous.

— Comme il est aimable ce Monsieur, dit le garçon.

— On ne peut pas en dire autant de tout le monde. Voyez-vous, mon ami, ajouta l’auteur, plus un homme est réellement éminent, plus il est occupé de choses importantes et élevées, et plus il aime les travaux des petits et s’y intéresse. Souvenez-vous de cela. – Eh bien ! maintenant, débrouillons-nous au milieu de tous ces papiers, et voyons qui était Sturm.

Nos deux amis se mirent à l’œuvre, l’un pour écouter et l’autre pour raconter.

— Et d’abord sachez que Sturm était le plus célèbre mathématicien de la Suisse romande ; il est né à Genève le 20 Septembre 1803. Ses parents étaient d’une bonne famille protestante de Genève. Sa vie et ses œuvres ont été si étroitement unies à celles des plus grands savants de France, que son histoire fournirait à elle seule une vraie encyclopédie, c’est-à-dire une histoire et un enchaînement de toutes les sciences. Malgré l’immense attrait qu’elle nous offrirait, nous ne pourrons, pas en suivre tous les développements et les résultats scientifiques, qui d’abord seraient au-dessus de notre portée, puis qui dépasseraient et de beaucoup le cadre de nos entretiens.

Charles Sturm fit ses classes au collège. Il y entra à l’âge de huit ans, ses cahiers étaient les mieux écrits et les plus propres de tous ceux de la classe. Son père, maître d’arithmétique, homme exact, sévère et d’un bon jugement, avait exigé de Charles dès son enfance une propreté minutieuse pour son écriture et une grande justesse dans le calcul. Cette habitude a été très précieuse à Sturm ; elle inclina indubitablement son esprit vers la rectitude et les sciences exactes. Il était vif, agile, très amateur du saut, de la course, de la natation et des exercices du corps. Sa taille était mince, élancée, quoiqu’il fût fort et vigoureux. Il avait toujours bonne façon, lors même qu’il ne se préoccupât pas du tout de sa toilette. Dès l’âge de neuf ans, il s’était lié avec M. Daniel Colladon, son contemporain, son camarade de collège et d’auditoire, et qui devint l’ami intime avec lequel il partagea la même vie d’étude, les mêmes travaux, les mêmes vicissitudes, les mêmes succès et la même chambre pendant quatre ans.

— Comment la même chambre ? fit le garçon étonné.

— Oui, ce fut quand ils allèrent étudier ensemble à Paris, comme nous le verrons tout à l’heure. Jusqu’à l’âge de seize ans, Sturm suivit ses études avec distinction. Il était toujours le premier en tout. Il avait une facilité étonnante, et qui parfois lui faisait jouer gros jeu. Ainsi, par exemple, il arrivait assez régulièrement au collège sans avoir rien appris de ses devoirs. Il commençait à les étudier pendant que les autres entraient en classe ; puis, lorsqu’il les savait, il composait des vers latins, qu’il achevait en quinze ou vingt minutes. Il faisait aussi des vers français, et s’amusa à composer un poème de trois cents vers sur un combat entre collégiens, dont la place St-Antoine fut le champ clos, et qui ne fut sanglant, comme il le dit lui-même, que pour quelques nez. Sturm avait une mémoire prodigieuse ; il dévorait tout ce qui lui tombait sous la main en fait de livres : histoire, littérature, science, tout l’intéressait. Mais, à mesure qu’il avançait dans ses études, les mathématiques et les calculs algébriques étaient les branches qui le captivaient le plus ; ses aptitudes se tournèrent de jour en jour davantage vers cette science. Ayant terminé ses auditoires, vous savez maintenant ce qu’on entendait par là, il était devenu si fort en mathématiques, que le professeur Schaub, empêché de donner sa leçon, priait Sturm de le remplacer.

— Fallait-il qu’on lui reconnût du talent ? fit le garçon.

— En 1819, il perdit son père. Sa mère resta veuve, sans fortune et chargée de quatre enfants dont il était l’aîné. Il lui vint en aide en donnant des leçons particulières, sans pour cela interrompre les travaux de mathématiques, qu’il poursuivait avec assiduité. En 1822, Charles Sturm obtint un premier succès pour des recherches géométriques. Son travail fut remarqué par un professeur français, qui le fit imprimer dans les annales mathématiques, en l’accompagnant de grands éloges. Cet article fit connaître le jeune mathématicien genevois ; mais, hélas ! il ne fit pas bouillir sa marmite. – Son ami Colladon, qui connaissait sa position gênée, sachant que la famille de Broglie de Staël, en séjour au château de Coppet, cherchait un précepteur pour le jeune Rocca, frère cadet de la duchesse de Broglie, le fit présenter pour cette place. Recommandé par M. Louis Necker, Sturm fut accepté avec un appointement de 60 louis, ce qui faisait 1440 francs, dont il remettait la plus grande partie à sa mère. C’était en 1823. Il passa tout l’été à Coppet, et voici une de ses premières lettres, dit l’auteur en prenant sur sa table un des grands papiers étalés. Il dit, en écrivant à son ami Colladon, qu’il se trouve parfaitement bien à Coppet, donne des leçons de latin, d’orthographe, de géographie, d’histoire, d’arithmétique à son élève Alphonse Rocca ; qu’on est très bon pour lui dans la maison ; qu’il va bientôt partir pour Paris avec la famille, et, ce qui le réjouit le plus, c’est que M. Schaub lui promet des lettres d’introduction pour les grands savants Arago, Nicolet et Ampère. C’était là, en effet, les hommes les plus éminents de France, des hommes dont le génie universel embrassait toutes les branches les plus relevées dans les sciences physiques et naturelles, et Sturm, à qui peu d’ouvrages et peu de découvertes mathématiques et scientifiques avaient échappé, était tout heureux à la pensée d’entrer en relation avec quelques-uns des maîtres de la science moderne.

— Quelle chance ! fit le garçon.

— Sturm arriva donc à Paris avec la famille de Broglie. Ses espérances ne furent point déçues, au contraire. Le duc de Broglie recevait dans son salon l’élite des savants ; Sturm pouvait les voir de près, les entendre discuter et s’entretenir avec eux. Les hommes les plus distingués venaient à ces réceptions. C’était Humboldt le grand naturaliste dont les connaissances s’étendaient à tout ; c’était Guizot, le futur ministre, le moraliste et l’historien dont vous avez sûrement entendu parler ; c’était Rémusat, Villemin, deux des plus grands littérateurs français. Puis, grâce aux recommandations qu’il avait emportées, il fut introduit chez le savant physicien Arago, qui l’invita à son tour à ses réceptions scientifiques du lundi, où les savants éminents se réunissaient pour discuter et poser les plus hauts problèmes des sciences mathématiques. Si je vous lisais la seconde lettre que Sturm écrivit de Paris à son ami Colladon où il décrit tout ce qu’il voit, tout ce qu’il entend, je vous ferais faire, comme je vous le disais un cours complet d’encyclopédie. Nous devrions passer en revue tous les noms que la littérature, la philosophie, la science produisaient à cette époque, et non seulement les noms, mais les résultats des problèmes que Sturm tout jeune entendait discuter et résoudre.

On pourrait faire une histoire de la littérature comme vous avez fait dans votre volume des Veillées à la Ferme.

— Précisément et une histoire des plus intéressantes, des plus importantes, sur cette simple lettre qui, je suis sûr, cite plus de quarante à cinquante noms de savants, dont la vie et les œuvres seraient palpitantes d’intérêt. Mais si nous la lisions simplement ensemble, nous nous trouverions bientôt arrêtés par des théorèmes et des formules algébriques que Sturm communique à son ami Colladon pour lui faire part de ses travaux et des découvertes qu’il faisait lui-même en entendant les grands savants discuter entre eux. Ainsi il envoie un théorème que la lecture d’un ouvrage de mathématiques lui a fait entrevoir sur la propriété projective des figures. Le titre seul vous montre que tout cela est beaucoup trop savant pour que je continue à vous lire sa lettre. Nous n’y comprendrions rien ni l’un ni l’autre. Mais par là vous avez une idée du génie de Sturm et quel fruit il retira de son premier séjour à Paris, tout en étant précepteur du jeune Rocca.

