LE LIVRE DES
MILLE ET UNE NUITS

(tome cinquième)

traduction : J. C. Mardrus

1899

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Table des matières

 

HISTOIRE D’ABOU-KIR ET D’ABOU-SIR.. 3

ANECDOTES MORALES DU JARDIN PARFUMÉ. 52

LES TROIS SOUHAITS. 53

LE JEUNE GARÇON ET LE MASSEUR DU HAMMAM... 56

IL Y A BLANC ET BLANC.. 62

HISTOIRE D’ABDALLAH DE LA TERRE ET D’ABDALLAH DE LA MER   66

HISTOIRE DU JEUNE HOMME JAUNE. 98

HISTOIRE DE FLEUR-DE-GRENADE ET DE SOURIRE-DE-LUNE  130

LA SOIRÉE D’HIVER D’ISHAK DE MOSSOUL. 197

LE FELLAH D’ÉGYPTE ET SES ENFANTS BLANCS. 205

HISTOIRE DE KHALIFE ET DU KHALIFAT. 216

LES AVENTURES DE HASSÂN AL-BASSRI 287

LE DIWAN DES GENS HILARES ET INCONGRUS. 422

LE PET HISTORIQUE.. 422

LES DEUX DRÔLES. 426

RUSE DE FEMME.. 429

HISTOIRE DU DORMEUR ÉVEILLÉ. 438

LES AMOURS DE ZEIN AL-MAWASSIF. 512

HISTOIRE DU JEUNE HOMME MOU.. 546

Ce livre numérique. 563

 

HISTOIRE D’ABOU-KIR ET D’ABOU-SIR

Schahrazade dit :

Il m’est revenu, ô Roi fortuné, qu’il y avait autrefois dans la ville d’Iskandaria deux hommes dont l’un était teinturier et s’appelait Abou-Kir, et l’autre était barbier et s’appelait Abou-Sir. Et ils étaient voisins l’un de l’autre dans le souk, car leurs boutiques se touchaient porte à porte.

Or, le teinturier Abou-Kir était un insigne fripon, un menteur tout à fait détestable, une crapule ! Tellement ! Ses tempes devaient à coup sûr avoir été taillées dans quelque irréductible granit et sa tête façonnée avec les cailloux des marches de quelque église de Juifs, sans aucun doute ! Sinon comment lui serait-elle venue, cette audace sans vergogne dans les méfaits et toutes les vilenies ? Il avait coutume, entre diverses escroqueries, de faire payer d’avance la plupart de ses clients, sous prétexte qu’il avait besoin d’argent pour l’achat des couleurs, et il ne rendait jamais les étoffes qu’on lui apportait à teindre, bien au contraire ! Non seulement il dépensait l’argent qu’il avait touché d’avance, en mangeant et en buvant tout à son aise, mais il vendait en secret les étoffes qu’on déposait chez lui, et se payait de la sorte toute espèce de jouissances et d’amusements de première qualité. Et quand les clients revenaient pour réclamer leurs effets, il trouvait moyen de les amuser, et de les faire attendre indéfiniment, tantôt sous un prétexte et tantôt sous un autre. Ainsi il disait, par exemple : « Par Allah ! ô mon maître, hier mon épouse a accouché, et j’ai été obligé de faire des courses à droite et à gauche, toute la journée. » Ou bien encore, il disait : « Hier j’ai eu des invités, et j’ai été tout le temps occupé de mes devoirs d’hospitalité à leur égard ; mais si tu reviens dans deux jours, tu trouveras ton étoffe toute prête dès l’aube. » Et il traînait les affaires de son monde en longueur, jusqu’à ce que, impatienté, quelqu’un s’écriât : « Voyons ! veux-tu enfin me dire la vérité au sujet de mes étoffes ? Rends-les-moi ! Je ne veux plus les faire teindre ! » Alors il répondait : « Par Allah ! je suis au désespoir ! » Et il levait les mains au ciel, en faisant toutes sortes de serments qu’il allait dire la vérité. Et s’étant lamenté et frappé les mains l’une contre l’autre, il s’écriait : « Imagine-toi, ô mon maître, qu’une fois les étoffes teintes, je les avais mises à sécher bien tendues sur les cordes devant ma boutique, et je m’étais absenté un instant pour aller pisser ; quand je revins elles avaient disparu, volées par quelque chenapan du souk, peut-être même par mon voisin, ce barbier calamiteux ! » À ces paroles, si le client était un brave homme d’entre les personnes tranquilles, il se contentait de répondre : « Allah m’en dédommagera ! » et il s’en allait. Mais si le client était un homme irritable, il entrait en fureur et chargeait le teinturier d’injures et en venait avec lui aux coups et à la dispute publique dans la rue, au milieu de l’attroupement général. Et malgré cela, et en dépit même de l’autorité du kâdi, il ne parvenait guère à recouvrer ses effets, vu que les preuves manquaient et que, d’un autre côté, la boutique du teinturier ne renfermait rien qui pût être saisi et vendu. Et ce commerce réussit ainsi et eut une assez longue durée, le temps que tous les marchands du souk et tous les habitants du quartier fussent dupés l’un après l’autre. Et le teinturier Abou-Kir vit alors son crédit irrémédiablement perdu et son commerce anéanti, attendu qu’il n’y avait plus personne qui pût encore être dépouillé. Et il devint l’objet de la méfiance générale, et on le citait en proverbe quand on voulait parler des friponneries des gens de mauvaise foi.

Lorsque le teinturier Abou-Kir se vit réduit à la misère, il alla s’asseoir devant la boutique de son voisin le barbier Abou-Sir, et le mit au courant du mauvais état de ses affaires, et lui dit qu’il ne lui restait plus qu’à mourir de faim. Alors le barbier Abou-Sir, qui était un homme qui marchait dans la voie d’Allah, et qui, bien que pauvre, était consciencieux et honnête, compatit à la misère d’un plus pauvre que lui, et répondit : « Le voisin se doit à son voisin ! Reste ici et mange et bois et use des biens d’Allah, jusqu’à des jours meilleurs ! » Et il le reçut avec bonté, et pourvut à tous ses besoins pendant un long espace de temps.

Or, un jour, le barbier Abou-Sir se plaignait au teinturier Abou-Kir de la dureté du temps et lui disait : « Vois, mon frère ! Je suis loin d’être un barbier maladroit, et je connais mon métier, et ma main est légère sur la tête des clients. Mais comme ma boutique est pauvre et que moi-même je suis pauvre, personne ne vient se faire raser chez moi ! C’est à peine si le matin, au hammam, quelques portefaix ou quelque chauffeur s’adresse à moi pour se faire raser les aisselles ou appliquer de la pâte épilatoire sur les aines ! Et c’est avec les quelques pièces de cuivre que ces pauvres donnent au pauvre que je suis, que j’arrive à me nourrir, à te nourrir et à subvenir aux besoins de la famille que supporte mon cou ! Mais Allah est grand et généreux ! » Le teinturier Abou-Kir répondit : « Tu es vraiment bien naïf, mon frère, d’endurer si patiemment la misère et la dureté du temps, quand il y a moyen de s’enrichir et de vivre largement. Toi tu es dégoûté de ton métier qui ne te rapporte rien, et moi je ne puis exercer le mien dans ce pays rempli de gens malveillants. Il ne nous reste donc plus qu’à délaisser ce pays cruel, et à nous en aller d’ici voyager à la recherche de quelque ville où exercer notre art avec fruit et consolation. D’ailleurs tu sais combien d’avantages on retire des voyages ! Voyager, c’est s’égayer, c’est respirer le bon air, c’est se reposer des soucis de la vie, c’est voir de nouveaux pays et de nouvelles terres, c’est s’instruire, et c’est, quand on a entre les mains un métier aussi honorable et excellent que le mien et le tien, et surtout aussi généralement admis dans toutes les terres et chez les peuples les plus divers, l’exercer avec de grands bénéfices, honneurs et prérogatives. Et de plus tu n’ignores point ce qu’a dit le poète sur le voyage :

« Quitte les demeures de ta patrie, si tu aspires aux grandes choses, et laisse ton âme aux voyages.

Sur le seuil des terres nouvelles t’attendent les plaisirs et les amitiés choisies.

Et si l’on te dit : « Que de peines tu vas endurer, et de soucis et de dangers sur la terre lointaine ! » réponds : « Il vaut mieux être mort que vivant, si l’on doit toujours vivre dans le même lieu, insecte rongeur, entre des envieux et des espions. »

« Ainsi donc, mon frère, nous n’avons rien de mieux à faire que de fermer nos boutiques et de voyager ensemble pour un sort meilleur ! »

Et il continua à parler d’une langue si éloquente que le barbier Abou-Sir fut convaincu de l’urgence du départ, et se hâta de faire ses préparatifs qui consistèrent à envelopper dans un vieux morceau de toile rapiécée son bassin, ses rasoirs, ses ciseaux, son cuir à repasser et quelques autres petits ustensiles, puis à aller faire ses adieux à sa famille et à revenir dans la boutique retrouver Abou-Kir qui l’y attendait. Et le teinturier lui dit :

« Maintenant il ne nous reste plus qu’à réciter la Fatiha liminaire du Korân, pour nous prouver que nous sommes devenus frères, et prendre ensemble l’engagement de mettre désormais en commun dans une cassette notre gain et de le partager entre nous, en toute impartialité, à notre retour à Iskandaria. Comme aussi nous devrons nous promettre que celui d’entre nous qui trouvera de l’ouvrage sera obligé de subvenir à l’entretien de celui qui ne pourra rien gagner ! » Le barbier Abou-Sir ne fit aucune difficulté pour reconnaître la légitimité de ces conditions ; et tous deux alors, pour sceller leurs mutuels engagements, récitèrent la Fatiha liminaire du Korân.

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la quatre cent quatre-vingt-huitième nuit.

Elle dit :

Après quoi, l’honnête Abou-Sir ferma sa boutique et en remit la clef au propriétaire, qu’il paya intégralement ; puis ils prirent tous deux le chemin du port et s’embarquèrent, sans aucunes provisions, sur un navire qui mettait à la voile.

Le destin leur fut favorable durant le voyage, et leur vint en aide par l’entremise de l’un d’eux. En effet, parmi les passagers et l’équipage dont le nombre s’élevait en tout à cent quarante hommes, sans compter le capitaine, il n’y avait point d’autre barbier qu’Abou-Sir ; et lui seul par conséquent pouvait raser convenablement ceux qui avaient besoin d’être rasés. Aussi, dès que le navire eut mis à la voile, le barbier dit à son compagnon : « Mon frère, ici nous sommes en pleine mer, et il faut bien que nous trouvions de quoi manger et boire. Je vais donc essayer d’offrir mes services aux passagers et aux marins, dans l’espoir que quelqu’un me dira : « Viens, ô barbier, me raser la tête ! » Et moi je lui raserai la tête, moyennant un pain ou quelque argent ou une gorgée d’eau, de quoi pouvoir, moi et toi, en tirer notre profit ! » Le teinturier Abou-Kir répondit : « Il n’y a point d’inconvénient ! » et il s’étendit sur le pont, posa sa tête le mieux qu’il put et s’endormit, sans plus, tandis que le barbier s’apprêtait à chercher de l’ouvrage.

Dans ce but, Abou-Sir prit son attirail et une tasse d’eau, jeta sur son épaule un morceau de torchon pour toute serviette, car il était pauvre, et se mit à circuler parmi les passagers. Alors l’un d’eux lui dit : « Viens, ô maître, me raser ! » Et le barbier lui rasa la tête. Et lorsqu’il eut fini, comme le passager lui tendait quelque menue monnaie, il lui dit : « Ô mon frère, que vais-je pouvoir faire ici de cet argent ? Si tu voulais bien me donner plutôt une galette de pain, cela me serait plus avantageux et plus béni dans cette mer ; car j’ai avec moi un compagnon de voyage, et nos provisions sont bien peu de chose ! » Alors le passager lui donna une galette de pain, plus un morceau de fromage, et lui remplit d’eau sa tasse. Et Abou-Sir prit cela et s’en revint auprès d’Abou-Kir et lui dit : « Prends cette galette de pain, et mange-la avec ce morceau de fromage ; et bois l’eau de cette tasse ! » Et Abou-Kir prit tout cela, et mangea et but.

Alors Abou-Sir le barbier reprit son attirail, jeta le torchon sur son épaule, prit la tasse vide à la main, et se mit à parcourir le navire, entre les rangs des passagers accroupis ou étendus, et rasa l’un pour deux galettes, l’autre pour un morceau de fromage ou un concombre ou une tranche de pastèque ou même de la monnaie ; et il fit une si belle recette qu’à la fin de la journée il avait amassé trente galettes, trente demi-drachmes et du fromage en quantité et des olives et des concombres et plusieurs tablettes de laitance sèche d’Égypte, celle qu’on retire des excellents poissons de Damiette. Et, en outre, il avait su si bien gagner la sympathie des passagers, qu’il pouvait leur demander n’importe quoi et l’obtenir. Et même il devint si populaire, que son habileté parvint aux oreilles du capitaine qui voulut se faire raser la tête également par lui ; et Abou-Sir rasa la tête du capitaine et ne manqua point de se plaindre à lui de la dureté du sort et de la pénurie où il se trouvait et du peu de provisions qu’il possédait. Et il lui dit aussi qu’il avait avec lui un compagnon de voyage. Alors le capitaine, qui était un homme à la paume large ouverte, et qui de plus était charmé des bonnes manières et de la légèreté de main du barbier, répondit : « Sois le bienvenu ! Je désire que tous les soirs tu viennes avec ton compagnon dîner avec moi. Et n’ayez plus tous deux aucun souci de quoi que ce soit, tant que durera votre voyage avec nous ! »

Le barbier alla donc retrouver le teinturier qui, selon son habitude, continuait à dormir et qui, une fois réveillé, lorsqu’il eut vu près de sa tête toute cette abondance de galettes, de fromage, de pastèques, d’olives, de concombres et de laitance sèche, s’écria émerveillé : « D’où tout cela ? » Abou-Sir répondit : « De la munificence d’Allah (qu’il soit exalté !) » Alors le teinturier se jeta sur toutes les provisions à la fois d’un geste qui voulait les engloutir dans son estomac chéri ; mais le barbier lui dit : « Ne mange pas de ces choses, mon frère, qui peuvent nous être utiles dans le moment de la nécessité, et écoute-moi. Sache, en effet, que j’ai rasé le capitaine ; et je me suis plaint à lui de notre pénurie en provisions ; et il m’a répondu : « Sois le bienvenu, et viens tous les soirs avec ton compagnon dîner avec moi ! » Or, c’est précisément ce soir le premier repas que nous allons prendre avec lui ! » Mais Abou-Kir répondit : « Il n’y a pas de capitaine qui tienne ! Moi j’ai le vertige de la mer, et je ne puis me lever de ma place. Laisse-moi donc apaiser ma faim avec ces provisions-ci, et va, toi seul, dîner avec le capitaine ! » Et le barbier dit : « Il n’y a pas d’inconvénient à la chose ! » Et, en attendant l’heure du dîner, il se mit à regarder manger son compagnon.

Or le teinturier se mit à attaquer et à mordre les bouchées comme le tailleur de pierres qui tranche des blocs dans les carrières, et à les avaler avec le tumulte que fait l’éléphant à jeun depuis des jours et des jours et qui engloutit avec borborygmes et gargouillements ; et les bouchées venaient en aide aux bouchées pour les pousser dans les portes du gosier ; et le morceau entrait avant que le précédent fût descendu ; et les yeux du teinturier s’écarquillaient sur chaque morceau comme les yeux d’un ghoul, et le cuisaient de leurs éclairs en le brûlant ; et il soufflait et meuglait comme le bœuf qui beugle devant les fèves et le foin.

Sur ces entrefaites, apparut un marin qui dit au barbier : « Ô maître du métier, le capitaine te dit : Amène ton compagnon et viens pour le dîner ! » Alors Abou-Sir demanda à Abou-Kir : « Te décides-tu à m’accompagner ? » Il répondit : « Moi je n’ai point la force de marcher ! » Et le barbier s’en alla seul et vit le capitaine assis par terre devant une large nappe sur laquelle se trouvaient vingt mets de différentes couleurs, ou même davantage ; et l’on n’attendait que son arrivée pour commencer le repas auquel étaient également invitées diverses personnes du bord.

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la quatre cent quatre-vingt-neuvième nuit.

Elle dit :

Et, le voyant seul, le capitaine lui demanda : « Où est ton compagnon ? » Il répondit : « Ô mon maître, il a le vertige de la mer et il est tout étourdi ! Le capitaine dit : « Cela n’a aucune gravité. Ce vertige lui passera ! Assieds-toi là près de moi, et au nom d’Allah ! » Et il prit une assiette et la remplit de toutes les couleurs de mets avec si peu de parcimonie que chaque portion pouvait bien suffire à dix personnes. Et lorsque le barbier eut fini de manger, le capitaine lui tendit une seconde assiette en lui disant : « Porte cette assiette à ton compagnon ! » Et Abou-Sir se hâta d’aller porter l’assiette pleine à Abou-Kir qu’il trouva en train de moudre avec ses crocs et de travailler des mâchoires comme un chameau, tandis que les morceaux énormes continuaient à s’engouffrer dans sa gueule les uns sur les autres, rapidement. Et il lui dit : « Ne t’avais-je pas dit de ne pas fermer ton appétit avec les provisions ? Regarde ! Voici les choses admirables que t’envoie le capitaine. Que dis-tu de ces excellentes brochettes de kabab d’agneau, qui viennent de la table de notre capitaine ? » Abou-Kir, avec un grognement, dit : « Donne ! » Et il se précipita sur l’assiette que lui tendait le barbier, et il se mit à tout dévorer des deux mains avec la voracité du loup ou la rage du lion ou la férocité du vautour qui fond sur les pigeons ou la furie de l’affamé qui a failli finir de faim et ne fait point de façons pour se farcir avec fougue. Et, en quelques instants, il la nettoya et la lécha pour la jeter vide absolument. Alors le barbier ramassa l’assiette et la porta aux gens du bord, pour aller boire ensuite quelque chose avec le capitaine, puis retourner passer la nuit près d’Abou-Kir qui ronflait déjà de toutes ses ouvertures, en faisant autant de vacarme que l’eau heurtant le bateau.

Le lendemain et les jours suivants le barbier Abou-Sir continua à raser les passagers et les marins, en gagnant provendes et provisions, dînant le soir avec le capitaine, et servant en toute générosité son compagnon qui, pour sa part, se contentait de dormir, ne se réveillant que pour manger ou satisfaire la nécessité, et cela durant vingt jours de navigation, jusqu’à ce que, au matin du vingt-unième jour, le navire fût entré dans le port d’une ville inconnue.

Alors Abou-Kir et Abou-Sir descendirent à terre et allèrent louer dans un khân un petit logement que se hâta de meubler le barbier avec une natte neuve achetée au souk des nattiers et deux couvertures de laine. Après quoi le barbier, ayant pourvu à tous les besoins du teinturier, qui continuait à se plaindre du vertige, le laissa endormi dans le khân, et s’en alla par la ville, chargé de son attirail, exercer sa profession au coin des rues, en plein air, en rasant soit des portefaix, soit des âniers, soit des balayeurs, soit des vendeurs ambulants, soit même des marchands assez importants attirés par son rasoir savant. Et il rentra le soir pour aligner les mets devant son compagnon qu’il trouva endormi et qu’il ne réussit à réveiller qu’en lui faisant sentir le fumet des brochettes d’agneau.

Et cet état de choses dura de la sorte, Abou-Sir se plaignant toujours d’un reste de vertige marin, quarante jours pleins ; et chaque jour, une fois à midi et une fois au coucher du soleil, le barbier rentrait au khân pour servir et nourrir le teinturier, après le gain que lui octroyaient le destin de la journée et son rasoir ; et le teinturier engloutissait galettes, concombres, oignons frais et brochettes de kabab, sans fatigue aucune pour son estomac chéri ; et le barbier avait beau lui vanter la beauté sans pareille de cette ville inconnue, et l’inviter à l’accompagner à une promenade dans les souks ou les jardins, Abou-Kir répondait invariablement : « Le vertige marin me tient encore la tête ! » et, après avoir roté divers rots et pété divers pets de diverses qualités, il se renfonçait dans son pesant sommeil. Et l’excellent et honnête barbier Abou-Sir se gardait bien de faire le moindre reproche à son crapuleux compagnon, ou de l’ennuyer par des plaintes ou des discussions.

Mais, au bout de ces quarante jours, le barbier, ce pauvre, tomba malade et, ne pouvant plus sortir pour vaquer à son travail, pria le portier du khân de soigner son compagnon Abou-Kir et de lui acheter tout ce dont il pouvait avoir besoin. Mais, quelques jours après, l’état du barbier empira si gravement que le pauvre perdit l’usage de ses sens et devint inerte et comme mort. Aussi, comme il n’était plus là pour nourrir le teinturier ou lui faire acheter le nécessaire, celui-ci finit par sentir cruellement la brûlure de la faim et fut bien obligé de se lever pour chercher de droite et de gauche quelque chose à se mettre sous la dent. Mais il avait déjà tout nettoyé dans le logement, et il ne trouva absolument rien à manger ; alors il fouilla dans les vêtements de son compagnon étendu inerte sur le sol, y trouva une bourse qui contenait le gain du pauvre, amassé cuivre par cuivre durant la traversée et les quarante jours de travail en ville, la serra dans sa ceinture, et, sans plus s’occuper de son compagnon malade que s’il n’existait pas, il sortit en fermant derrière lui, avec le loquet, la porte de leur logement. Et comme le portier du khân était à ce moment-là absent, nul ne le vit sortir et ne lui demanda où il allait.

Or, le premier soin d’Abou-Kir fut de courir chez un pâtissier où il se paya un plateau entier de kenafa et un autre de feuilletés sablés ; et là-dessus il but une cruche de sorbet au musc et une autre à l’ambre et aux jujubes. Après quoi…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la quatre cent quatre-vingt-dixième nuit.

Elle dit :

… Après quoi il se dirigea vers le souk des marchands et s’acheta de beaux vêtements et de belles affaires, et, somptueusement accoutré, il se mit à se promener à pas lents par les rues, et à s’égayer et s’amuser des choses nouvelles qu’il découvrait à chaque pas dans cette ville qu’il croyait n’avoir pas sa pareille dans le monde. Mais, entre autres choses, un fait étrange le frappa particulièrement. Il remarqua, en effet, que tous les habitants, sans exception, étaient habillés pareillement d’étoffes uniformes quant à leurs couleurs ; on ne voyait que du bleu et du blanc, pas autre chose. Même dans les boutiques des marchands il n’y avait que des étoffes blanches et des étoffes bleues, pas une couleur de plus. Chez les vendeurs de parfums, il n’y avait que du blanc et du bleu ; et le kohl lui-même était visiblement bleu. Chez les marchands de sorbets, il n’y avait que des sorbets blancs dans les carafes et point de rouges ou de roses ou de violets. Et cette découverte l’étonna extrêmement. Mais là où sa stupéfaction parvint à ses extrêmes limites, ce fut à la porte d’un teinturier ; dans les cuves du teinturier il ne vit, en effet, que de la teinture bleu-indigo, sans plus.

Alors, ne pouvant plus maîtriser sa curiosité et son étonnement, Abou-Kir entra dans la boutique, et tira de sa poche un mouchoir blanc qu’il tendit au teinturier en lui disant : « Pour combien, ô maître du métier, me teindras-tu ce mouchoir ? Et quelle couleur lui donneras-tu ? » Le maître teinturier répondit : « Je ne te prendrai, pour te teindre ce mouchoir, que la somme de vingt drachmes ! Quant à sa couleur, elle sera bleu-indigo, sans aucun doute ! » Abou-Kir, suffoqué de la demande exorbitante, s’écria : « Comment ? tu me demandes vingt drachmes pour teindre ce mouchoir, et encore en bleu ? Mais dans mon pays ça ne coûte qu’un demi-drachme ! » Le maître teinturier répondit : « Dans ce cas retourne le teindre dans ton pays, mon bonhomme ! Ici nous ne le pouvons à moins de vingt drachmes, sans un cuivre de rabais ! » Abou-Kir reprit : « Soit ! mais je ne veux pas le faire teindre en bleu. C’est en rouge que je le veux ! » L’autre demanda : « Dans quelle langue me parles-tu ? Et qu’entends-tu par rouge ? Est-ce qu’il y a de la teinture rouge ? » Abou-Kir, stupéfait, dit : « Alors teins-le-moi en vert ! » Il demanda : « Qu’est-ce que la teinture verte ? » Il dit : « Alors en jaune ! » Il répondit : « Je ne connais pas cette teinture-là ! » Et Abou-Kir continua à lui énumérer les couleurs des diverses teintures, sans que le maître teinturier comprît de quoi il s’agissait. Et comme Abou-Kir lui demandait si les autres teinturiers étaient aussi ignorants que lui, il lui répondit : « Nous sommes dans cette ville quarante teinturiers qui formons une corporation fermée à tous les autres habitants ; et notre art se transmet de père en fils, à la mort seulement de l’un de nous. Quant à employer une autre teinture que la bleue, cela nous ne l’avons jamais entendu ! »

À ces paroles du teinturier, Abou-Kir dit : « Sache, ô maître du métier, que moi aussi je suis teinturier et je sais teindre les étoffes non seulement en bleu, mais en une infinité de couleurs que tu ne soupçonnes pas. Prends-moi donc à ton service, moyennant salaire, et je t’enseignerai tous les détails de mon art, et tu pourras alors te glorifier de ton savoir devant toute la corporation des teinturiers ! » Il répondit : « Nous ne pouvons jamais accepter d’étranger dans notre corporation et notre métier ! » Abou-Kir demanda : « Et si j’ouvrais pour mon propre compte une boutique de teinturier ? » L’autre répondit : « Tu ne le pourras guère non plus ! » Alors Abou-Kir n’insista pas davantage, sortit de la boutique et alla trouver un second teinturier, puis un troisième et un quatrième, et les autres teinturiers de la ville ; et tous le reçurent de même, et lui firent les mêmes réponses, sans l’accepter pas plus comme maître que comme apprenti. Et il alla conter sa plainte au cheikh-syndic de la corporation qui lui répondit : « Je n’y puis rien. Notre coutume et nos traditions nous défendent d’accepter un étranger parmi nous. »

Devant cette réception, unanime dans le refus, de tous les teinturiers, Abou-Kir sentit son foie se gonfler de fureur, et il alla au palais et se présenta devant le roi de la ville et lui dit : « Ô roi du temps, je suis étranger et de ma profession je suis teinturier, et je sais teindre les étoffes de quarante couleurs différentes… »

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la quatre cent quatre-vingt onzième nuit.

Elle dit :

« … Et pourtant il m’est arrivé telle et telle chose avec les teinturiers de cette ville qui ne savent teindre qu’en bleu. Moi, je puis donner à une étoffe les couleurs et les nuances les plus charmantes : le rouge avec ses divers degrés, par exemple le rose et le jujube ; le vert avec ses divers degrés, par exemple le vert-végétal, le vert-pistache, le vert-olive et le vert-aile de perruche ; le noir avec ses divers degrés, par exemple le noir-charbon, le noir-goudron, le noir-bleu de kohl ; le jaune avec ses divers degrés, par exemple le jaune-cédrat, le jaune-orange, le jaune-limon et le jaune d’or, et bien d’autres couleurs extraordinaires ! Tout cela ! Et pourtant les teinturiers n’ont voulu de moi ni comme maître ni comme apprenti salarié ! »

En entendant ces paroles d’Abou-Kir et cette énumération prodigieuse de couleurs dont il n’avait jamais ouï parler ni soupçonné l’existence, le roi s’émerveilla et se trémoussa et s’écria : « Ya Allah ! que c’est admirable ! » Puis il dit à Abou-Kir : « Si tu dis vrai, ô teinturier, et si vraiment tu peux avec ton art nous réjouir les yeux de tant de couleurs merveilleuses, tu n’as qu’à chasser tout souci et à tranquilliser ton esprit. Je vais de suite t’ouvrir moi-même une teinturerie, et te donner un gros capital en argent. Et tu n’as rien à redouter de ces gens de la corporation ; car si l’un d’eux par malheur s’avisait de te molester, je le ferais pendre à la porte de sa boutique ! » Et aussitôt il appela les architectes du palais et leur dit : « Accompagnez ce maître admirable, parcourez avec lui toute la ville, et, lorsqu’il aura trouvé un endroit à son goût, que ce soit une boutique, ou un khân, ou une maison, ou un jardin, chassez-en immédiatement le propriétaire, et bâtissez en toute hâte, sur l’emplacement, une grande teinturerie avec quarante cuves de grande dimension et quarante autres d’une moindre dimension. Et, en toute chose, agissez suivant les indications de ce grand maître teinturier ; suivez ponctuellement ses ordres et prenez bien garde de faire mine de lui désobéir en quoi que ce soit ! » Puis le roi fit don à Abou-Kir d’une belle robe d’honneur et d’une bourse de mille dinars, en lui disant : « Dépense pour tes plaisirs cet argent, en attendant que soit prête la nouvelle teinturerie ! » Et il lui fit, en outre, cadeau de deux jeunes garçons pour le servir, et d’un merveilleux cheval harnaché d’une belle selle de velours bleu et d’une housse en soie de même couleur. De plus il mit à sa disposition, pour qu’il l’habitât, une grande maison richement meublée par ses soins et desservie par un grand nombre d’esclaves.

Aussi Abou-Kir, vêtu maintenant de brocart et monté sur son beau cheval, apparaissait-il brillant et majestueux, tel un émir fils d’émir ! Et le lendemain il ne manqua pas, toujours monté sur son cheval et précédé de deux architectes et des deux jeunes garçons qui écartaient la foule sur son passage, de parcourir les rues et les souks à la recherche d’un emplacement où bâtir sa teinturerie. Et il finit par fixer son choix sur une immense boutique voûtée, située au milieu du souk, et dit : « Cet endroit-ci est excellent ! » Aussitôt les architectes et les esclaves chassèrent le propriétaire, et commencèrent aussitôt à démolir d’un côté et à bâtir de l’autre, et ils apportèrent un si grand zèle dans l’accomplissement de leur tâche, sous les ordres d’Abou-Kir à cheval qui leur disait : « Faites ici telle et telle chose et là telle et telle autre chose ! » qu’en un rien de temps ils terminèrent la construction d’une teinturerie qui n’avait pas sa pareille dans aucun endroit sur la terre.

Alors le roi le fit appeler et lui dit : « Maintenant il ne s’agit plus que de faire marcher la teinturerie ; mais sans argent rien ne peut marcher. Voici donc, pour commencer, cinq mille dinars d’or comme première mise de fonds. Et me voici tout impatient de voir le résultat de ton art en teinturerie ! » Et Abou-Kir prit les cinq mille dinars, qu’il serra soigneusement dans sa maison, et avec quelques drachmes, tant les ingrédients nécessaires étaient à bon compte et restaient invendus, il acheta chez un droguiste toutes les couleurs qui étaient entassées chez lui dans des sacs encore intacts, et les fit transporter dans sa teinturerie où il les prépara et les délaya savamment dans les grandes et les petites cuves.

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la quatre cent quatre-vingt douzième nuit.

Elle dit :

Sur ces entrefaites, le roi lui envoya cinq cents pièces d’étoffes blanches en soie, en laine et en lin pour qu’il les teignît selon son art. Et Abou-Kir les teignit de différentes manières en leur donnant soit des couleurs pures de tout mélange, soit des couleurs composées, de telle façon qu’il n’y eût pas une seule étoffe qui ressemblât à l’autre ; puis, pour les faire sécher, il les étendit sur des cordes qui partaient de sa boutique et allaient d’un bout de la rue à l’autre bout ; et les étoffes colorées, en séchant, s’avivaient merveilleusement et produisaient sous le soleil un spectacle splendide.

Lorsque les habitants de la ville virent cette chose si nouvelle pour eux, ils furent ébahis ; et les marchands fermèrent leurs boutiques pour accourir et mieux voir, et les femmes et les enfants poussaient des cris d’admiration, et les uns et les autres demandaient à Abou-Kir : « Ô maître teinturier, quel est le nom de cette couleur-là ? Et il leur répondait : « Ceci est du rouge grenat ! ceci est du vert d’huile ! ceci est du jaune-cédrat ! » Et il leur nommait toutes les couleurs, au milieu des exclamations et des bras levés pour attester une admiration sans bornes.

Mais soudain le roi, qui avait été averti que les étoffes étaient prêtes, déboucha à cheval au milieu du souk, précédé de ses coureurs qui écartaient la foule, et suivi de son escorte d’honneur. Et à la vue des étoffes chatoyantes de tant de couleurs sous la brise qui les faisait onduler dans l’air incandescent, il fut ravi à la limite du ravissement et resta immobile longtemps, sans respiration, avec les yeux tout blancs de dilatation. Et les chevaux eux-mêmes, loin d’être effrayés de ce spectacle inaccoutumé, se montrèrent sensibles aux belles couleurs et, de même qu’ils caracolent au son des fibres et des clarinettes, ils se mirent à danser de côté, ivres de toute cette gloire qui trouait l’air et claquait au vent.

Quant au roi, ne sachant comment honorer le teinturier, il fit descendre de cheval son grand-vizir et monter Abou-Kir à sa place, en le mettant à sa droite, et, ayant fait ramasser les étoffes, il reprit le chemin du palais où il combla Abou-Kir d’or, de présents et de privilèges. Il fit ensuite tailler dans les étoffes colorées des robes pour lui, pour ses femmes et pour les grands du palais, et donner mille nouvelles pièces à Abou-Kir afin qu’il les lui teignît aussi merveilleusement ; si bien, qu’au bout d’un certain temps, tous les émirs d’abord, puis tous les fonctionnaires eurent des robes colorées. Et les commandes affluèrent en quantité si considérable chez Abou-Kir, nommé teinturier en titre du roi, qu’il devint bientôt l’homme le plus riche de la ville ; et les autres teinturiers, avec le chef de la corporation en tête, vinrent lui faire des excuses pour leur conduite passée, et le prièrent de les employer chez lui comme apprentis sans salaire. Mais il refusa leurs excuses et les renvoya honteusement. Et l’on ne voyait plus, à travers les rues et les souks, que des gens habillés d’étoffes multicolores et fastueuses, teintes par Abou-Kir, le teinturier du roi. Et voilà pour lui !

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la quatre cent quatre-vingt-treizième nuit.

Elle dit :

Mais pour ce qui est d’Abou-Sir, le barbier, voici !

Une fois qu’il eut été dépouillé et délaissé par le teinturier, qui était parti après l’avoir enfermé dans le logement, il resta étendu à demi mort pendant trois jours, au bout desquels le portier du khân finit par s’étonner de ne voir sortir aucun d’eux ; et il se dit : « Ils sont peut-être partis sans me payer le prix de location du logement ! Peut-être aussi sont-ils morts ! Ou encore peut-être c’est autre chose, je ne sais pas ! » Et il se dirigea vers la porte de leur logement, et trouva la clef de bois dans le loquet fermé avec les deux crans ; et il entendit au-dedans comme un faible gémissement. Alors il ouvrit la porte et entra et vit le barbier étendu sur la natte, jaune et méconnaissable ; et il lui demanda : « Qu’as-tu, mon frère, que je t’entends gémir de la sorte ? Et qu’est devenu ton compagnon ? » Le pauvre barbier, d’une voix bien faible, répondit : « Allah seul le sait ! C’est aujourd’hui seulement que je suis parvenu à ouvrir les yeux. Je ne sais depuis quand je suis là ! Mais j’ai bien soif, et je te prie, ô mon frère, de prendre la bourse qui est pendue à ma ceinture et de m’acheter quelque chose pour me soutenir. » Le portier retourna la ceinture dans tous les sens ; mais, n’y trouvant point d’argent, il comprit que l’autre compagnon l’avait volé, et dit au barbier : « Ne te préoccupe de rien, ô pauvre ! Allah traitera chacun selon ses œuvres ! Moi je vais m’occuper de toi et te soigner avec mes yeux ! » Et il se hâta d’aller lui préparer une soupe dont il lui remplit une écuelle, et la lui apporta. Et il l’aida à l’avaler, et l’enveloppa d’une couverture de laine, et le fit transpirer.

Et de la sorte il agit pendant deux mois, en prenant à sa charge tous les frais du barbier, si bien qu’au bout de ce temps Allah octroya la guérison par son entremise. Et Abou-Sir put alors se lever et dit au bon portier : « Si jamais le Très-Haut m’en donne le pouvoir, je saurai te dédommager de tout ce que tu as dépensé pour moi, et reconnaître tes soins et tes bontés. Mais Allah seul serait capable de te rémunérer selon tes justes mérites, ô fils choisi ! » Le vieux portier du khân lui répondit : « Louanges à Allah pour ta guérison, mon frère ! Moi je n’ai agi de la sorte à ton égard que par le seul désir du visage d’Allah le Généreux ! » Puis le barbier voulut lui baiser la main, mais il s’y refusa en protestant ; et ils se quittèrent en appelant l’un sur l’autre toutes les bénédictions d’Allah.

Le barbier sortit donc du khân, chargé de son attirail ordinaire, et se mit à parcourir les souks. Or sa destinée l’attendait ce jour-là et le conduisit justement devant la teinturerie d’Abou-Kir, où il vit une foule énorme qui regardait les étoffes colorées étendues sur les cordes devant la boutique, et s’émerveillait et s’exclamait tumultueusement.

Et il demanda à l’un des spectateurs : « À qui appartient cette teinturerie ? Et pourquoi ce grand rassemblement ? » L’homme questionné répondit : « C’est la boutique du seigneur Abou-Kir, le teinturier du sultan ! C’est lui qui teint les étoffes avec les couleurs admirables que voilà, par des procédés extraordinaires ! C’est un très grand savant dans l’art de la teinturerie ! ».

En entendant ces paroles, Abou-Sir se réjouit en son âme pour son ancien compagnon, et il pensa : « Louanges à Allah qui qui lui a ouvert les portes des richesses ! Tu as eu bien tort, ya Abou-Sir, de mal penser de ton ancien compagnon ! S’il t’a délaissé et oublié, c’est parce qu’il a été très occupé par son travail ! Et s’il t’a pris ta bourse, c’est parce qu’il n’avait rien entre les mains pour acheter des couleurs ! Mais tu vas voir maintenant, lorsqu’il t’aura reconnu, comme il va te recevoir avec cordialité en se souvenant des services que tu lui as autrefois rendus, et du bien que tu lui as fait quand il était dans le besoin ! Comme il va se réjouir de te recevoir ! » Puis le barbier réussit à se faufiler à travers la foule et à arriver devant l’entrée de la teinturerie. Et il regarda à l’intérieur. Et il vit Abou-Kir nonchalamment étendu sur un haut divan, appuyé contre une pile de coussins, et le bras droit sur un coussin et le bras gauche sur un coussin, et vêtu d’une robe semblable aux robes des rois, et devant lui quatre jeunes esclaves noirs et quatre jeunes esclaves blancs somptueusement habillés ; et tel, il lui apparaissait être aussi majestueux qu’un vizir et aussi grand qu’un sultan ! Et il vit les ouvriers, au nombre de dix, qui avaient la main à l’ouvrage, et exécutaient les ordres qu’il leur donnait du geste seulement.

Alors Abou-Sir fit un pas de plus et s’arrêta juste devant Abou-Kir, en pensant : « J’attendrai qu’il abaisse ses yeux sur moi pour lui faire mon salam ! Peut-être même va-t-il me saluer le premier et se jeter à mon cou pour m’embrasser et me faire ses compliments de condoléances et me consoler ! »

Or, à peine leurs regards se furent-ils rencontrés et l’œil fut-il tombé sur l’œil…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la quatre cent quatre-vingt-quatorzième nuit.

Elle dit :

… et l’œil fut-il tombé sur l’œil, que le teinturier bondit en s’écriant : « Ah ! scélérat, voleur, que de fois ne t’ai-je pas défendu de t’arrêter devant ma boutique ! Veux-tu donc ma ruine et mon déshonneur ? Holà, vous autres ! arrêtez-le ! saisissez-le ! »

Aussi les esclaves blancs et les noirs se précipitèrent sur le pauvre barbier, et le renversèrent et le piétinèrent ; et le teinturier lui-même se leva, prit un grand bâton et dit : « Étendez-le sur le ventre ! » Et il lui asséna sur le dos cent coups de bâton. Puis il dit : « Tournez-le sur le dos ! » Et il lui asséna sur le ventre cent autres coups de bâton. Après quoi il lui cria : « Ô misérable gredin, ô traître ! Si jamais je te revois encore devant ma boutique, je t’enverrai chez le roi qui t’écorchera la peau et t’empalera devant la porte du palais ! Va-t’en ! Qu’Allah te maudisse, ô visage de poix ! » Alors le pauvre barbier, bien humilié et endolori de ce traitement, et le cœur brisé et l’âme rabougrie, se traîna de là et reprit le chemin du khân, en pleurant en silence, poursuivi par les huées de la foule ameutée contre lui et par les malédictions des admirateurs d’Abou-Kir le teinturier.

Lorsqu’il fut arrivé à son logement, il s’étendit tout de son long sur la natte et se mit à réfléchir sur ce qu’il venait de subir de la part d’Abou-Kir ; et il passa toute la nuit, sans pouvoir fermer l’œil, tant il se sentait malheureux et endolori. Mais le matin, les traces des coups s’étant refroidies, il put se lever et sortir dans l’intention de prendre un bain au hammam, pour achever de se reposer, et se laver le corps, depuis le temps qu’il était resté malade sans faire ses ablutions. Il demanda donc à un passant : « Mon frère, quel est le chemin du hammam ? » L’homme répondit : « Le hammam ? Qu’est-ce c’est que le hammam ! » Abou-Sir dit : « Mais c’est l’endroit où l’on va se laver et se faire enlever les saletés et les filaments que l’on a sur le corps ! C’est l’endroit le plus délicieux qui soit au monde ! » L’homme répondit : « Alors va te plonger dans l’eau de la mer ! C’est là qu’on se baigne ! » Abou-Sir dit : « C’est un bain au hammam que je désire ! » L’autre répondit : « Nous ne savons point, nous autres, ce que tu veux dire par hammam. Quand nous voulons prendre un bain, nous allons à la mer ; et le roi lui-même, quand il veut se laver, fait comme nous : il va prendre un bain de mer ! »

Lorsque Abou-Sir eut appris de la sorte que le hammam était chose inconnue pour les habitants de cette ville, et qu’il fut convaincu qu’ils ignoraient l’usage des bains chauds et des opérations du massage, de l’enlèvement des filaments, et de l’épilation, il se dirigea vers le palais du roi et demanda une audience qui lui fut accordée. Il entra donc chez le roi et, après avoir embrassé la terre entre ses mains et appelé sur lui les bénédictions, il lui dit : « Ô roi du temps, je suis étranger, et barbier de ma profession. Je sais également exercer d’autres métiers, surtout celui de chauffeur de hammam et de masseur, bien que dans mon pays chacune de ces professions soit exercée par des hommes différents qui ne font que cela toute leur vie. Et j’ai voulu aujourd’hui aller au hammam dans ta ville ; mais nul ne sut m’en indiquer le chemin, et nul ne comprit ce que signifiait le mot hammam ! Or il est bien étonnant qu’une ville aussi belle que la tienne soit dépourvue de hammams, alors qu’il n’y a rien au monde d’aussi excellent pour faire les délices et l’embellissement d’une ville ! En vérité, ô roi du temps, le hammam est un paradis sur la terre ! » À ces paroles, le roi fut extrêmement étonné et demanda : « Peux-tu alors m’expliquer ce que c’est que ce hammam dont tu me parles ? Car moi non plus je n’en ai jamais entendu parler. » Alors Abou-Sir dit : « Sache, ô roi, que le hammam est un bâtiment construit de telle et de telle manière, et l’on s’y baigne de telle et de telle façon, et l’on y éprouve telles et telles délices, car l’on y fait telles et telles choses ! » Et il raconta par le détail les qualités, les avantages et les plaisirs d’un hammam bien compris. Puis il ajouta : « Mais ma langue deviendrait plutôt poilue avant qu’elle te donnât une idée exacte d’un hammam et de ses joies. Il faut expérimenter pour comprendre ! Et ta ville ne sera une ville vraiment parfaite que le jour où elle aura un hammam ! »

En entendant ces paroles d’Abou-Sir, le roi se dilata d’aise et s’épanouit et s’écria : « Sois le bienvenu dans ma ville, ô fils des gens de bien. »

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la quatre cent quatre-vingt-quinzième nuit.

Elle dit :

Et il le revêtit de ses propres mains d’une robe d’honneur qui n’avait pas sa pareille, et lui dit : « Tout ce que tu voudras te sera accordé, et au delà ! Mais hâte-toi de construire le hammam, car mon impatience est grande de le voir et d’en jouir ! » Et il lui fit don d’un cheval magnifique, de deux nègres, de deux jeunes garçons, de quatre adolescentes et d’une maison splendide. Et il le traita encore plus généreusement qu’il ne l’avait fait pour le teinturier, et mit à sa disposition ses meilleurs architectes en leur disant : « Il faut que vous bâtissiez le hammam sur l’emplacement qu’il aura lui-même choisi ! » Et Abou-Sir emmena les architectes, et parcourut avec eux toute la ville, et finit par trouver un emplacement qu’il jugea convenable, où il donna l’ordre de bâtir le hammam. Et, d’après ses indications, les architectes bâtirent un hammam qui n’avait pas son pareil dans le monde, et ils l’ornèrent de dessins entrelacés et de marbres de diverses couleurs et d’ornements extraordinaires qui ravissaient la raison. Et tout cela d’après les instructions d’Abou-Sir.

Lorsque la construction fut achevée, Abou-Sir fit faire le grand bassin du milieu en albâtre transparent, et les deux autres bassins en marbres précieux. Puis il alla trouver le roi et lui dit : « Le hammam est prêt ; mais il manque encore les accessoires et les fournitures ! » Et le roi lui donna dix mille dinars, qu’il se hâta d’utiliser pour acheter les divers accessoires et fournitures, tels que serviettes de lin et de soie, essences précieuses, parfums, encens, et le reste. Et il mit chaque chose à sa place, et n’épargna rien pour que tout fût à profusion. Puis il demanda au roi, pour l’aider dans son travail, dix aides vigoureux ; et le roi lui donna à l’instant vingt jeunes garçons bien faits et beaux comme des lunes, qu’Abou-Sir se hâta d’initier à l’art du massage et du lavage, en les massant et les lavant, et en leur faisant répéter les diverses expériences sur lui-même. Et lorsqu’ils furent devenus tout à fait experts dans l’art, il fixa enfin le jour de l’inauguration du hammam et en avisa le roi.

Et ce jour-là Abou-Sir fit chauffer le hammam et l’eau des bassins, et brûler l’encens et les parfums dans les cassolettes, et marcher les eaux des fontaines avec un bruit si admirable que toute musique devenait vacarme à côté ! Quant au grand jet d’eau du bassin central, c’était une merveille incomparable et qui, sans aucun doute, devait ravir les esprits en extase ! Et là dedans une propreté et une fraîcheur régnaient sur toute chose qui défiaient la candeur des lys et des jasmins.

Aussi quand le roi, accompagné de ses vizirs et de ses émirs, eut franchi la grande porte du hammam, il fut agréablement affecté, quant à ses yeux et à son nez et à ses oreilles, par la décoration charmante du lieu et les parfums et la musique de l’eau dans les vasques des fontaines. Et, bien émerveillé, il demanda : « Qu’est-ce cela ? » Abou-Sir répondit : « C’est le hammam, cela ! Mais ce n’en est que l’entrée ! » Et il fit pénétrer le roi dans la première salle, et le fit monter sur l’estrade où il le déshabilla et l’enveloppa de serviettes depuis la tête jusqu’aux pieds, et lui passa aux pieds de hautes socques de bois, et l’introduisit dans la seconde salle où il le fit abondamment transpirer. Alors, aidé des jeunes garçons, il lui frotta les membres au moyen de gants de crin et en fit sortir, sous forme de longs filaments semblables à des vers, toute la saleté intérieure accumulée dans les pores de la peau ; et il les montrait au roi qui s’en étonnait prodigieusement. Puis il le lava à grande eau et à grand renfort de savonnage, et le fit descendre ensuite dans la baignoire de marbre remplie d’eau parfumée à l’essence de roses, où il le laissa un certain temps pour ensuite l’en faire sortir et lui laver la tête avec de l’eau de roses et des essences précieuses. Ensuite il lui teignit les ongles des mains et des pieds avec le henné, qui leur donna une couleur aurore. Et, durant ces préparatifs, l’aloès et le nadd aromatique brûlaient autour d’eux et les pénétraient de suavité.

Cela terminé, le roi se sentit devenir léger comme un oiseau et respirer de tous les éventails de son cœur : et son corps était devenu si lisse et si ferme qu’en le touchant de la main il rendait un son harmonieux. Mais quel ne fut point son délice quand les jeunes garçons se mirent à lui masser les membres avec une douceur et un rythme tels qu’il s’imaginait être changé en luth ou en guitare ! Et il sentait une vigueur sans pareille l’animer, tellement qu’il fut sur le point de rugir comme un lion. Et il s’écria : « Par Allah ! de ma vie je ne me suis senti si vigoureux. Est-ce cela le hammam, ô maître barbier ? » Abou-Sir répondit : « C’est cela même, ô roi du temps ! » Il dit : « Par ma tête ! ma ville n’est devenue une ville que depuis la construction de ce hammam ! » Et lorsque, après avoir été séché dans les serviettes imprégnées de musc, il eut remonté sur l’estrade pour boire les sorbets préparés à la neige hachée, il demanda à Abou-Sir…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la quatre cent quatre-vingt-seizième nuit.

Elle dit :

Il demanda à Abou-Sir : « Et combien estimes-tu que vaut un tel bain, et quel prix penses-tu faire payer ? » Il répondit : « Le prix que fixera le roi ! » Il dit : « Moi, je fixe un tel bain à mille dinars, pas moins ! » Et il fit compter mille dinars à Abou-Sir, et lui dit : « Et désormais tu feras payer mille dinars à chaque client qui viendra prendre un bain dans ton hammam ! » Mais Abou-Sir répondit : « Pardon, ô roi du temps ! Tous les gens ne sont pas égaux ! Les uns sont riches et les autres sont pauvres. Si donc je voulais prendre de chaque client mille dinars, le hammam ne ferait plus rien et fermerait, car il n’est pas au pouvoir du pauvre de payer pour un bain mille dinars ! » Le roi demanda : « Comment alors penses-tu faire ? » Il répondit : « Pour ce qui est du prix, je le laisserai à la générosité du client ! Chacun de la sorte payera selon ses moyens et la générosité de son âme ! Et le pauvre ne donnera que ce qu’il pourra donner. Quant à ce prix de mille dinars, c’est là un cadeau de roi ! » Et les émirs et les vizirs, en entendant ces paroles, approuvèrent grandement Abou-Sir et ajoutèrent : « Il dit la vérité, ô roi du temps, et c’est là la justice ! Car toi, ô notre bien-aimé, tu crois que tous les gens peuvent faire comme toi ! » Le roi dit : « C’est possible ! En tout cas cet homme est un étranger, un très pauvre, et le traiter avec largesse et générosité est notre devoir, d’autant plus qu’il dote notre ville de ce hammam dont de notre vie nous n’avons vu le pareil, et grâce auquel notre ville a acquis une importance et un éclat incomparables. Mais du moment que vous me dites ne pouvoir point payer mille dinars le bain, je vous autorise à ne le lui payer cette fois chacun que cent dinars seulement et à lui donner en plus un jeune esclave, un nègre et une adolescente ! Et, dans l’avenir, puisqu’il le juge ainsi, vous lui paierez chacun ce à quoi vous inciteront vos moyens et la générosité de votre âme ! » Ils répondirent : « Certes ! nous le voulons bien ! » Et lorsqu’ils eurent pris leur bain au hammam, ce jour-là, ils payèrent chacun à Abou-Sir cent dinars d’or, un jeune esclave blanc, un nègre et une adolescente. Or, comme le nombre des émirs et des grands qui avaient pris leur bain, après le roi, montait à quatre cents, Abou-Sir reçut quarante mille dinars, quarante jeunes garçons blancs, quarante nègres et quarante adolescentes, et, de la part du roi, dix mille dinars, dix jeunes garçons blancs, dix jeunes nègres et dix adolescentes comme des lunes.

Lorsque Abou-Sir reçut tout cet or et ces cadeaux, il s’avança et, après avoir embrassé la terre entre les mains du roi, dit : « Ô roi fortuné, ô visage de bon augure, ô souverain aux idées justes et pleines d’équité, quel est l’endroit qui va pouvoir me loger, avec cette armée entière de jeunes garçons blancs, de nègres et d’adolescentes ? » Le roi répondit : « Moi je t’ai fait donner tout cela pour te rendre bien riche ; car j’ai pensé que peut-être tu songeras un jour à retourner dans ta patrie près de ta famille chérie, souhaitant la revoir ; et alors tu pourras partir de chez nous avec assez de richesses pour vivre chez toi avec les tiens à l’abri du besoin ! » Il répondit : « Ô roi du temps, qu’Allah te conserve prospère ! mais tous ces esclaves c’est bon pour les rois, et non pour moi qui n’ai guère besoin de tout cela pour manger le pain et le fromage avec ma famille ! Comment vais-je faire pour nourrir et habiller cette armée de jeunes blancs, de jeunes noirs et d’adolescentes ? Par Allah ! ils auront vite fait de manger avec leurs jeunes dents tout mon gain et moi après mon gain ! » Le roi se mit à rire et dit : « Par ma vie, tu dis vrai ! Ils sont devenus une puissante armée ; et à toi seul tu ne pourras guère arriver à les satisfaire par n’importe quel endroit ! Veux-tu donc me les vendre, pour t’en débarrasser, chacun à cent dinars ? » Abou-Sir répondit : « Je te les vends à ce prix ! » Aussitôt le roi fit appeler son trésorier qui versa intégralement à Abou-Sir le prix des cent cinquante esclaves ; et le roi, à son tour, renvoya tous ces esclaves chacun à son ancien maître, comme cadeau. Et Abou-Sir remercia le roi pour ses bontés, et lui dit : « Qu’Allah te repose l’âme comme tu m’as reposé l’âme en me sauvant d’entre les dents terribles de ces jeunes ghouls gloutons qu’Allah seul pourrait rassasier ! » Et le roi se mit à rire de ces paroles, et se montra encore très généreux à l’égard d’Abou-Sir ; puis, suivi des grands de son royaume, il sortit du hammam et rentra dans son palais.

Quant à Abou-Sir, il passa cette nuit-là dans sa maison à serrer l’or dans des sacs et à cacheter chaque sac bien soigneusement. Et, pour son train de maison, il avait vingt nègres, vingt jeunes garçons et quatre adolescentes.

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la quatre cent quatre-vingt-dix-septième nuit.

Elle dit :

Le lendemain, Abou-Sir fit crier dans toute la ville par les crieurs publics : « Ô créatures d’Allah, accourez tous prendre un bain au hammam du sultan ! Pendant trois jours on ne paiera pas ! » Et il y eut une foule énorme qui, durant trois jours, se précipita prendre pour rien un bain au hammam nommé Hammam du Sultan. Mais dès le matin du quatrième jour Abou-Sir s’installa lui-même derrière la caisse, à la porte du hammam, et se mit à percevoir le prix des entrées qui fut laissé à la bonne volonté de chacun, à sa sortie du bain. Et, le soir venu, Abou-Sir avait encaissé des clients une recette de la contenance de la caisse, avec l’assentiment d’Allah (qu’Il soit exalté !). Et il commença de la sorte à amonceler les tas d’or que lui accumulait sa destinée.

Tout cela ! Et, la reine, qui avait entendu parler de ces bains avec enthousiasme par le roi son époux, résolut d’en prendre un comme essai d’abord. Et elle fit prévenir de son intention Abou-Sir qui, pour lui plaire et acquérir également la clientèle des femmes, consacra désormais la matinée aux bains des hommes et l’après-midi aux bains des femmes. Et il se tenait lui-même le matin derrière la caisse, pour les recettes, tandis que l’après-midi il chargeait de ce soin une intendante nommée par lui à cette charge-là. Aussi, lorsque la reine fut entrée au hammam et qu’elle eut expérimenté sur elle-même les effets délicieux de ces bains selon la nouvelle manière, elle fut si charmée qu’elle résolut d’y revenir tous les vendredis après-midi, et ne se montra pas à l’égard d’Abou-Sir moins libérale que le roi, qui avait pris l’habitude d’y retourner tous les vendredis dans la matinée, en payant chaque fois mille dinars d’or, sans préjudice des cadeaux.

Ainsi Abou-Sir s’acheminait-il plus profondément dans les chemins des richesses, des honneurs et de la gloire ! Mais il ne se montra pas, pour cela, moins modeste ou moins honnête, au contraire ! Il continua, comme par le passé, à se montrer affable, souriant et plein de bonnes manières à l’égard des clients, et généreux à l’égard des pauvres gens dont il ne voulait jamais accepter d’argent. Et cette générosité fut d’ailleurs pour lui la cause de son salut, comme il sera prouvé dans le courant de cette histoire. Mais, dès maintenant, que l’on sache bien que ce salut lui viendra par l’entremise d’un capitaine marin qui, un jour, se trouva à court d’argent et put néanmoins prendre un bain tout à fait excellent, sans frais aucunement ! Et comme, en outre, il avait été rafraîchi de sorbets et accompagné jusqu’à la porte avec tous les égards possibles par Abou-Sir en personne, il se mit dès lors à réfléchir sur les moyens de prouver sa gratitude à Abou-Sir, soit par quelque cadeau, soit autrement ! Et cette occasion il ne tarda pas à la trouver. Et voilà pour le capitaine marin !

Quant au teinturier Abou-Kir, il finit par entendre parler de ce hammam extraordinaire dont s’entretenait avec admiration toute la ville, en disant : « Certes ! c’est le paradis en ce monde ! » Et il résolut d’aller expérimenter par lui-même les délices de ce paradis, dont il ignorait encore le nom du gardien. Il se vêtit donc de ses plus beaux habits, monta sur une mule richement harnachée, se fit précéder et suivre par des esclaves armés de longs bâtons, et se dirigea vers le hammam. Arrivé à la porte, il sentit l’odeur du bois d’aloès et le parfum du nadd ; et il vit la multitude des gens qui entraient et qui sortaient, et ceux qui étaient assis sur les bancs à attendre leur tour, fussent-ils d’entre les grands notables, ou d’entre les plus pauvres des pauvres, ou les plus petits des petits.

Il entra alors dans le vestibule, et aperçut son ancien compagnon Abou-Sir assis derrière la caisse, dodu, frais et souriant. Et il eut même quelque peine à le reconnaître, tant les anciennes cavités de son visage étaient maintenant remplies d’une graisse de bonne nature, et tant son teint était brillant et sa mine avantagée de beaucoup ! À cette vue, le teinturier, bien que surpris et bouleversé, feignit une grande joie et, avec une impudence extrême, il s’avança vers Abou-Sir, qui déjà s’était levé en son honneur, et lui dit d’un ton plein d’amical reproche : « Hé quoi, ya Abou-Sir ! Est-ce là la conduite d’un ami et le procédé d’un homme qui connaît les bonnes manières et la galanterie ? Tu sais que je suis devenu le teinturier en titre du roi et un des personnages les plus riches et les plus importants de la ville, et tu ne viens jamais me voir ni prendre de mes nouvelles ! Et tu ne te demandes même pas : « Qu’est donc devenu mon ancien camarade Abou-Kir ? » Et moi j’ai eu beau te demander partout et envoyer de tous les côtés mes esclaves à te recherche, dans les khâns et les boutiques, nul n’a pu me renseigner à ton sujet ni me mettre sur tes traces ! » À ces paroles, Abou-Sir hocha la tête avec une grande tristesse, et répondit : « Ya Abou-Kir, tu oublies donc le traitement que tu m’as fait subir, quand je suis venu à toi, et les coups que tu m’as donnés et l’opprobre dont tu m’as couvert devant les gens en m’appelant voleur, traître et misérable ? » Et Abou-Kir se montra bien formalisé et s’écria : « Que dis-tu là ? Serait-ce toi cet homme que j’ai battu ? » Il répondit : « Mais oui, c’était moi ! » Abou-Kir alors se mit à jurer mille serments qu’il ne l’avait pas reconnu, en disant : « Certes ! je t’ai confondu avec un autre, avec un voleur qui avait déjà essayé maintes fois de dérober mes étoffes ! Tu étais si maigre et si jaune qu’il m’a été impossible de te reconnaître ! » Puis il se mit à regretter son acte, à se frapper les mains l’une contre l’autre, disant : « Il n’y a de recours et de puissance qu’en Allah le Glorieux, l’Exalté ! Comment ai-je pu me tromper de la sorte ! Mais aussi la faute n’est-elle pas surtout à toi qui, m’ayant le premier reconnu, ne t’es pas nommé devant moi, en me disant : « Je suis Tel ! » d’autant plus que ce jour j’étais tout à fait distrait et hors de moi de toute la besogne dont j’étais surchargé ! Je te prie donc, par Allah sur toi, ô mon frère, de me pardonner et d’oublier cette chose-là qui était écrite dans notre destinée ! » Abou-Sir répondit : « Qu’Allah te pardonne, ô mon compagnon, c’était là, en effet, l’arrêt secret du destin ; et la réparation est sur Allah ! » Le teinturier dit : « Pardonne-moi tout à fait ! » Il répondit : « Qu’Allah libère donc ta conscience comme je te libère ? Que pouvons-nous contre les arrêts rendus du fond de l’éternité ! Entre donc au hammam, enlève tes habits et prends un bain qui te soit plein de délices et de rafraîchissement. »

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la quatre cent quatre-vingt-dix-huitième nuit.

Elle dit :

Et Abou-Kir lui demanda : « Et d’où t’est venue cette félicité ? » Il répondit : « Celui qui t’a ouvert les portes de la prospérité me les a ouvertes également ! » Et il lui raconta son histoire depuis le jour où il avait reçu la bastonnade par ses ordres. Mais il n’y a aucune utilité à la répéter. Et Abou-Kir lui dit : « Ma joie est extrême d’apprendre la faveur dont tu jouis auprès du roi. Je vais m’employer de façon à ce que cette faveur augmente encore, en racontant au roi que tu es mon ami de toujours. » Mais l’ancien barbier répondit : « À quoi bon l’intervention des créatures dans les arrêts du destin ? Allah seul tient dans ses mains les faveurs et les disgrâces ! Quant à toi, hâte-toi de te déshabiller et d’entrer au hammam jouir des bienfaits de l’eau et de la propreté ! » Et il le conduisit lui-même dans la salle réservée et, de ses propres mains, il le frotta, le savonna, le massa et le travailla jusqu’à la fin, ne voulant laisser ce soin à aucun de ses aides. Puis il le fit monter sur l’estrade de la salle fraîche, et lui servit lui-même les sorbets et les réconfortants, et cela avec tant d’égards que tous les clients ordinaires étaient ébahis de voir Abou-Sir en personne remplir cet office et rendre ces honneurs exceptionnels au teinturier, alors que d’ordinaire le roi seul en bénéficiait.

Lorsque vint le moment de partir, Abou-Kir voulut offrir quelque argent à Abou-Sir que celui-ci se garda bien d’accepter, disant : « N’as-tu pas honte de m’offrir de l’argent, alors que je suis ton camarade, et qu’il n’y a aucune différence entre nous ? » Abou-Kir dit : « Soit ! mais, en retour, laisse-moi te donner un conseil qui te sera d’une grande utilité. Ce hammam est admirable, mais pour qu’il soit tout à fait merveilleux il lui manque encore une chose ! » Abou-Sir demanda : « Et quelle est-elle ? » Il dit : « La pâte épilatoire ! J’ai, en effet, remarqué qu’une fois que tu avais fini de raser la tête de tes clients, tu te servais, pour les poils des autres parties du corps, du rasoir également ou de la pince à poils. Or rien ne vaut la pâte épilatoire dont je connais la recette et que je vais te donner pour rien ! » Abou-Sir répondit : « Certes ! tu as raison, ô mon camarade. Je ne demande pas mieux que d’apprendre de toi la recette de la meilleure pâte épilatoire ! » Abou-Sir dit : « Voici ! Prends de l’arsenic jaune et de la chaux vive, pétris-les ensemble en y ajoutant un peu d’huile, mélange-les d’un peu de musc pour en enlever l’odeur désagréable, et renferme la pâte ainsi obtenue dans un pot en terre cuite, pour t’en servir au moment du besoin. Et je te réponds du succès de l’opération, surtout quand le roi verra ses poils tomber comme par enchantement, sans heurt ni frottement, et que sa peau lui apparaîtra toute blanche en dessous ! » Et Abou-Kir, ayant ainsi livré cette recette à son ancien compagnon, sortit du hammam et se dirigea en toute hâte vers le palais.

Lorsqu’il arriva devant le roi et qu’il eut présenté ses hommages entre ses mains, il lui dit : « Je viens chez toi en conseiller, ô roi du temps ! » Le roi dit : « Et quel conseil m’apportes-tu ? » Il répondit : « Louanges à Allah qui t’a sauvegardé jusqu’aujourd’hui des mains malfaisantes de ce méchant, de cet ennemi du trône et de la religion, de cet Abou-Sir maître du hammam ! » Le roi, bien étonné, demanda : « De quoi s’agit-il ? » Il dit : « Sache, ô roi du temps, que si par malheur tu entrais encore une fois dans le hammam, tu serais perdu sans recours ! » Il dit : « Et-comment cela ? » Abou-Kir, avec des yeux pleins de terreur menteuse et un large geste d’épouvantement, souffla : « Par le poison ! Il a préparé à ton intention une pâte composée d’arsenic jaune et de chaux vive qui, placée rien que sur les poils de la peau, les brûle comme le feu. Et il te proposera sa pâte, en te disant : « Rien ne vaut cette pâte pour faire tomber les poils du derrière, avec confort et sans heurt pour le derrière ! » Et il appliquera la pâte sur le derrière de notre roi, et il le fera mourir empoisonné par cette voie-là, qui est la plus douloureuse d’entre toutes les voies ! Car ce maître du hammam n’est autre chose qu’un espion soudoyé par le roi des chrétiens pour arracher de cette façon-là l’âme de notre roi ! Et moi je me suis hâté de venir t’en aviser, car tes bienfaits sont sur moi ! »

En entendant ces paroles du teinturier Abou-Kir, le roi sentit une terreur intense l’envahir, et tellement qu’il en frissonna et que son cul se rétracta comme s’il était déjà travaillé par le poison brûlant. Et il dit au teinturier : « Je vais tout de suite aller au hammam avec mon grand-vizir pour contrôler ton dire. Mais d’ici là garde soigneusement le secret de la chose ! » Et il emmena son grand-vizir et s’en alla avec lui au hammam.

Là, comme d’habitude, Abou-Sir introduisit le roi dans la salle réservée et voulut le frictionner et le laver ; mais le roi lui dit : « Commence d’abord par mon grand-vizir ! » Et il se tourna vers le grand-vizir et lui dit : « Étends-toi ! » Et le grand-vizir, qui était bien dodu, et poilu comme un vieux bouc, répondit par l’ouïe et l’obéissance, s’étendit sur le marbre et se laissa frotter, savonner et laver d’importance. Après quoi Abou-Sir dit au roi : « Ô roi du temps, j’ai trouvé une drogue qui possède de telles vertus épilatoires que tout rasoir devient superflu pour les poils d’en bas ! » Le roi dit : « Essaie cette drogue sur les poils d’en bas de mon grand-vizir. »

—À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la quatre cent quatre-vingt-dix-neuvième nuit.

Elle dit :

Et Abou-Sir prit le pot de terre cuite, en tira un morceau gros comme une amande de la pâte en question, et l’étendit sur le haut du bas-ventre du grand-vizir, simplement comme essai. Et l’effet épilatoire de la drogue fut si prodigieux, que le roi ne douta plus que ce ne fût là un redoutable poison ; et, gonflé de fureur à ce spectacle, il se tourna vers les garçons du hammam et leur cria : « Arrêtez ce misérable ! » et il leur montra du doigt Abou-Sir que le saisissement avait rendu muet et comme hébété. Puis le roi et le vizir s’habillèrent en toute hâte, firent livrer Abou-Sir aux gardes du dehors, et rentrèrent au palais.

Là le roi fit appeler son capitaine du port et des navires, et lui dit : « Tu vas t’emparer du traître appelé Abou-Sir, et prendre un sac rempli de chaux vive dans lequel tu l’enfermeras, et tu iras jeter le tout dans la mer, sous les fenêtres de mon palais. Et, de la sorte, ce misérable mourra de deux morts à la fois, par noyade et par combustion ! » Le capitaine répondit : « J’écoute et j’obéis ! »

Or, justement, le capitaine du port et des navires était le capitaine marin qui avait été autrefois l’obligé d’Abou-Sir. Il se hâta donc d’aller trouver Abou-Sir dans le cachot, et l’en tira pour l’embarquer sur un petit vaisseau et le conduire à une petite île située non loin de la ville, et où il put enfin lui parler librement. Il lui demanda : « Ô Tel ! je n’oublie point les égards que tu as eus pour moi, et je veux te rendre le bien pour le bien. Raconte-moi donc ton affaire avec le roi, et le crime que tu as commis pour perdre ses faveurs et mériter la mort cruelle à laquelle il t’a condamné ! » Abou-Sir répondit : « Par Allah ! ô mon frère, je jure que je suis innocent de toute faute, et que je n’ai jamais rien fait qui ait mérité un pareil châtiment ! » Le capitaine dit : « Alors tu dois avoir sûrement des ennemis qui t’ont nui dans l’esprit du roi ! Car tout homme qui est en vue par un bonheur trop apparent et par les faveurs du destin, a toujours des envieux et des jaloux ! Mais ne crains rien ! Ici, dans cette île, tu es en sécurité. Sois donc le bienvenu et tranquillise-toi. Tu passeras ton temps à pêcher, jusqu’à ce que je puisse te faire partir pour ton pays. Maintenant je vais faire devant le roi le simulacre de ta mort ! » Et Abou-Sir baisa la main du capitaine marin qui le quitta pour aller aussitôt prendre un gros sac rempli de chaux vive et s’avancer vers le palais du roi jusque sous les fenêtres qui regardaient la mer.

Le roi, précisément, était accoudé à attendre l’exécution de son ordre ; et le capitaine, arrivé sous les fenêtres, leva ses regards pour recevoir du roi le signal de l’exécution. Et le roi étendit le bras hors de la fenêtre, et du doigt il fit signe de jeter le sac à la mer. Et cela fut immédiatement exécuté. Mais au même moment le roi, qui avait fait avec la main un geste trop brusque, laissa tomber dans l’eau un anneau d’or qui lui était aussi précieux que son âme.

En effet, cet anneau tombé dans la mer était un anneau talismanique enchanté, dont dépendaient l’autorité et la puissance du roi, et qui servait de frein pour maintenir en respect le peuple et l’armée ; car lorsque le roi voulait donner l’ordre d’exécuter un coupable, il n’avait qu’à lever la main au doigt de laquelle se trouvait l’anneau, et il en jaillissait aussitôt un éclair subit qui renversait à terre le coupable raide mort, en lui faisant sauter la tête d’entre les épaules !

Aussi, quand le roi vit de la sorte tomber son anneau dans la mer, il ne voulut en parler à qui que ce fût et garda le plus profond secret sur sa perte ; sans quoi il lui eût été impossible de tenir plus longtemps ses sujets dans la crainte et l’obéissance. Et voilà pour le roi !

Quant à Abou-Sir, une fois seul dans l’île, il prit le filet de pêche que lui avait donné le capitaine marin, et, pour distraire ses torturantes pensées et chercher sa nourriture, il se mit à pêcher dans la mer. Et, après avoir jeté son filet et attendu un moment, il le retira et le trouva plein de poissons de toutes les couleurs et de toutes les grosseurs. Et il se dit : « Par Allah ! voilà longtemps déjà que je n’ai point mangé de poisson ! Je vais en prendre un et le donner aux deux garçons de cuisine dont m’a parlé le capitaine, afin qu’ils me le fassent cuire à l’huile. » En effet, le capitaine du port et des navires avait également charge de pourvoir, tous les jours, de poisson frais la cuisine du roi ; et, ce jour-là, comme il n’avait pu veiller lui-même à la pêche du poisson, il avait chargé Abou-Sir de ce soin, et lui avait parlé de deux garçons cuisiniers qui viendraient afin qu’il leur livrât le poisson pêché et destiné au roi. Et Abou-Sir fut favorisé de cette pêche nombreuse, dès le premier coup de filet. Il commença donc, avant de livrer sa pêche aux deux garçons qui allaient venir, par choisir pour lui-même le poisson le plus gros et le plus beau ; il tira ensuite de sa ceinture le grand couteau qui y était enfoncé, et le passa d’outre en outre dans les branchies du poisson qui frétillait. Mais il ne fut pas peu surpris en voyant sortir, appendu à la pointe du couteau, un anneau d’or, avalé sans doute par le poisson !

À cette vue, Abou-Sir, bien qu’il ignorât les vertus redoutables de cet anneau talismanique, qui était précisément celui tombé du doigt du roi dans la mer…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la cinq centième nuit.

Elle dit :

… et sans attacher une grande importance à la chose, prit cet anneau qui lui revenait de droit, et le passa à son propre doigt.

— À ce moment arrivèrent les deux garçons pourvoyeurs de la cuisine du roi, et ils lui dirent : « Ô pêcheur, peux-tu nous dire ce qu’est devenu le capitaine du port qui nous livre chaque jour le poisson destiné au roi ? Il y a déjà longtemps que nous attendons son retour ! De quel côté s’est-il dirigé ? » Abou-Sir répondit, en étendant la main de leur côté : « C’est de ce côté-là qu’il est parti ! » Mais au même moment les deux têtes des garçons de cuisine sautèrent d’entre leurs épaules et roulèrent avec leurs propriétaires sur le sol !

C’était l’éclair lancé par l’anneau porté par Abou-Sir qui venait de tuer les deux garçons pourvoyeurs.

En voyant les deux garçons tomber ainsi privés de vie, Abou-Sir se demanda :« Qui a bien pu faire sauter de la sorte la tête de ces deux-là ? » Et il regarda de tous côtés autour de lui, dans les airs et à ses pieds ; et il commençait à trembler de terreur en songeant à la puissance cachée des genn malfaisants, quand il vit revenir le capitaine marin. Et celui-ci, du plus loin qu’il le vit, aperçut en même temps les deux corps inertes sur le sol avec, à leur côté, leurs têtes respectives, et l’anneau porté par Abou-Sir, qui brillait sous le soleil. Et il comprit d’un coup d’œil ce qui venait de se passer. Aussi se hâta-t-il de lui crier, en se garant : « Ô mon frère, ne bouge pas ta main qui porte l’anneau, ou je suis tué ! Ne la bouge pas, de grâce ! »

En entendant ces paroles, qui achevèrent de le surprendre et de le rendre perplexe, Abou-Sir s’immobilisa tout à fait malgré le désir qu’il avait de courir à la rencontre du capitaine marin, lequel, arrivé près de lui, se jeta à son cou et dit : « Tout homme porte sa destinée attachée à son cou. La tienne est supérieure de beaucoup à celle du roi ! Mais raconte-moi comment t’est venu cet anneau, et moi je te dirai ensuite ses vertus ! » Et Abou-Sir raconta au capitaine marin toute l’histoire, qu’il est inutile de répéter. Et à son tour le capitaine, émerveillé, lui narra les vertus redoutables de l’anneau, et ajouta :« Maintenant ta vie est sauve et celle du roi est en danger. Tu peux sans crainte m’accompagner à la ville, et faire tomber, d’un signe de ton doigt porteur de l’anneau, les têtes de tes ennemis et faire sauter celle du roi d’entre ses épaules ! » Et il fit embarquer Abou-Sir avec lui sur le petit vaisseau et, l’ayant ramené en ville, le conduisit au palais devant le roi.

À ce moment, le roi tenait son diwân et était entouré de la foule de ses vizirs, de ses émirs et de ses conseillers ; et bien qu’il fût bourré de soucis et de rage jusqu’au nez, à cause de la perte de son anneau, il n’osait divulguer la chose ni faire faire des recherches dans la mer pour le retrouver, de peur de voir les ennemis du trône se réjouir de sa calamité ! Mais lorsqu’il vit entrer Abou-Sir, il n’eut plus aucun doute sur sa perte complotée, et s’écria :« Ah ! misérable, comment as-tu fait pour revenir du fond de la mer et échapper à la mort par noyade et par combustion ! » Abou-Sir répondit : « Ô roi du temps, Allah est le plus grand ! » Et il raconta au roi comment il avait été sauvé par le capitaine marin, par reconnaissance de sa part pour un bain gratuit, comment il avait trouvé l’anneau et comment, sans connaître la puissance de cet anneau, il avait causé la mort de deux garçons pourvoyeurs. Puis il ajouta :« Et maintenant, ô roi, je viens te rendre cet anneau, par gratitude pour tes bienfaits sur moi, et pour te démontrer que si j’étais un criminel dans l’âme je me serais déjà servi de cet anneau pour exterminer mes ennemis et tuer leur roi ! Et je te supplie, en retour, d’examiner plus attentivement le crime que j’ignore et pour lequel tu m’as condamné, et de me faire périr dans les tortures si je suis reconnu vraiment criminel ! » Et, en disant ces paroles, Abou-Sir retira l’anneau de son doigt et le remit au roi qui se hâta de le passer au sien, en respirant d’aise et de contentement, et en sentant son âme rentrer dans son corps.

Le roi se leva alors sur ses pieds et jeta ses bras autour du cou d’Abou-Sir, en lui disant : « Ô homme, certes ! tu es la fleur de choix d’entre les gens bien nés ! Je te prie de ne point me blâmer trop, et de me pardonner le mal que je t’ai fait et le dommage que je t’ai causé. En vérité, un autre que toi ne m’aurait jamais rendu cet anneau ! » Le barbier répondit : « Ô roi du temps, si vraiment tu souhaites que je libère ta conscience, tu n’as qu’à me dire enfin le crime qui m’est attribué et qui m’a valu ta colère et ton ressentiment ! » Le roi dit : « Ouallah ! à quoi bon ? Je suis maintenant sûr que tu as été accusé à faux. Mais du moment que tu désires savoir le crime que l’on t’a attribué, voici ! Le teinturier Abou-Kir m’a dit de toi telle et telle chose ! » Et il lui raconta tout ce dont l’avait accusé le teinturier, au sujet de la pâte épilatoire expérimentée d’ailleurs sur le haut des poils du bas du grand-vizir.

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et se tut discrètement.

Mais lorsque fut la cinq cent unième nuit.

Elle dit :

Et Abou-Sir, les larmes aux yeux, répondit : « Ouallah ! ô roi du temps, moi je ne connais point le roi des Nazaréens, et de ma vie je n’ai foulé le sol du pays des Nazaréens. Mais la vérité, la voici ! » Et il raconta au roi comment le teinturier et lui s’étaient engagés par serment, après lecture de la Fatiha du Livre, de s’entr’aider mutuellement, comment ils étaient partis ensemble, et toutes les ruses et tous les tours que lui avait joués le teinturier, y compris le traitement de la bastonnade qu’il lui avait fait subir, et la recette de la pâte épilatoire qu’il lui avait lui-même donnée. Et il ajouta : « En tout cas, ô roi, cette pâte épilatoire, appliquée sur la peau, est une chose infiniment excellente ; et elle ne devient poison que si on l’avale. Dans mon pays les hommes et les femmes ne se servent que de cela, au lieu du rasoir, pour se faire tomber en tout confort leurs poils du bas ! Quant aux tours qu’il m’a joués et au traitement qu’il m’a fait subir, le roi n’aura qu’à faire appeler le portier du khân et les apprentis de la teinturerie, et à les interroger pour contrôler la vérité que j’avance ! » Et le roi, pour faire plaisir à Abou-Sir, bien que la preuve fût toute faite pour lui, fit mander le portier du khân et les apprentis ; et tous, après interrogatoire, confirmèrent les paroles du barbier en les aggravant encore par leurs révélations sur la conduite malhonnête du teinturier.

Alors le roi cria aux gardes : « Qu’on m’amène le teinturier, nu-tête, nu-pieds, et les mains liées derrière le dos ! » Et les gardes aussitôt coururent envahir le magasin du teinturier, qui était alors absent. Ils le cherchèrent donc dans sa maison, où ils le trouvèrent assis à savourer la jouissance des plaisirs tranquilles, et à rêver sans aucun doute à la mort d’Abou-Sir. Et donc ils se précipitèrent sur lui, qui à coups de poing sur la nuque, qui à coups de pied dans le derrière, qui à coups de tête dans le ventre, et le piétinèrent et le dépouillèrent de ses vêtements, excepté de la chemise, et le traînèrent, nu-pieds, nu-tête et les mains liées derrière le dos, jusque devant le trône du roi. Et il vit Abou-Sir assis à droite du roi, et le portier du khân debout dans la salle avec, à ses côtés, les apprentis de la teinturerie. Il vit tout cela, en vérité ! Et de terreur il fit ce qu’il fit au milieu même de la salle du trône ; car il comprit qu’il était perdu sans recours. Mais déjà le roi, le regardant de travers, lui dit : « Tu ne peux nier que ce ne soit là ton ancien compagnon, le pauvre que tu as volé, dépouillé, maltraité, délaissé, battu, chassé, injurié, accusé et fait, en somme, mourir ! » Et le portier du khân et les apprentis de la teinturerie levèrent leurs mains et s’écrièrent : « Oui, par Allah ! tu ne peux nier tout cela. Nous en sommes témoins devant Allah et devant le roi ! » Et le roi dit : « Que tu le nies ou que tu l’avoues, tu n’en subiras pas moins le châtiment écrit par le destin ! » Et il cria à ses gardes : « Prenez-le, promenez-le par les pieds à travers toute la ville, puis enfermez-le dans un sac rempli de chaux vive et jetez-le à la mer, afin qu’il meure de la double mort par combustion et par asphyxie ! » Alors le barbier s’écria :« Ô roi du temps, je te supplie d’accepter mon intercession pour lui, car moi je lui pardonne tout ce qu’il m’a fait ! » Mais le roi dit : « Si toi tu lui pardonnes ses crimes contre toi, moi je ne lui pardonne pas ses crimes contre moi ! » Et il cria encore une fois à ses gardes : « Emmenez-le et exécutez mes ordres ! »

Alors les gardes s’emparèrent du teinturier Abou-Kir, le traînèrent par les pieds à travers toute la ville, en criant ses méfaits, et finirent par l’enfermer dans un sac rempli de chaux vive et le jetèrent à la mer. Et il mourut noyé-brûlé ! Car telle était sa destinée.

Quant à Abou-Sir, le roi lui dit : « Ô Abou-Sir, je veux maintenant que tu me demandes tout ce que tu souhaites, et cela te sera accordé à l’instant ! » Abou-Sir répondit : « Je demande seulement au roi qu’il me renvoie dans ma patrie ; car il m’est désormais pénible de demeurer loin des miens, et je n’ai plus envie de rester ici ! » Et le roi, bien que fort affecté de son départ, car il voulait le nommer grand-vizir, à la place du dodu-poilu qui remplissait cette charge, lui fit préparer un grand navire qu’il chargea d’esclaves hommes et femmes, et de riches présents, et lui dit, en prenant congé : « Alors tu ne veux pas devenir mon grand-vizir ? » Et Abou-Sir répondit : « Je voudrais bien retourner dans mon pays ! » Alors le roi n’insista pas, et le navire s’éloigna avec Abou-Sir et ses esclaves dans la direction d’Iskandaria.

Or, Allah leur écrivit un bon voyage, et ils touchèrent Iskandaria, en bonne santé. Mais à peine avaient-ils débarqué, que l’un des esclaves aperçut sur la plage un sac que la mer avait jeté à terre, Abou-Sir l’ouvrit et y découvrit le cadavre d’Abou-Kir que les courants avaient entraîné jusque-là ! Et Abou-Sir le fit inhumer non loin de là, sur le rivage de la mer, et lui éleva un monument funèbre et ce fut un lieu de pèlerinage auquel il attacha, pour l’entretien, des biens de mainmorte ; et il fit graver sur la porte de l’édifice cette inscription morale :

Abstiens-toi du mal ! Et ne t’enivre pas à la gourde amère de la méchanceté. Le méchant finit toujours par être terrassé !

L’Océan voit flotter à sa surface les carcasses du désert, tandis que les perles reposent tranquilles sur les sables sous-marins.

Dans les régions sereines, il est écrit sur les pages transparentes de l’air : « Celui qui sème le bien récoltera le bien ! » Car toute chose revient à son origine !

Et telle fut la fin d’Abou-Kir le teinturier, et le début d’Abou-Sir dans la vie désormais heureuse et sans soucis. Et c’est pourquoi la baie où fut enterré le teinturier fut depuis lors nommée la baie d’Abou-Kir ! Gloire à celui qui vit dans Son Éternité, et qui par Sa Volonté fait suivre leur cours aux jours de l’hiver et de l’été !

— Puis Schahrazade dit : « Et voilà, ô Roi fortuné, tout ce qui m’est revenu de cette histoire ! » Et Schahriar s’écria :« Par Allah ! cette histoire est édifiante. C’est pourquoi me vient maintenant le désir de t’entendre me raconter une ou deux ou trois anecdotes morales ! » Et Schahrazade dit : « Ce sont celles que je connais le mieux ! »

À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la cinq cent deuxième nuit.

Schahrazade dit :

ANECDOTES MORALES DU JARDIN PARFUMÉ

« Les anecdotes morales, ô Roi fortuné, sont celles que je connais le mieux. Je vais t’en raconter une ou deux ou trois, tirées du Jardin Parfumé. » Et le roi Schahriar dit : « En ce cas, hâte-toi de commencer, car je sens mon âme envahie par un grand ennui, ce soir ! Et je ne suis plus certain de la conservation de la tête sur tes épaules jusqu’au matin ! » Et Schahrazade, souriante, dit : « Voici ! Mais je te préviens, ô Roi fortuné, que ces anecdotes, toutes morales qu’elles soient, peuvent passer, aux yeux des gens grossiers à l’esprit étroit, pour des anecdotes libertines ! » Et le roi Schahriar dit : « Que cette crainte ne t’arrête point, Schahrazade ! Toutefois, si tu penses que ces anecdotes morales ne peuvent être entendues par cette petite qui t’écoute, blottie à tes pieds sur le tapis, dis-lui de s’en aller au plus vite. D’ailleurs, je ne sais point au juste ce qu’elle fait ici, cette petite-là ! » À ces paroles du Roi, la petite Doniazade, craignant d’être chassée, se jeta dans les bras de sa grande sœur qui la baisa sur les yeux, la serra contre sa poitrine et calma son âme chérie. Puis elle se tourna vers le roi Schahriar et dit : « Je crois tout de même qu’elle peut rester ! Car il n’est point répréhensible de parler des choses situées au-dessous de la taille, vu que : « toutes choses sont propres et pures aux âmes propres et pures ! »

Et aussitôt elle dit :

LES TROIS SOUHAITS

Il m’est revenu, ô Roi fortuné, qu’un certain homme aux bonnes intentions avait passé toute sa vie dans l’attente de la nuit miraculeuse que promet le Livre aux Croyants doués de foi ardente, cette nuit nommée la Nuit des Possibilités de la Toute-Puissance, où l’homme pieux voit se réaliser ses moindres désirs. Or, une nuit des dernières nuits du mois de Ramadân, cet homme, après avoir jeûné strictement toute la journée, se sentit soudain vivifié des grâces divines, et il appela son épouse et lui dit : « Écoute-moi, femme ! Je me sens ce soir en état de pureté devant l’Éternel, et sûrement cette nuit va être pour moi la Nuit des Possibilités de la Toute-Puissance. Comme tous mes vœux et souhaits seront sûrement exaucés par le Rétributeur, je t’appelle pour te consulter auparavant sur les demandes qu’il me faut faire, car je te sais de bon conseil, et souvent tes avis m’ont été profitables. Inspire-moi donc les souhaits à formuler ! » L’épouse répondit : « Ô homme, à combien de souhaits as-tu droit ? » Il dit : « À trois ! » Elle dit : « Commence alors par exposer à Allah le premier des trois désirs. Tu sais que la perfection de l’homme et ses délices résident dans sa virilité, et que l’homme ne peut être parfait s’il est chaste, eunuque ou impuissant. Par conséquent, plus le zebb de l’homme est considérable, plus sa virilité est grande et le fait s’acheminer dans la voie de la perfection. Prosterne-toi donc humblement devant la face du Très-Haut, et dis : « Ô Bienfaiteur, ô Généreux, fais grossir mon zebb jusqu’à la magnificence ! » Et l’homme se prosterna et, tournant ses paumes vers le ciel, dit : « Ô Bienfaiteur, ô Généreux, fais grossir mon zebb jusqu’à la magnificence ! »

Or, à peine ce désir avait-il été formulé, qu’il fut exaucé, et au delà, à l’heure et à l’instant. Car aussitôt le saint homme vit son zebb se gonfler et se magnifier, tellement qu’on l’eût pris pour une calebasse reposant entre deux grosses citrouilles. Et le poids de tout cela était si considérable qu’il obligeait son propriétaire à se rasseoir quand il se levait, et à se lever quand il se couchait.

Aussi l’épouse fut si terrifiée à cette vue qu’elle s’échappait par la fuite toutes les fois que l’appelait à l’essai le saint homme. Et elle s’écriait : « Comment veux-tu que je fasse l’essai de cet outil dont le simple jet est capable de perforer les rochers d’outre en outre ? » Et le pauvre homme finit par lui dire : « Ô femme exécrable, que me faut-il faire de cela maintenant ! C’est ton œuvre, ô maudite ! » Elle répondit : « Le nom d’Allah sur moi et autour de moi ! Prie sur le Prophète, ô vieillard à l’œil vide ! Moi, par Allah ! je n’ai point besoin de tout cela, et ne t’ai point dit d’en demander autant ! Prie donc le ciel de te le diminuer ! Ce sera là ton second souhait ! »

Le saint homme leva alors les yeux au ciel et dit : « Ô Allah, je te supplie de me débarrasser de cette encombrante marchandise, et de me délivrer du tracas qu’elle me procure ! » Et aussitôt l’homme devint lisse quant à son ventre, sans plus de trace de zebb et d’œufs que s’il eût été une jeune fille impubère.

Mais cette disparition complète ne le satisfit guère, pas plus lui que son épouse, qui se mit à l’invectiver et à lui reprocher de l’avoir à jamais frustrée de son dû. Aussi la peine du saint homme fut-elle extrême ; et il dit à son épouse : « Tout cela est ta faute et vient de tes conseils insensés ! Ô femme sans jugement, moi j’avais droit à trois souhaits devant Allah, et je pouvais choisir à mon gré ce qui me plaisait le mieux des biens de ce monde et de l’autre. Et voilà que deux de mes vœux ont été déjà exaucés, mais c’est tout comme si de rien n’était. Et me voici dans une condition pire que la précédente ! Mais comme il me reste encore le droit de formuler mon troisième souhait, je vais demander à mon Seigneur de me faire réintégrer dans ce que je possédais tout à fait au commencement ! »

Et il pria son Seigneur qui exauça son vœu. Et il rentra dans ce qu’il possédait au commencement !

La morale de cette anecdote est qu’il faut se contenter de ce que l’on a.

— Puis Schahrazade dit :

LE JEUNE GARÇON ET LE MASSEUR DU HAMMAM

Il est raconté, ô Roi fortuné, qu’un certain masseur de hammam avait pour clients ordinaires les fils des notables et des plus riches habitants, car le hammam où il exerçait son métier était le mieux achalandé de toute la ville. Or, un jour d’entre les jours, entra dans la salle où il attendait les baigneurs un garçon encore vierge de poils, mais bien dodu et riche en rondeurs de tous les côtés à la fois ; et ce garçon était bien beau de visage ; et il était le fils même du grand-vizir du roi de la ville. Aussi le masseur se réjouit-il de masser le corps si doux de cet adolescent délicat, et il se dit en son âme : « Voilà un corps où la graisse a partout mis des coussins soyeux ! Quelle richesse de formes, et qu’il est dodu ! » Et il l’aida à s’étendre sur le marbre tiède de la salle chaude, et commença à le frictionner avec un soin tout spécial. Et lorsqu’il fut arrivé près des cuisses il fut à la limite de la stupéfaction en remarquant que le zebb du gros garçon atteignait à peine le volume d’une noisette…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la cinq cent troisième nuit.

Elle dit :

… le volume d’une noisette. Et, voyant cela, il se mit à se lamenter en son âme, et à frapper ses mains l’une contre l’autre, en s’arrêtant tout court dans le massage qu’il faisait.

Lorsque le jeune garçon vit le masseur en proie à un tel chagrin et sa mine bouleversée de désespoir, il lui dit : « Qu’as-tu, ô masseur, à te lamenter ainsi au dedans de ton âme et à frapper tes mains l’une contre l’autre ? » Il répondit : « Hélas ! mon seigneur, mon désespoir et mes lamentations sont à ton sujet ! Car je vois que tu es affligé du plus grand malheur dont un homme puisse être atteint ! Tu es jeune, dodu et beau, et tu possèdes toutes les perfections de corps et de visage, et tous les bienfaits dispensés par le Rétributeur à ceux qu’Il élit. Mais justement tu manques de l’instrument de délices, celui sans lequel on n’est pas un homme et on n’a pas les apanages de la virilité qui donne et reçoit ! Est-ce que la vie serait la vie, sans le zebb et tout ce qui s’en suit ? » À ces paroles, le fils du vizir baissa tristement la tête et répondit : « Mon oncle, tu as bien raison ! Et tu viens justement de me faire penser à ce qui fait le sujet de mon seul tourment ! Si l’héritage de mon vénéré père est si petit, la faute est à moi seul qui jusqu’aujourd’hui ai négligé de le faire fructifier. Comment veux-tu, en effet, que le chevreau devienne un puissant bouc s’il se tient loin des chèvres incendiaires, ou que l’arbre se développe si on ne l’arrose pas ? Moi jusqu’aujourd’hui je me suis tenu loin des femmes, et nul désir n’est encore venu réveiller mon enfant dans son berceau ! Mais il est temps, je pense, que se réveillent les endormis et que le berger s’appuie sur son bâton ! »

À ce discours du fils du vizir, le masseur du hammam dit : « Mais comment fera le berger pour s’appuyer sur un bâton qui n’est pas plus gros que la phalangette du petit doigt ? » Le garçon répondit : « Je compte pour cela, mon bon oncle, sur ton généreux vouloir. Tu vas aller sur l’estrade où j’ai laissé mes vêtements, et tu prendras la bourse que tu trouveras dans ma ceinture ; et avec l’or qu’elle contient tu iras me chercher une adolescente capable de commencer ce développement. Et moi je ferai avec elle mon premier essai ! » Et le masseur répondit : « J’écoute et j’obéis ! » Et il alla sur l’estrade, prit la bourse et sortit du hammam chercher l’adolescente en question.

En cours de route, il se dit : « Ce pauvre garçon s’imagine qu’un zebb est une pâte de caramel mou, qui se développe tant et plus dès qu’on la touche ! Ou peut-être croit-il que le concombre devient concombre du jour au lendemain, ou que la banane mûrit avant de devenir banane ! » Et, riant de l’aventure, il alla trouver son épouse et lui dit : « Ô mère d’Ali, sache que je viens de masser au hammam un jeune garçon beau comme la lune dans son plein. Il est le fils du grand-vizir, et il a toutes les perfections ; mais, le pauvre ! il n’a point un zebb comme celui des autres hommes ! Ce qu’il possède est à peine aussi gros qu’une noisette. Et moi comme je me lamentais sur sa jeunesse, il m’a donné cette bourse pleine d’or afin que je lui procure une adolescente capable de développer en un instant le pauvre héritage qu’il tient de son vénérable père ; car le naïf s’imagine que son zebb va s’ériger comme ça en un instant dès le premier essai ! Moi alors j’ai pensé qu’il valait mieux que tout cet or restât dans la maison ; et je viens te trouver pour te décider à m’accompagner au hammam où tu feras le simulacre de te prêter à l’essai sans conséquence du pauvre garçon. Il n’y a aucun inconvénient à la chose ! Et tu pourras même passer une heure à rire sur lui, sans aucun danger ni crainte ! Et moi je veillerai du dehors sur vous deux, et je ferai en sorte de vous protéger contre la curiosité des baigneurs.

En entendant ces paroles de son époux, la jeune femme répondit par l’ouïe et l’obéissance et se leva, et se para et se vêtit de ses plus belles robes. D’ailleurs, même sans parures ni ornements, elle pouvait faire tourner toutes les têtes et s’envoler tous les cœurs, car elle était la plus belle d’entre les femmes de son temps.

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la cinq cent quatrième nuit.

Elle dit :

Le masseur emmena donc son épouse et l’introduisit auprès du jeune fils du vizir, qui attendait toujours étendu sur le marbre de la salle chaude ; et il les laissa seuls et sortit se poster au dehors pour empêcher les importuns de passer leur tête au travers de la porte. Et il leur dit de refermer cette porte sur eux deux en dedans.

Quand donc la jeune femme vit l’adolescent, elle fut charmée de sa beauté de lune ; et lui également. Et elle se dit : « Quel dommage qu’il n’ait pas ce que possèdent les autres hommes ! Car ce que m’a raconté mon époux est bien vrai il est à peine aussi gros qu’une noisette ! » Mais déjà l’enfant endormi entre les cuisses de l’adolescent s’était ému au contact de la jeune femme ; et, comme sa petitesse n’était qu’apparente seulement et qu’à l’état de sommeil il était de ceux qui rentrent entièrement dans le giron de leur père, il commença par secouer sa torpeur. Et voici qu’il surgit soudain comparable à celui d’un âne ou d’un éléphant, et vraiment très grand et très puissant ! Et l’épouse du masseur, à cette vue, jeta un cri d’admiration et s’élança au cou de l’adolescent qui la monta comme un coq triomphant. Et, en une heure de temps, il la pénétra une première fois, puis une deuxième fois, puis une troisième fois, et ainsi de suite jusqu’à la dixième fois, alors que, tumultueuse, elle s’agitait et gémissait et se remuait éperdument. Tout cela !

Et, de derrière le treillis en bois de la porte, le masseur voyait toute la scène et n’osait, par crainte de l’opprobre public, faire du bruit ou casser la porte. Et il se contentait d’appeler à mi-voix son épouse qui ne lui répondait pas ! Et il lui disait : « Ô mère d’Ali, qu’attends-tu donc pour sortir ? La journée s’avance et tu as oublié à la maison ton nourrisson qui attend le sein ! » Mais elle, située en dessous de l’adolescent, continuait ses ébats et, au milieu des rires et des halètements, disait : « Non, par Allah ! je n’aurai désormais à donner le sein à d’autre nourrisson que cet enfant ! » Et le fils du vizir lui dit : « Pourtant tu pourrais bien aller un instant le nourrir, pour aussitôt revenir ! » Elle répondit : « On me ferait sortir plutôt l’âme avant de me décider à rendre pour une heure orphelin de sa mère mon nouvel enfant ! »

Aussi, quand le pauvre masseur vit son épouse lui échapper de la sorte, et refuser avec cette effronterie de revenir à lui, il fut dans un tel désespoir et une telle rage de jalousie qu’il monta sur la terrasse du hammam et se jeta de là pour aller se briser la tête dans la rue. Et il mourut.

Or, cette histoire est pour prouver que le sage ne doit point se fier aux apparences.

— Mais, continua Schahrazade, l’anecdote que je vais te raconter démontrera mieux encore combien sont trompeuses les apparences, et comme il est dangereux de se laisser guider par elles :

IL Y A BLANC ET BLANC

Il m’est revenu, ô Roi fortuné, qu’un homme d’entre les hommes s’éprit à l’extrême d’une charmante et belle adolescente. Et cette adolescente, modèle de grâce et de perfections, était mariée à un homme qu’elle aimait et dont elle était aimée. Et comme elle était, en outre, chaste et vertueuse, l’homme qui en était amoureux ne pouvait arriver à trouver le moyen de la séduire. Et comme il y avait déjà longtemps qu’il usait sa patience sans résultat, il pensa à employer quelque expédient soit pour se venger d’elle, soit pour vaincre son abstention.

Or, l’époux de cette jeune femme avait chez lui, comme serviteur de confiance, un jeune garçon qu’il avait élevé dès l’enfance, et qui gardait la maison pendant l’absence des maîtres. Aussi l’amoureux évincé alla trouver ce jeune garçon et se lia d’amitié avec lui, en lui faisant divers cadeaux et le comblant de prévenances, tant et tant que le jeune garçon finit par être entièrement à sa dévotion et par lui obéir, sans restriction, en toutes choses.

Quand donc l’affaire fut à ce point, l’amoureux dit un jour au jeune garçon : « Ô Tel, je voudrais bien aujourd’hui visiter la maison de ton maître, une fois que ton maître et ta maîtresse seront sortis ! » Il répondit : « Certainement ! » Et lorsque son maître fut parti pour sa boutique et que sa maîtresse fut sortie pour aller au hammam, il alla trouver son ami, le prit par la main et, l’ayant introduit dans la maison, lui fit visiter toutes les pièces et voir tout ce qu’elles contenaient. Or l’homme, qui était fermement résolu à se venger de la jeune femme, avait déjà préparé le tour qu’il lui voulait jouer. Donc, lorsqu’il fut arrivé dans la chambre à coucher, il s’approcha du lit et y versa le contenu d’un flacon qu’il avait pris soin de remplir de blanc d’œuf. Et il fit si discrètement la chose, que le jeune garçon ne s’aperçut de rien. Après quoi il sortit de l’appartement et s’en alla en sa voie…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la cinq cent cinquième nuit.

Elle dit :

… s’en alla en sa voie. Et voilà pour lui !

Quant à l’époux, voici. Lorsque, vers le coucher du soleil, il eut fermé sa boutique, il rentra dans sa maison et, comme il était fatigué de toute une journée de ventes et d’achats, il alla à son lit et voulut s’y étendre pour se reposer, mais il aperçut une large tache qui maculait les draps, et recula étonné et méfiant à la limite de la méfiance. Puis il se dit : « Qui a bien pu pénétrer dans ma maison et faire ce qu’il a pu faire avec mon épouse ? Car ceci que je vois est de la semence d’homme, sans aucun doute ! » Et, pour mieux s’en assurer, le marchand plongea son doigt au milieu du liquide et dit : « C’est cela même ! » Alors, plein de fureur, il voulut tout d’abord tuer le jeune garçon, mais il se ravisa, pensant : « Une tache si énorme ne peut être sortie de ce jeune garçon, car il n’est pas encore à l’âge où se gonflent les œufs ! » Il l’appela pourtant et, la voix tremblante de fureur, lui cria : « Misérable avorton, où est ta maîtresse ? » Il répondit : « Elle est allée au hammam ! » À ces mots, le soupçon ne fit que se consolider dans l’esprit du marchand, puisque la loi religieuse veut que les hommes et les femmes aillent au hammam faire une ablution complète toutes les fois qu’il y a eu copulation. Et il cria au garçon : « Cours vite la presser de rentrer ! » Et le garçon s’empressa d’exécuter l’ordre.

Lorsque son épouse fut rentrée, le marchand, dont les yeux roulaient de droite et de gauche dans la chambre même où se trouvait le lit en question, sans prononcer une parole, bondit sur elle, la saisit par les cheveux, la renversa à terre et commença par lui administrer une raclée à grand renfort de coups de pied et de coups de poing. Après quoi il lui lia les bras, prit un grand couteau et s’apprêta à l’égorger. Mais à cette vue, la femme se mit à lancer de grands cris et à hurler de travers, et si fort que tous les voisins et voisines accoururent au secours et la trouvèrent sur le point d’être égorgée. Alors ils éloignèrent de force le mari, et demandèrent la cause qui nécessitait un tel châtiment. Et la femme s’écria :« Je ne sais point la cause ! » Alors tous crièrent au marchand : « Si tu as à te plaindre d’elle, tu as le droit soit de divorcer d’avec elle, soit de la réprimander avec douceur et aménité. Mais tu ne peux la tuer, car, pour être chaste, elle est chaste et nous la connaissons comme telle et en témoignerons devant Allah et devant le kâdi ! Elle est depuis longtemps notre voisine, et nous n’avons remarqué dans sa conduite rien de répréhensible ! » Le marchand répondit : « Laissez-moi l’égorger, cette débauchée ! Et si vous voulez avoir la preuve de ses débauches, vous n’avez qu’à regarder la tache liquide qu’ont laissée les hommes introduits par elle dans mon lit ! »

À ces paroles, les voisins et les voisines s’approchèrent du lit et chacun à son tour plongea le doigt dans la tache et dit : « C’est là un liquide d’homme ! » Mais à ce moment, le jeune garçon, s’étant approché à son tour, recueillit dans une poêle à frire le liquide qui n’avait pas été absorbé par le drap, approcha la poêle du feu et en fit cuire le contenu. Après quoi il prit ce qu’il venait de cuire, en mangea la moitié et en distribua l’autre moitié aux assistants, en leur disant : « Goûtez-en ! c’est du blanc d’œuf ! » Et tous, ayant goûté, s’assurèrent de la sorte que c’était réellement du blanc d’œuf ; même le mari, qui comprit alors que son épouse était innocente et qu’il l’avait injustement accusée et maltraitée. Aussi il se hâta de se réconcilier avec elle et, pour sceller leur bonne entente, lui fit cadeau de cent dinars d’or et d’un collier d’or.

Or, cette courte histoire est pour prouver qu’il y a blanc et blanc, et qu’en toutes choses il faut savoir faire la différence.

— Lorsque Schahrazade eut raconté ces anecdotes au roi Schahriar, elle se tut. Et le Roi dit : « En vérité, Schahrazade, ces histoires sont infiniment morales ! Et elles m’ont, en outre, tellement reposé l’esprit que me voici disposé à t’entendre me raconter une histoire tout à fait extraordinaire ! » Et Schahrazade dit : « Justement ! celle que je vais te raconter est celle que tu souhaites ! »

HISTOIRE D’ABDALLAH DE LA TERRE ET D’ABDALLAH DE LA MER

Et Schahrazade dit au roi Schahriar :

Il est raconté – mais Allah est plus savant ! – qu’il y avait un homme, pêcheur de son métier, qui s’appelait Abdallah. Et ce pêcheur avait à nourrir ses neuf enfants et leur mère, et il était pauvre, bien pauvre, tellement que pour tout bien il n’avait que son filet. Et ce filet lui tenait ainsi lieu de boutique et était son gagne-pain, et la seule porte de secours pour sa maison. Aussi avait-il coutume d’aller chaque jour pêcher à la mer ; et s’il pêchait peu de chose, il le vendait et en dépensait le gain sur ses enfants, selon la mesure que lui octroyait le Rétributeur ; mais s’il pêchait beaucoup, il faisait, avec l’argent du gain, cuisiner par son épouse une cuisine excellente, et achetait des fruits et dépensait le tout sur sa famille, sans aucune restriction ou économie, jusqu’à ce qu’il ne lui restât plus rien entre les mains ; car il se disait : « Le pain de demain nous viendra demain ! » Et il vivait ainsi, au jour le jour, n’anticipant point sur la destinée du lendemain.

Or, son épouse, un jour, accoucha d’un dixième garçon, car les neuf autres étaient également des garçons, par la bénédiction ! Et ce jour-là précisément il n’y avait rien du tout à manger dans la pauvre maison du pêcheur Abdallah. Et la femme dit au mari : « Ô mon maître, la maison a un habitant de plus, et le pain du jour n’est pas encore venu ! Ne vas-tu point aller nous chercher quelque chose qui nous soutienne en ce moment pénible ? » Il répondit : « Justement je vais sortir, me fiant à la bonté d’Allah, et m’en aller pêcher à la mer en jetant mon filet à la chance de cet enfant nouveau-né, pour voir de la sorte la mesure de son bonheur futur ! » La femme lui dit : « Mets ta confiance en Allah ! » Et le pêcheur Abdallah prit son filet sur son dos et s’en alla à la mer.

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la cinq cent sixième nuit.

Elle dit :

Et il le jeta et le disposa dans l’eau, au bonheur de cet enfant nouveau-né, et dit : « Ô mon Dieu, fais que sa vie soit facile et non pas difficile, abondante et non point insuffisante ! » Et, après avoir attendu un moment, il retira le filet et le trouva rempli d’ordures, de sable, de gravier et d’herbes marines, mais n’y vit pas trace de poisson grand ou petit, absolument rien ! Alors il s’étonna et s’attrista en son âme, et dit : « Allah aurait-il donc créé ce nouveau-né pour ne lui allouer aucun lot ni aucune provision ? Cela ne peut être, ne pourra jamais être ? Car Celui qui a formé les mâchoires de l’homme et tracé deux lèvres pour la bouche, ne l’a point fait en vain, et a pris lui-même sous sa responsabilité de fournir à leurs besoins, parce qu’il est le Prévoyant, le Généreux. Qu’Il soit exalté ! » Puis il chargea son filet sur son dos et alla le jeter à un autre endroit, dans la mer.

Et il patienta un bon moment et, après s’être donné une grande peine, car il le trouvait bien lourd, il le retira. Et il y trouva un âne mort, tout gonflé et exhalant une odeur épouvantable. Et le pêcheur sentit la nausée envahir son âme ; et il se hâta de débarrasser son filet de cet âne mort, et de s’éloigner au plus vite vers un autre endroit, en disant : « Il n’y a de recours et de puissance qu’en Allah le Glorieux, le Très-Haut ! Tout ce qui m’arrive là en fait de malchance est la faute de ma maudite femme ! Que de fois ne lui ai-je pas dit : « Il n’y a plus rien pour moi dans l’eau, et il faut que je cherche ailleurs notre subsistance. Je n’en puis plus de ce métier ! Non, en vérité, je n’en puis plus ! Laisse-moi donc, ô femme, exercer un autre métier que celui de pêcheur ! » Et je lui ai tant de fois répété ces paroles, que les poils m’en ont poussé sur la langue ! Et elle, toujours, elle me répondait : « Allah Karim ! Allah Karim ! Sa générosité est sans bornes ! Ne te désespère pas, ô père des enfants ! » Or est-ce là toute la générosité d’Allah ? Cet âne mort serait-il donc le lot destiné à ce pauvre nouveau-né, ou bien serait-ce le gravier ou le sable recueilli ? »

Et le pêcheur Abdallah resta longtemps immobile, en proie à un chagrin bien profond. Puis il finit par se décider à jeter encore une fois son filet à la mer, en demandant pardon à Allah des paroles qu’il venait de prononcer inconsidérément, et dit : « Sois favorable à ma pêche, ô Toi le Rétributeur qui dispenses à tes créatures les faveurs et les bienfaits, et marques d’avance leur destinée. Et sois favorable à cet enfant nouveau-né, et je te promets qu’il sera un jour un santon dévoué à ton seul service ! » Puis il se dit : « Je voudrais bien ne pêcher qu’un seul poisson, ne serait-ce que pour le porter au boulanger, mon bienfaiteur, qui dans les jours noirs, lorsqu’il me voyait arrêté devant sa boutique à humer du dehors l’odeur du pain chaud, me faisait de la main signe d’approcher et me donnait généreusement de quoi suffire aux neuf et à leur mère ! »

Lorsqu’il eut jeté son filet pour la troisième fois, Abdallah attendit très longtemps, et se mit ensuite en devoir de le retirer. Mais comme le filet était encore plus lourd que les autres fois et d’un poids tout à fait extraordinaire, il éprouva une peine infinie à le ramener sur le rivage ; et il n’y réussit qu’après s’être ensanglanté les mains en tirant sur les cordes. Et alors, à la limite de la stupéfaction, il trouva, engagé entre les mailles du filet, un être humain, un Adamite, semblable à tous les Ibn-Adam, avec cette seule différence que son corps se terminait en queue de poisson, mais, à part cela, il avait une tête, un visage, une barbe, un tronc et des bras, tout comme un homme de la terre.

