LE LIVRE DES
MILLE ET UNE NUITS
(tome deuxième)

Traduction : J. C. Mardrus

1899

bibliothèque numérique romande

ebooks-bnr.com

 

 


Table des matières

 

HISTOIRE DU ROI OMAR AL-NÉMAN ET DE SES DEUX FILS MERVEILLEUX.. 4

PAROLES SUR LES TROIS PORTES. 111

HISTOIRE DE LA MORT DU ROI OMAR AL-NÉMÂN ET LES PAROLES ADMIRABLES QUI LA PRÉCÉDÈRENT.. 169

PAROLES DE LA PREMIÈRE ADOLESCENTE.. 170

PAROLES DE LA DEUXIÈME ADOLESCENTE.. 174

PAROLES DE LA TROISIÈME ADOLESCENTE. 177

PAROLES DE LA QUATRIÈME ADOLESCENTE. 178

PAROLES DE LA CINQUIÈME ADOLESCENTE. 181

PAROLES DE LA VIEILLE.. 184

HISTOIRE DU MONASTÈRE.. 228

HISTOIRE D’AZIZ ET AZIZA ET DU BEAU PRINCE DIADÈME  275

HISTOIRE DU BEL AZIZ.. 300

HISTOIRE DE LA PRINCESSE DONIA AVEC LE PRINCE DIADÈME   368

AVENTURES DE KANMAKÂN, FILS DE DAOUL’MAKÂN.. 425

HISTOIRE CHARMANTE DES ANIMAUX ET DES OISEAUX   481

CONTE DE L’OIE, DU PAON ET DE LA PAONNE.. 481

LE BERGER ET L’ADOLESCENTE.. 498

CONTE DE LA TORTUE ET DE L’OISEAU-PÊCHEUR.. 502

CONTE DU LOUP ET DU RENARD.. 507

CONTE DE LA SOURIS ET DE LA BELETTE.. 519

CONTE DU CORBEAU ET DE LA CIVETTE.. 522

CONTE DU CORBEAU ET DU RENARD.. 523

HISTOIRE D’ALI BEN-BEKAR ET DE LA BELLE SCHAMSENNAHAR   535

Ce livre numérique. 612

 

HISTOIRE DU ROI OMAR AL-NÉMAN ET DE SES DEUX FILS MERVEILLEUX

 

… La quarante-quatrième nuit.

Alors Schahrazade dit au roi Schahriar :

Il m’est revenu, ô Roi fortuné, qu’il y avait dans la ville de Baghdad, après le règne de bien des khalifats et avant celui de bien d’autres, un roi qui s’appelait Omar Al-Némân. Il était formidable de puissance et avait vaincu tous les Chosroès possibles et subjugué les Césars du temps. Il était ardent et tel que le feu qui réchauffe lui était chose inutile, et tel que nul ne le pouvait égaler aux luttes de valeur sur le champ de course, et que s’il entrait en fureur ses narines jetaient flammes et étincelles. Il avait conquis les contrées et étendu sa domination sur les villes et les capitales. Il avait, avec l’aide d’Allah, soumis les créatures et fait pénétrer ses armées victorieuses dans les terres les plus reculées. Il avait sous sa suzeraineté les deux Orients et les deux Occidents, et il possédait l’Inde, le Sindh, la Chine, le Yémen, le Hedjaz, l’Abyssinie, le Soudan, la Syrie, les provinces du Diarbekr, ainsi que toutes les îles de la mer et ce qu’il y a sur la terre de fleuves illustres, tels que Seihoun et Djihân, le Nil et l’Euphrate. Il avait envoyé des courriers aux extrêmes limites de la terre pour la mettre au courant de la vérité des faits et des nouvelles de son empire ; et tous les courriers étaient revenus lui annoncer que le monde entier était dans la soumission et que les dominateurs reconnaissaient avec respect sa suprématie. De son côté, il avait étendu, sur eux tous, les bienfaits de sa générosité et les avait noyés dans les flots de sa magnanimité ; et il avait fait régner parmi eux la concorde et la sécurité : car magnanime il était et d’âme élevée, en vérité.

Aussi de tous les côtés affluaient vers son trône les cadeaux et les présents, et les tributs de la terre en large et en long. Car juste il était et aimé à l’extrême, en vérité.

Or, le roi Omar Al-Némân avait un fils appelé Scharkân. Et Scharkân ainsi s’appelait-il parce qu’il se révélait comme un prodige d’entre les prodiges de ce temps-là, et qu’il surpassait en valeur les héros les plus courageux par lui terrassés dans les tournois, et qu’il maniait merveilleusement lance, glaive et carquois. Aussi son père l’aimait-il d’un amour indépassable et le désignait-il comme son successeur sur le trône du royaume.

C’était chose certaine, en effet, qu’à peine arrivé à l’âge adolescent cet étonnant Scharkân de vingt ans avait vu, avec l’aide d’Allah, s’incliner toutes les têtes devant sa gloire, tant il avait en lui d’héroïsme et de témérité, et tant il illuminait par l’éclat de ses exploits. Car il avait déjà pris d’assaut bien des places fortes et réduit bien des contrées, et étendu sa renommée sur l’univers ; et il grandissait sans cesse en belle fierté et en puissance.

Mais le roi Omar Al-Némân n’avait point d’autre enfant que Scharkân. Il est vrai qu’il avait, comme le permettent le Livre et la Sunna, quatre femmes légitimes ; mais l’une d’elles seulement avait été féconde. Et pourtant, outre ces quatre femmes légitimes qui habitaient le palais même, le roi Omar avait trois cent soixante concubines, à l’égal des jours de l’année cophte ; et chacune de ces femmes était de race différente. Il avait donné à chacune d’elles un appartement réservé et indépendant ; et ces différents appartements étaient groupés en douze bâtisses, comme les mois de l’année, et tous construits dans l’enceinte même du palais ; et chacune de ces douze bâtisses contenait trente concubines, chacune dans son appartement réservé ; de la sorte il y avait trois cent soixante appartements réservés.

Or, le roi Omar avait, en toute justice, consacré une nuit de l’année à chacune de ses concubines à tour de rôle ; et il couchait ainsi une seule nuit par an avec chaque concubine, qu’il ne revoyait plus que l’année suivante. Et le roi Omar ne cessa d’agir de la sorte durant un grand espace de temps. Et il était ainsi illustre entre les rois et était leur couronne, à cause de sa sagesse admirable et de sa virilité.

Or, un jour, avec la permission de l’Ordonnateur de toutes choses, l’une des concubines du roi Omar devint enceinte, et sa grossesse fut bientôt connue de tout le palais, et la nouvelle en arriva au roi qui se réjouit à la limite de la joie et s’écria : « Puisse Allah faire que toute ma postérité et ma descendance soient formées par des enfants mâles ! » Puis il fit inscrire sur un registre la date de la grossesse, et se mit à combler sa concubine de toutes sortes d’égards et de cadeaux.

Sur ces entrefaites, Scharkân, le fils du roi…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit s’approcher le matin et, discrète, remit son récit au lendemain.

Mais lorsque fut la quarante-cinquième nuit.

Elle dit :

Sur ces entrefaites, Scharkân, le fils du roi, apprit également la nouvelle de la grossesse de la concubine et fut dans un chagrin considérable.

Mais, pour ce qui est de la concubine, c’était une jeune esclave grecque qui s’appelait Safîa. Elle avait été envoyée en présent au roi Omar par le roi des Grecs de Kaïssaria, avec une quantité de choses somptueuses. De toutes les jeunes esclaves du palais, c’était elle qui était de beaucoup la plus belle certainement et la plus jolie de visage et la plus fine de taille. Avec cela elle était douée d’une intelligence fort rare et de qualités peu communes ; et elle savait, durant les nuits que le roi Omar passait avec elle, lui dire des paroles pénétrantes qui le charmaient et le flattaient beaucoup. Et elle ne cessa de la sorte jusqu’à ce que fût venu le terme de sa grossesse, et qu’elle s’assit sur la chaise de l’accouchement.

De son côté, le roi Omar chargea un eunuque de venir lui annoncer sans retard la naissance de l’enfant et son sexe ; et Scharkân, de son côté, ne manqua pas de charger un autre eunuque de ce soin. À peine Safîa eut-elle accouché, que les sages-femmes reçurent l’enfant et l’examinèrent et, ayant vu que c’était une fille, se hâtèrent de l’annoncer à toutes les assistantes et aux eunuques, disant : « C’est une fille ! Et son visage est plus brillant que la lune ! » Alors l’eunuque du roi se hâta d’aller rapporter la chose à son maître ; et l’eunuque de Scharkân courut également annoncer la nouvelle : et Scharkân s’en réjouit extrêmement.

Mais à peine les eunuques étaient-ils partis, que Safîa dit aux sages-femmes : « Oh ! attendez ! je sens que mes entrailles contiennent autre chose encore ! » Puis elle fut prise de nouveau par les douleurs de l’enfantement ; et, avec l’aide d’Allah, elle finit par accoucher d’un second enfant. Et les sages-femmes se penchèrent vivement et examinèrent l’enfant : et c’était un enfant mâle, avec un front éclatant de blancheur, et des joues roses fleuries. Aussi se réjouirent fort les esclaves, les suivantes et toutes les invitées ; et, aussitôt après la délivrance de Safîa, toutes les femmes, à l’unisson, remplirent le palais de cris de joie sur la note la plus haute, et de façon telle que toutes les autres concubines entendirent et comprirent et en séchèrent d’envie.

Quant au roi Omar Al-Némân, à peine eut-il appris la nouvelle, qu’il en remercia Allah dans sa joie, et se leva et courut à l’appartement de Safîa, et s’approcha d’elle et lui prit la tête dans ses mains et l’embrassa sur le front. Puis il se pencha sur le nouveau-né et l’embrassa : et aussitôt toutes les esclaves frappèrent sur les tambours, et les joueuses d’instruments pincèrent les cordes harmonieuses, et les chanteuses chantèrent les chants de circonstance.

Cela fait, le roi ordonna de nommer le nouveau-né Daoul’makân et la fille Nôzhatou’zamân. Et tous s’inclinèrent et répondirent par l’ouïe et l’obéissance.

Puis le roi choisit les nourrices et les servantes pour les deux nourrissons, ainsi que les esclaves et les suivantes ; puis il fit porter à tout le monde sorbets et parfums, et bien d’autres choses que la langue serait incapable d’énumérer.

Lorsque les habitants de Baghdad eurent appris la nouvelle de cette double naissance, ils décorèrent et illuminèrent la ville et firent de grandes démonstrations de contentement. Puis vinrent les émirs, les vizirs et les grands du royaume, et ils présentèrent leurs hommages et félicitations au roi Omar Al-Némân pour la naissance de son fils Daoul’makân et de sa fille Nôzhatou. Et le roi les en remercia et leur fit présent de robes d’honneur et les combla de faveurs et de grâces, et fit à tous les assistants de grandes largesses, aussi bien aux notables qu’au commun du peuple. Et il ne cessa de la sorte jusqu’à ce que quatre années se fussent écoulées. Et pendant tout ce temps, il ne laissait pas passer un seul jour sans envoyer prendre des nouvelles de Safîa et des enfants ; et il ne manqua pas d’envoyer à Safîa bijoux, orfèvreries, robes et soieries. Et il prit bien soin de confier l’éducation des enfants et leur garde aux plus dévoués et aux plus avisés d’entre ses serviteurs.

Tout cela ! et Scharkân, qui était au loin à guerroyer, à prendre des villes et à s’illustrer dans les batailles, à lutter et à vaincre les héros notoires, n’avait seulement appris que la naissance de sa sœur Nôzhatou, par la bouche de l’eunuque. Mais, quant à la naissance de son frère Daoul’makân, survenue après le départ de l’eunuque, nul n’avait songé à lui en faire part.

Sur ces entrefaites, comme le roi Omar Al-Némân était assis sur son trône, les chambellans du palais entrèrent et baisèrent la terre entre ses mains et dirent : « Ô roi, voici que nous arrivent des envoyés du roi Aphridonios, souverain des Roums et de Constantinia la Grande. Et ils souhaitent être reçus par toi en audience et présenter leurs hommages entre tes mains. Si donc tu veux leur en donner la permission, nous les ferons entrer ; sinon, ton refus pour eux sera sans réplique ! » Et le roi donna la permission.

Lorsque les envoyés entrèrent, le roi les reçut avec bonté, les fit s’approcher, leur demanda des nouvelles de leur santé et les interrogea sur le motif de leur venue. Alors ils baisèrent la terre entre ses mains et dirent :

« Ô roi grand et vénérable, à l’âme haut placée et généreuse infiniment, sache que celui qui vers toi nous a envoyés est le roi Aphridonios, maître du pays de Grèce et d’Ionie et de toutes les armées des contrées chrétiennes, et dont le siège est sur le trône de Constantinia. Il nous charge de t’aviser qu’il vient d’entreprendre une guerre terrible contre un tyran féroce, le roi Hardobios, maître de Kaïssaria.

« La cause de cette guerre est la suivante : un chef de tribus arabes avait trouvé un trésor des âges reculés, du temps d’El-Iskandar aux Deux Cornes. Ce trésor contenait des richesses incalculables et dont l’estimation même nous serait impossible ; mais, entre autres merveilles, il contenait trois gemmes arrondies et blanches, sans tare et sans défaut, et défiant en beauté toutes les pierreries de la terre et de l’eau. Ces trois gemmes précieuses étaient percées en leur milieu pour être enfilées à un cordon et servir de collier. Elles portaient, gravées en caractères inconnus, des inscriptions mystérieuses. Mais on savait qu’elles avaient en elles de très nombreuses vertus dont l’un des moindres effets était de préserver de toutes les maladies et surtout des échauffements.

« Aussi, lorsque le chef arabe se fut rendu compte de ces effets merveilleux, et qu’il eut soupçonné toutes les autres vertus, il pensa que c’était là pour lui la meilleure occasion de gagner les bonnes grâces de notre roi, et il se disposa immédiatement à lui envoyer en cadeau les trois gemmes précieuses ainsi qu’une grande partie du merveilleux trésor. Il fit donc préparer deux navires, l’un chargé des richesses et des trois gemmes précieuses destinées en cadeau à notre roi Aphridonios, et l’autre chargé des hommes destinés à escorter ce précieux trésor et à le préserver des attaques des pirates ou des ennemis. Pourtant le chef arabe était sûr que personne n’oserait s’attaquer soit à lui directement, soit aux choses envoyées par lui, et destinées à notre puissant roi Aphridonios, d’autant plus que la route marine que devaient suivre les navires était dans la mer au bout de laquelle s’élevait Constantinia.

« Aussi, à peine les deux navires furent-ils prêts qu’ils partirent, et mirent à la voile de notre côté. Mais un jour qu’ils avaient relâché dans une rade, non loin de notre pays, soudain des soldats grecs de notre vassal, le roi Hardobios de Kaïssaria, les assaillirent et s’emparèrent de tout ce qu’il y avait de richesses, trésors accumulés et merveilleuses choses, dont les trois gemmes précieuses. Puis ils tuèrent tous les hommes et s’emparèrent des navires.

« Lorsque cet acte fut parvenu à la connaissance de notre maître, il envoya immédiatement contre le roi Hardobios un corps d’armée qui fut anéanti ; et il envoya un second corps qui fut également anéanti. Alors notre roi Aphridonios entra dans une grande fureur et jura qu’il se mettrait lui-même à la tête de toutes ses armées réunies et qu’il ne reviendrait dans ses demeures qu’après avoir détruit la ville de Kaïssaria, ravagé tout le royaume de Hardobios et ruiné de fond en comble tous les bourgs sous sa dépendance.

« Or maintenant, ô sultan plein de gloire, nous venons solliciter ton efficace et puissante alliance. Et en nous aidant de tes forces et de tes soldats, tu ne peux qu’augmenter en gloire et t’illustrer en exploits.

« Et voici que notre roi nous a chargés de nombreux et pesants cadeaux en hommage à ta générosité. Et il te prie instamment de lui accorder la faveur de les voir de bon œil et de les accepter d’un cœur magnanime. »

À ces paroles, les envoyés se turent et se prosternèrent et baisèrent la terre entre les mains du roi Omar Al-Némân.

Or voici en quoi consistaient ces présents du roi Aphridonios, maître de Constantinia…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrètement, se tut.

Mais lorsque fut la quarante-sixième nuit.

Elle dit :

Or voici en quoi consistaient ces présents du roi Aphridonios, maître de Constantinia :

Il y avait cinquante jeunes filles vierges, choisies entre les plus belles des filles de la Grèce. Il y avait cinquante merveilleux jeunes garçons choisis entre les mieux faits du pays des Roums ; et chacun d’eux était vêtu d’une ample robe aux larges manches, en soie à dessins d’or avec des figures en couleur, et une ceinture d’or à ciselures où venait s’attacher une double jupe inégale de brocart de velours ; chacun d’eux avait à ses oreilles un anneau d’or d’où pendait une perle. Et les jeunes filles, d’ailleurs, portaient sur elles d’incalculables somptuosités.

Voilà pour les deux présents principaux. Mais il y avait d’autres cadeaux d’une grande richesse qui ne déparaient en rien les cadeaux énumérés.

Aussi le roi Omar les accepta-t-il, et ordonna-t-il de rendre aux envoyés tous les égards dus. Puis il fit assembler ses vizirs pour avoir leur avis sur la demande de secours du roi Aphridonios de Constantinia. Alors d’entre les vizirs se leva un vieillard vénérable, respecté de tous et aimé également ; et il était le grand-vizir et se nommait Dandân.

Donc le grand-vizir Dandân dit :

« Il est vrai, ô sultan de gloire, que ce roi Aphridonios, maître de Constantinia, est un chrétien mécréant, et infidèle à la loi d’Allah et de son Prophète (que sur lui soient la prière et la paix !) ; et son peuple est un peuple de mécréants. Et celui contre lequel il nous demande secours est également un infidèle et un mécréant. Aussi leurs affaires ne regardent qu’eux seuls et ne sauraient intéresser et toucher les Croyants. Mais, tout de même, je t’engage à accorder ton alliance au roi Aphridonios et à lui envoyer une armée nombreuse à la tête de laquelle tu mettrais ton fils Scharkân, qui justement vient de rentrer de ses expéditions glorieuses. Et cette idée que je te propose est bonne pour deux raisons : la première est que le roi des Roums vient de t’envoyer ses ambassadeurs chargés de cadeaux que tu as acceptés, et il te demande aide et protection ; la seconde est que, comme nous n’avons rien à craindre de ce petit roi de Kaïssaria, en aidant le roi Aphridonios à le vaincre, tu retireras de cette action d’excellents résultats et tu seras considéré comme le véritable vainqueur. Et cet exploit sera connu de tous les pays et parviendra jusqu’en Occident. Et alors les rois de l’Occident rechercheront ton amitié et t’enverront des porteurs nombreux avec présents de toutes sortes et cadeaux extraordinaires, en témoignage de vassalité. »

Lorsque le sultan Omar Al-Némân eut entendu les paroles de son grand-vizir Dandân, il en éprouva un grand contentement, les trouva dignes d’approbation, et donna au vizir une robe d’honneur en lui disant : « Tu es bien fait, en vérité, pour être l’inspirateur et le conseil des rois ! Aussi ta présence est-elle de toute nécessité à la tête de l’armée, à l’avant-garde. Quant à mon fils Scharkân, il commandera seulement l’arrière-garde. »

Là-dessus, le roi Omar fit venir son fils Scharkân, lui soumit toute la question, lui raconta ce qu’avaient dit les envoyés et ce qu’avait proposé le grand-vizir Dandân, et lui recommanda de faire ses préparatifs de départ, de ne pas oublier de distribuer aux soldats les largesses ordinaires et les donations, et de choisir ces soldats un à un d’entre les meilleurs de toute l’armée, pour constituer de la sorte un corps de dix mille cavaliers d’élite. Et Scharkân se soumit avec respect aux paroles de son père Omar Al-Némân, et se leva aussitôt et choisit d’entre ses soldats dix mille cavaliers pleins de superbe, auxquels il distribua largement or et richesses ; et il leur dit : « Maintenant, je vous donne trois jours entiers de repos et de liberté. » Et les dix mille cavaliers baisèrent la terre entre ses mains, en soumission à sa volonté, et sortirent, comblés de largesses, se restaurer et s’équiper pour le départ.

Alors Scharkân entra dans la salle où se trouvaient les coffres du trésor et les réserves d’armes et de munitions, et prit tout ce qui tentait son goût et sa préférence. Puis il se dirigea vers les écuries du palais où se trouvaient réunis les plus beaux chevaux du Nedjed, qui portaient chacun sa généalogie attachée à son cou, dans un sachet de cuir ouvragé de soie et d’or et ornementé de pierres de turquoises. Là, il choisit les chevaux appartenant aux races les plus fameuses, et, pour lui-même, il prit un cheval bai brun à la robe lustrée, aux yeux à fleur de tête, aux larges sabots aux oreilles fines comme celles de la gazelle. Et ce cheval était un cadeau fait à Omar Al-Némân par un cheikh d’une puissante tribu arabe ; et c’était un cheval de race seglaoui-jedrân, sans lacune dans sa généalogie depuis le règne de Salomon fils de David (sur eux deux la sauvegarde et la paix !).

Et lorsque les trois jours furent écoulés, les soldats s’assemblèrent en ordre hors de la ville. Et sortit également le roi Omar Al-Némân pour faire ses adieux à son fils Scharkân et à son grand-vizir Dandân. Et il s’approcha de Scharkân, qui baisa la terre entre ses mains ; et il lui fit don de sept coffres remplis de dinars d’or, et lui recommanda de demander toujours conseil au sage vizir Dandân. Et Scharkân écouta respectueusement et promit la chose à son père. Alors le roi se tourna vers le vizir Dandân et lui recommanda beaucoup son fils Scharkân et les soldats de Scharkân. Et le vizir baisa la terre entre ses mains et répondit : « J’écoute et j’obéis ! » Puis Scharkân, devant le roi et le vizir, monta son cheval seglaoui-jedrân, et fit défiler devant lui les principaux chefs de son armée et ses dix mille cavaliers. Et il revint baiser la main du roi Omar Al-Némân ; et, accompagné du vizir Dandân, il lança son cheval au galop. Et l’on poussa en avant, et l’on partit au milieu du roulement des tambours de guerre, du son des fifres et des trompettes. Et au-dessus d’eux s’éployaient étendards et signaux, et battaient au vent bannières et drapeaux.

Et les envoyés servaient de guides. Et l’on se mit en marche et on continua de la sorte durant tout ce jour, puis tout le jour suivant et les autres jours, et cela pendant vingt jours. Et l’on ne s’arrêtait que la nuit, pour le repos. Et l’on finit par arriver à une large vallée couverte de forêts et pleine d’eau murmurante. Et, comme c’était la nuit, Scharkân donna l’ordre du campement et fit savoir que le repos serait de trois jours. Et descendirent les cavaliers et dressèrent les tentes et se dispersèrent de tous côtés, à droite et à gauche. Et le vizir Dandân fit placer sa tente au milieu même de la vallée, et tout près de lui les tentes des envoyés du roi Aphridonios de Constantinia.

Quant à Scharkân, il attendit que tous les soldats fussent partis, et ordonna à ses gardes de le laisser seul et d’aller auprès du vizir Dandân. Puis il lâcha les rênes en toute liberté à son coursier, et voulut reconnaître lui-même toute la vallée et mettre ainsi en pratique les conseils de son père, qui lui avait soigneusement recommandé de prendre toutes les précautions en approchant du pays des Roums, ennemis ou amis. Et il ne cessa de battre le pays jusqu’à ce que le quart de la nuit fût écoulé. Alors le sommeil lui tomba pesamment sur les paupières, et il fut dans l’impossibilité d’aller au galop. Et, comme il avait l’habitude de dormir sur le dos de son cheval, il laissa son cheval aller au pas et s’endormit.

Le cheval se mit ainsi à marcher jusqu’à minuit, et soudain, au milieu d’une solitude boisée, il s’arrêta et frappa violemment du sabot contre terre. Et Scharkân s’éveilla et se vit au milieu des arbres de la forêt, qui était en ce moment éclairée par la clarté de la lune. Et Scharkân fut extrêmement ému de se trouver au milieu de cet endroit solitaire ; mais il dit à haute voix la parole qui vivifie : « Il n’y a de puissance et de force qu’en Allah le Très-Haut ! » Et aussitôt il sentit son âme s’apaiser, alors qu’en face la lune miraculeuse argentait la clairière. Et si belle en devenait la clairière qu’elle semblait l’une d’entre les clairières du paradis. Et Scharkân entendit, comme près de lui, des paroles délicieuses et une voix parfaitement belle et des rires. Les humains, à les entendre, en seraient devenus éperdus du désir de les boire sur la bouche même et de mourir.

Alors Scharkân sauta à bas de son cheval et s’enfonça entre les arbres à la recherche des voix ; et il marcha jusqu’à ce qu’il fût arrivé sur le bord d’une rivière blanche à l’eau joyeuse. Et au chant de l’eau répondaient la voix naturelle des oiseaux et les plaintes ivres des gazelles et l’assentiment parlé de tous les animaux. Et l’endroit lui-même était brodé de fleurs et de végétaux, comme dit le poète :

N’est belle la terre, ô ma folie, que colorée de ses fleurs, et n’est belle l’eau que mariée avec les fleurs.

Gloire à Celui qui créa la terre et les fleurs de la terre et les eaux de la terre, et te plaça, ô ma folie, près des fleurs et de l’eau sur la terre.

Et Scharkân regarda et vit sur la rive opposée la façade, éclairée par la lune, d’un monastère dominé par une haute tour. Et ce monastère rafraîchissait son pied dans les eaux vives de la rivière. Et, en face, une pelouse s’étendait, où étaient assises dix jouvencelles, rangées autour d’une onzième. Pour les dix, elles étaient comme des lunes et vêtues de vêtements doux. Et le poète a dit à leur sujet, excellemment :

Voici que la pelouse luit, et c’est de tout ce qu’elle contient de blanches filles à la chair candide, à la haute lueur. Et la pelouse en tressaille et frémit.

De belles filles surnaturelles. Une taille mince, pliante, une démarche souple et mélodieuse. Et la pelouse en tressaille et frémit.

Éparse la chevelure, retombante sur le col la chevelure, telle la grappe sur le cep. Blondes ou brunes, en grappes blondes, en grappes brunes, les chevelures.

Attrayantes filles, ô séductrices, et vos yeux ! La tentation de vos yeux, leurs flèches, et ma mort.

Quant à celle qu’entouraient les dix adolescentes blanches, elle était la pleine lune, tout à fait. Sourcils splendidement arqués, front première lueur du matin, paupières frangées de cils assassins, et cheveux frisés en courbes délicieuses, comme le dit le poète :

Elle s’avance ; ô lances guerrières si droites, courbez-vous de confusion et saluez dans la poussière.

Vois de ses cheveux la boucle noire s’arrondir sur la candeur de son front. C’est l’aile de la nuit qui se repose sur la joue du matin.

Et c’était celle dont Scharkân avait entendu la voix. Et elle parlait et disait, rieuse, aux jeunes esclaves qui étaient entre ses mains : « Par le Messie ! ô filles, qui de vous pourra me vaincre à la lutte ? Que celles qui veulent bien se hâtent avant le coucher de la lune et l’apparition du matin. »

Alors l’une des jeunes filles se leva et voulut essayer de lutter avec sa maîtresse, mais elle fut vite terrassée ; puis une deuxième et une troisième, et toutes également. Et comme, pour prix de son triomphe, elle allait exiger des jeunes filles ce qui devait être exigé, soudain, de la forêt, sortit une vieille. Et elle s’approcha des jeunes lutteuses et s’adressa à la victorieuse, et lui dit : « Que vas-tu faire encore, ô Abriza, après ta victoire ? Si vraiment tu sais lutter, me voici devant toi ! » Et la jeune victorieuse se contint et sourit et dit à la vieille : « Ô ma maîtresse Mère-des-Calamités, veux-tu vraiment lutter avec moi, ou veux-tu seulement badiner ? » La vieille répondit : « Par le Messie, c’est la lutte que je veux ! »

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et se tut discrètement.

Mais lorsque fut la quarante-septième nuit.

Elle dit :

Il m’est revenu, ô Roi fortuné, que la vieille, dont le nom était Mère-des-Calamités, dit : « C’est la lutte que je veux ! » Alors la belle victorieuse dit : « Ô ma maîtresse Mère-des-Calamités, si tu es vraiment de force à lutter, mon bras t’éprouvera ! » Elle dit, et bondit vers la vieille, dont tous les poils du corps se dressèrent comme les épines du hérisson. Et la vieille dit : « Parle Messie ! Nous ne lutterons ensemble que nues ! » Et la vieille se dévêtit de tous ses habits et défit son caleçon qu’elle jeta loin d’elle, et s’entoura la taille d’un mouchoir, au-dessus du nombril ; et elle apparut ainsi dans toute l’horreur de sa vieille chair, pareille à quelque serpent tacheté de noir et de blanc. Puis elle se tourna vers l’adolescente et lui dit : « Qu’attends-tu donc pour faire comme moi ? »

Alors Abriza lentement enleva ses habits, et en dernier lieu son caleçon de soie immaculée. Et alors, d’en dessous, moulées dans le marbre, ses cuisses apparurent dans leur gloire avec, au-dessus d’elles, le monticule doux, éclatant, et le ventre aromatique aux fossettes roses, parterre d’anémones, et la jeune poitrine ornée de deux grenades jumelles, couronnées de leur bouton.

Et soudain les deux lutteuses s’enlacèrent en se courbant.

Tout cela ! et Scharkân regardait, d’une part, la laideur de la vieille, et, de l’autre, les perfections de la jeune lutteuse aux membres d’harmonie. Et il leva la tête vers le ciel, créateur de la beauté.

Et voici que, du premier entrelacement, légère, la jeune lutteuse se dégagea. Et de sa main gauche elle saisit la vieille par le cou et enfonça sa main droite dans la fente de ses cuisses ; et elle la souleva en l’air et la rejeta à ses pieds. Et la vieille retomba lourdement sut le dos, en se tordant. Et du coup ses jambes furent projetées en l’air et découvrirent les détails poilus de sa peau ridée. Et soudain cette horrible calamiteuse lança deux terribles pets dont l’un souleva un nuage de poussière et l’autre monta en colonne fumante vers le ciel, à la clarté de la lune.

Alors Scharkân se mit à rire en silence, et tellement qu’il tomba à la renverse. Et il se dit : « Vraiment cette vieille mérite bien son nom de Mère-des-Calamités ! C’est, je le vois, une chrétienne, comme, d’ailleurs, la jeune victorieuse et les dix autres femmes également. » Puis il s’approcha un peu plus de l’endroit de la lutte, et vit la jeune lutteuse jeter un grand voile de soie fine sur la nudité de la vieille et l’aider à remettre ses habits et lui dire : « Ô ma maîtresse, excuse-moi, car, si j’ai lutté avec toi, c’était pour déférer à ta demande ; mais tout ce qui s’en est suivi n’est pas de ma faute ; et si tu es tombée, c’est que tu m’as glissé des mains. Mais, grâce à Allah, tu n’as aucun mal. » Et la vieille ne répondit rien, et, pleine de confusion, s’éloigna rapidement et entra dans le monastère. Et sur la pelouse il n’y avait plus que le groupe des dix jeunes filles entourant leur jeune maîtresse.

Et Scharkân dit en son âme : « Quelle que soit la destinée, elle sert toujours à quelque chose ! Il était écrit que je devais m’endormir sur mon cheval et me réveiller ici-même, et cela pour ma bonne chance. Car j’espère bien que cette désirable lutteuse aux muscles parfaits et ses dix non moins enivrantes compagnes vont servir de pâture à mon désir. » Et il remonta sur son cheval seglàoui-jedrân et le poussa dans la direction de la pelouse. Et il tenait en l’air son sabre dégainé. Et le cheval partit rapide comme le trait lancé par l’arc bandé d’une puissante main. Et voici Scharkân sur la pelouse, s’écriant : « Allah est le seul grand ! »

À cette vue, la jeune femme vivement se leva, courut vers la rive du fleuve qui était large de six bras, et d’un bond agile fut sur la rive opposée, debout sur ses deux pieds. Et, d’une voix haute, elle s’écria : « Qui donc es-tu, toi qui oses ainsi venir troubler notre solitude et ne crains pas de fondre sur nous l’épée haute, comme un soldat d’entre les soldats ? Dis-nous tout de suite d’où tu viens et où tu vas ; et sois véridique dans tes paroles, car le mensonge te sera nuisible. Et sache bien que tu es dans un endroit d’où sortir sauf est pour toi une chose fort douteuse ; car il me suffit de jeter un seul cri pour que tout de suite accourent à notre aide quatre mille guerriers chrétiens, accompagnés de leurs chefs ! Dis-nous donc ce que tu veux. Et si tu es simplement égaré dans la forêt, nous te ferons retrouver ta route. Parle ! »

Lorsque Scharkân eut entendu les paroles de la belle lutteuse, il lui dit : « Je suis un homme étranger, un musulman d’entre les musulmans. Je ne me suis point égaré, au contraire ! Je suis simplement à la recherche de quelque butin de chair jeune capable de rafraîchir le feu de mon désir, cette nuit, sous cette lune. Et justement voici dix jeunes esclaves qui, par Allah ! me conviennent fort. Et si elles sont contentes, je les emmènerai avec moi. » Alors la jeune femme dit : « Insolent soldat ! sache que cette pâture dont tu parles n’est pas encore prête à te tomber entre les mains ! Et, d’ailleurs, tel n’a pas été ton but ; et, malgré mon avis, tu viens de mentir ! » Il répondit : « Ô dame, heureux alors celui qui peut se contenter, pour tout bien, d’Allah seulement, et qui n’a point d’autre désir ! » Elle dit : « Par le Messie ! je devrais appeler à moi les guerriers et te faire prendre par eux ! Mais j’aime compatir au sort des étrangers, surtout quand, comme toi, ils sont jeunes et beaux. Tu parles de pâture à tes désirs, eh bien ! je consens ; mais à condition que tu descendes de ton cheval et que tu consentes à engager un combat singulier avec moi. Si tu viens à me terrasser, moi et toutes ces jeunes filles nous t’appartiendrons, et tu pourras même m’emporter sur ton cheval. Mais si tu es le vaincu, tu seras un esclave à mes ordres, toi-même. »

Et Scharkân, en lui-même, pensa : « Ignore-t-elle donc, cette jeune fille, le degré de ma force, et que la lutte avec moi est inégale ? » Puis il lui dit : « Je te promets, ô jeune fille, que je ne toucherai point à mes armes, et que je ne lutterai avec toi que de la façon dont tu voudras lutter. Si je suis vaincu, j’ai assez d’argent pour payer ma rançon ; mais si je suis le vainqueur, alors, te posséder toi-même, quel butin digne d’un roi ! Je te le jure donc par les mérites du Prophète ! – que sur lui soient la bénédiction et la paix d’Allah ! » Et la jeune fille dit : « Jure aussi par Celui qui a soufflé les âmes dans les corps. » Et Scharkân fit le serment. Alors la jeune fille prit son élan, de nouveau, et, d’un bond agile, franchit le fleuve et revint sur la rive, près de la pelouse. Et toute rieuse, elle dit à Scharkân : « Vraiment je serai peinée de te voir partir, ô seigneur, mais c’est pour ton bien : pars donc ! car voici le matin et nos guerriers vont venir et tu tomberas entre leurs mains. Car comment pourrais-tu résister à mes guerriers, toi qu’une seule de mes femmes ferait ployer ? »

Et sur ces paroles, la jeune lutteuse voulut s’éloigner dans la direction du monastère, sans engager la lutte dont elle avait parlé.

Alors Scharkân fut à la limite de l’étonnement et voulut essayer de retenir la jeune femme, et lui dit : « Ô ma maîtresse, dédaigne, si tu veux, de lutter avec moi ; mais, de grâce ! ne t’éloigne pas, et ne me laisse pas ici tout seul, moi l’étranger plein de cœur. » Alors elle sourit et lui dit : « Et que veux-tu, ô jeune étranger ? Parle et ton souhait sera exaucé ! » Il répondit : « Comment, après avoir foulé ton sol, ô ma maîtresse, et m’être dulcifié de ta douceur d’accueil, m’éloigner sans avoir goûté à ton hospitalité ! Et me voici devenu un esclave d’entre tes esclaves ! » Elle répondit, en appuyant du sourire : « Tu dis vrai, ô jeune étranger, il n’y a que le cœur peu généreux qui refuse l’hospitalité. Fais-moi donc la grâce d’accepter la mienne, et ta place sera sur notre tête et dans nos yeux ! Marche donc à côté de moi, en suivant la rive du fleuve : dès ce moment, tu es mon hôte. »

Alors Scharkân fut plein de joie et se mit à marcher à côté de la jouvencelle guerrière, suivi de toutes les autres, jusqu’à ce qu’ils fussent tous arrivés à un pont-levis en bois de peuplier, qui s’élevait et s’abaissait au moyen de chaînes et de poulies, sur le fleuve, en face de la porte principale du monastère. Alors Abriza appela l’une de ses suivantes et lui dit dans le parler grec : « Prends le cheval et conduis-le aux écuries, et donne l’ordre de ne le laisser manquer de rien. » Et Scharkân dit : « Ô souveraine de beauté, voici que tu deviens pour moi une chose sacrée, et doublement à cause de ta beauté et à cause de ton hospitalité. Veux-tu, sans plus avancer, revenir sur tes pas et m’accompagner au pays des musulmans, dans ma ville, Baghdad, où tu verras bien des choses merveilleuses et tant d’admirables guerriers ! Et alors tu sauras qui je suis. Viens, ô jeune chrétienne, allons à Baghdad ! »

À ces paroles de Scharkân, la belle lui dit : « Par le Messie ! je te croyais sensé, ô jeune homme ! C’est donc mon enlèvement que tu souhaites ? et c’est à Baghdad que tu veux m’emmener, dans cette ville où je tomberais entre les mains de ce terrible roi Omar Al-Némân qui a, pour son lit, trois cent soixante concubines qui habitent douze palais, juste selon le nombre des jours et des mois de l’année. Et je servirais une nuit à ses désirs, pour être ensuite délaissée. Ce sont là des mœurs par vous autres admises, ô musulmans ! Ne parle donc point de la sorte, et n’espère point me persuader, serais-tu même le fils du roi Omar Al-Némân, dont les armées sont entrées, je le sais, sur notre territoire. Je sais, en effet, que dix mille cavaliers de Baghdad, ayant à leur tête Scharkân et le vizir Dandân, traversent en ce moment les frontières de notre pays pour aller rejoindre l’armée du roi Aphridonios de Constantinia. Et, si je le voulais, j’irais moi toute seule au milieu de leur camp, et de ma propre main je tuerais Scharkân et le vizir Dandân : car ce sont pour nous des ennemis. Et maintenant, viens avec moi, ô étranger ! »

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et se tut discrètement.

Mais lorsque fut la quarante-huitième nuit.

Elle dit :

 

Il m’est revenu, ô Roi fortuné, qu’Abriza dit à Scharkân, sans soupçonner son identité : « Et maintenant, viens avec moi, ô étranger ! » Et Scharkân, en entendant ces paroles, fut extrêmement mortifié d’apprendre l’inimitié vouée par cette jeune femme à lui, au vizir Dandân et à tous les siens. Et, certes, s’il n’avait écouté que son premier mouvement, il se serait fait connaître ; mais il en fut empêché par les devoirs de l’hospitalité et surtout par l’ensorcellement de la beauté de sa charmante partenaire, à qui il récita cette strophe :

« Tu commettrais tous les délits, que ta beauté, ô jeune fille, en ferait un le-moi de plus. »

Et ils se dirigèrent tous deux, lentement, vers le monastère. Et Scharkân marchait derrière elle, et la regardait ainsi de dos, et voyait sa croupe harmonieuse s’élever et s’abaisser comme la vague sur la mer. Et il pensa à ces paroles du poète :

« Regarde le mouvement de ses flancs purs, et tu verras la pleine lune apparaître à ton œil émerveillé.

Regarde la rondeur de sa croupe bénie, et tu verras, dans le ciel, deux croissants juxtaposés. »

Et ils arrivèrent à un grand portail avec arceaux en marbre transparent. Et ils entrèrent et arrivèrent à une longue galerie qui courait le long de dix arceaux soutenus par des colonnes d’albâtre. Et au milieu de chaque arceau était suspendue une lampe de cristal de roche, aussi éclatante que le soleil. Et vinrent au-devant de leur maîtresse les jeunes suivantes qui tenaient des flambeaux allumés, d’où se dégageaient des odeurs aromatiques. Et elles avaient le front ceint de bandeaux de soie diadémés de pierreries. Et elles ouvrirent la marche et conduisirent les deux jeunes gens jusque dans la salle principale du monastère. Et Scharkân vit de beaux coussins rangés en ordre contre les murs, tout autour de la salle ; et, aux portes et sur les murs, de grands rideaux surmontés chacun d’une couronne d’or ; et le sol était recouvert de précieux marbres de couleur finement découpés ; et au milieu de la salle il y avait un bassin où l’eau coulait par vingt-quatre embouchures d’or, et fluait en chantant. Au fond de la salle, il y avait un lit tendu de soie comme il n’en existe que dans le palais des rois.

Alors la jeune femme dit à Scharkân : « Monte, ô seigneur, sur ce lit, et laisse-toi faire. » Et Scharkân monta sur le lit, tout disposé à se laisser faire. Et elle sortit de la salle et laissa Scharkân seul avec les jeunes esclaves debout qui souriaient.

Mais comme elle tardait à revenir, Scharkân demanda aux jeunes filles où elle était allée. Elles répondirent : « Mais elle est allé dormir. Et nous voici devant toi pour te servir, selon ses ordres. » Et Scharkân ne sut que penser. Alors les jeunes filles lui apportèrent, sur de grands plateaux orfévrés, toutes sortes de mets admirables. Après quoi, on lui présenta l’aiguière d’or et la cuvette d’or et on lui versa sur les mains l’eau parfumée à la rose et aux fleurs d’oranger. Mais il commença, en son âme, à se soucier de ses soldats, qu’il avait laissés seuls dans la vallée, et à se réprimander fort d’avoir oublié les conseils de son père ; et sa peine s’accroissait encore du fait qu’il ignorait tout de la jeune hôtesse du palais et du lieu où il se trouvait. Mais comme déjà les suivantes s’étaient retirées et que la nuit était avancée, il s’étendit sur les coussins et ne se réveilla qu’avec le matin.

Et il était à peine debout qu’il vit entrer dans la salle une troupe de beauté, composée de vingt jeunes filles comme des lunes qui entouraient leur maîtresse. Et elle était au milieu d’elles, vêtue d’étoffes de soie ornées de dessins et de figures. Sa taille paraissait encore plus fine et ses hanches plus somptueuses sous la ceinture qui les tenait captives. Et de la sorte, avec ces hanches et cette taille, elle était telle une masse de cristal où se ploierait un fin rameau d’argent. Quant à ses cheveux, ils étaient retenus par un filet de perles fines entremêlées de pierreries. Et elle-même, entourée des vingt jeunes filles à sa droite et à sa gauche, qui soulevaient les traînes de sa robe, s’avançait, toute merveilleuse, en se balançant.

À cette vue, Scharkân sentit sa raison s’envoler ; et il oublia et ses soldats et son vizir et les conseils de son père ; et il se leva debout sur ses deux pieds, aimanté par tant de charmes, et récita cette strophe :

« Lourde de hanches, penchée, balancée ; les membres souples et fuselés ; la gorge douce et glissante et dorée ; tu recèles, ô très belle, tes trésors du dedans. »

Alors la jeune femme vint tout près de lui et le regarda longuement. Puis soudain elle lui dit : « Tu es Scharkân ! Je n’en doute plus maintenant. » Et elle ajouta : « Ô fils d’Omar Al-Némân, tu éclaires cette demeure et l’honores ! Dis, ô Scharkân, ta nuit a-t-elle été tranquille et bonne ? Parle-moi ! Et surtout ne feins plus, et laisse le mensonge aux maîtres du mensonge ; car la feinte et le mensonge ne sont point les attributs des rois. »

Lorsque Scharkân eut entendu ces paroles, il comprit qu’il ne lui servirait guère de nier, et répondit : « Je suis Scharkân, en effet, celui qui souffre de la destinée, qui l’a jeté meurtri entre tes mains. Fais de moi selon ton gré et tes désirs, ô inconnue aux yeux noirs. » Alors elle abaissa un instant ses yeux vers la terre, et réfléchit ; puis, regardant Scharkân, elle lui dit : « Apaise ton âme et adoucis tes regards ! oublies-tu que tu es mon hôte et qu’entre nous il y eut déjà une causerie amicale ? Tu es donc désormais sous ma protection et tu bénéficies de ma loyauté. Sois donc sans crainte, car, par le Messie ! si toute la terre se ruait contre toi, tu ne serais pas touché avant que mon âme fût sortie de mon corps, pour ta défense ! » Elle dit, et vint gentiment s’asseoir à ses côtés, et appela l’une de ses esclaves et lui parla en langue grecque. Et l’esclave sortit, pour revenir accompagnée de servantes qui portaient sur leur tête de grands plateaux chargés de mets de toutes les espèces, et d’autres qui portaient toutes sortes de flacons et de grands vases d’or, d’argent et de cristal. Alors la jeune femme remplit une coupe d’or et la but, la première ; puis elle la remplit de nouveau et la lui offrit ; et il la but. Elle lui dit : « Ô musulman, vois comme ainsi la vie est facile et pleine d’agrément ! »

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la quarante-neuvième nuit.

Elle dit :

 

Il m’est revenu, ô Roi fortuné, que la jouvencelle dit à Scharkân : « Ô musulman, vois comme ainsi la vie est facile et pleine d’agrément ! » Puis tous deux continuèrent à boire de la sorte, jusqu’à ce que la fermentation eût joué dans leur raison et que l’amour se fût bien incrusté dans le cœur de Scharkân . Alors la jeune femme dit à l’une de ses suivantes préférées : « Ô Grain-de-Corail, hâte-toi de nous apporter les instruments de plaisir ! » Et Grain-de-Corail répondit : « J’écoute et j’obéis ! » Elle s’absenta un instant, et revint accompagnée de jeunes filles qui portaient un luth de Damas, une harpe de Perse, une cithare de Tartarie et une guitare d’Égypte. Et la jeune femme prit le luth, en accorda savamment le jeu et, accompagnée des trois filles qui s’étaient assises sur les tapis, elle pinça un instant les cordes et, d’une voix pleine de le-mois et plus douce que l’eau de roche, elle chanta :

« Les victimes de tes yeux, sais-tu leur nombre ? Les flèches détachées de tes regards, et qui répandent le sang vif des cœurs, sais-tu leur nombre ?

Mais ô bienheureux les cœurs qui souffrent de tes yeux, et mille fois heureux tes esclaves d’amour. »

Et le chant fini, elle se tut.

Alors, d’une voix plus lente, l’une des jeunes filles qui jouaient des instruments chanta en langue grecque une chanson véhémente. Et sa jeune maîtresse répondait, de temps en temps, dans la même tonalité. Puis elle dit à Scharkân : « Ô musulman, as-tu compris notre chanson ? » Il répondit : « En vérité, je n’ai point compris ; mais le son seul et l’harmonie m’en ont ému extrêmement, et l’humidité des dents et la légèreté des doigts sur les instruments m’ont ravi à l’infini ! » Elle sourit et dit : « Mais alors, ô Scharkân, si je te disais un chant arabe, que ferais-tu ? » Il répondit : « Je perdrais certainement ce qui me reste de raison ! » Alors elle changea le ton et la clef de son luth, le pinça un instant, et chanta ces paroles du poète :

« Le goût de la séparation est plein d’amertume. Aussi, est-il encore moyen de patienter ?…

Trois choses à mon choix sont offertes : l’éloignement, la séparation et l’abandon, trois choses pleines d’effroi.

Comment choisir, moi qui suis liquéfiée de l’amour d’un être beau qui m’a conquise et me soumet maintenant à de si dures épreuves ? »

Lorsque Scharkân eut entendu cette chanson, il fut tout à fait grisé et perdit tout sentiment. Et lorsqu’il fut revenu à lui, la jeune femme n’était plus là. Et Scharkân s’informa auprès des esclaves qui lui répondirent : « Elle a regagné son appartement pour dormir, car voici la nuit. » Et Scharkân, quoique fort contrarié, dit : « Qu’Allah l’ait sous sa protection ! » Mais le lendemain, la jeune esclave préférée, Grain-de-Corail, vint le prendre, dès son réveil, pour le conduire à l’appartement même de sa maîtresse. Et comme il franchissait le seuil, Scharkân fut reçu au son des instruments et aux chants des chanteuses qui, de la sorte, lui souhaitaient la bienvenue. Et il entra par une porte massive d’ivoire incrusté de perles et de pierreries ; il vit une grande salle toute tendue de soie et de tapis du Khorassân ; elle était éclairée par de hautes fenêtres qui avaient vue sur des jardins touffus et des cours d’eau. Et contre les murs, il y avait une rangée de statues habillées comme des vivants, qui mouvaient bras et jambes d’une façon étonnante, et dont l’intérieur était machiné avec un art tel, qu’elles chantaient et parlaient comme de vrais fils d’Adam.

Mais lorsque la maîtresse du logis vit Scharkân, elle se leva et vint à lui et le prit par la main et le fit s’asseoir à côté d’elle et lui demanda avec intérêt comment il avait passé la nuit, et lui fit d’autres questions aussi, auxquelles il fit la réponse qu’il fallait. Puis ils se mirent à causer et elle lui demanda : « Sais-tu des paroles de poètes sur les amoureux et les esclaves d’amour ? » Il dit : « Oui, ô ma maîtresse, j’en sais quelques-unes. » Elle dit : « Je voudrais les entendre. » Il lui dit : « Voici ce que l’éloquent et fin Kouçaïr disait au sujet de la parfaitement belle Izzat, qu’il aimait :

« Oh ! non, jamais d’Izzat je ne dévoilerai les charmes ; jamais pour Izzat je ne parlerai de mon amour. D’ailleurs, elle m’a fait faire tant de serments et prêter tant de promesses ! Ah ! si l’on savait tous les charmes d’Izzat…

Les ascètes qui pleurent dans la poussière et se garent tant des peines d’amour, s’ils entendaient le gazouillement que je connais, ils accourraient, et devant Izzat s’agenouilleraient. Ah ! si l’on savait tous les charmes d’Izzat !

Si Izzat, devant un juge digne d’elle et de sa beauté, se présentait avec le doux soleil matinal pour rival, certes elle serait la préférée.

Et pourtant, quelques femmes malignes ont osé critiquer les détails de la beauté d’Izzat. Puisse Allah les confondre et faire de leurs joues un tapis foulé par les semelles d’Izzat !

Et la jeune maîtresse du logis dit encore : « Qu’elle était aimée cette Izzat ! Et toi, prince Scharkân, si tu te rappelles les paroles que le beau Djamil disait à cette même Izzat, que tu serais gentil de nous les dire ! » Et Scharkân dit : « Vraiment, des paroles de Djamil à Izzat je ne me rappelle que cette seule strophe :

« Ô belle trompeuse, tu ne souhaites que ma mort, et tous tes désirs s’arrêtent là ! Et pourtant, malgré tout, c’est toi seule que je désire parmi toutes les filles de la tribu. »

Et Scharkân ajouta : « Et moi, ô ma maîtresse, je suis exactement dans la même situation que Djamil, et toi, comme Izzat pour Djamil, tu souhaites me faire mourir sous tes yeux ! » À ces paroles, la jeune femme sourit mais ne dit rien, puis elle se leva et disparut. Et Scharkân dut passer cette nuit encore tout seul sur sa couche. Mais lorsque fut le matin, les servantes, comme d’habitude, vinrent le prendre au son des instruments et au rythme des doufouf, et, après avoir baisé la terre entre ses mains, lui dirent : « Fais-nous la grâce de venir avec nous chez notre maîtresse, qui t’attend ! » Alors Scharkân se leva, et sortit avec les esclaves qui jouaient des instruments et tapaient sur les doufouf, et arriva dans une seconde salle, bien plus merveilleuse que la première, ornée de statues et de peintures figurant des animaux et des oiseaux. Et Scharkân fut extrêmement charmé de tout ce qu’il voyait et ces strophes chantèrent dans sa mémoire :

« Je cueillerai l’étoile qui se lève parmi les fruits d’or de l’Archer aux Sept Étoiles.

Elle est la noble perle annonciatrice des aubes argentées ; elle est la goutte d’or de la constellation.

Elle est l’œil d’eau qui se fluidifie en tresses d’argent ; elle est la rose de chair des joues vivantes ; elle est une topaze brûlée, figure d’or.

Ses yeux ! C’est la couleur de la sombre violette, ses yeux cerclés de kohl bleu. »

Alors la jeune femme se leva et vint prendre Scharkân par la main et le fit s’asseoir à ses côtés et lui dit : « Prince Scharkân, sans doute joues-tu aux échecs ? » Il dit : « Certes, ô ma maîtresse, mais, de grâce ! ne sois point comme celle dont se plaint le poète :

« Je parle en vain ! Broyé par l’amour, que ne puis-je à sa bouche heureuse me désaltérer et, d’une gorgée à ses lèvres bue, respirer la vie !

Ce n’est point qu’elle me néglige ou ne soit point pour moi pleine d’attentions ; ce n’est point qu’elle diffère de faire porter le jeu d’échecs pour me distraire. Mais est-ce là la distraction ou le jeu dont a soif mon âme ?

Et d’ailleurs, pourrais-je lui tenir tête, moi qui suis fasciné par le jeu en coulisse de ses yeux, les regards de ses yeux qui pénètrent mon foie ? »

Mais la jeune femme, souriante, approcha les échecs et commença le jeu. Et Scharkân, chaque fois que c’était son tour, au lieu de faire attention à son jeu, la regardait au visage, et il jouait tout de travers, mettant le cheval à la place de l’éléphant et l’éléphant à la place du cheval. Alors elle se mit à rire et lui dit : « Que ton jeu est savant ! » Il répondit : « Oh ! mais c’est la première partie. D’ordinaire ça ne compte pas ! » Et l’on rangea le jeu de nouveau. Mais elle le vainquit une seconde fois, et une troisième, quatrième, et cinquième fois. Puis elle lui dit : « Voici qu’en toutes choses tu es vaincu ! » Il répondit : « Ô ma souveraine, il sied d’être le vaincu d’une partenaire telle que toi ! » Alors elle fit tendre la nappe et l’on mangea et l’on se lava les mains ; puis on ne manqua pas de boire de toutes les boissons. Alors elle prit une harpe et préluda par quelques notes lentes et déliées et chanta ces strophes :

« On n’échappe point à sa destinée, qu’elle soit cachée ou apparente, qu’elle ait le visage serein ou allongé. Oublie donc tout, ami, et

Bois à la beauté, si tu le peux, et à la vie. Je suis la beauté vivante que nul fils de la terre ne saurait regarder avec indifférence. »

Elle se tut ; et seule la harpe résonna sous les fins doigts de cristal. Et Scharkân, ravi, se sentait perdu dans des désirs infinis. Alors, sur un prélude nouveau, elle dit encore :

« Une amitié peu sincère pourrait seule supporter l’amertume de la séparation. Le soleil lui-même pâlit quand il doit quitter la terre. »

Mais à peine ce chant venait-il de cesser, que tous deux entendirent au dehors un tumulte et des cris ; et ils regardèrent, et virent s’avancer une grande troupe de guerriers chrétiens armés de glaives nus et qui criaient : « Te voilà tombé entre nos mains, ô Scharkân. Et voici ton jour de perdition ! »

Lorsque Scharkân entendit ces paroles, il pensa d’abord à une trahison, et ses soupçons se portèrent sur la jeune femme ; et comme il se tournait de son côté pour lui en faire le reproche, il la vit, toute pâle, s’élancer au dehors, et, parvenue en face des guerriers, leur dire : « Que voulez-vous ? » Alors leur chef s’avança et lui dit, après avoir baisé la terre entre ses mains : « Ô reine pleine de gloire, ô notre maîtresse Abriza, la perle la plus noble d’entre les perles des eaux, ignores-tu donc la présence de celui qui est dans ce monastère ? » Alors la reine Abriza leur dit : « Et de qui parlez-vous ? » Ils dirent : « Nous parlons de celui que l’on appelle le maître des héros, le destructeur des cités, le terrible Scharkân ibn-Omar Al-Némân, celui qui n’a pas laissé une tour sans la détruire, ni une forteresse sans l’abattre. Or, ô reine Abriza, le roi Hardobios, ton père et notre maître, a appris à Kaïssaria, sa ville, par la bouche même de la vieille Mère-des-Calamités, que le prince Scharkân était ici. Car Mère-des-Calamités a dit au roi avoir vu Scharkân, dans la forêt, se diriger vers le monastère. Aussi, ô notre reine, quel mérite est le tien d’avoir pris le lion dans tes filets et d’être ainsi la cause de notre victoire future sur l’armée des musulmans ! »

À ces paroles, la jeune reine Abriza, fille du roi Hardobios, maître de Kaïssaria, regarda avec colère le chef des guerriers et lui dit : « Quel est ton nom, toi ? » Il répondit : « Ton esclave, le patrice Massoura ibn-Mossora ibn-Kacherda ! » Elle lui dit : « Comment se fait-il que tu aies osé, insolent Massoura, entrer dans ce monastère sans me prévenir et obtenir l’entrée ? » Il dit : « Ô ma souveraine, aucun des portiers ne m’a barré la route ; tous, au contraire, se sont levés et nous ont conduits près de la porte de ton appartement. Et maintenant, suivant les ordres du roi ton père, nous attendons que tu nous livres ce Scharkân, le guerrier le plus redoutable d’entre les musulmans ! » Alors la reine Abriza dit : « Que dis-tu là ? Ne sais-tu que la vieille Mère-des-Calamités est une menteuse pleine de perfidies. Par le Messie ! j’ai bien ici un homme, mais il est loin d’être le Scharkân dont tu parles. C’est un étranger qui est venu nous demander l’hospitalité, et nous la lui avons aussitôt généreusement accordée. Et d’ailleurs, même au cas où cet étranger serait Scharkân, les devoirs de l’hospitalité ne me commandent-ils pas de le protéger contre toute la terre ? Il ne sera jamais dit qu’Abriza a trahi l’hôte, alors qu’entre elle et lui il y eut le pain et le sel ! Il ne te reste donc, ô patrice Massoura, qu’à retourner auprès du roi mon père. Tu baiseras la terre entre ses mains et tu lui diras que la vieille Mère-des-Calamités en a menti et l’a trompé ! » Le patrice Massoura dit : « Reine Abriza, je ne puis m’en retourner auprès du roi Hardobios, ton père, qu’avec celui dont il nous a ordonné la prise. » Elle dit, pleine de colère : « De quoi te mêles-tu, soldat ? Tu n’as qu’à combattre, quand tu le peux, et puisque tu es payé pour combattre ; mais prends garde de te mêler d’affaires qui ne te concernent point ! D’ailleurs, si tu osais attaquer Scharkân, en admettant que cet étranger fût Scharkân, tu le payerais de ta vie et de la vie de tous les guerriers qui sont avec toi ! Et voici que je vais le faire venir ici, avec son glaive et son bouclier ! » Le patrice Massoura dit : « Malheur ! si j’échappais à ta colère, je ne saurais échapper au ressentiment du roi ! Aussi, si ce Scharkân se présentait ici, je le ferais immédiatement arrêter par mes guerriers, qui le conduiraient, humble captif, entre les mains du roi de Kaïssaria, ton père ! » Alors Abriza dit : « Tu parles beaucoup trop pour un guerrier, ô patrice Massoura ! Et tes paroles sont pleines de prétention et d’insolence. Oublies-tu donc que vous êtes ici cent guerriers contre un ? Si donc ton patriciat ne t’a pas enlevé jusqu’aux traces du courage, tu n’as qu’à le combattre, seul à seul. Et si tu es vaincu, un autre prendra ta place et le combattra, et cela jusqu’à ce que Scharkân tombe entre vos mains ! Et cela décidera qui de vous tous est le héros ! »

— Mais, à ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et se tut discrètement.

Mais lorsque fut la cinquantième nuit.

Elle dit :

Il m’est revenu, ô Roi fortuné, que la jeune reine Abriza dit : « Et nous verrons qui de vous tous est le héros ! » Et le patrice Massoura dit : « Par le Messie ! tu dis vrai ! Aussi est-ce moi qui me présenterai le premier sur le terrain de lutte ! » Elle dit : « Attends alors que j’aille le prévenir et prendre sa réponse. S’il accepte, la chose est faite ; s’il refuse, il sera tout de même l’hôte honoré et protégé. » Et Abriza se hâta d’aller trouver Scharkân et le mit au courant, mais sans lui dire encore qui elle était. Alors Scharkân comprit combien il avait mal pensé de la générosité de la jeune femme, et il se réprimanda fort, et doublement : pour avoir mal pensé de la jeune femme et pour s’être jeté inconsidérément au milieu du pays des Roums. Puis il dit : « Ô ma maîtresse, je n’ai point l’habitude de combattre ainsi contre un seul guerrier, mais contre dix guerriers à la fois ; aussi est-ce de la sorte que j’entends engager le combat. » Il dit et sauta sur ses deux pieds et s’élança au-devant des guerriers chrétiens. Et il tenait à la main son glaive et son bouclier.

Lorsque le patrice Massoura eut vu Scharkân qui s’approchait, il bondit sur lui d’un bond et le chargea avec violence. Mais Scharkân para le coup porté, et s’élança comme un lion sur son adversaire et lui asséna sur l’épaule un coup si terrible que le glaive sortit en brillant par le flanc, après avoir traversé ventre et intestins.

À cette vue, la valeur de Scharkân augmenta considérablement aux yeux de la jeune reine, et elle se dit : « Voilà vraiment le héros avec lequel j’aurais pu lutter dans la forêt ! » Puis elle se tourna vers les guerriers et leur cria avec ironie : « Qu’attendez-vous donc pour continuer le combat ! Ne songez-vous plus à venger la mort du patrice ? »

Alors s’avança à grandes enjambées un géant à l’aspect redoutable et à la figure respirant la brutalité ; et il était le frère même du patrice Massoura. Mais Scharkân ne lui laissa pas le temps de parader, et lui asséna sur l’épaule un coup tel que le glaive sortit en brillant par le flanc, après avoir traversé ventre et intestins. Alors, un à un, d’autres guerriers s’avancèrent ; mais Scharkân leur faisait subir le même sort, et son glaive se faisait un jeu du vol de leurs têtes. Et de la sorte il en tua cinquante. Lorsque les cinquante qui restaient eurent vu le traitement infligé à leurs compagnons, ils se réunirent en une seule masse et se précipitèrent tous ensemble sur Scharkân ; mais c’en fut fait d’eux ! Ils furent reçus par Scharkân avec un cœur plus dur que la pierre, et battus comme sur l’aire les grains sont battus, et éparpillés, eux et leur âme, pour toujours !

Alors la reine Abriza cria à ses suivantes : « Y a-t-il encore d’autres hommes au monastère ? » Elles répondirent : « Il n’y a plus d’autres hommes que les portiers ! » Alors la reine Abriza s’avança au-devant de Scharkân, et le prit dans ses bras et l’embrassa avec véhémence. Puis elle compta le nombre des morts, et en trouva quatre-vingts ; quant aux vingt autres combattants, ils avaient pu, malgré leur état, s’échapper et disparaître. Et Scharkân songea alors à essuyer la lame sanglante de son glaive et, entraîné par Abriza, rentra au monastère en récitant ces strophes guerrières :

« Au jour de ma vaillance, les bandes avec fureur se sont élancées.

J’ai jeté en pâture aux lions leurs fiers chevaux bai-brun, à mes frères les lions.

— Allons, jeunes gens ! soulagez-moi du poids de mes habits, si vous voulez. – Au jour de ma vaillance, je n’ai fait que passer, et voilà tous ces guerriers étendus sur la brûlante terre de mon désert. »

Et comme ils étaient arrivés dans la grande salle du monastère, la jeune Abriza, souriante de plaisir, prit la main de Scharkân et la porta à ses lèvres ; puis elle entr’ouvrit sa robe, et apparurent une cotte de mailles aux mailles très serrées et une épée en acier fin de l’Inde ; et Scharkân, étonné, lui demanda : « Pourquoi, ô ma maîtresse, cette cotte de mailles et cette épée ? » Elle dit : « Ô Scharkân, dans le feu de ton combat je m’en étais vêtue à la hâte pour courir à ton secours ; mais mon bras ne t’a point été utile ! »

Puis la reine Abriza fit venir les portiers du monastère et leur dit : « Comment se fait-il que vous ayez laissé pénétrer ici les hommes du roi, sans ma permission ? » Ils dirent : « Ce n’est point encore l’habitude de demander un permis d’entrée pour les hommes du roi et surtout pour son grand patrice ! » Elle dit : « Je vous soupçonne fort d’avoir voulu me perdre et faire tuer mon hôte ! » Et elle pria Scharkân de leur couper la tête ; et elle dit à ses autres esclaves : « Ils ont mérité bien pis que cela ! » Puis elle se tourna vers Scharkân et lui dit : « Voici, ô Scharkân, que je vais te dévoiler ce qui pour toi a été caché jusqu’à cette heure ! » Alors elle dit :

« Sache, ô Scharkân, que je suis la fille unique du roi grec Hardobios, maître de Kaïssaria, et je m’appelle Abriza. Et j’ai pour ennemie inexorable la vieille Mère-des-Calamités, qui a été la nourrice de mon père et, de ce fait, est très écoutée et crainte au palais. Et la cause de cette inimitié entre moi et elle est une cause que tu me dispenseras de te raconter, car il y a des jeunes filles mêlées à cette histoire dont tu connaîtras les détails un peu plus tard. Aussi je ne doute pas que Mère-des-Calamités ne fasse tout pour me perdre, maintenant surtout que j’ai été la cause de la mort du chef des patrices et des guerriers. Et elle dira à mon père que j’ai embrassé la cause des musulmans. Aussi, pour moi, le seul parti à prendre, tant que Mère-des-Calamités me persécute, est de m’en aller loin de mon pays et de mes parents. Et je te demande de m’aider à partir, et d’agir avec moi comme j’ai agi avec toi ; car tu es un peu la cause de ce qui vient d’arriver. »

À ces paroles, Scharkân sentit sa raison s’envoler de joie et sa poitrine s’élargir et tout son être s’épanouir, et il dit : « Par Allah ! et quel est celui qui osera t’approcher, tant que mon âme est dans mon corps ? Mais pourrais-tu vraiment supporter d’être éloignée de ton père et des tiens ? » Elle répondit : « Mais certainement ! » Alors Scharkân lui fit jurer qu’elle le pourrait, et elle fit le serment, puis ajouta : « Maintenant mon cœur s’est tranquillisé. Mais j’ai encore à te faire une demande. » Il dit : « Et quelle est-elle ? » Elle dit : « C’est que tu retournes à Baghdad, ton pays, avec tous tes soldats ! » Il dit : « Ô ma maîtresse, mon père Omar Al-Némân ne m’a envoyé dans le pays des Roums que pour combattre et vaincre ton père, contre lequel le roi Aphridonios de Constantinia nous a demandé secours. Car ton père a fait saisir un navire chargé de richesses, de jeunes esclaves et de trois gemmes précieuses auxquelles sont attachées d’admirables vertus ! » Alors Abriza répondit : « Calme ton âme et adoucis tes yeux ! Car voici que je vais te dire la véritable histoire de notre hostilité avec le roi Aphridonios :

« Sache que nous avons, nous autres Grecs, une fête annuelle qui est la fête de ce monastère-ci. Et chaque année, à pareille date, tous les rois chrétiens se réunissent ici de toutes les contrées, ainsi que tous les nobles et les grands commerçants. Et aussi ne manquent pas de venir les femmes et les filles des rois et des grands ; et cette fête dure sept jours entiers. Or, une année, je vins moi-même au nombre des visiteurs, et il y avait aussi la fille du roi Aphridonios de Constantinia, qui se nommait Safîa, et qui est maintenant la concubine de ton père Omar Al-Némân, et mère d’enfants. Mais à ce moment elle était encore jeune fille.

« Lorsque, la fête terminée, vint le septième jour, qui était le jour du départ, Safîa dit : « Je ne veux pas retourner à Constantinia par la voie de terre, mais par mer. » Alors on lui prépara un navire et elle y descendit, elle et ses compagnes, et y fit embarquer toutes les choses qui lui appartenaient ; et l’on déploya les voiles et l’on partit.

« Mais à peine le navire s’était-il éloigné que le vent contraire s’éleva et fit dévier le navire de sa route. Et la Providence voulut que justement il y eût, dans ces parages, un grand navire plein de guerriers chrétiens de l’île de Kâfour, au nombre de cinq cents. Et ils étaient tous armés et vêtus de fer ; et ils n’attendaient qu’une occasion comme celle-là pour faire du butin, depuis le temps qu’ils tenaient la mer. Aussi, dès qu’ils virent le navire où était Safîa, ils l’abordèrent et y jetèrent leurs grappins et s’en emparèrent puis ils le traînèrent à la remorque et remirent à la voile. Mais une tempête s’éleva, furieuse, qui les jeta tous sur nos côtes, désemparés. Alors nos hommes se jetèrent sur eux, tuèrent les pirates et s’emparèrent à leur tour des soixante jeunes filles, au nombre desquelles se trouvait Safîa, et de toutes les richesses qui étaient accumulées dans les navires. Puis ils vinrent offrir les soixante jeunes filles en cadeau au roi de Kaïssaria, mon père, et gardèrent les richesses pour eux. Et mon père choisit pour lui les dix plus belles jeunes filles et distribua le reste à sa suite. Puis, sur les dix, il tria les cinq les plus belles et les envoya en cadeau au roi Omar Al-Némân, ton père. Or, parmi ces cinq, il y avait justement Safîa, la fille du roi Aphridonios ; mais nous ne nous en doutions pas, car ni elle ni personne ne nous avait révélé sa condition ni son nom. Et c’est ainsi, ô Scharkân, que la princesse Safîa devint la concubine du roi Omar Al-Némân, ton père ; et elle lui fut d’ailleurs envoyée avec beaucoup d’autres choses, telles que soieries, étoffes de laine et broderies de Grèce.

« Mais, voici qu’au commencement de cette année le roi Hardobios, mon père, reçut une lettre du père de Safîa, le roi Aphridonios. Et dans cette lettre il y avait des choses que je ne puis vraiment te répéter ; mais il y était dit ceci, en outre :

« Tu as, il y a deux ans, pris à des pirates soixante jeunes filles, dont ma fille Safîa ; et ce n’est que maintenant seulement que je l’apprends, car tu ne m’as rien fait savoir, ô roi Hardobios ! Et c’est là la plus grande offense et le plus grand opprobre pour moi, sur moi et autour de moi. Si donc tu ne veux pas devenir mon ennemi, tu dois, sitôt ma lettre reçue, me renvoyer ma fille Safîa, intacte et intégrale. Sinon, et si tu diffères son renvoi, tu seras traité comme tu le mérites, et des représailles terribles contre toi seront prises par ma colère et mon ressentiment. »

« Aussi, lorsque mon père eut lu cette lettre, il fut dans une grande perplexité et un grand émoi, puisque la jeune Safîa avait été envoyée en cadeau à ton père Omar Al-Némân, et qu’il n’y avait plus de chance qu’elle fût encore intacte et intégrale, d’autant plus qu’elle avait été déjà rendue mère par le roi Omar Al-Némân, d’ailleurs sans difficultés.

« Et nous comprîmes alors que c’était là une grande calamité. Et mon père n’eut d’autre moyen de recours qu’une lettre au roi Aphridonios où il lui exposait la situation, en s’excusant beaucoup de l’ignorance où il avait été de l’identité de Safîa, et en lui faisant là-dessus mille serments.

« Au reçu de la lettre de mon père, le roi Aphridonios entra dans une fureur inexprimable ; il se leva, et s’assit, et s’agita, et écuma, et dit : « Est-il possible que ma fille, celle dont tous les rois chrétiens se disputent l’alliance et la main, soit devenue une esclave d’entre les esclaves d’un musulman, et qu’elle ait été ployée à ses désirs, et qu’elle ait servi à sa couche ! Mais, par le Messie ! je tirerai de ce musulman une vengeance dont parleront longtemps l’Orient et l’Occident ! »

« Et c’est alors que le roi Aphridonios, ô Scharkân, songea à envoyer des ambassadeurs à ton père, avec de riches présents, et à lui faire croire qu’il était en guerre avec nous, et à lui demander son secours. Mais, en réalité, c’était seulement pour te faire tomber toi-même, ô Scharkân, et tes dix mille cavaliers, dans un guet-apens par quoi serait satisfaite sa vengeance préméditée.

« Maintenant, pour ce qui est des trois merveilleuses gemmes auxquelles tant de vertus sont attachées, elles existent. Elles étaient la propriété de la princesse Safîa, et tombèrent entre les mains des pirates et ensuite entre les mains de mon père, qui m’en a fait cadeau. Et c’est moi qui les ai ; et je te les montrerai. Mais pour le moment il te faut, avant tout, retourner près de tes cavaliers et reprendre avec eux le chemin de Baghdad, plutôt que de tomber dans les filets du roi de Constantinia, et avant que toutes les communications ne soient, pour vous autres, coupées. »

Lorsque Scharkân eut entendu ces paroles, il prit la main d’Abriza et la porta à ses lèvres, et dit : « Louange à Allah dans ses créatures ! Il t’a mise sur ma route pour que tu sois la cause de mon salut et du salut de mes compagnons. Mais, ô délicieuse et secourable, je ne puis plus me séparer de toi, et, surtout après tout ce qui s’est passé, je ne souffrirai point que tu restes toute seule ici, car je ne sais point ce qui peut t’arriver. Viens, Abriza, allons à Baghdad. »

Mais Abriza, qui avait eu le temps de réfléchir, lui dit : « Ô Scharkân, hâte-toi de partir le premier et de te saisir des envoyés du roi Aphridonios qui sont au milieu de tes tentes, et tu les obligeras à t’avouer la vérité ; et, de la sorte, tu contrôleras mes paroles. Et moi, avant que trois jours soient écoulés, je te rejoindrai, et ensemble nous entrerons dans Baghdad. »

Puis elle se leva et s’approcha de lui, et prit sa tête dans ses mains et l’embrassa ; et Scharkân également. Et elle pleura, et Scharkân, en voyant ces yeux qui pleuraient, fut encore plus attendri, et pleura aussi. Et ce fut comme dit le poète :

« Je lui fis mes adieux, et ma main droite séchait mes larmes et ma main gauche entourait son cou.

Elle me dit, peureuse : « Ne crains-tu pas de me compromettre aux yeux des femmes de ma tribu ? » Je lui dis : « Que non ! car le jour des adieux n’est-il pas déjà la trahison des amoureux ? »

Et Scharkân quitta Abriza et sortit du monastère et remonta sur son coursier que deux jeunes filles tenaient par la bride, et s’en alla. Il passa le pont aux chaînes d’acier et s’engagea parmi les arbres de la forêt et finit par arriver à la clairière située au milieu de la forêt. Et à peine y était-il parvenu qu’il vit trois cavaliers en face de lui, arrêtés brusquement dans leur galop. Et il tira sa flamboyante épée et s’en couvrit, prêt au choc. Mais soudain il les reconnut et ils le reconnurent, car les trois cavaliers étaient le vizir Dandân et les deux principaux émirs de sa suite. Et les trois cavaliers mirent vivement pied à terre et vinrent respectueusement souhaiter la paix au prince Scharkân, et lui exprimèrent toute l’angoisse où son absence avait jeté l’armée. Et Scharkân leur raconta l’histoire dans tous ses détails, depuis le commencement jusqu’à la fin, et la prochaine arrivée de la reine Abriza et la trahison projetée par les envoyés d’Aphridonios ; et il leur dit : « Il est probable qu’ils ont dû profiter de votre absence à vous trois pour s’échapper et aller prévenir leur roi de notre arrivée sur ses terres. Et maintenant, qui sait si leur armée n’a pas déjà détruit la nôtre ? Au plus vite, courons donc au milieu de nos soldats ! »

Et bientôt, au galop de leurs chevaux, ils arrivèrent dans la vallée où les tentes étaient dressées ; et l’ordre y régnait, mais les envoyés avaient disparu. Alors, en hâte, on leva le camp et l’on reprit le chemin de Baghdad. Et au bout de quelques jours on arriva aux premières frontières connues ; et l’on fut, par le fait, dans la sécurité. Et tous les habitants de la contrée s’empressèrent de venir leur apporter les provisions pour eux et des vivres pour les chevaux. Et l’on se reposa en cet endroit quelque temps, et l’on repartit. Mais Scharkân confia la direction de toute l’avant-garde au vizir Dandân, et ne garda pour lui, comme arrière-garde, que cent cavaliers qu’il choisit un à un parmi l’élite de tous les cavaliers. Et il laissa l’armée le devancer d’un jour entier ; après quoi il se mit lui-même en marche avec ses cent guerriers.

Et comme ils avaient déjà parcouru près de deux parasanges, ils finirent par arriver à un défilé fort étroit situé entre deux très hautes montagnes. Et à peine y étaient-ils qu’ils virent à l’autre bout du défilé s’élever une poussière fort dense, qui se rapprocha rapidement et se dissipa pour laisser paraître cent cavaliers, disparaissant sous les cottes de mailles et les visières d’acier. Et lorsque ces cavaliers furent à portée de voix, ils s’écrièrent : « Descendez de vos chevaux, ô musulmans, et livrez-vous à discrétion en nous remettant vos armes et vos chevaux. Sinon, par Mariam et Youhanna ! vos âmes ne tarderont pas à s’envoler de vos corps. »

À ces paroles, Scharkân vit le monde noircir à ses yeux, et ses yeux lancèrent des éclairs de colère et ses joues s’enflammèrent, et il s’écria : « Ô chiens de chrétiens, comment osez-vous nous menacer, après avoir déjà eu l’audace de franchir nos frontières et de fouler notre sol ! Et non seulement cela, mais encore vous venez de nous adresser de telles paroles ! Et pensez-vous, maintenant, pouvoir vous échapper intacts d’entre nos mains et revoir votre pays ? » Il dit, et cria à ses guerriers : « Ô Croyants, sus à ces chiens ! »

Et, le premier, Scharkân fonça sur l’ennemi. Alors les cent cavaliers de Scharkân, au grand galop de leurs chevaux, fondirent sur les cent cavaliers roumis, et les deux masses d’hommes se mêlèrent avec des cœurs plus durs que la roche. Et les aciers se heurtèrent aux aciers, et les épées aux épées, et les coups se mirent à pleuvoir en crépitant, et les corps s’enlacèrent aux corps, et les chevaux se cabrèrent et retombèrent pesamment sur les chevaux, et l’on n’entendit plus d’autre bruit que le cliquetis des armes et le choc tumultueux des métaux contre les métaux. Et le combat dura de la sorte jusqu’à l’approche de la nuit et des ténèbres de la nuit. Alors seulement les deux partis se séparèrent, et l’on put se compter. Et Scharkân, parmi ses hommes, n’en trouva pas un seul qui fût atteint de blessure grave. Alors il dit :

« Ô compagnons, vous savez que toute ma vie j’ai navigué sur la mer des batailles où s’entrechoquent les flots des glaives et des lances ; et j’ai combattu bien des héros ; mais je n’ai encore jamais trouvé d’hommes aussi intrépides, de guerriers aussi valeureux, et de héros aussi virils que ces adversaires ! » Et ils lui répondirent : « Prince Scharkân, ta parole est la vérité. Mais, en outre, sache qu’il y a, parmi ces guerriers chrétiens, leur chef qui est le plus admirable parmi eux tous, et le plus héroïque. Et, de plus, chaque fois que l’un de nous tombait entre ses mains, il se détournait pour ne pas le tuer, et le laissait échapper à la mort. Et cela dépasse notre entendement. »

À ces paroles, Scharkân fut dans une grande perplexité ; puis il dit : « Au jour de demain nous nous alignerons et nous les attaquerons, car nous sommes cent contre cent. Et nous demanderons au Maître du ciel la victoire. » Et, sur cette résolution, ils s’endormirent tous cette nuit-là.

Quant aux chrétiens, ils se réunirent autour de leur chef et lui dirent : « Nous n’avons vraiment pas pu, aujourd’hui, venir à bout de ceux-là ! » Et il leur dit : « Mais demain nous nous alignerons et nous les terrasserons l’un après l’autre ! » Et sur cette résolution, ils s’endormirent également.

Aussi, dès que brilla le matin, et que se leva le soleil indifféremment sur le visage des pacifiques et des guerriers, et qu’il salua Mohammad ornement de toutes choses belles, le prince Scharkân monta sur son cheval, s’avança entre les deux rangs de ses cavaliers alignés et leur dit : « Voici que nos ennemis sont en ordre de bataille. Lançons-nous sur eux, mais un contre un. Et d’abord, que l’un de vous sorte du rang et, d’une voix haute, qu’il aille inviter l’un des guerriers chrétiens à un combat singulier. Puis chacun à son tour affrontera la lutte de la sorte. »

Alors, l’un des cavaliers de Scharkân sortit des rangs, et poussa son cheval vers l’ennemi et s’écria : « Ô vous tous ! parmi vous y a-t-il combattant, y a-t-il champion assez intrépide pour accepter aujourd’hui la lutte avec moi ? » À peine avait-il prononcé ces mots que, d’entre les chrétiens, sortit un cavalier entièrement couvert d’armes et de fer, de soie et d’or ; et il était monté sur un cheval gris, et avait un visage rose aux joues vierges de poil. Et il poussa son cheval jusqu’au milieu de la lice, et, l’épée haute, il se précipita sur le champion musulman, et, rapide, d’un coup de lance, il le désarçonna et le força à se rendre et l’emmena, humble prisonnier, au milieu des cris de victoire et de joie des guerriers chrétiens. Et aussitôt un autre chrétien sortit des rangs et s’avança au milieu de la lice à la rencontre d’un autre musulman qui y était déjà et qui était le frère du captif. Et les deux champions engagèrent la lutte ; et elle ne tarda pas à se terminer par la victoire du chrétien ; car, profitant d’une faute du musulman, qui n’avait pas su parer, il lui asséna un coup de pommeau de lance qui le désarçonna ; et il l’emmena captif. Et l’on continua de la sorte à se mesurer, et chaque fois la lutte se terminait par la capture d’un musulman vaincu par le chrétien, et cela jusqu’à la tombée de la nuit et la capture de vingt guerriers d’entre les musulmans.

Lorsque Scharkân eut vu ce résultat, il en fut très affecté ; et il réunit ses compagnons et leur dit : « Ce qui vient de nous arriver n’est-il pas extraordinaire ? Aussi vais-je, demain même, m’avancer seul en face de l’ennemi et provoquer au combat le chef de ces chrétiens. Et je verrai ensuite la raison qui l’a poussé à violer notre territoire et à nous attaquer. Et s’il refuse de s’expliquer, nous le tuerons ; et s’il accepte nos propositions, nous ferons avec lui la paix. » Et, sur cette résolution, ils s’endormirent tous jusqu’au matin.

Alors Scharkân, déjà à cheval, s’avança tout seul vers les rangs des ennemis ; et il vit s’avancer, au milieu de cinquante guerriers descendus de leurs chevaux, un cavalier qui n’était autre que le chef des chrétiens en personne. Il portait, agrafée aux épaules, une chlamyde de satin bleu qui flottait au-dessus d’une cotte de mailles aux mailles très serrées ; et il brandissait une épée nue en acier indianisé. Et il montait un cheval noir au front étoilé d’une étoile blanche, large comme un drachme d’argent. Et ce cavalier avait une figure fraîche d’enfant, avec joues roses et vierges de poil. Et il était aussi beau que la lune âgée de quatorze nuits qui se lève à l’horizon oriental.

Lorsqu’il fut au milieu de la lice, le jeune cavalier s’adressa à Scharkân en langue arabe, avec l’accent le plus pur, et lui dit : « Ô Scharkân, ô fils d’Omar Al-Némân qui règne sur les bourgs et les villes, les places fortes et les tours, prépare-toi à la lutte, car elle sera dure ! Et comme tu es le chef des tiens et moi le chef des miens, il est entre nous, dès maintenant, entendu que le vainqueur dans cette lutte s’emparera des soldats du vaincu, et sera le maître reconnu. »

Mais déjà Scharkân, le cœur chargé de furie, avait lancé son coursier, semblable au lion en fureur. Et ils se heurtèrent l’un contre l’autre d’un heurt héroïque, et les coups crépitèrent ; et l’on aurait cru voir s’entrechoquer deux montagnes ou se mêler bruyamment deux mers soudain se rencontrant. Et ils ne cessèrent de combattre depuis le matin jusqu’à la nuit noire. Et alors ils se séparèrent et chacun retourna au milieu des siens.

Alors Scharkân dit à ses compagnons : « De ma vie je n’ai rencontré pareil combattant ! Mais ce que j’ai trouvé en lui de plus surprenant, c’est l’habitude qu’il a, chaque fois que son adversaire est à découvert, de ne le point blesser, mais seulement de le toucher légèrement, à l’endroit découvert, du pommeau de sa lance ; et je ne comprends plus rien à toute cette aventure. Mais il serait à souhaiter qu’il y eût beaucoup de nos guerriers doués d’une pareille intrépidité. »

Et le lendemain on recommença une lutte identique, sans plus de résultat. Mais, le troisième jour, voici ce qui arriva. Au milieu du combat, soudain le beau jeune homme chrétien lança son cheval au galop, l’arrêta brusquement, et tira maladroitement sur les rênes ; alors le cheval se cabra, et le jeune homme se laissa désarçonner et tomba à terre, comme naturellement.

Alors Scharkân sauta à bas de son cheval et, l’épée haute, se précipita sur son adversaire et voulut le transpercer. Et le beau chrétien s’écria : « Est-ce ainsi que se comportent les héros ? ou est-ce de la sorte que la galanterie commande les égards aux femmes ? » À ces mots, Scharkân, étonné, regarda attentivement le jeune cavalier et, l’ayant bien examiné, reconnut la reine Abriza.

Alors Scharkân jeta au loin son épée, et, se prosternant devant la jeune fille, il baisa la terre entre ses mains et lui dit : « Mais pourquoi donc, ô reine, tout cela ? » Elle lui dit : « J’ai voulu t’éprouver moi-même sur un champ de bataille, et voir ton degré d’endurance et de valeur ! Et sache que tous mes guerriers, les cent qui ont combattu les tiens, sont des jeunes filles, et vierges et miennes. Et quant à moi, n’eût été mon cheval, qui s’est cabré, tu aurais vu bien d’autres choses, ô Scharkân ! » Et Scharkân sourit et répondit : « Louange à Allah qui nous a réunis, ô reine Abriza, ô souveraine des temps ! » Et la reine aussitôt donna à ses compagnes l’ordre du départ et rendit à Scharkân les vingt prisonniers, l’un après l’autre. Et tous vinrent s’agenouiller devant elle et baisèrent la terre entre ses mains. Et Scharkân se tourna vers les belles adolescentes et leur dit : « Les rois seraient honorés de pouvoir compter sur une réserve de héros tels que vous autres ! »

Puis on leva les campements, et les deux cents cavaliers prirent ensemble la route de Baghdad.

Et Scharkân les laissa tous à l’avant-garde, et, seul avec Abriza, à l’arrière-garde, n’ayant pour toute suite qu’un esclave, ils voyagèrent doucement, comme de nouveaux mariés. Et leurs promenades nocturnes, ainsi voyageant, furent un enchantement. Et, au bout de six jours, ils virent, au loin, luire les glorieux minarets de la Ville de Paix.

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la cinquante-et-unième nuit.

Elle dit :

Ils virent, au loin, luire les glorieux minarets de la Ville de Paix. Alors Scharkân pria la reine Abriza et ses compagnes d’enlever leurs armures guerrières et de les échanger contre de vrais habits de femmes grecques. Et elles le firent. Puis il envoya à Baghdad quelques-uns de ses compagnons le devancer et l’annoncer à son père Omar Al-Némân, lui et la reine Abriza, pour qu’un cortège fût envoyé à leur rencontre. Puis on mit, ce soir-là, pied à terre, et l’on dressa les tentes pour la nuit, et l’on s’endormit jusqu’au matin.

Aussi, dès le lever du jour, le prince Scharkân et ses cavaliers, la reine Abriza et ses guerrières remontèrent sur leurs coursiers et prirent le chemin de la ville. Et voici que sortit de la ville, venant à leur rencontre, le grand-vizir Dandân avec une suite de mille cavaliers ; et il s’approcha de la jeune fille et de Scharkân et baisa la terre entre leurs mains ; puis tous ensemble entrèrent dans la ville.

Et Scharkân le premier monta au palais voir son père, le roi Omar Al-Némân. Et le roi se leva pour lui et l’embrassa et lui demanda de ses nouvelles. Et Scharkân lui raconta toute son histoire avec la jeune Abriza, fille du roi Hardobios de Kaïssaria. Et il le mit au courant de la perfidie du roi de Constantinia et de son ressentiment à cause de Safîa, la concubine, qui n’était autre que la fille même du roi Aphridonios ; et il lui raconta l’hospitalité et les bons conseils d’Abriza et son dernier exploit, et toutes ses qualités de valeur et de beauté.

Lorsque le roi Omar Al-Némân eut entendu ces dernières paroles, il fut pris d’un grand désir de voir la jeune fille merveilleuse, et tout son être s’alluma aux détails entendus. Et il pensa en lui-même aux le-mois d’un corps de fille ainsi aguerrie, vierge de mâle, et tant aimée de ses compagnes guerrières, dont le visage, sous les habits de guerre, était celui des enfants aux joues vierges de poil et de duvet. Car le roi Omar Al-Némân était un admirable vieillard aux muscles exercés, et qui ne craignait point les luttes de la virilité, victorieux d’entre les bras de ses femmes.

Aussi, comme Scharkân ne pouvait penser que son père eût des vues sur la jeune reine, il se hâta d’aller la chercher et vint la lui présenter. Et le roi était assis sur son trône, et avait congédié chambellans et esclaves, à l’exception des eunuques. Et la jeune Abriza arriva jusqu’à lui et baisa la terre entre ses mains, et lui tint un langage d’une pureté et d’une élégance délicieuses. Aussi le roi Omar Al-Némân fut-il à la limite de l’émerveillement et il la remercia et la glorifia pour tout ce qu’elle avait fait pour son fils, le prince Scharkân, et l’invita à s’asseoir. Et Abriza, alors, s’assit et enleva le petit voile qui lui couvrait le visage ; et ce fut un éblouissement tel, que le roi Omar Al-Némân faillit en perdre la raison. Et aussitôt il lui fit donner, dans le palais même, pour elle et pour ses compagnes, le plus somptueux des appartements réservés, et lui fixa un train de maison digne de son rang. Et, alors seulement, il l’interrogea au sujet des trois gemmes précieuses pleines de vertus.

Et Abriza lui dit : « Ces trois blanches gemmes, ô roi du temps, c’est moi-même qui les ai et elles ne me quittent jamais. Et je vais te les montrer ! » Et elle fit apporter une caisse et l’ouvrit, et en tira une boîte dont elle enleva le couvercle, et tira de la boîte un écrin en or ciselé, qu’elle ouvrit. Et alors apparurent, rayonnantes, les trois gemmes précieuses, rayonnantes et blanches et arrondies. Et Abriza les prit et les porta à ses lèvres l’une après l’autre, et les offrit au roi Omar Al-Némân en cadeau pour l’hospitalité. Et elle sortit.

Et le roi Omar Al-Némân sentit son cœur s’en aller avec elle. Mais, comme les gemmes étaient là qui brillaient, il fit venir son fils Scharkân et lui donna l’une d’elles en présent ; et Scharkân lui demanda ce qu’il allait faire des deux autres gemmes. Et le roi lui dit : « Mais je vais les donner, l’une, à ta sœur la petite Nôzhatou, et, la seconde, à ton petit frère Daoul’makân. »

À ces mots relatifs à son frère Daoul’makân, dont il ignorait absolument l’existence, Scharkân fut désagréablement affecté, car il ne savait que la naissance de Nôzhatou. Aussi se tourna-t-il vers le roi Omar Al-Némân, en lui disant : « Ô père, as-tu donc un autre fils que moi ? » Il dit : « Mais certainement, âgé de six ans, le frère jumeau de Nôzhatou, et tous deux nés de mon esclave Safîa, la fille du roi de Constantinia ! » Alors Scharkân, bouleversé, ne put s’empêcher de secouer ses habits de dépit et de colère, mais il se contint tout de même et dit : « Puissent-ils tous deux être sous la bénédiction d’Allah le Très-Haut ! » Mais son père remarqua son agitation et son dépit et lui dit : « Ô mon fils, pourquoi donc te mettre dans un état pareil ? Ne sais-tu pas que c’est à toi seul que revient la succession au trône, à ma mort ? Et ne t’ai-je pas donné à toi, le premier, la plus belle d’entre les trois gemmes pleines de merveilles ? » Mais Scharkân ne se sentit point en état de répondre et, ne voulant pas contrarier ou peiner son père, il sortit, la tête basse, de la salle du trône.

Et il se dirigea vers l’appartement réservé d’Abriza ; et Abriza aussitôt se leva pour le recevoir, le remercia gentiment de ce qu’il avait fait pour elle et le pria de s’asseoir à côté d’elle. Puis, comme elle le voyait le visage sombre et attristé, elle le questionna tendrement ; et Scharkân lui raconta le motif de sa peine et ajouta : « Mais ce qui me préoccupe surtout, ô Abriza, c’est que j’ai fini par remarquer chez mon père des intentions à ton endroit, et j’ai vu ses yeux s’éclairer du désir de ta possession. Qu’en dis-tu donc, toi-même ? » Elle répondit : « Tu peux tranquilliser ton âme, ô Scharkân, car ton père ne me possédera que morte. Ses trois cent soixante femmes et les autres ne peuvent-elles donc plus lui suffire, qu’il convoite ce qui n’est certes pas fait pour ses dents ? Sois donc en paix, ô Scharkân, et chasse tes soucis. » Puis elle fit apporter à manger et à boire ; et tous deux mangèrent et burent, et Scharkân, toujours l’âme en peine, rentra chez lui dormir, cette nuit-là. Voilà pour Scharkân.

Mais, pour ce qui est du roi Omar Al-Némân, une fois Scharkân sorti, il alla trouver Safîa, dans son appartement ; et il tenait à la main les deux gemmes précieuses, suspendues chacune à une chaîne d’or. Et, en le voyant entrer, Safîa se leva debout sur ses deux pieds et ne s’assit qu’une fois le roi assis le premier. Et alors vinrent à lui les deux enfants, Nôzhatou la fillette et le petit Daoul’makân. Et le roi les embrassa et leur suspendit au cou, à chacun, l’une des précieuses gemmes. Et les deux enfants en furent très réjouis ; et leur mère souhaita au roi prospérité et bonheur. Alors le roi lui dit : « Ô Safîa, tu es la fille du roi Aphridonios de Constantinia, et tu ne m’en as jamais rien dit ! Pourquoi donc me cacher la chose et m’empêcher, de la sorte, d’avoir pour toi les égards dus à ton rang et de te hausser en estime et en honneur ? » Et Safîa lui dit : « Ô roi généreux, et que pourrais-je souhaiter de plus, en vérité ? Tu m’as déjà comblée de tes dons et faveurs, et tu m’as rendue mère de deux enfants beaux comme des lunes ». Et le roi Omar Al-Némân fut très charmé de cette réponse qu’il trouva pleine de goût et de délicatesse. Et il fit donner à Safîa un palais encore bien plus beau que le premier, et augmenta considérablement son train de maison et ses frais de dépenses. Puis il rentra à son palais pour juger et destituer et nommer, selon la coutume.

Mais il restait toujours l’esprit et le cœur fort tourmentés à l’endroit de la jeune reine Abriza. Aussi passait-il chez elle de longues heures à causer avec elle par entendus et sous-entendus. Mais Abriza, chaque fois, pour toute réponse, lui disait : « Ô roi du temps, vraiment, je n’éprouve point de désirs pour les hommes. » Mais cela ne faisait que le tourmenter davantage ; et il finit par en devenir malade. Et c’est alors qu’il fit venir son vizir Dandân, et lui découvrit tout l’amour qu’il avait dans le cœur pour l’admirable Abriza, et le peu de résultat obtenu, et son désespoir d’arriver jamais à la posséder.

Lorsque le vizir eut entendu ces paroles, il dit au roi : « Voici. À la tombée de la nuit, tu auras soin de prendre avec toi un morceau de banj, et tu iras trouver Abriza et tu te mettras à boire un peu avec elle, et, dans la dernière coupe, tu glisseras le morceau de banj ; et elle ne sera pas plus tôt arrivée à son lit que tu en seras le maître ; et tu pourras alors faire tout ce qui tentera ton désir. Et telle est mon idée. » Et le roi répondit : « Vraiment, ton conseil est excellent et le seul réalisable. »

Alors il se leva et alla à l’une de ses armoires, qu’il ouvrit, et prit un morceau de banj pur, et tellement fort que sa seule odeur eût jeté dans le sommeil, d’un bout de l’année à l’année suivante, même un éléphant. Et il mit ce morceau de banj dans sa poche et attendit que vînt la nuit. Alors il alla trouver la reine Abriza qui se leva pour le recevoir et ne s’assit qu’une fois le roi assis et la permission donnée. Et il se mit à causer avec elle et exprima le désir de boire ; et aussitôt elle fit apporter boissons et accessoires, amandes, noisettes et pistaches, dans de grandes coupes d’or et de cristal. Et tous deux se mirent à boire, et à s’inviter jusqu’à ce que l’ivresse eût commencé à se consolider dans la tête d’Abriza. Ce que voyant, le roi sortit de sa poche le morceau de banj, et le cacha entre ses doigts ; puis il remplit une coupe et la but à moitié et, discrètement, y glissa le morceau de banj, et l’offrit à la jeune fille et lui dit : « Ô royale adolescente, prends cette coupe et bois cette boisson de mon désir. » Et la reine Abriza prit la coupe et, rieuse, la but. Elle la but et aussitôt le monde tourna devant ses yeux ; et elle n’eut que le temps de se traîner vers sa couche où, lourdement, elle tomba sur le dos, les bras étendus et les jambes écartées. Et deux grands flambeaux étaient placés l’un au chevet et l’autre au pied du lit.

Alors le roi Omar Al-Némân s’approcha d’Abriza et commença par lui délier les cordons de soie de son ample caleçon, et ne lui laissa sur la peau que la fine chemise légère. Et il souleva l’aile de la chemise et d’en dessous apparut, entre les cuisses, éclairé en détail par la lumière des flambeaux, quelque chose qui lui ravit l’esprit et la raison. Mais il eut la force de se retenir pour avoir le temps d’enlever, lui aussi, sa robe et son caleçon. Et alors il put librement se laisser aller à l’extrême ardeur qui le poussait ; et il se jeta sur le corps étendu, et le couvrit. Et qui sait la mesure de tout ce qui se passa ! Et c’est ainsi que disparut et s’effaça la virginité de la jeune reine Abriza.

Une fois sa chose faite, le roi Omar Al-Némân se releva et alla dans la chambre voisine trouver l’esclave préférée d’Abriza, la fidèle Grain-de-Corail, et lui dit : « Cours vite chez ta maîtresse qui a besoin de toi ! » Et Grain-de-Corail se hâta d’entrer chez sa maîtresse et la trouva étendue sur le dos et saccagée, et la chemise relevée et les cuisses teintes de sang et la figure toute pâle. Et Grain-de-Corail comprit que les soins étaient urgents ; et aussitôt elle prit un mouchoir dont délicatement elle tamponna la chose honorable de sa maîtresse ; puis elle prit un second mouchoir dont elle lui essuya soigneusement le ventre et les cuisses ; ensuite elle lui lava le visage, les mains et les pieds, et l’aspergea avec de l’eau de roses, et lui lava les lèvres et la bouche avec de l’eau de fleurs d’oranger.

Alors la reine Abriza ouvrit les yeux. Et elle aperçut sa préférée, Grain-de-Corail, et lui dit : « Ô Grain-de-Corail, que m’est-il donc arrivé ? Dis-le-moi. Voici que je me sens défaillir. » Et Grain-de-Corail ne put que lui raconter l’état dans lequel elle l’avait trouvée, étendue sur le dos et le sang lui filtrant à travers les cuisses.

Et Abriza comprit que le roi Omar Al-Némân avait consommé en elle la chose irréparable. Et sa douleur et son chagrin furent tels, qu’elle ordonna à Grain-de-Corail de refuser à toute personne l’entrée de son appartement, et lui recommanda de dire au roi Omar Al-Némân, quand il viendrait demander de ses nouvelles : « Ma maîtresse est malade et ne peut recevoir personne. »

Aussi, lorsque le roi Omar Al-Némân eut appris la chose, il se mit à envoyer chaque jour à Abriza des esclaves chargés de grands plateaux remplis de mets de toutes sortes et de boissons, et des coupes pleines de fruits et de confitures, et des bols de porcelaine remplis de crèmes et de douceurs. Mais elle continua à rester enfermée dans son appartement jusqu’à ce qu’un jour elle se fût aperçue que sa taille devenait épaisse, et qu’elle était enceinte. Alors, de chagrin, le monde se rétrécit devant son visage ; et elle ne voulut point écouter les paroles consolatrices de Grain-de-Corail ; puis elle lui dit : « Ô Grain-de-Corail, c’est moi seule qui me suis mise dans cet état, en me comportant mal vis-à-vis de moi-même, en quittant mon père et ma mère et mon royaume ! Et voici que maintenant je suis dégoûtée de moi-même et de la vie, et mon courage s’est évanoui et ma force en allée. Avec ma virginité, j’ai perdu toute ma fermeté, et ma grossesse me rend incapable de résister au choc d’un enfant. Et je ne pourrais même plus tenir les rênes de mon coursier, moi Abriza, la jeune Abriza, jadis pleine de flamme et de vigueur. Que faire désormais ? Si j’accouche dans ce palais, je serai un objet de risée pour toutes les musulmanes qui l’habitent et qui sauront la manière dont j’ai perdu ma virginité. Et si je retourne chez mon père, avec quel visage me présenterai-je devant son visage ? Oh ! comme elles sont vraies ces paroles du poète :

« Ami ! sache bien que, dans le malheur, tu ne trouveras plus ni parents, ni patrie, ni maison hospitalière ! »

Alors Grain-de-Corail lui dit : « Ô ma maîtresse, je suis, moi, ton esclave, et je reste tout entière à tes ordres et sous ton obéissance ! Ordonne ! » Elle répondit : « Alors, ô Grain-de-Corail, écoute bien ! Il faut absolument que je sorte de ce palais, sans que personne puisse s’en douter, et que je retourne chez mon père et chez ma mère, malgré tout ; car, vois-tu, ô Grain-de-Corail, si le cadavre vient à sentir, il est à la charge des siens. Et je ne suis plus qu’un corps sans vie. Mais ensuite, qu’Allah accomplisse sa volonté. » Et Grain-de-Corail répondit : « Ô reine, ce que tu désires faire est le mieux. »

Puis, dès l’instant, elle commença secrètement les préparatifs du départ. Mais elles durent attendre l’occasion favorable, le départ du roi pour la chasse et le départ de Scharkân pour les frontières de l’empire où il avait à inspecter les places fortes. Mais, tandis qu’elles subissaient ce retard, le temps de l’accouchement était devenu plus proche, et Abriza dit à Grain-de-Corail : « Il faut que nous partions cette nuit même ! Mais que faire contre la destinée qui m’a marquée au front, et qui a écrit que, dans trois ou quatre jours, mon accouchement doit avoir lieu ! Partons tout de même, car je préfère tout, plutôt que d’accoucher dans ce palais. Il te faut donc nous trouver un homme qui veuille nous accompagner dans notre voyage, car je n’ai plus la force de tenir moi-même l’arme la plus légère. » Et Grain-de-Corail répondit : « Par Allah ! ô ma maîtresse, je ne connais qu’un seul homme capable de nous accompagner et de nous défendre, c’est le grand nègre Morose, l’un des nègres du roi Omar Al-Némân ; car je l’ai bien des fois obligé et bien des fois je lui ai donné des gratifications ; et, de plus, il m’a dit qu’autrefois il avait été brigand et coupeur de grands chemins. Et comme c’est lui qui est le gardien de la porte de notre palais, j’irai le trouver et je lui donnerai de l’or et je lui dirai qu’arrivées dans notre pays nous lui ferons faire un très beau mariage avec la plus jolie Grecque de Kaïssaria. » Alors Abriza dit : « Ô Grain-de-Corail, ne lui dis rien toi-même, mais conduis-le-moi ici et je lui parlerai moi-même. »

Et Grain-de-Corail sortit et alla trouver le nègre et lui dit : « Ô Morose, voici que le jour de ta fortune s’est enfin présenté. Mais pour cela tu n’auras qu’à faire ce que va te dire ma maîtresse. Viens donc ! » Et elle le prit par la main et le conduisit chez la reine Abriza.

