A.E.W. Mason

LE TRÉSOR DE
LA VILLA ROSE

Traduction : Louis Labat

1948 (1910)

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Table des matières

 

PREMIÈRE PARTIE. 4

CHAPITRE PREMIER UN ÉCLAIR D’ÉTÉ.. 4

CHAPITRE II  L’APPEL AU SECOURS. 13

CHAPITRE III  LE RÉCIT DE PERRICHET.. 31

CHAPITRE IV  À LA VILLA ROSE.. 35

CHAPITRE V  AU SALON.. 51

CHAPITRE VI  LA DÉPOSITION d’HÉLÈNE VAUQUIER.. 64

CHAPITRE VII  UNE ÉTONNANTE DÉCOUVERTE.. 90

CHAPITRE VIII  LE CAPITAINE DU NAVIRE.. 102

CHAPITRE IX  L’AUTO DE MME DAUVRAY.. 118

CHAPITRE X  NOUVELLES DE GENÈVE.. 132

CHAPITRE XI  LA LETTRE NON OUVERTE.. 143

DEUXIÈME PARTIE. 156

CHAPITRE PREMIER  CÉLIE HARLAND.. 156

CHAPITRE II  TRAVAUX D’APPROCHE.. 173

CHAPITRE III  L’APRÈS-MIDI DU MARDI. 184

CHAPITRE IV  LA SÉANCE.. 196

CHAPITRE V  HÉLÈNE SE RÉVÈLE.. 211

TROISIÈME PARTIE. 233

CHAPITRE PREMIER  LE FLACON D’ALUMINIUM... 233

CHAPITRE II  DANS LA MAISON DE GENÈVE.. 247

CHAPITRE III  LES PERPLEXITÉS DE M. RICARDO.. 261

CHAPITRE IV  HANAUD S’EXPLIQUE.. 273

Ce livre numérique. 291

 

PREMIÈRE PARTIE

CHAPITRE PREMIER
UN ÉCLAIR D’ÉTÉ

Il y a quelque vingt-cinq ans, M. Ricardo ne laissait jamais approcher la deuxième quinzaine d’août sans quitter Londres pour Aix-les-Bains, en Savoie. Il passait là cinq ou six semaines agréables, faisait le matin un simulacre de cure thermale, se promenait l’après-midi dans son auto, et dînait le soir au cercle, avant d’aller à la villa des Fleurs s’asseoir pour une heure ou deux à la table de baccara. Existence toute unie et certainement enviable. Du moins est-il certain que ses amis la lui enviaient. En dépit de quoi ils riaient de lui, et non pas, hélas ! sans quelque justice. Car M. Ricardo montrait en toutes choses une tendance à l’exagération. Il était, si l’on peut dire, construit au comparatif. Tout, dans sa vie, témoignait d’un excès d’application, depuis le soin qu’il apportait à ses nœuds de cravate jusqu’à l’élégance féminine des petits dîners qu’il offrait. Il touchait à la cinquantaine et il était veuf ; ce qu’il appréciait fort, car il échappait ainsi, tout ensemble, aux inconvénients du mariage et aux justes reproches qu’encourt le célibat. Enfin, il était riche, ayant gagné dans la Cité une fortune que de bons placements garantissaient contre les coups du sort.

Dix années de loisir n’avaient pourtant pas effacé chez lui toute apparence de l’homme d’affaires. S’il flânait de janvier à décembre, il gardait dans sa flânerie l’air d’un financier en vacances ; et quand il visitait, ce qui lui arrivait fréquemment, un atelier de peintre, on eût douté s’il y était conduit par l’amour de l’art ou par l’espoir d’un marché avantageux. Nous avons parlé de ses amis : il siérait plutôt de dire ses relations. Car le fait qu’il en eût beaucoup n’empêchait pas qu’il s’en tînt à l’écart. Il recherchait la compagnie des artistes, qui appréciaient chez lui l’ambition de devenir un amateur éclairé ; et il y gagnait, auprès des hommes d’affaires plus jeunes qui n’avaient pas appris à le connaître, l’irrespect que l’on voue au dilettante. Son chagrin, s’il en avait un, était de n’avoir pas découvert le grand homme qui, en retour de faveurs positives, consentît à graver son nom sur l’airain. Il était un Mécène sans Horace, un comte de Southampton sans Shakespeare. En bref, Aix-les-Bains était, à la saison, le lieu même qui semblait fait pour lui ; jamais il n’eût imaginé qu’il y dût être roulé d’émotions en émotions et de surprises en secousses. Tout y flattait ses goûts : la beauté de la petite ville, ses foules aimables et bien habillées, le charme d’une existence couleur de rose. Mais ce qui l’y attirait surtout, c’était la villa des Fleurs. Non pas qu’il y jouât jamais plus d’un louis, ni qu’il s’y contentât de regarder jouer les autres : il avait le plus souvent dans la poche un ou deux billets de banque au service de ceux que la chance trahissait. Mais sa curiosité, son dilettantisme se plaisait au spectacle de la bataille que se livraient là, tous les soirs, la simple nature et la bonne éducation. C’était pour lui, une chose extraordinaire que la bonne éducation prévalût si constamment sur la nature.

Il y avait néanmoins des exceptions, et il y en eut un exemple, cette année-là, dès sa première visite à la villa des Fleurs le soir de son arrivée. Trouvant trop chaude l’atmosphère des salles de jeu, il avait cherché refuge dans le petit jardin en demi-cercle, situé derrière la villa. Il y était depuis une demi-heure, sous un ciel criblé d’étoiles, regardant les gens aller et venir dans la clarté des lampes électriques, appréciant en connaisseur les robes et les joyaux des dames, quand un éclair de vie déchira soudain la nuit calme : une jeune fille moulée dans une robe de satin blanc s’élançait de la villa et se jetait sur un banc. Elle ne pouvait, au jugement de M. Ricardo, avoir dépassé la vingtième année. Elle était dans tous les cas, très jeune, ainsi que le prouvait sa sveltesse souple. De surcroît, M. Ricardo lui avait entrevu la figure au moment où elle était apparue dans le jardin, et cette figure était aussi fraîche que jolie. Mais il ne la voyait plus maintenant. Car un grand chapeau de satin noir, dont les larges bords laissaient retomber en arrière deux plumes d’autruche, lui faisait un masque de son ombre. Tout ce que pouvait distinguer M. Ricardo, c’était les longs pendants de diamants que la jeune fille portait aux oreilles, et qui scintillaient aux mouvements continus de sa tête. Tantôt elle regardait à ses pieds, fixement, d’un air sombre, tantôt elle redressait le corps, ou bien elle le tordait nerveusement vers la droite ou vers la gauche ; après quoi elle tendait le regard devant elle, en balançant, avec une pétulance enfantine, contre le dallage du sol, un soulier de satin. Tous ses mouvements étaient spasmodiques, elle semblait près d’une crise. M. Ricardo attendait qu’elle fondît en larmes, quand elle se releva d’un bond et rentra dans la villa aussi précipitamment qu’elle en était sortie. « Un éclair d’été », songea M. Ricardo.

Non loin de lui, une femme ricana ; un homme dit, d’un ton apitoyé : « Elle est jolie, dommage qu’elle ait perdu, cette petite ! »

Quelques minutes plus tard, ayant fini son cigare, M. Ricardo rentra dans la villa et se dirigea vers la grande table située à la droite de l’entrée. L’on y joue d’ordinaire gros jeu : visiblement l’on y jouait très gros ce soir-là. Une telle foule se pressait à l’entour que, pour apercevoir les faces des joueurs, M. Ricardo dut se dresser sur la pointe des pieds. Le banquier, lui, demeurait invisible ; mais, sans que la foule diminuât, il se faisait des déplacements continuels, en sorte que M. Ricardo ne tarda pas à se trouver au premier rang des spectateurs, contre les sièges des pontes. Sur tout le pourtour de la table ovale, les billets de banque jonchaient le tapis vert. En se tournant vers la gauche, M. Ricardo vit enfin, à la place du milieu, l’homme qui tenait la banque. Il fit en le reconnaissant, un mouvement de surprise. C’était un jeune Anglais, Harry Wethermill, qui, après une brillante carrière à Oxford et à Munich, avait si bien tiré parti de ses dons scientifiques qu’à l’âge de vingt-neuf ans, il s’était acquis, par ses seuls moyens d’ingénieur et d’inventeur, une fortune.

Son visage noblement ciselé avait cette expression de parfaite indifférence qui caractérise le joueur endurci. Mais on ne pouvait ignorer que la chance lui sourit ce soir ; car en face de lui le croupier disposait, avec une adresse extraordinaire, des piles de billets rangés dans l’ordre de leur importance. La banque gagnait. À la seconde même où M. Ricardo l’aperçut, Wethermill tournait un neuf et le croupier raflait les mises des deux tableaux.

— Faites vos jeux, messieurs… Les jeux sont faits !… cria le croupier tout d’une haleine.

Wethermill attendait, prêt à redonner les cartes. Brusquement, son visage éteint s’éclaira. Presque devant lui, entre les épaules de deux joueurs, une petite main gantée de blanc avançait un billet de cent francs. Il fit un geste de refus, mais trop tard : la petite main s’était ouverte, le billet avait touché le tapis.

Instantanément, il se renversa sur sa chaise.

— Il y a une suite, fit-il, d’une voix tranquille.

Il renonçait à la banque plutôt que de jouer contre le billet de cent francs. Les enjeux furent repris par leurs propriétaires.

Tandis que le croupier comptait les gains de Wethermill, M. Ricardo se pencha, curieux de savoir qui venait de mettre fin si brusquement à la partie. Il reconnut la jeune fille en robe de satin blanc et grand chapeau noir que ses nerfs avaient trahie, quelques minutes avant, dans le jardin. Il la voyait très bien maintenant, il la trouva ravissante. Elle était d’une taille moyenne, le teint clair, des joues dont le coloris ne devait sa fraîcheur qu’à la jeunesse, des cheveux d’un châtain lustré, un front large, des yeux noirs merveilleusement limpides. Mais ce n’est point par sa seule beauté qu’elle fit impression sur M. Ricardo. Il avait le sentiment très net de l’avoir déjà rencontrée quelque part. Et plus il la regardait, plus ce sentiment croissait. Il se torturait encore le cerveau pour se rappeler le lieu de la rencontre quand le croupier, son compte achevé, annonça :

— Il y a deux mille louis en banque ? Qui prend la banque, à deux mille louis ?

Personne ne se décidant, une nouvelle banque fut mise aux enchères. Wethermill, qui n’avait pas quitté son siège, la prit. Puis, tout de suite, il dit quelques mots à un garçon de salle, qui, le long de la table, se frayant un chemin dans la foule, alla parler à la jeune fille au chapeau noir. Elle regarda Wethermill, lui sourit, et ce sourire fit de son visage un miracle de tendresse ; puis elle disparut, et quelques instants plus tard, les rangs des spectateurs s’étant écartés derrière le banquier, M. Ricardo la vit reparaître derrière Wethermill. Celui-ci, se retournant, lui prit la main et la serra, mais d’un air de reproche.

— Je ne pouvais vous laisser jouer contre moi, Célie, lui dit-il en anglais ; ce soir, j’ai trop de veine. Vous allez plutôt devenir mon associée. J’avancerai le capital, nous partagerons les bénéfices.

Elle devint toute rose. Il continuait de lui tenir la main, elle n’essaya pas de la reprendre.

— Mais ce n’est pas possible ! s’écria-t-elle.

— Pourquoi donc ?

Et lui relâchant les doigts, il y prit le billet de cent francs, qu’il lança au croupier pour être ajouté à la banque :

— Là, plus rien à faire ; nous avons partie liée.

Elle rit, et la compagnie, autour de la table, sourit, demi amusée, demi sympathique. On lui apporta une chaise, et elle s’assit derrière Wethermill, les lèvres écartées, la figure joyeuse. Mais d’emblée la chance de Wethermill l’abandonna. Il reprit trois fois la banque ; à la fin du paquet de cartes, il avait reperdu la majeure partie de ses gains. Une quatrième banque ne fit qu’ajouter à ses pertes.

— Assez joué, Célie, dit-il. Passons au jardin, il y fera meilleur.

— C’est moi qui vous ai aliéné la veine, lui dit-elle avec l’accent d’un remords.

— Bah ! répondit-il, pour que la veine me lâche, il faudra d’abord que vous me lâchiez.

M. Ricardo n’en entendit pas davantage. Il continuait de s’interroger sur Célie. Elle constituait un de ces problèmes qui lui rendaient si infailliblement attrayant le séjour d’Aix. Point de doute qu’elle n’appartînt à quelque milieu de la bohème : la franchise de son plaisir, de son excitation, de sa détresse même en était la preuve. Elle passait de l’un à l’autre dans le temps que l’on distribue un paquet de cartes. Elle ne se mettait pas en peine d’un masque. À son âge, qui devait être dix-neuf ou vingt ans, elle circulait dans les salons de jeu sans plus d’embarras que chez elle. Elle nommait les gens par leur prénom. Oui, certainement, elle était une bohème. Et cependant, il semblait à M. Ricardo que nulle part elle serait déplacée. Elle pourrait, en certaines compagnies, paraître plus pittoresque que la plupart des jeunes filles ; elle était plus soignée qu’un bon nombre d’entre elles, et elle avait dans sa façon de s’habiller le chic d’une Française ; ce serait là tout ce qui la singulariserait, outre la liberté de ses allures. Mais, se demandait M. Ricardo, en quel milieu de la bohème convenait-il de la situer ? Il se le demanda plus encore lorsqu’il la revit, une demi-heure plus tard, à l’entrée de la villa des Fleurs. Elle descendait dans le hall, flanquée de Harry Wethermill. Tous les deux marchaient lentement, si absorbés dans leur conversation qu’ils ne remarquaient rien autour d’eux. Au bas de l’escalier une grosse dame d’environ cinquante-cinq ans, parée à l’excès, surchargée de bijoux, peinturlurée, les regardait approcher avec un sourire de complaisance. Quand ils furent à portée d’entendre, elle dit, en français :

— Eh bien, Célie, vous disposez-vous à rentrer ?

La jeune fille tressaillit, en la voyant.

— Bien entendu, madame, répondit-elle avec une sorte de docilité qui ne laissa pas d’étonner M. Ricardo. J’espère que je ne vous ai pas fait attendre ?

Elle courut au vestiaire, d’où elle revint apportant son manteau.

— Au revoir, Harry, dit-elle, en appuyant sur le prénom et en regardant Wethermill avec une douceur souriante. À demain soir.

Elle tendait la main au jeune homme, qui, de nouveau, la retint dans la sienne. Mais elle avait froncé les sourcils, une gravité soudaine lui avait assombri le visage ; et d’un accent où il y avait une prière :

— Non, il n’est pas probable que nous soyons là demain, n’est-ce pas, madame ?

— Assurément non, dit la dame, vivement : auriez-vous oublié nos projets ? Mais après-demain soir, oui, nous y serons.

Célie revint à Wethermill.

— En effet, nous avons des projets pour demain, dit-elle, pensive.

Et comme déjà la dame avait gagné la porte, elle se pencha pour ajouter, d’un air timide :

— Au moins, ne manquez pas d’être là après-demain soir, je compte sur vous.

— Merci, répliqua-t-il.

Lui arrachant alors sa main, elle s’élança sur les marches.

Harry Wethermill s’en revint à son hôtel. M. Ricardo n’eut garde de le suivre, il avait trop à faire avec les petits problèmes qui s’offraient à lui. Qu’existait-il de commun entre cette jeune fille et la vieille dame à qui elle marquait en parlant tant de respect, ou, pour mieux dire, tant d’affection ? La bohème a ses régions très diverses : à quelle région exactement Célie appartenait-elle ? Et tandis qu’un peu plus tard il s’acheminait vers le Majestic, où il avait sa résidence, M. Ricardo agitait dans son esprit mille questions :

— Pourquoi Célie et la vieille dame ne seraient-elles pas le lendemain à la villa des Fleurs ? Quels projets avaient-elles formés ? Et qu’y avait-il, dans ces projets, qui eût pu amener sur le visage de Célie une gravité subite, voire de la répugnance ? Ces questions avec lesquelles il jouait dans le moment, M. Ricardo ne se doutait guère qu’il aurait très vite force raisons de se les rappeler.

CHAPITRE II

L’APPEL AU SECOURS

C’est un lundi soir que M. Ricardo avait vu Wethermill en compagnie de Célie. Il le revit seul le mardi à la villa des Fleurs et put causer avec lui. Wethermill, ce soir-là, délaissait le baccara. Vers dix heures, les deux hommes sortirent ensemble.

— Je remonte au Majestic, dit M. Ricardo.

— Moi aussi, répliqua le jeune homme. C’est là que j’habite. Je vous accompagne.

Ils attaquèrent la pente abrupte des rues. M. Ricardo grillait d’interroger Wethermill sur sa compagne de la veille ; une discrétion à laquelle il cédait de mauvais gré lui défendit d’aborder ce chapitre. Arrivés à l’hôtel, les deux hommes bavardèrent un instant de choses et d’autres, puis ils se séparèrent.

Mais M. Ricardo allait, dès le lendemain matin, être tant soit peu renseigné sur Célie. En effet, comme il ajustait sa cravate devant le miroir, Wethermill fit irruption dans son cabinet de toilette. Il en ressentit une indignation si vive qu’il oublia du coup sa curiosité. Un tel procédé n’était rien moins qu’un attentat inouï contre la belle ordonnance de sa vie. L’affaire de sa toilette matinale était sacrée, l’interrompre témoignait d’un sans-façon anarchique. Où se trouvait donc son valet de chambre ? Où était passé Charles, qui aurait dû garder sa porte comme l’entrée d’un sanctuaire ?

— Je ne peux, dit-il sévèrement, vous recevoir avant une demi-heure.

Wethermill, cependant, respirait à peine ; une agitation fébrile le secouait.

— Mais moi, je ne peux pas attendre ! s’écria-t-il sur le ton d’une supplication passionnée. Il faut que je vous parle, il faut que vous m’aidiez, M. Ricardo, il le faut !

M. Ricardo pivota sur ses talons. Sa première pensée fut que l’aide qu’on lui demandait était de celles qui se demandent le plus souvent à Aix-les-Bains. Un regard donné au visage de Wethermill et l’angoisse dont vibrait la voix du jeune homme l’avertirent de son erreur, laissant là ses grandes manières, il demanda calmement :

— Qu’est-ce qui vous amène ?

— Une chose terrible.

Et Wethermill lui tendait un journal.

— Lisez ça.

« Ça » c’était l’édition spéciale du Journal de Savoie, portant la date du matin.

— Voilà ce que l’on crie dans les rues. Lisez.

Sur la première page éclataient, en caractères gris, les lignes suivantes :

Un crime effroyable a été commis cette nuit à la villa Rose, sur la route qui mène au lac du Bourget. Une dame d’un certain âge, riche, et qui, depuis plusieurs années, occupait chaque année la villa, Mme Camille Dauvray, a été trouvée morte, étranglée, en toilette du soir, sur le parquet de son salon. À l’étage supérieur gisait, sur un lit, chloroformée et les mains liées derrière le dos, Hélène Vauquier, sa femme de chambre. À l’heure où nous mettons sous presse, Mlle Vauquier n’a pas encore repris connaissance, mais le docteur Émile Peytin qui la soigne, espère qu’elle sera bientôt en état de fournir quelques éclaircissements sur le drame. La police se montre extrêmement sobre de détails, néanmoins un certain nombre de points peuvent être dès à présent tenus pour acquis. La découverte du crime remonte à minuit ; on la doit au sergent de ville Perrichet, dont on ne saurait trop louer l’intelligence. Nulles marques d’effraction sur la porte d’entrée et sur les fenêtres : on suppose que l’assassin aura été introduit de l’intérieur. L’auto de Mme Dauvray a disparu, en même temps qu’une jeune Anglaise venue à Aix avec cette dame, et qui servait auprès d’elle comme dame de compagnie. Le mobile du crime saute aux yeux. Mme Dauvray était réputée à Aix pour la beauté de ses bijoux, dont elle faisait malheureusement étalage. Il ressort des premières constatations qu’on a réussi à s’en emparer après une minutieuse et longue recherche. Un signalement détaillé de la jeune Anglaise va, selon toute prévision, être immédiatement publié, et une prime offerte pour sa capture. Il n’en faudra pas plus, espérons-le, pour ne laisser planer sur aucun de nos concitoyens le moindre soupçon de complicité dans le crime.

Ricardo lut de bout en bout ce « papier » avec une consternation croissante. Et lorsque enfin il déposa le journal sur sa table de toilette :

— C’est infâme ! s’écria Wethermill.

— La jeune Anglaise dont il est question, dit Ricardo, c’est votre amie Mlle Célie, je présume ?

Wethermill sursauta.

— Vous la connaissez donc ?

— Je l’ai vue hier soir avec vous dans la salle de jeu de la villa des Fleurs, je vous ai entendu l’appeler par son nom.

— Vous nous avez vus ensemble ? Alors vous concevez l’infamie de ce que l’on suggère ?

Mais une demi-heure avant de voir la jeune fille avec Wethermill, Ricardo l’avait vue seule. Il ne pouvait que se la représenter avec une vivacité singulière au moment où elle se jetait sur un banc du jardin et, tout près d’être trahie par ses nerfs, battait de son soulier les pierres du dallage. Elle était jeune et jolie, charmante de fraîcheur, mais… mais, si violemment qu’il luttât contre lui-même, cette image commençait à prendre dans son souvenir un aspect de plus en plus sinistre. Il se remémorait cette réflexion d’un étranger : « Elle est jolie, cette petite ; dommage qu’elle ait perdu ! »

M. Ricardo n’avait jamais mis pareille lenteur dans l’arrangement de sa cravate.

— Et Mme Dauvray ? demanda-t-il. C’est bien la grosse dame avec qui s’en était allée votre jeune amie ?

— Oui, dit Wethermill.

M. Ricardo se détourna de son miroir.

— Que désirez-vous que je fasse ?

— Hanaud, l’inspecteur de la Sûreté parisienne, est à Aix. C’est le meilleur des policiers français. Vous le connaissez, il a dîné un jour avec nous.

M. Ricardo réunissait volontiers autour de sa table, à Londres, les célébrités de tout ordre. C’est ainsi qu’une fois il y avait fait rencontrer Hanaud et Wethermill.

— Et vous venez me demander ?…

— De le voir sur l’heure.

— C’est me charger d’une mission délicate. Voilà un homme détaché à Aix pour enquêter sur un meurtre ; et nous irions tranquillement…

Wethermill l’interrompit.

— Mais non, mais non ! Hanaud n’est pas ici pour enquêter sur le meurtre, il y est en congé de vacances. Un journal a publié il y a deux jours la nouvelle de son arrivée en précisant qu’il venait à Aix prendre un peu de repos. Ce que je désire, c’est justement qu’il s’occupe de l’affaire.

Une si magnifique confiance, de la part de Wethermill, ébranla un instant M. Ricardo. Mais ses souvenirs de la veille s’imposaient à lui avec trop de force.

— Ainsi, vous prendriez l’initiative de lancer aux trousses de cette jeune fille le plus subtil des inspecteurs français ? Serait-ce bien sage à vous, Wethermill ?

Wethermill bondit désespérément de sa chaise.

— Eh quoi ! vous aussi, vous la croyez coupable ? Vous l’avez vue, et vous la croyez coupable… Comme fait ce détestable journal, comme fait la police ?

— Vous dites : comme fait la police ?

— Oui, dit Wethermill tristement. À peine eus-je donné un coup d’œil à ce torchon, que je descendis à la villa Rose. Déjà la police l’occupait. On me refusa l’entrée du jardin. Mais je causai avec l’un des agents. Ils considèrent Mlle Célie comme impliquée dans ce crime.

Ricardo se mit à marcher de long en large. Et brusquement, il s’arrêta devant Wethermill.

— Écoutez-moi, lui dit-il d’un ton solennel. J’ai vu hier soir cette jeune fille à la villa des Fleurs. Une demi-heure avant de vous avoir vu. Elle s’élançait de la salle de jeu dans le jardin. Elle s’y jette sur un banc. Elle ne se possède plus. Elle est hors d’elle. Vous en savez la cause : elle vient de perdre. Premier point.

Et M. Ricardo se mit à compter sur ses doigts.

— Elle rentre précipitamment au salon. Vous tenez la banque. Vous lui offrez de partager vos gains, elle y consent. Mais la chance tourna contre vous. Vos pertes se succèdent. Et c’est mon point numéro deux. Un peu plus tard, au moment de partir, vous lui demandez si vous la reverrez le lendemain soir, c’est-à-dire dans la soirée d’hier, la soirée où a été commis le meurtre. Un nuage assombrit sa figure. Elle devint grave, plus que grave. On la sent nettement frémir à l’idée de la tâche qui l’attend le lendemain soir. Elle vous répond : « Non, nous avons d’autres projets. » Et voilà mon troisième point. À présent, tenez-vous toujours à ce que je mette Hanaud dans l’affaire ?

— Oui, et sans délai ! cria Wethermill.

Ricardo sonna pour qu’on lui apportât son chapeau et sa canne.

— Savez-vous, demanda-t-il, où est descendu Hanaud ?

— Je vous y mène.

Et Wethermill mena Ricardo à un petit hôtel sans prétention, au centre de la ville. Ricardo n’eut pas plus tôt fait passer sa carte qu’on introduisit les deux hommes dans un petit salon où l’inspecteur déjeunait d’une tasse de chocolat. Hanaud était d’aspect robuste, carré d’épaules, le visage plein et presque lourd. On l’eût pris pour un comédien.

Il s’avança, un sourire de bienvenue sur les lèvres, les deux mains tendues vers M. Ricardo.

— Enchanté de vous revoir, cher ami. Et vous aussi, monsieur Wethermill, ajouta-t-il en tendant une main au jeune homme.

— Vous vous souvenez de moi ? demanda Wethermill, heureusement surpris.

— C’est mon métier de n’oublier personne, répondit gaiement Hanaud. Vous étiez du nombre des convives à ce dîner si amusant que M. Ricardo nous offrit dans Grosvenor Square lors d’un de mes passages à Londres.

— Monsieur, fit alors Wethermill avec émotion, je viens vous demander assistance.

Hanaud attira une chaise à lui près de la fenêtre et fit signe à Wethermill de s’y asseoir. Il en désigna une autre à M. Ricardo. Puis il dit, d’un air grave :

— Je vous écoute.

— Il s’agit du meurtre de Mme Dauvray, dit Wethermill.

Hanaud tressaillit.

— En quoi, monsieur, le meurtre de cette dame peut-il avoir un intérêt pour vous ?

— Sa demoiselle de compagnie, la jeune Anglaise, est de mes grandes amies.

Hanaud prit une mine sévère ; une flamme brilla dans ses yeux.

— Et alors, monsieur, dit-il froidement, que voulez-vous que je fasse ?

— Vous êtes ici en congé, monsieur Hanaud. Eh bien, je vous demande… non. Je vous conjure de prendre l’affaire en main, de découvrir la vérité, de savoir ce qu’est devenue Mlle Célie.

Hanaud se renversa sur sa chaise. Il ne quittait pas Wethermill des yeux, mais toute colère y était morte.

— Monsieur, j’ignore les usages de la procédure anglaise ; en France, un inspecteur de police n’aborde pas ou n’abandonne pas une affaire à son gré. Il n’est qu’un serviteur. L’affaire actuelle relève de M. Fleuriot, le juge d’instruction d’Aix.

— Mais, s’écria Wethermill, si vous offriez à M. Fleuriot de le seconder, il ne pourrait que se féliciter de votre offre. Et pour moi cela aurait tant d’importance ! Il n’y aurait pas de fausse manœuvre, pas de temps perdu, j’en suis certain.

Hanaud secoua doucement la tête. Une expression, de pitié se lisait maintenant dans son regard. Soudain, il visa de l’index la poitrine de Wethermill.

— Peut-être auriez-vous dans votre porte-cartes un portrait de la demoiselle ?

Wethermill rougit jusqu’aux oreilles. Il prit le porte-cartes dans sa poche, en tira une photographie et la présenta à l’inspecteur, qui l’étudia une minute.

— Elle a été prise récemment, et ici même, n’est-ce pas ? demanda-t-il enfin.

— Oui, pour moi, répondit tranquillement Wethermill.

— Et elle est très ressemblante ?

— Très.

— Depuis combien de temps connaissez-vous Mlle Célie ?

Wethermill regarda l’inspecteur d’un air où il y avait quelque bravade.

— Depuis une quinzaine.

Hanaud plissa les sourcils.

— Et c’est à Aix que vous avez fait sa connaissance, je suppose.

— À Aix.

— Dans la salle de jeu ? Pas chez un ami commun ?

— Dans la salle de jeu. Un de mes amis qui l’avait rencontrée à Paris voulut bien, sur ma demande, me présenter à elle.

Hanaud rendit le portrait à Wethermill, et, sans se lever, se rapprocha du jeune homme. Son visage s’était empreint de sympathie, son langage s’empreignit de déférence.

— Je suis un peu renseigné sur vous, monsieur ; je le dois de M. Ricardo, qui, à ce dîner où il me convia, me dit votre histoire. Vous êtes un savant, un inventeur, un de ces hommes qui inspirent naturellement l’intérêt. Je sais que vous n’avez rien d’un garçon romanesque ; mais, qui peut se flatter d’échapper aux séductions de la beauté ? J’ai vu, monsieur, des femmes dont j’aurais certifié la candeur absolue, condamnées pour complicité dans des crimes crapuleux, sur des témoignages irrécusables ; je les ai vues hideuses et vomissant des mots ignobles au moment où venait d’être prononcée contre elles une sentence trop justifiée.

— Je n’en doute pas, monsieur, dit Wethermill. Mais Célie Harland n’est pas de ces femmes-là.

— Je ne prétends rien de tel. Le malheur est que le juge d’instruction, avisé de ma présence à Aix, m’a déjà fait demander mon concours, et que je le lui ai refusé : je ne suis ici, ai-je dit, qu’un bon bourgeois qui profite de ses vacances. Pourtant, on n’oublie pas comme on veut sa profession. C’est le commissaire qui m’avait apporté la requête du juge. Il va de soi que nous avons causé. L’affaire est très obscure, je vous en préviens, monsieur.

— En quoi, très obscure ?

Hanaud avança de nouveau sa chaise.

— Comprenez d’abord ceci. Les meurtriers avaient un ou une complice dans la villa : on les y a fait entrer. Aucune trace d’effraction, point de serrure enlevée ni de verrou forcé, point d’empreintes digitales sur un panneau de porte. Les meurtriers, je le répète, s’étaient assurés d’une complicité dans la place. Et voilà notre point de départ.

Wethermill s’inclina d’un air morne. M. Ricardo s’était à son tour rapproché. Mais Hanaud, dans ce moment, ne s’occupait guère de M. Ricardo.

— Voyons maintenant quelles gens formaient l’entourage de Mme Dauvray. La liste n’en est pas longue. Mme Dauvray ayant l’habitude de prendre ses repas au restaurant, il lui suffisait d’une femme de chambre pour lui porter son petit déjeuner le matin et son sirop le soir. Outre cette femme de chambre, elle avait un chauffeur, Henri Servettaz. Or, Servettaz n’était pas à la villa la nuit dernière. Il y est rentré de bonne heure ce matin.

— Ah ? fit Ricardo dans une exclamation significative.

Wethermill, lui, ne bougeait pas. Il gardait une immobilité de pierre. Mortellement pâle, il attachait sur Hanaud deux yeux brûlants.

— Attendez donc ! dit l’inspecteur à M. Ricardo, en l’invitant du geste à ne pas envoyer si vite un homme à la potence : Servettaz était à Chambéry, où habite sa famille. Il s’y est rendu dans l’après-midi, par le train de deux heures. Il y avait passé la journée avec ses parents, et, le soir, était allé avec eux au café. Hélène Vauquier, la femme de chambre, qui a pu prononcer quelques mots ce matin en réponse à une ou deux questions, non seulement a confirmé que Servettaz était à Chambéry, mais a fait connaître son adresse dans cette ville. Sur un coup de téléphone adressé à la police, le chauffeur a été trouvé dans son lit. Je me garderai d’en conclure qu’il n’ait pu en rien participer au crime : nous verrons. Mais je considère comme évident qu’il n’a pas ouvert la villa aux assassins, puisqu’il n’était pas à Aix dans la soirée et que c’est vers minuit que le crime a été découvert. J’ajoute ce détail sans importance qu’il ne loge pas dans la maison même, mais au garage, dans un coin du jardin. Mme Dauvray occupait également à son service une femme de ménage, une personne d’Aix qui arrivait tous les matins à sept heures et repartait à sept ou huit heures du soir, quand elle ne restait pas un peu pour tenir compagnie à la femme de chambre, inquiète de demeurer seule dans la maison : il est prouvé qu’hier elle s’en était allée avant neuf heures et que le meurtre n’a eu lieu que plus tard. Si donc nous laissons en dehors de nos calculs la femme de ménage, qui d’ailleurs, sous tous les rapports, jouit de la meilleure réputation, restent seulement la femme de chambre, Hélène Vauquier… et Mlle Célie.

Hanaud avait, en prononçant ces derniers mots, haussé la épaules. Il s’interrompit pour allumer une cigarette ; puis :

— Prenons d’abord, dit-il, la femme de chambre. Quarante ans, une paysanne normande. Pas de mauvaises gens, monsieur, les paysans normands avares, sans doute, mais, en somme, honnêtes et respectables. Nous ne laissons pas d’être renseignés sur Hélène Vauquier, monsieur. Voyez.

Il y avait sur la table une feuille de papier pliée dans le sens de la longueur. Hanaud la prit et la déplia. Elle était, à l’intérieur, couverte d’écriture.

— J’ai là quelques indications sur la personne. Notre système de police est, je crois, un peu plus complet que votre système anglais. Hélène Vauquier servait chez Mme Dauvray depuis sept ans. Elle était pour cette dame moins une domestique qu’une confidente et une amie. Et dites-vous bien, monsieur Wethermill, que, dans un espace de six ou sept ans, les facilités ne lui eussent pas manqué pour prêter la main au meurtre de sa maîtresse. Elle a été trouvée chloroformée et ligotée. Qu’on l’eût chloroformée, point de doute. Le docteur Peytin est des plus affirmatifs à cet égard. Il l’a vue avant qu’elle eût repris ses sens. Elle a été très malade à son réveil, et elle est retombée dans l’inconscience. C’est maintenant seulement qu’elle dort d’un sommeil naturel. Et nous voici arrivés à Mlle Célie. D’elle, monsieur, l’on ne sait rien. Elle débarque un beau jour à Aix avec Mme Dauvray. Elle exerce auprès d’elle les fonctions de demoiselle de compagnie. Comment cette jeune et jolie Anglaise sera-t-elle devenue la demoiselle de compagnie d’une Mme Dauvray ?

Wethermill fit un mouvement de gêne, il rougit. Quant à M. Ricardo, il s’était, dès le début, posé à lui-même la question que Hanaud venait de poser, elle lui semblait la plus intéressante de l’affaire. Allait-elle recevoir une réponse ?

— Je l’ignore, déclara Wethermill.

Une certaine hésitation s’était manifestée chez lui. Il parut en avoir honte, car il raffermit son accent pour ajouter, d’une voix basse mais claire :

— Je puis toutefois vous dire ceci, monsieur Hanaud. Vous avez cité le cas de femmes perdues qui gardent tous les aspects de l’innocence. Vous devez aussi connaître des femmes et des jeunes filles capables de vivre sans s’y contaminer dans des milieux suspects.

Hanaud ne répondit ni oui ni non ; il prit une seconde feuille de papier.

— Parlons de Mme Dauvray. Nous ne remonterons pas trop loin dans son passé. Il pourrait n’être pas toujours un sujet d’édification, et la pauvre femme est morte. Prenons-la simplement à son mariage, il y a dix-sept ans, avec un riche manufacturier de Nancy qu’elle avait connu à Paris. M. Dauvray est mort voilà sept ans, la laissant très riche. Elle avait la passion des bijoux et, désormais, les moyens d’y satisfaire. Elle en réunit une collection. Elle ne fut heureuse que lorsqu’elle eut un collier fameux, une pierre célèbre. Elle possédait, en pierres précieuses, tout un trésor dont elle faisait parade. Ici, à Monte-Carlo, à Paris. Au surplus, elle avait bon cœur, elle était très impressionnable et, pour couronner le tout, superstitieuse jusqu’à la folie, comme beaucoup de ses pareilles.

M. Ricardo eut un haut-le-corps. Superstitieuse ! Mot révélateur, éclair déchirant les ténèbres ! Il comprenait, maintenant, ce qui l’avait rendu si perplexe au cours des deux derniers jours. Il se rappelait nettement, trop nettement, où et quand il avait vu Célie Harland. Une image se forma devant ses yeux, qui sembla se renforcer comme celle d’une plaque photographique dans le bain révélateur, tandis que Hanaud continuait :

— Prenons Mme Dauvray telle qu’elle est, riche, ostentatrice, aisément conquise par une nouvelle figure, généreuse, follement superstitieuse, provocation vivante aux entreprises des malandrins. Elle s’est cent fois affichée comme une dupe. On dirait qu’elle défie le vol. Pendant sept ans, Hélène Vauquier par une garde assidue la défend de tout ennui sérieux. Mais un jour elle s’adjoint… votre jeune amie, monsieur Wethermill. Et là-dessus, non seulement on la vole, mais on l’assassine. Notez ceci : je crois que nos voleurs en usent avec leurs victimes plus férocement que les vôtres.

Un spasme douloureux ferma les paupières de Wethermill, sa pâleur redoubla.

— Supposez, fit-il d’une voix étouffée, que Célie fût, elle aussi, leur victime ?

Hanaud lui jeta un regard de pitié.

— Possible. Nous verrons. Mais ce que je voulais dire, c’est ceci. Une étrangère comme Mlle Célie pourrait fort bien s’être rendue complice d’un crime comme celui de la villa Rose, en croyant ne favoriser qu’un vol. Une étrangère pourrait n’avoir pas prévu que le vol s’accompagnât d’un meurtre.

Cependant l’image qui s’était formée dans l’esprit de M. Ricardo s’y accusait de plus en plus en couleurs vigoureuses brillantes. Il en fut violemment distrait par la voix de Wethermill déclarant d’un ton ferme :

— Mon ami M. Ricardo est en mesure de compléter ce que vous venez de dire.

— Moi ! s’exclama M. Ricardo, stupéfait de voir ainsi pénétrer le secret de ses imaginations.

— Oui, dit Wethermill. Vous aviez vu Célie Harland le soir avant l’assassinat.

M. Ricardo, les yeux écarquillés, regardait son ami. Eh quoi ! Wethermill devenait-il fou ? Était-ce lui qui corroborait les soupçons de la police par des faits accusateurs autant qu’irrécusables ?

— Le soir d’avant l’assassinat, poursuivit calmement Wethermill, Célie Harland avait perdu de l’argent au baccara. M. Ricardo la vit dans le jardin de la villa des Fleurs. Elle était comme hors d’elle. Il la revit un peu plus tard dans la soirée alors qu’elle était avec moi, et il entendit ce que nous disions. Comme je lui donnais rendez-vous à la villa des Fleurs pour la soirée du lendemain, qui était hier, jour du crime, elle changea de visage et me répondit : « Non, nous avons pour demain d’autres projets. Mais je tiendrais à vous voir après-demain. »

Hanaud s’élança de sa chaise.

— Et c’est vous qui me racontez cela ? s’écria-t-il.

— Oui, répliqua Wethermill. Vous avez bien voulu me dire que je ne suis pas un garçon romanesque. C’est vrai, je ne le suis pas. Mais je sais me mettre en face des faits.

Hanaud le regarda un moment ; puis, s’inclinant devant lui d’un air de profonde estime :

— Vous avez gagné votre cause, monsieur, dit-il, je vais m’occuper de l’affaire. Seulement…

Son visage devint grave, son poing s’abattit sur la table.

— Je la suivrai jusqu’au bout, dussent les conséquences en être cruelles pour vous comme la mort.

— C’est ce que je demande, monsieur, dit Wethermill.

Hanaud replia les deux feuilles de papier et les enferma dans son portefeuille ; puis il sortit de la chambre, pour y rentrer quelques minutes après.

— Nous commencerons par le commencement. J’ai téléphoné au commissariat de police. Perrichet, le sergent de ville qui a découvert le crime, va être ici dans un instant. Nous nous rendrons avec lui à la villa Rose. Chemin faisant, il nous rapportera exactement et dans le détail les circonstances de sa découverte. Nous trouverons là-bas M. Fleuriot, le juge d’instruction, qui s’est déjà mis à l’œuvre, et le commissaire de police. Nous ferons, avec eux, l’inspection des lieux. Sauf qu’on a transporté du salon dans la chambre à coucher le corps de Mme Dauvray et que l’on a ouvert les fenêtres ; tout est resté dans l’état où l’avaient laissé les assassins.

— Ainsi, vous permettez que nous allions avec vous ? demanda vivement Harry Wethermill.

— Oui, mais à une condition. Vous ne poserez aucune question, vous ne répondrez à aucune, à moins que je ne vous l’aie moi-même posée. Écoutez, regardez, observez, mais n’interrompez point.

L’attitude de Hanaud avait totalement changé, elle n’avait plus rien d’une vigilance autoritaire. Il se tourna vers M. Ricardo.

— Êtes-vous prêt à témoigner sous serment de ce que vous avez vu dans le jardin de la villa des Fleurs et de ce que vous y avez entendu ? C’est d’une grande importance.

— J’y suis prêt, dit M. Ricardo.

Mais il ne souffla mot de la claire vision qu’il portait en lui et qui ne lui semblait ni moins importante ni moins suggestive :

La grande salle des fêtes à Leamington. Une assistance nombreuse et composée surtout de femmes. Une scène au fond de laquelle se dresse un cabinet noir. Un homme d’une allure et d’une raideur quelque peu militaires s’avance au bord de la scène, il conduit une jeune fille blonde, en robe de velours noir à traîne. La jeune fille se meut comme dans un rêve. Une demi-douzaine de gens sortis d’entre les spectateurs montent sur la scène, ligotent avec un ruban les mains de la jeune fille derrière son dos et scellent le nœud. Puis on éloigne la jeune fille, on la mène au cabinet noir, où, sous les yeux de tous, on l’attache à un banc. La porte du cabinet se ferme, les gens montés sur la scène vont reprendre leur place dans la salle, les lumières se baissent, le public attend. Soudain, dans le silence et l’obscurité, sur la scène vide, un tambourin résonne ; des battements, des coups rapides et des secs semblent voltiger sur les panneaux de la salle. À l’endroit occupé par la porte du cabinet apparaît une blancheur confuse. La blancheur prend vaguement forme de femme. Un visage brun d’Orientale devient visible. Une voix profonde chante, elle évoque le Nil et Antoine. Puis la vision s’efface, d’autres tambourins battent, accompagnés de cymbales. Les lumières se relèvent, la porte du cabinet se rouvre, la jeune fille en robe de velours reparaît liée à son banc.

Cette séance de spiritisme, M. Julius Ricardo y avait assisté deux ans auparavant, et la jeune fille blonde en robe de velours noir, le médium, n’était autre que Célie.

CHAPITRE III

LE RÉCIT DE PERRICHET

Perrichet était un homme jeune, épaissement bâti, poupin, le visage ouvert, la moustache et les cheveux d’un blond presque argenté. Il entra fièrement dans la pièce.

— Hé, hé, mon ami ! lui dit Hanaud en souriant avec malice, je crois bien que, si vous vous êtes couché tard cette nuit, cela ne vous a pas empêché de vous lever tôt pour lire le journal. Savez-vous que je vais avoir l’honneur de collaborer avec vous dans cette affaire ?

Perrichet, confus, tournait et retournait son képi entre ses doigts.

— Ne vous moquez pas de moi, monsieur. Ce n’est pas moi qui me suis traité d’intelligent. Intelligent, parbleu, je voudrais bien l’être, car Dieu sait que je ne le parais pas.

Hanaud lui tapa sur l’épaule.

— Félicitez-vous de votre chance. C’est un grand avantage que d’être intelligent sans le paraître. Nous allons marcher d’un bon train. Venez.

Les quatre hommes descendirent l’escalier. Tandis qu’ils se dirigeaient vers la villa Rose, Perrichet leur dit ce qu’il savait des événements survenus dans la nuit :

— Je passais, vers neuf heures et demie, devant la grille de la villa. Elle était fermée. Par-dessus le mur et les haies du jardin, je vis briller une vive lumière dans la chambre du premier étage qui regarde la route, à l’angle sud-ouest de la maison. Les fenêtres du rez-de-chaussée ne m’étaient pas visibles. Plus d’une heure après, comme je repassais au même endroit, je remarquai qu’il n’y avait plus de lumière au premier étage, mais que la grille était ouverte. J’entrai dans le jardin, et, repoussant derrière moi la grille, je la laissai se refermer au loquet. Mais je m’avisai alors qu’il pouvait encore y avoir dans la villa des visiteurs à l’intention de qui la grille avait été ouverte. En conséquence, je suivis l’allée qui monte en serpentant vers la porte principale. Cette porte se trouve non pas sur le côté de la villa qui fait face à la route, mais sur le côté opposé. Quand j’arrivai à la place où tournent les voitures, je m’aperçus que la maison baignait tout entière dans les ténèbres. Il y a des persiennes aux portes-fenêtres, elles étaient fermées. J’en touchai une, je la secouai elle tenait au verrou. Les autres fenêtres du rez-de-chaussée avaient des volets de bois plein. Aucune lumière ne se montrait nulle part. Je sortis alors du jardin et refermai la grille. Au bout de quelques instants, une horloge sonna, ce qui me permet de dire qu’à ce moment il était onze heures. Je revins une deuxième fois vers minuit. Jugez de ma surprise en constatant de nouveau que la grille était ouverte. Je l’avais pourtant laissée fermée, comme j’avais laissé la maison fermée et plongée dans l’ombre. Je levai les yeux, et j’aperçus de la lumière à une fenêtre du deuxième étage, sous le toit. Je restai sur place quelques minutes, m’attendant à voir tout d’un coup, là-haut, l’obscurité se faire. Comme elle ne se faisait pas, la double circonstance de cette lumière et de la grille ouverte me mirent en méfiance. Je revins au jardin, mais, cette fois, en me tenant sur mes gardes. Il faisait une nuit claire, bien que sans lune, et je pouvais voir devant moi sans recourir à ma lanterne de poche. Je me glissai tranquillement dans l’allée. Sitôt arrivé à la porte principale, je remarquai qu’au rez-de-chaussée les persiennes de l’une des portes-fenêtres étaient poussées contre le mur et que les battants vitrés, qui descendent jusqu’au sol, étaient ouverts. Cela me donna un choc. Il fallait qu’on eût ouvert les persiennes au cours de l’heure qui s’était écoulée entre mon premier et mon deuxième passage. Mon sang ne fit qu’un tour, un frisson me traversa l’échine. Songeant à cette lumière qui brillait sous le toit, j’eus le sentiment qu’il était arrivé quelque chose de terrible.

— Et vous n’aviez pas tort, dit Hanaud. Continuez, mon ami.

— L’intérieur s’ouvrait tout noir. Je continuai de suivre l’allée jusqu’à l’une des fenêtres latérales, d’où je projetai au-dedans la clarté de ma lanterne. La fenêtre était celle d’une petite pièce formée par un repli du salon ; mais du salon même je ne distinguai qu’une bande de parquet entre les rideaux imparfaitement joints d’une baie en arcade. Je m’avançai en évitant de fouler le gazon devant la fenêtre, et j’entrai. Toujours m’éclairant de ma lanterne, je vis devant moi, par terre, une chaise renversée, les pieds en l’air, et, sous la deuxième des trois fenêtres qui percent le mur droit du salon, une femme couchée en tas. C’était Mme Dauvray. Elle était complètement habillée. Il y avait un peu de boue à ses chaussures, comme si elle avait marché dehors après la pluie. Car vous voudrez bien vous rappeler, monsieur, qu’il était tombé deux grosses averses dans la journée entre six heures et huit heures.

— Je me le rappelle, dit Hanaud.

— Elle était morte. Sa face était boursouflée, noire. Une corde mince était nouée si étroitement à son cou, et si profondément enfoncée dans sa chair, que tout d’abord je ne la vis pas. Car Mme Dauvray était très forte.

— Et puis ? demanda Hanaud.

— Il y avait un appareil téléphonique dans le vestibule j’alertai la police. Après cela, j’enfilai précautionneusement l’escalier, je tâtai sur mon parcours toutes les portes, et j’arrivai enfin à la chambre sous le toit où brillait la lumière.

Là, je trouvai Hélène Vauquier, la femme de chambre, allongée sur son lit et râlant d’une façon effroyable.

Les quatre hommes arrivaient à un coude de la route. Ils ne l’avaient pas plus tôt dépassé qu’ils aperçurent, à quelques mètres, un attroupement devant une grille dont un agent défendait l’entrée.

— Nous voici à la villa, dit Hanaud.

Tous levèrent les yeux. Un homme qui, dans ce moment regardait d’une fenêtre à l’angle du premier étage, rentra aussitôt la tête.

— M. Bernard notre commissaire, dit Perrichet.

— Et la fenêtre d’où il regardait, dit Hanaud, est sans doute celle de la chambre où vous aviez vu de la lumière à neuf heures et demie, lors de votre première ronde ?

— Oui, monsieur, dit Perrichet.

Ils s’arrêtèrent à l’entrée de la grille. Perrichet dit un mot à l’agent, qui s’empressa d’ouvrir en s’effaçant. Les quatre hommes passèrent dans le jardin.

CHAPITRE IV

À LA VILLA ROSE

L’allée s’infléchissait entre des arbres et de hautes rangées d’arbustes, pour gagner l’arrière de la maison. Un homme, le même qu’ils avaient vu à la fenêtre, se portait à la rencontre des arrivants. Petit, pimpant, la barbe en pointe, l’air militaire, c’était le commissaire d’Aix, M. Louis Besnard.

— Ainsi, vous venez nous aider, monsieur Hanaud ? s’écria-t-il les deux mains tendues. Vous ne trouverez pas chez nous de jalousie. Nous ne sommes animés que de bon vouloir et ne désirons que nous conformer à vos avis. Mais quel crime, bon Dieu ! Et penser qu’une jeune fille y est impliquée !

— Vous vous êtes donc fait, déjà, une opinion ? demanda vivement Hanaud.

Le commissaire haussa les épaules.

— Examiner les lieux, et vous verrez qu’aucune autre explication n’est concevable.

Sur ces entrefaites, un personnage de haute taille, maigre, en jaquette et chapeau melon, débouchait au tournant de l’allée et se dirigeait lentement vers eux. Il avait une de ces barbes souples et ondées qui jamais n’ont connu le rasoir, une face étroite, des yeux très clairs, un front arrondi et bombé.

— Votre juge d’instruction ? s’enquit Hanaud.

— Oui, M. Fleuriot, répondit Besnard du bout des lèvres.

Absorbé dans ses pensées, M. Fleuriot ne vit le groupe arrêté devant lui qu’au moment où M. Besnard, s’en détachant, fit crier le gravier sous ses pas.

— M. Hanaud, de la Sûreté de Paris, lui dit le commissaire en lui présentant l’inspecteur.

M. Fleuriot salua.

— Vous êtes le très bienvenu, monsieur Hanaud, fit-il d’une voix cordiale. Sitôt averti par téléphone que vous vouliez bien nous prêter votre concours, j’ai donné des ordres pour qu’on laissât toutes choses en l’état dans la maison. Rien n’y a été dérangé. Je compte sur votre expérience pour nous aider à voir ce qui échapperait à nos seules lumières.

— Je ferais de mon mieux, c’est tout ce que je puis vous promettre, monsieur le juge, répondit Hanaud, en s’inclinant à son tour.

— Mais qui donc sont ces messieurs ? demanda le magistrat, comme si, s’éveillant tout d’un coup, il venait seulement d’apercevoir Harry Wethermill et M. Ricardo.

— Deux de mes amis, dont l’assistance pourrait, si vous n’y voyez pas d’inconvénient, nous être utile. M. Wethermill, par exemple, connaissait Mlle Célie Harland.

— Ah !

La figure du juge s’était animée. S’adressant à Wethermill :

— Vous seriez peut-être à même de me renseigner sur cette personne ?

— Tout ce que j’en sais, répliqua Wethermill, je suis prêt à le dire.

Et sans autre remarque, le juge passa.

— Allons, dit Hanaud.

À mi-chemin entre la grille et la villa s’ouvrait, sur la gauche, une seconde allée carrossable. Un homme s’y tenait à l’entrée. Il était jeune et fort, guêtré de jambières noires.

— Le chauffeur ? demanda Hanaud. Je voudrais lui parler.

Le commissaire fit un signe au chauffeur, qui s’avança.

— Servettaz, monsieur aurait à vous poser quelques questions. Vous voudrez bien, n’est-ce pas, y répondre ?

— Certainement, monsieur le commissaire.

L’attitude de Servettaz était sérieuse, mais empressée ; son visage n’exprimait aucune crainte.

— Depuis combien de temps étiez-vous au service de Mme Dauvray ? lui demanda l’inspecteur.

— Depuis quatre mois. Je l’avais menée de Paris à Aix.

— Et comme vos parents habitent Chambéry, vous aviez profité, hier, de ce qu’ils étaient si proches pour aller passer la journée auprès d’eux ?

— Oui, monsieur.

— Quand aviez-vous demandé la permission de vous absenter ?

— Samedi.

— L’aviez-vous demandée expressément pour le mardi ?

— Non, monsieur ; je l’avais demandée pour le jour qui conviendrait à Madame.

— Très bien. Et quand Mme Dauvray vous fixa-t-elle la date d’hier ?

Servettaz hésita. Il parut se troubler. Il eut l’air de ne répondre qu’à contre cœur.

— Ce n’est pas Mme Dauvray, monsieur, qui me fixa cette date.

— Pas Mme Dauvray ? Mais qui, alors ? fit Hanaud, vivement.

Servettaz regarda l’un après l’autre les trois hommes groupés devant lui.

— Mlle Célie, répondit-il enfin.

— Ah ! vraiment, Mlle Célie ? scanda l’inspecteur, d’une voix qui détachait toutes les syllabes. Et quand vous la fixa-t-elle ?

