Arthur Massé

PROMENADES HISTORIQUES DANS LES
RUES DE GENÈVE

tome 1

édité par la bibliothèque numérique romande

www.ebooks-bnr.com

 

 


Table des matières

 

AUX LECTEURS. 4

ORIGINE DES NOMS DE RUES. 5

CHAPITRE I  Rousseau. 10

CHAPITRE II  De Candolle. 18

CHAPITRE III  Charles Bonnet. 25

CHAPITRE IV  Petitot et Pradier. 30

CHAPITRE V  Massot et les deux Töpffer. 37

CHAPITRE VI  Calame. 45

CHAPITRE VII  De Saussure. 51

CHAPITRE VIII  Abauzit. 57

CHAPITRE IX  Sismondi et Rossi. 61

CHAPITRE X  Eynard. 71

CHAPITRE XI  Grenus. 77

CHAPITRE XII  Argand et Dassier. 82

CHAPITRE XIII  Le baron Maurice et Étienne Dumont. 87

CHAPITRE XIV  Thalberg et Gevray. 95

CHAPITRE XV  Senebier et Le Fort. 103

CHAPITRE XVI  Kleberg et Winkelried. 107

CHAPITRE XVII  Guillaume Tell et le Grütli. 112

CHAPITRE XVIII  TEMPS ET NOMS HISTORIQUES  Adhémar Fabri. 117

CHAPITRE XIX  Bonivard. Lévrier. Pécolat. Berthelier. 123

CHAPITRE XX  Besançon-Hugues. Pierre Fatio. 131

CHAPITRE XXI  Versonnex et le commencement de la Réforme. 139

CHAPITRE XXII  Grands noms sans rues. 148

CHAPITRE XXIII  Fruit des promenades. 153

Ce livre numérique. 156

 

AUX LECTEURS

 

De forme et de raisonnement,

Aux enfants ce livre s’adresse ;

L’âge mûr comme la jeunesse

Peut y puiser enseignement,

Et s’y distraire en sa vieillesse.

 

La critique, par son esprit,

Et qui jamais ne vous ménage,

Fera de ce livre un proscrit,

En aiguisant sur lui sa rage.

 

Mais si sa dent le défleurit,

Pour cette communion d’âge,

Disant ce que Musset écrit

Et l’appliquant à chaque page :

 

« Mes premiers vers sont d’un enfant,

« Mes seconds d’un adolescent,

« Mes derniers à peine d’un homme ; »

 

Je dirai : ne le blâmez pas,

De tous, il dirige les pas

Vers la fleur que devoir on nomme.

ORIGINE DES NOMS DE RUES

Un enfant assis à une table s’amusait.

Il alignait des maisons de carton, de manière à former une ville. Rues, places, artères, rien n’y manquait.

La teinte des toits et des édifices dont les fabricants de jouets se plaisent à barioler de couleurs aussi vives que hors nature, étincelait sur le tapis de la table, dont les plis faisaient éprouver parfois de violents tremblements de terre aux quartiers naissants.

Notre jeune constructeur achevait le tracé de ses rues ; il semblait se complaire dans son œuvre, quand soudain il s’arrête. Sortant de sa poche un crayon, il demeure plongé dans la plus grande réflexion.

— Que fais-tu ? lui dit son père qui, lisant à l’autre bout du salon, eut l’attention réveillée par le brusque arrêt du léger bruit que le jeune garçon faisait en s’amusant.

— Je construis une ville, répondit l’enfant, et à présent je voudrais donner des noms à mes rues.

— En effet, c’est essentiel, reprit le père.

— Je n’en trouve point.

— Comment tu n’en trouves point ?…… Quelle est ta ville et dans quel pays est-elle ?

Soit par timidité, soit qu’il n’eût pas songé à une ville plutôt qu’à une autre, l’enfant interloqué ne répondit rien.

— Quelle est donc ta ville ? reprit le père ; est-ce Paris, Londres, St-Pétersbourg, Genève ? ou bien une capitale de ton imagination que tu veux fonder.

— Je ne sais pas, répondit l’enfant.

— Je te conseille de déterminer l’endroit et tu trouveras tout de suite des noms à donner à tes rues.

L’enfant ne comprenait pas le rapport qu’il pouvait y avoir entre un pays et le nom à trouver pour les rues d’une ville.

— Eh bien, si j’étais toi, reprit le père en souriant, j’appellerais une de tes rues : la rue du Châteaubranlant ; une autre : la rue du Patatra.

En ce moment les plis du tapis étaient si nombreux que toutes les rues furent bouleversées par la chute des maisons.

Le petit garçon ne trouva pas la plaisanterie de son goût, et voyant ses maisons tomber, il fit la grimace.

— Eh bien ! lui dit son père, donne à ta ville le nom de son constructeur… Le fondateur d’une ville est, en général, un grand homme.

— On ne donne pas des noms d’hommes à des rues, objecta l’enfant.

— Au contraire ; on cherche les noms des personnages illustres qui ont marqué dans le pays, et dont à ce titre-là on veut perpétuer le souvenir.

— Je ne le savais pas, reprit l’enfant, étonné.

— C’est pourquoi je te demandais dans quel pays tu plaçais ta ville, afin de voir si ta contrée pouvait fournir des noms célèbres.

— Comme c’est drôle, fit l’enfant.

— Ainsi à Paris, il y a une rue Racine, du nom du grand poète dont tu lis quelquefois les vers ; une rue Napoléon, du nom du grand conquérant dont tu aimes à lire les batailles ; une rue Richelieu, etc. Tiens, par exemple, à Lausanne, – et je prends Lausanne parce que tu y as été souvent, – tu as vu la rue Haldimand, nommée ainsi à cause d’un monsieur Haldimand qui, par sa richesse et ses libéralités, a fait beaucoup de bien à la ville. À Genève, tu passes constamment dans les rues Étienne-Dumont, Winkelried, Rousseau.

— C’est vrai, je n’y avais pas pensé. Mais Étienne Dumont, était-ce un grand homme ?

— Sans doute ; c’était un citoyen marquant ; il y en a beaucoup d’autres : il y a la rue Berthelier, la rue Candolle… et à mesure qu’il se crée de nouvelles rues, on cherche pour elles de nouveaux noms.

— Mais ces hommes dont on prend les noms qu’ont-ils fait ?

— De grandes choses, te dis-je.

— Mais, comme quoi ? mon père.

— Eh bien, tu en as un exemple dans Guillaume Tell, dans Winkelried, dont tu as lu l’histoire.

— Et les autres ?

— Tu l’apprendras dans tes lectures et dans tes leçons d’histoire.

— Mais je ne sais pas dans quels livres je pourrais le trouver, mon père, et dans mes leçons ce ne sera que dans bien longtemps que j’arriverai à savoir ce qu’ont fait les hommes dont les rues portent les noms.

— Ah ! dépêche-toi d’avancer et d’apprendre par toi-même.

— Ne pourriez-vous pas me raconter vous-même leur histoire ?

— Te raconter l’histoire des hommes célèbres dont chaque ville et chaque pays perpétuent le souvenir, miséricorde ! me prends-tu pour une encyclopédie !…

— Non, non, s’écria le fils, qui, sans comprendre le mot que son père venait de prononcer, sentait qu’il avait demandé quelque chose de considérable. Ce n’est pas cela que je veux dire.

— Et quoi, alors ?

— Lorsque nous passons ensemble dans une des rues qui portent le nom d’un grand homme, ne pourriez-vous pas me parler de ce qu’il était ?

— Je le veux bien, mon garçon ; mais sais-tu que tu nous engages l’un et l’autre à un long travail, et qu’il n’y aura aucune rue assez longue pour qu’en la parcourant, je puisse te raconter la vie de son illustre parrain.

— Qu’est-ce que cela fait, mon père ? Décidons de faire une promenade après avoir passé par une de ces rues, et pendant que nous marcherons, vous me raconterez tout ce que vous pourrez. Choisissons, par exemple, le jeudi pour faire nos courses, et chaque jeudi nous verrons une rue et un nom.

Le père trouva cette idée ingénieuse, mais il ne put s’empêcher de dire en souriant :

— Ah ! si tu attends pour baptiser les rues de ta ville d’être arrivé au bout de nos jeudis, elle risque d’être terriblement antique, sans compter qu’elle ne peut rester tout ce temps sur la table.

À ces mots, le jeune garçon fit culbuter ses maisons du revers de la main, et les remit dans leur boîte.

— Tu détruis ta ville ? dit le père.

— À quand notre première promenade du jeudi, reprit l’enfant, emporté par sa nouvelle idée ; commencerons-nous demain, puisque c’est un jeudi ?

— Déjà ?

— Oui, ce sera si amusant. Faisons toutes les rues de Genève pendant que nous y sommes, et quand nous irons dans d’autres villes, comme Paris, où vous m’avez promis de me conduire une fois, nous continuerons nos promenades.

— Quel projet ! répartit le père en riant, pour peu que tu étendes tes prétentions, nous parcourrions le monde entier, et notre vie n’y suffirait pas.

Il fut entendu qu’on partirait le lendemain pour la première promenade du jeudi.

Lecteur voulez-vous suivre avec moi, le père et le fils à travers les rues de Genève ? Si le narrateur est à la hauteur de cette entreprise, ces courses intellectuelles auront leur intérêt et leur utilité. Que d’enfants, que de jeunes gens, et même que d’hommes avancés en âge qui passent devant certains noms de rues de leur ville et qui les prononcent sans toujours savoir ce qu’ils signifient ! Et combien l’exemple de la plupart de ces vies pourrait servir de modèle, et développer l’intelligence, l’amour du travail et les inspirations élevées, chez la génération de nos jours !

CHAPITRE I

Rousseau.

Le lendemain était jeudi.

La conversation de la veille était sortie de la mémoire du père, tandis qu’elle était, au contraire, l’unique préoccupation de l’enfant qui attendait avec impatience l’heure où ils pourraient sortir.

Le moment étant venu, le jeune garçon entra dans le cabinet de travail de son père et se tenant sur le seuil de la porte :

— Partons-nous pour notre promenade ? dit-il.

— Quelle promenade ?

— Mais nos promenades de rues !

— Ah ! oui ! je l’avais oublié. – Eh bien ! partons.

Les voilà prêts en un clin d’œil, et en route !

— Mais ce n’est pas le tout, par où commencerons-nous ? reprit le père.

— Eh bien ! prenons le nom de la rue qui se rapporte à la statue qui se trouve dans l’île entre le pont des Bergues et le pont du Mont-Blanc.

— Ah ! tu veux dire la rue Rousseau ; en effet, c’est un grand homme. Né à Genève, sa réputation s’est étendue au loin, c’est une des gloires de notre ville d’avoir été son berceau.

— Par quoi s’est-il rendu grand homme ? demanda l’enfant.

— Par les ouvrages remarquables qu’il a écrits.

— Ah ! c’est pour cela que dans sa statue on l’a entouré de gros livres.

— Sans doute ; et par ses livres il est devenu un célèbre écrivain français.

— Et pourtant il est né à Genève ?

— Si bien né que la maison où il a vu le jour porte la date de sa naissance, tu pourras le voir toi-même.

En parlant ainsi, nos promeneurs atteignirent la rue Rousseau vers laquelle ils s’étaient dirigés.

— Tiens, te voilà dans la rue qui porte le nom de l’écrivain genevois. Vois-tu là-haut cette inscription sur cette maison ? dit le père, en montrant la plaque que porte le numéro 69.

L’enfant lut ces mots :

— Il est né ici ! fit l’enfant étonné…… Racontez-moi donc sa vie et ce qui l’a rendu célèbre.

— Tu me demandes là, dit le père, quelque chose qui est assez difficile, soit à cause du temps que nous avons à y consacrer, soit à cause des connaissances qu’il nous faudrait l’un et l’autre.

— Comment ?

— Oui, pour connaître et apprécier cet écrivain, il faut avoir beaucoup lu, beaucoup étudié, car Rousseau était avant tout un philosophe.

— Ah ! oui, un de ces savants qui veulent rechercher le fond des choses, n’est-ce pas ?

— Oui, et qui souvent à force de chercher bien loin ce qui est tout près, et bien profond ce qui est à la surface, s’égarent et se perdent. Heureusement pour toi, tu n’as pas encore à t’occuper de ces sujets-là.

— Racontez-moi au moins sa vie, et sans philosophie.

Le père se mit à rire, puis ils reprirent tous deux leur promenade.

— Eh bien ! comme tu l’as vu sur cette maison, Rousseau est né au mois de juin 1712. On n’est pas d’accord que ce soit dans cette maison et dans cette rue, pourtant. On sait positivement qu’il est né à la Grande-Rue au numéro 40.

— Alors, pourquoi a-t-on mis cette plaque, et a-t-on cru qu’il était né dans la rue à laquelle on a donné son nom ?

— Parce qu’on avait découvert qu’un de ses ancêtres possédait une petite maison derrière celle qui porte l’inscription et on n’a pas douté que ce ne fût là le vrai berceau de Jean-Jacques. Le petit Rousseau ne connut point sa mère, elle était morte en lui donnant le jour, et ce fut son père qui l’éleva. De bonne heure il entra, comme toi, au collège, et prit goût à l’histoire romaine.

— Comment sait-on tout cela ? demanda l’enfant.

— Par des auteurs qui ont écrit sa vie, puis par lui-même qui a écrit ses mémoires dans un livre qu’il a appelé ses Confessions ; ensuite par des lettres qu’il a écrites à différentes personnes et qu’on a publiées il n’y a pas longtemps. Il raconte dans l’une d’elles, à propos de sa passion pour les Romains, qu’étant un jour à table et parlant de Scévola, dont tu sais l’histoire, il étendit la main sur un réchaud allumé pour représenter l’action et l’imiter.

— S’est-il brûlé ? demanda l’enfant.

— Il n’en parle pas, répondit le père eu riant, mais il ajoute qu’il était un vrai Romain de goût, tellement il aimait l’antiquité : cela ne te ressemble guère, n’est-ce pas ? et tu ne te brûlerais pas par amour pour les Romains.

Le petit garçon se mit à rire.

— Très jeune, on mit Rousseau en apprentissage chez un graveur ; mais un jour s’étant laissé entraîner à dérober quelque chose à son maître, il quitta l’atelier et s’enfuit loin de Genève ; il avait alors seize ans.

— Et où alla-t-il ?

— Il se dirigea du côté de la Savoie, arriva à Annecy et dès lors sa vie fut des plus aventureuses. Un curé le rencontrant et le trouvant si jeune pour errer-sur les grands chemins, l’amena chez une grande dame qui le prit complètement chez elle. Elle finit par en faire le fils de la maison ; cette dame s’appelait madame de Warrens. Livré à lui-même et traité en enfant gâté, Rousseau montra un caractère léger et très indiscipliné ; il n’était bon à rien ; il avoue dans ses Confessions qu’il n’était qu’« un polisson. » Un jour lisant une comédie, composée par un des amis de la dame, il déclara qu’il en ferait autant s’il le voulait et se mit à en écrire une.

— L’a-t-on imprimée ?

— Non, elle n’a jamais paru. Bientôt, désirant connaître le monde, il quitta sa protectrice pour aller à Paris et là il mena une vie d’aventures très peu intéressantes. Il n’avait pas d’argent, aussi fit-il tous les métiers pour gagner sa vie, il copia de la musique. Dans ce temps-là, la musique gravée était très chère, et par là même on se servait beaucoup de copistes. En la copiant il lui vint l’idée d’en composer.

— Comme pour la comédie ?

— Oui, et il se mêla même de faire un opéra. Comme il avait un certain talent pour la musique et un grand désir d’avancer, il apporta beaucoup de soins à ce travail et réussit à faire un opéra qui eut du succès alors ; il s’appelait le Devin du village.

— Les opéras sont des comédies qu’on chante, n’est-ce pas ?

— Oui, et Rousseau a composé les paroles et la musique de celui-là. On l’a représenté très souvent au théâtre, et cette œuvre révéla le génie de son auteur. Cette pièce montrait qu’il avait un talent et une intelligence hors ligne. En effet, Rousseau se développa, mais beaucoup plus tard, d’une façon singulière et opposée à ses débuts. À mesure qu’il avançait en âge, son esprit devenait sérieux. Il n’avait jamais rien écrit d’important, quand tout à coup une circonstance lui mit la plume à la main.

— Et quelle fut cette circonstance ?

— Un jour le programme d’un concours tomba sous ses yeux. Tu sais ce que c’est qu’un concours.

— Oui, mon père, c’est un de ces sujets que les maîtres et les professeurs proposent, afin que chacun le traite à sa façon, pour remporter un prix.

— C’est cela.

— Et quel a été ce sujet ?

— C’était une question de haute philosophie et qui n’est guère à ta portée, mon garçon ; la voici : Le rétablissement des sciences et des arts a-t-il contribué à épurer ou à corrompre les mœurs ? Y comprends-tu quelque chose ?

L’enfant étonné regarda son père.

— Rousseau essaya de concourir. Son esprit était tellement mûri depuis son arrivée à Paris, qu’il remporta le prix et l’on découvrit dans ce travail l’étoffe du grand philosophe qui devait s’illustrer par de nombreux et importants ouvrages.

— Comment s’appellent les livres qu’il a écrits et en quoi consistent-ils ? fit l’enfant.

— Je te dirai les noms des principaux, reprit le père ; quand on parle de Rousseau, il faut absolument savoir ce qu’il a écrit, mais quant à ce que tu les lises et que je t’en donne ici l’analyse, c’est au-dessus de ta portée ; tu viens de voir par le sujet de son premier concours que tu n’y comprendrais rien. Rousseau commença par écrire un roman.

— C’est donc une histoire, je pourrai la lire ?

— Elle ne t’amuserait guère et ce serait trop long. Ce roman s’appelle la Nouvelle Héloïse ; la scène se passe au bout du lac de Genève, à Clarens et à Meillerie. Il a voulu célébrer les beautés de la nature et du lac de sa patrie, qu’il revenait visiter de temps à autre. Après cet ouvrage, il en composa un autre intitulé : le Contrat social, ouvrage philosophique, et dans lequel il complète sa théorie sur l’inégalité des hommes, dont il avait fait le sujet d’une étude. Son troisième ouvrage s’appelle l’Émile.

— Quel drôle de nom, dit l’enfant, c’est celui d’un de mes amis.

— C’est le titre que Rousseau donna au personnage qu’il a inventé pour développer les idées et les principes qu’il voulait émettre dans son livre.

— Et qu’est-ce qu’il voulait dire ?

— Son but était de donner des idées nouvelles sur la manière d’élever les enfants, pour en faire des hommes différents de ce qu’ils étaient alors, afin que la société qu’ils composent devienne meilleure. Pour démontrer le plan d’éducation qu’il entendait, il supposa un enfant dont il suivit toutes les phases de la vie jusqu’à l’âge d’homme fait. C’est Émile. Mais tout cela est au-dessus de ta portée, mon garçon, et je t’ai indiqué ce sujet seulement pour te montrer en quoi consistent les études auxquelles s’est livré Rousseau. C’est par là qu’il a pris rang parmi les philosophes et qu’il est devenu célèbre. Genève a la gloire d’avoir mis au monde un homme dont le talent a été reconnu et apprécié partout. Te voilà donc instruit sur la célébrité de ce nom qu’on a donné à juste titre à l’une des rues de la ville.

— Où est-il mort ? demanda l’enfant.

— En France, dans la campagne de M. de Girardin qui l’avait attiré dans les derniers temps de sa vie. Cette terre, devenue célèbre par la mort du philosophe genevois, s’appelle Ermenonville. Rousseau y est mort le 3 juillet 1778, à l’âge de soixante-six ans, après avoir fréquenté le monde lettré de Paris et l’avoir occupé d’idées qui étaient nouvelles à cette époque.

— Et qu’étaient ces idées ? demanda l’enfant.

— Oh ! je ne puis pas te les expliquer. La plupart des principes de Rousseau en éducation étaient fort bons ; mais il a nui au bien qu’il aurait pu faire, parce qu’il ne les basait pas sur le christianisme de l’Évangile. Il avait un sentiment religieux qui, au lieu de s’appuyer sur le principe chrétien, ne prenait son fondement que sur la raison humaine, et sous les apparences d’une certaine sentimentalité, il entraînait les cœurs dans une voie contraire à la vérité. Tu pourras étudier plus tard ces questions, que tu n’es pas en âge de comprendre encore.

— Il est curieux qu’il n’ait pas désiré revenir mourir dans sa patrie, pour y être enterré.

— Un monument a été élevé à sa mémoire dans l’île qui porte son nom et tous ses manuscrits, en particulier celui de l’Émile, sont à la Bibliothèque publique qui a été maintenant transportée dans les nouveaux Bâtiments académiques, entre la promenade des Bastions et la rue de Candolle ; tu pourrais les y voir.

— La rue de Candolle, dit l’enfant, n’est-ce pas encore un nom d’homme ?

— Sans doute.

— Eh bien ! ce sera la rue pour notre promenade de jeudi prochain, n’est-ce pas, mon père ?

— Je le veux bien, quand même c’est un singulier ordre pour placer les noms célèbres de Genève.

En ce moment nos promeneurs rentrèrent chez eux.

CHAPITRE II

De Candolle.

La perspective d’un nouveau nom à connaître fit trouver la semaine bien longue à l’enfant. Il n’avait jamais songé à se préoccuper des noms des chemins par lesquels il passait, et maintenant il était toujours en éveil pour en découvrir de nouveaux. On eût dit même qu’à dater de ce jour il était plus zélé, plus attentif dans ses études et que le souvenir de Rousseau enfant lui revenait sans cesse et le stimulait.

À quoi tiennent les choses, pourtant ! Un nom qu’il entendait prononcer à chaque instant, une rue à laquelle il n’avait jamais songé… tout cela fit naître dans son esprit un ordre d’idées auxquelles il était complètement étranger.

Enfin le bienheureux jeudi arriva.

Que de fois il s’était dit, dans la semaine : – Jeudi j’apprendrai ce qu’était de Candolle, et son père en l’entendant lui avait répondu :

— Mais que diraient les historiens de Genève, s’ils nous voyaient commencer une galerie des grands hommes qui ont illustré notre ville, sans soucis de la chronologie.

— Et par quoi aurait-il fallu commencer ? mon père.

— Par des noms célèbres du commencement de Genève : les Adhémar-Fabri, les Lévrier, les Pécolat ; autant de noms que nous aurons à voir, si tu persistes dans ton désir de connaître tous les grands noms des rues.

— Oh ! mon père, nous ne faisons pas des leçons d’histoire dans nos promenades ; nous cherchons à nous amuser. Voyons aujourd’hui la rue de Candolle dont vous m’avez parlé jeudi passé à propos de l’Académie.

Et, foulant ainsi aux pieds l’ordre chronologique et pédantesque, – suivant l’expression de Littré, – nos promeneurs prennent le chemin de la rue de Candolle.

— En nous occupant aujourd’hui de de Candolle, commença le père, nous faisons, sans nous en douter, un enchaînement logique de dates. De Candolle est né l’année de la mort de Rousseau. Tu te souviens que le philosophe genevois est mort le 3 juillet 1778 ; de Candolle était né à Genève au mois de février.

— Y a-t-il, comme pour Rousseau, une maison qui porte l’inscription de sa naissance ? demanda l’enfant.

— Non, mais, comme pour Rousseau, tu peux voir sa statue dans le jardin des Plantes.

Ils arrivaient en ce moment dans la promenade des Bastions, d’où l’on peut voir le buste de de Candolle placé au Jardin Botanique.

— Pourquoi l’a-t-on mis là ? demanda l’enfant.

— Parce que de Candolle était un célèbre botaniste.

— Ah ! il aimait à s’occuper des plantes et des fleurs ?

— Oui, comme toi quand tu vas à la montagne avec ta boîte verte, passée en bandoulière ; et c’est lui, comme nous le verrons, qui a créé le jardin des Plantes. C’est pourquoi on y a placé son buste.

— Est-ce dans ces promenades qu’il a pris le goût des fleurs ?

— Ce goût lui vint peu à peu et fut surtout développé dans les cours qu’il suivit en dehors du collège. Tout enfant, il avait une santé très délicate, de graves maladies l’empêchèrent de suivre des classes régulières et la lecture fut son passe-temps favori. Ce qu’il aimait le mieux lire étaient des comédies. Il raconte lui-même qu’à l’âge de cinq ans…

— Ah ! interrompit l’enfant, il a écrit, comme Rousseau, les Confessions de sa vie ?

— Pas des Confessions, reprit le père, mais des Mémoires que son fils a retrouvés dans ses papiers, et qu’il a publiés après sa mort. Eh bien ! je te disais qu’il raconte qu’à l’âge de cinq ans, après avoir lu des comédies, il composait des espèces de scènes, qu’il faisait jouer par des échecs sur un échiquier.

— Alors, il parlait pour eux ?

— Probablement. Il raconte aussi qu’un jour voyant chez ses parents Florian, l’auteur des fables que tu apprends quelquefois, il lui dit : « Ah ! Monsieur Florian vous avez fait des comédies, eh bien ! moi aussi ! »

— Quel aplomb ! fit l’enfant.

— Cette réponse fit rire le fabuliste qui lui envoya le lendemain un volume de ses comédies.

— Le petit de Candolle en fut-il content ?

— Il ne le dit pas, mais je crois qu’il ne sentit guère le prix et l’honneur de ce cadeau.

— Pourtant, il avait là de nouvelles comédies pour ses échecs…

— Son extrême goût de lecture développa en lui des dispositions très prononcées pour la poésie. Plus tard, quand on le mit au collège, il s’amusait souvent à faire des vers. Il en fit tant et si bien que la poésie et la littérature paraissaient devoir être sa vocation et lui offrir une brillante carrière.

— Mais alors comment se fait-il qu’il soit devenu botaniste ?

— Tous ses étés se passaient à la campagne, et il cite un trait qui prouve qu’il a toujours eu l’instinct et la passion de faire des collections et d’arranger les choses par espèces. Il raconte que sa mère lui faisait rentrer des pommes dans un fruitier et qu’il les rangeait toutes par couleur et par ressemblance, ce qui faisait souvent que sa mère le grondait de perdre son temps. La campagne qu’habitaient ses parents était à Bellevue, elle touchait à celle d’un grand naturaliste, Charles Bonnet.

— Charles Bonnet, fit l’enfant, n’est-ce pas aussi le nom d’une rue de Genève ?

— Sans doute, nous pourrons la faire jeudi prochain. Eh bien ! de Candolle allait souvent, avec ses parents chez Charles Bonnet, et la vue de ses collections de plantes et d’insectes détermina en lui le goût de l’histoire naturelle. Les cours qu’il avait suivis à l’Académie augmentèrent encore ses dispositions et lui donnèrent la passion de la botanique. Il raconte qu’à ses leçons à l’Académie, il était le seul à faire des extraits, tant cette étude l’amusait et que ses camarades se moquaient de lui, quitte à se servir de ses cahiers quand le moment de leur examen approchait. Il aimait à entendre causer les hommes savants ; le grand physicien de Saussure, dont nous aurons aussi à parler à propos d’une rue, l’encouragea beaucoup dans ses goûts de botanique. À l’âge de dix-huit ans, de Candolle alla à Paris, et bientôt, à l’aide d’excellents amis qui l’entouraient de conseils et de facilités pour étudier, il se mit à écrire un ouvrage en quatre volumes. Cette première publication révéla son talent.

— Cet ouvrage était sur les plantes, n’est-ce pas ?

— Oui, sur les plantes grasses, dont il fit l’histoire.

— Eh ! je vous prie, mon père, que peut-on dire sur ces plantes, si ce n’est qu’elles vous piquent les doigts ?

— Elles avaient piqué sa curiosité et son talent, dit le père en riant, et peu de temps après il fut appelé à enseigner la botanique à Paris. Il était devenu un savant si renommé qu’il remplaçait quelquefois le célèbre professeur Cuvier. À côté de la botanique, il avait fait des études médicales pour être docteur ; mais il raconte que la vue des malades l’avait si fort attristé et émotionné qu’il avait dû renoncer à soigner les gens, et qu’il aima mieux soigner les plantes.

— Il préférait, dit malicieusement l’enfant, voir mourir des plantes que des hommes.

— C’est précisément ce qu’il dit dans ses mémoires, reprit le père. Après avoir été longtemps professeur de botanique, soit à Paris, soit à Montpellier, il vint s’établir à Genève où il poursuivit avec succès ses travaux ; il compléta la collection de plantes qu’il recueillait depuis plusieurs années.

— C’est ce qu’on appelle un herbier, n’est-ce pas, mon père ?

— Oui, et le sien était si beau, si complet, qu’il était connu sous le nom d’herbier de de Candolle. Ses premières collections lui avaient été données par un savant naturaliste qui appréciait beaucoup son talent et qui l’encouragea dans ses études. Enfin il créa le jardin botanique, tel que tu le vois aujourd’hui.

— Avec ses serres et les grilles qui l’entourent ?

— Oui, mais tout cela ne se fit que peu à peu ; ce fut en 1817 que le terrain fut préparé.

— Et qu’est-ce qu’il y avait avant ?

— C’était un lieu qui faisait partie des fortifications et où s’étaient passées des scènes violentes au temps de la Révolution dont on tenait à effacer le souvenir. On commença par y planter des pommes de terre, et après qu’on les eut arrachées, de Candolle fit tracer le jardin, planter les plates-bandes ; il ouvrit une souscription pour faire construire les serres. Cette souscription ne tarda pas à être remplie et bientôt le jardin, arrangé comme tu le vois, fut ouvert au public qui, en se promenant, put faire connaissance avec des plantes qu’on ne voit pas dans les jardins ordinaires. Tu comprends maintenant quel titre a son nom à être placé au jardin botanique et à baptiser la rue qui longe l’Académie.

