LE LIVRE DES MILLE ET UNE
NUITS

(tome septième)  

traduction : J. C. Mardrus

1903

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Table des matières

 

HISTOIRE DE GERBE-DE-PERLES. 4

LES DEUX VIES DU SULTAN MAHMOUD.. 33

LE TRÉSOR SANS FOND.. 44

HISTOIRE COMPLIQUÉE DE L’ADULTÉRIN SYMPATHIQUE  75

HISTOIRE DU SINGE JOUVENCEAU.. 104

HISTOIRE DU PREMIER FOU.. 124

HISTOIRE DU DEUXIÈME FOU.. 141

HISTOIRE DU TROISIÈME FOU.. 171

PAROLES SOUS LES QUATRE-VINGT-DIX-NEUF TÊTES COUPÉES  184

LA MALICE DES ÉPOUSES. 201

HISTOIRE RACONTÉE PAR LE PÂTISSIER.. 210

HISTOIRE RACONTÉE PAR LE MARCHAND DE LÉGUMES  215

HISTOIRE RACONTÉE PAR LE BOUCHER.. 220

HISTOIRE RACONTÉE PAR LE CHEF-CLARINETTE.. 225

HISTOIRE D’ALI BABA ET DES QUARANTE VOLEURS  228

LES RENCONTRES D’AL-RACHID SUR LE PONT DE BAGDAD   281

HISTOIRE DU JEUNE HOMME.. 289

HISTOIRE DU CAVALIER.. 318

HISTOIRE DU CHEIKH.. 331

HISTOIRE DU MAÎTRE D’ÉCOLE.. 363

HISTOIRE DE L’AVEUGLE.. 369

HISTOIRE DE LA PRINCESSE SULEIKA.. 383

LES SÉANCES CHARMANTES DE L’ADOLESCENCE NONCHALANTE  414

LE JEUNE GARÇON À LA TÊTE DURE.. 414

LE BRACELET DE CHEVILLE.. 421

HISTOIRE DU BOUC AVEC LA FILLE DU ROI. 427

LE FILS DU ROI ET LA GROSSE TORTUE.. 444

LA FILLE DU VENDEUR DE POIS CHICHES. 459

LE DÉLIEUR.. 469

HISTOIRE DU CAPITAINE DE POLICE.. 474

QUEL EST LE PLUS GÉNÉREUX ?. 479

LE BARBIER ÉMASCULÉ.. 486

FAÏROUZ ET SON ÉPOUSE.. 493

LA NAISSANCE DE L’ESPRIT.. 499

HISTOIRE DU LIVRE MAGIQUE. 505

Ce livre numérique. 563

 

HISTOIRE DE GERBE-DE-PERLES

Et Schahrazade dit au roi Schahriar :

Il est raconté, dans les annales des savants et les livres du passé, que l’émir des Croyants Al-Môtazid-Bi’llah, seizième khalifat de la maison d’Abbas, petit-fils d’Al-Môtawakkil, petit-fils de Haroun Al-Rachid, était un prince doué d’une âme haute, d’un cœur intrépide et de sentiments élevés, plein de charme et d’élégance, de noblesse et de grâce, de bravoure et de vaillance, de majesté et d’intelligence, égalant les lions pour la force et le courage, et, avec cela, d’un génie si affiné qu’il était considéré comme le plus grand poète de son temps. Et il avait à Baghdad, sa capitale, pour l’aider à diriger les affaires de son immense empire, soixante vizirs pleins d’un zèle infatigable qui veillaient aux intérêts du peuple avec la même inlassable activité que leur maître. Ce qui faisait que rien, pas même l’événement le plus futile en apparence, ne lui restait caché de tout ce qui se passait sous son règne, dans les pays qui s’étendaient depuis le désert de Scham jusqu’aux confins du Maghreb, et depuis les montagnes du Khorassân et la mer occidentale jusqu’aux limites profondes de l’Inde et de l’Afghanistan.

Or, un jour qu’il se promenait avec Ahmad-ibn-Hamdoun le conteur, son intime et préféré compagnon de coupe, celui-là même à qui nous devons la transmission orale de tant de belles histoires et de poèmes merveilleux de nos pères anciens, il arriva devant une demeure d’apparence seigneuriale, enfouie délicieusement au milieu des jardins, et dont l’harmonieuse architecture disait les goûts de son propriétaire, bien plus délicatement que ne l’eût fait la langue la plus éloquente. Car, pour qui avait, comme le khalifat, les yeux sensibles et l’âme attentive, cette demeure était l’éloquence même.

Et, comme ils s’étaient tous deux assis sur le banc de marbre qui faisait face à la demeure, et qu’ils s’y reposaient de leur promenade en respirant la brise qui s’en venait vers eux embaumée de l’âme des lys et des jasmins, ils virent apparaître devant eux, sortis de l’ombre du jardin, deux adolescents beaux comme la lune à son quatorzième jour. Et ils causaient entre eux, sans remarquer la présence des deux étrangers assis sur le banc de marbre. Et l’un disait à son compagnon : « Fasse le ciel, ô-mon ami, qu’en ce jour de splendeur, des hôtes de hasard viennent visiter notre maître ! Il est attristé que l’heure du repas soit arrivée sans que personne soit là pour lui tenir compagnie, alors que d’ordinaire il a toujours à ses côtés des amis et des étrangers qu’il régale avec délices et qu’il héberge magnifiquement ! » Et l’autre adolescent répondit : « Certes ! c’est la première fois que pareille chose arrive, et que notre maître se trouve seul dans la salle des festins. Il est bien étrange que, malgré la douceur de cette journée de printemps, aucun promeneur n’ait choisi, comme but de repos, nos jardins si beaux qu’on vient d’ordinaire les visiter du fond des provinces.

En entendant ces paroles des deux adolescents, Al-Môtazid fut extrêmement étonné de savoir que non seulement il existait, dans sa capitale, un seigneur de haut rang dont la demeure lui était inconnue, mais que ce seigneur menait une vie aussi singulière et qu’il n’aimait pas la solitude pendant les repas. Et il pensa : « Par Allah ! moi, qui suis le khalifat, j’aime souvent être seul à seul avec moi-même, et je mourrais dans le plus bref délai s’il me fallait sentir à perpétuité une vie étrangère à côté de la mienne ! car la solitude est si inestimable, quelquefois ! »

Puis il dit à son fidèle commensal : « Ô ibn-Hamdoun, ô conteur à la langue de miel, toi qui connais toutes les histoires du passé et n’ignores rien des événements contemporains, savais-tu l’existence de l’homme propriétaire de ce palais ? Et ne penses-tu pas qu’il est urgent que nous fassions la connaissance de l’un de nos sujets dont la vie est si différente de la vie des autres hommes, et si étonnante de faste solitaire ? Et, d’ailleurs, cela ne me donnera-t-il pas l’occasion d’exercer, à l’égard de l’un de mes nobles sujets, une générosité que je voudrais plus magnifique encore que celle avec laquelle il doit traiter ses hôtes de hasard ? » Et le conteur ibn-Hamdoun répondit : « L’émir des Croyants n’aura certainement pas à regretter sa visite à ce seigneur de nous inconnu. Je vais donc, puisque tel est le désir de mon maître, appeler ces deux charmants adolescents et leur annoncer notre visite au propriétaire de ce palais ! » Et il se leva du banc, ainsi qu’Al-Môtazid qui était, selon sa coutume, déguisé en marchand. Et il apparut devant les deux beaux garçons, auxquels il dit : « Allez, par Allah sur vous deux ! prévenir votre maître qu’à sa porte deux marchands étrangers sollicitent l’entrée de sa demeure, et réclament l’honneur de se présenter entre ses mains. » Et les deux adolescents, sitôt qu’ils eurent entendu ces paroles, s’envolèrent joyeux vers la demeure, sur le seuil de laquelle ne tarda pas à apparaître le maître du lieu, en personne.

Et c’était un homme au clair visage, aux traits fins et délicats, à l’aspect élégant et à l’attitude pleine de bonne grâce…

À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA HUIT CENT QUINZIÈME NUIT

Elle dit :

… Et c’était un homme au clair visage, aux traits fins et délicats, à l’aspect élégant et à l’attitude pleine de bonne grâce. Et il était vêtu d’une tunique en soie de Nischabour, avait sur les épaules un manteau en velours frangé d’or, et portait au doigt un anneau de rubis. Et il s’avança vers eux, avec un sourire de bienvenue sur les lèvres et la main gauche sur le cœur, et leur dit : « Le salam et la cordialité aux seigneurs bienveillants qui nous favorisent d’une faveur suprême par leur venue ! »

Et ils entrèrent dans la demeure, et, d’en avoir vu la merveilleuse disposition, ils la crurent un morceau même du Paradis, car sa beauté intérieure surpassait, et de beaucoup, sa beauté du dehors, et, sans aucun doute, eût fait perdre à l’amoureux torturé le souvenir de son bien-aimé.

Et, dans la salle de réunion, un petit jardin se mirait au bassin d’albâtre, où chantait le jet de diamant, et, de par ses limites mêmes, était un frais délice et un enchantement. Car si le grand jardin faisait à la demeure, de toutes les fleurs et de tous les feuillages qui ornent la terre d’Allah, une ceinture, et si, par sa splendeur, il était la folie de la végétation, le petit jardin en était visiblement la sagesse. Et les plantes qui le composaient étaient quatre fleurs, oui, elles étaient, en vérité, quatre fleurs seulement, mais comme l’œil humain n’en avait contemplé qu’aux jours premiers de la terre.

Or, la première fleur était une rose, inclinée sur sa tige et toute seule, non pas celle des rosiers, mais la rose originelle, dont la sœur avait fleuri dans l’Éden, avant la descente courroucée de l’ange. Et elle était, éclairée par elle-même, une flamme d’or rouge, un feu de joie attisé par en-dedans, une riche aurore, vive, incarnadine, veloutée, fraîche, virginale, immaculée, éblouissante. Et, dans sa corolle, elle contenait de pourpre ce qu’il en faut pour la tunique d’un roi. Quant à son odeur, elle faisait s’entr’ouvrir d’une bouffée les éventails du cœur, disait à l’âme : « Enivre-toi ! » et prêtait des ailes au corps, lui disant : « Envole-toi ! »

Et la seconde fleur était une tulipe, droite sur sa tige et toute seule, non pas une tulipe de quelque parterre royal, mais la tulipe ancienne, arrosée du sang des dragons, celle dont la race abolie fleurissait dans Iram-aux-Colonnes, et dont la couleur disait à la coupe pleine de vieux vin : « J’enivre sans que les lèvres me touchent ! » et au tison enflammé : « Je brûle mais ne me consume pas ! »

Et la troisième fleur était une hyacinthe, droite sur sa tige et toute seule, non pas celle des jardins, mais l’hyacinthe mère des lys, celle d’un blanc pur, la délicate ; l’odorante, la fragile, la candide hyacinthe qui disait au cygne sortant de l’eau : « Je suis plus blanche que toi ! »

Et la quatrième fleur était un œillet incliné sur sa tige et tout seul, non pas, oh ! non pas l’œillet des terrasses qu’au soir les jeunes filles arrosent, mais un globe incandescent, une parcelle du soleil effondré à l’Occident, un flacon d’odeur renfermant l’âme volatile des poivres, l’œillet même dont le frère fut offert par le roi des genn à Soleïmân, pour qu’il en ornât la chevelure de Balkis, et qu’il en préparât l’Élixir de longue vie, le Baume spirituel, l’Alcali royal et la Thériaque.

Et l’eau du bassin, d’être seule à toucher, ne fut-ce que par leur image, ces quatre fleurs, avait, même quand se taisait le jet musical et que cessait la pluie de diamant, de nombreux frissons d’émoi. Et les quatre fleurs, de se savoir si belles, se penchaient souriantes sur leurs tiges, et se regardaient attentivement.

Et rien n’ornait cette salle de marbre blanc et de fraîcheur, hormis ces quatre fleurs sur ce bassin. Et le regard s’y reposait ravi, sans demander rien de plus.

Or, lorsque le khalifat et son compagnon se furent assis sur le divan tendu de tapis du Khorassân, l’hôte les invita, après de nouveaux souhaits de bienvenue, à partager avec lui le repas, composé de choses exquises que venaient d’apporter, sur des plateaux d’or, les serviteurs, et qu’ils posaient sur des tabourets de bambou. Et le repas se passa dans la cordialité dont usent les amis pour leurs amis, et fut égayé par l’entrée, sur un signal de l’hôte, de quatre adolescentes au visage de lune qui étaient, la première une joueuse de luth, la seconde une joueuse de cymbales, la troisième une chanteuse, et la quatrième une danseuse. Et, tandis que par la musique, par le chant et par la grâce des mouvements, elles complétaient, à elles quatre, l’harmonie de cette salle et enchantaient l’air, l’hôte et ses deux invités goûtaient aux vins dans les coupes, et se dulcifiaient aux fruits cueillis avec leurs branches, si beaux qu’ils ne pouvaient venir que des arbres du Paradis.

Et le conteur ibn-Hamdoun, bien qu’habitué à être somptueusement traité par son maître, se sentait l’âme si exaltée par les vins généreux et par tant de beautés réunies, qu’il se tourna avec des yeux inspirés vers le khalifat, et, la coupe à la main, il récita un poème qui venait d’éclore en lui au souvenir avivé d’un jeune ami qu’il possédait. Et de sa belle voix rythmée, il dit :

« Ô toi dont la joue est modelée sur la rose sauvage, et moulée comme celle d’une idole de la Chine,

Ô jouvenceau aux yeux de jais, aux formes de houri, quitte tes poses paresseuses, ceins tes reins et, dans la coupe, fais rire ce vin couleur de la tulipe nouvelle.

Car il est des heures pour la sagesse et d’autres pour la folie. Aujourd’hui verse-moi de ce vin. Car tu sais que j’aime le sang tiré de la gorge des jarres, quand il est pur comme ton cœur.

Et ne me dis pas que cette liqueur est perfide. Qu’importe l’ivresse à celui qui est né ivre ? Mes souhaits aujourd’hui sont compliqués à l’égal de tes boucles.

Et ne me dis que le vin est funeste aux poètes. Car tant que la tunique du ciel sera, comme aujourd’hui, d’azur, et verte la robe de la terre, je veux boire à en mourir,

Afin que les jeunes gens au beau visage qui iront visiter ma tombe, de respirer l’odeur de vin, victorieuse de la terre, qu’exhaleront mes cendres, puissent, par le seul effet de cette odeur, se sentir déjà ivres. »

Et, ayant fini d’improviser ce poème, le conteur Ibn-Hamdoun leva les yeux vers le khalifat, pour juger sur son visage de l’effet produit par les vers. Mais, au lieu de la satisfaction qu’il s’attendait à y voir, il y remarqua une telle expression de contrariété et de colère concentrée, qu’il laissa tomber de sa main la coupe pleine de vin. Et il trembla en son âme, et se serait cru perdu sans recours, s’il n’avait également remarqué que le khalifat n’avait pas l’air d’avoir entendu les vers récités, et s’il ne lui avait vu les yeux égarés et comme perdus dans la résolution d’un problème insondable. Et il se dit : « Par Allah ! il y a un instant, son visage était épanoui, et le voilà maintenant noir de contrariété et tel que jamais je ne lui en ai vu d’aussi orageux. Et pourtant, habitué comme je le suis à lire ses pensées d’après l’expression de ses traits, et à deviner ses sentiments, je ne sais trop à quoi attribuer ce changement subit ! Qu’Allah éloigne le Malin, et nous préserve de ses maléfices ! »

Et, comme il se torturait de la sorte l’esprit pour arriver à pénétrer le motif de cette colère, le khalifat soudain lança à son hôte un regard chargé de méfiance, et, contrairement à toutes les règles de l’hospitalité, et en dépit de la coutume qui veut que jamais l’hôte et l’invité ne s’interrogent sur leurs noms et qualités, il demanda au maître du lieu d’une voix qui se contenait d’éclater : « Qui es-tu, ô homme ? » Et l’hôte, devenu soudain, à cette question, bien changé de teint et mortifié à l’extrême, ne voulut point pourtant se refuser à répondre, et dit : « On me nomme communément Abou’l-Hassân-Ali-ben-Ahmad-Al-Khorassani. » Et le khalifat reprit : « Et sais-tu qui je suis ? » Et l’hôte répondit, plus pâle encore : « Non, par Allah ! je n’ai point cet honneur, ô mon maître ! »

Alors ibn-Hamdoun, sentant combien la situation devenait pénible, se leva et dit au jeune homme : « Ô notre hôte, tu es en présence de l’émir des Croyants, le khalifat Al-Môtazid-Bi’llah, petit-fils d’Al-Môtawakkil-Ala’llah. »

En entendant ces paroles, le maître du lieu se leva à son tour, à la limite de l’émotion, et embrassa la terre entre les mains du khalifat, en tremblant, et dit : « Ô émir des Croyants, je te conjure par les vertus de tes pieux ancêtres les méritants, de pardonner à ton esclave les torts qu’il a pu avoir, à son insu, envers ton auguste personne, ou le manque de politesse dont il a pu se rendre fautif, ou le manque d’égards, ou le manque de générosité, sans aucun doute ! » Et le khalifat répondit : « Ô homme, je n’ai à te reprocher aucun manquement de ce genre. Tu as fait preuve, au contraire, à notre égard, d’une générosité que t’envieraient les plus munificents parmi les rois. Mais si je t’ai interrogé, c’est qu’apparemment une cause fort grave m’y a poussé soudain, alors que je ne songeais qu’à te remercier pour tout ce que j’avais vu de beau dans ta maison ! » Et l’hôte, bouleversé, dit : « Ô mon maître souverain, de grâce ! ne fais point peser ta colère sur ton esclave, sans l’avoir convaincu de son crime ! » Et le khalifat dit : « J’ai remarqué tout d’un coup, ô homme, que tout dans cette maison, depuis les meubles jusqu’aux habits mêmes que tu as sur toi, porte le nom de mon grand-père Al-Môtawakkil-Ala’llah ! Or, peux-tu m’expliquer un fait aussi étrange ? Et ne dois-je point penser à quelque pillage clandestin du palais de mes saints aïeux ? Parle sans réticence, ou la mort t’attend sur l’heure. »

Et l’hôte, au lieu de se troubler, retrouva son air affable et son sourire, et, de sa voix la plus paisible, il dit : « Que les grâces et la protection du Tout-Puissant soient sur toi, ô mon seigneur ! Certes, je parlerai sans réticence, car la vérité est ton vêtement intérieur, la sincérité ta robe extérieure, et nul ne saurait s’exprimer autrement qu’avec véracité, en ta présence…

À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

… MAIS LORSQUE FUT LA HUIT CENT SEIZIÈME NUIT

Elle dit :

« … Certes, je parlerai sans réticence, car la vérité est ton vêtement intérieur, la sincérité ta robe extérieure, et nul ne saurait s’exprimer autrement qu’avec véracité, en ta présence ! »

Et le khalifat lui dit : « En ce cas, assieds-toi et parle ! »

Et Abou’l Hassân, sur un signe du khalifat, s’assit à sa place, et dit : « Sache donc, ô émir des Croyants, – puisse Allah te continuer les triomphes et les faveurs ! – que je ne suis, comme on pourrait le supposer, ni un fils de roi, ni un chérif, ni un fils de vizir, ni quoi que ce soit qui approche de près ou de loin de la noblesse de naissance. Mais mon histoire est une histoire si étrange que si elle était écrite avec les aiguilles sur le coin intérieur de l’œil, elle servirait d’enseignement à qui la lirait avec respect et attention. Car, bien que je ne sois point noble, fils de noble, ni d’une famille anoblie, je crois pouvoir, sans mentir, affirmer à mon seigneur que, s’il veut bien incliner vers moi son ouïe, cette histoire le satisfera et fera tomber sa colère accumulée contre l’esclave qui lui parle. »

Et Abou’l Hassân s’arrêta un instant de parler, rassembla ses souvenirs, les précisa dans sa pensée, et continua de la sorte :

« Je suis né à Baghdad, ô émir des Croyants, d’un père et d’une mère qui n’avaient que moi pour toute postérité. Et mon père était un simple marchand du souk. Il est vrai toutefois que c’était le plus riche d’entre les marchands et le plus respecté. Et il n’était pas marchand dans un souk seulement, mais il avait dans chaque souk une boutique qui était la plus belle, aussi bien dans le souk des changeurs que dans celui des droguistes et que dans celui des marchands d’étoffes. Et il avait, dans chacune de ses boutiques, un représentant habile aux opérations de vente et d’achat. Et il possédait, donnant sur chaque arrière-boutique, un appartement privé où il pouvait, à l’abri des allées et venues, se mettre à son aise à l’époque des chaleurs, et faire la sieste, tandis que pour le rafraîchir, durant son sommeil, un esclave avait pour fonctions de lui faire de l’air avec un éventail, en lui éventant, avec respect, spécialement les testicules. Car mon père avait les testicules sensibles à la chaleur, et rien ne leur faisait autant de bien que la brise de l’éventail.

Or, comme j’étais son fils unique, il m’aimait tendrement, ne me privait de rien et n’épargnait aucune dépense pour mon éducation. Et d’ailleurs ses richesses se multipliaient d’année en année, grâce à la bénédiction, et devenaient difficiles à dénombrer. Et ce fut alors que, l’heure de son destin étant arrivée, il mourut – puisse Allah le couvrir de Sa miséricorde, l’admettre dans Sa paix, et allonger des jours qu’a perdus le défunt la vie de l’émir des Croyants.

Quant à moi, ayant hérité des biens immenses de mon père, je continuai à faire marcher, comme de son vivant, les affaires du souk. Et d’ailleurs je ne me privais de rien, mangeant, buvant et m’amusant à ma capacité avec les amis de mon choix. Et je trouvais que la vie était excellente, et je tâchais de la rendre aux autres aussi agréable qu’elle était pour moi. C’est pourquoi mon bonheur était sans reproche et sans amertume, et je ne souhaitais rien de mieux que ma vie de tous les jours. Car ce que les hommes appellent ambition, et ce que les vaniteux appellent gloire, et ce que les pauvres d’esprit appellent renommée, et les honneurs, et le bruit, tout cela m’était un sentiment insupportable. Et je me préférais à tout cela. Et je préférais aux satisfactions du dehors la tranquillité de mon existence, et aux fausses grandeurs mon simple bonheur caché au milieu de mes amis au doux visage.

Mais, ô mon seigneur, une vie, quelque simple et limpide qu’elle puisse être, n’est jamais à l’abri des complications. Et je devais moi-même, à l’exemple de mes semblables, en faire bientôt l’expérience. Et ce fut sous l’aspect le plus enchanteur qu’entra dans ma vie la complication. Car, par Allah ! y a-t-il sur terre un enchantement comparable à celui de la beauté, quand elle élit, pour se manifester, le visage et les formes d’une adolescente de quatorze ans ? Et y a-t-il, ô mon seigneur, adolescente plus séduisante que celle qu’on n’attend pas, lorsque, pour nous brûler le cœur, elle emprunte le visage et les formes d’un jouvenceau de quatorze ans ? Car ce fut sous cet aspect-là, et non point sous un autre, que m’apparut, ô émir des Croyants, celle qui devait à jamais me sceller la raison du sceau de son empire.

J’étais en effet, un jour, assis sur le devant de ma boutique, et causais de choses et d’autres avec mes amis habituels, quand je vis s’arrêter en face de moi une dansante et souriante jeune fille parée de deux yeux babyloniens, qui me jeta un regard, un seul regard, et rien de plus. Et moi, comme sous la piqûre d’une flèche acérée, je tressaillis dans mon âme et dans ma chair, et je sentis tout mon être en émoi comme devant l’arrivée même de mon bonheur. Et la jeune fille, au bout d’un instant, s’avança de mon côté et me dit : « Est-ce bien ici la boutique privée du seigneur Abou’l-Hassân-Ali-ibn-Ahmad-Al-Khorassani ? » Et cela, ô mon seigneur, elle me le demanda d’une voix d’eau de source ; et elle était svelte devant moi et flexible dans sa grâce ; et sa bouche de vierge enfant, sous le voile de mousseline, était une corolle de pourpre qui s’ouvrait sur deux rangs humides de grêlons. Et moi je répondis, en me levant en son honneur : « Oui, ô ma maîtresse, c’est la boutique de ton esclave. » Et mes amis, par discrétion, se levèrent tous et s’en allèrent.

Alors la jouvencelle entra dans la boutique, ô émir des Croyants, en traînant ma raison derrière sa beauté. Et elle s’assit comme une reine sur le divan, et me demanda : « Et où est-il ? » Je répondis, mais tout de travers, tant ma langue fourchait d’émotion : « C’est moi-même, ya setti. » Et elle sourit du sourire de sa bouche et me dit : « Dis alors à ton employé que voici de me compter trois cents dinars d’or. » Et moi, à l’instant, je me tournai vers mon premier garçon de comptoir et lui donnai l’ordre de peser trois cents dinars et de les remettre à cette dame surnaturelle. Et elle prit le sac d’or que lui remettait mon employé, et, se levant, elle s’en alla, sans un mot de remerciement ni un geste d’adieu. Et, certes ! ô émir des Croyants, ma raison ne put faire autrement que de continuer à la suivre, attachée à ses pas.

Or, quand elle eut disparu, mon employé me dit respectueusement : « Ô mon maître, au nom de qui dois-je écrire la somme avancée ? » Je répondis : « Eh ! comment le saurais-je, ô un tel ? Et depuis quand les humains inscrivent-ils sur leurs livres de comptes les noms des houris ? Si tu le veux, inscris : « Avancé la somme de trois cents dinars à la Subtilisatrice-des-Cœurs. »

Lorsque mon premier garçon de comptoir eut entendu ces paroles, il se dit : « Par Allah ! mon maître qui est d’ordinaire si mesuré n’agit avec tant d’inconséquence que pour mettre à l’épreuve ma sagacité et mon savoir. Je vais donc courir derrière l’inconnue et lui demander son nom ! » Et, sans me consulter à ce sujet, il s’élança, plein de zèle, hors de la boutique, et se mit à courir derrière la jeune fille qui était déjà hors de vue. Et, au bout d’un certain temps, il revint à la boutique, mais en tenant la main sur son œil gauche, et le visage baigné de larmes. Et, la tête basse, il alla reprendre sa place au comptoir, en s’essuyant les joues. Et je lui demandai : « Qu’as-tu ? » Il me répondit : « Éloigné soit le Malin, ô mon maître ! Je crus bien faire en suivant, dans l’intention de lui demander son nom, la jeune dame qui était ici. Mais dès qu’elle se sentit suivie, elle se retourna brusquement vers moi, et m’asséna sur l’œil gauche un coup de poing qui faillit me défoncer la tête. Et me voici avec un œil abîmé par une main plus solide que celle d’un forgeron. »

Tout cela ! Or, louanges à Allah, ô mon seigneur, qui cache tant de force dans les mains des gazelles, et met tant de promptitude dans leurs mouvements !

Et moi je restai toute cette journée-là l’esprit enchaîné par le souvenir de ces yeux d’assassinat, et l’âme à la fois torturée et rafraîchie par le passage de la ravisseuse de ma raison.

Or, le lendemain, à la même heure, tandis que je m’égarais dans son amour, je vis l’enchanteresse debout devant ma boutique, qui me regardait en souriant. Et, à sa vue, le peu de raison qui me restait faillit s’envoler de joie. Et, comme j’ouvrais la bouche pour lui souhaiter la bienvenue, elle me dit :

« N’est-ce pas, ya Abou’l Hassân, que tu as dû te dire en ton esprit, pensant à moi : « Quelle sorte de rouée n’est-elle point celle-là qui a pris ce qu’elle a pris, pour détaler ! » Mais je répondis : « Le nom d’Allah sur toi et autour de toi, ô ma souveraine ! Tu n’as fait que prendre ce qui t’appartenait, puisque tout ici est ta propriété, le contenant avec le contenu ! Quant à ton esclave, son âme n’est pas à lui depuis ta venue, et se trouve comprise avec le lot d’objets sans valeur de cette boutique ! » Et la jeune fille, entendant cela, releva son petit voile de visage, et se pencha, rose sur la tige du lys, et s’assit en riant, avec un bruit de bracelets et de soieries. Et avec elle, dans la boutique, entra l’odeur baumifiante de tous les jardins.

Puis elle me dit : « Puisqu’il en est ainsi, ya Abou’l Hassân, compte-moi cinq cents dinars ! » Et je répondis : « J’écoute et j’obéis ! » Et, ayant fait peser les cinq cents dinars, je les lui donnai. Et elle les prit, et s’en alla. Et ce fut tout. Et moi, comme la veille, je continuai à me sentir le prisonnier de ses charmes, et le captif de sa beauté. Et, ne sachant quel sortilège m’avait si complètement rendu sans pensée ni raisonnement, je ne pouvais me résoudre à prendre un parti ou à faire un effort pour me tirer de l’état d’hébétude où j’étais plongé.

Mais, comme, le jour suivant, j’étais plus que jamais dans la pâleur et l’inactivité, elle apparut en face de moi, avec ses longs yeux de flamme et de ténèbres et son sourire affolant. Et cette fois, sans prononcer une parole, elle mit le doigt sur un carré de velours où pendaient des joyaux inestimables, et accentua simplement son sourire…

À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA HUIT CENT DIX-SEPTIÈME NUIT

Elle dit :

… sans prononcer une parole, elle mit le doigt sur un carré de velours où pendaient des joyaux inestimables, et accentua simplement son sourire. Et moi, à l’instant, ô émir des Croyants, je détachai le carré de velours, le pliai avec tout ce qu’il contenait, et le remis à l’ensorceleuse, qui le prit et s’en alla, sans rien de plus.

Or, cette fois, je ne pus, la voyant disparaître, me résoudre à rester davantage dans l’immobilité, et, surmontant une timidité qui me faisait craindre un affront semblable à celui dont avait souffert mon garçon de comptoir, je me levai et marchai sur ses traces. Et j’arrivai de la sorte, marchant derrière elle, sur les bords du Tigre, où je la vis s’embarquer sur un petit bateau qui, à rames rapides, gagna le palais de marbre de l’émir des Croyants Al-Môtawakkil, ton grand-père, ô mon seigneur. Et moi, à cette vue, je fus à la limite de l’inquiétude, et pensai en mon âme : « Te voilà maintenant, ya Abou’l Hassân, engagé dans les aventures et emporté dans le moulin de la complication ! » Et je songeai, malgré moi, à cette parole du poète :

Le bras blanc si doux de la bien-aimée, qui te semble plus moelleux, pour y reposer ton front, que le duvet des cygnes, examine-le bien et prends garde ! 

Et je restai longtemps pensif, à regarder, sans la voir, l’eau du fleuve, et toute ma vie sans heurt et si doucement monotone du passé défila devant mes yeux, dans des barques successives et toutes semblables, au fil de cette eau. Et soudain reparut devant mes yeux la barque, tendue de pourpre, où avait pris place la jeune fille, amarrée maintenant au bas de l’escalier de marbre, et vide de ses rameurs. Et je m’écriai : « Hé, par Allah ! n’as-tu pas honte de ta vie somnolente, ya Abou’l Hassân ? Et comment oses-tu hésiter entre cette pauvre vie-là et la vie ardente que mènent ceux qui ne redoutent point la complication ? Et ne connais-tu donc point cette autre parole du poète :

« Lève-toi, ami, et secoue ta torpeur. La rose du bonheur ne fleurit pas dans le sommeil. Ne laisse point passer sans les brûler les instants de cette vie. Tu auras ensuite des siècles pour dormir. »

Et réconforté par ces vers, et par le souvenir de l’émouvante jeune fille, je résolus, maintenant que je savais où elle habitait, de ne rien négliger pour arriver jusqu’à elle. Et, plein de ce projet, j’allai à la maison, et entrai dans l’appartement de ma mère, qui m’aimait de toute sa tendresse, et lui racontai, sans lui rien cacher, ce qui survenait dans ma vie. Et ma mère, épouvantée, me serra contre son cœur, et me dit : « Qu’Allah te sauvegarde, ô mon enfant, et préserve ton âme de la complication ! Ah ! mon fils Abou’l Hassân, unique attache de ma vie, où vas-tu risquer ton repos et le mien ? Si cette jeune fille habite le palais de l’émir des Croyants, comment peux-tu t’obstiner à vouloir la rencontrer ! Ne vois-tu pas l’abîme où tu cours, en osant te diriger, ne fût-ce que par la pensée, du côté de la demeure de notre maître le khalifat ? Ô mon fils, je te supplie, par les neuf mois durant lesquels j’ai couvé ta vie, d’abandonner le projet de revoir cette inconnue, et de ne pas laisser en ton cœur s’imprimer une passion funeste ! » Et je répondis, essayant de la tranquilliser : « Ô mère mienne, apaise ton âme chérie et rafraîchis tes yeux. Rien n’arrivera que ce qui doit arriver. Et ce qui est écrit doit courir. Et Allah est le plus grand ! »

Et, le lendemain, étant allé à ma boutique du souk des joailliers, je reçus la visite de mon représentant qui dirigeait les affaires de ma boutique du souk des droguistes. Et c’était un homme d’âge, en qui mon défunt père avait une confiance illimitée, et qu’il consultait pour toutes les affaires difficiles ou compliquées. Et, après les salams et souhaits d’usage, il me dit : « Ya sidi, pourquoi ce changement que je vois dans ta physionomie, et cette pâleur de teint et cet air soucieux ? Qu’Allah nous préserve des mauvaises affaires et des clients de mauvaise foi ! Mais quel que soit le malheur qui a pu survenir, il n’est point sans recours, puisque tu es en bonne santé ! » Et je lui dis : « Non, par Allah, ô vénérable oncle, je n’ai point fait de mauvaises affaires, et n’ai point été la dupe de la mauvaise foi d’autrui. Mais ma vie a changé de face tout simplement. Et la complication est entrée chez moi avec le passage d’une jouvencelle de quatorze ans. » Et je lui racontai ce qui m’était arrivé, sans en oublier un détail. Et je lui dépeignis, comme si elle se fût trouvée là, la ravisseuse de mon cœur.

Et le vénérable cheikh, après avoir réfléchi un moment, me dit : « Certes ! l’affaire est compliquée. Mais elle n’est pas au-dessus du savoir-faire de ton vieil esclave, ô mon maître. J’ai en effet, parmi mes connaissances, un homme qui loge dans le palais même du khalifat Al-Môtawakkil, vu qu’il est le tailleur des fonctionnaires et des eunuques. Je vais donc aller te présenter à lui ; et tu lui commanderas quelque travail que tu rémunéreras généreusement. Et il te sera alors d’une grande utilité ! » Et, sans tarder, il me conduisit au palais et entra avec moi chez le tailleur, qui nous reçut avec affabilité. Et moi, pour inaugurer mes commandes de vêtements, je lui montrai une de mes poches que j’avais pris soin de découdre en route, et le priai de me la recoudre d’urgence. Et le tailleur s’exécuta de bonne grâce. Et moi, pour rémunérer son travail, je lui glissai dans la main dix dinars d’or, en m’excusant du peu, et lui promettant de le dédommager largement à la seconde commande. Et le tailleur ne sut que penser de ma manière de faire ; mais me regardant avec stupéfaction, il me dit : « Ô mon maître, tu es habillé comme un marchand, et tu es loin d’en avoir les manières. D’ordinaire un marchand regarde à la dépense et ne sort un drachme que s’il est sûr d’en gagner dix. Et toi, pour un travail insignifiant, tu me donnes le prix d’une robe d’émir ! » Puis il ajouta : « Il n’y a que les amoureux pour être si magnifiques ! Par Allah sur toi, ô mon maître, serais-tu amoureux ? » Je répondis, en baissant les yeux : « Comment ne le serais-je pas, après avoir vu ce que j’ai vu ? » Il me demanda : « Et qui est l’objet de tes tourments ? Est-ce un jeune faon ou une gazelle ? » Je répondis : « Une gazelle ! » Il me dit : « Il n’y a pas d’inconvénient. Et me voici prêt, ô mon maître, à te servir de guide, si sa demeure est ce palais, puisque c’est une gazelle, et qu’ici se trouvent les plus belles variétés de cette espèce ! » Je dis : « Oui, c’est ici qu’elle habite ! » Il dit : « Et quel est son nom ? » Je dis : « Allah seul le connaît, et toi-même peut-être ! » Il dit : « Dépeins-la-moi, alors. » Et je la lui dépeignis du mieux que je pus, et il s’écria : « Hé, par Allah, c’est notre maîtresse Gerbe-de-Perles, la luthière de l’émir des Croyants Al-Môtawakkil-Ala’llah ! » Et il ajouta : « Voici précisément son petit eunuque qui s’avance de notre côté. Toi, ô mon maître, ne laisse pas échapper l’occasion de le séduire pour en faire ton introducteur auprès de sa maîtresse Gerbe-de-Perles ! »

Et effectivement, ô émir des Croyants, je vis entrer chez le tailleur un tout jeune esclave blanc, aussi beau que la lune du mois de Ramadân. Et, après qu’il nous eut gentiment salué, il dit au tailleur, en lui montrant une petite veste de brocart : « Combien cette veste de brocart, ô cheikh Ali ? J’en ai précisément besoin, afin d’accompagner dans ses courses ma maîtresse Gerbe-de-Perles ! » Et moi aussitôt je détachai la veste de l’endroit où elle était, et la lui remis en disant : « Elle est payée, et t’appartient ! » Et l’enfant me regarda en souriant de côté, tout comme sa maîtresse, et me dit en me prenant par la main et en s’écartant avec moi : « Tu es sans aucun doute abou-Hassân-Ali-ibn-Ahmad-Al-Khorassani. » Et moi, à la limite de l’étonnement de voir tant de sagacité déjà chez un enfant, et de m’entendre appeler par mon nom, je lui mis au doigt un anneau de prix, que je retirai du mien, et répondis : « Tu dis vrai, ô charmant jouvenceau. Mais qui t’a révélé mon nom ? » Il dit : « Par Allah, comment ne le connaîtrais-je pas, alors que ma maîtresse le prononce tant de fois par jour devant moi, depuis le temps qu’elle est amoureuse d’Abou’l Hassân Ali, le magnifique seigneur ? Par les mérites du Prophète – sur Lui les grâces et les bénédictions – si tu es aussi amoureux de ma maîtresse qu’elle l’est de toi, tu me trouveras tout prêt à te seconder pour arriver jusqu’à elle ! »

Alors moi, ô émir des Croyants, je jurai à l’enfant, par les serments les plus sacrés, que j’étais éperdument amoureux de sa maîtresse, et que certainement je mourrais si je ne la voyais pas tout de suite…

À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA HUIT CENT DIX-HUITIÈME NUIT

Elle dit :

… Alors moi, ô émir des Croyants, je jurai à l’enfant, par les serments les plus sacrés, que j’étais éperdument amoureux de sa maîtresse, et que certainement je mourrais si je ne la voyais pas tout de suite. Et l’eunuque enfant me dit : « Puisqu’il en est ainsi, ô mon maître Abou’l Hassân, je te suis tout acquis. Et je ne veux pas tarder davantage à t’aider à avoir une entrevue avec ma maîtresse ! » Et il me quitta en me disant : « Je vais revenir dans un instant. »

Et, en effet, il ne tarda pas à venir me retrouver chez le tailleur. Et il tenait un paquet qu’il déplia ; et il en fit sortir une tunique de lin brodée d’or fin et un manteau qui était un des manteaux du khalifat lui-même, comme j’ai pu le remarquer par les signes qui le distinguaient et par le nom inscrit sur la trame, en lettres d’or, et qui était le nom d’Al-Môtawakkil Ala’llah. Et le petit eunuque me dit : « Je t’apporte, ô mon maître Abou’l Hassân, l’habillement dont se vêt le khalifat lorsqu’il se rend le soir dans le harem. » Et il m’obligea à m’en vêtir, et me dit : « Une fois arrivé dans la longue galerie intérieure, où sont les appartements privés des favorites, tu auras bien soin, en passant, de prendre dans le flacon que voici un grain de musc, et de le mettre devant la porte de chaque appartement ; car telle est, tous les soirs, l’habitude du khalifat lorsqu’il traverse la galerie du harem. Et une fois que tu seras arrivé devant la porte dont le seuil est de marbre bleu, tu l’ouvriras sans frapper, et tu seras dans les bras de ma maîtresse ! » Puis il ajouta : « Quant à ta sortie de là, après l’entrevue, Allah y pourvoira ! » Et, m’ayant donné ces instructions, il me quitta en me souhaitant la réussite, et disparut.

Alors moi, ô mon seigneur, bien que je ne fusse pas habitué à ces sortes d’aventures et que ce fût mon début dans la complication, je n’hésitai pas à me revêtir de l’habillement du khalifat et, comme si j’eusse habité toute ma vie le palais et que j’y fusse né, je me mis hardiment en marche à travers les cours et les colonnades, et j’arrivai dans la galerie des appartements réservés au harem. Et aussitôt je tirai de ma poche le flacon qui contenait les grains de musc, et, selon les instructions du petit eunuque, je ne manquai pas, en arrivant devant chaque porte de favorite, de déposer un grain de musc sur le petit plateau de porcelaine qui était placé là à cet effet. Et j’arrivai de la sorte devant la porte dont le seuil était de marbre bleu. Et je me disposais à la pousser pour pénétrer chez la tant désirée, en me félicitant de n’avoir été jusque-là reconnu par personne, quand j’entendis tout à coup une grande rumeur et, au même moment, j’aperçus la clarté d’un grand nombre de flambeaux. Or, c’était le khalifat Al-Môtawakkil, en personne, entouré de la foule de ses courtisans et de sa suite habituelle. Et je n’eus que le temps de revenir sur mes pas, en sentant mon cœur soulevé d’émotion. Et, dans ma fuite à travers la galerie, j’entendais les voix des favorites qui, de l’intérieur, s’exclamaient, disant : « Par Allah, quelle chose étonnante ! voici l’émir des Croyants qui repasse pour la seconde fois aujourd’hui dans la galerie. Certainement c’est lui qui passa, il y a un moment, en déposant dans la soucoupe de chacune le grain de musc habituel. Et nous l’avons d’ailleurs reconnu au parfum de ses vêtements ! »

Et moi je continuai à fuir éperdument, et dus bientôt m’arrêter, ne pouvant aller plus loin dans la galerie sans risquer de donner l’éveil. Mais j’entendais toujours la rumeur de l’escorte, et voyais se rapprocher les flambeaux. Alors, ne voulant point, même au risque de mourir, être surpris dans cette posture et sous ce déguisement, je poussai la première porte qui s’offrit à ma main, et me précipitai à l’intérieur, oubliant que j’étais déguisé en khalifat, et tout ce qui s’en suit. Et je me trouvai en présence d’une jeune femme aux longs yeux effarés qui, se levant en sursaut des tapis où elle était étendue, poussa un grand cri de terreur et de confusion et, d’un geste rapide, releva le pan de sa robe de mousseline et s’en couvrit le visage et les cheveux.

Et moi je restai là, devant elle, assez hébété, assez perplexe, et souhaitant en mon âme, pour échapper à cette situation, que la terre s’entr’ouvrit à mes pieds afin d’y disparaître. Ah ! cela, certes, je me le souhaitais ardemment et, en outre, je maudissais la confiance inconsidérée que j’avais eue en ce petit eunuque de perdition qui, à n’en pas douter, allait être la cause de ma mort par noyade ou par empalement. Et, retenant mon souffle, j’attendais de voir sortir de la bouche de cette adolescente effarouchée les cris d’appel qui allaient faire de moi un objet de pitié et un exemple du châtiment réservé aux amateurs de complications. Et voici que les jeunes lèvres remuèrent sous le pan de mousseline, et la voix qui en sortit était charmante et me disait : « Sois le bienvenu dans mon appartement, ô Abou’l Hassân, puisque tu es celui qui aime ma sœur Gerbe-de-Perles, et qui en est aimé ! » Et moi, à ces paroles inespérées, ô mon seigneur, je me jetai la face contre terre entre les mains de l’adolescente, et lui baisai le bas des vêtements, et me couvris la tête de son voile protecteur. Et elle me dit : « La bienvenue et la longue vie aux hommes généreux, ya Abou’l Hassân ! Que tu as excellé dans tes procédés avec ma sœur Gerbe-de-Perles ! Et comme tu es sorti à ton avantage des épreuves auxquelles elle t’a soumis ! Aussi, elle ne cesse de me parler de toi et de la passion que tu as su lui inspirer. Tu peux donc bénir ta destinée qui t’a poussé chez moi, alors qu’elle aurait pu te conduire à ta perte, déguisé comme tu es sous cet habillement du khalifat. Et tu peux être tranquille à ce sujet, car je vais tout arranger pour que rien n’arrive que ce qui est marqué du cachet de la prospérité ! » Et moi, ne sachant comment la remercier, je continuai à lui baiser en silence le pan de sa tunique. Et elle ajouta : « Seulement, ya Abou’l Hassân, je voudrais, avant d’intervenir dans ton intérêt, être bien fixée sur tes intentions à l’égard de ma sœur. Car il ne faut pas qu’il y ait de malentendu à ce sujet ! » Et moi je répondis, en levant les bras : « Qu’Allah te garde et te conserve dans la voie de la rectitude, ô ma maîtresse secourable ! Hé, par ta vie ! mes intentions pourraient-elles donc être autrement que pures et désintéressées ? Je ne souhaite en effet qu’une chose, et c’est de revoir ta bienheureuse sœur Gerbe-de-Perles, simplement pour que mes yeux se réjouissent de sa vue et que mon cœur languissant revienne à la vie. Cela seulement, et rien de plus ! Et Allah le Tout-Voyant est témoin de mes paroles et n’ignore rien de mes pensées ! » Alors elle me dit : « En ce cas, ya Abou’l Hassân, je n’épargnerai rien pour te faire parvenir au but licite de tes souhaits ! »

Et, ayant ainsi parlé, elle frappa dans ses mains, et dit à la petite esclave qui accourut à ce signal : « Va trouver ta maîtresse Gerbe-de-Perles, et dis-lui : « Ta sœur Pâte-d’Amandes t’envoie le salam et te prie d’aller la trouver sans retard, car elle se sent, cette nuit, la poitrine rétrécie, et il n’y a que ta seule présence pour la lui dilater. Et, en outre, il y a entre toi et elle un secret ! » Et l’esclave se hâta d’aller exécuter l’ordre.

Et bientôt, ô mon seigneur, je la vis entrer dans sa beauté, avec sa grâce tout entière. Et elle était enveloppée, pour tout vêtement, d’un grand voile de soie bleue ; et elle avait les pieds nus et les cheveux écroulés.

Or, elle ne m’aperçut pas d’abord, et dit à sa sœur Pâte-d’Amandes : « Me voici, ma chérie. Je sors du hammam, et n’ai pu encore me vêtir. Mais dis-moi vite quel est le secret qui est entre moi et toi ! » Et, pour toute réponse, ma protectrice me montra du doigt à Gerbe-de-Perles, en me faisant signe d’approcher. Et je sortis de l’ombre où je me tenais.

En me voyant, ma bien-aimée ne montra ni honte ni embarras, mais elle vint à moi, blanche et émouvante, et se jeta dans mes bras comme un enfant dans les bras de sa mère. Et je crus tenir contre mon cœur toutes les houris du Paradis. Et je ne savais, ô mon seigneur, tant elle était tendre de partout et fondante, si elle n’était point une motte de beurre fin ou une pâte d’amandes. Béni soit Celui qui l’a formée ! Mes bras n’osaient appuyer sur le corps enfantin. Et une vie nouvelle de cent ans entra en moi avec son baiser.

Et nous restâmes ainsi enlacés je ne sais pendant combien de temps. Car je crois bien que je devais être dans l’extase ou quelque chose d’approchant…

À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA HUIT CENT DIX-NEUVIÈME NUIT

Elle dit :

… Et nous restâmes ainsi enlacés je ne sais pendant combien de temps. Car je crois bien que je devais être dans l’extase ou quelque chose d’approchant.

Mais lorsque je revins un peu à la réalité, je voulus lui raconter tout ce que j’avais souffert pour elle, quand nous entendîmes une rumeur grandissante dans la galerie. Et c’était le khalifat lui-même, qui venait voir sa favorite Pâte-d’Amandes, sœur de Gerbe-de-Perles. Et je n’eus que le temps de me lever et de sauter dans un grand coffre, qu’elles refermèrent sur moi, comme si de rien n’était.

Et le khalifat Al-Môtawakkil, ton grand-père, ô mon seigneur, entra dans l’appartement de sa favorite, et, ayant aperçu Gerbe-de-Perles, il lui dit : « Par ma vie, ô Gerbe-de-Perles, je me réjouis de te rencontrer aujourd’hui chez ta sœur Pâte-d’Amandes. Où donc étais-tu tous ces jours derniers, que je ne te voyais plus nulle part dans le palais, et que je n’entendais plus ta voix qui me plaît tellement ? » Et il ajouta, sans attendre de réponse : « Prends vite le luth que tu as délaissé et chante-moi quelque chose de passionné, en t’y accompagnant ! » Et Gerbe-de-Perles, qui savait le khalifat amoureux à l’extrême d’une jeune esclave nommée Benga, n’eut point de peine à trouver la chanson qu’il fallait ; car amoureuse elle-même, elle se laissa simplement aller au cours de ses sentiments, et, accordant son luth, elle s’inclina devant le khalifat, et chanta :

 

« Le bien-aimé que j’aime, – ah ! ah !

Sa joue duvetée, – ô nuit !

Surpasse en douceur – ô les yeux !

La joue lavée des roses – ô nuit !

Le bien-aimé que j’aime, – ah ! ah !

Est un frais jouvenceau – ô nuit !

Dont l’amoureux regard – ah ! ah !

Eût ensorcelé – ô les yeux !

Les rois de Babylone – ô nuit !

Et tel est – ah ! ah !

Le bien-aimé que j’aime ! »

 

Lorsque le khalifat Al-Môtawakkil eut entendu ce chant, il fut extrêmement ému, et, se tournant vers Gerbe-de-Perles, il lui dit : « Ô jeune fille bénie, ô bouche de rossignol, je veux, pour te donner une preuve de mon contentement, que tu m’exprimes un souhait. Et – je le jure par les mérites de mes glorieux ancêtres, les méritants ! – ce serait la moitié de mon royaume que je te l’accorderais ! Et Gerbe-de-Perles répondit, en baissant les yeux : « Qu’Allah prolonge la vie de notre maître ! mais je ne souhaite rien que la continuation des bonnes grâces de l’émir des Croyants sur ma tête et celle de ma sœur Pâte-d’Amandes ! » Et le khalifat dit : « Il faut, Gerbe-de-Perles, que tu me demandes quelque chose ! » Alors elle dit : « Puisque notre maître me l’ordonne, je lui demanderai de me libérer et de me laisser, pour tout bien, les meubles de cet appartement et tout ce qui est contenu dans cet appartement ! » Et le khalifat lui dit : « Tu en es la maîtresse, ô Gerbe-de-Perles ! Et Pâte-d’Amandes, ta sœur, aura désormais comme appartement le plus beau pavillon du palais. Et, comme tu es libérée, tu peux rester ou partir ! » Et, se levant, il sortit de chez sa favorite, pour aller retrouver la jeune Benga, sa favorite du moment.

Or, dès qu’il fut parti, mon amie envoya quérir par son eunuque les portefaix et les déménageurs, et fit transporter chez moi tous les meubles de l’appartement, les étoffes, les coffres et les tapis. Et le coffre où j’étais enfermé sortit le premier sur le dos des portefaix, et arriva sans encombre – grâce à la Sécurité – dans ma maison.

Et le jour même, ô émir des Croyants, j’épousai Gerbe-de-Perles devant Allah, en présence du kâdi et des témoins. Et le reste est le mystère de la foi musulmane !

Et tel est, ô mon seigneur, l’histoire de ces meubles, de ces étoffes et de ces vêtements marqués au nom de ton glorieux grand-père le khalifat Al-Môtawakkil Ala’llah ! Et – j’en fais le serment sur ma tête ! – je n’ai point ajouté à cette histoire une syllabe, ni ne l’ai diminuée d’une syllabe. Et l’émir des Croyants est la source de toute générosité et la mine de tous les bienfaits ! »

Et, ayant ainsi parlé, Abou’l Hassân se tut. Et le khalifat Al-Môtazid-Bi’llah s’écria : « Ta langue a sécrété l’éloquence, ô notre hôte, et ton histoire est une merveilleuse histoire ! Aussi, pour te marquer la joie que j’en éprouve, je te prie de m’apporter un calam et une feuille de papier ! » Et, Abou’l Hassân ayant apporté le calam et le papier, le khalifat les remit au conteur ibn-Hamdoun et lui dit : « Écris sous ma dictée ! » Et il lui dicta : « Au nom d’Allah le Clément, le Miséricordieux ! Par ce firman, signé de notre main et cacheté de notre cachet, nous exemptons d’impôts, toute sa vie durant, notre fidèle sujet Abou’l-Hassân-Ali-ben-Ahmad-Al-Khorassani. Et nous le nommons notre principal chambellan ! »

Et, après avoir cacheté le firman, il le lui remit, et ajouta : « Et je souhaiterais te voir dans mon palais comme mon fidèle commensal et mon ami ! »

Et depuis lors, Abou’l Hassân fut le compagnon inséparable du khalifat Al-Môtazid-Bi’llah. Et ils vécurent tous dans les délices, jusqu’à l’inévitable séparation qui fait habiter les tombeaux à ceux mêmes qui habitaient les palais les plus beaux. Gloire au Très-Haut qui habite un palais qui est au-dessus de tous les niveaux !

— Et Schahrazade, ayant ainsi raconté son histoire, ne voulut point laisser passer cette nuit-là sans commencer l’HISTOIRE DES DEUX VIES DU SULTAN MAHMOUD.

LES DEUX VIES DU SULTAN MAHMOUD

Elle dit :

Il m’est revenu, ô Roi fortuné, que le sultan Mahmoud, qui fut un des plus sages et des plus glorieux d’entre les sultans d’Égypte, s’asseyait souvent seul dans son palais, en proie à des accès de tristesse sans cause, durant lesquels le monde entier noircissait devant son visage. Et, à ces moments-là, la vie lui semblait pleine de fadeur et dénuée de toute signification. Et, pourtant, rien ne lui manquait des choses qui eussent fait le bonheur des créatures ; car Allah lui avait, sans compter, octroyé la santé, la jeunesse, la puissance et la gloire, et lui avait donné, comme capitale de son empire, la ville la plus délicieuse de l’univers, où il avait, pour se réjouir l’âme et les sens, l’aspect de la beauté de la terre, de la beauté du ciel et de la beauté des femmes dorées comme les eaux du Nil. Mais tout cela s’effaçait à ses yeux durant ses royales tristesses ; et il enviait alors le sort des fellahs courbés sur les sillons de la terre, et celui des nomades perdus dans les déserts sans eau.

Or, un jour que, les yeux noyés dans le noir des songes, il était dans un abattement plus accentué qu’à l’ordinaire, refusant de manger, de boire et de s’occuper des affaires du règne et ne souhaitant que de mourir, le grand-vizir entra dans la chambre où il était étendu, la tête dans les mains, et, après les hommages rendus, il lui dit : « Ô mon maître souverain, voici qu’à la porte, sollicitant une audience, se trouve un très vieux cheikh venu des pays de l’extrême Occident, du fond du Maghreb lointain. Et, si je dois en juger par ma conversation avec lui et par les quelques paroles que j’ai entendues de sa bouche, il est, sans aucun doute, le savant le plus prodigieux, le médecin le plus extraordinaire et le magicien le plus étonnant qui ait vécu parmi les hommes. Et c’est parce que je sais mon souverain en proie à la tristesse et l’abattement, que je voudrais que ce cheikh obtînt la permission d’entrer, dans l’espoir que son approche contribuera à chasser les pensées qui pèsent sur les visions de notre roi ! » Et le sultan Mahmoud fit de la tête un signe d’assentiment, et aussitôt le grand-vizir introduisit dans la salle du trône le cheikh étranger…

À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA HUIT CENT VINGTIÈME NUIT

Elle dit :

… et aussitôt le grand-vizir introduisit dans la salle du trône le cheikh étranger.

Et certes ! l’homme qui entra était plutôt l’ombre d’un homme qu’une créature vivante d’entre les créatures. Et, si un âge pouvait lui être donné, il eût fallu calculer par centaines d’années. Pour tout vêtement, une barbe prodigieuse flottait sur sa grave nudité, tandis qu’une large ceinture en cuir souple mettait une barre unie autour des vieux reins parcheminés. Et on l’eût pris pour quelque très ancien corps semblable à ceux que retiraient parfois des sépultures granitiques les laboureurs d’Égypte, si, dans la face, au-dessous des sourcils terribles, n’eussent brûlé deux yeux où vivait l’intelligence.

Et le pur vieillard, sans s’incliner devant le sultan, dit d’une voix sourde qui n’avait rien des voix de la terre : « La paix sur toi, sultan Mahmoud ! Je suis envoyé vers toi par mes frères, les santons de l’extrême Occident. Je viens te rendre conscient des bienfaits du Rétributeur sur ta tête ! »

Et, sans un geste, il s’avança vers le roi d’un pas solennel et, le prenant par la main, il l’obligea à se lever et à l’accompagner jusqu’à l’une des fenêtres de la salle du trône.

Or, cette salle du trône avait quatre fenêtres, et chacune de ces fenêtres était sur la ligne d’un point astronomique. » Et le vieux cheikh dit au sultan : « Ouvre la fenêtre ! » Et le sultan obéit comme un enfant, et ouvrit la première fenêtre. Et le vieux cheikh lui dit simplement : « Regarde ! »

Et sultan Mahmoud mit la tête à la fenêtre et vit une immense armée de cavaliers qui, l’épée nue, se précipitaient, à toute bride, des hauteurs de la citadelle du mont Makattam. Et les premières colonnes de cette armée, arrivées déjà au pied même du palais, avaient mis pied à terre et commençaient à en escalader les murailles, en poussant des clameurs de guerre et de mort. Et le sultan, à cette vue, comprit que ses troupes s’étaient mutinées et venaient le détrôner. Et, devenu bien changé de teint, il s’écria : « Il n’y a de dieu qu’Allah ! Voici l’heure de ma destinée ! »

Aussitôt le cheikh referma la fenêtre, mais pour la rouvrir lui-même l’instant d’après. Et toute l’armée avait disparu. Et seule la citadelle s’élevait pacifiquement dans le loin, trouant de ses minarets le ciel de midi.

Alors le cheikh, sans donner le temps au roi de revenir de sa profonde émotion, le conduisit à la seconde fenêtre qui plongeait sur la ville immense, et lui dit : « Ouvre-la, et regarde ! » Et sultan Mahmoud ouvrit la fenêtre, et le spectacle qui s’offrit à sa vue le fit reculer d’horreur. Les quatre cents minarets qui dominaient les mosquées, les coupoles des mosquées, les dômes des palais, et les terrasses qui s’étageaient par milliers jusqu’aux confins de l’horizon n’étaient plus qu’un brasier fumant et flamboyant, d’où, avec les hurlements de l’épouvante, déferlaient vers la moyenne région de l’air des nuages noirs qui aveuglaient l’œil du soleil. Et un vent sauvage poussait les flammes et les cendres vers le palais même, qui bientôt se trouva enveloppé d’une mer de feu, dont il n’était plus séparé que par la nappe fraîche de ses jardins. Et le sultan, à la limite de la douleur de voir sa belle ville anéantie, laissa retomber ses bras, et s’écria : « Allah seul est grand ! Les choses ont leur destinée comme toutes les créatures ! Demain le désert rejoindra le désert à travers les plaines sans nom d’une terre qui fut illustre entre toutes ! Gloire au seul Vivant ! » Et il pleura sur sa ville et sur lui-même. Mais le cheikh referma aussitôt la fenêtre, et la rouvrit au bout d’un instant. Et toute trace d’incendie avait disparu. Et la ville du Caire s’étendait dans sa gloire intacte, au milieu de ses vergers et de ses palmes, tandis que les quatre cents voix des muezzins annonçaient l’heure de la prière aux Croyants et se confondaient dans une même élévation vers le Seigneur de l’univers.

Et le cheikh, emmenant aussitôt le roi, le conduisit vers la troisième fenêtre, qui donnait sur le Nil, et la lui fit ouvrir. Et sultan Mahmoud vit le fleuve qui débordait de son lit et dont les vagues, envahissant la ville et dépassant bientôt les terrasses les plus élevées, venaient battre avec furie contre les murailles du palais. Et une vague, plus forte que les précédentes, fit d’un coup s’écrouler tous les obstacles sur son passage et vint s’engouffrer dans l’étage inférieur du palais. Et l’édifice, fondant comme un morceau de sucre dans l’eau, s’affaissa d’un côté, et il était déjà presque effondré quand le cheikh referma soudain la fenêtre et la rouvrit. Et tout débordement fut comme s’il n’avait pas été. Et le beau fleuve continua, comme par le passé, à se promener avec majesté entre les champs infinis de luzernes, en dormant dans son lit.

Et le cheikh fit ouvrir par le roi la quatrième fenêtre, sans lui donner le temps de se remettre de sa surprise. Or, cette quatrième fenêtre avait vue sur l’admirable plaine verdoyante qui s’étend aux portes de la ville à perte de vue, pleine d’eaux courantes et de troupeaux heureux, celle qu’ont chantée tous les poètes depuis Omar, où des étendues de roses, de basilics, de narcisses et de jasmins alternent avec des bosquets d’orangers, où les arbres sont habités par des tourterelles et des rossignols tombés en pâmoison à force de plaintes amoureuses, où la terre est aussi riche et parée que dans les antiques jardins d’Iram-aux-Colonnes, et aussi embaumée que les pelouses d’Éden. Et, au lieu des prairies et des bois d’arbres fruitiers, sultan Mahmoud ne vit plus qu’un affreux désert rouge et blanc, brûlé par un soleil inexorable, un désert pierreux et sablonneux, qui servait de refuge aux hyènes et aux chacals et de champ de course aux serpents et aux bêtes malfaisantes. Et cette sinistre vision ne tarda pas, comme les précédentes, à s’effacer, quand le cheikh eut, de sa propre main, fermé et rouvert la fenêtre. Et, de nouveau, la plaine se fit magnifique, et sourit au ciel de toutes les fleurs de ses jardins.

Tout cela, et sultan Mahmoud ne savait s’il dormait, s’il veillait ou s’il n’était point sous la puissance de quelque sortilège ou hallucination.

Mais le cheikh, sans le laisser se calmer de toutes les violentes sensations qu’il venait d’éprouver, le prit de nouveau par la main, sans qu’il eût même l’idée d’opposer la moindre résistance, et le conduisit auprès d’un petit bassin qui rafraîchissait la salle de son murmure d’eau. Et il lui dit : « Penche-toi sur le bassin et regarde ! » Et sultan Mahmoud se pencha sur le bassin, pour regarder, quand, d’un mouvement brusque, le cheikh lui plongea la tête tout entière dans l’eau.

Et sultan Mahmoud se vit naufragé au pied d’une montagne qui dominait la mer. Et il était encore, comme au temps de sa splendeur, revêtu de ses attributs royaux avec sa couronne sur la tête. Et, non loin de là, des fellahs le regardaient comme un objet nouveau, et se faisaient mutuellement des signes à son sujet, en riant beaucoup. Et sultan Mahmoud, à cette vue, entra dans une fureur sans bornes, plus encore contre le cheikh que contre les fellahs, et s’écria : « Ah ! maudit magicien, cause de mon naufrage, puisse Allah me ramener dans mon royaume pour que je te châtie selon ton crime ! Pourquoi m’avoir trahi si lâchement ? Et que vais-je devenir dans ce pays étranger ? » Puis, se ravisant, il s’approcha des fellahs, et leur dit d’un ton solennel : « Je suis le sultan Mahmoud ! Allez-vous-en ! » Mais ils continuèrent à rire, en ouvrant des bouches jusqu’aux oreilles. Ah ! quelles bouches ! des grottes ! des grottes ! Et, pour éviter d’y être englouti vivant, il voulut lui-même s’enfuir, quand celui qui paraissait être le chef des fellahs s’approcha de lui, lui enleva sa couronne et ses attributs, qu’il jeta dans la mer en disant : « Ô pauvre ! pourquoi toute cette ferraille ! Il fait bien chaud pour se couvrir ainsi ! Tiens, ô pauvre ! voici des vêtements semblables aux nôtres ! » Et l’ayant mis nu, il le revêtit d’une robe en cotonnade bleue, lui passa aux pieds une paire de vieilles babouches jaunes à semelles en cuir d’hippopotame, et le coiffa d’un tout petit bonnet en feutre couleur d’étourneau. Et il lui dit : « Allons, ô pauvre, viens travailler avec nous, si tu ne veux pas mourir de faim ici, où tout le monde travaille ! » Mais sultan Mahmoud dit : « Je ne sais pas travailler ! » Et le fellah lui dit : « En ce cas, tu nous serviras de portefaix et d’âne, tout à la fois…

À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA HUIT CENT VINGT ET UNIÈME NUIT

Elle dit :

« … tu nous serviras de portefaix et d’âne, tout à la fois ! » Et, comme ils avaient déjà fini leur journée de travail, ils furent bien aises de charger un autre dos que le leur du poids de leurs instruments de labour. Et sultan Mahmoud, ployant sous le faix des bêches, des herses, des pioches et des râteaux, et pouvant à peine se traîner, fut bien obligé de suivre les fellahs. Et il arriva avec eux, fourbu et pouvant à peine respirer, dans le village, où il fut en butte aux poursuites des petits enfants qui couraient tout nus derrière lui, en lui faisant subir mille avanies. Et, pour lui faire passer la nuit, on le poussa dans une étable abandonnée, où on lui jeta, pour son repas, un pain moisi et un oignon. Et, le lendemain, il était devenu âne pour de bon, âne avec une queue, des sabots et des oreilles. Et on lui passa une corde au cou, et on lui mit un bât sur le dos, et on l’emmena aux champs traîner la charrue. Mais comme il se rebiffait, on alla le confier au meunier du village qui eut bientôt fait de le mettre à la raison, en lui faisant tourner la roue du moulin, après lui avoir bandé les yeux. Et cinq années il tourna la roue du moulin, ne se reposant que juste le temps de manger sa ration de fèves et de boire un seau. Et cinq années de coups de bâton, de piqûres d’aiguillon, d’injures humiliantes et de privations. Et il ne lui restait, pour toute consolation et pour tout soulagement, que les séries de pets qu’il lâchait du matin au soir, comme réponse aux injures, en tournant le moulin. Et voici que tout à coup le moulin s’écroula, et il se vit de nouveau sous sa forme première d’homme, et non plus âne. Et il se promenait dans les souks d’une ville qu’il ne connaissait pas ; et il ne savait pas trop où aller. Et comme il était déjà las de marcher, il cherchait de l’œil un endroit pour se reposer, quand un vieux marchand, qui jugeait à son air qu’il était étranger, l’invita poliment à entrer dans sa boutique.

Et, voyant qu’il était fatigué, il le fit asseoir sur un banc, et lui dit : « Ô étranger, tu es jeune et tu ne seras pas malheureux dans notre ville, où les jeunes gens sont fort cotés et très recherchés, surtout quand ils sont, comme toi, de solides gaillards. Dis-moi donc si tu es disposé à habiter notre ville, dont les coutumes sont très favorables aux étrangers qui veulent s’y établir. » Et sultan Mahmoud répondit : « Par Allah, je ne demande pas mieux que de demeurer ici, pourvu que je puisse trouver à y manger autre chose que les fèves dont on m’a nourri pendant cinq ans ! » Et le vieux marchand lui dit : « Que parles-tu de fèves, ô pauvre ! Ici tu seras nourri de choses exquises et fortifiantes, pour la besogne qu’il te faut accomplir ! Écoute-moi donc avec attention, et suis le conseil que je vais te donner ! » Et il ajouta : « Hâte-toi d’aller de ce pas te poster à la porte du hammam de la ville, qui est là, au tournant de la rue. Et à chaque femme qui sortira tu demanderas, en l’abordant, si elle a un mari. Et celle qui te dira qu’elle n’en a pas, sera ton épouse sur l’heure, selon la coutume du pays ! Et surtout prends garde d’omettre de poser la question à toutes les femmes sans exception que tu verras sortir du hammam, sinon tu cours grand risque d’être chassé de notre ville ! » Et sultan Mahmoud alla se poster à la porte du hammam, et il n’était pas là depuis longtemps quand il vit sortir une splendide jouvencelle de treize ans. Et il pensa, en la voyant : « Par Allah, avec celle-ci je me consolerais bien de tous mes malheurs ! » Et il l’arrêta et lui dit : « Ô ma maîtresse, es-tu mariée ou célibataire ? » Et elle répondit : « Je suis mariée de l’année dernière. » Et elle continua son chemin. Et voici sortir du hammam une vieille d’une laideur effroyable. Et sultan Mahmoud frémit d’horreur à sa vue, et pensa : « Certes ! j’aime mieux mourir de faim et redevenir âne ou portefaix que d’épouser cette vieille antiquité ! Mais puisque le vieux marchand m’a dit de poser la question à toutes les femmes, il faut bien que je me décide à interroger la calamiteuse ! » Et il l’aborda et lui dit, en détournant la tête : « Es-tu mariée ou célibataire ? » Et l’effrayante vieille répondit, en bavant : « Je suis mariée, ô mon cœur ! » Ah ! quel soulagement ! Et il dit : « J’en suis bien aise, ô ma tante ! » Et il pensa : « Qu’Allah ait en Sa miséricorde le malheureux étranger qui m’a précédé ! » Et la vieille continua son chemin, et voici sortir du hammam une antiquité bien plus dégoûtante que la précédente et bien plus horrible. Et sultan Mahmoud s’approcha d’elle en tremblant, et lui demanda : « Es-tu mariée ou célibataire ? » Et elle répondit, en se mouchant dans ses doigts : « Je suis célibataire, ô mon œil ! » Et sultan Mahmoud s’écria : « Hé, là ! hé, là ! je suis un âne, ô ma tante, je suis un âne ! Regarde mes oreilles, et ma queue, et mon zebb ! Ce sont les oreilles et la queue et le zebb d’un âne. On ne se marie pas avec les ânes ! » Mais l’horrible vieille s’approcha de lui, et voulut l’embrasser. Et sultan Mahmoud, à la limite du dégoût et de la terreur, se mit à crier : « Hé, là ! hé, là ! je suis un âne, ya setti, je suis un âne ! De grâce, ne m’épouse pas ! Je suis un pauvre âne de moulin, hé, là ! hé, là ! » Et, faisant sur lui-même un effort surhumain, il sortit sa tête du bassin.

Et sultan Mahmoud se vit au milieu de la salle du trône de son palais, ayant à sa droite son grand-vizir et à sa gauche le cheikh étranger. Et devant lui une de ses favorites lui présentait, sur un plateau d’or, une coupe de sorbet qu’il avait demandée quelques instants avant l’entrée du cheikh. Hé, là ! hé, là ! il est donc le sultan ! il est donc le sultan ! Et toute cette funeste aventure n’avait duré que le temps de plonger sa tête dans le bassin et de la retirer ! Et il ne pouvait arriver à croire à un pareil prodige ! Et il se mit à regarder autour de lui, en se tâtant et en se frottant les yeux. Hé, là ! hé, là ! Il était bel et bien le sultan, le sultan Mahmoud lui-même, et non point le pauvre naufragé, ni le portefaix, ni l’âne du moulin, ni l’époux de la redoutable antiquité ! Hé, par Allah ! qu’il était bon de se retrouver sultan après ces tribulations ! Et, comme il ouvrait la bouche pour demander l’explication d’un si étrange phénomène, la voix sourde du pur vieillard s’éleva, qui lui disait :

« Sultan Mahmoud, je suis venu vers toi, envoyé par mes frères les santons de l’extrême Occident, pour te rendre conscient des bienfaits du Rétributeur sur ta tête ! »

Et, ayant ainsi parlé, le cheikh maghrébin disparut, sans que l’on sût s’il était sorti par la porte ou s’il s’était envolé par les fenêtres.

Et sultan Mahmoud, quand son émotion fut calmée, comprit la leçon de son Seigneur. Et il comprit que sa vie était belle, et qu’il aurait pu être le plus malheureux des hommes. Et il comprit que tous les malheurs qu’il avait entrevus, sous le regard dominateur du vieillard, auraient pu, si l’avait voulu la destinée, être les malheurs réels de sa vie. Et il tomba à genoux en fondant en larmes. Et depuis lors il chassa toute tristesse de son cœur. Et, vivant dans le bonheur, il répandit le bonheur autour de lui. Et telle est la vie réelle du sultan Mahmoud, et telle fut la vie qu’il aurait pu mener à un simple détour de la destinée. Car Allah est le maître Tout-Puissant !

— Et Schahrazade, ayant ainsi raconté cette histoire, se tut. Et le roi Schahriar s’écria : « Quel enseignement pour moi, ô Schahrazade ! » Et la fille du vizir sourit et dit : « Mais cet enseignement, ô Roi, n’est rien en comparaison de celui du TRÉSOR SANS FOND ! » Et Schahriar dit : « Je ne connais pas ce trésor, Schahrazade ! »

LE TRÉSOR SANS FOND

Et Schahrazade dit :

Il m’est revenu, ô Roi fortuné, ô doué de bonnes manières, que le khalifat Haroun Al-Rachid, qui était le prince le plus généreux de son époque et le plus magnifique, avait quelquefois la faiblesse – Allah seul est sans faiblesse ! – de laisser entendre, en parlant, que nul homme parmi les vivants ne l’égalait en générosité et en largesse de paume.

Or, un jour, comme il s’était laissé aller à se louer ainsi des dons que ne lui avait, en somme, octroyés le Rétributeur que pour qu’il en usât précisément avec générosité, le grand-vizir Giafar ne voulut point, en son âme délicate, que son maître continuât plus longtemps à manquer au devoir de l’humilité envers Allah. Et il résolut de prendre la liberté de lui ouvrir les yeux. Il se prosterna donc entre ses mains et, après avoir embrassé par trois fois la terre, il lui dit : « Ô émir des Croyants, ô couronne sur nos têtes, pardonne à ton esclave s’il ose élever la voix en ta présence pour te représenter que la principale vertu du Croyant est l’humilité devant Allah et qu’elle est la seule chose dont puisse être fière la créature. Car tous les biens de la terre et tous les dons de l’esprit et toutes les qualités de l’âme ne sont pour l’homme qu’un simple prêt du Très-Haut – qu’Il soit exalté ! Et l’homme ne doit pas plus s’enorgueillir de ce prêt que l’arbre d’être chargé de fruits ou la mer de recevoir les eaux du ciel. Quant aux louanges que te mérite ta munificence, laisse-les plutôt faire à tes sujets qui remercient sans cesse le ciel de les avoir fait naître dans ton empire, et qui n’ont d’autre plaisir que de prononcer ton nom avec gratitude ! » Puis il ajouta : « D’ailleurs, ô mon seigneur, ne crois point que tu sois le seul qu’Allah ait couvert de ses inestimables dons ! Sache, en effet, qu’il y a dans la ville de Bassra un jeune homme qui, bien que simple particulier, vit avec plus de faste et de magnificence que les plus puissants rois. Il s’appelle Aboulcassem, et nul prince au monde, y compris l’émir des Croyants lui-même, ne l’égale en largesse de paume et en générosité…

À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA HUIT CENT VINGT-DEUXIÈME NUIT

Elle dit :

« … Il s’appelle Aboulcassem, et nul prince au monde, y compris l’émir des Croyants lui-même, ne l’égale en largesse de paume et en générosité ! »

Lorsque le khalifat eut entendu ces dernières paroles de son vizir, il se sentit extrêmement dépité ; et il devint bien rouge de teint, avec des yeux enflammés ; et, regardant Giafar avec hauteur, il lui dit : « Malheur à toi, ô chien d’entre les vizirs ! comment oses-tu mentir devant ton maître, en oubliant qu’une telle conduite entraîne ta mort sans recours ? » Et Giafar répondit : « Par la vie de ta tête ! ô émir des Croyants, les paroles que j’ai osé prononcer en ta présence sont des paroles de vérité. Et si j’ai perdu tout crédit en ton esprit, tu pourras les faire contrôler, et me punir ensuite si tu trouves qu’elles sont mensongères. Quant à moi, ô mon maître, je ne crains pas de t’affirmer que j’ai été, lors de mon dernier voyage à Bassra, l’hôte ébloui du jeune Aboulcassem. Et mes yeux n’ont pas encore oublié ce qu’ils ont vu, mes oreilles ce qu’elles ont entendu, et mon esprit ce qui l’a charmé. C’est pourquoi, même au risque de m’attirer la disgrâce de mon maître, je ne puis m’empêcher de proclamer qu’Aboulcassem est l’homme le plus magnifique de son temps ! »

Et Giafar, ayant ainsi parlé, se tut. Et le khalifat, à la limite de l’indignation, fit signe au chef des gardes d’arrêter Giafar. Et l’ordre fut exécuté sur le champ. Et, cela fait, Al-Rachid sortit de la salle et, ne sachant comment exhaler sa colère, alla dans l’appartement de Sett Zobéida, son épouse, qui pâlit d’effroi en lui voyant le visage des jours noirs.

Et Al-Rachid, les sourcils contractés et les yeux dilatés, alla s’étendre, sans prononcer une parole, sur le divan. Et Sett Zobéida, qui savait comment l’aborder dans ses moments d’humeur, se garda bien de l’importuner de questions oiseuses ; mais, prenant un air d’extrême inquiétude, elle lui apporta une coupe remplie d’eau parfumée à la rose et, la lui offrant, lui dit : « Le nom d’Allah sur toi, ô fils de l’oncle ! Que cette boisson te rafraîchisse et te calme ! La vie est formée de deux couleurs, blanche et noire. Puisse la blanche marquer seule tes longs jours ! » Et Al-Rachid dit : « Par le mérite de nos ancêtres, les glorieux ! c’est la noire qui marquera ma vie, ô fille de l’oncle, tant que je verrai devant mes yeux le fils du Barmécide, ce Giafar de malédiction, qui se plaît à critiquer mes paroles, à commenter mes actions et à donner la préférence sur moi à d’obscurs particuliers d’entre mes sujets ! » Et il apprit à son épouse ce qui venait de se passer, et se plaignit à elle de son vizir, dans des termes qui lui firent comprendre que la tête de Giafar courait cette fois le plus grand danger. Aussi elle ne manqua pas d’abonder d’abord dans son sens, en exprimant son indignation de voir que le vizir se permettait de telles libertés à l’égard de son souverain. Puis, très habilement, elle lui représenta qu’il était préférable de différer la punition le temps seulement d’envoyer quelqu’un à Bassra pour vérifier la chose. Et elle ajouta : « Et c’est alors que tu pourras t’assurer de la vérité ou de la fausseté de ce que t’a raconté Giafar, et le traiter en conséquence. » Et Haroun, que le langage plein de sagesse de son épouse avait déjà à moitié calmé, répondit : « Tu dis vrai, ô Zobéida. Certes ! je dois cette justice à un homme tel que le fils de mon serviteur Yahia. Et même, comme je ne puis avoir pleine confiance dans le rapport que me ferait celui que j’enverrais à Bassra, je veux aller moi-même dans cette ville, contrôler la chose. Et je ferai connaissance avec cet Aboulcassem-là. Et je jure qu’il en coûtera la tête à Giafar s’il m’a exagéré la générosité de ce jeune homme, ou s’il m’a fait un mensonge. »

Et, sans tarder davantage à exécuter son projet, Haroun se leva à l’heure et à l’instant, et, sans vouloir écouter ce que lui disait Sett Zobéida pour l’engager à ne point faire tout seul ce voyage, il se déguisa en marchand de l’Irak, recommanda à son épouse de veiller pendant son absence aux affaires du royaume et, sortant du palais par une porte secrète, il quitta Baghdad.

Et Allah lui écrivit la sécurité ; et il arriva à Bassra sans encombre, et descendit dans le grand khân des marchands. Et là, avant même de prendre le temps de se reposer et de manger un morceau, il se hâta d’interroger le portier du khân sur ce qui l’intéressait, en lui demandant, après les formules du salam : « Est-il vrai, ô cheikh, qu’il y a dans cette ville un jeune homme appelé Aboulcassem, qui surpasse les rois en générosité, en largesse de paume et en magnificence ? » Et le vieux portier, hochant la tête d’un air pénétré, répondit : « Allah fasse descendre sur lui Ses bénédictions ! Quel est l’homme qui n’a pas ressenti les effets de sa générosité ? Pour ma part, ya sidi, quand j’aurais dans ma figure cent bouches et dans chacune cent langues, et sur chaque langue un trésor d’éloquence, je ne pourrais te conter comme il sied l’admirable générosité du seigneur Aboulcassem ! » Puis, comme d’autres marchands voyageurs arrivaient avec leurs ballots, le portier du khân n’eut pas le loisir d’en dire plus long. Et Haroun fut bien obligé de s’éloigner, et monta se restaurer et prendre quelque repos, cette nuit-là.

Mais le lendemain, de grand matin, il sortit du khân et alla se promener dans les souks. Et lorsque les marchands eurent ouvert leurs boutiques, il s’approcha de l’un d’eux, celui qui lui paraissait le plus important, et le pria de lui indiquer le chemin qui conduisait à la demeure d’Aboulcassem. Et le marchand, bien étonné, lui dit : « De quel pays lointain peux-tu bien arriver, pour ignorer la demeure du seigneur Aboulcassem. Il est plus connu ici que jamais roi ne l’a été au milieu de son propre empire ! » Et Haroun convint qu’il arrivait en effet de fort loin, mais que le but de son voyage était précisément de faire la connaissance du seigneur Aboulcassem. Alors le marchand ordonna à un de ses garçons de lui servir de guide, en lui disant : « Conduis cet honorable étranger au palais de notre magnifique seigneur ! »

Or, ce palais était un admirable palais. Et il était entièrement bâti de pierres de taille en marbre jaspé, avec des portes de jade vert. Et Haroun fut émerveillé de l’harmonie de sa construction ; et il vit, en entrant dans la cour, une foule de jeunes esclaves, blancs et noirs, élégamment habillés, qui s’amusaient à jouer en attendant les ordres de leur maître.

Et il aborda l’un d’entre eux et lui dit : « Ô jeune homme, je te prie d’aller dire au seigneur Aboulcassem : « Ô mon maître, il y a dans la cour un étranger qui a fait le voyage de Baghdad à Bassra, dans le seul but de se réjouir les yeux de ton visage béni ! » Et le jeune esclave jugea aussitôt au langage et à l’air de celui qui s’adressait à lui que ce n’était pas un homme du commun. Et il courut en avertir son maître, qui vint jusque dans la cour recevoir l’hôte étranger. Et, après les salams et les souhaits de bienvenue, il le prit par la main, et le conduisit dans une salle qui était belle de sa propre beauté et de sa parfaite architecture.

Et, dès qu’ils furent assis sur le large divan en soie brodée d’or qui faisait tout le tour de la salle, l’on vit entrer douze jeunes esclaves blancs fort beaux chargés de vases d’agate et de cristal de roche. Et les vases étaient enrichis de gemmes et de rubis et pleins de liqueurs exquises. Puis entrèrent douze jeunes filles comme des lunes, qui portaient les unes des bassins de porcelaine remplis de fruits et de fleurs, et les autres de grandes coupes d’or remplies de sorbets à la neige hachée, d’un goût excellent. Et ces jeunes esclaves et ces jeunes filles firent d’abord l’essai des liqueurs, des sorbets et des autres rafraîchissements avant de les présenter à l’hôte de leur maître. Et Haroun goûta à ces diverses boissons, et, quoique accoutumé aux plus délicieuses choses de tout l’Orient, il s’avoua qu’il n’avait jamais rien bu de comparable.

Après quoi, Aboulcassem fit passer son convive dans une seconde salle, où était servie une table couverte des mets les plus délicats dans des plats d’or massif. Et il lui offrit de ses propres mains les morceaux de choix. Et Haroun trouva que l’accommodement de ces mets était extraordinaire.

Puis, le repas fini, le jeune homme prit Haroun par la main et le mena dans une troisième salle plus richement meublée que les deux autres. Et des esclaves, plus beaux que les précédents, apportèrent une prodigieuse quantité de vases d’or incrustés de pierreries et pleins de toutes sortes de vins, ainsi que de larges tasses de porcelaine remplis de confitures sèches, et des plateaux couverts de pâtisseries délicates. Et, pendant qu’Aboulcassem servait son convive, il entra des chanteuses et des joueuses d’instruments, qui commencèrent un concert qui eût sensibilisé le granit. Et Haroun, à la limite du ravissement, se disait : « Certes ! dans mes palais j’ai des chanteuses aux voix admirables, et même des chanteurs comme Ishak qui n’ignorent rien des ressources de l’art, mais personne ne saurait prétendre entrer en comparaison avec celles-ci ! Par Allah ! comment un simple particulier, un habitant de Bassra, a-t-il pu faire pour réunir un tel choix de choses parfaites ? »

Et tandis que Haroun était particulièrement attentif à la voix d’une almée dont la douceur l’enchantait, Aboulcassem sortit de la salle et revint un moment après, tenant d’une main une baguette d’ambre et de l’autre un petit arbre dont la tige était d’argent, les branches et les feuilles d’émeraudes et les fruits de rubis. Et sur le sommet de cet arbre était perché un paon d’or d’une beauté qui glorifiait celui qui l’avait façonné. Et Aboulcassem, ayant posé cet arbre aux pieds du khalifat, frappa de sa baguette la tête du paon. Et aussitôt le bel oiseau étendit ses ailes et déploya la splendeur de sa queue, et se mit à tourner avec vitesse sur lui-même. Et à mesure qu’il tournait, des parfums d’ambre, de nadd, d’esprit d’aloès et d’autres senteurs dont il était rempli, sortaient de tous côtés en jets ténus et embaumaient toute la salle.

Mais brusquement, pendant que Haroun était occupé à considérer l’arbre et le paon et à s’en émerveiller, Aboulcassem les prit l’un et l’autre et les emporta. Et Haroun se sentit fort piqué de cette action inattendue, et dit en lui-même : « Par Allah ! quelle chose étrange ! Et que signifie tout cela ? Est-ce ainsi que se comportent les hôtes à l’égard de leurs invités ? Ce jeune homme, ce me semble, ne sait pas si bien faire les choses que Giafar me le donnait à penser. Il m’enlève cet arbre et ce paon quand il me voit précisément occupé à les regarder. Il doit, sans aucun doute, avoir peur que je le prie de m’en faire présent. Ah ! je ne suis pas fâché de contrôler par moi-même cette fameuse générosité qui, d’après mon vizir, n’a pas sa pareille dans le monde ! »

Pendant que ces pensées se présentaient à son esprit, le jeune Aboulcassem rentra dans la salle. Et il était accompagné d’un petit esclave aussi beau que le soleil. Et cet aimable enfant avait une robe de brocart d’or relevé de perles et de diamants. Et il tenait dans sa main une coupe faite d’un seul rubis et remplie d’un vin couleur de pourpre. Et il s’approcha d’Haroun, et, après avoir embrassé la terre entre ses mains, il lui présenta la coupe. Et Haroun la prit et la porta à ses lèvres. Mais quel ne fut point son étonnement lorsque, après en avoir bu le contenu, il s’aperçut, en la rendant au bel esclave, qu’elle était encore pleine jusqu’au bord ! Aussi la reprit-il des mains de l’enfant et, l’ayant portée à sa bouche, il la vida jusqu’à la dernière goutte. Puis il la remit au petit esclave, tout en constatant qu’elle se remplissait à nouveau sans que personne ne versât rien dedans.

À cette vue, Haroun fut à la limite de la surprise…

À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA HUIT CENT VINGT-TROISIÈME NUIT

Elle dit :

… À cette vue, Haroun fut à la limite de la surprise, et ne put s’empêcher de demander comment cela pouvait se faire. Et Aboulcassem répondit : « Seigneur, il n’y a rien d’étonnant en cela. Cette coupe est l’ouvrage d’un ancien savant qui possédait tous les secrets de la terre ! » Et, ayant prononcé ces paroles, il prit l’enfant par la main et sortit de la salle avec précipitation. Et l’impétueux Haroun en fut cette fois indigné. Et il pensa : « Par la vie de ma tête ! ce jeune homme a perdu la raison, ou, ce qui est encore pis, il n’a jamais dû connaître les égards que l’on doit à l’hôte et les bonnes manières. Il m’apporte toutes ces curiosités sans que je l’en prie, il les offre à mes yeux, et quand il s’aperçoit que je prends le plus de plaisir à les voir, il me les enlève. Par Allah ! je n’ai jamais rien vu de si malhonnête et de si grossier. Maudit Giafar ! je t’apprendrai bientôt, si Allah veut, à mieux juger des hommes et à tourner ta langue dans ta bouche avant de parler ! »

Pendant que Al-Rachid se faisait ces réflexions sur le caractère de son hôte, il le vit rentrer dans la salle pour la troisième fois. Et il était suivi à quelques pas d’une adolescente comme on n’en trouve que dans les jardins d’Éden. Elle était toute couverte de perles et de pierreries, et plus parée encore de sa beauté que de ses atours. Et Haroun, à sa vue, oublia l’arbre, le paon et la coupe inépuisable, et se sentit l’âme pénétrée d’enchantement. Et la jeune fille, après lui avoir fait une profonde révérence, vint s’asseoir entre ses mains, et, sur un luth composé de bois d’aloès, d’ivoire, de sandal et d’ébène, se mit à jouer de vingt-quatre manières différentes, avec un art si parfait qu’Al-Rachid ne put retenir son admiration, et s’écria : « Ô jeune homme que ton sort est digne d’envie ! » Mais dès qu’Aboulcassem eut remarqué que son convive était enchanté de l’adolescente, il la prit aussitôt par la main et la mena hors de la salle, avec promptitude.

Lorsque le khalifat vit cette conduite de son hôte, il fut extrêmement mortifié, et ne voulut pas, de peur de laisser éclater son ressentiment, rester plus longtemps dans une demeure où on le recevait d’une si étrange manière. Aussi dès que le jeune homme fut revenu dans la salle, il lui dit, en se levant : « Ô généreux Aboulcassem, je suis, en vérité, bien confus de la façon dont tu m’as traité, sans connaître mon rang et ma condition. Permets-moi donc de me retirer et de te laisser en repos, sans abuser plus longtemps de ta munificence. » Et le jeune homme ne voulut point, par crainte de le gêner, s’opposer à son dessein, et, lui ayant fait une révérence d’un air gracieux, le conduisit jusqu’à la porte de son palais en lui demandant pardon de ne l’avoir pas reçu aussi magnifiquement qu’il le méritait.

Et Haroun reprit le chemin de son khân, en pensant avec amertume : « Quel homme plein d’ostentation que cet Aboulcassem ! Il se fait un plaisir d’étaler ses richesses aux yeux des étrangers, pour satisfaire son orgueil et sa vanité. Si c’est là de la largesse de paume, je ne suis plus qu’un insensé et un aveugle. Mais non ! Dans le fond, cet homme n’est qu’un avare, et un avare de la plus détestable espèce. Et Giafar saura bientôt ce qu’il en coûte de tromper son souverain par le plus vulgaire mensonge ! »

Et, tout en réfléchissant de la sorte, Al-Rachid arriva à la porte du khân. Et il aperçut dans la cour d’entrée un grand cortège en forme de croissant, composé d’un nombre considérable de jeunes esclaves blancs et noirs, les blancs d’un côté et les noirs de l’autre. Et au centre du croissant se tenait la belle adolescente au luth, qui l’avait enchanté au palais d’Aboulcassem, avec, à sa droite, l’aimable enfant chargé de la coupe de rubis, et, à sa gauche, un autre garçon, non moins aimable et beau, chargé de l’arbre d’émeraude et du paon.

Or, dès qu’il eut franchi la porte du khân, tous les esclaves se prosternèrent sur le sol, et l’exquise jeune fille s’avança entre ses mains et lui présenta, sur un coussin de brocart, un rouleau de papier de soie. Et Al-Rachid, bien que fort surpris de tout cela, prit la feuille, la déroula, et vit qu’elle contenait ces lignes :

« La paix et la bénédiction sur l’hôte charmant dont la venue honora notre demeure et la parfuma. Et ensuite ! Puisses-tu, ô père des convives gracieux, abaisser ta vue vers les quelques objets sans valeur qu’envoie vers ta seigneurie notre main de peu de portée, et les agréer de notre part comme le faible hommage de notre féalité à l’égard de celui qui a illuminé notre toit. Nous avons en effet remarqué que les divers esclaves qui forment le cortège, les deux jeunes garçons et la jeune fille, ainsi que l’arbre, la coupe et le paon n’ont pas déplu d’une façon particulière à notre convive ; et c’est pourquoi nous le supplions de les considérer comme lui ayant toujours appartenu. D’ailleurs tout vient d’Allah et vers Lui tout retourne. Ouassalam ! »

Lorsqu’Al-Rachid eut achevé de lire cette lettre, et qu’il en eut compris tout le sens et toute la portée, il fut extrêmement émerveillé d’une telle largesse de paume, et s’écria : « Par les mérites de mes ancêtres – qu’Allah honore leurs visages ! – je conviens que j’ai bien mal jugé du jeune Aboulcassem ! Qu’es-tu, libéralité d’Al-Rachid, à côté d’une telle libéralité ? Que les bénédictions du Très-Haut soient sur ta tête, ô mon vizir Giafar, toi qui es cause que je sois revenu de mon faux orgueil et de ma suffisance ! Voici qu’en effet un simple particulier, sans se donner la moindre peine et sans que cela ait l’air de le gêner en quelque chose, vient de l’emporter en générosité et en munificence sur le plus riche monarque de la terre ! » Il dit. Puis, soudain se reprenant, il pensa : « Oui, par Allah ! mais comment se fait-il qu’un simple particulier puisse faire de pareils présents, et où a-t-il pu se procurer ou trouver tant de richesses ? Et comment est-il possible que, dans mes états, un homme mène une vie plus fastueuse que celle des rois sans que je sache par quel moyen il est arrivé à un tel degré de richesse ? Certes ! il faut que, sans tarder, même au risque de paraître importun, j’aille l’engager à me découvrir comment il a pu faire une fortune si prodigieuse ! »

Et aussitôt Al-Rachid, dans son impatience de satisfaire sa curiosité, laissant dans le khân ses nouveaux esclaves et ce qu’ils lui apportaient, retourna au palais d’Aboulcassem. Et lorsqu’il fut en présence du jeune homme, il lui dit, après les salams :

« Ô mon généreux maître, qu’Allah augmente sur toi Ses bienfaits et fasse durer les faveurs dont tu es comblé ! Mais les présents que m’a faits ta paume bénie sont si considérables, que je crains, en les acceptant, d’abuser de ma qualité de convive et de ta générosité sans égale. Permets donc que, sans crainte de t’offenser, il me soit loisible de te les renvoyer, et que, charmé de ton hospitalité, j’aille publier à Baghdad, ma ville, ta magnificence ! » Mais Aboulcassem, d’un air fort affligé, répondit : « Seigneur, tu as, sans doute, pour parler de la sorte, sujet de te plaindre de ma réception, ou peut-être que mes présents t’ont déplu par leur peu d’importance ? Sans quoi, tu ne serais pas revenu de ton khân pour me faire subir cet affront. » Et Haroun, toujours déguisé en marchand, répondit : « Allah me garde de répondre à ton hospitalité par un tel procédé, ô trop généreux Aboulcassem ! La cause de ma venue tient uniquement au scrupule où je suis de te voir prodiguer ainsi à des étrangers que tu as vus pour la première fois des objets si rares, et à ma crainte de voir s’épuiser, sans que tu en recueilles la satisfaction que tu mérites, un trésor qui, quelque inépuisable qu’il puisse être, doit avoir un fond ! »

À ces paroles d’Al-Rachid, Aboulcassem ne put s’empêcher de sourire, et répondit : « Calme tes scrupules, ô mon maître, si vraiment un tel motif m’a procuré le plaisir de ta venue. Sache, en effet, que tous les jours d’Allah, je me libère de mes dettes à l’égard du Créateur – qu’Il soit glorifié et exalté ! – en faisant à ceux qui frappent à ma porte un ou deux ou trois cadeaux équivalents à ceux qui sont entre tes mains. Car le trésor que m’octroya le Distributeur des richesses est un trésor sans fond. » Et, comme il voyait un grand étonnement marquer les traits de son hôte, il ajouta : « Je vois, ô mon maître, qu’il faut que je te fasse la confidence de certaines des aventures de ma vie, et que je te raconte l’histoire de ce trésor sans fond, qui est une histoire si étonnante et si prodigieuse que si elle était écrite avec les aiguilles sur le coin intérieur de l’œil, elle servirait d’enseignement à qui la lirait avec attention ! »

Et, ayant ainsi parlé, le jeune Aboulcassem prit son hôte par la main, et le conduisit dans une salle pleine de fraîcheur, où plusieurs cassolettes très douces parfumaient l’air et où se voyait un large trône d’or avec de riches tapis de pied. Et le jeune homme fit monter Haroun sur le trône, s’assit à ses côtés et commença de la manière suivante son histoire :

« Sache, ô mon maître – Allah est notre maître à tous ! – que je suis fils d’un grand joaillier, originaire du Caire, qui s’appelait Abdelaziz. Mais mon père, bien que né au Caire comme son père et son grand-père, n’a point vécu toute sa vie dans sa ville natale. Car il possédait tant de richesses que, craignant d’attirer sur lui l’envie et la cupidité du sultan d’Égypte qui, en ce temps-là, était un tyran sans remède, il se vit obligé de quitter son pays et de venir s’établir dans cette ville de Bassra, à l’ombre tutélaire des Bani-Abbas – qu’Allah répande sur eux Ses bénédictions ! Et mon père ne tarda pas à épouser la fille unique du plus riche marchand de la ville. Et je suis né de ce mariage béni. Et avant moi et après moi nul autre fruit ne vint s’ajouter à la généalogie. De telle sorte que, jouissant de tous les biens de mon père et de ma mère après leur mort – qu’Allah leur accorde le salut et soit satisfait d’eux ! – j’eus, tout jeune encore, à gérer une grande fortune en biens de toutes sortes et en richesses…

À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA HUIT CENT VINGT-QUATRIÈME NUIT

Elle dit :

… j’eus, tout jeune encore, à gérer une grande fortune consistant en biens de toutes sortes et en richesses. Mais, comme j’aimais la dépense et la prodigalité, je me mis à vivre avec tant de profusion, qu’en moins de deux ans tout mon patrimoine se trouva dissipé. Car, ô mon maître, tout nous vient d’Allah et tout à Lui retourne ! Alors moi, me voyant, dans un état de complet dénuement, je me mis à réfléchir sur ma conduite passée. Et je résolus, après la vie et la figure que j’avais faites à Bassra, de quitter ma ville natale pour aller traîner ailleurs de misérables jours ; car la pauvreté est plus supportable devant les yeux des étrangers. Je vendis donc ma maison, le seul bien qui me restât, et me joignis à une caravane de marchands, avec lesquels j’allai d’abord à Mossoul et ensuite à Damas. Après quoi, je traversai le désert, pour aller faire le pèlerinage de la Mecque ; et de là je me rendis au grand Caire, le berceau de notre race et de notre famille.

Or, lorsque je fus dans cette ville des belles maisons et des mosquées innombrables, je me remémorai que c’était bien là qu’avait pris naissance Abdelaziz, le riche joaillier, et ne pus m’empêcher, à ce souvenir, de pousser de profonds soupirs et de pleurer. Et je me représentai la douleur de mon père s’il voyait la déplorable situation de son fils unique, l’héritier. Et, occupé de ces pensées qui m’attendrissaient, j’arrivai, en me promenant, sur les bords du Nil, derrière le palais du sultan. Et voici qu’à une fenêtre apparut une tête ravissante de jeune femme ou jeune fille, je ne savais, qui m’immobilisa à la regarder. Mais soudain elle se retira, et je ne vis plus rien. Et moi, je restai là en béatitude jusqu’au soir, à attendre vainement une nouvelle apparition. Et je finis par me retirer, mais bien à contrecœur, et aller passer la nuit dans le khân où j’étais descendu.

Mais le lendemain, comme les traits de la jouvencelle s’offraient sans cesse à mon esprit, je ne manquai pas de me rendre sous la fenêtre en question. Mais mon espoir et mon attente furent bien vains ; car le délicieux visage ne se montra pas, bien que le rideau de la fenêtre eût quelque peu frémi, et que j’eusse cru deviner une paire d’yeux babyloniens derrière le grillage. Et cette abstention m’affligea fort, sans pourtant me rebuter, car je ne manquai pas de retourner à ce même endroit, le jour suivant.

Or, quelle ne fut pas mon émotion, quand je vis le grillage s’entre-bâiller, et le rideau s’écarter pour laisser apparaître la pleine lune de son visage ! Et je me hâtai de me prosterner la face contre terre ; et, après m’être relevé, je dis : « Ô dame souveraine, je suis un étranger arrivé depuis peu au Caire et qui a inauguré son entrée dans cette ville par la vue de ta beauté. Puisse la destinée qui m’a conduit jusqu’ici par la main achever son œuvre selon le souhait de ton esclave ! » Et je me tus, attendant la réponse. Et l’adolescente, au lieu de me répondre, prit un air si effrayé que je ne sus si je devais rester là ou livrer mes jambes au vent. Et je me décidai à rester encore sur place, insensible à tous les périls que je pouvais courir. Or, bien m’en prit, car soudain l’adolescente se pencha sur le rebord de sa fenêtre et me dit d’une voix tremblante : « Reviens vers le milieu de la nuit. Mais fuis au plus vite ! » Et à ces mots, elle disparut avec précipitation et me laissa à la limite de l’étonnement, de l’amour et de la joie. Et j’oubliai à l’instant mes malheurs et mon dénuement. Et je me hâtai de rentrer à mon khân, pour faire appeler le barbier public qui s’occupa à me raser la tête, les aisselles et l’aine, à me parer et à m’embellir. Puis j’allai au hammam des pauvres où, pour quelque menue monnaie, je pris un bain parfait et me parfumai et me rafraîchis, pour sortir de là complètement dispos, le corps léger comme une plume.

Aussi quand vint l’heure indiquée, je me rendis à la faveur des ténèbres sous la fenêtre du palais. Et je trouvai à cette fenêtre une échelle de soie qui pendait jusqu’à terre. Et moi, sans hésiter, n’ayant d’ailleurs rien à perdre sinon une vie qui n’avait plus aucun lien ni aucun sens, je grimpai sur l’échelle et pénétrai par la fenêtre dans l’appartement. Je traversai rapidement deux chambres, et j’arrivai dans une troisième où, sur un lit d’argent, était étendue souriante celle que j’espérais. Ah ! seigneur marchand, mon hôte, quel enchantement en cette œuvre du Créateur ! Quels yeux et quelle bouche ! À sa vue, je sentis ma raison s’envoler, et je ne pus prononcer une parole. Mais elle se leva à demi et, d’une voix plus douce que le sucre candi, me dit de prendre place à côté d’elle sur le lit d’argent. Puis elle me demanda avec intérêt qui j’étais. Et je lui contai mon histoire, en toute sincérité, depuis le commencement jusqu’à la fin, sans en omettre un détail. Mais il n’y a point d’utilité à la répéter.

Or, l’adolescente, qui m’avait écouté fort attentivement, parut réellement touchée de la situation où m’avait réduit la destinée. Et moi, voyant cela, je m’écriai : « Ô ma maîtresse, quelque malheureux que je sois, je cesse d’être à plaindre, puisque tu es assez bonne pour compatir à mes malheurs ! » Et elle fit à cela la réponse qu’il fallait, et insensiblement nous nous engageâmes dans un entretien qui se fit de plus en plus tendre et intime. Et elle finit par m’avouer que, de son côté, elle avait eu, en me voyant, un penchant de mon côté. Et je m’écriai : « Louanges à Allah qui attendrit les cœurs et adoucit les yeux des gazelles ! » Ce à quoi elle fit également la réponse qu’il fallait, et ajouta : « Puisque tu m’as appris qui tu es, Aboulcassem, je ne veux point que tu ignores davantage qui je suis ! »

Et, après être restée un moment silencieuse, elle dit : « Sache, ô Aboulcassem, que je suis l’épouse favorite du sultan, et que je m’appelle Sett Labiba. Or, malgré tout le luxe où je vis ici, je ne suis pas heureuse. Car, outre que je suis entourée de rivales jalouses et prêtes à me perdre, le sultan qui m’aime ne peut arriver à me satisfaire, vu qu’Allah, qui distribue la puissance aux coqs, l’a oublié lors de la distribution. Et c’est pourquoi, t’ayant vu sous ma fenêtre, et te voyant plein de courage et dédaigneux du péril, je jugeai que tu étais un homme puissant. Et je t’ai appelé pour l’expérience. À toi donc maintenant de me prouver que je ne me suis pas trompée dans mon choix, et que ta vaillance est égale à ta témérité ! »

Alors moi, ô mon maître, qui n’avais nul besoin d’être poussé pour agir, vu que je n’étais là que pour l’action, je ne voulus point perdre un temps précieux à chanter des vers, comme c’est l’habitude dans ces circonstances, et m’apprêtai à l’assaut. Mais au moment même où nos bras s’enlaçaient, on frappa rudement à la porte de la chambre. Et la belle Labiba, fort effrayée, me dit : « Nul n’a le droit de frapper ainsi, si ce n’est le sultan. Nous sommes trahis et perdus sans recours ! »

Aussitôt je pensai à l’échelle de la fenêtre, pour me sauver par où j’étais monté. Mais le sort voulut que le sultan arrivât précisément de ce côté-là ; et il ne me restait aucune chance de fuite. Aussi, prenant le seul parti qui me restât, je me cachai sous le lit d’argent, cependant que la favorite du sultan se levait pour ouvrir.

Et, dès que la porte fut ouverte, le sultan entra suivi de ses eunuques, et, avant même que je pusse me rendre compte de ce qui allait arriver, je me sentis saisi d’en dessous du lit par vingt mains terribles et noires qui m’attirèrent comme un paquet et me soulevèrent du sol. Et ces eunuques coururent chargés de moi jusque vers la fenêtre, alors que d’autres eunuques noirs, chargés de la favorite, exécutaient le même mouvement vers une autre fenêtre. Et toutes les mains à la fois lâchèrent leur charge, nous précipitant tous deux du haut du palais dans le Nil.

Or, il était écrit dans ma destinée que je devais échapper à la mort par noyade. C’est pourquoi, quoique étourdi de ma chute, je réussis, après être allé au fond du lit du fleuve, à remonter à la surface de l’eau, et à gagner, à la faveur de l’obscurité, le rivage opposé au palais. Et, échappé à un si grand péril, je ne voulus point m’en aller sans avoir essayé de repêcher celle dont mon imprudence avait causé la perte, et je rentrai dans le fleuve avec plus d’ardeur que je n’en étais sorti, et je plongeai et replongeai à diverses reprises pour essayer de la retrouver. Mais mes efforts restèrent vains, et, comme mes forces me trahissaient, je me vis dans la nécessité, pour sauver mon âme, de regagner la terre. Et, bien triste, je me lamentai sur la mort de cette charmante favorite, me disant que je n’aurais pas dû m’approcher d’elle alors que j’étais sous le coup de la mauvaise chance, et que la mauvaise chance est contagieuse.

Aussi, pénétré de douleur et accablé de remords, je me hâtai de fuir le Caire et l’Égypte, et de prendre la route de Baghdad, la cité de paix.

Or, Allah m’écrivit la sécurité, et j’arrivai sans encombre à Baghdad, mais dans une situation fort triste, car j’étais sans argent, et de toute ma fortune passée il me restait juste un dinar d’or au fond de ma ceinture. Et, dès que je fus dans le souk des changeurs, je changeai mon dinar en petite monnaie, et, pour gagner ma vie, j’achetai un plateau en osier et des sucreries, des pommes de senteur, des baumes, des confitures sèches et des roses. Et je me mis à débiter ma marchandise à la porte des boutiques, vendant tous les jours et gagnant de quoi me suffire pour la journée du lendemain.

Or, ce petit commerce me réussissait, car j’avais une belle voix et débitais ma marchandise non point comme les marchands de Baghdad, mais en la chantant au lieu de la crier. Et, comme un jour je la chantais d’une voix plus claire encore que d’habitude, un vénérable cheikh, propriétaire de la plus belle boutique du souk, m’appela, choisit une pomme de senteur dans mon plateau, et, après en avoir respiré le parfum à plusieurs reprises, tout en me regardant avec attention, m’invita à m’asseoir auprès de lui. Et je m’assis, et il me fit diverses questions, me demandant qui j’étais et comment on me nommait. Mais moi, fort gêné par ses questions, je répondis : « Ô mon maître, dispense-moi de parler de choses dont je ne puis me souvenir sans aviver des blessures que le temps commence à fermer. Car rien que de prononcer mon propre nom, ce me serait une souffrance ! » Et je dus prononcer ces paroles en soupirant et sur un ton tellement triste que le vieillard ne voulut point insister ni me presser à ce sujet. Il changea aussitôt de discours, en mettant l’entretien sur les questions de vente et d’achat de mes sucreries ; puis, en me donnant congé, il tira de sa bourse dix dinars d’or qu’il me mit entre les mains avec beaucoup de délicatesse, et m’embrassa comme un père embrasse son fils…

À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA HUIT CENT VINGT-CINQUIÈME NUIT

Elle dit :

… il tira de sa bourse dix dinars d’or qu’il me mit entre les mains avec beaucoup de délicatesse, et m’embrassa comme un père embrasse son fils.

Or, moi, je louai en mon âme ce vénérable cheikh dont la libéralité m’était plus précieuse dans mon dénuement, et je songeai que les plus considérables seigneurs à qui j’avais coutume de présenter mon plateau d’osier ne m’avaient jamais donné la centième partie de ce que je venais de recevoir de cette main que je ne manquai point de baiser par respect et gratitude. Et, le lendemain, bien que je ne fusse pas bien fixé sur les intentions de mon bienfaiteur de la veille, je ne manquai point de me rendre au souk. Et lui, dès qu’il m’eut aperçu, me fit signe d’approcher, et prit un peu d’encens dans mon plateau. Puis il me fit asseoir tout près de lui, et, après quelques demandes et réponses, m’invita avec tant d’intérêt à lui raconter mon histoire, que je ne pus cette fois m’en défendre sans le formaliser. Je lui appris donc qui j’étais et tout ce qui m’était arrivé, sans lui rien cacher. Et, après que je lui eus fait cette confidence, il me dit, avec une grande émotion dans la voix : « Ô mon fils, tu retrouves en moi un père plus riche qu’Abdelaziz – qu’Allah soit satisfait de lui ! – et qui n’aura pas moins d’affection pour toi. Comme je n’ai point d’enfant ni d’espérance d’en avoir, je t’adopte. Ainsi, ô mon fils, calme ton âme et rafraîchis tes yeux, car, si Allah veut, tu vas oublier près de moi tes malheurs passés ! »

Et, ayant ainsi parlé, il m’embrassa et me serra contre son cœur. Puis il m’obligea à jeter mon plateau d’osier avec son contenu, ferma sa boutique et, me prenant par la main, me conduisit dans sa demeure, où il me dit : « Demain nous partirons pour la ville de Bassra, qui est également ma ville et où je veux vivre avec toi désormais, ô mon enfant ! »

Et, de fait, le lendemain nous prîmes ensemble le chemin de Bassra, ma ville natale, où nous arrivâmes sans encombre, grâce à la sécurité d’Allah. Et tous ceux qui me rencontraient et me reconnaissaient se réjouissaient de me voir devenu le fils adoptif d’un si riche marchand.

Quant à moi, il n’est pas besoin de te dire, seigneur, que je m’attachai de toute mon intelligence et de tout mon savoir à plaire au vieillard. Et il était charmé de mes complaisances à son égard, et me disait souvent : « Aboulcassem, quel jour béni que celui de notre rencontre à Baghdad ! Comme ma destinée est belle qui t’a mis sur ma route, ô mon enfant ! Et comme tu es digne de mon affection, de ma confiance et de ce que j’ai fait pour toi et pense faire pour ton avenir ! » Et, moi, j’étais si touché des sentiments qu’il me marquait que, malgré la différence d’âge, je l’aimais véritablement et allais au-devant de tout ce qui pouvait lui faire plaisir. Ainsi, par exemple, au lieu d’aller m’amuser avec les jeunes gens de mon âge, je lui tenais compagnie, sachant qu’il aurait pris ombrage de la moindre chose ou du moindre geste qui ne lui eût pas été destiné.