— Lundi matin, monsieur. Je nettoyais la voiture quand elle vint au garage, tenant à la main quelques fleurs qu’elle venait de cueillir. « J’avais raison, Alphonse, me dit-elle, Madame a bon cœur, vous pourrez prendre demain après-midi le train d’une heure cinquante qui arrive à Chambéry à deux heures neuf. »

Hanaud avait fait un mouvement.

— « J’avais raison, Alphonse… » C’est ainsi que vous a parlé Mlle Célie ? Et « Madame a bon cœur… » Voyons qu’est-ce que cela veut dire ?

Levant l’index comme en signe d’assentiment, Hanaud ajouta :

— Servettaz, pesez bien vos paroles.

— Ce furent les paroles mêmes de Mlle Célie.

— « J’avais raison, Alphonse, Madame a bon cœur ? »

— Oui, monsieur.

— Mlle Célie vous avait donc parlé antérieurement de cette visite que vous désiriez faire à Chambéry ?

Sous le regard de Hanaud qui le scrutait, le trouble déjà visible de Servettaz s’était changé en détresse. Soudain, la voix de l’inspecteur résonna, aiguë et tranchante :

— Vous hésitez ? Commencez par le commencement. Et dites la vérité.

— Mais je ne dis que la vérité ! protesta le chauffeur. Oui, sans doute, j’hésite… J’ai entendu les propos des gens ce matin… Je ne sais ce que vous pensez, monsieur… Et Mlle Célie a toujours été pour moi si gentille, si pleine d’attentions…

— La vérité… ?

Et dans une sorte de désespoir, Servettaz acheva, d’un trait :

— Oui, monsieur, la vérité est que Mlle Célie m’avait suggéré d’elle-même l’idée d’un jour de congé pour aller à Chambéry voir ma famille.

— Quand vous l’avait-elle suggérée ?

— Le samedi.

Ces deux mots semblèrent à M. Ricardo si redoutables qu’il jeta sur Wethermill un regard apitoyé. Wethermill, cependant avait pris son parti de tout. Il ne bougea pas. L’air sombre, le menton en avant, il ne quittait pas des yeux le chauffeur. Le commissaire avait, lui aussi, pris son parti : il se contenta de lever les épaules. Quant à Hanaud, se rapprochant de Servettaz, il lui tapa doucement le bras.

— Continuez, mon ami. Dites-nous exactement comment se sont passées les choses.

— Mlle Célie, reprit Servettaz avec un accent de sincère tristesse, vint au garage le samedi matin commander l’auto pour l’après-midi. Elle ne s’en alla pas tout de suite ; elle resta, comme elle faisait souvent, à bavarder un peu avec moi. Elle avait su que mes parents habitaient Chambéry et me conseilla de demander un congé pour aller les voir. Il serait peu aimable à moi, me dit-elle, de paraître les négliger, alors qu’ils étaient si proches.

— C’est tout ?

— Oui, monsieur.

— Très bien.

Déjà l’inspecteur recouvrait sa voix et ses façons alertes. On eût dit qu’il reléguait au fond de lui les déclarations de Servettaz. Il fit à M. Ricardo l’effet d’un homme qui, à peine en a-t-il fini avec un document important, le range tout étiqueté dans un casier de son secrétaire.

— Au garage, maintenant.

Passé le tournant de l’allée, le garage apparut, ses deux portes grandes ouvertes.

— C’est dans cet état que l’on a trouvé les portes ? demanda Hanaud.

— C’est dans cet état même, lui répondit Servettaz.

— Qu’aviez-vous fait de votre clef, mardi, en quittant votre service ?

— Le garage fermé, j’avais remis la clef à Mlle Vauquier, qui la pendit à un clou de la cuisine.

— Si bien que le premier venu pouvait la trouver aisément ?

— Oui, monsieur, s’il savait où la chercher.

Au fond du garage, des bidons d’essence s’alignaient contre le mur de brique.

— Vous a-t-on pris de l’essence ?

— Oui, monsieur. Il n’en restait plus que très peu dans le réservoir. On l’a regarni avec ces bidons-là, tenez, ceux du milieu.

Hanaud avait pensivement levé les sourcils. Le commissaire eut un geste d’impatience.

— Du milieu ou des extrémités, qu’importe ! s’écria-t-il. Le fait à retenir, c’est que l’on a pris de l’essence.

Mais Hanaud ne régla pas si légèrement ce point.

— Il se peut, dit-il que le détail ait son importance. Par exemple, si M. Servettaz n’avait pas eu quelque raison d’examiner ses bidons, un certain temps eût pu s’écouler avant qu’on sût que de l’essence avait été prise.

— J’aurais même pu, dit Servettaz, ne plus me rappeler si je l’avais ou non utilisée.

— Très juste.

Et l’inspecteur se tourna vers le commissaire.

— Je répète donc que le détail peut avoir son importance. Nous verrons.

— Mais enfin, insista M. Besnard, du moment que l’auto avait disparu, comment le chauffeur n’eût-il pas immédiatement vérifié l’état de ses bidons ?

La question s’était déjà présentée à M. Ricardo, il se demandait quelle réponse Hanaud allait y faire. Hanaud n’y répondit point. Il y prit à peine garde. Il l’écarta, tout bonnement, avec une indifférence superbe pour l’opinion qu’on pouvait avoir de ses procédés et de lui-même.

— Ah ! oui, très bien. Du moment que la voiture avait disparu comme vous dites…

Et, de nouveau, à Servettaz :

— La puissance de votre voiture ?

— Soixante chevaux.

Puis, au commissaire :

— Vous avez le numéro et le signalement, je suppose ? Vous devriez les communiquer à la presse. Il faut que la voiture soit quelque part, on peut l’avoir vue.

Le commissaire répliqua que le numéro avait déjà été rendu public. Sur quoi, ayant fait un geste d’approbation, Hanaud se mit à examiner le sol. Devant le garage s’étendait une petite cour dallée, mais il n’y avait aucune trace de pas sur le dallage.

— Pourtant, le gravier était humide, dit-il en secouant la tête. L’homme qui a enlevé l’auto s’y est pris avec soin.

Il s’était retourné pour explorer le sol dans la direction contraire quand il s’interrompit pour courir à la bordure du gazon qui séparait du gravier la haie d’arbustes.

— Voyez ! jeta-t-il à Wethermill, un pied a frôlé ici, très légèrement, les brins d’herbes… Et puis là… Et là encore… Quelqu’un a longé cette bordure, très vite, sur la pointe des pieds, en prenant de grandes précautions…

Ils repassèrent dans la grande allée, la suivirent sur une longueur de quelques mètres et débouchèrent tout à coup devant la villa. C’était une petite maison d’agrément qui regardait une pelouse émaillée de massifs fleuris. Bâtie en pierre jaune presque carrée, elle avait un toit à pignon surmonté d’une girouette dorée ; deux piliers ornementés flanquaient la porte. M. Ricardo n’arrivait pas à concevoir qu’un tel lieu eût pu être, dans les dernières douze heures, le théâtre d’un drame si noir et si abject. Le soleil y flambait de son plus joyeux éclat. Par-ci par-là, des persiennes étaient closes ; ailleurs, les fenêtres s’ouvraient largement à l’air et à la lumière. Il y avait, de chaque côté de la porte, une fenêtre éclairant le vestibule, qui était très vaste, et, par-delà chacune de ces fenêtres, une porte-fenêtre vitrée protégée par des persiennes, lesquelles, maintenant, étaient accrochées au mur. Ces deux portes-fenêtres donnaient accès à des pièces de forme oblongue qui couraient vers l’arrière de la maison et recevaient de fenêtres latérales un surcroît de jour. La pièce située à la gauche des quatre hommes, tandis qu’ils faisaient face à la villa, était la salle à manger, que suivait immédiatement la cuisine ; la pièce de gauche était le salon, où avait eu lieu le meurtre. Là, devant la porte-fenêtre, s’étendait jadis jusqu’à la grande allée une bande de gazon large d’environ trois mètres, qu’un passage constant avait usée, à la longue, jusqu’à laisser paraître la terre. Le petit groupe, en s’en approchant, put constater, même à distance, que l’on y avait marché depuis l’averse tombée la veille au soir.

— Nous allons faire le tour de la maison, dit Hanaud.

Payant d’exemple, il longea la façade latérale et prit la direction de la route. Juste au-dessus de sa tête se voyaient quatre fenêtres, dont trois éclairaient le salon, et la quatrième, plus loin, une pièce plus petite, établie en retrait et servant de bureau. Sous cette fenêtre, le sol ne portait aucune trace de foulure ; un examen minutieux permit d’établir catégoriquement que la seule entrée dont les meurtriers eussent fait usage était la porte-fenêtre du salon, en face de la grande allée. On revint donc à cette place. Les marques de pas sur le sol y formaient trois lignes. L’une courait, en s’infléchissant, de l’allée au bord de la porte, elle ne croisait pas les autres.

— Ces pas-là, dit Hanaud, sont ceux de mon intelligent ami Perrichet ; il a pris soin d’éviter les brouillages.

Perrichet rayonna de plaisir ; M. Besnard fit, de la tête, un signe de condescendante approbation.

— Mais, poursuivit Hanaud en désignant sur le sol un endroit piétiné comme à plaisir, j’aurais souhaité, monsieur le commissaire, que vos autres agents fussent aussi précautionneux. Alors que toutes ces empreintes nous eussent été bonnes à consulter, il semble qu’on y ait passé une herse.

M. Besnard se redressa.

— Aucun de mes agents n’est entré par cette porte. J’avais donné les ordres les plus stricts, on les a exécutés à la lettre. Tel que vous le voyez le sol est resté en l’état où il se trouvait cette nuit même à minuit.

— Vraiment ? dit Hanaud, devenu songeur.

Et il se baissa pour examiner la deuxième suite d’empreintes, à la droite de la porte.

— Empreintes d’un homme et d’une femme, prononça-t-il. Mais légères comme des foulées. On serait tenté de croire…

Il se leva sans achever sa phrase, se tourna vers la troisième suite, et une lueur de satisfaction apparut sur son visage.

— Ah ! voici quelque chose de plus intéressant.

Les empreintes n’étaient qu’au nombre de trois. Mais tandis que les précédentes se trouvaient sur le côté, celles-ci joignaient en droite ligne le milieu de la porte-fenêtre à la grande allée. Très clairement définies, elles dénonçaient un petit pied de femme cambré sur de hauts talons. Leur position offrait, à première vue, une certaine irrégularité. Celle du pied droit était à un mètre environ de la fenêtre, et la semelle s’y marquait mieux que le talon. Une moindre distance la séparait de celle du pied gauche, mais le talon s’y dessinait moins nettement que la semelle. Il y avait pourtant, entre l’une et l’autre, cette différence que, dans la première, le bout du soulier accusait sa pointe au lieu que, dans la seconde, il était plus large et plus légèrement dégradé. Tout proche de là reparaissait le pied droit ; mais, cette fois, c’était principalement le talon qui avait marqué sa trace : elle s’enfonçait d’un demi pouce dans le sol. Les empreintes n’allaient pas plus loin. Non seulement les deux dernières étaient très voisines, mais elles touchaient presque le gravier contre le rebord du gazon.

Hanaud les regarda un moment, puis il se tourna vers le commissaire.

— Y a-t-il dans la maison des souliers qui s’adaptent à ces empreintes ?

— Oui. Nous y avons appliqué tout ce qui nous est tombé sous la main comme souliers de femme : souliers de Célie Harland, de la femme de chambre et de Mme Dauvray. Or, les seuls qui s’y adaptent proviennent de la chambre de Célie Harland.

Un agent était posté dans l’allée : sur un geste du commissaire, il courut chercher dans le vestibule une paire de souliers de daim gris.

— Voyez-vous, monsieur Hanaud, reprit le commissaire en souriant, c’est un joli petit pied qui a fait ces empreintes, un pied arqué autant que mince. Mme Dauvray a le pied court et carré, sa femme de chambre l’a plat et large. Ni Mme Dauvray ni Hélène Vauquier n’auraient pu porter les souliers que voici. Ils gisaient, l’un d’un côté, l’autre de l’autre, sur le parquet de la chambre de Célie Harland, comme si l’on s’en était débarrassé hâtivement, à la volée. Observez qu’ils sont presque neufs. Ils pourraient n’avoir été portés qu’une fois. Et ils s’ajustent aux empreintes avec une précision absolue, sauf à l’extrémité de la deuxième.

Hanaud prit les souliers, s’agenouilla, les plaça tour à tour sur les empreintes, et ne put que constater avec quelle justesse extraordinaire ils en épousaient les contours et les creux.

— À mon avis, opina le commissaire, Célie Harland devait porter, s’en allant, des souliers faits sur la même forme que ceux-ci.

Sur la même forme, pensa Ricardo, que ceux qu’avec tant d’insouciance elle avait laissé traîner dans sa chambre pour que le premier venu les remarquât du premier coup d’œil ! Comme si elle avait perdu la tête jusqu’à rendre aussi accablante que possible l’évidence accusatrice ! Mais d’ailleurs, n’était-ce point par négligence des petits détails, si insignifiants dans le moment du crime, si terriblement instructifs le lendemain, que se perdaient en général les coupables ?

Hanaud se redressa.

— Oui, dit-il au commissaire, tout en rendant le soulier à l’agent, vous avez raison sans doute. Les souliers, à ce que je vois, ont été faits à Aix. Le bottier pourra nous être utile.

M. Besnard regarda le nom imprimé en lettres d’or sur la doublure.

— Je vais procéder à une enquête, déclara-t-il.

Là-dessus, ayant approuvé de la tête, Hanaud tira un mètre de sa poche et se mit à mesurer le sol, d’abord entre la fenêtre et la première empreinte, puis entre la première empreinte et les deux autres.

— Quelle taille a Mlle Célie ? demanda-t-il à Wethermill.

Dans cette affaire où tout le frappait comme étrange, M. Ricardo fut particulièrement frappé de ce qu’une pareille question, capable de mener Célie Harland devant les assises, pût être posée par Hanaud, et sur un ton de confiance, à l’homme qui précisément avait engagé son bonheur sur l’innocence de la jeune fille.

— Environ cinq pieds sept pouces, répondit-il.

Hanaud avait rentré son mètre dans sa poche. Il dit, regardant Wethermill d’un air grave :

— Je vous ai loyalement prévenu, n’est-ce pas ?

— Oui, répliqua Wethermill, je ne crains rien.

Son visage était pâle et convulsé, mais il n’y avait pas dans sa voix un surplus d’angoisse.

Hanaud lui montra le seuil.

— Lisez ce que ces empreintes ont écrit là, dans la terre. Une personne jeune, agile, ayant à peu près la taille de Mlle Célie, et chaussée de souliers appartenant à cette demoiselle, s’élança de la pièce où a eu lieu l’assassinat, où est couché le cadavre. Elle court. Elle porte une robe longue. Au second pas qu’elle fait, le bord de sa robe se prend sous la pointe du pied. Elle trébuche. Pour ne pas tomber, elle lève vivement l’autre pied, son talon frappe le sol. Elle recouvre son équilibre. Elle s’engage dans l’allée. Ici, le gravier, trop dur, ne reçoit pas d’empreintes ; mais vous observerez qu’un peu de boue qui avait adhéré à ses souliers s’en est détaché. Elle monte dans l’auto en compagnie de l’autre femme et de l’homme. L’auto démarre. Il est entre onze heures et minuit.

— Entre onze heures et minuit ? Est-ce bien sûr ? demanda M. Besnard.

— Certain. À onze heures, Perrichet trouve la grille ouverte et la ferme. Il ne la retrouve pas moins ouverte quand il revient, à minuit. Donc, les assassins n’étaient pas partis avant onze heures, ils avaient ouvert la grille en vue de leur départ, mais ils n’étaient point partis. Sans cela, pourquoi, à minuit, eût-elle encore été ouverte ?

À ces mots, que M. Besnard accueillit par un signe d’assentiment, Perrichet s’avança tout d’un coup, les yeux pleins d’horreur.

— Mais alors, s’écria-t-il, quand pour la première fois j’ai fermé la grille, pénétré dans le jardin et monté vers la maison, ils étaient là, dans cette pièce ?

Et bouche bée, prunelles écarquillées, Perrichet regardait la porte-fenêtre.

— C’est ce que je crois, mon ami, lui dit Hanaud.

— Cependant j’ai heurté aux persiennes, j’ai éprouvé la résistance des verrous… Et ces gens étaient là, là-dedans, à deux mètres cinquante de moi, en pleine obscurité, retenant leur souffle !

— C’est ce que nous allons savoir.

Arrivé, sur les pas de l’agent, au seuil du salon, Hanaud, une loupe à la main, examina les persiennes de bois, qui s’ouvraient en dehors, puis les battants vitrés, qui, au contraire, s’ouvraient vers l’intérieur.

— Voyez, dit-il à M. Besnard, en l’appelant du geste.

— Des marques de doigts ?

— Oui, mais de doigts gantés. Elles ne nous apprendront rien, sauf que les assassins connaissaient leur métier.

Il se pencha sur le seuil, où des traces de pas étaient visibles. Et se relevant :

— Des souliers à semelles de caoutchouc, fit-il sur un ton résigné.

Après quoi il franchit la porte, et tous, à sa suite, pénétrèrent dans la petite pièce à usage de bureau. Les murs en étaient revêtus de boiseries blanches où, çà et là, couraient, délicatement sculptées, des guirlandes de fleurs ; à son extrémité, une arcade portée par deux minces colonnes, et fermée à demi par des rideaux de soie rose, laissait entrevoir la longueur de la pièce voisine. M. Ricardo, frémissant d’émotion, écarta les rideaux.

CHAPITRE V

AU SALON

Le salon était de dimensions modestes, de forme oblongue, joliment meublé. À la gauche de M. Ricardo, près du petit réduit-bureau, s’élevait une cheminée dont la grille gardait encore les cendres d’un feu. Plus loin, un canapé recouvert de damas rose, et montrant à chacun de ses coins, un coussin écroulé, garnissait l’intervalle jusqu’à une porte donnant sur le vestibule. Enfin, par delà cette porte, sous un miroir encastré dans la boiserie, se trouvait une table à écrire. Trois fenêtres perçaient le mur de droite ; dans le milieu de l’espace entre les deux dont M. Ricardo était le plus proche, il y avait le commutateur électrique. Un lustre pendait du plafond, une lampe électrique était posée sur la table à écrire, une paire de flambeaux électriques surmontait la cheminée. Sous l’une des fenêtres, trois chaises faisaient cercle devant une table ronde de bois satiné : l’une était renversée, la seconde adossée au mur, et la troisième en face de la seconde.

M. Ricardo avait peine à croire qu’il fût sur le lieu même où s’était joué douze heures plus tôt un drame sinistre. Le salon offrait si peu à ses yeux l’aspect du désordre ! Par les trois fenêtres il apercevait un ciel bleu, du soleil, des fleurs et des arbres ; derrière lui, la porte vitrée, ouverte sur la pelouse, laissait entrer le pépiement joyeux des oiseaux et le murmure estival des feuillages. Mais il regardait Hanaud aller de place en place avec une légèreté bien extraordinaire chez un homme de sa corpulence ; il le regardait, ici, là, s’absorber, lire manifestement telle ou telle particularité, telle ou telle habitude de la maison.

S’accotant au mur dans une pose qui sentait l’étude et l’art :

— Voyons, dit-il sur un ton d’importance : qu’est-ce que ce salon peut avoir à nous dire ?

Personne ne prit garde à sa question. Aussi bien n’était-ce pas dommage, car le salon n’avait pas grand’chose à lui dire. Il promena les yeux sur le blanc mobilier Louis XVI, sur les boiseries blanches, sur le parquet reluisant, sur les rideaux roses ; son investigation n’épargna même pas l’ornementation légère du plafond. Mais il ne voyait rien pour l’instruire qu’une chaise renversée et deux coussins écroulés sur un canapé. Cela était ennuyeux, d’autant que Hanaud déployait une activité remarquable. Hanaud examinait soigneusement le long canapé, les coussins écroulés ; avec son mètre, il mesura la distance entre l’un des coussins et l’autre. Puis il alla examiner la table et mesurer la distance entre les chaises. Puis encore, allant à la cheminée, il fourgonna dans les cendres mortes. Cependant M. Ricardo nota ceci de bizarre, qu’au milieu de ses recherches Hanaud se retournait continuellement vers le canapé, et chaque fois avec une extrême perplexité, comme s’il y avait là quelque chose de précis qui lui demeurait malgré tout inexplicable. Enfin, l’inspecteur revint au canapé, l’écarta du mur ; et, tout à coup, poussant un petit cri, il se pencha, s’agenouilla. Quand il se releva, il tenait dans sa main les morceaux d’un papier déchiré. Il se dirigea vers la table à écrire et ouvrit le buvard. Parmi quelques feuilles de papier à lettre s’en trouvait une dont on avait coupé une moitié. Il rapprocha des morceaux la moitié restante et parut satisfait.

Sur la table était un casier contenant du papier et des cartes pour la correspondance. Il y prit une carte.

— Portez-moi de la colle, vite ! dit-il avec une brusquerie insoucieuse de toute politesse.

Il posa sur la table la carte et les morceaux de la feuille déchirée, s’assit, et, avec une patience infinie, enduisant de colle le dos des morceaux, les ajusta sur la carte, comme les pièces d’un jeu de patience.

Par-dessus ses épaules, les autres pouvaient voir, maintenant, des mots tracés au crayon former petit à petit une phrase. Soudain, sans se lever, Hanaud se tourna du côté de Wethermill.

— Vous devez bien avoir une lettre de Mlle Célie ?

Wethermill tira de sa poche son portefeuille, et de son portefeuille une lettre. Un coup d’œil qu’il y jeta le fit un moment hésiter. Les quatre pages en étaient noires d’écriture. Il la replia de manière que les pages extérieures fussent seules visibles, puis il la tendit à Hanaud. Hanaud en compara l’écriture avec celle de la feuille qu’il avait reconstituée sur la carte.

— Voyez, dit-il.

Les trois hommes se groupèrent derrière Hanaud et sur la carte, ils lurent « Je ne sais pas ».

— Je ne sais pas…, fit Hanaud. Cela est très important.

Il avait posé près de la carte la lettre de Célie à Wethermill. Il demanda :

— Qu’en pensez-vous ?

M. Besnard eut garde de trop s’engager.

— Évidemment, les deux écritures offrent de grandes analogies.

Mais des analogies, même grandes, ne suffisaient pas à M. Ricardo, impatient de profonds mystères ; elles ne répondaient pas pour lui aux besoins artistiques de la situation.

— Les deux écritures sont bien de la même main, trancha-t-il ; seulement, celle de la feuille déchirée a été soigneusement déguisée.

— Ah ! vous croyez ? fit le commissaire, en se penchant de nouveau. Oui, en effet, il y a de fortes dissemblances.

M. Ricardo triomphait.

— Vous avez raison, il y a de fortes dissemblances, dit Hanaud. Voyez, dans le mot « pas », comme le jambage du p vacille ! Et l’embardée subite de l’s… On dirait qu’une émotion a fait trembler la main. Pourtant, c’est ici…

Hanaud sourit tristement en désignant la lettre de Célie.

— … C’est ici que l’émotion aurait dû affecter la plume.

Il regarda Wethermill bien en face ; et d’une voix posée :

— Vous n’avez pas exprimé d’opinion, monsieur. Votre opinion, cependant, nous eût été la plus précieuse. Croyez-vous que ces deux écritures soient de la même personne ?

— Je l’ignore, répondit Wethermill.

— Et moi aussi, s’écria Hanaud, brusquement exaspéré, moi aussi je l’ignore. Il se peut que dans ces quatre mots, sur ce bout de feuille, l’on ait contrefait, sans beaucoup d’application, l’écriture de Mlle Célie. Il se peut qu’elle-même y ait déguisé son écriture. Ou seulement qu’elle les ait écrits en se hâtant, d’une main gantée…

— Comme il se peut, suggéra M. Ricardo, encouragé par son succès, qu’on les ait écrits depuis un certain temps.

— Non, dit Hanaud, c’est la seule hypothèse inadmissible. Parcourez du regard cette pièce : en avez-vous jamais vue de mieux tenue ? Trouvez-y donc, dans n’importe quel coin, un grain de poussière ! Tous les matins, sauf, naturellement, celui d’aujourd’hui, elle a été balayée, cirée. C’est hier qu’on a écrit sur cette feuille et qu’on l’a déchirée ensuite.

Il avait, tout en parlant, glissé la carte dans une enveloppe, qu’il mit dans sa poche. Puis il se leva, marcha vers le canapé, et se tint là, debout, les doigts crispés sur les pans de son veston, la mine anxieuse. Après un moment de silence, durant lequel tous les autres l’observaient dans une attente inquiète, il se pencha soudain, passa les mains, avec une lenteur et des précautions infinies, sous le coussin de tête, le souleva doucement, de manière à ne déranger aucune des inégalités qu’il présentait à la surface, et, pour le voir à la lumière, gagna la porte-fenêtre restée ouverte. Le coussin était en soie ; il n’y put remarquer qu’une petite tache brune.

Comme pour l’examiner de près, il tirait sa loupe de sa poche, quelque soin qu’il prît, l’envers du coussin, en remontant, fit remonter l’endroit des plis et les inégalités disparurent, le dessus redevint lisse.

— Oh ! s’écria M. Besnard d’un air tragique, qu’avez-vous fait là ?

Hanaud rougit. Il venait, lui, Hanaud, de commettre une maladresse.

— Oh ! oui, qu’avez-vous fait là ?

Hanaud le regarda, comme stupéfait d’une pareille audace.

— Eh bien quoi, qu’ai-je fait ? Voulez-vous me le dire ?

— Vous avez détruit un indice ! lui répliqua M. Ricardo d’un ton sévère.

La plus morne consternation se peignit sur la figure joufflue de Hanaud.

— Ne dites pas cela, monsieur Ricardo, je vous en conjure ! Un indice ! J’ai détruit un indice ! Mais un indice de quelle sorte ? Et comment l’ai-je détruit ? Et si je ne l’avais pas détruit, quel mystère nous eût-il livré ? Et qu’adviendra-t-il de moi quand, de retour à Paris, je dirai à mes chefs : « Qu’on me mette à balayer les caves, car M. Ricardo sait que j’ai détruit un indice ! M. Ricardo m’avait formellement promis de ne pas ouvrir la bouche ; mais j’ai détruit un indice, et la perspicacité de M. Ricardo l’a, malgré lui, forcé de parler ! »

Ce fut à M. Ricardo de devenir très rouge. Mais déjà l’inspecteur s’était tourné en souriant vers M. Besnard.

— L’incident n’a vraiment pas d’importance, nous avions tous vu l’état du coussin.

Il rempocha sa loupe, remporta le coussin, le remit en place ; puis il prit l’autre au pied du canapé, et, comme le premier, alla l’examiner au jour devant la porte-fenêtre. Outre des creux et des bosses, le dessus présentait sur les bords des marques d’usure dans la soie et même une déchirure nette. Hanaud paraissait de plus en plus perplexe. Le coussin à la main, il ne le regardait pas. Il regardait au dehors, par l’ouverture de la porte, les empreintes si clairement définies, empreintes des pieds d’une jeune fille qui était sortie du salon en courant, avait bondi dans une auto et gagné la campagne. Il hocha la tête, reporta le coussin où il l’avait pris, l’y reposa soigneusement. Puis il se dressa de tout son haut, promena autour de lui de grands yeux, comme s’il voulait contraindre le silence des murs à parler, et finit par s’écrier, avec une violence inattendue :

— Il y a ici, messieurs, quelque chose que je n’arrive pas à comprendre.

M. Ricardo entendit près de lui s’exhaler un gros soupir. Il se retourna et vit à son côté Wethermill. Le jeune homme attachait sur Hanaud un regard d’une fixité ardente. Un peu de sang lui colorait les pommettes. Il demanda :

— Que pensez-vous ?

À quoi l’inspecteur répondit avec brusquerie :

— Ce n’est pas mon affaire d’avoir une opinion, monsieur ; mon affaire est d’avoir une certitude.

En fait de certitude, il y en avait une, une seule, dont tous ceux qui se trouvaient avec lui dans la pièce étaient d’ores et déjà pénétrés. Hanaud avait, de prime abord, considéré le crime avec une belle confiance : crime crapuleux, facile à comprendre. Mais voilà que dans ce salon il avait lu quelque chose qui le troublait, quelque chose qui relevait la qualité du crime et en compliquait les données.

Où résidait ce quelque chose ? M. Ricardo se le demandait. Vainement ses yeux couraient dans tous les sens, ils n’y trouvaient point de réponse. Mais un objet qu’ils rencontrèrent le détourna de sa préoccupation. C’était un tambourin décoré de peintures, orné d’un nœud de ruban ; et il était pendu contre le mur, entre le divan et la cheminée, à la hauteur d’une tête d’homme. Bien entendu, il pouvait n’être qu’une babiole voyante et vulgaire, comme en pouvait choisir une Mme Dauvray pour égayer son décor. Mais il ramena tout d’un coup la pensée de M. Ricardo à la salle des fêtes de Leamington et à l’appareil d’une séance spirite. En somme, réfléchit-il orgueilleusement, Hanaud n’avait pas tout remarqué. Et la voix de Hanaud vint, à la seconde, l’en convaincre :

— Nous avons tout vu ici, montons. Nous commencerons par visiter la chambre de Mlle Célie, puis nous interrogerons Hélène Vauquier, la femme de chambre.

Suivis de Perrichet, les quatre hommes passèrent dans le vestibule et prirent l’escalier. La chambre de Célie Harland formait l’angle sud-ouest de la villa. Elle était claire, bien aérée. Une des fenêtres commandait la route ; les deux autres, dont la table de toilette garnissait l’intervalle, donnaient sur le jardin. À côté de la chambre s’ouvrait une petite salle de bain aux murs carrelés de faïence blanche ; des serviettes y traînaient à terre au pied de la baignoire. Dans la chambre même, une robe de tussor gris foncé et une combinaison étaient jetées au hasard sur le lit ; un grand chapeau d’une étoffe de soie grise se voyait sur une commode dans l’embrasure d’une fenêtre, et, sur une chaise, une petite pile de lingerie fine tombée en tas, avec une paire de bas de soie gris, assortis aux souliers de daim.

— Est-ce dans cette chambre, dit Hanaud à Perrichet, que vous avez hier soir, à neuf heures et demie, aperçu de la lumière ?

— Oui, monsieur, répondit Perrichet.

— Nous avons donc lieu de présumer qu’à celle heure-là, Mlle Célie changeait de costume.

M. Besnard, en train de fureter partout, ouvrait ici un tiroir, là une armoire.

— Mlle Célie, dit-il en riant, était, si j’en juge par la tenue de sa chambre et de sa garde-robe, une personne très soigneuse, qui aimait les belles toilettes. Elle a dû, hier soir, se changer avec une précipitation inhabituelle.

Il régnait dans la chambre un tel goût, un parfum tel, sembla-t-il à M. Ricardo, que c’était comme si la jeune, fille l’eût tout imprégnée de sa personnalité délicate. Arrêté sur le seuil, Wethermill considérait d’un air sombre la violation de cette retraite par la police.

Mais aucun sentiment de cette nature n’embarrassait Hanaud. Pour l’instant, dans le cabinet de toilette, il ouvrait de petits écrins à bijoux. Sauf un ou deux, ils étaient vides. L’un d’eux retint si longtemps son attention que M. Besnard ne put réprimer son impatience.

— Mais vous voyez bien, monsieur, qu’il ne contient rien !

Alors, tout d’un coup, Wethermill entra et s’avança.

— Oui, je vois, avait répondu Hanaud.

L’écrin qu’il tenait avait dû contenir des pendants d’oreilles, sans doute ceux dont M. Ricardo avait vu scintiller les diamants dans le jardin.

— Voulez-vous permettre, monsieur ? dit Wethermill.

Prenant l’écrin des mains de Hanaud :

— Oui, c’est là que Mlle Célie mettait ses pendants d’oreilles.

Et, pensif, il rendit l’écrin à l’inspecteur.

Pour la première fois, il venait de s’entremettre dans la perquisition. La raison en parut très claire à M. Ricardo : c’était Harry Wethermill qui avait dû faire cadeau des pendants à la jeune fille.

Hanaud remit l’écrin en place.

— Nous n’avons plus rien à faire ici, dit-il en rouvrant la porte du vestibule. Je suppose qu’avant mon arrivée on n’avait laissé entrer personne dans cette chambre ?

— Personne qu’Hélène Vauquier, lui répondit le commissaire.

M. Ricardo se sentit indigné d’une telle imprudence. Wethermill lui-même eut l’air surpris. Hanaud referma la porte.

— La femme de chambre ? dit-il. Elle est donc remise ?

— Elle est encore très faible, dit M. Besnard. Mais je jugeais nécessaire de savoir ce que Célie Harland portait sur elle en quittant la maison. J’en parlai à M. Fleuriot, il me permit d’amener ici Hélène Vauquier, seule en mesure de nous renseigner. C’est moi-même qui l’y ai amenée, juste, avant votre arrivée. Elle a vérifié ce qui pouvait manquer dans la garde-robe.

— En votre présence, j’imagine ?

— Je ne l’ai pas quittée une minute, répliqua M. Besnard avec hauteur. Vraiment, monsieur, nous n’ignorons pas à ce point les principes du métier. Je suis resté ici tout le temps qu’elle y a été, sans jamais la perdre de vue.

— C’était, m’avez-vous dit, un peu avant mon arrivée…

D’un pas nonchalant, Hanaud se dirigea vers la fenêtre ouverte sur la route, s’y pencha et regarda, au coin de la maison, le tournant par où il était venu avec ses amis, comme le regardait, au moment de son arrivée, le commissaire. Puis il redescendit dans la chambre.

— Quel est, demanda-t-il, le dernier placard ou le dernier tiroir qu’ait visité Hélène Vauquier.

— Celui-ci.

Et M. Besnard ouvrit le tiroir inférieur de la commode placée dans l’embrasure de la fenêtre. Une robe claire s’étalait dans le fond.

— En vous voyant venir, continua M. Besnard, je dis à Hélène Vauquier de se dépêcher. Elle souleva la robe et me déclara qu’il ne manquait rien dans le tiroir. Je la reconduisis alors à sa chambre, où je la laissai avec l’infirmière.

Hanaud prit dans le tiroir le léger vêtement, le secoua devant la fenêtre, le roula, le saisit par un coin, le tint un moment à la hauteur de ses yeux, puis enfin le replia vivement et le remit en place.

— Montrez-moi maintenant le premier tiroir qu’a touché la femme de chambre.

Cette fois, il s’empara d’une combinaison, qu’il porta jusqu’à la fenêtre, où il se mit à l’examiner avec un très grand soin. Après quoi, s’en débarrassant aux mains de M. Ricardo, il demeura songeur, absorbé en lui-même une ou deux minutes. M. Ricardo, cependant, examinait à son tour la combinaison, sans y rien voir d’insolite. C’était un coquet petit vêtement, orné de volants et de dentelles, mais qui ne semblait pas appeler spécialement la réflexion. Ne sachant que croire, M. Ricardo leva les yeux sur Hanaud. Hanaud le regarda en souriant :

— Quand M. Ricardo sera revenu de sa contemplation, fit l’inspecteur, nous irons entendre ce qu’Hélène Vauquier peut avoir à nous dire.

Il passa la porte le dernier, y donna un tour de clef et mit la clef dans sa poche.

— La chambre d’Hélène Vauquier est en haut, je crois ?

Et il se dirigea vers l’escalier.

À ce moment, un policier en tenue bourgeoise, qui attendait sur le palier, s’avança. Il tenait à la main un morceau de corde à fouet, solide et mince.

— Ah ! c’est vous, Durette ! s’écria le commissaire. Monsieur Hanaud, j’avais ce matin, envoyé Durette en ville faire un tour dans les magasins avec la corde trouvée nouée au cou de Mme Dauvray.

Hanaud s’approcha vivement de l’homme.

— Eh bien ? avez-vous découvert quelque chose ?

— Oui, monsieur, dit Durette. Chez M. Corval, rue du Casino, une jeune dame en costume gris foncé et coiffée d’un grand chapeau a, dans la soirée d’hier, vers neuf heures, au moment où allait se fermer la boutique, acheté un morceau de corde semblable à celle-ci. J’ai montré à M. Corval la photographie de Célie Harland saisie dans la chambre de Mme Dauvray par M. le commissaire : il y a reconnu la personne qui avait acheté la corde.

Un silence général accueillit ces paroles. Tous les auditeurs furent comme interdits. Aucun ne regarda Wethermill. Hanaud lui-même détourna les yeux.

— Oui, cela est très important, dit-il avec un air de gêne.

Et, suivi des autres, il monta l’escalier.

CHAPITRE VI

LA DÉPOSITION d’HÉLÈNE VAUQUIER

Dans sa chambre, dont une infirmière avait ouvert la porte, Hélène Vauquier reposait, allongée sur un fauteuil. Elle était très pâle et semblait malade. À la vue de Hanaud et des gens qui l’accompagnaient, elle se leva. Et Ricardo connut la justesse du portrait que Hanaud leur en avait fait. Elle était là, tout de noir vêtue, droite devant eux, les traits durs, solide paysanne de trente-cinq à quarante ans, respectable, la mine loyale, ayant bien l’air d’être ce qu’elle était : la confidente autant que la femme de chambre d’une vieille dame. Sur son visage se lisait une ardente imploration.

— Oh ! monsieur, commença-t-elle, laissez-moi m’en aller d’ici, n’importe où, en prison si vous le voulez ! Mais rester dans cette maison où pendant des années nous avons été si heureuses, alors que dans la pièce du bas Madame est étendue morte…, non, cela n’est pas supportable !

Elle s’effondra sur son fauteuil. Instantanément, Hanaud fut auprès d’elle.

— Tranquillisez-vous, fit-il avec bonté, je ne vous comprends que trop, ma pauvre femme. Peut-être avez-vous à Aix des amis disposés à vous recevoir ?

— Oui, monsieur, répondit Hélène Vauquier, d’une voix vibrante de gratitude. Merci à vous. Je n’aurais pu passer ici une nuit de plus. L’idée seule m’en glaçait d’épouvante.

— Voilà qui est réglé, vous pourrez aller chez vos amis.

Attirant à lui une chaise, Hanaud continua :

— Je ne vous demande auparavant, mademoiselle, que de nous dire, à ces messieurs et à moi, tout ce que vous savez de cette tragique affaire. Prenez votre temps, nous ne voulons pas vous tourmenter.

— Mais c’est que je ne sais rien, monsieur, protesta la femme de chambre. On m’avait envoyée me coucher sitôt après que Mlle Célie s’était costumée pour la séance.

— La séance !

M. Ricardo n’avait pu retenir ce cri. À ses yeux venait de s’évoquer une fois encore le spectacle dont il avait été témoin dans la salle des fêtes de Leamington. Mais Hanaud se tourna vers lui. Et bien que sa figure n’eût cessé d’exprimer la bienveillance, il avait dans les yeux une lueur dont la vue fit monter le sang aux joues de M. Ricardo.

— Vous avez parlé, monsieur Ricardo ? demanda-t-il. Mais non, les oreilles m’auront tinté, sans aucun doute.

Et tout de suite il revint à Hélène Vauquier.

— Vous parliez de séance ? Mlle Célie donnait donc des séances ? Bizarre. Nous aurons à nous éclairer là-dessus. Qui sait quel fil peut nous conduire à la vérité ?

Hélène Vauquier hocha la tête.

— La vérité, monsieur, vous auriez tort de la chercher près de moi. Car, prenez-y garde, je ne saurais m’expliquer avec justice sur le compte de Mlle Célie. Non, je ne le pourrais pas. J’étais jalouse d’elle, entendez-vous, jalouse. Vous désirez la vérité ? Eh bien, je haïssais cette jeune fille.

Hélène Vauquier avait rougi en proférant ces mots, et son poing s’était fermé sur le bras de son siège.

— Je la haïssais, je le répète. Comment aurais-je pu m’empêcher de la haïr ?

— Expliquez-vous, fit doucement Hanaud. Pourquoi n’auriez-vous pu vous en empêcher ?

Hélène Vauquier se renversa dans son fauteuil. Elle semblait à bout de forces. Un pâle sourire tremblait sur ses lèvres.

— Je vais vous le dire. Mais rappelez-vous que c’est une femme qui vous parle, et que des choses qui vous paraîtront sottes et ridicules ont beaucoup de prix pour elle. Un soir de juin dernier… Juin, comme cela est proche ! Dire qu’en juin il n’y avait pas encore chez nous une Mlle Célie !

Là-dessus, la femme de chambre se lança dans un récit où M. Ricardo trouva l’explication d’un fait qui l’avait particulièrement intrigué, à savoir comment une jeune fille aussi distinguée que Célie Harland en était venue à vivre avec une femme aussi commune que Mme Dauvray.

— Donc, un soir de juin dernier, à Paris, Madame était allée souper avec des amis dans un cabaret de Montmartre. À son retour, elle en ramenait Mlle Célie. Si vous l’aviez vue, la demoiselle, en petite robe de tartan, avec un manteau qui tombait en lambeaux, et un air de famine, oui, de famine !… Madame me raconta l’histoire cette nuit même quand je la déshabillai. Elle avait trouvé Mlle Célie en train de danser parmi les tables, pour le prix du souper que le premier venu daignerait lui offrir.

Le mépris enflait la voix d’Hélène ; il lui prêtait un accent dont résonnait la chambre.

— Mais qui donc eût dansé avec celle guenilleuse ? Qui lui eût offert le souper, si, par chance, elle n’avait rencontré Madame ? Madame l’interrogea, Madame écouta tout ce qu’elle lui contait de sa misère. Finalement, Madame la ramena chez nous. Elle était si bonne, Madame, et d’une telle insouciance dans la bonté ! Et pour sa récompense, aujourd’hui, la voilà morte !

Un sanglot étrangla ces derniers mots. Le visage d’Hélène Vauquier se contracta, ses mains se crispèrent.

— Là, là, fit doucement Hanaud, calmez-vous, mademoiselle.

Hélène Vauquier se tut un moment, au bout duquel, prenant sur elle :

— Pardonnez-moi, monsieur, mais j’ai vécu si longtemps avec Madame ! Mlle Célie n’avait pas fait son entrée dans la maison depuis huit jours que déjà il n’y avait pas de faveur dont on ne la jugeât digne. Madame était, voyez-vous, une véritable enfant. Toujours faible, toujours dupe, et fermée aux leçons de la prudence. Mais jamais personne n’avait, en aussi peu de temps que Mlle Célie, gagné le chemin de son cœur. Il fallait que Mademoiselle fût habillée par les grands couturiers, qu’elle eût des dessous de dentelles, du linge fin, des chapeaux à douze cents francs, et que la femme de chambre de Madame se mît à son service pour la parer de toutes ces belles choses !

Avec une violence qui touchait presque à la fureur, Hélène Vauquier s’était redressée sur son fauteuil. Elle regarda autour d’elle et haussa les épaules.

— Je vous avais bien dit de ne pas vous adresser à moi. Comment vous parlerai-je impartialement, ou même tranquillement, de Mademoiselle ? Songez donc, pendant des années, j’avais été plus que la servante de Madame, son amie, elle-même voulait bien me donner ce nom. Elle me confiait tout, me consultait sur tout, m’emmenait partout. Un matin, sur le coup de deux heures, elle rentre à la maison accompagnée d’une jolie fille qu’elle a ramassée dans un cabaret de Montmartre. Et dans l’espace d’une semaine, je ne suis plus rien, je ne vaux plus rien… Mademoiselle est reine !

— Il est naturel, il est humain, dit Hanaud avec sympathie, que vous en ayez éprouvé de la colère. Mais, voyons, vous avez parlé de séances, dites-nous très sincèrement ce que vous en savez. En quoi consistaient-elles ? Et d’abord quelle en fut l’origine ?

— Oh ! quant à cela, monsieur, répondit Hélène Vauquier, l’origine en fut des plus simples. Madame avait une passion pour les diseurs de bonne aventure et autres fripons de même espèce. N’importe qui, avec un paquet de cartes et les niaiseries d’usage sur une méchante femme brune ou sur un vilain boiteux… Monsieur connaît bien, n’est-ce pas, les fariboles qui se débitent dans une demi-obscurité pour l’exploitation des âmes crédules ?

— Si je les connais ! dit Hanaud en riant.

— Eh bien, n’importe qui pouvait, par ces moyens, mettre largement à profit la superstition de Madame. Il y avait trois semaines que Mademoiselle habitait avec nous lorsque, un matin, comme je la coiffais, elle me dit que c’était pitié de voir Madame courir les devins et les pythonisses, qu’elle-même était en mesure de faire beaucoup mieux que tous ces gens-là, et qu’avec mon aide elle se chargeait d’arracher Madame à leurs griffes. J’ignorais, monsieur, le pouvoir que j’allais mettre ainsi entre les mains de Mlle Célie, sans quoi j’aurais refusé ce qu’elle me demandait. Mais je ne tenais pas à me mettre en opposition avec elle ; et quand j’eus consenti une fois, le moyen de me reprendre ? Elle aurait su trouver, pour m’écarter, quelque malin prétexte d’insuffisance psychique. Et Madame, si je lui avais confessé la vérité, m’en aurait tellement voulu de m’être associée à une fourberie que j’aurais perdu ma place. Ainsi, les séances continuèrent.

— Votre situation était délicate, je ne crois pas que monsieur le commissaire soit plus que moi disposé à vous blâmer.

— Certes non, dit M. Besnard.

— Poursuivez donc, mademoiselle. Ces séances, quel en était le programme ? En quoi y participiez-vous ? Que faisait Mlle Célie ? Faisait-elle battre des pieds de table dans le noir ? Ou résonner des tambourins comme celui qui pend au mur du salon ?

Cette question, où se mêlait une pointe de bonne humeur, causa quelque dépit à M. Ricardo. Le tambourin n’avait donc pas échappé à l’observation de Hanaud ? Sans avoir la même raison sérieuse qu’avait M. Ricardo de remarquer cet instrument, il l’avait noté du regard et enregistré dans sa mémoire !

— Ah ! monsieur, s’écria Hélène Vauquier, ce n’était rien, rien, rien du tout, que les tambourins et les coups de la table ! Mlle Célie faisait apparaître les esprits, elle les faisait parler.

— Vraiment ? Et sans que la supercherie se soit jamais découverte ? Faut-il qu’elle fût experte, Mlle Célie !

— Elle était d’une adresse surprenante. Quelquefois, Madame et moi assistions seules aux séances ; d’autres fois aussi, Madame sentait le besoin d’y inviter des étrangers. Car c’était une grande fierté pour elle que d’avoir une demoiselle de compagnie qui la mettait en communication avec l’autre monde. Jamais Mlle Célie ne se laissa prendre en fraude. Elle me raconta que pendant bien des années, et même dès l’enfance, elle avait parcouru de tous côtés l’Angleterre en donnant de ces exhibitions.

— Oh ! oh ! fit Hanaud.

Et s’adressant à Wethermill :

— Vous saviez cela ? demanda-t-il.

— Non, dit Wethermill, je ne le savais pas.

— Pourtant, cela ne m’a pas l’air d’une fable.

L’inspecteur s’était de nouveau tourné, vers Hélène Vauquier.

— Mademoiselle, nous vous écoutons. Imaginez-vous que nous sommes ici un public assemblé pour une séance. Et alors ?

— Alors, voilà. Mlle Célie arrive. Elle porte une longue robe de velours noir qui fait ressortir la blancheur de ses bras et de ses épaules. Car…

La voix d’Hélène eut un retour d’amertume.

— Car Mademoiselle n’oublie jamais ces petits détails. D’ordinaire, elle reste un moment silencieuse, il paraît qu’une force agit contre elle. Et Madame est là qui attend, la bouche bée et les yeux grands ouverts. Enfin, mademoiselle dit que les pouvoirs sont favorables, que les esprits vont se manifester. Elle se place dans un petit cabinet, dont une corde barre la porte : c’est moi qui m’occupe de la corde. On baisse les lumières ; des fois, même, on les éteint complètement. Ou bien nous sommes assises autour d’une table, Mademoiselle entre Madame et moi, et nous nous tenons par les mains. Mais on a commencé par éteindre les lumières, et c’est sa main, en réalité, qui tient celle de Madame. Dans une circonstance comme dans une autre, Mademoiselle se met, après un moment, à rôder sans bruit dans la pièce. Des pantoufles à semelles de feutre étouffent le bruit de ses pas. Alors, comme vous le disiez tout à l’heure, des tambourins résonnent, des doigts vous effleurent le front et le cou, des voix étranges s’éveillent dans tous les coins, de vagues apparitions se forment. Ce sont les esprits des grandes dames d’autrefois. Elles viennent causer avec Mme Dauvray. De grandes dames comme Mme de Castiglione, Marie-Antoinette, Marie de Médicis… Je ne me rappelle pas tous les noms, et peut-être que je les prononce mal. Puis les voix cessent, on redonne la lumière, et l’on retrouve Mlle Célie en transe, à la même place et dans la même attitude où on l’avait laissée quand la lumière s’était éteinte. Représentez-vous, messieurs, l’effet que produisaient sur Mme Dauvray de pareilles séances. Madame était faite exprès pour ça. Elle y croyait aveuglément. Elle gravait dans sa mémoire, mot pour mot, les paroles que lui adressaient les grandes dames, elle les répétait à tout bout de champ, elle ressentait un orgueil très vif de ce que ces nobles personnes daignaient revenir de l’au-delà simplement pour s’entretenir avec elle, Mme Dauvray, et lui raconter leur existence. S’il n’avait tenu qu’à elle, nous aurions eu des séances à longueur de jour. Mais Mlle Célie lui faisait comprendre qu’elle en sortait chaque fois épuisée. Ah ! comme elle jouait son jeu, Mlle Célie ! Ainsi, par exemple, Madame avait une envie folle de causer avec l’esprit de Mme de Montespan. Elle avait lu tous les livres où il était question de cette dame. Apparemment, l’idée lui en était venue de Mlle Célie, elle ne l’aurait pas eue elle-même, étant, pour cela, trop peu instruite. Jamais, d’ailleurs, elle n’obtint la satisfaction qu’elle espérait. Mlle Célie la lui promettait sans cesse et la lui refusa toujours. Elle n’entendait pas gâter son affaire en se montrant prodigue de divertissements. Elle avait acquis sur Mme Dauvray un pouvoir à toute épreuve. Les diseurs de bonne aventure n’existaient plus pour Madame. Elle ne savait que se féliciter de la chance qui lui avait envoyé Mlle Célie. Et maintenant, maintenant…

Une fois de plus, la voix d’Hélène Vauquier se brisa. Hanaud emplit un verre d’eau et le lui tendit. Elle le vida d’un trait.

— Là, ça va mieux, n’est-ce pas ? lui demanda-t-il.

— Oui, monsieur, répondit-elle.

Et recouvrant peu à peu ses forces :

— Parfois aussi, des messages venaient s’écrire sur la table.

— Des messages ?

— Oui, des messages dictés par les esprits en réponse aux questions qu’on leur posait. Mlle Célie les avait toutes prêtes, ces réponses. Elle était, je vous dis, d’une malice extraordinaire.

— Il devait pourtant y avoir, de temps à autre, des questions auxquelles Mlle Célie ne pouvait répondre ?

— En effet… de temps à autre…, quand il se trouvait là des étrangers. Avec Mme Dauvray, pauvre ignorante, toute réponse était bonne. Mais les étrangers, eux, pour éprouver Mlle Célie, lui posaient parfois des questions embarrassantes.

— Et alors ?

Hélène Vauquier sourit.

— C’était tout un pour mademoiselle.

— Autrement dit, elle avait toujours un moyen de tourner la difficulté ?

— Parfaitement.

— Je n’en vois qu’un, fit Hanaud, en regardant tour à tour M. Ricardo et le commissaire, comme pour leur demander s’ils en voyaient d’autres. Et ce seul moyen, c’était qu’elle écrivit, sous la dictée de l’esprit invité à s’exprimer avec franchise : « Je ne sais pas. »

— Ah ! mais non, monsieur, mais non ! répliqua Hélène Vauquier avec un peu d’ironie. Si vous aviez quelque habitude des séances spirites, je n’aurais pas à vous apprendre qu’un esprit ruinerait son prestige en déclarant qu’il ne sait pas. L’autorité de Mlle Célie en eût également souffert. Mais des raisons mystérieuses peuvent faire qu’un esprit n’ait pas le droit de répondre aux questions qu’on lui pose.

— Je comprends.

— Mlle Célie ne se laissait jamais prendre de court. Elle portait une écharpe de dentelle qu’à certains moments elle enroulait autour de sa tête ; ainsi, dans l’obscurité de la salle, elle devenait en quelques secondes une vieille, vieille femme ; et sa voix était si changée qu’on ne la reconnaissait plus.

Pour tous ceux qui l’écoutaient, le récit d’Hélène Vauquier emportait la conviction. Les supercheries de Célie étaient si aisément, si naturellement décrites qu’elles ne pouvaient être une invention, et surtout l’invention d’une paysanne dont les lèvres s’efforçaient à ne pas broncher sur les noms des Médicis, des Montespan et autres dames de même parage. Comment, en effet, eût-elle appris toute seule ces noms ? À plus forte raison, comment eût-elle imaginé le détail le plus probant de son histoire, ce désir fou qu’avait Mme Dauvray d’un entretien avec l’illustre amie d’un roi de France ? Tout cela criait la vérité.

M. Ricardo, lui, bien entendu, était suffisamment édifié à cet égard. N’avait-il pas vu la jeune fille, en robe de velours noir, s’asseoir dans un cabinet sur une scène de théâtre, et une grande dame du passé apparaître vaguement au milieu des ténèbres ? Au surplus, la jalousie d’Hélène Vauquier pour Célie se justifiait de reste, et l’aveu qu’elle en avait fait, confirmait la sincérité de ses allégations.

— Venons-en à la soirée d’hier, dit Hanaud. Elle fut, n’est-ce pas, marquée par une séance ?

Hélène hocha la tête.

— Non, monsieur, nous n’avons pas eu de séance hier soir.

— Cependant…, interrompit le commissaire.

Mais Hanaud leva la main.

— Laissons parler mademoiselle.