— Cette rue et cette construction sont toutes nouvelles.

— Tu te souviens bien d’avoir vu poser la première pierre de l’Académie ; elle n’a été ouverte qu’en 1872.

— Pourtant, il y a longtemps que de Candolle est mort ?

— Il est mort le 9 novembre 1845, laissant un nom illustre et une foule d’ouvrages très renommés dans la science. Si je voulais t’en dire les titres, j’en aurais jusqu’à demain. On en compte cent quatre-vingt-seize, outre ses brochures, ses ouvrages et ses manuscrits ; d’ailleurs tu ne comprendrais pas grand’chose à ces titres. Il y en a deux cependant qu’il te faut retenir, c’est celui de l’histoire des Plantes grasses, dont nous avons parlé, et celui de la Flore française, histoire des fleurs et des plantes qui croissent en France. Tel a été de Candolle et la raison pour laquelle la rue a été baptisée de son nom…

— La vie de de Candolle est-elle déjà finie ?

— Oui, et nous arrivons au bout de notre promenade. Cependant je ne t’ai rien dit de son caractère aimable en société, de son esprit de conversation, et des qualités brillantes qui le faisaient rechercher de tous, autant que sa réputation de savant l’illustrait à l’étranger. Jeudi prochain, puisque nous en avons parlé aujourd’hui, nous verrons la rue d’un des confrères de de Candolle : Charles Bonnet.

CHAPITRE III

Charles Bonnet.

La rue Charles-Bonnet, tel est le but de la promenade d’aujourd’hui, et c’est vers elle que nos promeneurs se dirigèrent.

— Voici la rue Charles-Bonnet, dit le père en débouchant de la promenade du Pin et tournant à droite, puisque nous en avons parlé à propos de de Candolle ; c’est qu’il était un grand naturaliste.

— C’est chez lui, comme vous me l’avez dit, que de Candolle prit goût à la botanique, je m’en souviens bien.

— C’est cela, mais avant de commencer à te raconter sa vie, il faut que tu comprennes la différence qu’il y a entre un botaniste comme de Candolle et un naturaliste comme l’a été Charles Bonnet.

— Mais je crois que je la saisis très bien, mon père : quand je vais faire une course avec ma boîte de fer-blanc pour rapporter des fleurs et des plantes, je suis botaniste ; et quand je prends ma coiffe à papillons pour attraper des insectes, je suis naturaliste.

— Très bien, reprit le père, donc tu vois par là toi-même qu’un naturaliste s’occupe de créatures vivantes et animales, tandis que le botaniste s’occupe de fleurs et de végétaux. Mais Charles Bonnet, à force d’étudier l’histoire naturelle à un point de vue sérieux et élevé, devint un naturaliste philosophe.

— C’est-à-dire qu’il recherchait l’origine et le fond des choses, dit l’enfant.

— Il étudiait le principe de tout pour le rapporter au Créateur tout-puissant de l’univers, et c’est à ce titre qu’il se distingua de la plupart de ses collègues, en ce qu’il fut un naturaliste chrétien. Né à Genève en 1720, il montra très jeune une prédilection pour ce qui tenait aux insectes. Non content de réunir des collections comme vous le faites tous, il dévorait les livres d’histoire naturelle qu’il pouvait accrocher. Un ouvrage du célèbre auteur Pluche, intitulé le Spectacle de la nature, décida de son goût.

— Ce livre parlait des animaux ? remarqua l’enfant.

— Oui, au point de vue de la création et comme œuvre de la sagesse de Dieu et de ses perfections. Charles Bonnet y trouva de saintes et chrétiennes descriptions qui l’enflammèrent, et, à l’âge de vingt ans, il fit de nouvelles découvertes en histoire naturelle, tu ne devinerais jamais sur quoi ?

— Sur les papillons ? dit l’enfant.

— Non, sur un insecte beaucoup plus ordinaire : les pucerons.

— Ces petites bêtes qui logent sur les plantes et qui vous montent dans le nez quand on respire une rose… ? fit l’enfant étonné ; je ne comprends pas ce qu’il peut y avoir à dire de ces insectes.

— Un naturaliste, repartit le père, trouve toujours quelque chose de nouveau dans les œuvres de Dieu qui nous semblent les plus insignifiantes. Toutes les créatures sont dignes d’intérêt et Bonnet qui, en dehors de sa science, était un homme très religieux, aimait à voir la main du créateur dans tout. Malheureusement, à force de travailler, ses yeux s’affaiblirent très vite, et, de bonne heure, il ne put plus se livrer à ses observations de la nature par le moyen du microscope. Il s’occupa alors des insectes et de l’histoire naturelle à un point de vue philosophique. La destinée des créatures le préoccupa particulièrement, et, à ce sujet, il disait que la raison la plus élevée et la science la plus étendue ne peuvent avoir une vue nette et une preuve évidente des choses, si l’homme ne puise pas ses lumières dans la Bible et s’il ne croit pas en la Révélation de Dieu et la vie éternelle. Rappelle-toi bien de cela, car c’est ce point qui fait un des grands mérites du génie scientifique de Charles Bonnet.

— Comment pourrait-on avoir une autre idée ? dit l’enfant.

— Tu as raison, mon garçon, mais les naturalistes d’autrefois et d’aujourd’hui ont rarement des vues chrétiennes et il en est, il est triste à dire, beaucoup de nos jours qui ont le malheur de ne plus croire qu’en la matière et non en la puissance de Dieu.

— Alors que croient-ils ? demanda l’enfant scandalisé.

— Ils pensent que la matière a son mouvement et sa vie en elle-même, aussi les appelle-t-on des matérialistes.

— Ils sont bien fous ces gens-là, observa l’enfant, c’est comme si l’on prétendait qu’une pierre a un mouvement par elle-même, et comme si un brin d’herbe pouvait croître tout seul.

— Oui, c’est cela. Charles Bonnet n’était pas comme ceux-là, et c’est ce qui le distingue des savants de son époque et même de la nôtre. Dans les nombreux ouvrages qu’il a écrits, il met toute sa force à faire éclater la toute-puissance de Dieu et l’immortalité de l’âme ; il croit au perfectionnement des créatures, y compris les animaux. Il va jusqu’à voir dans l’instinct de ceux-ci une âme, essence immatérielle, qui ne périt pas avec eux… Mais tout cela sont des sujets que tu ne peux comprendre encore et devant l’analyse desquels nous devons nous arrêter, jusqu’à ce que tu les étudies. Ce qu’il t’importe de rappeler c’est que Charles Bonnet a été un naturaliste et un savant chrétien, honoré et vénéré de tous. Ses travaux se trouvent dans toutes les bibliothèques. Genève fut sa patrie, il n’en bougea que pour faire des voyages scientifiques et il y mourut à l’âge de soixante-treize ans, en 1793.

— Je ne comprends pas pourquoi, dit l’enfant, on a choisi pour le nom de ce grand homme une rue aussi courte et si peu fréquentée et comment on ne lui a pas élevé une statue.

— Tu peux voir un buste de lui sculpté sur l’Athénée et un autre au jardin des Plantes, adossé à la grande orangerie. D’ailleurs, il ne te faudrait pas juger de l’illustration des hommes par les statues qu’on leur élève. Dans le cours de nos promenades nous rencontrerons peu de statues et beaucoup de grands hommes dont les rues portent les noms.

— Est-ce qu’ils ont tous été naturalistes et de savants écrivains ? demanda l’enfant.

— Oh ! non ! On peut s’illustrer dans beaucoup d’autres choses ; nous rencontrerons des historiens, des guerriers, des hommes politiques qui se sont illustrés dans l’histoire de Genève, comme nous l’avons dit, puis des noms d’artistes célèbres en peinture, en industrie et en musique.

— Comment, on a aussi donné des noms de peintres ? fit l’enfant.

— Sans doute, nous pourrons les commencer jeudi pour interrompre un peu la monotonie et la confusion qu’apporterait dans ton esprit, la succession des noms scientifiques.

— Donc à jeudi les peintres, mon père, dit l’enfant avec gaité.

Ils rentrèrent par le Molard et en passant devant la maison de la rue du Marché N° 40, le père dit à l’enfant :

— Tiens voici la maison où est né Charles Bonnet.

L’enfant lut cette inscription placée sur le mur :

 

CHAPITRE IV

Petitot et Pradier.

Aujourd’hui, dit le père en sortant, nous allons commencer les rues qui portent des noms de peintres.

— Ce sera fort amusant, dit l’enfant en pressant le pas.

— Et parmi les peintres nous verrons un sculpteur distingué.

Nos deux promeneurs se dirigèrent par la rue de la Corraterie, tournèrent à gauche dans le passage de la librairie Georg, continuèrent et arrivèrent à une rue, construite d’un seul côté.

— Eh bien ! dit le père, nous voici dans la rue Petitot.

— Mais, j’y ai souvent passé, mon père.

— Et tu n’as jamais réfléchi à son nom ?

— Petitot, était-ce un peintre ? dit l’enfant en regardant autour de lui dans la rue.

— Eh sans doute, qu’est-ce que tu cherches ?

— Je ne vois rien qui me rappelle un peintre ici.

— Ah ! fit le père en riant, tu t’attendais à voir des tableaux suspendus à toutes les maisons de la rue ? Mais on a pris ce nom comme on a pris ceux de Rousseau, de Candolle et Bonnet, et pourtant tu n’as pas cherché à voir dans ces rues-là des livres, des plantes et des insectes. Petitot était un peintre genevois très distingué dont je vais te faire l’histoire et je pourrai te montrer plus tard de ses peintures.

Cette perspective excita l’intérêt de l’enfant.

— Eh bien ! Jean Petitot naquit à Genève le 12 juillet 1607 et fut baptisé, si cela peut t’intéresser, à l’église de Saint-Gervais.

— Il était protestant ? fit l’enfant.

— Oui, et même tu verras ce qui lui arriva à cause de cela. Son père était joailler, c’est-à-dire marchand de bijoux et de pierres précieuses, il le mit tout petit à travailler dans son atelier. Aussi on ne parle pas de sa première éducation et de ses premières années ; son apprentissage à l’atelier les absorba toutes. Comme il voyait employer constamment l’émail dans la bijouterie et qu’il se servait lui-même de ces couleurs, il prit un grand goût pour la peinture et résolut de devenir peintre sur émail. Bientôt il partit pour l’Italie avec un de ses confrères et ami nommé Bordier, désirant tous les deux se perfectionner dans la patrie des grands peintres. Puis ils se rendirent en Angleterre, où ils complétèrent leur talent, et bientôt la réputation de Petitot, comme peintre sur émail, commença à percer. Le roi Charles Ier d’Angleterre le fit venir à sa cour pour faire le portrait de la famille royale et des seigneurs. Après la mort du roi, Petitot revint en France et fut de nouveau attiré à la cour de Louis XIV.

— Petitot n’était donc qu’un peintre de roi ?

— En effet, c’était le titre qu’il avait pris ; plus tard, en 1685, lors de la révocation de l’Édit de Nantes dont tu as entendu parler…

— C’était, n’est-ce pas, quand le roi de France tourmentait les protestants de son pays et qu’ils furent obligés de le quitter ?

— Oui ; eh bien, à ce moment-là, Petitot en zélé protestant voulut revenir à Genève, mais le roi ne le lui permit pas et le fit emprisonner. Il chercha à le convertir au catholicisme en lui envoyant dans sa prison, pour le prêcher et l’exhorter, le célèbre prédicateur de la cour, Bossuet ; mais Petitot ne céda point ; le gouvernement de Genève, apprenant ces persécutions, demanda qu’il fût relâché et Petitot parvint à rentrer à Genève en 1686. Mais l’emprisonnement et les chagrins qu’il avait éprouvés avaient altéré considérablement sa santé, il ne peignait qu’avec difficulté. Le repos lui était nécessaire et il quitta Genève pour aller se reposer à Vevey, où il mourut à l’âge de quatre-vingt-quatre ans, en laissant d’innombrables portraits qui ont une grande valeur aujourd’hui. Tu auras l’occasion de voir de ces portraits, ce sont des miniatures très fines dont la ressemblance est toujours parfaite, agréable et atténuant la défectuosité des traits de ses modèles, tout en laissant la nature même.

— C’est là tout ce que vous aviez à dire sur Petitot ?

— Tu trouves que c’est trop court ? Je t’ai raconté tout ce qu’il y avait à dire et quand tu verras de ses peintures, tu achèveras de comprendre comment Genève tient à conserver son nom et à le mettre en relief sur ses murs.

____________

 

De la rue Petitot, nos promeneurs étaient parvenus au haut de la rue du Mont-Blanc, puis tournant dans la dernière à droite en montant :

— Sais-tu le nom de cette rue ? demanda le père.

— Pradier, répondit l’enfant.

— Sais-tu qui était Pradier ?

— Non ; était-ce un peintre aussi ?

— C’était un sculpteur dont il vaut bien la peine de parler, et qu’il faut connaître ; comme notre promenade a été très courte, je vais t’apprendre en quoi son nom est célèbre.

L’enfant tout joyeux de faire deux rues dans un jour, ne chercha plus cette fois-ci à découvrir des statues dans la rue, bien qu’il dût être question d’un sculpteur.

— Jean-Jacques Pradier, commença le père, naquit à Genève en 1792.

— Il s’appelait comme Rousseau, remarqua l’enfant.

— Il fut mis comme Petitot dans un atelier de graveur, quand il était jeune garçon. Un monsieur l’ayant remarqué pendant qu’il travaillait, s’aperçut que le petit Pradier avait plus de dispositions pour tailler les pierres que pour graver. Aussi il le fit entrer chez un maître tailleur de pierres. Pradier fit en peu de temps de rapides progrès, et en face des statuettes qu’il aimait à regarder, son talent de sculpteur grandit de jour en jour. En 1812, l’école de sculpture de Rome ouvrit un concours, il essaya d’y prendre part et obtint le prix. L’année suivante il surpassait déjà ses confrères.

— Quel rapport avec les commencements de Rousseau ! remarqua l’enfant.

— Il partit ensuite pour l’Italie et pour Rome, désireux de voir par lui-même la ville où il avait envoyé son travail et d’étudier les chefs-d’œuvre de l’antiquité. Pendant son séjour dans la ville des Césars, il se livra à de fortes et sérieuses études. Il attendit de les avoir achevées pour produire quelque chose, et en 1817 il fit deux statues en marbre qui révélèrent son génie. Un sculpteur a rarement réussi à donner au marbre et à la pierre tant de grâce et de mouvement que lui. Quand on regarde une statue de Pradier il semble qu’elle va bouger et parler.

— Est-ce qu’on peut en voir ici ? dit l’enfant.

— Tu en as rencontré plusieurs sans t’en douter ; je te citerai entre autres la statue de Rousseau dans son île ; puis cette figure qu’on voit sur presque toutes les pendules de salon, qui représente une femme assise, les jambes croisées, joignant les mains au-dessous de son genou gauche, une lyre à côté d’elle.

— Cette figure est de Pradier ? fit l’enfant.

— Oui, c’est une des muses à la suite.

— Comment à la suite ? demanda l’enfant.

— Oui, reprit le père en riant. En général on n’en compte que neuf et il a élevé celle-ci au rang de la dixième. C’est une muse à la fois de la poésie et de la musique appelée Sapho. C’est la dernière statue que Pradier ait faite et c’est un de ses chefs-d’œuvre.

— Pourquoi a-t-il choisi celle-là plutôt qu’une autre ?

— Parce que c’est la figure la plus belle et que Pradier excellait à rendre les traits fins et délicats. Un de ses biographes dit : « qu’il savait assouplir le marbre et lui donner l’apparence des chairs. » Tu as là, en un mot, le talent du sculpteur genevois. En 1812, l’Institut de France lui ouvrit ses portes et c’est cette année qu’il fit la statue placée au jardin des Plantes, à Paris.

— Que représente-t-elle ? demanda l’enfant.

— Prométhée.

— Ah ! ce personnage de la fable dont un oiseau de proie dévore les entrailles ?

— Oui, et l’exécution de cette statue est magnifique. Mais si je voulais te parler de toutes celles qu’il a faites, nous n’en finirions pas, et il aurait continué à en exécuter si la mort n’était pas venue le surprendre dans la force de l’âge et du talent. Un jour comme il se promenait près de Paris, il mourut subitement d’une attaque d’apoplexie, au milieu de ses élèves avec lesquels il se trouvait ; c’était le 5 juin 1852.

— Quel dommage que la plupart de ces hommes distingués aillent mourir à l’étranger et ne restent pas dans leur patrie !

— Que veux-tu, ils vont chercher les succès des grandes villes. Mais avant de quitter le nom de Pradier, il faut que je te donne un détail qu’on ne connaît pas généralement : c’est que Pradier a eu un frère aîné, nommé Charles-Simon, qui naquit à Genève, en 1782, et qui fut un dessinateur remarquable ; il partit jeune pour Paris et prit rang parmi les artistes de France. On le nomma membre de la Société des Arts de Genève, malgré son absence. Il se distingua par des gravures très estimées et revint à Genève les dernières années de sa vie ; il mourut à Mornex, en 1847.

— Mais alors, dit l’enfant, ou aurait dû appeler la rue : rue des deux Pradier.

— C’eût été un peu long, reprit le père, mais bien que le peintre eût du talent, on ne parle que du statuaire ; l’autre est inconnu et c’est pourquoi j’ai voulu t’en parler, afin que tu saches quelque chose que le monde ignore en général.

— Alors, mon père, indiquez-moi aussi ce qu’il a fait, afin que je puisse…

— Blaguer un peu sur ton savoir, n’est-ce pas ? dit le père en souriant. Eh bien ! tu n’as qu’à nommer entre autres, une gravure du portrait de H.-B. de Saussure, d’après le tableau de St.-Ours, puis une gravure représentant Virgile lisant à l’empereur Auguste ; cette œuvre lui a valu la croix d’honneur. Enfin son dernier ouvrage fut une gravure du Sauveur remettant les clefs à St. Pierre. Voilà tout ce que tu peux dire.

— Je suis sûr qu’il n’y a pas un garçon qui le sache, dit l’enfant tout fier.

— Jeudi prochain nous continuerons la peinture par deux rues qui portent des noms d’artistes, leur vie t’amusera.

— Quels sont ces noms ? dit l’enfant dont la curiosité était piquée.

— Tu le verras, reprit le père.

CHAPITRE V

Massot et les deux Töpffer.

Le jeudi suivant, nos promeneurs dirigèrent leurs pas d’un tout autre côté.

L’ancien plateau des Tranchées qui se couvre peu à peu de maisons et de rues par conséquent, fut le centre et leur point de départ artistique et littéraire.

Ils arrivèrent dans un chemin que la truelle des maçons s’efforce de convertir en rue ; l’alignement des maisons n’en est pas terminé et pourtant elles portent déjà leur nom.

— Vois-tu ce nom ? dit le père en indiquant du doigt à l’enfant une enseigne bleue, placée à l’extrémité de la partie la plus élevée du cours des Bastions.

— Oui, on a écrit : rue Massot ; comment c’est une rue, ça ?

— Oui, ou plutôt elle deviendra une rue, et on lui a donné le nom d’un grand peintre. Voilà pourquoi nous l’avons choisie pour aujourd’hui, puisque nous avons commencé l’école des peintres, et il ne faut pas les séparer.

— Vous m’avez dit jeudi passé que nous en verrions deux aujourd’hui.

— Sans doute ; quand nous aurons parlé de Massot, nous verrons le nom de cette rue là-bas, le long de l’église Russe.

— La rue Töpffer ?

— Ah ! tu la connais ?

— Un garçon de notre classe y demeure.

— Eh bien ! comme il fait très beau temps aujourd’hui et que nous avons beaucoup à raconter, partons pour une longue course.

— Partons pour Salève.

— C’est une idée, nous y monterons avec Töpffer, si notre souffle nous le permet, dit le père en riant.

Et voilà nos deux compagnons en route.

— Firmin Massot, par lequel nous commencerons, naquit à Genève en 1760.

— Firmin ! quel drôle de nom !

— C’était un nom qu’on donnait souvent à cette époque, et nous le retrouverons dans le cours de nos promenades. Dès que le petit Firmin sut tenir un crayon, il eut la passion de barbouiller du papier. Il avait la manie de faire ses dessins tout petits, et bientôt on s’aperçut qu’il manifestait de grandes dispositions pour ce qu’on appelle la miniature, c’est-à-dire des portraits faits en très petit. Son père venait d’éprouver des pertes d’argent, et il ne voulait pas entendre parler de la vocation de peintre pour son fils ; c’est une de ses sœurs aînées, douée, elle aussi, d’un talent de peinture, qui reçut le petit Firmin chez elle, afin qu’il pût peindre, comme il en avait tant d’envie. Sous ses soins, il fit de grands progrès, et plus tard, un de nos anciens magistrats genevois, le conseiller Jalabert, le prit avec lui pour aller en Italie. Firmin n’avait que dix-huit ans ; enchanté de tout ce qu’il voyait en fait de beaux-arts et de peintures, il s’abandonna à la vie artistique et poétique, mais la nécessité lui imposa le devoir de s’appliquer à un travail lucratif, et il revint à Genève pour faire des portraits.

— On ne faisait pas des photographies dans ce temps-là ? dit l’enfant.

— Non, aussi Massot, dont la réputation grandissait chaque jour, avait de nombreuses commandes. Pendant le temps de la révolution, il dut quitter Genève. Son protecteur, M. Jalabert, l’avait présenté à la célèbre Madame de Staël, qui l’invita à séjourner à son château de Coppet. Son caractère aimable le fit apprécier de la société réunie au château, et bientôt il ne put suffire aux portraits de tous ceux qui s’y trouvaient. De Coppet, il alla à Lausanne où il se maria. Ce fut alors qu’il se mit à la peinture à l’huile.

— Jusque-là comment faisait-il ses portraits ?

— À l’estompe.

— C’est-à-dire au crayon frotté, n’est-ce pas.

— Oui, et tout le monde voulut se faire peindre par lui.

— Tirer en portrait, comme dit notre vieille bonne.

— Ses portraits firent fureur à Genève et à l’étranger. Massot connut Töpffer ; ils étaient très unis et il puisa dans sa peinture d’excellentes directions pour la couleur. Dans quelque endroit qu’il arrivât, Massot ne pouvait suffire à toutes les commandes qui lui étaient faites. En 1829, il fit un voyage en Angleterre pour se reposer ; mais à peine son arrivée fut-elle connue, qu’il dut répondre aux instances d’un si grand nombre de seigneurs anglais, que son temps de repos devint un temps de labeur. De retour à Genève, il ne bougea plus, il travailla jusqu’à un âge très avancé et mourut en 1849, ayant plus de quatre-vingt-trois ans.

— Et ses portraits, dit l’enfant, quels sont-ils ?

— Il serait impossible de t’en citer un en particulier, il faudrait te les nommer tous, et nous en aurions jusqu’à jeudi prochain. Comme un de ses biographes l’a écrit : « il a peuplé nos logis des images de ceux qui ne sont plus. »

— Comment se fait-il que nous n’en ayons point chez nous ? dit l’enfant malicieusement.

— Ta grand’mère possède un portrait de Massot, demande-lui de te le montrer.

Quelques secondes de silence suivirent.

— Nous n’avons pas marché une demi-heure, dit l’enfant, et nous avons déjà enterré Massot.

— Enterré Massot, dit le père en riant…

— Oui, vous terminez toujours un homme par sa mort.

— Eh bien ! faisons naître Töpffer.

— Est-ce l’auteur des Voyages en Zigzag ?

— Oui, nous nous en occuperons aussi. Mais avant d’en venir à ce Töpffer-là, il faut que je te parle de son père, qui était un peintre des plus distingués.

— Alors, demanda l’enfant, pour lequel a-t-on nommé la rue ?

— En vérité je ne sais trop. La proximité de la rue Massot donne lieu de croire qu’on a eu en vue le peintre, pourtant le nom de Töpffer fait plutôt penser, comme toi, au professeur, au littérateur distingué dont la plume humoristique a écrit les Voyages en Zigzag, M. Jabot et tant d’autres qu’il a illustrés aussi bien de son crayon que de sa pensée.

— Moi, je penche pour celui-ci, dit l’enfant.

— Parce qu’il t’amuse. Eh bien ! nous les verrons tous les deux l’un après l’autre.

— Töpffer, père, est né à Genève, eu 1766, il s’appelait Wolfgang-Adam.

— Voilà encore un singulier nom, dit l’enfant.

— Comme Massot, il devait être graveur ; on l’envoya à Lausanne pour faire son apprentissage, puis ensuite à Paris, et enfin il revint s’établir définitivement à Genève, lors de la révolution. Il ne s’occupa plus de gravure, mais de dessin et de peinture. Il commença par donner beaucoup de leçons ; c’était, dit-on, le meilleur maître et le plus aimable pour ses élèves qui trouvaient toujours la leçon trop courte. Il faisait de grands tableaux dans lesquels il groupait des scènes avec un talent tout particulier.

— On appelle cela le dessin de genre, n’est-ce pas ?

— Oui, et Töpffer y excellait. Il avait un grand goût pour les caricatures.

— Comme celles qu’on trouve dans M. Jabot, M. Vïeuxbois, dit l’enfant.

— Oui, ainsi que nous le verrons, le littérateur a hérité du talent de son père. Le peintre tirait parti des moindres choses qui se trouvaient sous ses yeux pour faire des caricatures. Les scènes de rues lui fournissaient les plus jolis sujets de ses œuvres. Les encans qui se font chez les fripières étaient souvent l’objet qu’il choisissait. On raconte qu’un jour, après la publication d’un de ses dessins sur les encans, il passait dans le quartier de la Madeleine qui était déjà comme aujourd’hui, le quartier des fripières. Ces femmes voyant l’auteur de la caricature où elles étaient ridiculisées, l’entourèrent en se moquant de lui à qui mieux mieux.

— Que fit Töpffer ? demanda l’enfant.

— Il en rit le premier et profita de cette aventure, pour faire une nouvelle caricature, et il est probable qu’il en envoya un exemplaire à chacune des fripières.

— Comme cela devait être drôle, dit l’enfant.

— Mais il ne faut pas conclure de là que le talent de Töpffer fut seulement la caricature. Non, comme je te l’ai dit, il faisait la grande peinture et ses tableaux ont eu une immense réputation à l’étranger. Il s’en trouve beaucoup à Genève, tu peux en voir au musée Rath ; il y en a, entre autres, qui représentent des scènes et des effets d’hiver, qui étaient la spécialité de Töpffer, et qui sont très appréciés. Le peintre Töpffer travailla jusqu’à un âge avancé ; ses enfants le trouvèrent mort devant son chevalet, occupé à peindre. Il est mort dans la paix, laissant derrière lui un très grand nombre de peintures et un nom dont Genève aime à se glorifier. Il avait un fils dont il voyait naître de jour en jour la réputation.

— Ce fils a été l’auteur des : Voyages de pension, n’est-ce pas ? dit l’enfant.

— Il devait être un jour le littérateur distingué qui t’amuse : Rodolphe Töpffer naquit en 1799. Son père crut voir en lui son digne successeur en peinture, car à mesure que Rodolphe grandissait son talent se développait. Il était doué d’un esprit fin et original, il avait hérité du goût de son père pour la caricature. En quatre coups de crayon, il bâtissait un homme et des scènes charmantes. Mais à côté de cela, il suivait de fortes études de latin, de grec et d’histoire. Les sciences l’attiraient aussi passionnément. Le dessin, la peinture n’étaient qu’un délassement pour lui, lors même qu’il eût désiré en faire sa vraie vocation. Malheureusement aussi, à mesure que son talent grandissait, sa vue s’affaiblissait. Il dut donc renoncer de bonne heure à faire des tableaux et comme il était très instruit et très savant, qu’il avait beaucoup de goût pour l’enseignement, il se voua à l’éducation et ouvrit des classes particulières. Son habileté, son esprit aimable et fin, sa bonté lui attiraient un grand nombre d’élèves ; il tenait une pension sur la place St.-Antoine. Moi, qui te parle, j’ai habité pendant longtemps à côté de la pension Töpffer et je puis te dire qu’il y avait toujours plus d’élèves que de place pour les recevoir, je les voyais jouer à la balle sur St.-Antoine pendant leurs récréations ; ils avaient l’air très heureux et jouissaient chez leur maître, en dehors de leurs leçons, d’une vie de famille très rare et très précieuse à trouver dans les pensions.

En été, M. Töpffer prenait un certain nombre d’élèves avec lui pour faire des voyages ; ils partaient le sac au dos, la pique à la main, la gourde au côté et voyageaient à pied.

— Ce sont ces voyages qu’il a écrits et illustrés ?

— C’est là où il a montré son talent de littérateur et de caricaturiste. C’est ainsi qu’il a été amené à publier l’histoire et les aventures de M. Jabot, de M. Crépin et tous ces petits livres que tu connais et qui lui ont acquis tant de réputation. Il a écrit, aussi des livres plus sérieux, mais toujours spirituels, entre autres les Menus propos d’un peintre genevois, dans lesquels tu trouves, en particulier, son joli morceau de l’Âne.

— Oh ! je le connais, dit l’enfant, on nous l’a fait lire à la classe.

— Est-ce à propos de l’un de vous ? dit le père en riant.

— Oh ! mon père ! fit l’écolier avec indignation.

— En tout cas, continua le père, ce serait à l’avantage de celui qui aurait été comparé à l’âne dont parle Töpffer, et qu’il estime au-dessus des autres animaux à cause de son caractère humble, patient, docile, et cependant rarement apprécié à sa valeur.