Or, au bout d’une année, mon protecteur fut atteint, par l’ordre d’Allah, d’une maladie qui le mit à l’extrémité, tous les médecins ayant désespéré de le guérir. Aussi se hâta-t-il de me mander près de lui ; et il me dit : « La bénédiction est sur toi, ô mon fils Aboulcassem. Tu m’as donné du bonheur pendant l’espace d’une année entière, alors que la plupart des hommes peuvent à peine compter un jour heureux durant toute leur vie. Il est donc temps, avant que la Séparatrice vienne s’arrêter à mon chevet, que je sois quitte de trop grandes dettes envers toi. Sache donc, mon fils, que j’ai à te révéler un secret dont la possession va te rendre plus riche que tous les rois de la terre. Si, en effet, je n’avais pour tout bien que cette maison avec les richesses qu’elle contient, je croirais ne te laisser qu’une fortune trop minime ; mais tous les biens que j’ai amassés pendant le cours de ma vie, quoique considérables pour un marchand, ne sont rien en comparaison du trésor que je veux te découvrir. Je ne te dirai pas depuis quel temps, par qui ni de quelle manière le trésor se trouve dans notre maison, car je l’ignore. Tout ce que je sais, c’est qu’il est fort ancien. Mon aïeul, en mourant, le découvrit à mon père, qui me fit aussi la même confidence peu de jours avant sa mort ! »

Et, ayant ainsi parlé, le vieillard se pencha à mon oreille, tandis que je pleurais en voyant la vie s’en aller de lui, et m’apprit dans quel endroit de la demeure était le trésor. Puis il m’assura que quelque grande idée que je pusse me former des richesses qu’il renfermait, je les trouverais encore plus considérables que je ne me les représenterais. Et il ajouta : « Et te voici, ô mon fils, le maître absolu de tout cela. Que ta paume soit large ouverte, sans craindre d’arriver jamais à épuiser ce qui n’a point de fond. Sois heureux ! Ouassalam ! » Et, ayant prononcé ces dernières paroles, il trépassa dans la paix – qu’Allah l’ait en miséricorde et répande sur lui Ses bénédictions !

Or, moi, après que, comme unique héritier, je lui eus rendu les derniers devoirs, je pris possession de tous ses biens, et, sans tarder, j’allai voir le trésor. Et, à mon éblouissement, je pus constater que mon défunt père adoptif n’avait guère exagéré son importance ; et je me disposai à en faire le meilleur usage possible.

Quant à tous ceux qui me connaissaient et avaient assisté à ma première ruine, ils furent du coup persuadés que j’allais me ruiner une seconde fois. Et ils se dirent entre eux : « Quand même le prodigue Aboulcassem aurait tous les trésors de l’émir des Croyants, il les dissiperait sans hésiter. » Aussi quel ne fut point leur étonnement lorsque, au lieu de voir dans mes affaires le moindre désordre, ils se furent aperçus qu’elles devenaient au contraire de jour en jour plus florissantes. Et ils n’arrivaient pas à concevoir comment je pouvais augmenter mon bien en le prodiguant, d’autant moins qu’ils voyaient que je faisais des dépenses de plus en plus extraordinaires, et que j’entretenais à mes frais tous les étrangers de passage à Bassra, en les hébergeant comme des rois.

Aussi le bruit se répandit bientôt dans la ville que j’avais trouvé un trésor, et il n’en fallut pas davantage pour attirer vers moi la cupidité des autorités. En effet, le chef de la police ne tarda à venir me trouver, un jour, et, après avoir pris son temps, me dit : « Seigneur Aboulcassem, mes yeux voient et mes oreilles entendent ! Mais comme j’exerce mes fonctions pour vivre, alors que tant d’autres vivent pour exercer des fonctions, je ne viens point te demander compte de la vie fastueuse que tu mènes et t’interroger sur un trésor que tu as tout intérêt à cacher. Je viens simplement te dire que si je suis un homme avisé, je le dois à Allah et ne m’en orgueillis pas. Seulement le pain est cher, et notre vache ne donne plus de lait. » Et moi, ayant compris le but de sa démarche, je lui dis : « Ô père des hommes d’esprit, combien te faut-il par jour pour acheter du pain à ta famille et remplacer le lait que ne donne plus ta vache ? » Il répondit : « Pas plus de dix dinars d’or par jour, ô mon seigneur. » Je dis : « Ce n’est pas assez, je veux t’en donner cent par jour. Et, pour cela, tu n’as qu’à venir ici au commencement de chaque mois, et mon trésorier te comptera les trois mille dinars nécessaires à ta subsistance ! » Là-dessus il voulut m’embrasser la main, mais je m’en défendis, n’oubliant pas que tous les dons sont un prêt du Créateur. Et il s’en alla, en appelant sur moi les bénédictions.

Or, le lendemain de la visite du chef de la police, le kâdi me fit appeler chez lui et me dit : « Ô jeune homme, Allah est le maître des trésors, et le quint Lui revient de droit. Paie donc le quint de ton trésor, et tu seras le tranquille possesseur des quatre autres parties ! » Je répondis : « Je ne sais trop ce que veut signifier notre maître le kâdi à son serviteur. Mais je m’engage à lui donner tous les jours, pour les pauvres d’Allah, mille dinars d’or, à condition qu’on me laisse en repos. » Et le kâdi approuva fort mes paroles, et accepta ma proposition.

Mais, quelques jours plus tard, un garde vint me chercher de la part du wali de Bassra. Et, lorsque je fus arrivé en sa présence, le wali, qui m’avait accueilli d’un air engageant, me dit : « Me crois-tu assez injuste pour t’enlever ton trésor, si tu me le montrais ? » Et je répondis : « Qu’Allah prolonge de mille ans les jours de notre maître le wali ! Mais, dût-on m’arracher la chair avec des tenailles brûlantes, je ne découvrirai point le trésor qui est en effet, en ma possession. Toutefois je consens à payer chaque jour à notre maître le wali, pour les malheureux de sa connaissance, deux mille dinars d’or. » Et le wali, devant une offre qui lui parut si considérable, n’hésita pas à accepter ma proposition, et me renvoya, après m’avoir comblé de prévenances.

Et, depuis ce temps, je paie fidèlement à ces trois fonctionnaires la redevance journalière que je leur ai promise. Et, en retour, ils me laissent mener la vie de largesse et de générosité pour laquelle je suis né. Et telle est, ô mon seigneur, l’origine d’une fortune qui t’étonne, je le vois, et dont personne autre que toi ne soupçonne l’étendue ! »

Lorsque le jeune Aboulcassem eut fini de parler, le khalifat, à la limite du désir de voir le merveilleux trésor, dit à son hôte : « Ô généreux Aboulcassem, est-il réellement possible qu’il y ait au monde un trésor que ta générosité ne soit pas capable d’épuiser bientôt ? Non, par Allah ! je ne puis le croire, et si ce n’était pas trop exiger de toi, je te prierais de me le montrer, en te jurant par les droits sacrés de l’hospitalité sur ma tête et par tout ce qui peut rendre un serment inviolable, que je n’abuserai point de ta confiance et que tôt ou tard je saurai reconnaître cette faveur unique. »

À ces paroles du khalifat, Aboulcassem devint bien changé quant à son teint et à sa physionomie, et répondit d’un ton attristé : « Je suis bien affligé, seigneur, que tu aies cette curiosité que je ne puis satisfaire qu’à des conditions fort désagréables, puisque je ne puis me résoudre à te laisser partir de ma maison avec un désir rentré et un souhait inexaucé. Ainsi, il faudra que je te bande les yeux et que je te conduise, toi sans armes et la tête nue, et moi le cimeterre à la main, prêt à t’en frapper si tu essaies de violer les lois de l’hospitalité. D’ailleurs je sais bien que, même en agissant de la sorte, je commets une grande imprudence, et que je ne devrais pas céder à ton envie. Enfin, qu’il soit fait selon ce qui est écrit pour nous en ce jour béni ! Es-tu prêt à accepter mes conditions ? » Il répondit : « Je suis prêt à te suivre, et j’accepte ces conditions et mille autres semblables. Et je te jure par le Créateur du ciel et de la terre que tu ne te repentiras pas d’avoir satisfait ma curiosité. D’ailleurs j’approuve tes précautions, et suis loin de t’en savoir mauvais gré ! »

Là-dessus, Aboulcassem lui mit un bandeau sur les yeux, et, le prenant par la main, le fit descendre, par un escalier dérobé, dans un jardin d’une vaste étendue. Et là, après plusieurs détours dans les allées qui s’entrecroisaient, il le fit pénétrer dans un profond et spacieux souterrain dont une grande pierre, à ras du sol, couvrait l’entrée. Et d’abord ce fut un long corridor en pente, qui s’ouvrait dans une grande salle sonore. Et Aboulcassem ôta le bandeau au khalifat qui vit avec émerveillement cette salle éclairée par la seule lueur des escarboucles dont toutes les parois ainsi que le plafond étaient incrustés. Et un bassin d’albâtre blanc, de cent pieds de circonférence, se voyait au milieu de cette salle, plein de pièces d’or et de tous les joyaux que peut rêver le cerveau le plus exalté. Et tout autour de ce bassin douze colonnes d’or, qui soutenaient autant de statues en gemmes de douze couleurs, jaillissaient comme des fleurs sorties d’un sol miraculeux.

Et Aboulcassem conduisit le khalifat au bord du bassin et lui dit : « Tu vois cet amas de dinars d’or et de joyaux de toutes les formes et de toutes les couleurs. Eh bien, il n’a encore baissé que de deux travers de doigt, alors que la profondeur du bassin est insondable ! Mais ce n’est pas fini ! » Et il le conduisit dans une seconde salle, semblable à la première par l’étincellement de ses parois, mais plus vaste encore, avec, en son milieu, un bassin plein de pierres taillées et de pierres en cabochons, et ombragé par deux rangées d’arbres semblables à celui dont il lui avait fait présent. Et au milieu de la voûte de cette salle courait, en lettres brillantes, cette inscription : « Que le maître de ce trésor ne craigne point de l’épuiser ; il ne saurait en venir à bout. Qu’il s’en serve plutôt pour mener une vie agréable et pour acquérir des amis ; car la vie est une et ne revient pas, et la vie, sans les amis, n’est pas la vie ! »

Après quoi, Aboulcassem fit encore visiter à son hôte plusieurs autres salles qui ne le cédaient en rien aux précédentes ; puis, voyant qu’il était déjà fatigué d’avoir vu tant de choses éblouissantes, il le reconduisit hors du souterrain, après lui avoir toutefois bandé les yeux.

Une fois rentrés dans le palais, le khalifat dit à son guide : « Ô mon maître…

À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA HUIT CENT VINGT-SIXIÈME NUIT

Elle dit :

… Une fois rentrés dans le palais, le khalifat dit à son guide : « Ô mon maître, après ce que je viens de voir, et à en juger par la jeune esclave et les deux aimables garçons que tu m’as donnés, tu dois être, non seulement l’homme le plus riche de la terre, mais certainement l’homme le plus heureux. Car tu dois posséder dans ton palais les plus belles filles de l’Orient et les plus belles adolescentes des îles de la mer ! » Et le jeune homme répondit tristement : « Certes, ô mon seigneur, j’ai en grand nombre, dans ma demeure, des esclaves d’une beauté remarquable, mais puis-je les aimer, moi dont la chère disparue remplit la mémoire, la douce, la charmante, celle qui fut précipitée, à cause de moi, dans les eaux du Nil ? Ah ! j’aimerais mieux n’avoir pour toute fortune que celle contenue dans la ceinture d’un portefaix de Bassra et posséder Sabiba, la sultane favorite, que de vivre sans elle avec tous mes trésors et tout mon harem ! » Et le khalifat admira la constance de sentiments du fils d’Abdelaziz, mais il l’exhorta à faire tous ses efforts pour surmonter ses regrets. Puis il le remercia de la magnifique réception qu’il lui avait faite et prit congé de lui pour s’en retourner à son khân, s’étant assuré de la sorte, par lui-même, de la vérité des assertions de son vizir Giafar qu’il avait fait jeter dans un cachot. Et il reprit, le lendemain, le chemin de Baghdad avec tous les serviteurs, l’adolescente, les deux jeunes garçons et tous les présents qu’il devait à la générosité sans pareille d’Aboulcassem.

Or, dès qu’il fut de retour au palais, Al-Rachid se hâta de remettre en liberté son grand-vizir Giafar, et, pour lui prouver combien il regrettait de l’avoir puni d’une façon préventive, lui fit cadeau des deux jeunes garçons, et lui rendit toute sa confiance. Puis, après lui avoir raconté le résultat de son voyage, il lui dit : « Et maintenant, ô Giafar, dis-moi ce que je dois faire pour reconnaître les bons procédés d’Aboulcassem ! Tu sais que la reconnaissance des rois doit surpasser le plaisir qu’on leur a fait. Si je me contente d’envoyer au magnifique Aboulcassem ce que j’ai de plus rare et de plus précieux dans mon trésor, ce sera fort peu de chose pour lui. Comment donc pourrai-je le vaincre en générosité ? » Et Giafar répondit : « Ô émir des Croyants, le seul moyen dont tu disposes pour payer ta dette de reconnaissance, c’est de nommer Aboulcassem roi de Bassra ! » Et Al-Rachid répondit : « Tu dis vrai, ô mon vizir, c’est là le meilleur moyen de m’acquitter envers Aboulcassem. Et tu vas tout de suite partir pour Bassra et lui remettre les patentes de sa nomination, puis le conduire ici afin que nous puissions le fêter dans notre palais ! » Et Giafar répondit par l’ouïe et l’obéissance, et partit sans retard pour Bassra. Et Al-Rachid alla trouver Sett Zobéida dans son appartement, et lui fit présent de la jeune fille, de l’arbre et du paon, ne gardant pour lui que la coupe. Et Zobéida trouva la jeune fille si charmante, qu’elle dit à son époux, en souriant, qu’elle l’acceptait avec plus de plaisir encore que les autres présents. Puis elle se fit narrer les détails de ce voyage étonnant.

Quant à Giafar, il ne tarda pas à revenir de Bassra avec Aboulcassem, qu’il avait pris soin de mettre au courant de ce qui était arrivé et de l’identité de l’hôte qu’il avait hébergé dans sa demeure. Et quand le jeune homme fut entré dans la salle du trône, le khalifat se leva en son honneur, s’avança au-devant de lui, en souriant, et l’embrassa comme un fils. Et il voulut aller lui-même au hammam avec lui, honneur qu’il n’avait encore accordé à personne depuis son avènement au trône. Et, après le bain, pendant qu’on leur servait des sorbets, des blancs-mangers et des fruits, une esclave vint chanter, qui était nouvellement arrivée au palais. Mais Aboulcassem n’eut pas plus tôt regardé au visage la jeune esclave, qu’il poussa un grand cri et tomba évanoui. Et Al-Rachid, prompt à le secourir, le prit entre ses bras et lui fit peu à peu reprendre ses sens.

Or, la jeune chanteuse n’était autre que l’ancienne favorite du sultan du Caire, qu’un pêcheur avait retirée des eaux du Nil et avait vendue à un marchand d’esclaves. Et ce marchand, après l’avoir tenue longtemps cachée dans son harem, l’avait conduite à Baghdad et vendue à l’épouse de l’émir des Croyants.

Et c’est ainsi qu’Aboulcassem, devenu roi de Bassra, retrouva sa bien-aimée et put désormais vivre avec elle dans les délices, jusqu’à l’arrivée de la Destructrice des plaisirs, la Bâtisseuse inexorable des tombeaux !

— Mais ne crois point, ô Roi, continua Schahrazade que cette histoire soit de près ou de loin aussi étonnante et aussi pleine d’utilité morale que l’HISTOIRE COMPLIQUÉE DE L’ADULTÉRIN SYMPATHIQUE ! » Et le roi Schahriar, fronçant ses sourcils, demanda : « De quel Adultérin veux-tu parler, Schahrazade ? » Et la fille du vizir répondit : « De celui précisément dont je vais, ô Roi, te conter la vie mouvementée ! »

Et elle dit :

HISTOIRE COMPLIQUÉE DE L’ADULTÉRIN SYMPATHIQUE

Il est raconté – mais Allah est plus savant ! – qu’il y avait, dans une ville d’entre les villes de nos pères Arabes, trois amis qui étaient généalogistes de profession. Or, cela sera expliqué, si Allah veut.

Et ces trois amis étaient, en même temps, des braves entre les braves et des subtils entre les subtils. Et leur subtilité était telle qu’ils pouvaient, en s’amusant, dépouiller un avare de sa bourse sans le faire s’en apercevoir. Et tous les jours ils avaient coutume de se réunir dans une chambre d’un khân isolé, qu’ils avaient louée à cet effet, et où ils pouvaient, sans être dérangés, se concerter à leur aise sur le bon tour à jouer aux habitants de la ville, ou sur l’exploit à préparer pour passer gaîment leur journée. Mais, il faut bien le dire, leurs faits et gestes étaient, d’ordinaire, plutôt dénués de méchanceté et pleins d’à-propos, comme leurs manières étaient d’ailleurs distinguées et leur visage avenant. Et, comme ils étaient liés d’une amitié de frères tout à fait, ils mettaient leur gain en commun et se le partageaient en toute équité, considérable fût-il ou modique. Et ils dépensaient toujours la moitié de ce gain en achat de provisions de bouche, et l’autre moitié en achat de haschich, pour se griser la nuit, après la journée bien remplie. Et leur griserie, devant les chandelles allumées, était toujours de bon aloi, et ne dégénérait jamais en rixes ou en paroles malséantes, bien au contraire ! Car le haschich exaltait plutôt leurs qualités de fond et avivait leur intelligence. Et, dans ces moments-là, ils trouvaient des expédients merveilleux qui, en vérité, eussent fait les délices de l’écouteur.

Or, un jour, le haschich, ayant fermenté dans leur raison, leur suggéra un expédient d’une audace sans précédent. Car, une fois leur plan combiné, ils se rendirent de bon matin devant le jardin qui entourait le palais du roi. Et là ils se mirent ostensiblement à se quereller et à s’invectiver, en se lançant mutuellement, contre leur habitude, les imprécations les plus violentes, et en se menaçant, avec force gestes et de gros yeux, de s’entretuer ou, pour le moins, de s’entr’enculer.

Lorsque le sultan, qui se promenait dans son jardin, eut entendu leurs cris et le tumulte qui s’élevait, il dit : « Qu’on m’amène les individus qui font tout ce bruit ! » Et aussitôt les chambellans et les eunuques coururent se saisir d’eux et les traînèrent, en les rassasiant de coups, entre les mains du sultan.

Or, dès qu’ils furent en sa présence, le sultan, qui avait été dérangé dans sa promenade matinale par leurs cris intempestifs, leur demanda avec colère : « Qui êtes-vous, ô chenapans ? Et pourquoi vous querelliez-vous sans vergogne sous les murs du palais de votre roi ? » Et ils répondirent : « Ô roi du temps, nous sommes des maîtres en notre art. Et chacun de nous exerce une profession différente. Quant à la cause de notre altercation – que notre maître nous pardonne ! – c’était précisément notre art. Car nous discutions sur l’excellence de nos professions, et, comme nous possédons notre art à la perfection, chacun de nous prétendait être supérieur aux deux autres. Et, d’un mot à un autre mot, nous nous étions laissé envahir par la colère ; et de là aux invectives et aux grossièretés la distance a été vite parcourue. Et c’est ainsi que, oublieux de la présence de notre maître le sultan, nous nous sommes mutuellement traités d’enculés et de fils de putain et d’avaleurs de zebb ! Éloigné soit le Malin ! La colère est mauvaise conseillère, ô notre maître, et elle fait perdre aux gens bien élevés le sentiment de leur dignité ! Quelle honte sur notre tête ! Nous méritons, sans conteste, d’être traités sans clémence par notre maître le sultan ! » Et le sultan leur demanda : « Quelles sont donc vos professions ? » Et le premier des trois amis embrassa la terre entre les mains du sultan et, s’étant relevé, il dit : « Pour moi, ô mon seigneur, je suis généalogiste en pierres fines, et on reconnaît assez généralement que je suis un savant doué du talent le plus distingué dans la science des généalogies lapidaires ! » Et le sultan, fort étonné, lui dit : « Par Allah ! tu as plutôt, à en juger par ton regard de travers, l’air d’un gredin que d’un savant. Et ce serait la première fois que je verrais réunies, dans le même homme, la science et la diablerie !

Mais, quoi qu’il en soit, peux-tu du moins m’expliquer en quoi consiste la généalogie lapidaire…

À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA HUIT CENT VINGT-SEPTIÈME NUIT

Elle dit :

« … Mais, quoi qu’il en soit, peux-tu du moins me dire en quoi consiste la généalogie lapidaire ? » Et il répondit : « C’est la science de l’origine et de la race des pierres précieuses, et c’est l’art de les différencier, du premier coup d’œil, d’avec les pierres fausses et de les distinguer les unes des autres par la vue et par le toucher. »

Et le sultan s’écria : « Quelle étrange chose ! Mais je saurai bien mettre à l’épreuve sa science et juger de son talent ! » Et il se tourna vers le second mangeur de haschich et lui demanda : « Et toi, quelle est ta profession ? » Et le second homme, ayant embrassé la terre entre les mains du sultan, se releva et dit : « Pour ma part, ô roi du temps, je suis généalogiste de chevaux. Et on s’accorde à me considérer comme l’homme le plus savant parmi les Arabes dans la connaissance de la race et de l’origine des chevaux. Car je puis, du premier coup d’œil, et sans jamais me tromper, juger si un cheval vient de la tribu des Anazeh ou de la tribu des Mouteyr ou de chez les Beni-Khaled ou de la tribu des Dafir ou du Jabal-Schammar. Et je puis deviner, à coup sûr, s’il a été élevé sur les hauts plateaux du Nejed ou au milieu des pâturages des Nefouds, et s’il est de la race des Kehilân-El-Ajouz, ou des Seglawi-Jedrân, ou des Seglawi-Scheyfi, ou des Hamdani-Simri ou des Kehilân-El-Krousch. Et je puis dire la distance exacte, en pieds, que peut parcourir ce cheval en un temps donné, soit au galop, soit à l’amble, soit au trot accéléré. Et je puis révéler les maladies cachées de la bête et ses maladies futures, et dire de quel mal sont morts le père, la mère et les ancêtres jusqu’à la cinquième génération ascendante. Et je puis guérir les maladies chevalines réputées incurables, et remettre sur pied une bête à l’agonie. Et voilà, ô roi du temps, une partie seulement de ce que je sais, car je n’ose, craignant d’exagérer mes mérites, t’énumérer les autres détails de ma science. Mais Allah est plus savant ! » Et, ayant ainsi parlé, il baissa les yeux avec modestie, en s’inclinant devant le sultan.

Et le sultan, entendant et écoutant, s’écria : « Par Allah ! être savant à la fois et chenapan, quel prodige étonnant ! Mais je saurai bien contrôler son dire et éprouver sa science généalogique ! » Puis il se tourna vers le troisième généalogiste et lui demanda : « Et toi, ô troisième, quelle est ta profession ? »

Et le troisième mangeur de haschich, qui était le plus subtil des trois, répondit, après les hommages rendus : « Ô roi du temps, ma profession est la plus noble sans conteste, et la plus difficile. Car si mes compagnons, ces deux savants-là, sont des généalogistes en pierres et en chevaux, moi je suis le généalogiste de l’espèce humaine. Et si mes compagnons sont des savants d’entre les plus distingués, moi je passe pour être la couronne sur leur tête, incontestablement. Car, ô mon seigneur et la couronne sur ma tête, j’ai le pouvoir de connaître la véritable origine de mes semblables, non point l’origine indirecte mais la directe, celle que la mère de l’enfant peut à peine connaître et que le père ignore, généralement. Sache, en effet, qu’à la seule vue d’un homme, et à la seule audition du timbre de sa voix, je puis, sans hésitation, lui dire s’il est fils légitime ou s’il est adultérin, et lui dire, en outre, si son père et sa mère ont été des enfants légitimes ou des produits d’illicite copulation, et lui révéler le licite ou l’illicite de la naissance des membres de sa famille, en remontant jusqu’à notre père Ismaël-ben-Ibrahim – sur eux deux les grâces d’Allah et la plus choisie des bénédictions ! Et j’ai pu de la sorte, grâce à la science dont m’a doué le Rétributeur – qu’Il soit exalté ! – détromper bon nombre de grands seigneurs sur la noblesse de leur naissance, et leur prouver, par les preuves les plus péremptoires, qu’ils n’étaient que le résultat d’une copulation de leur mère avec tantôt un chamelier, tantôt un ânier, tantôt un cuisinier, tantôt un faux eunuque, tantôt un nègre noir, et tantôt un esclave d’entre les esclaves, ou quelque chose de semblable. Et si, ô mon seigneur, la personne que j’examine est une femme, je puis également, rien qu’en la regardant à travers son voile de visage, lui dire sa race, son origine, et jusqu’à la profession de ses parents ! Et voilà, ô roi du temps, une partie seulement de ce que je sais, car la science de la généalogie humaine est si étendue, qu’il me faudrait, pour t’en énumérer rien que les diverses branches, passer ici toute une journée de ma lourde présence sur les yeux de notre maître le sultan. Ainsi, ô mon seigneur, tu vois bien que ma science est plus admirable, et de beaucoup, que celle de mes compagnons, ces deux savants-ci ; car nul homme, sur la face de la terre, ne possède cette science que moi seul, et personne ne l’a jamais possédée avant moi. Mais toute science nous vient d’Allah, toute connaissance est un prêt de Sa générosité, et le meilleur de Ses dons est encore la vertu d’humilité ! »

Et, ayant ainsi parlé, le troisième généalogiste baissa les yeux avec modestie, en s’inclinant de nouveau, et recula au milieu de ses compagnons rangés devant le roi.

Et le roi, à la limite de l’étonnement, se dit : « Par Allah, quelle chose énorme ! Si les assertions de ce troisième-là sont justifiées, il est, sans aucun doute, le savant le plus extraordinaire de ce temps et de tous les temps ! Je vais donc garder ces trois généalogistes dans mon palais, jusqu’à ce qu’une occasion se présente qui nous permette d’essayer leur étonnant savoir. Et si leurs prétentions sont démontrées sans fondement, le pal les attend ! »

Et, ayant ainsi parlé avec lui-même, le sultan se tourna vers son grand-vizir et lui dit : « Qu’on garde à vue ces trois savants, en leur donnant une chambre dans le palais, ainsi qu’une ration de pain et de viande par jour, et de l’eau à discrétion. » Et l’ordre fut exécuté à l’heure et à l’instant. Et les trois amis se regardèrent, en se disant avec les yeux : « Quelle générosité ! Nous n’avons jamais entendu dire qu’un roi ait été aussi munificent que ce roi, et aussi sagace ! Mais, par Allah ! nous ne sommes pas généalogistes pour rien. Et notre heure viendra, en se pressant ou sans se presser. »

Mais pour ce qui est du sultan, l’occasion qu’il désirait ne tarda pas à s’offrir. En effet, un roi voisin lui envoya des présents fort rares, parmi lesquels se trouvait une pierre précieuse d’une merveilleuse beauté, blanche et transparente, et d’une eau plus pure que l’œil du coq. Et le sultan, se rappelant les paroles du généalogiste lapidaire, l’envoya chercher, et, après qu’il lui eut montré la pierre, il lui demanda de l’examiner et de lui dire ce qu’il en pensait. Mais le généalogiste lapidaire répondit : « Par la vie de notre maître le roi, je n’ai guère besoin d’examiner cette pierre sous toutes ses faces, soit par transparence soit par réflexion, ni de la prendre dans ma main, ni même de la regarder. Car, pour en juger la valeur et la beauté, je n’ai besoin que de la toucher du bout du petit doigt de ma main gauche, en tenant les yeux fermés ! »

Et le roi, encore plus étonné que la première fois, se dit : « Voici enfin le moment où nous allons pouvoir faire la mesure de ses prétentions ! » Et il présenta la pierre au généalogiste lapidaire qui, les yeux fermés, tendit le petit doigt et l’effleura. Et aussitôt il recula vivement, et secoua sa main comme si elle avait été mordue ou brûlée, et dit : « Ô mon seigneur, cette pierre n’est d’aucune valeur, car, non seulement elle n’est pas de la race pure des pierres précieuses, mais elle contient un ver dans son cœur ! ».

Et le sultan, à ces paroles, sentit la fureur lui remplir le nez, et s’écria : « Que dis-tu là, ô fils d’entremetteur ? Ne sais-tu que cette pierre est d’une eau admirable, transparente à souhait et pleine d’éclat, et qu’elle me vient en cadeau d’un roi d’entre les rois ? » Et, n’écoutant que son indignation, il appela le fonctionnaire du pal, et lui dit : « » Perce le fondement de cet indigne menteur ! » Et le fonctionnaire du pal, qui était un géant extraordinaire, saisit le généalogiste et l’enleva comme un oiseau, et se mit en devoir de l’embrocher, en lui perçant ce qu’il y avait à percer, quand le grand-vizir, qui était un vieillard plein de prudence et de modération et de bon sens, dit au sultan : « Ô roi du temps, certes ! cet homme a dû exagérer ses mérites, et l’exagération en tout est condamnable. Mais peut-être que ce qu’il a avancé n’est pas tout à fait dénué de vérité, et, dans ce cas, sa mort ne serait pas suffisamment justifiée devant le Maître de l’univers. Or, ô mon seigneur, la vie d’un homme quel qu’il soit est plus précieuse que la pierre la plus précieuse, et pèse davantage dans la balance du Peseur ! C’est pourquoi il vaut mieux différer le supplice de cet homme jusques après la preuve. Et la preuve ne peut être obtenue qu’en brisant cette pierre en deux. Et alors si le ver se trouve dans le cœur de cette pierre, l’homme sera justifié ; mais si la pierre est intacte et sans carie interne, le châtiment de cet homme sera prolongé et accentué par le fonctionnaire du pal. »

Et le sultan, ayant reconnu la justesse des paroles de son grand-vizir, dit : « Qu’on partage cette pierre en deux ! » Et la pierre fut rompue à l’instant. Et le roi et tous les assistants furent à l’extrême limite de l’étonnement en voyant sortir un ver blanc du cœur même de la pierre. Et ce ver, dès qu’il fut à l’air, prit feu de lui-même et se consuma en un instant, sans laisser la moindre trace de son existence.

Or, lorsque le sultan fut revenu de son émotion, il demanda au généalogiste : « Par quel moyen as-tu pu t’apercevoir de l’existence, dans le cœur de la pierre, de ce ver que nul de nous ne pouvait voir ? » Et le généalogiste répondit avec modestie : « Par la subtilité de la vue de l’œil que j’ai au bout de mon petit doigt, et par la sensibilité de ce doigt à la chaleur et au froid de cette pierre ! »

Et le sultan, émerveillé de sa science et de sa subtilité, dit au fonctionnaire du pal : « Lâche-le ! » Et il ajouta : « Qu’on lui donne aujourd’hui une double ration de pain et de viande, et de l’eau à discrétion ! »

Et voilà pour le généalogiste lapidaire !

Mais pour ce qui est du généalogiste des chevaux, voici :

Quelque temps après cet événement de la gemme habitée par le ver, le sultan reçut de l’intérieur de l’Arabie, comme marque de féalité de la part d’un puissant chef de tribu, un cheval bai brun, d’une beauté admirable. Et, enchanté de ce présent, il passait des jours entiers dans l’écurie à l’admirer. Et comme il n’oubliait pas la présence dans le palais du généalogiste des chevaux, il lui fit transmettre l’ordre de se présenter devant lui. Et lorsqu’il fut entre ses mains, il lui dit : « Ô homme, prétends-tu toujours t’y connaître en chevaux, de la manière que tu nous as racontée il n’y a pas longtemps ? Et te sens-tu prêt à nous prouver ta science de l’origine et de la race des chevaux ? » Et le second généalogiste répondit : « Mais certainement, ô roi du temps ! » Et le sultan s’écria : « Je jure par la vérité de Celui qui me plaça comme souverain sur les cous de Ses serviteurs, et qui dit aux êtres et aux choses : « Soyez ! » pour qu’ils fussent, que s’il y a la moindre erreur, fausseté ou confusion dans ta déclaration, je te ferai mourir de la pire mort ! » Et l’homme répondit : « J’entends et je me soumets ! » Et le sultan dit alors : « Qu’on amène le cheval devant ce généalogiste ! »

Et lorsque la noble bête fut devant lui, le généalogiste jeta sur elle un coup d’œil, un seul, puis se contracta quant à sa figure, sourit et dit en se tournant vers le sultan : « J’ai vu et j’ai su ! » Et le sultan demanda : « Qu’as-tu vu, ô homme, et qu’as-tu su…

À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA HUIT CENT VINGT-HUITIÈME NUIT

Elle dit :

… le généalogiste des chevaux jeta donc sur la noble bête un coup d’œil, un seul, se contracta quant à sa figure, sourit et dit en se tournant vers le sultan : « J’ai vu et j’ai su ! » Et le sultan lui demanda : « Qu’as-tu vu, ô homme, et qu’as-tu su ? » Et le généalogiste répondit : « J’ai vu, ô roi du temps, que ce cheval est effectivement d’une beauté rare et d’une excellente race, que ses proportions sont harmonieuses et son allure pleine de fierté, que sa puissance est très grande, et son action idéale ; que l’épaule est très fine, l’encolure superbe, la selle haute, les jambes d’acier, la queue levée et formant un arc parfait, et la crinière lourde, épaisse et balayant le sol ; et, quant à la tête, elle a toutes les marques distinctives qui sont essentielles dans la tête d’un cheval du pays des Arabes, elle est large, et non petite, développée dans les hautes régions, avec une grande distance des oreilles aux yeux, une grande distance d’un œil à l’autre, et une toute petite distance d’une oreille à l’autre ; et le devant de cette tête est convexe ; et les yeux sont à fleur de tête, et sont beaux comme les yeux des gazelles ; et l’espace autour des yeux est sans poil et laisse à nu, dans leur voisinage immédiat, le cuir noir, fin et lustré ; et l’os des joues est grand et maigre, et celui de la mâchoire est en relief ; et la face, vers le bas, se fait tout de suite étroite et tourne presque en pointe jusqu’à l’extrémité de la lèvre ; et la narine, au repos, reste de niveau avec la face et ne paraît être qu’une fente pincée ; et la bouche a la lèvre inférieure plus large que la lèvre supérieure ; et les oreilles sont larges, longues, fines et délicatement coupées comme les oreilles de l’antilope ; enfin c’est une bête de tous points splendide. Et sa couleur bai-brun est la reine des couleurs. Et, sans aucun doute, cette bête serait le premier cheval de la terre, et nulle part on ne pourrait trouver son égale, si elle n’avait une tare que viennent de découvrir mes yeux, ô roi du temps ! »

Lorsque le sultan eut entendu cette description du cheval qu’il aimait, il fut d’abord émerveillé, surtout étant donné le simple regard négligemment jeté sur la bête par le généalogiste. Mais lorsqu’il eut entendu parler d’une tare, ses yeux flambèrent et sa poitrine se rétrécit et, d’une voix que la colère faisait trembler, il demanda au généalogiste : « Que dis-tu là, ô fourbe maudit ? Et que parles-tu de tare au sujet d’une bête si merveilleuse et qui est le dernier rejeton de la plus noble race d’Arabie ? » Et le généalogiste, sans s’émouvoir, répondit : « Du moment que le sultan s’émeut des paroles de son esclave, l’esclave ne dira plus rien ! » Et le sultan s’écria : « Dis ce que tu as à dire ! » Et l’homme reprit : « Je ne parlerai que si le roi m’en donne la liberté ! » Et le roi dit : « Parle donc, et ne me cache rien ! » Alors il dit : « Sache, ô roi, que ce cheval est d’une race pure et véritable, par son père, mais rien que par son père ! Quant à sa mère, je n’ose en parler ! » Et le roi, le visage convulsé, cria : « Qui donc est sa mère, hâte-toi de nous le dire ! » Et le généalogiste dit : « Par Allah, ô mon seigneur, la mère de ce cheval superbe est d’une race d’animal tout à fait différente. Car ce n’est pas une jument, mais une femelle de buffle marin ! »

À ces paroles du généalogiste, le sultan s’encoléra à la limite extrême de la colère et se tuméfia puis se dégonfla, et ne put d’abord prononcer un mot. Et il finit par s’écrier : « Ô chien des généalogistes, ta mort est préférable à ta vie ! » Et il fit signe au fonctionnaire du pal, en lui disant : « Perce le fondement de ce généalogiste-là ! » Et le géant, maître du pal, enleva le généalogiste dans ses bras, et, le posant par le fondement sur la pointe perforante en question, allait l’y laisser tomber de tout son poids, pour ensuite tourner le vilebrequin ascendant, quand le grand-vizir, l’homme doué du sens de la justice, supplia le roi de différer de quelques instants le supplice, en lui disant : « Ô mon maître souverain, ce généalogiste est certainement affligé d’un esprit imprudent et d’un faible jugement, pour ainsi prétendre faire descendre ce pur cheval d’une mère qui serait une femelle de buffle marin. Aussi, pour lui bien prouver que son supplice est mérité, il vaut mieux faire appeler ici l’écuyer qui a amené ce cheval de la part du chef des tribus arabes. Et notre maître le sultan l’interrogera en présence de ce généalogiste, et lui demandera de nous remettre le sachet qui contient l’acte de naissance de ce cheval et qui témoigne de sa race et de son origine ; car nous savons que tout cheval de sang noble doit porter attaché à son cou un sachet en forme d’étui qui contient ses titres et sa généalogie ! » Et le sultan dit : « Il n’y a pas d’inconvénient ! » et donna l’ordre d’amener en sa présence l’écuyer en question.

Lorsque l’écuyer fut entre les mains du sultan et qu’il eut entendu et compris ce qu’on lui demandait, il répondit : « J’écoute et j’obéis ! Et voici l’étui ! » Et, tirant de son sein un sachet en cuir ouvragé et incrusté de turquoises, il le remit au sultan qui en défit aussitôt les cordons, et en tira un parchemin sur lequel étaient empreints les cachets de tous les chefs de la tribu où était né le cheval, et les attestations de tous les témoins présents à la saillie de la mère par le père. Et ce parchemin portait, en définitive, que le jeune poulain en question avait eu pour père un étalon pur sang de la race des Seglawi-Jedrân, et pour mère une femelle de buffle marin que l’étalon avait rencontrée, un jour qu’il voyageait sur le bord de la mer, et qu’il avait saillie à trois reprises, après avoir henni sur elle d’une façon péremptoire. Et il y était dit que cette femelle de buffle marin, ayant été capturée par les cavaliers, avait mis bas à terme ce poulain bai-brun, et qu’elle l’avait elle-même allaité pendant un an, au milieu de la tribu. Et tel était le résumé du contenu du parchemin.

Lorsque le sultan eut entendu la lecture que lui avait faite le grand-vizir lui-même de ce document, et l’énumération des noms des cheikhs et des témoins qui l’avaient cacheté, il fut extrêmement confondu d’un fait aussi étrange, et, en même temps, fort émerveillé de la science divinatoire et infaillible du généalogiste des chevaux. Et il se tourna vers le fonctionnaire du pal, et lui dit : « Retire-le de dessus la planche du vilebrequin ! » Et, une fois qu’il fut de nouveau debout entre ses mains, il lui demanda : « Comment as-tu pu, d’un seul coup d’œil, juger de la race, de l’origine, des qualités et de la naissance de ce poulain ? Car ton assertion s’est trouvée vraie, par Allah ! et prouvée d’une manière irréfutable. Hâte-toi donc de m’éclairer sur les signes auxquels tu as reconnu la tare de cette bête splendide ! » Et le généalogiste répondit : « La chose est aisée, ô mon seigneur ! Je n’ai eu qu’à regarder les sabots du cheval. Et notre maître n’a qu’à faire comme l’ai fait. » Et le roi regarda les sabots de la bête et vit qu’ils étaient fourchus, épais et longs, comme ceux des buffles, au lieu d’être unis, légers et ronds comme ceux des chevaux. Et le sultan, à cette vue, s’écria : « Allah est Tout-Puissant ! » Et il se tourna vers les serviteurs et leur dit : « Qu’on donne aujourd’hui à ce savant généalogiste une double ration de viande ainsi que deux galettes de pain, et de l’eau à discrétion ! »

Et voilà pour lui ! Mais pour ce qui est du généalogiste de l’espèce humaine, ce fut bien autre chose.

En effet, lorsque le sultan eut vu se passer ces deux événements extraordinaires, dus à la découverte par les deux généalogistes de la gemme qui contenait un ver dans son cœur et du poulain né d’un étalon pur sang et d’une femelle de buffle marin, et qu’il eut contrôlé par lui-même la science prodigieuse des deux hommes, il se dit : « Par Allah ! je ne sais pas, mais je crois que le troisième gredin doit être un savant plus prodigieux encore ! Et qui sait ce qu’il va découvrir que nous ne savons pas ! » Et il le fit amener sur-le-champ en sa présence, et lui dit : « Tu dois bien te souvenir, ô homme, de ce que tu as avancé en ma présence au sujet de ta science de la généalogie quant à l’espèce humaine, qui te fait découvrir l’origine directe des hommes, celle que la mère de l’enfant peut à peine connaître et que le père ignore, généralement. Et tu dois également te souvenir que tu as avancé une pareille assertion au sujet des femmes. Je désire donc savoir de toi si tu persistes dans tes affirmations, et si tu es prêt à les démontrer devant nos yeux ? » Et le généalogiste de l’espèce humaine, qui était le troisième mangeur de haschich, répondit : « J’ai ainsi parlé, ô roi du temps, et je persiste dans mes affirmations. Et Allah est le plus grand ! »

Alors le sultan se leva de son trône et dit à l’homme : « Marche derrière moi ! » Et l’homme marcha derrière le sultan, qui le conduisit dans son harem, contrairement à la coutume, mais après avoir toutefois fait prévenir les femmes par les eunuques qu’elles eussent à s’envelopper de leurs voiles et à se couvrir le visage. Et lorsqu’ils furent tous deux arrivés dans l’appartement réservé à la favorite du moment, le sultan se tourna vers le généalogiste et lui dit : « Embrasse la terre en présence de ta maîtresse, et regarde-la pour me dire ensuite ce que tu auras vu ! » Et le mangeur de haschich dit au sultan, après avoir embrassé la terre entre les mains de la favorite : « Je l’ai examinée, ô roi du temps ! » Or, il n’avait fait que jeter sur elle un regard, un seul, et rien de plus. Et le sultan lui dit : « En ce cas, marche derrière moi ! » Et il sortit, et le généalogiste marcha derrière lui, jusqu’à ce qu’ils fussent arrivés dans la salle du trône. Et le sultan, ayant fait évacuer la salle, resta seul avec son grand-vizir et le généalogiste, à qui il demanda : « Qu’as-tu découvert dans ta maîtresse ? » Et il répondit : « Ô mon seigneur, j’ai vu quelqu’une qui était ornée de grâces, de charmes, d’élégance, de fraîcheur, de modestie et de tous les attributs et de toutes les perfections de la beauté. Et, certes ! on ne saurait rien souhaiter de plus en elle, car elle a tous les dons qui peuvent enchanter le cœur et rafraîchir les yeux, et, de quelque côté qu’on la regarde, elle est pleine de proportion et d’harmonie ; et certes ! si je dois en juger par son extérieur et par l’intelligence qui anime son regard, elle doit posséder dans son centre intérieur toutes les qualités désirables de finesse et de compréhension. Et voilà ce que j’ai vu en cette dame souveraine, ô mon seigneur ! Et Allah est omniscient ! » Mais le sultan se récria, disant : « Il ne s’agit pas de tout ça, ô généalogiste, mais il s’agit de me dire ce que tu as découvert au sujet de l’origine de ta maîtresse, mon honorable favorite…

À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA HUIT CENT VINGT-NEUVIÈME NUIT

Elle dit :

… Lorsque le généalogiste eut dit au sultan : « Et voilà ce que j’ai vu en cette dame souveraine, ô mon seigneur ; mais Allah est omniscient ! » le sultan lui dit : « Il ne s’agit pas de tout ça, ô généalogiste, mais il s’agit de me dire ce que tu as découvert au sujet de l’origine de ta maîtresse, mon honorable favorite ! » Et le généalogiste, prenant soudain un air réservé et discret, répondit : « C’est là une chose délicate, ô roi du temps, et je ne sais si je dois parler ou me taire ! » Et le sultan s’écria : « Hé, par Allah ! je ne t’ai fait venir que pour que tu parles ! Allons, sors ce que tu as, et pèse tes paroles, ô gredin ! » Et le généalogiste, sans s’émouvoir, dit : « Par la vie de notre maître, cette dame serait l’être le plus parfait parmi les créatures d’Allah, si elle n’avait un défaut originel qui dépare ses perfections personnelles ! »

En entendant ces dernières paroles et ce mot de défaut, le sultan, fronçant les sourcils et envahi par la fureur, tira tout à coup son cimeterre et sauta sur le généalogiste, pour lui trancher la tête, en criant : « Ô chien, fils de chien, tu vas certainement me dire que ma favorite est une descendante de quelque buffle marin ou qu’elle contient un ver dans son œil ou ailleurs ! Ah ! fils des mille cornards de l’impudicité, que cette lame fasse entrer ta longueur dans ta largeur ! » Et il lui eût infailliblement fait boire la mort d’une gorgée, si le vizir prudent et judicieux ne se fût trouvé là pour détourner son bras, et lui dire : « Ô mon seigneur, il vaut mieux ne pas ôter la vie à cet homme avant d’être convaincu de son crime ! » Et le sultan demanda à l’homme qu’il avait renversé et qu’il tenait sous son genou : « Eh bien, parle ! Quel est ce défaut que tu as trouvé à ma favorite ? » Et le généalogiste de l’espèce humaine répondit du même ton tranquille : « Ô roi du temps, ma maîtresse, ton honorable favorite, est un objet de beauté et de perfections, mais sa mère était une danseuse publique, une femme libre de la tribu errante des Ghaziyas, une fille de prostituée ! »

À ces paroles, la fureur du sultan devint si intense que les cris restèrent au fond de sa gorge. Et ce ne fut qu’au bout d’un bon moment qu’il put s’exprimer, disant à son grand-vizir : « Va vite et m’amène ici le père de ma favorite, qui est l’intendant de mon palais ! » Et il continua à tenir sous son genou le généalogiste, qui était le troisième mangeur de haschich. Et lorsque le père de sa favorite fut arrivé, il lui cria : « Tu vois ce pal, n’est-ce pas ? Eh bien, hâte-toi, si tu ne veux pas te voir au-dessus de sa pointe, de me dire la vérité au sujet de la naissance de ta fille, ma favorite ! » Et l’intendant du palais, père de la favorite, répondit : « J’écoute et j’obéis ! » Et il dit :

« Sache, ô mon maître souverain, que je vais te dire la vérité, car elle est le seul salut. Dans ma jeunesse, je vivais la vie libre du désert, et je voyageais en escortant les caravanes qui me payaient la redevance du passage sur le territoire de ma tribu. Or, un jour, que nous étions campés près des puits de Zobéida – que les grâces et la miséricorde d’Allah soient sur elle ! – vint à passer une troupe de femmes de la tribu errante des Ghaziyas, dont les filles, une fois à l’âge de la puberté, se prostituent aux hommes du désert, en voyageant d’une tribu à l’autre, et d’un campement à l’autre, offrant leurs grâces et leur science de l’amour aux jeunes cavaliers. Et cette troupe resta au milieu de nous pendant quelques jours, et nous quitta ensuite pour aller trouver les hommes de la tribu voisine. Et voici qu’après son départ, alors qu’elle était déjà hors de vue, je découvris, blottie sous un arbre, une petite fille de cinq ans que sa mère, une Ghaziya, avait dû perdre ou oublier dans l’oasis, auprès des puits de Zobéida. Et, en vérité, ô mon maître souverain, cette fillette, brune comme la datte mûre, était si mignonne et si jolie que je déclarai, séance tenante, que je la prenais à ma charge. Et, malgré qu’elle fût effarouchée comme une jeune biche à sa première sortie dans les bois, je réussis à l’apprivoiser, et la confiai à la mère de mes enfants qui l’éleva comme si elle avait été sa propre fille. Et elle grandit au milieu de nous et se développa si bellement, qu’à sa puberté nulle fille du désert, quelque merveilleuse qu’elle fût, ne pouvait lui être comparée. Et moi, ô mon seigneur, je sentais mon cœur épris d’elle, et, ne voulant point m’unir à elle par l’illicite, je la pris pour ma femme légitime, en l’épousant, malgré son origine inférieure. Et, grâce à la bénédiction, elle me donna la fille que tu as daigné élire pour ta favorite, ô roi du temps ! Et telle est la vérité sur la mère de ma fille, et sur sa race et son origine. Et je jure, par la vie de notre prophète Môhammad – sur Lui la prière et la paix ! – que je n’ai point ajouté une syllabe à la vérité, et que je n’en ai point retranché une syllabe. Mais Allah est plus véridique et le seul infaillible ! »

Lorsque le sultan eut entendu cet aveu sans artifice, il se sentit soulagé d’un souci torturant et d’une inquiétude pleine de douleur. Car il s’était imaginé que sa favorite était la fille d’une prostituée d’entre les filles Ghaziyas, et il venait d’apprendre précisément le contraire, puisque, bien que Ghaziya, la mère était restée vierge jusqu’à son mariage avec l’intendant du palais. Et il se laissa alors aller à la surprise que lui causait la science du perspicace généalogiste. Et il lui demanda : « Comment t’y es-tu pris pour deviner, ô savant, que ma favorite était une fille de Ghaziya, fille de danseuse, fille elle-même de prostituée ? » Et le généalogiste mangeur de haschich répondit : « Voici ! D’abord c’est ma science – Allah est plus savant ! – qui m’a mis sur la voie de cette découverte. Et c’est ensuite le fait que les femmes de race Ghaziya ont toutes, comme ta favorite, les sourcils fort épais et se rejoignant à la racine du nez, et ont, comme elle également, les yeux les plus intensément noirs d’Arabie ! »

Et le roi, émerveillé de ce qu’il venait d’entendre, ne voulut point congédier le généalogiste sans lui donner une marque probante de sa satisfaction. Il se tourna donc vers les serviteurs qui étaient rentrés, et leur dit : « Donnez aujourd’hui à ce savant distingué une double ration de viande et deux galettes du jour, ainsi que de l’eau à discrétion ! »

Et voilà pour le généalogiste de l’espèce humaine !

Mais ce n’est pas tout, car ce n’est pas fini.

En effet, le lendemain, le sultan, ayant passé sa nuit à réfléchir sur ce qu’avaient fait les trois compagnons, et sur la profondeur de leur science dans les diverses branches de la généalogie, se dit à lui-même : « Par Allah ! après ce que m’a dit ce généalogiste de l’espèce humaine sur l’origine de la race de ma favorite, il n’y a plus qu’à le déclarer l’homme le plus savant de mon royaume. Mais auparavant je voudrais bien savoir ce qu’il pourrait me dire sur mon origine, moi, le sultan, qui suis le descendant authentique de tant de rois ! » Et sa pensée devint action à l’instant même, et il fit amener de nouveau entre ses mains le généalogiste de l’espèce humaine, et lui dit : « Maintenant, ô père de la science, que je n’ai aucun motif de douter de tes paroles, je voudrais bien t’entendre me parler de mon origine et de l’origine de ma race royale ! » Et il répondit : « Sur ma tête et sur mon œil, ô roi du temps, mais certainement pas avant que tu m’aies promis la sécurité. Car le proverbe dit : « Entre la colère du sultan et ton cou, mets de l’espace, et fais-toi plutôt exécuter par contumace ! » Or moi, ô mon maître, je suis sensible et délicat, et je préfère le pal par contumace au pal efficace qui vous enchâsse et vous outrepasse la crevasse pour une question de race ! » Et le sultan lui dit : « Par ma tête ! je t’accorde la sécurité, et, quoi que tu puisses dire, tu es d’avance absous ! » Et il lui jeta le mouchoir de la sauvegarde. Et le généalogiste ramassa le mouchoir de la sauvegarde, et dit : « En ce cas, ô roi du temps, je te prie de ne laisser dans cette salle personne d’autre que nous deux ! » Et le roi demanda : « Pourquoi, ô homme ! » Il dit : « Parce que, ô mon maître, Allah Tout-Puissant possède parmi ses noms bénis le surnom de « Voileur », vu qu’Il aime voiler des voiles du mystère les choses dont la divulgation serait nuisible ! » Et le sultan ordonna de sortir à tout le monde, même à son grand-vizir.

Alors le généalogiste, se trouvant seul à seul avec le sultan, s’avança vers lui et, se penchant à son oreille, il lui dit : « Ô roi du temps, tu n’es qu’un enfant adultérin, et de mauvaise qualité…

À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA HUIT CENT TRENTIÈME NUIT

Elle dit :

… Alors le généalogiste, se trouvant seul à seul avec le sultan, s’avança vers lui et, se penchant à son oreille, il lui dit : « Ô roi du temps, tu n’es qu’un enfant adultérin, et de mauvaise qualité ! »

En entendant ces terribles paroles, dont l’audace était inouïe, le sultan devint bien jaune de couleur et changea de contenance ; et ses membres tombèrent déliés ; et il perdit l’ouïe et la vue ; et il devint semblable à un ivrogne sans vin ; et il chancela, avec de l’écume sur ses lèvres ; et il finit par s’abattre défaillant sur le sol, et il resta longtemps dans cette situation, sans que le généalogiste sût exactement s’il était mort du coup, ou demi-mort, ou vivant encore. Mais il finit par revenir à lui, et, s’étant relevé et ayant tout à fait recouvré ses sens, il se tourna vers le généalogiste, et lui dit : « Maintenant, ô homme, par la vérité de Celui qui me plaça sur les cous de Ses serviteurs, si tes paroles me sont prouvées véridiques, et si j’acquiers la certitude là-dessus, par des preuves positives, je veux, sans retour possible et sûrement, abdiquer un trône dont je serai indigne, et me démettre de mon pouvoir royal en ta faveur. Car tu es le plus méritant, et nul ne saura comme toi se rendre digne de cette situation. Mais si je trouve le mensonge au bout de tes paroles, je t’égorgerai ! » Et le généalogiste répondit : « J’écoute et j’obéis ! Et il n’y a point d’inconvénient ! »

Alors le sultan, se levant sur ses deux pieds, sans délai ni retard, se précipita vers l’appartement de la sultane mère, l’épée à la main, et pénétra chez elle, et lui dit : « Par Celui qui éleva le ciel et le sépara de l’eau, si tu ne me réponds pas par la vérité sur ce que je vais te demander, je te couperai en tout petits morceaux, avec ceci ! » Et il brandit son arme, en roulant des yeux d’incendie, et en bavant de fureur. Et la sultane mère, effarée à la fois et suffoquée d’un langage si peu habituel, s’écria : « Le nom d’Allah sur toi et autour de toi ! Calme-toi, ô mon enfant, et interroge-moi sur tout ce que tu désires savoir, car je ne te répondrai que selon les préceptes du Véridique ! » Et le sultan lui dit : « Hâte-toi alors de me dire, sans aucun préambule ni entrée en matière, si je suis le fils du sultan, mon père, et si je suis de la race royale de mes ancêtres. Car toi seule tu peux me le révéler ! » Et elle répondit : « Je te dirai donc, sans préambule, que tu es le fils authentique d’un cuisinier. Et, si tu veux savoir comment, voici !

« Lorsque le sultan, ton prédécesseur, celui que jusqu’ici tu croyais ton père, m’eut prise pour épouse, il cohabita avec moi selon l’usage. Mais Allah ne le favorisa pas de la fécondité, et je ne pus lui donner une postérité qui lui apportât de la joie et assurât le trône à sa race. Et, quand il vit qu’il n’avait pas d’enfants, il fut plongé dans une tristesse qui lui fit perdre l’appétit, le sommeil et la santé. Et il fut travaillé par sa mère qui le poussait à prendre sur moi une autre épouse. Et il prit sur moi une seconde épouse. Mais Allah ne le favorisa pas de la fécondité. Et il fut de nouveau conseillé par sa mère pour une troisième femme. Alors, moi, voyant que j’allais finir par être reléguée au dernier rang, et que d’ailleurs cela n’avancerait en rien l’état du sultan, je résolus de sauver mon influence en sauvant, du même coup, l’héritage du trône. Et je n’attendis que l’occasion propice pour réaliser cette excellente intention.

« Or, un jour, le sultan, qui continuait à n’avoir aucun appétit et à maigrir, eut une grande envie de manger un poulet farci. Et il donna l’ordre au cuisinier d’égorger un des volatiles qui étaient enfermés dans des cages sous les fenêtres du palais. Et l’homme vint pour prendre la volaille dans sa cage. Alors moi, ayant bien examiné ce cuisinier, je le trouvai tout à fait convenable pour l’œuvre projetée, car c’était un gaillard jeune, carré et gigantesque. Et, me penchant à la fenêtre, je lui fis signe de monter par la porte secrète. Et je le reçus dans mon appartement. Et ce qui se passa entre moi et lui ne dura qu’un temps fort restreint, car, aussitôt qu’il eut fini son affaire, je lui plongeai dans le cœur un poignard. Et il tomba à la renverse, sa tête précédant ses pieds, mort. Et je le fis ramasser par mes fidèles servantes et enterrer en secret dans une fosse creusée par elles dans le jardin. Et, ce jour-là, le sultan ne mangea pas de poulet farci, et entra dans une grande colère à cause de la disparition inexpliquée de son cuisinier. Mais, neuf mois plus tard, jour pour jour, je te mis au monde, bien portant, comme tu continues à l’être. Et ta naissance fut une cause de joie pour le sultan, qui retrouva sa santé et son appétit, et combla de faveurs et de présents ses vizirs, ses favoris et tous les habitants du palais, et donna de grandes fêtes et des réjouissances publiques qui durèrent quarante jours et quarante nuits. Et telle est la vérité sur ta naissance, ta race et ton origine. Et je jure par le Prophète – sur Lui la prière et la paix ! – que je n’ai dit que ce que je savais. Et Allah est omniscient ! »

En entendant ce récit, le sultan se leva et sortit de chez sa mère, en pleurant. Et il entra dans la salle du trône, et s’assit par terre, en face du troisième généalogiste, sans dire un mot. Et les larmes continuaient à couler de ses yeux, et se glissaient dans les interstices de sa barbe qu’il avait fort longue. Et, au bout d’une heure de temps, il releva la tête et dit au généalogiste : « Par Allah sur toi, ô bouche de vérité, dis-moi comment tu as pu découvrir que j’étais un adultérin de mauvaise qualité ! » Et le généalogiste répondit : « Ô mon maître, lorsque chacun de nous trois eut prouvé les talents qu’il possédait, et que tu fus extrêmement satisfait, tu ordonnas qu’il nous fût donné pour récompense une double ration de viande et de pain, et de l’eau à discrétion.

Et je jugeai, d’après la mesquinerie d’une telle largesse et la nature même de cette générosité, que tu ne devais être que le fils d’un cuisinier, la postérité d’un cuisinier et le sang d’un cuisinier. Car les rois fils de rois n’ont pas coutume de reconnaître le mérite par des distributions de viande ou autre chose semblable, mais ils récompensent les méritants par de magnifiques présents, des robes d’honneur et des richesses sans calcul. Aussi, je ne pus faire autrement que de deviner ta basse extraction adultérine par cette preuve sans réplique. Et il n’y a point de mérite à cette découverte ! »

Lorsque le généalogiste eut cessé de parler, le sultan se leva et lui dit : « Ôte tes habits ! » Et le généalogiste obéit, et le sultan se dépouillant de ses habits et de ses attributs royaux, l’en revêtit de ses propres mains. Et il le fit monter sur le trône, et, se courbant devant lui, il embrassa la terre entre ses mains, et lui rendit les hommages d’un vassal à son suzerain. Et, à l’heure et à l’instant, il fit entrer le grand-vizir, les autres vizirs et tous les grands du royaume, et le fit reconnaître par eux pour leur légitime souverain. Et le nouveau sultan envoya aussitôt chercher ses amis, les deux autres généalogistes mangeurs de haschich, et nomma l’un gardien de sa droite et l’autre gardien de sa gauche. Et il conserva l’ancien grand-vizir dans ses fonctions, à cause de son sentiment de la justice. Et il fut un grand roi.

Et voilà pour les trois généalogistes !

Mais, pour ce qui est de l’ancien sultan, son histoire ne fait que commencer. Car voici…

À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Et sa sœur, la petite Doniazade, qui, de jour en jour et de nuit en nuit, se faisait plus jolie et plus développée et plus compréhensive et plus attentive et plus silencieuse, se leva à demi du tapis où elle était blottie, et lui dit : « Ô ma sœur, que tes paroles sont douces et savoureuses et réjouissantes et délectables ! » Et Schahrazade lui sourit, l’embrassa et lui dit : « Oui, mais qu’est cela comparé à ce que je vais raconter la nuit prochaine, si toutefois veut bien me le permettre notre maître le Roi ! » Et le sultan Schahriar dit : « Ô Schahrazade, n’en doute pas ! Tu peux, certes ! nous dire demain la suite de cette histoire prodigieuse qui ne fait qu’à peine commencer. Et tu peux, si tu n’es pas fatiguée, la continuer cette nuit même, tant je désire savoir ce qui va arriver à l’ancien sultan, ce fils adultérin ! Qu’Allah maudisse les femmes exécrables ! Toutefois je dois avouer qu’ici l’épouse du sultan, mère de l’adultérin, n’a forniqué avec le cuisinier que dans un but excellent, et non pour satisfaire les sollicitations de son intérieur. Qu’Allah étende sur elle Sa miséricorde ! Mais pour ce qui est de la maudite, de la dévergondée, de la fille de chien qui a fait ce qu’elle a fait avec le nègre Massâoud, ce n’était point pour assurer le trône à mes descendants, la maudite ! Puisse Allah ne l’avoir jamais en Sa compassion ! » Et le roi Schahriar, ayant ainsi parlé, en fronçant terriblement les sourcils et en regardant avec des yeux blancs et de côté, ajouta : « Quant à toi, Schahrazade, je commence à croire que peut-être tu n’es pas comme toutes ces éhontées dont j’ai fait trancher la tête ! » Et Schahrazade s’inclina devant le Roi farouche, et dit : « Qu’Allah prolonge la vie de notre maître, et m’accorde de vivre jusqu’à demain pour te raconter ce qu’il advint de l’Adultérin sympathique ! » Et, ayant ainsi parlé, elle se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA HUIT CENT TRENTE ET UNIÈME NUIT

La petite Doniazade dit à Schahrazade : « Par Allah sur toi, ô ma sœur, si tu n’as pas sommeil, de grâce ! hâte-toi de nous dire ce que devint l’ancien sultan, fils adultérin du cuisinier ! » Et Schahrazade dit : « De tout cœur, et comme hommage dû à ce Roi magnanime, notre maître ! » Et elle continua l’histoire en ces termes :

… Pour ce qui est de l’ancien sultan, son histoire ne fait que commencer, car voici !

Une fois qu’il eut abdiqué son trône et sa puissance entre les mains du troisième généalogiste, l’ancien sultan revêtit l’habit de derviche pèlerin et, sans s’attarder à des adieux, devenus pour lui fort négligeables, et sans rien emporter avec lui, il se mit en route vers le pays d’Égypte, où il comptait vivre dans l’oubli et la solitude, en réfléchissant sur sa destinée. Et Allah lui écrivit la sécurité, et, après un voyage plein de fatigues et de périls, il arriva dans la ville splendide du Caire, cette immense cité si différente des villes de son pays, et dont le tour demande pour le moins trois journées et demi de marche. Et il vit qu’elle était vraiment une des quatre merveilles du monde, en comptant le pont de Sanja, le phare d’Al-Iskandaria et la mosquée des Ommiades à Damas. Et il trouva qu’il était loin d’avoir exagéré les beautés de cette ville et de ce pays, le poète qui a dit : « Égypte ! terre merveilleuse dont la poussière est d’or, dont le fleuve est une bénédiction, et dont les habitants sont délectables, tu appartiens au victorieux qui sait te conquérir ! »

Et se promenant, et regardant, et s’émerveillant, sans se lasser, l’ancien sultan se sentait, sous ses habits de derviche pauvre, tout heureux de pouvoir admirer à son aise, et marcher à sa guise, et s’arrêter à son gré, débarrassé des ennuis et des charges de la souveraineté. Et il pensait : « Louange à Allah le Rétributeur ! Il donne aux uns la puissance avec les fardeaux et les soucis, et aux autres la pauvreté avec l’insouciance et la légèreté de cœur. Et ce sont les derniers qui sont les plus favorisés ! Qu’Il soit béni ! » Et il arriva de la sorte, riche de visions charmantes, devant le palais même du sultan du Caire, qui était alors le sultan Mahmoud.

Et il s’arrêta sous les fenêtres du palais, et, appuyé sur son bâton de derviche, il se mit à réfléchir sur la vie que pouvait mener dans cette demeure imposante le roi du pays, et sur le cortège de préoccupations, d’inquiétudes et d’ennuis divers où il devait être constamment plongé, sans compter sa responsabilité devant le Très-Haut qui voit et juge les actions des rois. Et il se réjouissait en son âme d’avoir songé à se libérer, grâce à sa naissance dévoilée, d’une vie si lourde et si compliquée, et de l’avoir échangée contre une existence de plein air et de liberté, n’ayant pour tout bien et pour tout revenu que sa chemise, son manteau de laine et son bâton. Et il sentait une grande sérénité qui lui rafraîchissait l’âme et achevait de lui faire oublier ses émotions passées.

Or, à ce moment précis, le sultan Mahmoud, revenant de la chasse, rentrait dans son palais. Et il aperçut le derviche appuyé sur son bâton, ne voyant point ce qui l’entourait et le regard perdu dans la contemplation des choses lointaines. Et il fut frappé de la tournure noble de ce derviche et de son attitude distinguée et de son air détaché. Et il se dit : « Par Allah, voilà le premier derviche qui ne tende pas la main sur le passage des riches seigneurs ! Sans aucun doute son histoire doit être une singulière histoire ! » Et il dépêcha vers lui un des seigneurs de sa suite, pour l’inviter à entrer au palais, parce qu’il désirait l’entretenir. Et le derviche ne put faire autrement que d’obéir à la prière du sultan. Et ce fut pour lui le second tournant de la destinée.

Et le sultan Mahmoud, après s’être un peu reposé des fatigues de la chasse, fit entrer le derviche en sa présence, et le reçut avec affabilité, et le questionna avec bonté sur son état, lui disant : « La bienvenue sur toi, ô vénérable derviche d’Allah ! À en juger par ton air, tu dois être un fils des nobles Arabes du Hedjaz ou du Yémen ! » Et le derviche répondit : « Allah seul est noble, ô mon seigneur ! Moi, je ne suis qu’un pauvre homme, un mendiant. » Et sultan Mahmoud reprit : « Il n’y a point d’inconvénient ! Mais quel est le motif de ta venue dans ce pays et de ta présence sous les murs de ce palais, ô derviche ? Ce doit être, certainement, une étonnante histoire ! » Et il ajouta : « Par Allah sur toi, ô derviche béni, raconte-moi ton histoire, sans m’en rien cacher ! » Et le derviche, à ces paroles du sultan, ne put s’empêcher de laisser tomber une larme de ses yeux, et une grande émotion étreignit son cœur. Et il répondit : « Je ne te cacherai rien, seigneur, de mon histoire, bien qu’elle me soit un souvenir plein d’amertume et de douceur. Mais permets-moi de ne point te la raconter en public ! » Et sultan Mahmoud se leva de son trône, descendit vers le derviche et, lui prenant la main, il le conduisit dans une salle retirée, où il s’enferma avec lui. Puis il lui dit : « Maintenant tu peux parler sans crainte, ô derviche ! »

Alors l’ancien sultan, assis sur le tapis en face du sultan Mahmoud, dit : « Allah est le plus grand ! Voici mon histoire ! »

Et il raconta tout ce qui lui était arrivé, depuis le commencement jusqu’à la fin, sans oublier un détail, et comment il avait abdiqué le trône et s’était déguisé en derviche, pour voyager et tâcher d’oublier ses malheurs. Mais il n’y a point d’utilité à le répéter.

Lorsque le sultan Mahmoud eut entendu les aventures du derviche supposé, il se jeta à son cou et l’embrassa avec effusion, et lui dit : « Gloire à Celui qui abaisse et qui élève, qui humilie et qui honore, par les décrets de Sa sagesse et de Sa toute puissance ! » Puis il ajouta : « En vérité, ô mon frère, ton histoire est une grande histoire et son enseignement est un grand enseignement ! Sois donc remercié pour m’en avoir ennobli les oreilles et enrichi l’entendement. La douleur, ô mon frère, est un feu qui purifie, et les retours du temps guérissent les yeux aveugles de naissance. » Puis il dit : « Et maintenant que la sagesse a élu ton cœur pour domicile, et que la vertu d’humilité devant Allah t’a donné plus de titres de noblesse que n’en donne aux fils des rois un millénaire de domination, me serait-il permis d’exprimer un souhait, ô le plus grand ? » Et l’ancien sultan dit : « Sur ma tête et sur mes yeux, ô roi magnanime ! » Et sultan Mahmoud dit : « J’aimerais être ton ami ! »

Et, ayant ainsi parlé, il embrassa de nouveau l’ancien sultan, devenu derviche, et lui dit : « Quelle vie admirable sera la nôtre désormais, ô mon frère ! Ensemble nous sortirons, ensemble nous rentrerons, et, la nuit, nous irons parcourir, sous le déguisement, les divers quartiers de la ville, pour le bénéfice moral que pourront nous donner ces promenades. Et, dans ce palais, tout t’appartiendra par moitié, en toute cordialité. De grâce ! ne me refuse pas, car le refus est une des formes de la parcimonie ! »

Et, le sultan-derviche ayant accepté d’un cœur ému l’offre amicale, le sultan Mahmoud ajouta : « Ô mon frère et mon ami, sache à ton tour que, moi aussi, j’ai dans ma vie une histoire. Et cette histoire est si étonnante que, si elle était écrite avec les aiguilles sur le coin intérieur de l’œil, elle servirait de leçon salutaire à qui la lirait avec déférence. Et je ne veux pas davantage tarder à te la raconter, afin que tu saches, au début même de notre amitié, ce que je suis et ce que j’ai été ! »

Et sultan Mahmoud, ayant rassemblé vers un seul point ses souvenirs, dit au sultan-derviche, devenu son ami :

HISTOIRE DU SINGE JOUVENCEAU

« Sache, ô mon frère, que le début de ma vie a été de tous points semblable à la fin de ta carrière, car si toi tu as commencé par être d’abord sultan pour revêtir ensuite les habits de derviche, moi j’ai fait juste le contraire. Car j’ai d’abord été derviche, et le plus pauvre des derviches, pour arriver ensuite à être roi, et à m’asseoir sur le trône du sultanat d’Égypte.

Je suis né, en effet, d’un père fort pauvre qui exerçait, dans les rues, le métier d’arroseur. Et tous les jours il portait sur son dos son outre en peau de chèvre remplie d’eau, et, se courbant sous son poids, il arrosait le devant des boutiques et des maisons, moyennant un bien mince salaire. Et moi-même, quand je fus en âge de travailler, je l’aidai dans sa besogne, et je portai sur mon dos une outre d’eau proportionnée à mes forces, et plutôt plus lourde qu’il ne fallait. Et quand mon père trépassa dans la miséricorde de son Seigneur, j’eus pour tout héritage, toute succession et tout bien la grosse outre en peau de chèvre de l’arrosage. Et je fus bien obligé, afin de pourvoir à ma subsistance, d’exercer le métier de mon père, qui était fort estimé par les marchands dont il arrosait le devant des boutiques, et par les portiers des riches seigneurs.

Mais, ô mon frère, le dos du fils n’est jamais aussi solide que celui de son père, et je dus bientôt, tant était lourde la grosse outre paternelle, abandonner le travail pénible de l’arrosage, pour ne pas me fracturer les os du dos ou me voir irrémédiablement bossu. Et, n’ayant ni biens, ni apanage, ni l’odeur de ces choses-là, je dus me faire derviche mendiant, et tendre la main aux passants, dans la cour des mosquées et dans les endroits publics. Et, quand venait la nuit, je m’étendais tout de mon long, à l’entrée de la mosquée de mon quartier, et m’endormais après avoir mangé mon faible gain de la journée, me disant, comme tous les malheureux de mon espèce : « La journée de demain sera, si Allah veut, plus prospère que celle-ci ! » Et je n’oubliais pas non plus que tout homme a fatalement son heure sur la terre, et que la mienne devait tôt ou tard arriver, que je le voulusse ou pas. Mais l’important était de ne pas être distrait ou somnolent lors de son passage. Et c’est pourquoi sa pensée ne me quittait pas, et je veillais sur elle comme le chien en arrêt sur le gibier.

Mais, en attendant, je vivais la vie du pauvre, dans l’indigence et le dénuement, et ne connaissant aucun des plaisirs de l’existence. Aussi, la première fois que j’eus entre les mains cinq drachmes d’argent, don inespéré d’un généreux seigneur à la porte de qui j’étais allé mendier le jour de ses noces, et dès que je me vis possesseur de cette somme, je me promis bien de faire bonne chère et de me payer quelque plaisir délicat. Et, serrant dans ma main les bienheureux cinq drachmes, je m’envolai vers le souk principal, en regardant avec mes yeux et en flairant avec mon nez, de tous côtés, pour fixer mon choix sur ce que je devais acheter.

Or, voici que tout à coup j’entendis, dans le souk, de grands éclats de rire…

À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA HUIT CENT TRENTE-DEUXIÈME NUIT

Elle dit :

… Or, voici que tout à coup j’entendis, dans le souk, de grands éclats de rire, et je vis une foule de gens au visage épanoui et aux bouches ouvertes, qui étaient rassemblés autour d’un homme qui conduisait, au bout d’une chaîne, un jeune gros singe au derrière rose. Et ce singe, tout en marchant de travers, faisait avec ses yeux, avec sa figure et avec ses mains des signes nombreux à ceux qui l’entouraient, dans le but évident de s’amuser à leurs dépens et de se faire donner des pistaches, des pois chiches et des noisettes.

Et moi, à la vue de ce singe, je me dis : « Ya Mahmoud, qui sait si ta destinée n’est pas attachée au cou de ce singe ? Te voici maintenant riche de cinq drachmes d’argent, que tu vas dépenser sur ton ventre, en une fois ou deux fois ou trois fois tout au plus ! Ne ferais-tu pas mieux plutôt, moyennant cet argent, d’acheter ce singe à son maître, pour te faire montreur de singe, et gagner sûrement ton pain journalier, au lieu de continuer à mener cette vie de mendicité à la porte d’Allah ? »

Et, ayant ainsi pensé, je profitai d’un moment où la foule s’était éclaircie pour m’approcher du propriétaire du singe, et je lui dis : « Veux-tu me vendre ce singe avec sa chaîne pour trois drachmes d’argent ! » Et il me répondit : « Il m’a coûté à moi dix drachmes sonnants, mais, pour toi, je te le laisserai à huit ! » Je dis : « Quatre ! » Il dit : « Sept ! » Je dis : « Quatre et demi ! » Il dit : « Le dernier mot, cinq ! Et prie sur le Prophète ! » Et je répondis : « Sur Lui les bénédictions, la prière et la paix d’Allah ! J’accepte le marché, et voici les cinq drachmes ! » Et, desserrant mes doigts qui tenaient les cinq drachmes enfermés dans le creux de ma main plus sûrement que dans une cassette d’acier, je lui remis la somme qui était tout mon avoir et tout mon capital, et, en retour, je pris le jeune gros singe, et je l’emmenai par le bout de sa chaîne.

Mais alors je réfléchis que je n’avais ni domicile ni réduit pour l’abriter, et que je ne pouvais songer à le faire entrer avec moi dans la cour de la mosquée où j’habitais en plein air, car j’en eusse été chassé par le gardien avec force injures à mon adresse et à l’adresse de mon singe. Et alors je me dirigeai vers une vieille maison en ruines, qui n’avait plus que trois murs debout, et je m’y installai pour passer la nuit avec mon singe. Et la faim commençait à me torturer cruellement, et sur cette faim venait s’ajouter l’envie rentrée que je n’avais pu satisfaire sur les friandises du souk, et qu’il m’était désormais impossible d’apaiser, puisque l’acquisition du singe m’avait tout enlevé. Et mon embarras, déjà extrême, se doublait maintenant du souci de nourrir mon compagnon, mon futur gagne-pain. Et déjà je commençais à regretter mon achat, quand soudain je vis mon singe se secouer, en faisant plusieurs mouvements singuliers. Et, au même moment, sans que j’eusse le temps de bien me rendre compte de la chose, je vis, à la place du hideux animal au derrière luisant, un jouvenceau comme la lune à son quatorzième jour. Et de ma vie je n’avais vu une créature qui pût lui être comparée en beauté, en grâces et en élégance. Et, debout dans une attitude charmante, il s’adressa à moi d’une voix douce comme le sucre, disant : « Mahmoud, tu viens de dépenser, pour m’acheter, les cinq drachmes d’argent qui étaient tout ton capital et toute ta fortune, et, dans cet instant même, tu ne sais comment faire pour te procurer quelque nourriture qui puisse nous suffire, à moi et à toi ! » Et je répondis : « Par Allah, tu dis vrai, ô jouvenceau ! Mais comment tout ça ? Et qui es-tu ? Et d’où viens-tu ? Et que veux-tu ? » Et il me dit, en souriant : « Mahmoud, ne me fais pas de questions. Mais prends plutôt ce dinar d’or, et achète tout ce qui est nécessaire pour nous régaler. Et sache, Mahmoud, que ta destinée est, en effet, comme tu l’as pensé, attachée à mon cou, et que je viens à toi porteur de la bonne fortune et du bonheur ! » Puis il ajouta : « Mais hâte-toi, Mahmoud, d’aller nous acheter de quoi manger, car nous sommes bien affamés, moi et toi ! » Et j’exécutai aussitôt ses ordres et nous ne tardâmes pas à faire ensemble un repas d’une qualité excellente, le premier de cette espèce depuis ma naissance. Et, comme la nuit était déjà fort avancée, nous nous couchâmes à côté l’un de l’autre. Et moi, voyant qu’il était certainement plus délicat que moi, je le couvris de mon vieux manteau en laine de chameau. Et il s’endormit tout contre moi, comme s’il n’avait fait que cela toute sa vie. Et je n’osai faire le moindre mouvement, de peur de l’effaroucher ou de lui faire croire à des intentions telles et telles de ma part, et de le voir alors reprendre sa forme première de gros singe au derrière écorché. Et, par ma vie ! je trouvai qu’entre le contact délicieux de ce corps de jouvenceau et la peau de chèvre des outres qui m’avaient servi d’oreillers dès le berceau, il y avait vraiment de la différence ! Et je m’endormis, de mon côté, en pensant que je dormais aux côtés de mon destin. Et je bénissais le Donateur qui me l’accordait sous un aspect si beau et si séduisant.

Or, le lendemain, le jouvenceau, levé de meilleure heure que moi, me réveilla et me dit : « Mahmoud ! Il est grand temps, après cette nuit à la dure, que tu ailles louer à notre intention quelque palais qui soit le plus beau d’entre les palais de cette ville ! Et ne crains pas d’être à court d’argent, et d’acheter, comme meubles et tapis, ce que tu trouveras de plus cher et de plus précieux dans le souk. » Et moi je répondis par l’ouïe et l’obéissance, et j’exécutai ses ordres sans perdre de temps.

Or, lorsque nous fûmes installés dans notre nouvelle demeure, qui était la plus splendide du Caire, louée à son propriétaire moyennant dix sacs de mille dinars d’or, le jouvenceau me dit : « Mahmoud ! comment n’as-tu pas honte, habillé de loques comme tu es, et le corps servant de refuge à toutes les variétés de puces et de poux, de t’approcher de moi et de vivre à côté de moi ? Et qu’attends-tu pour aller au hammam te purifier et améliorer ton état ? Car, pour ce qui est de l’argent, tu en as plus qu’il n’en faut aux sultans maîtres des empires. Et pour ce qui est des vêtements, tu n’as que l’embarras du choix ! » Et moi je répondis par l’ouïe et par l’obéissance, et me hâtai d’aller prendre un bain étonnant, et je sortis du hammam léger, parfumé et embelli.

Lorsque le jouvenceau me vit reparaître devant lui, transformé et habillé de vêtements de la plus grande richesse, il me considéra longuement, et parut satisfait de ma tournure. Puis il me dit : « Mahmoud ! c’est bien ainsi que je voulais que tu fusses. Viens maintenant t’asseoir près de moi ! » Et je m’assis près de lui, en pensant en mon âme : « Hé ! je crois bien que c’est le moment ! » Et je m’apprêtai à ne pas être en retard d’aucune manière et par n’importe quel endroit.

Or, au bout d’un moment, le jouvenceau me tapa amicalement sur l’épaule et me dit : « Mahmoud ! » Et je répondis : « Ya sidi ! » Il me dit : « Que penses-tu d’une jouvencelle fille de roi, plus belle que la lune du mois de Ramadân, qui deviendrait ton épouse ? » Je dis : « Je penserais, ô mon maître, qu’elle serait la bien venue ! » Il dit : « Dans ce cas, lève-toi, Mahmoud, prends ce paquet que voici, et va demander au sultan du Caire sa fille aînée en mariage ! Car elle est écrite dans ta destinée ! Et son père, en te voyant, saura que tu es celui qui doit être l’époux de sa fille. Mais, toi, n’oublie pas en entrant, aussitôt après les salams, d’offrir au sultan ce paquet en présent ! » Et moi je répondis : « J’écoute et j’obéis ! » Et, sans hésiter un instant, puisque telle était ma destinée, je pris avec moi un esclave pour me tenir le paquet le long du chemin, et je me rendis au palais du sultan.

Et les gardes du palais et les eunuques, en me voyant habillé avec tant de magnificence, me demandèrent respectueusement ce que je désirais. Et, lorsqu’ils furent informés que je souhaitais parler au sultan, et que j’avais un cadeau à lui remettre en mains propres, ils ne firent aucune difficulté pour faire, en mon nom, une demande d’audience, et m’introduire aussitôt en sa présence. Et moi, sans perdre contenance, comme si toute ma vie j’avais été le commensal des rois, je jetai le salam au sultan, avec beaucoup de déférence mais sans platitude, et il me le rendit d’un air gracieux et bienveillant. Et je pris le paquet des mains de l’esclave, et le lui offris, en disant : « Daigne accepter ce modeste présent, ô roi du temps, bien qu’il ne soit point sur la voie de tes mérites mais sur l’humble sentier de mon impuissance ! » Et le sultan fit prendre et ouvrir le paquet par son grand-vizir, et regarda dedans. Et il y vit des joyaux et des parures et des ornements d’une magnificence si incroyable, que jamais il n’avait dû rien voir de semblable. Et, émerveillé, il se récria sur la beauté de ce cadeau, et me dit : « Il est accepté ! Mais hâte-toi de m’apprendre ce que tu désires, et ce que je puis te donner en échange. Car les rois ne doivent point être en retard de largesses et de savoir-vivre ! » Et moi, sans attendre davantage, je répondis : « Ô roi du temps, mon souhait est de devenir ton connexe et ta parenté à travers cette perle cachée, cette fleur encalicée, cette vierge scellée et cette dame en ses voiles enfermée, ta fille aînée ! »

Lorsque le sultan eut entendu mes paroles et compris ma demande, il me regarda une heure de temps, et me répondit : « Il n’y a pas d’inconvénient ! » Puis il se tourna vers son vizir et lui dit : « Toi, que penses-tu de la demande de cet éminent seigneur ? Pour ma part, je le trouve tout à fait seyant ! Et je reconnais, à certains signes de sa physionomie, qu’il est envoyé par le destin pour être mon gendre ! » Et le vizir interrogé, répondit : « Les paroles du roi sont sur notre tête ! Et le seigneur n’est point une connexité indigne de notre maître ni une parenté à rejeter. Loin de là ! Mais peut-être vaudrait-il mieux lui demander une preuve, autre que ce cadeau, de sa puissance et de sa capacité ! » Et le sultan lui dit : « Comment dois-je agir en cette affaire ? Conseille-moi, ô vizir. » Il dit : « Mon avis, ô roi du temps, est de lui montrer le plus beau diamant du trésor, et de ne lui accorder en mariage la princesse, ta fille, que sous la condition qu’il apportera, pour présent de noces, un diamant de la même valeur. »

Alors moi, bien que violemment ému de tout cela dans mon intérieur, je demandai au sultan : « Si je t’apporte une pierre qui soit la sœur de celle-ci et sa pareille en tous points, me donneras-tu la princesse ? » Il me répondit : « Si tu m’apportes réellement une pierre identique à celle-ci, ma fille sera ton épouse. » Et moi j’examinai la pierre, je la tournai dans tous les sens, et la fixai dans mon œil. Puis je la rendis au sultan, et pris congé de lui, en lui demandant la permission de revenir le lendemain.

Et lorsque j’arrivai à notre palais, le jouvenceau me dit : « Quelle est l’affaire ? » Et je le mis au courant de ce qui s’était passé, en lui dépeignant la pierre comme si je la tenais entre mes doigts. Et il me dit : « La chose est aisée. Aujourd’hui, toutefois, il est trop tard ; mais demain, inschallah ! je te donnerai dix diamants exactement pareils à celui que tu m’as dépeint…

À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA HUIT CENT TRENTE-TROISIÈME NUIT

Elle dit :

« … Aujourd’hui, toutefois, il est trop tard ; mais demain, inschallah ! je te donnerai dix diamants exactement pareils à celui que tu m’as dépeint. »

Et, effectivement, le lendemain matin, le jouvenceau sortit dans le jardin du palais, et, au bout d’une heure, il me rapporta les dix diamants, tous d’une beauté exactement égale à celui du sultan, taillés en forme d’œuf de pigeon et purs comme l’œil du soleil. Et j’allai les présenter au sultan, en lui disant : « Ô mon maître, excuse-moi du peu. Mais je n’ai pu avoir un seul diamant, et j’ai dû te rapporter un lot de dix. Et tu peux choisir, et jeter ensuite ceux qui te déplairont ! » Et il fit ouvrir par le grand-vizir le petit coffret d’émail qui les contenait, et resta émerveillé de leur éclat et de leur beauté, et grandement surpris de voir qu’il y en avait réellement dix, tous pareils à celui qu’il possédait, exactement.

Et, lorsqu’il fut revenu de son étonnement, il se tourna vers le vizir et, sans lui adresser la parole, il lui fit de la main un geste qui signifiait : « Que dois-je faire ? » Et le vizir répondit, de la même manière, par un geste qui voulait dire : « Il faut lui accorder ta fille ! »

Et aussitôt les ordres furent donnés pour qu’on fît tous les préparatifs de notre mariage. Et on manda le kâdi et les témoins, qui écrivirent le contrat de mariage, séance tenante. Et lorsque cet acte légal fut dressé, on me le remit, selon le cérémonial d’usage. Et, comme j’avais tenu à ce que le jouvenceau, que j’avais présenté au sultan comme mon proche parent, assistât à la cérémonie, je m’empressai de lui montrer le contrat afin qu’il le parcourût à ma place, vu que je ne savais moi-même ni lire ni écrire. Et, l’ayant lu à voix haute d’un bout à l’autre, il me le rendit, en me disant : « Il est fait selon les règles et selon la coutume. Et te voici licitement marié à la fille du sultan. » Puis il me prit à part et me dit : « Tout cela est bien, Mahmoud, mais maintenant j’exige de toi une promesse ! » Et je répondis : « Hé, par Allah ! quelle promesse peux-tu me demander qui soit plus grande que celle de te donner ma vie qui déjà t’appartient ! » Et il sourit et me dit : « Mahmoud ! Je ne veux pas que tu consommes le mariage, avant que je te donne la permission de pénétrer en elle. Car il y a quelque chose que je dois faire auparavant ! » Et je répondis : « Ouïr c’est obéir ! »

Aussi, lorsque vint la nuit de la pénétration, j’entrai chez la fille du sultan. Mais, au lieu de faire ce que fait l’époux en pareil cas, je m’assis loin d’elle, dans mon coin, malgré le désir. Et je me contentai seulement de la regarder de loin, en détaillant avec mes yeux ses perfections. Et j’agis de la sorte la seconde nuit et la troisième nuit, bien que chaque matin la mère de mon épouse vînt, selon l’usage, la questionner au sujet de sa nuit, lui disant : « J’espère d’Allah qu’il n’y a pas eu d’encombre et que la preuve est faite de ta virginité ! » Mais mon épouse répondait : « Il ne m’a rien fait encore ! » C’est pourquoi, au matin de la troisième nuit, la mère de mon épouse s’affligea à la limite de l’affliction, et s’écria : « Ô notre calamité ! pourquoi ton époux nous traite-t-il de cette manière humiliante, et persiste-t-il à s’abstenir de ta pénétration ? Et que vont penser de cette conduite injurieuse nos parentes et nos esclaves ? Et n’ont-elles pas le droit de croire que cette abstention est due à quelque motif dont l’aveu est difficile à faire, ou à quelque raison tortueuse ? » Et, pleine d’inquiétude, elle alla, ce matin du troisième jour, raconter la chose au sultan, qui dit : « Si, cette nuit, il ne réduit pas son pucelage, je l’égorgerai ! » Et cette nouvelle parvint aux oreilles de l’adolescente, mon épouse, qui vint me la rapporter.

Alors moi je n’hésitai pas à mettre le jouvenceau au courant de la situation. Et il me dit : « Mahmoud, c’est le moment ! Mais avant de réduire son pucelage, il faut encore une condition, et c’est de lui demander, lorsque tu seras seul avec elle, de te donner un bracelet qu’elle porte au bras droit. Et tu le prendras, et me l’apporteras sur-le-champ. Après quoi il te sera loisible d’accomplir la pénétration, et de satisfaire sa mère et son père. » Et je répondis : « J’écoute, et j’obéis ! »

Et lorsque je m’unifiai avec elle, à l’entrée de la nuit, je lui dis : « Par Allah sur toi, as-tu réellement le désir que je te donne cette nuit plaisir et joie ? » Elle me répondit : « J’ai ce désir, en vérité. » Et je repris : « Donne-moi alors le bracelet que tu portes à ton bras droit ! » Et elle s’écria : « Je veux bien te le donner, mais je ne sais ce qui pourrait résulter de l’abandon entre tes mains de ce bracelet-amulette qui m’a été donné par ma nourrice, quand j’étais tout enfant. » Et, ce disant, elle le défit de son bras et me le donna. Et moi je sortis à l’instant et allai le remettre à mon ami le jouvenceau, qui me dit : « C’est bien celui-ci qu’il me faut ! Maintenant tu peux retourner pour la pénétration. » Et je m’empressai de rentrer dans la chambre nuptiale, pour accomplir ma promesse concernant la prise de possession, et faire ainsi plaisir à tout le monde.

Or, à partir du moment où je pénétrai auprès de mon épouse, qui m’attendait toute prête dans son lit, j’ignore, ô mon frère, ce qui m’est arrivé. Tout ce que je sais, c’est que je vis soudain ma chambre et mon palais fondre comme dans les rêves, et je me vis couché en plein air au milieu de la maison en ruines, où j’avais conduit le singe lors de son acquisition. Et j’étais dépouillé de mes riches vêtements et à moitié nu sous les haillons de mon ancienne misère. Et je reconnus ma vieille tunique rapiécetée de morceaux de toile de toutes les couleurs, et mon bâton de derviche mendiant, et mon turban plein de trous comme un crible de grainetier.

À cette vue, ô mon frère, je ne sus trop tout ce que cela signifiait, et je me demandai : « Ya Mahmoud, es-tu à l’état de veille ou de sommeil ? Rêves-tu ou es-tu réellement Mahmoud le derviche mendiant ? » Et, ayant achevé de recouvrer mes sens, je me levai et me secouai, comme je l’avais vu faire au singe, autrefois. Mais je restai tel que j’étais, un pauvre fils de pauvre, et rien de plus.

Alors, l’âme en détresse et l’esprit en mauvais état, je me mis à errer sans trop savoir où, en pensant à l’inconcevable fatalité qui m’avait mis dans cette posture. Et, errant de la sorte, j’arrivai dans une rue peu fréquentée où je vis, assis par terre sur un petit tapis, et tenant devant lui une petite natte couverte de papiers écrits et de divers objets divinatoires, un Maghrébin du Barbar.

Et moi, heureux de cette rencontre, je m’approchai du Maghrébin, dans le but de me faire tirer mon sort et dire mon horoscope, et lui jetai un salam, qu’il me rendit. Et je m’assis par terre sur mes jambes repliées, m’accroupis en face de lui, et le priai de consulter pour moi l’Invisible.

Alors le Maghrébin, après m’avoir considéré avec des yeux où passaient des lames de couteau, s’exclama : « Ô derviche, est-ce bien toi qui as été la victime d’une exécrable fatalité qui t’a séparé d’avec ton épouse ? » Et je m’écriai : « Hé, ouallah ! hé, ouallah ! c’est moi-même ! » Il me dit : « Ô pauvre, le singe que tu as acheté cinq drachmes d’argent, et qui s’est métamorphosé si subitement en un jouvenceau plein de grâce et de beauté, n’est pas un être humain d’entre les fils d’Adam, mais un genni de mauvaise qualité. Et il ne s’est servi de toi que pour arriver à ses fins. Sache, en effet, qu’il est, depuis longtemps, passionnément épris de la fille du sultan, celle-là même qu’il t’a fait épouser. Mais comme, malgré toute sa puissance, il ne pouvait s’en approcher parce qu’elle portait sur elle un bracelet-talisman, il a employé ton entremise pour obtenir ce bracelet, et se rendre impunément maître de la princesse. Mais j’espère avant peu détruire le pouvoir dangereux de ce mauvais sujet, qui est un des genn adultérins qui se sont révoltés contre la loi de notre seigneur Soleïmân – sur Lui la prière et la paix ! »

Et, ayant ainsi parlé, le Maghrébin prit une feuille de papier, y traça des caractères compliqués, et me la remit en disant : « Ô derviche, ne doute pas de la grandeur de ton destin, reprends courage et va à l’endroit que je vais t’indiquer. Et là tu attendras au passage d’une troupe de personnages, que tu observeras avec attention. Et lorsque tu apercevras celui qui paraît être leur chef, tu lui remettras ce billet ; et il satisfera tes désirs ! » Puis il me donna les instructions nécessaires pour arriver à l’endroit dont il s’agissait, et ajouta : « Quant à la rémunération que tu me dois, tu me la donneras quand ton destin aura été accompli ! »

Alors moi, après avoir remercié le Maghrébin, je pris le billet et me mis en route vers l’endroit qu’il m’avait indiqué. Et je marchai, dans ce but, toute la nuit et tout le jour suivant et une partie de la seconde nuit. Et j’arrivai alors à une plaine déserte où il n’y avait, pour toute présence, que l’œil invisible d’Allah et l’herbe sauvage. Et je m’assis et attendis avec impatience ce qui allait m’arriver. Et j’entendis autour de moi comme un vol d’oiseaux de nuit que je ne voyais pas. Et l’effroi de la solitude commençait à faire trembler mon cœur, et l’épouvante de la nuit remplissait mon âme. Et voici que j’aperçus, tout à coup, à quelque distance, un grand nombre de flambeaux qui semblaient marcher d’eux-mêmes vers moi. Et bientôt je pus distinguer les mains qui les portaient ; mais les personnes à qui appartenaient ces mains restaient au fond de la nuit, et mes yeux ne les voyaient pas. Et un nombre infini de flambeaux, portés par des mains sans propriétaires, passèrent de la sorte deux à deux devant moi. Et enfin je vis, entouré d’un grand nombre de lumières, un roi sur son trône, revêtu de splendeur. Et, arrivé devant moi, il me regarda et me considéra, pendant que mes genoux s’entrechoquaient de terreur, et me dit : « Où est le billet de mon ami le Maghrébin Barbari ? » Et moi, alors, j’affermis mon cœur et, m’avançant, je lui tendis le billet qu’il déplia et lut, pendant que s’arrêtait la procession. Et il cria à quelqu’un que je ne voyais pas : « Ya Atrasch, viens ici ! » Et aussitôt, sortant de l’ombre, s’avança un messager tout équipé, qui embrassa la terre entre les mains du roi. Et le roi lui dit : « Va vite au Caire enchaîner le genni un tel, et me l’amène sans retard ! » Et le messager obéit, et disparut à l’instant.

Or, au bout d’une heure, il revint avec le jouvenceau enchaîné, qui était devenu horrible à regarder et hideux à dévisager. Et le roi lui cria : « Pourquoi, ô maudit, as-tu frustré cet adamite de sa bouchée ? Et pourquoi as-tu avalé la bouchée ? » Et il répondit : « La bouchée est encore intacte, et c’est moi qui l’ai préparée. » Et le roi dit : « Il faut que tu rendes à l’instant le bracelet-talisman à ce fils d’Adam, ou bien tu auras affaire à moi ! » Mais le genni, qui était un cochon obstiné, répondit avec hauteur : « Le bracelet est avec moi, et nul ne l’aura ! » Et, ce disant, il ouvrit une bouche comme un four, et y jeta le bracelet qui s’engouffra dans son intérieur.

À cette vue, le roi nocturne avança le bras et, se baissant, il saisit le genni par la nuque et, le faisant tournoyer comme une fronde, il le lança contre terre, en lui criant : « Ça t’apprendra ! » Et du coup il fit entrer sa longueur dans sa largeur. Puis il commanda à une des mains porte-flambeaux de retirer le bracelet de l’intérieur de ce corps sans vie, et de me le rendre. Ce qui fut exécuté sur-le-champ.

Et aussitôt, ô mon frère, que ce bracelet fut entre mes doigts, le roi et toute sa suite…

À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA HUIT CENT TRENTE-QUATRIÈME NUIT

Elle dit :

… Et aussitôt, ô mon frère, que ce bracelet-talisman fut entre mes doigts, le roi et toute sa suite de mains disparurent, et je me retrouvai vêtu de mes riches habits, au milieu de mon palais, dans la chambre même de mon épouse. Et je la trouvai plongée dans un profond sommeil. Mais dès que j’eus rattaché le bracelet à son bras, elle s’éveilla et poussa un cri de joie en me voyant. Et moi, comme si rien ne s’était passé entretemps, je m’étendis contre elle. Et le reste est le mystère de la foi musulmane, ô mon frère.

Et, le lendemain, son père et sa mère furent à la limite de la joie de me savoir revenu de mon absence et oublièrent, tant était grande leur joie de savoir réduite la virginité de leur fille, de m’interroger à ce sujet. Et depuis lors nous vécûmes tous dans la paix, la concorde et l’harmonie.

Et, quelque temps après mon mariage, le sultan, mon oncle, père de mon épouse, mourut sans laisser d’enfant mâle, et, comme j’étais marié avec sa fille aînée, il me légua son trône. Et je devins ce que je suis, ô mon frère. Et Allah est le plus grand. Et de Lui nous procédons et vers Lui nous retournerons ! »

Et le sultan Mahmoud, ayant ainsi raconté son histoire à son nouvel ami le sultan-derviche, le vit extrêmement étonné d’une aventure si singulière, et lui dit : « Ne t’étonne pas, ô mon frère ; car tout ce qui est écrit doit courir, et rien n’est impossible à la volonté de Celui qui a tout créé ! Et maintenant que je me suis montré à toi en toute vérité, sans craindre de me diminuer à tes yeux en te révélant mon humble origine, et précisément pour que mon exemple te soit une consolation, et pour que tu ne te croies pas inférieur à moi en rang et en valeur individuelle, tu peux être mon ami, en toute tranquillité ; car jamais je ne me croirai le droit, après ce que je t’ai raconté, de m’enorgueillir de ma situation vis-à-vis de toi, ô mon frère ! » Puis il ajouta : « Et pour que ta situation soit plus régulière, ô mon frère d’origine et de rang, je te nomme mon grand-vizir. Et tu seras ainsi mon bras droit, et le conseiller de mes actes ; et rien ne se fera dans le royaume sans ton entremise et sans que ton expérience l’ait d’avance approuvé ! »

Et, sans plus tarder, le sultan Mahmoud convoqua les émirs et les grands de son royaume, et fit reconnaître le sultan-derviche comme grand-vizir, et le revêtit lui-même d’une magnifique robe d’honneur, et lui confia le sceau du règne.

Et le nouveau grand-vizir tint diwân le jour même, et continua ainsi les jours suivants, s’acquittant des devoirs de sa charge avec un tel esprit de justice et d’impartialité, que les gens, avertis de ce nouvel état de choses, venaient du fond du pays pour réclamer ses arrêts et s’en rapporter à ses décisions, le prenant pour juge suprême dans leurs différends. Et il mettait tant de sagesse et de modération dans ses jugements, qu’il obtenait la gratitude et l’approbation de ceux mêmes contre lesquels ses sentences étaient prononcées. Quant à ses moments de loisir, il les passait dans l’intimité du sultan, dont il était devenu le compagnon inséparable et l’ami à toute épreuve.

Or, un jour, le sultan Mahmoud, se sentant l’esprit déprimé, se hâta d’aller trouver son ami, et lui dit : « Ô mon frère et mon vizir, mon cœur d’aujourd’hui est lourd en moi, et mon esprit déprimé. » Et le vizir, qui était l’ancien sultan d’Arabie, répondit : « Ô roi du temps, les joies et les peines sont en nous, et c’est notre propre cœur qui les sécrète. Mais souvent la vue des choses extérieures peut influer sur notre humeur. As-tu essayé sur tes yeux la vue des choses extérieures, aujourd’hui ? » Et le sultan répondit : « Ô mon vizir, j’ai essayé sur mes yeux d’aujourd’hui la vue des pierreries de mon trésor, et je les ai prises les unes après les autres entre mes doigts, les rubis, les émeraudes, les saphirs et les gemmes de toutes les séries de couleurs ; mais elles ne m’ont point incité au plaisir, et mon âme est restée mélancolique et mon cœur rétréci. Et je suis entré ensuite dans mon harem, et j’ai passé en revue toutes les séries de mes femmes, les blanches, les brunes, les blondes, les cuivrées, les noires, les grasses et les fines, mais aucune d’elles n’a réussi à dissiper ma tristesse. Et j’ai visité ensuite mes écuries, et j’ai regardé mes chevaux et mes juments et mes poulains, mais toute leur beauté n’a pu lever le voile qui noircit le monde devant mon visage. Et maintenant je viens te trouver, ô mon vizir plein de sagesse, afin que tu découvres un remède à mon état, ou que tu me dises les paroles qui guérissent. » Et le vizir répondit : « Ô mon seigneur, que dirais-tu d’une visite à l’asile des fous, le maristân, que tant de fois nous avons voulu voir ensemble, sans y être encore allés ? Je pense, en effet, que les fous sont des personnes douées d’un entendement différent du nôtre, et qu’ils voient entre les choses des rapports que les non-fous ne distinguent jamais, et qu’ils sont visités par l’esprit. Et peut-être que cette visite lèvera la tristesse qui pèse sur ton âme et dilatera la poitrine ! » Et le sultan répondit : « Par Allah, ô mon vizir, allons visiter les fous du maristân ! »

Alors le sultan et son vizir, l’ancien sultan-derviche, sortirent du palais, sans prendre aucune suite avec eux, et marchèrent, sans s’arrêter, jusqu’au maristân, qui était la maison des fous. Et ils y entrèrent et la visitèrent en son entier ; mais, à leur extrême étonnement, ils n’y trouvèrent guère d’autres habitants que le chef des clefs et les gardiens ; quant aux fous, il n’y en avait ni l’ombre ni l’odeur. Et le sultan demanda au chef des clefs : « Où sont les fous ? » Et il répondit : « Par Allah, ô mon seigneur, nous n’en trouvons plus depuis un long espace de temps, et le motif de cette pénurie réside sans doute dans l’affaiblissement de l’intelligence chez les créatures d’Allah ! » Puis il ajouta : « Nous pouvons tout de même, ô roi du temps, te montrer trois fous qui sont ici depuis un certain temps, et qui nous ont été amenés, l’un après l’autre, par des personnes de haut rang, avec défense de les montrer à qui que ce soit, petit ou grand. Mais rien ne peut être caché à notre maître le sultan ! » Et il ajouta : « Ce sont, sans aucun doute, de grands savants, car ils lisent dans les livres, tout le temps ! » Et il mena le sultan et le vizir vers un pavillon écarté, où il les introduisit, pour ensuite s’éloigner, respectueusement.

Et le sultan Mahmoud et son vizir aperçurent trois jeunes gens enchaînés au mur, dont l’un lisait, tandis que les deux autres écoutaient attentivement. Et tous trois étaient beaux, bien faits, et ne présentaient aucun aspect de démence ou de folie. Et le sultan se tourna vers son compagnon et lui dit : « Par Allah, ô mon vizir, le cas de ces trois jeunes gens doit être un cas bien étonnant, et leur histoire une surprenante histoire ! » Et il se tourna vers eux, et leur dit : « Est-ce réellement pour cause de folie que vous avez été enfermés dans ce maristân ? » Et ils répondirent : « Non, par Allah ! nous ne sommes ni fous ni déments, ô roi du temps, et nous ne sommes même pas idiots ou stupides. Mais si singulières sont nos aventures et si extraordinaires nos histoires, que, si elles étaient gravées avec les aiguilles sur l’angle de nos yeux, elles seraient une leçon salutaire à ceux qui seraient capables de les déchiffrer ! » Et le sultan et le vizir, à ces paroles, s’assirent par terre en face des trois jeunes hommes enchaînés, en disant : « Notre ouïe est ouverte, et prêt notre entendement ! » Alors le premier, celui qui lisait dans le livre, dit :

HISTOIRE DU PREMIER FOU

« De mon métier, ô mes seigneurs et la couronne sur ma tête, j’étais marchand dans le souk des soieries, comme l’étaient avant moi mon père et mon grand-père. Et comme marchandises, je ne vendais que des articles indiens, de toutes les espèces et de toutes les couleurs, mais toujours à des prix fort élevés. Et je vendais et achetais avec beaucoup de profit et de bénéfices, selon la coutume des grands marchands.

Or, un jour, j’étais, selon mon habitude, assis dans ma boutique, quand survint une vieille dame qui me souhaita le bonjour et me gratifia du salam. Et je lui rendais ses salutations et compliments, quand elle s’assit sur le rebord de ma devanture, et me questionna, disant : « Ô mon maître, as-tu des étoffes de choix originaires de l’Inde ? » Je répondis : « Ô ma maîtresse, j’ai dans ma boutique de quoi te satisfaire. » Et elle dit : « Fais-moi sortir une de ces étoffes, que je la voie ! » Et moi je me levai et tirai, à son intention, de l’armoire des réserves, une pièce d’étoffe indienne du plus grand prix, et la lui mis entre les mains. Et elle la prit, et, l’ayant examinée, elle fut grandement satisfaite de sa beauté, et me dit : « Ô mon maître, pour combien cette étoffe ? » Je répondis : « Pour cinq cents dinars. » Et elle tira aussitôt sa bourse et me compta les cinq cents dinars d’or ; puis elle prit la pièce d’étoffe et s’en alla en sa voie. Et moi, ô notre maître le sultan, je lui vendis de la sorte pour cette somme une marchandise qui ne m’avait coûté que cent cinquante dinars. Et je remerciai le Rétributeur pour Ses bienfaits.

Or, le lendemain, la vieille dame revint me trouver, et me demanda une autre pièce, et me la paya également cinq cents dinars, et s’en alla avec son marché et sa démarche. Et, de nouveau, elle revint le jour suivant m’acheter une autre pièce d’étoffe indienne qu’elle paya comptant ; et, ô mon seigneur le sultan, elle agit de la sorte pendant quinze jours successifs, acheta et paya avec la même régularité. Et, le seizième jour, je la vis arriver comme à l’ordinaire et choisir une nouvelle pièce. Et elle se disposait à me payer, quand elle s’aperçut qu’elle avait oublié sa bourse, et me dit : « Ya Khawaga, j’ai dû laisser ma bourse à la maison. » Et je répondis : « Ya setti, rien ne presse. Si tu veux me rapporter demain l’argent, tu seras la bienvenue ; sinon, tu seras encore la bienvenue ! » Mais elle se récria, disant qu’elle ne consentirait jamais à prendre une marchandise qu’elle n’avait pas payée, et moi, de mon côté, je lui dis à plusieurs reprises : « Tu peux l’emporter, à cause de l’amitié, et par sympathie pour ta tête ! » Et un débat de mutuelle générosité s’éleva entre nous, elle refusant et moi voulant donner. Car, ô mon seigneur, il était convenable qu’ayant fait tant de bénéfices sur elle, j’agisse si poliment vis-à-vis d’elle, et que même je fusse prêt, le cas échéant, à lui donner pour rien une ou deux pièces d’étoffe. Mais, à la fin, elle me dit : « Ya Khawaga, je vois que nous n’allons jamais nous entendre, si nous continuons de la sorte. Aussi le plus simple serait que tu me fisses la faveur de m’accompagner à la maison, pour y toucher le prix de ta marchandise. » Alors moi, ne voulant point la contrarier, je me levai, fermai ma boutique et la suivis.

Et nous marchâmes, elle me précédant et moi à dix pas derrière elle, jusqu’à ce que nous fussions arrivés à l’entrée de la rue où se trouvait sa maison. Alors elle s’arrêta et, tirant de son sein un foulard, elle me dit : « Il faut que tu consentes à te laisser bander les yeux avec ce foulard. » Et moi, bien étonné de cette singularité, je la priai poliment de m’en donner la raison. Et elle me dit : « C’est parce qu’il y a, dans cette rue que nous allons traverser, des maisons dont les portes sont ouvertes, et où les femmes sont assises, la face nue, dans les vestibules ; de telle sorte que, peut-être, ton regard tomberait sur l’une d’elles, mariée ou jeune fille, et ton cœur alors pourrait s’engager dans une affaire d’amour, et tu serais bien tourmenté dans ta vie ; car, dans ce quartier de la ville, il y a plus d’un visage, de femme mariée ou de vierge, si beau qu’il séduirait l’ascète le plus religieux. Et moi je crains beaucoup pour la paix de ton cœur…

À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA HUIT CENT TRENTE-CINQUIÈME NUIT

Elle dit :

« … car, dans ce quartier de la ville, il y a plus d’un visage, de femme mariée ou de vierge, si beau qu’il séduirait l’ascète le plus religieux. Et moi je crains beaucoup pour la paix de ton cœur. »

Et moi, là-dessus, je pensai : « Par Allah, cette vieille femme est de bon conseil. » Et je consentis à ce qu’elle me demandait. Alors elle me banda les yeux avec le foulard, et m’empêcha ainsi de voir. Puis elle me prit par la main, et marcha avec moi jusqu’à notre arrivée devant une maison, dont elle heurta la porte avec l’anneau de fer. Et on nous ouvrit à l’instant, de l’intérieur. Et dès que nous fûmes entrés, ma vieille conductrice m’enleva le bandeau, et je m’aperçus avec surprise que j’étais dans une demeure décorée et meublée avec tout le luxe des palais des rois. Et, par Allah ! ô notre maître le sultan, de ma vie je n’avais vu la pareille, ni rêvé quelque chose d’aussi merveilleux.

Quant à la vieille, elle me pria de l’attendre dans la pièce où je me trouvais, et qui donnait sur une salle plus belle à galerie. Et, me laissant seul dans cette pièce, d’où je pouvais voir tout ce qui se passait dans l’autre, elle s’en alla.

Et, voici ! j’aperçus à l’entrée de la seconde salle, jetés négligemment en tas dans un coin, toutes les précieuses étoffes que j’avais vendues à la vieille. Et bientôt entrèrent deux jeunes filles comme deux lunes, qui tenaient chacune un seau plein d’eau de roses. Et elles déposèrent leurs seaux sur les dalles de marbre blanc, et, s’approchant du tas d’étoffes précieuses, elles en prirent une au hasard, et la coupèrent en deux parties, comme elles eussent fait d’un torchon de cuisine. Puis chacune d’elles se dirigea vers son seau, et relevant ses manches jusqu’aux aisselles, elle plongea le morceau d’étoffe précieuse dans l’eau de roses, et se mit à mouiller et à laver les dalles, et à les sécher ensuite avec d’autres morceaux de mes étoffes précieuses, pour enfin les frotter et les faire briller avec ce qui restait des pièces qui avaient coûté cinq cents dinars chacune. Et lorsque ces jeunes filles eurent fini ce travail et que le marbre fut devenu comme de l’argent, elles couvrirent le sol de tissus si beaux que ma boutique tout entière eût été vendue sans rapporter la somme nécessaire pour l’acquisition du moins riche d’entre eux. Et sur ces tissus elles étendirent un tapis en laine de chevreau musqué et des coussins gonflés de plumes d’autruche. Après quoi elles apportèrent cinquante carreaux de brocart d’or, et les rangèrent en bon ordre autour du tapis central ; puis elles se retirèrent.