Des explications fournies par Hélène Vauquier, il ressortit que Mme Dauvray et Célie avaient, selon leur habitude quotidienne, quitté à pied la maison vers cinq heures de l’après-midi pour se rendre à la villa des Fleurs, y passer une ou deux heures, aller dîner dans un restaurant, et revenir achever la soirée à la villa dans les salles de jeu. En cette occurrence, toutefois, Mme Dauvray informa sa femme de chambre qu’elles rentreraient de bonne heure et ramèneraient avec elles une amie qui s’intéressait aux manifestations spirites, bien qu’elle demeurât sceptique. « Mais nous la convaincrons ce soir, Célie », dit-elle avec assurance. Un peu avant huit heures, Hélène Vauquier ferma les persiennes des deux étages, puis celles du rez-de-chaussée et la porte vitrée donnant sur le jardin, après quoi elle s’en revint à la cuisine, située à l’arrière de la maison, c’est-à-dire sur le côté qui regarde la route. Il s’était produit vers sept heures une chute de pluie, qui avait duré trois bons quarts d’heure ; il s’en produisit une deuxième, très forte, un peu après qu’Hélène Vauquier eut tout fermé ; et la femme de chambre, qui savait sa maîtresse sensible à l’humidité de l’air, avait allumé du feu au salon. La pluie s’arrêta définitivement vers neuf heures et le ciel se dégagea.

Il était neuf heures et demie quand la sonnette du salon avait appelé Hélène Vauquier. Celle-ci pouvait d’autant mieux certifier l’heure que la femme de ménage avait à ce moment, attiré son attention sur la pendule.

— Je trouvai au salon Mme Dauvray, rentrée à l’aide de son passe-partout en compagnie de Mlle Célie et d’une autre dame.

— Ah ! s’écria M. Besnard, une autre dame ? Et que vous connaissiez ? que vous aviez déjà vue ?

— Non, monsieur.

— Pourriez-vous me la décrire ?

— Un teint jaune, des cheveux noirs, des yeux brillants comme des grains de verre. Courtaude, quarante-cinq ans, bien qu’il soit facile de se tromper en matière d’âge. Je remarquai sa main, car elle était en train de retirer ses gants ; et elles me parurent singulièrement musclées pour des mains de femme.

— Voilà, fit le commissaire, un détail qui a son intérêt.

— Mme Dauvray manifestait une agitation fébrile. C’était toujours le cas chez elle avant une séance. « Vous allez aider Mlle Célie à s’habiller, Hélène, me dit-elle, dépêchez-vous. » Elle ajouta, d’une voix tout animée d’impatience et de désir : « Peut-être se montrera-t-elle ce soir ? » « Elle, » vous comprenez, c’était Mme de Montespan. Ensuite Madame se tourna vers l’étrangère et dit : « À partir de ce soir, vous ne douterez plus, Adèle ».

— Adèle ? L’étrangère s’appelait donc Adèle ?

Cette question du commissaire appela une réserve immédiate de Hanaud.

— C’est à savoir, dit-il sèchement.

Hélène Vauquier réfléchit.

— Je crois bien avoir entendu Adèle, déclara-t-elle avec moins d’assurance. Ou quelque chose comme ça.

M. Ricardo ne put s’empêcher d’intervenir.

— Ce que veut dire M. Hanaud, expliqua-t-il avec la bonne grâce d’un homme qui s’attache à éclairer l’intelligence obscure d’un enfant, c’est qu’Adèle était probablement un pseudonyme.

Hanaud lui décocha un ricanement féroce.

— Oui-da ! s’écria-t-il, un pseudonyme ! mot simple et élémentaire, bien fait pour éclairer le témoin. Quel trait de génie vient d’avoir là M. Ricardo !

M. Ricardo rougit jusqu’aux oreilles, mais il n’articula plus une syllabe. Il était prêt à subir tous les sarcasmes qu’un collégien peut attendre du maître, pourvu que l’on voulût bien tolérer sa présence. Heureusement, le commissaire détourna de lui l’attention de Hanaud.

— Un pseudonyme, dit-il à Hélène Vauquier, c’est un faux nom. Il se peut qu’Adèle fût un nom d’emprunt que se donnait l’étrangère.

— Décidément, répliqua Hélène Vauquier, dont l’incertitude allait décroissant à mesure qu’elle consultait sa mémoire, j’ai idée que la dame se nommait bien Adèle. Je l’affirmerais presque.

— Soit, nous l’appellerons Adèle, conclut impatiemment Hanaud. Qu’importe, en somme ? Continuez, mademoiselle Vauquier.

— La dame s’assit très droite sur le bord de son fauteuil, avec un rire d’incrédulité et une espèce d’air où l’on sentait le défi, comme si, d’avance, elle avait décidé que rien ne parviendrait à la convaincre.

Les paroles d’Hélène Vauquier faisaient tout revivre de cette scène : le scepticisme défiant de la dame se carrant sur le bord de son fauteuil et dégantant ses mains musclées, l’excitation de Mme Dauvray si déterminée à la convaincre, et la sortie de Mlle Célie allant revêtir la robe noire qui, dans une obscurité presque absolue, devait la rendre invisible.

— Tandis que je déshabillais mademoiselle, continua Hélène Vauquier, elle me dit : « Vous pourrez aller vous coucher quand je descendrai au salon, Hélène. Un ami viendra prendre en auto Mme Adèle… » Oui, je ne me trompe pas, c’était bien Adèle… « Je me charge de la reconduire et de refermer la maison après son départ. Si vous entendez une auto, vous saurez que c’est pour elle. »

— Vraiment, elle a dit cela ?

Hanaud avait, en disant ces mots, jeté du côté de Wethermill un regard assombri, puis il avait adressé au commissaire un coup d’œil accompagné d’un très léger mouvement d’épaules. Mais si léger qu’eût été ce mouvement, M. Ricardo l’avait surpris ; et il crut entendre un jury prononcer le mot « Coupable ! »

Hélène Vauquier l’avait surpris, elle aussi.

— Ne vous hâtez pas de la condamner, monsieur, dit-elle, comme obéissant à l’impulsion d’un remords. Ne l’accablez pas trop vite sur mon témoignage. Car, je vous ai prévenu, je… je la détestais !

Hanaud acquiesça d’un signe. Et elle reprit :

— Très étonnée, je demandai à Mademoiselle ce qu’elle pensait faire sans moi, qui lui servais toujours d’auxiliaire. « Ne vous en inquiétez pas, je m’en tirerai sans peine, » me répondit-elle. Et elle se mit à rire. C’est une des raisons qui me font croire qu’il n’y eut pas de séance hier. La voix de Mlle Célie, monsieur, avait, hier, un son que je ne m’explique pas encore. Et, tenez, je m’en vais vous dire pourquoi je suis sûre qu’il n’y eut pas de séance, pourquoi Mlle Célie avait, en elle-même, décidé qu’il n’y en aurait pas.

— C’est cela, nous vous écoutons, dit Hanaud, penché en avant, les mains sur les genoux, dans une attitude de curiosité attentive.

Hélène Vauquier avait pris sur la table une feuille de papier, qu’elle tendit à l’inspecteur.

— Voici, reprit-elle, tandis que Hanaud prenait la feuille et la regardait, une note que j’ai écrite à la demande de M. le commissaire, et où j’ai décrit exactement la toilette que portait Mademoiselle au moment où elle me quitta. Mademoiselle n’avait pas voulu sa robe noire habituelle ; j’avais dû lui mettre sa nouvelle robe de soirée, en tulle vert pâle avec fourreau de satin souple. Elle servait à ravir la beauté blonde de Mademoiselle, elle laissait à nu les bras et les épaules, et elle avait une longue traîne qui bruissait au moindre mouvement. Elle se complétait de bas de soie vert pâle et de souliers de satin assortis, à grandes boucles de strass ; une autre boucle laissait pendre jusqu’aux genoux les deux extrémités d’une ceinture de satin vert. Je nouai d’un ruban d’argent les cheveux blonds, j’épinglai sur leurs ondes un grand chapeau de la couleur de la robe, d’où retombait par derrière une plume d’autruche brun or. Il y avait du feu dans la cheminée du salon, j’en avertis Mademoiselle : l’écran n’empêcherait pas qu’il s’en échappât des lueurs sur le parquet, et les reflets de ses boucles la trahiraient, si déjà elle n’était trahie par le froufrou de sa robe. Mais elle me déclara qu’elle enverrait promener ses souliers. Ah ! monsieur, ce n’est pas ainsi qu’on s’habille pour une séance de spiritisme, mais bien plutôt, pas vrai ? pour un rendez-vous amoureux.

Cette réflexion fit sursauter tous ceux qui l’entendirent. M. Ricardo en eut la respiration coupée. Wethermill poussa un cri de révolte.

— Mais c’est une idée ! s’exclama d’un air d’admiration le commissaire.

Hanaud lui-même se renversa sur son siège, sans rien perdre toutefois de son impassibilité apparente, ni détacher ses yeux d’Hélène Vauquier.

— Laissez-moi, reprit celle-ci, aller jusqu’au bout de ma pensée. J’avais l’habitude de porter, le soir, dans la salle à manger, que sépare du salon, comme vous le savez, la longueur du vestibule, des flacons de sirop et de limonade avec des biscuits. Ne se peut-il pas que Mme Dauvray et la dame étrangère, Adèle, soient passées du salon dans la salle à manger pendant que Mlle Célie changeait de costume ? Je sais que, sitôt habillée, Mlle Célie descendit en courant au salon. Supposez qu’elle fût attendue par un amoureux avec qui elle eût décidé de fuir. Elle traverse précipitamment le salon vide, ouvre la porte-fenêtre et sort, laissant la porte ouverte. Un malfaiteur, complice d’Adèle, profite de cette circonstance pour entrer dans le salon et s’y cacher jusqu’au retour de Mme Dauvray. Ainsi Mlle Célie n’est pour rien dans le crime.

Il y eut un moment de silence, puis Hanaud prit la parole :

— Tout ça est fort bien, mademoiselle Vauquier. Mais vous oubliez un détail, à savoir que Mlle Célie, avant de s’enfuir, avait passé sur sa robe un manteau de dentelle. C’est donc que, pour le chercher, elle était remontée à sa chambre, alors que vous aviez déjà gagné la vôtre.

Il sembla que cette remarque déconcertait Hélène Vauquier.

— C’est vrai. J’avais oublié le manteau de dentelle. Je n’aimais pas Mlle Célie, mais je ne suis pas méchante…

— Et vous ne tenez pas compte du fait que, dans la salle à manger, on n’a touché ni à la limonade ni au sirop, interrompit le commissaire.

— Vraiment ? murmura Hélène Vauquier, de plus en plus interdite. Je ne savais pas… On me tient ici prisonnière…

— Mais attendez donc ! s’écria M. Besnard, au comble de l’agitation. Voici une hypothèse qui explique tout, qui concilie pleinement l’idée de Mlle Vauquier avec la nôtre. Je crois très juste, dans une certaine mesure, l’idée de Mlle Vauquier. Imaginez, monsieur Hanaud, que Mlle Célie eût effectivement un rendez-vous avec un amoureux, mais que cet amoureux fût l’assassin. Tout s’éclaire. Elle ne s’enfuit pas avec cet homme, elle lui ouvre la porte et le fait entrer.

Simultanément, Hanaud et M. Ricardo regardèrent Wethermill. Comment Wethermill prenait-il cette hypothèse ? Adossé au mur, Wethermill avait fermé les yeux ; il était très pâle, un spasme douloureux lui contractait le visage. Mais il avait plutôt l’air de dévorer en silence un outrage que d’être accablé par la conviction d’avoir aimé une créature indigne.

— Ce n’est pas à moi de prendre parti, monsieur, continua Hélène Vauquier. Je ne puis que dire ce que je sais. Je suis femme, et une jeune fille pressée de courir à un rendez-vous d’amour aurait fort à faire pour empêcher une autre femme de s’en rendre compte. Son secret lui échapperait sans qu’elle dît un mot. Songez donc, messieurs…

Et tout à coup, Hélène Vauquier sourit.

— Ce frémissement de toute la personne, ce souci de paraître dans toute sa fraîcheur, dans tout son éclat, dans tout l’avantage que procure une belle toilette… Imaginez cela. Croyez-vous qu’une autre femme s’y trompe ? J’ai vu Mlle Célie, les joues roses, les yeux brillants. Jamais elle n’avait été si belle. Et ce chapeau vert pâle sur les masses d’or de ses cheveux !… Elle revenait sans cesse à la glace, elle s’y contemplait de la tête aux pieds, et elle soupirait de bonheur au spectacle de sa propre image. Elle rassembla sa traîne, prit ses longs gants de l’autre main et dégringola plus qu’elle ne descendit l’escalier. Quand elle fut en bas, elle me cria « Maintenant, vous pouvez aller vous coucher, Hélène. »

Et, sa rancœur lui revenant, Hélène ne put se défendre de conclure :

— Oui, je n’avais plus qu’à me coucher, moi, elle s’en allait à son bonheur, à son plaisir !

Hanaud, cependant, avait lu et relu la description qu’Hélène Vauquier lui avait remise.

— Ainsi, dit-il, quand, ce matin, vous avec suggéré à M. le commissaire qu’il pouvait être utile de vous laisser visiter la garde-robe de Mlle Célie, vous avez constaté qu’indépendamment de la robe verte il n’y manquait rien que le manteau de dentelle blanche ?

— Rien, en effet.

— Bon. Et quand Mlle Célie fut descendue ?

— J’éteignis les lumières de sa chambre et, comme elle me l’avait ordonné, je montai me coucher. Ce que je me rappelle ensuite… Mais comment y penser sans trembler ?

Frissonnante, Hélène se couvrit la figure des deux mains. Hanaud les lui rabattit doucement.

— Du courage, mademoiselle. Calmez-vous. Vous n’avez plus rien à craindre.

Elle avait fermé les yeux.

— Oui, sans doute, je n’ai plus rien à craindre. Mais je sens bien que jamais plus je ne retrouverai le sommeil.

Et ses paupières se gonflèrent de larmes.

— Je fus éveillée par une sensation d’étouffement. Mon Dieu ! il y avait de la lumière dans la chambre. Une femme, l’étrangère, Adèle, pesait de ses deux fortes mains sur mes épaules, tandis qu’un homme à petite moustache noire, coiffé d’une casquette qui lui tombait sur les yeux, pressait contre ma bouche un bâillon qui m’emplissait d’une odeur fade et d’un goût écœurant. Je fus terrifiée. Je ne pouvais crier. Je me débattis. La femme me commanda brutalement de rester tranquille. Mais c’est plus fort que moi, je continuai de me débattre. Avec une sauvagerie sans égale, elle me mit sur les genoux. L’homme, pendant ce temps, me maintenait le bâillon sur la bouche et, de sa main libre, me serrait contre lui en me ligotant les mains derrière le dos. Voyez !

Elle tendit ses poignets. Ils portaient les traces de meurtrissures. Des sillons rouges marquaient la place où la corde avait mordu dans la chair.

— Puis on me renversa sur mon lit, je perdis connaissance. Et quand je revins à moi, je vis à mon chevet un médecin, qu’assistait une infirmière.

Hélène Vauquier semblait à bout de forces. Elle épongeait de son mouchoir la sueur qui perlait à grosses gouttes sur son front.

— Merci, mademoiselle, dit gravement Hanaud. Je comprends ce qu’a eu pour vous d’atroce une pareille épreuve. Pour en finir, je vous demande de bien vouloir relire la description que vous nous avez faite du costume que portait, à son départ, Mlle Célie. C’est un signalement que nous allons rendre public. Il convient que rien n’y manque.

Hélène Vauquier parcourut des yeux le papier que Hanaud lui tendait ; puis, le rendant à l’inspecteur :

— Non, dit-elle, je ne crois pas y avoir rien omis.

— Cependant, lui représenta doucement Hanaud, j’avais compris que Mlle Célie portait d’habitude des pendants d’oreilles en brillants. Je ne vois pas que vous en fassiez mention.

Les joues de la femme de chambre se colorèrent.

— Vous avec raison, monsieur, absolument raison. Je les avais oubliés.

— Tout le monde est capable d’oubli, repartit Hanaud en la rassurant d’un sourire. Mais réfléchissez bien à présent, tâchez de vous souvenir : ces pendants, Mlle Célie les portait-elle la nuit dernière ?

Et il se pencha comme pour saisir plus vite la réponse. Wethermill, lui aussi, fit un mouvement. Tous les deux semblaient attacher à ce détail une importance extrême.

Hélène Vauquier demeura un instant silencieuse ; ses yeux, fixés sur Hanaud, avaient l’air de le consulter.

— Mademoiselle, dit-il, ce n’est pas moi qui vous fournirai une réponse.

Elle rougit de plus belle.

— Non, bien sûr, monsieur. Je réfléchissais…

— Voyons : Mlle Célie portait-elle ses pendants d’oreilles hier soir, quand elle est descendue ?

— Je crois qu’elle les portait…, mais oui, oui…

Et la parole d’Hélène Vauquier, d’abord incertaine, devenait, peu à peu, plus affirmative.

— Je crois qu’elle les portait. Elle les avait retirés au moment d’entrer dans son bain et les avait déposés sur la table de toilette. Elle les remit pendant que je la coiffais, au moment où je nouai d’un ruban ses cheveux.

— Nous les ajouterons donc à votre signalement, dit Hanaud en se relevant. Pour le quart d’heure, ne nous occupons plus de Mlle Célie.

Il replia le papier, l’inséra dans son portefeuille, puis, remettant le portefeuille dans sa poche :

— Venons-en à la pauvre Mme Dauvray. Gardait-elle beaucoup d’argent dans la maison ?

— Non, monsieur. Tout le monde la connaissait à Aix, l’on acceptait couramment ses chèques. Elle avait partout un crédit de premier ordre. Ah ! c’était un plaisir que de servir Madame !

Et la femme de chambre baissait la tête, comme dans l’orgueil de partager un semblable crédit.

— Elle fréquentait la villa des Fleurs, poursuivit Hanaud. Elle devait bien y jouer de temps en temps ? Elle y gagnait peut-être ?

Hélène Vauquier eut un geste de dénégation.

— Non. S’il est vrai qu’elle aimait et fréquentait la villa des Fleurs, elle n’y jouait jamais que de faibles sommes ; parfois même elle n’y jouait pas du tout. Le gain de quelques louis lui causait un tel contentement que, par crainte de les reperdre, elle quittait aussitôt la table. Elle n’eût pas agi différemment si elle avait été très pauvre. Vingt, trente louis, c’était le plus qu’il y avait jamais dans la maison.

— De sorte qu’on l’aura certainement assassinée pour ses bijoux ?

— Certainement, monsieur.

— Car ils constituaient une collection fameuse. Où les gardait-elle ?

— Dans le coffre-fort de sa chambre. Chaque soir, quand elle avait retiré ceux qu’elle portait, elle prenait la précaution de les renfermer avec le reste. Elle n’était jamais trop fatiguée pour cela.

— Et les clefs, qu’en faisait-elle ?

— Ça, je ne peux pas vous le dire. C’est pendant que je la déshabillais qu’elle enfermait ses bagues et ses colliers. Elle posait ensuite les clefs n’importe où, sur la cheminée, sur la coiffeuse. Mais au matin elles n’étaient plus jamais où je les avais vu poser le soir. Elle les avait secrètement rangées.

— Mlle Célie connaissait, je suppose, l’existence du coffre et le fait que Mme Dauvray y enfermait ses bijoux ?

— Oh ! oui, Mademoiselle était souvent dans la chambre de Madame quand Madame s’habillait ou se déshabillait. Elle a dû voir bien des fois Madame prendre ses bijoux et les remettre en place. Tout comme moi, monsieur.

— Merci, mademoiselle.

Et l’inspecteur sourit amicalement à Hélène Vauquier.

— Votre supplice est terminé. Mais, bien entendu, M. le Juge d’instruction aura également à vous entendre.

Elle leva sur lui un regard chargé d’inquiétude.

— Est-ce qu’en attendant on ne me permettra pas, au moins, de quitter la villa ? demanda-t-elle d’une voix tremblante.

— Si. Vous pourrez vous rendre immédiatement chez vos amis.

— Oh ! merci, monsieur, merci encore.

Et, tout d’un coup, sa force l’abandonnant, un flux de larmes jaillit de ses yeux, elle enfouit son visage dans ses mains et sanglota.

— C’est trop bête ! gémit-elle. Mais que voulez-vous ? tout cela est si terrible !

— Oui, oui, fit doucement Hanaud, cherchant à l’apaiser. L’infirmière va rassembler dans une valise les quelques objets qui vous seraient nécessaires. Naturellement, vous resterez à Aix. J’enverrai quelqu’un auprès de vous chez vos amis.

— Oh ! pas un sergent de ville, monsieur ! je vous en conjure. Ce serait pour moi le déshonneur.

— Non. Un agent en bourgeois, qui vous défendra contre l’importunité des journalistes.

Hanaud se tourna vers la porte. Sur la table de toilette, une corde était posée. Il la prit ; et s’adressant à l’infirmière :

— Est-ce avec cette corde que l’on avait lié les mains de mademoiselle ?

— Oui, monsieur.

Hanaud tendit la corde au commissaire. C’était un morceau d’une corde à fouet, mince et solide, en tout point semblable à celle qu’on avait trouvée enroulée à la gorge de Mme Dauvray.

Hanaud ouvrit la porte ; et, de nouveau, à l’infirmière :

— Nous allons, dit-il, commander une voiture pour Mlle Vauquier. Vous la conduirez chez ses amis. Inutile d’entrer avec elle. Je ne crois pas qu’elle ait besoin plus longtemps de vos soins. Préparez-lui un petit bagage et descendez-le. Elle est de force, je n’en doute pas, à vous suivre sans aide.

Et, s’inclinant avec bonne grâce, Hanaud sortit.

Tout le temps qu’avait duré l’interrogatoire d’Hélène Vauquier, M. Ricardo s’était demandé sous quel jour Hanaud la considérait. Il lui marquait de la sympathie, mais cette sympathie pouvait n’être qu’une feinte.

S’il avait quelque arrière-pensée, ses questions à la femme de chambre ne le laissaient pas voir. Il venait de le laisser voir maintenant. En avisant l’infirmière, avec toute la netteté possible, qu’elle n’avait plus à veiller sur une prisonnière, qu’elle avait à descendre le bagage d’Hélène Vauquier et qu’Hélène Vauquier la suivrait librement, il mettait évidemment Hélène Vauquier hors de cause.

CHAPITRE VII

UNE ÉTONNANTE DÉCOUVERTE

Mais Harry Wethermill ne se tint pas si aisément satisfait.

— Ne conviendrait-il pas, monsieur, de savoir exactement où va Mlle Vauquier et de s’assurer qu’elle n’en bougera plus au cas où l’on aurait encore besoin d’elle ?

Hanaud posa sur le jeune homme un regard tout plein de pitié.

— Je comprends, monsieur, votre ressentiment à l’égard de Mlle Vauquier, ses déclarations n’avaient rien pour vous la rendre sympathique. Mais…, mais…

Et plutôt que d’achever sa phrase, il haussa les épaules.

Puis, se tournant vers le commissaire, il lui demanda :

— Avez-vous un agent dont la discrétion mérite toute confiance ?

— Non pas un mais une douzaine.

— Un me suffit.

— Le voici, dit le commissaire.

Ils descendaient l’escalier. Sur le palier du premier étage se tenait, les attendant de pied ferme, Durette, l’agent qui avait découvert l’endroit où avait été achetée la corde. Hanaud le prit par le bras, avec cette familiarité dont il jouait fréquemment, et l’emmena jusqu’en haut de l’escalier, où il l’entretint une minute. Après quoi, Durette redescendit, muni évidemment d’instructions, pendant que de son côté, Hanaud rejoignait les autres.

— Je l’ai, dit-il, chargé d’aller chercher une voiture et de conduire Hélène Vauquier chez ses amis.

Il regarda Ricardo, regarda le commissaire, se caressa le menton et poursuivit :

— Très intéressant, ce sinistre petit drame, qu’en pensez-vous ? Cette mesquine, cette misérable lutte d’influences autour de Mme Dauvray, ne trouvez-vous pas, dites, que ce soit très intéressant ? Autant de patience, autant de peine, autant d’ingéniosité mises en œuvre pour cette fin médiocre qu’un général en déploie pour battre une armée. Et sans aucun avantage, au bout du compte. La politique est-elle en fait autre chose ? Oui, très intéressant.

Ses yeux se reposèrent un instant sur Wethermill, sans lui donner, hélas aucune espérance. Puis il tira de sa poche une clef.

— Inutile de tenir fermée la chambre de Mlle Célie, nous savons tout ce qu’elle peut avoir à nous apprendre.

Et, remettant la clef dans la serrure, il dégagea le pêne.

— Ce que vous faites-là est-il bien prudent ? lui demanda le commissaire.

— Pourquoi pas ? répondit-il.

— Après tout, l’affaire est entre vos mains.

Si contestable que parût à M. Ricardo cette façon d’agir, du moment que le commissaire s’inclinait, ce n’était pas à lui d’élever une objection.

— Où donc est notre excellent Perrichet ?

À ces mots, se penchant par-dessus la rampe, Hanaud appela le sergent de ville resté dans le vestibule.

— Et maintenant, allons jeter un coup d’œil chez la pauvre morte.

La chambre de Mme Dauvray faisait vis-à-vis à celle de Célie. M. Besnard, qui en avait la clef, ouvrit la porte. Sur le seuil, Hanaud se découvrit. Tous entrèrent à sa suite. Au-dessus du lit s’allongeait, recouverte d’un drap, la forme rigide de Mme Dauvay. Hanaud s’avança et, d’un geste respectueux, dévoila le visage. Tous purent le contempler un moment, livide, tuméfié, informe.

— Un meurtre sauvage, fit Hanaud.

Et quand il se retourna vers ses compagnons, il était très pâle. Il remonta le drap, puis il promena sur la pièce un regard circulaire.

Meublée et décorée dans le goût du salon, elle n’en offrait pas moins un aspect très différent. Au lieu que dans le salon une seule chaise avait été renversée, ce n’était ici que désordre et marques de violences. Un coffre-fort bâillait dans un coin, il était vide. On avait partout repoussé les tapis, fracturé les tiroirs et les armoires ; on avait même déplacé le lit.

— C’est dans ce coffre que Mme Dauvray déposait chaque soir ses bijoux, dit le commissaire.

— Ah ! fit Hanaud.

Et pour M. Ricardo il était visible que l’aspect de cette chambre offrait aux yeux de l’inspecteur un détail qui l’intriguait particulièrement et le troublait.

— Oui, continua le commissaire, rappelons-nous la déposition d’Hélène Vauquier : chaque nuit Mme Dauvray mettait sous clef ses bijoux dans ce coffre, jamais elle n’était assez fatiguée pour y manquer. Au surplus…

Avançant la main dans le coffre, M. Besnard y prit un papier.

— … Voici la liste des bijoux que possédait Mme Dauvray.

Cependant Hanaud l’écoutait à peine. Il prit la liste et la parcourut ; mais sa pensée, manifestement, était ailleurs.

— S’il en est ainsi, dit-il lentement, si, en effet, Mme Dauvray gardait ses bijoux dans son coffre, pourquoi donc a-t-on bouleversé tous les tiroirs, pourquoi déplacé le lit ? Perrichet, fermez la porte à clef, doucement, de l’intérieur. Là, c’est bien. Et maintenant, appuyez-vous y du dos.

Il attendit que le dos de l’agent portât de toute sa largeur contre la porte. Puis il s’agenouilla, écarta de tous côtés les tapis et se mit à examiner le parquet avec l’attention la plus minutieuse. Près du lit s’allongeait une carpette persane de soie blanche : là aussi il fit place nette, abaissa les yeux jusqu’au ras du parquet, s’étendit à plat ventre pour y saisir la moindre lueur, et, soudain, rebondit sur les genoux, en même temps qu’il portait un doigt à ses lèvres. Dans un silence de mort, on le vit alors tirer un canif de sa poche, l’ouvrir, se baisser de nouveau, insérer la lame dans une rainure. Chez les trois hommes qui l’observaient, l’émotion était à son comble. Un bloc de bois se souleva, se détacha ; Hanaud le mit de côté, sans bruit, et plongea la main dans l’ouverture.

M. Wethermill et M. Ricardo jetèrent ensemble un cri sourd.

— Chut ! fit l’inspecteur avec colère.

Quand il ramena sa main, elle tenait un écrin de cuir vert. Il l’ouvrit, et les mille feux d’un collier de brillants les éclaboussèrent tous à la figure. Alors, sans arrêt, durant un long moment, Hanaud continua d’explorer le dessous du parquet. Chaque fois sa main ne disparaissait que pour reparaître avec un nouvel écrin. Ainsi, successivement, il produisit aux yeux de ses compagnons éblouis, tout le trésor de la morte : rangs de perles, colliers de brillants et d’émeraudes, rubis sang de pigeon montés en bagues, bracelets d’or garnis d’opales.

— Inouï ! fit M. Besnard, d’une voix où il y avait presque de la terreur.

— Mais alors, on n’a rien pris ? s’écria M. Ricardo.

Hanaud se releva.

— Ironie des choses ! murmura-t-il. On assassine la pauvre femme pour s’emparer de ses bijoux, et l’on met sa chambre sens dessus dessous sans en trouver un seul, car ils sont tous à l’abri dans cette cachette. On ne prend que ceux qu’elle portait sur elle. Voyons ceux qu’elle pouvait porter.

— Hélène Vauquier n’a parlé que de quelques bagues, dit M. Besnard. Encore n’en était-elle pas sûre.

— Eh bien, assurons-nous en.

Et prenant la liste retirée du coffre, Hanaud y pointa un par un les bijoux étalés dans leurs écrins sur le parquet. Cette opération terminée, il s’agenouilla de nouveau pour reprendre sa fouille. Quand, au bout d’un instant il se redressa :

— Il nous manque, déclara-t-il, un collier de perles : un collier de prix, si j’en juge par la description qu’en donne la liste. Il nous manque aussi quelques bagues, Mme Dauvray les portait sans doute sur elle. Notre ami Perrichet va maintenant avoir la complaisance d’aller nous chercher un sac ; il est, Dieu merci, assez intelligent pour ne souffler mot de ce qu’il vient de voir à âme qui vive. Nous rassemblerons les bijoux dans le sac, nous le scellerons, et nous le confierons à M. le commissaire, qui l’emportera dans le plus grand secret. Quant à la liste…

Ce disant, Hanaud mettait la liste dans son portefeuille.

— … Je la garde.

Là-dessus, il rouvrit la porte, passa tout seul sur le palier, regarda l’escalier du haut en bas, et, finalement, appela Perrichet d’un signe.

— Allez, lui dit-il. Faites vite. Et surtout, en revenant, ayez bien soin de cacher le sac sous votre tunique.

Perrichet descendit l’escalier quatre à quatre. Il rayonnait d’orgueil. N’assistait-il pas le grand Hanaud, l’as de la Sûreté parisienne ? Cependant Hanaud, rentré dans la chambre, en referma la porte derrière lui.

— Voyez-vous la scène ? demanda-t-il avec un sourire étrange.

Il avait oublié Wethermill, oublié la morte, présente, là, sous le drap du lit. Il s’absorbait en lui-même. Ses yeux brillaient, ses traits palpitaient. M. Ricardo eut le sentiment de découvrir cet homme en son fond le plus intime, et il trembla pour le bonheur de Wethermill. Car rien, à présent, n’arrêtait plus Hanaud avant qu’il fût parvenu à la vérité, avant qu’il eût mis la main sur sa proie. Et la certitude qu’il en avait, M. Ricardo essaya de la communiquer aux autres.

— Oui, vous voyez ça, dit-il. Cette vieille dame, chaque soir, enfermant les bijoux dans le coffre, sous les yeux de sa femme de chambre ou de sa demoiselle de compagnie, puis, sitôt qu’elle est seule, les reprenant furtivement pour les enfouir à cette place secrète. Voilà ce que j’appelle un trait humain. Et d’autant plus intéressant qu’il est humain. Représentez-vous donc, la nuit dernière, les meurtriers ouvrant le coffre et n’y trouvant rien, oh ! mais rien ! et mettant la chambre à sac dans une hâte fébrile, écartant les tapis à grands coups de pied, fracturant les tiroirs, sans rien, rien, rien trouver ! Imaginez leur rage, leur stupeur, leur crainte finale, l’obligation où ils sont de repartir avec un seul collier de perles, alors qu’ils espéraient faire main basse sur un trésor !

Perrichet revint avec un sac de toile. Hanaud y mit les écrins garnis, scella le sac et s’en déchargea aux mains de M. Besnard. Enfin il remit en place le bloc de bois fermant la cachette, ramena le tapis sur le parquet et se releva.

— Écoutez-moi, dit-il à voix basse, avec une gravité impressionnante. Il y a dans cette maison quelque chose que je n’arrive pas à comprendre. Je vous l’ai dit, et je vous le dirai encore plus encore : j’ai peur, peur…

Bien que prononcé dans un souffle, ce mot de « peur » résonna aux oreilles qui l’entendaient comme un coup de tonnerre.

— Terriblement peur, accentua-t-il en hochant la tête.

Et tous en éprouvèrent le même malaise, la même appréhension, que s’ils se fussent trouvés là, brusquement, sous une menace sinistre. C’est au point qu’instinctivement ils se rapprochèrent les uns des autres.

— Donc, poursuivit Hanaud, retenez l’avertissement solennel que je vous donne. Il ne faut pas que la moindre indiscrétion soit commise touchant la découverte de ces bijoux : il ne faut pas qu’il y soit fait la moindre allusion, ni que personne ait vent de ce qui vient de se passer dans cette chambre. Est-ce compris ?

— Certainement, dit le commissaire.

— Oui, dit M. Ricardo.

— Bien sûr, dit Perrichet.

Wethermill, lui, ne dit rien. Mais ses yeux brûlants étaient fixés sur Hanaud, qui parut ne pas remarquer son silence. Hanaud, d’ailleurs, ne le regardait pas, ce que M. Ricardo interpréta par le désir de ne pas s’émouvoir au spectacle d’une souffrance trop manifeste.

On revint au salon. Des fleurs et le soleil d’août l’égayaient à l’envi. Hanaud s’arrêta devant le canapé. À peine y avait-il posé le regard, ses yeux se troublèrent, se fermèrent, il frissonna. Il frissonna comme un homme surpris par une bise glaciale. Aucun détail, pas même la vue du corps étendu raide sous le drap, pas même la découverte inattendue des bijoux, n’avait, durant les opérations de la matinée produit chez M. Ricardo l’effet de ce frisson. Là, au moins, il était en présence de faits définis, complets ; ici tout se réduisait à l’indication, à la suggestion d’horreurs inconcevables, et c’était de quoi induire l’imagination aux plus sombres conjectures. Hanaud frissonnait. L’impossibilité d’attribuer une cause à ce frisson ne le rendait que plus significatif, plus alarmant. Et non pas pour le seul Ricardo. Une voix désespérée traversa soudain le silence de la pièce.

— Monsieur ! s’écria Wethermill, dont le visage avait pris le ton de la cendre, je ne sais pas ce qui vous a fait frissonner, mais je me souviens de quelques mots dont vous avez usé ce matin.

Hanaud pivota sur les talons. Lui aussi avait les traits tendus, blêmis ; ses prunelles flambaient.

— Croyez, mon ami, que je ne les oublie pas, ces mots !

Et les deux hommes restèrent un moment face à face, les yeux dans les yeux, possédés, semblait-il, d’un émoi semblable, d’une crainte pareille.

M. Ricardo se demandait ce que pouvaient être les mots en question, lorsque arriva au dehors un bruit de roues. Hanaud en fut secoué comme par un choc magique. Fourrant ses mains dans ses poches :

— La voiture d’Hélène Vauquier, dit-il légèrement.

Sur quoi, il tira de sa poche un étui à cigarettes et en alluma une.

— Assurons-nous que la femme de chambre est transportée dans de bonnes conditions. La voiture est fermée, je suppose ?

La voiture était un landau que l’on vit, par la porte-fenêtre, passer, pour aller s’arrêter devant l’entrée principale. Hanaud gagna le vestibule. Tous le suivirent. L’infirmière, à ce moment, descendait seule, portant le sac d’Hélène Vauquier. Elle le déposa dans la voiture et attendit sur le seuil.

— Mlle Vauquier ne vient pas, dit-elle après quelques secondes. Pourvu qu’elle ne se soit pas évanouie ?

Elle fit un pas vers l’escalier.

Mais Hanaud en fit un autre plus rapide, et la retint.

— Qu’est-ce qui vous fait croire cela ? demanda-t-il d’un air assez bizarre.

Tandis qu’il parlait, une porte s’ouvrit doucement en haut de l’escalier.

— Vous voyez bien que vous vous trompiez, continua-t-il, Mlle Vauquier arrive.

M. Ricardo cherchait à comprendre. Il lui sembla que la porte qui s’était si doucement ouverte était plus proche que celle d’Hélène Vauquier, qu’elle était au premier étage et non pas au deuxième. Cependant, puisque Hanaud n’avait rien observé…

Au pied de l’escalier, Hanaud accueillit Hélène Vauquier par un sourire aimable.

— Vous allez mieux, c’est évident, mademoiselle, vous avez meilleure mine. Je ne vous donne qu’un jour ou deux pour être complètement rétablie.

Il lui tint la portière ouverte pendant qu’elle montait dans le landau. L’infirmière s’installa auprès d’elle. Durette prit place à côté du cocher. Le landau tourna et s’engagea dans l’allée.

— Au revoir, mademoiselle ! cria l’inspecteur.

Il ne bougea pas avant que la voiture eût disparu, masquée par les feuillages. Mais alors il se conduisit de façon extraordinaire. Il fit demi-tour, s’élança dans l’escalier avec une agilité qui stupéfia M. Ricardo, et, toujours traînant les autres sur ses talons, courut à la chambre de Célie, ouvrit la porte, bondit à l’intérieur, s’arrêta, reprit sa course vers la fenêtre et, caché par le rideau, regarda au dehors, en invitant du geste ses compagnons à rester en arrière. Un grincement de roues attaquant un sol rugueux ne tarda pas de leur apprendre que la voiture rejoignait la route. Durette, à ce moment, se retournait sur son siège pour regarder dans la direction de la maison. Hanaud pencha le corps à la fenêtre comme l’avait fait M. Besnard, et, comme l’avait fait M. Besnard, il agita la main. Puis il redescendit dans la chambre, et vit planté en face de lui, la bouche grande ouverte, les yeux hors des orbites, Perrichet, l’intelligent Perrichet :

— Monsieur, lui cria l’agent, on a pris ici quelque chose.

Hanaud promena le regard dans tous les sens et hocha la tête.

— Non pas, dit-il.

— Mais si, monsieur, mais si ! insista Perrichet. Voyez donc ! Il y avait un pot de cold-cream sur cette table de toilette. Là, tenez, où je mets le doigt. Le pot s’y trouvait il y a une heure, quand nous avons visité la chambre. Et maintenant, il est parti.

Hanaud pouffa de rire.

— Mon ami Perrichet, la presse ne vous rend pas justice. Vous êtes plus qu’intelligent. La vérité, à ce qu’on prétend, se cache au fond d’un puits ; vous la trouveriez, vous, au fond d’un pot de cold-cream. Allons-nous-en, messieurs. Nous n’avons plus rien à faire dans cette maison.

Il sortit. Et Perrichet en fut pour sa courte honte. Il avait voulu faire montre d’intelligence, il n’y avait gagné qu’une rebuffade du grand Hanaud. Une juste rebuffade : il avait agi comme un sot et s’en rendait compte ; il n’eût pas dû parler du pot de cold-cream.

CHAPITRE VIII

LE CAPITAINE DU NAVIRE

Hanaud quitta la villa Rose en compagnie de Wethermill et de M. Ricardo.

— C’est l’heure du déjeuner, dit-il. Allons-y.

— Je vous emmène au Majestic, proposa Wethermill.

— Non. C’est vous qui venez avec moi à la villa des Fleurs. Nous pourrions y apprendre des choses. Toute minute a son prix. Nous n’en avons pas une à perdre.

— Puis-je venir aussi ? demanda vivement M. Ricardo.

— Mais comment donc ! lui répondit Hanaud avec une courtoisie extrême. Rien ne saurait plus nous délecter que vos avis.

M. Ricardo ne laissa pas de mettre en doute la sincérité de cette parole. Mais il était trop excité pour s’y arrêter longuement. Si désireux qu’il fût de partager la tristesse de son ami, il ne pouvait s’empêcher de prendre un air d’importance. Il se regardait de l’extérieur, en artiste. Il se voyait montré au doigt dans la rue. « Ce monsieur vient de la villa Rose, il y assistait à la perquisition, croyait-il entendre dire. Que de choses curieuses il aurait à nous raconter s’il le voulait ! »

Mais alors, M. Ricardo se mit à réfléchir. Qu’aurait-il à raconter, en somme ?

Il ne cessa de se le demander durant le déjeuner. Hanaud, entre deux services, écrivit une lettre. Il occupait le bout d’une table et tournait le dos au mur. Tout en écrivant, il bougeait son assiette d’un côté à l’autre, de manière que personne, en eût-il envie, ne pût rien voir de ce qu’il écrivait. Le fait est que M. Ricardo s’irritait de ce que l’apparente franchise de Hanaud s’accordât si mal avec le mystère dont il entourait sa pensée et ses actes. Hanaud envoya le garçon chercher un employé de l’hôtel, auquel il remit sa lettre. Puis il revint à ses invités, pour s’excuser auprès d’eux.

— Je crois nécessaire, leur expliqua-t-il, que nous soyons le plus tôt et le plus complètement possible renseignés sur les antécédents de Mlle Célie.

On passait le café ; il alluma son cigare.

— Et maintenant, dit-il à M. Ricardo, quel est votre avis sur l’affaire ? Pour M. Wethermill, n’est-ce pas, la culpabilité d’Hélène Vauquier s’impose. Mais vous, M. Ricardo, que vous en semble ?

Cette requête flattait M. Ricardo. Pour y faire honneur, il tira de sa poche un carnet d’où il détacha une feuille.

— Permettez, dit-il.

Et s’étant armé d’un crayon :

— Je vais noter ici les éléments essentiels du problème.

Ce qu’il fit comme suit :

1 °Célie Harland entre chez Mme Dauvray dans des circonstances très suspectes ;

2° Par des procédés plus suspects encore, elle prend sur Mme Dauvray un ascendant extraordinaire ;

3° Il n’est pour mesurer cet ascendant, que de jeter un coup d’œil sur la garde-robe de la jeune fille : elle porte les toilettes les plus coûteuses ;

4 °C’est elle qui s’arrange pour que Servettaz, le chauffeur, soit absent le mardi, le soir du meurtre ;

5 °C’est elle qui achète la corde avec laquelle sera étranglée Mme Dauvray et ligotée la femme de chambre ;

6° Les traces de pas à l’extérieur du salon montrent que Célie Harland a couru du salon à l’automobile ;

7 °Célie Harland a feint de s’apprêter le mardi soir pour une séance de spiritisme, alors qu’elle s’habillait en réalité comme pour un rendez-vous galant ;

8 °Célie Harland a disparu.

— Ces huit points, ajouta M. Ricardo, donnent fort à penser sur le compte de Célie Harland. Restent les questions ci-après, sur lesquelles je n’ai, faute d’indications, aucun moyen de répondre :

a) Un homme a participé au meurtre : qui peut-il être ?

b) Une femme a été, le soir du meurtre, amenée à la villa par Mme Dauvray et Célie Harland : qui peut être cette femme ?

c) Que se passa-t-il au salon ? Quelles furent les circonstances du crime ?

d) Hélène Vauquier a-t-elle dit la vérité ?

e) Qu’est-ce au juste que le bout d’écrit recueilli en morceaux derrière le canapé du salon ? Un message spirite ? et de la main de Célie Harland ?

f) Pourquoi, sur l’un des coussins du canapé, y avait-il une petite tache encore fraîche et de couleur brune, qui devait être du sang ? Pourquoi l’autre coussin était-il déchiré ?

M. Ricardo fut sur le point de noter une dernière question : pourquoi dans la chambre de Célie Harland, un pot de cold-cream avait-il disparu ? Mais il se souvint que Hanaud n’avait pas fait cas de l’incident, et il s’abstint. Il était d’ailleurs au bout de son papier. Il le tendit par-dessus la table à l’inspecteur, qu’il se mit à observer, du fond de son siège, avec l’émotion d’un jeune auteur lorsqu’il soumet son premier essai à un critique.

Hanaud parcourut lentement le papier. À la fin, il s’inclina d’un air approbateur. Puis, s’adressant à Wethermill :

— Voyons, maintenant, fit-il, ce que vous auriez à nous dire.

Il tendait le papier à Wethermill, qui, de tout le déjeuner, n’avait pas articulé une syllabe.

— Non, non ! protesta M. Ricardo.

Mais Wethermill avait pris le papier. Il sourit à son ami.

— Mieux vaut, dit-il, que je sache ce que vous pensez l’un et l’autre.

Et il lut. Il lut les huit points. Sa lecture achevée, il tapa du poing sur la table.

— Eh bien, non ! s’écria-t-il. Ce n’est pas possible. Je ne vous blâme pas, monsieur Ricardo. Vous posez des faits, et les faits, je vous le répète, je sais toujours les regarder en face. Comme ils ont une explication certaine, le tout est de les découvrir.

Il se recueillit un moment, la tête entre les mains, puis, soudain, rejeta le papier.

— Pour ce qui est d’Hélène Vauquier, elle a menti ! s’écria-t-il avec violence.

Cette explosion amena un sourire sur les lèvres de Hanaud.

— Avez-vous jamais voyagé en mer ? demanda-t-il.

— Oui. Pourquoi ?

— Parce que, tous les jours, à bord, trois officiers, le capitaine, le premier lieutenant et le second, font chacun leurs observations pour déterminer la position du navire. Tous trois les écrivent ; le capitaine les compare entre elles. S’il arrive que le premier ou le second lieutenant se soit trompé dans ses calculs, le capitaine le lui dit, mais sans lui montrer les siens : car lui aussi, parfois, se trompe. C’est ainsi, monsieur, que je critiquerai vos observations, mais je me garderai de vous communiquer les miennes.

Reprenant sur la table le papier de M. Ricardo, il se mit à le relire ; puis, d’un ton plaisant :

— Eh ! voilà qui est fort bien. Mais…

Ici le ton de Hanaud redevint sérieux.

— Les deux questions capitales, les seules qui puissent nous conduire à la vérité, comment se fait-il, monsieur Ricardo, que vous les ayez omises ?

Sensible à la raillerie encore latente sous la gravité des mots, M. Ricardo rougit, mais ne répondit pas.

— Évidemment, il y a là un assez bon nombre de questions, mais que valent-elles ? Vous dites par exemple : l’homme qui a participé au meurtre, qui peut-il être ? Ah ! parbleu, si nous le connaissions, cela nous épargnerait bien des tracas. Et la femme introduite dans la villa par Mme Dauvray et Célie Harland ? Je conviens qu’il ne serait pas fâcheux pour nous de la connaître. Et ce qui s’est passé dans le salon ?…

La voix de Hanaud ne gardait plus trace de raillerie. Il se penchait, la tête en avant, les coudes sur la table.

— Oui, si nous pouvions savoir ce qui s’est passé dans ce joli salon, il y a juste onze heures ? Quels terribles événements s’y sont déroulés de nuit, toutes fenêtres closes ? Les données que nous avons ne sont pas nombreuses, tâchons de les préciser. Et d’abord, il s’agit ici d’un crime non pas improvisé, mais conçu avec autant d’adresse que de soin, réfléchi dans les moindres détails, d’un plan qui s’est exécuté à la lettre. Il ne fallait ni bruit ni violence. De chaque côté de la villa Rose se trouvent d’autres villas. À quelques mètres d’ici passe une route. Un cri, un appel, le tapage d’une lutte pouvaient compromettre la réussite. Il n’y a eu ni lutte, ni appel, ni cri. Pas un meuble brisé, rien qu’une chaise renversée. Donc, une intelligence avait élaboré le plan du crime ; cela, nous le savons. Mais que savons-nous du plan lui-même ? Dans quelle mesure l’avons-nous reconstitué ? Voyons un peu. Le certain, premièrement, est que le criminel avait un ou une complice, sinon deux, dans la place.

— Non ! s’écria Wethermill.

Mais Hanaud n’y prit pas garde.

— Deuxièmement, c’est entre neuf heures et neuf heures trente que Mme Dauvray amène chez elle une autre dame. Troisièmement, c’est plus tard, mais en tout cas avant onze heures que le criminel ouvre la grille et que quelqu’un l’introduit au salon sans que Mme Dauvray s’en aperçoive. Voilà ce que nous pouvons admettre en toute confiance. Et là-dessus, que se passe-t-il au salon ?

Ici, la voix de Hanaud reprit le ton gouailleur.

— Pourquoi, au demeurant, nous casserions-nous la tête sur ce mystère puisque M. Ricardo est si bien informé ?

— Moi ? fit M. Ricardo, ébahi.

— Mais oui, répondit Hanaud avec calme. Car à peine vous êtes-vous demandé, en fin de questionnaire, ce qu’est au juste le bout d’écrit trouvé derrière le canapé que vous ne vous tenez pas d’ajouter « Sans doute un message spirite ». C’est donc que pour vous, sauf erreur, il y a eu hier soir au salon une séance de spiritisme.

Harry Wethermill tressaillit. M. Ricardo était au comble de la confusion.

— Je n’ai pas poussé mon idée jusqu’à sa conclusion, avoua-t-il avec humilité.

En effet, dit Hanaud. Mais moi-même je me demande, le plus sérieusement du monde : « Y a-t-il bien eu, hier soir, au salon, une séance de spiritisme ? Le tambourin a-t-il résonné dans l’ombre contre la muraille ? »

— Et si Hélène Vauquier avait menti ? s’écria Wethermill, de nouveau exaspéré.

— Tout beau, mon ami ; Hélène Vauquier ne nous a point fait de mensonges. Je vous ai dit qu’il y avait une intelligence, peut-être même plusieurs, derrière ce crime. Mais l’intelligence la plus avisée n’eût pu inventé cette bizarre, cette extravagante histoire des séances où l’on évoquait Mme de Montespan. Elle est on ne peut plus véridique. Supposez cependant qu’il y ait eu hier soir une séance à la villa et que le bout d’écrit que nous avons trouvé fût un message spirite répondant à une question baroque : pourquoi, et j’en viens ici à la question primordiale, à celle qu’a omise M. Ricardo, pourquoi Mlle Célie s’est-elle habillée avec tant d’élégance ? Ce qu’a dit Mlle Vauquier n’est que l’expression de la vérité. La toilette de Mlle Célie, hier soir, était la dernière qui convînt aux besoins d’une séance spirite. Par sa couleur claire elle eût tranché sur une obscurité plus ou moins complète ; par son froufrou, elle eût décelé le moindre mouvement ; et joignez qu’un grand chapeau… Non, non, je vous l’affirme, messieurs, le mystère ne nous sera pas pénétrable tant que nous ignorerons pourquoi, hier soir, Mlle Célie s’était mise ainsi en frais de toilette.

— J’avoue que ce point m’avait échappé, dit M. Ricardo.

— Devons-nous croire ?…

Hanaud s’interrompit, pour s’incliner devant Wethermill avec une sorte de gentillesse respectueuse, qui soulignait la gravité de ses paroles.

— Devons-nous croire que Mlle Célie eût, ce soir-là, un rendez-vous avec un amoureux, et que cet amoureux fût l’intelligent organisateur du crime ? Mais alors, et voici la seconde question omise par M. Ricardo, pourquoi, sur le gazon, devant la porte-fenêtre du salon, les traces de pas de cet homme et de la femme étrangère ont-ils été effacés avec tant de soin, pour ne laisser d’apparentes que les empreintes des pieds de Mlle Célie, de ses petits pieds si aisément identifiables ?

M. Ricardo se sentait glacé, comme parfois un écolier devant son maître. Il se voyait convaincu d’outrecuidance. Il avait formulé ses questions dans la conviction qu’elles embrassaient tout le problème, et voilà qu’on lui en signalait deux qu’il n’avait pas même entrevues, et qui étaient de la plus extrême importance !

— Allait-elle rejoindre un amoureux avant le meurtre ? Ou après ? Vous vous rappelez que, d’après Mlle Vauquier, elle dut, à un moment donné, remonter pour prendre son manteau dans sa chambre. S’y trouvait-elle quand le meurtre fut commis ? Quand elle en redescendit, le salon était-il sans lumière ? Le traversa-t-elle en courant, dans un tel état de fièvre qu’elle n’y remarqua rien d’anormal ? Comment, du reste, y eût-elle rien remarqué s’il était plongé dans l’ombre et si le cadavre de Mme Dauvray y était couché sous les fenêtres de côté ?

— La vérité, la voilà ! jeta M. Ricardo.

— Non ! protesta immédiatement Wethermill. Et je vais, vous dire pourquoi. Célie Harland allait, cette semaine, devenir ma femme.

Il y avait, dans la voix du jeune Anglais, tant de douleur, tant de misère, que M. Ricardo en fut ému comme il l’avait rarement été. Wethermill enfouit sa tête dans ses mains. Hanaud, par-dessus la table, adressa un regard à M. Ricardo, qui l’interpréta sans peine. Jamais un amoureux n’entend raison, signifiait-il. Mais lui, Hanaud, il connaissait son monde. Ce n’est pas d’aujourd’hui que les femmes font perdre aux hommes le sens commun.

Wethermill releva la tête.

— Nous sommes là, s’écria-t-il avec désespoir, en train de multiplier les hypothèses sur ce qui s’est passé à la villa : nous ont-elles, si peu que ce soit, rapproché de l’homme et de la femme qui ont commis le crime ? C’est eux que nous avons à rechercher.

— Sans doute, répondit Hanaud ; mais comment les retrouverions-nous, monsieur Wethermill, sans avoir d’abord tenu conseil avec nous-mêmes ? Pour ne parler que de l’homme, où est-il à l’heure actuelle ? Dans cette ville d’Aix où des multitudes grouillent autour des tables du baccarat ? Ici même, dans cette salle où nous déjeunons ? Mais il peut déjà être à Marseille !