Eu automne 1824, il quitta la famille de Broglie et renonça à ses fonctions de précepteur pour revenir à Genève auprès de sa mère. Il se mit à travailler fort et ferme, et à préparer de nouveaux mémoires qui furent aussi publiés dans les Annales de géométrie dont nous avons parlé il y a un instant. La même année, son ami Colladon avait obtenu un prix à l’Académie de Lille (en France), pour un mémoire sur la mesure des sources de lumières, et il le décida à concourir avec lui pour le grand prix proposé par l’Académie des Sciences de Paris, pour le meilleur travail sur la compression des liquides. Sturm accepta, et voilà les deux amis partant pour la grande capitale, cette fois-ci non plus en touristes mais en travailleurs qui ont besoin d’un vaste foyer pour alimenter les lumières qui ne demandaient qu’à prendre leur essor.

— Ce fut alors qu’ils partagèrent la même chambre comme vous me l’avez dit ? fit le garçon interrogativement.

— Oui. Ils partagèrent tout et vécurent ensemble pendant quatre ans. Ils devaient ménager leurs ressources pour acheter les instruments qui étaient nécessaires à leurs travaux et à leurs expériences. Il faut entendre retracer ce temps-là par M. Colladon, il a eu la bonté de me le raconter lui-même en m’apportant ces pièces sur la vie de Sturm. Ils avaient entre eux deux une toute petite chambre et allaient prendre leur dîner pour vingt ou vingt-cinq sous dans un modeste restaurant. Puis ils achetaient de l’essence de café pour faire leur déjeuner aussi économiquement que possible, toujours en vue de consacrer tout ou presque tout à la science.

Ils faisaient quelquefois de la nuit le jour, et non point pour s’amuser, comme la plupart des jeunes gens aujourd’hui, mais pour travailler et pour préparer leurs problèmes. « Il n’était pas question, pour eux, me disait M. Colladon, d’aller courir les théâtres, les cafés et les bals ; leur temps était trop précieux et tout employé à leurs travaux. »

Pendant tout l’hiver et le printemps de 1826, ils suivirent les cours de science à la Sorbonne et au Collège de France. Vous savez ce que c’est que la Sorbonne ? c’est en beaucoup plus grand comme notre Académie. C’est un vaste bâtiment construit par Richelieu où se donnent les cours des facultés de sciences, de lettres et de théologie de Paris[29]. Là les deux amis genevois furent accueillis avec beaucoup de bienveillance par les savants Ampère, Arago, Fourier, qui les invitèrent à leurs soirées où, comme dit M. Colladon, les heures coulaient rapidement à parler de sciences ou à jouer aux échecs, et les veillées se prolongeaient souvent au-delà de minuit.

— Je pense, dit le garçon, que ces Messieurs les professeurs choisissaient pour leurs soirées les jours où il n’y avait pas de cours le lendemain matin ?

— M. Colladon ne me l’a pas dit, répondit l’auteur en riant. Au reste pour des travailleurs comme l’étaient les deux amis, les dissipations, surtout de cette nature-là, ne troublent ni les habitudes, ni les pensées laborieuses. M. Colladon raconte que, pendant l’hiver de 1826 à 1827, ils suivaient les cours le jour, et travaillaient la plus grande-partie de la nuit à poursuivre leurs recherches scientifiques.

Pendant le mois de mars, ils ne s’accordaient que quelques moments de sommeil sur quarante-huit heures. Ils se nourrissaient presqu’exclusivement de soupe et de café dans le but de se maintenir à l’état de veille et d’économiser pour les frais de leurs expériences.

— Et leur travail de concours pour lequel ils étaient déjà venus à Paris ? dit le garçon.

— C’est justement pour cela qu’ils travaillaient tellement ; ils l’achevèrent pour l’époque fixée et obtinrent le grand prix qui leur fut décerné trois mois après au palais de l’Institut en séance publique.

— Et quel était ce prix ? fit le garçon.

— Trois mille francs. Cette somme leur permit de rester à Paris et d’y continuer leurs études. Ils cherchèrent à donner des leçons particulières pour augmenter leurs ressources, mais ils ne parvinrent pas à en trouver, parce qu’ils étaient protestants. Le ministre de l’Instruction publique, M. Freycinous, créature des Jésuites, détestait tous les jeunes protestants et par là même les empêchait de prendre pied dans le domaine de l’instruction. Ce ne fut qu’à sa destitution, en 1829, que Sturm, sous le ministère suivant, fut nommé professeur d’algèbre dans une institution particulière à Paris ; et son ami Colladon fut nommé professeur de mécanique à l’école dite des manufactures. Par les soins d’Ampère, Sturm devint rédacteur de la partie mathématique du Journal des sciences.

— Mais, dit le garçon, il me semble que ce savant Ampère est celui qui a le plus fait pour Sturm.

— En effet, il l’a beaucoup aidé, et l’aide et les conseils d’un savant tel que lui, étaient d’une ressource et d’une valeur inappréciables. Ampère était un savant comme on en a peu vu. Homme d’une vraie bonté, et, ce qui est plus rare encore chez un grand savant, il était un croyant sincère. Doué d’un génie universel, il s’occupait de toutes les branches des connaissances humaines, et il était apte à toutes avec le même talent. Si nous avions le temps, je pourrais vous raconter des choses très curieuses sur lui. Un fait seulement qu’on m’a cité l’autre jour et qui est complètement inconnu, vous prouvera sa prodigieuse organisation. Ampère devait se rendre d’une ville dans une autre, et pour cela passer toute une nuit en diligence. Il ne pouvait pas dormir en voiture, et comme son esprit ne savait pas rester un instant inactif, il s’occupa pour se délasser, à quoi ? À mettre en vers latins les règles de mathématiques et de physique.

Le garçon fit un geste de stupéfaction.

— Oui, en vers latins. Quand il arriva à sa destination, il les écrivit. Il y avait environ mille ou quinze cents vers. Puis, curieux de savoir combien il avait fait de fautes, il acheta dans la première librairie venue, un gradus ad Parnassum. Vous savez ce que c’est ? dit l’auteur malicieusement au garçon. Dans cette quantité de vers presque improvisés, il ne trouva que… trois fautes ! – Mais revenons à Sturm. – En 1830, il fut nommé professeur au collège Rollin. Il venait de publier dans un journal, une grande découverte sur une importante question d’algèbre, question qui avait déjà préoccupé le célèbre Newton et dont le sujet se nomme : théorie générale des équations. Cette belle découverte que nous ne pouvons pas analyser, vous le comprenez, a été introduite dans tous les traités d’algèbre sous le nom de théorème Sturm. Plus tard un autre théorème non moins remarquable fit décerner au célèbre mathématicien, un deuxième grand prix de l’Académie et, au mois de Décembre 1836, il fut élu membre de l’Académie des sciences en remplacement d’Ampère.

— Quel honneur ! dit le garçon.

— L’année suivante, il fut nommé chevalier de la Légion d’honneur, puis on lui donna la chaire de mathématiques à l’école Polytechnique, et celle de mécanique à la Sorbonne. Par ses travaux, ses plans et ses honneurs, Sturm s’était créé une bonne position. Il avait pu faire venir sa mère à Paris, et vivre avec elle dans un joli appartement, quoique modeste. L’élève d’autrefois, invité par ses professeurs, était devenu professeur invitant, chez qui élèves et savants aimaient à se réunir pour voir et entendre en lui l’inventeur de tant de beaux théorèmes. Mais la maladie vint bientôt l’empêcher de jouir des avantages qu’il s’était acquis. De fréquentes indispositions le tourmentaient et altéraient de jour en jour sa santé. Il souffrit pendant quatre ans sans se douter du danger qui le menaçait. En 1851, il dut renoncer momentanément à son enseignement. Il voulut absolument le reprendre deux ans plus tard, mais au bout de quelques mois, sa maladie le condamna irrévocablement, et il mourut à Paris le 18 Décembre 1855, à l’âge de 52 ans. Une foule nombreuse, composée d’élèves et de savants qui l’aimaient et l’estimaient, assista à ses funérailles. L’Institut de France s’y était fait représenter, et la voix éloquente de l’un de ses membres rendit hommage, à la mémoire du savant qu’il venait de perdre.