— C’est singulier de tellement admirer un âne, dit l’enfant.

— Eh bien ! mon garçon, c’est justement dans ce morceau que l’on voit un des caractères le plus sérieux de Töpffer ; sa tendance philosophique et morale. Il considère tout à un point de vue élevé et religieux. La profondeur et la gaîté, l’élévation de pensée et de sentiment, et un enjouement toujours fin et gracieux ; ce sont là les qualités qui ont fait apprécier son talent par tout le monde.

— Ah ! bien, dit l’enfant, si j’avais baptisé la rue je l’aurais fait en souvenir de l’écrivain, plutôt que du peintre.

— Tous deux ont illustré leur nom, de sorte que la rue Töpffer immortalise à la fois deux hommes distingués.

À ce moment, le père et le fils arrivaient à la ville, ils revenaient je ne sais comment par le boulevard de Plainpalais.

— Y a-t-il encore des rues qui portent des noms de peintres, mon père ? dit l’enfant.

— Tiens, regarde, fit le père, en montrant un écriteau bleu placé au coin d’une rue en construction aboutissant à la place Neuve.

— Rue Calame, lut l’enfant. Qui est Calame ?

— Comment tu n’as jamais vu des modèles de dessin de Calame ?… C’est le dernier nom de peintre donné, jusqu’à présent du moins, à une rue de la ville ; nous le verrons jeudi prochain, pour enterrer les peintres comme tu le dis.

CHAPITRE VI

Calame.

On part pour la rue Calame.

Elle est vite longée, vite parcourue. À la voir, il semble qu’il n’y ait pas la moindre chose à en dire. C’est un chemin bordé de trois constructions publiques dont l’une s’élève encore aujourd’hui lentement et qui sera à peine achevée, quand le lecteur lira ces lignes.

— Voici la rue Calame, dit le père en y entrant. Tu vois un grand bâtiment que l’on vient de construire ; il est destiné aux écoles de dessin et de peinture et l’on n’a pu mieux faire que de donner à sa rue le nom du célèbre peintre genevois.

— Comme elle est courte cette rue, s’écria l’enfant ; elle ne s’étend que de la place Neuve à Plainpalais.

— Cela n’empêche pas que le nom qu’on lui a donné s’étendra beaucoup plus loin que notre époque.

Calame est en effet un de nos plus grands peintres de Genève et ses confrères ne se choqueront pas, si je l’appelle le plus grand. Voici son histoire : Alexandre Calame naquit en 1810 ; ayant perdu son père de très bonne heure, sa mère le fit placer presque enfant dans une maison de banque, pour qu’il arrivât promptement à gagner sa vie. Les chiffres n’étaient pas l’affaire du petit Alexandre ; dès qu’il pouvait se détourner de ses occupations, il se mettait à crayonner. Un bout de bois, un morceau de charbon, un brin de craie, tout lui était bon pour faire des dessins sur n’importe quoi. Très vite, il se lia avec un marchand d’estampes et il se mit à colorier des dessins pour quelques sous. Le marchand fut frappé de l’exactitude avec laquelle il faisait son travail et des dessins originaux qu’il exécutait. Ses patrons finirent par comprendre que leur jeune commis était plus apte à dessiner qu’à porter des sacs d’écus et surtout à copier des lettres. Ils parlèrent de lui à M. Diday, peintre célèbre qui vit encore et qui le reçut comme élève dans son atelier. Calame avait alors dix-neuf ans. Heureux et content, il se livra tout entier à sa passion pour le dessin ; il fit étude sur étude et bientôt M. Diday vit qu’il n’avait plus à faire à un simple élève, mais à un artiste de premier ordre. En effet, en peu temps, le jeune Calame fit des dessins, puis des tableaux qui attirèrent l’attention des connaisseurs. On l’encouragea à exposer, et la première exposition où il mit quelque chose décida de sa réputation. On lui commanda bien vite de nombreux tableaux, et les points de vue remarquables des environs furent peints par lui.

— Faisait-il des portraits ? demanda l’enfant.

— Il ne peignait le portrait que de la nature, répondit le père en souriant.

— Ah ! il ne faisait que du paysage.

— Oui, c’était sa seule et sa grande spécialité. Il choisissait pour sujets de ses tableaux les plus belles vues et les plus beaux arbres ; il reproduisait la nature avec une exactitude pleine de vie. Les grandes montagnes et les sites les plus pittoresques de nos Alpes Suisses ont été reproduits par lui. En 1837, il fit son premier grand tableau. Il fut trouvé si beau que la Société des Arts de Genève l’acheta pour le placer au Musée Rath, où il est toujours. Ce tableau résume encore aujourd’hui à lui seul le talent et le génie de Calame, comme il le révéla jadis.

— Ah ! il est au Musée de la place Neuve ?

— Oui.

— Pourrions-nous l’aller voir ?

— Tiens, le Musée est justement ouvert aujourd’hui Jeudi. Je vais t’y conduire au lieu de nous promener.

Sans dépasser l’École de dessin en construction, rebroussant chemin, nos deux promeneurs se dirigent vers le Musée Rath situé à l’extrémité nord de la rue Calame, et y entrent. Ils vont droit au tableau du grand peintre genevois.

— Voici le tableau en question, dit le père.

— Oh ! qu’il est grand, fit l’enfant ; il représente un orage dans les montagnes ?

— C’est un orage dans les hautes Alpes de la Suisse. Le tableau s’appelle l’orage de la Handeck, du nom du torrent que tu vois bouillonner au fond de cette vallée. Regarde comme il écume à travers ces forêts de sapin.

— Il semble qu’on en entend le bruit, et qu’on sent la fraîcheur de l’eau…… L’orage a cessé ?

— Oui, tu vois comme il s’éloigne ; il remonte les pentes rocheuses de ces montagnes du fond.

— On croit apercevoir encore les éclairs et sentir le vent qui courbe les branches des arbres.

— On dirait qu’elles craquent, continua le père, puis voilà le soleil qui reparaît et qui dore le sommet des sapins derrière les nuages que le vent chasse et déchire.

— Oh ! que c’est beau !

— N’est-ce pas ? reprit le père. Eh bien ! tu as là un échantillon de la peinture et du talent de Calame, dans tous ses tableaux on retrouve la même force, la même exactitude à copier la nature dans ses moindres détails.

— A-t-il fait beaucoup de tableaux ? demanda l’enfant.

— La liste en serait difficile à dresser. On lui en commandait de partout. Ce tableau, que tu vois là, lui a valu en 1839 la médaille d’or à l’exposition de Paris ; l’année suivante il en exposa trois à Londres où il eut un grand succès ; l’Angleterre, la Hollande, la France, se le disputaient, et il reçut des décorations de chacun de ces pays.

— Est-ce qu’il alla s’établir, comme les autres peintres, à l’étranger ?

— Non, après chacune de ses courses de montagne et de ses voyages en Italie, en France, en Angleterre, il revenait toujours à Genève, où son petit atelier était le rendez-vous des étrangers qui venaient en Suisse.

— Comment cela ?

— Sa réputation était si grande que les étrangers qui visitent la Suisse voulaient avoir vu Calame et l’endroit où il travaillait. Outre ses tableaux, il a exécuté une quantité de dessins, de lithographies, et d’eaux-fortes. Tous ceux qui dessinent le paysage font des études sur les modèles de Calame. Dans les dernières années de sa vie, il n’exposait plus ; en 1855, il envoya à Paris un tableau qui fut acheté par l’Empereur Napoléon.

— Qu’est-ce qu’il représentait ? demanda l’enfant.

— Le lac des Quatre-Cantons.

— Le lac, près de Lucerne, qui fait la croix ? reprit l’enfant.

— Oui, comment connais-tu ce lac ? puisque tu n’y as jamais été.

— Oh ! je viens d’en lire la description dans le livre de Riquet à la Lune. C’est dans ces endroits et au bord de ce lac que s’est passée l’histoire de Guillaume Tell ?

— Oui, nous en parlerons quand nous ferons la rue Guillaume-Tell ; reprit le père. Eh bien ! ce tableau du lac des Quatre-Cantons a été, je crois, le dernier grand ouvrage que Calame ait exposé.

— Alors il n’a plus travaillé, dit l’enfant attristé.

— Calame n’a jamais cessé de travailler, mais renfermé dans une vie calme et douce, il voulut jouir d’une gloire qu’il n’avait pas besoin d’augmenter. Il vivait au milieu d’amis, sans rechercher le monde. La vie de famille était son bonheur. La foi en Dieu et son Sauveur dont il s’efforçait de suivre les préceptes de charité et de tolérance, était sa consolation. Quand tout à coup sa santé commença à s’altérer, peu à peu on le vit s’affaiblir. On le fit partir pour le Midi dans l’automne de 1863, et le 17 mars 1864 il mourut à Menton, laissant dans le monde des artistes une place qui restera éternellement vide et un nom dont Genève est fière de conserver le souvenir.

— Il n’avait que 54 ans.

En causant ainsi les promeneurs étaient sortis du Musée.

Instinctivement, ils avaient repassé par la rue Calame. Puis après s’être promenés quelque temps sous les arbres de Plainpalais, ils rentrèrent en ville par un passage parallèle à la rue Calame.

— Eh bien, dit le père, nous avons vu toutes les rues qui portent des noms de peintres.

— Il n’y en a plus ? dit l’enfant.

— Pas jusqu’à présent.

— N’y en a-t-il plus à Genève ?

— Sans doute, et il y en aurait plusieurs qui mériteraient bien l’honneur de nommer une rue.

— Quelle rue ferons-nous jeudi ?

Longeant le Bâtiment électoral par le chemin où nous venons de les voir s’enfiler, l’enfant dit en regardant le coin du mur :

— Tiens, cette rue a un nom !… Et pour toutes maisons, il n’y a que le Palais électoral !

— C’est encore un nom illustre de Genève, dit le père : Horace-Bénédict de Saussure.

— Qui est-il celui-là ?

— Nous le verrons jeudi prochain.

CHAPITRE VII

De Saussure.

Est-ce une rue ?

On comprend cette exclamation de la part de ceux qui, ayant à leur droite le Bâtiment électoral, le longent pour se rendre à la place de Plainpalais.

Ce passage n’est que de quinze à vingt pas de long ; aucune entrée de maison ne s’y trouve ; il n’y a qu’une des portes du Bâtiment électoral, porte qu’on n’ouvre jamais et pourtant on fait de ce passage, de cet endroit, une rue à laquelle on a donné un grand nom.

Je suis sûr que peu de mes lecteurs l’ont remarqué, beaucoup passent sous son enseigne bleue sans le voir ; puis sans se rendre compte de ce qu’il a de grand.

C’est là où nos promeneurs nous conduisent aujourd’hui.

— Voilà la rue de Saussure, dit le père, en y arrivant.

— Pourquoi appelle-t-on ainsi ce petit bout de chemin ?

— Pour conserver le nom d’un célèbre naturaliste et physicien genevois que nous rencontrons encore sur notre route.

— Ah bien ! s’il voyait sa rue, reprit l’enfant d’un ton comique, il trouverait qu’on ne lui fait pas grand honneur.

— Pourtant, comme tu vas le voir par son histoire, c’est un homme d’un grand mérite et dont Genève doit honorer la mémoire. Maintenant que tu as vu sa rue, je vais te dire qui il était.

Et le père et le fils de se remettre en route pour une promenade à la campagne.

— Eh bien ! Horace-Bénédict de Saussure est né à Genève en 1740.

— Ah ! l’H et le B qu’on a mis sur l’enseigne veulent dire ses noms de baptême ? dit l’enfant ; je comprends, ils auraient été trop longs.

— Sans doute, ils auraient tenu toute la muraille. De Saussure aimait passionnément l’histoire naturelle.

— Comme Charles Bonnet, dit l’enfant.

— Sa mère malade était retenue sur un fauteuil et son plus grand plaisir était d’avoir des fleurs, il allait tous les jours parcourir les environs de la ville, cherchant dans les haies et dans les fossés quelques fleurs et quelques plantes pour les lui apporter. Dans ces petites courses qui lui donnèrent envie d’en faire de beaucoup plus grandes, il observait tous les détails de la nature. Un oiseau, un insecte, une pierre, frappaient son attention. Peu à peu ses courses devinrent plus longues et les montagnes furent bientôt l’objet de son ambition. Dans ses jours de congé, il avait déjà exploré les plus petits recoins du Salève ; mais ses leçons et ses études à l’Académie le retenaient prisonnier pendant la semaine.

— Il n’avait que ses jeudis ? dit l’enfant.

— Je n’en doute pas, reprit le père, mais c’est pour te dire qu’à côté de ses goûts d’histoire naturelle, il travaillait assidûment. Ses études furent si fortes et faites avec tant de succès, qu’à vingt ans il était professeur de mathématiques et deux ans après on le nomma professeur de philosophie.

— Comment, il abandonna l’histoire naturelle ?

— Non, non, elle lui servait de délassement dans ses travaux plus sérieux. Son esprit et sa science embrassaient tout ; ses connaissances étaient presque universelles. La philosophie le ramena logiquement à l’histoire naturelle, et les relations qu’il entretenait avec les savants naturalistes de l’époque et avec Charles Bonnet qui était son parent, le portèrent de plus en plus à s’adonner à cette branche de la science.

— Ah ! Charles Bonnet était son parent ?

— Oui, Charles Bonnet avait épousé la sœur de Madame de Saussure.

— Alors, il était le beau-frère de de Saussure, fit l’enfant.

— Sans doute. Ainsi il n’est pas étonnant que son goût pour l’histoire naturelle et la botanique se soit développé. Mais ce qui l’intéressa surtout, ce fut la formation et la composition de la terre, par rapport aux pierres et aux rochers des montagnes.

— Ah ! dit l’enfant, je connais un garçon qui a le même goût ; quand il se promène, il tâte toutes les pierres et en fait collection.

— Il veut étudier la minéralogie qui est la science des pierres. Cette étude poussa de Saussure à faire de nombreux voyages dans les montagnes. Salève, le Jura, la Dôle, il explora tout. Mais bientôt ces montagnes devinrent trop basses pour lui. Les glaciers et les cimes neigeuses attirèrent ses regards et il se dirigea vers Chamonix pour les étudier. « Il ne marchait jamais, nous dit-il, sans un marteau à la main. »

— Et qu’en faisait-il ?

— Il s’en servait pour casser les rochers, pour étudier les différentes couches de terrain, et les espèces de pierres. Il fit ainsi de très curieuses découvertes, dans cette branche de la science, quant à la formation des montagnes et des glaciers. N’as-tu jamais vu son portrait peint par St-Ours ?

— Non ; où est-il donc ?

— On le voit un peu partout et en particulier dans un des salons de l’Athénée et à la Bibliothèque publique. Il est représenté son marteau de géologue à la main, le regard fixé en haut, comme s’il contemplait la montagne qu’il aspire à gravir. Il a franchi plusieurs passages où personne n’avait jamais mis le pied avant lui. Voulant étudier les terrains de montagne, il désira en parler avec connaissance de cause et voir par lui-même les cimes les plus élevées. Avant lui on n’avait guère pensé à monter au Mont-Blanc. C’était presque un des seuls endroits qui lui restât à atteindre dans nos Alpes. À force de peine, de temps et d’argent il décida des habitants du village de Chamonix à tenter cette ascension périlleuse.

— Mais elle n’est pas bien périlleuse, dit l’enfant, il y a beaucoup de gens qui la font maintenant.

— Oui, à présent, parce que de Saussure a frayé le passage, et ce n’est qu’au péril de sa vie qu’il a atteint, au mois d’août 1787, le sommet tant désiré du Mont-Blanc. Ce fut un grand événement à Genève, et je t’engage à lire le récit de cette ascension ; elle est restée célèbre dans la mémoire des savants.

— Et où peut-on la lire ?

— Dans les livres que de Saussure a écrits sur ses Voyages dans les Alpes, et en particulier dans un petit volume pour la jeunesse, par M. Sayous, tiré des écrits de de Saussure. Cela t’amusera beaucoup.

— Ah ! de Saussure a aussi écrit ?

— Sans doute. Il a raconté ses voyages et les découvertes qu’il a faites dans les montagnes. Il a décrit leur élévation, les phénomènes de l’air qu’on y respire, il rend compte de ses observations sur la composition des glaciers. Puis il a publié beaucoup d’autres ouvrages scientifiques très appréciés par les savants. Il a inventé un instrument pour mesurer le degré d’humidité de l’air, on l’appelle hygromètre. Par ses observations, il a rendu de grands services à la science de la nature et à la physique. Ses livres, en dehors de leur science, sont très remarquables au point de vue des descriptions d’une extrême exactitude, et en même temps du sentiment poétique de la nature. Ses récits sont de vrais tableaux et Rodolphe Töpffer disait de lui qu’il était le premier peintre.

— Est-ce qu’il peignait ? demanda l’enfant.

— Non, mais il faisait ses tableaux par écrit. Tu en jugeras toi-même si tu lis ses livres et lors même que tu ne sois ni littérateur, ni peintre, tu verras que de Saussure mérite ce mot de Töpffer et le souvenir que Genève a conservé de lui.

— Je trouve qu’on ne lui a pas fait un grand honneur en plaçant son nom dans une rue pareille. On aurait dû choisir pour son nom la place qui est au haut de la rue du Mont-Blanc.

— Pour rappeler son ascension, dit le père en riant. L’à-propos aurait été joli, en effet ; mais je crois qu’il n’aurait pas été compris et que l’honneur n’en aurait pas été beaucoup plus grand.

— Son nom aurait pourtant bien mieux été là, dit l’enfant, que d’être appliqué contre le Bâtiment électoral et à la ruelle où l’on se donne des giffles les jours d’élection.

Cette remarque fit rire le père.

— Ah ! crois-tu donc que le mot giffle soit français ?

— Oui, il est dans le Nouveau Dictionnaire que vous avez acheté dernièrement.

— Dans Littré, dit le père étonné.

— Oui, je l’y ai trouvé.

— Ah ! je n’ai plus rien à dire, et je pense comme toi que le nom de Saussure eût été mieux placé ailleurs, quoique les giffles électorales ne puissent en rien altérer une gloire de cinquante-neuf années de travail, et immortalisée par les neiges éternelles du Mont-Blanc.

— N’avait-il que cinquante-neuf ans quand il est mort ?

— Né en 1740, il est mort en 1799. À côté de ses travaux scientifiques, il a eu la gloire d’être le père d’une femme célèbre par un ouvrage sur l’éducation et par ses aspirations nobles et élevées : Mme Necker-de Saussure.

— Est-ce qu’il y a une rue Necker ?

— Non, et c’est là une lacune qu’on a, dit-on, décidé de combler ; le contraire serait incompréhensible à Genève.

CHAPITRE VIII

Abauzit.

Jeudi suivant nos promeneurs sortirent pour porter une lettre à la grande poste.

Le but de leur promenade n’était pas fixé.

Passant par la rue Petitot qu’ils connaissaient déjà, ils traversèrent une petite rue qui les ramenait de la rue de Hollande à la Corraterie.

L’enfant leva les yeux sur une enseigne bleue placée au coin de ce passage.

— Rue Abauzit, dit-il, qu’elle est courte !

— En effet, dit le père. Je suis sûr que tu ne sais pas qui est Abauzit ?

— Non, est-ce le nom d’un homme ?

— Sans doute, et d’un savant très distingué. Puisque nous n’avons pas déterminé la rue que nous ferions aujourd’hui, occupons-nous d’Abauzit. Continuons notre chemin tout en parlant de lui. Firmin Abauzit est né en 1679.

— Tiens, dit l’enfant, il s’appelait comme Massot.

— Oui, c’était un nom assez répandu autrefois, comme je te l’ai dit. Le petit Firmin n’est pas né à Genève, mais il y est venu tout enfant ; ses parents étaient français ; ils habitaient à Uzès, petite ville du midi de la France. Ayant perdu son père à l’âge de deux ans, il fut élevé par sa mère ; le roi Louis XIV persécutait les protestants, il venait de leur retirer la liberté que Henri IV leur avait accordée par l’édit de Nantes, rendu en 1598, et dont je crois t’avoir parlé.

— Ah ! oui, Louis XIV fit ce qu’on appelle la Révocation de l’édit de Nantes, n’est-ce pas ?

— C’est cela, reprit le père. Abauzit et sa mère étaient de fervents protestants ; on commença à les persécuter et on voulut même emprisonner le jeune Firmin à cause de sa religion. Sa mère lui fit quitter la France et l’envoya à Genève. C’était en 1689, il avait juste dix ans ; elle le rejoignit bientôt, et lui fit commencer de sérieuses études. Firmin aimait beaucoup le travail ; il fit non seulement de rapides progrès, mais encore il se voua complètement à la science. Élevé dans l’austérité de la religion persécutée, Abauzit se distingua par sa sagesse, sa vertu et sa foi. Une idée l’amena à l’autre : il voulut tout connaître dans le domaine de la science : mathématique, histoire naturelle, philosophie, il étudia tout et finit par la théologie.

— Est-ce qu’il a été ministre ? demanda l’enfant.

— Non, reprit le père, mais il regardait cette science comme la plus intéressante à cause de ses rapports avec la religion. Une fois ses études terminées, il voulut voyager. En 1698, il partit pour la Hollande, où il se lia avec le grand philosophe Bayle, et avec plusieurs autres savants. De là il alla à Londres, où il vit également des personnages éminents. On voulait l’y retenir, mais il préféra revenir à Genève auprès de sa mère. À son retour, il consacra sa vie au travail, sans vouloir se mêler à aucune réunion. Ses livres étaient ses seuls amis. En 1715, il travailla à la traduction du Nouveau Testament que la vénérable Compagnie des pasteurs publia en 1726. Il ne voulut pas accepter la place de professeur qu’on lui avait offerte, il craignait que sa santé ne l’empêchât de la remplir consciencieusement ; mais il consentit à être bibliothécaire de la ville ; puis, en 1727, le conseil de la ville lui donna la bourgeoisie de Genève. Il y était venu si jeune, au reste, qu’il ne se rappelait plus sa qualité de français. Tous ceux qui connaissaient Abauzit l’aimaient, l’estimaient et rendaient justice à son grand savoir et à sa prodigieuse mémoire. Il joignait à cela une qualité qui augmentait encore plus l’estime qu’on avait pour lui.

— Et laquelle ? demanda l’enfant.

— C’était une extrême modestie ; jamais il ne se mettait en avant et ne faisait parade de sa science, il prétendait au contraire ne rien savoir.

— Pourquoi ?

— C’est là une des rares qualités qui distinguent les grands hommes. C’est à elle qu’on reconnaît les esprits supérieurs, plus un homme a de science, plus il désire en avoir ; et plus il sent ce qui lui manque pour connaître tout. C’était là le caractère particulier d’Abauzit, caractère qui, comme nous l’avons vu, était enraciné sur une foi vivante et une piété fervente.

— Et quels ont été ses travaux ? demanda l’enfant.

— Il a écrit plusieurs ouvrages très remarquables, mais tous dans le domaine de la théologie. Il en a composé un, entre autres, sur l’Apocalypse qui a suscité de violents débats ; puis plusieurs études bibliques dans le même genre. Il a laissé une correspondance volumineuse avec les savants de l’époque, notamment avec Newton et Copernic, deux célèbres physiciens de ce temps, qui ont fait d’importantes découvertes sur le système du monde. Les lettres qu’Abauzit leur adressait prouvent qu’il redressait quelquefois leur système ; et ces deux grands hommes reconnaissaient et appréciaient tellement ses capacités, qu’ils ne craignaient pas de rectifier leurs idées d’après les siennes. On trouve des notes écrites de sa main, correspondant à des manuscrits de Newton qui prétend avoir changé d’opinion sur des remarques d’Abauzit.

— Sur quels sujets écrivaient ces savants ? dit l’enfant.

— Sur des phénomènes astronomiques.

— Alors Abauzit faisait de tout ?

— Certainement, et à ce titre-là c’est un savant dont Genève peut se glorifier, et un savant chrétien qui devrait servir de modèle à tous les citoyens. Il mourut en 1767 à l’âge de quatre-vingt-sept ans, après une carrière qui, quoique longue, fut encore trop courte pour le bonheur intellectuel de Genève.

— Comment, nous arrivons déjà à sa mort ! fit l’enfant ennuyé de voir finir la promenade.

— Je t’ai retracé pourtant toute la vie de ce grand homme.

— Oh ! mon père, vous avez taillé votre récit sur la petitesse de la rue, qui n’a qu’une maison de chaque côté.

— Tu ne comptes pas le passage de la librairie Georg, qu’elle comprend ?… Je t’en dédommagerai jeudi prochain, reprit le père, par une longue promenade ; nous verrons deux rues, donnant l’une dans l’autre, portant les noms de deux amis que, de même que les rues, on ne peut pas séparer.

CHAPITRE IX

Sismondi et Rossi.

Quelles sont les deux rues qu’on a promises pour aujourd’hui ? quels sont les deux amis dont elles portent les noms ?

Telles étaient les questions que notre petit promeneur se posait en sortant le Jeudi suivant.

Quand on lui annonçait quelque nom d’avance, il s’imaginait je ne sais quelle histoire ; et depuis qu’il faisait des rues avec son père, comme il le disait, il s’attendait toujours à trouver un rapport entre la rue et le nom.

La pensée de deux rues donnant l’une dans l’autre et portant le nom de deux amis, lui avait fait croire qu’il allait voir… un tableau d’amitié ou quelque chose d’extraordinaire.

— De quel côté sont les rues où nous allons aujourd’hui ? dit-il à son père.

— Dans le quartier des Pâquis ; hâtons-nous d’y aller, car l’une d’elles nous entraînera à diriger notre promenade d’un tout autre côté de la ville ; afin que tu voies l’endroit où l’un des deux amis a habité et où il est mort.

— Où me conduirez-vous, mon père ?

— Tu le verras plus tard.

Et parlant ainsi, ils pressent le pas du côté des Pâquis.

À l’entrée de la rue des Pâquis, il en est une qui monte à gauche parallèlement à la rue des Alpes, et enfermant entre elle et celle-ci la seule rangée de maisons dont elle se compose. C’est dans cette première rue qu’ils tournèrent.

— C’est la rue Sismondi ? fit l’enfant d’un ton étonné et interrogateur.

— Oui et c’est là le nom d’un des deux hommes dont je veux te parler.

— Sismondi !… qu’a-t-il fait ?

— Je vais te le dire.

— Et la rue de son ami, où est-elle ?

— Viens, montons, et tu la verras.

Arrivés à l’extrémité nord de la rue Sismondi, ils tournèrent brusquement à gauche, dans un passage étroit formé par le côté d’une des maisons de cette rue et par une autre en construction. Non-seulement le chemin n’est pas pavé, mais à l’heure qu’il est, il est inculte, et surtout peu brillant par la propreté. Cet endroit est destiné probablement à être la tête d’une grande rue perpendiculaire à la rue Sismondi. Tout inculte que soit cet endroit, il porte, sur une enseigne bleue, le grand nom de Rossi.

— Voilà, dit le père, le nom de l’ami de Sismondi. Rossi était aussi un homme illustre, et on le place volontiers à côté de Sismondi, à cause de leurs rapports et de leurs relations avec l’Italie.

— C’est pour cela qu’on a donné leurs noms à deux rues qui se touchent, dit l’enfant.

— Sans doute, et c’est pourquoi je te raconterai leurs deux vies aujourd’hui. Parlons d’abord de Sismondi en allant voir la campagne où il habitait. Nous allons traverser la ville et nous diriger vers Chêne.

— Chêne ! fit l’enfant étonné.

— Oui, c’est là qu’il avait une campagne, et c’est à Chêne qu’il est enterré.

— Mais, mon père, parlez-moi donc de sa vie avant sa mort.

— Eh bien, Sismondi naquit à Genève le 3 mai 1773. Sa famille était d’origine italienne ; elle était venue à Genève au quinzième siècle, et s’appelait Simonde.

— Et pas Sismondi ? reprit l’enfant.

— Non, elle ne prit le nom de Sismondi que plus tard.

— Pourquoi ce changement de nom, fit l’enfant étonné.

— Parce que, plusieurs années après, les recherches que fit Sismondi sur son origine italienne, lui firent ajouter une terminaison italienne ; tu sais que la plupart des noms en Italie se terminent en i.

— Comme c’est drôle ! reprit l’enfant.

— Quand le petit Simonde eut fini son collège, son père, qui était ministre du saint Évangile, lui fit faire un apprentissage de commerce à Lyon, dans la maison Eynard.

— Eynard ! c’est un nom de Genève qui a rapport à l’Athénée, n’est-ce pas ?

— Oui, nous en parlerons un jeudi. En 1793, le jeune Simonde revint à Genève. Pour échapper à la Révolution qui régnait en France, et par conséquent à Genève en ce moment-là, ses parents le firent partir pour l’Angleterre, puis il retourna en Italie.

— Est-ce alors qu’il découvrit que sa famille s’appelait Sismondi ? demanda l’enfant.

— Probablement, car son esprit commençait à avoir une grande activité. Il se préoccupait beaucoup des troubles, conséquences des révolutions au point de vue de la liberté des peuples, ayant été lui-même témoin de ce que pouvait l’esprit révolutionnaire. Entre son séjour d’Angleterre et celui d’Italie, il était revenu à Genève avec ses parents. Il avait été arrêté avec son père et ils furent mis en prison comme émigrés. Parvenus à s’échapper, ils se retirèrent en Italie dans un domaine qu’ils achetèrent en Toscane. C’est dans cette retraite que Sismondi commença à travailler et à concevoir le plan d’un vaste travail publié plus tard sous le nom de Républiques italiennes, et dans lequel il chercha à développer sa thèse sur la liberté des peuples. Il demeura là cinq ans, temps qu’il consacra à amasser des matériaux pour ce livre, et à faire d’innombrables recherches dans les bibliothèques ; ce sont ces fouilles qui l’amenèrent à remonter à l’origine de sa famille, et finalement à reprendre le nom de Sismondi.