Et, voici ! deux par deux, entrèrent des jeunes filles qui se tenaient par les mains, et qui vinrent se ranger chacune devant un des carreaux de brocart ; et comme elles étaient cinquante, elles se trouvèrent ainsi placées, en bon ordre, devant leurs carreaux respectifs.

Et, voici ! sous un dais porté par dix lunes de beauté, une adolescente parut à l’entrée de la salle, si éblouissante dans sa blancheur et l’éclat de ses yeux noirs, que mes yeux se fermèrent d’eux-mêmes. Et lorsque je les ouvris, je vis près de moi la vieille dame, ma conductrice, qui m’invitait à l’accompagner pour qu’elle me présentât à l’adolescente, qui était déjà nonchalamment couchée sur le tapis central, au milieu des cinquante jeunes filles debout sur les carreaux de brocart. Mais moi, ce ne fut point sans une grande appréhension que je me vis en butte aux regards de ces cinquante et une paires d’yeux noirs, et je me dis : « Il n’y a de puissance et de recours qu’en Allah le Glorieux, le Très-Haut ! Il est évident que c’est ma mort qu’elles désirent ! »

Or, lorsque je fus entre ses mains, la royale adolescente me sourit, me souhaita la bienvenue et m’invita à m’asseoir près d’elle sur le tapis. Et, bien confus et bien interdit, je m’assis pour lui obéir, et elle me dit : « Ô jeune homme, que dis-tu de moi et de ma beauté ? Et penses-tu que je pourrai être ton épouse ? » Et moi, à ces paroles, étonné à l’extrême limite de l’étonnement, je répondis : « Ô ma maîtresse, comment oserais-je me croire digne d’une telle faveur ? En vérité je ne m’estime pas à un prix assez haut pour devenir un esclave, ou moins encore, entre tes mains ! » Mais elle reprit : « Non, par Allah, ô jeune homme, mes paroles ne contiennent aucune tromperie, et il n’y a rien d’évasif dans mon langage, qui est sincère. Réponds-moi donc avec la même sincérité, et bannis toute crainte de ton esprit, car mon cœur est jusqu’au bord rempli de ton amour ! »

À ces paroles, je compris, ô notre maître le sultan, je compris, à ne pouvoir en douter, que l’adolescente avait réellement l’intention de m’épouser, mais sans qu’il me fût possible de deviner pour quelles raisons elle m’avait choisi entre des milliers de jeunes gens, ni comment elle me connaissait. Et je finis par me dire : « Ô un tel, l’inconcevable a l’avantage de ne pas coûter de pensées torturantes. Ne cherche donc pas à le comprendre, et laisse courir les choses suivant leur chemin. » Et je répondis : « Ô ma maîtresse, si réellement tu ne parles pas pour faire rire de moi ces honorables jeunes filles, souviens-toi du proverbe qui dit : « Quand la lame est rouge, elle est mûre pour le marteau ! » Or, je pense que mon cœur est si enflammé de désir, qu’il est temps de réaliser notre union. Dis-moi donc, par ta vie ! ce que je dois t’apporter comme dot et douaire ! » Et elle répondit en souriant : « La dot et le douaire sont payés, et tu n’as pas à t’en préoccuper. » Et elle ajouta : « Je vais, puisque tel est aussi ton désir, envoyer à l’instant chercher le kâdi et les témoins, afin que nous puissions être unis sans délai. »

Et effectivement, ô mon seigneur, le kâdi et les témoins ne tardèrent pas à arriver. Et ils nouèrent le nœud, par le licite. Et nous fûmes mariés sans délai. Et tout le monde partit, après la cérémonie. Et je me demandai : « Ô tel, veilles-tu ou rêves-tu ? » Et ce fut encore bien autre chose quand elle eut commandé à ses belles esclaves de préparer le hammam à mon intention, et de m’y conduire. Et les jeunes filles me firent entrer dans une salle de bain parfumée à l’aloès de Comorin, et me confièrent aux laveuses qui me dévêtirent et me frottèrent et me donnèrent un bain qui me rendit plus léger que les oiseaux. Puis elles répandirent sur moi les parfums les plus exquis, me couvrirent d’une riche parure et me présentèrent des rafraîchissements et des sorbets de toute espèce. Après quoi elles me firent quitter le hammam et me conduisirent dans la chambre intime de ma nouvelle épouse, qui m’attendait parée de sa seule beauté.

Et aussitôt elle vient à moi, et me prit, et se renversa sur moi, et me frotta avec une passion étonnante. Et moi, ô mon seigneur, je sentis mon âme qui se logeait toute dans ce que tu sais, et j’accomplis l’ouvrage pour lequel j’étais requis et la besogne dont j’avais la commande, et je réduisis ce qui jusque-là était du domaine de l’irréductible, et j’abattis ce qui était à abattre, et je ravis ce qui était à ravir, et je pris ce que je pus, et je donnai ce qu’il fallut, et je me levai, et je m’étendis, et je fonçai, et je défonçai, et j’enfonçai, et je forçai, et je farcis, et j’amorçai, et je renfonçai, et j’agaçai, et je grinçai, et je renversai, et j’avançai et je recommençai, et tellement, ô mon seigneur le sultan, que, ce soir-là, Celui que tu sais fut réellement le gaillard qu’on nomme le bélier, le forgeron, l’assommeur, le calamiteux, le long, le fer, le pleureur, l’ouvreur, l’encorneur, le frotteur, l’irrésistible, le bâton du derviche, l’outil prodigieux, l’éclaireur, le borgne assaillant, le glaive du guerrier, l’infatigable nageur, le rossignol moduleur, le père au gros cou, le père aux gros nerfs, le père aux gros œufs, le père au turban, le père au crâne chauve, le père aux secousses, le père aux délices, le père des terreurs, le coq sans crête ni voix, l’enfant de son père, l’héritage du pauvre, le muscle capricieux, et le gros nerf de confiture. Et je crois bien, ô mon seigneur le sultan, que ce soir-là chaque surnom fut accompagné de son explication, chaque vertu de sa preuve, et chaque attribut de sa démonstration. Et nous ne nous arrêtâmes dans nos travaux que parce que la nuit était déjà écoulée, et qu’il fallait nous lever pour la prière du matin.

Et nous continuâmes à vivre ensemble de la sorte, ô roi du temps, pendant vingt nuits consécutives, à la limite de l’enivrement et de la félicité. Et, au bout de ce temps, le souvenir de ma mère vint s’offrir à mon esprit, et je dis à l’adolescente mon épouse : « Ya setti, voici déjà longtemps que je suis absent de la maison, et ma mère, qui n’a point de mes nouvelles, doit être dans une grande inquiétude à mon sujet. De plus, les affaires de mon commerce ont dû bien souffrir de la fermeture de ma boutique pendant tous ces jours passés. Et elle me répondit : « Qu’à cela ne tienne ! Et je consens de bon cœur à ce que tu ailles voir ta mère et la tranquilliser. Et tu peux même désormais y aller chaque jour et vaquer à tes affaires, si cela te fait plaisir ; mais j’exige que la vieille dame te conduise chaque fois et te ramène. » Et moi je répondis : « Il n’y a point d’inconvénient ! » Sur ce, la vieille dame vint à moi, me mit un foulard sur les yeux, me conduisit à l’endroit où la première fois elle m’avait bandé les yeux et me dit : « Reviens ici ce soir, à l’heure de la prière, et tu me trouveras à cette même place pour te conduire chez ton épouse. » Et, à ces mots, elle m’enleva le bandeau, et me quitta.

Et moi je me hâtai de courir à ma maison, où je trouvai ma mère dans la désolation et les larmes du désespoir, en train de coudre des habits de deuil. Et dès qu’elle m’aperçut, elle s’élança vers moi, et me serra dans ses bras en pleurant de joie ; et je lui dis : « Ne pleure pas, ô ma mère, et rafraîchis tes yeux, car cette absence m’a conduit à un bonheur auquel je n’eusse jamais osé aspirer. » Et je lui appris mon heureuse aventure, et elle s’écria avec transport : « Puisse Allah te protéger et te garder, ô mon fils ! Mais promets-moi que tu viendras me visiter chaque jour, car ma tendresse a besoin d’être payée de ton affection. » Et je n’eus point de peine à lui faire cette promesse, vu que mon épouse m’avait déjà donné la liberté de sortir. Après quoi j’employai le reste de la journée à mes affaires de vente et d’achat dans la boutique du souk, et lorsque l’heure fut venue, je retournai à l’endroit indiqué où je trouvai la vieille qui me banda les yeux comme à l’ordinaire, et me conduisit au palais de mon épouse, en me disant : « Il vaut mieux pour toi qu’il en soit ainsi, car, comme je te l’ai déjà dit, mon fils, il y a dans cette rue quantité de femmes, mariées ou jeunes filles, assises dans le vestibule de leur maison, et qui toutes n’ont qu’un désir, et c’est d’aspirer l’amour de passage comme on renifle l’air et comme on hume l’eau courante ! Et que deviendrait ton cœur au milieu de leurs filets ? »

Or, en arrivant au palais où maintenant j’habitais, mon épouse me reçut avec des transports inexprimables, et moi je répondis comme l’enclume répond au marteau. Et mon coq sans crête ni voix ne fut pas en retard avec cette volaille appétissante, et sut ne point déchoir de sa réputation de vaillant encorneur, car, par Allah ! ô mon maître, le bélier ce soir-là ne donna pas moins de trente coups de corne à cette brebis batailleuse, et ne cessa la lutte que lorsque sa partenaire eut crié grâce, en demandant l’amân.

Et pendant trois mois je continuai à vivre de cette vie active, pleine de combats nocturnes, de batailles matinales et d’assauts diurnes. Et en moi-même je m’émerveillais tous les jours de mon sort, en me disant : « Quelle chance est la mienne qui m’a fait faire la rencontre de cette ardente jouvencelle, et qui me l’a donnée pour épouse ! Et quelle étonnante destinée que celle qui m’a octroyé, en même temps que cette motte de beurre frais, un palais et des richesses comme n’en possèdent pas les rois ! » Et il ne se passait pas de jour sans que je fusse tenté de m’informer, auprès des esclaves, du nom et de la qualité de celle que j’avais épousée sans la connaître et sans savoir de qui elle était la fille ou la parente.

Mais, un jour d’entre les jours, me trouvant seul à l’écart avec une jeune négresse d’entre les esclaves noires de mon épouse, je la questionnai sur ces matières, en lui disant : « Par Allah sur toi, ô jeune fille bénie, ô blanche intérieurement, dis-moi ce que tu sais au sujet de ta maîtresse, et tes paroles je les mettrai profondément dans le coin le plus obscur de ma mémoire. » Et la jeune négresse, tremblante d’effroi, me répondit : « Ô mon maître, l’histoire de ma maîtresse est une chose tout à fait extraordinaire ; mais je craindrais, si je te la révélais, d’être mise à mort sans recours ni délai ! Tout ce que je puis te dire, c’est qu’elle t’a remarqué un jour, dans le souk, et qu’elle t’a choisi par pur amour. » Et je ne pus rien en tirer de plus que ces quelques mots. Et même, comme j’insistais, elle me menaça d’aller rapporter à sa maîtresse ma tentative de provocation aux paroles indiscrètes. Alors, je la laissai s’en aller en sa voie, et je m’en retournai auprès de mon épouse engager une escarmouche sans importance.

Et ma vie s’écoulait de la sorte, dans les plaisirs violents et les tournois d’amour, quand, un après-midi, comme j’étais dans ma boutique, avec la permission de mon épouse, et que je dirigeais mes regards vers la rue, j’aperçus une jeune fille voilée…

À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA HUIT CENT TRENTE-SIXIÈME NUIT

Elle dit :

… Et ma vie s’écoulait de la sorte, dans les plaisirs violents et les tournois d’amour, quand, un après-midi, comme j’étais dans ma boutique, avec la permission de mon épouse, et que je dirigeais mes regards vers la rue, j’aperçus une jeune fille voilée qui s’avançait de mon côté, ostensiblement. Et lorsqu’elle fut devant ma boutique, elle me jeta le plus gracieux salam, et me dit : « Ô mon maître, voici un coq d’or orné de diamants et de pierres précieuses, que j’ai offert en vain, pour le prix coûtant, à tous les marchands du souk. Mais ce sont des gens sans goût ni délicatesse d’appréciation, car ils m’ont répondu qu’une telle joaillerie n’était pas de vente facile, et qu’ils ne pourraient pas la placer avantageusement. C’est pourquoi je viens te l’offrir, à toi qui es un homme de goût, pour le prix que tu voudras bien me fixer toi-même ! » Et moi, je répondis : « Je n’ai nul besoin de ce joyau, moi non plus. Mais, pour te faire plaisir, je t’en offre cent dinars, pas un de plus, pas un de moins. » Et la jeune fille répondit : « Prends-le donc, et qu’il te soit un marché avantageux ! » Et moi, quoique je n’eusse réellement aucun désir d’acquérir ce coq d’or, je réfléchis cependant que cette figure pourrait faire plaisir à mon épouse, en lui rappelant mes qualités de fond, et j’allai vers mon armoire, et pris les cent dinars du marché. Mais lorsque je voulus les offrir à la jeune fille, elle les refusa en me disant : « En vérité, ils ne me sont d’aucune utilité, et je ne désire d’autre paiement que le droit de prendre un seul baiser sur ta joue. Et c’est là mon unique souhait, ô jeune homme ! » Et moi je me dis en moi-même : « Par Allah ! un seul baiser de ma joue pour un bijou qui vaut plus de mille dinars d’or, c’est là un marché aussi singulier qu’avantageux ! » Et je n’hésitai pas à donner mon consentement.

Alors la jeune fille, ô mon seigneur, s’avança vers moi et, relevant son petit voile de visage, elle prit un baiser de ma joue – puisse-t-il lui avoir été délicieux ! – mais, en même temps, comme si elle eût été mise en appétit d’avoir ainsi goûté à ma peau, elle enfonça dans ma chair ses dents de jeune tigresse et me fit une morsure dont je porte encore la trace. Puis elle s’éloigna en riant d’un rire satisfait, tandis que j’essuyais le sang qui coulait de ma joue. Et je pensai : « Ton cas, ô un tel, est un surprenant cas ! Et tu vas bientôt voir toutes les femmes du souk venir te demander, qui un échantillon de ta joue, qui un échantillon de ton menton, qui un échantillon de ce que tu sais, et peut-être vaut-il mieux, dans ce cas, écouler tes marchandises pour ne plus vendre que des morceaux de toi-même ! »

Et, le soir venu, moitié riant, moitié furieux, je retournai vers la vieille dame qui m’attendait comme à l’ordinaire, au coin de notre rue, et qui, après m’avoir mis un bandeau sur les yeux, me conduisit au palais de mon épouse. Et, le long de la route, je l’entendais qui grommelait entre ses dents des paroles confuses qui me semblaient bien être des menaces, mais je pensai : « Les vieilles femmes sont des personnes qui aiment à bougonner et passent leurs vieux jours décrépits à murmurer contre tout et à radoter ! »

Or, en entrant chez mon épouse, je la trouvai assise dans la salle de réception, les sourcils contractés, et vêtue des pieds à la tête de couleur rouge écarlate, comme en portent les rois dans les heures de leur courroux. Et sa contenance était agressive, et son visage vêtu de pâleur. Et, à cette vue, je dis en moi-même : « Ô Conservateur, sauvegarde-moi ! » Et, ne sachant à quoi attribuer cette attitude ennemie, je m’approchai de mon épouse, qui, contrairement à son habitude, ne s’était pas levée pour me recevoir, et détournait sa tête de mon visage ; et, lui offrant le coq d’or que je venais d’acquérir, je lui dis : « Ô ma maîtresse, accepte ce précieux coq qui est un objet vraiment admirable, et qui est curieux à regarder ; car je l’ai acheté pour te faire plaisir. » Mais, à ces mots, son front noircit, et ses yeux s’enténébrèrent, et, avant que j’eusse le temps de me garer, je reçus un soufflet tournoyant qui me fit virer comme une toupie et faillit me fracasser la mâchoire gauche. Et elle me cria : « Ô chien fils de chien, si réellement tu l’as acheté, ce coq, alors pourquoi cette morsure qui est sur ta joue ? »

Et moi, déjà anéanti par la secousse du violent soufflet, je me sentis m’en aller vers l’effondrement, et je dus faire sur moi-même de grands efforts pour ne pas tomber tout de mon long. Mais ce n’était que le commencement, ô mon seigneur, ce n’était, hélas ! que le tout premier commencement. Car, à un signe de mon épouse, je vis soudain s’ouvrir les draperies du fond et entrer quatre esclaves, conduites par la vieille. Et elles portaient le corps d’une jeune fille dont la tête était coupée et posée sur le milieu de son corps. Et je reconnus à l’instant cette tête pour celle de la jeune fille qui m’avait donné le bijou en échange d’une morsure. Et cette vue acheva de me liquéfier, et je roulai sur le sol, sans connaissance.

Et lorsque je revins à moi, ô mon seigneur le sultan, je me vis enchaîné dans ce maristân. Et les gardiens m’apprirent que j’étais devenu fou. Et ils ne me dirent rien de plus.

Et telle est l’histoire de ma prétendue folie et de mon emprisonnement dans cette maison de fous. Et c’est Allah qui vous envoie tous deux, ô mon seigneur le sultan, et toi, ô sage et judicieux vizir, pour me tirer de là-dedans. Et c’est à vous deux de juger, par la logique ou l’incohérence de mes paroles, si je suis réellement habité par l’esprit, ou si je suis seulement atteint de délire, de manie ou d’idiotie, ou si enfin je suis sain d’entendement. »

— Lorsque le sultan et son vizir, qui était l’ancien sultan-derviche adultérin, eurent entendu cette histoire du jeune homme, ils furent plongés dans de profondes réflexions, et restèrent pensifs, le front penché et les yeux attachés au sol, pendant une heure de temps. Après quoi, le sultan releva, le premier, la tête et dit à son compagnon : « Ô mon vizir, je jure par la vérité de Celui qui me plaça comme gouverneur sur ce royaume, que je n’aurai de repos, et ne mangerai ni ne boirai avant d’avoir découvert l’adolescente qui a épousé ce jeune homme. Hâte-toi donc de me dire ce qu’il faut que nous fassions dans ce but. » Et le vizir répondit : « Ô roi du temps, il faut que nous emmenions sans retard ce jeune homme, en quittant momentanément les deux autres jeunes hommes enchaînés, et que nous parcourions avec lui les rues de la ville, de l’orient à l’occident et de la droite à la gauche, jusqu’à ce qu’il puisse trouver l’entrée de la rue où la vieille avait coutume de lui bander les yeux. Et alors nous lui banderons les yeux, et il se rappellera le nombre de pas qu’il faisait en compagnie de la vieille, et nous fera arriver de la sorte devant la porte de la maison, à l’entrée de laquelle on lui ôtait le bandeau. Et là, Allah nous éclairera sur la conduite à tenir en cette délicate affaire. » Et le sultan dit : « Qu’il soit fait selon ton conseil, ô mon vizir plein de sagacité. » Et ils se levèrent tous deux à l’instant, firent tomber les chaînes du jeune homme, et l’emmenèrent hors du maristân.

Et tout arriva suivant les prévisions du vizir. Car, après avoir parcouru un grand nombre de rues de divers quartiers, ils finirent par arriver à l’entrée de la rue en question, que le jeune homme reconnut sans difficulté. Et, les yeux bandés comme autrefois, il sut calculer ses pas, et les fit s’arrêter devant un palais dont la vue jeta le sultan dans la consternation. Et il s’écria : « Éloigné soit le Malin, ô mon vizir ! Ce palais est habité par une épouse d’entre les épouses de l’ancien sultan du Caire, celui qui m’a laissé le trône, faute d’enfants mâles dans sa postérité. Et cette épouse de l’ancien sultan, père de ma femme, habite ici avec sa fille, qui doit être certainement l’adolescente qui a épousé ce jeune homme ! Allah est le plus grand, ô vizir ! Il est donc écrit dans la destinée de toutes les filles de rois d’épouser des rien-du-tout, comme nous l’avons été nous-mêmes ! Les décrets du Rétributeur sont toujours motivés, mais nous en ignorons les motifs ! » Et il ajouta : « Hâtons-nous d’entrer, pour voir la suite de cette affaire. » Et ils frappèrent avec l’anneau de fer sur la porte qui résonna. Et le jeune homme dit : « C’est bien ce son-là ! » Et la porte fut ouverte aussitôt par des eunuques qui demeurèrent interdits en reconnaissant le sultan, le grand-vizir et le jeune homme, époux de leur maîtresse…

À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA HUIT CENT TRENTE-SEPTIÈME NUIT

Elle dit :

… Et ils frappèrent avec l’anneau de fer, et la porte fut ouverte aussitôt par des eunuques qui demeurèrent interdits en reconnaissant le sultan, le grand-vizir et le jeune homme, époux de l’adolescente. Et l’un d’eux s’envola prévenir sa maîtresse de l’arrivé du souverain et de ses deux compagnons.

Alors l’adolescente s’orna et s’arrangea et sortit du harem, et vint dans la salle de réception, présenter ses hommages au sultan, époux de sa sœur du même père mais non de la même mère, et lui baiser la main. Et le sultan la reconnut effectivement, et fit un signe d’intelligence à son vizir. Puis il dit à la princesse : « Ô fille de l’oncle, qu’Allah me garde de te faire des reproches sur ta conduite ; car le passé appartient au Maître du Ciel, et le présent seul nous appartient. C’est pourquoi je souhaite, à présent, que tu te réconcilies avec ce jeune homme, ton époux, qui est un jeune homme possédant des qualités précieuses de fond, et qui, ne te gardant aucune rancune, ne demande pas mieux que de rentrer dans tes bonnes grâces. D’ailleurs, je te jure, par les mérites de mon défunt oncle le sultan, ton père, que ton époux n’a point commis de faute grave contre la pudeur conjugale. Et il a déjà bien durement expié la faiblesse d’un moment ! J’espère donc que tu ne repousseras pas ma demande ! » Et l’adolescente répondit : « Les souhaits de notre maître le sultan sont des ordres, et ils sont sur notre tête et nos yeux. » Et le sultan se réjouit beaucoup de cette solution, et dit : « Puisqu’il en est ainsi, ô fille de l’oncle, je nomme ton époux mon premier chambellan. Et il sera désormais mon commensal et mon compagnon de coupe. Et ce soir même je te l’enverrai afin que, sans témoins gênants, vous réalisiez tous deux la réconciliation promise. Mais, pour le moment, permets-moi de l’emmener, car nous avons à écouter ensemble les histoires de ses deux compagnons de chaîne ! » Et il se retira, en ajoutant : « Il est, bien entendu, convenu entre vous deux que désormais tu le laisseras aller et venir librement, sans bandeau sur les yeux et, de son côté, il promet que jamais plus il ne se laissera, sous aucun prétexte, embrasser par une femme, mariée ou jeune fille. »

— Et telle est, ô Roi fortuné, continua Schahrazade, la fin de l’histoire que raconta au sultan et à son vizir le premier jeune homme, celui qui lisait dans le livre, au maristân. Mais pour ce qui est du second jeune homme, un des deux qui écoutaient la lecture, voici !

Lorsque le sultan, ainsi que le vizir et le nouveau chambellan, furent de retour au maristân, ils s’assirent par terre en face du second jeune homme, en disant : « À ton tour maintenant. » Et le second jeune homme dit :

HISTOIRE DU DEUXIÈME FOU

« Ô notre maître le sultan, et toi, judicieux vizir, et toi mon ancien compagnon de chaîne, sachez que le motif de mon emprisonnement dans ce maristân est encore bien plus surprenant que celui que vous connaissez déjà, car si mon compagnon que voici a été enfermé comme fou, ce fut bien par sa faute et à cause de sa crédulité et de sa confiance en lui-même. Mais, moi, si j’ai péché, ça a été précisément par l’excès contraire, comme vous allez l’entendre, si toutefois vous voulez bien me permettre de procéder par ordre ! » Et le sultan et son vizir et son nouveau chambellan, qui était l’ancien premier fou, répondirent d’un commun accord : « Mais certainement ! » Et le vizir ajouta : « D’ailleurs, plus tu mettras d’ordre dans ton récit, plus nous serons disposés à te considérer comme injustement compris au nombre des fous et des déments. » Et le jeune homme commença son histoire en ces termes :

« Sachez donc, ô mes maîtres et la couronne sur ma tête, que moi aussi je suis un marchand fils de marchand, et qu’avant que je fusse jeté dans ce maristân, je tenais boutique dans le souk, où je vendais des bracelets et des ornements de toutes sortes aux femmes des riches seigneurs. Et, à l’époque où commence cette histoire, je n’avais que seize ans d’âge, et j’étais déjà réputé dans le souk pour ma gravité, mon honnêteté, ma tête lourde et mon sérieux dans les affaires. Et jamais je n’essayais de lier conversation avec les dames clientes ; et je ne leur disais que juste les paroles nécessaires pour la conclusion de l’affaire. Et d’ailleurs je pratiquais les préceptes du Livre, et ne levais jamais les yeux sur une femme d’entre les filles des musulmans. Et les marchands me proposaient en exemple à leurs fils, quand ils les amenaient avec eux au souk pour la première fois. Et plus d’une mère avait déjà engagé des pourparlers avec ma mère, à mon sujet, pour quelque mariage honorable. Mais ma mère réservait sa réponse pour une meilleure occasion, et éludait la question, en prétextant mon jeune âge et ma qualité d’enfant unique, et mon tempérament délicat.

Or, un jour, j’étais assis devant mon livre de comptes et j’en vérifiais le contenu, quand je vis entrer dans ma boutique une accorte petite négresse qui, après m’avoir salué avec respect, me dit : « C’est bien ici la boutique du seigneur marchand un tel ? » Et je répondis : « C’est la vérité ! » Alors elle tira de son sein, avec des précautions infinies, et en regardant prudemment de droite et de gauche avec ses yeux de négresse, un petit billet qu’elle me tendit, en disant : « Ceci est de la part de ma maîtresse. Et elle attend la faveur d’une réponse. » Et, m’ayant remis le papier, elle se tint à l’écart, attendant mon bon plaisir.

Et moi, après avoir déplié le billet, je le lus, et trouvai qu’il contenait une ode écrite en vers enflammés à ma louange et en mon honneur. Et les vers terminaux contenaient dans leur trame le nom de celle qui se disait mon amoureuse.

Alors moi, ô mon seigneur le sultan, je fus extrêmement formalisé de cette démarche, et je considérai que c’était une atteinte grave à ma bonne conduite, ou peut-être quelque tentative pour m’entraîner dans une aventure dangereuse ou compliquée. Et je pris cette déclaration, et la déchirai, et la foulai aux pieds. Puis je m’avançai vers la petite négresse, et la saisis par une oreille, et lui administrai quelques soufflets et quelques claques bien senties. Et j’achevai la correction en lui envoyant un coup de pied qui la fit rouler hors de ma boutique. Et je lui crachai au visage, bien ostensiblement, afin que tous mes voisins vissent mon acte et ne pussent douter de ma sagesse et de ma vertu, et je lui criai : « Ah ! fille des mille cornards de l’impudicité, va rapporter tout cela à la fille des entremetteurs, ta maîtresse ! » Et tous mes voisins, ayant vu cela, murmurèrent entre eux d’admiration ; et l’un d’eux me montra du doigt à son fils, en lui disant : « La bénédiction d’Allah sur la tête de ce jeune homme vertueux ! Puisses-tu, ô mon fils, savoir, à son âge, repousser les offres des malignes et des perverses qui sont à l’affût des beaux jeunes gens ! »

Et voilà, ô mes seigneurs, ce que je fis à seize ans.

Et ce n’est, en vérité, que maintenant que je vois avec lucidité combien ma conduite était grossière, dénuée de discernement, pleine de stupide vanité et d’amour-propre déplacé, hypocrite, lâche et brutale. Et quoi que j’aie pu éprouver plus tard de désagréments, à la suite de cet acte de bêtise, je considère que j’en méritais encore davantage, et que cette chaîne, qui est à mon cou présentement pour un motif tout à fait différent, aurait dû m’être infligée lors de ce début insensé. Mais, quoi qu’il en soit, je ne veux pas embrouiller le mois de Chabân avec celui de Ramadân, et je continue à procéder par ordre dans le récit de mon histoire.

Donc, ô mes seigneurs, les jours et les mois et les années passèrent sur cet incident, et j’étais devenu tout à fait un homme. Et j’avais connu les femmes et tout ce qui s’en suit, bien que célibataire ; et je sentais que le moment était réellement venu de choisir une jeune fille qui fût mon épouse devant Allah, la mère de mes enfants. Or, je devais être servi à souhait, comme vous allez l’entendre. Mais je n’anticipe en rien, et je procède par ordre.

En effet, un après-midi, je vis s’approcher de ma boutique, au milieu de cinq ou six esclaves blanches qui lui faisaient cortège, une adolescente d’amour, parée des bijoux les plus précieux, les mains teintes de henné, et les tresses de ses cheveux flottant sur ses épaules, qui s’avançait dans sa grâce en se balançant avec noblesse et minauderie…

À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA HUIT CENT TRENTE-HUITIÈME NUIT

Elle dit :

… une adolescente d’amour, parée des bijoux les plus précieux, les mains teintes de henné, et les tresses de ses cheveux flottant sur ses épaules, qui s’avançait dans sa grâce, en se balançant avec noblesse et minauderie. Et elle entra, comme une reine, dans ma boutique, suivie de ses esclaves, et s’assit après m’avoir favorisé d’un salam gracieux. Et elle me dit : « Ô jeune homme, as-tu un beau choix d’ornements en or et en argent ? » Et je répondis : « Ô ma maîtresse, de toutes les espèces possibles et des autres ! » Alors elle me demanda à voir des anneaux d’or pour les chevilles. Et je lui apportai ce que j’avais de plus lourd et de plus beau en fait d’anneaux d’or pour les chevilles. Et elle y jeta un coup d’œil négligent et me dit : « Essaie-les-moi ! » Et aussitôt une de ses esclaves se baissa et, lui relevant le bas de sa robe de soie, découvrit à mes yeux la plus fine et la plus blanche cheville qui fût sortie des doigts du Créateur. Et moi je lui essayai les anneaux, mais je ne pus en trouver dans ma boutique qui fussent assez étroits pour la finesse charmante de ces jambes moulées dans le moule de la perfection. Et elle, voyant mon embarras, elle sourit et dit : « Qu’à cela ne tienne, ô jeune homme ! Je te demanderai autre chose. Mais, auparavant, dis-moi ! En vérité, on m’avait dit, chez moi, que j’avais des jambes d’éléphant. Est-ce vrai cela ? » Et moi, je m’écriai : « Le nom d’Allah sur toi et autour de toi et sur la perfection de tes chevilles, ô ma maîtresse ! La gazelle, en les voyant, dépérirait de jalousie ! » Alors elle me dit : « Et je croyais le contraire, pourtant ! » Puis elle ajouta : « Fais-moi voir des bracelets ! » Et, moi, les yeux encore pleins de la vision de ces chevilles adorables et de ces jambes de perdition, je cherchai ce que j’avais de plus fin et de plus étroit, en fait de bracelets d’or et d’émail, et les lui apportai. Mais elle me dit : « Essaie-les-moi, toi-même. Moi je suis bien lasse, aujourd’hui. » Et aussitôt une des esclaves se précipita et releva les manches de sa maîtresse. Et à mes yeux apparut un bras, haï ! haï ! un col de cygne, plus blanc et plus lisse que le cristal, et terminé par un poignet et par une main et par des doigts, haï ! haï ! du sucre candi, ô mon seigneur, des dattes confites, une joie de l’âme, un délice, un pur délice suprême. Et moi, m’inclinant, j’essayai sur ce bras miraculeux mes bracelets. Mais les plus étroits, ceux confectionnés pour les mains d’enfants, ballottaient outrageusement sur ces fins poignets transparents ; et je me hâtai de les en retirer, de crainte que leur contact ne froissât cette peau candide. Et elle sourit de nouveau, en voyant ma confusion, et me dit : « Qu’as-tu vu, ô jeune homme ? Suis-je manchote, ou bien ai-je des mains de canard, ou bien un bras d’hippopotame ? » Et je m’écriai : « Le nom d’Allah sur toi, et autour de toi, et sur la rondeur de ton bras blanc, et sur la finesse de ton poignet d’enfant, et sur le fusèlement de tes doigts de houri, ô ma maîtresse ! » Et elle me dit : « Quoi donc ? Ainsi, ce n’est pas vrai ? Et pourtant, chez moi, si souvent on m’avait affirmé le contraire. » Puis elle ajouta : « Fais-moi voir des colliers et des pectoraux d’or. » Et moi, titubant sans avoir connu de vin, je me hâtai de lui apporter ce que j’avais de plus riche et de plus léger en fait de colliers et de pectoraux d’or. Et aussitôt une des esclaves, avec des soins religieux, découvrit, en même temps que le cou de sa maîtresse, une partie de sa poitrine. Et, holla ! holla ! les deux seins, les deux à la fois, ô mon seigneur, les deux petits seins d’ivoire rose apparurent tout ronds, et si mutins, sur l’éblouissante neige de la poitrine ; et ils semblaient suspendus au cou de marbre pur comme deux beaux enfants jumeaux au cou de leur mère. Et moi, à cette vue, je ne pus me retenir de crier, en détournant la tête : « Couvre ! couvre ! Qu’Allah étende ses voiles ! » Et elle me dit : « Eh quoi ! tu ne m’essaies pas les colliers et les pectoraux ? Mais qu’à cela ne tienne ! Je te demanderai autre chose. Toutefois, dis-moi auparavant ! suis-je difforme, ou mamelue comme la femelle du buffle, et noire, et velue ? Ou bien suis-je décharnée, et sèche comme un poisson salé, et plate comme l’établi du menuisier ! » Et moi je m’écriai : « Le nom d’Allah sur toi et autour de toi et sur tes charmes cachés et sur tes fruits cachés et sur toute ta beauté cachée, ô ma maîtresse ! » Et elle dit : « M’auraient-ils donc abusée, ceux-là qui m’ont si souvent affirmé qu’on ne pouvait trouver rien de plus laid que mes formes cachées ? » Et elle ajouta : « Soit ! mais, puisque tu n’oses, ô jeune homme, m’essayer ces colliers d’or et ces pectoraux, pourrais-tu du moins m’essayer des ceintures ? » Et moi, lui ayant apporté ce que j’avais de plus souple et de plus léger comme ceintures en filigrane d’or, je les déposai à ses pieds, discrètement. Mais elle me dit : « Mais non ! mais non ! par Allah, essaie-les-moi donc, toi-même ! » Et moi, ô mon seigneur le sultan, je ne pus que répondre par l’ouïe et l’obéissance, et, devinant d’avance quelle pouvait être la finesse de cette gazelle, je choisis la plus petite et la plus étroite des ceintures, et, par-dessus ses robes et ses voiles, je lui en ceignis la taille. Mais cette ceinture, confectionnée sur commande pour une princesse enfant, se trouva trop large pour cette taille si fine qu’elle ne projetait point d’ombre sur le sol, et si droite qu’elle eût le fait le désespoir d’un scribe de la lettre aleph, et si flexible qu’elle eût fait sécher de dépit l’arbre bân, et si tendre qu’elle eût fait fondre de jalousie une motte de beurre fin, et si souple qu’elle eût fait s’enfuir de honte le jeune paon, et si onduleuse qu’elle eût fait dépérir la tige du bambou. Et moi, voyant que je n’arrivais guère à trouver ce qu’il fallait, je fus bien perplexe et ne sus comment m’excuser. Mais elle me dit : « Apparemment, je dois être contrefaite, avec une double bosse par derrière et une double bosse par devant, avec un ventre d’une forme ignoble et un dos de dromadaire. » Et moi je m’écriai : « Le nom d’Allah sur toi et autour de toi et sur la taille et sur ce qui la précède et sur ce qui l’accompagne et sur ce qui la suit, ô ma maîtresse ! » Et elle me dit : « Je suis étonnée, ô jeune homme ! Car, chez moi, si souvent on m’avait confirmée dans cette opinion désavantageuse sur moi-même ! Quoi qu’il en soit, puisque tu ne peux me trouver de ceinture, j’espère qu’il ne te sera pas impossible de me trouver des boucles d’oreilles et un frontal d’or pour retenir mes cheveux ! » Et, ce disant, elle souleva elle-même son petit voile de visage, et fit apparaître à mes yeux son visage qui était la pleine lune marchant vers sa quatorzième nuit. Et moi, à la vue de ces deux pierres précieuses qu’étaient ses yeux babyloniens, et de ses joues d’anémone, et de sa petite bouche, étui de corail contenant un bracelet de perles, et de tout ce visage émouvant, je m’arrêtai de respirer et ne pus faire un mouvement pour chercher ce qu’elle me demandait. Et elle sourit et me dit : « Je comprends, ô jeune homme, que tu sois ému de ma laideur. Je sais, en effet, pour me l’être entendu répéter bien des fois, que mon visage est d’une hideur effroyable, criblé de trous de petite vérole et parcheminé, que je suis borgne de l’œil droit et louche de l’œil gauche, que j’ai un nez mamelonné et hideux, et une bouche fétide avec des dents déchaussées et branlantes, et qu’enfin je suis mutilée et bretaudée quant à mes oreilles. Et je ne parle pas de ma peau qui est galeuse, ni de mes cheveux qui sont effilochés et cassants, ni de toutes les horreurs invisibles de mon intérieur ! » Et moi je m’écriai : « Le nom d’Allah sur toi et autour de toi et sur toute ta beauté visible, ô ma maîtresse, et sur ta beauté invisible, ô revêtue de splendeur, et sur ta pureté, ô fille des lys, et sur ton odeur, ô rose, et sur ton éclat et sur ta blancheur, ô jasmin, et sur tout ce qui en toi peut être vu, senti ou touché. Et bien heureux celui qui peut te voir, te sentir et te toucher ! »

Et je restai anéanti d’émotion, ivre d’une ivresse mortelle.

Alors l’adolescente d’amour me regarda avec un sourire de ses yeux longs, et me dit : « Hélas ! hélas ! pourquoi mon père me déteste-t-il donc tellement pour m’attribuer toutes les laideurs que je t’ai énumérées ? Car c’est mon père, lui-même, et non pas un autre, qui m’a toujours fait croire à toutes ces prétendues horreurs de ma personne. Mais loué soit Allah qui me prouve le contraire par ton entremise ! Car maintenant je suis persuadée que mon père ne m’a point trompée, mais qu’il est sous le coup d’une hallucination qui lui fait voir tout en laid autour de lui. Et, pour ce qui me regarde, il est prêt, pour se débarrasser de ma vue qui lui pèse, à me vendre comme une esclave au marchand d’esclaves de rebut. » Et moi, ô mon seigneur, je m’écriai : « Et qui donc est ton père, ô souveraine de la beauté ? » Elle me répondit : « C’est le Cheikh Al-Islam, en personne ! » Et moi, enflammé, je m’écriai : « Hé, par Allah ! plutôt que de te vendre au marchand d’esclaves, ne consentirait-il pas à te marier avec moi ? » Elle dit : « Mon père est un homme intègre et consciencieux. Et, comme il s’imagine que sa fille est un monstre repoussant, il ne voudrait pas avoir sur la conscience son union avec un jeune homme tel que toi ! Mais peut-être que tu pourras, tout de même, essayer de lui faire ta demande. Et je vais, dans ce but, t’indiquer les moyens qui te fourniront le plus de chances de le convaincre. »

Et, ayant ainsi parlé, l’adolescente du parfait amour réfléchit un moment et me dit : « Voici ! Lorsque tu te présenteras devant mon père, qui est le Cheikh Al-Islam, et que tu lui feras ta demande de mariage, il te dira sûrement : « Ô mon fils, il faut que tu ouvres les yeux. Sache que ma fille est une percluse, une estropiée, une bossue, une… » Mais toi, tu l’interrompras pour lui dire : « J’en suis content ! j’en suis content ! » Et il continuera : « Ma fille est une borgne, une bretaudée quant aux oreilles, une puante, une boiteuse, une baveuse, une pisseuse, une… » Mais tu l’interrompras pour lui dire : « J’en suis content ! j’en suis content ! » Et il continuera : « Ô pauvre, ma fille est une dégoûtante, une vicieuse, une pétante, une morveuse, une… » Mais tu l’interrompras pour lui dire : « J’en suis content ! j’en suis content ! » Et il continuera : « Mais tu ne sais pas, ô pauvre ! Ma fille est une moustachue, une ventrue, une mamelue, une manchote, un pied-bot, une louche quant à l’œil gauche, une mamelonnée huileuse quant au nez, une criblée de petite vérole quant au visage, une fétide quant à la bouche, une déchaussée et branlante quant aux dents, une mutilée quant à son intérieur, une chauve, une galeuse épouvantable, une horreur tout à fait, une abominable malédiction ! » Et toi, l’ayant laissé achever de déverser sur moi cette jarre effroyable, tu lui diras : « Hé, par Allah ! j’en suis content ! j’en suis content…

À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA HUIT CENT TRENTE-NEUVIÈME NUIT

Elle dit :

« … Et toi, l’ayant laissé achever de déverser sur moi cette jarre effroyable, tu lui diras : « Hé, par Allah, j’en suis content ! j’en suis content ! »

Et moi, ô mon seigneur, en entendant ces paroles, et rien qu’à l’idée que de telles appellations pouvaient être appliquées par son père à cette adolescente du parfait amour, je sentais le sang me monter à la tête d’indignation et de colère. Mais, enfin, comme il fallait passer par cette épreuve pour arriver à me marier avec ce modèle des gazelles, je lui dis : « L’épreuve est dure, ô ma maîtresse, et je puis mourir en entendant ton père te traiter de la sorte. Mais Allah me donnera les forces nécessaires et le courage ! » Puis je lui demandai : « Et quand pourrai-je me présenter entre les mains du vénérable Cheikh Al-Islam, ton père, pour faire ma demande ? » Elle me répondit : « Demain, sans faute, au milieu de la matinée. » Et elle se leva, à ces mots, et me quitta, suivie des jeunes filles, ses esclaves, en me saluant d’un sourire. Et mon âme suivit ses traces et s’attacha à ses pas, alors que je restais dans ma boutique, en proie aux affres de l’attente et de la passion.

Aussi, le lendemain, à l’heure indiquée, je ne manquai pas de m’envoler vers la résidence du Cheikh Al-Islam, auquel je demandai une audience, en lui faisant dire que c’était pour une affaire urgente d’une extrême importance. Et il me reçut, sans retard, et me rendit mon salam avec considération, et me pria de m’asseoir. Et je remarquai que c’était un vieillard à l’aspect vénérable, à la barbe blanche immaculée et à l’attitude pleine de noblesse et de grandeur, mais qu’il avait, sur son visage et dans ses yeux, un air de tristesse sans espoir et de douleur sans remède. Et je pensai : « C’est bien ça ! Il a l’hallucination de la laideur. Puisse Allah le guérir ! » Puis, m’étant assis à la seconde invitation seulement, par respect et déférence pour son âge et sa haute dignité, je lui fis de nouveau mes salams et compliments, et je les réitérai une troisième fois, en me levant chaque fois. Et, ayant montré de la sorte ma politesse et mon savoir-vivre, je me rassis, mais en me tenant sur le bord extrême de la chaise, et j’attendis qu’il ouvrît, le premier, la conversation, et m’interrogeât sur le fond de l’affaire.

Et, effectivement, après que l’agha de service nous eut offert les rafraîchissements d’usage, et que le Cheikh Al-Islam eut échangé avec moi quelques paroles sans importance sur la chaleur et la sécheresse, il me dit : « Ô marchand un tel, en quoi puis-je te satisfaire ? » Et je répondis : « Ô mon seigneur, je me suis présenté entre tes mains pour t’implorer et te solliciter au sujet de la dame celée derrière le rideau de chasteté de ton honorable maison, de la perle scellée du sceau de la conservation, et de la fleur cachée dans le calice de la modestie, ta fille sublime, la vierge insigne à laquelle je souhaite, moi indigne, m’unir par les liens licites et le contrat légal ! »

À ces paroles, je vis le visage du vénérable vieillard noircir puis jaunir, et son front se baisser tristement vers le sol. Et il resta un moment plongé dans de pénibles réflexions sur le cas de sa fille, sans aucun doute. Puis il releva lentement la tête, et me dit avec un accent d’infinie tristesse : « Qu’Allah conserve ta jeunesse et te favorise toujours de ses grâces, ô mon fils ! Mais la fille que j’ai dans ma maison, derrière le rideau de chasteté, est sans espoir ! Et on ne peut rien en faire, et il n’y a rien à en tirer. Car… » Mais moi, ô mon seigneur le sultan, je l’interrompis soudain, pour m’écrier : « J’en suis satisfait ! j’en suis satisfait ! » Et le vénérable vieillard me dit : « Qu’Allah te comble de ses grâces, ô mon fils ! Mais ma fille ne convient pas à un beau jeune homme comme toi, plein d’aimables qualités, de force et de santé. Car c’est une pauvre infirme, dont sa mère a accouché avant terme, à la suite d’un incendie. Et elle est aussi contrefaite et laide que tu es beau et bien fait. Et, comme il faut que tu sois éclairé sur le motif qui me fait refuser ta demande, je pourrai, si tu le veux, te la dépeindre telle qu’elle est, car la crainte d’Allah est dans mon cœur, et je ne voudrais pas contribuer à t’induire en erreur ! » Mais moi je m’écriai : « Je la prends avec tous ses défauts, et j’en suis satisfait, tout à fait satisfait ! » Mais il me dit : « Ah, mon fils, n’oblige pas un père, qui tient à la dignité de son intérieur, à te parler de sa fille en termes pénibles ! mais ton insistance me force à te dire qu’en épousant ma fille tu épouses le plus effroyable monstre de ce temps. Car c’est une créature dont la seule vue… » Mais moi, redoutant l’épouvantable énumération des horreurs dont il se disposait à affliger mon ouïe, je l’interrompis, pour m’écrier avec un accent où je mis toute mon âme et tout mon désir : « J’en suis satisfait ! j’en suis satisfait ! » Et j’ajoutai : « Par Allah sur toi, ô notre père, épargne-toi la douleur de parler de ton honorable fille en termes pénibles, car, quoi que tu puisses m’en dire, et quelque dégoûtante que puisse être la description que tu m’en feras, je continuerai à la solliciter en mariage, car j’ai un goût spécial pour les horreurs, quand elles sont du genre de celles dont est affligée ta fille, et, je te le répète, je l’accepte telle qu’elle est, et j’en suis satisfait, satisfait, satisfait ! »

Lorsque le Cheikh Al-Islam m’eut entendu parler de la sorte, et qu’il eut compris que ma résolution était inébranlable et mon désir inchangeable, il frappa ses mains l’une dans l’autre de surprise et d’étonnement, et me dit : « J’ai libéré ma conscience devant Allah et devant toi, ô mon fils, et tu ne pourras t’en prendre qu’à toi seul de ton acte de folie. Mais, d’un autre côté, les préceptes divins me défendent d’empêcher le désir de se satisfaire, et je ne puis que te donner mon consentement. Et moi, à la limite du bonheur, je lui baisai la main, et je souhaitai que le mariage fût conclu et célébré le jour même. Et il me dit, en soupirant : « Il n’y a plus d’inconvénient ! » Et le contrat fut écrit et légalisé par les témoins ; et il y fut stipulé que j’acceptais mon épouse avec ses défauts, ses déformations, ses infirmités, ses difformités, ses malformations, ses maux, ses laideurs, et autres choses semblables. Et il y était également stipulé que si, pour une raison ou pour une autre, je divorçais d’avec elle, je devais lui payer, comme rançon de divorce, et comme douaire, vingt bourses de mille dinars d’or. Et moi, bien entendu, j’acceptai de tout cœur les conditions. Et j’eusse d’ailleurs accepté des clauses bien autrement désavantageuses.

Or, après l’écriture du contrat, mon oncle, père de mon épouse, me dit : « Ô un tel, c’est dans ma maison qu’il vaut mieux consommer le mariage, et établir ton domicile conjugal. Car le transport de ton épouse infirme, d’ici à ta maison lointaine, présenterait de graves inconvénients. » Et moi je répondis : « J’écoute et j’obéis ! » Et en moi-même je brûlais d’attente, et me disais : « Par Allah ! est-il vraiment possible que moi, l’obscur marchand, je sois devenu le maître de cette adolescente du parfait amour, la fille du vénéré Cheikh Al-Islam ? Et est-ce vraiment moi qui vais me réjouir de sa beauté, et en prendre à mon aise avec elle, et manger mon plein de ses charmes cachés, et en boire mon plein, et m’en dulcifier jusqu’à satiété ? »

Et, lorsqu’enfin la nuit fut venue, je pénétrai dans la chambre nuptiale, après avoir récité la prière du soir et, le cœur battant d’émotion, je m’approchai de mon épouse et levai le voile de dessus sa tête et lui découvris le visage. Et je regardai avec mon âme et mes yeux.

Et – qu’Allah confonde le Malin, ô mon seigneur le sultan, et qu’Il ne te rende jamais témoin d’un spectacle semblable à celui qui s’offrit à mes regards ! –, je vis la créature humaine la plus difforme, la plus dégoûtante, la plus repoussante, la plus détestable, la plus répugnante et la plus nauséeuse qu’on puisse voir dans le plus pénible des cauchemars. Et certes ! c’était un objet de laideur bien plus effroyable que celui que m’avait dépeint l’adolescente, et un monstre de difformité, et une loque si pleine d’horreur qu’il me serait impossible, ô mon seigneur, de t’en faire la description sans avoir un haut-le-cœur et tomber à tes pieds sans connaissance. Mais qu’il me suffise de te dire que celle qui était devenue mon épouse, avec mon propre consentement, renfermait en sa personne nauséabonde tous les vices légaux et toutes les abominations illégales, toutes les impuretés, toutes les fétidités, toutes les aversions, toutes les atrocités, toutes les hideurs, et toutes les dégoûtations qui peuvent affliger les êtres sur qui pèse la malédiction. Et moi, me bouchant le nez et détournant la tête, je laissai retomber son voile, et je m’éloignai d’elle dans le coin le plus retiré de la chambre, car si même j’avais été un Thébaïdien mangeur de crocodile, je n’eusse pu induire mon âme à une approche charnelle avec une créature qui offensait à ce point la face de son Créateur.

Et, m’étant assis dans mon coin, avec mon visage tourné vers le mur, je sentais tous les soucis envahir mon entendement, et toutes les douleurs du monde monter dans mes reins. Et je gémis du fond du noyau de mon cœur. Mais je n’avais pas le droit de dire un seul mot, ou d’émettre la moindre plainte, puisque je l’avais acceptée pour épouse de mon propre mouvement. Car c’était bien moi, avec mon propre œil, qui avais, chaque fois, interrompu le père, pour m’écrier : « J’en suis satisfait ! j’en suis satisfait ! » Et je me disais : « Eh, oui ! la voilà bien, l’adolescente du parfait amour ! Ah ! meurs ! meurs ! meurs ! ah, idiot ! ah, stupide bœuf ! ah, lourd cochon ! » Et je me mordais les doigts, et me pinçais les bras en silence. Et une colère contre moi-même fermentait en moi d’heure en heure, et je passai toute cette nuit de mon destin, à contre-poil, tout comme si j’eusse été au milieu des tortures, dans la prison du Mède ou du Déilamite…

À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA HUIT CENT QUARANTIÈME NUIT

Elle dit :

… Et je passai toute cette nuit de mon destin, à contre-poil, tout comme si j’eusse été au milieu des tortures, dans la prison du Mède ou du Déilamite.

Aussi, dès l’aube, je me hâtai de fuir la chambre de mes noces, et de courir au hammam me purifier du contact de cette épouse d’horreur. Et, après avoir fait mes ablutions suivant le cérémonial du Ghôsl, pour les cas d’impureté, je me laissai aller à sommeiller quelque peu. Après quoi, je m’en retournai à ma boutique, et je m’y assis avec ma tête prise de vertige, ivre sans avoir bu du vin.

Et aussitôt mes amis et les marchands qui me connaissaient, et les particuliers les plus distingués du souk, commencèrent à se rendre auprès de moi, les uns séparément et les autres deux par deux, ou trois par trois, ou plusieurs à la fois, et ils venaient pour me féliciter et m’offrir leurs vœux. Et ils me disaient : « Une bénédiction ! une bénédiction ! une bénédiction ! Que la joie soit avec toi ! que la joie soit avec toi ! » Et d’autres me disaient : « Hé, notre voisin, nous ne vous savions pas si parcimonieux ! Où est le festin, où sont les friandises, où sont les sorbets, où sont les pâtisseries, où sont les plateaux de halawa, où est telle chose, et où est telle autre chose ? Par Allah, nous pensons que les charmes de l’adolescente, ton épouse, t’ont troublé la cervelle et fait oublier tes amis et perdre la mémoire de tes obligations élémentaires ! Mais qu’à cela ne tienne ! Et que la joie soit avec toi ! que la joie soit avec toi ! »

Et moi, ô mon seigneur, ne pouvant trop me rendre compte s’ils se moquaient de moi ou s’ils me félicitaient réellement, je ne savais quelle contenance prendre, et je me contentais de faire quelques gestes évasifs, et de répondre par quelques paroles sans portée. Et je sentais mon nez qui se bourrait de rage concentrée, et mes yeux prêts à fondre en larmes de désespoir.

Et mon supplice avait duré de la sorte depuis le matin jusqu’à l’heure de la prière de midi, et la plupart des marchands s’étaient rendus à la mosquée ou prenaient leur repos du milieu du jour, quand voici ! à quelques pas devant moi, l’adolescente du parfait amour, la vraie, celle qui était l’auteur de ma mésaventure et la cause de mes tortures. Et elle s’avançait de mon côté, souriante au milieu de ses cinq esclaves, et se penchait mollement, et se balançait de droite et de gauche voluptueusement, avec ses traînes et ses soieries, souple comme un jeune rameau de bân au milieu d’un jardin d’odeurs. Et elle était encore plus somptueusement parée que le jour précédent, et si émouvante dans sa démarche que, pour la mieux voir, les habitants du souk se rangèrent en espalier, sur son passage. Et, d’un air d’enfant, elle entra dans ma boutique, et me jeta le plus gracieux salam, et me dit en s’asseyant : « Que ce jour soit pour toi une bénédiction, ô mon maître Olâ-Ed-Dîn, et qu’Allah soutienne ton bien-être et ton bonheur et mette le comble à ton contentement ! Et que la joie soit avec toi ! la joie avec toi ! »

Or, moi, ô mon seigneur, dès que je l’avais aperçue, j’avais déjà froncé les sourcils et grommelé des malédictions en mon cœur. Mais quand je vis avec quelle audace elle se jouait de moi, et comment elle venait me provoquer, après son coup perpétré, je ne pus me retenir plus longtemps ; et toute ma grossièreté d’autrefois, quand j’étais vertueux, me vint aux lèvres ; et j’éclatai en injures, lui disant : « Ô chaudron plein de poix, ô casserole de bitume, ô puits de perfidie ! que t’ai-je donc fait pour m’avoir traité avec cette noirceur, et plongé dans un abîme sans issue ? Qu’Allah te maudisse et maudisse l’instant de notre rencontre et noircisse ton visage à jamais, ô débauchée ! » Mais elle, sans paraître autrement émue, répondit en souriant : « Hé quoi, ô timbale, as-tu donc oublié tes torts à mon égard, et ton mépris à l’égard de mon ode en vers, et le mauvais traitement que tu as fait subir à ma messagère, la petite négresse, et les injures que tu lui a adressées, et le coup de pied dont tu l’as gratifiée, et les injures que tu m’as envoyées par son entremise ? » Et, ayant ainsi parlé, l’adolescente ramassa ses voiles et se leva pour partir.

Mais moi, ô mon seigneur, je compris alors que je n’avais récolté que ce que j’avais semé, et je sentis tout le poids de ma brutalité passée, et combien la vertu maussade était une chose de tous points haïssable, et l’hypocrisie de la piété une chose détestable. Et, sans plus tarder, je me jetai aux pieds de l’adolescente du parfait amour, et la suppliai de me pardonner, en lui disant : « Je suis pénitent ! je suis pénitent ! je suis, en vérité, tout à fait pénitent ! » Et je lui dis des paroles aussi douces et aussi attendrissantes que les gouttes de pluie dans un désert brûlant. Et je finis par la décider à rester ; et elle daigna m’excuser, et me dit : « Pour cette fois, je veux bien te pardonner, mais ne recommence pas ! » Et je m’écriai, en lui baisant le bas de sa robe, et en m’en couvrant le front : « Ô ma maîtresse, je suis sous ta sauvegarde, et je suis ton esclave qui attend sa délivrance de ce que tu sais, par ton entremise ! » Et elle me dit, en souriant : « J’y ai déjà pensé. Et de même que j’ai su te prendre dans mes filets, de même je saurai t’en délivrer ! » Et je m’écriai : « » Yallah ! yallah ! hâte-toi ! hâte-toi ! »

Alors elle me dit : « Écoute bien mes paroles, et suis mes instructions. Et tu pourras être débarrassé, sans peine, de ton épouse ! » Et je m’inclinai : « Ô rosée ! Ô rafraîchissement ! » Et elle continua : « Voici ! Lève-toi et va, au pied de la citadelle, trouver les saltimbanques, les bateleurs, les charlatans, les bouffons, les danseurs, les funambules, les baladins, les conducteurs de singes, les montreurs d’ours, les tambourineurs, les clarinettes, les flageolets, les timbaliers et autres farceurs, et tu te concerteras avec eux pour qu’ils viennent te trouver, sans retard, au palais du Cheikh Al-Islam, père de ton épouse. Et toi, à leur arrivée, tu seras assis à prendre des rafraîchissements avec lui, sur le perron de la cour. Et eux, dès leur entrée, ils te féliciteront et te congratuleront, en s’écriant : « Ô fils de notre oncle, ô notre sang, ô veine de notre œil, nous partageons ta joie, en ce jour béni de tes noces ! En vérité, ô fils de notre oncle, nous nous réjouissons pour toi du rang où tu es parvenu. Et quand tu rougirais de nous, nous nous ferions honneur de t’appartenir ; et quand même, oublieux de tes parents, tu nous chasserais, et quand tu nous éconduirais, nous ne te quitterions pas ; car tu es le fils de notre oncle, notre sang et la veine de notre œil. » Et alors, toi, tu feras semblant d’être bien confus de la divulgation de ta parenté avec ceux-là, et, pour te débarrasser d’eux, tu commenceras à répandre sur eux, par poignées, les drachmes et les dinars. Et, à cette vue, le Cheikh Al-Islam te questionnera, sans aucun doute ; et tu lui répondras, en baissant la tête : « Il faut bien que je dise la vérité, puisque mes parents sont là pour me trahir. Mon père était en effet un baladin, montreur d’ours et de singes, et telle est la profession de ma famille et son origine. Mais, par la suite, le Rétributeur ouvrit sur nous la porte de la fortune, et nous avons acquis la considération auprès des marchands du souk et de leur syndic. » Et le père de ton épouse te dira : « Ainsi donc tu es un fils de baladin, de la tribu des funambules et des monteurs de singes ? » Et tu répondras : « Il n’y a pas moyen que je renie mon origine et ma famille, pour l’amour de ta fille et pour son honneur. Car le sang ne renie pas le sang, et le ruisseau sa source ! » Et il te dira, sans aucun doute : « En ce cas, ô jeune homme, il y a eu illégalité dans le contrat de mariage, puisque tu nous as caché ta souche et origine. Et il ne convient pas que tu restes l’époux de la fille du Cheikh Al-Islam, chef suprême des kâdis, qui est assis sur le tapis de la loi ; et qui est un chérif et un saïed dont la généalogie remonte aux parents de l’apôtre d’Allah ! Et il ne convient pas que sa fille, quelque oubliée qu’elle soit des bienfaits du Rétributeur, soit à la discrétion du fils d’un bateleur. » Et toi, tu répliqueras : « La ! la ! ya éfendi, ta fille est mon épouse légale, et chacun de ses cheveux vaut mille vies. Et moi, par Allah ! je ne m’en séparerais pas quand tu me donnerais les royaumes du monde ! » Mais, peu à peu, tu te laisseras persuader, et quand le mot de divorce sera prononcé, tu consentiras lentement à te séparer de ton épouse. Et tu prononceras, par trois fois, en présence du Cheikh Al-Islam et de deux témoins, la formule du divorce. Et, délié de la sorte, tu reviendras me trouver ici. Et Allah arrangera ce qui restera à arranger ! »

Alors moi, à ce discours de l’adolescente du parfait amour, je sentis se dilater les éventails de mon cœur, et je m’écriai : « Ô reine de l’intelligence et de la beauté, me voici prêt à t’obéir sur ma tête et sur mes yeux…

À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA HUIT CENT QUARANTE ET UNIÈME NUIT

Elle dit :

… à ce discours de l’adolescente du parfait amour, je sentis se dilater les éventails de mon cœur, et je m’écriai : « Ô reine de l’intelligence et de la beauté, me voici prêt à t’obéir sur ma tête et sur mes yeux ! » Et, prenant congé d’elle en la laissant dans ma boutique, j’allai sur la place qui est au pied de la citadelle, et me mis en rapport avec le chef de la corporation des bateleurs, saltimbanques, charlatans, bouffons, danseurs, funambules, baladins, conducteurs de singes, montreurs d’ours, tambourineurs, clarinettes, flageolets, fifres, timbaliers, et tous autres farceurs ; et je me concertai avec ce chef-là pour qu’il m’aidât dans mon projet, en lui promettant une rémunération considérable. Et, ayant obtenu de lui la promesse de son concours, je le précédai au palais du Cheikh Al-Islam, père de mon épouse, auprès duquel je montai m’asseoir sur le perron de la cour.

Et je n’étais pas là depuis une heure à deviser avec lui, en buvant des sorbets, que soudain, par la grande porte laissée ouverte, fit son entrée, précédée par quatre saltimbanques marchant sur la tête, et par quatre funambules marchant sur le bout des orteils, et par quatre bateleurs marchant sur les mains, au milieu d’un charivari extraordinaire, toute la tribu tambourinante, tamtamante, tintamarrante, hurlante, dansante, gesticulante et bariolée de la nigauderie qui tenait ses assises au pied de la citadelle. Et ils étaient tous là, les conducteurs de singes avec leurs animaux, les montreurs d’ours avec leurs plus beaux sujets, les bouffons avec leurs oripeaux, les charlatans avec leurs hauts bonnets de feutre, et les instrumentistes avec leurs bruyants instruments dont s’exhalait un immense hourvari. Et ils vinrent se ranger, en bon ordre, dans la cour, les singes et les ours au milieu d’eux, et chacun œuvrant à sa manière. Mais soudain résonna un violent coup de tabla, et tout le vacarme tomba comme par enchantement. Et le chef de la tribu s’avança jusqu’au pied des marches, et, au nom de tous mes parents assemblés, me harangua d’une voix magnifique, en me souhaitant prospérité et longue vie, et en me tenant le discours que je lui avais appris.

Et, effectivement, ô mon seigneur, tout se passa comme l’avait prévu l’adolescente. Car le Cheikh Al-Islam, ayant eu, par la bouche même du chef de la tribu, l’explication de ce tintamarre, m’en demanda la confirmation. Et je l’assurai que j’étais, en effet, le cousin, de père et de mère, de tous ces gens, et que j’étais moi-même le fis d’un bateleur, conducteur de singe ; et je lui répétai toutes les paroles du rôle que m’avait appris l’adolescente, et que tu connais déjà, ô roi du temps. Et le Cheikh Al-Islam, devenu bien changé de teint et bien indigné, me dit : « Tu ne peux plus rester dans la maison et dans la famille du Cheikh Al-Islam, car je craindrais qu’on te crachât au visage, et qu’on te traitât avec moins d’égards qu’un chien de chrétien ou qu’un porc de juif. » Et moi je commençai par répondre : « Par Allah, je ne divorcerai pas d’avec mon épouse, même si tu m’offres le royaume de l’Irak ! » Et le Cheikh Al-Islam, qui savait bien que le divorce par force était défendu par la Schariat, me prit à part et me supplia, par toutes sortes de paroles conciliantes, de consentir à ce divorce, en me disant : « Voile mon honneur, et Allah voilera le tien ! » Et moi je finis par condescendre à accepter le divorce, et je prononçai, par devant témoins, en parlant de la fille du Cheikh Al-Islam : « Je la répudie une fois, deux fois, trois fois, je la répudie ! » Or, c’était là la formule du divorce irrévocable. Et, l’ayant prononcée, parce que j’en étais instamment requis par le père lui-même, je me trouvais, du même coup, libéré de la redevance de la rançon et du douaire, et délivré du plus épouvantable cauchemar qui eût pesé sur la poitrine d’un être humain.

Et, sans prendre le temps de saluer celui qui avait été pendant une nuit le père de mon épouse, je livrai mes jambes au vent, sans regarder derrière moi, et j’arrivai, hors d’haleine, dans ma boutique où m’attendait toujours l’adolescente du parfait amour. Et elle, de sa langue la plus douce, elle me souhaita la bienvenue, et, de toute la bienséance de ses manières, elle me félicita de la réussite, et me dit : « Maintenant, voici le moment venu de notre réunion. Qu’en penses-tu, ô mon maître ? » Et je répondis : « Sera-ce dans ma boutique ou dans ta maison ? » Et elle sourit et me dit : « Ô pauvre ! mais tu ne sais donc pas combien une femme doit prendre de soins de sa personne, pour faire les choses comme il sied ? Il faut donc que ce soit dans ma maison ! » Et je répondis : « Par Allah, ô ma souveraine, depuis quand le lys va-t-il au hammam et la rose au bain ? Ma boutique est assez grande pour te contenir, lys ou rose. Et si ma boutique brûlait, il y aurait mon cœur. » Et elle me répondit, riant : « Tu excelles, vraiment ! Et te voilà revenu de tes anciennes manières, si ordinaires ! Et tu sais tourner un compliment, parfaitement. » Et elle ajouta : « Maintenant, lève-toi, ferme ta boutique et suis-moi. »

Or, moi, qui n’attendais que ces mots, je me hâtai de répondre : « J’écoute et j’obéis. » Et, sortant le dernier de la boutique, je la fermai à clef, et suivis, à dix pas de distance, le groupe formé par l’adolescente et ses esclaves. Et nous arrivâmes de la sorte devant un palais dont la porte s’ouvrit à notre approche. Et, dès l’entrée, deux eunuques vinrent à moi et me prièrent de me rendre avec eux au hammam. Et moi, décidé à tout faire sans demander d’explication, je me laissai conduire par les eunuques au hammam, où l’on me fit prendre un bain de propreté et de rafraîchissement. Après quoi, revêtu de fins habits, et parfumé à l’ambre chinois, je fus conduit dans les appartements intérieurs où m’attendait, nonchalamment étendue sur un lit de brocart, l’adolescente de mes désirs et du parfait amour.

Or, dès que nous fûmes seuls, elle me dit : « Viens par ici, viens, ô timbale ! Par Allah ! faut-il que tu sois un nigaud de l’extrême extrémité des nigauds, pour avoir refusé naguère une nuit semblable à celle-ci ! Mais, pour ne pas te troubler, je ne te rappellerai pas le passé. » Et moi, ô mon seigneur, à la vue de cette adolescente déjà toute nue, et toute blanche et si fine, et de la richesse de ses parties délicates, et de la grosseur de son derrière dodu, et de l’excellente qualité de ses divers attributs, je sentis se réparer en moi tous mes retards passés, et je reculai pour sauter. Mais elle m’arrêta d’un geste et d’un sourire, et me dit : « Avant le combat, ô cheikh, il faut que je sache si tu connais le nom de ton adversaire. Comment s’appelle-t-il ? » Et je répondis : « La source des grâces ! » Elle dit : « Que non ! » Je dis : « Le père de la blancheur ! » Elle dit : « Que non ! » Je dis : « Le doux-viandu ! » Elle dit : « Que non ! » Je dis : « Le sésame décortiqué ! » Elle dit : « Que non ! » Je dis : « Le basilic des ponts ! » Elle dit : « Que non ! » Je dis : « Le mulet rétif ! » Elle dit : « Que non ! » Je dis : « Hé, par Allah, ô ma maîtresse, je ne connais plus qu’un nom encore, et c’est tout : l’auberge de mon père Mansour ! » Elle dit : « Que non ! » et ajouta : « Ô timbale, que t’ont-ils donc appris, les savants théologiens et les maîtres grammairiens ? » Je dis : « Rien du tout ! » Elle dit : « Alors écoute ! Voici quelques-uns de ses noms : le sansonnet muet, le mouton gras, la langue silencieuse, l’éloquent sans paroles, l’étau adaptable, le crampon sur mesure, le mordeur enragé, le secoueur infatigable, l’abîme magnétique, le puits de Jacob, le berceau de l’enfant, le nid sans œuf, l’oiseau sans plumes, le pigeon sans tache, le chat sans moustaches, le poulet sans voix et le lapin sans oreilles. »

Et, ayant fini d’orner de la sorte mon entendement, et d’éclairer mon jugement, elle me saisit soudain entre ses jambes et ses bras, et me dit : « Yallah ! yallah, ô timbale ! sois rapide dans l’assaut, et lourd dans la descente, et léger dans le poids, et solide dans l’étreinte, et un nageur de fond, et un bouchon sans vide, et un sauteur sans arrêt. Car le détestable est celui qui se lève une fois ou deux fois pour ensuite s’asseoir, et qui lève la tête pour la baisser, et qui se met debout pour retomber. Et donc, hardi, ô gaillard ! » Et moi, ô mon seigneur, je répondis : « Hé, par ta vie, ô ma maîtresse, procédons par ordre ! procédons par ordre ! » Et j’ajoutai : « Par qui faut-il commencer ? » Elle répondit : « À ton choix, ô timbale ! » Je dis : « Alors, donnons d’abord son grain au sansonnet muet ! » Elle dit : « Il attend ! il attend ! »

Alors moi, ô mon seigneur le sultan, je dis à mon enfant : « Satisfais le sansonnet ! » Et l’enfant répondit par l’ouïe et l’obéissance, et fut large et généreux pour la pitance du sansonnet muet qui, du coup, se mit à s’exprimer dans le langage des sansonnets, disant : « Qu’Allah augmente ton bien ! qu’Allah augmente ton bien ! »

Et moi je dis à l’enfant : « Fais ton salam maintenant au mouton gras qui attend ! » Et l’enfant fit au mouton en question le salam le plus profond. Et le mouton répondit en son langage d’état : « Qu’Allah augmente ton bien ! qu’Allah augmente ton bien ! »

Et moi je dis à l’enfant : « Parle maintenant à la langue silencieuse ! » Et l’enfant frotta son doigt sur la langue silencieuse, qui répondit aussitôt d’une voix harmonieuse : « Qu’Allah augmente ton bien ! qu’Allah augmente ton bien ! »

Et moi je dis à l’enfant : « Apprivoise le mordeur enragé ! » Et il se mit à caresser le mordeur en question, avec beaucoup de précautions, et fit si bien qu’il sortit de sa gueule sans dommage et sans rage, et que le mordeur, satisfait de son courage et de son ouvrage, lui dit : « Je te rends hommage ! ah ! quel breuvage ! »

Et moi je dis à l’enfant : « Comble le puits de Jacob, ô plus endurant que Job ! » Et l’enfant répondit aussitôt : « Il me gobe ! il me gobe ! » Et le puits en question fut comblé sans fatigue ni objection, et bouché sans vide ni interruption.

Et moi je dis à l’enfant : « Réchauffe l’oiseau sans plumes ! » Et l’enfant répondit comme le marteau sur l’enclume ; et l’oiseau réchauffé répondit : « Je fume ! je fume ! »

Et moi je dis à l’enfant : « Ô excellent, donne du grain cette fois au poulet sans voix ! » Et l’excellent garçon ne dit pas non, et donna du grain à profusion au poulet en question, qui se mit à chanter, disant : « La bénédiction ! la bénédiction ! »

Et moi je dis à l’enfant : « N’oublie pas ce bon lapin sans oreilles, et tire-le de son sommeil, ô père de l’œil sans pareil ! » Et l’enfant, toujours en éveil, parla au lapin, bien qu’il fût sans oreilles, et lui donna de si bons conseils, qu’il s’écria : « Quelle merveille ! quelle merveille…

À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA HUIT CENT QUARANTE-DEUXIÈME NUIT

Elle dit :

… Et l’enfant, toujours en éveil, parla au lapin, bien qu’il fût sans oreilles, et lui donna de si bons conseils, qu’il s’écria : « Quelle merveille ! quelle merveille ! »

Et je continuai, ô mon seigneur, à encourager l’enfant à converser de la sorte avec son adversaire, en changeant chaque fois de place la conversation, et en la faisant dévier selon chaque attribut, prenant-prenant, et donnant-donnant, sans oublier ni le chat sans moustaches, ni le pigeon sans tache, ni le berceau qui fut trouvé bien chaud, ni le nid sans œuf qui fut trouvé tout neuf, ni le crampon sur mesure qui fut affronté sans écorchure, ni l’abîme magnétique où il plongea d’une manière oblique pour rester pudique, et qui fit crier grâce à la propriétaire, disant : « J’abdique ! j’abdique ! ah ! quelle trique ! » ni l’étau adaptable d’où il sortit plus invulnérable et plus considérable, ni enfin l’auberge de mon père Mansour, plus chaude qu’un four, et d’où il sortit plus gros et plus lourd qu’un topinambour.

Et nous ne cessâmes la lutte, ô mon seigneur le sultan, qu’avec l’apparition du matin, pour réciter la prière et aller au bain.

Et, lorsque nous fûmes sortis du hammam et réunis pour le repas du matin, l’adolescente du parfait amour me dit : « Par Allah, ô timbale, tu as vraiment excellé, et le sort m’a favorisé qui m’a fait jeter sur toi mon dévolu. Or, maintenant il s’agit de rendre licite notre union. Qu’en penses-tu ? Veux-tu rester avec moi, selon la loi d’Allah, ou veux-tu renoncer pour toujours à me revoir ? » Et moi je répondis : « Plutôt subir la mort rouge que de ne plus me réjouir de ce visage de blancheur, ô ma maîtresse ! » Et elle me dit : « En ce cas, sur nous le kâdi et les témoins ! » Et elle fit appeler le kâdi et les témoins, séance tenante, et écrire sans retard notre contrat de mariage. Après quoi, nous prîmes ensemble notre premier repas, et nous attendîmes que notre digestion fût terminée, et que tout risque de mal de ventre fût évité, pour recommencer nos ébats et nos divertissements, et unir la nuit avec le jour.

Et je vécus de cette vie-là, ô mon seigneur, avec l’adolescente du parfait amour pendant trente nuits et trente jours, rabotant ce qu’il y avait à raboter, et limant ce qu’il y avait à limer, et farcissant ce qu’il y avait à farcir, jusqu’à ce qu’un jour, pris d’une sorte de vertige, il m’échappa de dire à ma partenaire : « Je ne sais pas, mais, par Allah ! je ne puis aujourd’hui enfoncer le douzième épieu ! » Et elle s’écria : « Comment ? comment ? Mais ce douzième-là est le plus nécessaire ! Les autres ne comptent pas ! » Et je lui dis : « Impossible, impossible ! » Alors elle se mit à rire, et me dit : « Il te faut du repos ! Nous te le donnerons ! » Et je n’en entendis pas davantage. Car les forces m’abandonnèrent, ya sidi, et je roulai sur le sol comme un âne sans licol.

Et quand je me réveillai de mon évanouissement, je me vis enchaîné dans ce maristân, en compagnie de mes camarades, ces deux honorables jeunes gens. Et les gardiens, interrogés, me dirent : « C’est pour ton repos ! c’est pour ton repos ! » Or moi, par ta vie, ô mon seigneur le sultan, je me sens maintenant bien reposé et ragaillardi, et je demande de ta générosité d’arranger ma réunion avec l’adolescente du parfait amour. Quant à te dire son nom ou sa qualité, cela dépasse mes connaissances. Et je t’ai raconté tout ce que je savais. Et telle est, dans son ordre et l’arrangement de ses péripéties, mon histoire telle qu’elle s’est passée. Mais Allah est plus savant ! »

— Lorsque le sultan Mahmoud et son vizir, l’ancien sultan-derviche, eurent entendu cette histoire du second jeune homme, ils s’émerveillèrent à la limite de l’émerveillement de l’ordre et de la clarté avec lesquels elle leur avait été racontée. Et le sultan dit au jeune homme : « Par ma vie ! même si le motif de ton emprisonnement n’avait pas été illicite, je t’aurais libéré après t’avoir entendu. » Et il ajouta : « Pourras-tu nous conduire au palais de l’adolescente ? » Il répondit : « Je le puis, les yeux fermés ! » Alors le sultan et le vizir et le chambellan, qui était l’ancien premier fou, se levèrent ; et le sultan dit au jeune homme, après avoir fait tomber ses chaînes : « Précède-nous sur le chemin qui conduit chez ton épouse ! » Et ils se disposaient, tous les quatre, à sortir, quand le troisième jeune homme, qui avait encore les chaînes au cou, s’écria : « Ô mes maîtres, par Allah sur nous tous ! avant de partir, écoutez mon histoire, car elle est plus extraordinaire que celles de mes deux compagnons ! » Et le sultan lui dit : « rafraîchis ton cœur et calme ton esprit, car nous ne tarderons pas à revenir. »

Et ils marchèrent, précédés par le jeune homme, jusqu’à ce qu’ils fussent arrivés à la porte d’un palais, à la vue duquel le sultan s’écria : « Allahou akbar ! Confondu soit Éblis le Tentateur ! Ce palais, ô mes amis, est la demeure de la troisième fille de mon oncle le sultan défunt. Et notre destinée est une prodigieuse destinée. Louanges à Celui qui réunit ce qui était séparé, et qui reconstitue ce qui était dissous ! » Et il pénétra dans le palais, suivi de ses compagnons, et fit annoncer son arrivée à la fille de son oncle, qui se hâta de se présenter entre ses mains.

Or, effectivement, c’était l’adolescente du parfait amour ! Et elle baisa la main du sultan, époux de sa sœur, et se déclara soumise à ses ordres. Et le sultan lui dit : « Ô fille de l’oncle, je t’amène ton époux, cet excellent gaillard que je nomme à l’instant mon second chambellan, et qui sera désormais mon commensal et mon compagnon de coupe. Car je connais son histoire et le malentendu passager qui a eu lieu entre vous deux. Mais désormais la chose ne se répétera plus, car il est maintenant reposé et ragaillardi. » Et l’adolescente répondit : « J’écoute et j’obéis ! Et, du moment qu’il est sous ta sauvegarde et ta garantie, et que tu m’assures qu’il est rétabli, je consens à vivre de nouveau avec lui ! » Et le sultan lui dit : « Grâces te soient rendues, ô fille de l’oncle ! Tu lèves un gros poids que j’avais sur le cœur ! » Et il ajouta : « Permets-nous seulement de l’emmener pour une heure de temps. Car nous avons à écouter ensemble une histoire qui doit être tout à fait extraordinaire ! » Et il prit congé d’elle et sortit avec le jeune homme, devenu son second chambellan, avec son vizir et avec son premier chambellan.

Et, quand ils furent arrivés au maristân, ils allèrent s’asseoir à leur place en face du troisième jeune homme, qui les attendait sur des tisons enflammés, et qui, la chaîne au cou, commença aussitôt en ces termes son histoire :

HISTOIRE DU TROISIÈME FOU

« Sache, ô mon souverain maître, et toi, ô vizir de bon conseil, et vous, honorés chambellans, mes deux anciens compagnons de chaîne, sachez que mon histoire n’a aucun rapport avec celles qui viennent d’être racontées, car si mes deux compagnons ont été entrepris par des adolescentes, moi, ce fut tout autre chose. Et, du reste, vous allez contrôler mon dire par votre propre jugement.

Donc, ô mes seigneurs, j’étais encore enfant lorsque mon père et ma mère trépassèrent dans la miséricorde du Rétributeur. Et je fus recueilli par les voisins miséricordieux, des pauvres comme nous, qui, n’ayant point le nécessaire, ne pouvaient faire les frais de mon instruction, et me laissaient vagabonder dans les rues, tête nue et jambes nues, et n’ayant pour tout vêtement que la moitié d’une chemise en cotonnade bleue. Et je ne devais pas être repoussant à regarder, car les passants qui me voyaient cuire au soleil s’arrêtaient souvent pour s’exclamer : « Qu’Allah préserve cet enfant du mauvais œil ! Il est aussi beau qu’un morceau de lune. » Et, parfois, quelques-uns d’entre eux m’achetaient de la halawa aux pois chiches ou du caramel jaune et pliant, de celui qu’on tire comme une ficelle, et, en me le donnant, ils me tapaient sur la joue, ou me frottaient la tête, ou me tiraient amicalement le toupet que j’avais juste sur le sommet de mon crâne rasé. Et moi, j’ouvrais une bouche énorme, et avalais d’une happée toute la friandise. Ce qui faisait s’exclamer d’admiration tous ceux qui me regardaient et ouvrir des yeux d’envie aux petits gamins qui jouaient avec moi. Et j’arrivai de la sorte à avoir douze ans d’âge.

Or, un jour d’entre les jours, j’étais allé avec mes camarades habituels chercher des nids d’épervier et de corbeau au sommet des maisons en ruines, quand j’aperçus dans une cahute recouverte de branchages de palmier, au fond d’une cour abandonnée, la forme indécise et immobile d’un être vivant. Et, sachant que les genn et les mareds hantent les maisons désertes, je pensai : « Celui-ci est un mared ! » Et, saisi d’épouvante, je dégringolai du sommet de la ruine, et voulus livrer mes jambes au vent et anéantir la distance entre moi et ce mared. Mais une voix très douce sortit de la cahute qui m’appela, disant : « Pourquoi fuis-tu, bel enfant ? Viens goûter à la sagesse ! Viens sans peur près de moi. Je ne suis ni un genni, ni un éfrit, mais un être humain qui vit dans la solitude et la contemplation. Viens, mon enfant, et je t’enseignerai la sagesse…

À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA HUIT CENT QUARANTE-TROISIÈME NUIT

Elle dit :

« … Viens, mon enfant, et je t’enseignerai la sagesse. » Et moi, retenu soudain dans ma fuite par une force irrésistible, je revins sur mes pas, et me dirigeai vers la cahute, tandis que la voix très douce continuait à me dire : « Viens, bel enfant, viens ! » Et j’entrai dans la cahute et vis que la forme immobile était celle d’un vieillard très ancien, qui devait avoir un nombre incalculable d’années. Et son visage, malgré tout ce grand âge, était comme le soleil. Et il me dit : « Bienvenu l’orphelin qui vient hériter de mon enseignement ! » Et il me dit encore : « Je serai ton père et ta mère. » Et il me prit la main et ajouta : « Et tu seras mon disciple. Et tu deviendras, un jour, le maître d’autres disciples. » Et, ayant ainsi parlé, il me donna le baiser de paix, et me fit asseoir à ses côtés, et commença sur l’heure mon instruction. Et moi, je fus subjugué par sa parole et par la beauté de son enseignement ; et je renonçai pour lui à mes jeux et à mes camarades. Et il devint mon père et ma mère. Et je lui montrai un respect profond, une tendresse extrême et une soumission sans bornes. Et cinq années s’écoulèrent, pendant lesquelles j’acquis une instruction admirable. Et mon esprit fut nourri du pain de la sagesse.

Mais, ô mon seigneur, toute sagesse est vaine si elle n’est pas semée dans un terrain dont le fond soit de bonne nature. Car elle s’efface avec le premier coup du râteau de la folie, qui racle la couche fertile. Et en dessous il ne reste que la sécheresse et la stérilité.

Et je devais bientôt éprouver sur moi-même la force des instincts victorieux des préceptes.

Un jour, en effet, le vieux sage, mon maître, m’ayant envoyé mendier notre subsistance dans la cour de la mosquée, je m’acquittai de ma tâche ; et, après avoir été favorisé par la générosité des Croyants, je sortis de la mosquée et repris le chemin de notre solitude. Mais, en chemin, ô mon seigneur, je croisai un groupe d’eunuques au milieu desquels se balançait une adolescente voilée, dont les yeux sous le voile me parurent contenir tout le ciel. Et les eunuques étaient armés de longs bâtons avec lesquels ils tapaient sur les épaules des passants, pour les éloigner du chemin suivi par leur maîtresse. Et de tous côtés j’entendais les gens murmurer : « La fille du sultan ! la fille du sultan ! » Et moi, ô mon seigneur, je m’en retournai vers mon maître, l’âme en émoi et la cervelle en désordre. Et du coup j’oubliai les maximes de mon maître, et mes cinq années de sagesse, et les préceptes du renoncement.

Et mon maître me regarda tristement, tandis que je pleurais. Et nous passâmes toute la nuit l’un à côté de l’autre sans prononcer une parole. Et le matin, après lui avoir baisé la main, selon mon habitude, je lui dis : « Ô mon père et ma mère, pardonne à ton indigne disciple ! Mais il faut que mon âme revoie la fille du sultan, ne fût-ce que pour jeter sur elle un seul regard. » Et mon maître me dit : « Ô fils de ton père et de ta mère, ô mon enfant, tu verras, puisque ton âme le désire, la fille du sultan. Mais songe à la distance qu’il y a entre les solitaires de la sagesse et les rois de la terre ! Ô fils de ton père et de ta mère, ô nourri de ma tendresse, oublies-tu combien la sagesse est incompatible avec la fréquentation des filles d’Adam, surtout quand elles sont des filles de rois ? Et as-tu donc renoncé à la paix de ton cœur ? Et veux-tu que je meure, persuadé qu’avec ma mort disparaîtra le dernier recéleur des préceptes de la solitude ? Ô mon fils, rien n’est aussi plein de richesse que le renoncement, et rien n’est aussi satisfaisant que la solitude ! » Mais je répondis : « Ô mon père et ma mère, si je ne puis voir la princesse, ne fût-ce que pour jeter sur elle un seul regard, je mourrai. »

Alors mon maître, qui m’aimait, voyant ma tristesse et mon affliction, me dit : « Enfant, un regard sur la princesse satisferait-il tous tes désirs ? » Et je répondis : « Sans aucun doute ! » Alors mon maître s’approcha de moi en soupirant, frotta l’arc de mes yeux avec une sorte d’onguent, et, au même instant, une partie de mon corps disparut, et il ne resta en moi de visible que la moitié d’un homme, un tronc doué de mouvement. Et mon maître me dit : « Transporte-toi maintenant au milieu de la ville. Et tu atteindras ainsi le but que tu souhaites. » Et je répondis par l’ouïe et l’obéissance, et je me transportai en un clin d’œil sur la place publique, où, dès mon arrivée, je me vis entouré d’une foule innombrable. Et chacun me regardait avec étonnement. Et de tous côtés on accourait pour contempler cet être singulier qui n’avait d’un homme que la moitié, et qui se mouvait avec tant de rapidité. Et le bruit de cet étrange phénomène se répandit bientôt dans la ville, et parvint jusqu’au palais où demeurait la fille du sultan avec sa mère. Et elles désirèrent toutes deux satisfaire sur moi leur curiosité, et envoyèrent les eunuques me prendre pour me mener en leur présence. Et je fus conduit au palais et introduit dans le harem, où la princesse et sa mère satisfirent sur moi leur curiosité, tandis que je regardais. Après quoi elles me firent ramasser par les eunuques, qui me transportèrent là où ils m’avaient pris. Et moi, l’âme plus tourmentée que jamais et l’esprit plus bouleversé, je retournai auprès de mon maître, dans la cahute.

Et je le trouvai, couché sur la natte, la poitrine oppressée, et le teint jaune comme s’il eût été à l’agonie. Mais j’avais le cœur trop occupé ailleurs pour me tourmenter à son sujet. Et il me demanda d’une voix faible : « As-tu vu, ô mon enfant, la fille du sultan ? » Et je répondis : « Oui, mais c’est pis que si je ne l’avais vue. Et désormais mon âme ne peut trouver de repos, si je ne parviens à m’asseoir près d’elle, et à rassasier mes yeux du plaisir de la regarder ! » Et il me dit, en poussant un grand soupir : « Ô mon bien-aimé disciple, que je tremble pour la paix de ton cœur ! Ah ! quel rapport peut jamais exister entre ceux de la Solitude et ceux du Pouvoir ? » Et je répondis : « Ô mon père, à moins que je ne repose ma tête près de la sienne, que je ne la regarde et que je ne touche son cou charmant de ma main, je me croirai à l’extrême limite du malheur, et je mourrai de désespoir. »

Alors mon maître, qui m’aimait, inquiet tout à la fois pour ma raison et pour la paix de mon cœur, me dit, tandis que des hoquets le secouaient douloureusement : « Ô fils de ton père et de ta mère, ô enfant qui portes en toi la vie et qui oublies combien la femme est troublante et pervertissante, va, satisfais tous tes désirs ! mais, comme une dernière grâce, je te supplie de creuser ici même ma tombe, et de m’ensevelir sans mettre de pierre indicatrice sur l’endroit où je reposerai. Penche-toi, mon fils, pour que je te donne le moyen d’arriver à tes fins. »

Et moi, ô mon seigneur, je me penchai vers mon maître, qui me frotta les paupières avec une sorte de kohl en poudre noire très fine, et me dit : « Ô mon ancien disciple, te voici devenu, grâce aux vertus de ce kohl, invisible aux yeux des hommes. Et tu peux maintenant, sans crainte, satisfaire tous tes désirs ! Et que la bénédiction d’Allah soit sur ta tête et te préserve, dans la mesure du possible, des embûches des maudites qui jettent le trouble parmi les élus de la Solitude ! »

Et, ayant ainsi parlé, mon vénérable maître fut comme s’il n’avait jamais été. Et moi je me hâtai de l’ensevelir dans une fosse que je creusai sous la cahute où il avait vécu, – qu’Allah l’admette dans Sa miséricorde, et lui donne une place de choix ! Après quoi, je me hâtai de m’envoler vers le palais de la fille du sultan.

Or, comme j’étais invisible à tous les yeux, j’entrai dans le palais sans être aperçu et, poursuivant mon chemin, je pénétrai dans le harem et allai tout droit à la chambre de la princesse. Et je la trouvai couchée dans son lit, faisant la sieste, et n’ayant sur elle, pour tout vêtement, qu’une chemise en tissu de Moussoul. Et moi, ô mon seigneur, qui de ma vie n’avais encore eu l’occasion de voir la nudité d’une femme, je fus dans un émoi qui acheva de me faire oublier toutes les sagesses et tous les préceptes. Et je m’écriai : « Allah ! Allah ! » Et cela fut lancé d’une voix si forte que la jeune fille ouvrit à demi les yeux, en poussant un soupir d’éveil, et en se tournant dans son lit. Mais ce fut tout, heureusement. Et moi, ô mon seigneur, je vis alors l’inexprimable ! Et je fus frappé de ce qu’une jeune fille si frêle et si fine possédât un si gros derrière. Et, bien émerveillé, je m’approchai davantage, me sachant invisible, et, bien doucement, je posai mon doigt sur ce derrière-là pour le tâter, et avoir le cœur satisfait à son sujet. Et je sentis qu’il était plein, et rebondissant et beurré et granulé. Mais je ne pouvais revenir de la surprise où j’étais de son volume, et je me demandais : « Pourquoi si gros ? pourquoi si gros ? » Et, ayant réfléchi à ce sujet sans trouver la réponse satisfaisante, je me hâtai d’aller prendre contact avec la jeune fille. Et je fis cela avec des précautions infinies pour ne pas la réveiller. Et, quand je jugeai que le premier danger était passé, je me hasardai à quelque premier mouvement. Et doucement, doucement, l’enfant que tu sais, ô mon seigneur, entra en jeu à son tour. Mais il se garda bien d’être grossier ou d’user de procédés répréhensibles, de n’importe quelle manière ; et il se contenta, lui aussi, de faire seulement connaissance avec ce qu’il ne connaissait pas. Et rien de plus, ô mon seigneur. Et nous jugeâmes tous deux, pour cette première fois, qu’il était bien suffisant de nous être formé le jugement.

Mais, voilà ! le Tentateur, au moment précis où j’allais me lever, me poussa à pincer la jeune fille, juste au milieu de l’une de ces étonnantes rondeurs dont le volume me rendait perplexe, et je ne pus résister à la tentation, et voilà ! je pinçai la jeune fille au milieu de cette rondeur-là. Et – éloigné soit le Malin ! – l’impression qu’elle en éprouva fut si vive que, réveillée pour de bon cette fois, elle sauta de son lit en jetant un cri d’effroi, et appela sa mère à grands cris…

À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA HUIT CENT QUARANTE-QUATRIÈME NUIT

Elle dit :

… l’impression qu’elle en éprouva fut si vive que, réveillée pour de bon cette fois, elle sauta de son lit en jetant un cri d’effroi, et appela sa mère à grands cris.

Or, en entendant les signaux d’alarme de sa fille et ses cris de terreur et ses appels au secours, la mère accourut en se prenant les pieds dans ses robes, et suivie de près par la vieille nourrice de la jeune fille et par les eunuques. Et la jeune fille continuait à crier, en portant sa main là où elle avait été pincée : « Je me réfugie en Allah du Cheitân le lapidé ! » Et sa mère et la vieille nourrice lui demandèrent en même temps : « Qu’y a-t-il ? qu’y a-t-il ? Et pourquoi as-tu la main sur l’honorable ? Et qu’est-ce qu’il a, l’honorable ? Et qu’est-il arrivé à l’honorable ? Et montre-nous ce qu’il a, l’honorable ! » Et la nourrice se tourna vers les eunuques, en leur lançant un regard de travers, et leur cria : « Allez-vous-en un peu ! » Et les eunuques s’éloignèrent, en maudissant entre leurs lèvres la vieille calamiteuse.

Tout cela ! Et moi je voyais sans être vu, grâce au kohl de mon défunt maître – qu’Allah l’ait en Ses bonnes grâces !

Or donc, lorsque sa mère et sa nourrice l’eurent ainsi, en un instant, harcelée de pressantes questions, en allongeant le cou pour voir ce que pouvait bien être l’affaire, la jeune fille rougissante et endolorie, finit par prononcer : « C’est là ! c’est là ! le pincement ! le pincement ! » Et les deux femmes regardèrent et virent, sur l’honorable, la trace rouge et déjà enflée de mon pouce et de mon doigt du milieu. Et elles reculèrent effarées et formalisées à l’extrême, en s’écriant : « Ô maudite, qui t’a fait ça ? qui t’a fait ça ? » Et la jeune fille se mit à pleurer, en disant : « Je ne sais pas ! je ne sais pas ! » Et elle ajouta : « J’ai été pincée comme ça, alors que je rêvais, dans mon sommeil, que je mangeais un gros concombre ! » Et les deux femmes, en entendant ces paroles, se penchèrent en même temps, et regardèrent sous les rideaux, et sous les draperies et sous la moustiquaire ; et, n’ayant rien trouvé de suspect, elles dirent à la jeune fille : « Es-tu bien sûre que tu ne t’es pas pincée toi-même, en dormant ? » Elle répondit : « Je préférerais mourir que de me pincer si cruellement ! » Alors la vieille nourrice opina, disant : « Il n’y a de recours et de puissance qu’en Allah le Très-Haut, l’Omnipotent. Celui qui a pincé notre fille est un innommable d’entre les innommables qui peuplent l’air ! Et il a dû entrer ici par cette fenêtre ouverte et, ayant vu notre fille endormie avec son honorable à nu, il n’a pas pu résister au désir de la pincer là même. Et c’est ce qui est arrivé, certainement. » Et, ayant ainsi parlé, elle courut fermer la fenêtre et la porte, et ajouta : « Avant de mettre à notre fille une compresse d’eau froide et de vinaigre, il faut nous hâter de chasser le Malin. Et il n’y a qu’un moyen efficace, et c’est de brûler dans la chambre des crottes de chameau. Car les crottes de chameau sont incompatibles avec l’odorat des genn, des mareds et de tous les innommables. Et je sais les paroles qu’il faut prononcer pendant cette fumigation ! » Et aussitôt elle cria aux eunuques, massés derrière la porte : « Allez vite nous chercher un panier de crottes de chameau. »

Et, pendant que les eunuques étaient allés exécuter l’ordre, la mère s’approcha de sa fille et lui demanda : « Es-tu sûre, ô ma fille, que le Malin ne t’a rien fait de plus ? Et n’as-tu rien senti de ce que je veux dire ? » Elle dit : « Je ne sais pas ! » Alors la mère et la nourrice baissèrent la tête et examinèrent la jeune fille. Et elles virent, ô mon seigneur, que, selon ce que je t’avais dit, tout était à sa place, et qu’il n’y avait aucune trace de violence sur le revers ou sur la face. Mais le nez de la maudite nourrice, qui était perspicace, lui fit dire : « J’ai senti sur notre fille l’odeur d’un genni mâle ! » Et elle cria aux eunuques : « Où sont les crottes ? ô maudits ! » Et, à ce moment, les eunuques arrivèrent avec le panier ; et ils se hâtèrent de le remettre à la vieille, à travers la porte un instant entrouverte.

Alors la vieille nourrice, après avoir enlevé les tapis qui recouvraient le sol, versa le panier de crottes sur les dalles de marbre, et y mit le feu. Et dès que s’éleva la fumée, elle se mit à marmonner sur le feu des paroles inconnues, en traçant dans l’air des signes magiques.

Et voici ! la fumée des crottes brûlées qui remplit bien tôt l’appartement affecta mes yeux d’une manière si insupportable qu’ils se remplirent d’eau, et que je fus obligé de les essuyer à plusieurs reprises avec le bas de ma robe. Et je ne réfléchis pas, ô mon seigneur, que, par cette manœuvre, j’enlevais, au fur et à mesure, le kohl dont les vertus me rendaient invisible et dont, dans mon imprévoyance, j’avais oublié d’emporter une bonne quantité avant la mort de mon maître.

Et, effectivement, j’entendis soudain les trois femmes pousser trois cris simultanés d’épouvante, en dirigeant leur doigt de mon côté : « Voici l’éfrit ! voici l’éfrit ! voici l’éfrit ! » Et elles appelèrent à leur secours les eunuques, qui aussitôt envahirent la chambre et se jetèrent sur moi et voulurent me tuer. Mais je leur criai de ma voix la plus terrible : « Si vous me faites le moindre mal, j’appellerai à mon aide mes frères les genn qui vous extermineront, et feront crouler ce palais sur la tête de ses habitants ! » Alors ils eurent peur, et se contentèrent de me garrotter. Et la vieille me cria : « Mes cinq doigts gauches dans ton œil droit, et mes cinq autres doigts dans ton œil gauche ! » Et je lui dis : « Tais-toi, ô sorcière maudite, ou j’appelle mes frères les genn, qui feront entrer ta longueur dans ta largeur ! » Alors elle eut peur et se tut. Mais ce fut pour s’écrier, au bout d’un moment : « Puisque celui-ci est un éfrit, nous ne pouvons le tuer. Mais nous pouvons l’enchaîner pour le reste de ses années ! » Et elle dit aux eunuques : « Prenez-le et conduisez-le au maristân, et mettez-lui une chaîne au cou, et rivez la chaîne au mur. Et dites aux gardiens que, s’ils le laissent s’échapper, leur mort sera sans recours ! »

Et aussitôt les eunuques, ô mon seigneur, m’emmenèrent, alors que j’avais le nez bien long, et me jetèrent dans ce maristân, où je rencontrai mes deux anciens compagnons, qui sont maintenant tes honorables chambellans. Et telle est mon histoire ! Et tel est, ô mon seigneur le sultan, le motif de mon emprisonnement dans cette prison de fous, et de cette chaîne qui est à mon cou. Et je t’ai raconté tout, d’un bout à l’autre bout, et c’est pourquoi j’espère d’Allah et de toi que mon errement est absous, et que ta bonté va me tirer de dessous ces verrous, pour me mettre n’importe où en dehors de cet écrou. Et le mieux est que je devienne l’époux de la princesse dont je suis fou. Et le Très-Haut est au-dessus de nous ! »

— Lorsque le sultan Mahmoud eut entendu cette histoire, il se tourna vers son vizir, l’ancien sultan-derviche, et lui dit : « Voilà comment le destin a conduit les événements de notre famille ! Car la princesse, dont est amoureux ce jeune homme, est la dernière fille du sultan défunt, père de mon épouse ! Et maintenant il ne nous reste plus qu’à donner à cet événement la suite qu’il comporte. » Puis il se tourna vers le jeune homme et lui dit : « En vérité, ton histoire est une étonnante histoire, et si même tu ne m’avais pas demandé la fille de mon oncle en mariage, je te l’aurais accordée pour te marquer le contentement que j’éprouve de tes paroles ! » Et il fit tomber ses chaînes à l’instant, et lui dit : « Tu seras désormais mon troisième chambellan ; et je vais donner les ordres pour la célébration de tes noces avec la princesse dont tu connais déjà les avantages. »

Et le jeune homme baisa la main du généreux sultan. Et ils sortirent tous du maristân et se rendirent au palais, où, à l’occasion des deux précédentes réconciliations et du mariage du jeune homme avec la princesse, de grandes fêtes furent données et de grandes réjouissances publiques. Et tous les habitants de la ville, petits et grands, furent engagés à prendre part aux festins qui devaient durer quarante jours et quarante nuits, en l’honneur du mariage de la fille du sultan avec le disciple du sage, et de la réunion de ceux que le sort avait désunis.

Et ils vécurent tous dans les délices intimes et les joies de l’amitié, jusqu’à l’inévitable séparation.

— Et telle est, ô Roi fortuné, continua Schahrazade, l’histoire compliquée de l’Adultérin sympathique, qui était sultan et qui devint derviche errant pour ensuite être choisi comme vizir par Mahmoud le sultan, et de ce qui lui arriva avec son ami et avec les trois jeunes gens enfermés comme fous dans le maristân. Mais Allah est plus grand, et plus généreux et plus savant ! » Puis elle ajouta, sans s’arrêter : « Mais ne crois point que cette histoire soit plus admirable ou plus instructive que les Paroles sous les Quatre-vingt-dix-neuf Têtes Coupées ! » Et le roi Schahriar s’écria : « Quelles sont ces paroles, Schahrazade, et ces têtes coupées que je ne connais pas ? » Et Schahrazade dit :

PAROLES SOUS LES QUATRE-VINGT-DIX-NEUF TÊTES COUPÉES

Il est raconté – mais Allah seul sait distinguer le réel et l’irréel, et les différencier infailliblement ! – qu’il y avait, en l’antiquité du temps, dans une ville d’entre les villes des Roums anciens, un roi d’un haut rang et d’un mérite signalé, un maître de pouvoir et de puissance, de forces et d’armées. Et ce roi avait, plus précieux que tous ses trésors, un fils adolescent qui était parfaitement beau. Et cet adolescent, fils de roi, n’était pas seulement beau à la perfection, mais il était doué d’une sagesse qui émerveillait la terre. Et, du reste, cette histoire ne sera que la confirmation de cette sagesse admirable et de cette beauté de l’adolescent princier.

Et, pour mettre ces qualités à l’épreuve, Allah Très-Haut fit tourner le temps du côté néfaste, sur les jours du roi et de la reine, père et mère de l’adolescent. Et de roi et de reine qu’ils étaient, au comble de la puissance et des richesses, ils se réveillèrent un jour dans leur palais vide, plus pauvres et plus misérables que les mendiants sur la route de la générosité. Car rien n’est plus aisé au Très-Haut que de faire s’écrouler les trônes les plus solides, et de faire habiter les palais par les bêtes de proie et les oiseaux de nuit…

À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA HUIT CENT QUARANTE-CINQUIÈME NUIT

Elle dit :

… et plus misérables que les mendiants sur la route de la générosité. Car rien n’est plus aisé au Très-Haut que de faire s’écrouler les trônes les plus solides et de faire habiter les palais par les bêtes de proie et les oiseaux de nuit.

Or, devant ce retour offensif du temps et ce coup inattendu du sort, l’adolescent sentit son cœur se tremper comme la lame fumante dans l’eau, et il prit sur lui de relever le courage de ses parents, et de les tirer de l’état où ils se trouvaient. Et il dit au roi pauvre : « Ô mon père, dis-moi, par Allah, voudrais-tu incliner ton ouïe vers ton enfant qui désirerait te parler ? » Et le roi, relevant la tête, répondit : « Ô mon fils, tu es l’élu de l’intelligence, parle et nous t’obéirons ! » Et l’adolescent dit : « Lève-toi, ô mon seigneur, et partons pour les terres où l’on ignore jusqu’à notre nom. Car à quoi bon se lamenter devant l’irréparable, alors que nous sommes encore les maîtres du présent ? Ailleurs nous trouverons une vie nouvelle et des joies renouvelées ! » Et le vieux roi répondit : « Ô mon admirable enfant, pieux et plein de déférence, ton conseil est une inspiration du Maître de la Sagesse. Et que le soin de cette affaire soit sur Allah et sur toi ! »

Alors l’adolescent se leva et, après avoir tout préparé pour le voyage, il prit son père et sa mère par la main, et sortit avec eux sur le chemin de la destinée. Et ils voyagèrent à travers les plaines et les déserts, et ne cessèrent de marcher jusqu’à ce qu’ils fussent arrivés en vue d’une ville grande et bien bâtie. Et l’adolescent fit reposer son père et sa mère à l’ombre des murailles, et entra seul dans cette ville. Et les passants qu’il questionna l’informèrent que cette ville était la capitale d’un sultan juste et magnanime, qui était l’honneur des rois et des sultans. Alors il arrêta son plan et son projet, et retourna aussitôt auprès de ses vieux parents, auxquels il dit : « J’ai l’intention de vous vendre au sultan de cette ville, qui est un grand sultan. Qu’en dites-vous, ô mes parents ? » Et ils répondirent : « Ô notre enfant, tu sais mieux que nous ce qui convient et ce qui ne convient pas, car le Très-Haut a mis la tendresse dans ton cœur et dans ton esprit toute l’intelligence. Et nous ne pouvons que t’obéir avec sécurité et confiance, ayant placé notre espoir en Allah et en toi, ô notre enfant. Et tout ce que tu jugeras bon, aura notre agrément ! » Et l’adolescent prit de nouveau par la main ses vieux parents et s’achemina avec eux vers le palais du sultan. Et il les laissa dans la cour du palais, et demanda à être introduit dans la salle du trône, pour parler au roi. Et, comme il avait un aspect noble et beau, il fut introduit aussitôt dans la salle des audiences. Et il rendit ses hommages au sultan qui, l’ayant regardé, vit, à n’en pas douter, qu’il était le fils de grands de la terre, et lui dit : « Que souhaites-tu ô jeune homme de clarté ? » Et l’adolescent, après avoir embrassé une seconde fois la terre entre les mains du roi, répondit : « Ô mon maître, j’ai avec moi un captif, pieux et craignant le Seigneur, un modèle d’honnêteté et d’honneur ; et j’ai également avec moi une captive, agréable de caractère et douce de manières et gracieuse de langage et pleine de toutes les qualités requises d’une esclave. Et tous deux ont connu de meilleurs jours, et se trouvent maintenant poursuivis par le destin. C’est pourquoi je désire les vendre à Ta Hautesse, afin qu’ils soient des serviteurs entre tes pieds et des esclaves à ta disposition, comme nous sommes tous trois tes biens mobiliers. »

Lorsque le roi eut entendu de la bouche de l’adolescent ces paroles dites avec un délicieux accent, il lui dit : « Ô adolescent sans pareil, qui viens à nous peut-être du ciel, puisque les deux captifs dont tu me parles sont ta propriété, ils ne peuvent que me plaire. Hâte-toi d’aller me les chercher, afin que je les voie et les achète de toi ! » Et l’adolescent retourna auprès du roi pauvre qui était son père, et de la reine pauvre qui était sa mère, et, les prenant tous deux par la main, tandis qu’ils obéissaient, il les amena en présence du roi.

Et le roi, au premier regard qu’il jeta sur le père et la mère de l’adolescent, s’émerveilla à la limite de l’émerveillement, et dit : « Si ceux-ci sont des esclaves, comment peuvent être les rois ? » Et il leur demanda : « Et vous êtes tous deux les esclaves et la propriété de ce bel adolescent ? » Et ils répondirent : « Nous sommes, en vérité, ses esclaves et sa propriété, par tous les liens, ô roi du temps ! » Alors il se tourna vers le jeune homme et lui dit : « Estime toi-même sur moi le prix qui te convient pour la vente de ces deux captifs qui n’ont point leurs pareils dans la demeure des rois. » Et le jeune homme dit : « Ô mon maître, il n’y a pas de trésor qui puisse me dédommager de la perte de ces deux captifs. C’est pourquoi je ne te les céderai pas au poids de l’or et de l’argent ; mais je les remettrai entre tes mains, comme un dépôt, jusqu’au jour que fixera le sort. Et je ne veux te demander, comme prix de cette cession temporaire, qu’une chose qui soit aussi précieuse dans son genre qu’ils le sont tous deux parmi les créatures d’Allah. Je te demanderai, en effet, pour la cession du captif, un cheval qui soit le plus beau de tes écuries, tout sellé, bridé et harnaché ; et je te demanderai, pour la cession de la captive, un équipement comme en portent les fils des rois. Et je mets comme condition que le jour où je te rapporterai le cheval et l’équipement, tu me rendras les deux captifs, qui auront été une bénédiction pour toi et pour ton royaume. » Et le sultan répondit : « Qu’il soit fait selon ton souhait ! » Et, à l’heure et à l’instant, il fit sortir des écuries et donner au jeune homme le plus beau cheval qui ait jamais henni sous l’œil du soleil, un alezan brûlé aux naseaux palpitants, aux yeux à fleur de tête, qui humait l’air et frappait le sol, prêt à la course et au vol. Et il fit sortir des magasins et remettre à l’adolescent, qui s’en vêtit sur le champ, le plus bel équipement que cavalier ait jamais revêtu dans un tournoi de combattants. Et le nouveau cavalier en parut si beau que le roi s’écria : « Si tu veux rester près de moi, ô cavalier, je te comblerai de bienfaits ! » Et l’adolescent dit : « Qu’Allah augmente le reste de tes jours, ô roi du temps ! Mais ma destinée ne se trouve pas ici. Et il faut que j’aille la trouver là où elle m’attend. »

Et, ayant ainsi parlé, il fit ses adieux à ses parents, prit congé du roi, et partit au galop de son alezan. Et il traversa les plaines et les déserts, les fleuves et les torrents, et ne cessa de voyager que lorsqu’il fut arrivé en vue d’une autre ville, plus grande et mieux bâtie que la première.