Lorsque le nègre Morose eut vu la jeune femme, il s’avança et lui baisa les mains. Mais elle sentit que son cœur le repoussait ; et son aspect lui déplut grandement ; pourtant elle pensa en elle-même : « La nécessité crée des obligations ! » et, malgré toute l’horreur qu’elle ressentait, elle lui dit : « Ô Morose, te sens-tu capable de nous venir en aide et de nous assister dans les coups du temps et nos infortunes ? Et si je te révélais mon secret, serais-tu assez discret pour ne pas le divulguer ? » Et le nègre Morose dit : « Ô ma maîtresse, je ferai tout ce que tu me commanderas ! » Et Abriza dit : « Je te demande, dans ce cas, de nous préparer à l’instant deux mules pour porter nos bagages, et deux chevaux pour nous, et de nous faire sortir d’ici, moi et mon esclave, Grain-de-Corail. Et je te promets que, dès que nous serons arrivés tous les trois dans notre pays, je te marierai avec la plus belle d’entre les Grecques de ton choix. Et nous te comblerons d’or et de richesses. Et, si tu désires ensuite retourner dans ton pays, nous te renverrons dans ton pays comblé de dons et de bienfaits. »

À ces paroles, le nègre Morose se dilata d’une considérable dilatation, et s’écria : « Ô ma maîtresse, je vous servirai toutes deux avec mes deux yeux ! Et je partirai avec vous, certes ! Et je vais tout de suite vous préparer les montures et tout ce qu’il faut. » Et il sortit et se hâta de faire tous les préparatifs nécessaires. Et tous les trois purent sortir sans être remarqués, malgré l’état de la reine Abriza.

Mais la princesse Abriza, qui souffrait des douleurs de l’enfantement, fut obligée, dès le quatrième jour, de s’arrêter dans le voyage. Et, ne pouvant plus en endurer davantage, elle dit au nègre : « Ô Morose, aide-moi à descendre de cheval, car c’est la fin ! » Et elle dit à Grain-de-Corail : « Ô Grain-de-Corail, descends de cheval, toi aussi, et viens te mettre au-dessous de moi pour m’aider. »

Mais, une fois tous trois descendus de cheval, le nègre Morose, à la vue des appâts de la reine, fut dans un extrême état d’excitation, et, sa robe soulevée par on ne sait quoi et son outil s’érigea terriblement et souleva sa robe. Alors il ne put plus le retenir, et, le tirant en l’air, il s’approcha de la jeune femme qui faillit s’évanouir d’indignation et d’horreur. Et il lui dit : « ô ma maîtresse, laisse-moi, de grâce, t’approcher ! »

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète comme elle était, elle renvoya la suite du récit au lendemain.

Mais lorsque fut la cinquante-deuxième nuit.

Elle dit :

 

Il m’est revenu, ô Roi fortuné, que l’horrible nègre Morose dit à la reine : « Ô ma maîtresse, de grâce, laisse-moi te posséder ! » Alors la reine Abriza dit : « Ô nègre, fils de nègre, ô fils des esclaves ! tu oses ainsi t’exhiber devant ma figure ! Quelle honte est la mienne d’être maintenant, sans défense, entre les mains du dernier d’entre les esclaves noirs ! Misérable ! qu’Allah seulement m’aide à me délivrer de l’état où je suis et à guérir de mon impuissance actuelle, et je punirai ton insolence de ma propre main ! Plutôt que de me voir toucher par toi, je préférerais me tuer moi-même et en finir avec mes souffrances et les malheurs de ma vie ! » Et elle récita cette strophe du poète :

« N’oublie point que je suis une d’entre les pures, une d’entre les nobles et les plus sublimes du sang ! Comment donc, esclave, oses-tu vers moi lever les yeux, toi qui es loin d’appartenir à une race élégante et affinée ?… »

Lorsque le nègre Morose eut entendu cela, il entra dans une fureur très grande, et sa figure se congestionna de haine et ses traits se convulsèrent de dépit et ses narines s’enflèrent et ses grosses lèvres se contractèrent et tout son être trépida.

Et voyant qu’Abriza le repoussait absolument, il ne put plus se contenir de fureur ; et il s’élança sur elle, l’épée à la main ; et il la saisit par les cheveux et lui passa son arme à travers le corps. Et ce fut de la main de ce nègre que mourut, de la sorte, la reine Abriza.

Alors le nègre Morose se hâta de s’emparer des mules chargées des richesses et des biens d’Abriza, et, les poussant devant lui, s’enfuit à toute vitesse dans les montagnes.

Quant à la reine Abriza, elle avait, en expirant, accouché d’un fils entre les mains de la fidèle Grain-de-Corail qui, dans sa douleur, s’était couvert la tête de poussière et déchiré les habits et frappé les joues à en faire jaillir le sang ; et elle s’était écriée : « Ô ma maîtresse infortunée ! comment, toi la guerrière, la valeureuse, finir de cette manière sous les coups d’un misérable esclave noir ! »

Mais à peine Grain-de-Corail avait-elle cessé de se lamenter, qu’elle vit un nuage de poussière remplir le ciel et s’approcher rapidement ; et, soudain, il se dissipa et, d’en dessous, apparurent des soldats et des cavaliers, tous vêtus à la mode militaire de Kaïssaria. Or, c’était, en effet, l’armée du roi Hardobios de Kaïssaria, le père d’Abriza. Car des rumeurs étaient parvenues jusqu’au roi Hardobios, lui apprenant qu’Abriza s’était enfuie du monastère : il avait aussitôt rassemblé ses troupes, en avait pris lui-même le commandement et s’était mis en marche sur Baghdad ; et c’est ainsi qu’il arriva au lieu où venait de succomber sa fille Abriza.

À la vue du corps ensanglanté de sa fille, le roi se jeta à bas de son cheval et tomba évanoui en embrassant le corps étendu ; et Grain-de-Corail se remit à pleurer plus chaudement et à se lamenter. Puis, quand le roi fut revenu à lui, elle lui raconta toute l’histoire et lui dit : « Celui qui a tué ta fille est un nègre d’entre les nègres du roi Omar Al-Némân, ce roi plein de lubricité qui a fait ce qu’il a fait avec ta fille ! » Et le roi Hardobios, à ces paroles, vit le monde entier en noir, et résolut une vengeance terrible. Mais il se hâta de faire apporter une litière sur laquelle il plaça le corps de sa fille, et il fut obligé de retourner d’abord à Kaïssaria pour les devoirs de l’inhumation et les funérailles.

Lorsque le roi Hardobios fut arrivé à Kaïssaria, il entra dans son palais et fit venir sa nourrice, Mère-des-Calamités, et lui dit : « Nourrice, vois ce que les musulmans ont fait de ma fille ! Le roi a ravi sa virginité, et l’esclave l’a voulu violer et l’a tuée ! Et d’elle est né cet enfant que soigne Grain-de-Corail. Or, je jure par le Messie de venger ma fille et de laver l’opprobre dont on m’a couvert. Sinon je préférerais me tuer de ma propre main ! » Et il se mit à pleurer à chaudes larmes. Alors Mère-des-Calamités lui dit : « Pour ce qui est de la vengeance, ne t’en préoccupe pas, ô roi ! c’est moi seule qui ferai expier ses crimes à ce musulman. Car je le tuerai, lui et ses enfants, et d’une manière à faire longtemps l’objet des histoires que l’on racontera dans les temps futurs, dans les contrées de la terre. Mais il faut que tu écoutes bien ce que j’ai à te dire et que tu l’exécutes fidèlement. Voici. Il faut faire venir dans ton palais les cinq jeunes filles les plus belles de Kaïssaria, celles aux seins les plus beaux et à la virginité intacte. Et il faut faire venir, en même temps, les plus grands savants et les plus fins lettrés des contrées musulmanes qui avoisinent ton royaume. Et tu donneras l’ordre à ces savants musulmans d’élever les adolescentes d’après leur méthode. Et ils leur enseigneront ainsi la loi musulmane, l’histoire des Arabes, les annales des khalifes et tous les actes des rois musulmans ; de plus, ils leur enseigneront l’art de se conduire, la politesse, la façon de parler aux rois, la façon de leur tenir compagnie en leur servant à boire, les plus beaux vers et la plus gentille manière de les réciter, la manière de composer les poèmes et les discours, ainsi que l’art des chansons. Et il faut que cette éducation soit complète, même au risque de durer dix années ; car il nous faut prendre patience et savoir que les Arabes du désert disent : « La vengeance est encore réalisable même au bout de quarante ans. » Car la vengeance que je prémédite n’est réalisable que par cette éducation accomplie des adolescentes ; et, pour t’édifier, je te dirai que ce roi musulman a un faible pour la copulation. Et il a déjà trois cent soixante concubines, outre les cent compagnes laissées par notre défunte reine Abriza et outre les cadeaux ininterrompus en femmes qui lui viennent en tribut de tous les côtés. C’est donc par son penchant que je le ferai périr. »

À ces paroles, le roi Hardobios se réjouit d’une grande joie, et embrassa la tête de Mère-des-Calamités, et envoya immédiatement à la recherche des savants musulmans et des jeunes adolescentes aux seins arrondis et à l’intacte virginité.

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et se tut discrètement.

Mais lorsque fut la cinquante-troisième nuit.

Elle dit :

Il m’est revenu, ô Roi fortuné, que le roi Hardobios envoya immédiatement à la recherche des savants musulmans et des jeunes adolescentes aux seins arrondis et à l’intacte virginité. Et il combla les savants de prévenances et de cadeaux, et les reçut avec une grande générosité ; puis il leur confia les belles adolescentes, choisies une à une, et leur recommanda de donner à ces adolescentes l’éducation musulmane la plus soignée. Et les savants lettrés obéirent et firent exactement ce que le roi leur avait ordonné. Voilà pour le roi Hardobios.

Mais pour ce qui est d’Omar Al-Némân, lorsqu’il fut de retour de la chasse et qu’il entra dans son palais et apprit la fuite d’Abriza et sa disparition, il fut très affecté et s’écria : « Comment se fait-il qu’une femme puisse sortir de mon palais sans que personne le sache ? Si mon royaume est aussi bien gardé que mon palais, c’est, en vérité, notre perte irrémédiable à tous. » Et pendant qu’il parlait de la sorte, voici que Scharkân revint aussi de son expédition et se présenta devant son père qui lui apprit la disparition d’Abriza. Aussi Scharkân, dès ce jour, ne put plus supporter la vue du palais de son père, d’autant plus que la petite Nôzhatou et le petit Daoul’makân étaient l’objet des soins les plus attentifs du roi. Et il s’attrista davantage de jour en jour et tellement, que le roi lui dit : « Qu’as-tu donc, ô mon fils, à jaunir de teint et à maigrir de corps ? » Et Scharkân lui dit : « Ô mon père, voici que, pour plusieurs raisons, le séjour de ce palais me devient intolérable. Je te demanderai donc, comme une faveur, de me nommer gouverneur d’une place forte quelconque d’entre les places fortes, où j’irai m’enterrer pour le restant de mes jours. » Puis il récita ce vers du maître des stances :

« Pour moi, l’éloignement devient plus doux que le séjour ; mon œil ne verra plus ni mon oreille n’entendra les choses qui me rappellent le doux ami perdu. »

Alors le roi Omar Al-Némân comprit les causes du chagrin de son fils Scharkân et se mit à le consoler et lui dit : « Ô mon enfant, que ton souhait soit satisfait ! Et comme le point le plus important de tout mon empire est la ville de Damas, voici que je te nomme gouverneur de Damas, à partir de ce moment. » Et immédiatement il fit venir les scribes du palais et tous les grands du royaume et nomma, en leur présence, Scharkân gouverneur de la province de Damas. Et le décret de sa nomination fut écrit et promulgué séance tenante. Et aussitôt on prépara tout ce qu’il fallait pour le départ ; et Scharkân fit ses adieux à son père et à sa mère et au vizir Dandân auquel il fit ses dernières recommandations. Puis, après avoir accepté les hommages des émirs et des vizirs et des notables, il se mit à la tête de ses gardes et ne cessa de voyager qu’une fois arrivé à Damas. Et les habitants le reçurent au son des fifres et des cymbales, des trompettes et des clarinettes ; et ils ornèrent pour lui la ville et l’illuminèrent ; et ils allèrent tous en un grand cortège au-devant de lui, sur deux rangs bien distincts, les uns gardant bien la droite et les autres gardant bien la gauche. Et voilà pour Scharkân.

Mais pour ce qui est du roi Omar Al-Némân, quelque temps après le départ de Scharkân pour le gouvernement de Damas, il reçut la visite des savants qu’il avait chargés du soin et de l’éducation de ses deux enfants Nôzhatou et Daoul’makân. Et les savants dirent au roi : « Ô notre maître, nous venons enfin t’annoncer que tes enfants ont complètement fini d’apprendre et d’étudier, et ils savent bien les préceptes de la sagesse et de la politesse, les belles-lettres et la manière de se conduire. » À cette nouvelle, le roi Omar Al-Némân se dilata d’aise et de joie et fit de magnifiques cadeaux aux savants. Et il vit bien, en effet, que, surtout, son fils Daoul’makân, âgé maintenant de quatorze ans, devenait de plus en plus gracieux et beau et un cavalier admirable, et qu’il préférait sur toutes choses la fréquentation des savants et des poètes, et la société des hommes versés dans la jurisprudence et le Koran. Et tous les habitants de Baghdad, hommes et femmes, l’aimaient et appelaient sur lui les bénédictions.

Or, un jour arriva qui était le jour du passage à Baghdad des pèlerins venant de l’Irak pour se rendre à la Mecque accomplir les devoirs du hadj annuel. Aussi, lorsque Daoul’makân vit le saint cortège, sa piété s’attisa et il courut trouver le roi son père, et lui dit : « Je viens te trouver, ô père, pour prendre de toi la permission de faire le pèlerinage saint. » Mais le roi Omar Al-Némân essaya fort de l’en dissuader et lui refusa la permission et lui dit : « Tu es encore trop jeune, mon fils. Mais l’année prochaine, si Allah veut, j’irai moi-même au hadj et je te prendrai avec moi, sûrement. »

Mais Daoul’makân, qui trouvait la chose future trop éloignée, courut chez sa sœur jumelle Nôzhatou et lui dit : « Ô Nôzhatou, je suis tué par le désir d’aller au hadj et ensuite visiter le tombeau du Prophète (que sur lui soient la prière et la paix !). Et j’en ai demandé l’autorisation à notre père qui me l’a refusée. Or, mon but maintenant est de prendre quelque argent et de m’en aller secrètement en pèlerinage. » Alors Nôzhatou, enthousiasmée elle aussi, s’écria : « Par Allah sur toi ! je te conjure de m’emmener avec toi, ô mon frère ! » Il lui dit : « Soit ! à la tombée de la nuit, tu viendras me trouver. Et surtout prends bien garde d’en parler à qui que ce soit. »

Aussi, à minuit, Nôzhatou se leva, se déguisa avec les habits d’homme que lui avait donnés son frère, qui était de sa taille et de son âge, prit avec elle quelque argent et sortit, en se dirigeant directement vers la porte du palais. Là, elle trouva son frère Daoul’makân qui l’attendait avec deux chameaux. Et Daoul’makân aida sa sœur à monter sur l’un des chameaux accroupis, et monta lui-même sur le second chameau. Et, les bêtes s’étant relevées et mises en marche, ils arrivèrent, à la faveur de la nuit, au milieu des pèlerins et se mêlèrent à eux sans que personne se fût aperçu de leur arrivée. Et toute la caravane de l’Irak prit la route de la Mecque et sortit de Baghdad. Et Allah leur écrivit la sécurité. Aussi ne tardèrent-ils pas à arriver tous en paix à la Mecque Sainte.

Là, Daoul’makân et Nôzhatou furent à la limite de la joie en arrivant sur le mont Arafat et en accomplissant, d’après le rite, les obligations sacrées. Et quel ne fut pas leur bonheur en faisant le tour de la Kaâba ! Mais ils ne voulurent pas se contenter de la Mecque et poussèrent la dévotion jusqu’à aller à Médine vénérer la tombe du Prophète (sur lui la prière et la paix !).

Alors, comme le retour des pèlerins vers leurs pays respectifs allait avoir lieu, Daoul’makân dit à Nôzhatou : « Ô ma sœur, je désire fort maintenant visiter en outre la ville sainte d’Abraham, l’ami d’Allah, celle que les juifs et les chrétiens nomment Jérusalem. » Et Nôzhatou dit : « Et moi aussi ! » Alors, après s’être bien mis d’accord à ce sujet, ils profitèrent du départ d’une petite caravane pour se mettre en route, demandant la Ville sainte d’Abraham.

Après un voyage fort difficile, ils finirent par arriver à Jérusalem ; mais, en route, Daoul’makân et Nôzhatou eurent des accès de fièvre froide ; la jeune Nôzhatou, après quelques jours, finit par guérir ; mais Daoul’makân continua à être malade et son état ne fit que s’aggraver. Aussi, à Jérusalem, ils louèrent une petite chambre dans un des khâns, et Daoul’makân s’étendit dans un coin, en proie à la maladie ; et cette maladie empira d’une si grave façon que Daoul’makân finit par perdre entièrement connaissance et entra dans la période du délire. Et Nôzhatou ne le quittait pas un instant, et était fort soucieuse et chagrinée, ainsi seule dans un pays étranger, sans personne pour la consoler et l’aider.

Et comme la maladie durait déjà depuis un temps assez long, Nôzhatou finit par épuiser ses dernières ressources, et n’eut plus un seul drachme entre les mains. Alors elle envoya au souk des crieurs publics le garçon qui servait les voyageurs au khân, après lui avoir donné un de ses propres vêtements pour qu’il le vendît et lui rapportât quelque argent. Et le garçon du khân le fit. Et Nôzhatou continua à agir de la sorte et à vendre tous les jours quelque chose de ses effets, pour soigner son frère, jusqu’à épuisement complet de tout ce qu’elle avait. Et il ne lui resta plus, pour tout bien, que ce dont elle était vêtue et la natte en loques qui leur servait de couche, à elle et à son frère. Alors, se voyant dans ce dénuement, la pauvre Nôzhatou se prit à pleurer en silence.

Mais le soir même, Daoul’makân, par la volonté d’Allah, reprit connaissance et se sentit un peu mieux et, se tournant vers sa sœur, lui dit : « Ô Nôzhatou, voici que je sens les forces me revenir, et j’ai une bien grande envie de manger une brochette de petits morceaux de viande grillée d’agneau. » Et Nôzhatou lui dit : « Par Allah ! ô mon frère, comment faire pour acheter la viande ? Je ne puis me résoudre à aller demander l’aumône aux gens charitables ! Mais, sois tranquille, dès demain j’irai chez quelque riche notable et je m’engagerai chez lui, comme servante. Et de la sorte je pourrai gagner le nécessaire. Et, en tout cela, il n’y a qu’une seule chose qui me coûte, c’est d’être obligée de te laisser seul pendant la journée. Mais que faire ? Il n’y a de force et de puissance qu’en Allah le Très-Haut, ô mon frère ! et Lui seul peut nous faire retourner dans notre pays ! » Et Nôzhatou, à ces paroles, ne put s’empêcher d’éclater en sanglots.

Aussi, le lendemain, à l’aube, Nôzhatou se leva et se couvrit la tête d’un vieux morceau de manteau en poil de chameau, que leur avait donné un bon chamelier, leur voisin au khân, et embrassa la tête de son frère et lui jeta les bras autour du cou en pleurant, et sortit tout en larmes du khân, sans savoir exactement où se diriger.

Et toute la journée Daoul’makân attendit le retour de sa sœur ; mais la nuit vint, et Nôzhatou n’était pas de retour. Et il l’attendit toute la nuit, sans fermer l’œil, et Nôzhatou ne revint pas ; puis le lendemain et la nuit suivante il en fut de même. Alors Daoul’makân fut pris d’une crainte très grande pour sa sœur, et son cœur se mit à trembler ; et de plus il était resté deux jours sans prendre aucune nourriture. Il se traîna alors péniblement jusqu’à la porte de la petite chambre et de là se mit à appeler le garçon du khân, qui finit par l’entendre ; et Daoul’makân le pria de l’aider à arriver jusqu’au souk. Et le garçon le chargea sur ses épaules et le porta au souk et le déposa contre la porte fermée d’une boutique en ruines, et s’en alla.

Alors tous les passants et les marchands du souk s’attroupèrent autour de lui, et, en le voyant dans cet état de faiblesse et d’amaigrissement, ils se mirent à se lamenter sur lui et à le plaindre. Et Daoul’makân, n’ayant pas la force de parler, leur fit signe qu’il avait faim. Alors on se hâta de faire une quête pour lui, auprès des marchands du souk, et on lui acheta tout de suite de quoi manger. Et comme la quête avait rapporté trente drachmes, on délibéra sur ce qu’il y avait à faire pour le mieux, dans l’intérêt du malade. Alors un excellent cheikh du souk dit : « Le mieux est de louer un chameau pour ce pauvre jeune homme et de le transporter à Damas, afin de le mettre à l’hôpital consacré aux malades par la générosité du khalifat. Car ici il mourrait certainement en restant sans soins, dans la rue. » Et tout le monde fut d’accord ; mais, comme c’était déjà la nuit, on renvoya la chose au lendemain, et l’on mit à côté de Daoul’makân, à portée de sa main, une cruche d’eau et des vivres ; et tous rentrèrent chez eux, à la fermeture des portes du souk, en plaignant beaucoup le sort du jeune homme malade. Et Daoul’makân passa toute la nuit sans pouvoir fermer l’œil, préoccupé qu’il était du sort de sa sœur Nôzhatou ; et il put à peine manger et boire, tant il était las et affaibli.

Aussi, le lendemain, les braves gens du souk de Jérusalem louèrent un chameau et dirent au conducteur : « Ô chamelier, tu vas prendre ce malade sur ton chameau et le transporter à Damas pour le mettre à l’hôpital, où il pourra guérir. » Et le chamelier répondit : « Sur ma tête, ô seigneurs ! » Mais, en lui-même, le perfide se dit : « Comment pourrais-je transporter de Jérusalem à Damas un homme qui est sur le point de mourir ? » Puis il fit accroupir son chameau, y plaça le malade, et, couvert de bénédictions par les gens du souk, il parla à son chameau en le tirant par le licou, et le chameau se releva et se mit en marche. Mais à peine avait-il traversé quelques rues, qu’il s’arrêta ; et, comme il était arrivé devant la porte d’un hammam, il prit Daoul’makân, qui n’avait plus sa connaissance, le déposa sur le tas de bois qui servait pour le chauffage du hammam, et s’en alla en toute hâte.

Aussi, lorsque le chauffeur du hammam vint à l’aube pour vaquer à son travail, il trouva devant la porte ce corps étendu sur le dos, comme inanimé, et il se dit en lui-même : « Qui a bien pu ainsi jeter ce cadavre devant le hammam, au lieu de l’enterrer ? » Et, comme il se disposait à pousser le cadavre loin de la porte, Daoul’makân fit un mouvement. Alors le chauffeur s’écria : « Ce n’est point là un mort, mais c’est sûrement un mangeur de haschich, qui est venu échouer cette nuit sur mon tas de bois. Ho ! ivrogne, mangeur de haschich ! » Puis, comme il se penchait pour lui crier la chose à la figure, il vit que c’était un tout jeune homme qui n’avait pas encore de poil aux joues et dont toute la physionomie dénotait une grande distinction et une grande beauté, malgré sa maigreur et les ravages de la maladie. Et une grande pitié vint au chauffeur du hammam, qui s’écria : « Il n’y a de force et de puissance qu’en Allah ! Voici que je juge témérairement un pauvre jeune homme, étranger et malade, alors que notre Prophète (sur lui la bénédiction et la paix d’Allah !) nous a tant recommandé de prendre garde au jugement hâtif et d’être charitables et hospitaliers envers les étrangers, surtout envers les étrangers malades ! » Et le chauffeur du hammam, sans hésiter un instant, prit le jeune homme sur ses épaules et retourna à sa maison et entra chez son épouse et le lui mit entre les mains en la chargeant de le soigner.

Et l’épouse du chauffeur étendit un tapis par terre, mit sur le tapis un oreiller tout neuf et bien propre, et coucha doucement l’hôte malade. Puis elle courut allumer le feu, à la cuisine, et chauffa de l’eau, et revint laver les mains, les pieds et le visage du jeune homme. De son côté, le chauffeur alla au souk acheter de l’eau de roses et du sucre ; et il revint vite asperger le visage du jeune homme avec l’eau de roses, et lui fit boire du sorbet au sucre et à l’eau de roses. Puis il tira d’un grand coffre une chemise parfumée aux fleurs de jasmin, et la lui mit lui-même sur le corps.

Ces soins venaient à peine de se terminer, que Daoul’makân sentit aussitôt une fraîcheur entrer en lui et le vivifier comme une brise délicieuse…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et se tut discrètement.

Mais lorsque fut la cinquante-quatrième nuit.

Elle dit :

Il m’est revenu, ô Roi fortuné, que Daoul’makân sentit aussitôt une fraîcheur entrer en lui et le vivifier comme une brise délicieuse, et il put relever un peu la tête et s’appuyer sur les coussins. À cette vue, le chauffeur fut dans le bonheur, et s’écria : « Louange à Allah pour le retour de la santé de ce jeune garçon par mon entremise ! » Et durant encore trois jours, le chauffeur ne cessa de faire des vœux pour sa guérison et de lui donner à boire des sorbets à l’eau de roses, et de lui prodiguer les soins les plus délicats. Alors les forces se mirent à circuler petit à petit dans son corps ; et il put enfin ouvrir les yeux à la lumière et commencer à respirer librement. Et juste au moment où il se sentait mieux, le chauffeur entra et le trouva assis à son aise, avec une mine vive ; et il lui dit : « Comment te sens-tu maintenant, ô mon fils ? » Et Daoul’makân répondit : « Je me sens en bonne santé et en vigueur. » Alors le chauffeur remercia Allah et courut au souk et acheta dix poulets, les plus beaux du souk, et revint et les donna à son épouse et lui dit : « Ô fille de l’oncle, voici dix poulets que je t’apporte. Il faut en tuer deux tous les jours, un le matin et un le soir, et les lui servir charmants. »

Et aussitôt l’épouse du chauffeur se leva et égorgea un poulet et le fit bouillir ; puis elle le lui apporta et le lui donna à manger et lui fit boire le bouillon. Puis, lorsqu’il eut fini, elle lui présenta de l’eau chaude pour qu’il se lavât les mains. Après quoi il se reposa tranquillement en s’appuyant sur les coussins ; et l’épouse du chauffeur le couvrit avec soin pour qu’il ne prît pas froid. Et il s’endormit de la sorte jusqu’au milieu de l’après-midi. Alors l’épouse du chauffeur se leva et fit bouillir le second poulet et le lui apporta, après l’avoir dépecé délicatement, et lui dit : « Mange, ô mon enfant ? Et que cela te soit sain et te procure la santé ! » Et pendant qu’il mangeait, le chauffeur du hammam entra et vit que son épouse suivait bien ses instructions ; et il s’assit au chevet du jeune garçon et lui dit : « Comment te sens-tu, ô mon enfant ? » Il répondit : « Grâce à Allah, en force et en bonne santé. Et puisse Allah t’en récompenser par ses bienfaits ! » Et le chauffeur, à ces paroles, fut dans une très grande joie ; et il alla au souk et en rapporta du sirop de violettes et de l’eau de roses ; et il lui en fit boire à son gré.

Or, le chauffeur ne gagnait en tout que cinq drachmes par jour au hammam ; et sur ces cinq drachmes il en consacrait deux à Daoul’makân pour l’achat des poulets, du sucre, de l’eau de roses et du sirop de violettes. Et il continua à dépenser de la sorte pendant encore un mois de temps, au bout duquel les forces revinrent complètement à Daoul’makân et toute trace de maladie disparut.

Alors le chauffeur et son épouse se réjouirent beaucoup, et le chauffeur dit à Daoul’makân : « Mon fils, veux-tu maintenant venir avec moi au hammam pour prendre un bain qui te sera salutaire, depuis le temps ! » Et Daoul’makân dit : « Mais certainement. » Alors le chauffeur alla au souk et revint avec un ânier et un âne, et fit monter Daoul’makân sur l’âne et, tout le long de la route jusqu’au hammam, il marcha à côté de lui en le soutenant avec beaucoup de soin et d’attention. Et il le fit entrer au hammam et, pendant que Daoul’makân se déshabillait, le chauffeur alla au souk acheter toutes les choses nécessaires pour le bain, et revint au hammam et dit : « Au nom d’Allah ! je vais commencer. » Et il se mit à frotter le corps de Daoul’makân en débutant par les pieds. Et pendant qu’il le lavait de la sorte, le masseur du hammam entra et fut tout confus de voir le chauffeur remplir ses fonctions, à lui masseur ; et il s’excusa beaucoup auprès du chauffeur pour le retard qu’il avait mis à venir dans la salle de massage ; mais le bon chauffeur dit : « En vérité, compagnon, je suis heureux de t’obliger et en même temps de servir ce jeune homme qui est l’hôte de ma maison. » Alors le masseur fit appeler le barbier et l’épileur, qui se mirent à raser et à épiler Daoul’makân ; et puis on le lava à grande eau. Alors le chauffeur le fit monter sur l’estrade et lui mit une chemise fine et une robe d’entre ses robes et un très gentil turban ; et il lui serra la taille avec une belle ceinture en laine multicolore, et le ramena à la maison sur l’âne en question.

Or, justement l’épouse du chauffeur avait tout préparé pour le recevoir : la maison avait été lavée entièrement, et les nattes bien nettoyées et le tapis et les coussins. Alors le chauffeur fit se coucher à son aise Daoul’makân et lui donna à boire un sorbet frais au sucre et à l’eau de roses ; et puis il lui donna à manger l’un des poulets en question, en lui dépeçant lui-même les bons morceaux et en lui faisant boire le bouillon, et cela jusqu’à satiété. Et Daoul’makân remercia Allah pour le retour de la santé, et dit au chauffeur : « Oh ! combien ne te dois-je pas de remercîments pour tout ce que tu as fait pour moi ! » Mais le chauffeur dit : « Laisse cela, mon fils ! Et, si j’ai une chose maintenant à te demander, c’est de me dire enfin d’où tu viens et quel est ton nom. Car je ne doute plus, à voir ton visage et tes manières, que tu ne sois quelqu’un de distinction et de haut rang. » Alors Daoul’makân lui dit : « Dis-moi d’abord comment et où tu m’as trouvé, pour qu’ensuite je te raconte moi-même mon aventure. »

Alors le chauffeur du hammam dit à Daoul’makân : « Pour ce qui est de moi, je t’ai trouvé abandonné sur le tas de bois devant la porte du hammam, un matin que je me rendais à mon travail. Et je n’ai point su qui t’avait ainsi jeté ; et je t’ai recueilli dans ma maison, simplement pour le visage d’Allah. » À ces paroles, Daoul’makân s’écria : « Louange à Celui qui redonne la vie aux ossements sans vie ! Et toi, mon père, sache maintenant que tu n’as pas obligé un négateur ; et bientôt, je l’espère, tu en auras les preuves. Mais, dis-moi, je t’en prie, en quel pays suis-je donc ? » Le chauffeur lui dit : « Tu es dans la ville sainte de Jérusalem. » Alors Daoul’makân sentit l’éloignement et qu’il était séparé de sa sœur Nôzhatou ; et il ne put s’empêcher de pleurer et il raconta son aventure au chauffeur, mais sans lui révéler la noblesse de sa naissance ; puis il récita ces strophes :

« On m’a mis sur les épaules une charge qu’elles ne peuvent porter, et le poids m’en est lourd et étouffant.

Je dis à la cause de ma douleur, à celle qui est toute mon âme : « Ô maîtresse ! ne saurais-tu encore un peu patienter avant l’irrémédiable séparation ? » Elle me dit : « Patienter ! La patience n’est point dans mes habitudes. »

Alors le chauffeur lui dit : « Ne pleure plus, mon enfant, et remercie au contraire Allah pour ta délivrance et ta guérison. » Et Daoul’makân lui demanda : « Quelle distance nous sépare de Damas ? » Le chauffeur dit : « Il faut, d’ici, six jours de marche. » Daoul’makân dit : « Je voudrais tant y aller ! » Mais le chauffeur répondit : « Ô mon jeune maître, comment pourrais-je te laisser aller seul à Damas, toi, un si jeune garçon ! Je crains beaucoup pour toi ! Si donc tu persistais à désirer ce voyage, je t’accompagnerais moi-même, et je déciderais aussi mon épouse à venir avec nous. Et de la sorte nous irions tous vivre à Damas, dans le pays de Scham, dont les voyageurs vantent tellement les eaux et les fruits. » Et, se tournant vers son épouse, le chauffeur lui dit : « Ô fille de mon oncle, veux-tu nous accompagner dans cette délicieuse ville de Damas, dans le pays de Scham, ou bien préfères-tu rester ici et attendre mon retour ? Car il me faut absolument accompagner notre hôte là-bas, vu que, par Allah ! il m’est fort pénible de m’en séparer ici et de le laisser, lui si jeune, aller tout seul à travers les routes de l’inconnu, vers une ville dont les habitants sont, dit-on, fort enclins à la corruption et aux excès. » Alors l’épouse du chauffeur s’écria : « Mais certainement, je vous accompagnerai. » Et le chauffeur fut ravi et dit : « Louange à Allah qui nous met ainsi d’accord, ô fille de l’oncle ! » Et, séance tenante, le chauffeur se leva et rassembla les effets et les meubles de la maison, tels que nattes, coussins, casseroles, chaudrons, mortier, plateaux et matelas, et les porta au souk des crieurs publics et les vendit à la criée. Et le tout lui rapporta cinquante drachmes qu’il commença à utiliser en louant un âne pour le voyage…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et se tut discrètement.

Mais lorsque fut la cinquante-cinquième nuit.

Elle dit :

Il m’est revenu, ô Roi fortuné, que le chauffeur loua un âne sur lequel il fit monter Daoul’makân ; et lui et son épouse marchèrent derrière l’âne et quittèrent la ville sainte pour Damas. Et ils ne cessèrent de voyager jusqu’à ce qu’ils fussent arrivés dans cette ville. Et ils y parvinrent à la tombée de la nuit et allèrent loger dans le khân ; et le chauffeur se hâta d’aller au souk acheter, pour eux trois, de quoi manger et boire.

Et cet état ne cessant pas, ils restèrent ainsi au khân pendant encore cinq jours, au bout desquels l’épouse du chauffeur, épuisée par les fatigues du voyage, eut une fièvre froide dont en peu de jours elle mourut, en la grâce et la miséricorde d’Allah.

Aussi Daoul’makân fut-il fort affecté de cette mort, car il s’était habitué à cette femme charitable qui le servait avec tant de dévouement ; et il en prit le deuil en son âme ; et il se tourna vers le pauvre chauffeur qui était abîmé dans sa douleur et lui dit : « Ne t’afflige pas, mon père, car nous franchirons tous la même porte. » Et le chauffeur se tourna vers Daoul’makân et lui dit : « Qu’Allah te récompense pour ta compassion, ô mon enfant ! Et puisse-t-il un jour changer nos peines en joies et éloigner de nous l’affliction ! Aussi à quoi sert-il de nous affliger plus longtemps, tout est écrit ! Levons-nous donc et parcourons un peu cette ville de Damas que nous n’avons pas encore eu le temps de voir, car je veux que tu aies enfin la poitrine dilatée et l’esprit heureux. » Et Daoul’makân dit : « Ton idée est un ordre. »

Alors le chauffeur se leva et, la main dans la main, il sortit avec Daoul’makân. Et ils se mirent à parcourir lentement les souks et les rues de Damas. Et ils finirent par arriver devant une grande bâtisse où étaient les écuries du wali de Damas. Et, à la porte, ils virent une quantité considérable de chevaux et de mulets, et beaucoup de chameaux accroupis que les chameliers chargeaient de matelas, de coussins, de ballots, de caisses et toutes sortes de charges. Et il y avait une foule d’esclaves et de serviteurs jeunes et vieux ; et tout ce monde criait et parlait en tumulte et fracas. Et Daoul’makân se dit en lui-même : « Qui sait à qui appartiennent tous ces esclaves, ces chameaux et ces caisses ! » Puis il finit par s’en informer auprès de l’un des serviteurs, qui lui répondit : « C’est un cadeau du wali de Damas ; et il est destiné au roi Omar Al-Némân. Et tout le reste est le tribut annuel de la ville de Damas au roi Omar Al-Némân. »

Lorsque Daoul’makân eut entendu ces paroles, ses yeux se remplirent de larmes et il se récita doucement ces strophes :

« Si les amis du loin accusent mon silence et l’interprètent mal, comment pourrai-je répondre ?

Si mon absence a usé et tué en eux la vieille amitié, que me restera-t-il à faire ?

Et si je prends mes peines en patience, moi qui ai tout perdu et l’énergie, pourrai-je toujours répondre du restant de ma patience ? »

Puis il se tut un instant, et ces vers lui chantèrent à la mémoire :

« Il leva sa tente et s’en alla, très loin, fuir mes yeux qui l’adoraient. Le beau s’est au loin en allé. Ô ma vie ! mais mon désir est là et ne s’est point au loin en allé.

Hélas ! hélas ! te verrai-je encore, ô beau ? Alors quels reproches longs et détaillés ne te ferai-je pas ? »

Lorsque Daoul’makân eut fini ces strophes, il pleura. Alors le bon chauffeur lui dit : « Ô mon enfant, sois raisonnable ! C’est à grand’peine que nous avons fini par te faire regagner la santé, et tu vas maintenant retomber malade de toutes ces larmes. Calme-toi, de grâce, et ne pleure plus, car ma peine est grande et j’ai bien peur pour toi d’une rechute ? » Mais Daoul’makân ne put se retenir encore et, tout en pleurant au souvenir de sa sœur Nôzhatou et de son père, il récita ces vers admirables :

« Jouis de la terre et de la vie, car, si la terre reste, ta vie ne reste pas.

Aime la vie et jouis de la vie et, pour cela, pense que la mort est inévitable.

Jouis donc de la vie. Le bonheur n’a qu’un temps, hâte-toi. Et songe que tout le reste n’est rien.

Car tout le reste n’est rien ; car, en dehors de l’amour de la vie, tu ne recueilleras que vacuité et inanité, sur la terre.

Car le monde doit être comme le logis du cavalier voyageur. Ami, sois le cavalier voyageur de la terre. »

Lorsqu’il eut fini de réciter ces vers, que le chauffeur du hammam avait écoutés extatiquement et qu’il essaya d’apprendre en les répétant à plusieurs reprises, Daoul’makân se mit à réfléchir pendant un certain temps. Alors le chauffeur, qui ne voulait pas l’importuner, finit par lui dire : « Ô mon jeune maître, tu penses toujours à ton pays et à tes parents, je crois. » Daoul’makân dit : « Oui, mon père. Aussi je sens que je ne puis plus rester un instant de plus dans ce pays-ci, et je vais te faire mes adieux et partir avec cette caravane par petites étapes, sans me fatiguer trop, et j’arriverai de la sorte avec elle dans Baghdad, ma ville. » Alors le chauffeur du hammam lui dit : « Et moi avec toi ! Car je ne puis point te laisser seul ni me séparer de toi et, comme j’ai déjà commencé à être ton gardien, je ne veux pas m’arrêter maintenant en chemin. » Et Daoul’makân dit : « Qu’Allah te rende ton dévouement en bienfaits et en toutes sortes de dons. » Et il fut extrêmement réjoui de cette bonne fortune.

Alors le chauffeur pria Daoul’makân de monter sur l’âne et lui dit : « Tu resteras sur l’âne, pendant le voyage, tant que tu voudras ; et quand tu seras fatigué de cette pose, tu pourras, si tu veux, descendre et marcher un peu. » Et Daoul’makân le remercia chaleureusement et lui dit : « En vérité, ce que tu fais pour moi, le frère ne le fait pas pour son frère. » Puis tous deux attendirent le coucher du soleil et la fraîcheur de la nuit pour se mettre en route avec la caravane et sortir de Damas dans la direction de Baghdad. Et voilà pour Daoul’makân et le chauffeur du hammam.

Mais pour ce qui est de la jeune Nôzhatou, sœur jumelle de Daoul’makân, elle était sortie du khân de Jérusalem pour essayer de trouver une place de servante chez quelque notable et pouvoir, de la sorte, gagner un peu d’argent et soigner son frère et lui acheter les brochettes de viande grillée de mouton qu’il désirait. Et elle s’était couvert la tête avec la vieille pièce du manteau en poil de chameau et s’était mise à parcourir les rues au hasard, sans savoir où se diriger ; et elle avait l’esprit et le cœur fort préoccupés au sujet de son frère et à cause de l’éloignement où ils étaient tous deux de leurs parents et de leur pays ; et elle élevait sa pensée vers le Miséricordieux, et ces vers lui vinrent sur les lèvres :

« Les ténèbres s’épaississent et enveloppent mon âme de tous côtés, et la flamme inexorable me mine et m’affaiblit ; et le désir en moi crie douloureusement et fait sur ma figure se peindre mes peines du dedans.

La souffrance de la séparation, dans mes entrailles habite ; et la continuité d’une passion que rien ne rafraîchit m’abîme déplorablement.

L’insomnie est devenue la compagne de mon deuil et le feu du désir, mon aliment. Comment pourrai-je désormais taire le secret de mon âme ?

Moi qui ne connais rien de l’art et des moyens de cacher ce que j’ai de chagrin dans le cœur,

Dans ce cœur consumé des flammes de l’amour qui me noient dans leur torrent.

Ô nuit, tu le sais ! Dans le calme de tes heures, ô messagère, va dire à celui que tu connais l’intensité de ma souffrance et témoigne que jamais tu ne m’as vue fermer l’œil dans tes bras. »

Et tandis que la jeune Nôzhatou se dirigeait ainsi vaguement à travers les rues, elle vit venir à elle un chef bédouin, accompagné de cinq de ses Bédouins, qui la regarda longuement. Et il s’avança hardiment de son côté et attendit qu’elle fût arrivée à une ruelle fort étroite, et il s’arrêta devant elle et lui dit : « Ô jeune fille, es-tu libre ou esclave ? » À ces paroles du Bédouin, la jeune Nôzhatou resta immobile ; mais il lui dit : « Ô jeune fille, si je te fais cette question, c’est que j’avais six filles ; j’en ai perdu déjà cinq, et il ne me reste plus que la sixième qui vit seule tristement dans ma maison. Et je voudrais bien trouver pour ma fillette une compagne qui lui tiendrait compagnie et lui ferait passer le temps agréablement. Et je désirerais beaucoup que tu fusses libre pour te demander d’accepter l’hospitalité de ma maison et devenir ma fille adoptive et être de ma famille, pour faire oublier à ma fillette le deuil qu’elle garde depuis la mort de ses sœurs. »

Lorsque Nôzhatou eut entendu ces paroles, elle fut toute confuse et dit : « Ô cheikh, je suis une jeune fille étrangère, et j’ai un frère malade avec lequel je suis venue du pays du Hedjaz. Et je veux bien accepter d’aller dans ta maison pour tenir compagnie à ta fille, mais à condition d’être libre de m’en retourner, tous les soirs, auprès de mon frère. » Alors le Bédouin lui dit : « Mais certainement, ô jeune fille, tu ne tiendras compagnie à ma fille que le jour. Et même, si tu le veux, nous transporterons ton frère chez moi, pour qu’il ne soit jamais seul. » Et le Bédouin parla et fit si bien qu’il décida la jeune fille à l’accompagner. Mais le perfide n’avait songé, en tout cela, qu’à la séduire, car il n’avait pas trace d’enfants d’aucune espèce, ni gîte ni maison. En effet, il ne tarda pas, lui et Nôzhatou et les cinq autres Bédouins, à arriver hors de la ville, à un endroit où tout était préparé pour le départ : les chameaux étaient déjà chargés et les outres remplies d’eau. Et le chef des Bédouins monta sur son chameau et plaça vivement Nôzhatou en croupe, derrière lui, et donna le signal du départ. Et l’on s’éloigna rapidement.

Alors la pauvre Nôzhatou comprit que le Bédouin l’avait enlevée et l’avait trompée complètement ; et elle se mit à se lamenter et à pleurer sur elle et sur son frère abandonné sans secours. Mais le Bédouin, sans s’émouvoir de ses supplications, marcha toute la nuit jusqu’à l’aube, sans s’arrêter, et finit par arriver en lieu sûr, loin de toute habitation, dans le désert. Alors, comme Nôzhatou continuait à pleurer, le Bédouin arrêta sa troupe et descendit de chameau et fit descendre Nôzhatou et s’approcha d’elle en fureur et lui dit : « Ô vile citadine sédentaire au cœur de lièvre, veux-tu cesser de pleurer, ou préfères-tu recevoir des coups de fouet à en mourir ? »

À ces paroles brutales du Bédouin grossier, la pauvre Nôzhatou sentit son cœur se révolter et souhaita la mort pour en finir et s’écria : « Ô chef des brigands du désert, homme de malheur, tison d’enfer, comment oses-tu tromper de la sorte ma confiance et trahir ta foi et renier tes promesses ? Ô traître perfide, que veux-tu donc faire de moi ? » À ces paroles, le Bédouin, furieux, s’approcha d’elle, le fouet levé, et lui cria : « Vile citadine, je vois que tu aimes sentir le fouet sur ton derrière ! Or, je te préviens que si tout de suite tu ne cesses tes pleurs qui m’importunent et les paroles que ta langue insolente ose répondre devant ma face, je te prendrai la langue avec mes doigts, et je te la couperai et je te l’enfoncerai au milieu de ta chose entre tes cuisses ! Et cela, je te le jure sur mon bonnet ! » À cette menace horrible, la pauvre jeune fille, qui n’était pas habituée à ces brutalités de langage, se mit à trembler et se contint, de terreur, et elle se cacha la tête dans son voile et ne put s’empêcher de soupirer cette plainte :

« Oh ! qui pourrait aller vers la demeure chérie où j’habitais, et faire parvenir mes larmes à leur destinataire ?

Hélas ! saurai-je plus longtemps endurer mon malheur dans une vie pleine d’amertume et de douleur ?

Hélas ! avoir si longtemps vécu heureuse et cajolée, pour maintenant tomber dans cet état de pitoyable misère !

Oh ! qui pourrait aller vers la demeure chérie où j’habitais, et faire parvenir mes larmes à leur destinataire ? »

À ces vers admirablement rythmés, le Bédouin, qui adorait d’instinct la poésie, fut touché de pitié pour la belle malheureuse et il s’approcha d’elle et lui essuya les larmes et lui donna à manger une galette d’orge et lui dit : « Une autre fois, il ne faut plus essayer de répondre quand je suis en colère car mon caractère ne supporte pas cela. Et, comme tu me demandes ce que je peux faire de toi, voici ! Sache que je ne veux plus de toi ni comme concubine ni même comme esclave, mais je veux te vendre à quelque riche marchand qui te traitera avec douceur et te rendra la vie heureuse, comme je l’aurais, d’ailleurs, fait moi-même. Et je vais, dans ce but, te mener à Damas. » Et Nôzhatou répondit : « Que ta volonté soit faite ! » Et aussitôt on remonta à chameau et l’on repartit dans la direction de Damas ; et Nôzhatou toujours en croupe derrière le Bédouin. Et comme la faim la pressait, elle mangea un morceau de la galette d’orge donnée par son ravisseur.

À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et se tut discrètement.

Mais lorsque fut la cinquante-sixième nuit.

Elle dit :

Il m’est revenu, ô Roi fortuné, que Nôzhatou mangea un morceau de la galette d’orge donnée par son ravisseur. Et l’on arriva bientôt à Damas, et on alla se loger dans le khân Sultani situé près de Bab El-Malek. Et comme Nôzhatou était triste et pâle de chagrin, et qu’elle continuait à pleurer, le Bédouin lui dit d’un ton furieux : « Si tu ne cesses point tes larmes, tu vas perdre ta beauté et ta valeur, et je ne pourrai plus te vendre qu’à quelque juif hideux. Réfléchis à cela, ô citadine ! » Puis le Bédouin enferma soigneusement Nôzhatou dans l’une des chambres du khân et se hâta d’aller au marché des esclaves voir les marchands d’esclaves ; et il leur proposa la belle fille ravie, en leur disant : « J’ai avec moi une jeune esclave que j’ai amenée de Jérusalem ; et elle a un frère malade que j’ai été obligé de laisser là-bas chez des parents à moi pour le faire bien soigner. Aussi il faut que celui d’entre vous qui voudra l’acheter n’oublie pas de lui dire, pour la tranquilliser, que son frère malade est soigné à Jérusalem dans sa maison même, à lui, acheteur. Et je me déciderai ainsi à la céder à bon compte. »

Alors l’un des marchands se leva et lui demanda : « Quel est l’âge de cette esclave ? » Le Bédouin répondit : « C’est une toute jeune fille encore vierge, mais déjà nubile. Elle est pleine d’intelligence, de politesse, de finesse d’esprit, de beauté et de perfections. Malheureusement, depuis la maladie de son frère, le chagrin l’a amaigrie et lui a fait perdre un peu de la plénitude de ses formes. Mais tout cela, il est facile de le faire revenir avec un peu de soins et d’oubli. » Alors le marchand lui dit : « Je vais avec toi voir l’esclave, puisque tu m’en as énuméré les qualités ; mais à la condition que, si je ne la trouve pas à ma convenance, rien n’est conclu entre nous ; mais si elle est vraiment comme tu dis, je te l’achèterai au prix sur lequel nous tomberons d’accord ; mais je ne te payerai ce prix qu’une fois que j’aurai revendu moi-même l’esclave. Car il faut bien que je te dise mon intention : sache que je la destine au roi Omar Al-Némân, maître de Baghdad et du Khorassân et dont le fils, le prince Scharkân, est gouverneur de Damas, notre ville. Je monterai donc chez le prince Scharkân, qui me connaît, et je lui exposerai la chose, et il me donnera une lettre d’introduction auprès du roi Omar Al-Némân qui, en raison de son goût pour les vierges, ne manquera pas de me l’acheter un prix très avantageux. Et je te payerai alors le prix convenu entre nous deux. » Et le Bédouin répondit : « J’accepte de toi ces conditions. »

Alors ils se dirigèrent tous deux vers le khân Sultani, où était enfermée Nôzhatou, et le Bédouin appela à haute voix la jeune fille, dissimulée derrière la cloison, en lui disant : « Ho ! Nahia ! ho ! Nahia ! » car c’était là le nom que le Bédouin avait cru bon de donner à son esclave. Mais, à ce nom nouveau pour elle, la pauvre se mit à pleurer et ne répondit pas. Alors le Bédouin dit au marchand d’esclaves : « Tiens, la voici, là derrière. Je te permets de t’en approcher et de la bien examiner, mais sans l’effaroucher, et parle-lui gentiment comme j’ai l’habitude de le faire moi-même. » Et le marchand passa derrière la cloison et s’avança vers l’adolescente et lui dit : « La paix sur toi, ô jeune fille ! » Et Nôzhatou répondit, d’une voix de sucre et avec la prononciation la plus exquise, en langue arabe : « Et sur toi la paix et les bénédictions d’Allah ! » Et le marchand fut charmé extrêmement ; et il regarda attentivement la jeune esclave, qui avait le visage recouvert du voile grossier, et se dit en lui-même : « Allah ! qu’elle est gracieuse et quelle pureté de langage ! » Et elle aussi regarda le marchand et pensa : « Ce vieillard a une figure très douce et un aspect vénérable. Fasse Allah que je devienne son esclave pour échapper à ce Bédouin féroce, à l’aspect repoussant. Aussi me faut-il répondre avec intelligence, car ce marchand ne vient ici que pour m’examiner. » Et comme le marchand l’interrogeait en lui disant : « Comment te portes-tu, ô jeune fille ? » elle regarda modestement par terre et, doucement, répondit : « Ô vieillard vénérable, tu m’interroges sur mon état, et mon état ne peut être souhaité au pire de tes ennemis. Mais toute personne porte sa destinée attachée à son cou. » Lorsque le marchand eut entendu ces paroles, il fut émerveillé à la limite de l’émerveillement, et il se dit : « Certes ! je suis sûr maintenant, bien que je n’aie pas encore vu ses traits, que j’en tirerai ce que je voudrai du roi Omar Al-Némân ! » Puis il se tourna vers le Bédouin et ne put s’empêcher de lui dire : « Cette esclave est admirable ! Combien en demandes-tu ? » À ces paroles, le Bédouin, furieux, s’écria : « Comment oses-tu dire qu’elle est admirable, alors qu’elle est la plus vile des créatures ? Ne sais-tu que maintenant elle va s’imaginer qu’elle est vraiment admirable, et que je ne pourrai plus avoir d’autorité sur elle ? Va-t’en ! je ne veux plus la vendre ! » Alors le marchand comprit que le Bédouin était une brute absolue, et qu’aucun raisonnement ne pouvait avoir de prise sur lui. Aussi il le prit autrement et essaya de tourner la difficulté et dit : « Ô cheikh des Bédouins, je l’accepte pourtant, bien qu’elle soit la plus vile des créatures, et je l’achète malgré ses tares ! » Alors le Bédouin, un peu calmé, dit : « Soit ! mais combien m’en offres-tu ? » Le marchand répondit : « Le proverbe dit : c’est le père qui donne un nom à son fils ! Demande donc toi-même ce que tu crois légitime. » Mais le Bédouin ne voulut rien entendre et dit : « C’est à toi à faire l’offre. » Et le marchand pensa : « Ce Bédouin est une brute entêtée et totale. Que pourrais-je lui offrir, surtout maintenant que cette jeune fille vient de conquérir mon cœur par la douceur de son parler et son éloquence. Et je pense que, de plus, elle doit savoir lire et écrire ; certainement. C’est là l’effet d’une bénédiction choisie d’Allah sur elle. Et dire que ce Bédouin ne sait pas l’estimer à sa valeur ! » Puis il se tourna vers le Bédouin et lui dit : « Je t’en offre deux cents dinars d’or, outre les arrhes et les droits de vente qui reviennent au Trésor et que je prends sur moi de payer. » Mais le bédouin, furieux, s’écria : « Ô marchand, allons-nous-en ! Je ne vends pas. Car je ne céderai pas pour deux cents dinars même le vieux morceau de sac dont elle a la tête couverte. C’est fini ! je ne veux pas la vendre et je veux la garder avec moi et la ramener au désert pour lui faire paître mes chameaux et moudre mes grains. » Puis il cria à la jeune fille : « Viens ici, ô pourriture ! Nous partons. » Et comme le marchand ne bougeait pas, le Bédouin se tourna vers lui et lui cria : « Par mon bonnet ! je ne vends plus rien ! Tourne ton dos et va-t’en, ou sinon tu entendras de moi des choses qui ne t’agréeront pas ! »

Alors le marchand pensa à part lui : « Il n’y a plus de doute, ce Bédouin qui jure par son bonnet est un fou extraordinaire ! Je saurai tout de même lui faire lâcher prise, car cette jeune fille vaut tout un trésor de pierreries ; et si j’en avais le prix sur moi je le donnerais tout de suite à cette brute, pour en finir. » Puis il dit tranquillement au Bédouin en le tenant persuasivement par le manteau : « Ô cheikh des Bédouins, ne t’impatiente pas, de grâce ! Tu n’as pas, je le vois, l’habitude des ventes et des achats. Il faut beaucoup de patience et de savoir-faire dans ces questions. Sois tranquille, et, moi, je te donnerai, crois-le, tout ce que tu voudras. Mais me faudra-t-il encore, avant tout, comme cela se fait dans ces sortes d’affaires, voir le visage et les traits de l’esclave. » Et le Bédouin dit : « Je veux bien ! Regarde-la tant que tu voudras et mets-la, si tu le veux, complètement nue, et palpe-la et touche-la partout et tant que cela te plaira ! » Mais le marchand leva ses mains au ciel et s’écria : « Qu’Allah me garde de la mettre nue comme les esclaves. Je veux seulement voir son visage. »

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la cinquante-septième nuit.

Elle dit :

Il m’est revenu, ô Roi fortuné, que le marchand dit : « Je veux seulement voir son visage. » Et il s’avança vers Nôzhatou, tout en s’excusant de la liberté, et s’assit plein de confusion à côté d’elle et lui demanda doucement : « Ô ma maîtresse, quel est ton nom ? » Elle lui dit en soupirant : « Me demandes-tu le nom que je porte à présent, ou mon nom du temps passé ? » Il lui dit, étonné : « Tu as donc un nom nouveau et un nom ancien ? » Elle répondit : « Oui, ô vieillard ! Mon nom ancien est Le-mois-du-Temps et mon nouveau est Oppression-du-Temps ! » À ces paroles, dites avec l’accent le plus triste, le vieux marchand sentit ses yeux se mouiller.

Et la jeune Nôzhatou aussi ne put retenir ses larmes et récita plaintivement ces strophes :

« Mon cœur te garde, ô voyageur ! Vers quelles terres inconnues es-tu parti, chez quels peuples, dans quelle demeure habites-tu ?

« À quelle source bois-tu, ô vagabond ? Ici, moi, celle qui te pleure, je me nourris des roses du souvenir et me désaltère à la source de mes yeux.

« Et il n’est rien de dur à ma pensée, que ton éloignement. Car tout le reste, à côté, m’est chose riante et aisée. »

Mais le Bédouin trouva que la conversation durait trop longtemps et il s’approcha de Nôzhatou, le fouet levé, et lui dit : « Qu’as-tu à bavarder de la sorte ? Lève ton voile de visage et finissons-en ! » Alors Nôzhatou regarda le marchand et lui dit d’un ton désolé : « Ô vénérable vieillard, de grâce ! délivre-moi des mains de ce brigand sans foi qui ne connaît pas Allah. Sinon, cette nuit même, je me tuerai certainement. » Alors le marchand se tourna vers le Bédouin et lui dit : « Ô cheikh des Bédouins, en vérité, cette jeune fille est pour toi un embarras. Vends-la-moi donc au prix que tu veux. » Mais le Bédouin s’écria : « Je te répète que c’est à toi à faire l’offre, ou je vais tout de suite la reprendre et la ramener au désert faire paître les chameaux et ramasser les excréments des bestiaux ! » Alors le marchand lui dit : « Eh bien ! pour en finir, je t’en offre, entends-moi bien, la somme de cinquante mille dinars d’or. » Mais la brute entêtée répondit : « Qu’Allah nous assiste ! cela ne couvre pas même le capital que j’ai dépensé à la nourrir et à lui acheter des galettes d’orge ! car, sache-le bien, ô marchand, j’ai dépensé pour elle, rien qu’en galettes d’orge, quatre-vingt-dix mille dinars d’or ! » Alors le marchand, ahuri par la folie de cette brute, lui dit : « Mais, ô Bédouin, toi et tes parents et tous ceux de ta tribu, pendant toute votre vie, vous n’avez certainement pas mangé pour seulement cent dinars d’orge ! Mais, enfin, je vais te faire ma dernière offre et te dire ma dernière parole, et si tu refuses, j’irai de ce pas trouver le prince Scharkân, wali de Damas, et lui rapporter les mauvais traitements subis par cette jeune esclave que tu as certainement volée, ô brigand pillard ! » À ces paroles, le Bédouin dit : « Soit ! propose un peu cette somme, voyons ! » Et le marchand dit : « Cent mille dinars ! » Alors le Bédouin dit : « Je te cède l’esclave à ce prix, car j’ai besoin d’aller au souk acheter du sel. » Alors le marchand ne put s’empêcher de rire ; et il prit le Bédouin et la jeune esclave et les conduisit chez lui, et paya intégralement au Bédouin la somme convenue, après l’avoir fait peser soigneusement, dinar par dinar, par le peseur public. Alors le Bédouin sortit et remonta sur son chameau et prit le chemin de Jérusalem en se disant : « Si la sœur m’a rapporté cent mille dinars, le frère m’en rapportera au moins autant. Je vais donc aller à sa recherche. »

Et, en arrivant à Jérusalem, il se mit en effet à la recherche de Daoul’makân dans tous les khâns ; mais comme celui-ci était déjà parti avec le chauffeur du hammam, le cupide Bédouin ne le trouva pas. Et voilà pour le Bédouin. Mais pour ce qui est de la jeune Nôzhatou…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la cinquante-huitième nuit.

Elle dit :

Mais pour ce qui est de la jeune Nôzhatou, voici ! Le bon marchand, une fois qu’il l’eut conduite dans sa maison, lui donna des vêtements fort riches et d’une grande finesse, tout ce qu’il y avait de plus beau, puis il alla avec elle au souk des orfèvres et des bijoutiers et lui fit choisir, à son goût, les bijoux et les joyaux qui lui plaisaient et il les mit tous dans une écharpe de satin et les porta à la maison et les lui mit entre les mains. Puis il lui dit : « Maintenant, tout ce que je désire de toi, en retour, c’est que tu n’omettes pas de dire au prince Scharkân, lorsque je t’aurai conduite dans son palais, le prix exact que je t’ai achetée, pour qu’il n’oublie pas de le mentionner, à son tour, dans la lettre de recommandation que je désire avoir pour le roi Omar Al-Némân à Baghdad. Et, de plus, je voudrais que le prince Scharkân me donnât un sauf-conduit et une patente pour que les marchandises que désormais je prendrais avec moi, dans l’intention de les vendre à Baghdad, ne payent pas de droits ni d’impositions, à leur entrée à Baghdad. »

À ces paroles, Nôzhatou eut un soupir et ses yeux se mouillèrent de larmes. Alors le marchand lui dit : « Ô ma fille, pourquoi, chaque fois que je prononce le nom de Baghdad, te vois-je ainsi soupirer avec des larmes dans les yeux ? Y aurais-tu quelqu’un de toi aimé, ou un parent, ou un marchand ? Parle, ne crains rien ; car je connais tous les marchands de Baghdad et les autres. » Alors Nôzhatou dit : « Par Allah ! je n’y ai d’autre connaissance que le roi Omar Al-Némân lui-même, maître de Baghdad ! »

Lorsque le marchand de Damas eut entendu cette chose extraordinaire, il ne put s’empêcher de soupirer un grand soupir de bonheur ; et il se dit en lui-même : « Voilà mon but atteint ! » Puis il demanda à la jeune fille : « Lui aurais-tu été proposée déjà par un marchand d’esclaves, avant cette fois ? » Elle répondit : « Non ; mais simplement j’ai été élevée, dans son propre palais, avec sa fille. Et il me chérissait beaucoup ; et toute demande que je lui ferais serait pour lui chose sacrée. Si donc tu voulais obtenir de lui une faveur quelconque, tu n’aurais qu’à me le dire et à m’apporter une plume, une écritoire et une feuille de papier, et je t’écrirais une lettre que tu remettrais en mains propres au roi Omar Al-Némân, et tu lui dirais : Ô roi, ton humble esclave Nôzhatou a éprouvé les vicissitudes du sort et du temps et les souffrances des nuits et des jours ; et elle a été vendue et revendue, et a changé de maîtres et de maisons ; et elle se trouve pour le moment dans la demeure même de ton représentant à Damas. Et, de plus, elle te fait parvenir son salut et son souhait de paix ! »

À ces paroles surprenantes mais claires, le marchand fut à la limite de la joie et de l’étonnement ; et l’affection pour Nôzhatou augmenta considérablement dans son cœur ; et, plein de respect, il lui demanda : « Sans doute, ô jeune fille merveilleuse, tu as dû être enlevée de ton palais et vendue. Et sans doute tu dois être versée dans les lettres et la lecture du Koran. » Et Nôzhatou dit : « En effet, ô vénérable cheikh ! Je connais le Koran et les préceptes de sagesse ; et, en outre, les sciences médicales ; le livre de l’introduction aux arcanes ; les commentaires des œuvres d’Hippocrate et de Galien le Sage que j’ai moi-même annotés ; j’ai lu les livres de philosophie et de logique ; je connais les vertus des simples et les explications d’Ibn-Bitar ; j’ai discuté, avec les savants, le Kânoun d’Ibn-Sîna ; j’ai trouvé l’explication énigmatique des allégories et je les ai dénouées ; j’ai tracé toutes les figures de géométrie ; j’ai parlé avec connaissance de l’architecture ; j’ai longuement étudié l’hygiène et les livres Chafîat ; la syntaxe, la grammaire et les traditions de la langue ; et j’ai fréquenté la société des savants et des érudits dans toutes les branches ; et je suis moi-même l’auteur de plusieurs livres sur l’éloquence, la rhétorique, l’arithmétique, le syllogisme pur ; et je connais les sciences spirituelles et divines ; et j’ai retenu tout ce que j’ai appris. Et maintenant donne-moi le calam et la feuille de papier pour que j’écrive la lettre, si tu veux. Et je t’écrirai toute la lettre en vers bien rythmés, pour que, durant toute la route de Damas à Baghdad, tu puisses éprouver du plaisir à la lire et la relire, et te dispenser d’emporter avec toi des livres de voyage ; car elle te sera une douceur dans la solitude et un ami discret dans les loisirs. »

Alors le pauvre marchand s’exclama : « Ya Allah ! ya Allah ! heureuse la demeure qui te servira de gîte ! Et combien heureux celui qui habitera avec toi ! » Et il lui apporta respectueusement l’écritoire et les accessoires. Et Nôzhatou prit le calam, le trempa dans le tampon imbibé d’encre, l’essaya d’abord sur son ongle, et écrivit ces vers :

 

« Cette écriture est de la main de celle aux pensées sœurs en tumulte des vagues plaintives ;

« Celle dont l’insomnie a brûlé les paupières, et les veilles usé la beauté ;

« Celle qui, dans sa douleur, ne différencie plus le jour d’avec la nuit et se tord sur la couche lamentable.

« Voici ma plainte en vers cadencés, à rime égale, que j’ai tissés en mémoire de tes yeux, ô toi, de mes doigts naturels.

« Des le-mois de la vie je n’ai plus senti nulle corde vibrer en mon âme, depuis l’éloignement.

« Et ma jeunesse n’a éprouvé nulle joie débordante ni sourire heureux dans un jour de félicité.

« Car ton absence a appris à mes yeux les veilles et m’a pour toujours enlevé le sommeil.

« Et j’ai eu beau confier à la brise mes soupirs, jamais la brise ne les a transmis à celui vers qui ils s’exhalaient.

« Aussi, désespérée, je n’ose plus insister. Mais je veux signer ma plainte et mon nom.

« Moi la douloureuse, l’éloignée de ses parents et de son pays, la torturée de cœur et d’esprit,

« NÔZHATOU’ZAMAN. »

 

Lorsque Nôzhatou eut fini d’écrire, elle sabla la feuille, la plia soigneusement et la remit au marchand qui la prit respectueusement, la porta à ses lèvres puis à son front, la serra dans une étoffe de satin et s’écria : « Gloire à Celui qui t’a modelée, ô merveilleuse créature ! »

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la cinquante-neuvième nuit.

Elle dit :

Il m’est revenu, ô Roi fortuné, que le marchand s’écria : « Gloire à Celui qui t’a modelée, ô merveilleuse créature ! » Et il ne sut comment faire pour rendre les honneurs dus à son hôtesse ; et il lui prodigua toutes les marques du respect et de l’admiration ; et il pensa que probablement il fallait commencer par lui proposer un bain, dont elle devait avoir bien besoin. Et, en effet, la jeune fille y consentit avec empressement. Et il l’accompagna jusqu’au hammam, en marchant devant elle et en lui portant, dans une étoffe de velours, les effets propres dont elle devait s’habiller après le bain. Et il fit venir la meilleure masseuse du hammam et lui recommanda beaucoup la jeune fille et lui dit : « Une fois que le bain sera fini, tu viendras m’appeler. » Et pendant que Nôzhatou, aidée par la masseuse, prenait son bain, le vieux marchand alla au souk acheter toutes sortes de fruits et de sorbets et vint les déposer sur l’estrade où Nôzhatou devait venir s’habiller.

Alors la masseuse, une fois le bain terminé, accompagna Nôzhatou, en la soutenant, jusqu’à l’estrade, et l’enveloppa de linges et de serviettes parfumées. Et elles se mirent toutes deux à manger les fruits et à boire les sorbets ; et, quand elles eurent fini, elles donnèrent le reste à la gardienne du hammam.

Et, à ce moment, arriva le bon marchand, et il portait un coffre en bois de santal. Il déposa le coffre sur l’estrade et l’ouvrit en invoquant le nom d’Allah, et commença, aidé par la masseuse, à procéder à l’habillement de Nôzhatou, pour la conduire ensuite chez le prince Scharkân.

Le marchand donna d’abord à Nôzhatou une chemise fine en soie blanche et, pour la mettre sur ses cheveux, une écharpe tissée d’or qui coûtait à elle seule mille dinars. Il lui mit ensuite une robe taillée à la mode de Circassie, toute brodée de fils d’or, et, aux pieds, des bottines en cuir rouge parfumé au musc ; et ces bottines étaient ornées de fleurs de perles et de pierreries. Il lui passa ensuite aux oreilles des pendeloques en perles fines qui coûtaient chacune mille dinars d’or ; et il lui passa au cou un collier d’or filigrané et lui cercla les seins de réseaux de pierreries ; puis, au-dessus du nombril, il lui entoura la taille d’une ceinture de dix rangs de boules d’ambre et de croissants d’or ; et dans chaque boule d’ambre était incrustée une pierre de rubis, et dans chaque croissant il y avait neuf perles et dix diamants. Et c’est ainsi que fut habillée la jeune Nôzhatou ; et elle portait sur elle, de la sorte, pour plus de cent mille dinars de bijoux et de joyaux.

Alors le marchand la pria de le suivre et il sortit avec elle du hammam et marcha devant elle, d’un air grave et respectueux, en écartant les passants sur sa route. Et tous les passants étaient émerveillés de sa beauté ; ils s’écriaient : « Ya Allah ! Maschallah ! Gloire à Lui dans ses créatures ! Ô bienheureux l’homme dont elle est la propriété ! » Et le marchand continua à marcher, et elle derrière lui, jusqu’à ce qu’il fût arrivé au palais du prince Scharkân, gouverneur de Damas.

Et lorsqu’il fut entré chez le prince Scharkân, il baisa la terre entre ses mains et dit : « Voici que je t’apporte un présent incomparable, la plus belle et la plus merveilleuse chose de ce temps, un objet qui réunit en lui tous les charmes et tous les dons, toutes les qualités et tous les le-mois ! »

Alors le prince Scharkân lui dit : « Hâte-toi de me le montrer ! »

Et le marchand sortit et revint en conduisant Nôzhatou par la main et la plaça debout devant le prince. Mais le prince Scharkân fut loin de reconnaître en cette merveille sa sœur Nôzhatou qu’il avait laissée toute jeune à Baghdad et qu’il n’avait d’ailleurs jamais vue, étant donné la jalousie qu’il avait ressentie lors de sa naissance et de celle de son frère Daoul’makân. Et il fut à la limite du ravissement devant cette taille et ces formes admirables, et surtout lorsque le marchand eut ajouté : « Outre la beauté qui lui est un don naturel, elle possède toutes les sciences religieuses, civiles, politiques et mathématiques. Et elle est prête à répondre à toutes les questions des plus grands savants de Damas et de l’empire ! »

Aussi le prince Scharkân n’hésita pas un instant et dit au marchand : « Dis au trésorier de t’en payer le prix et laisse-la-moi, et va en paix ! » Alors le marchand lui dit : « Ô prince valeureux, cette jeune fille, dans ma pensée, était primitivement destinée au roi Omar Al-Némân, ton père ; et je ne venais te voir que pour te prier de me donner une lettre de recommandation pour lui ; mais, puisqu’elle te plaît, qu’elle reste ici. Et ton désir est sur ma tête et dans mes yeux ! Mais, en retour, je te prierai seulement de me donner le droit de franchise désormais pour toutes mes marchandises, et le privilège de ne jamais plus payer d’impositions d’aucune sorte. » Et Scharkân lui dit : « Je te l’accorde. Mais, en outre, dis-moi ce que la jeune fille t’a coûté, pour qu’à mon tour je t’en fasse rembourser le prix. » Et le marchand dit : « Elle m’a coûté cent mille dinars d’or ; et elle a sur elle pour cent mille autres dinars d’or. » Et Scharkân aussitôt fit appeler son trésorier et lui dit : « Paye tout de suite à ce vénérable cheikh deux cent mille dinars d’or et, en plus, cent vingt mille autres, pour son honnêteté. Et, en outre, donne-lui la plus belle robe d’honneur de mes armoires. Et que dorénavant on sache qu’il est le protégé de ma puissance et que nulle imposition ne doit jamais plus lui être réclamée. »

Ensuite le prince Scharkân fit venir les quatre grands kâdis de Damas et leur dit…

— Mais, à ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Et lorsque fut la soixantième nuit.

Elle dit :

« Vous m’êtes témoins que, dès cet instant, j’affranchis et libère cette jeune esclave, que je viens d’acheter, et que j’en fais mon épouse. » Alors les quatre kâdis se hâtèrent d’écrire le certificat d’affranchissement ; et ils écrivirent ensuite le contrat de mariage et le scellèrent de leur sceau. Et le prince Scharkân ne manqua pas, dans sa générosité, de distribuer une grande quantité d’or à tous les assistants, pour fêter sa joie, et il en jeta à pleines mains des poignées qui s’éparpillèrent et furent ramassées par les serviteurs et les esclaves.

Alors le prince Scharkân congédia tous les assistants et ne garda dans la salle que les quatre grands kâdis et le marchand. Et il se tourna vers les kâdis et leur dit : « Maintenant, je veux que vous écoutiez les paroles que cette jeune fille va nous dire pour nous donner une preuve de son éloquence et de son savoir et pour que vous contrôliez les affirmations de ce vieux marchand. » Et les kâdis répondirent : « Nous écoutons et nous obéissons ! » Alors le prince Scharkân fit tomber un grand rideau au milieu de la salle, et plaça la jeune fille derrière pour qu’elle ne fût pas gênée et qu’elle pût se mettre à son aise et parler sans être vue par des hommes étrangers.

Et aussitôt que le rideau fut abaissé, les femmes de service vinrent entourer leur nouvelle maîtresse, et l’aidèrent à se mettre plus à son aise et à s’alléger d’une partie de ses vêtements ; et elles l’admiraient et s’émerveillaient de ses perfections, et, dans leur joie, lui embrassaient les pieds et les mains. Et, de leur côté, les épouses des émirs et des vizirs ne tardèrent pas à apprendre la nouvelle, et se hâtèrent de se rendre auprès de Nôzhatou pour lui présenter leurs hommages et entendre les paroles qu’elle allait dire devant le prince Scharkân et les grands kâdis de Damas. Et, avant de se rendre auprès d’elle, elles ne manquèrent pas d’en demander l’autorisation à leurs époux.

Lorsque Nôzhatou vit entrer les épouses des vizirs et des émirs, elle se leva pour les recevoir et les embrassa avec cordialité et les fit s’asseoir à côté d’elle derrière le rideau ; et elle leur souriait gentiment et leur disait des paroles de bienvenue pour répondre à leurs souhaits et à leurs hommages ; et elle fut si gentille que toutes s’émerveillèrent de sa politesse, de sa beauté, de ses manières et de son intelligence, et se dirent entre elles : « On nous a dit que c’est une esclave affranchie ; mais, en vérité, elle ne peut être qu’une reine de naissance et fille de roi. » Et elles lui dirent : « Ô notre maîtresse, tu as illuminé notre ville par ta présence et comblé d’honneur notre pays et ce royaume. Et ce royaume est ton royaume, et ce palais, ton palais, et toutes nous sommes tes esclaves ! » Et elle les remercia beaucoup pour leurs paroles, et de la manière la plus douce et la plus agréable.

Mais, à ce moment, Scharkân l’interpella de l’autre côté du rideau, et lui dit : « Ô jeune fille très chère, le joyau de ce temps, nous sommes tous ici prêts à t’entendre nous dire quelques mots, toi qu’on dit versée dans toutes les sciences et même dans les règles si difficiles de notre syntaxe. » Alors la jeune Nôzhatou, d’une voix de sucre, répondit de derrière le rideau : « Ton désir est un ordre, et il est sur ma tête et dans mes yeux ! Aussi, pour satisfaire à ton souhait, je te dirai, ô mon maître, quelques paroles sur les trois portes de la vie. » Et Nôzhatou, derrière le rideau, dit :

 

PAROLES SUR LES TROIS PORTES

« Je te parlerai d’abord, ô prince valeureux, de la PREMIÈRE PORTE : L’ART DE VIVRE.

« Sache donc que la vie a un but et que le but de la vie est le développement de la ferveur.

« Or, la ferveur principale est la passion belle dans la foi.

« Mais nul n’atteint à la ferveur que par une vie ardente et passionnée. Et la vie passionnée peut être vécue et réalisée dans n’importe laquelle des quatre grandes voies de l’humanité : le Gouvernement, le Commerce, l’Agriculture et les Métiers.

« Pour ce qui est du GOUVERNEMENT. Il est nécessaire que ceux-là, les rares qui sont appelés à gouverner le monde, soient doués d’une grande science politique, d’une finesse parfaite et d’une habileté accomplie. Et, dans aucun cas, ils ne doivent se laisser conduire par leur humeur, mais par un haut dessein dont la fin est Allah le Très-Haut. Et s’ils réglaient leur conduite sur cette fin, la justice régnerait parmi les humains et la discorde cesserait sur la surface de la terre. Mais, le plus souvent, ils ne suivent que leur penchant et glissent dans les errements irrémédiables. Car un chef n’est utile qu’en tant qu’il peut être équitable et impartial et empêcher les forts d’opprimer les petits : sinon, il est sans nécessité.

« D’ailleurs, le grand Ardéchir, troisième roi des Perses, l’un d’entre les descendants de Sassân, a dit cette parole : « L’autorité et la foi sont deux sœurs jumelles : la foi est un trésor et l’autorité est son gardien. »

« Et notre Prophète Mohammad (sur lui soient la paix et la prière !) a dit : « Deux choses régissent le monde : droites et pures, le monde marche dans la voie droite ; corrompues et mauvaises, le monde tombe dans la corruption : c’est l’Autorité et c’est la Science ! »

« Et le Sage a dit : « Le roi doit être le gardien de la foi, de tout ce qui est sacré, et des droits de ses sujets. Mais, avant tout, il doit veiller à maintenir l’accord entre ceux qui tiennent la plume et les gens d’épée : car celui qui manque à l’homme qui tient la plume glissera et se relèvera bossu. »

« Et le roi Ardéchir, qui fut un grand conquérant, divisa son empire en quatre districts ; et il se fit faire quatre sceaux sur quatre anneaux qu’il mit à ses doigts ; et chaque sceau était destiné à l’un des quatre districts. Le premier sceau était l’anneau du District maritime. Et ainsi de suite pour les trois autres. Et il avait fait ainsi afin d’assurer l’ordre dans toutes les parties de son royaume. Et sa méthode fut suivie jusqu’à l’ère islamique.

« Et le grand Kesra, roi des Perses, écrivit un jour à son fils, à qui il avait confié une armée d’entre ses armées : « Ô mon fils…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, arrêta son récit.

Mais lorsque fut la soixante-et-unième nuit.

Elle dit :

« Le grand Kesra, roi des Perses, écrivit un jour à son fils, à qui il avait confié une armée d’entre ses armées : « Ô mon fils, méfie-toi de la pitié, elle aliénerait ton autorité ; mais n’agis pas non plus avec trop de dureté, car elle ferait fermenter, parmi tes soldats, la révolte. »

« Ceci nous a été rapporté également. Un Arabe vint trouver le khalifat Abou-Giafar-Abdallah Al-Mansour et lui dit : « Affame ton chien, si tu veux qu’il te suive. » Et le khalifat fut irrité contre l’Arabe. Et l’Arabe lui dit : « Mais prends garde aussi qu’un passant ne tende un pain à ton chien, car alors ton chien t’abandonnera pour suivre le passant. » Alors Al-Mansour comprit et en fit son profit ; et il renvoya l’Arabe après lui avoir donné un cadeau.

« On raconte aussi que le khalifat Abd El-Malek ben-Merouân écrivit ceci à son frère Abd El-Azizhen-Merouân, qu’il avait envoyé à la tête de son armée en Égypte : « Tu peux te passer de tes conseillers et de tes scribes, car ils ne te renseigneront que sur les choses que tu connais ; mais ne néglige jamais ton ennemi : il est seul à te faire connaître la force de tes soldats ! »

« On dit que l’admirable khalifat Omar ibn-Al-Khattâb ne prenait jamais quelqu’un à son service sans lui poser quatre conditions : ne jamais monter sur une bête de somme, ne jamais s’approprier le butin fait sur l’ennemi, ne jamais s’habiller de vêtements somptueux, et ne jamais être en retard pour l’heure de la prière. – Et voici les paroles qu’il aimait à répéter : « Il n’y a point de richesse qui vaille l’intelligence, ni de pierre de touche meilleure que la culture de l’esprit, ni de gloire plus grande que l’étude de la science. »

« C’est également Omar (qu’Allah l’ait en ses bonnes grâces !) qui a dit : « Les femmes sont de trois sortes : la bonne musulmane qui ne se préoccupe que de son mari et n’a d’yeux que pour lui ; la musulmane qui ne cherche dans le mariage qu’à avoir des enfants ; et la putain qui sert de collier à tout le monde. Et les hommes également sont trois : l’homme sage qui réfléchit et agit après réflexion ; l’homme plus sage encore qui réfléchit, mais demande l’avis des hommes éclairés ; et l’écervelé qui ne demande jamais le conseil des sages. »

« Et le sublime Ali ben-Abou-Taleb (qu’Allah l’ait en ses bonnes grâces !) a dit : « Tenez-vous sur vos gardes contre les perfidies des femmes ; et jamais ne demandez leur avis ; mais ne les opprimez pas, si vous ne voulez pas les voir augmenter en ruses et en trahisons. »

Et comme Nôzhatou allait continuer à développer ce chapitre, elle entendit, derrière le rideau, les kâdis s’écrier : « Maschallah ! jamais nous n’avons entendu de si belles paroles. Mais nous voudrions bien maintenant entendre quelque chose sur les deux autres Portes ! » Alors Nôzhatou, après une transition d’une grande habileté, dit :

« Un autre jour, je parlerai de la ferveur dans les autres voies de l’humanité ; car il est temps que je vous entretienne de la SECONDE PORTE.

« Cette seconde Porte est celle des BONNES MANIÈRES et de la CULTURE DE L’ESPRIT.

« Cette Porte, ô prince du temps, est la plus large de toutes, car elle est la Porte des Perfections. Ne peuvent la parcourir dans toute son étendue que ceux-là seuls qui ont sur leur tête une bénédiction native.

« Je vous en citerai seulement quelques traits choisis.

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète selon son habitude, se tut.

Mais lorsque fut la soixante-deuxième nuit.

Elle dit :

« Je vous en citerai seulement quelques traits choisis.

« Un jour, l’un des chambellans du khalifat Moawiah vint lui annoncer que le pied-bot Aba-Bahr ben-Kaïs était à la porte dans l’attente d’une audience. Alors le khalifat dit : « Fais-le vite entrer. » Et Aba-Bahr le pied-bot entra, et le khalifat Moawiah lui dit : « Ô Aba-Bahr, approche-toi encore, que je me délecte mieux de tes paroles. » Puis il lui dit : « Ô Aba-Bahr, quelle est ton idée sur moi ? » Le pied-bot répondit : « Moi ? Mais mon métier, ô émir des Croyants, est de raser les têtes, de couper les moustaches, de curer et soigner les ongles, d’épiler les aisselles, de raser l’aine, de nettoyer les dents et au besoin de saigner les gencives ; mais jamais je ne fais rien de tout cela le jour du vendredi, car ce serait un sacrilège. » Alors le khalifat Moawiah lui dit : « Et quelle est ton idée sur toi-même ? » Et Aba-Bahr le pied-bot dit : « Je mets un pied devant l’autre et lentement je le fais avancer en le suivant de l’œil. » Le khalifat lui demanda alors : « Et quelle est ton idée sur tes chefs ? » Il répondit : « En entrant, je les salue sans faire de geste, et j’attends qu’ils me rendent le salut. » Et le khalifat lui demanda : « Et quelle est ton idée sur ton épouse ? » Mais Aba-Bahr s’écria : « Dispense-moi de cette réponse, ô émir des Croyants ! » Et le khalifat dit : « Je t’adjure de me répondre, ô Aba-Bahr ! » Il dit : « Mon épouse, comme toutes ses semblables, a été créée de la dernière côte, laquelle était une côte de mauvaise qualité et toute tordue. » Le khalifat dit : « Et comment fais-tu lorsque tu veux coucher avec elle ? » Il répondit : « Je lui parle agréablement pour la bien disposer, puis je la caresse où il faut, et lorsqu’elle est au point que tu comprends, ô émir des Croyants, je la renverse sur le dos et je la charge. Et, lorsque la goutte de nacre s’est bien incrustée dans son fondement, je m’écrie : « Ô Seigneur, fais que cette semence soit couverte de bénédictions, et ne la façonne pas sous une forme mauvaise ; mais modèle-la selon la beauté. » Cela fait, je me relève et je cours faire mes ablutions ; je prends l’eau dans mes deux mains et la fais couler sur mon corps ; et enfin je glorifie Allah pour ses bienfaits ! » Et le khalifat s’écria : « En vérité, tu as répondu délicieusement. Aussi je veux te voir me demander quelque chose. » Et Aba-Bahr le pied-bot dit : « Seulement que la justice soit égale entre tous. » Et il s’en alla. Et le khalifat Moawiah dit : « Si dans tout le pays de l’Irak il n’y avait que ce sage, cela suffirait. »

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et se tut discrètement.

Mais lorsque fut la soixante-troisième nuit.

Elle dit :

Il m’est revenu, ô Roi fortuné, que la jeune Nôzhatou dit :

« On raconte aussi que le khalifat Omar sortit une fois se promener la nuit, accompagné du vénérable Aslam Abou-Zeid. Et il vit au loin un feu qui flambait, et il s’en approcha, croyant sa présence utile. Et il vit une pauvre femme qui allumait un feu de bois sous une marmite ; et elle avait à ses côtés deux petits enfants chétifs qui gémissaient lamentablement. Et Omar dit : « La paix sur toi, ô femme ! Que fais-tu donc là, seule dans la nuit et le froid ? » Elle répondit : « Seigneur, je fais chauffer un peu d’eau pour la donner à boire à mes enfants qui meurent de faim et de froid. Mais, un jour, Allah demandera compte au khalifat Omar de la misère où nous sommes réduits. » Et le khalifat, qui était déguisé, fut ému extrêmement et lui dit : « Mais crois-tu, ô femme, qu’Omar connaisse ta misère, s’il ne la soulage pas ? » Elle répondit : « Pourquoi donc Omar est-il le khalifat, s’il ignore ainsi la misère de son peuple et de chacun de ses sujets ? » Alors le khalifat se tut et dit à Aslam Abou-Zeid : « Vite, allons-nous-en ! »

« Et il marcha très vite jusqu’à ce qu’il fût arrivé à l’intendance de sa maison ; et il entra dans le magasin de l’intendance, et il tira un sac de farine d’entre les sacs de farine et aussi une jarre remplie de graisse de mouton, et il dit à Abou-Zeid : « Aide-moi à les charger sur mon dos, ô Abou-Zeid ! » Mais Abou-Zeid se récria et dit : « Laisse-moi les porter moi-même sur mon dos, ô émir des Croyants ! » Il répondit avec calme : « Mais serait-ce donc toi aussi, Abou-Zeid, qui porterait le fardeau de mes péchés au jour de la Résurrection ? » Et il obligea Abou-Zeid à lui mettre sur le dos le sac de farine et le vase de graisse de mouton. Et le khalifat marcha vite, ainsi chargé, jusqu’à ce qu’il fût parvenu auprès de la pauvre femme. Et il prit de la farine et il prit de la graisse et les mit dans la marmite sur le feu, et, de ses propres mains, il prépara cette nourriture, et il se pencha lui-même sur le feu pour souffler dessus. Et, comme il avait une très grande barbe, la fumée du bois se frayait chemin par les interstices de la barbe. Et lorsque cette nourriture fut prête, Omar l’offrit à la femme et aux petits enfants, qui en mangèrent jusqu’à satiété au fur et à mesure qu’Omar la leur refroidissait de son souffle. Alors Omar leur laissa le sac de farine et la jarre de graisse, et s’en alla en disant à Abou-Zeid : « Ô Abou-Zeid, maintenant que j’ai vu ce feu, sa lumière m’a éclairé ! »

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la soixante-quatrième nuit.

Elle dit :

Il m’est revenu, ô Roi fortuné, que la jeune Nôzhatou continua ainsi :

« Et c’est le même khalifat Omar qui, ayant un jour rencontré un esclave qui menait paître le troupeau de son maître, l’arrêta pour lui acheter une chèvre. Mais le berger lui dit : « Elle ne m’appartient pas. » Alors le khalifat dit au berger : « Esclave admirable, je vais t’acheter toi-même et te libérer. » Et il acheta le berger à son maître et l’affranchit. Car Omar se disait en lui-même : « On ne rencontre pas tous les jours un homme intègre. »

« Un autre jour, Hafsa, la parente d’Omar, vint le trouver et lui dit : « Ô émir des Croyants, j’ai appris que l’expédition que tu viens de faire t’a procuré beaucoup d’argent. Aussi je viens, par le droit de ma parenté, t’en demander un peu. » Et Omar lui dit : « Ô Hafsa, Allah m’a constitué le gardien des biens des musulmans ; et tout cet argent est pour le bien commun des musulmans. Je n’y toucherai pas pour ton plaisir et ma parenté avec ton père ; et de la sorte je ne léserai pas les intérêts de l’ensemble de mon peuple ! »

À ce moment, Nôzhatou, derrière le rideau, entendit les exclamations de ses auditeurs invisibles à la limite de la satisfaction. Et elle cessa un instant de parler ; puis elle dit :

« Je parlerai maintenant de la TROISIÈME PORTE qui est la PORTE DES VERTUS.

« Et ce sera par des exemples tirés de la vie des compagnons du Prophète (la paix et la prière sur lui !) et des hommes justes parmi les musulmans.

« Un ami demanda un jour à Safiân : « Un homme riche peut-il être vertueux ? » Et Safiân répondit : « Il peut l’être, et c’est lorsqu’il use de patience contre les vicissitudes du sort et lorsqu’il remercie l’homme envers qui il a été généreux en lui disant : Ô mon frère, je te dois d’avoir fait devant Allah une action parfumée ! »

« On nous raconte aussi que, lorsque le pieux Omar ben-Abd El-Aziz devint le huitième khalifat ommiade, il rassembla tous les membres de la famille des Ommiades, qui étaient fort riches, et les obligea à lui remettre leurs richesses et tous leurs biens, qu’il fit verser immédiatement au trésor public. Alors ils allèrent tous trouver Fatima, tante du khalifat, pour laquelle Omar avait beaucoup de respect, et la prièrent de les tirer de ce malheur. Et Fatima vint trouver le khalifat, une nuit, et s’assit en silence sur le tapis. Et le khalifat lui dit : « Ô ma tante, à toi la parole ! » Mais Fatima répondit : « Ô émir des Croyants, c’est toi le maître, et je ne saurais élever la voix, moi, la première. Et, d’ailleurs, rien ne t’est caché, même le motif de ma présence ici. » Alors Omar ben-Abd El-Aziz dit : « Allah Très-Haut a envoyé son prophète Mohammad (sur lui la paix et la prière !) afin qu’il fût un baume pour les créatures et une consolation. Et le Prophète (sur lui la paix et la prière !) rassembla et prit tout ce qu’il jugea nécessaire, mais il laissa aux hommes un fleuve où étancher leur soif jusqu’à la fin des siècles. Et, à moi, le khalifat, il m’est échu ce devoir de ne point laisser ce fleuve dévier ni se perdre dans le désert. »

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et se tut discrètement.

Mais lorsque fut la soixante-cinquième nuit.

Elle dit :

Il m’est revenu, ô Roi fortuné, que la jeune Nôzhatou, derrière le rideau, alors que l’écoutaient le prince Scharkân, les quatre kâdis et le marchand, continua de la sorte :

« Et à moi, le khalifat, il m’est échu ce devoir de ne point laisser le fleuve dévier ni se perdre dans le désert. » Alors sa tante Fatima lui dit : « Ô émir des Croyants, tes paroles, je les ai comprises, et les miennes deviennent inutiles. » Et elle s’en alla retrouver les Bani-Ommiah qui l’attendaient, et leur dit : « Ô descendants d’Ommiah, vous ignorez combien votre fortune est grande d’avoir pour khalifat Omar ben-Abd El-Aziz. »

« C’est toujours l’intègre khalifat Omar ben-Abd El-Aziz qui, ayant senti l’approche de la mort, réunit autour de lui ses enfants et leur dit : « Le parfum de la pauvreté est agréable au Seigneur. » Alors l’un des assistants, Mosslim ben-Abd El-Malek, lui dit : « Ô émir des Croyants, comment peux-tu laisser ainsi tes fils dans la pauvreté, alors que tu pourrais les enrichir en puisant dans le trésor ? Cela ne vaudrait-il pas mieux que de laisser toutes ces richesses à ton successeur ? » Alors le khalifat, sur son lit étendu mourant, eut une grande indignation et une grande surprise, et dit : « Ô Mosslim, comment pourrais-je leur donner cet exemple de corruption, dans mes derniers instants, alors que toute ma vie je leur ai fait suivre la voie droite ? Ô Mosslim, j’ai assisté, dans ma vie, aux funérailles de l’un de mes prédécesseurs, et mes yeux virent des choses et les comprirent. Et alors je me suis juré de ne point agir comme il avait agi de son vivant, si je devais jamais être le khalifat. »

« Et ce même Mosslim ben-Abd El-Malek nous raconte ceci : « Un jour, dit-il, que je venais de m’endormir au retour de l’enterrement d’un cheikh, un ascète, j’eus un rêve où m’apparut ce cheikh vénérable tout habillé de vêtements de jasmin. Et il se promenait dans un lieu de le-mois arrosé par les eaux courantes et rafraîchi par une brise enivrée de s’être arrêtée sur les citronniers fleuris. Et il me dit : Ô Mosslim, que ne ferait-on pas, dans la vie, pour une telle fin ? »

« Et il est parvenu jusqu’à moi qu’un homme, sous le règne d’Omar ben-Abd El-Aziz, dont le métier était de traire les brebis, ayant été voir un berger de ses amis, vit au milieu du troupeau deux loups qu’il crut être des chiens, et il fut grandement effrayé de leur aspect sauvage, et il dit au berger : « Que fais-tu là de ces terribles chiens ? » Et le berger lui dit : « Ô laitier, ce ne sont point des chiens, mais des loups apprivoisés. Et ils ne font pas de mal au troupeau, car je suis la tête qui dirige. Et quand la tête est saine, le corps est sain. »

« Et, un jour, le khalifat Omar ben-Abd El-Aziz, du haut d’une chaire construite de boue desséchée, fit à son peuple assemblé un prône de trois paroles seulement. Et il conclut par ces mots : « Abd El-Malek est mort, et morts aussi ses prédécesseurs et ses successeurs. Et moi aussi, Omar, comme eux tous, je mourrai ! » Alors Mosslim lui dit : « Ô émir des Croyants, cette chaire n’est point digne du khalifat, et elle n’a même pas une chaîne de rampe. Laisse-nous au moins y mettre une chaîne de rampe ! » Mais le khalifat lui dit d’une voix calme : « Ô Mosslim, voudrais-tu donc qu’Omar, au jour du jugement, portât au cou un morceau de cette chaîne ? »

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et se tut discrètement.

Mais lorsque fut la soixante-sixième nuit.

Elle dit :

Il m’est revenu, ô Roi fortuné, que la jeune Nôzhatou dit ensuite :

« Et Khaled ben-Safouân alla un jour chez le khalifat Hescham, qui était sous les tentes entouré de ses écrivains et serviteurs ; et lorsqu’il fut arrivé en sa présence, il lui dit : « Qu’Allah te comble de ses grâces, ô émir des Croyants, et qu’il ne mêle à ta félicité aucune goutte d’amertume. Et voici que j’ai à te dire des paroles non point neuves, mais douées de la valeur des choses anciennes. » Et le khalifat Hescham lui dit : « Dis ce que tu as à dire, ô Ibn-Safouân. » Il dit : « Il y avait, ô émir des Croyants, un roi d’entre les rois qui t’ont précédé, et une année d’entre les années passées sur la terre, et ce roi dit à ceux qui étaient assis autour de lui : « Ô vous tous, y a-t-il quelqu’un parmi vous qui ait connu un roi m’égalant en prospérité, ou généreux à l’égal de ma générosité ? » Or, parmi les assistants, se trouvait un homme sanctifié par le pèlerinage et doué de la vraie sagesse, qui dit : « Ô roi, tu nous as posé une question d’une importance considérable, à laquelle j’oserai te demander la permission de répondre. » Il dit : « Tu le peux. » L’homme dit : « La gloire où tu es et ta prospérité sont-elles durables, ou passagères comme toutes choses ? » Il répondit : « Passagères. » L’homme dit : « Alors comment peux-tu poser une question aussi grave pour une chose aussi passagère et dont tu seras appelé à rendre compte un jour ? » Le roi répondit : « Tu dis vrai, ô très vénérable. Que me faut-il faire maintenant ? » L’homme dit : « Te sanctifier. » Alors le roi déposa sa couronne et revêtit l’habit de pèlerin et partit pour la Ville Sainte. – « Et toi, ô khalifat d’Allah, continua Ibn-Safouân, que penses-tu faire ? » Et le khalifat Hescham fut ému à la limite de l’émotion, et pleura extrêmement et si longtemps qu’il mouilla toute sa barbe. Et il rentra dans son palais pour méditer. »

À ce moment, derrière le rideau, les kâdis et le marchand s’écrièrent : « Ya Allah ! que c’est admirable ! »

Alors Nôzhatou s’arrêta et dit : « Cette Porte de la Morale contient une telle quantité de traits encore plus sublimes qu’il m’est impossible de vous les narrer en une seule séance, ô mes maîtres. Mais Allah nous accordera encore de longs jours, et je pourrai alors vous édifier tout à fait. »

Puis Nôzhatou se tut.

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin, et, discrète, remit son récit au lendemain.

Mais lorsque fut la soixante-septième nuit.

Elle dit :

Il m’est revenu, ô Roi fortuné, qu’à ces paroles Nôzhatou se tut.

Alors les quatre kâdis s’écrièrent : « Ô prince du temps, en vérité cette jeune fille est la merveille du siècle et de tous les siècles. Quant à nous, jamais nous n’avons vu quelqu’un qui lui fût comparable, ni entendu dire qu’il y eût son égal dans une époque quelconque d’entre les époques ! »

Et, ayant ainsi parlé, ils se levèrent en silence et baisèrent la terre entre les mains du prince Scharkân, et s’en allèrent en leur voie.

Alors Scharkân appela ses serviteurs et leur dit : « Il faut vous hâter de faire les préparatifs de la noce et d’apprêter toutes sortes de mets et de douceurs pour le festin. » Et les serviteurs se hâtèrent de suivre ses ordres et préparèrent immédiatement tout ce qu’il leur avait commandé. Et Scharkân retint pour la noce les épouses des émirs et des vizirs qui étaient venues écouter les paroles de Nôzhatou, et les invita à être du cortège de la mariée.

Aussi, à peine l’asr venu, le festin commença et les nappes furent tendues et l’on servit toutes choses pouvant satisfaire les sens et réjouir les yeux. Et les invités mangèrent et burent jusqu’à satiété. Alors Scharkân fit venir les chanteuses les plus illustres de Damas et toutes les almées du palais. Et la noce fit retentir la salle du festin et la joie emplit les poitrines. Et tout le palais, la nuit venue, fut illuminé depuis la citadelle jusqu’aux portes extérieures, ainsi que toutes les allées, à droite et à gauche, du jardin. Et les émirs et les vizirs vinrent, une fois Scharkân sorti du hammam, présenter leurs hommages entre ses mains et leurs vœux de prospérité.

Et comme Scharkân était assis sur l’estrade spéciale des nouveaux mariés, voici que soudain entrèrent les femmes du palais, lentement sur deux rangs, avec la nouvelle mariée Nôzhatou, soutenue par ses deux marraines. Et, après les cérémonies de l’habillement, elles conduisirent Nôzhatou dans la chambre nuptiale, et la déshabillèrent et voulurent procéder à sa toilette de corps ; mais elles virent qu’en vérité la toilette était superflue pour ce miroir immaculé et cette chair d’encens. Alors les marraines firent à la jeune Nôzhatou les recommandations que font les marraines la nuit des noces aux jeunes filles, et lui souhaitèrent toutes sortes de le-mois et, l’ayant vêtue de la chemise fine seulement, elles la laissèrent seule, sur le lit.

Alors Scharkân fit son entrée dans la chambre nuptiale. Et il était loin de soupçonner que cette merveilleuse adolescente fût sa sœur Nôzhatou ; et elle également ignorait que le prince de Damas fût son propre frère Scharkân.

Aussi, cette nuit-là, Scharkân entra en possession de la jeune Nôzhatou. Et leurs délices, à tous deux, furent considérables ; et tout se passa si bien que du coup Nôzhatou devint enceinte. Et elle ne manqua pas de le révéler à Scharkân.

Alors Scharkân fut extrêmement réjoui et, lorsque vint le matin, il ordonna aux médecins d’inscrire ce jour heureux de la grossesse. Et il monta s’asseoir sur le trône pour recevoir les félicitations de ses émirs, de ses vizirs et des grands du royaume.

Cela fini, Scharkân fit venir son secrétaire particulier et lui ordonna d’écrire, sous sa dictée, à son père, le roi Omar Al-Némân, qu’il avait épousé une jeune fille achetée à un marchand et douée de beauté, de sagesse et de toutes les perfections de la science et de la culture ; qu’il l’avait affranchie pour en faire son épouse légitime ; qu’elle venait, dès la première nuit, d’être enceinte de lui, et qu’il avait l’intention de l’envoyer bientôt à Baghdad visiter le roi Omar Al-Némân, son père, sa sœur Nôzhatou et son frère Daoul’makân. Puis, la lettre écrite, Scharkân la cacheta et la remit à un courrier rapide qui partit aussitôt pour Bagdad et, au bout de vingt jours, revint avec la réponse du roi Omar Al-Némân. Et cette réponse était ainsi conçue…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la soixante-huitième nuit.

Elle dit :

 

Et cette réponse était ainsi conçue :

Après l’invocation à Allah :

« Ceci est de la part du désolé, du consterné, de l’accablé par la douleur et la tristesse, de celui qui a perdu son trésor d’âme et ses enfants, de l’infortuné roi Omar Al-Némân à son fils bien-aimé Scharkân.

« Apprends, ô mon enfant, mes malheurs, et sache qu’après ton départ pour Damas, je sentis tellement le logis se rétrécir sur mon âme que, n’en pouvant plus d’affliction, je partis à la chasse respirer l’air et tâcher de dissiper un peu mon chagrin.

« Et je restai ainsi à la chasse durant un mois, au bout duquel je rentrai dans mon palais et appris que ton frère Daoul’makân et ta sœur Nôzhatou étaient partis pour le Hedjaz, avec les pèlerins de la Mecque Sainte. Et ils avaient ainsi profité de mon absence pour s’échapper ; car je n’avais pas voulu autoriser Daoul’makân, à cause de son jeune âge, à entreprendre le pèlerinage cette année-là ; mais je lui avais promis de partir avec lui l’année suivante. Et il ne voulut point patienter, et s’échappa de la sorte, avec sa sœur, après avoir pris à peine de quoi subvenir aux dépenses de la route. Et je n’ai plus de leurs nouvelles. Car les pèlerins sont revenus sans tes frères ; et nul n’a pu me dire ce qu’ils sont devenus. Et voici que maintenant je me suis vêtu pour eux de mes habits de deuil, et je suis noyé dans mes larmes et ma douleur.