— Et qui était genevois, ajouta le garçon.

— Vous voyez bien qu’on ne l’oublie pas, puisqu’on enregistre son illustration sur nos murs, illustration que bien des gens ignorent parmi nous.

— Je suis content de la connaître, fit le garçon.

— C’est à l’amabilité de notre savant professeur, M. Daniel Colladon, que vous le devez, dit l’auteur.

— Quel dommage que nous ayons déjà fini Sturm !

— Si nous avions voulu allonger les détails sur sa vie et ses travaux, nous aurions fait les noms des rues de Paris et non plus ceux des rues de Genève, dit l’auteur.

Puis il ajouta :

— Nous n’avons plus que deux rues à faire.

— Tant pis, fit le garçon.

— Je verrai ce que je pourrai vous dire sur le nom dont je pense vous parler la prochaine fois. J’ignorais qu’on l’eût pris pour une rue, et je ne connaissais point sa célébrité. On m’a promis des renseignements à ce sujet et je vous avertirai quand je les aurai reçus.

CHAPITRE XVI

Paul Bouchet.

Plus de quinze jours s’étaient écoulés.

Notre garçon n’avait pas de nouvelles de son ami l’auteur.

Le temps lui durait.

Il s’arrangeait pour passer souvent (comme par hasard) sous les fenêtres de celui dont il attendait l’appel. Il n’osait pas monter chez lui, n’ayant reçu aucun message.

Enfin un jour où ses par hasards très intentionnels l’avaient conduit dans le quartier qui était pour lui le quartier du rendez-vous, il rencontra l’auteur.

C’était un de ces hasards que certains journalistes de notre connaissance appellent providentiels, comme si tout n’était pas dirigé par une main où le hasard n’a absolument rien à faire.

— Vous devez croire que je vous oublie, dit l’auteur, en abordant le garçon.

Celui-ci balbutia une négation qui valait une affirmation.

— Si je ne vous ai rien fait dire, ce n’est pas ma faute. Je n’ai pas reçu les documents que j’attendais. Mais venez avec moi, si vous en avez le temps. Je vous dirai toujours ce qu’un de mes aimables correspondants m’a appris ; puis, quand l’autre m’aura envoyé les détails qu’il m’a promis, nous les confronterons avec ce que nous aurons déjà vu et dit.

Le garçon ne se le fit pas dire deux fois, et suivit son auteur, tout heureux de voir que, cette fois-ci, il n’avait pas erré en vain dans le quartier.

Après s’être établi dans son cabinet et avoir pris dans un tiroir une lettre et deux journaux à consulter, l’auteur commença.

— La rue dont je veux vous expliquer le nom aujourd’hui a été percée, comme la rue Céard, pour donner du jour dans un mas de maisons de la rue Rousseau. Voici le plan. Voyez, elle va de la rue Rousseau aux Terreaux de Chantepoulet. On lui a donné le nom de Paul Bouchet.

— Était-ce un savant ? demanda le garçon.

— Non, il n’a eu d’autre science que celle de donner, par son testament, la plus grande partie de sa fortune à la Ville et à l’Eglise protestante nationale de Genève, en vue du développement de l’instruction publique.

— Mais, interrompit le garçon, s’il voulait favoriser le développement de l’instruction, pourquoi a-t-il légué sa fortune à l’Eglise nationale ? Elle ne donne point d’instruction.

— Votre réflexion est juste et naturelle, mais en faisant ce don, Paul Bouchet tenait à ce que l’instruction fût donnée dans de certaines conditions qui, selon lui, seraient mieux remplies par la majorité qui dirige l’Eglise nationale. Du reste, voici son histoire. – Paul Bouchet naquit à Genève ou à Troinex en 1794. Son père était un des gardes généraux des eaux et forêts du département du Léman ; il devint plus tard secrétaire aux archives de la ville. Bien que dans une position de fortune assez gênée, il tint à faire donner à son fils une bonne instruction. Il l’envoya au collège, où Paul Bouchet fit toutes ses classes avec zèle et assiduité. Il suivit les Auditoires, vous savez que c’était l’expression du temps pour désigner le Gymnase. Dès qu’il fut étudiant, il chercha à donner des leçons pour se procurer des livres et le moyen de se tirer d’affaire par lui-même.

— Comme Sturm, interrompit le garçon.

— Comme beaucoup d’autres, reprit l’auteur ; je vous l’ai déjà dit une fois, le commencement de presque toutes les vies de nos parrains de rues se ressemble. – À cette époque, Genève était français, et les jeunes genevois devaient tirer à la conscription, vous savez que c’est la manière de désigner en France ceux qui doivent faire le service militaire et aller à la guerre. Or, pour éviter d’être soldat et d’être obligé de partir, Paul Bouchet résolut d’embrasser la carrière ecclésiastique. Mais lorsque la Restauration de 1814 vint le délivrer des griffes de l’armée, il abandonna bientôt la théologie pour se vouer à l’enseignement, qui était sa vraie vocation. Il partit pour l’Angleterre, et chercha une place de précepteur. Mais n’ayant pu trouver ce qu’il désirait, il se tourna vers la Russie avec les recommandations de personnages très bien placés.

Arrivé à St-Pétersbourg, il entra bientôt dans la famille du général Balachof comme précepteur de ses fils. Il sut s’attirer l’affection de ses élèves et l’estime du général, dont les bontés et les générosités le mirent en position d’envoyer de temps à autre des secours à sa famille. Quand il eut terminé l’instruction des fils du général Balachof, il devint précepteur du fils du prince Paskewich. Cette nouvelle position, comme la première, lui valut de grands avantages. On ne le traitait pas comme un précepteur, mais comme un ami et un parent. Aussi, quand il eut quitté cette famille, on le pria de revenir quelques années plus tard à Varsovie, pour assister au mariage d’une des filles avec le prince Wolkonsky. On rapporte ce fait pour montrer à quel point Bouchet s’était fait aimer en Russie, et je vous le cite textuellement. Je pourrais entrer dans une foule de détails sur la vie de Bouchet en Russie, sur ses relations avec les membres des familles où il a été précepteur ; je pourrais vous faire l’histoire de ces différents intérieurs russes et polonais qu’il a fréquentés ; je pourrais vous mettre par là au courant de ces vies, de ces caractères, de ces habitudes si différentes des nôtres ; mais indépendamment des nombreux ouvrages qui en parlent maintenant sous des formes attrayantes et romanesques, cela vous intéresserait peu et nous éloignerait beaucoup de nos rues de Genève.

— La vie des russes, dit le garçon, serait à propos de Bouchet, ce que la vie des savants de Paris a été pour nous à propos de Sturm.

— Moins l’intérêt qu’elle nous offrirait, reprit l’auteur. Si la nation russe est intéressante à certains égards par son intelligence, par sa soif de connaissances et de progrès, l’histoire de sa société ne présente pas de faits assez transcendants pour captiver notre attention. Paul Bouchet a passé au milieu d’elle quelques années, il a gagné sa vie en faisant des éducations comme précepteur, voilà tout. – La famille Balachof voulut le retenir en Russie ; ses élèves lui offrirent un appartement à St-Pétersbourg, plus les revenus d’une de leurs terres près du lac de Ladoga ; mais malgré toutes ces instances, il désira revenir à Genève. Le prince Paskewich le pria d’emmener son fils avec lui et de se charger de son éducation à Genève. Bouchet se retira à Troinex, où il vécut simplement, jouissant de la fortune qu’il s’était acquise comme précepteur et pédagogue. N’ayant point d’enfants, point de charges, et vivant très économiquement, il augmenta d’année en année ses revenus, et n’ayant aucun héritier direct, il légua sa fortune, comme nous l’avons dit, à la Ville et à l’Eglise protestante nationale de Genève, en vue du développement de l’instruction populaire. Cent vingt-six mille sept cents francs ont été laissés à la Ville pour faire donner des cours gratuits et populaires. Ce fut alors qu’on institua des cours du soir qui ont eu lieu pendant deux ou trois hivers dans le temple de la Fusterie. Ces cours publics et gratuits qui portent le nom Bouchet, étaient spécialement destinés, selon le vœu de Bouchet, à la classe ouvrière, et devaient avoir principalement pour but : l’hygiène, l’économie politique et les sciences cosmiques. Ils ont débuté dans l’hiver de 1873 à 74. La première séance donnée par le géographe Élisée Reclus sur la mer Méditerranée, si ma mémoire ne me fait pas défaut, a été ouverte par une courte notice sur Paul Bouchet lue par son neveu, M. Balavoine, pasteur à Carouge.

