A. E. W. Mason

SUR TROIS CONTINENTS

Nouvelles

traduction : Louis Labat

1930

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Table des matières

 

LA CLEF. 3

LA « LOI DE FUITE ». 28

LE SAPHIR.. 54

Ce livre numérique. 83

 

LA CLEF

Assis sur un banc à l’ombre des palmiers nains d’Alicante, Mattie Driver tournait et retournait dans sa poche sa dernière peseta. C’est un dicton banal que nul ne saurait mourir de faim en Espagne ; Mattie, pourtant, avait l’impression qu’à moins de pouvoir faire deux pesetas d’une seule et convertir ces deux elles-mêmes en quatre, il ne tarderait pas de se trouver en désaccord avec le dicton. Puis, ce matin-là était merveilleux ; et par un matin semblable le sentiment de sa gêne lui pesait comme une injure faite à son sybaritisme. Le soleil pétillait sur le saphir de la Méditerranée, le pavé flamboyait d’or. Sous les palmiers, l’ombre était plaisante et fraîche. Du côté de la terre, sur la droite de l’avenue, un grand club et d’excellents restaurants prodiguaient leurs invitations. Que Mattie eût trouvé agréable d’y aller déjeuner ! Il n’aurait plus eu, ensuite, qu’à aider le soleil dans sa course, en bavardant avec l’un et l’autre des événements tumultueux, désastreux, qui l’avaient chassé du Maroc et rejeté comme un paquet d’algues sur la plage d’Alicante. Hélas ! il ne gardait en poche qu’une peseta ; et il avait beau la tourner, la retourner entre ses doigts, ce n’était pas le moyen d’en faire deux. Mais un tout autre miracle allait se produire.

Derrière son dos, une voix parla :

— Hombre !

Mattie reconnut la voix, et son cœur fit un saut. Après tout, l’on pouvait avoir besoin de ses services. Il avait vingt-trois ans et tout l’appétit que donne la belle santé de son âge ; mais il n’osait entamer son unique peseta. Il se retourna, sans hâte.

— Señor Fontana, dit-il d’un ton aisé, vos occupations sont terminées ?

Fontana était un homme entre deux jeunesses, tout rasé, qui portait un pantalon de flanelle rayée, jadis propre, et des souliers de toile plus ou moins blancs, à bouts de cuir verni. Tirant d’un geste arrondi son chapeau de paille, il s’assit près de Mattie.

— Oui, pour l’instant. C’est l’heure du déjeuner.

Fontana offrait le type de ces individus si singulièrement indéfinissables que l’on rencontre dans les ports espagnols, moitié marins et fonctionnaires, moitié courtiers maritimes, négociants, spéculateurs, sortes d’agents louches pour tout ce qui concerne les affaires de mer. Mattie l’avait remarqué le matin même, sitôt débarqué à Alicante du petit bateau d’Alméria. Et la connaissance qu’il avait du monde, jointe à une facilité tout espagnole d’engager, avec le premier étranger venu, la conversation la plus intime, l’avait induit à s’ouvrir immédiatement de sa détresse en se proposant à Fontana pour n’importe quelle besogne. La réponse n’était pas longue à venir.

— Señor Driver, dit Fontana, j’ai un ami qui apprécierait vos services. Il vous invite à déjeuner pour causer librement avec vous d’une petite affaire.

Mattie Driver regarda vers le club.

— Non, pas là, reprit Fontana. Ni à la Reine-Victoria. Vous n’y seriez pas tranquilles. L’affaire en question n’a, il est vrai, que peu d’importance, mais elle est curieuse. Vous montrerai-je le chemin ?

Entre les palmiers, par delà le Yacht-Club, il gagna, Mattie le suivant, un coin où débouchait sur l’esplanade une route venant de la ville. Un petit restaurant s’y blottissait dans un jardin.

— Ici, l’on mange de bonne cuisine.

Et Mattie commença de penser que la petite affaire était certainement curieuse, mais non pas aussi dénuée d’importance que le prétendait son aimable ami. Au surplus, en ce pays, l’amabilité de Fontana n’était pas pour le surprendre. N’importe quel Espagnol se détournera de son chemin pour obliger un étranger, à la condition qu’il ne lui en coûte pas un centime. Mais comme ils quittaient l’avenue pour entrer dans le jardin du restaurant, Fontana posa une main sur le bras de Mattie, et du haut en bas ses yeux explorèrent vivement la route.

— Pas de doute qu’il ne soit arrivé, dit-il.

Mattie, pourtant, ne fut pas « dupe : l’inquiétude de ce regard promené à droite et à gauche, la brusquerie de cette main posée sur son bras, puis aussitôt retirée manifestaient, à l’évidence, la crainte qu’on ne les observât. Il avait le goût naturel de l’aventure ; et si sa pauvreté ne lui eût été un motif suffisant de se laisser convaincre, il en eût trouvé un autre dans cette crainte de Fontana. Son émotion ne fit que croître lorsque, dans un renfoncement du jardin, il se vit face à face avec un vieux petit monsieur, mince, scrupuleusement habillé, qui portait une barbiche en pointe rehaussée d’une moustache blanche, et qui l’inspectait d’un œil d’acier.

— Permettez-moi de vous présenter l’un à l’autre, dit Fontana, tout bonne grâce et sourire. Mon ami le señor Juan Gomez, négociant de Cordoue…

— Retiré des affaires, compléta Gomez.

— Situation enviable, conclut Mattie Driver, sans marquer la moindre incrédulité à l’égard de ce qu’avait dit Fontana.

— Moins agréable, répliqua le señor Gomez, que d’avoir encore la jeunesse.

Sur cet échange de congratulations, Fontana prit congé.

— Vous allez, j’espère, me faire l’honneur de déjeuner avec moi ? dit à Mattie le vieux petit homme.

Malgré la tentation puissante qu’exerçaient sur lui les hors-d’œuvre, olives noires, sardines et radis, bien présentés dans de petites assiettes blanches, sur une nappe d’une blancheur de neige, Mattie éprouvait, en s’attablant, un très vif malaise. Sa mise était sans reproche. Il tenait pour un principe de philosophie élémentaire que la partie est perdue dès que le vêtement perd son crédit, mais que, jusque là, il n’y a pas un coin d’où ne vous guette une espérance ; aussi avait-il eu grand soin de soustraire le meilleur de sa garde-robe à l’holocauste de ses biens ; et son complet bleu voisinait sans indignité avec celui du señor Gomez. Mais ce qui faisait passer tout le long de ses nerfs des frissons avertisseurs, c’était la personnalité de son hôte.

Juan Gomez s’abstint d’aborder avant la fin du déjeuner l’objet de leur rencontre. Il ne fut qu’un homme bien élevé qui traite un invité ; il parla, non sans bonheur, des grandes villes où l’avaient conduit ses affaires.

— Il va de soi, dit Mattie Driver, que vous connaissez Cordoue comme la paume de votre main ?

— J’y ai vécu tant d’années ! répondit le négociant avec un haussement d’épaules. C’est sans doute pour cela qu’il ne m’est pas venu à l’esprit de vous en mentionner les merveilles. Vous aussi, vous connaissez Cordoue ?

— Non.

Le señor Gomez se mit à discourir sur Cordoue jusqu’à l’instant du café. Quand il vit Mattie installé devant un verre de fundador et fumant un gros cigare, soudain il changea de propos et de ton. Il ne baissa pas la voix, tant le jardin leur appartenait. Il entra de plain-pied dans son sujet, comme soulagé d’en avoir fini avec d’oiseux préliminaires.

— J’ai su par Fontana, señor Driver, que des revers de fortune, comme il nous en peut arriver à tous, vous mettent dans l’embarras.

— Oui. J’étais l’ami de Raisouli. Sa défaite a causé ma ruine.

Mattie était né sur la côte atlantique du Maroc, à Larache, où ses parents, d’origine anglaise, étaient depuis longtemps établis. Il n’était jamais allé en Angleterre, quoi qu’il fût venu maintes fois en Espagne. Sous bien des rapports, il tenait du Maure plus que de l’Anglais. Il avait, du Maure, la ruse et la bonne humeur ; et quand, à l’âge de dix-sept ans, il était demeuré sans parents, presque sans argent, il connaissait le monde et ses ressources. Il alla se fixer à Alcazar, où, devenu l’agent de Raisouli, il se rendit acquéreur de troupeaux dont les chefs de Raisouli avaient la garde. Et il marchait à la fortune lorsque Abd-el-Krim, descendu des montagnes du Rif, non seulement culbuta Raisouli, mais s’empara de sa personne et de ses biens. Du jour au lendemain, Mattie se trouva réduit, peu s’en faut, à l’indigence. Quelques semaines de vains efforts pour reconstituer ses affaires sous la réglementation rigide des Espagnols consumèrent le peu d’argent qui lui restait. Il passa vivement en Espagne, se rendit d’Algésiras à Malaga, de Malaga à Alméria, d’Alméria à Alicante, cherchant partout l’occasion à saisir. Et c’est ainsi qu’il en était arrivé à sa dernière peseta.

Le négociant de Cordoue l’écouta dans le plus grand silence narrer jusqu’au bout son histoire. Alors, avançant le corps, il dit avec un sourire :

— Le romanesque vit donc toujours, bien que nous n’en voyions guère la couleur, nous autres, pauvres et tristes sédentaires ! Combien il est facile de gagner une fortune !

— Et combien plus facile de la perdre ! répliqua Mattie d’un ton lugubre.

— Là où vous avez réussi une fois, vous pouvez réussir encore. Songez à la promptitude de votre premier succès !

La voix de Gomez se fit onctueuse.

— Vous deviez avoir des procédés… comment dire ?… un peu libres…

— En fait de procédés, je n’en ai jamais eu qu’un : tenir parole à la minute et dans le moindre détail.

— Claro ! approuva Gomez. C’est ainsi que je l’entends. Par exemple, quand vous teniez parole au sieur B…, grand propriétaire, le sieur X…, commerçant juif, devait peut-être en pâtir ?

Mattie réfléchit.

— Oui, confessa-t-il enfin. Mais je crois ne m’être jamais laissé troubler par la malchance des sieurs X…

Gomez sourit de nouveau, étalant une rangée de solides dents blanches qu’aurait enviées un jeune homme.

— On ne peut se permettre ce luxe. Si je vous ai posé la question, c’est que, dans la petite affaire que je vais vous soumettre, je me propose d’être le sieur B… et non pas le sieur X…

Mattie s’inclina.

— Nous nous comprenons, naturellement.

— À la bonne heure !

Et Gomez dispersa d’une chiquenaude la cendre de son cigare.

— Je vais, reprit-il, vous demander de retourner au Maroc, mais dans une région qui vous soit moins malsaine. Connaîtriez-vous, par hasard, la kasbah de Taougirt ?

Mattie fit un léger sursaut.

— Dans les montagnes de l’Atlas ?

— Oui.

— Je la connais.

— En ce cas, peut-être connaissez-vous le caïd de Taougirt lui-même ?

— Je le connais.

Juan Gomez eut un rire, un curieux petit rire saccadé.

— Le hasard me sert, mon jeune ami. Je n’aurais pas espéré une aussi bonne chance.

Mais, de son côté, Mattie avait froncé le sourcil.

— Un moment, señor Gomez ! dit-il d’un ton brusque. Je ne suis pas sûr que votre chance soit si bonne. Car j’imagine que dans vos projets le caïd de Taougirt doit jouer le rôle de notre sieur X…

— Je n’affirmerais pas le contraire, répondit Gomez, simplement.

Mattie se sentait divisé. Certes, dans la pratique des affaires, il ne se laissait guère troubler, comme il l’avait dit, par de menus scrupules. Mais, en tout état de cause, il aimait les Maures plus que les Espagnols et infiniment mieux le caïd de Taougirt que ce méchant fripon de Cordoue. Il se représentait comme un grand baron des anciens jours, posté en sentinelle sur les Marches, le fier gentilhomme qui, dans sa kasbah crénelée et flanquée de tours, montait la garde sur les hauts défilés de l’Atlas. Mais il n’avait en poche qu’une peseta, et qui refusait de se changer en deux.

— Que désirez-vous de moi ? demanda-t-il d’un air sombre.

Gomez lui tapa sur l’épaule.

— Oh ! rien de sérieux, mon jeune ami. Aucun mal ne sera fait à personne, pas même au sieur X… ! Écoutez-moi. Il y a, dans la kasbah de Taougirt, une clef, une grande clef, au panneton très compliqué. Autant que je peux croire, elle est pendue à un clou dans le patio.

Mattie leva la tête.

— Et on la garde comme un trésor ?

— Il est certain qu’on ne vous l’offrira pas.

— De sorte que j’aurai à la voler ?

— Disons que vous n’aurez pas à la demander. Or, cette clef, j’en ai besoin.

— Pourquoi ?

Juan Gomez leva les bras au ciel ; et sur un ton amusé :

— Voyons, mon jeune ami, voyons ! si j’étais le moins du monde disposé à fournir des explications, je n’irais pas chercher pour m’aider un étranger réduit à sa dernière peseta. Et je n’offrirais pas pour ce petit service le prix que j’y veux mettre.

Mattie releva la tête.

— Quel prix ?

— Vingt mille pesetas. Cinq mille tout de suite pour les frais, quinze mille à la remise de la clef.

Assurément, s’il ne devait s’agir que d’une petite infamie, la somme était honorable. Mais Mattie avait la très ferme conviction que l’infamie devait être énorme. Et non seulement énorme, mais extrêmement subtile et peu commune. Il savait beaucoup plus de choses que ne le présumait le négociant de Cordoue ; ce qui ne l’empêchait pas de se sentir, en l’espèce, comme un enfant perdu dans les ténèbres. Il contemplait le señor Gomez avec respect, non sans se dire, en son for intérieur, qu’il s’engageait peut-être avec lui dans une danse qui exigerait bien de la souplesse.

Gomez tira de sa poche un portefeuille, d’où il aligna sur la table quatre billets de mille pesetas et dix de cinq cents.

— Le sieur B… tient sa parole, dit-il en riant.

Et il poussa les billets par-dessus la table. Mattie n’y put résister.

— Il faut, dit-il, que j’aille d’ici à Casablanca, de Casablanca à Marrakech, de Marrakech dans l’Atlas. Quelques semaines s’écouleront avant que je vous apporte le tribut du sieur X… Comment vous trouverai-je à ce moment ?

— Vous annoncerez votre arrivée à Fontana, dit Gomez.

Il régla l’addition, commanda pour Mattie Driver un autre fundador et se leva.

— Veuillez, s’il vous plaît, ne pas bouger d’ici avant dix minutes.

Et sa voix avait un son d’autorité, comme s’il eût parlé à un domestique. Mattie ne s’en formalisa pas. Tout son corps lui faisait l’effet d’une maison où retentiraient des sonnettes d’alarme. Il ne mit pas moins de dix minutes à concevoir qu’il fumait un très bon cigare dans un très joli jardin, et que juin, à Alicante, était ce qu’il y avait de plus divinement chantant sur la terre.

Il avait accepté le pain et le sel du négociant de Cordoue, il avait accepté son argent : dès le lendemain matin, il passa par avion d’Alicante à Casablanca, et huit jours plus tard il gravissait, avec son petit train de mules, les pentes qui mènent à la kasbah du caïd de Taougirt. Le caïd se porta au-devant de lui sur une mule blanche à haute selle rouge et, de loin, l’accueillit par un cri de bienvenue : « Mattie ! »

Une grande cour précédait le patio où Mattie fut introduit. Des colonnes peintes et ornementées y soutenaient des toits de tuile. Une fontaine y jouait dans un bassin de marbre.

— Je vous ai vu venir avec les verres que vous m’aviez donnés, fit le vieux chef, à qui Mattie, en des temps plus prospères, avait offert une jumelle Ross. Parlez, en quoi puis-je vous servir ?