« Et ne tarde pas, ô mon fils, à me donner de tes nouvelles. Et je t’envoie mon souhait de paix, à toi et à tous ceux qui sont chez toi. »

Or, quelques mois après le reçu de cette lettre, Scharkân se décida à raconter le malheur de son père à son épouse, qu’il n’avait pas voulu troubler jusqu’alors, à cause de sa grossesse. Mais maintenant qu’elle avait accouché d’une fillette, Scharkân entra chez elle et commença d’abord par embrasser la fillette. Et son épouse lui dit : « La fillette vient d’avoir sept jours d’âge ; il te faut donc, selon la coutume, aujourd’hui que c’est le septième jour, lui donner un nom. » Alors Scharkân prit la fillette dans ses bras et, comme il la regardait, il vit à son cou, suspendue par une chaîne d’or, l’une des trois merveilleuses gemmes d’Abriza, l’infortunée princesse de Kaïssaria.

À cette vue, Scharkân eut une telle émotion qu’il s’écria : « D’où as-tu cette gemme, ô esclave ? » Alors Nôzhatou, à ce mot d’esclave, se sentit étouffer d’indignation et s’écria :

« Je suis ta maîtresse et la maîtresse de tous ceux qui habitent ce palais ! Comment oses-tu m’appeler esclave, alors que je suis ta reine ? Ah ! mon secret ne saurait plus longtemps être gardé. Oui, je suis ta reine, je suis fille de roi. Je suis Nôzhatou’zamân, fille du roi Omar Al-Némân. »

Lorsque Scharkân eut entendu ces paroles…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la soixante-neuvième nuit.

Elle dit :

Lorsque Scharkân eut entendu ces paroles, il fut pris d’un tremblement de tout le corps et baissa la tête, pris de consternation ; puis il pâlit progressivement et tomba évanoui. Et lorsqu’il fut revenu à lui, il ne put encore croire à la chose, et demanda à Nôzhatou : « Ô ma maîtresse, es-tu la fille même du roi Omar Al-Némân ? » Elle répondit : « Je suis sa fille. » Alors il lui dit : « La gemme précieuse m’est déjà un signe de vérité ; mais donne-moi d’autres preuves. » Et Nôzhatou raconta à Scharkân toute son histoire. Et il est inutile de la répéter.

Alors Scharkân fut complètement convaincu et se dit en lui-même : « Qu’ai-je fait, et comment ai-je pu me marier à ma propre sœur ! Aussi, comme seul moyen de tout sauver, il ne me reste qu’à lui trouver un autre mari. Et, pour cela, je la donnerai en mariage à l’un de mes chambellans. Et, dans le cas où la chose viendrait à être connue, je ferais répandre le bruit que j’ai divorcé avant de coucher avec elle. » Puis Scharkân se tourna vers sa sœur et lui dit : « Ô Nôzhatou, sache à ton tour que tu es ma sœur, car je suis Scharkân, fils d’Omar Al-Némân, dont tu n’as sans doute jamais entendu parler au palais de notre père. Et qu’Allah nous pardonne ! »

Lorsque Nôzhatou eut entendu ces mots, elle poussa un grand cri et tomba évanouie. Puis, revenue à elle, elle se mit à se frapper les joues et à se lamenter et à pleurer ; et elle dit : « Voici que nous sommes tombés dans une chose terrible. Comment faire désormais ? Et que répondre à mon père et à ma mère lorsqu’ils me demanderont : « D’où te vient cette fillette ? » Et Scharkân dit : « J’ai idée que la meilleure manière de tout arranger est de te donner en mariage à mon grand-chambellan. Car de la sorte personne ne pourra soupçonner l’affaire. Sois donc sûre, ô Nôzhatou, que tel est le meilleur moyen de sauver la situation. Je vais aussitôt faire appeler mon grand-chambellan, avant que s’ébruite notre secret. » Puis Scharkân se mit à consoler sa sœur et à lui embrasser tendrement la tête. Alors elle lui dit : « Je veux bien, ô Scharkân. Mais, dis-moi, quel nom vas-tu maintenant choisir pour notre fille, car il n’est que temps ? » Et Scharkân dit : « Je l’appellerai Force-du-Destin. »

Et Scharkân se hâta de faire mander son grand-chambellan, lui donna Nôzhatou en mariage, séance tenante, en le comblant d’autres cadeaux. Et le grand-chambellan emmena Nôzhatou et sa fille dans sa maison, et ne manqua pas de la combler elle-même d’égards et de largesses et de confier la fillette aux soins des nourrices et des servantes.

Tout cela. Et Daoul’makân, le frère de Nôzhatou, et le bon chauffeur du hammam s’apprêtaient à partir pour Baghdad avec la caravane de Damas.

Or, sur ces entrefaites, arriva un second courrier de la part du roi Omar Al-Némân, porteur d’une seconde lettre pour le prince Scharkân. Et voici le contenu de cette lettre.

Après l’invocation :

« Ceci est pour te dire, ô mon fils bien-aimé, que je continue à être en proie à ma douleur et à goûter l’amertume d’être séparé de mes enfants.

« Et ensuite. Sitôt ma lettre reçue, il te faudra m’envoyer le tribut annuel de la province de Scham, et profiter de la caravane pour m’envoyer également ta jeune épouse que je désire beaucoup connaître, et dont surtout je souhaite fort mettre à l’épreuve la science et la culture d’esprit. Car je dois te dire que je viens de voir arriver dans mon palais, venant du pays des Roums, une vénérable vieille femme accompagnée de cinq adolescentes aux seins arrondis, à l’intacte virginité. Et ces cinq adolescentes connaissent tout ce qu’un homme peut atteindre dans les sciences et les connaissances humaines. Et la langue est impuissante à décrire les qualités de ces adolescentes et la sagesse de la vieille, car elles ont toutes les perfections. Aussi, je me suis pris pour elles d’une véritable affection, et j’ai voulu les tenir en ma possession dans mon palais et mon royaume, à portée de ma main ; car nul roi sur la terre n’a semblable ornement pour son palais. J’en ai donc demandé le prix d’achat à la vieille qui me répondit : « Je ne pourrais les vendre qu’au prix du tribut annuel qui te revient de la province de Scham et de Damas. » Et moi, par Allah ! je n’ai point trouvé que ce prix fût élevé, et je l’ai même trouvé indigne d’elles ; car chacune des cinq adolescentes, à elle seule, vaut bien plus que cela. J’ai donc accepté ce prix d’achat et je les ai invitées à habiter dans mon palais, en attendant l’envoi prochain du tribut annuel que j’attends au plus vite de ta sollicitude, ô mon enfant. Car ici la vieille s’impatiente et a hâte de retourner dans son pays.

« Et surtout, mon fils, n’oublie pas de m’envoyer, en même temps, ta jeune épouse, dont la science nous sera utile pour juger des connaissances des cinq adolescentes. Et je te promets, si ta jeune épouse parvient à les vaincre en science et en culture d’esprit, de t’envoyer les adolescentes en présent à toi-même, et, en plus, de te faire cadeau du tribut annuel de la ville de Baghdad.

« Et que la paix soit sur toi et sur tous ceux de ta maison, ô mon fils. »

Lorsque Scharkân eut lu cette lettre de son père…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la soixante-dixième nuit.

Elle dit :

Lorsque Scharkân eut lu cette lettre de son père, il fit venir immédiatement son beau-frère le chambellan et lui dit : « Envoie tout de suite chercher la jeune esclave que je t’ai donnée en mariage. » Et lorsque Nôzhatou fut arrivée, Scharkân lui dit : « Ô ma sœur, lis cette lettre de notre père et dis-moi ce que tu en penses. » Et Nôzhatou, ayant lu la lettre, répondit : « Ce que tu penses est toujours bien pensé et ton projet est le meilleur. Mais, si tu m’interroges, je te dirai que mon désir le plus ardent est de voir mes parents et mon pays, et je te prierai de me laisser partir, en compagnie de mon époux le grand-chambellan, pour que je puisse raconter mon histoire à notre père et lui dire tout ce qui m’est arrivé avec le Bédouin et comment le Bédouin m’a vendue au marchand, et comment le marchand m’a vendue à toi, et comment toi, tu m’as donnée en mariage au premier-chambellan après avoir divorcé d’avec moi sans coucher. » Et Scharkân lui répondit : « Cela sera ainsi. »

Alors Scharkân appela le premier-chambellan, qui était loin de se savoir le beau-frère du prince, et lui dit : « Tu vas partir pour Baghdad à la tête de la caravane qui porte à mon père le tribut de Damas et tu prendras avec toi ton épouse, la jeune esclave que je t’ai donnée. » Et le premier-chambellan répondit : « J’écoute et j’obéis ! » Alors Scharkân lui fit préparer une grande litière sur un beau chameau. Et il fit préparer une seconde litière pour Nôzhatou, en vue du voyage, et remit une lettre au grand-chambellan pour le roi Omar Al-Némân, et leur fit ses adieux, après avoir gardé chez lui au palais la petite fillette Force-du-Destin et avoir bien constaté qu’elle avait toujours au cou, pendue à une chaîne d’or, l’une des trois gemmes précieuses de la malheureuse Abriza. Et il confia la fillette aux nourrices et aux servantes du palais. Et, lorsque Nôzhatou se fut bien assurée que sa fillette ne manquait de rien, elle s’éloigna avec son époux le chambellan. Et tous deux s’installèrent chacun dans une litière sur un beau dromadaire de course et allèrent se mettre à la tête de la caravane.

Or, ce fut juste en cette nuit-là que le chauffeur du hammam et Daoul’makân, qui étaient sortis faire leur promenade jusqu’au palais du gouverneur de Damas, avaient vu les chameaux, les mulets et les porteurs de flambeaux. Et c’est alors que Daoul’makân avait demandé à l’un des serviteurs : « À qui appartiennent donc toutes ces charges ? » Et l’homme avait répondu : « C’est le tribut de la ville de Damas au roi Omar Al-Némân. »

Alors Daoul’makân demanda :

« Et qui est le chef de la caravane ? » L’homme dit : « C’est le grand-chambellan, l’époux de la jeune esclave qui est tellement versée dans les sciences et la sagesse. » Alors Daoul’makân se mit à pleurer abondamment, car le souvenir lui revenait de sa sœur Nôzhatou, de sa famille et de son pays ; et il dit au bon chauffeur : « Ah ! mon frère, partons avec la caravane ! » Et le chauffeur dit : « Et je vais avec toi ; car je ne saurais te laisser seul aller à Baghdad après t’avoir accompagné de Jérusalem à Damas ! » Et Daoul’makân répondit : « Ô mon frère, je t’aime et te respecte. » Alors le chauffeur prépara toutes choses, mit le bât sur l’âne et une besace sur l’âne et des provisions dans la besace ; puis il se serra la taille et releva les pans de sa robe et les attacha à sa ceinture, et fit monter Daoul’makân sur l’âne. Et Daoul’makân lui dit : « Monte derrière moi. » Mais le chauffeur se récusa, disant : « Je m’en garderai bien, ô mon maître, car je veux être entièrement à ton service. » Et Daoul’makân dit : « Il faut au moins monter te reposer une heure derrière moi, sur l’âne. » Il répondit : « Si par hasard je venais à me trop fatiguer, je monterais me reposer une heure derrière toi. » Alors Daoul’makân lui dit : « Ô mon frère, je ne puis, en vérité, rien te dire maintenant ; mais, à notre arrivée chez mes parents, tu verras, je l’espère, comment je saurai reconnaître ton dévouement. »

Et comme la caravane, profitant de la fraîcheur nocturne, se mettait en marche, le chauffeur, à pied, et Daoul’makân, sur l’âne, la suivirent, alors que le grand-chambellan et son épouse Nôzhatou, entourés de leur nombreuse suite, tenaient la tête de la caravane, montés chacun sur un dromadaire de race.

Et l’on marcha toute la nuit jusqu’au lever du soleil. Et, comme la chaleur devenait trop forte, le grand-chambellan donna l’ordre de faire halte à l’ombre d’un bouquet de palmiers. Et l’on descendit pour se reposer et l’on donna à boire aux chameaux et aux bêtes de somme. Après quoi l’on repartit et l’on marcha encore durant cinq nuits, au bout desquelles on arriva à une ville où l’on s’arrêta trois jours ; puis on continua le voyage jusqu’à ce que l’on ne fût plus qu’à quelque distance de la ville de Baghdad : ce dont on jugea à la brise qui en venait et qui ne pouvait venir que de la seule Baghdad…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la soixante-et-onzième nuit.

Elle dit :

 

Lorsque Daoul’makân eut senti cette brise de son pays, les bouffées emplirent sa poitrine du souvenir de sa sœur Nôzhatou, de son père et de sa mère, et il pensa aussitôt à l’absence de sa sœur et à la douleur de ses parents le voyant revenir sans Nôzhatou ; et il pleura et se sentit oppressé extrêmement et récita ces strophes :

« Objet que j’aime ! ne pourrai-je jamais de toi me rapprocher ? objet que j’aime ! et ce silence sera-t-il toujours triomphant ?

Ah ! qu’elles sont courtes les heures de l’union et leurs délices ! Ah ! qu’ils sont longs les jours de l’absence !

Viens et prends-moi par la main. Voici que mon corps a fondu de toute l’ardeur de mon désir.

Viens, et ne me dis pas d’oublier. Par Allah ! ne me dis pas de me consoler. Ma seule consolation serait de te sentir dans mes bras. »

Alors le bon chauffeur lui dit : « Mon enfant, assez pleurer ainsi. Songe, d’ailleurs, que nous sommes assis tout près de la tente du chambellan et de son épouse. » Il répondit : « Laisse-moi pleurer et me réciter des poèmes qui me bercent et peuvent éteindre un peu la flamme de ce cœur. » Et, sans plus écouter le chauffeur, il tourna son visage dans la direction de Baghdad. Et comme en ce moment Nôzhatou, de son côté, étendue sous la tente, ne pouvait dormir, toute à la pensée des absents, et qu’elle rêvait tristement, les larmes aux yeux, elle entendit non loin de la tente la voix qui chantait si passionnément dans la nuit.

Et elle se dressa anxieuse et appela l’eunuque qui dormait à l’entrée de la tente et qui accourut aussitôt et demanda : « Que désires-tu, ô ma maîtresse ? » Elle lui dit : « Cours vite chercher l’homme qui vient de chanter ces vers et amène-le-moi ici. » Alors l’eunuque lui dit : « Mais je dormais et je n’ai rien entendu. Et je ne pourrais le trouver dans la nuit, à moins de réveiller tous nos gens, qui sont endormis. » Elle lui dit : « Il le faut ! Celui que tu trouveras réveillé sera certainement celui dont je viens d’entendre la voix. » Alors l’eunuque n’osa pas insister et sortit à la recherche de l’homme à la voix.

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et se tut discrètement.

Mais lorsque fut la soixante-douzième nuit.

Elle dit :

Alors l’eunuque n’osa insister et sortit à la recherche de l’homme à la voix. Mais il eut beau regarder de tous côtés et marcher dans toutes les directions, il ne trouva d’autre homme réveillé que le vieux chauffeur du hammam, car Daoul’makân gisait évanoui. Et, d’ailleurs, le bon chauffeur, à la vue de l’eunuque qui, à la clarté de la lune, paraissait de fort méchante humeur, eut grand’peur que Daoul’makân eût troublé le sommeil de l’épouse du chambellan, et se tint coi. Mais déjà l’eunuque l’avait vu ; et il lui dit : « C’est bien toi qui viens de chanter ces vers que ma maîtresse a entendus ? » Alors le chauffeur fut complètement convaincu que l’épouse du chambellan avait été dérangée, et s’écria : « Oh, non ! ce n’est pas moi ! » L’eunuque dit : « Mais qui donc alors ? Indique-le-moi, car certainement tu as dû l’entendre et le voir, du moment que tu ne dormais pas. » Et le bon chauffeur, de plus en plus effrayé pour Daoul’makân, dit : « Mais non, je ne le connais pas et je n’ai rien entendu. » L’eunuque dit : « Par Allah ! tu mens avec impudence, et tu ne me feras pas croire, du moment que tu es réveillé et assis ici même, que tu n’aies rien entendu ! » Alors le chauffeur dit : « Je vais te dire la vérité ! Celui qui chantait ces vers est un nomade qui vient de passer par là, monté sur un chameau. Et c’est lui qui m’a réveillé avec sa maudite voix ! Et puisse Allah le confondre ! » Alors l’eunuque se mit à hocher la tête, et retourna, en maugréant, dire à sa maîtresse : « C’est un nomade qui est déjà loin sur son chameau. » Et Nôzhatou, désolée de ce contretemps, regarda l’eunuque et ne dit plus rien.

Sur ces entrefaites, Daoul’makân revint de son évanouissement ; et il vit, au-dessus de sa tête, la lune au fond du ciel. Et en son âme se leva la brise enchanteresse des évocations lointaines ; et en son cœur chanta la voix d’innombrables oiseaux et des flûtes invisibles de l’esprit. Et il fut pris de l’irrésistible désir d’exhaler en chants les intimes postulations qui le faisaient comme s’envoler. Et il dit au chauffeur : « Écoute ! » Mais le chauffeur lui demanda : « Que vas-tu faire, mon enfant ? » Il dit : « Réciter quelques vers admirables qui me calmeraient le cœur ! » Le chauffeur dit : « Ne sais-tu donc point ce qui est arrivé, et que ce n’est qu’en usant de bonnes manières envers l’eunuque que j’ai réussi à nous sauver d’une perte certaine ? » Et Daoul’makân demanda : « Que me dis-tu là, et quel eunuque ? » Le chauffeur répondit : « Ô mon maître, l’eunuque de l’épouse du chambellan est venu ici, avec une mine de travers, pendant que tu étais évanoui ; et il brandissait un grand bâton en bois d’amandier ; et il se mit à dévisager tous les gens endormis ; et, comme il ne trouvait que moi de réveillé, il me demanda, d’un ton courroucé, si c’était moi qui avais élevé la voix. Mais je lui répondis : « Ah, non ! pas du tout. C’est tout bonnement un nomade qui passait par le chemin. » Et l’eunuque n’eut pas l’air de me croire tout à fait, car, avant de s’en aller, il me dit : « Si par hasard tu entendais la voix, tu saisirais l’homme pour me le livrer, afin que je puisse le conduire chez ma maîtresse. Et je t’en rends responsable. » Tu vois donc, ô mon maître, que c’est à grand’peine que j’ai pu détourner l’attention de ce noir soupçonneux. »

Lorsque Daoul’makân eut entendu ces paroles, il fut très affecté et s’écria : « Et quel est l’homme qui osera m’empêcher de me chanter à moi-même les poèmes qui me plaisent ? Je veux chanter tous les vers que j’aime, et il arrivera ce qui arrivera. Et, d’ailleurs, qu’ai-je à craindre, maintenant que nous sommes tout proches de mon pays ; rien désormais ne saurait me troubler. » Alors le pauvre chauffeur lui dit : « Je vois bien maintenant que tu veux absolument te perdre. » Il répondit : « Il faut absolument que je chante. » Le chauffeur dit : « Ne m’oblige pas à me séparer de toi, car je préfère m’en aller plutôt que de voir t’arriver du mal. Oublies-tu, mon enfant, que voilà déjà un an et demi que tu es avec moi, et que jamais tu n’eus rien à me reprocher ? Pourquoi veux-tu maintenant me forcer à m’en aller ? Songe que tout le monde ici est harassé de fatigue et dort tranquillement. De grâce, ne va pas nous troubler avec tes vers, qui, d’ailleurs, je le reconnais, sont de toute beauté ! » Mais Daoul’makân ne put se retenir davantage, et, comme la brise au-dessus d’eux chantait dans les palmes, de toute sa voix il clama :

« Ô temps ! où sont les jours où nous étions les favoris du destin, où nous étions réunis dans la demeure, dans la plus adorable patrie ?

Ô temps !… mais que tout cela est passé. Car nous eûmes des jours pleins de rires et des nuits pleines de sourires.

Ah ! où sont les jours où s’épanouissait Daoul’makân, à côté d’une fleur nommée Nôzhatou’zamân ?… »

Et il poussa trois grands cris et tomba évanoui. Alors le bon chauffeur se leva et se hâta de le couvrir de son manteau.

Quant à Nôzhatou, lorsqu’elle eut entendu ces vers où étaient cités son nom et le nom de son frère, et où elle se reconnaissait bien dans ses malheurs, elle fut suffoquée par les sanglots, puis elle se hâta d’appeler l’eunuque et lui cria : « Malheur à toi ! L’homme qui a chanté la première fois vient de chanter une seconde fois, car je viens de l’entendre là, tout près. Or, par Allah ! si tu ne me l’amènes pas tout de suite, j’irai trouver mon époux sous sa tente, et il te donnera la bastonnade et te chassera. Maintenant prends ces cent dinars et donne-les à l’homme à la voix, et décide-le avec douceur à venir ici ; et, s’il refuse, donne-lui cette bourse qui contient mille dinars ; et, s’il refuse, n’insiste plus, mais informe-toi de l’endroit où il loge et de ce qu’il fait et de quel pays il est ; et reviens vite me mettre au courant. Et surtout ne tarde pas. »

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut :

Mais lorsque fut la soixante-treizième nuit.

Elle dit :

« Et surtout ne tarde pas. »

Alors l’eunuque sortit de la tente de sa maîtresse, à la recherche de l’homme à la voix. Et il se mit à marcher entre les jambes des gens endormis et à les dévisager tous un à un ; mais il ne trouva personne qui fût éveillé. Alors il s’approcha du chauffeur, qui était assis sans manteau et la tête découverte, et il le saisit par le bras et lui cria : « C’est toi seul qui es le chanteur ! » Mais le chauffeur, terrifié, s’écria : « Non, par Allah ! ce n’est pas moi, ô chef des eunuques ! » L’eunuque dit : « Je ne te laisserai point avant que tu m’indiques le diseur de vers. Car je n’oserai jamais plus retourner, sans lui, auprès de ma maîtresse. » À ces paroles, le pauvre chauffeur eut une très grande peur pour Daoul’makân, et il se mit à se lamenter et dit à l’eunuque : « Par Allah ! Je t’affirme que le chanteur est un passant du chemin. Et ne me torture pas davantage, car tu en rendras compte au jour du Jugement d’Allah ! Je ne suis qu’un pauvre pèlerin qui vient de la ville d’Abraham, l’ami d’Allah. » Mais l’eunuque lui dit : « Soit ! mais viens alors avec moi dire cela de ta bouche à ma maîtresse qui ne me croit pas. » Alors le chauffeur lui dit : « Ô grand et admirable serviteur, crois-moi, retourne tranquillement sous la tente ; et si la voix vient encore à se faire entendre, tu m’en rendras, cette fois, absolument responsable. Et moi seul, dans ce cas, je serai le coupable. » Puis, pour calmer l’eunuque et le décider à s’en aller, il lui dit des paroles très agréables et lui fit beaucoup de compliments et lui embrassa la tête.

Alors l’eunuque se laissa convaincre et le lâcha ; mais, au lieu de retourner chez sa maîtresse devant laquelle il n’osait plus se présenter, il fit demi-tour et revint se blottir à l’affût non loin du chauffeur du hammam.

Pendant ce temps, Daoul’makân était revenu de son évanouissement ; et le chauffeur lui dit : « Lève-toi maintenant, que je te raconte ce qui vient de nous arriver à cause de tes vers. » Et il lui raconta la chose. Mais Daoul’makân, qui l’écoutait sans l’entendre, lui dit : « Oh ! je ne veux plus rien savoir, et je n’ai plus de raison pour comprimer en moi mes sensations, maintenant surtout que nous sommes tout près de mon pays. » Alors le chauffeur, épouvanté, lui dit : « Ô mon enfant, assez écouter de la sorte ton inspiration. Comment as-tu cette assurance, quand je suis moi-même plein de crainte pour toi ? Je te conjure de ne plus chanter des vers avant d’être arrivé tout à fait dans ton pays. En vérité, mon enfant, jamais je ne t’eusse cru si entêté. Songe enfin que l’épouse du chambellan veut te faire châtier, car tu lui es une cause d’insomnie, alors qu’elle est fatiguée du voyage et indisposée. Et elle a déjà par deux fois envoyé son eunuque te chercher. »

Mais Daoul’makân, sans faire attention aux paroles du chauffeur, pour la troisième fois éleva la voix et, de toute son âme, il chanta ces strophes :

« Au loin ! Je ne veux plus de ces blâmes qui jettent le trouble dans mon âme et l’insomnie dans mes yeux.

Ils m’ont dit : « Comme tu es changé ! » Je leur dis : « Vous ne savez pas ! » Ils m’ont dit : « C’est l’amour ! » Je leur dis : « Est-ce que l’amour peut ainsi faire dépérir ? »

Ils m’ont dit : « C’est l’amour ! » Et je leur dis : « Je ne veux plus de l’amour, ni de la coupe de l’amour, ni des tristesses de l’amour. »

Ah ! je ne veux plus que des choses subtiles qui calment et soient un baume à mon cœur torturé. »

Mais à peine Daoul’makân avait-il fini de chanter ces vers que soudain devant lui l’eunuque apparut. À cette vue, le pauvre chauffeur fut tellement terrifié qu’il s’enfuit au plus vite et se mit de loin à regarder ce qui allait arriver.

Alors l’eunuque s’avança respectueusement près de Daoul’makân et lui dit : « La paix sur toi ! »

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin, et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la soixante-quatorzième nuit.

Elle dit :

Il m’est revenu, ô Roi fortuné, que l’eunuque dit : « La paix sur toi ! » Alors Daoul’makân répondit : « Et sur toi la paix et la miséricorde d’Allah et ses bénédictions ! » Et l’esclave dit : « Ô mon maître, voici que, pour la troisième fois, ma maîtresse m’envoie à ta recherche, car elle désire te voir. » Mais Daoul’makân répondit : « Ta maîtresse ! et quelle est celle qui a l’audace de m’envoyer chercher ? » Et, non content de cette sortie, Daoul’makân se mit à injurier l’eunuque pendant un bon moment. Et l’eunuque ne voulut rien répondre, car sa maîtresse lui avait bien recommandé de ne prendre le chanteur que par la douceur et de ne l’amener chez elle que de son propre vouloir. Aussi l’eunuque fit tout son possible pour lui dire des paroles onctueuses et adoucir son emportement ; il lui dit, entre autres choses : « Mon enfant, cette démarche que je fais auprès de toi n’est point pour t’offenser ou pour te faire de la peine, mais simplement pour te supplier de vouloir bien diriger tes pas généreux de notre côté, pour parler à ma maîtresse qui désire ardemment te voir. Et, d’ailleurs, elle saura bien reconnaître ta bonté pour elle ! »

Alors Daoul’makân fut touché et consentit à se lever et à accompagner l’eunuque sous la tente, tandis que le pauvre chauffeur, de plus en plus tremblant de peur pour Daoul’makân, se décidait à le suivre de loin, en pensant en lui-même : « Quel malheur pour sa jeunesse ! Sûrement demain, au lever du soleil, il sera pendu. » Puis il eut une pensée terrible qui le rendit encore plus épouvanté que jamais, car il se dit : « Qui sait même si Daoul’makân, pour se disculper, ne va pas maintenant rejeter la faute sur moi et prétendre que c’est moi qui ai chanté les vers. »

Or, pour ce qui est de Daoul’makân et de l’eunuque, ils se mirent à circuler avec difficulté entre les gens endormis et les bêtes, et finirent par arriver à l’entrée de la tente de Nôzhatou. Alors l’eunuque pria Daoul’makân d’attendre et entra tout seul prévenir sa maîtresse en lui disant : « Voici que je t’amène l’homme en question. Et c’est un tout jeune homme de très belle figure et dont le maintien prouve une haute et noble origine. » À ces paroles, Nôzhatou sentit se précipiter les battements de son cœur et dit à l’eunuque : « Fais-le asseoir tout près de la tente et prie-le de nous chanter encore un peu de ses vers, pour que je les entende de près. Et ensuite tu t’informeras de son nom et de son pays. » Alors l’eunuque sortit et dit à Daoul’makân : « Ma maîtresse te prie de lui chanter quelques-uns de tes vers, et elle t’écoute, dans la tente. Et elle désire également savoir ton nom et ton pays et ton état. » Il répondit : « De tout cœur généreux et comme hommage dû ! Mais pour ce qui est de mon nom, il est depuis longtemps effacé, comme mon cœur est consumé et mon corps abîmé. Et mon histoire est digne d’être écrite avec les aiguilles sur le coin intérieur de l’œil. Et je suis devenu tel l’ivrogne qui a tellement abusé des vins qu’il en est devenu titubant pour la vie ! Et je suis comme le somnambule ! Et je suis comme le noyé de la folie. »

Lorsque Nôzhatou, dans la tente, eut entendu ces paroles, elle se mit à sangloter et dit à l’eunuque : « Demande-lui s’il a perdu quelqu’un de cher, comme, par exemple, une mère, un père ou un frère ! » Et l’eunuque sortit et questionna Daoul’makân comme le lui avait ordonné sa maîtresse. Il répondit : « J’ai perdu tout cela. Et, en plus, une sœur qui m’aimait et dont je n’ai plus de nouvelles. » Et Nôzhatou, à ces paroles que lui rapporta l’eunuque, dit : « Fasse Allah que ce jeune homme puisse trouver une consolation dans ses malheurs, et se réunir à ceux qu’il aime ! » Puis elle dit à l’eunuque…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la soixante-quinzième nuit.

Elle dit :

Il m’est revenu, ô Roi fortuné, que Nôzhatou, l’épouse du chambellan, dit à l’eunuque : « Va maintenant le prier de nous chanter quelques vers sur l’amertume de la séparation. » Et l’eunuque alla lui faire la prière comme l’avait ordonné sa maîtresse. Mais déjà Daoul’makân, assis non loin de la tente, appuyait sa joue sur sa main ; et, comme la lune éclairait les gens endormis et les bêtes, sa voix fusa dans le silence.

Et lorsqu’il eut fini de chanter un poème sublime, Nôzhatou, qui l’avait écouté en extase, ne put plus se retenir et, soulevant fiévreusement la portière de la tente, elle pencha la tête au dehors et regarda le chanteur, à la clarté de la lune. Et elle poussa un grand cri, et s’élança au dehors, les bras tendus, en s’écriant : « Ô mon frère ! ô Daoul’makân ! »

À cette vue, Daoul’makân regarda la jeune femme et reconnut sa sœur Nôzhatou. Et ils se jetèrent dans les bras l’un de l’autre et tombèrent aussitôt évanouis.

Lorsque l’eunuque eut vu cela, il fut à la limite de l’étonnement ; mais il se hâta de prendre dans la tente une grande couverture et l’étendit sur eux, en signe de respect. Et il attendit, tout songeur, qu’ils fussent revenus de leur évanouissement.

Bientôt, en effet, Nôzhatou se réveilla la première, et puis Daoul’makân. Et Nôzhatou, dès cet instant, oublia toutes ses peines passées, et elle fut au comble du bonheur, et elle récita ces strophes :

« Tu avais juré, ô destin, que mes peines ne passeraient jamais. Et voici que je t’ai forcé à violer ton serment.

Car mon bonheur est complet et l’ami est à mes côtés. Et toi-même, ô destin, tu seras l’esclave qui, relevant les pans de sa robe, nous servira. »

En entendant cela, Daoul’makân serra sa sœur contre sa poitrine, et les larmes de joie débordèrent de ses paupières, et il récita ces strophes :

« Le bonheur en moi a pénétré, et sa violence est telle que les pleurs jaillissent de mes yeux.

Ô mes yeux ! vous avez pris l’habitude des larmes ; vous pleuriez hier de chagrin et pleurez aujourd’hui de bonheur. »

Alors Nôzhatou invita son frère à entrer avec elle sous la tente et lui dit : « Ô mon frère, raconte-moi à présent tout ce qui t’est arrivé pour qu’à mon tour je te raconte mon histoire ! » Mais Daoul’makân lui dit : « Raconte-moi, toi la première, toute ton histoire. » Alors Nôzhatou narra à son frère tout ce qui lui était arrivé, sans omettre un détail. Et il n’y a pas d’utilité à le répéter. Puis elle ajouta : « Quant à mon époux le chambellan, tout à l’heure je te le ferai connaître ; et il t’agréera, car c’est un très excellent homme. Mais d’abord hâte-toi de me raconter tout ce qui t’est survenu depuis le jour où je t’ai laissé malade dans le khân de la Ville Sainte. » Alors Daoul’makân ne manqua pas de la satisfaire, et termina son histoire en lui disant : « Mais surtout, ô Nôzhatou, je ne saurai jamais assez te dire combien le chauffeur du hammam a été bon pour moi. Et il a dépensé pour me soigner tout ce qu’il avait d’argent mis de côté, et il m’a servi nuit et jour, et il a agi à mon égard comme n’agit point un père ou un frère ou un ami très dévoué, et il a poussé le désintéressement jusqu’à se priver de nourriture pour m’en donner, et de son âne pour me faire monter dessus, alors que lui-même le conduisait en me soutenant ; et, en vérité, si je suis encore en vie, c’est à lui que je le dois ! » Alors Nôzhatou dit : « Si Allah veut, nous saurons reconnaître ses bons services, autant qu’il sera en notre pouvoir. »

Ensuite Nôzhatou appela l’eunuque qui accourut aussitôt et baisa la main de Daoul’makân et se tint debout devant lui ; alors Nôzhatou lui dit : « Bon serviteur au visage de bon augure, comme c’est toi le premier qui m’as annoncé la bonne nouvelle, tu vas garder pour toi la bourse que je t’ai donnée avec les mille dinars qu’elle contient. Mais cours vite prévenir ton maître que je désire le voir ! » Alors l’eunuque, fort réjoui de tout cela, se hâta d’aller prévenir son maître le chambellan, qui ne tarda pas à arriver sous la tente de son épouse. Et il fut au comble de la surprise de voir chez elle un jeune homme étranger, et, de plus, au milieu de la nuit. Mais Nôzhatou se hâta de lui raconter leur histoire depuis le commencement jusqu’à la fin et ajouta : « C’est ainsi, ô chambellan vénérable, qu’au lieu d’épouser en moi une esclave comme tu le croyais, tu as épousé la fille même du roi Omar Al-Némân, Nôzhatou’zamân ! Et voici mon frère Daoul’makân ! »

Lorsque le grand-chambellan eut entendu cette histoire extraordinaire, il fut à la limite de la dilatation de se savoir devenu le gendre même du roi Omar Al-Némân ; et il pensa en lui-même : « Cela va me faire devenir au moins gouverneur d’une province d’entre les provinces ! » Puis il s’approcha respectueusement de Daoul’makân et lui présenta ses compliments pour la délivrance de tous ses maux et pour sa réunion à sa sœur. Et aussitôt il voulut donner l’ordre aux serviteurs de dresser une seconde tente pour y loger son nouvel hôte ; mais Nôzhatou lui dit : « La chose est maintenant inutile, car nous ne sommes plus qu’à une faible distance de notre pays ; et d’ailleurs, comme il y a un long temps que moi et mon frère ne nous sommes vus, nous allons être très heureux d’habiter sous la même tente et de nous rassasier de la vue l’un de l’autre avant l’arrivée. » Et le chambellan répondit : « Que cela soit fait selon tes désirs ! » Puis il sortit pour les laisser librement s’épancher, et il leur envoya des flambeaux, des sirops, des fruits et toutes sortes de douceurs et de confitures dont il avait pris soin de charger deux mulets et un chameau, avant de quitter Damas, pour les distribuer comme cadeaux aux personnages de Baghdad en réponse aux souhaits de bienvenue. Et il envoya à Daoul’makân trois habillements complets des plus somptueux, et lui fit apprêter un magnifique dromadaire de race tout harnaché de housses aux longues tresses. Puis il se mit à se promener de long en large devant sa tente, la poitrine dilatée d’aise, et tout à la pensée de l’honneur qui lui venait d’Allah, et de son importance présente et de sa grandeur future.

Puis, le matin venu, le chambellan se hâta d’aller sous la tente de son épouse saluer son beau-frère. Et Nôzhatou lui dit : « Il ne faut pas oublier le chauffeur du hammam, ni omettre de dire à l’eunuque de lui préparer une bonne monture, et de prendre soin de lui en le servant au déjeuner et au dîner. Et surtout il faut qu’il ne s’éloigne pas de nous ! » Alors le chambellan donna les ordres nécessaires à l’eunuque qui répondit : « J’écoute et j’obéis ! »

Et, en effet, il se hâta de prendre avec lui quelques-uns des gens de la suite du chambellan et alla avec eux à la recherche du chauffeur. Et il finit par le trouver tout à fait à la queue de la caravane, tremblant de peur, et en train de seller son âne pour s’échapper au plus vite de cet endroit où on lui avait pris son jeune ami Daoul’makân. Aussi, à la vue de l’eunuque et des esclaves qui soudain avaient couru à lui et l’avaient entouré, il se sentit mourir et son teint jaunit et ses genoux s’entrechoquèrent et tous ses muscles frémirent de terreur. Et il ne douta plus que Daoul’makân, pour se disculper, ne l’eût indiqué à la vindicte de l’épouse du chambellan. Car aussitôt l’eunuque lui cria : « Ô menteur !… »

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la soixante-seizième nuit.

Elle dit :

Il m’est revenu, ô Roi fortuné, que l’eunuque cria au terrifié chauffeur : « Ô menteur ! pourquoi m’avoir dit que, non seulement tu n’avais pas chanté les vers, mais que tu ne savais même pas qui les avait chantés. Or, nous savons bien maintenant que le chanteur était ton propre compagnon. Aussi sache bien que, d’ici à Baghdad, je ne te quitte plus d’un pas ; et tu subiras, à notre arrivée, le même sort que ton compagnon ! » À ces paroles de l’eunuque, l’effaré chauffeur se mit à se lamenter et pensa en lui-même : « Voici que je vais éprouver juste ce que je voulais tant éviter ! » Et l’eunuque dit aux esclaves : « Prenez-lui cet âne, et donnez-lui ce cheval ! » Et les esclaves, malgré les larmes du pauvre chauffeur, prirent l’âne, et l’obligèrent lui-même à monter un magnifique cheval d’entre les chevaux du chambellan. Puis l’eunuque leur dit en particulier : « Vous allez être, durant tout le voyage, les gardes de ce chauffeur ; et chaque cheveu perdu de sa tête sera la perte de l’un de vous ! Ayez donc pour lui toutes sortes d’égards et soyez attentifs à ses moindres besoins. »

Aussi, lorsque le chauffeur se vit ainsi gardé par tous ces esclaves, il ne douta plus de sa mort ; puis il dit à l’eunuque : « Ô capitaine généreux, je te jure que ce jeune homme n’est ni mon frère ni mon parent, car je suis seul au monde, et je suis un pauvre chauffeur d’entre les chauffeurs du hammam. Mais j’ai trouvé ce jeune homme étendu mourant sur les déchets et les morceaux de bois à la porte du hammam, et je l’ai ramassé pour Allah ! Et je n’ai rien fait qui mérite de châtiment ! » Puis il se mit à pleurer et à penser mille pensées plus troublantes les unes que les autres, tandis que la caravane avançait, et que l’eunuque marchait à côté de lui, en lui disant de temps à autre : « Tu as troublé le sommeil de notre maîtresse avec tes maudits vers, toi et ce jeune homme ; et tu n’avais guère l’air effrayé à ce moment-là ! » Toutefois, à chaque halte, l’eunuque ne manquait pas d’inviter le chauffeur à manger avec lui dans le même récipient et à boire avec lui dans la même gargoulette, après y avoir bu, lui, le premier. Mais, malgré tout, la larme ne séchait pas dans l’œil du chauffeur, qui était plus perplexe que jamais et n’avait plus de nouvelles de son ami Daoul’makân, dont l’eunuque se gardait bien de l’entretenir.

Quant à Nôzhatou et à Daoul’makân et au chambellan, ils ne cessèrent de voyager à la tête de la caravane dans la direction de Baghdad. Et il ne leur restait plus qu’une seule journée de marche pour arriver au but tant désiré. Et comme, le dernier matin, après la dernière halte de nuit, ils s’apprêtaient à continuer leur route, ils virent soudain s’élever devant eux une épaisse poussière qui obscurcit le ciel et fit la nuit autour d’eux. Alors le chambellan essaya de les tranquilliser et leur dit de ne pas bouger, et il prit avec lui ses mamalik au nombre de cinquante et s’avança du côté de la poussière.

Or, au bout de très peu de temps, la poussière s’éclaircit devant eux et à leurs yeux apparut une armée formidable, bannières et signaux au vent, et marchant en ordre de bataille au son des tambours. Et de l’armée se détacha un corps de guerriers qui s’avança vers eux au galop ; et chaque mamelouk du chambellan fut cerné par cinq guerriers à cheval.

À cette vue, le chambellan, fort surpris, leur demanda : « Qui êtes-vous pour agir de la sorte envers nous ? » Ils répondirent : « Mais qui donc êtes-vous, vous-mêmes, et d’où venez-vous et où allez-vous ? » Le chambellan répondit : « Je suis le grand-chambellan de l’émir de Damas, le prince Scharkân, fils du roi Omar Al-Némân, maître de Baghdad et du-pays de Haurân. Et c’est le prince Scharkân qui m’envoie vers son père, à Baghdad, lui porter le tribut de Damas et des cadeaux. »

À ces paroles, tous les guerriers soudain tirèrent leurs mouchoirs et s’en couvrirent les yeux et se mirent à pleurer en sanglotant. Et le chambellan fut étonné extrêmement.

Et leur chef s’avança vers le chambellan et lui dit : « Hélas ! où est le roi Omar Al-Némân ? Le roi Omar Al-Némân est mort ! Ô notre désespoir ! » Puis il ajouta : « Mais toi, ô chambellan vénérable, viens avec nous et nous te mènerons au grand-vizir Dandân qui est là, au centre de l’armée ; et il te donnera tous les détails de ce malheur. »

Alors le chambellan ne put s’empêcher lui aussi de pleurer et s’écria : « Ô voyage de malheur que nous venons de faire ! » Puis il se laissa conduire auprès du grand-vizir Dandân qui aussitôt lui accorda l’audience demandée. Et le chambellan entra sous la tente du vizir Dandân qui l’invita à s’asseoir. Et il raconta au vizir la mission dont il était chargé et lui détailla les cadeaux dont il était porteur pour le roi Omar Al-Némân.

Mais à ces mots qui lui rappelaient son maître et son roi, le grand-vizir Dandân se mit à pleurer, puis il dit au chambellan : « Sache pour le moment que le roi Omar Al-Némân est mort empoisonné, et tout à l’heure je t’en raconterai les détails. Mais j’ai d’abord à te mettre au courant de la situation actuelle. Voici.

« Lorsque le roi mourut en la miséricorde d’Allah et sa clémence sans bornes, le peuple se souleva pour savoir qui il fallait élire comme successeur au trône ; et les partis en seraient venus aux mains si les grands et les notables ne les en avaient empêchés. Et l’on finit par tomber d’accord pour demander l’avis des quatre grands-kâdis de Baghdad et s’en rapporter à leur décision. Et les quatre grands-kâdis consultés décidèrent que le successeur au trône devait être le prince Scharkân, gouverneur de Damas. Et aussitôt que je fus avisé de cette décision, je me mis à la tête de l’armée pour aller à Damas au-devant du prince Scharkân et lui annoncer et la mort de son père et son élection au trône.

« Mais je dois te dire, ô chambellan vénérable, qu’il y a à Baghdad un parti favorable à l’élection du jeune Daoul’makân. Mais nul ne sait, depuis longtemps, ce qu’il est devenu, ni lui ni sa sœur Nôzhatou’zamân. Car voici cinq ans bientôt qu’ils sont partis pour le Hedjaz et qu’ils n’ont pas donné de leurs nouvelles. »

À ces paroles du grand-vizir Dandân, le chambellan, époux de Nôzhatou, bien que fort chagriné de la mort du roi Omar, fut réjoui à la limite de la joie en pensant à la chance qu’avait Daoul’makân de devenir roi de Baghdad et du Khorassân. Aussi, il se tourna vers le grand-vizir Dandân et lui dit…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la soixante-dix-septième nuit.

Elle dit :

Il m’est revenu, ô Roi fortuné, que le chambellan se tourna vers le grand-vizir Dandân et lui dit : « En vérité, l’histoire que tu viens de me raconter est bien étrange et étonnante. Et, à mon tour, comme tu m’as témoigné une entière confiance, laisse-moi t’annoncer une nouvelle qui te réjouira le cœur et dissipera tes soucis. Sache donc, ô grand-vizir, qu’Allah vient de nous aplanir toute voie en nous rendant le prince Daoul’makân et sa sœur Nôzhatou’zamân ! »

À ces paroles, le vizir Dandân fut dans une joie extrême et s’écria : « Ô vénérable chambellan, hâte-toi de me raconter les détails de cette nouvelle de bonheur qui émeut les éventails de mon cœur. »

Alors le chambellan lui raconta toute l’histoire du frère et de la sœur, et ne manqua pas de lui apprendre que Nozhâtou était devenue son épouse. Et le vizir Dandân s’inclina devant le chambellan et lui présenta ses hommages et se reconnut son féal. Puis il fit s’assembler tous les émirs et les chefs de l’armée et les grands du royaume qui étaient présents, et les mit au courant de la situation. Et aussitôt tous vinrent baiser la terre entre les mains du chambellan et lui présentèrent leurs hommages et compliments, et se réjouirent extrêmement de ce nouvel ordre de choses, en admirant l’œuvre du Destin qui combinait de telles merveilles.

Après quoi le chambellan et le grand-vizir Dandân s’assirent chacun sur un grand siège dressé sur une estrade, et réunirent les notables, les émirs et les autres vizirs, et tinrent conseil sur la situation. Et le conseil dura une heure de temps, et la décision fut prise unanimement de nommer Daoul’makân successeur au trône du roi Omar Al-Némân, au lieu d’aller à Damas à la recherche du prince Scharkân. Et le vizir Dandân se leva aussitôt de son siège pour marquer son respect au vénérable chambellan qui devenait ainsi le personnage le plus marquant du royaume. Et, pour se le rendre favorable, il lui offrit de magnifiques présents et lui souhaita la prospérité ; et firent de même tous les vizirs, les émirs et les notables. Et le vizir Dandân, au nom de tous, dit : « Ô chambellan vénérable, nous espérons que, grâce à ta magnanimité, chacun de nous conservera ses fonctions sous le règne du nouveau sultan. Quant à nous, nous allons nous hâter de vous devancer à Baghdad pour recevoir dignement notre jeune sultan, pendant que toi-même tu vas aller lui annoncer son élection, faite grâce à notre décision. » Et le chambellan leur promit sa protection à tous et la conservation de leurs emplois, et les quitta pour retourner vers les tentes de Daoul’makân, tandis que le vizir Dandân et toute l’armée regagnaient la ville de Baghdad.

Et, en s’acheminant vers la tente de Nôzhatou et de Daoul’makân, le chambellan sentait augmenter en lui son respect pour son épouse Nôzhatou, et il se disait en lui-même : « Quel voyage béni et de bon augure ! » Et, en arrivant, il ne voulut point entrer chez son épouse sans lui en demander d’abord l’autorisation. Et, après les saluts d’usage, il conta tout ce qu’il avait vu et entendu, et la mort du roi Omar et l’élection de Daoul’makân de préférence à Scharkân. Puis il ajouta : « Et maintenant, ô roi Daoul’makân, il ne te reste plus qu’à accepter le trône sans hésitation, de peur que, dans le cas d’un refus, il ne t’arrive malheur de la part de celui qui sera élu à ta place ! »

À ces paroles, Daoul’makân, quoique douloureusement affecté par la mort de son père, le roi Omar, et bien que lui et Nôzhatou fussent en larmes, dit : « J’accepte l’ordre du Destin, puisqu’on ne peut y échapper et que tes paroles sont pleines de sagesse. » Et il ajouta : « Mais, ô vénérable beau-frère, quelle sera ma conduite envers mon frère Scharkân, et que dois-je faire pour lui ? » Il répondit : « La seule solution équitable est de partager l’empire entre vous deux, et tu seras le sultan de Baghdad et ton frère Scharkân sera le sultan de Damas. Tiens-toi donc fermement dans cette résolution, et il n’en résultera que toutes choses de paix et de concorde. » Et Daoul’makân agréa le conseil de son beau-frère le chambellan.

Alors le chambellan prit l’habit royal que le vizir Dandân lui avait donné et en revêtit Daoul’makân, et lui remit le grand sabre d’or de la royauté et baisa la terre entre ses mains et se retira. Et il alla aussitôt choisir un endroit élevé où il fit dresser la tente royale qu’il avait reçue du vizir Dandân. Et c’était une grande tente, surmontée d’une haute coupole, en toile doublée en son intérieur de soie de toutes les couleurs avec des dessins d’arbres et de fleurs. Et il ordonna aux tapissiers d’étendre les grands tapis sur le sol, après avoir bien battu la terre tout autour de la tente. Et il se hâta d’aller prier le roi de venir s’y reposer cette nuit-là. Et le roi y dormit jusqu’au matin.

Or, à peine l’aube apparue, on entendit au loin le son des tambours de guerre et des instruments de bataille. Et bientôt on vit sortir d’un nuage de poussière l’armée de Baghdad, à la tête de laquelle marchait le vizir Dandân. Car il venait recevoir le roi, après avoir tout arrangé à Baghdad. Alors le roi Daoul’makân…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la soixante-dix-huitième nuit.

Elle dit :

Alors le roi Daoul’makân, vêtu de ses habits royaux, monta s’asseoir sur le trône dressé au milieu de la tente, et plaça sur ses genoux son grand sabre de commandement, sur lequel il appuya ses deux mains. Et, immobile, il attendit. Et, tout autour de lui, vinrent se ranger les mamelouks de Damas et les anciens gardes du chambellan, l’épée nue à la main, tandis que le chambellan lui-même se tenait debout à droite du trône, les mains jointes dans l’attitude du respect.

Et aussitôt, selon les ordres donnés par le chambellan, le défilé des hommages commença. Alors, par le corridor de toile qui conduisait à la tente royale, entrèrent les chefs de l’armée, dix par dix, hiérarchiquement, en commençant par les grades inférieurs ; et, dix par dix, ils prêtèrent le serment de fidélité entre les mains du roi Daoul’makân et baisèrent la terre en silence. Et il ne restait plus que le tour des quatre grands-kâdis et du grand-vizir Dandân. Et les quatre grands-kâdis entrèrent et prêtèrent le serment de fidélité et baisèrent la terre entre les mains du roi Daoul’makân. Mais, quand entra le grand-vizir Dandân, le roi Daoul’makân se leva de son trône en son honneur, et s’avança lui-même au-devant de lui et lui dit : « Bienvenu soit notre père à tous, le vénérable, celui dont les actes sont parfumés de haute sagesse et les arrangements faits délicatement par de savantes mains. » Alors le grand-vizir Dandân prêta le serment de fidélité sur le Livre et la Foi et baisa la terre entre les mains du roi.

Et tandis que le chambellan était sorti pour donner les ordres nécessaires, préparer le festin, faire tendre les nappes, cuisiner les mets les plus choisis, et assurer le service des échansons, le roi dit au grand-vizir : « Avant tout il faut, pour fêter mon avènement, faire de grandes largesses aux soldats et à tous leurs chefs. Donc fais-leur distribuer tout le tribut que nous apportons avec nous de la ville de Damas, sans en rien économiser. Et il faut leur donner à manger et à boire à satiété. Et ensuite, ô mon grand-vizir, tu viendras me raconter en détail la mort de mon père et la cause de cette mort. » Et le vizir Dandân se conforma aux ordres du roi, et donna trois jours de liberté aux soldats pour qu’ils pussent se réjouir, et prévint leurs chefs que le roi ne voulait recevoir personne durant ces trois jours entiers. Alors toute l’armée fit des vœux pour la vie du roi et la prospérité de son règne, et le vizir Dandân revint sous la tente.

Mais le roi, pendant ce temps, était allé trouver sa sœur Nôzhatou et lui avait dit : « Ô ma sœur, tu as appris la mort de notre père, le roi Omar, mais tu ne sais pas encore la cause de sa mort. Viens donc avec moi pour l’entendre raconter de la bouche même du vizir Dandân. » Et il amena Nôzhatou sous la tente royale, et fit tomber un grand rideau de soie entre elle et les assistants. Et il s’assit sur le trône tandis que Nôzhatou seule prenait place derrière le rideau de soie.

Alors il dit au vizir Dandân : « Maintenant, ô vizir de notre père, raconte-nous les détails de la mort du plus sublime d’entre les rois. » Et le vizir Dandân dit : « J’écoute et j’obéis ! » Et il parla ainsi :

HISTOIRE DE LA MORT DU ROI OMAR AL-NÉMÂN ET LES PAROLES ADMIRABLES QUI LA PRÉCÉDÈRENT

« Un jour d’entre les jours, le roi Omar Al-Némân, se sentant la poitrine rétrécie de la douleur de votre absence, nous avait tous appelés autour de lui pour que nous essayions de le distraire, quand nous vîmes entrer une vénérable vieille femme dont le visage était empreint des marques de la sainteté. Et elle avait avec elle cinq adolescentes vierges, si parfaitement belles, en vérité, que nulle langue ne saurait en rendre les perfections. Et, avec toute leur beauté, elles savaient le Koran et les livres de la science et les paroles de tous les sages d’entre les musulmans. Et la vénérable vieille s’avança entre les mains du roi et baisa la terre avec respect et dit : « Ô roi, voici que je t’apporte cinq joyaux que ne possède aucun roi de la terre. Et je te prie d’en examiner la beauté et de la mettre à l’épreuve ; car la beauté n’apparaît qu’à celui qui la cherche avec amour ! »

À ces paroles, le roi Omar fut extrêmement charmé, et la vue de la vieille lui inspira un très grand respect et la vue des cinq adolescentes lui plut infiniment. Et il dit à ces jeunes filles…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la soixante-dix-neuvième nuit.

Elle dit :

Il m’est revenu, ô Roi fortuné, que le roi Omar dit aux jeunes filles : « Ô jeunes filles gentilles, s’il est vrai que vous soyez si versées dans la connaissance des choses délicieuses du temps passé, que chacune de vous s’avance à son tour et me dise quelques paroles dont je puisse me dulcifier. »

Alors la première adolescente, qui avait un regard modeste et doux, s’avança et baisa la terre entre les mains du roi, et dit :

 

PAROLES DE LA PREMIÈRE ADOLESCENTE

« Sache, ô roi du temps, que la vie n’existerait pas sans l’instinct de la vie. Et cet instinct a été placé dans l’homme afin que l’homme puisse, avec l’aide d’Allah, être le maître de lui-même et en profiter pour se rapprocher d’Allah le Créateur. Et la vie a été donnée à l’homme afin que l’homme puisse se développer, tout en se mettant au-dessus des errements. Et les rois, qui sont les premiers parmi les hommes, doivent être les premiers dans la voie des vertus nobles et du désintéressement. Et l’homme sage, à l’esprit cultivé, ne doit, en toute circonstance, et surtout envers ses amis, agir qu’avec douceur et juger qu’avec aménité. Et il doit se garder soigneusement de ses ennemis et choisir ses amis avec circonspection ; et, une fois qu’il les a choisis, il ne doit plus faire intervenir entre eux et lui un juge quelconque, mais tout régler par la bonté. Car, ou il a choisi ses amis parmi les hommes détachés de ce monde et voués à la sainteté, et alors il doit les écouter sans arrière-pensée et se rapporter à leur jugement, ou il les a choisis parmi ceux qui sont attachés aux biens de la terre, et alors il doit veiller à ne jamais les léser dans leurs intérêts, ni les contrarier dans leurs habitudes, ni les contredire dans leurs paroles. Car la contradiction aliène même l’affection du père et de la mère, et elle est superflue ; et un ami est une chose si précieuse ! Car l’ami n’est point comme la femme d’avec qui on peut divorcer pour la remplacer par une autre ; et la blessure faite à un ami ne se cicatrice jamais, comme dit le poète :

 

« Songe que le cœur de l’ami est chose bien fragile et qu’on doit le surveiller comme toute chose fragile ;

« Car le cœur de l’ami, une fois blessé, est comme le verre délicat qui, brisé, ne peut jamais être réparé. »

 

« Laisse-moi maintenant te rapporter quelques paroles des Sages. Sache, ô roi, qu’un kâdi, pour rendre un jugement vraiment juste, doit faire faire la preuve d’une façon évidente, et traiter les deux partis en toute égalité, sans témoigner plus de respect à l’inculpé noble qu’à l’inculpé pauvre ; mais surtout il doit tendre à réconcilier les deux partis entre eux, pour faire toujours régner la concorde entre les musulmans. Et, particulièrement dans le doute, il doit réfléchir longuement et revenir à plusieurs reprises sur son raisonnement, et s’abstenir si le doute continue. Car la justice est le premier des devoirs, et revenir vers la justice, si l’on a été injuste, est plus noble de beaucoup que d’avoir toujours été juste, et de beaucoup plus méritoire devant le Très-Haut. Et il ne faut point oublier qu’Allah Très-Haut a placé les juges sur la terre pour juger seulement des choses apparentes, et Il s’est réservé pour Lui seul le jugement des choses secrètes. Et il est du devoir du kâdi de ne jamais essayer de tirer des aveux d’un inculpé en le soumettant à la torture ou à la faim, car cela n’est point digne des musulmans. Et d’ailleurs Al-Zahri a dit : « Trois choses font déchoir un kâdi : qu’il témoigne de la condescendance ou du respect à un coupable haut placé, qu’il aime la louange, qu’il craigne de perdre sa situation. » Et le khalifat Omar ayant un jour destitué un kâdi, celui-ci lui demanda : « Pourquoi m’as-tu destitué ? » Il répondit : « Parce que tes paroles outrepassent tes actes. » Et le grand Al-Iskandar aux Deux Cornes réunit un jour son kâdi, son cuisinier et son scribe principal ; et il dit à son kâdi : « Je t’ai confié la plus haute et la plus lourde de mes prérogatives royales. Aie donc l’âme royale ! » Et il dit à son cuisinier : « Je t’ai confié le soin de mon corps, qui désormais dépend de ta cuisine. Sache donc le traiter avec un art sans violence. » Et il dit à son scribe principal : « Quant à toi, ô frère de la plume, je t’ai confié les manifestations de mon intelligence. Je t’adjure de me transmettre intégral aux générations. »

Et la jeune fille, ayant dit ces paroles, ramena son voile sur son visage et recula parmi ses compagnes. Alors s’avança la seconde adolescente...

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la quatre-vingtième nuit.

Elle dit :

Le vizir Dandân continua de la sorte :

Alors s’avança la seconde adolescente, qui avait un regard éclairé et un menton fin et divisé d’un sourire, et elle baisa sept fois la terre entre les mains de ton défunt père, le roi Omar Al-Némân, et dit :

 

PAROLES DE LA DEUXIÈME ADOLESCENTE

« Sache, ô roi fortuné, que Lokmân le Sage a dit à son fils : « Ô mon fils, il y a trois choses qui ne peuvent être contrôlées que dans trois circonstances : on ne peut savoir qu’un homme est vraiment bon que lors de sa colère, qu’un homme est valeureux que lors du combat, et qu’un homme est fraternel que lors de la nécessité. » Et le tyran ou l’oppresseur est torturé et expiera ses injustices, malgré les flatteries de ses courtisans ; tandis que l’opprimé, malgré l’injustice, sera sauf de toute torture. Et ne traite point les gens d’après ce qu’ils disent, mais d’après ce qu’ils font. Et, d’ailleurs, les actions elles-mêmes ne valent que par l’intention qui les inspira ; et chaque homme sera jugé d’après ses intentions, et non d’après ses actions. Sache aussi, ô roi, que la chose la plus admirable en nous, c’est notre cœur. Et comme on demandait, un jour, à un sage : « Quel est le pire des hommes ? » il répondit : « C’est celui qui laisse le mauvais désir s’emparer de son cœur car il perd toute virilité. » Et comme le dit le poète :

 

« La seule richesse est celle recélée dans les poitrines. Mais qu’il est difficile d’en trouver le chemin ! »

 

« Et notre Prophète (sur lui la paix et la prière !) a dit : « Le véritable sage est celui qui préfère aux choses périssables les immortelles. » On raconte que l’ascète Sabet pleura tellement que ses yeux furent malades ; alors on appela un médecin qui lui dit : « Je ne puis te traiter, à moins que tu ne me promettes une chose. » Il répondit : « Et quelle chose ? » Le médecin dit : « De cesser de pleurer. » Mais l’ascète répondit : « À quoi donc me serviraient mes yeux si je ne pleurais plus ! »

« Mais, ô roi, sache aussi que l’action la plus belle est celle qui est désintéressée. On raconte, en effet, que dans Israël il y avait deux frères ; et l’un de ces frères dit un jour à l’autre : « Quelle est l’action la plus effroyable que tu aies jamais faite ? » Il répondit : « C’est celle-ci : comme je passais un jour près d’un poulailler, je tendis le bras et je saisis une poule, et, l’ayant étranglée, je la rejetai dans le poulailler. C’est là la plus effroyable chose de ma vie. Mais toi, ô mon frère, qu’as-tu fait de plus effroyable ? » Il répondit : « C’est d’avoir fait ma prière à Allah pour lui demander une faveur. Car la prière n’est belle que lorsqu’elle est la simple élévation de l’âme vers les hauteurs. » Et d’ailleurs…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la quatre-vingt-unième nuit.

Elle dit :

Il m’est revenu, ô Roi fortuné, que la deuxième adolescente continua ainsi :

« Et, d’ailleurs, le poète dit excellemment :

« Il y a deux choses dont tu ne dois jamais t’approcher : l’idolâtrie envers Allah et le mal envers ton prochain ! »

Puis la seconde jeune fille, ayant dit ces paroles, recula au milieu de ses compagnes. Alors la troisième adolescente, qui réunissait en elle les perfections des deux premières, s’avança entre les mains du roi Omar Al-Némân, et dit :

 

PAROLES DE LA TROISIÈME ADOLESCENTE

« Quant à moi, ô roi fortuné, je ne te dirai que peu de paroles en ce jour, car je suis un peu indisposée et, d’ailleurs, les sages nous recommandent la brièveté dans nos discours.

« Sache donc, ô roi, que Safiân a dit : « Si l’âme habitait le cœur de l’homme, l’homme aurait des ailes et s’envolerait léger vers des paradis. »

« Et ce même Safiân a dit : « En vérité, sachez que le simple fait de regarder au visage une personne atteinte de laideur constitue le plus lourd péché contre l’esprit. »

Et, ayant dit ces deux phrases seulement, la jeune fille recula au milieu de ses compagnes. Alors s’avança la quatrième adolescente, qui avait des hanches sublimes, et elle dit :

 

PAROLES DE LA QUATRIÈME ADOLESCENTE

« Et moi, ô roi fortuné, me voici prête à te dire les paroles qui me sont parvenues de l’histoire des hommes justes. On raconte que Baschra le Déchaussé a dit : « Gardez-vous bien de la plus abominable chose ! » Alors ceux qui l’écoutaient lui dirent : « Et quelle est la plus abominable chose ? » Il répondit : « C’est le fait de rester longtemps à genoux pour faire parade de la prière. C’est l’ostentation de la piété. » Alors l’un d’eux lui demanda : « Ô mon père, apprends-moi à connaître les vérités cachées et le mystère des choses ! » Mais le Déchaussé lui dit : « Ô mon fils, ces choses ne sont point faites pour le troupeau. Et nous ne pouvons les mettre à la portée du troupeau. Car c’est à peine si sur cent justes il y en a cinq qui soient purs comme le vierge argent. »

« Et le cheikh Ibrahim raconte : « Je rencontrai un jour un homme pauvre qui venait de perdre une petite pièce de monnaie de cuivre. Alors je m’avançai vers lui et lui tendis un drachme d’argent, mais l’homme le refusa et me dit : « À quoi me servira tout cet argent de la terre, à moi qui ne vise que les félicités immortelles ? »

« On raconte également que la sœur du Déchaussé alla un jour…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la quatre-vingt-deuxième nuit.

Elle dit :

« On raconte également que la sœur du Déchaussé alla un jour trouver l’imam Ahmad ben-Hanbal et lui dit : « Ô saint imam de la foi, je viens m’éclairer. Éclaire-moi ! J’ai coutume de veiller la nuit sur la terrasse de notre maison à filer la laine à la clarté des flambeaux qui passent ; car nous n’avons point de lumière à la maison. Et le jour je travaille et je prépare la nourriture de la maison. Dis-moi donc s’il m’est permis d’user ainsi d’une clarté qui ne m’appartient pas. » Alors l’imam lui demanda : « Qui es-tu, ô femme ? » Elle dit : « Je suis la sœur de Baschra le Déchaussé. » Et le saint imam se leva et baisa la terre entre les mains de la jeune fille et lui dit : « Ô sœur du plus parfumé d’entre les saints, que ne puis-je toute ma vie humer la pureté de ton cœur ! »

« Il m’est revenu que lorsque Malek ben-Dinar passait dans les souks et voyait des objets qui lui plaisaient, il se réprimandait en se disant : « Mon âme, c’est inutile ! Je ne t’écouterai pas. »

« Et Mansour ben-Omar nous raconte le fait suivant : « J’étais une fois allé en pèlerinage à la Mecque en passant par la ville de Koufa. Et c’était une nuit pleine de ténèbres. Et j’entendis, dans le sein de la nuit, près de moi, sans distinguer d’où elle sortait, une voix haute qui disait : « Ô Seigneur Dieu plein de grandeur, je ne suis point de ceux qui se révoltent contre tes lois ni de ceux qui ignorent tes bienfaits. » Puis j’entendis un corps tomber pesamment sur le sol. Et je ne savais point ce que pouvait être cette voix, dans cette nuit, au milieu de ce silence, alors que mes yeux ne pouvaient distinguer le propriétaire de cette voix. Et je ne devinais pas ce qu’était ce corps qui tombait sur le sol pesamment. Alors je m’écriai à mon tour : « Je suis Mansour ben-Omar, un pèlerin de la Mecque ! Qui donc a besoin d’un secours ? » Et rien ne me répondit. Et je m’en allai. Mais le lendemain je vis passer un convoi mortuaire et je me mêlai aux gens qui suivaient le convoi ; et devant moi marchait une vieille femme épuisée par la peine. Et je lui demandai : « Qui est donc ce mort ? » Elle me répondit : « Hier, mon fils, ayant dit la prière, récita les versets du Livre d’Allah qui commencent par ces mots : « Ô vous qui croyez à la parole, fortifiez vos âmes… » Et lorsque mon fils eut fini les versets, cet homme, qui est maintenant dans ce cercueil, sentit son foie éclater et il tomba mort. Et c’est tout ce que je puis dire. »

Et la quatrième jeune fille, ayant dit ces paroles, recula au milieu de ses compagnes. Alors s’avança la cinquième adolescente, qui était, en vérité, la couronne sur la tête de toutes les adolescentes, et elle dit :

 

PAROLES DE LA CINQUIÈME ADOLESCENTE

« Moi, ô roi fortuné, je te dirai ce qui est parvenu jusqu’à moi des choses spirituelles du temps passé.

« Le sage Moslima ben-Dinar a dit : « Tout plaisir qui ne pousse pas ton âme plus près d’Allah est une calamité. »

« On raconte que lorsque Moïse (la paix sur lui !) était à la fontaine de Modaïn, arrivèrent deux jeunes bergères avec le troupeau de leur père Schoaïb. Et Moïse (la paix sur lui !) donna à boire aux deux jeunes filles, qui étaient deux sœurs, et au troupeau dans l’abreuvoir en tronc de palmier. Et les deux jeunes filles, de retour à la maison, racontèrent la chose à leur père Schoaïb qui dit alors à l’une d’entre elles : « Retourne près du jeune homme et dis-lui de venir chez nous. » Et la jeune fille retourna à la fontaine ; et lorsqu’elle fut près de Moïse, elle se couvrit le visage de son voile et lui dit : « Mon père m’envoie vers toi te dire de m’accompagner à la maison afin de partager notre repas en récompense de ce que tu as fait pour nous. » Mais Moïse fut très affecté et ne voulut point d’abord la suivre ; puis il finit par s’y décider. Et il marcha derrière elle. Or, la jeune bergère avait un très gros derrière…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et se tut discrètement.

Mais lorsque fut la quatre-vingt-troisième nuit.

Elle dit :

Il m’est revenu, ô Roi fortuné, que la cinquième adolescente continua ainsi :

« Or, la jeune bergère avait un très gros derrière, en vérité, et le vent tantôt collait la robe légère contre sa rondeur et tantôt soulevait la robe et faisait apparaître, tout nu, le derrière de la jeune bergère. Mais Moïse, chaque fois que le derrière apparaissait, fermait les yeux pour ne le point voir. Et comme il craignait que la tentation ne devînt trop forte, il dit à la jeune fille : « Laisse-moi plutôt marcher devant toi. » Et la jeune fille, assez étonnée, vint marcher derrière Moïse. Et ils finirent tous deux par arriver à la maison de Schoaïb. Et lorsque Schoaïb vit entrer Moïse (sur eux deux la paix et la prière !) il se leva en son honneur et, comme le dîner était prêt, il lui dit : « Ô Moïse, qu’ici l’hospitalité te soit large et cordiale pour ce que tu as fait à mes filles ! » Mais Moïse répondit : « Ô mon père, je ne vends point sur la terre, pour de l’or et de l’argent, des actes qui ne sont faits qu’en vue du Jugement. » Et Schoaïb reprit : « Ô jeune homme, tu es mon hôte et j’ai coutume d’être hospitalier et généreux envers mes hôtes ; et c’était d’ailleurs aussi la coutume de tous mes ancêtres. Reste donc et mange avec nous. » Et Moïse resta et mangea avec eux. Et à la fin du repas Schoaïb lui dit : « Ô jeune homme, tu demeureras avec nous et tu mèneras paître le troupeau. Et au bout de huit ans, pour prix de tes services, je te marierai avec celle de mes filles qui était allée te chercher à la fontaine. » Et Moïse, cette fois, accepta et se dit en lui-même : « Maintenant que la chose devient licite avec la jeune fille, je pourrai user sans restriction de son derrière béni. »

« Un jour, Ibn-Adham dit à un de ses amis qui revenait avec lui de la Mecque : « Comment vis-tu ? » Il répondit : « Lorsque j’ai à manger je mange, et lorsque j’ai faim et qu’il n’y a rien je patiente ! » Et Ibn-Adham répondit : « En vérité, tu ne fais pas autrement que ne font les chiens du pays de Balkh ! Quant à nous, lorsque Allah nous donne notre pain nous le glorifions, et lorsque nous n’avons rien à manger nous le remercions tout de même. » Alors l’homme s’écria : « Ô mon maître ! » Et il ne dit pas autre chose.

Et, ayant dit ces paroles, la cinquième jeune fille recula au milieu de ses compagnes. Alors seulement, d’un pas grave, s’avança la sainte vieille femme. Elle baisa neuf fois la terre entre les mains de ton défunt père, le roi Omar Al-Némân, et dit :

 

PAROLES DE LA VIEILLE

« Tu viens, ô roi, d’entendre les paroles édifiantes de ces jeunes filles sur le mépris des choses d’ici-bas, dans la mesure où ces choses doivent être méprisées. Moi, je te parlerai de ce que je sais concernant les faits et gestes des plus grands d’entre nos anciens.

« Il est raconté que le grand imam Al-Schâfi (qu’Allah l’ait en ses bonnes grâces !) divisait la nuit en trois parties : la première pour l’étude, la seconde pour le sommeil et la troisième pour la prière. Et, vers la fin de sa vie, il veillait toute la nuit, ne réservant plus rien pour le sommeil.

« Le jeune Ibn-Fouâd nous raconte : « J’étais un jour à Baghdad, au moment où l’imam Al-Schâfi y séjournait. Et j’étais allé sur la rive du fleuve pour faire mes ablutions. Or, pendant que j’étais accroupi à faire mes ablutions, un homme, suivi d’une foule silencieuse, passa derrière moi et me dit : « Ô jeune homme, soigne bien tes ablutions et Allah te soignera. » Et je me retournai et je vis cet homme qui avait une grande barbe et un visage sur lequel était empreinte la bénédiction ; et aussitôt je me hâtai de terminer mes ablutions et je me levai et le suivis. Alors il me vit et se tourna vers moi et me dit : « As-tu besoin de me demander quelque chose ? » Je lui dis : « Oui, ô vénérable père ! Je désire que tu m’apprennes ce que certainement tu tiens d’Allah le Très-Haut ! » Et il me dit : « Apprends à te connaître ! Et alors seulement agis ! Et alors seulement agis selon tous tes désirs, mais en prenant garde de ne pas léser ton voisin ! » Et il continua son chemin. Alors je demandai à l’un de ceux qui le suivaient : « Qui donc est-il ? » Il me répondit : « C’est l’imam Mohammad ben-Edris Al-Schâfi ! »

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin, et, discrète selon son habitude, se tut.

Mais lorsque fut la quatre-vingt-quatrième nuit.

Elle dit :

Il m’est revenu, ô Roi fortuné, que la sainte vieille continua de la sorte :

« On raconte que le khalifat Abou-Giafar Al-Mansour voulut nommer kâdi Abi-Hanifa et lui allouer dix mille drachmes par an. Mais lorsque Abi-Hanifa eut appris l’intention du khalifat, il pria la prière du matin, puis s’enveloppa de sa robe blanche et s’assit sans dire un mot. Alors entra l’envoyé du khalifat pour lui remettre d’avance les dix mille drachmes et lui annoncer sa nomination. Mais, à tout le discours de l’envoyé, Abi-Hanifa ne répondit pas un mot. Alors l’envoyé lui dit : « Sois pourtant bien sûr que tout cet argent que je t’apporte est chose licite et admise par le Livre. » Alors Abi-Hanifa lui dit : « Cet argent est chose licite, en vérité, mais Abi-Hanifa ne sera jamais le serviteur des tyrans. »

Et, ayant dit ces paroles, la vieille ajouta : « J’eusse voulu, ô roi, te rapporter encore des traits admirables de la vie de nos anciens sages. Mais voici que la nuit approche, et d’ailleurs les jours d’Allah sont nombreux pour ses serviteurs. » Et la sainte vieille ramena son grand voile sur ses épaules et recula au milieu du groupe formé par les cinq adolescentes.

— Ici le vizir Dandân cessa un moment de parler au roi Daoul’makân et à sa sœur Nôzhatou qui était derrière le rideau. Mais, après quelques instants, il reprit :

« Lorsque ton défunt père, le roi Omar Al-Némân, eut entendu ces paroles édifiantes, il comprit que vraiment ces femmes étaient les plus parfaites de leur siècle, en même temps que les plus belles et les plus cultivées de corps et d’esprit. Et il ne sut quels égards leur témoigner qui fussent dignes d’elles, et il fut complètement sous le charme de leur beauté, en même temps qu’il fut plein de respect pour la sainte vieille, leur conductrice. Et en attendant, il leur donna, pour y demeurer, l’appartement réservé qui avait appartenu jadis à la reine Abriza, reine de Kaïssaria. Et, durant dix jours de suite, il alla lui-même prendre de leurs nouvelles et voir par lui-même si rien ne leur manquait ; et chaque fois qu’il y allait, il trouvait la vieille en prière, qui passait ses journées dans le jeûne et ses nuits dans la méditation. Et il fut tellement édifié de sa sainteté qu’un jour il me dit : « Ô mon vizir, quelle bénédiction que d’avoir dans mon palais une si admirable sainte ! Mon respect pour elle est devenu extrême et mon amour pour ces jeunes filles, sans limites. Viens donc avec moi pour demander enfin à la vieille, puisque les dix jours de notre hospitalité sont passés et que nous pouvons parler affaires, quelle somme elle veut nous fixer comme prix de ces vierges adolescentes, aux seins arrondis. » Nous allâmes donc à l’appartement réservé et ton père demanda la chose à la vieille, qui lui dit : « Ô roi, sache que le prix de ces jeunes filles consiste en des conditions qui sont en dehors des conditions ordinaires des ventes et des achats. Car leur prix ne se paie point en or, ni en argent, ni en pierreries. »

À ces paroles, ton père fut extrêmement étonné et lui demanda : « Ô femme vénérable, en quoi consiste donc le prix de vente de ces jeunes filles ? » Elle répondit : « Je ne puis te les vendre qu’à cette seule condition : un jeûne d’un mois entier que tu ferais en passant tes journées dans la méditation et tes nuits dans la prière. Et au bout de ce mois de jeûne, par lequel ton corps sera purifié et digne de communier avec le corps de ces jeunes filles, tu pourras jouir totalement de leurs douceurs. »

Alors ton père fut édifié à la limite de l’édification et son respect pour la vieille ne connut plus de bornes. Et il se hâta d’accepter ses conditions. Et la vieille lui dit : « De mon côté, je t’aiderai par mes prières et mes vœux à supporter le jeûne. Maintenant apporte-moi un broc de cuivre. » Alors le roi ton père lui donna un broc de cuivre qu’elle remplit d’eau pure, et elle abaissa ses regards sur le broc et se mit à dire dessus des prières en une langue inconnue et à marmonner pendant une heure des paroles auxquelles nul de nous ne comprit un mot. Puis elle couvrit le broc d’une étoffe légère qu’elle cacheta de son sceau, et le remit à ton père en lui disant : « Au bout des dix premiers jours de jeûne, tu décachèteras l’étoffe et tu couperas ton jeûne en buvant cette eau sainte qui te fortifiera et te lavera de tes souillures passées. Et maintenant, moi, je vais aller trouver mes frères qui sont les Gens de l’Invisible. Car il y a longtemps que je ne les ai vus. Et au matin du onzième jour je viendrai te trouver. »

Et la vieille, ayant dit ces paroles, souhaita la paix à ton père et s’en alla.

Alors ton père prit le broc et se leva et choisit une cellule complètement isolée du palais, dans laquelle pour tout meuble il mit le broc de cuivre, et s’y enferma pour jeûner et méditer et mériter de la sorte l’approche de ces corps de jeunes filles. Et il ferma la porte à clef, à l’intérieur, et mit la clef dans sa poche…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète selon son habitude, se tut.

Mais lorsque fut la quatre-vingt-cinquième nuit.

Elle dit :

Et il ferma la porte à clef, à l’intérieur, et mit la clef dans sa poche. Et il commença immédiatement le jeûne.

Et lorsque fut le matin du onzième jour, le roi ton père prit le broc et en décacheta l’étoffe légère et le porta à ses lèvres et le but d’un seul trait. Et aussitôt il éprouva un bien-être général et des effets d’une grande douceur sur ses entrailles. Et, à peine l’avait-il bu, que l’on frappa à la porte de la cellule. Et, la porte ouverte, la vieille entra tenant à la main un paquet fait avec des feuilles fraîches de bananier.

Alors le roi ton père se leva en son honneur et lui dit : « Bienvenue soit ma mère vénérable ! » Elle lui dit : « Ô roi, voici que les Gens de l’Invisible m’envoient vers toi pour te transmettre leur salam ; car je leur ai parlé de toi et ils ont été très réjouis d’apprendre notre amitié. Et ils t’envoient, comme signe de leur bienveillance, ce paquet qui contient, sous les feuilles de bananier, des confitures délicieuses, de celles faites par les doigts des vierges aux yeux noirs du paradis. Aussi, lorsque viendra le matin du vingt-unième jour, tu enlèveras ces feuilles de bananier et tu couperas ton jeûne en mangeant les confitures. » À ces paroles, ton père se réjouit extrêmement et dit : « Louange à Allah qui m’a donné des frères parmi les Gens de l’Invisible ! » Puis il remercia beaucoup la vieille et lui baisa les mains et l’accompagna avec beaucoup d’égards jusqu’à la porte de la cellule.

Or, comme elle l’avait dit, au matin du vingt-unième jour la vieille ne manqua pas de revenir et dit à ton père : « Ô roi, sache que j’ai appris à mes frères de l’Invisible que j’ai l’intention de te donner les jeunes filles en cadeau ; et cela les a réjouis beaucoup à cause de l’amitié qu’ils ont maintenant pour toi. Aussi, avant de les mettre entre tes mains, je vais les conduire chez les Gens de l’Invisible afin qu’ils mettent en elles leur souffle et répandent en elles l’odeur agréable qui te charmera ; et elles te reviendront avec un trésor du sein de la terre, qui leur aura été donné par mes frères de l’Invisible. »

Lorsque ton père eut entendu ces paroles, il la remercia pour toutes les peines qu’elle prenait et lui dit : « C’est trop, en vérité ! Et quant au trésor du sein de la terre, vraiment je craindrais d’abuser. » Mais elle répondit à cela comme il fallait ; et ton père lui demanda : « Et quand penses-tu me les ramener ? » Elle dit : « Au matin du trentième jour, une fois que tu auras terminé ton jeûne et que tu te seras ainsi purifié le corps. Et de leur côté elles auront en elles une pureté de jasmin et elles t’appartiendront totalement, ces adolescentes dont chacune vaut plus que tout ton empire ! » Il répondit : « Oh ! que cela est vrai ! » Elle dit : « Maintenant, si même tu voulais me confier la femme que tu aimes le mieux parmi tes femmes, je la prendrais avec moi et les adolescentes pour que les grâces purificatrices de nos frères de l’Invisible rejaillissent également sur elle. » Alors le roi ton père lui dit : « Comme je te remercie ! J’ai en effet, dans mon palais, une femme grecque que j’aime, nommée Safîa ; et elle est la fille du roi Aphridonios de Constantinia. Et Allah m’a déjà accordé d’elle deux enfants que j’ai, hélas ! perdus depuis de nombreuses années. Prends-la donc avec toi, ô vénérable, pour que sur elle rejaillisse la grâce de Ceux de l’Invisible et qu’elle puisse, par leur intercession, recouvrer ses enfants dont nous avons perdu toute trace ! » Alors la vieille sainte lui dit : « Mais certainement. Fais-moi vite amener la reine Safîa ! »

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la quatre-vingt-sixième nuit.

Elle dit :

Alors la vieille dit : « Fais-moi vite amener la reine Safîa ! » Et le roi ton père fit immédiatement venir la reine Safîa, ta mère, et la confia à la vieille qui la réunit aussitôt aux adolescentes. Puis la vieille alla un instant dans son appartement et en revint avec une coupe cachetée ; et elle donna cette coupe au roi Omar Al-Némân et lui dit : « Au matin du trentième jour, une fois ton jeûne terminé, tu iras prendre un bain au hammam, et tu reviendras te reposer dans ta cellule et tu boiras cette coupe qui complétera ta purification et te rendra enfin digne de tenir dans ton sein les adolescentes royales ! Et maintenant, que sur toi soient la paix, la miséricorde d’Allah et toutes ses bénédictions, ô mon fils ! »

Et la vieille emmena les cinq jeunes filles et ta mère, la reine Safîa, et s’éloigna.

Or, le roi continua son jeûne jusqu’au trentième jour. Et au matin de ce trentième-là il se leva et alla au hammam et, son bain fini, il revint à la cellule et défendit à quiconque de le venir déranger. Et, étant entré dans la cellule, il en referma sur lui la porte à clef, et prit la coupe, en enleva le cachet, la porta à ses lèvres et la but, puis s’étendit se reposer.

Quant à nous tous, qui savions que ce jour-là était le dernier jour du jeûne, nous attendîmes jusqu’au soir, et puis pendant toute la nuit, et jusqu’au lendemain au milieu de la journée. Et nous pensâmes : « Le roi se repose de toutes les veilles qu’il a supportées ! » Mais comme le roi persistait à ne pas ouvrir, nous nous approchâmes de la porte et nous donnâmes de la voix. Et personne ne répondit. Alors nous fûmes effrayés de ce silence et nous nous décidâmes à briser la porte et à entrer. Et nous entrâmes.

Or, le roi n’était plus là. Mais, à sa place, nous trouvâmes seulement ses os émiettés et noirs et ses chairs consumées. Alors nous tombâmes tous évanouis.

Et lorsque nous fûmes revenus à nous, nous prîmes la coupe et nous l’examinâmes. Et nous trouvâmes dans le couvercle un papier, sur lequel ceci était écrit en caractères ioniens :

« Nul homme nuisible ne saurait inspirer du regret. Et que toute personne qui lira ce papier sache que telle est la punition de celui qui séduit les filles des rois. Cet homme-ci avait envoyé son fils Scharkân enlever de notre pays la fille de notre roi, la malheureuse Abriza. Et il l’a prise et a consommé sur elle, vierge, ce qu’il a consommé. Puis il la donna à un esclave noir qui lui fit subir les pires outrages et la tua. Et maintenant, à cause de cet acte indigne d’un roi, le roi Omar Al-Némân n’est plus. Et, moi qui l’ai tué, je suis la courageuse, la vengeresse dont le nom est Mère-des-Calamités. Et non seulement, ô vous tous, infidèles qui me lirez, j’ai tué votre roi, mais j’ai emmené la reine Safîa, fille du roi Aphridonios de Constantinia. Et je vais la rendre à son père ; et puis nous reviendrons tous en armes vous assaillir et ruiner vos maisons et vous exterminer tous jusqu’au dernier. Et il n’y aura plus sur la terre que nous, les chrétiens, qui adorons la Croix. »

Lorsque nous eûmes lu ce papier, nous comprîmes toute l’horreur de notre calamité, et nous nous frappâmes le visage de nos mains et nous pleurâmes longtemps. Mais à quoi devaient nous servir nos larmes, puisque l’irréparable était accompli ?

Et c’est alors, ô roi, que l’armée et le peuple furent en désaccord pour l’élection du successeur du défunt roi Omar Al-Némân. Et ce désaccord dura un mois entier, au bout duquel, comme en n’avait aucune nouvelle de ton existence, on résolut d’aller élire le prince Scharkân, à Damas. Mais Allah te mit sur notre chemin, et il arriva ce qui arriva !

Et telle est, ô roi, la cause de la mort de ton père, le roi Omar Al-Némân ! »

— Ainsi parla le grand-vizir Dandân devant le roi Daoul’makân.

Lorsque le grand-vizir Dandân eut fini le récit de la mort du roi Omar Al-Némân, il tira son mouchoir et s’en couvrit les yeux et se mit à pleurer. Et le roi Daoul’makân, et la reine Nôzhatou qui était derrière le rideau de soie, se mirent aussi à pleurer, ainsi que le grand-chambellan et tous ceux qui étaient là.

Mais le chambellan, le premier, sécha ses larmes et dit à Daoul’makân : « Ô roi, en vérité, ces larmes ne peuvent plus servir à rien. Et il ne te reste plus qu’à prendre courage et à te raffermir le cœur pour veiller aux intérêts de ton royaume. Et d’ailleurs ton défunt père continue à vivre en toi, car les pères vivent dans les enfants dignes d’eux ! » Alors Daoul’makân cessa de pleurer et se prépara à tenir la première séance de son règne.

À cet effet, il s’assit sur son trône, sous la tente royale ; et le chambellan se tint debout à ses côtés et le vizir Dandân devant lui et les hommes d’armes derrière le trône ; et les émirs et les grands du royaume se placèrent chacun selon son rang.

Alors le roi Daoul’makân dit au vizir Dandân : « Dénombre-moi le contenu des armoires de mon père. » Et le vizir Dandân répondit : « J’écoute et j’obéis ! » Et il énuméra tout ce que contenaient les armoires du trésor en argent, en richesses et en joyaux ; et il lui en remit la liste détaillée. Alors le roi Daoul’makân lui dit : « Ô vizir de mon père, tu continueras à être également le grand-vizir de mon règne. » Et le vizir Dandân baisa la terre entre les mains du roi et lui souhaita longue vie. Ensuite le roi dit au chambellan : « Quant à ce qui est des richesses que nous avons apportées avec nous de Damas, il faut les distribuer à l’armée. »

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la quatre-vingt-septième nuit.

Elle dit :

Alors le chambellan ouvrit les caisses qui contenaient les richesses et les somptuosités apportées de Damas, et n’en garda absolument rien et les distribua toutes aux soldats en donnant les plus belles choses aux chefs de l’armée. Et tous les chefs baisèrent la terre entre ses mains et firent des vœux pour la vie du roi et se dirent entre eux : « Jamais nous n’avons vu pareille générosité. »

Et c’est alors seulement que le roi Daoul’makân donna le signal du départ ; et on leva aussitôt les campements ; et le roi, à la tête de son armée, fit son entrée dans Baghdad.

Et tout Baghdad était décoré ; et tous les habitants étaient massés sur les terrasses ; et les femmes, sur le passage du roi, lançaient des cris de joie aigus.

Et le roi monta dans son palais, et la première chose qu’il fit fut d’appeler le scribe principal et de lui dicter une lettre destinée à son frère Scharkân, à Damas. Cette lettre contenait la narration détaillée de tout ce qui était arrivé du commencement à la fin. Et elle concluait, en substance, par ceci :

« Et nous te prions, ô notre frère, au reçu de notre lettre, de faire les préparatifs nécessaires et de rassembler ton armée et de venir unir tes forces aux nôtres, pour aller ensemble faire la guerre sainte aux Infidèles qui nous menacent, et venger la mort de notre père et laver la tache qui doit être lavée ! »

Puis il plia la lettre et la cacheta lui-même de son cachet et appela le vizir Dandân et lui remit la lettre en disant : « Il n’y a que toi seul, ô grand-vizir, qui sois capable de remplir une mission aussi délicate auprès de mon frère. Et tu sauras lui parler très doucement et tu lui diras bien ceci de ma part : Je suis tout prêt à lui céder le trône de Baghdad et à être à sa place gouverneur de Damas. »

Alors le vizir Dandân se prépara immédiatement au départ ; et le soir même il partit pour Damas.

Or, pendant son absence, deux choses importantes extrêmement eurent lieu au palais du roi Daoul’makân. La première est que Daoul’makân fit venir son ami le vieux chauffeur du hammam, et le combla d’honneurs et de grades, et lui donna pour lui seul un palais qu’il fit tendre des plus beaux tapis de la Perse et du Khorassân. Mais il sera parlé plus longuement, dans le courant de cette histoire, de ce bon chauffeur du hammam.

Quant à la seconde chose, c’est celle-ci : un cadeau consistant en dix jeunes esclaves blanches arriva au roi Daoul’makân de la part de l’un de ses féaux. Or, l’une d’entre ces jeunes filles, dont la beauté défiait tout discours, plut beaucoup au roi Daoul’makân qui la prit et coucha avec elle et la féconda. Mais nous reviendrons sur cet événement, dans le courant de cette histoire.

Quant au vizir Dandân, il fut bientôt de retour et annonça au roi que son frère Scharkân avait très favorablement écouté sa demande et qu’il s’était mis en route, à la tête de son armée, pour répondre à cet appel. Et le vizir ajouta : « Aussi faut-il maintenant sortir à sa rencontre. » Et le roi répondit : « Mais certainement, ô mon vizir ! » Et il sortit de Baghdad, et à peine avait-il fait dresser le campement, à une journée de marche, que le prince Scharkân apparut avec son armée, précédé par ses éclaireurs.

Alors Daoul’makân prit les devants et alla à la rencontre de son frère ; et, sitôt qu’il l’eût vu, il voulut descendre de cheval. Mais Scharkân, de loin, le conjura de n’en rien faire et, le premier, il sauta à terre et courut se précipiter dans les bras de Daoul’makân qui était, tout de même, descendu de cheval. Et ils s’embrassèrent longuement en pleurant ; et, après s’être dit des paroles de consolation l’un à l’autre pour la mort de leur père, ils retournèrent ensemble à Baghdad.

Et, sans perdre de temps, on convoqua les guerriers de toutes les parties de l’empire, qui ne manquèrent pas de se rendre à l’appel tant on leur promettait de butin et de faveurs. Et, durant un mois, les guerriers ne cessèrent d’affluer. Et pendant ce temps, Scharkân avait raconté à Daoul’makân toute son histoire ; et Daoul’makân également raconta la sienne, mais en insistant beaucoup sur les services du chauffeur du hammam. Aussi Scharkân lui dit : « Certainement tu as récompensé déjà cet homme vertueux pour tout son dévouement ? » Et Daoul’makân lui répondit…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la quatre-vingt-huitième nuit.

Elle dit :

Et Daoul’makân lui répondit : « Pas entièrement. Car je me réserve de le faire, sitôt de retour de la guerre, si Allah veut ! » Et c’est alors que Scharkân put contrôler la véracité des paroles de Nôzhatou, qui avait été sa femme alors qu’il ignorait qu’elle fût sa sœur, et dont il avait eu la fillette Force-du-Destin. Et cela lui rappela qu’il devait demander de ses nouvelles. Aussi pria-t-il le grand-chambellan de lui transmettre le salut de sa part. Et le grand-chambellan s’acquitta de la chose et rapporta également à Scharkân le salut de Nôzhatou qui, en outre, demandait des nouvelles de sa fille Force-du-Destin. Et Scharkân lui fit dire de se tranquilliser, car Force-du-Destin était en parfaite santé à Damas. Alors Nôzhatou remercia Allah pour cela.

Puis, lorsque toutes les troupes furent rassemblées et que les Arabes des tribus eurent apporté leur contingent, les deux frères se mirent à la tête de leurs forces réunies ; et, après que Daoul’makân eut fait ses adieux à la jeune esclave qu’il avait rendue enceinte, et qu’il lui eut créé un train de maison digne d’elle, on sortit de Baghdad, demandant les contrées des Infidèles.

L’avant-garde de l’armée était formée par des guerriers turcs dont le chef s’appelait Bahramân ; et l’arrière-garde était formée par des guerriers du Deïlam dont le chef s’appelait Rustem. Le centre était commandé par Daoul’makân, tandis que l’aile droite était sous les ordres du prince Scharkân et l’aile gauche sous les ordres du grand-chambellan. Et le grand-vizir Dandân fut chargé du sous-commandement général de l’armée.

Et ils ne cessèrent de voyager pendant un mois entier, en se reposant trois jours au bout de chaque semaine de marche, jusqu’à ce qu’ils fussent arrivés au pays des Roums. Alors, à leur approche, s’enfuirent de tous côtés les habitants épouvantés et allèrent se réfugier à Constantinia en mettant le roi Aphridonios au courant de la marche agressive des musulmans.

À cette nouvelle, le roi Aphridonios se leva et fit appeler la vieille Mère-des-Calamités qui venait de lui ramener sa fille Safîa, en même temps qu’elle avait décidé le roi Hardobios de Kaïssaria, qu’elle avait élevé, à venir avec elle, lui et toute son armée, se joindre au roi Aphridonios. Et le roi de Kaïssaria, non content de la mort du roi Omar Al-Némân, et désireux de venger davantage sa fille Abriza, s’était hâté d’accompagner Mère-des-Calamités à Constantinia, à la tête de son armée.

Lorsque le roi Aphridonios eut donc fait appeler la vieille, elle se présenta aussitôt entre ses mains ; et il lui demanda les détails de la mort d’Omar Al-Némân, qu’elle se hâta de lui rapporter. Alors le roi lui demanda : « Et maintenant que l’ennemi approche, que faut-il faire, ô Mère-des-Calamités ? » Elle répondit : « Ô grand roi, ô représentant de Christ sur la terre, je vais t’indiquer la conduite à tenir ; et le Cheitân lui-même avec tous ses artifices ne pourra débrouiller les fils où je vais prendre nos ennemis ! »

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la quatre-vingt-neuvième nuit.

Elle dit :

« Et le Cheitân lui-même, avec tous ses artifices, ne pourra débrouiller les fils où je vais prendre nos ennemis. Or, voici le plan à suivre pour les anéantir : « Tu vas envoyer cinquante mille guerriers sur des navires qui mettront à la voile pour aller à la Montagne-Fumante, au pied de laquelle campent nos ennemis. Et d’un autre côté, par la voie de terre, tu enverras toute ton armée surprendre ces mécréants. Et de la sorte ils seront pris de tous les côtés, et nul d’entre eux ne pourra échapper à l’anéantissement. Et tel est mon plan. »

Et le roi Aphridonios dit à la vieille : « En vérité, ton idée est supérieure, ô reine de toutes les vieilles et inspiratrice des plus sages ! » Et il agréa le plan et le mit aussitôt à exécution.

Aussi, les navires chargés de guerriers mirent à la voile et arrivèrent à la Montagne-Fumante, et débarquèrent les hommes qui se massèrent sans bruit derrière les hauts rochers. Et par la voie de terre l’armée ne tarda pas à arriver en face de l’ennemi.

Or, en ce moment, telles étaient les forces des combattants : l’armée musulmane de Baghdad et du Khorassân comprenait cent vingt mille cavaliers commandés par Scharkân. Et l’armée des impies chrétiens s’élevait à mille mille et six cent mille combattants. Aussi, quand tomba la nuit sur les montagnes et sur les plaines, la terre sembla un brasier de tous les feux qui l’éclairaient.

Or, en ce moment, le roi Aphridonios et le roi Hardobios réunirent leurs émirs et les chefs de l’armée pour tenir la grande séance du conseil. Et ils résolurent de livrer bataille, dès le lendemain, aux musulmans, de tous les côtés à la fois. Mais la vieille Mère-des-Calamités, qui écoutait, les sourcils froncés, se leva et dit au roi Aphridonios et au roi Hardobios et à tous les assistants :

« Ô guerriers, les batailles des corps, quand les âmes ne sont pas sanctifiées, ne sauraient avoir que des résultats funestes ! Ô chrétiens, avant la lutte il faut vous approcher du Christ, et vous purifier avec l’encens suprême des fèces patriarcales. » Et les deux rois et les guerriers répondirent : « Tes paroles sont les bienvenues, ô vénérable mère ! »

Or, voici en quoi consistait cet encens suprême des fèces patriarcales.

Lorsque le grand-patriarche des chrétiens de Constantinia faisait ses fèces, les prêtres les recueillaient soigneusement dans des étoffes de soie et les séchaient au soleil ; puis ils en faisaient une pâte qu’ils mêlaient de musc, d’ambre et de benjoin ; et ils pulvérisaient cette pâte, une fois tout à fait sèche, et la mettaient dans des petites boîtes d’or, et l’envoyaient à tous les rois chrétiens et à toutes les églises chrétiennes. Et c’est cette poudre des fèces patriarcales qui servait d’encens pour sanctifier les chrétiens dans toutes les occasions solennelles, et notamment pour bénir les nouveaux mariés et fumiger les nouveau-nés et bénir les prêtres nouveaux. Mais, comme les seules fèces du grand-patriarche pouvaient à peine suffire à dix provinces, et ne pouvaient servir à tant d’usages pour tous les pays chrétiens, les prêtres falsifiaient cette poudre en y mélangeant d’autres fèces moins importantes, par exemple les fèces des vicaires. Du reste, il était fort difficile de les différencier. Aussi cette poudre, à cause de ses vertus, était très estimée de ces porcs de Grecs qui, outre les fumigations, l’employaient également en collyres secs pour les maladies des yeux, et en stomachiques pour les maladies de l’estomac et des intestins. Mais c’était là le traitement employé surtout chez les plus grands d’entre les rois et les reines ; et c’est ce qui faisait que le prix en était très élevé et que le poids d’un drachme en était vendu mille dinars d’or. Et voilà pour l’encens des fèces patriarcales…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et se tut discrètement.

Mais lorsque fut la quatre-vingt-dixième nuit.

Elle dit :

Et voilà pour l’encens des fèces patriarcales. Mais pour ce qui du roi Aphridonios et des chrétiens, voici.

Lorsque vint le matin, le roi Aphridonios, d’après le conseil de Mère-des-Calamités, fit assembler les chefs principaux de l’armée et tous ses lieutenants et leur fit baiser une grande croix de bois et les fumigea avec l’encens suprême déjà décrit, et qui était fait avec d’authentiques fèces du grand-patriarche, sans falsification aucune. Aussi son odeur était-elle terriblement forte et aurait tué un éléphant des armées musulmanes ; mais les porcs grecs y étaient accoutumés. Sur eux la malédiction !

Alors la vieille Mère-des-Calamités se leva et dit : « Ô roi, avant de livrer bataille à ces mécréants, il faut, pour assurer notre victoire, nous débarrasser du prince Scharkân qui est le Cheitân en personne et qui commande toute l’armée. Car c’est lui qui anime tous ses soldats et leur donne le courage. Mais, lui mort, son armée est notre proie ! Envoyons-lui donc le guerrier le plus valeureux de nos guerriers pour le défier à un combat singulier et le tuer. »

Lorsque le roi Aphridonios eut entendu ces paroles, il fit venir aussitôt le fameux guerrier Lucas, fils de Camlutos, et, de sa propre main, il le fumigea avec l’encens fécal. Puis il prit un peu de cette fiente et l’humecta de salive et lui en oignit les gencives, les narines et les deux joues, et lui en fit priser un peu et, avec le restant, il lui frotta les sourcils et les moustaches. Sur lui la malédiction !

Or, ce maudit Lucas était le guerrier le plus effrayant de tous les pays des Roums ; et nul parmi les chrétiens ne savait comme lui lancer le javelot, ou frapper du glaive, ou percer de la lance. Mais son aspect était aussi repoussant que sa valeur était grande. Il était extrêmement hideux de visage, car son visage était celui d’un âne de mauvaise qualité ; mais, considéré attentivement, il ressemblait à un singe ; et, observé avec beaucoup de soin, il était tel un effroyable crapaud ou un serpent d’entre les pires serpents ; et son approche était plus insupportable que la séparation de l’ami ; et il avait volé aux latrines la fétidité de leur haleine. Et c’est pour toutes ces raisons qu’il était surnommé Glaive-de-Christ.

Donc, lorsque ce maudit Lucas eut été fumigé et oint fécalement par le roi Aphridonios, il lui baisa les pieds et se tint debout devant lui. Alors le roi lui dit : « Je veux que tu ailles attaquer, en combat singulier, ce scélérat nommé Scharkân, et que tu nous débarrasses de ses calamités. » Et Lucas répondit : « J’écoute et j’obéis ! » Et le roi lui ayant fait embrasser la croix, Lucas s’en alla et monta un magnifique cheval alezan recouvert d’une somptueuse housse rouge et sellé d’une selle de brocart enrichie de pierreries. Et il s’arma d’un long javelot à trois fers ; et, de la sorte, on l’eût pris pour le Cheitân en personne. Puis, précédé de hérauts d’armes et d’un crieur, il se dirigea vers le camp des Croyants.

Donc le crieur, devant le maudit Lucas, de toute sa voix se mit à crier en langue arabe : « Ô vous, les musulmans, voici le champion héroïque qui a mis en fuite bien des armées d’entre les armées turques, kurdes et deïlamites ! C’est Lucas l’illustre, fils de Camlutos ! Que d’entre vos rangs sorte votre champion Scharkân, maître de Damas au pays de Schâm ! Et, s’il l’ose, qu’il vienne affronter notre géant ! »

Or, à peine ces paroles avaient-elles été criées qu’on entendit un tremblement dans l’air retentissant et un galop qui fit frémir le sol, jeta l’épouvante jusque dans le cœur du maudit mécréant, et fit tourner toutes les têtes dans cette direction. Et apparut Scharkân en personne, fils du roi Omar Al-Némân, et il arrivait droit sur ces mécréants, semblable au lion en courroux, et monté sur un cheval tel la plus légère des gazelles. Et il tenait à la main sa lance, et chantait ces vers :

« À moi appartient un alezan aussi léger que le nuage qui passe dans l’air. Il me contente !

À moi appartient une lance indianisée, au fer coupant. Je la brandis ! Et ses éclairs ondulent comme les vagues. »

Mais l’abruti Lucas, qui était un barbare sans culture, des pays obscurs, ne comprenait pas un mot d’arabe, et ne pouvait goûter la beauté et l’ordonnance de ces rythmes. Aussi se contenta-t-il de toucher son front, qui était tatoué d’une croix, et de porter ensuite sa main à ses lèvres par respect pour ce signe étrange.