À cette vue, le pêcheur Abdallah ne douta pas un instant qu’il ne fût en présence d’un éfrit d’entre les éfrits, qui, dans les anciens temps, rebelles aux ordres de notre maître Soleïmân Ibn-Daoûd, avaient été enfermés dans des vases de cuivre rouge et jetés à la mer. Et il se dit : « C’est là certainement l’un d’eux ! Grâce à l’usure du métal par l’eau et les années, il a pu sortir du vase scellé et se cramponner à mon filet ! » Et, poussant des cris de terreur et relevant sa robe au-dessus de ses genoux, le pêcheur se mit à courir sur la plage, fuyant à perdre la respiration, et hurlant : « Amân ! Amân ! Je te demande grâce, ô éfrit de Soleïmân ! »

Mais l’Adamite, de l’intérieur du filet, lui cria :« Viens, ô pêcheur ! Ne me fuis pas ! Car je suis un être humain comme toi, et non point un mared ou un éfrit ! Reviens plutôt m’aider à sortir de ce filet, et ne crains rien ! Je t’en récompenserai largement ! Et Allah t’en tiendra compte au jour du Jugement ! » À ces paroles, le cœur du pêcheur se calma ; et il s’arrêta de fuir et revint, mais à pas lents, avançant d’une jambe et reculant de l’autre, vers son filet. Et il dit à l’Adamite pris dans le filet : « Alors tu n’es point un genni d’entre les genn ? »

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la cinq cent septième nuit.

Elle dit :

Il répondit : « Non pas ! Je suis un être humain qui croit en Allah et en son Envoyé ! » Abdallah demanda :« Mais alors qui t’a jeté à la mer ? » Il dit : « Nul ne m’a jeté à la mer, puisque j’y suis né ! Car je suis un enfant d’entre les enfants de la mer. Nous sommes, en effet, des peuples nombreux qui habitons les profondeurs maritimes. Et nous respirons et vivons dans l’eau comme vous autres sur la terre, et les oiseaux dans l’air. Et nous sommes tous des croyants en Allah et en son Prophète (sur Lui la prière et la paix !) et nous sommes bons et secourables envers les hommes, nos frères, qui habitent à la surface de la terre ; car nous obéissons aux commandements d’Allah et aux préceptes du Livre ! » Puis il ajouta :« D’ailleurs, si j’étais un genni ou un éfrit malfaisant, n’aurais-je pas déjà mis en pièces ton filet, au lieu de te prier de venir m’aider à en sortir sans l’endommager, vu qu’il est ton gagne-pain et la seule porte de secours de ta maison ? » À ces paroles péremptoires, Abdallah sentit se dissiper ses derniers doutes et ses dernières craintes, et, comme il se baissait pour aider l’habitant de la mer à sortir du filet, celui-ci lui dit encore : « Ô pêcheur, la destinée a voulu ma capture pour ton bien. Je me promenais, en effet, dans les eaux, quand ton filet s’est abattu sur moi et m’a pris dans ses mailles. Je désire donc faire ton bonheur et celui des tiens ! Veux-tu que nous fassions un pacte par lequel chacun de nous s’engagera à être l’ami de l’autre, à lui faire des cadeaux et à en recevoir d’autres en échange ? Ainsi toi, par exemple, tous les jours, tu viendras me trouver ici et m’apporter une provision des fruits de la terre qui poussent chez vous autres, des raisins, des figues, des pastèques, des melons, des pêches, des prunes, des grenades, des bananes, des dattes et d’autres encore ! Et moi j’accepterai de toi tout avec un plaisir extrême. Et, en retour, je te donnerai, chaque fois, des fruits de la mer qui poussent dans nos profondeurs : le corail, les perles, les chrysolithes, les aigues-marines, les émeraudes, les saphirs, les rubis, les métaux précieux et toutes les gemmes et pierreries de la mer. Et je t’en remplirai chaque fois le panier de fruits que tu m’auras apporté ! Acceptes-tu ? »

En entendant ces paroles, le pêcheur qui déjà, dans sa joie et dans le ravissement que lui causait cette énumération splendide, ne se tenait plus que sur une seule jambe, s’écria : « Ya Allah ! Et qui donc n’accepterait pas ! » Puis il dit : « Oui ! mais avant tout qu’entre nous soit la Fatiha, pour sceller notre pacte ! » Et l’habitant de la mer acquiesça. Et tous deux alors récitèrent à haute voix la Fatiha liminaire du Korân. Et, aussitôt après, Abdallah le pêcheur délivra du filet l’habitant de la mer.

Alors le pêcheur demanda à son ami de la mer : « Comment t’appelles-tu ? » Il répondit : « Je m’appelle Abdallah. Ainsi quand tu viendras ici chaque matin, le jour où, par hasard, tu ne me verrais pas, tu n’auras qu’à crier : « Ya Abdallah, ô Maritime ! » Et à l’instant je t’entendrai, et tu me verras t’apparaître hors de l’eau. » Puis il demanda : « Mais toi, ô mon frère, comment t’appelles-tu ? » Le pêcheur répondit : « Je m’appelle aussi Abdallah, comme toi ! » Alors le Maritime s’écria :« Toi tu es Abdallah de la Terre, et moi je suis Abdallah de la Mer ! Et de la sorte nous sommes deux fois frères, par notre nom et par notre amitié. Attends-moi donc ici un instant, ô mon ami, rien que le temps de plonger et de te revenir avec un premier cadeau maritime ! » Et Abdallah de la Terre répondit : « J’écoute et j’obéis ! » Et aussitôt Abdallah de la Mer sauta du rivage dans l’eau et disparut aux yeux du pêcheur.

Alors Abdallah de la Terre, ne voyant plus au bout d’un certain temps apparaître le Maritime, se repentit grandement de l’avoir délivré du filet et se dit en lui-même : « Est-ce que je sais, moi, s’il va revenir ? Il est certain qu’il a dû rire de moi et me dire tout cela afin que je le délivre. Ah ! que ne l’ai-je plutôt capturé ! J’aurais pu de la sorte l’exhiber aux habitants de la ville, et gagner beaucoup d’argent ! Et je l’aurais aussi transporté dans les maisons des gens riches, qui n’aiment pas se déranger, afin de le leur montrer à domicile. Et ils m’auraient largement rétribué ! » Et il continua ainsi à se lamenter en son âme et à se dire : « Ta pêche s’est échappée d’entre tes mains, ô pêcheur. »

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la cinq cent huitième nuit.

Elle dit :

Mais, à l’instant même, le Maritime apparut hors de l’eau, tenant quelque chose au-dessus de sa tête, et vint se poser sur le rivage à côté du Terrien. Et les deux mains du Maritime étaient pleines de perles, de corail, d’émeraudes, d’hyacinthes, de rubis et de toutes les pierreries. Et il tendit le tout au pêcheur et lui dit : « Prends cela, ô mon frère Abdallah, et excuse-moi du peu. Car, cette fois, je n’ai point de panier pour te le remplir ; mais la prochaine fois tu m’en apporteras un, et je te le rendrai plein de ces fruits de la mer ! » À la vue des gemmes précieuses, le pêcheur se réjouit extrêmement. Et il les prit, et après les avoir fait couler entre ses doigts en s’en émerveillant, il les cacha dans son sein. Et le Maritime lui dit : « N’oublie pas notre pacte ! Et reviens ici tous les matins, avant le lever du soleil ! » Et il prit congé de lui et s’enfonça dans la mer.

Quant au pêcheur, il revint en ville transporté de joie, et commença d’abord par passer devant la boutique du boulanger qui lui avait été si bienfaisant dans les jours noirs, et lui dit : « Ô mon frère, la bonne chance et la fortune commencent enfin à marcher sur notre route ! Je te prie donc de faire le compte de tout ce que je te dois. » Le boulanger répondit : « Un compte ? Et pourquoi faire ? Avons-nous besoin de cela, entre nous ? Mais si vraiment tu as de l’argent de trop, donne-moi ce que tu peux ! Et si tu n’as rien, prends autant de pains qu’il t’en faut pour nourrir ta famille, et attends, pour me payer, que la prospérité réside chez toi définitivement ! » Le pêcheur dit : « Ô mon ami, la prospérité s’est installée solidement chez moi, pour le bonheur de mon nouveau-né, par la bonté et la munificence d’Allah ! Et tout ce que je pourrai te donner sera bien peu en comparaison de ce que tu as fait pour moi, quand me tenait à la gorge la misère ! Mais prends ceci en attendant ! » Et il plongea sa main dans son sein et en retira une grosse poignée de pierreries, si grosse même qu’il ne lui resta pour lui que la moitié à peine de ce que lui avait donné le Maritime. Et il la remit au boulanger, en lui disant : « Je te demande seulement de me prêter quelque argent, en attendant que j’aie vendu au souk ces gemmes de la mer. » Et le boulanger, stupéfait de ce qu’il voyait et recevait, vida son tiroir entre les mains du pêcheur et voulut lui-même lui porter jusqu’à sa maison la charge de pain nécessaire pour la famille. Et il lui dit : « Je suis ton esclave et ton serviteur ! » Et, bon gré mal gré, il prit sur sa tête la hotte de pains et marcha derrière le pêcheur jusqu’à sa maison, où il déposa la hotte. Et il s’en alla après lui avoir baisé les mains. Quant au pêcheur, il remit la hotte de pains à la mère de ses enfants, puis se hâta d’aller leur acheter de la viande d’agneau, des poulets, des légumes et des fruits. Et il fit faire par son épouse, ce soir-là, une cuisine extraordinaire. Et, avec ses enfants et son épouse, il fit un repas admirable, en se réjouissant à la limite de la réjouissance de l’avènement de cet enfant nouveau-né qui apportait avec lui la fortune et le bonheur.

Après quoi, Abdallah raconta à son épouse tout ce qui lui était arrivé, et comment la pêche s’était terminée par la capture d’Abdallah de la Mer, et enfin toute l’aventure dans ses moindres détails. Et il finit par lui mettre entre les mains ce qui lui restait du cadeau précieux de son ami l’habitant de la mer. Et son épouse se réjouit de tout cela ; mais elle lui dit : « Garde bien le secret de cette aventure ! Sinon tu risques de voir les gens du gouvernement te créer de grands embarras ! » Et le pêcheur répondit : « Certes ! je tairai la chose à tout le monde, excepté au boulanger ! Car, bien que d’ordinaire l’on doive cacher son bonheur, je ne puis de mon bonheur faire un mystère à mon premier bienfaiteur ! »

Le lendemain, de très bonne heure, Abdallah le pêcheur se rendit, avec un panier rempli de beaux fruits de toutes les espèces et de toutes les couleurs, au bord de la mer, où il arriva avant le lever du soleil. Et il déposa son panier sur le sable du rivage et, comme il n’apercevait pas Abdallah, il frappa ses mains l’une contre l’autre en criant : « Où es-tu, ô Abdallah de la Mer ? » Et à l’instant, du fond des flots, une voix marine répondit : « Me voici, ô Abdallah de la Terre ! Me voici à tes ordres ! » Et l’habitant de la mer émergea de l’eau et parut sur le rivage. Et, après les salams et les souhaits, le pêcheur lui offrit le panier de fruits. Et le Maritime le prit, en remerciant, et replongea au fond de la mer. Mais quelques instants après, il réapparut tenant dans ses bras le panier vide de fruits, mais lourd d’émeraudes, d’aigues-marines et de toutes les gemmes et productions marines. Et le pêcheur, après avoir pris congé de son ami, chargea le panier sur sa tête et reprit le chemin de la ville, en passant devant le four du boulanger.

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la cinq cent neuvième nuit.

Elle dit :

Et il dit à son ancien bienfaiteur : « La paix sur toi, ô père des mains ouvertes ! » Il répondit : « Et sur toi la paix, les grâces d’Allah et ses bénédictions, ô visage de bon augure ! Je viens de t’envoyer à la maison un plateau de quarante gâteaux que j’ai spécialement cuits à ton intention, et dans la pâte desquels je n’ai point économisé le beurre clarifié, la cannelle, le cardamome, la noix muscade, le curcuma, l’armoise, l’anis et le fenouil ! » Et le pêcheur plongea sa main dans le panier, d’où partaient mille feux étincelants, prit trois grosses poignées de pierreries et les lui remit. Puis il continua sa route et arriva à sa maison. Là il déposa son panier, y choisit de chaque espèce et de chaque couleur la plus belle pierrerie, mit le tout dans un morceau de chiffon et s’en alla au souk des bijoutiers. Et il s’arrêta devant la boutique du cheikh des bijoutiers, étala devant lui les merveilleuses pierreries, et lui dit : « Veux-tu me les acheter ? » Le cheikh des bijoutiers regarda le pêcheur avec des yeux chargés de méfiance, et lui demanda : « En as-tu encore d’autres ? » Il répondit : « J’en ai un panier tout plein à la maison. » L’autre demanda : « Et où se trouve ta maison ? » Le pêcheur répondit : « De maison, je n’en ai point, par Allah ! mais simplement une hutte, en planches pourries, située au fond de telle ruelle, près du souk des poissons ! » À ces paroles du pêcheur, le bijoutier cria à ses garçons : « Arrêtez-le ! C’est le voleur qui nous a été signalé comme ayant dérobé les bijoux de la reine, épouse du sultan ! » Et il leur ordonna de lui administrer la bastonnade. Et tous les bijoutiers et les marchands l’entourèrent et l’invectivèrent. Et les uns disaient : « C’est certainement lui qui a volé le mois dernier la boutique du hadj Hassân ! » Et les autres disaient : « C’est encore lui, ce misérable, qui a nettoyé la maison de Tel ! » Et chacun racontait une histoire de vol dont l’auteur était resté introuvable, et l’attribuait au pêcheur ! Et Abdallah, durant tout ce temps, gardait le silence et ne faisait aucun geste de négation. Et, après qu’il eut reçu la bastonnade préliminaire, il se laissa traîner devant le roi par le cheikh-bijoutier qui voulait lui faire avouer ses crimes et le faire pendre à la porte du palais.

Lorsqu’ils furent tous arrivés dans le diwân, le cheikh des bijoutiers dit au roi : « Ô roi du temps, lorsque le collier de la reine eut disparu, tu nous as fait prévenir, et tu nous as enjoint de retrouver le coupable. Nous avons donc fait tout notre possible et, avec l’aide d’Allah, nous avons réussi ! Voici donc, entre tes mains, le coupable et les pierreries que nous avons retrouvées sur lui ! » Et le roi dit au chef eunuque : « Prends ces pierreries et va les montrer à ta maîtresse. Et demande-lui si ce sont bien là les pierres du collier qu’elle a perdu ! » Et le chef eunuque alla trouver la reine, et, étalant devant elle les gemmes splendides, lui demanda :« Sont-ce bien là, ô ma maîtresse, les pierres du collier ? »

À la vue de ces pierreries, la reine fut à la limite de l’émerveillement, et répondit à l’eunuque : « Mais pas du tout ! Moi j’ai retrouvé mon collier dans le coffret. Quant à ces pierreries, elles sont de beaucoup plus belles que les miennes, et n’ont pas leurs pareilles dans le monde ! Va donc, ô Massrour, dire au roi d’acheter ces pierres pour en faire un collier à notre fille Prospérité, qui est en âge d’être mariée ! »

Lorsque le roi eut appris, par l’eunuque, la réponse de la reine, il entra dans une fureur extrême contre le cheikh des bijoutiers, qui venait d’arrêter ainsi et de maltraiter un innocent ; et il le maudit de toutes les malédictions d’Aâd et de Thammoud ! Et le cheikh des bijoutiers, bien tremblant, répondit : « Ô roi du temps, nous savions que cet homme était un pêcheur, un pauvre ; et, le voyant détenteur de ces pierreries et apprenant qu’il en avait encore un panier tout plein dans sa maison, nous avons pensé que c’était là une trop grosse fortune pour que ce pauvre ait pu l’acquérir par les moyens licites ! » À ces paroles, la colère du roi ne fit qu’augmenter et il cria au cheikh des bijoutiers et à ses compagnons : « Ô roturiers impurs, ô hérétiques de mauvaise foi, âmes communes, ne savez-vous donc pas que nulle fortune, quelque soudaine et merveilleuse qu’elle soit, n’est impossible dans la destinée du vrai Croyant ? Ah ! scélérats ! Et vous vous hâtez, comme cela, de condamner ce pauvre sans l’entendre, sans examiner son cas, sous le faux prétexte que cette fortune est trop grosse pour lui ! Et vous le traitez de voleur, et vous le déshonorez parmi ses semblables ! Et pas un instant vous ne pensez qu’Allah l’Exalté, quand Il distribue ses faveurs, n’agit jamais avec parcimonie ! Connaissez-vous donc la capacité d’abondance des sources infinies où le Très-Haut puise ses bienfaits, ô sots ignorants, pour juger ainsi, d’après vos calculs mesquins de créatures de boue, de la somme des poids dont est chargée la balance d’une heureuse destinée ? Allez, misérables ! Sortez de ma présence ! Et puisse Allah vous priver à jamais de ses bénédictions ! » Et il les chassa honteusement ! Et voilà pour eux.

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la cinq cent dixième nuit.

Elle dit :

Quant au pêcheur Abdallah, voici ! Le roi se tourna vers lui et, avant de lui poser la moindre question, lui dit : « Ô pauvre, qu’Allah te bénisse dans les dons qu’il t’a faits ! La sécurité est sur toi ! C’est moi qui te la donne ! » Puis il ajouta :« Veux-tu maintenant me raconter la vérité, et me dire comment te sont venues ces pierreries, si belles que nul roi de la terre n’en possède de pareilles ? » Le pêcheur répondit : « Ô roi du temps, j’ai encore à la maison un panier à poisson rempli de ces pierreries-là ! C’est un don de mon ami Abdallah de la Mer ! » Et il raconta au roi toute son aventure avec le Maritime, sans omettre un détail ! Mais il n’y a point d’utilité à la répéter. Puis il ajouta :« Or, moi, j’ai fait avec lui un pacte, scellé par la récitation de la Fatiha du Korân ! Et par ce pacte, moi, je me suis engagé à lui porter tous les matins, à l’aurore, un panier rempli des fruits de la terre ; et lui, il s’est engagé à me remplir ce même panier des fruits de la mer, dont ces pierreries que tu vois ! »

En entendant ces paroles du pêcheur, le roi s’émerveilla de la générosité du Donateur à l’égard de ses croyants ; et il dit : « Ô pêcheur, cela est dans ta destinée ! Laisse-moi seulement te dire que la richesse demande à être protégée, et que le riche doit avoir un haut rang ! Je veux donc te prendre sous ma protection, toute ma vie durant, et même mieux que cela ! Car je ne puis répondre de l’avenir, et je ne sais le sort que peut te réserver mon successeur, si je viens à mourir ou à être dépossédé du trône. Il est possible qu’il te tue par convoitise et par amour des biens de ce monde. Je veux donc t’assurer contre les vicissitudes du sort, pendant que je suis en vie. Et le meilleur moyen, je pense, c’est de te marier avec ma fille Prospérité, adolescente pubère, et de te nommer mon grand-vizir, en te léguant ainsi le trône directement avant ma mort ! » Et le pêcheur répondit : « J’écoute et j’obéis ! »

Alors le roi appela les esclaves et leur dit : « Conduisez au hammam votre maître que voici ! » Et les esclaves conduisirent le pêcheur au hammam du palais, et le baignèrent avec soin et le vêtirent de vêtements royaux, et le reconduisirent devant le roi qui, séance tenante, le nomma grand-vizir. Et il lui donna les instructions nécessaires pour sa nouvelle charge, et Abdallah répondit : « Tes avis, ô roi, sont ma règle de conduite, et ta bienveillance est l’ombre où je me plais ! »

Ensuite le roi envoya à la maison du pêcheur des courriers et des gardes nombreux avec des joueurs de fifre, de clarinette, de cymbales, de gros tambour et de flûte, et des femmes expertes dans l’art de l’habillement et des parures, avec mission d’habiller et de parer la femme du pêcheur et ses dix enfants, de la placer dans un palanquin porté par vingt nègres, et de la conduire au palais au milieu d’un cortège splendide et aux sons de la musique. Et ces ordres furent exécutés ; et l’épouse du pêcheur, portant son nouveau-né sur son sein, fut placée avec ses neuf autres enfants dans un somptueux palanquin ; et, précédée par le cortège des gardes et des musiciens, et accompagnée par les femmes mises à son service et par les épouses des émirs et des notables, elle fut conduite au palais où l’attendait la reine qui la reçut avec des égards infinis, tandis que le roi recevait ses enfants et les faisait s’asseoir à tour de rôle sur ses genoux et les caressait paternellement, avec le plaisir qu’il aurait eu s’ils avaient été ses propres enfants. Et de son côté la reine voulut marquer son affection à l’épouse du nouveau grand-vizir, et la mit à la tête de toutes les femmes du harem en la nommant grande-vizira de ses appartements.

Après quoi, le roi, qui avait pour fille unique la jeune Prospérité, se hâta de tenir sa promesse en l’accordant en mariage, comme seconde épouse, au vizir Abdallah. Et, à cette occasion, il donna une grande fête au peuple et aux soldats, en faisant décorer et illuminer la ville. Et Abdallah, cette nuit-là, connut les délices de la chair jeune et la différence entre la virginité d’une adolescente fille de roi et la vieille peau usée où il se reposait jusque-là.

Or, le lendemain, à l’aurore, comme le roi, réveillé avant son heure habituelle par les émotions de la veille, s’était mis à sa fenêtre, il vit son nouveau grand-vizir, l’époux de sa fille Prospérité, qui sortait du palais, portant sur sa tête un panier à poisson rempli de fruits. Et il le héla et lui demanda :« Que portes-tu là, ô mon gendre… »

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la cinq cent onzième nuit.

Elle dit :

« Que portes-tu là, ô mon gendre ? et vers où te diriges-tu ? » Il répondit : « C’est un panier de fruits que je vais porter à mon ami Abdallah de la Mer ! » Le roi dit : « Mais ce n’est point l’heure où les gens sortent de leur maison. Et puis il n’est guère convenable que mon gendre porte ainsi lui-même sur sa tête une charge de portefaix ! » Il répondit : « C’est vrai ! Mais j’ai peur de manquer l’heure du rendez-vous et de passer aux yeux du Maritime pour un menteur sans foi, et de l’entendre me reprocher ma conduite en me disant : « Les choses du monde maintenant te distraient de ton devoir et te font oublier tes promesses ! » Et le roi dit : « Tu as raison ! Va trouver ton ami, et qu’Allah soit avec toi ! »

Et Abdallah prit le chemin de la mer, en traversant les souks. Et les marchands matineux qui ouvraient leurs boutiques disaient en le reconnaissant : « C’est Abdallah le grand-vizir, gendre du roi qui va à la mer faire l’échange des fruits contre des pierreries ! » Et ceux qui ne le connaissaient pas l’arrêtaient au passage et lui demandaient : « Ô vendeur de fruits, à combien la mesure d’abricots ? » Et il répondait à tout le monde : « Ce n’est pas à vendre. C’est acheté d’avance ! » Et il disait cela fort poliment, en faisant ainsi plaisir à tout le monde. Et il arriva de la sorte au rivage, où il vit sortir des flots Abdallah de la Mer, auquel il remit les fruits en échange de nouvelles pierreries de toutes les couleurs. Puis il reprit le chemin de la ville, en passant devant la boutique de son ami le boulanger. Mais il fut bien étonné de voir fermée la porte de la boutique, et il attendit un moment pour voir si son ami n’arriverait pas. Et il finit par demander au boutiquier voisin : « Ô mon frère, qu’est devenu ton voisin le boulanger ? Il répondit : « Je ne sais au juste ce qu’Allah lui a fait. Il doit être malade dans sa maison ! » Il demanda :« Et où est sa maison ? » Il dit : « Dans telle ruelle ! » Et il prit le chemin de la ruelle indiquée et, s’étant fait montrer la maison du boulanger, il frappa à la porte et attendit. Et, quelques instants après, il vit apparaître à une lucarne du haut, la tête épouvantée du boulanger qui, rassuré en voyant le panier à poisson rempli comme à l’ordinaire de pierreries, descendit ouvrir. Et il se jeta au cou d’Abdallah en l’embrassant avec des larmes aux yeux et lui dit : « Mais alors tu n’as donc pas été pendu par ordre du roi ? Moi, j’ai appris que tu avais été arrêté comme voleur ; et, craignant d’être arrêté à mon tour comme complice, je me suis hâté de fermer le four et la boutique et de me cacher au fond de ma maison. Mais explique-moi, ô mon ami, comment il se fait que tu sois habillé comme un vizir ! » Alors Abdallah lui raconta ce qui lui était arrivé depuis le commencement jusqu’à la fin, et ajouta :« Et le roi m’a nommé son grand-vizir et m’a donné sa fille en mariage. Et j’ai maintenant un harem à la tête duquel se trouve ma vieille épouse, la mère des enfants ! » Puis il dit : « Prends ce panier avec tout son contenu. Il t’appartient, car il est écrit aujourd’hui dans ta destinée ! » Puis il le quitta et rentra au palais avec le panier vide.

Lorsque le roi le vit arriver avec le panier vide, il lui dit en riant : « Tu vois bien ! ton ami le Maritime t’a délaissé ! » Il répondit : « Au contraire ! Les pierreries dont il m’a rempli le panier aujourd’hui, étaient supérieures en beauté à celles des autres jours. Mais je les ai toutes données à mon ami le boulanger qui, autrefois, quand me tenait la misère, me nourrissait et nourrissait mes enfants et leur mère. Et moi, à mon tour, de même qu’il m’était miséricordieux aux jours de ma pauvreté, je ne l’oublie point dans les jours de ma prospérité ! Car, par Allah ! je veux témoigner qu’il n’a jamais froissé ma susceptibilité de pauvre besogneux ! » Et le roi extrêmement édifié, lui demanda :« Comment s’appelle ton ami ? » Il répondit : « Il s’appelle Abdallah le Boulanger, comme moi je m’appelle Abdallah le Terrien et comme mon ami de la mer s’appelle Abdallah le Maritime ! » À ces paroles, le roi s’émerveilla et se trémoussa et s’écria :« Et comme moi je m’appelle le Roi Abdallah ! Et comme nous tous nous nous appelons les serviteurs d’Allah ! Or, comme tous les serviteurs d’Allah sont égaux devant le Très-Haut et frères par la foi et l’origine, je veux, ô Abdallah de la Terre, que tu ailles tout de suite me chercher ton ami Abdallah le Boulanger, afin que je le nomme mon second vizir ! »

Aussitôt Abdallah le Terrien alla chercher Abdallah le Boulanger que le roi, séance tenante, revêtit des insignes du vizirat, en le nommant son vizir de la gauche, comme Abdallah le Terrien était son vizir de la droite.

Et Abdallah, l’ancien pêcheur, remplit ses nouvelles fonctions avec tout l’éclat désirable, sans oublier un seul jour d’aller trouver son ami Abdallah de la Mer, et de lui porter un panier des fruits de la saison, en échange d’un panier de métaux précieux et de pierreries. Et lorsqu’il n’y eut plus de fruits dans les jardins et chez les vendeurs de primeurs, il remplit le panier de raisins secs, d’amandes, de noisettes, de pistaches, de noix, de figues sèches, d’abricots secs et de confitures sèches de toutes les espèces et de toutes les couleurs. Et chaque fois il rapportait sur sa tête le panier rempli de joyaux, comme à l’ordinaire. Et cela durant l’espace d’une année.

Or, un jour, Abdallah de la Terre, arrivé, comme toujours, à l’aurore sur le rivage, s’assit aux côtés de son ami Abdallah le Maritime, et se mit à causer avec lui sur les usages des habitants de la mer.

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la cinq cent douzième nuit.

Elle dit :

Et, entre autres choses, il lui dit : « Ô mon frère, ô Maritime, est-ce bien beau chez vous autres ? » Il répondit : « Certainement ! Et, si tu veux, je te ferai entrer avec moi dans la mer, et je te montrerai tout ce qu’elle contient, et je te ferai visiter ma ville et te recevrai dans ma maison, en toute cordiale hospitalité ! » Et Abdallah le Terrien répondit : « Ô mon frère, toi tu as été créé dans l’eau, et l’eau est ta demeure. C’est pourquoi tu n’es point incommodé d’habiter dans la mer. Mais peux-tu me dire, avant que je réponde à ton invitation, s’il ne te serait pas extrêmement funeste de séjourner sur la terre ? » Il dit : « Certainement ! mon corps se dessécherait ; et les vents de la terre, en soufflant contre moi, me feraient mourir ! » Le Terrien dit : « Et moi de même ! J’ai été créé sur la terre, et la terre est ma demeure. C’est pourquoi l’air de la terre ne m’incommode pas. Mais si je venais à entrer avec toi dans la mer, l’eau pénétrerait dans mon intérieur et m’étoufferait, et je mourrais ! » Le Maritime répondit : « Sois sans aucune crainte à ce sujet, car je t’apporterai un onguent, dont tu t’enduiras le corps, et l’eau n’aura plus aucun pouvoir nuisible sur toi, même si tu devais y passer le reste de ta vie. Et de cette façon tu pourras plonger avec moi et parcourir la mer dans tous les sens, et y dormir et t’y réveiller, sans que jamais aucun mal t’arrive par n’importe quel endroit ! »

À ces paroles, le Terrien dit au Maritime : « Dans ce cas, il n’y a pas d’inconvénient à ce que je plonge avec toi. Apporte-moi donc l’onguent en question, afin que j’en fasse l’essai ! » Le Maritime répondit : « C’est ce que je vais faire ! » Et il prit avec lui le panier de fruits et plongea dans la mer, pour, au bout de peu d’instants, revenir tenant dans ses mains un vase rempli d’un onguent semblable à la graisse des vaches, et dont la couleur était jaune comme celle de l’or, et dont l’odeur était délicieuse absolument. Et Abdallah le Terrien demanda :« De quoi est composé cet onguent-là ? » Il répondit : « Il est composé avec la graisse du foie d’une espèce d’entre les espèces de poissons appelée dandane. Et ce poisson dandane est le plus énorme de tous les poissons de la mer, tellement que d’une seule bouchée il avalerait sans se gêner ce que vous autres, les Terriens, appelez un éléphant et un chameau ! » Et l’ancien pêcheur, épouvanté, s’écria :« Et que peut bien manger cette funeste bête-là, ô mon frère ? » Il répondit : « Elle mange d’ordinaire les bêtes les plus petites qui naissent dans les profondeurs. Car tu connais le proverbe qui dit : « Les faibles sont mangés par les forts ! » Le Terrien dit : « Tu dis vrai ! Mais y a-t-il chez vous autres beaucoup de ces dandanes-là ? » Il répondit : « Des milliers et des milliers, et Allah seul en sait le nombre ! » Le Terrien s’écria :« Alors dispense-moi de te faire cette visite, ô mon frère, car j’ai bien peur que cette espèce me rencontre et mange ! » Le Maritime dit : « N’aie point cette peur, car le poisson dandane, bien que d’une férocité terrible, redoute Ibn-Adam dont la chair est un poison violent pour lui ! » L’ancien pêcheur s’écria : « Ya Allah ! mais à quoi ça me servira-t-il d’être un poison pour le dandane une fois que je serai avalé par le dandane ? » Le Maritime répondit : « Sois absolument sans crainte de ce dandane, car rien qu’en voyant Ibn-Adam il prend la fuite, tant il le redoute ! Et puis comme tu es enduit de sa graisse, il te reconnaîtra à l’odeur, et ne te fera point de mal ! » Et le Terrien, gagné par l’assurance de son ami, dit : « Je mets ma confiance en Allah et en toi ! » Et il se dévêtit et creusa dans le sable un trou où il enfouit ses habits, afin que personne ne les lui volât pendant son absence. Après quoi il s’enduisit de l’onguent en question depuis la tête jusqu’aux pieds, sans oublier les plus petites ouvertures, et, cela fait, il dit au Maritime : « Me voici prêt, ô Maritime mon frère ! »

Alors Abdallah de la Mer prit son compagnon par le bras et plongea avec lui dans les profondeurs marines.

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la cinq cent treizième nuit.

Elle dit :

Et il lui dit : « Ouvre les yeux ! » Et comme il ne se sentait point étouffé ni écrasé par le poids énorme de la mer, et comme il respirait là dedans mieux que sous le ciel, il comprit qu’il était réellement impénétrable à l’eau ; et il ouvrit les yeux. Et dès cet instant il devint l’hôte de la mer.

Et il vit la mer au-dessus de sa tête se déployer comme un pavillon d’émeraude, tel sur la terre l’admirable azur reposant sur les eaux ; et à ses pieds s’étendaient les régions sous-marines que nul œil terrien n’avait violées depuis la création ; et une sérénité régnait sur les montagnes et les plaines du fond ; et la lumière était délicate qui se baignait autour des êtres et des choses, dans les transparences infinies et la splendeur des eaux ; et des paysages tranquilles l’enchantaient au-delà de tous les enchantements du ciel natal ; et il voyait des forêts de corail rouge, et des forêts de corail blanc, et des forêts de corail rose qui s’immobilisaient dans le silence de leurs ramures ; et des grottes de diamant dont les colonnes étaient de rubis, de chrysolithes, de béryls, de saphirs d’or et de topazes ; et une végétation de folie qui se dodelinait sur des espaces grands comme des royaumes ; et, au milieu des sables d’argent, les coquillages aux formes et aux couleurs par milliers qui se miraient éclatants dans le cristal des eaux ; et tout autour de lui, en éclairs, des poissons qui ressemblaient à des fleurs, et des poissons qui ressemblaient à des fruits, et des poissons qui ressemblaient à des oiseaux, et d’autres, habillés d’écailles d’or et d’argent, qui ressemblaient à de gros lézards, et d’autres qui figuraient plutôt des buffles, des vaches, des chiens et même des Adamites ; et des bancs immenses de royales pierreries qui lançaient mille feux multicolores que l’eau avivait, loin de les éteindre ; et des bancs où s’ouvraient les huîtres pleines de perles blanches, de perles roses et de perles dorées ; et d’énormes éponges gonflées et mobiles lourdement sur leur base qui s’alignaient en d’immenses rangées symétriques, comme des corps d’armées, et semblaient délimiter les différentes régions marines et se constituer les gardiennes fixes des vastitudes solitaires.

Mais soudain Abdallah le Terrien, qui, toujours au bras de son ami, voyait défiler devant lui, en une course rapide sur les abîmes, tous ces spectacles splendides, aperçut une innombrable suite de cavernes d’émeraude, taillées à même les flancs d’une montagne de la même gemme verte, et aux portes desquelles étaient assises ou étendues des adolescentes belles comme des lunes, aux cheveux couleur de l’ambre et du corail. Et elles ressemblaient aux adolescentes de la terre, n’eût été leur queue qui leur tenait lieu de croupe, de cuisses et de jambes. Or c’étaient les Filles de la Mer ! Et cette ville de cavernes vertes était leur domaine.

À cette vue, le Terrien demanda au Maritime : « Ô mon frère, ces adolescentes ne sont-elles donc pas mariées, que je ne vois pas de mâles parmi elles ? » Il répondit : « Celles que tu vois sont des jeunes filles vierges, et elles attendent à l’entrée de leurs demeures l’arrivée de l’époux qui viendra choisir parmi elles celle qui lui plaît. Car, en d’autres endroits de la mer, se trouvent des villes peuplées de mâles et de femelles, et d’où sortent les adolescents en quête de jeunes épouses ; car c’est ici seulement qu’ont droit de séjourner les jeunes filles, qui, de tous les points de notre empire, s’y rendent et vivent entre elles dans l’attente de l’époux ! » Et, comme il finissait cette explication, ils arrivèrent à une ville peuplée de mâles et de femelles ; et Abdallah le Terrien dit : « Ô mon frère, je vois là une ville peuplée, mais je n’y remarque point de boutiques où l’on vende et l’on achète ! Et puis je dois te dire que je suis bien étonné de voir que pas un des habitants n’est couvert d’habits qui le protègent quant aux parties qui doivent être tenues cachées ! » Il répondit : « Pour ce qui est de la vente et de l’achat, nous n’en avons aucun besoin, vu que la vie nous est facile et que notre nourriture consiste en poissons pêchés à portée de notre main. Mais pour ce qui est de cacher certaines parties de notre corps, d’abord nous n’en voyons pas la nécessité, et nous sommes constitués autrement que vous autres quant à ces parties-là ; et puis, nous voudrions les cacher, que nous le pourrions pas, vu que nous n’avons point d’étoffes pour les couvrir ! » Il dit : « C’est juste ! Mais comment se font chez vous autres les mariages ? » Il dit : « Chez nous il ne se fait point de mariages, car nous n’avons point de lois qui fixent et régissent nos désirs et nos inclinations ; mais quand une adolescente nous plaît, nous la prenons ; et quand elle cesse de nous plaire, nous la laissons à un autre ! D’ailleurs, nous ne sommes pas tous musulmans ; parmi nous il y a aussi beaucoup de chrétiens et de juifs ; et ces gens-là n’admettent pas le mariage fixe, car ils aiment beaucoup les femmes, et le mariage fixe les contrarie. Nous seuls, les musulmans, qui vivons à part dans une ville où ne pénètrent point les infidèles, nous nous marions d’après les préceptes du Livre, et nous célébrons des noces qui sont vues d’un bon œil par le Très-Haut et le Prophète (sur Lui la prière et la paix !). Mais, ô mon frère, je veux me hâter de te faire enfin arriver à notre ville ; car si je passais mille années à te montrer les spectacles de notre empire et les villes qui le peuplent, je n’aurais pas encore fini ma tâche, et tu n’aurais pas pu juger d’une mesure sur vingt-quatre mesures ! » Et le Terrien dit : « Oui, mon frère, d’autant plus que j’ai bien faim, et que je ne puis manger comme toi des poissons crus ! » Et le Maritime demanda :« Et comment alors mangez-vous les poissons, vous autres Terriens ? » Il répondit : « Nous les faisons griller ou frire dans l’huile d’olives ou l’huile de sésame ! » Le Maritime se mit à rire et dit : « Et comment ferions-nous, nous qui habitons dans l’eau, pour avoir de l’huile d’olives ou de sésame, et faire frire des poissons sur un feu qui ne s’éteigne pas ? » Le Terrien dit : « Tu as raison, mon frère ! Je te prie donc de me conduire à ta ville que je ne connais pas ! »

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la cinq cent quatorzième nuit.

Elle dit :

Alors Abdallah le Maritime lui fit parcourir rapidement diverses régions où les spectacles se succédaient devant ses yeux, et le fit aboutir à une ville plus petite que les autres, dont les maisons étaient également des cavernes, les unes grandes et les autres petites, suivant le nombre de leurs habitants. Et le Maritime le conduisit devant une de ces cavernes, et lui dit : « Entre, ô mon frère ! C’est ma maison ! » Et il le fit entrer dans la caverne, et cria :« Hé ! ma fille, viens vite par ici ! » Et aussitôt, sortant de derrière une touffe de corail rose, s’approcha une adolescente qui avait de longs cheveux flottants, de beaux seins, un ventre admirable, une taille gracieuse et de beaux yeux verts aux longs cils noirs, mais qui, comme tous les autres habitants de la mer, se terminait en une queue qui lui tenait lieu de croupe et de jambes. Et, voyant le Terrien, elle s’arrêta interdite, et le regarda avec une immense curiosité, puis finit par éclater de rire, et s’écria :« Ô mon père, qu’est-ce donc que ce Sans-Queue que tu nous amènes ! » Il répondit : « Ma fille, c’est mon ami le Terrien qui me donnait tous les jours le panier de fruits que j’apportais, et dont tu mangeais avec délices ! Approche-toi donc poliment et souhaite-lui la paix et la bienvenue ! » Et elle s’avança et lui souhaita la paix avec beaucoup de gentillesse et un langage choisi ; et comme Abdallah, extrêmement charmé, allait lui répondre, l’épouse du Maritime entra à son tour, tenant contre son sein ses deux derniers enfants, chacun sur un bras ; et les enfants avaient chacun un gros poisson qu’ils croquaient à pleines dents, comme les enfants terriens croquent un concombre.

Or, en voyant Abdallah qui se tenait aux côtés du Maritime, l’épouse de celui-ci s’arrêta sur le seuil, immobile de surprise, après avoir déposé ses deux enfants, et soudain s’écria, en riant de toutes ses forces : « Par Allah ! c’est un Sans-Queue ! Comment peut-on être sans queue ? » Et elle s’avança plus près du Terrien ; et ses deux enfants et sa fille s’en approchèrent également ; et tous, amusés à l’extrême, se mirent à l’examiner de la tête aux pieds, et à s’émerveiller surtout de son derrière, vu que de toute leur vie ils n’avaient vu de derrière ou autre chose qui ressemblât à un derrière. Et les enfants et la jeune fille, qui avaient d’abord été un peu effrayés par cette protubérance, s’enhardirent jusqu’à la toucher avec les doigts à plusieurs reprises, tant elle les intriguait et les amusait. Et ils riaient entre eux de cela, et disaient : « C’est un Sans-Queue ! » et ils dansaient de joie ! Aussi Abdallah de la Terre finit-il par se formaliser de leurs façons et de leur sans-gêne, et dit à Abdallah de la Mer : « Ô mon frère, m’aurais-tu conduit jusqu’ici pour faire de moi la risée de tes enfants et de ton épouse ? » Il répondit : « Je te demande bien pardon, ô mon frère, et je te prie de m’excuser, et de ne point prêter attention aux manières de ces deux femmes et de ces deux enfants, car leur intelligence est défectueuse ! » Puis il se tourna vers ses enfants et leur cria :« Taisez-vous ! » Et ils eurent peur de lui, et se turent. Alors le Maritime dit à son hôte : « Ne t’étonne pourtant pas trop de ce que tu vois, ô mon frère, car chez nous celui qui n’a pas de queue ne compte pas ! »

Or, comme il achevait ces paroles, arrivèrent dix individus grands, gros et vigoureux, qui dirent au maître de la maison : « Ô Abdallah, le roi de la Mer vient d’apprendre que tu as reçu chez toi un Sans-Queue d’entre les Sans-Queue de la Terre. Est-ce vrai ? » Il répondit : « C’est vrai. Et c’est celui-ci même que vous voyez devant vous. Il est mon ami et mon hôte, et je vais à l’instant le reconduire sur le rivage où je l’ai pris ! » Ils dirent : « Garde-toi de le faire ! Car le roi nous a envoyés le chercher, vu qu’il désire le voir et examiner comment il est fait ! Et il paraît qu’il a quelque chose d’extraordinaire à l’arrière, et quelque chose de plus extraordinaire encore à l’avant ! Et le roi voudrait voir les deux choses et savoir comment on les appelle ! »

À ces paroles, Abdallah de la Mer se tourna vers son hôte et lui dit : « Ô mon frère, excuse-moi, car mon excuse est bien manifeste. Nous ne pouvons désobéir aux ordres de notre roi ! » Le Terrien dit : « J’ai bien peur de ce roi, qui peut-être va se formaliser de ce que j’ai des choses qu’il n’a pas et vouloir ma perte à cause de cela ! » Le Maritime dit : « Je serai là pour te protéger et faire en sorte qu’aucun mal ne t’arrive ! » Il dit : « Alors je m’en rapporte à ta décision, et je mets ma confiance en Allah et te suis ! » Et le Maritime emmena son hôte et le conduisit devant le roi.

Lorsque le roi vit le Terrien, il se mit à rire tellement qu’il fit un plongeon ; puis il dit : « Sois le bienvenu parmi nous, ô Sans-Queue ! » Et tous les hauts dignitaires qui entouraient le roi riaient beaucoup et se montraient du doigt les uns aux autres le derrière du Terrien, en disant : « Oui, par Allah ! c’est un Sans-Queue ! » Et le roi lui demanda : « Comment se fait-il que tu n’aies point de queue ? — Je ne sais pas, ô roi ! Mais nous tous, les habitants de la Terre, nous sommes comme ça ! » Le roi demanda :« Et comment appelez-vous cette chose qui vous tient lieu de queue, en arrière ? » Il répondit : « Les uns l’appellent un cul et les autres un derrière, tandis que d’autres le nomment au pluriel et disent des fesses, à cause qu’il y a deux parties. » Et le roi lui demanda :« Et à quoi ça vous sert-il, ce derrière ? » Il répondit : « À s’asseoir, quand on est fatigué, c’est tout ! Mais chez les femmes, il devient un ornement très apprécié ! » Le roi demanda :« Et ce qui est par devant, comment ça s’appelle-t-il ? » Il dit : « Le zebb ! » Il demanda :« Et à quoi ça vous sert-il, ce zebb ? » Il répondit : « À beaucoup d’usages de toutes les espèces, et que je ne puis expliquer, par égard pour le roi. Mais ces usages sont tellement nécessaires, que dans notre monde rien n’est aussi estimé chez l’homme qu’un zebb de valeur, comme chez la femme rien n’est aussi apprécié qu’un derrière d’importance ! » Et le roi et son entourage se mirent à rire extrêmement de ces paroles, et Abdallah le Terrien, ne sachant plus que dire, leva les bras au ciel, et s’écria :« Louanges à Allah qui a créé le derrière pour être une gloire dans un monde et un objet de risée dans un autre. »

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la cinq cent quinzième nuit.

Elle dit :

Et, bien gêné de se voir ainsi servir à satisfaire la curiosité des habitants de la mer, il ne savait plus que faire de sa personne, de son derrière et du reste ; et il pensait en son âme : « Par Allah ! je voudrais être bien loin d’ici, ou avoir de quoi couvrir ma nudité ! » Mais le roi finit par lui dire :« Ô Sans-Queue, tu me réjouis tellement avec ton derrière, que je veux t’accorder la satisfaction de tous tes désirs. Demande-moi donc tout ce que tu veux ! » Il répondit : « Je voudrais deux choses, ô roi ! Retourner sur la terre, et rapporter avec moi beaucoup de joyaux de la mer ! » Et Abdallah le Maritime dit : « D’autant plus, ô roi, que mon ami n’a rien mangé depuis qu’il est ici, et qu’il n’aime pas la chair des poissons crus ! Alors le roi dit : « Qu’on lui donne autant de joyaux qu’il en désire, et qu’on le ramène là d’où il est venu ! »

Aussitôt tous les Maritimes s’empressèrent d’apporter de grandes coquilles vides, et, les ayant remplies de pierreries de toutes les couleurs, demandèrent à Abdallah le Terrien : « Où faut-il te les porter ? » Il répondit : « Vous n’aurez qu’à me suivre et suivre mon ami Abdallah, votre frère, qui va me porter le panier rempli de ces pierreries, selon sa coutume ! » Puis il prit congé du roi et, accompagné de son ami, et suivi par tous les Maritimes porteurs des coquilles pleines de pierreries, il franchit l’empire marin, et remonta sous le ciel.

Là, il s’assit sur le rivage pour se reposer un bon moment et respirer l’air natal. Après quoi il déterra ses habits et s’en vêtit ; et il prit congé de son ami Abdallah le Maritime et lui dit : « Laisse-moi sur le rivage toutes ces coquilles et ce panier, afin que j’aille chercher des portefaix pour qu’ils me les transportent ! » Et il alla chercher les portefaix qui transportèrent au palais tous ces trésors ; puis il entra chez le roi.

Lorsque le roi vit son gendre, il le reçut avec de grandes démonstrations de joie, et lui dit : « Nous avons été tous bien inquiets de ton absence ! » Et Abdallah lui raconta son aventure maritime depuis le commencement jusqu’à la fin ; mais il n’y a point d’utilité à la recommencer. Et il lui mit entre les mains le panier et les coquilles pleines de pierreries.

Et le roi, bien qu’émerveillé du récit de son gendre et des richesses qu’il apportait de la mer, fut très formalisé et offusqué de la façon peu convenable dont les Maritimes s’étaient comportés à l’égard du derrière de son gendre et de tous les derrières en général, et lui dit : « Ô Abdallah, je ne veux plus désormais que tu ailles retrouver cet Abdallah de la Mer sur le rivage, car si, cette fois, tu n’as pas éprouvé un grand dommage de l’avoir suivi, tu ne peux savoir ce qui peut t’arriver dans l’avenir, car ce n’est point chaque fois qu’on la jette, que reste intacte la gargoulette ! Et puis tu es mon gendre et mon vizir, et il ne me convient point de te voir t’en aller chaque matin à la mer avec un panier à poisson sur la tête, pour être ensuite un objet de risée aux yeux de toutes ces personnes plus ou moins à queue et plus ou moins inconvenantes. Reste donc au palais, et de la sorte tu auras la paix, et nous aurons la tranquillité à ton sujet ! »

Alors Abdallah de la Terre, ne voulant point contrarier le roi Abdallah, son beau-père, resta désormais au palais avec son ami Abdallah le Boulanger, et n’alla plus retrouver sur le rivage Abdallah de la Mer, dont d’ailleurs on n’entendit plus parler, vu qu’il avait dû se fâcher !

Et ils vécurent tous dans la condition la plus heureuse et la pratique des vertus, au milieu des délices, jusqu’à ce que vînt les visiter la Destructrice des joies et la Séparatrice des amis. Et tous moururent ! Mais gloire au Vivant qui seul ne meurt pas, qui gouverne l’empire du Visible et de l’Invisible, qui sur toutes choses est Omnipotent, et qui est bienveillant pour ses serviteurs dont Il connaît les intentions et les besoins !

— Et Schahrazade, ayant prononcé ces dernières paroles, se tut. Alors le roi Schahriar s’écria : « Ô Schahrazade, cette histoire est vraiment extraordinaire ! » Et Schahrazade dit : « Oui, ô Roi ; mais, sans aucun doute, et bien qu’elle ait eu la chance de te plaire, elle n’est pas plus admirable que celle que je veux te raconter encore et qui est l’HISTOIRE DU JEUNE HOMME JAUNE. » Et le roi Schahriar dit : « Certes ! tu peux parler ! » Alors Schahrazade dit :

HISTOIRE DU JEUNE HOMME JAUNE

Il est raconté, entre divers contes, ô Roi fortuné, que le khalifat Haroun Al-Rachid sortit une nuit de son palais avec son vizir Giafar, son vizir Al-Fazl, son favori Abou-Ishak, le poète Abou-Nowas, le porte-glaive Massrour et le capitaine de police Ahmad-la-Teigne. Et tous, déguisés en marchands, se dirigèrent vers le Tigre et descendirent dans une barque qu’ils laissèrent aller à l’aventure avec le courant de l’eau. Car Giafar, ayant vu le khalifat pris d’insomnie et l’esprit soucieux, lui avait dit que rien n’était plus efficace pour dissiper l’ennui que de voir ce que l’on n’a pas encore vu, d’entendre ce que l’on n’a pas encore entendu et de visiter un pays que l’on n’a pas encore parcouru.

Or, au bout d’un certain temps, comme la barque se trouvait sous les fenêtres d’une maison qui dominait le fleuve, ils entendirent à l’intérieur de la maison une voix belle et triste qui chantait ces vers en s’accompagnant sur le luth :

« Comme la coupe de vin était là et que dans le fourré du voisinage chantait l’oiseau hazar, je dis à mon cœur.

« Jusqu’à quand repousseras-tu le bonheur ? Réveille-toi, la vie est un prêt à courte échéance !

La coupe et l’échanson, les voici ! C’est un bel et jeune échanson que ton ami ! Regarde-le, et prends de ses mains la coupe qu’il te tend !

Ses paupières sont languissantes et leur regard t’invite ! Ne méprise point ces choses !

J’ai planté de jeunes roses sur ses joues, et quand j’ai voulu à leur maturité les cueillir, j’ai trouvé des grenades !

Ô mon cœur, ne méprise pas ces choses ! C’est le moment où ses joues sont duvetées ! »

En entendant ces couplets, le khalifat dit : « Ô Giafar, qu’elle est belle cette voix ! » Et Giafar répondit : « Ô notre seigneur, certes, jamais voix plus belle ou plus délicieuse n’a encore frappé mon ouïe ! Mais, ô mon maître, entendre une voix de derrière un mur, ce n’est l’entendre qu’à demi ! Que serait-ce si nous l’entendions derrière un rideau… »

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la cinq cent seizième nuit.

Elle dit :

« … Que serait-ce si nous l’entendions derrière un rideau ? » Alors le khalifat dit : « Pénétrons, ô Giafar, dans cette maison pour demander l’hospitalité au maître du lieu, dans l’espoir de mieux entendre cette voix ! » Et ils arrêtèrent la barque et atterrirent. Puis ils frappèrent à la porte de cette maison et demandèrent à l’eunuque qui vint ouvrir la permission d’entrer. Et l’eunuque alla prévenir son maître, qui ne tarda pas à venir au-devant d’eux et leur dit : « Famille, aisance et abondance aux hôtes ! Soyez les bienvenus dans cette maison dont vous êtes les propriétaires ! » Et il les introduisit dans une vaste salle fraîche, au plafond agréablement colorié de dessins sur un fond d’or et d’azur foncé, et au milieu de laquelle, dans un bassin d’albâtre, s’élançait un jet d’eau d’où résultait un son merveilleux. Et il leur dit : « Ô mes maîtres, je ne sais de vous autres quel est le plus honorable ou le plus haut de rang et de condition. Bismillah sur vous tous ! daignez donc vous asseoir aux places que vous trouverez convenables ! » Puis il se tourna vers le fond de la salle où, sur cent chaises d’or et de velours, se trouvaient assises cent adolescentes, et fit un signe. Et aussitôt les cent adolescentes se levèrent et sortirent l’une après l’autre en silence. Et il fit un second signe, et des esclaves, ayant leurs robes relevées à la ceinture, apportèrent de grands plateaux remplis de mets de toutes les couleurs et confectionnés avec tout ce qui vole dans les airs, marche sur le sol ou nage dans les mers ; et des pâtisseries, et des confitures et des tartes sur lesquelles étaient écrits, avec des pistaches et des amandes, des vers à la louange des hôtes.

Et lorsqu’ils eurent mangé et bu, et qu’ils se furent lavé les mains, le maître du lieu leur demanda : « Ô mes hôtes, si maintenant vous m’avez honoré de votre présence pour me faire le plaisir de me demander quelque chose, parlez en toute confiance. Car vos désirs seront exécutés sur ma tête et mes yeux ! » Giafar répondit : « Certes, ô notre hôte, nous sommes entrés dans ta maison pour mieux entendre la voix admirable que nous entendions à demi et voilée, sur l’eau ! »

À ces paroles, le maître de la maison répondit : « Vous êtes les bienvenus ! » Et il frappa dans la paume de ses mains et dit aux esclaves accourus : « Dites à votre maîtresse Sett Jamila de nous chanter quelque chose ! » Et quelques instants après, derrière le grand rideau du fond, une voix à nulle autre pareille chanta avec l’accompagnement léger des luths et des cithares :

« Prends la coupe et bois de ce vin que j’offre à tes lèvres, il ne s’est jamais mélangé au cœur de l’homme !

Mais le temps fuit loin d’une amante qui se flatte en vain de revoir l’objet de son amour.

Combien de nuits j’ai passées, les regards fixés sur les ondes brunies du Tigre, sous la lune obscurcie par l’orage.

Combien de fois à l’Occident j’ai vu la lune, au soir, disparaître dans les eaux pourpres sous la forme d’un glaive d’argent ! »

Lorsqu’elle eut fini de chanter, la voix se tut, et les instruments à cordes seuls continuèrent en sourdine à accompagner les vestiges sonores et aériens. Et le khalifat, émerveillé et ravi, se tourna vers Abou-Ishak et dit : « Par Allah ! jamais je n’ai rien entendu de semblable ! » Et il dit au maître du logis : « La maîtresse de cette voix est certainement amoureuse et séparée de son amoureux ! » Il répondit : « Non pas ! sa tristesse a d’autres origines que celle-là ! Ainsi, par exemple, elle pourrait bien être séparée de son père et de sa mère, et chanter de la sorte en se souvenant d’eux ! » Al-Rachid dit : « Il est bien étonnant que la séparation d’avec les parents suscite de pareils accents ! » Et, pour la première fois, il regarda attentivement son hôte, comme pour lire sur son visage une explication plus admissible. Et il vit que c’était un jeune homme dont les traits étaient d’une grande beauté, mais dont le visage était de couleur jaune comme le safran. Et il fut bien étonné de cette découverte, et lui dit : « Ô notre hôte, nous avons encore un souhait à formuler avant de prendre congé de toi et de nous en aller là d’où nous sommes venus ! » Et le jeune homme jaune répondit : « Ton souhait est d’avance satisfait. » Il demanda : « Je désire, et ceux qui sont avec moi le désirent également, apprendre de toi si cette couleur jaune safran de ton visage est une chose acquise dans le cours de ta vie ou bien si c’est une chose originelle que tu as eue en naissant ! »

Alors le jeune homme jaune dit : « Ô vous tous, mes hôtes, la cause de la couleur jaune safran de mon teint est une histoire si extraordinaire que si elle était écrite avec les aiguilles sur le coin intérieur de l’œil, elle servirait de leçon à qui la lirait avec respect. Confiez-moi donc votre ouïe et accordez-moi toute l’attention de votre esprit ! » Et tous répondirent : « Notre ouïe et notre esprit t’appartiennent ! Et nous voici impatients de t’écouter. »

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la cinq cent dix-septième nuit.

Elle dit :

Alors le jeune homme au teint jaune dit :

« Sachez, ô mes maîtres, que mon origine est du pays d’Oman, où mon père était le plus grand marchand d’entre les marchands de la mer, et possédait en propriété absolue trente navires dont le rendement annuel était de trente mille dinars. Et mon père, qui était un homme éclairé, me fit apprendre l’écriture et aussi tout ce qu’il est nécessaire de savoir. Après quoi, comme son heure dernière approchait, il m’appela et me fit ses recommandations que j’écoutai respectueusement. Puis Allah le prit et l’admit dans sa miséricorde. Puisse-t-il, ô mes hôtes, prolonger votre vie !

« Or moi, quelque temps après la mort de mon père, dont je possédais maintenant toutes les richesses, j’étais assis dans ma maison au milieu de mes invités, quand un de mes esclaves m’annonça qu’il y avait un de mes capitaines marins qui était à la porte et m’apportait une corbeille de primeurs. Et je le fis entrer, et j’acceptai son cadeau qui consistait, en effet, en fruits inconnus à notre terre, et vraiment tout à fait admirables. Et je lui remis, en retour, cent dinars d’or pour lui marquer mon plaisir. Puis je distribuai ces fruits à mes invités, et je demandai au capitaine marin : « D’où viennent ces fruits, ô capitaine ? » Il me répondit : « De Bassra et de Baghdad ! » Et, à ces paroles, tous mes invités se mirent à s’exclamer sur la terre merveilleuse de Bassra et de Baghdad, à me vanter la vie qu’on y menait, la bonté de son climat et l’urbanité de ses habitants ; et ils ne tarissaient point d’éloges à ce sujet, les uns renchérissant sur les paroles des autres. Et moi je fus tellement exalté de tout cela que, sans en demander davantage, je me levai à l’heure même et à l’instant et, ne résistant point à mon âme qui désirait ardemment le voyage, je vendis aux enchères mes biens et mes propriétés, mes marchandises et mes navires, à l’exception d’un seul que je gardai pour mon usage personnel, mes esclaves hommes et mes esclaves femmes, et je fis argent de tout, réalisant de la sorte une somme d’un millier de mille dinars, sans compter les joyaux, les pierreries et les lingots d’or que j’avais dans mes coffres. Après quoi, je m’embarquai, avec ces richesses ainsi réalisées dans leur poids le plus léger, sur le navire que j’avais gardé, et je fis mettre à la voile pour Baghdad.

« Or Allah m’écrivit une heureuse traversée et j’arrivai sain et sauf, avec mes richesses, à Bassra, d’où, ayant pris place sur un autre navire, je remontai le Tigre jusqu’à Baghdad. Là je m’informai de l’endroit le plus convenable à habiter, et l’on m’indiqua le quartier Karkh comme étant le quartier le mieux fréquenté et la résidence habituelle des personnages importants. Et j’allai à ce quartier et je louai une belle maison dans la rue Zaafarân, où je fis transporter mes richesses et mes effets. Après quoi je fis mes ablutions et, l’âme réjouie et la poitrine dilatée de me trouver enfin dans l’illustre Baghdad, but de mes désirs et envie de toutes les villes, je m’habillai de mes plus beaux vêtements et sortis me promener à l’aventure à travers les rues les plus fréquentées.

« Or, ce jour-là était précisément le vendredi, et tous les habitants étaient en tenue de fête et se promenaient comme moi, en respirant l’air frais du dehors. Et moi je suivais la foule et me portais là où elle se portait. Et j’arrivai de la sorte à Karn-al-Sirat, le but habituel des promeneurs de Baghdad. Et je vis, à cet endroit, entre divers édifices fort beaux, une bâtisse plus belle que les autres et dont la façade donnait sur le fleuve. Et sur le seuil de marbre je vis un vieillard assis et vêtu de blanc qui était bien vénérable d’aspect, avec une barbe blanche qui lui descendait jusqu’à la ceinture en se divisant en deux touffes égales de filigrane d’argent. Et il était entouré de cinq adolescents beaux comme des lunes, et parfumés comme lui d’essences choisies.

« Alors moi, gagné par la belle physionomie du vieillard blanc et par la beauté des adolescents, je demandai à un passant : « Qui est ce vénérable cheikh ? Et quel est son nom ? » Il me fut répondu : « C’est le cheikh Taher Aboul-Ola, l’ami des jeunes gens ! Et tous ceux qui entrent chez lui n’ont qu’à manger, boire et s’amuser au choix avec les adolescents ou les jeunes filles qui logent en permanence dans sa maison. »

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la cinq cent dix-huitième nuit.

Elle dit :

« Et moi, à ces paroles, ravi à la limite du ravissement, je m’écriai : « Gloire à Celui qui, dès ma descente du navire, m’a mis sur la route de ce cheikh au visage de bon augure ! car je ne suis venu du fond de mon pays à Baghdad, que dans le but de trouver un homme tel que celui-ci ! » Et je m’avançai vers le vieillard et, après lui avoir souhaité la paix, je lui dis : « Ô mon maître, j’ai besoin de te demander quelque chose ! » Et il me sourit comme un père sourit à son fils, et me répondit : « Et que souhaites-tu ? » Je dis : « Je souhaite vivement d’être ton hôte cette nuit ! » Il me regarda encore et me répondit : « Avec amitié cordiale et générosité ! » Puis il ajouta : « Cette nuit, ô mon fils, j’ai un nouvel arrivage de jeunes filles dont le prix, par soirée, varie suivant leurs mérites. Les unes sont cotées dix dinars par soirée, les autres vingt, et d’autres atteignent jusqu’à cinquante et cent dinars par soirée. C’est à ton choix ! » Je répondis : « Par Allah ! je veux commencer l’essai d’abord avec une de celles qui n’atteignent que dix dinars par soirée. Ensuite Allah ! Karim ! » Puis j’ajoutai : « Voici trois cents dinars pour un mois, car un bon essai exige un mois ! » Et je lui comptai les trois cents dinars et les lui pesai dans la balance qu’il avait près de lui. Alors il appela un des adolescents qui étaient là et lui dit : « Emmène ton maître ! » Et l’adolescent me prit par la main et me conduisit d’abord au hammam de la maison, où il me donna un bain excellent et me prodigua les soins les plus attentifs et les plus minutieux. Après quoi il me conduisit à un pavillon et frappa à l’une de ses portes.

« Et aussitôt vint ouvrir une adolescente, au visage riant et plein de bon augure, qui me fit un beau geste d’accueil. Et le jeune garçon lui dit : « Je te confie ton hôte ! » Et il se retira. Alors elle me prit la main que le jeune garçon venait de lui remettre, et m’introduisit dans une chambre miraculeuse d’ornementations, sur le seuil de laquelle nous reçurent deux petites esclaves attachées à son service et jolies comme deux étoiles. Et moi je regardai plus attentivement l’adolescente, leur maîtresse, et je m’assurai de la sorte qu’elle était vraiment telle la lune dans son plein. Lors elle me fit m’asseoir et s’assit à mon côté ; puis elle fit un signe aux deux petites, qui aussitôt nous apportèrent un grand plateau d’or sur lequel étaient assis des poulets rôtis, des viandes rôties, des cailles rôties, des pigeons rôtis et des coqs sauvages rôtis. Et nous mangeâmes jusqu’à satiété. Et de ma vie je n’avais goûté à des mets plus délicieux que ceux-là, ni bu des boissons plus savoureuses que celles qu’elle me servit, une fois enlevé le plateau des mets, ni respiré des fleurs plus suaves, ni ne m’étais dulcifié de fruits, de confitures et de pâtisseries aussi extraordinaires ! Et elle fit preuve ensuite de tant de gentillesse, de charme et de voluptueuses caresses que je passai avec elle le mois entier sans me douter de la fuite des jours.

« Au bout du mois, le petit esclave vint me chercher et me ramena au hammam, d’où je sortis pour aller trouver le cheikh blanc et lui dire : « Ô mon maître, je désire une de celles qui sont à vingt dinars par soirée ! » Il me répondit : « Pèse l’or ! » Et j’allai chercher de l’or à ma maison, et revins lui peser six cents dinars pour un mois d’essai avec une adolescente de vingt dinars par soirée. Et il appela un des adolescents et lui dit : « Emmène ton maître ! » Et l’adolescent me conduisit au hammam où il me soigna mieux encore que la première fois, et me fit ensuite pénétrer dans un pavillon dont la porte était gardée par quatre petites esclaves qui, aussitôt qu’elles nous eurent aperçus, coururent prévenir leur maîtresse. Et la porte s’ouvrit et je vis apparaître une jeune chrétienne du pays des Francs, belle bien plus que la première, et plus richement habillée. Et elle me prit par la main, en me souriant, et m’introduisit dans sa chambre qui m’étonna par la richesse de sa décoration et de ses tentures. Et elle me dit : « Bienvenu soit l’hôte charmant… »

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la cinq cent dix-neuvième nuit.

Elle dit :

« … Bienvenu soit l’hôte charmant ! » Et après m’avoir servi des mets et des boissons encore plus extraordinaires que la première fois, comme elle avait une très belle voix et savait s’accompagner sur les instruments d’harmonie, elle voulut me griser plus encore que je ne l’étais et, ayant pris un luth persan, elle chanta :

« Ô suaves parfums des terres où s’élève Babylone, allez avec la brise porter un message à ma bien-aimée.

Au loin, en des lieux enchantés, habite celle qui porte le trouble dans l’âme des amants, et les enflamme sans leur accorder le don qui apaise les désirs ! »

« Or moi, ô mes maîtres, je passai le mois entier avec cette fille des Francs, et je dois vous avouer que je la trouvai infiniment plus experte en mouvements que ma première amante. Et vraiment je constatai que je n’avais pas payé un prix exagéré les délices qu’elle me fit éprouver depuis le premier jour jusqu’au trentième.

« Aussi, lorsque l’adolescent revint me prendre et me conduire au hammam, je ne manquai point d’aller trouver le cheikh blanc et de lui faire mes compliments sur le choix plein de justesse qu’il faisait de ses adolescentes, et je lui dis : « Par Allah ! ô cheikh, je veux habiter toujours dans ta généreuse maison, où l’on trouve la joie des yeux, les délices des sens et le charme d’une société choisie ! » Et le cheikh fut très satisfait de mes louanges, et, pour m’en marquer son contentement, me dit : « Cette nuit, ô mon hôte, est pour nous une nuit de fête extraordinaire ; et seuls ont droit de prendre part à cette fête les clients distingués de ma maison. Et nous l’appelons la Nuit des Visions splendides. Tu n’as donc qu’à monter sur la terrasse, et à juger par tes yeux ! » Et moi je remerciai le vieillard et montai sur la terrasse.

« Or, la première chose que j’aperçus, une fois sur la terrasse, fut un grand rideau de velours qui divisait la terrasse en deux parties. Et, derrière ce rideau, sur un beau tapis, éclairés par la lune, étaient étendus l’un à côté de l’autre deux beaux jeunes gens, une jeune fille et son amoureux, qui s’embrassaient lèvres sur lèvres. Et moi, à la vue de la jeune fille et de sa beauté sans pareille, je fus étourdi et émerveillé, et je restai longtemps là à la regarder sans respirer, ne sachant plus où je me trouvais. Je pus enfin sortir de mon immobilité et, ne pouvant avoir de paix avant de savoir qui elle était, je descendis de la terrasse et courus trouver l’adolescente avec qui je venais de passer un mois d’amour ; et je lui racontai ce que je venais de voir. Et elle vit l’état où j’étais et me dit : « Mais qu’as-tu besoin de te préoccuper de cette jeune fille ? » Je répondis : « Par Allah ! elle m’a arraché la raison et la foi ! » Elle me dit en souriant : « Alors tu désires la posséder ? » Je répondis : « C’est là le vœu de mon âme, car elle règne dans mon cœur ! » Elle dit : « Eh bien, sache que cette adolescente est la fille même du cheikh Taher Aboul-Ola, notre maître, et nous sommes toutes des esclaves à ses ordres ! Sais-tu combien coûte une nuit passée avec elle ? » Je répondis : « Comment le saurais-je ? » Elle me dit : « Cinq cents dinars d’or ! C’est un fruit digne de la bouche des rois. » Je répondis : « Ouallah ! Je suis prêt à dépenser toute ma fortune pour la posséder, ne serait-ce qu’une soirée ! » Et je passai toute cette nuit-là sans arriver à fermer l’œil, tant mon esprit travaillait à son sujet.

« Aussi le lendemain je me hâtai de me vêtir de mes plus beaux habits, et, accoutré comme un roi, je me présentai devant le cheikh Taher, son père, et je lui dis : « Je désire celle dont la nuit est de cinq cents dinars ! » Il me répondit : « Pèse l’or ! » Et moi aussitôt je lui pesai le prix de trente nuits, en tout quinze mille dinars. Et il les prit et dit à l’un des jeunes garçons : « Conduis ton maître auprès de ta maîtresse Une telle. » Et le jeune garçon m’emmena et me fit entrer dans un appartement dont mon œil n’avait jamais vu le pareil en beauté et en richesse sur le visage de la terre. Et je vis, assise nonchalamment, un éventail à la main, l’adolescente, et du coup je fus stupéfait d’admiration quant à mon esprit, ô mes hôtes honorables. »

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la cinq cent vingtième nuit.

Elle dit :

 

« Car elle était vraiment comme la lune à son quatorzième jour, et rien qu’à la façon dont elle répondit à mon salam, elle acheva de me ravir la raison par le ton de sa voix plus mélodieuse que les accords du luth ; et toute belle qu’elle était, et de tous les côtés gracieuse et symétrique, en vérité ! Et c’est d’elle sans aucun doute qu’il s’agit dans ces vers du poète :

« La belle ! Si elle paraissait au milieu des infidèles, ils délaisseraient pour elle leurs idoles et l’adoreraient comme la seule divinité.

Si toute nue sur la mer elle se montrait, sur la mer aux flots amers et salés, du miel de sa bouche la mer se dulcifierait.

Si à quelque moine chrétien d’Occident elle se montrait en Orient, pour sûr le moine délaisserait l’Occident et tournerait ses regards vers l’Orient !

Mais moi, l’ayant vue dans l’obscurité qu’illuminaient ses yeux, je m’écriai : « Ô nuit ! Que vois-je ?

Est-ce une apparition légère qui me leurre, ou bien une vierge intacte qui réclame un copulateur ? »

Et je la vis, à ces paroles, serrer avec sa main la fleur de son milieu, et me dire en soupirant de tristes et douloureux soupirs :

« De même que les belles dents ne paraissent bien belles que frottées par la tige aromatique, de même le zebb est aux belles vulves ce que la tige frotteuse est aux jeunes dents !

Ô musulmans, à l’aide ! N’y a-t-il donc plus chez vous autres un maître zebb qui sache se tenir debout ! »

Alors moi je sentis mon zebb craquer sur ses jointures et soulever ma tunique pour prendre un essor triomphant. Et en son langage il dit à la belle : « Le voici ! Le voici ! »

Et je défis ses voiles. Mais elle eut peur et me dit : « Qui es-tu ? » Je répondis : « Un gaillard dont le zebb debout vient répondre à ton appel ! »

Et, sans plus tarder, je l’assaillis, et mon zebb, gros comme un bras, remuait entre ses cuisses gentiment !

Si bien que, comme je finissais de planter le troisième clou, elle me dit : « Plus près, ô gaillard, plus près l’enfoncement ! » Et je répondis : « Plus près, ô ma maîtresse, plus près ! Il arrive ! »

« Or moi, je lui souhaitai la paix, et elle me rendit mon souhait, en me lançant des regards d’une langueur acérée, et me dit : « Amitié, aisance et générosité à l’hôte ! » Et elle me prit la main, ô mes maîtres, et me fit asseoir auprès d’elle ; et des jeunes filles aux beaux seins entrèrent et nous servirent, sur des plateaux, les rafraîchissements de la bienvenue, et des fruits exquis, des conserves de choix, et un vin délicieux comme on n’en boit que dans les palais des rois ; et elles nous offrirent des roses et des jasmins, tandis qu’autour de nous les arbustes odoriférants et l’aloès qui brûlait dans les cassolettes d’or exhalaient leurs suaves parfums. Ensuite une des esclaves lui apporta un étui de satin dont elle tira un luth d’ivoire, qu’elle accorda, et elle chanta ces vers :

« Ne bois le vin que de la main d’un tendre jouvenceau ; car si le vin procure l’ivresse, le jouvenceau rend meilleur le vin.

Car le vin ne procure point de délices à celui qui le boit, à moins que l’échanson n’ait des joues où brillent de pures roses, candides et fraîches. »

« Or moi, mes hôtes, après ces préludes, je m’enhardis, et ma main devint audacieuse, et mes yeux et mes lèvres la dévoraient ; et je lui trouvai des qualités si extraordinaires de savoir et de beauté, que non seulement je passai avec elle le mois déjà payé, mais que je continuai à payer au vieillard blanc, son père, un mois après un autre mois, et ainsi de suite pendant un long espace de temps, jusqu’à ce que, à cause de ces dépenses considérables, il ne me restât plus un seul dinar de toutes les richesses que j’avais apportées avec moi du pays d’Oman, ma patrie. Et alors songeant que j’allais bientôt être forcé de me séparer d’elle, je ne pus empêcher mes larmes de couler en fleuves sur mes joues, et je ne sus plus différencier le jour d’avec la nuit. »

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la cinq cent vingt-unième nuit.

Elle dit :

 

« Et elle, me voyant ainsi tout en larmes, me dit : « Pourquoi pleures-tu ? » Je dis : « Ô ma maîtresse, parce que je n’ai plus d’argent, et que le poète a dit :

« La pénurie nous rend étrangers dans nos propres demeures, et l’argent nous donne une patrie à l’étranger ! »

« C’est pourquoi, moi, ô lumière de mes yeux, je pleure dans la crainte de me voir séparé de toi par ton père ! »

Elle me dit : « Sache alors que lorsqu’un client de la maison s’est ruiné dans la maison, mon père a l’habitude de lui donner l’hospitalité pendant encore trois jours, avec toute la largesse désirable et sans le priver d’aucun des agréments coutumiers ; après quoi il le prie de s’en aller et de ne plus se montrer dans la maison ! Quant à toi, mon chéri, comme dans mon cœur il y a pour toi un grand amour, n’aie aucune crainte à ce sujet, car je vais trouver le moyen de te garder ici aussi longtemps que tu le voudras, Inschallah ! J’ai, en effet, toute ma fortune personnelle sous mes propres mains, et mon père en ignore toute l’immensité. Aussi vais-je tous les jours te donner un sac de cinq cents dinars, prix d’une soirée ; et toi tu le remettras à mon père, en lui disant : « Désormais je te paierai les soirées jour par jour ! » Et mon père, te sachant solvable, acceptera cette condition ; et, selon sa coutume, il viendra me remettre cette somme qui m’est due ; et moi de nouveau je te la donnerai afin que tu lui payes une nouvelle soirée ; et il en sera ainsi aussi longtemps qu’Allah le voudra et que tu ne t’ennuieras pas avec moi ! »

« Alors moi, ô mes hôtes, dans ma joie je devins léger comme les oiseaux, et je la remerciai et lui baisai la main ; puis je demeurai avec elle, en ce nouvel état de choses, l’espace d’une année, comme le coq dans le poulailler.

« Or, au bout de ce temps, le sort néfaste voulut que ma bien-aimée, dans un accès de colère, s’emportât contre une de ses esclaves et la frappât douloureusement ; et l’esclave s’écria : « Par Allah ! je te meurtrirai le cœur comme tu m’as meurtrie ! » Et elle courut à l’instant chez le père de mon amie, et lui révéla toute l’affaire depuis le commencement jusqu’à la fin.

« Lorsque le vieux Taher Aboul-Ola entendit le discours de l’esclave, il sauta sur ses pieds et courut me trouver alors que, dans l’ignorance encore de ce qui se passait, j’étais aux côtés de mon amie, en train de me livrer à divers ébats de première qualité ; et il me cria : « Ho ! un Tel ! » Je répondis : « À tes ordres, ô mon oncle ! » Il me dit : « Notre coutume ici, quand un client s’est ruiné, est d’héberger ce client, en ne le privant de rien, pendant trois jours. Mais toi, il y a déjà un an que tu uses par fraude de notre hospitalité, en mangeant, en buvant et en copulant à ton aise ! » Puis il se tourna vers ses esclaves et leur cria : « Chassez d’ici ce fils d’enculé ! » Et ils s’emparèrent de moi et me jetèrent tout nu à la porte, en me mettant dans la main dix petites pièces d’argent et en me donnant un vieux caban rapiécé et tombant en loques, pour couvrir ma nudité. Et le cheikh blanc me dit : « Va-t’en ! je ne veux ni te faire donner la bastonnade ni t’injurier ! Mais hâte-toi de disparaître ; car si tu as le malheur de rester encore dans Baghdad, notre ville, ton sang jaillira au-dessus de ta tête ! »

« Alors moi, ô mes hôtes, je fus bien obligé de sortir en dépit de mon nez, sans savoir où me diriger dans cette ville que je ne connaissais guère, bien que je l’habitasse depuis quinze mois. Et je sentis s’abattre pesamment sur mon cœur toutes les calamités du monde et sur mon esprit le désespoir, les tristesses et les soucis ! Et je dis en mon âme : « Comment, moi qui suis venu ici à travers les mers porteur de mille milliers de dinars d’or avec, en plus, le prix de vente de mes trente navires, ai-je pu dépenser toute cette fortune dans la maison de ce calamiteux vieillard de goudron, pour maintenant en sortir tout nu et le cœur brisé et l’âme humiliée ? Mais il n’y a de recours et de puissance qu’en Allah le Glorieux, le Très-Haut ! » Et comme, plongé dans ces affligeantes pensées, j’étais arrivé sur les bords du Tigre, je vis un navire qui allait descendre vers Bassra. Et je m’embarquai à bord de ce navire, en offrant mes services comme matelot au capitaine, afin de payer mon passage. Et j’arrivai de la sorte à Bassra. »

— À ce moment de sa narration Schahrazade vit apparaître le matin, et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la cinq cent vingt-deuxième nuit.

Elle dit :

« Là je me dirigeai, sans tarder, vers le souk, car la faim me torturait, et je fus remarqué par un épicier qui s’approcha vivement de moi et se jeta à mon cou en m’embrassant, et se fit connaître à moi comme un ancien ami de mon père ; puis il m’interrogea sur mon état. Et je lui racontai, sans omettre un détail, tout ce qui m’était arrivé. Et il me dit : « Ouallah ! ce ne sont pas les actes d’un homme sensé ! Mais maintenant, ce qui est passé est passé, que comptes-tu faire ? » Je répondis : « Je ne sais pas ! » Il me dit : « Veux-tu accepter de rester chez moi ? Et, puisque tu sais l’écriture, veux-tu écrire les entrées et sorties de mes fournitures, et toucher par jour comme salaire un drachme d’argent, sans compter ta nourriture et ta boisson ? » Et moi j’acceptai en le remerciant, et demeurai chez lui comme scribe pour les sorties ou entrées des ventes ou achats. Et je vécus de la sorte chez lui assez de temps pour mettre de côté la somme de cent dinars.

« Alors je louai pour mon propre compte un petit local, sur le bord de la mer, afin d’y attendre l’arrivée de quelque navire chargé de marchandises du loin, où m’acheter, avec mon argent, de quoi faire un chargement bon à vendre à Baghdad, où je voulais retourner, dans l’espoir de trouver l’occasion de revoir mon amie.

« Or, la chance voulut qu’un jour un navire vînt du loin chargé de ces marchandises que j’attendais ; et moi, mêlé aux autres marchands, je me dirigeai vers le navire et montai à bord. Et voici que, du fond du navire, sortirent deux hommes qui s’assirent sur deux chaises et étalèrent devant nous leurs marchandises. Et quelles marchandises ! Et quel éblouissement des yeux ! Nous ne vîmes là rien que des joyaux, des perles, du corail, des rubis, des agates, des hyacinthes et des pierreries de toutes les couleurs ! Et alors l’un des deux hommes se tourna vers les marchands terriens et leur dit : « Ô compagnie des marchands, tout ceci n’est pas à vendre pour aujourd’hui, car je suis encore fatigué de la mer ; je ne l’ai étalé que pour vous donner une idée de ce que sera la vente de demain ! » Mais les marchands le pressèrent tellement qu’il accepta de commencer la vente immédiatement, et le crieur se mit à crier la vente des pierreries, espèce par espèce. Et les marchands se mirent à augmenter chaque fois le prix, les uns sur les autres, jusqu’à ce que le premier petit sac de pierreries eût atteint le prix de quatre cents dinars. À ce moment, le propriétaire du sac, qui m’avait autrefois connu dans mon pays quand mon père était à la tête du commerce d’Oman, se tourna vers moi et me demanda : « Pourquoi ne dis-tu rien et n’augmentes-tu pas le prix comme les autres marchands ? » Je répondis : « Par Allah, ô mon maître, il ne me reste plus des biens de ce monde que la somme de cent dinars ! » Et je fus bien confus, en disant ces paroles, et des gouttes de larmes tombèrent de mes yeux. Et, à cette vue, le propriétaire du sac frappa ses mains l’une dans l’autre et s’écria, plein de surprise : « Ô Omani, comment d’une si immense fortune ne te reste-t-il plus que cent dinars ? » Et il me regarda ensuite avec commisération et entra dans mes peines ; puis soudain il se tourna vers les marchands et leur dit : « Soyez témoins que je vends à ce jeune homme pour la somme de cent dinars un sac avec tout ce qu’il contient en fait de gemmes, de métaux et d’objets précieux, bien que je sache sa valeur réelle qui monte à plus de mille dinars. C’est donc un cadeau que je lui donne de moi à lui ! » Et les marchands, stupéfaits, témoignèrent qu’ils voyaient et entendaient ; et le marchand me remit le sac avec tout ce qu’il contenait, et même me fit cadeau du tapis, et de la chaise sur laquelle il était assis. Et moi je le remerciai pour sa générosité ; et je descendis à terre et me dirigeai vers le souk des bijoutiers.

« Là je louai une boutique et me mis à vendre et à acheter et à réaliser tous les jours un gain assez appréciable. Or, parmi les objets précieux contenus dans le sac, se trouvait un morceau d’écaille rouge d’un rouge foncé qui, à en juger par les caractères talismaniques gravés sur ses deux faces, sous la forme de pattes de fourmis, devait être quelque amulette fabriquée par un maître fort versé dans l’art des amulettes. Il pesait une demi-livre, mais j’en ignorais l’usage spécial et le prix. Aussi je le fis crier plusieurs fois au souk, mais on n’en offrit au crieur que de dix à quinze drachmes. Et moi, ne voulant pas, tout de même, en prévision d’une excellente occasion, le céder à un prix si modique, je jetai ce morceau d’écaille dans un coin de ma boutique, où il resta une année. Or un jour que j’étais assis dans ma boutique, je vis entrer…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la cinq cent vingt-troisième nuit.

Elle dit :

… Or un jour que j’étais assis dans ma boutique, je vis entrer un étranger qui me souhaita la paix et qui, apercevant le morceau d’écaille, malgré la poussière dont il était recouvert, s’écria : « Loué soit Allah ! Je trouve enfin ce que je cherchais ! » Et il prit le morceau d’écaille, le porta à ses lèvres et à son front, et me dit : « Ô mon maître, veux-tu me vendre ceci ? » Je répondis : « Je veux bien ! » Il demanda : « Quel en est le prix ? » Je dis : « Combien en offres-tu, toi ? » Il répondit : « Vingt dinars d’or ! » Et moi, à ces paroles, je crus, tant la somme me paraissait considérable, que l’étranger se moquait de moi ; et je lui dis d’un ton fort désagréable : « Va-t’en en ta voie ! » Alors il crut que je trouvais modique la somme, et me dit : « J’en offre cinquante dinars ! » Mais moi, de plus en plus convaincu qu’il riait de moi, non seulement je ne voulus point lui répondre, mais je ne le regardai même pas et fis semblant de ne plus remarquer sa présence, afin qu’il s’en allât. Alors il me dit : « Mille dinars ! »

Tout cela ! Et moi, ô mes hôtes, je ne répondais pas ; et lui, souriait de mon silence gros de fureur concentrée, et me disait : « Pourquoi ne veux-tu pas me répondre ? » Et moi je finis par répondre encore : « Va-t’en en ta voie ! » Alors il se mit à augmenter mille dinars sur mille dinars jusqu’à ce qu’il m’offrît vingt mille dinars. Et moi je ne répondais pas !

« Tout cela ! Et les passants et les voisins, attirés par cet étrange marché, s’attroupaient autour de nous dans la boutique et dans la rue, et murmuraient tout haut contre moi et faisaient des remarques désobligeantes sur moi, disant : « Il ne faut pas que nous lui permettions de demander davantage pour ce misérable morceau d’écaille ! » Et d’autres disaient : « Ouallah ! la tête dure, les yeux vides ! S’il ne va pas lui céder le morceau d’écaille, nous le chasserons de la ville ! »

« Tout cela ! Et moi je ne savais pas encore ce que l’on me voulait. Aussi, pour en finir, je demandai à l’étranger : « Veux-tu enfin me dire si tu achètes vraiment ou si tu te moques ? » Il répondit : « Et toi, veux-tu vraiment vendre ou te moquer ? » Je dis : « Vendre ! » Et il dit : « Alors je t’offre, comme dernier prix, trente mille dinars ! Et concluons la vente et l’achat ! » Et moi alors je me tournai vers les assistants, et je leur dis : « Je vous prends à témoin dans cette vente ! Mais auparavant je tiens à savoir de l’acheteur ce qu’il veut faire de ce morceau d’écaille ! » Il répondit : « Concluons d’abord le marché, et je te dirai ensuite les vertus et l’utilité de cette chose-là ! » Je répondis : « Je te la vends ! » Il dit : « Allah est témoin de ce que nous disons ! » Et il sortit un sac rempli d’or, me compta et me pesa trente mille dinars, prit l’amulette, la mit dans sa poche, en poussant un grand soupir, et me dit : « Alors c’est bien vendu et conclu ? » Je répondis : « C’est vendu et conclu ! » Et il se tourna vers les assistants et leur dit : « Soyez tous témoins qu’il m’a vendu l’amulette et en a touché le prix consenti à trente mille dinars ! » Et, cela fait, il se tourna vers moi, et, avec un ton de commisération et d’ironie extrême, il me dit : « Ô pauvre, par Allah ! si tu avais su tenir la main dans cette vente en la retardant encore, je serais arrivé à te payer pour prix de cette amulette non point trente mille ou cent mille dinars mais mille milliers de dinars, si ce n’est davantage ! »

« Or moi, ô mes hôtes, en entendant ces paroles, et en me voyant ainsi frustré, à cause de mon manque de flair, de cette somme fabuleuse, je sentis un grand bouleversement s’opérer dans mon intérieur ; et une révolution soudaine de mon corps fit descendre le sang de mon visage et monter à la place cette couleur jaune que j’ai conservée depuis et qui a attiré votre attention ce soir, ô mes hôtes !

Je restai donc hébété un moment, puis je dis à l’étranger : « Peux-tu me dire maintenant les vertus et l’utilité de ce morceau d’écaille ? » Et l’étranger me répondit : « Sache que le roi de l’Inde a une fille chérie qui n’a point sa pareille en beauté sur la face de la terre ; mais elle est sujette à de violents maux de tête ! Aussi le roi son père, à bout de ressources et de médicaments capables de la soulager, fit assembler les plus forts scribes de son royaume et les hommes de science et les devins ; mais aucun d’eux ne réussit à enlever de sa tête les douleurs qui la torturaient…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la cinq cent vingt-quatrième nuit.

Elle dit :

… Mais aucun d’eux ne réussit à enlever de sa tête les douleurs qui la torturaient. Alors moi, qui étais présent dans l’assemblée, je dis au roi : « Ô roi, je connais un homme appelé Saadallah le Babylonien, qui n’a point son pareil ou son supérieur dans la connaissance de tels remèdes, sur la face de la terre ! Si donc tu juges à propos de m’envoyer vers lui, fais-le ! » Le roi me répondit : « Va vers lui ! » Je dis : « Donne-moi mille milliers de dinars et un morceau d’écaille rouge d’un rouge foncé ! Et, en plus, un cadeau ! » Et le roi me donna tout ce que je lui demandais, et je partis de l’Inde vers le pays de Babylone. Et là je m’informai du sage Saadallah, on me guida vers lui, et je me présentai devant lui et lui remis cent mille dinars et le cadeau du roi ; puis je lui donnai le morceau d’écaille, et après lui avoir soumis le but de ma mission, je le priai de me préparer une amulette souveraine contre les maux de tête. Et le sage de Babylone employa sept mois entiers à consulter les astres, et finit, au bout de ces sept mois, par choisir un jour faste pour tracer sur le morceau d’écaille ces caractères talismaniques pleins de mystère que tu vois sur les deux faces de cette amulette que tu m’as vendue ! Et moi je pris cette amulette et revins auprès du roi de l’Inde, auquel je la remis.

« Or le roi entra dans la chambre de sa fille chérie, et la trouva, selon les instructions données, toujours enchaînée au moyen de quatre chaînes attachées aux quatre coins de la chambre, et cela afin qu’elle ne pût, dans ses crises de douleurs, se tuer en se jetant par la fenêtre. Et dès qu’il eut posé l’amulette sur le front de sa fille, elle se trouva guérie à l’heure et à l’instant. Et le roi, à cette vue, se réjouit à la limite de la réjouissance, et me combla de riches présents et m’attacha à sa personne, parmi ses intimes. Et la fille du roi, guérie de la sorte si miraculeusement, attacha l’amulette à son collier, et ne la quitta plus.

« Mais un jour la princesse, se trouvant en promenade dans une barque, jouait avec ses compagnes, l’une d’elles, dans un mouvement malheureux, cassa le fil du collier, et fit tomber l’amulette dans l’eau. Et l’amulette disparut. Et au même moment la Possession rentra en elle, et elle fut de nouveau possédée par le Possesseur terrible, qui lui donna des maux de tête d’une telle violence qu’il lui égara la raison. À cette nouvelle, le chagrin du roi fut au-dessus de toutes paroles ; et il m’appela et me chargea d’une nouvelle mission auprès du cheikh Saadallah le Babylonien, afin qu’il fît une autre amulette. Et je partis. Mais, en arrivant à Babyl, j’appris que le cheikh Saadallah était mort.

« Et depuis lors, accompagné de dix personnes pour m’aider dans mes recherches, je parcours tous les pays de la terre dans le but de trouver, chez quelque marchand ou chez quelque vendeur ou passant, une amulette de ces amulettes que savait seul douer de vertus guérisseuses et exorcisantes le cheikh Saadallah de Babylone. Et le sort a voulu te mettre sur ma voie, et me faire trouver et acheter dans ta boutique cet objet que je désespérais déjà de retrouver jamais ! Puis, ô mes hôtes, l’étranger, après m’avoir raconté cette histoire, serra sa ceinture et s’en alla. Et telle est, comme je vous l’ai déjà dit, la cause de la couleur jaune de mon visage !

« Quant à moi, je réalisai en argent tout ce que je possédais, en vendant ma boutique, et, riche désormais, je partis en toute hâte pour Bagdad, où, dès mon arrivée, je volai au palais du vieillard blanc, père de ma bien-aimée. Car, depuis ma séparation d’avec elle, le jour et la nuit elle remplissait mes pensées ; et la revoir était le but de mes désirs et de ma vie. Et l’absence n’avait fait qu’attiser les feux de mon âme et exalter mon esprit.

« Je m’informai donc d’elle auprès d’un jeune garçon qui gardait la porte d’entrée. Et le jeune garçon me dit de lever la tête et de regarder. Et je vis que la maison tombait en ruine, que la fenêtre où d’ordinaire se tenait ma bien-aimée était arrachée, et qu’un air de tristesse et de profonde désolation régnait sur la demeure. Alors les larmes me vinrent aux yeux, et je dis au petit esclave : « Qu’a donc fait Allah au cheikh Taher, ô mon frère ? » Il me répondit : « La joie a abandonné la demeure, et le malheur s’est abattu sur nous depuis que nous a quittés un jeune homme du pays d’Oman, nommé Aboul-Hassan Al-Omani. Ce jeune marchand était resté une année avec la fille du cheikh Taher ; mais comme, au bout de ce temps, il n’eut plus d’argent, le cheikh, notre maître, l’a chassé de la maison. Mais notre maîtresse, l’adolescente, qui l’aimait d’un grand amour…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la cinq cent vingt-cinquième nuit.

Elle dit :

… Mais notre maîtresse, l’adolescente, qui l’aimait d’un grand amour, fut si bouleversée de ce départ qu’elle tomba malade d’une fort grave maladie qui la fit approcher de la mort. Alors notre maître Taher, se repentit de ce qu’il avait fait, en voyant la langueur mortelle où se trouvait sa fille ; et il dépêcha des courriers dans toutes les directions et tous les pays, afin de retrouver le jeune Aboul-Hassan, et promit cent mille dinars de récompense à celui qui le ramènerait ! Mais jusqu’à présent tous les efforts des chercheurs ont été vains, car nul n’a pu se mettre sur ses traces ou avoir de ses nouvelles. Aussi l’adolescente, fille du cheikh, est-elle maintenant sur le point de rendre le dernier soupir ! »

« Alors moi, l’âme déchirée de douleur, je demandai à l’enfant : « Et le cheikh Taher, comment va-t-il, lui ? Il répondit : « Il a été de tout cela dans un tel chagrin et un tel découragement, qu’il a vendu les adolescentes et les jeunes garçons, et s’est repenti amèrement devant Allah le Très-Haut ! » Alors je dis au jeune esclave : « Veux-tu que je t’indique où se trouve Aboul-Hassam Al-Omani ? Qu’en diras-tu ? » Il répondit : « Par Allah sur toi, ô mon frère, fais-le ! Et tu auras rendu une amante à la vie, une fille à son père, un amoureux à son amie, et tu auras tiré de la pauvreté ton esclave et les parents de ton esclave ! » Alors je lui dis : « Va donc trouver ton maître, le cheikh Taher, et dis-lui : « Tu me dois la récompense promise, pour la bonne nouvelle ! Car à la porte de ta maison se trouve, en personne, Aboul-Hassam Al-Omani ! »

« À ces paroles, le jeune esclave s’envola avec la rapidité du mulet échappé du moulin ; et, en un clin d’œil, il revint accompagné du cheikh Taher, père de mon amie. Et comme il était changé ! Et qu’était devenu son teint si frais autrefois et si jeune malgré les années ? Il avait, en deux ans, vieilli de plus de vingt années. Pourtant il me reconnut aussitôt, et se jeta à mon cou et se mit à m’embrasser en pleurant, et me dit : « Ô mon maître, où étais-tu pendant cette longue absence ? Ma fille, à cause de toi, est proche du tombeau. Viens ! Entre avec moi dans ta maison ! » Et il me fit entrer, et commença par se jeter à genoux sur le sol en rendant grâces à Allah qui avait permis notre réunion ; et il se hâta de remettre au jeune esclave la récompense promise de cent mille dinars. Et le jeune esclave se retira en appelant sur moi les bénédictions.

« Après quoi le cheikh Taher entra d’abord seul chez sa fille pour lui annoncer, sans brusquerie, mon arrivée. Il lui dit donc : « Je t’annonce, ô ma fille, la bonne nouvelle ! Si tu veux consentir à manger un morceau et à aller prendre un bain au hammam, je te ferai revoir aujourd’hui même Aboul-Hassan ! » Elle s’écria : « Ô père, est-ce vrai ce que tu dis ? » Il répondit : « Par Allah le Très-Glorieux, ce que je te dis est vrai ! » Alors elle s’écria : « Ouallah ! Si je vois son visage, je n’aurai plus besoin de manger ou de boire ! » Alors le vieillard se tourna vers la porte, derrière laquelle je me tenais, et me cria : « Entre, ya Aboul-Hassan ! » Et j’entrai.

« Or, ô mes hôtes, dès qu’elle m’eut aperçu et reconnu, elle tomba en pâmoison, et fut longtemps avant de recouvrer ses sens. Elle put enfin se relever, et, au milieu des pleurs de joie et des rires, nous nous jetâmes dans les bras l’un de l’autre, et nous restâmes longtemps embrassés, à la limite de l’émotion et de la félicité. Et lorsque nous pûmes faire attention à ce qui se passait autour de nous, nous vîmes au milieu de la salle de réception le kâdi et les témoins, que le cheikh avait mandés en toute hâte, et qui écrivirent notre contrat de mariage, séance tenante. Et on célébra nos noces avec un déploiement de faste inouï, au milieu de réjouissances qui durèrent trente jours et trente nuits.

« Et depuis ce temps-là, ô mes hôtes, la fille du cheikh Taher est mon épouse chérie. Et c’est elle que vous avez entendue chanter ces airs mélancoliques qui lui plaisent, en lui rappelant les heures douloureuses de notre séparation et en lui faisant mieux sentir le bonheur parfait dans lequel nous coulons les jours de notre union bénie par la naissance d’un fils aussi beau que sa mère ! Et c’est lui-même que je vais vous présenter, ô mes hôtes…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la cinq cent vingt-sixième nuit.

Elle dit :

… Et c’est lui-même que je vais vous présenter, ô mes hôtes ! » Et, ce disant, Aboul-Hassan, le jeune homme jaune, sortit un moment et revint en tenant par la main un jeune garçon de dix ans, beau comme la lune dans son quatorzième jour. Et il lui dit : « Souhaite la paix à nos hôtes ! » Et l’enfant s’acquitta de la chose avec une grâce exquise. Et le khalifat et ses compagnons, toujours déguisés, furent charmés à l’extrême aussi bien de sa beauté, de sa grâce et de sa gentillesse, que de l’histoire extraordinaire de son père. Et, après avoir pris congé de leur hôte, ils sortirent émerveillés de ce qu’ils venaient de voir et d’entendre.

Et le lendemain matin, le khalifat Haroun Al-Rachid, qui n’avait cessé de penser à cette histoire, appela Massrour et lui dit : « Ô Massrour ! » Il répondit : « À tes ordres, ô mon seigneur ! » Il dit : « Tu vas immédiatement réunir dans cette salle tout le tribut annuel en or que nous avons perçu de Bagdad, tout le tribut de Bassra et tout le tribut du Khorassân ! » Et Massrour, sur l’heure, fit apporter devant le khalifat et amonceler dans la salle les tributs en or des trois grandes provinces de l’empire, qui montaient à une somme qu’Allah seul pouvait dénombrer. Alors le khalifat dit à Giafar : « Ô Giafar ! » Il répondit : « Je suis là, ô émir des Croyants ! » Il dit : « Va vite me chercher Aboul-Omani ! » Il répondit : « J’écoute et j’obéis ! » Et il alla aussitôt le chercher, et l’amena tout tremblant devant le khalifat, entre les mains duquel il embrassa la terre et se tint les yeux baissés dans l’ignorance du crime qu’il avait pu commettre ou de la cause qui nécessitait sa présence.

Alors le khalifat lui dit : « Ô Aboul-Hassan, sais-tu les noms des marchands qui ont été tes hôtes hier au soir ? » Il répondit : « Non, par Allah, ô émir des Croyants ! » Le khalifat se tourna alors vers Massrour et lui dit : « Enlève la couverture qui cache les amas d’or ! » Et, la couverture ayant été enlevée, le khalifat dit au jeune homme : « Et peux-tu au moins me dire si, oui ou non, ces richesses sont plus considérables que celles dont tu as été frustré par ta vente hâtive du morceau d’écaille ? » Et Aboul-Hassan, stupéfait de voir le khalifat au courant de cette histoire, murmura en ouvrant des yeux dilatés : « Ouallah, ô mon seigneur, ces richesses-ci sont infiniment plus considérables ! » Et le khalifat lui dit : « Sache alors que tes hôtes d’hier au soir étaient le cinquième des Bani-Abbas et ses vizirs et ses compagnons, et que tout cet or amassé là est ta propriété, en cadeau de ma part pour te dédommager de ce que tu as perdu dans la vente du morceau d’écaille talismanique ! »

En entendant ces paroles, Aboul-Hassan fut dans un tel émoi, qu’une nouvelle révolution bouleversa son intérieur, et que la couleur jaune descendit de son visage pour être remplacée à l’instant par le sang rouge qui y afflua et lui rendit son ancien teint blanc et rose, éclatant comme la lune durant la nuit de sa plénitude. Et le khalifat, ayant fait apporter un miroir, le présenta devant le visage d’Aboul-Hassan qui tomba à genoux pour rendre grâces au Libérateur. Et le khalifat, après avoir fait transporter dans la demeure d’Aboul-Hassan tout l’or amoncelé, l’invita à venir souvent lui tenir compagnie au milieu de ses compagnons intimes, et s’écria : « Il n’y a d’autre Dieu qu’Allah ! Gloire à Celui qui peut produire changement sur changement, et qui seul reste Inchangeable et Immuable ! »

— Et telle est, ô Roi fortuné, continua Schahrazade, l’HISTOIRE DU JEUNE HOMME JAUNE. Mais certainement elle ne peut être comparée à l’HISTOIRE FLEUR-DE-GRENADE ET DE SOURIRE-DE-LUNE ! » Et le roi Schahriar s’écria : « Ô Schahrazade, je ne doute point de tes paroles ! Hâte-toi de me raconter l’histoire de Fleur-de-Grenade et de Sourire-de-Lune, car je ne la connais pas ! »

HISTOIRE DE FLEUR-DE-GRENADE ET DE SOURIRE-DE-LUNE

Et Schahrazade dit :

Il m’est revenu, ô Roi fortuné, qu’il y avait en l’antiquité des âges et les années et les jours d’il y a très longtemps, dans les pays ajamites, un roi nommé Schahramân qui résidait dans le Khorassân. Et ce roi avait cent concubines, toutes affligées de stérilité, car il n’avait pu avoir d’aucune d’elles un enfant, fût-il du sexe féminin. Or, comme, un jour, il était assis dans la salle de réception au milieu de ses vizirs, de ses émirs et des grands du royaume, et qu’il s’entretenait avec eux, non point des affaires ennuyeuses du gouvernement, mais de poésie, de science, d’histoire et de médecine, et en général de tout ce qui pouvait lui faire oublier la tristesse de sa solitude sans postérité et sa douleur de ne pouvoir laisser à ses descendants le trône que lui avaient légué ses pères et ses ancêtres, un jeune mamelouk entra dans la salle et lui dit : « Ô mon seigneur, à la porte il y a, avec un marchand, une esclave jeune et telle que jamais l’œil n’en a vu de plus belle ! » Et le roi dit : « À moi donc le marchand et l’esclave ! » Et le mamelouk se hâta d’introduire le marchand et sa belle esclave.

Or, en la voyant entrer, le roi la compara en son âme à une fine lance d’un seul jet ; et, comme elle avait un voile de soie bleue rayée d’or qui lui enveloppait la tête et lui couvrait le visage, le marchand le lui ôta ; et aussitôt la salle fut illuminée de sa beauté, et sa chevelure s’écroula sur son dos en sept tresses massives qui touchèrent les bracelets de ses chevilles : tels les crins splendides qui balaient le sol sous la croupe d’une jument de noble race. Et elle était royale et cambrée merveilleusement, et défiait en souplesse dansante la tige délicate de l’arbre ban. Ses yeux, noirs et allongés de leur nature, étaient chargés d’éclairs destinés à transpercer les cœurs ; et sa seule vue pouvait guérir les malades et les infirmes. Quant à sa croupe bénie, but des souhaits et des désirs, elle était si fastueuse, en vérité, que le marchand lui-même n’avait pu trouver un voile assez grand pour l’envelopper…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la cinq cent vingt-septième nuit.

Elle dit :

… Quant à sa croupe bénie, but des souhaits et des désirs, elle était si fastueuse, en vérité, que le marchand lui-même n’avait pu trouver un voile assez grand pour l’envelopper.

Aussi le roi fut-il émerveillé de tout cela à la limite de l’émerveillement ; et il demanda au marchand : « Ô cheikh, à combien cette esclave ? » Il répondit : « Ô mon seigneur, moi je l’ai achetée de son premier maître pour deux mille dinars ; mais, depuis, j’ai voyagé avec elle pendant trois ans pour arriver jusqu’ici, et j’ai dépensé de la sorte pour elle trois autres mille dinars : aussi n’est-ce point une vente que je viens te proposer, mais c’est un cadeau que je t’offre, de moi à toi ! » Et le roi fut charmé du langage du marchand, et le revêtit d’une splendide robe d’honneur et lui fit donner dix mille dinars d’or. Et le marchand baisa la main du roi, et le remercia pour sa bonté et sa munificence, et s’en alla en sa voie.

Alors le roi dit aux intendantes et aux femmes du palais : « Conduisez-la au hammam et soignez-la et, après avoir fait disparaître d’elle les traces du voyage, ne manquez pas de l’oindre de nard et de parfums, et de lui donner, comme appartement, le pavillon dont les fenêtres regardent la mer. » Et les ordres du roi furent exécutés à l’heure et à l’instant.

Or la ville capitale où régnait le roi Schahramân se trouvait en effet, située sur le bord de la mer, et son nom était la Ville-Blanche. Et c’est ainsi que les femmes du palais purent conduire, après le bain, l’adolescente étrangère dans un pavillon qui regardait la mer. Alors le roi, qui n’attendait que ce moment, pénétra chez elle. Mais il fut bien surpris de voir qu’elle ne se levait pas en son honneur et ne faisait pas plus de cas de lui que s’il n’était pas là. Et il pensa en lui-même : « Elle a dû être élevée par des gens qui ne lui ont pas appris les bonnes manières ! » Et il la regarda mieux, et il ne pensa plus à son manque de politesse, tant il fut charmé de sa beauté et de son visage qui était un rond de lune ou un lever de soleil dans un ciel serein. Et il dit : « Gloire à Allah qui a créé la beauté pour les yeux de ses serviteurs ! » Puis il s’assit près de l’adolescente, et la pressa tendrement sur sa poitrine. Ensuite il la prit sur ses genoux et la baisa sur les lèvres, et savoura sa salive qu’il trouva plus douce que le miel. Mais elle ne disait pas un mot et se laissait faire sans opposer de résistance ni montrer d’empressement. Et le roi fit servir dans la chambre un festin magnifique, et se mit lui-même à lui donner à manger et à lui porter les bouchées aux lèvres. Et, entretemps, il l’interrogeait doucement sur son nom et son pays. Mais elle restait silencieuse, sans prononcer une parole, et sans lever la tête pour regarder le roi, qui la trouvait si belle qu’il ne pouvait se résoudre à se mettre en colère contre elle. Et il pensa : « Peut-être est-elle muette ! Mais il est impossible que le Créateur ait formé une pareille beauté pour la priver de la parole ! Ce serait une imperfection indigne des doigts du Créateur ! » Puis il appela les servantes pour se faire verser de l’eau sur les mains ; et il profita du moment où elles lui présentaient l’aiguière et le bassin pour leur demander à voix basse : « Pendant que vous lui donniez vos soins, l’avez-vous entendue parler ? » Elles répondirent : « Tout ce que nous pouvons dire au roi, c’est que pendant tout le temps que nous étions auprès d’elle à la servir, à la baigner, à la parfumer, à la coiffer et à l’habiller, jamais nous ne l’avons vue remuer les lèvres pour nous dire : « Ceci est bien ! Cela n’est pas bien ! » Et nous ne savons si c’est mépris pour nous ou ignorance de notre langue ou mutisme, mais nous n’avons guère réussi à lui faire proférer une seule parole de merci ou de blâme ! »

À ce discours des esclaves et des matrones, le roi fut à la limite de l’étonnement, et, pensant que ce mutisme était dû à quelque chagrin intime, il voulut essayer de l’en distraire. Dans ce but, il fit assembler dans le pavillon toutes les dames du palais et toutes les favorites afin qu’elle s’amusât et jouât avec elles ; et celles qui savaient jouer des instruments d’harmonie en jouèrent, tandis que les autres chantaient, dansaient ou faisaient les deux choses à la fois. Et tout le monde était dans l’épanouissement, excepté l’adolescente qui continua à rester immobile à sa place, tête basse et bras croisés, sans rire ou parler. Le roi, à cette vue, sentit sa poitrine se rétrécir et ordonna aux femmes de se retirer. Et il resta seul avec l’adolescente. Là, après avoir encore essayé, mais en vain, d’en tirer une réponse ou une parole, il s’approcha d’elle et se mit en devoir de la déshabiller…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la cinq cent vingt-huitième nuit.

Elle dit :

… Là, après avoir encore essayé, mais en vain, d’en tirer une réponse ou une parole, il se mit en devoir de la déshabiller. Il commença par lui enlever délicatement les voiles légers qui l’enveloppaient, puis, l’une après l’autre, les sept robes de couleurs et d’étoffes différentes qui la couvraient, et enfin la chemise fine et l’ample caleçon à glands de soie verte. Et, en dessous, il vit son corps éclatant de blancheur et sa chair de pureté et de vierge argent. Et il l’aima d’un grand amour et, se levant, il prit sa virginité, et la trouva intacte et imperforée. Et il s’en réjouit et s’en délecta à l’extrême ; et il pensa : « Par Allah ! n’est-ce point une chose prodigieuse que les divers marchands aient laissé intacte la virginité d’une jeune fille si belle et si désirable ! » Et le roi s’attacha tellement à sa nouvelle esclave, qu’il délaissa pour elle toutes les autres femmes du palais et les favorites et les affaires du royaume, et s’enferma avec elle une année entière, sans se lasser un moment des délices nouvelles que tous les jours il y découvrait. Mais, avec tout cela, il n’avait guère réussi à lui arracher une parole ou un assentiment, ni à l’intéresser à ce qu’il faisait avec elle et autour d’elle. Tout cela ! Et il ne savait plus comment interpréter ce silence et ce mutisme. Et il n’espérait plus arriver à lui délier la langue et à s’entretenir avec elle.