— J’étais à Marrakech, répondit Mattie ; mes affaires me laissaient quelques jours de loisir, j’ai tenu à vous revoir.

Les yeux du caïd s’étrécirent un peu et son visage devint un masque ; mais il ne posa pas d’autre question et s’occupa des apprêts du thé. Quatre ans avaient passé depuis la venue de Mattie sur ces hauteurs désertes ; le caïd parla des Français, des relations amicales qu’il entretenait avec eux. Cependant Mattie promenait de tous côtés son regard : il n’eut pas de peiné à découvrir, pendue à un clou contre une colonne et comme exposée à la vue, une grande clef reluisante qu’on eût pu croire d’argent.

— Vous resterez chez moi une semaine. Je donne une chasse dans trois jours. Peut-être lèverons-nous un mouflon.

Mattie hocha la tête.

— Sid Mohammed-el-Hati, je dois repartir pour Marrakech au matin du troisième jour.

— Il en sera comme vous voudrez. Jusque là, ma maison est la vôtre, Mattie… avec tout ce qu’elle renferme.

Mattie dormit dans une chambre d’honneur, dont une fenêtre ouvrait sur le sud, et une porte sur un balcon dominant le patio. À 1 heure du matin, la deuxième nuit de sa visite, il se glissa dans le patio tandis que la kasbah tout entière reposait. Par l’intervalle des toits, le clair de lune baignait les tuiles. Même sous l’avancée du balcon, la grande clef brillait comme un joyau contre la colonne. Mattie levait la main pour la prendre quand une lumière jaillit derrière lui. Il se tourna, rapide et silencieux. Une lampe électrique l’éclaira de pied en cap, sans rien révéler de l’homme qui la tenait. Elle s’éteignit, et du seuil d’une alcôve, très doucement, la voix du caïd troua l’ombre.

— Vous aussi, Mattie ? Je vous ai dit que ma maison était la vôtre, avec tout ce qu’elle renferme : alors, pourquoi descendre l’escalier avec tant de mystère, au milieu de la nuit, comme un voleur ?

Mattie, confondu de honte, restait cloué sur place. Le caïd alluma les bougies d’un haut candélabre posé par terre dans l’alcôve.

— Ah ! dit enfin Mattie, lentement, je n’aurais pas voulu pour tout au monde que ceci arrivât !

— Et pourtant, c’est arrivé, lui répondit Sid Mohammed-el-Hati. Causons.

Le caïd s’assit, les jambes croisées, et fit signe à Mattie de s’asseoir tout proche.

Mais Mattie resta debout devant son hôte.

— « Vous aussi ! » fit-il, répétant le mot du caïd. Ce qui veut dire que d’autres m’ont précédé ?

— Un autre. Il vint l’an dernier, à cette même époque. C’était un étranger. Il prétendait se rendre au Tafilalet. Il passa ici une nuit. Au matin, la clef s’en était allée. Je fis poursuivre l’étranger, non pas en avant, sur la route du Tafilalet, mais en arrière, sur celle de Marrakech. On trouva ma clef dans son bagage. On me le ramena. Il était, paraît-il, très pauvre, on lui avait offert une grosse somme d’argent en échange de ma clef. Je le laissai repartir.

Le vieux caïd s’arrêta et, derechef, fit signe à Mattie de s’asseoir à son côté. Cette fois, Mattie obéit.

— Donc, vous aussi, Mattie, vous êtes maintenant très pauvre ?

Mattie courba la tête et, sur le ton de la plus grande confusion, avoua l’extrémité où il s’était vu réduit. Les retours de la fortune n’ont pas de surprises pour un Maure qui sait qu’on peut être un jour premier ministre et mendiant aveugle le lendemain.

— Alors, vous aussi, vous désirez ma clef, Mattie ?

Sans attendre une réponse, le caïd traversa le patio inondé de lune, dépendit la clef, la porta dans l’alcôve et la balança entre ses doigts ; la lumière des bougies, ondulant sur la tige et sur les arêtes du panneton, en faisait une chose vivante.

— Pas un soupçon de rouille, pas une paille dans le métal, continua le vieillard. Et pourtant, elle pend à cette colonne depuis trois cent cinquante ans. Nous l’appelons la clef du paradis, car elle ouvre la porte de ma maison d’Espagne.

C’était bien la déclaration qu’attendait Mattie. Il savait qu’un peu partout en pays marocain, à Rabat comme dans l’Atlas, à Fez comme à Marrakech, des clefs semblables pendaient à un mur dans les maisons des nobles. Quand, jadis, Ferdinand et Isabelle les avaient chassés d’Espagne, les seigneurs maures avaient tous emporté la clef d’entrée de leur maison en prévision du jour victorieux où ils auraient à la remettre dans la serrure. Cette foi des ancêtres survivait encore chez les arrière-petits-fils.

— Qui sait si moi-même ?… continua le caïd.

Mais il s’interrompit dans un rire.

— En ce cas, il faudrait que la chose se produisît vite, Mattie, très vite !

Et il s’absorba comme au spectacle d’un objet infiniment précieux.

— Où est-elle, Sid Mohammed-el-Hati, cette maison que vous avez en Espagne ?

— À Elche.

Mattie poussa un profond soupir. « Oui, pensait-il, c’est une vilenie plus grave que je ne l’imaginais. Mais je n’arrive pas à comprendre. J’ai peur. »

Et tout haut, il dit :

— Elche, c’est bien cette vieille ville mauresque, aux dattiers fameux, située à vingt kilomètres environ d’Alicante ?

— Justement, répondit le caïd. Ma maison est dans un grand jardin au bord de la rivière. Je ne l’ai jamais vue.

— Et qui l’occupe aujourd’hui ?

— Le comte de Torrevieja.

Mattie se dressa d’un bond.

— J’en étais sûr. Écoutez-moi, Sid Mohammed. Un homme qui se donne pour un nommé Juan Gomez, négociant de Cordoue, m’a chargé, à prix d’argent, de voler votre clef. Cet homme, je le connaissais, mais non pas sous son nom d’emprunt, par un portrait qu’en avait publié le journal El Liberal. Je devinais en lui un méchant petit gredin à barbe blanche, souple comme l’acier. Je n’arrivais pas à me souvenir de son nom. C’était le comte de Torrevieja.

Il regarda d’un air perplexe la flamme des bougies.

— Or, voilà que cet homme veut la clef de la maison où il habite l’été, la seconde clef, celle que l’on garde dans cette forteresse de vos montagnes : pourquoi ? Et il la veut secrètement, si secrètement qu’il envoie deux hommes tour à tour pour la voler : qu’est-ce que cela veut dire ?

— À vous de le découvrir, Mattie, répondit lentement le caïd. Je vais vous prêter ma clef. Je ne vous demande que de me la rapporter aussi nette, aussi reluisante.

Il parlait un langage de parabole que Mattie saisissait fort bien ; et il tenait sa clef entre les deux mains afin que Mattie n’eût qu’à la prendre. Mais Mattie entendait plus que jamais retentir en lui des sonnettes d’alarme. Il voyait le caïd assis dans sa robe blanche, immobile autant qu’une statue. Il voyait la clef reluire, les bougies brûler régulièrement à ses pieds dans les branches d’argent du candélabre. Il avait le sentiment de la solitude qui enveloppait cette forteresse montagnarde et cette cour aux sombres piliers. Et tout cela, pour lui, n’était pas plus consistant qu’une vision de rêve à travers laquelle il eût discerné, comme derrière un voile, une terrifiante et monstrueuse énigme.

Enfin il prit la clef.

Puis il s’en revint à Alicante, mais plus discrètement qu’il n’y était allé la première fois, par bateau et chemin de fer. Il s’y glissa discrètement un matin et se logea dans un hôtel. Il était d’une semaine en avance, il possédait quinze cents pesetas économisées sur ses frais, et il n’éprouvait point l’irrésistible désir de revoir Fontana.

Sa mauvaise chance voulut que, le soir même, comme il faisait les cent pas devant le club en écoutant l’orchestre, Fontana, venu par derrière, le frôla au passage et, sans le regarder, lui murmura :

— Suivez-moi.

Il obéit à contre-cœur. Sur le côté noir d’un square, en face de l’Esplanade, loin des lumières et de la musique, Fontana s’arrêta et l’attendit.

— Vous n’avez pas flâné en route ? mon ami, dit-il quand Mattie l’eut rejoint. Et vous avez réussi, j’espère ?

— Oui.

Fontana le tapa dans le dos.

— Bien entendu, j’ai appris votre retour dès ce matin. Il devançait de huit jours nos prévisions, et cela m’inquiétait un peu. C’est plaisir, quand on offre ses bons offices, de s’en voir ainsi justifié. Vous vous féliciterez d’en avoir fini avec cette affaire et de recevoir votre récompense. Vous la recevrez cette nuit.

Fontana était le bon vouloir et la jovialité mêmes ; mais il ne laissait pas à Mattie le temps de se reconnaître, il se hâta de lui donner ses instructions. Il n’ignorait pas que Mattie eût été chargé d’aller quelque part prendre quelque chose. Quoi ? il ne le lui demandait pas, n’étant pas, Dieu merci, curieux de sa nature. Ce qu’il lui demandait aujourd’hui, comme le jour de leur première rencontre, c’était de rendre service à un homme désemparé. L’important était que Mattie se fût procuré ce qu’on l’avait chargé de se procurer ; l’excellent Juan Gomez grillait d’en prendre possession, et il attendait Mattie, à cette minute même, dans sa maison d’Elche. Oh ! un tout petit voyage, rien qu’un saut de vingt kilomètres, une heure d’auto… Et il n’était pas encore 11 heures…

— Mais, commença Mattie, il faut d’abord que j’aille à mon hôtel pour y prendre…

— Oui, oui, ce que vous avez à y prendre… nous nous entendons… interrompit Fontana. Et voyez comme tout s’arrange : tandis que vous irez prendre ce que vous avez à prendre, je vais, moi, m’occuper de retenir une auto et de vous l’envoyer ici, dans ce square paisible. À 1 heure vous aurez regagné votre hôtel ; et demain, votre mission accomplie, vous repartirez dans la vie en capitaliste. Bravo !

Fontana pressa d’une main chaleureuse la main de Mattie, le regarda comme avec ravissement et ajouta :

— Mieux vaudra que l’auto ne pousse pas jusqu’à la maison de Juan Gomez. Le vieux renard, vous vous en doutez, ne recherche pas la grande lumière.

Et riant tout bas, Fontana fourgonnait du poing dans les côtes de Mattie.

— Vous ne pouvez pas ne pas reconnaître la maison.

Il fit, de cette maison d’Elche, la même description qui en avait déjà été faite à Mattie dans le château fort de l’Atlas ; mais alors les détails lui en étaient fournis d’après une connaissance traditionnelle et avec une passion nostalgique ; au lieu qu’aujourd’hui on ne les lui donnait que pour le conduire tout droit à son but.

— À l’heure où j’arriverai, Gomez sera couché, représenta Mattie.

Fontana, d’un air malicieux, allongea son index contre son nez.

— Il vous attendra. Je lui ai téléphoné sitôt que j’ai su votre retour.

Sur ce, plantant là Mattie et ses résistances, Fontana traversa le square pour disparaître au débouché d’une étroite rue.

Mattie n’avait qu’une envie : courir à son hôtel et s’y enfouir la tête sous les couvertures. Mais quinze mille pesetas sont quinze mille pesetas. Qui plus est, ses idées essentielles sur la justice et la loi avaient pour fondement le système maure ; il ne voyait pas pourquoi, s’il manquait à ses obligations envers Gomez, Gomez ne le ferait pas emprisonner en achetant la complaisance du gouverneur. Il revint à son hôtel prendre la clef : il tiendrait parole au sieur B… Mais il entendait la tenir en même temps au sieur X… : il fallait que la clef fût rendue, nette et reluisante, au caïd de Taougirt ; elle ne devait pas être l’instrument d’un crime, ni servir des projets malhonnêtes.

Onze heures et demie sonnaient quand Mattie se retrouva dans le square. Pas une fenêtre éclairée, pas un passant sur la chaussée. Mais à l’endroit où il s’était entretenu avec Fontana, une auto projetait la double lumière de ses phares.

— C’est moi que vous attendez ? demanda-t-il au chauffeur. Vous savez où me porter ?

— À Elche, répondit l’homme.

Mattie s’installa dans la voiture. Elle roula parallèlement à la côte jusqu’au niveau des salines. Là, comme elle venait d’obliquer dans la direction de l’intérieur, le moteur eut une panne. Debout sur un tas de cailloux au bord de la route, Mattie regardait scintiller dans la nuit d’été les pyramides de sel, en espérant que le chauffeur n’aurait pas trop de peine à réparer le dommage. Au bout de vingt minutes, la voiture était prête à repartir ; et elle acheva son trajet d’une allure si souple que Mattie en vint à suspecter la réalité de la panne : n’avait-elle été qu’un artifice pour l’empêcher d’arriver à la maison avant une certaine heure très précisément fixée ? Il était en humeur de s’en revenir à tout prix, quand, parvenue aux abords du village, l’auto vira sur la gauche et stoppa à l’entrée d’un petit chemin qui descendait vers la rivière.

— Nous y voilà, dit le chauffeur.

— Vous voudrez bien m’attendre, dit Mattie Driver.

— Parfaitement.

Les phares s’éteignirent à l’instant où Mattie atteignait le petit chemin. Il avait à peine fait cent mètres qu’il arrivait à la maison, masse imposante et digne d’un palais, en bordure de la rive. Sur le côté descendant vers l’eau, des palmiers d’un très grand âge dépassaient les hautes murailles d’un jardin.

Il n’y avait de lumière à aucune des fenêtres. Nul bruit ne s’échappait d’aucune chambre. Les pas de Mattie s’enfoncèrent sourdement dans un tapis de sable. Il aurait pu se croire devant une demeure abandonnée, oubliée, en pleine solitude. Et pourtant, au fond de ses appartements, le fâcheux comte de Torrevieja l’attendait, une main allongée pour recevoir la clef, l’autre posée sur une pile de billets de banque.

— Ma foi, dit Mattie, autant vaut en finir tout de suite !

Ayant pris la clef dans sa poche, la tenant de la main droite, il se mit, de la gauche, à chercher le trou de la serrure. La porte était d’un noyer très massif, renforcée de verrous et de barres, et montée sur des gonds qui eussent défié les coups d’un bélier. Cependant, à peine Mattie l’avait-il touchée qu’elle s’ouvrit doucement, silencieusement ; un enfant l’eût ouverte sans effort. Et elle s’ouvrit sur des noirceurs de caverne.

Mattie recula, suffoqué. Il avait, maintenant, tout à fait peur. Pourquoi une obscurité pareille dans cette maison où on l’attendait ? Quelle toile ourdissait à son intention cette vieille araignée de Torrevieja ? Qu’avait-il, lui, Mattie, à persévérer dans une entreprise aussi suspecte ? Ah ! sur ce dernier point, il pouvait lui-même se répondre : quinze mille pesetas ! Il franchit précautionneusement le seuil, et comprenant que, sur le fond clair de la nuit, il pouvait être visible pour qui l’épierait du vestibule, il repoussa la porte derrière lui. Puis il attendit et il écouta. La maison était muette comme une tombe.

Enfin, il vit, au loin, trancher sur l’ombre une faible lueur verticale, comme si, à l’autre bout d’un grand hall, se trouvait une porte légèrement entre-bâillée. Mais qu’en devait-il conclure ? Que ses yeux s’habituaient aux ténèbres ou qu’on venait d’entre-bâiller la porte ? Il s’avança d’un pas circonspect. Il pensait être dans un patio de jadis, couvert d’un toit à une époque plus récente, et il tendait les bras par crainte de se cogner aux piliers. Il en toucha un, puis un autre, puis il atteignit l’angle où était la porte. Elle s’ouvrait en dedans, au coin d’une chambre. La fente lumineuse était si mince qu’elle révélait tout juste une bande de panneau mural. Il allongea le cou et prêta l’oreille, sans entendre un souffle. La chambre éclairée paraissait aussi vide que le hall.