Or, dès qu’il fut entré dans cette ville, un murmure étrange s’éleva sur son passage, et des exclamations de surprise et de pitié accueillirent chacun de ses pas. Et il entendait les uns qui disaient : « Quel dommage pour sa jeunesse ! Pourquoi un si beau cavalier vient-il s’exposer à la mort, sans motif ? » Et d’autres disaient : « Il sera le centième ! il sera le centième ! C’est le plus beau de tous ! C’est un fils de roi ! » Et d’autres disaient : « Un si tendre adolescent ne pourra pas réussir là où tant de savants ont échoué ! » Et le murmure et les exclamations ne firent qu’augmenter, à mesure qu’il s’avançait dans les rues de la ville. Et l’attroupement autour de lui et devant lui finit par devenir si dense, qu’il ne put faire avancer son cheval sans risquer d’écraser quelque habitant. Et, bien perplexe, il se vit obligé de s’arrêter, et il demanda à ceux qui lui barraient le chemin : « Pourquoi, ô bonnes gens, empêchez-vous un étranger et son cheval d’aller se reposer de leurs fatigues ? Et pourquoi me refusez-vous si unanimement l’hospitalité ? »

Alors, du milieu de la foule, sortit un vieillard qui s’avança vers le jeune homme, saisit le cheval par la bride, et dit : « Ô bel adolescent, puisse Allah te sauvegarder de la calamité ! Que nul ne puisse éviter son destin, puisque le destin est attaché à notre cou, aucun homme sensé ne pourra jamais le contester ; mais que, au milieu d’une jeunesse en fleur, quelqu’un aille sans souci se jeter dans la mort, voilà qui est du domaine de la démence. Nous te supplions donc, et je te supplie au nom de tous les habitants, ô noble étranger, de retourner sur tes pas et de ne pas exposer ainsi ton âme à une perte sans recours ! » Et l’adolescent répondit : « Ô vénérable cheikh, je n’entre point dans cette ville dans l’intention de mourir ! Quel est donc l’événement singulier qui semble me menacer, et quel est ce danger de mort que je vais encourir ? » Et le vieillard répondit : « S’il est vrai, comme viennent de nous l’indiquer tes paroles, que tu ignores la calamité qui t’attend au cas où tu suivras ce chemin, eh bien ! je vais te la révéler ! »

Et, au milieu du silence de la foule, il dit : « Sache, ô fils des rois, ô bel adolescent qui n’as point ton pareil dans le monde, que la fille de notre roi est une jeune princesse qui est, à n’en pas douter, la plus belle entre toutes les femmes de ce temps. Or, elle a résolu de ne se marier qu’avec celui qui répondra d’une façon satisfaisante à toutes les questions qu’elle lui posera ; mais, par contre, avec cette condition que la mort sera le châtiment de celui qui ne pourra pas deviner sa pensée ou laissera passer une question sans y répondre par les paroles qu’il faut. Et elle a déjà fait couper la tête, de la sorte, à quatre-vingt-dix-neuf jeunes gens, tous fils de rois, d’émirs ou de grands personnages, parmi lesquels il y en avait quelques-uns qui étaient instruits dans toutes les branches des connaissances humaines. Et cette fille de notre roi habite, le jour, au sommet d’une tour qui domine la ville, et du haut de laquelle elle pose les questions aux jeunes gens qui se présentent pour les résoudre. Ainsi donc, te voilà averti ! Et, par Allah sur toi ! aie pitié de ta jeunesse, et hâte-toi de retourner vers ton père et ta mère qui t’aiment, de crainte que la princesse n’entende parler de ton arrivée, et ne te fasse mander en sa présence. Et qu’Allah te préserve de tout malheur, ô bel adolescent ! »

En entendant ces paroles du vieillard, l’adolescent fils de roi répondit : « C’est auprès de cette princesse que m’attend mon destin, ô vous tous, indiquez-moi le chemin ! » Alors de toute cette foule s’exhalèrent des soupirs et des gémissements, des plaintes et des lamentations. Et des cris, autour de l’adolescent, s’élevèrent qui disaient : « Il marche à la mort ! à la mort ! C’est le centième ! le centième ! » Et tout le flot des assistants se mut avec lui. Et des milliers de personnes l’escortèrent qui avaient fermé leurs boutiques et délaissé leurs occupations pour le suivre. Et il s’avança de la sorte sur le chemin qui conduisait à sa destinée.

Et il arriva bientôt en vue de la tour, et aperçut, sur la terrasse de cette tour, la princesse qui était assise sur son trône, revêtue de la pourpre royale, et entourée de ses esclaves adolescentes, habillées de pourpre, comme elle. Et on ne distinguait du visage de la princesse, également couvert d’un voile rouge, que deux gemmes sombres qui étaient les yeux, pareils à deux lacs noirs éclairés par en dedans. Et, tout autour de la terrasse, pendues à égale distance les unes des autres, au-dessous de la princesse, les quatre-vingt-dix-neuf têtes coupées se balançaient.

Alors l’adolescent princier arrêta son cheval à quelque distance de la tour, de façon à voir la princesse et à être vu d’elle, à entendre et à être entendu. Et, à ce spectacle, tout le tumulte de la foule tomba. Et, au milieu de ce silence, la voix de la princesse se fit entendre qui disait : « Puisque tu es le centième, ô téméraire jeune homme, tu dois, sans doute, être prêt à répondre à mes questions ? » Et l’adolescent, fièrement dressé sur son cheval, répondit : « Je suis prêt, ô princesse ! »

Et le silence se fit plus complet, et la princesse dit : « Commence alors par me dire, sans hésiter, ô jeune homme, après avoir jeté les yeux sur moi et sur celles qui m’entourent, à qui je ressemble et à qui elles ressemblent, assises au haut de la tour ! »

Et l’adolescent, après avoir jeté les yeux sur la princesse et sur celles qui l’entouraient, répondit, sans hésiter : « Ô princesse, tu ressembles à une idole, et celles qui t’entourent ressemblent aux servantes de l’idole. Et tu ressembles également au soleil, et les jeunes filles qui t’entourent, aux rayons du soleil. Et tu ressembles aussi à la lune, et ces jeunes filles, aux étoiles qui servent de cortège à la lune. Et je te compare enfin au mois de Nissân, qui est le mois des fleurs, et toutes ces jeunes filles, aux fleurs qu’il vivifia de son souffle ! »

Lorsque la princesse eut entendu cette réponse, que la foule avait accueillie avec un murmure d’admiration, elle se montra satisfaite, et dit : « Tu as excellé, ô jeune homme, et ta première réponse ne te mérite pas la mort. Mais puisque tu as su résoudre ma première question, en nous comparant, moi et ces jeunes filles, d’abord à une idole et aux servantes de l’idole, ensuite au soleil et aux rayons du soleil, puis à la lune et aux étoiles qui font cortège à la lune, et enfin au mois de Nissân et aux fleurs qui naissent au mois de Nissân, je ne te poserai point de questions trop compliquées ni trop difficiles à résoudre. Et je te demanderai d’abord de me dire ce que signifient à la lettre ces mots : « Donne à l’épousée d’Occident le fils du roi d’Orient, et un enfant naîtra d’eux qui sera le sultan des beaux visages. »

Et l’adolescent, sans hésiter un instant, répondit : « Ô princesse, ces mots renferment tout le secret de la pierre philosophale, et ils veulent dire mystiquement ceci :

« Fais corrompre par l’humidité qui vient de l’Occident la terre saine adamique qui vient de l’Orient, et de cette corruption s’engendrera le mercure philosophique, qui est tout-puissant dans la nature, et qui engendrera le soleil, et l’or fils du soleil, et la lune, et l’argent fils de la lune, et qui changera les cailloux en diamants…

À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA HUIT CENT QUARANTE-SIXIÈME NUIT

Elle dit :

« … le soleil, et l’or fils du soleil, et la lune, et l’argent fils de la lune, et qui changera les cailloux en diamants. »

Et, ayant entendu cette réponse, la princesse fit un signe d’assentiment, et dit : « Puisque tu as su, ô jeune homme, expliquer le sens caché du mariage du fils de l’Orient avec la fille de l’Occident, tu échappes cette fois également à la mort suspendue sur ta tête. Mais pourras-tu me dire maintenant ce qui donne leurs vertus aux talismans ? »

Et l’adolescent, sur son cheval, répondit : « Ô princesse, les talismans doivent leurs vertus sublimes et leurs effets merveilleux aux lettres qui les composent, car les lettres ont rapport aux esprits, et il n’y a point de lettre dans la langue qui ne soit gouvernée par un esprit : Et si tu me demandes ce que c’est qu’un esprit, je te dirai que c’est un rayon ou une émanation des vertus de la toute-puissance et des attributs du Très-Haut. Et les esprits qui résident dans le monde intelligible, commandent à ceux qui habitent le monde céleste, et les esprits qui habitent le monde céleste commandent à ceux du monde sublunaire. Et les lettres forment les mots, et les mots composent les oraisons ; et ce ne sont que les esprits représentés par les lettres et assemblés dans les oraisons écrites sur les talismans qui font ces prodiges qui étonnent les hommes ordinaires, mais ne troublent point les sages, qui n’ignorent point la puissance des mots et savent que les mots gouverneront toujours le monde, et que les paroles écrites ou proférées pourront renverser les rois et ruiner leurs empires ! »

En entendant cette réponse de l’adolescent, que la foule avait accueillie avec des exclamations de joie et d’étonnement, la princesse dit : « Tu as excellé, ô jeune homme, à m’expliquer la puissance des mots et des paroles, qui gouvernent le monde et sont plus puissants que tous les rois. Mais je ne sais pas si tu vas pouvoir répondre à la question que voici ! Sauras-tu, en effet, me dire quels sont les deux ennemis éternels ? »

Et l’adolescent, sur son cheval, répondit : « Ô princesse, je ne dirai pas que les deux ennemis éternels sont le ciel et la terre, car la distance qui les sépare n’est point une distance réelle, et l’intervalle qui se creuse entre eux n’est point un intervalle réel, car cette distance et cet intervalle, qui paraissent être des abîmes, peuvent être comblés en un instant, et le ciel peut s’unir à la terre en moins d’un clin d’œil : car il ne faut, pour opérer cette union, ni des armées de genn et d’êtres humains ni des ailes par milliers, mais simplement une chose qui est plus puissante que toutes les forces des genn et des humains, et plus légère et plus douée de vertu que les ailes de l’aigle et de la colombe, et c’est la prière ! – Et je ne te dirai pas, ô princesse, que les deux ennemis éternels sont la nuit et le jour, car le matin les unit et le crépuscule les sépare, tour à tour. – Et je ne te dirai pas que les deux ennemis éternels sont le soleil et la lune, car ils éclairent la terre et sont unis par les mêmes bienfaits. – Et je ne te dirai pas que les deux ennemis éternels sont l’âme et le corps, car si nous connaissons l’un, nous ignorons complètement l’autre, et l’on ne peut émettre un avis sur ce que l’on ne connaît pas ! Mais je t’affirme, ô princesse, que les deux ennemis éternels sont la mort et la vie, car ils sont aussi néfastes l’un que l’autre, puisqu’ils se servent de l’être créé comme d’un jouet, qu’ils se combattent sans répit aux dépens de ce jouet, et que c’est le jouet qui finit par être la vraie victime de ce jeu, alors qu’eux-mêmes ne font que croître et prospérer. En vérité, voilà les deux ennemis éternels, ennemis d’eux-mêmes et ennemis des créatures. »

En entendant cette réponse de l’adolescent, la foule entière s’écria d’une seule voix : « Louanges à Celui qui t’a doué de tant de sagesse, et qui a orné ton esprit de tant de raison et de savoir ! » Et la princesse, assise sur la tour au milieu des jeunes filles, habillées comme elle de pourpre royale, dit : « Tu as excellé, ô jeune homme, dans ta réponse sur les deux ennemis éternels, ennemis d’eux-mêmes et ennemis des créatures. Mais je ne suis pas sûre que tu répondes à la question que je vais te poser. Peux-tu, en effet, me dire quel est l’arbre à douze rameaux portant chacun deux grappes, l’une formée par trente fruits blancs et l’autre par trente fruits noirs ? »

Et l’adolescent répondit, sans hésiter : « Cette question peut, ô princesse, être résolue par un enfant. Car cet arbre n’est autre que l’année, qui a douze mois formés chacun de deux parties, les deux grappes ; car chaque grappe porte trente nuits qui sont les trente fruits noirs, et trente jours qui sont les trente fruits blancs ! »

Et cette réponse, accueillie, comme les précédentes, avec admiration, fit dire à la princesse : « Tu as excellé, ô jeune homme ! Mais crois-tu pouvoir me dire quelle est la terre qui n’a vu le soleil qu’une fois ? »

Il répondit : « C’est le fond de la Mer Rouge, lors du passage des enfants d’Israël, sous les ordres de Moïse – sur Lui la prière et la paix ! »

Elle dit : « Oui, certes ! Mais peux-tu me dire qui a inventé le gong ? »

Il répondit : « Celui qui a inventé le gong n’est autre que Noé, quand il était à bord de l’arche. » Elle dit : « Oui ! Mais sauras-tu me dire quelle est l’action illégale, qu’on la fasse ou qu’on ne la fasse pas ! »

Il répondit : « C’est la prière d’un homme ivre ! » Elle demanda : « Et quel est le lieu de la terre qui est le plus proche du ciel ? Est-ce une montagne ou une plaine ? »

Il dit : « C’est la Kaâba sainte, à la Mecque ! » Elle dit : « Tu as excellé ! Mais peux-tu me révéler quelle est la chose amère qu’on doit tenir cachée ? »

Il répondit : « C’est la pauvreté, ô princesse ! Car, bien que jeune, j’ai déjà goûté à la pauvreté, et, bien que fils de roi, j’en ai éprouvé l’amertume. Et j’ai trouvé qu’elle était plus amère que la myrrhe et que l’absinthe ! Et on doit la cacher à tous les yeux, car les amis et les voisins en riraient les premiers ; et les plaintes ne rapporteraient que du mépris. »

Elle dit : « Tu as parlé avec justesse et selon ma pensée. Mais peux-tu me dire quelle est la chose la plus précieuse, après la santé ? »

Il répondit : « C’est l’amitié, quand elle est tendre. Mais pour trouver l’ami capable de tendresse, il faut l’éprouver d’abord et le choisir ensuite. Et une fois qu’on a choisi ce premier ami, il ne faut jamais y renoncer : car on ne garderait pas longtemps le second. C’est pourquoi, avant de le choisir, il faut le bien examiner pour voir s’il est sage ou ignorant, car le corbeau deviendra blanc avant que l’ignorant comprenne la sagesse ; car les paroles du sage, même s’il nous frappe avec un bâton, sont préférables aux louanges et aux fleurs de l’ignorant ; car le sage ne laisse point échapper une parole de sa bouche avant d’avoir consulté son cœur. »

Elle demanda : « Et quel est l’arbre le plus difficile à redresser ? »

Et l’adolescent répondit, sans hésiter : « C’est le mauvais caractère ! On raconte qu’un arbre était planté sur le bord des eaux, dans un terrain propice ; et il ne portait pas de fruits. Et son maître, après qu’il lui eût prodigué tous les soins sans obtenir le moindre résultat, voulut le couper, et l’arbre lui dit : « Transporte-moi dans un autre endroit, et je porterai des fruits ! » Et son maître lui dit : « Tu es ici sur le bord des eaux, et tu n’as rien produit. Comment deviendrais-tu fécond, si je te transportais ailleurs ? » Et il le coupa ! » Et l’adolescent s’arrêta un moment, et dit : « On raconte également qu’un jour on fit entrer un loup dans une école pour lui apprendre à lire. Et le maître, pour lui apprendre les éléments de la langue, lui disait : « Aleph, Ba, Ta… », mais le loup répondait : « Mouton, chevreau, brebis… », parce que tout cela était dans sa pensée et dans sa nature. – Et on raconte également qu’on voulut habituer un âne à la propreté et lui inspirer des goûts délicats. Et on le fit entrer au hammam, et on lui donna un bain, et on le parfuma, et on l’installa dans une salle magnifique, et on le fit asseoir sur un riche tapis. Et voici qu’il fit tout ce qu’un âne, en liberté dans un herbage, peut faire d’incongru, depuis les bruits les plus inconvenants jusqu’aux exhibitions les plus indélicates. Après quoi, il renversa avec sa tête, sur le tapis, le poêle en cuivre qui était rempli de cendre, et se mit à se vautrer dans la cendre, les quatre jambes en l’air et les oreilles en arrière, en se frottant le dos et en se salissant à plaisir. Et son maître dit aux esclaves qui accouraient pour le corriger : « Laissez-le se vautrer, puis emmenez-le et laissez-le en liberté dans son écurie. Car vous ne sauriez changer son tempérament. » – Et on raconte enfin qu’on disait un jour à un chat : « Abstiens-toi de dérober, et nous te ferons un collier d’or, et, chaque jour, nous te donnerons à manger du foie et du poumon et des rognons et de petits os de poulet et des souris. » Et le chat répondit honnêtement : « Dérober fut le métier de mon père et de mon grand-père, comment voulez-vous que j’y renonce, pour vous faire plaisir ? »

Tout cela…

À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA HUIT CENT QUARANTE-SEPTIÈME NUIT

Elle dit :

… Tout cela !

Et l’adolescent princier, après avoir ainsi parlé sur le caractère de l’homme et sur sa nature, dit : « Ô princesse, je n’ai plus rien à ajouter ! »

Alors, du sein de cette foule massée au pied de la tour, des milliers de cris d’admiration montèrent vers le ciel. Et la princesse dit : « Certes, ô jeune homme, tu as triomphé. Mais les questions ne sont pas épuisées, et il faut, pour que les conditions soient remplies, que je t’interroge jusqu’à l’heure de la prière du soir ! » Et l’adolescent dit : « Ô princesse, tu pourras me poser encore telles questions qui te sembleront insolubles, et, avec le secours du Très-Haut, je les résoudrai. C’est pourquoi je te supplie de ne pas fatiguer ta voix à m’interroger de la sorte, et permets-moi de te dire qu’il est, sans aucun doute, préférable que je te pose moi-même une question. Et si tu y réponds, ma tête sera coupée comme l’a été celle de mes prédécesseurs ; mais si tu n’y réponds pas, notre mariage sera célébré sans retard ! » Et la princesse dit : « Pose ta question, car j’accepte la condition ! »

Et l’adolescent demanda : « Peux-tu me dire, ô princesse, comment il se fait que je puisse, moi ton esclave, tout en étant à cheval sur cette noble bête, être en même temps à cheval sur mon propre père, et comment il se peut que, tout en étant visible à tous les yeux, je sois caché dans les effets de ma mère ? »

Et la princesse réfléchit une heure de temps, mais ne sut trouver aucune réponse. Et elle dit : « Explique cela toi-même ! »

Alors l’adolescent, devant tout le peuple assemblé, raconta toute son histoire à la princesse, depuis le commencement jusqu’à la fin, sans en oublier un détail. Mais il n’y a point d’utilité à la répéter. Et il ajouta : « Et voilà comment, ayant échangé mon père, le roi, contre le cheval, et ma mère, la reine, contre cet équipement, je me trouve à cheval sur mon propre père et caché dans les effets de ma mère ! »

Tout cela !

Et c’est ainsi que l’adolescent, fils du roi pauvre et de la reine pauvre, devint l’époux de la princesse aux énigmes. Et c’est ainsi que, devenu roi à la mort du père de son épouse, il put restituer le cheval et l’équipement au roi de la ville qui les lui avait prêtés, et faire venir auprès de lui son père et sa mère, pour vivre avec eux et avec son épouse, à la limite des plaisirs et des délices. Et telle est l’histoire de l’adolescent qui dit les belles paroles au-dessous des quatre-vingt-dix-neuf têtes coupées. Mais Allah est plus savant !

— Et Schahrazade, ayant ainsi raconté cette histoire, se tut. Et le roi Schahriar dit : « J’aime, Schahrazade, les paroles de cet adolescent. Mais il y a longtemps que tu ne m’as raconté des anecdotes courtes et délicieuses, et j’ai bien peur que tu n’aies épuisé tes connaissances à ce sujet. » Et Schahrazade répondit vivement : « Les anecdotes courtes sont celles que je connais le mieux, ô Roi fortuné. Et, du reste, je ne veux pas tarder à te le prouver ! »

Et aussitôt elle dit :

LA MALICE DES ÉPOUSES

Il m’est revenu, ô Roi fortuné, qu’il y avait, vivant à la cour d’un certain roi, un certain homme qui était bouffon de son métier et célibataire de son état. Or, un jour d’entre les jours, le roi, son maître, lui dit : « Ô père de la sagesse, tu es célibataire, et vraiment je désire te voir marié. » Et le bouffon répondit : « Ô roi du temps, par ta vie ! dispense-moi de cette béatitude-là. Moi, je suis un célibataire, et je crains beaucoup le sexe en question. Oui, en vérité, je crains beaucoup de tomber sur quelque débauchée, adultérine ou fornicatrice de la mauvaise espèce, et alors où serai-je ? De grâce, ô roi du temps, ne me force pas à devenir bienheureux, malgré mes vices et mon indignité. » Et le roi, à ces paroles, se mit à rire tellement qu’il se renversa sur son derrière. Et il dit : « Il n’y a pas ! aujourd’hui même il faut que tu te maries. » Et le bouffon prit un air résigné, baissa la tête, croisa ses mains sur sa poitrine, et répondit en soupirant : « Taïeb ! Ça va bien ! C’est bon ! »

Alors le roi fit mander son grand-vizir, et lui dit : « Il faut trouver, pour notre fidèle serviteur que voici, une épouse qui soit belle et de conduite irréprochable et pleine de décence et de modestie. » Et le vizir répondit par l’ouïe et l’obéissance, et alla à l’instant trouver une vieille pourvoyeuse du palais, et lui donna l’ordre de fournir immédiatement au bouffon du sultan une épouse qui remplît les conditions précitées. Et la vieille ne se trouva pas prise au dépourvu ; et elle se leva à l’heure et à l’instant et engagea pour le bouffon une jeune femme, telle et telle, comme épouse. Et on célébra le mariage ce jour-là même. Et le roi fut content, et ne manqua pas de combler son bouffon de présents et de faveurs, à l’occasion de ses noces.

Or, le bouffon vécut en paix avec son épouse pendant une demi-année, ou peut-être sept mois. Après quoi, il lui arriva ce qui devait lui arriver, car nul n’échappe à sa destinée.

En effet, la femme avec laquelle le roi l’avait marié avait déjà eu le temps de prendre, pour son plaisir, quatre hommes sur son époux, quatre exactement, et de quatre variétés. Et le premier de ces chéris d’entre les amants était, de sa profession, pâtissier ; et le second était marchand de légumes ; et le troisième était boucher pour la viande de mouton ; et le quatrième était le plus distingué, car il était clarinette en chef de la musique du sultan, et le cheikh de la corporation des clarinettes, un personnage important.

Et donc, un jour, le bouffon, l’ancien célibataire, le nouveau père aux cornes, ayant été appelé de très bon matin auprès du roi, laissa son épouse encore au lit et se hâta de se rendre au palais. Et la coïncidence voulut que ce matin-là le pâtissier se sentît en humeur de copulation et vînt, profitant de la sortie de l’époux, frapper à la porte de la jeune femme. Et elle lui ouvrit et lui dit : « Tu viens aujourd’hui de meilleure heure que d’habitude. » Et il répondit : « Hé, ouallah, tu as raison. Mais, ce matin, j’avais déjà préparé la pâte pour faire mes plateaux de pâtisserie, et je l’avais déjà roulée et amincie et réduite en feuilles, et j’allais déjà la farcir de pistaches et d’amandes, quand je m’aperçus que l’heure était très matinale et que les acheteurs n’étaient pas encore sur le point de venir. Alors je dis à moi-même : « Ô un tel, lève-toi, et secoue la farine de tes habits, et rends-toi par ce matin frais chez une telle, et réjouis-toi avec elle, car elle est réjouissante. » Et l’adolescente répondit : « Bien pensé, par Allah ! » Et, là-dessus, elle fut avec lui comme une pâte sous le rouleau, et il fut avec elle comme une farce dans une pâtisserie. Et ils n’avaient pas encore fini leur ouvrage, qu’ils entendirent frapper à la porte. Et le pâtissier demanda à la femme : « Qui ça peut-il bien être ? » Et elle répondit : « Je ne sais pas. Mais, en attendant, va te cacher dans les cabinets. » Et le pâtissier, pour plus de sûreté, se hâta d’aller s’enfermer là où elle lui avait dit d’aller.

Et elle alla ouvrir la porte, et elle vit devant elle son second amant, le marchand de légumes, qui lui apportait une botte de légumes, des primeurs de la saison, en cadeau. Et elle lui dit : « C’est un peu trop tôt, et l’heure n’est pas ton heure. » Et il dit : « Par Allah ! tu as raison. Mais comme je revenais, ce matin, de mon potager, je dis à moi-même : « Ô un tel, l’heure est vraiment trop matinale pour le souk, et tu feras bien d’aller porter cette botte de légumes frais à une telle, qui réjouira ton cœur, car elle est bien gentille. » Et elle dit : « Sois donc le bienvenu ! » Et elle réjouit son cœur, et il lui donna ce qu’elle aimait le mieux, un concombre héroïque et une courge de valeur. Et ils n’avaient pas encore fini le travail du potager, qu’ils entendirent frapper à la porte ; et il demanda : « Qui est-ce ? » Et elle répondit : « Je ne sais pas, mais toi va vite, en attendant, te cacher dans les cabinets. » Et il se hâta d’aller s’enfermer là-dedans. Et il trouva la place occupée déjà par le pâtissier, et il lui dit : « Qu’est-ce que c’est que ça ? Et que fais-tu là ? » Et l’autre répondit : « Je suis ce que tu es, et je fais ici ce que tu viens y faire toi-même. » Et ils se rangèrent l’un à côté de l’autre, le marchand de légumes portant sur son dos la botte de légumes que l’adolescente lui avait recommandé d’emporter pour ne pas trahir sa présence dans la maison.

Or, pendant ce temps, la jeune femme était allée ouvrir la porte. Et voici devant elle son troisième amant, le boucher qui arrivait avec, comme cadeau, une belle peau de mouton à laine frisée, à laquelle on avait conservé les cornes. Et elle lui dit : « Un peu trop tôt ! un peu trop tôt ! » Et il répondit : « Eh oui, par Allah ! j’avais déjà égorgé les moutons de la vente, et je les avais déjà accrochés dans ma boutique, quand je dis à moi-même : « Ô un tel, les souks sont encore vides, et tu feras bien d’aller porter, en cadeau à une telle, cette belle peau apprêtée avec les cornes, qui lui fera un tapis moelleux. Et, comme elle est pleine d’agréments, elle te rendra cette matinée plus blanche que de coutume. » Et elle répondit : « Entre alors ! » Et elle fut pour lui plus tendre que la queue d’un mouton de la variété grasse, et il lui donna ce que donne le bélier à la brebis. Et ils n’avaient pas encore fini de prendre et de donner, qu’ils entendirent frapper à la porte. Et elle lui dit : « Allons, et vite ! prends ta peau à cornes, et va te cacher dans les cabinets ! » Et il fit ce qu’elle lui disait. Et il trouva les cabinets occupés déjà par le pâtissier et le marchand de légumes ; et il leur jeta le salam, et ils lui rendirent son salam ; et il leur demanda : « Quel est le motif de votre présence ici ? » Et ils répondirent : « Le même que pour toi ! » Alors il se rangea à côté d’eux, dans les cabinets.

Cependant la femme, étant allée ouvrir, vit devant elle son quatrième ami, le chef-clarinette de la musique du sultan. Et elle le fit entrer en lui disant : « En vérité, tu arrives de meilleure heure que d’habitude, ce matin. » Et il répondit : « Par Allah ! c’est toi qui as raison. Mais ce matin, étant sorti pour aller instruire les musiciens du sultan, je m’aperçus que l’heure était encore trop matinale, et je dis à moi-même : « Ô un tel, tu feras bien d’aller attendre l’heure de la leçon chez une telle, qui est charmante et te fera passer le plus délicieux des moments. » Et elle répondit : « Le calcul est excellent. » Et ils jouèrent de la clarinette ; et ils n’avaient pas encore fini le premier air de la chanson, qu’ils entendirent des coups pressés à la porte. Et le chef-clarinette demanda à son amie : « Qui est-ce ? » Elle répondit : « Allah seul est omniscient, mais c’est peut-être mon mari. Et tu feras bien de courir t’enfermer, avec ta clarinette, aux cabinets. Et il se hâta d’obéir, et trouva dans l’endroit en question le pâtissier, le marchand de légumes et le boucher. Et il leur dit : « La paix sur vous, ô compagnons ! Que faites-vous, rangés dans cet endroit singulier ? » Et ils répondirent : « Et sur toi la paix et la miséricorde d’Allah et ses bénédictions ! Nous y faisons ce que tu viens y faire toi-même ! » Et il se rangea, quatrième, à côté d’eux.

Et donc, le cinquième qui avait frappé à la porte, était, en effet, le bouffon du sultan, époux de l’adolescente. Et il se tenait le ventre des deux mains, et disait : « Éloigné soit le Malin, le Pernicieux ! Donne-moi vite de l’infusion d’anis et de fenouil, ô femme ! Mon ventre marche ! mon ventre marche ! Il m’a empêché de rester longtemps auprès du sultan, et je rentre me coucher ! De l’infusion d’anis et de fenouil, ô femme ! » Et il courut droit aux cabinets, sans remarquer la terreur de sa femme, et ayant ouvert la porte, il vit les quatre hommes accroupis et rangés en bon ordre sur les dalles, au-dessus du trou, l’un devant l’autre…

À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA HUIT CENT QUARANTE-HUITIÈME NUIT

Elle dit :

… Et il courut droit aux cabinets, sans remarquer la terreur de sa femme, et, ayant ouvert la porte, il vit les quatre hommes accroupis et rangés en bon ordre sur les dalles, au-dessus du trou, l’un devant l’autre.

À cette vue, le bouffon du sultan ne douta pas de la réalité de son malheur. Mais, comme il était plein de prudence et de sagacité, il se dit : « Si je fais mine de les menacer, ils me tueront sans recours. Aussi, le mieux serait de feindre l’imbécillité. » Et, ayant ainsi pensé, il se jeta à genoux à la porte des cabinets, et cria aux quatre gaillards accroupis : « Ô saints personnages d’Allah, je vous reconnais ! Toi, qui es couvert de taches de lèpre blanche, et que les yeux profanes des ignorants prendraient pour un pâtissier, tu es, sans aucun doute, le saint patriarche Job l’ulcéré, le lépreux, le couvert de dartres ! Et toi, ô saint homme, qui portes sur ton dos cette botte de légumes excellents, tu es, sans aucun doute, le grand Khizr, gardien des vergers et des potagers, qui revêt les arbres de leurs couronnes vertes, fait courir les eaux fugitives, déroule le tapis verdoyant des prairies, et, revêtu de son manteau vert dans les soirs, mêle les teintes légères dont se colorent les cieux au crépuscule ! Et toi, ô grand guerrier qui portes sur tes épaules cette peau de lion, et sur ta tête ces deux cornes de bélier, tu es, sans aucun doute, le grand Iskandar aux deux cornes ! Et toi, enfin, ange bienheureux qui tiens dans ta droite cette clarinette glorieuse, tu es, sans aucun doute, l’ange du jugement dernier ! »

À ce discours du bouffon du sultan, les quatre gaillards se pincèrent mutuellement les cuisses, et se dirent tout bas les uns aux autres, tandis que le bouffon continuait à embrasser la terre, à genoux à quelque distance : « Le sort nous favorise ! Et puisqu’il nous croit réellement de saints personnages, confirmons-le dans sa croyance. Car c’est, pour nous, la seule chance de salut. » Et ils se levèrent à l’instant et dirent : « Eh oui, par Allah ! tu ne te trompes pas, ô un tel ! Nous sommes, en effet, ceux que tu as nommés. Et nous sommes venus te visiter, en entrant par les cabinets, puisque c’est le seul endroit de la maison qui soit à ciel ouvert. » Et le bouffon, toujours prosterné, leur dit : « Ô saints et illustres personnages, Job le lépreux, Khizr père des saisons, Iskandar aux deux cornes et toi, messager annonciateur du Jugement, puisque vous me faites l’honneur insigne de me visiter, permettez-moi de faire un souhait entre vos mains ! » Et ils répondirent : « Parle ! parle ! » Il dit : « Faites-moi la grâce de m’accompagner au palais du sultan de cette ville, qui est mon maître, afin que je vous fasse faire sa connaissance, et que, ce faisant, il me soit obligé et me tienne en ses bonnes grâces ! » Et ils répondirent, bien que fort hésitants : « Nous t’accordons cette grâce ! »

Alors le bouffon les mena en la présence du sultan et dit : « Ô mon maître souverain, permets à ton esclave de te présenter les quatre saints personnages que voici ! Ce premier, qui est enfariné, est notre seigneur Job le lépreux ; et celui-ci, qui porte sur son dos cette botte de légumes, est notre seigneur Khizr, le gardien des sources, le père de la verdure ; et celui-ci, qui porte sur ses épaules cette peau de bête qui le coiffe de deux cornes, est le grand roi guerrier Iskandar aux deux cornes ; et ce dernier enfin, qui tient à la main une clarinette, est notre seigneur Israfil, l’annonciateur du Jugement dernier. » Et il ajouta, pendant que le sultan était à la limite de l’étonnement : « Or, ô mon seigneur le sultan, je dois le grand honneur de la visite de ces personnages sublimes à l’insigne sainteté de l’épouse que tu m’as généreusement octroyée. Je les ai trouvés, en effet, accroupis, en bon ordre, l’un derrière l’autre, dans les cabinets de mon harem intérieur ; et le premier accroupi était le prophète Job – sur lui la prière et la paix ! – et le dernier accroupi était l’ange Israfil – sur lui la paix et les faveurs du Très-Haut ! »

En entendant ces paroles de son bouffon, le sultan regarda avec attention les quatre personnages en question ; et soudain il fut pris d’un tel rire, qu’il entra en convulsion et se trémoussa et battit l’air de ses jambes en se renversant sur son derrière. Après quoi il s’écria : « Tu veux donc, ô perfide, me faire mourir de rire ! Ou bien es-tu devenu fou ? » Et le bouffon dit : « Par Allah, ô mon seigneur, ce que je te raconte est ce que j’ai vu, et tout ce que j’ai vu je te l’ai raconté ! » Et le roi, riant, s’écria : « Mais ne vois-tu pas que celui que tu nommes le prophète Khizr n’est qu’un marchand de légumes, et que celui que tu nommes le prophète Job n’est qu’un pâtissier, et que celui que tu nommes le grand Iskandar n’est qu’un boucher, et que celui que tu nommes l’ange Israfil n’est que mon chef-clarinette, le maître de ma musique ? » Et le bouffon dit : « Par Allah, ô mon seigneur, ce que je te raconte est ce que j’ai vu, et tout ce que j’ai vu je te l’ai raconté ! »

Alors le roi comprit toute l’étendue de l’infortune de son bouffon ; et il se tourna vers les quatre associés de l’épouse débauchée, et leur dit : « Ô fils des mille cornards, racontez-moi la vérité sur cette affaire, ou je vous fais enlever vos testicules ! » Et les quatre racontèrent au roi, en tremblant, ce qui était vrai et ce qui n’était pas vrai, sans mentir, tant ils craignaient qu’on leur enlevât l’héritage de leur père. Et le roi, émerveillé, s’écria : « Qu’Allah extermine le sexe perfide et la race des fornicatrices et des traîtresses ! » Et il se tourna vers son bouffon et lui dit : « Je t’accorde le divorce d’avec ton épouse, ô père de la sagesse, afin que tu redeviennes célibataire. » Et il le revêtit d’une magnifique robe d’honneur. Puis il se tourna vers les quatre compagnons, et leur dit : « Quant à vous, votre crime est si énorme, que vous ne pouvez échapper au châtiment qui vous attend ! » Et il fit signe à son porte-glaive de s’avancer, et lui dit : « Enlève-leur les testicules, afin qu’ils deviennent des eunuques au service de notre fidèle serviteur, cet honorable célibataire ! »

Alors, le premier des copulateurs coupables, celui qui était le pâtissier, autrement dit Job le lépreux, s’avança et embrassa la terre entre les mains du roi, et dit : « Ô grand roi, ô le plus magnanime d’entre les sultans, si je te raconte une histoire plus prodigieuse que notre histoire avec l’ancienne épouse de cet honorable célibataire, m’accorderas-tu la grâce de mes testicules ? » Et le roi se tourna vers son bouffon et lui demanda par signes ce qu’il pensait de la proposition du pâtissier. Et le bouffon ayant fait « oui » avec la tête, le roi dit au pâtissier : « Oui, certes ! Ô pâtissier, si tu me racontes l’histoire en question, et que je la trouve extraordinaire ou merveilleuse, je t’accorderai la grâce de ce que tu sais ! » Et le pâtissier dit :

HISTOIRE RACONTÉE PAR LE PÂTISSIER

« Il m’est revenu, ô roi fortuné, qu’il y avait une femme qui était, de sa nature, une fornicatrice étonnante et une compagne de calamité. Et elle était mariée – ainsi l’avait voulu le destin – avec un honnête kaïem-makam, gouverneur de la ville au nom du sultan. Et cet honnête fonctionnaire n’avait aucune idée – ainsi l’avait voulu son destin – de la malice des femmes et de leurs perfidies, mais pas une idée, pas une. Et, en outre, il y avait longtemps qu’il ne pouvait plus rien faire avec son épouse le tison, plus rien du tout, plus rien du tout. Aussi la femme s’excusait elle-même de ses débauches et de ses fornications, en se disant : « Je prends le pain où je le trouve, et la viande où elle est pendue. »

Or, celui qu’elle aimait le plus parmi ceux qui brûlaient pour elle, était un jeune saïss, un palefrenier de son époux le kaïem-makam. Mais comme depuis un certain temps l’époux s’était immobilisé dans la maison, les entrevues des deux amants devenaient plus rares et plus difficiles. Or, elle ne tarda pas à trouver un prétexte pour avoir plus de liberté, et dit alors à son mari : « Ô mon maître, je viens d’apprendre que la voisine de ma mère est morte, et je voudrais, à cause des convenances et des devoirs de bon voisinage, aller passer les trois jours des funérailles dans la maison de ma mère. » Et le kaïem-makam répondit : « Qu’Allah répare cette mort en allongeant tes jours ! Tu peux aller chez ta mère passer les trois jours des funérailles. » Mais elle dit : « Oui, ô mon maître, mais je suis une femme jeune et timide, et je crains beaucoup de marcher seule dans les rues, pour aller à la maison de ma mère, qui est si loin ! » Et le kaïem-makam dit : « Et pourquoi irais-tu seule ? N’avons-nous pas à la maison un saïss plein de zèle et de bonne volonté, pour t’accompagner dans des courses comme celle-ci ? Fais-le appeler, et dis-lui de mettre à ton intention la housse rouge sur l’âne, et de t’accompagner, en marchant à côté de toi et en tenant la bride de l’âne. Et recommande-lui bien de ne pas exciter l’âne avec la langue ou avec l’aiguillon, de peur qu’il ne rue et que tu ne tombes ! » Et elle répondit : « Oui, ô mon maître, mais appelle-le toi-même pour lui faire ces recommandations. Moi je ne saurais pas. » Et l’honnête kaïem-makam fit mander le saïss, qui était un jeune gaillard puissamment musclé, et lui donna ses instructions. Et le gaillard, ayant entendu ces paroles de son maître, fut énormément satisfait.

Et donc, il fit monter sa maîtresse, qui était l’épouse du kaïem-makam, sur l’âne dont la selle avait été recouverte d’une housse rouge, et s’en alla avec elle. Mais, au lieu d’aller à la maison de la mère, pour les funérailles en question, ces deux-là ! ils allèrent à un jardin qu’ils connaissaient, emportant avec eux des provisions de bouche et des vins exquis. Et, à l’ombre et dans la fraîcheur, ils se mirent à leur aise, et le saïss, que son père avait doté d’un héritage volumineux, sortit généreusement toute sa marchandise et l’étala aux yeux ravis de l’adolescente, qui la prit dans ses mains et la frotta pour en examiner la qualité. Et, l’ayant trouvée de premier choix, elle se l’attribua, sans plus de façons, du consentement du propriétaire…

À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA HUIT CENT QUARANTE-NEUVIÈME NUIT

Elle dit :

… Et, l’ayant trouvée de premier choix, elle se l’attribua, sans plus de façons, du consentement du propriétaire. Et, en longueur et en largeur, cela s’adaptait excellemment, mieux même qu’une marchandise commandée sur mesure. Et c’est pourquoi elle appréciait si vivement le propriétaire de la marchandise.

Et c’est ce qui explique comment, sans éprouver un moment de lassitude, elle la manipula et la travailla jusqu’au soir, et ne la laissa que lorsqu’elle ne vit plus assez pour enfiler le fil dans l’aiguille.

Alors ils se levèrent tous deux ! et le saïss fit enfourcher l’âne par l’adolescente. Et ils se rendirent tous ensemble à la maison du saïss, où, après avoir donné sa ration à l’âne, ils se hâtèrent d’aller se mettre en posture de prendre eux-mêmes leur ration. Et ils se rationnèrent mutuellement, jusqu’à satiété, et s’endormirent une heure de temps. Après quoi, ils se réveillèrent pour calmer de nouveau leur fringale, et ne cessèrent qu’avec le matin. Mais ce fut pour se lever et aller ensemble au jardin, et recommencer les manipulations de la veille et les mêmes amusements.

Et pendant trois jours ils agirent de la sorte, sans répit ni repos, faisant tourner la roue par l’eau, et ronfler sans arrêt le fuseau du jouvenceau, et téter sa mère par l’agneau, et entrer le doigt dans l’anneau, et reposer l’enfant dans son berceau, et s’embrasser les deux jumeaux, et serrer le clou par l’étau, et avancer le cou du chameau, et becqueter la moinette par le moineau, et pépier dans son nid tout chaud le bel oiseau, et se gorger de grain le pigeonneau, et brouter le lapereau, et ruminer le veau, et sauter le chevreau, et s’appliquer la peau sur la peau, jusqu’à ce que le père des assauts, qui n’était jamais en défaut, cessât de lui-même de jouer du chalumeau.

Et, au matin du quatrième jour, le saïss dit à l’adolescente, épouse du kaïem-makam : « Les trois jours de permission sont écoulés. Levons-nous et allons à la maison de ton époux. » Mais elle répondit : « Que non ! Quand on a trois jours de permission, c’est pour en prendre trois autres ! Eh quoi ! nous n’avons pas encore eu raisonnablement le temps de nous réjouir vraiment, moi de prendre mon plein de toi, et toi de prendre ton plein de moi. Quant à cet absurde entremetteur, laissons-le se morfondre tout seul à la maison, avec lui-même pour compagne et édredon, et replié sur lui-même, comme font les chiens, avec sa tête enfoncée entre ses deux jambes ! »

Ainsi elle dit, et ainsi ils firent. Et ils passèrent encore ensemble trois jours nouveaux, fornicant et copulant, à la limite des ébats et de la jubilation. Et, au matin du septième jour, ils s’en allèrent à la maison du kaïem-makam, qu’ils trouvèrent assis bien soucieux, ayant en face de lui une vieille négresse qui lui parlait. Et l’infortuné bonhomme, qui était loin de soupçonner les débordements de la perfide, la reçut avec cordialité et affabilité, et lui dit : « Béni soit Allah qui te ramène saine et sauve ! Pourquoi tout ce retard, ô fille de l’oncle ? Tu nous as occasionné une bien grande inquiétude ! » Et elle répondit : « Ô mon maître, on m’a confié, chez la défunte, l’enfant de la maison afin que je le console, et que je le dédommage de son sevrage. Et ce sont les soins donnés à cet enfant qui m’ont retenue jusqu’à maintenant. » Et le kaïem-makam dit : « La raison est péremptoire, et je dois la croire, et suis bien heureux de te revoir. » Et telle est mon histoire, ô roi plein de gloire ! »

Lorsque le roi eut entendu cette histoire du pâtissier, il se mit à rire tellement qu’il se renversa sur son derrière. Mais le bouffon s’écria : « Le cas du kaïem-makam est moins énorme que le mien ! Et cette histoire est moins extraordinaire que mon histoire. » Alors le roi se tourna vers le pâtissier et lui dit : « Puisqu’ainsi le juge l’offensé, je ne puis t’accorder, ô crapule, que la grâce d’un seul testicule. » Et le bouffon, qui triomphait et se vengeait de la sorte, dit sentencieusement : « C’est le juste châtiment et la férule des crapules qui manipulent et copulent le monticule d’une mule qui cumule sans scrupule pour faire boucher son cul. » Puis il ajouta : « Ô roi du temps, accorde-lui, tout de même, la grâce du second testicule ! »

Et, à ce moment, s’avança le second fornicateur, qui était le marchand de légumes ; et il embrassa la terre entre les mains du sultan, et dit : « Ô grand roi, ô le plus généreux des rois, m’accorderas-tu la grâce de ce que tu sais, si tu es émerveillé de mon histoire ? » Et le roi se tourna vers le bouffon, qui donna par signes son consentement. Et le roi dit au marchand de légumes : « Si elle est merveilleuse, je t’accorderai ce que tu demandes ! »

Alors le marchand de légumes, qui avait passé pour Khizr le prophète vert, dit :

HISTOIRE RACONTÉE PAR LE MARCHAND DE LÉGUMES

« Il est raconté, ô roi du temps, qu’il y avait un homme qui était astronome, de son métier, et qui savait lire sur les visages et deviner les pensées par la physionomie. Et cet astronome avait une épouse qui était d’une insigne beauté et d’un charme singulier. Et cette épouse était toujours et partout derrière lui à vanter ses propres vertus et à faire parade de ses mérites, disant : « Ô homme, il n’y a point parmi le sexe ma pareille en pureté, en noblesse de sentiments et en chasteté. » Et l’astronome, qui était un grand physionomiste, ne douta point de ses paroles, tant, en effet, son visage reflétait de candeur et d’innocence. Et il se disait : « Ouallahi, il n’y a pas d’homme qui ait une épouse comparable à mon épouse, ce flacon de toutes les vertus. » Et il allait partout proclamant les mérites de son épouse, et chantant ses louanges, et s’émerveillant de sa tenue et de sa décence, alors que la vraie décence eût été, pour lui, de ne jamais parler de son harem devant les étrangers. Mais les savants, ô mon seigneur, et les astronomes en particulier, ne suivent pas les usages de tout le monde. C’est pourquoi les aventures qui leur arrivent ne sont pas les aventures de tout le monde.

Et donc, un jour, comme il vantait, selon son habitude, les vertus de son épouse, devant une assemblée de personnes étrangères, un homme se leva qui lui dit : « Tu n’es qu’un menteur, ô un tel ! » Et l’astronome devint bien jaune de teint, et, d’une voix agitée par la colère, il demanda : « Et quelle est la preuve de mon mensonge ? » Il dit : « Tu es un menteur ou bien un imbécile, car ta femme n’est qu’une prostituée ! » En entendant cette injure suprême, l’astronome se jeta sur l’homme, pour l’étrangler et lui sucer le sang. Mais les assistants les séparèrent et dirent à l’astronome : « Si celui-ci ne prouve pas son dire, nous te l’abandonnerons pour que tu suces son sang. » Et l’insulteur dit : « Ô homme, lève-toi donc, et va annoncer à ton épouse, la vertueuse, que tu vas t’absenter pour quatre jours. Et fais-lui tes adieux, et sors de ta maison, et cache-toi dans un endroit d’où tu pourras tout voir sans être vu. Et tu verras ce que tu verras. Ouassalam ! » Et les assistants dirent : « Oui, par Allah ! contrôle de la sorte ses paroles. Et si elles sont fausses, tu suceras son sang. »

Alors l’astronome, la barbe tremblante de colère et d’émotion, alla trouver son épouse la vertueuse, et lui dit : « Ô femme, lève-toi et prépare-moi les provisions pour un voyage que je vais faire, et qui me laissera absent pour quatre jours ou peut-être six. » Et l’épouse s’écria : « Ô mon maître, tu veux donc jeter mon âme dans la désolation, et me faire dépérir de chagrin ? Pourquoi ne me prendrais-tu pas plutôt avec toi, pour que je voyage avec toi, et te serve, et te soigne en route si tu es fatigué ou indisposé ? Et pourquoi m’abandonner seule ici avec la cuisante douleur de ton absence ? » Et l’astronome, ayant entendu ces paroles, se dit : « Par Allah ! mon épouse n’a pas sa seconde parmi les élues de l’espèce féminine. » Et il répondit à son épouse : « Ô lumière de l’œil, toi ne te chagrine pas à cause de cette absence qui ne doit durer que quatre jours ou peut-être six. Et ne songe qu’à te soigner et à te bien porter. » Et l’épouse se mit à pleurer et à gémir, en disant : « Oh, que je souffre ! oh, que je suis malheureuse, et abandonnée, et peu aimée ! » Et l’astronome s’essaya du mieux qu’il put à la calmer, lui disant : « Calme ton âme, et rafraîchis tes yeux. Je t’apporterai, à mon retour, de beaux cadeaux de retour ! » Et, la laissant dans les larmes de la désolation, évanouie entre les bras des négresses, il s’en alla en sa voie.

Mais, au bout de deux heures, il revint sur ses pas, et entra doucement par la petite porte du jardin, et alla se poster à un endroit qu’il connaissait, et d’où il pouvait tout voir dans la maison sans être vu…

À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA HUIT CENT CINQUANTIÈME NUIT

Elle dit :

… à un endroit qu’il connaissait et d’où il pouvait tout voir dans la maison sans être vu.

Et il n’y avait pas une heure de temps qu’il était dans sa cachette, que voici ! Il vit entrer un homme qu’il reconnut aussitôt pour le vendeur de cannes à sucre, établi en face de sa maison. Et il tenait à la main une canne à sucre de choix. Et il vit, au même moment, son épouse venir au-devant de lui, en se balançant, et lui dire, en riant : « C’est là tout ce que tu m’apportes en fait de cannes à sucre, ô père des cannes à sucre ? » Et l’homme dit : « Ô ma maîtresse, la canne à sucre que tu vois n’est rien, comparée à celle que tu ne vois pas ! » Et elle lui dit : « Donne ! donne ! » Et il dit : « Voici ! voici ! » Puis il ajouta : « Oui, mais où est l’entremetteur de mon cul, ton mari l’astronome ? » Elle dit : « Qu’Allah lui casse les jambes et les bras ! Il est parti pour un voyage de quatre jours ou peut-être six ! Puisse-t-il être enterré sous la chute d’un minaret ! » Et ils se mirent tous deux à rire ensemble. Et l’homme sortit sa canne à sucre et la donna à l’adolescente qui sut l’éplucher et la presser et en faire ce qu’on fait, en pareil cas, de toutes les cannes à sucre de cette espèce-là. Et il l’embrassa, et elle l’embrassa, et il l’accola, et elle aussi l’accola, et il la chargea d’une charge pesante et sans merci. Et il se réjouit de ses charmes, jusqu’à ce qu’il en eût pris son plein. Alors il la quitta et s’en alla en sa voie.

Tout cela ! Et l’astronome voyait et entendait. Et voici qu’au bout de quelques instants, il vit entrer un second homme qu’il reconnut pour le marchand de volailles du quartier. Et l’adolescente vint au-devant de lui, en faisant mouvoir ses hanches, et lui dit : « Le salam sur toi, ô père des volailles, que m’apportes-tu aujourd’hui ? » Il répondit : « Un coquelet, ô ma maîtresse, qui est un excellent sujet, coquet et grassouillet, tout jeunet et guilleret, solide sur ses jarrets, et coiffé d’un rouge bonnet orné d’un beau toupet, qui n’a pas son pareil parmi les poulets, et que je t’offre, si tu me le permets ! » Et l’adolescente dit : « Je permets ! je permets ! » Il dit : « Je le mets ! je le mets ! » Et ils firent exactement, ô mon seigneur, avec le coquelet du marchand de volailles, ce qui avait eu lieu avec la canne à sucre des batailles. Après quoi l’homme se leva, et se secoua, et s’en alla en sa voie.

Tout cela ! Et l’astronome voyait et entendait. Et voici qu’au bout de quelques instants entra un homme qu’il reconnut aussitôt pour le chef des âniers du quartier. Et l’adolescente courut à lui, et l’accola, en lui disant : « Qu’apportes-tu aujourd’hui à ta cane, ô père des ânes ? » Il dit : « Une banane, ô ma maîtresse, une banane ! » Elle dit, riant : « Qu’Allah te damne, ô gros crâne ! Où est cette banane ? » Il dit : « Ô sultane, ô douée de peau tendre et diaphane, je l’ai reçue de mon père, cette banane, quand il était conducteur de caravane, et c’est mon seul héritage avec ma cabane ! » Elle dit : « Je ne vois, dans ta main, que ta canne de conducteur d’ânes ! Où est la banane ? » Il dit : « C’est un fruit, ô sultane, qui craint l’œil des profanes, et qu’on cache de peur qu’il ne se fane. Mais le voici qui plane ! le voici qui plane ! »

Tout cela ! Mais avant que fût mangée la banane, ô mon seigneur, l’astronome, qui avait tout vu et entendu, poussa un grand cri et tomba, corps sans vie ! Que la miséricorde d’Allah soit sur lui ! Et l’adolescente, qui préférait la banane à la canne à sucre et au poulet, se maria, après le temps licite, avec le chef des âniers de son quartier.

Et telle est mon histoire, ô roi plein de gloire ! »

— Et le roi, en entendant cette histoire du marchand de légumes, se trémoussa d’aise et se convulsa de contentement. Et il dit à son bouffon : « Cette histoire, ô père de la sagesse, est plus énorme que ton histoire. Et il nous faut accorder à ce marchand de légumes la grâce de ses deux testicules. » Et il dit au bonhomme : « Et maintenant recule ! »

Et le marchand recula au milieu du rang de ses compagnons, et le troisième fornicateur s’avança, qui était le boucher pour la viande de mouton. Et il demanda la même faveur, et le sultan, dans sa justice, ne put la lui refuser, mais toujours aux mêmes conditions.

Alors le boucher, qui avait été Iskandar aux deux cornes, dit :

HISTOIRE RACONTÉE PAR LE BOUCHER

« Il y avait un homme au Caire, et cet homme avait une épouse avantageusement connue pour sa gentillesse, son bon caractère, sa légèreté de sang, son obéissance et sa crainte du Seigneur. Et elle avait dans sa maison une paire d’oies dodues et lourdes de délicieuse graisse ; et elle avait également, mais tout au fond de sa ruse et de sa maison, un amant dont elle était folle tout à fait.

Et donc, cet amant vint un jour lui faire une visite en cachette, et il vit devant elle les deux merveilleuses oies ; et du coup son appétit s’alluma sur elles ; et il dit à la femme : « Ô une telle, tu devrais bien nous cuisiner ces deux oies, et nous les farcir de la plus excellente manière, afin que nous puissions en réjouir notre gosier. Car mon âme souhaite ardemment la chair des oies, aujourd’hui. » Et elle répondit : « Cela est vraiment aisé ; et satisfaire tes envies est mon plaisir. Et par ta vie, ô un tel, je vais égorger les deux oies et les farcir ; et je te les donnerai toutes deux ; et tu les prendras et les emporteras chez toi, et les mangeras en toutes délices et bonté sur ton cœur. Et, de cette manière, cet entremetteur de malheur, mon époux, ne pourra en connaître ni le goût ni l’odeur ! » Il demanda : « Et comment feras-tu ? » Elle répondit : « Je servirai à son intention un tour de ma façon, qui lui entrera dans la cervelle ; et je te donnerai les deux oies ; car nul n’est aussi chéri que toi, ô lumière de mes yeux ! Et ainsi cet entremetteur ne connaîtra ni le goût des oies ni leur odeur. » Et, là-dessus, ils s’accolèrent mutuellement. Et, en attendant d’avoir les oies, l’adolescent s’en alla en sa voie. Et voilà pour lui.

Mais pour ce qui est de l’adolescente, lorsque, vers le coucher du soleil, son mari fut rentré de son travail, elle lui dit : « En vérité, ô homme, comment peux-tu prétendre à ce titre d’homme, quand tu es tellement dénué de la vertu qui fait les hommes vraiment dignes de ce nom, la générosité ? As-tu, en effet, jamais invité quelqu’un dans ta maison, et m’as-tu jamais dit, un jour d’entre les jours : « Ô femme, j’ai aujourd’hui un hôte dans la maison ? » Et t’es-tu jamais dit à toi-même : « Les gens finiront, si je continue à vivre avec une telle avarice, par déclarer que je suis un misérable ignorant des voies de l’hospitalité. » Et l’homme répondit : « Ô femme, rien n’est plus facile à réparer que ce retard ! Et demain, – inschallah ! – je t’achèterai de la viande d’agneau et du riz ; et tu cuisineras quelque chose d’excellent pour le dîner ou pour le souper, à ton choix, afin que je puisse inviter au repas quelqu’un de mes amis intimes. » Et elle dit : « Non, par Allah, ô homme ! Je préfère, au lieu de la viande en question, que tu m’achètes du hachis de viande, afin que je puisse en faire une farce, qui me servira à farcir nos deux oies, une fois que tu me les auras égorgées. Et je les rôtirai. Car rien n’est aussi savoureux que les oies farcies et rôties, et rien ne peut mieux que les oies blanchir le visage de l’hôte devant son invité. » Et il répondit : « Sur ma tête et sur mon œil ! Qu’il en soit ainsi ! »

Et donc, le lendemain à l’aube, l’homme égorgea les deux oies dodues, et alla acheter un ratl de hachis de viande, et un ratl de riz, et une once d’épices chaudes et d’autres assaisonnements. Et il porta le tout à la maison, et dit à son épouse : « Tâche de tenir les oies rôties prêtes pour midi, car c’est l’heure où je viendrai avec mes invités. » Et il s’en alla en sa voie.

Alors elle se leva, et dépluma les oies, et les nettoya, et les farcit d’une farce merveilleuse composée de hachis de viande, de riz, de pistaches, d’amandes, de raisins, de pignons et d’épices fines, et en surveilla la cuisson jusqu’à ce qu’elle fût parfaitement à point. Et elle envoya sa petite négresse appeler l’adolescent, son bien-aimé, qui se hâta d’accourir. Et elle l’accola, et il l’accola, et après qu’ils se furent dulcifiés et satisfaits mutuellement, elle lui remit les deux délicieuses oies en leur entier, contenant et contenu. Et il les prit et s’en alla en sa voie. Et voilà pour lui, définitivement…

À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA HUIT CENT CINQUANTE ET UNIÈME NUIT

Elle dit :

… elle lui remit les deux délicieuses oies en leur entier, contenant et contenu. Et il les prit et s’en alla en sa voie. Et voilà pour lui, définitivement.

Quant à l’époux de l’adolescente, il ne manqua pas d’être exact à l’heure. Et, à midi, il arriva chez lui, accompagné d’un ami, et frappa à la porte. Et elle se leva, et alla leur ouvrir, et les invita à entrer, et les reçut avec cordialité. Puis elle prit à part son mari et lui dit : « Nous tuons les deux oies, les deux à la fois, et tu n’amènes qu’un homme avec toi ? Mais quatre invités pourraient encore venir pour faire honneur à ma cuisine. Allons, sors et va vite chercher encore deux de tes amis, ou même trois, pour manger les oies. Et l’homme sortit docilement pour faire ce qu’elle lui ordonnait.

Alors la femme alla trouver l’invité, et l’aborda avec un visage retourné, et lui dit d’une voix tremblante d’émotion : « Ô ! hélas sur toi ! Tu es perdu sans recours ! Par Allah ! tu dois n’avoir pas d’enfants ni de famille pour te jeter ainsi, tête baissée, vers une mort certaine ! » Et l’invité, ayant entendu ces paroles, sentit la terreur l’envahir et s’enfoncer profondément dans son cœur. Et il demanda : « Qu’y a-t-il donc, ô femme de bien ? Et quel est le terrible malheur qui me menace dans ta maison ? » Et elle répondit : « Par Allah ! je ne puis garder le secret ! Sache donc que mon mari a à se plaindre gravement de ta conduite à son égard, et qu’il ne t’a amené ici que dans l’intention de te dépouiller de tes testicules, et de te réduire à la condition d’eunuque châtré. Et, après cela, que tu meures ou que tu vives, hélas et pitié sur toi ! » Et elle ajouta : « Mon mari est allé chercher deux de ses amis, pour l’aider dans ta castration ? »

En entendant cette révélation de l’adolescente, l’invité se leva à l’heure et à l’instant, et sauta dans la rue, et livra ses jambes au vent.

Et, au même moment, entra le mari, accompagné de deux amis, cette fois. Et l’adolescente l’accueillit, en s’écriant : « Ô mon émoi, ô mon émoi ! les oies ! les oies ! » Et il demanda : « Par Allah, qu’y a-t-il, et pourquoi ? pourquoi ? » Elle dit : « Ô mon désarroi ! Ô mon émoi ! ah ! malheur à moi ! les oies ! les oies ! » Il demanda : « Hé, qu’ont-elles donc les oies ? Par Allah, tais-toi, et tiens ton gosier coi, et dis-moi ce qu’elles ont, tes oies ! Que je les voie, que je les voie ! » Elle dit : « Alors vois ! vois ! par là, par là ! ton hôte les emporta comme une proie, et s’en alla par la fenêtre, en sa voie ! » Et elle ajouta : « Et maintenant, festoie ! festoie ! »

À ces paroles de son épouse, l’homme sortit en toute hâte dans la rue, et vit son premier invité qui courait à toutes jambes, la tunique entre les dents. Et il lui cria : « Par Allah sur toi ! reviens, reviens, et je ne t’enlèverai pas le tout ! Reviens, et, par Allah, je ne te prendrai que la moitié ! » – Il voulait dire, par là, ô roi du temps, qu’il ne prendrait qu’une oie, et lui laisserait la seconde oie. – Mais, en l’entendant crier de la sorte, le fugitif, persuadé qu’on ne le rappelait que pour lui enlever un œuf au lieu des deux, s’écria, en continuant à fuir : « M’enlever un œuf ? c’est loin de ta langue de bœuf ! Cours donc après moi, si tu veux me frustrer d’un de mes œufs ! »

Et telle est mon histoire, ô roi plein de gloire ! »

Et le roi, ayant entendu cette histoire du boucher, faillit s’évanouir de rire. Après quoi, il se tourna vers le bouffon, et lui demanda : « Faut-il, à celui-là, lui enlever un de ses œufs, ou bien tous les deux ? » Et le bouffon dit : « Laissons-lui ses œufs, car les lui enlever serait peu. Et ce n’est pas mon vœu. » Et le sultan dit à l’homme : « Retire-toi de devant nos yeux ! »

Et, l’homme s’étant retiré dans le rang de ses compagnons, s’avança le quatrième fornicateur, qui supplia le sultan de lui accorder la même faveur avec la même condition. Et, le sultan lui ayant donné son consentement, le quatrième fornicateur qui était le chef-clarinette, celui-là même qui avait passé pour l’ange Israfil, dit :

HISTOIRE RACONTÉE PAR LE CHEF-CLARINETTE

« Il est raconté qu’il y avait dans une ville d’entre les villes d’Égypte un homme déjà âgé qui avait un fils pubère, gaillard fainéant et sournois, qui ne pensait, du matin au soir, qu’à faire fructifier l’héritage de son père. Et cet homme âgé, père du jeune gaillard, avait dans sa maison, malgré son grand âge, une épouse de quinze ans, qui était belle à la perfection. Et le fils ne cessait de tourner autour de l’épouse de son père, dans l’intention de lui enseigner la véritable résistance du fer, et sa différence d’avec la cire molle. Et le père, qui savait que son fils était un garnement de la pire espèce, ne savait comment faire pour mettre sa jeune épouse à l’abri de ses entreprises. Et il finit par trouver que le moyen le plus sûr de garantie était, pour lui, de prendre une seconde épouse sur la première, de façon qu’ayant deux femmes l’une à côté de l’autre, il pût les sauvegarder l’une par l’autre, et les faire se prémunir mutuellement contre les embûches de son fils. Et il choisit une seconde épouse, plus belle et plus jeune encore, et la mit avec la première. Et il cohabita avec chacune d’elles, alternativement.

Or, le jeune gaillard, ayant compris l’expédient de son père, se dit : « Hé, par Allah ! j’aurai la bouchée double, maintenant. » Mais il lui était bien difficile de réaliser son projet ; car le père, chaque fois qu’il était obligé de sortir, avait pris l’habitude de dire à ses deux jeunes épouses : « Gardez-vous bien contre les tentatives de mon fils, ce garnement. Car c’est un débauché insigne qui trouble ma vie, et qui m’a déjà forcé à divorcer d’avec trois épouses, avant vous autres. Prenez garde ! prenez garde ! » Et les deux adolescentes répondaient : « Ouallahi, si jamais il tentait le moindre geste sur nous, ou s’il nous disait la moindre parole inconvenante, nous lui claquerions la figure avec nos babouches ! » Et le vieux insistait, disant : « Prenez garde ! prenez garde ! » Et elles répondaient : « Nous sommes sur nos gardes ! nous sommes sur nos gardes ! » Et le garnement se disait : « Par Allah, nous verrons bien si elles me claqueront la figure avec leurs babouches, nous verrons bien ! »

Or, un jour, la provision de blé de la maison étant épuisée, le vieux dit à son fils : « Allons au marché du blé, en acheter un sac ou deux. » Et ils sortirent ensemble, le père marchant devant son fils. Et les deux épouses, pour les voir partir, montèrent sur la terrasse de la maison.

Or, en route, le vieux s’aperçut qu’il n’avait pas pris avec lui ses babouches, qu’il avait l’habitude de tenir à la main en chemin, ou de suspendre sur ses épaules. Et il dit à son fils : « Retourne vite à la maison me les chercher. » Et le gaillard retourna tout d’une haleine à la maison, et, ayant aperçu les deux adolescentes, épouses de son père, assises sur la terrasse, il leur cria d’en bas : « Mon père m’envoie vers vous autres, chargé d’une commission ! » Elles demandèrent : « Et laquelle ? » Il dit : « Il m’a ordonné de revenir ici, et de monter vous embrasser autant que je veux, toutes les deux, toutes les deux ! » Et elles répondirent : « Que dis-tu là, ô chien ? Par Allah ! ton père n’a jamais pu te charger d’une telle mission ; et tu mens, ô garnement de la pire espèce, ô cochon ! » Il dit : « Ouallahi, je ne mens pas ! » Et il ajouta : « Et je vais vous prouver que je ne mens pas ! » Et, de toute sa voix, il cria à son père, qui était loin : « Ô mon père, ô mon père ! une seulement, ou bien les deux ? une seulement, ou bien les deux ? » Et le vieux répondit, de toute sa voix : « Les deux, ô débauché, les deux à la fois ! Et qu’Allah te maudisse ! » Or, ô mon seigneur le sultan, le vieux voulait signifier par là à son fils qu’il eût à lui apporter les deux babouches, et non à embrasser ses deux épouses.

En entendant cette réponse de leur époux, les deux adolescentes se dirent l’une à l’autre : « Le gaillard n’a pas menti ! Laissons-le donc faire avec nous ce que son père lui a commandé de faire. »

Et c’est ainsi, ô mon seigneur le sultan, que, grâce à cette ruse des babouches, le gaillard put monter auprès des deux mouches, et avoir avec elles une extraordinaire escarmouche. Après quoi, il porta à son père les babouches. Et les deux adolescentes, depuis ce moment-là, ne cessèrent de vouloir l’embrasser sur la bouche, en lui disant : « Couche ! couche ! » Et les yeux du vieux ne virent rien, car ils étaient louches.

Et telle est mon histoire, ô roi plein de gloire ! »

— Lorsque le roi eut entendu cette histoire de son chef-clarinette, il fut à la limite de la jubilation, et lui accorda la grâce plénière qu’il demandait pour ses testicules. Puis il congédia les quatre fornicateurs, en leur disant : « Embrassez d’abord la main de mon fidèle serviteur, que vous avez trompé, et demandez-lui pardon ! » Et ils répondirent par l’ouïe et l’obéissance, et se réconcilièrent avec le bouffon, et vécurent, depuis lors, avec lui dans les meilleurs termes. Et lui également. »

— Mais, continua Schahrazade, l’histoire de la malice des épouses, ô Roi fortuné, est si longue, que je préfère te raconter tout de suite la merveilleuse HISTOIRE D’ALI BABA ET DES QUARANTE VOLEURS.

HISTOIRE D’ALI BABA ET DES QUARANTE VOLEURS

Et Schahrazade dit au roi Schahriar :

Il m’est revenu, ô Roi fortuné, qu’il y avait, en les années d’il y a très longtemps et les jours du passé reculé, dans une ville d’entre les villes de la Perse, deux frères dont l’un se nommait Kassim et l’autre Ali Baba. – Exalté soit Celui devant qui s’effacent tous les noms, surnoms et prénoms, et qui voit les âmes dans leur nudité et les consciences dans leur profondeur, le Très-Haut, le Maître des destinées ! Amîn !

Et ensuite !

Lorsque le père de Kassim et d’Ali Baba, qui était un très pauvre homme du commun, eut trépassé dans la miséricorde de son Seigneur, les deux frères se partagèrent en toute équité de partage le peu qui leur était échu en héritage ; mais ils ne tardèrent pas à manger le maigre fourrage qui était tout leur apanage, et se trouvèrent, du jour au lendemain, sans pain ni fromage, et bien allongés quant à leur nez et à leur visage. Et voilà ce que c’est que d’être sot dans le jeune âge et d’oublier les conseils des sages !

Mais bientôt l’aîné, qui était Kassim, se voyant en train de fondre d’inanition dans sa peau, se mit en quête d’une situation lucrative. Et, comme il était avisé et plein de rouerie, il ne tarda pas à faire la connaissance d’une entremetteuse – éloigné soit le Malin – qui, après avoir mis à l’épreuve ses facultés de monteur et ses vertus de coq sauteur et sa puissance de copulateur, le maria à une adolescente qui avait bon gîte, bon pain et muscles parfaits, et qui était une excellente chose, tout à fait. Béni soit le Rétributeur ! Et il eut, de la sorte, outre la jouissance de son épouse, une boutique bien garnie dans le centre du souk des marchands. Car telle était la destinée écrite sur son front, dès sa naissance. Et voilà pour lui !

Quant au second, qui était Ali Baba, voici ! Comme, de sa nature, il était dénué d’ambition, avait des goûts modestes, se contentait de peu et n’avait point l’œil vide, il se fit coupeur de bois, et se mit à mener une vie de pauvreté et de labeur. Mais il sut, malgré tout, vivre avec tant d’économie, grâce aux leçons de la dure expérience, qu’il put mettre de côté quelque argent qu’il employa sagement à s’acheter un âne, puis deux ânes, puis trois ânes. Et il se mit à les conduire tous les jours avec lui dans la forêt, et à les charger des bûches et des fagots qu’il était auparavant obligé de porter sur son dos.

Or, devenu de la sorte propriétaire de trois ânes, Ali Baba inspira une telle confiance aux gens de sa corporation, tous de pauvres bûcherons, que l’un d’eux se fit un honneur de lui offrir sa fille en mariage. Et les trois ânes d’Ali Baba furent inscrits sur le contrat, devant le kâdi et les témoins, comme toute dot et tout douaire de la jeune fille, qui, d’ailleurs, n’apportait dans la maison de son époux aucun trousseau ni rien de semblable, vu qu’elle était une fille de pauvres. Mais la pauvreté et la richesse ne durent qu’un temps, alors qu’Allah l’Exalté est l’éternel Vivant.

Et Ali Baba, grâce à la bénédiction, eut de son épouse, la fille des bûcherons, des enfants comme des lunes, qui bénissaient leur Créateur. Et il vivait modestement dans l’honnêteté avec toute sa famille, du produit de la vente en ville de ses bûches et fagots, ne souhaitant de son Créateur rien de plus que ce simple bonheur tranquille.

Or, un jour d’entre les jours, comme Ali Baba était occupé à abattre du bois dans un fourré vierge de coups de hache, alors que ses trois ânes, attendant leur charge habituelle, se prélassaient en paissant et en pétant non loin de là, le coup de la destinée se fit entendre pour Ali Baba dans la forêt. Mais Ali Baba ne s’en doutait pas qui croyait que sa destinée suivait son cours depuis des ans !

Ce fut d’abord un bruit sourd, dans le loin, qui se rapprocha rapidement, pour devenir distinct à l’oreille sur le sol, comme un galop multiplié et grandissant. Et Ali Baba, homme paisible et détestant les aventures et les complication, se sentit bien effrayé de se trouver seul avec ses trois ânes pour tous compagnons, dans cette solitude. Et sa prudence lui conseilla de grimper sans retard au haut d’un grand et gros arbre qui s’élevait au sommet d’un petit monticule et qui dominait toute la forêt. Et il put, ainsi posté et caché entre les branches, examiner quelle pouvait bien être l’affaire.

Or, il fit bien !

Car il était à peine là, qu’il aperçut une troupe de cavaliers armés terriblement qui, d’un bon train, s’avançaient du côté où il se trouvait. Et à leur mine noire, à leurs yeux de cuivre neuf et à leurs barbes séparées férocement par le milieu en deux ailes de corbeau de proie, il ne douta pas qu’ils ne fussent des brigands voleurs, coupeurs de routes, de la plus détestable espèce.

Ce en quoi Ali Baba ne se trompait pas.

Quand donc ils furent tout près du monticule rocheux où Ali Baba, invisible mais voyant, était perché, ils mirent pied à terre sur un signe de leur chef, un géant, débridèrent leurs chevaux, leur passèrent au cou, à chacun, un sac à fourrage plein d’orge, qui était placé sur la croupe, derrière la selle, et les attachèrent par le licou aux arbres avoisinants. Après quoi ils défirent les bissacs, et les chargèrent sur leurs propres épaules. Et comme ces bissacs étaient très lourds, les brigands marchaient courbés sous leur poids.

Et tous défilèrent en bon ordre au-dessous d’Ali Baba, qui put aisément les compter et trouver qu’ils étaient au nombre de quarante : pas un de plus, pas un de moins…

À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA HUIT CENT CINQUANTE-DEUXIÈME NUIT

Elle dit :

… au nombre de quarante : pas un de plus, pas un de moins.

Et ils arrivèrent, ainsi chargés, au pied d’un grand rocher qui était à la base du monticule, et s’arrêtèrent en file bien ordonnée. Et leur chef, qui était en tête de file, déposa un instant son lourd bissac sur le sol, se redressa de toute sa taille face au rocher et, d’une voix retentissante, s’adressant à quelqu’un ou à quelque chose d’invisible à tous les regards, il s’écria :

« Sésame, ouvre-toi ! »

Et aussitôt le rocher s’entrouvrit largement.

Alors le chef des brigands voleurs s’écarta un peu, pour laisser d’abord ses hommes passer devant lui. Et quand ils furent tous entrés, il rechargea son bissac sur son dos, et pénétra le dernier.

Puis il s’écria d’une voix de commandement sans réplique :

« Sésame, referme-toi ! »

Et le rocher se referma en se scellant, comme si jamais la sorcellerie du brigand ne l’avait divisé, par la vertu de la formule magique.

À cette vue, Ali Baba s’étonna en son âme prodigieusement, et se dit : « Pourvu que, par leur science de la sorcellerie, ils ne découvrent pas ma retraite et ne fassent alors entrer ma longueur dans ma largeur ! » Et il se garda bien de faire le moindre mouvement, malgré toute l’inquiétude qui le travaillait au sujet de ses ânes, qui continuaient à s’ébattre librement dans le fourré.

Quant aux quarante voleurs, après un séjour assez prolongé dans la caverne où Ali Baba les avait vus s’engouffrer, ils donnèrent quelque signe de leur réapparition par un bruit souterrain semblable à quelque tonnerre lointain. Et le rocher finit enfin par se rouvrir et laisser sortir les quarante, avec leur chef en tête, et tenant à la main leurs bissacs vides. Et chacun d’eux retourna à son cheval, le re-brida, et sauta dessus, après avoir fixé le bissac sur la selle. Et le chef se tourna alors vers l’ouverture de la caverne et prononça à haute voix la formule : « Sésame, referme-toi ! » Et les deux moitiés du rocher se rejoignirent et se soudèrent sans aucune trace de séparation. Et tous reprirent, avec leur mine de goudron et leurs barbes de cochons, le chemin par où ils étaient venus. Et voilà pour eux.

Mais pour ce qui est d’Ali Baba, la prudence, qui lui était échue en partage parmi les dons d’Allah, fit qu’il resta encore dans sa cachette, malgré tout le désir qu’il avait d’aller rejoindre ses ânes. Car il se dit : « Ces terribles brigands voleurs peuvent bien, ayant oublié quelque chose dans leur caverne, revenir sur leurs pas à l’improviste et me surprendre ici même. Et c’est alors, ya Ali Baba, que tu verras ce qu’il en coûte à un pauvre diable comme toi de se mettre sur la route de si puissants seigneurs ! » Donc, ayant ainsi réfléchi, Ali Baba se contenta simplement de suivre de l’œil les redoutables cavaliers jusqu’à ce qu’il les eût perdus de vue. Et ce ne fut que bien longtemps après qu’ils eurent disparu, et que toute la forêt fut rentrée dans un silence rassurant, qu’il se décida enfin à descendre de son arbre, et encore avec mille précautions, et en se retournant à droite et à gauche au fur et à mesure qu’il quittait une branche élevée pour une branche plus basse.

Lorsqu’il fut à terre, Ali Baba s’avança vers le rocher en question, mais tout doucement et sur la pointe des pieds, en retenant sa respiration. Et il aurait bien voulu auparavant aller revoir ses ânes et se tranquilliser à leur sujet, vu qu’ils étaient toute sa fortune et le pain de ses enfants, mais une curiosité sans précédent s’était allumée dans son cœur de tout ce qu’il avait vu et entendu du haut de son arbre. Et d’ailleurs c’était sa destinée qui le poussait invinciblement vers cette aventure-là.

Or, arrivé devant le rocher, Ali Baba l’inspecta de haut en bas, et le trouva lisse et sans une anfractuosité où aurait pu se glisser la pointe d’une aiguille. Et il se dit : « C’est pourtant là-dedans que sont entrés les quarante, et c’est bien avec mon propre œil que je les ai vus disparaître là-dedans ! Ya Allah ! Quelle subtilité ! Et qui sait ce qu’ils sont entrés faire dans cette caverne défendue par toutes sortes de talismans dont j’ignore le premier mot ! » Puis il pensa : « Par Allah ! j’ai pourtant bien retenu la formule d’ouverture et la formule de fermeture ! Si je les essayais un peu, pour voir seulement si dans ma bouche elles ont la même vertu que dans la bouche de cet effrayant bandit géant ! »

Et, oubliant toute sa pusillanimité ancienne, et poussé par la voix de sa destinée, Ali Baba le bûcheron se tourna vers le rocher et dit :

« Sésame, ouvre-toi ! »

Et bien que les trois mots magiques eussent été prononcés d’une voix mal assurée, le rocher se sépara et s’ouvrit largement. Et Ali Baba, dans une épouvante extrême, eut bien voulu tourner le dos à tout cela et livrer ses jambes au vent, mais la force de sa destinée l’immobilisa devant l’ouverture et le força à regarder. Et, au lieu de voir là dedans une caverne de ténèbres et d’horreur, il fut à la limite de la surprise en voyant s’ouvrir devant lui une large galerie, qui donnait de plain-pied sur une salle spacieuse creusée en voûte à même la pierre, et recevant largement la lumière par des ouvertures angulaires ménagées dans le haut. Si bien qu’il se décida à mettre un pied devant l’autre, et à pénétrer dans ce lieu qui, à première vue, n’avait rien de particulièrement terrifiant. Il prononça donc la formule propitiatoire : « Au nom d’Allah le Clément, le Miséricordieux ! » qui acheva de le réconforter, et s’avança sans trop trembler jusque dans la salle voûtée. Et dès qu’il y fut arrivé, il vit les deux moitiés du rocher se rejoindre sans bruit et boucher complètement l’ouverture : ce qui ne laissa pas de l’inquiéter, malgré tout, vu que la constance dans le courage n’était pas son fort. Toutefois il pensa qu’il pourrait désormais, grâce à la formule magique, faire s’ouvrir d’elles-mêmes devant lui toutes les portes. Et il se laissa alors aller à regarder en toute tranquillité ce qui s’offrait devant ses yeux.

Et il vit, tout le long des murs, s’étageant jusqu’à la voûte, des piles et des piles de riches marchandises, et des ballots d’étoffes de soie et de brocart, et des sacs de provisions de bouche, et de grands coffres remplis jusqu’aux bords d’argent monnayé, et d’autres pleins d’argent en lingots, et d’autres remplis de dinars d’or et de lingots d’or par rangées alternées. Et, comme si tous ces coffres et tous ces sacs ne suffisaient pas pour contenir les richesses accumulées, le sol était jonché de tas d’or, de bijoux et d’orfèvreries, tant que le pied ne savait où se poser sans se heurter à quelque joaillerie ou se buter à quelque tas de dinars flambants. Et Ali Baba, qui de sa vie n’avait vu la vraie couleur de l’or ni même connu son odeur, s’émerveilla de tout cela à la limite de l’émerveillement. Et à voir ces trésors entassés là, au hasard des fournées, et ces innombrables somptuosités dont les moindres eussent avantageusement orné le palais d’un roi, il se dit qu’il devait y avoir non pas des années mais des siècles que cette grotte servait de dépôt, en même temps que de refuge, à des générations de voleurs fils de voleurs, descendants des pillards de Babylone.

Lorsqu’Ali Baba fut quelque peu revenu de son émerveillement, il se dit : « Par Allah, ya Ali Baba, voici que ta destinée prend un visage blanc, et te transporte d’à côté de tes ânes et de tes fagots au milieu d’un bain d’or comme n’en ont vu que le roi Soleïmân et Iskandar aux deux cornes ! Et du coup tu apprends les formules magiques et te sers de leurs vertus et te fais ouvrir les portes de roc et les fabuleuses cavernes, ô bûcheron béni ! C’est là une grande grâce du Rétributeur, qui te rend ainsi le maître des richesses accumulées par les crimes de générations de voleurs et de bandits. Et si tout cela est arrivé, c’est bien pour que tu puisses être désormais, avec ta famille, à l’abri du besoin, en faisant servir à un bon usage l’or du vol et du pillage ! »

Et, s’étant mis par ce raisonnement en paix avec sa conscience, Ali Baba le pauvre se pencha vers un des sacs à provisions, le vida de son contenu et le remplit rien que de dinars d’or et d’autres pièces en or monnayé, sans s’attacher à l’argent et aux autres objets de prix. Et il chargea le sac sur ses épaules et le porta au bout de la galerie. Puis il revint dans la salle voûtée, et remplit de la même manière un second sac, puis un troisième sac et plusieurs autres sacs, autant qu’il pensait que pouvaient en porter, sans faiblir, ses trois ânes. Et, cela fait, il se tourna vers l’entrée de la caverne et dit : « Sésame, ouvre-toi ! » Et dans l’instant les deux battants de la porte rocheuse s’ouvrirent dans toute leur largeur, et Ali Baba courut rassembler ses ânes et les fit approcher de l’entrée. Et il les chargea des sacs, qu’il prit soin de cacher habilement, en accommodant des branchages par-dessus. Et, quand il eut achevé cette besogne, il prononça la formule de fermeture, et les deux moitiés du rocher se rejoignirent aussitôt.

Alors Ali Baba poussa devant lui ses ânes chargés d’or, en les encourageant d’une voix pleine de respect, et non point en les accablant des malédictions et des injures retentissantes qu’il leur adressait d’ordinaire, quand ils traînaient leurs pieds. Car si Ali Baba, comme tous les conducteurs d’ânes, gratifiait ses bêtes d’appellations telles que : « ô religion du zebb ! » ou « l’histoire de ta sœur ! » ou « fils d’enculé ! » ou « vente d’entremetteuse ! », ce n’était point certes pour les offusquer, car il les aimait à l’égal de ses enfants, c’était simplement pour leur faire entendre raison. Mais cette fois il sentit qu’il ne pouvait, en toute justice, leur appliquer de tels qualificatifs, quand ils portaient sur eux plus d’or qu’il n’y en avait dans la cassette du sultan. Et, sans les bousculer autrement, il reprit avec eux le chemin de la ville…

À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA HUIT CENT CINQUANTE-TROISIÈME NUIT

Elle dit :

… Et, sans les bousculer autrement, il reprit avec eux le chemin de la ville.

Or, en arrivant devant sa maison, Ali Baba trouva la porte fermée en dedans avec le gros loquet en bois, et se dit : « Si j’essayais sur elle la vertu de la formule ? » Et il dit : « Sésame, ouvre-toi ! » Et aussitôt la porte, se séparant d’avec son loquet, s’ouvrit toute grande. Et Ali Baba, sans annoncer autrement son arrivée, pénétra avec ses ânes dans la petite cour de sa maison. Et il dit, en se tournant vers la porte : « Sésame, referme-toi ! » Et la porte, tournant sur elle-même, alla rejoindre sans bruit son loquet. Et Ali Baba fut de la sorte convaincu qu’il était désormais détenteur d’un incomparable secret doué d’une puissance mystérieuse, dont l’acquisition ne lui avait guère coûté d’autre tourment qu’une émotion passagère plutôt due à la mine rébarbative des quarante et à l’aspect farouche de leur chef.

Lorsque l’épouse d’Ali Baba vit les ânes dans la cour et Ali Baba en train de les décharger, elle accourut en frappant ses paumes l’une contre l’autre de surprise, et s’écria : « Ô homme, comment as-tu fait pour ouvrir la porte dont j’avais moi-même fermé le loquet ? Le nom d’Allah sur nous tous ! Et qu’apportes-tu, en ce jour béni, dans ces gros sacs si lourds que je n’ai jamais vus à la maison ? » Et Ali Baba, sans répondre à la première question, dit : « Ces sacs nous viennent d’Allah, ô femme. Mais toi, viens m’aider à les porter dans la maison, au lieu de me tourmenter de questions sur les portes et les loquets. » Et l’épouse d’Ali Baba, comprimant sa curiosité, vint l’aider à charger les sacs sur son dos et à les porter, l’un après l’autre, à l’intérieur de la maison. Et comme elle les palpait chaque fois, elle sentit qu’ils contenaient de la monnaie, et pensa que cette monnaie devait être de la vieille monnaie de cuivre ou quelque chose d’approchant. Et cette découverte, quoique fort incomplète et bien au-dessous de la réalité, jeta son esprit dans une grande inquiétude. Et elle finit par se persuader que son époux avait dû s’associer à des voleurs ou autres gens semblables, sinon comment s’expliquer la présence de tant de sacs pesants de monnaie ? Aussi, quand tous les sacs furent portés à l’intérieur, elle ne put davantage se retenir, et, éclatant soudain, elle se mit à se frapper les joues de ses deux mains, et à se déchirer les habits, en s’écriant : « Ô notre calamité ! Ô perte sans recours de nos enfants ! Ô potence ! »

En entendant les cris et les lamentations de son épouse, Ali Baba fut à la limite de l’indignation et lui cria : « Potence dans ton œil, ô maudite ! Qu’as-tu à ululer ainsi de travers ? Et pourquoi veux-tu attirer sur nos têtes le châtiment des voleurs ? » Elle dit : « Le malheur va entrer dans la maison avec ces sacs de monnaie, ô fils de l’oncle. Par ma vie sur toi, hâte-toi de les remettre sur le dos des ânes et de les transporter loin d’ici. Car mon cœur n’est pas tranquille de les savoir dans notre maison ! » Il répondit : « Allah confonde les femmes dénuées de jugement ! Je vois bien, ô fille de l’oncle, que tu t’imagines que j’ai volé ces sacs ! Eh bien, détrompe-toi et rafraîchis tes yeux, car ils nous viennent du Rétributeur, qui m’a fait rencontrer ma destinée aujourd’hui dans la forêt. D’ailleurs je vais te raconter comment s’est faite cette rencontre, mais pas avant que j’aie vidé ces sacs, pour t’en montrer le contenu. »

Et Ali Baba, prenant les sacs par un bout, les vida, l’un après l’autre, sur la natte. Et des masses d’or s’écroulèrent sonores, en lançant des feux par milliers dans la pauvre chambre du bûcheron. Et Ali Baba, triomphant de voir sa femme éblouie de ce spectacle, s’assit sur le tas d’or, ramena ses jambes sous lui, et dit : « Écoute-moi maintenant, ô femme ! » Et il lui fit le récit de son aventure depuis le commencement jusqu’à la fin, sans omettre un détail. Mais il n’y a point d’utilité à la répéter.

Lorsque l’épouse d’Ali Baba eut entendu le récit de l’aventure, elle sentit l’épouvante faire place dans son cœur à une grande joie, et elle se dilata et s’épanouit, et dit : « Ô jour de lait, ô jour de blancheur ! Louanges à Allah qui a fait entrer dans notre demeure les biens mal acquis de ces quarante bandits coupeurs de routes, et qui a rendu de la sorte licite ce qui était illicite. Il est le Généreux, le Rétributeur ! »

Et elle se leva à l’heure et à l’instant, et s’assit sur ses talons devant le tas d’or, et se mit en devoir de compter un par un les innombrables dinars. Mais Ali Baba se mit à rire et lui dit : « Que fais-tu là, ô pauvre  ? Comment peux-tu songer à compter tout cela ? Lève-toi plutôt, et viens m’aider à creuser une fosse dans notre cuisine, pour enfouir au plus vite tout cet or, et faire ainsi disparaître ses traces. Sinon nous risquons fort d’attirer sur nous la cupidité des voisins et des officiers de police ! » Mais l’épouse d’Ali Baba, qui aimait l’ordre en toute chose, et qui tenait à se faire une idée exacte sur la quantité des richesses qui leur entraient en ce jour béni, répondit : « Non certes, je ne veux pas m’attarder à compter cet or. Mais je ne puis le laisser enfouir sans l’avoir au moins pesé ou mesuré. C’est pourquoi je te supplie, ô fils de l’oncle, de me donner le temps d’aller chercher une mesure en bois dans le voisinage. Et je le mesurerai pendant que tu creuseras la fosse. Et de la sorte ce sera à bon escient que nous pourrons dépenser le nécessaire et le superflu sur nos enfants ! »

Et Ali Baba, bien que cette précaution lui parût pour le moins superflue, ne voulut pas contrarier sa femme dans une occasion si pleine de joie pour eux tous, et lui dit : « Soit ! Mais va et reviens vite, et surtout prends bien garde de divulguer notre secret ou d’en dire le moindre mot ! »

Lors donc l’épouse d’Ali Baba sortit à la recherche de la mesure en question, et pensa que le plus court serait d’aller en demander une à l’épouse de Kassim, le frère d’Ali Baba, dont la maison ne se trouvait pas loin de là. Et elle entra chez l’épouse de Kassim, la riche, la pleine d’infatuation, celle qui ne daignait jamais inviter à quelque repas chez elle le pauvre Ali Baba ni sa femme, vu qu’ils étaient sans fortune ni relations, celle qui n’avait jamais envoyé la moindre sucrerie aux enfants d’Ali Baba, lors des fêtes et anniversaires, ni même acheté pour eux une poignée de pois chiches comme en achètent les très pauvres gens aux enfants des très pauvres gens. Et, après les salams de cérémonie, elle la pria de lui prêter une mesure en bois pour quelques moments.

Lorsque l’épouse de Kassim eut entendu ce mot de mesure, elle fut extrêmement étonnée, car elle savait Ali Baba et sa femme très pauvres, et elle ne pouvait comprendre à quel usage ils destinaient cet ustensile dont ne se servent d’ordinaire que les propriétaires de grandes provisions de grains, tandis que les autres se contentent d’acheter leur grain du jour ou de la semaine chez le grainetier. Aussi, bien qu’en d’autres circonstances elle lui eût, sans aucun doute, tout refusé, sous n’importe quel prétexte, elle se sentit, cette fois, trop allumée de curiosité pour laisser échapper cette occasion de se satisfaire. Elle lui dit donc : « Qu’Allah augmente sur vos têtes ses faveurs ! Mais cette mesure, ô mère d’Ahmad, la veux-tu grande ou petite ? » Elle répondit : « Plutôt petite, ô ma maîtresse ! » Et l’épouse de Kassim alla chercher la mesure en question.

Or, ce n’était point en vain que cette femme était un produit de vente d’entremise – qu’Allah refuse ses grâces aux produits de cette espèce, et qu’Il confonde toutes les rouées – car, voulant à tout prix savoir quelle sorte de grain sa parente pauvre voulait mesurer, elle s’avisa d’une supercherie comme en ont toujours entre leurs doigts les filles de putains. Elle courut, en effet, prendre du suif, et en enduisit adroitement le fond de la mesure, en-dessous, du côté où se pose cet ustensile. Puis elle revint auprès de sa parente, en s’excusant de l’avoir fait attendre, et lui remit la mesure. Et la femme d’Ali Baba se confondit en remerciements, et se hâta de revenir chez elle.

Et elle commença par poser la mesure au milieu du tas d’or. Et elle se mit à l’emplir et à la vider un peu plus loin, en marquant sur le mur, avec un morceau de charbon, autant de traits noirs qu’elle l’avait vidée de fois. Et comme elle venait d’achever son travail, Ali Baba rentra, ayant fini, de son côté, de creuser la fosse dans la cuisine. Et son épouse lui montra sur le mur les traits au charbon, en exultant de joie, et lui laissa le soin d’enfouir tout l’or, pour aller elle-même en toute diligence rendre la mesure à l’impatiente épouse de Kassim. Et elle ne savait pas, la pauvre ! qu’un dinar d’or s’était attaché au-dessous de la mesure, grâce au suif de la perfidie.

Elle remit donc la mesure à sa riche parente, la vendue de l’entremetteuse, et la remercia beaucoup et lui dit : « J’ai voulu être exacte avec toi, ô ma maîtresse, afin qu’une autre fois ta bonté ne se décourage pas à mon égard. » Et elle s’en alla en sa voie. Et voilà pour l’épouse d’Ali Baba !

Quant à l’épouse de Kassim, la rouée, elle n’attendit que le dos tourné de sa parente pour retourner la mesure en bois, et en regarder le dessous. Et elle fut à la limite de la stupéfaction en voyant une pièce d’or collée dans le suif, au lieu de quelque grain de fève, d’orge ou d’avoine. Et de safran devint la peau de son visage et de bitume très foncé la couleur de ses yeux. Et pétri de jalousie et de dévorante envie devint son cœur. Et elle s’écria : « La destruction sur leur demeure ! Depuis quand ces misérables ont-ils comme ça de l’or par poids et par mesures ? » Et dans la fureur inexprimable où elle était, elle ne put attendre que son époux fût rentré de sa boutique ; mais elle envoya sa servante le chercher en toute hâte. Et dès que l’essoufflé Kassim eut franchi le seuil de la maison, elle l’accueillit par des exclamations furibondes, tout comme si elle l’avait surpris en train de triturer quelque jeune garçon.

Puis, sans lui laisser le temps de se reconnaître sous cette tempête, elle lui mit sous le nez le dinar d’or en question, et lui cria : « Tu le vois ! Eh bien, ce n’est que le reste de ces misérables ! Ah, tu te crois riche, et tu te félicites tous les jours d’avoir boutique et clients, alors que ton frère n’a que trois ânes pour tout lot ! Détrompe-toi, ô cheikh ! Car Ali Baba, ce fagoteur, ce ventre creux, ce rien du tout, ne se contente pas de compter son or comme toi, lui : il le mesure ! Par Allah ! il le mesure, comme fait le grainetier de son grain ! »

Et, dans un orage de paroles, de cris et de vociférations, elle le mit au courant de l’affaire, et lui expliqua de quel stratagème elle s’était servie pour faire la stupéfiante découverte de la richesse d’Ali Baba. Et elle ajouta : « Ça n’est pas tout ça, ô cheikh ! À toi maintenant de découvrir la source de la fortune de ton misérable frère, cet hypocrite maudit qui feint la pauvreté et manie l’or par mesures et par brassées ! »

En entendant ces paroles de son épouse, Kassim ne douta pas de la réalité de la fortune de son frère. Et loin de se trouver heureux de savoir le fils de son père et de sa mère à l’abri désormais de tout besoin, et de se réjouir de son bonheur, il en conçut une jalousie bilieuse et sentit éclater de dépit sa poche à fiel…

À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA HUIT CENT CINQUANTE-QUATRIÈME NUIT

Elle dit :

… il en conçut une jalousie bilieuse et sentit éclater de dépit sa poche à fiel. Et il se leva à l’heure et à l’instant, et courut chez son frère voir par ses propres yeux ce qu’il y avait à voir.

Et il trouva Ali Baba qui avait encore sa pioche à la main, ayant fini d’enfouir son or. Et, l’abordant sans lui donner le salam et sans l’appeler par son nom ni par son prénom et même sans le traiter de frère, car il avait oublié cette proche parenté depuis qu’il avait épousé le riche produit de l’entremetteuse, il lui dit : « Ah, c’est comme ça, ô père des ânes, que tu fais le réservé et le cachottier avec nous ! Oui, continue à simuler la pauvreté et la misère et à faire le gueux devant les gens, pour, dans ton gîte à poux et à punaises, mesurer l’or comme le grainetier son grain ! »

En entendant ces paroles, Ali Baba fut à la limite du trouble et de la perplexité, non point qu’il fût avare ou intéressé, mais parce qu’il redoutait la méchanceté et l’avidité d’œil de son frère et de l’épouse de son frère, et il répondit : « Par Allah sur toi ! je ne sais trop à quoi tu fais allusion. Hâte-toi plutôt de t’expliquer, et je ne manquerai pas de franchise à ton égard ni de bons sentiments, bien que depuis des années et des années tu aies oublié le lien du sang et que tu détournes ton visage du mien et de celui de mes enfants ! »

Alors l’impérieux Kassim dit : « Il ne s’agit pas de tout cela, Ali Baba ! Il s’agit seulement de ne pas feindre avec moi l’ignorance, car je sais ce que tu as intérêt à me tenir caché ! » Et, lui montrant le dinar d’or encore enduit de suif, il lui dit en le regardant de travers : « Combien de mesures de dinars semblables à celui-ci as-tu dans ton grenier, ô fourbe ? Et où as-tu volé tant d’or, dis, ô honte de notre maison ? » Puis, en quelques mots, il lui révéla comment son épouse avait enduit de suif le dessous de la mesure qu’elle leur avait prêtée, et comment cette pièce d’or s’y était trouvée attachée.

Lorsqu’Ali Baba eut entendu ces paroles de son frère, il comprit que la faute était faite et ne pouvait se réparer. Aussi, sans se faire poser un plus long interrogatoire, et sans donner à son frère le moindre signe d’étonnement ou de chagrin, de se voir découvert, il dit : « Allah est généreux, ô mon frère ! Il nous envoie Ses dons même avant leur désir ! Qu’Il soit exalté ! » Et il lui raconta, dans tous ses détails, son aventure dans la forêt, sans toutefois lui révéler la formule magique. Et il ajouta : « Nous sommes, ô mon frère, les fils du même père et de la même mère. C’est pourquoi tout ce qui m’appartient t’appartient, et je veux, si tu me fais la grâce de l’accepter, t’offrir la moitié de l’or que j’ai rapporté de la caverne ! »

Mais le méchant Kassim, dont l’avidité égalait la noirceur, répondit : « Certes ! c’est bien ainsi que je l’entends. Mais je veux également savoir comment je pourrais entrer moi-même dans le rocher, s’il m’en prenait envie. Et ne t’avise pas surtout de me tromper à ce sujet, autrement je vais de ce pas te dénoncer à la justice comme le complice des voleurs. Et tu ne pourras que perdre à cette combinaison-là ! »

Alors le bon Ali Baba, songeant au sort de sa femme et de ses enfants, en cas de dénonciation, et poussé encore plus par son naturel accommodant que par la peur des menaces d’un frère à l’âme barbare, lui révéla les trois mots de la formule magique, tant pour l’ouverture des portes que pour leur fermeture. Et Kassim, sans même lui dire une parole de remerciement, le quitta brusquement, résolu à aller s’emparer tout seul du trésor de la caverne.

Donc, le lendemain, avant l’aurore, il partit vers la forêt, en poussant devant lui dix mulets chargés de grands coffres qu’il se proposait de remplir du produit de sa première expédition. D’ailleurs il se réservait, une fois qu’il se serait bien rendu compte des provisions et des richesses accumulées dans la grotte, de faire un second voyage avec un plus grand nombre de mulets et même, s’il le fallait, avec tout un convoi de chameaux. Et il suivit, en tous points, les indications d’Ali Baba qui avait poussé la bonté jusqu’à se proposer comme guide, mais qui s’était vu écarter durement par les deux paires d’yeux soupçonneux de Kassim et de son épouse, la résultante de l’entremise.

Et il arriva bientôt au pied du rocher qu’il reconnut, entre tous les rochers, à son aspect entièrement lisse et à son sommet surmonté d’un grand arbre. Et il leva ses deux bras vers le rocher et dit : « Sésame, ouvre-toi ! » Et le rocher se fendit soudain par le milieu. Et Kassim, qui avait déjà attaché des mulets aux arbres, pénétra dans la caverne dont l’ouverture se reboucha aussitôt sur lui, grâce à la formule de fermeture. Or, il ne savait pas ce qui l’y attendait !

Et d’abord ce fut un éblouissement, à la vue de tant de richesses accumulées, d’or par monceaux et de joyaux entassés. Et le désir lui vint plus intense d’être le maître de ce fabuleux trésor. Et il vit bien qu’il lui faudrait pour emporter tout cela non seulement une caravane de chameaux, mais tous les chameaux réunis qui voyagent des confins de la Chine jusqu’aux frontières de l’Irân. Et il se dit que la prochaine fois il prendrait les mesures nécessaires pour organiser une véritable expédition à butin, se contentant cette fois de remplir d’or monnayé autant de sacs que pouvaient en porter ses dix mulets. Et, ce travail achevé, il revint vers la galerie qui aboutissait au rocher de fermeture, et s’écria :

« Orge, ouvre-toi ! »

Car l’ébloui Kassim, l’esprit entièrement pris par la découverte de ce trésor, avait tout à fait oublié le mot qu’il fallait dire. Et il en fut ainsi pour sa perdition sans recours. Il dit donc à plusieurs reprises : « Orge, ouvre-toi ! Orge, ouvre-toi ! » Mais le rocher resta fermé. Alors il dit :

« Avoine, ouvre-toi ! »

Et le rocher ne bougea pas.

Alors il dit :

« Fève, ouvre-toi ! »

Mais aucune fissure ne se produisit.

Et Kassim commença à perdre patience, et cria, tout d’une haleine :

« Seigle, ouvre-toi ! – Millet, ouvre-toi ! – Pois chiche, ouvre-toi ! – Maïs, ouvre-toi ! – Sarrasin, ouvre-toi ! – Blé, ouvre-toi ! – Riz, ouvre-toi ! – Vesce, ouvre-toi ! »

Mais la porte de granit resta close. Et Kassim, à la limite de l’épouvante en s’apercevant qu’il restait enfermé pour avoir perdu la formule, se mit à débiter, devant le rocher impassible, tous les noms des céréales et des différentes variétés de grains que la main du Semeur lança sur la surface des champs, à l’enfance du monde. Mais le granit resta inébranlable. Car l’indigne frère d’Ali Baba n’oublia, parmi tous les grains, qu’un seul grain, celui-là même auquel étaient attachées les vertus magiques, le mystérieux sésame.

Or, c’est ainsi que tôt ou tard, et souvent plus tôt que plus tard, le destin aveugle la mémoire des méchants, leur dérobe toute clarté, et leur enlève la vue et l’ouïe, de par l’ordre du Puissant sans bornes. Car le Prophète – sur Lui les bénédictions et le plus choisi des salams – a dit, parlant des méchants : « Allah leur retirera le don de Sa clarté et les laissera tâtonner dans les ténèbres. Alors, aveugles, sourds et muets, ils ne pourront plus revenir sur leurs pas ! » Et ailleurs l’Envoyé – qu’Allah l’ait en Ses meilleures grâces – a dit de ceux-là : « À jamais leurs cœurs et leurs oreilles ont été fermés avec le sceau d’Allah, et leurs yeux voilés d’un bandeau. Pour eux est réservé un supplice épouvantable ! »

Donc, lorsque le méchant Kassim, qui ne s’attendait pas du tout à ce désastreux événement, eut vu qu’il ne possédait plus la formule vertueuse, il se mit, pour la retrouver, à se secouer la cervelle dans tous les sens, mais bien inutilement, car à tout jamais sa mémoire s’était dépouillée du nom magique. Alors, en proie à la frayeur et à la rage, il laissa là les sacs pleins d’or, et se mit à parcourir la caverne en tous sens, à la recherche de quelque issue. Mais il ne rencontrait partout que parois granitiques lisses désespérément. Et, comme une bête féroce ou quelque chameau en rut, il écumait d’une écume de bave et de sang, et se mordait les doigts de désespoir. Mais là ne fut point tout son châtiment : car il lui restait encore à mourir. Ce qui ne devait pas tarder !

En effet, à l’heure de midi, les quarante voleurs revinrent vers leur caverne, selon leur habitude journalière…

À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA HUIT CENT CINQUANTE-CINQUIÈME NUIT

Elle dit :

… En effet, à l’heure de midi, les quarante voleurs revinrent vers leur caverne, selon leur habitude journalière. Et voilà qu’ils virent, attachés aux arbres, les dix mulets chargés de grands coffres. Et aussitôt, sur un signe de leur chef, ils dégainèrent farouchement, et lancèrent leurs chevaux à toute bride vers l’entrée de la caverne. Et ils mirent pied à terre, et commencèrent à tourner tout autour du rocher pour trouver l’homme à qui pouvaient appartenir les mulets. Mais comme leurs recherches n’aboutissaient à rien, le chef se décida à pénétrer dans la caverne. Il leva donc son sabre vers la porte invisible, en prononçant la formule, et le rocher se divisa en deux moitiés qui glissèrent en sens inverse.

Or, l’enfermé Kassim, qui avait entendu les chevaux et les exclamations de surprise et de colère des brigands voleurs, ne douta pas de sa perte sans recours. Toutefois, comme son âme lui était chère, il voulut tenter de la sauvegarder. Et il se blottit dans un coin, prêt à se jeter dehors au premier moment. Aussi, dès que le mot de « sésame » eut été prononcé et qu’il l’eut entendu, en maudissant sa courte mémoire, et dès qu’il vit l’ouverture se faire, il s’élança au dehors comme un bélier, tête basse, et si violemment et avec si peu de discernement, qu’il heurta le chef même des quarante, qui tomba tout de son long sur le sol. Mais, dans sa chute, le terrible géant entraîna Kassim avec lui, et lui enfonça une main dans la bouche et une autre dans le ventre. Et, au même moment, les autres brigands, venant à la rescousse, saisirent tout ce qu’ils purent saisir de l’agresseur, du violateur, et coupèrent avec leurs sabres tout ce qu’ils saisirent. Et c’est ainsi, qu’en moins d’un clin d’œil, Kassim fut partagé en jambes, bras, tête et tronc, et expira son âme avant de se consulter. Car telle était sa destinée. Et voilà pour lui !

Quant aux voleurs, dès qu’ils eurent essuyé leurs sabres, ils entrèrent dans leur caverne et trouvèrent, rangés près de la sortie, les sacs qu’avait préparés Kassim. Et ils se hâtèrent de les vider là où ils avaient été remplis, et ne s’aperçurent pas de la quantité qui manquait et qu’avait emportée Ali Baba. Puis ils s’assirent en rond pour tenir conseil, et délibérèrent longuement sur l’événement. Mais dans l’ignorance où ils étaient d’avoir été épiés par Ali Baba, ils ne purent arriver à comprendre comment on avait pu s’introduire chez eux, et se refusèrent à réfléchir plus longtemps sur un pourquoi qui n’avait pas de parce que. Et ils préférèrent, après avoir déchargé leurs nouvelles acquisitions et pris quelque repos, sortir de leur caverne et remonter à cheval, pour aller couper les routes et razzier les caravanes. Car c’étaient des hommes actifs, qui n’aimaient pas les longs discours et les palabres. Mais on les retrouvera quand le moment sera venu.

Or, pour ce qui est de la suite de tout cela, voici. Et d’abord l’épouse de Kassim ! Ah, cette maudite-là, ce fut elle la cause de la mort de son mari, qui d’ailleurs méritait bien sa fin ! Car c’était la perfidie de cette femme inventrice du suif colleur qui avait été le point de départ de l’égorgement final. Aussi, ne doutant pas qu’il dût bientôt être de retour, elle avait préparé un repas spécial pour le fêter. Mais quand elle vit que la nuit était venue et qu’il n’y avait ni Kassim, ni ombre de Kassim, ni odeur de Kassim, elle fut extrêmement alarmée, non point qu’elle l’aimât outre mesure, mais parce qu’il était nécessaire à sa vie et à sa cupidité. Aussi, quand son inquiétude fut à ses limites extrêmes, elle se décida à aller trouver Ali Baba, elle qui jamais jusque-là n’avait voulu condescendre à franchir le seuil de sa maison. La fille de putain ! Elle entra avec un visage retourné, et dit à Ali Baba : « Le salam sur toi, ô frère de choix de mon époux ! Les frères se doivent aux frères, et les amis aux amis. Or, moi je viens te prier de me tranquilliser sur le sort de ton frère qui est allé, comme tu le sais, à la forêt, et qui, malgré la nuit avancée, n’est pas encore de retour. Par Allah sur toi ! ô visage de bénédiction, hâte-toi d’aller voir ce qui lui est arrivé dans cette forêt ! »

Et Ali Baba, qui était notoirement doué d’une âme compatissante, partagea l’alarme de l’épouse de Kassim, et lui dit : « Qu’Allah éloigne les malheurs de la tête de ton époux, ma sœur ! Ah ! si Kassim avait bien voulu écouter mon conseil fraternel, il m’eût pris avec lui comme guide ! Mais ne t’inquiète pas outre mesure de son retard ; car, sans doute, il aura jugé à propos, pour ne pas attirer l’attention des passants, de ne rentrer en ville que bien avant dans la nuit ! »

Or, cela était vraisemblable, bien, qu’en réalité, Kassim ne fût plus Kassim mais six quartiers de Kassim, deux bras, deux jambes, un tronc et une tête, qui avaient été disposés par les voleurs à l’intérieur même de la galerie, derrière la porte rocheuse, afin qu’ils épouvantassent par leur vue et repoussassent par leur puanteur quiconque aurait eu la hardiesse de franchir le seuil défendu.

Donc Ali Baba tranquillisa tant qu’il put la femme de son frère, et lui fit remarquer que les recherches n’aboutiraient à rien pendant la nuit noire. Et il l’invita à passer la nuit en leur compagnie, en toute cordialité. Et l’épouse de Kassim la fit coucher dans son propre lit, tandis qu’Ali Baba l’assurait que dès l’aurore il s’en irait à la forêt.

Et, en effet, dès les premières lueurs de l’aube, l’excellent Ali Baba était déjà dans la cour de sa maison, près de ses trois ânes. Et il partit sans retard avec eux, après avoir recommandé à l’épouse de Kassim de modérer son affliction, et à sa propre épouse de la soigner et de ne la laisser manquer de rien.

Or, en approchant du rocher, Ali Baba fut bien obligé de s’avouer, en ne voyant pas les mulets de Kassim, que quelque chose de grave avait dû se passer, d’autant plus qu’il n’avait rien rencontré dans la forêt. Et son inquiétude ne put qu’augmenter en voyant le sol, au pied du rocher, taché de sang. Aussi ce ne fut point sans un grand émoi qu’il prononça les trois mots magiques de l’ouverture, et qu’il entra dans la caverne.

Et le spectacle des six quartiers de Kassim épouvanta ses regards et fit trembler ses genoux. Et il faillit tomber évanoui sur le sol. Mais les sentiments qu’il avait pour son frère lui firent surmonter son émotion, et il n’hésita pas à faire tout le possible pour essayer de rendre les derniers devoirs à son frère, qui était musulman après tout, et fils du même père et de la même mère. Et il se hâta de prendre, dans la caverne, deux grands sacs dans lesquels il mit les six quartiers de son frère, le tronc dans l’un, et la tête avec les quatre membres dans l’autre. Et il en fit la charge de l’un de ses ânes, en les recouvrant soigneusement de bois coupé et de branchages. Puis il se dit que, puisqu’il était là, il valait tout autant profiter de l’occasion pour prendre quelques sacs d’or, pour ne pas laisser ses ânes s’en retourner le bât à nu. Il chargea donc les deux autres ânes de sacs pleins d’or, avec du bois et des feuillages par-dessus, comme la première fois. Et, après qu’il eut commandé à la porte rocheuse de se refermer, il reprit le chemin de la ville, en déplorant en son âme la triste fin de son frère.

Or, dès qu’il fut arrivé dans la cour de sa maison, Ali Baba appela, pour l’aider à décharger les ânes, l’esclave Morgane. Or, Morgane était une jeune fille qu’Ali Baba et son épouse avaient recueillie enfant, et élevée avec les mêmes soins et la même sollicitude que s’ils avaient été ses propres parents. Et elle avait grandi dans leur maison, aidant sa mère adoptive dans le ménage et faisant le travail de dix personnes. Avec cela, elle était agréable, douce, adroite, entendue et féconde en inventions pour résoudre les questions les plus ardues et faire réussir les choses les plus difficiles.