— Vous auriez pu la lui demander, interrompit le garçon.

— C’est bien à lui que je me suis adressé ; ce sont ces renseignements que j’attendais pour compléter ce que je vous ai dit aujourd’hui.

— Ils n’arrivent pas si vite que les documents sur Sturm.

— Que voulez-vous, il faut prendre patience. Ce sera pour une autre de nos séries d’entretiens. – Ensuite Bouchet a donné cent cinquante mille francs au Consistoire de l’Église nationale de Genève pour améliorer le traitement des pasteurs. Bouchet était très attaché, comme je vous l’ai dit, aux opinions libérales de l’Église de Genève. Il avait été de ceux qui avaient vu avec déplaisir le réveil religieux de Genève en 1820, « dont les doctrines lui paraissaient surannées et ridicules. Il voulait que l’Église nationale restât dégagée de tout esprit de secte et de coterie. »[30] Et en particulier, c’est ce qui lui fit voir avec peine la formation de l’Union nationale évangélique. De jour en jour, il applaudissait à ce qu’il appelait l’heureuse transformation, qui par l’œuvre libérale s’introduit peu à peu dans notre antique Église nationale.

— Comment heureuse ! s’écria le garçon.

— Mon cher ami, je ne discute pas, je ne fais que citer des faits pour vous montrer pourquoi Bouchet a fait un legs à l’Église nationale de Genève. – Son testament contenait encore quelques autres dispositions. Ainsi 10,000 fr. à l’Hôpital cantonal, 5,000 à la commune de Troinex ; les mêmes sommes à la Bibliothèque de Genève et à la paroisse de Carouge pour les frais de culte ; pour le Collège 10,000 fr. Voilà tout ce que je sais et tout ce que je puis vous dire pour le moment sur Paul Bouchet. S’il me revient quelque autre détail sur son illustration, je vous les transmettrai.

— Comment c’est déjà tout, fit le garçon consterné.

— Oui, je vous ai averti que je vous dirais tout ce que je savais ; je l’ai fait. Toutes les vies ne peuvent pas nous fournir une égale abondance de matières et de développements. La vie de Bouchet vous présente celle d’un homme honnête et laborieux, aimant son pays jusqu’à lui consacrer le fruit de son travail ; c’est bien quelque chose, et c’est ce que beaucoup ne savent pas faire.

— Il ne nous reste donc plus qu’une rue à parcourir, dit le garçon.

— Oui, pour le moment du moins. Venez me prendre la première fois ; le dernier nom célèbre que nous avons à voir est très intéressant ; mais j’ignore complètement où se trouve la rue à laquelle on l’a attaché.

CHAPITRE XVII

Gutenberg et deux autres familles.
[31]

Il ne restait plus qu’un nom.

En dressant la liste des enseignes des rues de Genève notre auteur avait été très étonné de l’y trouver.

Gutenberg ! C’est un nom d’homme.

Sa célébrité est universelle.

Mais à propos de noms genevois, il vient singulièrement.

— Où est la rue Gutenberg ?

Réfléchissant à ces questions et en attendant son garçon pour aller avec lui à la recherche de cette rue, il prit son plan pour se faire une idée du quartier vers lequel il devrait se diriger.

Le jeune garçon entra.

— Je regardais justement le plan, pour savoir de quel côté il faut porter nos pas aujourd’hui, lui dit l’auteur.

— Et où devons-nous aller ? fit le garçon.

— C’est assez curieux, répondit l’auteur, notre dernière rue nous conduit presqu’au même endroit où se trouve la rue par laquelle nous avons commencé nos entretiens.

— À la rue Bautte ? fit le garçon.

— À peu près en face, je crois, mais de l’autre côté du chemin de fer. Partons pour nous en assurer.

Nos deux amis se dirigèrent par la Corraterie, le pont de la Coulouvrenière, passèrent sous le premier pont du chemin de fer, tournèrent à droite dans la rue Dassier et prirent la première rue à gauche.

— Nous y voici, fit l’auteur.

— Rue Gutenberg, lut le garçon, sur une enseigne placée à l’angle de la maison.

— Le plan est bien exact, dit l’auteur en se tournant du côté de la ville, regardez : derrière la rue Dassier et le chemin de fer, nous nous trouvons précisément en face de la rue Bautte.

— Le volume des Plaisirs du Jeudi a parlé de Dassier, lit le garçon. Mais Gutenberg est un nom allemand. Vous en avez parlé dans le livre des Veillées à la Ferme, comme inventeur de l’imprimerie.

— C’est cela.

— Vous avez dit qu’il était né en Allemagne dans la ville de Mayence. Mais vous n’avez pas mentionné qu’il fût venu à Genève ?

— En effet, il n’y est jamais venu.

— Alors d’où vient qu’on ait pris le nom d’un allemand pour une des rues de la ville ?

— Je me suis aussi posé cette question, dit l’auteur en montant la rue Gutenberg avec son jeune ami. Mais voici la réponse, ajouta-t-il, en indiquant à gauche une grande maison, sur laquelle d’immenses lettres peintes en rouge indiquent une fabrique de caractères d’imprimerie. Puis regardez cette figure sculptée sur la porte d’entrée de la maison.

— La tête de Gutenberg ! s’écria le garçon. Oh ! que c’est joli, comme sa longue barbe est bien faite, comme sa casquette a l’air naturel.

— Vous voyez pourquoi on a donné son nom à cette rue ; c’est qu’il y a là une grande fabrique de caractères pour l’imprimerie.

— Ah ! je comprends. Je me souviens que vous avez raconté, que Gutenberg était l’inventeur de l’imprimerie et avait découvert le système des caractères mobiles[32].

— C’est cela ; et ce sont des caractères de ce genre qu’on fabrique ici. Gutenberg en effet naquit en 1398 ou en 1400, on n’est pas d’accord sur la date précise. On ne sait absolument rien de son enfance. On le vit seulement à l’âge de vingt ou vingt-deux ans prendre part à des troubles politiques qui éclatèrent entre les bourgmestres de Mayence à propos de l’entrée de l’empereur dans cette ville, et obligé de s’exiler de sa ville natale. Il vint s’établir à Strasbourg, et jusqu’en 1434, on ne parle pas de lui. D’origine noble, il devait cependant travailler pour vivre. Tout porte à croire que son métier était de copier des manuscrits, de les enluminer et de graver sur bois. C’est en faisant cet ouvrage que l’idée de graver des mots et des phrases lui serait venue.

— Vous avez dit que la fabrication des cartes à jouer fit découvrir le système d’imprimerie.

— Oui. On inventa les cartes à jouer pour amuser le roi de France Charles VI qui régnait en 1350 et qui était fou. C’est ce même procédé que Gutenberg étudia pendant plusieurs années pour l’appliquer à des lettres, et c’est en l’étudiant qu’il découvrit les fameux caractères mobiles, secret et base de l’imprimerie. Je ne vous retracerai pas toute l’histoire de sa vie, qui du reste vous est connue par les Veillées à la Ferme, que vous dites avoir lues. Elle n’a été, comme vous le savez, qu’une longue suite de chicanes et de procès. Chicanes avec ses frères à propos de la succession de ses parents, et procès avec les divers personnages auxquels il voulut s’associer. Le pauvre Gutenberg avait le génie, les inventions, mais il n’avait point de fonds pour les exécuter. Mille infortunes avaient fondu sur lui en le dépossédant, comme vous savez, de l’héritage sur lequel il comptait. En 1445 ou 46, il revint à Mayence, et il passa quatre ans à ruminer et à perfectionner la théorie de son invention dont lui seul avait le secret. Puis il s’associa à un riche orfèvre nommé Faust ou Fust qui mit cent florins au service de son entreprise. D’après l’acte d’association, cette somme devait produire le six pour cent d’intérêt et les ustensiles que Gutenberg ferait confectionner, devaient être engagés pour une partie de la mise de fonds. Suivaient d’autres clauses parfaitement en règle en apparence… et la première imprimerie commença à marcher. La Bible en latin fut le premier livre qui en sortit de 1435 à 1460 environ, car aucune date ne peut être bien précisée au début de l’histoire de l’imprimerie.