Mattie poussa légèrement la porte. Elle céda, mais avec un tout petit grincement de gonds qui lui souleva le cœur. Néanmoins, pas un cri, pas une question ne furent proférés ; pas un bruit ne trahit un mouvement inquiétant. Donc, la chambre était vide. Il poussa la porte toute grande, en observant du coin de l’œil si le battant ne cachait personne. Mais autant qu’il put voir, c’était le vide partout. La pièce était une chambre à coucher, avec un lit à colonnes dont les courtines étaient closes, comme s’il y avait là quelqu’un qui dormît ou qui se tînt aux aguets en s’empêchant de respirer.

Les yeux de Mattie, promenés au hasard, tombèrent sur une psyché dressée en face de lui dans un repli du mur et s’y fixèrent. Il frissonna. Il eut la sensation que tout le froid du monde lui coulait dans les moelles et que ses cheveux se dressaient sur sa tête. Il se voyait lui-même, et, derrière lui, à gauche de la porte, il voyait une table de toilette sur laquelle brûlait l’unique bougie dont s’éclairait la chambre. Dans les profondeurs de la glace, cette bougie rayonnait comme une étoile, et son pâle reflet courait sur une jonchée d’écrins brisés, de joyaux mis en pièces : ici, une chaîne d’or qu’on avait tordue pour en arracher le pendentif ; là, une monture d’or qu’on avait brutalement dégarnie de ses pierres. Évidemment, il y avait eu cette nuit un cambriolage dans la maison ; c’est pourquoi il avait trouvé la porte entr’ouverte, le malfaiteur avait fui par là. Et puis… et puis – qu’y avait-il derrière les courtines du lit ?

Attiré par ce lit comme une aiguille par un aimant, Mattie écarta l’un des rideaux, le laissa retomber et demeura là immobile, hors d’haleine. Il y avait, dans ce lit, quelqu’un qui dormait. Qui dormait ? Sans doute. Pourtant, Mattie regarda vers la table de toilette. Toute cette violence, toute cette destruction avaient dû s’accompagner de bruit. Mattie écarta de nouveau le rideau. Les draps étaient relevés jusque par-dessus la tête du dormeur, et il ne les voyait pas bouger, monter, redescendre comme ils auraient dû faire, si faiblement que le dormeur eût respiré. Quelle que fût la personne étendue dans ce lit, elle était morte. Mattie s’approcha du chevet, ses yeux, pour la seconde fois, rencontrèrent la glace et, dans la glace, une autre paire d’yeux : le comte de Torrevieja, naguère Juan Gomez, négociant de Cordoue, se tenait sur le pas de la porte, les yeux brillants et acérés comme ceux d’un oiseau, un sourire de satisfaction sur les lèvres, une épée nue à la main. Il vit Mattie se retourner et jeta de grands cris :

— Au meurtre ! à l’aide ! Romero ! Felipe !

Tout en criant, il s’élançait sur Mattie.

Mattie n’avait pas d’armes ; mais à l’instant où l’épée se pointait contre lui, arrachant une des courtines, il l’enroula autour de la lame. Déjà une clameur s’élevait à l’étage supérieur, jointe à une galopade de pieds sur le parquet. Avant que Torrevieja n’eût pu dégager son épée, Mattie avait fouillé dans sa poche, il en avait sorti la lourde clef et, par deux fois, il en frappa Torrevieja sur le crâne. Au second coup, l’Espagnol s’effondra.

Mattie bondit par-dessus le corps de son adversaire. Comme il retraversait le hall, l’escalier s’illumina d’une lueur de flambeaux. Il franchit le hall au pas de course ; il ne craignait plus, cette fois, de se heurter aux piliers. Il atteignit la porte. Elle se rouvrit sans bruit. En un rien de temps, il fut dehors. Il ramena la porte sur lui au moment où le hall s’emplissait de piétinements sonores. Les serviteurs allaient se précipiter dans la chambre, cela lui donnait une minute de répit. Plus même qu’une minute, peut-être. Oui, certainement, plus qu’une minute ; car ils attendraient que leur maître eût repris ses sens et fût en état de leur donner des ordres. Mattie mit la clef dans la serrure et referma la porte. Puis il retira la clef et partit en courant. La maison gardait toujours son calme. Enfin, des cris, suivis de hurlements, s’élevèrent des fenêtres, comme si l’énorme bâtisse eût été en flammes. Mattie arriva au bout du petit chemin. L’auto avait disparu.

Dans peu d’instants, la porte allait se rouvrir, les gens de Torrevieja se répandraient dans le pays, le district entier se lancerait à la poursuite de l’aventurier qui, après avoir volé chez le caïd de Taougirt, au Maroc, la clef du palais de Torrevieja à Elche, était passé en Espagne pour y commettre le vol et le meurtre. Et Mattie de courir, de courir…

Plusieurs mois après, un homme au visage égaré, tout noir de barbe, se traînait jusqu’à la kasbah de Taougirt. Admis en présence du caïd, il tira de sous ses haillons une clef reluisante.

— Elle a pourtant, dit-il, un point de rouille. C’est la tache qu’y a laissée le sang d’un gredin, du pire gredin que j’aie jamais vu. Plût à Dieu que je l’eusse frappé à mort !

— Racontez-moi cela, dit le caïd, en rependant la clef à sa place contre la colonne.

Mattie raconta son histoire, après quoi il produisit une coupure d’un journal espagnol.

« Il est aujourd’hui avéré que l’assassinat de la comtesse de Torrevieja et la tentative de vol qui l’a suivi doivent être rangés au nombre des problèmes criminels apparemment insolubles. On suppose que l’assassin se sera caché dans la maison durant le jour ; mais la police n’a aucun indice qui permette de le retrouver, et le fait qu’il n’ait pas eu le temps de s’approprier les bijoux de la comtesse rend dès à présent sa recherche presque impossible. Le comte de Torrevieja, accablé de chagrin, se propose de voyager pendant un an. Bien entendu, il hérite de la fortune considérable que lui laisse son épouse, Argentine de naissance. »

Ayant lu à Sid Mohammed cet extrait de journal, Mattie reprit :

— Naturellement, Torrevieja pensait me tuer à coups d’épée. Je n’aurais pas eu un sort meilleur si j’étais tombé aux mains de ses hommes. Qui, en effet, eût daigné ajouter foi à mon histoire ? Fontana l’eût démentie, soyez-en sûr. De même le chauffeur de l’auto si l’on était parvenu à le retrouver. On m’avait surpris dans la chambre, ayant en poche la clef de la maison et, dans un sac, les bijoux de la comtesse, alors que la comtesse gisait morte, assassinée, dans son lit. Mais puisque me voilà loin, le comte n’aura eu garde de mentionner la clef. Il a tout ce qu’il désire. Recherché, découvert, mis en jugement, je ne me tirerais certes pas d’affaire ; mais, par-ci par-là, les ennemis du comte jaseraient peut-être, il en rejaillirait quelque discrédit sur son nom. Ah ! quand je le frappais avec votre clef, que n’y ai-je mis plus de vigueur et d’insistance !

Le caïd regarda la clef.

— Mattie, dit-il, nous sommes tous dans les mains de Dieu.

LA « LOI DE FUITE »

Je voyageai toute une nuit sur le fleuve Magdalena, à destination de Calamar où je devais prendre le train pour Carthagène. Sur le steamer qui nous portait, je dînai avec mon ami George Peacham, consul des Etats-Unis à Barranquilla. La conversation étant venue à tomber sur les républiques de l’Amérique centrale, dont il connaissait pertinemment quelques-unes pour y avoir exercé ses fonctions, il me conta l’histoire suivante. Je la rapporte aussi fidèlement que me le permet ma mémoire, dans les termes mêmes dont il se servit.

Le pays de l’Ensenada possède tous les climats utiles, le tropical, le subtropical et le tempéré ; il est donc, tout à la fois, une prairie, un champ de blé, un verger et une plantation. Il a reçu dans la répartition universelle plus que sa part de minéraux, beaucoup plus que sa part de métaux ; ce qui en fait, par surcroît, un gisement pétrolifère et une mine. Il jouit d’un régime pluvieux accommodant comme nul autre. Il a un chapelet de grandes villes, une constitution et un code qui laissent loin en arrière tous les traités d’éducation morale, une aviation militaire où ne manquent pas les as, fait d’autant plus notable qu’elle n’a jamais été engagée dans une guerre. Il a des boys-scouts entraînés dans l’esprit même du pays, puisqu’un des exercices de leurs parades, vraiment original, et dont ils s’acquittent à merveille, est l’exécution d’un camarade pour crime de trahison. En dépit de tout cela, l’Ensenada nourrit dans son sein quelques intellectuels d’humeur épineuse. Ai-je besoin de vous dire que leurs noms sont notés d’infamie ?

Mon ami Anton de Hoyos, propriétaire et directeur du journal la Libertad (titre funeste), se trouvait être du nombre. Aussi ne fus-je pas surpris quand, un soir, je reçus de lui un billet très urgent, écrit d’une main mal assurée. À mon arrivée sur le vaste Paseo où il habitait, je vis sa maison fermée de la base au faîte tant on s’y défendait contre la surveillance. Je sonnai, la porte s’ouvrit à l’instant, quelqu’un m’attendait par derrière. Le vestibule était noir comme un four ; sans le grincement des gonds, je n’aurais pas remarqué qu’elle se fût ouverte.

— Voulez-vous entrer, s’il vous plaît, señor Peacham ?

La voix venait de l’ombre, basse et ferme, mais désolée. Je la reconnus, sans quoi, vous le pensez bien, je ne me serais avancé qu’avec prudence. C’était la voix de Concepción, la vieille nourrice d’Anton, qui, depuis le veuvage de mon ami, menait son personnel à la trique. Je l’entendis refermer la porte à clef, pousser le verrou, raccrocher la chaîne. Puis, traînant le pied, elle me précéda dans le corridor ; et tout au fond, derrière l’escalier, elle tourna le bouton d’une petite lampe électrique.

J’eus la sottise de demander :

— Qu’y a-t-il de grave ?

Concepción était une femme qui, à tout moment, sans le moindre propos, jetait les hauts cris, en y mêlant le plus étrange vocabulaire. Cette fois elle resta muette, et son silence avait quelque chose de terrible. Elle brandit les deux mains au-dessus de sa tête, et, malgré la faible lueur qui éclairait l’escalier, je crus voir des pleurs noyer les rides de sa figure. Pesamment, elle gravit les marches à ma suite. Il ne me souvient pas d’avoir jamais eu à ce point la sensation d’une catastrophe. Cette grande maison plongée dans le noir me faisait le ridicule effet de souffrir comme une créature vivante. Et j’étais certain qu’à l’exception d’Anton, de la gouvernante et de moi il n’y restait plus personne.

Concepción m’introduisit dans une belle chambre peinte du premier étage et repoussa doucement la porte. La pièce était en façade sur le Paseo ; bien qu’une seule lampe y fût allumée au chevet du lit, les volets étaient clos, les rideaux tirés pour qu’il n’en filtrât au dehors aucune lumière. Il y faisait une chaleur suffocante. J’aperçus Hoyos dans un grand lit de bois satiné. Il avait le visage en feu, de grosses gouttes de sueur perlaient à son front, ses yeux reluisaient de fièvre… ou de crainte peut-être.

— Vous êtes malade, Anton ? lui dis-je, en faisant le tour du lit pour m’approcher du chevet.

Et je me méprisai, une fois de plus, pour la niaiserie de mes paroles. Tout ce que je disais était si peu au niveau des circonstances !

— Rien de sérieux, fit-il. Un petit refroidissement, avec une pointe de fièvre. Mais je suis suffisamment en état de voyager.

Drôle de phrase chez un malade ! D’où venait, à mon ami, un si pressant désir de voyage ? Et pourquoi tenait-il tant à me convaincre qu’il était en état de voyager ?

Je lui pris la main et m’assis sur la chaise placée d’avance pour moi près du lit. Je ne me dissimulais pas que, si je rouvrais la bouche, ce serait pour lâcher encore quelque lieu commun stupide. Je gardai donc le silence. Mais Anton n’avait pas besoin qu’on le priât de parler.

— Le gouvernement, dit-il, a interdit aujourd’hui même la Libertad.

Il est positif que, dans les derniers temps, la Libertad n’avait admiré ni la capacité ni l’incorruptibilité gouvernementales.

— Oh ! pour un jour ou deux sans doute, histoire de vous donner une leçon, fis-je d’un ton dégagé.

— Non, me répondit mon ami, l’interdiction n’a rien de temporaire.

Et je ne pus feindre davantage de prendre son malaise à la légère. Car c’était la joie de sa vie que de diriger son journal, d’en étendre l’influence, d’en exalter l’indépendance, d’y parader comme sur une scène imaginaire, en armure étincelante, tandis que tremblait derrière lui la tourbe méchante de ses ennemis.

— Voyons, voyons ! protestai-je, ce serait là une mesure bien énergique, même de la part de ces messieurs !

Anton de Hoyos hocha la tête.

— Je m’y attendais depuis longtemps, répliqua-t-il avec une indifférence qui m’ébahit d’abord, et qui ensuite m’angoissa.

Il fallait qu’un danger très sérieux le menaçât pour qu’il fît si bon marché de sa bataille quotidienne.

— S’il n’y avait que l’interdiction du journal… commença-t-il.

Et soudain il frémit jusqu’à la plante des pieds ; malgré lui de petits sanglots l’étranglèrent. Je n’avais été, de ma vie, saisi ni troublé à ce point, jamais je n’avais vu terreur si nue, si… si abjecte. Cependant il finit par se reprendre ; et, d’un geste automatique, passant et repassant sur son front le revers de sa main :

— J’ai un ami au gouvernement. Je sais par lui que demain le président démentira ce que j’ai écrit sur les actes de corruption relatifs aux mines et fera connaître qu’il m’envoie là-bas sous la protection d’une escorte afin que je contrôle par moi-même la vérité.

Je ne fus pas maître de moi, je me renversai sur mon siège.

— Oui, sous la protection d’une escorte, vous savez ce que cela veut dire…

Et pour que je ne visse pas le tremblement de ses lèvres, Anton détourna la tête sur son oreiller.

— La ley de fuga, murmurai-je.

Oui, la loi expédiente et simple qui donnait à toute escorte le droit de tuer son prisonnier, quel qu’il fût, sous le prétexte qu’il avait tenté de s’enfuir. Supposez qu’un procès public s’annonçât qui provoquerait de fâcheux commentaires : l’on transférait le prisonnier de sa prison dans une autre ; en cours de route, la « loi de fuite » avait beau jeu ! Ainsi l’on évitait les petites révélations désobligeantes, et le prisonnier, en essayant de se soustraire à la justice, démontrait lui-même sa culpabilité. Je m’expliquais maintenant qu’Anton de Hoyos frissonnât dans son lit. Dépêché (c’était le mot) à travers les montagnes pour y vérifier ses allégations, il prouverait par sa fuite qu’il n’osait affronter l’évidence contraire, et la loi l’aurait protégé de façon qu’à l’avenir il cessât de nous causer des inquiétudes. Je ne trouvais en tout cela, pour Anton de Hoyos, aucun motif d’espoir.

— Il en est un, s’écria-t-il, comme si, avec une sagacité prodigieuse, il eût pénétré ma pensée. Il en est un, et rien qu’un !

Il se penchait sur un coude, ses yeux fixés anxieusement sur les miens.

— On ignore que je suis informé de ce qui se prépare. On ne bougera pas avant la proclamation du président. Or, l’express pour la frontière part demain matin à 5 heures.

— En effet, dis-je, c’est demain dimanche.

Il n’y avait qu’un train par semaine qui accomplît le trajet total en deux jours, sans arrêt dépassant une demi-heure.