Or un jour d’entre les jours, le roi était, selon sa coutume, assis auprès de sa belle et insensible esclave, et son amour pour elle était plus violent que jamais, et il lui disait : « Ô désir des âmes, ô cœur de mon cœur, ô lumière de mes yeux, ne sais-tu donc l’amour que j’éprouve pour toi, et que j’ai délaissé pour ta beauté mes favorites, mes concubines et les affaires de mon royaume, et que je l’ai fait avec plaisir, et que je suis d’ailleurs loin de m’en repentir ? Ne sais-tu que je t’ai gardée pour mon seul lot et mon unique agrément, de tous les biens de ce monde ? Et voici plus d’un an que j’allonge la patience de mon âme sur la cause de ce mutisme et de cette insensibilité que je n’arrive point à deviner ! Si tu es réellement muette, fais-le-moi du moins comprendre par signes, afin que je laisse tout espoir de t’entendre jamais, ô ma bien-aimée ! Sinon, puisse Allah attendrir ton cœur et, dans sa bonté, t’inspirer de cesser enfin ce silence que je ne mérite pas ! Et si cette consolation doit m’être toujours refusée, fasse Allah que tu sois enceinte de moi et me donnes un fils chéri qui puisse me succéder sur le trône que m’ont légué mes pères et mes ancêtres ! Hélas ! ne vois-tu pas que je vieillis solitaire et sans postérité, et que bientôt je ne vais plus pouvoir même espérer féconder de jeunes flancs, cassé que je serai par la tristesse et les ans ! Hélas ! hélas ! ô toi, si tu éprouves pour moi le plus léger sentiment de pitié ou d’affection, réponds-moi, dis-moi seulement si oui ou non tu es enceinte, je t’en supplie, par Allah sur toi ! Et qu’ensuite je meure ! »

À ces paroles, la belle esclave, qui, selon sa coutume avait écouté le roi, les yeux toujours baissés et les mains jointes sur les genoux, dans une pose immobile, soudain, pour la première fois depuis son entrée au palais, eut un léger sourire. Cela seul et rien de plus. À cette vue, le roi fut dans une telle émotion qu’il crut le palais illuminé en entier par un éclair au milieu des ténèbres. Et il se trémoussa en son âme et exulta, et, comme, après un tel signe, il ne doutait plus qu’elle ne consentît à parler, il se jeta aux pieds de l’adolescente et attendit ce moment, les bras levés et les lèvres entrouvertes dans l’attitude de la prière. Et soudain, l’adolescente releva la tête et, souriante, parla ainsi : « Ô roi magnanime, notre suzerain, ô lion valeureux, sache…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la cinq cent vingt-neuvième nuit.

Elle dit :

… Et soudain, l’adolescente releva la tête et, souriante, parla ainsi : « Ô roi magnanime, notre suzerain, ô lion valeureux, sache qu’Allah a répondu à ta prière, car je suis enceinte de toi ! Et le temps est proche de ma délivrance ! Mais je ne sais si l’enfant que je porte dans mon sein est un petit garçon ou une petite fille ! Sache, en outre, que, n’était ma fécondation par toi, j’étais bien résolue à ne jamais t’adresser la parole ni à te dire un seul mot durant ma vie ! »

En entendant ces paroles inespérées, le roi fut dans une telle joie qu’il se trouva d’abord dans l’impossibilité d’articuler un mot ou de faire un mouvement ; puis son visage s’illumina et se transfigura ; et sa poitrine se dilata ; et il se sentit soulever de terre dans l’explosion de sa joie. Et il baisa les mains de l’adolescente et il baisa sa tête et son front, et s’écria : « Gloire à Allah qui m’a accordé deux grâces que je souhaitais, ô lumière de mes yeux : te voir me parler, et t’entendre m’annoncer la nouvelle de ta grossesse ! Alhamdolillah ! la louange à Allah ! »

Puis le roi se leva et sortit de chez elle, après avoir pour un moment pris congé, et alla s’asseoir en grande pompe sur le trône de son royaume ; et il était à la limite de la dilatation et de l’épanouissement. Et il donna l’ordre à son vizir d’annoncer à tout le peuple le sujet de sa joie, et de distribuer cent mille dinars aux indigents, aux veuves et à tous ceux en général qui étaient dans le besoin, en actions de grâces à Allah (qu’il soit exalté !). Et le vizir exécuta immédiatement l’ordre qu’il avait reçu.

Alors le roi vint retrouver sa belle esclave, et s’assit auprès d’elle, et la serra contre son cœur et l’embrassa, et lui dit : « Ô ma maîtresse, ô reine de ma vie et de mon âme, peux-tu maintenant me dire pourquoi tu as gardé vis-à-vis de moi et de nous tous ce silence inébranlable de jour et de nuit, depuis déjà une année que tu es entrée dans nos demeures, et pourquoi tu t’es décidé à m’adresser la parole aujourd’hui seulement ? » L’adolescente répondit : « Comment n’aurais-je pas gardé le silence, ô roi, alors que, réduite à la condition d’esclave, je me voyais ici devenue une pauvre étrangère au cœur brisé, séparée pour toujours de ma mère, de mon frère, de mes parents, et éloignée de mon pays natal ? » Le roi répondit : « J’entre dans tes peines et je les comprends ! Mais comment peux-tu dire que tu es une pauvre étrangère, alors que dans ce palais tu es la maîtresse et la reine, que tout ce qui s’y trouve est ta propriété, et que moi-même, le roi, je suis un esclave à ton service ! En vérité, ce sont là des paroles qui ne sont pas à leur place ! Et si tu es chagrinée d’être séparée de tes parents, pourquoi ne me l’avoir pas dit afin que je les envoie chercher et te réunisse ici même avec eux ? »

À ces paroles, la belle esclave dit au roi : « Sache donc, ô roi, que je m’appelle Gul-i-anar, ce qui dans la langue de mon pays, signifie Fleur-de-Grenade ; et je suis née dans la mer, où mon père était roi. Lorsque mon père mourut, j’eus un jour à me plaindre de certains procédés de ma mère, qui s’appelle Sauterelle, et de mon frère, qui s’appelle Saleh ; et je jurai que je ne resterais plus dans la mer, en leur compagnie, et que je sortirais sur le rivage et me donnerais au premier homme de la terre qui me plairait. Donc, une nuit que la reine ma mère et mon frère Saleh s’étaient endormis de bonne heure, et que notre palais était plongé dans le silence sous-marin, je me glissai hors de ma chambre et, montant à la surface de l’eau, j’allai m’étendre sur le rivage d’une île, au clair de lune. Et là, gagnée par la fraîcheur délicieuse qui tombait des étoiles, et caressée par la brise de la terre, je me laissai gagner par le sommeil. Et soudain je me réveillai, en sentant quelque chose s’abattre sur moi, et je me vis en la possession d’un homme qui me chargea sur son dos et, malgré mes cris et mes protestations, me transporta dans sa maison où il m’étendit sur le dos et voulut abuser de moi par la force. Or moi, voyant que cet homme était laid et sentait mauvais, je ne voulus point me laisser faire, et, rassemblant toutes mes forces, je lui appliquai sur la figure un violent coup de poing qui l’envoya rouler à terre à mes pieds, et je me jetai sur lui et lui administrai une telle raclée qu’il ne voulut plus me garder chez lui et me conduisit en toute hâte au souk, où il me cria aux enchères et me vendit à ce marchand auquel tu m’as achetée toi-même, ô roi ! Et, comme ce marchand était un homme plein de conscience et de droiture, il ne voulut point à son tour, me voyant si jeune, abuser de ma virginité ; et il me fit voyager avec lui et me conduisit entre tes mains. Et telle est mon histoire ! Or, moi, en entrant ici, j’étais bien résolue à ne point me laisser faire ; et j’étais décidée, à la première violence de ta part, à me jeter à la mer, par les fenêtres du pavillon, pour aller retrouver ma mère et mon frère. Et j’ai gardé le silence par fierté, pendant tout ce temps. Mais en voyant que ton cœur m’aimait vraiment et que tu avais délaissé pour moi toutes tes favorites, je commençai à être gagnée par tes bonnes manières ; et, me voyant enfin enceinte de toi, je finis par t’aimer, et je laissai de côté toute idée de m’échapper désormais et de sauter dans la mer, ma patrie. Et d’ailleurs de quel œil et de quelle audace pourrais-je le faire maintenant que je suis enceinte et que ma mère et mon frère, en me voyant dans cet état et en apprenant mon union avec un homme de la terre, risqueraient de mourir de chagrin, et ne me croiraient pas si je leur disais que je suis devenue la reine de la Perse et du Khorassân, et l’épouse du plus magnanime des sultans ! Et voilà ce que j’avais à te dire, ô roi Schahramâm ! Ouassalam…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la cinq cent trentième nuit.

Elle dit :

… Et voilà ce que j’avais à te dire, ô Schahramân ! Ouassalam ! »

À ce discours, le roi embrassa son épouse entre les yeux, et lui dit : « Ô charmante Fleur-de-Grenade, ô native de la mer, ô merveilleuse, ô princesse, lumière de mes yeux, quelles merveilles tu viens de me révéler ! Certes, si jamais tu me quittais, ne fût-ce que pour un instant, je mourrais au même moment ! » Puis il ajouta : « Mais, ô Fleur-de-Grenade, tu m’as dit que tu étais née dans la mer, et que ta mère Sauterelle et ton frère Saleh habitaient dans la mer avec tes autres parents, et que ton père était, de son vivant, roi de la mer ! Or, je ne comprends pas tout à fait l’existence des êtres maritimes, et jusqu’à présent je traitais de radotages de vieilles femmes les histoires que l’on me racontait à ce sujet. Mais puisque tu m’en parles, et que tu es toi-même une native de la mer, je ne doute plus de la réalité de ces faits, et je te prie de mieux m’éclairer sur ta race et les peuples inconnus qui habitent ta patrie. Dis-moi surtout comment il se peut que l’on puisse vivre, agir ou se mouvoir dans l’eau sans étouffer ou se noyer. Car c’est la chose la plus prodigieuse que j’aie entendue de ma vie ! »

Alors Fleur-de-Grenade répondit : « Certes ! je te dirai tout cela, et de cœur amical ! Sache que, grâce à la vertu des noms gravés sur le sceau de Soleïmân ben-Daoud (sur eux deux la prière et la paix), nous vivons et marchons au fond de la mer comme on vit et on marche sur la terre ; et nous respirons dans l’eau comme on respire dans l’air ; et l’eau, au lieu de nous étouffer, entretient notre vie, et ne peut même mouiller nos vêtements ; et elle ne nous empêche pas de voir dans la mer, où nous gardons les yeux ouverts sans aucun inconvénient ; et nous avons des yeux si excellents qu’ils percent les profondeurs maritimes, malgré leur masse et leur étendue, et nous font distinguer tous les objets aussi bien quand le soleil fait pénétrer ses rayons jusqu’à nous, que lorsque la lune et les étoiles se mirent dans nos eaux.

Quant à notre royaume, il est bien plus vaste que tous les royaumes de la terre, et se trouve divisé en provinces où il y a de grandes villes bien peuplées. Et ces peuples sont, comme sur la terre, suivant les régions qu’ils occupent, de mœurs et de coutumes différentes, et aussi de conformation différente ; les uns sont des poissons ; les autres des demi-poissons, moitié humains, avec une queue qui remplace leurs pieds et leur derrière ; et les autres, comme nous, tout à fait des humains qui croient en Allah et en son Prophète, et parlent un langage qui est le même que celui dans lequel est gravée l’inscription du sceau de Soleïmân. Mais pour ce qui est de nos demeures, ce sont des palais splendides, d’une architecture que vous ne pourriez jamais imaginer sur la terre ! Ils sont de cristal de roche, de nacre, de corail, d’émeraude, de rubis, d’or, d’argent et de toutes sortes de métaux précieux et de pierreries, sans parler des perles qui, de quelque grosseur ou de quelque beauté qu’elles soient, ne sont pas bien estimées chez nous, et n’ornent que les demeures des pauvres et des indigents. Enfin, quant à ce qui est de nos moyens de transport, comme notre corps est doué d’une agilité et d’un glissement merveilleux, nous n’avons pas besoin, comme vous autres, de chevaux et de chars, bien que nous en ayons dans nos écuries pour nous en servir seulement dans les fêtes, les réjouissances publiques et les expéditions lointaines. Bien entendu, ces chars sont formés de nacre et de métaux précieux, et sont pourvus de sièges et de trônes en pierreries, et nos chevaux marins sont si beaux que nul roi de la terre ne possède les pareils ! Mais je ne veux pas, ô roi, t’entretenir plus longtemps des pays marins, car je me réserve, dans le courant de notre vie qui sera longue, si Allah veut, de te parler d’une infinité d’autres détails qui achèveront de te mettre au courant de cette question qui t’intéresse. Pour le moment, je me hâte d’arriver à une chose beaucoup plus pressante et qui te touche plus directement. Je veux parler des couches de femmes. Sache, en effet, ô mon maître, que les couches des femmes de mer sont absolument différentes des couches des femmes de terre ! Or, comme le moment de mes couches est tout proche, je crains fort que les sages-femmes de ton pays ne m’accouchent de travers ! Je te prie donc de me permettre de faire venir chez moi ma mère Sauterelle et mon frère Saleh et mes autres parents ; et je me réconcilierai avec eux ; et mes cousines, aidées par ma mère, veilleront à la sûreté de mes couches et prendront soin du nouveau-né, héritier de ton trône…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la cinq cent trente-unième nuit.

Elle dit :

… Et mes cousines, aidées par ma mère, veilleront à la sûreté de mes couches et prendront soin du nouveau-né, héritier de ton trône ! »

En entendant ces paroles, le roi, émerveillé, s’écria : « Ô Fleur-de-Grenade, tes désirs sont ma règle de conduite, et je suis l’esclave qui obéit aux ordres de sa maîtresse ! Mais, dis-moi, ô merveilleuse, comment vas-tu pouvoir en si peu de temps aviser ta mère, ton frère et tes cousines, et les faire venir avant tes couches dont le moment est si proche ? En tout cas, je tiens à le savoir au plus tôt, pour tâcher de faire les préparatifs nécessaires et les recevoir avec tous les honneurs qu’ils méritent ! » Et la jeune reine répondit : « Ô mon maître, il n’est guère besoin entre nous de cérémonies ! » Et d’ailleurs mes parents vont être ici dans un instant. Et si tu tiens à voir de quelle manière ils vont arriver, tu n’as qu’à entrer dans cette chambre voisine de la mienne, et à me regarder et à regarder aussi par les fenêtres qui donnent sur la mer. » Aussitôt le roi Schahramân entra dans la chambre voisine, et regarda avec attention aussi bien ce qu’allait faire Fleur-de-Grenade que ce qui allait se produire sur la mer.

Et Fleur-de-Grenade tira de son sein deux morceaux de bois d’aloès des îles Comores, les mit dans une cassolette d’or, et les alluma. Et dès que s’en dégagea la fumée, elle lança un sifflement long et aigu, et prononça sur la cassolette des paroles inconnues et des formules conjuratoires. Et, au même moment, la mer se troubla et s’agita, puis s’entrouvrit, et il en sortit d’abord un adolescent beau comme la lune et de belle taille, et semblable, quant au visage et à l’élégance, à Fleur-de-Grenade, sa sœur ; et ses joues étaient blanches et roses, et ses cheveux et ses moustaches naissantes étaient d’un vert de mer ; et, comme dit le poète, il était plus merveilleux que la lune elle-même, car si la lune a pour demeure ordinaire un seul signe du ciel, cet adolescent habite indistinctement dans tous les cœurs ! Après quoi il sortit de la mer une vieille très ancienne, aux cheveux blancs, qui était dame Sauterelle, mère de l’adolescent et de Fleur-de-Grenade. Et elle fut immédiatement suivie de cinq jeunes filles belles comme des lunes, qui avaient une certaine ressemblance avec Fleur-de-Grenade, dont elles étaient les cousines. Et l’adolescent et les dix femmes marchèrent sur la mer, et s’avancèrent à pied sec jusque sous les fenêtres du pavillon. Et là ils prirent leur élan et sautèrent avec légèreté l’un après l’autre sur la fenêtre où leur était apparue Fleur-de-Grenade qui s’effaça à temps pour les laisser entrer.

Alors le prince Saleh et sa mère et ses cousines se jetèrent au cou de Fleur-de-Grenade, et l’embrassèrent avec effusion en pleurant de joie de l’avoir retrouvée, et lui dirent : « Ô Gul-i-anar, comment as-tu pu avoir le cœur de nous quitter et de nous tenir pendant quatre ans sans nouvelles de ta part et sans même nous indiquer l’endroit où tu te trouvais ? Ouallah ! le monde s’est rétréci sur nous, tant nous étions accablés de la douleur de ta séparation ! Et nous n’éprouvions plus de plaisir à manger et à boire, car tous les aliments étaient devenus insipides à notre goût ! Et nous ne savions que pleurer et sangloter le jour et la nuit, de toute la douleur cuisante de ta séparation ! Ô Gul-i-anar ! vois comme notre visage est amaigri et jauni de tristesse ! » Et Fleur-de-Grenade, à ces paroles, baisa la main de sa mère et de son frère, le prince Saleh, et embrassa de nouveau ses cousines chéries, et leur dit à tous : « Certes ! j’ai commis une grande faute envers votre tendresse en partant sans vous prévenir ! Mais que peut-on contre la destinée ? Réjouissons-nous maintenant de nous retrouver, et rendons-en grâces à Allah le Bienfaiteur ! » Puis elle les fit tous s’asseoir auprès d’elle, et leur raconta toute son histoire depuis le commencement jusqu’à la fin ! Mais il est inutile de la répéter. Puis elle ajouta : « Et maintenant que je suis mariée à ce roi excellent et parfait à la limite des perfections, qui m’aime et que j’aime, et qui m’a rendue enceinte, je vous ai fait venir pour me réconcilier avec vous et vous prier de m’assister dans mes couches. Car je n’ai point confiance dans les sages-femmes terriennes qui ne comprennent rien aux accouchements des Filles de la mer ! » Alors dame Sauterelle, sa mère, répondit : « Ô ma fille, en te voyant dans ce palais d’un prince de la terre, nous avons eu bien peur que tu ne fusses malheureuse ; et nous étions prêtes à te presser de nous suivre dans notre patrie, car tu sais notre amour pour toi et le degré d’affection et d’estime où nous te tenons, et notre désir de te savoir heureuse, tranquille et sans soucis ! Mais du moment que tu nous affirmes que tu es heureuse, que pourrions-nous pour toi souhaiter de meilleur ?…

— À ce moment de sa narration, Shahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la cinq cent trente-deuxième nuit.

Elle dit :

… Mais du moment que tu nous affirmes que tu es heureuse, que pourrions-nous pour toi souhaiter de meilleur ? Et c’eût été, sans doute, tenter la destinée que de te vouloir, malgré le sort contraire, mariée à un de nos princes de la mer. » Et Fleur-de-Grenade répondit : « Oui, par Allah ! je suis ici à la limite de la tranquillité, des délices, des honneurs, de la félicité et de tous mes vœux ! »

Tout cela ! Et le roi entendait ce que disait Fleur-de-Grenade ; et il se réjouissait en son cœur et la remerciait en son âme de ces bonnes paroles ; et il l’en aima mille milliers de fois plus qu’auparavant, et pour toujours l’amour qu’il lui portait se consolida dans le noyau de son cœur ; et il se promit bien de lui donner de nouvelles preuves d’attachement et de passion par tous les endroits possibles !

Après quoi, Fleur-de-Grenade frappa des mains pour appeler ses esclaves et leur donna l’ordre de tendre la nappe et de servir les mets dont elle alla elle-même surveiller la cuisson à la cuisine. Et les esclaves apportèrent les grands plateaux couverts de viandes rôties, de pâtisseries et de fruits ; et Fleur-de-Grenade invita ses parents à s’asseoir avec elle autour de la nappe et à manger. Mais ils répondirent : « Non, par Allah ! nous n’en ferons rien avant que tu ne sois allée prévenir le roi, ton époux, de notre arrivée. Car nous sommes entrés dans sa demeure sans sa permission, et il ne nous connaît pas ! Ce serait donc une grande incivilité de manger dans son palais et de profiter de son hospitalité à son insu ! Va donc le prévenir, et dis-lui combien nous serions heureux de le voir et de faire en sorte qu’il y ait entre nous le pain et le sel ! »

Alors Fleur-de-Grenade alla trouver le roi, qui se tenait caché dans la chambre voisine, et lui dit : « Ô mon maître, tu as sans doute entendu comment j’ai fait ton éloge devant mes parents, et comment ils étaient décidés à m’emmener avec eux si je leur avais dit la moindre chose qui pût leur faire croire que je n’étais pas dans le bonheur avec toi ! » Et le roi répondit : « J’ai entendu et j’ai vu ! Ouallahi ! C’est dans cette heure bénie que j’ai eu la preuve de ton attachement pour moi, et je ne puis plus douter de ton affection ! » Fleur-de-Grenade dit : « Aussi, après toutes les louanges que je leur ai faites de toi, je dois te dire que ma mère, mon frère et mes cousines ont éprouvé pour toi une affection considérable, et je puis t’assurer qu’ils t’aiment grandement. Et ils m’ont dit qu’ils ne voulaient pas retourner dans leur pays avant de t’avoir vu, de t’avoir présenté leurs hommages et fait leurs souhaits, et d’avoir causé amicalement avec toi ! Je te prie donc de te rendre à leurs désirs, et de venir accepter et leur rendre leurs souhaits, afin que tu les voies et qu’ils te voient, et qu’entre vous soit la pure affection et l’amitié ! » Et le roi répondit : « Entendre, c’est obéir ! car tel est aussi mon désir ! » Et il se leva à l’instant et accompagna Fleur-de-Grenade dans la salle où se tenaient ses parents.

Et, dès qu’il fut entré, il leur souhaita la paix de la manière la plus cordiale, et ils lui rendirent son salam ; et il baisa la main de la vieille dame Sauterelle, et embrassa le prince Saleh, et les invita tous à s’asseoir. Alors le prince Saleh lui fit ses compliments, et lui exprima la joie qu’ils éprouvaient tous de voir Fleur-de-Grenade devenue l’épouse d’un grand roi, au lieu de tomber entre les mains d’un brutal qui l’aurait déflorée, pour la donner ensuite en mariage à quelque chambellan ou à son cuisinier. Et il lui dit combien ils aimaient tous Fleur-de-Grenade, et comme quoi ils avaient voulu anciennement, avant même qu’elle fût pubère, la marier à quelque prince de la mer ; mais que, poussée par sa destinée, elle s’était échappée des pays sous-marins pour se marier à sa guise ! Et le roi répondit : « Oui ! Allah me la destinait. Et je vous remercie, ma belle-mère, la reine Sauterelle, et toi, prince Saleh, et mes cousines si gentilles de vos souhaits et de vos compliments, et de ce que vous voulez bien donner à mon mariage votre consentement ! » Puis le roi les invita à se mettre avec lui autour de la nappe, et s’entretint longtemps avec eux en toute cordialité, et les conduisit ensuite lui-même chacun à son appartement !

Les parents de Fleur-de-Grenade restèrent donc au palais, au milieu des fêtes et des réjouissances données en leur honneur, jusqu’aux couches de la reine, qui ne tardèrent pas à survenir. En effet, au terme fixé, elle accoucha, entre les mains de la reine Sauterelle et de ses cousines, d’un enfant mâle, beau comme la lune en son plein, et rose et dodu. Et on le présenta, enveloppé de langes magnifiques, au roi Schahramân, son père, qui le reçut avec les transports d’une joie que ni la plume ni la langue ne sauraient décrire. Et, en actions de grâces, il fit de grandes largesses aux pauvres, aux veuves et aux orphelins, et fit ouvrir les prisons et donner la liberté à tous ses esclaves des deux sexes ; mais les esclaves ne voulurent point de la liberté, tant ils se trouvaient heureux sous un pareil maître. Puis, au bout de sept jours de réjouissances continuelles, au milieu de toutes les félicités, la reine Fleur-de-Grenade, avec l’assentiment de son époux, de sa mère et de ses cousines, donna à son fils le nom de Sourire-de-Lune…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la cinq cent trente-troisième nuit.

Elle dit :

… La reine Fleur-de-Grenade, avec l’assentiment de son époux, de sa mère et de ses cousines, donna à son fils le nom de Sourire-de-Lune.

Alors le prince Saleh, frère de Fleur-de-Grenade et oncle de Sourire-de-Lune, prit le petit dans ses bras, et se mit à le baiser et à le caresser de mille manières, en le promenant par la chambre et en le tenant en l’air dans ses mains ; et soudain il prit son élan et, du haut du palais, sauta dans la mer, où il disparut avec le petit.

À cette vue, le roi Schahramân, saisi d’épouvante et de douleur, se mit à pousser des cris désespérés et à se donner de si grands coups sur la tête qu’il en faillit mourir. Mais la reine Fleur-de-Grenade, loin de se montrer effrayée ou affligée de la chose, dit au roi d’un ton assuré : « Ô roi du temps, ne te désespère pas pour si peu de chose, et sois sans aucune crainte au sujet de ton fils ! car moi, qui certainement aime cet enfant bien plus que toi, je suis tranquille, le sachant avec mon frère qui, s’il savait que le petit devait avoir la moindre incommodité ou prendre froid ou seulement être mouillé, n’aurait pas fait ce qu’il vient de faire. Sois sûr que l’enfant ne court aucun risque ni danger du côté de la mer, quoiqu’il soit à demi de ton sang ! Mais à cause de l’autre moitié qu’il tient de mon sang, il peut impunément vivre dans l’eau, comme sur la terre. Ne sois donc plus alarmé, et sois, en outre, persuadé que mon frère ne va pas tarder à revenir avec l’enfant en bonne santé ! » Et la reine Sauterelle et les jeunes tantes de l’enfant confirmèrent au roi les paroles de son épouse. Mais le roi ne commença à se calmer que lorsqu’il vit la mer se troubler et s’agiter et que, de son sein entrouvert, sortit, tenant le petit dans ses bras, le prince Saleh qui s’éleva dans les airs, d’un saut, et rentra dans la salle haute par la même fenêtre d’où il était sorti. Et le petit était aussi tranquille que s’il était sur le sein de sa mère et, il souriait comme la lune à son quatorzième jour.

À cette vue, le roi fut tout à fait tranquillisé et émerveillé ; et le prince Saleh lui dit : « Sans doute, ô roi, tu as dû ressentir une grande frayeur en me voyant sauter et plonger dans la mer avec le petit ? » Et le roi répondit : « Certes ! ô fils de l’oncle, mon épouvante a été extrême, et j’avais même désespéré de le revoir jamais sain et sauf ! » Le prince Saleh dit : « Sois désormais sans crainte à son sujet, car il est pour toujours à l’abri des dangers de l’eau, de la noyade, de l’étouffement, du mouillage et autres choses semblables, et il peut, toute sa vie durant, plonger dans la mer et s’y promener à son aise ; car je lui ai fait acquérir le même privilège qu’à nos propres enfants nés dans la mer, et cela en lui frottant les cils et les paupières avec un certain kohl que je connais, et en prononçant sur lui les Paroles mystérieuses gravées sur le sceau de Soleïmân ben-Daoûd (sur eux deux la paix et la prière !). »

Après ce discours, le prince Saleh remit le petit à sa mère, qui lui donna à téter ; puis il tira de sa ceinture un sac dont l’ouverture était scellée, en fit sauter le cachet, et, l’ayant ouvert, il le prit par le fond et en versa le contenu sur le tapis. Et le roi vit scintiller des diamants gros comme des œufs de pigeon, des bâtons d’émeraude de la longueur d’un demi-pied, des filets de grosses perles, des rubis d’une couleur et d’une taille extraordinaires, et toutes sortes de joyaux plus merveilleux les uns que les autres. Et toutes ces pierreries lançaient mille feux multicolores qui éclairaient la salle d’une harmonie de lumières semblables à celles que l’on voit dans les rêves. Et le prince Saleh dit au roi : « Ceci est un cadeau que j’apporte, pour m’excuser d’être venu ici les mains vides la première fois. Mais alors je ne savais point où se trouvait ma sœur Fleur-de-Grenade, et je ne me doutais point que son heureuse destinée l’eût mise sur le chemin d’un roi tel que toi ! Mais ce cadeau n’est encore rien en comparaison de ceux que je me réserve de te faire dans les jours à venir ! » Et le roi ne sut comment remercier son beau-frère de ce cadeau, et se tourna vers Fleur-de-Grenade et lui dit : « Vraiment, je suis confus à l’extrême de la générosité de ton frère à mon égard, et de la magnificence de ce cadeau qui n’a point de pareil sur la terre et dont une seule des pierres vaut mon royaume en entier : « Et Fleur-de-Grenade remercia son frère d’avoir pensé à s’acquitter des devoirs de la parenté ; mais il se tourna vers le roi et lui dit : « Par Allah, ô roi, cela n’est même pas digne de ton rang ! Quant à nous, jamais nous ne saurons assez nous acquitter des dettes que ta bonté nous a fait contracter ; et si même nous tous, nous passions mille années à te servir sur nos visages et nos yeux, nous ne pourrions te rendre ce que nous te devons ; car tout est peu, en proportion de tes droits sur nous ! »

À ces paroles, le roi embrassa le prince Saleh, et le remercia chaleureusement. Puis il l’obligea à rester encore au palais quarante jours avec sa mère et ses cousines, au milieu des fêtes et des réjouissances. Mais, au bout de ce temps, le prince Saleh se présenta devant le roi et embrassa la terre entre ses mains. Et le roi lui demanda : « Parle, ô Saleh ! Que souhaites-tu ? » Il répondit : « Ô roi du temps, en vérité nous sommes les noyés de tes faveurs, mais nous venons te demander la permission de partir, car notre âme souhaite vivement de revoir notre patrie, nos parents et nos demeures, depuis si longtemps que nous en sommes éloignés ! Et puis un séjour trop prolongé sur terre est nuisible à notre santé, car nous sommes habitués au climat sous-marin…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la cinq cent trente-quatrième nuit.

Elle dit :

… Un séjour trop prolongé sur terre est nuisible à notre santé, car nous sommes habitués au climat sous-marin ! » Et le roi répondit : « Quel chagrin pour moi, ô Saleh ! » Il dit : « Et pour nous également ! Mais, ô roi, nous reviendrons de temps en temps pour te rendre nos hommages et revoir Fleur-de-Grenade et Sourire-de-Lune. » Et le roi dit : « Oui, par Allah ! faites-le, et souvent ! Quant à moi, je suis bien triste de ne pouvoir t’accompagner, ainsi que la reine Sauterelle et mes cousines, dans ton pays de sous-mer, vu que je crains beaucoup l’eau ! » Alors ils prirent tous congé de lui, et après avoir embrassé Fleur-de-Grenade et Sourire-de-Lune, ils s’élancèrent par la fenêtre, l’un après l’autre, et plongèrent dans la mer. Et voilà pour eux !

Mais pour ce qui est du petit Sourire-de-Lune, voici ! Sa mère, Fleur-de-Grenade, ne voulut point le confier aux nourrices, et lui donna elle-même le sein jusqu’à ce qu’il eût atteint l’âge de quatre ans, afin qu’il suçât avec son lait toutes les vertus marines. Et l’enfant, d’avoir été si longtemps nourri du lait de sa mère, la native de la mer, devint plus beau de jour en jour et plus robuste ; et, à mesure qu’il avançait en âge, il augmentait en force et en agréments ; de telle sorte que lorsqu’il eut atteint sa quinzième année il devint l’adolescent le plus beau, le plus solide, le plus adroit dans les exercices du corps, le plus sage et le plus instruit d’entre les fils des rois de son temps. Et dans tout l’immense empire de son père, il n’était question chaque jour dans les conversations que de ses mérites, de ses charmes et de ses perfections ; car vraiment il était beau ! Et le poète n’exagérait point, qui de lui disait :

« Le duvet adolescent a tracé deux lignes sur ses charmantes joues, deux lignes noires sur du rose, ambre gris sur des perles, ou jais sur des pommes !

Les traits assassins logent sous ses languides paupières, et à chacun de ses regards ils partent et tuent !

Quant à l’ivresse, ne la cherchez pas dans les vins ! Ils ne vous la donneraient pas à l’égal de ses joues rougies par vos désirs et sa pudeur.

Ô broderies, merveilleuses et noires broderies dessinées sur ses joues éclatantes, vous êtes un chapelet de grains de musc éclairés par une lampe qui brûle dans les ténèbres ! »

Aussi le roi, qui aimait son fils d’un très grand amour et qui voyait en lui tant de qualités royales, voulut, se sentant lui-même vieillir et approcher du terme de son destin, lui assurer de son vivant la succession au trône. Dans ce but, il convoqua ses vizirs et les grands de son empire, qui savaient combien le jeune prince était en tous points digne de lui succéder, et leur fit prêter le serment d’obéissance à leur nouveau roi ; puis il descendit devant eux du trône, ôta la couronne de dessus sa tête et la mit de ses propres mains sur la tête de son fils Sourire-de-Lune ; et il le soutint par les aisselles et le fit monter et s’asseoir sur le trône à sa place ; et, pour bien marquer qu’il lui remettait désormais toute son autorité et son pouvoir, il embrassa la terre entre ses mains et, se relevant, il lui baisa la main et le plan de son manteau royal, et descendit se placer au-dessous de lui, à droite, tandis que, à gauche, se tenaient les vizirs et les émirs.

Aussitôt le nouveau roi Sourire-de-Lune se mit à juger, à régler les affaires pendantes, à nommer aux emplois ceux qui méritaient une faveur, à destituer les prévaricateurs, à défendre les droits du faible contre le fort et ceux du pauvre contre le riche, et à s’occuper de la justice avec tant de sagesse, d’équité et de discernement qu’il émerveilla son père, et les vieux vizirs de son père, et tous les assistants. Et il ne leva le diwân qu’à midi.

Alors, accompagné du roi son père, il entra chez la reine sa mère, la native de la mer ; et il portait sur sa tête la couronne d’or de la royauté, et était ainsi vraiment beau comme la lune. Et sa mère, le voyant si beau avec cette couronne-là, courut à lui, en pleurant d’émotion, et se jeta à son cou en l’embrassant avec tendresse et effusion ; puis elle lui baisa la main et lui souhaita règne prospère, longue vie et victoires sur les ennemis.

Et tous les trois vécurent de la sorte, au milieu du bonheur et de l’amour de leurs sujets, pendant la longueur d’une année, au bout de laquelle le vieux roi Schahramân sentit, un jour, son cœur battre précipitamment et n’eut que juste le temps d’embrasser son épouse et son fils, et de leur faire ses dernières recommandations. Et il mourut avec une très grande tranquillité, et s’en alla en la miséricorde d’Allah (qu’il soit exalté !)…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la cinq cent trente-cinquième nuit.

Elle dit :

… Et il mourut avec une très grande tranquillité, et s’en alla en la miséricorde d’Allah (qu’il soit exalté !). Et le deuil et l’affliction furent grands de Fleur-de-Grenade et du roi Sourire-de-Lune, et ils le pleurèrent un mois entier sans voir personne, et lui élevèrent un tombeau digne de sa mémoire auquel furent attachés des biens de mainmorte au bénéfice des pauvres, des veuves et des orphelins.

Et, pendant cet intervalle, ne manquèrent pas d’arriver, pour prendre part à l’affliction générale, la grand-mère, dame Sauterelle, et l’oncle du roi, le prince Saleh, et les tantes du roi, natives de la mer. Et, d’ailleurs, ils étaient déjà venus plusieurs fois visiter leurs parents, du vivant du vieux roi. Et ils pleurèrent beaucoup de n’avoir pu assister à ses derniers moments. Et ils mirent tous leur douleur en commun ; et ils se consolaient mutuellement à tour de rôle ; et ils finirent, au bout d’un très long temps, par faire un peu oublier au roi la mort de son père, et le décidèrent à reprendre ses séances au diwân et à s’occuper des affaires de son royaume. Et il les écouta et consentit, après bien des résistances, à revêtir de nouveau ses habits royaux ouvragés d’or et constellés de pierreries, et à ceindre le diadème. Et il reprit en main l’autorité et rendit la justice, avec l’approbation universelle et le respect des grands et des petits ; et cela pendant encore une année.

Or, un après-midi, le prince Saleh, qui depuis un certain temps, n’était pas revenu voir sa sœur et son neveu, sortit de la mer et entra dans la salle où se tenaient à ce moment la reine et Sourire-de-Lune. Et il leur fit ses salams, et les embrassa ; et Fleur-de-Grenade lui dit : « Ô mon frère, comment vas-tu ; et comment va ma mère, et comment vont mes cousines ? » Il répondit : « Ô ma sœur, elles vont très bien et sont dans la tranquillité et le contentement, et il ne leur manque que la vue de ton visage et du visage de mon neveu le roi Sourire-de-Lune ! » Et ils se mirent à causer de choses et d’autres, en mangeant des noisettes et des pistaches ; et le prince Saleh en vint à parler, avec de grandes louanges, des qualités de son neveu Sourire-de-Lune, de sa beauté, de ses charmes, de ses proportions, de ses manières exquises, de son adresse dans les tournois, et de sa sagesse. Et le roi Sourire-de-Lune, qui était là, étendu sur le divan et la tête appuyée sur les coussins, entendant ce que disaient de lui sa mère et son oncle, ne voulut pas avoir l’air de les écouter, et feignit de dormir. Et de la sorte il put entendre commodément ce qu’ils continuaient à dire sur son compte.

En effet, le prince Saleh, voyant son neveu endormi, parla plus librement à sa sœur Fleur-de-Grenade, et lui dit : « Tu oublies, ma sœur, que ton fils va bientôt avoir dix-sept ans, et qu’à cet âge il faut bien songer à marier les enfants ! Or, moi, le voyant si beau et si fort, et sachant qu’à son âge on a des besoins qu’il faut satisfaire d’une façon ou d’une autre, j’ai bien peur qu’il ne lui arrive des choses désagréables. Il est donc de toute nécessité de le marier, en lui trouvant parmi les Filles de la mer une princesse qui lui soit égale en charmes et en beauté ! » Et Fleur-de-Grenade répondit : « Certes ! tel est aussi mon intime désir, car je n’ai qu’un fils, et il est temps qu’il ait, lui aussi, un héritier au trône de ses pères ! Je te prie donc, ô mon frère, de rappeler à ma mémoire les jeunes filles de notre pays, car il y a si longtemps que j’ai quitté la mer que je ne me souviens plus de celles qui sont belles et de celles qui sont laides ! » Alors Saleh se mit à énumérer à sa sœur les plus belles princesses de la mer, l’une après l’autre, en pesant soigneusement leurs qualités, et le pour et le contre, et les avantages et les désavantages. Et, chaque fois, la reine Fleur-de-Grenade répondait : « Ah ! non, je ne veux pas de celle-ci, à cause de sa mère, ni de celle-ci à cause de son père, ni de celle-ci à cause de sa tante dont la langue est trop longue, ni de celle-là à cause de sa grand-mère qui sent mauvais, ni de celle-là à cause de son ambition et de son œil vide ! » et ainsi de suite, refusant toutes les princesses que Saleh lui énumérait.

Alors Saleh lui dit : « Ô ma sœur, tu as raison d’être difficile dans le choix d’une épouse pour ton fils qui n’a point son pareil sur la terre et sous la mer ! Mais je t’ai déjà énuméré toutes les jeunes filles disponibles, et il ne m’en reste plus qu’une seule à te proposer ! » Puis il s’arrêta et, hésitant, il dit : « Il faut auparavant que je m’assure si mon neveu est bien endormi ; car je ne puis te parler de cette jeune fille devant lui : j’ai des motifs pour prendre cette précaution…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la cinq cent trente-sixième nuit.

Elle dit :

… Je ne puis te parler de cette jeune fille devant lui : j’ai des motifs pour prendre cette précaution ! »

Alors Fleur-de-Grenade s’approcha de son fils et le tâta et le palpa et l’écouta respirer ; et, comme il avait l’air d’être plongé dans un pesant sommeil, car il avait mangé d’un plat d’oignons qu’il affectionnait beaucoup et qui lui procurait d’ordinaire une sieste très lourde, elle dit à Saleh : « Il dort ! Tu peux sortir ce que tu as ! » Il dit : « Sache donc, ô ma sœur, que si je prends cette précaution, c’est que j’ai à te parler maintenant d’une princesse de la mer qui est extrêmement difficile à obtenir en mariage, non point à cause d’elle, mais à cause du roi, son père. Aussi il n’est guère utile que mon neveu entende parler d’elle, avant que nous soyons sûrs de l’affaire ; car l’amour, ô ma sœur, tu le sais, se transmet plus souvent par l’oreille que par les yeux, chez nous, musulmans, dont les femmes et les filles ont le visage couvert du voile pudique. » Et la reine dit : « Ô mon frère, tu as raison ! car l’amour est d’abord un jet de miel qui ne tarde pas à se transformer en une vaste mer salée de perdition ! Mais hâte-toi, de grâce ! de me dire le nom de cette princesse et de son père ! » Il dit : « C’est la princesse Gemme, fille du roi Salamandre le marin. »

En entendant ce nom, Fleur-de-Grenade s’écria : « Ah ! je me souviens maintenant de cette princesse Gemme ! Quand je vivais encore dans la mer, c’était une enfant d’un an à peine, mais belle entre toutes les petites de son âge. Comme elle doit être devenue merveilleuse, depuis ! » Saleh répondit : « Merveilleuse, elle l’est, en vérité, et ni sur la terre ni dans les royaumes de dessous les eaux on n’a vu pareille beauté ! Oh ! ma sœur, qu’elle est délicieuse et gentille et douce et savoureuse et charmante ! Et un teint ! Et des cheveux ! Et des yeux ! Et une taille ! Et une croupe, heu ! lourde, tendre, et ferme à la fois et nonchalante, et ronde de tous les côtés sans exception ! Si elle se balance, elle fait envie au rameau du ban. Si elle se tourne, les antilopes et les gazelles se cachent ! Si elle se découvre, elle rend honteux le soleil et la lune ! Si elle bouge, elle renverse ! Si elle appuie, elle tue ! Et si elle s’assied, sa trace est si profonde qu’elle ne s’en va plus ! Comment alors, si brillante et si parfaite, ne s’appellerait-elle pas Gemme ? » Et Fleur-de-Grenade répondit : « Certes ! de lui avoir donné ce nom, que sa mère a été bien inspirée d’Allah l’Omniscient ! Voilà vraiment celle qui convient, comme épouse, à mon fils Sourire-de-Lune ! » Tout cela ! Et Sourire-de-Lune feignait de dormir, mais se délectait en son âme et se trémoussait en pensée de l’espoir de posséder bientôt cette princesse marine si pesante et si fine !

Mais Saleh bientôt ajoutait : « Seulement, ô ma sœur, que te dirai-je du père de la princesse Gemme, le roi Salamandre ? C’est un brutal, un grossier, un détestable ! Il a déjà refusé sa fille à plusieurs princes qui la lui demandaient en mariage, et les a même honteusement chassés après leur avoir cassé les os ! Aussi je ne sais trop quel accueil il va nous faire, ni de quel œil il va regarder notre demande ! Et me voici à cause de cela à la limite de la perplexité ! » La reine répondit : « L’affaire est bien délicate ! Et il nous faut y penser longtemps, et ne point secouer l’arbre avant que le fruit soit mûr ! » Et Saleh conclut : « Oui ! réfléchissons, et après, nous verrons ! » Puis, comme, à ce moment, Sourire-de-Lune faisait mine de se réveiller, ils cessèrent de parler, se réservant de reprendre la conversation plus tard, au point où ils la laissaient. Et voilà pour eux !

Quant à Sourire-de-Lune, il se leva sur son séant, comme s’il n’avait rien entendu, et s’étira tranquillement ; mais, en son intérieur, son cœur brûlait d’amour et grésillait comme sur un cendrier rempli de charbons ardents…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la cinq cent trente-septième nuit.

Elle dit :

… Mais, en son intérieur, son cœur brûlait d’amour et grésillait comme sur un cendrier rempli de charbons ardents !

Or, il se garda bien de dire le moindre mot à ce sujet à sa mère et à son oncle, et il se retira de bonne heure et passa seul toute cette nuit-là en proie à ce tourment si nouveau pour lui ; et il réfléchit, lui aussi, au meilleur moyen d’arriver le plus promptement au but de ses désirs. Et il n’est point utile de dire qu’il resta, jusqu’au matin, sans pouvoir fermer l’œil un instant.

Aussi, dès l’aube, il se leva et alla réveiller son oncle Saleh, qui avait passé la nuit au palais, et lui dit : « Ô mon oncle, je désire aller ce matin me promener sur le rivage, car ma poitrine est rétrécie, et l’air de la mer la dilatera. Je te prie donc de m’accompagner dans ma promenade ! » Et le prince Saleh répondit : « Entendre, c’est obéir ! » Et il sauta sur ses deux pieds, et sortit avec son neveu sur le rivage. Longtemps ils marchèrent ensemble, sans que Sourire-de-Lune adressât la parole à son oncle. Et il était pâle, avec des larmes dans le coin des yeux. Mais soudain il s’arrêta et, s’étant assis sur un rocher, il improvisa ces vers et les chanta, en regardant la mer :

Si l’on me dit, Au milieu de l’incendie, Alors que flambe mon cœur. Si l’on me dit ;

— La voir, préfères-tu, Ou boire une gorgée D’eau fraîche et pure ? Que répondras-tu ?

— La voir et mourir !

Ô cœur devenu si tendre, Depuis qu’en toi s’est incrustée La Gemme de Salamandre !

Lorsque le prince Saleh eut entendu ces vers chantés tristement par le roi son neveu, il frappa ses mains l’une contre l’autre, à la limite du désespoir, et s’écria : « La illah ill’ Allah ! oua Mohammad rassoul Allah ! Et il n’y a de majesté et de puissance qu’en Allah le Glorieux, le Très-Grand ! Ô mon enfant, tu as donc entendu ma conversation d’hier avec ta mère au sujet de la princesse Gemme, fille du roi Salamandre le marin ? Ô notre calamité ! car je vois, ô mon enfant, que ton esprit et ton cœur travaillent déjà beaucoup à son sujet, alors que rien n’est fait, et que la chose est difficile à traiter ! » Sourire-de-Lune répondit : « Ô mon oncle, c’est la princesse Gemme qu’il me faut, et non point une autre ! Sans quoi je mourrai ! » Il dit : « Alors, ô mon enfant, rentrons auprès de ta mère afin que je la mette au courant de ton état, et lui demande la permission de t’emmener avec moi dans la mer, pour aller au royaume de Salamandre le marin demander pour toi la princesse Gemme en mariage ! » Mais Sourire-de-Lune s’écria : « Non ! ô mon oncle, je ne veux point demander à ma mère une permission qu’elle me refusera certainement ! Car elle aura peur pour moi du roi Salamandre, qui a de mauvaises manières ; et elle me dira aussi que mon royaume ne peut rester sans son roi, et que les ennemis du trône profiteront de mon absence pour usurper ma place ! Je connais ma mère, et je sais d’avance ce qu’elle me dira ! » Puis Sourire-de-Lune se mit à pleurer beaucoup devant son oncle, et ajouta : « Je veux aller tout de suite avec toi chez le roi Salamandre, sans prévenir ma mère ! Et nous reviendrons bien vite, avant qu’elle ait le temps de s’apercevoir de mon absence ! »

Lorsque le prince Saleh vit que son neveu s’obstinait dans cette résolution, il ne voulut pas le peiner davantage, et dit : « Je mets ma confiance en Allah, à tout événement ! » Puis il tira de son doigt une bague sur laquelle étaient gravés quelques noms d’entre les noms, et la passa au doigt de son neveu, en lui disant : « Cette bague te protégera encore mieux contre les dangers sous-marins, et achèvera de te munir de nos vertus maritimes ! » Et tout de suite il ajouta : « Fais comme moi ! » Et il s’éleva légèrement en l’air, en quittant le rocher. Et Sourire-de-Lune, pour l’imiter, frappa du pied le sol, et quitta le rocher pour s’élever avec son oncle dans les airs. Et de là ils décrivirent une courbe descendante vers la mer, où ils plongèrent tous deux…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la cinq cent trente-huitième nuit.

Elle dit :

… Et de là ils décrivirent une courbe descendante vers la mer, où ils plongèrent tous deux.

Et Saleh voulut d’abord montrer à son neveu sa demeure sous-marine, afin que la vieille reine Sauterelle pût recevoir chez elle le fils de sa fille, et que les cousines de Fleur-de-Grenade eussent la joie de revoir chez elles leur cher petit cousin. Et ils ne mirent pas beaucoup de temps à y arriver ; et le prince Saleh introduisit tout de suite Sourire-de-Lune dans l’appartement de l’aïeule. Or, justement, dame Sauterelle était assise au milieu des jeunes filles, ses parents ; et, dès qu’elle vit entrer Sourire-de-Lune, elle le reconnut et éternua de plaisir. Et Sourire-de-Lune s’approcha et lui baisa la main, et baisa la main à ses cousines ; et toutes l’embrassèrent avec émotion, en poussant des cris de joie d’un ton très aigu ; et la grand-mère le fit s’asseoir à côté d’elle et l’embrassa entre les deux yeux, et lui dit : « Ô arrivée bénie ! ô jour de lait ! Tu illumines la demeure, ô mon enfant ! Mais comment va ta mère Fleur-de-Grenade ? » Il répondit : « Elle est en excellente santé et dans le bonheur parfait, et me charge de transmettre ses salams à toi et aux filles de son oncle ! » Voilà ce qu’il dit ! Mais ce n’était pas la vérité, puisqu’il était parti sans prendre congé de sa mère. Mais pendant que Sourire-de-Lune, entraîné par ses cousines qui voulaient lui montrer toutes les merveilles de leur palais, s’était éloigné avec elles, le prince Saleh se hâta de mettre sa mère au courant de l’amour qui était entré par l’oreille de son neveu et s’était emparé de son cœur, sur le seul récit des charmes de la princesse Gemme, fille du roi Salamandre. Et il lui raconta l’aventure depuis le commencement jusqu’à la fin, et ajouta : « Et il n’est venu ici avec moi que pour la demander en mariage à son père ! »

Lorsque la grand-mère du roi Sourire-de-Lune eut entendu ces paroles de Saleh, elle fut à la limite de l’indignation contre son fils, et lui reprocha violemment de n’avoir pas pris assez de précautions pour parler de la princesse Gemme en présence de Sourire-de-Lune, et lui dit : « Tu sais bien pourtant combien le roi Salamandre le marin est un homme violent, plein d’arrogance et de stupidité, et qu’il est avare de sa fille qu’il a refusée déjà à tant de jeunes princes ! Et tu ne crains pas de nous mettre dans une situation humiliante vis-à-vis de lui, en nous amenant à lui faire une demande qu’il repoussera sans aucun doute ! Et alors nous, qui tenons à notre honneur, nous serons bien humiliés et nous reviendrons de là avec le nez allongé certainement ! En vérité, mon fils, dans aucun cas et de n’importe quelle façon, tu n’aurais dû prononcer le nom de cette princesse, surtout devant le fils de ta sœur, fût-il même endormi par un soporifique ! » Saleh répondit : « Oui ! mais la chose est faite maintenant, et le jeune homme est si amoureux de la jeune fille qu’il m’a affirmé que, s’il ne la possédait pas, il mourrait ! Et puis quoi, à la fin ? Sourire-de-Lune est au moins aussi beau que la princesse Gemme, et il est le descendant d’une illustre lignée de rois, et il est lui-même roi d’un puissant empire terrestre ! Car enfin il n’y a pas seulement que ce stupide Salamandre qui soit roi ! Et puis que pourra-t-il m’objecter que je ne puisse résoudre en lui en opposant la contrepartie ? Il me dira que sa fille est riche, je lui dirai que notre fils est plus riche ! Que sa fille est belle, mais notre fils est plus beau ! Que sa fille est de notre lignée, mais notre fils est encore d’une plus noble lignée ! Et ainsi de suite, ô ma mère, jusqu’à ce que je le convainque qu’en somme il a tout à gagner en consentant à ce mariage ! En tout cas, c’est moi qui suis, par mon indiscrétion, la cause de l’affaire ; et il est juste que je prenne sur moi de la mener à bonne fin, au risque même de me faire casser les os et de rendre l’âme ! » Et la vieille reine Sauterelle, voyant qu’il n’y avait plus, en effet, que cette solution, dit en soupirant : « Qu’il eût été préférable, mon fils, de ne jamais susciter cette dangereuse affaire-là ! Mais puisque c’est la destinée, je me résous, mais bien à contre-foi, à te laisser partir. Mais je garde auprès de moi Sourire-de-Lune jusqu’à ton retour ; car je ne veux pas l’exposer ainsi, sans savoir rien de précis ! Pars donc sans lui, et surtout veille sur tes paroles, de peur qu’un mot malsonnant ne mette en fureur ce roi brutal et grossier, qui ne tient compte de rien et traite tout le monde avec une égale impertinence ! » Et Saleh répondit : « J’écoute et j’obéis ! »

Il se leva alors et prit avec lui deux grands sacs remplis de cadeaux de valeur destinés au roi Salamandre ; et il chargea ces deux sacs sur le dos de deux esclaves, et prit avec eux la route marine qui conduisait au palais du roi Salamandre…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la cinq cent trente-neuvième nuit.

Elle dit :

… Et prit avec eux la route marine qui conduisait au palais du roi Salamandre.

En arrivant au palais, le prince Saleh demanda la permission d’entrer parler au roi ; et on la lui accorda. Et il entra dans la salle où se tenait, assis sur un trône d’émeraude et d’hyacinthe, le roi Salamandre le marin. Et Saleh lui fit ses souhaits de paix de la manière la plus choisie, et déposa à ses pieds les deux grands sacs, remplis de magnifiques cadeaux, que portaient les esclaves sur leur dos. Et le roi, à cette vue, rendit à Saleh ses souhaits de paix, l’invita à s’asseoir et lui dit : « Sois te bienvenu, prince Saleh ! Il y a longtemps que je ne t’ai vu, et j’en suis assez attristé ! Mais hâte-toi de me demander ce pour quoi tu es venu me voir ; car quand on fait un cadeau, c’est toujours dans l’espoir d’obtenir en retour une chose proportionnée ! Parle donc, et je verrai si je puis faire quelque chose pour toi ! » Alors Saleh s’inclina une seconde fois profondément devant te roi, et dit : « Oui ! j’ai une chose en commission que je ne veux obtenir que d’Allah et du roi magnanime, du vaillant lion, de l’homme généreux dont la renommée de gloire, de magnificence, de libéralité, de gracieuseté, de clémence et de bonté s’est étendue au loin des terres et des mers, et dont s’entretiennent avec admiration, le soir, sous les tentes, tes caravanes ! » Et le roi Salamandre, à ce discours, diminua le froncement terrible de ses sourcils qui se rejoignaient, et dit : « Expose ta demande, ô Saleh, et elle entrera dans une oreille sensible et un esprit bien disposé ! Si je puis te satisfaire, je le ferai en t’évitant les retards ; mais si je ne le puis pas, ce ne sera pas par mauvais vouloir ! Car Allah, ô Saleh, ne demande point d’une âme un contenu qui dépasse sa capacité ! » Alors Saleh s’inclina devant le roi plus profondément encore que les deux premières fois, et dit : « Ô roi du temps, la chose que j’ai à te demander, tu peux, en vérité, me l’accorder, car elle est en ton pouvoir et sous ta seule autorité ! Et je ne me serais certainement pas hasardé à venir te la demander si je n’avais pas eu d’avance la certitude qu’elle était dans les possibilités ! Car le sage a dit : « Si tu veux être agréé, ne demande pas l’impossible ! » Et moi, ô roi (qu’Allah te conserve pour notre bonheur !), je ne suis ni dément ni prétentieux ! Or donc, voici ! Sache, ô roi plein de gloire, que je viens chez toi en intermédiaire seulement ! Et c’est, ô roi magnanime, ô généreux, ô le plus grand, pour demander de toi la perle unique, le joyau inestimable, le trésor caché, ta Fille la princesse Gemme, en mariage pour mon neveu le roi Sourire-de-Lune, Fils du roi Schahramân et de la reine Fleur-de-Grenade, ma sœur, et maître de la Ville-Blanche et des royaumes terrestres qui s’étendent des frontières de la Perse jusqu’aux extrêmes limites du Khorassân ! » Lorsque le roi Salamandre le marin eut entendu ce discours de Saleh, il se mit à rire tellement qu’il se renversa sur son derrière, et là il continua à se convulser et à se trémousser en donnant de grands coups de pieds en l’air ! Après quoi il se releva et regardant Saleh en silence, il lui cria soudain : « Ho ! Ho ! » Et de nouveau il se mit à rire et à se convulser, et si fort et si longtemps qu’il finit par lancer un pet retentissant. Et, de la sorte, il se calma et dit à Saleh : « En vérité, ô Saleh, je t’ai toujours cru un homme sensé et pondéré, mais je vois bien à présent combien je me trompais ! Ou alors, dis-moi ! qu’as-tu fait de ton bon sens et de ta raison pour oser me faire une demande si folle ? » Mais Saleh, sans se troubler ni perdre contenance, répondit : « Je ne sais pas ! Mais il y a une chose certaine, c’est que le roi Sourire-de-Lune, mon neveu, est au moins aussi beau et aussi riche et d’une aussi noble lignée que ta fille, la princesse Gemme ! Et si la princesse Gemme n’est point faite pour un tel mariage, pour quelle chose alors est-elle faite, dis-le-moi ? Car le sage n’a-t-il point dit : « Pour la jeune fille il n’y a que le mariage ou le tombeau ! » C’est pourquoi les vieilles filles sont inconnues chez nous musulmans ! Hâte-toi donc, ô roi, de saisir cette occasion de sauver ta fille du tombeau ! »

À ces paroles, le roi Salamandre fut à la limite de la fureur, et, se levant sur ses deux pieds, avec les sourcils contractés et du sang dans les yeux, il cria à Saleh : « Ô chien des hommes, est-ce que ceux qui te ressemblent peuvent prononcer en public le nom de ma fille ? Quoi donc es-tu, toi, sinon un chien fils de chien ? Et qui est ton neveu Sourire-de-Lune ? Et qui est son père ? Et qui est ta sœur ? Tous, des chiens fils de chiens ! » Puis il se tourna vers ses gardes, et leur cria : « Hé, vous autres ! empoignez-moi cet entremetteur, et cassez-lui les os ! »

Aussitôt les gardes se précipitèrent sur Saleh et voulurent le saisir et le renverser ; mais, rapide comme l’éclair, il s’échappa de leurs mains et s’élança au-dehors pour prendre la fuite. Mais là, à sa surprise extrême, il vit mille cavaliers montés sur des chevaux marins, et couverts de cuirasses d’acier et armés des pieds à la tête, et qui étaient tous de ses parents et des gens de la maison ! Et ils venaient d’arriver à l’instant même, envoyés par sa mère la reine Sauterelle qui, ayant pressenti la mauvaise réception que pouvait lui faire le roi Salamandre, avait songé, par précaution, à envoyer ces milles hommes pour le défendre contre tout événement.

Alors Saleh, en peu de mots, leur raconta ce qui venait de se passer, et leur cria : « Et maintenant sus à ce roi stupide et fou ! » Alors les mille guerriers sautèrent de leurs chevaux, dégainèrent leurs glaives, et se précipitèrent en un seul bloc derrière le prince Saleh dans la salle du trône…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la cinq cent quarantième nuit.

Elle dit :

… Alors les mille guerriers sautèrent de leurs chevaux, dégainèrent leurs glaives, et se précipitèrent en un seul bloc derrière le prince Saleh dans la salle du trône.

Quant au roi Salamandre, lorsqu’il vit entrer avec fracas ce torrent subit de guerriers ennemis qui se répandaient comme les ténèbres de la nuit, il ne perdit point contenance et cria à ses gardes : « Sus à ce bouc des lâches et à son troupeau ! Et que vos sabres soient plus proches de leurs têtes que leur salive n’est proche de leurs langues ! »

Et aussitôt les gardes poussèrent leur cri de guerre : « Ya-lé-Salamandre ! » Et les guerriers de Saleh poussèrent leur cri de guerre : « Ya-lé-Saleh ! » Et les deux partis se ruèrent et s’entrechoquèrent comme les flots de la mer tumultueuse ! Et le cœur des guerriers de Saleh était plus ferme que le roc, et leurs sabres tournoyants se mirent à accomplir les arrêts du destin ! Et Saleh le valeureux, le héros au cœur de granit, le cavalier du sabre et de la lance, frappait les cous et transperçait les poitrines, avec des bonds à renverser les rochers des montagnes ! Oh ! la terrible mêlée ! Quel épouvantable carnage ! Que de cris étouffés dans les gosiers par la pointe des lances brunes ! Que de femmes rendues veuves avec leurs enfants orphelins !… Et le combat continuait acharné, les coups retentissaient, les corps gémissaient sous les blessures douloureuses, et les terres sous-marines tremblaient sous les chocs des guerriers pesants ! Mais que peuvent les sabres et toutes les armes contre les arrêts du destin ? Et depuis quand les créatures peuvent-elles retarder ou devancer l’heure marquée pour leur terme fatal ? Aussi, au bout d’une heure de lutte, les cœurs des gardes de Salamandre ne tardèrent pas à devenir semblables aux pots fragiles ; et tous, jusqu’au dernier, jonchèrent le sol autour du trône de leur roi. Et Salamandre, à cette vue, entra dans une telle rage que ses testicules extraordinaires, qui pendaient jusqu’à ses genoux, se rétractèrent jusqu’à son nombril ! Et il se précipita, en écumant, contre Saleh qui le reçut à la pointe de sa lance et lui cria : « Te voici, ô perfide et brutal, à la limite extrême de la mer de la perdition ! » Et, d’un coup retentissant, il le renversa sur le sol et l’y maintint solidement, jusqu’à ce que ses guerriers l’eussent aidé à le charger de liens et à lui attacher les bras derrière le dos ! Et voilà pour tous ceux-là !

Mais pour ce qui est de la princesse Gemme et de Sourire-de-Lune, voici ! Dès les premiers bruits de la bataille qui se livrait dans le palais, la princesse Gemme, affolée, s’était enfuie avec une de ses servantes, nommée Myrte, et, ayant traversé les régions marines, elle était montée à la surface de l’eau et avait continué sa course jusqu’à ce qu’elle eût atteint une île déserte où elle s’était sauvée en se cachant au haut d’un grand arbre feuillu. Et sa servante Myrte l’avait imitée, et s’était également cachée au haut d’un autre arbre où elle avait grimpé.

Or le destin voulut que la même chose se passât au palais de la vieille reine Sauterelle. En effet, les deux esclaves qui avaient accompagné le prince Saleh au palais de Salamandre pour porter les sacs des cadeaux, s’étaient eux aussi, dès le commencement de la bataille, hâtés de se sauver et de courir annoncer la nouvelle du danger à la reine Sauterelle. Et le jeune roi Sourire-de-Lune, qui avait interrogé les esclaves à leur arrivée, avait été très alarmé de ces nouvelles peu rassurantes, et s’était considéré, en son âme, comme la cause première du grand danger que courait son oncle et du trouble apporté dans l’empire sous-marin. Aussi, comme il était très timide devant sa grand-mère Sauterelle, il n’avait pas eu le courage de se présenter devant elle après le danger où se trouvait, à cause de lui, le prince Saleh, son oncle. Et il avait profité du moment où sa grand-mère était occupée à écouter le rapport des esclaves, pour s’élancer du fond de la mer et remonter à la surface afin de retourner près de sa mère Fleur-de-Grenade, dans la Ville-Blanche. Mais comme il était ignorant du chemin à suivre, il s’était égaré et était arrivé dans la même île déserte où s’était sauvée la princesse Gemme.

Dès qu’il eut touché terre, comme il se sentait fatigué de la course pénible qu’il venait de faire, il alla s’étendre au pied de l’arbre même où se trouvait la princesse Gemme. Et il ne savait pas que la destinée de chaque homme l’accompagne partout où il va, courût-il plus vite que le vent, et qu’il n’y a point de repos pour le poursuivi ! Et il ne se doutait point de ce que, du fond de l’éternité, lui réservait le sort mystérieux.

Une fois donc étendu au pied de l’arbre, il appuya sa tête sur son bras pour dormir, et soudain, en levant les yeux vers le haut de l’arbre, il rencontra le regard de la princesse et son visage, et il crut d’abord voir la lune elle-même entre les branches. Et il s’écria : « Gloire à Allah qui a créé la lune pour illuminer les soirs et éclairer la nuit ! » Puis, en regardant avec plus d’attention, il reconnut que c’était une beauté humaine, et qu’elle appartenait à une adolescente belle comme la lune…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la cinq cent quarante-unième nuit.

Elle dit :

… Il reconnut que c’était une beauté humaine, et qu’elle appartenait à une adolescente belle comme la lune. Et il pensa : « Par Allah ! je vais tout de suite monter l’attraper et lui demander son nom ! Car elle ressemble étrangement au portrait admirable que m’a fait mon oncle Saleh de la princesse Gemme ! Et qui sait si ce n’est point elle-même ? Elle a dû peut-être prendre la fuite du palais de son père, dès le début du combat ! » Et, ému à l’extrême, il sauta sur ses pieds et, se tenant debout au-dessous de l’arbre, il leva les yeux vers l’adolescente et lui dit : « Ô but suprême de tout désir, qui es-tu et pour quel motif te trouves-tu dans cette île, au haut de cet arbre ? » Alors la princesse se pencha un peu vers le bel adolescent et lui sourit, et dit d’une voix chantante comme l’eau : « Ô charmant jouvenceau, ô très beau, je suis la princesse Gemme, Fille du roi Salamandre le marin ! Et je suis ici, car j’ai fui ma patrie, et les demeures de la patrie, et mon père et ma famille, pour échapper au triste sort des vaincus ! Car le prince Saleh, à l’heure qu’il est, a dû réduire mon père en esclavage après avoir massacré tous ses gardes. Et il doit me chercher partout dans le palais ! Hélas ! hélas ! Ô dur exil loin des miens ! Ô malheureux sort du roi mon père ! Hélas ! hélas ! Et de grosses larmes tombèrent de ses beaux yeux sur le visage de Sourire-de-Lune, qui levait les bras en l’air d’émotion et de saisissement, et qui finit par s’écrier : « Ô princesse Gemme, âme de mon âme, ô rêve de mes nuits sans sommeil, descends, de grâce ! de cet arbre, car je suis le roi Sourire-de-Lune fils de Fleur-de-Grenade, la reine native, comme toi, de la mer ! Oh ! descends, car je suis l’assassiné de tes yeux, l’esclave captif de ta beauté ! » Et l’adolescente, comme ravie, s’écria : « Ya Allah ! ô mon maître, c’est donc toi le beau Sourire-de-Lune, neveu de Saleh et le fils de la reine Fleur-de-Grenade ? » Il dit : « Mais oui ! descends, je t’en prie ! » Elle dit : « Oh ! que mon père a donc été peu sage de refuser pour sa fille un époux tel que toi ! Que pouvait-il souhaiter de mieux ? Et où pouvait-il trouver un prince plus beau et plus charmant, sur la terre ou sous les mers ! Ô mon chéri, ne blâme pas trop le refus irréfléchi de mon père, car moi je t’aime ! Et si toi tu m’aimes grand comme un empan, moi je t’aime gros comme le bras ! Dès que je t’ai vu, l’amour que tu as pour moi s’est transporté dans mon foie, et je suis devenue la victime de ta beauté ! »

Et, après avoir prononcé ces paroles, elle se laissa glisser de l’arbre dans les bras de Sourire-de-Lune qui, à la limite de la jubilation, la serra contre sa poitrine et la dévora partout de baisers, alors qu’elle lui rendait caresse pour caresse et mouvement pour mouvement. Et Sourire-de-Lune, à ce contact délicieux, sentit son âme chanter de tous ses oiseaux, et s’écria : « Ô souveraine de mon cœur, ô princesse Gemme tant désirée, toi pour qui j’ai délaissé moi aussi mon royaume, ma mère et le palais de mes pères, certes ! mon oncle Saleh ne m’a détaillé que le quart à peine de tes charmes, alors que les trois autres quarts restent pour moi encore insoupçonnés ! Et il n’a pesé devant moi de la beauté qu’un carat sur vingt-quatre carats, ô toute d’or ! » Et, ayant dit ces paroles, il continua à la couvrir de baisers, et à la caresser de mille manières. Puis, brûlant de se délecter enfin à sa croupe de bénédictions, sa main hardie descendit vers les glands du cordon. Et l’adolescente, comme pour l’aider dans cette opération, se leva, s’éloigna de quelques pas, et soudain elle étendit toute droite la main dans sa direction, et lui crachant au visage faute d’eau, lui cria : « Ô terrien, quitte ta forme humaine, et deviens un grand oiseau blanc avec le bec et les pieds rouges ! » Et aussitôt Sourire-de-Lune, à la limite de la stupéfaction, fut changé en oiseau aux plumes blanches, aux ailes lourdes et incapables de voler, et au bec et aux pieds rouges ! Et il se mit à regarder l’adolescente, avec des larmes dans les yeux !

Alors la princesse Gemme appela sa servante Myrte, et lui dit : « Prends cet oiseau, qui est le neveu du plus grand ennemi de mon père, de ce Saleh l’entremetteur qui a combattu mon père, et va le porter dans l’île Sèche, qui n’est pas loin d’ici, afin qu’il y meure de soif et de faim…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la cinq cent quarante-deuxième nuit.

Elle dit :

… Prends cet oiseau, et va le porter dans l’île Sèche, afin qu’il y meure de soif et de faim ! »

Tout cela ! Car la princesse Gemme ne s’était montrée si gracieuse à l’égard de Sourire-de-Lune que pour s’approcher de lui sans inconvénient, et pouvoir de la sorte le métamorphoser en oiseau destiné à mourir d’inanition, et venger ainsi son père et les gardes de son père. Et voilà pour elle !

Quant à l’oiseau blanc ! Lorsque la servante Myrte, pour obéir à sa maîtresse Gemme, l’eut pris, malgré les battements désespérés d’ailes et les cris rauques qu’il poussait, elle eut pitié de lui et n’eut pas le cœur de le transporter dans l’île Sèche où l’attendait une si cruelle mort ! Et elle se dit en son âme sensible : « Je vais le porter plutôt dans un endroit où il ne puisse pas mourir d’une façon si cruelle, et où il attendra sa destinée ! Car qui sait si ma maîtresse ne se repentira pas bientôt de son premier mouvement, une fois revenue de sa colère, et ne me reprochera pas de lui avoir trop vite obéi ! » Et là-dessus elle transporta le captif dans une île verdoyante, plantée de toutes sortes d’arbres fruitiers et arrosée de frais ruisseaux, et l’y laissa, pour retourner auprès de sa maîtresse.

Or laissons pour le moment l’oiseau dans l’île verte, et la princesse Gemme dans la première île, et revenons voir ce qu’est devenu le prince Saleh, victorieux de Salamandre. Une fois qu’il eut fait enchaîner le roi Salamandre, il l’enferma dans un des appartements du palais, et se fit proclamer roi à sa place. Puis il se hâta de chercher partout la princesse Gemme, mais, bien entendu, il ne la trouva pas. Et lorsqu’il vit que toutes ses recherches étaient vaines, il revint dans son ancienne résidence mettre la reine Sauterelle, sa mère, au courant de tout ce qui venait de se passer. Puis il lui demanda : « Ô ma mère, où est mon neveu le roi Sourire-de-Lune ? » Elle répondit : « Je ne sais pas ! Il doit être en promenade avec ses cousines. Mais je vais envoyer tout de suite le chercher ! » Et comme elle disait ces paroles, les cousines entrèrent, et il n’était pas avec elles. Et on l’envoya chercher partout, mais, bien entendu, nulle part on ne le trouva. Alors la douleur du roi Saleh, de la grand-mère et des cousines fut extrême ; et ils se lamentèrent et pleurèrent beaucoup. Puis Saleh, la poitrine rétrécie, fut bien obligé d’envoyer prévenir de la chose sa sœur la reine Fleur-de-Grenade la marine, mère de Sourire-de-Lune.

Et Fleur-de-Grenade, à la limite de l’affolement, se hâta de plonger dans la mer et de courir au palais de Sauterelle, sa mère. Et, après les embrassades et les pleurs premiers, elle demanda : « Où est mon fils, le roi Sourire-de-Lune ? » Et la vieille mère, après de longs préambules, et des silences pleins de larmes, et, au milieu des sanglots des cousines assises en rond, raconta à sa fille toute l’histoire depuis le commencement jusqu’à la fin. Mais il n’y a point d’utilité à la répéter. Puis elle ajouta : « Et ton frère Saleh, qui a été proclamé roi à la place de Salamandre, a eu beau faire partout des recherches, il n’a pu encore retrouver les traces pas plus de notre fils Sourire-de-Lune que de la princesse Gemme, fille de Salamandre ! » Lorsque Fleur-de-Grenade eut entendu ces paroles, le monde noircit devant son visage, et la désolation entra dans son cœur, et les sanglots du désespoir la secouèrent toute. Et, pendant un long temps, on n’entendit dans le palais sous-marin que les cris de deuil des femmes, et les hoquets de la douleur.

Mais il fallut bientôt songer à remédier à un état de choses si étrange et si désolant. Aussi ce fut l’aïeule qui, la première, sécha ses larmes, et dit : « Ma fille, que ton âme ne s’attriste point outre mesure de cette aventure ; car il n’y a pas de raison pour que ton frère ne finisse point par retrouver ton fils Sourire-de-Lune ! Quant à toi, si tu aimes vraiment ton fils et si tu veilles sur ses intérêts, tu feras bien de retourner à ton royaume pour gérer les affaires et tenir à tous secrète la disparition de ton fils. Et Allah pourvoira ! » Et Fleur-de-Grenade répondit : « Tu as raison, ma mère. Je vais rentrer ! Mais je t’en prie, oh ! de grâce ! ne cesse point de penser à mon fils, et que personne ne se relâche dans les recherches ! Car s’il lui arrive jamais quelque mal, je mourrai sans recours, moi qui ne vois la vie qu’à travers lui et ne goûte de joie qu’à sa vue ! » Et la reine Sauterelle répondit : « Certes ! ma fille, de tout cœur affectueux ! Sois donc sans crainte à ce sujet, et tranquillise ton esprit tout à fait ! » Alors Fleur-de-Grenade prit congé de sa mère, de son frère et de ses cousines, et, la poitrine bien oppressée et l’âme bien triste, elle regagna son royaume et sa ville…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la cinq cent quarante-troisième nuit.

Elle dit :

… Elle regagna son royaume et sa ville.

Or, maintenant, revenons à l’île verdoyante où la jeune Myrte à l’âme sensible avait déposé Sourire-de-Lune changé par la princesse Gemme en oiseau au plumage blanc, au bec et aux pieds rouges !

Lorsque l’oiseau Sourire-de-Lune se vit abandonné par la secourable Myrte, il se mit à pleurer abondamment ; puis, comme il avait faim et soif, il se mit à manger des fruits et à boire de l’eau courante, tout en pensant à son malheureux sort et en s’étonnant de se voir en oiseau. Et il eut beau essayer ses ailes pour s’envoler, elles ne purent le soutenir dans l’air, car il était très gros et très lourd. Et il finit par se résigner à sa destinée, en pensant : « À quoi me servirait-il d’ailleurs de quitter cette île, puisque je ne sais où me diriger, et que personne ne voudra reconnaître, à mon extérieur d’oiseau, le roi que je reste en mon dedans ? » Et il continua à vivre dans l’île, assez tristement ; et, le soir, il se juchait sur un arbre pour dormir.

Or un jour qu’il se promenait tristement sur ses pattes, la tête basse, tant il avait de soucis, il fut aperçu par un oiseleur qui venait dans l’île tendre ses filets de chasse. Et l’oiseleur, charmé par l’aspect magnifique de ce gros oiseau qui n’avait point de pareil et dont le bec rouge et les pieds rouges tranchaient d’une façon si jolie sur la blancheur du plumage, se réjouit fort de pouvoir posséder un tel oiseau dont l’espèce lui était tout à fait inconnue. Il prit donc toutes ses précautions et, avec une adresse lente, il s’approcha derrière lui et d’un coup subtil lança sur lui son filet et le captura. Et, riche de cette belle pièce de gibier, il retourna à la ville d’où il était venu, en portant délicatement par les pattes le grand oiseau sur son épaule.

Et l’oiseleur, en arrivant en ville, se dit : « Par Allah ! moi, de ma vie, je n’ai vu un oiseau pareil à celui-ci, pas plus dans mes chasses sur terre que sur mer. Aussi je me garderai bien de le vendre à un acheteur ordinaire, qui ne peut en connaître ni le prix ni la valeur, et qui probablement le tuera et avec sa famille le mangera ; mais je vais aller le porter en cadeau au roi de la ville, qui s’émerveillera de sa beauté, et m’en dédommagera précieusement ! » Et il alla au palais et le porta au roi qui, à sa vue, fut charmé à l’extrême, et admira surtout la belle couleur rouge du bec et des pieds. Et il l’accepta et donna dix dinars d’or à l’oiseleur qui embrassa la terre et s’en alla.

Alors le roi fit faire une grande cage avec un treillis en or, et y enferma le bel oiseau. Et il mit devant lui des grains de maïs et de blé, mais l’oiseau n’y porta point le bec. Et le roi étonné, se dit : « Il n’en mange pas ! Je vais lui porter autre chose ! » Et il le fit sortir de la cage et mit devant lui du blanc de poulet, des tranches de viande et des fruits. Et aussitôt l’oiseau se mit à en manger avec un plaisir notoire, en faisant de petits cris et en gonflant ses plumes blanches. Et le roi, à cette vue, se trémoussa de joie et dit à un des esclaves : « Cours vite prévenir ta maîtresse, la reine que j’ai acheté un oiseau prodigieux qui est un miracle d’entre les miracles du temps, afin qu’elle vienne l’admirer avec moi, et voir la façon merveilleuse dont il mange de tous ces mets dont ne se nourrissent pas d’ordinaire les oiseaux ! » Et l’esclave se hâta d’aller appeler la reine qui ne tarda pas à arriver.

Mais, dès qu’elle eut aperçu l’oiseau, la reine se couvrit vivement le visage de son voile, et, indignée, recula vers la porte et voulut sortir. Et le roi courut derrière elle et lui demanda, en la retenant par son voile : « Pourquoi te couvres-tu le visage, alors qu’ici il n’y a que moi, ton époux, et les eunuques et les servantes ? » Elle répondit : « Ô roi, sache que cet oiseau n’est point un oiseau, mais c’est un homme comme toi ! Et il n’est autre que le roi Sourire-de-Lune, fils de Schahramân et de Fleur-de-Grenade la marine. Et il a été ainsi métamorphosé par la princesse Gemme, fille de Salamandre le marin, qui vengea de la sorte son père vaincu par Saleh, oncle de Sourire-de-Lune ! »

En entendant ces paroles, le roi s’étonna à la limite de l’étonnement et s’écria : « Qu’Allah confonde la princesse Gemme et lui coupe la main ! Mais par Allah sur toi, ô fille de mon oncle, donne-moi des détails sur la chose ! » Et la reine, qui était la magicienne la plus insigne de son temps, lui raconta toute l’histoire sans en omettre un détail. Et le roi, prodigieusement émerveillé, se tourna vers l’oiseau et lui demanda : « Est-ce vrai tout cela ? » Et l’oiseau…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la cinq cent quarante-quatrième nuit.

Elle dit :

… Se tourna vers l’oiseau et lui demanda : « Est-ce vrai tout cela ? » Et l’oiseau baissa la tête, en signe d’assentiment, et battit des ailes. Alors le roi dit à son épouse : « Qu’Allah te bénisse, ô fille de l’oncle ! Mais par ma vie devant tes yeux ! hâte-toi de le délivrer de cet enchantement ! Ne le laisse pas dans ce tourment ! » Alors la reine, s’étant couvert tout à fait le visage, dit à l’oiseau : « Ô Sourire-de-Lune, entre dans cette grande armoire ! » Et l’oiseau obéit tout de suite et entra dans une grande armoire, cachée dans le mur, que la reine venait d’ouvrir ; et elle entra derrière lui, avec, à la main, une tasse d’eau sur laquelle elle prononça des paroles inconnues ; et l’eau se mit à bouillonner dans la tasse. Alors elle en prit quelques gouttes qu’elle lui lança au visage, en lui disant : « Par la vertu des Noms Magiques et des Puissantes Paroles, et par la majesté d’Allah l’Omnipotent, le Créateur du ciel et de la terre, le Résurrecteur des morts, le Fixateur des termes et de Distributeur des destinées, je t’ordonne de quitter cette forme d’oiseau et de reprendre celle que tu as reçue du Créateur ! » Et aussitôt il trembla d’un tremblement, et se secoua d’une secousse, et revint à sa forme première. Et le roi émerveillé, vit que c’était un adolescent qui n’avait pas son pareil sur la face de la terre. Et il s’écria : « Par Allah ! il mérite son nom de Sourire-de-Lune ! »

Or, dès que Sourire-de-Lune se vit revenu à son premier état, il s’écria : « La illah ill’ Allah, oua Mohammad rassoul Allah ! » Puis il s’approcha du roi, lui baisa la main et lui souhaita une longue vie. Et le roi lui baisa la tête et lui dit : « Sourire-de-Lune, je te prie de me raconter toute ton histoire, dès ta naissance jusqu’aujourd’hui ! » Et Sourire-de-Lune raconta au roi, qui s’en émerveilla à l’extrême, toute son histoire, sans en omettre un détail.

Alors le roi, arrivé à l’extrême limite du plaisir, dit au jeune roi délivré de l’enchantement : « Que veux-tu maintenant, ô Sourire-de-Lune, que je fasse pour toi ? Parle-moi en toute confiance ! » Il répondit : « Ô roi du temps, je voudrais bien rentrer dans mon royaume ! Car, il y a déjà bien longtemps que j’en suis absent, et je crains beaucoup que les ennemis du trône ne profitent de mon éloignement pour usurper ma place. Et puis, ma mère doit être bien anxieuse de ma disparition ! Et qui sait si, dans le doute, elle survit encore à sa douleur et à ses soucis ? » Et le roi, touché par sa beauté et gagné par sa jeunesse et sa piété, répondit : « J’écoute et j’obéis ! » et il fit préparer sur l’heure un navire, muni de ses provisions, de ses agrès, de ses marins et de son capitaine, où le roi Sourire-de-Lune, après les souhaits de l’adieu et les remerciements, s’embarqua en se fiant à sa destinée.

Mais cette destinée lui réservait encore, dans l’invisible, d’autres aventures ! En effet, cinq jours après le départ, une tempête furieuse s’éleva qui désempara et brisa le navire contre une côte rocheuse, et seul Sourire-de-Lune, à cause de son imperméabilité, put se sauver à la nage et gagner la terre ferme. Et au loin il vit émerger une ville comme une colombe très blanche, qui, située sur le sommet d’une montagne, dominait la mer. Et soudain, du haut de cette montagne, il vit s’approcher et dévaler sur lui, avec une rapidité d’ouragan, un galop forcené de chevaux, de mulets et d’ânes, innombrables comme les grains de sable. Et cette troupe galopante et effarée s’arrêta tout autour de lui. Et tous les ânes, avec les chevaux et les mulets, se mirent à lui faire de la tête des signes évidents qui signifiaient : « Retourne là d’où tu es venu ! » Mais comme il s’obstinait à rester, les chevaux se mirent à hennir et les mulets à souffler et les ânes se mirent à braire, mais c’étaient des hennissements, des souffles et des braiments de douleur et de désespoir. Et quelques-uns même se mirent notoirement à pleurer, en reniflant. Et ils poussaient du museau délicatement Sourire-de-Lune, immobile, qui se défendait de retourner à l’eau. Puis comme, au lieu de revenir sur ses pas, il allait de l’avant vers la ville, les animaux à quatre pieds se mirent à marcher qui devant lui, qui derrière lui, en lui faisant comme un cortège funèbre d’autant plus impressionnant que Sourire-de-Lune reconnaissait dans les cris qu’ils poussaient comme une vague psalmodie, en langue arabe, semblable à celle que poussent devant les morts les lecteurs du Korân…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la cinq cent quarante-cinquième nuit.

Elle dit :

… Sourire-de-Lune reconnaissait dans les cris qu’ils poussaient comme une vague psalmodie, en langue arabe, semblable à celle que poussent devant les morts les lecteurs du Korân.

Et Sourire-de-Lune, ne sachant plus s’il dormait, s’il était à l’état de veille, ou si tout cela n’était qu’un effet trompeur de son état de fatigue, se mit à marcher comme on marche dans les rêves, et arriva de la sorte sur la colline, à l’entrée de la ville perchée sur le sommet. Et il vit, assis à la porte d’une boutique de droguiste, un cheikh à la barbe blanche auquel il se hâta de souhaiter la paix. Et le cheikh, de son côté, en le voyant si beau, fut charmé à l’extrême, et se leva, lui rendit son salam et s’empressa de faire signe de s’éloigner de la main aux animaux à quatre pieds. Et ils s’éloignèrent, tout en tournant la tête de temps à autre, comme pour marquer l’intensité de leurs regrets ; puis ils se dispersèrent de tous côtés et disparurent.

Alors Sourire-de-Lune, interrogé par le vieux cheikh, raconta en quelques mots son histoire, puis dit au cheikh : « Ô mon oncle vénérable, peux-tu me dire, à ton tour, quelle est cette ville, et qui sont ces étranges animaux à quatre pieds qui m’accompagnaient en se lamentant ? » Le cheikh répondit : « Mon fils, entre d’abord dans ma boutique, et assieds-toi là ! Car tu dois avoir besoin de nourriture. Et après, je te dirai ce que je puis te dire ! » Et il le fit entrer et s’asseoir sur un divan, au fond de la boutique, et lui apporta à manger et à boire. Et lorsqu’il l’eut bien restauré et rafraîchi, il l’embrassa entre les deux yeux et lui dit : « Remercie Allah, ô mon fils, qui t’a fait me rencontrer avant que t’ait vu la reine d’ici ! Si je ne t’ai rien dit encore, c’est que je craignais de te troubler et de t’empêcher de la sorte de manger avec délices ! Sache donc que cette ville s’appelle la Ville-des-Enchantements, et que celle qui règne ici s’appelle la reine Almanakh ! C’est une magicienne redoutable, une enchanteresse extraordinaire, une vraie cheitana ! Or elle est sans cesse brûlée par le désir ! Et chaque fois qu’elle rencontre un étranger jeune, solide et beau qui débarque dans cette île, elle le séduit et se fait monter et copuler beaucoup de fois par lui, pendant quarante jours et quarante nuits. Or, comme au bout de ce temps, elle l’a complètement épuisé, elle le métamorphose en animal. Et comme, sous cette nouvelle forme d’animal, il récupère de nouvelles forces et de puissantes vertus, elle se métamorphose elle-même à sa guise, chaque fois, selon l’animal à qui elle a affaire, soit en jument, soit en ânesse, et se fait ainsi copuler par l’âne ou le cheval une quantité innombrable de fois. Après quoi, elle reprend sa forme humaine pour se faire de nouveaux amants et de nouvelles victimes parmi les beaux jeunes gens qu’elle rencontre. Et il lui arrive quelquefois, dans les nuits de ses désirs extrêmes, de se faire monter à tour de rôle par tous les quadrupèdes de l’île, et cela jusqu’au matin ! Et telle est sa vie !

« Or moi, comme je t’aime d’un grand amour, mon enfant, je ne voudrais pas te voir tomber entre les mains de cette enchanteresse inassouvie, qui ne vit que pour ce que je viens de te dire ! Et, comme tu es certainement le plus beau de tous les adolescents débarqués dans cette île, qui sait ce qui va arriver si tu es aperçu par la reine Almanakh !

« Quant aux ânes, aux mulets et aux chevaux qui, en t’apercevant, ont dévalé du haut de la montagne à ta rencontre, ce sont justement les jeunes gens métamorphosés par Almanakh. Et, comme ils te voyaient si jeune et si beau, ils eurent pitié de toi et voulurent d’abord, par leurs signes de tête, te décider à regagner la mer. Puis, comme ils te voyaient obstiné à rester, malgré leurs objurgations, ils t’accompagnèrent jusqu’ici en psalmodiant, dans leur langage, les formules funèbres, comme s’ils accompagnaient un homme mort à la vie humaine !

« Or, mon fils, la vie avec cette jeune reine Almanakh, l’enchanteresse, ne serait pas désagréable du tout, n’était l’abus qu’elle fait de celui que le sort lui donne comme amant. Pour moi, elle me redoute et me respecte, parce qu’elle sait que je suis plus versé qu’elle dans l’art de la sorcellerie et des enchantements. Seulement moi, mon fils, comme je suis un croyant en Allah et en son Prophète (sur Lui la prière et la paix !), je ne me sers point de la magie pour faire le mal ! Car le mal finit toujours par se tourner contre le malfaiteur ! »

Or à peine le vieux cheikh avait-il dit ces paroles que de son côté s’avança un magnifique cortège de mille adolescentes comme des lunes, habillées de pourpre et d’or, qui vinrent se ranger en deux lignes le long de la boutique pour faire place à une adolescente plus belle qu’elles toutes, montée sur un cheval arabe étincelant de pierreries. Et c’était la reine Almanakh elle-même, la magicienne. Et elle s’arrêta devant la boutique, mit pied à terre, aidée par les deux esclaves qui tenaient la bride, et entra chez le vieux cheikh, qu’elle salua avec beaucoup de déférence. Puis elle s’assit sur le divan et, les yeux à demi fermés, regarda Sourire-de-Lune. Et quel regard…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la cinq cent quarante-sixième nuit.

Elle dit :

… Puis elle s’assit sur le divan et, les yeux à demi fermés, regarda Sourire-de-Lune. Et quel regard ! Long, perforateur, câlin et étincelant ! Et Sourire-de-Lune se sentit transpercé comme d’un javelot ou brûlé d’un charbon ardent. Et la jeune reine se tourna vers le cheikh et lui dit : « Ô cheikh Abderrahmân, d’où as-tu pu avoir un pareil adolescent ? » Il répondit : « C’est le fils de mon frère. Il vient d’arriver chez moi de voyage ! » Elle dit : « Il est bien beau, ô cheikh ! Ne voudrais-tu pas me le prêter pour une nuit seulement ? Je ne ferais que causer avec lui, sans plus, et je te le rendrais intact demain matin ! » Il dit : « Me fais-tu le serment de ne jamais essayer de l’ensorceler ? » Elle répondit : « J’en fais le serment devant le maître des magiciens et devant toi, vénérable oncle ! » Et elle fit donner en cadeau, au cheikh, mille dinars d’or, pour lui marquer sa gratitude, et fit monter Sourire-de-Lune sur un merveilleux cheval couvert de pierreries, et l’emmena avec elle au palais. Et il apparaissait au milieu du cortège comme la lune au milieu des étoiles. Or Sourire-de-Lune, qui se résignait désormais à laisser agir la destinée, ne disait pas un mot et se laissait conduire sans montrer d’aucune manière ses sentiments.

Et la magicienne Almanakh, qui sentait ses entrailles brûler pour cet adolescent bien plus qu’elles n’avaient jamais brûlé pour ses amants passés, se hâta de le conduire dans une salle dont les murs étaient bâtis en or, et dont l’air était rafraîchi par un jet d’eau jaillissant d’un bassin de turquoise. Et elle alla se jeter avec lui sur un grand lit d’ivoire où elle commença par le caresser d’une façon si extraordinaire et si merveilleuse qu’il se mit à chanter et à danser ! Et elle n’était pas brutale du tout, au contraire ! Si délicate vraiment ! Aussi incalculables furent les saillies du coq sur l’infatigable poularde ! Et il se dit : « Par Allah ! elle est infiniment experte ! Et elle ne me bouscule pas ! Elle prend son temps, et moi également ! Aussi, comme je pense bien qu’il est impossible que la princesse Gemme soit aussi merveilleuse que cette enchanteresse, je veux rester ici toute ma vie, et ne plus penser ni à la fille de Salamandre, ni à mes parents, ni à mon royaume ! » Et, de fait, il resta là quarante jours et quarante nuits, passant tout son temps avec la jeune magicienne, en festins, danses, chants, caresses, mouvements, assauts, copulations, et autres choses semblables, à la limite du plaisir et de la jubilation.

Et de temps en temps, pour rire, Almanakh lui demandait : « Ô mon œil, te trouves-tu mieux avec moi qu’avec ton oncle, dans la boutique ? » Et il répondit : « Par Allah ! ô ma maîtresse, mon oncle est un pauvre vendeur de drogues, mais toi tu es la thériaque même ! »

Or comme ils étaient au soir du quarantième jour, la magicienne Almanakh, après un nombre infini d’assauts divers avec Sourire-de-Lune, fut plus agitée que de coutume et s’étendit pour dormir. Mais vers minuit, Sourire-de-Lune, qui feignait de dormir, la vit se lever du lit, avec un visage enflammé. Et elle alla au milieu de la salle où elle prit, dans un plateau de cuivre, une poignée de grains d’orge qu’elle jeta dans l’eau du bassin. Et, au bout de quelques instants, les grains d’orge germèrent, et leurs tiges sortirent de l’eau, et leurs épis mûrirent et se dorèrent. Alors la magicienne recueillit les grains nouveaux, les pila dans un mortier de marbre, y mélangea certaines poudres qu’elle tira de différentes boîtes, et en fit une pâte arrondie comme un gâteau. Puis elle mit le gâteau ainsi préparé sur la braise d’un réchaud et le fit cuire lentement. Alors elle le retira, l’enveloppa dans une serviette et alla le cacher dans une armoire, après quoi elle revint se coucher dans le lit à côté de Sourire-de-Lune, et s’endormit.

Mais le matin, Sourire-de-Lune, qui, depuis son entrée dans le palais de la magicienne, avait oublié le vieux cheikh Abderrahmân, se souvint de lui à propos et pensa qu’il était nécessaire d’aller le trouver pour le mettre au courant de ce qu’il avait vu faire à Almanakh pendant la nuit. Et il alla à la boutique du cheikh qui fut ravi de le revoir, l’embrassa avec effusion, le fit s’asseoir et lui demanda : « J’espère, mon fils, que tu n’as pas eu à te plaindre de la magicienne Almanakh, tout infidèle qu’elle est ! » Il répondit : « Par Allah, mon bon oncle, elle m’a traité tout ce temps avec beaucoup de délicatesse, ne m’a bousculé en rien. Mais, cette nuit, j’ai senti qu’elle se levait, et, voyant son visage enflammé, j’ai feint de dormir, et je l’ai vue s’occuper d’une chose qui me fait tout craindre d’elle ! C’est pourquoi, ô mon vénérable oncle, je viens te consulter. » Et il lui raconta l’opération nocturne de la magicienne…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la cinq cent quarante-septième nuit.

Elle dit :

... Et il lui raconta l’opération nocturne de la magicienne.

En entendant ces paroles, le cheikh Abderrahmân entra dans une grande colère, et s’écria : « Ah ! la maudite ! la perfide ! la parjure qui ne veut pas tenir son serment ! Rien ne la corrigera donc de sa mauvaise magie ! » Puis il ajouta : « Il est temps que je mette un terme à ses maléfices ! » Et il alla à une armoire, en tira une galette en tous points semblable à celle confectionnée par la magicienne, l’enveloppa dans un mouchoir et la remit à Sourire-de-Lune en lui disant : « Avec cette galette que je te donne, le mal qu’elle veut te faire va retomber sur elle. En effet, c’est au moyen de galettes confectionnées par elle et qu’elle donne à manger, au bout de quarante jours, à ses amants qu’elle les transforme en ces animaux à quatre pieds qui remplissent l’île. Mais toi, mon enfant, garde-toi bien de toucher au gâteau qu’elle te présentera ! Tâche, au contraire, de lui faire avaler un morceau de celui que je te donne ! Puis fais-lui exactement ce qu’elle aura essayé de te faire, en fait de sorcellerie, en prononçant sur elle les mêmes paroles qu’elle aura prononcées sur toi. Et, de la sorte, tu la changeras en tel animal qu’il te plaira ! Et tu la monteras et tu viendras me trouver. Et alors je saurai ce qu’il me restera à faire. » Et Sourire-de-Lune, après avoir remercié le cheikh de l’affection et de l’intérêt qu’il lui portait, le quitta et retourna au palais de la magicienne.

Et il trouva Almanakh qui l’attendait dans le jardin, assise devant une nappe servie, au milieu de laquelle, sur un plateau, se trouvait la galette préparée à minuit. Et, comme elle se plaignait de son absence, il lui dit : « Ô ma maîtresse, comme il y avait longtemps que je n’avais vu mon oncle, je suis allé lui rendre visite ; et il m’a reçu avec effusion et m’a servi à manger ; et, entre autres choses excellentes, il y avait des gâteaux si délicieux que je n’ai pu m’empêcher de t’en apporter un, pour te le faire goûter ! » Et il tira le petit paquet, dégagea le gâteau, et la pria d’en manger un morceau. Et Almanakh, pour ne pas le désobliger, rompit le gâteau et prit un morceau qu’elle avala. Puis, à son tour, elle offrit du sien à Sourire-de-Lune qui, pour ne pas la désobliger, en prit un morceau, mais, tout en faisant semblant de l’avaler, le fit glisser dans l’ouverture de son vêtement.

Aussitôt la magicienne, croyant qu’il avait réellement avalé le morceau de gâteau, se leva vivement, prit dans le bassin d’à côté un peu d’eau dans le creux de sa main et l’en aspergea en lui criant : « Ô jeune homme affaibli, deviens un âne puissant ! » Mais quel ne fut pas l’étonnement de la magicienne en voyant que le jeune homme, loin de se transformer en âne, s’était levé à son tour et s’était vivement approché du bassin où il avait puisé un peu d’eau, pour l’en asperger en lui criant : « Ô perfide, quitte ta forme humaine et deviens ânesse ! » Et, au même moment, avant qu’elle eût le temps de revenir de sa surprise, la magicienne Almanakh fut changée en ânesse. Et Sourire-de-Lune l’enfourcha et se hâta d’aller trouver le cheikh Abderrahmân auquel il raconta ce qui venait de se passer. Puis il lui livra l’ânesse qui faisait la rébarbative.

Alors le cheikh passa au cou de l’ânesse Almanakh une double chaîne qu’il fixa à un anneau dans la muraille. Puis il dit à Sourire-de-Lune : « Maintenant, mon fils, je vais m’occuper de mettre ordre aux affaires de notre ville, et je vais commencer par lever l’enchantement qui tient un si grand nombre de jeunes gens changés en animaux à quatre pieds. Mais, auparavant, je veux, bien qu’il m’en coûte beaucoup de me séparer de toi, te faire rentrer dans ton royaume, pour que cessent les inquiétudes de ta mère et de tes sujets ! Et, dans ce but, je vais te faire suivre le plus court chemin ! »

Et, ayant dit ces paroles, le cheikh mit deux doigts entre ses lèvres et lança un long et fort sifflement, et aussitôt apparut devant lui un grand genni à quatre ailes, qui se tint debout sur la pointe des pieds, et lui demanda le motif pour lequel il l’avait appelé. Et le cheikh lui dit : « Ô genni l’Éclair, tu vas prendre sur tes épaules le roi Sourire-de-Lune que voici, et tu vas le transporter en toute diligence à son palais, dans la Ville-Blanche ! » Et le genni l’Éclair se courba en deux, en baissant la tête ; et Sourire-de-Lune, après avoir baisé la main du cheikh, son libérateur, et l’avoir remercié, monta sur les épaules de l’Éclair, et, laissant pendre ses jambes sur sa poitrine, il se cramponna à son cou. Et le genni s’éleva dans les airs et vola avec la rapidité de la colombe messagère, en faisant avec ses ailes un bruit de moulin à vent…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la cinq cent quarante-huitième nuit.

Elle dit :

… En faisant avec ses ailes un bruit de moulin à vent. Et, infatigablement, il voyagea pendant un jour et une nuit, et parcourut de la sorte un espace de six mois de chemin. Et il arriva au-dessus de la Ville-Blanche, et déposa Sourire-de-Lune sur la terrasse même de son palais. Puis il disparut.

Et Sourire-de-Lune, le cœur fondu aux souffles de la brise de sa patrie, se hâta de descendre dans l’appartement où, depuis sa disparition, se tenait sa mère, Fleur-de-Grenade, pleurant en silence et portant son deuil secrètement en son âme, pour ne point se trahir et tenter de la sorte les usurpateurs. Et il souleva le rideau de la salle, où se trouvaient précisément, en visite chez la reine, la vieille grand-mère Sauterelle, le roi Saleh, et les cousines. Et il entra, en souhaitant la paix à l’assistance, et courut se jeter dans les bras de sa mère, qui, en le voyant, tomba évanouie de joie et de saisissement. Mais elle ne tarda pas à reprendre ses sens, et, serrant son fils contre sa poitrine, elle pleura longtemps, toute secouée de sanglots, tandis que les cousines embrassaient les pieds de leur cousin, et que la grand-mère le tenait par une main et l’oncle Saleh par l’autre main. Et ils restèrent ainsi, dans la joie du retour, sans pouvoir prononcer une parole.

Mais lorsqu’il leur fut enfin permis de s’épancher en paroles, ils se racontèrent mutuellement leurs diverses aventures, et bénirent ensemble Allah le Bienfaiteur qui avait permis leur salut à tous et leur réunion. Après quoi, Sourire-de-Lune se tourna vers sa mère et sa grand-mère et leur dit : « Il ne me reste plus maintenant qu’à me marier ! Et je persiste à ne vouloir me marier qu’avec la princesse Gemme, fille de Salamandre ! Car, en vérité, c’est une vraie gemme comme l’indique son nom ! » Et la vieille grand-mère répondit : « La chose, ô mon enfant, nous est maintenant aisée, car nous tenons toujours le père prisonnier dans son palais. » Et elle envoya aussitôt chercher Salamandre, que les esclaves firent entrer enchaîné des mains et des pieds. Mais Sourire-de-Lune ordonna qu’on le désenchaînât : et l’ordre fut exécuté sur l’heure.

Alors Sourire-de-Lune s’avança près de Salamandre, et, après s’être excusé d’avoir été la cause première des malheurs survenus, il lui prit la main qu’il baisa avec respect, et dit : « Ô roi Salamandre, ce n’est plus un intermédiaire qui te demande l’honneur de ton alliance ; mais c’est moi-même, Sourire-de-Lune, roi de la Ville-Blanche et du plus grand empire terrestre, qui te baise les mains et te demande ta fille Gemme en mariage. Et si tu ne veux pas me l’accorder, je mourrai. Et si tu acceptes, non seulement tu redeviendras roi dans ton royaume, mais je serai moi-même ton esclave ! »

À ces paroles, Salamandre embrassa Sourire-de-Lune, et lui dit : « Certes ! ô Sourire-de-Lune, nul plus que toi ne saurait mériter ma fille. Or, comme elle est soumise à mon autorité, elle acceptera ce désir de grand cœur ! Aussi me faut-il l’envoyer chercher dans l’île où elle se tient cachée depuis que j’ai été dépossédé du trône. » Et, en disant ces paroles, il fit venir de la mer un messager auquel il enjoignit d’aller immédiatement chercher la princesse dans l’île, et de la lui amener sans retard. Et le messager disparut, et ne tarda pas à revenir avec la princesse Gemme et sa servante Myrte.

Alors le roi Salamandre commença par embrasser sa fille, puis il la présenta à la vieille reine Sauterelle et à la reine Fleur-de-Grenade, et lui dit en lui montrant du doigt Sourire-de-Lune, ébahi d’admiration : « Sache, ô fille mienne, que je t’ai promise à ce jeune roi magnanime, à ce vaillant lion Sourire-de-Lune, fils de la reine Fleur-de-Grenade la marine, car il est certainement le plus beau des hommes de son temps, et le plus charmant, et le plus puissant, et le plus haut en rang et en noblesse, et de beaucoup ! Aussi je juge qu’il est fait pour toi, et que tu es faite pour lui…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la cinq cent quarante-neuvième nuit.

Elle dit :

… Aussi je juge qu’il est fait pour toi, et que tu es faite pour lui ! »

À ces paroles de son père, la princesse Gemme baissa les yeux avec modestie, et répondit : « Tes avis, ô mon père, sont ma règle de conduite, et ton affection vigilante est l’ombre où je me plais ! Et puisque tel est ton désir, désormais l’image de celui que tu me choisis sera dans mes yeux, son nom sera dans ma bouche, et sa demeure dans mon cœur ! »

Lorsque les cousines de Sourire-de-Lune et les autres dames présentes eurent entendu ces paroles, elles firent retentir le palais de leurs cris de joie et de leurs lu-lu perçants. Puis le roi Saleh et Fleur-de-Grenade firent aussitôt mander le kâdi et les témoins pour écrire le contrat de mariage du roi Sourire-de-Lune et de la princesse Gemme. Et l’on célébra les noces en grande pompe et avec un faste tel que pour la cérémonie du vêtement, on changea neuf fois la robe de la mariée. Quant au reste, la langue deviendrait poilue avant de réussir à en parler comme il sied. Aussi ! gloire à Allah qui unit entre elles les belles choses, et ne retarde la joie que pour donner le bonheur !

— Lorsque Schahrazade eut fini de raconter cette histoire, elle se tut. Alors la petite Doniazade s’écria : « Ô ma sœur, que tes paroles sont douces, et gentilles et savoureuses. Et que cette histoire est admirable ! » Et le roi Schahriar dit : « Certes ! ô Schahrazade, tu m’as appris bien des choses que j’ignorais ! Car je ne savais pas bien jusqu’aujourd’hui les choses du dessous des eaux. Et l’histoire d’Abdallah de la Mer et celle de Fleur-de-Grenade m’ont satisfait grandement ! Mais, ô Schahrazade, ne connaîtrais-tu pas une histoire tout à fait diabolique ? » Et Schahrazade sourit et répondit : « Justement, ô Roi, j’en connais une que je vais tout de suite te raconter ! »

LA SOIRÉE D’HIVER D’ISHAK DE MOSSOUL

Et Schahrazade dit :

Le musicien Ishak de Mossoul, chanteur favori d’Al-Rachid, nous rapporte l’anecdote suivante. Il dit : « Une nuit, j’étais assis dans ma maison, en hiver, et, pendant qu’au-dehors les vents hurlaient comme des lions et que les nuages se déchargeaient avec tumulte comme les bouches larges ouvertes des outres pleines d’eau, je me chauffais les mains au-dessus de mon brasier en cuivre, et j’étais triste de ne pouvoir, à cause de la boue des chemins, de la pluie et de l’obscurité, ni sortir ni espérer la visite de quelque ami qui me tînt compagnie. Et comme ma poitrine se rétrécissait de plus en plus, je dis à mon esclave : « Donne-moi quelque chose à manger, pour occuper le temps ! » Et comme l’esclave s’apprêtait à me servir, je ne pouvais m’empêcher de songer aux charmes d’une jeune fille que j’avais connue naguère au palais ; et je ne savais pourquoi m’obsédait à ce point son souvenir, ni pour quel motif ma pensée s’arrêtait plutôt sur son visage que sur celui de toute autre de celles si nombreuses qui avaient charmé mes nuits passées. Et tellement je m’appesantissais en son délectable désir, que je finis par ne plus m’apercevoir de la présence de l’esclave debout, les bras croisés, qui, ayant fini de tendre la nappe devant moi sur le tapis, n’attendait plus que le signe de mes yeux pour apporter les plateaux. Et moi, plein de ma songerie, je m’écriai tout haut : « Ah ! si la jeune Saïeda était ici, elle dont la voix est si douce, je ne serais point si mélancolique ! » Ces paroles, je les prononçai à voix haute, en vérité, je me le rappelle maintenant, bien que d’habitude mes pensées fussent silencieuses. Et ma surprise fut extrême d’entendre ainsi le son de ma voix, devant mon esclave dont les yeux s’ouvraient grandement.

Or mon souhait à peine était-il exprimé qu’un heurt se fit à la porte, comme si c’était quelqu’un qui ne pouvait souffrir l’attente, et une jeune voix soupira : « Le bien-aimé peut-il franchir la porte de son ami ? » Alors, moi, je pensai en mon âme : « Sans doute c’est quelqu’un qui, dans l’obscurité, se trompe de maison ! Ou bien aurait-il déjà porté ses fruits, l’arbre stérile de mon désir ? » Je me hâtai pourtant de sauter sur mes pieds et courus ouvrir moi-même la porte ; et, sur le seuil, je vis la tant désirée Saïeda, mais avec quelle tournure singulière et sous quel étrange aspect ! Elle était vêtue d’une robe courte en soie verte, et sur sa tête était tendue une étoffe d’or qui n’avait pu la garantir de la pluie et de l’eau déversée par les gouttières des terrasses. Du reste, elle avait dû plonger dans la boue tout le long du chemin, comme ses jambes l’attestaient clairement. Et moi, la voyant dans un tel état, je m’exclamai : « Ô ma maîtresse, pourquoi t’exposer ainsi dehors, et par une pareille nuit ! » Elle me dit, de sa voix gentille : « Hé ! pouvais-je ne point m’incliner devant le souhait que tout à l’heure chez moi m’a transmis ton messager ? Il m’a dit la vivacité de ton désir à mon égard, et, malgré cet affreux temps, me voici ! »

Or moi, bien que ne me souvenant point d’avoir donné un ordre pareil, et l’eussé-je donné, que mon unique esclave n’eût pu l’exécuter dans le même temps qu’il était demeuré près de moi, je ne voulus point montrer à mon amie combien bouleversé était mon esprit de tout cela ; et je lui dis : « Louange à Allah qui permet notre réunion, ô ma maîtresse, et qui change en miel l’amertume du désir ! Que ta venue parfume la maison et repose le cœur du maître de la maison ! En vérité, si tu n’étais venue, je serais allé moi-même à ta recherche, tant ce soir mon esprit travaillait à ton sujet…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la cinq cent cinquantième nuit.