— Aussi est-il d’autant plus pénible de penser que nous ne bougeons pas, que nous n’agissons pas.

— Détrompez-vous, nous bougeons et nous agissons. Avant de vous emmener déjeuner, j’avais chargé Perrichet d’aller faire en ville une petite enquête. Vous savez qu’hier Mme Dauvray et sa demoiselle de compagnie, sorties de la villa Rose à cinq heures de l’après-midi, y rentrèrent le soir un peu avant neuf heures, amenant la dame étrangère. Ah ! voici justement Perrichet…

Hanaud fit un signe, l’agent s’empressa vers la table.

— Parlez, mon ami.

— Je reviens de chez M. Corval, dit Perrichet. Mlle Célie était seule quand elle se présenta au magasin et y acheta la corde. Mais quelques minutes plus tard, elle et Mme Daurray étaient vues ensemble dans la rue du Casino. Elles se dirigeaient vers la ville. Il n’y avait personne d’autre avec elles.

— Tant pis, dit Hanaud sans s’émouvoir.

Et du geste il congédia Perrichet.

— Vous le voyez, nous ne découvrirons rien, rien ! gémit Wethermill.

— Il est bien tôt pour vous décourager, lui répondit Hanaud. Si nous ne savons rien de l’homme, nous ne manquons pas de tous renseignements sur la femme.

— C’est vrai, au fait ! dit M. Ricardo. Hélène Vauquier nous a fourni son signalement. Nous devrions le communiquer à la presse.

Hanaud sourit.

— Fameuse idée ! comment ne m’est-elle pas venue à l’esprit ? dit-il en se tapant le front. Garçon, allez, je vous prie, me chercher le maître d’hôtel.

Le maître d’hôtel accourut.

— Vous connaissiez Mme Dauvray ? lui demanda l’inspecteur.

— Oui certes, monsieur. Ah ! la pauvre dame !

— Et sa demoiselle de compagnie ?

— Elle aussi, naturellement, monsieur. C’est ici qu’elles prenaient d’ordinaire leurs repas. À cette petite table que vous voyez. Je la leur réservais toujours. Au reste, monsieur le sait bien…

Ce disant, le maître d’hôtel regardait Harry Wethermill.

— … Car monsieur était souvent avec elles.

— Et hier soir, Mme Dauvray y a-t-elle dîné, à cette petite table ?

— Non, monsieur.

— Ni Mlle Célie ?

— Mlle Célie non plus. Je ne crois pas que ces dames fussent hier soir à la villa des Fleurs.

— Elles n’y étaient pas, nous le savons, intervint M. Ricardo. J’y étais moi-même, ainsi que M. Wethermill, et nous ne les y avons pas vues.

— C’est peut-être, dit Hanaud, que vous en êtes partis de bonne heure ?

— Pas du tout. Dix heures sonnaient au moment où nous arrivâmes au Majestic.

— Dix heures… Et vous vous y étiez rendus à pied, en droite ligne ?

— En droite ligne.

— Donc, vous aviez dû partir d’ici vers dix heures moins le quart. Et nous savons que Mme Dauvray était de retour chez elle un peu après neuf heures.

Hanaud se tut un moment. Puis, de nouveau, s’adressant au maître d’hôtel :

— Avez-vous, dans ces derniers temps, remarqué auprès de Mme Dauvray et de Mlle Célie une autre dame ?

— Non, monsieur…, autant que je me rappelle.

— Interrogez bien vos souvenirs. Une dame, par exemple à cheveux roux ?

Harry Wethermill se rapprocha brusquement. M. Ricardo écarquilla les yeux.

Après quelques secondes de réflexion :

— Non, décidément, monsieur, dit le maître d’hôtel.

Wethermill, dès qu’il vit s’éloigner le maître d’hôtel, ne contint plus l’expression de sa surprise.

— Une dame à cheveux roux ! Mais Hélène Vauquier nous l’a décrite : teint blême, les yeux et les cheveux très noirs.

— Est-ce que, lui répondit Hanaud en souriant, Hélène Vauquier nous aurait menti ? Non, la dame que Mme Dauvray et Mlle Célie ont amenée hier soir chez elles, la dame qu’elles ont introduite au salon n’était pas une brune à cheveux noirs. Et la preuve…

Hanaud avait pris son portefeuille dans sa poche. Il en tira un morceau de papier, et, le dépliant, il montra, tendu en travers de la surface blanche, un long cheveu roussâtre.

— Je l’ai cueilli sur la table, la petite table ronde du salon. On pouvait ne pas l’y voir, je l’y ai vu. Il ne vient ni de Mlle Célie, qui est blonde, ni de Mme Dauvray, qui se teint en brun, ni d’Hélène Vauquier qui est brune, ni de la femme de ménage, qui, j’ai pris la peine de m’en assurer, grisonne. Conclusion, il vient de la femme inconnue. Et je vais vous dire mieux : cette femme rousse… elle est à Genève.

M. Ricardo s’exclama. Harry Wethermill se rassit lentement : pour la première fois depuis le matin, un peu de couleur avait ravivé ses joues ; dans ses yeux avaient reparu un peu de lumière.

— Mais c’est merveilleux ! Comment avez-vous découvert cela ? demanda-t-il.

Renversé sur sa chaise, Hanaud aspira une bouffée de son cigare. L’admiration de Wethermill lui causait un plaisir évident.

— Oui, comment avez-vous découvert cela ? répéta M. Ricardo.

Les lèvres de Hanaud ébauchèrent de nouveau un sourire.

— Souvenez-vous, comme je dois m’en souvenir, que je suis le capitaine du navire et ne communique pas mes observations.

Tandis que M. Ricardo, très déçu, demeurait immobile et coi, Wethermill bondit sur ses jambes.

— Alors, partons à Genève ! adjura-t-il. C’est là que nous devrions être, et non pas ici, en train de siroter notre café.

Hanaud leva la main.

— Genève est une grande ville. Il ne serait pas facile d’y mener des recherches quand nous ne savons rien de la femme que nous recherchons, sinon qu’elle a des cheveux roux et qu’elle était probablement, cette nuit, accompagnée d’une jeune fille. Mieux vaut encore rester à Aix, il me semble, en ayant soin d’y garder les yeux bien ouverts.

— À Aix ! s’indigna Wethermill.

— Oui, répondit Hanaud, à Aix. Supposez que le meurtrier s’y trouve encore, hypothèse tout à fait plausible : à un moment quelconque, il voudra expédier une lettre, ou télégraphier, ou téléphoner. Surveillons le bureau de poste et le téléphone, nous pourrions avoir à nous en féliciter. Ah ! voici des nouvelles qu’on nous apporte.

Un homme s’avançait, tenant à la main un pli cacheté, qu’il remit à Hanaud.

— De la part de M. le commissaire.

Et sans en dire plus long, il salua et se retira.

— De la part de M. le commissaire ! s’écria M. Ricardo, de plus en plus excité.

Hanaud allait ouvrir l’enveloppe ; sans lui en laisser le temps, Wethermill le toucha au bras :

— Vous me rendriez bien heureux, monsieur Hanaud, si, avant de passer à autre chose, vous consentiez à me dire ce qui vous a fait frissonner ce matin au salon. J’en suis encore tout bouleversé. Qu’est-ce que les deux coussins du canapé avaient bien pu vous révéler ?

La voix du jeune homme avait un accent d’angoisse auquel il semblait difficile de résister. Hanaud, pourtant, y résista. Il hocha la tête.

— Je vous le répète, dit-il gravement, je ne saurais oublier qu’étant ici le capitaine du navire, je ne communique pas mes observations.

L’enveloppe sitôt ouverte, un sursaut le précipita hors de sa chaise.

— L’auto de Mme Dauvray est retrouvée ! Filons d’ici, vite !

Il demanda l’addition, la régla ; et, suivi de Perrichet, les trois hommes sortirent ensemble de la villa des Fleurs.

CHAPITRE IX

L’AUTO DE MME DAUVRAY

Ils prirent un fiacre à la porte. Perrichet monta près du cocher. La voiture gravit la rampe sinueuse qui part de l’hôtel Bernascon, et s’arrêta une centaine de mètres plus loin, devant une villa précédée d’un jardin qu’une haie séparait de la route. Au-dessus de la haie s’élevait un écriteau portant les mots « À louer ». Un gendarme stationnait près de la grille. Derrière lui, M. Ricardo aperçut le commissaire Besnard en compagnie de Servettaz, le chauffeur de Mme Dauvray.

— C’est ici, dit M. Besnard, au moment où la petite troupe descendait de voiture. Dans la remise.

— Ici ?

M. Ricardo n’avait pu cacher son étonnement. Qu’on retrouvât l’auto à cinquante lieues d’Aix, la chose lui eût paru compréhensible ; mais à trois kilomètres de la villa Rose ! Pourquoi l’avait-on emmenée, alors, sinon pour obscurcir encore le mystère ? L’idée ne s’était pas plutôt présentée à l’esprit de M. Ricardo qu’elle s’y imposait avec force. Hanaud ne semblait-il pas croire que l’un des criminels fût resté à Aix ? Et le fait est que l’inspecteur ne se montrait pas autrement affecté par cette découverte.

— Quand l’a-t-on retrouvée ? demanda-t-il.

— Ce matin. Un jardinier vient deux fois par semaine à la villa pour tenir le jardin en ordre. Heureusement le mercredi est l’un des deux jours où il vient. Heureusement aussi, nous avions eu de la pluie hier soir. Le jardinier remarqua sur le gravier les traces de roues que vous pouvez y voir, et il en fut surpris, la villa étant inoccupée. Il constata qu’après avoir pénétré par effraction dans la remise, on y avait logé la voiture. Il vint m’en informer au commissariat en allant déjeuner.

Sur ce, le commissaire montra aux arrivants le chemin de la remise.

— Il faut que vous nous sortiez la voiture, dit Hanaud à Servettaz.

C’était une grande et puissante limousine de couleur gris foncé, carrossée avec luxe, garnie à l’intérieur de coussins gris clair. À peine abordait-elle la grande lumière, un cri de stupéfaction éclata sur les lèvres de Perrichet.

— Ah, par exemple ! je ne me le pardonnerai jamais !

— Qu’y a-t-il ? demanda Hanaud, pivotant brusquement sur lui-même.

Perrichet, la bouche béante, les yeux ronds, semblait cloué sur place.

— Il y a, monsieur, que je l’ai vue, cette voiture, vue à quatre heures, ce matin, au coin de la rue, à cinquante mètres tout au plus de la villa Rose.

— Quoi ? jeta M. Ricardo.

Et Wethermill :

— Vous l’avez vue ?

La stupéfaction de Perrichet se reflétait sur le visage des deux hommes.

— Vous devez faire erreur, dit le commissaire.

— Que non pas, monsieur. Je reconnais bien la voiture. Je me rappelle son numéro. C’était au point du jour. Je me tenais en faction à la grille de la villa, conformément aux ordres de M. le commissaire. La voiture apparut au coin de la route, elle ralentit. Je crus qu’elle allait prendre le tournant et passer devant moi. Mais je me trompais. Le chauffeur, comme s’il venait de reconnaître sa direction, relançait la machine à toute vitesse du côté de la ville.

— Y avait-il quelqu’un à l’intérieur ? demanda Hanaud.

— Non, monsieur, personne.

— Du moins, vous avez bien vu le chauffeur ? intervint Wethermill.

— Oui, décrivez-le-nous, ajouta le commissaire.

Perrichet secoua tristement la tête.

— Il s’était barbouillé de blanc le haut de la figure, je ne distinguai qu’une petite moustache. Quant à son vêtement, c’était un gros pardessus bleu à col blanc.

— Mon pardessus de livrée, monsieur, dit Servettaz. Le voici, du reste.

Et tout en parlant, Servettaz soulevait un pardessus posé sur le siège du chauffeur.

— Ainsi, gémit Wethermill, l’assassin était à portée de nos mains et nous l’avons laissé fuir !

Le chagrin de Perrichet était lamentable.

— Une auto qui ralentit quelques secondes et qui repart…, c’est une chose tellement ordinaire ! J’ignorais le numéro de la voiture. Je ne savais même pas qu’elle eût disparu. Mais à quoi bon me chercher des excuses ? Je n’ai plus rien à faire, monsieur Hanaud, que de reprendre mon uniforme et mon poste sur la voie publique. Je suis aussi bête que j’en ai l’air.

Hanaud, lui tapa gentiment sur l’épaule.

— Pas de folies, mon ami. Vous vous êtes souvenu de l’auto et de son numéro, c’est quelque chose. C’est peut-être beaucoup. Évidemment, une petite moustache noire et le barbouillage dont vous parlez ne constituent pour nous que de bien faibles indices. Tout au plus pourrions-nous là-dessus arrêter l’excellent M. Ricardo.

Et l’inspecteur rit à gorge déployée de cette facétie, que parut prendre en fort mauvaise part M. Ricardo, très susceptible sur l’article de son physique. Puis, sans transition, il revint à Servettaz.

— Savez-vous quelle quantité d’essence il a été pris dans le garage ?

— Oui, monsieur.

— Et pourriez-vous, d’après la consommation d’essence, nous dire quelle distance a été parcourue cette nuit par l’auto ?

Servettaz examina le réservoir.

— Une longue distance, monsieur. De cent à cent cinquante kilomètres.

— C’est bien ce que je calculais.

Les yeux de Hanaud brillaient, un sourire assez inquiétant lui vint aux lèvres. Il ouvrit la portière, promena les yeux avec une minutieuse attention sur le plancher de la voiture, et son sourire s’évanouit pour faire place, de nouveau, à une expression d’incertitude. Il prit un à un les coussins, les regarda de près dans tous les sens, les secoua.

— Je ne vois aucun signe…

Mais sa phrase s’acheva soudain en un cri de satisfaction. Il venait d’apercevoir, dans la jointure de la portière, un tout petit morceau d’une étoffe vert pâle. Il s’en saisit et l’étala sur le revers de sa main.

— Savez-vous ce que c’est que cela ? demanda-t-il à M. Ricardo.

— Eh bien, mais… de l’étoffe verte, il me semble, avança M. Ricardo avec prudence.

— De la mousseline verte. Et Mlle Célie portait, hier soir, une robe de mousseline verte sur fourreau de satin. Mlle Célie a voyagé dans cette voiture.

Hanaud courut à la place du chauffeur. Il y avait, à cet endroit, sur le plancher, quelques minces plaques d’une boue noire qu’il gratta de son couteau et recueillit sur le plat de la main.

— Je suppose, dit-il à Servettaz que vous aviez, mardi matin, conduit la voiture, avant de partir vous-même pour Chambéry ?

— En effet, monsieur.

— À quel endroit aviez-vous déposé Mme Dauvray et Mlle Célie ?

— À la porte de la villa Rose.

— Êtes-vous, à aucun moment, descendu de votre siège ?

— À aucun moment, monsieur, après avoir quitté le garage.

Hanaud se tourna vers ses compagnons.

— Voyez, dit-il. Ceci est de la terre noire, encore humide de la pluie tombée cette nuit. De la terre absolument semblable au sol du jardin devant le salon de Mme Dauvray. Vous remarquerez même qu’il s’y trouve mêlés un ou deux brins d’herbe.

Il tira de sa poche une enveloppe vide, y fit couler les grains de terre et les y enferma. Puis, campé devant l’auto, les sourcils froncés :

— Concevez mon embarras, dit-il. Un homme a laissé sur le sol, devant le salon, des empreintes confuses. Cet homme a conduit l’auto de Mme Dauvray sur un parcours de cent cinquante kilomètres et nous retrouvons sur le plancher, devant le siège qu’il a occupé, des plaques de la terre qui avait adhéré à ses chaussures. Mlle Célie et une autre dame sont parties avec lui dans la voiture. La robe de Mlle Célie s’est prise à la portière, un peu de mousseline y est resté accrochée. Les pas de Mlle Célie s’étaient imprimés sur le sol plus nettement que ceux de l’homme ; cependant, sur le plancher de l’auto, je ne vois aucune trace de ses souliers. Et c’est cela que je trouve incompréhensible.

— Apparemment, dit M. Ricardo, de l’air de résoudre un problème très difficile, Mlle Célie et la dame étrangère auront été plus précautionneuses que l’homme.

— Ah ! fit Hanaud, en joignant les mains comme dans un transport d’enthousiasme, que cela est vivement et profondément pensé !

Hanaud avait parfois de ces saillies éléphantines qui déconcertaient M. Ricardo. Mais celui-ci avait fini par s’apercevoir qu’elles se produisaient en général quand l’inspecteur venait de se faire sur un point donné une opinion précise.

— Permettez cependant, monsieur Ricardo, que j’oppose mon explication à la vôtre. Des trois personnes en cause, vous observerez que Mlle Célie a été la moins précautionneuse. C’est elle, non pas la dame étrangère ni l’homme, qui a laissé au dehors sur l’herbe des traces de pas si visibles. Nous allons retourner au Majestic, chez M. Wethermill : là, nous discuterons à loisir. Nous savons dès maintenant… Au fait, monsieur Ricardo, que savons-nous ?

Et comme M. Ricardo tardait à répondre :

— Réfléchissez-y chemin faisant.

— Qu’ai-je besoin d’y réfléchir ? Ce que nous savons c’est que l’assassin est en fuite ! répliqua M. Ricardo, tout échauffé de colère.

— L’assassin n’est pas, pour l’instant, l’objet principal de notre recherche. Il a probablement gagné Marseille. N’ayez crainte, nous lui mettrons la main au collet. Mais c’est aimable à vous de le rappeler à mon souvenir ; j’aurais pu si aisément l’oublier que ma réputation en eût subi une éclipse.

— Quel phénomène que cet homme, dit à Wethermill M. Ricardo, s’efforçant péniblement à rire. Si gros et si leste ! Si épais et si subtil ! Et capable, à son âge, des gamineries les plus imprévues !

Harry Wethermill occupait au Majestic une chambre de premier étage avec salon. Un balcon courait le long des fenêtres. Hanaud y fut jeter un coup d’œil. Et quand il revint :

— Autant vaut-il nous assurer que personne ne peut nous entendre.

Harry Wethermill s’était jeté dans un fauteuil. Il ne cherchait plus à se contraindre. Son visage exprimait une détresse infinie.

Hanaud, lui, au contraire, manifestait une bonne humeur, un entrain particuliers. Il semblait que la découverte de l’auto eût stimulé ses esprits. Il s’assit près de la table.

— Résumons, dit-il, l’état présent de nos connaissances. Les trois personnes en cause, l’homme, la dame rousse et Mlle Célie se sont rendus en auto la nuit dernière à Genève. Voilà pour nous le fait acquis, le seul : mais il compte.

— Donc, fit M. Ricardo, vous en tenez toujours pour Genève ?

— Plus que jamais.

Se tournant alors du côté de Wethermill, Hanaud vit la détresse du jeune homme.

— Ah, mon pauvre ami ! dit-il.

Mais, avec un geste qui refusait toute compensation, Wethermill se leva d’un jet.

— En quoi pourrais-je vous aider ? demanda-t-il.

— Peut-être avez-vous une carte routière ?

— Oui, sur ce meuble.

Et Wethermill traversa la pièce pour aller prendre sur un meuble d’angle une carte qu’il étala devant Hanaud.

Hanaud tira de sa poche un crayon.

— L’auto, si nous en croyons Servettaz, a parcouru dans la nuit environ cent cinquante kilomètres. Mesurez la distance sur carte, et vous verrez qu’elle correspond au trajet d’aller et retour entre Aix et Genève ; et Genève est une ville de choix pour qui veut se cacher. Rappelez-vous en outre ceci. Au petit jour, l’auto apparaît au coin de la route. Or, cette route, d’où vient-elle ? De Genève. Je m’en félicite, car j’ai justement pour ami à Genève, le chef de la Sûreté.

— Mais ensuite ? dit M. Ricardo.

— Ensuite…

L’inspecteur fit une pause qui voulait être pleine d’intérêt.

— Rapprochez votre chaise de la table, monsieur Wethermill, voyez si j’ai tort ou raison dans mes calculs.

Puis il partit d’un bon rire jovial, comme s’il riait de lui-même.

— C’est plus fort que moi, j’ai le goût des effets dramatiques. Je ne puis m’empêcher de les préparer quand je sens qu’ils viennent. Et il en vient un, je vous en avertis.

M. Ricardo s’agita sur son siège. Harry Wethermill ne quittait pas des yeux le visage de Hanaud, et ce visage était aussi calme qu’il n’avait cessé de l’être durant toute l’enquête.

Hanaud alluma une cigarette, prit son temps, puis enfin :

— Vous vous demanderez sans doute ce que je pense ? Je vais vous le dire. Je pense que l’homme qui a mené l’auto à Genève l’en a ramenée parce que… parce qu’il avait l’intention de la remettre où il l’avait prise, dans le garage de la villa Rose.

— Juste ciel ! s’exclama M. Ricardo, à qui l’hypothèse si tranquillement énoncée avait presque coupé la respiration.

— Vous croyez qu’il l’eût osé ? demanda Wethermill.

— Il y a, je vous l’ai dit, deux éléments des plus marqués dans ce crime : l’intelligence et une audace également extraordinaires. Vous doutez, monsieur Wethermill, que le criminel eût ramené l’auto à la villa Rose ? Mais il a bien osé, alors que le jour commençait à poindre, la ramener jusqu’à deux pas de la villa. Pour quel motif serait-il venu de Genève, sinon pour la remettre en place ? Rappelons-nous la série de ses actes. Il emprunte l’essence dont il a besoin à des bidons que Servettaz peut ne pas toucher de quinze jours, délai très suffisant pour que Servettaz oublie s’il les a ou non utilisés. Cette double possibilité, elle m’occupait l’esprit lorsque, à propos de l’essence, je posai au chauffeur de Mme Dauvray une question que M. le commissaire jugea stupide. Songez encore. Le plus grand soin est pris pour que nulle trace de boue ne reste sur le plancher de la voiture. C’est sans doute en descendant du marchepied que Mlle Célie accroche le bas de sa robe, sans d’ailleurs s’en apercevoir, car autrement, l’on n’eût pas manqué de retirer le bout d’étoffe resté pris à la portière. Le fait qu’à l’extérieur l’auto fût sale ne trahissait rien. Servettaz n’ayant pas eu le temps de la nettoyer après sa dernière sortie.

Étape par étape, Hanaud se mit à reconstituer le trajet de la voiture.

— Elle sort du jardin. La grille, derrière elle, reste ouverte. L’homme conduit à Genève les deux femmes, qui, toutes les deux, ont bien soin de ne laisser aucune trace de leurs chaussures.

— À Genève, elles descendent, l’homme fait demi-tour et s’en revient. S’il peut ramener l’auto à son garage, personne ne soupçonnera qu’elle l’ait jamais quitté. Il aura gagné la partie, il aura d’avance dépisté les recherches. Mais au coin de la route, comme il s’apprête à virer sur le chemin de la villa Rose, il aperçoit à la grille un agent de police en uniforme. Il sait que le meurtre est découvert, il repart à toute vitesse. Que va-t-il faire ? Il conduit une voiture qui, si elle n’est déjà surveillée par la police, le sera forcément dans une heure ou deux. Et le jour monte, il faut qu’il se débarrasse de l’auto, qu’il abandonne tout de suite avant qu’on la voie, avant qu’on le voie lui-même, car elle le dénoncerait comme assassin. Mais où la laisser ? Il traverse la ville. Il en est à peine sorti qu’une villa inoccupée se présente. Il en pousse, la grille, il la franchit, force la porte de la remise et y abandonne l’auto. Impossible pour lui, remarquez-le bien, de prétendre qu’il n’a pas usé de l’auto pour fuir avec les deux dames. Car dès à présent le meurtre est découvert, la disparition de l’auto est constatée. Aussi ne se préoccupe-t-il plus d’effacer les traces de boue à la place où ses pieds ont reposé, cela n’a plus d’importance. Il n’a plus qu’à s’effacer lui-même avant d’être vu. Et c’est ce qui vous explique l’état de la voiture. Il a tenté, en la ramenant, un coup d’audace, je dirai mieux, un coup désespéré, mais un coup habile. Car, s’il avait réussi, nous n’aurions jamais rien su de ses mouvements, rien, rien !

Hanaud alluma une autre cigarette.

— Je ne comprends pas votre calme ! lui cria M. Ricardo, trop excité pour se contenir.

— Vraiment ? Qu’y a-t-il d’extraordinaire ? Vous êtes l’amateur, je suis le professionnel. Tout s’explique.

Hanaud consulta sa montre.

— Mais il faut que je m’en aille.

Et s’étant levé, il se dirigeait vers la porte. M. Ricardo l’arrêta.

— Permettez. Je suis, en effet, l’amateur. Cela n’empêche pas, monsieur Hanaud, que je connaisse un détail dont le professionnel pourrait faire son profit.

Hanaud posa sur M. Ricardo un regard qui n’avait rien d’ironique.

— Eh bien, dit-il froidement, parlez.

M. Ricardo n’en demandait pas davantage.

— Il m’est arrivé de faire avec mon auto le trajet de Genève en France. À la frontière se trouve un pont, le pont de la Caille, jeté sur un ravin, et, près de ce pont, un bureau des douanes. Là, votre voiture est arrêtée, on la fouille, on vous fait signer sur un registre. Et pas d’autre chemin que vous puissiez prendre. Donc, il ne tient qu’à vous, monsieur Hanaud, de vous assurer si l’auto dont nous nous occupons s’est rendue la nuit dernière à Genève ; il ne doit pas circuler tellement de gens sur cette route pendant la nuit. Par la même occasion, vous vous assureriez aussi, très exactement, du nombre de personnes qui voyageaient dans la voiture, car ce n’est pas à demi que se font les inspections au pont de la Caille.

La figure de Hanaud s’empourpra. Et M. Ricardo se sentit ravi au septième ciel. Il avait enfin apporté sa contribution à l’enquête, sa part de connaissance à l’homme qui savait tout.

Wethermill leva la tête.

— Voilà, dit-il, un renseignement à ne pas négliger.

— Ce n’en n’est pas un, répondit Hanaud avec humeur. M. Ricardo nous parle de l’inspection qu’a subie sa voiture alors qu’il venait de Genève en France : nous savons qu’effectivement la douane française est d’un formalisme rigoureux. Il en va différemment quand on passe en Suisse. Là, c’est tout juste si le douanier vous honore d’un coup d’œil ou d’un mot.

M. Ricardo en convint, sans en être toutefois découragé.

— Vous oubliez que l’auto est revenue en France.

— Oui. Mais en revenant elle ne portait plus que son conducteur. Restons-en là. J’ai à régler des questions plus importantes. Par exemple, j’ai à m’informer si, par hasard, on n’aurait pas arrêté notre homme à Marseille. Vous, mon ami…

En disant ces mots, l’inspecteur avait mis sa main sur l’épaule de Wethermill.

— … Si j’ai un conseil à vous donner, vous irez prendre un peu de repos. Peut-être aurons-nous besoin demain de toutes nos forces. Je l’espère.

Et, gravement, il répéta :

— Oui, je l’espère.

— Je tâcherai de dormir, dit Wethermill.

— À la bonne heure ! Ne quittez pas l’hôtel de toute la nuit. Vous non plus, monsieur Ricardo. Je vous téléphonerai si j’ai des nouvelles.

Hanaud, en se retirant, laissa M. Ricardo peu satisfait.

— Cet homme n’écoute personne, sa vanité n’a pas de limites. Évidemment, l’on n’est pas rigoureux à la douane suisse. La voiture a dû pourtant y faire halte. On doit y savoir quelque chose. Pourquoi ne pas s’y renseigner ?

CHAPITRE X

NOUVELLES DE GENÈVE

La nuit s’écoula sans que Hanaud donnât signe de vie. Le lendemain matin, M. Ricardo reposait encore lorsqu’on lui annonça « Monsieur Hanaud », qui tout aussitôt entra dans la chambre, plus gaiement, plus allègrement éléphantin que jamais.

— Renvoyez votre domestique, dit-il.

Le domestique sitôt congédié, il fit tournoyer sous les yeux de M. Ricardo un journal qu’il finit par lui mettre dans la main.

M. Ricardo se vit alors contempler avec stupeur une annonce donnant le signalement complet de Célie Harland, de son physique, de sa mise ; seul, le nom y manquait. Suivait la promesse d’une récompense de quatre mille francs pour quiconque adresserait à M. Ricardo, hôtel Majestic, Aix-les-Bains, des renseignements grâce auxquels on pût retrouver la jeune fille.

M. Ricardo se dressa sur son séant. On eût cru, à voir son indignation, qu’il venait d’essuyer un outrage.

— Vous avez fait cela ?

— Oui.

— Pour quelle raison ?

Hanaud se rapprocha mystérieusement, sur la pointe des pieds, en homme qui a une confidence à faire.

— Je vais vous le dire, mais il faut que cela reste entre nous. Ma raison, ou, plutôt la première de mes raisons, est que j’ai le sens de la plaisanterie.

— Je déteste la publicité, dit M. Ricardo d’un ton aigre.

— D’autre part, vous disposez de quatre mille francs. Et puis, qu’avais-je à faire d’autre ? Si je me nommais, les gens mêmes que nous cherchons à prendre, et qui, soyez-en sûr, seront les premiers à lire cet avis, sauraient que moi, l’inspecteur Hanaud, dont le nom n’est pas sans notoriété, je suis à leurs trousses. Or, cela, je ne veux pas qu’ils le sachent. Et puis encore…

Ici, la voix de Hanaud perdit l’accent du badinage.

— … Pourquoi mettrions-nous Mlle Célie dans une situation plus difficile, en avisant le monde entier que la police la réclame ? Il en sera suffisamment temps le jour où elle comparaîtra devant le juge d’instruction.

Grommelant quelques mots inarticulés, M. Ricardo relut l’annonce. Après quoi :

— Votre signalement est incomplet dit-il. Vous n’y faites pas mention des pendants d’oreilles en brillants que portait Célie Harland à son départ de la villa Rose.

— Vous l’avez remarqué ? s’écria Hanaud. Diantre ! Pour peu que vous progressiez de la sorte, j’aurai à surveiller de près mes lauriers. Sachez pourtant ceci : à son départ de la villa, Mlle Célie ne portait pas les pendants d’oreilles.

— Mais…, mais sur sa table de toilette l’écrin était vide.

— Je vous répète, et j’ai pour cela mes raisons, qu’elle ne les portait pas.

— Vos raisons, vos raisons… Lesquelles ?

— Une au moins, qui les contient toutes.

Et cambrant le torse avec la majesté d’un roi de théâtre, Hanaud conclut :

— C’est que je suis le capitaine du navire.

— Je n’aime pas qu’on se joue de moi ! répliqua M. Ricardo, en se donnant toute la dignité compatible avec des draps de lit et des cheveux ébouriffés.

Soudain, ses yeux étant retombés sur le journal, il poussa un cri de surprise :

— Mais ce journal est d’hier !

— D’hier soir, précisa l’inspecteur.

— Imprimé à Genève !

— Imprimé, publié, vendu dans cette ville.

— Quand donc lui aviez-vous envoyé l’annonce ?

— J’ai, pendant que nous déjeunions, écrit un mot à M. Besnard pour le prier d’en télégraphier d’urgence le texte.

— Sans m’en souffler mot !

— N’était-ce pas le plus sage ? Vous m’auriez interdit l’usage de votre nom.

— Oh ! je ne suis pas si intraitable.

L’indignation de M. Ricardo s’évaporait à vue d’œil. Le sentiment commençait de naître en lui, et ne laissait pas de lui être agréable, que cette annonce le mettait en pleine lumière.

Il sauta du lit.

— Je vais prendre mon bain. Voulez-vous, en m’attendant, passer au salon ? Mettez-vous à l’aise. Considérez-vous ici comme chez vous.

— C’est déjà fait, j’ai commandé mon chocolat. Nous ne tarderons pas, j’espère, d’avoir un télégramme. Le journal a été crié hier soir dans les rues de Genève.

Pour une fois, M. Ricardo parvint à s’habiller avec une espèce de célérité.

— Rien reçu ? demanda-t-il sitôt qu’il eût rejoint Hanaud.

— Rien. Ce chocolat est excellent. Bien meilleur que celui qu’on me sert à mon hôtel.

M. Ricardo trépidait.

— Me parler de chocolat, bon Dieu ! quand je bous de fièvre !

— Vous êtes l’amateur, je suis le professionnel : souffrez, mon ami, que je vous le rappelle.

Cependant comme la matinée s’avançait, la quiétude professionnelle de Hanaud l’abandonna. Il tressaillait quand des pas résonnaient dans le corridor. Il allait à tout moment donner un coup d’œil à la fenêtre, il mâchonnait sa cigarette plutôt qu’il ne la fumait. À onze heures, le chauffeur de M. Ricardo apporta un télégramme à son maître. M. Ricardo s’en saisit.

— Voyons, voyons, lui dit Hanaud, du calme !

D’une main frémissante, M. Ricardo ouvrit le télégramme, le parcourut d’un regard, bondit sur sa chaise, et sans prononcer un mot le tendit à Hanaud. Il venait de Genève et disait :

 

Attendez-moi un peu après trois heures.

MARTHE GOBIN.

 

— Avais-je tort d’espérer ?

Tout symptôme d’impatience avait instantanément disparu chez Hanaud. Il s’exprimait du ton le plus tranquille.

— Si j’allais chercher Wethermill ? lui demanda M. Ricardo.

Mais il secoua les épaules.

— À quoi bon faire naître chez ce pauvre garçon des espérances susceptibles d’être ruinées en vingt-quatre ou quarante-huit heures ? Réfléchissez. Marthe Gobin a quelque chose à nous dire. Songez aux huit questions dont vous-même avez dressé la liste à la villa des Fleurs, et demandez-vous si ce que peut avoir à nous dire Marthe Gobin doit plus vraisemblablement innocenter Mlle Célie que l’accuser. N’en décidez pas à l’aventure, car j’entends que vous me guidiez, monsieur Ricardo. Il en sera comme vous l’aurez voulu, soit que vous jugiez bon de laisser votre ami se torturer jusqu’à la venue de Marthe Gobin, et peut-être endurer ensuite des tortures pires, soit que vous préfériez le laisser en paix jusqu’à plus ample informé.

La gravité de Hanaud avait produit chez M. Ricardo une impression profonde. Il ressentait un étrange malaise à l’idée de prendre sur lui la responsabilité d’une décision. Mais les yeux de Hanaud, implacablement fixés sur les siens, le pressaient de répondre.

— Eh bien, dit-il, de bonnes nouvelles ne perdront rien à se faire attendre quelques heures. Et de mauvaises nouvelles en seront un peu moins mauvaises.

— Parfait.

Hanaud prit sur une étagère de la chambre un indicateur des chemins de fer européens.

— Marthe Gobin viendra de Genève par Culoz. Voyons un peu…

Il tourna les pages.

— De Culoz à Aix, il y a un train qui arrive à trois heures sept. C’est celui qu’elle doit prendre. Votre auto est-elle disponible ?

— Oui.

— Très bien. Voulez-vous me cueillir à mon hôtel sur le coup de trois heures ? Nous irons à la gare surveiller les arrivées. Il peut nous être utile d’avoir quelque idée de la personne à qui nous aurons affaire. Je vous laisse, car, Dieu merci, j’ai de quoi m’occuper tout ce matin. En passant, je frapperai chez M. Wethermill pour lui dire que nous sommes toujours sans nouvelles.

Hanaud prit son chapeau, sa canne, s’arrêta un moment devant la fenêtre et parut s’éveiller tout à coup d’une rêverie.

— Votre appartement, à ce que je vois, donne sur le mont Revard, celui de M. Wethermill sur le jardin et la ville. C’est mieux ainsi.

Et, sans autre commentaire, il prit la porte.

Trois heures sonnaient quand M. Ricardo se présenta à l’hôtel de Hanaud dans sa belle et puissante voiture ouverte. Les deux hommes partirent pour la gare, où ils attendirent devant la sortie des voyageurs. Entre les premiers qui apparurent, une femme attira leur attention. C’était une personne, d’un certain âge, courte, assez forte, proprement mais pauvrement vêtue de noir, et qui portait des gants de fil reprisés. Elle paraissait fort pressée. Avisant un commissionnaire :

— Y a-t-il loin jusqu’à l’hôtel Majestic ? lui demanda-t-elle.

À quoi l’homme répondit que l’hôtel était tout en haut de la ville et que la pente était raide.

Mais, ajouta-t-il, Madame n’aurait qu’à prendre l’omnibus.

La dame, évidemment, ne se souciait pas d’attendre. L’omnibus ne partirait qu’après avoir chargé les bagages des arrivants. Elle appela un fiacre.

— En repartant tout de suite, nous serons là pour la recevoir, dit Hanaud.

Effectivement, ils dépassèrent le fiacre à quelques mètres plus loin sur la rampe qui montait de la gare.

— Elle m’a tout l’air d’une honnête personne, fit l’inspecteur avec un soupir de satisfaction. Ce doit être quelque brave petite bourgeoise aguichée par la promesse des quatre mille francs.

Ils atteignirent l’hôtel en quelques minutes.

— Je vous préviens, dit Hanaud à M. Ricardo, qu’après le départ de votre visiteuse nous pourrions avoir besoin de votre voiture.

— Eh bien, je vais commander au chauffeur de nous attendre sur place.

— Non, pas sur place, mais plutôt dans la petite rue derrière mon hôtel. Avez-vous de l’essence pour un long trajet ?

M. Ricardo s’empressa de donner au chauffeur les ordres nécessaires.

Par une porte vitrée, au moment où il pénétrait dans l’hôtel à la suite de Hanaud, il aperçut Wethermill fumant un cigare devant une tasse de café.

— Le pauvre garçon, dit-il, me fait l’effet d’avoir passé une nuit blanche.

— Pas seulement une nuit blanche, mais deux tristes jours, répondit Hanaud ; cela se lit sur sa figure. D’ailleurs, contrairement à ce qu’auraient fait bien des gens dans son cas, il ne nous a gênés ni entravés en rien ; c’est un mérite dont je lui sais gré. Mais je crois bien que nous voilà au bout de nos peines. Qui sait ? Peut-être aurons-nous avant une heure ou deux quelque chose à lui apprendre.

Une sorte d’émotion perçait à travers ces paroles ; pour la deuxième fois de la journée, Hanaud se départait de son calme professionnel. Dans la chambre de M. Ricardo, il se mit, dès son entrée, à faire certains arrangements, qu’il interrompait de temps à autre pour courir à la fenêtre.

— Mettez les billets de banque sur la table, ils la persuaderont d’être communicative. Là, c’est bien. Pas encore en vue ? Non.

— Le chemin est long depuis la gare, et tout en montée.

— C’est vrai. Gardons-nous de nous asseoir autour de la table comme des juges. Vous, prenez ce fauteuil…

M. Ricardo prit le fauteuil, croisa les genoux, joignit les mains.

— Parfait. Rien qui sente le Palais de Justice. Moi, je m’assoirai là, devant la table.

Tout en parlant, Hanaud s’était avancé une chaise. Il s’assit.

— Nous placerons Marthe Gobin de ce côté, où nous la verrons de face, en pleine lumière.

Et l’inspecteur alla, d’un bond, prendre une seconde chaise, pour la porter à la place indiquée. L’instant d’après, il était de retour à la fenêtre.

— Je me sens nerveux. Cette entrevue peut avoir de telles conséquences !

M. Ricardo, lui, ne bougeait plus. Il combinait dans sa tête l’interrogatoire auquel il se flattait de présider, ou que, pour dire mieux, il pensait conduire. Il dominait la situation. C’était sur lui que rejaillirait l’éclat. Par ses questions habiles, des faits extraordinaires seraient mis au jour. Il serait aimable, il serait insidieux ; doucement et délicatement, il retournerait comme un gant cette bonne dame. Toutes ses fibres d’artiste vibraient au dramatique de la situation.

Soudain Hanaud pencha la tête à la fenêtre.

— Le fiacre ! le fiacre est là ! murmura-t-il. Je l’aperçois dans la grande allée, entre les arbres.

— Laissez-le venir, répondit superbement M. Ricardo.

Des roues crissaient sur le sable. Hanaud se penchait de plus en plus dehors.

— Le voici à la porte.

Il se tut un moment, et, tout à coup, jeta un cri sauvage. Quand il se retourna, il était livide. Les yeux dilatés d’horreur, la bouche grande ouverte, il fit en titubant quelques pas dans la chambre.

M. Ricardo se dressa, comme par la détente d’un ressort.

— Qu’est-ce qui se passe ?

— On la soulève ! Elle ne bouge plus ! On la sort de la voiture !

Durant une bonne minute, Hanaud resta là comme paralysé, figé, regardant M. Ricardo avec hébétude. Mais, brusquement, il s’élança dans l’escalier. M. Ricardo le suivit.

Le corridor offrait un spectacle de désordre. Partout des gens accouraient, qui s’interrogeaient à grands cris. Hanaud et M. Ricardo virent, en passant, Wethermill sursauter, comme au sortir d’une léthargie. Ils surent la vérité avant même d’atteindre le vestibule. Dans le fiacre venu de la gare, une femme inconnue avait été trouvée morte, frappée d’un coup de poignard au cœur.

— Elle aurait dû prendre l’omnibus, gémit Hanaud.

Et stupidement il allait répétant ? :

— Elle aurait dû prendre l’omnibus…, elle aurait dû prendre l’omnibus.

Car il avait perdu son équilibre.

CHAPITRE XI

LA LETTRE NON OUVERTE

Le vestibule avait été interdit ; à l’issue du corridor, un portier barrait le chemin.

— On ne passe pas, disait-il.

— Pardon, je passe, moi, dit Hanaud.

Il produisit sa carte de la Sûreté et fut autorisé à passer avec M. Ricardo. Marthe Gobin était couchée sur le dallage. Auprès du corps, se tenait le directeur de l’hôtel ; un médecin, agenouillé, procédait aux premières constatations.

Hanaud demanda :

— La police est prévenue ?

— Oui, répondit le directeur.

S’agenouillant alors à côté du médecin, Hanaud examina la blessure. C’était une très petite blessure, nette, propre, d’où n’avait coulé que très peu de sang.

— Faite par une arme à feu, dit Hanaud. Sans doute par un pistolet de calibre réduit.

— Non, dit le médecin.

— Ce n’est pourtant pas un couteau qui a pu le faire.

— Assurément. Voyez plutôt…

Et le médecin n’eut qu’à allonger la main pour ramasser, tout contre lui, l’arme qui avait causé la mort de Marthe Gobin. C’était, simplement, une vulgaire brochette, très effilée, à manche de bois et munie latéralement d’un anneau. Sous la violence du coup, le manche s’était fendu et l’anneau inséré dans la fente. Arme grossière, certes, mais qui, on en avait la preuve sous les yeux, ne s’était montrée que trop efficace. Hanaud la tendit au directeur.

— Gardez-la soigneusement, dit-il, jusqu’à ce que vous puissiez la remettre à la police.

Penché de nouveau sur le cadavre, il se tourna vers le médecin.

— Pensez-vous qu’elle ait souffert ? demanda-t-il.

— Non, la mort a dû être instantanée.

— J’aime mieux cela.

Cependant, le cocher du fiacre se tenait planté au seuil de la porte. Hanaud l’interpella.

— Auriez-vous quelque chose à dire ?

L’homme s’avança. Il était vieux, rougeaud, coiffé d’un de ces chapeaux de toile cirée blanche à la mode chez les cochers de fiacre.

— Eh ! que voulez-vous que j’aie à dire, monsieur ? grommela-t-il d’une voix éraillée. J’avais chargé la pauvre dame à la gare. Je l’emmène ici sur sa demande et je la trouve morte en arrivant. Voilà ma course perdue. Qui me payera ?

— Moi, dit Hanaud.

Et dans la main de l’homme il mit une pièce de cinq francs.

— À présent, continua-t-il, répondez-moi. Vous me dites avoir constaté à l’arrivée qu’on avait assassiné votre cliente. Vous ne vous étiez donc aperçu de rien ?

— Comment me serais-je aperçu de quelque chose ? Tout le temps que je montais la côte, elle me criait : « Plus vite ! plus vite ! » Elle en avait une hâte ! Moi, que voulez-vous, je n’en faisais ni plus ni moins. Je rentrais le cou dans les épaules et je la laissais crier. On ne peut tout de même pas attendre d’un cheval de fiacre qu’il prenne le galop à une montée !

— De sorte que vous êtes venu au pas ? conclut Hanaud.

Il fit un signe à M. Ricardo, puis, il dit, s’adressant au directeur :

— M. Besnard sera sans doute ici dans quelques minutes, il fera chercher le juge d’instruction. Je crois n’avoir plus rien à faire.

De retour dans le salon de M. Ricardo, il s’effondra sur un siège. Assez calme tout à l’heure devant le médecin et le corps de la victime, seul maintenant avec M. Ricardo, il n’essayait plus de cacher son désarroi.

— C’est horrible, horrible ! La pauvre femme ! Morte ! Et par ma faute ! J’ai agi comme un écervelé en la faisant venir à Aix. Qui aurait pourtant pensé ?… Eh bien si ! j’aurais dû y penser. Je savais que l’audace autant que l’intelligence caractérise notre criminel. Je n’en ai pas tenu compte. Et le résultat, le voilà : un second crime.

— L’instrument dont s’est servi l’assassin pourrait nous aider à le retrouver, dit M. Ricardo.

— La brochette ? En quoi nous aiderait-elle, je vous le demande ! Un couteau, oui, peut-être. Mais une brochette !

— Il n’y a pas, à Aix, tellement de magasins où l’on vende des brochettes. Rien d’impossible à ce qu’on se souvienne d’un homme qui en aurait acheté une hier ou l’un de ces derniers jours.

— Qui vous dit qu’elle soit d’acquisition récente ? Notre homme n’est pas de ceux qui s’en vont ingénument dans un magasin acheter une brochette pour commettre un crime, et se livrent ainsi de leurs propres mains à la police !

Cette sortie, d’une véhémence dédaigneuse, n’eût d’autre effet que de piquer au vif M. Ricardo.

— S’il ne l’a pas achetée, comment se l’est-il procurée ?

— Ne peut-il l’avoir volée dans un hôtel de la ville, celui-ci ou un autre ? Croyez-vous qu’on y remarquerait la disparition d’une brochette ? Combien de gens, à Aix, aujourd’hui même, ont des rognons en brochette pour leur déjeuner ! Et puis ce n’est pas seulement en soi que je déplore la mort de la pauvre femme. Nous y perdons un témoignage : Marthe Gobin avait à nous raconter sur Célie Harland quelque chose que nous ne saurons jamais. Et nous y perdons aussi du temps ; nous avons tout à recommencer, alors que pour tout recommencer le temps nous fait défaut.

La désolation de Hanaud était si vive, si sincère, que M. Ricardo tenta de le consoler.

— Vous ne pouviez prévoir qu’à trois heures de l’après-midi, en pleine ville d’Aix…

— Ne cherchez pas à diminuer mes torts, j’aurais dû prévoir. Mais désormais c’est fini pour moi de ménager personne.

Hanaud avait changé de visage, il fit un geste de menace. Et soudain, une lueur de vie reparut dans ses yeux mornes. Il dit, montrant du doigt une petite table sur laquelle s’empilait le courrier de M. Ricardo :

— Vous n’avez pas, ce me semble, ouvert votre courrier ce matin ?

— Non, en effet. Vous m’avez surpris au lit, je n’y ai plus songé après votre visite.

Hanaud s’approcha de la table, regarda les lettres et jeta un cri.

— Il y a là une enveloppe, la grande, qui porte le timbre de Suisse !

M. Ricardo s’élança, prit l’enveloppe, la décacheta. Elle contenait une longue lettre, d’une écriture qui ne lui était pas connue. Il en lut tout haut les premières lignes :

— Je vous écris ce que j’ai vu et je le confie en toute hâte à la poste afin que personne ne me devance. J’irai demain à Aix toucher la prime annoncée.

Une sourde exclamation de Hanaud interrompit cette lecture.

— Et c’est signé ? Vite, vite !

— Marthe Gobin.

— Mais alors, nous l’avons, son témoignage, nous l’avons !

Hanaud ne fit qu’un saut jusqu’à la porte, l’ouvrit brusquement, la repoussa, donna un tour de clef.

— Si nous ne pouvons ramener à la vie la malheureuse, du moins nous pouvons encore…

Il n’acheva pas. Il arracha la lettre des mains de M. Ricardo et s’assit près de la table. Par-dessus son épaule, M. Ricardo lut avec lui la lettre de Marthe Gobin.

— C’était bien, songea M. Ricardo, la lettre qu’une Marthe Gobin pouvait écrire. Une longue lettre diffuse, prolixe, qui tournait sans cesse autour du pot, et qui après avoir exaspéré par sa folie les deux hommes, finit par porter son excitation à son plus haut point.

Elle avait été expédiée d’une petite localité proche de Genève, sur la rive ouest du lac, et elle était conçue comme suit :

« L’endroit d’où je vous écris n’est qu’une rue au bord du lac, desservie par un tramway, il a d’ailleurs un bon hôtel à l’une de ses extrémités, et quelques très jolies maisons, ce qui en fait un séjour des plus honorables. Mais je ne veux pas vous tromper sur ma position sociale et celle de mon mari.

« Notre maison est, pour bien dire, sur le mauvais côté de la rue, toute petite et sans la moindre vue sur le lac, à cause des belles maisons vis-à-vis qui nous le cachent.

« M. Gobin, mon mari, travaillait dans l’une des grandes banques de Genève lorsque, au printemps dernier, il contracta une maladie qui, depuis des mois, l’oblige à garder la chambre. L’argent, naturellement, n’abonde pas chez nous, et nous ne pouvons nous offrir une garde-malade ; je dois par conséquent en tenir lieu à M. Gobin. Si vous étiez femme, monsieur, vous sauriez ce que la maladie fait d’un homme, et combien il devient irritable, difficile. Celle qui le soigne n’a plus guère de distractions. Aussi, passant à la maison la plupart de mes journées, je m’amuse comme je le peux en observant mes voisins. Vous ne m’en blâmerez pas.

« Il y a un mois, la maison située presque en face de la nôtre fut louée meublée pour l’été, par une Mme Rossignol. Cette dame est veuve ; cependant, au cours de la dernière quinzaine, elle a reçu trois ou quatre fois dans l’après-midi, la visite d’un monsieur qui, si l’on s’en rapporte à l’opinion de la rue, serait son fiancé. Pour ma part, je ne peux le croire. Il est jeune, trente ans peut-être, avec des cheveux noirs et lisses, une petite moustache noire, l’air tout à fait séduisant. Mme Rossignol paraît être de quatre ou cinq ans son aînée. C’est une grande femme rousse et qui ne manque pas d’une certaine beauté vulgaire. Elle m’inspirait peu de sympathie. Elle ne semblait pas être du même monde que le charmant monsieur qu’on lui donnait pour fiancé. Non, je n’éprouvais pas beaucoup de sympathie pour Adèle Rossignol.

Hanaud fit un haut-le-corps.

— Adèle !

— Oui, dit Ricardo. Hélène Vauquier ne mentait pas.

Sur les lèvres de Hanaud flottait un étrange sourire.

— Elle ne mentait pas, j’en avais eu la conviction.

— Sauf, peut-être, en ce qu’elle attribuait à cette Adèle des cheveux noirs.

— Sauf sur ce point, il est vrai, répondit sèchement Hanaud.

Et ses yeux revinrent à la lettre.

« Je savais qu’elle s’appelait Adèle, car souvent j’avais entendu sa domestique, qui est une femme d’un certain âge, l’appeler de ce nom. Et même de ce nom tout court, sans jamais la traiter de Madame. Drôle de chose, n’est-ce pas, qu’une domestique, même âgée, parle à sa maîtresse d’une façon si familière ? C’est ce qui me fit penser que Madame et Monsieur n’étaient pas du même monde. Je doute fort qu’ils doivent se marier, un instinct me dit le contraire. Bien entendu, on ne sait jamais de quelle femme le plus bel homme ira s’enticher. Possible qu’ils se marient, mais, s’ils le font, je ne crois pas qu’ils soient heureux.

« En plus de la vieille domestique, il y avait chez Mme Rossignol un serviteur mâle, Hippolyte, qui tenait la maison en ordre et faisait en même temps fonction de cocher. Un homme très honnête, qui touchait son chapeau quand Mme Rossignol passait pour monter en voiture. Il dormait dans la maison, bien que l’écurie fût au bout de la rue. Je me figurais qu’il était le fils de Jeanne, la vieille servante. Il était jeune, il portait les cheveux plaqués sur le front et paraissait très content de lui-même ; dans la rue, les autres domestiques l’aimaient beaucoup.

Jusque-là, M. Ricardo avait lu en silence. Il éclata soudain.

— Nous les tenons, pardieu ! La dame rousse nommée Adèle, l’homme à la petite moustache noire… Mais, cet homme, c’est l’individu même qui conduisait l’auto ! Hanaud arrêta d’un geste ce flux de paroles ; et, chacun de son côté, M. Ricardo et lui reprirent leur lecture.

 

« Mme Rossignol avait loué à Genève une voiture à un cheval. Je l’y vis monter mardi après-midi, vers trois heures. Dans la soirée, la voiture n’ayant pas reparu, je me dis qu’elle avait pu rentrer à l’écurie par une autre route. D’ailleurs, il n’était pas rare que, lorsque Mme Rossignol se rendait à Genève, elle s’y attardât. Je me couchai à onze heures ; mais, au cours de la nuit, M. Gobin ne trouvant pas le repos, je me levai pour lui donner un remède. Nous dormons sur le devant de la maison, monsieur. Or, tandis que je cherchais les allumettes sur la table, au milieu de la chambre, un bruit de roues troubla le silence de la rue. J’allai à la fenêtre, et, soulevant un coin de rideau, je regardai au dehors. M. Gobin m’appelait impatiemment de son lit, en me demandant ce que je faisais au lieu d’allumer la bougie pour lui apporter ce qu’il attendait. Je vous ai dit ce que sont les hommes quand ils sont malades : inquiets, toujours prêts à se plaindre si l’on se distrait d’eux une minute. Mais bah ! on ne peut indéfiniment leur complaire. Et j’eus raison de regarder par la fenêtre. Si j’avais obéi à mon mari, j’y aurais perdu quatre mille francs. Quatre mille francs, ce n’est pas une aubaine à dédaigner pour une femme de ma condition quand elle a un mari alité.