— Mais il manque à mon passeport le visa pour votre pays, continua mon ami avec la timidité d’un homme qui demande une faveur insigne.

— N’est-ce que cela ? me récriai-je. Donnez-moi votre passeport, je vais à mon bureau y apposer le visa et je vous le rapporte dans la minute. Mais…

Je m’arrêtai. Anton de Hoyos était retombé sur ses oreillers. On l’eût dit, à son air, débarrassé de tous les soucis du monde. Pour moi, je ne voyais pas les choses sous le même aspect, et sans doute le lut-il sur mon visage.

— Vous pensez à la question d’argent ? me demanda-t-il. Quant à cela, ne vous mettez point martel en tête. J’ai, depuis quelques années, déposé des fonds aux Etats-Unis : assez pour monter une affaire d’imprimerie à Los Angeles. Je compte, en outre, donner des leçons d’espagnol et pouvoir, le moment venu, lancer un petit journal…

Là-dessus, il partit gaiement dans les spéculations, fit mille projets, parla de son âge, qui n’était que de quarante-trois ans, bref me peignit son avenir sous des couleurs roses.

Je n’écoutais que d’une oreille, et l’événement prouva que j’avais raison, ces imaginations chimériques. Ce n’était pas, comme il le croyait, la question d’argent qui me préoccupait. Je me disais :

— Il y a deux jours à passer dans un train avant d’atteindre la frontière. Demain matin l’on s’apercevra de son départ ; le soir même ou le lendemain on le cueillera dans son train, et pour une fois la « loi de fuite » aura véritablement sévi contre un fugitif.

Je ne pouvais m’en expliquer si crûment avec Anton de Hoyos ; j’usai de périphrases. Il ne s’émut pas des possibilités que je lui faisais entrevoir.

— Du moment, dit-il, que j’aurai pu gagner la gare, m’installer dans le train, et que, mon passeport dans la poche avec votre visa, j’aurai laissé à un ou deux milles derrière moi la ville d’Ensenada, fini tout sujet de crainte !

Et me tapant sur le bras.

— Paul Taylor me le garantit.

— Vous le garantit ! grommelai-je, un peu trop rudement sans doute. Bon à vous de me le dire. En quoi Paul Taylor peut-il vous garantir quelque chose ?

Anton sourit avec indulgence. Vous et moi qui ne suivons que les sentiers battus, comment ne serions-nous pas forcés d’errer quand, dans ces pays toujours sens dessus dessous, il s’agit de prévoir l’événement vraisemblable ? Mais Anton de Hoyos savait très bien ce qu’il disait. La seule personne qui, dans la ville d’Ensenada, fût en mesure de vous procurer un salon réservé dans le pullman réservé de l’express, en vous garantissant que durant tout le parcours vous seriez traité comme un prince de maison royale, ce n’était pas le chef de gare, ni l’agent du bureau de location, ni même le ministre des chemins de fer ; c’était uniquement Paul Taylor, le portier nègre du club américain. D’abord contrôleur d’un pullman sur les chemins de fer de Santa Fé, puis descendu au sud et passé sur les lignes d’État de l’Ensenada, si, aujourd’hui, sortant de sa loge au club américain, il vous disait : « Oui, monsieur, ça marche », eh bien, c’était qu’en effet « ça marchait », sans qu’au surplus il vous en coûtât trop cher, cela valait toujours son prix : sous ce rapport, je n’avais rien à apprendre. Mais garantir la fuite d’un homme condamné à mort par mesure administrative, c’était assumer une responsabilité un peu forte. Pourtant, Anton de Hoyos était satisfait. Je pris donc son passeport, j’allai y apposer mon visa et, m’assurant que je n’étais pas suivi, je le lui rapportai à son domicile. Anton, avec une flamme d’exaltation dans les yeux, me pressa sur sa poitrine comme un héros de théâtre y presserait un ordre de sursis à l’ombre de la potence.

Si Anton était satisfait, en revanche, moi, je ne l’étais pas. Le mot de garantie me restait collé à la gorge. C’est un mot ridicule. On vous le jette de droite et de gauche, et vous le gobez, n’est-ce pas ? – « Est-ce un bon whisky ? » demandez-vous au marchand ; et il vous regarde avec des yeux ronds, comme s’il avait affaire à un idiot : « Mais, voyons, cela va de soi, il est garanti ! » Instruit par l’expérience, vous demandez au boutiquier qui vous présente une montre : « Marche-t-elle ? » – « Si elle marche ! vous répond-il, stupéfait. Mais les montres de cette marque sont toutes garanties ! » Et votre whisky est détestable, et, dès le second jour votre montre refuse obstinément de marcher.

Je quittai fort mécontent la maison du Paseo, descendis en ville et m’arrêtai au club américain. Paul Taylor, le nègre, se carrait, à l’entrée, de toute l’ampleur de son torse.

— Paul, lui dis-je à voix basse, le señor Anton de Hoyos est de mes amis. Comprenez-moi bien : que dois-je croire ?

Le visage de Paul devint un immense sourire sur deux rangées de dents éclatantes.

— Tout est parfaitement organisé, monsieur, me répondit-il.

Je me sentis un peu rassuré : du moins, le nègre ne parlait pas de garantie.

Le train fut visité deux fois entre la gare de départ et la frontière, mais l’aide-cuisinier, qui était tout bonnement Anton de Hoyos, ne fut pas examiné de trop près : sans doute y avait-il mis le prix raisonnable. Il s’établit à Los Angeles, d’où il m’écrivit une lettre qui débordait de gratitude. Toutes les belles idées dont il m’avait entretenu, et auxquelles je n’avais guère prêté d’attention, étaient en train de se réaliser magnifiquement. Il était plein d’une confiance où se mêlait, à ce qu’il me sembla, un peu de présomption. Je ne pus m’empêcher de me rappeler l’homme qui, naguère, grelottait dans ses draps de lit. Quant à moi, de vice-consul que j’étais encore, je fus promu consul dans le courant de l’année, et comme tel envoyé à Mazagan, la grande ville à cheval sur la frontière.

Pour peu qu’on connaisse Mazagan, on imagine combien y peut être lourde et absorbante la charge de consul. La frontière y coupe par le milieu la Calle Ensenada ; et une ville où il n’y a qu’à enjamber une voie de tramway pour changer de pays offre, à une certaine catégorie de gens, des séductions particulières. La populace d’un continent déferle d’un côté à l’autre sur Mazagan, et j’avais fort à faire. Tellement que la troupe de grand opéra dirigé par Charles Landau y jouait déjà depuis trois semaines, sur les quatre que comprend la saison, sans que j’eusse même songé à retenir ma place au théâtre, si passionné que je sois de musique. D’autres, moins passionnés que moi, s’étaient montrés moins négligents ; lorsque, enfin, j’allai au bureau de location, je ne trouvai plus qu’un fauteuil disponible, et pour la dernière soirée ; soirée de gala pour laquelle on avait sensiblement élevé les prix, le programme comportant une sélection des ouvrages du répertoire et tous les premiers sujets y devant faire leurs adieux au public dans leur meilleur rôle.

La place de l’Opéra brillait comme en plein jour sous les feux des grands lampadaires électriques, et les badauds s’y pressaient à ce point, braquant des regards émerveillés sur les portières des autos et des antiques voitures campagnardes, qu’à chaque instant je redoutais de voir se produire un accident grave. Dans la salle, le bruit continu des sièges que rabattaient les arrivants crépitait comme une fusillade. Les femmes ajoutaient à l’éclat des toilettes l’étincellement des bijoux qui les paraient de la tête aux pieds ; les hommes de la génération nouvelle avaient, par exception, consenti à la cravate blanche et au frac. Il régnait cette atmosphère d’attente et d’excitation qui rend un public sociable. On bavardait de toutes parts. Je ne tardai pas de comprendre que le succès de la saison était allé à une jeune chanteuse, Marguerita Sabani, qui, la saison précédente, avait débuté dans un petit rôle au Metropolitan de New York, et qui, maintenant, essayait ses ailes en tournée dans les grands emplois.

Soudain, la rumeur des voix fit trêve : un grand et beau jeune blond entrait, tout seul, dans l’avant-scène de première galerie. Il déposa son pardessus sur une chaise, son chapeau sur une autre, promena quelques secondes sur l’assistance le regard indifférent d’un lord et finit par s’asseoir, d’un air de détachement absolu, sur une troisième chaise, au milieu de la rangée.

Il représentait pour moi le type idéal de l’Anglais. Cependant il n’était pas de nationalité anglaise. Je sus bientôt à quoi m’en tenir là-dessus, grâce aux bavardages qui reprirent plus fort autour de moi après un instant de contrainte.

— C’est Ignacio.

— Parbleu ! sa présence était certaine.

— Depuis que la Sabani chante, il n’a pas manqué un seul soir d’occuper tout seul cette loge. Entre elle et lui, c’est la grande passion, mon cher !

— On chuchote qu’il va l’épouser.

— Et l’on ne se trompe pas. Le vieux père, à ce qu’on m’affirme, va tout le jour grognant comme un dogue à travers son domaine et jurant, qu’il préférerait voir son fils couché sans vie à ses pieds.

La voix s’éteignit au moment où le chef d’orchestre s’asseyait au pupitre et, par la magie de sa baguette, réduisait le public entier au silence, depuis le péon des galeries supérieures jusqu’au notable des fauteuils. Mais je n’avais plus rien à apprendre. Ignacio était le fils de Herriberto Reyes, grand propriétaire foncier et millionnaire, qui s’enorgueillissait d’un lignage espagnol resté sans atteinte depuis l’ancêtre aventurier du seizième siècle. Herriberto avait aujourd’hui soixante-dix-sept ans. Il était vain de sa richesse, fier de son sang, et je croyais l’entendre beugler de colère contre l’aveuglement de son fils.

Tout naturellement, sans doute, je fus de cœur et d’âme avec Ignacio dès qu’apparut Marguerita Sabani. Bien qu’elle se fît appeler madame, elle n’était qu’une toute jeune fille, élancée, mince, avec un visage aux lignes classiques, mais sauvé de la froideur par un sourire qui creusait ses joues de fossettes et par l’aura de bonheur qui l’enveloppait. Elle avait choisi le rôle d’Octave dans le Chevalier à la Rose, et la scène où Octave offre la rose d’argent à Sophie de la part du baron Ochs. Quand elle descendit en scène, souverainement pimpante et coquette dans son habit de satin blanc et ses souliers à talons rouges, on eût dit que la salle prenait feu. Le public l’attendait, il n’attendait qu’elle, depuis le commencement de la soirée, et il l’accueillit par un hurlement semblable à celui d’une grande vague se brisant sur une grève. Elle montrait une nervosité singulière : tandis que les bravos s’éternisaient, ceux des spectateurs qui étaient, comme moi, proches de l’orchestre purent voir ses grands yeux nous supplier de la laisser repartir avant que ses forces ne la trahissent.

Mais elle n’eut qu’à émettre sa première note pour redevenir maîtresse d’elle-même. Elle faisait corps avec son rôle. Elle avait une de ces voix qui jaillissent, limpides et faciles, comme un chant de merle sur une pelouse par un matin d’été. Elle était ensorcelante. Aussi ne m’étonnai-je pas qu’Ignacio se penchât hors de sa loge comme s’il n’y était présent que de corps et que son âme fût passée sur la scène.

C’était la dernière fois de sa vie que chantait Marguerita Sabani. Oui, malgré l’assurance contraire que nous reçûmes d’elle. Car après que le rideau se fût vingt fois relevé et qu’Ignacio lui-même eût quitté sa loge, rappelée une fois encore, elle tendit les bras vers ses amis, elle leur cria, sur une note de flûte qui domina les acclamations : « A riverdale ! » Puis, se prenant la tête des deux mains, elle s’enfuit vers les coulisses.

Je remontais l’escalier tournant qui vient des salles d’orchestre, quand je revis Ignacio : arrêté à mi-chemin, il attendait devant la petite porte de fer donnant accès au plateau.

L’agrément rare d’une soirée semblable n’eût pu que m’être gâté par des propos de café. Je le rapportai donc intact chez moi, dans mon lit. Mais à 3 heures du matin je fus réveillé, de la rue, par une sonnerie opiniâtre à ma porte. J’allai regarder à la fenêtre, d’où je distinguai le sommet d’un chapeau haut de forme et un bras tendu sur le bouton électrique de l’entrée.

— Que désirez-vous ? demandai-je.

L’homme leva la tête. Il m’était complètement inconnu. Mais à la clarté d’un réverbère je constatai que, sous son pardessus ouvert, il était en tenue du soir.

— Je suis Charles Landau, me dit-il.

— Le directeur de la troupe d’opéra ? insistai-je, par ce sot besoin de redondance dont on n’arrive jamais à se défaire.

— Oui.

— Je descends à la minute.

Il y avait, dans l’aspect et l’accent de Landau, je ne sais quoi de découragé qui me troubla. J’enfilai un vêtement sur mon pyjama, j’introduisis mon visiteur et le menai dans la bibliothèque, où je fis de la lumière. C’était un petit juif replet qui me rappelait vaguement certaines idoles orientales, sauf qu’il manifestait une agitation que les idoles ne connaissent pas.

— Marguerita Sabani a disparu, me dit-il, debout, tendant vers moi ses bras courts.

Et ses yeux bruns débordaient de larmes.

Je ne pus m’empêcher de sourire. Il me souvenait que quelques mois auparavant j’avais visé le passeport d’Ignacio Reyes. Landau avait sans doute à chercher, pour la suite de sa tournée, une nouvelle première chanteuse ; rien de plus, rien de moins.

— Il fallait vous y attendre, répliquai-je. Ce n’est probablement pas la première fois que pareille chose vous arrive. Du moins, ils auraient dû vous laisser un mot, c’était d’une élémentaire politesse.

— « Ils » ! s’écria-t-il, « Ils » !

Et avec une expression de soulagement incompréhensible :

— Alors, vous étiez dans le secret, monsieur Peacham ? Si vous saviez par quelles transes j’ai passé !

Il s’assit, joignit ses petites mains sur sa petite panse ; et il avait la mine d’un homme enfin débarrassé d’une molaire importune.

— Mon cher monsieur, lui dis-je, vous deviez être, à Mazagan, la seule personne ignorante du secret. Les amours de Marguerita Sabani et d’Ignacio Reyes ! Mais c’était le roman de la ville ! Les voilà partis ? Eh bien, rappelons-nous que nous avons été jeunes, et laissons-les en paix.

Charles Landau ne fit pas un mouvement. Mais toute couleur s’effaça de son visage ; je ne vis plus qu’un masque gris et deux yeux où se reflétait l’horreur.

— Ignacio Reyes est, à cette heure-ci, en train de battre Mazagan à la recherche de Marguerita. Il n’a point causé avec elle de toute la soirée. Il ne l’a vue qu’en scène.

— Mais moi, j’ai vu Ignacio Reyes qui attendait à la porte de fer, dans la salle.

— Marguerita était déjà partie.

— Partie ? Elle n’avait pas eu le temps de partir !

— Si !

— Allons donc ! Une minute avant, elle était sur la scène, en costume de cour dix-huitième siècle, habit brodé d’or, jabot, perruque frisée ; et c’est dans ce costume, dans cet espace d’une minute, qu’elle aurait pu disparaître !

— Non ! protestai-je violemment. Je suis né en Missouri, on ne m’en conte pas. Donnez vos preuves.

L’impresario donna ses preuves.