Elle dit :

… Je serais allé moi-même à ta recherche, tant ce soir mon esprit travaillait à ton sujet ! » Puis je me tournai vers mon esclave et lui dis : « Va vite chercher de l’eau chaude et des essences ! » Et l’esclave, ayant exécuté mon ordre, je me mis à laver moi-même les pieds de mon amie, et lui versai dessus un flacon d’essence de roses. Après quoi je l’habillai d’une belle robe en mousseline de soie verte, et la fis s’asseoir à côté de moi près du plateau des fruits et des boissons. Et lorsqu’elle eut bu avec moi plusieurs fois dans la coupe, je voulus, pour lui plaire, moi qui d’ordinaire ne consens à chanter qu’après force prières et supplications, lui chanter un nouvel air que j’avais composé. Mais elle me dit que son âme n’avait pas envie de m’entendre. Et je lui dis : « Alors, ô ma maîtresse, daigne toi-même nous chanter quelque chose ! » Elle répondit : « Pas davantage ! Car mon âme ne le souhaite pas ! » Je dis : « Pourtant, ô mon œil, la joie ne saurait être complète sans le chant et la musique ! Qu’en penses-tu ? » Elle me dit : « Tu as raison ! Mais ce soir, je ne sais pourquoi, je n’ai guère envie d’entendre chanter qu’un homme du peuple, ou quelque mendiant de la rue. Veux-tu donc aller voir si à ta porte ne passe point quelqu’un qui puisse me satisfaire ? » Et moi, pour ne point la désobliger, et bien que je fusse persuadé que par une nuit pareille il n’y avait point de passants dans la rue, j’allai ouvrir ma porte d’entrée et je passai ma tête par l’entrebâillement. Et, à ma grande surprise, je vis, appuyé sur son bâton contre la muraille d’en face, un vieux mendiant qui disait, se parlant à lui-même : « Quel vacarme fait cette tempête ! Le vent disperse ma voix, et empêche les gens de m’entendre ! Malheur au pauvre aveugle ! S’il chante, on ne l’écoute pas ! Et s’il ne chante point, il meurt de faim ! » Et, ayant dit ces paroles, le vieil aveugle se mit à tâtonner de son bâton sur le sol et contre le mur, cherchant à continuer son chemin.

Alors moi, étonné et charmé à la fois de cette rencontre fortuite, je lui dis : « Ô mon oncle, sais-tu donc chanter ? » Il répondit : « Je passe pour savoir chanter. » Et moi je lui dis : « En ce cas, ô cheikh, veux-tu finir ta nuit avec nous, et nous réjouir de ta compagnie ? » Il me répondit : « Si tu le désires, prends-moi la main, car je suis aveugle des deux yeux ! » Et je lui pris la main, et, l’ayant introduit dans la maison, dont je fermai soigneusement la porte, je dis à mon amie : « Ô ma maîtresse, je t’amène un chanteur qui, en plus, est aveugle ! Il pourra nous donner du plaisir sans voir ce que nous faisons. Et tu n’auras pas à te gêner, ou à te voiler le visage. » Elle me dit : « Hâte-toi de le faire entrer ! » Et je le fis entrer.

Je commençais d’abord par le faire s’asseoir devant nous, et l’invitai à manger quelque chose. Et il mangea avec beaucoup de délicatesse, du bout des doigts. Et lorsqu’il eut fini et se fut lavé les mains, je lui présentai les boissons ; et il but trois coupes pleines, et alors me demanda : « Peux-tu me dire chez quel hôte je me trouve ? » Je répondis : « Chez Ishak fils d’Ibrahim de Mossoul ! » Or, mon nom ne l’étonna pas outre mesure ! et il se contenta de me répondre : « Ah ! oui, j’ai entendu parler de toi. Et je suis aise de me trouver chez toi. » Je lui dis : « Ô mon maître, je suis vraiment réjoui de te recevoir dans ma maison ! » Il me dit : « Alors, ô Ishak, si tu le veux, fais-moi entendre ta voix qu’on dit fort belle ! Car l’hôte doit commencer le premier à faire plaisir à ses invités ! » Et moi je répondis : « J’écoute et j’obéis ! » Et, comme cela commençait à m’amuser beaucoup, je pris mon luth et j’en jouai, en chantant, avec tout le talent qui me fut possible. Et lorsque j’eus terminé la finale en la soignant à l’extrême, et que les derniers sons se furent dispersés, le vieux mendiant eut un sourire ironique et me dit : « En vérité, ya Ishak, il ne te manque que peu de chose pour devenir un parfait musicien et un chanteur accompli ! » Or moi, en entendant cette louange qui était plutôt un blâme, je me sentis devenir tout petit à mes propres yeux, et, de dépit et de découragement, je jetai mon luth de côté. Mais, comme je ne voulais point manquer d’égards à mon hôte, je ne jugeai pas à propos de lui répondre, et ne dis plus rien. Alors il me dit : « Personne ne chante et ne joue ? N’y a-t-il donc pas quelqu’un d’autre ici ? » Je dis : « Il y a encore une jeune esclave. » Il dit : « Ordonne-lui de chanter, que je l’entende ! » Je dis : « Pourquoi chanterait-elle, puisque tu en as déjà assez de ce que tu as entendu ? » Il dit : « Qu’elle chante tout de même ! » Alors l’adolescente, mon amie, prit le luth, mais bien à contrecœur, et, après avoir préludé savamment, chanta de son mieux. Mais le vieux mendiant l’interrompit soudain et dit : « Tu as encore beaucoup à apprendre ! » Et mon amie, furieuse, jeta le luth loin d’elle, et voulut se lever. Et je ne réussis à la retenir qu’à grand-peine, et en me jetant à ses genoux. Puis je me tournai vers le mendiant aveugle, et lui dis : « Par Allah, ô mon hôte, notre âme ne peut donner plus que sa capacité ! Pourtant, nous avons fait de notre mieux pour te satisfaire. À ton tour maintenant d’exhiber ce que tu possèdes, par manière de politesse ! » Il sourit d’une oreille à l’autre, et me dit…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la cinq cent cinquante-unième nuit.

Elle dit :

 

… Il sourit d’une oreille à l’autre, et me dit : « Alors, commence par m’apporter un luth qu’aucune main n’ait encore touché ! » Et moi, j’allai ouvrir une caisse, et lui apportai un luth tout neuf que je lui mis entre les mains. Et il saisit entre ses doigts la plume d’oie taillée, et en toucha légèrement les cordes harmonieuses. Et, dès les premiers sons, je reconnus que ce mendiant aveugle était de beaucoup le meilleur musicien de notre temps. Mais quel ne fut point mon émoi et mon admiration quand je l’entendis exécuter un morceau selon un mode qui m’était tout à fait inconnu, bien que l’on ne me considérât point comme un ignorant dans l’art ! Puis, d’une voix à nulle autre pareille, il chanta ces couplets :

« À travers l’ombre épaisse, le bien-aimé sortit de sa maison, et vint me trouver au milieu de la nuit.

Et avant de me souhaiter la paix, je l’entendis frapper et me dire : « Le bien-aimé peut-il franchir la porte de son ami ? »

Lorsque nous entendîmes ce chant du vieil aveugle, moi et mon amie nous nous regardâmes, à la limite de la stupéfaction. Puis elle devint rouge de colère et me dit, de façon que je fusse seul à l’entendre : « Ô perfide ! n’as-tu pas honte, pendant les quelques instants où tu es allé ouvrir la porte, de m’avoir trahie en racontant ma visite à ce vieux mendiant ! En vérité, ô Ishak, je ne croyais pas ta poitrine d’assez faible capacité pour ne pas contenir un secret une heure durant ! Opprobre aux hommes qui te ressemblent ! » Mais moi je lui jurai mille fois que je n’étais pour rien dans l’indiscrétion, et lui dis : « Je te jure sur la tombe de mon père Ibrahim que je n’ai rien dit de cela à ce vieil aveugle ! » Et mon amie voulut me croire, et finit par se laisser caresser et embrasser par moi, sans crainte d’être aperçue par l’aveugle. Et moi, tantôt je la baisais sur les joues et sur les lèvres, tantôt je la chatouillais, tantôt je lui pinçais les seins, et tantôt je la mordillais aux endroits délicats ; et elle riait extrêmement. Puis je me tournai vers le vieil oncle et lui dis : « Veux-tu nous chanter encore quelque chose, ô mon maître ? » Il dit : « Pourquoi pas ? » Et il reprit le luth et dit, en s’accompagnant :

« Ah ! souvent je parcours avec ivresse les charmes de ma bien-aimée, et je caresse de ma main sa belle peau nue !

Tantôt je presse les grenades de sa gorge de jeune ivoire, et tantôt je mords à même les pommes de ses joues. Et je recommence ! »

Alors moi, en entendant ce chant, je ne doutai plus de la supercherie du faux aveugle, et je priai mon amie de se couvrir le visage de son voile. Et le mendiant soudain me dit : « J’ai bien envie d’aller pisser ! Où se trouve le cabinet de repos ? » Alors, moi, je me levai et sortis un moment pour aller chercher une chandelle afin de l’éclairer, et je revins pour l’emmener. Mais lorsque je fus entré, je ne trouvai plus personne : l’aveugle avait disparu avec l’adolescente ! Et moi, quand je revins de ma stupéfaction, je les cherchai par toute la maison, mais ne les trouvai point. Et pourtant les portes et les serrures des portes restaient fermées en dedans, et je ne sus de la sorte s’ils étaient partis en sortant par le plafond ou en entrant dans le sol entrouvert et refermé ! Mais ce dont depuis je fus persuadé, c’est que c’était Éblis lui-même qui m’avait d’abord servi d’entremetteur, et qui m’avait ensuite enlevé cette adolescente qui n’était qu’une fausse apparence et une illusion. »

— Puis Schahrazade, ayant raconté cette anecdote, se tut. Et le roi Schahriar, extrêmement impressionné, s’écria : « Qu’Allah confonde le Malin ! » Et Schahrazade, voyant qu’il fronçait les sourcils, voulut le calmer et raconta l’histoire suivante :

LE FELLAH D’ÉGYPTE ET SES ENFANTS BLANCS

Voici ce que l’émir Mohammad, gouverneur du Caire, rapporte dans les livres des chroniques. Il dit : « Comme j’étais en tournée dans la Haute-Égypte, je logeai une nuit dans la maison d’un fellah qui était le cheikh-al-Balad de l’endroit. Et c’était un homme d’âge, brun d’une couleur extrêmement brune, avec une barbe grisonnante. Mais je remarquai qu’il avait des enfants en bas âge qui étaient blancs d’une couleur très blanche relevée de rose sur les joues, avec des cheveux blonds, et des yeux bleus. Puis comme il était venu, après nous avoir fait bel accueil et grande chère, converser en notre compagnie, je lui dis, par manière de demande : « Hé, Un Tel, d’où vient donc que toi, ayant le teint si brun, tes fils l’aient si clair avec une peau si blanche et rose, et des yeux et des cheveux si clairs ? » Et le fellah, attirant à lui ses enfants dont il se mit à caresser les fins cheveux, me dit : « Ô mon maître, la mère de mes enfants est une fille des Francs, et je l’ai achetée comme prisonnière de guerre au temps de Saladin le Victorieux, après la bataille de Hattîn qui nous délivra pour toujours des chrétiens étrangers, usurpateurs du royaume de Jérusalem. Mais il y a bien longtemps de cela, car c’était aux jours de ma jeunesse ! » Et moi je lui dis : « Alors, ô cheikh, nous te prions de nous favoriser de cette histoire ! » Et le fellah dit : « De tout cœur amical et comme hommage dû aux hôtes ! Car mon aventure avec mon épouse, la fille des Francs, est bien étrange ! » Et il nous conta :

« Vous devez savoir que, de mon métier, je suis cultivateur de lin ; mon père et mon grand-père semaient le lin avant moi, et, de par ma souche et origine, je suis un fellah d’entre les fellahs de ce pays-ci. Or, une année, il se trouva, par la bénédiction, que mon lin semé, poussé, nettoyé et venu à point de perfection, se montait à la valeur de cinq cents dinars d’or. Et, comme je l’offrais sur le marché et ne trouvais point mon profit, les marchands me dirent : « Va porter ton lin au château d’Acre, en Syrie, où tu le vendras avec de très gros bénéfices ! » Et moi, les ayant écoutés, je pris mon lin et m’en allai dans la ville d’Acre, qui, en ce temps-là, était entre les mains des Francs. Et, effectivement, je commençai par une bonne vente, en cédant la moitié de mon lin à des courtiers, avec crédit de six mois ; et je gardai le reste et séjournai dans la ville pour le vendre au détail, avec des bénéfices immenses.

Or un jour que j’étais à vendre mon lin, une jeune fille franque, le visage découvert et la tête sans voile, selon la coutume des Franques, vint acheter chez moi. Et elle se tenait là, devant moi, belle, blanche et jolie ; et je pouvais à mon aise admirer ses charmes et sa fraîcheur. Et plus je regardais son visage, plus l’amour envahissait ma raison ! Et je tardais beaucoup à lui vendre le lin…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la cinq cent cinquante-deuxième nuit.

Elle dit :

… Et je tardais beaucoup à lui vendre le lin. Enfin, je fis le paquet, et le lui cédai à très bon compte. Et elle s’en alla, suivie de mes regards.

Or, quelques jours après, elle revint m’acheter du lin, et je le lui vendis à meilleur compte encore que la première fois, sans la laisser me le marchander. Et elle comprit que j’étais amoureux d’elle, et elle s’en alla ; mais ce fut pour revenir, peu de temps après, accompagnée d’une vieille femme qui resta là, pendant la vente, et qui revint ensuite avec elle chaque fois qu’elle avait besoin de faire un achat.

Mais alors, comme l’amour s’était tout à fait emparé de mon cœur, je pris la vieille à part et lui dis : « Or çà, pourrais-tu, moyennant un cadeau pour toi, me procurer une jouissance avec elle ? » La vieille me répondit : « Je pourrai te procurer une rencontre pour que tu en jouisses, mais c’est à condition que la chose reste secrète entre nous trois, moi, toi et elle ; et, en outre, tu consentiras à mettre en œuvre quelque argent ! » Je répondis : « Ô secourable tante, si mon âme et ma vie devaient être le prix de ses faveurs, je lui donnerais mon âme et ma vie. Mais pour ce qui est de l’argent, ce n’est pas une grosse affaire ! » Et je tombai d’accord avec elle pour lui donner, en courtage, la somme de cinquante dinars ; et je les lui comptai sur l’heure. Et, l’affaire ayant été conclue de la sorte, la vieille me quitta pour aller parler à la jeune fille et revint bientôt avec une réponse favorable. Puis elle me dit : « Ô mon maître, cette adolescente n’a point de lieu pour de pareilles rencontres, car elle est encore vierge de sa personne, et ne connaît rien à ces sortes de choses. Il faut donc que tu la reçoives dans ta maison, où elle viendra te trouver et demeurera jusqu’au matin ! » Et moi j’acceptai avec ferveur, et m’en allai à la maison apprêter tout ce qu’il fallait en fait de mets, de boissons et de pâtisseries. Et je restai à attendre.

Et je vis bientôt arriver la jeune fille franque, et je lui ouvris et la fis entrer dans ma maison. Et comme c’était la saison d’été, j’avais tout apprêté sur la terrasse. Et je la fis s’asseoir à mes côtés, et je mangeai et je bus avec elle. Et la maison où je logeais touchait la mer ; et la terrasse était belle au clair de lune, et la nuit était pleine d’étoiles qui se réfléchissaient dans l’eau. Et moi, regardant tout cela, je fis un retour sur moi-même, et je pensai en mon âme : « N’as-tu pas honte devant Allah le Très-Haut, sous le ciel et en face de la mer, ici même en pays étranger, de te rebeller contre l’Exalté, en forniquant avec cette chrétienne qui n’est ni de ta race ni de ta loi ! » Et, bien que je fusse déjà étendu à côté de la jeune fille qui se blottissait amoureusement contre moi, je dis en mon esprit : « Seigneur, Dieu d’Exaltation et de Vérité, sois témoin que je m’abstiens en toute chasteté de cette chrétienne, fille des Francs ! » Et, pensant ainsi, je tournai le dos à la jeune fille, sans de ma main la toucher ; et je m’endormis, sous la clarté bienveillante du ciel.

Le matin venu, la jeune Franque se leva, sans me dire un mot, et s’en alla fort marrie. Et moi je me rendis à ma boutique où je me remis à vendre mon lin comme d’habitude. Mais, vers midi la jeune fille, accompagnée de la vieille, vint à passer devant ma boutique, avec une mine fâchée ; et moi derechef, de tout mon être, à en mourir, je la désirai. Car, par Allah ! elle était comme la lune ; et moi je ne pus résister à la tentation ; et je pensai, me gourmandant : « Qui donc es-tu, ô fellah, pour ainsi refréner ton désir d’une telle jouvencelle ? Or çà, toi, es-tu un ascète, ou un soufi, ou un eunuque, ou un châtré ou bien un des morfondus de Bagdad ou de Perse ? N’es-tu point de la race des puissants fellahs de la Haute-Égypte, ou bien ta mère a-t-elle oublié de t’allaiter ? » Et, sans plus, je courus derrière la vieille et, la tirant à part, je lui dis : « Je voudrais bien une seconde rencontre ! » Elle me dit : « Par le Messie, la chose n’est maintenant faisable que moyennant cent dinars ! » Et moi, sur l’heure, je comptai les cent dinars d’or et les lui remis. Et la jeune Franque vint chez moi pour la seconde fois, mais moi, devant la beauté du ciel nu, j’eus les mêmes scrupules, et je ne tirai pas plus parti de cette nouvelle entrevue que de la première, et m’abstins de la jouvencelle en toute chasteté. Et elle, dans un violent dépit, se leva d’à côté de moi, sortit et s’en alla.

Or moi, le lendemain, derechef, comme elle passait devant ma boutique, je sentis en moi les mêmes mouvements, et mon cœur palpita, et j’allai trouver la vieille et lui parlai de la chose. Mais elle me regarda avec colère et me dit : « Par le Messie, ô musulman ! est-ce ainsi qu’on traite les vierges dans ta religion ? Jamais plus tu ne pourras te réjouir d’elle, à moins toutefois que tu ne veuilles cette fois me donner cinq cents dinars ! » Puis elle s’en alla. Moi donc, tout tremblant d’émotion, et la flamme d’amour brûlant en moi, je résolus de réunir le prix de tout mon lin, et de sacrifier pour ma vie les cinq cents dinars d’or. Et, les voyant serrés dans une toile, je m’apprêtais à la porter à la vieille, quand soudain…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la cinq cent cinquante-troisième nuit.

Elle dit :

… Je m’apprêtais à les porter à la vieille, quand soudain j’entendis le crieur public qui criait : « Ho ! compagnie des musulmans, vous qui demeurez pour vos affaires dans notre ville, sachez que la paix et la trêve que nous avons conclues avec vous est terminée. Et il vous est donné une semaine pour mettre ordre à vos affaires et quitter notre ville et rentrer dans votre pays ! »

Alors moi, entendant cet avis, je me hâtai de vendre ce qui me restait de lin, je rassemblai l’argent qui me revenait sur ce que j’avais donné à crédit, j’achetai des marchandises bonnes à vendre dans nos pays et royaumes et, quittant la ville d’Acre, je partis, avec, dans le cœur, mille peines et regrets de cette fille chrétienne qui s’était emparée de mon esprit et de ma pensée.

Or j’allai à Damas, en Syrie, où je vendis ma marchandise d’Acre avec de grands bénéfices et profits, du fait des communications interrompues par la reprise d’armes. Et je fis de très belles affaires commerciales et, avec l’aide d’Allah (qu’il soit exalté !), tout prospéra entre mes mains. Et je pus de la sorte faire, avec grand profit, le commerce en grand des filles chrétiennes captives, prises à la guerre. Et trois années s’étaient passées ainsi, depuis mon aventure d’Acre, et peu à peu l’amertume de ma brusque séparation d’avec la jeune Franque commençait à s’adoucir dans mon cœur.

Quant à nous, nous continuâmes à remporter de grandes victoires sur les Francs, tant dans le pays de Jérusalem que dans les pays de Syrie. Et, avec l’aide d’Allah, le sultan Saladin finit, après bien des batailles glorieuses, par vaincre complètement les Francs et tous les infidèles ; et il emmena en captivité à Damas leurs rois et leurs chefs, qu’il avait faits prisonniers, après avoir pris toutes les villes en leur possession sur les côtes, et pacifié tout le pays. Gloire à Allah !

Sur ces entrefaites, j’allai un jour, avec une fort belle esclave à vendre, sous les tentes où campait encore le sultan Saladin. Et je lui montrai l’esclave, qu’il désira acheter. Et moi je la lui cédai pour cent dinars seulement. Mais le sultan Saladin (qu’Allah l’ait en sa miséricorde !) n’avait sur lui que quatre-vingt-dix dinars, car il employait tout l’argent du trésor à mener à bien la guerre contre les mécréants. Alors le sultan Saladin, se tournant vers un de ses gardes, lui dit : « Va, conduis ce marchand sous la tente où se trouvent réunies les filles prisonnières du dernier engagement, et qu’il choisisse parmi elles celle qui lui plaît le mieux, pour remplacer les dix dinars que je lui dois ! » Ainsi agissait, dans sa justice, le sultan Saladin.

Le garde m’emmena donc sous la tente des captives franques, et moi, passant au milieu de ces filles, je reconnus justement dans la première que rencontra mon regard la jeune franque dont j’avais été si amoureux en Acre. Et elle était, depuis, devenue la femme d’un chef-cavalier des Francs. Moi donc, l’ayant reconnue, je l’entourai de mes bras, pour en prendre possession, et je dis : « C’est celle-ci que je veux ! » Et je la pris, et je m’en allai.

Alors, l’ayant emmenée sous ma tente, je lui dis : « Ô jouvencelle, ne me reconnais-tu pas ! » Elle me répondit : « Non, je ne te reconnais pas ! » Je dis : « Je suis ton ami, celui-là même chez qui, en Acre, tu es deux fois venue, grâce à la vieille, moyennant une première mise de cinquante dinars, et une seconde mise de cent dinars, et qui s’est abstenu de toi en toute chasteté, en te laissant partir, bien marrie, de sa maison ! Et celui-là même voulait, une troisième fois, t’avoir une nuit pour cinq cents dinars, alors que maintenant le sultan te cède à lui pour dix dinars ! » Elle baissa la tête et soudain, la relevant, elle dit : « Ce qui s’est passé est désormais un mystère de la foi islamique, car je lève le doigt et je témoigne qu’il n’y a de Dieu qu’Allah et que Mohammad est l’Envoyé d’Allah ! » Et elle prononça ainsi officiellement l’acte de notre foi, et sur l’heure elle s’ennoblit de l’Islam !

Alors moi, de mon côté, je pensai : « Par Allah ! je ne pénétrerai en elle, cette fois, que lorsque je l’aurai libérée et me serai légalement marié avec elle ! » Et j’allai sur l’heure trouver le kâdi Ibn-Scheddad que je mis au courant de toute l’affaire, et qui vint sous ma tente, avec les témoins, écrire mon contrat de mariage.

Alors je pénétrai en elle. Et elle devint enceinte de moi. Et nous nous établîmes à Damas. Quelques mois s’étaient passés de la sorte, quand arriva à Damas un ambassadeur du roi des Francs, envoyé auprès du sultan Saladin pour demander, suivant les clauses stipulées entre les rois, l’échange des prisonniers de guerre. Et tous les prisonniers, hommes et femmes, furent scrupuleusement rendus aux Francs, en échange des prisonniers musulmans. Mais quand l’ambassadeur franc eut consulté sa liste, il constata qu’il manquait encore, sur le nombre, la femme du cavalier Un Tel, celui-là même qui était le premier mari de mon épouse. Et le sultan envoya ses gardes la chercher partout, et on finit par leur dire qu’elle était dans ma maison. Et les gardes vinrent me la réclamer. Et moi je devins tout changé de couleur, et j’allai en pleurant trouver mon épouse que je mis au courant de la chose. Mais elle se leva et me dit : « Mène-moi tout de même devant le sultan ! Je sais ce que j’ai à dire entre ses mains ! » Moi donc, prenant ma femme, je la conduisis voilée en présence du sultan Saladin ; et je vis l’ambassadeur des Francs assis à côté de lui, à sa droite…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la cinq cent cinquante-quatrième nuit.

Elle dit :

… Et je vis l’ambassadeur des Francs assis à côté de lui, à sa droite.

Alors, moi, j’embrassai la terre entre les mains du sultan Saladin, et je lui dis : « Voici la femme en question ! » Et il se tourna vers mon épouse et lui dit : « Toi, qu’as-tu à dire ? Veux-tu aller dans ton pays avec l’ambassadeur, ou préfères-tu rester avec ton mari ? » Elle répondit : « Moi, je reste avec mon mari, car je suis musulmane et enceinte de lui, et la paix de mon âme n’est pas restée chez les Francs ! » Alors le sultan se tourna vers l’ambassadeur et lui dit : « Tu as entendu ? Mais, si tu veux, parle-lui toi-même ! » Et l’ambassadeur des Francs fit à mon épouse des remontrances et des admonestations, et finit par lui dire : « Préfères-tu rester avec ton mari le musulman, ou retourner auprès du chef-cavalier Un Tel, le Franc ? » Elle répondit : « Moi, je ne me séparerai pas de mon mari l’Égyptien, car la paix de mon âme est chez les musulmans ! » Et l’ambassadeur, bien contrarié, frappa du pied et me dit : « Emmène alors cette femme ! » Et moi je pris ma femme par la main et sortis avec elle de l’audience. Et soudain, l’ambassadeur nous rappela et me dit : « La mère de ton épouse, une vieille Franque qui habitait Acre, m’a remis pour sa fille ce paquet que voici ! » Et il me remit le paquet et ajouta : « Et cette dame m’a chargé de dire à sa fille qu’elle espérait la revoir en bonne santé ! » Moi donc je pris le paquet, et revins avec ma femme à la maison. Et lorsque nous eûmes ouvert le paquet, nous y trouvâmes les vêtements que mon épouse portait en Acre, plus les premiers cinquante dinars que je lui avais donnés et les cent autres dinars de la deuxième rencontre, noués, dans le mouchoir même, du nœud que j’y avais fait moi-même ! Alors moi je reconnus par là la bénédiction que m’avait apportée ma chasteté, et j’en rendis grâces à Allah !

Dans la suite, j’emmenai ma femme, la Franque devenue musulmane, en Égypte, ici même. Et c’est elle, ô mes hôtes, qui m’a rendu père de ces enfants blancs qui bénissent leur Créateur. Et jusqu’à ce jour nous avons vécu dans notre union, mangeant notre pain comme nous l’avons cuit d’abord ! Et telle est mon histoire ! Mais Allah est plus savant ! »

— Et Schahrazade, ayant raconté cette anecdote, se tut. Et le roi Schahriar dit. « Que ce fellah est heureux, Schahrazade ! » Et Schahrazade dit : « Oui, ô Roi, mais certainement il n’est pas plus heureux que ne l’a été Khalife le Pêcheur avec les singes marins et le khalifat ! » Et le roi Schahriar demanda : « Et quelle est donc cette histoire de khalife et du khalifat ? » Schahrazade répondit : « Je vais tout de suite te la raconter ! »

HISTOIRE DE KHALIFE ET DU KHALIFAT

Et Schahrazade dit :

Il m’est revenu, ô Roi fortuné, qu’il y avait, en l’antiquité du temps et le passé de l’âge et du moment, dans la ville de Bagdad, un homme qui était pêcheur de son métier et s’appelait Khalife. Et c’était un homme si pauvre, si malheureux et si dénué de tout qu’il n’avait jamais pu réunir les quelques cuivres nécessaires pour se marier ; et il restait ainsi célibataire, tandis que les plus pauvres des pauvres avaient femme et enfants.

Or un jour il prit, selon son habitude, ses filets sur son dos et vint au bord de l’eau pour les jeter de bon matin, avant l’arrivée des autres pêcheurs. Mais, dix fois de suite, il les jeta sans rien prendre du tout. Et son dépit en fut d’abord extrême ; et sa poitrine se rétrécit et son esprit devint perplexe ; et il s’assit sur le rivage en proie au désespoir. Mais il finit par calmer ses mauvaises pensées, et il dit : « Qu’Allah me pardonne mon mouvement ! Il n’y a de recours qu’en Lui ! Il pourvoit à la subsistance de ses créatures, et ce qu’il donne personne ne peut nous l’ôter, et ce qu’il refuse personne ne peut nous le donner ! Prenons donc les jours bons et les mauvais comme ils viennent, et préparons une poitrine gonflée de patience contre les malheurs. Car la mauvaise fortune est comme l’abcès qui ne crève et ne s’abolit que par des soins patients ! »

Lorsque le pêcheur Khalife se fut réconforté l’âme par ces paroles, il se releva courageusement, et, s’étant retroussé les manches, serré la ceinture et relevé la robe, il lança ses filets dans l’eau aussi loin que pouvait donner son bras, et attendit un bon moment ; après quoi il attira à lui la corde, et tira dessus de toutes ses forces ; mais les filets étaient si lourds qu’il dut prendre des précautions infinies pour les ramener sans les rompre. Il y réussit enfin, en s’y prenant délicatement ; et, les ayant devant lui, il les ouvrit, le cœur palpitant ; mais il n’y trouva qu’un gros singe borgne et estropié…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la cinq cent cinquante-cinquième nuit.

Elle dit :

… Mais il n’y trouva qu’un gros singe borgne et estropié.

À cette vue, le malheureux Khalife s’écria : « Il n’y a de force et de puissance qu’en Allah ! En vérité nous appartenons à Allah et vers Lui nous retournerons ! Mais quelle fatalité me poursuit aujourd’hui ? Et que signifient cette chance désastreuse et ce sort calamiteux ? Que m’arrive-t-il donc en ce jour béni ? Mais tout cela est écrit par Allah (qu’Il soit exalté !) » Et, disant cela, il prit le singe et l’attacha par une corde à un arbre qui poussait sur le rivage ; puis il saisit un fouet qu’il avait sur lui, et, le levant en l’air, il voulut tomber sur le singe à coups bien appliqués, pour ainsi exhaler son désappointement. Mais soudain le singe, avec l’aide d’Allah, remua la langue et, avec un parler éloquent, dit à Khalife : « Ô Khalife, arrête ta main, et ne me frappe pas ! Laisse-moi plutôt attaché à cet arbre, et va encore une fois jeter ton filet dans l’eau, en te fiant à Allah qui te donnera ton pain du jour ! »

Lorsque Khalife eut entendu ce discours du singe borgne et estropié, il s’arrêta dans son geste menaçant et s’en alla vers l’eau où il jeta son filet, en laissant flotter la corde. Et lorsqu’il voulut la tirer à lui, il trouva le filet encore plus lourd que la première fois ; mais, en s’y prenant avec lenteur et précaution, il réussit à le ramener sur le rivage, et voici ! il trouva dedans un second singe, non point borgne ou aveugle, mais fort beau, avec les yeux allongés de kohl, les ongles teints de henné, les dents blanches et séparées par de jolis intervalles, et un derrière rose et non point de couleur crue comme le derrière des autres singes ; et il avait la taille prise dans un habit rouge et bleu, fort agréable à voir, et des bracelets d’or aux poignets et aux chevilles et des pendants d’or aux oreilles ; et il riait en regardant le pêcheur, et clignait des yeux et faisait du bruit avec la langue.

À cette vue, Khalife s’écria : « C’est donc aujourd’hui la journée des singes ! Louanges à Allah qui a changé en singes les poissons de l’eau ! Je ne suis donc venu ici que pour faire une telle pêche ! Ô journée de poix, voilà ton commencement ! Tu es comme le livre dont on sait le contenu quand on en a lu la première page ! Mais tout cela ne m’arrive qu’à cause du conseil du premier singe ! » Et, disant ces paroles, il courut vers le singe borgne attaché à l’arbre, et leva sur lui son fouet qu’il fit tournoyer d’abord trois fois dans l’air, en criant : « Regarde, ô visage de mauvais augure, ce qui résulte pour moi du conseil que tu m’as donné ! De t’avoir écouté et d’avoir ouvert ma journée avec la vue de ton œil borgne et de ta difformité, me voici condamné à mourir de fatigue et de faim ! » Et il cingla du fouet son dos et allait recommencer quand le singe lui cria : « Ô Khalife, plutôt que de me frapper, va d’abord parler à mon compagnon, le singe que tu viens de tirer de l’eau ! Car, ô Khalife, le traitement que tu veux m’infliger ne te servira à rien, au contraire ! Écoute-moi donc, c’est pour ton bien ! » Et Khalife, fort perplexe, lâcha le singe borgne et revint près du second qui le voyait venir en riant de toutes ses dents. Et il lui cria : « Et toi, ô visage de poix, qui donc peux-tu être ? » Et le singe aux beaux yeux répondit : « Comment, ô Khalife ! Ne me reconnais-tu donc pas ! » Il dit : « Non ! je ne te reconnais pas ! Parle vite, ou bien ce fouet va s’abaisser sur ton derrière ! » Et le singe répondit : « Ce langage, ô Khalife, n’est pas convenable ! Et tu ferais bien mieux de me parler autrement, et de retenir mes réponses, qui t’enrichiront ! » Alors Khalife jeta le fouet loin de lui, et dit au singe : « Me voici prêt à t’écouter, ô seigneur singe, roi de tous les singes ! » Et l’autre dit : « Sache alors, ô Khalife, que j’appartiens à mon maître le changeur juif Abou-Saada, et que c’est à moi qu’il doit sa fortune et sa réussite dans les affaires ! » Khalife demanda : « Et comment cela ? » Il répondit : « Simplement parce que le matin je suis la première personne dont il regarde le visage, et la dernière dont le soir il prend congé avant de s’endormir ! » Et Khalife, à ces paroles, s’écria : « Le proverbe n’est donc pas vrai qui dit : Calamiteux comme le visage du singe… ? » Puis il se tourna vers le singe borgne, et lui cria : « Tu entends, toi, n’est-ce pas ? Ton visage ce matin ne m’a apporté que de la fatigue et du désappointement ! Ce n’est pas comme ton frère que voici ! » Mais le singe aux beaux yeux dit : « Laisse mon frère tranquille, ô Khalife, et écoute-moi enfin ! Commence donc, pour éprouver la vérité de mes paroles, par m’attacher au bout de la corde qui tient à tes filets, et jette-les à l’eau encore une fois, et tu verras de la sorte si je te porte bonheur…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la cinq cent cinquante-sixième nuit.

Elle dit :

… Et tu verras de la sorte si je te porte bonheur ! »

Alors Khalife fit ce que le singe venait de lui conseiller et, ayant jeté ses filets, amena un magnifique poisson, gros comme un mouton, avec des yeux comme des dinars d’or, et des écailles comme des diamants. Et, glorieux comme s’il était devenu le maître de la terre et de ses dépendances, il vint le porter en triomphe au singe aux beaux yeux qui lui dit : « Tu vois bien ! Maintenant va ramasser de bonnes herbes fraîches, mets-en au fond de ton panier, place le poisson dessus, couvre le tout d’une nouvelle couche d’herbes et, nous laissant nous deux, les singes, attachés à cet arbre, prends le panier sur ton épaule et va le porter dans la ville de Bagdad. Et si les passants t’interrogent sur ce que tu portes, ne leur réponds pas un mot. Et tu entreras dans le souk des changeurs, et tu trouveras au milieu du souk la boutique de mon maître Abou-Saada le juif, cheikh des changeurs. Et tu le trouveras assis sur un divan avec un coussin derrière lui, et deux caisses devant lui, l’une pour l’or et l’autre pour l’argent. Et tu trouveras chez lui des jeunes garçons, des esclaves, des serviteurs et des employés. Alors, toi, tu t’avanceras près de lui, tu déposeras le panier à poisson devant lui et tu lui diras : « Ô Abou-Saada, voici ! Moi je suis allé aujourd’hui à la pêche, et j’ai jeté les filets en ton nom, et Allah a envoyé ce poisson qui est dans ce panier ! » Et tu découvriras délicatement le poisson. Alors il te demandera : « L’as-tu déjà proposé à un autre qu’à moi ? » Toi, dis-lui : « Non, par Allah ! » Et lui, il prendra le poisson et t’offrira, comme prix, un dinar. Mais tu le lui retourneras. Et il t’offrira deux dinars ; mais tu les lui retourneras. Et chaque fois qu’il te fera une offre, tu la repousseras, même s’il t’offre le poids en or du poisson ! N’accepte donc rien de lui, fais-y bien attention. Et il te dira : « Dis-moi alors ce que tu désires ! » Et toi tu lui répondras : « Par Allah ! je ne vends le poisson que contre deux paroles ! » Et s’il te demande : « Quelles sont ces deux paroles ? » Tu lui répondras : « Lève-toi sur tes pieds et dis : « Soyez témoins, ô vous tous qui êtes présents dans le souk, que je consens à échanger le singe de Khalife le pêcheur contre mon singe, que je troque ma chance contre sa chance et mon lot de bonheur contre son lot de bonheur ! » Et toi tu ajouteras, en t’adressant à Abou-Saada : « Tel est le prix de mon poisson. Car, je n’ai que faire de l’or ! Je n’en connais ni l’odeur, ni le goût, ni l’utilité ! » Ainsi tu parleras, ô Khalife ! Et si le juif consent à ce marché, moi, étant devenu ta propriété, tous les jours de bon matin je te souhaiterai le bonjour, et le soir je te souhaiterai le bonsoir ; et de la sorte je te porterai bonheur, et tu gagneras cent dinars durant ta journée. Quant à Abou-Saada le juif, il inaugurera tous les matins sa journée par la vue de ce singe borgne et estropié, et il aura tous les soirs la même vision ; et Allah l’affligera chaque jour d’une nouvelle exaction ou d’une corvée ou d’une avanie ; et, de la sorte, au bout de peu de temps, il sera ruiné, et, n’ayant plus rien entre les mains, il sera réduit à la mendicité ! Ainsi donc, ô Khalife, retiens bien ce que je viens de te dire, et tu prospéreras et tu te trouveras dans le droit chemin vers le bonheur ! »

Lorsque Khalife le pêcheur eut entendu ce discours du singe, il répondit : « J’accepte ton conseil, ô roi de tous les singes ! Mais alors que faut-il que je fasse de ce borgne de malheur ? Faut-il le laisser attaché à l’arbre ? Car je suis bien perplexe à son sujet ! Puisse Allah ne le bénir jamais ! » Il répondit : « Lâche-le plutôt, pour qu’il retourne à l’eau. Et lâche-moi également. C’est mieux ! » Il répondit : « J’écoute et j’obéis ! » Et il s’approcha du singe borgne et estropié, et le détacha de l’arbre ; et il rendit aussi la liberté au singe conseiller. Et aussitôt, en deux gambades, ils furent dans l’eau où ils plongèrent et disparurent. Alors Khalife prit le poisson, le lava, le mit dans le panier au-dessus de l’herbe verte et fraîche, le couvrit d’herbe également, prit le tout sur son épaule, et s’en alla à la ville, en chantant de tout son gosier.

Or lorsqu’il fut entré dans les souks, les gens et les passants le reconnurent et, comme d’habitude ils plaisantaient avec lui, ils se mirent à lui demander : « Que portes-tu, ô Khalife ? » Mais il ne leur répondit pas et ne les regardait même pas, et cela tout le long du chemin. Et il arriva de la sorte au souk des changeurs, et il suivit les boutiques une à une jusqu’à ce qu’il fût arrivé à celle du juif. Et il le vit lui-même qui était assis majestueusement au milieu de sa boutique, sur un divan, avec, empressés à son service, des serviteurs en nombre, de tout âge et de toute couleur ; et il avait ainsi l’air d’être du Khorassân ! Et Khalife, après s’être bien assuré qu’il avait affaire au juif lui-même, s’avança jusques entre ses mains, et s’arrêta. Et le juif leva la tête vers lui et, l’ayant reconnu, lui dit : « Aisance et famille, ô Khalife ! Sois le bienvenu…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la cinq cent cinquante-septième nuit.

Elle dit :

… Aisance et famille, ô Khalife ! Sois le bienvenu ! Et dis-moi quelle est ton affaire et ce que tu désires. Et si quelqu’un par hasard t’a dit de mauvaises paroles ou t’a froissé ou t’a bousculé, hâte-toi de me le dire afin que j’aille avec toi trouver le wak, et lui demander réparation du tort ou du dommage qu’on t’a causé ! » Il lui répondit : « Non, par la vie de ta tête, ô chef des juifs et leur couronne, personne ne m’a dit de mauvaises paroles ni ne m’a froissé ni ne m’a bousculé, bien au contraire ! Mais moi je sortis aujourd’hui de ma maison et m’en allai sur le rivage et jetai, à la chance et en ton nom, mes filets dans l’eau. Et je les retirai et trouvai dedans ce poisson-ci ! » Et, parlant de la sorte, il ouvrit son panier, tira délicatement le poisson de son lit d’herbe et le présenta avec ostentation au changeur juif. Et lorsque celui-ci vit ce poisson, il le trouva admirable et s’écria : « Par le Pentateuque et les Dix Commandements ! sache, ô pêcheur, que moi j’étais endormi hier quand je vis en songe la vierge Marie m’apparaître pour me dire : « Ô Abou-Saada, demain tu auras de moi un cadeau ! » Or c’est ce poisson-ci qui doit être le cadeau en question, sans aucun doute ! » Puis il ajouta : « Par ta religion, dis-moi, ô Khalife, as-tu déjà montré ou proposé ce poisson à quelqu’un d’autre que moi ? » Et Khalife lui répondit : « Non, par Allah ! je le jure par la vie d’Abou-Bekr le Sincère, ô chef des juifs et leur couronne, personne, hormis toi, ne l’a encore vu ! » Alors le juif se tourna vers l’un de ses jeunes esclaves et lui dit : « Toi, viens ici ! Prends ce poisson et va le porter à la maison, et dis à ma fille Saada de le nettoyer, d’en faire frire la moitié et d’en griller l’autre moitié, et de me tenir le tout au chaud jusqu’à ce que j’aie fini d’expédier les affaires et que je puisse rentrer à la maison ! » Et Khalife, pour renforcer l’ordre, dit au garçon : « Oui, ô garçon, recommande bien à ta maîtresse de ne pas le brûler, et fais-lui voir la belle couleur de ses branchies ! » et le garçon répondit : « J’écoute et j’obéis, ô mon maître ! » Et il s’en alla.

Quant au juif, il tendit du bout des doigts un dinar à Khalife le pêcheur, en lui disant : « Prends ceci pour toi, ô Khalife, et dépense-le pour ta famille ! » Et lorsque Khalife eut pris instinctivement le dinar, et l’eut vu briller dans sa paume, lui qui de sa vie n’avait encore vu de l’or et n’en soupçonnait même pas la valeur, il s’écria : « Gloire au Seigneur, Maître des trésors et Souverain des richesses et des domaines ! » Puis il fit quelques pas pour s’en aller, quand il se rappela tout d’un coup la recommandation du singe aux beaux yeux et, revenant sur ses pas, il jeta le dinar devant le juif et lui dit : « Prends ton or et rends le poisson du pauvre monde ! Crois-tu donc pouvoir impunément te moquer des pauvres ? »

Lorsque le juif eut entendu ces paroles, il crut que Khalife voulait plaisanter avec lui ; et, tout en riant de la chose, il lui tendit trois dinars au lieu d’un ! Mais Khalife lui dit : « Non, par Allah ! assez de ce jeu déplaisant ! Crois-tu vraiment que je me résoudrai jamais à vendre mon poisson pour un prix si dérisoire ? » Alors le juif lui tendit cinq dinars au lieu de trois, et lui dit : « Prends ces cinq dinars pour prix de ton poisson, et laisse de côté l’avidité ! » Et Khalife les prit dans sa main et s’en alla bien content ; et il les regardait, ces dinars d’or, et s’en émerveillait et se disait : « Gloire à Allah ! Il n’y a certes pas chez le khalifat de Bagdad ce qu’il y a dans ma main aujourd’hui ! » Et il continua son chemin jusqu’à ce qu’il fût arrivé au bout du souk. Alors il se souvint des paroles du singe et de la recommandation qu’il lui avait faite ; et il s’en revint chez le juif et lui jeta l’or avec mépris. Et le juif demanda : « Qu’as-tu donc, ô Khalife, et que demandes-tu ? Veux-tu changer tes dinars d’or en drachmes d’argent ? » Il répondit : « Je ne veux ni tes drachmes ni tes dinars, mais je veux que tu me rendes le poisson du pauvre monde ! »

À ces paroles, le juif se fâcha, et cria et dit : « Comment, ô pêcheur ! Tu m’apportes un poisson qui ne vaut pas un dinar, et je t’en donne cinq dinars, et tu n’es pas satisfait ! Es-tu fou ? Ou bien veux-tu enfin me dire à combien tu veux me le céder ? » Khalife répondit : « Je ne veux le céder ni pour de l’argent ni pour de l’or ; mais je veux le vendre moyennant deux paroles seulement ! » Lorsque le juif eut entendu qu’il était question de deux paroles, il crut qu’il s’agissait des deux paroles qui servent de formule pour la profession de foi de l’Islam, et que le pêcheur lui demandait, pour un poisson, d’abjurer sa religion ! Aussi, de colère et d’indignation, ses yeux saillirent jusqu’au sommet de sa tête, et sa respiration s’arrêta, et sa poitrine se creusa, et ses dents grincèrent ; et il s’écria : « Ô rognure d’ongle des musulmans ! tu veux donc me séparer de ma religion pour ton poisson, et me faire abjurer ma foi et ma loi, celles qu’avant moi professaient mes pères ? » Et il héla ses serviteurs qui accoururent entre ses mains, et il leur cria : « Malheur ! Sus à ce visage de poix, et prenez-le-moi par la nuque et appliquez-lui une bastonnade soignée qui lui mette la peau en lambeaux ! Et ne l’épargnez pas…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la cinq cent cinquante-huitième nuit.

Elle dit :

… Et ne l’épargnez pas ! » Et aussitôt les serviteurs lui tombèrent dessus à coups de bâton, et ne cessèrent de le frapper que lorsqu’il eût roulé jusqu’au bas des marches de la boutique ! Et le juif leur dit : « Laissez-le maintenant se relever ! » Et Khalife se releva debout sur ses pieds, malgré les coups reçus, comme s’il n’avait rien senti ! Et le juif lui demanda : « Veux-tu maintenant me dire le prix que tu prétends recevoir pour ton poisson ? Je suis prêt à te le donner, pour en finir ! Et songe au traitement guère enviable que tu viens de subir ! » Mais Khalife se mit à rire et répondit : « N’aie aucune crainte à mon sujet, ô mon maître, pour ce qui est des coups de bâton ; car, moi, je puis supporter autant de coups que peuvent en manger dix ânes à la fois ! Je n’en suis guère impressionné. » Et le juif se mit également à rire de ces paroles, et lui dit : « Par Allah sur toi ! dis-moi ce que tu désires, et, moi, je te le jure par la vérité de ma foi, je te l’accorderai ! » Alors Khalife répondit : « Je te l’ai dit ! Je ne te demande pour ce poisson que deux paroles seulement ! Et ne va pas encore croire qu’il s’agit pour toi de prononcer notre acte de foi musulman ! Car, par Allah ! ô juif, si tu deviens musulman, ton islamisation ne sera d’aucun avantage pour les musulmans et d’aucun tort pour les juifs ; et si, au contraire, tu t’obstines à rester dans ta foi impie et ton erreur de mécréant, ta mécréantise ne sera d’aucun tort pour les musulmans et d’aucun avantage pour les juifs ! Mais, moi, les deux paroles que je te demande, c’est autre chose ! Je désire que tu te lèves sur tes deux pieds et que tu dises : « Soyez témoins de mes paroles, ô habitants du souk, ô marchands de bonne foi : je consens, de ma propre volonté, à changer mon singe contre le singe de Khalife, et à troquer ma chance et mon sort en ce monde contre sa chance et son sort et mon bonheur contre son bonheur ! »

À ce discours du pêcheur, le juif dit : « Si c’est là ta demande, la chose m’est aisée ! » Et, à l’heure et à l’instant, il se leva sur ses deux pieds, et dit les paroles que lui avait demandées Khalife le pêcheur. Après quoi il se tourna vers lui, et lui demanda : « Te reste-t-il encore quelque chose chez moi ? » Il répondit : « Non ! » Le juif dit : « Alors, va-t’en en sécurité ! » Et Khalife, sans plus tarder, se leva, prit son panier vide et ses filets et retourna sur le rivage.

Alors, se fiant à la promesse du singe aux beaux yeux, il jeta ses filets à l’eau puis les ramena, mais avec de grandes difficultés, tant ils étaient pesants, et il les trouva pleins de poissons de toutes les espèces. Et aussitôt passa près de lui une femme qui tenait en équilibre sur sa tête un plateau, et qui lui demanda du poisson pour un dinar ; et il lui en vendit. Et un esclave vint également à passer et lui prit du poisson pour un second dinar. Et, ainsi de suite, jusqu’à ce qu’il eût vendu pour cent dinars, ce jour-là ! Alors, triomphant à la limite du triomphe, il prit ses cent dinars et rentra dans le misérable logis où il demeurait, près du marché aux poissons.

Et lorsque vint la nuit, il fut très inquiet de tout cet argent qu’il possédait, et se dit en lui-même, avant de s’étendre sur sa natte pour dormir : « Ô Khalife, tout le monde dans le quartier sait que tu es un pauvre homme, un malheureux pêcheur sans rien entre les mains ! Or, maintenant, te voici devenu possesseur de cent dinars d’or ! Et les gens vont le savoir, et le khalifat Haroun Al-Rachid finira par le savoir également, et, un jour qu’il sera à court d’argent, il enverra chez toi les gardes pour te dire : « J’ai besoin de tant d’argent, et j’ai appris que tu avais chez toi cent dinars. Or je viens te les emprunter ! » Alors moi je prendrai mon air le plus piteux, et je me lamenterai en me donnant de grands coups sur la figure, et je répondrai : « Ô émir des Croyants, je suis un pauvre, un rien du tout ! Comment aurais-je cette somme fabuleuse ? Par Allah ! celui qui t’a raconté la chose est un insigne menteur ! Je n’ai jamais eu et je n’aurai jamais pareille somme ! »

Alors, pour me soutirer mon argent et me faire avouer l’endroit où je l’aurai caché, il me livrera au chef de la police Ahmad-la-Teigne, qui me fera ôter mes habits et me donnera la bastonnade jusqu’à ce que j’avoue et que je lui livre les cent dinars. Or, moi, maintenant, je pense que ce qu’il y a de mieux à faire, pour me tirer de cette mauvaise passe, c’est de ne point avouer ! Et pour ne point avouer, il faut que j’accoutume ma peau aux coups, bien que, Allah soit loué ! elle soit déjà passablement endurcie ! Mais il faut qu’elle le soit tout à fait, afin que ma délicatesse native ne regimbe pas sous les coups, et ne me fasse faire ce que mon âme ne désire point ! »

Ayant pensé de la sorte, Khalife n’hésita pas davantage, et il mit à exécution le projet que son âme de mangeur de haschisch lui suggérait. Il se leva donc à l’instant, se mit complètement nu…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la cinq cent cinquante-neuvième nuit.

Elle dit :

… Ayant pensé de la sorte. Khalife n’hésita pas davantage, et il mit à exécution le projet que son âme de mangeur de haschisch lui suggérait. Il se leva donc à l’instant, se mit complètement nu, et prit un coussin en peau, qu’il avait, et le pendit devant lui à un clou de la muraille ; puis, saisissant un fouet de cent quatre-vingts nœuds, il se mit à donner alternativement un coup sur sa propre peau et un coup sur la peau du coussin, et à pousser en même temps de grands cris comme s’il était déjà en présence du chef de la police et obligé de se défendre de l’accusation. Et il criait : « Aïe ! Hélas ! Par Allah, mon seigneur, c’est un mensonge ! Aïe ! un grand mensonge ! Hélas ! Aïe ! des paroles de perdition contre moi ! Ouh ! Ouh ! comme je suis délicat ! Tous des menteurs ! Je suis un pauvre ! Allah ! Allah ! un pauvre pêcheur ! Je ne possède rien ! Aïe ! rien des biens méprisables de ce monde ! Si, je possède ! Non, je ne possède pas ! Si, je possède ! Non, je ne possède pas ! » Et il continua de la sorte à s’administrer ce remède, en donnant tantôt un coup sur sa peau, et tantôt un coup sur le coussin ; et, quand il avait trop mal, il oubliait son tour, et donnait deux coups au coussin ; et il finit même par ne plus se donner qu’un coup sur trois, puis sur quatre, puis sur cinq !

Tout cela ! Et les voisins, qui entendaient les cris et les coups résonner dans la nuit, et les marchands du quartier finirent par s’émouvoir et se dirent : « Que peut-il donc être arrivé à ce pauvre garçon pour qu’il crie de la sorte ? Et que sont ces coups qui pleuvent sur lui ? Peut-être sont-ce des voleurs qui l’ont surpris et qui le battent à le faire mourir ! » Et alors, comme les cris et les hurlements ne faisaient qu’augmenter d’intensité, et que les coups devenaient de plus en plus nombreux, ils sortirent tous de leurs maisons, et coururent à la maison de Khalife. Mais comme ils en trouvèrent la porte fermée, ils se dirent : « Les voleurs ont dû entrer chez lui de l’autre côté, en descendant par la terrasse ! » Et ils montèrent sur la terrasse voisine et de là sautèrent sur la terrasse de Khalife, et descendirent chez lui en passant par l’ouverture du haut. Et ils le trouvèrent seul et tout nu, et en train de se donner des coups alternés, avec le fouet, et de pousser en même temps des hurlements et des protestations d’innocence ! Et il se démenait comme un éfrit, en sautant sur ses jambes !

À cette vue, les voisins, stupéfaits, lui demandèrent : « Qu’as-tu donc, Khalife ? Et quelle est l’affaire ? Les coups que nous entendions et tes hurlements ont mis tout le quartier en émoi, et nous ont empêchés de dormir ! Et nous voici avec des cœurs battant tumultueusement ! » Mais Khalife leur cria : « Que voulez-vous de moi, vous autres ? Est-ce que je ne suis plus le maître de ma peau, et ne puis-je pas en paix l’accoutumer aux coups ? Est-ce que je sais, moi, ce que peut me réserver l’avenir ? Allez, braves gens ! Vous feriez bien mieux de faire comme moi et de vous administrer ce même traitement ! Vous n’êtes pas plus que moi à l’abri des exactions et des avanies ! » Et, sans plus faire attention à leur présence. Khalife continua à hurler sous les coups qui claquaient sur le coussin, en pensant qu’ils tombaient sur sa propre peau. Alors les voisins, voyant cela, se mirent à rire tellement qu’ils se renversèrent sur leur derrière, et finirent par s’en aller comme ils étaient venus.

Quant à Khalife, il se fatigua au bout d’un certain temps, mais ne voulut point fermer l’œil, par crainte des voleurs, tant il était dans l’embarras de sa fortune nouvelle. Et le matin, avant d’aller à son travail, il pensait encore à ses cent dinars, et se disait : « Si je les laisse dans mon logis, ils seront volés certainement ; si je les serre autour de ma taille dans une ceinture, ils seront remarqués par quelque larron qui se mettra à l’affût dans un endroit solitaire pour attendre mon passage, et me sauter dessus, me tuera et me dépouillera. Aussi je vais faire mieux que tout cela ! » Alors il se leva, déchira son caban en deux, confectionna un sac avec l’une des moitiés, et enferma l’or dans ce sac qu’il pendit à son cou au moyen d’une ficelle. Après quoi, il prit ses filets, son panier et son bâton, et s’achemina vers le rivage. Et arrivé là, il saisit ses filets et, de toute la force de son bras, il les lança dans l’eau. Mais le mouvement qu’il fit fut si brusque et si peu mesuré que le sac d’or sauta de son cou et suivit les filets dans l’eau ; et la force du courant l’entraîna au loin dans les profondeurs.

À cette vue, Khalife lâcha ses filets, se dévêtit en un clin d’œil en jetant ses vêtements sur le rivage, sauta dans l’eau et plongea à la recherche de son sac ; mais il ne réussit point à le retrouver. Alors il plongea une seconde fois et une troisième fois et ainsi de suite jusqu’à cent fois, mais inutilement. Alors, désespéré et à bout de forces, il remonta sur le rivage et voulut se vêtir ; mais il constata que ses vêtements avaient disparu, et il ne trouva que son filet, son panier et son bâton. Alors il frappa ses mains l’une contre l’autre et s’écria : « Ah ! les vils chenapans qui m’ont volé mes habits ! Mais tout cela ne m’arrive que pour donner raison au proverbe qui dit : « Le pèlerinage ne s’achève pour le chamelier que lorsqu’il a enculé son chameau…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la cinq cent soixantième nuit.

Elle dit :

… Le pèlerinage ne s’achève pour le chamelier que lorsqu’il a enculé son chameau ! » Il se décida alors à s’envelopper de son filet, faute de mieux, puis il prit son bâton à la main et, son panier sur son dos, il se mit à parcourir le rivage à grandes enjambées, en allant de côté et d’autre, à droite, à gauche, en avant et en arrière, haletant et désordonné et enragé comme un chameau en rut, et semblable en tous points à quelque éfrit rebelle échappé de l’étroite prison d’airain où le tenait enfermé Soleïmân ! Et voilà pour Khalife le pêcheur ! Mais pour ce qui est du Khalifat Haroun Al-Rachid, dont il va être ici question, voici ! Il y avait à Bagdad, en ce temps-là, comme homme d’affaires et bijoutier du khalifat, un gros notable nommé Ibn Al-Kirnas. Et c’était un personnage si important dans le souk que tout ce qui se vendait à Bagdad en belles étoffes, joyaux, objets précieux, jeunes garçons et jeunes filles, ne se vendait que par son entremise ou après avoir passé par ses mains ou avoir été soumis à son expertise. Or un jour d’entre les jours qu’Ibn Al-Kirnas était assis dans sa boutique, il vit venir chez lui le chef des courtiers tenant par la main une adolescente dont jamais spectateur n’avait admiré la pareille, tant elle était à la limite de la beauté, de l’élégance, de la finesse et de la perfection. Et cette adolescente, outre les charmes qu’elle avait en elle, connaissait toutes les sciences, les arts, la poétique, le jeu des instruments d’harmonie, le chant et la danse. Aussi Ibn Al-Kirnas n’hésita pas à l’acheter, séance tenante, pour cinq mille dinars d’or ; et, après l’avoir habillée de vêtements pour mille dinars, il alla la présenter à l’émir des Croyants. Et elle passa la nuit chez lui. Et il put de la sorte mettre à l’épreuve, par lui-même, ses talents, et ses connaissances variées. Et il la trouva experte en toute chose et n’ayant point son égaie dans l’époque. Elle s’appelait Force-des-Cœurs, et elle était brune et fraîche de peau.

Aussi l’émir des Croyants, enchanté de sa nouvelle esclave, envoya-t-il le lendemain à Ibn Al-Kirnas dix mille dinars comme prix d’achat. Et il ressent il pour l’adolescente une passion si violente, et son cœur fut tellement subjugué, qu’il négligea pour elle Sett Zobéida, sa cousine, fille d’AI-Kassim ; et il délaissa toutes les favorites ; et il resta un mois entier enfermé chez elle, ne sortant que pour la prière du vendredi et rentrant ensuite en toute hâte. Aussi les seigneurs du royaume trouvèrent-ils la chose trop grave pour durer plus longtemps, et allèrent-ils exposer leurs doléances au grand vizir Giafar Al-Barmaki. Et Giafar leur promit de porter bientôt remède à cet état de choses, et attendit, pour voir le khalifat, la prière du vendredi suivant. Et il entra dans la mosquée et eut une entrevue avec lui et put lui parler pendant un long moment des aventures d’amour et de leurs conséquences. Et le khalifat, après l’avoir écouté sans l’interrompre, lui répondit : « Par Allah ! ô Giafar, je ne suis pour rien dans cette histoire et ce choix ; mais la faute est à cœur qui s’est laissé prendre dans les lacets de l’amour, et moi je ne sais guère le moyen de l’en tirer ! » Et le vizir Giafar répondit : « Sache, ô émir des Croyants, que ta favorite Force-des-Cœurs est désormais entre tes mains, soumise à tes ordres, une esclave parmi tes esclaves ; et tu sais que lorsque la main possède, l’âme ne convoite plus. Or, moi, je veux t’indiquer un moyen pour que ton cœur ne se lasse point de la favorite : c’est de t’en éloigner de temps en temps, en allant par exemple à la chasse ou à la pêche, car il est possible que les filets du pêcheur délivrent ton cœur de ceux où l’amour le tient enlacé ! Cela vaut encore mieux pour toi que de t’occuper, pour le moment, des affaires du gouvernement, car, dans la situation où tu te trouves, ce travail te causerait trop d’ennuis ! » Et le khalifat répondit : « Ton idée est excellente, ô Giafar, allons nous promener sans retard ni délai ! » Et, dès que les prières furent terminées, ils quittèrent la mosquée, montèrent chacun sur une mule et prirent la tête de leur escorte pour s’en aller hors de la ville et parcourir les champs.

Après avoir erré longtemps de côté et d’autre, pendant la chaleur du jour, ils finiront par laisser leur escorte loin derrière eux, distraits qu’ils étaient par leur conversation ; et Al-Rachid eut bien soif, et dit : « Ô Giafar, je suis torturé par une soif très forte ! » Et il regarda de tous côtés autour de lui, pour chercher quelque habitation, et aperçut quelque chose au loin, sur un tertre, qui bougeait, et demanda à Giafar : « Vois-tu, toi, ce que je vois là-bas ? » Il répondit : « Oui, ô commandeur des Croyants, je vois quelque chose de vague sur un tertre. Ce doit être quelque jardinier ou quelque planteur de concombres ! En tout cas, comme il doit y avoir certainement de l’eau dans son voisinage, je vais courir t’en chercher ! » Al-Rachid répondit : « Ma mule est plus rapide que ta mule ! Demeure donc ici, pour attendre notre escorte, tandis que je vais aller moi-même boire chez ce jardinier et revenir ensuite ! » Et, disant cela, Al-Rachid poussa sa mule dans cette direction-là, et s’éloigna avec la rapidité d’un vent d’orage ou d’un torrent qui tombe du haut d’un rocher ; et, en un clin d’œil, il atteignit la personne en question, qui n’était autre que Khalife le pêcheur. Et il le vit nu et empêtré dans ses filets, et couvert de sueur et de poussière, et les yeux rouges, saillants et égarés, et d’aspect horrible à regarder. Et il ressemblait de la sorte à un de ces éfrits malfaisants qui errent dans les lieux déserts…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la cinq cent soixante-unième nuit.

Elle dit :

… Et il ressemblait de la sorte à un de ces éfrits malfaisants qui errent dans les lieux déserts. Et Haroun lui souhaita la paix, et Khalife lui rendit le souhait en maugréant et en lui lançant un regard flamboyant. Et Haroun lui dit : « Ô homme, as-tu à me donner une gorgée d’eau ? » Et Khalife lui répondit : « Ô toi, es-tu aveugle ou fou ? Ne vois-tu pas que l’eau coule derrière ce tertre ? » Alors Haroun contourna le tertre et descendit vers le Tigre où il se désaltéra, en s’étendant à plat ventre, et fit également se désaltérer sa mule. Puis il revint auprès de Khalife et lui dit : « Qu’as-tu donc à faire ici, ô homme, et quelle est ta profession ? » Khalife répondit : « En vérité, cette question est encore plus étrange et plus extraordinaire que celle concernant l’eau. Ne vois-tu donc pas sur mes épaules l’outil de mon métier ? » Et Haroun, ayant vu le filet, dit : « Tu dois être pêcheur, sans doute ! » Il dit : « Tu l’as dit ! » Et Haroun lui demanda : « Mais qu’as-tu fait de ton caban, de ta chemise et de ton sac ? » À ces paroles, Khalife, qui avait perdu ces divers objets que venait de nommer Al-Rachid, ne douta pas un instant qu’il ne fût lui-même le voleur qui les avait dérobés sur la rive, et, se précipitant sur Al-Rachid du haut du tertre, comme un éclair, il saisit la mule par la bride, en s’écriant : « Rends-moi mes effets, et fais cesser cette mauvaise plaisanterie ! » Haroun répondit : « Moi, par Allah ! je n’ai point vu tes habits, et je ne sais de quoi tu veux parler ! » Or Al-Rachid avait, comme on sait, les joues grasses et gonflées et la bouche très petite. Aussi Khalife, l’ayant regardé avec plus d’attention, crut qu’il était un joueur de clarinette, et lui cria : « Veux-tu, oui ou non, ô joueur de clarinette, me rendre mes effets, ou bien préfères-tu danser sous mes coups de bâton et pisser dans tes vêtements ? »

Lorsque le khalifat vit l’énorme matraque du pêcheur levée sur sa tête, il se dit : « Par Allah ! je ne pourrai guère supporter la moitié d’un coup de ce bâton ! » Et, sans hésiter davantage, il se dépouilla de sa belle robe de satin et, l’offrant à Khalife, lui dit : « Ô homme, prends cette robe, pour remplacer tes effets perdus ! » Et Khalife prit la robe, la tourna dans tous les sens, et dit : « Ô joueur de clarinette, mes effets valent dix fois plus que cette vilaine robe ornementée. » Al-Rachid dit : « Soit ! mais revêts-la tout de même, en attendant que je te retrouve tes effets ! » Et Khalife la prit et s’en vêtit ; mais, l’ayant trouvée trop longue, il prit son couteau, qui était attaché à l’anse du panier à poissons, et, d’un coup, en retrancha tout le tiers inférieur dont il se servit pour se confectionner aussitôt un turban, tandis que la robe lui arrivait à peine jusqu’aux genoux ; mais il le préférait ainsi, pour ne pas avoir les mouvements gênés. Puis il se tourna vers le khalifat et lui dit : « Par Allah sur toi, ô joueur de clarinette, dis-moi ce que ton métier de joueur de clarinette te rapporte par mois comme appointements ? » Le khalifat répondit, n’osant plus contrarier son questionneur : « Mon métier de joueur de clarinette me rapporte environ dix dinars par mois ! » Et Khalife dit, avec un geste de commisération profonde : « Par Allah, ô pauvre, tu me rends bien triste à ton sujet ! Moi, en effet, ces dix dinars je les gagne en une heure de temps, rien qu’en jetant mon filet et en le retirant ; car j’ai dans l’eau un singe qui s’occupe de mes intérêts, et se charge chaque fois de pousser les poissons dans mes filets. Veux-tu donc, ô joues gonflées, entrer à mon service pour apprendre de moi le métier de pêcheur et devenir un jour mon associé dans le gain, en commençant d’abord par gagner cinq dinars par jour, comme mon aide ? Et, en outre, tu bénéficieras de la protection de ce bâton contre les exigences de ton ancien maître de clarinette que je me charge, s’il le faut, d’éreinter d’un seul coup ! » Et Al-Rachid répondit : « J’accepte la proposition ! » Khalife dit : « Descends alors du dos de la mule, et attache cette bête quelque part afin qu’elle puisse, au besoin, nous servir à transporter le poisson au marché ! Et viens vite commencer ton apprentissage de pêcheur ! »

Alors le khalifat, tout en soupirant en son âme et en jetant des yeux éperdus autour de lui, descendit du dos de sa mule, l’attacha près de là, retroussa ce qui lui restait de vêtements et attacha les pans de sa chemise à sa ceinture et vint se ranger près du pêcheur qui lui dit : « Ô joueur de clarinette, prends ce filet par un bout, jette-le sur ton bras, de telle manière, et lance-le à l’eau de telle autre manière ! » Et Al-Rachid fit appel dans son cœur à tout le courage dont il se sentait capable et, ayant exécuté ce que lui ordonnait Khalife, jeta le filet à l’eau et, au bout de quelques instants, voulut le retirer ; mais il le trouva si pesant qu’il ne put y arriver tout seul, et Khalife fut obligé de l’y aider ; et, à eux deux, ils le ramenèrent sur le rivage, tandis que Khalife criait à son aide : « Ô clarinette de mon zebb, si par malheur je trouve mon filet déchiré ou endommagé par les pierres du fond, je t’encule ! Et, de même que tu m’as pris mes vêtements, je te prendrai ta mule ! » Mais heureusement pour Haroun, le filet fut trouvé intact et rempli de poissons de la plus grande beauté ! Autrement Haroun aurait certainement passé par le zebb du pêcheur, et Allah seul sait comment il aurait pu supporter une telle charge. Or il n’en fut rien ! Au contraire, le pêcheur dit à Haroun : « Ô clarinette, tu es bien laid, et ta figure ressemble à mon derrière, exactement ; mais, par Allah ! si tu fais bien attention à ton nouveau métier, tu seras un jour un pêcheur extraordinaire…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la cinq cent soixante-deuxième nuit.

Elle dit :

… Ô clarinette, tu es bien laid, et ta figure ressemble à mon derrière, exactement ; mais, par Allah ! si tu fais bien attention à ton nouveau métier, tu seras un jour un pêcheur extraordinaire ! En attendant, ce que tu as de mieux à faire, c’est de remonter sur ta mule et d’aller au souk m’acheter deux grands paniers pour que j’y mette le surplus de cette pêche prodigieuse, pendant que je vais rester ici pour garder le poisson jusqu’à ton arrivée. Et ne te préoccupe pas d’autre chose, car j’ai ici la balance à poisson, les poids et tout ce qui est nécessaire pour la vente au détail. Et toi tu n’auras pour toute charge, quand nous serons arrivés au souk du poisson, que de me tenir la balance et de toucher l’argent des clients. Mais hâte-toi de courir m’acheter les deux paniers. Et surtout prends bien garde de flâner, ou le bâton jouera sur ton dos ! » Et le khalifat répondit : « J’écoute et j’obéis ! » Puis il se hâta de détacher sa mule et de l’enfourcher pour la mettre au grand galop ; et, riant à rendre l’âme, il alla rejoindre Giafar, qui, le voyant accoutré de si bizarre façon, leva les bras au ciel et s’écria : « Ô commandeur des Croyants, sans doute tu as dû trouver sur ta route quelque beau jardin où tu t’es couché et roulé sur l’herbe ! » Et le khalifat se mit à rire, en entendant ces paroles de Giafar. Puis les autres Barmécides de l’escorte, parents de Giafar, embrassèrent la terre entre ses mains et dirent : « Ô émir des Croyants, puisse Allah faire durer sur toi les joies et éloigner de toi les soucis ! Mais quelle est la cause qui t’a retenu si longtemps loin de nous, alors que tu ne nous avais quittés que pour boire une gorgée d’eau ? » Et le khalifat leur répondit : « Il vient de m’arriver une aventure prodigieuse des plus dilatantes et des plus extraordinaires ! » Et il leur raconta ce qui lui était arrivé avec Khalife le pêcheur, et comment, pour remplacer les vêtements qu’il était censé lui avoir volés, il lui avait donné en échange sa robe de satin ouvragé. Alors Giafar s’écria : « Par Allah ! ô émir des Croyants, quand je t’ai vu t’éloigner tout seul, si richement habillé, j’ai eu comme un pressentiment de ce qui allait t’arriver. Mais il n’y a pas grand mal, puisque je vais aller tout de suite racheter au pêcheur cette robe que tu lui as donnée ! » Le khalifat se mit à rire encore plus fort, et dit : « Tu aurais dû, ô Giafar, y penser plus tôt, car le bonhomme, pour l’ajuster à sa taille, en a déjà coupé un tiers et s’est servi du morceau coupé pour se faire un turban ! Mais, ô Giafar, j’ai eu vraiment assez d’une seule pêche, et je ne suis guère tenté de recommencer une telle besogne. Et, d’ailleurs, j’ai pêché en une fois de quoi me dispenser désormais de souhaiter un plus beau succès, car le poisson sorti de mon filet est d’une abondance miraculeuse, et se trouve là-bas, sur le rivage, sous la garde de mon maître Khalife qui n’attend que mon retour avec les paniers pour aller vendre au souk le produit de ma pêche ! » Et Giafar dit : « Ô émir des Croyants, je vais donc aller rabattre vers vous deux les acheteurs ! » Haroun s’écria : « Ô Giafar ! par les mérites de mes ancêtres, les Purs, je promets un dinar par poisson à tous ceux qui iront acheter de ma pêche à Khalife, mon maître ! »

Alors Giafar fit crier aux gardes de l’escorte : « Ho ! gardes et gens de l’escorte, courez au rivage et tâchez de rapporter du poisson à l’émir des Croyants ! » Et aussitôt tous ceux de l’escorte se mirent à courir vers l’endroit indiqué, et trouvèrent Khalife qui gardait la pêche ; et ils l’entourèrent comme les éperviers entourent une proie, et s’arrachèrent les poissons amoncelés devant lui, en se les disputant, malgré le bâton dont Khalife les menaçait en s’agitant. Et Khalife finit tout de même par être vaincu par le nombre, et s’écria : « Nul doute que ce poisson ne soit du poisson du paradis ! » Et il put, en distribuant force coups, réussir à sauver du pillage les deux plus beaux poissons de la pêche ; et il les prit, chacun dans une main, et se sauva dans l’eau pour échapper à ceux qu’il croyait être des brigands, coupeurs de routes. Et, enfoncé de la sorte au loin dans l’eau, il leva ses mains qui tenaient chacune un poisson et s’écria : « Ô Allah ! par les mérites de ces poissons de ton Paradis, fais que mon associé, le joueur de clarinette, ne tarde pas à revenir ! »

Or, comme il achevait cette invocation, un nègre de l’escorte, qui avait été en retard sur les autres, son cheval s’étant arrêté en chemin pour pisser, arriva le dernier sur le rivage et, ne voyant plus trace de poisson, regarda à droite et à gauche et aperçut Khalife dans l’eau, qui tenait un poisson dans chaque main. Et il lui cria : « Ô pêcheur, viens t’en par ici ! » Mais Khalife répondit : « Tourne le dos, ô avaleur de zebb ! » À ces paroles, le nègre, à la limite de la fureur, leva sa lance, la pointant dans la direction de Khalife, lui cria : « Veux-tu venir ici et me vendre ces deux poissons au prix que tu fixeras, ou bien recevoir cette lance dans ton flanc ? » Et Khalife lui répondit : « Ne frappe pas, ô vaurien ! Il vaut encore mieux te donner le poisson que de perdre la vie ! » Et il sortit de l’eau et vint jeter avec dédain les deux poissons au nègre qui les ramassa, et les mit dans un mouchoir de soie brodé richement ; puis il porta la main à sa poche, pour y prendre de l’argent, mais il la trouva vide ; et il dit au pêcheur : « Par Allah, ô pêcheur, tu n’as pas de chance, car moi présentement je n’ai pas un seul drachme en poche ! Mais demain tu viendras au palais et tu demanderas le nègre eunuque Sandal. Et les serviteurs te mèneront à moi, et tu trouveras auprès de moi accueil généreux et ce que ta chance t’aura fixé ; et tu t’en iras ensuite en ta voie ! » Et Khalife, n’osant trop faire le rébarbatif, jeta à l’eunuque un regard qui en disait plus que mille insultes ou mille menaces d’enculage ou de fornication avec la mère ou la sœur du partenaire, et s’éloigna dans la direction de Bagdad, en frappant ses mains l’une contre l’autre, et en disant, avec un ton d’amertume et d’ironie : « En vérité, voilà un jour qui, dès son commencement, a été béni entre tous les jours bénis de ma vie ! C’est évident ! » Et il franchit de la sorte les murs de la ville, et parvint à l’entrée des souks. Or lorsque les passants et les boutiquiers…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la cinq cent soixante-troisième nuit.

Elle dit :

… Or lorsque les passants et les boutiquiers virent le pêcheur Khalife qui d’une part portait sur son dos ses filets, son panier et son bâton, et d’autre part était revêtu d’une robe et coiffé d’un turban qui à eux deux valaient bien mille dinars, ils l’entourèrent et marchèrent derrière lui, pour voir quelle pouvait être l’affaire, jusqu’à ce qu’il fût arrivé devant la boutique du tailleur même du khalifat. Et le tailleur, dès le premier regard jeté sur Khalife, reconnut en l’habit qu’il portait celui-là même qu’il avait livré depuis peu au commandeur des Croyants. Et il cria au pêcheur : « Ô Khalife, d’où t’est donc venue cette robe que tu portes ? » Et Khalife, de très mauvaise humeur, lui répondit en le toisant : « Et de quoi te mêles-tu donc, impudent au visage d’excrément ? Sache tout de même, pour voir que je ne cache rien, que cette robe m’a été donnée par l’apprenti auquel j’enseigne la pêche, et qui est devenu mon aide. Et il ne me l’a donnée que pour ne pas avoir la main coupée, à la suite du vol dont il s’est rendu coupable en me dérobant mes effets ! »

À ces paroles, le tailleur comprit que le khalifat avait dû, en sa promenade, rencontrer le pêcheur, et lui faire cette plaisanterie, pour rire de lui. Et il laissa Khalife continuer en paix son chemin et arriver à sa maison, où nous le retrouverons demain.

Mais il est temps de savoir ce qui s’est passé au palais, pendant l’absence du khalifat Haroun Al-Rachid. Eh bien ! il s’y est passé des choses d’une gravité extrême. En effet ! nous savons que le khalifat n’était sorti de son palais avec Giafar que pour aller prendre un peu d’air par les champs, et se distraire pour un moment de sa passion extrême pour Force-des-Cœurs. Or il n’était point le seul que torturât cette passion pour l’esclave. Son épouse et cousine, Sett Zobéida, depuis l’arrivée au palais de cette adolescente, devenue la favorite exclusive de l’émir des Croyants, ne pouvait plus ni manger, ni boire, ni dormir, rien ! tant son âme était remplie par les sentiments de jalousie que ressentent d’ordinaire les femmes pour leurs rivales. Et, pour se venger de cet affront continuel qui la rapetissait à ses propres yeux et aux yeux de son entourage, elle n’attendait qu’une occasion, soit une absence fortuite du khalifat, soit un voyage, soit une occupation quelconque, qui lui permît d’être libre de ses mouvements. Aussi, dès qu’elle eut appris que le khalifat était sorti pour aller à la chasse et à la pêche, elle fit préparer, dans ses appartements, un festin somptueux où ne manquaient ni les boissons ni les plateaux de porcelaine remplis de confitures et de pâtisseries. Et elle envoya inviter, en grande cérémonie, la favorite Force-des-Cœurs, en lui faisant dire par les esclaves : « Notre maîtresse Sett Zobéida, fille de Kassem, épouse de l’émir des Croyants, t’invite aujourd’hui, ô notre maîtresse Force-des-Cœurs, à un festin qu’elle donne en ton honneur. Car elle a bu aujourd’hui un médicament et, comme pour en obtenir les meilleurs effets il faut qu’elle se réjouisse l’âme et se repose l’esprit, elle trouve que le meilleur repos et la meilleure joie ne peuvent lui venir que de ta vue et de tes chants merveilleux, dont elle a entendu parler avec admiration par le khalifat. Et elle souhaite fort en faire par elle-même l’essai ! » Et Force-des-Cœurs répondit : « L’ouïe et l’obéissance sont à Allah et à Sett Zobéida, notre maîtresse ! » Et elle se leva à l’heure et à l’instant ; et elle ne savait pas ce que lui réservait le destin dans ses projets mystérieux. Et elle prit avec elle les instruments de musique qui lui étaient nécessaires, et accompagna le chef-eunuque aux appartements de Sett Zobéida.

Lorsqu’elle fut arrivée en présence de l’épouse du khalifat, elle embrassa à plusieurs reprises la terre entre ses mains, puis se releva et, d’une voix infiniment délicieuse, elle dit : « La paix sur le rideau élevé et le voile sublime de ce harem, sur la descendante du Prophète et l’héritière de la vertu des Abbassides ! Puisse Allah prolonger le bonheur de notre maîtresse aussi longtemps que le jour et la nuit se succéderont l’un à l’autre ! » Et, ayant dit ce compliment, elle recula au milieu des autres femmes et des suivantes. Alors Sett Zobéida, qui était étendue sur un grand divan de velours, leva lentement les yeux vers la favorite et la regarda fixement. Et elle fut éblouie de ce qu’elle voyait…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la cinq cent soixante-quatrième nuit.

Elle dit :

… Et elle fut éblouie de ce qu’elle voyait de beauté en cette adolescente accomplie qui avait des cheveux de nuit, des joues comme les corolles des roses, des grenades à la place des seins, des yeux brillants, des paupières languides, un front éclatant et un visage de lune. Et, certes, le soleil devait se lever de derrière la frange de son front, et les ténèbres de la nuit s’épaissir de sa chevelure ; le musc ne devait être recueilli que de son haleine durcie, et les fleurs lui devaient leur grâce et leurs parfums ; la lune ne brillait qu’en empruntant l’éclat de son front ; le rameau ne se balançait que grâce à sa taille, et les étoiles ne scintillaient que de ses yeux ; l’arc des guerriers ne se tendait qu’en imitant ses sourcils, et le corail des mers ne rougissait que de ses lèvres ! Était-elle irritée, ses amants tombaient par terre privés de vie ! Était-elle calmée, les âmes revenaient rendre la vie aux corps inanimés ! Lançait-elle un regard, elle ensorcelait, et soumettait les deux mondes à son empire. Car, en vérité, elle était un miracle de beauté, l’honneur de son temps et la gloire de Celui qui l’avait créée et perfectionnée !

Lorsque Sett Zobéida l’eut admirée et détaillée, elle lui dit : « Aisance, amitié et famille ! Sois la bienvenue parmi nous, ô Force-des-Cœurs ! Assieds-toi et divertis-nous de ton art et de la beauté de ton exécution ! » Et l’adolescente répondit : « J’écoute et j’obéis ! » Puis elle s’assit et, allongeant la main, elle prit d’abord un tambourin, instrument admirable ; et on put ainsi lui appliquer ces vers du poète :

« Ô joueuse de tambourin, mon cœur à t’entendre s’est envolé ! Et tandis que tes doigts battent le rythme profond, l’amour qui me tient suit la mesure, et le contrecoup frappe ma poitrine.

Tu ne prendras qu’un cœur blessé ! Que tu chantes sur un ton léger ou que tu jettes le cri de la douleur, tu pénètres notre âme !

Ah ! lève-toi, ah ! dépouille-toi, ah ! jette le voile, et, levant tes pieds légers, ô toute belle, danse le pas de la délice légère et de notre folie ! »

Et, lorsqu’elle eut fait résonner l’instrument sonore, elle chanta, en s’accompagnant, ces vers improvisés :

« Les oiseaux, ses frères, ont dit à mon cœur, oiseau blessé : « Fuis ! fuis les hommes et la société ! »

Mais j’ai dit à mon cœur, oiseau blessé : « Mon cœur, obéis aux hommes et que tes ailes frémissent comme des éventails ! Réjouis-toi pour leur faire plaisir ! »

Et elle chanta ces deux strophes d’une voix si merveilleuse que les oiseaux du ciel s’arrêtèrent dans leur vol, et que le palais se mit à danser de tous ses murs, de ravissement. Alors Force-des-Cœurs laissa le tambourin et prit la flûte de roseau, sur laquelle elle appuya ses lèvres et ses doigts. Et on put de la sorte lui appliquer ces vers du poète :

« Ô joueuse de flûte, l’instrument d’insensible roseau, que tiennent sous tes lèvres tes doigts de souplesse, acquiert une âme nouvelle au passage de ton haleine !

Souffle dans mon cœur ! Il résonnera mieux que l’insensible roseau de la flûte aux trous sonores, car tu y trouveras plus que sept blessures qui s’aviveront au toucher de tes doigts ! »

Lorsqu’elle eut enchanté les assistants d’un air de flûte, elle déposa la flûte et prit le luth, instrument admirable, dont elle régla les cordes, et l’appuya contre son sein en s’inclinant sur sa rotondité, avec la tendresse d’une mère qui s’incline sur son enfant, si bien que c’est certainement d’elle et de son luth que le poète a dit :

« Ô joueuse de luth, tes doigts sur les cordes persanes excitent ou calment la violence, au gré de ton désir, comme un médecin habile qui, selon qu’il en est besoin, fait à son gré jaillir le sang des veines ou l’y laisse circuler tranquillement !

Qu’il est beau d’entendre parler, sous tes doigts délicats, un luth aux cordes persanes, parler à ceux dont il ne possède pas le langage, et de voir tous les ignorants comprendre son langage sans parole ! »

Et alors elle préluda sur quatorze modes différents, et chanta, en s’accompagnant, un chant en entier, qui confondit d’admiration ceux qui la voyaient et ravit de délices ceux qui l’entendaient.

Ensuite Force-des-Cœurs, après avoir ainsi préludé sur les divers instruments et chanté des chansons variées devant Sett Zobéida, se leva dans sa grâce et sa souplesse ondoyante, et dansa ! Après quoi, elle s’assit et exécuta divers tours d’adresse, jeux de gobelets et d’escamotage, et cela d’une main si légère et avec tant d’art et d’habileté que Sett Zobéida, malgré la jalousie, le dépit et le désir de vengeance, faillit tomber amoureuse d’elle et lui déclarer sa passion. Mais elle put réprimer à temps ce mouvement, tout en pensant en son âme : « Certes ! mon cousin Al-Rachid ne doit point subir de blâme d’être si amoureux d’elle…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la cinq cent soixante-cinquième nuit.

Elle dit :

… Certes ! mon cousin Al-Rachid ne doit point subir de blâme d’être si amoureux d’elle ! » Et elle donna l’ordre aux esclaves de servir le festin, et laissa sa haine prendre le dessus sur ces premiers sentiments. Pourtant elle ne laissa pas la compassion fuir entièrement son cœur, et, au lieu d’accomplir le projet qu’elle avait formé d’abord d’empoisonner sa rivale, et de se débarrasser ainsi d’elle pour toujours, elle se contenta de faire mélanger dans les pâtisseries présentées à Force-des-Cœurs une très forte dose de bang soporifique. Et dès que la favorite eut porté à ses lèvres un morceau de ces pâtisseries, elle tomba la tête en arrière, et s’enfonça dans les ténèbres de l’évanouissement. Et Sett Zobéida, feignant une très grande douleur, ordonna aux esclaves de la transporter dans un appartement secret. Puis elle fit répandre la nouvelle de sa mort, en disant qu’elle s’était étouffée en mangeant trop vite, et fit faire un simulacre de funérailles solennelles et d’enterrement, et lui éleva à la hâte un tombeau somptueux dans les jardins mêmes du palais.

Tout cela eut donc lieu pendant l’absence du khalifat ! Mais lorsque, après son aventure avec le pêcheur Khalife, il fut rentré dans le palais, son premier soin fut de s’informer, auprès des eunuques, de sa bien-aimée Force-des-Cœurs. Et les eunuques, que Sett Zobéida avait menacés de la pendaison en cas d’indiscrétion, répondirent au khalifat sur un ton funèbre : « Hélas, ô notre seigneur, qu’Allah prolonge tes jours et verse sur ta tête l’arriéré dû à notre maîtresse Force-des-Cœurs ! Ton absence, ô émir des Croyants, lui a causé un tel désespoir et une telle douleur qu’elle n’a pu en supporter la commotion, et une mort soudaine l’a frappée ! Et elle est maintenant dans la paix de son Seigneur ! »

À ces paroles, le khalifat se mit à courir dans le palais, comme un insensé, en se bouchant les oreilles et en demandant à grands cris sa bien-aimée à tous ceux qu’il rencontrait. Et tout le monde, sur son passage, se jetait à plat ventre, ou se cachait derrière les colonnades. Et il arriva de la sorte dans le jardin où s’élevait le faux tombeau de la favorite, et il se jeta le front contre le marbre, et, étendant les bras et pleurant toutes ses larmes, il s’écria :

« Ô tombeau, comment tes ombres froides et les ténèbres de ta nuit peuvent-elles enfermer la bien-aimée ?

Ô tombeau, par Allah, dis-moi ! la beauté, les charmes de mon amie sont-ils à jamais effacés ? S’est-il pour toujours évanoui, ce spectacle réjouissant de sa beauté ?

Ô tombeau ! certes tu n’es ni le Jardin des Délices ni le ciel élevé ; mais, dis-moi, comment alors se fait-il que je vois dans ton intérieur briller la lune et fleurir le rameau ? »

Et le khalifat continua de la sorte à sangloter et à exhaler sa douleur pendant une heure de temps. Après quoi il se leva et courut s’enfermer dans ses appartements, sans vouloir entendre les consolations ni recevoir son épouse et ses intimes ! Quant à Sett Zobéida, lorsqu’elle eut vu le succès de sa ruse, elle fit en secret enfermer Force-des-Cœurs dans un coffre à habits (car elle continuait à éprouver les effets soporifiques du bang) et ordonna à deux esclaves de confiance de porter ce coffre hors du palais, et de le vendre au souk au premier acheteur venu, à condition que l’achat fût fait sans qu’on soulevât le couvercle !

Et voilà pour tous ceux-là. Mais pour ce qui est du pêcheur Khalife : lorsque, le lendemain de la pêche, il se fut réveillé, sa première pensée fut pour le nègre châtré qui ne lui avait pas payé les deux poissons, et il se dit : « Je crois bien que ce que j’ai encore de mieux à faire c’est d’aller m’informer, au palais, de cet eunuque Sandal, fils de la maudite aux larges narines, puisqu’il me l’a bien recommandé lui-même ! Et s’il ne veut pas s’exécuter, par Allah ! je l’encule ! » Et il se dirigea vers le palais.

Or, en y arrivant, Khalife trouva tout le monde sens dessus dessous ; et, à la porte même, la première personne qu’il rencontra fut le nègre eunuque Sandal, assis au milieu d’un groupe respectueux d’autres nègres et d’autres eunuques, discutant et gesticulant. Et il s’avança de son côté, et, comme un jeune mamelouk voulait lui barrer la route, il le bouscula et lui cria : « Marche, fils de l’entremetteur ! » À ce cri, l’eunuque Sandal tourna la tête et vit que c’était Khalife le pêcheur. Et l’eunuque, en riant, lui dit de s’approcher ; et Khalife s’avança et dit : « Par Allah ! je t’aurais reconnu entre mille, ô mon blondeau, ô ma petite tulipe ! » Et l’eunuque éclata de rire, en entendant ces paroles, et lui dit avec aménité : « Assieds-toi un moment, ô mon maître Khalife ! Je vais tout de suite te payer ton dû ! » Et il mit la main dans sa poche pour prendre de l’argent et le lui donner, lorsqu’un cri annonça la présence du grand vizir Giafar, qui sortait de chez le khalifat…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la cinq cent soixante-cinquième nuit.

Elle dit :

… Et il mit la main dans sa poche pour prendre de l’argent et le lui donner, lorsqu’un cri annonça la présence du grand vizir Giafar, qui sortait de chez le khalifat. Aussi les eunuques, les esclaves et les jeunes mamelouks se levèrent pour se ranger sur deux lignes ; et Sandal, auquel le vizir fit signe de la main qu’il avait à lui parler, laissa là le pêcheur, et se rendit en toute hâte aux ordres de Giafar. Et tous deux se mirent à causer longuement, en se promenant de long en large.

Lorsque Khalife vit que l’eunuque tardait à revenir près de lui, il crut que c’était une ruse de sa part pour ne pas le payer, d’autant plus que l’eunuque semblait l’avoir complément oublié et ne s’inquiéter pas plus de sa présence que s’il n’existait pas. Alors il se mit à s’agiter et à faire des gestes de loin à l’eunuque, qui voulaient dire : « Reviens donc ! » Mais comme l’autre n’y prêtait aucune attention, il lui cria, d’un ton ironique : « Ô mon seigneur la Tulipe, donne-moi mon dû pour que je m’en aille ! » Et l’eunuque, à cause de la présence de Giafar, fut très confus de cette apostrophe, et ne voulut point répondre. Au contraire, il se mit à parler avec plus d’animation, pour ne point attirer de ce côté-là l’attention du grand vizir ; mais ce fut peine perdue ! Car Khalife s’approcha davantage et, d’une voix formidable, s’écria, en lui faisant de grands gestes : « Ô insolvable vaurien, qu’Allah confonde les gens de mauvaise foi, et tous ceux qui dépouillent les pauvres de leur bien ! » Puis il changea de ton, et, ironique, lui cria : « Je me mets sous ta protection, ô mon seigneur Ventre-Creux ! Et je te supplie de me donner mon dû pour que je puisse m’en aller. » Et l’eunuque fut à la limite de la confusion, car Giafar, cette fois, avait vu et entendu ; mais comme il ne saisissait pas encore de quoi il s’agissait, il demanda à l’eunuque : « Qu’a-t-il donc, ce pauvre homme ? Et qui a pu le frustrer de son dû ? » Et l’eunuque répondit : « Ô mon seigneur, ne sais-tu pas qui est cet homme-là ? » Giafar dit : « Par Allah ! d’où le connaîtrais-je, puisque c’est la première fois que je le vois ? » L’eunuque dit : « Ô notre seigneur, c’est justement le pêcheur dont nous nous sommes hier disputé les poissons pour les porter au khalifat ! Et moi, comme je lui avais promis de l’argent pour les deux derniers poissons qui lui restaient, je lui ai dit de venir aujourd’hui me trouver pour se faire payer son dû ! Et je voulais le payer tout à l’heure, quand j’ai été obligé d’accourir entre tes mains ! Et c’est pourquoi le bonhomme, impatienté, m’apostrophe maintenant de cette façon-là ! »

Lorsque le vizir Giafar eut entendu ces paroles, il sourit doucement et dit à l’eunuque : « Comment, ô chef des eunuques, as-tu fait ton compte pour manquer ainsi de respect, d’empressement et d’égards envers le maître même de l’émir des Croyants ! Pauvre Sandal ! Que dira le khalifat s’il vient à apprendre qu’on n’a pas honoré à l’extrême son associé et maître, Khalife le pêcheur ! » Puis Giafar ajouta soudain : « Ô Sandal, surtout ne le laisse pas s’en aller, car il ne pouvait tomber plus à propos ! Justement le khalifat, la poitrine rétrécie, le cœur affligé, l’âme en deuil, est plongé dans le désespoir, par la mort de la favorite Force-des-Cœurs ; et j’ai inutilement cherché à le consoler, par tous les moyens ordinaires. Mais peut-être à l’aide de ce pêcheur Khalife allons-nous pouvoir lui dilater la poitrine. Retiens-le donc pendant que je vais aller tâter le sentiment du khalifat à son sujet ! » Et l’eunuque Sandal répondit : « Ô mon seigneur, fais ce que tu juges opportun ! Et qu’Allah te conserve et te garde à jamais comme le soutien, le pilier et la pierre angulaire de l’empire et de la dynastie de l’émir des Croyants ! Et que sur toi et sur elle soit l’ombre protectrice du Très-Haut ! Et puissent la branche, le tronc et la racine rester intacts durant les siècles ! » Et il se hâta d’aller rejoindre Khalife pendant que Giafar se rendait auprès du khalifat. Et le pêcheur, voyant arriver enfin l’eunuque, lui dit : « Te voilà donc, ô Ventre-Creux ! » Et, comme l’eunuque donnait l’ordre aux mamelouks d’arrêter le pêcheur et de l’empêcher de s’en aller, celui-ci lui cria : « Ah ! voilà bien ce à quoi je m’attendais ! Le créancier devient le débiteur, et le demandeur devient le demandé ! Ah ! Tulipe de mon zebb, moi je viens demander ici mon dû, et l’on m’emprisonne sous prétexte d’arriéré de taxes et de non-paiement d’impôts ! » Et voilà pour lui.

Quant au khalifat, Giafar, en pénétrant auprès de lui, le trouva ployé en deux, la tête dans les mains et la poitrine soulevée de sanglots ! Et il se récitait doucement ces vers :

« Mes censeurs me reprochent sans cesse mon inconsolable douleur ! Mais que puis-je, quand le cœur refuse toute consolation ? Est-il sous mon pouvoir, ce cœur indépendant ?

Et comment pourrais-je, sans mourir, supporter l’absence d’une enfant dont le souvenir remplit mon âme, une enfant charmante et douce, si douce, ô mon cœur !

Oh ! non ! jamais je ne l’oublierai ! L’oublier quand la coupe a circulé entre nous, la coupe où j’ai bu le vin de ses regards, le vin dont je reste encore grisé ! »

Et lorsque Giafar fut entre les mains du khalifat, il dit : « La paix sur toi, ô émir des Croyants, ô défenseur de l’honneur de notre Foi, ô descendant de l’oncle du Prince des Apôtres ! Que la prière et la paix d’Allah soient sur Lui et sur tous les siens sans exception ! » Et le khalifat leva vers Giafar des yeux pleins de larmes et un regard douloureux, et lui répondit…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la cinq cent soixante-septième nuit.

Elle dit :

… Et le khalifat leva vers Giafar des yeux pleins de larmes et un regard douloureux, et lui répondit : « Et sur toi, ô Giafar, la paix d’Allah et sa miséricorde et ses bénédictions ! » Et Giafar demanda : « Le commandeur des Croyants permet-il à son esclave de parler, ou bien le lui défend-il ? » Et Al-Rachid répondit : « Et depuis quand, ô Giafar, t’est-il défendu de me parler, toi, le seigneur et la tête de tous mes vizirs ! Dis-moi tout ce que tu as à me dire ! » Et Giafar dit alors : « Ô notre seigneur, comme je sortais d’entre tes mains pour rentrer chez moi, j’ai rencontré, debout, à la porte du palais, au milieu des eunuques, ton maître et professeur et associé, Khalife le pêcheur, qui avait beaucoup de griefs à formuler contre toi, et se plaignait de toi, disant : « Gloire à Allah ! je ne comprends rien à ce qui m’arrive ! Je lui ai enseigné l’art de la pêche, et non seulement il ne m’en a aucune gratitude, mais il est parti pour me chercher deux paniers et s’est bien gardé de revenir ! Est-ce là une bonne association et un bon apprentissage ? Ou bien est-ce ainsi qu’on paie ses maîtres en retour ? » Or moi, ô émir des Croyants, je me suis hâté de venir t’aviser de la chose, pour que si tu as toujours l’intention d’être son associé, tu le sois ; sinon, que tu l’avises de la cessation de l’entente entre vous deux, afin qu’il puisse trouver un autre associé ou compagnon ! »

Lorsque le khalifat eut entendu ces paroles de son vizir, il ne put, malgré les sanglots qui l’étouffaient, s’empêcher de sourire, puis de rire aux éclats, et, soudain, il sentit se dilater sa poitrine et dit à Giafar : « Par ma vie sur toi, ô Giafar, dis-moi la vérité ! Est-il bien exact que le pêcheur Khalife soit maintenant à la porte du palais ? » Et Giafar répondit : « Par ta vie, ô émir des Croyants, Khalife lui-même, avec ses deux yeux, est à la porte ! » Et Haroun dit : « Ô Giafar, par Allah ! il me faut aujourd’hui lui faire justice, selon ses mérites, et lui rendre son dû ! Si donc Allah, par mon entremise, lui envoie des supplices ou des souffrances, il les aura intégralement ; si, au contraire, il lui écrit pour son sort la prospérité et la fortune, il les aura également ! » Et, disant ces paroles, le khalifat prit une grande feuille de papier, la coupa en petits morceaux d’égale mesure, et dit : « Ô Giafar, écris de ta propre main, d’abord, sur vingt de ces petits billets, des sommes d’argent allant de un dinar à mille dinars, et les noms de toutes les dignités de mon empire, depuis la dignité de khalifat, d’émir, de vizir et de chambellan, jusqu’aux plus infimes charges du palais ; puis écris, sur vingt autres billets, toutes les espèces de punitions et de tortures, depuis la bastonnade jusqu’à la pendaison et la mort ! » Et Giafar répondit : « J’écoute et j’obéis ! » Et il prit un calam et écrivit de sa propre main, sur les billets, les indications ordonnées par le khalifat, telles que : Un millier de dinars, charge de chambellan, émirat, dignité de khalifat ; et : arrêt de mort, emprisonnement, bastonnade, et autres choses semblables. Puis il les plia tous de la même manière, les jeta dans un petit bassin d’or, et remit le tout au khalifat, qui lui dit : « Ô Giafar, je jure par les mérites sacrés de mes saints ancêtres, les Purs, et par ma royale ascendance qui remonte à Hamzah et à Akil que, lorsque Khalife le pêcheur va être ici tout à l’heure, je vais lui ordonner de tirer un billet de ces billets dont le contenu n’est connu que de moi et de toi, et que je lui accorderai tout ce qui sera écrit sur le billet qu’il aura tiré, quelle que soit la chose écrite ! Et serait-ce même ma dignité de khalifat qui lui écherrait, je l’abdiquerais à l’instant en sa faveur, et la lui transmettrais en toute générosité d’âme ! Mais si, au contraire, c’est la pendaison, ou la mutilation, ou la castration ou n’importe quel genre de mort qui va être son lot, je le lui ferai subir sans recours ! Va donc le prendre, et me l’amène sans retard ! »

En entendant ces paroles, Giafar se dit en lui-même : « Il n’y a de majesté et il n’y a de puissance qu’en Allah le Glorieux, l’Omnipotent ! Il est possible que le billet tiré par ce pauvre soit un billet de la mauvaise espèce, qui va être l’occasion de sa perte ! Et j’aurai été ainsi, sans le vouloir, la cause première de son malheur ! Car le khalifat en a fait le serment, et il n’y a pas à songer à lui faire changer de résolution ! Je n’ai donc qu’à aller chercher ce pauvre ! Et il n’arrivera que ce qui est écrit par Allah ! » Puis il sortit trouver Khalife le pêcheur et, le prenant par la main, il voulut l’entraîner à l’intérieur du palais. Mais celui-ci, qui n’avait cessé jusque-là de s’agiter, de se plaindre de son arrestation, et de se repentir d’être venu à la cour, faillit en voir sa raison s’envoler tout à fait, et s’écria : « Que j’ai été stupide de m’écouter et de venir trouver ici cet eunuque noir, Tulipe de malheur, ce fils lippu de la race maudite aux larges narines, ce ventre-creux ! » Mais Giafar lui dit : « Allons ! suis-moi ! » Et il l’entraîna, précédé et suivi par la foule des esclaves et des jeunes garçons que Khalife ne cessait d’invectiver. Et on le fit pénétrer à travers sept immenses vestibules, et Giafar lui dit : « Attention ! ô Khalife, tu vas être en présence de l’émir des Croyants, le défenseur de la Foi ! » Et, soulevant une grande portière, il le poussa dans la salle de réception, où sur son trône était assis Haroun Al-Rachid, environné de ses émirs et des grands de sa cour. Et Khalife, qui n’avait pas la moindre idée de ce qu’il voyait, n’en fut nullement déconcerté ; mais, regardant avec la plus grande attention Haroun Al-Rachid au milieu de sa gloire, il s’avança vers lui en éclatant de rire et lui dit : « Ah ! te voilà donc, ô clarinette ! Crois-tu donc avoir agi honnêtement en me laissant hier garder seul le poisson, moi qui t’ai appris le métier et t’ai chargé d’aller m’acheter deux paniers ? Tu m’as laissé sans défense et à la merci d’un tas d’eunuques qui sont venus, comme une nuée de vautours, me voler et m’enlever mon poisson, qui aurait pu me rapporter au moins cent dinars ! Et c’est toi aussi qui es la cause de ce qui m’arrive maintenant au milieu de tous ces gens qui me retiennent ici ! Mais toi, ô clarinette, dis-moi, qui a bien pu mettre la main sur toi et t’emprisonner et t’attacher à cette chaise-là…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la cinq cent soixante-huitième nuit.

Elle dit :

… Mais toi, ô clarinette, dis-moi, qui a bien pu mettre la main sur toi et t’emprisonner et t’attacher sur cette chaise-là ? »

À ces paroles de Khalife, le khalifat sourit et, prenant dans ses deux mains le bassin d’or où se trouvaient les billets écrits par Giafar, lui dit : « Approche, ô Khalife, et viens tirer un billet d’entre ces billets ! » Mais Khalife, éclatant de rire, s’écria : « Comment ! ô clarinette, tu as déjà changé de métier et abandonné la musique ! Te voici devenu maintenant astrologue ! Et hier tu étais apprenti pêcheur ! Crois-moi, clarinette, cela ne te mènera pas loin ! Car plus on fait de métiers, moins on en tire de profit ! Laisse donc de côté l’astrologie, et redeviens clarinette, ou bien reviens avec moi faire ton apprentissage de pêcheur ! » Et il allait continuer encore à parler, quand Giafar s’avança vers lui, et lui dit. « Assez de paroles comme ça ! Et viens tirer un de ces billets comme te l’a ordonné l’émir des Croyants ! » Et il le poussa vers le trône.

Alors Khalife, tout en résistant à la poussée de Giafar, s’avança en maugréant vers le bassin d’or et, y plongeant lourdement toute sa main, en tira une poignée de billets à la fois. Mais Giafar, qui le surveillait, lui fit lâcher prise, et lui dit de n’en prendre qu’un seul. Et Khalife, le repoussant du coude, replongea sa main et ne retira cette fois qu’un seul billet, en disant : « Loin de moi toute idée de reprendre désormais à mon service ce joueur de clarinette aux joues gonflées, cet astrologue tireur d’horoscopes ! » Et, ce disant, il déplia le billet et, le tenant à rebours, car il ne savait pas lire, il le tendit au khalifat en lui disant : « Veux-tu me dire, ô clarinette, l’horoscope écrit sur ce billet ? Et surtout ne me cache rien ! » Et le khalifat prit le billet et, sans le lire, le tendit à son tour à Giafar, en lui disant : « Dis-nous à haute voix ce qui est écrit là-dessus ! » Et Giafar prit le billet et, l’ayant lu, leva les bras et s’écria : « Il n’y a de majesté et il n’y a de puissance qu’en Allah le Glorieux, l’Omnipotent ! » Et le khalifat, en souriant, demanda à Giafar : « De bonnes nouvelles, j’espère, ô Giafar ! Quoi ? Parle ! Faut-il que je descende du trône ? Faut-il y faire monter Khalife ? ou bien faut-il le pendre ? » Et Giafar répondit, d’un ton apitoyé : « Ô émir des Croyants, il y a, écrit sur ce billet : Cent coups de bâton au pêcheur Khalife ! »

Alors le khalifat, malgré les cris et les protestations de Khalife, dit : « Qu’on exécute la sentence ! » Et le porte-glaive Massrour fit saisir le pêcheur, qui hurlait éperdument, et, l’ayant fait étendre sur le ventre, lui fit appliquer en mesure cent coups de bâton, pas un de plus, pas un de moins ! Et Khalife, bien qu’il ne ressentît aucune douleur, à cause de l’endurcissement qu’il avait acquis, poussait des cris épouvantables et lançait mille imprécations contre le joueur de clarinette. Et le khalifat riait extrêmement ! Et lorsqu’on eut fini de lui administrer les cent coups, Khalife se releva, comme si de rien n’était, et s’écria : « Qu’Allah maudisse ton jeu, ô bouffi ! Depuis quand les coups de bâton font-ils partie des plaisanteries entre les gens comme il faut ? » Et Giafar, qui avait une âme miséricordieuse et un cœur pitoyable, se tourna vers le khalifat, et lui dit : « Ô émir des Croyants, permets que le pêcheur tire encore un billet ! Peut-être que le sort lui sera plus favorable cette fois ! Et d’ailleurs, tu ne voudras pas que ton ancien maître s’éloigne du fleuve de ta libéralité, sans y avoir apaisé sa soif ! » Et le khalifat répondit : « Par Allah, ô Giafar, tu es bien imprudent ! Tu sais que les rois n’ont point l’habitude de revenir sur leur serment ou sur leur promesse ! Or, tu dois être sûr d’avance que si le pêcheur, ayant tiré un second billet, a comme lot la pendaison, il sera pendu sans recours ! Et tu auras été de la sorte la cause de sa mort ! » Et Giafar répondit : « Par Allah ! ô émir des Croyants, la mort du malheureux est préférable à sa vie ! » Et le khalifat dit : « Soit ! Qu’il tire donc un second billet ! » Mais Khalife, se tournant vers le khalifat, s’écria : « Ô clarinette de malheur, qu’Allah te récompense de ta libéralité ! Mais ne pourrais-tu pas, dis-moi, trouver dans Bagdad une autre personne que moi pour lui faire faire cette belle épreuve ? Ou bien n’y a-t-il plus que moi de disponible dans tout Bagdad ! » Mais Giafar s’avança vers lui et lui dit : « Prends encore un billet, et Allah te le choisira ! »

Alors Khalife plongea la main dans le bassin d’or et, au bout d’un moment, en tira un billet qu’il remit à Giafar. Et Giafar le déplia, le lut, et baissa les yeux sans parler. Et le khalifat, d’un ton calme, lui demanda : « Pourquoi donc ne parles-tu pas, ô fils de Yahia ? » Et Giafar répondit : « Ô émir des Croyants, il n’y a rien d’écrit sur ce billet ! C’est un billet blanc ! » Et le khalifat dit : « Tu vois bien ! La fortune de ce pêcheur ne l’attend pas chez nous ! Dis-lui donc maintenant de s’en aller au plus vite de devant mon visage ! J’en ai assez de le voir ! » Mais Giafar dit : « Ô émir des Croyants, je te conjure par les mérites sacrés de tes saints ancêtres, les Purs, de permettre au pêcheur de tirer encore un troisième billet ! Peut-être qu’ainsi il pourra y trouver de quoi ne pas mourir de faim ? » Et Al-Rachid répondit : « Bien ! Qu’il prenne donc un troisième billet, mais pas plus ! » Et Giafar dit à Khalife : « Allons ! ô pauvre, prends le troisième et dernier…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la cinq cent soixante-neuvième nuit.

Elle dit :

… Allons ! ô pauvre, prends le troisième et dernier ! » Et Khalife tira encore une fois, et Giafar, prenant le billet, lut à haute voix : « Un dinar au pêcheur ! » En entendant ces mots, Khalife le pêcheur s’écria : « Malédiction sur toi, ô clarinette de malheur ! Un dinar pour cent coups de bâton ! Quelle générosité ! Puisse Allah te le rendre au jour du Jugement ! » Et le khalifat se mit à rire de toute son âme et Giafar, qui avait en somme réussi à le distraire, prit le pêcheur Khalife par la main et le fit sortir de la salle du trône.

Lorsque Khalife arriva à la porte du palais, il rencontra l’eunuque Sandal qui l’appela et lui dit : « Viens, Khalife ! Viens nous faire un peu partager ce dont t’a gratifié la générosité de l’émir des Croyants ! » Et Khalife lui répondit : « Ah ! nègre de goudron, tu veux partager ? Viens donc recevoir la moitié de cent coups de bâton sur ta peau noire ! En attendant qu’Éblis te les administre dans l’enfer, tiens ! voici le dinar que m’a donné le joueur de clarinette, ton maître ! » Et il lui jeta à la figure le dinar que lui avait mis Giafar dans la main, et voulut franchir la porte pour s’en aller en sa voie. Mais l’eunuque courut derrière lui, et, tirant de sa poche une bourse de cent dinars, la tendit à Khalife en lui disant : « Ô pêcheur, prends ces dinars comme prix du poisson que je t’ai acheté hier ! Et va en paix ! » Et Khalife, à cette vue, se réjouit beaucoup et prit la bourse de cent dinars et aussi le dinar donné par Giafar, et, oubliant sa malchance et le traitement qu’il venait de subir, il prit congé de l’eunuque et s’en retourna chez lui, plein de gloire, et à la limite du ravissement.