— Quelle reconnaissance nous devons à Gutenberg, dit le garçon, et comme il dut être heureux de voir le succès de son invention.

— Le pauvre Gutenberg, reprit l’auteur, fut victime d’une horrible injustice. Un ouvrier de Faust, plein de goût pour son art, adroit et rusé, trouva le moyen de perfectionner encore plus les caractères d’imprimerie et d’en confectionner d’autres. Il les montra à Faust en lui faisant croire qu’il les avait inventés et découverts avant ceux de Gutenberg. Faust le crut, lui attribua tous les honneurs de l’imprimerie, lui donna sa fille en mariage, chassa ignominieusement Gutenberg et prit cet ouvrier pour associé. – Pour le dire en passant, la Bibliothèque de Genève possède un ouvrage très curieux des premiers temps de l’imprimerie. C’est un volume du traité : De officiis de Cicéron, imprimé de 1465 à 1466, chez Faust et Schaeffer. C’est le nom de cet ouvrier devenu l’associé de Faust après le renvoi de Gutenberg. Faust ne s’était pas contenté de chasser Gutenberg ; il le fit condamner par un injuste procès, à restituer le capital, qu’il lui avait avancé, avec les intérêts, ce qui faisait une somme de deux mille vingt florins d’or, puis huit cents autres florins que Gutenberg n’avait jamais touchés. Complètement ruiné par cette manœuvre infâme, et dont quelques auteurs assurent l’authenticité, Gutenberg acheva sa vie dans la misère et la mendicité. Il mourut en 1468, « voyant grandir l’invention dont il était le père et qui l’avait renié, » comme dit très bien l’auteur d’une histoire de l’imprimerie, que je relisais ce matin pour notre entretien. D’autres biographes ont prétendu qu’il aurait établi une imprimerie pour son compte avec les subsides du prince de Nassau, mais on n’est pas très au clair sur ce fait. Quoiqu’il en soit, Gutenberg fut méconnu de son vivant, et comme il arrive toujours en ce monde, ce fut longtemps après sa mort que Schaeffer, en mourant, avoua sa ruse et que la mémoire de Gutenberg fut publiquement et universellement réhabilitée. Depuis 1640, les libraires d’Allemagne et les habitants de Strasbourg célèbrent une fête à sa mémoire. Un monument lui a été élevé à Strasbourg et à Mayence.

— Et à Genève on a nommé une rue en son honneur, reprit le garçon.

— Oui, mais tout cela n’empêche pas que la fin de sa vie a été empoisonnée, dit l’auteur, et qu’il vaut mieux rendre les gens heureux pendant leur vie que de leur décerner tant d’honneurs après leur mort.

— C’est ce qui est arrivé pour le pauvre Galloix. La rue Gutenberg est parfaitement ignorée, je crois, chez nous.

— Elle nous a conduits comme vous l’avez vu, dit l’auteur, de la rue Dassier à la rue de Lyon.

Nos deux amis avaient pris cette route et continuaient leur promenade en causant.

— Tout de même c’est singulier, reprit le garçon, de voir sur une des rues de notre ville, le nom d’un allemand qui n’est jamais venu à Genève.

— C’est vrai, reprit l’auteur, mais la fabrique de caractères l’explique. Du reste l’histoire et l’art de l’imprimerie ont joué un si grand rôle à Genève, qu’il est naturel qu’on ait baptisé la rue où se trouve la fabrique de caractères, du nom de leur inventeur. Mais une fois qu’on entrait dans le domaine de l’imprimerie, je ne comprends pas comment au milieu de tant de noms à donner on n’ait pas choisi pour une autre rue, le nom qui a fait la célébrité de l’imprimerie genevoise.

— Quel est ce nom ? fit le garçon.

— Celui des Estienne. C’est le nom d’une famille qui a pour ainsi dire créé l’imprimerie à Genève. On ne peut pas parler de la typographie sans que le nom d’Estienne ne vienne à la pensée et à la bouche ; et une fois qu’on a nommé une rue Gutenberg, c’est presque une honte de ne pas voir aussi une rue Estienne.

— En quel temps vivaient ces imprimeurs ? fit le garçon.

— Dans l’histoire de l’imprimerie, la famille Estienne est appelée une dynastie.

— C’est-à-dire une succession de rois, fit le garçon.

— En effet, après l’inventeur de l’imprimerie, ils ont bien été les rois des imprimeurs ; rois qui ont régné à Paris et à Genève pendant tout le seizième siècle. Près de deux mille ouvrages sont sortis de leurs presses. Le chef de la famille, Henri, naquit à Paris en 1470. Admirateur de l’art de la typographie qui venait d’être inventée, il ne craignit pas de déroger de son rang élevé, en se faisant imprimeur, et il établit en 1502, une grande imprimerie à Paris, rue Clos-Bruneau. Ses fils continuèrent avec succès sa profession. Robert son second fils, de tous le plus célèbre par ses connaissances approfondies dans les langues anciennes, apporta tous ses soins à une édition du Nouveau Testament plus correcte et d’un format plus commode. La rapidité avec laquelle ce volume s’enleva inquiéta les docteurs de la Sorbonne, qui auraient voulu empêcher sa vente. Robert était protestant et tenait à répandre autant que possible la parole de Dieu pour favoriser la cause de la Réforme. Vers 1526, il établit une imprimerie pour son compte. Au milieu des magnifiques ouvrages qui sortirent de ses presses parut une Bible en latin, imprimée avec des caractères que Robert Estienne avait fait fondre exprès, elle eut un grand retentissement et un immense succès de vente. Cette publication mit le feu aux poudres. Mille persécutions furent dirigées contre Robert Estienne. Tant que le roi François Ier régna il en fut préservé ; mais à la mort de ce prince, il fut obligé de quitter la France et vint s’établir à Genève. Il monta une imprimerie hors ligne, ayant emporté avec lui son superbe matériel de caractères neufs. Trois ans plus tard, il recevait la bourgeoisie de Genève et commençait par ses magnifiques éditions la gloire de l’imprimerie genevoise. En sept ans, car il mourut en septembre 1530, il fit cinquante remarquables publications, c’est-à-dire des éditions de luxe, dont la réputation se répandit partout. Une édition Estienne avait et a encore une grande valeur.

— Quel genre de livres étaient-ce ? demanda le garçon.

— C’étaient des Bibles, des Nouveaux Testaments, des éditions de Virgile, des antiquités romaines, des dictionnaires et beaucoup d’autres beaux livres imprimés en diverses langues. De père en fils les Estienne se succédèrent avec distinction dans l’imprimerie genevoise, pendant tout le seizième siècle, comme je vous l’ai raconté, en ennoblissant pour ainsi dire l’art de la typographie. Ce n’étaient pas, comme le sont aujourd’hui la plupart de nos typographes, de simples imprimeurs de journaux ou de livres à bon marché. C’étaient des artistes qui faisaient de l’imprimerie un art véritable, ils sont les auteurs de la grande réputation des livres imprimés à Genève, ou comme on le dit en style typographique, des éditions de Genève de ce temps-là. Vous pouvez en voir encore à la Bibliothèque publique.

— C’est curieux qu’on n’ait pas pris le nom d’Estienne pour une des rues, dit le garçon.

— Espérons qu’on réparera cet oubli et que l’on comblera cette lacune sur nos murs en nommant la quantité de rues qui se prépare. Nous pouvons répéter ce que disaient le père et le fils en terminant leur promenade dans le premier volume de nos rues : que de noms illustres restent encore à prendre, dans la peinture, dans les lettres, dans la science et dans l’histoire ! Comme pour le nom d’Estienne on est confondu que certains grands noms n’aient pas été déjà pris.

— Il faut les proposer, dit le garçon.

— Chat échaudé craint l’eau froide, dit l’auteur en riant, et vous savez pourquoi je dis cela. D’ailleurs, notre premier livre en avait déjà proposé plusieurs qui restent encore à prendre.