En quittant la scène, Marguerita Sabani avait trouvé son habilleuse qui l’attendait dans la coulisse avec un léger manteau lamé d’argent. Elle avait jeté le manteau sur son épaule, puis gagné précipitamment la sortie du plateau. En face d’elle s’ouvrait un court passage, aboutissant à une double porte battante derrière laquelle il y avait un tout petit vestibule ; la niche du concierge et la porte des artistes sur la rue. À sa droite régnait le couloir desservant sa loge. Elle s’y engageait, quand le concierge la prévint qu’Ignacio l’attendait à la porte de la rue et qu’il avait un mot urgent à lui dire. Elle avait vu Ignacio sortir de la salle une ou deux minutes auparavant. Émue ou, plutôt, exaltée par l’enthousiasme de son auditoire, comment aurait-elle pensé qu’elle eût rien à craindre ? Elle tourna le dos à sa loge, enfila le passage et franchit la double porte.

Sur ces entrefaites, le concierge, Garcia Pardo, traversait la scène pour remettre un billet à un artiste dans la direction opposée à celle des loges. Quand il s’en revint, il trouva l’habilleuse de Marguerite à l’intersection du passage et du couloir. Cette femme lui demanda où pouvait être Mme Sabani, puisqu’elle n’avait point paru dans sa loge. À quoi il répondit :

— Dans le vestibule, sans doute. Je vais la chercher.

Il poussa les battants mobiles : le vestibule était vide. Il regarda dans la rue et n’aperçut âme qui vive, à l’exception d’un sergent de police. Mais la rue ne tarderait pas d’être envahie par les quémandeurs d’autographes et par la foule de ces gens qui se divertissent à voir de près leurs favoris ; pour le moment, ils se bousculaient encore dans la cohue à la sortie de la salle.

Abordant le sergent de police, Pardo lui décrivit Marguerite et lui demanda s’il l’avait vue.

— Non, répondit le sergent, je n’ai vu personne.

Garcia revint au théâtre où, suivant sa déclaration, il fut surpris de trouver Ignacio Reyes auprès de l’habilleuse : on l’avait admis, quelques secondes avant, par la porte de fer.

— Je n’ai pas fait le tour par la porte des artistes, s’écria le jeune homme ; vous n’auriez donc pu me voir plus tôt.

Pardo en convint.

— Un individu que j’ai pris pour un messager de vous, señor, est venu me dire que vous désiriez causer à la sortie avec la señora.

À ces mots, l’inquiétude, qui depuis un instant ne cessait de croître, atteignit son comble. On manda l’administrateur du théâtre, on fit chercher Charles Landau, on visita les loges, on explora tout le bâtiment. Nulle part on ne découvrit une trace de la jeune cantatrice, ni un fil de son manteau argenté.

— Marguerite, conclut Landau d’une voix désespérée, a disparu non pas seulement du théâtre, mais du monde.

Franchement, j’étais effaré. Je n’ajoutais aucune foi à l’histoire du concierge. Je connaissais trop Mazagan et sa tourbe de gens louches, d’aigrefins, de négriers, de meurtriers.

— Ignacio Reyes attribue le coup à son père.

— Il a raison, répondis-je.

J’avais eu, de prime abord, la même idée que Landau. Après avoir partout proclamé qu’il préférerait la mort de son fils à une mésalliance, Herriberto n’était pas homme à s’en dédire. Riche et puissant, il savait ne pas devoir soulever de scrupules chez les autorités s’il recourait à leurs bons offices. Il y avait recouru. Sans cela, comment expliquer que le sergent de police n’eût vu personne ? Et qu’avait-il, en tout cas, à surveiller une petite rue déserte ?

Je me levai :

— Veuillez, monsieur Landau, attendre ici que je me sois habillé décemment. Puis nous irons chez le commandant de place. Peut-être ne sera-t-il pas trop tard.

Mais Landau m’arrêta.

— Monsieur le consul, vous ne pouvez intervenir officiellement dans cette affaire. Ce serait vous exposer à bien des ennuis, et, selon toute apparence, à bien des humiliations. Marguerite Sabani n’est pas citoyenne des États-Unis. Elle est du pays même où nous sommes, de l’Ensenada. Sachez que, de son vrai nom, elle s’appelle Pilar de Hoyos.

Cette révélation me laissa stupide. Je crois bien que je vacillai sur mes jambes, comme un boxeur étourdi par un mauvais coup.

— La fille d’Anton de Hoyos ? demandai-je enfin.

— Oui, du Hoyos réfugié à Los Angeles.

— Ignacio le savait ?

— Sans nul doute.

— Et sans nul doute il l’avait dit à son père ?

Landau ne me répondit pas, mais son silence valait une réponse. Le sang des Hoyos était d’aussi bon sang espagnol que celui des Reyes. Certainement, Ignacio en avait fait état auprès de son père. Le tragique événement s’éclairait. Tout à la fois, le riche Herriberto était satisfait dans son orgueil intraitable, et Anton de Hoyos, le fugitif, le flétri, était puni comme jamais homme ne l’avait été au monde. Quant à la jeune femme, si belle, si adorablement heureuse, on n’avait pas même pour elle une pensée de pitié : on l’enlevait en plein triomphe pour la plonger dans des horreurs indicibles. Elle n’était qu’une pièce de l’échiquier, elle ne comptait pas.

La même conviction affreuse avait pris possession du petit imprésario juif et moi, et elle nous bouleversait au point de nous laisser sans parole. Il se mit à pleurer, sans hâte, en se reprochant amèrement d’avoir jamais franchi la frontière de l’Ensenada.

— Peut-être Ignacio les aura-t-il retrouvés, hasardai-je.

Mais je ne le croyais pas, Landau non plus.

— Il m’a promis de la ramener ici dans le cas où il la retrouverait. Il pensait que vous pourriez leur donner asile.

Landau regarda la pendule sur la cheminée.

— Déjà plus de 4 heures. Rien à faire.

Il se leva, sa main esquissa un lamentable geste de résignation. Mais je n’entendais pas me résigner si vite. Une jeune femme enlevée au beau milieu d’une ville pour satisfaire l’orgueil de race d’un vieillard et les rancunes d’un gouvernement ! Non, de telles choses ne devaient ni ne pouvaient être, elles ne seraient pas !

— Attendez un peu, dis-je.

Et déambulant d’un côté à l’autre, je crus m’aviser d’un expédient.

— J’aurais un motif d’intervenir, dis-je. Le costume du Chevalier à la Rose vous appartient, n’est-ce pas ? il est votre propriété personnelle ? Pourquoi ne pas tirer parti du fait que l’enlèvement de Pilar de Hoyos s’est accompli à la faveur de ce costume ? Cela m’est possible.

— Mais pas tout de suite, pas cette nuit !

Landau avait raison. Et dès le lendemain matin mon prétexte allait m’échapper. À 10 heures, en effet, le costume, bien plié, bien empaqueté, était déposé au théâtre, à la porte des artistes. Imaginez-vous rien de plus damnablement, de plus subtilement féroce ? Ainsi Anton de Hoyos était informé au plus juste de ce qui arrivait. On ne laissait pas un vêtement à Pilar : c’était dire à quel destin tragique, et plus que tragique, infâme, on vouait la jeune fille.

Entre temps, Ignacio de Reyes avait lui aussi disparu.

À quatre jours de là, le soir, vers 9 heures, j’entendis toquer prudemment à la porte de ma bibliothèque. Je courus ouvrir. Ignacio était sur le seuil ; derrière lui se tenait un homme plus âgé et de moins haute taille.

— Bon Dieu ! murmurai-je, entrez vite !

L’homme de moins haute taille était Anton de Hoyos. Je les fis entrer tous deux et donnai un tour de clef à la porte. Ils avaient la mine hagarde, les joues non rasées ; leur costume en désordre était tout blanc de poussière ; leurs yeux rougis accusaient le manque de sommeil.

Ma consternation ne connaissait pas de borne.

— Vous ici, señor Anton ! m’écriai-je. Mais vous êtes fou !

Cette algarade dut lui paraître indigne de réponse, Anton la repoussa de la main. Et la dernière fois que j’avais vu cet homme, il tremblait d’épouvante sous ses couvertures ! Ce fut Ignacio qui parla. Je ne l’avais vu qu’une seule fois auparavant, et j’ignorais le son de sa voix. Cependant, à l’entendre, il me sembla que nous nous fussions séparés depuis à peine une demi-heure.

— Nous savons maintenant, me dit-il, où est Marguerita.

Il avait la voix rauque, la gorge desséchée par le voyage. Je lui préparai une boisson, qu’il absorba d’un coup. Puis il reprit, en phrases brèves et heurtées :

— Voyez-vous, je me trouvais sans argent cette nuit-là. J’essayai d’en emprunter, mais tout le monde avait peur de mon père. Alors, je passai la frontière avant le matin. Avant qu’on ne m’arrêtât. J’avais juste de quoi me payer le train jusqu’à Los Angeles.

— Et le soir même je réunis six mille dollars, interrompit Anton. J’en ai encore cinq mille.

— Cinq mille dollars américains, insista Ignacio. Ils doivent suffire. Car nous sommes au fait de tout. J’avais, en partant, chargé quelques amis de procéder à une enquête. Un homme avait tout vu, d’une fenêtre non éclairée sise en face de la porte réservée aux artistes. Il n’osait ouvrir la bouche ; heureusement, ajouta le jeune homme en se tournant vers Anton, vos dollars…

— Cinq cents, précisa Anton.

— … la lui ont ouverte tout à l’heure. Donc, poursuivit Ignacio, cet homme avait vu s’arrêter devant la porte des artistes une auto fermée, tous feux éteints. Le sergent de police en station sur le bord opposé de la chaussée parut ne rien remarquer. Le concierge était comme en sentinelle sur le pas de la porte. Deux hommes dont ni l’un ni l’autre ne portaient d’uniforme sortirent de l’auto. L’un d’eux parla au concierge, qui tout de suite rentra dans le théâtre ; puis, sans fermer la voiture, tous les deux allèrent se placer contre le mur de l’édifice, chacun d’un côté de la porte et tâchant de se faire tout petit. Bientôt après, un jeune garçon, sur les épaules de qui flottait un manteau scintillant, s’élançait dans la rue, qu’il parcourut du regard avec un désappointement visible. Les deux hommes l’assaillirent par derrière, et il se mit à pousser des cris, de grands cris aigus, des cris de femme ; mais l’un des agresseurs le fit taire en le bâillonnant et, pendant qu’il lui liait les bras sur les côtés, l’autre lui entravait les jambes. On le jeta sur les coussins de l’auto, les deux hommes sautèrent sur leur siège, la voiture démarra à toute vitesse. Le sergent de police, durant cette scène, n’avait pas fait un mouvement. Bien entendu, il était là pour voir si tout se passait en règle, conclut Ignacio avec le plus triste sourire qui ait jamais contracté une face humaine. Le jeune garçon était Marguerita.

— Mais votre témoin n’a pu suivre la voiture ? objectai-je.

— Non. C’est une autre personne qui vit s’arrêter la voiture, et quelque chose ou quelqu’un en être transporté vivement dans une maison.

Ignacio me nomma la rue, qui était une rue sordide dans le quartier malfamé de la ville, et me désigna la maison, dont le numéro servait suffisamment d’enseigne. Puis il se dressa d’un jet :

— Et maintenant, dit-il, nous allons, avec notre argent, chez le commandant de place.

Anton de Hoyos s’était levé à son tour et prenait son chapeau.

— Quoi ! vous aussi ! me récriai-je.

— Oui.

Je compris à son air l’inutilité de le raisonner.

— Très bien, dis-je. Je vous accompagne. Je puis, à tout événement, obtenir que le commandant vous reçoive.

Le colonel commandant ne fit point, au reste, difficulté de nous recevoir. On nous introduisit dans son cabinet, où il nous rejoignit au bout de quelques minutes. Il était grand, brun, avec une moustache morne et des manières charmantes.

— Señor consul, me dit-il en me serrant la main, et vous, señor Ignacio… Ah ! je vois que vous amenez avec vous un ami ?

— Anton de Hoyos ! répondit Anton lui-même.

Le colonel clignota des yeux ; mais instantanément il reprit son aise.

— Il y eut un temps, señor, où vous ne nous approuviez pas en tout. Mais, ajouta-t-il avec un geste amical, c’est de la vieille histoire.

Et nous ayant priés de nous asseoir, il nous demanda en quoi il pouvait nous servir.

J’admirai Ignacio. Il ne parla ni de lui, ni de son père, ni du témoin qui avait tout vu de la fenêtre obscure, ni du sergent de police. Il s’en tint au fait que Pilar de Hoyos avait disparu, qu’on la détenait dans une maison dont il donna l’adresse, et ne s’en prit de rien à personne qu’à la racaille attirée par une ville comme Mazagan.

Le colonel commandant s’était peu à peu renfrogné en écoutant Ignacio. Il dit enfin d’un ton grave :

— Je vais donner un ordre.

Et il quitta brusquement la pièce. Quand il fut de retour :

— C’est une affaire abominable, nous dit-il ; mieux vaudra pour nous tous, mis à part le señor Peacham qu’elle ne concerne point, mieux vaudra surtout pour la señora qu’il en résulte le moins de scandale possible. On va tranquillement cerner la maison. Défense à quiconque d’y pénétrer ni d’en sortir. Je veillerai moi-même à l’exécution de mes ordres, et dès que je saurai toutes les issues bien gardées…

Il se tourna vers Anton et Ignacio.

— J’irai, messieurs, vous prendre à votre hôtel, nous perquisitionnerons ensemble.

Ignacio se renversa sur sa chaise, les yeux clos : il succombait à la fatigue de ces quatre derniers jours. Lui qui avait su conter l’affreuse histoire avec le sang-froid d’un homme de loi, il n’arriva pas à bégayer le plus pauvre mot de remerciement. Anton de Hoyos tira d’une poche son portefeuille, que gonflait la grosse liasse des billets à dos jaune.

— Il va y avoir des frais, señor colonel, commença-t-il.

Le colonel l’arrêta.

— Il n’y aura aucuns frais, rempochez vos billets, mon ami. Je vous donne rendez-vous à votre hôtel dans une heure.

Il reconduisit les deux hommes ; puis il revint à moi, et, d’un air anxieux :

— Señor consul, pareille affaire ne peut se produire que dans une ville comme la nôtre, refuge de toute la pègre internationale. J’espère que vous ne nous en blâmerez pas ?

Je protestai que je ne blâmais personne. Le colonel parut grandement soulagé. Il me serra la main, je le laissai à ses occupations et rentrai chez moi. Mais je me sentais inquiet. Je ne comprenais pas que le colonel eût refusé les billets. Cela tenait du prodige.

Ignacio et Anton n’arrivèrent jamais à leur hôtel. Ils rencontrèrent, chemin faisant, un détachement de soldats commandé par un capitaine. Conduits dans une caserne ils y furent dépouillés de tout, sauf de leurs vêtements, et mis en cellule. À minuit et demi, le capitaine vint les chercher. Il avait ordre, dit-il, de les transférer dans la petite ville de Christobal, à quarante milles de là dans la montagne. Leur départ devait s’effectuer sur l’heure. On ne leur donnait à emporter ni vivres ni couvertures, et le fait est que, comme vous allez voir, c’eût été pour eux une charge inutile : la « loi de fuite » allait les exempter de tout besoin. Une voiture les mena jusqu’aux faubourgs de la ville ; là, ils mirent pied à terre pour le reste du trajet. La nuit était froide. Aux premières clartés de l’aube, le capitaine fit faire halte à sa troupe au milieu d’un pays désolé. Pas d’endroit plus propice pour justifier la ley de fuga, car à trois cents mètres plus loin courait, parallèlement au chemin où l’on se trouvait, la route frontière. Quel prisonnier n’eût profité d’une pareille aubaine ?