Maintenant ! Comme Allah, quand Il a une fois décrété une chose, l’exécute toujours, et que cette fois son décret concernait précisément Khalife le pêcheur, sa volonté dut s’accomplir. En effet, en traversant les souks pour rentrer chez lui, Khalife fut arrêté, devant le marché des esclaves, par un cercle considérable de gens qui regardaient tous vers le même point. Et Khalife se demanda : « Que peut-elle bien regarder comme ça, cette foule attroupée ? » Et, poussé par la curiosité, il fendit la foule en bousculant marchands et courtiers, riches et pauvres, qui, le reconnaissant, se mirent à rire en se disant les uns aux autres : « Place ! faites place à l’opulent gaillard qui va acheter tout le marché ! Place au sublime Khalife, maîtres des enculeurs ! » Et Khalife, sans se déconcerter, et fort de se sentir lesté des dinars d’or serrés dans sa ceinture, arriva jusqu’au milieu du premier rang et regarda pour voir l’affaire. Et il vit un vieillard qui avait devant lui un coffre sur lequel était assis un esclave. Et ce vieillard faisait une criée de haute voix, disant : « Ô marchands ! ô gens riches ! ô nobles habitants de notre ville, qui de vous veut placer son argent dans une affaire du cent pour cent, en achetant, avec son contenu de nous inconnu, ce coffre bien venu, venu du palais de Sett Zobéida fille de Kassem, épouse de l’émir des Croyants ? À vous d’offrir ! Et qu’Allah bénisse le plus offrant ! » Mais un silence général répondait à son appel, car les marchands n’osaient hasarder une somme d’argent sur ce coffre dont ils ignoraient le contenu, et ils craignaient beaucoup qu’il n’y eût là-dedans quelque supercherie ! Mais enfin, l’un deux éleva la voix et dit : « Par Allah ! ce marché est bien hasardeux ! Et le risque est bien grand ! Pourtant je vais faire une offre, mais qu’on ne me la reproche pas ! Donc je vais dire un mot, et pas de blâme à mon adresse ! Voici ! vingt dinars, pas un de plus ! » Mais un autre marchand renchérit immédiatement et dit : « À moi pour cinquante ! » Et d’autres marchands renchérirent ; et les offres arrivèrent à cent dinars. Alors le crieur cria : « Y a-t-il parmi vous renchérisseur, ô marchands ? Le dernier offrant ! Cent dinars ! Le dernier offrant ! » Alors Khalife éleva la voix et dit : « À moi ! Pour cent dinars et un dinar ! »

À ces paroles de Khalife, les marchands, qui le savaient aussi net d’argent qu’un tapis secoué et battu, crurent qu’il plaisantait, et se mirent à rire. Mais Khalife défit sa ceinture et répéta d’une voix haute et furieuse : « Cent dinars et un dinar ! » Alors le crieur, malgré les rires des marchands, dit : « Par Allah ! le coffre lui appartient ! Et moi je ne le vends qu’à lui ! » Puis il ajouta : « Tiens ! ô pêcheur, paie les cent et un, et prends le coffre avec son contenu ! Qu’Allah bénisse la vente ! Et que la prospérité soit sur toi à cause de ton achat ! » Et Khalife vida sa ceinture, qui contenait juste cent dinars et un dinar, entre les mains du crieur ; et la vente se fit du plein consentement mutuel des deux parties. Et le coffre devint dès lors la propriété de Khalife le pêcheur.

Alors tous les portefaix du souk, voyant la vente conclue, se précipitèrent sur le coffre en bataillant à qui réussirait à le porter, moyennant salaire. Mais cela ne faisait point l’affaire du malheureux Khalife qui s’était dépouillé, pour cet achat, de tout l’argent qu’il possédait, et qui n’avait plus sur lui de quoi acheter un oignon ! Et les portefaix continuèrent à se battre en s’arrachant le coffre à qui mieux mieux, jusqu’à ce que les marchands fussent intervenus pour les séparer et eussent dit : « C’est le portefaix Zoraïk qui est arrivé le premier ! C’est donc à lui que revient la charge ! » Et ils chassèrent tous les portefaix, à l’exception de Zoraïk et, malgré les protestations de Khalife qui voulait porter lui-même le coffre, ils chargèrent le coffre sur le dos du portefaix, et lui dirent de suivre, avec sa charge, son maître Khalife. Et le portefaix, avec le coffre sur le dos, se mit à marcher derrière Khalife…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la cinq cent soixante-dixième nuit.

Elle dit :

… Et le portefaix, avec le coffre sur le dos, se mit à marcher derrière Khalife. Et Khalife se disait en son âme, tout en marchant : « Je n’ai plus sur moi ni or, ni argent, ni cuivre, pas même l’odeur de tout cela ! Et comment vais-je faire, en arrivant chez moi, pour payer ce maudit portefaix ? Et qu’avais-je besoin de portefaix ? Et qu’avais-je d’ailleurs besoin de ce coffre de malheur ? Et qui a bien pu me mettre en tête cette idée de l’acheter ! Mais ce qui est écrit doit courir ! Moi, en attendant, pour me tirer d’affaire avec ce portefaix, je vais le faire courir et marcher et perdre sa route à travers les rues, jusqu’à ce qu’il soit exténué de fatigue. Alors, de son plein gré, il s’arrêta et refusera d’avancer davantage. Et moi je profiterai de son refus pour lui refuser à mon tour de le payer, et je prendrai moi-même le coffre sur mon dos ! »

Et, ayant ainsi formé ce projet, il le mit immédiatement à exécution. Il commença à aller d’une rue à une autre rue et d’une place à une autre place, et à faire tourner avec lui le portefaix par toute la ville, et cela depuis midi jusqu’au coucher du soleil, si bien que le portefaix fut tout à fait exténué et finit par grogner et murmurer, et se décida à dire à Khalife : « Ô mon maître, où se trouve donc ta maison ? » Et Khalife répondit : « Par Allah ! hier encore je savais où elle se trouvait, mais aujourd’hui je l’ai tout à fait oublié ! Et me voici en train de chercher avec toi son emplacement ! » Et le portefaix dit : « Donne-moi mon salaire, et prends ton coffre ! » Et Khalife dit : « Attends encore un peu, en allant doucement, pour me donner le temps de rassembler mes souvenirs et de réfléchir sur la place où se trouve ma maison ! » Puis, au bout d’un certain temps, comme le portefaix se remettait à geindre et à grommeler entre ses dents, il lui dit : « Ô Zoraïk, je n’ai point d’argent sur moi pour te donner ici-même ton salaire ! J’ai, en effet, laissé mon argent à la maison, et la maison je l’ai oubliée ! »

Et, comme le portefaix s’arrêtait, n’en pouvant plus de marcher, et allait déposer sa charge, vint à passer une connaissance de Khalife qui lui tapa sur l’épaule et lui dit : « Tiens ! c’est toi, Khalife ? Que viens-tu faire dans ce quartier si éloigné de ton quartier ? Et que fais-tu ainsi porter à cet homme ? » Mais avant que Khalife, décontenancé, eût eu le temps de répondre, le portefaix Zoraïk se tourna vers le passant en question et lui demanda : « Ô oncle, où se trouve-t-elle donc la maison de Khalife ? » L’homme répondit : « Par Allah ! en voilà une question ! La maison de Khalife se trouve juste à l’autre bout de Bagdad, dans le khân en ruine situé près du marché aux poissons, dans le quartier des Rawassîn ! » Et il s’en alla en riant. Alors Zoraïk le portefaix dit à Khalife le pêcheur : « Allons ! marche, ô vilain ! Puisses-tu ne plus vivre ni marcher ! » Et il l’obligea à aller devant lui et à le conduire à son logis, dans le khân en ruine, près du marché aux poissons ! Et il ne cessa, jusqu’à l’arrivée, de l’invectiver et de lui reprocher sa conduite, en lui disant : « Ô toi, visage néfaste, puisse Allah te couper en ce monde le pain quotidien ! Que de fois n’avons-nous pas passé devant ton logis de désastre, sans que tu aies fait mine de m’arrêter ? Allons ! Aide-moi maintenant à descendre de mon dos ton coffre ! Et puisses-tu y être bientôt enfermé pour toujours ! » Et Khalife, sans dire un mot, l’aida à décharger le coffre, et Zoraïk, essuyant du revers de sa main les grosses gouttes de sueur de son front, dit : « Nous allons voir maintenant la capacité de ton âme et la générosité de ta main dans le salaire qui m’est dû après toutes ces fatigues que tu m’as fait endurer sans nécessité ! Et hâte-toi, pour me laisser aller en ma voie ! » Et Khalife lui dit : « Certes ! mon compagnon, tu seras rétribué largement ! Veux-tu donc que je t’apporte de l’or ou de l’argent ? C’est à ton choix ! » Et le portefaix répondit : « Tu sais mieux que moi ce qui est convenable ! »

Alors Khalife, laissant le portefaix à la porte avec le coffre, entra dans son logement, et en ressortit bientôt tenant à la main un redoutable fouet aux lanières cloutées chacune de quarante clous aigus, capables d’assommer un chameau d’un seul coup ! Et il se précipita sur le portefaix, le bras levé et le fouet tournoyant, et l’abattit sur son dos, et recommença et récapitula, si bien que le portefaix se mit à hurler de travers et, tournant le dos, fila droit devant lui, les mains en avant, et disparut à un tournant de rue.

Débarrassé de la sorte du portefaix, qui, en somme, s’était chargé du coffre de sa propre initiative, Khalife se mit en devoir de traîner ce coffre jusqu’à son logement. Mais, à tout ce bruit, les voisins de rassemblèrent et, voyant l’accoutrement étrange de Khalife avec la robe en satin coupée aux genoux et le turban de même qualité, et apercevant aussi le coffre qu’il traînait, lui dirent : « Ô Khalife, d’où te viennent cette robe et ce coffre si lourd ? » Il répondit : « De mon garçon, un apprenti, clarinette de sa profession, qui s’appelle Haroun Al-Rachid…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la cinq cent soixante-onzième nuit.

Elle dit :

… De mon garçon, un apprenti, clarinette de sa profession, qui s’appelle Haroun Al-Rachid ! » À ces paroles, les habitants du khân, voisins de Khalife, furent saisis d’épouvante pour leur âme, et se dirent les uns aux autres : « Pourvu que personne ne l’entende parler ainsi, cet insensé ! Sinon il sera appréhendé par la police et pendu sans recours ! Et notre khân sera détruit tout à fait, et nous serons peut-être, nous aussi, à cause de lui, pendus à la porte du khân ou châtiés d’un terrible châtiment ! » Et terrifiés à l’extrême, ils l’obligèrent à renfermer sa langue dans sa bouche, et, pour en finir au plus vite, ils l’aidèrent à porter le coffre dans son logement, et poussèrent la porte sur lui.

Or le logement de Khalife était si exigu que le coffre le remplit en entier, exactement comme s’il avait été fait pour s’y emboîter. Et Khalife, ne sachant plus où se mettre pour passer la nuit, s’étendit de tout son long sur le coffre, et se mit ainsi à réfléchir sur ce qui était arrivé dans la journée. Et soudain il se demanda : « Mais, au fait ! qu’est-ce que j’attends pour ouvrir le coffre et en voir le contenu ? » Et il sauta sur ses deux pieds et travailla des mains tant qu’il put essayer de l’ouvrir, mais en vain. Et il se dit : « Qu’est-il donc arrivé à ma raison pour que je me sois ainsi décidé à acheter ce coffre que je ne puis même pas arriver à ouvrir ! » Et il essaya encore d’en casser le cadenas et de faire sauter la serrure, mais sans davantage réussir ! Alors il se dit : « Attendons à demain, pour mieux voir comment nous y prendre ! » Et il s’étendit de nouveau tout de son long sur la caisse, et ne tarda pas à s’endormir tout de son ronflement !

Or comme il était là depuis une heure de temps, il se réveilla soudain, en sursautant d’effroi, et se tapa la tête contre le plafond de son logement ! Il venait, en effet, de sentir quelque chose se mouvoir à l’intérieur du coffre. Et, du coup, le sommeil s’envola de sa tête avec sa raison, et il s’écria : « Il y a sans aucun doute des genn là-dedans ! Louanges à Allah qui m’a inspiré, en me faisant ne pas ouvrir le couvercle ! Car si je l’avais ouvert, ils seraient sortis sur moi au milieu de l’obscurité, et qui sait ce qu’ils m’auraient fait ! Certes ! je n’en aurais pas éprouvé grand bien, en tout cas ! » Mais, à l’instant même où il formulait de la sorte sa pensée de terreur, le bruit redoubla à l’intérieur du coffre, et jusqu’à ses oreilles parvint comme une sorte de gémissement. Alors Khalife, à la limite de l’épouvante, chercha d’instinct une lampe pour se faire de la lumière ; mais il oubliait que sa pauvreté l’avait toujours empêché d’en avoir une, et, tout en tâtonnant des mains contre les murs de son logement, il claquait des dents et se disait : « Cette fois, c’est terrible ! tout à fait terrible ! » Puis, sa peur redoublant, il ouvrit sa porte et se précipita au dehors, au milieu de la nuit, en criant à tue-tête : « À mon secours ! Ô habitants du khân ! ô voisins ! accourez ! À mon secours ! » Et les voisins, qui pour la plupart étaient plongés dans le sommeil, se réveillèrent bien émus et se montrèrent à lui, tandis que les femmes passaient leur tête à demi voilée par l’entrebâillement des portes. Et tous lui demandèrent : « Que t’arrive-t-il donc, ô Khalife ? » Il répondit : « Vite, donnez-moi vite une lampe, car les genn sont venus me visiter ! » Et les voisins se mirent à rire, et l’un d’eux finit tout de même par lui donner de la lumière. Et Khalife prit la lumière et rentra chez lui, plus sûr de lui-même. Mais soudain, comme il se penchait sur le coffre, il entendit une voix qui disait : « Ah ! où suis-je ? » Et, plus épouvanté que jamais, il lâcha tout et se précipita au-dehors comme un fou en s’écriant : « Ô voisins ! Secourez-moi ! » Et les voisins lui dirent : « Ô maudit Khalife ! quelle est donc ta calamité ? Vas-tu finir de nous troubler ? » Il répondit : « Ô braves gens, le genni est dans le coffre ! Il bouge et parle ! » Ils lui demandèrent : « Ô menteur, et que dit-il, ce genni ? » Il répondit : « Il m’a dit : « Où suis-je ? » Les voisins lui répondirent, en riant : « Mais en enfer, sans doute, ô maudit ! Puisses-tu ne jamais goûter de sommeil jusqu’à ta mort ! Tu troubles tout le khân et tout le quartier ! Si tu ne vas pas te taire, nous allons descendre te casser les os ! » Et Khalife, bien que déjà mourant de peur, se décida à rentrer encore une fois dans son logement, et, rassemblant tout son courage, il prit une grosse pierre et brisa la serrure du coffre, et fit sauter du coup le couvercle !

Et il vit, étendue au-dedans, languissante et les paupières entrouvertes, une adolescente belle comme une houri, et brillante de pierreries. C’était Force-des-Cœurs ! Et, en se sentant délivrée, et en respirant à pleine poitrine l’air frais, elle se réveilla tout à fait, et l’effet du bang soporifique cessa complètement. Et elle était là, pâle et si belle et si désirable, vraiment ! À cette vue, le pêcheur, qui de sa vie n’avait vu à découvert non seulement une pareille beauté mais simplement une femme du commun, tomba à genoux devant elle, et lui demanda : « Par Allah ! ô ma maîtresse, qui es-tu…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la cinq cent soixante-douzième nuit.

Elle dit :

… Tomba à genoux devant elle, et lui demanda : « Par Allah ! ô ma maîtresse, qui es-tu ? » Elle ouvrit les yeux, des yeux noirs aux cils recourbés, et dit : « Où est Jasmin ? Où est Narcisse ? » Or c’étaient là les noms de deux jeunes filles esclaves qui la servaient au palais. Et Khalife, s’imaginant qu’elle lui demandait du jasmin et du narcisse, répondit : « Par Allah ! ô ma maîtresse, je n’ai ici pour le moment que quelques fleurs desséchées de henné ! » Et l’adolescente, en entendant cette réponse et cette voix, reprit complètement ses sens, et, ouvrant tout grands ses yeux, demanda : « Qui es-tu ? Et où suis-je ? » Et cela fut dit d’une voix plus douce que le sucre, accompagné d’un geste de la main si charmant ! Et Khalife, qui avait dans le fond une âme très délicate, fut très touché de ce qu’il voyait et entendait et répondit : « Ô ma maîtresse, ô vraiment très belle, moi je suis Khalife le pêcheur ; et toi, tu te trouves précisément chez moi ! » Et Force-des-Cœurs demanda : « Alors je ne suis plus au palais du khalifat Haroun Al-Rachid ? » Il répondit : « Non, par Allah ! tu es chez moi, dans ce logement qui est un palais puisqu’il t’abrite ! Et tu es devenue mon esclave de par la vente et l’achat, car je t’ai achetée aujourd’hui même avec ton coffre, à la criée publique, pour cent dinars et un dinar ! Et je t’ai transportée chez moi, endormie dans ce coffre ! Et je n’ai appris ta présence que grâce à tes mouvements qui m’ont d’abord épouvanté ! Et, maintenant, je vois bien que mon étoile monte sous d’heureux auspices, alors que je la savais auparavant si basse et si néfaste ! » Et Force-des-Cœurs, à ces paroles, sourit et dit : « Ainsi tu m’as achetée au souk, ô Khalife, sans me voir ? » Il répondit : « Oui, par Allah ! sans même soupçonner ta présence ! » Et Force-des-Cœurs comprit alors que ce qui lui était arrivé avait été comploté contre elle par Sett Zobéida, et se fit raconter par le pêcheur tout ce qui était arrivé, depuis le commencement jusqu’à la fin. Et elle causa ainsi avec lui jusqu’au matin. Et alors elle lui dit : « Ô Khalife, n’as-tu donc rien à manger ? Car j’ai bien faim ! » Il répondit : « Ni à manger ni à boire, rien, rien du tout ! Et, moi, par Allah ! voilà déjà deux jours que je n’ai mis un morceau dans ma bouche ! » Elle demanda : « As-tu au moins quelque argent sur toi ? » Il dit : « De l’argent, ô ma maîtresse ? Qu’Allah me conserve ce coffre pour l’achat duquel, grâce à mon destin et à ma curiosité, j’ai mis ma dernière pièce de monnaie ! Et me voici en faillite sèche ! » Et l’adolescente, à ces paroles, se mit à rire, et lui dit : « Sors tout de même et me rapporte quelque chose à manger, en le demandant aux voisins qui ne te le refuseront pas ! Car les voisins se doivent à leurs voisins ! »

Alors Khalife se leva et sortit dans la cour du khân et, dans le silence du premier matin, se mit à crier : « Ô habitants du khân, ô voisins ! voici que le genni du coffre me réclame maintenant de quoi manger ! Et moi je n’ai rien sous la main à lui donner ! » Et les voisins, qui redoutaient sa voix, et qui aussi s’apitoyaient sur lui à cause de sa pauvreté, descendirent vers lui en lui apportant qui un demi-pain restant du repas de la veille, qui un morceau de fromage, qui un concombre, qui un radis. Et ils lui mirent tout cela dans le creux de sa robe relevée, et remontèrent chez eux. Et Khalife, content de son emplette, rentra dans son logement, et déposa tout cela entre les mains de l’adolescente, en lui disant : « Mange, mange ! » Et elle se mit à rire, et dit : « Comment pourrai-je manger, si je n’ai pas un petit broc ou une petite cruche d’eau pour boire ? Sinon, il est certain que les morceaux s’arrêteront dans mon gosier, et je mourrai ! » Et Khalife répondit : « Loin de toi le mal, ô parfaitement belle ! Je vais courir et te rapporterai non point une cruche, mais une jarre ! » Et il sortit dans la cour du khân, et, de tout son gosier, il cria : « Ô voisins ! ô habitants du khân ! » Et de tous les côtés les voix irritées l’invectivèrent et lui crièrent : « Eh bien ! ô maudit, qu’y a-t-il encore ? » Il répondit : « Le genni du coffre demande à présent à boire ! » Et les voisins descendirent vers lui, lui apportant qui une gargoulette, qui une cruche, qui un broc, qui une jarre ; et il les prit d’eux, en portant une pièce sur chaque main, une autre en équilibre sur sa tête, une autre sous son bras, et se hâta d’aller porter le tout à Force-des-Cœurs, en lui disant : « Je t’apporte ce que souhaite ton âme ! Désires-tu encore quelque chose ? » Elle dit : « Non ! les dons d’Allah sont nombreux ! » Il dit : « Alors, ô ma maîtresse, dis-moi à ton tour des paroles douces, et raconte-moi ton histoire que je ne connais pas ! »

Alors Force-des-Cœurs regarda Khalife, sourit et dit : « Sache donc, ô Khalife, que mon histoire se résume en deux mots ! La jalousie de ma rivale, El Sett Zobéida, l’épouse même du khalifat Haroun Al-Rachid, m’a jetée dans cette situation dont, heureusement pour ton destin, tu m’as sauvée ! Je suis, en effet, Force-des-Cœurs, la favorite de l’émir des Croyants ! Quant à toi, ton bonheur est désormais assuré ! » Et Khalife lui demanda : « Mais est-ce que ce Haroun est le même que celui auquel j’ai enseigné l’art de la pêche ? Est-ce cet épouvantail que j’ai vu dans le palais, assis sur une grande chaise ? » Elle répondit : « Précisément, c’est lui-même ! » Il dit : « Par Allah ! de ma vie je n’ai rencontré un si vilain joueur de clarinette, et un plus grand coquin ! Non seulement il m’a volé, ce misérable à la face bouffie, mais il m’a donné un dinar pour cent coups de bâton ! Si jamais je le rencontre encore, je l’éventre avec ce pieu. » Mais Force-des-Cœurs, lui imposant silence, lui dit : « Laisse désormais ce langage inconvenant, car dans la nouvelle situation où tu vas te trouver, il te faut avant tout ouvrir les yeux de ton esprit et cultiver la politesse et les bonnes manières ! Et, de la sorte, ô Khalife, tu feras passer sur ta peau le rabot de la galanterie, et tu deviendras un citadin de haute marque et un personnage doué de distinction et de délicatesse…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la cinq cent soixante-treizième nuit.

Elle dit :

… Et, de la sorte, ô Khalife, tu feras passer sur ta peau le rabot de la galanterie, et tu deviendras un citadin de haute marque et un personnage doué de distinction et de délicatesse ! »

Lorsque Khalife eut entendu ces paroles de Force-des-Cœurs, il sentit une soudaine transformation s’opérer en lui, et s’ouvrir les yeux de son esprit, et s’élargir sa compréhension des choses, et s’affirmer son intelligence ! Et tout cela pour son bonheur ! Tant il est vrai que l’influence est grande des âmes fines sur les âmes grossières ! Ainsi, d’une minute à l’autre, à cause des douces paroles de Force-des-Cœurs, le pêcheur Khalife, insensé et brutal jusque-là, devint un citadin exquis, doué de manières excellentes et d’une langue éloquente.

En effet, lorsque Force-des-Cœurs lui eut, de la sorte, indiqué la conduite à tenir, surtout au cas où il serait de nouveau appelé à être en présence de l’émir des Croyants, le pêcheur Khalife répondit : « Sur ma tête et mes yeux ! Tes avis, ô ma maîtresse, sont ma règle de conduite, et ta bienveillance est l’ombre où je me plais ! J’écoute et j’obéis ! Qu’Allah te comble de ses bénédictions, et satisfasse les moindres de tes désirs ! Voici, entre tes mains, obéissant, et plein de déférence pour tes mérites, le plus dévoué de tes esclaves, Khalife le pêcheur ! » Puis il ajouta : « Parle, ô ma maîtresse ! Que puis-je faire pour te servir ? » Elle répondit : « Ô Khalife, il me faut seulement un calam, un encrier et une feuille de papier. » Et Khalife se hâta de courir chez un voisin qui lui procura ces divers objets ; et il les porta à Force-des-Cœurs qui aussitôt écrivit une longue lettre à l’homme d’affaires du khalifat, le joaillier Ibn Al-Kirnas, celui-là même qui l’avait autrefois achetée et offerte en cadeau au khalifat. Et, dans cette lettre, elle le mettait au courant de tout ce qui lui était arrivé, et lui expliquait qu’elle se trouvait dans le logement du pêcheur Khalife dont elle était devenue la propriété par la vente et l’achat. Et elle plia la lettre et la remit à Khalife, en lui disant : « Prends ce billet et va le remettre, dans le souk des joailliers, à Ibn Al-Kirnas, l’homme d’affaires du khalifat, dont tout le monde connaît la boutique ! Et n’oublie pas mes recommandations au sujet des bonnes manières et du langage ! » Et Khalife répondit par l’ouïe et l’obéissance, prit le billet, qu’il porta à ses lèvres puis à son front, et se hâta de courir au souk des joailliers où il s’informa de la boutique d’Ibn Al-Kirnas, qu’on lui indiqua. Et il s’approcha de la boutique et, avec des manières très choisies, s’inclina devant le joaillier et lui souhaita la paix. Et le joaillier lui rendit son souhait, mais du bout des lèvres, en le regardant à peine, et lui demanda : « Que veux-tu ? » Et Khalife, pour toute réponse, lui tendit le billet. Et le joaillier prit le billet du bout des doigts et le déposa sur le tapis à côté de lui, sans le lire ni même l’ouvrir, car il croyait que c’était une requête pour demander l’aumône, et que Khalife était un mendiant, et il dit à un de ses serviteurs : « Donne-lui un demi-drachme ! » Mais Khalife repoussa cette aumône avec dignité, et dit au joaillier : « Je n’ai que faire de l’aumône ! Je te prie seulement de lire le billet ! » Et le joaillier ramassa le billet, le déplia et le lut ; et soudain il le baisa et le porta respectueusement sur sa tête, et invita Khalife à s’asseoir, et lui demanda : « Ô mon frère, où se trouve ta maison ? » Il répondit : « Dans tel quartier, telle rue, tel khân ! » Il dit : « C’est parfait ! » Et il appela ses deux principaux employés et leur dit : « Conduisez cet honorable à la boutique de mon changeur Mohsen, afin qu’il lui donne mille dinars d’or. Puis ramenez-le-moi au plus tôt ! » Et les deux employés conduisirent Khalife chez le changeur, auquel ils dirent : « Ô Mohsen, donne à cet honorable mille dinars d’or ! » Et le changeur pesa les mille dinars d’or et les remit à Khalife qui s’en revint avec les deux employés chez Ibn Al-Kirnas ; et il le trouva monté sur une mule magnifiquement harnachée, entouré de cent esclaves vêtus de riches habits. Et le joaillier lui montra une seconde mule, non moins belle, et lui dit de l’enfourcher et de le suivre. Mais Khalife dit : « Par Allah ! ô mon maître, de ma vie je ne suis monté sur une mule, et je ne sais guère aller ni à cheval ni à âne ! » Et le joaillier lui dit : « Il n’y a pas d’inconvénient à la chose ! Tu apprendras aujourd’hui, voilà tout ! » Et Khalife dit : « J’ai bien peur qu’elle ne me jette à terre et ne me brise les côtes ! » Il répondit : « Sois sans crainte et monte ! » Et Khalife dit : « Au nom d’Allah ! » Et il enfourcha la mule d’un saut, mais en se mettant à rebours, et il lui prit la queue au lieu de la bride. Et la mule qui était chatouilleuse à l’excès, se rebiffa et, se mettant à ruer de toutes ses forces, ne fut pas longue à le jeter à terre ! Et Khalife, endolori, se releva et dit : « Je savais bien que je ne pourrais jamais aller autrement que sur mes pieds ! » Mais ce fut là la dernière des tribulations de Khalife ! Et désormais sa destinée devait le conduire résolument dans le chemin des prospérités…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la cinq cent soixante-quatorzième nuit.

Elle dit :

… Mais ce fut là la dernière des tribulations de Khalife ! Et désormais sa destinée devait le conduire résolument dans le chemin des prospérités.

En effet, le joaillier dit à deux de ses esclaves : « Conduisez votre maître que voici au hammam, et faites-lui donner un bain de première qualité ! Et ensuite menez-le dans ma maison où je le retrouverai ! » Et il alla tout seul au logement de Khalife chercher Force-des-Cœurs, pour la conduire également à sa maison.

Quant à Khalife, les deux esclaves le menèrent au hammam, où de sa vie il n’avait mis les pieds, et le confièrent au meilleur masseur et aux meilleurs baigneurs, qui se mirent aussitôt en devoir de le laver et de le frotter. Et ils retirèrent de sa peau et de ses cheveux des poids et des poids de toutes sortes de saletés, et des poux et des punaises de toutes les variétés ! Et ils le soignèrent et le rafraîchirent et, après l’avoir séché, le vêtirent d’une somptueuse robe de soie que les deux esclaves s’étaient hâtés d’aller acheter. Et, ainsi paré, ils le conduisirent à la demeure d’Ibn Al-Kirnas, leur maître, qui y était déjà arrivé avec Force-des-Cœurs.

Et Khalife, en entrant dans la grande salle de la maison, vit la jeune femme assise sur un beau divan, et entourée par la fouie des servantes et des esclaves empressées à la servir. Et déjà, d’ailleurs, à la porte même de la maison, le portier en l’apercevant s’était empressé de se lever en son honneur et lui baiser respectueusement la main. Et tout cela jetait Khalife dans le plus grand étonnement. Mais il n’en fit rien voir, de peur de paraître mal élevé. Et même, lorsque tout le monde se fut empressé autour de lui pour lui dire : « Délicieux soit ton bain ! » il sut répondre avec urbanité et éloquence ; et ses propres paroles, frappant ses oreilles, l’émerveillaient et le flattaient agréablement.

Aussi, lorsqu’il fut en présence de Force-des-Cœurs, il s’inclina devant elle et attendit qu’elle lui adressât la parole la première ! Et Force-des-Cœurs se leva en son honneur et lui prit la main, et le fit s’asseoir tout à côté d’elle sur le divan. Puis elle lui présenta une porcelaine remplie de sorbet au sucre parfumé à l’eau de rose ; et il la prit et la but doucement, sans faire de bruit avec sa bouche, et, pour bien montrer sa civilité, il ne la vida qu’à moitié au lieu de la finir et d’y plonger ensuite le doigt pour la lécher, comme il l’eût certainement fait auparavant. Et même il la déposa, sans la casser, sur le plateau, et dit avec un parler très éloquent la formule de politesse que l’on dit, chez les gens bien élevés, quand on a accepté quelque chose à manger ou à boire : « Puisse-t-elle à jamais durer, l’hospitalité de cette maison ! » Et Force-des-Cœurs, charmée, lui répondit : « Aussi longtemps que ta vie ! » Et, après l’avoir régalé d’un excellent festin, elle lui dit : « Maintenant, ô Khalife, voici venu le moment où tu vas montrer toute ton intelligence et tes mérites ! Écoute-moi donc bien, et retiens ce que tu auras écouté ! Tu vas aller d’ici au palais de l’émir des Croyants, et tu demanderas une audience, qui te sera accordée, et, après les hommages dus au khalifat, tu lui diras : « Ô émir des Croyants, je te prie, en souvenir de l’enseignement que je t’ai donné, de m’accorder une faveur ! » Et il te l’accordera d’avance ! Et tu lui diras : « Je désire que tu me fasses l’honneur d’être mon invité, cette nuit ! » Voilà tout ! Et tu verras bien s’il accepte ou non ! »

Aussitôt Khalife se leva et sortit accompagné d’une suite nombreuse d’esclaves mis à son service, et vêtu d’une robe de soie qui pouvait bien valoir mille dinars. Et, de la sorte, la beauté native de ses traits ressortait pleinement ; et il était bien étonnant ! Car le proverbe dit : « Mets de beaux habits à une canne, et la canne sera une nouvelle mariée ! »

Lorsqu’il fut arrivé au palais, il fut aperçu de loin par le chef-eunuque Sandal qui fut stupéfait de sa transformation, et courut de toutes ses jambes à la salle du trône et dit au khalifat : « Ô émir des Croyants, je ne sais pas ! mais Khalife le pêcheur est devenu roi ! Car le voici qui s’avance vêtu d’une robe qui vaut bien mille dinars, et accompagné d’un cortège splendide ! » Et le khalifat dit : « Fais-le vite entrer ! »

Or donc, Khalife fut introduit dans la salle du trône, où se tenait au milieu de sa gloire Haroun Al-Rachid. Et il s’inclina, comme seuls savent s’incliner les plus grands d’entre les émirs, et dit : « La paix sur toi, ô commandeur des Croyants, ô Khalifat du Maître des Trois Mondes, défenseur du peuple des fidèles et de notre foi ! Qu’Allah le Très-Haut prolonge tes jours et honore ton règne et exalte ta dignité et l’élève jusqu’au plus haut rang ! »

Et le khalifat, voyant et entendant tout cela, fut à la limite de l’émerveillement. Et il ne comprenait point par quel chemin la fortune de Khalife était venue si rapidement. Et il demanda à Khalife : « Peux-tu d’abord me dire, ô Khalife, d’où te vient ce beau vêtement ? » Il répondit : « De mon palais, ô émir des Croyants ! » Il demanda : « Tu as donc un palais, ô Khalife ? » Il répondit : « Tu l’as dit, ô émir des Croyants ! Et précisément je viens t’inviter à l’illuminer cette nuit de ta présence ! Tu es donc mon invité. » Et Al-Rachid, de plus en plus stupéfait, finit par sourire, et demanda : « Ton invité ? Soit ! mais moi tout seul, ou bien moi et tous ceux qui sont avec moi ? » Il répondit : « Toi, et tous ceux que tu souhaites amener avec toi…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la cinq cent soixante-quinzième nuit.

Elle dit :

… Toi, et tous ceux que tu souhaites amener avec toi ! » Et Haroun regarda Giafar, et Giafar s’avança vers Khalife et lui dit : « Nous serons cette nuit tes hôtes, ô Khalife ! L’émir des Croyants le désire ! » Et Khalife, sans ajouter un mot de plus, embrassa la terre entre les mains du khalifat et, après avoir donné à Giafar l’adresse de sa nouvelle demeure, s’en retourna auprès de Force-des-Cœurs à laquelle il rendit compte du succès de sa démarche.

Quant au khalifat, il était devenu bien perplexe ; et il dit à Giafar : « Comment peux-tu expliquer, ô Giafar, cette transformation si soudaine de Khalife, le risible bonhomme d’hier, en citadin si affiné et si éloquent, et en riche entre les plus riches des émirs ou des marchands ? » Et Giafar répondit : « Allah seul, ô émir des Croyants, connaît les raccourcis du chemin que suit la destinée ! »

Mais lorsque vint le soir, le khalifat, accompagné de Giafar, de Massrour et de quelques-uns de ses compagnons intimes, monta à cheval et se rendit à la demeure où il était invité. Et, en y arrivant, il vit tout le sol, depuis l’entrée jusqu’à la porte de réception, entièrement couvert de beaux tapis de prix, et les tapis jonchés de fleurs de toutes les couleurs. Et il aperçut, debout au pied des marches, Khalife souriant qui l’attendait, et qui se hâta de lui tenir l’étrier pour l’aider à descendre de cheval. Et il lui souhaita la bienvenue, en s’inclinant jusqu’à terre, et l’introduisit, en disant : « Bismillah ! »

Et le khalifat se trouva dans une grande salle, haute de plafond, somptueuse et riche, au milieu de laquelle se trouvait un trône carré en or massif et en ivoire, monté sur quatre pieds d’or, sur lequel Khalife le pria de s’asseoir. Et aussitôt entrèrent, porteurs d’immenses plateaux d’or et de porcelaine, de jeunes échansons beaux comme les lunes, qui leur présentèrent des coupes précieuses remplies de décoctions glacées, au musc pur, rafraîchissantes et délicieuses ! Puis d’autres jeunes garçons entrèrent, vêtus de blanc, et plus beaux que les précédents, qui leur servirent des mets aux couleurs admirables, des oies farcies, des poulets, des agneaux rôtis, et toutes sortes d’oiseaux à la broche. Ensuite, entrèrent d’autres esclaves blancs, jeunes et charmants, la taille serrée et si élégante, qui enlevèrent les nappes et servirent les plateaux des boissons et des dulcifications. Et les vins se coloraient en des vases de cristal et les hanaps d’or enrichis de pierreries ! Et lorsqu’ils coulèrent entre les mains blanches des échansons, ils dégagèrent un arôme à nul autre pareil, et tel qu’on pouvait, en vérité, leur appliquer ces vers du poète :

« Échanson, verse-moi de ce vieux vin, et verse aussi à mon camarade, cet enfant que j’aime.

Ô précieux vin ! quel nom te donnerais-je, digne de tes vertus ? Je t’appellerai : « la liqueur de la nouvelle mariée ! »

Aussi le khalifat, de plus en plus émerveillé, dit à Giafar : « Ô Giafar, par la vie de ma tête ! je ne sais ce que je dois le plus admirer ici, de la magnificence de cette réception ou des manières raffinées, exquises et nobles de notre hôte ! En vérité, cela dépasse mon entendement ! » Mais Giafar répondit : « Tout ce que nous voyons là n’est rien en comparaison de ce que peut faire Celui qui n’a qu’à dire aux choses : « Soyez ! » pour qu’elles soient ! En tout cas, ô émir des Croyants, moi, ce que j’admire surtout en Khalife, c’est la sûreté de ses discours et sa sagesse consommée ! Et cela m’est un signe de la beauté de son destin ! Car Allah, quand Il distribue ses dons aux humains, accorde la sagesse à ceux que son choix élit entre tous, et Il la leur accorde de préférence aux biens de ce monde ! »

Sur ces entrefaites, Khalife, qui s’était absenté un moment, revint et, après de nouveaux souhaits de bienvenue, dit au khalifat : « L’émir des Croyants veut-il permettre à mon esclave de lui amener une chanteuse, joueuse de luth, pour charmer les heures de la nuit ? Car il n’y a point en ce moment à Bagdad chanteuse plus experte ou musicienne plus habile ! » Et le khalifat répondit : « Certes ! cela t’est permis ! » Et Khalife se leva et entra chez Force-des-Cœurs et lui dit que le moment était venu.

Alors Force-des-Cœurs, qui était déjà toute parée et parfumée, n’eut qu’à s’envelopper de son grand izar et à jeter sur sa tête et son visage la légère voilette de soie, pour être prête à se présenter. Et Khalife la prit par la main et l’introduisit, ainsi voilée, dans la salle, qui s’émut de sa démarche royale.

Et, après qu’elle eut embrassé la terre entre les mains du khalifat, qui ne pouvait deviner qui elle était, elle s’assit non loin de lui, harmonisa les cordes de son luth, et préluda par un jeu qui ravit en extase tous les auditeurs. Puis elle chanta :

« Le temps ramènera-t-il jamais à notre amour ceux que nous aimons ? Ah ! douce union des amants, te goûterai-je encore ?

Ô charme des nuits dans la demeure amoureuse, ô charme de mes nuits ! Sans ton espoir vivrais-je encore ! »

En entendant cette voix de jadis, dont les accents lui étaient si connus…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la cinq cent soixante-seizième nuit.

Elle dit :

… Et entendant cette voix de jadis, dont les accents lui étaient si connus, le khalifat, dans une émotion d’une intensité extraordinaire, devint bien pâle et, dès les derniers mots du chant exhalés, il tomba évanoui ! Et tout le monde s’empressa autour de lui, lui prodiguant des soins empressés. Mais Force-des-Cœurs appela Khalife et lui dit : « Dis à tous ceux-là de se retirer un moment dans la salle voisine, et de nous laisser seuls ! » Et Khalife pria les invités de se retirer, afin que Force-des-Cœurs pût en liberté donner au khalifat les soins nécessaires. Et lorsqu’ils eurent quitté la salle, Force-des-Cœurs, d’un mouvement rapide, rejeta loin d’elle le grand izar qui l’enveloppait et la voilette qui lui cachait le visage, et apparut vêtue d’une robe en tous points semblable à celles qu’elle revêtait au palais, quand le khalifat était avec elle. Et elle s’approcha d’Al-Rachid étendu sans mouvement, et s’assit à côté de lui, et l’aspergea d’eau de rose et lui fit de l’air avec un éventail, et finit par le ranimer.

Et le khalifat ouvrit les yeux et, voyant Force-des-Cœurs à ses côtés, il faillit s’évanouir une seconde fois ; mais elle se hâta de lui baiser la main, en souriant, et les larmes aux yeux ; et le khalifat, à la limite de l’émotion, s’écria : « Sommes-nous au jour de la Résurrection, et les morts se réveillent-ils de leurs tombeaux, ou bien est-ce un rêve que je fais ? » Et Force-des-Cœurs répondit : « Ô émir des Croyants, ce n’est point le jour de la Résurrection, et tu ne rêves point ! Car je suis Force-des-Cœurs, et je vis ! Et ma mort n’a été qu’un simulacre ! » Et elle lui raconta, en quelques mots, tout ce qui lui était arrivé, depuis le commencement jusqu’à la fin. Puis elle ajouta : « Et tout ce qui nous arrive maintenant d’heureux, nous le devons à Khalife le pêcheur ! » Et Al-Rachid, en entendant tout cela, tantôt pleurait et sanglotait, tantôt riait de bonheur. Et lorsqu’elle eut fini de parler, il l’attira à lui, et l’embrassa sur les lèvres, longtemps, en la pressant contre sa poitrine. Et ils restèrent ainsi tous deux une heure de temps.

Alors Khalife se leva et dit : « Par Allah ! ô émir des Croyants, j’espère maintenant que tu ne me feras plus donner la bastonnade ! » Et le khalifat, tout à fait remis, se mit à rire et lui dit : « Ô Khalife, tout ce que je pourrais faire pour toi désormais ne serait rien en comparaison de ce que nous te devons ! Veux-tu, tout de même, être mon ami et gouverner une province de mon empire ? » Et Khalife répondit : « L’esclave peut-il refuser les offres de son maître magnanime ? » Alors Al-Rachid lui dit : « Eh bien, Khalife, non seulement tu es nommé gouverneur de province avec des émoluments de dix mille dinars par mois, mais je veux que Force-des-Cœurs te choisisse elle-même, à son goût, parmi les adolescentes du palais et les filles des émirs et des notables, une jeune fille qui deviendra ton épouse ! Et c’est moi-même qui me charge de son trousseau et de la dot que tu apporteras à son père ! Et je veux désormais te voir tous les jours, et t’avoir à mes côtés dans les festins, au premier rang de mes intimes ! Et tu auras un train de maison digne de tes fonctions, et tout ce que pourra souhaiter ton âme ! »

Et Khalife embrassa la terre entre les mains du khalifat. Et tout ce bonheur-là arriva, et bien d’autres félicités encore ! Et il cessa d’être célibataire, et vécut des années et des années avec la jeune épouse que lui avait choisie Force-des-Cœurs, et qui était la plus belle et la plus modeste des femmes de son temps. Ainsi ! Gloire à Celui qui accorde ses faveurs, sans compter, à ses créatures, et qui distribue à son gré les joies et les félicités ! »

— Puis Schahrazade dit : « Mais ne crois point, ô Roi fortuné, que cette histoire soit plus admirable ou plus merveilleuse que celle que je te réserve pour finir cette nuit ! » Et le roi Schahriar s’écria : « Certes ! ô Schahrazade, je ne doute plus de tes paroles. Mais dis-moi vite le nom de cette histoire que tu as tenue en réserve pour cette nuit ! Car elle doit être extraordinaire si elle est plus admirable que celle de Khalife le pêcheur ! » Et Schahrazade sourit et dit : « Oui, ô Roi ! Cette histoire s’appelle…

LES AVENTURES DE HASSÂN AL-BASSRI

Et Schahrazade dit au roi Schahriar :

Sache, ô Roi fortuné, que l’histoire merveilleuse que je vais te raconter a une origine extraordinaire qu’il faut que je te révèle, avant de commencer ; sinon il ne serait point aisé de comprendre comment elle est parvenue jusqu’à moi.

Il y avait, en effet, dans les années et les âges d’il y a bien longtemps, un roi d’entre les rois de la Perse et du Khorassân, qui avait sous sa domination les pays de l’Inde, du Sindh et de la Chine, ainsi que les peuples qui habitent au-delà de l’Oxus dans les terres barbares. Il s’appelait le roi Kendamir. Et c’était un héros au courage indomptable et un cavalier de grande vaillance, sachant manier la lance, et passionné de tournois, de chasses et de chevauchées guerrières ; mais il préférait, et de beaucoup, à toutes choses la causerie avec les gens délicieux et les personnes de choix, et donnait près de lui, dans les festins, la place d’honneur aux poètes et aux conteurs. Bien plus ! quand un étranger, après avoir accepté son hospitalité, et éprouvé les effets de ses largesses et de sa générosité, lui narrait quelque conte encore inconnu ou quelque belle histoire, le roi Kendamir le comblait de faveurs et de bienfaits, et ne le renvoyait dans son pays qu’une fois satisfaits ses moindres désirs, et il le faisait accompagner durant tout le voyage par un cortège splendide de cavaliers et d’esclaves à ses ordres. Quant à ses conteurs habituels et à ses poètes, il les traitait avec les mêmes égards que ses vizirs et ses émirs.

Et, de cette façon, le palais était devenu la demeure chérie de tous ceux qui savaient construire des vers, ordonner des odes ou faire revivre par la parole les passés abolis et les choses moires.

Aussi, il ne faut point s’étonner que le roi Kendamir, au bout d’un certain temps, eût entendu tous les contes connus des Arabes, des Persans et des Indiens, et les eût conservés dans sa mémoire avec les passages les plus beaux des poètes et les enseignements des annalistes versés dans l’étude des peuples anciens. Si bien qu’après avoir récapitulé tout ce qu’il savait, il ne lui resta plus rien à apprendre et plus rien à écouter.

Quand il se vit dans cet état, il fut pris d’une tristesse extrême et plongé dans une grande perplexité ! Alors, ne sachant plus comment occuper ses loisirs habituels, il se tourna vers son chef eunuque et lui dit : « Va vite me chercher Abou-Ali ! » Or Abou-Ali était le conteur favori du roi Kendamir, et il était si éloquent et si bien doué qu’il pouvait faire durer un conte pendant une année entière, sans discontinuer et sans, une seule nuit, lasser l’attention de ses auditeurs. Mais déjà il avait, lui, comme tous ses compagnons, épuisé son savoir et ses ressources d’éloquence, et depuis très longtemps il se trouvait dans une pénurie d’histoires nouvelles.

L’eunuque se hâta donc d’aller le chercher et de l’introduire auprès du roi. Et le roi lui dit : « Voici, ô père de l’éloquence, que tu as épuisé ton savoir et que tu te trouves dans une pénurie d’histoires nouvelles ! Or, moi, je t’ai fait venir parce qu’il faut absolument qu’en dépit de tout tu me trouves un conte extraordinaire et de moi inconnu, et tel que jamais je n’aie entendu le pareil ! Car plus que jamais j’aime les histoires et le récit des aventures. Si donc tu réussis à me charmer par les belles paroles que tu me feras entendre, moi, en retour, je te ferai cadeau d’immenses terres dont tu seras le maître, et de châteaux forts et de palais, avec un firman qui te libérera de toutes taxes et redevances ; et je te nommerai aussi mon grand vizir et te ferai asseoir à ma droite ; et tu gouverneras comme tu l’entendras, avec autorité pleine et entière, au milieu de mes vassaux et des sujets de mes royaumes. Et même, si tu le souhaites, je te léguerai le trône, après ma mort, et, de mon vivant, tout ce qui m’appartient t’appartiendra ! Mais si ton destin est assez néfaste pour que tu ne puisses pas satisfaire au désir que je t’exprime, et qui me tient à l’âme bien plus que de posséder la terre entière, tu peux, dès à présent, aller faire tes adieux à tes parents et leur dire que le pal t’attend ! »

À ces paroles du roi Kendamir, le conteur Abou-Ali comprit qu’il était perdu sans recours, et répondit : « J’écoute et j’obéis ! » Et il baissa la tête, bien jaune de teint, en proie au désespoir sans remède. Mais au bout d’un certain temps il releva la tête et dit : « Ô roi du temps, ton esclave l’ignorant demande une grâce de ta générosité, avant de mourir ! » Et le roi demanda : « Et quelle est-elle ? » Il dit : « C’est de lui accorder seulement un délai d’un an pour lui permettre de trouver ce que tu lui demandes. Mais si, ce délai passé, le conte en question n’est pas trouvé, et si, trouvé, il n’est pas le plus beau, le plus merveilleux et le plus extraordinaire qui soit parvenu à l’oreille des hommes, je subirai, sans amertume en mon âme, le supplice du pal ! »

À ces paroles, le roi Kendamir se dit : « Ce délai est bien long ! Et nul homme ne sait s’il doit vivre encore le lendemain ! » Puis il ajouta : « Pourtant, mon désir est si grand d’entendre encore une histoire que je t’accorde ce délai d’un an ; mais c’est à condition que tu ne bouges pas de ta maison, durant ce laps de temps ! » Et le conteur Abou-Ali baisa la terre entre les mains du roi, et se hâta de s’en retourner à sa maison.

Là, après avoir longtemps réfléchi, il appela cinq de ses jeunes mamalik, qui savaient lire et écrire, et qui, en outre, étaient les plus sagaces, les plus dévoués, et les plus distingués d’entre tous ses serviteurs, et leur remit à chacun cinq mille dinars d’or. Puis il leur dit : « Moi, je ne vous ai élevés et soignés et nourris dans ma maison que pour un jour comme celui-ci ! À vous donc de me porter secours et de m’aider à me tirer d’entre les mains du roi ! » Ils répondirent : « Ordonne, ô notre maître ! Nos âmes t’appartiennent, et nous sommes ta rançon ! » Il dit : « Voici ! Que chacun de vous parte pour les pays étrangers, sur les voies différentes d’Allah ! Parcourez tous les royaumes et toutes les contrées de la terre à la recherche des savants, des sages, des poètes et des conteurs les plus célèbres ! Et demandez-leur, afin de me la rapporter, s’ils connaissent l’HISTOIRE DES AVENTURES DE HASSAN AL BASSRI ! Et si, par une faveur du Très-Haut, l’un deux la connaît, priez-le de vous la raconter ou de vous l’écrire, à quelque prix que ce soit ! Car ce n’est que grâce à cette histoire-là que vous pouvez sauver votre maître du pal qui l’attend ! » Puis il se tourna vers chacun d’eux en particulier, et dit au premier mamelouk : « Toi, tu t’en iras vers les pays des Indes et du Sindh, et les contrées et provinces qui en dépendent ! » Et il dit au second : « Toi, tu t’en iras vers la Perse et la Chine et les pays limitrophes ! » Et il dit au troisième : « Toi, tu parcourras le Khorassân et ses dépendances ! » Et il dit au quatrième : « Toi, tu exploreras tout le Maghreb, de l’orient à l’occident ! » Et il dit au cinquième : « Quant à toi, ô Mobarak, tu visiteras le pays d’Égypte et la Syrie…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la cinq cent soixante-dix-septième nuit.

Elle dit :

… Quant à toi, ô Mobarak, tu visiteras le pays d’Égypte et la Syrie ! »

Ainsi parla à ces cinq mamalik dévoués le conteur Abou-Ali. Et il leur choisit, pour le départ, un jour de bénédiction, et leur dit : « Partez en ce jour béni ! Et revenez-moi avec l’histoire dont dépendra ma rédemption ! » Et ils prirent congé de lui, et se dispersèrent en cinq différentes directions.

Or les quatre premiers, au bout de onze mois, revinrent l’un après l’autre, le nez bien long, et dirent à leur maître que le destin, malgré les recherches les plus exactes dans les pays lointains qu’ils venaient de parcourir, ne les avait point mis sur la piste du conteur ou du savant qu’ils souhaitaient, et qu’ils n’avaient rencontré partout, dans les villes et sous les tentes, que des conteurs et des poètes ordinaires, dont les histoires étaient universellement connues ; mais que, quant aux aventures de Hassân Al-Bassri, nul ne les connaissait !

À ces paroles, la poitrine du vieux conteur Abou-Ali se rétrécit à la limite du rétrécissement, et le monde noircit à ses yeux. Et il s’écria : « Il n’y a de recours et de force qu’en Allah l’Omnipotent ! Je vois bien à présent qu’il est écrit dans le livre de l’Ange que ma destinée m’attend sur le pal ! » Et il fit ses préparatifs et son testament avant d’aller mourir de cette mort de goudron ! Et voilà pour lui !

Mais pour ce qui est du cinquième mamelouk, qui s’appelait Mobarak, il avait déjà parcouru tout le pays d’Égypte et une partie notable de la Syrie, sans trouver trace de ce qu’il cherchait. Et même les conteurs fameux du Caire n’avaient pu le renseigner à ce sujet, bien que leur savoir dépasse l’entendement. Bien plus ! Ils n’avaient même jamais entendu parler, par leurs pères ou leurs grands-pères, conteurs comme eux, de l’existence de cette histoire-là ! Aussi le jeune mamelouk avait-il pris le chemin de Damas sans toutefois espérer réussir désormais dans cette entreprise.

Or, dès son arrivée à Damas, il fut sous le charme de son climat, de ses jardins, de ses eaux et de sa magnificence. Et son enchantement aurait été aux limites extrêmes s’il n’avait eu l’esprit si préoccupé par sa mission sans aboutissant. Et, comme c’était le soir, il parcourait les rues de la ville à la recherche de quelque khân où passer la nuit, quand il vit, en tournant dans les souks, une foule de portefaix, de balayeurs, d’âniers, de terrassiers, de marchands et de porteurs d’eau, ainsi qu’une quantité d’autres personnes, qui se hâtaient de courir dans une même direction, de toute leur vitesse. Et il se dit : « Qui sait où vont ces gens-là ? » Et comme il se disposait à courir avec eux, il fut violemment heurté par un jeune homme qui venait de trébucher en se prenant le pied dans les pans de sa robe, à cause de son ardeur à se hâter dans sa marche. Et il l’aida à se relever et, après lui avoir essuyé le dos, il lui demanda : « Pour où, comme ça ? Je te vois fort préoccupé et plein d’impatience, et je ne sais que penser en voyant aussi les autres faire comme toi ! » Le jeune homme répondit : « Je vois bien que tu es un étranger pour ignorer ainsi le but de notre course. Sache donc que, pour ma part, je veux arriver un des premiers là-bas, dans la salle voûtée où se tient le cheikh Ishak Al-Monabbi, le conteur sublime de notre ville, celui qui raconte les histoires les plus merveilleuses du monde. Et comme il y a toujours, au-dehors et au-dedans, une grande foule d’auditeurs, et que les derniers arrivés ne peuvent pas jouir comme il faut de l’histoire contée, je te prie d’excuser maintenant ma hâte de te quitter ! » Mais le jeune mamelouk s’attacha aux vêtements de l’habitant de Damas, et lui dit : « Ô fils des gens de bien, je te supplie de m’emmener avec toi, afin que je puisse trouver une bonne place près du cheikh Ishak. Car je souhaite, moi aussi, vivement l’entendre, et c’est pour lui précisément que je viens de mon pays, du profond lointain ! » Et l’adolescent répondit : « Suis-moi donc, et courons ! » Et tous deux, bousculant à droite et à gauche les gens paisibles qui rentraient dans leurs demeures, se ruèrent vers la salle où tenait ses séances le cheikh Ishak Al-Monabbi.

Or, en entrant dans cette salle au plafond voûté d’où descendait une fraîcheur douce, Mobarak aperçut, assis sur un siège au milieu du cercle silencieux des portefaix, des marchands, des notables, des porteurs d’eau et des autres, un vénérable cheikh au visage marqué par la bénédiction, au front auréolé de splendeur, qui parlait d’une voix grave, en continuant l’histoire qu’il avait commencée depuis plus d’un mois devant ses auditeurs fidèles. Mais la voix du cheikh ne tarda pas à s’animer, en racontant les exploits inégalables de son guerrier. Et, soudain, il se leva de son siège, ne pouvant plus maîtriser sa véhémence, et se mit à courir, entre ses auditeurs, d’un bout de la salle à l’autre bout, en faisant tournoyer le glaive du guerrier arracheur de têtes, et en taillant en mille pièces les ennemis ! Ainsi donc ! Qu’ils meurent les traîtres ! Et qu’ils soient maudits et brûlés dans les feux de la géhenne ! Et qu’Allah préserve le guerrier ! Il est préservé ! Mais non ! Où sont nos sabres, où sont nos gourdins pour voler à son secours ? Le voici ! Il sort triomphant de la mêlée, écrasant ses ennemis terrassés avec l’aide d’Allah ! Alors, gloire au Tout-Puissant, maître de la vaillance ! Et que le guerrier maintenant aille sous la tente où l’attend l’amoureuse, et que les beautés diverses de l’adolescente lui fassent oublier les périls courus pour elle ! Et louanges à Allah qui a créé la femme pour mettre le baume dans le cœur du guerrier et le feu dans ses entrailles !

Comme sur ces mots le cheikh Ishak terminait la séance ce soir-là, les auditeurs, à la limite de l’extase, se levèrent et, tout en répétant les dernières paroles du conteur, sortirent de la salle. Et le mamelouk Mobarak, émerveillé d’un art si admirable, s’approcha du cheikh Ishak et, après lui avoir baisé la main, lui dit : « Ô mon maître, je suis un étranger, et je désire te demander une chose…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la cinq cent soixante-dix-huitième nuit.

Elle dit :

… Ô mon maître, je suis un étranger, et je désire te demander une chose ! » Et le cheikh lui rendit son salam et répondit : « Parle ! L’étranger ne nous est point étranger. Que te faut-il ? » Il répondit : « Je viens de bien loin pour t’offrir de la part de mon maître, le conteur Abou-Ali du Khorassân, un cadeau de mille dinars d’or ! Car il te considère comme le maître de tous les conteurs de ce temps, et veut te prouver son admiration ! » Le cheikh Ishak répondit : « Certes ! la renommée de l’illustre Abou-Ali du Khorassân, nul ne saurait l’ignorer. J’accepte donc de tout cœur amical le cadeau de ton maître, et je voudrais en retour lui envoyer quelque chose par ton intermédiaire. Dis-moi donc ce qu’il aime le mieux, afin que mon cadeau lui agrée davantage ! » À ces paroles si longtemps attendues, le mamelouk Mobarak se dit : « Me voici au but ! Et c’est ma dernière ressource ! » Et il répondit : « Qu’Allah, ô mon maître, te comble de ses bénédictions. Mais les biens de ce monde sont nombreux sur la tête d’Abou-Ali, et il ne souhaite qu’une chose, c’est d’orner son esprit de ce qu’il ne connaît pas ! Aussi, m’a-t-il dépêché vers toi pour te demander, comme une faveur, de lui apprendre quelque conte nouveau dont il pourrait dulcifier les oreilles de notre roi ! Ainsi, par exemple, rien ne saurait le toucher plus que d’apprendre de toi, si toutefois tu la connais, l’histoire qu’on nomme les « Aventures de Hassân Al-Bassri ! » Le cheikh répondit : « Sur ma tête et sur mes yeux ! ton souhait sera satisfait, et au-delà, car cette histoire m’est connue, et je suis d’ailleurs le seul conteur à la connaître, sur la face de la terre ! Et il a bien raison de la chercher, ton maître Abou-Ali, car c’est certainement l’une des plus extraordinaires histoires qui soient, et elle m’a été racontée autrefois par un saint derviche, mort maintenant, qui la tenait d’un autre derviche, mort également. Et moi, pour reconnaître la générosité de ton maître, non seulement je vais te la raconter, mais te la dicter dans tous ses détails, depuis le commencement jusqu’à la fin. Seulement, à cette donation de ma part, je mets une condition expresse que tu t’engageras, par serment, à remplir, si tu veux avoir cette copie ! » Le mamelouk répondit : « Je suis prêt à accepter toutes les conditions, même en exposant au péril mon âme ! » Il dit : « Eh bien, comme cette histoire est de celles qu’on ne raconte pas devant n’importe qui, et qu’elle n’est point faite pour tout le monde, mais seulement pour les personnes de choix, tu vas me jurer, en ton nom et au nom de ton maître, de ne jamais en dire un mot à cinq sortes de personnes : les ignorants, car ils ne sauraient l’estimer avec leur esprit grossier ; les hypocrites, qui en seraient offusqués ; les maîtres d’école, qui, impuissants et épais, ne la comprendraient pas ; les idiots, car ils sont comme les maîtres d’école ; et les mécréants, qui n’en pourraient tirer un enseignement profitable ! » Et le mamelouk s’écria : « Je le jure devant la face d’Allah et devant toi, ô mon maître ! » Puis il déroula sa ceinture et en tira un sac qui contenait mille dinars d’or, et le remit au cheikh Ishak. Et le cheikh, à son tour, lui présenta un encrier et un calame, et lui dit : « Écris ! » Et il se mit à lui dicter, mot par mot, toute l’histoire des Aventures de Hassân Al-Bassri, telle qu’elle lui avait été transmise par le derviche. Et cette dictée dura sept jours et sept nuits, sans discontinuer. Après quoi, le mamelouk relut ce qu’il avait écrit devant le cheikh, qui rectifia divers passages et en corrigea les fautes d’écriture. Et le mamelouk Mobarak, à la limite de la joie, baisa la main du cheikh et, après lui avoir fait ses adieux, se hâta de prendre le chemin du Khorassân. Et comme le bonheur le rendait léger, il ne mit, pour y arriver, que la moitié du temps qu’il fallait d’ordinaire aux caravanes.

Or il ne restait plus que dix jours pour que l’année fixée comme délai par le roi expirât, et pour que le pal fût dressé, pour le supplice d’Abou-Ali, devant la porte du Palais. Et l’espérance s’était tout à fait évanouie de l’âme de l’infortuné conteur, et il avait fait assembler tous ses parents et ses amis pour qu’ils l’aidassent à supporter, avec moins de terreur, l’heure effroyable qui l’attendait. Et voici qu’au milieu des lamentations, le mamelouk Mobarak, brandissant le manuscrit, fit son entrée et alla vers son maître, et, après lui avoir baisé la main, lui remit les feuillets précieux dont le premier portait, en grandes lettres, le titre : « HISTOIRE DES AVENTURES DE HASSÂN AL-BASSRI. »

À cette vue, le conteur Abou-Ali se leva et embrassa son mamelouk et le fit asseoir à sa droite et se dévêtit de ses propres habits pour l’en vêtir et le combla de marques d’honneur et de bienfaits ; puis, après l’avoir libéré, il lui donna, en cadeau, dix chevaux de noble race, cinq juments, dix chameaux, dix mulets, trois nègres et deux jeunes garçons. Après quoi il prit le manuscrit qui lui sauvait la vie, et le transcrivit lui-même, à nouveau, sur du magnifique papier, en lettres d’or, de sa plus belle calligraphie, en mettant de larges espaces entre les mots, de façon que la lecture en devînt agréable et aisée. Et il employa à ce travail neuf jours entiers, en prenant à peine le temps de fermer l’œil ou de manger une datte. Et le dixième jour, à l’heure marquée pour son empalement, il mit le manuscrit dans une cassette d’or et monta chez le roi…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la cinq cent soixante-dix-neuvième nuit.

Elle dit :

… Et le dixième jour, à l’heure marquée pour son empalement, il mit le manuscrit dans une cassette d’or et monta chez le roi.

Aussitôt, le roi Kendamir réunit ses vizirs, ses émirs et ses chambellans, ainsi que les poètes et les savants, et dit à Abou-Ali : « La parole des rois doit courir ! Lis-nous donc cette histoire promise ! Et, à mon tour, je n’oublierai pas ce qui a été convenu entre nous dans le commencement ! » Et Abou-Ali tira le merveilleux manuscrit de la cassette d’or, et en déroula la première feuille et commença sa lecture. Et il déroula la seconde feuille, et la troisième feuille et beaucoup d’autres feuilles, et continua à lire, au milieu de l’admiration et de l’émerveillement de toute l’assemblée. Et l’effet en fut si extraordinaire sur le roi qu’il ne voulut point lever la séance ce jour-là ! Et l’on mangea et l’on but, et l’on recommença ; et ainsi de suite jusqu’à la fin.

Alors le roi Kendamir, ravi à la limite du ravissement, et sûr désormais de n’avoir jamais plus un instant d’ennui puisqu’il possédait une histoire pareille sous sa main, se leva en l’honneur d’Abou-Ali, et le nomma sur-le-champ son grand vizir, destituant l’ancien de sa charge, et, après l’avoir revêtu de son propre manteau royal, lui fit don, comme propriété héréditaire, d’une province entière de son royaume avec ses villes, villages et châteaux forts ; et il le garda auprès de lui pour compagnon intime et confident. Puis il fit serrer la cassette avec le manuscrit précieux dans l’armoire des papiers, pour l’en tirer ensuite et faire lire l’histoire toutes les fois que l’ennui se présenterait aux portes de son âme.

— Et c’est justement, ô Roi fortuné, continua Schahrazade, cette histoire merveilleuse que je vais pouvoir te conter, grâce à une copie exacte qui est parvenue jusqu’à moi.

On raconte – mais Allah est plus savant et plus sage et plus bienfaisant ! – qu’il y avait – en ce qui se présenta et s’écoula des années d’il y a très longtemps –, dans la ville de Bassra, un adolescent qui était le plus gracieux, le plus beau et le plus délicat d’entre tous les jeunes garçons de son temps. Il s’appelait Hassân, et vraiment jamais nom n’avait si parfaitement convenu à un fils des hommes[1]. Et le père et la mère de Hassân l’aimaient d’un grand amour, car ils ne l’avaient eu que dans les jours de leur extrême sénilité, et cela grâce au conseil d’un savant lecteur de grimoires qui leur avait fait manger les morceaux situés entre la tête et la queue d’un serpent de la qualité des grands serpents, selon la prescription de notre seigneur Soleïmân (sur Lui la paix et la prière !). Or donc, au terme fixé, Allah le Tout-Entendeur, le Tout-Voyant, décréta l’admission du marchand, père de Hassân, dans le sein de Sa miséricorde ; et le marchand trépassa dans la paix de son Seigneur (qu’Allah l’ait toujours en Sa pitié !). Et, de la sorte, le jeune Hassân se trouva être l’unique héritier des biens de son père. Mais, comme il avait été très mal élevé par ses parents, qui le chérissaient, il se hâta de fréquenter les adolescents de son âge et, en leur compagnie, ne tarda pas à manger en festins et en dissipations les économies de son père. Et il ne lui resta plus rien entre les mains. Alors sa mère, dont le cœur était compatissant, ne put souffrir de le voir attristé, et, avec sa propre part d’héritage, lui ouvrit une boutique d’orfèvre dans le souk.

Or la beauté de Hassan attira bientôt vers la boutique, avec l’assentiment d’Allah les yeux de tous les passants ; et nul ne traversait le souk sans s’arrêter devant la porte pour contempler l’œuvre du Créateur, et s’en émerveiller. Et, de la sorte, la boutique de Hassân devint le centre d’un attroupement continu de marchands, de femmes et d’enfants, qui se réunissaient là, pour lui voir manier le marteau d’orfèvre et l’admirer tout à leur aise.

Or, un jour d’entre les jours, comme Hassân était assis à l’intérieur de sa boutique, et qu’au-dehors l’attroupement habituel commençait à s’épaissir, vint à passer par là un Persan avec une grande barbe blanche et un grand turban de mousseline blanche. Son maintien et sa démarche indiquaient assez que c’était un notable et un homme d’importance. Et il tenait à la main un vieux livre. Et il s’arrêta devant la boutique et se mit à regarder Hassân avec une attention soutenue. Puis il s’avança plus près de lui et dit, de façon à en être entendu : « Par Allah ! quel excellent orfèvre ! » Et il se mit à branler la tête avec les signes les plus évidents d’une admiration sans bornes. Et il resta là, sans bouger, jusqu’à ce que les parents se fussent dispersés pour la prière de l’après-midi. Alors il entra dans la boutique et il salua Hassân qui lui rendit le salam et l’invita courtoisement à s’asseoir. Et le Persan s’assit en lui souriant avec une grande tendresse, et lui dit : « Mon enfant, tu es, en vérité, un jeune homme bien avenant ! Et moi, comme je n’ai point de fils, je voudrais t’adopter afin de t’enseigner les secrets de mon art, unique dans le monde et que des milliers et des milliers de personnes m’ont inutilement supplié de leur enseigner. Et, maintenant, mon âme et l’amitié qui est née en mon âme pour toi me poussent à te révéler ce que j’ai jusqu’aujourd’hui soigneusement caché, pour que tu sois, après ma mort, le dépositaire de ma science. Et, de la sorte, je mettrai entre toi et la pauvreté un obstacle infranchissable, et je t’épargnerai ce travail fatigant du marteau et ce métier peu lucratif, indigne de ta personne charmante, ô mon fils, et que tu exerces au milieu de la poussière, du charbon et de la flamme ! » Et Hassân répondit : « Par Allah ! ô mon vénérable oncle, je ne souhaite que d’être ton fils et l’héritier de ta science ! Quand donc veux-tu commencer à m’initier ? » Il répondit : « Demain ! » Et, se levant aussitôt, il prit la tête de Hassân dans ses deux mains et l’embrassa. Puis il sortit sans ajouter un mot de plus…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la cinq cent quatre-vingtième nuit.

Elle dit :

… Il prit la tête de Hassân dans ses deux mains et l’embrassa. Puis il sortit sans ajouter un mot de plus.

Alors Hassân, extrêmement troublé de tout cela, se hâta de fermer sa boutique, et courut à la maison raconter à sa mère ce qui venait de se passer. Et la mère de Hassân, fort émue, répondit : « Que me racontes-tu là, ya Hassân ? Et comment peux-tu croire aux paroles d’un Persan hérétique ? » Il dit : « Ce vénérable savant n’est point un hérétique, car son turban était en mousseline blanche comme celui des vrais Croyants ! » Elle répondit : « Ah ! mon fils, détrompe-toi ! Ces Persans sont des fourbes, des séducteurs ! Et leur science c’est l’alchimie. Et Allah seul sait les complots qu’ils trament dans la noirceur de leur âme, et le nombre des tours qu’ils font pour dépouiller les gens ! » Mais Hassân se mit à rire et dit : « Ô ma mère, nous sommes de pauvres gens, et nous n’avons, en vérité, rien qui puisse tenter la cupidité d’autrui ! Quant à ce Persan, il n’y a pas dans toute la ville de Bassra quelqu’un qui ait un visage et un maintien plus avenants ! Et j’ai vu en lui les signes les plus évidents de la bonté et de la vertu ! Remercions plutôt Allah qui a fait compatir son cœur à ma condition ! » À ces paroles, la mère ne répondit plus rien. Et Hassân ne put fermer l’œil de cette nuit-là, tant il était perplexe et impatient.

Le lendemain, il se rendit de bonne heure au souk avec ses clefs, et ouvrit sa boutique avant tous les autres marchands. Et, aussitôt, il vit entrer le Persan ; et il se leva vivement en son honneur et voulut lui baiser la main ; mais il s’y refusa, et le serra dans ses bras et lui demanda : « Es-tu marié, ô Hassân ? » Il répondit : « Non, par Allah ! je suis célibataire, bien que ma mère ne cesse de me pousser du côté du mariage ! » Le Persan dit : « Alors, c’est excellent ! Car si tu avais été marié, tu n’aurais jamais pu entrer dans l’intimité de mes connaissances ! » Puis il ajouta : « Mon fils, as-tu du cuivre dans ta boutique ? » Il dit : « J’ai là un vieux plateau tout ébréché, en cuivre jaune ! » Il dit : « C’est cela même qu’il me faut ! Commence donc par allumer ton fourneau, mets ton creuset sur le feu et fais marcher tes soufflets ! Puis, prends ce vieux plateau de cuivre et coupe-le en petites pièces avec les ciseaux ! » Et Hassân se hâta d’exécuter l’ordre. Et le Persan lui dit : « Mets à présent ces morceaux de cuivre dans le creuset, et active le feu jusqu’à ce que tout ce métal devienne liquide ! » Et Hassân jeta les morceaux de cuivre dans le creuset, activa le feu et se mit à souffler avec le roseau à air sur le métal, jusqu’à liquéfaction. Alors le Persan se leva et s’approcha du creuset et ouvrit son livre et lut sur le liquide bouillant des formules en une langue inconnue ; puis, élevant la voix, il cria : « Hakh ! makh ! bakh ! Ô vil métal, que le soleil te pénètre de ses vertus ! Hakh ! makh ! bakh ! Ô vil métal, que la vertu de l’or chasse tes impuretés ! Hakh ! makh ! bakh ! ô cuivre, transmue-toi en or ! » Et, en prononçant ces paroles, le Persan leva la main vers son turban, et tira d’entre les plis de la mousseline un petit paquet de papier plié qu’il ouvrit ; et il y prit une pincée d’une poudre jaune comme le safran qu’il se hâta de jeter au milieu du cuivre liquide, dans le creuset ! Et, à l’instant, le liquide se solidifia et se transmua en une galette d’or, de l’or le plus pur !

À cette vue, Hassân fut stupéfait à la limite de la stupéfaction ; et sur un signe du Persan, il prit sa lime d’essai et en frotta, sur un coin, la galette brillante ; et il constata que c’était bien de l’or de la qualité la plus fine et la plus estimée. Alors, ravi d’admiration, il voulut prendre la main du Persan et la baiser ; mais celui-ci ne voulut pas le permettre et lui dit : « Ô Hassân, va vite au souk vendre cette galette d’or ! Et touches-en le prix, et retourne à ta maison serrer l’argent, sans dire un mot de ce que tu sais ! » Et Hassân alla au souk, et remit la galette au crieur public qui, après l’avoir contrôlée comme poids et qualité, la cria et en obtint d’abord mille dinars d’or, puis deux mille à la seconde criée. Et la galette fut adjugée à un marchand à ce prix-là, et Hassân prit les deux mille dinars et alla les porter à sa mère, en volant de joie. Et la mère de Hassân, à la vue de tout cet or, ne put d’abord prononcer une parole tant elle était remplie d’étonnement ; puis, comme Hassân, en riant, lui racontait que cela lui venait de la science du Persan, elle leva les mains et s’écria, terrifiée : « Il n’y a d’autre dieu qu’Allah, et il n’y a de force et de puissance qu’en Allah ! Qu’as-tu fait, ô mon fils avec ce Persan versé dans l’alchimie ? » Mais Hassân répondit : « Justement, ô mère, ce vénérable savant est en train de m’instruire dans l’alchimie ! Et il a commencé par me faire voir comment on change un vil métal en l’or le plus pur ! » Et, sans plus faire attention aux objurgations de sa mère, Hassân prit, dans la cuisine, le grand mortier en cuivre où sa mère pilait l’ail et l’oignon et confectionnait les boulettes de blé concassé, et courut à sa boutique retrouver le Persan qui l’y attendait. Et il posa par terre le mortier en cuivre, et se mit à activer le feu. Et le Persan lui demanda : « Que veux-tu donc en faire, ya Hassân ? » Il répondit : « Je voudrais transmuer en or le mortier de ma mère ! » Et le Persan éclata de rire et dit : « Tu es un insensé, Hassân, de vouloir te montrer deux fois dans la même journée au souk, avec des lingots d’or, pour éveiller de la sorte les soupçons des marchands, qui devineront que nous nous occupons d’alchimie, et attirer sur notre tête une bien fâcheuse affaire ! » Hassân répondit : « Tu as raison ! mais je voudrais tellement apprendre de toi le secret de la science ! » Et le Persan se mit à rire encore plus fort que la première fois, et dit : « Tu es un insensé, Hassân, de croire que la science et les secrets de la science s’apprennent comme ça, en pleine rue ou sur les places publiques, et qu’on peut faire son apprentissage au milieu du souk, sous l’œil de la police ! Mais, si vraiment, ya Hassân, tu as le ferme désir te t’instruire sérieusement, tu n’as qu’à ramasser tous tes outils et à me suivre à ma demeure ! » Et Hassân, sans hésiter, répondit : « J’écoute et j’obéis ! » et, se levant, il ramassa ses outils, ferma sa boutique, et suivit le Persan.

Or, en chemin, Hassân se rappela les paroles de sa mère au sujet des Persans, et, mille pensées venant envahir son esprit, il s’arrêta de marcher, sans savoir au juste ce qu’il faisait, et, la tête baissée, il se mit à réfléchir profondément. Et le Persan, s’étant retourné, le vit dans cet état et se prit à rire ; puis il lui dit : « Tu es un insensé, Hassân ! Car si tu avais autant de raison que tu as de gentillesse, tu ne t’arrêterais pas devant la belle destinée qui t’attend ! Comment ! je veux ton bonheur et tu hésites ! » Puis il ajouta : « Pourtant, mon fils, afin que tu n’aies point le plus léger doute sur mes intentions, je préfère te révéler les secrets de ma science dans ta propre maison ! » Et Hassân répondit : « Oui ! par Allah, cela tranquilliserait la mère ! » Et le Persan dit : « Précède-moi donc pour me montrer le chemin ! » Et Hassân se mit à marcher devant, et le Persan derrière ; et ils arrivèrent de la sorte chez la mère…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la cinq cent quatre-vingt et unième nuit.

Elle dit :

… Et ils arrivèrent de la sorte chez la mère. Et Hassân pria le Persan d’attendre dans le vestibule, et, courant comme un jeune étalon qui bondit au printemps dans les prairies, il alla prévenir sa mère que le Persan était leur hôte. Et il ajouta : « Du moment qu’il va manger de notre nourriture, dans notre maison, il y aura entre nous le lien du pain et du sel, et tu ne pourras plus de la sorte avoir désormais l’esprit préoccupé à mon sujet. » Mais la mère répondit : « Qu’Allah nous protège, mon fils ! Le lien du pain et du sel est sacré chez nous ; mais ces Persans abominables, qui sont des adorateurs du feu, des pervertis, des parjures, ne le respectent guère ! Ah ! mon fils, quelle calamité nous poursuit ! » Il dit : « Lorsque tu auras vu ce vénérable savant, tu ne voudras plus le laisser partir de notre maison ! » Elle dit : « Non ! par la tombe de ton père, je ne resterai pas ici pendant le séjour de cet hérétique ! Et, lorsqu’il sera parti, je laverai les dalles de la chambre, et je brûlerai de l’encens, et je ne te toucherai pas toi-même pendant un mois entier, de peur de me souiller à ton contact ! » Puis elle ajouta : « Pourtant, comme il est déjà dans notre maison, et que nous avons de l’or qu’il nous a envoyé, je vais vous apprêter à tous deux de quoi manger, puis je me hâterai de m’en aller chez les voisins ! » Et, pendant que Hassan allait retrouver le Persan, elle tendit la nappe, et, après avoir fait de larges emplettes, elle leur mit sur les plateaux des poulets rôtis et des concombres et dix sortes de pâtisseries et de confitures, et se hâta d’aller se réfugier chez les voisins.

Alors Hassân introduisit son ami le Persan dans la salle du repas et l’invita à prendre place en lui disant : « Il faut qu’il y ait entre nous le lien du pain et du sel ! » Et le Persan répondit : « Certes ! ce lien-là est une chose inviolable ! » Et il s’assit à côté de Hassân, et se mit à manger avec lui, tout en causant. Et il lui dit : « Ô mon fils Hassân, par le lien sacré du pain et du sel, qui est maintenant entre nous, si je ne t’aimais d’un si vif amour, je ne t’apprendrais pas les choses secrètes pour lesquelles nous sommes ici ! » Et, ce disant, il tira de son turban le petit paquet de poudre jaune et, le lui montrant, ajouta : « Tu vois cette poudre-ci ! Eh bien, sache qu’au moyen d’une seule pincée, tu peux changer en or dix okes de cuivre. Car cette poudre n’est autre que l’élixir quintessencié, solidifié et pulvérisé que j’ai retiré de la substance de mille simples et mille ingrédients plus compliqués les uns que les autres. Et je ne suis arrivé à cette découverte qu’à la suite de travaux et de fatigues que tu connaîtras un jour ! » Et il remit le petit paquet à Hassân, qui se mit à le regarder avec une telle attention qu’il ne vit point le Persan retirer vivement de son turban un morceau de bang crétois et le mélanger à une pâtisserie. Et le Persan offrit la pâtisserie à Hassân qui, tout en continuant à regarder la poudre, l’avala pour rouler aussitôt à la renverse, sans connaissance, sa tête précédant ses pieds !

Aussitôt, le Persan, poussant un cri de triomphe, sauta sur ses deux pieds, disant : « Ah ! charmant Hassân, que d’années déjà je te cherche sans te trouver ! Mais te voici maintenant entre mes mains, et tu n’échapperas point à mon vouloir ! » Et il releva ses manches, se serra la taille et, s’approchant de Hassân, il le courba en deux, la tête près des genoux, et lui attacha dans cette position les bras avec les jambes, et les mains avec les pieds. Puis il prit un coffre à vêtements, le vida, et mit Hassân dedans, avec tout l’or qui était le produit de son opération d’alchimie. Puis il sortit appeler un portefaix, lui chargea le coffre sur le dos et le lui fit porter sur le bord de la mer où se trouvait un navire prêt à mettre à la voile. Et le capitaine, qui n’attendait plus que l’arrivée du Persan, leva l’ancre. Et le navire, poussé par la brise de terre, s’éloigna du rivage à pleines voiles ! Et voilà pour le Persan, ravisseur de Hassân et du coffre où était enfermé Hassân !

Mais pour ce qui est de la mère de Hassân, voici ! Lorsqu’elle se fut aperçue que son fils avait disparu avec le coffre et l’or, et que les vêtements étaient épars à travers la chambre, et que la porte de la maison était restée ouverte, elle comprit que Hassân était désormais perdu pour elle et que l’arrêt du destin était exécuté ! Alors elle s’abandonna au désespoir, se donna de grands coups au visage, déchira ses vêtements et se mit à gémir, à sangloter, à pousser des cris douloureux, et à verser des pleurs, en disant : « Hélas ! ô mon enfant, ah ! Hélas, le fruit vital de mon cœur, ah ! Et elle passa toute la nuit à courir, affolée, chez tous les voisins pour s’informer de son fils, mais sans résultat. Et les voisines cherchèrent à la consoler, mais elle était inconsolable. Et elle se mit, depuis lors, à passer ses jours et ses nuits dans les larmes et le deuil, auprès du tombeau qu’elle fit élever au milieu de sa maison et sur lequel elle écrivit le nom de son fils Hassân et la date du jour où il avait été enlevé à son affection. Et elle fit également graver ces deux vers sur le marbre du tombeau, afin de se les réciter sans cesse et de pleurer :

« Une forme trompeuse se présente la nuit pendant que je m’assoupis, et triste, vient errer autour de ma couche et de ma solitude.

Je veux presser dans mes bras la forme aimée de mon enfant, et je m’éveille, hélas ! au milieu de la maison déserte, quand l’heure de la visite est déjà passée ! »

Et c’est ainsi que vivait la pauvre mère avec sa douleur.

Quant au Persan, parti sur le navire avec le coffre…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la cinq cent quatre-vingt-deuxième nuit.

Elle dit :

… Quant au Persan, parti sur le navire avec le coffre, c’était réellement un magicien fort redoutable ; et il s’appelait Bahram le Guèbre, de son métier alchimiste. Et, chaque année, il choisissait parmi les fils des musulmans un adolescent bien fait, pour l’enlever et faire avec lui ce que le poussaient à faire sa mécréantise, sa perversion et sa race maudite ; car, comme a dit le Maître des proverbes, c’était : « un chien, fils de chien, petit-fils de chien ; et tous ses ancêtres étaient des chiens ! Comment alors aurait-il été autre chose qu’un chien, ou fait autre chose que les actions d’un chien ? » Or donc, pendant tout le temps que dura le voyage par mer, il descendait une fois par jour au fond du navire, là où se trouvait le coffre, soulevait le couvercle et donnait à manger et à boire à Hassân, en lui mettant lui-même les aliments à la bouche, tout en le laissant toujours dans un état de somnolence. Et, lorsque le navire fut arrivé au bout du voyage, il fit débarquer le coffre et descendit lui-même à terre, tandis que le navire regagnait le large.

Alors le magicien Bahram ouvrit le coffre, défît les liens de Hassân et détruisit l’effet du bang en lui faisant respirer du vinaigre et en lui jetant dans les narines de la poudre d’anti-bang. Et Hassân recouvra aussitôt l’usage de ses sens, et regarda à droite et à gauche ; et il se vit étendu sur un rivage marin dont les galets et le sable étaient colorés en rouge, en vert, en blanc, en bleu, en jaune et en noir ; et il reconnut par là que ce n’était point le rivage de sa mer natale. Alors, bien étonné de se voir en ce lieu qu’il ne connaissait pas, il se leva et vit, assis derrière lui sur un rocher, le Persan qui le regardait avec un œil ouvert et un œil fermé. Et, rien qu’à cette vue, il eut le pressentiment qu’il avait été sa dupe, et qu’il était désormais en sa puissance. Et il se souvint des malheurs que lui avait prédits sa mère, et il se résigna aux décrets du destin, en se disant : « Je mets ma confiance en Allah ! » Puis il s’approcha du Persan, qui le laissait avancer sans bouger, et lui demanda d’une voix bien émue : « Que veut dire cela, mon père ? Et n’y a-t-il donc jamais eu entre nous le lien du pain et du sel ? » Et Bahram le Guèbre éclata de rire et s’écria : « Par le Feu et la Lumière ! Que me parles-tu de pain et de sel, à moi, Bahram, l’adorateur de la Flamme et de l’Étincelle, du Soleil et de la Lumière ? Et ne sais-tu pas que j’ai déjà eu, de cette façon, en ma puissance, neuf cent quatre-vingt-dix-neuf jeunes musulmans, que j’ai ravis, et que tu es le millième ? Mais toi, par le Feu et la Lumière ! tu es certes le plus beau d’entre tous ceux-là ! Et je ne croyais pas, ô Hassân, que tu tomberais si facilement dans mon filet ! Mais, gloire au Soleil ! te voici entre mes mains et tu verras bientôt combien je t’aime ! » Puis il ajouta : « Tu vas d’abord commencer par abjurer ta religion, et adorer ce que j’adore ! » À ces paroles, la surprise de Hassân se changea en une indignation sans limites, et il cria au magicien : « Ô cheikh de malédiction, qu’oses-tu me proposer là ? Et quelle abomination veux-tu me faire commettre ? » Lorsque le Persan vit Hassân dans une telle colère, comme il avait d’autres projets à son sujet, il ne voulut pas insister davantage ce jour-là, et il lui dit : « Ô Hassân, ce que je te proposais, en te demandant d’abjurer ta religion, n’était qu’une feinte de ma part pour mettre ta foi à l’épreuve, et t’en faire un grand mérite devant le Rétributeur ! » Puis il ajouta : « Mon seul but, en t’amenant ici, est de t’initier, dans la solitude, aux mystères de la science ! Regarde cette haute montagne à pic qui domine la mer ! C’est la Montagne-des-Nuages ! Et c’est là que se trouvent les éléments nécessaires à l’élixir des transmutations. Et si tu veux te laisser conduire sur son sommet, je te jure par le Feu et la Lumière que tu n’auras point à t’en repentir ! Car si j’avais voulu t’y conduire malgré toi, je l’eusse fait pendant ton sommeil ! Or, une fois que nous serons arrivés sur le sommet, nous recueillerons les tiges des plantes qui croissent dans cette région située au-dessus des nuages. Et je t’indiquerai alors ce qu’il faudra faire ! » Et Hassân, qui se sentait dominé malgré lui par les paroles du magicien, n’osa point refuser et dit : « J’écoute et j’obéis ! » Puis, se rappelant avec douleur sa mère et sa patrie, il se mit à pleurer amèrement.

Alors Bahram lui dit : « Ne pleure pas, Hassân ! Tu verras bientôt ce que tu gagneras à suivre mes conseils ! » Et Hassân demanda : « Mais comment pourrons-nous faire l’ascension de cette montagne à pic comme une muraille ? » Le magicien répondit : « Que cette difficulté ne t’arrête point ! Nous y arriverons avec plus d’aisance que l’oiseau ! »

Ayant dit ces paroles, le Persan tira de sa robe un petit tambour de cuivre sur lequel était étendue une peau de coq, et où étaient gravés des caractères talismaniques. Et, avec ses doigts, il se mit à battre sur ce petit tambour. Et aussitôt s’éleva un nuage de poussière du sein duquel se fit entendre un long hennissement ; et, en un clin d’œil, apparut devant eux un grand cheval noir ailé qui se mit à battre le sol de son sabot, en lançant la flamme de ses narines. Et le Persan l’enfourcha aussitôt, et aida Hassân à grimper derrière lui. Et, à l’instant, le cheval battit des ailes et s’envola ; et en moins de temps qu’il n’en faut pour ouvrir une paupière et fermer l’autre, il les déposa sur le sommet de la Montagne-des-Nuages. Puis il disparut.

Alors le Persan regarda Hassân avec le même mauvais œil que sur le rivage, et, lançant un grand éclat de rire, il s’écria…

— À ce moment de sa narration Schahrazade vit apparaître le matin et, discrètement, se tut.

Mais lorsque fut la cinq cent quatre-vingt-troisième nuit.

Elle dit :

… Alors le Persan regarda Hassân avec le même mauvais œil que sur le rivage et, lançant un grand éclat de rire, il s’écria : « Maintenant, Hassân, tu es définitivement en ma puissance ; et nulle créature ne saurait te porter secours ! Prépare-toi donc à satisfaire à tous mes caprices d’un cœur soumis et commence d’abord par abjurer ta religion et reconnaître comme seule puissance le Feu, père de la Lumière ! »

En entendant ces paroles, Hassân recula en s’écriant : « Il n’y a d’autre dieu qu’Allah ! Et Mohammad est l’Envoyé d’Allah ! Quant à toi, ô vil Persan, tu n’es qu’un impie et un mécréant ! Et le maître de la Toute-Puissance va te châtier par mon entremise ! » Et Hassân, rapide comme l’éclair, sauta sur le magicien et lui arracha le tambour des mains : puis il le poussa vers le rebord de la montagne à pic, et, de ses deux bras, tendus avec force, il le précipita dans l’abîme. Et le magicien parjure et impie, tournoyant sur lui-même, alla se fracasser sur les rochers de la mer, et expira son âme dans la mécréantise. Et Éblis recueillit son souffle pour en attiser le feu de la Géhenne. Et voilà de quelle mort mourut Bahram le Guèbre, magicien trompeur et alchimiste.

Quant à Hassân, délivré de cette façon de l’homme qui voulait lui faire commettre toutes les abominations, il commença d’abord par examiner sur toutes ses faces le tambour magique sur lequel était tendue la peau de coq. Mais il préféra, ne sachant de quelle manière s’en servir, s’abstenir de le manier ; et il le suspendit à sa ceinture. Après quoi, il tourna les yeux tout autour de lui, et vit qu’en effet le sommet où il se trouvait était si haut qu’il dominait les nuages accumulés à sa base. Et une plaine immense s’étendait sur ce plateau élevé et formait, entre le ciel et la terre, comme une mer sans eau. Et tout au loin brûlait une grande flamme étincelante. Et Hassân pensa : « Là où se trouve le feu, se trouve un être humain ! » Et il se mit à marcher dans cette direction, en s’enfonçant au milieu de cette plaine où il n’y avait, pour toute présence, que la présence d’Allah ! Et, en s’approchant du but, il finit par distinguer que la flamme étincelante n’était que l’éclat, sous le soleil, d’un palais d’or au dôme d’or supporté par quatre hautes colonnes d’or.

À cette vue, Hassân se demanda : « Quel roi ou quel genni peut bien habiter dans de tels lieux ? » Et, comme il était bien fatigué de toutes les émotions qu’il venait d’avoir et de la longue marche qu’il venait de faire, il se dit : « Je vais, à la grâce d’Allah, entrer dans ce palais et demander au portier de me donner un peu d’eau et quelque nourriture, pour ne pas mourir de faim. Et, si c’est un homme de bien, il me logera peut-être pour une nuit dans un coin ! » Et, se fiant à la destinée, il arriva devant la grande porte, qui était taillée dans un bloc d’émeraude, et, franchissant le seuil, il pénétra dans la cour d’entrée.

Or, à peine Hassân avait-il fait quelques pas dans cette première cour, qu’il aperçut, assises sur un banc de marbre, deux jeunes filles, éblouissantes de beauté, qui jouaient aux échecs. Et, comme elles étaient très attentives à leur jeu, elles ne remarquèrent pas d’abord l’entrée de Hassân. Mais la plus jeune, entendant le bruit des pas, releva la tête et vit le beau Hassân qui s’était également arrêté, en les apercevant. Et elle se leva vivement et dit à sa sœur : « Regarde, ma sœur, le beau jeune homme ! Ce doit être certainement l’infortuné que le magicien Bahram amène chaque année sur la Montagne-des-Nuages ! Mais comment a-t-il pu faire pour échapper d’entre les mains de ce démon ? » À ces paroles, Hassân, qui n’osait d’abord bouger de sa place, s’avança vers les jeunes filles, et, se jetant aux pieds de la plus jeune, s’écria : « Oui, ô ma maîtresse, je suis cet infortuné-là ! » Et la jeune fille, de voir à ses pieds cet adolescent si beau qui avait des gouttes de larmes sur le bord de ses yeux noirs, fut émue, jusque dans ses entrailles ; et elle se leva, avec un visage compatissant, et dit à sa sœur, en lui montrant le jeune Hassân : « Sois témoin, ma sœur, que dès cet instant je jure, devant Allah et devant toi, que j’adopte ce jeune homme pour mon frère, et que je veux partager avec lui les plaisirs et les joies des beaux jours et les peines et les afflictions des jours moins heureux ! » Et elle prit la main de Hassân et l’aida à se lever et l’embrassa comme une sœur aimante embrasse son frère chéri. Puis, le tenant toujours par la main, elle le conduisit dans l’intérieur du palais où, avant toute chose, elle commença par lui donner, au hammam, un bain qui le rafraîchit parfaitement ; ensuite, elle le revêtit d’habits magnifiques, en jetant ses vieux effets salis par le voyage, et, aidée de sa sœur qui était venue les rejoindre au hammam, elle le conduisit dans sa propre chambre, en le soutenant sous un bras, tandis que sa sœur le soutenait sous l’autre. Et les deux jeunes filles invitèrent leur jeune hôte à s’asseoir entre elles deux pour prendre quelque nourriture. Après quoi, la plus jeune lui dit : « Ô mon frère bien-aimé, ô le chéri, toi dont la venue fait danser de joie les pierres de la demeure…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la cinq cent quatre-vingt-quatrième nuit.

Elle dit :

… Ô mon frère bien-aimé, ô le chéri, toi dont la venue fait danser de joie les pierres de la demeure, veux-tu nous dire le nom charmant dont tu t’appelles, et le motif qui t’a conduit à la porte de notre demeure ? » Il répondit : « Sache, ô sœur qui m’interroges et toi aussi, notre grande, que je m’appelle Hassân. Mais, pour ce qui est du motif qui m’a conduit dans ce palais, c’est mon heureuse destinée ! Il est vrai toutefois que, si je suis ici, ce n’est guère qu’après avoir éprouvé de bien grandes tribulations ! » Et il raconta ce qui lui était arrivé avec le magicien Bahram le Guèbre, depuis le commencement jusqu’à la fin. Mais il n’y a point d’utilité à le répéter. Et les deux sœurs, indignées de la conduite du Persan, s’exclamèrent à la fois : « Ô le chien maudit ! Que sa mort est méritée, et que tu as bien fait, ô notre frère, de l’empêcher pour toujours de respirer l’air de la vie ! »

Après quoi, la plus âgée se tourna vers la plus jeune et lui dit : « Ô Bouton-de-Rose, à ton tour maintenant de raconter à notre frère, afin qu’il la retienne en sa mémoire, notre histoire ! » Et la charmante Bouton-de-Rose dit :

« Sache, ô frère mien, ô le plus beau, que nous sommes des princesses ! Moi, je m’appelle Bouton-de-Rose, et ma sœur que voici s’appelle Grain-de-Myrte, mais j’ai également cinq autres sœurs, encore plus belles que nous, qui sont en ce moment à la chasse, et qui ne vont pas tarder à rentrer. L’aînée de nous toutes s’appelle Étoile-du-Matin, la seconde s’appelle Étoile-du-Soir, la troisième Cornaline, la quatrième Émeraude, et la cinquième Anémone. Mais c’est moi qui suis la plus jeune des sept. Et nous sommes les filles du même père, mais non de la même mère ; et moi et Grain-de-Myrte nous sommes les filles de la même mère. Or notre père, qui est un des puissants rois des genn et des mareds, est un tyran si orgueilleux que, ne jugeant personne digne de devenir l’époux de ses filles, il jura de ne jamais nous marier. Et, pour avoir la certitude que sa volonté ne serait jamais trahie, il fit venir ses vizirs et leur demanda : « Ne connaîtriez-vous point un lieu qui ne fût fréquenté ni par les hommes ni par les genn, et pût servir d’habitation à mes sept filles ? » Les vizirs répondirent : « Et pourquoi donc, ô notre roi ? » Il dit : « Pour mettre mes sept filles à l’abri des hommes et des genn de l’espèce mâle ! » Ils dirent : « Ô notre roi, nous pensions que les femmes et les jeunes filles n’étaient créées par le Bienfaiteur que pour s’unir aux hommes par les organes délicats ! Et, d’ailleurs, le Prophète (sur Lui la prière et la paix !) a dit : « Aucune femme ne vieillira vierge dans l’Islam ! » Ce serait donc une grande honte sur la tête du roi si ses filles vieillissaient avec leur virginité ! Et puis, par Allah ! quel dommage pour leur jeunesse ! » Mais notre père répondit : « J’aime mieux les voir mourir que de les marier ! » Et il ajouta : « Si tout de suite vous ne m’indiquez l’endroit que je vous demande, votre tête sautera de votre cou ! » Alors les vizirs répondirent : « En ce cas, ô roi, sache qu’il y a un endroit tout trouvé pour mettre tes filles à l’abri : c’est la Montagne-des-Nuages, qui dans les temps anciens, était habitée par les éfrits rebelles aux ordres de Soleïmân. Là s’élève un palais d’or, bâti autrefois par les éfrits rebelles, pour leur servir de refuge, mais qui depuis lors fut abandonné et reste désert. Et la région où il est situé est favorisée d’un climat admirable et abondante en arbres, en fruits et en eaux délicieuses plus fraîches que la glace et plus douces que le miel ! » À ces paroles, notre père se hâta de nous envoyer ici avec une escorte formidable de genn et de mareds qui, une fois qu’ils nous eurent mises en sûreté, s’en retournèrent au royaume de notre père.

Or, nous, dès notre arrivée, nous vîmes qu’en effet cette contrée, isolée de toutes les créatures d’Allah, était une contrée fleurie, riche en forêts, en pâturages luisants, en vergers et en sources d’eaux vives qui y coulaient avec abondance, semblables à des colliers de perles et à des lingots d’argent ; que les ruisseaux se poussaient les uns les autres pour regarder et pour mirer les fleurs qui leur souriaient ; que l’air était charmé de gazouillis et de parfums ; que les pigeons à collier et les tourterelles psalmodiaient sur les rameaux du printemps et chantaient les louanges du Créateur ; que les cygnes nageaient glorieusement sur les lacs, et que les paons, dans leurs splendides vêtements incrustés de corail et de pierreries aux couleurs par milliers, étaient semblables aux nouvelles mariées ; que la terre était une terre pure et camphrée, belle de toutes les beautés du Paradis ; et qu’enfin c’était un pays élu par les bénédictions !

« Aussi, ô frère mien, nous ne nous sentîmes guère malheureuses de vivre dans un tel pays, au milieu de ce palais d’or ; et, tout en remerciant le Rétributeur de ses faveurs, nous ne regrettions qu’une chose et c’est de n’avoir, pour nous tenir compagnie, aucun homme dont le visage fût agréable à voir à notre réveil du matin, et dont le cœur fût aimant et bien intentionné. C’est pourquoi, ô Hassân, tu nous vois maintenant si joyeuses de ta venue ! »

Et, après avoir ainsi parlé, la charmante Bouton-de-Rose combla Hassân de prévenances et de cadeaux, comme on se fait entre frères et entre amis, et continua à causer avec lui affectueusement. Sur ces entrefaites, arrivèrent les cinq autres princesses, sœurs de Bouton-de-Rose et de Grain-de-Myrte ; et, charmées et ravies de voir un si bel adolescent et un frère si délicieux, elles lui firent le plus gracieux et le plus cordial accueil. Et, après les salams et les premières formules et paroles, elles lui firent jurer de rester avec elles durant un long espace de temps. Et Hassân, qui n’y voyait aucun inconvénient…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la cinq cent quatre-vingt-cinquième nuit.

Elle dit :

… Et Hassân, qui n’y voyait aucun inconvénient, le leur jura d’un cœur amical. Et il demeura auprès d’elles, dans ce palais plein de merveilles, et, dès cet instant, devint leur compagnon dans toutes leurs parties de chasse et dans leurs promenades. Et il se réjouissait et se félicitait d’avoir des sœurs si charmantes et si délicieuses ; et elles s’émerveillaient d’avoir un frère si beau et si miraculeux. Et ils passaient leurs journées à folâtrer ensemble dans les jardins et le long des ruisseaux ; et, le soir, ils s’instruisaient mutuellement, Hassân en leur racontant les usages de son pays natal, et les jeunes filles en lui racontant l’histoire des genn, des mareds et des éfrits. Et cette vie agréable le rendait plus beau de jour en jour, et donnait à son visage l’aspect de la lune, tout à fait. Et son amitié fraternelle avec les sept sœurs, surtout avec la jeune Bouton-de-Rose, se consolida à l’égal de la fraternité des enfants nés du même père et de la même mère.

Or un jour qu’ils étaient tous assis à chanter dans un bosquet, ils aperçurent un grand tourbillon de poussière qui emplissait le ciel et couvrait la face du soleil ; et il arrivait rapidement de leur côté, avec un bruit de tonnerre. Et les sept princesses, remplies d’effroi, dirent à Hassân : « Oh ! cours vite te cacher dans le pavillon du jardin ! » Et Bouton-de-Rose le prit par la main et alla le cacher dans le pavillon. Et voici que la poussière se dissipa et d’en dessous apparut un corps entier de genn et de mareds ! Or c’était une escorte qu’envoyait à ses filles le roi du Gennistân, pour les amener chez lui assister à de grandes fêtes qu’il avait l’intention de donner en l’honneur de l’un des rois ses voisins. Et, à cette nouvelle, Bouton-de-Rose courut retrouver Hassân en cachette ; et elle l’embrassa, les larmes aux yeux et la poitrine secouée de hoquets douloureux, et lui apprit son départ et celui de ses sœurs et lui dit : « Mais, ô mon frère bien-aimé, toi tu attendras notre retour dans ce palais, dont tu es le maître absolu ! Et voici les clefs de toutes les chambres ! » Et elle lui remit les clefs, en ajoutant : « Je te supplie seulement, ya Hassân, et te conjure par ton âme chérie, de ne point ouvrir la chambre dont la clef porte comme signe cette turquoise incrustée ! » Et elle lui montra la clef en question. Et Hassân, bien chagriné de son départ et de celui de ses sœurs, l’embrassa en pleurant et lui promit qu’il attendrait, sans bouger, leur retour, et qu’il n’ouvrirait pas la porte dont la clef portait comme signe la turquoise incrustée. Et la jeune fille et ses six sœurs, qui étaient venues en cachette la rejoindre, pour revoir leur frère avant le départ, firent à Hassân des adieux pleins de tendresse, et l’embrassèrent toutes, l’une après l’autre, puis s’en allèrent, au milieu de leur escorte, se mettre immédiatement en route pour le pays de leur père.

Quant à Hassân, lorsqu’il se vit seul dans le palais, il fut pris d’une grande mélancolie ; et, de se sentir dans la solitude après avoir été dans la charmante compagnie de ses sept sœurs, il devint fort rétréci quant à sa poitrine ; et, pour chercher à distraire et à calmer ses regrets, il se mit à visiter, l’une après l’autre, les chambres des jeunes filles. Et, en revoyant la place qu’elles occupaient et les beaux objets qui leur appartenaient, il s’exaltait l’âme et sentait son cœur palpiter d’émoi. Et il arriva de la sorte devant la porte qui s’ouvrait avec la clef qui portait comme signe la turquoise incrustée. Mais il ne voulut point s’en servir, et revint sur ses pas. Puis il pensa : « Qui sait pourquoi ma sœur Bouton-de-Rose m’a tellement recommandé de ne point ouvrir cette porte-là ? Et qu’est-ce qu’il peut bien y avoir, là-dedans, de si mystérieux pour qu’une telle défense m’ait été imposée ? Mais, puisque telle est la volonté de ma sœur, je n’ai qu’à répondre par l’ouïe et l’obéissance ! » Et il se retira, et, comme la nuit tombait et que la solitude lui pesait, il alla se coucher pour endormir son chagrin. Mais il ne put fermer les yeux, tant l’obsédait cette porte défendue ; et cette pensée le torturait si intensément qu’il se dit : « Si j’allais l’ouvrir tout de même ? » Mais il pensa : « Il faut mieux attendre le matin ! » Puis, n’en pouvant plus d’attendre sans dormir, il se leva, en se disant : « Je préfère aller tout de suite ouvrir cette porte et voir ce que renferme l’appartement dont elle est l’entrée, dussé-je y trouver la mort ! » Et, se levant, il alluma un flambeau et se dirigea vers la porte défendue. Et il fit entrer la clef dans la serrure, qui céda sans difficulté ; et la porte s’ouvrit sans bruit, comme d’elle-même ; et alors Hassân pénétra dans la chambre où elle donnait accès.

Or il eut beau regarder de tous côtés, il ne vit d’abord rien du tout : aucun meuble, aucune natte, aucun tapis. Mais, en faisant le tour de la chambre, il vit dans un coin, adossé au mur, une échelle en bois noir dont le haut sortait par un grand trou ménagé dans le plafond. Et Hassân, sans hésiter, déposa à terre son flambeau, et, grimpant sur l’échelle, il monta jusqu’au plafond et de là s’engagea dans le trou. Et, une fois sa tête hors du trou, il se vit en plein air, à ras d’une terrasse qui donnait de plain-pied sur le plafond de la chambre.

Alors Hassân monta sur la terrasse, qui était couverte de plantes et d’arbustes comme un jardin, et là, sous la clarté miraculeuse de la lune, il vit se dérouler, au milieu du silence de la terre, le plus beau paysage qui ait jamais enchanté les yeux humains…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la cinq cent quatre-vingt-sixième nuit.

Elle dit :

… Alors, Hassân monta sur la terrasse qui était couverte de plantes et d’arbustes comme un jardin et là, sous la clarté miraculeuse de la lune, il vit se dérouler, au milieu du silence de la terre, le plus beau paysage qui ait jamais enchanté les yeux humains. À ses pieds, endormi dans la sérénité, un grand lac s’étendait, où toute la beauté du ciel se regardait, où la rive, avec les rides heureuses de l’eau, souriait par les feuillages balancés des lauriers, par les myrtes en fleur, par les amandiers couronnés de leur neige, par les guirlandes des glycines, et chantait l’hymne de la nuit de tous les gosiers de ses oiseaux. Et la nappe de soie, resserrée entre les futaies, allait plus loin baigner le pied d’un palais, aux étranges architectures, aux dômes diaphanes, surgi dans la transparence et le cristal des cieux. Et de ce palais s’avançait jusque dans l’eau, par un escalier de marbre et de mosaïque, une estrade royale bâtie avec des rangs alternés de pierres de rubis, de pierres d’émeraude, de pierres d’argent et de pierres d’or. Et sur cette estrade s’étendait, soutenu par quatre légers piliers d’albâtre rose, un grand voile de soie verte qui protégeait de la douceur de son ombre un trône de bois d’aloès et d’or, d’un travail exquis, le long duquel grimpait une vigne aux lourdes grappes, dont les grains étaient des perles grosses comme des œufs de pigeon. Et le tout était entouré d’un treillage en lamelles d’or rouge et d’argent. Et une telle harmonie et une telle beauté vivaient sur ces choses pures, que nul homme, fût-il Khostoès ou Kaïssar, n’eût pu deviner ou réaliser de pareilles splendeurs.

Aussi, Hassân, ébloui, n’osait bouger de peur de troubler la paix délicieuse de ces lieux, quand, tout à coup, il vit se détacher sur le ciel et se rapprocher visiblement du lac un vol de grands oiseaux. Et voici qu’ils vinrent s’abattre sur le bord de l’eau ; et ils étaient au nombre de dix ; et leurs belles plumes blanches et touffues traînaient sur l’herbe, tandis qu’en marchant ils se balançaient avec nonchalance. Et ils semblaient obéir, en tous leurs mouvements, à un oiseau plus grand et plus beau qu’eux tous qui lentement s’était dirigé vers l’estrade et était monté sur le trône. Et, soudain, tous les dix ensemble, d’un gracieux mouvement, se dépouillèrent de leurs plumes. Et, ce manteau rejeté, il en sortit dix lunes de pure beauté, sous la forme de dix jeunes filles toutes nues. Et, rieuses, elles sautèrent dans l’eau qui les reçut avec un éclaboussement de pierreries. Et elles se baignèrent avec délices, en folâtrant entre elles ; et la plus belle les poursuivait, les attrapait et s’enlaçait à elles avec mille caresses, et les chatouillait et les mordait avec quels rires et quelles câlineries !

Lorsque leur bain fut terminé, elles sortirent du lac ; et la plus belle remonta sur l’estrade et alla s’asseoir sur le trône, n’ayant pour tout vêtement que sa chevelure. Et Hassân, en contemplant ses charmes, sentit sa raison s’envoler, et il pensa : « Ah ! je sais bien maintenant pourquoi ma sœur Bouton-de-Rose m’a défendu d’ouvrir cette porte ! Voici que mon repos est à jamais perdu ! » Et il continua à détailler les diverses beautés de l’adolescente nue. Quelles merveilles ! ah ! que ne vit-il pas ! En vérité, c’était, à n’en pas douter, la plus parfaite chose sortie des doigts du Créateur. Ô sa splendide nudité ! Elle surpassait les gazelles par la beauté de sa nuque et l’éclat de ses yeux noirs, et l’araka par la sveltesse de sa taille. Sa chevelure de ténèbres était une nuit d’hiver, épaisse et noire. La bouche imitant la rose était le sceau de Soleïmân. Ses dents de jeune ivoire étaient un collier de perles, ou des grêlons d’égale grosseur ; son cou était un lingot d’argent ; son ventre avait des coins et des recoins, et sa croupe des fossettes et des étages ; son nombril était assez vaste pour contenir une once de musc noir, ses cuisses étaient lourdes et à la fois fermes et élastiques comme des coussins bourrés de plumes d’autruche, et, à leur sommet, dans son nid chaud et charmant, semblable à un lapin sans oreilles, une histoire pleine de gloire, avec sa terrasse et son territoire, et ses vallons en entonnoir, où se laisser choir pour oublier les chagrins noirs. Et l’on pouvait également la prendre pour une coupole de cristal, ronde de tous les côtés et assise sur une base, solide, ou pour une tasse d’argent reposant renversée. Et c’est à une telle adolescente que peuvent s’appliquer ces vers du poète :

« Elle vint à moi, la jeune fille, vêtue de sa beauté comme le rosier de ses roses, et les seins en avant, ô grenades ! Et je m’écriai : « Voici la rose et les grenades ! »

Je me trompais ! Comparer tes joues aux roses, ô jeune fille, et les seins aux grenades, quelle erreur ! Car ni les roses des rosiers ni les grenades des jardins ne méritent la comparaison.

Car les roses, on peut les respirer, et les grenades on peut les cueillir, mais toi, ô virginale, qui peut se flatter de te sentir ou toucher ? »

Et telle était l’adolescente qui était montée s’asseoir, royale et nue, sur le trône, au bord du lac…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la cinq cent quatre-vingt-septième nuit.