Et soudain, plus hideux qu’un porc, il poussa son cheval sur Scharkân. Puis il s’arrêta brusquement dans son galop et lança très haut dans l’air l’arme qu’il tenait à la main, et si haut qu’elle disparut aux regards. Mais bientôt elle retomba. Et, avant qu’elle eût touché terre, le maudit, tel un sorcier, la rattrapa au vol. Et alors, de toute sa force, il lança son javelot à trois fers sur Scharkân. Et le javelot partit rapide comme la foudre. Et c’en était fait de Scharkân !

Mais Scharkân, au moment même où le javelot passait en sifflant et l’allait transpercer, détendit son bras et l’attrapa au vol. Or, gloire à Scharkân ! Il saisit ce javelot d’une main ferme, et le lança dans l’air, si haut qu’il se perdit aux regards. Et il le rattrapa de la main gauche, en un clin d’œil. Et il s’écria : « Par Celui qui créa les sept étages du ciel ! je vais donner à ce maudit une leçon éternelle ! » Et il lança le javelot.

Alors l’abruti géant Lucas voulut faire le tour de force accompli par Scharkân et tendit la main pour arrêter l’arme volante. Mais Scharkân, profitant de ce moment où le chrétien se découvrait, lui lança un second javelot qui l’atteignit au front, à l’endroit même où il était tatoué d’une croix. Et l’âme mécréante de ce chrétien s’exhala de son cul et alla s’enfoncer dans les feux de l’enfer…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et se tut discrètement.

Mais lorsque fut la quatre-vingt-onzième nuit.

Elle dit :

Et l’âme mécréante de ce chrétien s’exhala de son cul et alla s’enfoncer dans les feux de l’enfer.

Lorsque les soldats de l’armée chrétienne eurent appris, par la bouche des compagnons de Lucas, la mort de leur champion, ils se lamentèrent et se frappèrent le visage de douleur, et puis se précipitèrent tous sur leurs armes en lançant des cris de mort et de vengeance.

Alors les crieurs appelèrent les hommes, qui se rangèrent en ordre de bataille et, au signal donné par les deux rois, se précipitèrent en masse sur l’armée des musulmans. Et la mêlée s’engagea. Et le sang inonda les moissons. Et les cris succédèrent aux cris. Et les corps furent écrasés sous les sabots des chevaux. Et les hommes s’enivrèrent de sang et non de vin, et titubèrent comme les ivrognes. Et les morts s’entassèrent sur les morts, et les blessures sur les blessures. Et la bataille dura ainsi jusqu’à la tombée de la nuit, qui sépara les combattants.

Alors Daoul’makân, après avoir félicité son frère Scharkân pour son exploit qui devait illustrer son nom durant les siècles, dit au vizir Dandân et au grand-chambellan : « Ô grand-Vizir et toi, ô vénérable chambellan, prenez vingt mille guerriers, et allez à la distance de Sept parasanges vers la mer. Là, vous vous embarquerez dans la vallée de la Montagne-Fumante, et, au signal que je vous donnerai en hissant le pavillon vert, vous vous lèverez soudain prêts à la bataille décisive. Or, nous, ici, nous ferons semblant de prendre la fuite. Alors les Infidèles nous poursuivront. À ce moment-là, vous-mêmes, vous les poursuivrez, et nous, nous retournant, nous les attaquerons ; et ils seront ainsi cernés de tous côtés ; et pas un de ces Infidèles n’échappera à notre glaive, lorsque nous crierons : Allah akbar ! »

Aussi le vizir Dandân et le grand-chambellan répondirent par l’ouïe et l’obéissance et mirent immédiatement à exécution le plan qui était ordonné. Et ils se mirent en marche durant la nuit et allèrent prendre position dans la vallée de la Montagne-Fumante, là même où s’étaient d’abord embusqués les guerriers chrétiens venus de la mer. Or, avec le matin, tous les guerriers étaient debout sous les armes. Et sur les tentes flottaient les pavillons et brillaient les croix, de tous côtés. Et les guerriers des deux camps firent d’abord leurs prières. Les Croyants récitèrent la Sourate Sublime de la Vache, et les mécréants invoquèrent le Messie fils de Mariam et se purifièrent avec les fèces du patriarche. Fèces certainement falsifiées, à cause de la grande quantité de soldats fumigés. Or, cette fumigation ne les sauvera pas du glaive.

En effet, au signal donné, la lutte recommença plus terrible. Les têtes s’envolaient comme des balles ; les membres jonchèrent le sol ; et le sang coula par torrents, et tellement que les chevaux en eurent jusqu’au poitrail.

Mais soudain, comme par l’effet d’une panique considérable, les musulmans, qui jusque-là avaient combattu en héros, tournèrent le dos et s’enfuirent tous jusqu’au dernier.

À ce spectacle de l’armée musulmane qui s’enfuyait de la sorte, le roi Aphridonios de Constantinia dépêcha un courrier au roi Hardobios, dont les troupes jusque-là n’avaient pas pris part à la bataille, en lui disant : « Voilà que fuient les musulmans ! Car nous avons été rendus invincibles par l’encens suprême des fèces patriarcales, dont nous nous étions fumigés et dont nous avions enduit nos barbes et nos moustaches. Maintenant, à vous autres d’achever la victoire en vous mettant à la poursuite de ces musulmans et en les exterminant jusqu’au dernier ! Et de la sorte nous vengerons la mort de Lucas, notre champion… »

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et se tut discrètement.

Mais lorsque fut la quatre-vingt-douzième nuit.

Elle dit :

« … Et de la sorte nous vengerons la mort de Lucas, notre champion ! »

Alors le roi Hardobios, qui n’attendait que l’occasion de venger enfin le meurtre de sa fille, l’admirable Abriza, cria à ceux de son armée : « Ô guerriers ! sus à ces musulmans qui fuient comme des femmes ! » Or, il ne savait point que c’était là une tactique du brave d’entre les braves, le prince Scharkân, et de son frère Daoul’makân.

En effet, au moment où les chrétiens de Hardobios, les ayant poursuivis, étaient arrivés jusqu’à eux, les musulmans s’arrêtèrent dans leur fuite simulée et, à la voix de Daoul’makân, se précipitèrent sur leurs poursuivants, en criant : « Allahou akbar ! » Et Daoul’makân, pour les exciter à la lutte, leur jeta cette harangue :

« Ô musulmans, voici le jour de la religion ! Voici le jour où vous gagnerez le paradis ! Car le paradis ne se gagne qu’à l’ombre des glaives ! » Alors ils s’élancèrent comme des lions. Et ce jour-là ne fut point pour les chrétiens le jour de la vieillesse, car ils furent fauchés sans avoir eu le temps de voir blanchir leurs cheveux.

Mais les exploits accomplis par Scharkân, dans cette bataille, sont au-dessus de toutes paroles. Et pendant qu’il mettait en pièces tout ce qui se présentait sur sa route, Daoul’makân fit hisser le drapeau vert, signal convenu avec ceux de la vallée. Et il voulut se précipiter lui aussi dans la mêlée. Mais Scharkân le vit soudain qui se préparait à s’élancer. Alors vivement il s’approcha de lui et lui dit : « Ô mon frère, tu ne dois pas exposer ta personne aux chances de la lutte, car tu es nécessaire au gouvernement de ton empire. Aussi, dès maintenant, je ne vais plus m’éloigner de toi, et je me battrai seulement à côté de toi, en te défendant moi-même contre toutes les attaques. »

Or, pendant ce temps, les guerriers musulmans, commandés par le vizir Dandân et le grand-chambellan, à la vue du signal convenu, se développèrent sur un demi-cercle et coupèrent ainsi à l’armée chrétienne toute chance de salut du côté de ses navires, sur la mer. Aussi la lutte engagée dans ces conditions ne pouvait plus être douteuse. Et les chrétiens furent exterminés terriblement par les soldats musulmans, tant kurdes que persans, turcs et arabes. Et ceux qui purent échapper furent en bien petit nombre. Car il y eut jusqu’à cent vingt mille porcs d’entre eux qui trouvèrent la mort, tandis que les autres réussirent à s’échapper dans la direction de Constantinia. Voilà pour les Grecs du roi Hardobios ! Mais pour ceux du roi Aphridonios, qui s’étaient retirés sur les hauteurs avec leur roi, sûrs d’avance de l’extermination des musulmans, quelle dut être leur douleur de voir la fuite de leurs semblables !

Or, ce jour-là, outre la victoire, les Croyants gagnèrent une quantité énorme de butin. D’abord tous les navires, à l’exception de vingt qui avaient encore des hommes à bord et qui purent regagner Constantinia pour annoncer le désastre. Ensuite toutes les richesses et toutes les choses précieuses accumulées dans ces navires ; puis cinquante mille chevaux avec leur harnachement ; et les tentes et tout ce qu’elles contenaient en armes et en vivres ; et enfin une quantité incalculable de choses que nul chiffre ne saurait rendre. Aussi leur joie fut-elle très grande, et remercièrent-ils Allah pour la victoire et le butin. Et voilà pour les musulmans !

Mais pour ce qui est des fugitifs, ils finirent par arriver à Constantinia, l’âme hantée par les corbeaux des désastres. Et toute la ville fut plongée dans l’affliction, et les édifices et les églises furent tendus des draps du deuil, et toute la population se massa en groupes de révolte et lança des cris de sédition. Et la douleur de tous ne put qu’augmenter en ne voyant revenir de toute la flotte que vingt navires et de toute l’armée que vingt mille hommes. Alors la population accusa ses rois de trahison. Et le trouble du roi Aphridonios fut tel et sa terreur telle que son nez s’allongea jusqu’à ses pieds et que le sac de son estomac se retourna…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète selon son habitude, se tut.

Mais lorsque fut la quatre-vingt-treizième nuit.

Elle dit :

Son nez s’allongea jusqu’à ses pieds et le sac de son estomac se retourna, et son intestin se relâcha et son intérieur s’écoula. Alors il fit appeler la vieille Mère-des-Calamités pour lui demander conseil sur ce qui lui restait à faire. Et la vieille arriva aussitôt.

Or, cette vieille Mère-des-Calamités, cause réelle de tous ces malheurs, était vraiment une horreur de vieille femme : rouée, perfide, pétrie de malédictions ; sa bouche était putride ; ses paupières rougies et sans cils ; ses joues ternes et poussiéreuses ; son visage noir comme la nuit ; ses yeux chassieux ; son corps galeux ; ses cheveux habités par des tribus de bêtes ; son dos voûté ; sa peau ratatinée. Elle était une vraie plaie d’entre les pires plaies, et une vipère d’entre les plus venimeuses. Et cette horrible vieille passait la plus grande partie de son temps chez le roi Hardobios, à Kaïssaria ; et elle se plaisait dans son palais à cause de la quantité très grande de jeunes esclaves qui s’y trouvaient, tant hommes que femmes, car elle obligeait les jeunes esclaves mâles à la monter, et elle aimait à son tour à monter les jeunes esclaves femmes ; et elle préférait à toute chose le chatouillement de ces vierges et le frottement de leur corps contre le sien. Et elle était terriblement experte dans cet art du chatouillis ; et elle savait sucer comme une goule leurs parties délicates, et titiller agréablement leurs tétons ; et, pour les faire parvenir au spasme dernier, elle leur macérait la vulve avec le safran préparé : ce qui les jetait mortes de volupté dans ses bras. Aussi avait-elle enseigné son art à toutes les esclaves du palais et, anciennement, aux suivantes d’Abriza ; mais elle n’avait pu réussir à gagner la svelte Grain-de-Corail, et tous ses artifices avaient échoué contre Abriza ; car Abriza l’avait en horreur à cause de la fétidité de son haleine et de l’odeur d’urine fermentée qui se dégageait de ses aisselles et de ses aines, et du dégagement putride de ses nombreux pets, plus odorants que l’ail pourri, et de la rugosité de sa peau, plus poilue que celle du hérisson et plus dure que les fibres du palmier. Car, en vérité, on pouvait bien appliquer à cette vieille ces paroles du poète :

Jamais l’essence de roses dont elle s’humecte la peau n’abolira la pestilence de ses pets silencieux.

Mais il faut dire que Mère-des-Calamités était pleine de générosité pour toutes les esclaves qui se laissaient faire par elle, comme elle était pleine de rancune pour celles qui fui résistaient. Et c’est pour son refus qu’Abriza avait été tellement haïe par cette vieille.

Donc, lorsque la vieille Mère-des-Calamités fut entrée chez le roi Aphridonios, il se leva en son honneur ; et le roi Hardobios fit de même. Et la vieille dit :

« Ô roi, il nous faut maintenant laisser de côté tout cet encens fécal et toutes ces bénédictions du patriarche qui n’ont fait qu’attirer les malheurs sur nos têtes. Et songeons plutôt à agir à la lumière de la vraie sagesse. Voici. Comme les musulmans s’acheminent, à marches forcées, pour venir assiéger notre ville, il faut envoyer des crieurs par tout l’empire inviter les populations à se rendre à Constantinia, pour repousser avec nous l’assaut des assiégeants. Et que tous les soldats des garnisons se hâtent d’accourir s’enfermer dans nos murs, car le danger est pressant.

« Quant à moi, ô roi, laisse-moi faire, et bientôt la renommée fera parvenir jusqu’à toi le résultat de mes ruses et le bruit de mes méfaits contre les musulmans. Car, dès cette minute, je quitte Constantinia. Et que le Christ, fils de Mariam, te garde sauf ! »

Alors le roi Aphridonios se hâta de suivre les conseils de Mère-des-Calamités qui était, comme elle l’avait dit, sortie de Constantinia.

Or, voici le stratagème imaginé par la vieille rouée.

Lorsqu’elle fut sortie de la ville, après avoir pris avec elle cinquante guerriers d’élite versés dans la connaissance de la langue arabe, son premier soin fut de les déguiser en marchands musulmans de Damas. Car elle avait également pris avec elle cent mulets chargés d’étoffes de toutes sortes, de soieries d’Antioche et de Damas, de satins à reflets métalliques et de brocarts précieux, et beaucoup d’autres choses royales, telles que des vases de faïence persane, des coupes en porcelaine de Chine et des lampes en verre ornementé de Damas. Et elle avait eu soin de prendre, du roi Aphridonios, une lettre, comme sauf-conduit, qui contenait ceci, en substance :

« Les marchands tels et tels sont des marchands musulmans de Damas, étrangers à notre pays et à notre religion chrétienne ; mais comme ils ont fait le commerce dans notre pays, et que le commerce constitue la prospérité d’un pays et sa richesse, et comme ce ne sont point des hommes de guerre, mais des hommes pacifiques, nous leur donnons ce sauf-conduit afin que nul ne les lèse dans leur personne ou leurs intérêts, et que nul ne leur réclame une dîme quelconque ou un droit d’entrée ou de sortie sur leurs marchandises. »

Ensuite, une fois les cinquante guerriers habillés en marchands musulmans, la perfide vieille se déguisa en ascète musulman, en s’habillant d’une grande robe de laine blanche ; puis elle se frotta le front avec un onguent de sa composition, qui lui donna un éclat et un rayonnement de sainteté ; enfin elle se fit lier les pieds de façon à ce que les cordes s’enfonçassent jusqu’au sang et laissassent des marques indélébiles. Alors seulement elle dit à ses compagnons :

« Il faut maintenant me frapper avec des fouets et me mettre les chairs en sang, de façon à me laisser des cicatrices ineffaçables. Et, pour cela, n’ayez aucun scrupule, car la nécessité a ses lois. Ensuite mettez-moi dans une caisse semblable à ces caisses de marchandises, et placez la caisse sur un de ces mulets. Et mettez-vous alors en marche jusqu’à ce que vous soyez arrivés au campement des musulmans dont le chef est Scharkân. Et à ceux qui voudront vous barrer la route, vous montrerez la lettre du roi Aphridonios, qui vous dépeint comme des marchands de Damas, et vous demanderez à voir le prince Scharkân ; et lorsque vous serez introduits en sa présence et qu’il vous aura interrogés sur votre état et sur vos bénéfices réalisés dans le pays des Roums infidèles, vous lui direz :

« Ô roi fortuné, le bénéfice le plus net et le plus méritoire de tout notre voyage commercial au pays de ces chrétiens mécréants, a été la délivrance d’un saint ascète que nous avons pu tirer d’entre les mains de ses persécuteurs qui le torturaient dans un souterrain, depuis quinze années, pour lui faire abjurer la sainte religion de notre Prophète Mohammad (sur lui la paix et la prière !) ».

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et se tut discrètement.

Mais lorsque fut la quatre-vingt-quatorzième nuit.

Schahrazade dit :

Et, ayant enseigné cela à ses compagnons, la vieille Mère-des-Calamités, déguisée en ascète, ajouta : « Et alors, moi, je me chargerai de l’extermination de tous ces musulmans ! »

Lorsque la vieille eut fini de parler, ses compagnons répondirent par l’ouïe et l’obéissance, et se mirent aussitôt à la fouetter jusqu’au sang, et puis l’enfermèrent dans une caisse vide qu’ils placèrent sur le dos de l’un des mulets, et se mirent en route pour mettre à exécution le plan de cette perfide.

Mais pour ce qui est de l’armée victorieuse des Croyants, après la déroute des chrétiens elle se partagea le butin et glorifia Allah pour ses bienfaits. Ensuite Daoul’makân et Scharkân se tendirent la main pour se féliciter et s’embrassèrent, et Scharkân, dans sa joie dit à Daoul’makân : « Ô mon frère, je souhaite qu’Allah t’accorde de ton épouse enceinte un enfant mâle, afin que je puisse le marier à ma fillette Force-du-Destin ! » Et ils ne cessèrent de se réjouir ensemble jusqu’à ce que le vizir Dandân leur eût dit : « Ô rois, il est sage et tout indiqué que, sans perdre de temps, nous nous mettions à la poursuite des vaincus, et que, sans leur donner le temps de se reprendre, nous allions les assiéger dans Constantinia, et les exterminer totalement de la surface de la terre. Car, comme dit le poète :

« Le pur délice des délices est de tuer de sa main les ennemis, et de se sentir emporté sur un coursier fougueux.

Le pur délice est l’arrivée d’un messager de la bien-aimée vous annonçant l’arrivée de la bien-aimée.

Mais le plus pur délice des délices, n’est-ce point l’arrivée de la bien-aimée avant même l’arrivée du messager ?

Et puis, ô délice de tuer de sa main les ennemis, et de se sentir emporté sur un coursier fougueux ! »

Lorsque le vizir Dandân eut récité ces vers, les deux rois agréèrent son avis et donnèrent le signal du départ pour Constantinia. Et toute l’armée se mit en marche, avec ses chefs en tête.

Et l’on marcha sans répit, et l’on traversa de grandes plaines brûlées où ne poussait d’autre végétation qu’une herbe jaune, dans ces solitudes habitées seulement par la présence d’Allah. Et au bout de six jours de cette marche harassante, dans les déserts sans eau, ils finirent par arriver dans un pays que bénissait le Créateur. Devant eux s’étendaient des prairies de fraîcheur où se promenaient les eaux bruissantes, où fleurissaient les arbres fruitiers. Et cette contrée, où s’ébattaient les gazelles et chantaient les oiseaux, apparaissait tel un paradis avec ses grands arbres ivres de la rosée, et ses fleurs qui souriaient à la brise, comme dit le poète :

« Regarde, enfant ! La mousse du jardin s’étend heureuse sous la caresse des fleurs endormies. Elle est un grand tapis couleur d’émeraude avec des reflets adorables.

Ferme tes yeux, enfant ! Écoute l’eau chanter sous les pieds des roseaux. Ah ! ferme tes yeux.

Jardins ! parterres ! je vous adore ! Ô ruisseau au soleil, tu brilles comme une joue, duveté de l’ombre des saules inclinés !

Eau du ruisseau qui t’attaches aux tiges des fleurs, ô grelots d’argent aux chevilles blanches ! Et vous, fleurs, couronnez mon bien-aimé… »

Lorsqu’ils eurent rassasié leurs sens de ces délices, les deux frères songèrent à se reposer quelque temps en ce lieu. En effet, Daoul’makân dit à Scharkân : « Ô mon frère, je ne crois pas que tu aies vu à Damas des jardins aussi beaux. Restons donc ici pour nous reposer deux ou trois jours et donner à nos soldats le temps de respirer un peu le bon air et boire de cette eau si douce, afin qu’ils puissent mieux lutter contre les mécréants. » Et Scharkân trouva que l’idée était excellente.

Or, comme il y avait déjà deux jours qu’ils étaient là et qu’ils allaient se préparer à faire plier les tentes, ils entendirent des voix dans le lointain ; et, s’étant informés, il leur fut répondu que c’était une caravane de marchands de Damas qui retournaient dans leur pays, après avoir vendu et acheté dans le pays des Infidèles, et que les soldats leur barraient maintenant la route pour les punir d’avoir fait le commerce avec les Infidèles.

Mais, juste à ce moment, les marchands arrivèrent en protestant et en se démenant, entourés par les soldats. Et ils se jetèrent aux pieds de Daoul’makân et lui dirent : « Nous avons été dans le pays des Infidèles, qui nous ont respectés et ne nous ont lésés ni dans nos personnes ni dans nos biens ; et voici que maintenant les Croyants, nos frères, nous pillent et nous maltraitent en pays musulman ! » Puis ils sortirent la lettre, sauf-conduit du roi de Constantinia, et la tendirent à Daoul’makân qui la lut, ainsi que Scharkân. Et Scharkân leur dit : « Ce qui vous a été enlevé vous sera rendu sur l’heure. Mais aussi pourquoi, vous, des musulmans, être allés ainsi faire le commerce avec les mécréants ? » Alors les marchands répondirent : « Ô notre maître, Allah nous a conduits chez ces chrétiens pour être la cause d’une victoire plus importante que toutes les victoires des armées et toutes celles que tu as remportées toi-même ! » Et Scharkân dit : « Et quelle est donc cette victoire, ô marchands ? » Ils répondirent : « Nous ne pouvons en parler que dans un endroit isolé, à l’abri des indiscrets ; car, si la chose venait à s’ébruiter, aucun musulman ne pourrait jamais plus, même en temps de paix, mettre les pieds dans le pays des chrétiens. »

À ces paroles, Daoul’makân et Scharkân emmenèrent les marchands, et les conduisirent sous une tente retirée, complètement à l’abri des oreilles indiscrètes. Alors les marchands…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et se tut discrètement.

Mais lorsque fut la quatre-vingt-quinzième nuit.

Elle dit :

Il m’est revenu, ô Roi fortuné, que les marchands racontèrent alors aux deux frères l’histoire fabriquée et enseignée par la vieille Mère-des-Calamités. Et les deux frères furent émus extrêmement en entendant le récit des souffrances du saint ascète et sa délivrance du souterrain du monastère. Et ils demandèrent aux marchands : « Mais où est-il maintenant, le saint ascète ? L’avez-vous laissé ensuite au monastère ? » Ils répondirent : « Lorsque nous eûmes tué le moine gardien du monastère, nous nous hâtâmes d’enfermer le saint dans une caisse que nous chargeâmes sur un de nos mulets, et nous nous enfuîmes au plus vite. Et nous allons maintenant l’amener entre vos mains. Mais, avant de nous enfuir du monastère, nous pûmes constater qu’il renfermait des quintaux et des quintaux d’or, d’argent et de pierreries et joyaux de toutes sortes, dont va d’ailleurs vous mieux parler le saint ascète, dans quelques instants. » Et ces marchands se hâtèrent d’aller décharger le mulet, et ouvrirent la caisse et amenèrent le saint ascète devant les deux frères. Et il apparut aussi noir qu’une gousse de cassier ; et il portait sur sa peau les cicatrices laissées par les coups de fouets, et des traces de chaînes enfoncées dans les chairs.

À sa vue (c’était, en réalité, la vieille Mère-des-Calamités !) les deux frères furent convaincus qu’ils avaient devant eux le plus saint des ascètes, surtout lorsqu’ils virent que le front de l’ascète était brillant comme le soleil, grâce à l’onguent mystérieux dont la perfide vieille s’était oint la peau. Et ils s’avancèrent vers elle et lui baisèrent les mains et les pieds avec ferveur en lui demandant sa bénédiction, les larmes aux yeux. Alors elle leur fit signe de se relever et leur dit : « Cessez maintenant de pleurer et écoutez mes paroles ! » Alors les deux frères obéirent tout de suite, et elle leur dit :

« Sachez que, pour moi, je me soumets à la volonté de mon Souverain Maître, car je sais que les fléaux qu’il m’envoie sont pour éprouver ma patience et mon humilité. Qu’Il soit béni et glorifié ! Et si maintenant je suis heureux de ma délivrance, ce n’est point à cause de la fin de mes souffrances, mais à cause de ma venue au milieu de nos frères musulmans et de mon espoir de mourir sous le pas des chevaux des guerriers luttant pour la cause de l’Islam. Car les Croyants qui sont tués dans la guerre sainte ne meurent pas, leur âme est immortelle ! »

Alors les deux frères lui prirent encore les mains et les baisèrent et voulurent donner l’ordre de lui apporter à manger, mais elle refusa en disant : « Je suis dans le jeûne depuis bientôt quinze ans, et je ne puis, maintenant qu’Allah m’a accordé tant de faveurs, être assez impie pour couper ce jeûne et mon abstinence ; mais, peut-être, au coucher du soleil, mangerai-je un morceau. » Alors ils n’insistèrent pas ; mais, le soir venu, ils firent apprêter les mets et les lui présentèrent eux-mêmes ; mais la perfide refusa encore en disant : « Ce n’est point le temps de manger, mais de prier le Très-Haut ! » Et aussitôt elle se mit dans l’attitude de la prière au milieu du mihrab. Et elle resta ainsi à prier toute la nuit, sans prendre de repos, et aussi les deux nuits suivantes. Alors les deux frères furent pris pour elle d’une grande vénération, la croyant toujours un homme, un saint ascète. Et ils lui donnèrent une grande tente pour elle seule, et des serviteurs spéciaux et des cuisiniers ; et, à la fin du troisième jour, comme elle persistait à ne prendre aucune nourriture, les deux frères vinrent eux-mêmes la servir et lui firent porter dans sa tente tout ce que l’œil et l’âme peuvent souhaiter de choses agréables. Mais elle ne voulut toucher à rien et ne mangea qu’un morceau de pain et un peu de sel. Aussi le respect des deux frères ne fit qu’augmenter, et Scharkân dit à Daoul’makân : « En vérité, cet homme a absolument renoncé à toutes les jouissances de ce monde. Et n’était cette guerre qui m’oblige à combattre les mécréants, je me consacrerais entièrement à sa dévotion, et je le suivrais toute ma vie pour avoir sur moi ses bénédictions ! Mais allons le prier de nous entretenir un peu, car demain nous devons marcher sur Constantinia, et nous n’aurons pas meilleure occasion de profiter de ses paroles. »

Alors tous les trois prirent le chemin de la tente qu’habitait cette vieille Mère-des-Calamités ; et ils la trouvèrent dans l’extase de la prière. Et ils se mirent à attendre qu’elle eût fini de prier ; mais comme, au bout de trois heures d’attente, malgré les pleurs d’admiration qu’ils versaient, elle ne se départait pas de cette attitude à genoux, et ne leur prêtait pas la moindre attention, ils s’avancèrent vers elle et baisèrent la terre. Alors elle se releva, et leur souhaita la paix et la bienvenue et leur dit : « Que venez-vous donc faire à cette heure ? » Ils répondirent : « Ô saint ascète, il y a déjà plusieurs heures que nous sommes ici. N’as-tu pas entendu nos pleurs ? » Elle répondit : « Celui qui se trouve en présence d’Allah ne peut entendre ni voir ce qui se passe dans ce monde ! » Ils lui dirent : « Nous venons te voir, ô saint ascète, pour te demander ta bénédiction avant le grand combat et pour entendre, de ta bouche, le récit de ta captivité chez les mécréants que nous allons demain, avec l’aide d’Allah, exterminer jusqu’au dernier ! » Alors la vieille maudite leur dit : « Par Allah ! si vous n’aviez été les chefs des Croyants, jamais je ne vous eusse raconté ce que je vais vous raconter ! Car les conséquences vont en être pour vous, avec l’aide d’Allah, d’un avantage considérable. Écoutez donc !

 

HISTOIRE DU MONASTÈRE

« Sachez, ô vous, que j’ai longtemps séjourné dans les Lieux Saints, en compagnie d’hommes pieux et éminents ; et je vivais avec eux en toute modestie, ne me préférant jamais à eux, car Allah Très-Haut m’a accordé le don de l’humilité et du renoncement. Et je pensais même passer le restant de mes jours de la sorte dans la tranquillité, l’accomplissement des devoirs pieux et le calme d’une vie sans incidents. Mais je calculais sans le destin.

« Une nuit que j’étais allé vers la mer, que je n’avais jamais vue, je fus poussé par une force irrésistible à marcher sur l’eau. Et je m’y dirigeai résolument et, à mon grand étonnement, je me mis à marcher sur l’eau sans m’y enfoncer et sans même mouiller mes pieds nus. Et je me mis ainsi à me promener sur la mer, à pied, pendant un certain temps ; après quoi je revins vers le rivage. Alors, l’esprit encore émerveillé de ce don surnaturel que je possédais à mon insu, je m’enorgueillis dans mon intérieur et je pensai : « Qui donc comme moi peut marcher sur la mer ? » À peine avais-je formulé mentalement cette pensée, qu’Allah me punit pour mon orgueil en mettant aussitôt dans mon cœur l’amour du voyage. Et je quittai les Lieux Saints. Et, depuis lors, je me mis à vagabonder sur toute la surface de la terre.

« Or, un jour que je voyageais à travers les pays des Roums, tout en accomplissant rigoureusement les devoirs de notre sainte religion, j’arrivai à une haute montagne sombre au sommet de laquelle était un monastère chrétien, sous la garde d’un moine. J’avais connu ce moine autrefois, dans les Lieux Saints, et il s’appelait Matrouna. Aussi, dès qu’il m’eut vu, il accourut respectueusement à ma rencontre et m’invita à entrer me reposer dans le monastère. Or, le perfide mécréant complotait ma perte, car à peine étais-je entré dans le monastère qu’il me fit suivre une longue galerie au bout de laquelle s’ouvrait une porte dans l’obscurité. Et il me poussa soudain dans le fond de cette obscurité et fit tourner la porte et m’enferma. Et là il m’abandonna, sans me donner à boire ni à manger, pensant ainsi me faire mourir de faim, en haine de ma religion.

« Sur ces entrefaites, arriva au monastère, en tournée extraordinaire d’inspection, le chef général des moines. Et il était accompagné, selon l’habitude des chefs de moines, d’une suite choisie de dix moines jouvenceaux fort jolis et d’une jeune fille aussi belle que les dix jeunes moines. Et cette jeune fille était vêtue d’un habit de moine qui lui serrait la taille et faisait saillir ses hanches et ses seins. Et Allah seul sait ce que perpétrait ce chef de moines avec cette jeune fille qui s’appelait Tamacil et avec ses beaux compagnons les moines jouvenceaux.

« Aussi, à l’arrivée de son chef, le moine Matrouna lui raconta mon emprisonnement et ma torture par la faim depuis quarante jours. Et le chef des moines, dont le nom est Dechianos, lui ordonna d’ouvrir la porte du souterrain et d’en retirer mes os pour les jeter au vent. Donc il dit : « Ce musulman doit, à l’heure qu’il est, être une telle carcasse que les oiseaux de proie ne la voudront même pas approcher ! » Alors Matrouna et les jeunes moines ouvrirent la porte des ténèbres et me trouvèrent à genoux dans l’attitude de la prière. À cette vue, le moine Matrouna s’écria : « Ah ! le maudit sorcier ! Cassons-lui les os ! » Et ils me tombèrent tous dessus à grands coups de bâton et de fouet, et tellement que je crus trépasser. Et je compris alors qu’Allah me faisait subir ces épreuves pour me punir de ma vanité passée : je m’étais enflé d’orgueil en voyant que je marchais sur la mer, alors que je n’étais qu’un instrument entre les mains du Très-Haut.

« Donc, lorsque le moine Matrouna et les autres jeunes fils de chiens m’eurent mis dans cet état pitoyable, ils m’enchaînèrent et me rejetèrent dans le souterrain des ténèbres. Et j’y serais certainement mort d’inanition si Allah n’avait voulu toucher le cœur de la jeune Tamacil qui, chaque jour, me visita en secret pour me donner un pain d’orge et une cruche d’eau, tout le temps que resta le chef des moines au monastère. Or, le chef des moines resta longtemps dans ce monastère, où il se plaisait fort, et il finit même par le choisir pour sa résidence habituelle ; et, lorsqu’il était obligé de le quitter, il y laissait la jeune Tamacil sous la garde du moine Matrouna.

« Je demeurai de la sorte, enfermé dans le souterrain durant cinq ans ; et, de son côté, la jeune fille grandissait et devenait d’une beauté qui défiait celle des plus belles filles de son temps. Car je puis vous certifier, ô rois, que ni dans notre pays ni dans le pays des Roums on ne peut trouver son égale. Mais cette jeune fille n’est pas le seul joyau que renferme ce monastère, car on y a entassé des trésors innombrables en or, en argent, en bijoux et en richesses de toutes sortes qui dépassent tout calcul. Aussi il faut vous hâter d’aller prendre d’assaut ce monastère et vous emparer de la jeune fille et des trésors ; et je vous servirai moi-même de guide pour vous ouvrir les portes des cachettes et des armoires que je connais, et notamment de la grande armoire du chef des moines Dechianos, celle qui contient les plus beaux vases en or ciselé. Et je vous livrerai cette merveille digne des rois qu’est la jeune Tamacil. Car, outre sa beauté, elle possède le don du chant et connaît toutes les chansons arabes des villes et des Bédouins. Et elle vous fera passer des journées lumineuses et des nuits de sucre et de bénédiction. Quant à ma délivrance du souterrain, vous l’avez apprise déjà de la bouche de ces bons marchands qui exposèrent leur vie pour me tirer d’entre les mains de ces chrétiens – qu’Allah les maudisse, eux et leur postérité, jusqu’au jour du Jugement ! »

Lorsque les deux frères eurent entendu cette histoire, ils furent joyeux extrêmement en songeant à toutes les acquisitions qu’ils allaient faire et surtout à la jeune Tamacil, que la vieille disait fort experte, malgré sa jeunesse, dans l’art des plaisirs. Mais le vizir Dandân n’avait écouté cette histoire qu’avec un grand sentiment de méfiance et s’il ne s’était pas levé et en allé, c’était seulement par respect pour les deux rois ; car les paroles de cet ascète étrange ne lui entraient guère dans la tête. Pourtant il cacha son impression et ne voulut rien dire, de peur de se tromper.

Quant à Daoul’makân, il voulait d’abord marcher sur le monastère à la tête de toute son armée ; mais la vieille Mère-des-Calamités l’en dissuada en lui disant : « J’ai peur que le chef des moines Dechianos, à la vue de tous ces guerriers, ne prenne peur et ne s’échappe du monastère en emmenant la jeune fille. » Alors Daoul’makân fit appeler le grand-chambellan et l’émir Rustem et l’émir Bahramân et leur dit : « Demain, à la pointe du jour, vous marcherez sur Constantinia, où nous ne tarderons pas nous-mêmes à vous rejoindre. Toi, ô grand-chambellan, tu prendras le commandement général de l’armée à ma place ; et toi, Rustem, tu remplaceras mon frère Scharkân ; et toi, Bahramân, tu remplaceras le grand-vizir Dandân. Et, surtout, prenez bien garde de faire connaître à l’armée que nous sommes absents. D’ailleurs, notre absence ne sera que de trois jours. » Puis Daoul’makân, Scharkân et le vizir Dandân choisirent cent guerriers d’entre les plus valeureux et cent mulets chargés de caisses vides destinées à contenir les trésors du monastère ; et ils emmenèrent aussi la vieille Mère-des-Calamités, cette perfide, qu’ils croyaient toujours un ascète aimé d’Allah. Et, suivant son indication, ils prirent le chemin du monastère.

Quant au grand-chambellan et aux troupes musulmanes…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et s’arrêta discrètement dans son récit.

Mais lorsque fut la quatre-vingt-seizième nuit.

Elle dit :

Quant au grand-chambellan et aux troupes musulmanes, suivant l’ordre du roi Daoul’makân, le lendemain, à l’aube, ils plièrent les tentes et firent route sur Constantinia.

De son côté, la vieille Mère-des-Calamités ne perdit point de temps. À peine furent-ils tous hors des tentes, qu’elle tira de l’une des caisses qu’elle avait sur son mulet deux pigeons apprivoisés par elle ; et elle attacha au cou de chacun de ces pigeons une lettre adressée au roi Aphridonios de Constantinia, dans laquelle elle le mettait au courant de tout ce qu’elle venait de faire et elle terminait en disant :

« Aussi, ô roi, il faut tout de suite envoyer au monastère dix mille guerriers des plus éprouvés parmi les plus vaillants d’entre les Roums. Et, lorsqu’ils seront arrivés au bas de la montagne, qu’ils ne bougent pas avant mon arrivée ! Et alors je leur livrerai les deux rois et le vizir et les cent guerriers musulmans.

« Pourtant je dois te dire, ô roi, que ma ruse ne peut s’accomplir sans la mort du gardien du monastère, le moine Matrouna ; je le sacrifierai donc pour le bien commun des armées chrétiennes, car la vie d’un moine n’est rien devant le salut de la chrétienté.

« Et loué soit le Christ, notre Seigneur, au commencement et à la fin ! »

Et les pigeons, porteurs de la lettre, arrivèrent à la Haute Tour, à Constantinia. Et l’apprivoiseur prit la lettre suspendue au cou des pigeons et alla tout de suite la remettre au roi Aphridonios. Et à peine le roi eut-il lu la lettre, qu’il fit rassembler les dix mille guerriers nécessaires et leur fit donner à chacun un cheval et, en outre, un chameau de course et un mulet pour porter le butin qu’ils devaient faire sur l’ennemi. Et il les fit se diriger en toute hâte dans la direction du monastère.

Quant au roi Daoul’makân et à Scharkân et au vizir Dandân et aux cent guerriers, une fois arrivés au bas de la montagne, ils durent faire seuls l’ascension du monastère ; car la vieille Mère-des-Calamités, s’étant trouvée extrêmement fatiguée par le voyage, était restée au bas de la montagne, en disant : « Montez d’abord, vous autres ; et moi, ensuite, une fois le monastère en votre pouvoir, je monterai vous en révéler les trésors cachés. »

Or, ils arrivèrent au monastère, un à un, en se dissimulant. Et, arrivés sous les murs, ils les escaladèrent prestement et sautèrent tous à la fois dans le jardin. Alors, au bruit, accourut le gardien, le moine Matrouna ; mais c’en fut fait de lui, car Scharkân cria à ses guerriers : « Sus à ce chien maudit ! » Et aussitôt cent coups le pénétrèrent ; et son âme mécréante s’exhala de son cul et alla s’enfoncer dans les feux de l’enfer. Et le pillage du monastère commença avec ordre. D’abord ils entrèrent dans l’endroit sacré où les chrétiens déposent leurs offrandes.

Et là ils trouvèrent, pendus aux murs, de haut en bas, une quantité énorme de joyaux et de choses très riches, bien plus que ne leur avait dit le vieil ascète. Et ils remplirent leurs caisses et leurs sacs et les chargèrent sur les mulets et les chameaux.

Mais pour ce qui est de la jeune fille nommée Tamacil, que leur avait dépeinte l’ascète, aucune trace, pas plus d’elle que des dix jeunes garçons aussi beaux qu’elle, ni du déplorable chef des moines Dechianos. Aussi pensèrent-ils que la jeune fille était sortie se promener ou s’était cachée dans une chambre ; et ils fouillèrent tout le monastère ; et ils restèrent à l’attendre pendant deux heures ; mais la jeune Tamacil n’apparaissait pas davantage... Et Scharkân, impatienté, finit par dire : « Par Allah ! ô mon frère, mon cœur et ma pensée travaillent beaucoup au sujet des guerriers de l’Islam que nous avons laissés aller seuls à Constantinia, et dont nous n’avons aucune nouvelle ! » Et Daoul’makân dit : « Je crois bien aussi que, pour ce qui est de la jeune Tamacil et de ses jeunes compagnons, il faut faire notre acte de renoncement, car je ne vois rien venir. Aussi, maintenant que nous avons assez attendu et que d’ailleurs nous avons chargé nos mulets et nos chameaux d’une grande partie des richesses du monastère, contentons-nous de ce qu’Allah nous a déjà accordé, et allons-nous-en rejoindre nos troupes pour, avec l’aide d’Allah, écraser les Infidèles et prendre leur capitale, Constantinia. »

Alors ils descendirent du monastère pour aller prendre le vieil ascète au bas de la montagne et faire route vers leur armée. Mais à peine s’étaient-ils engagés dans la vallée, que de toutes parts apparurent sur les hauteurs les guerriers des Roums, qui poussaient leur cri de guerre, et de tous les côtés à la fois descendaient vers eux pour les envelopper. À cette vue, Daoul’makân s’écria : « Qui donc a pu aviser les chrétiens de notre présence au monastère ? » Mais Scharkân, sans lui laisser le temps de continuer, lui dit : « Ô mon frère, nous n’avons pas de temps à perdre en conjectures ; dégainons courageusement et attendons de pied ferme tous ces chiens maudits, et faisons-en une telle tuerie que nul d’entre eux ne puisse s’échapper pour aller raviver le feu de son foyer. » Et Daoul’makân dit : « Si du moins nous avions été prévenus, nous aurions pris avec nous un plus grand nombre de nos guerriers pour lutter un peu plus efficacement ! » Mais le vizir Dandân dit : « Si même nous avions avec nous dix mille hommes, cela ne nous serait d’aucune utilité dans cette gorge étroite. Mais Allah nous fera surmonter toutes les difficultés et nous tirera de ce mauvais pas. Car, du temps que je guerroyais ici, avec le défunt roi Omar Al-Némân, j’ai appris à connaître toutes les issues de cette vallée et toutes les sources qu’elle contient. Suivez-moi donc avant que les issues soient occupées par ces mécréants ! »

Mais au moment où ils allaient se mettre à l’abri, devant eux apparut le saint ascète qui leur cria : « Où courez-vous ainsi, ô Croyants ? Fuyez-vous donc en face de l’ennemi ? Ne savez-vous que votre vie est dans les mains d’Allah seul et qu’il est le maître de vous la conserver ou de vous l’enlever, quoi qu’il puisse vous arriver ? Oubliez-vous que, moi-même, enfermé sans nourriture dans le souterrain, j’ai survécu parce qu’il l’a ainsi voulu ? En avant donc, ô musulmans ! Et si la mort est là, le paradis vous attend ! »

À ces paroles du saint ascète, ils se sentirent l’âme enivrée de courage et attendirent de pied ferme l’ennemi qui fondait sur eux avec impétuosité. Or, ils n’étaient en tout que cent trois, mais un Croyant ne vaut-il point mille Infidèles ? En effet, à peine les chrétiens furent-ils à portée de la lance et du glaive, que le vol de leurs têtes devint un jeu pour les bras des Croyants. Et Daoul’makân et Scharkân de chaque tournoiement de leur sabre jetaient en l’air cinq têtes coupées. Alors les Infidèles s’élancèrent dix par dix sur les deux frères ; mais un instant après dix têtes coupées sautaient en l’air. Et, de leur côté, les cent guerriers firent de ces chiens qui les attaquaient un carnage mémorable, et cela jusqu’à la tombée de la nuit qui sépara les combattants.

Alors les Croyants et leurs trois chefs se retirèrent dans une caverne au flanc de la montagne pour s’y abriter cette nuit-là. Et ils songèrent à s’informer du sort du saint ascète ; et ils le cherchèrent en vain, après s’être comptés eux-mêmes un à un et avoir constaté qu’ils n’étaient plus que quarante-cinq survivants. Et Daoul’makân dit : « Qui sait si le saint homme n’est pas mort martyr de sa foi, dans la mêlée ! » Mais le vizir Dandân s’écria : « Ô roi, durant la bataille, je l’ai vu, cet ascète ! Et il m’a semblé le voir exciter les Infidèles au combat ; et il me paraissait tel un éfrit noir de la plus épouvantable espèce ! » Mais, au moment même où le vizir Dandân émettait ce jugement, l’ascète parut à l’entrée de la grotte ; et il tenait par les cheveux une tête coupée aux yeux convulsés. Et c’était la tête même du général en chef de l’armée chrétienne, et c’était une bien terrible tête de guerrier.

À cette vue, les deux frères se levèrent debout sur leurs deux pieds et s’écrièrent : « Louange à Allah qui t’a sauvé, ô saint ascète, et t’a rendu à notre vénération ! » Alors cette perfide maudite répondit : « Mes chers fils, pour moi j’ai voulu mourir dans la mêlée et bien des fois je me suis jeté au milieu des combattants ; mais ces Infidèles eux-mêmes me respectaient et détournaient leur glaive de ma poitrine. Alors, moi, je profitai de cette confiance que je leur inspirais pour m’approcher de leur chef, et, d’un seul coup de sabre, avec l’aide d’Allah, je lui coupai la tête. Et cette tête je vous l’apporte, pour vous encourager à continuer la lutte contre cette armée sans chef. Quant à moi… »

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la quatre-vingt-dix-septième nuit.

Elle dit :

Il m’est revenu, ô Roi fortuné, que la vieille Mère-des-Calamités continua ainsi : « Quant à moi, je vais courir au plus vite vers votre armée, sous les murs de Constantinia, et vous chercher du renfort pour vous tirer des mains des mécréants. Fortifiez donc votre âme et, en attendant l’arrivée de vos frères musulmans, réchauffez vos glaives dans le sang des Infidèles, pour être agréables au Maître des armées. » Alors les deux frères embrassèrent les mains du vénérable ascète et le remercièrent pour son dévouement et lui dirent : « Mais comment allez-vous faire, ô saint ascète, pour sortir de cette gorge dont toutes les issues sont occupées par les chrétiens, et alors que toutes les hauteurs sont peuplées des guerriers ennemis qui vous lapideront certainement sous une avalanche de roches déracinées. » Mais la perfide vieille répondit : « Allah me cachera à leurs regards, et je passerai inaperçu. Et si même ils parvenaient à me voir, ils ne pourraient me faire aucun mal, car je serai entre les mains d’Allah qui sait protéger ses vrais adorateurs et exterminer les impies qui le méconnaissent ! » Alors Scharkân lui dit : « Tes paroles sont pleines de vérité, ô saint ascète ! Car je t’ai vu au milieu du combat donner de ta personne avec héroïsme, et nul de ces chiens n’osait t’approcher ni même te regarder. Maintenant il ne te reste plus qu’à nous sauver d’entre leurs mains ; et plus vite tu partirais pour nous chercher du secours, mieux cela vaudrait. Voici la nuit. Pars à la faveur de ses ténèbres, sous l’égide d’Allah le Très-Haut. »

Alors la maudite vieille essaya d’entraîner avec elle Daoul’makân pour le livrer aux ennemis. Mais le vizir Dandân, qui, en son âme, se méfiait des manières étranges de cet ascète, dit à Daoul’makân ce qu’il fallait pour l’empêcher d’en rien faire. Et la maudite fut obligée de s’en aller seule en jetant sur le vizir Dandân un regard de travers.

D’ailleurs, pour ce qui est de la tête coupée du général en chef de l’armée chrétienne, la vieille avait menti en disant que c’était elle qui avait tué ce redoutable guerrier. Elle n’avait fait que seulement lui couper la tête, une fois mort ; car il avait été tué, dans le feu du combat, par l’un des guerriers d’élite d’entre les cent gardes musulmans. Et ce guerrier musulman avait payé son exploit de sa vie ; car à peine le chef chrétien avait-il remis son âme aux démons de l’enfer, que les soldats chrétiens, voyant tomber leur chef sous la lance du musulman, se précipitèrent en masse sur ce dernier et le lardèrent de coups d’épée et le mirent en morceaux. Et l’âme de ce Croyant alla aussitôt au paradis entre les mains du Rémunérateur.

Quant aux deux rois et au vizir Dandân et aux quarante-cinq guerriers qui avaient passé la nuit dans la caverne, ils se réveillèrent à l’aube, et se mirent aussitôt dans l’attitude de la prière, après avoir fait les ablutions prescrites. Puis ils se levèrent regaillardis et prêts à la lutte ; et à la voix de Daoul’makân ils se précipitèrent comme des lions sur un troupeau de cochons. Et ils firent ce jour-là un carnage satisfaisant de leurs nombreux ennemis ; et les glaives s’entrechoquèrent aux glaives, et les lances aux lances, et les javelots firent éclater les armures ; et les guerriers s’élançaient au combat comme des loups altérés de sang. Et Scharkân et Daoul’makân firent couler tant de flots de sang que la rivière de la vallée en déborda, et la vallée elle-même disparut sous les monceaux de cadavres. Aussi, à la tombée de la nuit…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin, et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la quatre-vingt-dix-huitième nuit.

Elle dit :

Aussi, à la tombée de la nuit, les combattants furent obligés de se séparer, et chaque parti regagna son camp. Or, le camp des musulmans était toujours cette cachette dans la caverne ; et ils purent, une fois rentrés dans la caverne, se compter et constater que trente-cinq d’entre eux étaient restés ce jour-là sur le champ de bataille : ce qui réduisait leur nombre à dix guerriers avec, en plus, les deux rois et le vizir, et les obligeait à compter désormais, et plus que jamais, seulement sur l’excellence de leurs épées et l’aide du Très-Haut.

Pourtant Scharkân, à cette constatation, sentit sa poitrine se rétrécir et ne put s’empêcher de pousser un grand soupir, et dit : « Comment allons-nous faire maintenant ? » Mais tous ces guerriers croyants lui répondirent à la fois : « Rien ne s’accomplira sans la volonté d’Allah ! » Et Scharkân passa toute cette nuit sans dormir.

Mais le matin, au jour, il se leva et réveilla ses compagnons et leur dit : « Compagnons, nous ne sommes plus que treize, y compris le roi Daoul’makân, mon frère, et notre vizir Dandân. Je pense donc qu’il serait funeste de faire une sortie contre l’ennemi, car, malgré les prodiges de valeur que nous accomplirions, nous ne pourrions longtemps résister à la meute innombrable de nos ennemis ; et nul de nous ne reviendrait avec son âme. Nous allons donc, l’épée à la main, nous tenir un instant à l’entrée de cette grotte et provoquer nos ennemis à venir eux-mêmes nous chercher ici. Et tous ceux qui auront l’audace de pénétrer nous attaquer seront facilement mis en pièces dans cette caverne où nous sommes les plus forts. Et cela nous permettra d’attendre, en décimant nos ennemis, l’arrivée du renfort promis par le vénérable ascète. »

Alors tous répondirent : « L’idée est tout à fait bonne, et nous allons tout de suite la mettre en pratique. » Alors cinq d’entre les guerriers sortirent de la caverne et se tournèrent du côté du campement des ennemis et se mirent à les provoquer à grands cris. Puis, voyant qu’un détachement s’avançait de leur côté, ils rentrèrent dans la caverne et en occupèrent l’entrée, en se mettant sur deux rangs.

Or, les choses se passèrent d’après les prévisions de Scharkân. Car chaque fois que des chrétiens essayaient de franchir l’entrée de la caverne, ils étaient saisis et coupés en deux, et nul ne réapparaissait au dehors pour mettre les autres en garde contre cet assaut dangereux. Aussi, ce jour-là, le carnage de chrétiens fut encore plus considérable que les autres jours, et il ne s’arrêta qu’aux ténèbres de la nuit. Et c’est ainsi qu’Allah aveuglait les impies pour mettre la vaillance dans le cœur de ses serviteurs.

Mais, le lendemain, les chrétiens tinrent conseil et dirent : « Cette lutte avec ces musulmans ne saurait avoir de fin qu’on ne les ait exterminés jusqu’au dernier. Au lieu donc d’essayer de prendre cette caverne d’assaut, enveloppons-la de toutes parts par nos soldats, et entourons-la de bois sec en quantité prodigieuse, et mettons le feu à ce bois qui les brûlera tout vifs. Alors, s’ils consentent, au lieu de se laisser brûler, à se rendre à discrétion, nous les emmènerons captifs et nous les traînerons devant notre roi Aphridonios, à Constantinia. Sinon, nous les laisserons se changer en charbon ardent pour alimenter les feux de d’enfer. Et puisse le Christ les enfumer et les maudire, eux et leurs ascendants et leur postérité, et en faire le tapis foulé aux pieds de la chrétienté ! »

Et, cela dit, ils se hâtèrent d’entasser les bûches de bois tout autour de la grotte…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, remit son récit au lendemain.

Mais lorsque fut la quatre-vingt-dix-neuvième nuit.

Elle dit :

Ils se hâtèrent d’entasser les bûches de bois tout autour de la grotte, à une hauteur énorme, et y mirent le feu.

Alors les musulmans, dans la caverne, sentirent la chaleur qui les cuisait et qui, augmentant de plus en plus, finit par les chasser. Ils se massèrent donc en un seul bloc et se précipitèrent tous au dehors et, à travers les flammes, firent une trouée rapide. Mais, hélas de l’autre côté, encore aveuglés par la flamme et la fumée, le destin les jeta vivants entre les mains des ennemis qui aussitôt voulurent les mettre à mort. Mais le chef des chrétiens les en empêcha et leur dit : « Par le Christ ! attendons pour les faire mourir qu’ils soient en présence du roi Aphridonios, à Constantinia, qui éprouvera une grande joie de les voir captifs. Mettons-leur les chaînes au cou et traînons-les derrière les chevaux à Constantinia ! »

Alors on les lia avec des cordes et on les mit sous la garde de quelques guerriers. Puis, pour fêter cette capture, toute l’armée chrétienne se mit à manger et à boire ; et ils burent tant que, vers le milieu de la nuit, ils tombèrent tous sur le dos comme morts.

À ce moment, Scharkân regarda tout autour de lui et vit tous ces corps étendus, et dit à son frère Daoul’makân : « Y a-t-il encore pour nous un moyen de nous tirer de ce mauvais pas ? » Mais Daoul’makân répondit : « Ô mon frère, en vérité, je ne sais pas ; car nous voici comme les oiseaux dans la cage. » Et Scharkân fut dans une telle rage et poussa un si grand soupir, que l’effort considérable qu’il donna fit craquer les cordes qui le liaient et les fit sauter. Alors il bondit sur ses pieds et courut à son frère et au vizir Dandân et se hâta de les délivrer de leurs liens ; puis il s’approcha du gardien en chef et lui enleva les clefs des chaînes dont étaient enchaînés les dix guerriers musulmans et il les délivra également. Alors, sans perdre de temps, ils s’armèrent des armes des chrétiens ivres et s’emparèrent de leurs chevaux et, sans bruit, s’éloignèrent, en remerciant Allah pour leur délivrance.

Ils se mirent alors à une allure fort rapide et finirent par arriver au haut de la montagne. Alors Scharkân les fit s’arrêter un instant et leur dit : « Maintenant qu’avec l’aide d’Allah nous sommes en sûreté, j’ai une idée à vous communiquer. » Ils répondirent tous : « Et quelle est cette idée ? » Il dit : « Nous allons nous disperser un peu de tous les côtés sur le sommet de cette montagne, et nous allons grossir nos voix et crier de toutes nos forces : « Allahou akbar ! » Alors toutes les montagnes et les vallées et les rochers résonneront, et les impies, encore ivres, croiront que toute l’armée des musulmans s’abat sur eux. Alors, étourdis, ils s’entretueront dans les ténèbres et feront d’eux-mêmes un carnage très grand jusqu’au matin. »

À ces paroles, ils répondirent par l’ouïe et l’obéissance, et firent tous ce que leur avait conseillé Scharkân. Aussi, à ces voix qui tombaient des montagnes, répercutées mille fois dans les ténèbres, les mécréants se levèrent avec effroi et revêtirent en hâte leurs armures en s’écriant : « Par le Christ ! l’armée musulmane est tout entière sur nous ! » Et, affolés, ils se jetèrent les uns sur les autres et firent d’eux-mêmes un grand carnage, et ne s’arrêtèrent qu’avec le matin, alors que la petite troupe des Croyants s’éloignait rapidement dans la direction de Constantinia.

Or, pendant que Daoul’makân et Scharkân, avec le vizir Dandân et les guerriers, marchaient dans le matin, ils virent devant eux s’élever une poussière très dense…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et se tut discrètement.

Mais lorsque fut la centième nuit.

Elle dit :

Ils virent devant eux s’élever une poussière très dense, et entendirent des voix qui criaient : « Allahou akbar ! » Et, quelques instants après, ils aperçurent, avec ses étendards déployés, une armée musulmane qui s’avançait vers eux rapidement. Et sous les grands étendards sur lesquels étaient écrits les mots de la foi : « Il n’y a d’autre Dieu qu’Allah ! Et Mohammad est l’Envoyé d’Allah ! » apparurent, à cheval, à la tête de leurs guerriers, les émirs Rustem et Bahramân. Et derrière eux, comme les vagues innombrables, s’avançaient les guerriers musulmans.

Aussitôt que les émirs Rustem et Bahramân virent le roi Daoul’makân et ses compagnons, ils mirent pied à terre et vinrent lui présenter leurs hommages. Et Daoul’makân leur demanda : « Et comment vont nos frères musulmans, sous les murs de Constantinia ? » Ils répondirent : « En toute santé et en tous bienfaits ! Et c’est le grand-chambellan qui nous a dépêchés vers vous autres, avec vingt mille guerriers, pour vous porter secours. » Alors Daoul’makân leur demanda : « Et comment avez-vous su le danger que nous courions ? » Ils répondirent : « C’est le vénérable ascète qui, après une marche de jour et de nuit, est accouru nous annoncer la chose et nous presser de courir ici. Et il se trouve maintenant en sécurité auprès du grand-chambellan ; et il encourage les Croyants à la lutte contre les Infidèles enfermés dans les murs de Constantinia. »

Alors les deux frères furent très réjouis d’apprendre cette nouvelle et ils remercièrent Allah pour l’arrivée du saint ascète en toute sécurité. Et ils mirent les deux émirs au courant de tout ce qui s’était passé depuis leur arrivée au monastère, et leur dirent : « Maintenant, les Infidèles, qui se sont décimés durant toute la nuit, doivent être dans le tumulte et l’épouvante de voir leur erreur. Aussi, sans leur laisser le temps de se reprendre, nous allons leur tomber dessus du haut de la montagne et les exterminer et prendre tout leur butin ainsi que les richesses que nous avions enlevées du monastère. »

Et immédiatement l’armée entière des Croyants, commandée maintenant par Daoul’makân et Scharkân, se précipita comme le tonnerre du sommet de la montagne et tomba sur le camp des Infidèles et fit jouer dans leurs corps le glaive et la lance. Et à la fin de cette journée il ne restait plus, parmi les infidèles, un seul homme capable d’aller raconter le désastre aux maudits enfermés dans les murs de Constantinia.

Une fois les guerriers chrétiens exterminés, les musulmans prirent toutes les richesses et tout le butin, et passèrent cette nuit-là dans le repos, en se congratulant mutuellement de leur succès et en remerciant Allah de ses bienfaits.

Et, le matin venu, Daoul’makân décida le départ et dit aux chefs de l’armée : « Il nous faut maintenant gagner au plus vite Constantinia pour nous joindre au grand-chambellan qui assiège la ville et qui n’a plus avec lui que très peu de troupes. Car, si les assiégés savaient votre présence ici, ils comprendraient que les musulmans qui sont sous les murs sont en très petit nombre, et ils feraient une sortie funeste pour les Croyants. »

Alors on leva le campement et on marcha sur Constantinia, tandis que Daoul’makân, pour soutenir le courage de ses guerriers, improvisait, durant la marche, cette sublime élévation :

« Ô Seigneur ! Je t’offre ma louange, Toi qui es la gloire et la louange, ô Dieu qui n’as cessé de me diriger dans la voie difficile, par la main.

Tu m’as donné la richesse et les biens, un trône et tes grâces ; et tu as armé mon bras du glaive de la vaillance et des victoires.

Et tu m’as rendu le maître d’un empire à l’ombre considérable, et tu m’as comblé de l’excès de ta générosité.

Et tu m’as nourri, étranger dans les pays étrangers, et tu t’es fait mon garant quand j’étais si obscur parmi les inconnus.

Gloire à toi ! Tu as orné mon front de ton triomphe. Avec ton aide, nous avons écrasé les Roums qui méconnaissent ta puissance, et les avons pourchassés sous nos coups, bétail en déroute.

Gloire à toi ! Sur les rangs des impies tu as prononcé la parole de ta colère, et les voici ivres à jamais, non point du ferment des vins, mais de la coupe de la mort.

Et si d’entre tes Croyants quelques-uns sont restés dans la bataille, l’immortalité les possède, assis sous les touffes heureuses, aux bords du fleuve édénique de miel parfumé. »

Lorsque Daoul’makân eut fini de réciter ces vers, pendant la marche des troupes, on vit s’élever une poussière noire, qui, s’étant dissipée…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin se tut discrètement.

Mais lorsque fut la cent unième nuit.

Elle dit :

On vit s’élever une poussière noire qui, s’étant dissipée, laissa apparaître la maudite vieille Mère-des-Calamités, toujours sous l’aspect d’un vénérable ascète. Alors tous s’empressèrent de lui baiser les mains, tandis que, les larmes aux yeux et la voix altérée, elle leur dit :

« Apprenez le malheur, ô peuple des Croyants ! Et surtout hâtez vos pas ! Vos frères musulmans, qui étaient campés sous les murs de Constantinia, ont été attaqués à l’improviste, dans leurs tentes, par les forces considérables des assiégés ; et ils sont maintenant en complète déroute. Courez donc à leur secours, sinon du chambellan et de ses guerriers vous ne retrouverez même plus la trace ! »

Lorsque Daoul’makân et Scharkân eurent entendu ces paroles, ils sentirent s’envoler leur cœur à force de battements, et, au comble de la consternation, ils s’agenouillèrent devant le saint ascète et lui baisèrent les pieds ; et tous les guerriers se mirent à pousser des cris de douleur et des sanglots.

Mais il n’en fut pas de même du grand-vizir Dandân. Car il fut le seul à ne pas descendre de cheval et à ne pas baiser les mains et les pieds de l’ascète de malheur. Et, à haute voix, devant tous l’es chefs réunis, il s’écria : « Par Allah ! ô musulmans, mon cœur éprouve une singulière aversion pour cet ascète étrange ; et je sens qu’il est un des réprouvés, de ceux-là qui sont bannis loin de la porte de la miséricorde divine ! Croyez-moi, ô musulmans, repoussez loin de vous ce sorcier maudit ! Croyez-en le vieux compagnon du défunt roi Omar Al-Némân. Et, sans plus tenir compte des paroles de ce réprouvé, hâtons-nous vers Constantinia ! »

À ces paroles, Scharkân dit au vizir Dandân : « Chasse de ton esprit ces soupçons désobligeants qui prouvent bien que tu n’as pas vu, comme moi, ce saint ascète relever dans la mêlée le courage des musulmans et affronter sans crainte les glaives et les lances. Tâche donc de ne plus médire de ce saint, car la médisance est blâmée, et l’attaque dirigée contre l’homme de bien est condamnée. Et sache bien que si Allah ne l’aimait pas, il ne lui aurait pas donné cette force et cette endurance, et ne l’aurait pas sauvé autrefois des tortures du souterrain. »

Puis, ayant dit ces paroles, Scharkân fit donner comme monture au saint ascète une belle mule vigoureuse harnachée somptueusement et lui dit : « Monte cette mule et cesse d’aller à pied, ô notre père, le plus saint des ascètes ! » Mais la perfide vieille s’écria : « Comment pourrais-je prendre du repos alors que les corps des Croyants gisent sans sépulture sous les murs de Constantinia ! » Et elle ne voulut point monter la mule, et se mêla aux guerriers, et se mit à marcher et à circuler parmi les piétons et les cavaliers comme le renard en quête d’une proie. Et, tout en circulant, elle ne cessait de réciter à voix haute les versets du Koran et de prier le Clément, jusqu’à ce qu’enfin on vît accourir en désordre les débris de l’armée commandée par le grand-chambellan.

Alors Daoul’makân fit approcher le grand-chambellan et lui demanda de raconter les détails du désastre éprouvé. Et le grand-chambellan, le visage défait et l’âme torturée, lui raconta tout ce qui était arrivé.

Or, tout cela avait été combiné par la maudite Mère-des-Calamités. En effet, lorsque les émirs Rustem et Bahramân, chefs des Turcs et des Kurdes, furent partis au secours de Daoul’makân et de Scharkân, l’armée qui campait sous les murs de Constantinia se trouva du coup fort diminuée en nombre ; aussi, par crainte que la chose ne fût connue des chrétiens, le grand-chambellan ne voulut point en parler à ses soldats de peur qu’il se trouvât un traître parmi eux.

Mais la vieille, qui n’attendait que ce moment et qui recherchait depuis longtemps cette occasion qu’elle avait combinée avec beaucoup de peines et de soins, courut aussitôt vers les assiégés et héla à haute voix l’un des chefs qui étaient sur les murailles et lui dit de lui tendre une corde. Alors on lui tendit une corde ; et elle y attacha une lettre écrite de sa main et dans laquelle elle disait au roi Aphridonios :

« CETTE LETTRE EST DE LA PART DE LA SUBTILE ET ROUÉE ET TERRIBLE MÈRE-DES-CALAMITÉS, LE PLUS EFFROYABLE FLÉAU DE L’ORIENT ET DE L’OCCIDENT, AU ROI APHRIDONIOS QUE LE CHRIST AIT EN SES BONNES GRÂCES !

« Et ensuite !

« Sache, ô roi, que désormais la tranquillité va régner dans ton cœur, car j’ai combiné un stratagème qui est la perdition des musulmans. Après avoir réduit en captivité et jeté dans les chaînes leur roi Daoul’makân et son frère Scharkân et le vizir Dandân et détruit la troupe avec laquelle ils avaient pillé le monastère du moine Matrouna, j’ai réussi à affaiblir les assiégeants en les décidant à envoyer les deux tiers de leur armée dans la vallée, où ils seront détruits par l’armée victorieuse des soldats du Christ.

« Il ne te reste donc plus qu’à faire une sortie en masse contre les assiégeants et à les attaquer dans leur camp et à brûler leurs tentes et à les mettre en pièces jusqu’au dernier : ce qui te sera facile avec le secours de Notre Seigneur Christ et de sa mère Vierge. Et puissent-ils un jour me rémunérer pour tout le bien que je fais à toute la chrétienté ! »

À la lecture de cette lettre, le roi Aphridonios éprouva une grande joie et fit immédiatement appeler le roi Hardobios, qui était venu s’enfermer à Constantinia avec le contingent de ses troupes de Kaïssaria ; et il lui lut la lettre de Mère-des-Calamités…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la cent deuxième nuit.

Elle dit :

Et il lui lut la lettre de Mère-des-Calamités. Alors le roi Hardobios fut à l’extrême limite de la dilatation et s’écria : « Admire, ô roi, les ruses merveilleuses de ma nourrice Mère-des-Calamités ! En vérité, elle nous a été plus utile que toutes les armes de nos guerriers ; et rien que son regard lancé sur nos ennemis produit plus de terreur que la vue de tous les démons de l’enfer au terrible jour du Jugement ! » Et le roi Aphridonios répondit : « Puisse le Christ ne jamais nous priver de la vue de cette femme inestimable ! Et puisse-t-il la faire fructifier en ruses et en stratagèmes ! »

Et aussitôt il donna l’ordre aux chefs de son armée de faire crier aux soldats l’heure de l’attaque et de la sortie. Alors de tous les côtés affluèrent les soldats, et ils aiguisèrent leurs épées, et invoquèrent la croix et la ceinture, et sacrèrent et blasphémèrent et se démenèrent et hurlèrent. Et tous ensemble sortirent par la grande porte de Constantinia.

À la vue des chrétiens qui s’avançaient en ordre de bataille et le glaive nu à la main, le grand-chambellan comprit le danger. Il fit aussitôt appeler les hommes aux armes et leur jeta ces quelques mots : « Ô guerriers musulmans, mettez votre confiance dans votre foi. Ô soldats, si vous reculez, vous êtes perdus ; mais si vous tenez ferme, vous triompherez. Et, d’ailleurs, le courage n’est que la patience durant un moment. Et il n’y a pas de chose étroite qu’Allah ne puisse élargir ! Je demande donc au Très-Haut de vous bénir et de vous regarder d’un œil clément ! »

Lorsque les musulmans eurent entendu ces paroles, leur courage ne connut plus de limites et ils crièrent tous : « Il n’y a d’autre Dieu qu’Allah ! » Et, de leur côté, les chrétiens, à la voix de leurs prêtres et de leurs moines, invoquèrent le Christ, la croix et la ceinture. Et, à ces cris mêlés, les deux armées en vinrent aux mains terriblement ; et le sang coula à flots ; et les têtes s’envolèrent des corps. Alors les bons anges furent du côté des Croyants ; et les mauvais anges embrassèrent la cause des mécréants. Et l’on vit où étaient les poltrons et où étaient les intrépides ; et les héros bondissaient dans la mêlée, et les uns tuaient et les autres étaient renversés de leurs selles. Et la bataille se fit sanglante et les corps jonchèrent le sol et s’entassèrent à hauteur de cheval. Mais que pouvait l’héroïsme des Croyants contre la quantité prodigieuse des Roums maudits ! Aussi, à la tombée de la nuit, les musulmans étaient repoussés, et leurs tentes saccagées, et leur campement tombé au pouvoir des gens de Constantinia.

Et c’est alors qu’en pleine déroute ils rencontrèrent l’armée victorieuse du roi Daoul’makân, qui s’en revenait de la vallée où avaient trouvé la défaite les chrétiens du monastère.

Alors Scharkân appela le grand-chambellan et, à haute voix, devant les chefs réunis, le félicita et les glorifia pour sa fermeté dans la résistance et sa prudence dans la retraite et sa patience dans la défaite. Puis tous les guerriers musulmans, maintenant réunis en une armée massive, ne respirèrent plus que l’espoir de la vengeance. Et, les étendards déployés, ils s’avancèrent sur Constantinia.

Lorsque les chrétiens virent s’approcher cette armée formidable sur laquelle s’éployaient les bannières où étaient inscrites les Paroles de la Foi, ils devinrent pâles et jaunes de safran et se lamentèrent et invoquèrent le Christ et Mariam et Hanna et la croix, et prièrent leurs patriarches et leurs prêtres infâmes d’intercéder pour eux auprès de leurs saints.

Quant à l’armée musulmane, elle arriva sous les murs de Constantinia et songea à se disposer pour le combat. Alors Scharkân s’avança vers son frère Daoul’makân et lui dit : « Ô roi du temps, il est certain que les chrétiens ne refuseront pas la lutte, et c’est ce que nous souhaitons avec ardeur. Aussi je désirerais émettre un avis, car la méthode est la qualité essentielle de l’ordre et de tout arrangement. » Et le roi lui dit : « Et quel est l’avis que tu désires émettre, ô le maître des idées admirables ? » Et Scharkân dit : « Voici. La meilleure disposition pour la bataille est de me placer au centre, juste en face du front de l’ennemi ; le grand-vizir Dandân commandera le centre droit, l’émir Torkash le centre gauche, l’émir Rustem l’aile droite et l’émir Bahramân l’aile gauche. Quant à toi, ô roi, tu resteras sous la protection du grand étendard pour avoir l’œil sur tout le mouvement, car tu es notre colonne et notre seul espoir après Allah ! Et nous tous, nous serons là pour te servir de rempart ! » Alors Daoul’makân remercia son frère pour son avis et son dévouement et donna l’ordre de mettre ce plan à exécution.

Sur ces entrefaites, voici que d’entre les rangs des guerriers des Roums un cavalier rapide s’avança du côté des musulmans. Et lorsqu’il fut plus près, on vit qu’il était sur une mule aux pas très serrés et très rapides, dont la selle était de soie blanche recouverte d’un tapis du Cachemire ; et ce cavalier était un beau vieillard, barbe blanche et aspect vénérable, enveloppé d’un manteau de laine blanche. Il s’approcha de l’endroit où se trouvait Daoul’makân et dit : « Je suis envoyé vers vous autres pour vous porter un message. Comme je ne suis que l’intermédiaire, et que l’intermédiaire doit bénéficier de la neutralité, accordez-moi le droit de parler sans être inquiété, et je vous communiquerai le sujet de ma mission. »

Alors Scharkân lui dit : « Tu as la sécurité ! » Et le messager descendit de cheval, et enleva la croix qui lui pendait au cou et la remit au roi et dit : « Je viens vers vous de la part du roi Aphridonios qui a bien voulu suivre les conseils que je lui donnais de cesser enfin cette guerre désastreuse qui abolit tant de créatures faites à l’image de Dieu. Je viens donc vous proposer en son nom de mettre fin à cette guerre par un combat singulier entre lui, roi Aphridonios, et le chef des guerriers musulmans, le prince Scharkân. »

À ces paroles, Scharkân dit : « Ô vieillard, retourne près du roi des Roums et dis-lui que le champion des musulmans, Scharkân, accepte la lutte. Et demain matin, une fois que nous serons reposés de cette longue marche, nos armes se heurteront. »

Alors le vieillard retourna auprès du roi de Constantinia et lui transmit la réponse.

Et, lorsque vint le matin, le roi Aphridonios s’avança au milieu du meïdân. Et il était monté sur un haut coursier de bataille, et vêtu d’une cotte de mailles d’or au milieu de laquelle brillait un miroir enrichi de pierreries. Il tenait à la main un grand sabre recourbé, et avait passé sur l’une de ses épaules un arc fabriqué à la manière compliquée des gens d’Occident. Et lorsqu’il fut tout près des rangs des musulmans, il releva sa visière et s’écria : « Me voici ! celui qui sait qui je suis doit savoir à quoi s’en tenir ; et celui qui ignore qui je suis bientôt me connaîtra ! Ô vous tous, je suis le roi Aphridonios à la tête couverte de bénédictions ! »

Mais il n’avait pas encore fini de parler, qu’en face de lui était le prince Scharkân, monté sur un cheval alezan sellé d’une selle de brocart. Et il tenait à la main un glaive indien à la lame niveleuse de têtes et de choses plus difficiles encore. Et il poussa son cheval contre celui d’Aphridonios et cria à ce dernier : « Garde à toi, ô maudit ! me prendrais-tu donc pour un de ces jeunes hommes à la peau de jeune fille, et dont la place serait le lit des putains plutôt que le champ de bataille ? Voici mon nom, ô maudit ! » Et, sur ces paroles, Scharkân, de son glaive tournoyant, asséna un coup terrible à son adversaire qui, d’une volte de son cheval, réussit à se garer. Puis tous deux, s’élançant l’un sur l’autre, parurent telles deux montagnes se rencontrant ou deux mers s’entre-choquant. Puis ils s’éloignèrent et se rapprochèrent pour se séparer encore et revenir ; et ils ne cessèrent de se donner des coups et de les parer, sous les yeux des deux armées qui tantôt criaient que la victoire était à Scharkân et tantôt qu’elle était au roi des Roums, jusqu’au coucher du soleil, sans que de part ou d’autre il y eût un résultat.

Mais, au moment même où l’astre allait disparaître, soudain Aphridonios cria à Scharkân : « Par le Christ, regarde derrière toi, champion de la défaite, héros de la fuite ! Voici qu’on t’amène un nouveau cheval pour lutter avantageusement contre moi qui garde toujours le mien ! C’est là une coutume d’esclaves et non de guerriers valeureux ! Par le Christ ! ô Scharkân, tu es au-dessous des esclaves ! »

À ces paroles, Scharkân, au comble de la rage, se retourna pour voir ce qu’était ce cheval dont lui parlait le chrétien ; mais il ne vit rien venir. Or, c’était là une ruse du maudit chrétien qui, profitant de ce mouvement qui mettait Scharkân à sa merci, brandit son javelot et le lui lança dans le dos.

Alors Scharkân poussa un cri terrible, un seul cri, et tomba sur le pommeau de sa selle. Et le maudit Aphridonios, le laissant pour mort, lança son cri de victoire et de traîtrise, et galopa vers les rangs des chrétiens.

Mais aussitôt que les musulmans virent Scharkân tomber, le visage sur le pommeau de la selle, ils accoururent à son secours ; et les premiers qui arrivèrent à lui furent…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète comme elle était, s’arrêta dans son récit.

Mais lorsque fut la cent troisième nuit.

Elle dit :

Les premiers qui arrivèrent à lui furent le vizir Dandân et les émirs Rustem et Bahramân. Et ils le soulevèrent dans leurs bras et se hâtèrent de le porter sous la tente de son frère, le roi Daoul’makân, qui était à la limite extrême de la rage, de la douleur et du désir de vengeance. Et aussitôt on fit appeler les médecins et on leur confia Scharkân ; puis tous les assistants éclatèrent en sanglots, et passèrent la nuit autour du lit où était étendu le héros évanoui.

Mais, vers le matin, arriva le saint ascète qui entra près du blessé et lut sur sa tête quelques versets du Koran et lui fit l’imposition des mains. Alors Scharkân poussa un long soupir et ouvrit les yeux, et ses premières paroles furent un remerciement pour le Clément qui lui permettait encore de vivre. Puis il se tourna vers son frère Daoul’makân et lui dit : « Il m’a blessé en traître, le maudit. Mais, grâce à Allah, le coup n’est pas mortel. Où est le saint ascète ? » Daoul’makân dit : « Le voici à ton chevet. » Alors Scharkân prit les mains de l’ascète et les baisa ; et l’ascète fit des vœux pour son rétablissement et lui dit : « Mon fils, souffre ton mal avec patience, et tu en seras récompensé par le Rémunérateur ! »

Sur ces entrefaites, Daoul’makân, qui était sorti un moment, rentra sous la tente et embrassa son frère Scharkân et les mains de l’ascète, et dit : « Ô mon frère, qu’Allah te protège ! Voici que je cours te venger en immolant ce traître maudit, ce chien fils de chien, Aphridonios le roi des Roums ! » Alors Scharkân essaya de le retenir, mais en vain ; et le vizir Dandân et les deux émirs et le chambellan s’offrirent à aller eux-mêmes tuer le maudit ; mais Daoul’makân avait déjà sauté à cheval en criant : « Par le puits de Zamzam ! c’est moi seul qui punirai ce chien ! » Et il poussa son cheval au milieu du meïdân. Et, à le voir, on l’eût pris pour Antar lui-même au milieu de la mêlée, sur son cheval noir, dévorateur de l’espace et plus rapide que le vent et les éclairs.

Or, de son côté, le maudit Aphridonios avait lancé son cheval dans le meïdân. Et les deux champions se rencontrèrent et ce fut à qui porterait à son adversaire le coup final. Car la lutte, cette fois, ne pouvait se terminer que par la mort. Et la mort, en effet, frappa le traître maudit ; car Daoul’makân, les forces multipliées par le désir de la vengeance, après plusieurs passes infructueuses, réussit à atteindre son ennemi au cou. Et, en une seule fois, il lui traversa la visière, la peau du cou et l’échine, et fit voler sa tête au delà de son corps.

À ce signal, les musulmans se précipitèrent comme le tonnerre sur les rangs des chrétiens et en firent un massacre sans égal. Et ils en tuèrent de la sorte cinquante mille, jusqu’à la tombée de la nuit. Alors, à la faveur des ténèbres, les mécréants purent rentrer dans Constantinia ; et ils refermèrent les portes sur eux pour empêcher les musulmans victorieux de pénétrer dans la ville. Et c’est ainsi qu’Allah accorda la victoire aux guerriers de la Foi.

Alors les musulmans rentrèrent sous leurs tentes, chargés des dépouilles des Roums. Et les chefs s’avancèrent et félicitèrent le roi Daoul’makân qui remercia le Très-Haut pour la victoire. Puis le roi entra chez son frère Scharkân et lui annonça la bonne nouvelle ; et Scharkân aussitôt se sentit le cœur dilaté et le corps en voie de guérison et il dit à son frère : « Sache, ô mon frère, que la victoire n’est due qu’aux prières du saint ascète qui n’a cessé, durant la bataille, d’invoquer le Ciel et d’appeler ses bénédictions sur les guerriers croyants ! »

Or, la maudite vieille, en entendant la nouvelle de la mort du roi Aphridonios et de la défaite de son armée, changea de couleur : et son teint jaune devint vert et les pleurs l’étouffèrent ; mais elle parvint à se dominer et fit entendre que ses pleurs étaient dus à la joie qu’elle éprouvait de la victoire des musulmans. Mais en elle-même elle complota la pire des machinations pour brûler de douleur le cœur de Daoul’makân. Et, ce jour-là comme d’habitude, elle appliqua les pommades et les onguents sur les blessures de Scharkân, et le pansa avec le plus grand soin, et ordonna à tout le monde de sortir pour le laisser dormir tranquillement. Alors tous sortirent de la tente et laissèrent Scharkân seul avec l’ascète de malheur.

Lorsque Scharkân fut complètement plongé dans le sommeil…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la cent quatrième nuit.

Elle dit :

Lorsque Scharkân fut complètement plongé dans le sommeil, la calamiteuse, qui le guettait, louve féroce et vipère des pires, se leva sur ses pieds et se glissa affreusement jusque près du chevet. Et elle tira de son vêtement un poignard empoisonné avec un poison si terrible que, posé simplement sur le granit, il l’eût fait fondre. Elle tint ce poignard de sa main pleine de malheurs et, l’abaissant brusquement sur le cou de Scharkân, sépara la tête du tronc. Et telle fut la mort, par la force de la fatalité et les machinations d’Eblis dans l’esprit de la vieille maudite, de celui qui fut je champion des musulmans, l’inégalable héros Scharkân, fils d’Omar Al-Némân.

Et, sa vengeance satisfaite, la vieille déposa près de la tête coupée une lettre écrite de sa main et où elle disait :

« CETTE LETTRE EST DE LA PART DE LA NOBLE SCHAOUAHI, CELLE QUI EST CONNUE SOUS LE NOM DE MÈRE-DES-CALAMITÉS, AUX MUSULMANS PRÉSENTS AU PAYS DES CHRÉTIENS.

« Sachez, ô vous tous, que c’est moi seule qui ai goûté la joie de supprimer autrefois votre roi Omar Al-Némân, au milieu de son palais ; c’est moi la cause de votre déroute et extermination dans la vallée du monastère ; c’est moi enfin qui, de ma propre main et grâce à mes ruses bien combinées, ai coupé la tête aujourd’hui à votre chef Scharkân. Et j’espère qu’avec l’aide du Ciel, je couperai également la tête à votre roi Daoul’makân et à son vizir Dandân !

« À vous autres maintenant de réfléchir pour savoir s’il vous est avantageux de rester dans notre pays ou de retourner dans le vôtre. En tout cas, sachez bien que jamais vous ne parviendrez à vos fins ; et vous périrez tous jusqu’au dernier, sous les murs de Constantinia, par mon bras et mes stratagèmes, et grâce à Christ, notre Seigneur ! Et que le salut soit loin de vous, et la perdition autour de vous ! »

Et, ayant déposé cette lettre, la vieille se glissa hors de la tente et rentra à Constantinia mettre les chrétiens au courant de ses méfaits. Puis elle entra à l’église prier et pleurer sur la mort du roi Aphridonios et remercier ses démons pour la mort du prince Scharkân.

Mais pour ce qui est du meurtre de Scharkân, voici ! À l’heure même où cela s’accomplissait, le grand-vizir Dandân se sentait pris d’insomnie et d’inquiétude, et il était oppressé comme si le monde entier lui eût pesé sur la poitrine. Il se décida enfin à se lever de son lit ; et il sortit de sa tente pour respirer l’air. Et, comme il se promenait, il vit l’ascète qui, déjà loin, s’éloignait rapidement hors du camp. Alors il se dit : « Le prince Scharkân doit être seul maintenant. Je vais aller veiller près de lui, ou causer avec lui s’il est réveillé. »

Lorsque le vizir Dandân arriva dans la tente de Scharkân, la première chose qu’il vit fut une mare de sang par terre. Puis, sur le lit, il aperçut le corps et la tête de Scharkân égorgé.

À cette vue, le vizir Dandân jeta un cri si haut et si terrible qu’il réveilla tous les hommes endormis et mit sur pied tout le camp et toute l’armée, et aussi le roi Daoul’makân qui, aussitôt, accourut sous la tente. Et il vit le vizir Dandân qui pleurait à côté du corps sans vie de son frère le prince Scharkân. À ce spectacle, Daoul’makân s’écria : « Ya Allah ! ô terreur ! » et tomba évanoui…

À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète comme elle était, cessa de parler.

Mais lorsque fut la cent cinquième nuit.

Elle dit :

À ce spectacle, Daoul’makân s’écria : « Ya Allah ! ô terreur ! » et tomba évanoui. Alors le vizir et les émirs s’empressèrent autour de lui et lui firent de l’air avec leurs robes. Et Daoul’makân finit par revenir à lui et s’écria : « Ô mon frère Scharkân, ô le plus grand d’entre les héros, quel démon t’a mis dans cet irrémédiable état ? » Et il se mit à fondre en larmes et à sangloter, et le vizir Dandân aussi et les émirs Rustem et Bahramân et le grand-chambellan.

Et soudain le vizir Dandân vit la lettre et la prit et la lut au roi Daoul’makân devant tous les assistants, et dit : « Ô roi, tu vois maintenant pourquoi la vue de cet ascète maudit m’inspirait tant de répulsion ! » Et le roi Daoul’makân, tout en pleurant, s’écria : « Par Allah ! je prendrai bientôt cette vieille et, de ma propre main, je lui ferai couler dans la vulve du plomb fondu. Et puis je la pendrai par les cheveux et la clouerai vivante sut la porte principale de Constantinia ! »

Après quoi Daoul’makân fit faire des funérailles considérables à son frère Scharkân, et suivit le convoi en pleurant toutes les larmes de ses yeux. Et durant de longs jours il continua à pleurer tellement qu’il devint comme l’ombre de lui-même. Alors le vizir Dandân, réprimant sa propre douleur, vint le trouver et lui dit : « Ô roi, mets enfin un baume à ta douleur et essuie tes yeux. Ne sais-tu que ton frère est en ce moment entre les mains du Rémunérateur ? Et, d’ailleurs, à quoi te sert ce deuil pour l’irréparable, alors que toute chose est écrite pour arriver à son temps ? Lève-toi donc, ô roi, et reprends tes armes. Et songeons à pousser avec vigueur le siège de cette capitale des mécréants : c’est le meilleur moyen de nous venger complètement ! »

Or, pendant que le vizir Dandân encourageait de la sorte le roi Daoul’makân, un courrier arriva de Baghdad porteur d’une lettre de Nôzhatou à son frère Daoul’makân. Et cette lettre contenait ceci en substance :

« Je t’annonce, ô mon frère, la bonne nouvelle !

« Ton épouse, la jeune esclave que tu as rendue enceinte, vient d’accoucher, en santé, d’un enfant mâle lumineux, une lune au mois de Ramadân. Et j’ai cru bon d’appeler cet enfant Kanmakân. Car « il est ce qu’il doit être ».

« Or, les savants et les astronomes prédisent que cet enfant accomplira des choses mémorables, tant sa naissance a été accompagnée de prodiges et de merveilles. Je n’ai pas manqué, à cette occasion, de faire faire des prières et des vœux dans toutes les mosquées pour toi, pour l’enfant et pour ton triomphe sur les ennemis.

« Je t’annonce également que nous sommes, tous ici en parfaite santé, et notamment ton ami, le chauffeur du hammam, qui est à la limite de l’épanouissement et de la paix, et qui souhaite ardemment, ainsi que nous, avoir de tes nouvelles.

« Ici, cette année, les pluies ont été abondantes, et les récoltes s’annoncent excellentes.

« Et que la paix et la sécurité soient sur toi et autour de toi ! »

Lorsque Daoul’makân eut parcouru cette lettre, il respira longuement et s’écria : « Maintenant, ô vizir, qu’Allah m’a gratifié de mon fils Kanmakân, mon deuil est atténué, et mon cœur recommence à vivre ! Aussi nous faut-il songer à célébrer dignement la fin de ce deuil de mon défunt frère, selon nos coutumes. » Et le vizir répondit : « L’idée est juste. » Et aussitôt il fit dresser de grandes tentes autour du tombeau de Scharkân, où prirent place les lecteurs du Koran et les imams. Et on immola une grande quantité de moutons et de chameaux ; dont on distribua la chair aux soldats. Et on passa toute cette nuit dans la récitation des Sourates Sublimes.

Mais, le matin, Daoul’makân s’avança vers la tombe où reposait Scharkân, et qui était toute tendue d’étoffes précieuses de la Perse et du Cachemire, et devant l’armée entière…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la cent sixième nuit.

Elle dit :

 

Daoul’makân s’avança vers la tombe où reposait Scharkân et qui était toute tendue d’étoffes précieuses de la Perse et du Cachemire ; et, devant l’armée entière, versa des pleurs abondants et improvisa ces strophes à la mémoire du défunt :

« Ô Scharkân, ô mon frère, voici que sur mes joues mes larmes ont écrit des lignes régulières, significatives plus que les rythmes réguliers des vers, désolées, éloquentes pour tous les regards.

Derrière ton cercueil, ô mon frère, avec moi tous les guerriers sortirent en pleurant. Et ils lançaient des cris douloureux plus haut que le cri de Moïse sur le Tor de Sinaï.

Et nous arrivâmes tous à ton tombeau dont la fosse est creusée profondément dans le cœur de tes guerriers plus que dans la terre où tu reposes, ô mon frère.

Hélas, ô Scharkân ! comment eussé-je pu supposer mon bonheur sous le linceul du brancard, sur les épaules des porteurs ?

Où es-tu, astre de Scharkân dont la clarté faisait confuses dans la poussière toutes les étoiles des cieux ?

L’abîme infini de la tombe qui te recèle, ô joyau, est lui-même illuminé de ta clarté, au sein de notre mère finale, mon frère ! »

Puis Daoul’makân fondit en larmes ; et, avec lui, toute l’armée poussa de grands soupirs. Alors s’avança le vizir Dandân qui se jeta sur le tombeau de Scharkân et l’embrassa ; et, la voix étranglée par les larmes, il récita ces vers :

« Ô sage ! tu viens d’échanger les choses périssables pour des immortelles. En cela tu suis l’exemple de tous tes prédécesseurs dans la mort.

Et tu as pris ton essor vers des hauteurs, là où les blancheurs des roses sont tapis parfumés sous les pieds des houris. Puisses-tu t’y délecter, ô héros.

Et veuille le Maître du Trône illuminé te réserver la place la meilleure de son paradis, et mettre à portée de tes lèvres les joies réservées aux justes de la terre. »

Et c’est ainsi qu’on fit la clôture du deuil de Scharkân.

Mais, malgré tout, Daoul’makân continuait à être triste, d’autant plus que le siège de Constantinia menaçait de traîner en longueur. Et il s’en ouvrit un jour à son vizir Dandân et lui dit : « Que faire, ô mon vizir, pour oublier ces chagrins qui me tourmentent et chasser l’ennui qui pèse sur mon âme ? »

Le vizir Dandân répondit : « Ô roi, je ne connais qu’un seul remède à tes maux, c’est de te raconter une histoire des temps passés et des rois fameux dont parlent les annales. Et la chose m’est aisée, car, sous le règne de ton défunt père le roi Omar Al-Némân, ma plus grande occupation était de le distraire, les nuits, en lui narrant un conte délicieux et en lui récitant des vers des poètes arabes ou mes improvisations. Cette nuit donc, quand tout le camp sera endormi, je te raconterai, si Allah veut, une histoire qui t’émerveillera et te dilatera la poitrine et te fera trouver le temps du siège excessivement court. Je puis dès maintenant t’en dire le titre qui est : HISTOIRE DES DEUX AMANTS AZIZ ET AZIZA. »

À ces paroles de son vizir Dandân, le roi Daoul’makân sentit son cœur battre d’impatience et n’eut plus d’autre souci que de voir enfin arriver la nuit pour entendre le conte promis, dont le seul titre le faisait déjà se trémousser de plaisir.

Aussi, à peine la nuit avait-elle commencé à tomber, que Daoul’makân fit allumer tous les flambeaux de sa tente et toutes les lanternes du corridor de toile et fit apporter de grands plateaux chargés de choses, et des cassolettes d’encens ; d’ambre et d’aromates agréables. Puis il fit venir les émirs Bahramân, Rustem et Turkash et le grand-chambellan, époux de Nôzhatou. Et lorsque tous furent là, il fit dire au vizir Dandân de venir. Et lorsque Dandân arriva entre ses mains, il lui dit : « Ô mon vizir, voici la nuit qui étend sur nos têtes sa vaste robe et ses cheveux ; et nous n’attendons plus, pour nous délecter, que l’histoire que tu nous as promise d’entre les histoires. »

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète comme elle était, remit son récit au lendemain.

Mais lorsque fut la cent septième nuit.

Elle dit :

Le roi Daoul’makân dit donc au vizir Dandân : « Ô mon vizir, voici la nuit qui étend sur nos têtes sa vaste robe et ses cheveux ; et nous n’attendons plus, pour nous délecter, que l’histoire que tu nous as promise d’entre les histoires. » Et le vizir Dandân répondit : « De tout cœur généreux et comme hommage dû ! Car sache, ô roi fortuné, que l’histoire que je vais te raconter sur Aziz et Aziza, et sur les choses qui leur sont arrivées, est une histoire qui est faite pour dissiper les chagrins des cœurs et te consoler d’un deuil plus grand que celui de Yâcoub ! »

Et il dit :

HISTOIRE D’AZIZ ET AZIZA
ET DU BEAU PRINCE DIADÈME

« Il y avait, ô couronne sur nos têtes, en l’antiquité du temps et le passé des âges et du moment, une ville d’entre les villes de Perse, derrière les montagnes d’Ispahân. Et le nom de cette ville était la Ville-Verte. Et le roi de cette ville s’appelait Soleïmân-Schah. Il était doué de grandes qualités de justice, de générosité, de prudence et de savoir. Aussi, de toutes les contrées les voyageurs affluaient vers sa ville, tant sa bonne renommée s’était étendue au loin et inspirait de confiance aux marchands et aux caravanes.

Et le roi Soleïmân-Schah continua à gouverner de la sorte, durant un très long espace de temps, dans la prospérité et entouré de l’affection de tout son peuple. Mais il ne manquait à son bonheur qu’une femme et des enfants ; car il était célibataire.

Et le roi Soleïmân-Schah avait un vizir qui lui ressemblait beaucoup par ses qualités de libéralité et de bonté. Aussi, un jour que sa solitude lui pesait plus que de coutume, le roi fit appeler son vizir et lui dit : « Mon vizir, voici que ma poitrine se rétrécit et ma patience s’épuise et mes forces diminuent. Quelque temps encore ainsi, et je n’aurai plus que la peau sur les os. Car je vois bien à présent que le célibat n’est point un état de nature, surtout pour les rois qui ont un trône à transmettre à leurs descendants. Et, d’ailleurs, notre Prophète béni (sur lui la prière et la paix !) a dit : « Copulez ! et multipliez vos descendants, car je me glorifierai de votre nombre, devant toutes les races, au jour de la Résurrection ! » Conseille-moi donc, ô mon vizir, et dis-moi ce que tu en penses. »

Alors le vizir lui dit : « En vérité, ô roi, c’est là une affaire difficile et d’une délicatesse extrême. J’essaierai de te satisfaire en restant dans la voie prescrite. Sache donc, ô roi, que je ne verrais point avec agrément une esclave inconnue devenir l’épouse de notre maître ; car comment pourra-t-il connaître l’origine de cette esclave et la noblesse de ses ascendants et la pureté de son sang et les principes de sa race, et comment pourra-t-il, par conséquent, conserver intacte l’unité impolluée du sang de ses propres ancêtres ? Ne sais-tu que l’enfant qui naîtra d’une telle union sera toujours un bâtard plein de vices, menteur, sanguinaire, maudit d’Allah, son créateur ? Et une pareille souche ressemble à la plante qui pousse dans un terrain marécageux, à l’eau saumâtre et stagnante, et qui tombe en pourriture avant même d’atteindre sa pleine croissance. Aussi n’attends point de ton vizir, ô roi, le service de t’acheter une esclave, fût-elle la plus belle adolescente de la terre. Car je ne veux pas être la cause de pareils malheurs et supporter le poids des péchés dont j’aurais été l’instigateur. Mais, si tu veux écouter ma barbe, je serais d’avis de choisir, parmi les filles des rois, une épouse dont la généalogie fût connue et la beauté donnée en exemple aux yeux de toutes les femmes des contrées. »

À ces paroles, le roi Soleïmân-Schah dit : « Ô mon vizir, je suis tout prêt, si tu parviens à me trouver une femme pareille, à la prendre pour épouse légitime afin d’attirer sur ma race les bénédictions du Très-Haut ! »

Alors le vizir lui dit : « Ton affaire, grâce à Allah, est déjà toute faite. » Et le roi s’écria : « Comment cela ? » Il dit : « Sache, ô roi, que mon épouse m’a raconté que le roi Zahr-Schah, maître de la Ville-Blanche, a une fille d’une beauté sans égale et dont la description est tellement au-dessus des paroles que ma langue deviendrait poilue avant de pouvoir t’en donner la moindre idée ! » Alors le roi s’écria : « Ya Allah ! » Et le vizir continua : « Car, ô roi, comment pourrais-je jamais te parler dignement de ses yeux aux paupières brunes, de ses cheveux, de sa taille si fine qu’elle est invisible, de la lourdeur de ses hanches et de ce qui les soutient et les arrondit ? Par Allah ! nul ne peut l’approcher sans rester en arrêt, contre nul ne peut la regarder sans mourir ! Et c’est d’elle que le poète a dit :

« Ô vierge au ventre d’harmonie ! Ta taille mince défie le rameau pliant du jeune saule et la sveltesse même des peupliers du paradis.

Ta salive est miel sauvage. Ah ! de ta salive mouille la coupe et dulcifie le vin, puis donne-le-moi, ô houria. Mais surtout, je t’en conjure, ouvre tes lèvres et rafraîchis mes yeux de tes grêlons. »

À ces vers, le roi se trémoussa de jouissance et s’écria du fond de son gosier : « Ya Allah ! » Mais le vizir continua : « Aussi, Ô roi, je suis d’avis d’envoyer le plus tôt possible au roi Zahr-Schah un de tes émirs, un homme de confiance, doué de tact et de délicatesse, qui sache le goût de ses paroles avant de les prononcer, et dont l’expérience te soit déjà connue. Et tu le chargeras d’employer toute sa persuasion à obtenir que le père te donne la jeune fille. Et tu te marieras enfin pour suivre la parole du Prophète (sur lui la paix et la prière !) qui a dit : « Les hommes qui se disent chastes doivent être bannis de l’Islam ! Ce sont des corrupteurs ! Pas de célibat dans l’Islam ! » Or, en vérité, cette princesse est le seul parti digne de toi, elle qui est la plus belle pierrerie sur toute la surface de la terre, et en deçà et au delà ! »

À ces paroles, le roi Soleïmân-Schah sentit son cœur se dilater, et il soupira d’aise et dit à son vizir : « Et quel homme, mieux que toi, saura mener à bonne fin cette mission toute de délicatesse ? Ô mon vizir, c’est toi seul qui iras arranger la chose, toi qui es plein de sagesse et de politesse. Lève-toi donc, et va dans ta maison faire tes adieux à ceux de ta maison, et termine avec diligence les affaires pendantes. Puis va à la Ville-Blanche demander pour moi en mariage la fille du roi Zahr-Schah. Car voici que mon cœur et ma raison sont fort tourmentés et travaillent beaucoup à ce sujet. » Et le vizir répondit : « J’écoute et j’obéis ! »

Et aussitôt il se hâta d’aller terminer ce qu’il avait à terminer, et embrasser ceux qu’il avait à embrasser, et se mit à faire tous les préparatifs du départ. Il prit avec lui toutes sortes de cadeaux riches, satisfaction des rois, joyaux, orfèvreries, tapis de soie, étoffes précieuses, parfums, essence de roses tout à fait pure, et toutes choses légères de poids et lourdes de valeur. Il ne manqua pas non plus de prendre dix chevaux choisis des plus belles races et des plus pures de l’Arabie. Il prit aussi riches armes niellées d’or à poignées de jade incrusté de rubis, armures légères d’acier et cottes de mailles aux mailles dorées ; sans compter les grandes caisses chargées de toutes sortes de choses somptueuses ; et aussi des choses bonnes à manger, conserves de roses, abricots laminés en feuilles légères, confitures sèches parfumées, pâtes d’amandes aromatisées au benjoin des îles chaudes, et mille friandises destinées à réjouir le goût et à disposer agréablement les jeunes filles à marier. Puis il fit charger toutes ces caisses sur le dos des mulets et des chameaux. Et il prit avec lui cent jeunes mamelouks et cent jeunes nègres et cent jeunes filles, destinés tous à faire cortège, au retour, à l’épousée. Et comme le vizir, à la tête de la caravane, les bannières éployées, se disposait à donner le signal du départ, le roi Soleïmân-Schah l’arrêta encore un instant et lui dit : « Et surtout prends garde de revenir ici sans m’amener la jeune fille. Et ne tarde pas, car je rôtis. » Et le vizir répondit par l’ouïe et l’obéissance. Et il partit avec toute sa caravane et se mit à voyager avec célérité, le jour comme la nuit, traversant montagnes et vallées, rivières et torrents, plaines désertes et plaines fertiles, jusqu’à ce qu’il ne fût plus qu’à une journée de marche de la Ville-Blanche.

Alors le Vizir s’arrêta, pour le repos, sur le bord d’un cours d’eau, et envoya un courrier rapide prendre les devants pour annoncer son arrivée au roi Zahr-Schah.

Or, il se trouva justement qu’au moment où le courrier, arrivé aux portes de la ville, allait y pénétrer, le roi Zahr-Schah, qui prenait le frais dans un de ses jardins, vit ce courrier et devina que c’était un étranger. Il le fit aussitôt appeler et lui demanda qui il était. Et le courrier répondit : « Je suis l’envoyé du vizir un tel, campé sur le bord de telle rivière, et qui vient chez toi de la part de notre maître le roi Soleïmân-Schah, maître de la Ville-Verte et des montagnes d’Ispahân. »

À cette nouvelle, le roi Zahr-Schah fut extrêmement ravi, et fit offrir des rafraîchissements au courrier du vizir, et donna à ses émirs l’ordre d’aller à la rencontre du grand envoyé du roi Soleïmân-Schah, dont la suzeraineté était respectée jusque dans les pays les plus reculés et sur le territoire même de la Ville-Blanche. Et le courrier baisa la terre entre les mains du roi Zahr-Schah en lui disant : « Demain le vizir arrivera. Et maintenant, qu’Allah te continue ses hautes faveurs et qu’il ait tes défunts parents en ses grâces et sa miséricorde ! » Voilà pour ceux-là.

Mais pour ce qui est du vizir du roi Soleïmân-Schah, il resta se reposer sur les bords de la rivière jusqu’à minuit. Alors il se remit en marche dans la direction de la Ville-Blanche ; et, au lever du soleil, il était aux portes de la ville.

À ce moment, il s’arrêta un moment pour satisfaire un besoin pressant, à son aise. Et, lorsqu’il eut fini, il vit venir à sa rencontre le grand-vizir du roi Zahr-Schah avec les chambellans et les grands du royaume et les émirs et les notables. Alors il se hâta de remettre à un de ses esclaves l’aiguière dont il venait de se servir pour faire ses ablutions, et remonta en toute hâte à cheval. Et, les salutations d’usage ayant été faites de part et d’autre ainsi que les souhaits de bienvenue, la caravane et son cortège entrèrent dans la Ville-Blanche.

Lorsqu’ils furent arrivés devant le palais du roi, le vizir mit pied à terre et, guidé par le grand-chambellan, pénétra dans la salle du trône.

Dans cette salle, il vit un haut trône de marbre blanc diaphane, incrusté de perles et de pierreries, et soutenu par quatre, pieds très élevés, formés chacun d’une défense complète d’éléphant. Sur ce trône, il y avait un large coussin de satin vert moiré, brodé d’or rouge et orné de franges et de glands d’or. Et, au-dessus de ce trône, il y avait un dais tout flamboyant de ses incrustations d’or, de pierres précieuses et d’ivoire. Et, sur le trône en question, était assis le roi Zahr-Schah…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète selon son habitude, se tut.