Ignacio en profita sitôt qu’il eut vu s’arrêter l’escorte : trente balles tirées dans son dos l’étendirent raide mort. Anton, lui, ne bougea pas, car il ne tenait pas à vivre. Mais comme le pistolet du capitaine se braquait sur lui, instinctivement il se détourna. La balle perça son veston, érafla sa poitrine et l’étourdit plus qu’elle ne le blessa. Il tomba sur le sol, et le capitaine, debout à ses pieds, lui tira une deuxième balle, cette fois à la tête. La tête d’Anton était penchée en arrière ; le projectile dévia, lui ensanglantant le visage, sans lui faire de blessure mortelle. Quand il revint à lui, le soleil était déjà haut. Il se traîna péniblement jusqu’à la route. Il l’atteignit juste à point. Car au moment de s’y évanouir sur l’un des bas côtés, il eut le temps de voir une troupe de corvée, munie de bêches, s’avancer sur le chemin venant de Magazan.

Telle est l’histoire que me dit Georges Peacham sur la rivière Magdalena. Je débarquai à Calamar, d’où je me rendis par le train à Carthagène pour y prendre un des steamers qui portent le fruit à New York. Un an plus tard, appelé à Los Angeles par des questions d’intérêt, j’y retrouvai Anton de Hoyos. Une cicatrice partant de l’un des sourcils creusait un sillon, de bas en haut, le long de son front, jusque dans la masse de ses cheveux blancs toujours coupés en brosse. Il continuait de mener son affaire d’imprimerie, qui prospérait. Mais c’était un homme brisé, secret, avec qui toute conversation devenait très vite difficile ; et ses yeux semblaient couver une éternelle horreur.

LE SAPHIR

Une heure du matin. La lumière voilée de six bougies prête une douceur mystérieuse aux visages des femmes et joue en reflets sur l’acajou de la table ronde où l’argenterie et la porcelaine offrent le plaisant désordre qui est la grâce d’une fin de souper. Les coudes s’appuient sur la table, les voix se relancent avec entrain la conversation comme une balle, la fumée des cigarettes et des cigares monte en minces colonnes.

C’est l’heure où les théories s’improvisent pour s’illustrer d’un récit qui leur serve d’exemple. Un des convives venait d’émettre l’avis que la perfection des vieilles fables tenait à ce que, au temps où elles furent composées, on ne voyageait pas.

— Elles avaient de l’unité, elles étaient complètes en soi. Aujourd’hui le plus casanier des hommes s’en va courir si loin et se mêle à tant de gens dont la précipitation égale la sienne que sa vie est un brouillamini de sensations, une chose sans dessin, comme les histoires qu’il raconte.

Celui qui parlait ainsi eut la fatale coquetterie de marquer une pause entre la théorie et l’exemple ; de l’autre côté de la table, en face de lui, une voix tranquille s’interposa :

— J’ai eu pourtant, cet après-midi même, le dernier mot d’une fable aussi achevée, aussi complète que le fut jamais une fable écrite, bien que certains épisodes s’en déroulent à Londres, d’autres sur les bords d’un fleuve lointain et que les personnages qui s’y rencontrent viennent des confins opposés du monde.

— Il doit donc y avoir dans votre fable, opina l’un des convives, quelque chose qui lui donne de l’unité.

— Effectivement, répliqua le colonel Strickland. Il y a un saphir.

Les dames furent incontinent tout oreilles. Le colonel n’avait plus qu’à raconter son histoire. Car, d’abord, elle tournait autour d’un joyau, qui est bien l’objet le plus palpitant. Ensuite, le colonel Strickland se singularisait par un air de froideur et de romanesque qui éveillait en soi l’intérêt. Pour peu que vous voyagiez, il vous arrivera tôt ou tard, soit sur un paquebot, soit dans quelque passe solitaire d’une montagne ou dans quelque populeuse cité orientale, de tomber sur un officier de l’armée britannique qui, parvenu encore jeune au terme de son service, ne connaît plus d’autre mode d’existence que la marche. Généralement, les officiers de cette catégorie paraissent suivre inconsciemment la tradition de Campbell d’Argyll, qui, dans les années quarante du dernier siècle, parti de la mer Caspienne, gagna l’Inde à pied par le Turkestan et la Boukharie. Le colonel Strickland faisait partie de cette élite.

— En ce qui me concerne, dit-il, tout commença il y a cinq ans. J’avais franchi en piéton les hauteurs qui, de la province chinoise du Yunnan, descendent vers Bhamo sur l’Iraouaddy, et là j’avais pris passage sur l’un des grands steamers fluviaux à destination de Mandalay. Le capitaine du navire était un Américain, Michaël D. Crowther (à quoi rime le D., je l’ignore). Ses traits, d’une maigreur anguleuse et dure, trahissaient sa race ; mais deux yeux brillants et mobiles en démentaient la dureté. Imaginez l’un de ces hommes qui vous trompent de prime abord par ce qu’ils ont de secret dans l’apparence, et qui se montrent, en réalité, communicatifs jusqu’à un point… jusqu’au point où leurs confidences deviennent intéressantes.

» — Je démarre demain à la première heure, me dit-il, cependant que, tête à tête, nous prenions un whisky-soda dans le grand salon du pont supérieur que bordaient les cabines. C’est mon dernier jour de navigation sur ce vieux fleuve. J’ai hâte de débarquer à Mandalay et d’en finir avec le service. Je suis en train de m’orientaliser, ce qui m’inquiète. Je reviens dans mon pays, à Detroit, pour y reprendre enfin l’existence mouvementée qui convient à un citoyen d’Amérique.

» En fait, nous démarrâmes avant le jour, et je ne songeai pas à m’en plaindre. Car la nuit sans air, la hauteur de la berge sous laquelle nous étions mouillés et la grande allège à double pont amarrée au flanc du navire rendaient l’atmosphère de ma cabine irrespirable. Les eaux, cependant, étaient basses ; malgré le chantonnement continuel des deux sondeurs attelés à leur perche, deux fois dans la journée nous donnâmes sur des bancs de sable ; et les deux fois il nous fallut du temps pour nous dégager avant de reprendre notre marche sinueuse. Vers le soir, le capitaine Crowther quitta son poste sur le rouf, tandis que le timonier prenait place à la deuxième roue de gouvernail, dans le grand triangle du pont ouvert, en face du salon ; et presque aussitôt un long trait de lumière gris pâle, projeté par le fanal avant, allait argenter les mâts blancs et rouges qui jalonnent le chenal et signalent les bancs de sable. Nous approchions du village de Tagaung. Innocemment, je dis au capitaine :

» — Vous allez sans doute relâcher ici pour la nuit ?

» Je vis le premier officier se mordre les lèvres comme pour réprimer un sourire, et le capitaine me regarder d’un œil vif, interrogateur, comme si ma question lui eût semblé suspecte.

» — Non, colonel, me répondit-il d’un ton délibéré. Je vais tâcher d’atteindre Thabeikyin. Je ne resterai à Tagaung qu’une demi-heure.

» — Il y a là, insinua le premier officier, beaucoup de sacs de riz en souffrance…

» — Eh bien, le prochain steamer aura de quoi faire, répliqua le capitaine.

» Dans ce même instant, pour la troisième fois, nous touchâmes sur un banc. Le navire n’avait pas encore repris sa liberté que la nuit était venue avec son cortège d’étoiles et que notre faible trait de lumière grise s’était changé en un large rayon d’or où tourbillonnaient, blancs comme des flocons neigeux, des myriades de phalènes pressées de mourir à la flamme. Nous doublâmes un pli du fleuve, et la lueur d’une forte lampe à pétrole nous montra l’endroit de l’accostage. S’avançant alors tout doucement, le capitaine Crowther fit pivoter son fanal, qui, dans un cercle de feu, nous révéla un de ces spectacles dont jamais pour ma part je ne me fatigue : la déclivité brunâtre d’une plage ; de gros sacs de riz empilés très haut, par rangées régulières ; toute la population du village accroupie et babillant autour d’une lampe de tempête ; les couleurs gaies, délicates et chatoyantes des coiffures et des étoffes ; les épaules bronzées des hommes, les caracos blancs des femmes ; par-ci par-là, un moine bouddhiste drapé dans sa brillante robe safran ; au sommet de la berge, des maisonnettes recouvertes de chaume, l’inévitable pagode, et, tout à l’entour, la jungle chuchotante. C’était Tagaung.

» Je descendis à terre sitôt qu’on eut abaissé la passerelle. À ma grande surprise, le capitaine en fit autant. Sans s’occuper de moi, il gravit tout droit la pente de la plage, comme si une affaire urgente l’eût appelé là-haut. Je le vis aborder une jeune femme qui avait une rose dans les cheveux et menait par la main un enfant, trop âgé sans doute pour qu’elle le portât à califourchon sur ses épaules, comme font les mamans birmanes. Tous les trois s’éloignèrent dans l’ombre. Une bonne demi-heure avait passé quand le capitaine Crowther revint à bord, le dernier de nous tous, tenant un paquet ficelé dans un papier marron. Il bondit alertement sur l’échelle du gouvernail, fit larguer les amarres ; la distance et l’obscurité reprirent le village. Alors il sourit, à la façon d’un homme soulagé d’une rage de dents, et se mit à fredonner un refrain américain. Le paquet bosselait maintenant la poche de sa vareuse blanche. Pour la première fois, je crus flairer chez lui quelque chose d’assez sinistre. »

Ici, du bout de la table, une dame interrompit le colonel Strickland.

— Et, le saphir, quand y venons-nous ? demanda-t-elle avec un brin de pétulance.

— Excusez-moi, nous en sommes déjà loin ! répliqua le colonel. Mais n’ayez crainte, nous le retrouverons.

Et il reprit :

— La gaieté du capitaine Crowther s’expliquait de reste. Il était le protagoniste d’un petit drame très ordinaire, très vulgaire. Il avait contracté dans le pays ce que, par euphémisme, on appelle un mariage à la birmane, c’est-à-dire un mariage sans cérémonie. Et il plantait femme et enfant dans ce village de l’Iraouaddy, leur laissant le soin de se débrouiller à leur guise tandis que lui-même il filait vers les États-Unis. Mais cela ne me regardait pas. Nous débarquâmes tous les deux à Mandalay. Je ne devais plus le revoir qu’en février de l’année dernière.

— À Detroit ? interrogea celui des auditeurs dont la théorie avait provoqué cette histoire.

— Pas du tout, répondit Strickland. Sur l’Iraouaddy.

La dame qui soupirait après le saphir claqua des mains.

— Il n’avait jamais dit adieu à son bateau, voilà tout ! affirma-t-elle.

— J’ai horreur de contredire personne, gémit le colonel Strickland ; mais si le capitaine Crowther n’avait jamais dit adieu à son bateau, jamais nous n’en reviendrions au saphir. Écoutez-moi.

Et brusquement, il se pencha, les coudes sur la table, de sorte que tous les yeux s’attachèrent à lui.

— Un très saint abbé de la religion bouddhiste était mort à Chouégou, sur l’un des bras du haut fleuve. Ses funérailles devaient se faire en grande pompe. Les gens accouraient pour y assister de toute la contrée environnante. Il devait y avoir trois jours de fêtes, de représentations théâtrales, de danses. À cette fin, le corps du vieil abbé était conservé dans du miel, selon la coutume qui a inspiré l’excellent précepte : « Refusez toujours du miel en Birmanie ! » Enfin, l’heure était venue. Les baraques de jeux étaient dressées ; la pagode d’oripeau où l’on devait incinérer le corps, le char funèbre sur lequel on devait le conduire nonobstant les efforts des démons pour le retenir, le petit temple également fait de clinquant où reposait le cercueil, les cordes mêmes par le moyen desquelles le temple devait glisser dans la chambre supérieure de la pagode, tout cela bariolait la plage de Chouégou en attendant la cérémonie. Chaque village des rives inférieures déversait sur notre steamer et ses allèges un flot de moines et de paysans. Or, à Thabeikyin, savez-vous qui je vois monter à mon bord, tout rasé, une épaule nue, les pieds nus, le corps drapé dans la robe jaune des moines ? Le capitaine Michaël D. Crowther. Oui, le capitaine était de retour sur l’Iraouaddy, mais avec une écuelle de mendiant pour quêter son riz de tous les jours et une natte pour s’y étendre, à la nuit, sur le pont d’une de nos allèges. Il avait le teint brûlé d’un Birman ; mais comment se méprendre à cette face maigre et anguleuse, plus maigre et plus anguleuse que jamais ? Il s’accroupit sur le pont, à l’écart des bandes joyeuses (car les funérailles birmanes ne sont qu’une liesse), ouvrit un grand livre et y plongea le nez, tandis qu’à quelques pas de là un petit garçon attaché à son service le contemplait avec révérence.

Une nouvelle interruption coupa la parole au colonel Strickland.

— Et vous-ne fûtes pas étonné, colonel ?

— En Orient, répondit le colonel Strickland, il n’y a pas grand’chose dont on s’étonne. Mais je sentis que je causerais volontiers avec le capitaine Crowther. J’avais pour cela tout le temps. Remonter l’Iraouaddy est une autre affaire que de le descendre. Nous n’aborderions à Chouégou que le lendemain à midi. J’observai le capitaine : il était perdu dans son livre et s’inquiétait peu qu’un Européen quelconque le reconnût. Après le déjeuner, je passai sur l’allège et me penchai près de lui contre la lisse.

» — Comment allez-vous, capitaine ?

» — Heureux de vous voir, colonel, me répondit-il aussitôt. Je vous ai reconnu ce matin en arrivant à bord. Alors, vous n’avez pu vous défendre d’un revenez-y ?

» — Non, dis-je, ni vous non plus.

» Et d’emblée, comme s’il n’eût attendu que cette invitation, il se lança dans les confidences.

» — Oui, colonel, peut-être vous souvient-il qu’en repartant en droite ligne pour Detroit je me proposais d’y mener la virile existence américaine. J’y échouai. J’avais pris l’habitude de la lenteur. Des gens venaient derrière moi, me dépassaient, allaient faire quelque affaire à deux blocs de maisons plus loin, puis s’en revenaient sur leurs pas et me croisaient, alors que j’avais dépassé tout juste le premier bloc. Si, après cela, ils continuaient à faire des affaires, je l’ignore ; mais ils me le donnaient à entendre. Ils étaient diligents et remuants, alors que je flânais et musais. Et j’en éprouvais un sentiment d’infériorité, vous voyez ça ! Puis, je commençais à regretter ce pays, sa chaleur, sa douceur, sa gaieté, et tous ces…

» Il promena sur l’allège un sourire dont la cordialité me parut s’accorder peu à ce qu’il y avait, chez cet homme, d’émacié, d’étique.

» — … et tous ces mioches. J’en vins à trouver Detroit effarant avec ses cheminées d’usine. Il me sembla que je ne pourrais plus en sortir, que j’y étais engagé comme un enfant dans un bois. Et enfin… enfin…

» Je n’avais cessé, durant qu’il parlait, de le sentir tourner autour de quelque chose, et de quelque chose qui devait être important. Il avait l’air, maintenant, de vouloir passer outre à ses scrupules.

» — Vous vous rappelez Tagaung ? me demanda-t-il.

» — Oui.

» — Vous m’y avez vu sur la plage ?

» — Oui.

» — Eh bien, cela finit par me tracasser à Detroit. Voyez-vous, j’avais commis ce qui, pour un citoyen américain, est la faute inexpiable, j’avais oublié le préjugé de couleur. J’avais, à Tagaung, sur l’Iraouaddy, une femme au teint de cuivre et une petite fille de sang mêlé. Oui, monsieur, leur souvenir me rendait misérable. Si misérable qu’un jour, subitement, je fis une découverte. Ce n’était pas l’infamante question de couleur qui me tourmentait, mais la pensée même de la jeune épouse au teint de cuivre portant une rose dans les cheveux, et de la fillette en qui se confondaient les teints de nos deux races. Il me fallut trois années pour m’en bien rendre compte. Mais sitôt que ce fut fait, diligent, cette fois, et remuant comme n’importe quel homme d’affaires de Detroit, je m’en retournai en Birmanie. Je rentrai chez moi. Et dès que je fus chez moi, adieu toute honte ! Vous me suivez ?