« Je vis la voiture de Mme Rossignol s’arrêter devant la maison. Et presque tout de suite la porte fut ouverte par la vieille servante, quoiqu’il n’y eût aucune lumière ni dans le vestibule, ni aux fenêtres. Ce fut la première chose qui me surprit. Car, d’ordinaire, lorsque Mme Rossignol rentrait tard et que chez elle toutes les lumières étaient éteintes, elle ouvrait elle-même sa porte avec son passe-partout. Or, cette fois, malgré l’heure indue et le manque total de lumières dans la maison, une servante était sur pied, guettant le retour de sa maîtresse. Cela me parut bizarre.

« La porte était à peine ouverte que la voiture s’ouvrit à son tour, une jeune fille s’en élança sur le trottoir. S’apercevant que la traîne de sa robe était prise dans la portière, elle se retourna, se baissa, la dégagea, la retroussa sur son bras. La nuit était claire, et il y avait un réverbère tout près de la maison. Au moment où la jeune fille se retournait, je vis son visage sous le grand chapeau vert qui la coiffait. Elle était blonde et très jolie. Elle portait un manteau blanc, déboutonné, qui laissait paraître une robe de soirée couleur vert pâle ; et, comme elle relevait sa jupe, des boucles scintillèrent à ses souliers de satin. Cette jeune fille, c’était bien, j’en suis sûre, celle qui faisait l’objet de votre annonce. Elle resta un moment sur place, tandis que Mme Rossignol mettait pied à terre, et je m’étonnai qu’une personne de cette distinction se trouvât en compagnie d’une Mme. Rossignol. Enfin, toujours relevant sa jupe, elle traversa le trottoir au pas de course et se jeta dans la maison. Il me sembla, monsieur, qu’elle tenait beaucoup à ne pas être vue. C’est pourquoi, quand j’ai lu votre avis dans le journal, je n’ai pas douté qu’elle ne fût la personne que vous cherchiez.

« Je prolongeai encore quelques instants ma station à la fenêtre et vis la voiture repartir vers l’écurie ; mais la façade de la maison demeura plongée dans l’ombre. M. Gobin se démenait comme jamais dans son lit. Je rabattis mon coin de rideau, allumai ma bougie et donnai à mon mari une potion calmante. Sa montre était sur la table de nuit, elle marquait trois heures moins cinq. Je vous enverrai demain un télégramme sitôt que j’aurai l’assurance de pouvoir me rendre libre. Agréez, je vous prie, monsieur, mes salutations les plus distinguées.

« MARTHE GOBIN. »

 

Hanaud se renversa sur sa chaise. Il semblait infiniment perplexe. Cependant cette lettre expliquait tout. De la part d’un témoin indépendant, qui n’obéissait ni à la jalousie ni aux rancunes d’Hélène Vauquier, elle constituait une déposition accablante ; elle s’accordait avec les empreintes de pas relevées sur le sol, devant le salon, dans le jardin de la villa Rose. Il n’y avait donc plus rien à faire que d’arrêter immédiatement Mlle Célie.

— Les faits donnent raison à vos hypothèses, monsieur Hanaud. Le jeune homme à petite moustache noire n’a pas conduit l’auto jusqu’à la maison de Genève. Il a, quelque part sur la route, près de la villa, rencontré la voiture de Mme Rossignol. Et il ramenait l’auto à Aix quand…

Mais une idée contraire frappa subitement M. Ricardo.

— Eh non, ma foi ! Nous nous trompons du tout au tout. Car enfin il était trois heures moins cinq au moment où Mme Rossignol descendait de voiture à sa porte.

Trois heures moins cinq ! Cela mettait par terre le système construit par Hanaud autour de l’auto. Les meurtriers avaient quitté la villa Rose entre onze heures et minuit, probablement vers onze heures et demie ; cependant les deux voyageuses n’étaient arrivées à destination qu’à trois heures du matin. De plus, l’auto avait été revue à Aix à l’instant où sonnaient quatre heures. Donc, évidemment, Mme Rossignol et Mlle Célie n’avaient pas fait le trajet en auto.

— Prenez garde : il y a un écart de soixante minutes entre l’heure de Genève et la nôtre, dit Hanaud.

On eût pu croire que la lettre l’avait désappointé. Il la rejeta et se leva.

— Nous allons partir, dit-il. Nous emporterons cette lettre.

Il fit des yeux le tour de la chambre et cueillit un gant sur une table.

— Je l’avais oublié là, expliqua-t-il en le mettant dans sa poche. À propos, où ai-je mis le télégramme de Marthe Gobin ?

— Dans votre portefeuille.

— Vous croyez ?

Hanaud tira de sa poche son portefeuille, y trouva le télégramme, et son visage s’éclaircit.

— Bon. Ce télégramme me fait présumer qu’il y en aura eu un autre, envoyé à Aix, celui-là, par Adèle Rossignol, pour signaler le déplacement de Marthe Gobin, l’indiscrète voisine dont la curiosité s’exerçait sur tout et à toute heure, et qui, sans doute, avait vu dans le journal l’annonce de M. Ricardo. Je ne prétends pas que les termes en soient explicites, mais c’en est certainement le sens. Il faut que nous nous le procurions. Il faut que j’en pince le destinataire. La mort de Marthe Gobin est un de ces crimes que je ne pardonne pas. Avoir tué sous notre nez, comme un mouton, cette pauvre femme inoffensive !

M. Ricardo se demanda ce que Hanaud jugeait impardonnable, et si c’était véritablement le nouvel assassinat, ou plutôt le fait d’avoir trouvé son maître. Prudemment, il n’en souffla mot.

— Descendons, dit Hanaud. Par l’ascenseur, s’il vous plaît, nous irons plus vite.

Le corps de Marthe Gobin avait été enlevé du hall et transporté au dépôt mortuaire de la ville. La vie de l’hôtel avait repris son cours.

— M. Besnard est parti, je suppose ? demanda l’inspecteur au portier.

Et sur la réponse affirmative qui lui fut faite, il se dirigea vers la sortie.

— Nous gagnerions du temps, lui dit M. Ricardo, en passant de l’autre côté, par le jardin.

— Cela n’a plus d’importance, répondit-il.

L’un emboîtant le pas à l’autre, ils prirent le chemin en lacets qui mène à la ville. L’auto de M. Ricardo les attendait à la place convenue.

— Allons au commissariat, dit Hanaud. Je vois d’ici la tête de M. Besnard quand il saura qui était Marthe Gobin et pourquoi elle venait à Aix.

Hanaud resta un bon quart d’heure à causer avec le commissaire. En sortant, il consulta sa montre.

— Nous sommes encore à temps, je crois, dit-il.

Et il remonta dans l’auto.

— Nos bonnes gens de Genève apprendront ce soir par les journaux le meurtre de Marthe Gobin, assassinée dans le trajet de la gare à l’hôtel. Ils en seront tout aises. Ils ignorent qu’elle nous avait écrit hier soir. Allons, en route !

— Pour où ? demanda M. Ricardo.

— Pour où ? Mais parbleu ! pour Genève.

DEUXIÈME PARTIE

CHAPITRE PREMIER

CÉLIE HARLAND

Célie était la fille d’un officier d’infanterie, le capitaine Harland, qui n’avait guère, pour tenir son rang, qu’un physique avantageux et de bonnes manières. Extravagant dans ses goûts, prenant les difficultés à légère, il ne sut qu’ajouter aux complications de sa vie en épousant une jeune fille sans fortune, qui lui donna Célie. C’est d’ailleurs grâce à elle, à son dévouement de femme et de mère, que le ménage put marcher tant bien que mal, durant neuf ans, et Célie recevoir une éducation convenable ; mais la pauvre femme finit par mourir à la peine. Deux ans plus tard le capitaine Harland quittait l’armée dans des conditions peu glorieuses, passait devant la cour des faillites et débutait au music-hall sous les espèces du « Grand Fortinbras » liseur de pensées. Il opérait avec le concours de sa fille initiée par lui à tous les trucs du métier. Comme font ses pareils, il allait et venait dans la salle en priant tout bas les spectateurs d’imaginer un nombre, de penser un objet ; et la petite Célie, de la scène où elle se tenait en robe courte, ses longs cheveux bandés, annonçait, avec une merveilleuse promptitude, ou le nombre ou l’objet. Elle était singulièrement vive et réceptive.

La beauté de la fillette rehaussant l’adresse du jeu, le Grand Fortinbras connut une prospérité temporaire. Du music-hall, il s’éleva jusqu’aux grandes salles publiques de la province. Il fut de bon ton d’assister à ses matinées. Les dames de la société y affluèrent. Et le Grand Fortinbras, rejetant son pseudonyme, rentra dans la peau du capitaine Harland.

Comme Célie prenait de l’âge, il tenta de voler encore plus haut. Il se lança dans le spiritisme et Célie lui servait de médium. Les exercices de lecture mentale cédèrent la place à de palpitantes séances. Célie, devenue à dix-sept ans la belle jeune fille, que promettait la belle fillette, produisait sur les foules une sensation encore plus grande que, naguère, la petite liseuse de pensées.

— Je ne voyais là aucun mal, expliqua-t-elle plus tard au juge d’instruction, lorsque, appelée à témoigner devant lui dans l’affaire de la villa Rose, elle lui conta son histoire. Nous ne portions préjudice à personne. Nous intéressions les gens. À eux de nous démasquer s’ils en étaient capables ; et ils s’y essayaient sans jamais y réussir. Ainsi m’apparaissaient les choses. J’exerçais un métier, je l’acceptais, je ne le discutais pas. C’est seulement à Aix, dans ces derniers temps, que je conçus des doutes.

Un jour vint, à Cambridge, où la fraude fut découverte. L’engouement pour le spiritisme en subit un coup fatal, la fortune du capitaine Harland déclina. Il prit le parti de passer en France avec sa fille. Mais la tournée qu’il y entreprit fut un désastre. Il gaspilla ses dernières ressources au casino de Dieppe et mourut dans cette ville, laissant tout juste à Célie de quoi payer l’inhumation et prendre le train pour Paris en troisième classe.

À Paris, Célie Harland mena une vie honnête, mais misérable. Sa minceur et la grâce particulière de sa démarche lui valurent enfin une situation de mannequin chez un couturier. Elle loua, rue Saint-Honoré, une chambre sous les combles, où elle s’installa pour une existence rude et parcimonieuse.

— Je n’étais pas heureuse ni satisfaite, non ! déclara-t-elle avec franchise. Les longues heures qu’il me fallait passer dans les salons fermés me donnaient de continuelles migraines et me rendaient nerveuse. Je n’avais pas le tempérament de l’emploi. Puis, j’étais très seule, et ma vie avait été jusque-là si différente ! Tout me manquait à la fois, l’air pur, les bons vêtements, la liberté. Dans mon étroite chambre, la nuit, je pleurais jusqu’à m’empêcher de dormir. Je me demandais si j’aurais jamais des amis. Songez que j’étais bien jeune : dix-huit ans tout juste. Et je voulais vivre.

Pour surcroît de malheur, la couturière chez qui travaillait Célie vint à faire faillite. Elle courut vainement à la recherche d’un nouvel emploi. Ses ressources s’épuisant, elle dut, petit à petit, engager ce qu’il y avait de moins indispensable dans ses pauvres nippes. Un matin arriva où, déjà en retard d’un mois de son terme, elle se trouva ne posséder au monde qu’une pièce de cinq francs. Elle la garda tout le jour sans même y toucher pour manger. Le soir, après une journée de courses aussi infructueuses que les précédentes, elle alla dans un magasin d’alimentation acheter quelque nourriture. L’homme qui la servait prit sa pièce, l’examina, la fit sonner sur le comptoir et, sans le moindre effort, la cassa entre les deux pouces.

— Ma petite, lui dit-il en riant, ce n’est pas avec du plomb qu’on achète de la bonne marchandise.

Elle se traîna désespérée hors de la boutique. Elle mourait de faim. Elle n’osait rentrer chez elle, elle tremblait que la concierge ne l’attendît au bas de l’escalier pour lui réclamer son terme. Arrêtée sur le trottoir, elle éclata en sanglots. Des gens s’arrêtèrent, la regardèrent curieusement, et passèrent. Un gardien de la paix lui ordonna de circuler. Elle repartit, ruisselante de larmes.

— Je songeai à me jeter dans la Seine : et le fait est que j’allai jusqu’au fleuve. Mais l’eau paraissait si froide, si terrible, et j’étais si jeune, je tenais tellement à la vie ! La nuit vint, la ville s’éclaira, j’étais lasse, lasse…

Bref, faisant, autant qu’elle pouvait, violence à sa fatigue, la jeune fille s’achemina vers Montmartre. Timidement, elle fut regarder une ou deux fois à la devanture d’un cabaret ; et tout d’un coup elle entra dans l’un d’eux, espérant qu’une âme charitable aurait pitié d’elle. Sitôt la porte franchie, elle s’arrêta. Des gens allaient et venaient autour d’elle, messieurs en habit, dames en grande toilette et couvertes de bijoux. Nul ne lui prêtait la moindre attention. Elle s’était blottie dans un coin, n’osant déjà plus croire que personne daignât s’intéresser à elle. Deux girls dansaient parmi les tables, l’une en costume de plage, l’autre en danseuse espagnole. Elles virent Célie, elles lui parlèrent entre deux danses, elles furent très gentilles pour elle, lui permirent même de se joindre à leur danse. Mais pour attirer particulièrement l’attention, Célie n’avait, hélas ! ni un bijou, ni une jolie robe, ni cette troisième chose non moins indispensable, le chic. Rien que sa jeunesse et une jolie figure.

Enfin, cependant, Mme Dauvray entra. Une bande d’amis l’escortaient, qui venaient avec elle du théâtre. Elle connut tout de suite combien j’étais malheureuse, elle me fit souper. Elle m’interrogea, et je lui dis mon histoire. C’était la meilleure des femmes. Elle m’emmena chez elle dans son auto ; je me souviens que je pleurai tout le long du parcours. J’étais depuis quelques jours dans la maison quand elle me dit son intention de me garder autant que je le voudrais, car elle aussi, parfois, elle se sentait très seule. Plus tard, elle me trouverait un mari aimable, en bonne situation de fortune, et se chargeait de ma dot. Je pouvais me croire sortie de peine.

Un jour de la quinzaine suivante, Mme Dauvray fit confidence à Célie d’une grande nouvelle : il venait d’arriver à Paris un devin qui lisait prodigieusement l’avenir dans le cristal ; et dès le lendemain elle l’emmenait chez cet homme. Célie comprit quelle passion tyrannique gouvernait la femme qui avait fait d’elle son amie. Il ne lui fallut que peu de temps pour découvrir avec quelle facilité Mme Dauvray se laissait duper, berner, voler. Cela devint pour elle un problème qu’elle tourna et retourna dans sa tête.

— Madame m’avait sauvée, dit Célie avec émotion. Je ne saurais trop répéter combien elle était bonne et simple. Les gens que nous connaissions manquaient de générosité envers elle, ils en faisaient des gorges chaudes. Pourtant, combien de femmes que l’on respecte ne la valaient pas ! Je l’aimais beaucoup, c’est pourquoi je lui offris de lui donner des séances où j’évoquerais les esprits. J’étais à même de l’amuser de façon bien plus adroite que tous les diseurs de bonne aventure. Et je l’arracherais en même temps aux filous.

Célie, dans ses calculs parfaitement sincères, oubliait Hélène Vauquier ; et elle ne prévoyait pas l’effet que produiraient sur Mme Dauvray les séances de spiritisme. À l’égard d’Hélène Vauquier elle n’avait aucune méfiance. Elle eût ri si on lui avait dit que cette femme d’âge mûr, si respectable et si respectueuse, si empressée, si nette, si reconnaissante des moindres prévenances, nourrissait contre elle une rancune haineuse. Célie avait brusquement jailli de Montmartre : Hélène Vauquier l’en méprisait. Célie avait pris la place d’Hélène dans l’intimité de Mme Dauvray, elle l’avait destituée, rabaissée du niveau d’amie et de confidente à celui de domestique : Hélène Vauquier l’en détestait. Et par delà Célie elle-même, cette détestation s’étendait à la vieille toquée, superstitieuse et crédule, capable de se prendre si aisément aux charmes d’un jeune et joli visage. Hélène Vauquier confondait l’une et l’autre, non seulement dans sa haine, mais dans son mépris. Cependant elle n’avait rien à faire que de se ronger en silence. Les séances de spiritisme ajoutèrent encore à ses griefs : elle se trouvait frustrée des remises et gratifications qu’elle savait arracher aux exacteurs habituels de Mme Dauvray. Comme tant de personnes de sa classe, elle était avare et cupide. Ses sentiments envers Célie et Mme Dauvray s’exaltèrent jusqu’au délire. Mais le délire, chez elle, s’enveloppait de ruse, il dissimulait. Aux yeux du monde, les feux dont elle brûlait ne lui ôtaient rien de son calme.

Célie n’avait prévu ni l’inimité qu’elle allait soulever, ni l’effet qu’allaient produire sur Mme Dauvray les séances de spiritisme. Elle n’avait jamais vécu dans un contact si étroit avec la crédulité.

— Du temps que je travaillais avec mon père, jamais l’idée ne m’avait effleurée que quelqu’un, dans la salle, prît au sérieux mes manifestations. Mais quand je vis Mme Dauvray si excitée, si fiévreuse, si convaincue que les grandes dames du passé venaient de l’au-delà s’entretenir avec elle, j’en fus terrifiée. J’avais surexcité sa passion jusqu’à un point où je perdis sur elle tout empire. Quand je parlai d’interrompre les séances, Mme Dauvray ne voulut pas me le permettre. Je pus craindre, et cela paraîtra sans doute absurde à ceux qui ne la connaissaient pas, mais ceux qui la connaissaient me comprendront, oui, je pus craindre d’empoisonner sa vie, d’anéantir son bonheur si je lui apprenais que l’objet de sa foi n’était que plaisanterie.

Célie Harland s’expliquait simplement. Mais il y avait dans sa voix l’accent d’un remords auquel il était difficile de ne pas croire. M. Fleuriot l’écoutait avec sympathie.

— C’est là votre version des faits, mademoiselle, lui dit-il. Je ne dois pas vous cacher que nous en avons une autre.

— Une autre, monsieur ?

— Celle d’Hélène Vauquier.

Bien qu’il se fût écoulé plusieurs jours depuis le drame, Célie ne put entendre ce nom sans trembler de tous ses membres. Elle pâlit, ses lèvres se desséchèrent.

— Je sais, monsieur, qu’Hélène Vauquier n’est pas mon amie. J’en ai fait la cruelle expérience.

— Écoutez ce qu’elle dit, mademoiselle.

Et le juge lut à Célie un extrait du rapport dressé par Hanaud après son interrogatoire d’Hélène Vauquier à la villa Rose.

— Vous entendez bien : « Mme Dauvray eût voulu avoir des séances tout le long du jour, mais Mlle Célie se plaignait d’en sortir chaque fois épuisée. Mademoiselle était d’une malice !… » Et parlant de la fureur que mettait Mme Dauvray à réclamer l’esprit de Mme de Montespan : « Elle avait beau ne jamais obtenir satisfaction, elle espérait toujours, et Mlle Célie l’entretenait dans cette espérance. Mlle Célie ne tenait pas à gâter ses affaires, c’est pourquoi elle lui ménageait le plaisir. » Ainsi pour Hélène Vauquier, vous ne considériez que votre intérêt en refusant de multiplier les séances.

— Cela est faux, monsieur. J’essayai d’y mettre fin sitôt que j’en vins à comprendre que je jouais avec une chose dangereuse. Ce fut pour moi une révélation. Si, quand je refusais, j’avais consenti, il n’est rien que Mme Dauvray ne m’eût promis, rien qu’elle ne m’eût donné. J’en étais épouvantée. Je ne me souciais d’exercer aucun pouvoir ni sur elle ni sur personne. Son état de perpétuelle exaltation ne lui valait rien, elle en subirait fâcheusement les conséquences. Et je ne savais que faire. Vint le jour où nous partîmes pour Aix.

Là, dès le lendemain de son arrivée, Célie connut Harry Wethermill. Pour la première fois, elle sentit battre son cœur. Il lui semblait qu’enfin l’événement se produisait après quoi elle avait si longtemps soupiré. Elle commença vraiment d’exister, au sens que l’existence avait alors pour elle. Chacun de ses jours, maintenant, jusqu’à la minute où elle retrouvait Harry Wethermill, n’était qu’une rapide et joyeuse attente ; les heures qu’elle passait avec lui n’étaient qu’un bonheur de tous les instants entrecoupé d’exquises palpitations quand, par hasard, leurs mains se frôlaient. Mme Dauvray s’en avisa tout de suite.

— Ma chère Célie, lui dit-elle avec un rire indulgent, votre ami M. Wethermill – Harry, je crois ? – n’a certainement pas la surface du bon gros bourgeois bien assis que j’aurais souhaité de vous donner pour mari. Mais vous êtes jeune, et, bien entendu, vous ne craignez pas les orages. Des orages, vous en aurez, Célie…

Et Mme Dauvray rit de plus belle.

Célie avait rougi.

— Peut-être, en effet, répliqua-t-elle, non sans mélancolie.

Car Wethermill lui causait une certaine peur, mitigée, du reste, par le sentiment délicieux que, ce qui le rendait si grave, c’était son amour pour elle.

Mais dans le bonheur de Célie ne tarda pas de se glisser un mécontentement aigu de son passé. Parfois, songeant à sa condition et se comparant à l’homme qui l’aimait, elle tombait dans des accès de tristesse. Parfois encore, elle cédait presque à des emportements contre Hélène Vauquier. Elle n’avait pas une pensée qui ne fût pour Wethermill.

— Je voulais sans cesse paraître à mon avantage. Je ne rêvais que d’être parfaite.

Parfaite dans l’essentiel de la vie, cela s’entend. Elle avait grandi dans un monde relâché. Le milieu nouveau où l’avaient jetée les circonstances n’éveillait chez elle ni inquiétude ni scrupule. Elle faisait volontiers un tour aux tables de baccara. Tous détails sans importance. L’amour n’avait pas fait d’elle une puritaine. Mais certains souvenirs lui torturaient l’âme : celui, par exemple, du restaurant de Montmartre où elle était entrée un soir. Et aussi celui des séances. Pour ce qui était des séances, elle pensait bien n’avoir plus à y revenir. Il y avait, à Aix, pour distraire Mme Dauvray, les salles de jeu, les agréments de la ville, la beauté des environs. Célie écartait systématiquement l’idée des séances. Jusqu’à présent d’ailleurs, elle n’en avait pas donné à la villa Rose. Elle n’en aurait plus donné sans Hélène Vauquier.

Harry Wethermill se rendait à pied, un soir, du Cercle à la villa des Fleurs, quand, derrière lui, une voix l’appela :

— Monsieur ?

Il se retourna et vit la femme de chambre de Mme Dauvray. Alors, s’arrêtant sous un réverbère, il demanda :

— Que me voulez-vous ?

La femme hésita.

— J’espère, fit-elle d’un air humble, que Monsieur voudra bien me pardonner mon impertinence. Mais je trouve que Monsieur n’est pas très gentil pour Mlle Célie.

Wethermill la regarda, tout ébaubi.

— Qu’entendez-vous par là ? répliqua-t-il avec colère.

Tranquillement, à son tour, elle le regarda bien en face.

— Il est clair que Mlle Célie est amoureuse de Monsieur, que Monsieur a su se faire aimer d’elle. Mais il est clair aussi, pour une femme qui a de bons yeux, que Monsieur ne se soucie guère de Mademoiselle. Et de la part de Monsieur il n’est pas très gentil de troubler ainsi le repos d’une jeune et jolie fille.

Rien n’eût pu égaler en respect le ton de ces paroles. Wethermill s’y laissa prendre. Il protesta vivement, dans la crainte de s’aliéner la femme de chambre.

— Vous vous trompez, Hélène, je ne joue aucunement avec le cœur de Mlle Célie. Pourquoi ne tiendrais-je pas à elle ?

Hélène Vauquier haussa les épaules : la question se passait de réponse.

Et Wethermill reprit :

— Pourquoi, si je ne tenais pas à elle, la rechercherais-je constamment ?

Un lent et calme sourire d’intelligence accompagna la réponse d’Hélène Vauquier :

— Qu’est-ce donc que Monsieur peut vouloir de Mme Dauvray ?

Wethermill, tout d’abord, resta coi.

— Rien, naturellement, je ne veux rien d’elle, répliqua-t-il d’un ton sec.

Et il s’éloigna.

Hélène Vauquier, cependant, continuait de sourire. Ce qu’ils voulaient tous de Mme Dauvray, elle le savait bien. Ils en voulaient tous ce qu’elle en voulait elle-même, avec d’autres choses : de l’argent, toujours de l’argent. Wethermill n’était pas le premier qui, par delà Mlle Célie, visât les bonnes grâces de Madame. Hélène repartit satisfaite : Wethermill avait pris son temps avant de démentir ce qu’elle lui insinuait. Quelques jours plus tard, la trouvant dans la rue du Casino où elle faisait des emplettes, Wethermill l’aborda spontanément. Elle prit une mine grave et respectueuse, mais son cœur dansait de joie.

— Monsieur, lui dit-elle, vous faites fausse route.

Son étrange sourire éclaira de nouveau son visage.

Elle poursuivit :

— Mlle Célie a l’œil ouvert, elle ne laissera pas s’égarer les générosités de Madame.

— Ah ? fit Wethermill.

Et il se mit à marcher auprès d’elle.

— Si vous tenez, monsieur, à conserver la faveur de Mlle Célie, ne lui parlez jamais de la fortune de Madame. Mademoiselle est jeune, mais elle connaît son monde.

Wethermill se mit à rire.

— Il n’est pas question d’argent entre nous, répondit-il. Où prenez-vous l’idée que moi, plus qu’un autre, j’aie besoin d’argent ?

Elle lui fit, avec componction, cette réponse énigmatique :

— Si je me trompe, monsieur, je le regrette… mais nous pourrions nous entr’aider.

Après quoi elle passa, le laissant cloué sur place.

Un marché, pensa-t-il, elle lui proposait un marché ! Quelle insolence ! À vrai dire, tout riche qu’on le croyait généralement, il se savait dans une impasse. Joueur invétéré, bien qu’il n’eût pas de goût dispendieux, sans cesse il était à court d’argent. Il avait depuis longtemps hypothéqué les droits de son brevet. Il n’était pas un oisif, non plus qu’un faux grand homme pour la foule ignorante. Il avait un certain génie d’inventeur et le cultivait assidûment. Mais plus il travaillait, plus il avait besoin de gaieté, d’extravagance. Ses avantages extérieurs, joints au charme de ses manières, lui gagnaient toutes les sympathies, aussi bien dans le vrai monde que dans le monde de la bohème. Il tenait à avoir un pied dans l’un et dans l’autre. S’il se débattait aujourd’hui dans les difficultés les plus redoutables, sans doute Hélène Vauquier était-elle encore seule pour s’en être avisée à Aix. Comment, d’ailleurs, et sur quels indices ? Il le lui demanda, un jour, dans la suite, quand ils eurent fait plus ample connaissance.

— Monsieur, lui répondit-elle, vous étiez ici sans valet de chambre, et vous me paraissiez être de ces hommes qui ne se déplacent point sans valet de chambre tant qu’ils ont de quoi le payer. Ce fut là ma première pensée. Puis, je vis de quelle façon vous vous poussiez dans l’amitié de Mlle Célie, alors qu’à mes yeux vous ne l’aimiez pas, que j’en étais certaine.

Il cherchait encore Hélène Vauquier le jour que se produisit leur rencontre suivante. Il commença par l’entretenir de sujets indifférents, avant de lui demander tout de go :

— Mme Dauvray, n’est-ce pas, est très riche ?

— Elle a toute une fortune en bijoux, lui répondit Hélène.

Il tressaillit. Son agitation était manifeste ce soir-là.

Son visage se crispa, ses mains tremblèrent. Il fallait que sa situation fût bien gênée pour qu’il se trahît de la sorte. Elle jugea le moment venu de frapper un coup.

— Si l’on savait le trésor que renferme le coffre-fort de sa chambre…, ajouta-t-elle.

— Alors pourquoi est-ce que vous ?…

Mais il s’arrêta. Et elle reprit, sans se départir de son calme :

— Je vous ai dit que nous pouvions nous entr’aider.

Il était neuf heures du soir. Tous les deux descendaient la rue du Casino. Un employé de l’établissement, Adolphe Ruel, qui passait dans ce moment, les reconnut et ne put se défendre de sourire. Que faisait là Wethermill en compagnie d’Hélène Vauquier ? Ruel n’eut à cet égard aucun doute. Il avait assez souvent remarqué dans les derniers jours l’empressement dont l’Anglais faisait preuve envers la jolie Mlle Célie. En sa qualité de Français, il sympathisait généralement avec les amoureux. Il voulait grand bien à ces deux jeunes gens, aussi aimables, aussi séduisants l’un que l’autre. Et il souhaita que la femme de chambre entrât dans leurs projets.

Mais il surprit au passage une phrase que prononça brusquement Wethermill :

— C’est vrai, j’ai besoin d’argent.

Et non seulement les mots, mais l’agitation de la voix se gravèrent dans sa mémoire. Il entendit aussi le « chut ! » de la femme de chambre. Ensuite, eux et lui poursuivant leur chemin, il ne fut plus à portée d’entendre. Mais il vit, en se retournant, que Wethermill parlait avec volubilité, comme en proie à une rage de confidences.

— Vous seule, Hélène, vous seule avez tout deviné.

Il avait vendu deux fois son brevet, la première fois en Angleterre, la seconde, qui ne datait que d’un mois, en France. La grosse somme qu’il avait touchée à l’occasion de cette seconde vente, parfaitement frauduleuse, s’en était toute allée aux mains de créanciers exigeants. Il avait compté, pour la rembourser, sur une nouvelle invention.

— Mais sachez-le, Hélène, j’ai une conscience.

Et, la voyant sourire, il s’expliqua :

— Oh ! non pas une conscience au sens où l’entendent les prêtres ; mais une conscience pour tout ce qui a une importance réelle, du moins selon mes vues. Il y a une paille dans ma nouvelle invention. Elle peut être améliorée, je le sais. Mais comment elle peut l’être, je ne le sais pas encore. Et je ne veux pas, c’est plus fort que moi, la livrer dans son état d’imperfection, quand je suis sûr qu’elle est perfectible et que tôt ou tard je la mettrai au point. C’est ce qui me fait dire que j’ai une conscience.

Quelles drôles de créatures que les hommes ! songea Hélène Vauquier. Un rien les trouble jusqu’à leur faire passer des nuits blanches ! Mais ce n’était pas à elle de s’en plaindre puisqu’une de ces anomalies allait justement la servir. Elle dit, sur un ton d’apitoiement :

— L’on aura découvert, je suppose, que Monsieur a vendu deux fois son brevet ?

— Oui. Mes acheteurs d’Angleterre en ont été informés.

— Et ils sont furieux ?

— Ils me menacent. Ils me donnent un mois pour rendre l’argent. Faute de quoi, c’est pour moi le déshonneur, la prison, la servitude pénale.

Ni le visage d’Hélène ni sa voix ne laissèrent paraître aucun signe de la joie qui était en elle.

— Je puis me rendre libre demain dans l’après-midi. Si Monsieur voulait me retrouver à Genève…

Et elle nomma un petit café, dans une rue peu passante.

Cependant la villa Rose se rapprochait, les lumières devenaient plus nombreuses. Wethermill et Hélène Vauquier se séparèrent. Elle prit les devants ; lui, pensif traîna le pas derrière elle. Il avait tenté la chance du jeu, les cartes ne lui avaient pas été favorables ; et il lui fallait de l’argent, il lui en fallait à tout prix.

En conséquence, il se rendit le lendemain au rendez-vous de Genève, où Hélène Vauquier lui présenta le couple Tacé, Hippolyte et Adèle.

— Deux amis sur qui l’on peut compter, dit-elle, bien qu’elle n’eût fait leur connaissance que depuis peu, à Aix, et que la mine d’Hippolyte avec ses grandes oreilles et ses cheveux collés sur le front, ne fût guère pour inspirer la confiance.

Le couple Tacé constituait, avec Jeanne Rossignol, qui était la mère d’Adèle, une famille de criminels, venue s’installer à Genève en vue d’opérations fructueuses dans les villas qui bordent le lac.

Les résultats tardaient de répondre à ses espérances, quand une description des bijoux de Mme Dauvray, parue dans la chronique féminine d’une gazette genevoise, avait attiré Adèle à Aix. Elle s’y était mise en devoir de séduire la femme de chambre de Mme Dauvray. Mais au lieu d’un instrument docile, elle avait trouvé un maître.

Dans le petit café, cet après-midi d’août, Hélène donna ses instructions à ses complices avec le même sang-froid, la même méthode que s’il se fût agi de l’affaire la plus banale. Une ou deux fois ensuite, Wethermill revint à Genève, plus ou moins déguisé par un changement de coiffure et l’adjonction d’une moustache. Lors de son procès, il soutint avec énergie que jamais dans ses rencontres avec les Tacé, il n’avait été question de meurtre.

CHAPITRE II

TRAVAUX D’APPROCHE

Le mardi qui précéda le crime, Mme Dauvray et Célie dînaient à la villa des Fleurs. Elles prenaient le café quand Harry Wethermill vint les rejoindre. Ils passèrent tous trois dans la salle de jeu, Wethermill et Célie perdirent Mme Dauvray dans la foule.

Wethermill, en bon amoureux, ne s’occupait que de Célie, il semblait n’avoir d’yeux que pour elle. Une minute ou deux s’écoulèrent avant que la jeune fille constatât que Mme Dauvray n’était plus avec eux.

— Nous la retrouverons sans peine, dit Wethermill.

— Naturellement, répliqua Célie.

— Rien ne presse, continuait-il en riant. Peut-être, après tout, n’est-elle pas fâchée de nous laisser seuls.

Un sourire creusa de fossettes la joue de Célie.

— Mme Dauvray est si bonne pour moi ! dit-elle avec une timidité charmante.

— Pas tant que pour moi, cependant, répondit-il ; dans un murmure qui fit monter le sang aux joues de la jeune fille.

Mais, tandis qu’il parlait, il vit Mme Dauvray debout devant l’une des tables. Non loin d’elle se trouvait Adèle Tacé. Adèle, évidemment, n’avait pas encore lié connaissance avec elle. En apparence, elle ne lui prêtait point d’attention ; mais elle s’en rapprochait peu à peu. Wethermill sourit, et Célie surprit ce sourire.

— Qu’y a-t-il ? demanda-t-elle en commençant de regarder dans la direction de Mme Dauvray.

— Il y a que j’aime beaucoup votre robe, s’empressa-t-il de répondre.

Les yeux de Célie revinrent complaisamment sur elle-même. Elle portait une toilette bleu foncé, qui lui allait très bien.

— Vrai ? dit-elle. Ma robe vous plaît ? Je la crois jolie.

Wethermill s’attacha toute la soirée à Célie. Quand il revit Mme Dauvray, celle-ci causait avec Adèle Tacé. Le premier pas était fait, le premier contact était pris, les premiers rapports étaient noués entre les deux femmes. Célie les aperçut à son tour presque dans le même instant.

— Ah ! voilà Mme Dauvray, s’écria-t-elle en faisant un pas vers elle.

Wethermill l’arrêta.

— Pourquoi la dérangerions-nous ? Elle a l’air heureuse.

Mme Dauvray parlait, en effet, avec un entrain, une chaleur extraordinaires ; ses brillants chatoyaient à son cou. Elle leva la tête, vit Célie et lui fit un signe d’affectueuse reconnaissance, en même temps qu’elle la désignait du doigt à sa compagne. Adèle Tacé regarda la jeune fille, et sourit. De ce côté rien à craindre : la jeunesse de Célie, sa grâce fragile et menue lui offraient une victime toute prête.

— Vous voyez, Mme Dauvray se passe fort bien de nous, dit Wethermill. Allons jouer au chemin de fer.

Et ils gagnèrent une autre salle.

Enfin, une heure plus tard, Célie se mit en quête de Mme Dauvray. Elle la trouva qui causait toujours, et très sérieusement, avec Adèle Tacé. Mme Dauvray se leva tout de suite.

— Eh bien, ma chère, êtes-vous disposée à partir ? demanda-t-elle.

Puis elle se tourna vers Adèle.

— Madame Rossignol, je vous présente Célie.

Il y avait dans le ton de sa voix une exultation très marquée, très significative, et que d’ailleurs Célie connaissait bien. Célie était un sujet de fierté pour Mme Dauvray, qui se parait fâcheusement d’elle et la donnait volontiers en spectacle. Les trois femmes échangèrent quelques mots, puis Mme Dauvray et Célie se dirigèrent vers la sortie. Et Célie, tout en marchant, se sentait prise d’inquiétude.

Elle était, par nature, infiniment impressionnable ; les succès du Grand Fortinbras avaient tenu beaucoup à ce privilège de réceptivité. Célie avait un don de compréhension rapide. Non pas qu’elle raisonnât, déduisît ou inférât : elle sentait. Dans le cas présent, elle n’eut pas besoin qu’une parole fût dite pour deviner, chez Mme Dauvray, un état de surexcitation, de trouble, dont elle redoutât la cause.

Tandis que l’auto les ramenait à la villa, elle dit, avec appréhension :

— Vous avez rencontré ce soir une amie, madame ?

— Non, répondit Mme Dauvray ; mais je me suis fait une amie. Je ne connaissais pas encore Mme Rossignol. Un de ses bracelets s’était détaché, je l’ai aidée à le remettre. Nous avons causé ensuite. Elle habite Genève…

Mme Dauvray se tut un moment. Puis d’un mouvement impulsif, elle se tourna vers Célie. Et sur un ton voisin de la prière :

— Célie, dit-elle, nous avons, Mme Rossignol et moi, parlé de choses…

Célie ne put réprimer un sursaut d’impatience. Elle comprenait bien de quelles choses avaient parlé Mme Dauvray et sa nouvelle amie.

— Le croiriez-vous ? Mme Rossignol a ri. C’était insupportable.

Célie demeurant silencieuse, Mme Dauvray poursuivit, craintivement :

— Je lui ai dit quels prodiges s’accomplissaient quand, avec Hélène, j’assistais dans les ténèbres à l’une de vos manifestations spirites, quels bruits singuliers emplissaient la chambre, quels doigts de spectres touchaient mon front, mes yeux. Je lui ai dit avec quels esprits nous conversions. Mais elle ne voulait pas me croire. Vous rappelez-vous, Célie, le soir où Mme de Castiglione nous apparut, vieille, très vieille, et nous dit comment, arrivée au déclin de l’âge, ayant perdu sa beauté, abandonnée de tous, se refusant à vivre plus longtemps dans la grande maison pleine pour elle de torturants souvenirs, elle avait pris dans le voisinage un petit appartement où, durant le jour, elle s’enfermait, ignorée de tous ; et comment elle en sortait à la nuit pour s’en aller regarder, toute en pleurs, les fenêtres aujourd’hui noires et jadis ruisselantes de lumières ! Mais Adèle Rossignol s’obstinait dans l’incrédulité. Je lui dis que plus tard j’avais pu vérifier tous ces détails dans un livre de Mémoires. Elle rit de plus belle en prétendant que vous-même, sans nul doute, aviez lu le livre avant la séance.

Célie s’agita d’un air gêné.

— Ma chérie, elle n’avait pas foi en vous. Et cela me mit en colère. Elle me dit que vous fabriquiez de toutes pièces vos exercices. Ce n’était pour elle que des amusettes. Un enfant en eût fait autant, à plus forte raison une jeune personne douée de quelque adresse. Certes, elle admettait que vous fussiez habile. Beaucoup trop habile, et c’est un point sur lequel elle insistait, pour vous soumettre au contrôle d’un témoin étranger. Je lui affirmai le contraire. J’avais raison, n’est-ce pas, Célie ?

Et dans la voix de Mme Dauvray résonnait de nouveau l’accent de la prière.

— « Mes exercices ! » fit Célie avec un accent de mépris.

Elle ne redoutait, à vrai dire, aucun contrôle, et Mme Dauvray reprit instantanément courage.

— Là ! s’écria-t-elle, triomphante. J’en étais sûre, j’ai répondu de vous à Mme Rossignol. Et nous avons décidé que mardi prochain…

— Ah ! non, par exemple, non !

Il y eut entre les deux femmes une seconde de silence. Après quoi, Mme Dauvray reprit, doucement mais gravement :

— Célie, vous n’êtes pas gentille.

Un tel reproche ne pouvait manquer de toucher Célie.

— Oh ! Madame, protesta-t-elle, ne croyez pas cela. Comment ne serais-je pas gentille pour vous, qui l’êtes tant pour moi ?

— Donnez-m’en la preuve. J’ai prié Mme Rossignol de venir mardi à la maison et…

La voix de Mme Dauvray trembla d’émotion.

— Et qui sait si Elle ne consentira pas à nous apparaître ?

Elle, pour Célie, c’était, bien entendu, Mme de Montespan.

— Mais non, mais non ! bégaya-belle. Ici, à Aix, nous ne sommes pas dans les dispositions requises.

Alors, la voix qui tout à l’heure marquait la prière, changea subitement d’accent.

— Serait-ce donc vrai, ce que disait Adèle Rossignol ? demanda Mme Dauvray avec effroi.

Célie tressauta : Mme Dauvray doutait d’elle !

— Voyez-vous, cela me fendrait le cœur de penser que ce fût vrai, que vous vous êtes moquée de moi, chérie !

Célie se couvrit des mains le visage. Jamais Mme Dauvray ne lui pardonnerait, jamais elle ne se pardonnerait d’avoir été dupe. Toute sa vie en serait empoisonnée. Le spiritisme, pour elle, n’était plus simplement une passion, mais une croyance. Pourtant, Célie répugnait à l’idée de reprendre les séances. Cela était si indigne, si indigne d’Harry Wethermill, et aussi d’elle-même, telle qu’à présent elle voulait être ! Mais elle avait à payer pour le passé, l’heure était venue de régler sa dette.

— Ce n’est pas vrai, dites, Célie ? ce n’est pas vrai ?

— Que Mme Rossignol vienne mardi ! répondit-elle.

Elle avait laissé retomber ses mains. Mme Dauvray s’en empara, les pressa, les étreignit tendrement dans les siennes.

— Ah ! merci, merci ! Vous me rendez heureuse ! Mme Rossignol a pu rire ce soir ; mardi, vous saurez la convaincre, Célie ; vous lui montrerez que le monde des esprits n’a pas de grilles que l’on ne force.

L’épreuve était odieuse pour Célie d’entendre résonner à ses oreilles le jargon dont elle usait naguère, et que Mme Dauvray avait appris d’elle. « Ce sera du moins pour la dernière fois, » pensa-t-elle. Sa vie allait changer, elle en était sûre, bien qu’entre elle et Harry Wethermill il ne se fût échangé aucune promesse. Encore une fois, rien qu’une, elle donnerait une séance à la villa Rose pour sauver les illusions de Mme Dauvray.

De retour à la villa, Mme Dauvray n’eut rien de plus pressé que d’annoncer la bonne nouvelle à sa femme de chambre.

— Séance mardi, Hélène. Nous serons trois pour y assister. Car je vous compte.

— S’il plaît à Madame, dit respectueusement Hélène.

Regardant alors autour d’elle :

— Mlle Célie pourra se placer dans le recoin, sur une chaise, bien en vue, les rideaux tirés. Nous, je veux dire Madame, l’amie de Madame et moi, nous nous assiérons autour de cette table, sous les fenêtres de côté.

— Ce sera très bien ainsi, approuva Célie.

Mme Dauvray, les soirs qu’elle était particulièrement bien disposée envers la jeune fille, avait coutume de lui envoyer au plus tôt sa femme de chambre pour l’aider dans sa toilette de nuit. Ce soir-là, pendant qu’elle coiffait Célie, Hélène Vauquier lui dit que Servettaz ayant ses parents à Chambéry, qui était tout proche, se ferait une joie d’aller les voir.

— Mais le brave garçon est depuis si peu de temps au service de Madame qu’il n’ose encore demander un congé.

— Madame le lui accorderait de grand cœur. J’en parlerai demain avec elle.

— Mademoiselle est bien bonne. Cependant…

Hélène hésita.

— Quoi ? dit Célie.

— Peut-être vaudrait-il mieux que Mademoiselle causât avec Servettaz et l’engageât à faire lui-même sa demande. Madame a ses idées, elle tient à ce qu’on se souvienne qu’elle est la patronne.

Célie causa le lendemain avec Servettaz, qui, là-dessus, demanda son congé à Mme Dauvray.

— Mais cela va de soi, nous conviendrons d’un jour, dit-elle.

Sur ces entrefaites, Hélène risqua modestement une suggestion :

— Peut-être mardi serait-il le jour le mieux indiqué pour le congé du chauffeur, car Madame, ayant une amie à recevoir dans la soirée, ne fera sans doute pas dans l’après-midi une longue promenade.

— En effet, dit Mme Dauvray. Nous dînerons en ville de bonne heure et rentrerons aussitôt après.

— J’avertirai donc Servettaz qu’il peut s’absenter, dit Célie.

Cette conversation avait lieu dans la journée de lundi. Le soir, Mme Dauvray et Célie allèrent, comme d’habitude, dîner à la villa des Fleurs.

— Je n’étais pas moi-même, dit Célie, invitée par le Juge d’instruction à s’expliquer sur la crise de nerfs dont M. Ricardo avait été témoin dans le jardin de la villa. L’idée de la séance que j’avais à donner le lendemain m’était de plus en plus odieuse. Je me sentais déloyale envers Harry. J’avais les nerfs en pelote. À table, pourtant, je décidai que si je rencontrais Harry après le dîner, comme j’en étais à peu près certaine, je lui dirais tout. Hélas ! il me suffit de le voir pour perdre courage. Je savais quelles mines sévères il lui arrivait parfois de prendre. Je frémis de ce qu’il allait penser. J’eus peur de le perdre. Non, je ne parlerais pas, je n’en avais pas la force. Cela me mit en fureur contre moi-même et… je cherchai querelle à Harry. Naturellement, il en fut surpris. Mais de quel autre dérivatif aurais-je usé dans la circonstance ? Oui, je lui cherchai querelle. Je lui dis intentionnellement des choses blessantes, et je finis par m’enfuir, dans la crainte de céder à mon chagrin, de fondre en larmes. J’allai à la table de jeu où, d’entrée, je me mis à perdre tout ce que j’avais à l’exception d’un billet de cent francs. Mais cela ne me consola pas, et je courus me réfugier au jardin. J’étais très malheureuse. M. Ricardo, qui m’a vue, peut vous le dire : je me conduisis comme une enfant. Ce qui m’affligeait, c’était la conscience de ma lâcheté. Ensuite Harry et moi nous nous réconciliâmes ; et je crus, comme une petite sotte, qu’il pensait à me demander ma main. Mais ce soir-là, non, je ne le lui permettrais pas. Oh ! certes, j’appelais de tous mes vœux sa demande : mais pas pour ce soir, non, pas pour ce soir ! Il fallait que la séance fût passée, que j’en eusse fini avec les tricheries pour que je pusse l’écouter et lui répondre.

Cette confession, tranquillement et simplement faite, émut au plus haut point le juge. Le sentiment qu’avait de son indignité la jeune fille, l’amour sans réserve qu’elle avait voué à Wethermill, l’orgueil qu’elle avait éprouvé à s’en croire aimée, tout cela était en soi d’une ironie cruelle.

— Continuez, mademoiselle, dit-il d’une voix qui malgré lui tremblait un peu.

— Je convins donc avec lui que nous nous reverrions le mercredi, ainsi que M. Ricardo a pu l’entendre.

— Plus exactement, vous lui auriez dit en propres termes que vous teniez à le revoir mercredi.

— C’est vrai. J’entendais par là, qu’affranchie de toutes les fraudes, je serais libre d’écouter ce qu’il aurait à me dire. Car, monsieur, je me croyais sûre de ce qu’il avait à me dire…

L’émotion coupa un moment la parole à Célie. Il lui fallut un effort pour se reprendre.

Le matin du mardi arriva une lettre d’Adèle Tacé dont il ne devait plus, dans la suite, être retrouvé aucune trace. Cette lettre invitait Mme Dauvray et Célie à dîner dans un hôtel d’Annecy. Elle s’accordait fort bien avec les dispositions de Mme Dauvray, qui montrait plus que jamais une agitation fébrile.

— Ce sera parfait, dit-elle. Nous dînerons à loisir, loin de la foule et du bruit, dans un endroit où nous ne serons connues de personne.

Elle consulta un horaire de chemin de fer.

— Il y a un train de retour pour Aix qui arrive à neuf heures. Nous pourrons nous passer complètement de Servettaz…

Le chauffeur partit donc pour Chambéry dans l’après-midi, à une heure cinquante ; dans la journée, Mme Dauvray et Célie prirent le train pour Annecy. L’une et l’autre étaient la proie d’une obsession. « Ah ! soupirait l’une au fond de son cœur, qu’Elle m’apparaisse ce soir et qu’Elle me parle ! » Et l’autre ne cessait de se répéter : « Ce sera la dernière fois, la dernière ! »

Pendant ce temps, à la villa Rose, Hélène Vauquier brûlait une lettre, la lettre d’Adèle, selon toute vraisemblance. Toujours est-il qu’à l’instruction la femme de ménage déclara l’avoir vue brûler un papier dans le fourneau de la cuisine, puis s’installer, avec un air d’extrême satisfaction sur une chaise, et durant un bon moment s’y balancer sans rien dire, en humectant ses lèvres de temps en temps avec sa langue.

CHAPITRE III

L’APRÈS-MIDI DU MARDI

Mme Dauvray et Célie trouvèrent Adèle Rossignol (pour donner à la femme Tacé le nom sous lequel elle s’était fait connaître) les attendant impatiemment dans le jardin d’un hôtel d’Annecy, sur la promenade du Paquier. C’était une grande femme, à taille mince et flexible. Pour la circonstance, elle avait, sur le désir et aux frais d’Hélène, arboré une robe et un long manteau de velours saphir, qui atténuaient la vulgarité de ses traits, d’ailleurs agréables, et prêtaient quelque élégance à sa silhouette.

Elle eut, en abordant Célie, un sourire moqueur.

— C’est donc vous, mademoiselle, dont on m’a vanté l’adresse remarquable ?

— L’adresse ? lui répliqua Célie.

Et elle la regarda comme si, par derrière elle, ses yeux allaient découvrir des mystères. Déjà elle entrait dans son rôle. Puisque, aussi bien, c’était la dernière fois qu’elle jouait la comédie, il ne fallait pas qu’on l’y prît en défaut.

Pour elle-même, pour le bonheur de Mme Dauvray, elle était, ce soir, tenue au succès. Il importait qu’elle déjouât les soupçons d’Adèle Rossignol. Elle poursuivit donc, tranquille et grave :

— Sous le contrôle des esprits, on ne saurait avoir d’adresse, madame. On fait ce que veut l’esprit qui vous contrôle.

— Je n’en doute pas, dit malicieusement Adèle. J’espère seulement, mademoiselle, que vous vous arrangerez pour vous mettre sous le contrôle d’esprits amusants et pour les évoquer devant nous.

— Je ne suis que la porte vivante par où les formes spirituelles passent du royaume de la pensée dans le monde de la matière.

— Entendu. Pour l’instant, soyons raisonnables, dînons. Nous nous divertirons ensuite de ces fariboles.

Mme Dauvray refrénait mal son indignation. Célie, pour son compte, se sentait humiliée, rabaissée. Toutes trois s’attablèrent au jardin, mais bientôt il commença de pleuvoir, et elles rentrèrent. Il n’y avait à cette heure-là, dans la salle du restaurant, que peu de dîneurs, dont aucun n’était assez proche pour les entendre. Adèle Rossignol ne se départait pas de sa première attitude, elle persévéra dans son incrédulité. Elle avait eu soin de se renseigner en conséquence. Elle était en mesure de citer les cas des imposteurs célèbres, celui des frères Davenport, comme elle les appelait, ceux d’Eusapia Palladino et du docteur Slade. Elle savait les précautions que l’on avait prises pour empêcher la fraude, et sur quels points elles s’étaient montrées impuissantes. Elle avait studieusement préparé sa conversation en vue d’une certaine fin, et de cette fin seule. Elle voulait donner à Mme Dauvray et à Célie l’impression d’un scepticisme absolu : ainsi leur paraîtrait-il naturel qu’elle insistât pour soumettre Célie aux épreuves les plus rigoureuses. La pluie ayant cessé, elles prirent leur café sur la terrasse. Mme Dauvray ressentait douloureusement les sarcasmes d’Adèle Rossignol ; elle avait le zèle des apôtres et des fanatiques.

— J’espère, Adèle, que nous vous amènerons à croire. Nous vous y amènerons. J’ai là-dessus pleine confiance.

Adèle quitta un instant le ton de la raillerie.

— Je ne me refuse pas à croire, je ne le puis. Certes, le sujet m’intéresse, vous avez vu si je l’ai étudié de près. Mais croire, non, c’est plus fort que moi. J’ai entendu mille récits sur ce genre de manifestations, et, que je le veuille ou non, elles me font rire. La tromperie est si facile ! Voici une jeune fille vêtue de noir… C’est toujours de noir qu’elle est vêtue, n’est-ce pas ? le noir étant invisible dans les ténèbres. Elle porte une écharpe ou un voile qui lui permettra, pour peu qu’elle soit habile, de se faire n’importe quelle coiffure. Vous l’enfermez dans un petit cabinet ou vous la placez derrière un écran. Après quoi vous abaissez ou vous éteignez les lumières…

Adèle, s’interrompant, haussa comiquement les épaules.

— Non, un enfant ne s’y laisserait pas duper !

Célie ne bougeait pas. Elle craignait que sa honte n’éclatât sur son visage. Elle sentait un retour de méfiance chez Mme Dauvray, et, sans la regarder, avait conscience d’en être elle-même regardée avec inquiétude.

Adèle reprit :

— C’est comme cela peut-être que Mlle Célie s’habille pour une séance ?

— Vous le verrez ce soir, bégaya Célie.

— Oui. Adèle verra ce soir, répéta Mme Dauvray. C’est moi personnellement, Célie, qui déciderai du choix de votre robe.