Elle dit :

… Et telle était l’adolescente qui était montée s’asseoir, royale et nue, sur le trône au bord du lac.

Lorsqu’elle se fut reposée de son bain, elle dit à ses compagnes, couchées près d’elle sur l’estrade : « Donnez-moi mes vêtements de dessous ! » Et les jeunes filles s’approchèrent et lui mirent, pour tout vêtement, une écharpe d’or sur les épaules, une gaze verte sur les cheveux et une ceinture en brocart autour de la taille. Et ainsi elle fut parée ! Et elle était comme une nouvelle épousée, et plus merveilleuse qu’aucune merveille. Et Hassân la regardait, caché derrière les arbres de la terrasse, et malgré tout le désir qui le poussait à s’avancer, il ne parvenait point à faire un mouvement, tant il était immobilisé par l’admiration et anéanti par l’émotion. Et l’adolescente dit : « Ô princesses, voici le matin qui se lève, et il est temps que nous songions au départ, car notre pays est loin, et nous nous sommes assez reposées ! » Alors elles la vêtirent de sa robe de plumes, se vêtirent également de la même manière, et toutes ensemble s’envolèrent, mettant de la clarté dans le ciel du matin.

Tout cela ! Et Hassân, stupéfait, les suivait des yeux et, bien longtemps après qu’elles eurent disparu, il continua à fixer l’horizon lointain, en proie à la violence d’une passion que n’avait jamais allumée en son âme la vue de toute autre fille de la terre. Et les larmes de désir et d’amour coulèrent le long de ses joues, et il s’écria : « Ah ! Hassân, infortuné Hassân ! Voici ton cœur désormais entre les mains des filles des genn, toi que nulle beauté ne sut fixer dans ta patrie ! » Et, plongé dans une profonde rêverie, et la joue sur la main, il improvisa :

« Quel matin t’accueille, ô disparue, sous sa rosée ? De lumière vêtue et de beauté tu m’apparus pour torturer mon cœur et t’en aller.

Ils ont osé prétendre que l’amour est rempli de douceur ? Ah ! si ce martyre est doux, quelle serait donc l’amertume de la myrrhe ? »

Et il continua à soupirer de la sorte, sans fermer l’œil, jusqu’au lever du soleil. Puis il descendit sur le bord du lac, et se mit à errer de-ci de-là, respirant dans l’air frais les effluves qu’elles avaient laissés. Et il continua à se consumer tout le jour dans l’attente de la nuit, pour remonter alors sur la terrasse, espérant le retour des oiseaux. Mais rien ne vint cette nuit-là ni les autres nuits. Et Hassân, désespéré, ne voulut plus ni manger, ni boire, ni dormir, et ne fit que s’enivrer de plus en plus de sa passion pour l’inconnue. Et, de cette façon, il dépérit et jaunit ; et ses forces peu à peu l’abandonnèrent, et il se laissa tomber sur le sol, se disant : « La mort est encore préférable à cette vie de souffrance ! »

Sur ces entrefaites, les sept princesses, filles du roi du Gennistân, revinrent des fêtes où elles avaient été conviées par leur père. Et la plus jeune courut, avant même de changer ses vêtements de voyage, à la recherche de Hassân. Et elle le trouva dans sa chambre, étendu sur son lit, bien pâle et bien changé ; et il avait les paupières fermées, et des larmes coulaient lentement le long de ses joues. Et la jeune fille, à cette vue, poussa un cri douloureux et se jeta sur lui et l’entoura de ses bras, comme la sœur le fait pour son frère, et le baisa sur le front et sur les yeux, lui disant : « Ô mon frère bien-aimé, par Allah ! mon cœur se fend de te voir en cet état ! Ah ! dis-moi de quel mal tu souffres, pour que j’en trouve le remède ! » Et Hassân, la poitrine soulevée de sanglots, fit de la tête et de la main un signe qui signifiait : « Non ! » et ne prononça pas une parole. Et la jeune fille, tout en larmes, et avec des caresses infinies dans la voix, lui dit : « De grâce, mon frère Hassân, âme de mon âme, délices de mes paupières, de voir tes yeux enfoncés de maigreur dans leurs orbites, et effacées les roses de tes joues chéries, la vie m’est devenue étroite et sans charme ! Je te conjure, par l’affection sacrée qui nous lie, de ne point cacher tes peines et ton mal à une sœur qui voudrait racheter ta vie au prix de mille siennes ! » Et, éperdue, elle le couvrait de baisers et lui tenait les deux mains appuyées contre sa poitrine, et le suppliait ainsi à genoux près de sa couche. Et Hassân, au bout d’un certain temps, poussa plusieurs soupirs déchirants et, d’une voix éteinte, improvisa ces vers :

« Si tu regardais attentivement, tu trouverais, sans explication, la cause de mes souffrances. Mais à quoi bon connaître une maladie qui n’a point de remède ?…

Mon cœur a changé de place, et mes yeux ne savent plus dormir ! Et ce qui a été changé par l’amour ne peut être restauré que par l’amour ! »

Puis les larmes de Hassân coulèrent en abondance ; et il ajouta : « Ah ! ma sœur, quel secours peux-tu apporter à quelqu’un qui souffre de sa faute ? Et puis j’ai bien peur que tu ne puisses que me laisser mourir de mon chagrin et de mon infortune ! » Mais la jeune fille s’écria : « Le nom d’Allah sur toi et autour de toi, ô Hassân ! Que dis-tu là ? Dût mon âme quitter mon corps, je ne saurais faire autrement que de te venir en aide ! » Alors Hassân, avec des sanglots dans la voix, dit : « Sache donc, ô ma sœur Bouton-de-Rose, qu’il y a dix jours que je n’ai pris de nourriture et cela à cause de telles et telles choses qui me sont arrivées ! » Et il lui raconta toute son aventure, sans en omettre un détail !

Lorsque Bouton-de-Rose eut entendu le récit de Hassân, loin de s’en montrer formalisée, comme elle aurait pu l’être, elle compatit grandement à sa peine, et se mit à pleurer avec lui…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la cinq cent quatre-vingt-huitième nuit.

Elle dit :

… Elle compatit grandement à sa peine, et se mit à pleurer avec lui. Puis elle lui dit : « Ô mon frère, calme ton âme chérie, rafraîchis tes yeux et sèche tes larmes ! Car, moi, je te jure que je suis prête à risquer ma chère vie et mon âme précieuse pour remédier à ce qui t’arrive et réaliser ton désir en te faisant posséder l’inconnue que tu aimes, inschallah ! Mais je te recommande, ô mon frère, de tenir la chose secrète et de ne pas en dire un mot à mes sœurs, sans quoi tu risques de te perdre et de me perdre avec toi. Et, si elles te parlent de la porte défendue et t’interrogent à ce sujet, dis-leur : « Je ne connais pas cette porte-là ! » Et si, désolées de te voir si languissant, elles te font des questions, tu leur diras : « Si je suis languissant, c’est d’avoir trop longtemps, dans cette solitude, souffert de votre absence ! Et mon cœur a beaucoup travaillé à votre sujet ! » Et Hassân répondit : « Certes ! c’est ainsi que je parlerai ! car ton idée est excellente ! » Et il embrassa Bouton-de-Rose, et sentit son âme se tranquilliser et sa poitrine se dilater d’être ainsi soulagé de la grande crainte qu’il avait de voir sa sœur se fâcher contre lui à cause de sa porte défendue ! Et, désormais rassuré, il respira à son aise et demanda à manger. Et Bouton-de-Rose l’embrassa encore une fois et se hâta d’aller, les larmes aux yeux, rejoindre ses sœurs auxquelles elle dit : « Hélas ! mes sœurs, mon pauvre frère Hassân est bien malade ! Depuis dix jours pas un aliment n’est descendu dans son estomac, fermé à cause de notre absence et du désespoir où il est plongé ! Nous l’avons laissé seul ici, le pauvre bien-aimé, sans personne pour lui tenir compagnie ; et alors il s’est rappelé sa mère et sa patrie, et ces souvenirs l’ont saturé d’amertume. Oh ! que son sort est pitoyable, mes sœurs ! »

À ce discours de Bouton-de-Rose, les princesses, qui étaient douées d’une âme charmante et facile à émouvoir, s’empressèrent de courir porter à manger et à boire à leur frère ; et elles s’efforcèrent de le consoler et de le ranimer par leur présence et leurs paroles ; et, pour le distraire, elles lui racontèrent toutes les fêtes et les merveilles qu’elles avaient vues au palais de leur père, dans le Gennistân. Et, pendant un mois entier, elles ne cessèrent de lui prodiguer les soins les plus attentifs et les plus tendres, sans parvenir toutefois à le guérir tout à fait.

Au bout de ce temps, les princesses, à l’exception de Bouton-de-Rose qui demanda à rester au palais pour ne point laisser Hassân seul, sortirent pour aller à la chasse, selon leur habitude ; et elles surent bon gré à leur jeune sœur de son attention pour leur hôte. Or, dès qu’elles furent parties, la jeune fille aida Hassân à se lever, le prit dans ses bras, et le conduisit sur la terrasse qui dominait le lac. Et, là, le prenant dans son sein, et lui faisant reposer la tête contre son épaule, elle lui dit : « Dis-moi maintenant, mon agneau, dans lequel de ces pavillons échelonnés sur le bord du lac tu as aperçu celle qui te cause tant d’alarmes. » Et Hassân répondit : « Ce n’est point dans un de ces pavillons que je l’ai vue, mais c’est d’abord dans l’eau du lac et ensuite sur le trône de cette estrade ! » À ces paroles, la jeune fille devint fort pâle de teint et s’écria : « Ô notre malheur ! Mais alors, ô Hassân, c’est la fille même du roi des genn, qui règne sur le vaste empire dont mon père n’est qu’un des lieutenants ! Et le pays où notre roi réside est à une distance infranchissable et environné d’une mer que les hommes ni les genn ne peuvent traverser. Et il a sept filles, dont celle que tu as vue est la plus jeune. Et il a une garde composée uniquement d’adolescentes guerrières d’une naissance illustre, qui commandent chacune à un corps de cinq mille amazones. Or c’est précisément celle que tu as vue qui est la plus belle et la plus aguerrie de toutes les adolescentes royales ; et elle surpasse toutes les autres en courage et en adresse. Elle s’appelle Splendeur ! Elle vient ici se promener à chaque nouvelle lune, en compagnie des filles des chambellans de son père. Quant à leurs manteaux de plumes, qui les portent dans les airs comme des oiseaux, ils appartiennent à la garde-robe des génies ! Et c’est grâce à ces manteaux que nous allons pouvoir atteindre notre but. Sache, en effet, ô Hassân, que le seul moyen que tu aies de te rendre maître de sa personne, c’est de t’emparer de ce vêtement enchanté. Pour cela, tu n’as qu’à attendre ici son retour, en te cachant ; et tu profiteras du moment où elle sera descendue se baigner dans le lac, pour enlever le manteau et n’enlever rien que cela ! Et, du coup, tu la possèdes elle-même ! Et alors prends bien garde de céder à ses supplications, et de lui rendre son manteau, sinon tu es perdu sans recours, et nous serons toutes également les victimes de sa vengeance, et notre père avec nous ! Saisis-la plutôt par les cheveux, et entraîne-la avec toi ; et elle se soumettra à toi et t’obéira ! Et il arrivera ce qui arrivera…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la cinq cent quatre-vingt-neuvième nuit.

Elle dit :

… Et il arrivera ce qui arrivera. »

À ce discours de Bouton-de-Rose, Hassân fut transporté de joie et sentit une vie nouvelle entrer en lui et lui rendre la plénitude de ses forces. Et il se leva debout sur ses pieds et prit dans ses mains la tête de sa sœur et l’embrassa tendrement, en la remerciant de son amitié. Et tous deux descendirent dans le palais et passèrent le reste du temps à s’entretenir doucement de choses et d’autres, en compagnie des autres jeunes filles.

Or, le lendemain, qui était précisément le jour de la nouvelle lune, Hassân attendit la nuit pour aller se cacher derrière l’estrade du bord du lac. Et il était à peine là depuis quelques instants, qu’un bruit d’ailes se fit entendre dans le silence nocturne et, à la clarté de la lune, les oiseaux, si impatiemment désirés, arrivèrent et descendirent dans le lac, après avoir ôté leurs manteaux de plumes et leurs soieries de dessous. Et la merveilleuse Splendeur, fille du roi des rois des genn, plongea, elle aussi, dans l’eau sa chair de gloire nue. Et elle était plus belle et plus désirable que la première fois. Et Hassân, malgré l’admiration et l’émoi où il se trouvait, put tout de même se glisser, sans être vu, jusqu’à l’endroit où étaient posés les vêtements, enlever le manteau de plumes de l’adolescente royale, et s’esquiver en toute hâte derrière l’estrade.

Lorsque la belle Splendeur fut sortie du bain, d’un coup d’œil elle s’aperçut, au désordre des vêtements épars sur le gazon, qu’une main étrangère avait profané leurs effets. Et elle s’approcha et constata que son manteau à elle avait disparu. Et elle poussa un grand cri de terreur et de désespoir, et se frappa le visage et la poitrine. Oh ! qu’elle était belle ainsi, sous la lune, la désespérée ! Mais ses compagnes, au cri entendu, se précipitèrent pour voir quelle était l’affaire, et, comprenant ce qui venait de se passer, elles prirent en hâte chacune son manteau et, sans songer à sécher leur nudité et à se vêtir de leurs soieries de dessous, elles s’enveloppèrent de leurs plumes volantes et, rapides comme des gazelles effarées ou des colombes poursuivies par un faucon, elles s’enfuirent éperdument à travers les airs. Et elles disparurent en un clin d’œil, laissant seule, au bord du lac, l’éplorée, la douloureuse, l’indignée Splendeur, fille de leur roi.

Alors, Hassân, bien que tremblant d’émotion, s’élança de sa cachette sur l’adolescente nue qui s’enfuit. Et il la poursuivit autour du lac, l’appelant par les noms les plus tendres, et l’assurant qu’il ne lui voulait aucun mal. Mais elle, telle une biche aux abois, courait, les bras en avant, haletante, les cheveux au vent, affolée d’être ainsi surprise dans sa chair intime de vierge. Mais Hassân, bondissant, finit par l’atteindre ; et il la saisit par sa chevelure qu’il enroula autour de son poignet, et la contraignit de le suivre. Alors elle ferma les yeux et, résignée à son sort, se laissa mener sans opposer de résistance. Et Hassân la conduisit dans sa chambre où, sans se laisser toucher par ses supplications et ses pleurs, il l’enferma pour courir sans retard prévenir sa sœur et lui annoncer la bonne nouvelle de son succès.

Aussitôt, Bouton-de-Rose se rendit à la chambre de Hassân et trouva l’éplorée Splendeur qui se mordait les mains de désespoir, et qui pleurait toutes les larmes de ses yeux. Et Bouton-de-Rose se jeta à ses pieds pour lui rendre hommage et, après avoir embrassé la terre, lui dit : « Ô ma souveraine, la paix sur toi et la grâce d’Allah et ses bénédictions ! Tu éclaires la demeure et la parfumes de ta venue ! » Et Splendeur répondit : « Comment ! c’est toi, Bouton-de-Rose ! c’est donc ainsi que tu permets que les enfants des hommes traitent la fille de ton roi ! Tu connais la puissance de mon père ; tu sais que les rois des genn lui sont soumis, et qu’il commande à des légions d’éfrits et de mareds, innombrables comme les grains du sable marin ; et tu as osé recevoir un homme dans ta demeure pour qu’il puisse me surprendre, et tu as trahi la fille de ton souverain ! Sinon, comment cet homme aurait-il trouvé le chemin du lac où je me baignais ? »

À ces paroles, la sœur de Hassân répondit : « Ô princesse, fille de notre souverain, ô la plus belle et la plus admirée des filles des genn et des humains ! Sache que celui qui t’a surprise dans ton bain, ô lustrale, est un adolescent à nul autre pareil. Et il est, en vérité, doué de manières trop charmantes pour avoir eu la moindre intention de le désobliger. Mais quand une chose a été fixée par la destinée, elle doit courir ! Et, justement, la destinée du beau jeune homme qui t’a surprise l’a rendu passionnément amoureux de ta beauté : et les amoureux sont excusables ! Et de t’aimer comme il t’aime il ne peut être coupable à tes yeux ! Et, d’ailleurs, Allah n’a-t-il point créé les femmes pour les hommes ? Et celui-là n’est-il pas le plus charmant adolescent qui soit sur terre ? Si tu savais, ô ma maîtresse, comme il a été malade depuis le jour où pour la première fois il t’a vue ! Il a failli en perdre son âme ! Ainsi ! » Et elle continua à raconter à la princesse toute la violence de la passion allumée dans le cœur de Hassân, et termina, en disant : « Et n’oublie pas, ô ma maîtresse, qu’il t’a choisie au milieu de tes dix compagnes, comme la plus belle et la plus merveilleuse ! Et, pourtant, comme toi elles étaient nues, et comme toi faciles à surprendre dans leur bain ! »

En entendant ce discours de la sœur de Hassân, la belle Splendeur vit bien qu’elle devait renoncer à tout plan d’évasion, et se contenta de pousser un grand soupir de résignation. Et Bouton-de-Rose courut aussitôt lui apporter une magnifique robe dont elle la vêtit…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la cinq cent quatre-vingt-dixième nuit.

Elle dit :

… Et Bouton-de-Rose courut aussitôt lui apporter une magnifique robe dont elle la vêtit. Ensuite elle lui servit à manger, et fit tous ses efforts pour bannir son chagrin. Et la belle Splendeur finit par se consoler un peu et dit : « Je vois bien qu’il était écrit dans ma destinée que je devais être séparée de mon père, de ma famille et des demeures de la patrie ! Et il faut que je me soumette aux arrêts du destin ! » Et la sœur de Hassân ne manqua pas de la maintenir dans cette résolution, et fit si bien que les larmes de la princesse s’arrêtèrent tout à fait et qu’elle se résigna à son sort. Alors, la sœur de Hassân s’absenta un moment pour courir auprès de son frère et lui dire : « Hâte-toi de te rendre à l’instant vers ta bien-aimée, car le moment est propice. Une fois que tu auras pénétré dans la chambre, commence par lui baiser les pieds, puis les mains, puis la tête. Et alors seulement adresse-lui la parole, et cela de la façon la plus éloquente et la plus gentille ! » Et Hassân, tremblant d’émotion, se rendit auprès de la princesse qui, l’ayant reconnu, le regarda attentivement et fut, malgré son dépit, touchée à l’extrême par sa beauté. Mais elle baissa les yeux, et Hassân lui embrassa les pieds et les mains et la baisa ensuite sur le front, entre les deux yeux, en lui disant : « Ô souveraine des plus belles, vie des âmes, joie des regards, jardin de l’esprit, ô reine, ô ma souveraine ! de grâce, tranquillise ton cœur, et rafraîchis tes yeux, car ton sort est plein de bonheur ! Moi, je n’ai pour tout dessein à ton sujet que d’être uniquement ton esclave fidèle, comme déjà ma sœur est ta servante. Et mon intention n’est point de te violenter, mais de t’épouser d’après la loi d’Allah et de son Envoyé ! Et alors je te conduirai à Bagdad, ma patrie, où je t’achèterai des esclaves des deux sexes, et une demeure digne de toi par sa magnificence. Ah ! si tu savais quel pays admirable que celui où s’élève Bagdad, la ville de paix, et comme ses habitants sont aimables, polis et accueillants, et comme leur abord est délicieux, et de bon augure ! Et puis, j’ai une mère qui est la meilleure des femmes et qui t’aimera comme sa fille, et qui te fera des plats merveilleux, car c’est certainement elle qui sait le mieux faire la cuisine dans tout le pays d’Irak ! »

Ainsi parla Hassân à l’adolescente Splendeur, fille du roi du Gennistân ! Et la princesse ne lui répondait ni par un mot, ni par une lettre, ni par un signe ! Et, soudain, on entendit frapper à la porte du palais. Et Hassân, qui était chargé d’ouvrir et de fermer les portes, dit : « Excuse-moi, ô ma maîtresse ! je vais m’absenter un moment ! » Et il courut ouvrir la porte. Or c’étaient ses sœurs qui revenaient de la chasse, et qui, le voyant de nouveau revenu à la santé et les joues éclairées, se réjouirent et furent ravies à la limite du ravissement. Et Hassân se garda bien de leur parler de la princesse Splendeur, et les aida à porter le produit de leur chasse, qui consistait en gazelles, en renards, en lièvres, en buffles, et en bêtes fauves de toutes les espèces. Et il fut avec elles d’une amabilité excessive, les embrassant l’une après l’autre sur le front, et les cajolant, et leur témoignant de l’amitié avec une effusion à laquelle elles n’étaient pas habituées de sa part, vu qu’il réservait toutes ses caresses à leur jeune sœur, Bouton-de-Rose ! Aussi furent-elles agréablement surprises de ce changement ; et même l’aînée des jeunes filles finit par soupçonner qu’il devait y avoir un motif qui occasionnait de tels transports ; et elle le regarda avec un sourire malicieux, cligna de l’œil et lui dit : « En vérité, ô Hassân, cette démonstration excessive nous étonne de ta part, toi qui jusqu’aujourd’hui acceptais nos caresses sans vouloir jamais nous les rendre ! Nous trouves-tu donc plus belles dans nos habits de chasse, ou bien nous aimes-tu mieux maintenant, ou bien sont-ce les deux motifs à la fois ? » Mais Hassân baissa les yeux, et poussa un soupir capable de fendre le cœur le plus endurci ! Et les princesses, étonnées, lui demandèrent : « Pourquoi donc soupires-tu de la sorte, ô notre frère ? Et qui peut troubler ta quiétude ? Veux-tu retourner auprès de ta mère, dans ta patrie ? Parle, Hassân, ouvre ton cœur à tes sœurs ! » Mais Hassân se tourna vers sa sœur Bouton-de-Rose, qui précisément venait d’arriver, et lui dit, en rougissant à l’extrême : « Parle plutôt, toi ! Car moi j’ai bien honte de leur dire la cause qui me trouble ! » Et Bouton-de-Rose dit : « Mes sœurs, ce n’est rien du tout ! Notre frère a simplement attrapé un bel oiseau de l’air, et désire, de vous autres, que vous l’aidiez à l’apprivoiser ! » Et toutes s’écrièrent : « Certes ! cela n’est rien du tout ! Mais pourquoi Hassân rougit-il tellement de cette chose-là ? » Elle répondit : « Voilà ! C’est que Hassân aime d’amour, et de quel amour ! cet oiseau-là. » Elles dirent : « Par Allah ! et comment feras-tu, ô Hassân, pour montrer ton amour à un oiseau de l’air ? » Et Bouton-de-Rose dit, alors que Hassân baissait la tête et rougissait encore bien plus : « Avec la parole, avec le geste et avec tout ce qui s’ensuit ! » Elles dirent : « Mais, alors, c’est qu’il est bien grand, l’oiseau de notre frère ! » Bouton-de-Rose dit : « Il est de notre taille ! Écoutez-moi plutôt ! » Et elle ajouta : « Sachez, ô mes sœurs, que l’esprit des fils d’Adam est très borné ! C’est pourquoi, lorsque nous eûmes laissé ici tout seul notre pauvre Hassân, comme il se sentait la poitrine fort rétrécie, il se mit à errer à travers le palais pour se distraire. Mais il avait l’esprit si troublé qu’il confondit les clefs des chambres et ouvrit, par mégarde, la porte de l’appartement défendu, où se trouve la terrasse ! Et il lui arriva telle et telle chose ! » Et elle raconta, mais en atténuant la faute de Hassân, toute l’histoire, en ajoutant : « En tout cas, notre frère est excusable, car l’adolescente est belle ! Ah ! si vous saviez, mes sœurs, comme elle est belle ! »

À ce discours de Bouton-de-Rose, ses sœurs lui dirent : « Si elle est aussi belle que tu le dis, commence, avant de nous la montrer, par nous la dépeindre à peu près ! » Bouton-de-Rose dit : « Vous la dépeindre, ya Allah ! qui le pourrait ! Des poils me pousseraient plutôt sur la langue, avant que je puisse vous dire ses charmes, même approximativement. Je veux bien pourtant essayer, ne fût-ce que pour vous empêcher, en la voyant, de tomber sur le dos !

« Bismillah, ô mes sœurs ! gloire à Celui qui a revêtu de splendeur sa nudité de jasmin ! Elle surpasse les gazelles par la beauté de sa nuque et par l’éclat de ses yeux noirs, et l’araka par la sveltesse de sa taille ! Sa chevelure est une nuit d’hiver, épaisse et noire ; sa bouche, imitant la rose, est le sceau même de Soleïmân ; ses dents de jeune ivoire sont un collier de perles, ou des grêlons d’égale grosseur ; son cou est un lingot d’argent ; son ventre a des coins et des recoins, et sa croupe des fossettes et des étages ; son nombril est assez vaste pour contenir une once de musc noir ; ses cuisses sont lourdes et à la fois fermes et élastiques comme des coussins bourrés de plumes d’autruche, et, à leur sommet, dans son nid chaud et charmant, semblable à un lapin sans oreilles, une histoire pleine de gloire, avec sa terrasse et son territoire, et ses vallons en entonnoir, où se laisser choir pour oublier les chagrins noirs. Et ne vous y trompez point, ô sœurs ! Car vous pourriez, en la voyant, la prendre également pour une coupole de cristal ronde de tous les côtés et assise sur une base solide, ou pour une tasse d’argent reposant renversée. Et c’est à une telle adolescente que s’appliquent judicieusement ces vers du poète :

« Elle vint à moi, la jeune fille, vêtue de sa beauté comme le rosier de ses roses, et les seins en avant, ô grenades ! Et je m’écriai : « Voici la rose et les grenades ! »

Je me trompais ! comparer les joues aux roses, ô jeune fille, et tes seins aux grenades, quelle erreur ! car ni les roses des rosiers ni les grenades des jardins ne méritent la comparaison.

Car les roses, on peut les respirer, et les grenades on peut les cueillir, mais toi, ô virginale, qui peut se flatter de te sentir ou toucher ? »

« Et voilà, ô mes sœurs, ce que, d’un coup d’œil, j’ai pu voir de la princesse Splendeur, fille du roi des rois du Gennistân...

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la cinq cent quatre-vingt-onzième nuit.

Elle dit :

… Et voilà ce que j’ai pu voir de la princesse Splendeur, fille du roi des rois du Gennistân ! »

Lorsque les jeunes filles eurent entendu ces paroles de leur sœur, elles s’écrièrent, émerveillées : « Que tu as raison, ô Hassân, d’être épris de cette adolescente splendide ! Mais, par Allah ! hâte-toi de nous conduire auprès d’elle, pour que nous la voyions de nos yeux ! » Et Hassân, rassuré du côté de ses sœurs, les conduisit au pavillon où se trouvait la belle Splendeur. Et elles, voyant sa beauté sans pareille, baisèrent la terre entre ses mains, et, après les salams de bienvenue, lui dirent : « Ô fille de notre roi, certes ! ton aventure avec l’adolescent, notre frère, est prodigieuse. Mais, nous toutes ici debout entre tes mains, nous te prédisons le bonheur dans le futur, et nous t’assurons que, durant toute ta vie, tu n’auras qu’à te louer grandement de cet adolescent, notre frère, et de la délicatesse de manières et de son adresse en tout, et de son affection ! Songe en outre qu’au lieu de se servir d’un intermédiaire il t’a lui-même déclaré sa passion, et ne t’a rien demandé d’illicite ! Et nous, si nous n’étions pas certaines que les jeunes filles ne peuvent se passer d’hommes, nous ne ferions pas auprès de toi, la fille de notre roi, une démarche aussi hardie ! Laisse-nous donc te marier avec notre frère, et tu seras contente de lui, nous te le certifions sur notre cou ! » Et, ayant dit ces paroles, elles attendirent la réponse. Mais, comme la belle Splendeur ne disait ni oui ni non, Bouton-de-Rose s’avança et lui prit la main dans ses mains et lui dit : « Avec ta permission ! ô notre maîtresse ! » et elle se tourna vers Hassân et lui dit : « Avance ta main, toi ! » Hassân avança la main, et Bouton-de-Rose la prit et l’unit dans les siennes à celle de la princesse Splendeur, en leur disant à tous deux : « Avec l’assentiment d’Allah et par la loi de son Envoyé, je vous marie ! » Et Hassân, à la limite du bonheur, improvisa ces vers :

« Ô mélange admirable réuni en toi, houria ! En voyant ton glorieux visage baigné dans l’eau de la beauté, qui pourrait en oublier la rayonnante splendeur !

Mes yeux te voient composée précieusement de rubis, pour toute la moitié de ton corps charmant, de perles pour le tiers, de musc noir pour le cinquième et d’ambre pour le sixième, ô toute dorée !

Parmi les vierges nées de l’Ève première, et parmi les beautés qui habitent les multiples jardins des cieux, il n’en est aucune qu’on puisse te comparer !

Veux-tu me donner la mort ? Ne me pardonne pas ! L’amour a fait bien d’autres victimes ! Veux-tu me rappeler à la vie, abaisse tes yeux vers moi, ô ornement du monde ! »

Et les jeunes filles, en entendant ces vers, s’écrièrent toutes ensemble, en se tournant vers Splendeur : « Ô princesse, nous blâmeras-tu maintenant de t’avoir amené un jouvenceau qui s’exprime d’une si belle façon, et en vers si beaux ? » Et Splendeur demanda : « Est-il donc poète ? » Elles dirent : « Mais certainement ! Il improvise et compose avec une facilité merveilleuse des poèmes et des odes de milliers de vers, où règne toujours un très vif sentiment ! » Ces paroles, qui montraient si clairement le nouveau mérite de Hassân, achevèrent enfin de gagner le cœur de la nouvelle épousée. Et elle regarda Hassân en souriant sous ses grands cils. Et Hassân, qui n’attendait qu’un signe de ses yeux, la prit dans ses bras et l’emporta dans sa chambre. Et là, avec sa permission, il ouvrit en elle ce qu’il y avait à ouvrir, et brisa ce qu’il y avait à briser, et décacheta ce qu’il y avait de scellé ! Et il se dulcifia de tout cela à la limite de la dulcification ; et elle également. Et ils éprouvèrent, tous deux, la somme de toutes les joies du monde en peu de temps. Et l’amour s’incrusta dans le cœur de Hassân pour la jouvencelle, au-delà de toutes les passions. Et il chanta longuement de tous ses oiseaux ! Or gloire à Allah qui unit ses Croyants dans les délices et ne leur calcule pas ses dons bienheureux ! C’est toi, Seigneur, que nous adorons, c’est toi dont nous implorons le secours ! Dirige-nous dans le sentier droit, dans le sentier de ceux que tu as comblés de tes bienfaits, et non pas de ceux qui ont encouru ta colère, ni de ceux qui sont dans l’égarement !

Or Hassân et Splendeur passèrent de la sorte ensemble quarante jours au sein de toutes les jouissances que procure l’amour. Et les sept princesses, surtout Bouton-de-Rose, s’efforcèrent de varier chaque jour les plaisirs des deux époux, et de leur rendre le séjour du palais le plus agréable qu’il leur fut possible. Mais, au bout du quarantième jour, Hassân vit en songe sa mère, qui lui reprochait de l’avoir oubliée, tandis qu’elle passait les jours et les nuits à pleurer sur le tombeau qu’elle lui avait fait élever dans la maison. Et il se réveilla les larmes aux yeux, et poussant des soupirs à fendre l’âme ! Et les sept princesses, ses sœurs, accoururent en l’entendant pleurer ; et Bouton-de-Rose, éplorée plus que toutes les autres, demanda à la fille du roi des genn ce qui était arrivé à son époux ! Et Splendeur répondit : « Je ne sais pas ! » Et Bouton-de-Rose dit : « Je vais alors moi-même m’informer du sujet de son trouble ! » Et elle demanda à Hassân : « Qu’as-tu, mon agneau ? » Et les larmes de Hassân ne firent que couler avec plus de violence ; et il finit par raconter son rêve, en se lamentant beaucoup…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la cinq cent quatre-vingt-douzième nuit.

Elle dit :

… Et il finit par raconter son rêve, en se lamentant beaucoup. Alors, ce fut au tour de Bouton-de-Rose de pleurer et de gémir, tandis que ses sœurs disaient à Hassân : « En ce cas, ô Hassân, nous ne pouvons te retenir davantage ici ni t’empêcher de retourner dans ton pays revoir ta mère chérie. Seulement, nous te supplions de ne point nous oublier et de nous promettre de revenir nous faire une visite, une fois tous les ans ! » Et sa petite sœur Bouton-de-Rose se jeta à son cou en sanglotant, et finit par tomber évanouie de douleur. Et, lorsqu’elle reprit connaissance, elle récita tristement des vers d’adieu, et enfonça sa tête dans ses genoux, refusant toute consolation. Et Hassân se mit à l’embrasser et à la cajoler ; et il lui promit par serment de revenir la voir une fois tous les ans. Et pendant ce temps, sur la prière de Hassân, ses autres sœurs se mirent à faire les préparatifs du voyage. Et quand tout fut prêt, elles lui demandèrent : « De quelle manière veux-tu retourner à Bassra ? » Il dit : « Je ne sais pas ! » Puis soudain il se rappela le tambour magique qu’il avait enlevé au magicien Bahram et sur lequel était tendue la peau de coq. Et il s’écria : « Par Allah ! voilà l’affaire. Mais je ne sais point m’en servir ! » Alors Bouton-de-Rose, qui pleurait, sécha un moment ses larmes et, se levant, dit à Hassân : « Ô mon frère bien-aimé, moi je vais t’enseigner le moyen de te servir de ce tambour ! » Et elle prit le tambour, et, l’appuyant sur son flanc, elle fit le simulacre de battre des doigts sur la peau de coq. Puis elle dit à Hassân : « C’est comme ça qu’il faut faire ! » Et Hassân dit : « J’ai compris, ma sœur ! » Et il prit à son tour le tambour des mains de la jeune fille, et le battit de la même manière qu’il avait vu faire à Bouton-de-Rose, mais avec beaucoup de force. Et aussitôt, de tous les points de l’horizon surgirent de grands chameaux, des dromadaires de course, des mulets et des chevaux. Et tout le troupeau accourut au galop se ranger tumultueusement, sur une longue file, d’abord les chameaux, puis les dromadaires de course, puis les mulets et les chevaux.

Alors, les sept princesses choisirent les meilleures bêtes et congédièrent le reste. Et elles chargèrent sur celles qu’elles avaient choisies les ballots précieux, les cadeaux, les effets et les provisions de bouche. Et elles mirent sur le dos d’un grand dromadaire de course un magnifique palanquin à deux places pour les deux époux. Et alors commencèrent les adieux. Oh ! qu’ils furent douloureux ! Pauvre Bouton-de-Rose ! Tu fus triste, et tu pleurais ! Comme ton cœur fraternel se fendait en embrassant Hassân qui partait avec la fille du roi ! Et tu gémissais comme une tourterelle violemment séparée d’avec son tourtereau ! Ah ! tu ne savais pas encore, ô tendre Bouton-de-Rose, combien d’amertume renferme la coupe de la séparation ! Et tu ne te doutais pas que ton bien-aimé Hassân, dont tu préparais le bonheur, ô pleine de pitié, devait être si tôt enlevé à ton affection ! Mais tu le reverras, sois-en certaine ! Tranquillise donc ton âme chérie, et rafraîchis tes yeux ! À force de pleurer, tes joues sont devenues, de roses qu’elles étaient, semblables aux fleurs du grenadier ! Cesse tes pleurs, Bouton-de-Rose ! Tranquillise ton âme chérie et rafraîchis tes yeux ! Tu reverras Hassân, car ainsi le veut la destinée !

Or donc la caravane se mit en marche, au milieu des cris déchirants des adieux, et disparut au loin, tandis que Bouton-de-Rose retombait évanouie. Et, avec la rapidité de l’oiseau, elle traversa les montagnes et les vallées, les plaines et les déserts, et, avec l’assentiment d’Allah qui lui écrivit la sécurité, elle arriva sans encombre à Bassra.

Lorsqu’ils furent à la porte de la maison, Hassân entendit sa mère gémir et déplorer douloureusement l’absence de son fils ; et ses yeux se remplirent de larmes, et il frappa à la porte. Et, du dedans, la voix cassée de la pauvre vieille demanda : « Qui est à la porte ? » Et Hassân dit : « Ouvre-nous ! » Et elle vint, en tremblant sur ses pauvres jambes, ouvrir la porte et, malgré sa vue affaiblie par les larmes, elle reconnut son fils Hassân. Alors elle poussa un grand soupir et tomba évanouie ! Et Hassân lui prodigua ses soins, aidé de son épouse, et la fit revenir à elle. Alors il se jeta à son cou, et ils s’embrassèrent tendrement, en pleurant de joie. Et, après les premiers transports, Hassân dit à sa mère : « Ô mère, voici ta fille, mon épouse, que je t’amène pour te servir ! » Et la vieille regarda Splendeur, et, en la voyant si belle, elle fut éblouie et faillit voir s’envoler sa raison. Et elle lui dit : « Qui que tu sois, ma fille, sois la bienvenue dans la maison que tu illumines ! » Et elle demanda à Hassân : « Mon fils, comment s’appelle ton épouse ? » Il répondit : « Splendeur, ô ma mère ! » Elle dit : « Ô convenance du nom ! Qu’il fut bien inspiré celui qui t’a trouvé ce nom, ô fille de bénédiction ! Et elle la prit par la main et s’assit à côté d’elle sur le vieux tapis de la maison. Et Hassân alors se mit à raconter à sa mère toute son histoire, depuis sa disparition soudaine jusqu’à son retour à Bassra, sans oublier un seul détail. Et sa mère fut émerveillée de ce qu’elle entendait, à la limite de l’émerveillement, et ne sut plus comment faire pour honorer, selon son rang, la fille du roi des rois du Gennistân.

Or, pour commencer, elle se hâta d’aller au souk acheter toutes sortes de provisions de première qualité ; et elle alla ensuite au souk des soieries, et acheta dix robes splendides, ce qu’il y avait de plus cher chez les grands marchands ; et elle les apporta à l’épouse de Hassân et l’en vêtit, en les lui mettant toutes les dix à la fois, l’une au-dessus de l’autre, pour lui marquer de la sorte que rien n’était de trop pour son rang et son mérite. Et elle l’embrassa comme si c’eût été sa propre fille. Et elle se mit ensuite à lui cuisiner des mets extraordinaires et des pâtisseries à nulles autres pareilles. Et elle n’épargna rien pour la contenter, la comblant de soins et de délicates attentions. Après quoi, elle se tourna vers son fils et lui dit : « Je ne sais pas, Hassân, mais je crois bien que la ville de Bassra n’est pas digne du rang de ton épouse ; et il vaut mieux pour nous, sous tous les rapports, que nous allions vivre à Bagdad, la Cité de Paix, sous l’aile protectrice du khalifat Haroun Al-Rachid. Et puis, mon fils, nous voici devenus soudainement très riches, et je crains fort qu’en restant à Bassra, où nous sommes connus pour être pauvres, nous n’attirions l’attention d’une façon soupçonneuse, et soyons accusés, à cause de nos richesses, de pratiquer l’alchimie ! Le mieux, à mon avis, est de nous en aller au plus tôt à Bagdad, où, dès le commencement, nous serons connus pour être des princes ou des émirs du loin ! » Et Hassân répondit à sa mère : « L’idée est excellente ! » Et il se leva à l’heure et à l’instant, et vendit les meubles et la maison. Après quoi, il prit le tambour magique et fit résonner la peau de coq…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la cinq cent quatre-vingt-treizième nuit.

Elle dit :

… Après quoi, il prit le tambour magique et fit résonner la peau de coq. Et, aussitôt, surgirent du fond des airs les grands dromadaires, qui vinrent se ranger en file le long de la maison. Et Hassân et la mère de Hassân et l’épouse de Hassân prirent ce qu’ils avaient gardé de mieux en fait de choses précieuses et légères de poids, et, montant en palanquin, mirent les dromadaires au pas de course. Et, en moins de temps qu’il n’en faut pour reconnaître la main droite de la main gauche, ils arrivèrent sur les bords du Tigre, aux portes de Bagdad. Et Hassân prit les devants, et alla quérir un courtier qui lui fit faire l’acquisition, au prix de cent mille dinars, d’un magnifique palais, propriété d’un vizir d’entre les vizirs. Et il se hâta d’y conduire sa mère et son épouse. Et il meubla le palais avec un luxe fastueux, et acheta des esclaves des deux sexes, et des jeunes garçons et des eunuques. Et il n’épargna rien pour que son train de maison fût le plus remarquable de toute la ville de Bagdad.

Ainsi installé, Hassân mena dès lors, dans la Cité de Paix, une vie délicieuse avec son épouse Splendeur, entourés tous deux des soins minutieux de la vénérable vieille mère qui s’ingéniait tous les jours à confectionner un mets nouveau et à exécuter les recettes de cuisine qu’elle apprenait de ses voisines, et qui différaient beaucoup des recettes de Bassra ; car, à Bagdad, il y avait beaucoup de plats qu’on ne pouvait réussir nulle part ailleurs sur la face de la terre. Aussi, au bout de neuf mois de cette vie charmante et de cette nourriture soignée, l’épouse de Hassân accoucha heureusement de deux enfants mâles et jumeaux, beaux comme les lunes. Et on appela l’un Nasser et l’autre Manssour.

Or, au bout d’un an, le souvenir des sept princesses s’offrit à la mémoire de Hassân avec le rappel du serment qu’il leur avait fait. Et il éprouva le plus vif désir de revoir surtout sa sœur Bouton-de-Rose. Il fit donc les préparatifs nécessaires pour ce voyage, acheta les plus belles étoffes et les plus belles choses, dignes d’être offertes en cadeaux, qu’il put trouver à Bagdad et dans tout l’Irak, et fit part à sa mère du projet qu’il avait formé, en ajoutant : « Je veux seulement te recommander une chose, pendant mon absence, à la limite de la recommandation : c’est de garder bien soigneusement le manteau de plumes de mon épouse Splendeur, que j’ai caché dans le lieu le plus secret de la maison. Car, ô ma mère, sache bien que si mon épouse chérie avait l’occasion, pour notre plus grand malheur, de revoir ce manteau, elle se rappellerait à l’instant son instinct originel, qui est le vol des oiseaux, et ne pourrait s’empêcher de s’envoler d’ici, même à son cœur défendant ! Prends donc bien garde, ma mère, de lui montrer ce manteau-là ! Car, si ce malheur arrivait, moi, certainement, ou je mourrais de chagrin ou je me tuerais ! Je te recommande, en outre, de bien la soigner, vu qu’elle est délicate et habituée au dorlotement, et de ne point craindre de la servir toi-même de préférence aux servantes qui ne savent pas, comme toi, ce qui sied et ce qui ne sied pas, ce qui convient et ce qui ne convient pas, ce qui est raffiné et ce qui est grossier. Et surtout, ma mère, ne la laisse pas mettre un pied hors de la maison, ni faire sortir sa tête d’une fenêtre, ni même monter sur la terrasse du palais ; car je crains beaucoup le grand air pour elle, et que l’espace ne la tente de quelque manière ou par quelque endroit. Ainsi donc, voilà mes recommandations ! Et si tu veux ma mort, tu n’as qu’à les négliger ! » Et la mère de Hassân répondit : « Qu’Allah me garde de te désobéir, ô mon enfant ! Prions sur le Prophète ! Est-ce que je serais devenue folle pour avoir besoin de tant de recommandations, ou pour enfreindre le moindre de tes ordres ! Pars donc tranquille, ô Hassân, et calme ton esprit ! Et, à ton retour, avec la grâce d’Allah, tu n’auras qu’à demander à Splendeur si tout a marché comme tu le voulais ! Mais, moi, à mon tour, je veux te demander une chose, ô mon enfant, et c’est de ne pas prolonger loin de nous ton absence plus que le temps nécessaire pour aller et revenir, après un court séjour auprès des sept princesses ! »

Ainsi se parlèrent l’un à l’autre Hassân et la mère de Hassân. Et ils ne savaient pas ce que leur réservait l’inconnu dans le livre de la destinée, alors que la belle Splendeur entendait toutes les paroles qu’ils se disaient et les fixait dans sa mémoire. Or donc Hassân promit à sa mère qu’il ne s’absenterait que juste le temps nécessaire, et lui fit ses adieux, et alla embrasser son épouse Splendeur, et ses deux fils Nasser et Manssour qui tétaient le sein de leur mère. Après quoi, il battit la peau de coq du tambour.

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la cinq cent quatre-vingt-quatorzième nuit.

Elle dit :

… Après quoi, il battit la peau de coq du tambour, et enfourcha le dromadaire de course qui se présenta ; et, après avoir réitéré une seconde fois à sa mère toutes ses recommandations, il lui baisa la main. Puis il parla au dromadaire accroupi, qui se releva aussitôt sur ses quatre jambes et fila dans les airs, plutôt que sur terre, livrant ses membres au vent, et anéantissant, sous ses pas, la distance. Et il ne fut plus qu’un point au loin dans l’espace.

Or il est, en vérité, sans utilité de dire l’intensité de joie qui accueillit Hassân à son arrivée chez les sept princesses, et surtout le bonheur de Bouton-de-Rose, et comment elles ornèrent le palais de guirlandes de fleurs et l’illuminèrent. Laissons-le plutôt raconter à ses sœurs tout ce qu’il a à leur raconter, surtout la naissance de ses deux fils jumeaux Nasser et Manssour ; laissons-le, en outre, se livrer avec elles à la chasse et aux amusements ; et faites-moi la grâce, ô mes honorables et généreux auditeurs qui m’entourez, de revenir avec moi au palais de Hassân, à Bagdad, où nous avons laissé la vieille mère de Hassân et son épouse Splendeur. Accordez-moi cette faveur, ô mes seigneurs à la main ouverte, et vous verrez et vous entendrez ce que vos oreilles honorables et vos yeux admirables n’ont de leur vie jamais ouï, entendu ou soupçonné ! Et que sur vous descendent les bénédictions du Distributeur et les mieux choisies de ses faveurs. Écoutez-moi bien, seigneurs !

Donc, ô très illustres, lorsque Hassân fut parti, son épouse Splendeur ne bougea pas et ne quitta pas un instant la mère de Hassân, et cela pendant deux jours. Mais, au matin du troisième jour, elle baisa la main de la vieille dame en lui souhaitant le bonjour, et lui dit : « Ô ma mère, je voudrais bien aller au hammam, depuis le temps que je ne prends plus de bains, à cause de l’allaitement de Nasser et de Manssour ! » Et la vieille dame dit : « Ya Allah ! ô les paroles inconsidérées, ma fille ! Aller au hammam, ô notre calamité ! Ne sais-tu pas que moi et toi nous sommes des étrangères qui ne connaissons pas du tout les hammams de cette ville-ci ! Et comment pourrais-tu y aller sans y être conduite par ton époux, qui t’y précéderait d’abord pour te retenir d’avance une salle, et s’assurer que tout est propre là-dedans et que les cancrelats, les blattes et les cafards ne tombent pas de la voûte ! Or ton époux est absent, et moi je ne connais personne qui puisse le remplacer dans une si grave occasion ; et je ne puis moi-même t’accompagner, à cause de mon grand âge et de ma faiblesse ! Mais, si tu veux, ma fille, je vais te faire chauffer de l’eau ici même, et je te laverai la tête et te donnerai un bain délicieux dans le hammam de notre maison ! J’ai précisément tout ce qu’il faut pour cela, et j’ai même reçu avant-hier une boîte de terre parfumée d’Alep, et de l’ambre, et de la pâte épilatoire, et du henné ! Ainsi donc, ma fille, tu peux être tranquille à ce sujet. Ce sera excellent ! » Mais Splendeur répondit : « Ô ma maîtresse, depuis quand refuse-t-on aux femmes la permission du hammam ? Par Allah ! si tu avais dit ces choses-là même à une esclave, elle ne les aurait pas supportées, et plutôt que de continuer à rester dans votre maison, elle t’aurait demandé à être vendue au souk, à la criée ! Mais, ô ma maîtresse, que les hommes sont insensés qui s’imaginent que toutes les femmes se ressemblent, et qu’il faut prendre contre elles mille précautions plus tyranniques les unes que les autres, pour les empêcher de faire les choses illicites ! Mais, toi, tu dois bien savoir pourtant que lorsqu’une femme a fermement résolu de faire une chose, elle trouve toujours moyen, en dépit de tous les empêchements, d’en venir à bout, et que rien ne peut l’arrêter dans ses desseins, fussent-ils irréalisables ou pleins de désastres ! Ah ! hélas sur ma jeunesse ! on me soupçonne, et on n’a plus aucune foi en ma chasteté ! Et il ne me reste plus qu’à mourir ! » Et, ayant dit ces paroles, elle se mit à verser des larmes, à sangloter et à appeler sur sa tête les plus noires calamités !

Alors la mère de Hassân finit par se laisser toucher par ses pleurs et ses gémissements, en comprenant, d’ailleurs, qu’il n’y avait plus moyen désormais de la détourner de son dessein. Elle se leva donc, malgré son grand âge et la défense expresse de son fils, et prépara tout ce qu’il fallait pour le bain, en fait de linge propre et de parfums. Puis elle dit à Splendeur : « Allons ! ma fille, viens et ne t’attriste plus ! Mais qu’Allah nous sauvegarde de la colère de ton époux ! » Et elle sortit avec elle du palais, et l’accompagna au hammam le plus renommé de la ville.

Ah ! comme elle aurait mieux fait, la mère de Hassân, de ne point se laisser toucher par les plaintes de Splendeur, et de ne pas franchir le seuil de ce hammam ! Mais qui peut lire dans le livre des destinées, en dehors du Seul Voyant ? Et qui peut dire d’avance ce qu’il compte faire entre deux pas de chemin ? Mais nous, qui sommes des musulmans, nous croyons et nous nous fions à la Volonté Suprême ! Et nous disons : « Il n’y a de Dieu qu’Allah, et Mohammad est l’Envoyé d’Allah ! » Priez sur le Prophète, ô Croyants, mes illustres auditeurs !

Lorsque la belle Splendeur, précédée par la mère de Hassân qui portait le paquet de linge propre, eut pénétré dans le hammam, les femmes qui étaient étendues dans la grande salle centrale d’entrée poussèrent toutes ensemble un cri d’admiration, tant elles furent ravies par sa beauté…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la cinq cent quatre-vingt-quinzième nuit.

Elle dit :

… Lorsque la belle Splendeur, précédée par la mère de Hassân qui portait le paquet de linge propre, eut pénétré dans le hammam, les femmes qui étaient étendues dans la grande salle centrale d’entrée poussèrent toutes ensemble un cri d’admiration, tant elles furent ravies par sa beauté. Et elles ne la quittèrent plus des yeux ! Or tel fut leur éblouissement quand l’adolescente était encore enveloppée de ses voiles ! Mais quel ne fut point leur délire quand, s’étant dévêtue, elle eut achevé d’être nue ! Ô harpe de Daoud le Roi, qui enchantais le lion Saül ; et toi, fille du désert, amante d’Antara le guerrier crépu, ô vierge Alba aux belles hanches, qui soulevas de large en long, les faisant s’entrechoquer, toutes les tribus de l’Arabie ; et toi, Sett Boudour, fille du roi Ghaïour, maître d’El-Bouhour et d’El-Koussour, toi dont les yeux d’incendie troublèrent à l’extrême les genn et les éfrits ; et toi, musique des sources, et toi, chant printanier des oiseaux, que devîntes-vous devant la nudité de cette gazelle ? Louanges à Allah qui te créa, ô Splendeur, et mélangea en ton corps de gloire les rubis et le musc, l’ambre pur et les perles, ô toute d’or !

Ainsi donc, les femmes du hammam, pour la mieux considérer, quittèrent leur bain et leur nonchaloir, et la suivirent pas à pas. Et le bruit de ses charmes se répandit bientôt du hammam dans tout le voisinage, et, en un instant, les salles furent envahies, à ne pouvoir y circuler, de femmes attirées par la curiosité de voir cette merveille de beauté. Et, parmi ces femmes inconnues, se trouvait précisément une des esclaves de Sett Zobéida, épouse du khalifat Haroun Al-Rachid. Et cette jeune esclave, qui s’appelait Tohfa, fut encore plus stupéfaite que les autres de la beauté parfaite de cette lune magique ; et, les yeux grands ouverts, elle s’immobilisa au premier rang à la regarder se baigner dans le bassin. Et, lorsque Splendeur eut terminé son bain et se fut habillée, la petite esclave ne put faire autrement que de la suivre hors du hammam, attirée par elle comme par une pierre d’aimant, et se mit à marcher derrière elle dans la rue jusqu’à ce que Splendeur et la mère de Hassân fussent arrivées à leur demeure. Alors la jeune esclave Tohfa, ne pouvant entrer dans le palais, se contenta de porter ses doigts à ses lèvres et de lancer à Splendeur, en même temps qu’une rose, un baiser retentissant. Mais, malheureusement pour elle, l’eunuque de la porte vit la rose et le baiser, et, formalisé à l’extrême, se mit à lui dire d’épouvantables injures, en faisant des yeux blancs : ce qui la décida, mais en soupirant, à revenir sur ses pas. Et elle rentra au palais du khalifat, où elle se hâta de se rendre auprès de sa maîtresse, Sett Zobéida.

Or Sett Zobéida vit que son esclave préférée était toute pâle et bien émue ; et elle lui demanda : « Où donc as-tu été, ô gentille, pour me revenir dans cet état de pâleur et d’émotion ? » Elle dit : « Au hammam, ô ma maîtresse ! » Elle demanda : « Et qu’as-tu donc vu au hammam, ma Tohfa, pour me revenir sens dessus dessous, et avec des yeux si languissants ? » Elle répondit : « Et comment, ô ma maîtresse, mes yeux et mon âme ne languiraient-ils pas, et la mélancolie n’envahirait-elle pas mon cœur au sujet de celle qui m’a ravi la raison ? » Sett Zobéida se mit à rire et dit : « Que me racontes-tu là, ô Tohfa, et de qui me parles-tu ? » Elle dit : « Quel adolescent délicat ou quelle jouvencelle, quel faon ou quelle gazelle, ô ma maîtresse, égaleront jamais ses charmes et sa beauté ? » Sett Zobéida dit : « Ô folle Tohfa, veux-tu enfin te décider à me dire son nom ? » Elle dit : « Je ne le sais pas, mais ô ma maîtresse, je te le jure par les mérites de tes bienfaits sur ma tête ! nulle créature sur la face de la terre, dans le passé, dans le présent ou dans le futur, ne lui est comparable ! Tout ce que je sais d’elle, c’est qu’elle habite ce palais situé sur les bords du Tigre, et qui a une grande porte du côté de la ville et une autre porte du côté du fleuve. Et, de plus, on m’a dit au hammam qu’elle était l’épouse d’un riche marchand appelé Hassân Al-Bassri ! Ah ! ma maîtresse, si tu me vois toute tremblante entre tes mains, ce n’est point seulement de l’émoi suscité par sa beauté, mais de la crainte extrême qui m’envahit en songeant aux conséquences funestes qui résulteraient si, par malheur, notre maître le khalifat venait à en entendre parler. Sûrement, il ferait tuer le mari et, au mépris de toutes les lois de l’équité, il épouserait cette miraculeuse adolescente ! Et il vendrait de la sorte les biens inestimables de son âme immortelle pour la possession temporaire d’une créature belle mais périssable ! »

À ces paroles de sa petite esclave Tohfa, Sett Zobéida, qui savait combien elle était d’ordinaire sage et mesurée en ses discours, fut stupéfaite grandement, et lui dit ; « Mais, ô Tohfa, es-tu au moins bien sûre que tu n’as pas vu en songe seulement une telle merveille de beauté ? » Elle répondit : « Je le jure sur ma tête et sur le poids de l’obligation que je dois à tes bontés pour moi, ô ma maîtresse. Je viens, l’ayant vue, de jeter une rose et un baiser à cette adolescente dont nulle terre et nul climat, pas plus chez les Arabes que chez les Turcs ou les Persans, n’a vu naître la pareille ! » Et Sett Zobéida alors s’écria : « Par la vie de mes ancêtres les Purs ! il faut que moi aussi je contemple cette unique pierrerie, et que je la voie avec mes deux yeux ! » Aussitôt, elle fit appeler le porte-glaive Massrour et lui dit, après qu’il eut embrassé la terre entre ses mains…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la cinq cent quatre-vingt-seizième nuit.

Elle dit :

… Aussitôt elle fit appeler le porte-glaive Massrour et lui dit, après qu’il eut embrassé la terre entre ses mains : « Ô Massrour, rends-toi en toute hâte au palais qui a deux portes, l’une donnant sur le fleuve et l’autre regardant du côté de la ville ! Et là tu demanderas l’adolescente qui l’habite, et tu me l’amèneras, au risque de ta tête ! » Et Massrour répondit : « Ouïr, c’est obéir ! » Et il sortit, la tête avant les pieds, et courut au palais en question, qui était, en effet, celui de Hassân. Et il franchit la grande porte devant l’eunuque, qui le reconnut et s’inclina devant lui jusqu’à terre. Et il arriva à la porte d’entrée à laquelle il frappa.

Aussitôt la vieille, mère de Hassân, vint elle-même ouvrir. Et Massrour entra dans le vestibule et souhaita la paix à la vieille dame. Et la mère de Hassân lui rendit son salam et lui demanda : « Que désires-tu ? » Il dit : « Je suis Massrour, le porte-glaive ! Je suis envoyé ici par El-Saiéda Zobéida, fille d’El-Kassem, épouse d’AI-Émir Al-Moumenîn Haroun Al-Rachid, le sixième des descendants d’Al-Abbas, oncle du Prophète (sur Lui la paix d’Allah et ses bénédictions !). Et je viens pour emmener avec moi au palais, auprès de ma maîtresse, la belle adolescente qui habite dans cette demeure ! » À ces paroles, la terrifiée et tremblante mère de Hassân s’écria : « Ô Massrour, nous sommes étrangères ici, et mon fils, l’époux de l’adolescente en question, est absent, en voyage ! Et, avant de partir, il m’a expressément défendu de la laisser sortir de la maison, pas plus avec moi qu’avec toute autre personne, et sous aucun prétexte ! Et j’ai bien peur qu’en la laissant sortir quelque accident ne survienne, à cause de sa beauté, qui obligera mon fils, à son retour, de se donner la mort ! Nous te supplions donc, ô bienfaisant Massrour, d’avoir pitié de notre détresse, et de ne point nous demander quelque chose qu’il est au-dessus de notre volonté et de nos moyens de t’accorder ! » Massrour répondit : « Ne crains donc rien, ma bonne dame ! Sois sûre qu’aucun accident regrettable n’arrivera à la jouvencelle ! Il s’agit simplement que ma maîtresse Sett Zobéida voie cette jeune beauté, pour s’assurer par ses propres yeux si la renommée n’exagère point la portée de ses charmes et de sa splendeur. Ce n’est d’ailleurs pas la première fois que je suis chargé d’un pareil message ; et je puis t’assurer que vous n’aurez, ni l’une ni l’autre, sujet de regretter votre soumission à un tel désir, bien au contraire ! Et, en outre, de même que je vais vous conduire en toute sécurité entre les mains de Sett Zobéida, de même je m’engage à vous reconduire saines et sauves à votre maison ! »

Lorsque la mère de Hassân vit de la sorte que toute résistance devenait inutile et même nuisible, elle hissa Massrour dans le vestibule, et entra habiller Splendeur et la parer, et habiller également les deux petits, Nasser et Manssour. Et elle prit les deux petits chacun sur un bras, et dit à Splendeur : « Puisqu’il nous faut céder devant le désir de Sett Zobéida, allons-nous-en ensemble ! » Et elle la précéda dans le vestibule et dit à Massrour : « Nous sommes prêtes ! » Et Massrour sortit et ouvrit la marche, suivi par la mère de Hassân qui portait les deux petits, suivie elle-même par Splendeur, complètement enveloppée de ses voiles. Et Massrour les conduisit de la sorte dans le palais du khalifat, jusque devant le large trône bas où était majestueusement assise, au repos, El-Saiéda Zobéida, entourée de la foule nombreuse de ses esclaves femmes et de ses favorites, au premier rang desquelles se tenait la petite Tohfa.

Alors la mère de Hassân, remettant les deux petits enfants à Splendeur, qui était toujours entièrement enveloppée de ses voiles, embrassa la terre entre les mains de Sett Zobéida et, après le salam, lui fit son compliment. Et Sett Zobéida lui rendit son salam, lui tendit la main, qu’elle porta à ses lèvres, et la pria de se relever. Puis elle se tourna vers l’épouse de Hassân et lui dit : « Pourquoi, ô bienvenue, ne te débarrasses-tu pas de tes voiles ? Il n’y a point d’hommes ici ! » Et elle fit signe à Tohfa qui s’approcha aussitôt, en rougissant, de Splendeur, et commença par toucher le pan de son voile, pour porter ensuite à ses lèvres et à son front ses doigts qui avaient frôlé l’étoffe. Puis elle l’aida à rejeter son grand voile, et lui releva elle-même son petit voile de visage.

Ô Splendeur ! Ni la lune qui sort dans son plein de dessous un nuage, ni le soleil dans tout son éclat, ni le tendre balancement du rameau dans la tiédeur du printemps, ni les brises du crépuscule, ni l’eau riante, ni rien de ce qui charme les humains par la vue, par l’ouïe et par l’entendement, n’aurait pu ravir, comme tu le fis, la raison de celles qui te regardaient ! Du rayonnement de ta beauté, tout le palais s’illumina et resplendit ! Dans la joie de ta présence, les cœurs bondissaient comme les agneaux et dansaient dans les poitrines ! Et la folie soufflait sur toutes les têtes ! Et les esclaves te contemplaient avec admiration, en chuchotant : « Ô Splendeur ! » Mais nous, ô mes auditeurs, nous disons : « Louanges à Celui qui forma le corps de la femme comme le lis de la vallée, et le donna à ses Croyants comme un signe du Paradis…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la cinq cent quatre-vingt-dix-septième nuit.

Elle dit :

… Mais nous, ô mes auditeurs, nous disons : « Louanges à Celui qui forma le corps de la femme comme le lis de la vallée, et le donna à ses Croyants comme un signe du Paradis ! »

Lorsque Sett Zobéida fut revenue de l’éblouissement où elle se trouvait, elle se leva de son trône et s’approcha de Splendeur qu’elle entoura de ses bras et serra contre son sein en lui baisant les yeux. Puis elle la fit asseoir à ses côtés sur le large trône, et enleva, pour le lui passer au cou, un collier de dix rangs de grosses perles qu’elle portait elle-même depuis son mariage avec Al-Rachid. Puis elle lui dit : « Ô souveraine des enchantements, en vérité, elle s’est trompée, mon esclave Tohfa, qui m’a parlé de ta beauté ! Car ta beauté est au-dessus de toutes paroles ! Mais, dis-moi, ô accomplie, sais-tu le chant, la danse, ou la musique ? Car, lorsqu’on est comme toi, on excelle en toutes choses ! » Splendeur répondit : « En vérité, ô ma maîtresse, je ne sais point chanter, ni danser, ni jouer du luth et des guitares ; et je n’excelle dans aucun des arts que d’ordinaire connaissent les jeunes femmes ! Toutefois, je dois te le dire, je possède un seul talent, qui va peut-être te paraître merveilleux : c’est de voler dans les airs comme les oiseaux ! »

À ces paroles de Splendeur, toutes les femmes s’écrièrent : « Ô enchantement ! Ô prodige ! » Et Sett Zobéida dit : « Comment, bien qu’étonnée à l’extrême, ô charmante, hésiter à te croire douée d’un tel talent ? N’es-tu point déjà plus harmonieuse que le cygne et plus légère à notre vue que les oiseaux ? Mais si tu voulais entraîner notre âme derrière toi, tu consentirais à faire, devant nos yeux, l’essai d’un envolement sans ailes ! » Elle dit : « Justement, ô ma maîtresse, je possède des ailes ; mais elles ne sont point sur moi ! Je puis pourtant les avoir, si telle est ta volonté ! Tu n’aurais pour cela qu’à demander à la mère de mon époux de m’apporter mon manteau de plumes ! »

Aussitôt. Sett Zobéida se tourna vers la mère de Hassân et lui dit : « Ô vénérable dame, notre mère, veux-tu aller nous chercher ce manteau de plumes, pour que j’en voie l’usage qu’en fait ta charmante fille ? » Et la pauvre femme pensa : « Nous voici tous perdus sans recours ! La vue de son manteau va lui remettre en mémoire son instinct originel, et Allah seul sait ce qui va arriver ! » Et elle répondit d’une voix tremblante : « Ô ma maîtresse, ma fille Splendeur est troublée par ta majesté, et ne sait plus ce qu’elle dit ! A-t-on jamais porté des habits de plumes, alors que cette sorte de vêtement ne convient qu’aux oiseaux ! » Mais Splendeur intervint et dit à Sett Zobéida : « Par ta vie, ô ma maîtresse, je le jure que mon manteau de plumes est enfermé dans un coffre caché dans notre maison ! » Alors Sett Zobéida enleva de son bras un bracelet précieux, qui valait tous les trésors de Khosroès et de Kaïssar, et le tendit à la mère de Hassân en lui disant : « Ô notre mère, par ma vie chez toi ! Je te conjure d’aller à la maison nous chercher ce manteau de plumes, simplement pour le voir une fois ! Et tu le reprendras ensuite comme il est. » Mais la mère de Hassân jura qu’elle n’avait jamais vu ce manteau de plumes ni rien de semblable. Alors Sett Zobéida cria : « Ya Massrour ! » Et aussitôt le porte-glaive du khalifat se présenta entre les mains de sa souveraine, qui lui dit : « Massrour, cours vite à la maison de ces dames, et cherche partout un manteau de plumes qui est enfermé dans un coffre caché ! » Et Massrour obligea la mère de Hassân à lui remettre les clefs de la maison, et courut faire partout des recherches jusqu’à ce qu’il eût fini par trouver le manteau de plumes dans un coffre caché sous terre. Et il le rapporta à Sett Zobéida, qui, après l’avoir longuement admiré et s’être émerveillée de l’art avec lequel il était façonné, le remit à la belle Splendeur.

Alors, Splendeur commença par l’examiner plume par plume, et constata qu’il était aussi intact que le jour où Hassân le lui avait enlevé. Et elle le déploya et entra dedans, en ramenant sur elle les deux pans, et en les ajustant. Et elle devint semblable à un grand oiseau blanc ! Et, ô émerveillement des assistants ! elle ébaucha d’abord un long glissement, revint sur ses pas, sans toucher le sol, et s’éleva en se balançant jusqu’au plafond ! Puis, elle redescendit légère et aérienne, et prit ses deux enfants, à califourchon, chacun sur une épaule, en disant à Sett Zobéida et aux dames : « Je vois que mes voltiges vous font plaisir. Je vais donc vous mieux satisfaire. Et elle prit son élan, et s’élança jusqu’à la fenêtre du haut, sur le rebord de laquelle elle se posa. Et, de là, elle s’écria : « Écoutez-moi ! car je vous quitte ! » Et Sett Zobéida, émue à l’extrême, lui dit : « Comment, ô Splendeur, tu nous quittes déjà, en nous frustrant pour toujours de ta beauté, ô souveraine des souveraines ! » Splendeur répondit : « Hélas ! oui, ô ma maîtresse. Qui part ne revient pas ! » Puis elle se tourna vers la pauvre mère de Hassân, l’éplorée, la sanglotante, l’affaissée sur les tapis, et lui dit : « Ô mère de Hassân, certes ! de partir ainsi je m’afflige beaucoup, et je m’attriste à cause de toi et de ton fils Hassân, mon époux, car les jours de la séparation déchireront son cœur, et noirciront votre vie ; mais, hélas ! je n’y puis rien ! Je sens l’ivresse de l’air envahir mon âme, et il faut que je m’envole dans l’espace. Mais si ton fils veut jamais me retrouver, il n’aura qu’à venir me chercher dans les îles Wak-Wak. Adieu donc, ô mère de mon époux ! » Et, ayant dit ces paroles, Splendeur s’éleva dans les airs et alla se poser un instant sur le dôme du palais pour lisser ses plumes. Puis elle reprit son vol, et disparut dans les nuages avec ses deux enfants…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la cinq cent quatre-vingt-dix-huitième nuit.

Elle dit :

… Et, ayant dit ces paroles, Splendeur s’éleva dans les airs et alla se poser un instant sur le dôme du palais, pour lisser ses plumes. Puis elle reprit son vol, et disparut dans les nuages avec ses deux enfants.

Quant à la pauvre mère de Hassân, elle fut sur le point d’expirer de douleur, et resta affaissée sur le sol sans mouvement. Et Sett Zobéida se pencha sur elle, et lui prodigua elle-même les soins nécessaires ; et, l’ayant un peu ranimée, lui dit : « Ah ! ma mère, que ne m’as-tu plutôt prévenue, au lieu de tout nier, que Splendeur pouvait faire un semblable usage de cette robe enchantée, de ce manteau fatal ! Je me serais alors bien gardée de le mettre en son pouvoir ! Mais comment pouvais-je deviner que l’épouse de ton fils était de la race des genn aériens ? Je te prie donc, ma bonne mère, de me pardonner mon ignorance et de ne point trop blâmer un acte que je ne calculai point ! » Et la pauvre vieille dit : « Ô ma maîtresse, je suis la seule coupable ! Et l’esclave n’a point à pardonner à sa souveraine ! Chacun porte sa destinée attachée à son cou ! La mienne et celle de mon fils, c’est de mourir de douleur ! » Et, sur ces paroles, elle sortit du palais au milieu des pleurs de toutes les femmes, et se traîna jusqu’à sa maison. Et là elle chercha les petits enfants, et ne les trouva pas ; et elle chercha l’épouse de son fils, et elle ne la trouva pas ! Alors elle fondit en larmes et en sanglots, plus près de la mort que de la vie. Et elle fit élever dans la maison trois tombeaux, un grand et deux petits, auprès desquels elle passait les jours et les nuits à gémir et à pleurer. Et elle récitait ces vers et bien d’autres encore :

« Ô mes pauvres petits enfants ! comme la pluie sur les vieux rameaux des arbres, mes pleurs coulent sur mes joues ridées.

L’adieu de votre départ, c’est l’adieu à notre vie ! Votre perte est la perte de notre âme, ô mes petits enfants, et c’est moi, hélas ! qui reste.

Vous étiez mon âme ! Comment, mon âme m’ayant quittée, puis-je vivre encore, ô mes pauvres petits ! Et c’est moi qui reste ! »

Et voilà pour elle ! Mais pour ce qui est de Hassân, lorsqu’il eut passé trois mois avec les sept princesses, il songea à partir, pour ne point jeter dans l’inquiétude sa mère et son épouse. Et il battit la peau de coq du tambour ; et les dromadaires se présentèrent. Et ses sœurs en choisirent dix et renvoyèrent les autres. Et elles chargèrent cinq dromadaires de lingots d’or et d’argent et cinq de pierreries. Et elles lui firent promettre de revenir les voir au bout d’un an. Puis elles l’embrassèrent toutes, l’une après l’autre, en se mettant sur un rang ; et chacune à son tour lui adressa une ou deux strophes fort tendres, où elles lui exprimaient combien les affligeait son départ. Et elles se balançaient rythmiquement sur leurs hanches, en marquant la mesure des vers. Et Hassân leur répondit par ce poème improvisé :

« Mes larmes sont des perles dont je vous offre un collier, mes sœurs ! Voici qu’au jour du départ, affermi dans les étriers, je ne puis détourner les rênes !

Ô mes sœurs, comment m’arracher de vos bras aimants ? Mon corps s’éloigne, mais mon âme vous reste. Hélas ! hélas ! comment détourner les rênes, le pied déjà dans l’étrier ? »

Puis Hassân s’éloigna sur son dromadaire, à la tête du convoi, et arriva heureusement à Bagdad, la Cité de la Paix. Or, en entrant dans sa maison, Hassân eut peine à reconnaître sa mère, tant les larmes, le jeûne et les veilles l’avaient changée, l’infortunée. Et, comme il ne voyait point accourir son épouse avec les enfants, il demanda à sa mère : « Où est la femme ? Et où sont les enfants ? » Et sa mère ne put répondre que par ses sanglots. Et Hassân se mit à courir comme un fou à travers les pièces, et il vit, dans la salle de réunion, ouvert et vide, le coffre où il avait enfermé le manteau enchanté. Et il se retourna et vit, au milieu de la pièce, les trois tombeaux ! Alors il s’écroula tout de son long, le front sur la pierre, sans connaissance. Et, malgré les soins de sa mère qui avait volé à son secours, il resta dans cet état depuis le matin jusqu’à la nuit. Mais il finit par revenir à lui, et déchira ses vêtements et couvrit sa tête de cendres et de poussière. Puis soudain il se précipita sur son épée, et voulut s’en transpercer. Mais sa mère se jeta entre lui et son épée, en étendant les bras. Et elle lui prit la tête contre sa poitrine, et le fit s’asseoir, bien que, de désespoir, il se roulât par terre comme un serpent. Et elle se mit à lui raconter, peu à peu, tout ce qui s’était passé pendant son absence, et conclut en lui disant : « Tu vois, mon fils, que, malgré l’immensité de notre malheur, le désespoir ne doit pas encore entrer dans ton cœur, puisque tu peux retrouver ton épouse dans les îles Wak-Wak…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la cinq cent quatre-vingt-dix-neuvième nuit.

Elle dit :

… Tu vois, mon fils, que, malgré l’immensité de notre malheur, le désespoir ne doit pas encore entrer dans ton cœur, puisque tu peux retrouver ton épouse dans les îles Wak-Wak. »

À ces paroles de sa mère, Hassân sentit un espoir soudain rafraîchir les éventails de son âme, et, se levant à l’instant, il dit à sa mère : « Je pars pour les îles Wak-Wak ! » Puis il pensa : « Où peuvent-elles bien être situées, ces îles dont le nom ressemble à un cri d’oiseau de proie ? Sont-elles dans les mers de l’Inde, ou du Sindh, ou de la Perse ou de la Chine ? » Et, pour éclairer son esprit à ce sujet, il sortit de la maison, bien que tout parût noir et sans aboutissant à ses yeux, et alla trouver les savants et les lettrés de la cour du khalifat, et leur demanda, à tour de rôle, s’ils connaissaient les mers où étaient situées les îles Wak-Wak. Et tous répondirent : « Nous ne le savons pas ! Et de notre vie nous n’avons entendu parler de l’existence de ces îles-là ! » Alors Hassân recommença à se désespérer, et retourna à la maison, la poitrine oppressée par le vent de la mort. Et il dit à sa mère, en se laissant tomber à terre : « Ô mère, ce n’est point aux îles Wak-Wak qu’il me faut aller, mais plutôt aux lieux où la Mère-des-Vautours a déposé son bagage ! » Et il fondit en larmes, la tête dans les tapis. Mais soudain il se releva, et dit à sa mère : « Allah m’envoie la pensée de retourner auprès des sept princesses qui m’appellent leur frère, pour leur demander le chemin des îles Wak-Wak ! » Et, sans plus tarder, il fit ses adieux à la pauvre mère, en mêlant ses larmes aux siennes, et remonta sur le dromadaire qu’il n’avait pas encore congédié depuis son retour. Et il arriva heureusement au palais des sept sœurs, dans la Montagne-des-Nuages.

Lorsque ses sœurs le virent arriver, elles le reçurent avec les transports de la félicité la plus vive. Et elles l’embrassèrent en poussant des cris de joie et lui souhaitant la bienvenue. Et lorsque vint le tour de Bouton-de-Rose d’embrasser son frère, elle vit, avec les yeux de son cœur aimant, le changement opéré dans les traits de Hassân et le trouble de son âme. Et, sans lui faire la moindre question, elle fondit en larmes sur son épaule. Et Hassân pleura avec elle, et lui dit : « Ah ! Bouton-de-Rose, ma sœur, je souffre cruellement, et je viens près de toi chercher le seul remède qui puisse alléger mes maux ! Ô parfums de Splendeur ! le vent ne vous apportera plus pour rafraîchir mon âme ! » Et Hassan, en prononçant ces mots, poussa un grand cri et tomba privé de sentiment.

À cette vue, les princesses effrayées s’empressèrent autour de lui en pleurant, et Bouton-de-Rose lui aspergea le visage d’eau de rose et l’arrosa de ses larmes. Et Hassân sept fois essaya de se relever, et sept fois il retomba par terre. Enfin, il put rouvrir les yeux après un évanouissement encore plus long que les autres, et il raconta à ses sœurs toute la triste histoire depuis le commencement jusqu’à la fin. Puis il ajouta : « Et maintenant, ô secourables sœurs, je viens vous demander le chemin qui conduit aux îles Wak-Wak ! Car mon épouse Splendeur, en partant, a dit à ma pauvre mère : « Si ton fils veut jamais me retrouver, il n’aura qu’à venir me chercher dans les îles Wak-Wak ! »

Lorsque les sœurs de Hassân eurent entendu ces dernières paroles, elles baissèrent la tête, en proie à une stupeur sans bornes, et se regardèrent longtemps sans parler. Enfin elles rompirent le silence et s’écrièrent toutes à la fois : « Lève ta main vers la voûte du ciel, ô Hassân, et tâche de l’atteindre ou de la toucher. Cela te serait encore plus aisé que de parvenir à ces îles Wak-Wak, où se trouve ta femme avec tes enfants ! »

À ces mots les larmes de Hassân coulèrent comme un torrent, et inondèrent ses vêtements. Et les sept princesses, de plus en plus émues de sa douleur, s’efforcèrent de le consoler. Et Bouton-de-Rose lui entoura tendrement le cou de ses bras, et lui dit, en l’embrassant : « Ô frère mien, calme ton âme et rafraîchis tes yeux, puis prends patience avec la destinée contraire, car le maître des Proverbes a dit : « La patience est la clef de la consolation, et la consolation fait parvenir au but ! » Et tu sais, ô mon frère, que toute destinée doit s’accomplir, mais jamais celui qui doit vivre dix ans ne meurt dans sa neuvième année ! Prends donc courage, et essuie tes larmes ; et moi, je vais faire tout ce qui est en mon pouvoir pour tâcher de te faciliter les moyens de parvenir auprès de ta femme et de tes enfants, si telle est la volonté d’Allah (qu’il soit exalté !). Ah ! ce maudit manteau de plumes ! Que de fois n’ai-je pas eu l’idée de te dire de le brûler et chaque fois je m’arrêtais de peur de te contrarier. Enfin ! Ce qui est écrit, est écrit ! Nous allons tâcher de remédier, entre tous tes maux, à celui qui est le plus remédiable ! » Et elle se tourna vers ses sœurs, et se jeta à leurs pieds, et les conjura de se joindre à elle pour découvrir par quel moyen son frère pourrait trouver le chemin des îles Wak-Wak. Et ses sœurs le lui promirent de tout cœur amical.

Or les sept princesses avaient un oncle, frère de leur père, qui chérissait d’une manière toute particulière l’aînée des sœurs ; et il venait la voir régulièrement une fois tous les ans. Et cet oncle s’appelait Abd Al-Kaddous…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la six centième nuit.

Elle dit :

… Or les sept princesses avaient un oncle, frère de leur père, qui chérissait d’une manière toute particulière l’aînée des sœurs ; et il venait la voir régulièrement une fois tous les ans. Et cet oncle s’appelait Abd Al-Kaddous. Et lors de sa dernière visite il avait donné à sa préférée, l’aînée des princesses, un petit sac rempli d’aromates, en lui disant qu’elle n’avait qu’à brûler un peu de ces aromates, s’il se présentait jamais quelque circonstance où elle crût avoir besoin de son secours. Aussi, lorsque Bouton-de-Rose l’eut tellement suppliée d’intervenir, l’aînée des princesses pensa que son oncle pourrait peut-être tirer le pauvre Hassân de son embarras. Et elle dit à Bouton-de-Rose : « Va vite me chercher le sac de parfums et la cassolette d’or ! » Et Bouton-de-Rose courut chercher les deux choses, et les remit à sa sœur, qui ouvrit le sac, y prit une pincée de parfum et la jeta dans la cassolette, au milieu de la braise, en pensant mentalement à son oncle Abd Al-Kaddous, et en l’appelant.

Or, dès que les fumées se dégagèrent de la cassolette, voici que s’éleva un tourbillon de poussière qui se rapprocha, et d’en dessous apparut, monté sur un éléphant blanc, le cheikh Abd Al-Kaddous. Et il descendit de son éléphant, et dit à l’aînée des sœurs et aux princesses, filles de son frère : « Me voici ! Pourquoi ai-je senti l’odeur du parfum ? Et en quoi puis-je t’être utile, à toi, ma fille ? » Et la jeune fille se jeta à son cou et lui baisa la main, et répondit : « Ô notre oncle chéri, voilà déjà plus d’un an que tu n’étais venu nous voir, et ton absence nous inquiétait et nous tourmentait. C’est pourquoi j’ai brûlé du parfum, pour te voir et être tranquillisée ! » Il dit : « Tu es la plus charmante des filles de mon frère, ô ma préférée. Mais ne crois point, parce que j’ai retardé cette année mon arrivée, que je t’ai oubliée. Justement je voulais venir te voir demain ! Mais ne me cache rien, car tu dois certainement avoir quelque chose à me demander ! » Elle répondit : « Qu’Allah te garde et prolonge tes jours, ô mon oncle ! Du moment que tu me le permets, je voudrais, en effet, te demander quelque chose ! » Il dit : « Parle ! Je te l’accorde d’avance ! » Alors l’adolescente lui raconta toute l’histoire de Hassân, et ajouta : « Et maintenant je te demande, pour toute faveur, de dire à notre frère Hassân comment il faut qu’il fasse pour arriver à ces îles Wak-Wak ! »

À ces paroles, le cheikh Abd Al-Kaddous baissa la tête, et mit un doigt dans sa bouche en réfléchissant profondément pendant une heure de temps. Puis il tira son doigt de sa bouche, releva la tête et, sans dire un mot, se mit à tracer plusieurs figures sur le sable. Enfin il rompit le silence et dit aux princesses, en hochant la tête : « Mes filles, dites à votre frère qu’il se tourmente inutilement ! Il est impossible qu’il puisse aller aux îles Wak-Wak ! » Alors les jeunes filles, avec des larmes dans les yeux, se tournèrent vers Hassân, et dirent : « Hélas ! ô notre frère ! » Mais Bouton-de-Rose le prit par la main, le fit approcher, et dit au cheikh Abd Al-Kaddous : « Mon bon oncle, fais-lui la preuve de ce que tu viens de nous dire, et donne-lui de sages conseils qu’il écoutera d’un cœur soumis ! » Et le vieillard donna sa main à baiser à Hassân et lui dit : « Sache, mon fils, que tu te tourmentes inutilement ! Il est impossible que tu puisses aller aux îles Wak-Wak, quand même toute la cavalerie volante des genn, les comètes vagabondes et les planètes tournoyantes viendraient à ton secours ! En effet, ces îles Wak-Wak, mon fils, sont des îles habitées par des amazones vierges, et où règne précisément le roi des rois du Gennistân, père de ton épouse Splendeur. Et tu es, ici, séparé de ces îles-là, où personne n’est jamais allé et d’où personne n’est revenu, par sept vastes mers, sept vallées sans fond et sept montagnes sans sommet. Et elles sont situées aux confins extrêmes de la terre, au-delà desquels il n’y a plus rien de connu ! Aussi je ne crois pas que tu puisses arriver, par n’importe quel moyen, à franchir les obstacles divers qui l’en séparent. Et je pense que pour toi le plus sage parti à prendre est encore de t’en retourner chez toi, ou de rester ici avec tes sœurs, qui sont charmantes ! Mais quant aux îles Wak-Wak, n’y pense plus ! »

À ces paroles du cheikh Abd Al-Kaddous, Hassân devint jaune comme le safran, poussa un grand cri et tomba évanoui. Et ses princesses ne purent retenir leurs sanglots ; et la plus jeune déchira ses vêtements et se meurtrit le visage ; et toutes ensemble se mirent à gémir et à se lamenter autour de Hassân. Et, une fois qu’il eut repris connaissance, il ne dut que pleurer, la tête dans les genoux de Bouton-de-Rose. Et le vieillard finit par être ému de ce spectacle, et, compatissant à toute cette douleur, il se tourna vers les princesses qui ululaient lamentablement, et leur dit d’un ton bourru : « Taisez-vous ! » Et les princesses arrêtèrent soudain dans leur gosier les cris qui en sortaient, et attendirent avec anxiété ce qu’allait dire leur oncle. Et le cheikh Abd Al-Kaddous appuya sa main sur l’épaule de Hassân et lui dit : « Cesse tes gémissements, mon fils, et reprends courage ! Car avec l’aide d’Allah, je donnerai un meilleur tour à ton affaire. Lève-toi donc et suis-moi…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la six cent et unième nuit.

Elle dit :

… Et le cheikh Abd Al-Kaddous appuya sa main sur l’épaule de Hassân et lui dit : « Cesse tes gémissements, mon fils, et reprends courage ! Car, avec l’aide d’Allah, je donnerai un meilleur tour à ton affaire. Lève-toi donc et suis-moi ! » Et Hassân, à qui ces paroles avaient soudain rendu la vie, se leva sur ses pieds, fit rapidement ses adieux à ses sœurs, embrassa plusieurs fois Bouton-de-Rose, et dit au vieillard : « Je suis ton esclave ! »

Alors, le cheikh Abd Al-Kaddous fit monter Hassân derrière lui, sur l’éléphant blanc, et parla à la bête immense qui se mouvementa. Et, rapide comme la grêle qui tombe, la foudre qui frappe et l’éclair qui brille, le grand éléphant livra ses membres au vent et s’envola et s’enfonça dans les plaines de l’espace, anéantissant sous ses pas la distance !

Or, en trois jours et trois nuits de cette rapidité, ils parcoururent un chemin de sept années. Et ils arrivèrent auprès d’une montagne bleue, dont tous les alentours étaient bleus, et au milieu de laquelle se trouvait une caverne dont l’entrée était fermée par une porte d’acier bleu. Et le cheikh Abd Al-Kaddous frappa à cette porte, et il en sortit un nègre bleu, qui tenait d’une main un sabre bleu, et de l’autre un bouclier de métal bleu. Et le cheikh, avec une promptitude incroyable, arracha ces armes des mains du nègre, qui aussitôt s’effaça pour le laisser passer ; et il entra, suivi de Hassân, dans la caverne dont le nègre bleu referma la porte derrière eux.

Alors ils marchèrent, environ l’espace d’un mille, dans une large galerie voûtée où la lumière était bleue et les roches transparentes et bleues, et au bout de laquelle ils se trouvèrent en face de deux énormes portes d’or. Et le cheikh Abd Al-Kaddous ouvrit l’une de ces portes, et dit à Hassân de l’attendre jusqu’à ce qu’il fût de retour. Et il disparut à l’intérieur. Mais, au bout d’une heure, il revint en tenant par la bride un cheval bleu, tout sellé et harnaché en couleurs bleues, sur lequel il fit monter Hassân. Et il ouvrit alors la seconde porte d’or, et devant eux se déploya soudain le grand espace bleu, et, à leurs pieds, une immense prairie sans horizon. Et le cheikh dit à Hassân : « Mon fils, es-tu toujours déterminé à partir et à affronter les dangers sans nombre qui t’attendent ? Ou bien n’aimerais-tu pas mieux, comme je te le conseille, revenir sur tes pas et retourner auprès des sept princesses, mes nièces, qui sauraient bien te consoler de la perte de ton épouse Splendeur ? » Hassân répondit : « Je préfère mille fois braver les dangers de la mort que de souffrir plus longtemps les tourments de l’absence ! » Le cheikh reprit : « Mon fils Hassân, n’as-tu point une mère pour laquelle ton absence sera une source inépuisable de larmes ? Et n’aimerais-tu pas mieux retourner auprès d’elle pour la consoler ? » Il répondit : « Je ne retournerai point auprès de ma mère sans mon épouse et mes enfants ! » Alors le cheikh Abd Al-Kaddous lui dit : « Eh bien donc, Hassân, pars sous la protection d’Allah ! » Et il lui remit une lettre où était écrite à l’encre bleue l’adresse suivante : « Au très illustre et très glorieux cheikh des cheikhs, notre maître, le vénérable Père-des-Plumes ! » Puis il lui dit : « Prends cette lettre, mon fils, et va où te conduira ton cheval. Il arrivera à une montagne noire, dont tous les alentours sont noirs, devant une caverne noire. Alors mets pied à terre et, après avoir attaché la bride à la selle, laisse entrer le cheval tout seul dans la caverne. Et tu attendras à la porte, et tu verras sortir un vieillard noir, habillé de noir, et noir partout, à l’exception d’une longue barbe blanche qui lui descend jusqu’aux genoux. Alors tu lui baiseras la main, tu placeras sur ta tête le pan de sa robe, et lui remettras cette lettre que je te donne pour te servir d’introduction auprès de lui. Car c’est lui le cheikh Père-des-Plumes ! Et il est mon maître et la couronne sur ma tête ! Et lui seul, sur la terre, peut t’aider dans ta téméraire entreprise ! Tu tâcheras donc de te le rendre favorable, et tu feras tout ce qu’il te dira de faire. Ouassalam ! »

Alors Hassân prit congé du cheikh Abd Al-Kaddous, et serra les flancs de son cheval bleu qui hennit et partit comme la flèche ! Et le cheikh Abd Al-Kaddous rentra dans la grotte bleue. Or pendant dix jours Hassân laissa aller le cheval à son gré, à une allure telle qu’il ne pouvait être devancé ni par le vol de l’oiseau ni par les tourbillons des tempêtes. Et il franchit de la sorte un espace de dix années en ligne droite ! Et il arriva enfin au pied d’une chaîne de montagnes noires, au sommet invisible, qui s’étendaient de l’orient à l’occident. Et, en approchant de ces montagnes, son cheval se mit à hennir, en ralentissant son allure…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la six cent deuxième nuit.

Elle dit :

… Et, en approchant de ces montagnes, son cheval se mit à hennir, en ralentissant son allure. Et aussitôt, de tous les points à la fois, accoururent, plus innombrables que les gouttes de pluie, des chevaux noirs qui vinrent flairer le cheval bleu de Hassân et se frotter à lui. Et Hassân fut effrayé de leur nombre, et eut peur qu’ils ne voulussent lui défendre le chemin ; mais il poursuivit sa route et arriva à l’entrée de la caverne noire, au milieu des roches plus noires que l’aile de la nuit. Et c’était précisément la caverne dont lui avait parlé le cheikh Abd-Al-Kaddous. Il descendit donc, et, après avoir attaché la bride au pommeau de la selle, il laissa son cheval entrer seul dans la caverne ; et il s’assit à l’entrée, ainsi que le lui avait ordonné le cheikh.

Or Hassân n’était pas là depuis une heure lorsqu’il vit sortir de la grotte un vénérable vieillard, vêtu de noir, et noir lui-même depuis les pieds jusqu’à la tête, l’exception de la longue barbe blanche qui lui arrivait jusqu’à la ceinture. C’était le cheikh des cheikhs, le très glorieux Ali Père-des-Plumes, fils de la reine Balkis, épouse de Soleïmân (sur eux tous la paix d’Allah et ses bénédictions !). Et Hassân, à sa vue, se jeta à ses genoux, et lui baisa les mains et les pieds, et se plaça sur la tête le pan de sa robe, se mettant ainsi sous sa protection. Puis il lui présenta la lettre d’Abd Al-Kaddous. Et le cheikh Père-des-Plumes prit la lettre et, sans dire un seul mot, rentra dans la grotte. Et Hassân, ne le revoyant plus, commençait déjà à se désespérer, quand il parut, mais cette fois entièrement vêtu de blanc. Et il fit signe à Hassân de le suivre, et marcha devant lui dans la grotte. Et Hassân le suivit, et arriva derrière lui dans une immense salle carrée, pavée de pierreries, dont les quatre angles étaient occupés chacun par un vieillard vêtu de noir et assis sur un tapis, au milieu d’un nombre infini de manuscrits, avec une cassolette d’or où brûlaient des parfums devant lui ; et chacun de ces quatre sages était entouré par sept autres savants, ses disciples, qui transcrivaient les manuscrits et lisaient ou réfléchissaient. Mais lorsque le cheikh Ali Père-des-Plumes fut entré, tous ces vénérables personnages se levèrent en son honneur ; et les quatre savants principaux quittèrent leurs angles et vinrent s’asseoir auprès de lui, au milieu de la salle. Et lorsque tout le monde eut pris sa place. Cheikh Ali se tourna vers Hassân et lui dit de raconter son histoire devant cette assemblée de sages.

Alors Hassân, bien ému, commença d’abord par verser des larmes en torrents ; puis, ayant pu les sécher, il se mit à raconter, d’une voix entrecoupée de sanglots, toute son histoire depuis son enlèvement par Bahram le Guèbre, jusqu’à sa rencontre avec le cheikh Abd Al-Kaddous, disciple du cheikh Père-des-Plumes et oncle des sept princesses. Et, pendant tout ce récit, les sages ne l’interrompirent point ; mais lorsqu’il eut fini, ils s’écrièrent tous à la fois, en se tournant vers leur maître : « Ô vénérable maître, ô fils de la reine Balkis, le sort de ce jeune homme est digne de pitié, car il souffre et comme époux et comme père. Et peut-être pouvons-nous contribuer à lui rendre cette jouvencelle si belle et ces deux enfants si beaux ! » Et le cheikh Ali répondit : « Mes vénérables frères, c’est là une grande affaire. Et vous savez comme moi combien il est difficile d’arriver aux îles Wak-Wak, et combien il est plus difficile encore d’en revenir. Et vous savez toute la difficulté qu’il y a, une fois que l’on est dans ces îles après tous les obstacles franchis, à approcher des amazones vierges, gardiennes du roi des rois des genn et de ses filles. Dans ces conditions comment voulez-vous que Hassân parvienne jusqu’à la princesse Splendeur, fille de leur puissant roi ? » Les cheikhs répondirent : « Vénérable père, tu as raison, qui peut le nier ? Mais ce jeune homme t’a été particulièrement recommandé par notre frère, l’honorable et illustre Abd Al-Kaddous, et tu ne peux ne point accueillir favorablement ses intentions ! »

Et Hassân, de son côté, en entendant ces paroles, se jeta aux pieds du cheikh, couvrit la tête du pan de son manteau et, lui entourant les genoux de ses bras, le conjura de lui rendre son épouse et ses enfants. Et il baisa également les mains de tous les cheikhs, qui joignirent leurs prières aux siennes en suppliant leur maître à tous, le cheikh Père-des-Plumes, d’avoir pitié de l’infortuné jeune homme ! Et le cheikh Ali répondit : « Par Allah ! moi, de ma vie, je n’ai vu quelqu’un mépriser l’existence aussi résolument que ce jeune Hassân ! Il ne sait ce qu’il désire ni ce qui l’attend, ce téméraire ! Mais enfin, je veux bien faire pour lui ce qui dépendra de moi ! »

Ayant ainsi parlé, le cheikh Ali Père-des-Plumes réfléchit une heure de temps, au milieu de ses vieux disciples respectueux ; puis il releva la tête et dit à Hassân : « Avant tout, je vais te donner quelque chose qui te sauvegardera en cas de danger ! » Et il s’arracha de la barbe une touffe de poils, à l’endroit où ils étaient le plus longs, et les remit à Hassân en lui disant…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la six cent troisième nuit.

Elle dit :

… Et il s’arracha de la barbe une touffe de poils, à l’endroit où ils étaient le plus longs, et les remit à Hassân en lui disant : « Voilà ce que je fais pour toi ! Si tu te trouves jamais au milieu d’un grand danger, tu n’as qu’à brûler un des poils de cette touffe, et je viendrai à l’instant à ton secours ! » Puis il leva la tête vers la voûte de la salle et frappa ses mains l’une contre l’autre, comme pour appeler quelqu’un. Et aussitôt se présenta entre ses mains, descendu de la voûte, un éfrit d’entre les éfrits ailés. Et le cheikh lui demanda : « Comment t’appelles-tu, ô éfrit ? » Il dit : « Ton esclave Dahnasch ben-Forktasch, ô cheikh Ali Père-des-Plumes ! » Et le cheikh lui dit : « Approche-toi ! » Et l’éfrit Dahnasch s’approcha du cheikh Ali qui appliqua sa bouche contre son oreille et lui dit quelque chose à voix basse. Et l’éfrit répondit par un signe de tête, qui signifiait : « Oui ! » Et le cheikh se tourna vers Hassân et lui dit : « Monte, mon fils, monte sur le dos de cet éfrit. Il te transportera dans la région des nuages, et de là te descendra sur une terre qui est de camphre blanc. Et c’est là, ô Hassân, que l’éfrit te laissera, car il ne peut aller plus loin. Et tu devras alors te diriger tout seul à travers cette terre de camphre blanc. Et une fois que tu en seras sorti, tu arriveras en face des îles Wak-Wak. Et, là, Allah pourvoira ! »

Alors Hassân baisa de nouveau les mains du cheikh Père-des-Plumes, fit ses adieux aux autres sages en les remerciant de leurs bontés, et monta à califourchon sur les épaules de Dahnasch qui s’éleva avec lui dans les airs. Et l’éfrit le porta dans la région des nuages, et de là descendit avec lui sur la terre de camphre blanc, où il le laissa, puis il disparut.

Ainsi, ô Hassân, ô natif de Bassra, toi que jadis on admirait dans les souks de ta ville natale, et qui faisais s’envoler tous les cœurs et se pâmer de ta beauté ceux qui te regardaient, toi qui vécus si longtemps heureux au milieu des princesses, et qui suscitas dans leurs âmes tant de tendresse et tant de douleur, voici que, poussé par ton amour pour Splendeur, tu abordes, sur les ailes de l’éfrit, à cette terre de camphre blanc, où tu vas éprouver ce que nul avant toi et nul après toi n’aura jamais éprouvé !

En effet, lorsque l’éfrit l’eut déposé sur cette terre. Hassân se mit à marcher droit devant lui, sur un sol brillant et parfumé. Et il marcha ainsi longtemps, et finit par distinguer au loin, au milieu d’une prairie, quelque chose qui ressemblait à une tente. Et il se dirigea de ce côté-là, et finit par arriver tout près de cette tente. Mais comme à ce moment il marchait dans un gazon très épais, il heurta du pied quelque chose qui y était caché ; et il regarda et vit que c’était un corps blanc comme une masse d’argent et grand comme une des colonnes de la cité d’Iram. Or c’était un géant, et la tente que Hassân voyait n’était autre chose que son oreille, laquelle lui servait de tente-abri contre le soleil. Et le géant, réveillé ainsi de son sommeil, se leva en mugissant, et se mit dans une telle colère qu’il se gonfla le ventre de son haleine, avec des efforts de cul si considérables que son fondement en gémit à travers : ce qui produisit, sous forme de tonnerre, une suite de pets extraordinaires, dont Hassân fut projeté la face contre terre, puis lancé en l’air avec, de terreur, les yeux à l’envers ! Et, avant qu’il fût retombé sur le sol, le géant l’attrapa au vol par le col, à l’endroit où la peau est la plus molle, et le tint, par la force de son bras, suspendu en l’air comme le moineau dans la serre du faucon. Et il se disposa, le faisant tournoyer à tour de bras, à l’aplatir contre terre en lui broyant les os et faisant ainsi entrer sa longueur dans sa largeur.

Lorsque Hassân vit ce qui allait lui arriver, il se débattit de toutes ses forces et s’écria : « Ah ! qui me sauvera ? Ah ! qui me délivrera ? Ô géant, aie pitié de moi ! » En entendant ces cris de Hassân, le géant se dit : « Par Allah ! Il ne chante pas mal, ce petit oiseau-là ! Et son gazouillement me plaît. Aussi vais-je de ce pas le porter à notre roi ! » Et il le tint délicatement par un pied, de peur de l’abîmer, et pénétra dans une épaisse forêt où, au milieu d’une clairière, assis sur un rocher qui lui tenait lieu de trône, se tenait le roi des géants de la terre de camphre blanc. Et il était environné de ses gardes, qui étaient cinquante géants hauts chacun de cinquante coudées. Et celui qui tenait Hassân s’approcha du roi, et lui dit : « Ô notre roi, voici un petit oiseau que j’ai attrapé par le pied, et que je t’apporte à cause de sa belle voix ! Car il gazouille agréablement ! » Et il donna de petits coups sur le nez de Hassân, en lui disant : « Chante un peu devant le roi ! » Et Hassân, qui ne comprenait pas le langage du géant, crut que sa dernière heure était arrivée, et se mit à se débattre, en s’écriant : « Ah ! qui me sauvera ? Ah ! qui me délivrera ? » Et le roi, en entendant cette voix, se convulsa et se trémoussa de joie, et dit au géant : « Par Allah ! il est charmant ! Et il faudra le porter sur-le-champ à ma fille qu’il enchantera ! » Et il ajouta, en se tournant vers le géant : « Oui ! hâte-toi de le mettre dans une cage, et d’aller le suspendre dans la chambre de ma fille, près de son lit, afin qu’il puisse la distraire par ses chants et son gazouillement…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la six cent quatrième nuit.

Elle dit :

… Oui ! hâte-toi de le mettre dans une cage, et d’aller le suspendre dans la chambre de ma fille, près de son lit, afin qu’il puisse la distraire par ses chants et son gazouillement ! »

Alors le géant se hâta de mettre Hassân dans une cage, avec deux grandes tasses, une pour la nourriture et une pour l’eau. Et il lui mit également deux perchoirs, afin qu’il pût sauter et chanter à son aise ; et il le porta dans la chambre de la fille du roi, et le suspendit à son chevet.

Lorsque la fille du roi vit Hassân, elle fut charmée de sa figure et de ses formes jolies, et se mit à lui faire mille caresses et à le gâter de toutes les façons. Et elle lui parlait d’une voix très douce, pour l’apprivoiser, bien que Hassân ne comprît rien à son langage. Mais comme il voyait qu’elle ne lui voulait pas de mal, il essaya de l’attendrir sur sa destinée, en pleurant et en gémissant. Et la princesse prenait chaque fois ses gémissements et ses soupirs pour des chants harmonieux ; et elle en éprouvait un plaisir extrême. Et elle finit par éprouver pour lui une inclination extraordinaire ; et elle ne pouvait plus le quitter à aucune heure du jour ou de la nuit. Et elle sentait, en l’approchant, que tout son être travaillait à son sujet. Et elle ne comprenait pas ce que l’on pouvait bien faire avec un si petit oiseau, en fait de manifestations. Et souvent elle lui faisait des signes, et lui parlait par gestes ; mais, lui non plus, ne la comprenait pas, et il était loin de deviner tout le parti que l’on pouvait tirer d’une adolescente, géante, à la vérité, mais si avenante.

Or, un jour, la fille du roi tira Hassân de la cage pour le nettoyer et le changer d’habits. Et lorsqu’elle l’eut déshabillé, elle vit ô prodigieuse découverte ! qu’il n’était pas du tout dépourvu de ce qu’avaient les géants de son père, bien que tout cela fût, en proportion, extrêmement menu. Et elle pensa : « Par Allah ! c’est la première fois que je vois un oiseau avec des choses comme ça ! » Et elle se mit à manipuler Hassân et à le tourner et retourner dans tous les sens, en s’émerveillant de ce qu’elle découvrait en lui à chaque instant. Et Hassân était dans ses mains exactement comme un moineau entre les mains du chasseur. Et la jeune géante, voyant que sous ses doigts le concombre se changeait en courge, se mit à rire tellement qu’elle se renversa sur le côté. Et elle s’écria : « Quel oiseau étonnant ! Il chante comme les oiseaux, et se comporte avec les femmes aussi poliment que les hommes géants ! » Et comme elle voulait lui rendre égard pour égard, elle le prit tout contre elle, et se mit à le caresser partout comme s’il était un homme, lui faisant mille propositions, non en paroles, car un oiseau n’aurait pu les entendre, mais en gestes et en actions, si bien qu’il se comporta avec elle tout à fait comme un moineau avec sa moinelle. Et de ce moment Hassân devint l’oiseau de la fille du roi !

Or, Hassân, bien que cajolé et gâté et dorloté comme un oiseau, et en dépit de ce qu’il éprouvait au milieu des somptuosités de la géante, fille du roi, et de ce qu’il lui faisait d’ailleurs sentir, à son tour, et malgré tout le bien-être où il vivait dans sa cage, où la princesse l’enfermait chaque fois qu’elle avait fini sa chose avec lui, était loin d’oublier son épouse, Splendeur, fille du roi des rois du Gennistân, et les îles Wak-Wak, but de son voyage, dont il savait n’être plus très éloigné ! Et, pour se tirer d’embarras, il aurait volontiers fait usage du tambour magique et de la touffe de poils ; mais, en le changeant d’habits, la fille du roi des géants lui avait enlevé les objets précieux ; et il avait beau les réclamer par signes et par tous les gestes qu’on fait en arabe, elle ne comprenait point ce qu’il lui demandait, et croyait chaque fois qu’il demandait la copulation. Ce qui faisait que chaque fois qu’il demandait le tambour, c’était une copulation qu’il lui fallait exécuter, tant et tant, en vérité, qu’il fut, au bout de quelques jours, dans un état à nul autre pareil, et qu’il n’osait plus faire un geste ni le moindre signe, de peur de voir la réponse en action de la terrible géante.

Tout cela ! Et la situation de Hassân ne changeait pas ; et il dépérissait et jaunissait dans sa cage, ne sachant plus à quel parti se résoudre, quand un jour la géante, après les caresses multipliées plus qu’à l’ordinaire, s’assoupit pendant qu’elle le tenait contre elle, et le laissa s’échapper. Et Hassân se précipita aussitôt vers le coffre où se trouvaient ses vieux effets, et il prit la touffe de barbe dont il brûla un des poils, en appelant, dans sa pensée, le cheikh Ali Père-des-Plumes. Et voici que…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la six cent cinquième nuit.

Elle dit :

… Et Hassân se précipita aussitôt vers le coffre où se trouvaient ses vieux effets, et il prit la touffe de barbe dont il brûla un des poils, en appelant, dans sa pensée, le cheikh Ali Père-des-Plumes. Et voici que le palais trembla, et le cheikh vêtu de noir sortit de terre devant Hassân, qui se jeta à ses genoux. Et le cheikh lui demanda : « Que veux-tu, Hassân ? » Et le jeune homme lui dit : « De grâce ! ne fais pas de bruit, ou celle-ci va se réveiller ! Et alors je serai sans recours entre ses mains pour faire l’oiseau ! » Et il lui montra du doigt la géante endormie. Alors le cheikh le prit par la main et, par la vertu de sa puissance cachée, le conduisit hors du palais. Puis il lui dit : « Raconte-moi ce qui t’est arrivé. » Et Hassân lui raconta tout ce qu’il avait fait depuis son arrivée dans la terre de camphre blanc, et il ajouta : « Et maintenant, par Allah ! si j’étais resté un jour de plus auprès de cette géante, mon âme serait sortie de mon nez ! » Et le cheikh dit : « Je t’avais pourtant prévenu de ce que tu allais éprouver ! Mais tout cela n’est que le commencement ! Et, de plus, je dois te dire, ô mon enfant, pour te décider une dernière fois à revenir sur tes pas, que dans les îles Wak-Wak la vertu de mes poils n’aura plus d’effet, et que tu seras abandonné à tes propres moyens ! » Et Hassân dit : « Il faut que j’aille tout de même retrouver mon épouse ! Et il me reste encore ce tambour magique qui pourra me servir en cas de danger pour me tirer d’embarras ! » Et le cheikh Ali regarda le tambour et dit : « Oh ! je le reconnais ! C’est celui qui appartenait à Bahram le Guèbre, un de mes anciens disciples, le seul qui ait cessé de marcher dans la voie d’Allah ! Mais, ô Hassân, sache que ce tambour-là, non plus, ne pourra guère te servir dans les îles Wak-Wak, où se défont tous les enchantements, et où les genn, habitants de l’île, n’obéissent qu’à leur seul roi ! » Et Hassân dit : « Celui qui doit vivre dix ans ne mourra pas dans sa neuvième année ! Si donc ma destinée est de mourir dans ces îles-là, il n’y a pas d’inconvénient ! Je te supplie donc, ô vénérable cheikh des cheikhs, de me dire le chemin que je dois suivre pour y aller ! » Et le cheikh Ali alors, pour toute réponse, le prit par la main, et lui dit : « Ferme les yeux et ouvre-les ! » Et Hassân ferma les yeux ; puis, l’instant d’après, il les ouvrit. Et tout avait disparu, aussi bien le cheikh Père-des-Plumes, que le palais de la fille du roi et que la terre de camphre blanc. Et il se vit sur le rivage d’une île dont les galets étaient des pierreries de couleurs différentes. Et il ne savait point s’il était enfin arrivé aux îles tant désirées.

Or Hassân avait à peine eu le temps de tourner un œil à droite et un œil à gauche, qu’aussitôt fondirent sur lui, sortis des galets marins et de l’écume des vagues, des bandes de grands oiseaux blancs, qui couvrirent le ciel d’un nuage dense et bas. Et le vol ennemi s’avança contre lui en tourbillon, avec un vacarme de becs menaçants et d’ailes agitées ; et tous les gosiers aériens poussèrent en même temps un cri rauque, mille fois répété, dans lequel Hassân reconnut enfin les syllabes Wak-Wak du nom des îles ! Alors il comprit qu’il était arrivé sur ces terres interdites, et que ces oiseaux le considéraient comme un intrus et cherchaient à le repousser vers la mer.

Et Hassân courut se réfugier dans une cabane qui s’élevait non loin de là, et se mit à réfléchir sur l’affaire.

Soudain, il entendit gronder la terre et la sentit trembler sous ses pieds ; et il prêta l’oreille, en retenant sa respiration, et vit au loin grossir un autre nuage, d’où peu à peu surgirent au soleil des pointes de lances et de casques, et brillèrent des armures. Les amazones ! Où fuir ? Et le galop furieux, rapide comme la grêle qui tombe, comme l’éclair qui brille, se rapprocha en un clin d’œil. Et devant lui apparurent, massées en un carré mouvant et formidable, des guerrières montées sur des cavales fauves comme l’or pur, à la queue longue, au jarret vigoureux, portant les rênes hautes et libres, plus promptes que le vent du nord lorsqu’il souffle avec violence de la mer tempétueuse. Et ces guerrières, armées pour le combat, portaient chacune un sabre pesant au côté, une longue lance dans une main et dans l’autre une masse d’armes qui épouvantait la pensée ; et elles tenaient, serrées sous leurs cuisses, quatre javelines qui montraient leurs têtes épouvantables.

Or dès que ces guerrières eurent aperçu l’insolite Hassân debout sur le seuil de la cabane, elles arrêtèrent net leurs cavales bondissantes. Et toute la masse des sabots fit, en s’abattant, voler dans le ciel les galets du rivage, et s’enfonça dans le sable, profondément. Et les naseaux large ouverts des bêtes palpitantes frémissaient en même temps que les narines des guerrières adolescentes ; et les figures nues sous les casques aux visières hautes étaient belles comme des lunes ; et les croupes arrondies et pesantes se continuaient et se confondaient avec les croupes fauves des cavales. Et les longues chevelures, brunes, blondes, fauves et noires, se mêlaient, en ondoyant, aux grands crins des queues et des crinières. Et les têtes de métal et les cuirasses d’émeraude éclataient au soleil comme d’immenses joyaux, et flambaient sans se consumer. Mais alors, du milieu de ce carré de lumière, s’avança une amazone plus haute que toutes les autres…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut ta six cent sixième nuit.