» Je fis un signe affirmatif. Crowther se leva, me rejoignit, et s’appuyant à mon côté contre la lisse :

» — Je restai un ou deux jours à Rangoon, puis je débarquai à Prome, où j’attendis le ferry-boat. Après cela, je passai une semaine à Mandalay, m’enquérant à loisir d’une place où je pourrais m’installer après être allé à Tagaung chercher Mah Sein et notre fillette. Avec mes appointements, accrus de mes commissions sur les cargos, j’aurais de quoi marcher un bout de temps. Je revis d’anciens amis, je rôdai autour des débarcadères, je goûtai un plaisir délicieux à différer mon voyage de Tagaung. Tout le monde savait que j’étais en Birmanie, c’était l’essentiel, n’est-ce pas ?

» Si je ne le compris pas tout de suite, je n’allais pas tarder à le comprendre. Le capitaine Crowther remonta le fleuve comme passager. Il avait fini par s’entraîner à un véritable état d’exaltation envers Mah Sein. Ainsi qu’il me le dit en propres termes, elle l’occupait jour et nuit par le sentiment de sa chair. Quand, avec lui, à Tagaung, je descendis sur la plage, il n’était pas très solide sur ses jambes.

» Un vieillard à barbe blanche s’avança vers lui d’un pas tranquille, et, pour regarder, tous les hommes, toutes les femmes qui se baignaient ou lavaient leurs cheveux dans le fleuve haussèrent la tête.

» — Je suis Maung Lone, le père de Mah Sein. J’attends depuis des jours la venue du capitaine.

» — Eh bien, me voici.

» Sa voix tremblait : venait-on lui apprendre la mort de Mah Sein ? Non. Événement pire, Mah Sein avait épousé un Birman, et elle était heureuse.

» — Je ne voulais pas le croire, continua Crowther, cependant que nous approchions de Katha et que le couchant nous enveloppait de son incendie. Je déclarai que j’allais monter jusqu’à la maison et voir tout cela par moi-même. Le vieillard changea de visage ; trois ou quatre jeunes hommes s’assemblèrent sournoisement autour de nous : il y aurait du grabuge si je m’obstinais. À quoi bon, du reste ? Mah Sein, si elle eût tenu à me voir, fût descendue sur la plage, aucune force ne l’en eût empêchée. Voyez-vous, j’étais resté trois ans à Detroit, et dans ces trois ans j’avais perdu de vue bien des choses ; ceci notamment que, dans un village du haut fleuve, une femme qui a eu un enfant d’un blanc acquiert un grand prestige et se voit extrêmement recherchée en mariage. Mah Sein devait être, aujourd’hui, à Tagaung, une personne de qualité. Le seul parti que j’eusse à prendre, c’était de faire demi-tour et de laisser Mah Sein en paix. Je ne pouvais m’y résoudre. J’avais envie de tomber par surprise dans le village. J’étais au supplice. Le vieux Maung Lone et ses amis me surveillaient, rangés autour de moi comme les joueurs de champ au base-ball. Et voilà que, tout à coup, dans un groupe d’enfants qui jouaient à proximité, j’aperçus ma petite fille. Cela me décida. Je ne l’avais pas vue depuis trois ans. Elle en avait huit maintenant, mais il ne faisait point doute qu’elle ne fût ma fille. D’abord, elle portait, sans aucune nécessité, un casque de toile ; et aussi des chaussettes et des souliers, par simple pose, manière de s’afficher comme la fille d’un blanc. Elle était là, entourée avec déférence, la petite reine des enfants de Tagaung ; elle profitait de ses belles heures, fort éloignée, certes, de soupçonner que son père était à vingt pas d’elle. Pourquoi lui aurais-je gâté ses joies ? Si je reprenais Mah Sein et l’emmenais à Mandalay, la fillette ne serait plus, là-bas, qu’une métisse ; ici elle avait l’honneur de l’être. Je tournai le dos et remontai à bord. Mais je venais de perdre tout courage. J’avais raté ma vie en tant qu’Américain cent pour cent, je la ratais une seconde fois en tant qu’Européen orientalisé. Je repartis pour Mandalay et, peu à peu, peu à peu, je songeai à ceci…

» Le capitaine tirait sur sa robe.

» — N’être rien, n’avoir plus aucune existence, serait-ce une existence d’âme, me rapprocher autant que possible de cet idéal sur la terre et, après le plus petit nombre possible de réincarnations, acquérir cette spiritualité totale qui me donnerait droit à l’extinction absolue…

» Il s’exprimait avec une douceur aimable ; mais je n’eus pas moins la vision rapide, et qui devait rester la seule, des longs tourments à la cruauté desquels il était en train d’échapper.

» Sa voix mourut, son visage et tout son corps s’immobilisèrent. Déjà il était à cent milles de moi. Je le laissai accroupi sur sa natte, indifférent aux mouvements du vapeur qui se rangeait contre le quai tumultueux de Katha, et tout à fait pareil à n’importe quel fakir de l’Inde.

» Néanmoins, j’emportai la conviction qu’il ne m’avait pas tout dit. Je me rappelais le paquet qui gonflait sa veste d’uniforme la dernière fois qu’il avait quitté sur son navire la plage de Tagaung.

» Il débarqua le lendemain et se perdit dans la foule entre les huttes.

» Je l’ai revu la semaine dernière. »

Le colonel Strickland fit une pause de quelques secondes pour jouir de son effet. Alors, du bout de la table, la dame qui l’avait précédemment interrompu s’écria, presque hors de souffle :

— La semaine dernière ? À Londres, par conséquent !

— C’est une vérité banale, répliqua le colonel, que nulle part il ne se passe rien d’aussi extraordinaire qu’à Londres.

— Mais, à Londres, il n’y a pas de monastère bouddhiste ! protesta un auditeur complètement dérouté.

— Aussi ne l’ai-je pas dit, répondit le colonel. Quand j’ai revu le capitaine Michaël D. Crowther, il déjeunait, en compagnie fort brillante et fort gaie, au café parisien de l’hôtel Sémiramis.

— Dans sa robe jaune, sans doute ? railla celui des auditeurs qui avait fait inutilement les frais d’une théorie en vue de placer une histoire.

— Il était si bien habillé qu’on ne s’en apercevait pas, dit Strickland. Et il portait les cheveux en brosse.

Les questionneurs se turent. On attendait la reprise du récit. Assurément, le capitaine Crowther avait fait quelque chose de non commun en passant du pont d’un steamer dans un monastère bouddhiste ; mais qu’était cela, comparé à sa migration d’un monastère dans le grill-room d’un grand hôtel de Londres ? Cependant, personne ne songeait à suspecter la parole du colonel Strickland. Et le colonel, en ce moment, cachait mal qu’il s’amusait. Il allumait tout doucement un cigare. Si l’art du conteur consiste à tenir le public en haleine, le colonel le savait. Il s’appuya au dossier de sa chaise, comme s’il n’en avait pas fini avec les sujets d’étonnement, et il demanda :

— Quelqu’un de vous a-t-il connu Letty Ransom ?

Il se fit un mouvement curieux et un froid brusque autour de la table. Toute personne qui vient de mourir prend un intérêt considérable pour les vivants qui l’ont connue, ne l’auraient-ils connue que de façon accidentelle. Elle a franchi les portes que tout le monde sait vaguement, sans le croire, avoir à franchir un jour. Comment le passage s’est-il effectué pour elle ? Durant quelques jours, la question se pose obscurément dans le fond des esprits, importante et pressante. Et quand la personne morte était une jolie femme, qui avait pour elle le rire, l’élégance, les riches toilettes, l’éclat d’une rampe de théâtre, si bien que la simple mention de son nom provoquait le sourire et causait un sentiment de plaisir, l’intérêt s’en trouve terriblement accru par la suggestion d’on ne sait quelle disconvenance bizarre.

— Je vois que vous l’avez connue, poursuivit Strickland en inclinant la tête. Letty Ransom intervient ici dans mon histoire. On me l’a dépeinte comme une personne en qui s’alliaient le bien et le mal. Pensionnaire d’un couvent, elle s’était laissé enlever par un escroc. Ils avaient ensemble couru le monde, et deux ans plus tard, après bien des hauts et des bas, ils échouaient à Londres. Letty trouva un débouché dans l’opérette : son succès y fut, comme vous le savez, immédiat et immense. L’escroc en profita pour organiser un tripot clandestin, où Letty menait les moutons à tondre. De surcroît, elle se droguait, et je ne vous apprends pas qu’elle en est morte avant-hier. Voilà pour ses mauvais côtés. D’autre part, dans la pauvreté comme dans les ennuis de tout genre, elle resta fidèlement attachée à son triste sire ; jamais elle ne médisait de personne ; elle avait un cœur léger, le sens de l’humour et, sauf dans les heures noires où elle se livrait à la drogue, une gaieté remarquable. Or, c’était avec elle que déjeunait Michaël D. Crowther, et Marcelle Leslie était au nombre des convives.

— Oui, interrompit la dame au bout de la table, une Letty Ransom traîne toujours à la remorque une Marcelle Leslie.

Le colonel regarda la dame. Il se demandait dans quelle mesure elle pouvait connaître son histoire, ou si elle avait lâché son trait au hasard.

— Je m’approchai de leur table, reprit-il, et je serrai les mains de Letty et de Michaël D. Crowther.

» — Voilà qui vaut mieux que les pots de miel de Chouégou ! dis-je à l’ancien capitaine.

» — En tout cas, c’est différent, me répondit-il d’un ton sec.

» Je n’avais jamais vu un homme moins confus, moins embarrassé. Letty me dit… (Vous savez la façon charmante qu’elle avait de vous prendre par le bras, comme si vous aviez pour elle une extrême importance, quand vous n’en aviez aucune…) Donc, Letty me dit : « Vous venez à l’Albert Hall, n’est-ce pas ? au bal que donnent les Zéros et les Croix ? Laissez-vous faire ! Procurez-vous un domino rouge et soyez des nôtres !

» — Les Zéros et les Croix ? Qu’est-ce que cela ? dis-je. C’est bien la première fois que j’en entends parler.

» — Comment en auriez-vous entendu parler ? Je ne pense pas qu’il soit question de choses aussi folâtres dans la jungle. Les « Zéros », ce sont les hommes, les « Croix », ce sont les femmes. Venez-y, monsieur Crowther y vient.

» — Alors, j’y vais aussi.

» — À la bonne heure ! s’exclama Michaël D. Crowther.

» Et j’allai à l’Albert Hall. Letty Ransom n’avait plus que cette soirée à vivre. Elle était délicieuse à voir. Elle portait un costume de jeune paysanne alsacienne suprêmement exquise et idéalisée. Généralement, elle ne mettait point de bijoux ; mais, ce soir-là, un gros saphir, du bleu magnifique et profond dont se colorent, un jour d’été, les eaux de la Méditerranée, pendait à une chaîne de platine sur la blancheur de sa gorge. Elle dansa avec moi dès que je l’en priai, car elle était toujours gentille ; et tout en dansant avec elle, je manœuvrai pour me renseigner sans en avoir l’air sur Michaël D. Crowther. Il lui avait été présenté un mois avant par un jeune gandin de la Société des pétroles birmans, actuellement en congé à Londres.

» — Depuis lors, il ne nous quitte plus, dit-elle.

» Vous savez les conditions que requiert ce monde insoucieux et allègre. Vous n’avez pas à être spirituel ni brillant. Si vous êtes brillant, cela fait bien, mais rien ne vous y oblige. Vous devez contribuer à l’amusement général, mais en évitant plus que tout la plaisanterie trop mordante ou sarcastique : à cet égard, les dames d’opérette sont comme le Tommy anglais. Bref, une fois que vous êtes là, il ne tient qu’à vous d’y rester en vous conformant aux usages. Michaël D. Crowther jugea bon d’y rester. Je sus que dans le petit cercle de Letty Ransom il inspirait des sentiments sympathiques.

» — Le pauvre cher vieux, me dit-elle, est bien l’un des êtres les plus solitaires que j’aie jamais rencontrés. Celui de nous qui arrive à le faire sourire a le droit de marquer un point.

» Je quittai la Balle de bal vers 3 heures et demie du matin ; et qui trouvai-je sous le péristyle ? Crowther. Évidemment, il m’attendait. Il était en domino jaune. Sa maigre silhouette ainsi drapée, si vous faisiez l’effort d’oublier son col empesé, sa cravate blanche et ses cheveux coupés droits, vous pouviez fort bien le prendre pour le moine qu’il était de temps à autre.

» — Colonel, je vous accompagne, me dit-il.

» Je le connaissais suffisamment pour comprendre qu’il était dans un de ses moments d’expansion. Je hélai un taxi.

» — Montez, capitaine Crowther, lui dis-je.

» Et je l’emmenai chez moi.

» Je lui offris un verre de whisky-soda et un cigare. Il déclina mon offre, avec un sourire pour lequel je ne trouve que l’épithète, odieuse parce qu’inévitable, de « doux ».

» — Pas besoin de feindre avec vous, colonel, me dit-il d’un ton aimable. Vos plaisirs ne sont point faits pour moi. Il est vrai que j’ai dû y venir sur le tard, mais j’avais mes raisons.

» — Sans doute, fis-je.

» Et il partit, ou, plus exactement, il se rua dans les confidences.

— Je ne vous ai pas dit toute la vérité, colonel Strickland…

» — Je le savais, interrompis-je.

» — Quand, il y a cinq ans, je laissai Mah Sein à Tagaung, je revins à bord du steamer avec un petit paquet.

» — Je l’avais remarqué : il déformait votre veste d’uniforme.

» — Mah Sein me l’avait remis en dépôt. Il y avait eu des vols dans les environs du village, et elle avait peur. Le paquet contenait son petit trésor, bijoux, amulettes et bracelets d’or, chaîne d’améthyste, colliers de jade, quelques bagues, une étoile de la destinée, en rubis, et un ou deux spinelles montés sur or, le tout d’une valeur assez relative. C’étaient uniquement les cadeaux que je lui avais faits, du moins le pensai-je. Et elle me les remettait en garde ! Cela me parut providentiel à l’heure où je repartais pour l’Amérique. Parbleu oui, je les garderais. Il me souvient que je ris sous cape, à la roue du gouvernail, tandis que j’engageais mon bateau dans le courant. Je volais Mah Sein, telle est la vérité pure, colonel, je volais Mah Sein…

» Crowther fit un grand haussement d’épaules.

» — En un mot, j’eus la folie de croire que je pouvais emporter le paquet en Amérique.

» — Tant il y a qu’il partit avec vous ? fis-je sottement.

» Crowther leva sur moi des yeux si étonnés que j’en ressentis un choc. Assis aux deux coins opposés de mon feu, nous étions, lui et moi, je le compris alors, séparés par des millions de milles. Nous vivions sur des plans différents. Je songeais à des poursuites devant la cour criminelle de Mandalay, à une condamnation, à un emprisonnement, à tout ce qu’empêchait désormais le refus de Mah Sein d’avoir plus rien de commun avec Crowther. Et Crowther, lui, songeait à une ou deux existences supplémentaires qu’il aurait à subir, peut-être « sous la forme d’une bête vile, pour expier son péché avant d’atteindre à ce néant du nirvana qui était son but et son espérance.

» — Je fourrai le paquet au fond de ma malle, continua-t-il, et je l’y oubliai. Je ne le retrouvai que par hasard quand je me sentis réattiré par l’Iraouaddy et que je fouillai dans ma malle pour y rechercher des objets dont le contact me rendit la jungle, les buffles aux jambes blanches se désaltérant dans le fleuve, l’assaut des phalènes contre le fanal du navire. Je me demandai un moment ce que c’était. Puis je l’ouvris, et dans le tas de mes cadeaux vulgaires je vis briller un saphir délicieux, sans une paille. Vous l’avez vu aussi, colonel, ce soir.