— Il voulait pourtant revenir à Genève ? dit l’enfant.

— Sans doute.

— Et il n’avait pas peur qu’on se moquât de lui à son retour ?

— Il n’était plus un petit garçon. Mais on ne perdit pas cette occasion à Genève de rire de ce changement de nom, et de manquer d’indulgence envers un homme dont l’excessive bonté était reconnue et appréciée de chacun. La moquerie est un travers que nous avons tous à Genève, surtout chez vous, petits garçons, et qui ne fait que grandir avec le caractère et l’âge. Je ne suis pas fâché de te le dire en passant.

— De quoi nous moquons-nous ? demanda l’enfant.

— De notre prochain, de nos amis. Nous aimons volontiers à en rire. La remarque que tu viens de faire à propos de Sismondi le prouve ; pourquoi devait-il craindre qu’on se moquât de lui. Ce fut en 1800 qu’il revint à Genève, ayant été persécuté par le gouvernement de Toscane, à cause de ses principes de liberté.

Il rapportait un énorme bagage de notes pour son grand ouvrage. Il mit sept ans à le composer, et il n’en commença la publication qu’en 1807.

— Il écrivait bien lentement ? dit l’enfant.

— Tu trouves… mais sais-tu combien il préparait de volumes ?

— Non.

— Seize, et le dernier parut en 1818. Il avait écrit deux autres ouvrages avant, l’un sur la Toscane, qu’il publia en 1801, puis un traité de la Richesse commerciale, qui parut peu après. Sismondi était un grand travailleur, et tandis qu’il réunissait peu à peu les matériaux pour ses Républiques italiennes, il traitait d’autres sujets moins importants comme pour se délasser ; il travaillait sans relâche, et pendant qu’une idée s’achevait dans son esprit, il en préparait une autre. En voyage, comme chez lui, il étudiait, il pensait, il ne restait jamais inactif. Quand la maladie qui devait l’emporter commença à le tourmenter, et que ses amis le conjuraient de se reposer : « Je n’ai pas un jour à perdre si je veux achever mon dernier volume de France, » répondait-il.

— Il a écrit une histoire de France ? demanda l’enfant.

— Une histoire du peuple français au point de vue des mœurs et du gouvernement. Cet ouvrage est très réputé, il est remarquable par son exactitude et la richesse des détails, ainsi que la conscience parfaite avec laquelle il est écrit. En 1812, Sismondi donna à Genève un cours de littérature ; le nombre de ses auditeurs et de ses élèves témoignait de son intérêt, aussi lui demanda-t-on de le publier ; il traitait de la Littérature du Midi de l’Europe. Quand il sortait de ses travaux, c’était pour fréquenter la société élégante et cultivée qui se réunissait à Coppet, chez Mme de Staël, et dont je t’ai dit un mot à propos de Charles Bonnet. C’est là qu’il allait souvent et qu’il se lia avec les plus grands esprits de l’époque.

— Quel dommage, mon père, que cette société n’ait pas fourni des noms de rues, autrement vous m’en auriez parlé.

— Si cela t’intéresse, nous pourrons une fois faire une excursion littéraire et biographique dans le parc de Coppet, mais pour le moment restons à nos rues, à Sismondi et à Chêne où nous voici arrivés.

Dans le feu de leur conversation, ils étaient parvenus par le chemin de Malagnou à celui qui débouche en face du temple protestant de Chêne.

Devant une petite maison de campagne, située à l’extrémité de ce chemin, le père s’arrêta :

— Tiens, voici la campagne du grand historien, dit-il ; – c’est là qu’il a passé les dernières années de sa vie.

— Comment, c’est là ?

— C’est dans cette habitation qu’il a travaillé à ses volumineux ouvrages, et qu’il est mort, au mois de juin 1842, en corrigeant les épreuves de son vingt-neuvième volume. Une maladie d’estomac, qui le tourmentait depuis longtemps, l’emporta. Sa seule crainte, comme je te l’ai dit, était de mourir avant de terminer ses ouvrages. C’est pour cela qu’il ne s’accordait pas un instant de repos. Il était d’une délicatesse de conscience que rien ne pouvait faire plier ; il occupait une place dans le Conseil Représentatif, où il s’est fait regretter de tous ses collègues, au nombre desquels était Rossi, dont nous allons parler, et Etienne Dumont, dont nous nous occuperons en voyant sa rue.

Puis, conduisant l’enfant quelques pas plus loin, et entrant dans le cimetière situé derrière l’église protestante de Chêne, le père lui dit :

— Voici le tombeau de Sismondi !

— Qu’il est simple ! une pierre entourée d’une petite barrière……… ? dit l’enfant.

— Il est, reprit le père, l’emblème du grand écrivain : Humble et simple au dehors, mais renfermant en lui-même de grandes choses, en tête desquelles étaient la foi et la bonté.

Sur ces paroles, le père et l’enfant sortirent en silence et reprirent la route qui conduit à la ville.

Après quelques pas, l’enfant, qui ne perdait de vue ni le point de départ, ni le but de sa promenade, se mit à dire :

— Et Rossi, l’ami de Sismondi ?

— Rossi, commença le père, était, comme tu viens de le dire, l’ami de Sismondi. La liaison qui s’était établie entre eux, et qu’on a maintenue entre leurs noms, venait de leur origine italienne, plutôt que d’une amitié spéciale. Rossi était un pur italien, de nom, de fait et de naissance.

— Il ne changea pas de nom, celui-là ? dit l’enfant.

— Non, non, reprit le père en riant, c’était bien Rossi : il est né à Carrare, dans le duché de Modène, en juillet 1787. Ses dispositions naturelles le portèrent de bonne heure à étudier le droit et à devenir avocat. Il étudia à Bologne, où sa facilité et son talent le firent bientôt remarquer et nommer professeur de droit romain d’abord, et de droit criminel en 1812. Pour des motifs politiques trop longs à t’expliquer, il quitta l’Italie ; voyagea en Angleterre, puis vint à Genève, où il s’établit. Il s’y maria et on lui donna une place de professeur à l’Académie. L’amour qu’il portait à Genève lui fit prendre part à toutes les questions politiques de notre pays, et voyant ses capacités claires et éminentes sur tous les sujets politiques, on le nomma membre du Conseil Représentatif. Dix ans plus tard, en 1830, l’influence qu’il prit dans le pays le désigna pour faire partie des assemblées fédérales de la Suisse, qu’on appelait alors la Diète.

— Quel drôle de nom !

— Puisque tu sais regarder dans le dictionnaire de Littré, dit le père, tu l’y trouveras. Selon lui, il vient du mot latin Dies, jour, ou du mot Diacita, salle où se tenait l’assemblée. Enfin, n’importe, Rossi fut nommé membre de ce qu’on appelle aujourd’hui les Chambres fédérales : il y a joué un rôle important pour la Suisse, ayant émis l’idée de faire un pacte, c’est-à-dire une loi d’alliance par laquelle tous les cantons suisses auraient un lien commun et y trouveraient un appui réciproque. Cette idée était celle de la centralisation. C’est un grand mot, une idée politique que tu ne comprends pas très bien.

— Il voulait, dit l’enfant, que tous les cantons suisses dépendent d’un seul et même gouvernement fédéral, n’est-ce pas ?

— Oui, c’est bien l’idée principale de la centralisation d’un pays. Mais Rossi ne l’entrevoyait pas d’une manière si complète. Par le pacte qu’il proposait, il y acheminait les esprits, mais je ne peux pas te faire entrer ici dans tous les détails de la Constitution qu’il voulait émettre. Qu’il te suffise de savoir que Rossi a été un ardent patriote suisse, et que c’est à ce point de vue que la mémoire de son nom nous est restée chère. Il a pris part, avec plusieurs autres magistrats, tels qu’Etienne Dumont, comme nous le verrons, à la rédaction de notre Code civil. Il y travailla en particulier avec un de nos fameux magistrats dont le nom devra, je n’en doute pas, être donné un jour ou l’autre, à une rue de la ville, c’est celui de Bellot. Si son nom n’est pas encore sur un de nos murs, je crois qu’il est décidé. La Diète chargea Rossi d’aller en France auprès du roi Louis-Philippe pour traiter une affaire au sujet des Polonais qui avaient pénétré en bandes tumultueuses sur le territoire suisse. À Paris, l’esprit et les capacités de Rossi furent vivement appréciés, il se lia avec les plus grands personnages de France, qui le décidèrent à s’y établir, et, en 1834, le gouvernement français le nomma professeur d’économie politique et de droit à l’Académie de Paris.

— Il abandonna donc Genève et la Suisse, dit l’enfant.

— Oui, reprit le père, il devint professeur et écrivain français, il publia des traités de droit, écrivit pour la Revue des Deux Mondes des articles de grand mérite ; il fut nommé pair de France.

— Comment père de France ? fit l’enfant avec étonnement.

— Ce n’est pas père, p, è, r, e, c’est p, a, i, r ; – nom qu’on donnait en France, sous le règne des rois, aux membres de l’assemblée politique supérieure à celle qu’on appelait chambre des députés.

— Est-ce qu’on les appelle encore comme cela ? demanda l’enfant.

— Non, depuis qu’il n’y a plus de rois, ce titre a disparu. C’était une charge qui dépendait de la royauté. Louis-Philippe estimait beaucoup Rossi et il appréciait hautement ses talents. Il fit avec lui comme le gouvernement suisse, il l’envoya en ambassade à Rome, charge que Rossi remplit jusqu’à la révolution de 1848, qui renversa le gouvernement de Louis-Philippe et destitua naturellement Rossi.

— Revint-il alors à Genève ? demanda l’enfant.

— Non, il retourna à Carrare, dans sa ville natale, et bientôt le pape l’appela à Rome comme ministre des finances, afin de réprimer les abus qui s’étaient glissés dans l’Etat et dans l’Église. Rossi s’acquitta de cette mission avec son habilité naturelle ; mais en réprimant les abus, il se fit de nombreux ennemis et devint l’objet de la haine des partisans de la République avancée. On l’avait averti plusieurs fois de se tenir sur ses gardes, mais son caractère hardi et dédaigneux du danger, ne voulut rien écouter. Le 15 novembre 1848 il fut chargé de faire le discours d’ouverture à la Chambre des députés. On l’attendait avec impatience. Une foule compacte entourait la salle où il devait parler et encombrait tellement le perron que Rossi pouvait à peine en gravir les degrés. Au moment où il va franchir le seuil, un coup de sifflet se fait entendre avec ces cris : « tuez-le. » On l’avertit encore, mais il répond avec dédain : « laissez, ce ne sont que des gouttes d’eau qui tombent sur une toile cirée. » – Et à ce moment il meurt sous le coup d’un poignard qui le frappe en pleine poitrine.

— Quelle horreur ! s’écria l’enfant.

— Il venait d’être assassiné !

— Et par qui ?

— L’assassin fut caché dans la foule, sans qu’on eut le temps de l’arrêter, et jamais on n’a pu le découvrir. Cette mort tragique accrut la célébrité de Rossi que Genève place au rang de ses concitoyens.

— Était-il citoyen genevois ?

— Sans doute, on lui avait donné la bourgeoisie, autrement il n’aurait pas pu prendre part aux affaires de l’État.

— Mais il resta bien peu d’années à Genève.

— Environ onze ou douze ans.

Nos promeneurs arrivaient à la ville.

Revenant de Chêne par la route de Malagnou, ils descendirent du plateau des Tranchées par la rue de l’Athénée, et par la rue Eynard ; il fut décidé que ce nom-là occuperait leur prochaine promenade.

CHAPITRE X

Eynard.

Le but de cette promenade était fixé.

On se dirige vers la rue Eynard, rue qui n’a d’importance que par les bâtiments dont elle est formée ; mais dont tout ce qui l’entoure rappelle un nom précieux.

— Le nom Eynard, commença le père, est cher à Genève. Nous avons vu jusqu’à présent des noms qui se sont distingués dans les lettres, les arts et les sciences ; celui-ci s’est acquis une place dans la mémoire de tous par des libéralités et des œuvres de cœur dans les personnes d’un homme et d’une femme inséparables. Gabriel Eynard naquit en 1775, d’une famille française venue à Genève lors de la révocation de l’Édit de Nantes en 1685. Son père avait fondé, à Lyon, une maison de banque où nous avons vu que Sismondi avait fait son apprentissage. Lors d’une grande révolution qui éclata dans cette même ville, le jeune Eynard se montra un ardent défenseur de la cause de la liberté, il combattit avec zèle ; mais comme son parti fut vaincu, il s’échappa de Lyon déguisé en femme et revint à Genève. Sa famille ayant perdu sa fortune au siège de Lyon, se retira à Rolle (petite ville du canton de Vaud), afin d’y vivre plus modestement ; mais désirant refaire sa fortune, le jeune Eynard partit en 1795 pour aller travailler dans une maison de commerce à Gênes. Il y déploya une telle activité qu’en très peu de temps, il acquit assez de fonds pour établir, avec son père, une maison de banque dont la réputation s’accrut chaque jour par l’assiduité de ses chefs. À l’âge de vingt-six ans, Gabriel Eynard se trouva par là même à la tête d’une immense fortune.

— Comment y arriva-t-il ? demanda l’enfant.

— Par son activité incessante, par son savoir-faire et son entente des affaires commerciales. Ses capacités financières étaient tellement réputées qu’on venait le consulter de partout, et il fut appelé à Florence pour rétablir les finances de la Toscane.

— Comme Rossi à Rome, remarqua l’enfant.

— En 1805, il fut invité à assister au couronnement de l’empereur Napoléon Ier. Cinq ans plus tard, il revint s’établir à Genève où il épousa celle qui fut la fidèle compagne de sa vie, de ses actions et qui devint la bienfaitrice de notre ville. Ils vécurent dans leur campagne de Beaulieu, près de Rolle, et c’est là qu’ils accueillirent et qu’ils attirèrent tout le monde, en mettant leur fortune au service des opprimés. Après avoir rempli une mission dont il avait été chargé auprès d’un congrès réuni à Vienne en 1814, il prit fait et cause pour le peuple grec, qui manquait d’argent pour recouvrer son indépendance.

— Mais quelle fut sa mission à Vienne ? demanda l’enfant.

— C’est là une affaire politique que je vais tâcher de t’expliquer, reprit le père. Quand Napoléon fut fait prisonnier à l’île d’Elbe, les souverains de l’Europe voulurent rétablir les limites des pays bouleversés par ses guerres et ses conquêtes. Ils se réunirent à Vienne pour s’entendre à ce sujet. La Suisse voulait reconquérir et garder sa neutralité et Genève désirait être réunie à la Suisse. Or, M. Eynard fut envoyé conjointement avec d’autres diplomates genevois au congrès des souverains à Vienne, pour représenter Genève et la Suisse, faire respecter leurs limites et demander la réunion de Genève à la Suisse.

— Oh ! je comprends très bien, dit l’enfant, et l’affaire des Grecs, qu’est-ce que c’était ?

— La Grèce était alors en proie à la domination des Turcs, elle gémissait sous leur tyrannie et désirait ardemment obtenir son indépendance, qu’elle pouvait acheter à prix d’argent ; mais les ressources lui manquaient. Plusieurs princes turcs, qui avaient embrassé le parti de la Grèce étaient par là même exilés de la Turquie. Ils vinrent à Genève, où ils firent connaissance avec M. Eynard et plaidèrent devant lui avec tant de chaleur qu’ils l’intéressèrent à la cause des Grecs et le mirent à la tête d’un emprunt d’argent, sollicité auprès de divers pays. Il s’agissait de trouver un million cinq cent mille francs.

— Quelle somme ! s’écria l’enfant.

— M. Eynard s’adressa à la France qui refusa ; à la Russie qui fit de même. Partout où il demanda il ne trouva que portes et bourses fermées. Il ne s’adressa plus qu’à sa générosité et prit toute la somme sur sa propre fortune.

— Voilà qui est beau ! dit l’enfant ; mais d’où venait qu’il s’intéressait tellement aux Grecs.

— M. Eynard prenait toujours à cœur la cause des faibles et des opprimés. Ce ne fut pas seulement pour les Grecs ni la seule fois qu’il fut bon et généreux. Partout où il y avait un secours à donner, un service à rendre, soit que ce fût pour une indigence particulière, soit pour un désastre public, la maison Eynard était là.

— M. et Mme Eynard habitaient cette maison dont le jardin donne dans la promenade des Bastions, n’est-ce pas ? demanda l’enfant.

— Oui, ils l’ont fait construire de 1817 à 1820, ce sont eux qui en ont été les seuls architectes. Ils en ouvrirent les portes à la plus brillante société et tandis que le monde élégant venait s’y divertir le soir, les pauvres et les malheureux étaient reçus toute la journée à ces mêmes portes, et y trouvaient de la part de Mme Eynard, secours, appui et consolation. Si son mari s’était distingué dans de grandes œuvres politiques et publiques, elle consacra sa vie à des œuvres de charité intimes, particulières, et publiques aussi, dont la liste remplirait à elle seule un volume. Il était tellement reçu que Mme Eynard ne refusait jamais de donner, qu’à l’occasion la plus futile on disait : « Oh ! Mme Eynard est là ; allons à Mme Eynard. » On en usait et même abusait jusqu’à l’indiscrétion. – À côté de nombreux établissements de charité que Mme Eynard créa soit à Genève, soit dans le canton de Vaud, hôpitaux, écoles, asiles de toute nature, pensions viagères, au loin comme au près, à côté de tout cela, dis-je, elle fit construire le bâtiment de l’Athénée que tu vois à la suite de son château dans la rue Eynard.

— C’est ce bâtiment où se trouve une exposition permanente de tableaux et où l’on donne quelquefois des séances, n’est-ce pas, mon père ?

— Oui.

— Mais que veut dire le mot Athénée, dont on lui a donné le nom ?

— Si tu fais ton histoire grecque au collège, tu dois avoir vu que le mot Athénée était le nom du temple de la déesse Minerve. Ce mot signifiait aussi un lieu, un local où les poètes se réunissaient pour faire et lire des poésies, et il était destiné par là même à des lectures publiques ; – tu peux le voir dans Littré, puisque tu as pris l’habitude de le consulter, dit le père en riant. Or, comme Mme Eynard avait en vue un bâtiment destiné aux arts et à des séances de lectures de toute espèce, ce nom était des mieux choisis.

— Je n’avais jamais su d’où venait ce nom, dit l’enfant ; il se rapporte aussi aux Grecs dont M. Eynard s’est tant occupé.

— Tu sens comme ce bâtiment est bien nommé, et comme il répond de nom et de fait aux vœux de sa donatrice. Tu y es entré quelquefois ?

— Oui, vous m’y avez conduit au premier étage voir des tableaux.

— Tu te souviens d’avoir remarqué au haut de la première rampe d’escalier un buste en marbre ? C’est celui de M. Eynard.

— Il y en a aussi tout le long des corniches en dehors des bâtiments.

— Oui, ce sont les bustes de quelques grands hommes de Genève, il y en a même de ceux dont nous avons fait connaissance à propos des noms de rues : ainsi Rousseau, Charles Bonnet, Petitot et plusieurs autres dont nous aurons à nous occuper dans nos promenades. Tout ce qui tient à ce bâtiment concerne les sciences et les arts, et Mme Eynard l’a fait construire pour être le siège de la Société des Arts. Tu comprends maintenant pourquoi on a donné le nom d’Eynard à cette rue et ce que ce nom a de précieux pour Genève… et encore qu’est-ce que la création de l’Athénée à côté des œuvres de M. et de Mme Eynard, dont nous venons de parler.

— Quand sont-ils morts ?

— M. Eynard, le 5 février 1863, à l’âge de 87 ans un mois et sept jours. Sa femme lui a survécu cinq ans, elle est morte en octobre 1868, emportant avec elle le type accompli de la femme chrétienne, fidèle dans les petites choses comme dans les grandes ; elle était le modèle de la grâce, de l’amabilité et de la bonté. Elle a laissé plusieurs volumes d’édification religieuse, où elle a expliqué simplement des portions de l’Évangile à l’usage du culte domestique.

— Sont-ils morts à Genève ?

— Sans doute, tu peux voir au cimetière de Plainpalais leurs deux tombes jumelles. Deux pierres grises identiques, entourées d’une étroite grille. Elles sont l’emblème de deux vies unies par un lien de foi et d’amour sous le regard de Dieu.

En causant ainsi le père et l’enfant ne s’étaient pas aperçus qu’ils n’étaient pas sortis de l’avenue des Bastions et des alentours de la rue Eynard et de l’Athénée. Ils avaient fait des applications à leur conversation, tantôt en regardant le château Eynard et tantôt en passant près de l’Athénée. Le temps s’était écoulé sans faire une vraie promenade, il fallut rentrer.

Chemin faisant l’enfant se mit à dire :

— Nous n’avons pas vu encore de nom aussi beau que celui-là.

— Comment beau ? reprit le père.

— Oui, beau en fait d’actions généreuses, dit l’enfant, qui cherchait une tournure pour exprimer sa pensée. En verrons-nous d’autres de ce genre dans les rues qui nous restent à parcourir.

— Des noms comme celui-là sont rares à rencontrer. Il y a certainement beaucoup de citoyens qui font des donations à la ville ; mais leurs noms n’ont jamais été pris. Je n’en connais qu’un qu’on a donné à une rue à cause des dons qu’il a faits à la ville.

— Et quel est ce nom ? dit l’enfant avec curiosité.

— Nous le verrons un autre jour ; pour aujourd’hui laissons le chapitre Eynard unique en son genre, comme il doit le rester dans l’esprit de tous les Genevois.

CHAPITRE XI

Grenus.

Il suffit de dire à un enfant, ou même à une personne raisonnable qu’on lui parlera un autre jour d’un sujet, désirant par là même éloigner cet autre jour, il suffit de cela pour que ce quelqu’un hâte le plus possible ce moment-là.

Tel fut le cas pour notre jeune promeneur.

En sortant, le jeudi suivant, il dit à son père :

— Eh bien, de quel côté est cette rue ?

— Laquelle ? fit le père.

— Mais celle qui porte, comme vous me l’avez dit, le nom d’un monsieur qui a été généreux pour Genève et qui a fait des donations à la ville ?

— Ah ! oui, je m’en souviens, mais je n’avais pas compté te conduire aujourd’hui dans cette rue ; elle est dans un quartier tout opposé à ceux où nous sommes allés, puis elle est seule de son espèce, très courte, et la vie de celui dont elle porte le nom ne renferme pas de traits assez mémorables pour fournir des détails nombreux et suffisamment intéressants.

— Mais puisque nous avons commencé jeudi dernier à parler des bienfaiteurs de Genève, il faut les continuer.

— Soit, dit le père en soupirant, allons ; mais si la promenade te paraît courte et son sujet ennuyeux ; tu ne t’en prendras qu’à toi.

Ils se dirigèrent donc vers la rue de Coutance, ils la remontèrent et prirent la seconde rue à droite.

— Mais, mon père, vous me ramenez à la rue Rousseau, que nous avons vue.

— Non, non ; nous resterons dans cette rue de traverse ; c’est elle qui porte le nom dont tu veux que je te parle ; tiens le voilà sur l’angle de la première maison.

— Rue Grenus, dit l’enfant.

— C’est là le nom d’un citoyen qui a fait un don à la ville, dit le père.

— Et que lui a-t-il donné ?

— Il lui a fait cadeau de deux maisons, représentant entre elles une somme de quatre cent mille francs.

— Où sont-elles ces maisons ?

— Elles ne sont pas dans ce quartier. L’une est à la rue de l’Hôtel-de-Ville et l’autre à la rue des Granges. Il les a données à la condition que leur revenu, c’est-à-dire l’argent qu’elles rapportent, serait appliqué à élargir et à rebâtir de vieux quartiers de la ville. Le premier endroit dont on reconnut la nécessité de s’occuper, fut ce quartier-ci. Autrefois, aucune communication n’existait entre Coutance et la rue Rousseau. Il y avait là tout un pâté de maisons, communiquant entre elles par des allées étroites, obscures, sales et coupées par des cours intérieures, humides et malsaines. Les habitants de ces maisons n’ayant jour que sur ces cours ne voyaient jamais le soleil et respiraient un air empesté et fétide.

— Et si le feu avait pris aux maisons du fond ? dit l’enfant.

— On n’aurait pas pu l’atteindre, dit le père ; cela aurait été affreux. Or, voilà pourquoi on a percé ce mas de maisons pour donner du jour à ce quartier en faisant cette large rue. Et comme pour cette réparation on s’est servi de l’argent de M. Grenus, on a donné son nom, à cette nouvelle rue.

— C’est naturel, dit l’enfant.

— Ensuite M. Grenus a laissé une grande partie de sa fortune à la Confédération suisse, pour créer un fonds de secours destiné aux familles des soldats qui seraient blessés au service militaire. Mais son nom est aussi connu par des travaux historiques sur Genève. Né en 1785, de bonne heure il aima à s’occuper de recherches historiques sur Genève et sur les familles, pour connaître le rôle qu’elles avaient joué dans l’État et quels services elles avaient rendu. Ses investigations l’amenèrent à concevoir le plan de travaux historiques plus grands. En 1815, il publia un volume : extrait des registres de la ville, concernant tout ce qui a rapport aux noms et aux familles de Genève de 1535 à 1792. Ce livre est intitulé : Fragments biographiques et historiques. En effet ce ne sont que des morceaux détachés et il a soin de dire qu’il ne faut pas le lire comme un autre livre, mais que c’est un ouvrage à consulter. Il contient, en tête de chaque chapitre, les portraits des hommes dont il parle ; ce sont d’anciens Genevois, gravés à l’eau-forte, sur des portraits originaux. J’ai le volume à la maison, je pourrai te le montrer. Quand il parut, Grenus le fit vendre au profit de l’hôpital de Genève.

— Pour continuer ses libéralités ? dit l’enfant.

— Grenus fit plusieurs autres publications littéraires et historiques ; l’une parut périodiquement sous le nom de glanures, et ce fut dans ces pages qu’il prit le titre de baron, parce que son père l’avait reçu de l’Empereur d’Allemagne en 1806.

— Alors Grenus était baron, dit l’enfant.

— Oui, et il a toujours porté ce titre dès lors. Enfin son dernier ouvrage fut des Notices bibliographiques sur quelques Genevois. Il mourut à Genève, après une longue maladie, en 1851.

— C’est là toute sa vie ?

— Oui, je t’ai averti qu’elle ne contenait aucun trait saillant, et si tu aimes les jeux de mots, tu en trouves un très joli dans l’armoirie de la famille Grenus.

— Comment cela ?

— Les armes de Grenus représentent trois épis de blé avec cette devise : « Oh ! Dieu, tu nous vois grenus ! »

L’enfant se mit à rire, montrant par là qu’il comprenait.

L’histoire du baron Grenus avait été en effet bien courte, et nos deux promeneurs n’avaient pas eu le temps de sortir du quartier.

— C’est ennuyeux, dit l’enfant ; d’avoir déjà terminé notre promenade, nous n’avons pas commencé pour ainsi dire, n’y aurait-il pas quelque nom de rue que nous pourrions voir dans ce voisinage ?

Le père réfléchit un instant.

— Tiens, on a baptisé dernièrement deux nouvelles rues ; elles doivent être par ici ; passons-y en revenant.

— Comment s’appellent-elles ?

— Rue Argand et rue Dassier. Débarrassons-nous de ces nouveaux noms afin d’arriver plus promptement aux noms historiques de Genève qui sont les plus intéressants et les plus importants à connaître et que je te réserve par là même, pour la fin de nos promenades.

En disant cela, ils remontèrent la rue de Coutance, tournèrent à gauche dans celle des Vingt-deux Cantons, au bout de laquelle, après l’emplacement des Terreaux du Temple, ils trouvèrent un chemin le long de l’école enfantine. À l’entrée, sur une grande enseigne, on lit : rue Argand.

— Voici la rue Argand, que je ne connaissais pas, dit le père. Eh bien ! nous allons faire comme dans les livres, entamons un nouveau chapitre, parce que le nom Argand nous fait passer dans un domaine tout différent de celui des arts et de la littérature. Il nous fait entrer dans celui de l’industrie. Donc ouvrons ici notre chapitre XII.

CHAPITRE XII

Argand et Dassier.

C’est drôle, dit l’enfant, de commencer ainsi un nouveau sujet au milieu d’une promenade et d’une conversation.

— N’est-ce pas ? C’est un genre nouveau, dit le père, et si d’autres nous entendaient ils pourraient l’imiter, lors même que ce soit contraire à toutes les règles classiques. – Eh bien ! le nom Argand dont nous allons parler se partage entre deux hommes qui chacun dans leur genre se sont livrés à des travaux industrieux et ingénieux. Celui qui a le plus de renom en général est Jacques-Antoine. Il s’est fait connaître comme l’inventeur d’un nouveau système de lampe qu’on a appelée la lampe Argand ; et même en Angleterre on dit une Argand tout court.

— Une lampe ?…

— Oui, une lampe à huile. Argand naquit à Genève en 1755. L’étude de la physique et de la mécanique l’attira et il partit très jeune pour Paris, avec le but de se perfectionner dans ces deux branches. En très peu de temps son esprit inventif se développa et il inventa plusieurs appareils de physique destinés à la fabrication des eaux-de-vie, puis il créa son système de lampe.