Aussi, dès qu’elle fut descendue, elle commença par baiser la main de son père adoptif et lui souhaita la bienvenue, comme elle avait coutume de le faire chaque fois qu’il rentrait à la maison. Et Ali Baba lui dit : « Ô Morgane, ma fille, c’est aujourd’hui que ta finesse, ton dévouement et ta discrétion vont me donner leur preuve ! » Et il lui raconta la fin funeste de son frère et ajouta : « Et maintenant il est là, en six quartiers, sur le troisième âne. Et il faut, pendant que je vais monter annoncer la funèbre nouvelle à sa pauvre veuve, que tu songes au moyen de le faire enterrer comme s’il était mort de sa mort naturelle, sans que personne ne puisse se douter de la vérité ! » Et elle répondit : « J’écoute et j’obéis ! » Et Ali Baba, la laissant réfléchir à la situation, monta chez la veuve de Kassim.

Or, déjà il avait une telle mine qu’en le voyant entrer, l’épouse de Kassim se mit à pousser des hurlements de travers. Et elle s’apprêta à s’écorcher les joues, à s’arracher les cheveux et à se déchirer les habits. Mais Ali Baba sut lui raconter l’événement avec tant de ménagement, qu’il réussit à éviter les cris et les lamentations qui eussent ameuté les voisins et provoqué un émoi dans tout le quartier. Et, avant de lui donner le temps de savoir si elle devait hurler ou si elle devait ne pas hurler, il ajouta : « Allah est généreux, et m’a donné la richesse au delà de mes besoins. Si donc, dans ce malheur sans remède qui t’atteint, quelque chose est encore capable de te consoler, je t’offre de joindre les biens qu’Allah m’a envoyés à ceux qui t’appartiennent, et à te faire entrer désormais dans ma maison en qualité de seconde épouse. Et tu trouveras ainsi en la mère de mes enfants une sœur aimante et attentive. Et ensemble nous vivrons tous dans la tranquillité, en parlant des vertus du défunt ! » Et, ayant ainsi parlé, Ali Baba se tut, attendant la réponse. Et Allah éclaira, à ce moment, le cœur de l’ancienne vendue de l’entremise, et la débarrassa de ses tares. Car Il est le Tout-Puissant ! Et elle comprit la bonté d’Ali Baba et la générosité de son offre, et consentit à devenir sa seconde épouse. Et elle devint réellement, par suite de son mariage avec cet homme béni, une femme de bien. Et voilà pour elle !

Quant à Ali Baba, qui avait réussi, par ce moyen, à empêcher les cris perçants et la divulgation du secret, il laissa sa nouvelle épouse entre les mains de son ancienne épouse, et descendit rejoindre la jeune Morgane.

Or, il la trouva qui rentrait d’une course au dehors. Car Morgane n’avait pas perdu son temps, et avait déjà combiné tout un plan de conduite, en cette circonstance difficile. Elle était, en effet, allée à la boutique du marchand de drogues, qui habitait en face, et lui avait demandé d’une sorte de thériaque spécifique pour la guérison des maladies mortelles. Et le marchand lui avait donné de cette thériaque-là, pour l’argent qu’elle avait présenté, mais non sans lui avoir au préalable demandé qui était malade dans la maison de son maître. Et Morgane avait répondu, en soupirant : « Ô notre calamité ! le mal rouge tient le frère de mon maître Ali Baba, qui a été transporté chez nous pour être mieux soigné. Mais personne ne comprend rien à sa maladie ! Il est immobile, avec un visage de safran ; il est muet ; il est aveugle ; et il est sourd ! Puisse cette thériaque, ô cheikh, le tirer de sa mauvaise posture ! » Et, ayant ainsi parlé, elle avait emporté la thériaque en question, dont, en réalité, Kassim ne pouvait plus guère faire usage, et elle était venue rejoindre son maître Ali Baba…

À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA HUIT CENT CINQUANTE-SIXIÈME NUIT

Elle dit :

… elle avait emporté la thériaque en question, dont, en réalité, Kassim n’était plus en état de faire usage, et était venue rejoindre son maître Ali Baba. Et, en peu de mots, elle le mit au courant de ce qu’elle comptait faire. Et il approuva son plan, et lui dit toute l’admiration qu’il ressentait pour son ingéniosité.

En effet, le lendemain, la diligente Morgane alla chez le même marchand de drogues, et, avec un visage baigné de larmes, et avec beaucoup de soupirs et d’arrêts dans les soupirs, elle lui demanda d’un certain électuaire qu’on ne donne d’ordinaire qu’aux moribonds sans espoir. Et elle s’en alla, en disant : « Hélas sur nous ! si ce remède n’agit pas, tout est perdu ! » Et elle prit soin, en même temps, de mettre tous les gens du quartier au courant du prétendu cas désespéré de Kassim, frère d’Ali Baba.

Aussi, quand le lendemain, à l’aube, les gens du quartier furent réveillés en sursaut par des cris perçants et lamentables, ils ne doutèrent pas que ces cris ne fussent poussés par l’épouse de Kassim, par l’épouse du frère de Kassim, par la jeune Morgane et par toutes les femmes parentes, pour annoncer la mort de Kassim.

Or, pendant ce temps, Morgane continuait à mettre son plan à exécution.

En effet, elle s’était dit : « Ma fille, ça n’est pas tout que de faire passer une mort violente pour une mort naturelle, il s’agit de parer à un danger plus grand ! Et c’est de ne pas laisser les gens s’apercevoir que le défunt est divisé en six quartiers ! Sans quoi, la gargoulette ne restera pas sans fêlure ! »

Et, sans tarder, elle courut chez un vieux savetier du quartier qui ne la connaissait pas, et tout en lui souhaitant le salam, elle lui mit dans la main un dinar d’or, et lui dit : « Ô cheikh Mustapha, ta main nous est nécessaire aujourd’hui ! » Et le vieux savetier, qui était un bonhomme plein d’entrain et de gaieté, répondit : « Ô journée bénie par ta blanche venue, ô visage de lune ! Parle, ô ma maîtresse, et je te répondrai sur ma tête et mes yeux ! » Et Morgane dit : « Ô mon oncle Mustapha, lève-toi simplement et viens avec moi. Mais avant, prends, si tu veux bien, tout ce qui t’est nécessaire pour coudre le cuir ! » Et lorsqu’il eut fait ce qu’elle lui demandait, elle prit un bandeau et lui en banda soudain les yeux, en lui disant : « C’est la condition nécessaire ! Sans quoi rien n’est fait ! » Mais il se récria, disant : « Vas-tu, ô jeune fille, pour un dinar, me faire renier la foi de mes pères, ou commettre quelque larcin ou crime extraordinaire ? » Mais elle lui dit : « Éloigné soit le Malin, ô cheikh ! Que ta conscience soit en repos ! Ne redoute rien de tout cela, car il s’agit seulement d’un petit travail de couture ! » Et, ce disant, elle lui glissa dans la main une seconde pièce d’or, qui le décida à la suivre.

Et Morgane le prit par la main et le mena, les yeux bandés, dans la cave de la maison d’Ali Baba. Et là, elle lui ôta le bandeau, et, lui montrant le corps du défunt, qu’elle avait reconstitué en mettant les six quartiers à leur place respective, elle lui dit : « Tu vois à présent que c’est pour te faire coudre ensemble les six quartiers que voici, que j’ai pris la peine de te conduire par la main ! » Et comme le cheikh reculait effaré, ravisée Morgane lui glissa dans la main une nouvelle pièce d’or, et lui en promit encore une, si le travail était rapidement fait. Ce qui décida le savetier à se mettre à la besogne. Et lorsqu’il eut achevé, Morgane lui rebanda les yeux, et, après lui avoir donné la récompense promise, elle le fit sortir de la cave et le reconduisit jusqu’à la porte de sa boutique, où elle le laissa, après lui avoir rendu la vue. Et elle se hâta de rentrer à la maison, tout en se retournant de temps à autre pour voir si le savetier ne l’observait pas.

Et dès qu’elle fut arrivée, elle lava le corps reconstitué de Kassim, le parfuma d’encens et l’arrosa d’aromates, et, aidée par Ali Baba, elle le mit dans le linceul. Après quoi, afin que les hommes qui apportaient la civière commandée ne pussent se douter de rien, elle alla prendre elle-même livraison de cette civière, et la paya largement. Puis, toujours aidée par Ali Baba, elle mit le corps dans le bois mortuaire, et recouvrit le tout de châles et d’étoffes achetées pour la circonstance.

Sur ces entrefaites, l’imam et les autres dignitaires de la mosquée arrivèrent ; et quatre des voisins assemblés chargèrent la civière sur leurs épaules. Et l’imam prit la tête du cortège, suivi par les lecteurs du Koran. Et Morgane marcha derrière les porteurs, tout en pleurs, en poussant des cris lamentables, en se frappant la poitrine à grands coups, et en s’arrachant les cheveux, tandis qu’Ali Baba fermait la marche, accompagné des voisins qui se détachaient à tour de rôle, de temps en temps, pour relayer et soulager les autres porteurs, et cela jusqu’à ce qu’on arrivât au cimetière, cependant que dans la maison d’Ali Baba, les femmes accourues pour la cérémonie funèbre mêlaient leurs lamentations et emplissaient tout le quartier de cris épouvantables. Et, de la sorte, la vérité de cette mort resta soigneusement à l’abri de toute divulgation, sans que personne ne pût avoir le moindre soupçon sur la funeste aventure. Et voilà pour tous ceux-là !

Quant aux quarante voleurs qui, à cause de la putréfaction des six quartiers de Kassim abandonnés dans la caverne, s’étaient abstenus pendant un mois de retourner à leur retraite, ils furent, à leur retour dans la caverne, à la limite de l’étonnement de ne plus trouver ni quartiers de Kassim, ni putréfaction de Kassim, ni quoi que ce fût qui, de près ou de loin, se rapprochât de cela. Et, cette fois, ils réfléchirent sérieusement à la situation, et le chef des quarante dit : « Ô hommes, nous sommes découverts, il n’y a plus à en douter, et notre secret est connu. Mais si nous ne cherchons promptement à y apporter le remède, toutes les richesses, que nous et nos ancêtres avons amassées avec tant de peine et de fatigues, nous seront bientôt enlevées par le complice du voleur que nous avons châtié. Il faut donc que, sans perdre de temps, après avoir fait périr l’un, nous fassions périr l’autre. Cela établi, il n’y a qu’un moyen pour arriver au but, et c’est que quelqu’un de hardi à la fois et d’adroit, aille à la ville déguisé en derviche étranger, qu’il use de tout son savoir-faire pour découvrir s’il n’est pas question de celui que nous avons coupé en six quartiers, et qu’il sache en quelle maison demeurait cet homme-là. Mais toutes ces recherches devront être faites avec la plus grande circonspection, car un mot de trop pourrait compromettre l’affaire et nous perdre sans recours. Aussi j’estime que celui qui assumera cette tâche doit s’engager à subir la peine de mort s’il fait preuve de légèreté dans l’accomplissement de sa mission ! » Et aussitôt l’un des voleurs s’écria : « Je m’offre pour l’entreprise et j’accepte les conditions ! » Et le chef et les camarades le félicitèrent et le comblèrent d’éloges. Et il partit déguisé en derviche.

Or, il entra dans la ville, et toutes les maisons et boutiques étaient encore closes, à cause de l’heure matinale, excepté la boutique de cheikh Mustapha, le savetier. Et cheikh Mustapha, l’alène à la main, était déjà en train de confectionner une babouche en cuir safran. Et il leva les yeux et vit le derviche qui le regardait travailler, en l’admirant, et qui se hâta de lui souhaiter le salam. Et cheikh Mustapha lui rendit son salam, et le derviche s’émerveilla de lui voir, à son âge, de si bons yeux et les doigts si experts. Et le vieux, fort flatté, se rengorgea et répondit : « Par Allah, ô derviche, je puis encore enfiler l’aiguille du premier coup, et je puis même coudre les six quartiers d’un mort au fond d’une cave sans lumière ! » Et le derviche-voleur, en entendant ces mots, faillit s’envoler de joie, et bénit sa destinée qui le conduisait par le plus court chemin au but souhaité. Aussi ne laissa-t-il pas échapper l’occasion, et, feignant l’étonnement, il s’écria : « Ô visage de bénédiction, les six quartiers d’un mort ? Que veux-tu dire par ces mots ? Est-ce que c’est par hasard l’habitude, dans ce pays, de couper les morts en six quartiers, puis de les recoudre ? Et agit-on de la sorte pour voir ce qu’il y a dedans ? » Et cheikh Mustapha, à ces paroles, se mit à rire, et répondit : « Non par Allah ! ce n’est pas l’habitude ici. Mais je sais ce que je sais, et ce que je sais nul ne le saura ! J’ai pour cela plusieurs raisons toutes plus sérieuses les unes que les autres ! Et d’ailleurs ma langue est courte ce matin et n’obéit pas au jeu de ma mémoire ! » Et le derviche-voleur se mit à rire à son tour, tant à cause de l’air avec lequel le cheikh savetier prononçait ces sentences, que pour se rendre favorable le bon homme. Puis, faisant semblant de lui serrer la main, il y glissa une pièce d’or, et ajouta : « Ô fils des hommes éloquents, ô oncle, qu’Allah me garde de vouloir me mêler de ce qui ne me regarde pas. Mais si, en ma qualité d’étranger qui aime à se renseigner, j’ai une prière à t’adresser, ce serait de me faire la grâce de me dire où se trouve la maison dans la cave de laquelle il y avait les six quartiers du mort que tu as raccommodé. » Et le vieux savetier répondit : « Et comment le pourrais-je, ô chef des derviches, puisque je ne la connais pas moi-même, cette maison-là. Sache, en effet, que j’y ai été les yeux bandés, conduit par une jeune fille ensorceleuse qui a fait marcher les choses avec une célérité sans pareille. Il est vrai toutefois, mon fils, que si on me bandait les yeux de nouveau, je pourrais peut-être retrouver la maison, en me guidant sur certaines remarques que j’ai faites en marchant et en palpant toutes choses sur ma route. Car tu dois savoir, ô savant derviche, que l’homme voit avec ses doigts tout aussi bien qu’avec ses yeux, surtout s’il n’a pas la peau dure comme le dos du crocodile. Et, pour ma part, j’ai parmi les clients dont je chausse les pieds honorables, plusieurs aveugles plus clairvoyants, grâce à l’œil qu’ils ont au bout de chaque doigt, que le maudit barbier qui me rase la tête chaque vendredi en me tailladant le cuir atrocement, – qu’Allah le lui fasse expier…

À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA HUIT CENT CINQUANTE-SEPTIÈME NUIT

Elle dit :

» … Et, pour ma part, j’ai parmi les clients dont je chausse les pieds honorables, plusieurs aveugles plus clairvoyants, grâce à l’œil qu’ils ont au bout de chaque doigt, que le maudit barbier qui me rase la tête chaque vendredi en me tailladant le cuir atrocement, – qu’Allah le lui fasse expier ! » Et le derviche-voleur s’écria : « Béni soit le sein qui t’a allaité, et puisses-tu longtemps encore enfiler l’aiguille et chausser les pieds honorables, ô cheikh de bon augure ! Certes, je ne souhaite que me conformer à tes indications, afin que tu essayes de retrouver la maison dans la cave de laquelle se passent des choses si prodigieuses ! » Alors le cheikh Mustapha se décida à se lever, et le derviche lui banda les yeux et le mena par la main dans la rue, et marcha à ses côtés, tantôt le conduisant et tantôt guidé par lui, à tâtons, jusqu’à la maison même d’Ali Baba. Et cheikh Mustapha dit : « C’est certainement là, et pas ailleurs. Je reconnais la maison à l’odeur de crottin d’âne qui s’en exhale, et à cette borne-ci où j’ai butté du pied la première fois ! » Et le voleur, à la limite de la joie, se hâta, avant d’enlever le bandeau au savetier, de faire une marque à la porte de la maison, avec un morceau de craie qu’il avait sur lui. Puis il rendit la vue à son compagnon, le gratifia d’une nouvelle pièce d’or, et le congédia après l’avoir remercié et lui avoir promis qu’il ne manquerait pas d’acheter des babouches chez lui pour le reste de ses jours. Et il se hâta de reprendre le chemin de la forêt, pour aller annoncer sa découverte au chef des quarante. Mais il ne savait pas qu’il courait droit pour voir sa tête sauter de ses épaules, comme on va le voir.

En effet, lorsque la diligente Morgane sortit pour aller aux provisions, elle aperçut sur la porte, à son retour du souk, la marque blanche que le derviche-voleur y avait faite. Et elle l’examina avec attention, et pensa en son âme attentive : « Cette marque-là ne s’est pas faite d’elle-même sur cette porte. Et la main qui l’a faite ne peut être qu’une main ennemie. Il faut donc en conjurer les maléfices, en égarant le coup ! » Et elle courut chercher un morceau de craie, et fit exactement la même marque, au même endroit, sur les portes de toutes les maisons de la rue, tant à droite qu’à gauche. Et chaque fois qu’elle faisait une marque, elle disait mentalement, s’adressant à l’auteur de la marque première : « Mes cinq doigts dans ton œil gauche, et mes cinq autres dans ton œil droit ! » Car elle savait qu’il n’y avait point de formule plus puissante pour conjurer les forces invisibles, éviter les maléfices et faire retomber sur la tête du maléficient des calamités perpétrées ou imminentes.

Aussi, le lendemain, quand les voleurs, renseignés par leur camarade, furent entrés deux par deux dans la ville pour envahir la maison marquée du signe, ils se trouvèrent à la limite de la perplexité et de l’embarras en constatant que toutes les portes des maisons du quartier portaient la même marque, exactement. Et ils se hâtèrent, sur un signe de leur chef, de retourner à leur caverne de la forêt, pour ne pas éveiller l’attention des passants. Et, quand ils se furent de nouveau rassemblés, ils traînèrent au milieu du cercle formé par leur groupe le voleur-guide qui avait si mal pris ses précautions, le condamnèrent à mort, séance tenante, et, au signal donné par leur chef, lui coupèrent la tête.

Or, comme la vengeance à tirer de l’auteur premier de toute cette affaire devenait plus urgente que jamais, un second voleur s’offrit d’aller aux renseignements. Et, sa demande ayant été agréée par le chef, il entra en ville, se mit en rapport avec cheikh Mustapha, se fit conduire devant la maison présumée être la maison aux six quartiers cousus, et fit une marque rouge sur la porte, dans un endroit peu apparent. Puis il retourna à la caverne. Mais il ne savait pas qu’une tête marquée pour le saut fatal ne peut que faire le saut même et non pas un autre.

En effet, quand les voleurs, guidés par leur camarade, furent arrivés dans la rue d’Ali Baba, ils trouvèrent toutes les portes marquées du signe rouge, exactement au même endroit. Car la fine Morgane, se doutant de quelque chose, avait pris ses précautions, comme la première fois. Et au retour à la caverne, le guide dut subir, quant à sa tête, le même sort que son prédécesseur. Mais cela ne contribua guère à éclairer les voleurs sur l’affaire, et ne servit qu’à diminuer la troupe des deux gaillards les plus courageux.

Aussi, quand le chef eut réfléchi sur la situation pendant un bon moment, il releva la tête et se dit : « Désormais je ne m’en rapporterai qu’à moi-même ! » Et il partit tout seul pour la ville.

Or, il ne fit pas comme les autres. Car, lorsqu’il se fut fait indiquer la maison d’Ali Baba par cheikh Mustapha, il ne perdit pas son temps à en marquer la porte de craie rouge, blanche ou bleue, mais il la considéra attentivement pour en bien fixer l’emplacement dans sa mémoire, vu que du dehors elle avait la même apparence que toutes les maisons voisines. Et, une fois son examen terminé, il retourna à la forêt, rassembla les trente-sept voleurs survivants, et leur dit : « L’auteur du dommage qui nous a été causé est découvert, puisque je connais bien sa maison maintenant. Et, par Allah ! sa punition sera une terrible punition. Pour vous, mes gaillards, hâtez-vous de m’apporter ici trente-huit grandes jarres de terre cuite vernissée à l’intérieur, au col large et au ventre rebondi. Et que ces trente-huit jarres soient vides, à l’exception d’une seule que vous remplirez d’huile d’olive. Et veillez à ce qu’elles soient toutes exemptes de fêlure. Et revenez sans retard. » Et les voleurs, habitués à exécuter sans pensée les ordres de leur chef, répondirent par l’ouïe et l’obéissance, et se hâtèrent d’aller se procurer au souk des potiers les trente-huit jarres en question, et de les apporter à leur chef, deux par deux, sur leurs chevaux.

Alors le chef des voleurs dit à ses hommes : « Mettez vos habits et que chacun de vous entre dans une jarre, ne gardant avec lui que ses armes, son turban et ses babouches ! » Et les trente-sept voleurs, sans dire un mot, grimpèrent deux par deux sur le dos des chevaux porteurs de jarres. Et comme chaque cheval portait deux jarres, une à droite et l’autre à gauche, chaque voleur se laissa glisser dans une jarre, où il disparut entièrement. Et ils se trouvèrent de la sorte repliés sur eux-mêmes, les jambes touchant les cuisses, et les genoux à la hauteur du menton, dans les jarres, comme seraient au vingtième jour les poussins dans les œufs. Et, ainsi installés, ils tenaient un cimeterre dans une main et un gourdin dans l’autre main, avec leurs babouches soigneusement calées sous leur derrière. Et le trente-septième voleur faisait de la sorte vis-à-vis et contre-poids à l’unique jarre remplie d’huile.

Lorsque les voleurs eurent fini de se placer dans les jarres, dans la situation la moins gênante, le chef s’avança, les examina l’un après l’autre, et boucha les ouvertures des jarres avec des fibres de palmier, de façon à masquer le contenu et, en même temps, à permettre à ses hommes de respirer librement. Et, pour que nul doute ne pût venir à l’esprit des passants sur le contenu, il prit de l’huile dans la jarre qui en était pleine, et en frotta soigneusement les parois extérieures des jarres neuves. Et toutes choses ainsi disposées, le chef des voleurs se déguisa en marchand d’huile et, poussant devant lui vers la ville les chevaux porteurs de la marchandise improvisée, il se fit le conducteur de cette caravane.

Or, Allah lui écrivit la sécurité, et il arriva sans encombre, vers le soir, devant la maison même d’Ali Baba. Et, comme si toutes les difficultés se levaient d’elles-mêmes, il n’eut pas la peine, pour exécuter le dessein qui l’amenait, de frapper à la porte, car Ali Baba en personne était assis sur le seuil qui prenait tranquillement le frais avant la prière du soir…

À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA HUIT CENT CINQUANTE-HUITIÈME NUIT

Elle dit :

… car Ali Baba en personne était assis sur le seuil qui prenait tranquillement le frais, avant la prière du soir. Et le chef des voleurs se hâta d’arrêter les chevaux, s’avança entre les mains d’Ali Baba et lui dit, après les salams et compliments : « Ô mon maître, ton esclave est marchand d’huile et ne sait où aller loger, cette nuit, dans une ville où il ne connaît personne. Il espère donc de ta générosité que, pour Allah, tu lui accorderas l’hospitalité jusqu’à demain matin, à lui et à ses bêtes, dans la cour de ta maison ! »

En entendant cette demande, Ali Baba se souvint du temps où il était pauvre et souffrait de l’inclémence du temps, et son cœur s’émut aussitôt. Et, loin de reconnaître le chef des voleurs qu’il avait naguère vu et entendu dans la forêt, il se leva en son honneur et lui répondit : « Ô marchand d’huile, mon frère, que la demeure te soit reposante, et puisses-tu y trouver aisance et famille. Sois le bienvenu ! » Et, ce disant, il le prit par la main et l’introduisit, avec ses chevaux, dans la cour. Et il appela Morgane et un autre esclave, et leur donna l’ordre d’aider l’hôte d’Allah à décharger les jarres et de donner à manger aux bêtes. Et quand les jarres furent rangées en bon ordre au fond de la cour, et les chevaux attachés le long du mur avec, au cou de chacun, un sac rempli d’orge et d’avoine, Ali Baba, toujours plein d’empressement et d’affabilité, reprit la main de son hôte et le conduisit à l’intérieur de sa maison, où il le fit asseoir à la place d’honneur, et s’assit lui-même à ses côtés, pour prendre le repas du soir. Et, après qu’ils eurent tous deux mangé et bu et rendu grâces à Allah pour ses faveurs, Ali Baba ne voulut pas gêner son hôte, et se retira en lui disant : « Ô mon maître, la maison est ta maison, et ce qui est dans la maison t’appartient. »

Or, comme il s’en allait, le marchand d’huile, qui était le chef des voleurs, le rappela, en lui disant : « Par Allah sur toi, ô mon hôte, montre-moi l’endroit de ton honorable maison où il m’est loisible de donner le repos à l’intérieur de mes intestins et, aussi d’aller pisser. » Et Ali Baba, lui montrant le cabinet d’aisances situé précisément à l’angle de la maison, tout près de l’endroit où étaient rangées les jarres, répondit : « C’est là ! » Et il se hâta de s’esquiver, pour ne pas déranger les fonctions digestives du marchand d’huile.

Et, en effet, le chef des voleurs ne manqua pas de faire ce qu’il avait à faire. Toutefois, lorsqu’il eut fini, il s’approcha des jarres, et se pencha sur chacune d’elles, en disant à voix basse : « Ô toi, un tel, dès que tu entendras la jarre où tu es résonner sous le caillou que je lancerai de l’endroit où je loge, ne manque pas de sortir et d’accourir vers moi ! » Et, ayant ainsi donné à ses gens l’ordre de ce qu’ils devaient faire, il rentra dans la maison. Et Morgane qui l’attendait à la porte de la cuisine, avec une lanterne à huile à la main, le conduisit vers la chambre qu’elle lui avait préparée, et se retira. Et il se hâta, pour être bien dispos lors de l’exécution de son projet, de s’étendre sur la couche où il comptait dormir jusqu’à la moitié de la nuit. Et il ne tarda pas à ronfler comme un chaudron de lavandières.

Et alors arriva ce qui devait arriver.

En effet, pendant que Morgane était dans sa cuisine en train de laver les plateaux de mets et les casseroles, soudain la lampe, faute d’huile, s’éteignit. Or, précisément, la provision d’huile de la maison était épuisée, et Morgane, qui avait oublié de s’en procurer une nouvelle dans la journée, se désola fort de ce contre-temps, et appela Abdallah, le nouvel esclave d’Ali Baba, à qui elle fit part de sa contrariété et de son embarras. Mais Abdallah, éclatant de rire, lui dit : « Par Allah sur toi ! ô Morgane, ma sœur, comment peux-tu dire que nous manquons d’huile à la maison, alors que dans la cour il y a, en ce moment, rangées contre le mur, trente-huit jarres pleines d’huile d’olive qui, à en juger par l’odeur des parois qui la contiennent, doit être d’une qualité suprême. Ah ! ma sœur, mon œil ne reconnaît pas ce soir la diligente, l’entendue, la pleine de ressources Morgane ! » Puis il ajouta : « Je retourne dormir, ma sœur, pour me lever demain, à l’aube, afin d’accompagner au hammam notre maître Ali Baba ! » Et il la quitta pour aller, non loin de la chambre du marchand d’huile, ronfler comme un buffle des marais.

Alors Morgane, un peu confuse des paroles d’Abdallah, prit le pot à huile et alla dans la cour, pour le remplir à l’une des jarres. Et elle s’approcha de la première jarre, la déboucha, et plongea le pot dans l’ouverture béante. Et – ô bouleversement des entrailles, ô dilatation des yeux, ô gorge serrée ! – le pot, au lieu d’entrer dans de l’huile, heurta avec violence quelque chose de résistant. Et ce quelque chose-là remua ; et il en sortit une voix qui dit : « Par Allah, le caillou que le chef a lancé est un rocher pour le moins ! Allons, c’est le moment ! » Et il dégagea sa tête, et se ramassa pour sortir de la jarre.

Tout cela ! Or, quelle créature humaine, trouvant un être vivant dans une jarre au lieu d’y trouver de l’huile, ne se fût imaginé voir arriver l’heure fatale du destin ? Aussi la jeune Morgane, fort saisie au premier moment, ne put-elle s’empêcher de penser : « Je suis morte ! Et tout le monde dans la maison est mort sans recours ! » Mais voici que soudain la violence de son émotion lui rendit tout son courage et toute sa présence d’esprit. Et, au lieu de se mettre à faire des cris épouvantables et du vacarme, elle se pencha sur l’embouchure de la jarre, et dit : « Non pas, non pas, ô gaillard ! Ton maître dort encore ! Attends qu’il se réveille ! » Car Morgane, sagace comme elle était, avait tout deviné. Et, pour s’assurer de la gravité de la situation, elle voulut inspecter toutes les autres jarres, bien que la tentative ne fût pas sans danger ; et elle s’approcha de chacune, palpa la tête qui sortait aussitôt que le couvercle était enlevé, et dit à chaque tête : « Patience et à bientôt ! » Et elle compta de la sorte trente-sept têtes de voleurs barbus, et trouva que la trente-huitième jarre était la seule qui fût pleine d’huile. Alors elle remplit son pot, en toute tranquillité, et courut allumer sa lampe, pour revenir bientôt mettre à exécution le projet de délivrance que venait de susciter en son esprit le péril imminent.

Donc, une fois dans la cour, elle alluma un grand feu sous la chaudière qui servait à la lessive, et, au moyen du pot, elle remplit d’huile la chaudière en y vidant le contenu de la jarre. Et comme le feu flambait fort, l’huile ne tarda pas à entrer en ébullition.

Alors Morgane remplit le plus grand seau de l’écurie de cette huile bouillante, s’approcha de l’une des jarres, en souleva le couvercle et, d’un seul coup, versa le liquide exterminateur sur la tête qui sortait. Et le bandit propriétaire de la tête fut irrévocablement échaudé, et avala la mort avec le cri qui ne sortit pas.

Et Morgane, d’une main sûre, fit subir le même sort à tous les enfermés dans les jarres, qui moururent étouffés et bouillis, car nul homme, fût-il enfermé dans une jarre à sept parois, ne saurait échapper à la destinée attachée à son cou.

Or, son exploit accompli, Morgane éteignit le feu sous la chaudière, reboucha les jarres avec les couvercles en fibres de palmier, et revint dans la cuisine où, soufflant la lanterne, elle resta dans l’obscurité, résolue à surveiller la suite de l’affaire. Et, postée de la sorte à l’affût, elle n’attendit pas longtemps.

En effet, vers le milieu de la nuit, le marchand d’huile s’éveilla, vint mettre la tête à la fenêtre qui donnait sur la cour, et, ne voyant aucune lumière nulle part, et n’entendant aucun bruit, il jugea que toute la maison devait être plongée dans le sommeil. Alors, selon ce qu’il avait dit à ses hommes, il prit des petits cailloux qu’il avait sur lui, et les lança l’un après l’autre sur les jarres. Et, comme il avait l’œil sûr et la main habile, il atteignit le but à chaque coup : ce dont il jugea par le son rendu par la jarre sous le heurt du caillou. Puis il attendit, ne doutant pas qu’il allait voir surgir ses gaillards avec leurs armes brandies. Mais rien ne bougea. Alors, s’imaginant qu’ils étaient endormis dans leurs jarres, il leur jeta de nouveaux cailloux, mais pas une tête n’apparut, et pas un mouvement ne se produisit. Et le chef des voleurs fut extrêmement irrité contre ses hommes qu’il croyait plongés dans le sommeil ; et il descendit vers eux, en pensant : « Les fils de chiens ! ils ne sont bons à rien ! » Et il s’élança vers les jarres, mais ce fut pour reculer, tant était épouvantable l’odeur d’huile brûlante et de chair brûlée qui s’en exhalait. Pourtant il s’en approcha de nouveau et, y portant la main, il en sentit les parois aussi chaudes que celles d’un four. Alors il ramassa une gerbe de paille, l’alluma et regarda dans les jarres. Et il vit ses hommes, l’un après l’autre, bouillis et fumants avec des corps sans âme.

À cette vue, le chef des voleurs, comprenant de quelle mort atroce avaient péri ses trente-sept compagnons, fit un bond prodigieux jusqu’au haut du mur de la cour, sauta dans la rue et livra ses jambes au vent. Et il s’envola et s’enfonça dans la nuit, anéantissant, sous ses pas, la distance…

À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA HUIT CENT CINQUANTE-NEUVIÈME NUIT

Elle dit :

… Et il s’envola et s’enfonça dans la nuit, anéantissant sous ses pas la distance. Et, arrivé dans sa caverne, il se perdit dans les noires réflexions au sujet de ce qui lui restait à faire désormais pour venger tout ce qu’il avait à venger. Et, pour le moment, voilà pour lui !

Quant à Morgane, qui venait de sauver la maison de son maître et les vies qui s’y abritaient, une fois qu’elle se fut rendu compte que tout danger était conjuré par la fuite du faux marchand d’huile, elle attendit tranquillement que le jour se levât, pour aller réveiller son maître Ali Baba. Et, une fois qu’il se fut habillé, croyant qu’on ne l’avait réveillé de si bonne heure que pour qu’il allât au hammam, Morgane le conduisit devant les jarres, et lui dit : « Ô mon maître, enlève le premier couvercle et regarde ! Et Ali Baba, ayant regardé, fut à la limite de l’effroi et de l’horreur. Et Morgane se hâta de lui raconter tout ce qui s’était passé, depuis le commencement jusqu’à la fin, sans omettre un détail. Mais il n’y a point d’utilité à le répéter. Et elle lui raconta également l’histoire des marques blanches et des rouges sur les portes, dont elle n’avait pas jugé à propos de l’entretenir. Mais, pour cette histoire aussi, il n’y a point d’utilité à la répéter.

Lorsqu’Ali Baba eut entendu le récit de son esclave Morgane, il pleura d’émotion, et serrant la jeune fille avec tendresse contre son cœur, il lui dit : « Ô fille de la bénédiction, béni soit le ventre qui t’a porté ! Certes, le pain que tu as mangé dans notre demeure n’a pas été mangé par l’ingratitude. Tu es ma fille et la fille de la mère de mes enfants. Et désormais tu seras à la tête de ma maison et l’aînée de mes enfants ! » Et il continua à lui dire des paroles gentilles et à la remercier beaucoup pour sa vaillance, sa sagacité et son attachement.

Après quoi, Ali Baba, aidé par Morgane et par l’esclave Abdallah, procéda à l’enterrement des voleurs, qu’il se décida, après réflexion, à faire disparaître en leur creusant une fosse énorme dans le jardin et en les y enfouissant pêle-mêle, sans aucune cérémonie, pour ne pas éveiller l’attention des voisins. Et c’est ainsi qu’on acheva de se débarrasser de cette engeance maudite. Que c’est bien fait !

Et plusieurs jours se passèrent, dans la maison d’Ali Baba, au milieu des réjouissances et des congratulations. Et on ne se lassait pas de se raconter les détails de cette aventure prodigieuse, en remerciant Allah de la délivrance, et de faire tous les commentaires qu’elle comportait. Et Morgane était plus choyée que jamais ; et Ali Baba, avec ses deux épouses et ses enfants, s’ingéniait à lui témoigner sa reconnaissance et son amitié.

Or, un jour, le fils aîné d’Ali Baba, qui dirigeait les affaires de vente et d’achat de l’ancienne boutique de Kassim, dit à son père, en rentrant du souk : « Ô mon père, je ne sais comment faire pour rendre à mon voisin, le marchand Hussein, toutes les honnêtetés dont il ne cesse de me combler, depuis sa récente installation dans notre souk. Voilà déjà cinq fois que j’ai accepté, sans le payer de retour, de partager son repas de midi. Or, je voudrais bien, ô père, le régaler, ne fût-ce qu’une seule fois, quitte à le dédommager par la somptuosité du festin, en cette unique fois, de toutes ses dépenses en mon honneur. Car tu conviens avec moi qu’il ne serait point bienséant de différer davantage à lui rendre les prévenances dont il a usé à mon égard ! » Et Ali Baba répondit : « Certes, ô mon fils, c’est le plus usuel des devoirs. Et tu aurais dû déjà m’y faire penser plus tôt ! Or précisément c’est demain vendredi, le jour du repos, et tu en profiteras pour inviter le hagg Hussein, ton voisin, à venir partager avec nous le pain et le sel du soir. Et s’il cherche des échappatoires, par discrétion, ne crains pas d’insister et de l’amener à notre maison, où j’espère qu’il trouvera un régal pas trop indigne de sa générosité. »

Et, en effet, le lendemain, le fils d’Ali Baba, après la prière, invita hagg Hussein, le marchand nouvellement établi dans le souk, à l’accompagner pour faire une partie de promenade. Et il dirigea sa promenade, en compagnie de son voisin, précisément du côté du quartier où se trouvait leur demeure. Et Ali Baba, qui les attendait sur le seuil, s’avança au-devant d’eux, le visage souriant, et, après les salams et les souhaits réciproques, il exprima à hagg Hussein sa gratitude pour les civilités prodiguées à son fils, et l’invita, en le pressant beaucoup, à entrer se reposer dans sa maison et partager avec lui et son fils le repas du soir. Et il ajouta : « Je sais bien que quoi que je puisse faire, je ne pourrai reconnaître tes bontés pour mon fils. Mais, enfin, nous espérons que tu accepteras le pain et le sel de notre hospitalité ! » Mais hagg Hussein répondit : « Par Allah, ô mon maître, ton hospitalité est certainement une grande hospitalité, mais comment pourrais-je l’accepter alors que j’ai fait, depuis longtemps déjà, le serment de ne jamais toucher aux aliments qui sont assaisonnés de sel, et de ne jamais goûter à ce condiment ? » Et Ali Baba répondit : « Qu’à cela ne tienne, ô hagg béni, je n’aurai qu’un mot à dire à la cuisine, et les mets seront cuits sans sel et sans rien de semblable ! » Et il pressa tellement le marchand qu’il l’obligea à entrer dans la maison. Et aussitôt il courut prévenir Morgane qu’elle eût à ne pas mêler de sel aux aliments, et qu’elle préparât spécialement, ce soir-là, les mets et les farces et les pâtés sans l’aide de cet ordinaire condiment. Et Morgane, extrêmement surprise de l’horreur du nouvel hôte pour le sel, ne sut à quoi attribuer un goût si extraordinaire, et se mit à réfléchir sur l’affaire. Toutefois elle ne manqua pas d’aviser la négresse cuisinière qu’elle eût à se conformer à l’ordre étrange de leur maître Ali Baba.

Lorsque le repas fut prêt, Morgane le servit sur les plateaux ; et aida l’esclave Abdallah à les porter dans la salle de réunion. Et, comme de sa nature elle était fort curieuse, elle ne manqua pas de jeter des coups d’œil, de temps en temps, sur l’hôte qui n’aimait pas le sel. Et lorsque le repas fut terminé, Morgane sortit pour laisser son maître Ali Baba s’entretenir à son aise avec son hôte invité.

Mais au bout d’une heure, la jeune fille fit de nouveau son entrée dans la salle. Et, à la grande surprise d’Ali Baba, elle était habillée en danseuse, le front diadèmé de sequins d’or, le cou orné d’un collier de grains d’ambre jaune, la taille prise dans une ceinture aux mailles d’or, et des bracelets à grelots d’or aux poignets et aux chevilles. Et de sa ceinture pendait, selon la coutume des danseuses de profession, le poignard à manche de jade et à longue lame évidée et pointue qui sert à mimer les figures de la danse. Et ses yeux de gazelle enamourée, déjà si grands par eux-mêmes et si profonds d’éclat, étaient durement allongés de kohl noir jusqu’à ses tempes, de même que ses sourcils tendus en arc menaçant. Et ainsi parée et attifée, elle s’avança à pas comptés, toute droite et les seins en avant. Et, derrière elle, entra le jeune esclave Abdallah tenant de sa main gauche, à la hauteur de son visage, un tambour à castagnettes de métal, sur lequel il frappait en mesure, mais très lentement, de façon à rythmer les pas de sa compagne. Et lorsqu’elle fut arrivée devant son maître, Morgane s’inclina gracieusement et, sans lui donner le temps de revenir de la surprise où l’avait plongé cette entrée inattendue, elle se tourna vers le jeune Abdallah et lui fit un léger signe avec ses sourcils. Et soudain le rythme du tambour s’accéléra sur un mode fortement cadencé, et Morgane, glissant comme un oiseau dansa.

Et elle dansa tous les pas, inlassable, et esquissa toutes les figures, comme jamais ne l’avait fait, dans les palais des rois, une danseuse de profession. Et elle dansa comme seul peut-être, devant Saül noir de tristesse, avait dansé le berger David.

Et elle dansa la danse des écharpes, et celle du mouchoir, et celle du bâton. Et elle dansa les danses des Juives, et celles des Grecques et celles des Éthiopiennes et celles des Persanes, et celles des Bédouines, avec une légèreté si merveilleuse que, certes ! seule Balkis, la reine amoureuse de Soleïmân, aurait pu danser les pareilles.

Et quand elle eut dansé tout cela, quand le cœur de son maître, et celui du fils de son maître, et celui du marchand, l’invité de son maître, furent suspendus à ses pas, et leurs yeux rivés à la souplesse de son corps, elle esquissa la danse onduleuse du poignard. En effet, tirant soudain l’arme dorée de sa gaine d’argent, et tout émouvante de grâce et d’attitudes, au rythme accéléré du tambour, elle s’élança, le poignard menaçant, cambrée, flexible, ardente, rauque et sauvage, avec des yeux en éclairs, et soulevée par des ailes qu’on ne voyait pas. Et la menace de l’arme se tendait tantôt vers quelque ennemi invisible de l’air, et tantôt se tournait de la pointe vers les beaux seins de l’adolescente exaltée. Et l’assistance, à ces moments-là, poussait un long cri d’effroi, tant le cœur de la danseuse paraissait proche de la pointe mortelle.

Puis peu à peu le rythme du tambour se fit plus lent et la cadence fraîchit et s’atténua jusqu’au silence de la peau sonore. Et Morgane, la poitrine soulevée comme une vague de la mer, cessa de danser.

Et elle se tourna vers l’esclave Abdallah qui, à un nouveau signe de sourcil, lui jeta, de sa place, le tambour. Et elle l’attrapa au vol et, le retournant, elle s’en servit comme d’une sébile pour aller le tendre aux trois spectateurs et solliciter, selon la coutume des almées et des danseuses, leur libéralité. Et Ali Baba, qui, bien qu’un peu formalisé de l’action inattendue de sa servante, s’était laissé gagner par tant de charme et tant d’art, jeta un dinar d’or dans le tambour. Et Morgane le remercia d’une profonde révérence et d’un sourire, et tendit le tambour au fils d’Ali Baba, qui ne fut pas moins généreux que son père.

Alors, tenant toujours le tambour de la main gauche, elle le présenta à l’hôte qui n’aimait pas le sel. Et hagg Hussein tira sa bourse et se disposait à y puiser quelque argent pour le donner à la si désirable danseuse, quand soudain Morgane, qui avait reculé de deux pas, puis bondi en avant comme un chat sauvage, lui enfonça dans le cœur, jusqu’à la lamelle de garde, le poignard brandi de la main droite. Et hagg Hussein, les yeux soudain rentrés dans leurs orbites, ouvrit la bouche et la referma, en poussant à peine un demi-soupir, puis s’affaissa sur le tapis, sa tête précédant ses pieds, et déjà corps sans âme.

Et Ali Baba et son fils, à la limite de l’épouvante et de l’indignation, s’élancèrent vers Morgane qui, bien que tremblante d’émotion, essuyait sur son écharpe de soie le poignard ensanglanté. Et, comme ils la croyaient prise de délire et de folie, et qu’ils lui saisissaient la main pour lui en arracher l’arme, elle leur dit d’une voix tranquille : « Ô mes maîtres, louanges à Allah qui a dirigé le bras d’une faible jeune fille pour vous venger du chef de vos ennemis ! Voyez si ce mort n’est pas le marchand d’huile, le capitaine des voleurs lui-même avec son propre œil, l’homme qui ne voulait pas goûter le sel sacré de l’hospitalité ! » Et, parlant ainsi, elle dépouilla de son manteau le corps gisant, et fit voir sous sa longue barbe et le déguisement dont il s’était affublé pour la circonstance, l’ennemi qui avait juré leur destruction.

Lorsqu’Ali Baba eut reconnu de la sorte, dans le corps inanimé de hagg Hussein, le marchand d’huile maître des jarres et chef des voleurs, il comprit qu’il ne devait, pour la seconde fois, son salut et celui de toute sa famille qu’au dévouement attentif et au courage de la jeune Morgane. Et il la serra contre sa poitrine et l’embrassa entre les deux yeux, et lui dit, les larmes aux yeux : « Ô Morgane, ma fille, veux-tu, pour mener mon bonheur à ses limites, entrer définitivement dans ma famille en épousant mon fils, le beau jeune homme que voici ? » Et Morgane baisa la main d’Ali Baba et répondit : « Sur ma tête et mes yeux ! »

Et le mariage de Morgane avec le fils d’Ali Baba fut célébré sans retard, devant le kâdi et les témoins, au milieu des réjouissances et des divertissements. Et l’on enterra secrètement le corps du chef des voleurs dans la fosse commune qui avait servi de sépulture à ses anciens compagnons, – qu’il soit maudit !

Et, après le mariage de son fils…

À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA HUIT CENT SOIXANTIÈME NUIT

Elle dit :

… Et, après le mariage de son fils, Ali Baba, qui avait appris la prudence et suivait désormais les conseils de Morgane et écoutait attentivement ses avis, s’abstint encore quelque temps de retourner à la caverne, de peur d’y rencontrer les deux voleurs dont il ignorait le sort, et qui en réalité avaient été, comme tu le sais, ô Roi fortuné, exécutés sur l’ordre de leur capitaine. Et ce ne fut qu’au bout d’un an, lorsqu’il fut tout à fait tranquille de ce côté-là, qu’il se décida à aller, en compagnie de son fils et de l’avisée Morgane, visiter la caverne. Et Morgane, qui observait toutes choses sur la route, vit, en arrivant au rocher, que les arbrisseaux et les grandes herbes obstruaient entièrement le petit sentier qui en faisait le tour, et que, d’autre part, sur le sol, il n’y avait aucune trace de pas humains ni aucun vestige de chevaux. Et elle en conclut que personne n’était venu là, depuis longtemps. Et elle dit à Ali Baba : « Ô mon oncle, il n’y a pas d’inconvénient. Nous pouvons entrer, sans courir de risque, là dedans ! »

Alors Ali Baba, étendant la main vers la porte de pierre, prononça la formule magique, disant : « Sésame, ouvre-toi ! » Et, de même qu’autrefois, la porte, obéissant aux trois mots, et comme mue par des serviteurs invisibles, s’ouvrit à même le rocher, et laissa le passage libre à Ali Baba, à son fils et à la jeune Morgane. Et Ali Baba constata qu’en effet rien n’avait changé depuis sa dernière visite au trésor, et fut bien fier de montrer à Morgane et à son époux les fabuleuses richesses dont il devenait désormais l’unique tenancier.

Et lorsqu’ils eurent tout examiné dans la caverne, ils remplirent d’or et de pierreries les trois grands sacs qu’ils avaient apportés, et s’en retournèrent chez eux, après avoir prononcé la formule de fermeture. Et, depuis lors, ils vécurent dans la paix et les félicités, en usant avec modération et prudence des richesses que leur avait octroyées le Donateur, qui est le Seul Grand, le Généreux. Et c’est ainsi qu’Ali Baba, le bûcheron propriétaire de trois ânes pour toute fortune, devint, grâce à sa destinée et à la bénédiction, l’homme le plus riche et le plus honoré de sa ville natale. Or, gloire à Celui qui donne sans compter aux humbles de la terre !

— « Et voilà, ô Roi fortuné, continua Schahrazade, tout ce que je sais de l’histoire d’Ali Baba et des quarante voleurs. Mais Allah est plus savant ! »

Et le roi Schahriar dit : « Certes, Schahrazade, cette histoire est une étonnante histoire ! Et la jeune Morgane n’a point sa pareille parmi les femmes de maintenant. Et je le sais bien, moi qui fus obligé de faire couper la tête à toutes les dévergondées de mon palais. »

Mais Schahrazade voyant que le Roi fronçait déjà les sourcils, à ce souvenir, et s’excitait péniblement sur ces choses passées, se hâta de commencer en ces termes l’HISTOIRE DES RENCONTRES D’AL-RACHID SUR LE PONT DE BAGDAD.

LES RENCONTRES D’AL-RACHID SUR LE PONT DE BAGDAD

Et Schahrazade, voyant que le roi Schahriar, au souvenir des tribulations anciennes, fronçait déjà les sourcils, se hâta de commencer la nouvelle histoire, disant :

Il m’est revenu, ô Roi du temps, ô la couronne sur ma tête, que le khalifat Haroun Al-Rachid – Allah l’ait en Ses bonnes grâces ! – était, un jour d’entre les jours, sorti de son palais, en compagnie de son vizir Giafar et de Massrour, son porte-glaive, tous deux déguisés, comme il l’était lui-même, en nobles marchands de la cité. Et il était déjà arrivé avec eux au pont de pierre qui unit les deux rives du Tigre, quand il vit, assis à terre sur ses jambes repliées, à l’entrée même du pont, un aveugle d’âge très ancien qui demandait l’aumône pour Allah ! aux passants sur la route de la générosité. Et le khalifat s’arrêta dans sa promenade devant le vieil infirme, et déposa un dinar d’or dans la paume qu’il tendait. Et le mendiant l’arrêta brusquement par la main, comme il voulait poursuivre son chemin, et lui dit : « Ô généreux donateur, qu’Allah te rende cet acte de ton âme pitoyable par les plus choisies de Ses bénédictions. Mais je te supplie, avant de t’en aller, de ne point me refuser la grâce que je te demande. Lève ton bras et donne-moi un coup de poing ou un soufflet sur le lobe de mon oreille. » Et, ayant ainsi parlé, il se dessaisit de la main qu’il tenait, afin que l’étranger pût lui appliquer le soufflet en question. Toutefois il prit soin, de crainte qu’il ne passât outre sans lui donner satisfaction, de le saisir par le pan de sa longue robe.

En voyant et en entendant cela, le khalifat devint fort perplexe, et dit à l’aveugle : « Ô oncle, qu’Allah, me préserve d’obéir à ton injonction ! Car celui qui fait une aumône pour Allah ne doit point en effacer le mérite en maltraitant celui qui bénéficie de cette aumône. Et le mauvais traitement auquel tu m’enjoins de te soumettre est une action indigne d’un Croyant. » Et, ayant ainsi parlé, il fit un effort pour faire lâcher prise à l’aveugle. Mais il avait calculé sans la vigilance de l’aveugle qui, prévoyant le mouvement du khalifat, fit de son côté un effort bien plus grand pour ne point le lâcher. Et il lui dit : « Ô mon généreux maître, pardonne-moi mon importunité et la hardiesse de mon procédé. Et laisse-moi t’implorer encore de me donner ce soufflet sur le lobe de mon oreille. Sinon, j’aime mieux que tu reprennes ton aumône. Car je ne puis l’accepter qu’à cette seule condition, sans me parjurer devant Allah et contrevenir au serment que j’ai fait devant la face de Celui qui te voit et me voit. » Puis il ajouta : « Si tu savais, ô mon seigneur, la cause de mon serment, tu n’hésiterais pas à me donner raison. »

Et le khalifat se dit : « Il n’y a de recours qu’en Allah le Tout-Puissant contre l’importunité de ce vieil homme aveugle ! » Et comme il ne voulait pas être plus longtemps en butte à la curiosité des passants, il se hâta de faire ce que lui demandait l’aveugle qui, aussitôt qu’il eut reçu le soufflet, lâcha prise en le remerciant et en levant les deux mains vers le ciel pour appeler sur sa tête les bénédictions. Al-Rachid, délivré de la sorte, s’éloigna avec ses deux compagnons, et il dit à Giafar : « Par Allah ! l’histoire de cet aveugle doit être une étonnante histoire, et son cas un bien étrange cas ! Ainsi donc, retourne vers lui, et dis-lui que tu viens de la part de l’émir des Croyants pour lui ordonner de se trouver demain au palais, à l’heure de la prière de l’après-midi. » Et Giafar retourna auprès de l’aveugle, et lui communiqua l’ordre de son maître. Puis il revint rejoindre le khalifat. Et ils n’avaient pas fait quelques pas, qu’ils aperçurent sur le côté gauche du pont, assis presque en face de l’aveugle, un second mendiant estropié des deux jambes et la bouche fendue. Et Massrour, le porte-glaive, sur un signe de son maître, s’approcha de l’estropié des deux jambes à la bouche fendue, et lui donna l’aumône qui était écrite dans sa chance, pour ce jour-là. Et l’homme releva la tête et se mit à rire en disant : « Hé, ouallah ! de toute ma vie de maître d’école, je n’ai gagné autant que je viens de recevoir de la main de ta générosité, ô mon maître ! » Et Al-Rachid, qui avait entendu la réponse, se tourna vers Giafar, et lui dit : « Par la vie de ma tête ! si c’est là un maître d’école, et qu’il soit réduit à mendier sur les chemins, c’est que son histoire doit être étrange, certainement. Hâte-toi d’aller lui ordonner de se trouver demain, à l’heure de l’aveugle, à la porte de mon palais. » Et l’ordre fut exécuté. Et ils continuèrent leur promenade.

Mais ils n’avaient pas encore eu le temps de s’éloigner de l’estropié, qu’ils l’entendirent appeler à grands cris les bénédictions sur la tête d’un cheikh qui s’était approché de lui. Et ils regardèrent de ce côté, pour voir quelle pouvait être l’affaire. Et ils virent que le cheikh essayait de s’esquiver, tout confus des bénédictions et des louanges auxquelles il était en butte. Et ils comprirent, aux paroles de l’estropié, que l’aumône que le cheikh venait de lui remettre était encore plus considérable que celle de Massrour, et telle que le pauvre homme n’avait jamais reçu la pareille. Et Haroun exprima à Giafar son étonnement de voir un simple particulier faire preuve d’une plus grande largesse de paume que la sienne propre, et ajouta : « J’aimerais connaître ce cheikh, et approfondir le motif de sa générosité. Va donc, ô Giafar, lui dire qu’il ait à se présenter entre mes mains, dans l’après-midi de demain, à l’heure de l’aveugle et de l’estropié. » Et l’ordre fut exécuté.

Et ils allaient poursuivre leur chemin, quand ils virent s’avancer sur le pont un magnifique cortège, comme n’en peuvent d’ordinaire déployer que les rois et les sultans. Et des crieurs à cheval le précédaient, qui criaient : « Place à notre maître, l’époux de la fille du puissant roi de la Chine et de la fille du puissant roi du Sind et de l’Inde ! » Et à la tête du cortège, sur un cheval qui portait sa race dans son allure, caracolait un émir ou, peut-être, un fils de roi, dont l’aspect était brillant et plein de noblesse. Et derrière lui, immédiatement, s’avançaient deux saïs conduisaient, par un licou de soie bleue, un chameau merveilleusement harnaché et chargé d’un palanquin où étaient assises, une à droite et l’autre à gauche, sous un dais de brocart rouge, et le visage recouvert d’un voile de soie orange, les deux adolescentes princières, épouses du cavalier. Et le cortège se fermait par une troupe de musiciens qui jouaient sur leurs instruments aux formes inconnues des airs indiens et chinois.

Et Haroun, émerveillé à la fois et surpris, dit à ses compagnons : « Voilà un notable étranger, comme il en vient rarement dans ma capitale. Et pourtant j’ai déjà reçu les rois et les princes et les émirs les plus fiers de la terre. Et les chefs des mécréants d’au-delà des mers, ceux du pays des Francs et ceux des régions de l’extrême Occident m’ont envoyé des ambassades et des députations. Mais nul de tous ceux que nous avons vus n’était comparable à celui-ci en faste et en beauté. » Puis il se tourna vers Massrour, son porte-glaive, et lui dit : « Hâte-toi, ô Massrour, de suivre ce cortège, afin de voir ce qu’il y a à voir, et de revenir me renseigner sans retard, au palais, après avoir toutefois pris soin d’inviter ce noble étranger à se présenter demain entre mes mains, à l’heure de l’aveugle, de l’estropié et du cheikh généreux. »

Et Massrour étant parti exécuter l’ordre, le khalifat et Giafar traversèrent enfin le pont. Mais à peine étaient-ils arrivés à son extrémité, qu’ils aperçurent, au milieu du meidân qui s’ouvrait en face d’eux et qui servait aux joutes et aux tournois, un grand rassemblement de spectateurs qui regardaient un jeune homme monté sur une belle jument blanche qu’il poussait à toute bride de çà et là, en la maltraitant à grands coups de fouet et d’éperon, sans répit et de manière qu’elle était tout en écume et tout en sang, et que ses jambes et que son corps étaient en proie au tremblement.

À cette vue, le khalifat, qui aimait les chevaux et ne souffrait pas qu’on les maltraitât, fut à la limite de l’indignation, et demanda aux spectateurs : « Pourquoi ce jeune homme agit-il d’une façon si barbare à l’égard de cette belle jument docile ? » Et ils répondirent : « Nous ne le savons pas, et Allah seul le sait. Mais tous les jours, à la même heure, nous voyons arriver le jeune homme avec sa jument, et nous assistons à cet exercice inhumain ! » Et ils ajoutèrent : « Après tout, il est le maître légitime de sa jument et il peut la traiter à sa guise. » Et Haroun se tourna vers Giafar et lui dit : « Je te laisse le soin, ô Giafar, de t’informer auprès de ce jeune homme de la cause qui le pousse à maltraiter de la sorte sa jument. Et s’il refuse de te la révéler, tu lui diras qui tu es, et tu lui ordonneras de se présenter entre mes mains, dans l’après-midi de demain, à l’heure de l’aveugle, de l’estropié, du cheikh généreux et du cavalier étranger. » Et Giafar répondit par l’ouïe et l’obéissance, et le khalifat le laissa au meidân pour rentrer seul à son palais, ce jour-là…

À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA HUIT CENT SOIXANTE-ET-UNIÈME NUIT

Elle dit :

… Et Giafar répondit par l’ouïe et l’obéissance, et le khalifat le laissa au meidân pour rentrer seul à son palais, ce jour-là.

Or, le lendemain, après la prière du milieu de l’après-midi, le khalifat entra dans le diwân des audiences, et le grand vizir Giafar introduisit aussitôt en sa présence les cinq personnages qu’ils avaient rencontrés la veille sur le pont de Bagdad, à savoir l’aveugle qui se faisait souffleter, l’estropié maître d’école, le cheikh généreux, le noble cavalier derrière qui l’on jouait des airs indiens et chinois, et le jeune homme maître de la jument blanche. Et lorsqu’ils se furent prosternés tous les cinq devant son trône et eurent embrassé la terre entre ses mains le khalifat leur fit de la tête signe de se relever, et Giafar les plaça en bon ordre l’un à côté de l’autre sur le tapis, au pied du trône.

Alors Al-Rachid se tourna d’abord vers le jeune homme maître de la jument blanche, et lui dit : « Ô jeune homme, qui t’es montré hier si inhumain à l’égard de la belle jument blanche si docile que tu montais, peux-tu me dire, afin que je le sache, le motif qui poussait ton âme à agir d’une façon si barbare à l’égard d’une bête muette qui ne peut répondre aux injures par des injures et aux coups par des coups ? Et ne me dis point que tu agissais de la sorte pour dresser ou pour dompter ta jument. Car, dans ma vie, j’ai moi-même dompté et dressé un grand nombre d’étalons et de cavales, mais jamais je n’eus besoin de maltraiter, comme tu le faisais, les bêtes que j’exerçais. Et ne me dis point que tu harcelais ainsi ta jument pour amuser les spectateurs ; car non seulement ce spectacle inhumain ne les amusait pas, mais il les scandalisait et me scandalisait moi-même avec eux. Et peu s’en fallut, par Allah ! que je ne me fisse connaître en public, pour te châtier comme tu le méritais et mettre fin à un spectacle si répugnant. Parle donc sans mentir et sans me rien cacher du motif de ta conduite ; car c’est le seul moyen qui te reste d’échapper à mon ressentiment et d’entrer dans mes bonnes grâces. Et même je suis prêt, si ton récit me satisfait et si tes paroles excusent ta conduite, à te pardonner et à oublier tout ce que j’ai vu d’offusquant dans ta manière d’agir. ».

Lorsque le jeune homme maître de la jument blanche eut entendu les paroles du khalifat, il devint bien jaune de teint et baissa la tête en gardant le silence, visiblement en proie à un embarras fort grand et à un chagrin sans limites. Et comme il continuait à rester debout de la sorte, sans pouvoir arriver à prononcer un seul mot, tandis que des larmes coulaient de ses yeux et tombaient sur sa poitrine, le khalifat changea de ton à son égard et, plus intrigué que jamais, il lui dit d’une voix douce : « Ô jeune homme, oublie que tu es en présence de l’émir des Croyants, et parle ici en toute liberté, comme si tu étais au milieu de tes amis, car je vois bien que ton histoire doit être une bien étrange histoire, et le motif de ta conduite un bien étrange motif. Et, moi, je jure par les mérites de mes ancêtres les Glorieux, qu’il ne te sera fait aucun mal. » Et, de son côté, Giafar se mit à faire au jeune homme, avec la tête et avec les yeux, des signes péremptoires d’encouragement qui signifiaient clairement : « Parle en toute confiance. Et sois sans aucune inquiétude. »

Alors le jeune homme commença à rattraper son souffle perdu et, ayant relevé la tête, il embrassa encore une fois la terre entre les mains du khalifat, et dit :

HISTOIRE DU JEUNE HOMME

« Sache, ô émir des Croyants, que je suis connu dans mon quartier où l’on m’appelle Sidi Némân. Et l’histoire qui est mon histoire et que je vais, sur ton ordre, te raconter, est un mystère de la foi musulmane. Et si elle était écrite avec les aiguilles sur le coin intérieur de l’œil, elle servirait d’enseignement à quiconque la lirait d’une âme attentive. »

Et le jeune se tut un instant, pour ramener vers son esprit tous ses souvenirs, et reprit : « Lorsque mon père mourut, il me laissa ce qu’Allah m’avait écrit en héritage. Et je constatai que les bienfaits d’Allah sur ma tête étaient plus nombreux et plus choisis que mon âme ne l’eût jamais souhaité. Et je vis, en outre, que, du jour au lendemain, je me trouvais être l’homme le plus riche et le plus considéré de mon quartier. Mais ma nouvelle vie, loin de me donner de la suffisance et de l’orgueil, ne fit que développer en moi mes goûts très accentués pour le calme et la solitude. Et je continuai à vivre en célibataire, me félicitant, tous les matins d’Allah, de n’avoir point de soucis de famille ni de responsabilités. Et tous les soirs je me disais : « Ya Sidi Némân, que ta vie est modeste et tranquille ! Et que la solitude du célibat est délectable ! »

Mais, un jour d’entre les jours, ô mon seigneur, je me réveillai avec le désir violent et incompréhensible de changer soudain de vie. Et ce désir entra en mon âme sous la forme du mariage. Et je me levai à l’heure et à l’instant, mû par les mouvements intérieurs de mon cœur, en me disant : « N’as-tu pas honte, ya Sidi Némân, de vivre de la sorte, seul dans cette demeure, comme un chacal dans sa tanière, sans aucune présence douce à tes côtés, sans un corps toujours frais de femme pour te rafraîchir les yeux, et sans une affection qui te fasse sentir que tu vis réellement du souffle de ton Créateur ? Attends-tu pour connaître les avantages de nos adolescentes, que les années t’aient rendu impotent et bon tout au plus à voir sans pouvoir ? »

À ces pensées toutes naturelles, qui se présentaient à mon esprit pour la première fois, je n’hésitai plus à suivre les sollicitations de mon âme – vu que l’âme est chère et que tous ses souhaits méritent d’être satisfaits. Mais comme je ne connaissais point de femmes marieuses qui pussent me trouver une épouse parmi les filles des notables de mon quartier et des riches marchands du souk, et que d’ailleurs j’étais bien résolu à me marier en connaissance de cause, c’est-à-dire en me rendant compte par mes propres yeux des charmes et des qualités de mon épouse, et en ne suivant pas la coutume qui veut qu’on connaisse le visage de l’épousée que, seulement après l’écriture du contrat et les cérémonies du mariage, je me décidai à choisir mon épouse simplement parmi les belles esclaves que l’on vend et que l’on achète. Et je sortis immédiatement de ma maison et me dirigeai vers le souk des esclaves, en me disant : « Ya Sidi Némân, ta résolution est excellente de prendre épouse parmi les adolescentes esclaves, au lieu de rechercher une alliance avec les filles notables. Car tu éludes de la sorte bien des ennuis et bien des tracas, non seulement en évitant d’avoir sur ton dos la nouvelle famille de ton épouse, et sur ton estomac les regards continuellement ennemis de la mère de ton épouse, une vieille calamiteuse certainement, et sur tes épaules le fardeau des frères, grands et petits, de ton épouse, et des parents, vieux et jeunes, de ton épouse, et des relations ennuyeuses et lourdes de ton oncle, père de ton épouse, mais encore en écartant de toi les futures récriminations de la fille des notables, qui ne manquerait, en toute occasion, de te faire sentir qu’elle est d’extraction supérieure, et que tu n’as sur elle ni droit ni autorité, et que tu n’as vis-à-vis d’elle que des devoirs, et lui dois tous les égards et toutes les obligations. Et c’est alors que tu pourrais regretter ta vie de célibataire et te mordre les doigts jusqu’au sang. Tandis qu’en choisissant toi-même une épouse, contrôlée par tes yeux et par tes doigts, et qui soit sans attaches et toute seule avec sa beauté, tu simplifies ton existence, tu évites les complications, et tu as tous les avantages du mariage sans en avoir les inconvénients ! »

Et c’est nourri, ce matin-là, de ces pensée si nouvelles, ô émir des Croyants, que j’arrivai au souk des esclaves femmes, pour me choisir une épouse agréable avec qui vivre, dans les douceurs de toutes sortes, le mutuel amour et les bénédictions. Car, comme de ma nature j’étais capable d’affection, je souhaitais de toutes mes forces trouver en l’adolescente de mon choix les qualités de l’âme et du corps qui me permissent de placer en elle les réserves accumulées d’une tendresse dont je n’avais encore placé la moindre parcelle chez aucun être vivant.

Or, ce jour-là était précisément jour de marché, et un nouvel arrivage était fraîchement amené à Bagdad de jeunes filles de la Circassie, de l’Ionie, des Îles de l’extrême Nord, de l’Éthiopie, de l’Iran, du Khorassân, de l’Arabie, du pays des Roums, du rivage anadolien, de Serendib, de l’Inde et de la Chine. Et quand j’arrivai au centre du marché, les courtiers et les crieurs y avaient déjà rassemblé les divers lots séparément, pour éviter les désordres qu’aurait occasionnés le mélange de ces races diverses. Et dans chacun de ces lots, chaque jeune fille était placée bien en valeur, de façon à ce qu’on pût l’examiner sur toutes ses faces et que chaque marché fût conclu à bon escient et sans duperie.

Et le destin voulut – nul ne saurait échapper à son destin ! – que mes pas premiers se dirigeassent d’eux-mêmes vers le groupe des adolescentes venues des Îles de l’extrême Nord. Et d’ailleurs mes pas ne se fussent-ils point d’eux-mêmes dirigés de ce côté-là que c’est de ce côté-là que mes yeux eussent immédiatement regardé. Car ce groupe tranchait sur les groupes plus sombres qui l’avoisinaient par sa clarté et par un écroulement de lourdes chevelures, jaunes comme l’or, sur des corps d’une blancheur de vierge argent. Et les adolescentes debout qui composaient ce groupe se ressemblaient toutes étrangement, comme des sœurs ressemblent à leurs sœurs quand elles sont du même père et de la même mère. Et toutes avaient des yeux bleus comme la turquoise iranique quand elle est encore humide du rocher…

À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA HUIT CENT SOIXANTE-DEUXIÈME NUIT

Elle dit :

 

… Et toutes avaient des yeux bleus comme la turquoise iranique quand elle est encore humide du rocher. Et moi ; ô mon seigneur, qui de ma vie n’avais eu l’occasion de voir des jeunes filles d’une beauté si étrange, j’étais dans l’émerveillement, et je sentais mon âme qui s’élançait de ma poitrine vers ce spectacle émouvant. Et, au bout d’une heure de temps, ne pouvant arriver à fixer mon choix sur l’une d’elles, tant elles étaient également belles, je pris par la main celle qui me paraissait être la plus jeune et j’en fis rapidement l’acquisition, sans marchander ni lésiner. Car les grâces la ceignaient tout entière, et elle était comme l’argent dans la mine et comme l’amande décortiquée, claire et pâle excessivement, avec sa toison de soie jaune, avec d’immenses yeux magiciens, bleus sous des cils sombres recourbés comme les lames des cimeterres, et abritant un regard d’une douceur marine. Et à sa vue je me remémorai ces vers du poète :

« Ô toi, dont le teint précieux est nuancé d’ambre comme le teint de la rose chinoise,

Et dont la petite bouche avec son contenu est une pourpre camomille, fleurie sur deux rangs de grêlons,

Ô propriétaire de deux yeux d’agate ombrés de pétales d’hyacinthe, et plus longs que ceux d’une antique pharaonne,

Ô splendide ! À te comparer aux plus belles que nous aimons, je me tromperais, car tu es belle sans comparaison.

Car ne serait-ce que le grain de beauté logé dans le creux aimable de ta commissure, et voici que les humains tituberaient dans la folie ;

Ne serait-ce que tes jambes sveltes qui se regardent, debout, au miroir de tes pieds nus, et voici surpassés les joncs qui se mirent dans l’eau ;

Ne serait-ce que ta taille docile au rythme de tes splendeurs, que voici jaloux les jeunes rameaux de l’arbre bân.

Ne serait-ce que ton port plus magnifique que celui d’un navire sur la mer, quand il est monté par des pirates, et voici tous les cœurs meurtris par tes prunelles. »

Et moi, ô mon seigneur, je pris donc l’adolescente claire par la main, et, après avoir protégé avec mon manteau sa nudité, je l’emmenai à ma demeure. Et elle me plut par sa douceur, son silence et sa modestie. Et je sentis combien elle m’attirait par sa beauté étrangère, sa pâleur, ses cheveux jaunes comme l’or en fusion, et ses yeux bleus toujours baissés qui, par timidité sans aucun doute, évitaient toujours les miens. Et, comme elle ne parlait point notre langue et que je ne parlais point la sienne, j’évitai de la fatiguer de questions qui devaient rester sans réponse. Et je remerciai le Donateur qui avait conduit dans ma demeure une femme dont la vue à elle seule m’était déjà un enchantement.

Mais, le soir même de son entrée à la maison, je ne fus point sans remarquer combien ses allures étaient singulières. Car, dès que tomba la nuit, ses yeux bleus se firent plus sombres, et leur regard devint, de noyé dans la douceur qu’il était pendant le jour, étincelant comme d’un feu intérieur. Et elle fut en proie à une sorte d’exaltation qui se traduisait sur ses traits par une pâleur plus grande encore, et par un léger tremblement des lèvres. Et de temps en temps elle regardait du côté de la porte, comme si elle avait envie de sortir prendre l’air. Mais comme l’heure nocturne n’était guère favorable à la promenade, et que d’ailleurs il était temps de prendre notre repas du soir, je m’assis et la fis s’asseoir à mes côtés.

Et, en attendant qu’on nous servît le repas, je voulus profiter de notre tête-à-tête pour lui faire comprendre combien sa venue m’était une bénédiction, et quels tendres sentiments germaient dans mon cœur à sa vue. Et doucement je la caressai, et essayai de la câliner et d’apprivoiser son âme étrangère. Et doucement je lui pris la main et la portai à mes lèvres et à mon cœur. Et, avec autant de soin que si je touchais quelque très ancienne étoffe prête à se désagréger au moindre contact, je passai légèrement mes doigts sur la soie tentante de sa chevelure. Et ce que j’éprouvai à ce contact, Ô mon seigneur, je ne l’oublierai plus. Au lieu de sentir la tiédeur des cheveux vivants, ce fut comme si les crins jaunes de ses tresses étaient tirés de quelque métal glacé, ou comme si ma main, sur cette toison, avait pesé sur de la soie trempée dans la neige fondante. Et je ne doutai pas qu’elle ne fût tout entière nativement tissée en filets de filigrane d’or.

Et je pensai en mon âme à la toute-puissance infinie du Maître des créatures, qui, sous nos climats, faisait don à nos adolescentes de leurs chevelures noires et chaudes comme l’aile de la nuit, et couronnait le front des filles claires du Nord de cette couronne de flamme glacée. Et je ne pus, ô mon seigneur, m’empêcher d’être ému d’une émotion mêlée d’effarement à la fois et de délices, en me sachant l’époux d’une créature si rare et si différente des femmes de nos climats. Et j’eus même le sentiment qu’elle n’était ni de mon sang ni de notre commune extraction. Et je ne fus pas éloigné de lui attribuer soudain des dons surnaturels et des vertus inconnues. Et je la regardai avec admiration et stupeur.

Mais bientôt entrèrent les esclaves avec, sur leur tête, les plateaux qu’ils déposaient chargés de mets devant nous. Et je remarquai qu’aussitôt, à la vue de ces mets, s’était accentuée la gêne de mon épouse, et que des alternances de rougeur et de pâleur passaient sur ses joues de satin mat, tandis que ses yeux, fixant les objets sans les voir, se dilataient.

Et moi, attribuant tout cela à sa timidité et à son ignorance de nos usages, je voulus l’encourager à toucher aux mets servis, et je commençai par un plat de riz gonflé au beurre, dont je me mis à manger, comme nous le faisons d’ordinaire, en me servant de mes doigts. Mais cette vue, au lieu d’inviter l’âme de mon épouse à l’appétit, dut lui occasionner, à n’en pas douter, un sentiment voisin de la répulsion, sinon de la nausée. Et, loin de suivre mon exemple, elle détourna la tête, et regarda autour d’elle comme pour chercher quelque chose. Puis, après un long moment d’hésitation, comme elle voyait que mon regard la suppliait de toucher aux mets, elle prit dans son sein un mince étui taillé dans un os d’enfant, et en tira une très fine tige de chiendent, semblable à ces tiges menues dont nous nous servons comme cure-oreilles. Et elle tint délicatement entre deux doigts cette petite tige pointue et se mit à en piquer le riz lentement et à le porter plus lentement encore et grain par grain à ses lèvres. Et, entre chacune de ces bouchées minuscules, elle laissait s’écouler un assez long intervalle de temps. De telle sorte que j’avais déjà achevé mon repas, qu’elle n’avait pas encore pris plus d’une douzaine de grains de riz, de cette manière. Et ce fut tout ce qu’elle voulut manger ce soir-là. Et je crus comprendre, à un geste vague, qu’elle était rassasiée. Et je ne voulus point augmenter sa gêne ou l’effaroucher en insistant pour lui faire prendre quelque autre nourriture.

Et cela ne fit que me raffermir dans la croyance que mon épouse étrangère était un être différent des habitants de nos pays. Et je pensai en moi-même : « Comment ne serait-elle pas différente des femmes d’ici, cette adolescente qui n’a besoin, pour se nourrir, que de la pitance d’un petit oiseau ? Et s’il en est ainsi pour les besoins de son corps, que doit-il en être pour les besoins de son âme ? » Et je résolus de me consacrer entièrement à essayer de deviner son âme qui me paraissait impénétrable.

Et je m’imaginai, ce soir-là, pour tâcher de me donner à moi-même une explication plausible de sa manière d’agir, qu’elle n’avait pas l’habitude de manger avec les hommes, encore moins avec un mari, devant qui on lui avait peut-être enseigné qu’elle devait avoir de la retenue. Et je me dis : « Oui, c’est cela même ! Elle a poussé trop loin la retenue, parce qu’elle est simple et naïve. Ou peut-être qu’elle a déjà dîné ! Ou bien, si elle ne l’a pas encore fait, elle se réserve de manger seule et en liberté. » Et aussitôt je me levai, et la pris par la main avec des précautions infinies, et la conduisis à la chambre que je lui avais fait préparer.

Et là, je la laissai seule, afin qu’elle fût libre d’agir à sa guise. Et je me retirai discrètement.

Et, pour cette nuit-là, je ne voulus point, de peur de la déranger ou de lui paraître importun, entrer dans la chambre de mon épouse, comme font d’ordinaire les hommes lors de la nuit nuptiale ; mais, au contraire, je pensai que je m’attirerais par ma discrétion les bonnes grâces de mon épouse, et que je lui prouverais par là que les hommes de nos pays sont loin d’être des brutaux et des gens dénués de savoir-vivre, et qu’ils savent, quand il le faut, se montrer délicats et réservés. Pourtant, par ta vie, ô émir des Croyants ! ce n’est point que l’envie m’ait manqué cette nuit-là de pénétrer auprès de mon épouse claire, l’adolescente, fille de ceux du Nord, qui était douce à ma vue, et qui avait su charmer mon cœur par sa grâce étrange et le mystère où elle se mouvait. Mais mon plaisir était trop précieux pour aller se compromettre en brusquant les choses, et je ne pouvais que gagner en préparant le terrain et en laissant le fruit perdre son acidité et arriver à pleine maturité dans la fraîcheur propice. Toutefois, je passai cette nuit-là dans l’insomnie, en pensant à la beauté blonde de la jeune étrangère qui parfumait ma demeure, et dont le corps lustral me paraissait savoureux comme l’abricot cueilli sous la rosée, et duveté comme lui, et comme lui désirable…

À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA HUIT CENT SOIXANTE-TROISIÈME NUIT

Elle dit :

… En pensant à la beauté blonde de la jeune étrangère qui parfumait ma demeure, et dont le corps lustral me paraissait savoureux comme l’abricot cueilli sous la rosée, et duveté comme lui, et comme lui désirable.

Et le lendemain, quand nous fûmes réunis pour le repas, je l’accueillis avec un visage souriant et en m’inclinant devant elle comme je l’avais vu faire autrefois aux émirs d’Occident arrivés ici ou envoyés de la part du roi des Francs. Et je la fis s’asseoir à mes côtés devant les plateaux de mets, au nombre desquels il y avait, comme la veille, un plat de riz gonflé au beurre, et dont les grains se détachaient, merveilleusement cuits et parfumés à la cannelle. Mais mon épouse se comporta exactement comme la veille, ne touchant qu’au seul plat de riz, à l’exclusion de tous les autres mets, et piquant les grains un à un avec le cure-oreilles, lentement, pour les porter à sa bouche.

Et moi, encore plus surpris que la veille de cette manière de manger, je pensai : « Par Allah ! où a-t-elle pu bien apprendre à manger le riz de cette manière ? Peut-être que c’est dans sa famille, au milieu de son pays. Ou bien fait-elle ainsi parce qu’elle est une petite mangeuse ? Ou bien veut-elle compter les grains de riz afin de n’en pas manger plus une fois que l’autre ? Mais si elle agit de la sorte par esprit d’épargne et pour m’apprendre l’économie et m’enseigner à ne pas être prodigue, par Allah ! elle se trompe, car nous n’avons rien à craindre de ce côté-là, et ce n’est point par cet endroit-là que nous pourrons nous ruiner jamais. Car nous avons, grâce au Rétributeur, de quoi vivre dans une grande aisance et sans nous priver ni du nécessaire ni du superflu. »

Mais mon épouse, qu’elle eût compris ou non mes pensées et ma perplexité, ne continua pas moins à manger toujours de cette manière incompréhensible. Et même, comme si elle eût voulu me faire encore plus de peine, elle ne piqua plus les grains de riz que de loin en loin, et finit même par essuyer, sans me dire un seul mot ni me regarder, la petite tige pointue et la serrer dans son étui en os. Et ce fut tout ce que je la vis faire ce matin-là. Car, le soir, au souper, ce fut exactement la même chose, ainsi d’ailleurs que le lendemain et toutes les fois que nous nous mettions devant la nappe tendue pour manger ensemble.

Lorsque je vis qu’il n’était pas possible qu’une femme pût vivre du peu de nourriture que je la voyais prendre, je ne doutai plus qu’il y eût là-dessous quelque mystère encore plus étrange que l’existence même de mon épouse. Et cela me fit prendre le parti de patienter encore, dans l’espérance qu’avec le temps elle s’accoutumerait à vivre avec moi comme mon âme le souhaitait. Mais je ne tardai pas à constater que mon espoir était vain, et qu’il fallait me résoudre à trouver coûte que coûte l’explication de cette manière de vivre si dissemblable de la nôtre. Or, l’occasion se présenta d’elle-même, alors que je ne l’attendais pas.

En effet, au bout de quinze jours de patience et de discrétion de ma part, je résolus de tenter une visite dans la chambre nuptiale, pour la première fois. Et donc une nuit que je croyais mon épouse endormie depuis longtemps, je me dirigeai tout doucement vers l’appartement qu’elle occupait du côté opposé au mien, et j’arrivai à la porte de sa chambre, en étouffant mes pas de crainte de la déranger dans son sommeil. Car je voulais ne pas la réveiller trop brusquement afin de pouvoir à mon aise la contempler endormie, me la figurant, avec ses paupières fermées et ses longs cils recourbés, aussi belle que les houris du Ciel.

Et voici qu’arrivé à cette porte, j’entendis au-dedans les pas de mon épouse.

Et, comme je ne pouvais comprendre le dessein qui la tenait encore éveillée à cette heure tardive de la nuit, je fus poussé par la curiosité à me blottir derrière le rideau de la porte, pour essayer de voir quelle pouvait bien être l’affaire.

Et bientôt la porte s’ouvrit, et mon épouse apparut sur le seuil, vêtue de ses habits de sortie, et glissant sur les dalles de marbre sans faire le moindre bruit. Et je la regardai, comme elle passait devant moi dans le noir, et de stupeur mon sang se figea dans mon cœur. Sa face tout entière apparaissait au milieu des ténèbres éclairée par deux tisons qui étaient ses yeux, semblables aux yeux des tigres qui brûlent, dit-on, dans l’obscurité et éclairent la route à suivre pour le meurtre et le carnage. Et elle était pareille à ces figures d’épouvante que nous envoient les genn malfaisants durant le sommeil, quand ils veulent nous faire prévoir les catastrophes qu’ils trament contre nous. Mais elle-même déjà me semblait une gennia de l’espèce la plus cruelle, avec sa face de pâleur, ses yeux incendiaires, et ses cheveux jaunes qui se hérissaient sur sa tête terriblement !

Et moi, ô mon seigneur, je sentais mes mâchoires se serrer à se briser, et ma salive se dessécher dans ma bouche, et mon souffle s’anéantir. Et d’ailleurs j’eusse été capable de me mouvoir, que je me fusse bien gardé de donner le moindre signe de ma présence derrière ce rideau, à cette place qui n’était pas la mienne. J’attendis donc qu’elle se fût éloignée pour me lever de ma cachette, en rattrapant mon souffle perdu. Et je me dirigeai vers la fenêtre qui donnait sur la cour de la maison, et regardai à travers le grillage. Et j’eus le temps d’apercevoir, par une fenêtre qui donnait sur la cour, qu’elle ouvrait la porte de la rue et qu’elle sortait, foulant à peine le sol de ses pieds nus. Et je la laissai s’éloigner quelque peu, et je courus à la porte, qu’elle avait laissée entrouverte, et la suivis de loin, en tenant mes sandales à la main.

Et le dehors était éclairé par la lune décroissante, et le ciel tout entier se déployait sublime comme toutes les nuits, avec le tressaillement de ses clartés. Et, malgré mon émotion, j’élevai mon âme vers le Maître des créatures, et mentalement je dis : « Ô Seigneur, Dieu d’exaltation et de vérité, sois témoin que j’ai agi avec discrétion et honnêteté à l’égard de mon épouse, cette fille des étrangers, bien que tout d’elle me soit inconnu, et qu’elle appartienne peut-être à une race mécréante qui offense Ta face, Seigneur ! Et maintenant je ne sais ce qu’elle va faire, dans cette nuit, sous la clarté bienveillante de Ton ciel. Mais que, de près ou de loin, je ne paraisse pas complice de ses actions. Car je les réprouve d’avance, si elles sont contraires à Ta Loi et à l’enseignement de Ton Envoyé – sur Lui la paix et la prière ! » Et, ayant apaisé de la sorte mes scrupules, je n’hésitai plus à suivre mon épouse, où qu’elle allât.

Et voici qu’elle traversa toutes les rues de la ville, se dirigeant avec une sûreté remarquable, comme si elle était née parmi nous et avait grandi dans nos quartiers. Et moi je la suivais de loin au vacillement de sa chevelure, qui fuyait derrière elle sinistrement dans la nuit. Et elle arriva aux dernières maisons, et traversa les portes de la ville, et pénétra dans les champs inhabités qui servent depuis des centaines d’années de demeure aux morts. Et elle laissa derrière elle le premier cimetière, dont les tombes étaient excessivement anciennes, et se hâta vers celui où l’on continuait à enterrer journellement. Et moi je pensai : « Sûrement, elle doit avoir ici une amie ou une sœur morte, de celles qui sont venues avec elle des pays étrangers. Et elle aime à remplir vis-à-vis d’elle ses devoirs, pendant la nuit, à cause de la solitude et du silence. » Mais je me rappelai soudain son air terrible et ses yeux enflammés, et de nouveau mon sang retourna vers mon cœur.

Et voici que d’entre les tombes une forme s’éleva dont je ne pouvais encore deviner l’espèce, et qui vint à la rencontre de mon épouse. Et à l’horreur de sa physionomie et à sa tête d’hyène de proie, je reconnus en cette forme sépulcrale une goule.

Et je tombai à terre, derrière une tombe, mes jambes ayant fui sous moi en tremblant. Et je pus ainsi, grâce à cette circonstance, malgré la surprise épouvantable où j’étais, voir la goule, qui ne me voyait pas, s’approcher de mon épouse, et la prendre par la main, pour l’emmener vers le bord d’une fosse. Et elles s’assirent toutes deux, l’une en face de l’autre, sur le bord de cette fosse. Et la goule se baissa vers le sol, et se releva en tenant entre ses mains un objet rond qu’elle remit en silence à mon épouse. Et je reconnus en cet objet un crâne humain fraîchement coupé sur quelque corps sans vie. Et mon épouse, poussant un cri de bête féroce, enfonça ses dents à même cette chair morte et se mit à grignoter dedans affreusement.

Alors moi, ô mon seigneur, à cette vue, je sentis que le ciel s’effondrait de tout son poids sur ma tête. Et je dus, dans mon épouvante, jeter un cri d’horreur qui trahit ma présence. Car je vis soudain mon épouse debout sur la tombe qui m’abritait. Et elle me regardait avec les yeux de la tigresse affamée, quand elle va fondre sur sa proie. Et je ne doutai plus de ma perte sans recours. Et, avant que j’eusse le temps de faire le moindre mouvement pour me défendre, ou pour prononcer une formule invocatoire qui me prémunît contre les maléfices, je la vis étendre le bras au-dessus de moi, et crier quelques syllabes en une langue inconnue dont les accents étaient semblables aux rugissements que l’on entend dans les déserts. Et à peine eut-elle vomi ces syllabes diaboliques, que tout à coup je me vis métamorphosé en chien…

À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA HUIT CENT SOIXANTE-QUATRIÈME NUIT

Elle dit :

… Et à peine eut-elle vomi ces syllabes diaboliques, que tout à coup je me vis métamorphosé en chien. Et mon épouse se précipita sur moi, suivie de l’effroyable goule. Et toutes deux tombèrent sur moi à coups de pied, si violemment que je ne sais comment je ne demeurai pas mort sur place. Pourtant, le danger extrême où je me trouvais et l’attachement de l’âme à la vie me donnèrent la force et le courage de sauter sur mes quatre jambes et de m’enfuir, la queue ramenée sous mon ventre, poursuivi avec la même fureur par mon épouse et par la goule. Et ce ne fut que lorsqu’elles m’eurent chassé bien loin du cimetière, qu’elles cessèrent de me maltraiter et qu’elles cessèrent de courir derrière moi, qui, de douleur, aboyais lamentablement et qui roulais sur le dos tous les dix pas. Et je les vis s’en retourner vers le cimetière. Et je me hâtai de franchir les portes de la ville, comme un chien perdu et malheureux.

Et le lendemain, après une nuit passée à rôder en boitant à travers la ville, et à éviter les morsures des chiens du quartier, qui poursuivaient en moi l’intrus, j’eus l’idée, pour échapper à leurs attaques cruelles, de me réfugier dans quelque abri. Et je me jetai vivement dans la première boutique qui s’était ouverte à cette heure matinale. Et j’allai me fourrer dans un coin, où je me dérobai à leur vue. Or, c’était la boutique d’un vendeur de têtes et de pieds de mouton. Et mon hôte prit d’abord mon parti contre mes agresseurs qui voulaient pénétrer à ma poursuite jusque dans l’intérieur de la boutique. Et il parvint à les chasser et à les éloigner ; mais ce fut pour revenir de mon côté, dans le but évident de me faire déguerpir. Et, en effet, je vis bien que je ne devais point compter sur l’asile et la protection que j’avais espérés. Car ce tripier était un de ces gens formalistes à outrance et superstitieusement fanatiques, qui considèrent les chiens comme des bêtes immondes, et ne trouvent pas assez d’eau ni de savon pour laver leurs vêtements quand, par hasard, un chien les a touchés en passant près d’eux. Il s’approcha de moi, et m’enjoignit du geste et de la voix d’avoir à déguerpir au plus vite de sa boutique. Mais moi je me roulai encore davantage en rond, geignant d’une voix lamentable, et le regardant par en dessous avec des yeux qui demandaient grâce. Alors, quelque peu apitoyé, il lâcha le bâton dont il me menaçait, et, comme il tenait absolument à débarrasser sa boutique de ma présence, il prit un de ces admirables morceaux odorants de pieds cuits, et, le tenant au bout des doigts de façon à me le montrer ostensiblement, il sortit dans la rue. Et moi, ô mon seigneur, attiré par le fumet de ce bon morceau-là, je me levai de mon coin et suivis le tripier qui, dès qu’il me vit hors de sa boutique, me jeta le morceau et remonta chez lui. Et moi, aussitôt que j’eus avalé cette excellente viande, je voulus rentrer en toute hâte dans mon coin. Mais, j’avais calculé sans mon hôte, le vendeur de têtes, qui, prévoyant en effet mon mouvement, se tenait d’un air impitoyable sur le seuil, le terrible bâton noueux à la main. Et moi, en posture de suppliant, je le regardai en remuant la queue, pour bien marquer que je l’implorais de m’accorder la faveur de ce refuge. Mais il resta inflexible, et se mit même à brandir son bâton, en me criant d’une voix qui ne me laissait plus de doutes sur ses intentions : « Va-t’en, ô proxénète ! »

Alors moi, fort humilié et, d’un autre côté, redoutant les attaques des chiens du quartier qui commençaient déjà à foncer sur moi de tous les points du souk, je livrai mes jambes au vent et détalai en toute hâte vers la boutique ouverte d’un boulanger, toute proche de celle du tripier.

Or, à première vue, ce boulanger, tout au contraire du vendeur de têtes de mouton dévoré de scrupules et hanté par les superstitions, me parut un homme gai et de bon augure. Et il l’était, en effet. Et au moment où j’arrivai devant sa boutique, il était assis sur sa natte en train de déjeuner. Et tout de suite son âme compatissante le poussa, bien que je ne lui eusse donné aucune marque de mon besoin de manger, à me jeter un gros morceau de pain trempé dans de la sauce aux tomates, en me disant d’une voix très bonne : « Tiens, ô pauvre ! mange avec délices ! » Mais moi, loin de me jeter avec avidité et gloutonnerie sur le bien d’Allah, comme font d’ordinaire les autres chiens, je regardai le généreux boulanger en lui faisant un signe de tête et un mouvement de queue, pour bien lui témoigner ma gratitude. Et il dut être touché de ma civilité et m’en savoir quelque gré, car je le vis me sourire avec bonté. Et moi, bien que je ne fusse plus torturé par la faim et que je n’eusse pas besoin de manger, je ne laissai point, uniquement pour lui faire plaisir, de prendre le morceau de pain avec mes dents, et de le manger assez lentement pour lui faire comprendre que je le faisais par égards pour lui et par honneur. Et il remarqua tout cela, et m’appela et voulut bien me faire signe de m’asseoir près de sa boutique. Et je m’assis, en faisant entendre de petits gémissements de plaisir, et en me tournant du côté de la rue, pour lui marquer que, pour le présent, je ne lui demandais autre chose que sa protection. Et, grâce à Allah qui l’avait doué d’intelligence, il comprit toutes mes intentions, et me fit des caresses qui m’encouragèrent et me donnèrent de l’assurance : j’osai donc m’introduire dans sa maison. Mais je m’y pris d’une manière assez habile pour lui faire sentir que je ne le faisais qu’avec sa permission. Et, loin de s’opposer à mon entrée, il fut, au contraire, plein d’affabilité et me montra un endroit où je pouvais m’installer sans lui être incommode. Et je pris possession de cette place, que je conservai depuis lors pendant tout le temps que je demeurai dans la maison.

Et mon maître, à partir de ce moment, fut pris pour moi d’un grand attachement, et me traita avec une extrême bienveillance. Et il ne pouvait déjeuner, ni dîner, ni souper, que je ne fusse à ses côtés et n’eusse ma part au-delà de mon rassasiement. Et, de mon côté, j’avais pour lui toute la fidélité et tout le dévouement dont pouvait être capable la plus belle âme de chien. Et, dans ma reconnaissance pour ses bons soins, j’avais constamment les yeux attachés sur lui, et je ne le laissais pas faire un pas dans la maison ou dans la rue que je ne fusse derrière lui fidèlement, d’autant plus que j’avais remarqué que mon attention lui plaisait, et que si, par hasard, il avait besoin de sortir sans que j’eusse été au préalable averti par quelque signe, il ne manquait pas de m’appeler familièrement, en me sifflant. Et moi aussitôt je m’élançais de ma place dans la rue ; et je sautais, et je gambadais en faisant mille courses en un instant, et mille allées et venues devant la porte. Et je ne cessais tous ces jeux que lorsqu’il était déjà dans la rue. Et alors je l’accompagnais fort exactement, en le suivant ou en courant devant, et en le regardant de temps en temps, pour lui marquer ma joie et mon contentement.

Or, il y avait déjà un certain temps que j’étais dans la maison de mon maître le boulanger, lorsqu’un jour d’entre les jours entra dans la boutique une femme qui acheta une galette de pain qui venait de sortir toute soufflée du four. Et la femme, ayant payé mon maître, prit le pain et se dirigea vers la porte. Mais mon maître, qui s’aperçut que la pièce de monnaie qu’il venait de recevoir était fausse, rappela la femme et lui dit : « Ô tante, qu’Allah allonge ta vie ! mais, si cela ne t’offusque pas, je préfère une autre pièce à celle-ci ! » Et, en même temps, mon maître lui tendit la pièce de monnaie en question. Mais la femme, qui était une vieille endurcie, refusa, avec force protestations, de reprendre sa monnaie, prétendant qu’elle était bonne et disant : « D’ailleurs ce n’est pas moi qui l’ai faite, et dans les monnaies il n’y a pas à choisir entre pastèques et concombres ! » Et mon maître fut loin d’être convaincu par les arguments sans consistance de cette vieille, et lui dit d’une voix calme et non sans quelque mépris : « Ta pièce est si visiblement fausse, que même mon chien que voici, et qui n’est qu’un animal muet sans discernement, ne s’y tromperait pas. » Et, simplement dans le but d’humilier cette calamiteuse, et sans nullement croire au résultat de l’acte qu’il allait faire, il me cria en m’appelant par mon nom : « Bakht ! Bakht ! viens, viens ici ! » Et moi, à sa voix, j’accourus vers lui, en remuant la queue. Et aussitôt, il prit le tiroir en bois où il mettait son argent et le renversa sur le sol en répandant devant moi toutes les pièces qu’il contenait. Et il me dit : « Ici ! ici ! vois tout cet argent ! Regarde bien toutes ces pièces ! Et dis-moi si dans le nombre il n’y a pas une pièce fausse ! » Et moi j’examinai attentivement toutes les pièces d’argent, l’une après l’autre, en les poussant légèrement du bout de ma patte, et je ne tardai pas à tomber sur la pièce fausse. Et je la mis de côté, en la séparant du tas, et en mettant dessus ma patte de façon à bien faire comprendre à mon maître que je l’avais trouvée. Et je le regardai, en poussant de petits cris et en frétillant.

À cette vue, mon maître, qui était loin de s’attendre à cette perspicacité chez un animal de mon espèce, fut à l’extrême limite de la surprise et de l’émerveillement, et s’écria : « Allah est le plus grand ! Et il n’y a de toute-puissance qu’en Allah ! » Et la vieille, ne pouvant cette fois contester le témoignage de ses propres yeux, et d’ailleurs épouvantée de ce qu’elle voyait, se hâta de reprendre sa pièce fausse et d’en donner une bonne en échange. Et elle déguerpit en trébuchant dans sa traîne. Quant à mon maître, encore ému de ma perspicacité, il appela ses voisins et tous les boutiquiers du souk…

À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA HUIT CENT SOIXANTE-CINQUIÈME NUIT

Elle dit :

… Quant à mon maître, encore tout ému de ma perspicacité, il appela ses voisins et tous les boutiquiers du souk. Et il leur raconta, avec admiration, ce qui s’était passé, non sans exagérer mon mérite qui était déjà assez étonnant par lui-même.

À ce récit de mon maître, tous les assistants s’exclamèrent sur mon intelligence en disant qu’ils n’avaient jamais rencontré de chien aussi merveilleux. Et pour contrôler par eux-mêmes les paroles de mon maître, non point qu’ils soupçonnassent sa bonne foi, mais à seule fin de me louer davantage, ils voulurent faire la preuve de ma sagacité. Et ils allèrent chercher toutes les pièces fausses qu’ils avaient chez eux, et me les montrèrent mêlées avec d’autres de bon aloi. Et moi, voyant cela, je pensai : « Ya Allah ! c’est étonnant ce qu’il y a de pièces fausses chez tous ces gens ! »

Néanmoins, ne voulant pas, par mon abstention, faire noircir le visage de mon maître devant ses voisins, j’examinai avec attention toutes les pièces qu’ils me mirent sous les yeux. Et il ne s’en présenta pas une seule, parmi les fausses, que je ne misse la patte dessus et ne la séparasse d’avec les autres.

Et ma renommée se répandit à travers tous les souks de la ville, et même dans les harems, grâce à la loquacité de l’épouse de mon maître. Et, du matin au soir, la boulangerie fut assiégée par la foule des curieux qui voulaient expérimenter mon habileté à distinguer la fausse monnaie. Et je ne manquais pas ainsi d’occupation, toute la journée, devant contenter les clients qui venaient, plus nombreux de jour en jour, chez mon maître, des quartiers les plus éloignés de la ville. Et, de la sorte, ma réputation procura à mon maître plus de pratiques que n’en avaient tous les boulangers réunis de la ville. Et mon maître ne cessait de bénir ma venue qui lui avait été aussi précieuse qu’un trésor. Et sa fortune, due à des sentiments pitoyables, ne fut pas sans chagriner le marchand de têtes de moutons, qui se mordit les doigts de désappointement. Et, dans sa jalousie, il ne manqua pas de me dresser des embûches soit pour m’enlever, soit pour m’occasionner des désagréments, en excitant contre moi, dès que je sortais, les chiens du quartier. Mais, je n’avais plus rien à craindre ; car d’un côté, j’étais bien défendu par les boutiquiers, admirateurs de mon petit savoir.

Et il y avait déjà quelque temps que je vivais de la sorte, entouré par la considération générale ; et j’eusse été vraiment heureux de ma vie, si, dans ma mémoire, le souvenir ne me fût revenu sans cesse de mon état ancien de créature humaine. Et ce qui me faisait surtout souffrir, ce n’était pas tant d’être un chien d’entre les chiens, mais c’était d’être privé de l’usage de la parole et d’en être réduit à m’exprimer par le regard seulement et par le jeu des pattes ou par des cris inarticulés. Et, des fois, quand je me souvenais de la nuit terrible du cimetière, mes poils se hérissaient sur mon dos, et je frissonnais.

Or, un jour d’entre les jours, une vieille femme d’aspect respectable vint, comme tout le monde, acheter du pain à la boulangerie, attirée par ma réputation. Et, comme tout le monde, elle ne manqua pas, une fois qu’elle eut pris le pain et qu’il fallut payer, de jeter devant moi quelques pièces de monnaie parmi lesquelles elle avait mis exprès une pièce fausse, pour tenter l’expérience. Et moi, aussitôt je débrouillai la pièce de mauvais aloi d’avec les autres, et je mis la patte dessus, en regardant la vieille dame, comme pour l’inviter à contrôler. Et elle tira la pièce, en disant : « Tu as excellé ! c’est bien la fausse ! » Et elle me considéra avec une grande admiration, paya à mon maître le pain qu’elle avait acheté, et, en se retirant, elle me fit un signe imperceptible qui signifiait clairement : « Suis-moi ! »

Or, moi, ô émir des Croyants, je devinai que cette dame s’intéressait à moi d’une façon toute particulière ; car l’attention avec laquelle elle m’avait examiné était très différente de la manière dont les autres me regardaient. Toutefois, par mesure de prudence, je la laissai s’en aller, me contentant seulement de la regarder. Mais elle, au bout de quelques pas, se retourna de mon côté, et voyant que je ne faisais que la regarder sans bouger de ma place, me fit un second signe plus pressant que le premier. Alors moi, mû par une curiosité plus forte que ma prudence, je profitai de ce que mon maître était au fond de la boutique, occupé à une cuisson de pain, pour sauter dans la rue et suivre cette dame. Et je marchai derrière elle, en m’arrêtant de temps en temps, pris d’hésitation et remuant la queue. Mais encouragé par elle, je finis par surmonter mon incertitude, et j’arrivai avec elle devant sa maison.

Et elle ouvrit la porte de la maison, entra la première et m’invita d’une voix fort douce à faire comme elle, me disant : « Entre, entre, ô pauvre ! tu ne t’en repentiras pas ! » Et j’entrai derrière elle. Alors, ayant refermé la porte, elle me mena vers l’appartement intérieur, et ouvrit une chambre où elle m’introduisit. Et je vis, sur un divan, une jeune fille belle comme la lune, qui brodait. Et cette jeune fille se voila vivement à ma vue ; et la vieille dame lui dit : « Ô ma fille, je t’amène le chien fameux du boulanger, celui-là même qui sait si bien distinguer les pièces bonnes d’avec les pièces fausses. Et tu sais déjà que je t’ai fait part de mes doutes, dès le premier bruit qui s’est répandu à son sujet. Et je suis allée aujourd’hui acheter du pain chez le boulanger, son maître, et j’ai été témoin de la vérité des faits ; et je me suis fait suivre par ce chien si rare qui émerveille Bagdad. Dis-moi donc toute ta pensée, ô ma fille, afin que je sache si je me suis trompée dans mes conjectures ! » Et la jeune fille répondit aussitôt : « Par Allah ! Ô mère, tu ne t’es pas trompée. Et je vais tout de suite t’en donner la preuve. »

Et la jeune fille se leva à l’heure et à l’instant, prit un bassin de cuivre rouge plein d’eau, marmonna dessus quelques mots que je n’entendis pas, et, m’aspergeant avec quelques gouttes de cette eau, elle dit : « Si tu es né chien, demeure chien, mais si tu es né être humain, secoue-toi et reprends ta forme d’être humain, par la vertu de cette eau ! » Et à l’instant je me secouai. Et l’enchantement fut rompu, et je perdis la forme de chien pour redevenir homme, selon mon état de naissance.

Alors, pénétré de reconnaissance, je me jetai aux pieds de ma libératrice, pour la remercier d’un si grand bienfait ; et je baisai le bas de sa robe ; et je lui dis : « Ô jeune fille bénie, qu’Allah te rende, par les meilleurs de Ses dons, le bienfait sans égal dont je te suis redevable, et dont tu n’as pas hésité à faire bénéficier un homme inconnu de toi, un étranger à ta maison. Comment pourrais-je trouver des mots pour te remercier et te bénir comme tu le mérites ? Sache du moins que je ne m’appartiens plus, et que tu m’as acheté pour un prix qui dépasse, et de beaucoup, ma valeur. Et afin que tu connaisses exactement l’esclave qui est maintenant ta propriété et ta possession, je vais, sans peser sur tes oreilles et sans fatiguer ton entendement, te raconter en peu de mots mon histoire. »

Et alors je lui dis qui j’étais et comment, de célibataire que j’étais, j’avais subitement décidé de prendre femme, et de choisir, non point parmi les filles des notables de Bagdad, notre ville, mais parmi les étrangères esclaves que l’on vend et que l’on achète. Et, tandis que ma libératrice et sa mère m’écoutaient avec attention, je leur racontai également comment j’avais été séduit par l’étrange beauté de l’adolescente du Nord, et mon mariage avec elle, et ma complaisance et mes égards pour elle, et ma délicatesse de procédés, et ma patience à supporter ses manières extraordinaires. Et je leur fis le récit de l’épouvantable découverte nocturne, et de tout ce qui s’ensuivit, depuis le commencement jusqu’à la fin, sans leur en cacher un détail. Mais il n’y a point d’utilité à le répéter.

Lorsque ma libératrice et sa mère eurent entendu mon récit, elles furent à la limite de l’indignation contre mon épouse, l’adolescente du Nord. Et la mère de ma libératrice me dit : « Ô mon fils, quel étrange errement a été ton errement ! Comment ton âme a-t-elle pu se pencher vers la fille des étrangers, quand notre ville est si riche en adolescentes de toutes les couleurs, et quand les bienfaits d’Allah sur la tête de nos jeunes filles sont si choisis et si nombreux ? Certes ! il a fallu que tu fusses ensorcelé pour avoir ainsi choisi sans discernement, et confié ta destinée aux mains d’une personne qui différait de toi par le sang, par la race, par la langue et par l’origine. Et tout cela a été, je le vois bien, l’instigation du Cheitân, du Malin, du Lapidé. Mais rendons grâces à Allah qui, par l’entremise de ma fille, t’a délivré de la méchanceté de l’étrangère, et t’a rendu à ta forme ancienne d’être humain ! » Et moi je répondis, après lui avoir baisé les mains : « Ô ma mère bénie, je me repens, devant Allah et devant ta face vénérable, de mon action inconsidérée. Et je ne souhaite rien de plus que d’entrer dans ta famille comme je suis entré dans ta miséricorde. Si donc tu veux bien m’accepter comme époux légitime de ta fille à l’âme noble, tu n’as qu’à prononcer la parole de l’acceptation. » Et elle répondit : « Pour ma part, je ne trouve pas d’inconvénient ! Mais toi, ma, fille, qu’en penses-tu ? Cet excellent jeune homme, qu’Allah a mis sur notre route, te convient-il ? » Et ma libératrice répondit : « Oui, par Allah ! il me convient, ô mère mienne. Mais ça n’est pas tout ça ! Il faut d’abord que nous le mettions à l’abri désormais des mauvais coups et de la méchanceté de son ancienne épouse. Car ce n’est pas assez que d’avoir rompu l’enchantement par lequel elle l’avait exclu de la société des êtres humains, il faut que nous la mettions pour toujours dans l’impossibilité de lui nuire ! » Et, ayant ainsi parlé, elle sortit de la chambre où nous nous tenions, mais pour revenir au bout d’un instant avec un flacon entre les doigts. Et elle me remit ce flacon, qui était rempli d’eau, et me dit : « Sidi Némân, mes livres anciens, que je viens de consulter, m’apprennent que la méchante étrangère n’est pas dans ta maison à l’heure qu’il est, mais qu’elle ne va pas tarder à y rentrer. Et ils m’apprennent également que la dissimulée fait semblant, devant tes serviteurs, d’être dans une grande inquiétude de ton absence. Hâte-toi donc, pendant qu’elle est dehors, de retourner à ta maison avec le flacon que je viens de te mettre entre les mains, et de l’attendre dans la cour, de façon qu’à sa rentrée elle se rencontre avec toi brusquement face à face. Et dans la stupeur où elle sera de te revoir, contre son attente, elle tournera le dos pour prendre la fuite. Et toi, aussitôt, tu l’aspergeras avec l’eau de ce flacon, en lui criant : « Quitte ta forme humaine, et deviens jument ! » Et aussitôt elle se muera en jument d’entre les juments. Et tu sauteras sur son dos, et tu la saisiras au crin et, malgré sa résistance, tu lui feras mettre dans la bouche un double mors à toute épreuve. Et, pour la punir comme elle le mérite, tu la châtieras à grands coups de fouet, aussi longtemps que la lassitude ne t’obligera pas de cesser. Et tous les jours d’Allah tu lui feras subir un pareil traitement. Et de la sorte tu la domineras. Sans quoi, sa méchanceté finira par prendre le dessus. Et tu en pâtirais. »

Et moi, ô émir des Croyants, je répondis par l’ouïe et l’obéissance, et je me hâtai d’aller à ma maison attendre l’arrivée de mon ancienne épouse, en me dissimulant de façon à la voir venir de loin, et à pouvoir me présenter à elle face à face et brusquement. Or, elle ne tarda pas à se montrer. Et moi, malgré le saisissement qui me tint à sa vue et à la vue de sa beauté émouvante, je ne manquai de faire ce pourquoi j’étais venu. Et je réussis pleinement à la changer en jument. Et depuis lors, m’étant uni par les liens licites avec ma libération, qui était de mon sang et de ma race, je ne manquai pas de faire subir à la jument que tu as vue sur le meidân, ô émir des Croyants, le traitement cruel, sans aucun doute, qui a offusqué ta vue, mais qui a sa justification dans la méchanceté si pernicieuse de l’étrangère. Et telle est mon histoire.

Lorsque le khalifat eut entendu ce récit de Sidi Némân, il s’étonna en son âme grandement, et dit au jeune homme : « Certes, ton histoire est singulière, et le traitement est mérité que tu fais subir à cette jument blanche. J’aimerais toutefois te voir intercéder auprès de ton épouse pour qu’elle consentît à trouver le moyen, tout en conservant à cette jument sa forme de jument, de ne pas la châtier journellement avec tant de rigueur. Mais si la chose n’est pas possible, Allah est le plus grand ! »

Et, ayant ainsi parlé, Al-Rachid se tourna vers le second personnage, qui était le beau cavalier rencontré à la tête du cortège sur un cheval qui portait sa race dans son allure, ce cavalier qui caracolait comme un émir ou quelque fils de roi, et dont le cortège était suivi par un palanquin où étaient assises deux adolescentes princières, et par des musiciens qui jouaient des airs indiens et chinois, et lui dit…

À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA HUIT CENT SOIXANTE-SIXIÈME NUIT

La petite Doniazade s’écria : « Ô ma sœur, de grâce ! hâte-toi de nous dire ce qui se passa lorsque le khalifat se fut tourné vers le jeune cavalier, derrière qui l’on jouait des airs indiens et chinois ! » Et Schahrazade répondit : « De tout cœur amical ! » Et elle continua de la sorte :

… Lorsque le khalifat se fut tourné vers le beau cavalier qui était debout entre ses mains, et qu’il avait rencontré caracolant sur un cheval qui portait sa race dans son allure, il lui dit : « Ô jeune homme, j’ai jugé à ta mine que tu devais être un noble étranger ; et, pour te faciliter l’accès de mon palais, je t’ai fait venir en ma présence afin que notre ouïe et notre vue se réjouissent de toi. Si donc tu as quelque chose à nous demander, ou quelque chose d’admirable à nous raconter, ne tarde pas davantage. » Et le jeune homme, après avoir embrassé la terre entre les mains du khalifat, s’inclina et répondit : « Ô émir des Croyants, le motif de ma venue dans Bagdad n’est point un motif d’ambassade ou de députation, pas plus que ce n’est un motif de curiosité, mais simplement le désir de revoir le pays où je suis né, et d’y vivre jusqu’à ma mort. Mais mon histoire est si étonnante, que je ne veux point hésiter à la raconter à notre maître l’émir des Croyants ! » Et il dit :

HISTOIRE DU CAVALIER

« Sache, ô mon maître et la couronne de notre tête, que, de mon ancien métier, qui était également le métier de mon père et du père de mon père, j’étais un bûcheron et le plus pauvre d’entre les bûcherons de Bagdad. Et ma misère était grande, et elle était journellement aggravée par la présence, dans ma maison, de la fille de mon oncle, ma propre épouse, une femme acariâtre, avare, querelleuse, douée d’un œil vide et d’un esprit mesquin. Avec cela elle n’était bonne à rien du tout, et le balai de notre cuisine aurait pu lui être comparé en tendreté et en souplesse. Et, comme elle était plus tenace qu’une mouche de cheval et plus criarde qu’une poule offusquée, je m’étais décidé, après bien des disputes et des déboires, à ne jamais lui adresser la parole et à exécuter, sans discuter, tous ses caprices, afin d’avoir quelque repos à ma rentrée du travail fatigant de la journée. Ce qui faisait que lorsque le Donateur rétribuait mes peines par quelques drachmes d’argent, la maudite ne manquait jamais d’accourir s’en emparer, dès le seuil franchi. Et c’est ainsi que s’écoulait ma vie, ô émir des Croyants.