Elle dit :

… Mais alors, du milieu de ce carré de lumière, s’avança une amazone plus haute que toutes les autres, dont le visage était non point nu sous le casque, mais complètement recouvert de la visière baissée, et dont la poitrine, aux seins rebondissants, reluisait sous la protection d’une cotte de mailles d’or plus serrées que les ailes des sauterelles. Et elle arrêta sa cavale brusquement à quelques pas de Hassân. Et Hassân, ne sachant si elle lui était hostile ou hospitalière, commença par se jeter devant elle, le front dans la poussière, puis releva la tête et lui dit : « Ô ma souveraine, je suis un étranger que la destinée a conduit dans cette terre, et je me mets sous la protection d’Allah et sous ta sauvegarde ! Ne me repousse pas ! Ô ma souveraine, aie pitié du malheureux qui est à la recherche de son épouse et de ses enfants ! »

À ces paroles de Hassân, la cavalière sauta à bas de son cheval et, se tournant vers ses guerrières, d’un geste les congédia. Et elle s’approcha de Hassân, qui aussitôt lui baisa les pieds et les mains et porta à son front le bord de son manteau. Et elle l’examina avec attention ; puis, relevant sa visière, elle se montra à lui à découvert. Et Hassân, en la voyant, poussa un grand cri et recula épouvanté ; car au lieu d’une jeune femme pour le moins aussi belle que les guerrières adolescentes qu’il avait vues, il avait devant lui une vieille à l’aspect bien laid, qui possédait un nez gros comme une aubergine, des sourcils de travers, des joues ridées et tombantes, des yeux qui s’injuriaient l’un l’autre, et, dans chacun des neuf angles de sa figure, une calamité ! Ce qui faisait qu’elle ressemblait tout à fait à un cochon ! Aussi Hassân, pour n’être point obligé de regarder plus longtemps ce visage, se couvrit les yeux avec le pan de son vêtement. Et la vieille prit ce geste pour un grand signe de respect, se persuadant que Hassân ne le faisait que pour ne point paraître insolent en la regardant face à face ; et elle fut touchée à l’extrême de cette marque de respect et lui dit : « Ô étranger, calme ton inquiétude. Dès ce moment tu es sous ma protection ! Et je te promets mon assistance dans tout ce dont tu auras besoin ! » Puis elle ajouta : « Mais, avant toute chose, il faut que personne ne te voie dans cette île ! Et, dans ce but, et bien que je sois impatiente de connaître ton histoire, je vais courir t’apporter les objets nécessaires pour te déguiser en amazone, afin que tu ne puisses plus désormais être différencié d’avec les jeunes vierges guerrières, gardiennes du roi et des filles du roi ! » Et elle s’en alla, pour revenir au bout de quelques instants avec une cuirasse, un sabre, une lance, un casque et d’autres armes en tous points semblables à celles que portaient les amazones. Et elle les donna à Hassân qui s’en couvrit. Alors elle le prit par la main et le conduisit sur un rocher qui s’élevait au bord de la mer, et, s’y étant assise avec lui, lui dit : « Maintenant, ô étranger, hâte-toi de me raconter la cause qui t’a poussé jusque vers ces îles où nul adamite avant toi n’a osé aborder ! » Et Hassân répondit, après l’avoir remerciée pour ses bontés : « Ô ma maîtresse, mon histoire est celle d’un malheureux qui a perdu le seul bien qu’il possédât, et qui parcourt la terre dans l’espoir de le retrouver ! » Et il lui raconta ses aventures sans omettre un détail. Et la vieille amazone lui demanda : « Et comment s’appelle l’adolescente, ton épouse, et comment s’appellent tes enfants ? » Il dit : « Dans mon pays mes enfants s’appelaient Nasser et Manssour, et mon épouse s’appelait Splendeur ! Mais j’ignore quel nom ils portent dans le pays des genn ! » Et Hassân, ayant fini de parler, se mit à pleurer d’abondantes larmes.

Lorsque la vieille eut entendu cette histoire de Hassân et vu sa douleur, elle fut tout à fait gagnée par la compassion, et lui dit : « Je te fais le serment, ô Hassân, qu’une mère ne s’intéresse pas à son enfant plus que je ne veux m’intéresser à ton sort. Et puisque tu dis que ton épouse se trouve peut-être au milieu de mes amazones, je vais, dès demain, te les faire voir toutes nues dans la mer. Et je les ferai ensuite défiler devant toi une à une, pour que tu me dises si tu reconnais ton épouse parmi elles ! »

Ainsi parla la vieille Mère-des-Lances à Hassân Al-Bassri. Et elle le tranquillisa, en lui affirmant qu’ils ne manqueraient pas, par ce stratagème, de découvrir l’adolescente Splendeur ! Et elle passa cette journée-là avec lui, et le promena à travers l’île, en lui en faisant admirer toutes les merveilles. Et elle finit par l’aimer d’un grand amour, et elle lui disait : « Calme-toi, mon enfant ! Je t’ai mis dans mes yeux ! Et si même tu me demandais, pour ton plaisir, toutes mes guerrières, qui sont des jeunes filles vierges, je te les donnerais de tout cœur amical ! » Et Hassân lui répondait : « Ô ma maîtresse, moi, par Allah ! je ne te quitterai que lorsque mon âme me quittera ! »

Or, le lendemain, selon sa promesse, la vieille Mère-des-Lances vint à la tête de ses guerrières, au son des tambours. Et Hassân, déguisé en amazone, était assis sur le rocher qui dominait la mer. Et, de la sorte, il ressemblait à quelque fille d’entre les filles des rois…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la six cent septième nuit.

Elle dit :

… Or, le lendemain, selon sa promesse, la vieille Mère-des-Lances vint à la tête de ses guerrières, au son des tambours. Et Hassân, déguisé en amazone, était assis sur le rocher qui dominait la mer. Et, de la sorte, il ressemblait à quelque fille d’entre les filles des rois !

Cependant les guerrières adolescentes, descendues de leurs cavales à un signe de la vieille Mère-des-Lances qui les commandait en chef, se débarrassèrent de leurs armes et de leurs cuirasses. Et, fuselées et brillantes elles en sortirent, ô délice des lis et des roses ! comme les lis de leurs feuilles et les roses de leurs épines. Et, blanches et légères, elles descendirent dans la mer. Et l’écume se mêla à leurs chevelures libres et roulées, ou coiffées et hautes comme des tours. Et le gonflement des vagues continua le gonflement de leurs croupes vierges. Et elles étaient comme des corolles effeuillées sur les eaux.

Mais parmi tant de visages de lune et de tailles flexibles, d’yeux noirs et de dents blanches, de cheveux de couleurs différentes et de croupes de bénédiction, Hassân eut beau regarder, il ne reconnut point l’incomparable beauté de sa bien-aimée Splendeur. Et il dit à la vieille : « Ô ma bonne mère. Splendeur n’est point parmi elles ! » Et la vieille cavalière répondit : « Qui sait, mon fils ? peut-être que l’éloignement ne te permet pas de bien juger ! » Et elle frappa dans ses mains, et toutes les adolescentes sortirent de l’eau et vinrent se ranger sur le sable, humides encore de pierreries. Et, l’une après l’autre, flexibles et balancées, elles passèrent devant la roche où se tenait Hassân avec la Mère-des-Lances, n’ayant sur elles, pour toutes armures, que leurs cheveux épars dans le dos, et lourdes seulement des joyaux de leur chair nue.

C’est alors, ô Hassân, que tu vis ce que tu vis ! Ô lapins de toutes les couleurs et de toutes les variétés entre les cuisses des adolescentes filles de rois ! Vous étiez gras, vous étiez ronds, vous étiez dodus, vous étiez blancs, vous étiez comme des dômes, vous étiez gros, vous étiez voûtés, vous étiez hauts, vous étiez unis, vous étiez bombés, vous étiez fermés, vous étiez intacts, vous étiez comme des trônes, vous étiez comme des mulets, vous étiez lourds, vous étiez lippus, vous étiez muets, vous étiez comme des nids, vous étiez sans oreilles, vous étiez chauds, vous étiez comme des tentes, vous étiez sans poils, vous aviez des museaux, vous étiez sourds, vous étiez blottis, vous étiez petits, vous étiez fendus, vous étiez sensibles, vous étiez des gouffres, vous étiez secs, vous étiez excellents, mais, certes ! vous étiez point comparables à l’histoire de Splendeur.

Aussi Hassân laissa-t-il passer toutes les adolescentes, et dit à la vieille Mère-des-Lances : « Ô ma maîtresse, par ta vie sur moi ! il n’y a pas une seule parmi toutes ces jeunes filles qui, de près ou de loin, ressemble à Splendeur ! » Et la vieille guerrière, étonnée, lui dit : « Alors, ô Hassân, il ne reste plus, après toutes celles que tu as vues, que les sept Filles de notre roi ! Veuille donc m’apprendre à quelles marques je puis, à l’occasion, reconnaître ton épouse, et me la dépeins dans ce qu’elle a de particulier ! Et moi je garderai tout cela dans ma mémoire ! Et je te promets que, renseignée de la sorte, je ne manquerai pas de retrouver celle que tu désires ! » Et Hassân répondit : « Te la dépeindre, ô ma maîtresse, c’est mourir d’impuissance ; car nulle langue ne saurait en exprimer toutes les perfections. Mais je veux bien t’en donner la ressemblance approximativement. Elle a, ô ma maîtresse, un visage aussi blanc qu’un jour de bénédiction ; une taille si fine que le soleil n’en saurait allonger l’ombre sur le sol ; une chevelure noire et longue sur le dos comme la nuit sur le jour ; des seins qui trouent les étoffes les plus dures ; une langue comme celle des abeilles ; une salive comme l’eau de la fontaine de Salsabil ; des yeux comme la source de Kausar ; une souplesse de rameau de jasmin ; des dents comme des grêlons ; un grain de beauté sur la joue droite et une envie sous le nombril ; une bouche comme une cornaline, qui dispense de la coupe et de l’aiguière ; des joues comme les anémones de Némân ; un ventre élastique et éblouissant, aussi vaste et aussi blanc qu’une cuve de marbre ; une croupe plus solide et mieux bâtie que la coupole du temple d’Iram ; des cuisses fondues dans le moule de la perfection, aussi douces que les jours de la réunion après l’absence amère, entre lesquelles est assis le trône du khalifat, sanctuaire du repos et de l’ivresse, et dont le logogriphe a été ainsi décrit par le poète :

« Mon nom, objet de tant d’émois, est composé de deux lettres fameuses ! Multipliez quatre par cinq et six par dix, et vous l’obtenez[2] ! »

Et, ayant dit ces paroles, Hassân ne put retenir ses larmes plus longtemps, et se mit à pleurer. Puis il s’écria : « Mon tourment, ô Splendeur, est aussi amer que le tourment du derviche qui a perdu son écuelle, ou la souffrance du pèlerin qui a une blessure au talon, ou la douleur de l’amputé qui a perdu ses jambes et ses bras ! »

Lorsque la vieille amazone eut entendu tout cela, elle baissa la tête un moment, plongée dans une profonde réflexion, puis elle dit à Hassân : « Quelle calamité, ô Hassân ! Tu te perds sans recours et tu me perds avec toi ! Car l’adolescente que tu viens de me dépeindre est certainement l’une des sept filles de notre puissant roi ! Quel leurre est le tien, et que ton audace est insensée ! Entre toi et elle, il y a la distance qu’il y a entre la terre et le ciel ! Si tu persistes dans ton vouloir, c’est à ta perte que tu te précipites ! Écoute-moi donc, Hassân ! Renonce à ce projet téméraire, et n’expose pas ton âme à la perdition…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la six cent huitième nuit.

Elle dit :

 

… Écoute-moi donc, Hassân ! Renonce à ce projet téméraire, et n’expose pas ton âme à la perdition ! » À ces mots de la vieille, Hassân fut tellement bouleversé qu’il tomba évanoui ; et, lorsqu’il revint à lui, il pleura si amèrement que ses vêtements furent inondés de ses larmes, et, à la limite du désespoir, il s’écria : « Ainsi donc, ô ma secourable tante, il faut que je m’en retourne désespéré, après être venu si loin, et au moment où je suis prêt à atteindre le but ! Comment, après l’assurance que tu m’en avais donnée, aurais-je pu douter du succès de mon entreprise et de la portée de ta puissance ? N’est-ce point toi-même qui commandes en chef aux troupes de Sept Îles, et à qui aucune entreprise de ce genre n’est impossible ? » Elle répondit : « Certes, mon fils, je puis beaucoup sur mes troupes et sur chacune en particulier des amazones qui les composent ! Aussi je veux, pour te détourner de ton projet insensé, que tu choisisses, parmi toutes ces adolescentes guerrières, celle qui te plaît le mieux ; et moi je te la donnerai à la place de ton épouse ! Et ensuite tu retourneras avec elle dans ton pays, et tu seras à l’abri de la vengeance de notre roi ! Sinon ma perte et la tienne sont inévitables ! » Mais Hassân ne répondit à ce conseil de la vieille que par de nouvelles larmes et de nouveaux sanglots. Et la vieille, émue de l’excès de sa douleur, lui dit : « Par Allah sur toi, ô Hassân, que veux-tu donc que je fasse pour toi ? Si déjà l’on vient à découvrir que je t’ai laissé aborder dans nos îles, ma tête n’appartiendra plus à mes épaules. Et si jamais on vient à savoir que je t’ai fait voir dans le bain, toutes nues, mes guerrières adolescentes, des jeunes filles vierges que nul regard de mâle n’a effleurées et que nul doigt d’homme n’a touchées, mon âme ne m’appartiendra plus ! » Et Hassân s’écria : « Par Allah ! ô ma maîtresse, je t’assure que je n’ai point regardé d’une façon inconvenante ces jeunes filles, et je n’ai point prêté grande attention à leur nudité ! » Et la vieille dit : « Tu as eu tort justement, ô Hassân, car de ta vie entière tu n’auras encore pareil spectacle ! En tout cas, si aucune de ces vierges ne te tente, pour te décider à retourner dans ton pays et à sauvegarder ainsi ton âme, je te chargerai des richesses et des produits précieux de nos îles, et te comblerai de biens qui te rendront riche et heureux pour le restant de tes jours ! » Mais Hassân se précipita aux pieds de la vieille, lui embrassa les genoux et lui dit en pleurant : « Ô ma bienfaitrice, ô prunelle de mes yeux, ô ma souveraine, comment puis-je retourner dans mon pays après avoir souffert tant de fatigues et bravé tant de dangers ? Comment pourrais-je quitter cette île sans avoir vu la bien-aimée que j’y recherche ? Ah ! songe, ô ma maîtresse, que peut-être la volonté de la destinée est que je retrouve mon épouse après toutes les souffrances que j’ai endurées ! » Et, ayant dit ces paroles, Hassân ne put retenir l’élan de son âme, et il improvisa ces strophes :

« Ô reine de la beauté, aie pitié du prisonnier de deux paupières qui ont subjugué les royaumes des Khosroès.

Ni les roses, ni les nards, ni les essences aromatiques ne peuvent se passer, pour leurs vertus, de ton haleine.

La brise des plaines du paradis s’arrête dans tes cheveux pour embaumer les heureux qui la respirent.

Les pléiades qui brillent le soir prennent de tes yeux leur clarté, et les astres des nuits sont seuls dignes de servir de collier à ta gorge, ô blanche jeune femme ! »

Lorsque la vieille amazone eut entendu ces vers de Hassân, elle vit qu’il serait vraiment cruel de lui enlever pour toujours l’espoir de revoir son épouse, et elle compatit à sa douleur et lui dit : « Mon fils, éloigne de ta pensée l’affliction et le désespoir. Car maintenant je suis bien décidée à tout pour te rendre ton épouse ! » Puis elle ajouta : « Je vais à l’instant commencer à m’occuper avec mon âme de ton affaire, ô pauvre ! Car je vois bien que l’amoureux n’a ni ouïe ni entendement ! Je te quitte donc pour aller au palais de la reine de cette île où nous sommes, qui est l’une des sept îles Wak-Wak. Car il faut que tu saches que chacune de ces sept îles est habitée et gouvernée par l’une des sept filles de notre roi, qui sont des sœurs du même père et non de la même mère. Et celle qui nous gouverne ici est l’aînée des sœurs, et s’appelle la princesse Nour Al-Houda. Et moi je vais aller la trouver pour lui parler en ta faveur. Calme donc ton âme, rafraîchis tes yeux, et attends mon retour d’un cœur tranquille ! » Et elle prit congé de lui et se dirigea vers le palais de la princesse Nour Al-Houda.

Une fois arrivée en présence de la princesse, la vieille amazone, qui était respectée et aimée par les filles du roi et par le roi lui-même, à cause de sa sagesse et de l’éducation et des soins qu’elle avait donnés aux jeunes princesses, s’inclina et embrassa la terre entre les mains de Nour Al-Houda. Et la princesse se leva aussitôt en son honneur, et l’embrassa et la fit asseoir à côté d’elle, et lui dit : « Inschallah ! Puissent les nouvelles que tu m’apportes être de bon présage ! Et si tu as une demande à me faire, ou une faveur à me réclamer, parle ! Me voici attentive à t’écouter…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la six cent neuvième nuit.

Elle dit :

… Parle ! Me voici attentive à t’écouter ! » Le vieille Mère-des-Lances répondit : « Ô reine du siècle et du temps, ô ma fille, je viens chez toi pour t’annoncer un événement extraordinaire qui, je l’espère, te sera une distraction et un amusement. Sache, en effet, que j’ai trouvé, échoué sur le rivage de notre île, un jeune homme d’une beauté merveilleuse qui pleurait avec amertume. Et comme je l’interrogeais sur son état, il me répondit que sa destinée l’avait jeté sur nos côtes, alors qu’il était à la recherche de son épouse ! Et comme je le priais de me dire qui était son épouse, il me fit d’elle une description qui m’a jetée dans un grand émoi à ton sujet et au sujet des autres princesses, tes sœurs ! Et je dois également te révéler, ô ma reine, pour dire toute la vérité, que jamais mes yeux n’ont vu, chez les genn et les éfrits, un adolescent aussi beau que celui-là ! »

Lorsque la princesse Nour Al-Houda eut entendu ces paroles de la vieille, elle entra dans une colère terrible et cria à la vieille amazone : « Ô vieille de malédiction, ô fille des mille cornards de l’infamie, comment as-tu fait pour introduire un mâle au milieu de nos vierges, dans nos domaines ? Ah ! race d’impudicité, qui me servira à boire une gorgée de ton sang, ou à manger une bouchée de ta chair ? » Et la vieille guerrière se mit à trembler comme un roseau au milieu de la tempête, et tomba aux genoux de la princesse, qui lui cria : « Ne crains-tu donc pas la punition que t’attirent ma vengeance et mon courroux ? Par la tête de mon père, grand roi des genn ! je ne sais ce qui me retient en ce moment de te faire couper en morceaux, afin que tu serves d’exemple dans l’avenir aux guides d’infamie qui voudront introduire les voyageurs dans nos îles ! » Puis elle ajouta : « Mais, avant tout, hâte-toi d’aller me chercher cet adamite téméraire qui a osé violer nos frontières ! » Et la vieille se releva, ne sachant plus, dans sa terreur, distinguer sa main droite de sa main gauche, et sortit pour aller trouver Hassân. Et elle pensait : « Cette affreuse calamité, qu’Allah m’envoie par l’entremise de la reine, m’est tout entière suscitée par ce jeune Hassân ! Que ne l’ai-je plutôt obligé à quitter cette île, et à nous faire voir la largeur de son dos ! » Et elle arriva de la sorte à l’endroit où se trouvait Hassân et lui dit, dès qu’elle l’eut aperçu : « Lève-toi, ô celui dont le terme final est proche ! Et viens chez la reine qui a à te parler ! » Et Hassân suivit la vieille, en disant : « Ya salam ! Dans quel abîme vais-je être précipité ! » Et il arriva de la sorte dans le palais, entre les mains de la princesse. Et elle le reçut, assise sur son trône et le visage entièrement couvert de son voile. Et Hassân ne trouva rien de mieux à faire, dans cette pénible circonstance, que de commencer par embrasser la terre devant le trône et, après le salam, d’adresser un compliment en vers à la princesse. Alors elle se tourna vers la vieille et lui fit un signe qui signifiait : « Interroge-le ! » Et la vieille dit à Hassân : « Notre puissante reine te rend le salam et te demande, afin que tu lui répondes : « Quel est ton nom, quel est ton pays d’origine, quel est le nom de ton épouse et quel est le nom de tes enfants ? » Et Hassân, aidé par la destinée, répondit, en se tournant vers la princesse : « Reine de l’univers, souveraine du siècle et du temps, ô l’unique de l’époque et des âges, pour ce qui est de mon misérable nom, je m’appelle Hassân le rempli de tribulations, le natif de la ville de Bassra, dans l’Irak. Mais pour ce qui est de mon épouse, je ne connais pas son nom ! Quant à mes enfants, l’un s’appelle Nasser et l’autre Manssour ! » La reine lui demanda, par l’entremise de la vieille : « Et pourquoi ton épouse t’a-t-elle quitté ? » Il dit : « Par Allah, je ne le sais pas ! Mais ce doit être malgré elle ! » Elle lui demanda : « D’où est-elle partie ? Et par quel moyen ? » Il dit : « Elle est partie de Bagdad, du palais même du khalifat Haroun Al-Rachid, émir des Croyants ! Et elle n’a eu, pour cela, qu’à se vêtir de son manteau de plumes et à s’élever dans les airs ! » Elle demanda : « Et n’a-t-elle rien dit, en partant ? » Il répondit : « Elle a dit à ma mère : « Si ton fils, torturé par la douleur de mon absence, veut jamais me retrouver, il n’aura qu’à venir me chercher dans les îles Wak-Wak ! Et maintenant adieu, ô mère de Hassân ! Certes, de partir ainsi je m’afflige beaucoup, et je m’attriste en mon âme, car les jours de la séparation déchireront son cœur, et noirciront votre vie ; mais, hélas ! je n’y puis rien ! Je sens l’ivresse de l’air envahir mon âme, et il faut que je m’envole dans l’espace ! » Ainsi parla mon épouse ! Et elle s’envola ! Et depuis lors le monde est noir devant mes yeux, et ma poitrine est habitée par la désolation ! » La princesse Nour Al-Houda répondit, en hochant la tête : « Par Allah ! il est certain que si ton épouse ne voulait plus te revoir, elle n’aurait pas révélé à ta mère l’endroit où elle allait ! Mais, d’un autre côté, si elle t’aimait véritablement, elle ne t’aurait pas ainsi abandonné ! » Hassân jura alors, par les plus grands serments, que son épouse l’aimait véritablement, qu’elle lui avait donné mille preuves de son affection et de son dévouement, mais qu’elle n’avait pu résister à l’appel de l’air et à celui de son instinct originel, qui est le vol des oiseaux ! Et il ajouta : « Ô reine, je t’ai raconté ma triste histoire ! Et me voici devant toi, suppliant ta clémence de me pardonner ma démarche audacieuse, et de m’aider à retrouver mon épouse et mes enfants ! Par Allah sur toi, ô ma souveraine, ne me repousse pas ! »

Lorsque la princesse Nour Al-Houda eut entendu ces paroles de Hassân, elle réfléchit pendant une heure de temps ; puis elle releva la tête et dit à Hassân : « J’ai beau réfléchir sur le genre de supplice que tu as mérité, je n’en trouve pas un qui soit suffisant pour punir ta témérité ! » Alors la vieille, bien que terrifiée, se jeta aux pieds de sa maîtresse, et prit le pan de sa robe dont elle se couvrit la tête, et lui dit : « Ô grande reine…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la six cent dixième nuit.

Elle dit :

… Alors la vieille, bien que terrifiée, se jeta aux pieds de sa maîtresse, et prit le pan de sa robe dont elle se couvrit la tête, et lui dit : « Ô grande reine, par mes titres de nourrice qui t’a élevée, ne te hâte point de le châtier, d’autant que tu sais maintenant que c’est un pauvre étranger, qui a affronté bien des périls et éprouvé bien des tribulations ! Et ce n’est que grâce à la longue vie que lui a octroyée le destin qu’il a pu résister aux tourmentes traversées. Et il est plus grand et plus digne de ta noblesse, ô reine, de lui pardonner, et de ne point violer à ses dépens les droits de l’hospitalité ! De plus, considère que c’est l’amour seul qui l’a jeté dans cette entreprise fatale, et que l’on doit beaucoup pardonner aux amoureux. Enfin, ô ma reine et la couronne sur notre tête, sache que si j’ai osé venir te parler de cet adolescent si beau, c’est que nul comme lui, parmi les fils des hommes, ne sait construire les vers et improviser les odes. Et, pour contrôler mon dire, tu n’auras qu’à lui montrer ton visage à découvert, et tu verras comme il saura célébrer ta beauté ! » À ces paroles de la vieille, la reine sourit et dit : « En vérité, il ne manquait plus que cela pour que la mesure soit comble ! » Mais, en secret, la princesse Nour, malgré la sévérité de son attitude, avait été remuée dans ses entrailles par la beauté de Hassân, et elle ne demandait pas mieux que d’expérimenter son savoir, aussi bien en vers qu’en ce qui s’ensuit toujours. Donc elle feignit de se laisser convaincre par les paroles de sa nourrice et, levant son voile, elle montra son visage à découvert.

À cette vue, Hassân jeta un si grand cri que le palais en fut ébranlé ; et il tomba sans connaissance. Et la vieille lui prodigua les soins nécessaires et le rappela à lui ; puis elle lui demanda : « Qu’as-tu donc, mon fils ? Et qu’as-tu vu pour être si troublé ? » Et Hassân répondit : « Ah ! qu’ai-je vu, ya Allah ! La reine elle-même est mon épouse, ou, du moins, elle ressemble à mon épouse comme la moitié d’une fève divisée ressemble à sa sœur ! » Et la reine, en entendant ces paroles, se mit à rire tellement qu’elle se renversa sur le côté, et dit : « Ce jeune homme est fou ! Il dit que je suis son épouse ! Par Allah, et depuis quand les vierges sont-elles fécondées sans le secours du mâle, et ont-elles des enfants de l’air du temps ? » Puis elle se tourna vers Hassân et lui dit en riant : « Ô mon chéri, veux-tu au moins me dire, afin que je l’apprenne, en quoi je ressemble à ton épouse, et en quoi je ne lui ressemble pas ? Car je vois que tout de même tu es dans une grande perplexité à mon sujet ! » Il répondit : « Ô souveraine des rois, asile des grands et des petits, c’est ta beauté qui m’a rendu fou ! Car tu ressembles à mon épouse par tes yeux plus lumineux que des étoiles, par la fraîcheur de ton teint, par l’incarnat de tes joues, par la forme droite de tes beaux seins, par la douceur de ta voix, par la légèreté et l’élégance de ta taille et par bien d’autres appas que je ne dirai pas, par respect pour ce qui est voilé ! Mais, à bien regarder tes charmes, je trouve entre toi et elle une différence, visible pour mes seuls yeux d’amoureux, et que je ne puis t’exprimer par la parole ! »

Lorsque la princesse Nour Al-Houda entendit ces paroles de Hassân, elle comprit que son cœur ne s’attacherait jamais à elle ; et elle en conçut un violent dépit, et jura de découvrir quelle était celle des princesses, ses sœurs, dont Hassân était devenu l’époux sans l’assentiment du roi, leur père ! Et elle se dit : « Je me vengerai de la sorte et sur Hassân et sur son épouse, en assouvissant sur eux deux mon juste ressentiment ! » Mais elle cacha ces pensées au fond de son âme et, se tournant vers la vieille, dit : « Ô nourrice, va vite trouver mes six sœurs, chacune en particulier dans l’île qu’elle habite, et dis-leur que leur absence me pèse à l’extrême depuis déjà plus de deux ans qu’elles ne m’ont visitée. Et invite-les de ma part à venir me voir, et amène-les-moi avec toi ! Mais surtout prends bien garde de leur dire un mot de ce qui est arrivé, ou de leur annoncer la venue parmi nous d’un jeune étranger qui est à la recherche de son épouse ! Va, et ne tarde pas ! »

Aussitôt la vieille, qui ne pouvait soupçonner les intentions de la princesse, sortit du palais et vola, rapide comme l’éclair, vers les îles où se trouvaient les six princesses, sœurs de Nour Al-Houda. Et elle réussit, sans difficulté, à décider les cinq premières à la suivre. Mais lorsqu’elle fut arrivée à la septième île, où la plus jeune princesse habitait avec son père, le roi des rois des genn, elle éprouva bien de la peine à faire accepter le désir de Nour Al-Houda. En effet, lorsque la plus jeune princesse, sur l’avis de la vieille, fut allée demander au roi son père la permission d’aller avec la Mère-des-Lances visiter sa sœur aînée, le roi, ému de cette demande à la limite de l’émotion, s’écria : « Ah ! ma fille bien-aimée, la préférée de mon cœur, j’ai dans mon âme quelque chose qui me dit que je ne te reverrai plus, si tu viens à t’éloigner désormais de ce palais. Et d’ailleurs j’ai fait cette nuit un songe terrifiant que je vais te conter. Sache donc, ma fille, ô prunelle de mes yeux…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la six cent onzième nuit.

Elle dit :

… Sache donc, ma fille, ô prunelle de mes yeux, que cette nuit un songe pesa sur mon sommeil et oppressa ma poitrine. Je me promenais, en effet, dans mon rêve, au milieu d’un trésor caché à tous les regards, mais dont les richesses étaient étalées à mes seuls yeux. Et j’admirais tout ce que je voyais, mais mes regards ne s’arrêtaient que sur sept pierres précieuses qui brillaient au milieu de tout le reste, d’un éclat splendide. Mais c’était la plus petite qui était la plus belle et la plus attirante. Aussi, pour la mieux admirer et la mettre à l’abri des regards, je la pris dans ma main, la serrai contre mon cœur, et, l’ayant emportée, je sortis du trésor. Et comme je la tenais devant mes yeux, sous les rayons du soleil, soudain un oiseau d’une espèce extraordinaire, et comme on n’en voit jamais dans nos îles, fondit sur moi, m’arracha la pierre précieuse et s’envola. Et moi je restai plongé dans la stupeur et dans la plus vive douleur. Et, à mon réveil, après toute une nuit de tourments, je vis venir les interprètes des songes et leur demandai l’explication de ce que j’avais vu dans mon sommeil. Et ils me répondirent : « Ô notre roi, les sept pierres précieuses sont tes sept filles, et la pierre la plus petite, enlevée par l’oiseau d’entre tes mains, c’est ta fille la plus petite qui doit être ravie par la force à ton affection ! » Or moi, ma fille, j’ai bien peur maintenant de te laisser t’éloigner avec tes sœurs et la Mère-des-Lances pour aller chez ta grande sœur Nour Al-Houda ; car je ne sais point ce qui peut t’arriver de fâcheux en voyage, soit à aller soit au retour ! » Et Splendeur (car c’était elle-même, l’épouse de Hassân) répondit : « Ô mon souverain et père, ô grand roi, tu n’ignores pas que ma sœur la grande, Nour Al-Houda, a préparé pour moi une fête, et m’attend avec la plus vive impatience. Et voilà déjà plus de deux ans que je pense toujours à aller la voir, sans que la chose me soit permise ; et maintenant elle doit avoir toutes sortes de motifs d’être peu satisfaite de ma conduite. Mais ne crains rien, ô père mien ! Et n’oublie pas qu’il y a quelque temps, lorsque j’avais fait un voyage au loin avec mes compagnes, tu m’avais crue perdue pour toujours, et tu avais pris mon deuil. Et pourtant je te suis revenue sans encombre et en bonne santé ! De même cette fois, je m’absenterai tout au plus un mois, au bout duquel je te reviendrai, si Allah veut ! D’ailleurs, si c’était pour m’éloigner de notre royaume, je comprendrais ton émoi ; mais ici, dans nos îles, quel ennemi pourrais-je redouter ? Qui pourrait arriver jusqu’aux îles Wak-Wak, après avoir traversé la Montagne-des-Nuages, les Montagnes Bleues, les Montagnes Noires, les Sept Vallées, les Sept Mers et la Terre de Camphre blanc, sans perdre mille fois son âme en route ? Chasse donc toute inquiétude de ton esprit, ô mon père, rafraîchis tes yeux et rassure ton cœur ! »

Lorsque le roi des genn entendit ces paroles de sa fille, il voulut bien consentir à la laisser partir, mais bien à regret, et en lui faisant promettre de ne rester que quelques jours auprès de sa sœur. Et il lui donna une escorte de mille amazones, et l’embrassa avec tendresse. Et Splendeur prit congé de lui, et, après être allée embrasser, dans l’endroit où ils étaient en sûreté, ses deux enfants dont personne ne soupçonnait l’existence, vu que, dès son arrivée, elle les avait confiés à deux de ses esclaves dévouées, elle suivit la vieille et ses sœurs dans l’île où régnait Nour Al-Houda.

Or, pour recevoir ses sœurs, Nour Al-Houda s’était habillée d’une robe de soie rouge ornementée d’oiseaux d’or dont les yeux, le bec et les ongles étaient des rubis et des émeraudes ; et, lourde de parures et de pierreries, elle était assise sur le trône, dans la salle des audiences. Et devant elle se tenait Hassân debout ; et à sa droite étaient rangées des jeunes filles avec les épées nues ; et à sa gauche d’autres jeunes filles tenaient les longues lances pointues.

Ce fut à ce moment qu’arriva la Mère-des-Lances avec les six princesses. Et elle demanda l’audience, et, sur l’ordre de la reine, elle introduit d’abord la plus âgée qui s’appelait Noblesse-de-la-Race. Elle était vêtue d’une robe de soie bleue, et elle était encore plus belle que Nour Al-Houda. Et elle s’avança jusqu’au trône, et baisa la main de sa sœur qui se leva en son honneur et l’embrassa et la fit asseoir à côté d’elle. Puis elle se tourna vers Hassân et lui dit : « Dis-moi, ô adamite, est-ce celle-ci ton épouse ? » Et Hassân répondit : « Par Allah, ô ma maîtresse, celle-ci est merveilleuse et belle comme la lune à son lever ; elle a une chevelure de charbon, des joues délicates, une bouche souriante, des seins debout, des jointures fines et des extrémités exquises ; et, pour la célébrer en vers, je dirai :

« Elle s’avance vêtue de bleu, et telle qu’on la croirait un morceau détaché de l’azur des cieux.

Sur ses lèvres elle porte une ruche de miel, sur ses joues un parterre de roses, et sur son corps des corolles de jasmin.

À voir sa taille droite et fine et sa croupe monumentale, on la prendrait pour un roseau enfoncé dans un monticule de sable mouvant ! »

« Ainsi je la vois, ô ma maîtresse ! Mais il y a entre elle et mon épouse une différence que ma langue se refuse à exprimer ! »

Alors Nour Al-Houda fit signe à la vieille nourrice d’introduire sa seconde sœur. Et l’adolescente entra, vêtue d’une robe de soie couleur d’abricot. Et elle était encore plus belle que la première ; et elle s’appelait Fortune-de-la-Maison. Et sa sœur, après l’avoir embrassée, la fit asseoir à côté de la précédente, et demanda à Hassân s’il reconnaissait en elle son épouse. Et Hassân répondit…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la six cent douzième nuit.

Elle dit :

 

… Et demanda à Hassân s’il reconnaissait en elle son épouse. Et Hassân répondit : « Ô ma souveraine, celle-ci ravit la raison de ceux qui la regardent, et enchaîne les cœurs de ceux qui l’approchent ; et voici les vers qu’elle m’inspire :

« La lune d’été au milieu d’une nuit d’hiver n’est point plus belle que ta venue, ô jeune fille !

Les nattes noires de tes cheveux, allongées jusqu’à tes chevilles, et les bandeaux ténébreux qui te ceignent le front, me font te dire :

« Tu assombris l’aurore avec l’aile de la nuit ! » Mais tu me réponds : « Non pas ! non pas ! simplement un nuage qui cache la lune ! »

« Ainsi je la vois, ô ma souveraine ! Mais il y a entre elle et mon épouse une différence que ma langue est impuissante à te dépeindre ! »

Alors Nour Al-Houda fit signe à la Mère-des-Lances, qui se hâta d’introduire la troisième sœur. Et l’adolescente entra vêtue d’une robe de soie grenat ; et elle était encore plus belle que les deux premières, et s’appelait Lueur-Nocturne. Et sa sœur, après l’avoir embrassée, la fit asseoir à côté de la précédente, et demanda à Hassân s’il reconnaissait en elle son épouse. Et Hassân répondit : « Ô ma reine et la couronne sur ma tête, certes ! celle-ci fait s’envoler la raison des plus sages, et mon émerveillement à son sujet me fait improviser ces vers :

« Tu te balances, ô pleine de grâce, légère comme la gazelle, et tes paupières, à chaque mouvement, lancent les flèches mortelles.

Ô soleil de beauté ! ton apparition remplit de gloire les cieux et les terres, et ta disparition étend les ténèbres sur la face de l’univers. »

« Ainsi je la vois, ô reine du temps ! Mais tout de même mon âme se refuse à reconnaître en elle mon épouse, malgré la ressemblance extrême des traits et de la démarche ! »

Alors la vieille amazone, sur un signe de Nour Al-Houda, introduisit la quatrième sœur, qui s’appelait Pureté-du-Ciel. Et l’adolescente était vêtue d’une robe de soie jaune, avec des dessins en large et en long. Et elle embrassa sa sœur, qui la fit asseoir à côté des autres. Et Hassân, en la voyant, improvisa ces vers :

« Elle apparaît comme la pleine lune dans une nuit heureuse, et ses regards magiques éclairent notre chemin.

Si je m’approche d’elle pour me réchauffer sous le feu de ses yeux, je suis aussitôt repoussé par les sentinelles qui la défendent, ses deux seins tendus et durs comme la pierre de granit. »

« Et je ne la dépeins pas tout entière, ce qui demanderait une ode de longue haleine. Pourtant, ô ma maîtresse, je dois te dire qu’elle n’est pas mon épouse, bien que la ressemblance soit frappante en bien des choses ! »

Alors Nour Al-Houda fit entrer sa cinquième sœur, qui s’appelait Blanche-Aurore, et qui s’avança en mouvant ses hanches ; et elle était aussi souple qu’un rameau de ban et aussi légère qu’un jeune faon. Et, après avoir embrassé sa grande sœur, elle s’assit à la place qui lui fut assignée, à côté des autres, et arrangea les plis de sa robe de soie verte ouvragée d’or. Et Hassân, en la voyant, improvisa ces vers :

« La fleur rouge de la grenade n’est pas mieux voilée de ses feuilles vertes, ô jeune fille, que tu n’es vêtue de cette chemise charmante.

Et si je te demande : « Quel est ce vêtement qui va si bien à tes joues solaires ? » tu me réponds : « Il n’a point de nom, car c’est ma chemise ! »

Et moi je m’écrie : « Ô sa merveilleuse chemise, cause de tant de blessures mortelles, je t’appellerai : la chemise crève-cœur !

N’es-tu pas toi-même plus merveilleuse encore, ô jouvencelle ? Si tu te lèves dans ta beauté pour éblouir les yeux humains, tes hanches te disent : « Reste ! reste ! Ce qui nous suit est trop lourd pour nos forces ! »

Et si je m’avance alors, en t’implorant ardemment, ta beauté me dit : « Fais-le ! fais-le ! Mais, comme je m’apprête, ta pudeur me dit : « Non pas ! non pas ! »

Lorsque Hassân eut récité ces vers, toute l’assistance fut émerveillée de son talent ; et la reine elle-même, malgré son ressentiment, ne put s’empêcher de lui marquer son admiration. Aussi la vieille amazone, protectrice de Hassân, profita-t-elle de la bonne tournure que prenait l’affaire pour essayer de remettre Hassân dans les bonnes grâces de la vindicative princesse, et lui dit : « Ô ma souveraine, t’avais-je trompée en te parlant de l’art admirable de ce jeune homme dans la construction des vers ? Et n’est-il point délicat et discret dans ses improvisations ? Je te prie donc de tout à fait oublier l’audace de son entreprise, et de l’attacher désormais à ta personne comme poète, en utilisant son talent pour les fêtes et les occasions solennelles ! » Mais la reine répondit : « Oui ! mais je voudrais d’abord en finir avec l’épreuve ! Fais vite entrer ma plus jeune sœur…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la six cent treizième nuit.

Elle dit :

… Oui ! mais je voudrais d’abord en finir avec l’épreuve ! Fais vite entrer ma plus jeune sœur ! » Et la vieille sortit, et, un instant après, rentra, tenant par la main l’adolescente la plus jeune, celle que l’on nommait Ornement-du-Monde, et qui n’était autre que Splendeur !

Ainsi tu entras, ô Splendeur, et tu étais vêtue de ta seule beauté, dédaigneuse des parures et des voiles menteurs ! Mais quelle destinée pleine de calamités accompagnait tes pas ! Tu l’ignorais, ne sachant encore tout ce qui avait été écrit à ton sujet dans le livre du sort !

Lorsque Hassân, qui était debout au milieu de la salle, vit arriver Splendeur, il poussa un grand cri et tomba par terre, privé de sentiment. Et Splendeur, en entendant ce cri, se retourna et reconnut Hassân. Et, saisie de voir son époux qu’elle croyait si loin, elle s’affaissa tout de son long, en répondant par un autre cri, et perdit connaissance.

À cette vue, la reine Nour Al-Houda ne douta pas un instant que ce ne fût cette sœur-là qui était devenue l’épouse de Hassân, et ne put dissimuler plus longtemps sa jalousie et sa fureur. Et elle cria à ses amazones : « Ramassez cet adamite, et allez le jeter hors de la ville ! » Et les gardes exécutèrent l’ordre, et emportèrent Hassân et allèrent le jeter sur le rivage, hors de la ville. Puis la reine se tourna vers sa sœur, qu’on avait fait revenir de son évanouissement, et lui cria : « Ô débauchée ! comment as-tu fait pour connaître cet adamite ? Et quelle conduite criminelle tu as eue, de toutes les manières ! Tu t’es non seulement mariée sans le consentement de ton père et de ta famille, mais tu as encore abandonné ton époux et quitté ta maison ! Et tu as de la sorte avili ta race et la noblesse de ta race ! Or cette ignominie ne peut se laver que dans le sang ! » Et elle cria à ses femmes : « Apportez une échelle, et attachez-y cette criminelle par ses longs cheveux, et frappez-la de verges jusqu’au sang ! » Puis elle sortit avec ses sœurs de la salle des audiences, et alla dans sa chambre écrire au roi son père une lettre dans laquelle elle lui apprenait, dans tous ses détails connus, l’histoire de Hassân avec sa sœur, et lui apprenait, en même temps que la honte qui rejaillissait sur toute la race des genn, le châtiment qu’elle avait cru devoir infliger à la coupable. Et elle termina sa lettre en demandant à son père de lui répondre au plus tôt pour lui dire son avis sur la punition définitive à infliger à la fille criminelle. Et elle confia la lettre à une rapide messagère, qui se hâta d’aller la porter au roi.

Lorsque le roi lut la lettre de Nour Al-Houda, il vit le monde noircir devant ses yeux et, indigné à la limite de l’indignation de la conduite de sa plus jeune fille, il répondit à sa fille aînée que toute punition serait légère en comparaison du forfait, et qu’il fallait mettre à mort la coupable, mais qu’il abandonnait tout de même le soin d’exécuter cet ordre à sa sagesse et à sa justice.

Or pendant que Splendeur, livrée de la sorte entre les mains de sa sœur, gémissait attachée par les cheveux sur l’échelle, et attendait le supplice, Hassân, qui avait été jeté sur la plage, finit par revenir de son évanouissement, mais ce fut pour penser à la gravité de son malheur, dont il ne soupçonnait point d’ailleurs toute l’étendue. Que pouvait-il encore espérer ? Maintenant que nulle puissance ne pouvait le secourir, que pouvait-il tenter, et comment essaierait-il de sortir de cette île maudite ? Et il se leva, en proie au désespoir, et se mit à errer le long de la mer, espérant encore trouver quelque remède à ses maux. Et c’est alors que lui vinrent à la mémoire ces vers du poète :

« Quand tu n’étais qu’un germe dans le sein de ta mère, j’ai formé ta destinée dans le sens de Ma Justice et l’ai dirigée dans le sens de Ma Vision.

Laisse donc, ô créature, les événements suivre leur cours : tu ne peux t’y opposer.

Et si l’adversité fond sur ta tête, laisse à ton destin le soin de l’en détourner ! »

Ce précepte de sagesse ranima quelque peu le courage de Hassân qui continua à errer à l’aventure sur la plage, essayant de deviner ce qui avait pu arriver pendant son évanouissement, et pourquoi il avait été ainsi abandonné sur la grève. Et pendant qu’il réfléchissait de la sorte, il rencontra deux petites amazones d’une dizaine d’années, qui se battaient sur le sable à grands coups de poing. Et il vit, non loin d’elles, jeté par terre, un bonnet de cuir sur lequel étaient tracées des figures et des écritures. Et il s’approcha de ces petites filles, essaya de les séparer, et leur demanda la cause de leur querelle. Et elles lui dirent qu’elles se disputaient la possession de ce bonnet-là ! Alors Hassân leur demanda si elles voulaient le choisir pour arbitre et s’en rapporter à lui pour les mettre d’accord sur la possession de ce bonnet. Et, les petites filles ayant accepté, Hassân ramassa le bonnet et leur dit : « Eh bien ! je vais jeter une pierre en l’air, et celle d’entre vous deux qui me la rapportera aura le bonnet…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la six cent quatorzième nuit.

Elle dit :

 

… Eh bien ! je vais jeter une pierre en l’air, et celle d’entre vous deux qui me la rapportera aura le bonnet ! » Et les petites amazones dirent : « L’idée est excellente ! » Alors Hassân ramassa un galet de la grève et le lança au loin de toutes ses forces. Et, pendant que les fillettes couraient pour attraper le caillou, Hassân mit le bonnet sur sa tête, pour l’essayer, et l’y laissa. Or au bout de quelques instants les petites filles revinrent et celle qui avait attrapé le caillou criait : « Où es-tu, ô homme ? C’est moi qui ai gagné ! » Et elle arriva jusqu’à l’endroit où se tenait Hassân, et se mit à regarder de tous les côtés, sans voir Hassân. Et sa sœur également regardait autour d’elle dans toutes les directions, mais ne voyait pas Hassân. Et Hassân se demandait : « Elle ne sont pourtant pas aveugles, ces petites amazones ! Comment se fait-il alors qu’elles ne me voient pas ? » Et il leur cria : « Je suis là ! Arrivez donc ! » Et les jeunes filles regardèrent la direction d’où partait la voix, mais elles ne virent pas Hassân ; et elles eurent peur, et se mirent à pleurer. Et Hassân s’approcha d’elles et les toucha à l’épaule et leur dit : « Me voici ! Pourquoi pleurez-vous, mes petites ? » Et les fillettes levèrent la tête, mais ne virent pas Hassân. Et elles furent alors si terrifiées, qu’elles se mirent à courir de toutes leurs forces, en jetant de grands cris, comme si elles étaient poursuivies par quelque genni de la mauvaise espèce. Et Hassân alors se dit : « Il n’y a plus de doute ! Ce bonnet est enchanté ! Et son enchantement consiste à rendre invisible celui qui le porte sur la tête ! » Et il se mit à danser de joie, en se disant : « C’est Allah qui me l’envoie ! Car je vais pouvoir, ce bonnet sur la tête, courir revoir mon épouse, sans être vu par personne ! » Et il retourna aussitôt à la ville, et, pour mieux expérimenter les vertus de ce bonnet, il voulut en essayer l’effet devant la vieille amazone. Et il la chercha partout et finit par la trouver dans une des chambres du palais, enchaînée, par ordre de la princesse, à un anneau enfoncé dans le mur. Alors, pour s’assurer si réellement il était invisible, il s’approcha d’une étagère sur laquelle étaient rangés des vases de porcelaine, et il fit tomber par terre le plus gros vase qui alla se briser aux pieds de la vieille. Et elle poussa alors un cri d’épouvante, croyant à quelque tour que lui jouait un des mauvais éfrits dévoués aux ordres de Nour Al-Houda. Et elle se mit en devoir de prononcer les formules conjuratoires, et dit : « Ô éfrit, je t’ordonne, par le nom gravé sur le sceau de Soleïmân, de me dire ton nom ! » Et Hassân répondit : « Je ne suis point un éfrit, mais ton protégé Hassân Al-Bassri ! Et je viens te délivrer ! » Et en disant ces mots, il ôta son bonnet magique et se fit voir et reconnaître ! Et la vieille s’écria : « Ah ! malheur à toi, infortuné Hassân ! ne sais-tu donc que la reine a déjà regretté de ne t’avoir pas fait donner la mort sous ses yeux, et qu’elle a envoyé ses esclaves de toutes parts à ta poursuite, en promettant un quintal d’or comme récompense à celui qui te rapporterait à elle, mort ou vivant ! Ne perds donc pas un instant, et sauve ta tête par la fuite ! » Puis elle mit Hassân au courant des supplices terribles que la reine préparait pour faire mourir sa sœur, avec l’assentiment du roi des genn. Mais Hassân répondit : « Allah la sauvera et nous sauvera tous d’entre les mains de cette cruelle princesse ! Regarde ce bonnet ! Il est enchanté ! Et c’est grâce à lui que je puis partout marcher invisible ! » Et la vieille s’écria : « Louanges à Allah, ô Hassân, qui ranime les ossements des morts, et qui t’a envoyé ce bonnet pour notre salut ! Hâte-toi de me délivrer, afin que je te montre le cachot où est enfermée ton épouse ! » Et Hassân coupa les liens de la vieille, et la prit par la main, et se couvrit la tête du bonnet enchanté. Et aussitôt ils devinrent tous deux invisibles. Et la vieille le conduisit dans le cachot où gisait son épouse Splendeur attachée par les cheveux à une échelle, et attendant à chaque instant la mort dans les supplices. Et il l’entendit qui récitait à mi-voix ces vers :

« La nuit est obscure, et triste est ma solitude. Ô mes yeux, laissez couler la source de mes larmes. Mon bien-aimé est loin de moi ! D’où pourrait me venir l’espérance, alors que mon cœur et l’espérance sont partis avec lui.

Coulez, ô mes larmes, coulez de mes yeux ; mais, hélas ! réussirez-vous jamais à éteindre le feu qui dévore mes entrailles ?… Ô fugitif amant, ton image est ensevelie dans mon cœur, et les vers de la tombe eux-mêmes ne pourront l’effacer ! »

Et Hassân, bien qu’il eût souhaité ne point brusquer la reconnaissance afin d’éviter une émotion trop grande à son épouse, ne put, en entendant et en voyant sa bien-aimée Splendeur, résister plus longtemps aux tourments qui l’agitaient, et il enleva son bonnet et se précipita vers elle en l’entourant de ses bras. Et elle le reconnut, et s’évanouit contre sa poitrine. Et Hassân, aidé de la vieille, coupa ses liens, et la fit tout doucement revenir à elle, et la prit sur ses genoux en lui faisant de l’air avec la main. Et elle ouvrit les yeux, et, des larmes sur les joues, elle lui demanda : « Es-tu descendu du ciel, ou sorti du sein de la terre ? Ô mon époux, hélas ! hélas ! que pouvons-nous contre le destin ? Ce qui est écrit doit courir ! Hâte-toi donc, avant d’être découvert, de laisser ma destinée suivre sa voie, et retourne-t’en par où tu es venu, pour ne point me causer la douleur de te voir, toi aussi, victime de la cruauté de ma sœur ! » Mais Hassân répondit : « Ô bien-aimée, ô lumière de mes yeux, je suis venu pour te délivrer et t’emmener avec moi à Bagdad, loin de ce pays cruel ! » Mais elle s’écria : « Ah ! Hassân, quelle imprudence encore vas-tu commettre ? De grâce ! retire-toi, et n’ajoute pas encore à mes souffrances par les tiennes ! » Mais Hassân répondit : « Ô Splendeur, mon âme, sache que je ne sortirai de ce palais qu’avec toi et avec notre protectrice, la bonne tante que voici. Et si tu me demandes quel moyen je compte employer, je te montrerai ce bonnet…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la six cent quinzième nuit.

Elle dit :

… Et si tu me demandes quel moyen je compte employer, je te montrerai ce bonnet ! » Et Hassân lui fit voir le bonnet enchanté, l’essaya devant elle, en disparaissant soudain dès qu’il l’eut mis sur la tête, puis lui raconta comment Allah l’avait jeté sur son chemin pour être la cause de leur délivrance ! Et Splendeur, les joues couvertes de larmes de joie et de repentir, dit à Hassân : « Ah ! tous les maux dont nous avons souffert viennent de ma faute à moi qui ai quitté notre demeure de Bagdad sans ta permission. Ô mon maître bien-aimé, épargne-moi, de grâce ! les reproches que je mérite, car je vois bien maintenant qu’une femme doit apprendre le prix de son époux ! Et pardonne-moi ma faute, dont j’implore la rémission devant Allah et devant toi ! Et excuse-moi un peu, vu que mon âme n’a pas su résister à l’émoi qui l’a remplie en revoyant le manteau de plumes ! » Et Hassân répondit : « Par Allah, ô Splendeur, c’est moi seul le coupable, moi qui t’avais laissée seule à Bagdad. J’aurais dû t’emmener avec moi chaque fois ! Mais à l’avenir il en sera ainsi, tu peux être tranquille ! » Et, ayant dit ces mots, il la prit sur son dos, prit également la main de la vieille, et se couvrit la tête du bonnet. Et ils devinrent invisibles tous les trois. Et ils sortirent du palais, et se dirigèrent en toute hâte vers la septième île, où étaient cachés leurs deux enfants, Nasser et Mansour.

Alors Hassân, bien qu’il fût à la limite de l’émotion de revoir ses deux enfants sains et saufs, ne voulut point perdre le temps en effusions de tendresse ; et il confia les deux petits à la vieille, qui les mit à califourchon chacun sur une épaule. Puis sans être vue de personne, Splendeur réussit à prendre trois manteaux de plumes, tout neufs ; et ils s’en vêtirent. Puis ils se tinrent tous trois par la main et, quittant sans regret les îles Wak-Wak, ils s’envolèrent vers Bagdad.

Or Allah leur écrivit la sécurité et, après un voyage par petites étapes, ils arrivèrent un matin dans la Ville de Paix. Et ils atterrirent sur la terrasse de leur demeure, et descendirent l’escalier et pénétrèrent dans la salle où se tenait la pauvre mère de Hassân, que les chagrins et les inquiétudes avaient depuis longtemps rendue infirme et presque aveugle. Et Hassân écouta un instant à la porte, et entendit à l’intérieur la pauvre femme qui gémissait et se désespérait. Alors il frappa, et la voix de la vieille demanda : « Qui est à la porte ? » Hassân répondit : « Ô ma mère, c’est le destin qui veut réparer ses rigueurs ! »

À ces mots, la mère de Hassân, ne sachant encore si c’était une illusion ou la réalité, courut sur ses pauvres jambes ouvrir la porte. Et elle vit son fils Hassân avec son épouse et ses enfants, et la vieille amazone qui restait derrière eux, discrètement. Et, l’émotion étant trop forte pour elle, elle tomba évanouie dans leurs bras. Et Hassân la fit revenir en la baignant de ses larmes, et la pressa tendrement sur son sein. Et Splendeur s’avança aussi vers elle et la combla de mille caresses, en lui demandant pardon de s’être laissé vaincre par son instinct originel. Puis ils firent avancer la Mère-des-Lances et la lui présentèrent comme leur protectrice et la cause de leur délivrance. Et alors Hassân raconta à sa mère toutes les aventures merveilleuses qui lui étaient arrivées, et qu’il est inutile de répéter. Et ils glorifièrent ensemble le Très-Haut qui avait permis leur réunion.

Et depuis lors ils vécurent tous ensemble dans la vie la plus délicieuse et la plus pleine de bonheur. Et chaque année ils ne manquèrent pas d’aller tous, en caravane, grâce au tambour magique, visiter les sept princesses, sœurs de Hassân, dans le palais au dôme vert, sur la Montage-des-Nuages.

Et c’est ainsi qu’après de très nombreuses années vint les visiter la Destructrice inexorable des joies et des plaisirs ! Mais louanges et gloire à Celui qui domine l’empire du visible et de l’invisible, le Vivant, l’Éternel, qui ne connaît pas la mort !

— Lorsque Schahrazade eut raconté de la sorte cette histoire extraordinaire, la petite Doniazade sauta à son cou, et l’embrassa sur la bouche, et lui dit : « Ô ma sœur, que cette histoire est merveilleuse et pleine de goût, et qu’elle est charmante et délectable ! Ah ! combien j’aime Bouton-de-Rose, et comme je regrette que Hassân ne l’ait point prise comme épouse en même temps que Splendeur ! » Et le roi Schahriar dit : « Schahrazade, cette histoire est étonnante ! Et elle a failli me faire oublier bien des choses que je veux, dès demain, mettre à exécution ! » Et Schahrazade dit : « Oui, ô Roi, mais elle n’est rien, comparée à celle que je veux te raconter encore sur le pet historique ! » Et le roi Schahriar s’écria : « Que dis-tu, Schahrazade ? Et quel est ce pet historique que je ne connais pas ? » Schahrazade dit : « C’est celui que je vais soumettre au Roi, si je suis encore en vie ! » Et le roi Schahriar se dit : « Certes ! je ne la tuerai que lorsqu’elle m’aura instruit au sujet de ce qu’elle dit ! » Et Schahrazade, à ce moment, vit apparaître le matin et se tut discrètement.

Mais lorsque fut la six cent seizième nuit.

Elle dit :

« Cette anecdote nous est transmise, ô Roi fortuné, par LE DIWAN DES GENS HILARES ET INCONGRUS. Et je ne veux point différer davantage de te la raconter ! » Et Schahrazade dit :

LE DIWAN DES GENS HILARES ET INCONGRUS

LE PET HISTORIQUE

Il est raconté – mais Allah est plus savant – qu’il y avait dans la ville de Kaukabân, dans le Yamân, un Bédouin de la tribu des Fazli, appelé Aboul-Hossein, qui, depuis déjà de longues années, avait abandonné la vie des Bédouins, et était devenu un citadin distingué et un marchand d’entre les marchands les plus opulents. Et il s’était une première fois marié au temps de sa jeunesse, mais Allah avait appelé l’épouse dans Sa miséricorde, au bout d’un an de mariage. Aussi les amis d’Aboul-Hossein ne cessaient-ils de le presser au sujet d’un nouveau mariage, en lui répétant les paroles du poète :

« Lève-toi, compagnon, et ne laisse pas s’écouler en vain la saison du printemps.

La jouvencelle est là ! Marie-toi ! Ne sais-tu qu’une femme dans la maison est un almanach excellent pour toute l’année ? »

Et Aboul-Hossein à la fin, ne pouvant plus résister à toutes les sollicitations de ses amis, se décida à engager les pourparlers avec les vieilles négociatrices des mariages ; et il finit par se marier avec une jouvencelle aussi belle que la lune quand elle brille sur la mer. Et, pour ses noces, il donna de grands festins auxquels il invita tous ses amis et connaissances, ainsi que les ulémas, les fakirs, les derviches et les santons. Et il ouvrit toutes grandes les portes de sa maison, et il fit servir à ses invités des mets de toutes les espèces, et, entre autres choses, du riz de sept couleurs différentes, et des sorbets, et des agneaux farcis de noisettes, d’amandes, de pistaches et de raisins secs, et un jeune chameau rôti en entier et servi d’une seule pièce. Et tout le monde mangea et but et entra en joie, en allégresse et en contentement. Et l’épousée fut promenée et montrée en parade sept fois de suite, habillée chaque fois d’une robe différente plus belle que la précédente. Et on la promena même une huitième fois au milieu de l’assistance pour la satisfaction des invités qui n’avaient pu suffisamment s’en rassasier les yeux. Après quoi les vieilles dames l’introduisirent dans la chambre nuptiale et la couchèrent sur un lit haut comme un trône, et la préparèrent de toutes les manières pour l’entrée de l’époux.

Alors, Aboul-Hossein, au milieu du cortège, pénétra chez l’épousée, lentement et avec dignité. Et il s’assit un instant sur le divan, pour se bien prouver à lui-même et montrer à son épouse et aux dames du cortège combien il était plein de tact et de mesure. Puis il se leva avec pondération, pour recevoir les vœux des dames et leur donner congé avant de s’approcher du lit où l’attendait modestement la jouvencelle, lorsque, voici ! il lâcha, ô calamité ! de son ventre qui était plein de viandes lourdes et de boisson, un pet bruyant à la limite du bruit, terrible et grand ! Éloigné soit le malin !

À ce bruit, chaque dame se tourna vers sa voisine, en parlant à haute voix et faisant semblant de n’avoir rien entendu, et la jouvencelle également, au lieu de rire ou de se moquer, se mit à faire résonner ses bracelets. Mais Aboul-Hossein, confus à la limite de la confusion, prétexta un pressant besoin et, la honte dans le cœur, descendit dans la cour, sella sa jument, sauta sur son dos, désertant sa maison et la noce et l’épousée, il s’enfuit à travers les ténèbres de la nuit. Et il sortit de la ville, et s’enfonça dans le désert. Et il arriva de la sorte au bord de la mer, où il vit un navire en partance pour l’Inde. Et il s’y embarqua et arriva sur la côte de Malabar.

Là, il fit la connaissance de plusieurs personnes originaires du Yamân, qui le recommandèrent au roi du pays. Et le roi lui donna une charge de confiance et le nomma capitaine de sa garde. Et il demeura en ce pays dix années, honoré et respecté, et dans la tranquillité d’une vie délicieuse. Et chaque fois que le souvenir du pet se présentait à sa mémoire, il le chassait comme on chasse les mauvaises odeurs.

Mais au bout de ces dix années, il fut pris de la tristesse du mal du pays natal ; et peu à peu il fut atteint de langueur ; et il soupirait sans cesse en pensant à sa maison et à sa ville ; et il faillit mourir de ce désir rentré. Mais un jour, ne pouvant plus résister aux sollicitations de son âme, il ne prit même pas le temps de demander congé au roi, et il s’évada et regagna le pays de Hadramont, dans le Yamân. Là, il se déguisa en derviche et gagna à pied la ville de Kaukabân ; et il arriva de la sorte, en taisant son nom et son cas, sur la colline qui dominait la ville. Et il vit, avec des yeux pleins de larmes, la terrasse de sa vieille maison et les terrasses avoisinantes, et il se dit : « Pourvu que personne ne me reconnaisse ! fasse Allah qu’ils aient tous oublié mon histoire ! » Et, pensant ainsi, il descendit de la colline et prit des chemins détournés pour arriver à sa maison. Et, en route, il vit, assise sur le seuil de sa porte, une vieille femme qui enlevait les poux de la tête d’une petite fille de dix ans ; et la petite fille disait à la vieille : « Ô ma mère, je voudrais bien savoir mon âge, car une de mes compagnes veut tirer mon horoscope. Veux-tu donc me dire en quelle année je suis née ! » Et la vieille réfléchit un moment, et répondit : « Tu es née, ô ma fille, exactement la nuit de l’année où Aboul-Hossein lâcha le pet ! »

Lorsque le malheureux Aboul-Hossein entendit ces paroles, il rebroussa chemin et se mit à courir, livrant ses jambes au vent. Et il se disait : « Voilà que ton pet est devenu une date dans les annales ! Et il se transmettra à travers les âges aussi longtemps que les fleurs naîtront sur les palmiers ! » Et il ne cessa de courir et de voyager qu’en arrivant dans le pays de l’Inde. Et il vécut avec amertume dans l’exil jusqu’à sa mort. Que sur lui soient la miséricorde d’Allah et sa pitié !

— Puis Schahrazade, cette nuit-là, dit encore :

LES DEUX DRÔLES

Il m’est revenu également, ô Roi fortuné, qu’il y avait autrefois dans la ville de Damas, en Syrie, un homme réputé pour ses bons tours, ses drôleries et ses indélicatesses et un autre au Caire, non moins fameux pour les mêmes qualités. Or le farceur de Damas, qui avait souvent entendu parler de son semblable du Caire, souhaitait fort le connaître, d’autant plus que ses clients habituels lui disaient sans cesse : « Il n’y a pas de doute ! l’Égyptien est certainement bien plus malin, plus intelligent, mieux doué et plus drôle que toi ! Et sa société est bien plus amusante que la tienne ! D’ailleurs, si tu ne veux pas nous croire, tu n’as qu’à aller le voir à l’œuvre, au Caire, et tu constateras sa supériorité ! » Et ils firent si bien que l’homme se dit : « Par Allah ! je vois qu’il ne me reste plus qu’à aller au Caire voir de mon œil ce que l’on dit à son sujet ! » Et il fit ses paquets et quitta Damas, sa ville, et partit pour le Caire où il arriva, avec l’assentiment d’Allah, en bonne santé. Et il s’informa, sans tarder, de la demeure de son rival, et alla lui rendre visite. Et il fut reçu avec tous les égards d’une large hospitalité, et honoré et hébergé, après les souhaits de bienvenue les plus cordiaux. Puis tous deux se mirent à se raconter mutuellement les affaires importantes du monde et passèrent la nuit à s’entretenir agréablement.

Or, le lendemain, l’homme de Damas dit à l’homme du Caire : « Par Allah, ô compagnon, moi, je ne suis venu de Damas au Caire que pour juger avec mon œil des bons tours et des farces que tu joues sans cesse par la ville ! Et je voudrais ne retourner dans mon pays qu’enrichi d’instruction ! Voudrais-tu donc me rendre témoin de ce que je souhaite si ardemment voir ? » L’autre dit : « Par Allah ! ô compagnon, ceux qui t’ont parlé de moi t’ont sans doute trompé ! Moi, c’est à peine si je sais différencier ma main gauche d’avec ma main droite ! Comment donc saurais-je instruire dans la délicatesse et l’esprit un noble Damasquin comme toi ? Mais puisqu’il est de mon devoir d’hôte de te faire voir les belles choses de notre ville, sortons nous promener ! » Il sortit donc avec lui et l’emmena, avant tout, voir la mosquée d’AI-Azhar, afin qu’il pût raconter aux habitants de Damas les merveilles de l’instruction et de la science. Et, en route, passant près des marchands de fleurs, il se composa un bouquet de fleurs, d’herbes aromatiques, d’œillets, de roses, de basilics, de jasmins, de branches de menthe et de marjolaine. Et ils arrivèrent ainsi tous deux à la mosquée, et pénétrèrent dans la cour. Or, en y entrant, ils aperçurent en face de la fontaine aux ablutions, accroupis dans les cabinets, des gens qui satisfaisaient de pressants besoins. Et l’homme du Caire dit à celui de Damas : « Eh bien, compagnon, toi, si tu avais à faire quelque plaisanterie à ces gens accroupis en file, comment t’y prendrais-tu…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la six cent dix-huitième nuit.

Elle dit :

… Eh bien, compagnon, toi, si tu avais à faire quelque plaisanterie à ces gens accroupis en file, comment t’y prendrais-tu ? » L’autre répondit : « La chose est tout indiquée. J’irais derrière eux avec un balai d’épines, et, comme par inadvertance, tout en balayant, je leur piquerais le derrière ! » L’homme du Caire dit : « Le procédé, compagnon, est quelque peu lourd et grossier. Et c’est vraiment indélicat de faire de telles plaisanteries ! Voici ce que, moi, je ferais ! » Et, ayant ainsi parlé, il s’approcha d’un air aimable et engageant des gens accroupis dans les cabinets, et, à l’un après l’autre, il offrit une gerbe de fleurs, disant : « Avec ta permission, ô mon maître ! » Et chacun lui répondit, à la limite de la confusion et de la fureur : « Qu’Allah ruine ta maison, ô fils d’entremetteur ! Sommes-nous donc ici à un festin ? » Et tous les assistants assemblés dans la cour de la mosquée, en voyant la mine indignée des gens en question, riaient extrêmement.

Aussi, lorsque l’homme de Damas eut vu cela de ses propres yeux, il se tourna vers l’homme du Caire, et lui dit : « Par Allah, tu m’as vaincu, ô cheikh des farceurs ! Et le proverbe a raison qui dit : Fin comme l’Égyptien qui passe dans le trou de l’aiguille ! »

— Puis Schahrazade, cette nuit-là, dit encore :

RUSE DE FEMME

Il m’est revenu, ô Roi fortuné, que, dans une ville d’entre les villes, une jeune femme de haut rang, dont le mari s’absentait souvent en voyages proches et lointains, finit par ne plus résister aux sollicitations de son tourment et se choisit, comme baume calmant, un jouvenceau qui n’avait pas son pareil parmi les jouvenceaux du temps. Et tous deux s’aimèrent d’un amour extraordinaire ; et ils se satisfaisaient mutuellement en toute joie et toute tranquillité, se levant pour manger, mangeant pour se coucher, et se couchant pour copuler. Et ils vécurent en cet état un long espace de temps.

Or, un jour, le jouvenceau fut sollicité de travers par un cheikh à barbe blanche, un perfide dédoublé, semblable au couteau du vendeur de colocases. Mais il ne voulut point se prêter à ce que l’autre lui demandait, et, se prenant de querelle avec lui, il lui donna de grands coups sur la figure et lui arracha sa barbe de confusion. Et le cheikh alla se plaindre au wali de la ville du mauvais traitement qu’il venait de subir ; et le wali fit saisir et jeter en prison le jouvenceau.

Sur ces entrefaites, la jeune femme apprit ce qui venait d’arriver à son amoureux, et, de le savoir en prison, elle conçut un très violent chagrin. Aussi elle ne tarda pas à arrêter son plan pour délivrer son ami, et, s’ornant de ses plus beaux atours, elle alla au palais du wali, sollicita l’audience et fut introduite dans la salle des requêtes. Or, par Allah ! rien qu’en se montrant ainsi dans sa souplesse, elle pouvait d’avance obtenir le gain de toutes les requêtes de la terre en large et en long. En effet, après les salams, elle dit au wali : « Ô notre seigneur le wali, le jouvenceau Tel, que tu as fait mettre en prison, est mon propre frère, et le seul soutien de ma maison. Et il a été calomnié par les témoins du cheikh et par le cheikh lui-même qui est un perfide, un débauché. Je viens donc solliciter de ta justice son élargissement, sans quoi ma maison va tomber en ruine ; et moi je mourrai de faim ! » Or, dès que le wali eut vu l’adolescente, son cœur travailla beaucoup à son sujet ; et il en tomba amoureux ; et il lui dit : « Certes ! je suis disposé à élargir ton frère ! Mais, auparavant, entre dans le harem de ma maison, et je viendrai te retrouver à la fin des audiences, pour causer avec toi de la chose ! » Mais elle, comprenant ce qu’il lui voulait, se dit : « Par Allah ! ô barbe de poix, tu ne me toucheras qu’au temps des abricots ! » Et elle répondit ; « Ô notre seigneur le wali, il est préférable que tu viennes toi-même dans ma maison, où nous aurons tout loisir de causer de la chose avec plus de tranquillité qu’ici, où je ne suis qu’une étrangère ! » Et le wali, à la limite de la joie, lui demanda : « Et où se trouve ta maison ? » Elle dit : « Dans tel endroit ! Et je t’y attendrai ce soir, au coucher du soleil ». Et elle sortit de chez le wali, qu’elle laissa plongé dans une mer agitée, et alla trouver le kâdi de la ville.

Elle entra donc chez le kâdi, qui était un homme d’âge, et lui dit : « Ô notre maître le kâdi ! » Il dit : « Oui ! » Elle continua : « Je te supplie de jeter tes regards sur mon cas, et Allah t’en saura gré ! » Il demanda : « Qui t’a opprimée ? » Elle répondit : « Un cheikh perfide qui, grâce à ses faux témoins, a réussi à faire emprisonner mon frère, le seul soutien de ma maison. Et je viens te prier d’intercéder auprès du wali, pour qu’il fasse relâcher mon frère ! » Or, lorsque le kâdi vit et entendit l’adolescente, il en tomba éperdument amoureux, et lui dit : « Certes ! je veux bien m’occuper de ton frère. Mais commence par entrer dans le harem, pour attendre mon arrivée. Et alors nous causerons de la chose. Et tout arrivera selon ton désir ! » Et l’adolescente se dit : « Ah ! fils de l’entremetteur, tu m’auras au temps des abricots ! » Et elle répondit : « Ô notre maître, il vaut mieux que j’aille t’attendre dans ma maison, où nul ne nous dérangera ! » Il demanda : « Et où se trouve ta maison ? » Elle dit : « Dans tel endroit ! Et je t’y attends pour ce soir même, après le coucher du soleil ! » Et elle sortit de chez le kâdi et alla trouver le vizir du roi.

Lorsqu’elle fut devant le vizir, elle lui raconta l’emprisonnement du jouvenceau, qu’elle disait être son frère, et le supplia de donner l’ordre de le faire élargir. Et le vizir lui dit : « Il n’y a pas d’inconvénient ! Mais, en attendant, entre dans le harem où j’irai te rejoindre, pour causer de l’affaire ! » Elle dit : « Par la vie de ta tête, ô notre maître, je suis fort timide, et je ne saurais même pas me diriger dans le harem de ta seigneurie. Mais ma maison convient mieux aux causeries de cette nature, et je t’y attendrai ce soir même, une heure après le coucher du soleil ! » Et elle lui indiqua l’endroit où était située sa maison, et sortit de chez lui pour aller au palais trouver le roi de la ville.

Or, lorsqu’elle fut entrée dans la salle du trône, le roi, émerveillé de sa beauté se dit : « Par Allah ! quel morceau à s’appliquer tout chaud à jeun ! » Et il lui demanda : « Qui t’a opprimée ? » Elle dit : « Je ne suis point opprimée, puisqu’il y a la justice du roi ! » Il dit : « Allah est le seul juste ! Mais que puis-je faire pour toi ? » Elle dit : « Donner l’ordre de faire élargir mon frère emprisonné injustement ! » Il dit : « La chose est aisée ! Va, ma fille, m’attendre dans le harem ! Et il n’arrivera que ce qui peut te convenir ! » Elle dit : « Dans ce cas, ô roi, j’irai plutôt t’attendre dans ma maison. Car notre roi sait que pour ces sortes de choses-là, une grande préparation est nécessaire, en fait de bain, de propreté et autres choses semblables. Et tout cela je ne puis le bien faire que dans ma propre maison, qui, d’être foulée par les pas de notre roi, sera à jamais honorée et bénie ! » Le roi dit : « Qu’il en soit donc ainsi ! » Et tous deux tombèrent d’accord sur l’heure et le lieu de la rencontre. Et l’adolescente sortit du palais et alla trouver un menuisier…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la six cent vingtième nuit.

Elle dit :

… Et l’adolescente sortit du palais et alla trouver un menuisier auquel elle dit : « Tu vas m’envoyer ce soir à la maison une grande armoire à quatre étages superposés, et dont chaque étage aura une porte indépendante fermant solidement avec un cadenas ! » Le menuisier répondit : « Par Allah ! ô ma maîtresse, la chose n’est pas faisable d’ici à ce soir ! » Elle dit : « Je te paierai tout ce que tu voudras ! » Il dit : « Dans ce cas, elle sera prête. Mais, comme prix, je ne demande de toi ni or ni argent, ô ma maîtresse, mais seulement ce que tu sais ! Entre donc dans la pièce du fond, afin que je puisse causer avec toi ! » À ces paroles du menuisier l’adolescente répondit : « Ô menuisier de bénédiction, quel homme sans tact tu es ! Par Allah ! est-ce que cette misérable pièce du fond de ta boutique peut convenir à une causerie du genre de celle que tu voudrais tenir ? Viens plutôt ce soir dans ma maison, une fois que tu auras envoyé l’armoire, et tu me verras prête à causer avec toi jusqu’au matin ! » Et le menuisier répondit : « De tout cœur amical et comme hommages dus ! » Et l’adolescente continua : « Oui ! mais ce n’est plus une armoire à quatre étages qu’il te faudra faire, mais une à cinq ! Car c’est bien à cinq étages qu’il me la faut, pour y serrer tout ce que j’ai à serrer ! » Et, après lui avoir donné son adresse, elle le quitta et rentra chez elle. Là, elle sortit d’un coffre cinq robes de formes et de couleurs différentes, les rangea soigneusement, et fit apprêter les mets et les boissons, et ranger les fleurs et brûler les parfums. Et elle attendit de la sorte l’arrivée de ses invités.

Or, vers le soir, les portefaix du menuisier apportèrent l’armoire en question : et l’adolescente la fit placer dans la salle de réunion. Puis elle congédia les portefaix, et, avant qu’elle eût le temps d’essayer les cadenas de l’armoire, on frappa à la porte. Et bientôt après, le premier des invités entra, qui était le wali de la ville. Et elle se leva en son honneur, et embrassa la terre entre ses mains et le fit asseoir, et lui présenta les rafraîchissements. Puis elle se mit à couler de son côté des yeux longs d’un empan et à lui lancer des regards brûlants, si bien que le wali se leva sur son séant, et, avec force gestes et tremblements, voulut la posséder à l’instant. Mais l’adolescente, se désenlaçant, lui dit : « Ô mon maître, que tu manques de raffinement ! Commence d’abord par te déshabiller pour être libre de tes mouvements ! » Et le wali dit : « Il n’y a pas d’inconvénient ! » Et il enleva ses vêtements. Et elle lui présenta, comme on fait d’ordinaire dans les festins des libertins, à la place de ses habits de couleur sombre, une robe de soie jaune et de forme extraordinaire, et un bonnet de la même couleur. Et le wali s’affubla de la robe jaune et du bonnet jaune, et s’apprêta à s’amuser. Mais, au même moment, on frappa à la porte, avec violence. Et le wali demanda, fort désappointé : « Attends-tu quelque voisine ou quelque pourvoyeuse ? » Elle répondit, terrifiée : « Non, par Allah ! mais j’avais oublié que mon époux revenait ce soir même de voyage ! Et c’est lui-même qui frappe à la porte en ce moment ! » Il demanda : « Et alors, moi, que vais-je devenir ? Et que me faut-il faire ? » Elle dit : « Il n’y a pour toi qu’un moyen de salut, c’est d’entrer dans cette armoire ! » Et elle ouvrit la porte du premier étage de l’armoire, et dit au wali : « Entre là-dedans ! » Il dit : « Et comment m’y prendrais-je ? » Elle dit : « En t’y accroupissant ! » Et le wali, ployé en deux, entra dans l’armoire, et s’y accroupit. Et l’adolescente ferma la porte à clef, et alla ouvrir à celui qui frappait.

Or c’était le kâdi. Et elle le reçut comme elle avait reçu le wali, et, au moment qu’il fallait, l’affubla d’une robe rouge de forme extraordinaire, et d’un bonnet de la même couleur ; et, comme il voulait foncer sur elle, elle lui dit : « Non, par Allah ! pas avant que tu n’aies écrit un billet pour ordonner l’élargissement de mon frère ! » Et le kâdi lui écrivit le billet en question, et le lui remit au moment même où l’on entendit frapper à la porte. Et l’adolescente, d’un air terrifié, cria : « C’est mon époux qui revient de voyage ! » et fit grimper le kâdi dans le second étage de l’armoire, et alla ouvrir à celui qui frappait à la porte de la maison.

Et c’était précisément le vizir. Et il lui arriva ce qui était arrivé aux deux autres ; et, affublé d’une robe verte et d’un bonnet vert, il fut poussé dans le troisième étage de l’armoire, au moment où arrivait à son tour le roi de la ville. Et le roi, de la même façon, fut affublé d’une robe bleue et d’un bonnet bleu, et, au moment où il voulait faire ce pour quoi il était venu, la porte résonna, et, devant la terreur de l’adolescente, il fut bien obligé de grimper dans le quatrième étage de l’armoire, où il s’accroupit dans une position fort pénible, vu qu’il était bien dodu.

Alors entra le menuisier, avec des yeux dévorateurs et, pour prix de l’armoire, il voulut immédiatement foncer sur l’adolescente. Mais elle lui dit : « Ô menuisier, pourquoi as-tu fait si petit le cinquième étage de l’armoire ! c’est à peine si on peut y enfermer le contenu d’un petit coffre ! » Il dit : « Par Allah ! cet étage-là peut me contenir et quatre autres encore plus gros que moi ! » Elle dit : « Essaie, pour voir, d’y entrer ! » Et le menuisier, grimpant sur des tabourets superposés, pénétra dans le cinquième étage, où aussitôt il fut enfermé à clef.

Aussitôt l’adolescente, prenant le billet que lui avait donné le kâdi, s’en fut trouver les gardiens de la prison, qui, sur le vu du cachet apposé au bas de l’écriture, relâchèrent le jouvenceau. Alors elle et lui regagnèrent la maison en grande hâte et, dans la joie de fêter leur réunion, ils copulèrent ferme et longtemps, avec beaucoup de bruit et de halètements. Et, au-dedans de l’armoire, les cinq enfermés entendaient tout cela, mais n’osaient et ne pouvaient bouger.

Or, lorsque l’adolescente et le jouvenceau eurent fini leurs ébats, ils ramassèrent dans la maison tout ce qu’ils purent ramasser en fait de choses précieuses, enfermèrent cela dans des coffres, vendirent tout le reste, et quittèrent cette ville-là pour une autre ville et un autre royaume. Et voilà pour eux !

Mais pour ce qui est des cinq, voici ! Au bout de deux jours qu’ils étaient là, ils furent pris tous les cinq d’un pressant besoin de pisser. Et le premier qui pissa fut le menuisier. Et, pissant ainsi, l’urine tomba sur la tête du roi. Et le roi, au même moment, pissa sur la tête de son vizir, qui pissa sur la tête du kâdi, lequel pissa sur la tête du wali. Alors tous élevèrent la voix, excepté le roi et le menuisier, en criant : « Ô souillure ! » Et le kâdi reconnut la voix du vizir, lequel reconnut la voix du kâdi. Et ils se dirent les uns les autres : « Nous voici tombés dans le piège ! Heureusement que le roi a été épargné ! » Mais, à ce moment, le roi, qui s’était tu par dignité, leur cria : « Taisez-vous donc ! Je suis là ! Et je ne sais pas quel est celui qui a pissé sur ma tête ! » Alors le menuisier s’écria : « Qu’Allah hausse la dignité du roi ! Je crois bien que c’est moi ! Car je suis au cinquième étage ! » Puis il ajouta : « Par Allah ! c’est moi qui suis la cause de tout cela, car l’armoire est mon ouvrage ! »

Sur ces entrefaites, l’époux de l’adolescente revint de voyage ; et les voisins, qui ne s’étaient pas aperçus du départ de l’adolescente, le virent arriver et frapper à sa porte inutilement. Et il leur demanda pourquoi personne ne lui répondait de l’intérieur. Et ils ne surent le renseigner à ce sujet. Alors tous ensemble, à bout d’attente, enfoncèrent la porte et pénétrèrent à l’intérieur ; mais ils virent la maison vide, et n’ayant pour tout meuble que l’armoire en question. Et ils entendirent à l’intérieur de l’armoire des voix d’hommes. Et ils ne doutèrent pas que l’armoire ne fût habitée par les genn…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la six cent vingt-deuxième nuit.

Elle dit :

… Et ils entendirent à l’intérieur des voix d’hommes. Et ils ne doutèrent pas que l’armoire ne fût habitée par les genn. Et ils proposèrent, à haute voix, de mettre le feu à l’armoire et de la brûler avec ceux qu’elle pouvait contenir. Et, comme ils allaient mettre leur projet à exécution, la voix du kâdi se fit entendre du fond de l’armoire, criant : « Arrêtez, ô bonnes gens ! Nous ne sommes ni des genn ni des voleurs. Mais nous sommes Tel et Tel ! » Et, en quelques mots, il les mit au courant de la ruse dont ils avaient été tous victimes. Alors les voisins, avec l’époux en tête, brisèrent les cadenas et délivrèrent les cinq enfermés, qu’ils trouvèrent affublés des habits étranges que leur avait fait endosser l’adolescente. Et, à cette vue, nul ne put s’empêcher de rire de l’aventure. Et le roi, pour consoler l’époux du départ de sa femme, lui dit : « Je te nomme mon second vizir ! » Et telle est cette histoire. Mais Allah est plus savant !

— Et Schahrazade, ayant ainsi parlé, dit au roi Schahriar : « Mais ne crois point, ô Roi, que tout cela soit comparable à l’histoire du dormeur éveillé ! » Et, comme le roi Schahriar rapprochait ses sourcils à ce titre qui lui était inconnu, Schahrazade, sans tarder davantage, dit :

HISTOIRE DU DORMEUR ÉVEILLÉ

Il m’est revenu, ô Roi fortuné, qu’il y avait autrefois à Bagdad, au temps du khalifat Haroun Al-Rachid, un jeune homme célibataire, appelé Aboul-Hassân, qui menait une vie bien étrange et bien extraordinaire. En effet, ses voisins ne le voyaient jamais fréquenter deux jours de suite la même personne ni inviter chez lui un habitant de Bagdad ; car tous ceux qui venaient chez lui étaient des étrangers.

Aussi les gens de son quartier, ne comprenant point ce qu’il pouvait bien faire, l’avaient-ils surnommé Aboul-Hassân le Débauché.

Tous les soirs il avait coutume d’aller se poster au bout du pont de Bagdad, et là il attendait qu’un étranger vînt à passer ; et dès qu’il en apercevait un, fût-il riche ou pauvre, jeune ou vieux, il s’avançait vers lui, souriant, et plein d’urbanité, et, après les salams et les souhaits de bienvenue, il l’invitait à accepter l’hospitalité de sa maison pour sa première nuit de séjour à Bagdad. Et il l’emmenait chez lui, et l’hébergeait le mieux qu’il pouvait ; et comme il était fort jovial et de caractère plaisant, il lui tenait compagnie toute la nuit et n’épargnait rien pour lui donner la meilleure idée de sa générosité. Mais le lendemain il lui disait : « Ô mon hôte, sache que si je t’ai invité chez moi, alors que dans cette ville Allah seul te connaissait, c’est que j’avais des raisons qui me poussaient à agir de la sorte. Mais j’ai fait le serment de ne jamais fréquenter deux jours de suite le même étranger, fût-il le plus charmant et le plus délicieux d’entre les fils des hommes. Ainsi donc me voici obligé de me séparer de toi ; et même je te prie, si jamais tu me rencontres dans les rues de Bagdad, de faire semblant de ne pas me reconnaître, pour ne point m’obliger à me détourner de toi ! » Et, ayant ainsi parlé, Aboul-Hassân conduisait son hôte à quelque khân de la ville, lui donnait tous les renseignements dont il pouvait avoir besoin, prenait congé de lui et ne le revoyait plus. Et si, par hasard, il lui arrivait, plus tard, de rencontrer dans les souks un des étrangers qu’il avait reçus chez lui, il feignait de ne pas le reconnaître, ou même il tournait la tête d’un autre côté, pour n’être point obligé de l’aborder ou de le saluer. Et il continua à agir de la sorte, sans jamais manquer un seul soir d’amener à sa maison un nouvel étranger.

Or, un soir, vers le coucher du soleil, comme il était assis, selon son habitude, au bout du pont de Bagdad, à attendre l’arrivée de quelque étranger, il vit s’avancer de son côté un riche marchand vêtu à la manière des marchands de Mossoul, et suivi d’un esclave de haute taille et d’aspect imposant. Or c’était le khalifat Haroun Al-Rachid lui-même, déguisé, comme il avait l’habitude de faire tous les mois, afin de voir et d’examiner avec ses propres yeux ce qui se passait dans Bagdad. Et Aboul-Hassân, en le voyant, fut loin de deviner qui il était ; et il se leva de l’endroit où il était assis et s’avança vers lui et, après le salam le plus gracieux et le souhait de bienvenue, il lui dit : « Ô mon maître, bénie soit ton arrivée parmi nous ! Fais-moi la grâce d’accepter pour cette nuit mon hospitalité, au lieu d’aller dormir au khân. Et demain matin il sera temps pour toi de chercher à ton aise un logement ! »

Et, pour le décider à accepter son offre, il lui raconta, en quelques mots, qu’il avait depuis longtemps l’habitude de donner l’hospitalité pour une nuit seulement au premier étranger qu’il voyait passer sur le pont. Puis il ajouta : « Allah est généreux, ô mon maître ! Dans ma maison tu trouveras large hospitalité, pain chaud et vin clarifié ! »

Lorsque le khalifat eut entendu les paroles d’Aboul-Hassân, il trouva l’aventure si étrange et Aboul-Hassân si singulier qu’il n’hésita pas un instant à satisfaire son envie de le connaître. Aussi, après s’être laissé prier un moment, pour la forme seulement et pour n’avoir pas l’air d’être un homme mal élevé, il accepta l’offre en disant : « Sur ma tête et sur mon œil ! qu’Allah augmente ses bienfaits sur toi, ô mon maître. Me voici prêt à te suivre ! » Et Aboul-Hassân montra le chemin à son hôte et l’emmena à sa maison, tout en causant avec lui fort agréablement.

Or la mère de Hassân, ce soir-là, avait préparé une cuisine excellente. Elle leur servit d’abord des galettes grillées au beurre et farcies de viande hachée et de graines de pin, puis un chapon bien gras, cantonné au milieu de quatre gros poulets, puis une oie farcie de raisins secs et de pistaches, et enfin un ragoût de pigeons. Et tout cela, en vérité, était exquis au goût et agréable à la vue…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la six cent vingt-quatrième nuit.

Elle dit :

… Et tout cela, en vérité, était exquis au goût et agréable à la vue. Aussi tous deux, s’étant assis devant les plateaux, mangèrent de grand appétit ; et Aboul-Hassân choisissait, pour les donner à son hôte, les morceaux les plus délicats. Puis, quand ils eurent achevé de manger, l’esclave leur présenta l’aiguière et le bassin ; et ils se lavèrent les mains, tandis que la mère de Hassân enlevait les plateaux des mets pour servir les plateaux des fruits, emplis de raisins, de dattes et de poires, ainsi que d’autres plateaux où étaient les pots remplis de confitures, de pâtes d’amandes et de toutes sortes de choses délicieuses. Et ils mangèrent jusqu’à satiété, pour ensuite commencer à boire.

Alors Aboul-Hassân remplit de vin la coupe du festin et, la tenant en main, se tourna vers son hôte et lui dit : « Ô mon hôte, tu sais que le coq ne boit jamais avant qu’il ait, par de petits cris, appelé les poules pour venir boire avec lui. Or, moi, si je devais porter cette coupe à mes lèvres pour boire tout seul, la boisson s’arrêterait dans mon gosier, et sûrement je mourrais. Je te prie donc, pour cette nuit, de laisser la sobriété aux gens d’humeur chagrine, et de chercher avec moi la joie au fond de la coupe. Car, moi, en vérité, ô mon hôte, ma félicité est à sa limite extrême d’avoir dans ma maison un aussi honorable personnage que toi ! » Et le khalifat, qui ne voulait point le désobliger, et qui désirait en outre le faire parler, ne refusa point la coupe et se mit à boire avec lui. Et lorsque le vin eut commencé à alléger leurs âmes, le khalifat dit à Aboul-Hassân : « Ô, mon maître, maintenant qu’entre nous il y a eu le pain et le sel, voudrais-tu me dire la cause qui te fait ainsi agir avec les étrangers que tu ne connais pas, et me raconter, afin que je l’entende, ton histoire qui doit être étonnante ? » Et Aboul-Hassân répondit : « Sache, ô mon hôte, que mon histoire n’est point étonnante, mais instructive seulement. Je m’appelle Aboul-Hassân, et suis le fils d’un marchand qui, à sa mort, me laissa de quoi vivre en toute aisance à Bagdad, notre ville. Or, moi, comme j’avais été tenu très sévèrement du vivant de mon père, je me hâtai de faire tout ce qui était en mon pouvoir pour, en peu de temps, regagner le temps perdu pour ma jeunesse. Mais, comme de ma nature j’étais doué de réflexion, je pris la précaution de partager mon héritage en deux parts, une que je réalisai en or, et une que je conservai en fonds. Et je pris l’or réalisé avec la première part, et me mis à le dépenser, la paume ouverte, dans la société des adolescents de mon âge que je régalais et entretenais pour mon plaisir avec une largesse et une générosité d’émir. Et je n’épargnai rien pour que notre vie fût pleine de délices et d’agrément.

Or, en agissant de la sorte, je trouvai qu’au bout d’une année il ne me restait plus un seul dinar au fond de la cassette, et je me tournai vers mes amis, mais ils avaient disparu. Alors je me mis à leur recherche, et leur demandai à mon tour de m’aider dans la situation pénible où je me voyais. Mais tous, l’un après l’autre, me donnèrent un prétexte qui les empêchait de me venir en aide, et nul d’entre eux ne consentit à m’offrir de quoi vivre, ne fût-ce qu’un seul jour. Alors moi je rentrai en moi-même, et compris combien mon défunt père avait eu raison de m’élever dans la sévérité. Et je revins à ma maison, et me mis à réfléchir sur ce qu’il me restait à faire. Et c’est alors que je m’arrêtai à une résolution que depuis lors je tins sans faiblir. Je jurai, en effet, devant Allah de ne jamais plus fréquenter les gens de mon pays, et de ne donner l’hospitalité de ma maison qu’aux étrangers ; mais, en outre, l’expérience m’apprit que l’amitié courte et chaude était de beaucoup préférable à l’amitié longue et qui finit mal, et je fis le serment de ne jamais fréquenter deux jours de suite le même étranger invité dans ma maison, fût-il le plus charmant et le plus délicieux d’entre les fils des hommes ! Car j’avais bien senti combien étaient cruels les liens de l’attachement, et combien ils empêchaient de goûter dans leur plénitude les joies de l’amitié. Ainsi donc, ô mon hôte, ne sois point étonné demain matin, après cette nuit où l’amitié se fait voir à nous sous l’aspect le plus engageant, si je suis obligé de te faire mes adieux. Et même si, plus tard, tu me rencontres dans les rues de Bagdad, ne trouve pas mauvais que je ne te reconnaisse plus ! »

Lorsque le khalifat eut entendu ces paroles d’Aboul-Hassân, il lui dit : « Par Allah ! ta conduite est une conduite merveilleuse, et de ma vie je n’ai vu un débauché se conduire avec autant de sagesse que toi ! Aussi mon admiration pour toi est à ses limites extrêmes : tu as su, avec le fonds que tu as gardé de la seconde part de ton héritage, mener une vie intelligente qui te permet d’avoir chaque nuit la société d’un homme nouveau avec qui tu peux toujours varier tes plaisirs et tes causeries, et dont tu ne saurais ni te lasser ni éprouver du désagrément ! » Puis il ajouta : « Mais, ô mon maître, ce que tu m’as dit au sujet de notre séparation pour demain me cause une peine extrême. Car j’eusse bien voulu reconnaître par quelque endroit ton bienfait sur moi et l’hospitalité de cette nuit. Je te prie donc dès maintenant de m’exprimer un désir, et, je te le jure sur la Kâaba sainte, je m’engage à le satisfaire. Parle-moi donc en toute sincérité, et ne crains point de grossir ta demande, car les biens d’Allah sont nombreux sur le marchand que je suis, et rien ne me sera difficile à réaliser, avec l’aide d’Allah…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la six cent vingt-cinquième nuit.

Elle dit :

… Et rien ne me sera difficile à réaliser, avec l’aide d’Allah ! »

À ces paroles du khalifat déguisé en marchand, Aboul-Hassân, sans se troubler ou manifester le moindre étonnement, répondit : « Par Allah ! ô mon hôte, mon œil est déjà rassasié grâce à ta vue, et tes bienfaits seraient un supplément. Je te remercie donc de ton vouloir à mon égard, mais comme je n’ai aucun désir à satisfaire ni aucune ambition à réaliser, je suis fort perplexe pour répondre à tes avances ! Car mon sort me suffit, et je ne souhaite plus rien que de vivre comme je vis, sans avoir jamais besoin de personne ! » Mais le khalifat reprit : « Par Allah sur toi ; ô mon maître, ne repousse pas mon offre, et laisse ton âme exprimer un désir, afin que je le satisfasse ! Sinon je partirais d’ici le cœur bien torturé et bien humilié ! Car un bienfait que l’on a éprouvé est plus lourd à porter qu’un méfait, et l’homme bien né doit toujours rendre le bien en mesure double ! Ainsi donc parle et ne crains point de me rebuter ! »

Alors Aboul-Hassân, voyant qu’il ne pouvait faire autrement, baissa la tête et se mit à réfléchir profondément sur la demande qu’il se voyait obligé de faire ; puis soudain il releva la tête, et s’écria : « Eh bien, j’ai trouvé ! Mais c’est là demande d’un fou, sans aucun doute. Et je crois bien que je ne vais pas te la dire, pour ne point me séparer d’avec toi sur une si mauvaise idée de toi sur moi ! » Le khalifat dit : « Par la vie de ma tête ! et quel est celui qui peut dire d’avance si une idée est folle ou raisonnable ! Moi, à la vérité, je ne suis qu’un marchand, mais je puis tout de même faire bien plus que mon métier ne donne à penser sur ma puissance ! Hâte-toi donc de parler ! » Aboul-Hassân répondit : « Je parlerai, ô mon maître, mais je te jure par les mérites de notre Prophète (sur Lui la paix et la prière !) qu’il n’y a que le khalifat qui puisse réaliser ce que je désire ! Ou encore il faudrait que je devinsse, fût-ce pour un seul jour, khalifat à la place de notre maître l’émir des Croyants, Haroun Al-Rachid ! » Le khalifat demanda : « Mais enfin, ya Aboul-Hassân, que ferais-tu si tu étais le khalifat pour un jour seulement ? » Il répondit : « Voici ! » Et Aboul-Hassân s’arrêta un moment ; puis il dit :

« Sache, ô mon maître, que la ville de Bagdad est divisée en quartiers, et que chaque quartier a à sa tête un cheikh qu’on appelle cheikh al-balad. Or, pour le malheur de ce quartier-ci que j’habite, le cheikh al-balad est un homme si laid et si plein d’horreur qu’il a dû naître, sans aucun doute, de la copulation d’une hyène avec un cochon. Son approche est pestilentielle, car sa bouche n’est point une bouche ordinaire, mais un cul malpropre comparable à une bouche de latrine ; ses yeux, couleur de poisson, dévient des deux côtés et risquent de tomber à ses pieds ; ses lèvres tuméfiées ont l’air d’une plaie de mauvaise nature, et lancent, quand il parle, des jets de salive ; ses oreilles sont des oreilles de porc ; ses joues flasques et fardées ressemblent au derrière d’un vieux singe ; ses mâchoires sont édentées à force d’avoir mâché les ordures ; son corps est atteint de toutes les maladies ; quant à son fondement il n’existe plus ; à force d’avoir servi de fosse aux outils des âniers, des vidangeurs et des balayeurs, il est tombé en pourriture et se trouve maintenant remplacé par les tampons de laine qui empêchent ses tripes de tomber.

« Or c’est précisément cette ignoble crapule qui, avec l’aide des deux autres crapules que je vais te dépeindre, se permet de jeter le trouble dans tout le quartier. En effet, il n’y a point de vilenie qu’il ne commette et de calomnie qu’il ne répande, et, comme il a une âme excrémenteuse, c’est sur les gens honnêtes, tranquilles et propres qu’il exerce sa méchanceté de vieille femme. Mais comme il ne peut se trouver partout pour infecter le quartier de sa pestilence, il a à son service deux aides tout aussi infâmes que lui.

« Le premier de ces infâmes est un esclave au visage glabre comme les eunuques, aux yeux et à la voix aussi désagréable que le son qui sort du derrière des ânes. Et cet esclave, fils de putain et de chien, se fait passer pour un noble Arabe alors qu’il n’est qu’un Roumi de la plus vile et de la plus basse extraction. Son métier consiste à aller tenir compagnie aux cuisiniers, aux domestiques et aux eunuques, chez les vizirs et les grands du royaume, pour surprendre les secrets des maîtres et les rapporter à son chef, le cheikh al-balad, et les colporter à travers les cabarets et les lieux mal famés. Nulle besogne ne lui répugne, et il lèche les culs quand sur les culs léchés il peut trouver un dinar d’or.

« Quant au second infâme, c’est une sorte de gros bouffon aux gros yeux, qui s’exerce à dire des facéties et des calembours à travers les souks, où il est connu pour son crâne chauve comme une pelure d’oignon et son bégaiement si pénible que l’on croirait, à chaque parole, qu’il va vomir ses boyaux. D’ailleurs, aucun des marchands ne l’invite à venir s’asseoir dans sa boutique, vu qu’il est si lourd et si massif que, lorsqu’il s’assied sur une chaise, la chaise aussitôt vole en éclats sous son poids ! Or celui-ci n’est pas aussi crapuleux que le premier, mais il est bien plus sot !

« Si donc, ô mon maître, je devenais pour un jour seulement émir des Croyants, je ne chercherais ni à m’enrichir ni à enrichir mes parents, mais je me hâterais de débarrasser notre quartier de ces trois horribles canailles, et je les balaierais dans la fosse aux ordures, une fois que je les aurais punis chacun suivant le degré de son ignominie. Et je rendrais de la sorte la tranquillité aux habitants de notre quartier. Et c’est là tout ce que je désire…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la six cent vingt-septième nuit.

Elle dit :

… Et je rendrais de la sorte la tranquillité aux habitants de notre quartier. Et c’est là tout ce que je désire ! »

Lorsque le khalifat eut entendu ces paroles d’Aboul-Hassân, il lui dit : « En vérité, ya Aboul-Hassân, ton souhait est le souhait d’un homme qui est dans la voie droite et d’un cœur qui est un cœur excellent, car il n’y a que les hommes droits et les cœurs excellents qui ne peuvent pas souffrir que l’impunité soit l’apanage des méchants. Mais ne crois point que ton souhait soit aussi difficile à réaliser que tu me le donnais à croire ; car je suis bien persuadé que si l’émir des Croyants en était informé, lui qui n’aime rien tant que les aventures singulières, il se hâterait de remettre son pouvoir entre tes mains pour un jour et pour une nuit ! » Mais Aboul-Hassân se mit à rire et répondit : « Par Allah ! je vois bien maintenant que tout ce que nous disons là n’est qu’une plaisanterie ! Et je suis persuadé, à mon tour, que si le khalifat était informé de mon extravagance, il me ferait enfermer dans la maison des fous ! Ainsi donc, je te prie, si par hasard tes relations te mettaient en présence de quelque personnage du palais, de ne jamais parler de ce que nous venons de dire sous l’influence de la boisson ! » Et le khalifat, pour ne point désobliger son hôte, lui dit : « Je jure que je ne parlerai de la chose à personne ! » Mais, à part lui, il se promit de ne point laisser passer cette occasion de se divertir comme jamais il ne l’avait fait depuis le temps qu’il parcourait sa ville, déguisé sous toutes sortes de déguisements. Et il dit à Aboul-Hassân : « Ô mon hôte, il faut maintenant qu’à mon tour je te verse à boire ; car jusqu’à présent c’est toi-même qui prenais la peine de me servir ! » Et il prit la bouteille et la coupe, versa du vin dans la coupe, en y glissant adroitement une pincée de bang crétois de qualité pure, et offrit la coupe à Aboul-Hassân, en lui disant : « Que cela te soit sain et délicieux ! » Et Aboul-Hassân répondit : « Peut-on refuser la boisson que nous offre la main de l’invité ! Mais, par Allah sur toi, ô mon maître, comme je ne pourrai demain matin me lever pour t’accompagner hors de ma maison, je te prie de ne pas oublier, en sortant, de bien fermer la porte derrière toi ! » Et le khalifat le lui promit également. Aboul-Hassân, tranquille de ce côté-là, prit la coupe et la vida d’un seul trait. Mais aussitôt le bang fit son effet, et Aboul-Hassân roula à terre, la tête avant les pieds, d’une façon si rapide que le khalifat se mit à rire. Après quoi il appela l’esclave qui était resté à ses ordres, et lui dit : « Charge cet homme sur ton dos, et suis-moi ! » Et l’esclave obéit et, chargeant Aboul-Hassân sur son dos, il suivit le khalifat qui lui dit : « Rappelle-toi bien l’emplacement de cette maison, afin que tu puisses y retourner quand je te l’ordonnerai ! » Et ils sortirent dans la rue, en oubliant toutefois de refermer la porte, malgré la recommandation.

Lorsqu’ils furent arrivés au palais, ils y entrèrent par la porte secrète, et pénétrèrent dans l’appartement particulier où était située la chambre à coucher. Et le khalifat dit à son esclave : « Enlève les vêtements de cet homme, habille-le de mes habits de nuit, et étends-le sur mon propre lit ! » Et lorsque l’esclave eut exécuté l’ordre, le khalifat l’envoya chercher tous les dignitaires du palais, les vizirs, les chambellans et les eunuques, ainsi que toutes les dames du harem ; et lorsqu’ils furent tous présents entre ses mains, il leur dit : « il faut que demain matin vous soyez tous dans cette chambre, et que chacun de vous soit empressé aux ordres de cet homme qui est là étendu sur mon lit et revêtu de mes habits. Et ne manquez point de lui rendre les mêmes égards qu’à moi-même, et de vous comporter vis-à-vis de lui, en toutes choses, exactement comme s’il était moi-même. Et vous lui donnerez, en répondant à ses questions, le titre d’émir des Croyants ; et vous prendrez bien soin de ne le contrarier dans aucun de ses désirs. Car si l’un de vous, fût-il mon propre fils, s’avisait de se méprendre sur les intentions que je vous indique, il serait pendu à l’heure et à l’instant à la grande porte du palais ! »

À ces paroles du khalifat, tous les assistants répondirent : « Ouïr, c’est obéir ! » et, sur un signe du vizir, ils se retirèrent en silence, comprenant que le khalifat, en leur donnant ces instructions, avait l’intention de se divertir d’une façon extraordinaire.

Lorsqu’ils furent partis, Al-Rachid se tourna vers Giafar et vers le porte-glaive Massrour, qui étaient restés dans la chambre, et leur dit : « Vous avez entendu mes paroles. Eh bien ! demain il faudra que vous soyez les premiers levés et arrivés dans cette chambre, pour être aux ordres de mon remplaçant que voici ! Et ne soyez étonnés d’aucune des choses qu’il vous dira ; et faites semblant de le prendre pour moi-même, quoi qu’il puisse vous dire pour vous tirer de votre erreur simulée. Et faites des libéralités à tous ceux qu’il vous indiquera, dussiez-vous épuiser tous les trésors du royaume ; et récompensez, et punissez, et pendez, et tuez, et nommez, et destituez, exactement selon ce qu’il vous dira de faire. Et vous n’avez point besoin, pour cela, de venir auparavant me consulter. D’ailleurs, je serai moi-même caché à proximité, et je verrai et j’entendrai tout ce qui va se passer ! Et, surtout, faites en sorte qu’il ne puisse point se douter un moment que tout ce qui lui arrive n’est qu’un divertissement combiné par mes ordres ! C’est tout ! Et qu’il en soit ainsi ! » Puis il ajouta : « Ne manquez pas, toutefois, une fois que vous serez réveillés, de venir me tirer moi aussi de mon sommeil, à l’heure de la prière du matin…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la six cent vingt-neuvième nuit.

Elle dit :

… Ne manquez pas, toutefois, une fois que vous serez réveillés, de venir me tirer moi aussi de mon sommeil, à l’heure de la prière du matin ! »

Or le lendemain, à l’heure dite, Giafar et Massrour ne manquèrent pas de venir éveiller le khalifat qui aussitôt courut se placer derrière un rideau, dans la chambre même où était endormi Aboul-Hassân. Et de là il pouvait entendre et voir tout ce qui allait se passer, sans être exposé à être remarqué pas plus par Aboul-Hassân que par les assistants. Alors entrèrent Giafar et Massrour, ainsi que tous les dignitaires, les dames et les esclaves ; et chacun se plaça, suivant son rang, à sa place habituelle. Et une gravité et un silence régnèrent dans la chambre tout comme s’il s’agissait du lever de l’émir des Croyants. Et lorsque tous furent ainsi rangés en bon ordre, l’esclave qui avait été d’avance désigné s’approcha d’Aboul-Hassân, toujours endormi, et plaça sous son nez un tampon trempé dans du vinaigre. Et aussitôt Aboul-Hassân éternua une première fois, une deuxième fois et une troisième fois, en jetant par le nez de longs filaments produits par l’effet du bang. Et l’esclave recueillit cette pituite dans un plateau d’or, pour qu’elle ne tombât pas sur le lit ou sur le tapis ; puis il essuya le nez et le visage d’Aboul-Hassân et l’aspergea d’eau de rose. Et Aboul-Hassân finit par sortir de son assoupissement et, s’éveillant, il ouvrit les yeux.

Et il se vit d’abord dans un lit magnifique dont la couverture était recouverte d’un brocart d’or rouge constellé de perles et de pierreries ! Et il leva les yeux et se vit dans une grande salle aux murs et au plafond recouverts de satin, avec des portières de soie, et, dans les angles, des vases d’or et de cristal ! Et il jeta les yeux autour de lui et se vit entouré de jeunes femmes et de jeunes esclaves inclinés, d’une beauté ravissante ; et, derrière eux, il aperçut la foule des vizirs, des émirs, des chambellans, des eunuques noirs et des joueuses d’instruments prêtes à toucher les cordes harmonieuses et à accompagner les chanteuses disposées en cercle sur une estrade. Et, tout près de lui, sur un tabouret, il reconnut, à leur couleur, les habits, le manteau et le turban de l’émir des Croyants.