Mais lorsque fut la cent huitième nuit.

Elle dit :

Et sur le trône en question, était assis le roi Zahr-Schah, entouré des principaux personnages du royaume et des gardes immobiles dans l’attente de ses ordres.

À cette vue, le vizir du roi Soleïmân-Schah sentit l’inspiration illuminer son esprit et l’éloquence délier sa langue et l’inciter aux dires savoureux. Aussitôt, d’un geste agréable, il se tourna vers le roi Zahr-Schah, et improvisa ces strophes en son honneur :

« À ta vue, mon cœur lui-même me délaissa pour voler vers toi ; et le sommeil lui-même s’enfuit loin de mes yeux, me laissant tout à mes tortures.

Ô mon cœur, puisque tu es déjà chez lui, reste où tu es. Je t’abandonne à lui, bien que tu sois ce qui m’est le plus cher et le plus nécessaire.

Rien ne saurait plus agréablement reposer mes oreilles que la voix de ceux qui savent chanter les louanges de Zahr-Schah, le roi de tous les cœurs !

Et si je passais toute ma vie, après l’avoir regardé ne fût-ce qu’une seule fois au visage, cela me rendrait riche à jamais.

Ô vous tous qui entourez ce roi magnifique, sachez que si quelqu’un prétendait avoir trouvé un roi qui dépasse Zahr-Schah en qualités, il mentirait, et ne serait point un vrai Croyant. »

Et, ayant fini de réciter ce poème, le vizir se tut sans en dire davantage. Alors le roi Zahr-Schah le fit s’approcher de son trône et s’asseoir à ses côtés, lui sourit avec bonté, et l’entretint agréablement pendant un bon moment, en lui donnant les marques les plus démonstratives de l’amitié et de la générosité. Ensuite, le roi fit tendre la nappe en l’honneur du vizir, et tout le monde s’assit et mangea et but jusqu’à satiété. Alors seulement le roi désira rester seul avec le vizir ; et tous sortirent, à l’exception des principaux chambellans et du grand-vizir du royaume.

Alors le vizir du roi Soleïmân-Schah se leva debout sur ses deux pieds, et fit encore un compliment, et s’inclina et dit : « Ô grand roi plein de munificence, je viens vers toi pour une affaire dont le résultat pour nous tous sera plein de bénédictions, de fruits heureux et de prospérité ! Le but de ma mission est, en effet, de demander en mariage ta fille pleine d’estime et de grâce, de noblesse et de modestie, pour mon maître et la couronne sur ma tête, le roi Soleïmân-Schah, sultan plein de gloire de la Ville-Verte et des montagnes d’Ispahân. Et, à cet effet, je viens vers toi porteur de riches cadeaux et de choses somptueuses, pour te montrer le degré d’ardeur où mon maître se trouve dans son désir de t’avoir comme beau-père ! Je voudrais donc savoir de ta bouche si tu partages également ce désir et si tu veux lui accorder l’objet de ses souhaits. »

Lorsque le roi Zahr-Schah eut entendu ce discours du vizir, il se leva et s’inclina jusqu’à terre. Et ses chambellans et ses émirs furent à la limite de l’étonnement de voir le roi marquer tant de respect à un simple vizir. Mais le roi continua à rester debout devant le vizir et lui dit : « Ô vizir doué de tact, de sagesse, d’éloquence et de grandeur, écoute ce que je vais te dire. Je me considère comme un simple sujet du roi Soleïmân-Schah, et je me fais le plus grand honneur de pouvoir compter parmi ceux de sa race et de sa famille ! Aussi ma fille n’est plus désormais qu’une esclave d’entre ses esclaves ; et dès cet instant même elle est sa chose et sa propriété. Et telle est ma réponse à la demande du roi Soleïmân-Schah, notre suzerain à tous, maître de la Ville-Verte et des montagnes d’Ispahân. »

Et aussitôt il fit venir les kâdis et les témoins, qui dressèrent le contrat du mariage de la fille du roi Zahr-Schah avec le roi Soleïmân-Schah. Et le roi porta le contrat à ses lèvres avec joie, et reçut les félicitations et les vœux des kâdis et des témoins, et les combla tous de ses faveurs. Et il donna de grandes fêtes pour faire honneur au vizir, et de grandes réjouissances qui dilatèrent le cœur et les yeux de tous les habitants ; et il distribua des vivres et des cadeaux aussi bien aux pauvres qu’aux riches. Puis il fit faire les préparatifs du départ, et choisit les esclaves pour sa fille : des grecques et des turques, des négresses et des blanches. Et il fit faire pour sa fille un grand palanquin en or massif incrusté de perles et de pierreries, qu’il fit mettre sur le dos de dix mulets rangés en bon ordre. Et tout le convoi se mit en marche. Et le palanquin apparaissait, dans la lueur du matin, tel un palais d’entre les palais des génies, et la jeune fille, couverte de ses voiles, telle une houria d’entre les plus belles hourias du paradis.

Et le roi Zahr-Schah accompagna lui-même le cortège l’espace de trois parasanges. Puis il fit ses adieux à sa fille, au vizir et à ceux qui l’accompagnaient, et retourna vers sa ville au comble de la joie et plein de confiance dans l’avenir.

Quant au vizir et au convoi…

— À ce moment de sa narration, Schaharazade vit apparaître le matin et, discrète comme elle était, renvoya son récit au lendemain.

Mais lorsque fut la cent neuvième nuit.

Elle dit :

Quant au vizir et au convoi, ils voyagèrent en sécurité ; et, arrivés à trois journées de marche de la Ville-Verte, ils envoyèrent un courrier rapide les annoncer au roi Soleïmân-Schah.

Lorsque le roi eut appris l’arrivée de l’épousée, il se trémoussa de plaisir, et donna une belle robe d’honneur au courrier annonciateur. Et il ordonna à toute son armée d’aller à la rencontre de la nouvelle mariée, avec les étendards éployés. Et les crieurs publics invitèrent toute la ville au cortège, de façon à ce qu’il ne restât pas à la maison une seule femme, ni une seule jeune fille, ni même une seule vieille, cassée par l’âge fût-elle ou impotente. Et nul ne manqua de sortir au-devant de la nouvelle mariée. Et lorsque tout ce monde fut arrivé autour du palanquin de la fille du roi, on décida que l’entrée en ville se ferait la nuit en grande pompe.

Aussi, la nuit venue, les notables de la ville firent illuminer à leurs frais toutes les rues et la route qui conduisait jusqu’au palais du roi. Et tous se rangèrent en deux rangs, le long du chemin ; et, sur son passage, les soldats firent la haie, à droite et à gauche ; et, sur tout le parcours, les illuminations éclatèrent dans l’air limpide, et les gros tambours firent entendre leur roulement profond, et les trompettes chantèrent à voix haute, et les drapeaux battirent sur les têtes, et les parfums brûlèrent dans les cassolettes, au milieu des rues et sur les places, et les cavaliers joutèrent de la lance et du javelot. Et au milieu d’eux tous, précédée par les nègres et les mamelouks et suivie par ses esclaves et ses femmes, la nouvelle mariée, vêtue de la robe magnifique que lui avait donnée son père, arriva au palais de son époux le roi Soleïmân-Schah, dans la ville d’Ispahân.

Alors les jeunes esclaves délièrent les mulets et, au milieu des cris aigus de joie de tout le peuple et de toute l’armée, prirent le palanquin sur leurs épaules et le transportèrent jusqu’à la porte secrète. Là, les jeunes femmes et les suivantes succédèrent aux esclaves et firent entrer l’épousée dans son appartement réservé. Et aussitôt l’appartement s’illumina de la clarté de ses yeux et les lumières pâlirent de la beauté de son visage. Et elle paraissait, au milieu de toutes ses femmes, lune parmi les étoiles et perle solitaire au milieu du collier. Puis les jeunes femmes et les suivantes sortirent de l’appartement et se rangèrent sur deux rangs, depuis la porte jusqu’au bout du corridor, après avoir toutefois couché la jeune fille sur le grand lit d’ivoire enrichi de perles et de pierreries.

Alors seulement le roi Soleïmân-Schah, traversant la haie formée par toutes ces étoiles vivantes, pénétra dans l’appartement jusqu’au lit d’ivoire, où, parée et parfumée, s’allongeait l’adolescente. Et Allah incita à l’heure même une grande passion dans le cœur du roi et lui donna l’amour de cette vierge. Et le roi la posséda et s’en délecta dans la félicité, et oublia sur cette couche, parmi les cuisses et les bras, toutes ses peines d’impatience et son attente d’amour.

Et le roi, durant un mois entier, demeura dans l’appartement de sa jeune épouse, sans la quitter un seul instant, tant leur union était conforme à leur tempérament. Et il la rendit enceinte dès la première nuit.

Après quoi, le roi sortit s’asseoir sur le trône de sa justice, et s’occupa des affaires de son royaume pour le bien de ses sujets ; et, le soir venu, il ne manquait pas d’aller visiter l’appartement de son épouse, et cela jusqu’au neuvième mois.

Or, à la dernière nuit de ce neuvième mois, la reine fut prise des douleurs premières et s’assit sur la chaise de l’accouchement. Et, à l’aurore, Allah lui facilita l’affaire, et elle mit au monde un enfant mâle marqué de l’empreinte de la chance et de la fortune.

Aussitôt que le roi eut appris la nouvelle de cette naissance, il se dilata à la limite de la dilatation et se réjouit d’une haute joie, et fit cadeau de grandes richesses à l’annonciateur. Puis il courut vers le lit de son épouse et, prenant l’enfant dans ses bras, le baisa entre les deux yeux, et fut émerveillé de sa beauté, et vit combien ces vers du poète lui étaient applicables :

Dès sa naissance, Allah lui accorda la gloire et la limite des hauteurs, et le fit lever comme un astre nouveau.

Ô nourrices aux seins splendides et délicats, ne l’accoutumez pas à la courbe de votre taille ! car sa seule monture sera le dos solide des lions et des chevaux cabrés.

Ô nourrices au lait trop doux et trop blanc, hâtez-vous de le sevrer ! car le sang de ses ennemis lui sera la plus délicieuse boisson.

Alors les suivantes et les nourrices prirent soin du nouveau-né, et les sages-femmes lui coupèrent le cordon et lui allongèrent les yeux de kohl noir. Et, comme il était né d’un roi fils de rois et d’une reine fille de reines, et qu’il était si beau et si brillant, on l’appela Diadème.

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la cent dixième nuit.

Elle dit :

On l’appela Diadème. Et il fut élevé au milieu des baisers et dans le sein des plus belles. Et les jours s’écoulèrent et les années s’écoulèrent ; et l’enfant atteignit l’âge de sept ans.

Alors le roi Soleïmân-Schah, son père, fit venir les maîtres les plus savants et leur ordonna de lui enseigner la calligraphie, les belles-lettres et l’art de se conduire, ainsi que les règles de la syntaxe et de la jurisprudence. Et à leur base était le Livre Sublime.

Et ces maîtres de la science restèrent avec l’enfant jusqu’à ce qu’il eût quatorze ans. Alors, comme il avait appris tout ce que son père désirait qu’il apprît, il fut jugé digne d’une robe d’honneur. Et le roi le retira des mains des savants et le confia à un maître d’équitation qui lui apprit à monter à cheval et à jouter de la lance et du javelot et à chasser le daim à l’épervier. Et le prince Diadème devint bientôt le cavalier le plus accompli, et si parfaitement beau que lorsqu’il sortait à pied ou à cheval il faisait se damner tous ceux qui le regardaient.

Et lorsqu’il eut atteint l’âge de quinze ans, les charmes de l’adolescent étaient devenus tels que les poètes lui dédièrent leurs odes les plus amoureuses ; et les plus chastes et les plus purs d’entre les sages sentirent leur cœur s’effriter et leur foie s’émietter de tout ce qu’il avait en lui de charme magicien. Et voici l’un des poèmes qu’un poète amoureux avait composé pour l’amour de ses yeux :

L’embrasser, c’est s’enivrer du parfum de musc de son haleine, c’est sentir sous l’étreinte ployer son corps comme la délicate branche nourrie de brise et de rosée, c’est l’ivresse sans nul vin.

Elle-même la Beauté, en se réveillant au matin, se regarde à son miroir et se reconnaît sa vassale et sa captive. Comment, ô ma folie ! les cœurs mortels pourraient-ils échapper à sa beauté ?

Par Allah ! par Allah ! si la vie m’est encore possible, je vivrai avec, dans mon cœur, sa brûlure. Mais si je venais à mourir de ma passion et de son amour, ce serait mon dernier bonheur.

Or, tout cela, quand il avait quinze ans d’âge. Mais lorsqu’il eut atteint sa dix-huitième année, ce fut bien autre chose. Alors un jeune duvet velouta le grain rose de ses joues, et l’ambre noir mit une goutte de beauté sur la blancheur de son menton. Alors, en toute évidence, il ravit toutes les raisons et tous les yeux, comme dit le poète :

Son regard ! s’approcher du feu sans se brûler n’est point si étonnante chose que son regard. Comment suis-je encore en vie, ô sorcier, moi qui passe ma vie sous tes regards ?

Ses joues ! si ses joues transparentes sont duvetées, ce n’est point de duvet comme toutes les joues, mais de soie furtive et dorée.

Sa bouche ! Il y en a qui viennent me demander naïvement où se trouve l’élixir de vie et sa source, sur quelle terre coule l’élixir de vie et sa source.

Et je leur dis : « L’élixir de vie, je le connais et sa source aussi, je la connais !…

« Elle est la bouche même d’un adolescent, svelte et doux, un jeune daim, le cou tendre et penché, adolescent à la taille flexible ;

« Elle est la lèvre humide de mon ami mince et vif, adolescent à la bouche de couleur rouge foncé ! »

Mais, tout cela, quand il avait dix-huit ans ; car, lorsqu’il eut atteint l’âge d’homme, le prince Diadème devint si admirablement beau qu’il fut un exemple cité dans tous les pays musulmans, en large et en long. Aussi le nombre de ses amis et de ses intimes fut très considérable ; et tous ceux qui l’entouraient souhaitaient avec ardeur le voir enfin régner sur le royaume comme il régnait sur les cœurs.

À cette époque, le prince Diadème devint très passionné de chasses et d’expéditions à travers bois et forêts, malgré toute la terreur que ses absences continuelles inspiraient à son père et à sa mère. Et un jour il ordonna à ses esclaves d’emporter des provisions pour dix jours et il partit avec eux à la chasse à pied et à courre. Et ils marchèrent durant quatre jours pour arriver enfin à une contrée giboyeuse, couverte de forêts habitées par toutes sortes d’animaux sauvages, et arrosée par une multitude de sources et de ruisseaux.

Et le prince Diadème donna le signal de la chasse. Aussitôt on étendit le grand filet de corde autour d’un très large espace de terrain touffu ; et les rabatteurs rayonnèrent de la circonférence vers le centre, et chassèrent devant eux tous les animaux affolés, qu’ils rabattirent de la sorte vers le centre. Alors on lâcha les panthères, les chiens et les faucons à la poursuite des bêtes difficiles à rabattre. Et l’on fit ce jour-là une chasse à courre très fructueuse en gazelles et en toutes sortes de gibier. Et ce fut une grande fête pour les panthères de chasse, les chiens et les faucons. Aussi, une fois la chasse terminée, le prince Diadème s’assit sur le bord d’une rivière pour prendre quelque repos, et divisa le gibier entre les chasseurs, et réserva la plus belle part à son père le roi Soleïmân-Schah. Puis il s’endormit cette nuit-là, en cet endroit, jusqu’au matin.

Or, à peine réveillés, ils virent à côté d’eux le campement d’une grande caravane qui était arrivée la nuit ; et bientôt ils virent sortir des tentes et descendre faire leurs ablutions à la rivière une quantité de gens, d’esclaves noirs et de marchands. Alors le prince Diadème envoya un de ses hommes s’informer auprès de ces gens de leur pays et de leur qualité. Et le courrier revint dire au prince Diadème : « Ces gens m’ont dit : Nous sommes des marchands qui avons campé ici, attirés par le vert de cette pelouse et cette eau délicieuse qui coule. Et nous savons que nous n’avons rien à craindre ici, car nous sommes sur les terres pleines de sécurité du roi Soleïmân-Schah, dont la réputation de sagesse est connue de toutes les contrées et tranquillise les voyageurs. Et d’ailleurs nous lui apportons en cadeau une grande quantité de choses belles et de valeur, surtout pour son fils, l’admirable prince Diadème. »

À ces paroles, le beau Diadème, fils du roi, répondit : « Mais, par Allah ! si ces marchands ont avec eux de si belles choses qu’ils me réservent, pourquoi n’irions-nous pas les chercher nous-mêmes ? Cela, d’ailleurs, contribuera à nous faire passer gaiement notre matinée. » Et aussitôt le prince Diadème, suivi de ses amis les chasseurs, se dirigea vers les tentes de la caravane.

Lorsque les marchands virent arriver le fils du roi et comprirent qui il était, ils accoururent tous à sa rencontre et l’invitèrent à entrer sous leurs tentes, et lui dressèrent à l’instant même un pavillon d’honneur en satin rouge, ornementé de figures multicolores, d’oiseaux et d’animaux, et tapissé de soieries de l’Inde et d’étoffes du Cachemire. Et pour lui ils placèrent un magnifique coussin sur un merveilleux tapis de soie dont le pourtour était enrichi de plusieurs rangs entremêlés de fines émeraudes. Et le prince Diadème s’assit sur le tapis et s’appuya sur le coussin et ordonna aux marchands de lui étaler leurs marchandises. Et, les marchands lui ayant étalé leurs marchandises, il choisit dans le tas ce qui lui plaisait le plus ; et, malgré leurs refus réitérés, il les obligea à en accepter le prix qu’il leur paya largement.

Puis, ayant fait ramasser tous ses achats par les esclaves, il voulut remonter à cheval pour retourner à la chasse, quand tout à coup il aperçut devant lui, parmi les marchands, un jouvenceau…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète comme elle était, remit son récit au lendemain.

Mais lorsque fut la cent onzième nuit.

Elle dit :

… Un jouvenceau d’une beauté surprenante, d’une pâleur attirante, et vêtu de très beaux habits. Mais son visage, si pâle et si beau, portait empreinte une grande tristesse, comme de l’absence d’un père, d’une mère ou d’un ami très cher.

Alors le prince Diadème ne voulut point s’éloigner sans connaître ce beau jeune homme vers lequel son cœur était attiré. Et il s’approcha de lui et lui souhaita la paix, et lui demanda avec intérêt qui il était et pourquoi il était si triste. Mais le beau jeune homme, à cette question, eut les yeux remplis de larmes et ne put dire que ces trois mots : « Je suis Aziz ! » et il éclata en sanglots.

Lorsqu’il fut moins ému, le prince Diadème lui dit : « Ô Aziz, sache que je suis ton ami. Dis-moi donc le sujet de tes peines. » Mais le jeune Aziz, pour toute réponse, dit, comme à lui-même :

« De ses yeux évitez le regard magicien, car nul n’échappe au cercle de son orbite. Les yeux noirs sont terribles quand ils sont langoureux.

Et surtout n’écoutez pas la douceur de son langage, car, vin de feu, il fait fermenter la raison des plus sages.

Si vous la connaissiez. Elle a des regards si doux ! Et son corps de soie, s’il touchait le velours, il l’éterniserait de douceur.

La distance entre sa cheville cerclée de l’anneau d’or et ses yeux cerclés de kohl noir est remarquable.

Où est l’odeur délicate de ses robes, et son haleine qui distille l’essence de roses ? »

Lorsque le prince Diadème eut entendu cela, il ne voulut pas, pour le moment, trop insister, et, pour lier conversation, il lui dit : « Pourquoi, ô Aziz, ne m’as-tu pas étalé ta marchandise comme tous les autres marchands ? » Il répondit : « Ô mon seigneur, ma marchandise, en vérité, ne contient rien qui puisse convenir à un fils de roi. » Mais le beau Diadème dit au bel Aziz : « Par Allah ! je veux tout de même que tu me la montres ! » Et il obligea le jeune Aziz à s’asseoir à côté de lui sur le tapis de soie et à lui étaler, pièce par pièce, toute sa marchandise. Et le prince Diadème, sans même examiner les belles étoffes, les lui acheta toutes sans compter, et lui dit : « Maintenant, Aziz, si tu me racontais le motif de tes peines… Je te vois les yeux en larmes et le cœur affligé. Or, si tu es opprimé, je saurai châtier tes oppresseurs ; et, si tu es endetté, je paierai tes dettes de tout cœur. Car voici que je me sens attiré vers toi, et mes entrailles brûlent à ton sujet. »

Mais le jeune Aziz, à ces paroles, se sentit de nouveau suffoqué par les sanglots, et ne put que chanter ces strophes :

« La coquetterie des yeux noirs allongés de kohl bleu ! Ah !

La flexibilité d’une taille droite sur les hanches mouvantes ! Ah !

Le vin de lèvres et le miel de bouche ! Et la courbe de seins et la braise qui les fleurit ! Ah !

Espérer m’est plus doux que l’espoir au cœur du condamné. Ô nuit ! Ah ! ».

À ce chant, le prince Diadème se remit, pour faire diversion, à examiner une à une les belles étoffes et les soieries. Mais soudain, d’entre les étoffes, tomba de ses mains une pièce carrée de soie brodée que le jeune Aziz aussitôt se hâta de vivement ramasser. Et il la plia, en tremblant, et la mit sous son genou. Et il s’écria :

« Ô Aziza, ma bien-aimée, les étoiles des Pléiades sont plus faciles à atteindre !

Sans toi où irai-je, désolé ? Et comment supporter le poids de ton absence, alors que je puis à peine supporter le poids de mes vêtements ? »

Lorsque le prince vit ce mouvement du bel Aziz et entendit ces derniers vers, il fut extrêmement surpris et, à la limite de la curiosité, il s’écria…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade, la fille du vizir, vit s’approcher le matin et, discrète comme elle était, ne voulut pas abuser de la permission accordée.

Alors sa sœur, la petite Doniazade, qui avait écouté toute cette histoire en se retenant de respirer, s’écria de l’endroit où elle était blottie : « Ô ma sœur Schahrazade, que tes paroles sont douces et gentilles et pures et délicieuses au goût et savoureuses en leur fraîcheur ! Et que ce conte est charmant et tous ces vers admirables ! »

Et Schahrazade lui sourit, et dit : « Oui, ma sœur ! Mais qu’est cela comparé à ce que je vous raconterai à tous deux la nuit prochaine, si je suis encore en vie par la grâce d’Allah et le bon plaisir du Roi ! »

Et le roi Schahriar dit en son âme : « Par Allah ! je ne la tuerai point avant d’avoir entendu la suite de son histoire, qui est une histoire merveilleuse et étonnante en vérité, extrêmement ! »

Puis il prit Schahrazade dans ses bras. Et tous deux passèrent le reste de la nuit enlacés, jusqu’au jour.

Après quoi, le roi Schahriar sortit vers la salle de sa justice ; et le Divan fut rempli de la foule des vizirs, émirs, chambellans, gardes et gens du palais. Et le grand-vizir arriva aussi avec, sous le bras, le linceul destiné à sa fille Schahrazade qu’il croyait déjà morte. Mais le Roi ne lui dit rien à ce sujet, et continua à juger, à nommer aux emplois, à destituer, à gouverner et à terminer les affaires pendantes, et cela jusqu’à la fin de la journée. Puis le Divan fut levé et le Roi entra dans son palais. Et le Vizir fut dans la perplexité et à l’extrême limite de l’étonnement.

Mais aussitôt que vint la nuit, le roi Schahriar alla trouver Schahrazade dans son appartement, et ne manqua pas de faire sa chose ordinaire avec elle.

Mais lorsque fut la cent douzième nuit.

Aussi la petite Doniazade, une fois la chose terminée, se leva du tapis et dit à Schahrazade :

« Ô ma sœur, je t’en prie, continue cette histoire si belle du beau prince Diadème et d’Aziz et Aziza, que le vizir Dandân racontait, sous les murs de Constantinia, au roi Daoul’makân. »

Et Schahrazade sourit à sa sœur et lui dit : « Oui, certes ! de tout cœur généreux et comme hommages dus ! Mais pas avant que me le permette ce Roi bien élevé et doué de bonnes manières. »

Alors le roi Schahriar, qui ne pouvait dormir tant il attendait la suite avec ardeur, dit : « Tu peux parler ! »

Et Schahrazade dit :

Il m’est revenu, ô Roi fortuné, que le prince Diadème s’écria : « Ô Aziz ! que caches-tu donc ainsi ? » Mais Aziz répondit : « Ô seigneur, c’est juste à cause de cela même que je ne voulais pas, dès le début, étaler devant toi mes marchandises. Que faire maintenant ? » Et il poussa un soupir de toute son âme. Mais le prince Diadème insista et lui dit de si gentilles paroles que le jeune Aziz finit par dire :

« Sache, ô mon maître, que mon histoire, au sujet de ce carré d’étoffe, est bien étrange ; et elle est pour moi pleine de souvenirs doux amers. Car les charmes de celles qui m’ont donné cette double étoffe ne s’effaceront jamais devant mes yeux. Celle qui m’a donné la première étoffe s’appelle Aziza ; quant à l’autre, son nom m’est amer à prononcer pour le moment. Car c’est elle qui, de sa propre main, m’a fait ce que je suis. Mais comme j’ai déjà commencé à te parler de ces choses, je vais t’en raconter les détails ; ils te charmeront certainement, et serviront à édifier ceux qui les écouteront avec respect. »

Puis le jeune Aziz tira l’étoffe de dessous son genou, et la déplia sur le tapis où tous deux étaient assis.

Et le prince Diadème vit qu’il y avait deux carrés distincts : en soie, sur l’un des carrés était brodée, en fils d’or rouge et fils de soie de toutes les couleurs, une gazelle ; et sur l’autre carré était également une gazelle, mais brodée en fils d’argent et portant au cou un collier d’or rouge d’où pendaient trois pierres de chrysolithe du Yémen.

À la vue de ces gazelles, il s’écria : « Gloire à celui qui met tant d’art dans l’esprit de ses créatures ! » Puis il dit au beau jeune homme :

« Ô Aziz, de grâce, hâte-toi de nous raconter ton histoire avec Aziza et avec la maîtresse de la seconde gazelle ! »

Et le bel Aziz dit au prince Diadème :

HISTOIRE DU BEL AZIZ

« Sache, mon jeune seigneur, que mon père était un d’entre les grands marchands ; et il n’avait point d’autre fils que moi. Mais j’avais une cousine qui avait été élevée avec moi dans la maison de mon père, vu que son père à elle était mort.

Or, avant de mourir, mon oncle avait fait promettre à mon père et à ma mère de nous marier ensemble, ma cousine et moi, à notre majorité. Aussi nous laissa-t-on toujours ensemble ; et nous nous attachâmes de la sorte l’un à l’autre ; et la nuit on nous faisait coucher dans le même lit, sans nous séparer.

Sur ces entrefaites, comme nous venions d’atteindre l’âge voulu, mon père dit à ma mère : « Il nous faut, cette année, marier sans retard notre fils Aziz avec sa cousine Aziza. » Et il tomba d’accord avec elle sur le jour de l’écriture du contrat et fit aussitôt faire les préparatifs des festins pour la cérémonie. Et il alla inviter les parents et les amis, leur disant : « Ce vendredi, après la prière, nous allons écrire le contrat du mariage d’Aziz avec Aziza. » Et ma mère, de son côté, alla prévenir de la chose toutes les femmes de sa connaissance et ses proches. Et, pour bien recevoir les invités, ma mère et les femmes de la maison lavèrent à grande eau la salle de réception et firent étinceler les marbres qui la pavaient, et étendirent les tapis et ornèrent les murs des belles étoffes et des tapisseries ouvrées d’or contenues dans les grands coffres. Quant à mon père, il se chargea de faire les commandes de pâtisseries et de douceurs, et de préparer et ranger avec soin les grands plateaux des boissons. Moi, enfin, ma mère m’envoya, avant l’heure fixée, prendre un bain au hammam. Et elle eut soin de faire porter derrière moi, par un esclave, une belle robe neuve, tout ce qu’il y avait de mieux, pour que je la vêtisse après le bain.

J’allai donc au hammam et, une fois mon bain fini, je vêtis la somptueuse robe en question qui était toute parfumée et si puissamment que, sur ma route, les passants s’arrêtaient pour en humer l’arôme dans l’air.

Je me dirigeai donc vers la mosquée pour la prière qui, en ce jour du vendredi, devait précéder la cérémonie, quand je me rappelai, en route, un ami que j’avais oublié d’inviter. Et je me mis à marcher très vite pour ne pas être en retard, et si bien que je m’égarai dans une ruelle qui m’était inconnue. Alors, comme j’étais tout moite de sueur à cause du bain chaud et à cause aussi de la robe neuve, dont l’étoffe était rigide, je profitai de la fraîcheur d’ombre de cette ruelle pour m’asseoir un moment sur un banc le long du mur. Mais, avant de m’asseoir, je tirai de ma poche un mouchoir brodé d’or et je l’étendis sous moi. Et la sueur continuait à couler de mon front sur ma figure, tant la chaleur était intense ; et je n’avais rien sur moi pour l’essuyer, mon mouchoir étant étendu sous moi ; et j’en étais bien marri ; et ma torture activait encore ma transpiration. Enfin, pour sortir de cette fâcheuse perplexité, je me disposais à relever le pan de ma robe neuve pour essuyer les gouttes qui me sillonnaient les joues, quand soudain je vis tomber devant moi, léger comme un souffle de la brise, un mouchoir blanc en étoffe de soie, dont la seule vue me rafraîchit l’âme et dont le parfum eût guéri l’infirme. Je me hâtai de le ramasser et de regarder au-dessus de ma tête pour me rendre compte de ce que pouvait être l’affaire. Et alors mes yeux rencontrèrent les yeux d’une jeune personne, celle-là même, ô mon seigneur, qui, dans la suite de l’histoire, me donnera la première gazelle brodée.

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et se tut discrètement.

Mais lorsque fut la cent treizième nuit.

Elle dit :

Et je la vis elle-même penchée et souriante à la fenêtre ajourée de l’étage supérieur. Je n’essaierai même pas de dépeindre sa beauté, ma langue en étant trop incapable, en vérité.

Sache seulement que la jeune fille, à peine eut-elle remarqué mon regard attentif, me fit les signes suivants : elle enfonça son index entre ses lèvres ; puis elle abaissa son doigt du milieu et le colla contre son index gauche pour ensuite les porter tous les deux entre ses seins. Cela fait, elle rentra la tête et, refermant la fenêtre, elle disparut.

Et, tout saisi, perplexe et soudainement enflammé de désir, j’eus beau regarder vers la fenêtre, espérant revoir cette apparition qui m’enlevait l’âme, la fenêtre resta obstinément fermée. Et je ne désespérai que lorsque, ayant attendu là, sur ce banc, jusqu’au coucher du soleil, oubliant et mon contrat de mariage et ma fiancée, je constatai que décidément mon attente était vaine.

Alors je me levai, le cœur bien en peine, et je me dirigeai vers ma maison. En route je me mis à déplier le mouchoir en question, dont le seul parfum me délecta si intensément que je me crus déjà au paradis. Lorsque je l’eus tout à fait déplié, je vis qu’il portait, sur l’un de ses coins, ces vers inscrits d’une belle écriture entrelacée :

J’ai essayé de me plaindre pour lui faire sentir la passion de mon âme, au moyen de cette écriture fine et compliquée. Car toute écriture est l’empreinte même de l’âme qui l’imagine.

Mais il me dit : « Ton écriture, pourquoi si fine et torturée, et telle qu’elle se subtilise à ma vue ? »

Je répondis : « Moi-même je suis si torturée ! Es-tu donc si naïf que tu ne reconnaisses pas l’indice de l’amour ? »

Et sur l’autre coin du mouchoir, ces vers étaient écrits en grands caractères réguliers :

Les perles unies à l’ambre, et la pudeur incarnadine des pommes sous les feuilles, à peine pourraient-elles te dire la clarté de ses joues sous le duvet.

Et si tu cherchais la mort, tu la trouverais sous les lourds regards de ses yeux aux victimes sans nombre. Mais si c’est l’ivresse que tu désires, laisse les vins de l’échanson. N’as-tu point les joues rougissantes de l’échanson ?

Et si tu veux connaître sa fraîcheur, les myrtes te la diront, et sa flexibilité, les courbes des rameaux.

Alors moi, ô mon maître, affolé, je finis tout de même par arriver à la maison, à la tombée de la nuit. Et je trouvai la fille de mon oncle, ma fiancée, assise tout en larmes. Mais, en me voyant, elle s’essuya rapidement les yeux et vint à moi et m’aida à me déshabiller et m’interrogea doucement sur le motif de mon retard, et me dit que tous les invités, les émirs, les grands marchands et les autres, ainsi que le kâdi et les témoins, avaient longtemps attendu mon arrivée, mais que, ne voyant rien venir, ils avaient mangé et bu et étaient tous partis en leur voie. Puis elle ajouta : « Quant à ton père, ton absence prolongée et pour lui inexplicable l’a mis dans une fort grande rage ; et il a juré que notre mariage serait retardé jusqu’à l’année prochaine. Mais toi, ô fils de mon oncle, pourquoi enfin avoir agi de la sorte ? »

Alors moi je lui dis : « Il s’est passé telle et telle chose. » Et je lui racontai en détail l’aventure. Et elle devint fort pâle et prit le mouchoir que je lui tendais ; et, après avoir lu ce qui y était écrit, elle versa d’abondantes larmes. Puis elle me dit : « Mais ne t’a-t-elle pas parlé ? » Je répondis : « Par des signes seulement. D’ailleurs, je n’ai rien compris à ces signes, et je voudrais bien te voir m’en donner l’explication. » Et je lui mimai les signes en question. Elle me dit : « Ô mon très aimé cousin, si même tu me demandais mes yeux, je n’hésiterais pas à les faire sortir pour toi de mes paupières ! Sache donc que, pour rendre la paix à ton âme, je suis prête à te servir de mon dévouement et à te faciliter une rencontre avec cette femme qui te préoccupe. Car ces signes, qui n’ont point de mystère pour moi, signifient qu’elle te désire avec passion et qu’elle te donne rendez-vous dans deux jours : ses doigts ramenés entre ses deux seins te fixent le nombre deux, tandis que son doigt entre ses lèvres t’indique que tu es pour elle l’égal de son âme. Sois donc sûr que mon amour pour toi me fera te rendre n’importe quel service. Et je vous mettrai tous deux sous mon aile qui vous protégera. » Alors je la remerciai pour ses paroles qui me donnaient de l’espoir. Et je restai deux jours à la maison à attendre l’heure du rendez-vous. Et j’étais bien triste ; et je reposais ma tête sur les genoux de ma cousine qui ne cessait de m’encourager et de me raffermir le cœur. Aussi, lorsque fut proche l’heure du rendez-vous, ma cousine se hâta de m’aider à mettre mes habits ; et elle me parfuma de ses mains…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la cent quatorzième nuit.

Elle dit :

Le bel Aziz continua ainsi son histoire au jeune prince Diadème :

Et elle me parfuma de ses mains et brûla sous ma robe du benjoin et m’embrassa tendrement et me dit : « Ô bien-aimé fils de mon oncle, voici l’heure calmante. Prends courage et reviens-moi tranquillisé et satisfait. Et voici que moi-même je te souhaite la paix de l’âme, et je ne serai heureuse que de ton bonheur. Mais reviens-moi vite. Et il y aura encore de beaux jours pour nous deux et des nuits bénies ! » Alors j’essayai de calmer les battements de mon cœur et de comprimer mon émotion ; et je pris congé de ma cousine et sortis. Arrivé à la ruelle ombreuse, j’allai m’asseoir sur le banc en question, dans un état d’excitation extrême. Et à peine étais-je là que je vis la fenêtre s’entr’ouvrir ; et aussitôt un vertige me passa devant les yeux. Mais je me raffermis et regardai vers la fenêtre ; et de mes yeux je vis l’adolescente. À la vue de ce visage adorable, je chancelai et me laissai tomber sur le banc. Et l’adolescente restait toujours à la fenêtre à me regarder avec une lueur dans les yeux ; et elle tenait à la main ostensiblement un miroir et un mouchoir rouge. Mais bientôt, sans dire une seule parole, elle releva ses manches, découvrant ses bras jusqu’aux épaules ; puis elle ouvrit la main et, étendant ses cinq doigts, elle se toucha les seins ; puis elle tendit le bras hors de la fenêtre en tenant le miroir et le mouchoir rouge ; et par trois fois elle agita le mouchoir en l’élevant et en l’abaissant ; puis elle fit le geste de tordre le mouchoir et de le plier ; ensuite elle pencha la tête vers moi longuement et rentra vivement, referma la fenêtre et disparut. Tout cela ! et sans prononcer un seul mot. Au contraire ! Elle me laissa ainsi dans une perplexité inimaginable ; et je ne sus si je devais rester ou m’en aller ; et, dans le doute, je demeurai ainsi à regarder la fenêtre durant des heures, jusqu’à minuit. Et, malade de mes pensées, je regagnai la maison, où je trouvai ma pauvre cousine dans l’attente, les yeux rouges de larmes versées et le visage empreint de tristesse et de résignation. Alors, à bout de forces, je me laissai tomber à terre dans un état pitoyable. Et ma cousine, qui s’était hâtée de courir à moi, me reçut dans ses bras, et m’embrassa sur les yeux et me les essuya du coin de sa manche et me donna à boire, pour calmer mes esprits, une coupe de sorbet légèrement parfumé à l’eau de fleurs ; et elle finit par doucement m’interroger sur tout ce retard et sur ma mine affligée.

Alors moi, bien que brisé de lassitude, je la mis au courant de tout, en lui répétant les gestes de la délicieuse inconnue. Et ma cousine Aziza me dit : « Ô Aziz de mon cœur, la signification qui pour moi ressort de ces gestes, surtout des cinq doigts et du miroir, est que la jeune fille t’enverra un message dans cinq jours chez le teinturier du coin de la ruelle. » Alors moi je m’écriai : « Ô fille de mon cœur, puissent tes paroles être vraies ! D’ailleurs, j’ai remarqué qu’au coin de la ruelle, il y a, en effet, la boutique d’un teinturier juif. » Puis, ne pouvant plus résister à la houle de mes souvenirs, je me mis à sangloter dans le sein de ma cousine Aziza. Et elle ne ménagea point, pour me consoler, les paroles de douceur et les caresses de charme ; et elle me disait : « Songe, ô Aziz, que d’ordinaire les amoureux souffrent des années et des années dans l’attente, et s’arment de fermeté tout de même ; et toi, il y a à peine une semaine que tu connais les tortures du cœur, et te voici dans une émotion et une tristesse sans exemple ! Prends courage, ô fils de mon oncle. Et lève-toi et mange un peu de ces mets et bois de ce que je t’offre. »

Mais moi, ô mon jeune seigneur, je ne pus réussir à avaler ni une bouchée ni une gorgée ; et je perdis même tout sommeil ; et je devins jaune de teint et changé de traits. Car c’était la première fois que je sentais la chaleur de la passion, et que je goûtais à l’amour amer et délectable.

Aussi, pendant les cinq jours que dura mon attente, je maigris à l’extrême, et ma cousine, affligée à cause de moi, ne me quitta pas un seul instant et passa jours et nuits assise à mon chevet à me raconter, pour me distraire, les histoires des amoureux. Et, au lieu de dormir, elle veillait sur moi ; et je la surprenais quelquefois essuyant à la hâte des larmes furtives. Enfin, au bout des cinq jours, elle me força à me lever et chauffa l’eau pour moi et me fit entrer au hammam de la maison ; puis elle m’habilla et me dit : « Va vite au rendez-vous ! Et qu’Allah te fasse parvenir à tes fins, et de ses baumes te guérisse l’âme ! » Alors, moi, je me hâtai de sortir et courus à la boutique du teinturier juif.

Or, ce jour-là était un samedi ; et ce juif n’avait malheureusement pas ouvert sa boutique. Malgré tout, je m’assis devant la porte de la boutique et j’attendis là jusqu’à l’appel à la prière des muezzins sur les minarets, au coucher du soleil. Et comme la nuit s’avançait sans résultat aucun, je fus pris de la frayeur des ténèbres et me décidai à m’en retourner à la maison. Et j’y arrivai comme un homme ivre, ne sachant plus ce que je faisais et disais. Et je trouvai ma pauvre cousine Aziza debout dans la chambre, le visage tourné du côté du mur, un bras appuyé contre un meuble et une main sur le cœur.

Mais à peine se fut-elle aperçue de ma présence qu’elle s’essuya les yeux du coin de sa manche et vint au-devant de moi, en essayant de sourire pour me cacher sa douleur, et me dit : « Ô mon cousin bien-aimé, qu’Allah te rende durable la félicité ! Pourquoi, au lieu de revenir ainsi seul, pendant la nuit, par les rues désertes, n’as-tu pas passé le reste de la nuit chez la jeune fille, ton amoureuse ? » Alors moi, impatienté, et croyant un instant que ma cousine voulait me railler, je la repoussai durement, et d’une façon si brusque, qu’elle alla tomber tout de son long contre le coin du divan et se fit au front une blessure d’où le sang se mit à gicler à flots. Alors ma pauvre cousine, loin de s’emporter contre ma brutalité, n’eut pas un seul mot de révolte et se releva tranquillement et alla brûler un morceau d’amadou et en pansa sa blessure et se banda le front de son mouchoir ; puis elle essuya le sang qui tachait les marbres, et, comme si de rien n’était, elle revint près de moi avec un sourire tranquille, et me dit avec la plus grande douceur…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, s’arrêta dans les paroles permises.

Mais lorsque fut la cent quinzième nuit.

Elle dit :

Et, comme si de rien n’était, elle revint près de moi avec un sourire tranquille et me dit avec la plus grande douceur dans la voix : « Ô fils de mon oncle, je suis à la limite de la désolation de t’avoir peiné par des paroles inopportunes. Pardonne-moi, de grâce, et raconte-moi ce qui s’est passé, que je voie si je n’y puis porter remède ! » Alors je lui racontai le contretemps que j’avais subi et le manque total de nouvelles de l’inconnue. Et Aziza me dit : « Ô Aziz de mes yeux, je puis, sans hésiter, t’annoncer que tu arriveras à tes fins ; car ce n’est là qu’une épreuve que l’adolescente fait subir à ta patience pour voir la force de ton amour et ta constance à son égard. Aussi, dès demain, hâte-toi d’aller t’asseoir sur le banc, sous sa fenêtre, et sûrement tu trouveras une solution au gré de tes désirs ! » Puis ma cousine m’apporta un plateau chargé de bols de porcelaine remplis de mets ; mais je repoussai le tout avec brusquerie, et toutes les porcelaines sautèrent en l’air et roulèrent de tous côtés sur les tapis. Et je signifiai de la sorte que je ne voulais ni manger ni boire. Alors, ma pauvre cousine ramassa soigneusement et en silence les débris qui jonchaient le sol et essuya les tapis, et revint s’asseoir au pied du matelas sur lequel j’étais étendu. Et elle ne cessa, durant toute la nuit, de me faire de l’air avec un éventail en me disant des paroles gentilles et caressantes, avec une douceur infinie. Et moi je pensais : « Quelle folie d’être amoureux ! » Enfin le matin parut et je me levai en toute hâte et me rendis dans la ruelle, sous la fenêtre de l’adolescente.

Or, à peine étais-je assis sur le banc que la fenêtre s’ouvrit et devant mes yeux éblouis apparut la tête délicieuse de celle qui était toute mon âme. Et elle me souriait de ses dents, d’un sourire savoureux. Puis elle disparut un instant pour réapparaître tenant entre les mains un sac, un miroir, un pot de fleurs et une lanterne. Et d’abord elle introduisit le miroir dans le sac, lia le sac, et jeta le tout dans la chambre ; puis, d’un geste adorable, elle dénoua sa chevelure qui retomba lourdement autour d’elle et lui cacha un instant la figure ; ensuite elle plaça la lanterne au milieu des fleurs, dans le pot ; et enfin elle reprit le tout et disparut. Et la fenêtre se referma. Et mon cœur, avec l’adolescente, s’envola. Et mon état n’était plus un état.

Alors moi, sachant déjà par expérience qu’il était inutile d’attendre davantage, je m’acheminai, désolé et meurtri, vers la maison, où je retrouvai ma pauvre cousine tout en pleurs et la tête enveloppée d’un double bandeau, un autour de son front blessé et l’autre autour de ses yeux malades de toutes les larmes versées pendant mon absence, durant tous ces jours de tristesse. Et, sans me voir, elle avait la tête penchée et appuyée sur une main, et elle se berçait de l’harmonie pénétrante de ces vers que tout doucement elle se murmurait :

« Je songe à toi, Aziz. En quelle demeure loin de moi as-tu fui ? Réponds, Aziz. Où as-tu élu domicile, ô vagabond adoré ?…

Songe à ton tour, Aziz. Sache que partout où la destinée, jalouse de mon bonheur, te poussera, tu ne pourras trouver la chaleur d’asile que t’a réservée le pauvre cœur d’Aziza.

Tu ne m’écoutes pas, Aziz, et tu t’éloignes. Et voici que mes yeux te regrettent dans ces larmes qui coulent intarissables.

Ah ! pleure, mon cœur, l’absence du bien-aimé !… Je songe à toi, Aziz. En quelle demeure loin de moi as-tu fui ? Réponds, Aziz. Où as-tu élu domicile, ô vagabond adoré ?… »

Et brusquement elle se retourna et me vit ; et aussitôt elle s’efforça de me cacher sa douleur et ses larmes, et elle vint à moi et se tint debout, sans paroles, sans voix, mais les paupières baissées, et si pâle et si triste ! Enfin elle me dit : « Ô mon cousin, assieds-toi et conte-moi ce qui t’est arrivé cette fois. » Et je ne manquai pas de lui exposer par le menu les gestes de mystère de l’adolescente. Et Aziza me dit : « Réjouis-toi, ô mon cousin, car tes souhaits sont exaucés. Sache, en effet, que le miroir enfoncé dans le sac signifie le soleil qui disparaît : ce geste t’invite donc à te rendre demain soir à sa maison ; sa chevelure noire dénouée et lui voilant la face signifie la nuit qui couvre la terre de ses ténèbres : ce geste est une confirmation du premier ; le pot de fleurs signifie qu’il te faut entrer dans le jardin de la maison, situé derrière la ruelle ; quant à la lanterne sur le pot, elle signifie clairement qu’une fois dans le jardin tu dois te diriger du côté où tu trouveras une lanterne allumée, et attendre là la venue de ton amoureuse. » Mais moi, au comble du désappointement, je m’écriai : « Que de fois tu m’as donné de l’espoir avec tes explications erronées ! Oh ! que je suis malheureux ! » Alors Aziza se fit encore plus caressante que d’habitude et se dépensa pour moi en paroles douces et pacifiantes. Mais elle n’osa pas bouger de sa place ni me porter à manger ou à boire par peur de mes accès de colère et d’impatience.

Pourtant, le lendemain, vers le soir, je me décidai à tenter l’aventure et, surtout encouragé par Aziza qui me donnait ainsi tant de preuves de son désintéressement et de l’abnégation absolue d’elle-même, alors qu’en secret elle pleurait toutes ses larmes, je me levai et pris mon bain et, aidé par Aziza, je m’habillai de ma plus belle robe. Mais, avant de me laisser sortir, Aziza me jeta un regard de désolation et, les larmes dans la voix, elle me dit : « Ô fils de mon oncle ! prends ce grain de musc pur et parfume-t’en les lèvres. Puis, une fois que tu auras vu ton amoureuse et que tu en auras eu toute satisfaction à ton gré, promets-moi, de grâce, de lui réciter le vers que je vais te dire. » Et elle me jeta les bras autour du cou et sanglota longuement. Alors, moi, je lui fis le serment de réciter à l’adolescente le vers en question. Et Aziza, tranquillisée, me récita ce vers et m’obligea à le répéter une fois avant de partir, bien que je n’en eusse pas compris l’intention ou la portée future :

« Ô vous tous, les amoureux ! par Allah ! dites-moi, si l’amour sans répit habitait le cœur de sa victime, où serait la délivrance ?… »

Puis je m’éloignai rapidement et j’arrivai au jardin en question, dont je trouvai la porte ouverte ; et, tout au fond, une lanterne était allumée, vers laquelle je me dirigeai dans les ténèbres.

Lorsque j’arrivai à l’endroit où était cette lumière, quelle surprise ne m’attendait-elle pas ! Je trouvai, en effet, une merveilleuse salle à la voûte cintrée et surmontée d’une coupole lamée intérieurement d’ivoire et d’ébène et éclairée par d’immenses flambeaux d’or et de grandes lampes de cristal suspendues au plafond par des chaînes d’or. Et, au milieu de cette salle, un bassin, orné d’incrustations de couleur et de dessins entrelacés d’une grande perfection, faisait un bruit d’eau dont la musique à elle seule rafraîchissait. Tout à côté de ce bassin, un grand escabeau de nacre soutenait un plateau d’argent recouvert d’un foulard de soie, et sur le tapis était posé un grand pot en faïence de Damas, dont le col élancé soutenait une coupe de la même matière colorée.

Alors moi, ô mon jeune seigneur, la première chose que je fis fut d’enlever le foulard de soie qui recouvrait le grand plateau d’argent. Et les choses délicieuses qui s’y trouvaient, je les vois encore devant mes yeux. Il y avait là en effet…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et s’arrêta dans les paroles permises.

Mais lorsque fut la cent seizième nuit.

Elle dit :

 

Le vizir Dandân continua de la sorte, pour le roi Daoul’makân, l’histoire que racontait le bel Aziz au jeune prince Diadème :

Il y avait là en effet, dorés et odorants, quatre poulets rôtis, assaisonnés aux épices fines ; il y avait là quatre porcelaines de grande capacité contenant, la première, de la mahallabia parfumée à l’orange et saupoudrée de pistaches concassées et de cannelle ; la seconde, des raisins macérés, puis sublimés discrètement à la rose ; la troisième, ô ! la troisième ! de la baklawa artistement feuilletée et divisée en losanges plaisants ; la quatrième, des kataïefs au sirop bien lié et prêts à éclater tant ils étaient généreusement farcis. Voilà pour la moitié du plateau. Quant à l’autre moitié du plateau, elle contenait justement mes fruits de prédilection : des figues toutes ridées de maturité et nonchalantes tant elles se savaient désirables. Elle contenait aussi des cédrats, des limons, des raisins frais et des bananes. Et le tout était séparé par des intervalles où se voyaient les couleurs de roses, jasmins, tulipes, lis et narcisses.

Alors moi, je m’épanouis de tout cela à la limite de l’épanouissement, et je dis à mes chagrins de s’envoler et à la joie de m’habiter. Mais je restai un tant soit peu préoccupé de ne pas voir, en ce lieu, trace d’une créature vivante d’entre les créatures d’Allah. Et, comme je ne voyais ni servante ni esclave qui vînt me servir, je n’osai d’abord toucher à quoi que ce fût ; et j’attendis patiemment l’arrivée de la bien-aimée de mon cœur. Mais la première heure s’écoula, et rien ! puis la deuxième et la troisième heures, et rien encore ! Alors je commençai à éprouver violemment la torture de la faim, moi qui depuis si longtemps n’avais pas mangé, tout dominé que j’avais été par ma passion sans aboutissant. Mais maintenant que je constatais ce commencement de réalisation, l’appétit me revenait, par la grâce d’Allah, et j’en savais gré à ma pauvre Aziza qui m’avait toujours prédit le succès et expliqué exactement le mystère de ces rendez-vous.

Donc, ne pouvant davantage résister à la fringale qui me creusait, je me jetai d’abord sur les adorables kataïefs, que je préférais à tout, et je glissai dans mon gosier qui sait combien de ces délicieuses-là. On les eût dites pétries de parfums spirituels par les doigts des houris. Puis je m’attaquai aux losanges croustillants de la juteuse baklawa, et je m’en posai facilement sur l’estomac ce qui m’était départi par le sort miséricordieux ; puis j’avalai la coupe entière de la blanche mahallabia saupoudrée de pistaches concassées, et si fraîche à mon cœur. Je me décidai ensuite pour les poulets, et j’en mangeai un ou deux ou trois ou quatre, tant était savante la farce cachée dans leur intérieur, assaisonnée aux grains acides des grenades. Après quoi je me tournai vers les fruits pour me dulcifier et je caressai mon palais d’un choix lentement pesé. Et je terminai mon repas en goûtant une ou deux ou trois ou quatre cuillerées des grains doux des grenades, et je glorifiai Allah pour ses bienfaits. Et je mis fin à tout en étanchant ma soif au pot de faïence colorée, sans me servir de la coupe inutile.

Alors, une fois mon ventre rempli, je sentis une grande lassitude m’envahir et annihiler tous mes muscles. Et à peine avais-je eu la force de me laver les mains que je m’affalai sur les coussins des tapis et m’enfonçai dans un pesant sommeil.

Que se passa-t-il durant cette nuit ? Tout ce que je sais, c’est qu’au matin, me réveillant sous les rayons du soleil, j’étais étendu, non plus sur les doux tapis, mais directement sur le marbre nu, et j’avais sur la peau du ventre une pincée de sel et une poignée de poudre de charbon. Alors je me levai vivement et me secouai et regardai à droite et à gauche ; mais je ne vis pas trace d’une créature vivante autour et alentour. Aussi, grandes furent ma perplexité et mon émotion ; et je fus contre moi-même dans une grande colère. Et je me repentis de la faiblesse de ma chair et de mon peu d’endurance aux veilles et à la fatigue. Et je m’acheminai tristement vers ma maison, où je trouvai la pauvre Aziza qui se lamentait doucement et récitait ces vers en pleurant :

« Dansante la brise se lève et vient à moi à travers la prairie. Je la reconnais à son odeur, avant même que sa caresse se pose sur mes cheveux.

Ô brise douce, viens. Les oiseaux chantent. Viens ! toute effusion suivra sa destinée.

Si je pouvais, ah ! si je pouvais, amour, te prendre dans mes bras, comme l’amant sur sa poitrine emprisonne la tête de sa bien-aimée !…

Ô ! adoucir à ton haleine l’amertume d’un cœur qui dans la douleur se plonge !

Toi parti, ô Aziz, que me restera-t-il des joies de ce monde et quel goût désormais trouver à la vie ?

Qui me dira si le cœur du bien-aimé est, comme mon cœur, liquéfié de la chaleur d’amour et de sa flamme ?… »

Mais, en me voyant, Aziza se leva vivement en essuyant ses larmes et me reçut avec des paroles de toute douceur et m’aida à me débarrasser de mes vêtements qu’elle renifla à plusieurs reprises pour me dire : « Par Allah ! ô fils de mon onde, je ne sens vraiment pas là les parfums que laisse sur les habits le contact d’une femme amoureuse. Raconte-moi donc ce qui s’est passé. » Et je me hâtai de la satisfaire. Alors son visage devint fort soucieux, et elle me dit sur un ton effrayé : « Par Allah ! ô Aziz, je ne suis plus tranquille à ton sujet, et j’ai bien peur maintenant que cette inconnue ne te fasse éprouver de grands désagréments. Sache, en effet, que le sel posé sur ta peau signifie qu’elle te trouve très fade, toi, un amoureux si passionné, de t’être laissé vaincre par le sommeil et la fatigue ; et le charbon signifie : « Puisse Allah te noircir le visage ! ô toi dont l’amour est mensonger. » Ainsi donc, mon Aziz bien-aimé, cette femme, au lieu d’être gentille pour son hôte et de le réveiller doucement, l’a traité avec ce mépris et lui a fait ainsi savoir qu’il n’était bon qu’à manger, boire et dormir. Ah ! qu’Allah te délivre de l’amour de cette femme sans miséricorde et sans cœur ! » Alors moi, à ces paroles, je me frappai la poitrine et m’écriai : « C’est moi qui suis le coupable, car, par Allah ! cette femme a raison, les amoureux ne dorment pas. C’est moi qui, par ma faute, me suis attiré cette calamité. De grâce ! que faire maintenant, ô fille de mon oncle ? ah ! dis-le-moi. » Or, ma pauvre cousine Aziza m’aimait considérablement ; et elle fut à la limite de l’attendrissement en me voyant si chagriné…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la cent dix-septième nuit.

Elle dit au roi Schahriar :

 

Il m’est revenu, ô Roi fortuné, que le vizir Dandân continua de la sorte, pour le roi Daoul’makân, l’histoire que le bel Aziz racontait au jeune prince Diadème :

Or, ma pauvre cousine Aziza m’aimait considérablement ; et elle fut à la limite de l’attendrissement en me voyant si chagriné, et elle me répondit : « Sur ma tête et sur mes yeux ! Mais, ô Aziz, comme cela me serait bien plus aisé de t’être utile si les convenances me permettaient de sortir, d’aller et de venir ! Prête à me marier, je dois, selon nos usages, garder la maison strictement. Pourtant, écoute-moi bien pour que, de loin, je puisse veiller sur ta réussite, du moment que je ne puis être un trait direct d’union entre elle et toi. Donc, ô Aziz, retourne encore ce soir au même endroit, et surtout résiste à la tentation du sommeil ! Et pour cela évite de manger, car la nourriture alourdit les sens et les amollit. Prends donc bien garde de dormir, et tu la verras venir à toi vers le quart de la nuit. Et qu’Allah t’ait sous sa protection et te défende contre les perfidies ! »

Alors moi, je me mis à faire des vœux pour que la nuit vînt plus tôt. Et lorsque je fus sur le point de sortir, Aziza m’arrêta encore un instant pour me dire : « Et je te recommande, avant tout, lorsque la jeune fille t’aura accordé la satisfaction de tes désirs, de ne pas oublier de lui réciter la strophe que je t’ai apprise. » Et moi je répondis : « J’écoute et j’obéis ! » Puis je sortis de la maison.

En arrivant au jardin, je trouvai, comme la veille, la salle magnifique illuminée et, dans cette salle, de grands plateaux chargés de mets, de pâtisseries, de fruits et de fleurs. À peine l’odeur des fleurs et des mets et de toutes ces délices m’eut-elle attendri les narines, que mon âme ne put se contenir, et j’obéis à son désir et je mangeai mon plein de chaque chose et je bus à même le grand pot vernissé. Et comme il plaisait extrêmement à mon âme, j’en bus encore jusqu’à la dilatation complète de mon ventre. Alors je fus content. Mais bientôt mes paupières battirent ; et, pour lutter contre le sommeil, j’essayai de les ouvrir avec mes doigts, mais en vain. Alors je me dis : « Je vais simplement, sans dormir, m’étendre un peu, le temps de poser un instant ma tête sur le coussin, sans plus. Mais je ne dormirai pas, oh ! non. » Et je pris un coussin et m’y appuyai la tête. Mais ce fut pour ne me réveiller que le lendemain au jour. Et je me vis étendu, non plus dans la salle splendide, mais dans une misérable pièce qui devait probablement servir aux palefreniers. Et je trouvai sur mon ventre un os de patte de mouton et une balle ronde et des noyaux de dattes et des grains de caroubes ; et, à côté, deux drachmes et un couteau.

Alors, plein de confusion, je me levai et secouai vivement tous ces objets et, furieux de ce qui m’advenait, je ramassai seulement le couteau et j’arrivai bientôt à la maison, où je trouvai Aziza qui murmurait plaintivement ces strophes :

« Larmes de mes yeux ! vous avez dissous mon cœur et rendu liquide mon corps. Et mon ami est de plus en plus cruel. Mais n’est-il point doux de souffrir pour l’ami, quand il est si beau !

Ô Aziz, mon cousin ! tu as rempli mon âme de passion et creusé en elle des abîmes de douleur. »

Alors moi, encore plein de dépit, j’attirai brutalement son attention en lui lançant une ou deux injures. Mais sa patience n’en fut pas émue et, admirable de douceur, elle s’essuya les yeux et vint à moi et me jeta les bras autour du cou et me serra de force contre sa poitrine, alors que moi j’essayais de la repousser, et me dit : « Oh ! mon pauvre Aziz, je vois que tu t’es laissé encore aller à dormir cette nuit ! » Et moi, n’en pouvant plus, je m’affalai sur les tapis, suffoqué de dépit, et je lançai au loin le couteau que j’avais ramassé. Alors Aziza prit un éventail et s’assit à côté de moi et se mit à me faire de l’air et à me dire de prendre courage et que tout devait finir par s’arranger. Et, sur sa demande, je lui énumérai les différents objets qu’en me réveillant j’avais trouvés sur mon ventre. Puis je lui dis : « Par Allah ! hâte-toi de m’expliquer tout cela. » Elle me répondit : « Ah ! mon Aziz, ne t’avais-je pas bien recommandé, pour te faire éviter le sommeil, de résister à la tentation de la nourriture. » Mais je m’écriai : « Oh ! hâte-toi de m’expliquer la chose ! » Elle dit : « Sache que la balle ronde signifie… »

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète comme elle était, s’arrêta dans les paroles permises.

Mais lorsque fut la cent dix-huitième nuit.

Elle dit :

« Sache que la balle ronde signifie que ton cœur, malgré ta présence dans la maison de ton amoureuse, vagabonde dans l’air et décèle ton peu de ferveur ; les noyaux de dattes veulent dire que, comme eux, tu es dénudé de saveur, puisque la passion, qui est la pulpe même du cœur, te manque totalement ; les grains du caroubier, qui est l’arbre de Job, père de la patience, sont là pour te rappeler cette vertu si précieuse pour les amoureux ; quant à l’os de patte de mouton, il ne supporte vraiment pas d’explication. » Alors je m’écriai : « Mais, ô Aziza, tu oublies la lame effilée et les deux drachmes d’argent ! » Et Aziza devint toute tremblante et me dit : « Ô Aziz, comme j’ai peur pour toi ! Les deux drachmes d’argent symbolisent ses deux yeux. Et elle veut, par là, te dire : « Je jure sur mes deux yeux que, si tu revenais pour te rendormir, je t’égorgerais sans miséricorde avec le couteau. » Ô fils de mon oncle, comme j’ai peur ! Et, pour ne pas t’ennuyer, je refoule toujours en moi-même mon effroi et je pleure en silence, seule dans la maison vide. Et pour toute consolation je n’ai que mes sanglots ! » Alors mon cœur compatit à sa douleur et je lui dis : « Par ma vie sur toi, ô fille de mon oncle, quel est le remède à tout cela ? Ah ! aide-moi à sortir de cette calamité sans recours. » Elle dit : « Avec amitié et respect ! Mais il te faut écouter mes paroles et t’y conformer, sinon rien n’est fait ! » Je répondis : « J’écoute et j’obéis ! Je te le jure sur la tête de mon père. »

Alors Aziza, confiante en ma promesse, devint heureuse et m’embrassa et me dit : « Eh bien ! voici. Il te faut dormir ici toute la journée ; de la sorte tu ne seras pas tenté cette nuit par le sommeil. Et, à ton réveil, je te donnerai moi-même à manger et à boire ; et tu n’auras ainsi plus rien à redouter. » En effet, Aziza m’obligea à me coucher et se mit à me masser doucement. Et moi, sous l’influence de ce massage délicieux, je ne tardai pas à m’endormir ; et, à mon réveil, vers le soir, je la trouvai encore assise à côté de moi et qui me faisait de l’air avec l’éventail. Et je vis qu’elle avait dû pleurer tout le temps, car ses habits portaient les traces de ses larmes. Alors Aziza se hâta de m’apporter de quoi manger, et elle me mettait elle-même les morceaux à la bouche, et je n’avais que la peine d’avaler et cela jusqu’à ce que je me fusse repu complètement. Puis elle me donna à boire un bol d’une décoction de jujubes dans de l’eau de roses au sucre, ce qui me rafraîchit parfaitement. Puis elle me lava les mains et me les essuya avec une serviette parfumée au musc et m’aspergea avec de l’eau de senteur. Après quoi elle m’apporta une robe merveilleuse et m’en vêtit ; et elle me dit : « Si Allah veut, cette nuit sera sûrement pour toi la nuit de tes souhaits ! » Puis, en me conduisant jusqu’à la porte, elle ajouta : « Mais surtout n’oublie pas ma recommandation ! » Je dis : « Laquelle ? » Elle dit : « Ô Aziz ! la strophe que je t’ai apprise ! »

J’arrivai donc au jardin, et, comme les précédentes nuits, j’entrai dans la salle à la voûte cintrée et m’assis sur les riches tapis. Et comme vraiment j’étais bien repu, je regardai les plateaux avec indifférence, et me mis à veiller de la sorte jusque vers le milieu de la nuit. Et je ne voyais personne et n’entendais pas un bruit. Alors je commençai à trouver la nuit aussi longue qu’une année ; mais je patientai et attendis encore. Cependant les trois quarts de la nuit s’étaient écoulés, et déjà les coqs se mettaient à chanter la première aube. De sorte que la faim commença à se faire sentir ; et peu à peu elle devint si forte que mon âme désira le goût des plateaux ; et je ne pus guère résister à mon âme. Bientôt je fus debout, enlevai alors les grands foulards, et mangeai jusqu’à satiété ; et je bus un verre et puis deux verres et jusqu’à dix verres. Alors ma tête s’alourdit ; mais je luttai avec énergie et me roidis et agitai ma tête dans tous les sens. Mais, au moment même où j’allais me laisser aller sans plus, j’entendis quelque chose comme un bruit de rires et de soieries. Et j’avais à peine eu le temps de sauter vivement sur mes pieds et me laver les mains et la bouche, que je vis le grand rideau du fond se relever. Et, souriante et entourée de dix jeunes femmes, belles comme les étoiles, elle entra. Et c’était la lune elle-même. Elle était vêtue d’une robe de satin vert brodée d’or rouge. Et c’est pour elle, ô mon jeune seigneur, qu’ont été construits ces vers du poète :

La voici ! De regard hautain, la fille magnifique. À travers la robe verte sans boutons les seins se tendent joyeux, et la chevelure est dénouée.

Et si je lui demande son nom, elle me répond : « Je suis celle qui brûle les cœurs des amants sur un feu vivant… »

Et si je parle des tortures d’amour, elle me dit : « Je suis la roche sourde et l’azur sans écho. Ô naïf ! se plaint-on de la surdité de la roche ou de l’azur ? »

Mais je lui dis : « Ô jouvencelle, si ton cœur est la roche, sache que mes doigts, comme autrefois Moïse, de la roche feront jaillir la limpidité d’une source. »

Et, de fait, ô mon jeune seigneur, comme je lui récitais ces vers, elle me sourit et me dit : « C’est fort bien ! Mais comment as-tu réussi cette fois à ne point te laisser vaincre par le sommeil ? » Et je répondis : « C’est la brise de ta venue qui m’a vivifié l’âme ! »

Alors elle se tourna vers ses esclaves et leur fit un clignement d’œil. Et aussitôt elles s’éloignèrent et nous laissèrent seuls dans la salle. Et elle vint s’asseoir tout près de moi et me tendit sa poitrine et me jeta les bras autour du cou. Et moi, je me jetai sur ses lèvres ; et je lui suçai la lèvre supérieure, cependant qu’elle me suçait la lèvre inférieure. Puis je la pris par sa taille, que je pliai ; et tous deux nous roulâmes ensemble sur les tapis. Alors je me glissai dans l’ouverture délicate de ses jambes et je lui défis, l’une après l’autre, ses robes. Et nous commençâmes des ébats mêlés de baisers et de caresses, de pincements et de morsures, de levées de cuisses et de jambes, et de gambades de poissons dans la rade. Si bien qu’elle finit par tomber épuisée dans mes bras, morte de désir. Alors cette nuit-là fut une nuit de fête pour mes sens, comme dit le poète :

Joyeuse me fut la nuit et facile et délicieuse entre toutes les nuits de mon destin. La coupe ne se posa pas un instant vide de rougeur.

Je dis au sommeil : « Crois-tu donc que mes paupières te désirent ?… » Et je dis aux jambes et aux cuisses : « Approchez-vous ! »

Mais lorsque vint le matin, comme je voulais prendre congé, elle m’arrêta encore un instant pour me dire : « Attends un peu ! J’ai quelque chose à te révéler… »

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la cent dix-neuvième nuit.

Elle dit :

 

Aziz continua de la sorte son histoire :

Elle m’arrêta encore un instant pour me dire : « Attends un peu ! J’ai quelque chose à te révéler, et une recommandation à te faire ! » Alors, un peu surpris, je m’assis de nouveau à côté d’elle. Et elle déplia un foulard et en retira l’étoffe carrée sur laquelle se trouve la première gazelle, que tu vois là devant toi, ô mon jeune seigneur. Et elle me la donna en disant : « Garde cela soigneusement ! C’est l’œuvre d’une jeune fille, la princesse des Îles du Camphre et du Cristal. Ce signe sera pour toi, dans la vie, d’une importance très grande. Et de plus il te rappellera toujours celle qui t’a fait ce présent. » Alors moi, à la limite de l’étonnement, je la remerciai avec effusion. Et, en prenant congé d’elle, j’oubliai, tant j’étais émerveillé de tout ce qui m’arrivait, de lui réciter la strophe que m’avait apprise Aziza.

Lorsque j’arrivai à la maison, je trouvai ma pauvre cousine couchée. Ses traits portaient l’indice d’un mal imminent ; mais, en me voyant entrer, elle fit effort sur elle-même pour se lever et, les yeux mouillés de larmes, elle se traîna jusqu’à moi et m’embrassa la poitrine et me serra longtemps contre son cœur, et me demanda : « Lui as-tu récité la strophe ? » Alors je fus tout confus et répondis : « Ah ! j’ai oublié. Et la cause en est à cette gazelle de l’étoffe de soie. » Et je dépliai devant elle l’étoffe et lui montrai la gazelle en question. Alors Aziza ne put se contenir davantage et éclata devant moi en sanglots et, entre ses larmes, elle récita cette strophe :

« Ah ! pauvre cœur, dis-toi bien que la lassitude est la règle de tout attachement, et que la rupture est la conclusion de toute amitié ! »

Puis elle ajouta : « Ô mon cousin, pour toute grâce, je te prie de ne pas oublier, la prochaine fois, de lui réciter la strophe ! » Je répondis : « Répète-la-moi encore une fois, car je l’ai oubliée à peu près. » Alors elle me la répéta et je la retins bien. Puis, le soir venu, elle me dit : « Voici l’heure ! Qu’Allah te conduise en sécurité ! »

En arrivant au jardin, j’entrai dans la salle, où je trouvai mon amoureuse dans l’attente de ma venue. Et aussitôt elle me prit et m’embrassa et me fit m’étendre dans son giron. Puis, après avoir mangé et bu, nous nous possédâmes dans toute notre plénitude. Et il est inutile de donner le détail de nos ébats qui durèrent jusqu’au matin. Alors moi je n’oubliai pas, cette fois, de lui réciter la strophe d’Aziza. Et je dis :

« Ô vous tous, les amoureux ! par Allah ! dites-moi, si l’amour sans répit habitait le cœur de sa victime, où serait la délivrance ? »

Je ne saurais te dire, seigneur, l’effet que ce vers produisit sur mon amie. Son émotion fut si forte que son cœur, qu’elle disait si dur, fondit dans sa poitrine ; et elle pleura abondamment et elle s’écria :

« Honneur à la rivale à l’âme magnanime ! Elle sait tous les secrets et les garde en silence. Elle souffre du partage et se tait sans murmure. Elle connaît la valeur admirable de la patience. »

Alors moi je retins soigneusement cette strophe pour la répéter à Aziza. Et, quand je fus de retour à la maison, je trouvai Aziza étendue sur les matelas, et ma mère, qui la soignait, était assise à côté d’elle. Et la pauvre Aziza avait sur son visage une très grande pâleur ; et elle était si faible qu’elle avait l’air d’être évanouie. Et elle leva douloureusement les yeux vers moi, sans pouvoir faire un mouvement. Alors ma mère me regarda avec sévérité, en hochant la tête, et me dit : « Quelle honte sur toi, ô Aziz ! » Mais Aziza prit la main de ma mère et la baisa, et l’interrompit pour me dire, d’une voix à peine distincte : « Ô fils de mon oncle, as-tu oublié ma recommandation ? » Et je lui dis : « Sois tranquille, ô Aziza ! Je lui ai récité la strophe, qui l’a émue à la limite de l’émotion, et tellement qu’elle me récita cette strophe-ci. » Et je lui répétai les vers en question. Et Aziza, en les entendant, pleura silencieusement et murmura :

« Celui qui ne sait taire le secret ni pratiquer la patience dans l’épreuve n’a plus qu’à souhaiter la mort comme partage.

Pourtant ma vie entière s’écoula dans le renoncement. Et je meurs sevrée des paroles de l’ami. Ah ! quand je mourrai, faites parvenir mon salut à celui qui fut le malheur de ma vie. »

Puis elle ajouta : « Ô fils de mon oncle, je te prie, lorsque tu reverras ton amoureuse, redis-lui ces deux strophes ! Et que la vie te soit douce et facile, ô Aziz ! »

Or, moi, lorsque vint la nuit, je retournai au jardin, selon mon habitude, et je trouvai mon amie qui m’attendait dans la salle. Et nous nous assîmes tous deux, côte à côte, à manger, à boire et à nous amuser de toutes façons, pour ensuite nous enlacer jusqu’au jour. Alors je me rappelai ma promesse à Aziza, et je récitai à mon amie les deux strophes apprises.

Or, à peine les eut-elle entendues, que soudain elle poussa un grand cri et recula épouvantée et s’écria : « Par Allah ! la personne qui a dit ces vers doit être sûrement morte à l’heure qu’il est ! » Puis elle ajouta : « j’espère pour toi que cette personne n’est point une parente à toi ni une sœur ni une cousine ! Car sûrement, je te le répète, cette personne est maintenant du nombre des morts ! » Alors je lui dis : « C’est ma fiancée, la fille même de mon oncle ! » Mais elle me cria : « Que dis-tu ? Et pourquoi mens-tu de la sorte ? Si vraiment c’était ta fiancée, tu l’aimerais autrement ! » Je répétai : « C’est ma fiancée, la fille de mon oncle, Aziza. » Alors elle dit : « Alors pourquoi ne me le disais-tu pas ? Par Allah ! jamais je ne me serais permis de lui ravir son fiancé, si j’avais eu connaissance de ces liens ! Malheur ! Mais, dis-moi, a-t-elle tout su de nos rencontres d’amour ? » Je dis : « Certes ! Et c’est elle-même qui m’expliquait les signes que tu me faisais ! Et sans elle je n’aurais jamais pu parvenir jusqu’à toi ! C’est grâce à ses bons conseils et à sa bonne direction que j’ai pu parvenir au but ! » Alors elle s’écria : « Eh bien ! c’est toi qui es la cause de sa mort ! Puisse Allah ne point abîmer ta jeunesse comme tu as abîmé la jeunesse de ta pauvre fiancée ! Va donc vite voir ce qu’il en est ! »

Et moi je me hâtai de sortir, l’esprit préoccupé de cette mauvaise nouvelle. Et, en arrivant au coin de la ruelle où est située notre maison, j’entendis des cris lugubres de femmes qui se lamentaient à l’intérieur de la maison. Et comme je m’informais auprès des voisines qui entraient et sortaient, l’une d’elles me dit : « On a trouvé Aziza, derrière la porte de sa chambre, étendue morte ! »

Alors moi je me précipitai à l’intérieur ; et la première personne qui me vit fut ma mère qui me cria : « Tu es responsable devant Allah de sa mort ! Et le poids de son sang est attaché à ton cou ! Ah ! mon fils, quel triste fiancé tu as été ! »

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et se tut discrètement.

Mais lorsque fut la cent vingtième nuit.

Elle dit :

« Ah ! mon fils, quel triste fiancé tu as été ! » Et, comme elle allait continuer à m’accabler de reproches, mon père entra ; alors elle se tut devant lui, pour le moment. Et mon père commença à faire les préparatifs des funérailles. Et quand tous les amis et les proches furent là, et que tout fut prêt, nous célébrâmes les funérailles et nous fîmes les cérémonies d’usage pour les grands enterrements, en restant trois jours, sous les tentes, sur sa tombe, à réciter le Livre Sublime.

Alors moi je revins à la maison, près de ma mère, et je me sentais le cœur pris de pitié pour l’infortunée défunte. Et ma mère vint à moi et me dit : « Mon fils, je veux que tu me dises enfin ce dont tu as bien pu te rendre coupable envers la pauvre Aziza pour lui avoir ainsi fait éclater le cœur. Car, ô mon fils, j’eus beau lui demander à elle-même la cause de sa maladie, elle n’a jamais rien voulu me révéler, et surtout elle n’eut jamais un mot amer contre toi ; au contraire ! elle eut pour toi, jusqu’à la fin, des paroles de bénédiction. Donc, ô Aziz, par Allah sur toi ! raconte-moi ce que tu as fait à cette infortunée pour la faire ainsi mourir ! » Je répondis : « Moi ? rien du tout ! » Mais ma mère insista et me dit : « Quand elle fut sur le point d’expirer, j’étais à son chevet. Alors elle se tourna vers moi, ouvrit un instant les yeux et me dit : « Ô femme de mon oncle, je supplie le Seigneur de ne demander compte à personne du prix de mon sang, et de pardonner à ceux qui m’ont torturé le cœur ! Voici en effet que je quitte un monde périssable pour un autre, immortel ! » Et je lui dis : « Ô ma fille, ne parle pas de la mort ! Qu’Allah te rétablisse promptement ! » Mais elle me sourit tristement et me dit : « Ô femme de mon oncle, je te prie de transmettre à Aziz, ton fils, ma dernière recommandation, en le suppliant de ne pas l’oublier ! Lorsqu’il ira à l’endroit où il a l’habitude d’aller, qu’il dise ces mots, avant de le quitter :

« Que la mort est douce et préférable à la trahison ! »

Puis elle ajouta : « De la sorte il me rendra son obligée, et je veillerai sur lui après ma mort comme j’avais veillé sur lui de mon vivant. » Ensuite elle souleva l’oreiller et sous l’oreiller elle prit un objet qu’elle me chargea de te donner ; mais elle me fit faire le serment de ne te donner cet objet que lorsque je t’aurai vu revenir à de meilleurs sentiments et pleurer sa mort et la regretter sincèrement. Or, moi, mon fils, je garde soigneusement cet objet, et je ne te le donnerai qu’en te voyant remplir la condition imposée ! »

Alors moi je dis à ma mère : « Soit ! mais tu peux bien me montrer cet objet ! » Mais ma mère refusa avec énergie et me quitta.

Or, tu peux constater, ô prince Diadème, combien à cette époque-là j’étais affligé d’étourderie, peu rassis de raison et fermé de cœur. Au lieu de pleurer ma pauvre Aziza et de porter son deuil en mon âme, je ne pensais qu’à m’amuser et me distraire. Et rien ne m’était plus délicieux que de continuer à me rendre chez mon amoureuse.

Aussi, à peine la nuit venue, je me hâtai de me rendre chez elle ; et je la trouvai aussi impatiente de me revoir que si elle était assise sur le gril. Et à peine étais-je entré qu’elle courut à moi et se suspendit à mon cou et me demanda des nouvelles de ma cousine Aziza. Et quand je lui eus raconté les détails de sa mort et des funérailles, elle fut prise d’une grande compassion et me dit : « Ah ! que n’ai-je su, avant sa mort, les bons services qu’elle t’a rendus et son abnégation admirable ! Et comme je l’en eusse remerciée et récompensée de toute manière ! » Alors je lui dis : « Et surtout elle a bien recommandé à ma mère de me répéter, pour qu’à mon tour je te les dise, quatre mots, les derniers qu’elle ait prononcés :

« Que la mort est douce et préférable à la trahison ! »

Lorsque l’adolescente eut entendu ces paroles, elle s’écria : « Qu’Allah l’ait en sa miséricorde ! Voici que, même après sa mort, elle te devient d’un grand secours. Car elle te sauve, par ces simples paroles, du projet de perdition que j’avais comploté contre toi. »

À ces paroles étranges, je fus à la limite de l’étonnement et je m’écriai : « Que dis-tu là ? Comment ! nous étions liés par l’affection et tu avais résolu ma perte ! Quelles sont ces embûches où tu me voulais faire tomber ? » Elle répondit : « Ô naïf ! je vois que tu ne te doutes guère de toutes les perfidies dont nous, les femmes, sommes capables ! Mais je ne veux pas insister. Sache seulement que tu dois à ta cousine ta délivrance d’entre mes mains. Pourtant je ne me désiste qu’à la condition que tu n’adresses jamais un regard ni une parole à une autre femme que moi, que cette femme soit jeune ou vieille. Sinon malheur à toi ! Ah ! oui, malheur à toi ! Car alors tu n’auras plus personne pour te tirer de mes mains, puisque celle qui te fortifiait de ses conseils est morte. Prends donc bien garde d’oublier cette condition ! Et maintenant j’ai à te faire une prière. »

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la cent vingt-unième nuit.

Elle dit :

« Et maintenant j’ai à te faire une prière. » Je dis : « Laquelle ? » Elle dit : « C’est de me conduire vers la tombe de la pauvre Aziza pour que je la visite. Et je veux écrire sur la pierre qui la recouvre quelques mots de déploration. » Je répondis : « Ce sera pour demain, si Allah veut ! » Puis je me couchai pour passer la nuit avec elle ; mais toutes les heures elle me posait des questions sur Aziza et me disait : « Ah ! pourquoi ne m’avais-tu averti qu’elle était la fille de ton oncle ? » Alors moi, à mon tour, je lui dis : « À propos, j’ai oublié de te demander la signification de ces paroles : Que la mort est douce et préférable à la trahison ! » Mais elle ne me voulut rien dire à ce sujet.

Le matin, à la première heure, elle se leva et prit une grande bourse remplie de dinars et me dit : « Allons ! lève-toi et conduis-moi vers sa tombe. Car je veux également lui bâtir une coupole ! » Et je répondis : « J’écoute et j’obéis ! » Et je sortis et marchai devant elle. Et elle me suivait en distribuant aux pauvres, tout le long du chemin, des dinars qu’elle puisait dans la bourse, et elle disait chaque fois : « Cette aumône est pour l’âme d’Aziza ! » Et nous arrivâmes de la sorte au tombeau. Alors elle se jeta sur le marbre et y versa d’abondantes larmes. Puis elle sortit d’un sac de soie un ciseau d’acier et un marteau d’or, et grava sur le marbre poli ces vers en caractères charmants :

Une fois je fus le passant qui s’arrêta devant une tombe enfouie au milieu du feuillage avec sept anémones, la tête inclinée.

Et je dis : « Qui peut bien être dans cette tombe ? » Mais la voix de la terre me répondit : « Courbe ton front avec respect ! Ici, dans la paix, dort une amoureuse. »

Ô toi qu’a tuée l’amour, femme qui dors dans le silence, puisse le Seigneur te faire oublier tes tribulations, et te placer sur le plus haut sommet du Paradis.

Ensuite elle se leva, et jeta un regard d’adieu à la tombe d’Aziza et reprit avec moi le chemin de son palais. Et elle était devenue très tendre soudain ; et à plusieurs reprises elle me dit : « Par Allah ! ne me délaisse jamais ! » Et moi je me hâtai de répondre par l’ouïe et l’obéissance.

Et je continuai à me rendre régulièrement chez elle toutes les nuits ; et elle me recevait toujours avec beaucoup d’expansion et de chaleur, et n’épargnait rien pour me faire plaisir. Et je ne cessai d’être ainsi, à manger et à boire, à embrasser et à copuler, à vêtir tous les jours des robes plus belles les unes que les autres et des chemises plus fines les unes que les autres, jusqu’à ce que je fusse devenu extrêmement gras et à la limite dernière de l’embonpoint. Et je ne sentais plus ni peines ni soucis ; et j’oubliai complètement jusqu’au souvenir de la pauvre fille de mon oncle. Et je restai dans cet état de délices la longueur entière d’une année.

Or, un jour, au commencement de la nouvelle année, j’étais allé au hammam et j’avais revêtu ma robe la plus somptueuse. Et, en sortant du hammam, j’avais bu une coupe de sorbet et humé les odeurs fines qui se dégageaient de ma robe ; et je me sentais encore plus épanoui que d’habitude et je voyais toute chose dans la blancheur autour de moi ; et le goût de la vie m’était délicieux à l’extrême, et tellement que j’en étais dans un état d’ivresse qui m’allégeait de mon propre poids et me faisait des pieds légers comme des ailes d’oiseau. Et c’est dans cet état que le désir me vint d’aller répandre l’âme de mon âme dans le sein de mon amie.

Je me dirigeais donc vers sa maison quand, en traversant une ruelle nommée l’impasse de la Flûte, je vis s’avancer vers moi une vieille qui tenait à la main une lanterne pour éclairer sa route et une lettre dans son rouleau. Alors je m’arrêtai ; et elle, après m’avoir souhaité la paix, me dit…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et ne voulut pas abuser des paroles permises.

Mais lorsque fut la cent vingt-deuxième nuit.

Elle dit :

Et elle, après m’avoir souhaité la paix, me dit : « Mon enfant, sais-tu lire ? » Je répondis : « Oui, ma tante. » Elle me dit : « Alors, je te prie, prends cette lettre et lis-m’en le contenu. » Et elle me tendit la lettre ; et je la pris et l’ouvris et lui en lus le contenu. Il y était dit que le signataire de cette lettre était en bonne santé et qu’il envoyait ses amitiés et son salut à sa sœur et à ses parents. Alors, en entendant la chose, la vieille leva les bras au ciel et fit des vœux pour ma prospérité, moi qui lui annonçais la bonne nouvelle, et me dit : « Puisse Allah te soulager de toutes peines comme tu viens de me tranquilliser le cœur. » Puis elle reprit sa lettre et continua son chemin. Alors moi je fus pris d’un pressant besoin, et je m’accroupis contre un mur et satisfis mon besoin ; puis je me relevai, après m’être bien secoué, et je ramenai ma robe et voulus m’en aller, quand je vis revenir la vieille qui me prit la main et la porta à ses lèvres et me dit : « Ô mon maître, excuse-moi, mais j’ai une grâce à te demander, et, en me l’accordant, tu mettras le comble à tes bienfaits, et tu en seras rémunéré par le Rétributeur. Je te prie de m’accompagner tout près d’ici, jusqu’à la porte de notre maison, pour lire encore une fois, de derrière la porte, cette lettre aux femmes de la maison ; car sûrement elles ne voudront pas se fier au résumé que je leur donnerai moi-même de cette lettre, surtout ma fille, qui est très attachée à son frère, le signataire de cette lettre, lequel nous a quittées pour un voyage de commerce depuis déjà dix ans et dont c’est la première nouvelle, depuis le temps que nous le pleurons comme mort. Je t’en prie, ne me refuse pas cela ! Tu n’auras même pas la peine d’entrer, car tu leur liras cette lettre du dehors. D’ailleurs, tu sais les paroles du Prophète (sur lui la prière et la paix !) au sujet de ceux qui soulagent leurs semblables : Celui qui tire un musulman d’une peine d’entre les peines de ce monde, Allah lui en tiendra compte en lui effaçant soixante-douze peines des peines de l’autre monde ! » Alors moi je me hâtai d’accéder à sa demande et je lui dis : « Marche devant moi pour m’éclairer et me montrer le chemin ! » Et la vieille me précéda ; et, au bout de quelques pas, nous arrivâmes à la porte d’un palais.

Et c’était une porte monumentale, lamée de bronze ouvragé et de cuivre rouge. Alors moi je me tins tout contre la porte ; et la vieille jeta un cri d’appel en langue persane. Et aussitôt, sans avoir le temps de me rendre compte de la chose, tant fut rapide le mouvement, devant moi, par la porte entre-bâillée, une jeune fille légère et potelée, souriante, apparut, les pieds nus sur le marbre lavé. Et de ses mains elle tenait, de crainte de les mouiller, les plis de son unique robe, relevée jusqu’à mi-hauteur de ses cuisses. Ses manches étaient également relevées plus haut que les aisselles qui apparaissaient à l’ombre des bras blancs. Et je ne sus ce que je devais le plus admirer, de ses cuisses ou de ses bras. Ses chevilles de gazelle étaient cerclées de grelots d’or enrichis de pierreries, et ses poignets souples, de deux paires de lourds bracelets aux multiples feux ; aux oreilles, des pendeloques de merveilleuses perles ; au cou, une chaîne triple de joyaux inestimables ; sur les cheveux, un foulard d’un tissu subtil constellé de diamants. Mais, détail qui me fit supposer qu’elle devait être, avant de nous ouvrir, en train de se livrer à quelque exercice agréable, je remarquai que sa chemise charmante n’était point serrée à la taille. En tout cas, sa beauté et surtout ses cuisses admirables me donnèrent énormément à réfléchir ; et je pensai malgré moi à ce vers du poète :

Ô jeune vierge, pour que je devine tous les trésors cachés, tâche de relever ta robe vers sa naissance, et tends-moi la coupe que tu caches si bien.

Lorsque l’adolescente me vit, elle fut toute surprise, et d’un air candide avec de grands yeux, et d’une voix gentille, plus délicieuse que toutes celles entendues dans ma vie, elle demanda : « Ô ma mère ! Est-ce là celui qui va nous lire la lettre ? » Et la vieille ayant répondu : « Oui ! » la jeune fille tendit la main pour me remettre la lettre qu’elle venait de prendre de sa mère. Mais, au moment où je m’inclinais vers elle pour recevoir la lettre, soudain, comme j’étais à une distance de deux pieds de la porte, je me sentis violemment projeté en avant par un coup de tête dans le dos, que venait de m’asséner la vieille, et poussé à l’intérieur du vestibule, alors que la vieille, plus rapide que l’éclair, se hâtait de rentrer derrière moi et fermait vivement la porte de la rue. Et je me vis ainsi prisonnier entre ces deux femmes, sans avoir le temps de réfléchir à ce qu’elles voulaient me faire. Mais je ne tardai pas à être fixé à ce sujet. En effet…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la cent vingt-troisième nuit.

Elle dit :

En effet, à peine étais-je au milieu du corridor que la jeune fille, d’un croc-en-jambe donné avec une grande adresse, me jeta par terre et s’étendit tout de son long sur moi en me serrant dans ses bras. Et moi je crus que c’était ma mort sans paroles. Or, pas du tout. La jeune fille, après quelques mouvements divers, se releva à demi, s’assit sur mon ventre et de la main se mit à me frotter si furieusement et si longtemps et d’une manière tellement extraordinaire que j’en perdis l’usage de mes sens. Alors la jeune fille se mit debout et m’aida à me relever ; puis elle me prit par la main et, suivie de sa mère, me fit entrer, après que l’on eut traversé une série de sept corridors et de sept galeries, dans l’endroit où elle devait habiter. Et moi je la suivais absolument comme un homme ivre, par suite de l’effet produit sur moi par ses doigts. Elle s’arrêta alors et me fit asseoir et me dit : « Ouvre les yeux ! » Et j’ouvris les yeux et me vis dans une immense salle éclairée par quatre grandes arcades vitrées, et si vaste qu’elle eût pu servir de champ de course aux joutes des cavaliers. Elle était entièrement pavée de marbre, et les murs étaient recouverts de plaques de faïence aux couleurs vives mariées en dessins d’une finesse extrême. Elle était meublée de meubles d’une forme agréable et rehaussés de brocart et de velours, ainsi que les divans et les coussins. Et au fond de cette salle il y avait une vaste alcôve où se voyait un grand lit tout en or, avec des incrustations de perles et de pierreries, et vraiment digne d’un roi tel que toi, ô prince Diadème !

Alors la jeune fille, à mon grand ébahissement, m’appelant par mon propre nom, me dit : « Ô Aziz, que préfères-tu ? la mort ou la vie ? » Je lui dis : « La vie ! » Elle reprit : « Du moment qu’il en est ainsi, tu n’as qu’à me prendre pour épouse ! » Mais je m’écriai : « Non, par Allah ! car plutôt que de me marier avec une libertine de ta sorte, je préfère la mort ! » Elle dit : « Ô Aziz, crois-moi ! marie-toi avec moi, et tu seras ainsi débarrassé de la fille de Dalila-la-Rouée ! » Je dis : « Mais qui est donc cette fille de Dalila-la-Rouée ? Je ne connais personne de ce nom. » Alors elle se mit à rire et me dit : « Comment, Aziz ! Tu ne connais pas la fille de Dalila-la-Rouée ? Et voilà déjà un an et quatre mois qu’elle est ton amante ! Pauvre Aziz, crains, oh ! crains les perfidies de cette coquine qu’Allah confonde ! En vérité, il n’y a pas sur terre âme plus corrompue que la sienne ! Que de forfaits commis sur ses nombreux amoureux ! Aussi suis-je bien étonnée de te voir encore sain et sauf, depuis le temps que tu es entre ses mains. »

À ces paroles de la jeune fille, je fus à la limite dernière de l’ébahissement, et je dis : « Ô ma maîtresse, pourrais-tu m’expliquer comment tu es parvenue à connaître cette personne et tous ces détails inconnus de moi-même ? » Elle répondit : « Je la connais aussi bien que le Destin connaît ses propres décisions et les calamités qu’il recèle ! Mais, avant de m’expliquer là-dessus, je désire apprendre de ta bouche le récit de ton aventure avec elle. Car, encore une fois, de te voir sortir vivant d’entre ses mains, je suis encore tout étonnée. »

Alors moi je racontais à la jeune fille tout ce qui m’était arrivé avec mon amoureuse du jardin et avec ma pauvre Aziza, la fille de mon oncle. Et elle, au nom d’Aziza, compatit beaucoup à ses peines jusqu’à en pleurer à chaudes larmes ; et, en signe de désespoir, elle frappa ses mains l’une contre l’autre et me dit : « Qu’Allah l’en dédommage par ses bienfaits, ô Aziz ! Je vois clairement à présent que tu ne dois ton salut d’entre les mains de la fille de Dalila-la-Rouée qu’à l’intervention de la pauvre Aziza. Maintenant que tu l’as perdue, garde-toi bien des embûches de la perfide.

Mais il ne m’est pas permis de t’en révéler davantage : le secret nous lie ! » Je dis : « Oui, certes ! tout cela m’est arrivé avec Aziza ! » Elle dit : « Vraiment il n’y a plus aujourd’hui de femmes aussi admirables qu’Aziza ! » Je dis : « Sache aussi qu’avant de mourir elle me recommanda de dire à mon amoureuse, celle que tu appelles la fille de Dalila, ces simples paroles : Que la mort est douce et préférable à la trahison ! » À peine venais-je de prononcer ces mots qu’elle s’écria : « Ô Aziz, voilà justement les paroles dont le simple effet te sauva d’une perdition certaine. Vivante ou morte, Aziza continue à veiller sur toi. Mais laissons les morts : ils sont dans la paix d’Allah. Nous, occupons-nous du présent. Sache donc, ô Aziz, qu’il y a longtemps que le désir de t’avoir à moi me possède toute, la nuit comme le jour. Et c’est aujourd’hui seulement que j’ai pu enfin mettre la main sur toi. Et tu vois que j’ai réussi. » Je répondis : « Oui, par Allah ! » Elle continua : « Mais tu es jeune, ô Aziz, et tu ne te doutes pas de toutes les roueries dont est capable une vieille femme comme ma mère ! » Je dis : « Non, par Allah ! » Elle continua : « Résigne-toi donc à ta destinée et laisse-toi faire : tu n’auras qu’à te louer de ton épouse. Car, encore une fois, je ne veux m’unir avec toi que par contrat légitime devant Allah et son Prophète (sur lui la prière et la paix !). Et tous tes souhaits seront alors exaucés et au delà : richesses, belles étoffes pour tes robes, turbans légers et immaculés, tout cela te viendra sans dépense de ta part. Et jamais je ne te permettrai de délier ta bourse, car chez moi le pain est toujours frais et la coupe remplie. Et, en retour, je ne te demanderai qu’une seule chose, ô Aziz ! » Je dis : « Laquelle ? » Elle dit : « C’est que tu fasses avec moi exactement ce que fait le coq ! » Je dis, étonné : « Et que te fait donc le coq ? »

À ces paroles, la jeune fille eut un retentissant éclat de rire et si fort qu’elle se renversa sur son derrière. Et elle se mit à trépider de joie en frappant ses mains l’une contre l’autre. Puis elle me dit : « Comment ! tu ne connais pas le métier du coq ? » Je dis : « Non, par Allah ! je ne connais point ce métier ! Quel est-il ? » Elle dit : « Le métier du coq, ô Aziz, est de manger, de boire et de copuler ! ».

Alors moi je fus vraiment tout à fait confus de l’entendre ainsi parler, et je dis : « Non, par Allah ! je ne savais point que ce fût là un métier de fils d’Adam ! » Elle répondit : « C’est le meilleur, ô Aziz ! Hardi donc ! Lève-toi, ceins ta taille, fortifie tes reins et puis fais-le dur, sec et longtemps ! » Et elle cria à sa mère : « Ô ma mère, viens vite ! » Aussitôt je vis entrer la mère, suivie de quatre témoins officiels, tenant chacun un flambeau allumé, et ils s’avancèrent, après les salams d’usage, et s’assirent en rond.

Alors la jeune fille se hâta, selon la coutume, d’abaisser son voile sur son visage et de s’entourer de l’izar. Et les témoins s’empressèrent d’écrire le contrat. Et elle voulut généreusement reconnaître avoir reçu de moi une dot de dix mille dinars pour tous comptes arriérés ou à venir ; et elle se constitua ma débitrice, sur sa conscience et devant Allah, de cette somme. Puis elle donna la gratification d’usage aux témoins, qui s’en allèrent, après les salams, par où ils étaient entrés. Et la mère aussi disparut vers sa voie.

Alors nous restâmes seuls tous deux, dans la grande salle aux quatre arcades vitrées.

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la cent vingt-quatrième nuit.

Elle dit :

Nous restâmes seuls tous deux, dans la grande salle aux quatre arcades vitrées.

Alors la jeune fille se leva et se dévêtit et vint à moi, avec, sur la peau, la chemise fine seulement. Et quelle chemise, ô broderies ! Il y avait aussi le caleçon limpide ; mais elle se hâta de le faire glisser. Et, me prenant la main, elle me mena au fond de l’alcôve, où elle se jeta avec moi sur le grand lit d’or et, haletante, elle me dit : « Cela nous est maintenant permis. Il n’y a point de honte dans ce qui est licite ! » Et elle s’étendit, dans sa souplesse, panthère, et m’attira tout contre elle. Puis elle gémit longuement et fit suivre cela d’un frémissement et cela de quelques coquettes minauderies, et finit par relever sa chemise jusqu’au-dessus de ses reins.

Alors moi je ne sus plus guère refréner mes désirs et, après lui avoir sucé les lèvres, alors qu’elle se pâmait et s’étirait et battait des paupières, je la pénétrai d’outre en outre. Et je vérifiai ainsi l’exactitude charmante de ce dire du poète :

Lorsque la jeune enfant eut relevé sa robe, ma vue put s’étendre avec aisance sur la terrasse de son ventre, ô jardins !

Et j’en découvris l’entrée qui était aussi étroite et difficile que ma patience et ma vie. Mais je pus tout de même avec force y pénétrer, bien que de moitié seulement. Alors elle eut un grand soupir ; et je lui dis :

« Pourquoi soupires-tu ? » Elle répondit : « Pour la seconde moitié, ô lumière de mon œil ! »

En effet, une fois cela fait premièrement, elle me dit : « Agis comme tu l’entends, je suis ton esclave soumise. Va ! viens ! prends-le ! Par ma vie chez toi ! donne-le-moi plutôt pour que je m’en pénètre et m’en pacifie l’intérieur. » Et elle ne cessa de me faire entendre soupirs et gémissements, au milieu de baisers, ébats, mouvements et copulation, que nos cris n’eussent rempli la maison et mis toute la rue en émoi. Après quoi, nous nous endormîmes jusqu’au matin.

Alors, comme je me disposais à m’en aller, elle vint à moi avec un rire et me dit : « Où vas-tu ? Crois-tu donc que la porte de sortie est aussi large que la porte d’entrée ? Aziz, détrompe-toi, naïf Aziz. Et surtout ne me prends pas pour la fille de Dalila-la Rouée. Ah oui ! Hâte-toi de délaisser cette injurieuse pensée, Aziz. Oublies-tu que tu m’es légitimement uni par un mariage avec contrat, confirmé par la Sunna ? Si tu es ivre, Aziz, dégrise-toi. Et rentre dans ta raison. Écoute ! La porte de cette demeure, où nous sommes, ne s’ouvre qu’une fois l’an, pour un jour seulement. Lève-toi, et va contrôler mes paroles. »

Alors moi je me levai, effaré, et me dirigeai vers la grande porte. Et, l’ayant examinée, je constatai qu’elle était verrouillée, barrée, clouée et condamnée définitivement. Et je m’en retournai vers l’adolescente et lui dis qu’en effet la chose était exacte. Elle sourit et me dit : « Aziz, sache qu’ici en abondance nous avons farine, grains, fruits frais et secs, grenades à l’écorce desséchée, beurre, sucre, confitures, moutons, poulets et autres choses semblables, de quoi nous suffire pendant un nombre appréciable d’années. De plus, je suis maintenant aussi sûre de ton séjour ici, avec moi, l’espace d’une année, que de l’existence de tout cela. Résigne-toi donc et laisse ce visage de travers. » Alors moi je soupirai : « Il n’y a de recours et de puissance qu’en Allah ! » Elle dit : « Mais de quoi te plains-tu donc, imbécile ? Et qu’as-tu à soupirer, du moment que tu m’as donné les preuves de ton savoir dans le métier du coq ? » Et elle se mit à rire. Et moi aussi je me mis à rire. Et je ne pus alors que lui obéir et me conformer à ses désirs.

Je restai donc dans cette demeure à exercer le métier en question, à manger, à boire et à copuler dur, sec et longtemps. Et cela dura la longueur d’une année entière de douze mois. Aussi, au bout de l’année, la jouvencelle fécondée accouchait d’un enfant. Et c’est alors seulement que, pour la première fois, j’entendis le bruit de la porte qui criait sur ses gonds. Et dans mon âme je poussai un profond « Ya Allah ! » de délivrance.

Une fois la porte ouverte, je vis entrer une quantité de serviteurs et de porteurs qui venaient chargés de nourritures fraîches pour l’année suivante : des charges entières de pâtisseries, farine, sucre, et autres provisions de ce genre. Alors moi je bondis et voulus m’en aller au plus vite vers la rue et la liberté. Mais elle me retint par le pan de ma robe et me dit : « Aziz, ingrat Aziz, attends au moins, jusqu’au soir, l’heure exacte où tu es entré chez moi il y a un an ! » Et moi je voulus bien patienter encore. Mais, à peine le soir venu, je me levai et me dirigeai vers la porte. Alors elle m’accompagna jusqu’au seuil et ne me laissa partir que lorsqu’elle m’eut fait faire le serment de retourner chez elle avant que la porte fût refermée au matin. Et je ne pouvais d’ailleurs que m’exécuter, car je lui prêtai serment sur le Glaive du Prophète (sur lui la paix et la prière !) sur le Livre et sur le Divorce.

Je sortis donc et me dirigeai en hâte vers la maison de mes parents, mais en passant par le jardin de mon amie, celle que ma nouvelle épouse appelait la fille de Dalila-la-Rouée. Et, à ma surprise extrême, je vis que le jardin était ouvert comme d’habitude avec, au fond des bosquets, allumée, la lanterne.

Alors je fus péniblement affecté et même bien furieux ; et je dis en mon âme…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la cent vingt-cinquième nuit.