— Quelle lampe était-ce ? dit l’enfant.

— C’était d’abord, comme je viens de te le dire, une lampe à huile, car dans ce temps-là le gaz n’était pas connu. Son système tendait à empêcher les lampes de fumer, au moyen de mèches rondes, vides à l’intérieur et d’un courant d’air dans le tube. La lumière en était très belle et l’appareil fort économique. Cette invention fit fureur et par elle Argand était en train de faire fortune, quand tout à coup sa découverte lui fut enlevée.

— Et comment ? dit l’enfant.

— Un lampiste lui prit son système pour l’appliquer sans son autorisation à une autre lampe.

— Et comment s’appelait ce vilain homme ?

— Quinquet.

— Tiens, reprit l’enfant, mais c’est le nom des lampes qu’on suspend dans les escaliers et contre les murs !

— Précisément, parce que c’est M. Quinquet qui les a inventées en y appliquant le système Argand, fit le père.

— Oh ! alors, je n’aime plus ce Quinquet.

— Argand serait touché, dit le père en riant, mais cela ne lui rendrait pas sa fortune. Maintenant l’autre Argand était un joaillier-sculpteur, né à Genève en 1735. En dehors de son état, ce qui l’occupait surtout, c’était l’éducation de ses enfants. Il peut paraître singulier que je te parle de ce fait qui n’a rien que de très naturel de la part d’un bon père ; pourtant c’est la source de l’œuvre originale de cet Argand. Le soin tout particulier qu’il mettait à élever ses enfants, le poussa à rechercher quel était le meilleur principe éducatif, et à lire pour cela des ouvrages sur l’éducation. Rousseau fut l’écrivain qui le captiva le plus.

— À cause de son livre de l’Émile, n’est-ce pas ?

— C’est cela, tu te souviens de ce que nous en avons dit au commencement. Eh bien ! Argand s’enthousiasma tellement du système de Rousseau sur l’éducation, qu’il en fit son héros imaginatif. Il eut l’idée de le symboliser lui et son système dans un petit monument fabriqué en biscuit, espèce de porcelaine non émaillée qui a l’apparence du plâtre.

— Que représentait ce petit monument ? dit l’enfant.

— Il représente encore, car il existe toujours, il se trouve à l’Athénée où la concierge de la Société des Beaux-Arts te le fera voir tant que tu voudras.

Eh bien ! on voit Rousseau debout ayant à ses pieds le jeune Émile occupé à construire, pour s’amuser, un petit traîneau ; Rousseau tient d’une main l’extrémité d’une chaîne entourée de fleurs qui la cachent, de l’autre il s’appuie sur une colonne brisée où sont sculptés toutes sortes d’engins de répression et d’emblèmes de peines corporelles : ainsi on voit un bas-relief représentant un enfant à qui on donne les verges ; plus loin on aperçoit un père de famille qui montre à son fils une mer orageuse, emblème de l’opinion publique à laquelle il lui fait signe de se soustraire. Voilà à peu près ce que ce petit monument représente.

— Qu’est-ce qu’il signifie ? demanda l’enfant.

— C’est une allégorie montrant que les enfants doivent être élevés à chercher le bonheur, en faisant quelque chose par eux-mêmes pour se rendre utiles, tout en n’apercevant pas la main qui les dirige.

— Cette main, c’est la chaîne cachée sous les fleurs, n’est-ce pas ?

— Oui, c’est l’autorité paternelle qui doit être invisible, mais ferme. Le petit groupe en biscuit qui était destiné à servir de modèle à un grand monument qui devait être exécuté à Paris, a été acheté par M. de Constant, il l’a gardé pendant longtemps dans sa campagne de St-Jean, puis il l’a donné à la Société des Arts, et c’est comme cela qu’il se trouve à l’heure qu’il est à l’Athénée.

— Ainsi donc, ces deux Argands sont également distingués ?

— Oui, et c’est pour tous les deux qu’on a conservé le nom d’Argand, quoique généralement on ne parle guère que de l’inventeur des lampes.

En causant ainsi nos promeneurs montèrent la rue, comme s’ils voulaient se diriger vers la Servette. Après avoir passé le pont du chemin de fer, ils tournèrent à gauche. Une enseigne, placée sur la première maison, montre que ce chemin est une rue et qu’elle s’appelle rue Dassier.

— Voici la rue Dassier, dit le père.

— Je n’aurais pas cru, dit l’enfant, qu’on fît et qu’on baptisât des rues hors de la ville.

— Mais nous sommes encore dans la ville, mon cher ami. À mesure que Genève s’étend, il faut créer de nouvelles rues, et leur donner des noms.

On a voulu conserver le nom d’un habile graveur de Genève et on l’a placé à cette rue. Dassier naquit à Genève en 1676. Son père était un simple graveur de monnaie. Le petit Jean, tout enfant, n’avait pas de plus grand plaisir que de rayer des feuilles de papier ou de métal avec des bâtons ou des crayons, pour y faire des dessins. Son père développa ce goût qui devint bientôt, chez l’enfant, la source d’une vocation réelle. À l’âge de dix-huit ans, Jean fut envoyé à Paris, chez un célèbre graveur, qui fut tellement content de son élève qu’en peu de temps il doubla ses appointements. Le jeune Dassier dépassa bientôt son maître, qui le plaça dans une maison plus distinguée où son talent et sa renommée s’accrurent rapidement.

— Qu’est-ce qu’il gravait ? demanda l’enfant.

— Des médailles. En 1718, il revint à Genève, où il se mit à travailler pour gagner sa vie. Deux ans après il eut l’idée, pour faire plus d’argent, de graver les médailles des hommes célèbres du siècle de Louis XIV ; il en frappa soixante-douze, qu’il dédia au duc d’Orléans, alors régent de France, puis il en grava vingt-huit, représentant les plus célèbres réformateurs, et termina cette collection par les médailles des principaux théologiens de Genève. Quelques années plus tard Dassier se rendit en Angleterre, où il grava les portraits des plus grands savants de ce pays. Le roi d’Angleterre lui fit offrir la place de graveur des monnaies, mais il refusa, préférant revenir dans sa patrie, où il fut nommé membre d’un Conseil qu’on appelait Conseil des Deux Cents.

— Comme il monta en grade, dit l’enfant.

— Le talent ennoblit.

— Mais, reprit l’enfant, quoique membre du Conseil il n’abandonna cependant pas son métier ?

— Non, non ; les années qui blanchissaient ses cheveux ne diminuèrent point son ardeur. À soixante-sept ans, il se rendit à Turin où il grava une médaille du roi de Sardaigne et de plusieurs autres grands personnages.

— Existent-elles encore, ces médailles ?

— Sans doute, tu peux en voir à la Bibliothèque publique. Puis, j’oubliais de te dire que Dassier a gravé plusieurs sujets d’histoire romaine très réputés. Il mourut en octobre 1793 en laissant des œuvres innombrables, qui lui ont valu une réputation très méritée.

— Et un nom qu’on a bien fait de conserver, dit l’enfant, en rentrant de cette fertile promenade.

CHAPITRE XIII

Le baron Maurice et Étienne Dumont.

Me conduisez-vous aujourd’hui dans les rues que vous appelez historiques, mon père ? dit l’enfant en partant le jeudi suivant.

— Non, mon garçon, je t’ai dit que je les réservais pour nos six dernières promenades, comme étant les plus intéressantes et les plus importantes pour ton instruction. Nous avons encore quelques noms dont tu ignores la signification et que nous devons faire passer avant.

— Je vous demandais cela, parce que plusieurs personnes à qui j’ai parlé de nos promenades ont eu l’air très étonné de ce que je ne connaissais pas les noms de Bonivard, Lévrier, Pécolat.

Le père se mit à rire.

— Oui, dit l’enfant, et même quelques garçons se sont moqués de moi, parce que je ne savais pas encore leur histoire.

— Eh bien ! tu n’as qu’à leur dire que, lorsque nous aurons fini nos promenades, tu les connaîtras mieux qu’eux.

En causant ainsi, ils passaient devant l’Athénée.

— Nous revenons à l’Athénée ; maintenant je sais ce que cela veut dire ; nous l’avons vu l’autre jour.

— Oui, dit le père, mais continuons plus haut. Ils arrivèrent à l’entrée de la rue Beauregard. À gauche une rue lui est parallèle, son nom inscrit sur la maison qui sépare les deux rues, est : Tabazan.

— Tabazan ! quel drôle de nom ! dit l’enfant.

— Mais si tu as chanté la chanson de l’Escalade, le soir du 11 décembre, tu dois savoir ce qu’il signifie.

— Je n’y ai jamais réfléchi.

— Pourtant, tu as bien souvent chanté le couplet de Tabazan, qui vient avec sa « longue barbe, » pour pendre les Savoyards !

— Ah ! oui, Tabazan, c’était le bourreau.

— C’est cela. Tabazan, c’était le nom des bourreaux qui de père en fils se succédaient dans cette charge. Depuis l’an 1600, cette famille demeurait dans cet endroit auquel on avait appliqué son nom, en disant : C’est le lieu et l’endroit des Tabazan ; et quand on a rebâti la rue on lui a laissé son nom.

— Elle n’est pas plus jolie que son nom, dit l’enfant.

— C’est pourquoi montons à du plus intéressant. Et ils arrivèrent à la place St.-Antoine.

— Nous voici à St.-Antoine, dit l’enfant.

— C’est une place que les garçons connaissent bien, fit le père, vous y venez pendant les récréations du Collège.

— Oui, mais nous nous tenons à l’autre bout.

— Dans la vraie place St.-Antoine, dit le père, car cette première partie du côté de la rue Beauregard est appelée : Place Maurice.

— Ah ! comme la petite rue, qui la relie à la rue Etienne-Dumont ? dit l’enfant.

— C’est cela.

— Et d’où vient le nom Maurice ?

— C’est précisément ce dont je veux te parler. Maurice était le nom d’un maire de la ville, pendant que Genève était française. Né en 1750, il fut nommé maire en 1801, par Napoléon Ier, qui était alors premier Consul. L’administration de M. Maurice comme maire de Genève fut signalée par plusieurs faits très intéressants. Ils ont trait pour la plupart à l’embellissement et à l’amélioration de la ville. Pour t’en donner une idée, le premier objet dont il s’occupa fut les eaux, et l’approvisionnement des fontaines, par les sources qui existaient dans la ville et la machine hydraulique. Puis il entreprit de grands travaux pour embellir plusieurs quartiers de Genève, il créa des promenades publiques qui manquaient alors et en particulier celle-ci. Autrefois St.-Antoine était un lieu inculte, rempli de creux et de décombres. Il n’y avait que la terrasse du côté du lac où vous allez jouer pendant les quarts d’heure. Plus loin, sur l’emplacement où est maintenant la chapelle Russe, existait le couvent de St.-Victor, et de là s’expliquent les noms de St.-Antoine et de St.-Victor donnés à la rue et à la place. Eh bien ! M. Maurice fit niveler et planter St.-Antoine tel qu’il est aujourd’hui, et fit élever ce grand talus couronné par la haie et qui descend en pente de gazon dans le chemin au-dessous, où étaient les Casemates, il y a quelques années. Dès lors, tu comprends pourquoi on a donné à cette place le nom de Maurice, nom que porte toujours la petite rue qui la relie à celle d’Etienne-Dumont. En outre, pendant que M. Maurice arrangeait St.-Antoine, il s’occupait de la promenade de la Treille, sur laquelle il fit planter les arbres que tu vois encore aujourd’hui, puis il traça la Corraterie et l’arrangea comme elle est maintenant.

— Ah ! je comprends à présent pourquoi on a voulu conserver son nom.

— Dans sa carrière administrative, il eut à s’occuper de démêlés très importants, soit à l’intérieur, soit à l’extérieur. En 1802, les catholiques commencèrent leurs réclamations pour avoir une église et un culte reconnus par l’État. De grandes discussions s’élevèrent à propos d’un terrain aux Bastions que M. Maurice demandait à la ville pour qu’ils pussent y élever une église à leurs frais ; cette proposition ayant été repoussée, l’Église de St.-Germain leur fut accordée.

— Ah ! fit l’enfant, l’Église de St.-Germain n’a pas été toujours catholique ?

— Non, non, ce n’est que depuis 1802, et même j’ai connu des personnes de notre famille qui y avaient été baptisées protestantes, et qui y ont été admises à la communion. Deux ans plus tard, M. Maurice dut se rendre à Paris, pour assister au couronnement de l’empereur, comme représentant de Genève. Devine le cadeau qu’il porta à Napoléon et à ses ministres.

— Je ne peux pas le deviner, répondit l’enfant.

— Genève, reprit le père, faisait partie à cette époque de ce qu’on appelait les quarante bonnes villes de l’empire, et en vertu de ce titre, elle était tenue d’envoyer chaque année un présent à l’empereur. Ce présent consistait en une spécialité de la ville, et la spécialité de Genève était… de grosses truites de notre lac.

— Des truites ! s’écria l’enfant au comble de l’étonnement.

— Tu ne l’aurais jamais cru ? Eh bien ! M. Maurice partit de Genève en voiture de poste, car dans ce temps-là, il n’y avait point de chemin de fer, en emportant sept magnifiques truites, pesant entre elles 200 livres.

— Que c’est drôle ; dit l’enfant.

— M. Maurice revint de cette ambassade avec la décoration de la Légion d’honneur.

— Était-ce à cause de la grosseur des truites ?

— Non, non, fit le père en riant, tu es trop malicieux. C’était à cause des services qu’il rendait au pays. Les années suivantes, son administration à Genève devint de plus en plus chargée et compliquée. Homme prudent et économe, il devait constamment arrêter les dépenses de l’État. Il eut même le courage de s’élever contre un décret de l’empereur, qui voulait que la ville achetât beaucoup de terrains ; il refusa catégoriquement d’obéir à cet ordre, car la ville venait de faire de fortes dépenses. Elle avait acheté le théâtre, elle avait fait construire la machine hydraulique, et plusieurs autres choses qui avaient absorbé tant d’argent qu’elle n’en avait pas pour du superflu. En 1810, M. Maurice signala son administration par un acte de générosité que les registres de la ville ont conservé. Voyant que l’hiver et le froid étaient très rigoureux, il organisa, comme maire, des distributions de bois aux pauvres et une collecte en leur faveur. Il était d’une grande bonté et fut un maire dont le dévouement et la bienveillance étaient appréciés de tout le monde. Il remplit ses fonctions jusqu’en 1813, et les termina par cette année mémorable et importante pour Genève. Il assista comme maire à la Restauration de Genève, il la dirigea, et travailla avec d’autres à la réorganisation de son pays.

— N’est-ce pas l’époque où les Autrichiens arrivèrent à Genève pour en chasser les Français ?

— Sans doute, ce fut l’époque de la restauration de notre indépendance genevoise. À peine eut-il assisté à ce beau moment, que M. Maurice, voyant sa santé s’affaiblir, dut se retirer des affaires publiques, aux regrets de tout le monde, après une carrière dont les incidents et les travaux donneraient matière à un curieux volume.

Après s’être promenés sur St.-Antoine, le père et le fils, descendirent par la petite rue Maurice et arrivèrent dans la rue Etienne-Dumont.

— Maintenant, dit le père, je vais te parler de cette rue-ci : Étienne-Dumont.

— Mais c’était la rue des Belles-filles, dit l’enfant, pourquoi l’a-t-on débaptisée ?

— On a jugé à propos de remplacer son nom qui ne voulait rien dire, et qui donnait souvent sujet à des plaisanteries à cause des adresses de lettres, par celui d’un citoyen éminent qui a joué un rôle dans la restauration de Genève. Il s’est distingué par son caractère et ses écrits. – Né en 1759, le petit Dumont fit sa première éducation dans une école tenue par sa mère, puis il continua ses études au collège et à l’académie de Genève. En peu de temps et encore écolier, il donnait déjà des leçons à de plus jeunes garçons pour gagner quelqu’argent, afin d’aider à la subsistance de sa mère. Il se destina tout d’abord à la carrière ecclésiastique, et fit de brillantes études de théologie. À vingt-deux ans, il fut consacré au ministère ; son éloquence et son talent le placèrent au premier rang des prédicateurs.

Une foule immense remplissait les temples quand il prêchait. En 1783 voyant les troubles révolutionnaires qui envahissaient et ensanglantaient Genève, il partit pour St.-Pétersbourg où ses sœurs mariées étaient établies. Dès son arrivée dans cette ville, il fut nommé pasteur de l’église réformée française. Puis au bout de deux ans, il partit pour l’Angleterre, où son talent fut reconnu et hautement apprécié. Le premier ministre du roi le nomma son bibliothécaire et l’employa à rédiger des ouvrages très importants.

— Il ne fut donc plus pasteur ?

— Non ; de tout temps, son goût dominant avait été des travaux et des recherches littéraires, il s’y livra exclusivement. Il travailla en Angleterre, puis à Paris, et il ne fit à Genève que de courts voyages, jusqu’à ce qu’il vînt s’y fixer à l’époque de la restauration. Ce fut dans un de ses séjours à Paris qu’il se lia intimement avec le célèbre orateur de l’Assemblée Nationale : Mirabeau. Cet homme illustre apprécia beaucoup le talent de Dumont. Il l’admit dans le petit cercle d’amis avec lesquels il discutait les points qu’il devait traiter dans ses discours ; il l’aimait tellement et il avait une telle confiance dans son savoir que souvent il le chargea de les rédiger. Ce fut un honneur aussi grand que profitable pour Etienne Dumont. Son style et son goût littéraires se perfectionnèrent à l’école de ce grand maître de la parole. Ses vues politiques se développèrent et se formèrent, et plus tard, comme nous allons le dire, Genève en bénéficia. Il a laissé des manuscrits très curieux sur cette époque de sa vie, et sur les relations, qu’il eut avec les grands hommes politiques du temps. En Angleterre, il se lia avec un homme également illustre, un publiciste, un jurisconsulte dont il traduisit en français tous les ouvrages : c’était Bentham, né à Londres en 1748. Dumont s’imprégna si bien des idées et des théories de l’auteur anglais que ses traductions devinrent presque des ouvrages originaux ; mais lors même qu’avec l’autorisation de Bentham il y mit beaucoup du sien, il ne s’en prévalut jamais et rendit un hommage éclatant à l’auteur qu’il traduisit. Il est rare de voir un homme d’aussi grand mérite, capable par lui-même d’éminentes productions, consacrer sa vie à faire valoir les pensées et les travaux d’autrui.

— C’est vrai, dit l’enfant.

— En te disant cela, je ne fais que te répéter les paroles d’un de ses biographes. – Après plusieurs phases d’une vie littéraire trop remplie pour que je puisse te les raconter, et de plusieurs publications qu’il fit paraître en Angleterre et à Paris, Étienne Dumont joua un grand rôle à Genève, lors de la Restauration. Dès qu’il revint dans sa patrie, en 1813, il fut nommé du Conseil Représentatif, où il s’acquitta de missions très importantes. Il modifia les formes de notre gouvernement en y faisant adopter les usages des règlements anglais. Puis, il s’occupa d’améliorer les prisons, et écrivit sur ce sujet un ouvrage dont il n’a pu achever la publication. Enfin, les études qu’il fit du jurisconsulte anglais dont nous avons parlé, le décidèrent à prendre en main la rédaction du Code pénal, qu’il s’agissait à cette époque de modifier et de refondre pour ainsi dire complètement. Il y travailla, comme je crois te l’avoir dit, avec Rossi, Bellot et d’autres. Il siégeait avec eux au Conseil, et son aimable caractère, son jugement sûr, lui attiraient l’estime et l’amitié de tout le monde. Il avait une grande prédilection pour les jeunes gens et les enfants ; il se plaisait dans leur société et aimait à les encourager et à les aider de ses conseils ; qualités très rares qu’on ne retrouve que chez les vrais grands hommes ! Il ne repoussait personne, aussi sa mort, au mois d’août 1829, fut-elle un deuil général. Telle est la vie d’un citoyen dont il serait à souhaiter de voir un grand nombre semblables à lui.

CHAPITRE XIV

Thalberg et Gevray.

Dans le courant de la semaine qui suivit la promenade précédente, notre jeune garçon entra un matin dans la chambre de son père avec un air tout émerillonné, le Journal de Genève à la main.

— Voici le journal, s’écria-t-il, il nous apporte un nouveau nom de rue.

— Comment ? fit le père étonné de cette apostrophe.

— Regardez aux faits divers.

C’était le 15 mars 1873. Le père lut qu’en effet on venait de baptiser le chemin de l’ancienne rampe des Pâquis, du nom de rue Thalberg.

— Tiens, c’est curieux, dit-il, voilà le premier nom de musicien que Genève enregistre sur ses murs.

— Thalberg est un musicien ? fit l’enfant.

— Sans doute, et un musicien très célèbre, qui est mort il n’y a pas longtemps. Il avait, comme pianiste, une réputation connue dans le monde entier.

— Était-il de Genève ? demanda l’enfant.

— Attends, j’ai là un livre sur « les musiciens célèbres[1] » qui nous le dira, répondit le père en prenant cet ouvrage sur un des rayons de sa bibliothèque. Voici justement l’article de Thalberg.

— Oh ! lisez-le moi.

— Ah ! tu veux faire une promenade à la maison, dit le père en riant.

— Mais puisque vous avez le livre, que nous savons où est la rue, et que j’ai le temps maintenant, cela nous avancera d’autant.

— Pour arriver plus vite à nos rues historiques. Eh bien, je vais te le lire. Et le père ouvrit le beau volume orné de plusieurs portraits des musiciens célèbres.

— Malheureusement, le portrait de Thalberg n’y est pas. – « Thalberg naquit à Genève en 1812, le 7 janvier, » et, d’après une note que voici, il paraît qu’il est né aux Pâquis.

— Ah ! cela explique pourquoi on a donné son nom dans le quartier.

— À peine fut-il élevé, que sa mère l’emmena à Vienne, où il fit ses premières études de musique. Tout enfant il avait manifesté des dispositions pour les arts. À l’âge de quinze ans, il jouait dans les salons, et à seize il composait des variations sur un thème du grand musicien Weber. En 1830, il commença ses voyages d’artiste. Il parcourut d’abord l’Allemagne, et les journaux allemands proclamèrent déjà son talent. Ce fut alors qu’il composa son premier morceau pour orchestre ; mais cet essai ne lui fut pas favorable. Le piano était son véritable instrument et c’est comme pianiste qu’il a été un des plus grands maîtres de la musique moderne. Son jeu et son talent sont devenus et resteront classiques. Il a créé un genre musical tout particulier.

— Et lequel ? interrompit l’enfant.

— C’est d’arriver à produire de l’effet au moyen de ce que tu n’aimes pas faire, dans tes leçons de piano, dit le père en souriant.

— Qu’est-ce que c’est ?

— Ce sont des arpèges à travers la mélodie. L’enfant se mit à rire, car les arpèges dans ses leçons de piano étaient souvent un sujet de désolation.

— « Thalberg produisit un grand effet par ce procédé musical, » dit le livre, reprit le père. Ce fut dans un morceau, intitulé Fantaisie sur Moïse, qu’il le fit entendre pour la première fois à Paris. Thalberg avait déjà parcouru l’Allemagne comme nous l’avons dit, et il entreprit des voyages plus lointains. Après s’être fait applaudir en France, en Hollande, en Belgique, il alla en Russie, puis en Amérique. À son retour en Europe, il se fixa en Italie, où il acheta une jolie campagne aux environs de Naples, et c’est là qu’il récolta un vin dont la renommée lui apporta un revenu presque aussi considérable que celui de sa musique.

— Ce n’était guère en rapport avec son art.

— C’est son biographe qui le dit, reprit le père, ce n’est pas moi ; au surplus, pourquoi un musicien ne pourrait-il pas jouir comme un autre de la vigne ? Cela ne l’a pas empêché de travailler beaucoup et d’être un des plus habiles exécutants du siècle. Thalberg a été plus fort exécutant que compositeur original, bien que la liste de ses morceaux s’élève au chiffre de cinquante-sept à soixante. Il essaya de composer deux opéras, en 1851, l’un intitulé : Florinda, et l’autre Christina di Svezia, mais tous les deux n’ont pas réussi et sont tombés. Voilà tout ce qu’on dit sur le pianiste auquel Genève est fière d’avoir servi de berceau.

— Quand est-il mort ? demanda l’enfant.

— Cet ouvrage n’en parle pas, ayant paru en 1868. Ce doit être dans l’année de la guerre, en 1870 ; après sa mort sa femme a envoyé son buste à la ville de Genève, et c’est probablement cette raison qui a décidé la ville à conserver sur ses murs son nom et sa mémoire.

Le père ferma le livre et le remit dans sa bibliothèque.

— Eh bien, vous voyez, mon père, que sans nous promener, nous avons fait un homme.

— Fait un homme ! comme tu y vas !

— Je veux dire fait son histoire, de sorte que nous pourrons commencer un autre jeudi, les hommes historiques que vous me promettez depuis si longtemps.

— Pas encore, nous avons quelques noms de rues à voir avant, et que nous ne pouvons pas passer sous silence. Jeudi prochain nous verrons deux hommes qui nous achemineront à ce que tu désires.

— L’un des deux sera-t-il Gevray que j’ai vu l’autre jour sur le journal, comme un nom de rue ?

— Oh non !

— Quel est ce nom Gevray ?

— C’est un nom dont j’ignorais l’existence, et le voyant donner à une rue des Pâquis qui oblique du bas de la rue Thalberg au quai du Léman, je me suis enquis de l’origine de sa célébrité.

— Alors, fit malicieusement l’enfant, elle n’est pas grande.

— Cela dépend de ce qu’on entend par célébrité, reprit le père en riant. J’ai découvert que ce Gevray a été pourtant un roi…

— Un roi ! interrompit l’enfant étonné, avec un sceptre, une couronne ! est-ce de Genève ?……

— Oh ! ne te monte pas la tête ! nous sommes une république. C’était tout bonnement un roi d’une société et d’une fête genevoise, qu’on appelait la fête de la Navigation.

— N’y a-t-il pas aux Pâquis une maison appelée hôtel de la Navigation ? dit l’enfant.

— Certainement, c’était là le local de la Société et l’endroit où on faisait cette fête.

— On ne la fait plus, maintenant.

— Non, elle n’a plus lieu depuis que la Société de la Navigation a été réunie à celle de l’Arquebuse, il y a quelques années.

— En quoi consistaient cette Société et cette fête de la Navigation ?

— La Société de la Navigation avait pris naissance au temps où une petite flotte avait été organisée sur le lac vers la fin du seizième siècle, lors de la guerre que nos pères eurent à soutenir contre le duc de Savoie. Cette flottille était sous les ordres d’un amiral, et peu à peu, quand cette troupe marine n’eut plus rien à faire, que les guerres cessèrent, elle s’organisa en Société de réjouissance. Le siège de cette Société fut au Molard de 1677 à 1723, époque à laquelle elle fit construire, pour le lieu de ses réunions et de ses fêtes, l’hôtel de la Navigation, existant encore aux Pâquis. De temps à autre, cette société organisait de grandes fêtes nautiques, qui étaient fort jolies.

— En avez-vous vu, mon père ?

— Oui, j’en ai vu deux. On choisissait pour cela un beau Dimanche d’été. Le matin la société montait sur une barque pontée et pavoisée de drapeaux. Remorquée par un bateau à vapeur, également enguirlandé, elle voguait au son de la musique et au bruit des salves d’artillerie, dans ce qu’on appelle le petit lac, c’est-à-dire, la partie du lac la plus resserrée, celle qui va de Genève à Céligny et à Hermance. Tous les petits bateaux de la ville et des campagnes riveraines, soit à rames, soit à voiles, se donnaient rendez-vous pour suivre la barque qu’on appelait la barque amirale. Chacune de ces embarcations portait des drapeaux et des flammes aux couleurs nationales, ce qui faisait un effet charmant. Le lac paraissait émaillé par cette flottille. L’après-midi était consacrée aux joutes sur l’eau.

— Comment aux joutes ? dit l’enfant.

— On mesurait la force et l’habileté des rameurs.

Plusieurs bateaux, rangés sur la même ligne, partaient ensemble, le premier qui arrivait au point nommé remportait le prix, soit à la rame, soit à la voile. La foule des spectateurs qui, du rivage, suivait des yeux cette manœuvre, se passionnait pour les couleurs des petits bateaux et les bateliers qui les montaient. Ils portaient, les uns des chemises rouges, les autres bleues, jaunes, blanches, et l’on entendait ces cris qui partaient de la foule…… C’est le bleu qui va gagner ! – Non c’est le rouge ! – Regardez le jaune ! – puis la voile… et la fortune des concurrents était prédite par chacun jusqu’à ce que le comité de la fête couronnât les plus habiles mariniers, à l’hôtel de la Navigation, où l’inévitable banquet terminait la journée. Le roi de la Navigation nommé cette année-là, dirigeait tous les mouvements et présidait à la fête. Ce Gevray dont on a donné le nom à la rue a été le premier roi de la Navigation.

— Comment est-il arrivé à cet honneur ? dit l’enfant.

— L’histoire de Gevray est très peu connue, il n’y a pas beaucoup de gens qui la sachent. Je peux te la raconter grâce à l’obligeance aimable de notre archiviste qui m’a fourni sur ce sujet des documents qui n’ont jamais été mis au jour. Je vais t’en extraire quelques détails. Les Gevray étaient d’une famille de barquiers et de bateliers de Collonges-Bellerive. Georges Gevray, l’un de ses représentants, vint s’établir à Genève et se fit recevoir bourgeois de la ville, avec ses trois fils. Il paya la bourgeoisie vingt-cinq écus d’or, un mousquet et un seillot[2].