Lorsque Aboul-Hassân eut vu tout cela, il referma les yeux pour se rendormir, tant il fut persuadé qu’il se trouvait sous l’effet d’un rêve. Mais, au même moment, le grand vizir Giafar s’approcha de lui et, après avoir embrassé la terre trois fois, lui dit d’un ton respectueux : « Ô émir des Croyants, permets à ton esclave de t’éveiller, car c’est l’heure de la prière du matin ! »

À ces paroles de Giafar, Aboul-Hassân se frotta les yeux à diverses reprises, puis se pinça le bras si cruellement qu’il poussa un cri de douleur, et se dit : « Non, par Allah ! je ne rêve pas ! Me voici devenu khalifat ! » Mais il hésita encore et dit à haute voix : « Par Allah ! tout cela est le fait de ma raison égarée par toute la boisson que j’ai bue hier avec le marchand de Mossoul, et aussi l’effet de ma folle conversation avec lui ! » Et il se tourna du côté du mur pour se rendormir. Et, comme il ne bougeait plus, Giafar s’approcha encore de lui et lui dit : « Ô émir des Croyants, permets à ton esclave de s’étonner de voir son seigneur manquer à son habitude de se lever pour la prière ! » Et, au même moment, sur un signe de Giafar, les joueuses d’instruments firent entendre un concert de harpes, de luths et de guitares, et les voix des chanteuses retentirent harmonieusement. Et Aboul-Hassân se retourna du côté des chanteuses, en se disant à haute-voix : « Et depuis quand, ya Aboul-Hassân, les dormeurs entendent-ils ce que tu entends et voient-ils ce que tu vois ? » Et il se leva sur son séant, à la limite de la stupéfaction et de l’enchantement, mais doutant toujours de la réalité de tout cela. Et il se mit les mains devant les yeux pour mieux distinguer et se mieux prouver ses impressions, et en se disant : « Ouallah ! N’est-ce pas étrange ? N’est-ce pas stupéfiant ! Où es-tu donc, Aboul-Hassân, ô fils de ta mère ? Rêves-tu ou ne rêves-tu pas ? Depuis quand es-tu le khalifat ? Depuis quand ce palais, ce lit, ces dignitaires, ces eunuques, ces femmes charmantes, ces joueuses d’instruments, ces chanteuses enchanteresses, et tout ceci, et tout cela ? » Mais, à ce moment, le concert cessa, et Massrour, le porte-glaive, s’approcha du lit, baisa la terre à trois reprises différentes, et, se levant, dit à Aboul-Hassân : « Ô émir des Croyants, permets au dernier de tes esclaves de te dire que l’heure de la prière est déjà passée, et qu’il est temps de venir au diwân pour les affaires du royaume ! » Et Aboul-Hassân, de plus en plus stupéfait, et ne sachant plus, dans sa perplexité, à quel parti se résoudre, finit par regarder Massrour entre les deux yeux, et lui dit avec colère : « Qui es-tu, toi ? Et qui suis-je, moi ? » Massrour répondit, d’un ton respectueux : « Tu es notre maître l’émir des Croyants, le khalifat Haroun Al-Rachid, le cinquième des Bani-Abbas, le descendant de l’oncle du Prophète (sur Lui la prière et la paix !). Et l’esclave qui te parle est le pauvre, le méprisable, le rien du tout Massrour, l’honoré par la charge auguste de porter le glaive de la volonté de notre seigneur…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la six cent trentième nuit.

Elle dit :

… Et l’esclave qui te parle est le pauvre, le méprisable, le rien du tout Massrour, l’honoré par la charge auguste de porter le glaive de la volonté de notre seigneur ! » En entendant ces paroles de Massrour, Aboul-Hassân lui cria : « Tu mens, fils de mille cornards ! » Mais Massrour, sans se troubler, répondit : « Ô mon seigneur, certes ! un autre que moi, en entendant ainsi parler le khalifat, mourrait de douleur ! Mais moi, ton vieil esclave, qui suis depuis de si longues années à ton service et qui vis à l’ombre de tes bienfaits et de ta bonté, je sais que le vicaire du Prophète ne me parle ainsi que pour éprouver ma fidélité ! De grâce donc, ô mon maître, je te supplie de ne point me mettre plus longtemps à l’épreuve ! Ou bien, si cette nuit un mauvais songe a fatigué ton sommeil, chasse-le et rassure ton esclave tremblant ! »

À ce discours de Massrour, Aboul-Hassân ne put se retenir plus longtemps, et, poussant un immense éclat de rire, il se renversa sur son lit, et se mit à tourner sur lui-même en s’entortillant dans les couvertures et en lançant ses jambes par-dessus sa tête. Et, derrière le rideau, Haroun Al-Rachid, qui entendait et voyait tout cela, se gonflait les joues pour étouffer le rire qui le secouait.

Lorsque Aboul-Hassân eut ri dans cette posture pendant une heure de temps, il finit par se calmer un peu, et, se levant sur son séant, il fil signe de s’approcher à un petit esclave noir, et lui dit : « Dis-moi, toi ! me reconnais-tu ? et peux-tu me dire qui je suis ? » Le petit noir baissa les yeux avec respect et modestie, et répondit : « Tu es notre maître l’émir des Croyants, Haroun Al-Rachid, le khalifat du Prophète (qu’Il soit béni !) et le vicaire sur la terre du Souverain de la Terre et du Ciel. » Mais Aboul-Hassân lui cria : « Tu mens, ô visage de poix, ô fils de mille entremetteurs ! »

Il se tourna alors vers une des jeunes esclaves qui étaient présentes, et lui faisant signe d’approcher, lui tendit un doigt en lui disant : « Mords ce doigt ! Je verrai bien si je dors ou si je suis éveillé ! » Et l’adolescente, qui savait que le khalifat voyait et entendait tout ce qui se passait, se dit en elle-même : « Voilà pour moi l’occasion de montrer à l’émir des Croyants ce que je sais faire pour le divertir ! » Et, serrant les dents de toutes ses forces, elle mordit le doigt jusqu’à l’os. Et Aboul-Hassân, poussant un cri de douleur, s’écria : « Aïe ! Ah ! je vois bien que je ne dors pas ! Certes ! je ne dors pas ! » Et il demanda à la même jeune fille : « Peux-tu, toi, me dire si tu me reconnais, et si vraiment je suis celui qu’on a dit ? » Et l’esclave répondit, en étendant les bras : « Le nom d’Allah sur le khalifat et autour de lui ! Tu es, ô mon seigneur, l’émir des Croyants, Haroun Al-Rachid, le vicaire d’Allah ! »

À ces paroles, Aboul-Hassân s’écria : « Te voilà devenu en une nuit le vicaire d’Allah, ô Aboul-Hassân, ô fils de ta mère ! » Puis, se ravisant, il cria à la jeune fille : « Tu mens, ô chiffon ! Est-ce que je ne sais pas bien, moi, qui je suis ? » Mais, à ce moment, le chef eunuque s’approcha du lit et, après avoir embrassé trois fois la terre, se releva et, courbé en deux, s’adressa à Aboul-Hassân et lui dit : « Que notre maître me pardonne ! Mais c’est l’heure habituelle où notre maître va satisfaire ses besoins au cabinet ! » Et il passa le bras sous son aisselle, et l’aida à sortir du lit. Et, dès qu’il fut debout sur ses pieds, la salle et le palais retentirent du cri par lequel le saluaient tous les assistants : « Qu’Allah rende victorieux le khalifat ! » Et Aboul-Hassân pensait : « Par Allah ! n’est-ce pas une chose merveilleuse ? Hier j’étais Aboul-Hassân ! Et aujourd’hui je suis Haroun Al-Rachid ! » Puis il se dit : « Du moment que c’est l’heure d’aller pisser, allons pisser ! Mais je ne suis pas bien sûr maintenant si c’est bien l’heure aussi où je satisfais l’autre besoin également ! » Mais il fut tiré de ces réflexions par le chef eunuque qui lui tendit une paire de chaussures découvertes brodées d’or et de perles, et qui, hautes de talon, étaient spécialement réservées pour être chaussées au cabinet. Mais Aboul-Hassân, qui, de sa vie, n’avait vu pareille chose, prit les chaussures et, croyant que c’était quelque objet précieux dont on lui faisait cadeau, les mit dans l’une des larges manches de sa robe !

À cette vue, les assistants, qui jusque-là avaient réussi à retenir leurs rires, ne purent plus longtemps comprimer leur hilarité. Et les uns tournèrent la tête, tandis que les autres, faisant semblant d’embrasser la terre devant la majesté du khalifat, tombèrent sur les tapis, convulsés. Et, derrière le rideau, le khalifat était pris d’un tel rire silencieux qu’il était sur le flanc, étendu sur le sol.

Pendant ce temps, le chef eunuque, soutenant Aboul-Hassân par-dessous l’épaule, le conduisit à un cabinet pavé de marbre blanc, alors que toutes les autres pièces du palais étaient couvertes de riches tapis. Après quoi, il le ramena dans la chambre à coucher, au milieu des dignitaires et des dames, tous rangés sur deux files. Et aussitôt d’autres esclaves s’avancèrent, qui étaient spécialement chargés de l’habillement et qui lui enlevèrent ses effets de nuit et lui présentèrent le bassin d’or, rempli d’eau de rose, pour ses ablutions. Et lorsqu’il se fut lavé, en reniflant avec délices l’eau parfumée, ils le vêtirent des habits royaux, le coiffèrent du diadème, et lui remirent en main le sceptre d’or.

À cette vue, Aboul-Hassân pensa : « Voyons ! Suis-je ou ne suis-je pas Aboul-Hassân ? » Et il réfléchit un instant et, d’un ton résolu, il cria à haute voix, de façon à être entendu de toute l’assistance : « Je ne suis pas Aboul-Hassân ! Que l’on empale celui qui dit que je suis Aboul-Hassân ! Je suis Haroun Al-Rachid en personne ! » Et, ayant prononcé ces paroles, Aboul-Hassân, d’un ton de commandement aussi assuré que s’il fût né sur le trône, ordonna : « Marchez ! » Et aussitôt le cortège se forma ; et Aboul-Hassân, se plaçant le dernier, suivit le cortège qui le conduisit dans la salle du trône. Et Massrour l’aida à monter sur le trône, où il s’assit aux acclamations de tous les assistants. Et il posa le sceptre sur mes genoux, et regarda autour de lui. Il vit tout le monde rangé en bon ordre dans la salle aux quarante portes ; et il vit les gardes aux glaives brillants, et les vizirs, et les émirs, et les notables, et les représentants de tous les peuples de l’empire, et d’autres encore en foule innombrable. Et il reconnut, dans la masse silencieuse, des figures qu’il connaissait bien : Giafar le vizir, Abou-Nowas, Al-Ijli, Al-Rakashi, Ibdân, Al-Farazadk, Al-Lauz, Al-Sakar, Omar Al-Tartis, Abou-lshak, Al-Khalia et Jadim.

Or pendant qu’il promenait ainsi ses regards sur chaque figure, Giafar s’avança, suivi des principaux dignitaires, tous vêtus d’habits splendides ; et, arrivés devant le trône, ils se prosternèrent la face contre terre, et restèrent dans cette posture jusqu’à ce qu’il eût ordonné de se relever. Alors Giafar tira de dessous son manteau un grand paquet qu’il déplia et dont il tira une liasse de papiers qu’il se mit à lire l’un après l’autre, et qui étaient les requêtes ordinaires. Et Aboul-Hassân, bien qu’il ne se fût jamais trouvé à même d’entendre de pareilles affaires, ne fut pas un instant embarrassé ; et il se prononça sur chacune des affaires qui lui étaient soumises avec tant de tact et de justice que le khalifat, qui était venu se cacher derrière un rideau dans la salle du trône, fut tout à fait émerveillé.

Lorsque Giafar eut fini son rapport, Aboul-Hassân lui demanda : « Où est le chef de la police ? » Et Giafar lui désigna du doigt Ahmad-la-Teigne, chef de la police, et lui dit : « C’est celui-ci, ô émir des Croyants ! » Et le chef de la police, se voyant désigné, sortit aussitôt de la place qu’il occupait, et s’approcha gravement du trône, au pied duquel il se prosterna la face contre terre. Et Aboul-Hassân, après lui avoir permis de se relever, lui dit : « Ô chef de la police, prends avec toi dix gardes, et va à l’instant dans tel quartier, telle rue, telle maison ! Là tu trouveras un horrible cochon qui est le cheikh al-balad du quartier, et tu le trouveras assis entre ses deux compères, deux canailles non moins ignobles que lui. Saisis-toi de leurs personnes, et commence, pour les habituer à ce qu’ils vont subir, par leur donner à chacun quatre cents coups de bâton sur la plante des pieds…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la six cent trente-deuxième nuit.

Elle dit :

… Saisis-toi de leurs personnes, et commence, pour les habituer à ce qu’ils vont subir, par leur donner à chacun quatre cents coups de bâton sur la plante des pieds. Après quoi, tu les hisseras sur un chameau galeux, vêtus de haillons et la face tournée vers la queue du chameau, et tu les promèneras par tous les quartiers de la ville, en faisant crier par le crieur public : « Voilà le commencement de la punition des calomniateurs, des salisseurs de femmes, de ceux qui troublent leurs voisins et bavent sur les honnêtes gens ! » Cela fait, tu feras empaler par la bouche le cheikh al-balad, vu que c’est par là qu’il a péché et vu qu’il n’a plus de fondement ; et tu jetteras son corps pourri en pâture aux chiens. Tu prendras ensuite l’homme glabre, aux yeux jaunes, le plus infâme des deux compères qui aidaient dans sa vile besogne le cheikh al-balad, et tu le feras noyer dans la fosse des excréments de la maison de Aboul-Hassân, son voisin. Puis ce sera le tour du second compère ! Celui-ci, qui est un bouffon et un sot ridicule, tu ne lui feras pas subir d’autre punition que la suivante : tu feras construire par un menuisier habile une chaise faite d’une façon telle qu’elle puisse voler en éclats chaque fois que l’homme en question viendra s’y asseoir, et tu le condamneras à s’asseoir toute sa vie sur cette chaise-là ! Va ! Et exécute mes ordres ! »

En entendant ces paroles, le chef de la police Ahmad-la-Teigne, qui avait reçu de Giafar l’ordre d’exécuter tous les commandements qu’il recevrait d’Aboul-Hassân, mit la main sur sa tête, pour bien indiquer par là qu’il était prêt à perdre lui-même la tête s’il n’exécutait pas ponctuellement les ordres reçus. Puis il embrassa la terre une seconde fois entre les mains d’Aboul-Hassân et sortit de la salle du trône.

Tout cela ! Et le khalifat, en voyant Aboul-Hassân s’acquitter avec tant de gravité des prérogatives de la royauté, éprouva un plaisir extrême. Et Aboul-Hassân continua à juger, à nommer, à destituer, et à terminer les affaires pendantes, jusqu’à ce que le chef de police fût de retour au pied du trône. Et il lui demanda : « As-tu exécuté mes ordres ? » Et le chef de la police, après s’être prosterné comme à l’ordinaire, tira un papier de son sein et le présenta à Aboul-Hassân qui le déplia et le lut en entier. Or c’était précisément le procès-verbal de l’exécution des trois compères, signé par les témoins légaux et par les personnes bien connues dans le quartier. Et Aboul-Hassân dit : « C’est bien ! Je suis satisfait ! Ainsi soient à jamais punis les calomniateurs, les salisseurs de femmes et tous ceux qui se mêlent des affaires d’autrui ! »

Après quoi Aboul-Hassân fit signe au chef trésorier de s’approcher, et lui dit : « Prends à l’instant dans le trésor un sac de mille dinars d’or, va au quartier même où j’ai envoyé le chef de la police, demande où se trouve la maison d’Aboul-Hassân, celui qu’on appelle le débauché. Et comme cet Aboul-Hassân, bien loin d’être un débauché, est plutôt un homme excellent et de bonne compagnie, et qu’il est bien connu dans son quartier, tout le monde s’empressera de t’indiquer sa maison. Alors tu entreras et tu demanderas à parler à sa vénérable mère ; et, après les salams et les égards dus à cette excellente vieille, tu lui diras : « Ô mère d’Aboul-Hassân, voici un sac de mille dinars d’or que t’envoie notre maître le khalifat. Et ce cadeau n’est rien au regard de tes mérites. Mais le trésor en ce moment est vide, et le khalifat regrette de ne pouvoir aujourd’hui mieux faire pour toi ! » Et, sans plus attendre, tu lui remettras le sac et tu reviendras me rendre compte de ta mission ! » Et le chef trésorier répondit par l’ouïe et l’obéissance et se hâta d’aller exécuter l’ordre.

Cela fait, Aboul-Hassân marqua, par un signe, au grand vizir Giafar qu’il fallait lever le diwân. Et Giafar transmit le signe aux vizirs, aux émirs, aux chambellans et aux autres assistants, et tous, après s’être prosternés au pied du trône, sortirent dans le même ordre que lorsqu’ils étaient entrés. Et seuls restèrent, auprès d’Aboul-Hassân, le grand vizir Giafar et le porte-glaive Massrour, qui s’approchèrent de lui et l’aidèrent à se lever, en le prenant l’un par-dessous le bras droit et l’autre par-dessous le bras gauche. Et ils le conduisirent jusqu’à la porte de l’appartement intérieur des femmes, où était servi le festin du jour. Et les dames de service vinrent aussitôt remplacer auprès de lui Giafar et Massrour, et l’introduisirent dans la salle du festin.

Aussitôt se fit entendre un concert de luths, de théorbes, de guitares, de flûtes, de hautbois et de clarinettes qui accompagnaient des voix fraîches d’adolescentes, avec tant de charme, de mélodie et de justesse qu’Aboul-Hassân, ravi à l’extrême limite du ravissement, ne savait plus à quoi se résoudre. Et il finit par se dire : « Maintenant je ne puis plus douter ! Je suis bien réellement l’émir des Croyants Haroun Al-Rachid. Car tout cela ne peut être un songe ! Sinon, pourrais-je voir, entendre, sentir et marcher comme je le fais ? Ce papier du procès-verbal de l’exécution des trois compères, je le tiens en main ; ces chants, ces voix, je les entends ; et tout le reste, et ces honneurs, et ces égards, c’est moi ! Je suis le khalifat…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la six cent trente-quatrième nuit.

Elle dit :

… Je suis le khalifat ! » Et il regarda à sa droite et il regarda à sa gauche ; et ce qu’il vit le consolida encore davantage dans l’idée de sa royauté. Il était au milieu d’une salle splendide où l’or brillait sur toutes les parois, où les couleurs les plus agréables se dessinaient d’une façon variée sur les tentures et les tapis, et où, suspendus au plafond d’azur, sept lustres d’or à sept branches mettaient un éclat incomparable. Et au milieu de la salle, sur des tabourets bas, étaient sept grands plateaux d’or massif, couverts de mets admirables dont l’odeur embaumait l’air d’ambre et d’épices. Et autour de ces plateaux étaient debout, attendant un signe, sept adolescentes, d’une beauté incomparable, vêtues de robes de couleurs et de formes différentes. Et elles tenaient chacune à la main un éventail, prêtes à en rafraîchir l’air autour d’Aboul-Hassân.

Alors Aboul-Hassân, qui depuis la veille n’avait encore rien mangé, s’assit devant les plateaux ; et aussitôt les sept adolescentes se mirent à agiter toutes ensemble leurs éventails, pour faire de l’air autour de lui. Mais, comme il n’était point habitué à recevoir tant d’air en mangeant, il regarda les adolescentes l’une après l’autre, avec un sourire gracieux, et leur dit : « Par Allah, ô jouvencelles, je crois bien qu’une seule personne suffit pour me donner de l’air. Venez donc toutes vous asseoir autour de moi, pour me tenir compagnie. Et dites à cette négresse, qui est là, de venir nous faire de l’air ! » Et il les obligea à venir se placer à sa droite, à sa gauche et devant lui, de façon que, de quelque côté qu’il se tournât, il eût devant les yeux un spectacle agréable.

Alors il commença à manger ; mais, au bout de quelques instants, il s’aperçut que les adolescentes n’osaient point toucher à la nourriture, par égard pour lui ; et il les invita à plusieurs reprises à se servir sans contrainte, et il leur offrit même de sa propre main des morceaux choisis. Puis il les interrogea, chacune à son tour, sur leurs noms ; et elles lui répondirent : « Nous nous appelons Grain-de-Musc, Cou-d’Albâtre, Feuille-de-Rose, Cœur-de-Grenade, Bouche-de-Corail, Noix-Muscade, et Canne-à-Sucre ! » Et, en entendant des noms si gracieux, il s’écria : « Par Allah ! ces noms vous conviennent, ô jeunes filles ! Car ni le musc, ni l’albâtre, ni la rose, ni la grenade, ni le corail, ni la noix muscade, ni la canne à sucre ne perdent leurs qualités à travers votre grâce ! » Et il continua, durant le repas, à leur dire des paroles si exquises que le khalifat, caché derrière un rideau, et qui l’observait avec une grande attention, se félicita de plus en plus d’avoir organisé un tel divertissement.

Lorsque le repas fut terminé, les adolescentes avertirent les eunuques, qui aussitôt apportèrent de quoi se laver les mains. Et les adolescentes s’empressèrent de prendre des mains des eunuques le bassin d’or, l’aiguière et les serviettes parfumées et, se mettant à genoux devant Aboul-Hassân, elles firent couler l’eau sur ses mains. Puis elles l’aidèrent à se lever ; et, les eunuques ayant tiré une grande portière, une seconde salle apparut où étaient rangés les fruits sur les plateaux d’or. Et les adolescentes l’accompagnèrent jusqu’à la porte de cette salle, et se retirèrent.

Alors Aboul-Hassân, soutenu par deux eunuques, marcha jusqu’au milieu de cette salle qui était plus belle et mieux décorée que la précédente. Et dès qu’il se fut assis, un nouveau concert, donné par une autre troupe de musiciennes et de chanteuses, fit entendre des accords admirables. Et Aboul-Hassân, fort ravi, aperçut sur les plateaux dix rangées alternées des fruits les plus rares et les plus exquis ; et il y en avait sept plateaux ; et chaque plateau était sous un lustre suspendu au plafond ; et devant chaque plateau se tenait une adolescente, plus belle et mieux ornée que les précédentes ; et elle tenait également un éventail. Et Aboul-Hassân les examina l’une après l’autre et fut enchanté de leur beauté. Et il les invita à s’asseoir autour de lui ; et pour les encourager à manger, il ne manqua pas de les servir lui-même au lieu de les laisser le servir. Et il s’informa de leurs noms, et sut dire à chacune d’elles un compliment approprié, en leur présentant soit une figue, soit une grappe de raisin, soit une tranche de pastèque, soit une banane.

Et le khalifat, qui l’entendit, se divertissait à l’extrême et était de plus en plus satisfait de mieux voir chaque fois la mesure qu’il pouvait donner.

Lorsque Aboul-Hassân eut goûté de tous les fruits qui étaient sur les plateaux, et qu’il en eut fait goûter aux adolescentes, il se leva, aidé par les eunuques qui l’introduisirent dans une troisième salle, certainement plus belle que les deux premières…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la six cent trente-sixième nuit.

Elle dit :

… Il se leva, aidé par les eunuques qui l’introduisirent dans une troisième salle, certainement plus belle que les deux premières. Or, c’était la salle des confitures. Il y avait, en effet, sept grands plateaux, chacun sous un lustre, et devant chaque plateau une adolescente debout ; et sur ces plateaux, dans des bocaux de cristal et des bassins de vermeil, étaient contenues des confitures excellentes. Et il y en avait de toutes les couleurs et de toutes les espèces. Il y avait des confitures liquides et des confitures sèches, et des gâteaux feuilletés, et tout ! Et Aboul-Hassân, au milieu d’un nouveau concert de voix et d’instruments, goûta un peu de toutes les douceurs parfumées, et en fit goûter aux adolescentes qu’il invita, de la même manière, à lui tenir compagnie. Et à chacune d’elles il sut dire un mot agréable en réponse au nom qu’il demandait.

Après quoi, il fut introduit dans la quatrième salle qui était la salle des boissons, et qui était de beaucoup la plus surprenante et la plus merveilleuse. Sous les sept lustres d’or du plafond étaient sept plateaux, où des flacons de toutes formes et de toutes grandeurs étaient rangés en lignes symétriques ; et des musiciennes et des chanteuses se faisaient entendre, qui étaient invisibles à l’œil du spectateur ; et devant les plateaux étaient debout sept adolescentes, non point vêtues de lourdes robes comme leurs sœurs des autres salles, mais simplement enveloppées d’une chemise de soie ; et elles étaient de couleurs différentes et d’aspect différent : la première était brune, la seconde noire, la troisième blanche, la quatrième blonde, la cinquième grasse, la sixième maigre, et la septième rousse. Et Aboul-Hassân les examina avec d’autant plus de plaisir et d’attention qu’il pouvait aisément juger de leurs formes et de leurs appas, sous la transparence de l’étoffe légère. Et ce fut avec un plaisir extrême qu’il les invita à s’asseoir autour de lui et à lui verser à boire. Et il se mit à demander son nom à chaque adolescente à son tour, à mesure qu’elle lui présentait la coupe. Et chaque fois qu’il vidait une coupe, il prenait de l’adolescente soit un baiser, soit une morsure, soit un pincement de fesse. Et il continua à jouer de la sorte avec elles, jusqu’à ce que l’enfant héritier se fût mis à crier. Alors, pour l’apaiser, il demanda aux sept adolescentes : « Par ma vie ! qui de vous veut se charger de cet enfant encombrant ! » Et les sept adolescentes, à cette demande, pour toute réponse, se jetèrent toutes à la fois sur le nourrisson, et voulurent lui donner à téter. Et chacune le tirait à elle de côté et d’autre, en riant et en poussant des cris, si bien que le père de l’enfant, ne sachant plus qui entendre ni qui exaucer, le rentra dans son sein, en disant : « Il s’est rendormi ! »

Tout cela ! Et le khalifat, qui suivait partout Aboul-Hassan et se dissimulait derrière les rideaux, jubilait en silence de ce qu’il voyait et entendait, et bénissait la destinée qui l’avait mis sur le chemin d’un homme tel que celui-ci. Mais, sur ces entrefaites, l’une des adolescentes, qui avait reçu de Giafar les instructions nécessaires, prit une coupe et y jeta adroitement une pincée de la poudre soporifique que le khalifat avait employée la nuit précédente pour endormir Aboul-Hassân. Puis elle tendit en riant la coupe à Aboul-Hassân, et lui dit : « Ô émir des Croyants, je te supplie de boire encore cette coupe qui peut-être réveillera le cher enfant ! » Et Aboul-Hassân, éclatant de rire, répondit : « Hé, ouallah ! » et il prit la coupe que lui tendait l’adolescente, et la but d’un seul coup. Puis il se tourna pour parler à celle qui lui avait servi à boire, mais il ne put qu’ouvrir la bouche en bégayant, et roula sur lui-même, la tête avant les pieds.

Alors le khalifat, qui s’était diverti de tout cela à la limite du divertissement, et qui n’attendait plus que ce sommeil d’Aboul-Hassân, sortit de derrière le rideau, ne pouvant plus se tenir debout à force d’avoir ri. Et il se tourna vers les esclaves accourus et leur ordonna de dépouiller Aboul-Hassân des habits royaux dont ils l’avaient revêtu le matin, et de le vêtir de ses habits ordinaires. Et lorsque cet ordre fut exécuté, il fit appeler l’esclave qui avait enlevé Aboul-Hassân, et lui ordonna de le recharger sur ses épaules, de le transporter à sa maison, et de le coucher sur son lit. Car le khalifat se dit en lui-même : « Si cela dure davantage, ou bien je vais mourir de rire, ou bien il deviendra fou ! » Et l’esclave, ayant chargé Aboul-Hassân sur son dos, l’emporta hors du palais en sortant par la porte secrète, et courut le déposer sur son lit, dans sa maison, dont cette fois il prit soin de fermer la porte en se retirant. Quant à Aboul-Hassân…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la six cent trente-septième nuit.

Elle dit :

… Quant à Aboul-Hassân, il resta endormi dans un profond sommeil jusqu’au lendemain à midi, et il ne s’éveilla que lorsque l’effet du bang sur son cerveau se fut complètement dissipé. Et, avant que de pouvoir ouvrir les yeux, il pensa : « Celle que je préfère, réflexion faite, entre toutes les adolescentes, c’est certainement la jeune Canne-à-Sucre, et ensuite Bouche-de-Corail, et en troisième lieu seulement Bouquet-de-Perles, la blonde, celle qui m’a servi la dernière coupe, hier ! » Et il appela à haute voix : « Allons ! venez, ô jeunes filles ! Canne-à-Sucre, Bouche-de-Corail, Bouquet-de-Perles, Aube-du-Jour, Étoile-du-Matin, Grain-de-Musc, Cou-d’Albâtre, Face-de-Lune, Cœur-de-Grenade, Fleur-de-Pommier, Feuille-de-Rose ! Allons ! Accourez ! Hier j’étais un peu fatigué ! Mais aujourd’hui l’enfant se porte bien ! »

Et il attendit un moment. Mais comme personne ne répondait ni n’accourait à sa voix, il fut courroucé et, ouvrant les yeux, il se mit sur son séant. Et il se vit alors dans sa chambre, plus du tout dans le palais somptueux qu’il avait habité la veille, et où il avait commandé en maître à toute la terre. Et il s’imagina qu’il était sous l’effet d’un rêve, et, pour le dissiper, il se mit à crier de toutes ses forces : « Eh bien, Giafar, ô fils de chien, et toi, Massrour, l’entremetteur, où êtes-vous ! »

À ses cris, la vieille mère accourut, et lui dit : « Qu’as-tu, mon fils ? Le nom d’Allah sur toi et autour de toi ! Quel rêve fais-tu, ô mon fils, ô Aboul-Hassân ? » Et Aboul-Hassân, indigné de voir la vieille à son chevet, lui cria : « Qui es-tu vieille femme ? Et qui ça, Aboul-Hassân ? » Elle dit : « Allah ! je suis ta mère ! Et tu es mon fils, tu es Aboul-Hassân, ô mon enfant ! Quelles paroles étranges n’ai-je pas entendues de ta bouche ? Tu as l’air de ne pas me reconnaître ! » Mais Aboul-Hassân lui cria : « Arrière, ô maudite vieille ! Tu parles à l’émir des Croyants, le khalifat Haroun Al-Rachid ! Va-t’en de devant la face du vicaire d’Allah sur la terre ! » À ces paroles, la pauvre vieille se mit à se donner de grands coups sur la figure, en s’écriant : « Le nom d’Allah sur toi, ô mon enfant ! De grâce, n’élève pas la voix pour dire de pareilles folies ! Les voisins vont t’entendre, et nous serons perdus sans recours ! Puisse la sécurité et le calme descendre sur ta raison ! » Aboul-Hassân s’écria : « Je te dis de sortir à l’instant, ô vieille exécrable ! Tu es folle de me confondre avec ton fils ! Je suis Haroun Al-Rachid, émir des Croyants, maître de l’Orient et de l’Occident ! » Elle se donna des coups au visage, et dit, en se lamentant : « Qu’Allah confonde le Malin ! Et que la miséricorde du Très-Haut te délivre de la possession, ô mon enfant ! Comment une chose aussi insensée peut-elle entrer dans ton esprit ? Ne vois-tu pas que cette chambre où tu es est loin d’être le palais du khalifat, et que depuis ta naissance tu y as toujours vécu, et que jamais tu n’as habité ailleurs qu’ici, jamais avec d’autres personnes que ta vieille mère qui t’aime, mon fils, ya Aboul-Hassân ! Écoute-moi, chasse de ta pensée ces rêves vains et dangereux qui t’ont hanté cette nuit, et bois, pour te calmer, un peu de l’eau de cette gargoulette ! »

Alors Aboul-Hassân prit la gargoulette des mains de sa mère, but une gorgée d’eau, et dit, un peu calmé : « Il se peut bien, en effet, que je sois Aboul-Hassân ! » Et il baissa la tête et, la main appuyée sur la joue, il réfléchit pendant une heure de temps, et, sans lever la tête, il dit, se parlant à lui-même comme quelqu’un qui sort d’un profond sommeil : « Oui, par Allah ! il se peut bien que je sois Aboul-Hassân ! Je suis Aboul-Hassân, sans aucun doute ! Cette chambre est ma chambre, ouallahi ! Je la reconnais maintenant ! Et toi, tu es ma mère, et je suis ton fils ! Oui, je suis Aboul-Hassân ! » Et il ajouta : « Mais par quel sortilège ai-je donc pu avoir ma raison envahie par de telles folies ! »

En entendant ces paroles, la pauvre vieille pleura de joie, ne doutant plus que son fils ne se fût tout à fait calmé. Et, après avoir séché ses larmes, elle s’apprêtait à lui apporter à manger et à l’interroger sur les détails du rêve étrange qu’il venait de faire, quand Aboul-Hassân qui, depuis un moment, regardait fixement devant lui, bondit soudain comme un fou et, saisissant la pauvre femme par ses vêtements, se mit à la secouer en lui criant : « Ah ! infâme vieille, si tu ne veux pas que je t’étrangle, tu vas me dire à l’instant quels sont les ennemis qui m’ont détrôné, et quel est celui qui m’a enfermé dans cette prison, et qui tu es toi-même qui me gardes dans ce misérable taudis ! Ah ! crains les effets de ma colère, quand je reviendrai sur le trône ! Redoute la vengeance de ton auguste souverain, le khalifat que je reste, moi, Haroun Al-Rachid ! » Et, la secouant, il finit par la lâcher de ses mains. Et elle alla s’effondrer sur la natte, en sanglotant et en se lamentant. Et Aboul-Hassân, à la limite de la rage, se rejeta dans son lit et se tint la tête dans les mains, en proie au tumulte de sa pensée.

Mais, au bout d’un certain temps, la vieille se releva et, comme son cœur était tendre pour son fils, elle n’hésita pas à lui apporter, bien qu’en tremblant, un peu de sirop à l’eau de rose, et le décida à en prendre une gorgée, et lui dit, pour le faire changer d’idée : « Écoute, mon fils, ce que j’ai à te raconter ! C’est une chose qui, j’en suis persuadée, va te faire un bien grand plaisir. Sache, en effet, que le chef de la police est venu hier, de la part du khalifat, arrêter le cheikh al-balad et ses deux compères ; et qu’après leur avoir fait donner à chacun quatre cents coups de bâton sur la plante des pieds, il les a fait promener, à rebours sur un chameau galeux, à travers les quartiers de la ville, sous les huées et les crachats des femmes et des enfants. Après quoi il a fait empaler par la bouche le cheikh al-balad, puis jeter le premier compère dans la fosse aux excréments de notre maison, et condamner le troisième à un supplice extrêmement compliqué qui consiste à le faire asseoir toute sa vie sur une chaise qui s’effondre sous lui…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la six cent trente-neuvième nuit.

Elle dit :

… Un supplice extrêmement compliqué qui consiste à le faire asseoir toute sa vie sur une chaise qui s’effondre sous lui ! »

Lorsque Aboul-Hassân eut entendu ce discours qui, selon ce que pensait la bonne vieille, devait contribuer à chasser le trouble dont son âme était obscurcie, il fut plus persuadé que jamais de sa royauté et de sa dignité héréditaire d’émir des Croyants. Et il dit à sa mère : « Ô vieille de malheur, tes paroles, loin de me dissuader, ne font que me confirmer dans l’idée, que d’ailleurs je n’avais jamais abandonnée, que je suis Haroun Al-Rachid. Et, pour te prouver la chose à toi, sache que c’est moi-même qui ai donné l’ordre à mon chef de police, Ahmad-la-Teigne, de châtier les trois canailles de ce quartier ! Cesse donc de me dire que je rêve ou que je suis possédé du souffle du Cheitân. Prosterne-toi donc devant ma gloire, embrasse la terre entre mes mains, et demande-moi pardon des paroles inconsidérées et du doute que tu as émis à mon sujet ! »

À ces paroles de son fils, la mère n’eut plus aucun doute au sujet de la folie d’Aboul-Hassân, et elle lui dit : « Qu’Allah le miséricordieux fasse descendre la rosée de sa bénédiction sur ta tête, ô Aboul-Hassân, et qu’il te pardonne et te fasse la grâce de redevenir un homme doué de raison et de bon sens ! Mais, je t’en supplie, ô mon fils, cesse de prononcer le nom du khalifat et de te l’appliquer, car les voisins peuvent t’entendre et rapporter tes paroles au wali qui te fera alors arrêter et pendre à la porte du palais ! » Puis, ne pouvant plus résister à son émotion, elle se mit à se lamenter et à se frapper la poitrine de désespoir.

Or cette vue, au lieu d’apaiser Aboul-Hassân, ne fit que l’exciter davantage ; et il se leva debout sur ses deux pieds, se saisit d’un bâton et se précipitant sur sa mère, dans l’égarement de sa fureur, il lui cria d’une voix terrifiante : « Je te défends, ô maudite, de m’appeler encore Aboul-Hassân ! Je suis Haroun Al-Rachid en personne, et, si tu en doutes encore, je te ferai entrer cette croyance dans la tête à coups de bâton ! » Et la vieille, à ces paroles, bien que toute tremblante de frayeur et d’émotion, n’oublia pas qu’Aboul-Hassân était son fils, et le regardant comme une mère regarde son enfant, lui dit d’une voix douce : « Ô mon fils, je ne crois pas que la loi d’Allah et de Son Prophète se soit retirée de ton esprit au point que tu puisses oublier le respect qu’un fils doit à sa mère qui l’a porté neuf mois dans son sein et l’a nourri de son lait et de sa tendresse ! Laisse-moi plutôt te dire, une dernière fois, que tu as tort de laisser ta raison s’enfoncer dans cette étrange songerie, et de t’arroger ce titre auguste de khalifat qui n’appartient qu’à notre maître et souverain l’émir des Croyants, Haroun Al-Rachid. Et surtout, tu te rends coupable d’une bien grande ingratitude envers le khalifat, juste au lendemain du jour où il nous a comblés de ses bienfaits. Sache, en effet, que le chef trésorier du palais est venu hier dans notre maison, envoyé par l’émir des Croyants lui-même, et m’a remis de par son ordre un sac de mille dinars d’or, en l’accompagnant d’excuses pour la modicité de la somme, et en me promettant que ce ne serait pas le dernier cadeau de sa générosité ! »

En entendant ces paroles de sa mère, Aboul-Hassân perdit les derniers scrupules qu’il pouvait encore garder concernant son ancien état, et fut convaincu qu’il avait toujours été le khalifat, puisque c’était lui-même qui avait envoyé le sac de mille dinars à la mère d’Aboul-Hassân. Il regarda donc la pauvre femme avec de gros yeux menaçants et lui cria : « Prétends-tu, pour ton malheur, ô vieille calamiteuse, que ce n’est point moi qui t’ai envoyé le sac de l’or, et que ce n’est point par mon ordre que mon chef trésorier est venu te le remettre hier ? Et oseras-tu encore, après cela, m’appeler ton fils et me dire que je suis Aboul-Hassân le débauché ? » Et, comme sa mère se bouchait les oreilles pour ne point entendre ces paroles qui la bouleversaient, Aboul-Hassân, excité à la limite de la frénésie, ne put plus se retenir et se jeta sur elle, le bâton à la main, et se mit à la rouer de coups.

Alors la pauvre vieille, ne pouvant taire sa douleur et son indignation de ce traitement, se mit à hurler, appelant les voisins au secours, en criant : « Ô ma calamité ! Accourez, ô musulmans ! » Et Aboul-Hassân, que ces cris ne faisaient que davantage exciter, continua à faire tomber les coups de bâton sur la vieille, en lui criant de temps à autre : « Suis-je ou ne suis-je pas l’émir des Croyants ? » Et la mère répondait, malgré les coups : « Tu es mon fils ! Tu es Aboul-Hassân le débauché ! » Sur ces entrefaites, les voisins, accourus aux cris et au vacarme…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la six cent quarantième nuit.

Elle dit :

… Sur ces entrefaites, les voisins, accourus aux cris et au vacarme, pénétrèrent dans la chambre, et s’interposèrent aussitôt entre la mère et le fils pour les séparer, et arrachèrent le bâton des mains d’Aboul-Hassân et, indignés de la conduite d’un tel fils, ils l’empoignèrent pour l’empêcher de bouger et lui demandèrent : « Es-tu donc devenu fou, Aboul-Hassân, pour ainsi lever la main sur ta mère, cette pauvre vieille ? Et as-tu complètement oublié les préceptes du Livre saint ? » Mais Aboul-Hassân, les yeux brillants de fureur, leur cria : « Qui ça, Aboul-Hassân ? Qui appelez-vous de ce nom ? » Et les voisins, à cette question, furent extrêmement perplexes, et finirent par lui demander : « Comment ? N’es-tu pas Aboul-Hassân le débauché ? Et cette bonne vieille n’est-elle pas ta mère, celle qui t’a élevé et nourri de son lait et de sa tendresse ? » Il répondit : « Ah ! fils de chiens, sortez de ma présence ! Je suis votre maître le khalifat Haroun Al-Rachid, émir des Croyants ! »

En entendant ces paroles d’Aboul-Hassân, les voisins furent tout à fait persuadés de sa folie ; et, ne voulant plus laisser libre de ses mouvements cet homme qu’ils avaient vu dans l’aveuglement de la fureur, ils lui lièrent les mains et les pieds, et envoyèrent l’un d’entre eux quérir le portier de l’hôpital des fous. Et, au bout d’une heure, le portier de l’hôpital des fous, suivi de deux solides gardiens, arriva avec tout un attirail de chaînes et de menottes, et tenant à la main une cravache en nerf de bœuf. Et comme Aboul-Hassân, à cette vue, faisait de grands efforts pour se débarrasser de ses liens et lançait des injures aux assistants, le portier commença par lui appliquer sur l’épaule deux ou trois coups de son nerf de bœuf. Après quoi, sans plus tenir compte de ses protestations et des titres qu’il se donnait, ils le chargèrent de chaînes de fer et le transportèrent à l’hôpital des fous, au milieu du grand rassemblement des passants qui lui donnaient les uns un coup de poing et les autres un coup de pied, en le traitant de fou.

Lorsqu’il fut arrivé à l’hôpital des fous, il fut enfermé dans une cage de fer, comme une bête féroce, et régalé d’une raclée de cinquante coups de nerf de bœuf, comme premier traitement. Et, depuis ce jour, il subit, une fois le matin et une fois le soir, une raclée de cinquante coups de nerf de bœuf, si bien qu’au bout de dix jours de ce traitement, il changea de peau comme un serpent. Alors il fit un retour sur lui-même et pensa : « Voilà en quel état je suis réduit maintenant ! Il faut bien que ce soit moi qui aie tort, puisque tout le monde me traite de fou ! Pourtant il n’est pas possible que tout ce qui m’est arrivé au palais ne soit que l’effet d’un rêve ! Enfin ! Je veux refuser d’approfondir davantage cette question ou d’essayer encore de la comprendre, sinon je deviendrai réellement fou. D’ailleurs, ce n’est point là la seule chose que la raison de l’homme ne peut arriver à comprendre, et je m’en remets à Allah pour la solution ! »

Or, pendant qu’il était plongé dans ces nouvelles pensées, sa mère arriva, toute en larmes, voir en quel état il se trouvait et s’il était revenu à des sentiments plus raisonnables. Et elle le vit si amaigri et si exténué qu’elle éclata en sanglots ; mais elle parvint à surmonter sa douleur et finit par pouvoir le saluer tendrement ; et Aboul-Hassân lui rendit le salam d’une voix tranquille, comme un homme sensé, en lui répondant : « Sur toi le salut et la miséricorde d’Allah et Ses bénédictions, ô mère mienne ! » Et la mère eut une grande joie de s’entendre appeler ainsi du nom de mère, et lui dit : « Le nom d’Allah sur toi, ô mon enfant ! Béni soit Allah qui t’a rendu la raison, et qui a remis à sa place ordinaire ta cervelle renversée ! » Et Aboul-Hassân, d’un ton fort contrit, répondit : « Je demande mon pardon d’Allah et de toi, ô ma mère ! En vérité, je ne comprends pas comment j’ai pu dire toutes les folies que j’ai dites, et me porter aux excès qu’un insensé seul est capable de faire ! C’est sans doute le Cheitân qui m’a possédé et m’a poussé à ces emportements ! Et il n’y a pas de doute qu’un autre que moi ne fût porté à des extravagances plus grandes encore ! Mais tout cela est bien fini, et me voici revenu de mon égarement ! » Et la mère sentit, à ces paroles, ses larmes de douleur se changer en larmes de bonheur, et s’écria : « Mon cœur est aussi joyeux, ô mon enfant, que si je venais de te mettre au monde une seconde fois. Béni soit Allah à jamais ! » Puis elle ajouta…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la six cent quarante et unième nuit.

Elle dit :

… Béni soit Allah à jamais ! » Puis elle ajouta : « Certes ! tu n’as aucune faute à te reprocher, ô mon enfant, car tout le mal qui nous est arrivé est dû à ce marchand étranger que tu as invité la dernière nuit à manger et boire avec toi, et qui est parti au matin sans prendre la peine de fermer la porte derrière lui. Or tu dois savoir que chaque fois que la porte d’une maison est restée ouverte avant le lever du soleil, le Cheitân entre dans la maison et prend possession de l’esprit de ses habitants ! Et il arrive alors ce qui arrive ! Remercions donc Allah qui n’a pas permis de pires malheurs sur notre tête ! » Et Aboul-Hassân répondit : « Tu as raison, ô mère ! C’est l’œuvre de la possession du Cheitân ! Quant à moi, j’avais bien averti le marchand de Mossoul de ne point oublier de fermer la porte derrière lui, pour éviter l’entrée du Cheitân dans notre maison ; mais il a omis de le faire, et nous a causé de la sorte tous ces désagréments ! » Puis il ajouta : « Maintenant que je sens bien que ma cervelle n’est plus renversée et que les extravagances sont finies, je te prie, ô tendre mère, de parler au portier de l’hôpital des fous pour que je sois délivré de cette cage et des supplices que j’endure ici tous les jours ! » Et la mère d’Aboul-Hassân courut, sans différer davantage, avertir le portier que son fils avait recouvré la raison. Et le portier vint avec elle examiner Aboul-Hassân et l’interroger. Et comme les réponses étaient sensées, et qu’il reconnaissait être Aboul-Hassân et non plus Haroun Al-Rachid, le portier le tira de la cage et le délivra de ses chaînes. Et Aboul-Hassân, pouvant à peine se tenir sur ses jambes, regagna lentement sa maison, aidé par sa mère, et y resta couché plusieurs jours, jusqu’à ce que les forces lui fussent revenues, et que les effets des coups reçus se fussent un peu amendés. Alors, comme il commençait à s’ennuyer de sa solitude, il se décida à reprendre sa vie d’autrefois, et à aller, vers le coucher du soleil, s’asseoir au bout du pont pour attendre l’arrivée de l’hôte étranger que pouvait lui envoyer la destinée.

Or, précisément, ce soir-là était le premier du mois ; et le khalifat Haroun Al-Rachid, qui selon son habitude se déguisait en marchand au commencement de chaque mois, était sorti en secret de son palais à la recherche de quelque aventure, et aussi pour voir par lui-même si le bon ordre régnait dans la ville comme il le souhaitait. Et il arriva de la sorte sur le pont, à l’extrémité duquel était assis Aboul-Hassân. Et Aboul-Hassân, qui guettait l’apparition des étrangers, ne fut pas long à apercevoir le marchand de Mossoul, qu’il avait déjà hébergé, et qui s’avançait de son côté, suivi, comme la première fois, d’un grand esclave.

À cette vue, Aboul-Hassân, soit parce qu’il considérait le marchand de Mossoul comme la cause première de ses malheurs, soit parce qu’il avait pour habitude de ne jamais faire semblant de reconnaître les personnes qu’il avait invitées chez lui, se hâta de tourner la tête dans la direction du fleuve, pour n’être point obligé de saluer son ancien hôte. Mais le khalifat, qui, par ses espions, avait appris tout ce qui était arrivé à Aboul-Hassân depuis son absence et le traitement qu’il avait subi à l’hôpital des fous, ne voulut point laisser passer cette occasion de se divertir encore davantage aux dépens d’un homme si singulier. Et, d’ailleurs, le khalifat, qui avait un cœur généreux et magnanime, avait également résolu de réparer un jour, autant qu’il serait en son pouvoir de le faire, le dommage subi par Aboul-Hassân, et de lui rendre d’une manière ou d’une autre, en bienfaits, le plaisir qu’il avait éprouvé en sa compagnie. Aussi, dès qu’il eut aperçu Aboul-Hassân, il s’approcha de lui, et pencha la tête par-dessus son épaule, vu qu’Aboul-Hassân tenait obstinément le visage tourné du côté du fleuve, et, le regardant dans les yeux, lui dit : « Le salam sur toi, ô mon ami Aboul-Hassân ! Mon âme désire t’embrasser ! » Mais Aboul-Hassân, sans le regarder et sans bouger, lui répondit : « Il n’y a pas de salam de moi à toi ! Marche ! Je ne te connais pas ! » Et le khalifat s’écria : « Comment, Aboul-Hassân ? Tu ne connais pas l’hôte que tu as hébergé toute une nuit chez toi ? » Il répondit : « Non, par Allah ! je ne te reconnais pas ! Va en ta voie ! » Mais Al-Rachid insista auprès de lui, et dit : « Pourtant, moi je te reconnais bien, et ne puis croire que tu m’aies si complètement oublié, alors qu’il y a à peine un mois d’écoulé depuis notre dernière entrevue et la soirée agréable que j’ai passée seul à seul avec toi, dans ta maison ! » Et, comme Aboul-Hassân continuait à ne pas répondre, en lui faisant signe de s’en aller, le khalifat lui jeta les bras autour du cou et se mit à l’embrasser, et lui dit : « Ô mon frère Aboul-Hassân, comme c’est mal à toi de me faire une telle plaisanterie ! Quant à moi, je suis bien décidé à ne pas te quitter avant que tu m’aies conduit une seconde fois dans ta maison et que tu m’aies raconté la cause de ton ressentiment contre moi. Car je vois bien que tu as quelque chose à me reprocher, à la manière dont tu me repousses ! » Aboul-Hassân, d’un ton indigné, s’écria : « Moi, te conduire une seconde fois à ma maison, ô visage de mauvais augure, après tout le mal dont ta venue chez moi a été la cause ? Allons ! tourne le dos et fais-moi voir la largeur de tes épaules ! » Mais le khalifat l’embrassa une seconde fois et lui dit : « Ah ! mon ami Aboul-Hassân, comme tu me traites durement ! S’il est vrai que ma présence chez toi t’a été une cause de malheur, sois bien persuadé que me voici prêt à réparer tout le dommage qu’involontairement je t’ai causé ! Raconte-moi donc ce qui s’est passé et le mal dont tu as pu souffrir, afin que je puisse y apporter un remède ! » Et, malgré les protestations d’Aboul-Hassân, il s’accroupit à côté de lui, sur le pont, et lui entoura le cou de son bras, comme un frère fait à son frère, et attendit la réponse…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la six cent quarante-troisième nuit.

Elle dit :

… Et, malgré les protestations d’Aboul-Hassân, il s’accroupit à côté de lui sur le pont, et lui entoura le cou de son bras, comme un frère fait à son frère, et attendit la réponse.

Alors Aboul-Hassân, gagné par les caresses, finit par dire : « Je veux bien te raconter les choses étranges qui me sont arrivées depuis notre soirée, et les malheurs qui s’ensuivirent. Et tout cela à cause de cette porte que tu as omis de fermer derrière toi, et par où est entrée la Possession ! » Et il raconta tout ce qu’il avait cru voir en réalité et qu’il supposait être, sans aucun doute, une illusion suscitée par le Cheitân, et tous les malheurs et les mauvais traitements qu’il avait endurés dans la maison des fous, et le scandale causé dans le quartier par toute cette affaire, et la mauvaise réputation qu’il avait définitivement acquise auprès de tous les voisins ! Et il n’omit aucun détail, et apporta dans son récit une telle véhémence, et narra avec tant de crédulité l’histoire de sa prétendue Possession, que le khalifat ne put s’empêcher de pousser un grand éclat de rire ! Et Aboul-Hassân ne sut exactement à quoi attribuer ce rire, et lui demanda : « N’as-tu donc pas pitié du malheur qui s’est abattu sur ma tête, pour te moquer ainsi de moi ? Ou bien t’imagines-tu que c’est moi qui me moque de toi en te racontant une histoire imaginaire ? S’il en est ainsi, je vais lever tes doutes, et te donner les preuves de ce que j’avance ! » Et, ce disant, il retira les manches de sa robe et mit à nu ses épaules, son dos et son derrière, et montra de la sorte au khalifat les cicatrices et les colorations de sa peau meurtrie par les coups de nerf de bœuf.

À cette vue, le khalifat ne put s’empêcher de compatir réellement au sort du malheureux Aboul-Hassân. Il cessa dès lors d’avoir à son sujet nulle intention de raillerie et l’embrassa cette fois avec beaucoup de véritable affection, et lui dit : « Par Allah sur toi, mon frère Aboul-Hassân, je te supplie de m’emmener à ta maison pour cette nuit encore, car je souhaite me réjouir l’âme de ton hospitalité. Et tu verras que demain Allah te rendra au centuple ton bienfait ! »

Et il continua à lui dire de si bonnes paroles et à l’embrasser si affectueusement qu’il le décida, malgré sa résolution de ne jamais recevoir deux fois la même personne, à l’emmener à sa maison. Mais, en chemin, il lui dit : « Je cède à tes importunités, mais bien à regret. Et en retour je ne veux te demander qu’une seule chose, c’est de ne pas oublier cette fois de fermer la porte, en sortant demain matin de ma maison ! » Et le khalifat, étouffant en son intérieur le rire qui le secouait à cette croyance qu’avait toujours Aboul-Hassân de l’entrée chez lui du Cheitân par la porte ouverte, lui promit par serment qu’il prendrait soin de la fermer. Et ils arrivèrent de la sorte à la maison.

Lorsqu’ils furent entrés, et qu’ils se furent un peu reposés, l’esclave les servit et, après le repas, leur apporta les boissons. Et, la coupe à la main, ils se mirent à s’entretenir agréablement de choses et d’autres, jusqu’à ce que la boisson eût fermenté dans leur raison. Alors le khalifat mit adroitement la causerie sur les choses de l’amour, et demanda à son hôte s’il lui était arrivé de s’éprendre violemment des femmes, ou s’il s’était déjà marié, ou s’il était toujours resté célibataire. Et Aboul-Hassân répondit : « Je dois te dire, ô mon maître, que jusqu’aujourd’hui je n’ai aimé véritablement que les gais compagnons, les mets délicats, les boissons et les parfums ; et je n’ai rien trouvé de supérieur dans la vie à la causerie, la coupe à la main, avec les amis. Mais cela ne signifie point que je ne sache pas à l’occasion reconnaître les mérites d’une femme, surtout si elle est semblable à l’une de ces merveilleuses adolescentes que le Cheitân m’avait laissé voir dans ces songes fantastiques qui m’avaient rendu fou ; une de ces adolescentes toujours de belle humeur, qui savent chanter, jouer des instruments, danser et calmer l’enfant dont nous sommes les héritiers ; qui consacrent leur vie à notre plaisir et s’étudient à nous plaire et à nous divertir. Certes ! si jamais je rencontrais une telle adolescente, je me hâterais de l’acheter à son père et de me marier avec elle et d’avoir pour elle un profond attachement. Mais cette espèce-là n’existe que chez l’émir des Croyants et tout au plus chez le grand vizir Giafar ! C’est pourquoi, ô mon maître, au lieu de tomber sur une femme qui risquerait de me gâter la vie par sa mauvaise humeur et ses imperfections, je préfère de beaucoup la société des amis de passage et des vieilles bouteilles que voici. De cette façon, ma vie est tranquille, et, si je deviens pauvre, je mangerai seul le pain noir de la misère ! »

Et, disant ces paroles, Aboul-Hassân vida d’un trait la coupe que lui tendait le khalifat, et roula aussitôt sur le tapis, la tête avant les pieds. Car le khalifat avait pris soin, cette fois encore, de mélanger au vin un peu de poudre de bang crétois. Et aussitôt l’esclave, sur un signe de son maître, chargea Aboul-Hassân sur son dos et sortit de la maison, suivi par le khalifat qui, cette fois, n’ayant plus l’intention de renvoyer Aboul-Hassân à sa maison, ne manqua pas de fermer soigneusement la porte derrière lui. Et ils arrivèrent au palais et, sans bruit, glissèrent à l’intérieur par la porte secrète, et pénétrèrent dans les appartements réservés…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la six cent quarante-quatrième nuit.

Elle dit :

… Et ils arrivèrent au palais et, sans bruit, glissèrent à l’intérieur par la porte secrète, et pénétrèrent dans les appartements réservés.

Alors le khalifat fit étendre Aboul-Hassân sur son propre lit, comme la première fois, et le fit vêtir de la même manière. Et il donna les mêmes ordres que précédemment, et recommanda à Massrour de venir le réveiller de bon matin, avant l’heure de la prière. Et il alla coucher dans une pièce voisine.

Or, le lendemain matin, à l’heure dite, le khalifat, éveillé par Massrour, se rendit à la chambre où était encore assoupi Aboul-Hassân, et fit venir en sa présence toutes les adolescentes qui, la première fois, s’étaient trouvées dans les différentes salles traversées par Aboul-Hassân, ainsi que toutes les musiciennes et les chanteuses. Et il les fit ranger en bon ordre, et leur donna ses instructions. Puis, après avoir fait respirer un peu de vinaigre à Aboul-Hassân, qui aussitôt rendit par le nez un peu de pituite en éternuant, il se cacha derrière le rideau, et donna le signal convenu.

Aussitôt les chanteuses mêlèrent en chœur leurs voix délicieuses au son des harpes, des flûtes et des hautbois, et firent entendre un concert semblable au concert des anges dans le paradis. Et Aboul-Hassân, à ce moment, sortit de son assoupissement, et, avant que d’ouvrir les yeux, il entendit cette musique pleine d’harmonie qui acheva de l’éveiller. Et il ouvrit alors les yeux et se vit environné par les vingt-huit adolescentes qu’il avait rencontrées dans les quatre salles, sept par sept ; et il les reconnut en un clin d’œil, ainsi que le lit, la chambre, les tentures et les ornements. Et il reconnut également les mêmes voix qui l’avaient charmé les premières fois. Et alors il se leva, les yeux écarquillés, sur son séant, et passa à plusieurs reprises la main sur son visage, pour bien s’assurer de son état de veille.

À ce moment, ainsi qu’il avait été convenu, le concert cessa et un grand silence régna dans la chambre. Et toutes les dames baissèrent modestement les yeux devant les yeux augustes qui les regardaient. Alors Aboul-Hassân, à la limite de la stupéfaction, se mordit les doigts et s’écria, au milieu du silence : « Malheur à toi, ya Aboul-Hassân, ô fils de ta mère ! Maintenant, c’est l’illusion ; mais demain le nerf de bœuf, les chaînes, l’hôpital des fous et la cage de fer ! » Puis, il cria encore : « Ah ! infâme marchand de Mossoul, puisses-tu étouffer dans les bras du Cheitân, ton maître, au fond de l’enfer. C’est encore toi qui, sans doute, n’ayant pas fermé la porte, as laissé le Cheitân entrer dans ma maison et me posséder. Et maintenant le Malin me renverse la cervelle et me fait voir des choses extravagantes. Qu’Allah te confonde, ô Cheitân, toi, ainsi que tes suppôts et tous les marchands de Mossoul ! Et puisse la ville de Mossoul en entier s’écrouler sur ses habitants, et les étouffer sous ses décombres ! » Puis il ferma les yeux, et les ouvrit, et les referma encore et les rouvrit, et cela à plusieurs reprises, et il s’écria : « Ô pauvre Aboul-Hassân, ce que tu as de mieux à faire, c’est de te rendormir tranquille, et de ne te réveiller que lorsque tu auras bien senti que le Malin est sorti de ton corps et que ta cervelle s’est rétablie à sa place ordinaire ! Sinon gare, demain, ce que tu sais ! » Et, disant ces paroles, il se rejeta dans son lit, ramena la couverture par-dessus sa tête, et, pour se donner à lui-même l’illusion de dormir, se mit à ronfler comme un chameau en rut ou comme un troupeau de buffles dans l’eau. Or le khalifat, derrière le rideau, fut, de voir et d’entendre cela, secoué d’un rire tel qu’il faillit étouffer.

Quant à Aboul-Hassân, il ne put réussir à dormir, car la jeune Canne-à-Sucre, sa préférée, s’approcha, suivant les instructions qu’elle avait reçues, du lit où il ronflait sans dormir, et s’assit sur le bord du lit, et, d’une voix gentille, dit à Aboul-Hassân : « Ô émir des Croyants, je préviens Ta Hautesse que c’est le moment de se réveiller pour la prière du matin ! » Mais Aboul-Hassân, d’une voix sourde, cria de dessous la couverture : « Confondu soit le Malin ! Retire-toi, ô Cheitân ! » Canne-à-Sucre, sans se déconcerter, reprit : « Sans doute l’émir des Croyants est sous l’effet d’un mauvais rêve ! Ce n’est pas le Cheitân qui te parle, ô mon seigneur, c’est la petite Canne-à-Sucre ! Éloigné soit le Malin ! Je suis la petite Canne-à-Sucre, ô émir des Croyants…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la six cent quarante-cinquième nuit.

Elle dit :

… Je suis la petite Canne-à-Sucre, ô émir des Croyants ! »

À ces paroles, Aboul-Hassân rejeta la couverture et, ouvrant les yeux, il vit en effet, assise sur le bord du lit, la petite Canne-à-Sucre, sa préférée, et, debout devant lui, sur trois rangs, les autres adolescentes qu’il reconnut une à une, Feuille-de-Rose, Cou-d’Albâtre, Bouquet-de-Perles, Étoile-du-Matin, Aube-du-Jour, Grain-de-Musc, Cœur-de-Grenade, Bouche-de-Corail, Noix-Muscade, Forces-des-Cœurs, et les autres ! Et, à cette vue, il se frotta les yeux à se les enfoncer dans le crâne, et s’écria : « Qui êtes-vous ? et qui suis-je ? » Et toutes répondirent en chœur sur des tonalités différentes : « Gloire à notre maître le khalifat Haroun Al-Rachid, émir des Croyants, roi du monde ! » Et Aboul-Hassân, à la limite de la stupéfaction, demanda : « Ne suis-je donc pas Aboul-Hassân le débauché ? » Elles répondirent en chœur, sur des tonalités différentes : « Éloigné soit le Malin ! Tu n’es pas Aboul-Hassân, mais Aboul-Hossn ! Tu es notre souverain et la couronne sur notre tête ! » Et Aboul-Hassân, se dit : « Cette fois, je vais bien voir si je dors ou si je veille ! » Et se tournant vers Canne-à-Sucre, il lui dit : « La petite, viens-t’en par ici ! » Et Canne-à-Sucre avança la tête, et Aboul-Hassân lui dit : « Mords-moi l’oreille ! » Et Canne-à-Sucre enfonça ses petites dents dans le lobe de l’oreille d’Aboul-Hassân, mais si cruellement qu’il se mit à hurler de travers, d’une façon épouvantable. Puis il s’écria : « Certes ! je suis l’émir des Croyants, Haroun Al-Rachid en personne ! »

Aussitôt les instruments de musique se mirent à jouer en même temps, sur un mode entraînant, un pas de danse, et les chanteuses entonnèrent une vive chanson, en chœur. Et toutes les adolescentes, se prenant la main, formèrent un grand cercle, dans la chambre et, levant leurs pieds avec légèreté, se mirent à danser autour du lit, en répondant au chant principal par le refrain, et cela avec un tel entrain et une telle folie, qu’Aboul-Hassân, exalté soudain et pris d’enthousiasme, rejeta couvertures et coussins, lança son bonnet de nuit en l’air, sauta du lit, se déshabilla complètement en s’arrachant les vêtements, et, le zebb en avant, et le cul nu, il se jeta entre les adolescentes et se mit à danser avec elles, en faisant mille contorsions, et secouant son ventre, son zebb et son derrière, au milieu des éclats de rire et du tumulte grandissant. Et il fit tant de bouffonneries et exécuta de tels mouvements divertissants que le khalifat, derrière le rideau, ne put plus contenir l’explosion de son hilarité, et se mit à lancer une suite d’éclats de rire si forts qu’ils dominèrent le vacarme de la danse et le chant et le bruit des tambours de basque, des instruments à cordes et des instruments à vent ! Et il fut pris de hoquet, et tomba sur le derrière, et faillit perdre connaissance. Mais il parvint à se relever et, écartant le rideau, il avança la tête et cria : « Aboul-Hassân, ya Aboul-Hassân, as-tu donc juré de me faire mourir étouffé de rire ? »

À la vue du khalifat et au son de sa voix, la danse cessa tout d’un coup, les adolescentes se figèrent immobiles à la place où elles se trouvaient respectivement, et le bruit cessa si complètement que l’on eût entendu résonner la chute d’une aiguille sur le sol. Et Aboul-Hassân, stupéfait, s’arrêta comme les autres et tourna la tête dans la direction de la voix. Et il aperçut le khalifat, et, du même coup d’œil, reconnut en lui le marchand de Mossoul. Alors, rapide comme l’éclair qui brille, la compréhension de la cause de tout ce qui lui était arrivé lui traversa l’esprit. Et du coup il devina toute la plaisanterie. Aussi, loin de se déconcerter ou de se troubler, il fit semblant de ne point reconnaître la personne du khalifat ; et, voulant à son tour se divertir, il s’avança vers le khalifat et lui cria : « Ha ! ha ! te voilà donc, ô marchand de mon cul ! Attends ! tu vas voir comment je vais t’apprendre à laisser ouvertes les portes des honnêtes gens ! » Et le khalifat se mit à rire de tout son gosier, et répondit : « Par les mérites de mes saints aïeux, ô Aboul-Hassân, mon frère, je fais le serment, pour te dédommager de toutes les tribulations que nous t’avons causées de t’accorder tout ce que peut souhaiter ton âme ! Et tu seras désormais, dans mon palais, traité comme mon frère ! » Et il l’embrassa avec effusion, en le tenant serré contre sa poitrine.

Après quoi, il se tourna vers les adolescentes et leur ordonna de revêtir son frère Aboul-Hassân d’habits tirés de son armoire particulière, en lui choisissant ce qu’il y avait de plus riche et de plus somptueux. Et les adolescentes se hâtèrent d’exécuter l’ordre. Et quand Aboul-Hassân fut complètement habillé, le khalifat lui dit : « Aboul-Hassân, parle ! Tout ce que tu me demanderas te sera accordé à l’instant ! » Et Aboul-Hassân embrassa la terre entre les mains du khalifat, et répondit : « Je ne veux demander qu’une chose à notre généreux maître, c’est de m’accorder la faveur de vivre toute ma vie à son ombre ! » Et le khalifat, extrêmement touché de la délicatesse des sentiments d’Aboul-Hassân, lui dit : « J’apprécie beaucoup ton désintéressement, ya Aboul-Hassân ! Aussi, non seulement je te choisis dès cet instant comme mon compagnon de coupe et comme mon frère, mais je t’accorde l’entrée libre et la sortie libre, à toute heure du jour et de la nuit, sans demande d’audience et sans demande d’absence. Bien plus ! Je veux que même l’appartement de Sett Zobéida, la fille de mon oncle, ne te soit point interdit comme aux autres. Et lorsque j’y entrerai, tu seras avec moi, à n’importe quelle heure du jour et de la nuit ! »

En même temps, le khalifat assigna à Aboul-Hassân un splendide logement dans le palais, et commença par lui donner, comme premiers émoluments, dix mille dinars d’or. Et il lui promit qu’il veillerait lui-même à ne jamais le laisser manquer de rien. Après quoi, il le quitta pour aller au diwân régler les affaires du royaume…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la six cent quarante-septième nuit.

Elle dit :

… Après quoi, il le quitta pour aller au diwân régler les affaires du royaume. Alors Aboul-Hassân ne voulut pas différer davantage d’aller informer sa mère de tout ce qui venait de lui arriver. Et il courut la trouver et lui raconta, par le détail, les faits étranges qui s’étaient produits, depuis le commencement jusqu’à la fin. Mais il n’y a pas d’utilité à les répéter. Et il ne manqua pas de lui expliquer, vu que son esprit à elle n’aurait pu tout seul arriver à cette compréhension, que c’était le khalifat lui-même qui lui avait joué tous ces tours, simplement pour se divertir. Et il ajouta : « Mais puisque tout a fini par tourner à mon avantage, qu’Allah le Bienfaiteur soit glorifié ! » Puis il se hâta de la quitter, en lui promettant qu’il reviendrait la voir tous les jours, et reprit le chemin du palais, tandis que le bruit de son aventure avec le khalifat et de sa situation nouvelle se répandait dans tout le quartier, et de là à travers tout Bagdad, pour ensuite gagner les provinces proches et reculées.

Quant à Aboul-Hassân, la faveur dont il jouissait auprès du khalifat, au lieu de le rendre arrogant ou désagréable, ne fit qu’exalter sa bonne humeur, son caractère jovial et sa gaieté. Et il ne se passait pas de jour où il ne divertît le khalifat et toutes les personnes du palais, les grands et les petits, par ses saillies pleines d’esprit et ses plaisanteries. Et le khalifat, qui ne pouvait plus se passer de sa société, le menait partout avec lui, même dans les appartements réservés, et chez son épouse, Sett Zobéida : ce qui était une faveur que jamais il n’avait accordée, même à son grand vizir Giafar.

Or Sett Zobéida ne tarda pas à remarquer qu’Aboul-Hassân, chaque fois qu’il se trouvait avec le khalifat dans l’appartement des femmes, s’obstinait à fixer les yeux sur une de ses suivantes, celle précisément qui s’appelait Canne-à-Sucre, et que la petite, sous les regards d’Aboul-Hassân, devenait toute rouge de plaisir. C’est pourquoi elle dit un jour à son époux : « Ô émir des Croyants, sans doute que tu as remarqué, comme moi, les signes péremptoires d’amour qu’échangent Aboul-Hassân et la petite Canne-à-Sucre. Que penses-tu donc d’un mariage entre eux ? » Il répondit : « Cela se peut. Et je n’y vois pas d’inconvénient. J’aurais dû d’ailleurs y penser moi-même depuis longtemps. Mais les affaires du règne m’ont fait oublier ce soin-là. Et j’en suis fort contrarié, car j’avais promis à Aboul-Hassân, lors de la seconde soirée dans sa maison, de lui trouver une épouse de choix. Or je vois que Canne-à-Sucre fera bien l’affaire. Et nous n’avons plus qu’à les interroger tous deux pour voir si le mariage est à leur goût. »

Aussitôt ils firent venir Aboul-Hassân et Canne-à-Sucre, et leur demandèrent s’ils consentaient à se marier ensemble. Et Canne-à-Sucre, pour toute réponse, se contenta de rougir à l’extrême, et se jeta aux pieds de Sett Zobéida, en lui baisant le pan de sa robe, en signe de remerciement. Mais Aboul-Hassân répondit : « Certes, ô émir des Croyants, ton esclave Aboul-Hassân est le noyé de ta générosité. Mais avant de prendre chez lui, comme épouse, cette charmante jouvencelle dont le nom seul peint déjà les exquises qualités, je voudrais, avec ta permission, que notre maîtresse Sett Zobéida lui posât une question… » Et Sett Zobéida sourit et dit : « Et quelle est cette question, ô Aboul-Hassân ? » Il répondit : « Ô ma maîtresse, je voudrais savoir si mon épouse aime ce que j’aime. Or, moi, je dois te l’avouer, ô ma maîtresse, les seules choses que j’estime sont la gaieté par le vin, le plaisir par les mets et la joie par le chant et les beaux vers ! Si donc Canne-à-Sucre aime ces choses-là, et que, en outre, elle soit sensible, et ne dise jamais non à ce que tu sais, ô ma maîtresse, je consens à l’aimer d’un grand amour. Sinon, par Allah ! je reste célibataire ! » Et Sett Zobéida, à ces paroles, se tourna en riant vers Canne-à-Sucre, et lui demanda : « Tu as entendu… Qu’as-tu à répondre ? » Et Canne-à-Sucre répondit en faisant avec la tête un signe qui signifiait oui.

Alors, le khalifat fit venir, sans tarder, le kâdi et les témoins qui écrivirent le contrat de mariage. Et, à cette occasion, on donna au palais de grands festins et de grandes réjouissances, pendant trente jours et trente nuits, au bout desquels les deux époux purent jouir l’un de l’autre, en toute tranquillité. Et ils passaient leur vie à manger, à boire et à rire aux éclats, en dépensant sans compter ! Et les plateaux des mets, des fruits, des pâtisseries et des boissons n’étaient jamais vides dans leur maison, et la joie et les délices marquaient tous leurs instants. Aussi, au bout d’un certain temps, à force de dépenser leur argent en festins et en divertissements, il ne leur resta plus rien entre les mains. Et, comme le khalifat, à cause du souci des affaires, avait oublié de fixer des émoluments réguliers à Aboul-Hassân, ils se réveillèrent un matin dénués de tout argent, et ne purent, ce jour-là, régler les traiteurs qui leur faisaient toutes les avances. Et ils se trouvèrent bien malheureux, et n’osèrent, par discrétion, aller demander quoi que ce fût au khalifat ou à Sett Zobéida. Alors ils baissèrent la tête et se mirent à réfléchir sur la situation. Mais, le premier, Aboul-Hassân releva la tête et dit : « Certes, nous avons été bien prodigues ! Et je ne veux pas m’exposer à la honte d’aller demander de l’or, comme un mendiant. Et je ne veux pas davantage que tu ailles toi-même en demander à Sett Zobéida ! Aussi j’ai réfléchi à ce qu’il nous reste à faire, ô Canne-à-Sucre ! » Et Canne-à-Sucre répondit, en soupirant : « Parle ! Je suis prête à t’aider dans tes projets, car nous ne pouvons aller quémander, et, d’un autre côté, nous ne pouvons changer notre train de vie et diminuer nos dépenses, au risque de voir les autres nous regarder avec moins de considération ! » Et Aboul-Hassân dit : « Je savais bien, ô Canne-à-Sucre, que tu ne refuserais jamais de m’aider dans les diverses circonstances où nous nous trouverions de par les arrêts du destin ! Eh bien, sache qu’il n’y a plus pour nous qu’un seul moyen de nous tirer d’embarras, ô Canne-à-Sucre ! » Elle répondit : « Dis-le vite ! » Il dit : « C’est de nous laisser mourir…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la six cent quarante-huitième nuit.

Elle dit :

… C’est de nous laisser mourir ! »

À ces paroles, la jeune Canne-à-Sucre, épouvantée, s’écria : « Non, par Allah ! moi je ne veux pas mourir ! Et tu peux employer pour toi seul ce moyen-là ! » Aboul-Hassân, sans s’émouvoir ni se fâcher, répondit : « Ah ! fille de la femme, je savais bien, quand j’étais célibataire, que rien ne valait sa solitude ! Et la faiblesse de ton jugement me le montre plus que jamais ! Si, au lieu de me répondre avec cette promptitude, tu avais pris la peine de me demander des explications, tu te serais réjouie à l’extrême de cette mort que je te proposais et que je te propose encore ! Ne comprends-tu donc pas qu’il s’agit pour nous, afin d’avoir de l’or pour tout le restant de notre vie, de mourir d’une mort feinte et non point d’une mort véritable ? » À ces paroles, Canne-à-Sucre se mit à rire et demanda : « Et comment cela ? » Il dit : « Écoute donc ! Et n’oublie rien de ce que je vais t’enseigner. Voici ! Une fois que je serai mort, ou plutôt une fois que j’aurai feint d’être mort, car c’est moi qui mourrai le premier, tu prendras un linceul et tu m’y enseveliras. Cela fait, tu me mettras au milieu de cette chambre où nous sommes, dans la position prescrite, le turban posé sur le visage, et le visage et les pieds tournés dans la direction de la Kâaba sainte, vers La Mecque, puis tu te mettras à pousser des cris perçants, à hurler de travers, à verser les larmes ordinaires et extraordinaires, à déchirer tes vêtements, et à faire semblant de t’arracher les cheveux ! Et, quand tu te seras bien mise dans cet état-là, tu iras, toute en pleurs et les cheveux défaits, te présenter à ta maîtresse Sett Zobéida, et, par des paroles entrecoupées de sanglots et d’évanouissements divers, tu lui raconteras ma mort en des termes attendrissants, puis tu t’affaleras sur le sol où tu resteras une heure de temps pour ne reprendre tes sens qu’une fois noyée sous l’eau de rose dont on ne manquera pas de t’arroser. Et alors tu verras, ô Canne-à-Sucre, comment l’or entrera dans notre maison ! »

À ces paroles, Canne-à-Sucre répondit : « Certes ! cette mort-là est possible. Et je consens à t’aider à l’accomplir ! » Puis elle ajouta : « Mais, moi, quand et de quelle façon me faudra-t-il mourir ? » Il dit : « Commence d’abord par faire ce que je viens de te dire. Et ensuite Allah pourvoira ! » Et il ajouta : « Voici ! Je suis mort. » Et il s’étendit au milieu de la pièce, et fit le mort. Alors, Canne-à-Sure le déshabilla, l’ensevelit dans un linceul, lui tourna les pieds dans la direction de La Mecque, et lui posa le turban sur le visage. Après quoi, elle se mit à exécuter tout ce qu’Aboul-Hassân lui avait dit de faire en fait de cris perçants, de hurlements de travers, de larmes ordinaires et extraordinaires, de déchirement d’habits, d’arrachement de cheveux et de griffage de joues. Et, lorsqu’elle se fut mise dans l’état prescrit, elle alla, le visage jaune comme le safran et les cheveux épars, se présenter à Sett Zobéida, et commença par se laisser tomber tout de son long aux pieds de sa maîtresse, en poussant un gémissement capable de fendre le cœur de la roche.

À cette vue, Sett Zobéida, qui avait déjà entendu de son appartement les cris perçants et les hurlements de deuil qu’avait poussés Canne-à-Sucre dans le loin, ne douta plus, en voyant sa favorite Canne-à-Sucre dans cet état, que la mort n’eût fait son œuvre sur son époux Aboul-Hassân. Aussi, affligée à la limite de l’affliction, elle lui prodigua elle-même tous les soins que comportait son état, et la prit sur ses genoux, et réussit à la rappeler à la vie. Mais Canne-à-Sucre, éplorée et les yeux baignés de larmes, continua à gémir et à se griffer et à se tirer les cheveux et se frapper les joues et la poitrine, en soupirant, à travers ses sanglots, le nom d’Aboul-Hassân. Et elle finit par raconter, en mots entrecoupés, qu’il était mort, pendant la nuit, d’une indigestion. Et elle ajouta, en se donnant un dernier coup sur la poitrine : « Il ne me reste plus qu’à mourir à mon tour. Mais qu’Allah prolonge d’autant la vie de notre maîtresse ! » Et elle se laissa encore une fois tomber aux pieds de Sett Zobéida ; et elle s’évanouit de douleur.

À cette vue, toutes les femmes se mirent à se lamenter autour d’elle, et à regretter la mort de cet Aboul-Hassân qui les avait tant diverties de son vivant par ses plaisanteries et sa bonne humeur. Et, par leurs pleurs et leurs soupirs, elle témoignèrent à Canne-à-Sucre, revenue de son évanouissement à force d’avoir été aspergée d’eau de rose, la part qu’elles prenaient à son deuil et à sa douleur.

Quant à Sett Zobéida, qui pleurait elle aussi, avec ses suivantes, la mort d’Aboul-Hassân, elle finit, après toutes les formules de condoléances que l’on dit en pareille circonstance, par appeler sa trésorière, et elle lui dit : « Va vite prendre, sur ma cassette particulière, un sac de dix mille dinars d’or, et apporter à cette pauvre, cette éplorée Canne-à-Sucre, afin qu’elle puisse faire célébrer dignement les funérailles de son époux Aboul-Hassân ! » Et la trésorière s’empressa d’exécuter l’ordre et fit charger le sac d’or sur le dos d’un eunuque qui alla le déposer à la porte de l’appartement d’Aboul-Hassân. Ensuite Sett Zobéida embrassa sa suivante et lui dit encore de bien douces paroles, pour la consoler, et l’accompagna jusqu’à la sortie, en lui disant : « Qu’Allah te fasse oublier ton affliction, ô Canne-à-Sucre, et guérisse tes blessures, et prolonge ta vie de toutes les années qu’a perdues le défunt…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la six cent quarante-neuvième nuit.

Elle dit :

… Qu’Allah te fasse oublier ton affliction, ô Canne-à-Sucre, et guérisse tes blessures, et prolonge la vie de toutes les années qu’a perdues le défunt ! » Et l’éplorée Canne-à-Sucre baisa la main de sa maîtresse, en pleurant, et revint toute seule à son appartement.

Elle entra donc dans la pièce où Aboul-Hassân l’attendait, étendu toujours comme mort et enveloppé du linceul, et referma la porte en entrant, et commença par faire un éclat de rire de bon augure. Et elle dit à Aboul-Hassân : « Lève-toi donc d’entre les morts, ô père de la finesse, et viens tramer avec moi ce sac d’or, fruit de ta fourberie ! Par Allah, ce n’est pas encore aujourd’hui que nous mourrons de faim ! » Et Aboul-Hassân se hâta, aidé par sa femme, de se débarrasser du linceul, et, sautant sur ses deux pieds, il courut au sac de l’or et le traîna au milieu de la pièce, et se mit à danser autour, sur un seul pied.

Après quoi il se tourna vers son épouse et la félicita de la réussite de l’affaire et lui dit : « Mais ce n’est pas tout, ô femme ! À ton tour maintenant de mourir comme je l’ai fait, et à mon tour de gagner le sac ! Et nous verrons de la sorte si je serai aussi habile auprès du khalifat que tu l’as été auprès de Sett Zobéida. Car il faut bien que le khalifat, qui s’est tellement diverti à mes dépens autrefois, sache bien qu’il n’est pas le seul à réussir dans ses plaisanteries ! Mais il est inutile de perdre le temps en vains propos ! Allons ! tu es morte ! »

Et Aboul-Hassân accommoda sa femme dans le linceul où elle l’avait elle-même enseveli, la plaça au milieu de la pièce, là même où il avait été étendu, lui tourna les pieds dans la direction de La Mecque et lui recommanda de ne plus donner signe de vie, quoi qu’il arrivât ! Cela fait, il s’accommoda lui-même tout à rebours de sa mise ordinaire, défit à moitié son turban, se frotta les yeux d’oignon pour se faire pleurer à grandes larmes, et, se déchirant les habits et s’arrachant la barbe, et se frappant la poitrine à grands coups de poing, il courut trouver le khalifat qui, à ce moment, était entouré de son grand vizir Giafar, de Massrour et de plusieurs chambellans, au milieu du diwân. Et le khalifat, de voir en cet état d’affliction et d’égarement le même Aboul-Hassân qu’il savait d’ordinaire si jovial et si insouciant, fut à la limite de l’étonnement et de l’affliction et, interrompant la séance du diwân, il se leva de sa place et courut à Aboul-Hassân qu’il pressa de lui raconter la cause de sa douleur. Mais Aboul-Hassân, un mouchoir sur les yeux, ne répondit que par un redoublement de pleurs et de sanglots, pour enfin laisser échapper de ses lèvres, entre mille soupirs et mille feintes d’évanouissement, le nom de Canne-à-Sucre, disant : « Hélas ! ô pauvre Canne-à-Sucre ! hélas, ô modique de chance ! Que vais-je devenir sans toi ? »

À ces paroles et à ces soupirs, le khalifat comprit qu’Aboul-Hassân venait lui annoncer la mort de Canne-à-Sucre, son épouse, et il en fut extrêmement affecté. Et les larmes lui vinrent aux yeux, et il dit à Aboul-Hassân, en lui posant le bras sur l’épaule : « Qu’Allah l’ait en sa miséricorde ! Et qu’il prolonge tes jours de tous ceux qui ont été enlevés à cette douce et charmante esclave ! Nous te l’avions donnée pour qu’elle fût pour toi un sujet de joie, et voici maintenant qu’elle te devient une cause de deuil ! La pauvre ! » Et le khalifat ne put s’empêcher de pleurer à chaudes larmes. Et il s’essuya les yeux avec son mouchoir. Et Giafar et les autres vizirs et les assistants pleurèrent également à chaudes larmes, et s’essuyèrent les yeux comme l’avait fait le khalifat.

Puis le khalifat eut la même idée que Sett Zobéida ; et il fit venir le trésorier, et lui dit : « Compte à l’instant dix mille dinars à Aboul-Hassân, pour les frais des funérailles de sa défunte épouse ! Et fais-les-lui porter à la porte de son appartement ! » Et le trésorier répondit par l’ouïe et l’obéissance, et se hâta d’aller exécuter l’ordre ! Et Aboul-Hassân, plus éploré que jamais, baisa la main du khalifat et se retira en sanglotant.

Lorsqu’il fut arrivé dans la pièce où l’attendait Canne-à-Sucre, toujours enveloppée du linceul, il s’écria : « Eh bien ! crois-tu être la seule à gagner autant de pièces d’or que tu as versé de larmes ? Tiens ! Regarde mon sac ! » Et il traîna le sac au milieu de la pièce, et, après avoir aidé Canne-à-Sucre à sortir du linceul, il lui dit : « Oui ! mais ce n’est pas tout, ô femme ! Il s’agit maintenant de faire en sorte que, lorsque notre fourberie sera connue, nous ne puissions pas attirer sur nous le courroux du khalifat et de Sett Zobéida ! Voici donc ce que nous allons faire… » Et il s’apprêta à instruire Canne-à-Sucre de ses intentions à ce sujet. Et voilà pour eux deux…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la six cent cinquantième nuit.

Elle dit :

… Et voilà pour eux deux !

Quant au khalifat ! Lorsqu’il eut terminé la séance du diwân, que d’ailleurs il abrégea ce jour-là, il se hâta d’emmener Massrour et d’aller au palais de Sett Zobéida lui faire ses condoléances au sujet de la mort de son esclave favorite. Et il entrouvrit la porte de l’appartement de son épouse, et la vit, étendue sur son lit et entourée de ses suivantes qui lui séchaient les yeux et la consolaient. Et il s’approcha d’elle et lui dit : « Ô fille de l’oncle, puisses-tu vivre les années perdues par ta pauvre favorite Canne-à-Sucre ! » À ce compliment de condoléances, Sett Zobéida, qui attendait l’arrivée du khalifat pour lui dire elle-même ses compliments de condoléances au sujet de la mort d’Aboul-Hassân, fut extrêmement surprise, et, croyant que le khalifat avait été mal informé, s’exclama : « Préservée soit la vie de ma favorite Canne-à-Sucre, ô émir des Croyants ! C’est à moi plutôt à prendre part à ton deuil ! Puisses-tu vivre, et longtemps survivre à ton compagnon, le défunt Aboul-Hassân ! Si tu me vois, en effet, si affligée, ce n’est qu’à cause de la mort de ton ami, et non point de celle de Canne-à-Sucre qui est, béni soit Allah ! en bonne santé ! »

À ces paroles, le khalifat, qui avait toutes les raisons les meilleures pour croire qu’il avait été bien informé de la vérité, ne put s’empêcher de sourire ; et, se tournant vers Massrour, il lui dit : « Par Allah ! ô Massrour, que penses-tu de ces Paroles de ta maîtresse ? Elle, si sensée et si sage d’ordinaire, voici qu’elle a des absences d’esprit, tout comme les autres femmes. Tant il est vrai qu’elles sont toutes les mêmes, en somme ! Je viens la consoler, et elle essaie de me faire de la peine et de me tromper en m’annonçant une nouvelle qu’elle sait être fausse ! Enfin, parle-lui, toi-même ! Et dis-lui ce que tu as vu et entendu comme moi ! Peut-être qu’alors elle changera de discours, et n’essaiera plus de vouloir nous donner le change ! » Et Massrour, pour obéir au khalifat, dit à la princesse : « Ô ma maîtresse, notre maître l’émir des Croyants a raison ! Aboul-Hassân est en bonne santé et en forces excellentes, mais il pleure et se lamente sur la perte de son épouse Canne-à-Sucre, ta favorite, morte cette nuit d’une indigestion ! Sache, en effet, qu’Aboul-Hassân vient de sortir à l’instant du diwân, où il était venu nous annoncer lui-même la mort de son épouse. Et il est retourné chez lui, bien désolé, et gratifié, grâce à la générosité de notre maître, d’un sac de dix mille dinars d’or, pour les frais des funérailles ! »

Ces paroles de Massrour, loin de persuader Sett Zobéida, ne firent que la confirmer dans la croyance que le khalifat voulait plaisanter, et elle s’écria : « Par Allah, ô émir des Croyants, ce n’est point aujourd’hui l’occasion de faire, selon ta coutume, des plaisanteries ! Je sais bien ce que je dis ; et ma trésorière te dira ce que les funérailles d’Aboul-Hassân me coûtent. Nous devrions plutôt prendre davantage part au deuil de notre esclave, et ne point rire, comme nous le faisons, sans tact et sans mesure ! » Et le khalifat, à ces paroles, sentit la colère l’envahir et s’écria : « Que dis-tu, ô fille de l’oncle ? Par Allah, serais-tu donc devenue folle, pour dire de pareilles choses ? Je te dis que c’est Canne-à-Sucre qui est morte ! Et d’ailleurs il est bien inutile que nous discutions plus longtemps à ce sujet ! Je vais te donner la preuve de ce que j’avance ! » Et il s’assit sur le divan et se tourna vers Massrour et lui dit : « Hâte-toi de te rendre à l’appartement d’Aboul-Hassân pour voir, bien que je n’aie point besoin d’autre preuve que celle qui m’est connue, quel est des deux époux celui qui est mort ! Et reviens vite nous dire ce qu’il en est ! » Et, pendant que Massrour se hâtait d’aller exécuter l’ordre, le khalifat se tourna vers Sett Zobéida et lui dit : « Ô fille de l’oncle, nous allons bien voir maintenant qui de nous deux a raison ! Mais, du moment que tu insistes tellement sur une chose si claire, je veux gager contre toi tout ce que tu voudras gager ! » Elle répondit : « J’accepte la gageure ! Et je veux gager ce que j’ai de plus cher au monde, à savoir mon pavillon des peintures, contre ce que tu veux me proposer, de quelque peu de valeur que cela puisse être ! » Il dit : « Je propose, contre ta gageure, ce que moi j’ai de plus cher au monde, à savoir mon palais des délices ! Je pense, de cette façon, que je n’abuse pas ! Car mon palais des délices est de beaucoup supérieur en valeur et en beauté à ton pavillon des peintures ! » Sett Zobéida, extrêmement offusquée, répondit : « Il ne s’agit pas de savoir maintenant, pour nous diviser davantage, si ton palais est supérieur à mon pavillon ! Là-dessus tu n’auras qu’à écouter ce que l’on dit derrière toi ! Mais plutôt il s’agit de donner une sanction à notre gageure. Que la Fatiha soit donc entre nous ! » Et le khalifat dit : « Oui, que la Fatiha du Korân soit entre nous ! » Et ils récitèrent ensemble le chapitre liminaire du livre saint, pour sceller leur gageure…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la six cent cinquante et unième nuit.

Elle dit :

… Et ils récitèrent ensemble le chapitre liminaire du livre saint, pour sceller leur gageure. Et ils attendirent dans un silence ennemi le retour du porte-glaive Massrour. Et voilà pour eux !

Quant à Aboul-Hassân, qui était aux aguets pour surveiller tout ce qui pouvait arriver, il vit de loin s’avancer Massrour et comprit le dessein pour lequel il venait le trouver. Et il dit à Canne-à-Sucre : « Ô Canne-à-Sucre voici que Massrour vient droit à notre maison ! Et il doit, sans aucun doute, être expédié chez nous à cause du démêlé qui a certainement surgi, au sujet de notre mort, entre le khalifat et Sett Zobéida. Il nous faudra donc commencer par donner raison au khalifat contre Sett Zobéida. Hâte-toi de faire la morte encore une fois, afin que je t’ensevelisse sans tarder ! » Et Canne-à-Sucre fit aussitôt la morte ; et Aboul-Hassân l’ensevelit dans le linceul et la disposa comme la première fois, pour aussitôt s’asseoir à côté d’elle, le turban défait, le visage allongé et le mouchoir sur les yeux.

Or au même moment entra Massrour. Et, à la vue de Canne-à-Sucre ensevelie au milieu de la pièce et d’Aboul-Hassân plongé dans le désespoir, il ne put s’empêcher de s’émouvoir et il prononça : « Il n’y a d’autre dieu qu’Allah ! Mon affliction sur toi est bien grande, ô pauvre Canne-à-Sucre, notre sœur, ô toi jadis si gentille et si douce ! Comme ta destinée est douloureuse pour nous tous ! Et qu’il a été rapide pour toi l’ordre du retour vers Celui qui t’a créée ! Puisses-tu du moins être prise en compassion et en bonnes grâces par le Rétributeur ! » Puis il embrassa Aboul-Hassân et, bien triste, se hâta de prendre congé de lui pour aller rendre compte au khalifat de ce qu’il avait contrôlé. Et il n’était point fâché de faire voir de la sorte à Sett Zobéida combien elle avait été opiniâtre et fautive en contredisant le khalifat.

Il entra donc chez Sett Zobéida et, après avoir embrassé la terre, dit : « Qu’Allah prolonge la vie de notre maîtresse ! La défunte est ensevelie au milieu de la chambre, et son corps est déjà gonflé sous le linceul, et elle sent mauvais ! Quant au pauvre Aboul-Hassân, je crois bien qu’il ne survivra pas à son épouse ! » À ces paroles de Massrour, le khalifat se dilata d’aise et exulta de contentement ; puis, se tournant vers Sett Zobéida, devenue bien jaune de teint, il lui dit : « Ô fille de l’oncle, qu’attends-tu pour faire appeler le scribe qui doit écrire en mon nom le pavillon des peintures ? » Mais Sett Zobéida se mit à injurier Massrour, et, à la limite de l’indignation, dit au khalifat : « Comment peux-tu avoir confiance dans les paroles de cet eunuque, menteur et fils de menteur ? N’ai-je point vu moi-même, et mes esclaves n’ont-elles pas vu avec moi, ici, il y a une heure, ma favorite Canne-à-Sucre, éplorée et pleurant la mort d’Aboul-Hassân ? » Et, s’excitant à ses propres paroles, elle lança sa babouche à la tête de Massrour et lui cria : « Sors d’ici, ô fils de chien ! » Et Massrour, plus stupéfait encore que le khalifat, ne voulut point davantage irriter sa maîtresse, et, se courbant en deux, se hâta de déguerpir, en hochant la tête.

Alors Sett Zobéida, pleine de colère, se tourna vers le khalifat et lui dit : « Ô émir des Croyants, je n’aurais jamais imaginé qu’un jour tu serais d’intelligence avec cet eunuque pour me faire un si grand chagrin et me donner à croire ce qui n’est pas ! Car je ne puis plus douter que ce rapport de Massrour n’ait été d’avance concerté pour me faire de la peine. En tout cas, je veux, pour te bien prouver que c’est moi qui ai raison, envoyer à mon tour quelqu’un voir quel est de nous deux celui qui a perdu la gageure. Et si c’est toi qui dis la vérité, c’est que je suis une insensée et que toutes nos suivantes sont insensées comme leur maîtresse ! Si au contraire c’est moi qui ai raison, je veux que tu m’accordes, outre le gain de la gageure, la tête de l’impertinent eunuque de poix ! » Et le khalifat, qui savait, par expérience, combien sa cousine était irritable, donna immédiatement son consentement à tout ce qu’elle lui demandait. Et Sett Zobéida fit aussitôt venir la vieille nourrice qui l’avait élevée, et en laquelle elle avait toute confiance, et lui dit : « Ô nourrice, rends-toi, sans tarder, à la maison d’Abou Hassân, le compagnon de notre maître le khalifat, et vois simplement qui est mort dans cette maison, si c’est Aboul-Hassân ou si c’est son épouse Canne-à-Sucre. Et reviens vite me rapporter ce que tu auras vu et appris ! » Et la nourrice répondit par l’ouïe et l’obéissance et, malgré ses vieilles jambes, se mit à presser le pas dans la direction de la maison d’Aboul-Hassân.

Or Aboul-Hassân, qui surveillait d’un œil attentif les allées et venues devant sa maison, aperçut au loin la vieille nourrice qui s’avançait péniblement ; et il comprit le motif de son envoi, et il se tourna vers son épouse et s’écria, en riant : « Ô Canne-à-Sucre, je suis mort…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la six cent cinquante-deuxième nuit.

Elle dit :

… Ô Canne-à-Sucre, je suis mort ! » Et, comme il n’y avait pas de temps à perdre, il s’ensevelit lui-même dans le linceul, il s’étendit par terre, les pieds dans la direction de La Mecque. Et Canne-à-Sucre lui posa le turban sur le visage ; et, la chevelure défaite, elle se mit à se frapper les joues et la poitrine en poussant les cris de deuil. Et, à ce moment, entra la vieille nourrice. Et elle vit ce qu’elle vit ! Et, fort triste, elle s’approcha de l’éplorée Canne-à-Sucre et lui dit : « Qu’Allah reporte sur ta tête les années perdues par le défunt ! Hélas, ma fille Canne-à-Sucre, te voilà seule, dans le veuvage au milieu de ton adolescence ! Que vas-tu devenir sans Aboul-Hassân, ô Canne-à-Sucre ? » Et elle se mit à pleurer avec elle un certain temps. Puis elle lui dit : « Hélas, ma fille, il faut que je te quitte, bien qu’il m’en coûte beaucoup. Mais je dois retourner en toute hâte auprès de ma maîtresse Sett Zobéida pour la délivrer de l’affligeante inquiétude où l’a plongée ce menteur effronté, l’eunuque Massrour, qui lui a affirmé que la mort t’avait frappée, toi, à la place de ton époux, Aboul-Hassân ! » Et Canne-à-Sucre dit, en gémissant : « Plût à Allah, ô ma mère, que cet eunuque eût dit vrai ! Je ne serais plus là pour le pleurer comme je le fais ! Mais d’ailleurs cela ne va plus tarder beaucoup ! Demain matin, au plus tard, on m’enterrera, morte de douleur. » Et, disant ces paroles, elle redoubla ses pleurs, ses soupirs et ses lamentations. Et la nourrice, plus attendrie que jamais, l’embrassa encore une fois et sortit lentement, pour ne point la troubler, et referma la porte derrière elle. Et elle alla rendre compte à sa maîtresse de ce qu’elle avait vu et entendu. Et, lorsqu’elle eut fini de parler, elle s’assit hors d’haleine d’en avoir tant fait pour son grand âge.

Lorsque Sett Zobéida eut entendu le rapport de sa nourrice, elle se tourna avec hauteur vers le khalifat et lui dit : « Avant tout, il faut pendre ton esclave Massrour, cet eunuque impertinent ! » Et le khalifat, à la limite de la perplexité, fit aussitôt venir Massrour en sa présence, et le regarda avec colère et voulut lui reprocher son mensonge. Mais Sett Zobéida ne lui en laissa pas le temps. Excitée par la présence de Massrour, elle se tourna vers sa nourrice et lui dit : « Répète, ô nourrice, devant ce fils de chien, ce que tu viens de nous dire ! » Et la nourrice, qui n’avait pu encore retrouver sa respiration, fut obligée de répéter son rapport devant Massrour. Et Massrour, irrité de ses paroles, ne put s’empêcher, malgré la présence du khalifat et de Sett Zobéida, de lui crier : « Ah ! vieille édentée, comme oses-tu mentir si impudemment, et avilir tes cheveux blancs ? Vas-tu me faire croire que je n’ai point vu de mes yeux Canne-à-Sucre morte et ensevelie ? » Et la nourrice, suffoquée, avança la tête avec fureur et lui cria : « Il n’y a de menteur que toi seul, ô nègre noir ! Ce n’est point par la pendaison qu’il faudrait te mettre à mort, mais en te coupant par morceaux et en te faisant manger ta propre chair ! » Et Massrour répliqua : « Tais-toi, vieille radoteuse ! Va raconter tes histoires aux filles du harem ! » Mais Sett Zobéida, outrée de l’insolence de Massrour, se mit soudain à éclater en sanglots, en lui jetant à la tête les coussins, les vases, les aiguières et les tabourets, et lui cracha à la figure, et finit par se jeter elle-même, anéantie, sur son lit en pleurant.

Lorsque le khalifat eut vu et entendu tout cela, il fut à la limite de la perplexité, et frappa ses mains l’une contre l’autre, et dit : « Par Allah ! Massrour n’est pas le seul menteur ! Moi aussi je suis un menteur, et la nourrice aussi est une menteuse, et toi aussi tu es une menteuse, ô fille de l’oncle ! » Puis il baissa la tête et ne dit plus rien.

Mais, au bout d’une heure de temps, il releva la tête et dit : « Par Allah ! il nous faut de suite savoir la vérité. Il ne nous reste donc qu’à aller à la maison d’Aboul-Hassân voir par nous-mêmes quel est de nous tous le menteur et quel est le véridique ! » Et il se leva et pria Sett Zobéida de l’accompagner ; et, suivi de Massrour, de la nourrice et de la foule des femmes, il se dirigea vers l’appartement d’Aboul-Hassân.

Or, en voyant s’avancer ce cortège, Canne-à-Sucre ne put s’empêcher, bien qu’Aboul-Hassân l’eût d’avance prévenue que la chose pouvait bien arriver, de se montrer fort inquiète et agitée, et elle s’écria : « Par Allah ! ce n’est point chaque fois qu’on la jette que reste intacte la gargoulette ! » Mais Aboul-Hassân se mit à rire et dit : « Mourons tous deux, ô Canne-à-Sucre ! » Et il étendit sa femme par terre, l’ensevelit dans le linceul, s’accommoda lui-même dans une pièce de soie qu’il prit dans un coffre, et s’étendit à côté d’elle, en n’oubliant point de se poser son turban sur le visage, selon le rite. Et il avait à peine terminé ses préparatifs que la compagnie entra dans la salle.

Lorsque le khalifat et Sett Zobéida eurent vu le spectacle funèbre qui se présentait à leurs yeux, ils restèrent immobiles et muets. Puis soudain Sett Zobéida, que tant d’émotions en si peu de temps avaient complètement bouleversée, devint bien pâle, changea de visage et tomba évanouie dans les bras de ses femmes. Et lorsqu’elle fut revenue de son évanouissement, elle répandit un torrent de larmes et s’écria : « Hélas sur toi, ô Canne-à-Sucre ! tu n’as pu survivre à ton époux, et tu es morte de douleur ! » Mais le khalifat, qui ne voulait point l’entendre ainsi, et qui d’ailleurs pleurait également la mort de son ami Aboul-Hassân, se tourna vers Sett Zobéida et lui dit : « Non, par Allah ! ce n’est point Canne-à-Sucre qui est morte de douleur, mais c’est le pauvre Aboul-Hassân qui n’a pu survivre à son épouse ! Cela est certain…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la six cent cinquante-troisième nuit.

Elle dit :

Le khalifat qui ne voulait point l’entendre ainsi, et qui d’ailleurs pleurait également la mort de son ami Aboul-Hassân, se tourna vers Sett Zobéida et lui dit : « Non, par Allah ! ce n’est point Canne-à-Sucre qui est morte de douleur, mais c’est le pauvre Aboul-Hassân qui n’a pu survivre à son épouse ! Cela est certain ! » Et il ajouta : « Oui ! mais tu pleures et tu t’évanouis, et de la sorte tu penses avoir raison ! » Et Sett Zobéida répondit : « Et toi tu penses avoir raison contre moi parce que ce maudit esclave t’a menti ! » Et elle ajouta : « Oui ! mais où sont les serviteurs d’Aboul-Hassân ? Qu’on aille vite me les chercher ! Et ils sauront bien nous dire, puisque ce sont eux qui ont enseveli leurs maîtres, quel est d’entre les deux époux celui qui est mort le premier, et quel est celui qui est mort de douleur ! » Et le khalifat dit : « Tu as raison, ô fille de l’oncle ! Et moi, par Allah ! je promets dix mille dinars d’or à celui qui m’annoncera cette nouvelle ! »

Or à peine le khalifat avait-il prononcé ces paroles, qu’une voix se fit entendre de dessous le linceul de droite, qui disait : « Que l’on me compte les dix mille dinars ! J’annonce à notre maître le khalifat que c’est moi, Aboul-Hassân, qui suis mort le second, de douleur certainement ! » À cette voix, Sett Zobéida et les femmes, saisies d’épouvante, poussèrent un grand cri en se précipitant vers la porte, tandis que, au contraire, le khalifat, qui avait tout de suite compris le tour joué par Aboul-Hassân, était pris d’un tel rire qu’il se renversait sur le derrière, au milieu de la salle, et s’écriait : « Par Allah, ya Aboul-Hassân, c’est moi maintenant qui vais mourir, à force de rire ! »

Puis, lorsque le khalifat eut fini de rire et que Sett Zobéida fut revenue de sa terreur, Aboul-Hassân et Canne-à-Sucre sortirent de leur linceul et, au milieu de l’hilarité générale, se décidèrent à raconter le motif qui les avait poussés à faire cette plaisanterie.

Et Aboul-Hassân se jeta aux pieds du khalifat ; et Canne-à-Sucre embrassa les pieds de sa maîtresse ; et tous deux, d’un air fort contrit, demandèrent leur pardon.

Et Aboul-Hassân ajouta : « Tant que j’étais célibataire, ô émir des Croyants, je n’avais que du mépris pour l’argent ! Mais cette Canne-à-Sucre, que je dois à ta générosité, a un tel appétit qu’elle mange les sacs avec leur contenu, et, par Allah ! elle est capable de dévorer tout le trésor du khalifat avec le trésorier ! » Et le khalifat et Sett Zobéida se mirent de nouveau à rire aux éclats. Et ils leur accordèrent à tous deux le pardon et leur firent, en outre, compter, séance tenante, les dix mille dinars gagnés par la réponse d’Aboul-Hassân, et, en plus, dix autres mille, pour leur délivrance de la mort.

Après quoi, le khalifat, que cette petite tromperie avait éclairé au sujet des dépenses et des besoins d’Aboul-Hassân, ne voulut point que son ami manquât désormais de paie régulière. Et il donna l’ordre à son trésorier de lui verser mensuellement des émoluments égaux à ceux de son grand vizir. Et il voulut, bien plus que par le passé, qu’Aboul-Hassân restât son ami intime et son compagnon de coupe. Et ils vécurent tous dans la vie la plus délicieuse jusqu’à l’arrivée de la Séparatrice des amis, la Destructrice des palais et la Constructrice des tombeaux, l’inexorable, l’inévitable !

Et Schahrazade, cette nuit-là, ayant ainsi fini de raconter cette histoire, dit au roi Schahriar : « C’est là tout ce que je sais, ô Roi, au sujet du Dormeur éveillé. Mais, si tu me le permets, je veux te raconter une autre histoire qui surpasse de beaucoup, et de toutes les manières, celle que tu viens d’entendre ! » Et le roi Schahriar dit : « Je veux d’abord, avant de te le permettre, que tu me dises le titre de cette histoire-là, Schahrazade ! » Elle dit : « C’est l’histoire des AMOURS DE ZEIN AL MAWASSIF ! » Il dit : « Et quelle est cette histoire que je ne connais pas ? »

— Schahrazade sourit et dit :

LES AMOURS DE ZEIN AL-MAWASSIF

Il m’est revenu, ô Roi fortuné, qu’il y avait dans les âges et les années d’il y a très longtemps, un tout à fait bel adolescent qui s’appelait Anis, et qui, certainement, était le plus riche, le plus généreux, le plus délicat, le plus excellent et le plus délicieux adolescent de son temps. Et comme, en outre, il aimait tout ce qui est aimable sur la terre, les femmes, les amis, la bonne chère, la poésie, la musique, les parfums, la verdure, les belles eaux, les promenades et tous les plaisirs, il vivait dans l’épanouissement de la vie bienheureuse.

Or, un après-midi, le bel Anis faisait une agréable sieste, selon son habitude, couché sous un caroubier de son jardin. Et il eut un rêve où il se voyait jouer et se plaire avec quatre beaux oiseaux et une colombe d’une blancheur éblouissante. Et son plaisir devenait intense de les caresser, de lisser leur plumage et de les embrasser, quand soudain un vilain gros corbeau bondit, le bec menaçant, sur la colombe et l’enleva, en dispersant les quatre gentils oiseaux, ses camarades. Et Anis se réveilla bien affecté, et se leva et sortit à la recherche de quelqu’un qui pût lui expliquer ce songe. Mais il erra longtemps sans trouver personne. Et déjà il songeait à s’en retourner chez lui, quand il vint à passer près d’une demeure de fort belle apparence, d’où il entendit, à son approche, s’élever une voix de femme, charmante et mélancolique, qui chantait des vers :

« La douce odeur du matin frais émeut le cœur des amoureux. Mais mon cœur captif est-il le cœur libre des amoureux ?

Ô fraîcheur des matins, as-tu jamais calmé un amour égal à celui de mon cœur pour un jeune faon plus délicat que le flexible rameau du ban ? »

Et Anis se sentit l’âme pénétrée des accents de cette voix ; et, sollicité par le désir de connaître celle qui la possédait, il s’approcha de la porte qui se trouvait à moitié ouverte et regarda à l’intérieur. Et il vit un jardin magnifique où, aussi loin que s’étendait le regard, il n’y avait que parterres harmonieux, berceaux fleuris et bosquets de roses, de jasmins, de violettes, de narcisses et de mille autres fleurs, où vivait, sous le ciel d’Allah, tout un peuple chanteur. Aussi, attiré par la pureté de ces lieux, Anis n’hésita point à franchir la porte et à s’avancer dans le jardin. Et il aperçut, tout au fond de la verdure, au bout d’une allée coupée par trois arceaux, un groupe blanc de jouvencelles en liberté…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la six cent cinquante-cinquième nuit.

Elle dit :

 

… Et il aperçut, tout au fond de la verdure, au bout d’une allée coupée par trois grands arceaux, un groupe blanc de jouvencelles en liberté. Et il se dirigea de leur côté, et arriva sous le premier arceau où se lisait cette inscription gravée en caractères couleur de vermillon :

« Ô maison, puisse la tristesse ne jamais franchir ton seuil, et jamais le temps s’appesantir sur la tête de tes habitants !

Puisses-tu, ô maison, durer éternellement pour ouvrir tes portes à l’hospitalité, et ne te jamais trouver trop étroite aux amis ! »

Et il arriva au second arceau, et put lire cette inscription gravée en lettres d’or :

« Ô maison de bonheur, puisses-tu durer aussi longtemps que tes bosquets se réjouiront de l’harmonie de tes oiseaux !

Que les parfums de l’amitié t’embaument aussi longtemps que tes fleurs languiront de se savoir si belles !

Et que tes possesseurs vivent dans la sérénité aussi longtemps que tes arbres verront mûrir leurs fruits, et que dans la voûte des cieux luiront de nouvelles étoiles ! »

Il arriva de la sorte au-dessous du troisième arceau, où il put lire ces vers gravés en caractères d’azur ultra-marin :

« Ô maison du luxe et de la gloire, puisses-tu t’éterniser dans ta beauté, sous la chaude lumière et sous les ténèbres douces, malgré le temps et les mobilités ! »

Or, ayant franchi ce troisième arceau, il arriva au bout de l’allée ; et, devant lui, au pied des degrés de marbre lavé qui conduisaient à la demeure, il vit une jouvencelle qui devait être âgée de plus de quatorze ans, mais qui, sans aucun doute, n’avait pas atteint la quinzième année. Et elle était étendue sur un tapis de velours et appuyée sur des coussins. Et quatre autres jouvencelles l’entouraient et étaient à ses ordres. Et elle était belle et blanche comme la lune, avec des sourcils déliés aussi délicats qu’un arc formé de musc précieux, des yeux grands et noirs chargés de massacres et d’assassinats, une bouche de corail aussi petite qu’une noix muscade et un menton qui disait à la perfection : « Me voici ! » Et certes elle eût embrasé d’amour, par tant de charmes, les cœurs les plus froids et les plus endurcis.

Aussi le bel Anis s’avança vers la belle jouvencelle, s’inclina jusqu’à terre, porta sa main à son cœur, à ses lèvres et à son front, et dit : « Le salam sur toi, ô souveraine des pures ! » Ma