— J’en ai vu un qui me semble devoir être célèbre.

— Et lequel ? dit l’auteur.

— Franklin.

— Franklin ! s’écria l’auteur étonné, je n’ai pas remarqué ce nom ; et où l’avez-vous vu ?

— Entre la rue Gutenberg et la Fosse-aux-Ours. Et voilà notre garçon qui retournant avec l’auteur au chemin situé entre la rue Gutenberg et la Fosse-aux-Ours, lui fit constater, en effet, une enseigne toute nouvelle, portant le nom de Franklin.

— C’est un grand nom, dit l’auteur, et j’ignore ce qu’il fait parmi nos genevois. Franklin était un américain très célèbre.

— C’est comme Gutenberg qui était allemand. Ne pouvez-vous pas me raconter-ce qu’a fait cet américain ?

— Si vous croyez que la vie de Franklin soit facile à raconter ainsi sur deux pieds, vous vous trompez, fit l’auteur. Revenez me voir encore une fois et je verrai ce que je pourrai vous en dire.

Le garçon se sépara de son auteur, tout heureux de lui avoir extorqué un nouvel entretien.

CHAPITRE XVIII

Franklin.

En face de ce nouveau nom , notre auteur se trouva très embarrassé !

Que dire qui n’ait été déjà dit ? puis comment être complet sur cette vie si remplie, si célèbre où les détails abondent et qui a été écrite tant de fois !

Enfin le lendemain son garçon arriva, anxieux d’apprendre l’histoire d’un nom qu’il avait découvert… et l’auteur dut s’exécuter.

— La vie de Franklin, commença-t-il en prenant des livres qu’il avait rapidement feuilletés, est une des plus intéressantes que nous ayons rencontrées et l’une des plus fécondes en enseignements. Je ne pourrai malheureusement que vous en esquisser les principaux traits en vous conseillant de la lire en détail, dans les nombreuses histoires qu’on en a écrites, – Benjamin Franklin était américain, comme je vous l’ai dit l’autre jour, et le rapprochement de son nom avec celui de Gutenberg, rapprochement qui m’a très étonné sur les murs de Genève, vient de ce qu’il a commencé par être imprimeur, fabricant de caractères d’imprimerie.

— C’est pour cela qu’on a pris son nom pour une rue près de celle de Gutenberg, fit le garçon.

— Précisément ; mais la carrière d’imprimeur est le moindre de ses titres de gloire. De l’avis de tous il a été le savant le plus universel de son époque. – Il est né dans un petit village près de Boston, le 17 Janvier 1706. Sa famille protestante et chrétienne était peu aisée. Il était le cadet de treize enfants et malgré les rares dispositions qu’il montra pour l’étude, son père ne put le laisser qu’un an à l’école. Il se contenta de l’envoyer de temps à autre, chez un maître d’arithmétique et d’écriture, quand son commerce de chandelles, dans la fabrication desquelles il employait le petit Benjamin, le lui permettait.

— Comment, dit le garçon, son père était fabricant de chandelles.

— Oui, et jusqu’à l’âge de douze ans, le petit Benjamin dut s’occuper à « couper des mèches, à les placer dans des moules, à remplir ceux-ci de suif et à faire des commissions pour la boutique paternelle. »[33]

Mais ce métier était peu de son goût. Déjà l’ardeur de son intelligence le poussait à agir plutôt qu’à végéter dans du suif. Le souvenir de la mer, au bord de laquelle il avait été élevé, fit naître en lui l’envie de devenir marin comme un de ses frères aînés. Mais pour le détourner de cette carrière, son père le conduisit chez des menuisiers, des vitriers, des tourneurs, etc., pour tâcher de lui donner le goût de quelques-uns de ces métiers. Aucun d’eux ne le tenta, pas même celui de coutelier qu’on voulut lui faire prendre en dernier ressort. Benjamin n’avait de goût que pour les livres et la lecture. Ce fut alors que son père se décida de le placer chez un de ses fils aînés imprimeur. C’était en 1718. En peu de temps, Benjamin devint un habile ouvrier, il passait ses journées à travailler à l’imprimerie, et ses nuits à lire pour s’instruire. Il profitait des moindres moments pour étudier, il économisait sur sa nourriture pour s’acheter des livres. Il avait appris dès l’âge de six ans la valeur de l’argent et cela par un trait que je veux vous citer et qui vous amusera. – Un jour de fête, il avait dans sa poche le petit argent dont se composait son trésor d’enfant. Il rencontra dans son chemin un garçon avec un sifflet. Charmé du bruit que ce garçon en tirait, Benjamin lui offrit de lui donner tout ce qu’il possédait pour acquérir cet instrument, objet de son envie. Le marché conclu, Benjamin remit au petit garçon les quelques sous dont il pouvait disposer, sans réfléchir que cela dépassait la valeur de son emplette. Il rentra triomphalement chez lui, en sifflant à étourdir tout le monde. On lui demanda combien il avait payé le sifflet, et quand il dit avoir donné tout ce qu’il possédait, ses frères et sœurs se récrièrent, lui disant que le sifflet valait dix fois moins et lui énumérèrent malicieusement ce qu’il aurait pu acheter avec l’argent qu’il avait donné de trop. Benjamin devint tout pensif ; le regret de son argent mal employé, lui rongea le cœur, et resta dès lors toujours présent à sa pensée, à tel point que pendant toute sa vie, quoiqu’il désirât, qu’il achetât ou entreprît, il se disait :

« Ne donnons pas trop pour le sifflet. »

Cette anecdote fit sourire notre garçon et l’auteur ajouta :

— Rappelons-nous aussi du sifflet de Franklin. Non content, comme je vous l’ai dit de son travail d’imprimeur, Benjamin Franklin, étudiait beaucoup. Il sondait et scrutait tout avec une soif ardente de savoir. Il se mit à écrire ; et en 1720 son frère ayant fondé un journal, Benjamin y inséra des articles très intéressants mais qui entraînèrent entre eux deux une mésintelligence dont il serait trop long de vous raconter la cause. Leur association se rompit. Benjamin quitta Boston, vint à Philadelphie, puis encouragé par le gouverneur de la province à fonder une imprimerie à lui, il partit pour Londres en 1724, dans le but d’acheter le matériel nécessaire et d’établir son imprimerie en Angleterre. La vie de Londres ne fut pas favorable à ses projets. Au lieu de devenir maître il erra comme simple ouvrier dans plusieurs imprimeries et la vie vagabonde qu’il mena, faute des recommandations qu’on lui avait promises et qui lui manquèrent, influèrent malheureusement un instant sur sa conduite. Mais Franklin n’était pas d’une nature à se laisser abattre. Il était doué d’une force de volonté qui fut le trait dominant de toute sa vie, volonté pour réussir, volonté pour faire le bien. S’il eut quelques moments orageux dans sa jeunesse, il n’abandonna pas sa Bible, et avec elle, il se fit un code de morale qui le ramena aux grandes lois de l’univers, ces lois lui confirmèrent toujours plus l’existence d’un Dieu créateur et tout puissant. L’existence de Dieu, la survivance de l’âme, la rémunération des peines, devinrent pour lui de véritables dogmes. Sa croyance s’affermit et il composa pour son usage une petite liturgie ou formulaire de prières, intitulée articles de foi et articles de religion. Je vous donne ces détails, ajouta l’auteur, pour vous faire comprendre la grandeur de cette nature que la force de volonté tint toujours attachée à ce qu’il y a de plus grand, de plus relevé dans le monde, et qui se créa, par là, un code de morale et de vertu que bien des chrétiens feraient bien de suivre. Une fois enraciné dans ces vertus, rien ne put entraîner Franklin loin de la route du bien. Aussi réussit-il, comme nous allons le voir.

L’auteur tourna une page et reprit le récit de la vie de Franklin.