Elle dit :

Alors je fus péniblement affecté et même bien furieux ; et je dis en mon âme : « Voilà déjà un an que je suis absent de ce lieu ; et j’arrive à l’improviste et je trouve toutes choses comme par le passé ! Eh bien ! Aziz, il te faut avant d’aller revoir ta mère, qui doit te pleurer comme mort, savoir ce qu’est devenue ton ancienne amoureuse. Qui sait ce qui a pu se passer depuis le temps ! » Je me mis aussitôt à marcher très vite ; et, arrivé à la salle à la voûte cintrée, j’y pénétrai vivement. Et je trouvai mon amie elle-même assise dans une pose courbée, la tête penchée vers ses genoux, et une main sur l’une de ses joues. Et son teint, qu’il était changé ! Ses yeux étaient humides de larmes et son visage si triste ! Et soudain elle me vit devant elle. Et elle sursauta, puis essaya de se lever, mais elle retomba d’émotion. Enfin elle put parler, et me dit d’un ton pénétré : « Louange à Allah pour ton arrivée, ô Aziz ! »

Or, moi, vraiment, devant cette joie inconsciente de mes infidélités, je fus extrêmement confus et je baissai la tête ; mais je ne tardai pas à m’avancer vers mon amie et, l’ayant embrassée, je lui dis : « Comment as-tu pu deviner ma venue ce soir ? » Elle répondit : « Par Allah ! je ne savais rien de ta venue. Mais, depuis un an, toutes les nuits je t’attends ici même, et je pleure et me consume. Vois comme je suis changée par les veilles et les insomnies. Et je suis ainsi à t’attendre depuis le jour où je t’ai donné la robe en soie et où je t’ai fait promettre de revenir. Ah ! dis-moi, Aziz, la cause qui t’a retenu si longtemps loin de moi ! »

Alors moi, ô prince Diadème, naïvement je lui racontai en détail toute mon aventure, et mon mariage avec l’adolescente aux belles cuisses, et mon travail durant une année dans le métier de coq. Puis je lui dis : « D’ailleurs, je dois te prévenir que je n’ai que cette seule nuit à passer avec toi, car avant le matin je dois être de retour chez mon épouse, qui m’a fait prêter serment sur les trois choses saintes ! »

Lorsque la jeune femme eut appris que j’étais marié, elle pâlit, puis resta immobile d’indignation ; et elle put enfin s’écrier : « Ô fils de chien, j’ai été la première à te connaître et tu ne m’accordes même pas une nuit entière, ni à ta mère non plus ! T’imagines-tu donc que je sois aussi douée de patience que l’admirable Aziza – qu’Allah ait en sa miséricorde ! Et penses-tu que moi aussi je vais me laisser mourir de chagrin pour tes infidélités ? Ah ! perfide Aziz ! maintenant nul ne te sauvera de mes mains. Et je n’ai plus aucune raison de t’épargner, puisque tu n’es plus bon à rien, toi qui as maintenant une épouse et un enfant. Car moi, les hommes mariés, je les ai en horreur, et ma délectation est ailleurs. Par Allah ! désormais tu ne peux plus me servir ; tu n’es plus rien pour moi, et je ne veux pas non plus que tu appartiennes à une autre. Du reste, tu vas voir ! »

À ces paroles dites d’un accent terrible, tandis que les yeux de la jeune femme me perforaient déjà, je fus pris d’une certaine appréhension de ce qui allait m’arriver. Car soudain, et avant que j’eusse le temps de la réflexion, dix jeunes gaillardes, plus solides que des nègres, se précipitèrent sur moi et me jetèrent à terre et m’immobilisèrent. Alors elle se leva et prit un coutelas et me dit : « Nous allons t’égorger comme on égorge les boucs trop salaces ! Et je vais ainsi me venger et venger, par la même occasion, la pauvre Aziza dont tu as fait éclater le foie de chagrin rentré ! Aziz, fais ton acte de croyant ! » Et, en me disant ces paroles, elle appuyait son genou sur mon front cependant que ses esclaves ne me permettaient même pas de respirer. Aussi je n’eus plus aucun doute sur ma mort.

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la cent vingt-sixième nuit.

Elle dit :

Aussi je n’eus plus aucun doute sur ma mort, surtout lorsque je vis les manœuvres exécutées par les esclaves sur mon individu. En effet, deux d’entre elles s’assirent sur mon ventre, deux me tinrent les pieds et deux autres s’assirent sur mes genoux. Alors elle-même se leva et, aidée de deux autres esclaves, se mit à me donner sur la plante des pieds tant de coups de bâton que je m’évanouis de douleur. Elles durent alors prendre du répit, car je revins à moi et je criai : « Je préfère mille fois la mort à ces tortures ! »

Alors elle, comme pour me faire plaisir, reprit l’effroyable coutelas et l’aiguisa sur sa pantoufle et dit aux esclaves : « Tendez-lui la peau du cou ! »

À ce moment précis, Allah me fit me remémorer soudain les paroles dernières d’Aziza et je m’écriai :

« Que la mort est douce et préférable à la trahison ! »

À ces paroles, elle jeta un grand cri effaré, puis elle clama : « Qu’Allah ait pitié de ton âme, ô Aziza ! Tu viens de sauver d’une mort sans recours le fils de ton oncle ! »

Après quoi elle me regarda et me dit : « Quant à toi, qui dois ton salut à ces paroles d’Aziza, ne te crois pas tout à fait quitte pour cela ; car il me faut absolument me venger de toi et de la dévergondée qui t’a retenu loin de moi. Et dans ce double but je vais me servir du vrai moyen. Hé ! vous autres ! » Et, ayant ainsi hélé ses esclaves, elle leur dit : « Pesez bien sur lui, et empêchez-le de bouger, et liez-lui solidement les pieds ! » Et cela fut immédiatement exécuté.

Alors elle se leva et alla mettre sur le feu une poêle en cuivre rouge dans laquelle elle mit de l’huile et du fromage mou ; et elle attendit que le fromage eût fondu dans l’huile bouillante pour revenir vers moi toujours étendu par terre et maintenu par les jeunes femmes. Elle s’approcha et se baissa et me défit mon caleçon. Alors, de cet attouchement, un grand frisson me traversa par nappes de terreur et de honte et je devinai ce qui allait se passer. M’ayant donc mis le ventre à nu, elle saisit mes œufs et, avec une corde cirée, les attacha à la racine même ; puis elle donna les deux bouts de la corde à deux de ses esclaves et leur commanda de tirer avec énergie, alors qu’elle-même, un rasoir entre les doigts, d’un seul coup de tranchant, fauchait mon mâle.

Tu juges, prince Diadème, si la douleur et le désespoir me firent m’évanouir. Tout ce que je sais, après cela, c’est que, lorsque je revins de mon évanouissement, je me vis le ventre aussi net que celui d’une femme. Et les esclaves étaient en train d’appliquer sur ma blessure l’huile bouillie au fromage mou, qui ne tarda pas à arrêter l’écoulement de mon sang. Puis, cela fait, l’adolescente vint à moi, me donna un verre de sorbet pour étancher ma soif, et me dit d’un ton méprisant : « Retourne maintenant là d’où tu es venu ! Tu ne m’es plus rien, et tu ne peux plus me servir à quoi que ce soit, puisque, la seule chose dont j’avais besoin, je l’ai prise ! Et mon désir est assouvi. » Et elle me repoussa du pied et me chassa de sa maison, en me disant : « Estime-toi heureux de pouvoir sentir encore ta tête sur tes épaules. »

Alors moi, douloureusement, je me traînai jusqu’à la maison de ma jeune épouse, en marchant pas à pas. Et, arrivé à la porte, que je trouvai ouverte, je m’introduisis en silence et allai tomber sur les coussins de la grande salle. Aussitôt accourut mon épouse qui, me trouvant tout pâle, m’examina attentivement et me força à lui raconter l’aventure et à lui montrer mon individu mutilé. Mais je ne pus supporter la vue de moi-même et tombai, encore une fois, évanoui.

Lorsque je revins de mon évanouissement, je me vis étendu dans la rue, au bas de la grande porte. Car mon épouse, elle aussi, m’ayant trouvé tel qu’une femme, m’avait jeté hors de sa demeure.

Alors, dans un état misérable, je m’acheminai vers ma maison, où j’allai me jeter dans les bras de ma mère qui depuis longtemps me pleurait et ne savait sur quelle terre j’étais égaré. Elle me reçut en sanglotant, et me vit dans un état de pâleur et de faiblesse extrêmes…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la cent vingt-septième nuit.

Elle dit :

Ma mère me reçut en sanglotant et me vit dans un état de faiblesse et de pâleur extrêmes, et elle en pleura davantage. Et moi, de mon côté, le souvenir me vint de ma pauvre, de ma douce Aziza, morte de chagrin, sans un mot de reproche. Et, pour la première fois, je la regrettai et versai sur elle des larmes de désespoir et de repentir. Puis, comme je venais de me calmer un instant, ma mère me dit, des pleurs plein les yeux : « Mon pauvre enfant, les malheurs habitent notre maison ; je dois t’apprendre la pire des choses : ton père est mort ! » À cette nouvelle, les sanglots me saisirent à la gorge et je restai immobile, puis je tombai la face contre terre et restai toute la nuit dans cet état.

Le matin, ma mère me força à me relever et s’assit à côté de moi ; mais je restai cloué sur place, à regarder le coin où avait l’habitude de s’asseoir la pauvre Aziza. Et les larmes coulaient silencieuses sur mes joues ; et ma mère me dit : « Ah ! mon fils, voilà dix jours déjà que je suis seule dans la maison vide de son maître, dix jours que ton père est mort dans la miséricorde d’Allah. » Je dis : « Ô mère, laisse cela ! Ce soir mon cœur et mes pensées appartiennent à la pauvre Aziza ; et je ne saurais consacrer ma douleur à d’autres souvenirs que les siens. Ah ! pauvre Aziza si délaissée par moi, toi qui m’aimais vraiment, pardonne à celui qui t’a torturée, maintenant qu’il est puni, et au delà, de ses fautes et de ses trahisons. »

Or, ma mère remarquait l’étendue et la vérité de ma douleur ; mais elle se taisait, occupée à panser mes blessures et à m’apporter de quoi restaurer mes forces. Puis, ces soins une fois donnés, elle continua à me prodiguer les marques de sa tendresse, et à veiller à mes côtés, en me disant : « Qu’Allah soit béni, mon enfant, de ce que de pires calamités ne te soient pas arrivées, et que tu as la vie sauve ! » Et cela dura jusqu’à ce que je fusse complètement rétabli, tout en restant malade de mon âme et de mes souvenirs.

Alors ma mère, un jour, après notre repas, vint s’asseoir à côté de moi et me dit d’un ton pénétré : « Mon fils, je juge que pour moi le temps est venu de te remettre le souvenir d’adieu que m’avait confié à ton intention la pauvre Aziza. Avant de mourir, elle m’a fait la recommandation de ne te le donner que lorsque j’aurais constaté chez toi de véritables marques de son deuil et vérifié que tu as définitivement renoncé aux liens où tu étais pris. » Puis elle ouvrit un coffret et en tira un paquet. Et elle le défit pour y prendre l’étoffe précieuse sur laquelle se trouve la seconde gazelle que tu as devant tes yeux, prince Diadème ! Et tu peux lire les vers qui s’entrelacent en bordure, sur la soie :

De ton désir tu as rempli mon cœur pour t’asseoir dessus et le broyer. Mes yeux, tu les as habitués aux veilles pour toi-même t’endormir.

Au bruit des battements de mon cœur, tu t’es bercé de rêves étrangers à mon amour, alors que mon cœur et mes yeux fondaient de ton désir.

Mes sœurs, par Allah ! après ma mort, inscrivez sur le marbre de mon tombeau :

« Ô toi qui passes sur le chemin d’Allah, voici la terre où repose enfin une esclave d’amour. »

Alors moi, seigneur, à la lecture de ces strophes, je pleurai d’abondantes larmes et me frappai les joues de douleur. Et, en déroulant l’étoffe, je vis tomber une feuille de papier sur laquelle ces lignes étaient tracées de la main même d’Aziza…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la cent vingt-huitième nuit.

Elle dit :

 

En déroulant l’étoffe, je vis tomber une feuille de papier sur laquelle ces lignes étaient tracées de la main même d’Aziza :

« Ô mon cousin bien-aimé, sache bien que tu me fus plus cher et plus précieux que mon propre sang et que ma vie. Après ma mort je continuerai à supplier Allah de te faire prospérer et réussir auprès de toutes celles que tu auras élues. Je sais que des malheurs t’atteindront du fait de la fille de Dalila-la-Rouée. Qu’ils te servent de leçon, et puisses-tu extirper de ton cœur l’amour néfaste des femmes perfides et apprendre à ne plus t’attacher. Et béni soit Allah qui m’a enlevée la première pour ne pas m’obliger à être le témoin de tes souffrances.

« Garde, je te prie, pour le seul visage d’Allah, ce souvenir d’adieu, cette étoffe où se trouve la gazelle. Elle me tenait compagnie, durant tes absences. Elle me fut envoyée par une fille de roi, Sett-Donia, princesse des Îles du Camphre et du Cristal.

« Lorsque tu seras accablé par les malheurs, tu iras à la recherche de la princesse Donia, dans le royaume de son père qui est situé aux Îles du Camphre et du Cristal. Mais, ô Aziz, sache que la beauté et les charmes inégalables de cette princesse ne te sont pas destinés. Ne va donc pas t’enflammer d’amour pour elle ; car elle sera simplement pour toi la cause qui te tirera de tes afflictions et mettra fin aux tribulations de ton âme.

« Et que sur toi descendent la paix et les bénédictions, ô mot « cousin bien-aimé. »

À la lecture de cette lettre d’Aziza, ô prince Diadème, je fus encore plus ému de tendresse, et je pleurai toutes les larmes de mes yeux, et ma mère pleura avec moi, et cela jusqu’à la tombée de la nuit. Et je restai dans cet état d’affliction, sans pouvoir m’en guérir, la longueur d’une année.

Alors seulement je songeai au départ, pour aller à la recherche de la princesse Donia, dans les Îles du Camphre et du Cristal. Et ma mère m’encouragea beaucoup à voyager, me disant : « Le voyage, mon enfant, te distraira et fera évanouir tes chagrins. Et justement il y a dans notre ville une caravane de marchands qui s’apprête au départ ; joins-toi à elle, achète ici des marchandises et pars. Puis, au bout de trois ans, tu reviendras avec la même caravane. Et tu auras oublié tout ce deuil qui pèse sur ton âme. Et je serai alors heureuse de te voir la poitrine dilatée de nouveau. »

Je fis donc ce que me disait ma mère et, ayant acheté des marchandises de prix, je me joignis à la caravane, et je me mis à voyager partout avec elle, mais sans avoir le courage d’étaler ma marchandise comme mes compagnons. Au contraire, chaque jour je m’asseyais à l’écart et je prenais l’étoffe, souvenir d’Aziza, et l’étendais devant moi, et regardais longtemps la gazelle en pleurant. Et cet état continua de la sorte jusqu’à ce que, au bout d’une année de voyages, nous eussions atteint les frontières du royaume où régnait le père de la princesse Donia, les Sept Îles du Camphre et du Cristal.

Or, le roi de ces terres, ô prince Diadème, s’appelle le roi Schahramân. Et c’était bien lui, en effet, le père de Sett-Donia qui savait broder avec un art magicien les gazelles sur les étoffes de soie qu’elle envoyait à ses amies les plus belles.

Mais moi, en arrivant dans ce royaume, je pensai : « Ô Aziz, pauvre infirme, à quoi désormais peuvent te servir les princesses adolescentes et toutes les jouvencelles de la terre, ô Aziz devenu aussi lisse que le ventre d’une vierge. »

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et s’arrêta dans les paroles permises.

Mais lorsque fut la cent vingt-neuvième nuit.

Elle dit :

« … À quoi désormais peuvent te servir les adolescentes princesses et toutes les jouvencelles de la terre, ô Aziz devenu aussi lisse que le ventre d’une vierge. »

Pourtant je me décidai, me souvenant des paroles d’Aziza, à commencer les recherches nécessaires et à prendre les renseignements qui pouvaient m’être utiles pour arriver à voir la fille du roi. Mais toutes mes peines furent vaines ; et nul ne sut m’indiquer le moyen que je cherchais. Et je commençais à me désespérer tout à fait quand, un jour, comme je me promenais dans les jardins qui entourent la ville, et que je sortais de l’un pour entrer dans l’autre, et que je tâchais, par le spectacle de la verdure, d’oublier mes soucis, j’arrivai à la porte d’un jardin aux arbres heureux dont la seule vue reposait l’âme endolorie. Et sur l’estrade d’entrée était assis le vieux gardien du jardin, un vénérable cheikh à bonne mine, de ceux sur le visage desquels est empreinte la bénédiction. Et je m’avançai vers lui et, après les salams d’usage, je lui dis : « Ô cheikh, à qui ce jardin ? » Il dit : « À la fille du roi, Sett-Donia ! Tu peux même, ô bel adolescent, entrer te promener un moment et respirer l’odeur des fleurs et des plantes ! » Je lui dis : « Comme je te remercie ! Mais ne pourrais-tu pas me permettre, ô cheikh, d’attendre, caché derrière un massif de fleurs, l’arrivée de la fille du roi, simplement pour que je me réjouisse la vue d’un seul regard que je lui jetterai de mes paupières ? » Il dit : « Par Allah ! cela non ! » Alors je soupirai bien fort ; et il me regarda avec tendresse ; puis il me prit la main et entra avec moi dans le jardin.

Nous nous mîmes ainsi à marcher de compagnie, nous tenant par la main ; et il me conduisit dans un endroit charmant, ombragé par les feuilles humides ; et il cueillit des fruits, les plus mûrs et les plus délicieux, et me les donna en me disant : « Rafraîchis-toi ! Il n’y a que la princesse Donia qui en connaisse le goût ! » Puis il me dit : « Assieds-toi ! Je vais revenir ! » Et il me quitta un moment pour revenir chargé d’un agneau grillé, et m’invita à le goûter. Et il me dépeça les morceaux les plus délicats, et me les donna avec un plaisir extrême. Et moi j’étais bien confus de toutes ses bontés, et je ne savais comment le remercier.

Or, pendant que nous étions assis à manger et à causer amicalement, nous entendîmes la porte du jardin s’ouvrir en chantant. Alors le cheikh gardien me dit vivement : « Vite ! Lève-toi et cache-toi au milieu de ce massif. Et surtout ne bouge pas ! » Et je me hâtai de lui obéir.

À peine étais-je dans ma cachette que je vis, dans l’entre-bâillement de la porte du jardin, apparaître la tête d’un eunuque noir qui demanda à haute voix : « Ô cheikh gardien, y a-t-il quelqu’un par ici ? La princesse Donia arrive ! » Il répondit : « Ô chef du palais, je n’ai personne dans le jardin ! » Et il se hâta de courir et d’ouvrir toute grande la porte.

Alors, ô mon seigneur, je vis entrer par la porte Sett-Donia, et je crus que la lune elle-même descendait dans le jardin. Sa beauté était telle que je restai cloué sur place, hébété, sans mouvement, mort. Et je la suivais du regard, sans pouvoir émettre un souffle ; et je demeurai immobile à ma place, durant toute la promenade que fit la princesse, absolument comme l’altéré du désert qui tombe à bout de forces sur les bords d’un lac sans pouvoir se traîner jusqu’à l’eau limpide.

Je compris alors, seigneur, que ni la princesse Donia ni aucune autre femme ne pouvaient désormais courir le moindre risque devant l’être sans sexe que j’étais devenu.

J’attendis donc que Sett-Donia fût sortie, pour prendre congé du cheikh gardien ; et je me hâtai d’aller rejoindre les marchands de la caravane, en me disant : « Ô Aziz, qu’es-tu devenu, Aziz ? Un ventre lisse qui ne peut plus dompter les amoureuses. Va ! retourne près de ta pauvre mère mourir en paix dans la maison vide de son maître. Car pour toi désormais la vie n’a plus de sens. » Et, malgré toutes les peines du voyage que j’avais fait pour arriver dans ce royaume, mon désespoir fut tel, que je ne voulus plus mettre à exécution les paroles d’Aziza qui m’avait formellement assuré que la princesse Donia devait être pour moi une cause de bonheur.

Je partis donc avec la caravane pour retourner dans mon pays. Et c’est ainsi, ô prince Diadème, que j’arrivai sur ces terres qui sont sous le pouvoir de ton père, le roi Soleïmân-Schah, maître de la Ville-Verte et des montagnes d’Ispahân.

Et telle est mon histoire ! »

Lorsque le prince Diadème eut entendu cette histoire admirable…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et se tut discrètement.

Mais lorsque fut la cent trentième nuit.

Elle dit :

Il m’est revenu, ô Roi fortuné, que le grand-vizir Dandân, qui racontait toute cette histoire au roi Daoul’makân, pendant le siège de Constantinia, continua ainsi la suite, où Aziz ne cesse d’être intimement mêlé à toutes les choses merveilleuses que nous allons voir :

 

HISTOIRE DE LA PRINCESSE DONIA AVEC LE PRINCE DIADÈME

Lorsque le prince Diadème eut entendu l’histoire admirable d’Aziz et d’Aziza et qu’il eut appris combien la princesse Donia, si mystérieuse, était désirable et combien elle avait en elle de qualités de beauté et d’expertise, il fut pris, à l’heure même, d’une passion qui fit travailler son cœur à l’extrême. Et il résolut de tout faire pour parvenir jusqu’à elle.

Il emmena donc avec lui le jeune Aziz, dont il ne voulait plus se séparer, remonta sur son cheval et reprit le chemin de la ville de son père, le roi Soleïmân-Schah, maître de la Ville-Verte et des montagnes d’Ispahân.

Or son premier soin fut de mettre à la disposition de son ami Aziz une très belle maison où rien ne manquait. Et lorsqu’il se fut assuré de la sorte qu’Aziz avait tout ce qui pouvait lui convenir, il retourna au palais du roi son père, et courut s’enfermer dans son appartement en refusant de voir qui que ce fût et en pleurant passionnément. Car il venait d’expérimenter que les choses que l’on entend font autant d’impression que celles que l’on voit ou que l’on sent.

Lorsque le roi Soleïmân-Schah, son père, le vit dans cet état de changement de teint, il comprit que Diadème avait du chagrin dans l’âme et des soucis. Il lui demanda donc : « Qu’as-tu, ô mon enfant, pour changer ainsi de teint et être si affligé ? » Alors le prince Diadème lui raconta qu’il était amoureux de Sett-Donia, passionnément amoureux d’elle sans l’avoir jamais vue, rien qu’en entendant Aziz lui dépeindre sa démarche gracieuse, ses yeux, ses perfections et son art merveilleux.

À cette nouvelle, le roi Soleïmân-Schah fut à la limite de la perplexité et dit à son fils : « Mon enfant, ces Îles du Camphre et du Cristal sont un pays bien éloigné du nôtre ; et quoique Sett-Donia soit une princesse merveilleuse, ici, dans notre ville et dans le palais de ta mère, nous ne manquons pas de filles magnifiques et de belles esclaves de toute la terre. Entre donc dans l’appartement des femmes, ô mon enfant, et choisis toutes celles qui t’agréeront parmi les cinq cents esclaves belles comme des lunes. Et si, malgré tout ce choix, aucune de ces femmes n’arrivait à te plaire, je prendrais pour toi, comme épouse, une fille d’entre les filles des rois des pays voisins. Et je te promets qu’elle sera bien plus belle et plus ingénieuse que Sett-Donia elle-même. » Il répondit : « Mon père, je ne souhaite avoir comme épouse que la princesse Donia, celle-là même qui sait si bien peindre les gazelles sur les brocarts. Il me la faut absolument ; sinon je fuirai mon pays, mes amis et ma maison et je me tuerai à cause d’elle ! »

Alors son père vit qu’il était nuisible de le contrarier et lui dit : « Ô mon fils, prends un peu patience, que j’aie le temps d’envoyer une députation au roi des Îles du Camphre et du Cristal. Et je lui demanderai régulièrement, selon le cérémonial que j’employai anciennement pour moi-même quand je me mariai avec ta mère, de te donner sa fille en mariage. Et s’il refuse, j’ébranlerai sous lui la terre et ferai tomber en ruines sur sa tête son royaume tout entier, après avoir dévasté ses contrées avec une armée si nombreuse, qu’en se déployant elle atteindrait les Îles du Camphre par son avant-garde, tandis que l’arrière-garde serait encore derrière les montagnes d’Ispahân. »

Cela dit, le roi fit mander l’ami de Diadème, le jeune marchand Aziz, et lui dit : « Connais-tu la route qui mène aux Îles du Camphre et du Cristal ? » Il répondit : « Je la connais. » Le roi dit : « Je souhaiterais fort te voir accompagner là-bas mon grand-vizir que je vais envoyer auprès du roi de cette contrée. » Aziz répondit : « J’écoute et j’obéis, ô roi du temps ! »

Alors le roi Soleïmân-Schah fit appeler son grand-vizir et lui dit : « Arrange-moi cette affaire de mon fils comme tu le jugeras utile. Mais il te faut, dans ce but, aller aux Îles du Camphre et du Cristal demander la fille du roi comme épouse pour Diadème. » Et le vizir répondit par l’ouïe et l’obéissance, tandis que le prince Diadème, impatient, se retirait dans son appartement, récitant ces vers du poète :

« Interrogez la nuit. Elle vous dira ma douleur et l’élégie pleine de larmes que ma tristesse module sur mon cœur.

Interrogez la nuit. Elle vous dira que je suis le berger dont les yeux comptent les étoiles des nuits, alors que sur ses joues tombe la grêle des larmes.

Sur la terre je me sens seul, bien que mon cœur soit débordant de désirs, comme la femme aux flancs féconds qui ne trouve point la semence de gloire. »

Et il resta songeur toute la nuit, refusant nourriture et sommeil.

Mais, sitôt le jour levé, le roi son père se hâta de venir le trouver, et vit que son teint était encore plus pâle que la veille et son changement plus accentué. Alors, pour le consoler et lui faire prendre patience, il fit hâter les préparatifs du départ d’Aziz et du vizir, et n’oublia pas de les charger de riches cadeaux pour le roi des Îles du Camphre et du Cristal.

Et ils voyagèrent des jours et des nuits, jusqu’à ce qu’ils fussent arrivés en vue des Îles du Camphre et du Cristal. Alors ils dressèrent leurs tentes sur les bords d’un fleuve ; et le vizir dépêcha un courrier annoncer au roi leur arrivée. Et la journée n’était pas encore à sa fin qu’ils virent venir à leur rencontre les chambellans et les émirs du roi, qui se mirent aussitôt à leur disposition après les salams et les souhaits de bienvenue, et les accompagnèrent jusqu’au palais du roi.

Alors Aziz et le vizir entrèrent au palais et se présentèrent entre les mains du roi auquel ils remirent les présents de leur maître Soleïmân-Schah. Et il les en remercia, disant : « Je les agrée de tout cœur amical, sur ma tête et dans mes yeux. » Et aussitôt Aziz et le vizir, selon l’usage, se retirèrent et restèrent cinq jours dans le palais à se reposer des fatigues de leur voyage.

Mais, au matin du cinquième jour, le vizir s’habilla de sa robe d’honneur et alla, avec Aziz, se présenter devant le trône du roi. Et il lui soumit la demande de son maître et se tut respectueusement, en vue de la réponse.

En entendant les paroles du vizir, le roi devint soudain fort soucieux et baissa la tête, et, tout perplexe et songeur, il resta longtemps ne sachant comment faire une réponse à l’envoyé du puissant roi de la Ville-Verte et des montagnes d’Ispahân.

Car il savait, par expérience, combien sa fille avait le mariage en horreur, et que la demande du roi allait être repoussée avec indignation comme toutes celles qui lui avaient été déjà faites tant par les principaux princes des royaumes avoisinants que par ceux des contrées autour et alentour.

Enfin le roi finit par relever la tête et fit signe au chef des eunuques de s’approcher et lui dit : « Va trouver immédiatement ta maîtresse Sett-Donia, présente-lui les hommages du vizir et les cadeaux qu’il nous apporte, et répète-lui exactement ce que tu viens d’entendre de sa bouche. » Et l’eunuque baisa la terre entre les mains du roi, et disparut.

Au bout d’une heure, il revint et il avait le nez allongé jusqu’à ses pieds. Et il dit au roi : « Ô roi des siècles et du temps, je me suis présenté devant ma maîtresse Sett-Donia. Mais à peine lui avais-je formulé la demande du seigneur vizir, que ses yeux lancèrent la colère, et elle se leva sur ses deux pieds et saisit une masse d’armes et courut sur moi pour me casser la tête. Alors moi je me hâtai de fuir au plus vite. Mais elle me poursuivit à travers les portes en me criant : « Si mon père veut me forcer quand même à me marier, qu’il sache bien que mon époux n’aura pas le temps de voir mon visage à découvert : je le tuerai de ma propre main et je me tuerai moi-même après ! »

À ces paroles du chef eunuque…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, comme elle était discrète, elle ne voulut pas prolonger davantage le récit, cette nuit-là.

Mais lorsque fut la cent trente-unième nuit.

Elle dit :

Il m’est revenu, ô Roi fortuné, qu’à ces paroles du chef eunuque, le roi, père de Sett-Donia, dit au vizir et à Aziz : « Vous venez d’entendre de vos propres oreilles. Vous transmettrez donc mes salams au roi Soleïmân-Schah et vous lui rapporterez la chose en lui disant l’horreur que ma fille éprouve pour le mariage. Et qu’Allah vous fasse parvenir dans votre pays en toute sécurité ! »

Alors le vizir et Aziz, ayant vu le résultat négatif de leur mission, se hâtèrent de retourner dans la Ville-Verte rapporter au roi Soleïmân-Schah ce qu’ils avaient entendu.

À cette nouvelle, le roi entra dans une grande colère et voulut donner immédiatement l’ordre à ses émirs et à ses lieutenants de rassembler les troupes et d’aller envahir les contrées des Îles du Camphre et du Cristal.

Mais le vizir demanda la permission de parler et dit : « Ô roi, il ne faut point faire cela, car vraiment la faute n’est guère au père, mais à la fille ; et l’empêchement ne vient que d’elle seule. Et son père lui-même est aussi contrarié que nous tous. Et d’ailleurs je t’ai rapporté les paroles terribles qu’elle a dites au chef eunuque ! »

Lorsque le roi Soleïmân-Schah eut entendu son vizir, il lui donna raison et fut fort effrayé pour son fils de la vengeance de la princesse. Et il se dit en lui-même : « Même si j’envahissais leur pays et réduisais la jeune fille en esclavage, cela ne nous servirait de rien, puisqu’elle a juré de se tuer. »

Il fit alors mander son fils le prince Diadème. Et, affligé d’avance de la peine qu’il allait lui causer, il le mit au courant de la vérité. Mais le prince Diadème, loin de se désespérer, dit d’un ton ferme à son père : « Ô mon père, ne crois point que je vais laisser les choses en leur état. Je le jure devant Allah, Sett-Donia sera mon épouse, ou je ne suis plus ton fils Diadème. Au risque de ma vie, je parviendrai jusqu’à elle. » Le roi dit : « Et comment cela ? » Il répondit : « J’irai en qualité de marchand. Et le reste suivra. » Le roi dit : « Dans ce cas, prends avec toi le vizir et Aziz. »

Et aussitôt il fit acheter pour cent mille dinars de riches marchandises, qu’il offrit à Diadème, et fit même vider dans les ballots les trésors contenus dans ses propres armoires. Et il lui donna cent mille dinars en or et des chevaux et des chameaux et des mulets et des tentes fastueuses doublées de soie aux couleurs agréables.

Alors Diadème baisa la main de son père et mit ses habits de voyage et alla trouver sa mère et lui baisa les mains. Et sa mère lui donna cent mille dinars et pleura beaucoup et appela sur lui la bénédiction d’Allah et fit des vœux pour la satisfaction de son âme et pour son retour en sécurité au milieu des siens. Et les cinq cents femmes du palais se mirent aussi notoirement à pleurer, en entourant la mère de Diadème, et en le regardant lui-même, avec respect, tendresse et silence.

Mais Diadème sortit bientôt de l’appartement de sa mère et emmena son ami Aziz et le vieux vizir et donna l’ordre du départ. Et comme Aziz pleurait, il lui dit : « Pourquoi pleures-tu, mon frère Aziz ? » Il dit : « Ô mon maître Diadème, je sens bien que je ne puis plus me séparer de toi ; mais il y a si longtemps que j’ai quitté ma pauvre mère ! Et maintenant que ma caravane va arriver dans mon pays, que deviendra ma mère quand elle ne me verra pas avec les marchands ? » Diadème dit : « Sois tranquille, Aziz ! Tu retourneras dans ton pays sitôt qu’Allah le voudra après nous avoir facilité les moyens de parvenir à notre but. » Et ils se mirent en route.

Ils ne cessèrent donc de voyager en compagnie du sage vizir qui, pour les distraire et faire prendre patience à Diadème, leur racontait des histoires admirables. Et Aziz aussi récitait à Diadème des poèmes sublimes et improvisait des vers pleins de charme sur l’attente d’amour et sur les amants.

Or, au bout d’un mois de voyage, ils arrivèrent dans la capitale des Îles du Camphre et du Cristal. Et, en entrant dans le grand souk des marchands, Diadème sentit déjà s’alléger le poids de ses soucis ; et des battements joyeux animèrent son cœur. Ils descendirent, sur l’avis d’Aziz, dans le grand khân, et louèrent pour eux seuls tous les magasins du bas et toutes les chambres du haut, en attendant que le vizir allât leur louer une maison dans la ville. Et ils rangèrent dans les magasins leurs ballots de marchandises. Et, après s’être reposés quatre jours dans le khân, ils allèrent visiter les marchands du grand souk des soieries.

En chemin, le vizir dit à Diadème et à Aziz : « Je pense à une chose qu’il nous faudra faire avant tout, et sans laquelle nous ne pourrions jamais atteindre le but souhaité. » Ils répondirent : « Nous sommes prêts à t’écouter, car les vieillards sont féconds en inspirations, surtout quand ils ont, comme toi, l’expérience. » Il dit : « Mon idée est que, au lieu de laisser les marchandises enfermées dans le khân où les clients ne peuvent les voir, nous ouvrions pour toi, prince Diadème, en qualité de marchand, une grande boutique dans le souk même des soieries. Et tu resteras toi-même à l’entrée de la boutique pour vendre et montrer, alors qu’Aziz se tiendra au fond de la boutique pour te passer les étoffes et les dérouler. Et, de la sorte, comme tu es parfaitement beau, et qu’Aziz ne l’est pas moins que toi, en peu de temps la boutique sera la plus achalandée de tout le souk. » Et Diadème répondit : « L’idée est admirable. » Et vêtu, comme il était, de sa belle robe de riche marchand, il pénétra dans le grand souk des soieries, suivi d’Aziz, du vizir et de tous ses serviteurs.

Lorsque les marchands du souk virent passer Diadème, ils furent complètement éblouis de sa beauté et cessèrent de s’occuper de leurs clients. Et ceux qui coupaient les étoffes tinrent leurs ciseaux en l’air ; et ceux qui achetaient négligeaient leurs achats. Et tous à la fois se demandaient : « Est-ce que, par hasard, le portier Radouân, qui a les clefs des jardins du ciel, aurait oublié de fermer les portes, pour que soit ainsi descendu sur terre ce céleste adolescent ? » Et d’autres s’exclamaient sur son passage : « Ya Allah ! que les anges sont beaux. » Arrivés au milieu du souk, ils s’informèrent de l’endroit où se tenait le grand cheikh des marchands, et se dirigèrent vers la boutique qu’on se hâta de leur montrer. Lorsqu’ils y arrivèrent, tous ceux qui étaient assis se levèrent en leur honneur, en pensant : « Ce vieillard vénérable est le père de ces deux adolescents si beaux ! » Et le vizir, après les salams, demanda : « Ô marchands, quel est d’entre vous celui qui est le grand cheikh du souk ? » Ils répondirent : « Le voici ! » Et le vizir regarda le marchand qu’on lui désignait, et vit que c’était un grand vieillard, barbe blanche et figure souriante, qui se hâta aussitôt de leur faire les honneurs de sa boutique, avec de cordiaux souhaits de bienvenue. Et il les invita à s’asseoir sur le tapis, à ses côtés, et leur dit : « Je suis prêt à vous rendre tout service souhaité. »

Alors le vizir dit : « Ô cheikh plein d’urbanité, voilà déjà des années que moi, avec ces deux enfants, je voyage par les villes et les contrées pour leur faire voir les peuples divers, compléter leur instruction, leur apprendre à vendre et à acheter et à tirer leur profit des usages et des mœurs des habitants. Et c’est dans ce but que nous venons nous établir ici pour quelque temps, afin que mes enfants se réjouissent la vue de toutes les belles choses de cette ville et apprennent de ceux qui l’habitent la douceur des manières et la politesse. Nous te prions donc de nous faire louer une boutique spacieuse, bien située, pour que nous y exposions les marchandises de notre pays lointain. »

À ces paroles, le cheikh du souk répondit : « Certes ! il m’est fort agréable de vous satisfaire, sur ma tête et sur mes yeux. » Et il se tourna vers les adolescents pour les mieux regarder. Et, de ce seul coup d’œil, il fut dans un saisissement sans bornes, tant leur beauté l’avait ému. Car ce cheikh du souk adorait ouvertement, à la folie, les beaux yeux des adolescents. Et sa prédilection allait à l’amour des jeunes garçons plutôt qu’à celui des jeunes filles. Et il préférait de beaucoup le goût acide des petits.

Donc il pensa en lui-même : « Gloire et louange à Celui qui les a créés et les a modelés, et d’une matière sans vie a formé pareille beauté ! » Et il se leva et les servit mieux qu’un esclave ne l’eût fait pour ses maîtres, et se consacra entièrement à leurs ordres. Et il se hâta de les emmener tous trois et de leur faire visiter les boutiques disponibles, et il finit par leur en choisir une au milieu même du souk. Cette boutique était la plus belle de toutes, la plus claire, la plus vaste et la mieux exposée aux regards. Elle était coquettement bâtie, ornée de devantures en bois ouvragé et d’étagères superposées et alternées, en ivoire, en ébène et en cristal. Et la rue à l’entour était bien balayée et bien arrosée. Et, la nuit, le gardien du souk stationnait de préférence devant sa porte. Donc le cheikh, aussitôt le prix débattu, remit les clefs de la boutique au vizir, en lui disant : « Qu’Allah la rende boutique prospère et bénie, sous les auspices de ce jour de blancheur, entre les mains de tes enfants. »

Alors le vizir fit porter et ranger dans la boutique les marchandises de valeur, les belles étoffes, les brocarts et tous les trésors inestimables qui sortaient des armoires du roi Soleïmân-Schah. Et, ce travail une fois terminé, il emmena les deux adolescents prendre un bain au hammam, près de la grande porte du souk, hammam fameux pour sa propreté et ses marbres luisants. Et l’on y accédait par cinq marches où étaient rangées les socques de bois, en bon ordre.

Les deux amis, ayant vite fini de prendre leur bain, ne voulurent pas attendre que le vizir eût fini de prendre le sien, tant ils avaient hâte d’aller occuper leur poste dans la boutique. Ils sortirent donc joyeux, et la première personne qu’ils virent fut le vieux cheikh du souk, qui attendait passionnément sur les marches leur sortie du hammam. Or, le bain avait donné beaucoup plus d’éclat à leur beauté et de fraîcheur à leur teint…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la cent trente-deuxième nuit.

Elle dit :

 

Or, le bain avait encore donné beaucoup plus d’éclat à leur beauté et de fraîcheur à leur teint. Et le vieillard les compara, en son âme, à deux jeunes faons sveltes et gentils. Et il vit combien leurs joues étaient devenues roses, et comme leurs yeux noirs s’étaient foncés et leur visage éclairé. Et ils étaient devenus aussi tendres que deux rameaux colorés de leurs fruits ou comme deux lunes douces. Et il pensa à ce vers du poète :

À toucher sa main seulement, tous mes sens s’érigent et je frissonne. Comment ferais-je si je voyais son corps où se marient la limpidité de l’eau et l’or de la lumière ?

Il alla donc au-devant d’eux et leur dit : « Enfants, puissiez-vous vous être délectés de ce bain ! Et qu’Allah ne vous prive jamais de pareilles délices et vous les renouvelle éternellement. » Et Diadème répondit, de sa manière la plus charmante et avec une intonation parfaitement gentille : « Nous eussions souhaité partager avec toi ce plaisir ! » Et tous deux l’entourèrent respectueusement ; et, par déférence pour son âge et pour son rang de cheikh du souk, ils marchèrent devant lui, lui ouvrant la route, et prirent le chemin de leur boutique.

Or, comme ils marchaient ainsi les premiers, le vieux cheikh remarquait combien gracieuse était leur démarche et comme leur croupe frémissait sous la robe et tressaillait de leurs pas. Alors il ne put plus comprimer ses élans, et ses yeux étincelèrent, et il souffla et renifla, et il récita ces strophes au sens compliqué :

« Il n’y a point à s’étonner si, examinant les formes qui charment notre cœur, nous les voyons frémir, bien que massives de poids.

Car toutes les sphères du ciel tressaillent en tournoyant et tous les globes frémissent au mouvement. »

Lorsque les deux adolescents eurent entendu ces vers, ils furent loin d’en deviner le sens. Au contraire ! Ils crurent y saisir une délicate louange à leur intention, et ils en furent très touchés et le remercièrent et voulurent à toute force l’entraîner avec eux au hammam, pour lui faire plaisir. Et le cheikh du souk, après quelques difficultés pour la forme, accepta en étincelant de désir dans son âme et reprit avec eux le chemin du hammam.

Lorsqu’ils furent entrés, le vizir, qui se séchait encore dans une des salles privées, les vit. Et, en apercevant le cheikh, il sortit au-devant d’eux et s’avança vers le bassin central, où ils s’étaient arrêtés, et invita chaleureusement le cheikh à entrer dans sa salle à lui. Mais le vieillard ne voulut point, dit-il, abuser de tant de bonté, d’autant que Diadème et Aziz le tenaient chacun par une main et l’entraînaient déjà vers la salle qu’ils s’étaient réservée. Alors le vizir n’insista pas et rentra se sécher.

Une fois seuls, Aziz et Diadème déshabillèrent le vénérable cheikh et se dévêtirent eux-mêmes, sans penser à mal, et commencèrent par le masser énergiquement, pendant qu’il coulait vers eux des regards furtifs. Puis Diadème jura que c’était à lui seul que revenait l’honneur de le savonner, et Aziz jura qu’il lui restait, à lui, le plaisir de lui verser l’eau avec le petit bassin de cuivre. Et, entre eux deux, le vieux cheikh se croyait transporté au paradis.

Et ils ne cessèrent de la sorte de le frictionner, savonner et lui verser de l’eau, qu’à l’arrivée du vizir au milieu d’eux, à la grande désolation du vieux cheikh. Alors ils l’épongèrent avec les grandes serviettes chaudes, puis avec les serviettes fraîches et parfumées, et l’habillèrent et l’assirent sur l’estrade où ils lui offrirent des sorbets au musc et à l’eau de roses.

Alors le cheikh fit semblant de prendre intérêt à la conversation du vizir, mais en réalité il n’avait d’attention et de regards que pour les deux adolescents qui allaient et venaient, gracieux, pour le servir. Et, comme le vizir lui faisait les souhaits d’usage après le bain, il répondit : « Quelle bénédiction est entrée avec vous autres dans notre ville ! Et quel bonheur que votre arrivée ! » Et il leur récita cette strophe :

« À leur venue, nos collines ont reverdi et notre sol a tressailli et refleuri. Et la terre et les habitants de la terre ensemble se sont écriés : Aisance douce et amitié aux hôtes charmants ! »

Et tous les trois le remercièrent pour son exquise urbanité ; et il répliqua : « Qu’Allah vous assure à tous la vie la plus agréable et préserve, ô marchand illustre, tes beaux enfants du mauvais œil ! » Le vizir dit : « Et que le bain te soit, par la grâce d’Allah, un redoublement de force et de santé ! Car, ô vénérable cheikh, n’est-ce point que l’eau est le vrai bien de la vie en ce monde et le hammam un séjour de délices ! » Le cheikh du souk dit : « Certes, par Allah ! Aussi que de poèmes admirables le hammam n’a-t-il pas inspirés aux grands poètes ! N’en connaissez-vous point quelques-uns ? » Et Diadème le premier dit :

« Vie du hammam, ta douceur est merveilleuse ! Ô hammam, ta durée est si brève ! Et que ne puisse, dans ton sein, écouler toute ma vie, hammam admirable, hammam de mes sens !

Quand tu existes, le Paradis lui-même devient exécrable ; et si tu étais l’Enfer, je m’y précipiterais, avec quel bonheur ! »

Lorsque Diadème eut récité ce poème, Aziz dit :

« C’est une demeure qui a pris aux roches fleuries leurs broderies. Sa chaleur te le ferait prendre pour une bouche d’enfer, si bientôt tu n’en éprouvais les délices, et si tu ne voyais en son milieu tant de lunes et de soleils ! »

Lorsqu’il eut fini cette strophe, Aziz s’assit à côté de Diadème. Alors le cheikh du souk fut extrêmement émerveillé de leur gentillesse et de leur talent et s’écria : « Par Allah ! vous avez su unir en vous l’éloquence et la beauté ! Pour moi, je vais chanter, car le chant rend mieux la beauté des rythmes. » Et le cheikh du souk appuya sa main contre sa joue, ferma les yeux à demi, dodelina de la tête et chanta avec mélodie :

« Feu du hammam, ta chaleur est notre vie. Ô feu, tu rends la force à nos corps ; et nos âmes par toi s’allègent et se refont.

Ô hammam, tiédeur d’air, fraîcheur de bassins, bruit d’eau, lumière de haut, marbres purs, salles d’ombre, odeurs d’encens, corps parfumés, je vous adore !

Tu brûles sans cesse d’une flamme qui jamais ne s’éteint, et tu restes frais à la surface et plein de ténèbres douces. Tu es sombre, hammam, malgré le feu, comme mon âme et mes désirs. Ô hammam ! »

Puis il regarda les adolescents, laissa un instant son âme vagabonder dans le jardin de leur beauté et se tut.

À l’audition de ces vers et de ce chant, ils furent extrêmement charmés et émerveillés de l’art du cheikh. Aussi le remercièrent-ils avec effusion ; et, comme le soir tombait, ils l’accompagnèrent jusqu’à la porte du hammam. Et, bien qu’il eût beaucoup insisté auprès d’eux pour leur faire accepter son invitation à un repas dans sa maison, ils s’excusèrent. Et, après avoir pris congé de lui, ils s’éloignèrent, tandis que le vieux cheikh s’immobilisait à les suivre du regard.

Ils rentrèrent donc chez eux où ils mangèrent et burent, et se couchèrent ensemble dans un bonheur parfait, jusqu’au matin. Alors ils se levèrent et firent leurs ablutions. Puis, à l’ouverture des portes du souk, ils se dirigèrent vers leur boutique qu’ils ouvrirent pour la première fois.

Or, les serviteurs avaient bien arrangé la boutique, car ils avaient du goût, et l’avaient tendue de draperies de soie et avaient placé à l’endroit qu’il fallait deux tapis royaux, qui pouvaient valoir chacun mille dinars, et deux coussins bordés de filets et brodés d’or, qui pouvaient valoir chacun cent dinars. Et, sur les étagères d’ivoire, d’ébène et de cristal, étaient rangés en bon ordre les marchandises de prix et les trésors inestimables.

Alors Diadème s’assit sur l’un des tapis, Aziz sur l’autre et le vizir se plaça entre eux, au centre même de la boutique. Et les serviteurs les entourèrent, rivalisant d’empressement dans l’exécution de leurs ordres.

Et bientôt tous les habitants entendirent parler de cette boutique admirable, et les clients y affluèrent de toutes parts. Et c’était à qui recevrait ses emplettes de la main de cet adolescent, un ange, qu’on nommait Diadème, dont la réputation de beauté faisait tourner toutes les têtes et s’envoler les raisons. De son côté, le vizir, ayant constaté que les affaires allaient à merveille, recommanda encore une fois à Diadème et à Aziz une grande prudence, et rentra tranquillement se reposer à la maison.

Or, cet état dura de la sorte un certain temps, au bout duquel Diadème, ne voyant rien s’annoncer du côté de la princesse Donia, commençait à s’impatienter jusqu’à en perdre le sommeil, lorsqu’un jour, comme il s’entretenait de ses peines avec son ami Aziz, sur le devant de leur boutique…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la cent trente-troisième nuit.

Elle dit :

Un jour, comme il s’entretenait de ses peines avec son ami Aziz, sur le devant de leur boutique, une vieille femme, très grandement drapée d’un voile de satin noir, vint à passer dans le souk. Et son attention ne tarda pas à être attirée par la boutique merveilleuse et la beauté du jeune marchand assis sur le tapis. Alors elle s’approcha de la boutique et salua le jouvenceau qui lui rendit son salut et, sur les signes que lui fit Aziz du fond de la boutique, se leva en son honneur et lui sourit de son plus agréable sourire. Puis il l’invita à s’asseoir sur le tapis, et s’assit à côté d’elle et se mit à lui faire de l’air avec son éventail jusqu’à ce qu’elle se fût bien reposée dans la fraîcheur.

Alors la vieille dit à Diadème : « Mon enfant, ô toi qui réunis les perfections et les grâces, es-tu de ce pays ? » Et Diadème, de son parler gentil et sympathique, dit : « Par Allah ! ô ma maîtresse, jamais avant cette fois je n’ai mis le pied dans ces contrées où je viens dans le simple but de me distraire. Et, pour occuper une partie de mon temps, je vends et j’achète. » La vieille dit : « Bienvenu soit l’hôte gracieux de notre ville. Et qu’apportes-tu avec toi en fait de marchandises des pays lointains ? Fais-moi voir ce que tu as de plus beau, car le beau attire la beauté. » Diadème fut très touché de ses paroles exquises et lui sourit pour la remercier et dit : « Je n’ai dans ma boutique que des choses qui puissent te plaire, car elles sont dignes des filles des rois et des personnes comme toi. » La vieille dit : « Justement je désirerais faire l’achat de quelque très belle étoffe pour une robe destinée à la princesse Donia, fille de notre roi Schahramân. »

En entendant prononcer le nom de celle qui tant occupait sa raison, Diadème ne se posséda plus d’émotion et cria à Aziz : « Aziz, apporte-moi vite ce qu’il y a de plus beau et de plus riche d’entre nos marchandises. » Alors Aziz ouvrit une armoire ménagée dans le mur et où il n’y avait qu’un seul paquet, mais quel paquet ! L’étoffe extérieure, frangée de glands d’or, était d’un velours de Damas où couraient, légers, des dessins de fleurs et d’oiseaux avec, au milieu, un éléphant qui dansait enivré. Et de tout ce paquet se dégageait un parfum qui exaltait l’âme. Aziz l’apporta à Diadème qui le défit et en tira l’unique étoffe, destinée à quelque houri ou à quelque princesse merveilleuse. Quant à la décrire, ou à énumérer les pierreries dont elle était enrichie ou les broderies sous lesquelles la trame disparaissait, les poètes seuls, inspirés d’Allah, pourraient le faire, en cadence.

Alors Diadème déroula lentement l’étoffe devant la vieille qui ne savait quoi regarder de préférence, la beauté de la robe où la figure adorable aux yeux noirs de l’adolescent. Et à regarder ainsi les jeunes charmes du marchand, elle sentait sa vieille chair se réchauffer. Et, lorsqu’elle put parler, elle dit à Diadème en le regardant avec des yeux humides de passion : « L’étoffe convient. Combien dois-je te la payer ? » Il répondit en s’inclinant : « Je suis payé plus que mon dû par le bonheur de t’avoir connue ! » Alors la vieille s’écria : « Ô adorable garçon, heureuse la femme qui peut s’étendre dans ton giron. Mais où sont les adolescentes qui peuvent te mériter ? Pour ma part, je n’en connais qu’une seule sur la terre. Dis-moi, ô jeune faon, quel est ton nom ? » Il répondit : « Je m’appelle Diadème. » Et la vieille dit : « Mais c’est là un nom qui n’est donné qu’aux fils des rois. Comment un marchand peut-il s’appeler Couronne-des-Rois ? »

À ces paroles, Aziz, qui jusque-là n’avait dit mot, intervint à propos pour tirer son ami d’embarras. Il répondit à la vieille : « Il est le fils unique de ses parents qui l’aiment tant, qu’ils ont voulu lui donner un nom comme on en donne aux fils des rois. » Elle dit : « Certes ! si la Beauté devait élire un roi, c’est Diadème qu’elle choisirait. Eh bien, ô Diadème, sache que la vieille désormais est ton esclave, et Allah est garant de sa dévotion à ta personne. Bientôt tu te ressentiras de ce qu’elle va faire pour toi. Et qu’Allah te garde et te sauvegarde, et qu’il te protège contre l’œil de l’envie. » Puis elle prit le précieux paquet et s’en alla.

Et elle arriva, encore toute émue, chez Sett-Donia qu’elle avait allaitée, enfant, et à qui elle tenait lieu de mère. Et, en entrant, elle tenait le paquet sous le bras, gravement. Alors Donia lui demanda : « Ô nourrice, que m’apportes-tu encore ? Fais voir. » Elle dit : « Ô ma maîtresse Donia, prends et regarde. » Et elle déroula soudain l’étoffe. Alors Donia, toute heureuse et les yeux en joie, s’écria : « La merveille ! Ce n’est point une étoffe de nos pays ! » La vieille dit : « Certes, elle est belle ! Mais que dirais-tu alors si tu voyais le jeune marchand qui me l’a donnée pour toi ? Sans doute, le portier Radouân a oublié de fermer les portes d’Éden pour ainsi laisser cet ange descendre réjouir le foie des créatures. Ô maîtresse, combien souhaiterais-je voir cet adolescent radieux s’endormir sur tes seins et… » Mais Donia s’écria : « Ô nourrice, comment oses-tu me parler d’un homme ? Et quelle fumée soudain te noircit la raison ? Ah ! tais-toi ! Et donne-moi cette robe, que je la voie de plus près. » Et elle prit l’étoffe et se mit à la caresser et à la draper sur sa taille en se tournant vers sa nourrice qui lui dit : « Maîtresse, tu es belle ainsi, mais comme un couple de beauté est préférable à l’unité ! » Mais Sett-Donia s’écria : « Ah ! possédée nourrice, ne dis plus rien. Mais va chez ce marchand et demande-lui s’il a un souhait à formuler ou un service à demander. Et aussitôt le roi mon père lui donnera satisfaction ! » La vieille se mit à rire et dit, en clignant de l’œil : « Un souhait ? par Allah ! qui n’a pas de souhait ? » Et elle se leva en toute hâte et courut à la boutique de Diadème.

En la voyant arriver, Diadème sentit son cœur s’envoler de joie, et il lui prit la main et la fit asseoir à côté de lui, et lui fit servir des sorbets et des confitures. Alors la vieille lui dit : « Je t’annonce la bonne nouvelle ! Ma maîtresse Donia te salue et te dit : Tu as honoré notre ville de ta venue et tu l’as illuminée. Et si tu as un souhait à faire, formule-le ! »

À ces paroles, Diadème se réjouit à la limite de la réjouissance, et sa poitrine se dilata d’aise et d’épanouissement et il pensa en son âme : « L’affaire est dans la voie. » Et il dit à la vieille : « Je n’ai qu’un vœu : faire parvenir à Sett-Donia une lettre que je vais lui écrire et en avoir la réponse ! » Elle répondit : « J’écoute et j’obéis ! » Alors Diadème cria à Aziz : « Donne-moi l’écritoire de cuivre, le papier et le calam. » Et, Aziz les lui ayant apportés, il écrivit cette lettre en vers cadencés :

« Le papier que voici te porte, ô très haute, les choses multiples que j’ai trouvées en fouillant un cœur atteint du mal de l’attente.

« Je mets en premier les signes du feu qui me brûle au dedans ; en seconde ligne mon désir et mon amour ;

« En troisième ligne ma vie et ma patience ; en quatrième ligne mon ardeur entière ; en cinquième ligne l’extrême envie de mes yeux à se réjouir ;

« Et en sixième ligne une demande de rendez-vous. »

Puis, au bas de la lettre, il mit ceci en guise de signature :

« Cet écrit est de la main de l’esclave de ses longs désirs, de l’enfermé dans la prison de sa douleur, du malade de ses tortures, du postulant de tes regards, – LE MARCHAND DIADÈME. »

Puis il relut sa lettre, la sabla, la plia, la cacheta et la remit à la vieille en lui glissant dans la main une bourse contenant mille dinars. Et la vieille, après ses vœux pour la réussite, alla en toute hâte près de sa maîtresse qui lui demanda : « Eh bien ! nourrice, dis-moi ce qu’a demandé ce marchand, pour que j’aille aussitôt prier mon père de le satisfaire. » La vieille dit : « En vérité, ô maîtresse, je ne sais ce qu’il demande, car voici une lettre dont j’ignore le contenu. » Et elle lui remit la lettre.

Lorsque la princesse Donia eut pris connaissance du contenu, elle s’écria : « Oh ! l’effronté marchand ! Comment ose-t-il lever les yeux jusqu’à moi ? » Et de rage elle se frappa les joues de ses mains et dit : « Je devrais le faire pendre à la porte de sa boutique, ce misérable ! » Alors la vieille, d’un air innocent, demanda : « Qu’y a-t-il donc de si effroyable dans cette lettre ? Le marchand réclamerait-il par hasard un prix exorbitant pour la robe en question ? » Elle dit : « Malheur ! il ne s’agit là que d’amour et de passion ! » La vieille répliqua : « C’est de l’audace, vraiment ! Aussi devrais-tu, ô maîtresse, répondre à cet insolent pour le menacer, s’il continue ! » Elle dit : « Oui ! mais j’ai peur que cela ne contribue à l’enhardir encore. » La vieille répondit : « Que non ! cela le fera rentrer en lui-même ! » Alors Sett-Donia dit : « Donne-moi mon écritoire et mon calam ! » Et elle écrivit ceci en construction de vers :

« Aveugle qui t’illusionnes, tu demandes à parvenir à l’astre, comme si jamais mortel a pu atteindre à l’astre des nuits !

« Or, pour t’ouvrir les yeux, je jure, par la vérité de Celui qui t’a formé d’un ver de terre et a créé de l’infini les astres immaculés,

« Que si tu oses répéter ton acte effronté, on te crucifiera sur une planche coupée dans le tronc de quelque arbre maudit. Et tu serviras d’exemple à tous les insolents. »

Puis, ayant cacheté la lettre, elle la remit à la vieille. Et elle courut aussitôt la porter à Diadème, qui brûlait dans l’attente. Et Diadème, après l’avoir remerciée, ouvrit la lettre et, sitôt qu’il l’eut parcourue, fut pris d’un chagrin extrême et dit tristement à la vieille : « Elle me menace de la mort, mais je ne crains point la mort, car la vie m’est plus pénible. Et, au risque de mourir, je veux lui répondre. » La vieille dit : « Par ta vie qui m’est chère ! je veux t’aider de tout mon pouvoir et partager avec toi tous les risques ! Écris donc ta lettre et me la donne ! » Alors Diadème cria à Aziz : « Remets à notre mère mille dinars ! Et confions-nous à Allah le Tout-Puissant ! » Et il écrivit sur le papier les strophes suivantes :

« Voici que, pour mon souhait du soir, elle me menace du deuil et de la mort, ignorant que la mort c’est le repos et que les choses n’arrivent qu’au signe du Destin.

« Sa pitié ne devrait-elle pas un peu aller à ceux dont l’amour est voué aux très pures que les yeux des humains n’osent regarder ?

« Ô mes désirs ! ne souhaitez plus rien, et laissez mon âme s’ensevelir dans sa passion sans espérance.

« Mais toi, femme au cœur dur, ne crois point que je laisserai l’oppression m’étouffer. Plutôt que de souffrir d’une vie sans but désormais et toute de douleur, je laisserai mon âme s’envoler avec mes espoirs ! »

Et il remit, les larmes aux yeux, la lettre à la vieille, en lui disant : « Nous te dérangeons inutilement, hélas ! je sens bien que je n’ai plus qu’à mourir. » Elle lui dit : « Laisse là ces faux pressentiments, et regarde-toi, ô bel adolescent ! N’es-tu point le soleil lui-même ? Et n’est-elle pas la lune ? Et comment veux-tu que moi, dont la vie entière s’est écoulée dans les intrigues d’amour, je ne sache pas unir vos beautés ? Tranquillise donc ton âme et calme les soucis qui te désolent. Bientôt je t’apporterai des nouvelles de joie. » Et, sur ces paroles, elle le quitta…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la cent trente-quatrième nuit.

Elle dit :

… Et sur ces paroles, elle le quitta ; et, après avoir caché le billet dans ses cheveux, elle alla trouver sa maîtresse. Elle entra chez elle et lui baisa la main et s’assit, sans dire une parole. Mais au bout de quelques instants elle dit : « Ma fille bien-aimée, mes vieux cheveux sont défaits et je n’ai plus la force de les tresser. Ordonne, je te prie, à l’une de tes esclaves de venir me les peigner. » Mais Sett-Donia s’écria : « Ma bonne nourrice, je vais moi-même te les peigner, office que tant de fois tu as rempli à mon égard. » Et la princesse Donia dénoua les tresses blanches de sa nourrice et se disposa à les peigner, et voici que le billet de Diadème glissa sur le tapis.

Alors Sett-Donia, surprise, voulut le ramasser, mais la vieille s’écria : « Ma fille, rends-moi ce papier ! Il a dû se prendre dans mes cheveux chez le jeune marchand. Je vais courir le lui rendre. » Mais Donia se hâta de l’ouvrir et d’en lire le contenu. Et elle fronça les sourcils et s’écria : « Ah ! nourrice scélérate, c’est là une de tes ruses ! Mais qui m’a envoyé ce marchand calamiteux et effronté ? Et de quelle terre ose-t-il ainsi venir jusqu’à moi ? Et comment, moi, Donia, me résoudre à regarder cet homme qui n’est ni de ma race ni de mon sang ? Ah ! malheureuse, ne t’avais-je pas dit que cet insolent allait s’enhardir ? » La vieille dit : « En vérité, c’est un vrai Cheitân ! Et son audace est une audace d’enfer ! Mais, ô ma fille et ma maîtresse, écris-lui pour la dernière fois, et je me porte garante de sa soumission à tes volontés ! Sinon, qu’il soit sacrifié, et moi avec lui ! » Aussitôt la princesse Donia prit le calam et rangea ces paroles :

« Insensé, tu ignores donc que le malheur et le danger planent dans l’air que tu respires,

« Ignores-tu qu’il est des fleuves dont il est défendu de remonter le cours, et des solitudes interdites que nul pied humain ne foulera jamais ?…

« Et penses-tu toucher aux étoiles de l’infini, quand tous les hommes unis ne peuvent de la main atteindre à la première voûte de l’azur ?

« Oserais-tu, en tes rêves, caresser dans tes bras la taille des houris ?…

« Tu te leurres, ô naïf, crois ta reine. Sinon les corbeaux de l’épouvante croasseront la mort sur ta tête ; et, battant de leurs ailes de nuit, autour de la tombe où l’on t’étendra, ils tournoieront. »

Puis, ayant plié et cacheté le papier, elle le remit à la vieille qui, le lendemain, au matin, se hâta de courir le remettre à Diadème.

À la lecture de ces paroles si dures, Diadème comprit que jamais plus l’espérance ne devait vivifier son cœur, et, se tournant vers Aziz, il lui dit : « Mon frère Aziz, dis-moi, que faire maintenant ? Je n’ai plus assez d’inspiration pour lui écrire une réponse décisive. » Aziz dit : « Je vais essayer à ta place et en ton nom ! » Diadème dit : « Oui, Aziz, écris-lui en utilisant ton art ! » Et Aziz prit un papier et y disposa ces strophes :

« Seigneur Dieu, par les cinq Justes ! aide-moi dans l’excès de mes chagrins et allège mon cœur assombri de la suie de mes soucis !

« Tu connais le secret dont la flamme me brûle au dedans, et la tyrannie de la jeune cruelle qui se refuse à la miséricorde.

« Je hoche la tête, les yeux fermés, et je songe à l’adversité où je plonge sans espoir de délivrance.

« Ma patience et mon courage sont finis, consumés dans l’attente d’un amour qui se refuse.

« Ô l’impitoyable aux cheveux de nuit, es-tu donc si assurée contre les coups du Destin et les accidents du sort, pour ainsi te plaire à torturer le malheureux qui t’appelle ?…

« Comprends. C’est un malheureux qui pour ta beauté a quitté son père, sa maison, sa patrie et les yeux des favorites. »

Puis Aziz tendit à Diadème le papier sur lequel il venait de tracer cette construction rimée. Et Diadème récita les vers pour en apprécier la tonalité, se déclara satisfait de leur allure générale et dit à Aziz : « C’est excellent ! » Et il remit la lettre à la vieille nourrice qui courut aussitôt la porter à Donia.

Lorsque la princesse eut pris connaissance de la missive, sa colère bouillonna contre la vieille, et elle s’écria : « Maudite nourrice, vieille de calamité, c’est toi seule qui es la cause de ces humiliations que je subis ! Ah ! mère du malheur, je ne veux plus te voir devant mes yeux. Sors vite d’ici, ou je vais te faire mettre le corps sous les lanières des esclaves. Et je te casserai moi-même les os avec mes talons. » Alors la vieille nourrice sortit précipitamment, comme Donia se disposait, en effet, à appeler les esclaves. Et elle se hâta d’aller raconter son malheur aux deux amis, et se mettre sous leur protection.

À cette nouvelle, Diadème fut très affecté et il dit à la vieille en lui touchant le menton : « Par Allah ! ô notre mère, je sens à cette heure doubler mes chagrins à te voir supporter de la sorte les conséquences de ma faute ! » Mais elle répondit : « Sois tranquille, mon fils, je suis loin de renoncer à la réussite. Car il ne sera jamais dit que j’aie été, une fois dans ma vie, impuissante à unir les amoureux. Et la difficulté ici m’incite davantage à user de toute ma rouerie pour te faire parvenir au but de tes désirs. » Alors Diadème demanda : « Mais dis-moi enfin, ô notre mère, quelle est donc la cause qui a poussé Sett-Donia à prendre ainsi tous les hommes en horreur ? » La vieille dit : « C’est un songe qu’elle a eu ! » Il s’écria : « Un songe, pas plus ? » Elle dit : « Simplement. Du reste, écoutez. » Et elle dit :

« Une nuit que la princesse Donia était endormie, elle vit en rêve un oiseleur qui tendait des filets dans une clairière. Et, après avoir semé des grains de blé tout autour, sur le sol, il s’éloigna et se tint à l’affût à attendre la chance.

« Or, bientôt, de tous les points de la forêt accoururent les oiseaux et s’abattirent sur les filets. Et, parmi tous ces oiseaux qui becquetaient les grains de blé, il y avait deux pigeons, le mâle et la femelle. Et le mâle, tout en becquetant, faisait de temps en temps la roue autour de son épouse, sans prendre garde aux lacs qui le guettaient. Aussi, dans un de ces mouvements, sa patte fut prise dans les mailles, qui se rétrécirent brusquement et le firent prisonnier. Et les autres oiseaux, effrayés de ses coups d’aile, s’envolèrent avec bruit à tire d’aile.

« Mais la femelle laissa là éparse la nourriture et, courageusement, n’eut d’autre souci que de délivrer son époux. Et du bec et de la tête elle travailla si bien qu’elle lacéra le filet et finit par délivrer son mâle imprudent, avant que l’oiseleur eût le temps de venir s’en emparer. Et elle s’envola avec lui, fit une promenade dans l’air, et revint becqueter les grains, autour des lacets, avec circonspection.

« Or, de nouveau, le mâle se mit à tourner autour de son épouse qui, en reculant de travers pour éviter ses déclarations, s’approcha par inadvertance des mailles, où elle fut prise à son tour. Alors le mâle, loin de se préoccuper du sort de sa compagne, s’envola à tire d’aile avec tous les oiseaux et laissa de la sorte l’oiseleur courir s’emparer de la captive, qui fut sur l’heure égorgée.

« À ce songe, qui la saisit d’émotion, la princesse Donia se réveilla tout en larmes et m’appela pour me raconter, tremblante, sa vision. Et elle conclut en s’écriant : « Tous les mâles se ressemblent, et les hommes doivent être pires que les animaux. Aussi, je jure devant Allah que jamais je ne connaîtrai l’horreur de leur approche ! »

Lorsque le prince Diadème entendit ces paroles de la vieille, il lui dit : « Mais, ô notre mère, ne lui as-tu donc pas dit que les hommes n’étaient pas tous comme ce traître de pigeon, et que les femmes n’étaient pas toutes comme sa fidèle et malheureuse épouse ? » Elle répondit : « Rien de tout cela ne put la fléchir. Et elle vit solitaire dans l’adoration de sa seule beauté. » Diadème dit : « Ô ma mère, je t’en prie, il me faut tout de même, au risque de mourir, la voir, ne fût-ce qu’une fois, et me pénétrer l’âme d’un seul de ses regards. Ô vieille bénie, fais cela pour moi, en tirant quelque moyen de ta féconde sagesse. »

Alors la vieille dit : « Sache, ô lumière de mon œil, qu’au bas du palais où habite la princesse Donia, il y a un jardin, réservé à ses seules promenades, et où elle vient une fois par mois seulement, accompagnée de ses suivantes. Et elle prend la précaution, pour éviter les regards des passants, d’y pénétrer par une porte secrète. Or, c’est justement dans une semaine le jour de promenade de la princesse. Et c’est moi-même qui viendrai te servir de guide et te mettre en présence de l’objet aimé. Et je suis persuadée que, malgré toutes ses préventions, lorsque la princesse t’aura seulement vu, elle ne pourra qu’être vaincue par ta beauté : car l’amour est un don d’Allah et vient quand Il lui plaît. »

Alors Diadème respira un peu plus à son aise et remercia la vieille et l’invita, puisqu’elle ne pouvait plus se présenter devant sa maîtresse, à accepter l’hospitalité de sa maison. Et il ferma la boutique, en plein jour, et tous trois prirent le chemin du logis.

En route, Diadème se tourna vers Aziz et lui dit : « Mon frère Aziz, comme je ne vais plus avoir le loisir d’aller à la boutique, je te la cède entièrement. Et tu en feras ce que bon te semble. » Et Aziz répondit par l’ouïe et l’obéissance.

Sur ces entrefaites, ils arrivèrent à leur maison et se hâtèrent de mettre le vizir au courant de toute l’histoire. Et ils lui parlèrent aussi du songe de la princesse et du jardin où l’on devait tenter de la rencontrer. Et ils lui demandèrent son avis sur la question.

Alors le vizir réfléchit pendant un bon moment, puis il releva la tête et leur dit : « J’ai trouvé la solution. Allons d’abord au jardin pour bien examiner les lieux. » Et il laissa la vieille au logis et se dirigea aussitôt avec Diadème et Aziz vers le jardin de la princesse.

Lorsqu’ils y arrivèrent, ils virent, assis à la porte, le vieux gardien qu’ils saluèrent et qui leur rendit leur salut. Alors le vizir commença par glisser dans la main du vieux cent dinars en lui disant : « Ô oncle, nous désirerions tant entrer nous rafraîchir l’âme dans ce beau jardin et manger un morceau près des fleurs et de l’eau. Car nous sommes des étrangers qui cherchons partout les beaux endroits où se réjouir au milieu de la verdure et du plaisir tranquille. » Alors le jardinier prit l’argent et dit : « Entrez donc, mes hôtes, et prenez vos aises en attendant que je coure vous acheter ce qu’il faut pour manger. » Et il les fit pénétrer dans le jardin, et alla au souk leur acheter les provisions de bouche pour revenir bientôt avec un mouton rôti et des pâtisseries.

Et ils s’assirent tous en rond sur le bord d’un ruisseau, et mangèrent leur plein. Alors le vizir dit au gardien : « Ô cheikh, ce palais qui est là, devant nous, a l’air en bien mauvais état. Pourquoi donc ne le fais-tu pas réparer ? » Et le gardien s’écria : « Par Allah ! ce palais est celui de la princesse Donia, qui le laisserait tomber en ruines plutôt que de s’en occuper. Elle vit trop retirée pour prêter son attention à ces choses-là. » Le vizir dit : « Que c’est dommage, ô cheikh ! Le rez-de-chaussée, au moins, devrait être un peu blanchi, ne fût-ce que pour tes propres yeux. Si tu veux, je ferai moi-même tous les frais de la réparation, » Le gardien dit : « Qu’Allah t’écoute ! » Le vizir dit : « Prends alors ces cent dinars pour ta peine, et va chercher les maçons, et aussi un peintre qui soit fort versé dans la délicatesse du coloris. » Alors le gardien se hâta d’aller chercher les maçons et le peintre, auxquels le vizir donna les instructions nécessaires.

En effet, une fois la grande salle du rez-de-chaussée bien réparée et bien blanchie, le peintre se mit au travail. Et, suivant les ordres du vizir, il peignit une forêt et, au cœur de la forêt, des filets tendus où un pigeon était pris et battait des ailes. Et lorsqu’il eut fini, le vizir lui dit : « Peins maintenant de l’autre côté la même chose, mais en figurant un pigeon mâle qui vient délivrer son épouse et qui alors est capturé par l’oiseleur et sacrifié, victime de son dévouement. » Et le peintre exécuta le dessin en question. Puis, largement rétribué, il s’en alla.

Alors le vizir et les deux jeunes gens et le gardien s’assirent un instant pour bien juger de l’effet et du ton. Et Diadème, malgré tout, était triste ; et il regardait cela, songeur. Et il dit à Aziz : « Mon frère, dis-moi encore quelques vers pour faire diversion aux tortures de mes pensées. » Et Aziz dit :

« Ibn-Sina, dans ses écrits sur la médecine, prescrit ceci comme remède suprême :

La souffrance d’amour n’a d’autre remède que le chant rythmé et la coupe légère dans les jardins.

J’ai suivi les paroles d’Ibn-Sina, mais sans résultat, hélas ! Alors, je courus à d’autres amours, et je vis le Destin me dispenser la guérison.

Ibn-Sina ! tu t’es trompé. La seule médecine à l’amour, c’est encore l’amour. »

Alors Diadème dit à Aziz : « Le poète a peut-être raison. Mais, comme c’est difficile, quand la volonté s’en est allée. » Puis ils se levèrent et saluèrent le vieux gardien et rentrèrent à la maison, retrouver la vieille nourrice.

Or, comme la semaine était écoulée, Sett-Donia voulut, selon son habitude, faire sa promenade dans le jardin. Mais alors elle sentit combien sa vieille nourrice lui manquait, et elle se désola et fit un retour sur elle-même et s’aperçut qu’elle avait été inhumaine à l’égard de celle qui lui avait tenu lieu de mère. Et aussitôt elle envoya un esclave au souk et un autre esclave chez toutes les connaissances de la nourrice, pour la chercher et la ramener. Et justement l’excellente vieille, après avoir fait à Diadème toutes les recommandations nécessaires, se dirigeait seule du côté du palais. Et l’un des esclaves l’aborda respectueusement et la pria, au nom de sa maîtresse, qui la pleurait, de rentrer pour la réconciliation. Ce qui fut fait, après quelques difficultés pour la forme. Et Donia l’embrassa sur les joues, et la nourrice lui baisa les mains ; et toutes deux, suivies des esclaves femmes, franchirent la porte secrète et entrèrent au jardin.

Or, de son côté, Diadème s’était conformé aux instructions de sa protectrice. En effet, après le départ de la nourrice, le vizir et Aziz se levèrent et l’habillèrent d’une magnifique robe royale, et lui ceignirent la taille d’une ceinture d’or filigrané, incrustée de pierreries, avec une agrafe d’émeraudes ; et autour du front ils lui mirent un turban de soie blanche avec de fins dessins d’or et une aigrette de diamants. Puis ils appelèrent sur lui les bénédictions, et, après l’avoir accompagné jusqu’en vue du jardin, ils s’en retournèrent pour l’y laisser pénétrer plus facilement.

Diadème donc, en arrivant à la porte, trouva assis le bon vieux gardien qui, en le voyant, se leva aussitôt en son honneur et lui rendit son salam avec respect et cordialité. Et, comme il ignorait que la princesse Donia fût entrée dans le jardin par la porte secrète, il dit à Diadème : « Le jardin est ton jardin, et je suis ton esclave ! » Et il lui ouvrit la porte en le priant de la franchir. Puis il la referma et revint s’asseoir à la place accoutumée en louant Allah dans ses créatures.

Quant à Diadème, il se hâta de faire ce que la vieille lui avait prescrit : il se blottit derrière le massif qu’elle lui avait indiqué et attendit là le passage de son destin. Voilà pour lui !

Mais pour ce qui est de Sett-Donia, voici ! La vieille, tout en se promenant, lui dit : « Ô ma maîtresse, j’ai à te dire quelque chose qui contribuera à te rendre plus reposante la vue de ces beaux arbres, de ces fruits et de ces fleurs. » Donia dit : « Je suis prête à t’écouter. » Elle dit : « Tu devrais, vraiment, renvoyer au palais toutes ces suivantes qui t’empêchent de jouir tout à ton aise de l’air du temps et de cette délicieuse fraîcheur. Elles ne sont vraiment qu’une gêne pour toi. » Donia dit : « Tu dis vrai, ô nourrice ! » Et elle renvoya aussitôt, d’un signe, ses suivantes. Et c’est ainsi que, toute seule, suivie de la vieille seulement, la princesse Donia s’avança du côté du massif où se trouvait Diadème, invisible.

Et Diadème vit la princesse Donia, et d’un regard il put juger de sa beauté. Et il en fut tellement saisi qu’il s’évanouit sur place. Et Donia continua son chemin et s’avança du côté de la salle où le vizir avait fait peindre la scène de l’oiseleur. Et, sur l’injonction de la nourrice, elle y pénétra, pour la première fois de sa vie : car jamais auparavant elle n’avait eu la curiosité de visiter ce local réservé aux gens de service du palais.

À la vue de cette peinture, Sett-Donia fut à la limite de la perplexité et s’écria : « Ô nourrice, regarde ! c’est mon rêve d’autrefois, mais tout à rebours ! Seigneur ! Ya rabbi ! comme mon âme est émue ! » Et, comprimant son cœur, elle s’assit sur le tapis et dit : « Ô nourrice, me serais-je donc trompée ? Et Eblis le Malin se serait-il ri simplement de ma crédulité aux songes ? » Et la nourrice dit : « Ô mon enfant, ma vieille expérience t’avait cependant bien prévenue de ton erreur. Mais sortons nous promener encore, maintenant que le soleil descend et que la fraîcheur est plus douce dans l’air. » Et elles sortirent au jardin.

Or, Diadème était revenu de son évanouissement et, comme le lui avait recommandé la vieille, s’était mis à se promener lentement, d’un air indifférent, comme attentif seulement à la beauté du paysage.

Aussi, à un détour d’allée, Sett-Donia l’aperçut et s’écria : « Ô nourrice ! Vois-tu ce jeune homme ? Regarde comme il est beau, et quelle taille et quelle démarche ! Le connaîtrais-tu, par hasard ? » Elle répondit : « Je ne le connais point, mais ce doit être, à en juger par son air et son allure, le fils de quelque roi. Ah ! ma maîtresse, qu’il est merveilleux ! Ah ! mon âme ! » Et Sett-Donia dit : « Il est tout à fait beau ! » La vieille dit : « Tout à fait ! Heureuse son amante ! » Et, à la dérobée, elle fit signe à Diadème de sortir du jardin et de s’en retourner chez lui. Et Diadème comprit et continua son chemin vers le dehors sans se retourner, cependant que la princesse Donia le suivait du regard et disait à sa nourrice : « Sens-tu le changement qui se fait en moi ? Est-ce possible que moi, Donia, je puisse éprouver un tel trouble à la vue d’un homme ? Ô nourrice, je sens moi-même que je suis prise et que, maintenant, je vais demander tes bons offices. » La vieille dit : « Qu’Allah confonde le Tentateur maudit ! Te voilà, ô maîtresse, prise dans les filets ! Mais aussi, qu’il est beau, le mâle qui va te délivrer ! » Donia dit : « Ô nourrice, il te faut absolument m’amener ce beau jeune homme ! Je ne le veux que de tes mains, chère nourrice. Cours vite, de grâce, me le chercher. Et voici, pour toi, mille dinars et une robe de mille dinars. Et si tu refuses, je meurs. » La vieille dit : « Retourne alors au palais, et laisse-moi agir à ma guise. Je te promets la réalisation de cette union admirable. »

Et aussitôt elle quitta Sett-Donia et sortit retrouver le beau Diadème, qui la reçut avec joie et commença par lui donner mille dinars d’or. Et la vieille lui dit : « Il s’est passé telle et telle chose. » Et Diadème dit : « Mais à quand notre union ? » Elle répondit : « Demain sans faute. » Alors il lui donna encore une robe et des cadeaux pour mille dinars d’or, qu’elle accepta en lui disant : « Je viendrai moi-même te prendre à l’heure propice. » Et elle s’en alla en toute hâte retrouver sa maîtresse Donia, qui l’attendait anxieuse et qui lui dit : « Quelles nouvelles m’apportes-tu de l’ami ? » Elle répondit : « J’ai réussi à retrouver ses traces et à lui parler. Dès demain, je te l’amènerai par la main. » Alors Sett-Donia fut au comble du bonheur et donna à sa nourrice mille dinars d’or et des cadeaux pour mille autres dinars. Et, cette nuit-là, tous les trois s’endormirent l’âme imprégnée de l’espérance et du contentement.

Or, à peine matin, la vieille était déjà à la demeure de Diadème qui l’attendait. Elle défit un paquet qu’elle avait apporté et en tira des vêtements de femme dont elle habilla Diadème, et finit par l’envelopper complètement du grand izar et lui couvrit le visage d’une voilette épaisse. Puis elle lui dit : « Maintenant imite dans ta démarche les mouvements des femmes qui balancent leurs hanches à droite et à gauche, et fais des petits pas de pucelle. Et surtout laisse-moi répondre seule à toutes les questions des gens, et sous n’importe quel prétexte ne fais entendre ta voix. » Et Diadème répondit par l’ouïe et l’obéissance.

Alors ils sortirent tous deux et se mirent à marcher jusqu’à ce qu’ils fussent arrivés à la porte du palais dont le gardien était justement le chef eunuque en personne. Aussi, à la vue de la nouvelle venue, qu’il ne connaissait pas, le chef eunuque demanda à la vieille : « Qui est donc cette jeune personne que je n’ai jamais vue ? Fais-la un peu approcher, que je l’examine : les ordres sont formels, et je dois palper en tous sens et, s’il le faut, mettre nues toutes les nouvelles esclaves dont j’ai la responsabilité. Or, celle-ci, je ne la connais pas ; laisse-moi donc la palper de mes mains et la voir de mes yeux ! » Mais la vieille se récria, disant : « Que dis-tu là, ô chef du palais ?… »

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète selon son habitude, ne prolongea pas davantage le récit cette nuit-là.

Mais lorsque fut la cent trente-cinquième nuit.

Elle dit :

« Que dis-tu là, ô chef du palais ? Ne sais-tu que cette esclave, c’est Sett-Donia elle-même qui l’envoie chercher pour utiliser son talent ? Et ne sais-tu donc que c’est une de celles qui exécutent, sur la soie, les dessins admirables de la princesse ? » Mais l’eunuque se renfrogna et dit : « Il n’y a pas de broderies qui tiennent ! Il me faut absolument palper la nouvelle venue et l’examiner de face, de dos, de flanc, de haut et de bas. »

À ces paroles, la vieille nourrice montra les signes d’une fureur extrême et se redressa devant l’eunuque et lui dit : « Et moi qui t’avais toujours pris pour le modèle de la politesse et des bonnes manières ! Que t’arrive-t-il donc soudain ? Voudrais-tu m’obliger à te faire chasser du palais ? » Puis elle se tourna vers Diadème déguisé et lui cria : « Ma fille, excuse notre chef ! C’est une plaisanterie de sa part. Passe donc sans crainte. » Alors Diadème franchit la porte en mouvant ses hanches, et en jetant un sourire, sous la voilette, au chef eunuque immobilisé par sa beauté, visible sous l’étoffe douce. Et, guidé par la vieille, il entra dans un corridor, puis dans une galerie, puis dans d’autres corridors et d’autres galeries, jusqu’à ce qu’il arrivât, au bout de la septième galerie, à une salle qui donnait sur une grande cour par six portes aux rideaux abaissés. Et la vieille lui dit : « Compte les portes l’une après l’autre et entre par la septième : et tu trouveras, ô jeune marchand, ce qui est au-dessus de toutes les richesses de la terre, la fleur vierge et la douceur qu’on nomme Sett-Donia. »

Alors le prince Diadème, sous ses habits de femme, compta les portes et entra par la septième. Et, laissant retomber les rideaux, il releva la voilette qui lui cachait les traits. Or, Sett-Donia, en ce moment, était endormie sur le divan. Et elle n’était vêtue que de sa peau de jasmin et de sa beauté nue. Alors, d’un mouvement, Diadème se dégagea des vêtements qui l’encombraient et, svelte, bondit vers le divan et prit dans ses bras la princesse endormie. Et le cri d’effarement de la jeune fille, soudain réveillée, fut étouffé par les lèvres qui la dévoraient. Et c’est ainsi qu’eut lieu la rencontre du prince Diadème et de la princesse Donia, au milieu des cuisses qui s’enlaçaient et des jambes qui trépidaient. Et cela dura de la sorte l’espace de trois jours et de trois nuits, sans que de part ou d’autre on discontinuât les baisers qui bénissaient l’Ordonnateur. Et voilà pour eux !

Mais, pour ce qui est du vizir et d’Aziz, ils restèrent jusqu’à la nuit à attendre, avec anxiété, le retour de Diadème. Et quand ils virent qu’il n’arrivait pas, ils commencèrent à sérieusement s’inquiéter. Et quand vint le matin, sans nouvelles de l’imprudent, ils ne doutèrent plus de sa perte et furent complètement décontenancés. Et, dans leur douleur et leur perplexité, ils ne surent plus à quel parti s’arrêter. Et Aziz dit, d’une voix étranglée : « Les portes du palais ne se rouvriront jamais plus sur notre maître. Que devons-nous faire maintenant ? » Le vizir dit : « Attendre encore ici, sans bouger ! » Et ils restèrent ainsi durant trois jours, ne dormant plus, et se lamentant sur ce malheur sans recours. Aussi comme, au bout des trois jours, ils n’avaient toujours pas signe de l’existence de Diadème, et comme ils n’osaient faire aucune recherche, de peur de compromettre Diadème, au cas où il serait encore vivant, le vizir dit : « Mon enfant, quelle situation lamentable et difficile ! Je crois que le meilleur parti à prendre est encore de nous en retourner dans notre pays mettre le roi au courant de ce malheur. Sinon il nous reprocherait d’avoir négligé de l’en avertir. » Et, à l’heure même, ils firent tous leurs préparatifs de voyage, et partirent pour la Ville-Verte qui était la capitale du roi Soleïmân-Schah.

À peine furent-ils arrivés, qu’ils se hâtèrent de monter au palais mettre le roi au courant de toute l’histoire et de la fin présumée malheureuse de l’aventure. Et ils se turent pour éclater en sanglots.

À cette nouvelle terrible, le roi Soleïmân-Schah sentit le monde entier s’écrouler sous lui et s’effondra lui-même sans connaissance. Mais à quoi désormais pouvaient servir les larmes et les pleurs du regret ? Aussi le roi Soleïmân-Schah, comprimant la douleur qui lui rongeait le foie et lui noircissait l’âme et la terre entière devant les yeux, jura qu’il allait venger la perte de son fils Diadème par une vengeance sans précédent. Et aussitôt il fit appeler, par les crieurs publics, tous les hommes capables de tenir la lance ou l’épée, et toute l’armée avec ses chefs. Et il fit sortir tous ses engins de guerre, ses tentes et ses éléphants. Et, suivi ainsi de tout son peuple, qui l’aimait extrêmement pour son équité et sa générosité, il se mit en route pour les Îles du Camphre et du Cristal.

Pendant ce temps, dans le palais qu’illuminait le bonheur, les deux amants, Diadème et Donia, ne cessaient de s’aimer de plus en plus et ne se levaient des tapis que pour boire ensemble et chanter. Or, un jour que l’amour de son amie le ravissait à la limite du ravissement, Diadème dit à Donia : « Ô l’adorée de mes entrailles, il y a encore une chose qui nous manque pour que notre amour soit tout à fait admirable ! » Elle lui dit, étonnée : « Ô Diadème, lumière de mes yeux, que peux-tu encore souhaiter ? N’as-tu point mes lèvres, mes seins, et toute ma chair, et mes bras qui t’enlacent et mon âme qui te désire ? Si tu souhaites encore d’autres gestes d’amour que je ne connaisse pas, pourquoi différer de m’en parler ? » Diadème dit : « Mon agneau, il ne s’agit pas du tout de cela. Laisse-moi donc te révéler qui je suis. Sache, ô princesse, que moi-même je suis fils de roi, et non un marchand du souk. Et le nom de mon père est le roi Soleïmân-Schah, maître de la Ville-Verte et des montagnes d’Ispahân. Et c’est lui-même qui, jadis, avait envoyé son vizir au roi Schahramân, ton père, pour te demander comme épouse à mon intention. Te rappelles-tu qu’alors tu avais refusé cette union et menacé d’une masse d’armes le chef eunuque qui avait pris sur lui de t’en parler ? Eh bien, réalisons aujourd’hui ce que nous a refusé le passé, et allons ensuite ensemble vers Ispahân. »

À ces paroles la princesse Donia s’enlaça plus joyeusement au cou du beau Diadème, et par des signes péremptoires lui répondit par l’ouïe et l’obéissance. Puis tous deux, cette nuit-là, purent pour la première fois se laisser gagner par le sommeil, alors que durant les dix mois écoulés la blancheur du matin les surprenait en accolades, baisers et autres choses semblables.

Or, pendant que dormaient ainsi les deux amants, alors que le soleil était déjà levé et que tout le palais était en mouvement, le roi Schahramân, père de la princesse, était assis sur les coussins de son trône, entouré par les émirs et les grands de son royaume, et recevait, ce jour-là, les membres de la corporation des bijoutiers avec leur syndic en tête. Et le syndic offrit en hommage au roi un écrin merveilleux qui contenait pour plus de cent mille dinars de diamants, de rubis et d’émeraudes. Aussi le roi Schahramân fut-il extrêmement satisfait de l’hommage et il appela le chef eunuque et lui dit : « Tiens, Kâfour, va porter cet écrin à ta maîtresse Sett-Donia. Et tu reviendras me dire si ce cadeau est selon son gré. » Et aussitôt l’eunuque Kâfour se dirigea vers le pavillon réservé où habitait seule la princesse Donia.

Or, en arrivant, l’eunuque Kâfour vit, étendue sur un tapis, gardant la porte de sa maîtresse, la vieille nourrice ; et les portes du pavillon étaient toutes fermées et les rideaux abaissés. Et l’eunuque pensa : « Comment se fait-il qu’elles dorment jusqu’à cette heure avancée, alors que ce n’est guère dans leurs habitudes ? » Puis, comme il ne voulait pas, sans résultat, retourner auprès du roi, il franchit le corps de la vieille étendu en travers de la porte, poussa la porte et entra dans la salle. Et quel ne fut pas son ébahissement en voyant Sett-Donia endormie toute nue dans les bras du jeune homme, avec tous les signes péremptoires d’une fornication extraordinaire.

À cette vue, l’eunuque Kâfour se remémora le mauvais traitement dont l’avait menacé Sett-Donia, et il pensa en son âme d’eunuque : « C’est donc ainsi qu’elle abomine le genre masculin ? À mon tour maintenant, si Allah veut, de me venger de mon humiliation. » Et il ressortit doucement en refermant la porte, et se présenta entre les mains du roi Schahramân. Et le roi lui demanda : « Qu’a dit ta maîtresse ? » L’eunuque dit : « Voici la boîte. » Et le roi, étonné, demanda : « Ma fille ne veut donc pas plus des pierreries que des maris ? » Mais le nègre dit : « Dispense-moi, ô roi, de cette réponse devant toute cette assemblée ! » Alors le roi, fort intrigué de la réticence de l’eunuque, fit évacuer la salle du trône, gardant seulement auprès de lui son vizir. Et l’eunuque dit : « Avant que de parler, je demande au roi la sauvegarde et la sécurité contre les conséquences de mes paroles. Sinon ma langue restera attachée à mon palais jusqu’au jour de la Résurrection. » Et le roi dit : « Tu peux parler dans la sécurité. » Alors l’eunuque dit : « Ma maîtresse Donia est dans telle et telle position ! Mais, en vérité, le jeune homme est fort beau ! » À ces paroles, le roi Schahramân frappa ses mains l’une contre l’autre, et s’écria : « La chose est énorme ! » Puis il ajouta : « Tu les as vus, ô Kâfour ? » L’eunuque dit : « Avec cet œil-ci et cet œil-là ! » Alors le roi dit : « C’est tout à fait énorme. » Et il ordonna à l’eunuque de faire venir devant le trône les deux coupables. Et l’eunuque aussitôt exécuta l’ordre.

Lorsque les deux amants furent entre les mains du roi, il leur dit : « C’est donc vrai ? » Mais il ne put en dire davantage et il saisit à pleines mains son grand sabre et voulut se jeter sur Diadème. Mais Sett-Donia entoura son amant de ses bras, et colla ses lèvres contre les siennes, puis elle cria à son père : « Puisque c’est ainsi, tue-nous tous les deux ! » Alors le roi regagna son trône et ordonna à l’eunuque de ramener Sett-Donia à son appartement. Puis il dit à Diadème :

» Misérable corrupteur ! qui es-tu ? et qui est ton père ? et comment as-tu osé arriver jusqu’à ma fille ? » Alors Diadème dit : « Sache, ô roi, que si c’est ma mort que tu désires, la tienne suivra aussitôt, et ton royaume sera dans l’anéantissement ! » Et le roi demanda : « Et comment cela ? » Il dit : « Je suis le fils du roi Soleïmân-Schah, maître de la Ville-Verte et des montagnes d’Ispahân. Et j’ai pris, selon ce qui était écrit, ce que l’on m’avait refusé. Ouvre donc les yeux, ô roi, avant d’ordonner ma perte. »

À ces paroles, le roi fut dans la perplexité et consulta son vizir sur ce qu’il leur restait à faire. Mais le vizir dit : « Ne crois point, ô roi, aux paroles de cet imposteur. La mort seule peut punir la forfaiture d’un pareil fils de putain et de mille chiens. Qu’Allah le confonde et le maudisse ! » Alors le roi dit au porte-glaive : « Coupe-lui le cou. »

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète selon son habitude, se tut.

Mais lorsque fut la cent trente-sixième nuit.

Elle dit :

Alors le roi dit au porte-glaive : « Coupe-lui le cou. » Et c’en était fait de Diadème, si, au moment où le porte-glaive se disposait à exécuter l’ordre, on n’eût annoncé au roi l’arrivée de deux envoyés du roi Soleïmân-Schah, qui sollicitaient l’entrée. Or, justement, les deux envoyés précédaient l’arrivée du roi Soleïmân-Schah, en personne, avec toute son armée. Et ces deux envoyés n’étaient autres que le vizir et le jeune Aziz.

Aussi, quand l’entrée leur fut accordée et qu’ils eurent reconnu le fils de leur roi, le prince Diadème, ils faillirent s’évanouir de joie et se jetèrent à ses pieds et les lui embrassèrent. Et Diadème les obligea à se relever et les embrassa et, en quelques mots, leur exposa la situation. Et eux également le mirent au courant de ce qui s’était passé et annoncèrent au roi Schahramân la venue prochaine du roi Soleïmân-Schah et de toutes ses forces.

Lorsque le roi Schahramân comprit le danger qu’il avait couru quand il avait ordonné la mort du jeune Diadème, dont l’identité était maintenant évidente, il bénit Allah qui avait arrêté la main du porte-glaive. Puis il dit à Diadème : « Mon fils, excuse un vieillard comme moi, qui n’a su ce qu’il allait faire. Mais la faute est à mon vizir de malheur, que je vais faire empaler sur-le-champ. » Alors le prince Diadème lui baisa la main et lui dit : « Tu es, ô roi, comme mon père, et c’est moi plutôt qui devrais te demander pardon de l’émotion que je t’ai donnée. » Le roi dit : « La faute est à cet eunuque de malédiction que je vais faire crucifier sur une planche pourrie qui ne vaille pas deux drachmes. » Alors Diadème dit : « Pour ce qui est de l’eunuque, il le mérite bien. Mais pour le vizir, ce sera la prochaine fois, car il se mord le doigt. » Alors Aziz et le vizir intercédèrent auprès du roi pour obtenir également le pardon de l’eunuque, que la terreur avait fait pisser dans ses vêtements. Et le roi, par égards pour le vizir, pardonna à l’eunuque Kâfour. Alors Diadème dit : « La chose la plus importante à faire est encore de calmer au plus vite la crainte où doit être ta fille Sett-Donia qui est mon âme ! » Le roi dit : « De ce pas, je vais chez elle, moi-même ! » Mais auparavant il ordonna à son vizir, à ses émirs et à ses chambellans d’escorter le prince Diadème jusqu’au hammam et de lui faire prendre eux-mêmes un bain qui le disposât agréablement.

Puis il courut au pavillon réservé de Sett-Donia qu’il trouva sur le point de s’enfoncer dans le cœur la pointe d’un glaive dont la poignée reposait à terre. À cette vue, le roi sentit sa raison s’envoler et cria à sa fille : « Il est en sécurité ! Aie pitié de ton père, ma fille ! » À ces paroles, Sett-Donia jeta le glaive loin d’elle et baisa la main de son père, et son père la mit au courant de la situation. Alors elle lui dit : « Je ne serai tranquille que lorsque je verrai mon amoureux. » Et le roi se hâta, une fois, Diadème revenu du hammam, de le mener chez la princesse Donia, qui se jeta à son cou ; et pendant que les deux amants s’embrassaient, le roi ferma discrètement la porte sur eux. Puis il rentra dans son palais donner les ordres nécessaires pour la réception du roi Soleïmân-Schah, à qui il se hâta de dépêcher le vizir et Aziz pour lui annoncer l’heureux état des choses, en même temps qu’il prit soin de lui envoyer, comme cadeau, cent chevaux de race pure, cent dromadaires de course, cent jeunes garçons, cent adolescentes, cent nègres et cent négresses.

Et c’est alors seulement que le roi Schahramân, une fois ces préliminaires accomplis, sortit lui-même à la rencontre du roi Soleïmân-Schah, en prenant soin de se faire accompagner par le prince Diadème ; et, suivis d’une suite nombreuse, ils sortirent tous deux de la ville. Et, en les voyant s’approcher, le roi Soleïmân-Schah vint également au-devant d’eux et s’écria : « Louange à Allah qui a fait parvenir mon fils à ses fins ! » Puis les deux rois s’embrassèrent affectueusement ; et Diadème se jeta au cou de son père en pleurant de joie, et son père également. Puis on se mit à manger, à boire et à causer dans le bonheur parfait. Et, cela fait, on fit venir les kâdis et les témoins et, séance tenante, on écrivit le contrat de mariage de Diadème et de Sett-Donia. Puis on fit, à cette occasion, de grandes largesses aux soldats et au peuple, et, pendant quarante jours et quarante nuits, la ville fut décorée et illuminée. Et c’est au milieu de toute la joie et de toutes les fêtes que Diadème et Donia purent désormais s’entr’aimer tout à leur aise, à la limite extrême de l’amour.

Mais aussi Diadème se garda-t-il bien d’oublier les bons services de son ami Aziz. Car, après avoir envoyé tout un convoi avec Aziz pour chercher la mère d’Aziz, qui le pleurait depuis longtemps, il ne voulut plus se séparer de lui. Et après la mort du roi Soleïman-Schah, comme Diadème était devenu, à son tour, roi de la Ville-Verte et des montagnes d’Ispahân, il nomma Aziz grand-vizir. Et il nomma le vieux jardinier intendant général du royaume, et le cheikh du souk chef général de toutes les corporations. Et ils vécurent tous dans le bonheur, jusqu’à la mort, seule calamité sans remède.

 

***

 

Lorsqu’il eut fini de raconter cette histoire d’Aziz et Aziza et celle de Diadème et Donia, le vizir Dandân demanda la permission au roi Daoul’makân de boire un verre de sorbet. Et le roi Daoul’makân s’écria : « Ô mon vizir, y a-t-il quelqu’un sur terre aussi digne que toi de tenir compagnie aux princes et aux rois ! En vérité, cette histoire m’a ravi extrêmement, tant elle est délicieuse et agréable à écouter. » Et le roi Daoul’makân donna à son vizir la plus belle robe d’honneur du trésor royal.

Mais pour ce qui est du siège de Constantinia…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et se tut discrètement.

Mais lorsque fut la cent trente-septième nuit.

Elle dit :

Mais pour ce qui est du siège de Constantinia, il y avait déjà quatre ans qu’il traînait en longueur, sans résultat décisif. Et les soldats et les chefs commençaient à souffrir vivement d’être loin de leurs parents et de leurs amis.

Aussi le roi Daoul’makân fut prompt à prendre ses résolutions, et il appela les trois grands chefs Bahramân, Rustem et Turkash, et, en présence du vizir Dandân, leur dit : « Vous êtes témoins de ce qui a lieu, et de la fatigue qui pèse sur nous tous par suite de ce siège de malheur, et des fléaux que la vieille Mère-des-Calamités a fait tomber sur nos têtes. Réfléchissez donc sur ce qui nous reste à faire, et répondez-moi comme il faut que vous répondiez. » Alors les trois chefs de l’armée baissèrent la tête et réfléchirent longuement. Puis ils dirent : « Ô roi, le vizir Dandân est plus expérimenté que nous tous, et il a vieilli dans la sagesse. » Et le roi Daoul’makân se tourna vers le vizir Dandân et lui dit : « Nous sommes tous ici dans l’attente de tes paroles. »

Alors le vizir Dandân s’avança entre les mains du roi et dit : « Sache, ô roi du temps, qu’il nous est, en effet, désormais nuisible de demeurer plus longtemps sous les murs de Constantinia. D’abord tu dois toi-même, ô roi, être pris du désir de revoir ton jeune fils Kanmakân et aussi ta nièce Force-du-Destin, fille de notre défunt prince Scharkân, laquelle est à Damas, dans le palais, avec les femmes. Et puis tous ici nous sentons vivement la douleur d’être si loin de notre pays et de nos maisons. Mon idée est donc que nous retournions à Baghdad, pour revenir ici, plus tard, et ne laisser de cette ville mécréante que juste de quoi faire nicher les corbeaux et les vautours. » Et le roi dit : « En vérité, ô mon vizir, tu as répondu selon mes vues. » Et aussitôt il fit annoncer à tout le camp, par les crieurs publics, que dans trois jours devait avoir lieu le départ.

Et, en effet, le troisième jour, bannières au vent et trompettes sonnantes, l’armée leva le campement et reprit le chemin de Baghdah. Et après des jours et des nuits elle arriva dans la Ville-de-Paix. Et elle fut reçue avec de grands transports de joie par tous les habitants.

Mais pour ce qui est du roi Daoul’makân, la première chose qu’il fit fut d’aller voir et d’embrasser son fils Kanmakân qui venait d’atteindre sa septième année d’âge. Et la seconde chose qu’il fit fut d’appeler à lui son ancien ami, le vieux chauffeur du hammam.

Et lorsqu’il le vit, il se leva du trône en son honneur, et l’embrassa et le fit asseoir à ses côtés, et le loua énormément devant tous ses émirs et tous les assistants. Or, pendant cet espace de temps, le chauffeur du hammam était devenu méconnaissable, à force de manger, de boire et de se reposer. Il avait grossi à la limite de l’embonpoint ; son cou était devenu le cou d’un éléphant, son ventre le ventre d’une baleine, et sa figure aussi luisante qu’un pain arrondi sortant du four.

Donc il avait commencé par se défendre d’accepter l’invitation que lui faisait le roi de s’asseoir à côté de lui, et il lui avait dit : « Ô mon maître, qu’Allah me préserve de commettre pareil abus. Il y a longtemps qu’ils sont passés, les jours où il m’était permis d’oser m’asseoir en ta présence. » Mais le roi Daoul’makân lui dit : « Ces jours ne peuvent maintenant, pour toi, que recommencer, ô mon père. Car c’est toi qui m’as sauvé la vie. » Et il obligea le chauffeur à s’asseoir avec lui sur le grand lit du trône.