— Comment, dit l’enfant, un mousquet et un seillot ?

— Oui, tout citoyen genevois était tenu de fournir à la ville une arme à feu, qu’on appelait dans ce temps un mousquet, et un seillot, comme ceux que tu vois suspendus sous l’arsenal de l’Hôtel de ville, en cas d’incendie. Abraham, l’un des trois fils de Georges Gevray, devint principal barquier du port, tellement que ses collègues en étaient jaloux, et à tout moment les registres portent des enquêtes par ou contre le sieur Gevray. Abraham et son fils arrivèrent à prendre soin des frégates des Seigneurs de Genève, honneur qui leur acquit une certaine considération. Les barquiers et les bateliers, qui formaient dans ce temps-là un corps, demandèrent au Conseil qu’il leur fût permis d’organiser un tir sur le lac[3]. Ce tir, à l’arbalète d’abord, puis au fusil, s’appela tir à l’oiseau plus tard.

— Tirait-on sur un oiseau ? demanda l’enfant.

— Oui, mais pas sur un oiseau en vie, sur une image. Il fut décidé que ce tir aurait lieu le dernier dimanche de juin chaque année et qu’un roi du tir, un roi de l’oiseau, comme on disait dans ce temps-là, serait nommé pour l’année. Le registre de la Société de la Navigation, du 16 novembre 1677, porte qu’Abraham Gevray fut nommé roi ; mais cette année-là il fut nommé dans sa propre maison par le syndic Jacob Du Pan, et ce ne fut que l’année suivante en 1678 qu’il fut couronné officiellement sur le lac. C’est la première fois que le Conseil intervint dans cette fête et qu’elle prit un cachet officiel. L’année suivante, le roi de l’oiseau reçut le titre de roi de la Navigation. – Tels sont ces détails très peu connus et par là même intéressants et curieux. Abraham Gevray est mort le 29 décembre 1680 à l’âge de cinquante-sept ans, ainsi l’on peut connaître l’année de sa naissance dont les registres de la ville ne font pas mention, attendu qu’il est né et qu’il a été enregistré à Collonges-Bellerive.

— De 1780 si l’on ôte 57, il reste 1723, dit l’enfant.

— De sorte que tu vois l’année de sa naissance. Son fils lui succéda comme roi de la Navigation, puis après lui, deux autres Gevray.

— Décidément les Gevray étaient célèbres mariniers.

— C’était un héritage qu’ils se sont légué de père en fils jusqu’en 1720. Te voilà renseigné mieux que personne sur le nom Gevray, dit le père en riant.

CHAPITRE XV

Senebier et Le Fort.

Le Jeudi arriva.

L’enfant fut tout étonné de voir que son père reprenait le chemin des Bastions. Ils avaient déjà parcouru la rue Eynard et ils y revenaient. Mais parvenus au haut de la promenade des Bastions, ils prirent à droite la rue St.-Léger, puis tournèrent brusquement à l’angle du midi d’une maison alors isolée. Cet angle portait une enseigne bleue sur laquelle l’enfant lut : rue Senebier.

— Comment c’est une rue, ça ?

— Oui, reprit le père.

— Mais, dit l’enfant, il n’y a qu’une maison et un creux[4] !

— Plus tard cela formera une rue qui montera jusque sur les Tranchées ; regarde que de constructions nouvelles.

— C’est égal, dit l’enfant, c’est singulier d’appeler rue, un passage entre un creux et une maison qui n’a point de porte de ce côté, puis de la nommer.

— En effet, quand on l’a baptisée il y a deux ans, il n’y avait qu’une maison à chaque extrémité, le milieu était inculte.

— Senebier ! – est-ce un nom illustre ? demanda l’enfant.

— C’était, reprit le père, le nom d’un ministre genevois, qui a écrit beaucoup d’ouvrages, et qui s’est distingué dans la botanique et les sciences naturelles.

— Alors, dit l’enfant, il a fait comme Etienne Dumont, qui abandonna le ministère pour la littérature ?

— À peu près, mais il fut plus fidèle à son poste. Jean Senebier est né à Genève en 1722. Après des études classiques et de théologie, il fut nommé pasteur à la ville, puis à la paroisse du petit village de Chancy. Il avait une grande érudition et mena de front son ministère, et un véritable amour pour la science dont il suivait les progrès avec intérêt. Du fond de sa retraite il se tenait au courant de tout. Ayant su que l’Académie de Harlem avait mis au concours une question scientifique, il publia un ouvrage d’histoire naturelle, qui fut très apprécié et devint classique.

— Où est la ville de Harlem ?

— En Hollande ; tu ne sais donc pas ta géographie ? C’est la ville renommée par la culture des tulipes. Ensuite Senebier traduisit plusieurs ouvrages d’un célèbre physicien-naturaliste italien. Plus tard, il publia différents travaux sur la physique et l’astronomie qui le mirent en rapport avec plusieurs sociétés savantes étrangères dont il fut nommé membre correspondant. La liste des ouvrages qu’il a publiés se monte au nombre de vingt-six. Parmi eux se trouvent trois volumes intitulés : Histoire littéraire de Genève ; ce sont de courtes biographies des hommes illustres de notre pays. Je les relis souvent pour nos promenades du Jeudi.

— Est-ce qu’il parle des rues ? demanda l’enfant.

— Oh ! non, reprit le père en souriant, quand cet ouvrage de Senebier a paru, il y avait bien peu de rues baptisées de noms d’hommes illustres. C’était en 1784, beaucoup d’hommes se sont fait un nom dès lors. En 1773, Senebier avait quitté le village de Chancy pour venir à la ville. Il n’accepta plus de cure, pour se vouer complètement à la science et il fut nommé bibliothécaire de la ville, ce qui favorisa ses recherches scientifiques et biographiques. Il y resta jusqu’à la révolution de 1793 ; mais ne pouvant supporter la vue des troubles politiques qui sévissaient dans sa patrie, il se retira dans le canton de Vaud, où il séjourna quelques années, et revint enfin à Genève où il mourut en 1800.

— C’est là toute sa vie, dit l’enfant, peiné d’être déjà arrivé au bout.

— Oui, tu la trouves trop courte ? dit le père. Il serait pourtant à désirer que tous les hommes fournissent une carrière aussi remplie et laborieuse que celle de Senebier, pasteur, naturaliste, littérateur, physicien, il a fait de tout.

— Il a été physicien ? dit l’enfant.

— Certainement, et même il a fait une expérience très curieuse dont il faut que je te parle, lors même qu’elle touche à un sujet de haute science. Elle t’amusera. Il voulait prouver que les plantes ont besoin d’un certain gaz pour vivre, gaz qu’on appelle le carbone.

— C’est ce qui sort du charbon quand il brûle, n’est-ce pas mon père ?

— À peu près, eh bien ! Senebier, pour prouver le fait, prit deux branches égales : il mit la tige de l’une dans l’acide carbonique et laissa celle de l’autre à l’air pur ; celle-ci flétrit complètement, tandis que l’autre ne perdit pas sa fraîcheur.

— Comme c’est drôle ! – j’aimerais essayer, dit l’enfant.

— Je te conseille, reprit le père en souriant, d’attendre pour faire des expériences d’avoir ton grade de bachelier.

Nos promeneurs avaient continué leur marche ; ils avaient monté la rue Senebier et se trouvèrent sur le plateau des Tranchées, à l’angle d’une rue qui aboutit à la chapelle russe.

— Regardez, mon père, dit l’enfant, ce passage porte un nom que nous n’avons pas encore vu.

— C’est la rue Le Fort, dit le père.

— Qui était-ce ?

— C’était un général russe, qui naquit à Genève en 1656, d’une famille de commerçants écossais. Envoyé par son père à Marseille pour faire son apprentissage de commerce, il s’engagea dans l’armée française, passa dans l’armée de Hollande, et de là se rendit en Russie où il trouva une magnifique position, comme secrétaire de l’ambassadeur danois. Il entra au service du czar Fédor-Alexiewitch, et obtint la grande amitié de son successeur Pierre Ier qui le nomma général de ses troupes et amiral de ses forces maritimes. Ce fut Le Fort qui créa la marine russe et qui réforma l’armée. Il se distingua contre les Turcs et chassa les Tartares de la Russie, puis travailla à la civilisation du pays en y réveillant l’industrie et le commerce. Il organisa un nouveau système de finances et accompagna Pierre Ier dans ses voyages comme son plus cher ami ; aussi quand il mourut en mars 1699, Pierre Ier s’écria : « Je perds le meilleur de mes amis ! »

— Quel honneur et quelle preuve d’affection ! s’écria l’enfant.

— C’est que Le Fort était doué d’une intelligence, d’un esprit et d’une loyauté très rares ; il savait tirer parti de tout et de chacun en particulier.

— Et il était né à Genève ? fit l’enfant…

— Oui et tu comprends pourquoi on a choisi son nom pour celui de la rue où se trouve la chapelle russe.

CHAPITRE XVI

Kleberg et Winkelried.

Le quartier des Bergues était le but de la promenade suivante. C’est là que nos promeneurs se dirigent aujourd’hui.

— Nous voici aux Bergues, dit l’enfant.

— Oui. Je suis sûr que tu ne sais pas d’où vient le nom des Bergues.

— Mais n’est-ce pas à cause de l’hôtel des Bergues ?

— Ah ! tu prolonges la difficulté, au lieu de la lever. Regarde le nom de cette rue qui passe derrière l’hôtel.

— Kleberg ! dit l’enfant.

— Tu ne sais pas qui il était ?

— Non.

— Kleberg, commença le père, était un Allemand, né dans la ville des joujoux, à Nuremberg en 1486.

— Oh ! comme c’est vieux ! dit l’enfant.

— On le confond souvent avec un général de l’empire, avec lequel il n’avait aucun rapport, puisqu’il a vécu plus de trois siècles avant. Son père était un négociant, et, comme tel, en rapport d’affaires et d’amitié avec une maison de commerce de Lyon ; c’est là qu’il envoya son fils pour y faire un apprentissage de commerce.

— Comme le général Le Fort, dit l’enfant.

— Précisément, et comme lui il quitta le commerce pour s’engager dans l’armée ; il se distingua dans la fameuse bataille de Pavie, où le roi de France, François Ier, fut fait prisonnier, en 1525. Après ces exploits guerriers et quelques années passées dans sa ville natale, il vint s’établir à Lyon en 1535. Il était très riche et employa sa fortune à des œuvres de charité et à des fondations publiques. Il dota la ville de Lyon d’un hospice et d’une somme d’argent considérable pour l’entretenir et subvenir aux soins des pauvres malades. Enfin Kleberg vint à Genève où il continua ses œuvres de bienfaisance en donnant la somme de cinquante écus à l’hôpital.

— Cinquante écus ! ce n’est pas beaucoup, fit l’enfant.

— C’était une somme considérable pour le temps, reprit le père, puis il acheta tout ce terrain qui autrefois formait des jardins au bord du lac. Comme son nom était aussi bien Clebergues que Kleberg, on a donné à cet emplacement le nom les Bergues, ce qui est le diminutif ou plutôt une altération du mot Clebergues ou Kleberg. Plus tard, quand on a fait et dû baptiser cette rue, on lui a naturellement donné le nom de Kleberg.

— C’était juste, dit l’enfant ; car on peut dire qu’il a été la Clef des Bergues.

— Oh ! oh ! fit le père en riant, tu te lances dans un calembour, c’est dommage que tu n’en aies pas les gants ; il a été fait depuis longtemps, son origine remonte à une tour construite en avant du port, et destinée à prolonger les Bergues ; le mot berge signifie le bord de l’eau, une grève un peu élevée où arrivent les bateaux, aussi cette tour en était comme la clef.

— Alors, dit l’enfant, ce mot ne vient pas de Kleberg.

— Oui, oui, certainement, reprit le père, et comme le dit un historien : « il est intéressant d’offrir un hommage d’estime reconnaissante à un homme qui paraît le mériter à un haut degré, et dont le nom est destiné désormais à se trouver à Genève dans toutes les bouches. »

— Quel est l’historien qui a dit cela ? demanda l’enfant.

— C’est M. Pictet de Sergy dans son histoire de Genève. En effet le souvenir de Kleberg est resté précieux, aussi bien à Lyon qu’à Genève, et ces deux villes lui ont conservé une bonne mémoire. Les Lyonnais lui ont élevé une statue et les Genevois ont baptisé ce quartier et cette rue de son nom.

— Quand est mort Kleberg ?

— En 1546, donc à l’âge de soixante et un ans.

Ne voulant pas parcourir dans toute sa longueur la rue Kleberg, qui sauf son nom n’a rien d’intéressant, nos promeneurs prirent la première rue à gauche pour revenir par le pont des Bergues.

Occupés de Kleberg, ils ne pensèrent pas à regarder l’enseigne de la rue en y entrant ; mais au moment d’en sortir le père dit :

— Voici encore une rue qui porte un grand nom.

— Rue Winkelried, dit l’enfant, regardant l’enseigne qu’il avait dépassée et faisant sonner l’E de la dernière syllabe.

— Quand on est bon Suisse, reprit le père, on ne prononce pas Winkelri-ède, mais Winkelrîd. Tu sais qui c’était ?

— Oh ! oui, c’est le nom du plus grand bateau à vapeur du lac.

— Oui, reprit le père en riant, mais il a une célébrité plus grande que celle-là, c’est le nom d’un illustre guerrier suisse ; tu le savais bien ?

— Non, on ne nous enseigne pas l’histoire suisse dans notre classe.

— C’est vrai, tu la feras en troisième. Eh bien ! l’année 1386, les Suisses étaient en guerre avec les Autrichiens dont ils voulaient repousser la domination. Le lundi 9 juillet, les troupes ennemies se rencontrèrent près de la petite ville de Sempach sur les bords du lac de ce nom, dans le canton de Lucerne. Le combat s’engagea avec acharnement. L’armée autrichienne s’avançait en lignes serrées, présentant aux troupes suisses un mur impénétrable de lances ; de quelque côté qu’on la tournât, elle faisait l’effet d’un hérisson. Les efforts des Suisses étaient désespérés. S’ils n’ouvraient pas les lignes ennemies, ils étaient perdus…

— Et qu’arriva-t-il ? demanda l’enfant suspendu aux lèvres de son père.

— Le moment était décisif, lorsque tout à coup un soldat suisse sort des rangs. « Je vais vous frayer un chemin, » cria-t-il à ses compagnons d’armes, « prenez soin de ma femme et de mes enfants ; » et il se précipite seul sur les lances ennemies. Il embrasse toutes celles que ses bras peuvent saisir, il les enfonce dans sa poitrine pour les faire tomber, il se couche avec elles, et fraye ainsi dans la ligne autrichienne une ouverture par laquelle les Suisses se précipitent. Leur troupe entière passe par cette ouverture sur le corps de leur compagnon qui mourait en se sacrifiant pour son pays. Terrorisée par ce trait de courage, l’armée autrichienne, un moment paralysée, dut bientôt prendre la fuite. Ce vaillant héros d’une action restée mémorable dans l’histoire de la Suisse n’était autre que Winkelried.

— Ah ! je me souviens maintenant d’avoir lu cela, dans le livre qu’on m’a donné cet hiver, intitulé Riquet à la Lune. Ce sont les aventures d’un petit chien qui raconte qu’il a vu le monument de Winkelried dans la ville de Stanz.

— Oui, sans doute, reprit le père, on lui a élevé un monument dans la capitale du canton d’Unterwald. Winkelried n’était pourtant qu’un simple paysan, bien que quelques auteurs prétendent qu’il était chevalier.

— Est-il venu à Genève, puisqu’on a donné son nom à l’une des rues de la ville ?

— Oh ! non, dit le père en riant de cette incomparable naïveté. Mais Genève a voulu honorer une des gloires de notre patrie suisse, en consacrant le souvenir de son nom sur les murs de la ville. C’est par ce même sentiment qu’on a donné à l’une des rues de ce quartier, celle que tu vois là à droite, et qui de la place des Bergues va rejoindre Chevelu, le nom de Guillaume Tell, que nous verrons Jeudi prochain.

CHAPITRE XVII

Guillaume Tell et le Grütli.

Le jour de la semaine qui suivit l’histoire de Winkelried, l’enfant dit à son père :

— Mais pour faire l’histoire de Guillaume Tell, nous n’avons pas besoin d’aller nous promener, elle est dans tous les livres, et vous pourriez bien m’en parler aujourd’hui que j’ai le temps.

— Tu recommences ta ruse pour arriver plus vite. Mais il n’est pas nécessaire que je te raconte l’histoire de Guillaume Tell, dit le père, les enfants doivent la savoir et si tu l’ignorais, ce serait honteux.

— Oh ! je la sais bien, je l’ai lue souvent, se hâta de dire l’enfant, mais je voudrais l’entendre de nouveau.

— À quoi sert de perdre son temps à entendre des choses qu’on connaît, une fois que tu as hâte d’arriver aux grands noms de l’histoire de Genève ? Eh bien ! pour me prouver que tu la sais, et qu’il n’est pas nécessaire que je te la raconte, tu vas me la faire toi-même à ta façon. Voyons, je t’écoute.

— Mais Guillaume Tell, dit l’enfant interloqué, était un paysan d’Uri qui savait très bien tirer de l’arbalète. Le gouverneur autrichien Gessler ayant appris que les Suisses ne pouvaient plus supporter son autorité, voulut s’assurer de ceux qu’il supposait être à la tête des rebelles ; pour cela il fit mettre son chapeau au bout d’une pique, ordonnant que tous les passants eussent à le saluer en signe d’obéissance. Guillaume Tell ne s’étant pas soumis à cet ordre fut condamné par Gessler à abattre avec son arbalète une pomme placée sur la tête de son fils. Comme Guillaume Tell était un habile archer, il abattit la pomme sans faire aucun mal à son enfant. Gessler furieux, le fit enchaîner et mener en prison.

— Ah ! interrompit le père, tu oublies ici de parler de la seconde flè…

— Oui, oui, c’est vrai, se hâta de dire l’enfant, Guillaume Tell avait pris deux flèches, l’une pour faire tomber la pomme, et l’autre pour tuer Gessler, s’il la manquait. Pour le conduire en prison il fallait traverser le lac. Gessler monta avec son prisonnier sur un bateau. Pendant la traversée une tempête effroyable se déchaîna sur le lac, et mit le bateau en danger de périr. Guillaume Tell, connu pour être le meilleur batelier du lac, fut délié et chargé de conduire le bateau.

Il le dirigea vers un rocher au bord de l’eau ; il s’élança sur une pierre plate, repoussa le bateau d’un coup de pied et s’enfuit à travers les montagnes vers le château de Küssnacht où devait se rendre Gessler. Après avoir lutté contre la tempête, le bateau aborda dans le village, et au moment où Gessler passait dans un chemin creux, Guillaume Tell caché derrière un buisson lui décoche la flèche qu’il avait réservée et le tue. Voilà ce que je sais et ce que j’ai lu, ajouta l’enfant.

— Tu vois, dit le père, que tu sais l’histoire de Guillaume Tell, et qu’il n’était pas nécessaire que je te la raconte.

— Est-ce là tout ce qu’il y a à dire ? fit l’enfant.

— Oui, mais il y a des faits historiques et des dates que tu n’as pas mentionnées.

— C’est pourquoi je vous demandais de me les raconter.

— Eh bien ! l’origine de l’histoire de Guillaume Tell, tu la sais, c’est la ligue des Trois-Suisses, réunis dans le pré du Grütli, le 7 novembre 1307, dans le but de déclarer l’indépendance de la Suisse. Pour te le dire en passant, ce petit pré est un des endroits les plus poétiques des bords du lac des Quatre-Cantons. Une pelouse descend en pente douce jusqu’au bord du lac ; on y a établi un chalet et trois fontaines, représentant ces trois libérateurs de la Suisse. Cet endroit, comme tu peux le comprendre, est resté célèbre dans le souvenir des Suisses. On a donné son nom à l’une des rues de notre ville.

— Ah ! vraiment et laquelle ?

— C’est celle qui va de la rue Petitot, passant derrière la Synagogue et l’école de dessin, au palais Électoral.

— Voilà une rue nouvelle que vous intercalez.

— Eh bien ! pour en revenir à l’histoire de Guillaume Tell, ces trois Suisses qui se réunirent au Grütli s’appelaient Walther Fürst du canton d’Uri, Stauffacher du canton de Schwytz et Arnold Melchtal du canton d’Unterwald. Ils décidèrent entre eux de repousser la puissance autrichienne et de rendre à la Suisse son indépendance. À leur voix les Suisses jurèrent de conquérir leur liberté. Guillaume Tell, gendre de Walther Fürst, était né dans un petit hameau appelé Burglen, à dix minutes de la ville d’Altdorf où s’est passée la scène de la pomme. On ne dit rien de sa vie privée ; on ne cite que l’acte héroïque qu’il a accompli en manifestant son indépendance et en tuant Gessler. Par là, il hâta l’émancipation de sa patrie et s’est rendu célèbre dans toute la Suisse. On voit sur la place d’Altdorf une statue représentant Guillaume Tell, abattant la pomme sur la tête de son fils ; puis à l’endroit où il a repoussé le bateau d’un coup de pied, on a construit une petite chapelle, et le site est resté baptisé du nom de Tell’s Platte.

— Oui, dit l’enfant, j’ai lu cela encore dans le livre de Riquet à la Lune, où l’on blâme des gens qui prétendent que cette histoire n’est pas vraie.

— En effet, dit le père, quelques historiens prétendent que l’histoire de Guillaume Tell n’est pas vraie, qu’elle n’est qu’une fable, qu’une légende faite par les gens du pays pour embellir le fait de la délivrance de la Suisse. Mais ceux qui affirment que Guillaume Tell n’a jamais existé ne parviennent pas à le prouver, ni à effacer sa gloire et sa mémoire de la Suisse. Son histoire est lue partout, elle est traduite en presque toutes les langues, et je crois que ceux qui ne la savent pas, s’il en existe, sont peu nombreux. Il suffit d’aller à Altdorf et de parcourir le lac des Quatre-Cantons pour se convaincre de sa vérité.

— Y avez-vous été, mon père ? demanda l’enfant.

— Sans doute, et j’ai vu tous les souvenirs que le pays et les habitants en gardent.

— Si l’histoire n’était pas vraie, comment ces souvenirs pourraient-ils exister ?

— Guillaume Tell s’est plus tard distingué à la bataille de Morgarten en 1315, il a vécu jusqu’à 1354, et il a péri dans le petit village de Burglen, en voulant sauver un enfant qui allait se noyer dans le torrent. Au moment où il le ramenait au bord, le pied lui manqua et il fut entraîné dans les eaux.

— Pauvre Guillaume Tell, il se dévoua toujours.

— Aussi tu vois que son nom est conservé partout.

— Même dans les rues de Genève, ajouta l’enfant, et encore pour lui on aurait dû choisir une autre rue.

— Tu sais où elle est ?

— Oui, on n’y voit jamais le soleil ; elle relie le bas de la rue Rousseau à la rue Berthelier.

— Sais-tu qui était Berthelier ? demanda le père.

— Non.

— C’est un nom historique de Genève.

— Que nous pourrons commencer Jeudi prochain n’est-ce pas ?

— Oui, grâce à ta ruse d’aujourd’hui.

CHAPITRE XVIII

TEMPS ET NOMS HISTORIQUES

Adhémar Fabri.

Les Jeudis historiques allaient commencer.

Annoncés dès longtemps à notre jeune promeneur comme partie intéressante et couronnement de ses promenades biographiques, il s’en réjouissait comme d’une chose extraordinaire.

Il s’attendait à quoi… ? Je ne sais. Mais la fête qu’il s’en promettait, pourrait bien lui causer un désappointement. Grâce à l’entretien qu’il avait eu avec son père sur Guillaume Tell, il avait sauté un Jeudi et plus rien ne le séparait des grands noms de l’histoire de Genève.

— C’est aujourd’hui que nous allons commencer les rues historiques, dit-il à son père en se mettant en route.

— Oui, mais les rues historiques, comme tu les appelles, sont les plus neuves et dans un sens les moins historiques de la ville, tu vas le voir toi-même.

— Le quartier le plus ancien de Genève, n’est-ce pas l’Île ? dit l’enfant.

— Oui, c’est l’endroit qu’a occupé Jules-César, quand Genève était sous la domination des Allobroges.

— Nous l’avons vu au collège dans les commentaires de César.

— Tu t’en souviens, reprit le père ! « Gallia divisa est in tres partes »… etc. Eh bien ! pour que tu puisses comprendre les grands noms de Genève, il faut que je te dise rapidement en quelles mains elle a passé. Écoute-moi bien, je vais te le raconter en nous rendant à la rue dont le nom nous donnera la clef de tous les autres.

— Partons, je vous écoute.

— Après la domination allobroge et romaine, commença le père, Genève passa sous la puissance des Bourguignons et fit partie pendant cinq siècles du royaume de Bourgogne. C’était alors que le roi bourguignon Gondebaud habitait un emplacement entre la rue de l’Hôtel-de-Ville et le Bourg-de-Four. Le roi de France, Clovis, lui déclara la guerre et ne consentit à faire la paix que s’il se faisait chrétien. Genève devint une possession des rois francs, puis en proie à la féodalité barbare sous le règne des empereurs d’Occident, elle prit rang de ville impériale. Son gouvernement, qui relevait de l’empire romain, tiraillé entre les Seigneurs et les Comtes tomba aux mains de l’Église et eut pour chef un Évêque. Cette double domination, l’empire romain d’un côté et le clergé de l’autre, fut l’origine des armoiries de Genève.

— De la clef et l’aigle ? dit l’enfant.

— La clef représentait celle de l’Église et l’aigle l’empire romain.

— Oh ! que c’est curieux ! s’écria l’enfant. Mais qu’est-ce que tout cela a à faire avec les rues ?…

Nous voici de nouveau au bout du grand pont. Où allons-nous ?

— Tu vas le voir, tournons ici à droite.

— N’allons-nous pas à la rue Berthelier ?

— Non, non, je veux te parler d’un personnage qui nous ouvrira la porte de son histoire. Mais avant d’y arriver, un mot sur le gouvernement de Genève à cette époque est nécessaire.

Et tout en causant ils s’acheminaient par le quai du Mont-Blanc vers la place des Alpes.

— Je t’ai dit que Genève, soumise à l’Église, était gouvernée par un Évêque qui agissait en souverain sur la ville et la campagne, et avait plein pouvoir sur les citoyens. De lui dépendait leur tranquillité ou leur trouble, et en vertu de sa puissance il pouvait leur imposer mille vexations à cause de leur amour pour la liberté. Genève, quoique ville impériale soumise à l’autorité de l’Église, avait conservé des droits et des privilèges dont beaucoup d’autres villes conquises ne jouissaient pas. Ces droits et ces privilèges, rédigés sous forme de lois assurant la tranquillité aux Genevois, s’appelaient : les Franchises et Libertés.

— En quoi consistaient ces lois ? demanda l’enfant.

— C’étaient des règlements, des lois de police et de tribunaux qu’il serait trop long d’énumérer ici. Pour t’en donner un exemple : tout citoyen attaqué par quelqu’un avait le droit de se plaindre. On assurait la sécurité aux propriétaires, et une quantité d’autres lois semblables. Tout le monde devait les faire observer et nul ne pouvait y contrevenir.

— Mais qui est-ce qui aurait pu les méconnaître ? dit l’enfant.

— Cela va bien t’étonner, reprit le père : ceux qui s’opposaient le plus à leur respect, étaient les Évêques. Constamment, ils interdisaient l’exécution de ces lois, méprisaient les Franchises et prenaient le parti des Seigneurs contre les citoyens. Or, le but principal des Franchises de Genève était de garantir les citoyens contre les exigences des Seigneurs. Dans la longue suite d’Évêques qui se succédèrent, il y en eut quelques-uns qui furent les bienfaiteurs de la ville et les protecteurs du peuple. L’un d’eux, en particulier, a rendu son nom célèbre dans les annales de Genève, en recueillant les Franchises et les Privilèges des citoyens pour les publier dans un recueil unique, sous le titre de Franchises et Coutumes de la Ville.

— Et comment s’appelait ce bon Évêque ? dit l’enfant.

— Tiens, dit le père, en montrant à l’enfant l’enseigne de la rue qui monte pour rejoindre la rue Thalberg au bout de la place des Alpes.

— Adhémar Fabri, lut l’enfant.

— Voilà le nom de cet Évêque qu’on a voulu conserver à juste titre sur les murs de notre ville comme l’un des bienfaiteurs du peuple genevois. Tu comprends pourquoi je t’ai raconté les faits de l’histoire de Genève : c’est pour que tu te rendes tout de suite compte de l’œuvre et de la célébrité d’Adhémar Fabri. Nommé Évêque en 1385, il ne resta malheureusement sur son siège épiscopal que trois ans. Il employa son règne à s’occuper du bonheur du peuple et au maintien de ses libertés. Quand il eut rédigé et publié les Franchises, il prescrivit à tous ses successeurs de prêter le serment, en entrant en charge, de les faire observer, et de s’y soumettre. Mais ce serment fut constamment violé par les autres Évêques, et sa violation devint le sujet de luttes incessantes entre eux et les citoyens, luttes dans lesquelles Pécolat, Lévrier et Berthelier se firent un nom célèbre.

— C’est pourquoi on a donné aussi leurs noms à des rues ? dit l’enfant.

— Sans doute ; nous verrons un autre jour ce qu’ils ont fait, et tu le comprendras maintenant, lors même que cette histoire soit très compliquée. Tous les citoyens agissaient ensemble et concouraient au même but. Or, on ne peut pas parler de l’un sans toucher aux autres.