— N’ayant pas trouvé en Angleterre ce qu’il comptait, Franklin reprit la route d’Amérique et revint à Philadelphie en 1726. Après beaucoup de péripéties que je dois abréger, il resta le chef d’une imprimerie dans laquelle il était entré comme ouvrier, puis dont il était devenu l’associé. Par son talent et son savoir faire, il créa le plus vaste établissement d’imprimerie qu’on ait vu alors. Il s’attira les faveurs de tout le monde et surtout la préférence du gouvernement qui lui confia l’impression du papier monnaie de l’état de Pennsylvanie, et bientôt le gouvernement de Newcastle lui accorda celle de ses billets, de ses votes et de ses lois. Dès ce moment Franklin entra dans la période glorieuse de sa vie. Tout en dirigeant les moindres détails de son imprimerie, il fonda un journal, qu’il fit servir à l’éducation politique et à l’enseignement moral de ses compatriotes dont il développa l’esprit par le contrôle judicieux, mais discret, qu’il exerçait sur les actes du gouvernement colonial. Il devint ainsi l’un des principaux instituteurs de son pays. À côté de son journal, il inaugura une importante création, celle d’un Almanach. Il commença à le publier en 1732 sous le titre de Richard Saunders mais il fut plus connu sous celui de Bonhomme Richard. Dans cette publication, Franklin lança dans le peuple des idées saines, originales et moralisatrices. Pendant les vingt-cinq ans qu’il le rédigea, cet almanach devint, comme le dit un de ses biographes, « un bréviaire de morale simple, de savoir utile et de toutes les indications propres à améliorer la culture de la terre, l’éducation des bestiaux, l’industrie et la santé des hommes.[34] » J’aimerais avoir le temps de vous citer quelques-unes des maximes qu’il renferme, mais venons-en au vrai titre de gloire de Franklin.

— Comment, dit le garçon, il a fait de plus grandes choses !

— Sans doute. Tandis qu’il était imprimeur, journaliste, moraliste, qu’il créait des bibliothèques populaires, qu’il ajoutait à tout cela la fabrication du papier, car j’ai oublié de vous dire qu’il donnait son almanach contre de vieux chiffons qu’on laissait perdre avant lui, et dont il fabriquait du papier, tandis qu’il faisait toutes ces choses, dis-je, il s’occupait de physique, et découvrait les lois les plus importantes de l’électricité. Ses observations se portèrent en particulier sur les effets de la foudre, il fit une découverte devant laquelle vous passez tous les jours et que vous considérez, si vous la regardez, comme l’objet le plus simple.

— Et laquelle ? fit le garçon.

— Le paratonnerre. Franklin avait constaté que les tiges de fer pointues s’élevant en l’air et s’enfonçant à quelques pieds dans la terre humide ou dans l’eau, avaient la propriété de repousser les corps chargés d’électricité, ou de recevoir le feu de ces corps, s’il tombait sur elles, et de le conduire en terre. Dès lors il conseilla de préserver de la foudre les maisons et les vaisseaux en les armant de ces pointes salutaires, qu’on appelle des paratonnerres. J’aurais pu vous raconter les expériences par lesquelles il arriva à cette découverte ; cela vous amuserait en particulier si je vous montrais Franklin construisant un cerf-volant composé d’un mouchoir de soie et pourvu d’une pointe de fer à son extrémité la plus élevée, au moyen duquel, un jour d’orage, il réussit à attirer l’électricité dont les nuages étaient chargés. Il manqua être tué, mais cela lui fut fort égal, en face de la découverte qu’il venait de faire, et dont il était tout joyeux. Cette découverte immortelle fut faite en juin 1752.

— Il avait donc un génie universel ? dit le garçon.

— Sans doute, reprit l’auteur. Aussi la renommée de Franklin s’étendit-elle dans le monde entier. Il fut mêlé à toutes les questions de science et ses conseils étaient requis de toutes parts. En 1762, l’Université d’Oxford le nomma docteur, et les Académies de France et d’Angleterre l’associèrent à leurs travaux. C’est ici que commence une nouvelle phase de la carrière de Franklin. – Après sa vie commerciale et scientifique, une ère politique lui était réservée. Il y entra dès 1786, lorsqu’il fut nommé secrétaire de l’Assemblée législative de Pennsylvanie. En 1752, le gouvernement britannique appréciant ses hautes capacités lui confia la charge de maître général des postes, charge très délicate et très importante à cette époque, car il s’agissait de faire rendre aux postes un revenu plus considérable. Vous savez que dans ce temps l’Amérique, (c’est-à-dire les États-Unis), faisait partie des colonies anglaises, et comme telle était soumise au gouvernement britannique. Je ne peux pas entrer avec vous dans toutes les phases de la vie politique de Franklin, phases des plus compliquées et des plus remplies, et qui constitueraient à elles seules, une histoire de l’Amérique et sa séparation d’avec l’Angleterre. Il faudrait que je vous montre Franklin à la tête des troupes prenant part à plusieurs guerres, entre autres à celle du Canada, alors colonie française ; il faudrait que je vous le montre prenant part aux différents qui éclatèrent entre les colonies et l’Angleterre et les apaisant avec sa fermeté et son tact si remarquables. Qu’il vous suffise de savoir que Franklin fut nommé dans son pays aux plus hautes missions administratives. Délégué à Londres lorsque les troubles entre l’Angleterre et l’Amérique devinrent de plus en plus graves, il prit part et répondit à l’enquête faite sur les demandes d’émancipation de l’Amérique. Ses réponses furent un admirable plaidoyer en faveur des américains et prépara leur émancipation définitive à laquelle Franklin travailla sans relâche. Ce fut une grande joie pour lui lorsqu’il signa la déclaration de cette indépendance promulguée le 4 juillet 1776.

— N’est-ce pas pour cela, dit le jeune garçon, que les américains qui sont à Genève font une fête le soir du 4 juillet, en illuminant, et pavoisant les hôtels et tirant des feux d’artifice sur le lac ?

— Sans doute, reprit l’auteur. À la fin de la même année 1776, Franklin fut nommé ambassadeur des États-Unis en France. Il vint à Paris, où sa simplicité et sa bonhommie lui attirèrent les faveurs de tout le monde. Il gagna à la cause de l’Amérique l’appui de la France qui lui prêta le secours de ses millions et de ses volontaires. Après sept ans d’efforts, il obtint la paix et la réconciliation entre l’Angleterre et l’Amérique et il parvint à assurer aux États-Unis de précieux avantages par un traité signé à Versailles le 3 septembre 1783, traité qui assura aux États-Unis leur indépendance et leur liberté.

Deux ans après Franklin revint en Amérique. Il rentra à Philadelphie au milieu des acclamations générales des citoyens. Il était âgé de quatre-vingts ans, et au lieu de se reposer sur les lauriers que sa noble vie lui avait acquis, il s’occupa encore du bonheur de son pays. On raconte à ce propos un fait que je ne peux m’empêcher de vous citer. Franklin avait remarqué aux environs de Paris les bons effets du plâtre comme engrais sur les prairies. Il voulut importer cette mode dans son pays, mais il ne rencontra qu’incrédulité. Or que fit-il ? S’étant muni d’une provision de plâtre pulvérisé, il choisit aux environs de Philadelphie, une prairie très en vue et il sema son plâtre de manière à former des lettres avec son semis. Il traça en grands caractères cette phrase-ci : « Ceci a été plâtré. » Les herbes crurent ; la partie plâtrée se dessina éloquemment sur celle qui ne l’était pas, et les journaux publièrent cette réussite qui gagna les cultivateurs de l’État.

— Quelle idée ! fit le garçon.

— Elle prouve une fois de plus la force de volonté et le désir de ce grand homme d’arriver au bien par la persuasion, reprit l’auteur. Cinq ans plus tard, Franklin succombait à une pénible maladie que son grand âge ne lui permit pas de supporter. Il mourut le 17 avril 1790, pendant la réunion d’un congrès qu’il avait convoqué lui-même aux fins de remédier à quelques vices qu’il avait signalés dans la constitution. Sa mort fut un événement presqu’universel. Le Congrès ordonna un deuil de deux mois en Amérique, deuil que les citoyens prolongèrent. Franklin s’était fait lui-même une épitaphe qui prouve sa confiance en Dieu et sa foi dans l’avenir de l’âme, la voici :

« Ci-git pâture pour les vers, le corps de Benjamin Franklin, imprimeur ; comme la couverture d’un vieux livre dont les feuillets sont déchirés et dont la reliure est usée. Mais l’ouvrage ne sera pas perdu, car il reparaîtra, comme il le croit, dans une nouvelle édition revue et corrigée par l’auteur. »

— Comme c’est singulier, s’écria le garçon.