Alors le roi dit au chauffeur : « Je veux te voir me demander une faveur, car je suis prêt à t’accorder tout ce que tu désires, fût-ce même le partage de mon royaume. Parle donc, et Allah t’écoutera ! » Alors le vieux chauffeur dit : « Je voudrais bien te demander quelque chose que je souhaite depuis longtemps, mais j’aurais si peur de paraître indiscret. » Et le roi fut très affligé et dit : « Il faut absolument que tu m’en parles. » Le chauffeur dit : « Tes ordres sont sur ma tête. Voici : je souhaite, ô roi, avoir, de ta main, un brevet par lequel je sois nommé syndic général des chauffeurs de tous les hammams de la Ville-Sainte, ma ville. » À ces paroles le roi et tous les assistants rirent extrêmement. Et le chauffeur crut que sa demande était exorbitante ; et il en fut à la limite de la désolation. Mais le roi lui dit : « Par Allah ! demande-moi autre chose. » Et le vizir Dandân, également, s’approcha doucement du chauffeur et lui pinça la jambe et lui cligna de l’œil pour lui dire : « Demande donc autre chose. » Et le chauffeur dit : « Alors, ô roi du temps, je souhaiterais fort être nommé cheikh principal de toute la corporation des balayeurs d’ordures, dans la Ville-Sainte, ma ville. » À ces paroles, le roi et les assistants furent pris d’un tel rire qu’ils lancèrent leurs jambes en l’air. Puis le roi dit au chauffeur : « Voyons, mon frère, il te faut absolument me demander quelque chose qui soit digne de toi et qui vaille vraiment la peine. » Le chauffeur dit : « J’ai peur que tu ne puisses me l’accorder. » Le roi dit : « Rien n’est impossible à Allah ! » Et le chauffeur dit : « Nomme-moi alors sultan de Damas, à la place du défunt prince Scharkân. » Et le roi Daoul’makân répondit : « Sur mes yeux ! » Et à l’heure même il fit écrire la nomination du chauffeur comme sultan de Damas et lui donna, en tant que nouveau roi, le nom de Zablakân. Puis il chargea le vizir Dandân d’accompagner le nouveau roi, avec un cortège magnifique, jusqu’à Damas, puis de revenir en ramenant de là-bas la fille du défunt prince Scharkân, Force-du-Destin. Et, avant le départ, il fit ses adieux au chauffeur et l’embrassa et lui recommanda d’être bon et juste envers ses nouveaux sujets ; puis il dit à tous les assistants : « Que tous ceux qui ont pour moi de l’affection et des égards témoignent leur joie au sultan El-Zablakân par des cadeaux. » Et aussitôt les présents affluèrent autour du nouveau roi que Daoul’makân revêtit lui-même de la robe royale. Et, quand tous les préparatifs furent faits, le roi Daoul’makân lui donna, pour sa garde particulière, cinq mille jeunes mamalik et des porteurs chargés d’un palanquin royal rouge et or. Et c’est ainsi que le chauffeur du hammam, devenu le sultan El-Zablakân, suivi de toute sa garde, du vizir Dandân, des émirs Rustem, Turkash et Bahramân, sortit de Baghdad et arriva à Damas, son royaume.

Or, le premier soin du nouveau roi fut de commander aussitôt un cortège splendide pour accompagner à Baghdad la jeune princesse de huit ans, Force-du-Destin, fille du défunt prince Scharkân. Et il mit à son service dix jeunes filles et dix jeunes nègres, et lui remit beaucoup de cadeaux, et notamment de la pure essence de roses et des confitures d’abricots dans de grandes boîtes scellées contre l’humidité, sans oublier les entrelacs délicieux, mais si fragiles ; et il lui donna aussi vingt grands pots remplis de dattes cristallisées, liées par un sirop parfumé aux clous de girofle, et vingt caisses de pâtisseries en feuilleté et vingt caisses de douceurs variées, commandées chez les meilleurs marchands de douceurs de Damas. Et le tout fit la charge de quarante chameaux, sans compter les grands ballots de soieries et d’étoffes d’or tissées par les plus habiles tisserands du pays de Scham, et les armes précieuses et les vases de cuivre et d’or repoussé, et les faïences et broderies.

Puis, ces préparatifs étant terminés, le sultan El-Zablakân voulut faire un riche cadeau en argent au vizir Dandân ; mais le vizir ne voulut point l’accepter, disant : « Ô roi, tu es encore nouveau dans ce royaume, et tu auras besoin de faire de cet argent meilleur usage qu’en me le donnant ! » Puis le convoi se mit en marche, par petites étapes. Et, au bout d’un mois, Allah leur écrivit la sécurité, et ils arrivèrent tous en bonne santé, à Baghdad.

Alors le roi Daoul’makân reçut la jeune Force-du-Destin avec des transports de joie et la remit aux mains de sa mère Nôzhatou et de l’époux de Nôzhatou, le grand-chambellan. Et il lui fit donner les mêmes maîtres qu’à Kanmakân ; et ces deux enfants devinrent ainsi inséparables et furent pris l’un pour l’autre d’une affection qui ne fit qu’augmenter avec l’âge. Et cet état de choses dura de la sorte l’espace de huit ans, pendant lesquels le roi Daoul’makân ne perdait pas de vue les armements et les préparatifs pour la guerre contre les Roums mécréants.

Mais, à la suite de toutes les fatigues et peines endurées pendant sa jeunesse perdue, le roi Daoul’makân baissait tous les jours en forces et en santé. Et, son état ne faisant qu’empirer sensiblement, il fit appeler un jour le vizir Dandân et lui dit : « Ô mon vizir, je te fais venir pour te soumettre un projet que je désire réaliser. Réponds-moi donc en toute droiture. » Le vizir dit : « Quoi donc, ô roi du temps ? » Il dit : « J’ai résolu d’abdiquer le pouvoir, de mon vivant, et de mettre à ma place, sur le trône, mon fils Kanmakân, et de me réjouir ainsi de le voir régner avec gloire, avant ma mort ! Qu’en penses-tu ? dis-le-moi, ô mon vizir à l’âme saturée de sagesse. »

À ces paroles, le vizir Dandân baisa la terre entre les mains du roi, et, la voix très émue, il lui dit : « Le projet que tu me soumets, ô roi fortuné, ô doué de prudence et d’équité, n’est point réalisable ni opportun – pour deux motifs : le premier est que ton fils, le prince Kanmakân, est encore très jeune ; et le second est que c’est une chose certaine que le roi qui fait régner son fils de son vivant a dès lors ses jours comptés sur le livre de l’ange. » Mais le roi dit : « Pour ce qui est de ma vie, en vérité, je sens qu’elle est finie ; mais, pour ce qui est de mon fils Kanmakân, puisqu’il est encore si jeune, je vais nommer comme son tuteur pour le règne le grand-chambellan, époux de ma sœur Nôzhatou. »

Et aussitôt le roi fit assembler ses émirs, ses vizirs et tous les grands du royaume et nomma le grand-chambellan tuteur de son fils Kanmakân, et lui recommanda, comme recommandation suprême, de marier ensemble, à leur majorité, Force-du-Destin et Kanmakân. Et le grand-chambellan répondit : « Je suis l’accablé de tes bienfaits, et le plongé dans l’immensité de ta bonté ! » Alors le roi Daoul’makân se tourna vers son fils Kanmakân et lui dit, des larmes pleins les yeux : « Ô mon fils, sache qu’après ma mort le grand-chambellan sera ton tuteur et ton conseil, mais le grand-vizir Dandân sera ton père à ma place. Car voici que moi-même je me sens m’en aller de ce monde périssable vers la demeure éternelle. Mais je veux auparavant, ô mon fils, te dire qu’il me reste une seule chose à souhaiter sur la terre, avant de mourir : c’est la vengeance à tirer de celle qui fut la cause de la mort de ton grand-père le roi Omar Al-Némân et de ton oncle le prince Scharkân, la vieille de malheur et de malédiction qui a nom Mère-des-Calamités ! » Et le jeune Kanmakân répondit : « Aie l’âme en paix, ô père, Allah vous vengera tous par mon entremise ! » Alors le roi Daoul’makân sentit une grande sérénité lui rafraîchir l’âme, et il s’étendit plein de quiétude sur la couche d’où il ne devait plus se relever.

En effet, quelque temps après, le roi Daoul’makân, comme toute créature sous la main qui la créa, redevint ce qu’il avait été dans l’au-delà insondable : et il fut de lui comme s’il n’avait jamais été. Car le temps fauche tout et ne se souvient pas.

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète comme elle était, n’en dit pas davantage cette nuit-là.

Mais lorsque fut la cent trente-huitième nuit.

Elle dit :

… et il fut de lui comme s’il n’avait jamais été. Car le temps fauche tout et ne se souvient pas.

Et telle est l’histoire du roi Daoul’makân, fils du roi Omar Al-Némân et frère du prince Scharkân – qu’Allah les ait tous en sa miséricorde infinie !

Mais aussi, c’est à partir de ce jour et pour ne point démentir le proverbe qui dit : « Celui qui laisse une postérité ne meurt pas ! » que commencèrent les aventures du jeune Kanmakân, fils de Daoul’makân.

AVENTURES DE KANMAKÂN,
FILS DE DAOUL’MAKÂN

En effet, ô roi fortuné, continua Schahrazade, pour ce qui est du jeune Kanmakân et de sa cousine Force-du-Destin, ya Allah ! qu’ils étaient devenus beaux ! En grandissant, l’harmonie de leurs traits se fit plus exquise, et leurs perfections germèrent dans leur plénitude. Et on ne pouvait, en vérité, les comparer qu’à deux rameaux chargés de leurs fruits ou à deux lunes de Ramadân. Et il faut dire que Force-du-Destin avait en elle tout ce qu’il fallait pour rendre fou : dans sa royale solitude, loin des regards, la blancheur de son teint s’était faite sublime, sa taille était devenue mince, juste comme il fallait, et aussi droite que la lettre aleph ; ses hanches, absolument adorables dans leur lourdeur ; quant au goût de sa salive, ô lait ! ô vins ! ô douceurs ! Et pour dire un mot de ses lèvres, de la couleur des grenades, vous, fruits mûrs, et vous, boutons de la rose, parlez ! Mais quant à ses joues, les roses elles-mêmes avaient reconnu leur suprématie. Aussi qu’elles sont vraies ces paroles du poète à son égard :

Ses paupières défient le kohl de les rendre plus brunes. Leurs regards transpercent le cœur aussi sûrement que le glaive de l’émir des Croyants.

Quant à vous, palmiers qui secouez sous la brise les grappes de vos cheveux, voici sa chevelure.

Telle était la jeune princesse Force-du-Destin, fille de Nôzhatou. Mais, pour ce qui est de son cousin le jeune Kanmakân, c’était encore bien autre chose. Les exercices et la chasse, l’équitation et les joutes à la lance et au javelot, le tir à l’arc et les courses de chevaux avaient assoupli son corps et aguerri son âme. Et il était devenu le plus beau cavalier des pays musulmans, et le plus courageux d’entre les guerriers des villes et des tribus. Et, avec tout cela, son teint était resté aussi frais que celui d’une vierge, et sa figure plus jolie à voir que les roses et les narcisses. Et le poète dit à son sujet :

À peine circoncis, la soie légère duveta la douceur de son menton.

Aux yeux réjouis de ceux qui le regardent, il est le faon qui esquisse une danse derrière les pas de sa mère.

Aux âmes attentives qui le suivent, ses joues s’offrent dispensatrices de l’ivresse, ses joues où tendrement circule la rougeur d’un sang aussi délicat que le miel naturel de sa salive.

Mais moi, qui consacre ma vie à ses charmes, ce qui me ravit l’âme, c’est surtout la couleur verte de son caleçon.

Mais il faut savoir que, depuis déjà un certain temps, le grand-chambellan, tuteur de Kanmakân, malgré toutes les remontrances de son épouse Nôzhatou, et tous les bienfaits dont il était redevable au père de Kanmakân, avait fini par s’emparer complètement du pouvoir et s’était même fait proclamer successeur de Daoul’makân par une partie du peuple et de l’armée. Quant à l’autre partie du peuple et de l’armée, elle était restée fidèle au nom et au descendant d’Omar Al-Némân, et était dirigée dans son devoir par le vieux vizir Dandân. Mais le vizir Dandân, devant les menaces du grand-chambellan, avait fini par s’éloigner de Baghdad, et s’était retiré dans une ville du voisinage, attendant que la destinée se tournât du côté de l’orphelin frustré de ses droits.

Aussi le grand-chambellan, n’ayant plus rien à craindre de personne, avait forcé Kanmakân et sa mère à s’enfermer dans leurs appartements, et avait même défendu à sa fille Force-du-Destin d’avoir désormais des relations avec le fils de Daoul’makân. Et de la sorte la mère et le fils vivaient dans la retraite, attendant qu’Allah voulût bien rendre son droit à qui de droit.

Mais tout de même, malgré la surveillance du grand-chambellan, Kanmakân pouvait des fois voir sa cousine Force-du-Destin, et lui parler, mais en cachette seulement. Or, un jour qu’il ne pouvait la voir, et que l’amour lui torturait le cœur plus que de coutume, il prit une feuille de papier et écrivit à son amie ces vers passionnés :

« Tu marchais, ô bien-aimée, au milieu de tes femmes, baignée dans ta beauté. Les roses, à ton passage, séchaient d’envie sur leurs tiges, se comparant à leurs sœurs sur tes joues ;

« Les lis clignaient de l’œil devant le grain de ta blancheur ; et les camomilles en fleurs souriaient du sourire de tes dents.

« Ah ! qu’Allah me fasse patienter sur mon mal, comme le malade supporte le cautère, en vue de la guérison. »

Et, ayant cacheté la lettre, il la remit à l’eunuque de service, dont le premier soin fut de la donner en mains propres au grand-chambellan. Aussi, à la lecture de cette déclaration, le grand-chambellan écuma et tempêta et jura qu’il allait châtier le jeune Kanmakân. Mais bientôt il songea qu’il valait mieux, pour ne point ébruiter l’affaire, n’en parler seulement qu’à son épouse Nôzhatou. Il alla donc trouver Nôzhatou dans son appartement et, après avoir congédié la jeune Force-du-Destin, en lui disant d’aller respirer l’air dans le jardin, il dit à son épouse…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la cent trente-neuvième nuit.

Elle dit :

Le grand-chambellan dit à son épouse Nôzhatou : « Tu dois savoir que le jeune Kanmakân a depuis longtemps atteint l’âge de la puberté, et qu’il se sent porté vers ta fille Force-du-Destin. Il faut donc les séparer désormais sans espoir de rencontre, car il est fort dangereux d’approcher le bois de la flamme. Désormais il ne faut plus que ta fille puisse sortir de l’appartement des femmes ou se découvrir le visage : car elle n’est plus dans l’âge où les filles peuvent sortir découvertes. Et surtout prends bien garde de leur permettre à tous deux de communiquer, car je suis disposé, au moindre motif, à empêcher à jamais le jeune homme de se laisser aller aux instincts de sa perversité. »

À ces paroles, Nôzhatou ne put s’empêcher de pleurer. Et, une fois son époux parti, elle alla trouver son neveu Kanmakân et le mit au courant de la colère du grand-chambellan. Puis elle lui dit : « Sache pourtant, ô fils de mon frère, que je pourrai quelquefois te ménager des rencontres secrètes avec ta cousine Force-du-Destin, mais à travers la porte seulement. Sois donc patient jusqu’à ce qu’Allah te prenne en compassion ! » Mais Kanmakân sentit toute son âme se bouleverser à cette nouvelle et s’écria : « Je ne vivrai point un moment de plus dans un palais où je devrais seul commander. Et je ne souffrirai plus désormais que les pierres de la maison abritent mes humiliations. »

Puis sur-le-champ il se dévêtit de ses habits, se couvrit la tête d’un bonnet de saâlouk, jeta sur ses épaules un vieux manteau de nomade et, sans prendre le temps de faire ses adieux à sa mère et à sa tante, il se dirigea en toute hâte vers les portes de la ville, n’ayant dans son sac, pour toute provision de route, qu’un seul pain, vieux de trois jours. Et lorsque les portes de la ville furent ouvertes, il fut le premier à les franchir ; et il s’éloigna à grands pas en se récitant ces strophes, en guise d’adieu à tout ce qu’il venait de quitter :

« Je ne te crains plus, ô mon cœur. Tu peux battre ou te rompre dans ma poitrine, mes yeux ne sauront plus s’attendrir, et en mon âme la pitié ne saura trouver de place. À prendre pitié de toi, mon cœur, que deviendrait mon énergie ? Celui qui se laisse détourner par les yeux des gazelles n’a point à se plaindre de tomber blessé.

Je veux parcourir par bonds la terre sans bornes, la terre large à qui vagabonde, pour sauver mon âme de ce qui pourrait abolir sa vigueur.

Je combattrai les héros et les tribus ; je m’enrichirai du butin fait sur mes vaincus ; et, puissant désormais de ma gloire et de ma vigueur, je reviendrai.

Car, sache-le bien, cœur naïf, pour avoir les cornes précieuses de la bête, il faut d’abord dompter la bête ou la tuer. »

Or, pendant que le jeune Kanmakân fuyait ainsi sa ville et ses parents, sa mère, ne l’ayant plus vu de la journée, le chercha partout sans résultat. Alors elle s’assit à pleurer et attendit son retour, en proie aux pensées les plus torturantes. Mais le second, puis le troisième et le quatrième jour passèrent, sans que personne eût des nouvelles de Kanmakân. Alors sa mère s’enferma dans son appartement, à pleurer, à se lamenter et à dire du plus profond de sa douleur : « Ô mon enfant, de quel côté t’appeler ? Vers quel pays courir te chercher ? Et que peuvent maintenant ces larmes que je verse sur toi, mon enfant ? Où es-tu ? Où es-tu, ô Kanmakân ? » Puis la pauvre mère ne voulut plus ni boire ni manger ; et son deuil fut connu de toute la ville et partagé par tous les habitants, qui aimaient le jeune homme et aimaient son défunt père. Et tous s’écriaient : « Où es-tu, ô pauvre Daoul’makân, ô roi qui avais été si juste et si bon pour ton peuple ? Voici que ton fils est perdu, et nul de ceux que tu as comblés de tes bienfaits ne sait retrouver ses traces ! Ah ! postérité d’Omar Al-Némân, qu’es-tu devenue ? »

Mais pour ce qui est de Kanmakân, il se mit à marcher tout le long du jour, et ne se reposa qu’à la nuit noire. Et le lendemain et les jours suivants il continua à voyager, se nourrissant des plantes qu’il ramassait et buvant l’eau des sources et des ruisseaux. Et au bout de quatre jours il arriva dans une vallée couverte de forêts, où couraient les eaux vives, où chantaient les ramiers. Alors il s’arrêta, fit ses ablutions, puis sa prière ; et, comme la nuit venait, il s’étendit sous un grand arbre et s’endormit. Et il resta ainsi endormi jusqu’à minuit. Alors, au milieu du silence de la vallée, une voix fusa, sortant des rochers d’alentour, qui le réveilla. Elle chantait :

« Vie de l’homme, que vaudrais-tu sans l’éclair du sourire sur les lèvres de l’aimée ?

Ô joie des amis réunis sur la prairie, si les brûle la passion quand ils prennent la coupe des mains de l’échanson.

Et toi, ami, qui bois la liqueur rousse et parfumée, regarde sous ta main s’étendre une terre joyeuse de ses eaux, de ses couleurs et de sa fécondité. »

À ce chant admirable qui montait ainsi dans la nuit, Kanmakân se leva, transporté, et essaya de percer les ténèbres du côté d’où lui arrivait la voix ; mais il ne put distinguer d’autres formes que les troncs des arbres au-dessus de la rivière qui coulait au fond de la vallée. Alors il marcha un peu dans la même direction et descendit ainsi jusque sur les bords mêmes de la rivière. Et la voix devint plus distincte et plus émue en chantant ce poème dans la nuit :

« Entre elle et moi il y a des serments d’amour. Et c’est pourquoi j’ai pu la laisser dans la tribu.

Ma tribu dans le désert est la plus riche en chevaux parfaits et en filles aux yeux noirs. C’est la tribu de Taïm.

Brise ! ton souffle m’arrive de chez les Bani-Taïm. Elle pacifie mon cœur et m’enivre à l’extrême.

Dis-moi, esclave Saâd, celle dont la cheville est cerclée du grelot se souvient-elle parfois, de nos serments d’amour, et que dit-elle ?

Ah ! pulpe de mon cœur, un scorpion t’a piquée. Viens, amie ! Je guérirai, de l’antidote de tes lèvres, en humant leur salive et ta fraîcheur. »

Lorsque Kanmakân eut entendu pour la seconde fois ce chant de l’invisible, il essaya encore de voir dans les ténèbres ; mais, comme il ne put y réussir, il monta sur le sommet d’un rocher et, de toute sa voix, il clama…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et se tut discrètement.

Mais lorsque fut la cent quarantième nuit.

Elle dit :

… il monta sur le sommet d’un rocher et, de toute sa voix, il clama : « Ô passant dans les ténèbres de la nuit, de grâce ! rapproche-toi d’ici que j’entende ton histoire qui doit ressembler à mon histoire. » Puis il se tut.

Au bout de quelques instants, la voix qui avait chanté répondit : « Ô toi qui m’appelles, qui donc es-tu ? Es-tu homme de la terre ou génie souterrain ? Si tu es un génie, continue ton chemin. Mais, si tu es un être humain fils d’Adam, attends ici l’apparition de la lumière. Car la nuit est pleine d’embûches et de trahisons. »

À ces paroles, Kanmakân se dit en lui-même : « Sûrement, le propriétaire de la voix est un homme dont l’aventure ressemble étrangement à la mienne. » Puis il resta sans plus bouger jusqu’à l’apparition du matin.

Alors il vit s’avancer vers lui, à travers les arbres de la forêt, un homme vêtu comme les Bédouins du désert, grand et armé d’un glaive et d’un bouclier. Et il se leva et le salua ; et le Bédouin lui rendit son salut ; et, après les formules d’usage, le Bédouin lui demanda, étonné de son jeune âge : « Ô jeune homme que je ne connais pas, qui donc es-tu ? À quelle tribu appartiens-tu ? Et quels sont tes parents chez les Arabes ? En vérité, tu es d’un âge où l’on ne voyage pas seul dans la nuit et dans les contrées où l’on ne voit que troupes armées et coupeurs de routes. Raconte-moi donc ton histoire. » Kanmakân dit : « Mon grand-père était le roi Omar Al-Némân ; mon père, le roi Daoul’makân, et je suis moi-même Kanmakân qui brûle d’amour pour sa cousine la princesse Force-du-Destin. » Alors le Bédouin lui dit : « Mais comment se fait-il qu’étant roi fils de rois, tu sois habillé comme un saâlouk et voyages sans une escorte digne de ton rang ? » Il répondit : « Je me ferai désormais mon escorte moi-même, et tu seras le premier à en faire partie. » À ces paroles, le Bédouin se mit à rire et lui dit : « Tu parles, ô jeune garçon, comme si tu étais un guerrier accompli ou un héros illustré dans vingt combats. Or, pour te démontrer ton insuffisance, je vais à l’instant m’emparer de toi pour que tu me serves comme esclave. Et alors, si vraiment tes parents sont des rois, ils seront assez riches pour payer ta rançon. » Et Kanmakân sentit la fureur lui jaillir des paupières et dit au Bédouin : « Par Allah ! nul ne paiera ma rançon que moi-même. Garde à toi, ô Bédouin. À entendre tes vers, je t’avais cru doué de manières exquises… »

Et Kanmakân s’élança sur le Bédouin qui, pensant ne faire qu’un jeu de cet enfant, l’attendait en souriant. Mais que sa pensée était erronée ! En effet, Kanmakân, dans un corps-à-corps avec le Bédouin, se campa solidement en terre, sur des jambes plus solides que des montagnes et plus d’aplomb que des minarets. Puis, s’étant bien consolidé en s’appuyant, il serra contre lui le Bédouin à lui faire craquer les ossements et à lui vider les entrailles. Et soudain il le souleva de terre dans ses bras, et, ainsi chargé, il courut à grands pas vers la rivière. Alors le Bédouin, qui n’avait pas encore eu le temps de revenir de sa surprise de voir se révéler soudain une telle force chez cet enfant, s’écria : « Que vas-tu faire ainsi, me transportant vers l’eau du courant ? » Et Kanmakân répondit : « Je vais te précipiter dans ce courant qui te portera jusqu’au Tigre ; le Tigre te portera jusqu’au Nahr-Issa ; le Nahr-Issa te portera jusqu’à l’Euphrate ; et l’Euphrate alors te conduira jusque vers ta tribu. Et alors ceux de la tribu jugeront de ta vaillance et de ton héroïsme, ô Bédouin. » Et le Bédouin, devant le danger pressant, au moment où Kanmakân le soulevait en l’air pour le jeter dans la rivière, s’écria : « Ô jeune héros, je t’adjure par les yeux de ton amoureuse Force-du-Destin de m’accorder la vie sauve. Et désormais je serai le plus soumis de tes esclaves. » Et aussitôt Kanmakân recula et le déposa à terre doucement, et lui dit : « Tu m’as désarmé par ce serment. »

Alors ils s’assirent tous deux sur le bord du courant et le Bédouin tira de sa besace un pain d’orge qu’il rompit et dont il donna la moitié à Kanmakân, avec aussi un peu de sel : et leur amitié désormais se consolida. Et Kanmakân lui demanda : « Compagnon, maintenant que tu sais qui je suis, veux-tu me dire toi-même ton nom et celui de tes parents ? » Et le Bédouin dit :

« Je suis Sabah ben-Remah ben-Hemam de la tribu de Taïm, dans le désert de Scham. Et voici, en peu de mots, mon histoire :

« J’étais encore en très bas âge quand mon père mourut. Et je fus recueilli par mon oncle et élevé dans sa maison en même temps que ma cousine Nejma. Or, j’ai aimé Nejma, et Nejma également m’aima. Et lorsque je fus en âge de me marier, je la voulus pour épouse ; mais son père, me voyant pauvre et sans ressources, ne voulut point consentir à notre mariage. Pourtant, devant les remontrances des principaux cheikhs de la tribu, mon oncle voulut bien me promettre Nejma comme épouse, mais à condition que je lui constitue une dot composée de cinquante chevaux, cinquante chamelles de race, dix esclaves femmes, cinquante charges de blé et cinquante charges d’orge, et plutôt plus que moins. Alors moi je jugeai que la seule façon de constituer cette dot de Nejma était de sortir de ma tribu et d’aller au loin attaquer les marchands et piller les caravanes. Et telle est la cause de mon séjour, cette nuit, dans l’endroit où tu m’as entendu chanter. Mais, ô compagnon, qu’est ce chant si tu le comparais à la beauté de Nejma ? Car, celui qui voit seulement Nejma une fois dans la vie, se sent l’âme pleine de bénédiction pour le restant de ses jours. » Et, ayant dit ces paroles, le Bédouin se tut.

Alors Kanmakân lui dit : « Je savais bien, compagnon, que ton histoire devait ressembler à la mienne. Aussi désormais nous allons combattre côte à côte et gagner nos amantes avec le fruit de nos exploits. »

Et, comme il venait de terminer ces mots, une poussière s’éleva dans le loin pour se rapprocher rapidement ; et, une fois dissipée, devant eux apparut un cavalier dont le visage était jaune comme celui d’un mourant, et dont les habits étaient imprégnés de sang, et il s’écria : « Ô Croyants, un peu d’eau pour laver ma blessure ! Et soutenez-moi, car je vais rendre l’âme. Secourez-moi et, si je meurs, mon cheval vous appartient. » Et, en effet, le cheval que montait le cavalier n’avait pas son égal parmi les chevaux des tribus, car il atteignait à la perfection des qualités requises d’un cheval du désert. Et le Bédouin, qui se connaissait en chevaux comme tous ceux de sa race, s’écria : « En vérité, ô cavalier, ton cheval est un de ceux qu’on ne voit plus en ce temps. » Et Kanmakân lui dit : « Mais, ô cavalier, tends-moi le bras que je t’aide à descendre. » Et il prit le cavalier, qui se sentait s’en aller, et le déposa doucement sur le gazon, et lui dit : « Mais qu’as-tu donc, frère, et quelle est cette blessure ? » Et le Bédouin entr’ouvrit son vêtement et montra son dos qui n’était plus qu’une plaie d’où le sang s’échappait à flots. Alors Kanmakân s’accroupit près du blessé et lui lava attentivement ses blessures, et les recouvrit doucement d’herbe fraîche ; puis il donna à boire au mourant et lui dit : « Mais qui donc t’a mis en cet état, ô frère d’infortune ? » Et l’homme dit :

« Sache, ô père de la main secourable, que le cheval que tu vois là dans sa beauté est la cause qui m’a mis dans cet état. Ce cheval était la propriété du roi Aphridonios lui-même, maître de Constantinia ; et sa réputation nous était connue à tous, nous les Arabes du désert. Or, un cheval de cette sorte ne doit pas rester dans les écuries d’un roi mécréant ; et, pour l’enlever au milieu des gardes qui le soignaient et veillaient sur lui jour et nuit, je fus désigné par ceux de ma tribu. Et je partis aussitôt et j’arrivai de nuit sous la tente où était gardé le cheval, et je liai connaissance avec ses gardiens. Puis je profitai du moment où ils me demandaient mon avis sur ses perfections et me priaient de l’essayer, pour l’enfourcher d’un bond et, d’un coup de fouet, l’enlever au galop. Alors les gardes, leur surprise passée, me poursuivirent sur leurs chevaux en me lançant flèches et javelots, dont plusieurs, comme tu le vois, m’ont atteint dans le dos. Mais le cheval m’emportait toujours plus rapide que l’étoile filante, et il finit par me mettre totalement hors de leur portée. Et voici trois jours que je suis sur son dos, sans arrêt. Mais mon sang s’est écoulé, et mes forces se sont en allées ; et je sens la mort me fermer les paupières.

« Aussi, puisque tu m’as secouru, le cheval, à ma mort, doit te revenir. Il est connu sous le nom d’El-Kâtoul El-Majnoun, et c’est le plus beau spécimen de la race d’El-Ajouz.

« Mais auparavant, ô jeune homme dont les habits sont si pauvres et le visage si noble, rends-moi le service de me prendre derrière toi sur le cheval et de me transporter au milieu de ma tribu, pour que je meure sous la tente où je suis né. »

À ces paroles, Kanmakân lui dit : « Ô frère du désert, j’appartiens, moi aussi, à une lignée où la noblesse et la bonté sont qualités de naissance. Or, je suis prêt, même si le cheval ne devait pas me revenir, à te rendre le service demandé. » Et il s’approcha de l’Arabe pour le soulever ; mais l’Arabe poussa un grand soupir et dit : « Attends encore un peu. Peut-être que mon âme va sortir sur l’heure. Je vais témoigner de ma foi. » Alors il ferma les yeux à demi, étendit la main, en tournant la paume vers le ciel, et dit :

« Je témoigne qu’il n’y a d’autre Dieu qu’Allah. Et je témoigne que notre seigneur Mohammad est l’Envoyé d’Allah. »

Puis, s’étant ainsi préparé à la mort, il entonna ce chant, qui fut ses dernières paroles :

« J’ai parcouru le monde au galop de mon cheval, semant sur ma route la terreur et le carnage. Torrents et montagnes, je les ai franchis pour le vol, le meurtre et la débauche.

Je meurs comme j’ai vécu, errant le long des routes, blessé par ceux-là mêmes que j’ai vaincus. Et le fruit de mes peines, je l’abandonne, sur le bord d’un torrent, si loin du ciel natal.

Et pourtant sache, ô toi, étranger qui hérites du seul trésor du Bédouin, que mon regret avec mon âme s’envolerait si j’étais sûr que Kâtoul, mon coursier, aurait en toi un cavalier digne de sa beauté. »

Et à peine l’Arabe eut-il fini ce chant qu’il ouvrit convulsivement la bouche, poussa un râle profond et ferma les yeux pour toujours.

Alors Kanmakân et son compagnon creusèrent pieusement une fosse où ils enterrèrent le mort, après les prières d’usage, et partirent ensemble voir leur destinée sur le chemin d’Allah.

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et remit au lendemain la suite de son récit.

Mais lorsque fut la cent quarante-unième nuit.

Elle dit :

… voir leur destinée sur le chemin d’Allah. Et Kanmakân avait enfourché son nouveau cheval Kâtoul, et le Bédouin Sabah s’était contenté de le suivre fidèlement à pied, car il lui avait juré amitié et soumission et l’avait reconnu à jamais pour son maître, en faisant le serment sur le temple saint de la Kaâba, la maison d’Allah.

Alors commença pour eux une vie d’exploits et d’aventures, de luttes contre les bêtes et de combats contre les brigands, de chasses et de voyages, de nuits passées à l’affût des animaux sauvages et de jours à guerroyer contre les tribus et à amasser du butin. Et ils amassèrent de la sorte, au prix de bien des périls, une quantité incalculable de bestiaux avec leurs gardiens, de chevaux avec les esclaves et de tentes avec leurs tapis. Et Kanmakân avait chargé son compagnon Sabah de la surveillance générale de toutes leurs acquisitions, qu’ils poussaient partout devant eux, dans leurs incursions. Et, quand ils s’asseyaient tous deux pour le repos, ils ne manquaient pas de se raconter mutuellement leurs peines et leurs espoirs d’amour, en parlant l’un de sa cousine Force-du-Destin et l’autre de sa cousine Nejma. Et cette vie dura de la sorte l’espace de deux ans.

Or, un jour, Kanmakân, sur son cheval Kâtoul, marchait à l’aventure, précédé par son fidèle Sabah. Celui-ci ouvrait la marche, une épée nue à la main, et poussait de temps en temps des cris terribles en ouvrant des yeux comme des cavernes et hurlant, bien que la solitude fût absolue dans le désert : « Hoh ! ouvrez la route ! Droite ! Gauche ! » Et ils venaient de terminer un repas où ils avaient mangé une gazelle à la broche et bu d’une eau de source légère. Au bout d’un certain temps, ils arrivèrent à une éminence au pied de laquelle s’étendait un pâtis couvert de chamelles et de chameaux, de moutons, de vaches et de chevaux. Et, plus loin, sous une tente, des esclaves armés étaient accroupis tranquillement. À cette vue, Kanmakân dit à Sabah : « Reste là. Je vais à moi seul m’emparer de tout le troupeau, ainsi que des esclaves. » Et, ayant dit ces paroles, il fondit au galop de son coursier du haut de la colline, comme le tonnerre soudain d’un nuage qui crève, et se précipita sur les gens et les bêtes en entonnant cet hymne guerrier :

« Nous sommes de la race d’Omar Al-Némân, cavaliers aux grands desseins, des héros.

Nous sommes les seigneurs qui frappons au cœur les tribus, quand se lève le jour du combat.

Nous protégeons les faibles contre les puissants, et la tête des tyrans sert à l’ornement de nos lances.

Gare à vos têtes, ô vous tous, voici les héros ! ceux aux grands desseins, ceux de la race d’Omar Al-Némân. »

À cette vue, les esclaves terrifiés se mirent à lancer de grands cris, en appelant au secours, croyant que tous les Arabes du désert les attaquaient à l’improviste. Alors sortirent des tentes trois guerriers qui étaient les maîtres des troupeaux. Ils sautèrent sur leurs chevaux et se précipitèrent à la rencontre de Kanmakân, en s’écriant : « C’est le voleur du cheval Kâtoul ! Nous le tenons enfin. Sus au voleur ! » À ces paroles, Kanmakân leur cria : « C’est, en effet, Kâtoul lui-même, mais les voleurs c’est vous, ô fils des cent mille cornards de l’impudicité ! » Et il se pencha près des oreilles de Kâtoul en lui parlant pour l’encourager ; et Kâtoul bondit comme un ogre sur une proie. Et Kanmakân, de sa lance, ne se fit qu’un jeu de la victoire ; car, dès la première passe, il enfonça la pointe de son arme dans le ventre du premier qui se présenta, et la fit sortir de l’autre côté avec un rognon au bout. Puis il fit subir le même sort aux deux autres cavaliers : et, de l’autre côté de leur dos, un rognon ornait la lance. Puis il se tourna du côté des esclaves. Mais lorsque ceux-ci eurent vu le sort subi par leurs maîtres, ils se précipitèrent la face contre terre, demandant la vie sauve. Et Kanmakân leur dit : « Allez ! et, sans perdre de temps, poussez devant moi ces troupeaux et conduisez-les à tel endroit où se trouvent ma tente et mes esclaves. » Et, poussant devant lui bêtes et esclaves, il continua sa route, rejoint bientôt par son compagnon Sabah qui, suivant les ordres reçus, n’avait pas bougé de son poste durant le combat.

Or, pendant qu’ils cheminaient de la sorte avec, au-devant d’eux, les esclaves et le troupeau, ils virent soudain s’élever une poussière qui, dissipée, laissa apparaître cent cavaliers armés selon le mode des Roums de Constantinia. Alors Kanmakân dit à Sabah : « Surveille les troupeaux et les esclaves et laisse-moi agir seul contre ces mécréants. » Et le Bédouin se retira plus loin, derrière un accident de terrain, ne s’occupant que de la garde ordonnée. Et seul Kanmakân s’élança au-devant des cavaliers Roums, qui aussitôt l’enveloppèrent de toutes parts. Alors leur chef, s’étant avancé vers lui, dit : « Qui donc es-tu, ô jeune fille qui sais bien tenir les rênes d’un cheval de bataille, alors que tes yeux sont si tendres et tes joues si fleuries ? Approche-toi que je te baise sur les lèvres ; et nous verrons ensuite. Viens ! »

À ces paroles, Kanmakân sentit une grande honte lui monter au visage et s’écria : « À qui donc penses-tu parler, ô chien, fils des putains ? Si mes joues n’ont point de poils, mon bras te prouvera l’erreur de ta grossièreté, ô Roumi aveugle qui ne sais distinguer les guerriers d’avec les jeunes filles. » Alors le chef des cent s’avança plus près de Kanmakân et constata, en effet, que, malgré la douceur et la blancheur de son teint et le velouté de ses joues vierges de poils, c’était, à en juger par la flamme de ses yeux, un guerrier point facile à dompter.

Alors le chef des cent cria à Kanmakân : « À qui donc appartient ce troupeau ? Et où vas-tu toi-même ainsi, plein d’insolence et de bravade ? Livre-toi à discrétion, ou tu es mort. » Puis il ordonna à l’un de ses cavaliers de s’approcher du jeune homme et de le faire prisonnier. Mais à peine le cavalier était-il arrivé près de Kanmakân, que, d’un seul coup de son glaive, Kanmakân lui coupa en deux le turban, la tête, le corps, ainsi que la selle et le ventre du cheval. Puis le deuxième cavalier qui s’avança et le troisième et le quatrième subirent exactement le même sort.

À cette vue, le chef des cent ordonna à ses cavaliers de se retirer, et s’avança plus près de Kanmakân et lui cria : « Ta jeunesse est belle, ô guerrier, et ta vaillance l’égale. Or, moi, Kahroudash, dont l’héroïsme est réputé dans les pays des Roums, je veux, à cause même de ton courage, t’accorder la vie sauve. Retire-toi donc en paix, car je te pardonne la mort de mes hommes, pour ta beauté. » Mais Kanmakân lui cria : « Que tu sois Kahroudash, cela ne peut m’intéresser. Ce qui importe, c’est que tu laisses de côté les vaines paroles et que tu viennes éprouver la pointe de ma lance. Et sache aussi, puisque tu t’appelles Kahroudash, que, moi, je suis Kanmakân ben-Daoul’makân ben-Omar Al-Némân. » Alors le chrétien lui dit : « Ô fils de Daoul’makân, j’ai connu dans les batailles la vaillance de ton père. Or, toi, tu as su unir la force de ton père à une élégance parfaite. Retire-toi donc, en emportant ton butin. C’est mon plaisir. » Mais Kanmakân lui cria : Ce n’est point ma coutume, ô chrétien, de faire tourner bride à mon cheval. Garde à toi ! » Il dit, et caressa son cheval Kâtoul qui comprit le désir de son maître et, baissant les oreilles et arquant la queue, s’élança. Et alors luttèrent les deux guerriers, et les chevaux s’entre-choquèrent comme deux béliers s’entre-cornant ou deux taureaux s’entr’éventrant. Et plusieurs passes terribles restèrent sans résultat. Puis soudain Kahroudash, de toute sa force, poussa sa lance contre la poitrine de Kanmakân ; mais celui-ci, d’une volte rapide de son cheval, sut l’éviter à temps et, se tournant brusquement, détendit son bras, la lance en avant. Et du coup il perfora le ventre du chrétien en faisant sortir par son dos le fer reluisant. Et Kahroudash cessa à jamais de compter au nombre des guerriers mécréants.

À cette vue, les cavaliers de Kahroudash se confièrent à la rapidité de leurs chevaux et disparurent au loin dans la poussière et le vent.

Alors Kanmakân, essuyant sa lance sur les corps étendus, continua sa route et fit signe à Sabah de pousser en avant les troupeaux et les esclaves.

Or, c’est justement après cet exploit que Kanmakân rencontra la négresse errante du désert, qui racontait, de tribu en tribu, les histoires sous la tente et les étoiles. Et Kanmakân, qui en avait si souvent entendu parler, la pria de s’arrêter se reposer sous sa tente et de lui raconter quelque chose qui lui fît passer le temps et lui réjouît l’esprit en lui dilatant le cœur. Et la vieille errante répondit : « Avec amitié et respect. » Puis elle s’assit à côté de lui, sur la natte, et lui raconta cette HISTOIRE DU MANGEUR DE HASCHISCH :

 

***

 

« Sache que la chose la plus délicieuse dont mon oreille se soit réjouie, ô mon jeune seigneur, est cette histoire qui m’est parvenue d’un haschasch d’entre les haschaschîn !

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et se tut discrètement.

Mais lorsque fut la cent quarante-deuxième nuit.

Elle dit :

« Il y avait un homme qui adorait la chair des vierges et dont c’était le seul souci. Aussi, comme cette chair est d’un prix élevé, surtout quand elle est choisie, et comme nulle fortune ne peut résister quand les goûts de son propriétaire sont si coûteux, l’homme en question, qui ne prenait jamais de repos à ce sujet – car en toute chose il n’y a que l’excès qui soit répréhensible, – finit par se ruiner complètement.

« Or, un jour que, vêtu d’habits sordides et pieds nus, il marchait dans le souk en mendiant son pain peur s’en nourrir, un clou lui entra dans la plante du pied et fit couler son sang avec abondance. Alors il s’assit par terre, essaya d’étancher le sang et finit par bander son pied avec un morceau de chiffon. Mais, comme le sang continuait à couler, il se dit : « Allons au hammam nous laver le pied et le plonger dans l’eau : cela lui fera du bien. » Et il alla au hammam et entra dans la salle commune où vont les pauvres gens, mais qui tout de même était exquise de propreté et reluisait à charmer. Et il s’accroupit sur le bassin central et se mit à se laver le pied.

« Or, à côté de lui, un homme était assis qui avait fini de prendre son bain et qui mâchait quelque chose entre les dents. Et notre blessé fut très excité par la mastication de l’autre, et l’envie le prit ardemment de mastiquer aussi de ce quelque chose. Alors il demanda à l’autre : « Que mâches-tu ainsi, mon voisin ? » Il répondit à voix basse, pour que personne ne l’entendît : « Tais-toi ! C’est du haschisch. Si tu veux, je vais t’en donner un morceau. » Il dit : « Certes ! j’en voudrais goûter, depuis le temps que je le souhaite. » Alors l’homme qui mastiquait retira un morceau de sa bouche et le donna à l’autre en lui disant : « Puisses-tu t’en alléger de tous soucis ! » Et notre homme prit le morceau et le mâcha et l’avala en entier. Et, comme il n’était pas habitué au haschisch, bientôt, quand l’effet se fut produit dans son cerveau par la circulation de la drogue, il entra d’abord dans une hilarité extraordinaire et lança dans toute la salle des éclats de rire. Puis il s’affaissa, un instant après, sur le marbre nu et fut la proie d’hallucinations.

« Il crut d’abord être tout nu sous la domination des mains d’un terrible masseur et de deux nègres vigoureux qui s’étaient complètement emparés de son individu. Et il se voyait comme un jouet entre leurs mains ; ils le tournaient et le manipulaient dans tous les sens en lui enfonçant dans les chairs leurs doigts noueux, mais experts infiniment. Et il geignait sous le poids de leurs genoux quand ils s’appuyaient sur son ventre pour le lui masser avec art. Après cela, ils le lavèrent à grand renfort de bassins de cuivre et de frottements avec des fibres végétales. Puis le grand masseur voulut lui laver lui-même certaines parties délicates de son individu, mais, comme ça le chatouillait fort, il dit : « Je ferai la chose moi-même. » Et, le bain terminé, le grand masseur lui entoura la tête, les épaules et les reins de trois foulards comme le jasmin, et lui dit : « Maintenant, seigneur, c’est le moment d’entrer chez ton épouse qui t’attend. » Mais il s’écria : « Quelle épouse, ô masseur ? Je suis célibataire. Aurais-tu par hasard mangé du haschisch pour ainsi radoter ? » Mais le masseur lui dit : « Ne plaisante donc pas de la sorte. Allons chez ton épouse qui est dans l’impatience. » Et il lui jeta sur les épaules un grand voile de soie noire, et il ouvrit la marche, tandis que les deux nègres le soutenaient par les épaules en lui chatouillant de temps en temps le derrière. Et lui, il riait extrêmement.

« Ils arrivèrent ainsi, avec lui, dans une salle à demi obscure et chaude et parfumée à l’encens. Et, en son milieu, il y avait un grand plateau chargé de fruits, pâtisseries, sorbets et vases remplis de fleurs. Et, après l’avoir fait asseoir sur un escabeau d’ébène, le masseur et les deux nègres lui demandèrent la permission de se retirer, et disparurent.

« Alors entra un jeune garçon qui se tint debout, attendant ses ordres, et qui lui dit : « Ô roi du temps, je suis ton esclave. » Mais, sans faire attention à la gentillesse du jeune garçon, il partit d’un éclat de rire qui fit retentir toute la salle, et s’écria : « Par Allah ! quel endroit rempli de mangeurs de haschisch ! Voici que maintenant ils m’appellent le roi du temps ! » Puis il dit au petit garçon : « Toi, avance ici, et coupe-moi la moitié d’une pastèque rouge et bien fondante. C’est ce que j’aime. Il n’y a rien qui vaille la pastèque pour me rafraîchir le cœur. » Et le jeune garçon lui apporta la pastèque coupée en tranches admirables. Alors il lui dit : « Toi, va-t’en ! Tu ne fais pas l’affaire. Cours vite me chercher ce que j’aime le plus, avec une bonne pastèque, de la chair vierge de qualité. » Et le garçon disparut.

« Et bientôt entra dans la salle une adolescente de quatorze ans qui s’avança vers lui en mouvant ses hanches qui se dessinaient à peine, tant elles étaient encore enfantines. Et lui, à cette vue, se mit à renifler avec joie ; et il prit la petite dans ses bras et la mit entre ses cuisses et l’embrassa avec chaleur ; et il la fit glisser sous lui ; et il sortit l’enfant de son père et le lui mit dans la main. Mais soudain, sous la sensation d’un froid intense, il se réveilla.

« Or, à ce moment-là, il se vit entouré par tous les baigneurs du hammam qui le regardaient en riant de tout leur gosier et en ouvrant des bouches comme des fours. Et ils se montraient du doigt, mutuellement, son zebb nu qui se raidissait en l’air à la limite de la raideur et apparaissait aussi énorme que celui d’un âne ou d’un éléphant. Et ils jetaient dessus de grands seaux remplis d’eau froide en lui décochant force plaisanteries.

« Alors il devint bien confus et il ramena sur ses jambes la serviette et dit lamentablement à ceux qui riaient : « Pourquoi avez-vous enlevé la fillette, ô bonnes gens, au moment même où j’allais placer les choses à leur place ? » À ces paroles, ils trépignèrent de joie et se mirent à battre des mains et lui crièrent : « N’as-tu pas honte, ô mangeur de haschisch, de tenir de pareils propos après avoir, sous l’effet de l’herbe que tu as avalée, si bien joui de l’air du temps ? »

À ces paroles de la négresse, Kanmakân ne put se retenir plus longtemps, et se mit à rire tellement qu’il se convulsa de joie. Puis il dit à la négresse : « Quelle histoire délicieuse ! De grâce, hâte-toi de m’en dire la suite qui doit être admirable aux oreilles et exquise à l’esprit. » Et la négresse dit : « Certes, ô mon maître, la suite est tellement merveilleuse que tu en oublieras, en vérité, tout ce que tu viens d’entendre ; et elle est tellement pure et savoureuse et étrange que même les sourds s’en trémousseraient de plaisir. » Et Kanmakân dit : « Ah ! continue alors ! Je suis dans un ravissement extrême. »

Or, comme la négresse se disposait à narrer la suite de son histoire, Kanmakân vit arriver et s’arrêter devant sa tente un courrier à cheval qui, ayant mis pied à terre, lui souhaita la paix ; et Kanmakân lui rendit son salam. Alors le courrier lui dit : « Seigneur, je suis un des cent courriers que le grand-vizir Dandân a envoyés dans toutes les directions pour essayer de trouver les traces du jeune prince Kanmakân, qui depuis trois années est parti de Baghdad. Car le grand-vizir Dandân a réussi à soulever toute l’armée et tout le peuple contre l’usurpateur du trône d’Omar Al-Némân. Et il a fait prisonnier l’usurpateur et l’a enfermé dans le cachot le plus souterrain. Aussi, à l’heure actuelle, la faim, la soif et la honte ont dû lui enlever l’âme. Voudrais-tu me dire, ô seigneur, si, par hasard, tu n’aurais pas rencontré, un jour, le prince Kanmakân, à qui revient de droit le trône de son père ? »

Lorsque le prince Kanmakân…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et se tut discrètement.

Mais lorsque fut la cent quarante-troisième nuit.

Elle dit :

Lorsque le prince Kanmakân eut entendu cette nouvelle inattendue, il se tourna vers son fidèle Sabah et, d’une voix très calme, lui dit : « Tu vois, ô Sabah, que toute chose arrive au temps qui lui est fixé. Lève-toi donc. Et allons à Baghdad. »

À ces paroles, le courrier comprit qu’il se trouvait en présence de son nouveau roi, et aussitôt il se prosterna et baisa la terre entre ses mains, comme firent aussi Sabah et la négresse. Et Kanmakân dit à la négresse : « Tu viendras aussi avec moi à Baghdad, où tu achèveras pour moi cette histoire du désert. » Et Sabah dit : « Permets-moi alors, ô roi, de courir te précéder pour annoncer ton arrivée au vizir Dandân et aux habitants de Baghdad. » Et Kanmakân le lui permit. Puis, pour récompenser le courrier de sa bonne nouvelle, il lui céda, comme cadeau, toutes les tentes, tous les bestiaux et tous les esclaves qu’il avait conquis dans ses luttes de trois ans. Puis, précédé par le Bédouin Sabah et suivi par la négresse juchée sur un chameau, il partit pour Baghdad au grand trot de son cheval Kâtoul.

Or, comme le prince Kanmakân avait pris soin de se laisser distancer d’une journée par son fidèle Sabah, celui-ci avait mis en quelques heures toute la ville de Baghdad en émoi. Et tous les habitants et toute l’armée, avec le vizir Dandân en tête et les trois chefs Rustem, Turkash et Bahramân, étaient sortis hors des portes, attendant l’arrivée de leur prince Kanmakân qu’ils n’espéraient plus revoir. Et ils faisaient des vœux pour la prospérité et la gloire de la race d’Omar Al-Némân.

Aussi, à peine le prince Kanmakân eut-il paru, arrivant au grand galop de son cheval Kâtoul, que les cris de joie et les invocations s’élevèrent de tout l’espace, poussés par des milliers de voix d’hommes et de femmes. Et le vizir Dandân, malgré son grand âge, sauta lestement à terre et vint souhaiter la bienvenue et jurer fidélité au descendant de tant de rois. Puis tous ensemble entrèrent à Baghdad, cependant que la négresse, sur le chameau qu’entourait une foule immense, faisait une harangue et racontait une histoire.

Or, la première chose que Kanmakân fit, en arrivant au palais, fut d’embrasser le grand-vizir Dandân, le plus fidèle à la mémoire de ses rois, puis les chefs Rustem, Turkash et Bahramân. Et la seconde chose que fit Kanmakân fut d’aller baiser les mains de sa mère qui sanglotait de joie. Et la troisième chose fut de dire à sa mère : « Ô ma mère, dis-moi, de grâce, comment va ma bien-aimée cousine Force-du-Destin. » Et sa mère lui répondit : « Ô mon enfant, je ne puis te répondre à ce sujet, car depuis que je t’ai perdu je n’ai plus pensé à autre chose qu’à la douleur de ton absence. » Et Kanmakân lui dit : « Je te supplie, ô mère, d’aller toi-même prendre de ses nouvelles et des nouvelles de ma tante Nôzhatou. » Alors la mère sortit et alla dans l’appartement où se trouvaient maintenant Nôzhatou et sa fille Force-du-Destin, et revint avec elles dans la salle où les attendait Kanmakân. C’est alors qu’eut lieu la vraie joie. Or, comme leur félicité fut à ses limites, avec la grâce d’Allah, il n’y a rien à dire là-dessus. Et d’ailleurs, c’est depuis lors que les malheurs s’éloignèrent de la demeure où vivait la postérité d’Omar Al-Némân, pour s’abattre à jamais sur tous les ennemis !

En effet, une fois que le roi Kanmakân eut passé de longs mois de bonheur dans les bras de la jeune Force-du-Destin, devenue son épouse, il réunit un jour, en présence du grand-vizir Dandân, tous ses émirs, ses chefs de troupes et les principaux de son empire et leur dit : « Le sang de mes pères n’est pas encore vengé, et les temps sont venus. Or, voici qu’il m’est revenu qu’Aphridonios est mort, et mort aussi Hardobios de Kaïssaria. Mais la vieille Mère-des-Calamités est encore en vie, et c’est elle qui, au dire de nos courriers, gouverne et règle les affaires dans tous les pays des Roums. Et à Kaïssaria le nouveau roi s’appelle Roumzân, et on ne lui connaît ni père ni mère.

« Donc, ô vous tous, mes guerriers, dès demain la guerre recommence contre les mécréants. Et je jure sur les mérites de Mohammad (sur lui la paix et la prière !) de ne retourner dans notre ville de Baghdad qu’après avoir arraché la vie à la vieille de malheur et vengé tous nos frères martyrs des combats. »

Et tous les assistants répondirent par l’assentiment. Et dès le lendemain l’armée était en marche sur Kaïssaria.

Or, comme ils étaient arrivés sous les murs de l’ennemi et qu’ils se disposaient à l’assaut pour mettre tout à feu et à sang dans cette ville mécréante, ils virent s’avancer vers la tente du roi un jeune homme si beau qu’il ne pouvait être qu’un fils de roi, et une femme, le visage découvert et l’air respectable, qui marchait derrière lui. Et, à ce moment, sous la tente du roi, étaient réunis le vizir Dandân et la princesse Nôzhatou qui avait voulu accompagner l’armée des Croyants.

Et le jeune homme et la femme demandèrent l’audience, qui aussitôt leur fut accordée. Mais à peine étaient-ils entrés que Nôzhatou poussa un grand cri et tomba évanouie, et la femme aussi poussa un grand cri et tomba évanouie. Et, quand elles furent revenues de leur évanouissement, elles se jetèrent dans les bras l’une de l’autre en s’embrassant : car la femme n’était autre que l’ancienne esclave de la princesse Abriza, la fidèle Grain-de-Corail.

Puis Grain-de-Corail se tourna vers le roi Kanmakân et lui dit : « Ô roi, je vois que tu portes au cou une gemme précieuse blanche et arrondie. Et la princesse Nôzhatou en porte également une au cou. Or, tu sais que la reine Abriza avait la troisième. Et cette troisième la voici. » Et la fidèle Grain-de-Corail, se tournant vers le jeune homme qui était entré avec elle, montra, attachée à son cou, la troisième gemme. Puis, les yeux éclairés de joie, elle s’écria : « Ô roi, et toi, ma maîtresse Nôzhatou, ce jeune homme est le fils de ma pauvre maîtresse Abriza. Et c’est moi-même qui l’ai élevé depuis sa naissance. Et c’est lui-même, ô vous tous qui m’écoutez, qui est à l’heure présente le roi de Kaïssaria, Roumzân, fils d’Omar Al-Némân. C’est donc ton frère, ô ma maîtresse Nôzhatou, et ton oncle à toi, ô roi Kanmakân ! »

À ces paroles de Grain-de-Corail, le roi Kanmakân et Nôzhatou se levèrent et embrassèrent le jeune roi Roumzân en pleurant de joie. Et le vieux vizir Dandân également embrassa le fils de son maître le roi Omar Al-Némân (qu’Allah l’ait en sa miséricorde infinie !). Puis le roi Kanmakân dit au roi Roumzân, maître de Kaïssaria : « Dis-moi, ô frère de mon père, tu es le roi d’un pays chrétien et tu vis au milieu des chrétiens. Serais-tu, par malheur, nazaréen ? » Mais le roi Roumzân étendit la main et, levant son index, il s’écria : « La ilah ill’Allah, oua Mohammad rassoul Allah ! »

Alors la joie de Kanmakân, de Nôzhatou et du vizir Dandân fut à sa limite extrême, et ils s’écrièrent : « Louange à Allah qui choisit les siens et les réunit ! » Puis Nôzhatou demanda : « Mais comment as-tu pu être guidé dans la voie droite, ô mon frère, au milieu de tous ces mécréants qui ignorent Allah et ne connaissent point son Envoyé ? » Il répondit : « C’est la dévouée Grain-de-Corail qui m’a inculqué les principes simples et admirables de notre foi. Car elle était elle-même devenue musulmane, en même temps que ma mère Abriza, lors de leur séjour à Baghdad, dans le palais de mon père le roi Omar Al-Némân. Aussi Grain-de-Corail a été pour moi non seulement celle qui m’a recueilli à ma naissance et m’a élevé et m’a tenu lieu de mère en toute chose, mais celle également qui a fait de moi un Croyant dont la destinée est entre les mains d’Allah le Maître des rois. »

À ces paroles, Nôzhatou fit asseoir Grain-de-Corail à côté d’elle sur le tapis et la voulut considérer désormais comme sa sœur.

Quant à Kanmakân, il dit à son oncle Roumzân : « Ô mon oncle, c’est à toi que revient, par droit d’aînesse, le trône de l’empire des musulmans. Et dès cette minute je me considère comme ton fidèle sujet. » Mais le roi de Kaïssaria dit : « Ô mon neveu, ce qu’Allah a fait est bien fait. Comment oserais-je songer à troubler l’ordre établi par l’Ordonnateur ! » À ce moment, intervint le grand-vizir Dandân qui leur dit : « Ô rois, la plus juste idée est que vous régniez à tour de rôle chacun un jour, restant rois tous deux. » Et ils répondirent : « Ton idée est admirable, ô vénérable vizir de notre père. »

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et se tut discrètement.

Mais lorsque fut la cent quarante-quatrième nuit.

Elle dit :

… Et ils répondirent : « Ton idée est admirable, ô vénérable vizir de notre père ! » Et ils convinrent entre eux de la chose. Alors, pour fêter cet heureux événement, le roi Roumzân revint sur ses pas et rentra dans la ville, dont il fit ouvrir les portes à l’armée des musulmans. Puis il fit crier, par les crieurs publics, que désormais l’Islam était la religion des habitants, mais que tous les chrétiens étaient libres de rester dans leur erreur. Pourtant aucun des habitants ne voulut continuer à être mécréant ; et, en un seul jour, l’acte de foi fut prononcé par six cent mille nouveaux Croyants. Glorifié soit à jamais Celui qui a envoyé son Prophète, symbole de paix parmi les créatures des deux Orients et des deux Occidents !

À cette occasion, les deux rois donnèrent de grandes réjouissances et de grands festins, tout en régnant à tour de rôle, chacun son jour. Et ils restèrent ainsi à Kaïssaria un certain temps, à la limite de la joie et de l’épanouissement.

Et c’est alors qu’ils songèrent à se venger enfin de la vieille Mère-des-Calamités. À cet effet, le roi Roumzân, du consentement du roi Kanmakân, se hâta d’envoyer un courrier à Constantinia, porteur d’une lettre pour Mère-des-Calamités, qui ignorait le nouvel état de choses et s’imaginait toujours que le roi de Kaïssaria était chrétien comme son grand-père maternel, le défunt roi Hardobios, père d’Abriza. Et cette lettre était ainsi conçue :

« À LA GLORIEUSE ET VÉNÉRABLE DAME SCHAOUAHl OMM EL-DAOUAHI, LA REDOUTABLE, LA TERRIBLE, LE FLÉAU PESANT DE CALAMITÉS SUR LES TÊTES ENNEMIES, L’ŒIL QUI VEILLE SUR LA CITÉ CHRÉTIENNE, LA PARFUMÉE DE VERTUS ET DE SAGESSE, L’ODORANTE DU SAINT ENCENS SUPRÊME ET VÉRIDIQUE DU GRAND PATRIARCHE, LA COLONNE DE CHRIST AU MILIEU DE CONSTANTINIA.

« DE LA PART DU MAÎTRE DE KAÏSSARIA, ROUMZAN, DE LA POSTÉRITÉ DE HARDOBIOS LE GRAND À LA RENOMMÉE ÉTENDUE SUR L’UNIVERS.

« Voici, ô notre mère à tous, que le Maître du ciel et de la terre a fait triompher nos armes sur les musulmans, et nous avons anéanti leur armée et fait prisonnier leur roi dans Kaïssaria, et réduit également en captivité le vizir Dandân et la princesse Nôzhatou, fille d’Omar Al-Némân et de la reine Safîa, fille du défunt roi Aphridonios de Constantinia.

« Nous attendons donc ta venue au milieu de nous pour fêter ensemble notre victoire et faire couper, devant tes yeux, la tête au roi Kanmakân, au vizir Dandân et à tous les chefs musulmans.

« Et tu peux venir à Kaïssaria sans escorte nombreuse, car désormais toutes les routes sont sûres et toutes les provinces pacifiées depuis l’Irak jusqu’au Soudan et depuis Mossoul et Damas jusqu’aux extrêmes limites de l’Orient et de l’Occident.

« Et ne manque pas d’emmener avec toi de Constantinia la reine Safîa, mère de Nôzhatou, pour lui donner la joie de revoir sa fille qui est honorée dans notre palais.

« Et que le Christ, fils de Mariam, te garde et te conserve comme une essence pure contenue précieusement dans l’or inaltérable. »

Puis il signa la lettre de son nom, Roumzân, et la cacheta de son cachet royal, et la remit à un courrier qui partit aussitôt pour Constantinia.

Or, jusqu’au moment où arriva la vieille de malheur, pour sa perdition sans recours, quelques jours s’écoulèrent durant lesquels les deux rois eurent la joie de régler des comptes arriérés à qui de droit. Voici en effet ce qui se passa.

Un jour que les deux rois, le vizir Dandân et la douce Nôzhatou, qui ne se voilait jamais la figure en présence du vizir Dandân qu’elle considérait comme un père, étaient assis à causer des probabilités d’arrivée de la vieille calamiteuse et du sort qu’on lui réservait, l’un des chambellans entra et annonça aux rois qu’il y avait dehors un vieux marchand qui avait été assailli par des brigands, et qu’il y avait aussi les brigands enchaînés. Et le chambellan dit : « Ô rois, ce marchand sollicite une audience de votre bonté, car il a deux lettres à vous remettre. » Et les deux rois dirent : « Fais-le entrer. »

Alors entra un vieillard dont la figure portait l’empreinte de la bénédiction et qui pleurait. Il baisa la terre entre les mains des rois et dit : « Ô rois du temps, est-il possible qu’un musulman soit respecté chez les mécréants et dépouillé et malmené chez les vrais Croyants, dans les pays où règnent la concorde et la justice ? » Et les rois lui dirent : « Mais que t’est-il donc arrivé, ô respectable marchand ? » Il répondit : « Ô mes maîtres, sachez que j’ai sur moi deux lettres qui m’ont toujours fait respecter dans tous les pays musulmans ; car elles me servent de sauf-conduit et me dispensent de payer les dîmes et les droits d’entrée sur mes marchandises. Et l’une de ces lettres, ô mes maîtres, outre cette vertu précieuse, me sert également de consolation dans la solitude et me tient compagnie dans mes voyages ; car elle est écrite en vers admirables, et si beaux, en vérité, que je préférerais perdre mon âme que de m’en séparer. » Alors les deux rois lui dirent : « Mais, ô marchand, tu peux au moins nous faire voir cette lettre ou seulement nous en lire le contenu. » Et le vieux marchand, tout tremblant, tendit les deux lettres aux rois, qui les remirent à Nôzhatou en lui disant : « Toi qui sais lire les écritures les plus compliquées et si bien donner aux vers l’intonation qui sied, de grâce ! hâte-toi de nous en délecter. »

Or, à peine Nôzhatou eut-elle défait le rouleau et jeté un regard sur les deux lettres, qu’elle poussa un grand cri, devint plus jaune que le safran, et tomba évanouie. Alors on se hâta de l’asperger avec de l’eau de roses ; et lorsqu’elle fut revenue de son évanouissement, elle se leva, les yeux tout en larmes, et courut au marchand, dont elle prit la main qu’elle baisa avec une tendresse infinie. Alors tous les assistants furent à l’extrême limite de l’étonnement, devant une action aussi contraire aux coutumes des rois et des musulmans. Et le vieux marchand, dans son émotion, chancela et faillit tomber à la renverse. Mais la reine Nôzhatou le soutint et, le conduisant, elle le fit asseoir sur le tapis même où elle était assise et lui dit : « Ne me reconnais-tu donc plus, ô mon père ? Suis-je donc si vieillie depuis le temps ? » À ces paroles, le vieux marchand crut rêver et s’écria : « Je reconnais la voix ! Mais, ô ma maîtresse, mes yeux sont vieux et ne peuvent plus rien distinguer. » Et la reine dit : « Ô mon père, je suis celle-là même qui t’a écrit la lettre en vers, je suis Nôzhatou’zamân ! » Et le vieux marchand, cette fois, s’évanouit complètement.

Alors, pendant que le vizir Dandân jetait de l’eau de roses sur la figure du vieux marchand, Nôzhatou, se tournant vers son frère Roumzân et son neveu Kanmakân, leur dit : « C’est lui, le bon marchand qui m’a délivrée quand j’étais l’esclave du Bédouin brutal qui m’avait volée dans les rues de la Ville Sainte. » Aussi, lorsque le marchand fut revenu de son évanouissement, les deux rois se levèrent en son honneur et l’embrassèrent. Et à son tour il baisa les mains de la reine Nôzhatou et du vieux vizir Dandân ; et tous se félicitèrent mutuellement de cet événement et rendirent grâces à Allah qui les avait tous réunis. Et le marchand leva les bras et s’écria : « Béni soit et glorifié Celui qui modèle des cœurs inoublieux et les parfume de l’admirable encens de la gratitude ! »

Après quoi, les deux rois nommèrent le vieux marchand cheikh général de tous les khâns et de tous les souks de Kaïssaria et de Baghdad, et lui donnèrent libre accès au palais, de jour comme de nuit. Puis ils lui dirent : « Mais comment as-tu été attaqué avec ta caravane ? » Il répondit : « C’est dans le désert. Des brigands, des Arabes de la mauvaise qualité, de ceux qui dépouillent les marchands non armés, m’ont assailli soudain. Ils étaient plus de cent. Mais leurs chefs sont trois : l’un est un nègre : effroyable, l’autre un Kurde épouvantable et le troisième un Bédouin extraordinairement fort. Ils m’avaient lié sur un chameau et me traînaient derrière eux, quand Allah voulut qu’un jour ils fussent assaillis par les guerriers réguliers qui les capturèrent, et moi avec eux. »

À ces paroles, les rois dirent à l’un des chambellans : « Fais d’abord entrer le nègre. » Et le nègre entra. Or, il était plus laid que le derrière d’un vieux singe, et ses yeux plus méchants que ceux du tigre. Et le vizir Dandân lui demanda : « Comment t’appelles-tu et pourquoi es-tu brigand ? » Mais, juste à ce moment, Grain-de-Corail, l’ancienne suivante de la reine Abriza, était entrée pour appeler sa maîtresse Nôzhatou ; et ses yeux rencontrèrent par hasard les yeux du nègre. Et aussitôt elle poussa un cri terrible et s’élança comme une lionne sur le nègre et lui enfonça ses doigts dans les yeux et les lui arracha en une seule fois, en criant : « C’est lui, l’horrible Morose qui a tué ma pauvre maîtresse Abriza ! » Puis, lançant à terre les deux yeux sanglants qu’elle venait de faire sauter comme des noyaux hors des orbites du nègre, elle ajouta : « Loué soit le Juste, le Très-Haut, qui me permet enfin de venger ma maîtresse de ma main ! » Alors le roi Roumzân fit un signe ; et aussitôt le porte-glaive s’avança et d’un seul coup fit deux nègres d’un seul. Puis les eunuques traînèrent le corps par les pieds et allèrent le jeter aux chiens, sur les décombres, hors de la ville.

Après quoi les rois dirent : « Qu’on fasse entrer le Kurde. » Et le Kurde entra. Or, il était plus jaune que le safran et plus galeux qu’un âne de moulin et certainement plus pouilleux qu’un buffle resté un an sans se plonger dans l’eau. Et le vizir Dandân lui demanda : « Comment t’appelles-tu ? Et pourquoi es-tu brigand ? » Il répondit : « Moi, de mon métier j’étais chamelier dans la Ville Sainte. Or, un jour, on me donna à transporter à l’hôpital de Damas un jeune homme malade… » À ces paroles, le roi Kanmakân et Nôzhatou et le vizir Dandân, sans lui laisser le temps de continuer, s’écrièrent : « C’est le chamelier traître qui abandonna le roi Daoul’makân sur le tas de fumier à la porte du hammam. » Et soudain le roi Kanmakân se leva et dit : « On doit rendre le mal par le mal, et doublement. Sinon le nombre augmenterait des malfaiteurs et des impies qui méconnaissent les lois. Et nulle pitié en faveur des méchants, dans la vengeance, car la pitié comme l’entendent les chrétiens est la vertu des eunuques et des impuissants ! » Et de sa propre main le roi Kanmakân, d’un seul coup de son glaive, fit deux chameliers d’un seul. Mais ensuite il ordonna aux esclaves de faire enterrer le corps, selon les rites.

Alors les deux rois dirent au chambellan : « Fais maintenant entrer le Bédouin. »

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et se tut discrètement.

Mais lorsque fut la cent quarante-cinquième nuit.

Elle dit :

Alors les deux rois dirent au chambellan : « Fais maintenant entrer le Bédouin. » Et le Bédouin fut introduit. Mais à peine sa tête de brigand eut-elle paru dans l’ouverture de la porte, que la reine Nôzhatou s’écria : « C’est lui le Bédouin qui m’a vendue à ce bon marchand ! » À ces paroles, le Bédouin dit : « Je suis Hamad. Et je ne te connais pas. » Alors Nôzhatou se mit à rire et s’écria : « C’est vraiment lui ! Car jamais on ne verra un fou semblable. Regarde-moi donc, ô Bédouin Hamad. Je suis celle que tu as volée dans les rues de la Ville Sainte et que tu as tant maltraitée. »

Lorsque le Bédouin eut entendu ces paroles, il s’écria : « Par Allah ! c’est elle-même. Ma tête va tout de suite s’envoler de mon cou, certainement. » Et Nôzhatou se tourna vers le marchand, qui était assis, et lui demanda : « Le reconnais-tu maintenant, mon bon père ? » Le marchand dit : « C’est lui-même, le maudit ! Et il est plus fou à lui seul que tous les fous de la terre » Alors Nôzhatou dit : « Mais ce Bédouin, malgré toutes ses brutalités, avait une qualité : il aimait les beaux vers et les belles histoires. » Alors le Bédouin s’écria : « Ô ma maîtresse, c’est la vérité, par Allah ! Et je connais d’ailleurs une histoire tout à fait étrange qui m’est arrivée à moi-même. Or, si je la raconte et qu’elle plaise à tous ceux ici présents, tu me pardonneras et m’accorderas la grâce de mon sang. » Et la douce Nôzhatou sourit et dit : « Soit ! raconte-nous ton histoire, ô Bédouin. »

Alors le Bédouin Hamad dit :

 

***

 

« En vérité, je suis un grand brigand, et la couronne sur la tête de tous les brigands. Mais la chose la plus surprenante de toute ma vie dans les villes et le désert est la suivante :

« Une nuit que j’étais seul, étendu sur le sable près de mon cheval, je me sentis l’âme haletante sous le poids des incantations maléfiques des sorcières, mes ennemies. Et ce fut pour moi une nuit terrible d’entre toutes les nuits ; car tantôt j’aboyais comme un chacal et tantôt je rugissais comme un lion et tantôt je me plaignais sourdement, en bavant, comme un chameau. Quelle nuit ! Et avec quels tremblements n’attendais-je pas sa fin et l’apparition du matin ! Enfin le ciel s’éclaira et mon âme se calma ; et, pour chasser les dernières fumées de ces rêves obsédants, je me levai vivement, et je ceignis mon épée et saisis ma lance et sautai sur mon coursier que je lançai au galop, plus rapide que la gazelle.

« Or, pendant que je galopais de la sorte, je vis soudain, droit devant moi, une autruche qui me regardait. Et elle était plantée juste en face de moi et semblait pourtant ne pas me voir. Et moi j’allais être sur elle. Mais, au moment précis où j’allais la toucher de ma lance, elle rua terriblement, tourna le dos, étendit toutes larges ses grandes ailes touffues et fila comme un trait dans le désert en appelant au secours. Alors moi je la poursuivis et continuai de la sorte sans arrêt ni repos, jusqu’à ce qu’elle m’eût entraîné dans une solitude pleine d’effroi où il n’y avait que la présence d’Allah et des pierres nues, et où l’on n’entendait que les sifflements des vipères, les appels retentissants des génies de l’air et de la terre et les hurlements des goules en quête de proies. Et l’autruche disparut à mes yeux, comme dans un trou invisible ou dans quelque espace que voir je ne pouvais pas. Et je frissonnai dans ma chair ; et mon cheval se cabra et recula en soufflant.

« Alors je fus dans une perplexité et une terreur considérables, et je voulus tourner bride et revenir sur mes pas. Mais, où aller maintenant que la sueur coulait des flancs de mon cheval et que la chaleur de midi se faisait inexorable ? Et, de plus, une soif torturante me saisit à la gorge et fit haleter mon cheval dont le ventre s’ouvrait et se fermait comme un soufflet de forgeron. Et je pensai en mon âme : « Ô Hamad ! c’est ici que tu mourras. Et ta chair servira à nourrir les petits des goules et les bêtes de l’épouvante. Ici la mort, ô Bédouin. »

« Or, au moment où je me disposais à faire mon acte de foi et à mourir, je vis dans le loin se dessiner horizontale une ligne de fraîcheur, avec des palmiers épars ; et mon cheval hennit et secoua la tête et, tirant la bride en avant, s’élança. Et en un temps de galop je me vis transporté hors de l’horreur nue et brûlante du désert de pierres. Et devant moi, près d’une source qui coulait sous les pieds des palmiers, une tente magnifique était dressée, près de laquelle deux juments superbes, les jambes réunies, paissaient l’herbe humide et glorieuse.

« Alors je me hâtai de mettre pied à terre et d’abreuver mon cheval, dont les naseaux jetaient le feu, et de boire moi-même de cette eau de source, limpide et douce à en mourir. Puis je pris une longue corde dans ma besace et j’attachai mon cheval pour qu’il pût librement se rafraîchir au vert de cette prairie. Après quoi une curiosité m’invita à me diriger vers la tente pour voir ce que pouvait être l’affaire. Et voici ce que je vis.

« Sur une natte blanche était assis à son aise un adolescent aux joues vierges de poil. Et il était aussi beau que le croissant de la nouvelle lune. Et à sa droite une jeune fille délicieuse, nonchalante, de taille mince, délicate et souple, un jeune rameau de saule, était étendue dans la splendeur de sa beauté.

« Alors moi, à l’heure même et au moment, je fus à l’extrême limite de la passion, mais je ne sus exactement si c’était de l’adolescente ou de l’adolescent. Car, par Allah ! la lune est-elle plus belle, ou le croissant ?

« Or, je fis entendre ma voix, et je leur dis : « La paix sur vous ! » Et aussitôt la jeune fille se couvrit le visage et le jeune homme se tourna vers moi et se leva et répondit : « Et sur toi la paix ! » Je dis : « Je suis Hamad ben-El-Fezari de la principale tribu de l’Euphrate. Je suis l’illustre, le guerrier réputé, le cavalier redoutable, celui qui compte pour son courage et sa témérité, parmi les Arabes, à l’égal de la valeur réunie de cinq cents cavaliers. Comme je poursuivais une autruche, le sort me conduisit jusqu’ici ; et je viens te demander une gorgée d’eau. » Alors le jeune homme se tourna vers la jeune fille et lui dit : « Porte-lui à boire et à manger. » Et la jeune fille se leva. Et elle marcha. Et chacun de ses pas était marqué par le son harmonieux des grelots d’or de ses chevilles. Et derrière elle sa chevelure éployée la couvrait tout entière et se balançait. Alors moi, malgré les regards courroucés du jeune homme, je fixai l’adolescente pour n’en plus détacher mes yeux. Et elle revint en portant sur la paume de sa main droite un vase rempli d’eau fraîche, et sur la paume de sa main gauche un plateau couvert de dattes, de porcelaines de lait caillé et de plats de viande de gazelle.

« Mais moi je ne pus, tant la passion m’anéantissait, ni tendre la main ni toucher à rien de toutes ces choses. Je ne sus que regarder l’adolescente et réciter ces vers que je construisis à l’instant même :

« La neige de ta peau, ô jeune fille, ah ! Et la teinture de henné est fraîche et noire encore sur tes doigts et sur la paume de tes mains.

Et je crois voir, devant mes yeux émerveillés, se dessiner sur la blancheur de tes mains la figure de quelque brillant oiseau au noir plumage. »

« Lorsque le jeune homme eut entendu ces vers et remarqué le feu de mes regards, il se mit à rire et tellement qu’il faillit s’évanouir. Puis il me dit : « En vérité, je vois que tu es un guerrier hors de pair, et un cavalier extraordinaire. » Je répondis : « Je passe pour tel. Mais toi, qui donc es-tu ? » Et je grossis ma voix pour lui faire peur et me faire respecter. Et le jeune homme me dit : « Je suis Ebad ben-Tamim ben-Thâlaba, de la tribu des Bani-Thâlaba. Et cette jeune fille est ma sœur. » Alors moi je m’écriai : « Hâte-toi donc de me donner ta sœur comme épouse, car je l’aime passionnément et je suis de noble filiation. » Mais il me répondit : « Sache que ni ma sœur ni moi nous ne nous marierons jamais. Car nous avons choisi cette terre fertile au milieu du désert pour y vivre notre vie en toute tranquillité, loin de tous les soucis. » Je dis : « Il me faut ta sœur comme épouse, ou à l’instant même tu vas compter au nombre des morts, par le tranchant de ce glaive.

« À ces paroles, le jeune homme bondit vers l’extrémité de sa tente et me dit : « Arrière, ô scélérat qui méconnais l’hospitalité ! La lutte entre nous livrera le vaincu à discrétion ! » Et il détacha, du poteau où ils pendaient, son glaive et son bouclier, tandis que je m’élançais du côté où paissait mon cheval et que je sautais en selle et me tenais en garde. Et le jeune homme, s’étant armé, sortit également et enfourcha son cheval et il se disposait déjà à le lancer, quand la jeune fille, sa sœur, sortit, les yeux pleins de larmes, et s’attacha à ses genoux qu’elle embrassa en récitant ces vers :

« Ô mon frère, voici que pour défendre ta sœur fragile, tu t’exposes au sort de la lutte et aux coups d’un ennemi que tu ne connais pas.

Que puis-je, sinon faire des vœux au Donateur de la victoire pour ton triomphe, et pour que je me garde intacte de toute souillure et conserve pour toi seul le sang de mon cœur ?

Mais si la destinée farouche te ravissait à mon âme, ne crois point qu’un pays puisse me voir vivante, fût-il le plus beau de tous les pays, et débordant des produits de toute la terre.

Et ne crois point que je te survive un instant ; car la tombe recèlera nos corps unis dans le trépas comme dans la vie. »

« Lorsque le jeune homme eut entendu ces vers de sa sœur, ses yeux se remplirent de larmes, et il se pencha vers la jeune fille et souleva légèrement le voile qui lui cachait le visage et l’embrassa entre les yeux. Et cela me permit de voir pour la première fois les traits de la jeune fille : elle était exactement aussi belle que le soleil qui apparaît soudain sortant d’un nuage. Puis le jeune homme tint un instant la tête du cheval du côté de la jeune fille et récita ces vers :

« Arrête-toi, ô sœur, et regarde les prodiges que mon bras accomplira.

Si pour toi, ô ma sœur, je ne livre bataille, pourquoi donc mes armes et mon cheval ?

Et si pour te défendre je ne lutte pas, pourquoi donc la vie ?

Et si je recule quand il s’agit de ta beauté, n’est-ce point un signe pour les oiseaux de proie de se jeter sur un corps sans âme désormais ?

Quant à celui-là, qui se dit redoutable et nous vante son courage, je vais, sous tes yeux, lui faire sentir un coup qui le perforera du cœur au talon. »

« Puis il se tourna vers moi et me cria :

« Et toi qui souhaites la jouissance après ma mort, à tes dépens va s’accomplir un exploit qui remplira les livres à venir.

Car, moi qui construis ces vers au rythme guerrier, je suis celui qui enlèvera ton âme avant que tu puisses seulement t’en douter ! »

« Et il lança son cheval contre le mien et, d’un coup, il envoya mon épée voler au loin et, sans me laisser le temps de piquer des deux et de filer dans le désert, il me saisit dans sa main et m’enleva de ma selle comme on enlève un sac vide. Et il me lança comme une balle en l’air, et me rattrapa au vol sur sa main gauche, et me soutint ainsi, le bras tendu, comme s’il eût tenu sur le doigt un oiseau apprivoisé. Quant à moi, je ne savais plus si tout cela n’était point un songe noir, ou si ce jeune homme, aux joues soyeuses et rosées, n’était pas un genni qui habitait sous cette tente avec une houria. Et d’ailleurs, ce qui se passa après me fit supposer qu’il devait plutôt en être ainsi.

« En effet, lorsque la jeune fille vit le triomphe de son frère, elle s’élança vers lui et l’embrassa sur le front et se suspendit joyeuse au cou de son cheval, qu’elle conduisit elle-même jusqu’à la tente. Là, le jeune homme descendit en me tenant sous le bras, comme un paquet. Et il me posa à terre, me fit mettre debout et, me prenant la main, il me fit entrer sous la tente, au lieu de m’écraser la tête sous ses pieds. Et il dit à sa sœur : « Il est désormais l’hôte qui est entré sous notre protection ; traitons-le donc avec égards et avec douceur. » Et il me fit asseoir sur la natte ; et la jeune fille mit derrière moi un coussin, puis elle s’occupa de remettre en place les armes de son frère, de lui apporter l’eau parfumée et de lui laver le visage et les mains. Puis elle le vêtit d’une robe blanche en lui disant : « Qu’Allah, ô mon frère, fasse parvenir ton honneur à l’extrême limite de la blancheur, et qu’il te mette comme un grain de beauté sur la face glorieuse de nos tribus. » Et l’adolescent lui répondit par ces vers :

« Ô ma sœur, au sang limpide, de la race des Bani-Thâlaba, tu m’as vu sur le terrain de la lutte, combattant pour tes yeux. »

« Elle répondit :

« Les éclairs de ta chevelure sur ton front t’auréolaient de leur lueur, ô mon frère. »

« Il reprit :

mille_23_ill003cr

« Voici les lions des solitudes. Ô ma sœur, conseille-leur de retourner sur leurs pas. Je ne voudrais point que la honte les tînt à jamais dans la poussière mordue par leurs dents. »

« Elle répondit :

« Ô vous tous, c’est mon frère Ebad ! Tous ceux du désert le connaissent par sa vaillance, ses exploits et la noblesse de ses ancêtres. Reculez !

Et toi, Bédouin Hamad, tu as voulu lutter contre un héros qui t’a fait voir la mort ramper vers toi comme un serpent prêt à fondre sur sa proie. »

« Or, moi, en voyant tout cela et en entendant ces vers, je fus dans une grande perplexité. Et je fis un retour sur moi-même et je constatai combien j’étais devenu petit à mes propres yeux, et combien ma laideur était grande en comparaison de la beauté de ces deux adolescents. Mais bientôt je vis la jeune fille apporter à son frère un plateau couvert de mets et de fruits, sans qu’elle me jetât un seul regard, fût-il méprisant, comme si j’étais quelque chien dont la présence dût passer inaperçue. Et pourtant, malgré tout, je continuais à la trouver plus merveilleuse encore, surtout quand elle se mit à offrir à manger à son frère, en le servant et en se négligeant elle-même pour qu’il ne manquât de rien. Mais le jeune homme finit par se tourner de mon côté et m’invita à partager le repas avec lui. Alors je poussai un soupir de soulagement, car je me sentais désormais certain d’avoir la vie sauve. Et il me tendit lui-même une porcelaine de lait caillé et une soucoupe pleine de décoction de dattes dans l’eau aromatisée. Et je mangeai et je bus en tenant la tête basse, et je lui jurai mille et cinq cents serments que j’étais désormais le plus fidèle de ses esclaves et le plus acquis à sa dévotion. Mais il sourit et fit un signe à sa sœur qui se leva aussitôt. Et elle ouvrit un grand coffre et en tira une à une dix robes admirables, plus belles les unes que les autres ; elle en mit neuf dans un paquet et m’obligea à l’accepter ; puis elle me força à me vêtir de la dixième. Et c’est cette dixième, si somptueuse, dont vous me voyez, ô vous tous, en ce moment habillé.

« Après quoi, le jeune homme fit un second signe, et l’adolescente sortit un instant pour revenir aussitôt. Et je fus invité par eux deux à aller prendre possession d’une chamelle chargée de toutes sortes de vivres et aussi de cadeaux que j’ai conservés précieusement jusqu’aujourd’hui. Et m’ayant ainsi comblé de toutes sortes d’égards et de présents, sans que j’eusse fait quoi que ce soit pour les mériter, au contraire ! ils m’invitèrent à user de leur hospitalité autant de temps qu’il me plairait. Mais, n’osant plus abuser de rien, je pris congé d’eux en embrassant sept fois la terre entre leurs mains. Et, ayant enfourché mon alezan, je pris la chamelle par le licou et me hâtai de retourner sur le chemin du désert, d’où j’étais venu.

« Et c’est alors que, devenu le plus riche de ma tribu, je me fis chef d’une bande de brigands coupeurs de routes. Et il arriva ce qui arriva.

« Et telle est l’histoire que je vous ai promise et qui mérite, sans aucun doute, la rémission de tous mes crimes, lesquels, à la vérité, ne sont pas d’un poids minime. »

 

***

 

Lorsque le Bédouin Hamad eut fini son histoire, Nôzhatou dit aux deux rois et au vizir Dandân : « On doit respecter les fous, mais les mettre hors de portée de nuire. Or, ce Bédouin a le crâne irrémédiablement de travers. Il faut donc lui pardonner ses méfaits à cause de sa sensibilité aux beaux vers et de son histoire. » À ces paroles, le Bédouin se sentit soulagé si considérablement qu’il s’affala sur les tapis. Et les eunuques vinrent et le ramassèrent.

Or, à peine le Bédouin venait-il de disparaître qu’un courrier entra en haletant et, ayant embrassé la terre entre les mains des rois, dit : « La Mère-des-Calamités est aux portes de la ville, et elle n’en est plus distante que d’un seul parasange ! »

À cette nouvelle si longtemps attendue, les deux rois et le vizir se convulsèrent de joie et demandèrent des détails au courrier qui leur dit : « Lorsque la Mère-des-Calamités eut ouvert la lettre de notre roi et vu sa signature au bas de la feuille, elle se réjouit extrêmement. Et à l’heure même et à l’instant, elle fit ses préparatifs de départ et invita la reine Safîa à venir avec elle ainsi que cent des principaux guerriers des Roums de Constantinia. Puis elle me dit de prendre les devants pour venir vous annoncer son arrivée. »

Alors le vizir Dandân se leva et dit aux rois : « Il est plus prudent, pour déjouer les perfidies et les embûches dont pourrait encore se servir la vieille mécréante, que nous allions à sa rencontre, après nous être déguisés sous des vêtements de chrétiens occidentaux, et avoir pris avec nous mille guerriers choisis, habillés également selon l’ancienne mode de Kaïssaria. » Et les deux rois répondirent par l’ouïe et l’obéissance et firent ce que leur conseillait le grand-vizir. Aussi, quand elle les vit dans cet accoutrement, Nôzhatou leur dit : « Vraiment, si je ne vous connaissais pas, je vous croirais tout à fait des Roums. » Alors ils sortirent du palais et, s’étant mis à la tête de mille guerriers, ils allèrent au-devant de Mère-des-Calamités.

Et bientôt elle apparut. Alors Roumzân et Kanmakân dirent au vizir Dandân de développer les guerriers sur un grand cercle et de les faire avancer lentement, de façon à ne laisser échapper aucun des guerriers de Constantinia. Puis le roi Roumzân dit à Kanmakân : « Laisse-moi d’abord m’avancer le premier au-devant de la vieille maudite : car elle me connaît déjà et ne se méfiera pas. » Et il poussa son cheval. Et en quelques instants il fut aux côtés de Mère-des-Calamités.

Alors Roumzân mit vivement pied à terre et la vieille, l’ayant reconnu, descendit également et se jeta à son cou. Alors le roi Roumzân la prit dans ses bras, la fixa les yeux dans les yeux, et la serra et la comprima si fort et si longtemps qu’elle lança un pet retentissant qui fit se cabrer les chevaux et sauter les cailloux du chemin à la tête des cavaliers.

Or, au même moment, les mille guerriers, au grand galop, resserrèrent leur cercle et crièrent aux cent chrétiens de mettre bas les armes. Et en un clin d’œil ils les capturèrent jusqu’au dernier, tandis que le vizir Dandân s’avançait vers la reine Safîa et, ayant baisé la terre entre ses mains, la mettait en quelques mots au courant de la situation, cependant que la vieille Mère-des-Calamités, garrottée solidement, comprenait enfin sa perdition et urinait dans ses vêtements.

Puis tout le monde rentra à Kaïssaria. Et, de là, immédiatement on se mit en route pour Baghdad, où l’on arriva sans incident et en toute hâte.

Alors les rois firent illuminer et décorer toute la ville et invitèrent les habitants, par les crieurs publics, à se masser devant le palais. Et lorsque toute la place et toutes les rues furent remplies par la foule des habitants, hommes, femmes et enfants, un âne galeux sortit de la grande porte, et sur son dos, à rebours, était attachée Mère-des-Calamités, la tête couverte d’une tiare rouge et couronnée de crottin de mule. Et devant elle marchait un grand crieur qui criait à haute voix les principaux méfaits de la vieille maudite, cause première de tant de calamités sur l’Orient et l’Occident.

Et lorsque toutes les femmes et tous les enfants lui eurent craché au visage, on la pendit par les pieds à la grande porte de Baghdad. Et c’est ainsi que périt, en rendant à Eblis son âme fétide, par l’anus, la pétante calamiteuse, la vieille aux fabuleuses vesses, la rouée, la politique, la perverse mécréante, Schaouahi Omm El-Daouahi. Le sort la trahissait comme elle avait trahi, et cela afin que sa mort pût servir de présage de la prise de Constantinia par les Croyants et du définitif triomphe en Orient, dans le futur, de l’Islam sur la terre d’Allah pacifiée et bénie.

Aussi, les cent guerriers chrétiens ne voulurent plus retourner dans leur pays et préférèrent embrasser librement la foi simple des musulmans.

Et les rois et le vizir Dandân ordonnèrent aux scribes les plus habiles de noter soigneusement dans les annales ces détails et ces événements, afin qu’ils pussent servir d’exemple salutaire aux générations de l’avenir.

— « Et telle est, ô Roi fortuné, continua Schahrazade en s’adressant au roi Schahriar, l’histoire splendide du roi Omar Al-Némân et de ses fils merveilleux Scharkân et Daoul’makân ; de la reine Abriza, de la reine Force-du-Destin et de la reine Nôzhatou ; du grand-vizir Dandân et des rois Roumzân et Kanmakân. » Puis elle se tut.

Alors, pour la première fois, le roi Schahriar regarda tendrement la diserte Schahrazade, et lui dit : « Ô Schahrazade ! par Allah ! que ta sœur, cette petite qui écoute, a raison quand elle te dit que tes paroles sont délicieuses au goût et savoureuses en leur fraîcheur ! En vérité, tu commences à me faire regretter le massacre de mes adolescentes, et peut-être que tu finiras par me faire oublier complètement mon serment. »

Et la petite Doniazade se souleva du tapis où elle était blottie et s’écria : « Ô ma sœur ! que cette histoire est admirable ! Et combien je suis contente de la mort de Mère-des-Calamités ! Et que tout cela est merveilleux ! »

Alors Schahrazade regarda sa sœur et lui sourit. Puis elle lui dit : « Mais que dirais-tu si tu entendais les paroles des animaux et des oiseaux ? » Et Doniazade s’écria : « Ah ! ma sœur, je t’en prie, dis-nous quelques-unes de ces paroles-là. Car elles doivent être délicieuses dans ta bouche. » Mais Schahrazade dit : « De tout cœur amical ! Toutefois, pas avant que me le permette notre maître le Roi, si toutefois il souffre encore de ses insomnies ! » Et le roi Schahriar fut extrêmement perplexe et dit : « Mais que peuvent bien dire les animaux et les oiseaux ? Et dans quelle langue parlent-ils ? » Et Schahrazade dit : « En prose et en vers. » Alors le roi Schahriar s’écria : « En vérité, ô Schahrazade, je ne veux rien décider encore concernant ton sort, avant que tu m’aies raconté ces choses que je ne connais pas. Car jusqu’ici je n’ai entendu que les paroles humaines ; et je ne serais pas fâché de savoir ce que pensent les êtres qui ne sont pas compris par la plupart des fils d’Adam. »

Alors, comme elle voyait la nuit s’écouler, Schahrazade pria le roi d’attendre jusqu’au lendemain. Et Schahriar, malgré l’impatience où il était, voulut bien y consentir. Il prit dans ses bras la belle Schahrazade, et ils s’enlacèrent jusqu’au matin.

Mais lorsque fut la cent quarante-sixième nuit.

Schahrazade dit :

HISTOIRE CHARMANTE DES ANIMAUX ET DES OISEAUX

CONTE DE L’OIE, DU PAON ET DE LA PAONNE

Il m’est revenu, ô Roi fortuné, qu’il y avait, en l’antiquité du temps et le passé de l’âge et du moment, un paon qui aimait, en compagnie de son épouse, à fréquenter les bords de la mer. Et tous deux avaient l’habitude de se promener dans une forêt qui s’étendait jusque-là, pleine d’eaux courantes et habitée par le chant des oiseaux. Durant le jour, le couple cherchait sa nourriture et, la nuit venue, il se perchait sur un arbre touffu pour ne point s’exposer à tenter l’envie de quelque voisin peu scrupuleux dans son admiration pour la beauté de la jeune paonne. Et ils continuèrent à vivre de la sorte, en bénissant le Bienfaiteur, dans la paix et la douceur.

Or, un jour, le paon décida son épouse à aller, pour changer d’air et de vue, faire une excursion du côté d’une île que l’on voyait du rivage. Et la paonne lui ayant répondu par l’ouïe et l’obéissance, ils s’envolèrent tous deux et mirent pied à terre, dans leur beauté, sous l’œil du soleil.

Et c’était une île couverte de beaux arbres fruitiers et nourrie par une multitude de ruisseaux. Et le paon et son épouse furent extrêmement charmés de leur promenade au milieu de cette fraîcheur, et s’arrêtèrent quelque temps à manger de tous les fruits et à boire de cette eau si douce et si légère.

Or, comme ils se disposaient à s’en retourner chez eux, ils virent arriver vers eux, pleine d’effroi, cou tendu, bouche ouverte, ailes battantes, une oie. Et elle vint, en tremblant de toutes ses plumes, leur demander abri et protection. Et le paon et son épouse ne manquèrent pas de la recevoir en toute cordialité ; et la paonne se mit à lui parler avec gentillesse et lui dit : « Sois la bienvenue au milieu de nous ! Tu trouveras ici famille et facilités. » Alors l’oie commença à se tranquilliser ; et le paon, ne doutant pas un instant que cette oie n’eût une histoire étonnante, lui demanda avec bonté : « Que t’est-il donc arrivé et pourquoi cet effroi ? » Et l’oie répondit : « Je suis encore toute malade de ce qui vient de m’arriver, et de la terreur terrible que m’inspire Ibn-Adam ! Ah ! qu’Allah nous garde ! qu’Allah nous préserve d’Ibn-Adam ! » Et le paon, bien peiné, lui dit : « Calme-toi, ô ma bonne oie, calme-toi ! » Et la paonne lui dit : « Comment veux-tu qu’Ibn-Adam puisse arriver jusqu’à cette île située au milieu de la mer ? Du rivage, il ne pourra sauter jusqu’ici ; et de la mer, comment fera-t-il pour traverser tant d’espace et d’eau ? » Alors l’oie leur dit : « Béni soit celui qui vous a mis sur ma route pour me faire oublier mes terreurs et me rendre la paix du cœur ! » Et la paonne lui dit : « Ô ma sœur, raconte-nous alors le motif de la terreur que t’inspire Ibn-Adam et l’histoire qui a dû t’arriver certainement. » Et l’oie raconta :

 

***

 

« Sache, ô paon plein de gloire, et toi paonne douce et hospitalière, que j’habite cette île depuis mon enfance, et y ai toujours vécu sans désagrément ni soucis, et sans rien qui pût me troubler l’âme ou m’offusquer la vue. Mais, l’avant-dernière nuit, comme j’étais endormie, la tête sous mon aile, je vis m’apparaître en songe un Ibn-Adam qui voulut lier conversation avec moi. Et j’allais répondre à ses avances, quand j’entendis une voix qui me criait : « Prends garde, ô oie, prends garde ! Méfie-toi d’Ibn-Adam et de la douceur de son langage et de la perfidie de ses manières ! Et n’oublie pas ce qu’a dit le poète à son sujet :

 

« Il te fait goûter une douceur qu’il a sur le bout de la langue ; mais c’est pour te surprendre à l’improviste, comme le renard, en tapinois. »

 

« Car sache bien, pauvre oie, qu’Ibn-Adam a atteint dans la rouerie un tel degré, qu’il sait, quand il veut, attirer à lui les habitants du sein des eaux et les monstres les plus farouches de la mer ; il peut du haut des airs faire dégringoler les aigles qui planent tranquilles, rien qu’en leur lançant un engin fabriqué avec de l’argile desséchée ; il est enfin si perfide que, tout faible qu’il est, il peut vaincre l’éléphant et s’en servir comme domestique ou lui arracher les défenses pour s’en faire des ustensiles. Ah ! oie, fuis ! fuis ! »

« Alors moi je sursautai dans mon sommeil et, sans regarder derrière moi, épouvantée, je m’enfuis en allongeant le col et déployant mes ailes. Et je me mis ainsi à vagabonder jusqu’à ce que j’eusse senti mes forces m’abandonner. Alors, comme j’étais arrivée au bas d’une montagne, je m’arrêtai un instant derrière un rocher, et mon cœur battait de peur et de fatigue, et ma poitrine était resserrée de toute l’appréhension que m’inspirait Ibn-Adam. Et, avec tout cela, je n’avais ni mangé ni bu, et la faim me torturait et la soif autant. Et je ne savais plus comment faire et je n’osais plus bouger, quand je vis en face de moi, à l’entrée d’une caverne, un jeune lion roux, au regard bon, qui m’inspira aussitôt confiance et sympathie. Et, de son côté, le jeune lion m’avait remarquée, et montrait tous les signes d’une grande joie, tant j’avais en moi de timidité et tant mon aspect l’avait séduit. Aussi il m’appela, en me disant : « Ô gentille petite, approche, viens causer un peu avec moi. » Et moi je fus très sensible à son invitation, et je m’avançai vers lui très modestement. Et il me dit : « Comment t’appelles-tu ? Et de quelle race es-tu ? » Je lui répondis : « Je m’appelle Oie. Et je suis de la race des oiseaux. » Il me dit : « Je te vois tremblante et terrifiée, et j’en ignore la cause. » Alors je lui racontai ce que j’avais vu et entendu en rêve. Et quel ne fut pas mon étonnement quand il me répondit : « Mais moi aussi j’ai eu un songe semblable et je l’ai raconté à mon père qui m’a aussitôt mis en garde contre Ibn-Adam et m’a dit de me méfier extrêmement de ses ruses et perfidies. Mais jusqu’à présent je n’ai guère eu l’occasion de faire la rencontre de cet Ibn-Adam-là. »

« À ces paroles du jeune lion, mon effroi ne fit qu’augmenter et je m’écriai : « Il n’y a plus à hésiter sur le parti à prendre. C’est le moment de nous débarrasser de ce fléau, et c’est à toi seul, ô fils du sultan des animaux, que doit revenir la gloire de tuer Ibn-Adam. Et, ce faisant, ta renommée haussera aux yeux de toutes les créatures du ciel, de l’eau et de la terre. » Et je continuai à encourager de la sorte et à flatter le jeune lion jusqu’à ce que je l’eusse décidé à se mettre à la recherche de notre ennemi commun.

« Le jeune lion sortit donc de la caverne et me dit de le suivre. Et moi je marchai derrière lui et tâchai de ne pas être en retard, tandis qu’il s’avançait fièrement en faisant claquer sa queue sur son dos. Et nous marchâmes ainsi de compagnie, moi toujours derrière lui et pouvant à peine suivre son pas. Enfin nous vîmes s’élever une poussière qui, dissipée, laissa apparaître, tout nu, sans bât ni licou, un âne qui tantôt gambadait et ruait, et tantôt se jetait à terre et se roulait dans la poussière, les quatre jambes en l’air.