— Y a-t-il encore d’autres noms d’Évêques dans les rues ? demanda l’enfant.

— Non. Adhémar Fabri a été le seul ; aucun n’a montré un tel dévouement et un amour plus désintéressé pour Genève. Sa vie fut sobre et laborieuse ; il refusa toute espèce de dépenses pour sa propre personne ; sa charité l’entraînait à s’oublier lui-même. Il mourut à Avignon tellement pauvre, qu’on dut vendre sa crosse d’Évêque, pour payer la messe qu’on dit pour lui. Il fut remplacé à Genève par Guillaume de Lornay qui monta sur le siège épiscopal en 1388, et y demeura vingt ans.

— On n’a pas donné son nom à une rue ? demanda l’enfant.

— Non, non, mais je te le cite en passant, parce que son nom se rattache à un fait qui intéresse tous les Genevois et dont ils doivent savoir l’époque : c’est la création et la dotation de la Clémence, cloche de la cathédrale de St.-Pierre. Genève n’en avait point encore de cette dimension.

— Alors, dit l’enfant qui parut aussi ravi qu’étonné d’apprendre ce fait, pourquoi appela-t-on cette cloche Clémence, au lieu de lui donner le nom de l’Évêque fondateur.

— Oh ! dit le père en souriant, tu fais un calembour qui ne serait pas trop mal appliqué, si on ne disait pas fondeur. C’est que son Évêque fondateur, comme tu l’appelles, préféra consacrer la cloche au pape Clément VI qui régnait alors à Rome, et lui donner son nom. C’était l’année 1407. L’apparition de cette cloche dans la tour de St.-Pierre fut un grand événement, jamais on n’en avait vu à Genève d’aussi grosse. Elle avait vingt-cinq pieds de circonférence, trois mètres environ de diamètre.

— Quelle grosseur ! dit l’enfant. St.-Pierre était-il bâti comme maintenant ?

— À peu près ; il avait été construit sur un temple païen vers l’an 1100. L’Évêque demeurait dans le bâtiment de l’Évêché dont on a fait maintenant la prison derrière St.-Pierre. À côté se trouvait le cloître où habitaient les chanoines. C’est pour cela que les rues qui entourent St.-Pierre ont été baptisées : l’une, rue de l’Évêché, et l’autre rue du Cloître.

— Ah ! voilà deux noms de rue dont j’ignorais la signification, dit l’enfant.

— Elles ne rentraient pas dans notre programme, mais elles s’y joignent si naturellement que je te les ai citées lors même que nous ne puissions pas y aller aujourd’hui.

— Y avait-il beaucoup de chanoines à Genève ?

— Oui, il y en avait quelquefois plus que le cloître n’en pouvait contenir, et ceux qui ne pouvaient pas y loger, étaient obligés d’aller chercher des logements ailleurs. Comme il fallait qu’ils fussent le plus rapprochés possible du cloître, ils louaient des chambres dans la rue qui continue celle du cloître ; c’est pour cela qu’elle a pris le nom de rue des Chanoines.

— Encore un nom dont j’ignorais l’origine, dit l’enfant.

— C’est la véritable, reprit le père. Voilà à quoi sert de connaître l’histoire de Genève. Il faut absolument la savoir pour comprendre les noms qui nous restent à étudier, surtout pour ceux de Jeudi prochain.

— Serai-je en état de vous suivre ? mon père.

— Oui, si tu te souviens de ce que nous avons dit aujourd’hui.

— C’est que les Genevois ont toujours travaillé et lutté pour le maintien de leur liberté et de leur indépendance.

— C’est cela, fit le père en rentrant chez lui.

CHAPITRE XIX

Bonivard. Lévrier. Pécolat. Berthelier.

Jeudi passé, nous avons commencé les noms de l’histoire de Genève, dit le père, en partant pour une nouvelle promenade.

— Et aujourd’hui nous les finissons, ajouta l’enfant.

— Oh ! doucement, reprit le père, nous les continuerons.

— Tant mieux ! se hâta de dire l’enfant, et par quelles rues ?

— Nous retournerons dans le quartier d’Adhémar Fabri, c’est là que sont les noms des enfants de Genève.

— C’est-à-dire Berthelier et Pécolat.

— Précisément, reprit le père en se dirigeant vers le quai du Mont-Blanc. Tu te souviens que les citoyens de Genève étaient toujours en lutte avec les Évêques et le duc de Savoie, pour le maintien des Franchises et la conservation de leurs libertés. Eh bien ! ils formèrent entre eux une ligue dans le but de traiter alliance avec les Suisses et d’obtenir leur appui pour faire respecter leurs droits. Cette ligue prit le nom d’enfants de Genève ; elle avait pour principaux chefs Bonivard, Berthelier, Lévrier, Besançon-Hugues et d’autres.

— Tous des noms de rues, fit l’enfant.

— On a voulu conserver leurs noms, justement à cause du rôle qu’ils ont joué pour acquérir l’indépendance de Genève. Aussi tu peux voir que les rues qui portent leurs noms sont dans le voisinage les unes des autres. En passant dans l’une, on voit l’autre, de même qu’en racontant l’histoire de l’un, on fait l’histoire de l’autre ; c’est pourquoi nous pourrons les étudier presque tous à la fois.

— Voilà la rue Bonivard, dit l’enfant en arrivant près de l’église anglaise ; tiens ! comme c’est curieux, les Anglais ont construit leur église entre Bonivard et Lévrier.

— Oui, dit le père, et la rue Pécolat est en suivant ; elle leur est parallèle et si tu t’avances un peu sur le côté gauche de la rue du Mont-Blanc, tu peux les voir toutes les trois à la fois.

— J’ai souvent vu le nom de ces rues, répondit l’enfant ; mais je n’ai jamais songé à leur rapprochement.

— Commençons par l’histoire de Bonivard, elle nous fera passer toutes les autres en revue ; mais je ne te réponds pas de faire une promenade aussi longue que le récit, car nous pourrions faire le tour du monde.

— Oh ! c’est ennuyeux !

— Je te promets de te la continuer à la maison pendant tes récréations.

Et le père commença. – Bonivard naquit à Seyssel, ville de la Bresse.

— Ah ! le pays d’où viennent les grosses volailles.

— L’année de sa naissance varie de trois ans ; les uns la placent en 1493, et Senebier, dont nous avons parlé, la place, dans son histoire littéraire, en 1496. Mais n’importe, trois ans ne font rien à sa vie. Bonivard fit ses études à Turin dans un séminaire, il se destinait à la prêtrise. Un de ses oncles possédait à Genève un prieuré, qu’il lui laissa à sa mort, avec toutes les terres qui en dépendaient. Il en vint prendre possession vers 1510 ou 1511, et succéda bientôt à son oncle comme prieur. C’était un rang supérieur dans les couvents. Ce prieuré laissé à Bonivard s’appelait St-Victor ; il était construit sur les Tranchées dans l’emplacement de l’église russe à peu près ; de là vient le nom de St-Victor qu’on a donné à la rue qui suit la promenade du Pin et relie St-Antoine aux Tranchées. À peine Bonivard fut-il établi à Genève qu’il prit un grand amour pour notre petite république et le peuple genevois. Son histoire l’intéressa vivement ; aussi résolut-il de tout faire pour travailler à assurer sa liberté et son indépendance.

— Comme Adhémar Fabri ?

— Oui, mais à un point de vue plus politique et réformateur. Les abus du clergé et de l’Église romaine dont il avait été témoin dans un voyage qu’il venait de faire à Rome, lui rendaient encore plus odieuse l’oppression que la maison de Savoie voulait exercer sur Genève. Il savait que, de concert avec l’Évêque, le duc de Savoie cherchait à écarter les citoyens les plus influents et complotait la ruine de la ville. Aussi Bonivard n’hésita-t-il pas à se déclarer hautement le défenseur de Genève.

— Comme tous ces événements se touchent et s’enchaînent, remarqua l’enfant.

— Ils naissent les uns des autres, reprit le père ; c’est pour cela qu’on peut les étudier en même temps, eux et leurs héros, comme je te le disais. Par exemple, c’est Bonivard qui intervint en faveur du citoyen Pécolat dans une affaire qu’il eut avec l’Évêque.

— Quelle affaire ? demanda l’enfant.

— Pécolat était l’un des plus ardents enfants de Genève. Un soir qu’il revenait d’un joyeux souper avec Berthelier et ses amis, ils se livrèrent dans les rues à des plaisanteries qui étaient de vraies gamineries. Tu ne devinerais jamais à quel propos ?

— Non.

— À propos de la peau d’une mule appartenant à un employé de l’Évêque, appelé Grossi.

— Et que faisaient-ils avec cette peau ?

— La mule avait été tuée, écorchée ; prenant la peau de la bête, ils s’amusèrent comme de vrais gamins à la crier à l’enchère : « À vendre, disaient-ils, la peau du plus gros âne de la ville. » Cette plaisanterie de mauvais goût, qui n’aurait eu aucune espèce d’importance dans un autre moment, rapportée à l’Évêque excita sa colère, et heureux de saisir ce prétexte insignifiant en lui-même, il fit arrêter Pécolat. Berthelier s’échappa et s’enfuit à Fribourg. Emprisonné, Pécolat fut mis à la torture, genre de supplice auquel on soumettait dans ce temps-là les condamnés dont on voulait tirer des aveux. L’Évêque exigeait que Pécolat nommât ses complices.

— Que lui fit-on ? demanda l’enfant.

— Oh ! je ne te décrirai pas les épouvantables tourments qu’on lui fit endurer, ils te feraient horreur. Ses souffrances furent telles, qu’il se laissa aller à avouer des choses qui n’étaient pas vraies, uniquement pour faire cesser ses tortures. Mais voyant qu’on allait lui infliger de nouveaux supplices pour le faire parler, il se coupa lui-même la langue avec un rasoir.

— Quelle horreur ! fit l’enfant.

— Pécolat aurait péri pour la liberté de son pays, si Bonivard n’eût pas pris son affaire en main et n’en eût pas instruit l’archevêque de Vienne, qui donna l’ordre à l’Évêque de Genève de relâcher immédiatement Pécolat.

— Quel bonheur ! dit l’enfant.

— Tu vois que le nom de Pécolat est resté célèbre comme un martyr de la liberté tout au travers de la vie de Bonivard.

— Et Berthelier ? demanda l’enfant.

— Il fut déclaré et reconnu innocent ; mais pas pour longtemps. Il était revenu à Genève, malgré les avertissements de ses amis et continuait ses assauts contre le pouvoir oppresseur, lorsqu’un jour, en 1519, environ deux ans plus tard, il fut arrêté et mis en prison dans la tour de l’Île. Son procès commença et il fut condamné à mort. On lui dit que, s’il voulait demander pardon à l’Évêque et renoncer à ses principes d’indépendance, grâce lui serait faite. « Il m’est plus cher de mourir, » dit-il, et sa tête tomba pour sa patrie.

— Et Bonivard n’aurait-il pas pu le sauver aussi ? dit l’enfant.

— Bonivard à son tour fut emprisonné dans un château de la Bresse appelé Grôlée. Il y resta deux ans et en ressortit plus zélé que jamais pour la cause de la vérité. La mort de Berthelier restait sur son cœur comme une tache qu’il devait laver. La même scène se renouvela sous ses yeux dans la personne de Lévrier.

— Qu’avait-il fait ? dit l’enfant.

— Ce fut un courageux citoyen qui, en 1524, s’opposa à ce que le duc de Savoie violât les Franchises en changeant la manière de rendre la justice. Le duc, outré de son audace, le fit arrêter dans St-Pierre pendant la messe et emmener dans son château de Bonne en Savoie. Mis à la torture, Lévrier refusa de se soumettre et déclarant le maintien des libertés de sa patrie, en devint le second martyr ; il fut mis à mort comme Berthelier. Aussi leurs deux noms sont-ils restés célèbres dans l’histoire de Genève à cause de leur courage, et à cause des odieux supplices que leur patriotisme leur fit endurer. Tu comprends ce que dut éprouver Bonivard et avec quelle ardeur il poursuivit ses plans de réforme, mais surtout ses projets d’allier Genève à la Suisse et à Fribourg. Il ne recula devant aucune manœuvre hardie et rompit en face avec ses ennemis, pour lesquels il devenait chaque jour plus redoutable. Le duc de Savoie cherchant à l’éloigner de Genève demanda au pape de lui enlever sa place de prieur de St-Victor, de sorte que le pauvre Bonivard fut privé de ses revenus. Mais la ville de Genève lui fit une pension de quatre écus et demi par mois.

— C’était bien peu, dit l’enfant.

— C’était beaucoup pour ce temps ; aussi Bonivard, en reconnaissance, donna en héritage à la ville toutes les terres de son prieuré.

— Quelles terres possédait-il, dit l’enfant, et comment pouvait-il les donner, une fois que le pape avait nommé un autre prieur à sa place ?

— Du prieuré de St-Victor que Bonivard avait hérité de son oncle, dépendaient beaucoup de terres, entre autres les communes de Chancy, d’Avully et de Cartigny. Patrimoine particulier, l’Église ne pouvait pas en déposséder Bonivard, c’est pour cela qu’il en fit, par avance, la ville de Genève héritière. Cet acte accrut profondément la haine du duc de Savoie contre Bonivard et il s’arrangea pour le faire arrêter lors d’une course que Bonivard faisait dans le canton de Vaud.

— Est-ce alors que Bonivard fut enfermé à Chillon ? demanda l’enfant.

— Oui.

— Vous m’avez mené voir le souterrain dans lequel il a été enfermé quand nous avons été à Clarens et à Montreux.

— C’est là qu’il est resté six ans, sans voir le soleil et sans être interrogé.

— Le gardien nous a montré les traces de ses pas, gravées sur les dalles autour de la colonne où il avait été attaché.

— Emprisonné en 1530, il ne ressortit de son cachot que lorsque les Bernois, en guerre avec le duc de Savoie, s’emparèrent du château de Chillon. En revoyant le jour, son premier mot fut pour Genève. Il la retrouva délivrée de la maison de Savoie et ouvrant ses portes à la réforme qu’il avait naguère rêvée et pour ainsi dire, semée en elle. Genève reçut Bonivard avec des transports de joie, elle lui donna la bourgeoisie, une maison et on le dota d’une pension de deux cents écus d’or, puis on le nomma du conseil des Deux-Cents.

— Il avait bien mérité ces marques de reconnaissance, dit l’enfant ; mais on ne procédait donc avec lui que par deux cents.

Cette remarque fit sourire le père.

— S’il n’avait pas subi les supplices qui firent mourir Berthelier et Lévrier, il n’en fut pas moins un martyr de la liberté de sa patrie. Six ans de captivité à Chillon, précédés de deux ans à Grôlée, sont bien la plus cruelle torture et le plus dur des supplices ! Bonivard a raconté tout cela lui-même dans une histoire de Genève que le Conseil lui demanda d’écrire d’après des documents authentiques. Ce volume, qu’il acheva en 1546, est intitulé Chroniques de Genève. C’est une histoire à la fois naïve et piquante, pleine de solides réflexions. La Bibliothèque publique en possède le manuscrit autographe, ainsi que plusieurs autres manuscrits que Bonivard lui a légués.

— Pourrai-je le voir ? demanda l’enfant.

— Sans doute, et même, quand tu seras grand, je t’engage à lire l’ouvrage imprimé où tu verras tous les détails de ce que je n’ai pu t’indiquer qu’à grands traits. Bonivard mourut environ en 1570, laissant un nom cher à tous les Genevois.

— Comment, sa vie est déjà finie ?

— Tu la trouves trop courte ; elle t’a fait pourtant passer devant les yeux plus d’événements qu’une autre, sans compter qu’elle nous a fait étudier trois noms célèbres de l’histoire de Genève.

— C’est que vous me disiez, mon père, que vous ne pourriez pas finir Bonivard et ce qui tient à l’histoire de Genève dans notre promenade ?

— Nous avons encore deux noms historiques à voir, dit le père, qui feront suite à ce que nous avons dit aujourd’hui et qui tiennent encore à Bonivard.

— Quels sont ces noms ? demanda l’enfant.

À ce moment, revenant du quai des Bergues par le pont de la Machine hydraulique, ils tournèrent à droite sur le quai-pont qui conduit les piétons à la place de Bel-Air.

En montrant l’enseigne à l’enfant, le père lui dit, comme à l’ordinaire :

— Voici le premier nom dont nous parlerons.

— Besançon-Hugues… ?

— Oui, nous verrons le rôle qu’il a joué au temps de la ligue des enfants de Genève.

CHAPITRE XX

Besançon-Hugues. Pierre Fatio.

L’histoire du quai Besançon-Hugues, c’est là ce que vous m’avez promis pour aujourd’hui, dit l’enfant en sortant avec son père le Jeudi suivant.

— C’est-à-dire, de son nom, fit celui-ci en riant ; j’aurais bien mieux aimé faire l’histoire du quai lui-même que celle de son nom ; elle eut été plus courte et beaucoup moins embrouillée.

— Pourquoi ? dit l’enfant.

— Parce que l’histoire de Besançon-Hugues est très compliquée. Elle touche à toutes les questions de l’histoire de Genève que nous avons traitées Jeudi passé, et pour te raconter ce que Besançon-Hugues a fait et a été, il faudrait les reprendre chacune ou plutôt te refaire le récit des démêlés interminables des citoyens avec l’Évêque, et des traités d’alliance avec Fribourg.

— Besançon-Hugues était aussi l’un des défenseurs des Franchises ?

— Oui, il était le fondateur et le chef du parti que nous avons vu se fonder sous le nom des enfants de Genève.

— Alors nous revenons en arrière ?

— Peut-être au point de vue chronologique, mais comme célébrité, je crois que le prisonnier de Chillon passe avant. Mais d’ailleurs l’histoire de Bonivard que nous avons faite t’aidera à comprendre l’œuvre de Besançon-Hugues et les faits historiques auxquels il a pris part. – Besançon-Hugues naquit en 1491, deux ans avant Bonivard. Il fut élevé, comme tu le vois, à l’époque des plus forts conflits entre les citoyens et l’Évêque. Son enfance et sa jeunesse se passèrent à entendre soupirer après l’âge de la liberté et aux moyens de l’acquérir. À mesure qu’il grandissait, il se passionna pour la cause de son pays et rêva de travailler à sa délivrance. À vingt-six ans, il était membre des conseils ; et s’étant mis à la tête des enfants de Genève, il fonda le parti célèbre connu sous le nom de Eidguenots, mot allemand qu’on a francisé et qui veut dire Confédérés.

— Qu’y avait-il de confédéré et de suisse dans le parti ? demanda l’enfant.

— Tu te souviens, reprit le père, que la délivrance de Genève s’opéra par le fait d’une alliance entre Fribourg et Berne ?

— Oui, je le sais.

— Eh bien ! c’est Besançon-Hugues qui, pensant qu’une alliance avec les Suisses était le seul moyen de sauver Genève, en jeta les premiers fondements. Il fit naître dans le cœur des Suisses un amour pour sa patrie et les entraîna à s’unir ensemble contre le parti épiscopal. Voilà les confédérés, autrement dit les Eidguenots. Ce fut là l’œuvre de Besançon-Hugues, œuvre pour laquelle il n’épargna ni temps, ni peine, ni fatigue, ni santé ; il allait de Genève à Fribourg, bravant le froid, le chaud, seul, à travers le Jura, car dans ce temps-là, il n’y avait ni diligence, ni chemin de fer.

— Et qu’allait-il faire à Fribourg ? dit l’enfant.

— Il allait préparer les esprits ; il inclinait les Fribourgeois à admettre les Genevois à leur bourgeoisie, pendant qu’il travaillait à Genève à décider les Genevois à devenir citoyens suisses.

De telles manœuvres compromettaient sa liberté et sa vie, mais il ne craignait rien. Les audiences les plus pénibles et les plus risquées étaient demandées et présidées par lui. Les magistrats de Berne appréciaient son caractère entreprenant. Dans les conseils sa place était à côté du président et quand à Genève on le savait à Fribourg, on disait : « tout ira bien, le sieur Besançon-Hugues est chez les Confédérés. » Il ne payait pas seulement de sa personne et de ses forces, mais de sa fortune. Toutes les dépenses qui se soldent aujourd’hui avec la caisse de l’État, comme ses frais de déplacement, le salaire des employés, les présents nécessaires pour gagner des adhérents à la cause de Genève, tout cela, il le payait de sa poche. Son désintéressement passa la limite de ce qu’il possédait. « Je suis ici pour votre service, écrivit-il à Genève, ma personne et mes frais ne vous coûteront rien. »

— Comme on devait l’aimer à Genève !

— Il était devenu l’idole de la population, mais il fut en butte à bien des jalousies. À bout de forces, exténué de fatigue, il se vit supplanté par un magistrat qui, par jalousie et envie, voulut faire échouer ses plans. En vrai patriote, Besançon-Hugues lutta jusqu’au bout et « sans ses efforts, Genève aurait été vendue comme de la chair à la boucherie, » suivant l’expression du temps.

— Alors c’est lui qui sauva Genève, dit l’enfant.

— C’est tout au moins lui qui prépara sa délivrance ; mais il ne la vit pas. Il ne put travailler que pendant dix-sept ans au bonheur de son pays et il succomba aux fatigues et aux soucis de ses périlleuses missions à l’âge de quarante ans, vers 1532. Voilà en quelques traits, l’œuvre de Besançon-Hugues qu’on a appelé le libérateur de Genève. Si tu veux le connaître, je t’engage à lire l’histoire qu’on a écrite sur lui. Elle est si complexe, si embrouillée par les troubles politiques, qui lui servent pour ainsi dire de canevas, que je ne pourrai pas t’en dire plus long.

— Quel livre faut-il prendre ?

— Tu n’as qu’à lire l’ouvrage consciencieux écrit par M. Galiffe sur Besançon-Hugues ; il t’en dira plus que tu n’en veux savoir, et il te fera surtout toucher au doigt la noblesse et le désintéressement de son caractère.

Nos promeneurs firent quelques pas en silence.

Parcourant machinalement les quais, les ponts, ils étaient arrivés au Jardin anglais. Après l’avoir traversé, ils en sortirent par la porte qui donne sur le quai des Eaux-Vives et tournèrent à droite comme pour reprendre le boulevard Helvétique.

— Mais mon père, dit l’enfant, vous m’aviez dit que nous aurions deux noms à voir aujourd’hui, quel est l’autre ?

— Celui de la rue dans laquelle nous entrons maintenant.

L’enfant alla chercher l’enseigne des yeux et lut : rue Pierre-Fatio.

— Je n’ai aucune idée, dit-il, de ce nom-là, qu’est-ce qu’il a fait Pierre Fatio ?

— Pierre Fatio, commença le père, était un citoyen de Genève dont la vie et l’œuvre sont intimement liées à l’histoire de Genève comme la vie de Besançon-Hugues : elles ne dépendent que de luttes intérieures et de faits administratifs.

— Est-ce toujours à cause de l’Évêque et des Franchises ? dit l’enfant.

— Non, il ne s’agissait plus d’évêque à l’époque de Pierre Fatio, mais de troubles populaires, qui agitaient Genève en 1707. Je vais tâcher de te les faire comprendre en peu de mots.

L’enfant prêta toute son attention à ce sujet délicat.

— Genève, commença le père, était gouvernée à cette époque par la noblesse, son gouvernement n’était pas comme celui d’aujourd’hui représenté par tous les citoyens. Le règne de la démocratie n’existait pas et le peuple soupirait après plus d’indépendance. La bourgeoisie manifesta ses aspirations en adressant une requête au Conseil pour changer le mode des élections ; elle voulait introduire un système moins exclusif, par lequel elle pourrait être représentée dans le gouvernement ; en un mot elle cherchait à introduire une sorte de suffrage universel tel que nous l’avons aujourd’hui. Cette demande rencontra une vive opposition et fut à peu près repoussée. La bourgeoisie, décidée à revendiquer ses droits, forma un parti à la tête duquel elle demanda à l’avocat Pierre Fatio de se mettre, afin qu’il plaidât ses intérêts. Pierre Fatio était un jeune avocat plein de talent, de feu, de zèle. Il consentit à se charger de cette mission, dont il entrevoyait toute la délicatesse et les dangers pour lui. Il la prit tellement à cœur que, comme tu vas le voir, il devint un martyr pour la cause de la liberté du peuple. Son histoire est aussi touchante que tragique. Le parti qui gouvernait Genève appartenant à la noblesse, ainsi que je te l’ai dit, n’entendait pas que la bourgeoisie intervint dans ses lois et ses décisions. Aussi quand on vit un citoyen comme Pierre Fatio se lever dans le Conseil et prendre la parole au nom du peuple, on le considéra tout d’abord comme un insensé. Après avoir entendu son plaidoyer aussi logique que réfléchi, non seulement on ne voulut pas faire droit à ses demandes, mais on lui enjoignit de tâcher de calmer les esprits du peuple et de faire cesser ce mouvement insurrectionnel. Cet échec ne déconcerta pas le jeune avocat, au contraire. Il avait sa conscience pour lui et sa cause à gagner.

— Il ne demandait pourtant rien de mauvais ? dit l’enfant.

— Il réclamait une nouveauté, contraire aux principes de son époque, mais qui est aujourd’hui la base de la constitution, à savoir le système de ballottage dans les élections. Le parti de la bourgeoisie commença à s’échauffer en face de l’opposition qu’on faisait à ses réclamations. Plusieurs assemblées eurent lieu et pendant quelques semaines la ville fut en complète effervescence. Les confédérés de Berne s’en émurent et arrivèrent pour rétablir la paix. Les citoyens étaient très reconnaissants néanmoins de ce que Pierre Fatio faisait pour eux et l’assurèrent qu’ils se souviendraient toujours de lui ; mais il répondit ces paroles, presque prophétiques : « Dieu le veuille et que je n’en sois pas un jour la victime. »

— Il pressentait ce qui lui arriverait, dit l’enfant, puisque vous me dites qu’il a été martyr.

— Sans doute, mais cette perspective ne le troublait pas. Il était décidé à travailler pour le peuple tout en observant scrupuleusement ses devoirs envers nos très honorés et puissants Seigneurs.

— Qui est-ce qu’on appelait ainsi ? demanda l’enfant.

— C’étaient les Syndics, les Magistrats qui gouvernaient Genève. Pierre Fatio voulait traiter avec eux à l’amiable. Sans rien céder de son système libéral, il se montrait très docile et respectueux en apparence « à leur autorité. » Du conseil où il siégeait avec eux, il se rendait aux assemblées de la bourgeoisie, il cherchait à concilier tous les partis, à ménager, comme on dit vulgairement, la chèvre et le chou, pour arriver à ses fins, c’est-à-dire, maintenir et faire respecter les droits du peuple, d’après les anciens édits. Il ne voulait rien brusquer et bien qu’il agît franchement avec chacun, puisqu’il ne cachait pas son jeu, il mécontenta tout le monde.

— Comment cela ? fit l’enfant.

— Le parti de la bourgeoisie trouvait que Pierre Fatio ne faisait pas marcher sa cause assez vite, et les Seigneurs du Conseil l’accusaient d’être un traître à la patrie, parce qu’il fraternisait avec les rebelles. – Pendant ce temps les secours de Berne avaient été renforcés ; on craignait un soulèvement général ; les têtes les plus ardentes se montaient et les arrestations commençaient.

— Qui arrêta-t-on ? demanda l’enfant.

— Beaucoup de gens du peuple. Par exemple on prit et on fouetta un pauvre cordonnier qui parlait trop hautement et franchement en faveur des séditieux. Trois jours après, nos Seigneurs ordonnèrent qu’on pendît en effigie un armurier qui préparait des carabines à la Coulouvrenière. Bientôt ce fut le tour d’un des amis de Pierre Fatio, le citoyen Lemaître. On apprit qu’il avait été arrêté et emprisonné. Alors on prit peur pour Pierre Fatio, on le supplia de s’éloigner de Genève, en lui disant que sa maison était espionnée. La conscience pure, sachant qu’il n’avait rien fait, rien voulu de déloyal, Fatio refusa de s’éloigner ; quand un jour, se trouvant au coin de la Fusterie, il fut arrêté, conduit à l’Hôtel de ville et de là en prison.

— Et pourquoi, qu’avait-il fait ?

— Rien de plus que ce que nous avons vu. Interrogé dans la prison, sa conduite fut trouvée innocente et il demanda à son tour à connaître les accusations à sa charge. Nos Seigneurs, sachant qu’ils ne pouvaient point en trouver d’assez fortes pour arriver à leur désir, passèrent outre, et sans lui répondre, on commença son jugement. Ce à quoi on tint avant tout, ce fut d’ébruiter le moins possible cette affaire, dont l’injustice criait au fond de toutes les consciences. Le soulèvement du peuple était à redouter, et tout fut fait en secret. Le pauvre Pierre Fatio, voyant que toute requête de sa part était inutile, se résigna chrétiennement à son sort. Il se bornait à dire et à répondre : « J’ai agi selon ma conscience et pour le bien de ma patrie. » Bientôt il apprend que son ami Lemaître, condamné à mort, a été décapité ; cette nouvelle lui fait pressentir que son tour n’est pas loin. En effet, deux jours après le Conseil des Deux-Cents prononça son arrêt de mort, et en considération de sa famille et des troubles qui auraient pu en résulter, il fut fusillé dans la cour intérieure de la prison, le 6 septembre 1707.

— Il n’essaya pas de faire valoir son innocence ? dit l’enfant.