Or, un jour d’entre les jours, ayant eu besoin de m’acheter une corde à lier les fagots, vu que celle que je possédais était tout effilochée, je me décidai, malgré toute la terreur que m’inspirait l’idée d’adresser la parole à mon épouse, à lui faire part du besoin où j’étais de l’achat de cette corde neuve. Et à peine les mots d’achat furent-ils sortis de ma bouche, ô émir des Croyants, que je crus entendre s’ouvrir sur ma tête toutes les portes des tempêtes. Et ce fut un orage lâché d’injures et de récriminations qu’il n’est point urgent de répéter en présence de notre maître. Et elle mit fin à tout cela, en me disant : « Ah ! le pire des vauriens et des mauvais sujets ! Sans doute tu ne me réclames cet argent que pour aller le dépenser en compagnie des gueuses de Bagdad. Mais sois tranquille, j’ai l’œil ouvert sur ta conduite. Et si réellement c’est pour une corde que tu réclames cet argent, eh bien, je vais sortir avec toi, afin que tu l’achètes en ma présence. Et d’ailleurs, désormais, tu ne sortiras plus sans moi de la maison ! » Et, ce disant, elle m’entraîna véhémentement dans le souk, et paya elle-même au marchand la corde qui était nécessaire à mon gagne-pain. Mais Allah seul sait au prix de quels marchandages et de quels yeux de travers, jetés alternativement de mon côté et du côté du marchand épouvanté, fut conclu cet achat mouvementé.

Mais, ô mon seigneur, tout cela n’était que le commencement de mon infortune, ce jour-là. Car, au sortir du souk, comme je voulais prendre congé de mon épouse, pour aller à mon travail, elle me dit : « Où ça ? où ça ? Je suis avec toi, et je ne te quitte pas ! » Et, sans plus, elle sauta sur le dos de mon âne, et ajouta : « Désormais je t’accompagnerai à la montagne, où tu prétends passer tes journées à fagoter, afin de surveiller ton travail. »

Et moi, à cette nouvelle, ô mon seigneur, je vis le monde entier noircir devant mon visage, et je compris que je n’avais plus qu’à mourir. Et je me dis : « Voici, ô pauvre, que la calamiteuse ne va plus laisser de répit à ta religion ! Du moins, auparavant, tu avais quelque tranquillité tant que tu étais seul à la forêt. Maintenant c’est bien fini ! Meurs dans ta misère et dans ton désespoir ! Il n’y a de recours et de puissance qu’en Allah le Miséricordieux ! De Lui nous venons, et vers Lui nous retournons ! » Et je résolus, une fois arrivé à la forêt, de me coucher sur le ventre, et de me laisser mourir de la mort noire.

Et, ayant ainsi pensé, sans répondre une parole, je marchai derrière l’âne qui portait sur son dos le poids qui pesait sur mon âme et sur ma vie. Or, en chemin, l’âme de l’homme, qui est chère à la vie, me suggéra, afin d’éviter la mort, un projet auquel je n’avais point songé jusque-là. Et je ne manquai pas de le mettre aussitôt à exécution.

En effet, dès que nous fûmes arrivés au pied de la montagne, et que mon épouse fut descendue de dessus le dos de l’âne, je lui dis : « Écoute, ô femme ! puisqu’il n’y a plus moyen de te rien cacher, je veux t’avouer que la corde que nous venons d’acheter n’est point destinée, dans mon esprit, à lier mes fagots, mais elle doit servir à nous enrichir à jamais ! » Et, pendant que mon épouse était sous le coup de la surprise où la jetait cette déclaration inattendue, je la conduisis vers l’orifice d’un puits ancien, desséché depuis des années, et je lui dis : « Tu vois ce puits ! Et bien, il contient notre destinée ! Et, avec la corde, je vais aller la recueillir. » Et, comme la fille de l’oncle était de plus en plus perplexe, j’ajoutai : « Eh oui, par Allah ! il y a longtemps que j’ai eu la révélation d’un trésor caché dans ce puits, et qui est écrit sur ma destinée. Et c’est aujourd’hui le jour où il faut que je descende le chercher ! Et c’est pourquoi je me suis décidé à te prier de m’acheter cette corde-là ! »

Or, à peine eus-je prononcé ces mots de trésor et de descente dans le puits, que ce que j’avais prévu se réalisa pleinement. Car mon épouse s’écria : « Non, par Allah ! c’est moi qui descendrai là-dedans ! Car toi, tu ne sauras jamais ouvrir le trésor et t’en emparer. Et puis je n’ai guère confiance dans ton honnêteté. » Et elle rejeta aussitôt son voile, et me dit : « Allons, hâte-toi de m’attacher à cette corde, et de me faire descendre dans ce puits. » Et, moi, ô mon seigneur, après avoir fait quelques difficultés, rien que pour la forme, et essuyé quelques injures pour mon hésitation, je soupirai : « Qu’il soit fait selon la volonté d’Allah et selon ta volonté, ô fille des hommes de bien ! » Et je l’attachai solidement avec la corde, la lui ayant fait passer sous les bras, et je la laissai glisser le long du puits. Et quand je sentis qu’elle était arrivée au fond, je lâchai tout, jetant la corde au fond du puits. Et je poussai un soupir de satisfaction comme il ne s’en était exhalé de ma poitrine depuis ma sortie du sein de ma mère. Et je criai à la calamiteuse : « Ô fille des hommes de bien, aie la complaisance de rester là jusqu’à ce que je vienne t’en tirer ! » Et, sans me soucier de sa réponse, je retournai tranquillement à mon travail, et je me mis à fagoter en chantant, ce qui ne m’était pas arrivé depuis bien longtemps. Et, dans mon bonheur, je croyais qu’il m’avait poussé des ailes, tant je me sentais léger comme les oiseaux.

Et, délivré ainsi de la cause de mes tribulations, je pus enfin goûter la saveur de la tranquillité et de la paix. Mais, au bout de deux jours, je pensai en mon âme : « Ya Ahmad, la loi d’Allah et de Son Envoyé – sur Lui la prière et les bénédictions ! – ne permet pas à la créature d’ôter la vie à une créature à son image. Et toi, ayant abandonné la fille de ton oncle au fond du puits, tu risques de la laisser mourir d’inanition. Certes ! une pareille créature mérite le pire des traitements. Mais toi, ne va pas charger ta conscience de sa mort, et retire-la du puits. Et d’ailleurs il y a des chances pour que cette leçon l’ait corrigée à jamais de son mauvais caractère ! »

Et, ne pouvant résister à cet avis de ma conscience, je me dirigeai vers le puits, et je criai à la fille de mon oncle, en glissant vers elle une nouvelle corde : « Allons, hâte-toi de t’attacher, que je te retire. J’espère que cette leçon t’aura corrigée. » Et, comme je sentais que la corde venait d’être saisie au fond du puits, j’attendis un moment pour donner le temps à mon épouse de s’y attacher solidement. Après quoi, sentant qu’elle imprimait des secousses à la corde pour me signifier qu’elle était prête, je la hissai à grand-peine, tant le poids était lourd qui était au bout de cette corde. Et quelle ne fut pas mon épouvante, ô émir des Croyants, en voyant attaché à cette corde, au lieu de la fille de l’oncle, un genni géant d’aspect peu rassurant…

À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA HUIT CENT SOIXANTE-SEPTIÈME NUIT

Elle dit :

… Et quelle ne fut pas mon épouvante, ô émir des Croyants, en voyant attaché à cette corde, au lieu de la fille de l’oncle, un genni géant d’aspect peu rassurant, qui, aussitôt qu’il eut touché terre, s’inclina devant moi et me dit : « Que j’ai de remerciements à te faire, ya Sidi Ahmad, pour le service que tu viens de me rendre ! Sache, en effet, que je suis du nombre des genn qui n’ont pas la faculté de voler dans les airs, et qui ne peuvent que ramper sur terre, bien que de cette manière leur vitesse soit très grande et leur permette d’aller aussi vite que les genn aériens. Et donc, moi, un genni terrien, j’avais, depuis des années, élu ce puits ancien pour en faire ma demeure. Et j’y vivais en toute paix quand, il y a deux jours, est descendue chez moi la plus méchante femme de l’univers. Elle n’a cessé de me tourmenter depuis que je l’ai eue pour compagne, et m’a obligé, durant tout ce temps, à œuvrer en elle sans répit, moi qui depuis des années vivais dans le célibat et avais perdu l’habitude de la copulation ! Ya Allah ! ce que je te sais bon gré de m’avoir délivré de cette calamiteuse. Ah, certes ! un service aussi important ne restera pas sans récompense, car il est tombé dans l’âme de qui en connaît le prix. Voici donc ce que je peux et veux faire pour toi ! »

Et il s’arrêta un moment, pour reprendre haleine, tandis que moi, rassuré par ses bonnes intentions à mon égard, je pensais : « Par Allah ! cette femme est une chose effroyable, qui a réussi à effrayer les genn eux-mêmes, et les plus géants d’entre les genn. Comment ai-je pu résister si longtemps à sa malice et à sa méchanceté ! » Et, plein de commisération pour moi-même et pour mon semblable en malheur, je l’écoutai alors que déjà il continuait : « Oui, ya Sidi Ahmad, de bûcheron que tu es, je veux faire de toi l’égal des plus puissants rois. Et voici comment. Je sais que le sultan de l’Inde a une fille unique, qui est une adolescente belle comme la lune à son quatorzième jour. Elle est précisément pubère, âgée de quatorze ans et quart, et vierge comme la perle dans sa nacre. Et moi je veux te la faire donner en mariage par le sultan de l’Inde, son père, qui l’aime plus que sa propre vie. Et, pour réussir dans ce projet, je vais aller de ce pas, à ma plus grande vitesse, au palais du sultan, dans l’Inde, et j’entrerai dans le corps de l’adolescente princière et prendrai momentanément possession de son esprit. Et de la sorte, devenue possédée, elle paraîtra folle à tout son entourage, et le sultan son père cherchera à la faire guérir par les médecins les plus habiles de l’Inde. Mais aucun d’eux ne pourra deviner la cause réelle de son mal, qui sera ma présence dans son corps ; et tous leurs soins échoueront sous mon souffle et de par ma volonté. Et c’est alors que toi tu surviendras, et tu seras le guérisseur de la princesse. Et, pour cela, je vais t’en indiquer les moyens ! » Et, ayant ainsi parlé, le genni tira de sa poitrine quelques feuilles d’un arbre inconnu qu’il me remit, en ajoutant : « Une fois que tu auras été introduit auprès de la jeune princesse malade, tu l’examineras comme si son mal t’était complètement inconnu, tu prendras des airs penchés et pensifs, pour en imposer à l’entourage, et tu finiras par prendre une de ces feuilles que tu tremperas dans l’eau, et dont tu frotteras le visage de la jeune fille. Et moi, aussitôt, je serai forcé de sortir de son corps ; et, à l’heure et à l’instant, elle recouvrera la raison et reviendra à son état premier. Et, du coup, pour récompense de la guérison opérée, tu deviendras l’époux de l’adolescente, fille de roi. Et telle est, ya Sidi Ahmad, la manière dont je veux reconnaître le service capital que, tu m’as rendu, en me délivrant de cette femme effrayante qui est venue me rendre impossible le séjour de mon puits, de cet excellent endroit tranquille où j’espérais couler mes jours dans la retraite. Et qu’Allah maudisse la calamiteuse ! »

Et, ayant ainsi parlé, le genni prit congé de moi, et me pressant de me mettre aussitôt en route pour le pays de l’Inde, me souhaita bon voyage, et disparut à mes yeux, en courant à la surface de la terre, comme un navire poussé par la tempête.

Alors moi, ô mon seigneur, sachant que ma destinée m’attendait dans l’Inde, je n’hésitai pas à suivre les instructions du genni et à me mettre aussitôt en route pour ce pays lointain. Et Allah m’écrivit la sécurité et, après un long voyage plein de fatigues, de privations et de dangers, qu’il est sans aucune utilité de narrer à notre maître, j’arrivai sans encombre dans le pays de l’Inde, là où régnait le sultan, père de la princesse, ma future épouse. Et arrivé de la sorte au terme de mon voyage, j’appris qu’en effet la folie de la princesse avait été déclarée depuis déjà un certain temps, qu’elle avait jeté la cour et tout le pays dans la plus grande consternation, et qu’après avoir vainement employé la science des plus habiles médecins, le sultan avait promis la princesse en mariage à celui qui la guérirait.

Alors moi, ô émir des Croyants, fort des instructions que m’avait données le genni, et sans aucune inquiétude sur la réussite, je me présentai à l’audience qu’une fois par jour le sultan accordait à ceux qui voulaient essayer une cure sur l’esprit de la princesse. Et j’entrai en toute confiance dans la chambre où la jeune fille était enfermée, et je ne manquai pas de mettre en pratique la leçon du genni, en prenant toutes sortes d’airs importants, pour que l’on me prît tout à fait au sérieux. Puis, une fois que j’en eus bien imposé à tout l’entourage, et sans avoir posé aucune question sur l’état de la malade, je mouillai l’une des feuilles que je possédais, et j’en frottai le visage de la princesse.

Et, à l’instant, la jeune fille fut prise de convulsions, jeta un grand cri et tomba évanouie. Or, c’était le genni qui, par l’impétuosité de sa sortie du corps de la jeune fille, avait produit cet état, qui aurait pu effrayer tout autre que moi. Mais, loin de me montrer ému, j’aspergeai d’eau de rose le visage de la jeune fille, et la fis revenir à elle-même. Et elle se réveilla avec toute sa raison, et se mit à parler à tout le monde avec sagesse, douceur et pondération, en reconnaissant ceux qui l’entouraient, et en appelant chacun par son nom.

Et la joie fut immense au palais et dans toute la ville. Et le sultan de l’Inde, reconnaissant du service rendu, ne renia pas sa promesse, et m’accorda sa fille. Et nos noces furent célébrées le jour même avec la plus grande pompe, au milieu des réjouissances et du bonheur de tout un peuple. Et voilà comment je devins l’époux de la princesse, fille du roi de l’Inde.

Quant à la seconde princesse, que tu as vue assise sur le côté gauche du palanquin, ô émir des Croyants, voici !

Lorsque le genni géant eut quitté le corps de la princesse de l’Inde, grâce au pacte conclu entre nous, il chercha dans son esprit pour savoir où il irait habiter désormais, puisqu’il n’avait plus de logis, et que le puits était toujours occupé par la calamiteuse, fille de mon oncle. D’ailleurs, pendant son séjour dans le corps de l’adolescente, il avait fini par prendre goût à cette sorte de retraite, et il s’était promis qu’à sa sortie de là il irait choisir un autre corps d’adolescente. Ayant donc réfléchi un instant, il prit son élan, et se dirigea à toute vitesse vers le royaume de la Chine, comme un grand navire chassé par la tempête.

Et il ne trouva rien de mieux que d’aller se loger dans le corps de la fille du sultan de la Chine, une jeune princesse de quatorze ans et quart, belle comme la lune à son quatorzième jour, et vierge comme la perle dans sa nacre. Et, du coup, la princesse possédée se livra à une série de contorsions, de mouvements désordonnés, et à un débordement de paroles incohérentes, qui firent croire à sa folie. Et le malheureux sultan de la Chine eut beau appeler auprès de sa fille les plus habiles médecins chinois, il ne réussit guère à faire revenir sa fille à son état premier. Et il fut plongé, avec son palais et son royaume, dans la désolation et le désespoir, vu que la princesse était sa fille unique et qu’elle était aimable autant que charmante et belle. Mais enfin Allah l’eut en pitié, et fit parvenir jusqu’à ses oreilles le bruit de la guérison merveilleuse, grâce à mes soins, de la princesse indienne qui était devenue mon épouse. Et il envoya aussitôt un ambassadeur auprès du père de mon épouse, pour qu’il me priât d’aller guérir sa fille, la princesse de Chine, me la promettant en mariage, en cas de succès. Alors moi, j’allai trouver ma jeune épouse, fille du sultan de l’Inde, et la mis au courant de la demande et de la proposition qu’on me faisait. Et je réussis à la convaincre qu’elle pouvait fort bien accepter pour sœur la princesse de la Chine qu’on m’offrait, en cas de guérison, pour épouse. Et je partis pour la Chine.

Or, ô émir des Croyants, tout ce que je viens de te raconter au sujet de la possession par le genni de la princesse chinoise, je ne l’appris qu’en arrivant en Chine, et de la bouche même du genni en question. Car jusque-là je ne connaissais pas exactement la nature du mal dont souffrait la princesse chinoise, et je me disais que mes feuilles arriveraient à la guérir de n’importe quoi. C’est pourquoi j’étais parti plein de confiance, sans me douter que c’était mon ancien ami, le genni géant, qui, ayant élu domicile dans le corps de la fille du sultan, était la cause du mal.

Aussi, mon étonnement fut-il extrême, une fois entré dans la chambre de la princesse chinoise, où j’avais demandé à être laissé seul avec la malade, de reconnaître la voix de mon ami le genni géant, qui me disait par la bouche de la princesse : « Comment, c’est toi, ya Sidi Ahmad ! C’est toi que j’ai comblé de mes bienfaits, qui viens me chasser de la demeure que j’ai choisie pour mon retour d’âge ? N’as-tu pas honte de reconnaître le bien par le mal ? Et n’as-tu pas peur, si tu me forces à sortir d’ici, que j’aille en droite ligne aux Indes, pendant ton absence, me livrer à diverses copulations extrêmes sur la personne de ton épouse indienne, et que je la tue ensuite ? »

Et, comme je n’étais pas médiocrement effrayé de cette menace, il en profita pour me raconter son histoire à partir du jour où il était sorti du corps de mon épouse indienne, et m’adjura, pour mon bien, de le laisser vivre tranquillement dans le nouveau logement qu’il avait choisi. Alors moi, bien perplexe, et ne voulant pas manquer de gratitude à l’égard de cet excellent genni, qui en somme, avait été la cause de ma fortune, j’allais déjà me décider à retourner auprès du sultan de la Chine pour lui déclarer que j’étais incapable, de par ma science, de débarrasser la princesse de son mal, quand Allah souffla dans mon esprit un stratagème. Je me tournai donc vers le genni, et je le lui dis : « Ô chef des genn et leur couronne, ô excellent, ce n’est pas pour guérir la princesse de Chine que je suis venu ici, mais j’ai fait tout ce voyage pour te prier, au contraire, de venir à mon secours. Tu te rappelles sans doute cette femme avec laquelle tu as passé dans le puits quelques vilains moments. Et bien, cette femme était mon épouse, la fille de mon oncle. Et c’était moi qui l’avais jetée dans ce puits, pour avoir la paix. Or, la calamité me poursuit, car je ne sais qui a pu tirer de là cette fille de chien. Mais enfin elle est libre, et s’attache à mes pas. Elle me suit partout, et, ô notre malheur ! dans un instant, elle sera ici même. Et je l’entends déjà qui crie de sa voix abhorrée dans la cour du palais. De grâce, ô mon ami, aide-moi ! Je viens implorer ton assistance…

À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA HUIT CENT SOIXANTE-HUITIÈME NUIT

Elle dit :

… Et je l’entends déjà qui crie de sa voix abhorrée dans la cour du palais. De grâce, ô mon ami, aide-moi ! Je viens implorer ton assistance ! » Lorsque le genni eut entendu mes paroles, il fut pris d’une terreur inexprimable, et s’écria : « Mon assistance ! ya Allah ! mon assistance ! Que mes frères les genn me préservent de me retrouver jamais face à face avec une pareille femme ! Mon ami Ahmad, tire-t’en comme tu pourras ! Quant à moi, je n’y saurais rien faire. Et je me sauve à l’instant. »

Il dit et sortit avec fracas du corps de la princesse, pour livrer ses jambes au vent et anéantir sous ses pas la distance : tel, sur la mer, un grand navire chassé par la tempête.

Et la princesse chinoise revint à la raison. Et elle devint ma seconde épouse. Et depuis lors je vécus avec les deux adolescentes royales dans les délices de toutes sortes et les plaisirs délicats. Et je songeai alors, avant de devenir sultan de l’Inde ou de la Chine, et d’être dans l’impossibilité de voyager, à revoir le pays où je suis né, et où je vécus en bûcheron, cette ville de Bagdad, la cité de paix. Et voilà comment, ô émir des Croyants, tu m’as rencontré sur le pont de Bagdad, à la tête de mon cortège, suivi du palanquin qui portait mes deux épouses, les princesses de l’Inde et de la Chine, en l’honneur desquelles les musiciens jouaient sur leurs instruments des airs indiens et chinois. Et telle est mon histoire. Mais Allah est plus savant ! »

Lorsque le khalifat eut entendu le récit du noble cavalier, il se leva en son honneur, et l’invita à venir s’asseoir auprès de lui, sur le lit du trône. Et il le félicita d’avoir été choisi par les décrets du Tout-Puissant pour devenir, de pauvre bûcheron qu’il était, l’héritier du trône de l’Inde et du trône de la Chine. Et il ajouta : « Qu’Allah scelle notre amitié, et te garde et te conserve pour le bonheur de tes futurs royaumes ! »

Après quoi, Al-Rachid se tourna vers le troisième personnage, qui était le vénérable cheikh à la paume généreuse, et lui dit : « Ô cheikh, je t’ai rencontré hier sur le pont de Bagdad, et ce que j’ai vu de ta générosité, de ta modestie et de ton humilité devant Allah m’a incité à te connaître de plus près. Et je suis persuadé que les voies dont il a plu au Rétributeur de se servir pour te gratifier de Ses dons doivent être extraordinaires. Je suis curieux à l’extrême de les apprendre de toi-même ; et c’est pour me donner cette satisfaction que je t’ai fait venir. Parle-moi donc avec sincérité, afin que je me réjouisse en prenant part à ton bonheur avec plus de connaissance. Et sois assuré que, quoi que tu puisses dire, tu es d’avance couvert par le mouchoir de ma protection et de ma sauvegarde ! »

Et le cheikh à la paume généreuse répondit, après avoir embrassé la terre entre les mains du khalifat : « Ô émir des Croyants, je te ferai le récit de ce qui mérite d’être raconté dans ma vie. Et si mon histoire est étonnante, la puissance et la munificence du Maître de l’univers sont plus étonnantes encore ! »

Et il raconta comme suit son histoire :

HISTOIRE DU CHEIKH

« Sache, ô mon seigneur et le seigneur de toute bienfaisance, que j’ai exercé toute ma vie le métier de pauvre cordier, travaillant dans le chanvre, comme avaient travaillé avant moi mon père et mes ancêtres. Et ce que je gagnais de ce métier suffisait à peine à me faire subsister avec mon épouse et mes enfants. Mais, faute de capacités pour exercer une autre profession, je me contentais, sans trop murmurer, du peu que nous octroyait le Rétributeur, et je n’attribuais ma misère qu’à mon propre manque de savoir et à la lourdeur de mon esprit. Et en cela je ne me trompais pas, je dois l’avouer en toute tranquillité devant le Maître de l’intelligence. Mais, ô mon seigneur, l’intelligence n’a jamais été l’apanage des cordiers, travaillant dans le chanvre, et sa place d’élection ne pouvait être sous le turban d’un cordier, travaillant dans le chanvre. C’est pourquoi, de toute manière, je n’avais qu’à manger le pain d’Allah sans émettre des souhaits plus irréalisables que d’enjamber d’un bond le sommet de la montagne Kaf.

Or, un jour d’entre les jours, comme j’étais assis dans ma boutique, avec une corde de chanvre attachée à mon orteil et que j’achevais de confectionner, je vis s’avancer deux riches habitants de mon quartier, qui avaient coutume de venir s’asseoir sur le devant de ma boutique, pour s’entretenir de choses et d’autres, en respirant l’air du soir. Et ces deux notables de mon quartier étaient liés d’amitié, et aimaient à discuter entre eux tantôt sur un point, tantôt sur un autre, en égrenant leur chapelet d’ambre. Mais jamais il ne leur était arrivé, dans l’animation de leurs entretiens, de prononcer un mot plus haut que l’autre ou de se départir de l’aménité que, dans les rapports de la vie, les amis doivent aux amis. Bien au contraire ! Quand l’un parlait, l’autre écoutait, et réciproquement. Ce qui faisait que leurs discours étaient toujours sensés, et que moi-même, malgré mon peu d’intelligence, je pouvais faire mon profit de si belles paroles.

Et ce jour-là, une fois qu’ils m’eurent donné le salam, et que je le leur eus rendu comme il fallait, ils prirent leur place habituelle, devant ma boutique, et continuèrent un entretien qu’ils avaient déjà commencé durant leur promenade. Et l’un d’eux qui s’appelait Si Saâd, dit à l’autre, qui s’appelait Si Saâdi : « Ô mon ami Saâdi, ce n’est pas pour te contredire, mais par Allah ! un homme ne peut être heureux en ce monde qu’autant qu’il a des biens et de grandes richesses pour vivre hors de la dépendance de qui que ce soit. Et d’ailleurs les pauvres ne sont pauvres que parce qu’ils sont nés dans la pauvreté, de père en fils, ou que, nés avec des richesses, ils les ont perdues par prodigalité, par débauche, par quelque mauvaise affaire ou simplement par une de ces fatalités contre lesquelles est impuissante la créature. En tout cas, ô Saâdi, mon opinion est que les pauvres ne sont pauvres que parce qu’ils ne peuvent parvenir à amasser une somme d’argent assez grosse qui leur permette, par quelque affaire commerciale entreprise au bon moment, de s’enrichir définitivement. Et mon sentiment est que, si, devenus riches de la sorte, ils font un usage convenable de leur richesse, ils ne resteront pas seulement riches, mais ils deviendront fort opulents avec le temps. »

Ce à quoi Si Saâdi répondit : « Ô mon ami Saâd, ce n’est pas pour te contredire, mais, par Allah ! je suis fâché de n’être pas de ton avis. Et d’abord il est certain qu’il vaut mieux, généralement, être dans l’aisance que dans la pauvreté. Mais la richesse, par elle-même, n’a rien qui puisse tenter une âme sans ambition. Elle est tout au plus utile pour faire des libéralités autour de nous. Mais qu’elle a d’inconvénients ! N’en savons-nous pas nous-mêmes quelque chose, nous qui avons journellement tant de tracas et tant d’ennuis ? Et le sort de notre ami Hassân le cordier, que voici, n’est-il point préférable au nôtre, en somme ? Et puis, ô Saâd, le moyen que tu proposes pour faire qu’un pauvre devienne riche ne me paraît pas aussi certain qu’à toi. Considère, en effet, que ce moyen est fort aléatoire, car il dépend d’une quantité de circonstances et de chances aussi aléatoires que lui-même, et qu’il serait trop long de discuter. Pour ma part, je crois qu’un pauvre dénué de tout argent préalable a, pour le moins, autant de chances de devenir riche que s’il en avait un peu ; je veux dire qu’il peut, sans première mise de fonds, devenir immensément riche du jour au lendemain, sans se donner la moindre peine, simplement parce que cela est dans sa destinée. C’est pourquoi je trouve qu’il est fort utile de faire des économies en prévision des mauvais jours, car les mauvais jours comme les bons nous viennent d’Allah, et c’est fort mal calculer que de lésiner sur les biens que nous octroie le Rétributeur au jour le jour, en essayant de mettre le surplus de côté. Le surplus, ô Saâd, s’il existe, doit aller aux pauvres d’Allah ; et le garder pour soi-même c’est manquer de confiance dans la générosité du Rétributeur. Quant à toi, ô mon ami, il n’y a pas de jour que je ne me réveille en me disant : « Réjouis-toi, ya Si Saâdi, car qui sait ce que va être aujourd’hui le bienfait de ton Seigneur ! » Et jamais ma foi dans le Rétributeur n’a été trompée. Et c’est pourquoi, de ma vie, je n’ai jamais travaillé, ni ne me suis jamais préoccupé du lendemain. »

En entendant ces paroles de son ami, le notable Si Saâd répondit : « Ô Saâdi, je vois bien que, pour aujourd’hui, il serait vraiment inutile de persister à soutenir mon opinion contre la tienne. C’est pourquoi, au lieu de discuter sans espoir, je préfère tenter une expérience qui puisse te convaincre de l’excellence de ma façon de considérer la vie. Je veux, en effet, sans retard, aller à la recherche d’un homme vraiment pauvre, né d’un père aussi gueux que lui, à qui je donnerai, en pur don, une somme importante qui lui servira de première mise de fonds. Et, comme l’homme que je choisirai devra avoir fait ses preuves d’honnêteté, l’expérience nous prouvera qui de nous deux a raison : si c’est toi, qui attends tout de la destinée, ou si c’est moi, qui pense qu’il faut bâtir soi-même sa propre maison. »

Et Si Saâdi répondit : « C’est cela même, ô mon ami ! Et, pour trouver l’homme pauvre et honnête dont tu parles, nous n’avons pas besoin d’aller bien loin. Voici notre ami Hassân le cordier, qui est vraiment dans les conditions requises. Et ta libéralité ne saurait tomber sur une tête plus digne…

À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA HUIT CENT SOIXANTE-NEUVIÈME NUIT

Elle dit :

… Voici notre ami Hassân le cordier, qui est vraiment dans les conditions requises. Et ta libéralité ne saurait tomber sur une tête plus digne ! » Et Si Saâd répondit : « Par Allah ! tu dis vrai. Et c’est un simple oubli de ma part que d’avoir voulu chercher ailleurs ce que nous avons sous la main. »

Puis il se tourna vers moi, et me dit : « Ya Hassân, je sais que tu as une nombreuse famille, qui a elle-même des bouches nombreuses et des dents nombreuses, et que pas un des cinq enfants dont t’a gratifié le Donateur n’est encore en âge de t’aider en la moindre chose. Je sais, d’autre part, que bien que le chanvre brut ne soit pas trop cher, au cours actuel du souk, il faut tout de même avoir quelque argent pour en acheter. Et, pour avoir de l’argent, il faut avoir fait des économies. Et les économies ne sont guère possibles dans un ménage comme le tien, où l’apport est plus faible que la dépense. Donc, ya Hassân, pour t’aider à sortir de la misère, je veux te faire don d’une somme de deux cents dinars d’or, qui te servira de mise de fonds pour élargir ton commerce de cordier. Dis-moi donc si tu penses pouvoir, avec cette somme de deux cents dinars, te tirer d’affaire en faisant fructifier l’argent avec habileté et sagacité ! »

Et moi, ô émir des Croyants, je répondis : « Ô mon maître, qu’Allah allonge ta vie et te fasse récupérer au centuple ce que m’offre ta munificence ! Et, puisque tu condescends à m’interroger, j’ose te dire que le grain, dans ma terre, tombe sur une couche de fertilité, et que, sans trop présumer de mes moyens, une somme beaucoup moindre suffirait, entre mes mains, non seulement pour que je devienne aussi riche que les principaux cordiers de ma profession, mais même pour que je devienne plus opulent, à moi seul, que ne le sont tous les cordiers réunis de cette ville de Bagdad, toute peuplée et toute grande qu’elle est, – si toutefois Allah me favorise – inschallah ! » Et Si Saâd, fort satisfait de ma réponse, me dit : « Tu m’inspires grandement confiance, ya Hassân ! » Et il tira de son sein une bourse qu’il me mit entre les mains, et me dit : « Prends cette bourse. Elle contient les deux cents dinars en question. Et puisses-tu en faire un usage heureux et judicieux et y trouver le germe de la richesse ! Et sache bien que, moi et mon ami Si Saâdi, nous serons extrêmement réjouis d’apprendre un jour que tu es devenu, dans la prospérité, plus heureux que tu ne l’es dans les privations ! »

Alors moi, ô mon seigneur, ayant pris la bourse, je fus à la limite des transports de joie. Et mon émotion était telle que je fus incapable de faire dire à ma langue les paroles de gratitude qu’il était séant de prononcer en une pareille circonstance ; et c’est tout juste si je pus arriver à avoir assez de présence d’esprit pour m’incliner jusqu’à terre et prendre le bord de la robe de mon bienfaiteur, que je portai à mes lèvres et sur mon front. Mais il se hâta de la retirer avec modestie et prit congé de moi. Et, accompagné de son ami Si Saâdi, il se leva pour continuer sa promenade interrompue.

Quant à moi, lorsqu’ils se furent éloignés, la première pensée qui se présenta naturellement à mon esprit fut de chercher où je pourrais bien mettre la bourse de deux cents dinars, pour qu’elle fût tout à fait en sûreté. Et comme, dans ma pauvre petite maison, composée d’une unique pièce, je n’avais ni armoire, ni odeur d’armoire, ni tiroir, ni coffre, ni rien de semblable, où cacher un objet à cacher, je fus extrêmement perplexe, et pensai un moment à aller enterrer cet argent dans quelque endroit désert, hors de la ville, en attendant de trouver le moyen de le faire fructifier. Mais je me ravisai, en songeant que ma cachette pourrait, par malchance, être découverte ou que moi-même je pourrais être aperçu par quelque laboureur. Et aussitôt l’idée me vint que ce que j’avais encore de mieux à faire, c’était de cacher cette bourse dans les plis de mon turban. Et, à l’heure et à l’instant, je me levai, je fermai sur moi la porte de la boutique, et déroulai mon turban dans toute sa longueur. Et je commençai par tirer de la bourse dix pièces d’or que je mis à part pour les dépenses, et j’enveloppai le reste, avec la bourse, dans les plis de la toile, en la prenant par son bout extrême. Et, appliquant ce bout, noué sur la bourse, contre mon bonnet, je disposai de nouveau mon turban sur quatre tours parfaitement combinés. Et je pus alors respirer plus à mon aise.

Or, ce travail achevé, je rouvris la porte de ma boutique, et me hâtai d’aller au souk pour m’approvisionner de tout ce dont j’avais besoin. Je commençai d’abord par m’acheter une bonne quantité de chanvre, que je portai à ma boutique. Après quoi, comme il y avait longtemps qu’on n’avait vu de viande dans ma maison, j’allai à la boucherie, et j’achetai une épaule d’agneau. Et je pris le chemin de la maison, pour porter à ma femme cette épaule d’agneau, afin qu’elle nous l’accommodât aux tomates. Et d’avance je me réjouissais de la joie des enfants à la vue de ce mets succulent.

Mais, ô mon seigneur, ma présomption était trop notoire pour qu’elle restât sans châtiment. Car cette épaule, je l’avais posée sur ma tête, et je m’acheminais les bras ballants, l’esprit perdu dans mes rêves d’opulence. Et voici qu’un épervier affamé fondit soudain sur l’épaule d’agneau et, avant que je pusse lever le bras ou faire le moindre mouvement, il me l’enleva, ainsi que mon turban avec ce qu’il contenait, et s’envola en tenant l’épaule dans son bec et le turban dans ses griffes.

Et moi, à cette vue, je me mis à pousser des cris si affreux que les hommes, femmes et enfants du voisinage en furent émus, et joignirent leurs cris aux miens pour effrayer le voleur et lui faire lâcher prise. Mais nos cris, au lieu de produire cet effet, ne firent qu’exciter l’épervier à accélérer ses battements d’ailes. Et il disparut bientôt dans les airs, avec mon bien et mes chances.

Et moi, fort dépité et attristé, je dus me résoudre à chercher un autre turban ce qui fit une nouvelle diminution aux dix dinars d’or, que j’avais pris soin de tirer de la bourse, et qui étaient maintenant tout mon avoir. Or, comme j’en avais déjà dépensé une bonne partie pour l’achat de mes provisions de chanvre ce qui me restait était loin de suffire, à me faire concevoir désormais de solides espérances sur mon avenir d’opulence. Mais, certes ! ce qui me causa le plus de peine et assombrit le monde devant mes yeux fut la pensée que mon bienfaiteur Si Saâd aurait une piètre satisfaction d’avoir si mal choisi l’homme à qui confier le placement de son argent et la réussite de l’expérience projetée. Et je me disais, en outre, que lorsqu’il apprendrait la malheureuse aventure, il la regarderait peut-être comme une invention de ma part, et m’accablerait de son mépris.

Quoi qu’il en soit, ô mon seigneur, tant que durèrent les quelques dinars qui me restaient, après le rapt de l’épervier, nous ne fûmes pas trop à plaindre à la maison. Mais quand les dernières petites monnaies en furent épuisées, nous retombâmes bientôt dans la même misère qu’auparavant, et je fus dans la même impuissance de me tirer de mon état. Pourtant je me gardai bien de murmurer contre les décrets du Très-Haut, et je pensai : « Ô pauvre, le Rétributeur t’a donné du bien dans le temps que tu t’y attendais le moins, et Il te l’a ôté dans le même temps, parce qu’Il lui a plu ainsi, et que ce bien était à Lui ! Résigne-toi devant Ses décrets, et soumets-toi à Sa volonté ! » Et pendant que moi j’étais dans ces sentiments, ma femme, à qui je n’avais pu m’empêcher de faire part de la perte que j’avais faite, et par quel endroit elle m’était venue, était tout à fait inconsolable. Et pour comble d’infortune, comme il m’était également échappé, dans le trouble où j’étais, de dire à mes voisins qu’en perdant mon turban je perdais la valeur de cent quatre-vingt-dix dinars d’or, mes voisins, à qui ma pauvreté était dès longtemps connue, ne firent que rire, de mes paroles, avec leurs enfants, persuadés que la perte de mon turban m’avait rendu fou. Et les femmes, sur mon passage, disaient en riant : « Voilà celui qui laissa s’envoler sa raison avec son turban ! »

Or, ô émir des Croyants, il y avait environ dix mois que l’épervier m’avait causé ce malheur, lorsque les deux seigneurs amis Si Saâd et Si Saâdi songèrent à venir me demander des nouvelles de l’usage que j’avais fait de la bourse de deux cents dinars. Et, tout en s’en venant de mon côté, Si Saâd disait à Si Saâdi : « Il y a déjà quelques jours que le pensais à notre ami Hassân, en me faisant un grand plaisir de la satisfaction que je vais avoir en te rendant témoin de la réussite de notre expérience ! Tu va voir en lui un si grand changement, que nous aurons de la peine à le reconnaître. » Et, comme ils étaient déjà tout proches de la boutique, Si Saâdi répondit en souriant : « Il me semble, par Allah ! ô mon ami Saâd, que tu manges le concombre avant sa maturité. Quant à moi, avec mon propre œil, je vois déjà Hassân assis comme à l’ordinaire, avec du chanvre attaché à son orteil, mais aucun changement notable n’étonne ma vue en sa personne. Car le voici aussi pauvrement vêtu que par le passé, et la seule différence que je vois en lui, c’est que son turban est un peu moins dégoûtant et crasseux qu’il y a six mois. D’ailleurs regarde par toi-même, et tu verras que ce que je te dis ne peut être contredit. »

Là-dessus Si Saâd, qui était déjà devant la boutique, m’examina et vit, lui aussi, que mon état était sans altération, er mon aspect sans amélioration. Et les deux amis entrèrent chez moi et, après les salams d’usage, Si Saâdi me dit : « Eh bien, Hassân, pourquoi cette mine défaite et ce visage de travers ? » Sans doute, tes affaires te donnent du tracas, et le changement de vie t’attriste quelque peu ! » Et moi, les yeux baissés, je répondis : « Ô mes maîtres, qu’Allah prolonge votre vie, mais le destin est toujours mon ennemi, et les tribulations du présent sont pires que celles du passé. Quant à la confiance que mon maître Si Saâd a placée en son esclave, elle est trahie, non point il est vrai du fait de son esclave, mais du fait de l’hostilité du destin ! » Et je leur racontai mon aventure dans tous ses détails, telle que je l’ai racontée, ô émir des Croyants. Mais il n’y a point d’utilité à la répéter.

Lorsque j’eus terminé mon récit, je vis que Si Saâdi souriait avec malice, en regardant Si Saâd, fort désappointé. Et il y eut un moment de silence, au bout duquel Si Saâd me dit : « Certes, le succès n’est pas tel que je l’attendais. Mais je ne te ferai point de reproches, bien que cette histoire d’épervier soit quelque peu étrange, et que je puisse, à bon droit, la contester et te soupçonner de t’être diverti, de t’être régalé et d’avoir fait bonne chère avec l’argent que je t’ai donné pour un tout autre usage. Quoi qu’il en soit, je veux, encore une fois, tenter l’expérience avec toi, et te remettre une seconde somme, égale à la première. Car je ne veux pas que mon ami Saâdi ait gain de cause sur une seule tentative de ma part ! » Et, ayant ainsi parlé, il me compta deux cents dinars, en me disant : « J’aime à croire que cette fois tu ne cacheras pas cette somme dans ton turban…

À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA HUIT CENT SOIXANTE-DIXIÈME NUIT

Elle dit :

… J’aime à croire que cette fois, tu ne cacheras pas cette somme dans ton turban. » Et, comme déjà je lui prenais les mains pour les porter à mes lèvres, il me quitta et s’en alla avec son ami.

Or moi je ne repris pas mon travail après leur départ, et je me hâtai de fermer la boutique et de rentrer à la maison, sachant qu’à cette heure je ne risquais pas d’y rencontrer ma femme et les enfants. Et je mis à part dix dinars d’or, sur les deux cents, et j’enveloppai les cent quatre-vingt-dix autres dans un linge que je nouai. Et il ne s’agissait plus que de trouver le lieu sûr où cacher ce dépôt. Aussi, après y avoir longtemps réfléchi, je m’avisai de le mettre au fond d’une jarre pleine de son, où je m’imaginais bien que personne ne songerait à aller le chercher. Et, ayant replacé la jarre dans son coin, je sortis, tandis que ma femme rentrait pour préparer le repas. Et je lui dis, en la quittant, que j’allais faire une emplette de chanvre, mais que je serais rentré pour l’heure du repas.

Or, pendant que j’étais dans le souk pour faire cette emplette, un vendeur de cette terre à décrasser les cheveux dont les femmes se servent au hammam vint à passer par la rue et se fit annoncer par son cri. Et ma femme, qui depuis longtemps ne s’était décrassé les cheveux, appela le vendeur. Mais comme elle n’avait point d’argent sur elle, elle ne savait comment faire pour le payer, et elle pensa, se disant en elle-même : « Cette jarre de son, qui est ici depuis longtemps, ne nous est pour le moment d’aucune nécessité. Je vais la donner au vendeur en échange de sa terre à décrasser les cheveux. » Et il en fut ainsi. Et le vendeur, ayant consenti à ce troc, le marché fut conclu. Et il emporta la jarre, avec son contenu.

Quant à moi, à l’heure du repas, je revins chargé de chanvre, autant que j’en pouvais porter, et je le mis dans la soupente que j’avais ménagée à cet effet dans la maison. Puis je me hâtai d’aller, sans en avoir l’air, jeter un coup d’œil du côté de la jarre qui contenait mes chances. Et je vis ce que je vis. Et je demandai avec précipitation à ma femme pourquoi elle avait enlevé la jarre de sa place habituelle. Et elle me répondit tranquillement en me racontant le troc en question. Et, du coup, la mort rouge entra dans mon âme. Et je m’affalai sur le sol comme un homme pris de vertige. Et je m’écriai : « Éloigné soit le Lapidé, ô femme ! Tu viens d’échanger ma destinée, ta destinée et la destinée de nos enfants contre un peu de terre à décrasser les cheveux. Nous sommes, cette fois perdus sans recours ! » Et, en peu de mots, je la mis au courant de l’affaire. Et, dans son désespoir, elle se mit à se lamenter, à se frapper la poitrine, à s’arracher les cheveux et à se déchirer les habits. Et elle s’écriait : « Ô notre malheur par ma faute ! J’ai vendu la chance des enfants à ce vendeur de terre à décrasser, que je ne connais pas. C’est la première fois qu’il passe par notre rue, et je ne pourrai jamais plus le trouver, surtout maintenant qu’il aura fait la découverte de la bourse. » Puis, avec la réflexion, elle se mit à me reprocher mon manque de confiance en elle, dans une affaire de cette importance, en me disant que ce malheur aurait été sûrement évité si je lui avais fait part de mon secret. Et d’ailleurs il serait trop long de te rapporter, ô mon seigneur, toi qui n’ignores point combien les femmes sont éloquentes dans l’affliction, tout ce que la douleur lui mit alors dans la bouche. Et je ne savais comment faire pour la calmer. Je lui disais : « Ô fille de l’oncle, modère-toi, de grâce ! Tu ne vois pas que tu vas attirer tous les voisins par tes cris et par tes pleurs, et il n’est vraiment pas besoin qu’ils soient informés de cette seconde disgrâce, alors que déjà ils n’ont pas assez de paroles moqueuses et de sourires pour nous tourner en dérision et nous humilier, à cause de l’épervier. Et, cette fois, à nous railler de notre simplicité, ils doubleront leur plaisir. Aussi est-il préférable pour nous, qui avons goûté déjà à leurs railleries, de dissimuler cette perte, et de la supporter patiemment, en nous soumettant aux décrets du Très-Haut. D’ailleurs bénissons-le de ce qu’Il a bien, voulu ne retirer de Ses dons que deux cent quatre-vingt-dix pièces en nous laissant ces dix dont l’emploi ne laissera pas de nous apporter quelque soulagement. » Mais, quelque bonnes que fussent mes raisons, ma femme eut bien de la peine à s’y rendre. Et ce ne fut que peu à peu que je réussis à la consoler, en lui disant : « Nous sommes des pauvres, c’est vrai. Mais, en somme, les riches, qu’ont-ils dans la vie de plus que nous ? Ne respirons-nous pas le même air ? Ne jouissons-nous pas du même ciel et de la même lumière ? Et ne meurent-ils pas, en fin de compte, comme nous-mêmes ? » Et, de parler ainsi, ô mon seigneur, je finis, non seulement par la convaincre, mais par me convaincre moi-même. Et je continuai mon travail, avec un esprit aussi libre que si ces deux affligeantes aventures ne nous étaient pas arrivées.

Pourtant une seule chose restait qui continuait à me chagriner : j’étais inquiet quand je me demandais à moi-même comment je pourrais soutenir la présence de Si Saâd, mon bienfaiteur, lorsqu’il viendrait me demander compte de l’emploi des deux cents dinars d’or. Et cette idée noircissait le monde et la vie devant mon visage. Enfin, le jour tant redouté arriva, qui me mit en présence des deux amis. Et Si Saâd, d’avoir ainsi tardé à venir prendre de mes nouvelles, devait sans aucun doute dire à Si Saâdi : « Ne nous pressons pas d’aller trouver Hassân le cordier. Car plus nous différerons notre visite, plus il se sera enrichi, et plus la satisfaction que j’en aurai sera grande. » Et Si Saâdi devait, je suppose, lui répondre en souriant : « Par Allah ! je ne demande pas mieux que d’être de ton avis. Seulement je crois fort que le pauvre Hassân aura encore beaucoup de chemin à parcourir avant d’arriver à l’endroit où l’attend l’opulence. Mais nous voici arrivés. Et il va lui-même nous dire où en sont ses affaires ! »

Et moi, ô émir des Croyants, j’étais si confus que je n’avais qu’une envie, c’était d’aller me cacher à leur vue ; et je souhaitais de toutes mes forces voir la terre s’entrouvrir et m’avaler. Aussi, quand ils furent devant la boutique, je fis semblant de ne pas les apercevoir, et je continuai à avoir l’air d’être fort attaché à mon travail de cordier. Et je ne levai les yeux, pour les regarder, que lorsqu’ils m’eurent donné le salam et que je fus obligé de le leur rendre. Et, pour que mon supplice et ma gêne ne durassent pas longtemps, je ne voulus même pas attendre qu’ils me questionnassent, et je me tournai résolument vers Si Saâd et lui racontai tout d’une haleine, le second malheur qui m’était arrivé, à savoir le troc fait ma femme de la jarre de son, où j’avais caché la bourse, contre un peu de terre à décrasser les cheveux. Et, m’étant soulagé quelque peu de la sorte, je baissai les yeux, regagnai ma place et repris mon travail en attachant de nouveau écheveau de chanvre à mon orteil gauche. Et je pensai : « J’ai dit ce que j’avais à dire. Et Allah seul sait ce qui arrivera ! »

Or, loin de se fâcher contre moi ou de m’injurier, en me traitant de menteur et d’homme de mauvaise foi, Si Saâd sut se contenir, sans trahir le dépit où il était de voir que la destinée lui donnait tort avec une telle persistance. Et il se contenta me dire : « Après tout, Hassân, il est possible que tout ce que tu me racontes là soit la vérité, et que véritablement la seconde bourse soit partie, comme était partie sa sœur. Pourtant, en vérité, il est quelque peu étonnant que l’épervier et vendeur de terre à décrasser se soient trouvés là juste au moment précis où tu étais distrait ou absent, pour enlever ce qui était si bien caché. Quoi qu’il en soit, je renonce désormais à tenter de nouvelles expériences ! » Puis il se tourna vers Si Saâdi, et lui dit : « Mais, ô Saâdi, je ne persiste pas moins à penser que sans argent rien n’est possible, et qu’un pauvre restera pauvre tant qu’il n’a pas, par son travail, forcé le destin à lui être favorable. »

Mais Si Saâdi répondit : « Quelle erreur est la tienne, ô généreux Saâd ! Tu n’as pas hésité, pour faire triompher ton opinion, à jeter quatre cents dinars, moitié à un épervier et moitié à un vendeur de terre à décrasser les cheveux. Eh bien, pour ma part, je ne serai pas aussi généreux que tu l’as été. Mais je veux seulement, à mon tour, essayer de te prouver que le jeu du destin est la seule règle de notre vie, et que les décrets du destin sont les seuls éléments de chance ou de malchance sur lesquels nous puissions compter. » Puis il se tourna vers moi et, me montrant un gros morceau de plomb qu’il venait de ramasser à terre, il me dit : « Ô Hassân que la chance a fui jusqu’à présent, je voudrais bien te venir en aide, comme l’a fait mon généreux ami Si Saâd. Mais Allah ne m’a pas favorisé d’autant de richesses, et tout ce que je puis te donner c’est ce morceau de plomb, qu’a sans doute perdu quelque pêcheur en traînant à terre ses filets. »

À ces paroles de Si Saâdi, son ami Si Saâd se mit à rire aux éclats, croyant qu’il voulait me faire quelque plaisanterie. Mais Si Saâdi n’y prêta pas attention, et me tendit, d’un air grave, le morceau de plomb, en me disant : « Prends-le, et laisse rire Si Saâd. Car un jour viendra où ce morceau de plomb, si tel est le décret du destin, te sera plus utile que tout l’argent des mines. »

Et moi, sachant quel homme de bien était Si Saâdi, et combien grande était sa sagesse, je ne voulus point le froisser en faisant la moindre observation. Et je pris le morceau de plomb qu’il me tendait, et le serrai soigneusement dans ma ceinture vide de toute monnaie. Et je ne manquai pas de le remercier chaleureusement et pour ses bons souhaits, et pour ses bonnes intentions. Et là-dessus les deux amis me quittèrent pour continuer leur promenade, tandis que je me remettais à mon travail.

Et lorsque, le soir, je fus rentré à la maison, et qu’après le repas je me déshabillai pour me coucher je sentis soudain quelque chose rouler à terre. Et, l’ayant cherché et ramassé, je trouvai que c’était le morceau de plomb qui avait glissé de ma ceinture. Et, sans y attacher la moindre importance, je le mis dans le premier endroit venu, et m’étendis sur le matelas, où je ne tardai pas à m’endormir…

À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA HUIT CENT SOIXANTE ET ONZIÈME NUIT

Elle dit :

… Sur le matelas, où je ne tardai pas à m’endormir.

Or cette nuit-là, en se réveillant de fort bonne heure selon son habitude, un pêcheur de mes voisins s’aperçut, en inspectant ses filets avant de les charger sur son dos, qu’il y manquait un morceau de plomb, juste à une place où l’absence de plomb était un grave défaut pour le bon fonctionnement de son gagne-pain. Et, comme il n’en avait pas de rechange sous la main, et que ce n’était guère l’heure d’aller en acheter au souk, vu que toutes les boutiques étaient fermées, il fut dans une grande perplexité en songeant que s’il ne partait pas à la pêche deux heures avant le jour, il n’aurait pas de quoi nourrir sa famille le lendemain. Et il se décida alors à dire à sa femme d’aller, malgré l’heure inopportune et le dérangement, réveiller ses plus proches voisins, et leur exposer la situation en les priant de lui trouver un morceau de plomb qui suppléât à celui qui manquait à son filet.

Et comme nous étions précisément les plus proches voisins du pêcheur, la femme vint frapper à notre porte, tout en pensant, sans doute : « Je veux bien essayer de demander du plomb à Hassân le cordier, bien que je sache par expérience que c’est justement chez lui qu’il faut aller quand on n’a besoin de rien. » Et elle continua à frapper à la porte, jusqu’à ce que je fusse réveillé. Et je criai : « Qui est à la porte ? » Elle répondit : « C’est moi, la fille de l’oncle du pêcheur un tel, ton voisin ! Ô Hassân, mon visage est noirci de te déranger de la sorte dans ton sommeil, mais il s’agit du gagne-pain du père des enfants, et j’ai contraint mon âme à cet acte d’incivilité. Excuse-nous, de grâce ! et dis-moi, afin que je ne te retienne pas plus longtemps hors de ton lit, si tu n’as pas un morceau de plomb à prêter à mon époux pour qu’il en accommode ses filets. »

Et aussitôt je me rappelai le morceau de plomb que m’avait donné Si Saâdi, et je pensai : « Par Allah ! je ne saurais mieux l’utiliser qu’en rendant service à mon voisin, le père des enfants. » Et je répondis à la voisine que j’en avais précisément un morceau qui pourrait faire l’affaire, et j’allai chercher à tâtons le morceau en question, et le remis à ma femme afin qu’elle le donnât elle-même à la voisine. Et la pauvre femme, ravie de n’être pas venue en vain et de ne pas rentrer sans résultat à sa maison, dit à ma femme : « Ô notre voisine, c’est là un bien grand service que le cheikh Hassân nous rend cette nuit. Aussi, en retour, tout le poisson que, mon époux amènera du premier jet de ses filets sera écrit à votre chance, et nous vous l’apporterons demain sur notre tête ! » Et elle se hâta d’aller remettre le morceau de plomb à notre voisin le pêcheur qui en accommoda aussitôt ses filets, et partit pour la pêche deux heures avant le jour, selon la coutume.

Or, le premier coup de filet, à notre chance, n’amena qu’un seul poisson. Mais ce poisson était long de plus d’une coudée, et gros à proportion. Et il nous mit de côté dans un panier, et continua sa pêche. Mais de tout le poisson qu’il amena, pas un n’égalait le premier en beauté et en grosseur. Aussi, quand il eut achevé sa pêche, son premier soin, avant d’aller vendre au souk le produit de sa pêche, fut de mettre le poisson réservé sur une couche de feuillage odorant et de nous l’apporter, en nous disant : « Qu’Allah vous le rende délicieux et réjouissant ! » Et il ajouta : « Je vous prie d’agréer ce don, bien qu’il ne soit pas suffisant et convenable. Et excusez-nous du peu, ô voisins ! Car c’est là votre chance, et c’est là tout mon premier coup de filet. » Et moi je répondis : « C’est là un marché où tu es notre dupe, ô voisin ! Car c’est la première fois qu’on vend un poisson de cette beauté et de ce prix pour un morceau de plomb qui vaut à peine une petite monnaie de cuivre. Mais nous recevons cela en cadeau de ta part, pour ne pas te faire de déplaisir, et parce que tu le fais d’un cœur amical et généreux. » Et nous échangeâmes encore quelques civilités, et il s’en alla.

Et moi je remis à mon épouse le poisson du pêcheur, en lui disant : « Tu vois, ô femme, que Si Saâdi n’avait pas tort, qui m’avait dit qu’un morceau de plomb pourrait m’être plus utile, si Allah veut, que tout l’or du Soudan. Voici un poisson comme jamais n’en ont eu sur leurs plateaux les émirs et les rois. » Et mon épouse, bien que fort réjouie à la vue de ce poisson, ne laissa pas néanmoins de me répondre : « Oui, par Allah ! mais comment m’y prendrai-je pour l’accommoder ? Nous n’avons pas de gril, et nous n’avons pas, non plus, de vase assez grand pour le faire cuire en son entier. » Et je répondis : « Qu’à cela ne tienne, nous le mangerons bien, qu’il soit entier ou en morceaux ! N’aie donc pas de scrupules pour sacrifier sa vue extérieure, et ne crains pas de le couper en morceaux pour nous le faire cuire en ragoût. » Et ma femme, l’ayant fendu par le milieu, retira les entrailles, et vit au milieu de ces entrailles quelque chose qui brillait d’un vif éclat. Elle le retira, le lava dans le seau, et nous vîmes que c’était un morceau de verre, gros comme un œuf de pigeon, et transparent comme l’eau du rocher. Et, après que nous l’eûmes regardé quelque temps, nous le donnâmes à nos enfants, pour qu’ils s’en fissent un jouet, et qu’ils ne gênassent pas leur mère qui préparait l’excellent poisson.

Or, le soir, au moment du repas, ma femme s’aperçut que, bien qu’elle n’eût pas encore allumé sa lampe à l’huile, une lumière, qu’elle n’avait pas elle-même produite, éclairait la chambre. Et elle regarda de tous côtés pour voir d’où venait cette lumière, et elle vit qu’elle était projetée par l’œuf de verre laissé à terre par les enfants. Et elle prit cet œuf, et le posa sur le bord de l’étagère, à la place ordinaire de la lampe. Et nous fûmes à la limite de l’étonnement en voyant la vivacité de la lumière qui en sortait, et je m’écriai : « Par Allah ! ô fille de l’oncle, voici que le morceau de plomb de Si Saâdi non seulement nous nourrit, mais nous éclaire, et nous épargnera désormais l’achat de l’huile à brûler. » Et, à la clarté merveilleuse de cet œuf de verre, nous mangeâmes le délectable poisson, en nous entretenant de notre double aubaine en ce jour béni, et en glorifiant le Rétributeur pour Ses bienfaits. Et nous nous couchâmes, cette nuit-là, satisfaits de notre sort, et ne souhaitant rien de mieux que la continuation d’un tel état de choses.

Or, le lendemain, le bruit de notre découverte de ce verre lumineux dans le ventre du gros poisson ne tarda pas, grâce à la longue langue de la fille de l’oncle, à se répandre dans le quartier. Et bientôt ma femme reçut la visite d’une juive de nos voisines, dont le mari était joaillier dans le souk. Et, après les salams et salutations de part et d’autre, la juive, après avoir longtemps considéré l’œuf de verre, dit à mon épouse : « Ô ma voisine Aischah, remercie Allah qui m’a conduite aujourd’hui chez toi. Car, comme le morceau de verre me plaît, et que j’ai un morceau de verre à peu près semblable dont je me pare quelquefois et qui ferait la paire avec celui-ci, j’aimerais te l’acheter, et je t’en offre, sans marchander, l’énorme somme de dix dinars en or neuf ! » Mais nos enfants, qui entendirent parler de vendre leur jouet, se mirent à pleurer, en priant leur mère de le leur garder. Et pour les apaiser, et parce que aussi cet œuf nous tenait lieu de lampe, elle éluda l’offre si tentante, au grand dépit de la juive qui s’en alla fort marrie.

Sur ces entrefaites, je rentrai de mon travail, et ma femme me mit au courant de ce qui venait de se passer. Et je lui répondis : « Certes, ô fille de l’oncle, si cet œuf de verre n’avait pas quelque valeur, cette fille des juifs ne nous aurait pas offert cette somme de dix dinars. Je prévois donc qu’elle reviendra à la charge, pour nous en offrir davantage. Mais, suivant ce que je verrai, je tiendrai bon, afin de faire monter l’offre. » Et cela me fit aussitôt penser aux paroles de Si Saâdi qui m’avait prédit qu’un morceau de plomb pouvait faire sûrement la fortune d’un homme, si telle était sa destinée. Et j’attendis en toute confiance que ma destinée se montrât enfin, après m’avoir fui si longtemps.

Or, le soir même, selon mes prévisions, la juive, épouse du joaillier, vint faire une seconde visite à mon épouse ; et, après les salams et salutations d’usage, elle lui dit : « Ô ma voisine Aischah, comment peux-tu mépriser les dons du Rétributeur ? Et n’est-ce point les mépriser que de repousser le pain que je t’offre pour un morceau de verre ! Mais, puisque c’est pour le bien de tes enfants, sache que j’ai parlé à mon mari de cet œuf-là, et il a consenti, parce que je suis enceinte et qu’il ne faut pas que le désir des femmes enceintes rentre en elles inexaucé, à me laisser t’offrir vingt dinars d’or, en or neuf, en échange de ton morceau de verre ! » Mais ma femme, qui avait reçu mes instructions à ce sujet, répondit : « Eh, ouallah ! ô voisine, tu me fais rentrer en moi-même. Mais moi je n’ai point de parole à la maison, c’est le fils de mon oncle qui est le maître de la maison et de son contenu, et c’est à lui qu’il faut s’adresser. Attends donc son retour pour lui faire ton offre ! »

Et donc, lorsque je fus rentré, la juive me répéta ce qu’elle avait dit à mon épouse, et ajouta : « Je t’apporte le pain de tes enfants, ô homme, pour un morceau de verre. Mais mon désir de femme enceinte doit être satisfait, et mon époux ne veut pas charger sa conscience de la rentrée du désir des femmes enceintes. C’est pourquoi il a consenti à me laisser te proposer cet échange et cette vente, avec une si grande perte pour lui ! »

Et moi, ô mon seigneur, ayant laissé cette juive me débiter tout ce qu’elle voulait me débiter, je pris mon temps pour lui répondre, et je finis, pour toute réponse, par la regarder sans dire un mot, en hochant simplement la tête.

À cette vue, la fille des juifs devint bien jaune de teint, me regarda avec des yeux pleins de défiance et me dit : « Prie sur ton Prophète, ô musulman ! » Et je répondis aussi : « Sur Lui la prière et la paix, ô mécréante, et les plus choisies des bénédictions du Dieu unique ! » Et elle reprit : « Pourquoi cet œil vide, ô père des enfants, et ce hochement de la négation devant les bienfaits du Rétributeur sur ta maison, par notre entremise ! » Je répondis : « Les bienfaits d’Allah sur Ses croyants, Ô fille des mécréants, sont déjà incalculables ! Qu’il soit glorifié, sans l’entremise de ceux qui errent hors de la voie droite ! » Et elle me dit : « Alors, tu refuses les vingt dinars d’or ? » Et moi ayant fait de nouveau le signe du refus, elle me dit : « Eh bien, ô voisin, je t’offre pour ton verre cinquante dinars d’or ! Es-tu satisfait ? » Et, de nouveau, de mon air le plus détaché, je fis un hochement négatif de tête. Et je regardai ailleurs…

À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA HUIT CENT SOIXANTE- DOUZIÈME NUIT

Elle dit :

… Et de nouveau, de mon air le plus détaché, je fis un hochement négatif de tête. Et je regardai ailleurs.

Alors la femme du joaillier ramassa ses voiles, comme pour s’en aller, se dirigea vers la porte, fit le geste de l’ouvrir et, comme se ravisant tout d’un coup, se tourna vers moi et me dit : « La dernière parole ! Cent dinars d’or ! Et encore je ne sais si mon mari voudra m’accorder cette formidable somme ! »

Et moi je condescendis alors à répondre et je lui dis, non sans un air de profond détachement : « Ce n’est pas pour te voir t’en aller mécontente, ô voisine, mais tu es bien loin du compte. Car cet œuf de verre, dont tu m’offres ce prix dérisoire de cent dinars, est une chose merveilleuse, et son histoire est aussi merveilleuse que lui-même. C’est pourquoi, et uniquement pour te faire plaisir à toi et à notre voisin, et ne point faire rentrer le désir d’une femme enceinte, je me bornerai à réclamer, comme prix de cet œuf lumineux, la somme de cent mille dinars d’or, pas un de plus, pas un de moins. Et c’est à prendre ou à laisser, car d’autres joailliers m’en offriront davantage, qui sont plus au courant que ton mari de la valeur réelle des belles choses uniques ! Quant à moi, je jure devant Allah l’Omniscient que je ne reviendrai point sur cette estimation, soit pour l’augmenter, soit pour la diminuer. Ouassalam ! »

Lorsque la femme du juif eut entendu ces paroles et qu’elle en eut compris la signification, elle ne trouva rien à répliquer, et me dit, en s’en allant : « Moi, je ne vends point ni n’achète. Mais c’est mon mari qui est la tête. Si la chose lui convient, il t’en parlera. Promets-moi seulement d’avoir la patience, avant d’engager d’autres pourparlers, d’attendre qu’il ait vu lui-même cet œuf de verre ! » Et je lui en fis la promesse. Et elle s’en alla.

Or, moi, ô émir des Croyants, après ce débat, je ne doutai plus que cet œuf que je croyais être de verre ne fût une gemme d’entre les gemmes de la mer, tombée de la couronne de quelque roi marin. Et d’ailleurs je savais, comme tout le monde, quels trésors gisent dans les profondeurs, dont se parent les filles de la mer et les reines de la mer. Et cette trouvaille était pour me confirmer dans ma croyance. Et je glorifiai le Rétributeur qui, par l’entremise du poisson du pêcheur, avait mis entre mes mains ce merveilleux échantillon des parures des adolescentes marines. Et je résolus de ne point démordre du chiffre de cent mille dinars, que j’avais fixé à la femme du juif, tout en pensant que j’aurais mieux fait de ne point me hâter de fixer de la sorte mon estimation, alors que j’aurais pu, peut-être, en obtenir davantage du joaillier juif. Mais comme j’avais fixé ce chiffre solennellement, je ne voulus point me dédire, et me promis de m’en tenir à ce que j’avais indiqué.

Et, comme je l’avais prévu, le joaillier juif, en personne, ne tarda pas à se présenter chez moi. Et il avait un air retors qui ne m’annonçait vraiment rien de bon, et m’avertissait plutôt que le fils des cochons allait se servir de toute sa rouerie pour me subtiliser la gemme, comme si de rien n’était. Et moi, de mon côté, je me mis sur mes gardes, tout en prenant l’air le plus souriant et le plus accueillant, et je le priai de prendre place sur la natte. Et, après les salams et salutations d’usage, il me dit : « J’espère, ô voisin, que le chanvre n’est pas trop cher, ces temps-ci et que les affaires de ta boutique sont bénies ! » Et moi, sur le même ton, je répondis : « La bénédiction d’Allah ne fait point défaut à Ses Croyants, ô voisin. Mais j’espère que les affaires dans le souk des joailliers te sont favorables. » Et il me dit : « Par la vie d’Ibrahim et de Yacoub, ô voisin, elles périclitent ! elles périclitent ! Et c’est à peine si nous avons de quoi manger du pain et du fromage. » Et nous continuâmes à parler de la sorte, pendant un bon moment, sans aborder la question qui seule nous intéressait, jusqu’à ce que le juif, voyant qu’il n’obtenait rien de moi par ce moyen, finît par me dire, le premier : « La fille de mon oncle, ô voisin, m’a parlé d’un certain œuf de verre, d’ailleurs sans grande valeur, qui sert de jouet à tes enfants, et tu sais que lorsqu’une femme est enceinte, comme l’est la mienne, des désirs viennent qui sont étranges et bizarres. Mais malheureusement il nous faut satisfaire ces désirs, même s’ils sont irréalisables, faute de quoi l’objet désiré pourrait s’imprimer sur le corps de l’enfant et le déformer. Et, dans le cas actuel, comme le désir de ma femme s’est porté sur cet œuf de verre, je crains beaucoup, si je ne la satisfais pas, de voir cet œuf se reproduire avec toute sa grosseur sur le nez de notre enfant, à sa naissance, ou sur telle autre partie plus délicate encore et que la décence m’empêche de nommer. Je te prie donc, ô voisin, de me montrer d’abord cet œuf de verre, et, au cas où je verrais qu’il m’est impossible d’en acquérir un pareil au souk, de vouloir bien me le céder, moyennant tel prix raisonnable que tu m’indiquerais, sans trop profiter de la situation. »

Et moi, à ces paroles du juif, je répondis : « J’écoute et j’obéis. » Et je me levai et allai vers mes enfants, qui jouaient dans la cour avec l’œuf en question, et le pris d’entre leurs mains, malgré leurs cris et leurs protestations. Puis je revins dans la chambre, où le juif m’attendait assis sur la natte, et j’en fermai la porte et les fenêtres de façon à y faire l’obscurité complète, tout en m’excusant du procédé. Et, cela fait, je tirai l’œuf de mon sein, et le posai, bien en vue, sur un tabouret, devant le juif.

Et aussitôt la chambre fut illuminée, comme si quarante flambeaux y eussent brûlé. Et le juif, à cette vue, ne put s’empêcher de s’écrier : « C’est la gemme de Soleïmân ben Daoud, une de celles qui ornent sa couronne ! » Et, s’étant exclamé de la sorte, il s’aperçut qu’il en avait trop dit, et se rattrapa, en ajoutant : « Mais j’en ai déjà eu de semblables entre les mains. Et, comme elles n’étaient pas de vente courante, je m’étais hâté de les revendre, avec perte ! Hélas, pourquoi faut-il maintenant que la fille de l’oncle soit enceinte et m’oblige à acquérir une chose invendable ? » Puis il me dit : « Combien, ô voisin, demandes-tu pour la vente de cet œuf marin ? » Et je répondis : « Il n’est pas à vendre, ô voisin ! mais je pourrais te le donner, pour ne point faire rentrer le désir de la fille de ton oncle ! Et j’ai déjà fixé le prix de cette cession. Je ne me dédirai pas, Allah m’est témoin ! » Et il me dit : « Sois raisonnable, ô fils des gens de bien, et ne ruine pas ma maison ! Si je vendais ma boutique et ma maison, et si je me vendais moi-même au souk des crieurs, avec ma femme et mes enfants, je ne pourrais arriver à réaliser le chiffre exorbitant que tu as fixé, par manière de plaisanterie, sans aucun doute ! Cent mille dinars d’or, ya Allah ! cent mille dinars d’or, ô cheikh, pas un de plus, pas un de moins ! C’est ma mort que tu réclames ! » Et moi, ayant rouvert la porte et les fenêtres, je répondis tranquillement : « Cent mille dinars, pas un de plus ! l’augmentation serait illicite. Mais pas un de moins ! C’est à prendre ou à laisser ! » Et j’ajoutai : « Et encore ! si j’avais su que cet œuf merveilleux était une gemme d’entre les gemmes marines de la couronne de Soleïmân ben Daoud – sur eux deux la prière et la paix ! – ce n’est point cent mille dinars que j’eusse demandés, mais dix fois cent mille et, en outre, quelques colliers et bijoux de ta boutique comme présent à ma femme qui a amorcé l’affaire en ébruitant notre découverte. Estime-toi donc bien heureux d’en être quitte à ce prix dérisoire, ô homme, et va chercher ton or. »

Et le joaillier juif, le nez bien allongé, voyant qu’il n’y avait rien à faire, se recueillit un instant, puis me regarda avec résolution, et dit, en poussant un grand soupir : « L’or est à la porte ! Donne la gemme ! » Et, ce disant, il mit la tête à la fenêtre, et cria à un esclave nègre qui stationnait dans la rue et tenait par la bride un mulet chargé de plusieurs sacs : « Ho ! Moubarak, monte ici les sacs et la balance ! »

Et le nègre monta chez moi les sacs remplis de dinars, et le juif les éventa l’un après l’autre et me pesa les cent mille dinars, comme je les avais demandés, pas un de plus et pas un de moins. Et la fille de mon oncle vida notre grand coffre en bois, le seul que nous possédions, de toutes les hardes qu’il contenait, et nous le remplîmes avec l’or du juif. Et alors seulement je tirai de mon sein, où je l’avais mise en sûreté, la gemme, salomonique, et la remis au juif en lui disant : « Puisses-tu la revendre dix fois plus cher que tu ne viens de l’acheter ! » Et il se mit à rire jusqu’aux oreilles, en me disant : « Par Allah ! ô cheikh, elle n’est pas à vendre. Elle est destinée à satisfaire le désir de ma femme enceinte. » Et il prit congé de moi et me fit voir la largeur de ses épaules. Et voilà pour lui !

Mais pour ce qui est de Si Saâd, de Si Saâdi et de ma destinée par l’entremise du poisson, voici…

À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA HUIT CENT SOIXANTE-TREIZIÈME NUIT

Elle dit :

… Mais pour ce qui est de Si Saâd. de Si Saâdi et de ma destinée par l’entremise du poisson, voici !

Lorsque je me vis ainsi, du jour au lendemain, riche bien plus que ne l’eût souhaité mon âme, et enfoui dans l’or et l’opulence, je n’oubliai point que je n’étais en somme qu’un ancien pauvre cordier, fils de cordier, et je remerciai le Rétributeur pour Ses bienfaits, et je réfléchis à l’usage que je devais faire désormais de mes richesses. Mais j’eusse voulu d’abord aller embrasser la terre entre les mains de Si Saâdi, pour lui témoigner ma gratitude, et en user de même à l’égard de Si Saâd, à qui, en fin de compte, et bien qu’il n’eût pas réussi comme Si Saâdi dans les bonnes intentions qu’il avait eues pour moi, je devais d’être ce que j’étais. Mais la timidité m’en empêcha ; et, d’ailleurs, je ne savais pas exactement où ils demeuraient tous les deux. C’est pourquoi je préférai attendre qu’ils vinssent de leur propre mouvement demander des nouvelles du pauvre cordier Hassân, qu’Allah l’ait en Sa compassion, celui-là, puisqu’il est déjà trépassé et que sa jeunesse fut miséricorde !

Et, en attendant, je résolus de faire le meilleur usage possible de la fortune qui m’avait été écrite. Et mon premier acte fut, non point de m’acheter de riches habits ou des affaires somptueuses, mais d’aller trouver tous les pauvres cordiers de Bagdad, qui vivaient dans le même état de misère que celui dans lequel j’avais si longtemps vécu, et, les ayant assemblés, je leur dis : « Voici que le Rétributeur m’a écrit l’aisance et m’a envoyé Ses bienfaits alors que j’étais le dernier à les mériter. Et c’est pourquoi, ô frères musulmans, je tiens à ce que les faveurs du Très-Haut ne restent point accumulées sur la même tête, et que vous puissiez en bénéficier selon vos besoins. Aussi, dès aujourd’hui, je vous prends tous à mon service, en vous engageant à travailler pour moi aux ouvrages de corderie, avec la certitude d’être largement payés, selon votre habileté, à la fin de votre journée. De cette manière, vous avez la certitude de gagner largement le pain de votre famille, sans jamais être en peine du lendemain. Et voilà, pourquoi je vous ai assemblés dans ce local. Et c’est là ce que j’avais à vous dire. Mais Allah est plus généreux et plus magnanime ! » Et les cordiers me remercièrent et me louèrent pour mes bonnes intentions à leur égard, et acceptèrent ce que je leur proposais. Et depuis lors ils continuèrent à travailler pour mon compte, dans la tranquillité, heureux d’assurer leur vie et celle de leurs enfants. Et moi-même, grâce à cette organisation, je ne fis qu’accroître mes revenus et consolider ma situation.

Or il y avait déjà quelque temps que j’avais abandonné mon ancienne pauvre maison pour m’établir dans une autre que j’avais fait bâtir à grands frais, au milieu des jardins, quand Si Saâd et Si Saâdi pensèrent enfin à venir prendre des nouvelles du pauvre cordier Hassân qu’ils connaissaient. Et leur étonnement fut extrême quand nos anciens voisins, qu’ils interrogèrent en voyant ma boutique fermée comme si j’étais mort, leur eurent annoncé que non seulement j’étais encore vivant mais que j’étais devenu l’un des marchands les plus riches de Bagdad, que j’habitais un merveilleux palais au milieu des jardins, et qu’on ne m’appelait plus Hassân le cordier, mais Si Hassân le Magnifique.

Alors, s’étant fait donner des indications précises sur le lieu où se trouvait mon palais, ils s’y dirigèrent et ne tardèrent pas à arriver devant le grand portail qui donnait accès aux jardins. Et le portier leur fit traverser une forêt d’orangers et de citronniers chargés de fruits et dont les racines se rafraîchissaient à une eau vive qui coulait perpétuellement dans une rigole prenant sa source à la rivière. Et quand ils arrivèrent à la salle de réception, ils étaient déjà sous l’enchantement de la fraîcheur, de l’ombrage, du murmure de l’eau et du chant des oiseaux.

Et moi, dès que l’un de mes esclaves m’eut annoncé leur arrivée, je vins à leur rencontre avec empressement et voulus leur prendre le bord de la robe pour la baiser. Mais ils m’en empêchèrent, et m’embrassèrent comme si j’étais leur frère, et je les invitai à prendre place dans le kiosque qui avançait sur le jardin, en les priant de s’asseoir à la place d’honneur, qui leur était due. Et je m’assis un peu plus loin, comme il fallait. Et, après leur avoir fait servir les sorbets et les rafraîchissements, je leur racontai tout ce qui m’était arrivé, de point en point, sans oublier le moindre détail. Mais il n’y a point d’utilité à le répéter. Et Si Saâdi, à la limite de l’épanouissement, se tourna vers son ami et lui dit : « Tu vois, ô Si Saâd ! » Et il ne lui dit rien de plus.

Et ils n’étaient pas encore revenus de l’émerveillement où les avait jetés mon histoire, que deux de mes enfants, qui s’amusaient dans le jardin, entrèrent soudain en tenant entre leurs mains un grand nid d’oiseau que venait de dénicher à leur intention, au bout d’un dattier, l’esclave qui surveillait leurs jeux. Et nous fûmes fort étonnés de voir que ce nid, qui contenait quelques jeunes éperviers était installé dans un turban. Et moi, ayant examiné de plus près ce turban, je reconnus, à n’en pouvoir douter, qu’il était celui même que m’avait enlevé autrefois l’épervier voleur. Et je me tournai vers mes hôtes, et leur dis : « Ô mes maîtres, vous souvenez-vous encore du turban que je portais le jour que Si Saâd me fit don des premiers deux cents dinars ? » Et ils répondirent : « Non, par Allah ! nous ne nous en souvenons pas exactement. » Et Si Saâd ajouta : « Mais je le reconnaîtrais certainement, si les cent quatre-vingt-dix dinars s’y trouvaient ! » Et je répondis : « Ô mes maîtres, n’en doutez pas ! » Et j’enlevai les petits oiseaux, que je donnai aux enfants, et défis le nid, et déroulai le turban dans toute sa longueur. Et, tout au bout, intacte et nouée comme je l’avais nouée, pendait la bourse de Si Saâd avec les dinars qu’elle contenait.

Et mes deux hôtes n’étaient pas encore revenus de leur étonnement, qu’un de mes palefreniers entra en tenant entre les mains un vase de son, que je reconnus aussitôt pour celui que ma femme avait autrefois cédé au marchand de terre à décrasser les cheveux. Et il me dit : « Ô mon maître, ce vase, que j’ai acheté aujourd’hui au souk, car j’avais oublié de prendre avec moi la pitance du cheval que je montais, contient un sac noué que j’apporte entre tes mains. » Et nous reconnûmes la seconde bourse de Si Saâd. Et depuis ce temps-là, ô émir des Croyants, nous vécûmes tous trois en amis, convaincus désormais de la puissance de la destinée et émerveillés des voies dont elle se sert pour accomplir des décrets.

Et, comme les biens d’Allah doivent revenir à Ses pauvres, je ne manquai point d’en user pour faire les largesses et les aumônes prescrites. Et c’est pourquoi tu m’as vu donner cette aumône au mendiant, sur le pont de Bagdad. Et telle est mon histoire ! » Lorsque le khalifat eut entendu ce récit du cheikh généreux, il lui dit : « Certes, ô cheikh Hassân, les voies de la destinée sont merveilleuses, et, comme preuve à l’appui de ce que tu m’as raconté, je vais te montrer quelque chose ! » Et il se tourna vers le vizir du Trésor et lui dit quelques mots à l’oreille. Et le vizir sortit, mais pour rentrer au bout de quelques instants, avec un petit étui à la main. Et le khalifat le prit, l’ouvrit, et en montra le contenu au cheikh, qui reconnut aussitôt la gemme salomonique cédée au joaillier juif. Et Al-Rachid lui dit : « Elle est entrée dans mon trésor, le jour même, que tu l’as vendue au juif. »

Puis il se tourna vers le quatrième personnage, qui était le maître d’école estropié à la bouche fendue, et lui dit : « Raconte ce que tu as à nous raconter. » Et l’homme, après avoir embrassé la terre entre les mains du khalifat, dit :

HISTOIRE DU MAÎTRE D’ÉCOLE

« Sache, ô émir des Croyants, que pour ma part je débutai dans la vie comme maître d’école, et j’avais sous ma main quelque quatre-vingts jeunes garçons. Et mon histoire avec ces garçons-là est prodigieuse.

Je dois commencer par te dire, ô mon seigneur, que j’étais sévère à leur égard à la limite de la sévérité, et strict et rigoureux, au point que, même pendant les heures de récréation, j’exigeais qu’ils continuassent à travailler, et je ne les renvoyais à leurs maisons qu’une heure après le coucher du soleil. Et, même alors, je ne manquais pas de les surveiller, en les suivant à travers les souks et les quartiers, pour les empêcher de jouer avec les jeunes vauriens qui les eussent débauchés. Or, ce fut précisément ma rigueur qui attira sur ma tête les calamités, comme tu vas le voir, ô émir des Croyants !

En effet, étant entré un jour d’entre les jours dans la salle de lecture, au moment où tous mes élèves étaient assemblés, je les vis soudain se lever tous sur leurs deux jambes et s’écrier d’une seule voix : « Ô notre maître, que ton visage est jaune aujourd’hui ! » Et moi je fus bien surpris de cela ; mais comme je ne me sentais aucun mal intérieur qui pût jaunir de la sorte mon visage, je ne fus point affecté outre mesure de cette nouvelle, et j’ouvris la classe comme d’habitude, en leur criant : « Commencez, ô vauriens ! c’est l’heure du travail. » Mais voici que l’élève moniteur s’avança vers moi, avec un air fort soucieux, et me dit : « Par Allah ! ô maître, tu es bien jaune de visage aujourd’hui, et qu’Allah éloigne tout mal ! Je ferais bien la classe à ta place aujourd’hui, si tu es trop malade. » Et en même temps, tous les élèves, l’air empreint d’une grande inquiétude, me regardaient avec commisération, comme si j’étais déjà sur le point de rendre l’âme. Et moi je finis par être fort impressionné, et je dis en moi-même : « Ô un tel, tu dois certes aller très mal sans t’en rendre compte. Et les pires maladies sont celles qui entrent dans le corps subrepticement, sans que leur présence se révèle par des malaises trop marqués. » Et je me levai à l’heure et à l’instant, confiai la direction à l’élève moniteur, et entrai dans mon harem où je me couchai tout de mon long, en disant à mon épouse : « Prépare-moi ce qu’il y a à préparer pour me garantir des atteintes de la jaunisse ! » Et je dis cela en poussant force soupirs et en geignant, tout comme si j’étais déjà sous la puissance de toutes les pestes et rouges maladies.

Sur ces entrefaites, l’élève moniteur frappa à la porte et demanda la permission d’entrer. Et il me remit la somme de quatre-vingts drachmes, en me disant : « Ô notre maître, tes bons élèves viennent de se cotiser entre eux pour te faire ce présent, afin que notre maîtresse puisse te soigner tout à son aise, sans se préoccuper de la dépense. » Et moi, je fus bien sensible à ce procédé de mes élèves, et pour leur montrer ma satisfaction, je leur donnai un jour de congé, sans me douter que tout cela n’avait été combiné qu’à cette seule fin. Mais qui peut jamais deviner toute la malice qui se cache dans la poitrine des enfants ?

Quant à moi, je passai toute cette journée-là dans les transes, bien que la vue de l’argent qui m’était venu d’une manière si inattendue me donnât quelque plaisir. Et le lendemain, l’élève moniteur revint me voir, et, en m’apercevant, il s’écria : « Qu’Allah éloigne de toi tout mal, ô notre maître ! Mais tu es encore bien plus jaune de teint que dans la journée d’hier ! Repose-toi ! repose-toi ! Et ne te préoccupe pas du reste…

À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA HUIT CENT SOIXANTE-QUATORZIÈME NUIT

Elle dit :

… Qu’Allah éloigne de toi tout mal, ô notre maître ! Mais tu es encore bien plus jaune de teint que dans la journée d’hier. Repose-toi, repose-toi ! Et ne te préoccupe pas du reste ! » Et moi, fort impressionné des paroles du malin garçon, je dis en moi-même : « Soigne-toi bien, ô maître, soigne-toi aux frais de tes élèves. » Et, pensant ainsi, je dis au moniteur : « Tu feras la classe, comme si j’étais là ! » Et je me mis à geindre et à me lamenter sur moi-même. Et le garçon, me laissant dans cet état, se hâta d’aller rejoindre les autres élèves, pour les mettre au courant de la situation. Cet état de choses dura une semaine entière, au bout de laquelle l’élève moniteur m’apporta encore une somme de quatre-vingts drachmes, en me disant : « C’est la cotisation de tes bons élèves, afin que notre maîtresse te puisse bien soigner. » Et moi je fus encore bien plus touché que la première fois, et je dis en moi-même : « Ô un tel, ta maladie est une maladie bénie, en vérité, qui te rapporte tant d’argent sans peine ni efforts, et qui, en somme, ne te fait guère souffrir. Puisse-t-elle durer longtemps encore, pour ton plus grand bien ! » Dès ce moment, je résolus de feindre la maladie, persuadé à la longue que mon intérieur n’était pas réellement atteint, et me disant : « Jamais tes leçons ne te rapporteront autant que ta maladie. » Et, à partir de ce moment, ce fut à mon tour de faire croire à ce qui n’était pas. Et, chaque fois que l’élève moniteur revenait me voir, je lui disais : « Je vais mourir d’inanition, car mon estomac refuse la nourriture ! » Or, cela n’était pas vrai, car jamais je n’avais mangé avec autant d’appétit et ne m’étais mieux porté.

Et je continuai à vivre de la sorte pendant un certain temps, quand un jour l’élève entra juste au moment où je m’apprêtais à manger un œuf. Et mon premier mouvement, en le voyant, fut de cacher l’œuf dans ma bouche, dans la crainte que, me trouvant en état de manger, il ne soupçonnât la vérité et s’aperçût de ma duplicité. Et l’œuf qui était brûlant me faisait éprouver des douleurs intolérables. Et le mauvais sujet, qui devait, sans aucun doute, savoir à quoi s’en tenir sur la situation, au lieu de s’en aller, persista à me regarder avec un air de compassion, et en me disant : « Ô notre maître, que tes joues sont enflées et que tu dois souffrir ! Ce doit être sûrement un abcès malin. » Puis, comme mes yeux me sortaient de la tête, dans ma torture, et que je ne répondais pas, il me dit : « Il faut le crever ! il faut le crever ! » Et il s’avança vivement de mon côté, et voulut m’enfoncer une grosse aiguille dans la joue. Mais alors je sautai vivement sur mes deux pieds, et je courus à la cuisine, où je crachai l’œuf, qui déjà m’avait gravement brûlé les joues. Et c’est à la suite de cette brûlure, ô émir des Croyants, qu’un véritable abcès se déclara dans ma joue et me fit voir la mort rouge. Et on fit venir le barbier, qui me taillada la joue, pour vider l’abcès. Et c’est à la suite de cette opération que ma bouche resta fendue et déformée. Et voilà pour ce qui est de la fente et de la déformation de ma bouche. Mais pour ce qui est de mon estropiement, voici !

Lorsque je fus quelque peu reposé des suites de ma brûlure, je revins à l’école, où, plus que jamais, je fus rigoureux et sévère à l’égard de mes élèves, dont la turbulence devait être réprimée. Et, quand la conduite de l’un d’eux laissait quelque peu à désirer, je ne manquais pas de le corriger à coups de trique. Aussi avais-je fini par leur enseigner à me respecter tellement, que lorsqu’il m’arrivait d’éternuer, ils quittaient à l’instant leurs livres et leurs cahiers, se mettaient debout sur les deux pieds, les bras croisés, et s’inclinaient devant moi jusqu’à terre, en s’écriant d’un commun accord : « La bénédiction ! la bénédiction ! » Et moi je répondais, comme de raison : « Et sur vous le pardon ! et sur vous le pardon ! » Et je leur enseignais également mille autres choses, plus profitables les unes que les autres et aussi instructives. Car je ne voulais pas que l’argent fût dépensé en vain, que me donnaient leurs parents pour leur éducation. Et j’espérais de la sorte en faire d’excellents sujets et des commerçants respectables.

Or, un jour je les menai à la promenade, le jour de la sortie, un peu plus loin que de coutume. Et d’avoir longtemps marché, nous fûmes tous grandement altérés. Et comme nous étions précisément arrivés devant un puits, je résolus d’y descendre pour étancher ma soif à l’eau fraîche qu’il contenait, et en rapporter un seau, si je le pouvais, pour les élèves. Donc, comme il n’y avait pas de corde, je pris tous les turbans des élèves et, en ayant fait une corde assez longue, je m’y attachai par le milieu du corps, et ordonnai à mes élèves de me descendre dans le puits. Et ils m’obéirent aussitôt. Et je me vis suspendu à l’orifice du puits. Et ils me descendirent avec précaution, de peur que ma tête ne se heurtât à la pierre. Et voici que le passage de la chaleur à la fraîcheur et de la lumière à l’obscurité me fit éternuer. Et je ne pus réprimer mon éternuement. Et mes écoliers, soit involontairement, soit par habitude, soit par malice, d’un même mouvement lâchèrent la corde et, ainsi qu’ils le faisaient à l’école, croisèrent leurs bras et s’écrièrent tous à la fois : « La bénédiction ! la bénédiction ! » Mais je ne pus guère leur répondre, en l’occurrence, car je tombai lourdement au fond du puits. Et, comme l’eau n’était guère profonde, je ne me noyai pas, mais me cassai les deux jambes et l’épaule, tandis que les élèves, épouvantés de leur méfait ou de leur étourderie, je ne sais, s’enfuyaient livrant leurs jambes au vent. Et je jetai de tels cris de douleur que quelques passants, attirés de ce côté-là, me retirèrent du puits. Et, comme j’étais dans un état pitoyable, ils me placèrent sur un âne, et me ramenèrent à la maison, où je languis pendant un temps considérable. Mais jamais je ne guéris de mon accident. Et je ne pus guère me remettre à exercer ma profession de maître d’école.

Et c’est pourquoi, ô émir des Croyants, je fus obligé de mendier pour faire subsister ma femme et mes enfants. Et c’est ainsi que tu as pu me voir et me secourir généreusement sur le pont de Bagdad. Et telle est mon histoire ! »

Et lorsque le maître d’école estropié à la bouche fendue eut fini de raconter de la sorte la cause de son estropiement et de son infirmité, Massrour le porte-glaive le fit rentrer dans le rang. Et l’aveugle qui se faisait souffleter sur le pont s’avança, en tâtonnant, entre les mains du khalifat, et, sur l’ordre qui lui en fut donné, raconta ainsi ce qu’il avait à raconter. Il dit :

HISTOIRE DE L’AVEUGLE

« Sache, ô émir des Croyants, que pour ma part, au temps de ma jeunesse, j’étais conducteur de chameaux. Et, grâce à mon travail et à ma persévérance, j’avais fini par être propriétaire de quatre-vingts chameaux, en bien propre. Et je les louais aux caravanes, pour les affaires commerciales entre les pays, et pour le temps du pèlerinage, ce qui me valait de gros bénéfices, et faisait augmenter, d’année en année, mon capital et mes intérêts. Et, de jour en jour, mon désir de devenir encore plus riche augmentait avec mes bénéfices, et je ne pensais à rien moins qu’à devenir le plus riche des conducteurs de chameaux de l’Irak.

Or, un jour d’entre les jours, comme je revenais de Bassra à vide, avec mes quatre-vingts chameaux que j’avais conduits dans cette ville chargés de marchandises à destination de l’Inde, et comme j’avais fait halte près d’un réservoir d’eau, pour leur donner à boire et les laisser paître dans le voisinage, je vis s’avancer de mon côté un derviche. Et ce derviche m’aborda d’un air cordial et, après les salams de part et d’autre, s’assit auprès de moi. Et nous mîmes nos provisions en commun, et, selon les habitudes du désert, nous prîmes ensemble notre repas. Après quoi nous nous mîmes à nous entretenir de choses et d’autres, et nous nous interrogeâmes mutuellement sur notre voyage et sa destination. Et il me dit qu’il se dirigeait vers Bassra, et je luis dis que j’allais à Bagdad. Et, l’intimité ayant régné entre nous, je lui parlai de mes affaires et de mes gains, et je luis fis part de mes projets de richesse et d’opulence.

Et le derviche, m’ayant laissé parler jusqu’au bout, me regarda en souriant et me dit : « Ô mon maître Baba-Abdallah que de peines tu prends pour arriver à un résultat si peu proportionné, quand il suffit quelquefois d’un tournant de chemin pour que la destinée vous rende, en un clin d’œil, non seulement plus riche que tous les conducteurs de chameaux de l’Irak mais plus puissant que tous les rois réunis de la terre. » Puis il ajouta : « Ô mon maître Baba-Abdallah, as-tu jamais entendu parler de trésors cachés et de richesses souterraines ? » Et je répondis : « Certes, Ô derviche, j’ai souvent entendu parler de trésors cachés et de richesses souterraines. Et nous savons tous que chacun de nous peut un jour, si tel est le décret du destin, se réveiller plus opulent que tous les rois. Et il n’y a pas un laboureur qui, en labourant sa terre, ne songe qu’un jour doit venir où il tombera sur la pierre scellée de quelque trésor merveilleux, et il n’y a pas un pêcheur qui ne sache, en jetant à l’eau ses filets, qu’un jour viendra où il retirera la perle ou la gemme marine qui le fera parvenir à la limite de l’opulence. Donc, ô derviche, je ne suis point un ignorant, et je suis persuadé, d’ailleurs, que les hommes de ta corporation connaissent des secrets et des mots d’une grande puissance ! »

Et le derviche, à ces paroles, cessa de remuer le sable avec son bâton, me regarda de nouveau, et me dit : « Ô mon maître Baba-Abdallah, je pensé bien qu’aujourd’hui tu n’as point fait de mauvaise rencontre, en me rencontrant, et je crois que ce jour-ci est précisément pour toi le jour du tournant de la route où tu seras en face de ta destinée. » Et je lui dis : « Par Allah ! ô derviche, je l’accueillerai avec fermeté et d’un plein œil, et, quoi qu’elle puisse m’apporter, je l’accepterai d’un cœur reconnaissant ! » Et il me dit : « Alors, lève-toi, ô pauvre, et suis-moi. » Et il se leva sur ses deux pieds, et marcha devant moi. Et je le suivis, en pensant : « Certes, c’est bien aujourd’hui le jour de ma destinée, depuis, le temps que je suis dans son attente ! » Et nous arrivâmes, au bout d’une heure de marche, dans un vallon assez spacieux, dont l’entrée était si étroite que mes chameaux pouvaient à peine y passer un à un. Mais bientôt le terrain s’élargit avec la vallée, et nous fûmes au pied d’une montagne si impraticable qu’il n’y avait pas à craindre qu’une créature humaine pût jamais, de ce côté-là, arriver jusqu’à nous. Et le derviche me dit : « Nous voici arrivés là où il fallait arriver. Pour toi, arrête tes chameaux, et fais-les se coucher sur le ventre, afin que, lorsque le moment sera venu de les charger avec ce que tu vas voir, nous n’ayons pas de peine à le faire. » Et je répondis par l’ouïe et l’obéissance, et me mis en devoir de faire se coucher tous mes chameaux sur le ventre, l’un après l’autre, dans le large espace qui s’étendait au pied de cette montagne.

Après quoi je rejoignis le derviche et je le trouvai un briquet à la main qui mettait le feu à un amas de bois sec. Et, dès que la flamme eut jailli du tas de bois, le derviche y jeta une poignée d’encens mâle, en prononçant des paroles dont je ne compris point la signification. Et aussitôt une colonne de fumée s’éleva en l’air, que le derviche coupa en deux avec son bâton. Et aussitôt un grand rocher, en face duquel nous nous trouvions, se sépara en deux, et nous laissa voir une large ouverture là où, l’instant d’auparavant, il y avait une muraille lisse et verticale…

À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaitre le matin, et discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA HUIT CENT SOIXANTE-QUINZIÈME NUIT

Elle dit :

… Et aussitôt un grand rocher, en face duquel nous nous trouvions, se sépara en deux, et nous laissa voir une large ouverture là où, l’instant d’auparavant, il y avait une muraille lisse et verticale. Et, là-dedans, des monceaux s’étendaient d’or monnayé et de pierreries, comme ces tas de sel qu’on voit sur le bord de la mer. Et moi, à la vue de ce trésor, je me jetai sur le premier tas d’or, avec la rapidité du faucon qui fond sur le pigeon ! et je commençai par en remplir un sac dont je m’étais déjà saisi. Mais le derviche se mit à rire et me dit : « Ô pauvre, tu fais là un travail peu rémunérateur ! Ne vois-tu pas qu’en remplissant tes sacs d’or monnayé, tu les rendras trop lourds pour la charge de tes chameaux ? Remplis-les plutôt de ces pierreries en tas, que tu vois un peu plus loin, et dont une seule vaut à elle seule plus que chacun de ces monceaux d’or, tout en étant cent fois plus légère qu’une pièce de ce métal. »

Et moi je répondis : « Il n’y a point d’inconvénient, ô derviche ! » Car je vis combien juste était son observation. Et, l’un après l’autre, je remplis mes sacs de ces pierreries, et les chargeai deux par deux sur le dos des chameaux. Et lorsque j’eus chargé de la sorte mes quatre-vingts chameaux, le derviche qui m’avait regardé faire en souriant, sans bouger de sa place, se leva et me dit : « Il n’y a plus qu’à fermer le trésor et à nous en aller. » Et, ayant ainsi parlé, il entra dans le rocher, et je le vis qui se dirigeait vers une grande jarre en orfèvrerie qui était sur un socle en bois de sandal. Et en moi-même je me disais : « Par Allah ! quel dommage de n’avoir pas avec moi quatre-vingt mille chameaux à charger de ces pierres-là et de ces monnaies et de ces orfèvreries, au lieu des quatre-vingts seulement qui sont ma propriété ! »

Or donc, je vis le derviche s’approcher de la jarre précieuse en question, et en soulever le couvercle. Et il y prit un petit pot en or qu’il mit dans son sein. Et comme je le regardais avec une sorte d’interrogation dans les yeux, il me dit : « Ce n’est rien, cela ! Un peu de pommade pour les yeux ! » Et il ne m’en dit pas davantage. Et comme, poussé par la curiosité, je voulais à mon tour m’avancer pour prendre de cette pommade bonne pour les yeux, il m’en empêcha, disant : « C’est assez pour aujourd’hui, il est temps que nous sortions d’ici. » Et il me poussa vers la sortie, et prononça certaines paroles que je ne compris pas. Et aussitôt les deux parties du rocher se rejoignirent, et, à la place de l’ouverture béante, une muraille se fit qui était aussi lisse que si elle venait d’être taillée à même la pierre de la montagne. Et le derviche se tourna alors de mon côté et me dit : « Ô Baba-Abdallah, nous allons maintenant sortir de ce vallon. Et une fois que nous serons arrivés à l’endroit où nous nous sommes rencontrés, nous diviserons notre butin en toute équité, et nous nous le partagerons en partage amical. »

Et là-dessus, je fis se lever mes chameaux. Et nous défilâmes en bon ordre par où nous étions entrés dans le vallon, et nous marchâmes ensemble jusqu’au chemin des caravanes, où nous devions nous séparer pour aller chacun en sa voie, moi vers Bagdad et le derviche vers Bassra. Mais en route je m’étais dit, en songeant au partage en question : « Par Allah ! ce derviche en demande bien trop pour ce qu’il a fait. Il est vrai que c’est lui qui m’a révélé le trésor, et qui l’a ouvert, grâce à sa science de la sorcellerie, que le Livre Saint réprouve ! Mais, sans mes chameaux, qu’aurait-il pu faire ? Et même peut-être que sans ma présence la chose n’eût pas réussi, puisque le trésor doit certainement être écrit en mon nom, sur ma chance et ma destinée ! Je pense donc qu’en lui donnant quarante chameaux chargés de ces pierreries, je suis frustré de mon gain, moi qui me suis fatigué à charger les sacs, tandis qu’il se reposait en souriant ; et que je suis, en somme, le maître des chameaux. Il ne faut donc pas que je le laisse agir à sa guise, lors de ce partage. Et je saurai bien lui faire entendre raison. »

Aussi quand vint le moment du partage, je dis au derviche : « Ô saint homme, toi qui, de par les principes mêmes de ta corporation, dois te soucier fort peu des biens du monde, que vas-tu faire des quarante chameaux avec leur charge que tu me réclames bien injustement pour prix de tes indications ? » Et le derviche, loin de se scandaliser de mes paroles ou de se fâcher, comme je m’y attendais, me répondit d’une voix calme : « Baba-Abdallah, tu es dans la vérité quand tu dis que je dois être un homme qui se soucie fort peu des biens de ce monde. Aussi n’est-ce point pour moi que je réclame la part qui doit me revenir selon un partage équitable, mais c’est pour la distribuer, à travers le monde, à tous les pauvres et à tous les déshérités. Quant à ce que tu appelles de l’injustice, songe, ya Baba-Abdallah, qu’avec cent fois moins que ce que je t’ai donné tu serais déjà le plus riche d’entre les habitants de Bagdad. Et tu oublies que rien ne m’obligeait à te parler de ce trésor, et que je pouvais garder pour moi seul le secret. Laisse donc de côté l’avidité, et contente-toi de ce qu’Allah t’a donné, sans chercher à revenir sur notre entente ! »

Alors moi, bien que convaincu de la mauvaise qualité de mes prétentions et certain de mon mauvais droit, je changeai la question de face et de forme, et je répondis : « Ô derviche, tu m’as convaincu de mes torts. Mais permets-moi de te rappeler que tu es un excellent derviche qui ignore l’art de conduire les chameaux, et ne sait que servir le Très-Haut. Tu oublies donc à quel embarras tu t’exposes en voulant conduire tant de chameaux accoutumés à la voix de leur maître. Si tu m’en crois, tu en prendras le moins possible, quitte à revenir plus tard au trésor les recharger de pierreries, puisque tu peux ouvrir et fermer à ta guise l’entrée de la grotte. Écoute donc mon conseil, et n’expose pas ton âme à des ennuis et à des préoccupations auxquels elle n’est pas habituée. » Et le derviche, comme s’il ne se voyait pas en état de pouvoir me rien refuser, répondit : « J’avoue, ô Baba-Abdallah, que je n’avais point d’abord réfléchi à ce que tu viens de me rappeler ; et me voici déjà extrêmement inquiet sur les suites de ce voyage, seul avec tous ces chameaux. Choisis donc, sur les quarante chameaux qui me reviennent, les vingt qu’il te plaira de choisir, et laisse-moi les vingt qui restent. Puis va sous la sauvegarde d’Allah ! »

Et moi, fort surpris de trouver chez le derviche une si grande facilité à se laisser persuader, je me hâtai néanmoins de choisir d’abord les quarante qui me revenaient en partage, puis les vingt autres que le derviche me concédait. Et, après l’avoir remercié pour ses bons offices, je pris congé de lui, et me mis en route du côté de Bagdad, tandis qu’il poussait ses vingt chameaux du côté de Bassra.

Or je n’avais pas fait quelque pas sur la route de Bagdad, que le Cheitân souffla l’envie et l’ingratitude dans mon cœur. Et je me mis à déplorer la perte de mes vingt chameaux, et encore plus les richesses qu’ils avaient en charge sur leur dos. Et je me dis : « Pourquoi me frustre-t-il de mes vingt chameaux, ce derviche maudit, alors qu’il est le maître du trésor et qu’il peut en tirer toutes les richesses qu’il veut ? » Et, du coup, j’arrêtai mes bêtes, et je courus après le derviche, en l’appelant de toutes mes forces, et en lui faisant signe d’arrêter ses bêtes et de m’attendre. Et il entendit ma voix et s’arrêta. Et, lorsque je l’eus rejoint, je lui dis : « Ô mon frère le derviche ! je ne t’ai pas eu plus tôt quitté que j’ai été préoccupé grandement à ton sujet, à cause de l’intérêt que je prends à ton repos. Et je n’ai point voulu me résoudre à me séparer de toi sans te prier de considérer encore une fois combien vingt chameaux chargés sont difficiles à mener, surtout quand on est, comme toi, ô mon frère derviche, un homme qui n’est pas accoutumé à ce métier et à ce genre d’occupation. Crois-moi, tu te trouveras beaucoup mieux si tu ne gardes avec toi que, tout au plus, dix chameaux, en te soulageant des dix autres sur un homme comme moi, à qui il ne coûte pas plus de prendre soin de cent que d’un seul ! » Et mes paroles produisirent l’effet que je souhaitais, car le derviche me céda, sans aucune résistance, les dix chameaux que je lui demandais, de manière qu’il ne lui en resta plus que dix, et que je me vis maître de soixante-dix chameaux avec leurs charges, dont la valeur surpassait les richesses de tous les rois réunis de la terre.

Or, après cela, il semble, ô émir des Croyants, que je devais avoir lieu d’être satisfait. Eh bien, pas du tout ! Et mon œil resta vide comme auparavant, sinon davantage, et mon avidité ne fit que croître avec mes acquisitions. Et je me mis à redoubler mes sollicitations, mes prières et mes importunités, pour décider le derviche à mettre le comble à sa générosité en condescendant à me céder les dix autres chameaux qui lui restaient. Et je l’embrassai et lui baisai les mains et fit tant et tant qu’il n’eut pas la force de me les refuser, et m’annonça qu’ils m’appartenaient, en me disant : « Ô mon frère Baba-Abdallah, fais un bon usage des richesses qui te viennent du Rétributeur, et souviens-toi du derviche qui t’a rencontré sur le tournant de ta destinée…

À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA HUIT CENT SOIXANTE-SEIZIÈME NUIT

Elle dit :

… Ô mon frère Baba-Abdallah, fais un bon usage des richesses qui te viennent du Rétributeur, et souviens-toi du derviche qui t’a rencontré sur le tournant de ta destinée. »

Or, moi, ô mon seigneur, au lieu d’être à la limite de la satisfaction d’être devenu le propriétaire de toute la cargaison de pierreries, je fus poussé par l’avidité de mon œil à demander autre chose encore. Et c’est cela qui devait occasionner ma perte. Il me vint en effet à l’esprit que le petit pot en or qui contenait la pommade, et que le derviche, avant de sortir de la grotte, avait retiré de la jarre précieuse, devait également me revenir comme le reste. Car je me disais : « Qui sait ce que doivent être les vertus de cette pommade ! Et puis, j’ai bien le droit de prendre ce pot, puisque le derviche peut s’en procurer à la grotte de semblables, quand il lui plaira. » Et cette pensée me détermina à lui en parler. Aussi, comme il venait de m’embrasser en prenant congé de moi, je lui dis : « Par Allah sur toi ! ô mon frère le derviche, que veux-tu faire de ce petit pot de pommade que tu as caché dans ton sein ? Et que peut bien faire de cette pommade un derviche qui d’ordinaire ne se sert ni de pommades ni d’odeur de pommade ni d’ombre de pommade ? Donne-moi plutôt ce petit pot, afin que je l’emporte avec le reste, en souvenir de toi ! »

Or, cette fois, je m’attendais à ce que le derviche, irrité de mon insistance, me refusât tout simplement le pot en question. Et moi j’étais disposé à me baser sur son refus pour le lui enlever de force, puisque j’étais, et de beaucoup, le plus fort et, au cas où il résisterait, à l’assommer sur place, en cet endroit désert. Mais, contre toute attente, le derviche me sourit avec bonté, tira le pot de son sein, et me le présenta gracieusement, en me disant : « Tiens, voici le pot, Ô mon frère Baba-Abdallah, et puisse-t-il satisfaire le dernier de tes désirs ! D’ailleurs si tu penses que je puis faire davantage pour toi, tu n’as qu’à parler, et me voici prêt à te satisfaire. »

Or, moi, quand j’eus le pot entre les mains, je l’ouvris et, en considérant le contenu, je dis au derviche : « Par Allah sur toi, ô mon frère le derviche, complète tes bontés en me disant quels sont les usages et les vertus de cette pommade que je ne connais pas ! » Et le derviche répondit : « De tout cœur amical ! » Et il ajouta : « Sache donc, puisque tu le demandes, que cette pommade a été triturée par les doigts des genn souterrains qui y ont mis un effet merveilleux. Si, en effet, on en applique un peu autour de l’œil gauche et sur la paupière, elle fait paraître devant celui qui s’en est servi les cachettes où se trouvent les trésors de la terre. Mais si l’application de cette pommade a été, par malheur, faite sur l’œil droit, du coup on devient aveugle des deux yeux à la fois. Et telle est la vertu et tel est l’usage de cette pommade, ô mon frère Baba-Abdallah ! Ouassalam ! »

Et, ayant ainsi parlé, il voulut de nouveau prendre congé de moi. Mais je le retins par la manche, et lui dis : « Par ta vie ! rends-moi un dernier service, en m’appliquant toi-même de cette pommade sur l’œil gauche, car tu sauras faire cela mieux que moi, et je suis à la limite de l’impatience d’expérimenter la vertu de cette pommade dont je suis devenu le possesseur. » Et le derviche ne voulut point se faire trop prier, et, toujours amène et tranquille, il prit un peu de la pommade sur la pulpe de son doigt et me l’appliqua autour de mon œil gauche et sur ma paupière gauche, en me disant : « Ouvre maintenant cet œil gauche, et ferme le droit ! »

Et j’ouvris mon œil gauche, l’empommadé, ô émir des Croyants, et je fermai mon œil droit. Et aussitôt toutes les choses visibles à mes yeux habituels disparurent, pour faire place à des plans superposés de grottes souterraines et marines, de troncs d’arbres géants creusés à leur base, de chambres creusées dans le roc, et de cachettes de toutes sortes. Et tout cela était rempli de trésors en pierreries, en orfèvreries, en joailleries, en bijouteries, en argenteries, de toutes les couleurs et de toutes les formes. Et je vis les métaux dans leurs mines, l’argent vierge et l’or naturel, les pierres cristallisées dans leur gangue et les filons précieux dont la terre est enceinte. Et je ne cessai de regarder et de m’émerveiller que lorsque je sentis que mon œil droit, que j’étais obligé de ternir fermé, était fatigué et demandait à s’ouvrir. Alors je l’ouvris, et aussitôt les objets du paysage d’alentour vinrent d’eux-mêmes se remettre à leur place habituelle, et tous les plans dus à l’effet de la pommade magique disparurent en s’éloignant.