» Je fis un signe d’affirmation : le saphir était celui que j’avais vu brûler si doucement sur la gorge blanche de Letty Ransom ; mais comment était-il arrivé là ? Michaël D. Crowther contemplait, immobile, les charbons du foyer. Je n’osai troubler sa rêverie, crainte de mettre fin à ses confidences dans l’instant même où elles avaient le plus d’intérêt. Je fus payé de ma réserve.

» Il reprit :

» — Je rapportai à Tagaung le paquet de bijoux. Je l’offris à Maung Loue, il le refusa. Mah Sein ne voulait plus rien me devoir. Je représentai que le paquet ne contenait pas seulement mes cadeaux, il s’y trouvait en outre un saphir et deux spinelles. Maung Lone fut poli mais ferme. Mah Sein se rappelait parfaitement les spinelles et le saphir, mais elle n’en avait aucun besoin et se réjouirait s’il me plaisait de les garder. Je ne me sentais pas fier, je vous l’avoue, colonel, en revenant à bord. Naturellement, j’aurais pu jeter le paquet dans l’Iraouaddy, mais à quoi cela eût-il servi ? Je le mis de côté. Peut-être, un jour, en trouverais-je l’usage. Et j’en trouvai l’usage plus tard, quand j’eus pris la robe jaune.

» — Oh ! m’écriai-je en sursautant sur ma chaise.

» Je commençais de discerner confusément le motif de l’effarant pèlerinage qui avait amené Crowther de Thabeikyin à l’Albert Hall.

» Cependant Crowther continuait :

» — À côté de mon monastère, une svelte pagode s’effile harmonieusement jusqu’à son T, à deux-cent quarante pieds de haut. Une dame fort riche y installait à ses frais la lumière électrique. Un échafaudage était dressé. »

Ici, le colonel Strickland fit une digression pour expliquer deux coutumes des riches indigènes. Même dans les endroits reculés, ils équipent ainsi leur pagode afin que, la nuit, des ronds et des lignes de feu aillent très loin dans la campagne éclairer les ténèbres. De plus, les dames d’une grande vertu donnent leurs bijoux pour qu’on les pende en chapelets au plus haut de la pagode, sous le T du sommet où tintinnabulent les pièces de métal, et qui a la forme d’une ombrelle close.

Puis, revenant au point de son récit où il en était resté :

— Crowther avait imité ces vertueuses dames. Il avait enfilé à la suite les uns des autres bracelets, anneaux de cheville, chaînes, saphir, et, à la faveur de l’échafaudage provisoire, il les avait suspendus au sommet de la pagode en offrande votive.

» — Un jour, me dit-il, deux moines vinrent à la pagode. Je vous laisse à penser ce qu’étaient ces deux moines.

» — Deux convicts libérés ? répondis-je.

» — Précisément. Vous croiriez sans doute que les petites rues détournées de Mandalay ou de Rangoon offrent aux anciens convicts un asile mieux indiqué. Mais rappelez-vous qu’il n’y a que deux classes de gens qui aient la tête rase en Birmanie : les convicts et les moines. Joignez que les moines ne prononcent pas de vœux, qu’on ne les soumet à aucune formalité d’initiation, qu’on ne leur demande ni préparation ni savoir. Ils se rasent la tête, se procurent une robe jaune et un bol de mendiant : tout est dit. Vous voyez ce que le convict libéré y trouve d’avantages. Sa tête rasée ne le dénonce plus comme un convict, il est un ponghi ; et quand, après un certain temps, il sort de son monastère, il a cessé d’être un convict, voilà tout. Ainsi mes deux coquins cherchèrent refuge à Thabeikyin.

» Et une nuit, pendant que le monastère dormait, n’ayant à leur disposition d’autre outil qu’un long bambou terminé par un croc, ils escaladèrent la pagode et dérobèrent l’offrande votive de Michaël D. Crowther. Ce vol le rejeta dans le monde.

» — Que les bracelets, que la chaîne d’améthyste s’en fussent allés, passe encore ! dit-il ; mais le saphir de Mah Sein, non ! C’était un symbole d’expiation, voyez-vous. Il avait à reprendre sa place sur la pagode de Thabeikyin, dussé-je plonger au fond des mers pour le retrouver. Comme vous le savez, colonel, nous ne sommes pas sans un semblant d’organisation. Je suivis mes voleurs à Rangoon. Là, ils s’étaient séparés ; l’un des deux, avec le saphir, avait pris passage pour Ceylan. Je l’y suivis. Il avait gagné Kandy. Je l’y suivis. Il avait vendu le saphir à l’un des marchands qui tiennent boutique sous la colonnade latérale de l’hôtel. Le marchand s’était défait du saphir, il l’avait vendu à Harry Upway.

» — L’amant de Letty Ransom ! m’écriai-je.

» — Oui, dit Crowther. J’avais encore quelque argent. Je m’embarquai pour l’Angleterre, dans l’intention de racheter le saphir. Upway l’avait donné à Letty. Je fis connaissance de l’artiste et lui demandai de me le vendre ; elle refusa. Mais, demain matin, j’irai lui dire cette histoire, j’espère qu’elle me le cédera.

» — Je l’espère aussi, dis-je.

» Il était à ce moment 6 heures du matin ; les amis de Letty Ransom la reconduisaient à son appartement du Sémiramis. Vous vous rappelez ce qui arriva ? Après un breakfast en commun, ils la quittèrent. Elle se coucha, prit une dose excessive de cocaïne et ne se réveilla plus :

— De sorte que le pauvre homme n’est point rentré en possession de son saphir ! soupira, toute fâchée, du bout de la table, l’incorrigible interruptrice.

— Attendez un peu, lui répondit le colonel Strickland.

» Crowther avait dressé habilement ses plans. L’ennemie, pour lui, c’était l’amie de Letty Ransom, Marcelle Leslie. À coup sûr, Marcelle ne souffrirait pas que, si la pierre devait changer de mains, elle passât en d’autres que les siennes. Donc, il avait à l’écarter de son chemin dans l’après-midi. Il l’invita à déjeuner au café du Sémiramis et s’arrangea pour qu’après le déjeuner son ami des Pétroles birmans vînt la prendre pour la conduire à une matinée théâtrale. Ainsi Crowther aurait le temps de mener à bien son projet. Tout marcha comme d’après un horaire établi d’avance.

» À 1 h. 15, Michaël D. Crowther attendait dans le hall de l’hôtel. À 1 h. 30 Marcelle arriva, yeux noirs, lèvres écarlates, dents éblouissantes ; elle ne semblait en rien se ressentir des fatigues d’une nuit blanche. Ils entrèrent au café et s’assirent à la table qu’il avait retenue.

» — Ordonnez le menu : que désirez-vous ? lui dit Crowther en lui tendant la carte.

» — Oh ! rien de spécial, répondit-elle.

» Sur quoi elle se mit à commander tout ce qui lui plaisait, sans égard à la saison ni aux prix.

» — Et puis, mon cher vieux, offrez-moi un cocktail, avec un soupçon d’absinthe. J’ai laissé ce matin chez Letty mon sac de platine, je cours le reprendre.

» — Mais elle aura fermé sa porte à clef, vous allez la réveiller, objecta Crowther.

» — Non, elle a tenu expressément à ce que le pêne de la serrure restât libre, afin de n’avoir pas à se lever pour aller ouvrir sa porte.

» Par une chance que Marcelle dut considérer comme providentielle, l’ascenseur allait se mettre en marche. Pour quelque motif que ce fût, elle ne supportait pas sans colère d’attendre une seconde. Elle se fit monter au troisième étage où était l’appartement de Betty, redescendit au bout de cinq ou dix minutes, rejoignit Crowther avec son sac de platine et avala d’un trait son cocktail. Puis elle se jeta dans une conversation spasmodique. Quel bal splendide que celui de la veille ! Que la chère Carrie Baines y faisait d’effet, sauf qu’elle n’osait rire par peur de faire craquer son émail ! Et quel dommage que sir James Pollant ne prît pas le parti de dételer ! Il avait mené son train sans accroc jusqu’à la soixantaine ; mais alors, ç’avait été pour lui, d’un seul coup, le lumbago, le tic douloureux et le râtelier complet. Sans compter, probablement, une attaque de paralysie, bien qu’il ne voulût pas l’admettre.

» Cette effervescence tomba soudain, Marcelle montrait à Crowther une face hagarde ; d’une main tremblante, elle le saisit par la manche.

» — Ne dites à personne que je suis allée là-haut chercher mon sac, promettez-le-moi, mon vieux, cela pourrait me faire un tort énorme ! Je débute, vous le savez, d’ici à quinze jours, et dans un très beau rôle de chant, au Melody Theater. Il faut que je sois sur mes gardes.

» Uniquement occupée d’elle, elle s’était relancée à corps perdu dans son bavardage avant que Michaël D. Crowther, devenu assez lent d’esprit, eût pu lui répondre. Elle ne s’arrêta que lorsque son jeune ami des Pétroles vint la chercher pour la matinée.

» — J’ai divinement déjeuné, dit-elle à Crowther. N’oubliez pas votre promesse, voulez-vous ?

» — Est-ce que Letty se levait ? lui demanda Crowther.

» — Quand ? répondit-elle avec un pli de colère aux tempes. La dernière fois que je l’ai vue, elle allait se mettre au lit.

» Michaël D. Crowther fut quelque peu décontenancé par cette réponse. Le seul fait, le fait solide auquel il s’attacha, c’était que Letty Ransom ne pouvait pas ne pas se lever dans une heure et demie au plus tard. La pendule marquait la demie de 2 heures. En conséquence, il flâna jusque vers 4 heures aux abords du Sémiramis. Il disposait, calcula-t-il, d’une heure encore avant le retour de Marcelle.

» À 4 heures, il monta chez Letty. Un agent de police, le directeur et le médecin de l’hôtel barraient le seuil de l’appartement.

» — Vous ne pouvez entrer, firent-ils d’une seule voix.

» Mais une voix nouvelle se mit en travers du chœur. Un second médecin sortait de la chambre à coucher.

» — M. Crowther était des amis de Letty ; peut-être saurait-il quelque chose.

» Crowther fut admis dans le couloir. Bien entendu, il ne savait rien, ayant quitté l’Albert Hall à 3 heures et demie du matin avec un ami, le colonel Strickland. Il demanda :

» — Qu’y a-t-il donc ?

» — Il y a que Letty est morte, répondit le médecin.

» Et il introduisit Crowther dans la chambre où Letty reposait, en paix pour jamais avec sa petite âme si vivante et si trouble.

» Vous vous rappelez sans doute le point de vue de Crowther. Un seul désir le possédait : recouvrer le saphir. Un sacrilège avait été commis. Ses efforts pour le réparer, son voyage, les semaines par lui passées au milieu de jeunes fêtards lui étaient autant de gagné sur l’expiation de ses péchés. Le saphir était le principe de toutes ses pensées, comme il en était le terme. Quant à la mort de Letty, il y voyait, pour la jeune femme, ou bien l’entrée dans une autre existence faite d’épreuves purificatrices, ou bien la merveilleuse fin de la conscience et de l’identité. Ce n’était pas là un sujet d’affliction et de larmes, même s’agissant de cette petite personne en qui se mêlaient le bon et le mauvais. D’autant que, généreuse, indulgente aux autres, dépourvue de malice, elle avait dû naître à un état plus voisin du mérite et de la perfection.

» Crowther garda donc toute sa présence d’esprit pour faire, des yeux, le tour de la chambre. Il vit les bagues de Letty sur un plateau de porcelaine, sa robe et ses bas jetés au petit bonheur dans la pièce, ses souliers se battant sous une chaise. Où était le saphir ?

» — Quand, demanda-t-il, est-elle morte ?

» — Il y a une demi-heure, et toute seule, répondit le médecin sur un ton apitoyé. Certainement pas plus d’une demi-heure.

» — Aurait-on pu la sauver ?

» Le médecin prit son temps pour répondre.

» — Je le crois, dit-il enfin. Une heure plus tôt, peut-être. Ou deux heures, oui, deux heures…

» — Vous en êtes sûr ?

» — Très sûr.

» Le médecin regarda la morte.

» — C’est la faute de ce bal, voyez-vous. Un jour ordinaire, les amis de Letty eussent carillonné sans arrêt à sa porte pour lui proposer ceci ou combiner cela. Mais ils étaient tous couchés, eux aussi. C’est pur hasard si je l’ai appelée au téléphone il y a une demi-heure sans pouvoir obtenir de réponse.

» Crowther laissa son adresse au policeman, descendit au rez-de-chaussée, prit un taxi et se fit conduire chez Marcelle. Elle n’était pas revenue de sa matinée théâtrale. Il s’assit et l’attendit. Elle arriva vers 5 heures et demie, en trombe. Apercevant Crowther, elle blêmit et chancela.

» — Je ne vous ai fait aucune promesse à déjeuner, Marcelle.

» Marcelle Leslie voulut aspirer une gorgée d’air : un horrible sifflement lui sortit de la gorge.

» — Que voulez-vous dire ?

» — Que Letty est morte, et que vous auriez pu lui sauver la vie.

» Elle s’effondra sur un siège. Elle grelottait comme dans un accès de fièvre et ses dents s’entre-choquaient.

» — Je fus épouvantée en la voyant, balbutia-t-elle. Sa respiration faisait un bruit terrible. J’étais bien forcée de penser à moi, n’est-ce pas ? Elle prenait de la cocaïne. Qu’elle mourût, ce serait un scandale, un scandale qui rejaillirait sur tous ceux qui l’auraient approchée, fréquentée. Je perdis la tête. J’attrapai vivement mon sac et je m’enfuis.

» — De sorte que Letty est morte alors qu’on pouvait encore la réveiller !

» Marcelle Leslie se jeta aux genoux de Crowther.

» — Vous ne direz pas cela ? Vous ne me sacrifierez pas ? Personne ne m’a vue entrer dans la chambre. Gardez-moi le secret, promettez-moi… je vous en conjure !

» Des larmes mouillaient ses joues.

» — Soit ! je vous promets le silence, dit Crowther. Mais à une condition : vous allez me rendre le saphir de Letty, volé par vous sur sa table de toilette.

» Marcelle rebondit sur ses jambes, souriante, affranchie de toute crainte. Le saphir ? Que lui importait le saphir ? En somme, elle avait affaire à quelqu’un qui ne valait pas mieux qu’elle, à un maître chanteur, et peu exigeant !

» — Ah, bon ! vous y voilà, mon vieux ? s’écria-t-elle.

» Farfouillant dans son sac, elle en tira le pendentif de saphir, qu’elle poussa levant Crowther ; et avec un rire de camarade :

» — Vous êtes, simplement, tout pareil à moi.

» — Dites, répondit Crowther, que je suis sans doute pire.

» Cela se passait il y a deux jours. J’ai vu cet après-midi Michaël D. Crowther. Il revenait de Southampton, qui doit être la première étape de son voyage sur le chemin de Thabeikyin. Je vous avais promis un récit qui embrassât la surface du monde et fût néanmoins aussi complet qu’une fable ancienne… »

À cette conclusion succéda une minute de silence, puis des chaises remuèrent, un brouhaha de compliments courut autour de la table.

— Toutefois, reprit Strickland, est-il bien certain que je vous ai dit la fin finale de l’histoire ? La voici peut-être. Crowther voulait à tout événement emporter mon approbation. Le bail de mon appartement est expiré, j’émigre au Sémiramis. En revenant de Southampton, Crowther me rendit visite à mon nouveau domicile. C’est l’appartement même qu’occupait Letty Ransom. Tout ce qui lui appartenait en a été enlevé. Seulement une grive s’était perchée sur la fenêtre, et elle y chantait comme si elle eût été chez elle.

 

FIN


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en février 2019.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Monique, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : A. E. W. Mason, Sur trois continents, La petite Illustration n° 504 (Roman n° 225), Paris, 22.11.1930. D’autres éditions ont pu être consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, Paysage, a été prise par Laura Barr-Wells le 03.08.2013.

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