Un peu plus tard, Adèle trouva l’occasion d’indiquer le genre de costume qu’elle préférerait.

— Une robe à traîne, de couleur claire, et d’une étoffe dont le bruissement accompagne mademoiselle si elle vient à se déplacer. Et puis un grand chapeau. Quelque chose d’aussi moderne que possible, pour qu’au moment où les grandes dames de jadis nous apparaîtront dans les atours de leur époque, nous soyons bien sûres qu’elles n’ont rien de commun avec Mlle Célie.

— J’en parlerai à Hélène, dit Mme Dauvray.

Cela parut satisfaire Adèle Rossignol. Elle savait la jeune fille en possession d’une toilette nouvelle et jugeait très désirable de la lui voir revêtir. Car, d’abord, cela autoriserait à croire qu’elle s’en était parée dans l’attente d’un amoureux : ensuite, elle ne manquerait pas de lui donner pour complément une paire de souliers de satin assortis à la robe, que lui avait livrés tout exprès un cordonnier d’Aix, et qui laisseraient sur la terre molle des empreintes identiques à celle des souliers de daim gris qu’elle avait aux pieds dans ce moment même.

Toutes ces précautions de Mme Rossignol ne déconcertèrent pas trop Célie. Elle aurait à se surveiller davantage, et Mme de Montespan se ferait un peu tirer l’oreille pour répondre aux appels de Mme Dauvray, mais voilà tout. Célie n’en éprouvait pas moins un trouble réel, qui tenait à une tout autre cause. Elle n’avait cessé durant le dîner, de sentir croître jusqu’au dégoût sa répulsion pour la séance qu’on lui imposait. Une force dont elle avait peine à se défendre l’avait plusieurs fois tentée de se lever, de crier dans la figure d’Adèle :

— Eh bien, oui, vous avez raison ! tout cela n’est que duplicité, que mensonge !

Elle s’était pourtant contenue. Car elle avait en face d’elle sa maîtresse, son amie, la femme qui l’avait sauvée ; elle comprenait, à la voir si émue, si bouleversée, les conséquences qu’aurait pour Mme Dauvray, pour elle-même, l’issue heureuse ou malheureuse de cette dernière séance.

Une grande crainte, à la réflexion, l’envahit : la crainte que sa répulsion ne la gênât dans l’accomplissement de sa tâche. « Et si j’allais, pensa-t-elle, échouer ce soir, faute de vouloir suffisamment me contraindre à réussir ! » Elle se raidit contre cette idée. Non seulement le bonheur de Mme Dauvray était en jeu, mais également le sien.

— C’est de mes lèvres que Harry doit savoir qui j’ai été, se dit-elle.

Et fortifiée par sa résolution :

— Je mettrai la robe qu’il vous plaira de choisir, déclara-t-elle en souriant à Mme Dauvray. Je veux que Mme Rossignol soit satisfaite.

— Et je le serai si…

Adèle Rossignol avança le corps. Elle n’était pas sans une secrète inquiétude en touchant à ce qui était une condition essentielle de réussite pour le plan d’Hélène Vauquier.

— En fait de moyens préventifs contre la fraude, nous laisserons de côté celui qui consiste à tendre une corde en travers d’une porte : cela est simplement ridicule. Je serai satisfaite, mademoiselle, si vous consentez qu’on vous attache, pieds et mains liés, à votre siège. C’est, d’après mes lectures, un procédé courant. On y a eu recours notamment à l’égard d’une demoiselle Cook, et ce médium, ainsi ligoté, n’en a pas moins fait, paraît-il, des choses incroyables.

— Vous m’attacherez donc à un siège, répondit Célie.

Ce qui arracha à Mme Dauvray un cri d’enthousiasme :

— Ah ! vous l’aurez, ce soir, Adèle, vous l’aurez, la foi dans les prodiges !

Adèle Rossignol se redressa et respira : elle respirait d’aise.

— Nous achèterons de la corde à Aix, dit-elle.

— Nous en aurons sans doute à la maison, lui fit observer Mme Dauvray.

Mais elle hocha la tête.

— Chère madame, vous avez affaire à une sceptique, comprenez-moi.

Célie leva les épaules.

— Ne contrarions pas Mme Rossignol.

La dernière exigence d’Adèle l’importunait moins que l’obligation de mettre une robe claire et bruissante. Il n’était guère de nœuds qu’elle n’eût depuis longtemps appris à démêler de ses petites mains aux doigts agiles. Elle savait combien compte, en ces matières, l’équation personnelle. Elle savait qu’en général des hommes capables de faire des nœuds dont elle ne se fût pas aisément dépêtrée cédaient à la crainte de meurtrir ses poignets ou ses bras ; et quant aux femmes, si elles ignoraient ce genre de scrupule, elles s’entendaient moins bien à la confection des nœuds.

Huit heures allaient sonner, la pluie avait fait trêve.

Une voiture les conduisit à la gare. La pluie reprit au moment où leur train s’ébranlait ; elle avait de nouveau cessé quand il entra en gare d’Aix au coup de neuf heures.

— Si nous prenions un fiacre ? proposa Mme Dauvray. Cela nous ferait gagner du temps.

Un peu de marche nous dégourdira, madame, lui représenta Adèle Rossignol.

Le train était bondé, les arrivants très nombreux. Adèle s’insinua dans la foule pour franchir la zone lumineuse de la gare. Une demi-obscurité régnait sur la place. Elle attendit là que ses compagnes l’eussent rejointe. Alors :

— Il est à peine neuf heures, dit-elle. Un de mes amis doit venir après onze heures me chercher à la villa Rose pour me ramener à Genève. Nous avons donc tout le temps qu’il nous faut.

Mme Dauvray, qui était forte, entreprit à petits pas l’ascension de la route. Tandis que Célie restait à son côté, Adèle Rossignol, au contraire, se détacha d’elles et partit en avant, ce qui semblait le plus naturel du monde, mais un passant n’eût pas cru qu’elle était de leur compagnie. Elle les attendit au coin de la rue du Casino, où elle dit à Célie, vivement, en lui montrant le magasin de M. Corval :

— Je crois, mademoiselle, que vous trouverez dans ce magasin un peu de corde. Madame et moi allons continuer doucement notre chemin ; vous êtes jeune, vous nous aurez vite rattrapées.

Célie entra dans le magasin, acheta de la corde et rejoignit Mme Dauvray avant que celle-ci eût atteint la villa.

— Où est passée Mme Rossignol ? lui demanda-t-elle.

— Mme Rossignol est plus leste que moi, je l’ai laissée me devancer, répondit Mme Dauvray.

Elles ne croisèrent personne qu’elles reconnurent ; quelqu’un pourtant les avait reconnues, ainsi que devait l’apprendre ensuite l’agent Perrichet. Elles retrouvèrent Adèle Rossignol à l’endroit où la route fait un coude dans la direction de la villa Rose.

— Est-ce que nous approchons de la villa ? leur demanda-t-elle.

— Encore une ou deux minutes et nous y sommes.

Elles pénétrèrent dans le jardin et fermèrent la grille.

Les fenêtres et les portes-fenêtres de la maison étaient closes, les persiennes raccrochées à l’intérieur. Une lumière brillait dans le vestibule.

— Hélène nous attend, dit Mme Dauvray.

Effectivement, elles trouvèrent Hélène les attendant au seuil de la porte principale. Elles gagnèrent tout droit le salon. L’électricité y était allumée, un feu brûlait dans la cheminée. La vue du feu contraria vivement Célie, qui avança un écran.

— Je vous comprends, mademoiselle, lui dit Adèle Rossignol sur un ton sardonique.

Mais Mme Dauvray vint au secours de la jeune fille.

— Elle a raison, Adèle. La lumière, ne l’oubliez pas, est la grande barrière entre le monde des esprits et nous.

Dans le vestibule, cependant, Hélène fermait et verrouillait la grande porte. Puis elle demeura là immobile, le visage éclairé d’un sourire et le cœur battant. Elle avait, tout l’après-midi, redouté qu’un accident de la dernière heure ne ruinât son plan, qu’Adèle Rossignol n’eût mal retenu sa leçon, que Célie ne prît peur et n’en voulût pas revenir. C’en était fait maintenant de ses craintes. Elle tenait ses victimes à merci. Comme elle s’attardait dans cette heureuse pensée, Mme Dauvray rappela, d’une voix impatiente :

— Hélène.

Et quand elle rentra dans le salon, il y avait encore sur son visage, Célie s’en souvint plus tard, un reste de sourire.

Adèle avait enlevé son chapeau, elle retirait ses gants. Mme Dauvray causait fiévreusement avec Célie.

— Nous arrangerons le salon pendant qu’Hélène vous aidera dans votre toilette. Cela sera très facile. Et nous utiliserons le bureau.

Célie, pendant qu’elle montait l’escalier, entendit la femme de chambre et Mme Dauvray discuter le choix de la robe qu’elle aurait à mettre. Elle avait très chaud. Elle prit rapidement un bain et passa dans sa chambre et vit étalée sur son lit sa nouvelle robe du soir, couleur vert pâle. Elle en fut consternée, c’était la dernière qu’elle eût choisie. Mais elle n’osa pas la refuser, il lui fallait endormir toutes les méfiances. Elle s’abandonna aux mains d’Hélène. Dans la suite, deux faits lui revinrent à la mémoire, dont elle ne s’avisa qu’à peine dans le moment : d’abord l’étrange et vilaine grimace qu’elle surprît sur la figure de la femme de chambre et qui s’évanouit sitôt que leurs yeux se rencontrèrent ; puis l’extraordinaire lenteur d’Hélène, qui jamais, ne s’était montrée aussi vétilleuse : rien ne la satisfaisait, ni la chute de la robe, ni les plis de la ceinture, ni l’arrangement de la coiffure.

— Voyons, dépêchons-nous, lui dit-elle. Vous savez combien Madame a horreur d’attendre en pareille circonstance. Vous ne mettriez pas plus de soin à m’habiller pour un rendez-vous.

Toute rougissante, elle sourit à son reflet dans la glace. Et le visage d’Hélène prit un air bizarre : elle créait l’impression même qu’elle cherchait.

La voix aiguë de Mme Dauvray se fit entendre dans l’escalier.

— Célie, Célie !

— Vite, Hélène, vite ! insista la jeune fille.

Elle-même avait hâte d’en finir avec le supplice de cette soirée. Mais Hélène ne se pressait pas : plus Mme Dauvray s’impatientait, plus elle s’irritait contre Mlle Célie, et moins Mlle Célie serait tentée de se soustraire aux épreuves que lui imposerait Adèle. Ce n’était pas tout. Hélène prenait un subtil et ironique plaisir à mettre en valeur ce soir les charmes naturels de sa victime. Tout serait plus séduisant que jamais chez Célie, le visage, la gorge délicate, la svelte silhouette. Dans l’esprit des deux femmes, des pensées différentes se traduisaient par les mêmes mots :

— C’est pour la dernière fois, se disait Célie, en songeant que la fin de la séance marquerait l’heure de son affranchissement.

— C’est pour la dernière fois, se disait Hélène, en se flattant de n’avoir plus à servir Mlle Célie.

Elle tenait à ce que Mlle Célie n’eût jamais paru si bien faite pour vivre qu’à la minute où elle marchait à la mort. Son seul regret, c’était de ne pouvoir révéler à la jeune fille le sort qu’on lui réservait. Elle voyait en imagination la couleur s’éteindre sur ses joues, et ses yeux s’écarquiller d’épouvante.

— Célie ! Célie !

La voix impatiente retentissait de plus belle au moment où Hélène épinglait le chapeau sur la tête blonde. Célie sauta sur ses pieds, fit un pas ou deux vers la porte, puis s’arrêta, saisie. Sa longue traîne bruissante ne manquerait pas de la trahir. Elle la releva, mais le bruissement persistait.

— Il faudra que je sois très prudente ; je compte sur votre aide, n’est-ce pas, Hélène ?

— Bien entendu, mademoiselle. Je m’installerai près du commutateur. Si Madame votre visiteuse rend l’expérience trop difficile, je trouverai le moyen d’intervenir.

Tout en parlant, Hélène Vauquier présentait à Célie une paire de gants blancs.

— Je n’en aurai pas besoin, lui dit Célie.

— Madame m’a bien recommandé de vous les donner, répondit-elle.

Célie prit les gants, jeta vivement sur son épaule une écharpe de mousseline blanche et s’élança dans l’escalier. Hélène, écoutant à la porte, entendit la voix de Mme Dauvray toute échauffée par la colère.

— Mais, Célie, voilà un siècle que nous attendons !

Hélène rit tout bas, décrocha de la garde-robe le manteau blanc de Célie, éteignit les lumières et descendit dans le vestibule, où elle déposa le manteau contre la porte du salon. Puis elle fit la nuit dans le vestibule et à la cuisine. Le reste de la maison était déjà dans l’ombre, à l’exception du salon brillamment illuminé, et où l’on avait tout disposé pour la séance.

CHAPITRE IV

LA SÉANCE

Hélène entra dans le salon, donna un tour de clef à la porte et posa la clef sur la cheminée, comme elle faisait toujours en semblable cas. On avait dégagé de leurs embrasses, pour n’avoir plus qu’à les rabattre sur les côtés, les rideaux fermant le petit bureau. À l’entrée de cette pièce, on avait installé contre l’un des piliers, portant le cintre, un haut tabouret sans dossier, emprunté au vestibule, et, pour empêcher qu’il ne fût déplacé, on en avait attaché fortement les pieds au pilier au moyen de cordes. La table ronde était en place dans le salon, avec trois chaises autour. Mme Dauvray mourait d’impatience. Célie, au contraire, affectait un détachement absolu de ce qui se passait, elle semblait ne voir personne. Adèle, la regardant, rit avec malice.

— Mademoiselle me paraît, dit-elle, en bonne disposition pour produire les plus merveilleux phénomènes.

Et s’adressant à Mme Dauvray :

— Mais si Mademoiselle voulait prendre la peine de mettre ses gants au lieu de les oublier sur la chaise où je les vois, cela vaudrait peut-être mieux. Il lui serait plus difficile de défaire ses liens, à supposer qu’elle en eût la tentation.

Célie ne dit mot. Refuser, c’était provoquer un terrible soupçon chez Mme Dauvray. Tristement, elle enfila les gants, les aplanit sur ses coudes, les boutonna.

Ce ne serait pas une besogne toute simple que de se délivrer de leurs entraves avec des doigts et des poignets eux-mêmes entravés dans des gants. Mais que faire ? Adèle Rossignol l’observait, implacable et souriante. Mme Dauvray la pressait. Pour obéir à un nouvel ordre, elle souleva le bas de sa jupe, avança un élégant petit pied que moulaient un bas de soie vert pâle et un soulier de satin assorti. Tout se passait comme le voulait Adèle. Célie portait les souliers qu’elle désirait lui voir porter ; et ils avaient été faits, Adèle en eut la confirmation par un signe presque imperceptible d’Hélène Vauquier, sur la même forme que ceux que la jeune fille venait de quitter dans sa chambre.

Elle avait pris un morceau de la corde achetée par Célie.

— Si nous commencions ? fit-elle avec un certain embarras. Je vous demande, mademoiselle, de permettre que je vous attache les mains derrière le dos.

Célie se tourna et croisa les poignets. Dans sa robe de soie, les bras et les épaules nus, son cou mince portant sa petite tête aux lourdes boucles coiffée de son grand chapeau, elle était la personnification vivante de la jeunesse, de la grâce et de la beauté. Elle roidit ses muscles contre la pression de la corde. Tranquillement, Adèle décroisa les poignets et les joignit paume contre paume. Et Célie, sensible comme elle était, en éprouva un malaise réel, encore vague.

— S’il vous plaît, mademoiselle, gardez les mains dans cette position, les doigts bien écartés, lui dit Adèle.

L’instant d’après, elle eut un spasme de souffrance et dut se mordre les lèvres pour retenir un cri. La mince corde, enroulée deux fois autour de ses poignets, y venait d’être nouée avec une habileté, une perfidie cruelles. Mais le pire n’était pas venu, il allait venir.

— Pardonnez-moi, dit Adèle, si je vous fais mal.

Et elle lia les cinq doigts des mains. Et Célie commença de se croire au pouvoir d’une volonté maîtresse. Elle ne tarda pas d’en être sûre : Adèle, en effet, lui tirait les coudes en arrière et lui enroulait une corde sur le haut des bras. Ainsi lui enlevait-elle ses derniers moyens, ses dernières forces. Célie fit un mouvement de révolte, et tout de suite la corde se relâcha. Adèle éclata de rire.

— Mademoiselle trouve mes précautions excessives ? dit-elle à Mme Dauvray. Je comprends ça.

Mme Dauvray paraissait accablée.

— Auriez-vous peur, Célie ? demanda-t-elle.

Il y avait de la colère et de la menace dans sa voix ; pis encore, il y avait de la crainte, la crainte de voir ses illusions tomber en poussière. Célie en eut la décourageante perception. Cette folie de crédulité qu’elle voyait chez Mme Dauvray avait été l’instinctif besoin d’une vie plate et monotone. Célie le savait bien, les occasions ne lui avaient pas manqué de l’apprendre, de s’instruire sur les cas de ce genre lorsque, au temps du Grand Fortinbras, elle courait les tristes petites villes de la province anglaise, où rien ne rompt l’uniformité des jours. Pour Mme Dauvray comme pour bien d’autres, les séances de spiritisme avaient mis un peu de couleur dans la grisaille de l’existence ; qu’au moins la pauvre femme en gardât intact le souvenir !

— Non, dit-elle hardiment, je n’ai pas peur.

Et elle ne fit plus un mouvement.

Les coudes solidement liés contre le dos, trop certaine de son impuissance à les dégager, elle regarda désespérément du côté d’Hélène ; et le sourire qu’elle en reçut lui rendit quelque espérance. C’était comme si on lui eût dit : « Rassurez-vous, on fera ce qu’il faudra. » Cependant, pour comble de rigueur, Adèle, la faisant pivoter comme un mannequin de cire, lui passait une corde sous les bras et la lui nouait par devant, à la hauteur de la ceinture.

— Voilà qui est bien, dit Adèle.

Sa parole avait dans ce moment une vibration inattendue, ses façons étaient péremptoires et brusques, l’excitation de Mme Dauvray la gagnait. Le malaise de Célie tournait à l’effroi. Le contact d’Adèle lui devenait intolérable. Elle n’eût pu formuler son impression quand même elle l’eût voulu ; et, l’eût-elle pu, elle ne l’eût pas osé. Elle n’avait qu’à se soumettre.

— Et maintenant, Célie…

Adèle ne disait plus « Mademoiselle ». Finies les formes de la politesse et l’ironique douceur des manières !

— Maintenant, essayez de vous délivrer !

— Ah ! s’écria Mme Dauvray, passionnément, vous ne sortirez d’ici que convaincue, Adèle !

Mais quel que fût l’accent de ces mots, il y persistait un rien de soupçon, de douleur. La résolution tragique de Célie en fut affermie.

Adèle s’agenouilla, rassembla soigneusement par derrière la traîne de la robe, en ramassa les plis sur les jambes, puis, avec la corde, elle les assujettit autour des genoux.

— Voyons, si vous marchiez comme cela.

Soutenue par Hélène, Célie fit un petit pas trébuchant. Elle se sentait ridicule. Cependant, des trois personnes qui composaient son public, aucune n’avait envie de rire. Pour Mme Dauvray, toute la scène avait le sérieux, la solennité d’une cérémonie. Adèle ne pensait qu’à ses nœuds. Quant à Hélène, servante respectueuse, elle savait se tenir à sa place. Elle n’eût pas ri de « Mademoiselle » en quelque situation risible qu’elle l’eût vue.

— Il ne nous reste plus, dit Adèle, qu’à nous occuper des chevilles. Nous serons prêtes ensuite pour Mme de Montespan.

La raillerie prenait cette fois un tour de férocité. L’effroi de Célie se changeait en terreur. Vainement elle s’exhortait au fond d’elle-même : « Il faut que je réussisse ! » Elle subissait, quoi qu’elle en eût, l’ascendant d’une personnalité plus forte que la sienne, et qui non seulement la condamnait à l’échec, mais s’imposait aux autres.

On la fit asseoir. Adèle lui lia les chevilles. C’en était trop. Elle eut un sursaut de colère, elle se souleva, ou, plutôt, tenta de se soulever. Mais Hélène la maintint sur sa chaise en lui murmurant à l’oreille :

— N’ayez pas peur, Madame veille…

Et tandis qu’Adèle, la regardant avec des yeux de feu, lui jetait au visage :

— Tenez-vous tranquille, hein ? la petite !

« La petite ! » Ces mots furent pour elle un trait de clarté, ils illuminèrent l’horreur de sa situation. Jusqu’alors, en pareille circonstance, sa robe noire d’apparat, son air d’isolement, le vague de ses yeux, la dignité de son maintien et de son allure, tout concourait chez elle à produire une certaine part d’effet, avant même que n’eût commencé la séance. Elle allait à travers la salle, distante et mystérieuse ; et le public, déjà favorablement prévenu, espérait, attendait, pressentait des merveilles. Une moitié de son œuvre était faite. Tout ce qui aidait à son prestige, on l’en avait dépouillée ce soir. Elle n’avait plus rien d’un être isolé, d’une prophétesse, d’une visionnaire. Elle n’était plus qu’une jeune fille parée avec la dernière élégance, que l’on avait ficelée comme un paquet, réduite à une position grotesque autant que pénible. Plus elle se pénétrait de cette idée, et plus elle se sentait empêchée dans ses facultés de concentration mentale, dans ses moyens accoutumés d’agir sur un public et de se le rendre propice. Non, elle ne dissiperait pas les soupçons de Mme Dauvray, une force supérieure était là qui saurait le lui interdire. La corde la mordait aux chevilles, elle n’osait se plaindre ; on lui infligeait des sévices barbares, elle ne protesta pas. Hélène Vauquier l’ayant soudain enlevée de sur sa chaise pour la tenir dans l’air un moment, le sentiment grandit encore chez elle de son ridicule. Mais autour d’elle, personne ne souriait.

— Nous n’aurons jamais eu semblable séance, dit Mme Dauvray, demi-effrayée, demi-espérante.

Adèle Rossignol inclina la tête en signe de satisfaction. Elle ignorait que Wethermill eût fait la cour à Célie et n’avait point encore d’animosité personnelle contre la jeune fille. Celle-ci n’était qu’un pion dans le jeu dangereux qu’elle jouait. Elle se savait en mesure de la manier à sa discrétion. Elle n’en demandait pas davantage.

— Voici l’instant de démontrer vos pouvoirs, mademoiselle.

À ces mots, Adèle Rossignol partit d’un rire bruyant et rauque. Le salon en fut ébranlé. Une sorte d’onde magnétique porta jusqu’au fond de Célie la résonance d’étranges menaces. Il lui sembla que l’air en frémissait. De qui donc émanait-elle ? De cette inconnue, peut-être ; de cette Adèle Rossignol ? Elle la regarda et son épouvante lui répondit oui. En quoi elle se méprenait : la forte personnalité, dans ce salon, ce n’était pas Adèle Rossignol, mais Hélène Vauquier ; elle ne pesait pas plus qu’un enfant dans les bras d’Hélène. Son erreur n’empêcha pas qu’elle eût, très nettement, mais trop tard, hélas ! conscience d’un danger. Elle essaya de se débattre ; ce fut en vain, on l’avait paralysée dans tous ses membres. Alors, d’une voix folle, éperdue :

— Madame ! cria-t-elle. Madame ! Il y a ici quelque chose…, quelqu’un…, une présence maligne, je le sais !

Alors, sur le visage de Mme Dauvray se marqua non certes une inquiétude, mais un soulagement extraordinaire. Par la sincérité, par la spontanéité de son cri, Célie lui avait rendu toute sa confiance en elle.

— Une présence… maligne ! murmura-t-elle, tremblante de bonheur.

— Mademoiselle est déjà sous le contrôle des esprits, dit Hélène, usant du vocabulaire qu’elle tenait de Célie elle-même.

— Oui, oui, la petite est sous contrôle ! répéta narquoisement Adèle.

Et le ricanement dont elle accompagna ces mots finit de révéler à Célie une grossièreté, une vulgarité foncière, qui se parait vainement de velours.

— Laissez-vous faire, ne bougez pas, je vous aiderai, lui chuchota Hélène.

Elle se laissa faire. Adèle la porta dans le petit bureau et l’y installa sur un tabouret. Puis, avec un grand morceau de corde, elle l’attacha, par les bras et par la ceinture, à l’un des piliers de l’arcade, elle lui lia les chevilles aux montants du tabouret afin que ses pieds ne pussent toucher à terre.

— Ainsi, dit-elle, si des coups se font entendre, nous saurons que ce sont des esprits qui frappent, et non pas des talons.

Elle ajouta, souriante :

— D’ailleurs, je permets que Célie ait son écharpe.

Et prenant l’écharpe de tulle apportée par Célie, elle la lui posa négligemment sur les épaules.

— Encore un peu de patience, mademoiselle, souffla Hélène.

À la corde qui entourait la taille de Célie, Adèle nouait l’un des bouts d’une cordelette.

— J’aurai l’autre bout sous mon pied quand les lumières seront éteintes. De sorte que, si vous parveniez à vous délier, je le saurais tout de suite.

Les trois femmes repassèrent dans le salon. Les lourds rideaux de soie qui permettaient d’isoler le bureau se tendirent à travers de l’arcade. Célie resta dans l’ombre. Vivement, sans bruit, elle commença de faire effort sur ses mains, de les tirer, de les tordre. Elle ne réussit qu’à se meurtrir les poignets. Cette séance, pourtant, serait décisive ; elle y jouait le bonheur de Mme Dauvray et son propre avenir. Qu’elle en sortît confondue, on la mettrait à la porte. L’histoire de son imposture courrait les rues de la ville, elle viendrait aux oreilles de Harry avant qu’il eût entendu ses explications. Jamais il ne lui pardonnerait une telle disgrâce. Affronter de nouveau l’adversité, la pauvreté, peut-être la faim, retomber à l’isolement, ce serait déjà rude ; mais s’exposer au mépris de Harry, non, cela ne se pouvait pas. La Seine ne lui ferait pas peur ; cette fois, si terrible qu’elle lui parût, et si froide. Que ne s’était-elle bravement, la veille, confessée à Wethermill ! Certainement il l’aurait prise en pitié, il se fût montré généreux. Ses yeux se mouillèrent, des larmes roulèrent sur ses joues. Qu’allait-elle devenir ? Elle souffrait dans tout son corps, les liens de ses chevilles et de ses bras la mettaient à la torture. Et dans son cœur, songeant que Mme Dauvray l’avait traitée comme sa fille, elle se désespérait à l’idée de l’effet que produirait sur elle la perte d’une croyance devenue le soutien de sa vie.

— Asseyons-nous autour de la table, disait cependant Mme Dauvray, dont les paroles arrivaient très nettement jusqu’à elle. Hélène, vous êtes près du commutateur, voulez-vous éteindre ?

— Permettez que je voie d’abord ce que fait Mademoiselle.

Les rideaux s’ouvrirent, Hélène Vauquier se glissa près de Célie. Et Célie, retenant ses pleurs, leva vers elle un regard de suppliante gratitude.

— Que dois-je faire ? lui demanda Hélène, si bas qu’elle la comprit moins au son des mots qu’aux mouvements des lèvres.

Elle allait répondre : une chose incompréhensible arriva. Comme elle ouvrait la bouche, Hélène Vauquier lui introduisit de force un mouchoir entre les dents ; puis, soulevant l’écharpe qu’Adèle lui avait posée sur les épaules, elle la lui enroula deux fois sur la bouche et la noua derrière la tête, par-dessous le bord du chapeau. Célie voulut crier : impossible d’émettre un son. Elle fixa sur Hélène un regard où l’incrédulité se mêlait d’horreur. Hélène inclina la tête avec une grimace de satisfaction muette. Et Célie devina, sans bien comprendre, quelque chose de la rancœur, de la haine qui s’étaient accumulées contre elle dans le cœur de la femme qu’elle avait supplantée. Elle ne douta pas qu’Hélène, ce soir, n’eût l’intention de la trahir, de faire éclater son mensonge. Et cette erreur en engendra une autre. Elle se croyait au comble de ses misères, elle en était loin.

— Hélène ! cria Mme Dauvray, que faites-vous ?

Hélène regagna précipitamment le salon.

— Mademoiselle n’a pas bougé, dit-elle.

Célie entendit les trois femmes ranger leurs chaises et prendre place autour de la table. Hélène demanda :

— Madame est-elle prête ?

Le commutateur claqua, le salon s’abîma dans les ténèbres.

« Que faire ? » se dit Célie. Peut-être, sans ses gants, la souplesse de ses doigts, l’eût-elle victorieusement servie à la longue, elle eût fini par avoir raison de ses liens. Mais, dans la situation où on l’avait mise, que pouvait-elle, sinon attendre que son public, dans le salon, se fût fatigué d’attendre ? Elle ferma les yeux. Ne trouverait-elle pas du moins un prétexte pour pallier son échec ? Mais de quelles railleries l’accablerait alors Mme Rossignol ! Non, tout était fini pour elle…

En rouvrant les yeux, elle eut un étonnement. Le bureau lui parut moins sombre qu’au moment où elle les avait fermés. Simple illusion, apparemment : ses yeux commençaient de s’habituer à la nuit. Et pourtant…, pourtant…, voilà qu’elle distinguait nettement devant elle la blancheur d’un pilier. Elle tourna le regard vers la porte-fenêtre, et comprit. Les persiennes n’étaient pas tout à fait closes, on avait négligé de les retenir au verrou ; dans l’intervalle des battants et sur le parquet, il y avait un fil de lumière grise. Au salon, les trois femmes parlaient à mi-voix. Célie prêta l’oreille.

— N’entendez-vous aucun bruit ?

— Non.

— Est-ce une main qui m’aurait frôlée ?

— Non.

Le silence reprit. Et dans le bureau, soudain, le fil de lumière grossit, s’étira. Frissonnante, Célie tourna de nouveau la tête vers la porte-fenêtre. Les battants des persiennes s’étaient un peu plus écartés, le rayonnement de la nuit étoilée pénétrait l’ombre environnante. Et lentement, l’intervalle des battants s’élargit, s’élargit ; lentement, dans un silence absolu, les persiennes s’ouvraient ; et Célie éprouvait un effroi mal défini à voir sur le parquet grossir et s’étirer de plus en plus le fil de lumière. N’était-il pas singulier qu’elle n’entendît aucun murmure du vent dans le jardin ? Et pourquoi, oh ! pourquoi, les persiennes s’ouvraient-elles dans un pareil silence ? Était-ce donc que les esprits, somme toute ?… Mais aussi brusquement qu’il s’était éclairé, le bureau redevint sombre. Le cœur de Célie fit un bond. Une forme noire se dressait contre les vitres de la porte. Un homme. Son apparition avait eu le mystère, la soudaineté de n’importe quelle apparition. Il se dressait de tout son haut, interceptant la lumière, pressant le visage contre les carreaux ; et ses yeux, visiblement, fouillaient l’intérieur de la pièce. Célie en fut, un instant, comme étourdie. Puis elle se leva, frénétiquement, sur ses coudes. Que lui importait désormais l’aveu de son échec ? Trois pauvres femmes étaient là, bien tranquilles, ne se doutant de rien, sans défense, dans l’obscurité du salon, quand à quelques mètres d’elles, un inconnu, un malfaiteur guettait pour entrer la minute ou la circonstance opportune ! Elles attendaient qu’il se produisît dans l’ombre des choses étranges, et ces choses allaient se produire si elle ne réussissait pas à se délivrer, à les prévenir. Elle n’y réussissait pas. Elle avait beau essayer de se débattre, sa lutte n’était qu’une tentative de lutte, un trémoussement silencieux de tout le corps. Seul, le bandage qui lui fermait la bouche semblait se relâcher un peu. Et de seconde en seconde l’horreur s’ajoutait pour elle à l’horreur. L’homme toucha les battants vitrés ; eux aussi, on avait négligé de les assurer au verrou, ils s’ouvraient dans le sens intérieur. Alors, sur le seuil, l’homme, s’arrêta. Les pensées de Célie se détournèrent des trois femmes assises dans la nuit du salon. Elle trembla pour elle-même. S’il pouvait ne pas la voir ! Elle se blottit contre le pilier. Peut-être passerait-il devant elle avant que ses yeux se fussent encore habitués à l’obstacle. Et il ne la remarquerait pas… à moins qu’il ne frôlât sa robe.

Et tout d’un coup, au milieu de son épouvante, il se fit en elle une révolution telle, un revirement si imprévu du désespoir à la joie, qu’elle fut prise d’une faiblesse et crut défaillir. Elle avait reconnu l’homme. Il s’était en avançant, tourné vers elle, un peu de clarté dessinait le contour de sa figure : c’était Harry Wethermill. Pourquoi il venait à pareille heure, et d’une manière aussi insolite, elle ne se le demanda pas. Il ne s’agissait plus pour elle que d’attirer son attention et de s’en faire voir.

Mais il marcha droit vers elle, s’arrêta, la regarda. Chose inconcevable, il ne poussa pas un cri, il ne fit pas même un geste de surprise. Célie ne distinguait rien de ses traits. Évidemment, il devait être, pensa-t-elle, stupéfait. Pourtant, il demeurait planté devant elle, sans bouger davantage que s’il avait su devoir la trouver là, dans cet état d’impuissance, et qu’un pareil spectacle lui eût semblé le plus normal du monde. Un frisson glacé la traversa. Mais voilà qu’il levait la main. Et elle sentit tout son sang lui refluer au cœur. Oui, bien entendu, elle était dans l’ombre, il ne s’était pas encore avisé de la condition où on l’avait réduite, il commençait seulement de s’en rendre compte. Ses mains, en effet, couraient sur le bandeau qui la condamnait au silence. Ses doigts cherchaient le nœud sous le large rebord du chapeau, ils le rencontraient, elle allait être libre. Elle eut soin de tenir la tête immobile, elle… Mais pourquoi était-ce si long ? Oh ! mais… ce n’était pas possible. Il lui sembla que son cœur s’arrêtait. Et elle connut que ce n’était pas seulement possible, que c’était vrai ; loin de desserrer l’écharpe, il la resserrait, il lui en comprimait plus fortement les lèvres. Elle secoua furieusement la tête. Mais il la lui saisit entre les paumes, et, la maintenant de la sorte, il acheva son œuvre. Surcroît d’horreur, il portait des gants, elle en fit la remarque… Des gants, comme les voleurs ! Ses doigts furtifs coururent sur elle, éprouvant la corde au long des bras, des poignets. Tous ses mouvements avaient quelque chose d’effroyablement concerté. Et le sentiment qu’elle avait éprouvé dans le salon à propos d’Adèle, Célie l’éprouva de nouveau à propos de cet homme : pas plus qu’Adèle, il ne la considérait comme un être humain : elle n’était, pour l’un comme pour l’autre, qu’un pion dans leur jeu, ils se servaient d’elle sans aucun souci de sa terreur, de sa beauté, de sa souffrance. Il détacha de la corde la cordelette qui courait par-dessous le rideau jusque sous le pied d’Adèle. Et Célie en conçut d’abord un soulagement. Elle crut qu’il allait inconsidérément tirer à lui la cordelette. Mais la vérité fulgura aussitôt dans son esprit. En effet, il tirait la cordelette à lui, mais délibérément ; il en faisait un rouleau, à mesure qu’elle glissait sans bruit sur le parquet ciré, manière de signaler sa présence à Adèle. Ainsi, le scepticisme de cette femme, son luxe de précautions contre la tricherie n’étaient qu’un stratagème pour s’assurer de Célie sans provoquer sa méfiance. Hélène aussi était du complot, l’écharpe dont elle l’avait bâillonnée en était la preuve. Et comme pour preuve supplémentaire, Adèle Rossignol parla, répondant au signal :

— Sommes-nous prêtes, Hélène ? Tenez-vous la main gauche de Madame ?

— Oui, Madame, répliqua la femme de chambre.

— Moi, je tiens sa main droite. Donnez-moi la vôtre, ainsi nous formerons le cercle autour de la table.

Célie les voyait, en imagination, assises toutes trois autour de la table ronde, Mme Dauvray entre les deux autres, qui la tenaient ferme. Et elle ne pouvait elle-même ni proférer un son ni mouvoir un muscle !

Wethermill se glissa d’un pas muet jusqu’à la porte-fenêtre, ramena les persiennes, les verrouilla ; le petit bureau retomba dans une nuit complète. Un souffle de vent qui, l’instant d’après, caressa le front de Célie, l’informa que Wethermill écartait les rideaux et se coulait dans le salon. Elle laissa retomber sa tête sur ses épaules. Il lui sembla que ses dernières forces allaient l’abandonner. Eh quoi ! son amoureux, l’homme chez qui elle avait cru sentir tant d’orgueil et pour qui, ce soir, elle avait une fois de plus accepté l’humiliation, l’amertume de sa tâche, cet homme était l’associé d’Adèle Rossignol et d’Hélène Vauquier dans une entreprise de crime ! Il avait usé d’elle, Célie, comme d’un instrument pour son forfait ! Leurs heures communes de la villa des Fleurs, c’en était là le couronnement ! Le sang bourdonnait aux oreilles de la jeune fille, lui martelait les tempes. Devant ses yeux, l’ombre tourbillonnait, pointillée de feux. Elle fût tombée si tomber lui eût été possible. Le son aigre d’un tambourin déchira inopinément le silence. Donc, il allait y avoir une séance ce soir, elle commençait. Au milieu de l’effroyable angoisse qui étreignait Célie, la voix de Mme Dauvray vint la surprendre.

CHAPITRE V

HÉLÈNE SE RÉVÈLE

Ce qu’elle entendit lui glaça le sang.

Dans le langage spécial que la pauvre femme avait appris d’elle, Mme Dauvray disait, d’une voix assourdie par une sorte de crainte religieuse :

— Il y a ici une présence. Je vais lui parler.

Puis, haussant un peu le ton :

— Qui êtes-vous ? demanda-t-elle, vous qui venez du monde des esprits ?

Elle ne reçut pas de réponse. Mais Célie savait qu’à ce moment la voix si solennellement rituelle dirigeait dans le noir la marche secrète et rampante de Wethermill.

— Répondez ! reprit Mme Dauvray.

À peine avait-elle dit, elle jeta un petit cri aigu, un cri d’enthousiasme.

— Des doigts m’ont touché le front… Ils me touchent la joue… Ils me touchent la gorge !

Et tout d’un coup la voix s’arrêta. Mais un bruit sec lui succéda, un atroce bruit d’étouffement, ponctué par un autre encore plus atroce, un bruit de pieds battant le plancher. Silencieusement, méthodiquement, on assassinait la bonne vieille dame. Célie, tous les nerfs tendus, se démenait, se tordait contre son pilier, avec la rage d’un animal pris au piège ; mais ses nœuds la tenaient bien, son écharpe la suffoquait. Cependant le bruit d’étouffement devenait un râle spasmodique, coupé d’intervalles. Il finit par cesser tout à fait. Et une voix d’homme, celle de Wethermill, s’éleva. Mais tellement changée que Célie, en toute autre circonstance, ne l’eût pas reconnue.

— C’est horrible !

Et Wethermill avait à peine articulé la dernière syllabe qu’il poussait un cri d’épouvante.

— Chut ! fit Hélène. Qu’avez-vous ?

— Elle… elle est tombée sur moi de tout son poids.

— Et vous auriez peur d’elle ?

— Oui, oui…

La respiration de Wethermill se faisait entendre, maintenant, entremêlée de longs souffles et de plaintes.

— Oui, j’ai peur d’elle.

Hélène lui répondit tout haut cette fois, avec une parfaite et dédaigneuse indifférence. On eût pu croire, au ton de ses paroles, que rien d’important ne venait de se passer.

— J’allume, dit-elle.

Une grande raie lumineuse partagea les rideaux. Quelque chose cliqueta sur la table. D’autres bruits de même nature suivirent, mais plus faibles. Et la respiration haletante de Wethermill leur faisait une sorte d’affreux accompagnement, que rompait de temps en temps un sanglot. On arrachait à Mme Dauvray son collier de perles, ses bracelets, ses bagues. Et Célie se représentait les mains de la malheureuse, des mains courtes et boulottes, chargées de brillants. Un trousseau de clefs tinta.

— C’est tout, dit Hélène, comme si elle eût simplement retourné les poches d’un vieux vêtement.

Un corps inerte s’abattit sur le plancher, qui résonna de la chute. Hélène partit d’un éclat de rire.

— Où est la clef du coffre ? demandait cependant Adèle.

À quoi Hélène se hâta de répondre :

— La voici.

Wethermill, lui, était affalé sur un siège, la tête dans les mains. Hélène le secoua par l’épaule.

— Allez donc prendre les bijoux dans le coffre ! lui dit-elle avec une familiarité qui le rudoyait.

— Vous m’aviez promis de bander les yeux de la petite ! cria-t-il d’une voix rauque.

Hélène rit de plus belle.

— Vrai ? Bah ! Quelle importance cela peut-il avoir ?

— Il n’était pas nécessaire…

— Qu’elle vous reconnût ? Mais alors, Adèle et moi ? Elle sait qui nous sommes. Dépêchez-vous d’aller chercher les bijoux. La clef de la chambre est sur la tablette de la cheminée. Nous, pendant que vous serez là-haut, nous allons nous occuper ici d’arranger la chère mignonne.

Elle désignait du geste le bureau ; et plus encore que tout à l’heure le mépris sonnait dans sa voix. Titubant comme un homme ivre, Wethermill alla prendre la clef. Célie entendit jouer la serrure et claquer la porte.

À son tour, maintenant ! On allait « s’occuper de l’arranger ». L’arranger ! Elle présumait trop ce que cachait de sinistre l’innocence de ce terme. Elle avait dans les oreilles le bruit sec d’étouffement, le choc des pieds sur le plancher. Et cela avait duré longtemps, si longtemps !

Elle entendit la porte se rouvrir, puis se refermer. Des pas s’approchèrent. Les rideaux qui lui masquaient la vue du salon s’écartèrent, les deux femmes se plantèrent devant elle : Adèle, avec ses cheveux rouges, sa bonne mine vulgaire, sa robe de velours saphir, et l’autre, Hélène Vauquier, la blême paysanne normande aux traits durs.

Hélène portait sur son bras le manteau de Célie. On ne songeait donc pas à l’assassiner ? On ne voulait donc que l’emmener ? Dans le désastre de ses illusions, son cœur se reprit à espérer. Elle se raccrochait à la vie avec toute la passion d’une âme jeune.

Immobiles, les deux femmes la regardaient. Et subitement, Adèle Rossignol pouffa de rire. Hélène s’avança. Célie put croire venu le moment de sa délivrance. Mais Hélène se contenta de relâcher la corde qui l’attachait d’une part au pilier, de l’autre au tabouret.

— Que Mademoiselle veuille bien me pardonner si je ris, dit Adèle Rossignol avec une ironique politesse ; mais c’est mademoiselle elle-même qui s’est volontairement prêtée à ce jeu. Et, vraiment, pour une personne aussi chic, mademoiselle a un air trop ridicule !

Elle enleva dans ses bras la jeune fille et malgré sa résistance l’emporta au salon. Il était visible dans toute son étendue. Contre l’une des fenêtres, une forme confuse était couchée, terriblement immobile et tranquille. Célie avait beau détourner la tête, elle savait ce qui était là ; et bien que ce fût là, Hélène et Adèle ne cessaient de plaisanter entre elles, celle-ci avec fièvre, celle-là avec une gaieté réelle, d’autant plus hideuse à voir.

— Je prie mademoiselle de ne pas écouter ce que lui dit Mme Rossignol, s’écria Hélène.

Et parodiant l’afféterie, les minauderies d’une vendeuse de grand Magasin :

— Mademoiselle n’a jamais été si ravissante. Cette robe est le dernier mot de l’élégance, le dernier mot de la mode. Je puis assurer mademoiselle que le style en est spécialement recommandé par le monde de la pègre aux jeunes filles assez adroites pour s’assurer la faveur de vieilles richardes !

Elle jetait son masque d’humilité, elle donnait libre cours à l’amertume que, depuis des mois, elle amassait en elle contre Célie. Avec l’aide d’Adèle Rossignol, elle l’étendit sur le canapé, la face sur l’un des coussins, les pieds sur l’autre. Un rictus lui repoussait les lèvres. Elle resta là un moment à regarder panteler sa victime.

Enfin, se payant de tous les égards, de tous les respects qu’elle avait dû lui montrer, elle éclata :

— Tenez-vous tranquille et réfléchissez, petite sotte ! Qu’aviez-vous besoin de venir ici vous mêler de mes affaires ? Ne valait-il pas mieux pour vous garder vos haillons et continuer de danser à Montmartre ? Est-ce que de belles toilettes, de beaux chapeaux et de bons dîners valaient le prix que vous y mettiez ? Posez-vous un peu ces questions, ma charmante !

Elle avança un fauteuil et s’y assit confortablement auprès de Célie.

— Ce que nous pensons faire de vous, à présent, je vais vous le dire. Adèle Rossignol et cette espèce de gentleman, M. Wethermill, vont vous emmener avec eux. Voilà qui n’est pas pour vous déplaire, sans doute ? Car vous l’aimez, n’est-ce pas, votre M. Wethermill ? Oh ! ni Adèle ni lui ne vous garderont assez longtemps pour que vous vous fatiguiez de leur compagnie. N’ayez crainte ! Cependant, vous ne reviendrez plus ici, mademoiselle Célie. Non, vous en avez trop vu ce soir. Et tout le monde croira que Mlle Célie a participé au meurtre, qu’elle a volé sa bienfaitrice. Il faudra bien que l’on soupçonne quelqu’un : alors, ma toute belle, pourquoi ne serait-ce pas vous ?

Célie ne faisait pas un mouvement. Elle essayait de se persuader qu’il n’y avait pas eu de crime, qu’un corps sans vie ne gisait pas contre la fenêtre, que tout cela était un cauchemar abominable. Soudain, elle entendit, dans la chambre, au-dessus du salon, le roulement d’un lit qu’on déplaçait.

Les deux femmes l’entendirent aussi ; et elles se regardèrent.

— Il devrait chercher dans le coffre, dit Adèle. Allons donc voir ce qu’il fait.

Adèle Rossignol sortit.

Hélène s’était contentée de la suivre jusqu’au seuil du vestibule. Elle prêta un instant l’oreille, puis referma doucement la porte, revint et se pencha.

— Mademoiselle Célie, fit-elle d’une voix unie, si moelleuse qu’elle terrifia d’autant plus la jeune fille, il y a, dans votre toilette de ce soir, un rien qui cloche, un tout petit détail de mauvais goût, si mademoiselle veut bien permettre cette expression à une pauvre servante. Je me suis gardée d’en parler devant Adèle : vous avez dû constater qu’elle n’est que trop sévère dans sa critique. Mais puisque nous voilà seules, je prendrai la liberté de remontrer à mademoiselle que ces pendants d’oreilles dont les reflets traversent l’écharpe ont un éclat vraiment excessif dans la situation présente de mademoiselle. Ils sont une provocation au vol. Mademoiselle veut-elle permettre que je les lui retire ?

Elle empoigna Célie par le cou, la souleva, lui remonta l’écharpe des deux côtés de la tête. Une fureur convulsive s’empara de Célie, qui se mit à lancer des coups de pied, à se tordre sur elle-même. Un de ses souliers accrocha de la boucle le coussin sur lequel il s’agitait, et le déchira. Hélène la laissa retomber ; puis, avec un grand flegme, fouillant dans sa poche, elle en sortit un flacon d’aluminium. Il brillait sous la lumière. Célie, en le voyant, se contracta ; à quelle nouvelle abomination allait-on la soumettre ? Cependant Hélène débouchait le flacon.

— Une jeune fille, donner des coups de pied ! dit-elle en riant. Fi donc ! Il convient de lui enseigner la politesse.

Elle pesa de la main sur le dos de Célie, sa voix changea.

— Pas un mouvement de plus ! cria-t-elle sauvagement. Savez-vous ce que j’ai là, dites ?

Elle brandissait le flacon sous le visage.

— Du vitriol ! de quoi vous rendre raisonnable aux dépens de vos blanches épaules. Rien que quelques gouttes de ce liquide, et…

Un bruit extérieur lui coupa brusquement la parole ! Elle écouta. Elle posa le flacon sur la table. Et, son avarice l’emportant sur sa haine, brutalement elle arracha les pendants aux oreilles de la jeune fille, elle les cacha vivement, sous son corsage. Son regard ne quittait pas la porte ; elle ne vit pas une goutte de sang se former au lobe d’une oreille et tomber sur le coussin où s’enfonçait le visage de Célie. Une poussée violente ouvrit la porte. Adèle entra comme une folle.

— Qu’y a-t-il ? lui demanda Hélène.

— Il y a que le coffre est vide. Nous avons fouillé partout dans la chambre, nous n’avons rien trouvé.

— Tout est dans le coffre, pourtant.

— Non.

Les deux femmes s’élancèrent dans l’escalier. Du canapé sur lequel on l’avait couchée, Célie entendit la maison s’emplir de confusion, de bruit, comme si, dans la chambre de Mme Dauvray, un ouragan faisait rage. On bousculait tous les meubles, on les renversait, on forçait des serrures, des pas ébranlaient en tous sens le plancher. Ce vacarme dura plusieurs minutes ; enfin l’escalier retentit d’une galopade, les trois complices firent irruption dans le salon. Harry Wethermill riait d’un rire hystérique, en homme qui a perdu la tête. Il portait sur son bras le long pardessus de couleur sombre dont il était vêtu à son entrée dans la maison. Il était en tenue du soir, couvert de poussière, la chemise fripée, le costume en désordre.

— Tout ça pour rien ! hurla-t-il. Pour rien d’autre que ce collier et que cette poignée de bagues !

Dans un véritable accès de démence, il se pencha sur la morte, il l’interrogea :

— Parlez ! où cachiez-vous vos bijoux ?

— La petite saura, dit Hélène.

Il tourna vers Célie des yeux égarés.

— Oui, fit-il, oui…

Il n’avait plus de scrupules, plus de pitié envers la jeune fille. Ou bien elle parlerait, ou bien il ne toucherait pas le salaire du crime. Il se jeta sur la table à écrire, il y déchira par le milieu, une feuille de papier dont il remit une moitié, avec un crayon, à Hélène Vauquier. Puis, écartant du mur le canapé, il se glissa par derrière Célie, la redressa avec l’aide d’Adèle Rossignol, l’assit sur le canapé de manière que ses pieds touchassent le sol, lui délia les poignets et les doigts. Hélène avait apporté le buvard ; elle le mit, avec le bout de papier sur les genoux de la prisonnière. Celle-ci avait encore les bras attachés au-dessus des coudes, elle ne pouvait lever les mains assez haut pour se défaire du bandeau qui lui opprimait la bouche. Mais le buvard, placé à hauteur suffisante, lui permettait d’écrire.

— Où sont cachés les bijoux ? Vite, prenez le crayon, lui dit Wethermill en lui levant le poignet gauche.

Le crayon lui fut inséré par Hélène dans la main droite ; et ses doigts gantés commencèrent, lentement, à se mouvoir sur la page.

« Je ne sais pas, » écrivit-elle.

Wethermill lâchant un juron, lui arracha des mains le papier, le déchira, en jeta les morceaux à terre.

— Il faut que vous sachiez, gronda-t-il, pourpre de colère.

Et il allongea le poing, il le lui mit sous les yeux ; mais un changement singulier se fit alors sur son visage.

— N’avez-vous rien entendu ? murmura-t-il.

Tous écoutèrent, et, dans la paix de la nuit, tous entendirent un cliquetis léger, qui se répéta au bout d’un temps assez court, puis, de nouveau, après un intervalle plus court encore.

— La grille, reprit tout bas Wethermill avec effroi.

Et le cœur de Célie battit d’espérance.

Il saisit les poignets de Célie, les lui ramena derrière le dos, les rattacha l’un à l’autre, tandis qu’Adèle Rossignol s’asseyant sur le plancher, prenait sur ses genoux les pieds de la jeune fille et tranquillement la déchaussait.

— La lumière ! cria Wethermill, d’une voix qu’étreignait l’épouvante.

Hélène courut au commutateur, le tourna. Immobile dans les ténèbres, les trois criminels se tinrent là, aux écoutes. Des pas faisaient craquer au dehors les graviers de l’allée, ils se rapprochaient.

Adèle se pencha vers Hélène :

— Est-ce que la petite aurait un amoureux ? lui chuchota-t-elle.

Et même en cette conjecture, Hélène eut le courage de rire.

Le sang bouillait dans les veines de Célie. Ah ! si elle pouvait seulement libérer ses lèvres ! Les pas, de plus en plus proches, contournaient l’angle de la maison, ils résonnèrent devant la porte-fenêtre. Un cri, et c’était le salut. Renversant la tête, Célie tenta de rejeter le mouchoir d’entre ses dents, mais la main de Wethermill lui pressa la bouche. Les pas s’arrêtèrent. Une lueur filtra par les lames des persiennes, quelqu’un tâta la poignée de la porte. Le secours était là, tout près… le secours et la vie dont ne la séparait que la fragile barrière d’une persienne. Elle voulut se mettre debout. Adèle lui agrippa les jambes. Pourtant elle refusa de désespérer. Il y avait quelqu’un au jardin, ce quelqu’un allait entrer, peut-être se montrerait-il plus pitoyable que les brutes dont elle était captive ; il ne pourrait pas l’être moins. Hélas ! ce dernier espoir se dissipa, les pas s’éloignèrent. Wethermill exhala un grand soupir de soulagement. Un instant s’écoula, durant lequel ni lui ni les deux complices ne bougèrent. Enfin, le cliquetis de la grille se fit réentendre. L’électricité se ralluma.

— Il faut que nous partions, dit Wethermill.

Il semblait brisé. Il regarda tour à tour Hélène et Adèle, qui, elles-mêmes, le regardèrent. Ils tremblaient tous les trois, et ils étaient livides. Quelques mots s’échangèrent entre eux à voix basse. Sortir de là, s’en aller, en finir, c’était tout à coup devenu pour eux la nécessité capitale.

Adèle ramassa sur la table les bagues et le collier, qu’elle mit dans une pochette pendue à sa ceinture.