Et, de la sorte, m’étant assuré de la vérité au sujet de l’effet réel de cette pommade, au cas où elle serait appliquée sur l’œil gauche, je ne pus m’empêcher d’avoir des doutes au sujet de l’effet de son application sur l’œil droit. Et je me dis en moi-même : « Je crois bien que le derviche est plein d’astuce et de duplicité, et qu’il n’a été si coulant avec moi et si affable que pour me tromper à la fin. Car il n’est pas possible que la même pommade produise deux effets si contraires, dans les mêmes conditions, simplement par suite de la différence d’endroit. » Et je dis au derviche, en riant : « Hé, ouallah ! ô père de l’astuce, je crois bien que tu te ris de moi présentement ! Car il n’est pas possible qu’une même pommade produise des effets si opposés l’un à l’autre. Mais je pense plutôt puisque tu ne l’as pas essayée sur toi-même, qu’appliquée sur l’œil droit, cette pommade aura la vertu de mettre à ma disposition les trésors que m’aura montrés mon œil gauche. Qu’en dis-tu ? Tu peux parler sans réticence ! Et d’ailleurs, que tu me donnes tort ou raison, je veux expérimenter sur mon propre œil l’effet droitier de cette pommade, afin de n’être plus dans l’incertitude. Je te prie donc de m’en appliquer sur l’œil droit, sans retard ; car il faut que je me mette en route avant le coucher du soleil. »

Mais, pour la première fois depuis notre rencontre, le derviche eut un mouvement d’impatience, et me dit : « Baba-Abdallah, ta demande est déraisonnable, nuisible, et je ne puis me résoudre à te faire du mal, après t’avoir fait du bien. Ne m’oblige donc pas, par ton opiniâtreté, à t’obéir pour une chose dont tu te repentirais toute ta vie ! » Et il ajouta : « Séparons-nous donc en frères, et que chacun aille en sa voie. » Mais moi, ô mon seigneur, je ne le lâchai pas, et fus de plus en plus persuadé que les difficultés qu’il faisait n’avaient pour but que m’empêcher d’avoir sous ma main, en ma pleine possession, les trésors que je pouvais voir avec mon œil gauche. Et je lui dis : « Par Allah ! ô derviche, si tu ne veux pas que je me sépare de toi le cœur mal satisfait, et cela pour une chose si futile, après tout ce que tu m’as accordé d’important, tu n’as qu’à m’enduire l’œil droit avec cette pommade ; car moi je ne saurais pas. Et d’ailleurs je ne te lâcherai qu’à cette condition. »

Alors le derviche devint bien pâle, et son visage prit un air de dureté que je ne lui connaissais pas, et il me dit : « Tu te rends aveugle de tes propres mains. » Et il prit un peu de la pommade et me l’appliqua autour de l’œil droit et sur la paupière droite. Et je ne vis plus que ténèbres avec mes deux yeux, et je devins l’aveugle que tu me vois, ô émir des Croyants ! Et moi, en me sentant dans cet état affreux, je rentrai soudain en moi-même et m’écriai, en tendant les bras vers le derviche : « Sauve-moi de l’aveuglement, ô mon frère ! » mais je n’obtins aucune réponse. Et il fut sourd à mes supplications et à mes cris, et je l’entendis qui mettait les chameaux en marche, et qui s’éloignait, emportant ce qui avait été mon lot et ma destinée.

Alors moi, je me laissai tomber sur le sol, et restai anéanti pendant un long espace de temps. Et je serais certainement mort de douleur et de confusion, à cette place, si une caravane qui, le lendemain, revenait de Bassra ne m’eût recueilli et ramené à Bagdad.

Et depuis lors, après avoir vu passer à portée de ma main la fortune et la puissance, je me vis réduit à cet état de mendiant sur les routes de la générosité. Et le repentir de mon avidité et de mon abus des bienfaits du Rétributeur entra dans mon cœur, et, pour me punir moi-même, je m’imposai ce traitement d’un soufflet de la main de toute personne qui me ferait l’aumône.

Et telle est mon histoire, ô émir des Croyants. Et je te l’ai racontée, sans rien cacher de mon impiété et de la bassesse de mes sentiments. Et me voici prêt à recevoir un soufflet de la main de chacun des honorables assistants, bien que cela ne soit point un châtiment suffisant. Mais Allah est miséricordieux infiniment ! »

Lorsque le khalifat eut entendu cette histoire de l’aveugle, il lui dit : « Ô Baba-Abdallah, certes ! ton crime est un grand crime, et l’avidité de ton œil est une impardonnable avidité ! Mais je pense que ton repentir et ton humilité devant le Miséricordieux t’ont déjà valu la rémission. Et c’est pourquoi je veux que désormais, pour ne point te voir subir ce traitement public que tu t’es imposé, ta vie soit assurée sur mon trésor. Et, en conséquence, le vizir du trésor te donnera chaque jour dix drachmes de ma monnaie, pour ta subsistance. Et qu’Allah t’ait en Sa miséricorde ! »

Et il ordonna que la même somme fût également versée au maître d’école estropié à la bouche fendue. Et il garda auprès de lui pour les traiter suivant leur rang, avec toute la magnificence dont il était coutumier, le jeune homme maître de la jument blanche, le cheikh Hassân et le cavalier derrière qui on jouait des airs indiens et chinois.

Mais ne crois point, ô Roi fortuné, continua Schahrazade, que cette histoire soit comparable de près ou de loin à celle de LA PRINCESSE SULEIKA ! » Et, le roi Schahriar ne connaissant pas cette histoire, Schahrazade dit :

HISTOIRE DE LA PRINCESSE SULEIKA

Il m’est revenu, ô Roi du temps, qu’il y avait sur le trône des khalifats, à Damas, un roi d’entre les Ommiades qui avait comme vizir un homme doué de sagesse, de savoir et d’éloquence, lequel, ayant lu les livres des anciens et les annales et les œuvres des poètes, avait retenu ce qu’il avait lu et savait, quand il fallait, raconter à son maître les histoires qui rendent la vie agréable et le temps délectable. Or, un jour d’entre les jours, comme il voyait que le roi, son maître, avait quelque ennui, il résolut de le distraire, et lui dit : « Ô mon seigneur, tu m’as souvent interrogé sur les événements de ma vie, et sur ce qui m’était arrivé avant que je devinsse ton esclave et le vizir de ta puissance. Et jusqu’à présent je me suis toujours récusé, dans la crainte de paraître importun ou atteint de suffisance, et j’ai préféré te raconter ce qui était arrivé à d’autres que moi. Mais aujourd’hui je veux bien que la bienséance nous interdise de nous citer nous-mêmes, te parler de l’aventure singulière qui marqua toute ma vie, et grâce à quelle je dois d’être parvenu jusqu’au seuil de ta grandeur. » Et, voyant que son maître était déjà plein d’attention, il raconta ainsi son histoire, disant :

« Je suis né, ô mon seigneur et la couronne sur ma tête, dans cette ville bienheureuse de Damas, d’un père qui se nommait Abdallah, et qui était l’un des marchands les plus estimables de tout le pays de Scham. Et rien ne fut épargné pour mon éducation, car je reçus les leçons des maîtres les plus versés dans l’étude de la théologie, de la jurisprudence, de l’algèbre, de la poésie, de l’astronomie, de la calligraphie, de l’arithmétique et des traditions de notre foi. Et l’on m’apprit également toutes les langues, qui se parlent dans le domaine de ta souveraineté, d’une mer à l’autre mer, afin que si je parcourais un jour le monde, par amour du voyage, cela pût me servir dans les pays des hommes. Et c’est ainsi que j’appris, outre tous les dialectes de notre langue, le parler des Persans, des Grecs, des Tatars, des Kurdes, des Indiens et des Chinois. Et mes maîtres surent enseigner tout cela d’une telle manière que je retins tout ce que j’appris, et que l’on me citait en exemple aux écoliers rétifs…

À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, tut.

MAIS LORSQUE FUT LA HUIT CENT SOIXANTE-DIX-SEPTIÈME NUIT

La petite Doniazade se leva du tapis où elle était blottie et embrassa sa sœur et lui dit : « Ô Schahrazade, de grâce ! hâte-toi de nous raconter l’histoire que tu as commencée, et qui est celle de la princesse Suleika. » Et Schahrazade dit : « De tout cœur amical et comme hommage dû à ce Roi doué de bonnes manières. » Et elle dit :

Le vizir du roi de Damas continua de la sorte l’histoire qu’il racontait à son maître : « Lorsque, ô mon seigneur, j’eus appris, grâce aux leçons de mes maîtres, toutes les sciences de mon temps, ainsi que les dialectes de notre langue et le parler des Persans, des Grecs, des Tatars, des Kurdes, des Indiens et des Chinois, et que, grâce à la méthode excellente de mes maîtres, j’eus retenu tout ce que j’avais appris, mon père, tranquillisé sur mon sort, vit sans amertume s’approcher pour lui le moment écrit pour le terme de la vie de chaque créature.

Et, avant que de trépasser dans la miséricorde de son Seigneur, il m’appela près de lui et me dit : « Ô mon fils, voici que la Séparatrice va couper le lien de ma vie, tu vas demeurer sans tête directrice dans la mer des événements. Mais je me console de te laisser seul, en songeant que tu sauras, grâce à l’éducation que tu as reçue, hâter l’approche de la destinée favorable. Toutefois, ô mon enfant, nul d’entre les fils d’Adam ne peut savoir ce que lui réserve le sort, et nulle précaution ne peut prévaloir contre les arrêts du Livre de la Destinée. Si donc, ô mon fils, un jour vient où le temps se tourne contre toi et que ta vie devienne noire, tu n’as qu’à aller dans le jardin de cette maison, et à te suspendre à la branche maîtresse du vieil arbre que tu connais. Et cela te délivrera ! »

Et mon père, ayant prononcé ces paroles étranges, mourut dans la paix du Seigneur, sans avoir eu le temps de m’en dire plus long ou de revenir sur un tel conseil. Et moi, pendant toute la durée des funérailles et des jours de deuil, je ne manquai pas de réfléchir sur ces paroles si singulières de la part de l’homme sage et craignant Allah qu’avait été mon père durant toute sa vie. Et je me demandais sans cesse : « Comment se fait-il que mon père m’ait conseillé, contre les préceptes du Saint Livre, de me donner la mort par pendaison, en cas de revers, plutôt que de me fier à la sollicitude du Maître des créatures ? C’est là une chose qui dépasse l’entendement. »

Puis, peu à peu, le souvenir de ces paroles s’effaça en moi, et, comme j’aimais le plaisir et la dépense, je ne tardai pas, dès que je me vis à la tête de l’héritage considérable qui était mon lot, à me livrer à tous mes penchants. Et je vécus plusieurs années au sein de la folie et des prodigalités, si bien que je finis par manger tout mon patrimoine, et qu’un jour je me réveillai nu comme au sortir du sein de ma mère. Et je me dis, en me mordant les doigts : « Ô Hassân, fils d’Abdallah, te voilà réduit à la misère par ta faute et non par la traîtrise du temps. Et il ne te reste plus, pour tout bien, que cette maison avec ce jardin. Et tu vas être obligé de les vendre, pour subsister quelque temps encore. Après quoi tu seras réduit à la mendicité, car tes amis t’abandonneront, et nul n’accordera de crédit à quelqu’un qui a ruiné sa maison avec ses propres mains ! » Et je me souvins alors des paroles dernières de mon père, que je trouvai, cette fois, judicieuses, en me disant : « Certes ! il vaut mieux mourir par pendaison que de demander l’aumône sur les chemins ! »

Et, pensant ainsi, je pris une grosse corde, et descendis au jardin. Et, résolu à me pendre, je me dirigeai vers l’arbre en question, je cherchai la branche maîtresse, et l’ayant atteinte, en mettant deux grosses pierres au pied du vieil arbre, j’y attachai la corde par un bout. Et je fis avec l’autre bout un nœud coulant que je me passai au cou ; et, demandant pardon à Allah de mon acte, je m’élançai en l’air de dessus les deux pierres. Et déjà je me balançais étranglé, quand la branche, cédant sous mon poids, craqua et se détacha du tronc. Et je tombai sur le sol avec elle, avant que la vie eût quitté mon corps.

Et, lorsque je fus revenu de la sorte d’évanouissement où j’étais, et que j’eus compris que je n’étais pas mort, je fus très mortifié d’avoir dépensé un tel effort de volonté pour aboutir à cet échec final. Et déjà je me levais pour répéter mon acte criminel, quand je vis un caillou tomber de l’arbre, et je m’aperçus que ce caillou brûlait sur le sol comme un charbon ardent. Et à ma grande surprise, je remarquai que, là où ma chute venait d’avoir lieu, le sol était jonché de ces cailloux brillants, et qu’il en tombait encore de l’arbre, précisément de l’endroit même d’où la branche s’était détachée. Et je remontai sur les deux grosses pierres, et je regardai de plus près la cassure. Et je vis, qu’à cet endroit, il y avait, non point un plein mais un creux, et que du creux s’échappaient de ces cailloux qui étaient des diamants, des émeraudes et d’autres pierres de toutes les couleurs.

À cette vue, ô mon seigneur, je compris la véritable signification des paroles de mon père, et je me les rappelai dans leur vraie valeur, en me souvenant que mon père, loin de m’avoir conseillé de me pendre, m’avait conseillé simplement de me suspendre à cette branche maîtresse de l’arbre, sachant par avance qu’elle cèderait sous mon poids et mettrait à découvert le trésor qu’il avait lui-même enfoui à mon intention, en prévision des mauvais jours, dans le tronc évidé du vieil arbre.

Et, le cœur dilaté de joie, je courus chercher une hache dans la maison, et j’agrandis la cassure. Et je trouvai que tout le tronc immense du vieil arbre était creusé, et qu’il était rempli jusqu’à la base de rubis, de diamants, de turquoises, de perles, d’émeraudes, et de toutes les espèces de gemmes terrestres et marines.

Alors, moi, après avoir glorifié Allah pour ses bienfaits et béni en mon cœur la mémoire de mon père, dont la sagesse avait prévu mes folies et m’avait réservé ce salut inespéré, je détestai ma vie ancienne et mes habitudes de débauche et de prodigalité et je résolus de devenir un homme de dignité et de pondération. Et pour commencer, je ne voulus point vivre plus longtemps dans une ville qui avait été témoin de mes extravagances, et résolus de m’en aller vers le royaume de Perse, où m’attirait d’une attraction invincible la fameuse ville de Schiraz, dont j’avais souvent entendu mon père s’entretenir comme d’une ville où étaient réunies toutes les élégances de l’esprit et toutes les douceurs de la vie. Et je me dis : « Ô Hassân, dans cette ville de Schiraz, tu t’installeras comme marchand de pierreries, et tu feras la connaissance des hommes les plus délicieux de la terre. Et, comme tu sais parler le persan, cela ne te sera d’aucune difficulté ! »

Et je fis immédiatement ce que j’avais résolu de faire. Et Allah m’écrivit la sécurité, et, après un long voyage, j’arrivai sans encombre dans la ville de Schiraz, où régnait alors le grand roi Sabour-Schah. Je descendis dans le khân le mieux tenu de la ville, où je louai une belle chambre. Et, sans prendre le temps de me reposer, je changeai mes habits de voyage contre des vêtements neufs et fort beaux, et allai me promener à travers les rues et les souks de cette ville splendide.

Or, comme je venais de sortir de la grande mosquée en porcelaine, dont la beauté avait ému mon cœur et m’avait jeté dans l’extase de la prière, j’aperçus un vizir d’entre les vizirs du roi Sabour-Schah qui venait de mon côté. Et il m’aperçut également, et s’arrêta devant moi, me contemplant comme si j’étais un ange. Puis il m’aborda et me dit : « Ô le plus beau des adolescents, de quel pays es-tu ? Car je vois, à ton habit, que tu es étranger à notre ville ! » Et je répondis, en m’inclinant : « Je suis de Damas, ô mon maître, et je suis venu à Schiraz pour m’éduquer auprès de ses habitants ! » Et le vizir, en entendant mes paroles, se dilata considérablement, et me serra dans ses bras, et me dit : « Ô les belles paroles de ta bouche, ô mon fils ! Quel âge as-tu ? » Et je répondis : « Ton esclave est dans sa seizième année ! » Et il se dilata encore davantage, car il descendait des compagnons de Loth, et me dit : « C’est le bel âge, ô mon enfant ! c’est le bel âge. Et si tu n’as rien de mieux à faire, viens avec moi au palais, et je te présenterai à notre roi qui aime les beaux visages, et qui te nommera parmi ses chambellans. Et certes ! tu seras la gloire des chambellans et leur couronne. » Et je lui dis : « Sur ma tête et sur mon œil, et j’écoute et j’obéis ! »

Alors il me prit par la main. Et nous fîmes route ensemble, en nous entretenant de choses et d’autres. Et il s’étonnait énormément de m’entendre parler le persan, langue qui n’était pas la mienne, avec aisance et pureté. Et il s’émerveillait de ma mine et de mon élégance. Et il me disait : « Par Allah ! si tous les jeunes gens de Damas sont comme toi, cette ville est une région du paradis, et la portion du ciel au-dessus de Damas est le paradis même ! » Et nous arrivâmes de la sorte au palais du roi Sabour-Schah, auprès duquel il m’introduisit, et qui, en effet, sourit à mon visage, et me dit : « Que le visage de Damas soit le bienvenu dans mon palais ! » Et il me dit : « Comment t’appelles-tu, ô bel adolescent ? » Et je répondis : « Ton esclave Hassân, ô roi du temps ! » Et, de m’avoir entendu parler de la sorte, il se dilata et s’épanouit, et me dit : « Nul nom n’a jamais mieux convenu à un pareil visage, ô Hassân ! » Et il ajouta : « Je te nomme mon chambellan, afin que mes yeux se réjouissent chaque matin de ta vue ! » Et moi je baisai la main du roi, et le remerciai de la bonté qu’il me témoignait. Et le vizir m’emmena et me fit quitter mes habits, et me revêtit lui-même d’un habillement de page. Et il me donna la première leçon de tenue, dans nos fonctions de chambellan. Et je ne savais comment lui exprimer ma gratitude pour toutes ses attentions. Et il me prit sous sa protection. Et je devins son ami. Et, de leur côté, tous les autres chambellans, qui étaient jeunes et fort beaux, devinrent mes amis. Et ma vie s’annonçait délicieuse dans ce palais, qui déjà me donnait tant de joie et me promettait tant de plaisirs délicats.

Or, jusqu’à présent, ô mon seigneur, la femme n’avait été pour rien du tout dans ma vie. Mais elle devait bientôt faire son apparition. Et, avec elle, dans ma vie devait entrer la complication…

À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA HUIT CENT SOIXANTE-DIX-HUITIÈME NUIT

Elle dit :

… Or, jusqu’à présent, ô mon seigneur, la femme n’avait été pour rien du tout dans ma vie. Mais elle devait bientôt y faire son apparition. Et, avec elle, dans ma vie devait entrer la complication.

En effet, je dois me hâter de te dire, ô mon seigneur, que mon protecteur m’avait dit, dès le premier jour : « Sache, ô mon chéri, qu’il est défendu à tous les chambellans des douze chambres, de même qu’à tous les dignitaires du palais, officiers et gardes, de se promener la nuit dans les jardins du palais après une certaine heure. Car, à partir de cette heure, les jardins sont réservés aux seules femmes du harem, afin qu’elles puissent y venir respirer l’air et causer entre elles. Et si quelqu’un, pour son malheur, est surpris dans le jardin, à cette heure-là, il risque sa tête. » Et moi, je m’étais bien promis de ne jamais courir ce risque.

Or, un soir, la fraîcheur aidant et la douceur de l’air, je me laissai gagner par le sommeil, sur un banc des jardins. Et je ne sais combien de temps je demeurai assoupi. Et, dans mon sommeil, j’entendais des voix de femmes, qui disaient ; « Ô ! c’est un ange ! c’est un ange ! c’est un ange ! Ô ! qu’il est beau ! qu’il est beau ! qu’il est beau ! » Et je me réveillai soudain. Et je ne vis rien que l’obscurité. Et je compris que je venais de faire un rêve. Et je compris également que si j’étais surpris à cette heure dans les jardins, je risquais fort de perdre ma tête, malgré tout l’intérêt que j’inspirais au roi et à son vizir. Et, affolé à cette idée, je me levai vivement sur mes deux pieds pour courir au palais avant qu’on m’eût aperçu en ces lieux prohibés. Mais voici qu’une voix de femme sortit tout à coup de l’ombre et du silence, qui me disait, toute rieuse de timbre : « Pour où ? pour où ; ô beau réveillé ? » Et moi, plus ému que si j’étais poursuivi par tous les gardes du harem, je voulus livrer mes jambes au vent, ne songeant qu’à arriver au palais. Mais avant que j’eusse fait quelques pas, je vis, au détour d’une allée, apparue sous la lune qui sortait de dessous un nuage, une dame de beauté et de blancheur, debout devant moi et souriante, avec deux grands yeux de gazelle amoureuse. Et son port était majestueux, comme royale était son attitude. Et la lune qui brillait dans le ciel d’Allah était moins brillante que son visage.

Et moi, devant cette apparition descendue sans doute du paradis, je ne pus faire autrement que de m’arrêter. Et, plein de confusion, je baissai les yeux, et me tins dans l’attitude de la déférence. Et elle me dit de sa voix gentille : « Où allais-tu si vite, ô lumière de l’œil ? Et qui peut t’obliger à courir ainsi ? » Et je répondis : « Ô dame ! si tu es de ce palais, tu ne peux ignorer les raisons qui me poussent à m’éloigner si précipitamment de ces lieux. Tu dois savoir, en effet, qu’il est défendu aux hommes de s’attarder dans les jardins, passé une certaine heure, et qu’il y va de la perte de la tête de contrevenir à cette défense. Laisse-moi donc, de grâce ! m’éloigner avant que les gardes m’aperçoivent. » Et la jeune dame, continuant à rire, me dit : « Ô brise du cœur, tu t’avises un peu tard à te retirer ! L’heure dont tu parles est passée depuis longtemps. Et tu ferais bien mieux, au lieu de chercher à te sauver, de passer ici le reste de ta nuit, qui sera pour toi une nuit bénie, une nuit de blancheur ! » Mais moi, plus ému et plus tremblant que jamais, je ne songeais qu’à la fuite, et je me lamentais, disant : « Ô ma perte sans recours ! Ô fille des gens de bien, ô ma maîtresse, qui que tu sois, n’occasionne pas ma mort par l’attrait de tes charmes ! » Et je voulus m’échapper. Mais elle m’en empêcha, en étendant le bras gauche, et, de sa main droite, elle rejeta complètement son voile, et me dit, en cessant de rire : « Regarde-moi donc, jeune insensé, et dis-moi si, tous les soirs, tu en peux rencontrer de plus belles ou de plus jeunes que moi ? J’ai à peine dix-huit ans, et nul homme ne m’a touchée. Quant à mon visage, qui n’est point laid à regarder, nul jusqu’à toi n’a pu se flatter de l’avoir entrevu. Tu m’outragerais donc violement si tu cherchais davantage à me fuir. » Et je lui dis : « Ô ma souveraine, certes ! tu es la pleine lune de la beauté, et quoique la nuit jalouse dérobe à mes yeux une partie de tes charmes, ce que j’en découvre suffit pour mon enchantement !

Mais, je t’en supplie, mets-toi un instant dans ma situation, et tu verras combien triste elle est, et délicate. » Et elle répondit : « Je conviens avec toi, ô noyau du cœur, que délicate est, en effet, ta situation, mais sa délicatesse ne provient point du danger que tu cours, mais de l’objet même qui l’occasionne. Car tu ne sais ni qui je suis, ni quel est mon rang dans le palais ! Et pour ce qui est du danger que tu cours, il serait réel pour tout autre que pour toi, puisque je te prends sous ma sauvegarde et ma protection. Dis-moi donc ton nom, qui tu es, et quelles sont tes fonctions au palais. » Et je répondis : « Ô ma maîtresse, je suis Hassân de Damas, le nouveau chambellan du roi Sabour-Schah et le favori du vizir du roi Sabour-Schah. » Et elle s’écria : « Ah ! c’est toi le bel Hassân qui a renversé la cervelle du descendant de Loth ! Ô mon bonheur de t’avoir cette nuit, pour moi seule, ô mon chéri ! Viens, mon cœur, viens ! Et cesse d’empoisonner des moments de douceur et de grâce par de pénibles réflexions ! »

Et, ayant ainsi parlé, la belle adolescente m’attira de force contre elle, et frotta son visage contre le mien, et appliqua ses lèvres sur mes lèvres, avec passion. Et moi, ô mon seigneur, bien que ce fût la première fois qu’une telle aventure m’arrivât, je sentis à ce contact vivre furieusement en moi l’enfant de son père, et, ayant embrassé avec transport l’adolescente en pâmoison, je retirai l’enfant et le présentai vers le nid. Mais, à sa vue, au lieu de se mouvementer en s’allumant, l’adolescente se désenlaça soudain et me repoussa rudement, en jetant un cri d’alarme. Et j’avais à peine eu le temps de rentrer l’enfant, qu’aussitôt je vis sortir d’un bosquet de roses dix adolescentes qui coururent à nous, en riant à mourir.

Et, à leur vue, ô mon seigneur, je compris qu’elles avaient tout vu et tout entendu, et que la jeune personne en question s’était amusée à mes dépens, et qu’elle ne s’était servie de moi que par moquerie, dans le but évident de faire rire ses compagnes. Et d’ailleurs, en un clin d’œil, toutes les jeunes filles étaient déjà autour de moi, rieuses, et bondissantes comme des biches apprivoisées. Et, au milieu de leurs éclats de rire, elles me regardaient avec des yeux allumés de malice et de curiosité, et disaient à celle qui m’avait abordé : « Ô notre sœur Kaïria, que tu as excellé ! Ô que tu as excellé ! Qu’il était beau l’enfant ! et vif ! » Et une autre dit : « Et rapide ! » Et une autre dit : « Et irritable ! » Et une autre dit : « Et galant ! » Et une autre dit : « Et charmant ! » Et une autre dit : « Et grand ! » Et une autre dit : « Et bien portant ! » Et une autre dit : « Et véhément ! » Et une autre dit : « Et surprenant ! » Et une autre dit : « Un sultan ! »

Et là-dessus, elles se mirent à faire de longs éclats de rire, tandis que moi j’étais à la limite de la gêne et de la confusion. Car, de ma vie, ô mon seigneur, je n’avais regardé une femme au visage, ni ne m’étais trouvé dans la société des femmes. Et celles-là étaient d’une effronterie et d’une audace qui n’avaient point d’exemple dans les annales de l’impudicité. Et je restai là, au milieu de leur délire, déconcerté, honteux, et le nez allongé jusqu’à mes pieds, comme un sot.

Mais soudain, du bosquet des roses, sortit, comme la lune à son lever, une douzième adolescente, dont l’apparition fit subitement cesser tous les rires et toutes les railleries. Et sa beauté était souveraine et faisait s’incliner sur son passage les tiges des fleurs. Et elle s’avança vers notre groupe, qui s’ouvrit à son approche ; et elle me regarda longuement et me dit : « Certes, ô Hassân de Damas, ton audace est une grande audace, et ton attentat sur la jeune dame que voici mérite le châtiment. Et, par ma vie ! quel dommage pour ta jeunesse et ta beauté ! »

Alors l’adolescente qui avait été la cause de toute cette aventure, et qui se nommait Kaïria, s’avança et baisa la main de celle qui venait de parler ainsi, et lui dit : « Ô notre maîtresse Suleika, par ta vie précieuse ! pardonne-lui son mouvement de tout à l’heure, qui n’est que la preuve de son impétuosité. Et son sort est entre tes mains ! Nous faut-il donc l’abandonner ou lui porter secours, à ce bel assaillant, à ce perpétrateur d’attentats contre les jeunes filles vierges ! » Et celle qu’on nommait Suleika réfléchit un instant et répondit : « Eh bien, pour cette fois, nous lui pardonnons, puisque toi-même, qui as subi son attentat, intercède en sa faveur. Que sa tête soit sauve, et qu’il soit délivré du danger où il se trouve ! Et il faut même, pour qu’il se souvienne des jeunes filles qui l’ont délivré, que nous tâchions de lui rendre un peu plus agréable son aventure de cette nuit. Emmenons-le donc avec nous et faisons-le entrer dans nos appartements privés, qu’aucun homme jusqu’ici n’a violés de sa présence. » Et, ayant ainsi parlé, elle fit signe à l’une des jeunes filles, ses compagnes, qui aussitôt disparut, légère, sous les cyprès, pour revenir au bout d’un instant, portant sur les bras un flot de soieries. Et elle développa à mes pieds ces soieries, qui composaient une robe charmante de femme ; et, à elles toutes, elles m’aidèrent à la passer par-dessus mes vêtements. Et, déguisé de la sorte, je me mêlai intimement à leur groupe. Et, à travers les arbres, nous gagnâmes les appartements privés.

Or, en entrant dans la salle des réceptions réservée au harem et tout en marbre ajouré et incrusté de perles et de turquoises, les jeunes filles me dirent à l’oreille que cette salle était celle où la fille unique du roi avait pour habitude de recevoir ses visiteuses et ses amies. Et elles me révélèrent également que la fille unique du roi n’était autre que la princesse Suleika elle-même.

Et je remarquai qu’il y avait, au milieu de cette salle si belle et si nue, vingt grands carreaux de brocart disposés en rond sur le grand tapis. Et toutes les jeunes filles, qui n’avaient pas cessé un instant de me faire subrepticement des agaceries et de me jeter des coups d’œil flambants, allèrent s’asseoir en bon ordre sur ces carreaux de brocart, en m’obligeant à m’asseoir au milieu d’elles, tout contre la princesse Suleika elle-même, qui me regardait avec des yeux dont mon âme était transpercée.

Alors Suleika commanda les rafraîchissements, et six nouvelles esclaves, non moins belles et richement vêtues, parurent à l’instant, et commencèrent par nous offrir, sur des plateaux d’or, des serviettes de soie, tandis que dix autres les suivaient avec de grandes porcelaines, dont la vue à elle, seule était déjà un rafraîchissement…

À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA HUIT CENT SOIXANTE-DIX-NEUVIÈME NUIT

Elle dit :

… Tandis que dix autres les suivaient avec de grandes porcelaines, dont la vue à elle seule était déjà un rafraîchissement. Et elles nous servirent les porcelaines qui contenaient des sorbets à la neige, du lait caillé, des confitures de cédrat, des tranches de concombre et des limons. Et la princesse Suleika se servit la première, et, avec la même cuiller d’or qu’elle avait portée à ses lèvres, elle m’offrit un peu de confiture et une tranche de cédrat, puis une nouvelle cuillerée de lait caillé. Puis la même cuiller circula plusieurs fois de main en main, si bien que toutes les jeunes filles se servirent de ces excellentes choses à différentes reprises, jusqu’à ce qu’il n’y eût plus rien dans les porcelaines. Et alors les esclaves nous présentèrent de fort belle eau dans des coupes de cristal.

Et l’entretien ne manqua pas de devenir aussi vif que si nous avions bu tous les ferments des vins. Et je m’étonnais de la hardiesse des discours sur les lèvres de ces jeunes filles, qui riaient aux éclats chaque fois que l’une d’elles avançait une plaisanterie forte et consistante sur le compte de l’enfant de son père, dont la vue les préoccupait outre mesure. Et la charmante Kaïria, contre qui avait été dirigé mon attentat, puisqu’il y avait attentat, ne me gardait plus aucune rancune, et s’était placée vis-à-vis de moi. Et elle me regardait en souriant, et me faisait comprendre par le langage des yeux qu’elle me pardonnait ma vivacité du jardin. Et moi, de mon côté, je levais les yeux sur elle de temps en temps, puis je les baissais vivement dès que je remarquais qu’elle avait la vue sur moi ; car, malgré tous les efforts que je faisais pour faire paraître quelque assurance sur mon visage, je continuais à avoir, au milieu de ces extraordinaires jeunes filles, une contenance fort embarrassée. Et la princesse Suleika et ses compagnes, qui s’en apercevaient bien, tâchaient, de leur côté, par toutes sortes de moyens, de m’inspirer de la hardiesse. Et Suleika finit par me dire : « Quand donc, ô notre ami Hassân, ô Damasquin, vas-tu prendre un air libre et de l’aisance ? Crois-tu que ces jeunes filles innocentes soient des mangeuses de chair humaine ? Et ne sais-tu que tu ne cours aucun risque dans les appartements de la fille du roi, où jamais un eunuque n’osera pénétrer sans permission ? Oublie donc, pour un instant que tu parles avec la princesse Suleika, et suppose-toi en séance de causerie avec de simples filles de petits marchands de Schiraz. Lève donc la tête, ô Hassân, et regarde au visage toutes ces jeunes et charmantes personnes. Et, les ayant examinées avec la plus grande attention, hâte-toi de nous dire, en toute franchise et sans craindre de nous offusquer, quelle est celle d’entre nous qui te plaît davantage ! »

Or, ces paroles de la princesse Suleika, ô roi du temps, au lieu de me donner du courage et de l’assurance, ne firent qu’augmenter mon trouble et mon embarras, et je ne sus que balbutier des paroles incohérentes, en sentant la rougeur de l’émotion me monter au visage. Et j’eusse voulu, à ce moment-là, que la terre s’entrouvrît et me dévorât. Et Suleika, voyant ma perplexité, me dit : « Je vois, ô Hassân, que je te demande là une chose qui te met dans l’embarras. Car, sans doute, tu crains qu’en déclarant ta préférence pour l’une, tu ne déplaises à toutes les autres et les indisposes contre toi. Eh bien, tu as tort, si une telle crainte te noircit l’entendement. Sache, en effet, que moi et mes compagnes nous sommes tellement unies, et nous avons entre nous de tels liens de tendresse, qu’un homme, quoi qu’il fasse avec l’une de nous, ne saurait altérer nos sentiments mutuels. Chasse donc de ton cœur les craintes qui le font si prudent, examine-nous tout à ton aise, et si même tu désires que nous nous mettions toutes nues devant toi, dis-le sans réticence, et nous nous exécuterons sur nos têtes et nos yeux. Mais hâte-toi seulement de nous dire quelle est l’élue de ton choix. »

Alors moi, ô mon seigneur, je fis appel à ce qui m’était revenu de courage devant tous ces encouragements, et, quoique les compagnes de Suleika fussent parfaitement belles, et qu’il eût été bien difficile à l’œil le plus expert de faire la différence, et quoique, d’autre part, la princesse Suleika fût elle-même pour le moins aussi merveilleuse que ses jeunes filles, mon cœur désira ardemment celle qui, la première, l’avait fait battre si violemment dans le jardin, la sémillante et délicieuse Kaïria, la bien-aimée de l’enfant de son père. Mais je me gardai bien, malgré tout le désir, de révéler ces sentiments qui, en dépit des paroles rassurantes de Suleika, risquaient fort d’attirer sur ma tête les ressentiments de toutes ces vierges. Et je me contentai, après les avoir examinées toutes avec la plus grande attention, de me tourner vers la princesse Suleika et de lui dire : « Ô ma maîtresse, je dois commencer par te dire que je ne saurais comparer tes charmes à ceux de tes compagnes, car on ne compare point l’éclat de la lune avec le scintillement des étoiles. Et telle est ta beauté que les yeux ne sauraient avoir que pour elle des regards. » Et, en disant ces paroles, je ne pus m’empêcher de jeter un coup d’œil d’intelligence à la délectable Kaïria, de façon à lui faire comprendre que seule la bienséance me dictait cette flatterie à l’égard de la princesse.

Et lorsqu’elle eut entendu ma réponse, Suleika me dit, en souriant : « Tu as excellé, ô Hassân, bien que la flatterie soit apparente. Hâte-toi donc, maintenant que tu es plus libre de parler, de nous découvrir le fond de ton cœur, en nous disant quelle est celle, parmi toutes ces jeunes filles, qui te captive le plus ! » Et, de leur côté, les jeunes filles unirent leurs prières à celle de la princesse, pour me presser de leur révéler ma préférence. Et c’était, entre toutes, Kaïria qui se montrait la plus ardente à vouloir me faire parler, ayant déjà deviné mes secrètes pensées. Alors moi, ô mon seigneur, ayant banni le reste de ma timidité, je cédai à toutes ces instances réitérées des jeunes filles et de leur maîtresse, je me tournai vers Suleika, et lui dis, en montrant d’un geste de ma main la jeune Kaïria : « Ô ma souveraine, c’est celle-ci même que je veux ! Oui, par Allah ! c’est vers l’aimable Kaïria que va mon plus grand désir. »

Or, je n’avais pas encore achevé de prononcer ces mots, que toutes les jeunes filles poussèrent ensemble de longs éclats de rire, sans que sur leurs visages épanouis parût le moindre indice de dépit. Et je pensai en mon âme, en les regardant se pousser du coude et mourir de rire : « Quelle affaire prodigieuse est cette affaire ! Sont-ce là des femmes d’entre les femmes et des jeunes filles d’entre les jeunes filles ? Car depuis quand les créatures de ce sexe ont-elles acquis ce détachement et tant de vertu, pour ne pas se jalouser et se griffer le visage devant le succès de l’une de leurs semblables ! Par Allah ! les sœurs n’agiraient pas avec tant d’aménité et de désintéressement envers leurs sœurs. Voilà qui dépasse l’entendement. »

Mais la princesse Suleika ne me laissa pas longtemps plongé dans cette perplexité, et me dit : « La félicitation ! la félicitation, ô Hassân de Damas ! Par ma vie ! les jeunes gens de ton pays ont bon goût, œil fin et sagacité. Et je suis bien aise, ô Hassân, que tu aies donné la préférence à ma favorite, Kaïria. C’est la préférée de mon cœur et la plus aimée. Et tu ne te repentiras pas de ton choix, ô vaurien ! D’ailleurs tu es loin de connaître tout le prix et toute la valeur de l’élue, pour nous toutes, telles que nous sommes, nous ne pouvons guère prétendre à lui être, de près ou de loin, comparées pour les charmes, les perfections du corps et l’attrait de l’esprit. Et, en vérité, nous sommes ses esclaves, quoique les apparences pussent être trompeuses. »

Puis toutes, l’une après l’autre, se mirent à féliciter la charmante Kaïria, et à la plaisanter sur le triomphe qu’elle venait de remporter. Et elle fut loin d’être à court de répliques, et à chacune de ses compagnes elle fit la réponse qu’il fallait, tandis que j’étais à la limite de l’étonnement. Après quoi, Suleika ramassa près d’elle un luth, et le mit entre les mains de sa favorite Kaïria, en lui disant : « Âme de mon âme, il convient que tu fasses voir à ton amoureux un peu de ce que tu sais, afin qu’il ne pense pas que nous avons exagéré tes mérites. » Et la délectable Kaïria prit le luth des mains de Suleika, l’accorda et, après un prélude ravissant, chanta en sourdine en s’accompagnant :

« Je suis l’élève de l’amour. Il m’a enseigné les bonnes manières.

Il a mis en mon âme des trésors que je réserve à ce jeune faon qui m’a percé le cœur.

Avec les scorpions noirs de ses belles tempes.

Tant que je vivrai, j’aimerai le jouvenceau qu’a choisi mon cœur, car je suis fidèle à l’objet de mon amour.

Ô amoureux, lorsque vous avez choisi un objet aimable, aimez-le bien et jamais ne vous en séparez. Un objet qu’on perd ne se retrouve jamais.

Pour moi, j’aime ce jeune faon aux formes gracieuses dont le regard a pénétré mon cœur plus profondément que le tranchant d’une lame coupante.

La beauté a écrit sur son jeune front des lignes charmantes au sens concis.

Son regard de sorcellerie est si enchanteur qu’il fascine tous les cœurs par l’arc tendu où brillent ses flèches noires.

Ô toi, dont je ne pourrai plus me passer, et que je ne saurai remplacer dans mon intimité.

Viens au hammam avec moi. Les nards brûleront, et leurs vapeurs empliront la salle. Et moi, je chanterai sur ton cœur notre amour. »

Lorsqu’elle eut fini de chanter, elle tourna les yeux vers moi si tendrement, qu’oubliant soudain toute ma timidité et la présence de la fille du roi et de ses malicieuses compagnes, je me jetai aux pieds de Kaïria, transporté d’amour et à la limite du plaisir. Et de sentir le parfum qui s’exhalait de ses fins habits et la chaleur de sa chair sur moi, je fus dans une telle ivresse, que je la pris tout d’un coup dans mes bras, et me mis à la baiser partout où je pouvais, avec véhémence, tandis qu’elle se pâmait comme une tourterelle. Et je ne revins à la réalité qu’en entendant les grands éclats de rire que faisaient les jeunes filles, de me voir déchaîné comme un bélier à jeun depuis sa puberté…

À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA HUIT CENT QUATRE-VINGTIÈME NUIT

Elle dit :

… Et je ne revins à la réalité qu’en entendant les grands éclats de rire que faisaient les jeunes filles, de me voir déchaîné comme un bélier à jeun depuis sa puberté.

Là-dessus on se mit à manger et à boire et à dire des folies et à se faire par en dessous des caresses et des cajoleries, jusqu’à ce qu’une vieille esclave entrât, qui avertit la compagnie que le jour allait bientôt paraître. Et toutes ensemble répondirent : « Ô nourrice de notre maîtresse, ton avis est sur notre tête et nos yeux ! » Et Suleika se leva en me disant : « Il est temps, ô Hassân, d’aller se reposer. Et tu peux compter sur ma protection pour arriver à t’unir avec ton amoureuse, car je n’épargnerai rien pour te faire arriver à la satisfaction de tes désirs. Mais pour le moment, nous allons te faire sortir sans bruit du harem. » Et elle dit quelques mots à l’oreille de sa vieille nourrice, qui me regarda un instant au visage, et me prit la main en me disant de la suivre. Et moi, après m’être incliné devant cette troupe de colombes, et avoir jeté un coup d’œil passionné à la délectable Kaïria, je me laissai conduire par la vieille, qui me mena dans plusieurs galeries, et, par mille détours, me fit arriver à une petite porte dont elle avait la clef. Et elle ouvrit cette porte. Et je me glissai au-dehors, et m’aperçus que j’étais hors de l’enceinte du palais.

Or, déjà le jour était levé, et je me hâtai de rentrer au palais par la grande porte, ostensiblement, de façon à être aperçu par les gardes. Et je courus à ma chambre, où, dès que j’en eus franchi le seuil, j’aperçus mon protecteur, le vizir, descendant de Loth, qui m’attendait à la limite de l’impatience et de l’inquiétude. Et il se leva vivement en me voyant entrer, et me serra dans ses bras, et m’embrassa tendrement, en me disant : « Ô Hassân, mon cœur était chez toi, et j’étais dans un grand émoi à ton sujet. Et je n’ai point fermé l’œil de toute la nuit, en songeant qu’étranger à Schiraz, tu courais des dangers nocturnes de la part des garnements qui infestent les rues. Ah ! mon chéri, où étais-tu, loin de moi ? » Et moi je me gardai bien de lui raconter mon aventure ou de lui dire que j’avais passé la nuit avec des femmes, et me contentai de lui répondre que j’avais fait la rencontre d’un marchand de Damas établi à Bagdad, qui venait de partir pour El Bassra avec toute sa famille, et qu’il m’avait retenu chez lui toute la nuit. Et mon protecteur fut bien obligé de me croire, et se contenta de pousser quelques soupirs et de me réprimander amicalement. Et voilà pour lui !

Quant à moi, je sentais mon cœur et mon esprit liés aux charmes de la délectable Kaïria, et je passai toute cette journée-là et toute la nuit à me rappeler les moindres circonstances de notre entrevue. Et, le lendemain, j’étais encore plongé dans mes souvenirs, quand un eunuque vint frapper à ma porte et me dit : « C’est bien ici qu’habite le seigneur Hassân de Damas, le chambellan de notre maître le roi Sabour-Schah ? » Et je répondis : « Tu es chez lui ! » Alors il embrassa la terre entre mes mains et se releva pour tirer de son sein un papier roulé qu’il me remit. Et il s’en alla comme il était venu.

Et moi, aussitôt, je dépliai le papier, et je vis qu’il contenait ces lignes, tracées d’une écriture compliquée :

« Si le faon du pays de Scham vient cette nuit, au clair de lune, promener sa souplesse parmi les branches, il rencontrera une jeune biche, en mal d’amour, toute pâmée déjà de son approche, qui lui dira, en son langage, combien en son cœur elle est émue d’avoir été l’élue, entre les biches de la forêt, et la préférée entre ses compagnes. »

Et, ô mon seigneur, à la lecture de cette lettre, je me sentis ivre sans vin. Car, bien que j’eusse compris, le premier soir, que la délectable Kaïria avait quelque penchant pour moi, je ne m’attendais guère à une telle preuve de son attachement. Aussi, dès que je pus maîtriser mon émotion, je me présentai chez mon protecteur le vizir et lui baisai la main. Et, l’ayant ainsi bien disposé en ma faveur, je lui demandai la permission d’aller voir un derviche de mon pays, récemment arrivé de La Mecque, qui m’avait invité à passer la nuit avec lui. Et, la permission m’en ayant été accordée, je rentrai chez moi et choisis, parmi mes pierreries, les plus belles émeraudes, les rubis les plus purs, les diamants les plus blancs, les perles les plus grosses, les turquoises les plus délicates et les saphirs les plus parfaits, et, avec un fil d’or, les disposai en chapelet. Et, dès que la nuit fut descendue sur les jardins, je me parfumai de musc pur, et gagnai sans bruit les bosquets, par la petite porte dissimulée dont je connaissais le chemin et que je trouvai ouverte à mon intention.

Et j’arrivai sous les cyprès, au pied desquels je m’étais laissé aller au sommeil, le premier soir, et j’attendis haletant la venue de la bien-aimée. Et l’attente brûlait mon âme, et le temps de notre entrevue me semblait devoir ne venir jamais. Et voici que soudain, sous les rayons de la lune, une blancheur légère se mut parmi les cyprès, et la délectable Kaïria se montra devant mes yeux ravis. Et je me prosternai à ses pieds, le visage contre terre, sans pouvoir dire une parole, et je restai dans cet état jusqu’à ce que, de sa voix d’eau courante, elle m’eût dit : « Ô Hassân de mon amour, lève-toi, et, au lieu de ce silence tendre et passionné, donne-moi de vraies preuves de ton penchant pour moi ! Est-il possible, ô Hassân, que tu m’aies réellement trouvée plus belle et plus désirable que toutes mes compagnes, ces délicieuses jeunes filles, ces perles imperforées, et que même la princesse Suleika ! Il me faudrait l’entendre encore une seconde fois de ta bouche pour en croire mes oreilles. » Et, ayant ainsi parlé, elle se pencha vers moi et m’aida à me relever. Et moi je lui pris la main et la portai à mes lèvres passionnées, et lui dis : « Ô souveraine des souveraines, voici d’abord pour toi un chapelet de mon pays, dont tu égrèneras les grains durant les jours de ta vie heureuse, en te souvenant de l’esclave qui te l’a offert. Et, avec ce chapelet, don infime du pauvre, accepte aussi la déclaration d’un amour que je suis prêt à rendre licite devant le kâdi et les témoins. » Et elle me répondit : « Que je suis ravie de t’avoir inspiré tant d’amour, ô Hassân pour qui j’expose mon âme aux dangers de cette nuit. Mais hélas ! je ne sais si mon cœur doit se réjouir de sa conquête, ou si je ne dois pas regarder notre rencontre comme le début des calamités et des malheurs de ma vie. » Et, ayant ainsi parlé, elle pencha sa tête sur mon épaule, tandis que des soupirs soulevaient sa poitrine. Et je lui dis : « Ô ma maîtresse, pourquoi, en cette nuit de blancheur, vois-tu le monde si noir devant ton visage ? Et pourquoi appeler sur ta tête les calamités, en ayant de tels faux pressentiments ? » Et elle me dit : « Fasse Allah, ô Hassân, que ces pressentiments soient faux ! Mais ne crois point que la crainte soit insensée qui vient, en ce moment de notre rencontre tant désirée, troubler notre plaisir. Hélas ! mes alarmes ne sont que trop fondées. » Et elle se tut un moment, et me dit : « Sache, en effet, ô le plus aimé des amants, que la princesse Suleika t’aime secrètement, et qu’elle se dispose à t’avouer, d’un moment à l’autre, son amour. Or, toi, comment recevras-tu un tel aveu ? Et l’amour que tu dis avoir pour moi pourra-t-il tenir contre la gloire d’avoir pour amante la plus belle et la plus puissante des filles de rois ? » Mais moi je l’interrompis, pour m’écrier : « Oui, par ta vie ! ô délectable Kaïria, tu l’emporteras toujours en mon cœur sur la princesse Suleika ! Et plût à Allah que tu eusses une rivale encore plus redoutable, et tu verrais que rien ne saurait atteindre la constance de mon cœur asservi à tes charmes ! Et quand même le roi Sabour-Schah, père de Suleika, n’aurait point de fils pour lui succéder et laisserait le trône de Perse à celui qui serait devenu l’époux de sa fille, je te sacrifierais une telle destinée, ô la plus aimable des jeunes filles ! » Et Kaïria se récria, disant : « Ô infortuné Hassân, quel aveuglement est le tien ! Oublies-tu que je ne suis qu’une esclave au service de la princesse Suleika ? Si tu réponds par le refus à la déclaration de son amour, tu attires son ressentiment sur ma tête et sur la tienne, et nous serons tous deux perdus sans recours. Il est donc préférable, dans notre propre intérêt, que tu cèdes à la plus puissante. C’est le seul moyen de salut. Et Allah mettra son baume sur le cœur des affligés. » Et moi, loin de me rendre à son conseil, je me sentis à la limite de l’indignation d’être seulement soupçonné assez pusillanime pour céder à de tels calculs, et je m’écriai, en serrant la délectable Kaïria dans mes bras : « Ô résumé des plus beaux dons du Créateur, ne torture pas mon âme par des discours si pénibles. Et, puisque le danger menace ta tête charmante, prenons la fuite ensemble vers mon pays. Là-bas se trouvent des déserts où nul ne saurait trouver nos traces. Et je suis, grâce au Rétributeur, assez riche pour te faire vivre dans les splendeurs, fût-ce au bout du monde habité ! »

À ces paroles, mon amie se laissa aller avec grâce dans mes bras, et me dit : « Eh bien, Hassân, je ne doute plus de ton affection, et veux te tirer de l’erreur où, volontairement, je t’avais induit dans le but de mettre à l’épreuve tes sentiments. Sache donc que je ne suis point celle que tu crois, je ne suis point Kaïria la favorite de la princesse Suleika. La princesse Suleika, c’est moi-même, et celle que tu croyais être la princesse Suleika est précisément ma favorite Kaïria. Et je n’ai édifié ce stratagème que pour être plus sûre de ton amour. D’ailleurs, tu vas aussitôt avoir la confirmation de mes paroles. »

Et, à ces mots, elle fit un appel, et, de l’ombre des cyprès, sortit celle que je croyais être la princesse Suleika, et qui était réellement la favorite Kaïria. Et elle vint baiser la main de sa maîtresse, et s’inclina devant moi cérémonieusement. Et la délectable princesse me dit : « Maintenant, ô Hassân, que tu sais que je m’appelle Suleika et non point Kaïria, m’aimeras-tu autant, et auras-tu pour une princesse les mêmes sentiments tendres que tu avais pour une simple favorite de princesse ? » Et moi, ô mon seigneur, je ne manquai point de faire la réponse qu’il fallait…

À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA HUIT CENT QUATRE-VINGT-UNIÈME NUIT

Elle dit :

… Et moi, ô mon seigneur, je ne manquai point de faire la réponse qu’il fallait, en disant à Suleika que je ne pouvais concevoir l’excès de mon bonheur ni par quel endroit j’avais pu mériter qu’elle daignât abaisser son regard jusqu’à l’esclave que j’étais, et, par là, rendre ma destinée plus enviable que celle des fils des plus grands rois. Mais elle m’interrompit, pour me dire : « Ô Hassân, ne t’étonne point de ce que je fais pour toi. Ne t’ai-je point vu endormi, une nuit, sous les arbres, à la clarté de la lune ? Or, dès ce moment mon cœur fut subjugué par ta beauté, et je ne pus faire autrement que de me donner à toi. »

Là-dessus, et pendant que l’aimable Kaïria se promenait non loin de nous pour surveiller les abords du lieu, nous laissâmes libre cours au fleuve de notre ardeur, sans que rien d’illicite, cependant, se passât. Et nous passâmes la nuit à nous embrasser et à nous entretenir tendrement jusqu’à ce que la favorite vînt nous prévenir que le moment était venu de nous séparer. Mais avant que je quittasse Suleika, elle me dit : « Ô Hassân, que mon souvenir soit avec toi ! Je te promets de te faire bientôt connaître jusqu’à quel point tu m’es cher. » Et, moi, je me jetai à ses pieds pour lui exprimer ma gratitude de toutes ses faveurs. Et nous nous séparâmes avec les larmes de la passion dans les yeux. Et je sortis des jardins, en faisant les mêmes détours que la première fois.

Or, le lendemain, de toute mon âme j’espérais un signe de ma bien-aimée qui me permît de compter sur un nouveau rendez-vous dans les jardins. Mais la journée passa sans m’apporter la réalisation de mon plus cher espoir. Et je ne pus fermer l’œil cette nuit-là, dans l’incertitude où j’étais sur le motif de ce silence. Et, le jour suivant, malgré la présence de mon protecteur, qui essayait de deviner la cause de mes préoccupations, et les paroles qu’il me disait pour me distraire, je voyais tout en noir devant mes yeux, et ne voulus toucher à aucune nourriture. Et, quand vint le soir, je descendis vers les jardins, alors que l’heure de la retraite n’était pas encore venue, et, à ma grande stupeur, je vis que tous les bosquets étaient occupés par les gardes, et, me doutant de quelque grave événement, je me hâtai de remonter chez moi. Et, en y arrivant, je trouvai l’eunuque de la princesse qui m’attendait. Et il était tremblant et n’avait guère l’air rassuré de se trouver dans ma chambre, comme si de tous les coins allaient sortir des hommes armés pour le mettre en pièces. Et il me remit en hâte un rouleau de papier, semblable à celui qu’il m’avait déjà remis, et s’esquiva rapidement. Et je dépliai le rouleau en question et lus ce qui suit :

« Sache, ô noyau de la tendresse, que la jeune biche a failli être surprise par les chasseurs, lorsqu’elle eut quitté son gracieux faon. Et maintenant elle est surveillée par les chasseurs qui occupent toute la forêt. Prends donc bien garde d’essayer d’aller, la nuit, au clair de lune, retrouver ta biche. Mais plutôt mets-toi sur tes gardes, et préserve-toi des embûches de nos persécuteurs. Et surtout ne te laisse point aller au désespoir, quoi qu’il puisse arriver et quoi que tu puisses entendre ces jours-ci. Et que ma mort elle-même ne te fasse point perdre la raison, au point d’oublier la prudence. Ouassalam ! »

À la lecture de cette lettre, ô roi du temps, mon anxiété et mes pressentiments furent à leur limite extrême, et je me laissai aller au torrent de mes tumultueuses pensées. Aussi, quand, le lendemain, le bruit se fut répandu dans le palais, ainsi qu’un battement d’aile de hibou, de la mort aussi soudaine qu’inexplicable de la princesse Suleika, ma douleur était déjà à son comble, et, sans un étonnement, je tombai évanoui dans les bras de mon protecteur, ma tête précédant mes pieds.

Et je restai dans un état voisin de la mort, pendant sept jours et sept nuits, au bout desquels, grâce aux soins attentifs que me prodiguait mon protecteur, je revins à la vie, mais avec mon âme pleine de deuil et mon cœur pris définitivement du dégoût de vivre. Et, ne pouvant souffrir de rester plus longtemps dans ce palais assombri par le deuil de ma bien-aimée, je résolus de m’enfuir secrètement à la première occasion, pour m’enfoncer dans les solitudes où il n’y a, pour toute présence, que celle d’Allah et de l’herbe sauvage. Dès que s’épaissirent les ténèbres de la nuit, je ramassai ce que je possédais de plus précieux en fait de diamants et de pierreries, en pensant : « Plût à la destinée que je fusse mort autrefois par pendaison, à la branche du vieil arbre, à Damas, dans le jardin de mon père, plutôt que de vivre désormais une vie de deuil et de douleur plus amère que la myrrhe ! » Et je profitai d’une absence de mon protecteur pour glisser hors du palais et de la ville de Schiraz, demandant les solitudes, loin des contrées des hommes.

Et je marchai, sans discontinuer, toute cette nuit-là, et toute la journée suivante, lorsque, vers le soir, à une étape que je faisais sur le bord de la route, au pied d’un œil d’eau vive, j’entendis derrière moi le galop d’un cheval, et vis à quelques pas, déjà près de moi, un jeune cavalier dont le visage, éclairé par la rougeur du soleil à son couchant, m’apparut plus beau que celui de l’ange Radouân. Et il était vêtu d’habits splendides, comme n’en portent que les émirs et les fils de rois. Et il me regarda, en me faisant, avec la main seulement, le salut de bienséance, sans prononcer les paroles consacrées du salam usuel entre musulmans. Et moi, lui ayant rendu, de la même manière, son salut, je pensai : « Quel dommage que ce merveilleux jeune homme soit un mécréant ! » Et, malgré tout, je l’invitai à se reposer et à faire boire son cheval, en lui disant : « Seigneur, que la fraîcheur du soir te soit propice, et que cette eau soit délicieuse à la fatigue de ton noble coursier. » Et il sourit, à ces paroles, et, sautant à terre, il attacha son cheval par la bride, près de l’œil d’eau, s’approcha de moi et, soudain, m’entoura de ses bras et me baisa avec une ardeur singulière. Et moi, surpris à la fois et charmé, je le regardai plus attentivement et poussai un grand cri, en reconnaissant en cet adolescent ma bien-aimée Suleika que je croyais sous la pierre du tombeau.

Et maintenant, ô mon seigneur, comment pourrais-je te dire le bonheur qui remplit mon âme, en retrouvant Suleika ? Ma langue deviendrait plutôt poilue, avant que je puisse te donner une idée de l’intensité de la joie qui remplit nos cœurs, en ces instants bienheureux. Qu’il me suffise de te dire qu’après que nous fûmes longtemps restés dans les bras l’un de l’autre, Suleika me mit au courant de tout ce qui s’était passé, pendant tous ces jours de ma douleur récente. Et je compris alors que, dénoncée au roi, son père, elle s’était vue en butte à une grande surveillance, et qu’alors, préférant tout à la vie qu’on lui faisait, elle avait simulé la mort, et, grâce à la complicité de sa favorite, avait pu s’échapper du palais, surveiller tous mes mouvements, me suivre de loin et, qu’ainsi, sûre désormais de mon amour, elle voulait vivre avec moi, loin des grandeurs, et se consacrer entièrement à faire mon bonheur. Et alors, nous passâmes notre nuit dans les délices partagées, sous l’œil du ciel. Et, le lendemain, nous montâmes ensemble sur le même cheval, et nous prîmes la route qui conduisait à mon pays.

Et Allah nous écrivit la sécurité, et nous arrivâmes en bonne santé à Damas, où la destinée me mit en ta présence, ô roi du temps, et me fit devenir le vizir de ta puissance. Et telle est mon histoire. Et Allah est plus savant ! »

Mais ne crois point, ô Roi fortuné, continua Schahrazade, que cette histoire de la princesse Suleika puisse être comparée à la moindre des histoires tirées des SÉANCES CHARMANTES DE L’ADOLESCENCE NONCHALANTE.

Et, sans donner le temps au roi Schahriar de donner son avis sur l’histoire de la princesse Suleika, elle dit :

LES SÉANCES CHARMANTES DE L’ADOLESCENCE NONCHALANTE

LE JEUNE GARÇON À LA TÊTE DURE

Il est raconté – mais Allah est plus savant – qu’il y avait, dans un village d’entre les villages d’un pays d’entre les pays, un homme honnête et soumis à la volonté du Très-Haut, qui avait une épouse excellente et craignant le Tout-Puissant, et dont il avait eu – grâce à la bénédiction – deux enfants, un garçon et une fille. Et le garçon était né avec une tête volontaire et dure, et la fille avec une âme douce et de délicieux petits pieds. Et quand les deux enfants eurent atteint un certain âge, leur père mourut. Mais, à l’heure de mourir, il avait appelé son épouse et lui avait dit : « Ô une telle, je te recommande tout particulièrement de veiller sur notre fils, la prunelle de notre œil, de ne point le gronder quoi qu’il fasse, de ne jamais le contredire quoi qu’il dise, et surtout de le laisser toujours agir comme il veut dans n’importe quelle circonstance de sa vie – puisse-t-elle être longue et prospère ! » Et, son épouse lui ayant fait cette promesse, en pleurant, il était mort heureux et ne souhaitant rien de plus.

Et la mère ne manqua pas de se conformer à la recommandation dernière de son époux, le défunt. Et, au bout d’un certain temps, elle se coucha pour mourir – Allah seul est l’éternel vivant ! – et appela sa fille, la sœur du garçon, et lui dit : « Ma fille, sache que ton défunt père – qu’il soit dans la miséricorde du Clément ! – m’a fait jurer, en mourant, de ne jamais contrarier les volontés de ton frère. Or, jure-moi à ton tour, afin que je meure tranquille, que tu suivras cette recommandation ! » Et la jeune fille en fit le serment à sa mère qui mourut contente, dans la paix de son Seigneur.

Or, dès que la mère fut enterrée, le jeune garçon alla trouver sa sœur et lui dit : « Écoute, ô fille de mon père et de ma mère ! Je veux, à l’heure et à l’instant, réunir dans la maison tout ce que possède notre main, en fait de meubles, de récoltes, de buffles, de chèvres, et, en un mot, tout ce que nous a laissé notre père, et brûler le contenant avec le contenu. » Et la jeune fille, pleine de stupeur, ouvrit de grands yeux, et s’écria, oubliant la recommandation : « Ô mon chéri, mais si tu fais cela, qu’allons-nous devenir ? » Et il répondit : « C’est comme ça ! » Et il fit ce qu’il avait dit. Ayant tout entassé dans la maison, il y mit le feu. Et tout flamba, l’avoir avec le fonds. Et le jeune garçon s’étant aperçu que sa sœur avait réussi à cacher différents objets chez les voisins, pour les sauver du désastre, se mit à la recherche de ces maisons et les trouva, en suivant les traces des petits pieds de sa sœur. Et, les ayant trouvées, il les fit flamber, l’une après l’autre, contenant et contenu. Mais les propriétaires, l’œil hagard, s’armèrent de fourches et se mirent à la poursuite du frère et de la sœur, pour les tuer. Et la jeune fille, mourante de peur, lui dit : « Tu vois, ô mon frère, ce que tu as fait ! Sauvons-nous ! ah, sauvons-nous ! » Et ils prirent ensemble la fuite, livrant leurs jambes au vent.

Et ils coururent pendant un jour et une nuit, et réussirent à échapper de la sorte à ceux qui voulaient leur mort. Et ils arrivèrent à une belle propriété, où des laboureurs faisaient la moisson. Et, pour vivre, ils s’offrirent tous deux comme aides ; et, sur leur bonne mine, ils furent acceptés.

Or, quelques jours après, le jeune garçon s’étant vu seul à la maison avec les trois enfants du chef, leur fit mille caresses pour les apprivoiser, et leur dit : « Allons sur l’aire jouer au jeu du battage des grains ! » Et ils allèrent, tous les quatre, en se tenant par les mains, sur l’aire en question. Et le jeune garçon, pour commencer le jeu, se fit grain, le premier, et les enfants s’amusèrent à le battre, mais, toutefois, sans lui faire de mal, juste assez pour que le jeu comptât. Et ce fut à leur tour de devenir grains. Et ils se firent grains. Et le jeune garçon les battit, en tant que grains. Et il les battit si bien, qu’ils en devinrent une pâtée. Et ils moururent sur l’aire. Et voilà pour eux ! »

Mais pour ce qui est de la jeune fille, sœur du garçon, lorsqu’elle se fut aperçue de l’absence de son frère, elle pensa bien qu’il devait être en train de commettre quelque action destructive. Et elle se mit à sa recherche, et finit par le trouver qui achevait d’aplatir les trois enfants, fils du propriétaire. Et ayant vu cela, elle lui dit : « Vite, sauvons-nous, ô mon frère, vite, sauvons-nous ! Voilà encore ce que tu as fait ! Nous étions pourtant fort bien dans cette propriété ! Mais vite, sauvons-nous ! sauvons-nous ! » Et, l’ayant saisi par la main, elle l’obligea à prendre la fuite avec elle. Et, comme cela était dans sa pensée, il se laissa entraîner. Et ils partirent. Et quand le père des enfants fut rentré à la maison et, qu’ayant cherché ses enfants, il les eut retrouvés en pâtée sur l’aire, et qu’il eut appris la disparition du frère et de la sœur, il s’écria, en se tournant vers ses gens : « Il nous faut courir sus à ces deux méchants qui ont reconnu nos bienfaits et l’hospitalité en tuant mes trois enfants ! » Et ils s’armèrent terriblement de flèches et de gourdins, et poursuivirent le frère et la sœur, en prenant les mêmes sentiers qu’eux. Et, à la tombée de la nuit, ils arrivèrent à un arbre très grand et très haut, au pied duquel ils se couchèrent, pour attendre le jour.

Or, le frère et la sœur s’étaient précisément cachés au sommet de cet arbre.

Et, à leur réveil, à l’aube, ils virent au pied de l’arbre tous les hommes qui les poursuivaient, et qui dormaient encore. Et le jeune garçon dit à sa sœur, en lui montrant le chef, père des trois enfants : « Tu vois ce grand-là qui dort ? Eh bien, je vais satisfaire mes besoins sur sa tête ! » Et la sœur se donna dans sa terreur, un coup du revers de la main sur la bouche, et lui dit : « Ô notre perte sans recours ! Ne fais pas cela, ô mon chéri. Ils ne savent pas encore que nous sommes cachés au-dessus de leur tête, et, si tu restes tranquille, ils s’en iront et nous serons délivrés ! » Mais il dit : « Non ! » Et il ajouta : « Il faut que je fasse mes besoins sur la tête de ce grand ! » Et il s’accroupit sur la plus haute branche, et pissa, et laissa tomber ses excréments sur la tête et le visage du chef, qui en fut inondé.

Et l’homme, en sentant ces choses, se réveilla en sursaut, et aperçut, sur le sommet de l’arbre, le jeune garçon qui s’essuyait avec les feuilles, tranquillement. Et, à l’extrême limite de la fureur, il saisit son arc et décocha ses flèches sur le frère et la sœur. Mais comme l’arbre était très haut, les flèches ne les atteignaient pas, s’arrêtaient dans les branches. Alors il réveilla ses gens et leur dit : « Abattez cet arbre ! » Et la jeune fille, en entendant ces mots, dit au jeune garçon, son frère : « Tu vois ! Nous sommes perdus ! » Il demanda : « Qui te l’a dit ? » Elle répondit : « Ô notre supplice, à cause de ce que tu as fait ! » Il dit : « Nous ne sommes pas encore entre leurs mains ! » Et, au même moment, un grand oiseau rokh, qui les avait vus en passant par là, fondit sur eux et les emporta tous deux dans ses serres. Et il s’envola avec eux, tandis que l’arbre s’abattait sous les coups de hache, et que le chef, leurré, éclatait de rage et de fureur concentrées.

Quant à l’oiseau rokh, il continuait à s’élever dans les airs, en tenant dans ses serres le frère et la sœur. Et déjà il se disposait à aller les déposer quelque part sur la terre ferme, attendant pour cela qu’il eût seulement fini de traverser un bras de mer au-dessus duquel il planait, quand le jeune garçon dit à la jeune fille, sa sœur : « Ma sœur, je vais chatouiller le cul de cet oiseau…

À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA HUIT CENT QUATRE-VINGT-DEUXIÈME NUIT

Elle dit :

… Le jeune garçon dit à la jeune fille, sa sœur : « Ma sœur, je vais chatouiller le cul de cet oiseau ! » Et la jeune fille, le cœur battant d’épouvante, s’écria d’une voix tremblante : « Ô ! de grâce, mon chéri, ne fais pas ça, ne fais pas ça ! Il nous lâchera, et nous tomberons ! » Il dit : « Pour ce qui est de chatouiller le cul de cet oiseau, j’en ai bien envie ! » Elle dit : « Nous mourrons ! » Il dit : « Il faut ! Et c’est comme ça ! » Et il fit cela même qu’il avait dit. Et l’oiseau chatouillé fit un soubresaut de travers, tant la chose lui fut désagréable, et lâcha ce qu’il tenait, à savoir le frère et la sœur.

Et ils tombèrent dans la mer. Et ils coulèrent jusqu’au fond de la mer, qui était excessivement profonde. Mais, comme ils savaient nager, ils purent remonter à la surface de l’eau, et gagner le rivage. Toutefois ils ne voyaient rien et ne distinguaient rien, tout comme s’ils étaient au milieu d’une nuit noire. Car le pays où ils se trouvaient était le pays des ténèbres. Et le jeune garçon, sans hésiter, chercha à tâtons des cailloux, et en frotta deux, l’un contre l’autre, si bien qu’ils projetèrent des étincelles. Et il ramassa du bois en grande quantité et en fit un tas énorme, auquel il mit le feu, au moyen des deux cailloux. Et lorsque tout le tas fut en feu, ils virent clair. Mais, au même moment, ils entendirent un effroyable mugissement, comme de mille voix réunies de buffles sauvages en une seule. Et, à la clarté du feu, ils virent s’avancer vers eux, terrible, une goule noire et gigantesque, qui criait avec sa gueule ouverte comme un four : « Quel est le téméraire qui fait de la lumière dans le pays que j’ai voué aux ténèbres ? »

Et de cela la sœur eut bien peur. Et elle dit, d’une voix éteinte, au garçon, son frère : « Ô fils de mon père et de ma mère, nous allons cette fois mourir certainement. Oh ! j’ai peur de cette goule-là ! » Et elle se blottit contre lui, prête à mourir, et déjà évanouie. Mais le garçon, sans perdre un instant contenance, se leva sur ses deux pieds, fit face à la goule, et prit une à une les grosses braises ardentes du bûcher, et se mit à les jeter tout droit dans la bouche large ouverte de la goule.

Et lorsque, de cette manière, il eut lancé la dernière grosse braise, l’effroyable goule éclata par le milieu. Et le soleil éclaira de nouveau ce pays voué aux ténèbres. Car c’était la goule qui, ayant tourné son gigantesque derrière contre le soleil, l’empêchait d’éclairer cette terre. Et voilà pour le derrière de la goule !

Mais pour ce qui est du roi de cette terre, voici ! Lorsque le roi, qui régnait sur le pays, eut vu reluire le soleil, après tant d’années passées dans les ténèbres noires, il comprit que la terrible goule était morte, et il sortit de son palais, suivi de ses gardes, pour se mettre à la recherche du vaillant qui avait délivré le pays de l’oppression et de l’obscurité. Et, en arrivant sur le rivage de la mer, il vit de loin le tas de bois qui fumait encore, et dirigea ses pas de ce côté-là. Et la sœur, en voyant s’avancer toute cette troupe armée avec le roi qui brillait à sa tête, fut prise d’une grande terreur, et dit à son frère : « Ô fils de mon père et de ma mère, fuyons ! Ah ! fuyons ! » Et il demanda : « Pourquoi fuirions-nous ? Et qui nous menace ? » Elle dit : « Par Allah sur toi ! allons-nous-en, avant que nous atteignent ces gens armés qui s’avancent vers nous ! » Mais il dit : « Que non ! » Et il ne bougea pas.

Et le roi arriva avec sa troupe près du tas fumant, et trouva la goule fracassée en mille morceaux. Et il vit, à côté d’elle, une toute petite sandale de jeune fille. Or, c’était une des sandales que la sœur avait laissé échapper de son petit pied, en courant se réfugier près de son frère, derrière un monticule, où il était allé se coucher pour prendre quelque repos. Et le roi dit à ses gens : « C’est certainement la sandale de celle qui a tué la goule, et nous a délivrés de l’obscurité ! Cherchez bien, et vous la trouverez. » Et la jeune fille entendit ces paroles, et s’enhardit à sortir de derrière le monticule et à s’approcher du roi. Et elle se jeta à ses pieds, en implorant la sauvegarde. Et le roi vit à son pied la sandale sœur de celle qu’il avait trouvée. Et il releva la jeune fille et l’embrassa et lui dit : « Ô jeune fille bénie, c’est bien toi qui as tué cette terrible goule ? » Elle répondit : « C’est mon frère, ô roi ! » Il demanda : « Et où est ce vaillant ? » Elle dit : « Personne ne lui fera de mal ? » Il dit : « Au contraire ! » Alors elle alla derrière le rocher, et prit par la main le garçon qui se laissa faire. Et elle le conduisit devant le roi, qui lui dit : « Ô chef des vaillants et leur couronne, je te donne ma fille unique en mariage, et je prends pour épouse cette jeune fille au petit pied, dont j’ai trouvé la sandale. » Et le garçon dit : « Il n’y a pas d’inconvénient ! » Et ils vécurent tous dans les délices, contents et prospérant.

Puis Schahrazade dit :

LE BRACELET DE CHEVILLE

Il est dit, entre ce qui est dit, qu’il y avait dans une ville trois jeunes sœurs, filles du même père mais non de la même mère, qui vivaient ensemble en filant le lin pour gagner leur vie. Et toutes trois étaient belles comme des lunes, mais la plus petite était la plus douce et la plus charmante et la plus adroite de ses mains, car, à elle seule, elle filait plus que ses deux sœurs réunies, et ce qu’elle filait était mieux fait, et sans défaut le plus souvent. Ce qui rendait jalouses ses deux sœurs, qui n’étaient pas de la même mère.

Or, un jour elle alla au souk et, avec l’argent qu’elle avait mis de côté grâce à la vente de son lin, elle s’acheta un petit pot en albâtre, qu’elle avait trouvé à son goût, afin de le mettre devant elle avec une fleur dedans, alors qu’elle filait le lin. Mais lorsqu’elle fut rentrée à la maison avec son petit pot à la main, ses deux sœurs se moquèrent d’elle et de son achat, la traitant de dépensière et d’extravagante. Et elle, bien émue et tout honteuse, ne sut que dire, et, pour se consoler, elle prit une rose et la mit dans le petit pot. Et elle s’assit devant son pot et devant sa rose, et se mit à filer son lin.

Or, le petit pot en albâtre qu’avait acheté la jeune fileuse était un pot magique. Et quand sa maîtresse voulait manger, il lui procurait des mets délicieux, et quand elle voulait s’habiller, il lui donnait des robes merveilleuses, et quand elle avait le moindre désir, il le satisfaisait. Mais la jeune fille, craignant de rendre encore plus jalouses ses sœurs, qui n’étaient pas de la même mère, se gardait bien de leur révéler les vertus de son pot d’albâtre. Et, devant elles, elle faisait semblant de vivre comme elles et de s’habiller comme elles, et même plus modestement. Mais quand ses sœurs étaient sorties, elle s’enfermait toute seule dans sa chambre, plaçait son petit pot d’albâtre devant elle, le caressait doucement et lui disait : « Ô mon petit pot ! ô mon petit pot, je veux aujourd’hui telle et telle chose ! » Et aussitôt le petit pot d’albâtre lui procurait tout ce qu’elle avait demandé, en fait de belles robes et de sucreries. Et, toute seule avec elle-même, la jeune fille s’habillait de robes de soie et d’or, s’ornait de bijoux, se mettait des bagues à tous les doigts, des bracelets aux poignets et aux chevilles, et mangeait de délicieuses sucreries. Après quoi le petit pot d’albâtre faisait tout disparaître. Et la jeune fille le reprenait, et allait filer son lin, en présence de ses sœurs, le petit pot devant elle avec sa rose. Et elle vécut de la sorte un certain espace de temps, pauvre devant ses sœurs jalouses, et riche devant elle-même.

Or, un jour d’entre les jours, le roi de la ville, à l’occasion de sa fête, donna de grandes réjouissances dans son palais, auxquelles furent invités tous les habitants. Et les trois jeunes filles furent également invitées. Et les deux sœurs aînées se parèrent de ce qu’elles avaient de mieux et dirent à leur petite sœur : « Toi, tu resteras ici pour garder la maison. »

Mais, dès qu’elles furent parties, la jeune fille alla dans sa chambre, et dit à son pot d’albâtre : « Ô mon petit pot, ce soir je veux de toi une robe en soie verte, une veste en soie rouge et un manteau en soie blanche, tout ce que tu as de plus riche et de plus charmant, et de belles bagues pour mes doigts, et des bracelets en turquoises pour mes poignets, et des bracelets en diamants pour mes chevilles. Et donne-moi aussi tout ce qu’il faut pour que je sois la plus belle au palais, ce soir. » Et elle eut tout ce qu’elle avait demandé. Et elle s’en para, et se rendit au palais du roi, et entra au harem, où des réjouissances à part étaient réservées aux femmes. Et elle fut comme la lune au milieu des étoiles. Et personne ne la reconnut, pas même ses sœurs, tant la splendeur de sa mise avait rehaussé sa beauté naturelle. Et toutes les femmes venaient s’extasier devant elle, et la regardaient avec des yeux mouillés. Et elle recevait leurs hommages comme une reine, avec douceur et gentillesse, si bien qu’elle conquit tous les cœurs, et qu’elle rendit amoureuse d’elle toutes les femmes.

Mais quand la fête fut proche de sa fin, la jeune fille, ne voulant pas que ses sœurs rentrassent avant elle à la maison, profita du moment où les chanteuses attiraient toute l’attention, pour se glisser hors du harem et sortir du palais. Mais dans sa hâte de fuir, elle laissa tomber, en courant, un des bracelets en diamants de ses chevilles dans l’auge à ras de terre qui servait d’abreuvoir aux chevaux du roi. Et elle ne s’aperçut pas de la perte de son bracelet de cheville, et rentra à la maison, où elle arriva avant ses sœurs.

Or, le lendemain…

À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA HUIT CENT QUATRE-VINGT-TROISIÈME NUIT

Elle dit :

Or, le lendemain, les palefreniers menèrent les chevaux du fils du roi boire à l’abreuvoir, mais aucun des chevaux du fils du roi ne voulut s’approcher de l’abreuvoir. Et, tous ensemble, ils reculèrent effrayés, les naseaux dilatés et soufflant avec violence. Car ils avaient vu quelque chose qui brillait et lançait des étincelles au fond de l’eau. Et les palefreniers les firent de nouveau s’approcher de l’eau, en sifflant avec insistance, mais sans arriver à les convaincre ; car ils tiraient sur leur corde, en se cabrant et en ruant. Alors les palefreniers visitèrent l’abreuvoir, et y découvrirent le bracelet en diamants qu’avait laissé tomber de sa cheville la jeune fille.

Lorsque le fils du roi, qui, selon son habitude, assistait aux soins qu’on donnait à ses chevaux et à leur pansage, eut examiné le bracelet en diamants que venaient de lui remettre les palefreniers, il s’émerveilla de la finesse de la cheville qu’il devait enserrer, et il pensa : « Par la vie de ma tête ! il n’y a point de cheville de femme assez fine pour être contenue dans un si petit bracelet. » Et il le tourna dans tous les sens, et trouva que les pierres en étaient si belles que la moindre d’entre elles valait toutes les gemmes qui ornaient le diadème du roi son père. Et il se dit : « Par Allah ! il faut que je prenne comme épouse la propriétaire d’une cheville si charmante et la maîtresse de ce bracelet. » Et il alla, à l’heure et à l’instant, réveiller le roi son père, et lui montra le bracelet, en lui disant : « Je veux prendre pour épouse la propriétaire d’une cheville si charmante et la maîtresse de ce bracelet. » Et le roi lui répondit : « Ô mon fils, il n’y a point d’inconvénient. Mais cette affaire regarde ta mère, et c’est à elle qu’il te faut t’adresser. Car, moi, je ne sais pas, et elle sait ! »

Et le fils du roi alla trouver sa mère et, lui ayant montré le bracelet et raconté l’affaire, lui dit : « C’est toi, ô mère, qui peux me marier avec la propriétaire d’une si charmante cheville, à laquelle mon cœur s’est attaché. Car mon père m’a dit que toi tu savais, et que lui ne savait pas ! » Et sa mère lui répondit : « J’écoute et j’obéis. » Et elle se leva sur ses deux pieds, et appela ses femmes, et sortit avec elles à la recherche de la maîtresse du bracelet.

Et elles parcoururent toutes les maisons de la ville, et entrèrent dans tous les harems, en essayant sur le pied de toutes les femmes et de toutes les jeunes filles le bracelet de cheville. Mais tous les pieds furent trouvés trop grands pour l’étroitesse de l’objet. Et, au bout de quinze jours de vaines recherches et d’essayages, elles arrivèrent à la maison des trois sœurs. Et la reine, avec ses propres mains, essaya le bracelet de diamants sur la cheville des trois jeunes filles, et elle poussa un grand cri de joie en constatant qu’il s’ajustait à merveille sur la cheville de la plus petite. Et la reine embrassa la jeune fille ; et les autres dames, suivantes de la reine, l’embrassèrent également. Et elles la prirent par la main, et la conduisirent au palais, où son mariage avec le fils du roi fut aussitôt décidé. Et l’on commença les cérémonies des noces, qui devaient durer quarante jours et quarante nuits.

Or, le dernier jour, après que la jeune fille eut été conduite au hammam, ses sœurs qu’elle avait fait venir auprès d’elle afin qu’elles partageassent sa joie et devinssent de grandes dames au palais, l’habillèrent et la coiffèrent. Et comme, confiante dans l’affection qu’elles lui montraient, elle leur avait révélé le secret et les vertus du petit pot d’albâtre, il ne leur fut pas difficile d’obtenir du pot magique toutes les robes, tous les atours et tous les bijoux qu’il fallait pour orner la nouvelle mariée comme jamais n’avait été ornée fille de roi ou de sultan. Et lorsqu’elles eurent fini de la coiffer, elles lui enfoncèrent dans ses beaux cheveux de grandes épingles de diamants en forme d’aigrette.

Or, la dernière épingle venait à peine d’être mise en place que la jeune mariée se métamorphosa soudain en tourterelle avec une huppe sur la tête. Et elle s’envola à tire-d’aile par la fenêtre du palais. Car les épingles que ses sœurs lui avaient enfoncées dans les cheveux étaient des épingles magiques, douées de ce pouvoir de transformer les jeunes filles en tourterelles. Et c’était la jalousie des deux sœurs qui leur avait fait demander ces épingles-là au petit pot en albâtre.

Et les deux sœurs, qui, à ce moment-là, se trouvaient seules avec leur cadette, se gardèrent bien de raconter la vérité au fils du roi. Et elles se contentèrent de lui dire que leur sœur était sortie un moment, et qu’elle n’était plus rentrée. Et le fils du roi, ne la voyant pas reparaître, fit faire des recherches dans toute la ville et tout le royaume. Mais les recherches n’aboutirent à rien. Et la disparition de la jeune fille le plongea dans la consomption et l’amertume. Et voilà pour le désolé fils du roi, le consumé d’amour !

Quant à la tourterelle, elle venait tous les matins et tous les soirs se poser sur la fenêtre de son jeune époux, et roucoulait d’une voix mélancolique, longtemps, longtemps. Et le fils du roi trouvait que son roucoulement répondait à sa propre tristesse ; et il l’aima d’un grand amour. Et, un jour, voyant qu’elle ne s’envolait pas à son approche, il tendit la main et l’attrapa. Et elle se mit à frétiller entre ses mains, et à se secouer, en continuant de roucouler tristement. Il se mit à la caresser délicatement, à lui lisser les plumes et à lui gratter la tête. Et voici qu’il sentit sous ses doigts, tandis qu’il lui grattait la tête, de petits objets durs comme des têtes d’épingle. Et il les retira délicatement, l’un après l’autre, de dessous la huppe. Et lorsqu’il eut retiré la dernière épingle, la tourterelle se secoua et redevint la jeune fille. Et ils vécurent tous deux dans les délices, contents et prospérant. Et les deux méchantes sœurs moururent de jalousie et d’une rentrée de sang. Et Allah accorda aux amants de nombreux enfants, aussi beaux que leurs parents.

Et Schahrazade, cette nuit-là, dit encore :

HISTOIRE DU BOUC AVEC LA FILLE DU ROI

Il est raconté, entre ce qu’il est raconté, qu’il y avait dans une ville de l’Inde un sultan qu’Allah, qui est généreux, avait rendu père de trois princesses belles comme des lunes, parfaites par n’importe quel endroit, et un délice pour l’œil du spectateur. Et le sultan, leur père, qui les aimait à l’extrême, voulut dès qu’elles furent pubères, leur trouver des époux qui fussent capables de les estimer à leur valeur et de faire leur bonheur. Et, dans ce but, il appela la reine, son épouse, et lui dit : « Voici que nos trois filles, les bien-aimées de leur père, ont atteint la nubilité, et quand l’arbre est à son printemps il faut que, sous peine de se dessécher, il porte des fleurs annonciatrices des beaux fruits. C’est pourquoi il nous faut trouver, pour nos filles, des époux qui les rendent heureuses. » Et la reine dit : « L’idée est excellente. » Et, après avoir délibéré entre eux sur les meilleurs moyens d’arriver à ce but, ils résolurent de faire annoncer par les crieurs publics, dans toute l’étendue du royaume, que les trois princesses étaient en âge de se marier, et que tous les fils d’émirs et de grands seigneurs, voire même de simples particuliers et d’hommes du commun, étaient requis de se présenter, à jour fixe, sous les fenêtres du palais. Car la reine avait dit à son époux : « Le bonheur dans le mariage ne dépend ni de la richesse ni de la naissance, mais du seul décret du Tout-Puissant. Il vaut donc mieux laisser le soin à la destinée de choisir elle-même les époux de nos filles. Et elles n’auront, quand le jour sera venu de choisir, qu’à jeter chacune son mouchoir par la fenêtre, sur la foule des prétendants. Et ceux sur qui tomberont les trois mouchoirs deviendront les époux de nos trois filles. » Et le sultan avait répondu : « L’idée est excellente. » Et il en fut ainsi.

Aussi, quand vint le jour fixé par les crieurs publics, et que le meidân qui s’étendait au pied du palais fut rempli par la foule des prétendants, la fenêtre s’ouvrit, et la fille aînée du roi, belle comme la lune, parut la première avec son mouchoir à la main. Et elle jeta le mouchoir en l’air. Et le vent l’emporta et le fit tomber sur la tête d’un jeune émir, brillant et beau.

Puis la seconde fille du roi parut à la fenêtre, belle comme la lune, et jeta son mouchoir, qui alla tomber sur la tête d’un jeune prince aussi beau et aussi charmant que le premier.

Et la troisième fille du sultan de l’Inde jeta son mouchoir sur la foule. Et le mouchoir tournoya un instant, s’immobilisa un instant, et tomba pour aller s’accrocher aux cornes d’un bouc, qui se tenait parmi les prétendants. Mais le sultan, bien qu’il eût solennellement promis sa fille à n’importe quel spectateur sur qui tomberait le mouchoir, considéra l’expérience comme non avenue, et la fit recommencer. Et la jeune princesse jeta de nouveau dans les airs son mouchoir qui, après s’être arrêté entre deux airs, au-dessus du meidân, tomba avec rapidité et en ligne droite sur les cornes du même bouc. Et le sultan, à la limite de la contrariété, tint pour non avenu ce second choix du sort, et fit recommencer l’épreuve à sa fille. Et le mouchoir, pour la troisième fois, voltigea quelque temps dans les airs, et alla se poser droit sur la tête cornue du bouc…

À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA HUIT CENT QUATRE-VINGT-QUATRIÈME NUIT

Elle dit :

… Et le mouchoir, pour la troisième fois, voltigea quelque temps dans les airs, et alla se poser droit sur la tête cornue du bouc.

À cette vue, le dépit du sultan, père de la jeune fille, fut à ses limites extrêmes, et il s’écria : « Non, par Allah ! je préfère la voir vieillir vierge dans mon palais que de la voir devenir l’épouse d’un bouc immonde ! » Mais, à ces paroles de son père, la jeune fille se prit à pleurer ; et les larmes coulaient nombreuses sur ses joues : et elle finit par dire, entre deux sanglots : « Puisque telle est ma destinée, ô père, pourquoi veux-tu l’empêcher de courir ? Pourquoi t’interposer entre moi et ma chance ? Ne sais-tu que chaque créature porte sa destinée attachée à son cou ? Et si la mienne est attachée à ce bouc, pourquoi m’empêcher de devenir son épouse ? » Et, de leur côté, ses deux sœurs, qui étaient en secret fort jalouses d’elle parce qu’elle était la plus jeune et la plus jolie, unirent leurs protestations aux siennes, parce que la réussite de son mariage avec le bouc les vengeait au-delà de leurs souhaits. Et, à elles trois, elles firent tant et tant, que le sultan, leur père, finit par donner son consentement à un mariage si étrange et si extraordinaire.

Et aussitôt l’ordre fut donné pour que les noces des trois princesses fussent faites avec toute la pompe désirable et selon le cérémonial d’usage. Et toute la ville fut illuminée et pavoisée, pendant quarante jours et quarante nuits, durant lesquels furent donnés de grandes réjouissances et de beaux festins, avec danses, chants et jeux d’instruments. Et la joie ne cessa de régner dans tous les cœurs, et elle eût été complète si chacun des invités n’eût été quelque peu préoccupé des résultats d’une telle union, entre une princesse vierge et un bouc, dont l’apparence était celle d’un bouc terrible entre tous les boucs. Et, pendant ces jours préparatoires de la nuit nuptiale, le sultan et son épouse, ainsi que les femmes des vizirs et des dignitaires fatiguèrent leur langue à vouloir dissuader la jeune fille de la consommation de son mariage avec l’animal à odeur répugnante, à œil allumé et à outil effrayant. Mais à tous et à toutes, elle répondait chaque fois par ces mots : « Chacun porte sa destinée attachée à son cou, et si la mienne est d’être l’épouse du bouc, nul ne saurait s’y opposer. »

Or, quand vint la nuit de la consommation, on conduisit la princesse, avec ses sœurs, au hammam. Après quoi elles furent parées, ornées et coiffées. Et chacune d’elles fut conduite à la chambre nuptiale qui lui était réservée. Et on introduisit auprès de chaque princesse l’époux qui lui avait été écrit par la destinée. Et il arriva ce qui arriva, pour les deux sœurs aînées !

Mais, pour ce qui est de la petite princesse et de son mari le bouc, voici ! Dès que le bouc eut été introduit dans la chambre de la jeune fille, et que la porte eut été fermée sur eux deux, le bouc embrassa la terre entre les mains de son épouse, et, se secouant soudain, il rejeta sa peau de bouc et se changea en un adolescent beau comme l’ange Harout. Et il s’approcha de la jeune fille, et la baisa entre les deux yeux, puis sur le menton, puis sur le cou, puis un peu partout, et lui dit : « Ô vie des âmes, ne cherche point à savoir qui je suis ! Qu’il te suffise de savoir que je suis plus puissant et plus riche que le sultan ton père et les deux fils de l’oncle, qui sont les époux de tes sœurs. Il y a longtemps que ton amour était dans mon cœur, et je n’ai pu que maintenant arriver jusqu’à toi. Et si tu me trouves à ta convenance, et que tu veuilles me garder, tu n’as qu’à me faire une promesse ! » Et la jeune fille, qui trouvait le bel adolescent à sa convenance tout à fait et à son goût absolument, répondit : « Et quelle est la promesse qu’il faut que je fasse ? Dis-la, et je m’exécuterai, quelque difficile qu’elle puisse être, pour l’amour de tes yeux ! » Il dit : « La chose est aisée, ya setti. Je te demande de me promettre simplement de ne jamais révéler à personne le pouvoir que je possède de me changer à ma guise. Car si jamais quelqu’un se doutait seulement que je suis tantôt bouc et tantôt être humain, à l’instant je disparaîtrais, et il te serait difficile de retrouver mes traces. » Et la jeune fille lui promit la chose, en toute certitude, et ajouta : « Je préfère mourir que de perdre en toi un si bel époux ! »

Alors, n’ayant plus de motifs plausibles de se tenir en suspicion, ils se laissèrent aller à leur penchant naturel. Et ils s’aimèrent d’un grand amour, et passèrent, cette nuit-là, une nuit de bénédiction, lèvres sur lèvres et jambes sur jambes, dans les délices pures et les échanges charmants. Et ils ne cessèrent leurs ébats et leurs travaux qu’avec la naissance du matin. Et l’adolescent se leva alors d’entre les blancheurs de la jeune fille, et reprit sa forme première de bouc barbu, avec cornes, sabots fourchus, marchandises énormes et tout ce qui s’ensuit. Et de tout ce qui avait eu lieu, il ne resta rien, sinon quelques taches de sang sur la serviette de l’honneur.

Or, le matin quand la mère de la princesse fut entrée, selon l’usage, pour demander des nouvelles de sa fille et examiner avec son propre œil la serviette de l’honneur, elle fut à la limite de la stupeur en constatant que l’honneur de la jeune fille était apparent sur la serviette, et que la chose accomplie était péremptoire. Et elle vit que sa fille était fraîche et heureuse, et qu’à ses pieds, sur le tapis, le bouc était assis et ruminait sagement. Et, à cette vue, elle courut chercher le sultan, son époux, père de la princesse, qui vit ce qu’il vit, et ne fut pas moins stupéfait qu’elle-même. Et il dit à sa fille : « Ô ma fille, est-ce vrai cela ? » Elle répondit : « C’est vrai, mon père ! » Il demanda : « Et tu n’es pas morte de honte et de douleur ? » Elle répondit : « Par Allah ! pourquoi serais-je morte, alors que mon époux a été si empressé et si charmant ? » Et la mère de la princesse demanda : « Alors tu ne te plains pas ? » Elle dit : « Pas du tout ! » Alors le sultan dit : « Puisqu’elle ne se plaint pas de son époux, c’est qu’elle est heureuse avec lui. Et c’est là tout ce que nous pouvons souhaiter pour notre fille ! » Et ils la laissèrent vivre en paix avec le bouc, son époux.

Or, au bout d’un certain temps, le roi donna, à l’occasion de sa fête, un grand tournoi sur la place du meidân, au-dessous des fenêtres du palais. Et il convia à ce tournoi tous les dignitaires de son palais, ainsi que les deux époux de ses filles. Quant au bouc, le sultan ne l’invita pas, pour ne point s’exposer à la risée des spectateurs. Et le tournoi commença. Et les cavaliers, sur leurs coursiers dévorateurs de l’air, joutèrent à grands cris, en lançant leurs djérids. Et ceux qui se distinguèrent entre tous furent les deux époux des princesses. Et déjà la foule des spectateurs les acclamait à l’envi, quand entra dans le meidân un superbe cavalier, dont la seule allure faisait déjà plier les fronts des guerriers. Et il provoqua à la joute, l’un après l’autre, les deux émirs vainqueurs, et, du premier coup de son djérid, les désarçonna. Et il fut acclamé par la foule, comme le maître de la journée. Aussi, quand le jeune cavalier passa sous les fenêtres du palais, en saluant le roi avec son djérid, comme le veut l’usage, les deux princesses lui jetèrent des regards chargés de haine. Mais la plus jeune, ayant reconnu en lui son propre époux, n’en fit rien paraître sur son visage, pour ne point trahir son secret ; mais elle prit une rose dans ses cheveux, et la lui jeta. Et le roi et la reine et ses sœurs virent cela, et en furent extrêmement formalisés.

Et le second jour, la joute eut encore lieu au meidân. Et de nouveau le bel adolescent inconnu fut le maître de la journée. Et, comme il passait sous les fenêtres du palais, la plus jeune des princesses lui jeta ostensiblement un jasmin, qu’elle avait pris dans ses cheveux. Et le roi et la reine et les deux sœurs virent cela et en furent extrêmement suffoqués. Et le roi dit en lui-même : « Voilà que maintenant cette fille éhontée déclare publiquement ses sentiments à un étranger, ne se contentant pas de nous avoir fait voir le monde en noir en épousant le bouc de perdition ! » Et la reine lui jeta des regards de travers. Et ses deux sœurs se secouèrent les vêtements d’horreur, en la regardant.

Et le troisième jour, quand le vainqueur de la dernière joute, qui était le même beau cavalier, eut passé sous les fenêtres du palais, la jeune princesse, épouse du bouc, prit à ses cheveux, pour la lui jeter, une fleur de tamarinier. Car elle n’avait pu se retenir, en voyant son époux si splendide. À cette vue, la colère du sultan et l’indignation de la sultane et la fureur des deux sœurs éclatèrent avec violence. Et les yeux du sultan devinrent rouges, et ses oreilles tremblèrent et ses narines frémirent. Et il prit sa fille par les cheveux et voulut la tuer et faire disparaître ses traces. Et il lui cria : « Ah ! maudite dévergondée, tu ne t’es pas seulement contentée de faire entrer un bouc dans ma lignée, mais voici maintenant que tu provoques publiquement les étrangers, et que tu attires sur toi leurs désirs. Meurs donc, et délivre-nous de ton ignominie ! » Et il se disposa à lui fracasser la tête contre les dalles de marbre. Et la pauvre princesse, saisie de frayeur en voyant la mort devant ses yeux, ne put s’empêcher, tant l’âme est chose précieuse et chère, de s’écrier : « Je vais dire la vérité ! Épargnez-moi, je vais dire la vérité ! » Et, sans prendre haleine, elle raconta à son père, à sa mère et à ses sœurs, ce qui lui était arrivé avec le bouc, et qui était le bouc, et comment le bouc était tantôt bouc et tantôt être humain. Et elle leur dit que c’était son propre époux, le beau cavalier vainqueur des joutes.

Et le sultan, et l’épouse du sultan et les deux filles du sultan, sœurs de la jeune princesse, furent prodigieusement étonnés et s’émerveillèrent de sa destinée. Et voilà pour eux !

Mais pour ce qui est du bouc, il disparut. Et il n’y eut plus ni bouc, ni bel adolescent, ni odeur de bouc, ni vestige d’adolescent. Et la jeune princesse, l’ayant attendu en vain plusieurs jours et plusieurs nuits, comprit qu’il ne reparaîtrait plus ; et elle devint triste, douloureuse, sanglotante et sans espoir…

À ce moment de sa narration. Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA HUIT CENT QUATRE-VINGT-CINQUIÈME NUIT

Elle dit :

… Mais pour ce qui est du bouc, il disparut. Et il n’y eut plus ni bouc, ni bel adolescent, ni odeur de bouc, ni vestige d’adolescent. Et la jeune princesse, l’ayant attendu en vain plusieurs jours et plusieurs nuits, comprit qu’il ne reparaîtrait plus, et elle devint triste, douloureuse, sanglotante et sans espoir.

Et elle vécut de la sorte pendant un certain espace de temps, dans les larmes continuelles et la consomption, refusant toute consolation et tout délassement. Et elle répondait à tous ceux qui essayaient de lui faire oublier son malheur : « C’est inutile, je suis la plus infortunée d’entre les créatures, et je mourrai certainement. » Mais, avant que de mourir, elle voulut savoir par elle-même s’il existait, sur toute l’étendue de la terre d’Allah, une femme aussi abandonnée du sort qu’elle l’était elle-même, et aussi malheureuse. Et elle résolut d’abord de voyager et d’interroger toutes les femmes des villes où elle passerait. Puis elle abandonna cette première idée, pour faire construire à grands frais un hammam splendide qui n’avait pas son pareil dans tout le royaume de l’Inde. Et elle fit annoncer par les crieurs publics, dans tout l’empire, que l’entrée du hammam serait gratuite pour toutes les femmes qui voudraient venir s’y baigner, mais à condition que chaque bénéficiaire racontât à la fille du roi, pour la distraire, le plus grand malheur ou la plus grande tristesse qui avait affligé sa vie. Quant à celles qui n’avaient rien de semblable à lui raconter, elles n’avaient point la permission d’entrer au hammam.

Aussi ne tardèrent pas à affluer au hammam de la princesse toutes les affligées du royaume, toutes les abandonnées du sort, les malheureuses de toutes les couleurs, les misérables de toutes les espèces, celles qui étaient veuves et celles qui étaient divorcées, et toutes celles qui avaient été blessées, d’une manière ou d’une autre, par les vicissitudes du temps ou les trahisons de la vie. Et chacune d’elles, avant son bain, racontait à la fille du roi ce qu’elle avait éprouvé de plus attristant dans sa vie. Il y en eut qui racontèrent le nombre de coups dont les gratifiait leur époux, et il y en eut qui versèrent des larmes en faisant le récit de leur veuvage, tandis que d’autres disaient leur amertume de voir leur époux leur préférer quelque rivale affreuse et vieille ou quelque négresse à lèvres de chameau ; et il y en eut même qui trouvèrent des paroles émouvantes pour faire le récit de la mort d’un fils unique ou d’un mari très aimé. Et une année s’écoula de la sorte dans le hammam au milieu des histoires noires et des lamentations. Mais la princesse ne trouva pas une femme, parmi les milliers qu’elle avait vues, dont le malheur pût être comparé au sien en intensité et en profondeur. Et, de plus en plus, elle s’enfonça dans la tristesse et le désespoir.

Et voici qu’un jour entra dans le hammam une pauvre vieille, déjà tremblante sous le souffle de la mort, qui s’appuyait sur un bâton pour marcher. Et elle s’approcha de la fille du roi, et lui baisa la main, et lui dit : « Pour moi, ya setti, mes malheurs sont plus nombreux que le nombre de mes années, et ma langue se dessécherait avant que j’aie fini de te les raconter. C’est pourquoi je ne te dirai que le dernier malheur qui me soit arrivé, et qui est d’ailleurs le plus grand de tous, parce qu’il est le seul dont je n’ai compris ni le sens ni le motif. Et ce malheur m’est arrivé précisément hier, dans la journée. Et si je suis si tremblante devant toi, ya setti, c’est d’avoir vu ce que j’ai vu ! Or, voici : « Sache, ya setti, que pour tout bien je ne possède que cette seule chemise en cotonnade bleue que tu vois sur moi. Et, comme elle avait besoin d’être lavée, afin qu’il me fût possible de me présenter d’une façon convenable au hammam de ta générosité, je me décidai à aller au bord de la rivière, en un endroit solitaire où il me fût loisible de me dévêtir, sans être aperçue, et de laver ma chemise.

« Et la chose se passa sans encombre, et déjà j’avais lavé ma chemise et l’avais étendue sur les galets au soleil, quand je vis s’avancer de mon côté une mule sans muletier, qui était chargée de deux outres pleines d’eau. Et moi, croyant que le muletier allait bientôt paraître, je me hâtai de remettre ma chemise qui n’était qu’à moitié sèche, et laissai passer la mule. Mais comme je ne voyais ni muletier ni ombre de muletier, je fus dans une grande perplexité en pensant à cette mule sans maître, qui marchait en dodelinant de la tête sur le rivage, sûre de sa route et de sa direction. Et, poussée par la curiosité, je me levai sur mes deux pieds et la suivis de loin. Et elle arriva bientôt devant un monticule, non loin du bord de l’eau, et s’arrêta en frappant la terre de son sabot. Et, par trois fois, elle frappa ainsi la terre avec le sabot de sa jambe droite. Et, au troisième coup, le monticule s’entrouvrit et la mule descendit par une pente douce dans son intérieur. Et moi, malgré ma surprise extrême, je ne pus empêcher mon âme de suivre cette mule. Et j’entrai derrière elle dans le souterrain.

« Et je ne tardai pas à arriver de la sorte dans une grande cuisine qui devait être, sans aucun doute, la cuisine de quelque palais de dessous terre. Et je vis les belles marmites rouges qui étaient rangées en bon ordre sur les poêles, et qui chantaient en répandant un fumet de premier ordre, qui dilata les éventails de mon cœur et revivifia les membranes de mes narines.

« Et un grand appétit creusa mon intérieur, et mon âme désira ardemment goûter à cette cuisine excellente. Et je ne pus résister aux sollicitations de mon âme. Et, comme je ne voyais ni cuisinier, ni aide-cuisinier, ni personne à qui demander quelque chose pour Allah, je m’approchai de la marmite qui répandait la plus exquise odeur, et j’en soulevai le couvercle. Et un grand nuage odorant m’enveloppa, et une voix me cria soudain du fond de la marmite : « Hé là ! hé là ! c’est pour notre maîtresse cela ! Ne touche pas, ou tu mourras ! » Et moi, saisie d’épouvante, je laissai retomber le couvercle sur la marmite, et m’échappai de la cuisine. J’arrivai dans une seconde salle, un peu plus petite, où sur des plateaux étaient rangées des pâtisseries de qualité, et des galettes qui sentaient bon, et un tas d’autres choses de premier ordre, bonnes à manger. Et moi, ne pouvant résister aux sollicitations de mon âme, je tendis la main vers un des plateaux, et pris une galette encore moite de tiédeur. Et voici que je reçus une tape sur la main, qui me fit lâcher la galette ; et une voix sortit du milieu du plateau, qui me cria : « Hé là ! hé là ! c’est pour notre maîtresse cela ! Ne touche pas, ou tu mourras ! » Et ma frayeur arriva à ses limites extrêmes, et je courus droit devant moi, tremblant sur mes vieilles jambes qui se dérobaient sous moi. Et je me vis soudain, ayant traversé des galeries et des galeries, dans une grande salle creusée en voûte, dont la beauté et la richesse n’avaient rien à envier aux palais des rois, au contraire ! Et, au milieu de cette salle, était un grand bassin d’eau vive. Et autour de ce bassin, il y avait quarante trônes, dont un était plus-haut et plus splendide que les autres.

« Et je ne vis personne dans cette salle, qui n’était habitée que par la fraîcheur et l’harmonie. Et j’étais là depuis quelque temps à admirer toute cette beauté, quand, au milieu du silence, mes oreilles furent frappées par un bruit semblable à celui que font les sabots des chèvres marchant en troupeau sur les pierres. Et, ne sachant quelle pouvait bien être l’affaire, je me hâtai de me blottir sous un divan qui était contre le mur, de façon à pouvoir regarder sans être vue. Et le bruit des sabots heurtant le sol se rapprocha de la salle, et je vis bientôt entrer quarante boucs à longue barbe. Et le dernier était monté sur l’avant-dernier. Et ils allèrent tous se placer en bon ordre, chacun devant un trône, autour du bassin. Et celui qui chevauchait son compagnon, descendit du dos de son porteur, et alla se placer devant le trône principal. Puis tous les autres boucs s’inclinèrent devant lui, la tête sur le sol, et restèrent ainsi un moment sans bouger. Puis ils se relevèrent tous ensemble, et, en même temps que leur chef, ils se secouèrent par trois fois. Et, au même instant, leurs peaux de boucs tombèrent. Et je vis quarante adolescents comme des lunes, dont le plus beau était le chef. Et ils descendirent dans le bassin, leur chef en tête, et se baignèrent dans l’eau. Et ils en sortirent avec des corps comme le jasmin, qui bénissaient leur Créateur. Et ils allèrent s’asseoir sur leurs trônes, tout nus avec leur beauté.

« Et, comme je considérais l’adolescent assis sur le grand trône, et que je m’émerveillais en mon cœur à sa vue, je vis soudain de grosses larmes qui dégouttelaient de ses yeux. Et des larmes tombaient également des yeux des autres adolescents, mais en moins grand nombre. Et tous se mirent à soupirer, disant : « Ô notre maîtresse ! ô notre maîtresse ! » Et l’adolescent, leur chef, soupirait : « Ô souveraine de la grâce et de la beauté ! » Puis j’entendis des gémissements sortir de terre, descendre de la voûte, partir des murs, des portes et de tous les meubles, répétant avec l’accent du regret et de la douleur, ces mêmes mots : « Ô notre maîtresse ! ô souveraine de la grâce et de la beauté ! »

« Et lorsqu’ils eurent pleuré et soupiré et gémi pendant une heure de temps, l’adolescent se leva et dit : « Quand vas-tu venir ! Moi je ne puis sortir ! Ô ma souveraine, quand vas-tu venir, puisque je ne puis sortir ? » Et il descendit de son trône, et rentra dans sa peau de bouc. Et tous également descendirent de leurs trônes, et rentrèrent dans leurs peaux de boucs. Et ils s’en allèrent comme ils étaient venus. Et moi, quand je n’entendis plus sur le sol le bruit de leurs sabots, je me levai de ma cachette, et m’en allai également comme j’étais venue. Et je ne pus respirer à mon aise, qu’en me voyant hors du souterrain.

« Et telle est, ô princesse, mon histoire. Or, c’est là le plus grand malheur de ma vie. Car non seulement je n’ai pu satisfaire mon désir sur les marmites et les plateaux, mais je n’ai rien compris à tout ce que j’ai vu de prodigieux dans ce souterrain. Et c’est là précisément le plus grand malheur de ma vie ! »

Lorsque la vieille eut terminé de la sorte son récit, la fille du roi, qui l’avait écoutée avec un cœur battant, ne douta point que le bouc qui chevauchait son compagnon, et qui était le plus bel adolescent, ne fût son bien-aimé, et elle faillit mourir d’émotion. Et quand elle put enfin parler, elle dit à la vieille : « Ô ma mère, Allah le Miséricordieux ne t’a conduite ici que pour que ta vieillesse soit heureuse par mon entremise. Car désormais tu seras comme ma mère, et tout ce que possède ma main sera sous ta main. Mais, de grâce ! si tu as quelque gratitude pour les bienfaits d’Allah sur ta tête, lève-toi à l’heure et à l’instant, et conduis-moi à l’endroit où tu as vu entrer la mule avec les outres. Et je ne te demande pas de venir avec moi, mais de m’indiquer l’endroit ! » Et la vieille répondit par l’ouïe et l’obéissance. Et, lorsque la lune se leva sur la terrasse du hammam, elles sortirent toutes deux et allèrent au bord de la rivière. Et elles virent bientôt la mule qui s’en venait de leur côté, chargée de ses deux outres pleines d’eau. Et elles la suivirent de loin, et la virent qui frappait du sabot le sol au pied du monticule, et qui s’engageait dans le souterrain ouvert devant elle. Et la fille du roi dit à la vieille : « Toi, attends-moi ici. » Mais la vieille ne voulut point la laisser entrer seule, et la suivit malgré l’émotion.

Et elles entrèrent dans le souterrain et arrivèrent dans la cuisine. Et de toutes les belles marmites rouges, rangées en bon ordre sur les poêles, et qui chantaient avec harmonie, se dégageaient des fumets de tout premier ordre qui dilataient les éventails du cœur, revivifiaient les membranes des narines et dissipaient les soucis des âmes en peine. Et les couvercles des marmites se levaient d’eux-mêmes sur leur passage, et des voix en sortaient joyeuses qui disaient : « La bienvenue à notre maîtresse, la bienvenue ! » Et, dans la seconde salle, les plateaux étaient rangés qui contenaient les excellentes pâtisseries, et les galettes soufflées, et les choses si bonnes et si tendres qui satisfaisaient la vue du spectateur. Et de tous les plateaux, et du fond des huches qui contenaient le pain frais, des voix joyeuses s’exclamaient sur leur passage : « La bienvenue ! la bienvenue ! » Et l’air même, autour d’elles, semblait agité de frémissements de bonheur et résonnait d’exclamations de joie.

Et la vieille, voyant et entendant tout cela, dit à la fille du roi, en lui montrant l’entrée des galeries qui conduisaient à la salle voûtée : « Ô ma maîtresse, c’est par là qu’il te faut entrer. Pour moi, je t’attendrai ici, car la place des servantes est à la cuisine, et non dans les salles du trône ! » Et la princesse pénétra seule, à travers les galeries, dans la grande salle que lui avait décrite la vieille, tandis que sur son passage les voix heureuses faisaient entendre des concerts de bienvenue…

À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA HUIT CENT QUATRE-VINGT-SIXIÈME NUIT

Elle dit :

… Et la princesse pénétra seule, à travers les galeries, dans la grande salle que lui avait décrite la vieille, tandis que sur son passage les voix heureuses faisaient entendre des concerts de bienvenue. Et, loin de se cacher sous le divan comme avait fait la vieille, elle alla s’asseoir sur le grand trône, qui s’élevait à la place d’honneur, au bord du bassin. Et, pour toute précaution, elle ramena son petit voile sur son visage.

Or, elle était à peine installée de la sorte, comme une reine sur son trône, qu’un bruit très doux se fit entendre, non point de sabots heurtant le sol, mais un pas léger qui courait, annonciateur de son propriétaire. Et, comme un diamant, entra l’adolescent. Et il arriva ce qui arriva.

Et dans le cœur des deux amoureux la joie succéda aux tourments. Et ils s’unirent comme l’amant s’unit à son amante, tandis que de la voûte et des murs et de tous les coins de l’appartement se faisait entendre l’harmonie des chants, et que s’élevaient les voix des servants en l’honneur de la fille du sultan.

Et, après un certain temps passé là par les amants dans les délices et les plaisirs charmants, ils s’en retournèrent au palais du sultan, où leur arrivée fut accueillie avec enchantement, aussi bien par leurs parents que par les petits et les grands, au milieu des réjouissances et des chants, et du pavoisement de toute la ville par habitants. Et dès lors, ils vécurent contents et prospérant. Mais Allah est le plus grand !