— Non, Pierre Fatio s’était vu abandonné des siens et condamné par des gens qui, loin d’être équitables, comme il l’avait cru, foulaient aux pieds les anciennes lois de la justice. Il n’avait plus rien à attendre de personne. Il remit son âme et sa cause entre les mains de Dieu. Après avoir prié abondamment avec la fermeté d’une âme qui n’a rien à se reprocher, il mourut pour sa patrie sans avoir pu faire comprendre les intentions qui l’animaient. Il voulait le bonheur de tous et fut considéré comme un traître que pousse une arrogante ambition.

— Quelle infamie ! s’écria l’enfant.

— Oui, mon garçon, ton indignation est juste, c’est là une page honteuse qu’il faudrait pouvoir retrancher de l’histoire de Genève. Mais puisqu’elle est écrite ; il faut apprendre à bénir Dieu de ce que nous ne vivons plus dans un temps de tyrannie, et à rendre un repentant hommage à la mémoire d’un citoyen injustement martyr pour une cause juste.

— Aussi on a conservé son nom en le donnant à une rue, fit l’enfant.

— Oui, à notre époque de fraternité et de charité, on ne punit plus de mort la pensée et l’opinion, bien qu’on les réprouve, et l’on se fait un devoir de réhabiliter la mémoire d’un homme flétri et frappé par l’injustice humaine.

Cette pensée et ces paroles, qui devraient s’échapper de tous les cœurs chrétiens, terminèrent dignement la course de nos promeneurs et des noms de l’histoire de Genève.

CHAPITRE XXI

Versonnex
et
le commencement de la Réforme.

Les noms historiques sont terminés.

À cette nouvelle l’enfant se mit à dire :

— Quelle rue aurons-nous donc à voir ?

— Je crois que nous n’en avons plus qu’une qui porte un nom d’homme, dit le père.

— Comment, plus qu’une ? s’écria l’enfant. Jeudi passé quand nous étions à la rue Fatio, j’ai vu l’enseigne d’une rue qui y aboutit : je ne sais pas sa signification et je n’ai pas voulu vous interrompre pour vous le demander.

— Laquelle ?

— Celle de Versonnex.

— C’est précisément le nom qui nous reste à voir et dont je veux te parler aujourd’hui. Il t’intéressera. –

Et lors même que la rue Versonnex fut connue de nos deux promeneurs, ils la prirent pour point de départ de leur dernière promenade.

— Versonnex, commença le père, est le nom d’un riche négociant de Genève qui fut syndic en 1417. C’était un homme très cultivé et amateur des progrès de l’intelligence. Il était frappé comme à cette époque on se préoccupait peu du développement de la jeunesse. Cette pensée le travailla, et il conçut le plan d’un bâtiment pour une école destinée à l’instruction des enfants. Il rêvait un système éducatif où l’on enseignerait à lire, à écrire, la grammaire, et où l’on donnerait quelques autres enseignements.

— N’y avait-il donc point de collège alors ? dit l’enfant.

— Non, les enfants s’élevaient comme ils le pouvaient, ou bien ils ne s’élevaient pas du tout, ce qui était plus généralement le cas. Ce fut Versonnex qui fonda le premier collège de Genève en 1429.

— Est-ce celui où nous allons aujourd’hui.

— Non, nous verrons que celui d’à présent fut fondé beaucoup plus tard. Le bâtiment construit par Versonnex était situé entre Rive et St.-Antoine dans la rue du Vieux-Collège, nom qui lui a été donné à cause du collège de Versonnex. Versonnex consacra à cet établissement la plus grande partie de sa fortune. Il prescrivit l’ordre dans lequel il voulait qu’il fût dirigé et maintenu. Les deux principales règles qu’il posa furent : une défense expresse aux maîtres de recevoir un payement de leurs élèves ; puis que le matin chaque écolier, en entrant en classe, fît sa prière à genoux pour implorer la bénédiction de Dieu sur le travail qu’il allait faire, et lui rendre grâce de ses bienfaits.

— Comme c’est curieux, dit l’enfant.

— C’était une règle excellente et si vous l’aviez conservée, vous autres enfants, au lieu que ce soient les régents qui marmottent une formule de prière en arrivant en classe, vous travailleriez avec plus d’ardeur et de scrupule. – Pendant la vie de Versonnex ce collège marcha très bien ; les études furent régulières et l’on remarqua d’année en année un relèvement dans l’esprit public. Tous les enfants, à quelque famille qu’ils appartinssent, pouvaient recevoir une instruction gratuite, et c’est là que pendant vingt-trois ans une génération de citoyens s’éleva et s’éclaira aux lumières d’une saine instruction. Tu vois donc quel droit le nom de Versonnex a au souvenir des Genevois.

— Ce collège n’a duré que vingt-trois ans, dites-vous ? et après…

— Oui, à la mort de Versonnex les troubles politiques de la ville et les prétentions des évêques amenèrent un grand désordre dans les esprits. Pendant quelques années on ne songea plus à instruire les enfants et ce collège tomba. Mais Versonnex avait semé dans Genève un besoin d’instruction qui ne devait plus s’éteindre, aussi le collège fut-il réorganisé par l’initiative de l’un des hommes dont le nom est célèbre dans les destinées religieuses de Genève ; cet homme était Farel.

— Y a-t-il une rue Farel ? demanda l’enfant.

— Non, et c’est même assez singulier qu’on ne lui ait pas accordé un souvenir et cet honneur à Genève.

— Qu’a-t-il donc fait ?

— Il a été le premier à prêcher la réforme protestante à Genève.

— Mais j’ai toujours entendu dire que c’était Calvin.

— Oui, Calvin fut le réformateur de Genève, mais il n’y resta qu’à la sollicitation de Farel.

— Comment cela ?

— Lors même qu’il n’y ait pas de rue Farel, c’est un nom trop important pour que je ne te fasse pas son histoire. Farel naquit en France dans la petite ville de Cap en Dauphiné en 1489. De bonne heure, il se rendit à Paris où il fit ses études de philosophie et de théologie.

— Était-il déjà protestant dans ce temps-là ?

— Non, mais bientôt les études qu’il fit de la Bible, les lumières qui éclairaient son cœur, les nouvelles du grand mouvement réformateur que Luther opérait en Allemagne, l’amenèrent à réfléchir et à reconnaître les erreurs tyranniques et malsaines de la religion catholique et de son clergé. Chassé de France par la persécution, il vint à Strasbourg, puis en Suisse, où il visita les réformateurs Zwingli à Zurich, Haller à Berne, Œcolampade à Bâle, et enfin vint se fixer à Genève en septembre 1532. Il trouva la ville en proie à une crise religieuse très vive. Le mouvement de réforme pénétrait déjà dans les esprits des citoyens et chacun soupirait en secret après l’indépendance des consciences que l’évêque et le clergé oppressaient. Farel vint prêcher la Bible, le pardon, la rédemption par Christ et gagna les cœurs à la cause du pur Évangile. Le siège épiscopal, instruit des prédications de Farel, s’émut de l’influence que le réformateur exerçait. Il voulut l’entendre, puis le faire arrêter. Mais on engagea Farel à quitter la ville pendant quelque temps et il se rendit dans le canton de Vaud. Il y rencontra un jeune ministre protestant appelé Froment, qu’il envoya à Genève pour continuer ses prédications évangéliques.

— Froment ne craignait-il pas d’être arrêté ? dit l’enfant.

— Pour l’Évangile de Christ, ses fidèles serviteurs ne craignaient rien. Froment arriva à Genève et accrut tellement le nombre de ses auditeurs que le lieu de leurs réunions étant devenu trop petit, on l’entraîna à prêcher sur la place du Molard le jour de l’an 1533.

— Que cela devait être beau !

— Un de nos célèbres peintres genevois, mort il n’y a pas longtemps et dont, par parenthèse, on aurait dû prendre le nom pour l’ajouter à la collection des rues des peintres, Hornung, a fait de cette scène-là un magnifique et touchant tableau. Enfin Farel rentra à Genève sous la garde des députés Bernois qui obtinrent du magistrat de la ville la liberté pour les prédications de la religion réformée. Farel prêcha pour la première fois la réforme à St.-Pierre. Il devint le pasteur protestant des citoyens Genevois jusqu’au jour où il appela Calvin à son aide.

— Ah ! c’est Farel qui fit venir Calvin.

— Oui, le grand réformateur français, faisant un grand voyage pour se rendre à Strasbourg, passa par Genève le 27 août 1535. Il vint visiter Farel dont il avait appris l’œuvre et l’esprit réformateur. Farel conversa longuement avec Calvin de l’œuvre qu’il venait de commencer à Genève. Lui montrant la pénurie d’hommes dans laquelle étaient les protestants et le peu de forces qu’ils avaient à leur service pour donner le coup décisif à la réforme, il supplia Calvin de leur venir en aide et de rester avec lui pour établir le pur Évangile à Genève. Calvin, jeune théologien, roulant dans sa tête les plans de doctrine qu’il venait d’exposer et de lancer dans le public dans un fameux ouvrage intitulé : « L’institution chrétienne, » Calvin qui ne cherchait qu’un centre d’action pour déployer son activité et donner essor à ses idées nouvelles, vit qu’il l’avait trouvé à Genève. Il consentit après beaucoup de luttes à rester dans notre ville, dont il fit désormais le foyer de la religion réformée : de la religion protestante.

— Il détruisit la religion catholique alors ? dit l’enfant.

— Oui, après avoir été persécuté, expulsé même plusieurs fois de la ville. Pendant ses éloignements forcés, il ne cessait de travailler pour l’église de Genève, de l’encourager par ses lettres, aussi les citoyens, touchés de sa sollicitude et soupirant après son retour, le rappelèrent bientôt. C’est alors que s’établissant d’une manière définitive à Genève, il y exécuta ses plans de réforme. Il les partagea en trois domaines : le domaine moral, le domaine religieux, le domaine de l’enseignement. Il fit des lois sévères pour punir la mauvaise conduite, il créa une école de théologie protestante et institua le collège où tu vas chaque jour.

— Ah ! comment Calvin a créé notre collège ? dit l’enfant étonné.

— Voyant que le collège de Versonnex et de Farel devenait insuffisant, Calvin fit bâtir par une souscription publique le collège actuel en 1542. Il fit non seulement le plan du bâtiment, des salles, de la cour tels qu’ils existent maintenant, mais il régla l’enseignement à peu près tel qu’on vous le donne encore. C’est lui qui institua pour le mois de juin de chaque année la fête des Promotions ainsi qu’on la célèbre encore aujourd’hui.

— Tiens, comme c’est singulier !

— Enfin, chaque dimanche il affermit davantage dans les chaires et dans les cœurs la Bible comme autorité, seule et infaillible en matière de foi. Il l’ouvrit et la donna à tous, dégagée des formes et des accessoires derrière lesquels le clergé catholique la cache aux hommes. Il enleva les images des églises, pour n’y laisser et n’y prêcher que l’Évangile, apportant à l’homme le pardon et la rémission des péchés par le sang de Christ. Il établit le culte en esprit et en vérité que nous rendons à Dieu chaque dimanche dans les temples.

— C’est donc là, la réforme faite à Genève ? fit l’enfant, j’en avais toujours entendu parler sans bien me rendre compte de ce que c’était. Y a-t-il une rue Calvin ?

— Non, répondit le père.

— N’est-il pas étrange, remarqua l’enfant, qu’on n’ait pas pris un nom aussi célèbre et qui a tant fait pour Genève.

— On a peut-être suivi en cela le désir et le vœu du réformateur.

— Lequel ?

— Quand Calvin mourut à Genève le 27 mai 1564, il défendit qu’on marquât la place de son tombeau au cimetière de Plainpalais. Peut-être a-t-on compris par là qu’il n’aurait pas voulu que son nom figurât dans les rues de Genève.

— Mais, mon père, s’il n’y a point de rue Calvin, il y a un bâtiment qui a été élevé en son honneur justement dans la rue Versonnex ; c’est la salle de la Réformation, n’est-ce pas ?

— En effet, dit le père, les fondateurs de cette salle l’ont créée, pénétrés de la pensée et du souvenir de Calvin. Tu as été dans la grande salle.

— Oui, elle est magnifique.

— Eh bien ? reprit le père, cette salle tellement utile pour les assemblées et les conférences, peut te représenter ce qu’est la religion, la doctrine et les idées de Calvin.

— Comment cela ? fit l’enfant tout étonné.

— Ce vaste édifice, dans lequel les foules se pressent pour entendre parler de sujets religieux élevés, est dépouillé de tout ornement. Les murs entièrement nus n’ont rien pour flatter et attirer les regards. La voûte élevée qui semble devoir absorber tous les sons et emporter la voix, la renvoie… et dans cette vaste simplicité l’Évangile, le salut, Dieu arrivent à tous les cœurs, frappent à chaque conscience et touchent toutes les âmes. C’est là l’emblème de la doctrine de Calvin et de la religion de la réforme. Rien pour l’extérieur, tout pour l’intérieur ; rien pour le visible, tout pour l’invisible ; rien pour l’homme et tout pour Dieu.

— Mais les concerts qu’on donne dans cette salle, objecta subitement l’enfant, n’ont guère de rapport avec la religion ?

— La musique et l’harmonie élèvent encore les cœurs en haut.

Espérons que l’enfant aura compris cette image qui rend si bien l’œuvre de la réformation et que nos lecteurs la comprendront à leur tour.

— Eh bien ! reprit l’enfant, je trouve qu’on aurait dû donner le nom de Versonnex à la place qui est au bout de la rue du Vieux-Collège et nommer la rue Versonnex, rue de la Réformation ou rue Calvin.

— Le nom de Calvin n’a pas besoin de rue pour être honoré et immortalisé à Genève, répondit le père. Il est partout, dans toutes les institutions, dans toutes les bouches, presque dans les murs des anciens bâtiments de la ville. Cela me fait penser à un mot heureux qu’un de nos compatriotes, connu comme historien, a dit sur ce sujet. Un jour, passant devant la cathédrale de St-Pierre, au moment où un Anglais venait de la visiter, il entendit que ce touriste britannique disait au gardien avec un accent fortement marqué : « Dites, où est le tombeau de Calvin ? » Le gardien, qui n’avait jamais réfléchi à cette question, demeura interloqué. Notre compatriote tendant l’oreille, s’approche et passant derrière le malheureux gardien, lui souffle ces mots à voix basse : « Dites que le tombeau de Calvin c’est Genève tout entière. » Notre homme profita de cette réponse.

— Et l’Anglais ? demanda l’enfant.

— L’Anglais repartit enchanté en faisant « C’est très bien ! » tu as dans cette réponse le motif qui dispense de donner le nom de Calvin à une rue ; il faudrait le mettre partout, car Genève est la ville de la réformation. Aussi est-elle généralement connue sous le nom de cité de Calvin.

— C’est un nom qui les couronne tous, dit l’enfant.

— Et qui clôt dignement nos promenades, reprit le père en rentrant ; l’histoire de la réformation est sans contredit une des plus intéressantes, et nous pourrons la lire ensemble quand tu seras plus grand, tu verras quel rôle important Genève y joue.

— A-t-elle été écrite ?

— Certainement et par un de nos compatriotes des plus distingués et universellement connu, le professeur Merle d’Aubigné, qui est mort il y a peu de temps.

— Oh ! je l’ai souvent rencontré, ce grand monsieur, dit l’enfant, il avait l’air si imposant. Comment, il a écrit l’histoire de la réformation… ?

— Oui, une histoire connue dans le monde entier et qui a acquis à son auteur une célébrité immortelle. C’est lui qui a jeté les premiers fondements de la salle de la réformation.

— Je pense qu’on va donner le nom de cet historien à l’une des rues de la ville, fit l’enfant.

— Il l’aurait mérité, ce serait juste, et Genève serait fière de conserver sur ses murs le nom d’un tel citoyen.

CHAPITRE XXII

Grands noms sans rues.

Les deux promeneurs étaient rentrés.

L’enfant se jeta tout pensif sur un fauteuil.

— Es-tu fatigué ? lui dit son père en riant.

— Non, mais je suis fâché de penser que nous n’avons plus de noms célèbres à voir, plus de rues à parcourir et que nous avons fini. Oh ! est-il donc vrai, mon père, qu’il n’y ait plus de rues qui portent des noms d’hommes.

— Parfaitement vrai, et qui plus est je t’ai parlé chemin faisant de plusieurs noms qu’on n’a pas donnés aux rues nouvelles.

— Mais il y a tellement de rues qu’on a baptisées de noms qui ne veulent rien dire, pourquoi ne pas leur donner ceux de gens qui ont marqué ?

— Cela viendra peut-être. Chaque jour il se crée de nouvelles rues, elles devront être baptisées et il est probable qu’on prendra pour le faire des noms illustres de Genève qui restent encore. Du reste maintenant chacun revendique pour son chemin ou même son allée l’honneur de son propre nom, et si nous voulions entrer dans cette catégorie-là, nous n’en finirions pas.

— Quels chemins et quels noms entre autres ?

— Nous aurions à Plainpalais les chemins Vignier, Masbou ; – sur les Tranchées un chemin Sautter ; aux Eaux-Vives, Zurlinden, à la Servette, Baudit, etc. Ce sont là des noms respectables sans doute, mais qui ne rentrent pas dans le cadre que nous nous sommes tracé.

— Mais en fait de noms célèbres, pourquoi n’a-t-on pas fait des rues Farel, Froment ?

— Ah ! tu reviens à la réformation, dit le père en riant. Mais à ce compte-là, il aurait fallu nommer tous leurs auxiliaires, tels que les Saunier, les Viret qui ont été des pasteurs influents et ont travaillé avec Farel à préparer le terrain où Calvin devait planter l’arbre de la réformation. Il aurait fallu surtout nommer Théodore de Bèze. Voilà un nom illustre de Genève.

— Vous ne m’en avez pas parlé, mon père, qu’a-t-il fait ?

— Il fut le bras droit de Calvin, le plus zélé prédicateur de la réforme. Né en France en 1519, il vint à Genève et renonça en 1548 à la religion catholique pour travailler avec Calvin à la réforme religieuse. Au bout de quelques années, il fut reçu citoyen genevois.

On le nomma recteur de l’Académie, puis pasteur. D’un esprit rare et d’un talent distingué, il fit de nombreux ouvrages. Il était poète et il acheva à la demande de Calvin la traduction en vers des Psaumes de David entreprise par Marot. Mais l’héritage précieux que nous a laissé Théodore de Bèze, c’est la prière qu’on appelle la Confession des péchés, par laquelle on commence chaque Dimanche le culte dans les temples protestants.

— Comment, c’est Théodore de Bèze qui l’a faite ?

— Oui, elle a été ajoutée à la liturgie de l’Église protestante, rédigée par Calvin, et elle est devenue cette portion essentielle du culte public que chacun sait par cœur.

— C’est singulier, dit l’enfant, qu’on n’ait pas tenu à conserver le nom de Théodore de Bèze sur les murs de Genève.

— Je le trouve aussi, reprit le père, car il a été un des plus grands réformateurs intellectuels de la ville. C’est à lui, entre autres, qu’on doit la création et le développement de notre Académie. Il a joué un rôle important dans la réforme, non seulement à Genève, mais en France, où il s’est rendu célèbre par la conversion du roi de Navarre et surtout par sa présence au colloque de Poissy dans lequel il soutint les principes de la réforme, en présence de cardinaux et de prêtres. Enfin, Calvin sur son lit de mort le désigna pour être son successeur dans l’œuvre de la réforme.

Voilà pourquoi j’ai voulu te dire un mot de Théodore de Bèze, dont on ne peut pas ignorer le nom et l’œuvre à Genève.

— C’est une injustice qu’on n’ait pas donné son nom à une rue, dit l’enfant.

— Et quelle rue aurais-tu choisie pour la baptiser de son nom, fit le père en riant.

— Une des rues près de St-Pierre. Par exemple au lieu de ce nom insignifiant : Soleil levant, pourquoi ne lui avoir pas donné celui de de Bèze, ou plutôt à la rue qu’on a appelée : les Philosophes, celle qui va de l’Auditoire à la Cour de St.-Pierre.

— Tu pourrais soumettre cette idée au Conseil Administratif.

— Il y a déjà une place et un chemin de Philosophes à Plainpalais ; il me semble qu’on pourrait bien changer le nom de la rue près de St-Pierre.

— Les noms d’hommes célèbres et de citoyens éminents de Genève ne manquent pas pour toutes les rues en construction. Si on prenait ceux qui restent, les murs de la ville seraient couverts de noms. Comme la rose des vents, Genève serait la ville des noms.

— Lesquels y auraient-ils encore ?

— Les sciences, les lettres, les arts et l’industrie continueraient, à en fournir un nombreux contingent. La liste trop longue, serait impossible à dresser. Te les nommer ne t’apprendrait rien, si je ne te disais pas ce qu’ils ont fait ; et ces biographies qui n’auraient plus de raison d’être, risqueraient de t’induire en erreur, si ces noms n’étaient pas pris pour des rues. Ce qui serait plus grave, nous pourrions exciter des susceptibilités, si par hasard on venait à connaître notre triage ; il est plus prudent, crois-moi, de nous en tenir là et d’attendre les noms qu’on croira assez célèbres pour les donner aux rues nouvelles.

— Alors vous me promettez, n’est-ce pas, mon père, que dès qu’elles seront baptisées, nous recommencerons nos promenades ; et n’oubliez pas que vous me devez aussi le nom des rues de Paris lorsque nous y irons.

— Je le veux bien, si cela t’a amusé ; quant à Paris, c’est une affaire qui demande mûre réflexion et un travail complet de littérature. – On prépare ici de nouveaux noms. Trois viennent d’être décrétés.

— Et lesquels ?

— La rue Necker, que nous avons regretté de n’avoir pas encore rencontrée ; la rue Bautte en l’honneur de notre célèbre horloger, et la rue St.-Ours en souvenir du grand peintre que nous avons mentionné à propos de Massot.

— Oh ! je me réjouis, mon père, et j’espère qu’on ne nous fera pas attendre trop longtemps ces baptêmes de noms illustres ; car depuis que nous avons commencé ces vies de grands hommes, je ne rêve plus que d’acquérir aussi un nom.

— Pour avoir ta rue, n’est-ce pas ? dit le père.

— Non, non, reprit l’enfant tout confus.

— Tant mieux, car ce serait là une triste et sotte prétention, reprit le père ; on n’acquiert un nom que par le travail, et chacune des vies que nous avons étudiées te l’a montré. Les hommes et les citoyens dont tu as fait connaissance poursuivaient chacun un noble but. Les uns par leur pensée et leur plume ont cherché le développement intellectuel et moral de la société ; les autres par leur pinceau ont enrichi les arts, d’autres par leurs découvertes ont fait progresser l’industrie, d’autres encore par leur fortune et leur courage se sont dévoués à la patrie…… Tous ont été des hommes d’action dont la vie n’a été consacrée qu’à des choses utiles, nobles et saintes. Je t’aurais mieux compris, si tu m’avais dit que nos promenades ont fait naître en toi le désir de devenir un homme utile, un homme de travail.

— C’est bien ce que j’ai voulu dire, mon père.

— À la bonne heure, car il faut distinguer entre le mobile intéressé d’une vaine gloire, et celui d’œuvres accomplies par désintéressement et avec un but grand, légitime et patriotique. Le premier, peu désirable, échoue toujours, parce qu’il a pour base un orgueilleux égoïsme que Dieu condamne. Le second réussit invariablement parce qu’il ne cherche que le bonheur d’autrui, et n’a d’autre aspiration que celle de se rendre utile en s’oubliant soi-même.

— Comment cela ? dit l’enfant.

— Ainsi, supposons que je t’aie décrit les noms célèbres des rues de Genève uniquement pour faire preuve de ma science, me grandir à tes yeux et par là même acquérir un nom ? C’eût été peu louable de ma part, je ne serais arrivé à rien et n’aurais recueilli qu’un parfait ridicule ; tandis que je l’ai fait, avec le but de t’amuser, de t’instruire et de t’être utile en mettant devant toi, le fruit et l’exemple du travail. – Il paraît que j’ai réussi.

Pour toute réponse, l’enfant se jeta au cou de son père.

— Donc me voilà récompensé.

CHAPITRE XXIII

Fruit des promenades.

Dans un coin de la chambre, une boîte de sapin dormait sous une épaisse couche de poussière.

C’étaient les maisons de carton que l’enfant alignait sur la table au commencement de ce récit.

— Eh bien ! dit le père, à présent tu sauras t’y prendre pour nommer les rues de ta ville.

— Quelle ville ? fit l’enfant.

— Mais celle que tu fabriques avec tes maisons de carton.

— Je n’y joue plus.

— Pourtant, dit le père, il n’y a pas longtemps que tu t’en amusais, puisque c’est là l’origine de nos promenades.

— Oui, mais comme je vous le disais, nos promenades m’ont donné l’envie du travail et de l’étude. Vous m’avez fait entrevoir beaucoup de choses dont je n’avais aucune idée. Je voudrais lire pendant mes récréations les livres dont vous m’avez parlé.

— Lesquels ? demanda le père.

— Ceux qui pourront compléter ce que vous m’avez raconté de la vie des hommes célèbres. Indiquez-moi, je vous prie, les ouvrages dont vous vous êtes servi pour préparer nos promenades.

— Ah ! tu crois que je devais me préparer, dit le père en riant, tu fais bon marché de mon savoir.

— Non, non, ce n’est pas ce que je veux dire, fit l’enfant, plein de remords, d’avoir remercié son père par un mauvais compliment.

— Non, je te comprends, c’est une manière détournée de me demander ce qu’on appelle : la Bibliothèque du sujet. Eh bien ! tiens, regarde. Voilà ma Bibliothèque.

Et le père passa avec l’enfant dans son cabinet de travail.

— Ces trois rayons du milieu me fournissaient généralement les détails dont j’avais besoin de me rafraîchir la mémoire.

L’enfant s’approcha et lut l’inscription sur le dos des volumes.

Bouillet, dictionnaire ; Dictionnaire de la Conversation, 16 volumes ; Senebier, Histoire littéraire de Genève ; Pictet de Sergy, Genève ; Clement, Biographie des musiciens célèbres ; Rousseau, Émile ; Galiffe, Besançon-Hugues, Genève Historique et Archéologique ; Mémoires de la Société d’histoire ; Mémoires de de Candolle ; Album de la Suisse romande ; Magasin Pittoresque ; Gaberel, Patria ; Dubois, Pierre Fatio… Puis quelle quantité de brochures, de journaux, de manuscrits !

— Voilà, dit le père, quelques-uns des ouvrages qui m’ont le plus servi pour toi, sans compter ceux que j’ai consultés à la Bibliothèque publique.

— Que de livres ! dit l’enfant.

— N’est-ce pas que de lumières on trouve, dit le père, quand on veut étudier les moindres choses.

— Comme l’enseigne des rues, fit l’enfant.

— Et souvent les moindres choses auxquelles on n’a jamais songé vous ouvrent un horizon aussi nouveau qu’étendu.

— C’est vrai, je n’aurais jamais songé à trouver un encouragement pour l’étude dans les enseignes des rues de la ville.

— C’est que, pour les lire, il faut penser et regarder en haut ! C’est là l’héritage que te lèguent les parrains des rues.

___________

 

Enfants et parents, faites-en votre profit… et maintenons tous l’honneur de la patrie.


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

http://www.ebooks-bnr.com/

en juillet 2016.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’édition, aux corrections, aux conversions et à la publication de ce livre numérique : Marcel, Anne C., Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Massé, Arthur. Promenades historiques dans les rues de Genève, Genève, Bâle et Lyon, H. Georg, 1874. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, Tour de l’Île, Genève, a été prise par Sylvie Savary.

— Dispositions :

Ce livre numérique – basé sur un texte libre de droit – est à votre disposition. Vous pouvez l’utiliser librement, sans le modifier, mais vous ne pouvez en utiliser la partie d’édition spécifique (notes de la BNR, présentation éditeur, photos et maquettes, etc.) à des fins commerciales et professionnelles sans l’autorisation des Bourlapapey. Merci d’en indiquer la source en cas de reproduction. Tout lien vers notre site est bienvenu…

— Qualité :

Nous sommes des bénévoles, passionnés de littérature. Nous faisons de notre mieux mais cette édition peut toutefois être entachée d’erreurs et l’intégrité parfaite du texte par rapport à l’original n’est pas garantie. Nos moyens sont limités et votre aide nous est indispensable ! Aidez-nous à réaliser ces livres et à les faire connaître…

— Autres sites de livres numériques :

La bibliothèque numérique romande est partenaire d’autres groupes qui réalisent des livres numériques gratuits. Ces sites partagent un catalogue commun qui répertorie un ensemble d’ebooks et en donne le lien d’accès. Vous pouvez consulter ce catalogue à l’adresse : www.noslivres.net.

Vous pouvez aussi consulter directement les sites répertoriés dans ce catalogue :

http://www.ebooksgratuits.com,

http://beq.ebooksgratuits.com,

http://efele.net,

http://bibliotheque-russe-et-slave.com,

http://www.chineancienne.fr

http://djelibeibi.unex.es/libros

http://livres.gloubik.info/,

http://eforge.eu/ebooks-gratuits

http://www.rousseauonline.ch/,

Mobile Read Roger 64,

http://fr.wikisource.org/

http://gallica.bnf.fr/ebooks,

http://www.gutenberg.org/wiki/FR_Principal.

Vous trouverez aussi des livres numériques gratuits auprès de :

http://www.alexandredumasetcompagnie.com/

http://fr.feedbooks.com/publicdomain.



[1] Par F. Clément.

[2] Registres du Conseil, année 1632, reg. des bourgeois.

[3] Registres du Conseil, 31 août 1677.

[4] En mars 1873.