— Hippolyte lavera tout ça, dit-elle. Il s’en occupera dès demain. Nous allons, maintenant, avoir à nous charger de la petite jusqu’à ce qu’elle nous dise où est caché le reste.

— C’est ça, chargez-vous-en, dit Hélène. Nous irons à Genève dans quelques jours, le plus tôt qu’il nous sera possible. Et nous saurons bien lui faire entendre raison.

Il y avait, dans le coup d’œil qui accompagna ces mots un sous-entendu si féroce, que Célie en frissonna.

Wethermill, toutefois, intervint :

— Inutile de lui faire du mal, elle parlera de son plein gré, vous verrez. Nous ne perdrons rien à patienter. Nous ne pouvons revenir ici de quelque temps reprendre nos recherches.

Adèle fut de cet avis. Le désir de s’en aller avait anéanti chez eux jusqu’au ressentiment de leur déconvenue. Ils ne renonçaient pas à l’espoir de retrouver un jour les bijoux manquants. Mais quant à continuer ce soir de les rechercher, ils n’en avaient pas le courage.

— Hélène, dit Wethermill, allez vous coucher. Je vais monter avec le chloroforme.

Ils étaient convenus de laisser Hélène dans la villa après l’avoir chloroformée : ainsi écarterait-on d’elle tout soupçon de participation au crime. Elle s’empressa de gagner sa chambre. Elle n’avait, l’étrange femme, aucune appréhension de l’épreuve où elle se soumettait. Wethermill prit le morceau de corde dont s’était servie Adèle pour attacher Célie au pilier de l’arcade.

Comme il se tournait pour sortir, un cri perçant lui échappa : il venait de buter contre le corps de Mme Dauvray qui lui barrait te passage. Il l’écarta du pied et bondit dans l’escalier. Adèle, cependant, courait d’un côté à l’autre, remettant partout de l’ordre. Un de ses premiers soins avait été de rapporter le tabouret à sa place habituelle, dans le vestibule. Ensuite, elle rechaussa vivement Célie, elle la débarrassa de la corde qui lui enserrait les chevilles. Elle reboucha le flacon de vitriol et le glissa dans sa poche. Elle alla prendre dans la cuisine la clef du garage. Elle se recoiffa. Elle prit même la précaution de se reganter, crainte d’oublier ses gants derrière elle. Enfin Wethermill reparut ; elle l’interrogea des yeux.

— C’est fait, lui dit-il. Je vais amener l’auto devant la porte. Je vous conduirai à Genève, puis je ramènerai la voiture.

Il ouvrit avec circonspection les persiennes de la porte-fenêtre, écouta une minute et se faufila silencieusement dans l’allée. Adèle referma la porte, mais sans pousser le verrou. Puis elle rentra, regarda longuement Célie sur le canapé ; et dans ce regard, la désespérée crut voir, sans comprendre, une indécision qui peu à peu se tournait en pitié. Soudain, Adèle, s’agenouillant, se mit à dénouer d’une main fiévreuse la corde qui tenait enroulée aux genoux de Célie la traîne de sa robe.

Célie recula de peur. Quelles nouvelles cruautés lui réservait-on ? Mais elle entendit parler Adèle ; et la voix de la tortionnaire avait cette fois un son inattendu, celui du remords.

— Non, c’est trop… vous êtes si jeune…, trop jeune pour mourir, murmurait-elle.

Des larmes inondèrent le visage de Célie. Ses traits, ses yeux n’étaient qu’une supplication.

— Pour Dieu ! ne me regardez pas comme cela ! reprit Adèle.

Et frictionnant doucement les chevilles meurtries :

— Pouvez-vous, demanda-t-elle, vous tenir debout ?

Célie répondit oui, d’un signe. Un flot de gratitude lui envahit l’âme. C’était donc vrai, elle n’allait pas mourir ! Mais comme elle faisait l’effort de se relever, un ronronnement de moteur entra dans la pièce, une auto vint lentement s’arrêter à la porte.

— Ne bougez pas ! dit précipitamment Adèle, en se plaçant devant la jeune fille.

Les persiennes s’entre-bâillèrent, Wethermill passa la tête dans l’intervalle. Le cœur de Célie battait à coups redoublés.

— Je vais ouvrir la grille, chuchota Wethermill. Êtes-vous prête ?

— Oui.

Et Wethermill disparut, sans rabattre les persiennes. Avec le secours d’Adèle, Célie se remit sur ses jambes. Elle commença par chanceler, mais bientôt ses forces lui revinrent, elle se raffermit.

— Fuyez, à présent, lui souffla la voix d’Adèle. Et courez, si vous tenez à la vie.

Elle ne prit pas le temps de se demander si elle était ou non en état de courir. Elle ne s’arrêta pas à prier qu’on lui dégageât la bouche et qu’on lui rendît l’usage des mains. Elle n’avait que quelques secondes. Et une seule pensée l’occupait : se cacher dans la nuit du jardin. S’élançant à travers le salon, d’un bond éperdu, elle franchit le seuil, s’empêtra dans sa robe, fit un faux pas, et, dans le moment où elle reprenait son équilibre, se sentit soulevée du sol et balancée dans les bras de Harry Wethermill.

— Ça y est, lui dit-il, en riant d’un rire mal assuré. J’ai ouvert la grille.

Et elle ne fut plus dans ses bras qu’un corps inanimé !

La lumière venait de s’éteindre au salon. Adèle, portant le manteau de Célie, passa au dehors.

— Elle est évanouie, lui dit Wethermill. Enlevez soigneusement la boue de ses chaussures, et aussi des vôtres. Je ne veux pas qu’on sache que l’auto a quitté une seule minute le garage.

Adèle obéit. Wethermill ouvrit la portière de la voiture et déposa la jeune fille sur l’un des sièges. Adèle s’assit en face. Lui-même, avec une grande application, effaça et laboura sur le sol les traces qu’y avaient imprimées son passage et celui d’Adèle ; mais il se garda de toucher aux empreintes laissées par Célie.

— Elles sont assez nettes, expliqua-t-il à sa complice, pour qu’en constatant sa disparition on ne doute pas de son départ volontaire.

Il s’assit au volant, l’auto roula sans bruit dans l’allée. Mais à peine débouchait-elle sur la route, elle stoppa. Adèle, effrayée, mit la tête à la portière.

— Qu’y a-t-il ? demanda-t-elle.

Wethermill lui montra du doigt une fenêtre de la maison où brillait une lumière. Il avait oublié d’éteindre dans la chambre d’Hélène Vauquier.

— Trop tard, fit Adèle d’une voix affolée. Impossible de revenir en arrière.

Wethermill repartit à fond de train. Les meurtriers n’avaient pas, auparavant, de toute la soirée, commis une faute. Ils venaient d’en commettre une.

L’auto approchait d’Annecy au moment où Célie reprit connaissance. Mais un brouillard lui enveloppait encore le cerveau. Elle comprenait seulement qu’elle était dans la voiture et que la voiture filait à toute vitesse.

Couchée sur le coussin, elle buvait avidement la fraîcheur de la nuit. Elle fit un mouvement, et toutes ses douleurs physiques se réveillèrent. Ses poignets étaient encore liés derrière son dos, les cordes lui brûlaient la chair. Mais elle avait la bouche et les pieds libres. Elle fit mine de s’élancer. Adèle la rappela vivement à l’ordre.

— Halte-là, s’il vous plaît ! J’ai à la main le flacon de vitriol. Au premier cri, à la première tentative d’évasion, je vous arrose la figure !

Célie recula, frémissante.

— Non, non ! supplia-t-elle.

Tant d’horreurs successives l’avaient brisée, elle fondit en larmes. L’auto traversa comme une flèche les faubourgs d’Annecy. Il semblait incroyable à Célie que moins de six heures auparavant elle eût dîné avec Mme Dauvray et avec cette femme, assise en face d’elle, qui se faisait sa geôlière. Maintenant, le cadavre de Mme Dauvray gisait dans le salon ; elle-même, songeant qu’on voulait la contraindre à dire ce qu’elle ne savait pas, elle n’osait prévoir ce qui l’attendait encore. Demain son nom courrait dans Aix, il y serait un objet d’exécration, on la taxerait d’infamie pour avoir assassiné la femme qui l’avait sauvée de la misère. L’auto s’arrêta brusquement. Il y avait, au dehors, des lumières et un bruit de voix. Un homme parlait à Wethermill. Célie avança le corps, elle vit Adèle brandir le flacon, et, tremblante, elle se renfonça sur son siège. Puis l’auto se remit en marche. Adèle poussa un soupir, le seul point dangereux de la route était franchi : l’on avait passé le pont de la Caille, l’on était en Suisse.

Durant un assez long temps, l’auto modéra sa vitesse. Enfin les sabots d’un cheval claquèrent sur le sol. Un landau arrivait en sens inverse. Au moment où l’auto le croisait, tous les deux s’arrêtèrent. Wethermill sauta de son siège, ouvrit la portière du landau, revint à l’auto, et, passant la tête à l’intérieur :

— Êtes-vous prêtes ? demanda-t-il à Adèle. Faites vite !

Adèle se tourna vers Célie.

— Pas un mot, souvenez-vous !

Wethermill ouvrit la portière toute grande. Adèle prit les pieds de la jeune fille, les abaissa sur le marchepied, la poussa au dehors ; et Wethermill, l’enlevant dans ses bras, la porta jusqu’au landau. Elle n’osait crier. Ses mains étaient impuissantes et son visage à la merci du redoutable flacon. Devant elle, le rayonnement des lumières de Genève faisait dans le ciel un immense halo d’argent. Wethermill l’installa dans le landau, Adèle y prit place à son côté et referma la portière. L’opération n’avait duré que quelques secondes. Le landau repartit cahin-caha vers Genève. L’auto vira dans la direction d’Aix.

En la voyant démarrer, Célie reprit un peu de courage. C’était le meurtrier qui s’en allait. Elle demeurait seule dans le landau avec Adèle. Ses chevilles étaient libres, on lui avait retiré son bâillon. Qu’elle recouvrât l’usage de ses mains, et peut-être réussirait-elle à ouvrir la portière, à sauter sur la route. Elle vit Adèle rabattre les stores, et, sans que le moindre de ses mouvements fût visible, elle se mit à jouer des mains derrière son dos. Mais toute rompue qu’elle était à cet exercice, une fois de plus ses efforts demeuraient vains, les nœuds de la corde lui opposaient leur complication maligne. Soudain, une petite lampe s’alluma au plafond du landau, Adèle venait de presser un bouton sur la paroi de la caisse. Elle fit un geste d’avertissement.

— Tâchez de rester tranquille.

Déjà, au trot paisible du cheval, le landau roulait dans Genève. Adèle soulevait de temps à autre l’un des stores et jetait un coup d’œil à travers la glace. Il n’y avait que peu de passants dans les rues. Une ou deux fois, la silhouette d’un agent se profila sur la clarté d’un réverbère. Mais Célie se garda de crier. Les yeux d’Adèle ne la quittaient pas, et la vue constante du flacon lui inspirait une saine terreur. Cependant le landau, ayant traversé la ville, longeait la rive droite du lac.

— Écoutez-moi, dit Adèle. Nous ne tarderons pas de nous arrêter devant une maison dont la porte nous sera aussitôt ouverte. J’ouvrirai moi-même la voiture, vous descendrez et vous attendrez sur place que je descende. J’ai toujours le flacon prêt, ne l’oubliez pas. Dès que je serai descendue, vous traverserez le trottoir en courant, vous vous précipiterez dans la maison. Et pas un cri, surtout, pas même une parole !

Adèle éteignit la lampe et remonta les stores.

Dix minutes plus tard, la voiture s’engageait dans la petite rue où elle devait éveiller l’attention de Marthe Gobin. Celle-ci n’avait pas de lumière dans sa chambre. Adèle Rossignol eut beau promener autour d’elle un regard soupçonneux, toutes les maisons étaient noires, elle ne put se douter qu’on l’épiait d’une fenêtre obscure. Elle coupa les cordes qui attachaient les mains de Célie. Le landau s’arrêta, elle ouvrit la portière. Célie bondit sur le trottoir, si vivement que le pied d’Adèle Rossignol accrocha la traîne de la robe. Mais la peur qui l’avait fait ainsi bondir à terre la fit courir d’un seul élan jusque dans la maison. Elle y fut reçue par la vieille Jeanne Tacé, qui jouait le rôle de domestique. Toute velléité de résistance était morte en elle. Elle se laissa conduire à l’arrière de la maison, dans le petit salon du rez-de-chaussée où était dressé le couvert d’un souper. La vieille lui poussa une chaise, elle y tomba, et ses deux bras s’abattirent tout du long sur la table. Quel espoir l’eût soutenue encore dans ce repaire de monstres qui se disposaient à la torturer avant de la faire mourir ? Cependant on la maudirait comme criminelle, on ignorerait tout de sa mort et de son supplice. Elle avait tout le corps endolori, la gorge brûlante. La tête écroulée entre les bras, elle sanglota. La vieille ne parut pas même y prendre garde. Elle traitait Célie comme avaient fait les autres. Pour elle, Célie était la « petite », contre qui elle n’avait aucune animosité, envers qui elle n’était capable d’aucun attendrissement. La « petite » avait inconsciemment joué son rôle dans le crime. C’était fini, on n’avait plus besoin d’elle, on allait agir en conséquence. Elle débarrassa Célie de son chapeau et de son manteau, qu’elle jeta de côté.

— Vous n’avez plus qu’à attendre, dit-elle.

Célie, levant la tête, murmura :

— De l’eau !

La vieille prit une cruche, en versa de l’eau dans un verre et le porta aux lèvres de Célie.

— Merci, dit la jeune fille avec reconnaissance.

Adèle entra. Elle fit à la vieille le récit des événements de la soirée ; elle le refit à Hippolyte quand il les eut rejointes.

— Alors, vous ne rapportez rien ? s’écria furieusement la vieille. Et il ne reste plus qu’une thune dans la maison !

Adèle la rassura.

— Si ! dit-elle, nous rapportons quelque chose, un beau collier, des bracelets, des bagues. Et nous saurons bien…

Elle fit un signe dans la direction de Célie.

— … retrouver ce qui manque.

Ils se mirent tous trois à table. Sans égard à la présence de Célie, assise à quelques pas d’eux, la tête toujours couchée sur les bras, ils se mirent à discuter de son sort. Une fois seulement Hippolyte interrompit le débat pour s’adresser à elle.

— Vous n’allez pas cesser de geindre ? lui dit-il brutalement. Nous avons peine à nous entendre.

Il était d’avis d’en finir cette nuit même.

— Le coup est raté, nous avons fait du mauvais travail. Plus tôt nous conclurons l’affaire, mieux ça vaudra. Il y a une barque au pied du jardin.

Célie écoutait de ses deux oreilles. Un frisson la parcourut toute. On ne balancerait pas plus à la noyer qu’à noyer un petit chat.

— La guigne ! continua Hippolyte. Enfin, nous avons le collier, c’est déjà ça. Quant au jeune gaillard, qu’il se procure le reste !

Mais Hélène Vauquier avait demandé qu’on l’attendît pour disposer de la jeune fille. Son désir était un ordre, sa volonté prévalut.

On porta Célie dans la grande chambre du haut donnant sur le lac.

— Ceci est ma chambre, lui dit Adèle.

Il y avait à côté de cette pièce une sorte de vaste placard où se trouvait un lit pliant. Adèle l’y fit entrer.

— Ma mignonne, vous allez me faire le plaisir de rester là, bien sage. Inutile de crier, personne ne vous entendrait que moi, et, si je vous entendais, je ne pourrais plus vous appeler ma mignonne.

Ce disant, elle pinçait, avec une jovialité monstrueuse, la joue de Célie.

— D’ailleurs, j’ai là de quoi calmer vos nerfs, ajouta-t-elle en exhibant une seringue à morphine.

Aidée de la vieille Jeanne, elle déshabilla Célie et la coucha, puis elle lui injecta au bras tout le contenu de la seringue.

On emporta ses vêtements, on la laissa dans le noir. La clef tourna dans la serrure. Il y eut, de l’autre côté de la cloison, un bruit de lit qu’on déplaçait pour en barricader sa porte. Mais elle n’en entendit pas davantage, elle sombra d’un coup dans le sommeil.

Elle fut éveillée le lendemain par une visite de la vieille Jeanne, qui lui apportait un broc d’eau et un quignon de pain, et qui, en se retirant, n’oublia pas de refermer la porte à clef derrière elle. Un très long temps après, la vieille revint, lui apportant encore du pain et de l’eau. Une journée entière s’était déjà écoulée ; mais dans les ténèbres de sa prison, Célie n’avait aucun moyen de compter les heures. Le soir, Hippolyte, qui était sorti pour acheter le journal, rentra. Il venait de lire que les bijoux de Mme Dauvray avaient été retrouvés à la villa Rose, cachés sous le parquet, dans la chambre de la victime. Émoi général. On s’accusa de stupidité. On tint conseil pour discuter du sort de Célie. La délibération ne fut pas longue. On remettrait sur elle tous les vêtements qu’elle portait à son arrivée de façon qu’il ne restât aucune trace de son passage. On lui administrerait une autre dose de morphine. Sitôt qu’elle aurait perdu conscience, on userait du vitriol pour la rendre méconnaissable. On la coudrait dans un sac de toile où l’on fixerait un poids, et l’on irait la jeter au milieu du lac. On la tira de son réduit, toujours sous la menace de l’odieux flacon. Vainement elle pleura, elle demanda grâce : on l’enferma dans le sac, dont on se hâta de coudre le bord par-dessus sa tête afin qu’elle ne vît rien de ce qui se préparait ; on la jeta sur le canapé ; enfin, la laissant à la garde de la vieille, Adèle et Hippolyte descendirent, elle pour aller chercher l’aiguille à morphine, lui pour aller détacher la barque. Hippolyte venait d’ouvrir la porte du jardin quand il vit un canot automobile glisser sous le couvert de la rive, dans un silence sournois.

TROISIÈME PARTIE

CHAPITRE PREMIER

LE FLACON D’ALUMINIUM

Sur la route d’Annecy, dans l’auto qui l’emportait à toute vitesse vers Genève avec M. Ricardo, Hanaud, muet depuis leur départ d’Aix, recouvra soudain la parole :

— J’ai téléphoné à mon ami Lemerre, chef de la Sûreté genevoise. La maison va être surveillée. Nous n’arriverons pas trop tard. On ne fera rien avant la nuit close.

Bien qu’il parlât sur le ton de la confiance, il y avait une pointe d’inquiétude dans sa voix. Et il se penchait en avant, comme si déjà ses yeux cherchaient au loin Genève.

M. Ricardo ne laissait pas d’éprouver une certaine déception. C’était une entreprise sérieuse que ce voyage. Ils allaient là-bas procéder à l’arrestation de Mlle Célie et de ses complices. Pourtant, Hanaud ne s’était mis en frais d’aucun déguisement. Le grand policier semblait ne pas se hausser au romantisme d’une pareille expédition. Il n’avait même pas pris une fausse barbe. M. Ricardo lui en fit la remarque.

— Une fausse barbe, mon ami ? Pourquoi faire ? Nous allons, avant la nuit, dîner au Restaurant du Nord, près du lac. Et rien de gênant comme une fausse barbe à l’heure du potage ; faites-en l’expérience, vous verrez. Sans compter que cela attire les regards de tout le monde, car tout le monde s’aperçoit qu’elle est fausse. Or, je n’entends pas que ce soir l’on me soupçonne d’être… ce que je suis.

— Humoriste !

— Ah, diable ! voilà que vous commencez à me connaître ! fit Hanaud avec un effroi simulé. Mais, d’ailleurs, je vous l’avais dit moi-même ce matin que je suis un humoriste.

Passé Annecy, l’auto franchit la frontière au pont de la Caille, où elle stoppa. Une question, un coup d’œil jeté dans la voiture, et les douaniers s’écartèrent.

— Vous voyez, dit Hanaud, qu’avec la douane suisse les formalités ne traînent pas.

L’auto repartit, infligeant aux deux voyageurs une secousse qui les projeta l’un contre l’autre. Et M. Ricardo se sentit heurté durement par un objet métallique que l’inspecteur portait dans une poche.

— Vous les avez ? murmura-t-il ?

— Quoi ?

— Les menottes ?

Un nouveau sujet de déception attendait M. Ricardo. C’était déjà chose regrettable qu’un détective sans fausse barbe, mais un détective sans menottes ! Hanaud, hélas, n’en avait pas ! L’appareil de justice faisait tout entier défaut. Mais Hanaud consola M. Ricardo en lui montrant ce qu’il avait dans la poche, et qui était, pour le moins, aussi redoutable que des menottes : un revolver chargé.

— Vous croyez donc qu’il y aura du danger ? fit M. Ricardo, tout frémissant. J’aurais dû, moi aussi, apporter une arme.

— C’est alors qu’il y aurait vraiment du danger, mon ami, lui répondit Hanaud d’un air grave.

Le crépuscule tombait quand ils arrivèrent à Genève. L’auto les porta droit au restaurant, près du lac. Ils montèrent au balcon du premier étage. Un petit homme solide et trapu occupait tout seul une table de coin. À leur vue, il se leva, les mains tendues.

Hanaud fit les présentations :

— Mon ami M. Lemerre, chef de la Sûreté à Genève ; mon ami M. Ricardo…

Deux autres couples étaient attablés à peu de distance dans la salle même du restaurant. Hanaud avait parlé bas pour qu’on ne pût l’entendre.

Il s’assit et demanda :

— Quelles nouvelles ?

— Aucune, dit Lemerre. Personne n’est sorti de la maison, personne n’y est entré.

— Et s’il arrive quoi que ce soit pendant que nous dînons ?

— Nous le saurons. Regardez cet homme qui rôde là-bas sous les arbres ; le cas échéant, en guise de signal, il allumera sa pipe.

— Bon. Jusque-là, dînons et réjouissons-nous.

Il était sept heures. Le crépuscule se mourait. Au-dessus d’eux, les clartés de la rue faisaient reluire les feuillages des arbres bordant la route. Sur le noir des eaux, les reflets des réverbères se plissaient et dansaient. Une barque passa, dans une musique de chansons cadencée par le bruit liquide des rames. Partout glissaient des fanaux rouges et verts. Hanaud essayait de maintenir la conversation sur une note badine, mais sa gaieté sentait l’effort.

— Mangez, mes amis, mangez ! disait-il, bien que lui-même ne fît guère que pignocher.

Soudain, sa fourchette et son couteau claquèrent sur son assiette. Lemerre, en effet, venait de lui demander à l’improviste :

— Les bijoux de Mme Dauvray n’avaient donc pas été volés ?

— Vous le savez ? lui répondit Hanaud, devenu très pâle. Comment le savez-vous ?

— Par le journal que voici. Je l’ai acheté tout à l’heure en venant. Il sortait de presse. Les bijoux auraient été, à ce qu’il raconte, retrouvés sous le parquet, dans la chambre de la victime.

Tandis que parlait M. Lemerre, la voix d’un camelot criant un journal du soir retentit, assez loin encore, dans la rue.

L’altération qui s’était produite dans la physionomie de Hanaud inquiéta M. Lemerre.

— Est-ce que, dit-il, cette information serait regrettable ?

— Plus que regrettable, lui répondit Hanaud.

Et l’inspecteur se leva brusquement.

Le camelot se rapprochait, ses cris devenaient plus distincts :

— Le crime d’Aix ! La découverte des bijoux !

— Il faut que nous partions, dit Hanaud. À cette heure-ci, la vie et la mort sont, je crois, dans la balance ; et là…

Il montrait du doigt le petit attroupement qui se formait autour du camelot sous les arbres.

— … Là est ce qui peut déterminer la direction du fléau.

M. Ricardo ne comprit pas grand’chose à ces paroles. Mais il eut le sentiment qu’il avait à se dégager le plus tôt possible de toute responsabilité dans l’incident.

— Ce n’est pas moi qui ai renseigné le journal, fit-il avec énergie.

— Parbleu non, ce n’est pas vous, je le sais bien !

Ayant dit, Hanaud appela le garçon, demanda l’addition. Puis il reprit, s’adressant au chef de la Sûreté :

— À quelle heure cette feuille paraît-elle ?

— À sept heures.

— De sorte qu’on la crie depuis une demi-heure et plus !

Il piétinait d’impatience, ses doigts tambourinaient nerveusement sur la table.

— Quel intelligent coquin que cet homme ! gronda-t-il d’une voix sauvage. Je ne puis faire un pas sans qu’il m’ait devancé. Voyez-vous, j’ai eu beau me prémunir avec soin contre toute indiscrétion, donner à cet égard les instructions les plus rigoureuses, les plus précises, me voilà trahi de la façon la moins attendue.

Le crime de la villa Rose avait, d’emblée, par ses côtés mystérieux, ému l’opinion ; la publicité donnée à la découverte des bijoux y ajoutait un nouvel élément d’intérêt.

Hanaud pouvait voir autour du camelot les acheteurs se presser en foule et les feuilles blanches voler de main en main.

— Tout le monde, à Genève ou près de Genève, va maintenant connaître la nouvelle.

— D’où a-t-elle bien pu venir ? demanda M. Ricardo, éperdu.

Hanaud lui rit au nez, d’un rire sombre.

— Enfin ! cria-t-il en voyant le garçon apporter la note.

Comme il la réglait, la flamme d’une allumette jaillit sous les arbres.

— Le signal ! lui dit Lemerre.

— Pas trop tôt !

Tous les trois, Hanaud, Lemerre et M. Ricardo, chacun se donnant autant qu’il le pouvait un air dégagé, descendirent et traversèrent la route. Un homme, celui même qui avait allumé sa pipe, vint se joindre à eux.

— Le cocher Hippolyte, murmura-t-il, a été vu devant la maison de Mme Rossignol achetant le journal à un camelot qui passait en criant les nouvelles ; puis il est rentré précipitamment dans la maison.

— Quand cela ? demanda Lemerre.

L’homme désigna de la main un jeune garçon appuyé contre la balustrade du lac et qui semblait être à bout de souffle.

— Le cycliste arrive à l’instant.

— Eh bien, dit Lemerre, qu’on me suive.

À quelques mètres de là se trouvait un embarcadère de bois où l’on accédait par deux marches. Tous y descendirent. Parmi les bateaux au mouillage, un canot électrique attendait. Il était du type courant de ceux qu’on loue à Genève et pourvu d’une tente. Trois hommes y avaient déjà pris place. Deux appartenaient au service local de la Sûreté. M. Ricardo reconnut le troisième.

— L’agent qui a découvert le magasin où avait été achetée la corde, fit-il à l’oreille de Hanaud.

— Oui, Durette. Il est ici depuis hier.

Lemerre et sa suite s’installèrent dans le canot, qui tout aussitôt démarra, vira et gagna rapidement le large. Ils laissaient derrière eux Genève, la lumineuse gaieté des restaurants et des boutiques ; la nuit les enveloppait de son ombre fraîche. Une brise légère soufflait du lac : sur leur passage s’allongeait un sillon d’écume onduleuse ; au-dessus de leur tête, dans un ciel du bleu le plus profond, les étoiles brillaient comme de l’or.

— Pourvu que nous arrivions à temps ! fit sourdement Hanaud.

— Espérons, lui répondit Lemerre.

Sur un signal que donna, au bout d’un moment, le chef de la Sûreté genevoise, le canot ralentit pour infléchir sa course vers la rive opposée. Ils avaient dépassé les grandes villas. Tout au bord de l’eau s’alignaient, chacun avec son embarcadère plus ou moins délabré, les jardins, les longs jardins étroits d’une foule de petites maisons. Obéissant à un nouveau signal de Lemerre, le canot ralentit encore. Aucun bruit ne dénonçait plus son approche. Il glissait comme une ombre, soulevant à peine devant lui un bourrelet blanc.

Lemerre toucha soudain Hanaud à l’épaule ; en même temps, de l’autre main, il lui indiquait une des maisons de la rangée. Les fenêtres en étaient noires, sauf deux au second étage et une au rez-de-chaussée. Et les volets étaient clos à celles de l’étage supérieur, mais percées d’ouvertures en losange par où s’échappait de la lumière. L’on eût dit que des yeux vigilants épiaient la nuit.

— Êtes-vous sûr que le devant de la maison soit gardé ? s’enquit Hanaud d’une voix anxieuse.

— Sûr, dit Lemerre.

Le canot s’était coulé silencieusement dans l’ombre de la berge. Il accosta. Hanaud se tournant vers ses compagnons, porta l’index à ses lèvres. Dans sa main luisait un canon de revolver. Lemerre débarqua le premier, puis Hanaud, puis M. Ricardo, puis l’homme qui avait allumé sa pipe sous les arbres. Quant à Durette et à ses deux collègues de Genève, ils ne bougèrent pas.

Sous la protection du mur qui fermait l’un des côtés du jardin, les envahisseurs montèrent furtivement vers la maison. Au moindre bruissement de feuilles, le cœur de M. Ricardo lui sautait à la gorge. Il y eut un moment où, tout à coup, Lemerre s’arrêta, comme s’il percevait un bruit suspect ; puis il reprit sa marche. Le jardin n’était qu’une pelouse en désordre dans un fouillis de buissons derrière lesquels M. Ricardo croyait à tout instant flairer un ennemi. Jamais il ne s’était trouvé en pareille aventure. Lui, le distingué résident de Grosvenor Square, voilà que, rasant les murs, il s’associait à un coup de main de la police continentale dans une maison sinistre, au bord du Léman ! C’était palpitant. La peur le disputait chez lui à l’excitation ; mais toujours il était soutenu par la fierté de l’homme qui accomplit une prouesse. « Si mes amis pouvaient me voir » se disait-il. Les pauvres ! ils étaient à bord de leur yacht sur le Solent, ou ils jouaient au golf sur les terrains de North Berwick, ou ils chassaient le coq de bruyère en Écosse. Seul d’entre tous, il traquait des malfaiteurs dans leur repaire !

Il dut s’arracher brusquement à ces aimables réflexions. M. Lemerre s’était de nouveau arrêté, l’on arrivait à l’angle que faisait avec la maison le mur du jardin. Des murmures s’échangèrent, après quoi l’on repartit, en se dirigeant cette fois vers la place éclairée du rez-de-chaussée. Parvenu à la fenêtre, Lemerre se baissa, puis, lentement, leva la tête jusqu’au niveau de l’appui et promena le regard à droite, à gauche. M. Ricardo pouvait voir ses yeux briller comme s’ils avaient reçu en plein la clarté de la fenêtre. Quand il eut ainsi regardé un moment, sans souci de prudence ni appréhension manifeste, il se rebaissa ; puis se tournant vers Hanaud :

— La pièce est vide, murmura-t-il.

À son tour, Hanaud se tourna vers M. Ricardo.

— Courbez-vous en passant devant la fenêtre, ou la lumière projetterait votre ombre sur la pelouse.

On gagna ainsi le côté opposé de la maison. Lemerre tourna le bouton de la porte : à sa grande surprise, elle céda. Nos quatre hommes pénétrèrent dans le couloir ; le dernier referma sans bruit le battant, fit jouer la clef dans la serrure, la retira. Un panneau de lumière se détachait, à quelques pas de là, sur le fond noir : la porte de la pièce était ouverte. D’un coup d’œil, en passant, M. Ricardo vit un petit salon médiocrement meublé. Hanaud le toucha au bras.

— Voyez.

Son doigt tendu désignait la table.

M. Ricardo avait vu sans malaise les objets que lui montrait Hanaud. Mais à pareille heure, dans cette maison de crime, ils prenaient un aspect redoutable. C’était une petite fiole à demi-pleine d’un liquide brunâtre, et, tout à côté, un écrin ouvert, en travers duquel était posée, prête à l’usage ou attendant d’être garnie, une aiguille à morphine. M. Ricardo en eut froid dans les os.

— Venez, lui chuchota l’inspecteur.

Ils gagnèrent l’escalier, le montèrent jusqu’au premier palier, débouchèrent dans un corridor qui longeait dans toute sa longueur l’une des façades, et qui, étant de niveau avec la rue, en recevait, par une fenêtre en éventail, une clarté pâle. M. Ricardo se souvint qu’il y avait un réverbère dans la rue, près de la porte ; c’était, en effet, à sa lueur que Marthe Gobin avait vu Célie Harland entrer si précipitamment dans la maison.

Les quatre hommes se retinrent un moment de respirer. Au dehors, des pas sonnèrent sur le trottoir, l’oreille de M. Ricardo ne laissa pas d’en trouver le bruit agréable. Une horloge d’église, au loin, tinta musicalement la demie de huit heures. La seconde d’après, Hanaud projetait sur la suite de l’escalier l’éclat d’une torche électrique.

Les marches étaient recouvertes d’une moquette qui étouffait le bruit des pas. Comme le premier étage, le second était desservi dans toute la longueur par un couloir latéral, que bordaient sur la gauche toutes les chambres. La porte de la plus proche était soulignée d’un trait lumineux.

Mais aucun bruit ne venait de la chambre. Est-ce donc qu’elle aussi était vide ? ou que les oiseaux s’étaient envolés ? Tout doucement, Lemerre mit la main sur le bouton, le tourna, poussa, le battant. Une vive clarté lui jaillit à la figure. Alors, sans bouger les pieds, il recula les épaules et la tête. Et tous comprirent la signification de ce mouvement : la chambre n’était pas vide. Ce qu’avait vu Lemerre dans la chambre, sa physionomie n’en laissait rien deviner. Il ouvrit la porte plus grande. Hanaud s’approcha, et ce fut son tour de voir. M. Ricardo l’observait, tremblant d’émotion ; mais Hanaud ne trahissait ni étonnement, ni contentement. Il restait là, immobile. Enfin, un doigt sur la bouche, il se tourna vers M. Ricardo, s’écarta pour lui permettre de voir, et M. Ricardo, s’avançant sur la pointe des pieds, vit. Il vit une chambre brillamment éclairée, un lit fait. À sa gauche étaient les fenêtres closes donnant sur le lac ; à sa droite, une cloison avec une porte ouverte, et, par delà l’ouverture, un local tout noir, sans fenêtre, garni d’un petit lit dont les draps pendaient et traînaient par terre, comme si l’on venait d’en arracher quelqu’un. Sur une table, près de la porte, étaient posés un grand chapeau vert à plumes d’autruche et un manteau blanc.

Mais le plus extraordinaire, et qui tenait rivés les yeux de M. Ricardo, c’était le spectacle d’une femme, ou, plutôt, d’une vieille sorcière, assise sur une chaise et lui tournant le dos. Elle reprisait avec une grosse aiguille un sac troué, et fredonnait, tout en travaillant, une vague chanson française.

De temps à autre elle levait les yeux, car, devant elle, et remise à sa garde, Mlle Célie, la jeune fille que recherchait Hanaud, était couchée sur un sofa, incapable de se mouvoir. Elle portait la robe, la délicate robe verte qu’Hélène Vauquier avait décrite, et sa traîne balayait le plancher. On lui avait lié les mains derrière le dos, croisé les pieds de manière qu’elle ne pût se tenir debout, noué cruellement l’une à l’autre les chevilles. Sur sa figure et ses yeux était posé comme un masque un morceau de serpillière dont on avait cousu grossièrement les deux bouts derrière sa tête. N’eût été que sa poitrine se soulevait douloureusement et qu’un tremblement secouait parfois ses membres, on eût pu la croire morte. Elle ne bougeait pas, ne se débattait pas. Une fois, cependant, la souffrance ayant déterminé chez elle une contorsion involontaire, la vieille approcha la main d’un flacon d’aluminium posé à sa portée sur la table.

— Tenez-vous tranquille, ma petite ! ordonna-t-elle, en raclant si péremptoirement le fond du flacon sur le bois qu’aussitôt, comme si ce bruit était un message de terreur pour la jeune fille, elle se raidit dans une immobilité absolue.

— Je ne suis pas encore prête pour vous, petite sotte ! ajouta la vieille.

Et elle se remit à son travail.

Le cerveau de M. Ricardo tourbillonnait. Elle était donc là, cette jeune fille que l’on venait arrêter, cette Célie Harland, si leste quand il s’était agi de fuir la villa Rose ou de s’introduire sans être vue dans cette maison ! Elle était là dans ses beaux atours, captive impuissante, à la merci de ses propres complices.

Un cri retentit tout à coup dans le jardin, presque sous les fenêtres, un cri aigu, sonore. La vieille se leva d’un bond. Sur le sofa, Célie Harland dressa la tête. La vieille courut vers la fenêtre, puis, brusquement, se retourna vers la porte. Elle vit les quatre hommes sur le seuil, et poussa un beuglement de rage : aucun autre mot ne saurait rendre la nature de cette vocifération plus bestiale qu’humaine. Elle voulut saisir le flacon. Hanaud la prévint, l’empoigna elle-même, et la remit, hurlante, blasphémante, à l’agent de Lemerre, qui l’entraîna.

— À Mlle Célie, vite ! dit alors Hanaud, en montrant la jeune fille qui se démenait frénétiquement sur le sofa.

M. Ricardo coupa les attaches du masque, Hanaud délia les mains et les pieds. Tous deux l’aidèrent à s’asseoir. Elle agitait en l’air des mains meurtries, et d’une voix pitoyable, d’une voix enfantine et plaintive, elle balbutiait des mots incohérents, marmottait des prières. Soudain, elle se tut ; et comme fascinée par la terreur, les yeux désorbités, elle regarda Lemerre. Il tenait à la main le flacon d’aluminium. Avec beaucoup de précaution, il fit tomber sur le sac quelques gouttes de liquide. Une exclamation de colère lui échappa, il se tourna vers Hanaud. Mais Hanaud, dans ce moment, soutenait Célie Harland, de sorte qu’en se tournant vers lui Lemerre se tournait également vers la jeune fille. Elle se dégagea violemment de Hanaud. Sa pâleur fit place à une rougeur ardente. Puis elle redevint très pâle, jeta un cri perçant que suivit un étrange soupir ; et, s’inclinant, elle s’affaissa de côté, sans connaissance. Hanaud la reçut dans ses bras, et son visage, jusque là sombre, s’éclaira soudain.

— À présent, dit-il, je comprends. Bon Dieu ! c’est horrible !

CHAPITRE II

DANS LA MAISON DE GENÈVE

« Il est heureux, pensa M. Ricardo, que quelqu’un comprenne enfin ! » Pour sa part, il avouait en toute franchise ne pas comprendre. Les principes mêmes du raisonnement lui semblaient mis en défaut. Évidemment, la sollicitude dont tout le monde entourait Célie Harland montrait que tout le monde était convaincu de son innocence. Néanmoins, quiconque se remémorait les huit chefs d’accusation dont il avait dressé la liste contre elle ne pouvait être convaincu que de sa culpabilité ; et si elle était coupable, comment se faisait-il que ses complices lui eussent infligé un traitement pareil ? M. Ricardo n’eut d’ailleurs pas le temps de se perdre dans l’étude de ce problème. Il dut courir chercher de l’eau pour rafraîchir le front de Célie. Et il n’était pas plus tôt de retour dans la chambre qu’il vit apparaître sur le pas de la porte Durette l’agent venu d’Aix.

— Ça y est, dit Durette, nous les tenons tous les deux, Hippolyte et la femme. Ils se cachaient dans le jardin.

— Je m’en suis douté, dit Hanaud, quand j’ai vu en bas la porte ouverte et l’aiguille sur la table.

Lemerre fit signe à l’un de ses agents.

— Qu’on les conduise en voiture au dépôt avec la vieille Jeanne.

Parlant ensuite à Hanaud :

— J’imagine que vous restez ici cette nuit pour assurer leur transfert à Aix ?

— Non, répondit Hanaud. Ma présence est nécessaire là-bas. Il nous faut un mandat en bonne forme.

Agenouillé près de Célie, il lui tamponnait le front avec un mouchoir humide. Elle fit un mouvement, rouvrit les yeux, se redressa, frissonna, regarda l’un après l’autre, avec stupeur, en cherchant au milieu d’eux un visage familier, tous ces inconnus rangés autour d’elle.

— Vous êtes au milieu d’amis, mademoiselle Célie, lui dit Hanaud avec une extrême douceur.

— Ah ! que je voudrais le croire ! gémit-elle.

— Soyez-en sûre.

Elle s’accrocha désespérément à sa manche.

— Je suppose que vous dites vrai, car pourquoi, autrement ?…

Elle remua ses bras, ses jambes engourdies, pour se prouver qu’elle était libre. Ses yeux, errant dans la chambre, rencontrèrent le sac ; et une expression d’épouvante élargit ses prunelles.

— On m’avait enfermée là, dans cette espèce de débarras. Il y a un moment, je ne sais combien de temps au juste, la vieille Jeanne et Adèle vinrent m’y rejoindre. Elles me dirent qu’on allait m’emmener. Elles m’apportèrent mes vêtements, me rhabillèrent complètement, afin qu’il ne restât de moi dans la maison aucune trace. Puis elles me lièrent…

Et se dégantant, la jeune victime montrait ses poignets lacérés.

— Je crois bien qu’elles voulaient me donner la mort… une mort affreuse !

— Mon enfant, tout cela est fini, dit Hanaud.

Il s’était levé. Mais au premier mouvement qu’il fit :

— Non, non, ne vous en allez pas ! cria-t-elle, en s’accrochant plus fort à son veston.

— Voyons, vous ne courez plus aucun danger, mademoiselle.

Il souriait en disant cela. Elle, cependant, le regardait d’un air stupide ; il semblait que les mots n’eussent pour elle aucun sens. Et elle refusait qu’il s’éloignât, comme si, pour reprendre confiance, elle avait besoin de se sentir tenu à lui.

Il reprit :

— Que vous a-t-on donné à boire et à manger ces deux jours ?

— Deux jours ? fit-elle, vous ayez dit deux jours ? J’étais dans le noir là-dedans, je ne savais pas. Un peu de pain et de l’eau.

— Ce qui explique votre faiblesse. Allons, maintenant, partons !

— Oui, oui…

Elle posa les deux pieds à terre ; mais comme, en se levant, elle chancelait, il la prit par le bras.

— Vous êtes bon, murmura-t-elle.

Une dernière expression d’inquiétude apparut sur son visage, mais pour s’évanouir tout de suite.

— Je suis certaine que je puis me fier à vous.

M. Ricardo fut lui chercher son manteau et le lui mit sur les épaules. Puis il lui apporta son chapeau, qu’elle épingla sur ses cheveux. Elle se tourna vers Hanaud, et, sans qu’elle y prît garde, une phrase familière lui vint aux lèvres :

— Est-ce qu’il est droit ?

Sur quoi, Hanaud ayant ri de bon cœur, elle-même se prit à sourire.

Soutenue par Hanaud, elle descendit à pas trébuchants jusqu’au rez-de-chaussée. Comme ils passaient devant le petit salon, toujours éclairé, et dont la porte était restée ouverte, l’inspecteur, sans prononcer un mot, fit signe à Lemerre, qui, non moins silencieusement, alla saisir sur la table la seringue à morphine et la fiole. Ils se retrouvèrent enfin au jardin. Le ciel était criblé d’astres. Célie Harland leva la tête et, du fond des poumons, aspira la fraîcheur nocturne.

— Je n’espérais pas revoir les étoiles, murmura-t-elle.

Ils descendirent vers la berge, Hanaud aida Célie à monter dans le canot. Elle l’agrippa de nouveau par le bras.

— Vous allez venir aussi, fit-elle sur un ton d’obstination farouche.

Il sauta auprès d’elle.

— Pour ce soir, lui répondit-il gaiement, je suis votre papa.

M. Ricardo et les autres suivirent, le canot mit le cap sur Genève. L’eau, derrière eux, sautillait comme un feu blanc, la brise leur fouettait le visage. Ils débarquèrent.

Lemerre s’inclina devant Célie et prit congé. Hanaud conduisit la jeune fille au balcon du restaurant où il avait dîné avec M. Ricardo, et la fit souper. Il y avait encore des dîneurs à plusieurs tables. M. Ricardo éprouva une sorte de choc en reconnaissant là toute une bande attardée à prendre le café. Ces gens étaient déjà installés aux places mêmes où il les retrouvait avant que Hanaud, Lemerre et lui eussent quitté le restaurant pour leur expédition libératrice. Que d’événements avaient rempli ce bref intervalle !

Hanaud se pencha vers Célie.

— Si j’ai un conseil à vous donner, mademoiselle, lui dit-il à l’oreille, vous remettrez vos gants, sans quoi l’on remarquerait vos poignets.

Elle lui obéit. Elle mangea d’assez bon appétit et but une coupe de champagne. Ses joues se ravivèrent.

— Comment vous remercier de vos bontés pour moi, vous et monsieur votre ami ? dit-elle en accompagnant ses derniers mots d’un sourire pour M. Ricardo. Sans vous…

Et sa voix se brisa.

— Chut ! fit Hanaud. Tout cela est du passé, n’en parlons plus.

Elle regarda, par-dessus la route, les arbres dont les lumières du restaurant pâlissaient le sombre feuillage. Sur le lac, une voix chantait.

— C’est pour moi comme un rêve, murmura-t-elle, de me voir ici, en plein air, et libre !

Hanaud consulta sa montre.

— Dix heures passées, mademoiselle Célie. L’auto de M. Ricardo attend sous les arbres. Je désire que vous retourniez à Aix. J’y ai retenu pour vous une chambre dans un hôtel. Une infirmière de l’hôpital y sera à vos ordres.

— Merci, monsieur, dit-elle, vous avez pensé à tout. Mais je n’ai nul besoin d’une infirmière.

— Vous l’aurez quand même, répliqua-t-il d’un ton ferme. Vous vous sentez plus forte à présent ; mais tout à l’heure, quand vous reposerez, la tête sur l’oreiller, vous ne serez pas fâchée de savoir que vous avez une garde à portée d’appel. Et dans un jour ou deux, peut-être serez-vous en état de nous dire ce qui s’est passé à la villa Rose.

Elle se voila le visage des deux mains, resta ainsi quelques secondes, et dit enfin, très simplement :

— Oui, monsieur.

Hanaud s’inclina respectueusement devant elle ; et d’une voix qui vibrait de sympathie :

— Merci, mademoiselle.

Un peu plus tard, comme elle venait de monter dans l’auto avec M. Ricardo.

— J’ai, lui dit Hanaud, à donner des instructions par téléphone. Je vous prie de vouloir bien m’attendre.

— Non ! lui répondit-elle d’un ton décidé, en même temps qu’avec une gentillesse impérieuse, elle l’arrêtait une fois de plus par la manche, comme si elle jugeait qu’il lui appartînt.

— Mais il le faut ! protesta-t-il en riant.

— Alors, je vous accompagne.

Ce disant, elle descendit à demi sur le marche-pied.

— Vous n’en ferez rien, mademoiselle. Voulez-vous bien rentrer dans la voiture ? À la bonne heure ! Asseyez-vous près de M. Ricardo, que, par parenthèse, j’ai omis de vous présenter. Il est déjà de vos très bons amis. Il le sera plus encore dans l’avenir.

M. Ricardo se sentait la conscience lourde. N’était-il pas venu à Genève dans l’intention de voir arrêter Célie Harland comme une criminelle dangereuse ? Il n’arrivait pas encore à comprendre qu’elle fût innocente de toute participation au meurtre de Mme Dauvray. Elle l’était pourtant, sans aucun doute, aux yeux de Hanaud. Et, dans ce cas, mieux valait ne rien dire, à moins que de chercher gratuitement un camouflet. M. Ricardo se mit donc à causer avec Mlle Célie, tandis que Hanaud rentrait dans le restaurant. Peu importait d’ailleurs ce qu’il disait, elle ne l’écoutait guère, elle ne détachait pas les yeux de la porte par où l’inspecteur avait disparu. À peine le vit-elle reparaître, qu’elle ouvrit la portière.

— Maintenant, mademoiselle, vous allez vous envelopper dans cette pelisse, mettre sur vos genoux cette couverture, vous placer entre M. Ricardo et moi, et, si vous le pouvez, dormir.

L’auto partit grand train dans Genève. Célie Harland, avec un soupir de soulagement, s’était blottie entre les deux hommes.

— Si j’étais plus familière avec vous, dit-elle à Hanaud, je vous dirais, et pourquoi ne vous le dirais-je pas, en somme ? que j’ai, avec vous, l’impression d’avoir près de moi un gros terre-neuve.

— Vous ne pourriez rien me dire de plus agréable, répliqua-t-il d’une voix émue.

Les lumières de la ville décrurent derrière eux. Bientôt une buée rouge dans le ciel leur rappela seule Genève ; bientôt même la buée s’effaça ; et dans un ronron égal l’auto glissa sur la route obscure, trouée d’un grand cercle jaune par les phares. Elle fuyait si doucement sur ses roues qu’il semblait qu’une marée la portât. Célie s’était endormie. On s’arrêta au pont de la Caille, la portière fut ouverte, la douane inspecta la voiture. M. Ricardo dut signer sur un registre, sans que, durant tout ce temps, la jeune fille sortît de son sommeil. Et l’on repartit enfin.

— Vous voyez, dit Hanaud à M. Ricardo, que le voyage en France n’est pas une affaire toute simple.

— En effet, dit M. Ricardo.

— Je conviens cependant qu’hier vous m’aviez pris au dépourvu.

— Moi ? s’écria M. Ricardo, transporté.

— Vous ! Mais vous ne me trahirez pas, j’espère ? Vous ne démolirez pas ma réputation ?

— Non, dit M. Ricardo, superbe de magnanimité. Vous êtes un bon détective !

— Oh ! merci, merci !

Et, non seulement la voix de Hanaud tremblait d’émotion, non seulement il étreignit la main de M. Ricardo, mais il essuya au coin de son œil une larme furtive.

Célie Harland continuait de dormir. M. Ricardo la regarda, et, se penchant vers Hanaud, lui dit à l’oreille :

— Malgré tout, une chose me reste inexplicable. L’auto qui emportait Mlle Harland a dû s’arrêter au pont de la Caille sur le côté suisse de la frontière. Si brève qu’ait été la visite de la douane, comment se fait-il que Mlle Harland n’ait pas profité de l’arrêt pour appeler au secours ? Un cri, un geste suffisaient pour qu’elle fût sauvée. Est-ce que vous comprenez, vous ?

— Je le crois, répondit Hanaud en jetant un regard attendri sur Célie. Pauvre petite !

Au moment où elle s’éveilla, Célie Harland s’aperçut que l’auto avait fait halte devant un hôtel sur la porte duquel se tenait une femme en costume d’infirmière.

— Vous pouvez vous fier à Marie, lui dit Hanaud.

Elle mit pied à terre et tendit les mains aux deux hommes.

— Merci encore à vous deux, fit-elle d’une voix entrecoupée.

Et s’adressant particulièrement à Hanaud :

— Vous concevez, n’est-ce pas, les raisons que j’ai de vous remercier tant ?

— Oui, dit Hanaud, très calme. Mais, voyez-vous, mademoiselle, jusque dans les pires circonstances on trouve toujours un gros terre-neuve pour peu qu’on se donne la peine de le chercher.

Mentalement, il ajouta : « Dieu me pardonne ce mensonge ! »

— J’appartiens à la Sûreté de Paris, bon courage ! conclut-il.

Et, sans un mot de plus, il serra la main de la jeune fille, qui, relevant le bord de sa robe, entra dans l’hôtel.

Hanaud la suivit des yeux. Ce n’était pas l’assistance d’une infirmière qui ferait d’elle une créature moins solitaire, moins pathétique !

— Il faut, dit-il, monsieur Ricardo, que vous ayez beaucoup d’amitié pour cette jeune fille.

— Comptez sur moi, promit M. Ricardo.

Cependant que l’auto les ramenait au Majestic, la curiosité qui couvait en lui depuis leur départ de Genève jeta soudain feu et flamme.

— Voudriez-vous m’expliquer un fait ? demanda-t-il. Quand, là-bas, dans la maison du lac, vous avez entendu le cri venu du jardin, vous n’avez manifesté aucune surprise. Et vous avez dit, au surplus, qu’en voyant, dans le petit salon du bas, par l’ouverture de la porte, la seringue à morphine sur la table, vous aviez pensé qu’Adèle et le cocher Hippolyte se cachaient dans le jardin.

— Effectivement, je le pensais.

— Pourquoi ? et pourquoi la publicité donnée à la découverte des bijoux vous avait-elle causé tant d’alarme ?

— Comment ! vous ne comprenez pas cela ? C’est pourtant bien clair si vous m’accordez, pour une fois, que Mlle Célie n’était que l’innocent témoin du crime, et que les criminels la tenaient en leur pouvoir. Accordez-moi pour un instant ces prémisses, monsieur Ricardo, et vous verrez que je n’avais qu’une chance de trouver, à Genève, Mlle Célie encore vivante. Quelle était cette chance unique ? Celle-ci. On avait pu laisser vivre Mlle Célie dans l’espoir de lui faire dire ce que, d’ailleurs, elle ne savait pas, la place où Mme Dauvray cachait son trésor. Suivez-moi bien. Nous, la police, nous découvrons et saisissons les bijoux. Que la nouvelle en parvienne à la maison de Genève, et le soir même Mlle Célie est mise à mort, mise à mort dans des conditions atroces. On n’a plus besoin d’elle. Elle ne représente plus qu’un danger. Je prends donc mes mesures, ne me demandez pas lesquelles. J’avise à ce que le meurtrier, s’il est à Aix et s’il apprend notre découverte, n’ait aucun moyen d’en transmettre la nouvelle.

— Bon, j’y suis : la poste devait arrêter sa correspondance, lettres ou télégrammes.

— Pas du tout. J’ai pris mes mesures, qui étaient d’un ordre tout différent, alors que j’ignorais encore et la maison de Genève et le nom de Rossignol. Je n’oubliai qu’une chose : je ne songeai pas que la nouvelle pût être transmise à Genève par un journal et criée dans les rues. Et je compris, en l’entendant crier, que nous n’avions pas à différer d’une minute notre intervention. Le jardin de la maison touchait au lac, les criminels n’avaient que quelques pas à faire pour se débarrasser de Mlle Célie, et c’était nuit close. Bref, nous arrivâmes juste à point. On avait acheté le journal ; connu la nouvelle ; Mlle Célie ne servait plus à rien, chaque heure supplémentaire qu’elle passerait dans la maison représenterait un surcroît de danger pour ses ravisseurs.