— Voilà en très peu de mots, ajouta l’auteur, l’histoire de ce grand nom, que sans vous, je n’aurais jamais supposé rencontrer sur les murs de Genève. C’eût été en effet dommage de ne pas parler de sa vie, aussi féconde en enseignements qu’en traits intéressants. Elle montre comment par le travail et la force de volonté on peut s’élever, sans beaucoup d’appuis extérieurs, d’une position bien modeste à la plus relevée dans son pays.

Je vous l’ai esquissée bien superficiellement, mais c’en est assez pour vous donner envie de la lire en détail dans les nombreux ouvrages qui la racontent. Je vous renvoie à ce livre-ci, écrit par Mignet, puis à un petit livre qui vient de paraître il y a un mois, écrit par M. Alph. Levray.

— C’est donc notre dernier nom ? fit le garçon attristé.

— Nous en aurions bien encore un célèbre qu’on a donné dernièrement à une rue en construction aux Pâquis.

— Et lequel, fit le garçon ?

— C’est celui de Rothschild.

— Comment, on a fait une rue Rothschild ?

— Oui, en l’honneur du baron qui possède une belle campagne à Pregny, comme vous le savez.

— Et qu’a-t-il fait pour avoir sa rue.

— Il a fondé aux Pâquis un hôpital pour les maladies des yeux, et on a donné son nom à la rue qui, longeant ce bienfaisant asile, va du chemin des Buis à la rue de Lausanne. Mais, comme le baron de Rothschild vit, nous devons nous borner à louer sa générosité.

— C’est une famille d’une richesse colossale, dit le garçon ; d’où vient son immense fortune ?

— Le nom de Rothschild, si populaire dans la finance, fournirait des détails intéressants et peu connus. Tout le monde a entendu prononcer ce nom, chacun sait qu’il se rattache à d’énormes richesses, mais je suis sûr que peu de gens connaissent l’origine de cette fortune extraordinaire.

— Ce serait intéressant de le savoir ; est-ce que cette famille n’a pas toujours été riche ?

— Rothschild, comme vous pouvez le lire dans tous les dictionnaires « est le nom de la plus grande maison de commerce du monde. » Elle fut fondée à Francfort-sur-le-Main par Meyer Anselme Rothschild. Il était fils d’un simple petit marchand juif, qui faisait le métier de brocanteur. Comme vous le savez, les Rothschild sont de la religion israélite, religion qu’ils n’ont jamais abandonnée. Ce Meyer Anselme était né en 1743. Il perdit son père à l’âge de onze ans, et fut placé à l’école israélite de Furt, ville de Bavière. Très jeune, il entra comme teneur de livres dans une maison de banque de Francfort, puis il se rendit à Hanovre dans une maison de change. Par son intelligence, son entente des affaires et son travail, il acquit un joli capital. Comme vous le voyez, il est venu de loin. De retour à Francfort, il se maria et fonda une maison de commerce. Bientôt sa loyauté, son habileté en matière commerciale devinrent proverbiales et lui gagnèrent la confiance générale. Il recevait des ordres des principales maisons de banque, et sa fortune, comme son crédit, augmentaient de jour en jour dans une égale proportion. En 1801, il fut nommé agent de la Cour par le Landgrave de Hesse, dont il sauva la fortune cinq ans plus tard à ses périls et risques, au moment où ce prince, devenu Électeur de Hesse, dut abandonner ses États, en 1806, à l’approche des armées françaises. Cet acte, regardé comme héroïque, gagna à Rothschild la faveur des souverains et, en peu d’années, sa maison devint le centre universel des opérations de la finance. Il mourut en 1812, laissant six enfants, dont cinq fils, qui chacun, dans des villes différentes, fondèrent des maisons de banque. L’aîné qui s’appelait Anselme, comme son père, resta à Francfort ; le second, Salomon, s’établit à Vienne ; le troisième, Nathan, alla en Angleterre ; le quatrième, Charles, vint à Naples, et le cinquième, James, fonda sa maison de Paris. Bien que disséminés de cette manière, les frères Rothschild restèrent étroitement unis, et cette union fit leur force et leur réputation. L’empereur d’Autriche les anoblit en 1815, en leur donnant le titre de baron. Le généreux fondateur de l’hôpital des Pâquis est fils de M. de Rothschild de Naples.

Telle est l’histoire de cette famille, histoire intéressante, comme vous le voyez, quoique si abrégée.

— À présent c’est tout, dit le garçon ?

— Je vois poindre un nom qui certainement baptisera une rue ou une place.

— Lequel ? dit le garçon.

— L’illustre donateur de sa fortune : Brunswick. Je ne doute pas que son nom ne soit donné à la place des Alpes quand son monument sera terminé.

Les deux amis étaient revenus, ils allaient se séparer.

L’auteur voyant que son garçon avait la larme à l’œil :

— Je ne vous dis pas adieu, mais au revoir dans deux ou trois ans. Lorsqu’on nous aura suffisamment fourni de nouveaux noms, nous reprendrons le sujet des célébrités de notre pays. Il y a toujours quelque chose de bon à y glaner, pour le cœur, l’âme et l’esprit, et on y trouve de nobles exemples à suivre.

____________

 

Lecteurs, en nous séparant de notre garçon, remercions-le.

Grâce à lui, nous avons un nouveau volume, nous profitons de ses entretiens et nous recueillons le fruit de nobles vies qui laissent sur notre pays l’éclat empourpré du soleil couchant, dont les rayons sèment en s’éteignant une poussière d’or.


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Ont participé à l’édition, aux corrections, aux conversions et à la publication de ce livre numérique : Marcel, Anne C., Françoise.

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Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Massé, Arthur. Promenades historiques dans les rues de Genève, Genève, Bâle et Lyon, H. Georg, 1874. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, Rue des Granges depuis la Place Neuve, a été prise par Sylvie Savary.

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[1] Voir la 1ère série, chapitre XXIII.

[2] Le Fédéral. Mardi 5 et Vendredi 8 Décembre 1837.

[3] Février 1878.

[4] Notice sur M. Necker, par le baron A. de Staël, son petit-fils, page 8.

[5] Même notice.

[6] Vinet.

[7] P.-L. de la Rive et J-J. Rigaud.

[8] Diday, Novembre 1877.

[9] Renseignements sur les Beaux-Arts, par J.-J. Rigaud, et Dict. de de Montet.

[10] Description de Paris. 1713. G.-J. Brice.

[11] 17 et 31 Octobre 1789.

[12] Album de la Suisse Romande.

[13] Février 1878.

[14] Journal de Genève Novembre 1877.

[15] Jour de la mort de Pie IX.

[16] Rassemblée par M. Massé, col. d’artillerie

[17] M. J.-B -G. Galiffe, et M. le prof. Ch. Le Fort.

[18] Notices généalogiques par J.-A. Galiffe : Hist. de Senebier. Dict : Bouillet.

[19] Senebier.

[20] Recueil des Lois, II, 405.

[21] Recueil, IV, 231. Com : par le même correspondant.

[22] L’auteur a pensé une seconde fois qu’il serait intéressant de noter cet événement qui l’avait frappé le jour où il composait cet article ; surtout en regard de la vie de Petit-Senn, voyez page 88.

[23] Ce trait n’est point fictif Le jour où j’ai commencé ce chapitre, sans autre préoccupation que celle de la suite de mon travail, mon regard, porté sur mon calendrier, m’a montré le sept Mars.

[24] M. Sayous.

[25] Sayous.

[26] Voir : Organisation des secours contre l’incendie, par Céard.

[27] Cet article était composé depuis longtemps lors de la publication du second volume du Dict. de Montet, « Genevois et Vaudois. »

[28] Avril 1878.

[29] Littré.

[30] Alliance libérale, 15 novembre 1873.

[31] L’article Gutenberg était écrit avant la publication de la brochure de Th. Dufour sur l’imprimerie genevoise, parue en Septembre 1878.

[32] Veillées à la Ferme, p. 40.

[33] Vie de Franklin par Mignet.

[34] Mignet.