Et Schahrazade, ne se sentant pas fatiguée cette nuit-là, dit encore :

LE FILS DU ROI ET LA GROSSE TORTUE

On raconte entre ce qu’on raconte que, dans l’antiquité du temps et le passé de l’âge et du moment, il y avait un puissant sultan à qui le Rétributeur avait accordé trois enfants. Et ces trois enfants, qui étaient des mâles indomptables et d’héroïques guerriers, s’appelaient : le plus grand, Schater-Ali ; le second, Schater-Hôssein, et le plus petit, Schater-Môhammad. Et ce petit était de beaucoup le plus beau, le plus vaillant et le plus généreux d’entre les trois frères. Et leur père les aimait d’un égal amour, tellement qu’il avait résolu de leur laisser à chacun, après sa mort, une part égale de ses biens et de son royaume. Car il était juste et loyal. Et il ne voulait point avantager l’un au détriment des autres ni frustrer l’un au bénéfice des autres.

Et quand ils furent en âge de se marier, le roi, leur père, devint perplexe et hésitant, et, pour prendre conseil, il appela son vizir, un homme sage, intègre et plein de prudence, et lui dit : « Ô mon vizir, je désire beaucoup trouver des épouses à mes trois fils qui sont d’âge à se marier, et je t’ai appelé pour avoir ton avis ce sujet. » Et le vizir réfléchit pendant une heure de temps, puis releva la tête et répondit : « Ô roi du temps, c’est là une affaire bien délicate ! » Puis il ajouta : « La chance et la malchance sont dans l’invisible ; et nul ne saurait forcer les décrets de la destinée. C’est pourquoi mon idée est que les trois fils de notre maître le roi laissent à leur destinée le choix de leurs épouses. Et, pour cela, ce que les trois princes ont de mieux à faire, c’est de monter sur la terrasse du palais, avec leur arc et leurs flèches. Et là on leur bandera les yeux, et on les fera tourner sur eux-mêmes plusieurs fois. Après quoi, chacun d’eux tirera une flèche dans la direction où il se trouvera arrêté. Et les maisons sur lesquelles tomberont les flèches seront visitées ; et notre maître le sultan appellera le propriétaire de chacune de ces maisons et lui demandera sa fille en mariage pour le prince propriétaire de la flèche, vu que la jeune fille aura été écrite de la sorte sur sa chance par la destinée. »

Lorsque le sultan eut entendu ces paroles de son vizir, il lui dit : « Ô mon vizir ton conseil est un excellent conseil, et ton avis est agréé. » Et il fit aussitôt appeler ses trois fils, qui revenaient de la chasse, leur fit part de l’arrangement décidé à leur sujet entre lui et le vizir, et monta avec eux sur la terrasse du palais, suivi de ses vizirs et de tous ses dignitaires. Et les trois princes qui étaient montés sur la terrasse, portant leur arc et leur carquois, choisirent chacun une flèche et tendirent leur arc. Et on leur banda les yeux.

Et, le premier, le fils aîné du roi, après qu’on l’eut fait tourner sur lui-même, pointa sa flèche dans la direction où il se trouvait tourné. Et la flèche, lancée par la corde violemment débandée, s’envola dans les airs et alla tomber sur la demeure d’un grand seigneur.

Et, à son tour, le second fils du roi lança sa flèche, qui alla tomber sur la terrasse du chef principal des troupes du royaume.

Et le troisième fils du roi, qui était le prince Schater-Môhammad, lança sa flèche dans la direction où il se trouvait tourné. Et la flèche alla tomber sur une maison dont on ne connaissait pas le propriétaire.

Et l’on alla visiter les trois maisons en question. Et il se trouva que la fille du grand seigneur et la fille du chef de l’armée étaient deux adolescentes belles comme des lunes. Leurs parents furent à la limite de l’épanouissement de les marier aux deux fils du roi. Mais quand on alla visiter la troisième maison, qui était celle où était tombée la flèche de Schater-Môhammad, on s’aperçut qu’elle n’était habitée que par une grosse tortue solitaire.

Et le sultan, père de Schater-Môhammad, et les vizirs et les émirs et les chambellans virent la grosse tortue, qui vivait toute seule dans cette maison, et s’en étonnèrent prodigieusement. Mais comme il n’y avait pas à songer un instant à la donner comme épouse au prince Schater-Môhammad, le sultan décida qu’il fallait recommencer l’expérience. Et, en conséquence, le jeune prince remonta sur la terrasse, portant sur son épaule son arc et son carquois, et, devant toute l’assistance, il lança une seconde flèche sur sa chance. Et la flèche, conduite par la destinée, alla tomber précisément sur la maison habitée par la grosse tortue solitaire.

À cette vue, le sultan fut extrêmement contrarié, et dit au prince : « Par Allah ! ô fils, ta main aujourd’hui n’a point sur elle la bénédiction. Prie sur le Prophète ! » Et le jeune prince répondit : « Que le salut et les bénédictions et toutes les grâces soient sur Lui, sur Ses compagnons et sur Ses fidèles ! » Et le sultan reprit : « Invoque le nom d’Allah, et lance ta flèche pour une troisième expérience ! » Et le jeune prince dit : « Au nom d’Allah le Clément sans bornes, le Miséricordieux ! » Et, bandant son arc, il lança, pour la troisième fois, la flèche, qui alla, dirigée par la destinée, tomber encore une fois sur la maison où vivait, en solitaire, la grosse tortue.

Lorsque le sultan vit, à n’en plus douter, que l’épreuve était si nette et si péremptoire en faveur de la grosse tortue, il décida que son jeune fils, le prince Schater-Môhammad, resterait célibataire. Et il lui dit : « Ô mon fils, comme cette tortue n’est ni de notre race, ni de notre espèce, ni de notre religion, il vaut mieux que tu ne te maries pas du tout, jusqu’à ce qu’Allah nous rende Ses grâces ! » Mais Schater-Môhammad se récria en disant : « Par les mérites du Prophète – sur Lui la prière et la paix ! – le temps de mon célibat est passé ; et puisque la grosse tortue m’a été écrite par la destinée, je consens à me marier avec elle. » Et le sultan, à la limite de l’étonnement, répondit : « Certes, Ô mon fils, la tortue t’a été écrite par la destinée ; mais depuis quand les fils d’Adam prennent-ils les tortues pour épouses ? C’est là une chose prodigieuse ! » Mais le prince répondit : « C’est cette tortue-là que je veux comme épouse, et non pas une autre ! » Et le sultan, qui aimait son fils, ne voulut point le contrarier ni lui faire de peine, et, revenant sur sa décision, il donna son consentement à cet étrange mariage.

Et de grandes fêtes et de grandes réjouissances et de grands festins, avec danses, chants et jeux d’instruments, furent donnés en l’honneur des noces des princes Schater-Ali et Schater-Hôssein, les deux fils aînés du sultan. Et quand les quarante jours et quarante nuits que durèrent les fêtes pour chaque noce furent écoulés, les deux princes entrèrent chez leurs épouses, pour la nuit nuptiale, et consommèrent leur mariage en toute félicité et vaillance.

Mais quand ce fut le tour des noces du jeune prince Schater-Môhammad avec son épouse la grosse tortue solitaire, les deux frères aînés et les deux épouses des deux frères, et les parents, et toutes les femmes des émirs et des dignitaires refusèrent leur présence aux cérémonies, et n’épargnèrent rien pour rendre ces fêtes attristantes et moroses. Aussi le jeune prince fut-il humilié en son âme, et subit-il toutes sortes d’avanies tant par les regards que par les sourires et par les dos tournés. Mais quant à ce qui se passa lors de la nuit nuptiale, lorsque le prince fut entré chez son épouse, nul ne peut le savoir. Car tout se passa sous le voile que seuls les yeux d’Allah peuvent pénétrer. Et il en fut de même pour la nuit suivante et, d’ailleurs, pour les autres nuits. Et chacun s’étonnait qu’une pareille union pût avoir lieu ! Et nul ne comprenait comment un fils d’Adam pouvait cohabiter avec une tortue, fût-elle grosse comme une jarre-réservoir. Et voilà pour les noces du prince Schater-Môhammad avec son épouse la tortue !

Mais pour ce qui est du sultan, les années, les préoccupations du règne et les émotions de toutes sortes, sans compter le chagrin que lui avait causé le mariage de son plus jeune fils, voûtèrent son dos et amincirent ses os. Et il maigrit, et jaunit, et perdit l’appétit. Et sa vue baissa avec ses forces et il devint presque complètement aveugle.

Lorsque ses trois fils, qui aimaient leur père comme il les aimait, virent l’état où il se trouvait, ils résolurent de ne plus laisser le soin de sa santé aux femmes du harem, qui étaient des ignorantes et des superstitieuses ; et ils se concertèrent sur les meilleurs moyens à employer pour rendre les forces à leur père avec la santé. Et ils vinrent le trouver et, après lui avoir baisé la main, ils lui dirent : « Ô notre père, voici que ton teint jaunit et que diminue ton appétit et que s’affaiblit ta vue. Et si les choses continuent de la sorte, nous n’aurons plus qu’à nous déchirer les vêtements dans notre douleur de perdre en toi notre soutien et notre voie ! Il faut donc que tu écoutes notre conseil, parce que nous sommes tes fils, et que tu es notre père. Or, nous sommes d’avis que désormais ce soient nos épouses qui te préparent la nourriture et non point les femmes de ton harem. Car nos épouses sont fort expertes en cuisine, et feront pour toi des mets qui te rendront l’appétit, et par l’appétit les forces, et par les forces la santé, et par la santé l’excellence de la vue et la guérison de tes yeux malades. » Et le sultan fut bien touché de cette attention de ses fils, et leur répondit : « Qu’Allah vous inonde de Ses grâces, ô fils de votre père ! Mais cela va être un bien grand dérangement pour vos épouses…

À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA HUIT CENT QUATRE-VINGT-SEPTIÈME NUIT

Elle dit :

… Qu’Allah vous inonde de Ses grâces, ô fils de votre père ! Mais cela va être un bien grand dérangement pour vos épouses ! » Mais ils se récrièrent, disant : « Un dérangement ! Mais ne sont-elles pas tes esclaves ? Et qu’ont-elles de plus urgent à faire que préparer les mets pour ton rétablissement ? Et nous avons pensé, ô père, que le mieux pour toi serait que chacune d’elles te préparât un plateau de mets, cuisinés par elle, afin que ton âme puisse choisir dans le nombre ce qui te sera le plus agréable par l’aspect, par l’odeur et par le goût. De la sorte la santé te reviendra, et tes yeux guériront. » Et le sultan les embrassa et leur dit : « Vous savez mieux que moi ce qui me convient ! »

Et, à la suite de cet arrangement qui les réjouit à la limite de la réjouissance, les trois princes allèrent trouver leurs épouses, et leur commandèrent de préparer, chacune, un plateau de mets qui fussent admirables à la vue et à l’odorat. Et chacun d’eux excita l’émulation de son épouse respective, en lui disant : « Il faut que notre père préfère les mets de ma maison à ceux de la maison de mes frères ! » Entre-temps, les deux frères aînés ne cessèrent de se moquer de leur frère cadet, en lui demandant avec beaucoup d’ironie ce que son épouse, la grosse tortue, pourrait bien envoyer pour faire revenir l’appétit de leur père et lui dulcifier le palais. Mais il ne répondait à leurs demandes et interrogations que par un sourire tranquille.

Quant à l’épouse de Schater-Môhammad, qui était la grosse tortue solitaire, elle n’attendait que cette occasion pour montrer ce dont elle était capable. Et, à l’heure et à l’instant, elle se mit au travail. Et elle commença par envoyer à l’épouse du fils aîné du roi sa servante de confiance, avec mission de lui demander qu’elle voulût bien ramasser, pour elle tortue, tout le crottin des rats et des souris de sa maison, vu que, elle tortue, en avait un besoin urgent pour en assaisonner le riz, les farces et les autres mets, et qu’elle ne se servait jamais d’autres condiments que de ceux-là. Et l’épouse de Schater-Ali, en entendant cela, se dit : « Non, par Allah ! je me garderai bien de donner ces crottins de rats et de souris que me réclame cette misérable tortue. Car je saurai bien m’en servir, comme condiments, mieux qu’elle ! » Et elle répondit à la servante : « Je regrette de répondre par le refus. Mais, par Allah ! c’est à peine si le crottin dont je dispose peut me suffire pour mon usage personnel ! » Et la servante revint porter, cette réponse à sa maîtresse, la tortue.

Alors la tortue se mit à rire ; et elle se convulsa de joie. Et elle envoya sa servante de confiance à l’épouse du second fils du roi, avec mission de lui demander toute la fiente de poulets et de pigeons qu’elle avait sous la main, sous prétexte que, elle tortue, en avait un pressant besoin pour en saupoudrer les mets qu’elle préparait pour le sultan. Mais la servante revint vers sa maîtresse avec rien dans la main, et avec des propos désobligeants sur la langue, de la part de l’épouse de Schater-Hôssein. Et la tortue, de ne voir rien sur la main de sa servante, et d’entendre les propos désobligeants qu’elle portait sur sa langue de la part de l’épouse du second fils du sultan, se trémoussa d’aise et de contentement, et se mit à rire tellement qu’elle se renversa sur son derrière.

Après quoi elle prépara les mets, suivant ses connaissances, les rangea sur le plateau, couvrit le plateau d’un couvercle en osier, et recouvrit le tout d’un foulard de lin parfumé à la rose. Et elle envoya sa servante fidèle porter le plateau au sultan, tandis que de leur côté les deux autres épouses des princes faisaient porter les leurs par des esclaves. Donc arriva le moment du repas ; et le sultan s’assit devant les trois plateaux ; mais, dès que l’on eut enlevé le couvercle du plateau de la première princesse, une odeur se dégagea infecte et nauséabonde de crottin de rat, capable d’asphyxier l’éléphant. Et le sultan fut si désagréablement affecté, quant à son odorat, que la tête lui tourna et qu’il tomba évanoui, les pieds sous le menton. Et ses fils s’empressèrent autour de lui, et l’aspergèrent d’eau de rose, et l’éventèrent et réussirent à lui faire reprendre connaissance. Et alors, se rappelant la cause de son malaise, il ne put s’empêcher de laisser éclater sa colère contre sa bru et de l’accabler de malédictions.

Et, au bout d’un certain temps, on parvint à le calmer, et on fit tant et tant qu’on le décida à goûter au second plateau. Mais dès qu’on l’eut découvert, une odeur atroce et fétide remplit la salle, comme si on venait d’y brûler la fiente de toutes les volailles de la ville. Et cette odeur pénétra dans la gorge, dans le nez et dans les yeux malades du malheureux sultan, qui pensa que cette fois il allait devenir tout à fait aveugle, et mourir. Mais on se hâta d’ouvrir les fenêtres et d’enlever le plateau, cause de tout le mal, et de brûler de l’encens et du benjoin pour purifier l’air et combattre la mauvaise odeur.

Et quand le dégoûté sultan eut quelque peu respiré le bon air et qu’il put parler, il s’écria : « Quel mal ai-je donc fait à vos épouses, ô mes enfants, pour qu’elles maltraitent de la sorte un vieillard, et creusent sa tombe de son vivant ? C’est là un crime punissable chez Allah ! » Et les deux princes, époux de celles qui avaient préparé les plateaux, firent de bien gros nez, et répondirent que c’était là une affaire qui dépassait l’entendement. Sur ces entrefaites, le jeune prince Schater-Môhammad vint baiser la main de son père, et le supplia d’oublier ses sensations désagréables, pour ne songer qu’au plaisir qu’il allait avoir du fait du troisième plateau. Et le sultan, entendant cela, fut à la limite de la colère et de l’indignation, et s’écria : « Que dis-tu là, ô Schater-Môhammad ? Et te moques-tu de ton vieux père ? Moi, toucher maintenant aux mets préparés par la tortue, quand ceux préparés par les doigts des femmes sont, déjà si horribles et si épouvantables ? Je vois bien que vous avez juré, tous trois, de faire éclater mon foie, et de me faire boire la mort d’une gorgée. » Mais le jeune prince se jeta aux pieds de son père, et lui jura, sur sa vie et sur la vérité sacrée de la foi, que le troisième plateau lui ferait oublier ses tribulations, et qu’il consentait, lui Schater-Môhammad, à avaler tous les mets s’ils n’étaient pas du goût de son père. Et il supplia et pria et insista et intercéda avec tant de ferveur et d’humilité en faveur du plateau, que le roi finit par se laisser fléchir, et fit signe à l’un des esclaves de lever le couvercle du troisième plateau, tout en prononçant la formule : « Je me réfugie en Allah le Protecteur ! »

Mais voici que, le couvercle enlevé, il se dégagea du plateau de la tortue un fumet composé des plus suaves parfums de cuisine, et si exquis et si délicieusement pénétrant que, sur le moment même, se dilatèrent les éventails du cœur du sultan et s’épanouirent les éventails de ses poumons, et frémirent les éventails de ses narines, et revint son appétit depuis si longtemps disparu, et s’ouvrirent ses yeux et se clarifia sa vue. Et rose devint son teint et reposé l’air de son visage. Et il se mit à manger sans discontinuer, pendant une heure de temps. Après quoi il but d’un excellent sorbet au musc et à la neige hachée, et, de plaisir, il rota à plusieurs reprises quelques rots qui partaient du fond de son estomac satisfait. Et, à la limite de l’aise et du bien-être, il remercia le Rétributeur de Ses bienfaits, disant : « Al Gamdou lillah ! »

Et il ne sut comment exprimer à son fils, le petit, la satisfaction qu’il avait des mets cuisinés par la grosse tortue son épouse. Et Schater-Môhammad accepta les félicitations avec modestie, pour ne point rendre ses frères jaloux et les indisposer contre lui. Et il dit à son père : « Ce n’est là, ô père, qu’une partie des talents de mon épouse ! Mais, si Allah veut, un jour viendra où il lui sera donné de mieux mériter tes compliments ! » Et il le pria, du moment qu’il était satisfait, d’accepter qu’à l’avenir ce fût la tortue qui restât seule chargée de lui fournir les plateaux de mets, tous les jours. Et le sultan accepta, en disant : « De tout cœur paternel et affectueux, ô mon enfant ! » Et, à ce régime, il se rétablit complètement. Et ses yeux guérirent également.

Pour fêter sa guérison et le retour de sa vue, le sultan donna une grande fête au palais, avec un festin magnifique auquel il convia ses trois fils avec leurs épouses. Et les princesses se préparèrent de leur mieux à paraître devant le sultan, de manière à faire honneur à leurs époux et à blanchir leur visage devant leur père.

Et la grosse tortue se prépara également à blanchir le visage de son époux en public, par la beauté de sa mise et l’élégance de son habillement. Et, lorsqu’elle se fut parée comme elle voulait, elle envoya sa servante de confiance auprès de sa belle-sœur, la grande, la prier de lui prêter, à elle tortue, la grosse oie, qu’elle avait dans sa basse-cour, parce qu’elle avait l’intention, elle tortue, d’aller au palais à cheval sur cette belle monture. Mais la princesse lui fit répondre, par l’intermédiaire de la langue de la servante, que si elle, princesse, avait une si belle oie, c’était pour s’en servir pour son propre usage. Et la tortue, à cette réponse, se renversa sur son derrière par la force de son rire, et envoya la servante chez la seconde princesse avec mission de lui demander, comme simple prêt pour un jour, le gros bouc qui lui appartenait. Mais la servante revint auprès de sa maîtresse, lui rapportant, sur sa langue, un refus accompagné de paroles amères et de commentaires désagréables. Et la tortue s’en convulsa et s’en trémoussa et en fut à la limite de la dilatation et de l’épanouissement.

Et, lorsque vint l’heure du festin, et que les femmes de la sultane furent, sur l’ordre de leur maîtresse, rangées en bon ordre devant la porte extérieure du harem pour recevoir les trois épouses des fils du roi, on vit soudain s’élever un nuage de poussière, qui se rapprocha rapidement. Et, au milieu de ce nuage, apparut bientôt une oie gigantesque qui courait en avant, à ras du sol, les pattes éperdues, le cou tendu et les ailes battantes, et portant, juchée sauvagement sur son dos, et la figure retournée d’épouvante, la première princesse. Et, immédiatement derrière elle, à cheval sur un bouc bêlant et ruant, toute crottée de poussière, apparaissait la seconde princesse.

Et, à cette vue, le sultan et son épouse furent extrêmement formalisés, et devinrent bien noirs, quant au visage, de honte et d’indignation. Et le sultan éclata contre elles en réprimandes et en reproches, leur disant : « Voilà que, non contentes d’avoir voulu ma mort par l’asphyxie et l’empoisonnement, vous voulez me rendre la risée du peuple, et nous compromettre tous et nous déshonorer en public ! » Et la sultane, également, les reçut avec des paroles courroucées et des yeux de travers. Et on ne sait pas ce qui serait arrivé, si on n’était venu annoncer l’approche du cortège de la troisième princesse. Et le cœur du sultan et de son épouse furent pleins d’appréhension ; car ils se disaient : « Si tel a été l’équipage des deux premières, qui sont de notre espèce d’êtres humains, quel va être celui de la troisième, qui est de la race des tortues ? » Et ils invoquèrent le nom d’Allah, disant : « Il n’y a de recours et il n’y a de refuge qu’en Allah, qui est grand et puissant ! » Et ils attendirent la calamité, en s’arrêtant de respirer…

À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA HUIT CENT QUATRE-VINGT-HUITIÈME NUIT

Elle dit :

… Et ils attendirent la calamité, en s’arrêtant de respirer.

Et voici qu’une première équipe de coureurs apparut sur le meidân, annonçant l’arrivée de l’épouse du prince Schater-Môhammad. Et bientôt on vit quatre beaux saïs vêtus de brocart et de splendides tuniques à manches traînantes s’avancer, leur longue baguette à la main, en criant : « Place à la fille des rois ! » Et le palanquin, recouvert d’étoffes précieuses aux belles couleurs, apparut porté sur les épaules des nègres noirs, et vint s’arrêter au pied des marches de l’entrée. Et il en sortit une princesse vêtue de splendeur et de beauté, que personne ne connaissait. Et, comme on s’attendait à voir également descendre la tortue, on crut que cette princesse était la dame d’honneur. Mais quand on vit qu’elle montait seule l’escalier, et que le palanquin s’éloignait, on fut bien obligé de reconnaître en elle l’épouse de Schater-Môhammad, et de la recevoir avec tous les honneurs dus à son rang et avec toute la cordialité désirable. Et le cœur du sultan se dilata d’aise à la vue de sa beauté, de sa grâce, de son tact, de ses belles manières et de tout le charme qui se dégageait d’elle et du moindre de ses gestes ou mouvements. Comme le moment était venu de se rendre au festin, le sultan invita ses fils et les épouses de ses fils à prendre place autour de lui et de la sultane. Et l’on commença le repas.

Or, le premier mets servi sur le plateau fut, suivant l’usage, un grand plat de riz gonflé au beurre. Mais, avant que personne eût eu le temps d’en prendre une bouchée, la belle princesse le souleva et le versa tout entier sur ses cheveux. Et, au même moment, tous les grains de riz se changèrent en perles, qui coulèrent le long des beaux, cheveux de la princesse, et s’éparpillèrent autour d’elle et tombèrent sur le sol avec un bruit merveilleux.

Et, avant que les assistants fussent revenus de leur surprise devant un prodige si admirable, la princesse prit une grande soupière qui contenait un potage vert et épais de mouloukhia, et se le versa tel quel sur la tête. Et le potage vert se transforma aussitôt en une infinité d’émeraudes de la plus belle eau, qui coulèrent le long de ses cheveux et de ses habits, et allèrent s’éparpiller autour d’elle, en mélangeant leurs belles couleurs vertes aux blancheurs pures des perles, sur le sol. Et la vue de ces prodiges émerveilla à l’extrême le sultan et les convives. Et les servantes s’empressèrent d’apporter sur la nappe du festin d’autres plateaux de riz et de potage au mouloukhia. Et les deux autres princesses, devenues bien jaunes de jalousie, ne voulurent point rester si effacées par le succès de leur belle-sœur, et prirent à leur tour les plats de mets. Et l’aînée prit le plat de riz, et la seconde le plat de potage vert. Et elles se les versèrent chacune sur sa propre tête. Et le riz resta riz sur les cheveux de l’une, et se colla horriblement sur sa tête qu’il beurra. Et le potage vert resta potage, et coula sur les cheveux et la tête et les habits de la seconde, en la revêtant tout entière d’une couche verte, semblable à de la bouse de vache, gluante et horrible extrêmement.

Et le sultan, à cette vue, fut dégoûté à la limite du dégoût, et cria à ses deux brus aînées d’avoir à se lever de leur place et à sortir de la salle, loin de ses yeux. Et il leur signifia qu’il ne voulait plus les revoir désormais, ni même sentir leur odeur. Et elles se levèrent, à l’heure et à l’instant, et s’en allèrent hors de sa présence, avec leurs époux, honteuses, humiliées et dégoûtantes. Et voilà pour elles !

Mais pour ce qui est de la princesse merveilleuse et du prince Schater-Môhammad, son époux, ils restèrent seuls dans la salle avec le sultan, qui les embrassa et les serra contre son cœur avec effusion, et leur dit : « Vous seuls êtes mes enfants ! » Et il voulut à l’instant écrire le trône au nom de son fils le petit, et fit réunir les émirs et les vizirs, et écrivit devant eux le trône sur la tête de Schater-Môhammad, comme héritage et succession, à l’exclusion de ses autres héritiers. Et il leur dit à tous deux : « Je souhaite que désormais vous habitiez avec moi, dans le palais, car sans vous je mourrais certainement. » Et ils répondirent : « Ouïr c’est obéir ! Et ton désir est sur notre tête et notre œil ! »

Et la princesse merveilleuse, pour ne plus être tentée de revêtir sa forme de tortue, qui risquait de donner quelque émotion désagréable au vieux sultan, donna l’ordre à sa servante de lui apporter la carapace qu’elle avait laissée à la maison. Et lorsqu’elle eut la carapace entre les mains elle la brûla et la consuma. Et dès lors elle resta toujours sous sa forme de princesse. Et gloire à Allah qui l’a dotée d’un corps sans défaut, un émerveillement pour les yeux ! Et le Rétributeur continua à les combler de Ses grâces et leur accorda beaucoup d’enfants. Et ils vécurent contents et prospérant.

Et Schahrazade, voyant que le Roi l’écoutait sans déplaisir, raconta encore, cette nuit-là, l’histoire de

LA FILLE DU VENDEUR DE POIS CHICHES

Il m’est revenu entre ce qui m’est revenu, qu’il y avait dans la ville du Caire un honnête et respectable vendeur de pois chiches à qui le Donateur avait accordé trois filles, pour toute postérité. Et, bien que d’ordinaire les filles n’apportent point avec elles les bénédictions, le vendeur de fèves acceptait avec résignation le don de son Créateur ; et il aimait ses trois filles d’un grand amour. Elles étaient belles comme des lunes, et la plus petite surpassait ses deux sœurs en beauté, en charmes, en grâce, en sagacité, en intelligence et en perfections. Et cette petite-là s’appelait Zeina.

Or, tous les matins, les trois jeunes filles se rendaient chez leur maîtresse qui leur enseignait l’art de la broderie sur soie et sur velours. Car le vendeur de pois chiches, leur père, cet homme excellent, voulait qu’elles eussent une excellente éducation, afin que la destinée mît sur le chemin de leur mariage des fils de marchands et non point les fils de quelque vendeur comme lui. Et tous les matins, en se rendant chez leur maîtresse en broderie, les jeunes filles passaient sous la fenêtre du fils du sultan, avec leur taille onduleuse, avec leur allure de princesses, et avec leurs trois paires d’yeux babyloniens, qui paraissaient dans toute leur beauté seuls hors du voile de visage.

Et le fils du sultan, chaque matin, les voyant arriver, leur criait de sa fenêtre, d’une voix provocante : « Le salam sur les filles du vendeur de pois chiches ! Le salam sur les trois lettres droites de l’alphabet ! » Et la grande et la moyenne répondaient toujours, par un léger sourire de leurs yeux, au salut du fils du sultan ; mais la petite ne répondait par rien du tout, et elle passait son chemin sans même lever la tête. Mais si le fils du sultan insistait, en demandant par exemple des nouvelles des pois chiches et du prix en cours des pois chiches et de la vente des pois chiches, et de la bonté ou de la méchanceté des pois chiches, et de la santé du vendeur de pois chiches, alors c’était la petite qui, toute seule, répondait, sans même prendre la peine de le dévisager : « Et quel lien y a-t-il entre les pois et toi, ô visage de poix ? »

Et toutes trois éclataient de rire et s’en allaient en leur voie.

Or, le fils du sultan, qui était passionnément épris de la plus jeune d’entre les filles du marchand de pois chiches, la petite Zeina, ne cessait de se désoler de son ironie, de son dédain et de son peu d’empressement à répondre à ses désirs. Et, un jour qu’elle s’était moquée de lui plus qu’à l’ordinaire, en réponse à ses questions, il vit qu’il n’obtiendrait jamais rien d’elle par la galanterie, et résolut de se venger en l’humiliant et en la punissant dans la personne de son père. Car il savait que la jeune Zeina aimait son père à l’extrême limite de l’affection. Et il se dit : « C’est ainsi que je réussirai à lui faire sentir ma puissance. »

Et donc, comme il était fils de sultan et qu’il avait tout pouvoir sur les âmes, il fit venir le vendeur de pois chiches et lui dit : « C’est bien toi le père des trois jeunes filles ? » Et le vendeur, tremblant, répondit : « Oui, par Allah ! ya sidi. » Et le fils du sultan lui dit : « Eh bien, ô homme, je veux que demain, à l’heure de la prière, tu reviennes ici, entre mes mains, habillé et nu à la fois, riant et pleurant au même moment, et à cheval sur une monture en même temps que marchant sur tes pieds. Et si, pour ta malchance, tu m’arrives comme tu es, n’ayant pas satisfait à mes conditions, ou si, ayant satisfait à l’une tu n’as pas rempli les deux autres, ta perte est sans recours, et ta tête sautera de tes épaules ! » Et le pauvre vendeur de pois chiches embrassa la terre et s’en alla, en pensant : « C’est là, en vérité, une affaire bien énorme ! Et ma perte est sans recours, certainement ! »

Et il arriva bien jaune de teint auprès de ses filles, avec le sac de son estomac retourné, et le nez allongé jusqu’à ses pieds. Et ses filles virent son inquiétude et sa perplexité, et la plus petite, qui était la jeune Zeina, lui demanda : « Pourquoi, ô père mien, vois-je ton teint jaunir et le monde noircir sur ton visage ? » Et il lui répondit : « Ô ma fille, j’ai en mon être intime une calamité, et dans ma poitrine un rétrécissement ! » Et elle lui dit : « Raconte-moi la calamité, ô père, car peut-être que de la sorte cessera le rétrécissement, et se dilatera ta poitrine…

À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA HUIT CENT QUATRE-VINGT-NEUVIÈME NUIT

Elle dit :

… La jeune fille dit au vendeur de pois chiches, son père : « Raconte-moi la calamité, ô père, car peut-être de la sorte cessera le rétrécissement, et se dilatera ta poitrine. » Et il lui raconta l’affaire, depuis le commencement jusqu’à la fin, sans en oublier un détail. Mais il n’y a aucune utilité à la répéter.

Lorsque la jeune Zeina eut entendu le récit de l’aventure de son père, et compris le motif de son chagrin, de son changement de teint et de son rétrécissement de poitrine, elle se mit à rire beaucoup, beaucoup, tellement qu’elle faillit s’évanouir. Puis elle se tourna vers lui, et lui dit : « N’est-ce donc que cela, ô mon père ? Par Allah ! sois alors sans inquiétude et sans soucis, et rapporte-t’en à mes conseils dans cette affaire ! Et ce sera au tour du fils du sultan, ce rien du tout, de se mordre les doigts et d’éclater de dépit. Voici ! » Et elle réfléchit un instant et dit : « Pour ce qui est de la première condition, tu n’auras qu’à aller chez notre voisin le pêcheur, et à le prier de te vendre un de ses filets. Et tu m’apporteras ce filet, et je t’en ferai une robe que tu passeras sur ton corps, après avoir enlevé tous tes vêtements. Et, de la sorte, tu seras habillé et nu à la fois. Pour ce qui est de la seconde condition, tu n’auras qu’à prendre avec toi, avant d’aller au palais du sultan, un oignon. Et tu t’en frotteras les yeux, dès le seuil. Et tu seras pleurant et riant au même moment.

« Pour ce qui est enfin de la troisième condition, va, ô père, chez notre voisin l’ânier, et prie-le de te prêter son ânon né de l’année. Et tu le prendras avec toi, et lorsque tu seras arrivé chez le fils du sultan, ce vaurien, tu monteras l’ânon, et, comme tes pieds toucheront le sol, tu marcheras en même temps sur tes pieds, à mesure que l’ânon avancera. Et, de la sorte, tu seras monté et à pied en même temps !

« Et tel est mon avis ! Et Allah est plus puissant et le seul intelligent ! » Lorsque le vendeur de pois chiches, père de l’ingénieuse Zeina, eut entendu ces paroles de sa fille, il l’embrassa entre les deux yeux, et lui dit : « Ô fille de ton père et de ta mère, ô Zeina, celui qui engendre des filles comme toi ne meurt pas ! Gloire à Celui qui a mis tant d’intelligence sous ton front et tant de sagacité dans ton esprit ! » Et, à l’heure et à l’instant, le monde blanchit devant son visage, les soucis s’envolèrent de son cœur, et sa poitrine se dilata. Et il mangea un morceau et but une gargoulette d’eau, et sortit faire tout ce que lui avait enseigné sa fille.

Et le lendemain, lorsque tout fut prêt, comme il fallait, le vendeur de pois chiches s’en alla au palais, et entra chez le fils du sultan, sous la forme et l’aspect requis, habillé et nu à la fois, riant et pleurant en même temps, marchant et chevauchant au même moment, tandis que l’ânon effaré s’était mis à braire et à péter au milieu de la salle de réception. À cette vue, le fils du sultan fut à la limite de la fureur et du désappointement, et, ne pouvant point faire subir au vendeur de pois chiches le traitement dont il l’avait menacé, vu qu’il avait rempli les conditions requises, il sentit que sa poche à fiel allait lui éclater dans le foie. Et il jura en lui-même que cette fois ce serait à la jeune fille elle-même qu’il s’en prendrait, en l’abîmant sans recours. Et il chassa le vendeur de pois chiches, et se mit à méditer le plan de ses méfaits sur la jeune fille. Et voilà pour lui !

Mais pour ce qui est de la jeune Zeina, comme elle était pleine de prévoyance et que son œil voyait loin et que son nez sentait l’approche des événements, elle se douta bien, à la façon dont son père lui avait raconté l’état de fureur du fils du sultan, que le jeune garnement allait s’attaquer à elle d’une façon dangereuse. Et elle se dit : « Avant qu’il nous attaque, attaquons-le ! » Elle se leva sur ses deux pieds et alla trouver un armurier fort expert de son art et lui dit : « Je veux que tu me confectionnes, ô père des mains habiles, une armure tout en acier, à ma taille, et des jambières et des brassards et un casque du même métal. Mais il faut que tous ces objets soient faits d’une telle manière, qu’au moindre mouvement de la marche et au moindre contact, ils produisent un bruit assourdissant et un vacarme épouvantable. » Et l’armurier répondit par l’ouïe et l’obéissance, et ne tarda pas à lui livrer les objets en question, tels qu’elle les avait commandés.

Or, quand tomba la nuit, la jeune Zeina se déguisa terriblement, en revêtant le costume de fer, et prit dans sa poche une paire de ciseaux et un rasoir, et saisit dans sa main une fourche pointue, et se dirigea vers le palais, dans cet attirail.

Et, du plus loin qu’ils virent arriver ce guerrier effrayant, le portier et les gardes du palais s’enfuirent dans toutes les directions. Et, dans l’intérieur du palais, les esclaves terrifiés par le vacarme assourdissant que faisaient les diverses parties du costume de fer, et par l’aspect farouche de celui qui le portait, et par la fourche qu’il brandissait, suivirent l’exemple du portier et des gardes, et se hâtèrent d’aller se terrer chacun dans quelque coin bien à l’abri. Et, de la sorte, la fille du vendeur de pois chiches, ne rencontrant aucun obstacle ni la moindre velléité de résistance, parvint sans encombre dans la chambre où d’ordinaire se tenait le jeune garnement, fils du sultan.

Et le fils du sultan, ayant entendu tout ce bruit terrible, et voyant entrer celui qui le produisait, fut saisi, à sa vue, d’un grand effroi, et crut qu’il voyait apparaître un éfrit ravisseur des âmes. Et il devint bien jaune, se mit à trembler et à claquer des dents, et tomba sur le sol, en s’écriant : « Ô puissant éfrit ravisseur des âmes, épargne-moi et Allah t’épargnera ! » Mais la jeune fille lui répondit, en prenant une voix terrifiante : « Soude tes lèvres et tes mâchoires, ô proxénète, ou je t’enfonce cette fourche dans l’œil ! » Et l’épouvanté garçon se souda quant à ses lèvres et à ses mâchoires, et n’osa plus dire un mot ni faire un mouvement. Et la fille du vendeur de pois chiches s’approcha de lui, tandis qu’il était étendu sur le sol, immobilisé et évanoui ; et, sortant les ciseaux et le rasoir, elle lui rasa la moitié de ses jeunes moustaches, la moitié de sa barbe du côté gauche, la moitié de ses cheveux du côté droit, et les deux sourcils à la fois. Après quoi elle lui frotta la figure avec de la crotte d’âne et lui en enfonça un morceau dans la bouche. Et, cela fait, elle s’en alla comme elle était venue, sans que personne osât lui barrer le passage. Et elle rentra sans encombre à la maison, où elle se hâta d’enlever son costume de fer, et de se coucher à côté de ses sœurs, pour dormir d’un bon sommeil jusqu’au lendemain.

Et ce jour-là, comme à l’ordinaire, les trois sœurs, après s’être lavées et coiffées et arrangées, sortirent de leur maison pour aller chez leur maîtresse en broderie. Et, comme tous les matins, elles passèrent sous la fenêtre du fils du sultan. Et elles le virent assis, selon son habitude, près de la fenêtre, mais avec le visage et la tête emmitouflés dans un foulard, de telle manière que seuls ses yeux étaient apparents. Et toutes trois, contrairement à leur façon ordinaire de se comporter vis-à-vis de lui, le regardèrent avec insistance et coquetterie. Et le fils du sultan se dit : « Je ne sais pas, je crois bien qu’elles s’apprivoisent ! Peut-être est-ce parce que le foulard qui m’enveloppe la tête et le visage fait paraître plus beaux mes yeux ! » Et il leur cria : « Hé ! les trois lettres droites de l’alphabet, ô filles de mon cœur, le salam sur vous trois ! Comment vont les pois chiches, ce matin ? » Et la plus jeune des trois sœurs, la petite Zeina, leva la tête vers lui et répondit pour ses sœurs : « Hé ! ouallah, et le salam sur toi, ô visage emmitouflé ! Comment va ce matin le côté gauche de ta barbe et de tes moustaches, et comment va la moitié droite de ton crâne, et comment vont tes beaux sourcils, et as-tu trouvé à ton goût la crotte d’âne, ô mon chéri ? Puisse-t-elle avoir été sur ton cœur de délicieuse digestion ! » Et, ayant dit cela, elle se mit à courir avec ses sœurs, en riant aux éclats, et en faisant de loin, au fils du sultan, des gestes de moquerie et d’excitation. Tout cela !

Et, entendant et voyant, le fils du sultan comprit, à n’en pas douter, que l’efrit de la nuit n’était autre que la fille du vendeur de pois chiches. Et, à la limite de la rage, il sentit le fiel de sa vésicule lui monter au nez, et il jura qu’il viendrait à bout de la jeune fille ou qu’il mourrait. Et ayant combiné son plan, il attendit quelque temps que sa barbe, ses moustaches, ses sourcils et ses cheveux eussent poussé, et il fit venir en sa présence le vendeur de pois chiches, père de la jeune adversaire, qui se dit, en se dirigeant vers le palais : « Qui sait, cette fois, quelle calamité m’attend de la part de ce proxénète ! » Et il arriva fort peu rassuré entre les mains du fils du sultan, qui lui dit : « Ô homme, je veux que tu m’accordes en mariage ta fille, la troisième, dont je suis épris éperdument ! Et si tu oses me la refuser, ta tête sautera de tes épaules ! » Et le vendeur de pois chiches répondit : « Il n’y a point d’inconvénient ! Mais que le fils de notre maître le sultan m’accorde un délai afin que j’aille consulter ma fille, avant de la marier ! » Et il répondit : « Va la consulter, mais sache bien que si elle refuse, elle goûtera comme toi à la mort noire ! »

Et le vendeur de pois chiches bouleversé alla trouver sa fille, et la mit au courant de la situation, et dit : « Ô ma fille, c’est là une calamité inévitable ! » Mais la jeune fille se mit à rire, et lui dit : « Par Allah ! ô père, il n’y a là-dedans ni calamité ni odeur de calamité. Car ce mariage est une bénédiction pour moi et pour toi et pour mes sœurs, les jeunes filles. Et je donne mon consentement. » Et le vendeur de pois chiches alla porter la réponse de sa fille au fils du sultan, qui se trémoussa d’aise et de contentement. Et il donna l’ordre de faire sans retard les préparatifs des noces, qui commencèrent aussitôt. Et voilà pour lui !

Mais pour ce qui est de la jeune fille, elle alla trouver un confiseur expert en l’art de confectionner les poupées en sucre, et lui dit : « Je désire de toi que tu me fasses une poupée tout en sucre, qui soit de ma taille et de ma ressemblance et de ma couleur, avec des cheveux en sucre filé, et de beaux yeux noirs, et une petite bouche et un joli petit nez et de longs sourcils déliés, et avec tout ce qu’il faut dans les autres endroits. » Et le confiseur, qui était fort habile de ses doigts, lui confectionna une poupée à ses traits et ressemblance, si bien faite qu’il ne lui manquait que la parole pour être une fille d’Adam.

Or, lorsque vint la nuit nuptiale de la pénétration, la jeune fille, aidée de ses sœurs, qui étaient devenues ses dames d’honneur, passa sa propre chemise sur le corps de la poupée, et la coucha dans le lit, à sa place, et abaissa sur elle la moustiquaire. Et elle donna les instructions nécessaires à ses sœurs, et alla se cacher dans la chambre, derrière le lit.

Et, quand vint le moment de la pénétration, les deux jeunes filles, sœurs de Zeina, allèrent au-devant de l’époux et l’introduisirent dans la chambre nuptiale. Et, après lui avoir fait les souhaits d’usage et les recommandations concernant leur petite sœur, en lui disant : « Elle est délicate, et nous te la confions ! Et elle est gentille et douce, et tu ne t’en plaindras pas ! » elles prirent congé de lui et le laissèrent seul dans la chambre.

Et le fils du sultan, se rappelant alors toutes les avanies que lui avait fait subir la fille du vendeur de pois chiches, et toutes ses fureurs accumulées contre elle, et toutes ses humiliations, et tous les dédains dont elle l’avait accablé, s’approcha de la jeune fille qu’il croyait couchée sous la moustiquaire, et qui l’attendait dans l’immobilité. Et il dégaina soudain son grand sabre, et lui en assena un coup de toutes ses forces, qui fit voler la tête en éclats de tous côtés. Et un des morceaux lui entra dans la bouche, qu’il tenait ouverte en proférant des injures à l’adresse de sa victime. Et il sentit le goût du sucre, et s’en étonna prodigieusement, et s’écria : « Par ma vie ! voici qu’après m’avoir, de son vivant, fait manger la crotte amère des ânes, elle me fait goûter, après sa mort, à la douceur exquise de sa chair. » Et, persuadé qu’il venait de trancher la tête à une si délicieuse créature, il laissa éclater son désespoir, et voulut se percer le ventre avec le sabre qui lui avait servi à fracasser la poupée.

Mais soudain la vraie jeune fille sortit de sa cachette, et, par-derrière, elle lui retint le bras, et l’embrassa en lui disant : « Pardonnons-nous et Allah nous pardonnera ! » Et le fils du sultan oublia toutes ses tribulations, en voyant le sourire de l’exquise adolescente qu’il avait tant désirée. Et il lui pardonna et l’aima. Et ils vécurent dans la prospérité, en laissant une nombreuse postérité.

Et Schahrazade, ne se sentant point fatiguée cette nuit-là, raconta encore au roi Schahriar l’histoire suivante, qui est celle du DÉLIEUR.

LE DÉLIEUR

On raconte qu’il y avait dans la ville de Damas, au pays de Scham, un jeune marchand dans sa boutique, qui était beau comme la lune dans sa quatorzième nuit, si attirant que pas une des acheteuses du souk ne résistait à sa merveilleuse beauté. Car, en vérité, il était une joie pour l’œil qui le regardait, et une damnation pour l’âme du spectateur. Et c’est de lui que le poète a dit :

« Mon seigneur est le roi de la beauté, et dans son corps, œuvre de son Créateur, pas un coin n’est négligeable, car tout est également parfait.

Ses formes sont délicates autant que dur est son cœur ; ses longs yeux déclarent la guerre aux indifférents, et allument des incendies dans les cœurs les plus froids.

Ses cheveux sont bouclés et noirs comme des scorpions, sa taille, flexible comme le rameau de l’arbre bân, et fine comme la tige du bambou.

Mais sa croupe, qui est remarquable, tremble, quand il se balance, comme le lait caillé dans l’écuelle du Bédouin. »

Or, un jour d’entre les jours, l’adolescent était, comme à l’ordinaire, assis à la devanture de sa boutique, avec ses grands yeux noirs et la séduction de son visage, quand une dame entra pour faire quelque emplette. Et il la reçut avec dignité, et la conversation s’engagea entre eux sur la vente et l’achat. Mais, au bout d’un moment, la dame, absolument subjuguée par ses charmes, lui dit : « Ô visage de lune, je viendrai demain te revoir. Et tu seras content de moi ! » Et elle le quitta, après avoir acheté quelque chose qu’elle paya sans marchander, et s’en alla en sa voie.

Et, comme elle l’avait promis, elle revint à la boutique, le lendemain à la même heure. Mais elle tenait par la main une adolescente bien plus jeune qu’elle, et plus jolie et plus attirante et plus désirable. Et le jeune marchand, en voyant la nouvelle venue, ne s’occupa plus que d’elle, et ne fit pas plus attention à la première que s’il ne la voyait pas. Et celle-ci finit par lui dire à l’oreille : « Ô visage béni, par Allah ! tu n’as pas mal choisi. Et, si tu le veux, je servirai d’intermédiaire entre toi et cette adolescente, qui est ma propre fille. » Et le jeune homme dit : « C’est dans ta main que se trouve la bénédiction, ô dame choisie ! Certes, par le Prophète ! – sur Lui la prière et la paix ! – mon désir est extrême de cette adolescente ; ta fille. Mais, hélas ! le désir n’est pas la réalité, et, si j’en juge par les apparences, ta fille est bien trop riche pour moi. » Mais elle se récria, disant : « Par le Prophète ! ô mon fils, qu’à cela ne tienne ! Car nous te faisons grâce de la dot que l’époux doit écrire au nom de l’épousée, et nous prendrons à notre charge tous les frais des noces et toutes les dépenses. Tu n’as donc qu’à te laisser faire, et tu trouveras bon gîte, pain chaud, chair ferme et bien-être ! Car, quand on trouve un être aussi beau que toi, on le prend tel qu’il est, sans lui demander autre chose que d’agir avec vaillance, lors de ce que tu sais, sec, dur et longtemps ! » Et l’adolescent répondit : « Il n’y a point d’inconvénient…

À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA HUIT CENT QUATRE-VINGT-DIXIÈME NUIT

Elle dit :

… Sec, dur et longtemps ! »

Et l’adolescent répondit : « Il n’y a point d’inconvénient. »

Et, séance tenante, on tomba d’accord sur toutes les questions, et on convint que les noces se célébreraient dans le plus bref délai, sans cérémonies ni invitations, sans musiciens ni danseuses ni chanteuses, et sans promenades ni cortèges.

Et, au jour fixé, on fit venir le kâdi et les témoins. Et on écrivit le contrat, suivant les prescriptions de la Loi. Et la mère, en présence du kâdi et des témoins, introduisit le jeune homme dans la chambre nuptiale, et le laissa seul avec son épouse, en lui disant : « Jouissez de votre destinée, ô mes enfants ! » Et, cette nuit-là, il n’y eut pas dans toute la ville de Damas, au pays de Scham, un couple plus beau que celui de ces deux jeunes enlacés, qui s’adaptaient l’un à l’autre comme les deux moitiés de la même amande.

Et le lendemain, après une nuit passée dans les délices, l’adolescent se leva et alla faire ses ablutions au hammam. Après quoi il alla à sa boutique comme à l’ordinaire, et y resta jusqu’à la fermeture du souk. Et alors il se leva et revint à sa nouvelle maison retrouver son épouse.

Et il entra au harem, et alla droit à la chambre nuptiale, où la veille il avait goûté tant de choses excellentes. Et voilà que sous la moustiquaire son épouse était endormie, les cheveux défaits, côte à côte avec un jeune garçon à la joue vierge de poil, qui la serrait avec amour contre lui. À cette vue, le monde noircit sur le visage de l’adolescent qui se précipita hors de la chambre pour aller chercher la mère et lui faire voir ce qu’il y avait à voir. Et il rencontra précisément la mère qui était sur le seuil de la chambre et qui, le voyant jaune de teint et bien ému, lui dit : « Qu’as-tu, ô mon fils ! Prie sur le Prophète ! » Et il répondit : « Sur Lui la prière et la paix ! Qu’est cela, ô tante ? Qu’est cela que je vois sur le lit ? Je me réfugie en Allah contre les méfaits du Lapidé ! » Et il cracha violemment par terre, comme sur quelqu’un qui fût à ses pieds. Et la mère dit : « Et pourquoi, ô mon fils, toute cette colère et cette émotion ? Est-ce parce que ton épouse est avec une autre personne ? Mais, par les mérites du Prophète ! penses-tu donc qu’on puisse se nourrir de l’air du temps ? Et crois-tu que je t’aie accordé ma fille pour épouse, sans rien exiger de toi comme dot et douaire, pour que maintenant tu t’avises de réprouver sa conduite et de contrarier ses caprices ? C’est là une grande prétention de ta part, mon fils ! Car tu devais bien te dire que deux femmes comme nous ne sauraient arriver à subsister si elles n’étaient pas libres de leurs mouvements ! Comprends-tu maintenant ? » Et l’adolescent, stupéfait de tout ce qu’il entendait, ne sut que murmurer : « Je me réfugie en Allah ! Il est le Miséricordieux ! » Et la mère répondit : « Quoi ! tu te plains encore ! Mais, mon fils, si notre façon de vivre n’est pas à ta convenance, tu n’as qu’à nous faire voir la largeur de tes épaules ! »

À ces paroles, le jeune homme, à la limite de la colère, s’écria, de façon à être entendu aussi bien par la mère que par la fille : « Je divorce ! par Allah et par le Prophète, je divorce ! » Et, au même moment, de dessous la moustiquaire, la jeune femme se leva en s’étirant, et, ayant entendu la formule du divorce, se hâta d’abaisser son voile sur son visage, afin qu’elle ne fût plus à découvert devant celui qui désormais était redevenu pour elle un étranger. Et, en même temps qu’elle, sortit de dessous la moustiquaire la personne avec qui elle était si amoureusement enlacée. Or, cette personne, qui de loin ressemblait à un jeune garçon imberbe, était, rien qu’à voir le flot de ses cheveux soudain dénoués, qui lui caressèrent les chevilles, une jeune fille.

Et, pendant que le malheureux jeune homme était immobilisé par la stupeur, deux témoins, qu’avait cachés la mère derrière un rideau, firent leur apparition, et lui dirent : « Nous avons entendu la formule du divorce, et nous témoignons que tu es divorcé d’avec ton épouse ! » Et la mère lui dit, en riant : « Eh bien, mon fils, tu n’as plus qu’à t’en aller ! Et pour que tu ne partes pas sur une fâcheuse impression, sache que la jeune fille que voici, et qui était couchée avec ton épouse, est ma fille cadette. Et ce que tu as cru est un péché sur ta conscience ! Mais sache également que ton épouse était d’abord mariée avec un jeune homme qu’elle aimait et qui l’aimait. Mais un jour ils se disputèrent, et dans l’emportement de la dispute, mon gendre dit à ma fille : « Tu es divorcée par trois fois ! » Or c’est là, tu le sais, la plus grave formule du divorce, et la plus solennelle. Et celui qui l’a prononcée ne peut plus se remarier avec sa première épouse, si un jour il lui en prenait l’envie, à moins que son épouse ne consomme un nouveau mariage avec son second mari, qui, à son tour, la répudie. Il nous fallait donc un délieur, mon fils. Et j’ai longtemps cherché ce délieur-là, sans le trouver. Et j’ai fini par te rencontrer. Et j’ai compris, en te voyant, que tu serais un délieur parfait. Et je t’ai choisi. Et il est arrivé ce qui est arrivé. Ouassalam ! » Et là-dessus, elle le poussa hors de la maison, et ferma la porte, tandis que le premier époux, devant le même kâdi et les mêmes témoins, écrivait un second contrat de mariage sur sa première épouse.

Et telle est, Ô Roi fortuné, l’histoire du Délieur. Mais elle est loin d’être aussi délicieuse que l’HISTOIRE DU CAPITAINE DE POLICE.

HISTOIRE DU CAPITAINE DE POLICE

Il y avait autrefois au Caire un Kurde, venu en Égypte sous le règne du roi victorieux Saladin – qu’Allah l’ait en Ses bonnes grâces ! Et ce Kurde était un homme d’une terrible carrure, avec de grosses moustaches et une barbe qui lui montait jusqu’aux yeux, et des sourcils qui lui tombaient sur les yeux, et des touffes de poils qui lui sortaient du nez et des oreilles. Et son air était si rébarbatif, qu’il devint bientôt capitaine de police. Et les gamins du quartier, rien qu’en le voyant de loin, s’enfuyaient livrant leurs jambes au vent, plus vite que s’ils avaient vu apparaître une goule. Et les mères menaçaient leurs enfants d’appeler le capitaine kurde, lorsqu’ils étaient insupportables. En un mot, il était l’épouvantail du quartier et de la ville.

Or, un jour d’entre les jours, il sentit la solitude lui peser, et il pensa qu’il serait bon, le soir en rentrant chez lui, de trouver de la chair fraîche à se mettre sous la dent. C’est pourquoi il alla trouver une marieuse, et lui dit : « Je désire prendre femme. Mais j’ai beaucoup d’expérience, et je sais quelles tribulations les femmes apportent d’ordinaire avec elles. C’est pourquoi, comme j’aime avoir le moins de complications possible, je veux que tu me trouves une jeune fille vierge qui n’ait jamais quitté la robe de sa mère, et qui soit disposée à vivre avec moi dans une maison qui est composée d’une seule chambre. Et je mets comme condition que jamais elle ne sorte de cette maison et de cette chambre. Et c’est à toi à voir si tu peux ou si tu ne peux pas me trouver cette jeune fille-là ! » Et la marieuse répondit : « Je peux ! Et dépose les arrhes ! » Et le capitaine de police lui remit un dinar comme arrhes, et s’en alla en sa voie. Et la marieuse se leva sur ses deux pieds, et se mit à la recherche de la jeune fille en question.

Et après plusieurs jours de recherches et de démarches, de demandes et de réponses, elle finit par trouver une jeune fille qui consentait à vivre avec le Kurde, sans jamais sortir de la maison composée d’une seule chambre. Et la marieuse alla faire part au capitaine de police de la réussite de ses démarches, et lui dit : « Celle que je t’ai trouvée est une jeune fille vierge qui n’a jamais quitté sa mère et qui m’a dit, quand je lui ai soumis la condition : « Que je vive avec le vaillant capitaine ou que je reste enfermée ici avec ma mère, c’est la même chose ! » Et le Kurde fut très satisfait de cette réponse, et demanda à la marieuse : « Et comment est-elle ? » Elle répondit : « Elle est grasse et dodue et blanche ! » Il dit : « C’est là ce que j’aime ! »

Et donc, comme le père de la jeune fille était consentant, et que la mère était consentante, et que la fille était consentante, et que le Kurde était consentant, les noces furent célébrées sans retard. Et le Kurde, père, des grosses moustaches, emmena la jeune fille grasse et dodue et blanche dans sa maison composée d’une seule chambre, et s’enferma avec elle et avec sa destinée. Et Allah seul sait ce qui se passa cette nuit-là.

Et, le lendemain, le Kurde, en allant s’occuper des affaires de la police, se dit, en sortant de chez lui : « J’ai assuré ma chance sur cette jeune fille. » Et le soir, en rentrant chez lui, il lui suffit d’un regard pour juger que tout était en ordre dans sa maison. Et tous les jours il se disait : « Il n’est encore pas né celui à qui il sera donné de mettre son nez dans mon dîner. » Et sa quiétude était parfaite, et sa sécurité absolue. Et il ne savait pas, malgré toute son expérience, que la femme est née subtile, et que lorsqu’elle désire quelque chose, rien ne saurait l’arrêter. Et il devait bientôt en faire l’expérience.

Il y avait, en effet, dans la rue, en face de la fenêtre de la maison, un boucher pour la viande de mouton. Et ce boucher avait un fils, un gaillard tout à fait, qui de sa nature était plein d’entrain et de gaieté, et qui, du matin au soir, chantait sans désemparer d’une voix fort belle. Et la jeune épouse du capitaine kurde fut subjuguée par les charmes et la voix du fils du boucher, et il arriva entre eux ce qui arriva…

À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA HUIT CENT QUATRE-VINGT-ONZIÈME NUIT

Elle dit :

… Et la jeune épouse du capitaine kurde fut subjuguée par les charmes et la voix du fils du boucher ; et il arriva ce qui arriva.

Et le seigneur kurde rentra ce jour-là plus tôt que de coutume, et introduisit la clef dans la serrure, pour ouvrir la porte. Et son épouse, qui était en puissance de copulation, à ce moment-là, entendit le grincement de la clef, et lâcha tout pour sauter sur ses deux pieds. Et elle se hâta de cacher son amant dans un coin de la chambre, derrière la corde sur laquelle étaient pendus tous les habits de son époux et les siens propres. Puis elle prit son grand voile, celui dont elle s’enveloppait d’ordinaire, et descendit le petit escalier à la rencontre de son mari, le capitaine, qui, ayant monté la moitié des marches, avait déjà senti que quelque chose se passait chez lui qui ne se passait pas à l’ordinaire. Et il dit à sa femme : « Qu’y a-t-il ? Et pourquoi tiens-tu ce voile ? » Et elle répondit : « L’histoire de ce voile, ô mon maître, est une histoire qui, si elle était écrite avec les aiguilles sur le coin intérieur de l’œil, servirait de leçon à qui la lirait avec respect ! Mais d’abord viens t’asseoir sur le divan, pour que je te la raconte ! » Et elle l’entraîna vers le divan, le pria de s’asseoir, et continua ainsi : « Sache, en effet, qu’il y avait, dans la ville du Caire, un capitaine de police, homme terrible et jaloux, qui surveillait sa femme sans répit. Et, pour être sûr de sa fidélité, il l’avait enfermée dans une maison, comme celle-ci, d’une seule chambre. Mais, malgré toutes ses précautions, la jeune femme le cornufiait de tout son cœur, et copulait sur ses insensibles cornes avec le fils de leur voisin le boucher, tant et si bien qu’un jour, étant rentré plus tôt que de coutume, le capitaine se douta de quelque chose. Et, en effet, quand sa femme l’avait entendu rentrer, elle s’était hâtée de cacher son amant, et avait entraîné son mari sur un divan, tout comme je l’ai fait avec toi. Et alors elle lui jeta sur la tête un drap qu’elle tenait à la main, et lui en serra le cou de toutes ses forces, là, comme ça ! » Et, parlant ainsi, la jeune femme jeta le drap sur la tête du Kurde, et lui en serra le cou, en riant, et en continuant ainsi son histoire : « Et quand le fils de chien eut la tête et le cou bien pris dans le drap, la jeune femme cria à son amant, qui était caché derrière les habits du mari : « Hé, mon chéri, vite ! vite ! sauve-toi ! » Et le jeune boucher se hâta de sortir de sa cachette et de se précipiter à travers l’escalier dans la rue. Et telle est l’histoire du drap que je tenais à la main, ya sidi ! »

Et, ayant ainsi raconté cette histoire, et voyant que son amant était déjà en sûreté, la jeune femme lâcha le drap qu’elle avait solidement entortillé autour du cou de son mari le Kurde, et se mit à rire tellement qu’elle se renversa sur le derrière.

Quant au capitaine kurde, délivré de la sorte de la strangulation, il ne sut s’il devait rire ou se fâcher de l’histoire et du jeu de sa femme. Et d’ailleurs Kurde il était et Kurde il resta. Et c’est pourquoi il ne comprit jamais rien du tout à cet incident. Et ses moustaches et ses poils ne s’en portèrent pas plus mal. Et il mourut comme un bienheureux, content et prospérant, ayant laissé beaucoup d’enfants.

Et Schahrazade, cette nuit-là, dit encore l’histoire suivante, qui est un débat de générosité entre trois personnes d’espèce différente, à savoir entre un mari, un amant et un voleur.

QUEL EST LE PLUS GÉNÉREUX ?

On raconte qu’il y avait à Bagdad un cousin et une cousine qui s’aimaient depuis l’enfance d’un amour extrême. Et leurs parents les avaient destinés l’un à l’autre, disant toujours : « Quand Habib sera grand, nous le marierons avec Habiba ! » Et ils avaient vécu et grandi ensemble, et avec eux avait grandi leur mutuelle affection. Mais, quand ils furent en âge de se marier, la destinée ne décréta point leur mariage. Car les parents, ayant subi les revers du temps, devinrent fort pauvres ; et le père et la mère de Habiba s’estimèrent favorisés en acceptant comme époux pour leur fille un respectable cheikh, l’un des marchands les plus riches de Bagdad, qui l’avait demandée en mariage.

Et, lorsque son mariage avec le cheikh fut décidé de la sorte, la jeune Habiba voulut voir son cousin Habib pour la dernière fois, et lui dit en pleurant : « Ô fils de mon oncle, ô mon bien-aimé, tu sais ce qui se passe, et que mes parents m’ont accordée en mariage à un cheikh que je n’ai jamais vu et qui ne m’a jamais vue ! Et voici que, par ce mariage, nous sommes à jamais frustrés de notre amour, ô mon cousin ! Et peut-être que notre mort est préférable à notre vie ! » Et Habib répondit en sanglotant : « Ô ma bien-aimée cousine, notre destin est amer, et notre vie est désormais sans signification ! Comment pourrions-nous, loin l’un de l’autre, savourer encore le goût de la vie et nous délecter aux beautés de la terre ? Hélas ! hélas ! ô ma cousine, comment allons-nous supporter le poids de notre destinée ! » Et ils pleurèrent l’un sur l’autre et faillirent s’évanouir de douleur. Puis on vint les séparer, en leur disant qu’on attendait la mariée pour la conduire à la maison de l’époux.

Et on conduisit la désolée Habiba en cortège à la maison du cheikh. Et, après les cérémonies d’usage, et les souhaits et les appels aux bénédictions, la noce prit fin, et tout le monde s’en alla, en laissant la jeune mariée chez son époux. Et quand vint le moment de la consommation, le cheikh pénétra dans la chambre nuptiale, et vit son épouse qui pleurait dans les coussins, et sa poitrine qui se soulevait pleine de sanglots. Et il pensa : « Sûrement, elle pleure comme pleurent toutes les jeunes filles qui quittent leur mère. Mais heureusement que ça ne dure pas longtemps, pour l’ordinaire. Avec de l’huile on vient à bout des cadenas les plus durs, et avec de la douceur on apprivoise les petits des lions ! » Et il s’approcha d’elle, tandis qu’elle pleurait, et lui dit : « Ya setti Habiba, ô lumière de l’âme, pourquoi abîmes-tu de la sorte la beauté de tes yeux ? Et quelle douleur est la tienne, qui te fait oublier même une présence nouvelle près de toi ? » Mais la jeune fille, en entendant la voix de son époux, fut prise d’un redoublement de larmes et de sanglots, et s’enfonça davantage la tête dans les oreillers. Et le cheikh, bien interloqué, lui dit : « Ya setti Habiba, si c’est ta mère que tu pleures, à cause de ta séparation d’avec elle, dis-le-moi, et j’irai te la chercher à l’instant ! » Et la jeune fille, pour toute réponse, secoua la tête dans ses oreillers, en pleurant plus fort, et rien de plus. Et son époux lui dit : « Si c’est ton père, où l’une de tes sœurs ou ta nourrice ou quelque animal familier, tel que coq, chat ou gazelle, que tu pleures si douloureusement, dis-le-moi, et par Allah ! j’irai te le chercher ! » Mais un signe négatif de tête dans les oreillers fut la réponse. Et le cheikh réfléchit un instant, et dit : « C’est peut-être la maison même de tes parents que tu pleures, où tu as passé ton enfance et ton adolescence, ô Habiba ! Si c’est elle que tu pleures, dis-le-moi, et je te prendrai par la main et t’y conduirai. » Et la jeune fille, quelque peu adoucie par les bonnes paroles de son époux, releva un peu la tête ; et ses beaux yeux étaient pleins de larmes, et son visage charmant était comme une flamme. Et elle répondit, d’une voix tremblante de pleurs : « Ya sidi, ce n’est point ma mère que je pleure, ni mon père, ni mes sœurs, ni ma nourrice, ni mes animaux familiers ! Je te supplie donc de me dispenser de te révéler le motif de mes larmes et de mon chagrin. » Et l’excellent cheikh, qui voyait pour la première fois le visage de sa femme à découvert, fut très ému par sa beauté, par le charme enfantin qui se dégageait d’elle toute, et par la douceur de son parler. Et il lui dit : « Ya setti Habiba, ô la plus belle d’entre les jeunes filles, et leur couronne, si ce n’est point l’éloignement de ta famille et de ta maison qui te donne tant de peine, c’est qu’il y a un autre motif. Et je te prie de me le dire, afin que j’y remédie. » Et elle répondit : « De grâce ! dispense-moi de te le raconter ! » Il dit : « C’est qu’alors ce motif n’est autre que la répugnance et l’aversion que tu as pour moi. Or, par ta vie ! si tu m’avais dit, par l’intermédiaire de ta mère que tu ne voulais pas devenir mon épouse, je ne t’eusse certes pas obligée à entrer malgré toi dans ma maison ! » Et elle dit : « Non, par Allah ! ô mon maître, le motif de mon chagrin n’est point dû à de la répugnance ou de l’aversion ! Comment aurais-je ces sentiments pour quelqu’un que je n’ai jamais vu ? Mais cela est dû à tout autre chose, que je ne saurais te révéler ! » Mais il continua à la presser si fort et avec tant de bonté, que la jeune fille, les yeux baissés, finit par lui avouer son amour pour son cousin, disant : « Le motif de mes larmes et de mon chagrin, est un être cher qui est resté dans la maison, et c’est le fils de mon oncle, celui avec qui j’ai grandi, et qui m’aime et que j’aime depuis l’enfance ! Et l’amour, ô mon maître, est une plante dont les racines sont prises dans le cœur, et pour l’arracher il faudrait arracher le cœur avec elle ! »

À cette révélation de son épouse, le cheikh baissa la tête, sans dire un mot. Et il réfléchit une heure de temps, puis releva la tête et dit à la jeune fille : « Ô ma maîtresse, la loi d’Allah et de Son Prophète – sur Lui la prière et la paix ! – défend au Croyant d’obtenir quoi que ce soit du Croyant par la violence. Et si le morceau de pain ne doit pas être pris au Croyant par la force, que sera-ce s’il s’agit de lui enlever son cœur ? Ainsi donc, tranquillise ton âme et rafraîchis tes yeux ! Et rien n’arrivera que ce qui a été écrit sur ta destinée ! » Et il ajouta : « Lève-toi donc, ô mon épouse d’un moment, et, avec mon consentement et de mon plein gré, va trouver celui qui a sur toi des droits plus réels que les miens, et donne-toi à lui librement. Et tu reviendras ici avec le matin, avant que les domestiques soient réveillés et te voient rentrer. Car dès ce moment tu es comme ma fille, de ma chair et de mon sang ! Et le père ne touche point à sa fille. Et, quand je serai mort, tu seras mon héritière ! » Et il ajouta encore : « Lève-toi, ma fille, sans hésiter, et va consoler ton cousin, qui doit te pleurer comme on pleure les morts ! »

Et il l’aida à se lever, et lui passa lui-même ses belles robes et ses pierreries de noces, et l’accompagna jusqu’à la porte. Et elle sortit dans la rue, avec ses belles robes et ses pierreries, comme une idole promenée, un jour de fête, par les mécréants…

À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA HUIT CENT QUATRE-VINGT-DOUZIÈME NUIT

Elle dit :

… Et elle sortit dans la rue avec ses belles robes et ses pierreries, comme une idole promenée un jour de fête par les mécréants.

Mais à peine eut-elle fait vingt pas dans la rue, où pas une âme ne passait à cette heure de la nuit, que soudain une forme noire bondit de l’ombre et s’élança vers elle. Or, c’était un voleur, à l’affût de quelque gibier de nuit, qui avait vu briller ses pierreries, et s’était dit : « Voilà de quoi m’enrichir pour la vie ! » Et il l’arrêta brutalement et se prépara à la dépouiller, en lui disant d’une voix étouffée et effrayante : « Si tu ouvres la bouche pour crier, ta longueur entrera dans ta largeur ! » Et déjà il avait mis la main sur ses colliers, quand son regard rencontra la beauté de son visage ; et, tout interdit, il pensa : « Par Allah ! c’est elle tout entière que je vais enlever, car elle est plus précieuse que tous les trésors ! » Et il lui dit : « Ô ma maîtresse, il ne te sera fait aucun mal ! Mais ne résiste pas, et viens de ton plein gré avec moi. Et notre nuit sera une nuit bénie ! » Car il pensait : « C’est une almée ! Car il n’y a que les almées, pour sortir la nuit vêtues avec tant de splendeurs. Et elle doit revenir de quelque noce de grand seigneur ! »

Et la jeune fille, pour toute réponse, se mit à pleurer. Et le voleur lui dit : « Par Allah ! pourquoi pleures-tu ? Je fais le serment de ne point te maltraiter ni te dépouiller, si tu te donnes à moi librement ! » Et, en même temps, il la prit par la main, et voulut l’emmener. Alors, à travers ses larmes, elle lui dit qui elle était ; et lui raconta la générosité du cheikh, son époux, et ne lui cacha rien de son histoire. Et elle ajouta : « Et maintenant, je suis entre tes mains. Fais de moi ce que tu voudras ! »

Lorsque le voleur, qui était le plus habile détrousseur de toute la corporation des voleurs de Bagdad, eut entendu l’histoire singulière de la jeune fille, et compris toute la portée du procédé généreux du cheikh, son époux, il baissa un instant la tête et réfléchit profondément. Puis il releva la tête et dit à l’adolescente : « Et où demeure le fils de ton oncle, celui que tu aimes ? » Elle dit : « Dans tel quartier, telle rue, où il occupe la chambre qui se trouve dans le jardin de la maison ! » Et le voleur dit : « Ô ma maîtresse, il ne sera pas dit que deux amants ont été frustrés de leur amour par un voleur ! Puisse Allah t’accorder les plus choisies de Ses grâces pour cette nuit que tu vas passer avec ton cousin ! Quant à moi, je vais te conduire et t’escorter, pour t’éviter les rencontres fâcheuses d’autres voleurs que moi ! » Et il ajouta : « Ô ma maîtresse, si le vent est à tous, la flûte n’est pas à moi ! » Et, ayant ainsi parlé, le voleur prit l’adolescente par la main et l’escorta, avec tous les égards dont on fait preuve envers une reine, jusqu’à la maison de son amant. Et il prit congé d’elle, après avoir baisé le pan de sa robe, et s’en alla en sa voie.

Et la jeune fille poussa la porte du jardin, traversa le jardin, et alla droit à la chambre de son cousin. Et elle l’entendit qui sanglotait, tout seul, en pensant à elle. Et elle frappa à la porte ; et la voix pleine de larmes de son cousin demanda : « Qui est à la porte ? » Elle dit : « Habiba ! » Et de l’intérieur il s’écria : « Ô voix de Habiba ! » Et il dit encore : « Habiba est morte ! Qui es-tu, toi qui me parles avec sa voix ? » Elle dit : « Je suis Habiba, la fille de ton oncle ! »

Et la porte s’ouvrit, et Habib tomba évanoui dans les bras de sa cousine. Et lorsque, grâce aux soins de Habiba, il fut revenu de son évanouissement, Habiba le fit reposer à côté d’elle, lui posa la tête sur ses genoux et lui fit le récit de ce qui était arrivé avec le cheikh, son époux, et avec le voleur généreux. Et Habib, entendant cela, fut tellement ému qu’il ne put d’abord prononcer une parole. Puis il se leva soudain, et dit à sa cousine : « Viens, ô ma bien-aimée cousine ! » Et il la prit par la main, sans vouloir la connaître, et sortit avec elle dans la rue, et la conduisit, sans prononcer une parole, à la demeure du cheikh, son époux.

Lorsque le cheikh vit revenir son épouse avec le jeune Habib, son cousin, et qu’il eut compris la raison qui les amenait ainsi tous deux vers sa demeure, il les introduisit dans sa propre chambre, et les embrassa comme un père embrasse ses enfants, et leur dit d’une voix pleine de gravité : « Quand le Croyant a dit à son épouse : « Tu es ma fille, de ma chair et de mon sang ! » nulle puissance ne saurait le délier de ses paroles ! Ainsi donc, ô mes enfants, vous ne me devez rien ! Car je suis lié par mes propres paroles ! » Et, ayant ainsi parlé, il écrivit en leur nom sa maison et ses biens, et s’en alla habiter une autre ville.

Et Schahrazade laissa au roi Schahriar le soin de conclure, sans lui rien demander à ce sujet. Et, cette nuit-là, elle dit encore :

LE BARBIER ÉMASCULÉ

Il est raconté qu’il y avait au Caire un jeune garçon, sans égal pour la beauté et les mérites. Et il avait pour amie, qui l’aimait beaucoup et qu’il aimait, une adolescente dont l’époux était un youzbaschi, chef de cent gardiens de police, homme plein de fougue et de bravoure, avec des mains dont un doigt eût suffi polir écraser l’adolescent. Et ce youzbaschi avait toutes les qualités excellentes capables de satisfaire son harem ; mais l’adolescent n’avait point de barbe, et l’épouse était de celles qui préfèrent la viande d’agneau ; et une jument de celles qui aiment se sentir chevauchées, de préférence, par les jouvenceaux.

Or, un jour d’entre les jours, le youzbaschi entra dans sa maison et dit à l’adolescente, son épouse : « Ô une telle, je suis invité, cet après-midi, à aller à tel endroit, dans les jardins, pour respirer le bon air avec les amis. Si donc, pour une affaire ou pour une autre, on a besoin de moi, tu sauras où m’envoyer chercher. » Et son épouse lui dit : « Nul ne souhaitera autre chose de toi que de te savoir dans les délices et le contentement ! Va te réjouir dans les jardins, ô mon maître, et que cela te dilate et t’épanouisse, pour notre joie ! » Et le youzbaschi s’en alla en sa voie, en se félicitant, une fois de plus, d’avoir une épouse si attentive, et bien douée et bien obéissante et bien polie.

Et dès qu’il eut tourné le dos, son épouse s’écria : « Les louanges à Allah qui éloigne de nous, pour cet après-midi, ce cochon sauvage ! Voici que je vais envoyer chercher le pendu de mon cœur ! » Et elle appela le petit eunuque qui était à son service, et lui dit : « Ô garçon, va vite trouver un tel de ma part. Et si tu ne le trouves pas chez lui, cherche-le partout jusqu’à ce que tu le rencontres, et dis-lui : « Ma maîtresse t’envoie le salam et te dit d’aller la trouver à la maison, en ce moment ! » Et le petit eunuque sortit de chez sa maîtresse, et, n’ayant pas trouvé l’adolescent chez lui, il se mit à parcourir, à sa recherche, toutes les boutiques du souk où il avait coutume d’aller s’asseoir. Et il finit par le trouver dans la boutique d’un barbier, où il était entré pour se faire raser la tête. Et il s’approcha de lui, précisément au moment où le barbier lui entourait le cou d’une serviette propre, et lui disait : « Fasse Allah que le rafraîchissement te soit délicieux ! » Et le petit eunuque, s’étant donc approché de l’adolescent, se pencha vers lui, et lui dit à l’oreille : « Ma maîtresse une telle t’envoie ses salams les plus choisis, et me charge de te dire qu’aujourd’hui le rivage est clair, et que le youzbaschi est aux jardins ! Si donc tu tiens à la possession, tu n’as qu’à venir sans délai ni retard. » Et le jeune garçon, ayant entendu cela, ne put plus souffrir de rester là un moment de plus, et il cria au barbier : « Sèche vite ma tête, que je m’en aille ; et je reviendrai ici une autre fois ! » Et, en disant ces paroles, il mit dans sa main une drachme d’argent, tout comme s’il avait eu la tête déjà travaillée par le barbier. Et le barbier, voyant cette générosité, se dit : « Il me donne une drachme, alors que je ne lui ai rien rasé ! Que serait-ce si sa tête avait été rasée ! Par Allah ! voilà un client que je suivrai de l’œil. Sans aucun doute, lorsque je lui aurai rasé la tête, il me donnera une poignée de ces drachmes-là ! »

Sur ces entrefaites, l’adolescent se leva avec rapidité, et sortit dans la rue. Et le barbier l’accompagna jusqu’au seuil de la boutique, en lui disant : « Allah avec toi, ô mon maître ! Mon espoir est que, lorsque tu auras réglé les affaires pendantes, tu reviendras à cette boutique, d’où tu sortiras encore plus beau qu’à ton entrée. Allah avec toi ! » Et l’adolescent répondit : « Taïeb ! parfait ! je reviendrai ! » Et il détala en hâte, et disparut au tournant de la rue.

Et il arriva devant la maison de son amie, l’épouse du youzbaschi. Et il allait frapper à la porte, quand, à sa surprise extrême, il vit surgir devant lui, venant de l’autre bout de la rue, le barbier. Et, ne sachant quelle pouvait bien être l’affaire qui faisait accourir de la sorte ce barbier, qui de loin lui faisait des gestes d’appel, il s’arrêta de frapper. Et le barbier lui dit : « Ô mon maître, Allah avec toi ! Je te prie de ne pas oublier ma boutique, qui s’est parfumée de ta venue et s’en est illuminée. Et le sage a dit : « Quand tu t’es dulcifié dans un endroit, n’en cherche pas un autre ! » Et le grand médecin des Arabes, Abou-Ali el Hossein Ibn Sina – sur lui les grâces du Très-Haut ! – a dit : « Nul lait n’est comparable, pour l’enfant, au lait de la mère ! Et rien n’est plus doux à la tête que la main d’un habile barbier ! » J’espère donc de toi, ô mon maître, que tu reconnaîtras ma boutique entre toutes les boutiques des autres barbiers du souk. » Et l’adolescent dit : « Hé ouallah ! certainement, je la reconnaîtrai, ô barbier ! » Et il poussa la porte, qui déjà s’était ouverte de l’intérieur, et se hâta de la refermer après lui. Et il monta rejoindre son amoureuse, pour faire sa chose ordinaire avec elle.

Quant au barbier, au lieu de s’en retourner à sa boutique, il resta planté dans la rue, en face de la porte, en se disant : « Le mieux est que j’attende ici même ce client inespéré, afin de le conduire moi-même à ma boutique, de peur qu’il ne la confonde avec celles de mes voisins ! » Et, sans quitter la porte un instant des yeux, il s’immobilisa définitivement.

Mais pour ce qui est du youzbaschi, lorsqu’il arriva à l’endroit du rendez-vous, son ami qui l’avait invité, lui dit : « Ya sidi, pardonne-moi l’incivilité sans pareille dont je suis coupable envers toi. Mais ma mère vient de mourir, et il faut que je prépare l’enterrement. Excuse-moi donc de ne pouvoir me réjouir aujourd’hui avec toi, et pardonne-moi mes mauvaises manières. Allah est généreux ! et nous reviendrons ici ensemble, prochainement. » Et il prit congé de lui, en s’excusant encore beaucoup, et s’en alla en sa voie. Et le youzbaschi, le nez bien allongé, dit en lui-même : « Qu’Allah maudisse les vieilles calamiteuses qui noircissent d’une si vilaine sorte les jours de l’amusement ! Et que le Malin les enfonce dans le plus profond des trous du cinquième enfer ! » Et, ce disant, il cracha en l’air, avec fureur…

À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaitre le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA HUIT CENT QUATRE-VINGT-TREIZIÈME NUIT

Elle dit :

… Et le youzbaschi, le nez bien allongé, dit en lui-même : « Qu’Allah maudisse les vieilles calamiteuses qui noircissent d’une si vilaine sorte les jours de l’amusement ! Et que le Malin les enfonce dans le plus profond des trous du cinquième enfer ! » Et, ce disant, il cracha en l’air, avec fureur, en marmonnant dans sa barbe : « Je crache sur toi et sur la terre qui t’enfouira, ô mère des calamités ! » Et il reprit le chemin de sa maison, et arriva dans sa rue avec des yeux roulant de colère. Et il aperçut le barbier qui était immobilisé, la tête vers les fenêtres de la maison, comme un chien qui attend l’os qu’on lui jettera. Et il l’aborda et lui dit : « Qu’as-tu, ô homme ? Et qu’y a-t-il de commun entre toi et cette maison ? » Et le barbier s’inclina jusqu’à terre et répondit : « Ô sidi le youzbaschi, j’attends ici le meilleur client de ma boutique ! Car mon pain est entre ses mains ! » Et le youzbaschi, fort étonné, lui demanda : « Que dis-tu là, ô suppôt des éfrits ? Ma maison serait-elle maintenant un lieu de rendez-vous pour les clients des barbiers de ton espèce ? Marche, ô proxénète, ou tu connaîtras la lourdeur de mon bras ! » Et le barbier dit : « Le nom d’Allah sur toi, ô mon maître le youzbaschi, et sur ta maison et sur les habitants de ton honorable maison, réceptacle de l’honnêteté et de toutes les vertus ! Mais, par ta précieuse vie ! je jure que mon meilleur client est entré ici même ! Et, comme il y a déjà longtemps qu’il y est, et que mon travail et ma boutique me mettent dans l’impossibilité d’attendre plus longtemps, je te prie de lui dire, en le voyant, de ne pas tarder davantage ! » Et l’époux de l’adolescente lui dit : « Et quelle manière d’homme est-il, ton client, ô fils des entremetteurs et la descendance des procureurs ? » Il dit : « C’est un beau garçon, avec des yeux comme ça, et une taille comme ça, et le reste à l’avenant ! C’est un schalabi, tout à fait, un élégant, un raffiné de manières et de maintien, et généreux ! et délicieux ! un morceau de sucre, ya sidi, une ruche de miel, ouallahi ! »

Lorsque le capitaine des cent gardiens de police eut entendu cet éloge et cette description de celui qui était entré dans sa maison, il saisit le barbier par la nuque et, le secouant à plusieurs reprises, il lui dit : « Ô postérité des proxénètes et le fils des chiffons ! » Et le secoué barbier s’écria : « Il n’y a pas d’inconvénient ! » Et le youzbaschi continua : « Tu oses encore prononcer de telles paroles sur ma maison ? » Et le barbier dit : « Ô mon maître, tu verras ce que te dira mon client, lorsque tu lui auras dit : « Le barbier aux mains douces t’attend à la porte ! » Et le youzbaschi écumant lui cria : « Eh bien, reste ici, en attendant que j’aille contrôler tes paroles ! » Et il se précipita dans sa maison.

Or, pendant ce temps, la jeune femme qui avait entendu et vu, de derrière la fenêtre, tout ce qui venait de se passer dans la rue, avait déjà eu le loisir de cacher son amant dans la citerne de la maison. Et quand le youzbaschi eut pénétré dans les chambres, il n’y avait plus ni adolescent, ni odeur d’adolescent, ni rien qui s’en rapprochât de près ou de loin. Et il demanda à son épouse : « Hé, par Allah ! ô femme, y a-t-il vraiment lieu de croire qu’un homme a pénétré chez nous ? » Et l’épouse, comme formalisée à l’extrême de cette supposition, s’écria : « Ô la honte sur notre maison et sur moi-même ! Comment, ô mon maître, un homme pourrait-il entrer ici ? Éloigné soit le Malin ! » Et le youzbaschi dit : « C’est un barbier, qui est là dans la rue, qui m’a dit attendre la sortie de chez nous d’un jeune homme d’entre ses clients ! » Elle dit : « Et tu ne l’as pas écrasé contre le mur ? » Il dit : « J’y vais ! » Et il descendit, et saisit le barbier par la nuque et le fit tournoyer en lui criant : « Ô entremetteur sur ta mère et sur ton épouse ! Tu as osé dire de telles paroles sur le harem d’un Croyant ! » Et il allait sans doute faire entrer, d’un coup, sa longueur dans sa largeur, quand le barbier s’écria : « Par la vérité que nous a révélée le Prophète, ô youzbaschi, j’ai vu avec mes yeux entrer l’adolescent dans la maison ! Mais je ne l’ai pas vu en sortir ! » Et l’autre arrêta le tournoiement, et fut à la limite de la perplexité d’entendre cet homme soutenir cette chose devant la mort. Et il lui dit : « Je ne veux pas te tuer avant de te prouver que tu as menti, ô chien ! Viens avec moi ! » Et il le traîna dans la maison, et se mit à parcourir avec lui toutes les chambres, en bas, en haut et partout. Et lorsqu’ils eurent tout examiné et tout visité, ils redescendirent dans la cour et furetèrent dans tous les coins, sans rien trouver. Et le youzbaschi se tourna vers le barbier et lui dit : « Il n’y a rien ! » Et l’autre dit : « C’est vrai, mais il y a encore cette citerne-ci que nous n’avons pas visitée. »

Tout cela ! Et l’adolescent entendait leurs allées et venues, et leurs paroles. Et, à ces derniers mots de citerne et de visite à la citerne, il maudit en son âme le barbier, en pensant : « Ah ! le fils des prostituées de l’infamie ! Il va me faire prendre ! » Et de son côté l’épouse entendit le barbier qui parlait de visiter la citerne, et descendit en toute hâte, en criant à son époux : « Jusqu’à quand, ô homme, vas-tu faire parcourir ta maison et ton harem à ce produit des mille cornards de l’impudicité ? Et n’as-tu pas honte d’introduire de la sorte dans l’intimité de ta demeure un étranger de l’espèce de celui-ci ? Qu’attends-tu pour le châtier selon son crime ? » Et le youzbaschi dit : « Tu dis vrai, ô femme, il faut le punir. Mais c’est toi la calomniée, et c’est à toi de le châtier. Punis-le selon la gravité et la nature de ses imputations ! »

Alors l’adolescente monta prendre un couteau dans la cuisine, et le chauffa jusqu’à ce qu’il fût devenu blanc d’incandescence. Et elle s’approcha du barbier que le youzbaschi avait déjà étendu à terre d’un seul coup. Et, avec le couteau chauffé, elle lui cautérisa les cordons, et lui brûla les aiguillettes, pendant que le youzbaschi le maintenait sur le sol. Après quoi on le jeta dans la rue, en lui criant : « Cela t’apprendra à mal parler des harems des honnêtes gens ! » Et l’infortuné barbier resta là jusqu’à ce que des passants pitoyables l’eussent ramassé et porté à sa boutique. Et voilà pour lui !

Mais pour ce qui est de l’adolescent enfermé dans la citerne, il se hâta, dès que tous les bruits eurent cessé dans la maison, de s’échapper de sa cachette et de livrer ses jambes au vent. Et Allah voila ce qu’il y avait à voiler !

Et Schahrazade ne voulut point laisser passer cette nuit-là sans raconter encore au roi Schahriar l’HISTOIRE DE FAÏROUZ ET DE SON ÉPOUSE.

FAÏROUZ ET SON ÉPOUSE

On raconte qu’un certain roi était, assis un jour sur la terrasse de son palais, prenant l’air et s’égayant les yeux par la vue du ciel sur sa tête et des beaux jardins à ses pieds. Et son regard rencontra soudain, sur la terrasse d’une maison située en face du palais, une femme dont il n’avait jamais vu la pareille en beauté. Et il se tourna vers ceux qui l’entouraient et leur demanda : « À qui appartient cette maison ? » Et ils répondirent : « À ton serviteur Faïrouz. Et celle-ci est son épouse ! » Alors il descendit ; et la passion l’avait rendu déjà ivre sans vin, et l’amour était dans son cœur. Et il appela son serviteur Faïrouz et lui dit : « Prends cette lettre et va à telle ville, et reviens avec la réponse ! » Et Faïrouz prit la lettre, et alla à sa maison, et mit la lettre sous sa tête et passa ainsi cette nuit-là. Et lorsque vint le matin, il se leva, fit ses adieux à son épouse, et alla vers la ville en question, ignorant ce que son souverain avait de projets contre lui.

Quant au roi, il se leva en hâte dès que l’époux fut parti, et se dirigea sous un déguisement vers la maison de Faïrouz, et frappa à la porte. Et l’épouse de Faïrouz demanda : « Qui est à la porte ? » Et il répondit : « Je suis le roi, maître de ton époux ! » Et elle ouvrit. Et il entra, et s’assit, en disant : « Nous venons te visiter. » Et elle sourit, et répondit : « Je me réfugie en Allah de cette visite-là, car, en vérité, je n’attends d’elle rien de bon ! » Mais le roi dit : « Ô désir des cœurs, je suis le maître de ton mari, et je pense que tu ne me connais pas ! » Et elle répondit : « Certainement, je te connais, ô mon seigneur et mon maître, et je connais ton projet et je sais ce que tu veux, et que tu es le maître de mon époux. Et, pour te prouver que je comprends fort bien ton affaire, je te conseille, ô mon souverain, d’avoir l’âme assez haut placée pour t’appliquer à toi-même ces vers du poète :

« Je ne foulerai point le chemin qui conduit à la fontaine, si d’autres passants peuvent poser leurs lèvres sur la pierre humide qui me désaltérerait.

Quand le bourdonnant essaim des mouches immondes s’abat sur mes plateaux, quelle que soit la faim qui me torture, je détourne aussitôt ma main des mets préparés pour mon plaisir.

Les lions n’évitent-ils pas le chemin qui conduit au bord de l’eau, quand les chiens sont libres de laper au même endroit ? »

Et, ayant récité ces vers, l’épouse de Faïrouz ajouta : « Et toi, ô roi, boiras-tu à la fontaine où d’autres avant toi ont posé leurs lèvres ? » Et le roi, entendant ces paroles, la regarda avec stupéfaction. Et il fut si émotionné qu’il tourna le dos, sans trouver un mot de réponse ; et, dans sa hâte de fuir, il oublia l’une de ses sandales dans la maison. Et tel fut son cas.

Mais pour ce qui est de Faïrouz, voici ! Lorsqu’il fut sorti de sa maison, pour aller là où l’envoyait le roi, il chercha la lettre dans sa poche, mais ne la trouva pas. Et il se rappela qu’il l’avait laissée sous l’oreiller. Et il s’en revint à sa maison, et y entra juste au moment où le roi venait de s’en aller. Et il vit la sandale du roi, sur le seuil. Et aussitôt-il comprit le motif de son envoi hors de la ville, vers un pays lointain. Et il se dit : « Le roi, mon maître, ne m’envoie là-bas que pour laisser libre cours à une inavouable passion ! » Toutefois, il garda le silence, et, pénétrant sans bruit dans sa chambre, il prit la lettre là où il l’avait laissée et sortit sans que son épouse se fût aperçue de son entrée. Et il se hâta de quitter la ville, et d’aller accomplir la mission dont l’avait chargé le roi, son maître. Et Allah lui écrivit la sécurité, et il porta la lettre à son destinataire, et revint à la ville du roi avec la réponse requise. Et, avant d’aller se reposer à sa maison, il se hâta de se présenter entre les mains du roi qui, pour le récompenser de sa diligence, lui fit un présent de cent dinars. Et rien ne fut dit ou prononcé sur ce que l’on sait.

Et Faïrouz, ayant pris les cent dinars, alla au souk des joailliers et des orfèvres, et acheta pour toute la somme, des choses magnifiques, en fait de parures pour l’usage des femmes. Et il porta tout cela-à son épouse, en lui disant : « C’est pour fêter mon retour ! » Et il ajouta : « Prends cela et tout ce qui t’appartient ici, et retourne à la maison de ton père ! » Et elle lui demanda : « Pourquoi ? » Il dit : « En vérité, le roi, mon maître, m’a comblé de sa bonté. Et c’est parce que je veux que tout le monde le sache, et que ton père se réjouisse en voyant sur toi toutes ces parures, que je désire te voir aller là où je te dis. » Et elle répondit : « Avec amour et de tout cœur joyeux ! »

Et elle se para de tout ce que lui avait apporté son époux, et de tout ce qu’elle possédait déjà, et alla à la maison de son père. Et son père se réjouit fort de sa venue et de voir tout ce qu’il y avait de beau sur elle. Et elle resta dans la maison de son père, pendant un mois entier, sans que son époux Faïrouz eût songé à venir la chercher, et sans qu’il eût seulement envoyé demander de ses nouvelles.

Aussi, au bout de ce mois de séparation, le frère de la jeune femme vint trouver Faïrouz et lui dit : « Ô Faïrouz, si tu ne veux pas révéler le motif de ta colère contre ton épouse et de l’abandon où tu la laisses, viens, et plaide l’affaire avec nous devant le roi, notre maître ! » Et Faïrouz répondit : « Si vous autres vous voulez plaider, moi je ne plaiderai pas ! » Et le frère de l’adolescente dit : « Viens tout de même, et tu m’entendras plaider ! » Et il s’en alla avec lui devant le roi.

Et ils trouvèrent le roi dans la salle des audiences, et le kâdi assis à côté de lui.

Et le frère de la jeune femme, après avoir embrassé la terre entre les mains du roi, dit : « Ô notre maître, je viens plaider pour une affaire ! » Et le roi lui dit : « Les affaires à plaider regardent le seigneur kâdi. C’est à lui qu’il te faut t’adresser ! » Et le frère de la jeune femme se tourna vers le kâdi, et dit : « Qu’Allah assiste notre seigneur le kâdi ! Or, voici notre affaire et notre plainte : nous avons loué en simple location, à cet homme, un beau jardin, hautement protégé de murs et abrité ; merveilleusement entretenu et planté de fleurs et d’arbres fruitiers. Mais cet homme, après avoir cueilli toutes les fleurs et mangé tous les fruits, a abattu les murs, livré le jardin aux quatre vents, et mis partout la dévastation. Et maintenant il veut rompre le bail et nous rendre notre jardin dans l’état où il l’a mis ! Et telle est notre plainte et notre affaire, ya sidi’ I kâdi ! »

Et le kâdi se tourna vers Faïrouz et lui dit : « Et toi, qu’as-tu à dire, ô jeune homme ? » Et il répondit : « En vérité, je leur rends le jardin en meilleur état qu’il n’était auparavant ! » Et le kâdi dit au frère : « Est-ce vrai qu’il rend le jardin en meilleur état, comme il vient de le déclarer ? » Et le frère dit : « Non ! Mais je désire savoir de lui le motif qui l’a poussé à nous le rendre ! » Et le kâdi demanda, en se tournant vers Faïrouz : « Qu’as-tu à dire, ô jeune homme ? » Et Faïrouz répondit : « Je le leur rends de bon cœur et à contrecœur ! Et le motif de cette restitution, puisqu’ils souhaitent le connaître, est qu’un jour je suis entré dans le jardin en question, et j’ai vu sur la terre les traces du passage du lion et de son pied. Et j’ai eu peur que, si je m’y hasardais de nouveau, le lion me dévorât. Et c’est pourquoi j’ai rendu le jardin à ses propriétaires. Et je ne l’ai fait que par respect pour le lion, et par peur pour moi…

À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA HUIT CENT QUATRE-VINGT-QUATORZIÈME NUIT

Elle dit :

… Et c’est pourquoi j’ai rendu le jardin à ses propriétaires. Et je ne l’ai fait que par respect pour le lion, et par peur pour moi. »

Lorsque le roi, qui était étendu sur les coussins et qui écoutait sans en avoir l’air, eut entendu les paroles de Faïrouz, son serviteur, et en eut compris la portée et la signification, il se leva sur son séant et dit au jeune homme : « Ô Faïrouz, calme ton cœur, apaise tes scrupules, et retourne à ton jardin. Car, par la vérité et la sainteté de l’Islam ! ton jardin est le mieux défendu et le mieux gardé que j’aie trouvé de ma vie ; et ses murailles sont à l’abri de tous les assauts ; et ses arbres, ses fruits et ses fleurs sont les plus sains et les plus beaux que j’aie jamais vus ! »

Et Faïrouz comprit. Et il retourna à son épouse. Et il l’aima. Et, de cette manière, ni le kâdi, ni aucun des nombreux assistants qui étaient dans la salle des audiences, ne put rien comprendre à cette affaire, qui resta secrète entre le roi et Faïrouz et le frère de l’épouse. Mais Allah est Omniscient !

Et Schahrazade dit encore :

LA NAISSANCE DE L’ESPRIT

Il y avait un homme, Syrien de naissance, qu’Allah avait doué, comme tous les Schamites de sa race, d’un sang lourd et d’un esprit épais. Car c’est une chose notoire que lorsqu’Allah distribua ses dons aux humains, il mit dans chaque terre les qualités et les défauts qui devaient se transmettre à tous ceux qui y naîtraient. C’est ainsi qu’il accorda l’esprit et la finesse aux habitants du Caire, la force copulative à ceux de la Haute-Égypte, l’amour de la poésie à nos pères Arabes, la bravoure aux cavaliers du centre, des mœurs policées aux habitants de l’Irak, la cordialité envers les hôtes aux tribus errantes, et bien d’autres dons à bien d’autres pays, mais aux Syriens il ne donna que l’amour du gain et l’esprit de commerce, et les oublia totalement quand il distribua les dons charmants. C’est pourquoi, quoi qu’il fasse, un Syrien schamite, des pays qui s’étendent de la mer salée aux confins du désert de Damas, sera toujours un lourdaud au sang épais, et son esprit ne sera jamais ouvert qu’à l’appât grossier du gain et au trafic.

Et donc le Syrien en question se réveilla, un jour d’entre les jours, avec le désir d’aller trafiquer au Caire. Et c’était, sans aucun doute, sa mauvaise destinée qui lui suggérait cette idée d’aller vivre parmi les gens les plus délicieux et les plus spirituels de la terre. Mais, comme tous ceux de sa race, il était plein de suffisance, et il pensa qu’il allait éblouir les gens de là-bas par ce qu’il allait apporter de belles choses avec lui. Il prit, en effet, dans des coffres, ce qu’il possédait de plus somptueux en fait de soieries, d’étoffes précieuses, d’armes ouvragées et autres choses semblables, et s’en vint dans la cité sauvegardée, Misr Al-Kahirah, le Caire !

Et il commença par louer un local pour ses marchandises, et une chambre pour lui-même dans un khân de la ville, au centre des souks. Et il se mit à aller tous les jours chez les clients et les marchands, les invitant à venir visiter ses marchandises. Et il continua à travailler de la sorte, pendant quelque temps, lorsqu’un jour d’entre les jours, comme il était allé se promener et qu’il regardait à droite et à gauche, il fit la rencontre de trois jeunes femmes qui s’avançaient penchées et balancées, et qui riaient en se disant des choses comme ça et comme ça. Et chacune était plus belle que l’autre et plus attrayante et plus charmante. Et lorsqu’il les eut aperçues, ses moustaches se dressèrent et jouèrent ; et il s’approcha d’elles, comme elles lui lançaient des œillades, et leur dit : « Se peut-il que vous veniez me tenir agréable compagnie, à mon khân, pour nous divertir cette nuit ? » Et elles répondirent, rieuses : « Nous voulons bien, en vérité, et nous ferons ce que tu nous diras de faire, pour te plaire. » Et il demanda : « Chez moi ou chez vous autres, ô mes maîtresses ? » Elles dirent : « Hé, par Allah ! chez toi ! Crois-tu, par hasard, que nos maris nous laisseraient introduire chez nous des hommes étrangers ? » Et elles ajoutèrent : « Cette nuit nous viendrons chez toi ! Dis-nous donc où tu loges. » Il dit : « Je loge dans une chambre de tel khân, dans telle rue. » Et elles dirent : « En ce cas, tu nous prépareras un souper, et tu nous le tiendras au chaud ; et nous viendrons te visiter après l’heure de la prière de la nuit. » Et il dit : « Ce sont des paroles parfaites. » Et elles le quittèrent, pour continuer leur chemin. Et, de son côté, il alla aux provisions, et acheta du poisson, des concombres, des huîtres, du vin et des parfums, et il porta le tout à sa chambre ; et il prépara cinq espèces de mets à base de viande, sans compter le riz et les légumes ; et il les cuisina lui-même.

Il tint le tout prêt, dans les meilleures conditions.

Et lorsque fut le temps du souper, les trois femmes vinrent, comme elles l’avaient promis, enveloppées de kababits en toile bleue qui les rendaient méconnaissables. Mais, en entrant, elles rejetèrent ces enveloppes de dessus leurs épaules, et allèrent s’asseoir comme des lunes. Et le Syrien se leva et s’assit en face d’elles, comme une cruche, après avoir rangé devant elles les plateaux chargés de mets. Et ils mangèrent suivant leur capacité. Et il leur apporta ensuite le tabouret des vins. Et la coupe circula entre eux. Et le Syrien, sur leurs invitations pressantes, ne refusa aucune tournée, et but tellement que sa tête vogua dans toutes les directions. Et c’est alors, qu’enhardi quelque peu, il se mit à dévisager ses compagnes ; et il put admirer leur beauté et s’émerveiller de leurs perfections. Et il voyagea entre la perplexité et la stupéfaction. Et il se balança entre l’extravagance et l’effarement. Et il ne sut plus distinguer le mâle de la femelle. Et son état fut mémorable et son destin déplorable. Et il regarda sans voir et mangea sans boire. Et il se servit de ses pieds et marcha sur sa tête. Et il fit tourner ses yeux et secoua son nez. Et il se moucha et éternua. Et il rit et pleura. Après quoi, il se tourna vers l’une des trois, et lui demanda : « Par Allah sur toi ! ya setti, quel peut bien être ton nom ? » Elle répondit : « Je m’appelle As-tu-jamais-rien-vu-comme-moi ? » Et sa raison s’envola davantage, et il s’écria : « Non wallahi, je n’ai jamais rien vu comme toi ! » Puis il s’étendit par terre, en s’appuyant sur ses coudes, et demanda à la seconde : « Et toi, ya setti, ô sang de la vie de mon cœur, quel est ton nom ? » Elle répondit : « Jamais-tu-n’as-aperçu-quelqu’un-qui-me-ressemble ! » Et il s’écria : « Inschallah ! ce qu’Allah veut, Ô ma maîtresse Jamais-tu-n’as-aperçu-quelqu’un-qui-me-ressemble ! » Puis il se tourna vers la troisième et lui demanda : « Et toi, ya setti, ô brûlure de mon cœur, quel peut bien être ton honorable nom ? » Elle répondit : « Regarde-moi-et-tu-me-connaîtras ! » Et, ayant entendu cette troisième réponse, le Syrien roula par terre, en s’écriant de toute sa voix : « Il n’y a pas d’inconvénient, ô ma maîtresse Regarde-moi-et-tu-me-connaîtras ! »

Et elles continuèrent à faire circuler la coupe, et à la vider dans son gosier, jusqu’à ce qu’il fût tombé, sa tête précédant ses pieds, avec sa circulation arrêtée. Alors, le voyant dans cet état, elles se levèrent et lui enlevèrent son turban et le coiffèrent d’un bonnet de fou. Puis elles regardèrent autour d’elles, et s’approprièrent tout ce qu’elles trouvèrent sur leur chance, en fait d’argent et de choses de prix. Et, chargées de butin, et le cœur léger, elles le laissèrent ronfler comme un buffle dans son khân, et abandonnèrent la demeure à son propriétaire. Et le voileur voila ce qu’il y avait à voiler.

Or, le lendemain, quand le Syrien revint de sa crapulerie, il se vit seul dans sa chambre, et ne tarda pas à constater que sa chambre était balayée de tout ce qu’elle contenait. Et du coup il recouvra complètement ses sens, et s’écria : « Il n’y a de majesté et de puissance qu’en Allah le Glorieux, le Grand ! » Et il se précipita hors du khân, avec le bonnet de fou sur la tête, et se mit à demander à tous les passants s’ils n’avaient pas rencontré les nommées une telle, une telle et une telle. Et il disait les noms que lui avaient révélés les jeunes femmes. Et les gens, le voyant affublé de la sorte, le croyaient échappé du maristân, et répondaient : « Non, par Allah ! nous n’avons rien vu comme toi ! » Et d’autres disaient : « Jamais nous n’avons aperçu quelqu’un qui te ressemble ! » Et d’autres répondaient : « Nous te regardons, en vérité, mais nous ne te connaissons pas ! »

Aussi, à bout de questions, il ne sut plus à qui recourir ni à qui se plaindre, et finit par rencontrer enfin un passant charitable et de bon conseil, qui lui dit : « Écoute-moi, Ô Syrien ! Le mieux que tu aies à faire, en la circonstance, est de t’en retourner en Syrie, sans retard ni délai, car au Caire, vois-tu, les gens savent faire tourner les cerveaux durs comme les cerveaux légers, et jouer avec les œufs aussi bien qu’avec les pierres. »

Et le Syrien, le nez allongé jusqu’à ses pieds, s’en retourna dans son pays, la Syrie, d’où il n’aurait dû jamais sortir.

Et c’est parce que souvent de telles aventures leur sont arrivées, que les natifs de Syrie médisent à bouche ouverte des enfants de l’Égypte.

Et Schahrazade, ayant fini de raconter cette histoire, se tut. Et le roi Schahriar lui dit : « Ô Schahrazade, ces anecdotes m’ont plu à l’extrême, et j’en sors plus instruit et plus éclairé ! » Et Schahrazade sourit et dit : « Allah seul est l’Instructeur et l’Éclaireur ! » Et elle ajouta : « Mais que deviendraient ces anecdotes, si on les comparait à l’HISTOIRE DU LIVRE MAGIQUE ? » Et le roi Schahriar dit : « Quel est ce livre magique, ô Schahrazade, et quelle est son histoire ? » Et elle dit : « Je me réserve de te la raconter, ô Roi, la nuit prochaine, si Allah veut, et si telle est ta satisfaction ! » Et le Roi dit : « Certes ! je veux écouter, la nuit prochaine, cette histoire que je ne connais pas ! »

ET LORSQUE FUT LA HUIT CENT QUATRE-VINGT-QUINZIÈME NUIT

La petite Doniazade se leva du tapis, où elle était blottie, et dit : « Ô ma sœur, quand vas-tu nous commencer l’HISTOIRE DU LIVRE MAGIQUE ? » Et Schahrazade répondit : « Sans délai ni retard, puisqu’ainsi le désire notre maître le Roi ! » Et elle dit :

HISTOIRE DU LIVRE MAGIQUE

Il est raconté, dans les annales des peuples et les livres des anciens temps – mais Allah seul connaît le passé et voit l’avenir – qu’une nuit d’entre les nuits, le khalifat, fils des khalifats orthodoxes de la postérité d’Abbas : Haroun Al-Rachid qui régnait à Bagdad, se leva dans son lit, en proie à l’oppression, et, vêtu de ses habits de nuit, manda auprès de lui Massrour, le porte-glaive de sa grâce, qui se présenta aussitôt entre ses mains. Et il lui dit : « Ô Massrour, cette nuit est accablante et lourde sur ma poitrine, et je désire que tu dissipes mon malaise. » Et Massrour répondit : « Ô émir des Croyants, lève-toi et allons sur la terrasse regarder avec nos yeux le baldaquin des cieux piqué d’étoiles, et voir se promener la lune brillante, tandis que vers nous montera la musique des clapotantes eaux, et les plaintes des norias chantantes dont le poète a dit :

« La noria qui, de chaque œil, verse des pleurs en gémissant, est semblable à l’amoureux qui, malgré la magie dont est plein son cœur, passe ses journées dans une plainte monotone. »

« Et c’est le même poète, ô émir des Croyants, qui a dit, en parlant de l’eau courante :

« Ma préférée est une jeune fille. Elle me dispense de boire et me divertit.

« Elle est un beau jardin : ses yeux en sont les sources, et sa voix en est l’eau courante. »

Et Haroun écouta son porte-glaive et secoua la tête et dit : « Je n’ai point envie de cela cette nuit ! » Et Massrour dit : « Ô émir des Croyants, il y a dans ton palais cent soixante adolescentes, de toutes les couleurs, semblables à autant de lunes et de gazelles, et habillées de belles robes comme des fleurs. Lève-toi et allons les passer en revue, sans qu’elles nous voient, chacune dans son appartement. Et tu entendras leurs chants et tu verras leurs jeux et tu assisteras à leurs ébats. Et peut-être qu’alors ton âme se sentira attirée vers l’une d’elles. Et tu la prendras pour société, cette nuit, et elle se livrera à ses jeux avec toi. Et nous verrons bien ce qui restera de ton malaise ! » Mais Haroun dit : « Ô Massrour, va me chercher Giafar, immédiatement. » Et il répondit par l’ouïe et l’obéissance. Et il alla trouver Giafar, dans sa maison, et lui dit : « Viens chez l’émir des Croyants. » Et il répondit : « J’écoute et j’obéis ! » Et il se leva à l’heure et à l’instant, s’habilla, et suivit Massrour au palais. Et il se présenta devant le khalifat, qui était toujours au lit, et embrassa la terre entre ses mains et dit : « Fasse Allah que ce ne soit pas pour quelque chose de mal ! » Et Haroun dit : « Il n’y a rien que de bien, ô Giafar ! Mais je suis las, cette nuit, et fatigué et oppressé. Et j’ai envoyé Massrour te dire de venir ici me distraire et dissiper mon ennui. » Et Giafar réfléchit un instant, et répondit : « Ô émir des Croyants, quand notre âme ne veut s’égayer ni par la beauté du ciel, ni par les jardins, ni par la douceur de la brise, ni par la vue des fleurs, il ne reste plus qu’un remède, et c’est le livre. Car, ô émir des Croyants, le plus beau des jardins est encore une armoire de livres. Et une promenade à travers ses rayons est la plus douce et la plus charmante des promenades ! Lève-toi donc et allons chercher quelque livre au hasard des étagères, dans les armoires des livres ! » Et Haroun répondit : « Tu dis vrai, ô Giafar, c’est le meilleur remède à l’ennui. Et je n’y avais point pensé. » Et il se leva, et, accompagné de Giafar et de Massrour, il alla dans la salle où se trouvaient les armoires des livres.

Et Giafar et Massrour tenaient chacun un flambeau, et le khalifat prenait les livres dans les armoires magnifiques et les coffres en bois de senteur, et les ouvrait et les refermait. Et il examina de la sorte plusieurs étagères, et finit par mettre la main sur un très vieux livre qu’il ouvrit au hasard. Et il tomba sur quelque chose qui dut l’intéresser vivement, car, au lieu de laisser le livre au bout d’un instant, il s’assit et se mit à le feuilleter, page par page, et à le lire attentivement. Et voici que soudain il se mit à rire tellement qu’il se renversa sur le derrière. Puis il reprit le livre et continua sa lecture. Et voici que des larmes tombèrent de ses yeux ; et il se mit à pleurer tellement que toute sa barbe en fut mouillée, et que les larmes coulaient à travers les interstices de la barbe jusqu’au livre qu’il tenait sur ses genoux. Puis il referma le livre, le mit dans sa manche, et se leva pour partir.

Lorsque Giafar vit le khalifat pleurer et rire de la sorte, il ne put s’empêcher de dire à son suzerain : « Ô émir des Croyants et souverain des deux Mondes, quel peut bien être le motif qui te fait rite et pleurer presque au même moment ? » Et le khalifat, ayant entendu cela, s’encoléra à la limite de la colère, et cria à Giafar, d’une voix irritée : « Ô chien d’entre les chiens des Barmécides, quelle est donc