Hanaud leva les épaules.

— Qu’allaient-ils faire ?

— Du joli ! Mais nous arrivons en canot, nous débarquons dans le jardin. À ce moment, Hippolyte se trouve avec Adèle, qui est probablement sa femme, dans le petit salon du rez-de-chaussée. Adèle prépare la seringue à morphine. Hippolyte est sur le point d’aller détacher la barque amarrée à l’embarcadère. Pour silencieuse qu’ait été notre arrivée, ils nous entendent, ils nous voient. Ils fuient se cacher au jardin sans prendre le temps de fermer la porte extérieure, ou peut-être sans oser la fermer par crainte du bruit que fera la clef dans la serrure : nous la trouvons simplement poussée au loquet. Celle du salon est ouverte, la seringue à morphine repose sur la table. Dans la chambre du haut, Mlle Célie est couchée sur le sopha, hors d’état de bouger, incapable de concevoir les intentions de ceux qui la tiennent prisonnière.

— Elle pouvait crier tout au moins !

— Non, mon ami, elle ne le pouvait pas, et pour cause. Elle ne le pouvait pas, et, ni un homme ni une femme, dans son cas, ne l’auraient pu davantage, soyez-en assuré.

Si intrigué qu’il fût par ces paroles, M. Ricardo sentit l’utilité de questionner le « capitaine du navire », alors que celui-ci entendait garder pour lui ses observations.

— Donc, tandis qu’en bas Adèle et Hippolyte font leurs préparatifs, Jeanne, en haut, fait les siens. Elle raccommode un sac. Avez-vous remarqué les yeux de Mlle Célie quand elle l’a vu, ce sac ? Elle a compris, alors ! On allait lui administrer une dose de morphine, et, peut-être, sitôt qu’elle serait tombée dans l’inconscience…

Hanaud fit une pause.

— Notez que je dis peut-être : jusqu’à quel point a-t-elle deviné la suite ? Le certain est qu’on allait la coudre dans le sac, lui mettre un poids aux pieds, et, tranquillement, la noyer au beau milieu du lac. Elle aurait remporté sur elle tous les vêtements qu’elle portait en entrant dans la maison. Sa disparition ne laisserait pas même sur l’eau une ride dénonciatrice.

M. Ricardo serra les poings.

— Quelle infamie !

Comme il criait ces mots, l’auto s’arrêta devant le perron du Majestic.

Il sauta sur les marches. Pressé par les événements, il n’avait pas eu, de toute la soirée, une minute pour penser à Wethermill. Il en éprouvait du remords.

— Le brave garçon, dit-il, va être heureux de savoir ce qui est arrivé. Cette nuit, du moins, il pourra dormir. J’aurais dû lui télégraphier de Genève.

Et il s’élança dans l’hôtel. Hanaud le suivit.

— J’ai pris soin, dit l’inspecteur, de lui donner de nos nouvelles.

— Elles n’ont pas dû lui parvenir, car il n’aurait pas manqué de nous attendre.

M. Ricardo se hâta vers le bureau.

— M. Wethermill est-il là ? demanda-t-il à l’employé de service.

L’employé le regarda d’un air étrange.

— M. Wethermill a été arrêté ce soir, monsieur.

Telle fut, à ces mots, l’émotion de M. Ricardo, qu’il recula.

— Arrêté ! fit-il. À quelle heure ?

— À dix heures vingt-cinq minutes.

— Oui, confirma placidement Hanaud, après mon coup de téléphone.

— Arrêté ? M. Wethermill est arrêté ?

M. Ricardo le considérait avec stupeur.

— Mais pourquoi ?

— Pour le double meurtre de Mme Dauvray et de Marthe Gobin. Je vous laisse, bonne nuit !

CHAPITRE III

LES PERPLEXITÉS DE M. RICARDO

Ballotté de problème en problème, d’obscurité en obscurité, M. Ricardo passa une nuit fort orageuse. C’était Harry Wethermill, à présent, qui l’embarrassait. Il se répétait continuellement le nom de Wethermill, essayant de bien saisir l’idée nouvelle et sinistre qu’il y devait associer désormais, si Hanaud ne se trompait pas. Bien entendu, Hanaud pouvait se tromper : mais, s’il se trompait, comment en était-il venu à suspecter Harry Wethermill ? Quels indices l’avaient orienté sur un homme si apparemment brisé par le chagrin ? Et quand ? Dans quelles circonstances ? Des souvenirs se ravivaient chez M. Ricardo, par exemple celui du déjeuner à la villa des Fleurs. Hanaud avait si catégoriquement affirmé que l’on retrouverait à Genève la femme rousse ! qu’un appel téléphonique, une lettre, un télégramme adressé d’Aix à Genève lui permettrait de mettre la main à Aix sur l’assassin ! Dès le début de ses investigations, il isolait la maison de Genève ; déjà il suspectait Harry Wethermill. L’intelligence et l’audace, c’étaient, pour lui, les deux caractéristiques de l’assassin. M. Ricardo comprenait à quoi visaient les propos de Hanaud durant le repas. Hanaud mettait Wethermill en méfiance, il l’immobilisait, il l’enchaînait de précautions, avec une maligne adresse il le forçait à s’isoler lui-même ; cela, dans l’intention délibérée de sauver la vie de Célie Harland. Comment se pouvait-il, cependant ?… Et dressé à demi sur son lit, M. Ricardo frissonna jusqu’à la pointe de ses cheveux… Oui, comment se pouvait-il que Wethermill fût coupable ? Le soir même du meurtre, il était à la villa des Fleurs, M. Ricardo l’y avait rencontré dans la salle du baccara, ils étaient rentrés ensemble à l’hôtel. Mais M. Ricardo se souvint qu’ils étaient rentrés de bonne heure : dix heures sonnaient quand ils s’étaient séparés dans le hall pour regagner chacun sa chambre. Wethermill avait donc eu le temps de se rendre à la villa Rose pour accomplir son forfait avant minuit s’il avait tout arrangé d’avance et si rien n’avait contrarié ses arrangements. Au souvenir de la façon dégagée dont Wethermill bavardait en allant de table en table, il frémit de plus belle. S’il encourageait chez lui un goût pour le bizarre, c’était au prix d’un effort. Il était d’un naturel sage et le contact du fantastique ou de l’inhumain lui causait une gêne physique. Il n’admirait pas sans un profond malaise la tranquillité de Wethermill l’entretenant de mille sujets au cours de cette soirée où il ne devait avoir en tête que l’idée d’un meurtre à commettre, dans le délai d’une heure. À chaque minute, Wethermill devait se dire, avec un serrement de cœur : « Telle précaution aura-t-elle été bien prise ? Tel incident fortuit n’interviendra-t-il point ? » Et pas une fois, pourtant, il n’avait donné le moindre signe d’un trouble ou d’une inquiétude.

Ainsi trottant dans la fièvre de l’insomnie, les pensées de M. Ricardo passèrent de Wethermill à Célie Harland. Tragique image de la désolation que cette jeune fille ! Quelle tendresse s’était révélée chez elle quand, à la villa des Fleurs, par-dessus la table de baccara, ses yeux avaient rencontré Harry Wethermill ! M. Ricardo commençait d’entrevoir pourquoi elle s’était si désespérément accrochée à la manche de Hanaud. Non seulement Hanaud lui avait sauvé la vie, mais, alors qu’un monde de confiance et d’illusions s’écroulait autour d’elle et qu’elle restait gisante au milieu des ruines, Hanaud l’avait relevée, il lui avait trouvé quelqu’un à qui elle pût se fier, celui qu’elle appelait le gros terre-neuve. Le matin surprit M. Ricardo encore occupé de Célie Harland. Il s’endormit enfin. En s’éveillant, il aperçut Hanaud à son chevet.

Il fut debout en un clin d’œil et prêt à sortir. Du côté où il avait son appartement, et qui est celui où le Majestic regarde le mont Revard, la grande allée partant de l’entrée s’en va contourner l’extrémité du long édifice pour rejoindre la route ; puis la route, en s’abaissant vers la ville, décrit une nouvelle courbe sous le jardin en terrasse qui prolonge à l’arrière les dépendances de l’hôtel.

Et les deux hommes voyaient, à mesure qu’ils la descendaient, le mur de soutènement du jardin monter au-dessus de leur tête. Ils arrivèrent ainsi au pied d’un escalier très raide qui permet de prendre par le plus court pour aller de l’hôtel à la route. Hanaud s’arrêta.

— Voyez-vous ? dit-il. En face de nous, pas de maisons, rien qu’un mur ; derrière ce mur, des jardins surélevés tombant presque à pic sur la route, et un escalier correspondant à celui-ci. Très souvent, il y a un sergent de ville posté en haut des marches. Il n’y en avait pas, hier, à trois heures de l’après-midi. Regardez maintenant autour de vous. Pas une âme qui vive. Si, pourtant ! quelqu’un monte. Mais nous avons, vous et moi, suffisamment stationné tout seuls à cette place pour que vous ayez eu dix fois le temps de me plonger un poignard dans le dos et de venir achever votre tasse de café sous la véranda de l’hôtel.

M. Ricardo fit un haut-le-corps.

— Marthe Gobin ! s’écria-t-il. C’est donc ici que ?…

— Oui, répondit Hanaud. Il doit vous souvenir qu’à notre retour de la gare nous passâmes, pour regagner votre appartement, devant la véranda du jardin. Wethermill s’y trouvait, en train de prendre son café. L’arrivée de Marthe Gobin lui était donc connue d’avance.

— Mais vous aviez isolé la maison de Genève ! Comment se peut-il qu’on l’eût prévenu ?

— J’avais, souvenez-vous-en, isolé la maison en ce sens qu’il n’osait plus communiquer avec ses complices. Il ne pouvait même plus les avertir qu’ils eussent à interrompre toute communication avec lui ; aussi reçut-il d’eux un télégramme. Un télégramme en style convenu. Quelque message qu’il dût recevoir, il en avait, sans aucun doute, arrêté lui-même tous les termes, avec la prudence dont témoignaient déjà ses moindres préparatifs. Jugez-en, du reste.

Tirant un papier de sa poche, Hanaud lut à M. Ricardo cette copie de télégramme :

« Agent sera à Aix trois heures sept pour négocier achat brevet. »

— Expédié de Genève, le télégramme avait été déposé au bureau de la gare à midi quarante-cinq, c’est-à-dire, très exactement, cinq minutes après le départ du train qui emportait à Aix Marthe Gobin. Qui plus est, il y avait été déposé, nous le savons, par un homme ressemblant fort à Hippolyte Tacé, autrement dit le cocher Hippolyte.

— Mais cela, c’était de la folie pure !

— Que vouliez-vous cependant que fissent nos gens ? Ils ne savaient pas que Harry Wethermill fût soupçonné. Harry Wethermill ne le savait pas non plus. Et, quand même ils l’auraient su, conscients d’un risque à courir, ils ne pouvaient pas ne pas courir ce risque. Mettez-vous un moment à leur place. Ils ont lu dans le journal de Genève un avis concernant Célie Harland. Cette Marthe Gobin, cette fâcheuse toujours à l’affût de ce qui se passe chez les autres, ils avaient dû eux-mêmes l’épier la veille. Ils la voient quitter son logis, chose extraordinaire puisque, comme vous le dit sa lettre, elle a son mari malade. Hippolyte la suit jusqu’à la gare. Il la voit prendre un billet pour Aix et monter dans le train. Il présume tout de suite qu’elle aura surpris l’arrivée nocturne de Célie Harland et qu’elle en va porter la nouvelle. À tout prix, il doit l’en empêcher. À tous risques, il doit prévenir Wethermill par télégramme.

M. Ricardo reconnut la force de ce raisonnement.

— Ah ! fit-il, si l’envoi du télégramme vous avait été connu dès son arrivée, hier !

— Oui, assurément, répondit Hanaud. Il était déjà dans les mains de Wethermill au moment où la police en a reçu le double.

— Quand avait-il été remis à Wethermill ?

— À trois heures. Nous étions en route pour la gare. Wethermill se trouvait dans la véranda. C’est là que le « bleu » lui fut apporté par le garçon de l’hôtel, qui s’en souvient très bien. À ce moment, Wethermill a devant lui sept minutes, auxquelles s’ajoute le temps qu’il faudra à Marthe Gobin pour venir de la gare au Majestic. Que va-t-il faire ? Il ne le sait pas lui-même. Dans son incertitude, il monte précipitamment chez vous, espérant y trouver la confirmation de ce que lui annonce son télégramme.

— Comment pouvez-vous le savoir ? Vous étiez à la gare avec moi.

— Hanaud sortit de sa poche un gant de chevreau.

— Regardez ceci.

— Je vois : votre gant. Car vous m’avez dit hier que c’était le vôtre.

— En effet, je vous l’ai dit. N’empêche que ce n’est pas le mien, c’est celui de Wethermill : voici, au revers, ses initiales. Je l’ai ramassé dans votre chambre après que nous fûmes revenus de la gare. Il n’y était pas auparavant. Donc, je reprends où j’en suis resté. Wethermill monte chez vous, il suppose que vous avez dû recevoir un télégramme de Marthe Gobin, il le cherche. Par bonheur, il ne fouille pas dans vos lettres, sans quoi Marthe Gobin ne nous eût jamais dit ce qu’elle nous a dit après sa mort.

— Et puis ?

— Et puis, il s’en revient à la véranda, toujours incertain de ce qu’il va faire. Il nous voit revenir de la gare en auto et monter à votre appartement. Nous sommes seuls ; par conséquent, Marthe Gobin nous suit. La chance le favorise. Il ne permettra pas que Marthe Gobin nous rejoigne. Il s’élance au jardin, descend l’escalier quatre à quatre, et, probablement, se cache derrière un arbre pour observer la route. Un fiacre monte la côte. Il porte une femme, et la mise de cette femme, monsieur Ricardo, n’indique pas précisément une habituée de grands hôtels comme le vôtre. Pourtant, c’est bien ici qu’elle vient, puisque c’est ici qu’aboutit la route. Le cocher, sur son siège, hoche la tête en refusant le pourboire qu’elle lui offre pour presser l’allure de son cheval, il continue à le mener au pas. Wethermill passe la tête à la portière et demande à la femme si c’est bien M. Ricardo qu’elle va voir. Elle, uniquement occupée de ses quatre mille francs, répond que oui. Peut-être monte-t-il dans le fiacre, peut-être marche-t-il à côté : quoi qu’il en soit, il frappe, il frappe fort et à coup sûr. Bien avant que la voiture n’ait atteint l’hôtel, il est de retour dans la véranda.

— Oui, dit M. Ricardo, c’est l’audace dont vous parliez dès le début qui a rendu la chose possible, cette même audace qui a poussé le criminel à requérir votre assistance. Cela est sans exemple.

— Détrompez-vous, votre pays nous en fournit un exemple historique. Des cris de « Au secours ! » se font entendre, un soir, dans une rue détournée de je ne sais quelle ville. On accourt, on trouve un homme agenouillé, qui a jeté les cris d’appel. Et c’est lui aussi qui a commis le meurtre ! Je m’en suis souvenu quand j’ai commencé de soupçonner Harry Wethermill.

— À quel moment avez-vous commencé de le soupçonner ?

Hanaud sourit.

— Vous le saurez en temps utile. Je suis le capitaine du navire.

Et sur un ton cordial :

— Mais il n’est pas mauvais que je vous prépare. Écoutez-moi. Quelque audace et quelque intelligence qu’il possède, Harry Wethermill n’est pas, j’en ai la conviction, l’auteur principal du crime, il n’en est que l’un des instruments.

— L’un des instruments ? se récria M. Ricardo. Mais utilisé par qui ?

— Par notre paysanne normande, Hélène Vauquier. Oui, la voilà, monsieur Ricardo, la figure maîtresse du drame, cette étrange femme autoritaire, cruelle, implacable. Je vous étonne ? Eh bien, c’est elle, et non pas l’homme intelligent et audacieux, que vous verrez au fond de tout ceci.

— Et vous la laissez en liberté.

— En liberté ! Oui-da, je l’ai fait conduire tout droit de la villa Rose à la maison d’arrêt. Elle y est au secret.

M. Ricardo semblait abasourdi.

— Déjà elle m’avait menti dans le signalement d’Adèle Rossignol. Vous rappelez-vous comment elle nous l’avait décrite ? Une femme brune, aux yeux de jais. Et cinq minutes avant que j’avais recueilli ceci sur la table…

Hanaud avait ouvert son portefeuille et retiré d’une enveloppe un long cheveu roux.

— Mais ce n’est pas seulement parce qu’elle m’avait menti que j’ai fait mettre sous les verrous Hélène Vauquier. Un pot de cold-cream avait disparu dans la chambre de Mlle Célie.

— Perrichet avait donc raison, somme toute.

— Perrichet, somme toute, avait tort, gravement tort, de ne pas retenir sa langue. Car dans ce pot de cold-cream avaient été cachés les diamants de grand prix que Mlle Célie portait d’habitude aux oreilles !

Les deux hommes étaient arrivés en causant au square qui précède l’établissement de bains. M. Ricardo se laissa tomber sur un banc.

— J’ai du brouillard devant les yeux, dit-il. La tête me tourne, je ne sais plus où je suis.

Il s’essuyait le front avec son mouchoir. Une pareille stupeur n’était pas sans flatter Hanaud, il y voyait un hommage.

Comme il souriait en regardant M. Ricardo :

— Je serais heureux, fit celui-ci, impatienté, si vous vouliez bien me dire comment vous avez découvert toutes ces choses. Qu’est-ce que le petit salon avait à vous apprendre le matin d’après le crime ? Pourquoi, de la porte-fenêtre, Célie Harland s’élança-t-elle sur la pelouse en courant vers l’auto ? Et pourquoi, de l’auto, s’élança-t-elle en courant dans la maison de Genève ? Pourquoi, hier soir, n’appelait-elle pas au secours ? Pourquoi ne faisait-elle aucune résistance ? Quelle part de vérité y avait-il dans les déclarations d’Hélène Vauquier, et quelle part de mensonge ? Pour quelles raisons Wethermill s’intéressait-il à cette affaire ? Que signifient mille autres détails dont la portée m’échappe ?

— Les coussins, par exemple ? Et le bout de papier ? Et le flacon d’aluminium ?

Hanaud avait dépouillé peu à peu son air de triomphe. C’est sur un ton de bonhommie affectueuse qu’il poursuivit :

— Ne m’en veuillez pas si, pour un temps qui ne sera pas long, je vous laisse encore dans l’ignorance. Comme vous, monsieur Ricardo, j’ai des penchants artistiques. Je ne veux pas vous gâter l’histoire bien curieuse que se dispose à nous conter Mlle Célie. Une fois que vous l’aurez entendue, vous vous expliquerez ce que m’avait appris l’examen de la chambre et le mystère qui m’avait si fort intrigué dans le moment. Mais ce qu’il y a ici d’intéressant, voyez-vous, ce n’est pas le mystère en question, ni même le fait qu’il s’éclaircisse. Considérez plutôt les gens à qui nous avons affaire : Mme Dauvray, vieille, riche, ignorante, superstitieuse et généreuse, ne rêvant que de converser avec Mme de Montespan et les grandes dames du passé, tout heureuse enfin d’avoir auprès d’elle une figure jeune et vive ; Hélène Vauquier, sa femme de chambre, dont elle a fait depuis sept ans sa confidente, et qui se voit brusquement supplantée dans sa faveur, contrainte de servir, d’habiller, de parer la jeune fille qui la supplante ; cette jeune fille elle-même, cette pauvre fille qui adore les belles toilettes, cette enfant de la bohème dressée de bonne heure à la supercherie, s’en étant fait une profession, regardant l’artifice, la misère, la faim, comme des lieux communs de l’existence mais ne gardant pas moins une simplicité, une délicatesse, une fraîcheur qui sans doute se fût flétrie en un jour si elle eût été élevée autrement ; Harry Wethermill, l’homme, d’intelligence exceptionnelle, qui connaît tous les succès, à commencer par ceux de l’amour. En ce qui le concerne spécialement, imaginez, si vous le pouvez, ce qu’il a dû ressentir quand, dans la chambre où gisait raide morte, sous les draps du lit, l’infortunée Mme Dauvray, assassinée par lui en perte, il m’a vu soulever un morceau de parquet et produire au jour, un par un, tous ces écrins à bijoux pour la possession desquels, moins de douze heures auparavant, il avait saccagé la chambre. Oui, ce qu’il a dû ressentir, concevez-le ! Et l’obligation pour lui de n’en laisser rien paraître ! Ah ! les gens ! ce sont eux, je vous l’ai dit, qui donnent son intérêt à l’affaire et constituent autant de problèmes à résoudre. Sachons ce qui se passa au cours de la tragique soirée, voilà qui importe avant tout. Le mystère peut attendre.

Mais savoir attendre n’allait pas être le fait d’un jour. Une insomnie continue s’ajoutait à l’épuisement de Célie Harland. Elle avait peur du sommeil, elle n’osait s’y livrer la nuit, même avec de la lumière dans sa chambre et une infirmière à son chevet. Ses yeux se fermaient-ils, elle se contraignait, avec une énergie désespérée, à rentrer dans le monde vivant. Car dès qu’elle dormait, l’imagination lui rendait en rêve l’effroyable nuit du mardi et les deux jours suivants, jusqu’à ce qu’à bout de force elle se réveillât en hurlant. Sa jeunesse, secondée par une constitution saine et un appétit robuste, finit par prendre le dessus.

Elle dit ce qui s’était passé, et la part qu’elle avait eue aux événements. Ce dut être une terrible scène quand, dans le cabinet du juge d’instruction M. Fleuriot, confrontée avec Harry Wethermill, à genoux et le visage noyé de larmes, elle le supplia de confesser la vérité. Il s’y refusa longtemps. Et puis, l’affaire prit un tour étrange, mais bien humain. Adèle Rossignol, ou, pour lui donner son nom authentique, Adèle Tacé, car elle était la femme du cocher Hippolyte, Adèle avait conçu pour Harry Wethermill une véritable passion. Il appartenait à ce type assez commun d’individus qui, nonobstant un manque total de chaleur et de sensibilité provoquent la passion chez les femmes. Et lorsque Adèle fut informée de ses assiduités auprès de Célie Harland, la jalousie qu’elle en conçut tourna tout de suite en besoin de vengeance. Il n’y avait pas là de quoi surprendre Hanaud ; l’inspecteur était suffisamment édifié à cet égard par les dénonciations anonymes que la jalousie féminine fait journellement pleuvoir sur la préfecture de police. Adèle Rossignol (ou Tacé) alla, dans la voie des aveux, aussi loin qu’il fût nécessaire pour que Wethermill connût les extrémités de la souffrance. Tellement que, rompu par les longueurs de l’interrogatoire, lui-même, en fin de compte, avoua. Seule, Hélène Vauquier persévéra jusqu’au bout dans ses dénégations. Quoi que les autres voulussent admettre, elle le démentait. Ainsi, durant des semaines et des semaines, blême, impassible et respectueuse, elle affronta le magistrat. Elle se cantonna devant lui dans l’attitude d’une personne qui sait l’humilité de sa condition et se tient à sa place. On ne put rien tirer d’elle. Mais le drame n’en fut pas moins reconstitué dans son entier.

CHAPITRE IV

HANAUD S’EXPLIQUE

Ce récit des faits, c’est celui même que M. Ricardo devait ensuite consigner dans ses souvenirs d’après les déclarations de Célie et les aveux d’Adèle Rossignol. L’affaire avait perdu pour lui bien des obscurités qui l’avaient intrigué ; mais il ignorait toujours comment Hanaud s’y était pris pour la résoudre.

— Vous m’aviez promis des explications, lui dit-il un jour qu’à Aix, après la conclusion du procès, ils déjeunaient ensemble au cercle.

Ils prenaient leur café ; Hanaud alluma un cigare.

— Bien entendu, lui répondit l’inspecteur, les difficultés ne manquaient pas. Un soin extrême avait présidé à l’organisation du crime. Les moindres détails, tels que les marques de pas, le fait que les souliers de la jeune fille n’eussent laissé dans l’auto aucune marque de boue et que le salon ne présentât aucun désordre, aucun signe d’une lutte, le dîner d’Annecy, l’achat de la corde, tout, avait été minutieusement prévu. Sans un petit incident et la petite faute qui en fut la conséquence, je doute que nous eussions jamais mis le grappin sur la bande. Nous aurions pu soupçonner Wethermill, nous aurions été bien en peine de l’arrêter, et nous n’aurions jamais rien su de la famille Tacé. La petite faute dont je parle, c’est, je n’ai plus à vous l’apprendre…

— L’échec de Wethermill dans la recherche des bijoux, dit instantanément M. Ricardo.

— Non, mon ami, répondit Hanaud. C’est à cause de cela que l’on épargnât la vie de Mlle Célie, à cause de cela qu’il nous a été permis de la sauver quand nous eûmes découvert la retraite de la bande. Mais le petit incident heureux, décisif, ce fut l’entrée de Perrichet dans le jardin, alors que les meurtriers étaient encore au salon. Vous voyez d’ici la scène : la fureur des misérables devant l’incapacité où ils sont de dénicher le trésor pour lequel ils ont joué leur vie, le corps de la vieille dame tassé au pied de la muraille, la jeune fille aux bras ligotés, qui, sous les pires menaces, trace d’une main laborieuse les mots « Je ne sais pas » ; et tout à coup, dans le calme de la nuit, le déclic léger mais distinct du loquet de la grille, un bruit de pas qui montent l’allée, qui vont et qui viennent, mesurés, implacables. Vous concevez la terreur de nos trois criminels. Quelle pensée leur vient fatalement à l’esprit ? Fuir, s’éloigner sans retard, quitte peut-être à revenir quand Mlle Célie leur aura dit ce que, je vous le rappelle, ils ignorent ; en tout cas, pour l’instant, prendre le large. Et c’est alors qu’ils commettent leur faute. Wethermill, dans son émoi, a oublié d’éteindre la lumière chez Hélène Vauquier. Le meurtre sera ainsi découvert sept heures trop tôt pour eux.

— Sept heures ?

— Oui. On n’est pas matinal dans la maison. La femme de ménage n’arrive pas avant sept heures. C’était elle qui, d’après le calcul des assassins, découvrirait le crime. Il y aurait déjà trois heures que l’auto serait rentrée au garage. Servettaz, le chauffeur, à son retour de Chambéry, dans la matinée, aurait nettoyé la voiture, mais il n’aurait pas remarqué que plusieurs bidons d’essence encore pleins la veille étaient vides.

Nous n’aurions pas su que vers quatre heures du matin l’auto avait été vue près de la villa, et qu’entre minuit et cinq heures elle avait accompli un trajet de cent cinquante kilomètres.

— Mais vous aviez songé à Genève. Vous en aviez parlé au cours du déjeuner, avant de savoir que l’on avait retrouvé l’auto.

— C’était un coup que je risquais. L’absence de la voiture me donnait à cet égard quelque chance de réussite.

Genève est une grande ville, assez proche d’Aix, où peuvent fort bien se terrer des gens qui ont la police à leurs trousses. L’auto eût-elle été retrouvée au garage, je n’aurais pas risqué le coup. Même quand je lâchai le mot de Genève, je n’obéissais pas à une conviction établie. Je voulais simplement voir l’effet qu’il produirait sur Wethermill. Et cet effet fut prodigieux.

— Wethermill fit un bond ?

— Il trahit de la surprise, tout comme vous d’ailleurs, mon cher ami, mais rien de plus. J’attendais une expression de frayeur, je me trompais.

— Vous le soupçonniez, cependant. Vous parliez même d’intelligence, d’audace. Par vos propos, vous lui ôtiez l’envie de communiquer avec la femme rousse. Vous l’isoliez de Genève.

— Prenons l’affaire par le commencement. Lors de notre premier entretien sur ce sujet, je vous dis que j’avais déjà vu le commissaire. Il était en possession d’un témoignage important : celui d’Adolphe Ruel, cet individu qui, passant dans la rue du Casino, avait croisé Wethermill alors que celui-ci descendait dans la rue en compagnie d’Hélène Vauquier, et l’avait entendu dire : « C’est vrai, il me faut de l’argent. » Je savais cela quand Wethermill vint me demander de prendre l’affaire en main. C’était, de sa part, un joli trait d’audace. Il y avait quatre-vingt-dix-neuf chances sur cent que je n’allais pas interrompre mes vacances et lui donner l’apparente satisfaction qu’il me demandait en souvenir du dîner qui nous avait naguère réunis vous à Londres. Effectivement, je ne les aurais pas interrompues si je n’avais connu la déclaration d’Adolphe Ruel. Mais, étant donnée cette déclaration, je ne pouvais résister. L’audace de Wethermill me charmait. Les criminels ont si rarement de l’esprit, monsieur Ricardo ! Si rarement que c’en est déplorable. Dans quelle position je me serais mis par un refus ! L’assassin était le premier à venir solliciter mon aide. Et quels arguments il invoquait. Il aimait Mlle Célie, elle ne pouvait qu’être innocente. D’où les gens auraient conclu que, l’amour étant aveugle, il y avait sujet par là même de suspecter Mlle Célie et de croire Harry Wethermill tout à fait étranger au crime.

M. Ricardo rapprocha sa chaise.

— Je vous l’avoue, dit-il, j’ai cru à la complicité de Mlle Célie.

— Rien d’étonnant à cela. Partons du fait qu’il y avait eu forcément dans la maison un ou une complice. On y avait pénétré sans effraction. Nous savions que, d’une part, Mlle Célie en avait éloigné le chauffeur, et que, d’autre part, Hélène Vauquier avait été trouvée dans sa chambre, ligotée, malade, encore sous l’influence du chloroforme. Quoi d’invraisemblable à ce que Mlle Célie eût organisé une séance de spiritisme et que, l’obscurité faite, elle eût introduit le meurtrier par la porte-fenêtre, ouverte à point nommé sur le jardin ?

— Et vous ne parlez pas des empreintes de ses souliers nettement visibles sur le sol !

— Je les oublie si peu qu’en les voyant je commençais de croire à son innocence. Toutes les autres empreintes avaient été si soigneusement effacées, brouillées, qu’il n’y avait rien à en tirer. Les siennes seules restaient si reconnaissables, si précises, que je me demandai pourquoi on les avait si manifestement respectées. Il y avait là un excès de précaution pour détourner les soupçons d’Hélène Vauquier et les rejeter sur Mlle Célie. En tout état de cause, les empreintes étaient là. Mlle Célie avait couru du salon dans le jardin, je ne savais que croire. C’est sur ces entrefaites que je ramassai dans le salon le morceau de papier sur lequel étaient écrits, de la main de Mlle Célie, les mots « je ne sais pas ». Ils pouvaient être un message spirite, ils pouvaient être n’importe quoi ; je les gravai dans ma tête. La vue du canapé me causa un autre embarras. Que dis-je ? Elle me troubla, elle me troubla grandement…

— Ce dont je m’aperçus fort bien, interrompit Ricardo.

— Et vous ne fûtes pas le seul, lui répondit en souriant l’inspecteur. Vous rappelez-vous le cri que poussa Wethermill lorsque, après être sortis un instant du salon, nous y rentrâmes, et que je m’arrêtai pour la seconde fois devant le canapé ? D’ailleurs, il s’en expliqua fort bien. J’avais dit que les criminels, chez nous, manquent de douceur envers leurs victimes. S’il avait crié, c’était, prétendit-il, dans l’épouvante des traitements que l’on infligeait peut-être à Mlle Célie. En réalité, il avait eu peur, mortellement peur, non pas pour Mlle Célie, mais pour lui-même. Il tremblait de me voir deviner ce que les coussins du canapé avaient à m’apprendre.

— Et qu’avaient-ils à vous apprendre ?

— Vous le savez bien, voyons. Ils étaient deux, et présentaient des creux l’un et l’autre, des creux de formes différentes. L’un, celui qui occupait la tête du meuble, était irrégulièrement creusé ; une pression s’y était exercée, peut-être celle d’un visage ; et j’y relevai une petite tache brune, toute fraîche, qui était du sang. L’autre portait des empreintes plus nettes, séparées par un mince renflement. Je mesurai la distance entre les deux coussins et trouvai quelle correspondait à la taille de Mlle Célie. Donc, en supposant qu’on n’eût pas touché aux coussins depuis qu’ils avaient reçu les empreintes, une personne de l’âge de Mlle Célie avait été couchée sur le canapé, la tête enfoncée dans l’un des coussins et les pieds dans l’autre. Les empreintes creusées dans le second coussin et séparées par un léger renflement étaient, sans aucun doute, celles de deux pieds tenus très rapprochés. Tout cela était l’indice d’une position peu naturelle, étant donné, par surcroît, la profondeur du creux à la place où avait reposé la tête. Si mes conjectures ne m’égaraient pas, une femme n’avait pu être couchée dans cette position que parce qu’on l’avait réduite à l’impuissance et mise dans l’incapacité de se relever, en lui attachant les mains derrière le dos et en lui liant les pieds. Suivez bien mon raisonnement, cher ami. Supposez que mes conjectures fussent exactes (et sur quoi aurais-je bâti, sinon sur des conjectures ?) la femme en question ne pouvait être Hélène Vauquier : elle nous l’eût dit, n’ayant aucune raison de le taire. Ce devait être, par conséquent, Mlle Célie. Outre la déchirure sur l’un des coussins, il y avait, sur l’autre, la tache de sang, dont j’oubliais de tenir compte. À la vérité, il y avait aussi les marques de pas au dehors de la porte-fenêtre. Là, je cessais de comprendre. Si Mlle Célie avait été couchée sur le canapé, mains et pieds liés, comment avait-elle fait pour courir librement hors de la maison ? Question difficile à résoudre.

— En effet, dit M. Ricardo.

— À cette question s’en ajoutait une autre. Imaginez que Mlle Célie eût joué dans le drame un rôle de victime et non de complice ; imaginez qu’on l’eût jetée toute liée sur le canapé ; imaginez qu’on eût retiré ses souliers, qu’on en eût imprimé les traces sur le sol et qu’ensuite, on l’eût emportée, afin que nul soupçon de complicité ne pesât sur la femme de chambre : il devenait dès lors compréhensible qu’on eût effacé toutes les autres empreintes et laissé uniquement les siennes. La présomption de culpabilité retomberait tout entière sur elle. La preuve serait faite qu’elle avait fui précipitamment du salon et sauté de son plein gré dans une auto. Mais ici encore, si mon hypothèse se vérifiait, il se trouvait qu’Hélène Vauquier, et non pas Mlle Célie, avait prêté la main au crime.

— Évidemment.

— C’est alors que je recueillis, au sujet de la personne étrangère que Mme Dauvray avait introduite la veille chez elle, un très intéressant indice, dont je préférai ne pas souffler mot. C’était un cheveu roux. Il ne pouvait venir de Mlle Célie, qui est blonde, ni de Mme Dauvray, qui se teignait en brun, ni d’Hélène Vauquier, qui a les cheveux noirs, ni de la femme de ménage qui les a gris ; il ne venait donc que de l’étrangère. Là-dessus nous montons à la chambre de Mlle Célie.

— Où allait se produire l’incident du pot de cold-cream.

— Nous y apprîmes qu’Hélène Vauquier, sur sa propre demande, y avait déjà fait une visite. Le commissaire nous dit bien qu’il avait tout le temps gardé les yeux sur elle ; n’empêche qu’il nous avait vus venir sur la route, et il n’avait pu se pencher à la fenêtre qu’en tournant le dos à Hélène Vauquier. Dès avant ce moment, je songeais à elle. Non pas que je fusse enclin positivement à l’incriminer. Mais, ou bien elle avait participé au crime, ou bien Mlle Célie y avait participé, ou bien, peut-être toutes les deux ; en tout cas, sûrement l’une ou l’autre. C’est pourquoi je voulus savoir quels tiroirs Hélène Vauquier avait ouverts pendant que le commissaire était à la fenêtre ; car si elle avait quelque chose à faire dans la chambre, elle avait certainement profité pour le faire du moment où M. Besnard lui tournait le dos. M. Besnard me désigna un tiroir : j’y pris un vêtement et le secouai, dans la pensée qu’elle avait pu y cacher quelque chose, mais rien n’en tomba. D’autre part, il est vrai, j’y relevai des marques d’un corps gras faites par des doigts, et toutes fraîches ; et je me demandai comment Hélène Vauquier, que l’infirmière venait d’aider à s’habiller, pouvait avoir aux doigts des traces d’un corps gras. Puis je regardai le tiroir qu’elle avait ouvert en premier lieu. Aucune marque graisseuse sur les vêtements qu’elle avait examinés avant que le commissaire eût le dos tourné : c’était la preuve qu’elle avait touché un corps gras pendant le temps que M. Besnard se penchait à la fenêtre. Je regardai autour de moi. Sur la table, près de la commode, était un pot de cold-cream. C’était du cold-cream qu’Hélène Vauquier avait touché. Pourquoi, sinon pour cacher dans le pot quelque chose que, premièrement, elle n’osait garder dans sa chambre ; que, deuxièmement, elle tenait à cacher dans la chambre de Mlle Célie ; et que, troisièmement, elle n’avait pas eu le moyen de cacher plus tôt ? Considérez ces trois points, et dites-moi de quoi il s’agissait.

— Je le sais, vous me l’avez dit vous-même : il s’agissait des pendants d’oreilles de Mlle Célie. Je ne m’en serais pas douté.

— Moi non plus. Je ne le pouvais pas. Mais je réservai mon opinion sur Hélène Vauquier, et je fermai à clef la chambre de Mlle Célie. Après cela, nous montâmes chez Hélène Vauquier et nous entendîmes ses déclarations. Déclarations très habiles parce qu’évidemment, incontestablement, elles contenaient une très grande part de vérité. Les séances de spiritisme, les superstitions de Mme Dauvray, son désir d’un entretien avec Mme de Montespan, ce sont là des détails qu’on n’invente pas. Puis, il était intéressant pour nous de savoir que l’on avait combiné une séance pour le soir du crime. Les conditions mêmes du crime s’éclairaient. Jusque là, donc, Hélène Vauquier avait dit la vérité. Mais alors elle mentit, elle nous dit que la femme étrangère, Adèle, était une brune aux yeux durs et noirs ; et j’avais à ce moment dans mon portefeuille la preuve que cette femme était rousse. En voulant ainsi nous empêcher de l’identifier, Hélène Vauquier avait commis son premier impair.

« Voyons le second. Je comprenais sa rancune contre Mlle Célie, je la trouvais naturelle. Cette rude paysanne sur le retour, qui depuis des années exerçait auprès de Mme Dauvray un emploi de confiance, qui avait su indéniablement tirer rançon des importuns qui assiégeaient sa crédule maîtresse, devait fatalement haïr la jeune et jolie intruse venue d’on ne savait d’où, qu’elle devait coiffer, habiller, pomponner de ses mains. Mais si, d’aventure, Hélène avait participé au crime, et son mensonge paraissait l’en accuser, je voyais les facilités qu’avaient pu offrir au criminel une séance de spiritisme. Hélène assistait d’ordinaire Mlle Célie. Supposez que la sceptique visiteuse, la dame rousse, affectât de juger par trop insuffisantes les précautions prises par la femme de chambre pour prévenir toute fraude du médium, et qu’en conséquence elle en proposât d’autres, Mlle Célie ne pouvait y faire d’opposition. Et il n’en fallait pas plus pour qu’on la ficelât comme un colis, pour qu’avant même d’avoir éveillé ses soupçons, on la mît proprement hors de résistance. Petite comédie toute simple. Si vraiment elle s’était jouée, l’aspect des coussins du canapé s’expliquait de lui-même.

— Oui, pardieu ! je vois, s’écria M. Ricardo avec enthousiasme.

Cet enthousiasme n’était pas pour déplaire à l’inspecteur.

— Attendez un moment, reprit-il, nous n’avons encore que des conjectures et le mensonge d’Hélène Vauquier sur la couleur des cheveux de l’étrangère. Mais voici un autre fait. Mlle Célie avait des souliers à boucles, et vous vous rappelez qu’un des coussins portait une déchirure. Imaginez la jeune fille jetée sur le canapé. Que va-t-elle faire ? Se débattre, lutter des mains et des pieds. Assurément, ce n’est qu’une conjecture de plus, je ne m’y accroche pas stupidement, je ne suis pas encore certain que Mlle Célie soit innocente. Je veux pouvoir, à n’importe quel moment, admettre les faits qui contredisent mon système. Mais chaque nouveau fait que je découvre aide précisément mon système à prendre forme.

« J’en viens au troisième impair d’Hélène. Le soir où pour la première fois vous aviez vu Mlle Célie dans le jardin de la villa des Fleurs derrière les salles de jeu, vous aviez observé qu’elle ne portait, comme bijoux, que des pendants d’oreilles en brillants. Ces pendants elle les portait également dans la photographie dont elle avait fait don à Wethermill, et qu’il me montra. N’était-il pas probable, dès lors, qu’elle les portait d’habitude ? Or, dans sa chambre, je trouvai bien l’écrin des pendants, mais vide. J’en inférai naturellement qu’elle les portait quand elle descendit pour la séance.

— Mais ensuite ?

— Ensuite, je lus le signalement très précis de la jeune fille que nous avait remis par écrit Hélène Vauquier après l’examen de sa garde-robe. Aucune mention n’y était faite des pendants d’oreilles. En sorte que je demandai à Hélène : « Est-ce que Mademoiselle ne portait pas ses pendants ? » Ma question prit à l’improviste la femme de chambre. Comment avais-je connaissance de ces pendants ? Et la voilà qui hésite. Elle qui préside à la toilette de Mlle Célie, elle ne sait que me répondre. Pourquoi ? Parce qu’elle ignore jusqu’à quel point je suis renseigné. Elle n’est pas sûre que nous n’ayons repêché les pendants au fond du pot de cold-cream. Que faire, dans ces conditions, sinon se taire ?

— Évidemment.

— C’est sur son désir même, elle le reconnaît, qu’on l’a conduite dans la chambre de Mlle Célie : il serait bon, dit-elle, d’y examiner la garde-robe. Quelle est, en réalité, son intention secrète ? De cacher là les pendants, qu’elle n’a pu cacher plus tôt, et qu’il sera on ne peut plus normal d’y retrouver, si on les retrouve, puisqu’ils appartiennent à la jeune fille. Elle-même, se les est appropriés la veille au soir. D’où vient qu’elle n’a pu les cacher plus tôt ? De ce qu’elle n’était pas seule. Nous ne nous avancerons pas beaucoup en présumant qu’elle entendait les dérober à ses complices : cela faisait partie du butin, ils eussent proclamé leurs droits. Restée seule pour garder Mlle Célie pendant que les autres, là-haut, saccagent la chambre de la morte, elle voit la chance qui s’offre, la jeune fille ligotée de pied en cap et dans l’impossibilité absolue de se sauver. Elle lui arrache ses pendants, et c’est ce qui m’explique la petite goutte de sang à la place où le coussin en restera taché. Suivez-moi bien. Elle met les pendants dans sa poche. Elle va se coucher pour être chloroformée. Elle sait qu’il pourra être perquisitionné dans sa chambre avant qu’elle ait repris connaissance et qu’elle soit suffisamment remise pour se mouvoir. Il n’y a qu’un endroit où elle puisse cacher les bijoux en toute sécurité : son lit. Mais, le matin venu, il faut qu’elle s’en débarrasse ; et une infirmière est auprès d’elle. De là le prétexte qu’elle donne pour aller chez Mlle Célie. Si l’on fouille le pot de cold-cream et qu’on y découvre les pendants, on pensera que Mlle Célie les y a elle-même cachés. Tout cela n’est encore chez moi qu’à l’état de conjecture. Pour m’en éclaircir, j’autorise Hélène Vauquier à quitter la villa, et je la fais conduire, non pas chez ses amis, mais au commissariat de police. On la fouille. On trouve sur elle le pot de cold-cream, et, dans le pot, les pendants. Elle a donc pénétré dans la chambre de Mlle Célie, comme elle devait nécessairement le faire si ma conjecture ne me trompait pas, et elle mit le pot dans sa poche. Me voilà certain désormais qu’elle a participé au crime.

« Sur ces entrefaites, nous passons dans la chambre de Mme Dauvray, nous y retrouvons ses bijoux. Le petit écrit tracé d’une main si mal assurée par Mlle Célie prend aussitôt une signification éclatante. On a demandé à Mlle Célie où étaient cachés les bijoux. Bâillonnée, ne pouvant répondre de vive voix, elle a dû écrire. Mes conjectures deviennent de plus en plus des certitudes. S’il faut, et il le faut, qu’ou bien Mlle Célie soit coupable ou bien Hélène Vauquier, mes découvertes concordent toujours pour innocenter Mlle Célie. Restent cependant les empreintes, auxquelles je ne trouve pas d’explication.

« Vous vous rappelez que je vous fis promettre le silence sur la découverte des bijoux. J’estimais en effet que, si les meurtriers avaient emmené la jeune fille dans le dessein d’attirer sur elle les soupçons en les détournant d’Hélène Vauquier, ils pensaient, en fin finale, se défaire d’elle. Mais sans doute la garderaient-ils aussi longtemps qu’ils auraient une chance de connaître par elle la place où étaient cachés les bijoux de Mme Dauvray. Chance bien faible, certes, mais la seule qui leur restât. Si je voyais juste, le sort de Mlle Célie était réglé à partir du moment où la découverte des bijoux devint publique.

« Là-dessus vinrent notre annonce et le témoignage posthume de Marthe Gobin. Dans la lettre que nous avait écrite la malheureuse pour nous informer de sa venue à Aix, un tout petit détail m’avait paru plein d’intérêt : c’est que la dame rousse se prénommait Adèle et que, dans la maison de la banlieue de Genève, la vieille qui lui servait de domestique ne la désignait pas autrement. Or, Hélène Vauquier nous avait dit, en nous parlant de la visiteuse inconnue, que Mme Dauvray lui donnait le prénom d’Adèle. Hélène Vauquier avait fait là une bêtise, elle aurait dû lui donner un faux nom. Elle s’en avisa elle-même quand elle vit le commissaire saisir le nom à la volée. Elle tenta de se reprendre, non, d’ailleurs, sans quelque maladresse : le nom pouvait être Adèle, il pouvait être quelque chose d’analogue, elle ne savait plus. Mais quand je suggérai que ce nom, quel qu’il fût, devait être un faux nom, elle revint de son incertitude ; c’était bien Adèle, elle en était sûre maintenant. Cette hésitation d’Hélène Vauquier, me revint à l’esprit au moment où je lus la lettre de Marthe Gobin ; elle me confirma dans l’idée qu’Hélène était de connivence avec les assassins et que j’avais à rechercher une certaine Adèle. Néanmoins, quelques passages de la lettre dérangeaient ma théorie, celui par exemple, où il est dit en propres termes que Mlle Célie, après être descendue de l’auto à Genève, avait traversé le trottoir au pas de course et s’était jetée dans la maison. Marthe Gobin ne mentait certainement pas. Mais alors ? Mlle Célie était donc libre de courir ? libre de se pencher pour relever la traîne de sa robe ? libre d’appeler au secours en pleine rue ? C’est ce que je m’expliquai seulement dans la soirée quand je vis les yeux de la pauvre enfant braqués avec épouvante sur le flacon d’où Lemerre n’eut qu’à verser une goutte de liquide sur le sac pour y faire une brûlure. La crainte du vitriol !

Hanaud frissonna.

— C’était de quoi la faire rester tranquille sur le sofa où elle gisait. Assez pour l’avoir fait entrer dans la maison au pas de course. Je n’avais plus qu’à laisser mon système opérer tout seul sur les données fournies par la lettre de Marthe Gobin. Il était le bon, l’expérience le prouva. Entre temps, comme j’ai de bons amis en Angleterre, j’usai d’eux pour me documenter sur la situation financière de Wethermill. Elle était précaire. Il avait des dettes, notamment à son hôtel. Nous savions que l’homme que nous cherchions était à Aix, puisqu’il y était retourné avec l’auto après avoir mené à Genève Célie et la femme rousse. Les choses prenaient un vilain aspect pour Wethermill. J’en étais là quand vous me donnez un petit renseignement des plus opportuns.

— Moi ? s’écria M. Ricardo.

— Oui. Vous me dites que le soir du meurtre vous aviez regagné à pied votre hôtel en compagnie de Wethermill et que vous vous étiez séparés un peu avant dix heures. Sitôt après la découverte de l’auto, je vous propose d’aller causer de l’affaire dans l’appartement de Wethermill. Je n’ai besoin que d’un coup d’œil pour constater qu’il a pu, sans la moindre difficulté, passer du balcon sur la véranda et s’évader de l’hôtel par le jardin : car vous vous souvenez que, si votre appartement donne sur le Revard, le sien prend vue sur le jardin et la ville. Un quart d’heure lui aura suffi pour se rendre à la villa Rose, il se sera trouvé à la porte du salon avant dix heures et demie : tout cela rentre admirablement dans mon système. Et de même qu’il a pu sortir de l’hôtel sans qu’on le vît, de même il a pu y rentrer inaperçu. Quand vous reviendrez à votre hôtel, mon ami, entrez dans la chambre de Wethermill, jetez un regard sur l’appui de la fenêtre, vous y verrez quelques marques intéressantes. Mais ce n’est pas tout. Au cours de notre conversation dans cette chambre, nous parlons de la distance qu’il peut y avoir entre Aix et Genève. Vous en souvenez-vous ?

— Très bien.

— Vous souvenez-vous aussi que je lui demandai s’il avait une carte routière ?

— Oui. Pour vous assurer de cette distance.

— Que non pas, mon ami ! Je tenais simplement à savoir s’il avait une carte détaillée de la région entre Aix et Genève. Il l’avait. Il me la remit tout de suite, le plus naturellement du monde. Et j’espère que je la pris avec calme, mais je ne me sentais guère calme en mon for intérieur. Car la carte qu’il me remit était toute neuve, il l’avait achetée la semaine d’avant, et je me demandai… Voyons, que me demandai-je, monsieur Ricardo ?

— De grâce, fit M. Ricardo en souriant, plus de questions ! j’ai assez de m’y laisser attraper. Je ne vous dirai pas ce que vous vous demandiez, monsieur Hanaud. Car même si je tombais juste, vous me prouveriez le contraire, vous sauteriez sur moi et m’accableriez de quolibets. S’il vous plaît, buvons notre café, et dites-moi sans vous faire prier, ce que vous vous demandiez devant cette carte routière.

Hanaud rit de bon cœur.

— Eh bien, fit-il, je vais vous le dire. Je me demandais : « Pourquoi un homme achète-t-il une carte routière d’automobiliste quand il n’a pas d’automobile et n’en loue jamais une ? » La culpabilité de M. Harry Wethermill me paraissait de plus en plus établie ; et voici qu’un événement survient, qui m’apporte contre lui une preuve décisive : le meurtre de Marthe Gobin. Nous savons dans quelles conditions il l’a exécuté. Marchant à côté de la voiture, il passe la tête dans le cadre de la portière et demande : « Est-ce vous, madame, qui venez répondre à l’appel de l’annonce ? » Et il frappe la malheureuse en plein cœur. L’arme dont il s’est servi, l’épaisseur de vêtement qu’elle a traversé font qu’il ne jaillit pas sur lui une goutte de sang. Il était dans votre chambre pendant que nous étions à la gare, il y a même oublié un de ses gants, je vous l’ai dit. Il y cherchait un télégramme que vous auriez pu recevoir à la suite de votre annonce. Ou peut-être pensait-il vous rencontrer chez vous et vous sonder. Il avait déjà, lui-même, reçu un télégramme d’Hippolyte. Il était comme un renard en cage, se démenant, se tortillant sur lui-même, cherchant partout une issue. Pour sauver sa tête, il tentera n’importe quoi contre n’importe qui, il n’en est plus à supputer les risques. Marthe Gobin se met en travers de son chemin, il la tuera. Mlle Célie constitue pour lui un danger, il la supprimera. L’après-midi où nous partions pour Genève, il se rendait à Chambéry, d’où il expédiait à un journal genevois un télégramme qui annonçait la découverte des bijoux de Mme Dauvray, et qu’il fit remettre au guichet de la poste par un garçon de café de la gare. Il nous sentait sur sa piste, il avait à jouer le tout pour le tout, il le joua. Nous le tenions.

— En somme, dès avant le meurtre de Mme Gobin, vous le saviez l’assassin de Mme Dauvray, vous en aviez la certitude ?

Hanaud se rembrunit.

— Là, monsieur Ricardo, vous mettez le doigt sur un point névralgique. Une certitude ne me suffisait pas, il me fallait des preuves. C’est pourquoi je le laissai libre. J’espérais qu’il se livrerait lui-même : il s’est livré. Mais… mais parlons d’autre chose. Qu’allons-nous faire de Mlle Célie ?

M. Ricardo prit dans sa poche une lettre.

— J’ai une sœur à Londres. Elle est veuve, et elle est très bonne. Moi aussi je me suis préoccupé de ce qu’allait devenir Mlle Célie. J’ai écrit à ma sœur, voici ce qu’elle me répond : elle l’accueillera volontiers chez elle.

Hanaud saisit la main de M. Ricardo, et la serrant avec force :

— Je ne crois pas que Mlle Célie lui soit longtemps à charge. Elle est jeune, très jolie, très gentille de caractère. Si… si personne ne se présente qui l’aime et qu’elle aime…, pourquoi moi, qui ai joué une nuit auprès d’elle le rôle de père, n’assumerais-je pas à tout jamais celui de mari ?

Cette plaisanterie lui parut si drôle qu’il en rit, comme il riait toujours, à pleine gorge. Puis, il reprit, gravement :

— Je me félicite pour Mlle Célie, monsieur Ricardo, de l’amusant petit dîner que vous m’offrîtes naguère à Londres.

Il y eut un moment de silence. Après quoi, M. Ricardo demanda :

— Quel sort prévoyez-vous pour les coupables ?

— Pour les femmes, la détention perpétuelle.

— Et pour les hommes ?

Hanaud leva les épaules.

— Peut-être la peine de mort, peut-être la Nouvelle-Calédonie, comment le savoir ? Je ne suis pas le président de la République.

 

FIN


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bibliothèque numérique romande

 

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en janvier 2019.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Monique, Anne C., Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Le Trésor de la Villa rose par A. E. W. Mason, Paris, Librairie des Champs-Élysées (Le Masque n° 59), 1948. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page.

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