« À cette vue, mon ami le jeune lion fut assez étonné, car ses parents ne l’avaient guère laissé jusqu’ici sortir de la caverne. Et il héla l’âne en question en lui criant : « Hé, toi ! viens par ici ! » Et l’autre se hâta d’obéir ; et mon ami lui dit : « Ô doué de peu de raison, pourquoi agis-tu de la sorte ? Et d’abord de quelle espèce es-tu d’entre les animaux ? » Il répondit : « Ô mon maître, je suis ton esclave l’âne, de l’espèce des ânes. » Il lui demanda : « Et pourquoi viens-tu par ici ? » Il répondit : « Ô fils du sultan, pour fuir Ibn-Adam ! » Alors le jeune lion se mit à rire et lui dit : « Comment, avec ta taille et ta largeur, peux-tu craindre Ibn-Adam ? » L’âne dit, en agitant la tête d’un air pénétré : « Ô fils du sultan, je vois que tu ne connais guère cet être malfaisant ! Si j’ai peur de lui, ce n’est point qu’il veuille ma mort : il veut pis que cela. Sache en effet que je lui sers de monture, tant que je suis jeune et solide ; et, dans ce but, il me met sur le dos quelque chose qu’il appelle le bât ; puis il me serre le ventre avec quelque chose qu’il appelle la sangle ; et sous la queue il me met un anneau dont j’ai oublié le nom, mais qui blesse cruellement mes parties délicates ; enfin il me fourre dans la bouche un morceau de fer qui me met en sang la langue et le palais et qu’il appelle le mors. Et c’est alors qu’il me monte et que, pour me faire aller plus vite que je ne peux, il me pique le cou et le derrière avec un aiguillon. Et si, fourbu, je fais mine d’aller moins vite, il me lance d’effroyables malédictions et des jurons qui me font frissonner, tout âne que je suis, car devant tout le monde il m’appelle : « Entremetteur ! fils de putain ! fils d’enculé ! le cul de ta sœur ! coureur de femmes ! » – que sais-je encore ! Et si par malheur, je viens, voulant me soulager un peu la poitrine, à péter, – éloigné soit le Malin ! – alors sa fureur ne connaît plus de bornes. Et il vaut mieux, par égard pour toi, ô fils du sultan, que je ne te répète pas tout ce qu’il me fait et tout ce qu’il me dit, en pareille circonstance ! Aussi je ne me laisse aller à de pareils soulagements que lorsque je sais qu’il est très loin derrière moi, ou lorsque je suis sûr d’être seul. Mais ce n’est pas tout ! Lorsque je me ferai vieux, il me vendra à quelque porteur d’eau qui, me mettant sur le dos un bât en bois, me chargera d’outres pesantes et d’énormes cruches d’eau de chaque côté, et cela jusqu’à ce que, n’en pouvant plus de mauvais traitements et de privations, je crève dans ma misérable peau. Et alors on jettera ma carcasse aux chiens errants, sur les décombres. Et tel est, ô fils du sultan, le sort calamiteux que me réserve Ibn-Adam. Ah ! y a-t-il parmi les créatures une infortune comparable à la mienne ? Réponds, toi, ô bonne et tendre oie ! »

« Alors moi, ô mes maîtres, je sentis un frisson me traverser d’horreur et de pitié et je m’écriai, à la limite de l’émotion et du tremblement : « Ô seigneur lion, vraiment l’âne est excusable ! Car, rien qu’à l’entendre, je meurs ! » Et le jeune lion, voyant l’âne en train de déguerpir, lui cria : « Mais pourquoi es-tu si pressé, compagnon ? Reste encore un peu, car vraiment tu m’intéresses. Et je serais heureux de te voir me servir de guide pour aller vers Ibn-Adam. » Mais l’âne répondit : « Je regrette, seigneur ! Mais je préfère mettre entre moi et lui l’espace d’une journée ; car je l’ai quitté hier, alors qu’il se dirigeait vers cet endroit. Et je suis en train de chercher quelque lieu sûr où m’abriter contre ses perfidies et son astuce. Et puis, avec ta permission, je veux, maintenant que je suis sûr qu’il ne m’entendra pas, me soulager tout à mon aise et jouir de l’air du temps. » Et, ayant dit ces paroles, l’âne se mit à braire longuement et fit suivre cela de trois cents libres pets, en ruant. Puis il se roula sur l’herbe pendant un bon moment et se releva et, voyant une poussière vers le loin, il tendit une oreille, puis l’autre oreille, regarda fixement et, nous tournant le dos, il déguerpit et disparut.

« Or, la poussière s’étant dissipée, apparut un cheval noir, au front étoilé d’une tache blanche comme un drachme d’argent, beau, proportionné, fier, luisant, et les pieds naturellement ornés, à l’endroit qui sied, d’une couronne de poils blancs. Et il arrivait vers nous en hennissant d’une voix fort agréable. Et lorsqu’il vit mon ami le jeune lion, il s’arrêta en son honneur et voulut se retirer par discrétion. Mais le lion, extrêmement charmé de son élégance et séduit par son aspect, lui dit : « Qui donc es-tu, ô beau ? Et pourquoi cours-tu de la sorte dans cette immense solitude, avec l’air si inquiet ? » Il répondit : « Ô roi des animaux, je suis un cheval d’entre les chevaux. Et je suis en fuite pour éviter l’approche d’Ibn-Adam ! »

« À ces paroles, le lion fut à la limite de l’étonnement et dit au cheval : « Ne parle donc pas ainsi, ô cheval, car c’est vraiment honteux pour toi d’avoir peur d’Ibn-Adam, fort comme tu es et doué de cette carrure et de cette taille, et alors que tu peux d’un seul coup de pied le faire passer de vie à trépas. Regarde-moi ! je ne suis pas si grand que toi, et pourtant j’ai promis à cette gentille oie qui tremble, de la débarrasser à jamais de ses terreurs en attaquant et tuant Ibn-Adam et en le mangeant entièrement. Et alors je me ferai un plaisir de réintégrer cette pauvre oie dans sa maison au milieu de sa famille. »

« Lorsque le cheval eut entendu ces paroles de mon ami, il le regarda avec un sourire triste et lui dit : « Rejette loin de toi de telles pensées, ô fils du sultan, et ne t’illusionne pas de la sorte sur ma force et ma taille et ma vitesse, car tout cela est vain devant l’astuce d’Ibn-Adam. Et sache bien que, lorsque je suis entre ses mains, il trouve le moyen de me dompter à sa guise. À cet effet, il me met aux pieds des entraves de chanvre et de crin, et m’attache par la tête à un poteau planté plus haut que moi dans le mur ; et de la sorte je ne puis ni bouger, ni m’asseoir, ni me coucher. Mais ce n’est pas tout ! Lorsqu’il veut me monter, il me met sur le dos quelque chose qu’il appelle une selle, et me comprime le ventre avec deux larges sangles fort dures qui me meurtrissent ; dans la bouche il me met un morceau d’acier qu’il tire au moyen de courroies pour me diriger où il lui plaît ; et, une fois sur mon dos, il me pique et me perfore les flancs avec les pointes de ce qu’il appelle les étriers, et me met ainsi tout le corps en sang ! Mais ce n’est pas fini ! Lorsque je suis vieux, et que mon dos n’est plus assez souple ni assez résistant et que mes muscles ne peuvent me lancer aussi vite qu’il le voudrait, il me vend à quelque meunier qui me fait tourner nuit et jour la meule du moulin jusqu’à ma complète décrépitude. Alors il me vend à l’équarrisseur qui m’égorge et m’écorche et vend ma peau aux tanneurs et mes crins aux fabricants de cribles, de tamis et de blutoirs ! Et tel est mon sort avec Ibn-Adam ! »

« Alors le jeune lion fut très affecté de ce qu’il venait d’entendre et dit au cheval : « Je vois qu’il me faut absolument débarrasser la création de cet être de malheur que vous appelez tous Ibn-Adam. Dis-moi donc, ô cheval, où et quand as-tu aperçu Ibn-Adam ? » Le cheval dit : « Je l’ai quitté vers midi. Et il est maintenant à ma poursuite, courant de notre côté ! »

« Or, à peine le cheval venait-il d’achever ces paroles qu’une poussière s’éleva dans le proche lointain. Et il en éprouva une telle terreur que, sans prendre le temps de s’excuser, il nous quitta au grand galop. Et nous vîmes du côté de la poussière apparaître et s’avancer vers nous à grandes enjambées, effaré, le cou tendu et mugissant éperdument, un chameau.

« À l’aspect de ce grand animal, démesurément colossal, le lion fut persuadé que ce devait être Ibn-Adam. Et, sans me consulter, il s’élança sur lui et allait bondir et l’étrangler, quand je lui criai de toute ma voix : « Ô fils du sultan, arrête ! ce n’est point un Ibn-Adam, mais un excellent chameau, le plus inoffensif des animaux. Et sûrement il fuit l’approche d’Ibn-Adam ! » Alors le jeune lion s’arrêta à temps et, tout interloqué, demanda au chameau : « Vraiment, toi aussi, ô prodigieux animal, tu as peur de cet être-là ? Que fais-tu donc de tes énormes pieds si tu ne peux lui en écraser la face ? » Et le chameau haussa lentement la tête et, les yeux perdus comme dans un cauchemar, répondit tristement : « Ô fils du sultan, regarde mes narines ! Elles sont encore trouées et fendues de l’anneau en crin qu’Ibn-Adam m’y avait passé pour me dompter et me diriger. Et à cet anneau était fixée une corde qu’Ibn-Adam confiait au plus petit des enfants, lequel pouvait ainsi, monté sur un tout petit âne, me conduire à sa guise, moi et toute une bande d’autres chameaux, à la file les uns des autres. Regarde mon dos ! Il est encore bossué de tous les fardeaux dont depuis des siècles on ne cesse de le charger. Regarde mes jambes ! Elles sont calleuses et fourbues des longues courses et des voyages forcés à travers les sables et les pierres. Mais ce n’est pas tout ! Sache que lorsque je me fais vieux, après tant de nuits sans sommeil et tant de jours sans repos, loin d’avoir des égards pour ma vieillesse et ma patience, il sait encore tirer parti de ma vieille peau et de mes vieux os, en me vendant au boucher qui vend ma chair aux pauvres et mon cuir aux tanneurs et mon poil aux fileurs et aux tisserands ! Et voilà le traitement régulier que me fait subir Ibn-Adam ! »

« À ces paroles du chameau, le jeune lion fut pris d’une indignation sans bornes. Et il rugit et agita ses mâchoires et frappa le sol de ses pieds ; puis il dit au chameau : « Hâte-toi de me révéler où tu as laissé Ibn-Adam ! » Et le chameau dit : « Il est à ma recherche et ne va pas tarder à apparaître. Aussi, de grâce, ô fils du sultan, laisse-moi émigrer et m’enfuir vers d’autres pays que mon pays natal. Car ni les solitudes du désert ni les terres les plus inconnues ne sauraient assez me cacher à ses investigations. » Alors le lion lui dit : « Ô chameau, crois-moi ! attends encore un peu et tu verras comment je vais assaillir Ibn-Adam et le jeter à terre et lui broyer les os et boire son sang et faire nourriture de sa chair. » Mais le chameau répondit, tandis que des frissons lui agitaient par nappes toute la peau : « Permets ! ô fils du sultan, je préfère encore m’en aller, car le poète a dit :

« Si sous la tente même qui t’abrite, et dans le pays même qui t’appartient, vient habiter un visage désagréable,

Un seul parti te reste à prendre : laisse-lui ta tente et ton pays et hâte-toi de décamper. »

« Et, ayant récité cette strophe, le bon chameau baisa la terre entre les mains du lion, se releva et disparut, battant la terre sous ses pas. Et bientôt nous vîmes son dos s’élever et s’abaisser dans le loin.

« Or, à peine avait-il disparu que, soudain, sortant de je ne sais où, un petit être vieux, à l’aspect chétif, l’air rusé, la peau ratatinée, apparut, portant sur les épaules un panier où se trouvaient des ustensiles de menuisier, et sur la tête huit grandes planches de bois.

« À sa vue, ô mes maîtres, je n’eus pas la force seulement de jeter un cri ou d’avertir mon jeune ami, et je tombai paralysée sur le sol. Quant au jeune lion, très amusé par l’aspect de ce petit être drôle, il s’avança vers lui pour l’examiner de plus près. Et le menuisier s’aplatit à terre devant lui et lui dit en souriant et d’une voix très humble : « Ô roi puissant et plein de gloire, ô toi qui occupes le plus haut rang dans la création, je te souhaite un soir de lait et demande à Allah de te hausser encore dans le respect de l’univers et d’augmenter tes forces et tes vertus ! Or, moi, je suis un opprimé qui vient te demander aide et protection dans les malheurs qui me poursuivent de la part de mon ennemi ! » Et il se mit à pleurer, à gémir et à soupirer.

« Alors le jeune lion, fort touché de ses larmes et de son aspect malheureux, adoucit sa voix et lui demanda : « Qui donc t’a opprimé ? Et qui donc es-tu, ô toi le plus éloquent de tous les animaux que je connaisse, et le plus poli, bien que tu sois de beaucoup le plus laid d’entre eux tous ! » L’autre répondit : « Ô seigneur des animaux, pour ce qui est de mon espèce, j’appartiens à l’espèce des menuisiers ; mais pour ce qui est de mon oppresseur, c’est Ibn-Adam ! Ah ! seigneur lion, qu’Allah te préserve des perfidies d’Ibn-Adam ! Tous les jours, dès l’aube, il me fait travailler pour son bien-être, sans jamais me payer. Aussi, crevant de faim, j’ai renoncé à travailler pour son compte, et j’ai pris la fuite loin des villes où il habite. »

« À ces paroles, le jeune lion entra dans une fureur considérable. Il rugit, il bondit, il souffla et il écuma ; et ses yeux lancèrent des étincelles ; et il s’écria : « Mais où est-il enfin cet Ibn-Adam calamiteux, que je le broie entre mes dents et que je venge toutes ses victimes ? » L’homme répondit : « Tu vas le voir poindre tout à l’heure ; car il est à ma poursuite, furieux de n’avoir plus personne qui lui charpente ses maisons. » Le lion lui demanda : « Mais toi-même, animal menuisier, qui marches d’un pas si petit et si mal assuré sur tes deux pattes, de quel côté te diriges-tu ? » L’homme répondit : « Je vais directement trouver le vizir du roi ton père, le seigneur léopard qui m’a envoyé chercher par un animal de ses émissaires, pour lui construire une cabane solide où s’abriter et se défendre contre les assauts d’Ibn-Adam, depuis que le bruit s’est répandu de l’arrivée prochaine d’Ibn-Adam dans ces parages. Et c’est pour cela que tu me vois porteur de ces planches de bois et de ces instruments. »

« Lorsque le jeune lion eut entendu ces paroles, il dit au menuisier : « Par ma vie ! ce serait une audace extrême de la part du vizir de mon père que de prétendre faire exécuter ses commandes avant les nôtres ! Tu vas sur l’heure t’arrêter ici, et commencer par me construire, à moi d’abord, cette cabane ! Quant au seigneur léopard, il peut attendre. » Mais le menuisier fit mine de s’en aller et dit au jeune lion : « Ô fils du sultan, je te promets de revenir sitôt fini le travail commandé par le léopard ; car j’ai bien peur de sa colère. Et je te bâtirai alors non point une cabane, mais un palais. » Or le lion ne voulut rien entendre, et entra même en colère, et se jeta sur le menuisier et lui appliqua la patte sur la poitrine. Et, rien que de cette simple caresse, le petit homme perdit l’équilibre, et roula à terre avec ses planches et ses ustensiles. Et le lion éclata de rire en voyant la terreur et la mine piteuse du bonhomme. Et celui-ci, bien qu’intérieurement mortifié à l’extrême, n’en fit rien voir, et aussitôt se mit à l’œuvre. Or, c’était là le but qu’il souhaitait et pour lequel il était venu.

« Il prit donc soigneusement la mesure du lion dans tous les sens, et en quelques instants il construisit une caisse solidement charpentée, à laquelle il ne laissa qu’une étroite ouverture ; et il cloua à l’intérieur de grands clous dont la pointe était tournée vers le dedans et d’avant en arrière ; et il ménagea par-ci par-là quelques trous pas bien grands ; et, cela fait, il invita respectueusement le lion à prendre possession de son bien. Mais le lion hésita d’abord et dit à l’homme : « En vérité, cela me paraît bien étroit, et je ne vois point comment je puis y pénétrer. » L’homme dit : « Baisse-toi et entre en rampant ; car une fois là-dedans, tu t’y trouveras fort à l’aise ! » Alors le lion se baissa, et son corps souple glissa à l’intérieur, ne laissant au dehors que la queue. Mais le menuisier se hâta d’entortiller cette queue et de la fourrer vivement avec le reste et, en un clin d’œil, il boucha l’ouverture et la cloua solidement.

« Et le lion essaya d’abord de bouger et de reculer, mais les pointes acérées des clous lui pénétrèrent dans la peau et l’embrochèrent de tous côtés. Et il se mit à rugir de douleur ; et il cria : « Ô menuisier, qu’est-ce donc que cette maison étroite que tu as construite et ces pointes qui me pénètrent cruellement ? »

« À ces paroles, l’homme jeta un cri de triomphe et se mit à danser et à ricaner et dit au lion : « Ce sont là les pointes d’Ibn-Adam ! Ô chien du désert, tu apprendras à tes dépens que moi, Ibn-Adam, malgré ma laideur, ma lâcheté et ma faiblesse, je puis triompher du courage, de la force et de la beauté. »

« Et, ayant dit ces paroles effroyables, le misérable alluma une torche, amassa des fagots autour de la caisse et fit tout flamber. Et moi, plus paralysée que jamais de terreur et d’épouvante, je vis mon pauvre ami brûler vif et mourir ainsi de la plus cruelle mort. Et Ibn-Adam, sans m’avoir aperçue, vu que j’étais étendue mourante sur le sol, s’éloigna triomphant.

« Alors moi, longtemps après, je pus me relever et m’éloigner, l’âme pleine d’effroi, dans une direction opposée. Et c’est ainsi que je pus arriver jusqu’ici, et que le destin me fit vous rencontrer, ô mes maîtres à l’âme compatissante. »

 

***

 

Lorsque le paon et son épouse eurent entendu ce récit de l’oie…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et se tut discrètement.

Mais lorsque fut la cent quarante-septième nuit.

Elle dit :

Lorsque le paon et son épouse eurent entendu ce récit de l’oie, ils furent émus à la limite de l’émotion, et la paonne dit à l’oie : « Ma sœur, nous sommes ici en sûreté ; reste donc avec nous, tant qu’il te plaira, et jusqu’à ce qu’Allah te rende la paix du cœur, le seul bien estimable après la santé. Reste donc, et tu partageras notre sort bon ou mauvais. » Mais l’oie dit : « J’ai bien peur, bien peur ! » La paonne reprit : « Il ne faut pas, vraiment ! En voulant à tout prix échapper au sort qui t’a été écrit, tu tentes la destinée. Or, elle est la plus forte. Et ce qui est écrit sur notre front doit courir. Et toute échéance doit être payée. Si donc notre terme a été fixé, nulle force ne saurait l’annuler. Mais ce qui doit surtout te tranquilliser et te consoler, c’est la conviction que toute âme ne peut mourir avant d’avoir épuisé les biens qui lui sont dus par le Juste Rétributeur. »

Or, pendant qu’ils s’entretenaient de la sorte, les branches autour d’eux craquèrent et un bruit de pas se fit entendre qui troubla tellement la tremblante oie qu’elle étendit éperdument ses ailes et se jeta à la mer en criant : « Garde à vous ! garde à vous ! »

Mais ce n’était qu’une fausse alerte, car, entre les branches écartées, apparut la tête d’un joli chevreuil aux yeux humides. Et la paonne cria à l’oie : « Ma sœur, ne t’effraie donc pas ainsi ! Reviens vite ! Nous avons un hôte nouveau ! c’est un gentil chevreuil, de la race des animaux, comme tu es de la race des oiseaux ; et il ne mange guère de viande saignante, mais de l’herbe et des plantes de la terre. Viens ! et ne te mets plus dans un pareil état, car rien n’exténue le corps et l’âme autant que l’appréhension et les soucis. »

Alors l’oie revint en mouvant ses hanches ; et ses esprits étaient aussi en mouvement. Et le chevreuil, après les salams d’usage, leur dit : « C’est la première fois que je viens de ce côté ; et je n’ai jamais vu terre plus fertile ni plantes plus fraîches et plus tentantes, Permettez-moi donc de vous tenir compagnie et de jouir avec vous des bienfaits du Créateur. » Et tous les trois lui répondirent : « Sur nos têtes et sur nos yeux, ô chevreuil plein de savoir-vivre ! Tu trouveras ici aisance, famille et facilité. » Et tous se mirent à respirer ensemble le bon air, pendant un long espace de temps. Mais ils ne négligèrent jamais de faire leurs prières matin et soir ; excepté l’oie qui, assurée désormais de la paix, oubliait ses devoirs envers le Distributeur de la sécurité. Or, elle paya bientôt de la vie cette ingratitude envers Allah.

En effet, un matin, un navire désemparé fut jeté à la côte, et les hommes abordèrent dans l’île. Et, ayant aperçu le groupe formé par le paon, son épouse, l’oie et le chevreuil, ils s’en approchèrent vivement. Alors les deux paons s’envolèrent au loin, sur la cime des arbres, en poussant un cri strident. Et le chevreuil s’élança et en quelques bonds fut hors de portée. Mais seule l’oie resta embrouillée de sa personne et essaya de courir de tous côtés ; mais on eut bientôt fait de la cerner et de la capturer pour la manger comme premier repas dans l’île.

Quant au paon et à son épouse, avant de quitter l’île pour regagner leur forêt natale, ils vinrent en cachette se rendre compte du sort de l’oie et la virent au moment où on l’égorgeait.

Alors ils cherchèrent un peu partout leur ami le chevreuil et, après les salams et les félicitations mutuelles pour le danger évité, ils mirent le chevreuil au courant de l’infortune finale de la pauvre oie. Et tous trois pleurèrent beaucoup à son souvenir, et la paonne dit : « Elle était bien douce et bien modeste et si gentille ! » Et le chevreuil dit : « C’est vrai ! mais dans les derniers temps elle négligeait ses devoirs envers le Rétributeur. » Alors le paon dit : « Ô fille de mon oncle, et toi, chevreuil pieux, élevons notre âme vers son maître ! » Et tous les trois baisèrent la terre entre les mains d’Allah s’écrièrent :

« Béni soit le Juste, le Rétributeur, le Maître Souverain de la Puissance, l’Omniscient, le Très-Haut !

Gloire au Créateur de tous les êtres, au Veilleur sur chacun de tous les êtres, au Rétributeur à chacun selon ses mérites et sa capacité !

Loué soit Celui qui a déployé les cieux, les a arrondis et les a illuminés ; Celui qui a étendu la terre et la robe de la terre de chaque côté des mers, et l’a ornée de sa beauté ! »

— Alors, ayant raconté cette histoire, Schahrazade s’arrêta un instant. Et le roi Schahriar s’écria : « Que cette prière est admirable et que ces animaux sont bien doués ! Mais, ô Schahrazade, est-ce là tout ce que tu connais sur les animaux ? » Et Schahrazade dit : « Cela n’est rien, ô Roi, en comparaison de ce que je pourrais t’en raconter ! » Et Schahriar dit : « Mais qu’attends-tu donc pour continuer ? » Schahrazade dit : « Avant de continuer l’Histoire des animaux, je veux te raconter, ô Roi, une histoire qui confirmera la conclusion de la précédente, à savoir combien la prière est agréable au Seigneur ! » Et le roi Schahriar dit : « Mais certainement ! »

Alors Schahrazade dit :

LE BERGER ET L’ADOLESCENTE

On raconte qu’il y avait, dans une montagne d’entre les montagnes des pays musulmans, un berger doué d’une grande sagesse et d’une foi ardente. Et ce berger menait une vie paisible et retirée, se contentant de son sort et vivant du produit, en lait et en laine, de son troupeau. Et il avait en lui tant de douceur et sur son front tant de bénédictions que les bêtes sauvages n’attaquaient jamais son troupeau, et le respectaient lui-même tellement que lorsqu’elles le voyaient de loin elles le saluaient de leurs cris et de leurs hurlements. Et ce berger continua à vivre ainsi un longtemps, ne se souciant guère de ce qui se passait dans les villes de l’univers.

Or, un jour, Allah Très-Haut voulut éprouver le degré de sagesse et la valeur réelle de ses vertus, et ne trouva guère d’autre tentation plus forte, pour l’éprouver, que de lui envoyer la beauté de la femme. Il chargea donc l’un de ses anges de se déguiser en adolescente et de ne rien épargner pour faire fauter le saint berger.

Aussi un jour que le berger, malade depuis un certain temps, était étendu dans sa grotte et glorifiait en son âme le Créateur, il vit soudain entrer chez lui, souriante et fine, une jouvencelle aux grands yeux blancs et noirs, qui pouvait bien passer aussi pour un adolescent. Et du coup la grotte en fut parfumée, et le berger sentit sa vieille chair frissonner. Mais il fronça les sourcils et se renfrogna dans son coin et dit à l’intruse : « Que viens-tu faire ici, ô femme que je ne connais pas ? Je ne t’ai point appelée et n’ai besoin nullement de toi. » L’adolescente alors s’approcha et s’assit tout près du vieillard et lui dit : « Homme, regarde-moi. Je ne suis point femme, mais vierge encore, et je viens m’offrir à toi pour mon plaisir et pour ce qui m’est revenu de ta vertu ancienne déjà. » Mais le vieillard s’écria : « Ô tentatrice de l’enfer, éloigne-toi ! Et laisse-moi m’anéantir dans l’adoration de Celui qui ne meurt pas. » Mais l’adolescente fit mouvoir lentement la souplesse de sa taille et regarda le vieillard qui essayait de reculer, et soupira : « Dis ! pourquoi ne veux-tu pas de moi ? Je t’apporte une âme soumise et un corps sur le point de fondre de désir. Vois si ma gorge n’est pas plus blanche que le lait de tes brebis, si ma nudité n’est pas plus fraîche que l’eau du rocher. Touche ma chevelure, ô berger. Elle est plus soyeuse à tes doigts que le duvet de l’agneau dans le ventre de sa mère. Mes hanches sont tièdes et glissantes et se dessinent à peine, dans leur floraison première. Et mes petits seins qui se gonflent déjà, si seulement d’un doigt léger tu les frôlais, ils frémiraient. Viens ! mes lèvres te fondront dans la bouche, et j’ai des dents dont les morsures infusent la vie aux vieillards mourants. Viens ! »

Mais le vieillard s’écria, bien que sa barbe tremblât de tous ses poils : « Recule, ô démon ! ou je vais te chasser avec ce bâton noueux. »

Alors l’adolescente du ciel, d’un geste éperdu, lui jeta les bras autour du cou, et dans l’oreille lui murmura : « Je suis un fruit acide, doux à peine : mange-le et tu guériras ! Connais-tu l’odeur du jasmin ? Elle te serait odeur grossière, si tu sentais ma virginité ! »

Mais le vieillard s’écria : « Le parfum de la prière est le seul qui ne s’en aille pas. Hors d’ici, ô séductrice ! » Et il la repoussa de ses deux bras.

Alors la jeune fille se leva et, légère, se dévêtit entièrement et se tint droite et nue dans les flots de ses cheveux. Et l’appel de son silence, dans cette solitude de grotte, était plus terrible que tous les cris du délire. Et le vieillard ne put s’empêcher de gémir et, pour ne plus voir ce lys vivant, il se couvrit la tête de son manteau et s’écria : « Va-t’en ! Va-t’en, ô femme aux yeux de trahison. Depuis la naissance du monde tu es la cause de nos calamités. Tu as perdu les hommes des premiers âges, et tu jettes la discorde entre les enfants de la terre. Celui qui te cultive renonce pour toujours aux joies infinies que seuls pourront goûter ceux qui te rejettent de leur vie. » Et le vieillard enfonça davantage sa tête dans les plis du manteau.

Mais l’adolescente reprit : « Que parles-tu des anciens ? Les plus sages d’entre eux m’ont adorée, et les plus sévères m’ont chantée. Et ma beauté ne les a point fait dévier de la voie droite, mais les a éclairés dans le chemin et a fait les délices de leur vie. La vraie sagesse, ô berger, est de tout oublier dans mon sein. Reviens à la sagesse ! Je suis toute prête à m’ouvrir à toi et à t’abreuver de la vraie sagesse. »

Alors le vieillard se tourna entièrement du côté du mur et s’écria : « Arrière, ô pleine de malice ! Je t’abomine et te vomis ! Que d’hommes admirables tu as trahis et que de méchants tu as sauvegardés ! Ta beauté est menteuse. Car à celui qui sait prier apparaît une beauté invisible à ceux qui te regardent. Arrière ! »

À ces paroles, l’adolescente s’écria : « Ô saint berger ! bois le lait de tes brebis et habille-toi de leur laine, et prie ton Seigneur dans la solitude et dans la paix de ton cœur ! » Et l’ange enfant s’envola dans le bruissement de ses ailes.

Alors, de tous les points de la montagne, vers le berger accoururent les animaux sauvages, qui baisèrent la terre entre ses mains pour lui demander sa bénédiction.

— À ce moment de sa narration, Schahrazade s’arrêta, et le roi Schahriar, devenu triste soudain, lui dit : « Ô Schahrazade, en vérité, l’exemple du berger me donne à réfléchir. Et je ne sais s’il ne vaut pas mieux pour moi me retirer dans une grotte et fuir à tout jamais les soucis de mon royaume, et pour toute occupation mener paître des brebis. Mais je veux d’abord entendre la suite de l’Histoire des Animaux et des Oiseaux ! »

Mais lorsque fut la cent quarante-huitième nuit.

Schahrazade dit :

CONTE DE LA TORTUE
ET DE L’OISEAU-PÊCHEUR

Dans un livre d’entre les livres anciens il est raconté, ô Roi fortuné, qu’un oiseau-pêcheur se tenait un jour sur la berge d’un fleuve et observait attentivement, cou tendu, le fil de l’eau. Car tel était le métier qui lui permettait de gagner sa vie et de nourrir ses enfants, et il l’exerçait sans paresse, s’acquittant fort honnêtement des charges de son état.

Or, pendant qu’il surveillait de la sorte le moindre remous et la plus légère ondulation, il vit passer devant lui, et s’arrêter contre la roche où il était en observation, un grand corps mort de race humaine. Et il l’examina et remarqua des blessures considérables sur toutes ses parties, et des traces de coups de sabre et de coups de lance. Et il pensa en son âme : « Ce doit être quelque brigand à qui l’on a fait expier ses méfaits. » Puis il éleva ses ailes et bénit le Rétributeur, disant : « Béni soit Celui qui fait servir les méchants après leur mort au bien-être de ses bons serviteurs ! » Et il se disposa à fondre sur le corps et à en enlever des lambeaux pour les apporter à ses petits et les manger avec eux. Mais il vit bientôt au-dessus de lui le ciel s’obscurcir d’un nuage de grands oiseaux de proie, tels que vautours et éperviers, qui se mirent à tournoyer par grands cercles se rapprochant de plus en plus.

À cette vue, l’oiseau-pêcheur fut saisi de la crainte d’être dévoré lui-même par ces loups de l’air et se hâta de déguerpir à tire-d’aile vers le loin. Et au bout de plusieurs heures il s’arrêta sur la cime d’un arbre qui se trouvait au milieu du fleuve, tout à fait vers son embouchure, et attendit là que le courant eût entraîné jusqu’à cet endroit le corps flottant. Et, tout triste, il se mit à songer aux vicissitudes du sort et à son inconstance ; et il se disait : « Voici que je suis obligé de m’éloigner de mon pays et de la berge qui m’a vu naître et où sont mes enfants et mon épouse. Ah ! que ce monde est vain ! Et combien plus vain celui qui se laisse tromper par ses dehors et, confiant dans la chance, vit au jour le jour sans se soucier du lendemain ! Si j’avais été plus sage, j’eusse amassé des provisions pour les jours de disette comme celui-ci ; et les loups de l’air eussent pu venir me disputer mon gain, sans me donner trop d’inquiétude. Mais le sage nous conseille la patience dans l’épreuve. Patientons. »

Or, pendant qu’il réfléchissait de la sorte, il vit s’avancer vers l’arbre où il était perché, sortant de l’eau et nageant lentement, une tortue. Et cette tortue leva la tête et l’aperçut sur l’arbre. Et elle lui souhaita la paix et lui dit : « Comment se fait-il, ô pêcheur, que tu aies déserté la berge que d’ordinaire tu fréquentais ? » Il répondit :

« Si sous la tente même qui t’abrite, et dans le pays même qui t’appartient, vient habiter un visage désagréable,

Un seul parti te reste à prendre : laisse-lui ta tente et ton pays et hâte-toi de décamper !

« Et moi, ô excellente tortue, j’ai vu ma berge prête à être envahie par les loups de l’air et, pour ne pas être affecté par leur visage désagréable, j’ai préféré tout quitter et m’en aller, jusqu’à ce qu’Allah veuille bien compatir à mon sort ! »

Lorsque la tortue eut entendu ces paroles, elle dit à l’oiseau-pêcheur : « Du moment que c’est ainsi, me voici entre tes mains prête à te servir de tout mon dévouement, et à te tenir compagnie dans ton abandon et ton dénuement, car je sais combien l’étranger est malheureux loin de son pays et des siens et combien il lui est doux de trouver une chaleur d’affection et de la sollicitude chez les inconnus. Or, moi qui ne te connais que de vue seulement, je serai pour toi une compagne attentive et cordiale. »

Alors l’oiseau-pêcheur lui dit : « Ô tortue pleine de cœur, ô dure à la surface et si douce au dedans ! je sens que je vais pleurer d’émotion devant la spontanéité de ton offre. Comme je te remercie ! Et combien tu as raison dans tes paroles sur l’hospitalité à accorder aux étrangers et sur l’amitié à accorder aux personnes dans l’infortune, pourvu que ces personnes ne soient pas dénuées d’intérêt. Car, en vérité, que serait la vie sans les amis et sans les causeries avec les amis et sans le rire et le chant avec les amis ? Le sage est celui qui sait trouver des amis conformes à son tempérament, et l’on ne peut tenir pour amis les êtres qu’on est obligé de fréquenter du fait de son métier, comme moi je fréquentais les oiseaux-pêcheurs de mon espèce, qui me jalousaient et m’enviaient pour mes pêches et mes trouvailles. Aussi, comme maintenant ils doivent être heureux de mon éloignement, ces camarades mesquins, stupides et qui ne savent parler que de leurs pêches et causer que de leurs petits intérêts, mais qui jamais ne pensent à élever leurs âmes vers le Donateur. Ils ont ainsi toujours le bec tourné vers la terre. Et s’ils ont des ailes, c’est pour ne point s’en servir. Aussi, la plupart d’entre eux ne pourraient même plus voler, s’ils le voulaient : ils ne peuvent que plonger, et souvent ils restent au fond de l’eau. »

À ces paroles, la tortue, qui écoutait en silence, s’écria : « Ô pêcheur, descends que je t’embrasse. » Et l’oiseau-pêcheur descendit de l’arbre, et la tortue l’embrassa entre les deux yeux et lui dit : « En vérité, ô mon frère, tu n’es pas fait pour vivre en commun avec les oiseaux de ta race, qui sont tout à fait dénués de finesse et n’ont rien d’exquis dans les manières. Reste donc avec moi, et la vie nous sera légère sur ce coin de terre perdu au milieu de l’eau, à l’ombre de cet arbre et au bruit que font les flots. » Mais l’oiseau-pêcheur lui dit : « Que je te remercie, ô tortue, ma sœur ! mais, et les enfants ? et l’épouse ? » Elle répondit : « Allah est grand et miséricordieux. Il nous aidera à les transporter jusqu’ici. Et nous passerons encore des jours tranquilles et à l’abri de tout souci. » Et, après qu’ils eurent décidé d’agir ainsi, l’oiseau-pêcheur dit : « Ô tortue, remercions ensemble le Très-Bon qui a permis notre réunion ! » Et tous deux s’écrièrent :

« Louange à Notre Maître ! À l’un il donne la richesse et à l’autre il jette la pauvreté. Ses desseins sont sages et calculés.

Louange à Notre Maître ! Que de pauvres riches de sourire, et que de riches pauvres de gaieté ! »

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut. Alors le roi Schahriar lui dit : « Ô Schahrazade, tes paroles ne font que me confirmer dans le retour vers des pensers moins farouches. Aussi, je voudrais bien savoir si tu ne connais point d’histoires de loups, par exemple, ou d’autres animaux aussi sauvages ! » Et Schahrazade dit : « Ce sont justement les histoires que je connais le mieux ! » Alors le roi Schahriar lui dit : « Hâte-toi donc de me les narrer ! » Et Schahrazade les lui promit pour la nuit prochaine.

Mais lorsque fut la cent quarante-neuvième nuit.

Schahrazade dit :

CONTE DU LOUP ET DU RENARD

Sache, ô Roi fortuné, que le renard, fatigué, à la fin, des colères continues de son seigneur le loup, et de sa férocité à tout propos, et de ses empiétements sur les derniers droits qui lui restaient à lui renard, s’assit un jour sur un tronc d’arbre et se mit à réfléchir. Puis il bondit soudain, plein de joie, à une pensée qui lui passa et lui parut être la solution. Et il se mit aussitôt à la recherche du loup qu’il finit par rencontrer, et qu’il trouva les poils hérissés, la face contractée et d’une humeur très atroce. Alors, du plus loin qu’il l’eut aperçu, il embrassa la terre, et s’avança devant lui humblement, les yeux baissés, et attendit qu’on l’interrogeât. Et le loup lui cria : « Qu’as-tu, fils de chien ? » Le renard dit : « Seigneur, excuse ma hardiesse, mais j’ai une idée à t’exposer et une prière à te faire, si tu veux bien m’accorder une audience ! » Et le loup lui cria : « Sois peu prolixe en paroles, puis tourne le dos au plus vite, ou sinon je te casse les os. » Alors le renard dit : « J’ai remarqué, seigneur, que depuis un certain temps Ibn-Adam nous faisait une guerre sans relâche. Par toute la forêt on ne voit plus que trappes, embûches, pièges de toutes sortes. Un peu plus de ce train-là et la forêt nous deviendrait inhabitable. Aussi, que dirais-tu d’une alliance entre tous les loups et tous les renards pour s’opposer en masse aux attaques d’Ibn-Adam et lui défendre l’approche de notre territoire ? »

À ces paroles, le loup cria au renard : « Je dis que tu es bien osé de prétendre à mon alliance et à mon amitié, misérable renard, fourbe et chétif. Tiens, attrape ça pour ton insolence ! » Et le loup allongea au renard un coup de patte qui l’aplatit sur le sol, à demi mort.

Alors le renard se ramassa en clopinant, mais se garda bien de montrer du ressentiment ; au contraire, il prit son air le plus souriant et le plus contrit et dit au loup : « Seigneur, pardonne à ton esclave son manque de savoir-vivre et son peu de tact. Il reconnaît ses torts qui sont grands. Et si même il les eût ignorés, le coup terrible et mérité dont tu viens de le gratifier et qui aurait suffi à tuer un éléphant, les lui eût appris aisément. » Et le loup, calmé un peu par l’attitude du renard, lui dit : « Soit ! mais cela t’apprendra pour une autre fois à ne point te mêler de ce qui ne te concerne pas. » Le renard dit : « Que cela est juste ! En effet, le sage a dit : Ne parle pas et ne raconte jamais rien avant que l’on t’en prie, et ne réponds jamais avant que l’on t’interroge. Mais surtout garde-toi bien de prodiguer tes conseils à ceux qui ne les comprendraient pas, comme aussi aux méchants qui t’en voudraient pour le bien que tu leur aurais fait. »

Or, telles étaient les paroles que le renard disait au loup ; mais en lui-même il pensait : « Mon temps à moi viendra à son tour, et ce loup me paiera ses dettes jusqu’à la dernière obole ; car la morgue, l’arrogance, la provocation, l’insolence et le sot orgueil appellent tôt ou tard le châtiment. Humilions-nous donc jusqu’à ce que nous soyons puissant ! » Puis le renard dit au loup : « Ô mon maître, tu n’ignores pas que l’équité est la vertu des puissants, et que la bonté et la douceur des manières sont les dons des forts et leur ornement.

Et Allah lui-même pardonne au coupable repentant. Or, moi, mon crime est énorme, je le sais, mais mon repentir ne l’est pas moins ; car ce coup douloureux dont, dans ta bonté, tu as bien voulu me gratifier, m’a, il est vrai, abîmé le corps, mais il a été un remède pour mon âme et une cause de jubilation, comme nous l’enseigne le sage : Le goût premier du châtiment que t’impose la main de ton éducateur est d’abord teinté d’une légère amertume, mais son arrière-goût est plus délicieux que le miel clarifié et sa douceur. »

Alors le loup dit au renard : « J’accepte tes excuses et te pardonne ton faux pas et le dérangement que tu m’as causé en m’obligeant à t’asséner un coup. Mais encore te faut-il te mettre à genoux la tête dans la poussière. » Et le renard, sans hésiter, se mit à genoux, le front dans la poussière, et adora le loup en lui disant : « Qu’Allah te fasse toujours triompher et qu’il consolide ta domination ! » Alors le loup lui dit : « C’est bon ! Maintenant marche devant moi et sers-moi d’éclaireur. Et si tu vois quelque gibier, reviens vite m’en avertir. » Et le renard répondit par l’ouïe et l’obéissance et se hâta de prendre les devants.

Or, il arriva à un terrain planté de vignes, où il ne fut pas long à remarquer, sur son passage, un endroit louche qui avait tout l’air d’être un piège. Et il fit un grand détour pour l’éviter, en se disant : « Celui qui marche sans regarder les trous sous ses pas est appelé à y glisser. D’ailleurs, mon expérience de tous les pièges qu’Ibn-Adam me dresse depuis le temps, doit me mettre sur mes gardes. Ainsi, par exemple, si je voyais une sorte d’effigie de renard dans une vigne, au lieu de m’en approcher, je m’enfuirais à toutes jambes, car ce serait sûrement un appât placé là par la perfidie d’Ibn-Adam. Or, maintenant je vois, au milieu de ce vignoble, un endroit qui ne m’a pas l’air de bon aloi. Attention ! retournons voir ce que c’est, mais avec prudence, car la prudence est la moitié de la bravoure. » Et, ayant ainsi raisonné, le renard se mit à avancer peu à peu, mais en reculant de temps en temps, et en reniflant à chaque pas ; et il rampait et dressait l’oreille, puis avançait pour reculer ; et il finit par arriver de la sorte, sans encombre, jusqu’à la limite même de cet endroit si louche. Et bien lui en prit, car il put voir que c’était une fosse profonde recouverte à sa surface de légers branchages saupoudrés de terre. À cette vue, il s’écria : « Louange à Allah qui m’a doué de l’admirable vertu de la prudence et de bons yeux clairvoyants. » Puis, à la pensée de voir bientôt le loup y donner tête baissée, il se mit à danser dans sa joie comme s’il était déjà grisé de tous les raisins de la vigne, et il entonna ce chant :

« Loup ! ta fosse est creusée, et la terre toute prête à la combler.

Loup ! maudit, coureur de filles, mangeur de garçons, désormais tu mangeras tes excréments que mon cul dans ta fosse fera pleuvoir sur ta gueule. »

Et aussitôt il rebroussa chemin et alla retrouver le loup auquel il dit : « Je t’annonce la bonne nouvelle ! Ta fortune est grande et les bonheurs pleuvent sur toi, sans fatigue. Que la joie soit continuelle dans ta maison et la jouissance également ! » Le loup lui dit : « Et que m’annonces-tu ? dis-le sans toutes ces longueurs ! » Le renard dit : « La vigne est belle aujourd’hui, et tout est dans la joie, car le propriétaire du vignoble est mort, et il est étendu au milieu de son champ sous des branches qui le recouvrent ! » Et le loup lui cria : « Qu’attends-tu alors, vil entremetteur, pour m’y conduire ! Marche donc ! » Et le renard se hâta de le conduire au milieu du vignoble et, lui montrant l’endroit en question, lui dit : « C’est là ! » Alors le loup poussa un hurlement et d’un bond sauta sur les branches, qui cédèrent sous son poids. Et il roula au fond du trou en poussant un terrible hurlement.

Lorsque le renard vit la chute de son ennemi, il fut dans une telle joie qu’avant de courir à la fosse se délecter de son triomphe, il se mit à bondir et, à la limite de la jubilation, il se récita ces strophes :

« Jubile, mon âme ! Tous mes désirs sont comblés, et la destinée m’apparaît souriante.

À moi les fiertés, la préséance dans les forêts et toutes les gloires de l’autorité !

À moi les vignes belles et les chasses fructueuses ; la bonne graisse des oies, les cuisses élastiques des canards, le derrière suave des poules et la tête rouge des coqs ! »

Et là-dessus, il fut en quelques sauts sur le rebord de la fosse, le cœur battant. Et quel ne fut pas son plaisir de voir le loup geindre et pleurer de sa chute et se désespérer en se lamentant sur sa perte certaine. Alors le renard se mit aussi notoirement à pleurer et à gémir ; et le loup leva la tête et le vit ainsi pleurer et lui dit : « Ô compagnon renard, que tu es bon de pleurer ainsi avec moi ! Aussi, je vois que j’ai été parfois dur à ton égard ; mais, de grâce ! laisse pour le moment les larmes de côté et cours avertir mon épouse et mes enfants du danger où je suis et de la mort qui me menace ! » Alors le renard lui dit : « Ah ! chenapan, fils des cent enculés, alors tu es assez stupide pour croire que c’est sur toi que je verse ces larmes ? Détrompe-toi, ô maudit ! Si je pleure, c’est parce que tu as vécu jusqu’aujourd’hui en sécurité, c’est parce que je regrette amèrement que cette calamité ne t’ait pas atteint avant aujourd’hui ! Meurs donc, loup de malheur ! Que j’aille enfin pisser sur ta tombe, et danser avec tous les renards sur la terre qui t’enfouira ! »

À ces paroles, le loup se dit en lui-même : « Il ne s’agit plus maintenant de le menacer ; lui seul peut encore me tirer de là ! » Alors il lui dit : « Ô compagnon, il n’y a encore qu’un moment, tu me jurais fidélité et tu me donnais mille marques de ta soumission ! Pourquoi donc ce changement ? Il est vrai que je t’ai un peu brusqué ! mais ne me garde pas rancune, et rappelle-toi ce qu’a dit le poète :

« Sème généreusement les grains de ta bonté, même sur les terrains qui te semblent stériles. Tôt ou tard le semeur récoltera les fruits de son grain multiplié au delà de ses espérances. »

Mais le renard lui dit en ricanant : « Ô le plus insensé de tous les loups et de toutes les bêtes sauvages, oublies-tu donc toute l’horreur de ta conduite ? Et pourquoi ne connais-tu point ce conseil si sage du poète :

« N’opprimez point, car toute oppression appelle la vengeance, et toute injustice le contre-coup.

Car, si vous vous endormez une fois votre acte commis, l’opprimé ne dort que d’un œil, cependant que son autre œil vous guette sans cesse.

« Or, tu m’as opprimé assez longtemps pour que maintenant à bon droit je me réjouisse de tes malheurs et me délecte de ton humiliation ! » Alors le loup dit : « Ô renard sage aux idées fertiles, à l’esprit inventif, tu es au-dessus de ces paroles, et sûrement tu ne les penses pas ; mais tu les dis seulement pour plaisanter. Or, en vérité, ce n’est point le moment ! Prends, je t’en prie, une corde quelconque et tâche d’en attacher un bout à un arbre pour me tendre l’autre bout ; et moi je grimperai par ce moyen en me soutenant avec mes dents, et je sortirai de ce fossé ! » Mais le renard se mit à rire et lui dit : « Tout doux, ô loup, tout doux ! Ton âme sortira d’abord la première, et ton corps le second ! Et les pierres et les cailloux dont on va te lapider feront fort bien cette séparation ! Ô grossier animal, aux idées lourdes et à l’esprit si peu perspicace, je compare volontiers ton sort à celui du faucon et de la perdrix ! »

À ces paroles, le loup s’exclama : « Je ne comprends guère ce que tu veux me dire par là ! Quelle est donc cette histoire ? »

Alors le renard dit au loup :

« Sache, ô toi le loup, qu’un jour j’étais allé manger quelques grains de raisin dans une vigne. Pendant que j’étais là, à l’ombre du feuillage, je vis soudain fondre du haut des airs un grand faucon sur une petite perdrix. Mais la perdrix réussit à s’échapper des griffes du faucon et elle courut au plus vite se réfugier dans son gîte. Alors le faucon, qui l’avait poursuivie et n’avait pu la rattraper, s’arrêta devant le petit trou qui servait d’entrée au gîte et cria à la perdrix : « Petite folle qui me fuis ! Ignores-tu donc ma vigilance à ton égard et le bien que je te voulais ? Le seul motif pour lequel je t’avais attrapée, c’était que je te savais affamée depuis longtemps et que je voulais te donner du grain par moi amassé à ton intention. Viens donc, ô gentille petite perdrix, sors de ton gîte sans crainte et viens manger ce grain. Et que cela te soit agréable et de délicieuse digestion sur ton cœur, perdrix, mon œil, mon âme ! » Lorsque la perdrix eut entendu ce langage, confiante, elle sortit de sa cachette. Mais aussitôt le faucon fondit sur elle et lui enfonça ses griffes dans les chairs et d’un coup de bec l’éventra. Et la perdrix, avant d’expirer, lui dit : « Ô traître maudit, fasse Allah que ma chair se change en poison dans ton ventre ! » et elle mourut. Quant au faucon, il la dévora en un clin d’œil. Mais ce fut aussitôt sa punition par la volonté d’Allah. Car à peine la perdrix était-elle dans le ventre du traître que celui-ci vit tomber toutes ses plumes, comme sous l’effet d’une flamme intérieure, et il roula lui-même inanimé sur le sol.

« Et toi, ô loup de la perdition, continua le renard, tu es tombé dans la fosse pour m’avoir rendu la vie bien dure et avoir humilié mon âme à la limite de l’humiliation ! »

Alors le loup dit au renard : « Ô compagnon, de grâce ! laisse de côté tous ces exemples que tu me cites et oublions le passé. Je suis bien assez puni, puisque me voilà dans ce trou, où je suis tombé au risque de me casser une jambe ou de me pocher un œil ou deux. Cherchons à me tirer de ce mauvais pas, car tu n’ignores pas que l’amitié la plus solide est celle qui naît après un malheur secouru, et que l’ami secourable est plus près du cœur que le frère. Aide-moi donc à me tirer de là et je serai pour toi le meilleur des amis et le plus sage des conseillers. »

Mais le renard se mit à rire aux éclats et dit au loup : « Je vois que tu ignores les paroles des sages ! » Et le loup étonné lui demanda : « Quelles paroles et quels sages ? » Et le renard dit :

« Les sages, ô loup d’infection, nous enseignent que les gens comme toi, les gens au masque de laideur, à l’aspect grossier et au corps mal bâti, ont également une âme grossière et totalement dénuée de finesse. Or, que cela est vrai en ce qui te concerne ! Ce que tu m’as dit sur l’amitié est bien juste et ne supporte pas de contradiction, mais comme tu te leurres en voulant appliquer à ton âme de traître des paroles si belles ! Car, ô loup stupide, si vraiment tu étais si fertile en conseils judicieux, pourquoi ne trouverais-tu pas à toi seul le moyen de sortir de là-dedans ? Et si vraiment tu es aussi puissant que tu le dis, essaie donc de sauver ton âme d’une mort certaine ! Ah ! comme tu me rappelles l’histoire du médecin ! » – « Quel médecin encore ? » s’écria le loup. Et le renard dit :

« Il y avait un paysan qui était atteint d’une grosse tumeur à la main droite ; et cela l’empêchait de travailler. Aussi, à bout de moyens, il fit appeler un homme qu’on disait versé dans les sciences médicales. Et cet homme savant vint chez le malade, et il avait un bandeau sur un œil. Et le malade lui demanda : « Qu’as-tu à ton œil, ô médecin ? » Il répondit : « Une tumeur qui m’empêche de voir. » Alors le malade lui cria : « Tu as cette tumeur, et tu ne la guéris pas ? Et tu viens maintenant pour guérir ma tumeur à moi ? Tourne le dos et fais-moi voir la largeur de tes épaules ! »

« Et toi, ô loup de malédiction, avant de songer à me donner des conseils et à m’enseigner la finesse, sois donc assez fin pour te sauver de la fosse et te garder de ce qui va pleuvoir sur ta tête ! Sinon, reste à jamais là où tu es, pour crever du ventre ! »

Alors le loup se mit à pleurer et, avant de se désespérer tout à fait, dit au renard : « Ô compagnon, je t’en prie, tire-moi de là, en t’approchant, par exemple, du rebord de la fosse et en me tendant le bout de ta queue ! Et moi je m’y accrocherai et je sortirai de ce trou ! Et alors je te promets devant Allah de me repentir de toutes mes férocités passées, et je limerai mes griffes et je casserai mes grosses dents, pour ne même plus être tenté d’attaquer mes voisins ; après quoi je vêtirai la robe dure d’ascète et je me retirerai dans la solitude faire pénitence en ne mangeant plus que de l’herbe et en ne buvant plus que de l’eau ! » Mais le renard, loin de se laisser attendrir, dit au loup : « Et depuis quand peut-on si aisément changer sa nature ? Tu es loup et tu resteras loup, et ce n’est pas à moi que tu réussiras à faire croire à ton repentir ! Et d’ailleurs il faudrait que je fusse bien naïf pour te confier ma queue ! Je veux donc te voir mourir, car les sages ont dit : La mort du méchant est un bien pour l’humanité, car elle purifie la terre !… »

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et se tut discrètement.

Mais lorsque fut la cent cinquantième nuit.

Elle dit :

« La mort du méchant est un bien pour l’humanité, car elle purifie la terre ! Quant à ma queue, c’est autre chose. Car tout à l’heure tu la verras ! »

À ces paroles, le loup se mordit la patte de désespoir et de rage contenue ; mais il adoucit encore davantage sa voix et dit au renard : « Ô renard, la race à laquelle tu appartiens est réputée chez tous les animaux de toute la terre pour ses manières exquises, sa finesse, son éloquence et la douceur de son tempérament. Cesse donc ce jeu qui ne peut être sérieux de ta part, et souviens-toi des traditions de ta famille ! » Mais le renard, à ces paroles, se mit à rire tellement qu’il s’évanouit. Mais il ne tarda pas à revenir à lui et dit au loup : « Je vois, ô brute prodigieuse, que ton éducation est entièrement à faire. Mais je n’ai guère le temps d’assumer une telle besogne, et veux seulement, avant que tu crèves, faire entrer dans tes oreilles quelques-unes des paroles des sages. Sache donc qu’il y a remède à tout, excepté à la mort ; qu’on peut tout corrompre, excepté le diamant ; et enfin qu’on peut échapper à tout, excepté à sa destinée !

« Quant à toi, tu m’as parlé tout à l’heure, je crois, de me récompenser au sortir de la fosse et de m’accorder ton amitié. Or, je te soupçonne fort semblable à ce serpent dont, sans doute, dans ton ignorance, tu ne connais guère l’histoire ! » Et, le loup ayant reconnu son ignorance à ce sujet, le renard dit :

« Oui, ô loup de la pourriture, il y avait une fois un serpent qui avait réussi à s’échapper d’entre les mains du jongleur. Et ce serpent, déshabitué du mouvement pour être resté si longtemps roulé dans le sac du jongleur, se traînait péniblement sur le sol. Et il aurait certainement été repris par le jongleur ou écrasé, quand un passant charitable se trouva qui l’aperçut, le crut malade et, par pitié, le ramassa et le réchauffa. Or, le premier soin qu’eut le serpent en recouvrant sa vivacité fut de chercher l’endroit le plus délicat du corps de son sauveur et d’y enfoncer sa dent chargée de venin. Et l’homme tomba aussitôt mort sur le sol. – Et d’ailleurs le poète avait déjà dit :

« Méfie-toi, joueur ! Quand la vipère adoucit son attouchement et se love câlinement, recule ! Elle va se détendre et son venin est dans ta chair avec la mort.

« Et puis, ô loup, il y a également ce vers admirable qui s’applique si bien à mon cas :

« Quand un jeune garçon a été si gentil avec toi et que tu le brusques, ne t’étonne pas s’il te garde rancune au fond de son foie, et s’il t’estropie un jour quand son bras s’est fait poilu !

« Or, moi, ô maudit, pour commencer ton châtiment et te donner un avant-goût des douceurs qui t’attendent et des belles pierres lisses qui vont te caresser la tête, au fond du trou, et en attendant que j’aille arroser ta tombe sans parcimonie, voici ce que je t’offre ! Lève donc la tête et regarde ! »

Et, ayant dit ces paroles, le renard tourna le dos, s’appuya de ses deux jambes de derrière sur le rebord de la fosse, et fit pleuvoir sur le visage du loup de quoi l’oindre et l’embaumer jusqu’à ses derniers instants.

Puis, cela fait, le renard monta sur le haut du talus, et se mit à glapir avec rage pour appeler les maîtres et les gardiens, qui ne tardèrent pas à accourir. À leur approche, le renard se hâta de déguerpir et de se cacher, mais assez près pour voir les pierres énormes que lançaient dans la fosse les propriétaires contents, et pour entendre les hurlements d’agonie du loup, son ennemi.

— Ici Schahrazade se tut un moment pour boire un verre de sorbet que lui tendait la petite Doniazade, et le roi Schahriar s’écria : « Ah ! je brûlais d’impatience de voir la mort du loup ! Maintenant que c’est fait, je voudrais t’entendre me dire quelque chose sur la confiance naïve et irréfléchie et ses conséquences ! » Et Schahrazade dit : « J’écoute et j’obéis ! »

CONTE DE LA SOURIS ET DE LA BELETTE

Il y avait une femme, ô Roi fortuné, dont le métier était de décortiquer le sésame. Or, un jour, on lui apporta une mesure de sésame de la meilleure qualité, en lui disant : « Le médecin a prescrit à un malade de se mettre exclusivement au régime du sésame. Et nous t’en apportons pour qu’avec soin tu le nettoies et l’écosses. » Et la femme le prit et se mit aussitôt à l’œuvre et, au bout de la journée, elle l’avait nettoyé et décortiqué. Et c’était plaisir de voir ce sésame blanc, écossé, et appétissant. Aussi, une belette qui rôdait par là ne manqua pas d’être tentée considérablement ; et, la nuit venue, elle se mit en devoir de le transporter, du plateau où il était, à sa cachette. Et elle fit si bien qu’au matin il ne restait plus sur le plateau qu’une quantité infime de sésame.

Aussi la belette put juger, cachée dans son trou, de la surprise et de la colère de la décortiqueuse à l’aspect de ce plateau presque nettoyé de son contenu. Et elle l’entendit qui s’écriait : « Ah ! si je pouvais voir le voleur ! Ce ne peut être encore que ces maudites souris qui infestent ma maison, depuis la mort du chat. Si j’en voyais une seulement, je lui ferais expier les méfaits de toutes ses semblables. »

Lorsque la belette eut entendu ces paroles, elle se dit : « Il me faut absolument, pour me mettre complètement à l’abri du ressentiment de cette femme, la confirmer dans ses soupçons en ce qui concerne la souris. Sinon, elle pourrait fort bien s’en prendre à moi et me casser le dos. » Et aussitôt elle alla trouver la souris et lui dit : « Ô ma sœur, tout voisin se doit à son voisin ! Et il n’y a rien de plus repoussant qu’un voisin égoïste qui n’a aucune attention pour ceux qui habitent à côté de lui et qui, dans les occasions de joie, ne leur envoie rien des plats exquis que les femmes de la maison lui ont cuisinés, ni des douceurs et des pâtisseries préparées aux grandes fêtes ! » Et la souris répondit : « Que cela est vrai, ô mon amie ! Aussi, combien n’ai-je pas à me louer de ton voisinage, bien que tu ne sois ici que depuis quelques jours, et des bonnes intentions que tu me manifestes ! Fasse Allah que toutes les voisines soient aussi honnêtes et aussi avenantes que toi ! Mais qu’as-tu à m’annoncer ? » La belette dit : « La bonne femme qui est là, dans la maison, a reçu une mesure de sésame frais et appétissant au possible. Aussi, elle et ses enfants en ont mangé tout leur plein, n’en laissant qu’une poignée ou deux. Je viens donc t’avertir de la chose, car j’aime mille fois mieux que ce soit toi qui en profites que ses goinfres d’enfants ! »

À ces paroles, la souris fut dans une telle allégresse qu’elle se mit à frétiller et à agiter la queue. Sans prendre le temps de la réflexion, sans remarquer l’air hypocrite de la belette, sans faire attention à la femme qui, silencieuse, guettait, et sans même se demander quel pouvait être le mobile qui poussait la belette à un tel acte de générosité, elle courut de toute sa vitesse et se précipita au milieu du plateau où brillait, éclatant et décortiqué, le sésame. Et gloutonnement elle s’en emplit la bouche. Mais au même moment la femme sortit de derrière la porte et d’un coup de baguette fendit la tête à la souris.

Et c’est ainsi que la pauvre souris, par sa confiance imprudente, paya de sa vie le méfait d’autrui !

— À ces paroles, le roi Schahriar dit : « Ô Schahrazade, quelle leçon de prudence ce conte ne me donne-t-il pas ! Si je l’avais connu anciennement, il m’aurait gardé d’une confiance sans limites dans mon épouse, la débauchée que j’ai tuée de ma main, et dans les eunuques noirs, ces perfides qui ont aidé à la trahison !... Mais n’aurais-tu pas à me raconter quelque histoire sur l’amitié fidèle ? »

Et Schahrazade dit :

CONTE DU CORBEAU ET DE LA CIVETTE

Il m’est revenu qu’un corbeau et une civette s’étaient pris d’une solide amitié l’un pour l’autre et passaient leurs heures de loisir en ébats et en jeux divers. Or, un jour qu’ils causaient de choses intéressantes, car ils ne prêtaient guère attention à ce qui se passait autour d’eux, ils furent soudain rappelés à la réalité par le cri effroyable du tigre, qui retentit dans la forêt.

Aussitôt le corbeau, qui était en bas, perché sur le tronc de l’arbre à côté de son amie, se hâta de gagner les hautes branches ; quant à la civette, effarée, elle savait d’autant moins où se cacher, qu’elle n’était guère certaine de l’endroit d’où était parti le miaulement de la bête de proie. Dans cette perplexité elle dit au corbeau : « Mon ami, que faire ? Dis-moi, as-tu quelque moyen à m’indiquer ou quelque secours efficace à me donner ? » Le corbeau répondit : « Mais que ne ferais-je pas pour toi, charmante amie ? Me voici tout prêt à tout affronter pour te tirer d’embarras ; mais, avant de voler te porter secours, laisse-moi te dire ce qu’a dit le poète à ce sujet :

« La véritable amitié est celle qui vous pousse à vous jeter dans le péril pour, au risque de succomber, sauver l’objet aimé ;

L’amitié qui vous fait quitter biens, parents, famille, pour retrouver le frère de votre choix. »

Puis, ayant récité ces vers, le corbeau se hâta de voler à tire d’aile vers un troupeau qui passait par là, gardé par de gros chiens plus imposants que des lions. Et il alla tout droit à l’un des chiens et s’abattit sur sa tête et lui donna un coup de bec d’importance. Puis il s’abattit sur un autre chien et fit de même ; et, ayant de la sorte excité tous les chiens, il se mit à voleter à une distance juste suffisante pour les attirer et se faire poursuivre par eux, sans toutefois être atteint par leurs dents. Et il croassait de toute sa voix, pour les narguer. Aussi les chiens, de plus en plus furieux, se mirent à le chasser, jusqu’à ce qu’il les eût attirés au milieu de la forêt. Alors, comme leurs aboiements avaient rempli toute la forêt, le corbeau jugea que le tigre, effrayé, avait dû s’enfuir ; et il vola pour de bon, laissant très loin derrière lui les chiens qui s’en retournèrent bredouilles vers leur troupeau. Puis il vint retrouver son amie la civette qu’il avait sauvée ainsi d’un danger pressant, et il vécut avec elle en paix et en toute sécurité.

— Mais j’ai hâte, ô Roi fortuné, continua Schahrazade, de te raconter l’histoire du Corbeau et du Renard.

CONTE DU CORBEAU ET DU RENARD

Il est raconté qu’un vieux renard, dont la conscience était chargée de maints méfaits et de maintes déprédations, s’était retiré au fond d’une gorge giboyeuse, en emmenant avec lui son épouse. Et là il continua à faire tant de ravages parmi le petit gibier, qu’il dépeupla complètement toute la montagne. Et il finit, pour ne pas mourir de faim, par manger d’abord ses propres enfants, qui étaient gras à point, et, ensuite, par étrangler traîtreusement son épouse, qu’il dévora en un instant. Cela fait, il ne lui resta plus rien à se mettre sous la dent.

Or, il était devenu trop vieux pour changer encore de demeure, et il n’était plus assez agile pour chasser le lièvre et attraper au vol la perdrix. Pendant qu’il était absorbé par ces idées qui lui noircissaient le monde devant le visage, il vit se poser sur la cime d’un arbre un corbeau fatigué. Et aussitôt il pensa en son âme : « Si je pouvais décider ce corbeau à lier amitié avec moi et à devenir mon associé, quelle bonne aubaine ce serait ! Il a de bonnes ailes qui lui permettent de faire la besogne à laquelle mes vieilles jambes percluses se refusent désormais. Il m’apporterait ainsi ma nourriture et, de plus, il me tiendrait compagnie dans cette solitude qui commence à me peser. » Et sitôt pensé, sitôt fait : il s’avança jusqu’au pied de l’arbre où se tenait le corbeau, pour pouvoir se faire mieux entendre, et, après les salams les plus profondément sentis, il lui dit : « Ô mon voisin, tu n’ignores pas que tout bon musulman a deux mérites auprès de son voisin musulman : le mérite d’être musulman et le mérite d’être le voisin. Or, je reconnais en toi sans hésitation ces deux mérites vis-à-vis de moi ; et, de plus, je me sens là, en pleine poitrine, saisi par l’attrait invincible de ta gentillesse, et je me découvre des dispositions indéniables de fraternelle amitié à ton égard. Mais toi, ô corbeau, que sens-tu à mon égard ? »

À ces paroles, le corbeau éclata de rire et tellement qu’il faillit dégringoler de l’arbre. Puis il dit au renard : « En vérité, ma surprise est extrême ! Et depuis quand, ô renard, cette amitié insolite ? Et depuis quand la sincérité est-elle entrée dans ton cœur, alors qu’elle n’avait jamais été que sur le bout de ta langue ? Et depuis quand des races aussi différentes que les nôtres peuvent-elles fusionner si parfaitement, – toi, de la race des animaux, et moi, de la race des oiseaux ! Et surtout ; ô renard, pourrais-tu, puisque tu es si éloquent, me dire depuis quand ceux de ta race ont cessé d’être les mangeurs, et ceux de ma race les mangés ? Mes paroles t’étonnent, je le vois. Il n’y a vraiment pas de quoi. Allons ! renard, ô père de la malice, remets tes belles sentences dans ta besace, et dispense-moi de cette amitié qui n’a pas fait ses preuves ! »

Alors le renard lui dit : « Ô judicieux corbeau, tu raisonnes parfaitement ! Mais sache bien que rien n’est impossible à Celui qui a formé les cœurs de ses créatures, et qui a soudain suscité dans le mien ce sentiment à ton égard. Or, pour te démontrer que des individus de race différente peuvent merveilleusement s’accorder, et pour te fournir les preuves qu’à juste titre tu me réclames, je ne trouve rien de mieux que de te raconter l’histoire qui m’est revenue de la puce et de la souris, si toutefois tu veux bien l’écouter. »

Et le corbeau dit : « Du moment que tu parles de preuves, je suis tout prêt à entendre cette histoire de la puce et de la souris que je n’ai jamais entendue. » Et le renard dit :

 

***

 

« Ô gentil ami, si noir au dehors mais si blanc au dedans, les savants versés dans les livres anciens et modernes nous racontent qu’une puce et une souris avaient élu domicile dans la maison d’un riche marchand, chacune à l’endroit qui lui convenait le mieux.

« Or, une nuit, la puce, dégoûtée de toujours sucer le sang âcre du chat de la maison, sauta sur le lit où était étendue l’épouse du marchand et se faufila entre ses robes, et de là glissa sous sa chemise pour gagner sa cuisse, et de là le pli de l’aine, juste à l’endroit le plus délicat. Or, vraiment elle trouva que cet endroit était fort délicat, et doux, et blanc, et lisse à souhait : aucune rugosité, aucun poil indiscret, au contraire, ô corbeau, au contraire ! Bref la puce se consolida là-dessus et se mit à sucer le sang délicieux de l’épouse, dans ce gîte de la miséricorde. Mais elle avait apporté à son repas si peu de discrétion que, sous la cuisance de la piqûre, la jeune femme se réveilla et porta vivement la main à son endroit honorable. Et elle aurait infailliblement écrasé la puce si celle-ci ne s’était adroitement esquivée du caleçon, à travers les plis innombrables de ce vêtement spécial aux femmes, et de là n’avait sauté à terre et couru se réfugier dans le premier trou qui se présenta devant elle. Voilà pour la puce !

« Mais pour ce qui est de la jeune femme, elle poussa un hurlement de douleur qui fit accourir toutes les esclaves, lesquelles, ayant compris le motif de la douleur de leur maîtresse, se hâtèrent de relever leurs manches et de se mettre aussitôt à l’œuvre pour trouver la puce dans les vêtements. Deux se chargèrent des robes, une autre de la chemise et deux autres de l’ample caleçon dont elles se mirent à déplier soigneusement tous les plis l’un après l’autre, pendant que la jeune femme, toute nue, à la clarté des flambeaux, s’examinait elle-même le devant du corps et que son esclave favorite lui inspectait minutieusement le séant de bénédiction. Mais tu juges bien, ô corbeau, que l’on ne trouva absolument rien ! Et voilà pour la femme ! »

Et le corbeau s’écria : « Mais, en tout cela, où sont les preuves dont tu me parlais ? » Et le renard dit : « Justement nous y arrivons ! » Et il continua :

« En effet, le trou cachette dans lequel s’était réfugiée la puce était le gîte même de la souris…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la cent cinquante-unième nuit.

Elle dit :

 

« En effet, le trou dans lequel s’était réfugiée la puce était le gîte même de la souris. Aussi, lorsque la souris vit ainsi entrer la puce chez elle avec ce sans-gêne, elle fut extrêmement offusquée et lui cria : « Que viens-tu faire chez moi, ô puce, toi qui n’es ni de mon espèce ni de mon essence, et dont on ne peut attendre que du désagrément, parasite que tu es ? » Mais la puce répondit : « Ô souris hospitalière, sache que si j’ai envahi indiscrètement ton domicile, c’est malgré moi et pour échapper à la mort dont je suis menacée par la maîtresse de la maison. Et tout cela pour un peu de sang que je lui ai soutiré. Il est vrai que ce sang était de première qualité, et moelleux et chaud à ravir et d’une digestion merveilleuse. Je viens donc recourir à toi, confiante dans ta bonté, et te prier de m’accepter chez toi jusqu’à ce que le danger soit passé. Aussi, loin de te tourmenter et t’obliger à te gratter, je t’aurai une gratitude si marquée que tu remercieras Allah qui a permis notre réunion... » Alors la souris, convaincue par la sincérité d’accent de la puce, lui dit : « S’il en est vraiment ainsi, ô puce, tu peux sans crainte partager mon gîte et vivre ici dans la tranquillité. Et tu seras ma compagne dans la bonne et dans la mauvaise fortune. Mais pour ce qui est du sang bu sur la cuisse de l’épouse, ne t’en inquiète pas. Et digère-le dans la paix de ton cœur avec délices, car chacun trouve sa nourriture où il peut, et si Allah nous a donné la vie, ce n’est point pour que nous nous laissions mourir de faim ou de soif. Et d’ailleurs, voici à ce sujet les vers que j’ai entendu réciter par un santon dans les rues :

« Je n’ai rien sur la terre qui me pèse ou qui m’attache ; je n’ai ni meubles, ni épouse revêche, ni maison. Ô mon cœur, tu es léger !

Un morceau de pain, une gorgée d’eau et une pincée de gros sel suffisent à me nourrir, car je suis seul. Une robe tout usée me sert de vêtement, et c’est déjà trop.

Le pain, je le prends où je le trouve, et la destinée comme elle vient. On ne peut rien m’enlever. Et ce que je prends aux autres, pour vivre, c’est leur surplus. Mon cœur, tu es léger ! »

« Lorsque la puce eut entendu ce discours de la souris, elle fut extrêmement touchée et lui dit : « Ô souris, ma sœur, quelle vie délicieuse n’allons-nous pas désormais couler ensemble ! Qu’Allah hâte le moment où je pourrai reconnaître tes bontés. »

« Or, ce moment ne tarda pas à arriver. En effet, le soir même, la souris, qui était allée rôder dans la chambre du marchand, entendit un tintement métallique et finit par voir le marchand compter un à un des dinars nombreux qui étaient dans un petit sac. Et, lorsqu’il les eut tous vérifiés, il les cacha sous son oreiller et s’étendit sur le lit et s’endormit.

« Alors la souris courut trouver la puce et lui raconta ce qu’elle venait de voir et lui dit : « Voilà enfin pour toi l’occasion de me venir en aide, et cela en transportant avec moi ces dinars d’or du lit du marchand à mon gîte. » À ces paroles, la puce faillit s’évanouir d’émotion, tant la chose lui parut exorbitante, et elle dit tristement à la souris : « Mais tu n’y penses pas, ô souris ! ne vois-tu pas ma taille ? Comment pourrais-je transporter sur mon dos un dinar, alors que mille puces réunies ne sauraient le faire bouger seulement ? Pourtant je puis certes t’être ici d’une grande utilité, car je me charge, moi puce, en dépit de ma taille exiguë, de transporter le marchand lui-même hors de sa chambre et même hors de sa maison. Et alors tu deviens la maîtresse de la place, et tu peux tout à ton aise, et sans te presser, transporter les dinars dans ton gîte. » Et la souris s’écria : « C’est juste, ô attentionnée puce, et vraiment je n’y pensais pas. Et pour ce qui est de mon gîte, il est assez vaste pour contenir tout cet or ; et, de plus, j’y ai ménagé soixante-dix portes de sortie pour le cas où l’on voudrait m’y enfermer et m’y murer. Hâte-toi donc de combiner ce que tu m’as promis. »

« Alors la puce, en quelques sauts, fut sur le lit où dormait le marchand et se dirigea droit à son cul. Et là, après avoir bien choisi le pli le plus délicat, elle s’y attacha et s’y consolida, et mordit à même l’honorable, comme jamais puce n’avait mordu un cul d’homme. À la douleur lancinante qui s’en suivit, le marchand se réveilla en portant vivement la main à son endroit honorable, d’où la puce s’était hâtée de s’éloigner, et se mit à lancer mille malédictions qui retentirent à vide dans la maison. Puis, après s’être tourné et retourné, il essaya de se rendormir. Mais il comptait sans l’ennemi ! En effet, la puce, à la vue du marchand qui s’entêtait dans son lit, revint à la charge, furieuse à l’extrême, et cette fois alla le piquer de toute sa force à cet endroit si sensible situé entre l’honorable et la marchandise du bas.

« Alors là le marchand sursauta en hurlant et rejeta loin de lui couvertures et vêtements, et courut jusqu’à la cour de sa maison, près du puits, où il s’imbiba d’eau froide. Et il ne voulut plus réintégrer sa chambre, mais s’étendit sur le banc de la cour pour y passer le reste de la nuit.

« Aussi la souris put en toute facilité transporter dans son gîte tout l’or du marchand. Et quand vint le matin il ne restait plus un seul dinar dans le sac.

« Et c’est ainsi que la puce sut reconnaître l’hospitalité de la souris et l’en dédommagea dans une mesure au centuple !

 

***

 

« Et toi, ô corbeau, continua le renard, j’espère que tu verras bientôt la mesure de mon dévouement à ton égard, en retour du pacte d’amitié que je te demande de sceller entre nous. »

Mais le corbeau lui dit : « En vérité, seigneur renard, ton histoire est loin de me convaincre. Et puis, après tout, on est libre de faire ou de ne pas faire le bien, surtout quand ce bien doit vous être une cause de calamités. Or, c’est bien le cas ici. En effet, tu es réputé depuis longtemps pour tes perfidies et tes manquements à la parole donnée. Comment donc pourrais-je avoir confiance dans quelqu’un d’une si insigne mauvaise foi, et qui a trouvé moyen, tout dernièrement encore, de trahir et de faire périr son cousin le loup ? Car, ô traître, je suis au courant de ce méfait dont le bruit a fait le tour de toute la gent animale. Si donc tu n’as pas hésité à sacrifier quelqu’un qui est de ta race, si ce n’est de ton espèce, après l’avoir longtemps fréquenté et flagorné de toutes façons, il est bien probable que tu ne te feras qu’un jeu de la perdition de celui qui est d’une race si différente de la tienne. Aussi cela me rappelle fort à propos une histoire qui s’applique à merveille à notre cas présent. » Le renard s’écria : « Quelle histoire ? » Le corbeau dit : « C’est celle du vautour ! » Mais le renard dit : « Je ne connais pas du tout cette histoire du vautour. Montre un peu ce que c’est ! » Et le corbeau dit :

« Il y avait, ô père de la rouerie, un vautour qui était d’une tyrannie dépassant toutes les limites connues. Nul oiseau, grand ou petit, n’avait été indemne de ses vexations ; et il avait semé la terreur chez tous les loups de l’air et tous les loups de la terre, si bien qu’à son approche les bêtes de proie les plus féroces lâchaient tout ce qu’elles tenaient et s’évadaient épouvantées de son bec effroyable et de ses plumes hérissées. Mais bientôt le temps vint où les années accumulées sur sa tête la déplumèrent entièrement et usèrent ses griffes et firent tomber en morceaux ses mandibules menaçantes et, jointes aux intempéries, rendirent son corps perclus et ses ailes sans vertu. Alors il devint un tel objet de pitié que ses anciens ennemis dédaignèrent même de lui rendre la mesure de ses tyrannies, et ne le traitèrent que par le mépris. Et il était obligé, pour se nourrir, de se contenter des restes de repas que laissaient les oiseaux et les animaux.

« Et toi, ô renard, si tu as perdu tes forces, je vois que tu n’as encore rien perdu de tes traîtrises. Car tu veux, du fait de ton actuelle impotence, t’allier avec moi qui, par l’effet de la bonté du Donateur, conserve encore intacte la vigueur de mon aile, l’acuité de ma vue et le poli de mon bec. Crois-moi, n’essaie pas de faire comme le moineau. » Et le renard lui demanda : « De quel moineau parles-tu ? » Le corbeau dit : « Écoute !

« Il m’est revenu qu’un moineau se trouvait dans un pré où paissait un troupeau de moutons. Et il s’occupait à fouiller la terre de son bec, en suivant les moutons, quand il vit soudain un aigle énorme fondre sur un petit agneau et l’emporter dans ses griffes et disparaître avec lui vers le loin. À cette vue, le moineau se regarda avec une extrême fierté et étendit ses ailes avec suffisance et se dit en lui-même : « Mais moi aussi je sais voler, et je puis même emporter un gros mouton. » Et là-dessus, il choisit le mouton le plus gros qu’il put trouver, celui qui avait une laine si fournie et si vieille que sous le ventre elle n’était plus, tant l’urine de la nuit l’imbibait, qu’une masse collante. Et le moineau fondit sur le dos de ce mouton et voulut l’enlever, sans plus. Mais, dès son premier mouvement, ses pattes furent emprisonnées dans les flocons de laine, et il resta lui-même le prisonnier du mouton. Alors le berger accourut et s’empara de lui et, après l’avoir attaché par le pied avec une ficelle, le donna comme jouet à ses petits-enfants, et leur dit : « Regardez bien cet oiseau ! C’est un qui a voulu, pour son malheur, se comparer à plus fort que lui. Aussi est-il châtié par l’esclavage. »

« Et toi, ô renard perclus, tu veux maintenant te comparer à moi, puisque tu as l’audace de me proposer ton alliance. Allons ! vieux rusé, crois-moi, tourne ton dos au plus vite. » Alors le renard comprit qu’il était désormais inutile d’essayer de duper une personne aussi avertie que l’était le corbeau. Et, dans sa rage, il se mit à grincer si fort des mâchoires qu’il se cassa une grosse dent. Et le corbeau, narquois, lui dit : « En vérité, je suis peiné que tu te sois cassé une dent à cause de mon refus. » Mais le renard le regarda avec un respect sans bornes et lui dit : « Ce n’est point à cause de ton refus que je me suis cassé cette dent, mais bien à cause de la honte d’avoir trouvé plus malin que moi ! »

Et, ayant dit ces paroles, le renard se hâta de déguerpir pour aller cacher son dépit.

— « Et telle est, ô Roi fortuné, continua Schahrazade, l’histoire du Corbeau et du Renard. Elle a été un peu longue, peut-être ; mais aussi je me propose, si Allah m’accorde la vie jusqu’à demain, et si c’est ton bon plaisir, de te raconter l’histoire de la belle Schamsennahar avec le prince Ali ben-Bekar. »

Mais le roi Schahriar s’écria : « Ô Schahrazade, ne crois point que les histoires des animaux et des oiseaux ne m’aient pas charmé ou qu’elles m’aient paru longues, au contraire ! Si même tu en connaissais d’autres, je ne serais point fâché de les entendre, ne serait-ce que pour le profit que je pourrais en tirer. Mais du moment que tu m’annonces une histoire qui, au seul titre, me paraît déjà parfaitement admirable, je suis prêt à t’écouter ! »

Mais Schahrazade vit apparaître le matin et pria le Roi d’attendre au lendemain.

Mais lorsque fut la cent cinquante-deuxième nuit.

Elle dit :

HISTOIRE D’ALI BEN-BEKAR ET DE LA BELLE SCHAMSENNAHAR

Il m’est revenu, ô Roi fortuné, qu’il y avait à Baghdad, sous le règne qui se présenta et s’écoula du khalifat Haroun Al-Rachid, un jeune marchand fort bien fait et fort riche qui s’appelait Abalhassan ben-Tâher. Il était certainement le plus beau et le plus affable et le plus richement habillé de tous les marchands du Grand Souk. Aussi, avait-il été choisi par le chef eunuque du palais pour fournir aux favorites toutes les choses, étoffes ou pierreries, dont elles pouvaient avoir besoin. Et ces dames s’en rapportaient aveuglément à son bon goût et surtout à sa discrétion, bien des fois mise à l’épreuve, pour les commissions dont elles le chargeaient de temps en temps. Et il ne manquait jamais de servir toutes sortes de rafraîchissements aux eunuques qui venaient lui faire les commandes, et de leur donner chaque fois un cadeau approprié au rang qu’ils occupaient près de leurs maîtresses. Aussi le jeune Abalhassan était-il adoré de tout le palais, et tellement que le khalifat lui-même finit par le remarquer. Et, dès qu’il le vit, il l’aima pour ses bonnes manières et sa jolie figure avenante et son teint tranquille. Et il lui donna libre accès au palais, à toute heure du jour ou de la nuit. Et comme le jeune Abalhassan joignait à toutes ses qualités le don du chant et de la poésie, le khalifat, qui ne mettait rien au-dessus d’une belle voix et d’une jolie diction, le faisait souvent venir pour lui tenir compagnie à table et lui improviser des vers aux rythmes parfaits.

Aussi, la boutique d’Abalhassan était-elle la plus connue par tout ce que Baghdad contenait de beaux jeunes gens d’entre les fils des émirs et des notables, et de femmes des nobles dignitaires et des chambellans.

Or, l’un des habitués les plus fervents de la boutique d’Abalhassan était un jeune seigneur qui était devenu l’ami particulier d’Abalhassan, tant il était beau et attirant. Il s’appelait Ali ben-Bekar, et descendait des anciens rois de Perse. Il avait une taille charmante, un visage aux joues fraîches et rosées, des sourcils d’une ligne parfaite, des dents souriantes et un parler délicieux.

Un jour donc que le jeune prince Ali ben-Bekar était assis dans la boutique à côté de son ami Abalhassan ben-Tâher et que tous deux causaient et riaient, ils virent arriver dix adolescentes, belles comme des lunes, qui en entouraient une onzième montée sur une mule harnachée couleur d’étourneau. Et cette onzième était couverte d’un izar de soie rose, que serrait à la taille une ceinture large de cinq doigts et incrustée de grosses perles et de pierreries. Son visage était voilé d’une voilette transparente, et ses yeux apparaissaient splendides à travers. La peau de ses mains était à la vue aussi douce que la soie même et reposante dans sa blancheur, et ses doigts, lourds de diamants, n’en paraissaient que plus fuselés. Quant à sa taille et à ses formes, on pouvait les deviner merveilleuses à en juger par le peu que l’on en pouvait voir.

Lorsque le charmant cortège fut à la porte de la boutique, la jeune femme, s’appuyant sur les épaules de ses esclaves, mit pied à terre et entra dans la boutique. Et elle souhaita la paix à Abalhassan, qui lui rendit son souhait avec les marques du plus profond respect et se hâta d’arranger les coussins et le divan pour l’inviter à y prendre place, et se retira aussitôt, un peu plus loin, dans l’attente de ses ordres. Et la jeune femme se mit à choisir négligemment quelques étoffes à fond d’or, quelques orfèvreries et quelques flacons d’essence de roses. Puis, comme elle n’avait pas à se gêner chez Abalhassan, elle releva un instant son petit voile de visage et fit ainsi briller, sans artifices, sa beauté.

Or, à peine le jeune prince Ali ben-Bekar, qui s’était retiré par discrétion au fond de la boutique, eut-il aperçu ce visage si beau, qu’il en fut frappé d’admiration, et une passion s’alluma au fond de son foie. Et comme il faisait mine de s’éloigner, la belle adolescente, qui l’avait remarqué, elle aussi, et avait également été secrètement remuée, dit à Abalhassan de sa voix admirable : « Je ne veux pas être cause du départ de tes clients. Invite donc ce jeune homme à rester ! » Et elle sourit de son sourire.

À ces paroles, le prince Ali ben-Bekar fut à la limite de ses vœux ; et, ne voulant pas être en reste de galanterie, il dit à l’adolescente : « Par Allah ! ô ma maîtresse, si je voulais m’en aller, ce n’était pas seulement par crainte d’être importun, mais parce qu’en te voyant j’avais pensé à ces vers du poète :

« Ô toi qui regardes le soleil ! vois-tu pas qu’il habite des hauteurs que nul œil humain ne saurait mesurer ?

Penses-tu donc pouvoir l’atteindre sans ailes, ou crois-tu, ô naïf, le voir descendre jusqu’à toi ? »

Lorsque l’adolescente eut entendu ces vers récités avec un accent désespéré, elle fut charmée du sentiment qui les inspirait, et elle fut plus vivement subjuguée par l’air charmant de son amoureux. Aussi, elle lui jeta un regard souriant, puis elle fit signe au jeune marchand de s’approcher, et lui demanda à mi-voix : « Abalhassan, qui est donc ce jeune homme, et d’où est-il ? » Il répondit : « C’est le prince Ali ben-Bekar, descendant des rois de Perse. Il est aussi noble qu’il est beau. Et c’est mon meilleur ami. » – « Il m’est sympathique, reprit la jeune femme. Ne t’étonne donc pas, Abalhassan, si tout à l’heure, après mon départ, tu vois arriver une de mes esclaves pour vous inviter, toi et lui, à me venir voir. Car je voudrais lui prouver qu’il y a à Baghdad de plus beaux palais, de plus belles femmes et de plus expertes aimées qu’à la cour des rois de Perse. » Et Abalhassan, à qui il n’en fallait pas plus long pour comprendre, s’inclina et répondit : « Sur ma tête et sur mes yeux ! »

Alors l’adolescente ramena son petit voile sur son visage, et sortit en laissant derrière elle un parfum de robes conservées dans le santal et le jasmin...

Quant à Ali ben-Bekar, lorsque fut partie la souveraine de beauté, il resta pendant un moment à ne savoir plus ce qu’il disait, et tellement qu’Abalhassan fut obligé de l’avertir que les clients remarquaient son agitation et commençaient à s’en étonner. Et Ali ben-Bekar répondit : « Ô mon ami, comment ne serais-je pas agité et, moi-même, étonné de voir mon âme chercher à s’échapper de mon corps pour aller rejoindre cette lune qui oblige mon cœur à se donner sans consulter mon esprit ? » Puis il ajouta : « Ô Ben-Tâher, de grâce ! qui est cette adolescente que tu sembles connaître ? Hâte-toi de me le dire ! » Et Abalhassan répondit : « C’est la favorite de choix de l’émir des Croyants ! Son nom est Schamsennahar. Elle est traitée par le khalifat avec des égards qui sont à peine rendus à Sett-Zobéida elle-même, l’épouse légitime. Elle a un palais à elle seule où elle commande en maîtresse absolue, sans être l’objet de la surveillance des eunuques ; car le khalifat a en elle une confiance sans limites, et à juste titre ; car de toutes les femmes du palais c’est celle qui, bien que la plus belle, fait le moins parler d’elle par les esclaves et les eunuques. »

Or, Abalhassan venait à peine de donner ces explications à son ami Ali ben-Bekar, qu’une petite esclave entra qui s’approcha tout près d’Abalhassan et lui dit à l’oreille : « Ma maîtresse Schamsennahar vous demande au palais, toi et ton compagnon. » Et aussitôt Abalhassan se leva, fit signe à Ali ben-Bekar, et, après avoir fermé la porte de sa boutique, il suivit, accompagné d’Ali, la petite esclave qui marchait devant eux et qui les conduisit de la sorte au palais même du khalifat Haroun Al-Rachid.

Et du coup le prince Ali se crut transporté dans la demeure même des génies, où toutes choses sont si belles que la langue de l’homme deviendrait poilue avant de pouvoir les décrire. Mais la petite esclave, sans leur donner le temps d’exprimer leur enchantement, frappa ses mains l’une contre l’autre, et aussitôt apparut une négresse chargée d’un grand plateau couvert de mets et de fruits qu’elle déposa sur un tabouret. Et l’odeur seule qui s’en dégageait était déjà un baume aux narines et au cœur. Aussi la petite esclave ne manqua pas de les servir avec des égards extrêmes. Et, lorsqu’ils se furent rassasiés, elle leur présenta le bassin et le vase d’or plein d’eau de senteur pour leurs mains ; puis elle leur présenta une aiguière, enrichie de rubis et de diamants, pleine d’eau de roses, et leur en versa dans l’une et dans l’autre main pour la barbe et le visage. Après quoi elle leur apporta du parfum d’aloès dans une petite cassolette d’or, et leur en parfuma les vêtements, selon la coutume. Et, cela fait, elle ouvrit la porte de la salle où ils se trouvaient, et les pria de la suivre. Et elle les introduisit dans une grande salle d’une architecture ravissante.

C’était, en effet, une salle surmontée d’un dôme soutenu par quatre-vingts colonnes transparentes de l’albâtre le plus pur, dont les bases et les chapiteaux étaient sculptés avec un art subtil et ornés d’oiseaux d’or et d’animaux à quatre pieds. Et ce dôme était entièrement peint, sur fond d’or, de lignes colorées et vivantes à l’œil, qui représentaient les mêmes dessins que ceux du grand tapis dont la salle était couverte. Et, dans les espaces laissés entre les colonnes, il y avait de grands vases de fleurs ou simplement de grandes coupes vides, mais belles de leur propre beauté et de leur chair de jaspe, d’agate ou de cristal. Et cette salle donnait de plain-pied sur un jardin dont l’entrée présentait, en faïence colorée, les mêmes dessins que le tapis : ce qui faisait que le dôme, la salle et le jardin se continuaient sous le ciel nu et le bleu tranquille.

Or, pendant que le prince Ali ben-Bekar et Abalhassan admiraient cet arrangement délicat, ils aperçurent, assises en rond, seins rebondissants, yeux noirs et joues roses, dix jeunes femmes qui tenaient chacune à la main un instrument à cordes.

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la cent cinquante-troisième nuit.

Elle dit :

… et joues roses, dix jeunes femmes qui tenaient chacune à la main un instrument à cordes. Et, à un signe de la petite esclave favorite, elles jouèrent toutes ensemble un prélude d’une grande douceur, et tel que le prince Ali, dont le cœur était rempli du souvenir de la belle Schamsennahar, sentit les larmes lui remplir les paupières. Et il dit à son ami Abalhassan : « Ah ! mon frère, je sens que mon âme s’émeut ! Et ces accords me parlent un langage qui fait pleurer mon cœur, sans qu’au juste je sache pourquoi. » Abalhassan lui dit : « Mon jeune seigneur, que ton âme soit tranquille, et qu’elle prête son attention à la musique qui promet d’être admirable. »

En effet, à peine Abalhassan avait-il achevé ces mots que les dix jeunes femmes se levèrent toutes ensemble et, en s’accompagnant sur le luth, entonnèrent ce chant annonciateur :

« Ô mes yeux ! voici notre Lune qui s’avance. Car le Soleil nous visite, un jeune Soleil princier, qui vient rendre hommage à Schamsennahar ! »

Alors le prince Ali regarda du côté opposé et vit s’approcher douze jeunes négresses qui portaient sur leurs épaules un trône d’argent massif, recouvert d’un dais de velours. Et sur le trône était assise une adolescente qu’on ne pouvait encore voir, voilée qu’elle était par un grand voile de soie légère qui flottait sur le devant du trône. Et les négresses avaient les seins nus et les jambes nues ; et un foulard de soie et d’or, ajusté à la taille, faisait saillir les riches rondeurs des porteuses. Et lorsqu’elles furent arrivées au milieu des chanteuses, elles déposèrent doucement le trône d’argent et reculèrent sous les arbres.

Alors une main écarta les soieries et des yeux brillèrent sur un visage de lune. Et c’était Schamsennahar. Elle était vêtue d’un grand manteau en étoffe légère, bleu sur or, constellé de perles et de rubis, non point en quantité, mais en petit nombre, – seulement le tout était d’un choix et d’un prix inestimables. Alors, les draperies écartées, Schamsennahar releva complètement son petit voile de visage, regarda en souriant le prince Ali et inclina la tête légèrement. Et le prince Ali la regarda en soupirant ; et ils se parlèrent tous deux un langage muet, par lequel, en quelques instants, ils se dirent bien plus de choses qu’ils n’en auraient pu se dire en un long espace de temps.

Mais Schamsennahar put enfin détacher ses regards des yeux d’Ali ben-Bekar, pour ordonner à ses femmes de chanter. Alors l’une d’elles se hâta de mettre son luth d’accord et chanta :

« Ô destinée ! quand deux amants, l’un vers l’autre attirés, se trouvent aimables et s’unissent dans un baiser, à qui la faute, sinon à toi ?

Ô mon cœur, dit l’amante, par ma vie ! donne encore un baiser. Je te le rendrai, tel qu’il est, égal en chaleur. Et si tu veux encore plus, que cela me serait facile. »

Alors Schamsennahar et Ali ben-Bekar poussèrent un soupir ; et une seconde chanteuse, sur un rythme différent, à un signe de la belle favorite, dit :

« Ô bien-aimé, lumière qui illumines l’espace où sont les fleurs, yeux du bien-aimé !

Ô chair poreuse qui filtres la boisson de mes lèvres, ô chair poreuse si douce à mes lèvres !

Ô bien-aimé, quand je t’ai trouvé, la Beauté m’a arrêtée pour me dire :

« Le voici ! Il a été modelé par des doigts divins ! Il est une caresse, telle une riche broderie. »

À ces vers, le prince Ali ben-Bekar et la belle Schamsennahar se regardèrent longuement ; mais déjà une troisième chanteuse disait :

« Les heures heureuses, ô jeunes gens, s’écoulent comme l’eau, rapides comme l’eau. Croyez-moi, amoureux, n’attendez pas.

Profitez du bonheur lui-même, car ses promesses, sont vaines. Usez de la beauté de vos années et du moment qui vous unit. »

Lorsque la chanteuse eut fini ce chant, le prince Ali poussa un long soupir et, ne pouvant davantage contenir son émotion, il laissa couler ses larmes en sanglotant. À cette vue, Schamsennahar, qui n’était pas moins émue, se prit également à pleurer et, ne pouvant résister à sa passion, se leva de son trône et s’avança vivement vers la porte de la salle. Et aussitôt Ali ben-Bekar courut dans la même direction et, parvenu derrière le grand rideau de la porte, il se rencontra avec son amoureuse. Et leur émotion fut si grande en s’embrassant et leur délire si intense qu’ils s’évanouirent dans les bras l’un de l’autre. Et ils seraient certainement tombés s’ils n’avaient été soutenus par les femmes qui avaient suivi à distance leur maîtresse, et qui se hâtèrent de les transporter tous deux sur un divan où elles leur firent reprendre leurs esprits à force de les asperger avec l’eau de fleurs et de leur faire sentir des odeurs vivifiantes.

Or, la première chose que fit Schamsennahar en revenant à elle fut de regarder autour d’elle ; et elle eut un sourire heureux en revoyant son ami Ali ben-Bekar ; mais, comme elle ne voyait pas Abalhassan ben-Tâher, elle demanda anxieusement de ses nouvelles. Or, Abalhassan, par discrétion, s’était retiré plus loin, et n’était d’ailleurs pas sans appréhension sur la suite que pouvait avoir cette aventure, si elle venait à s’ébruiter dans le palais. Mais, dès qu’il se fut aperçu que la favorite s’informait de sa présence, il s’avança avec respect et s’inclina devant elle. Et Schamsennahar lui dit : « Ô Abalhassan, comment estimerai-je jamais à leur mesure tes bons offices. C’est grâce à toi que je dois de connaître ce que le monde possède de plus aimable, et ces instants incomparables où mon âme s’épuise par l’intensité de son bonheur. Sois bien persuadé, ô Ben-Tâher, que Schamsennahar ne sera point une ingrate. » Et Abalhassan s’inclina profondément devant la favorite en demandant pour elle à Allah l’accomplissement de tous les vœux que pouvait souhaiter son âme.

Alors Schamsennahar se tourna vers son ami Ali ben-Bekar et lui dit : « Ô mon maître, je ne doute plus de ton amitié, bien que la mienne dépasse en chaleur tous les sentiments que tu pourras éprouver. Mais, hélas ! quelle destinée est la mienne d’être attachée à ce palais et de ne pouvoir donner libre cours à ma tendresse ! » Et Ali ben-Bekar répondit : « Ô ma maîtresse, en vérité, ton amour m’a tellement pénétré qu’il s’est combiné à mon âme et en a fait partie si complètement, que, même après ma mort, mon âme le conservera essentiellement à elle uni. Ah ! que nous sommes malheureux de ne pouvoir nous librement aimer ! » Et, ces paroles achevées, les larmes inondèrent comme une pluie les joues du prince Ali et, par sympathie, celles de Schamsennahar.

Mais Abalhassan s’approcha d’eux discrètement et leur dit : « Par Allah ! je ne comprends rien à vos pleurs, alors que vous êtes ensemble. Que serait-ce donc si vous étiez séparés ? Vraiment ce n’est point le moment de vous attrister, mais de vous épanouir et de passer le temps dans l’agrément et la joie. » À ces paroles d’Abalhassan, dont elle avait appris à estimer les conseils, la belle Schamsennahar sécha ses larmes et fit signe à l’une de ses esclaves qui aussitôt sortit un moment et revint suivie de plusieurs suivantes qui portaient sur leurs têtes grands plateaux d’argent chargés de toutes sortes de mets à l’aspect réjouissant. Et, ces plateaux une fois déposés sur tapis entre Ali ben-Bekar et Schamsennahar, les suivantes reculèrent tout contre le mur et s’y immobilisèrent.

Alors Schamsennahar invita Abalhassan à s’asseoir en face d’eux, devant les plats d’or ciselé, où s’arrondissaient les fruits et mûrissaient les pâtisseries. Et de ses propres doigts la favorite se mit à confectionner des bouchées de chaque plat, et elle les mettait elle-même entre les lèvres de son ami Ali ben-Bekar. Et elle n’oubliait pas non plus Abalhassan ben-Tâher. Et lorsqu’ils eurent mangé, on enleva les plateaux et on apporta une fine aiguière d’or dans un bassin d’argent ciselé ; et ils se lavèrent les mains avec l’eau parfumée qu’on leur en versait. Après quoi, ils s’assirent de nouveau et les jeunes négresses leur présentèrent des coupes d’agate colorée, posées sur des soucoupes de vermeil et pleines d’un vin exquis, dont le seul aspect réjouissait les yeux et dilatait l’âme. Et ils en burent lentement en se regardant ; et, une fois les coupes vides, Schamsennahar renvoya toutes ses esclaves, ne gardant auprès d’elle que les chanteuses et les joueuses d’instruments.

Alors, comme elle se sentait tout à fait disposée à chanter, Schamsennahar commanda à l’une des chanteuses de préluder d’abord, pour donner le ton ; et la chanteuse accorda aussitôt son luth et chanta doucement ce prélude :

« Mon âme, tu t’épuises ! Les mains de l’amour sont retournées en tous sens et ont jeté à tous les vents ton mystère.

Mon âme ! Je te gardais délicatement sous la tiédeur de mes côtes, et tu t’échappes pour courir à celui qui cause mes souffrances.

Coulez, mes larmes ! Ah ! vous vous échappez de mes paupières vers le cruel. Larmes passionnées, vous aussi vous êtes amoureuses de mon bien-aimé. »

Alors Schamsennahar tendit le bras et remplit une coupe et la but à moitié et l’offrit au prince Ali qui la prit et qui but, les lèvres posées à l’endroit même qu’avaient touché les lèvres de son amie…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la cent cinquante-quatrième nuit.

Elle dit :

 

… et qui but, les lèvres posées à l’endroit même qu’avaient touché les lèvres de son amie, tandis que les cordes des instruments frémissaient amoureusement sous les doigts des joueuses. Et Schamsennahar fit encore un signe à l’une d’elles pour demander que quelque chose fût chanté sur un ton un peu plus bas. Et la jeune esclave, en sourdine, murmura :

« Si mes joues sans cesse sont arrosées par la liqueur de mes yeux,

Si ta coupe où trempent mes lèvres est remplie de mes larmes plus encore que du vin de l’échanson,

Par Allah, ô mon cœur, abreuve-toi quand même à cette liqueur mélangée. Elle fera rentrer en toi le surplus de mon âme qui s’échappe de mes yeux. »

À ce moment, Schamsennahar se sentit complètement grisée par les notes émues des chansons et, prenant un luth des mains de l’une des femmes assises derrière elle, elle ferma les yeux à demi et de toute son âme elle chanta ces strophes admirables :

« Ô lumière de ses yeux ! ô beauté d’une gazelle adolescente ! Si tu t’éloignes, je meurs ; si tu t’approches, je me grise. Ainsi je vis en brûlant et je m’éteins en jouissant.

Du souffle de ton haleine l’odorante brise est née ; et les soirs du désert en sont encore embaumés, les soirs tièdes sous les palmes joyeuses.

Attention ! ô brise amoureuse de son contact aimé, je jalouse le baiser que tu prends sur le sourire de son menton et les fossettes de ses joues.

Jasmins de son ventre aromatique sous le vêtement très léger, jasmins de sa peau douce et lactée comme une pierre de lune !

Salive ! ô salive que j’aime de sa bouche, boutons en fleurs de ses lèvres roses ! Et les joues moites et les yeux clos après les étreintes d’amour !

Ô mon cœur ! tu t’égares dans les replis délicieux d’une chair de pierreries. Prends garde ! l’amour te guette et ses flèches sont prêtes. »

Lorsque Ali ben-Bekar et Abalhassan ben-Tâher eurent entendu ce chant de Schamsennahar, ils faillirent s’envoler ; puis ils rirent et pleurèrent ; et le prince Ali, à la limite de l’émotion, saisit un luth et le donna à Abalhassan en le priant de l’accompagner dans ce qu’il allait chanter. Alors il ferma les yeux et, la tête penchée et appuyée sur la main, à mi-voix il chanta ce chant de son pays :

« Écoute, ô échanson.

Il est si beau l’objet que j’aime que si j’étais le maître de toutes les cités je lui en ferais don sur l’heure pour seulement une fois toucher de mes lèvres la goutte de beauté sur sa joue ennemie !

Son visage est si beau qu’en vérité le grain de beauté est lui-même de trop. Car ce visage est déjà si beau de sa propre beauté que ni roses ni velours d’un jeune duvet n’y ajouteraient un charme nouveau. »

Et cela fut dit par le prince Ali ben-Bekar d’une voix tout à fait admirable. Or, juste au moment où s’éteignait ce chant, la jeune esclave favorite de Schamsennahar accourut tremblante et dit à Schamsennahar : « Ô ma maîtresse, Massrour et Afif et d’autres eunuques du palais sont à la porte et demandent à te parler. »

À ces paroles, le prince Ali et Abalhassan et toutes les esclaves furent extrêmement émus et tremblèrent pour leur vie. Mais Schamsennahar, qui seule était restée calme, eut un sourire tranquille et leur dit à tous : « Rassurez-vous. Et laissez-moi faire ! » Puis elle dit à sa confidente : « Va entretenir Massrour et Afif et les autres en leur disant de nous donner le temps de les recevoir selon leur rang. » Alors elle ordonna à ses esclaves de fermer les portes de la salle et de clore soigneusement les grands rideaux. Cela fait, elle invita le prince Ali et Abalhassan à ne plus bouger de la salle et à n’avoir aucune crainte ; puis, suivie de toutes les chanteuses, elle sortit de la salle, par la porte qui donnait sur le jardin et qu’elle fit refermer derrière elle. Et elle alla sous les arbres, s’asseoir sur son trône qu’elle avait pris soin d’y faire transporter. Là elle prit une pose langoureuse, ordonna à l’une des jeunes filles de lui masser les jambes et aux autres de se retirer plus loin, tandis qu’elle dépêchait une jeune négresse pour aller ouvrir la porte d’entrée à Massrour et aux autres.

Alors Massrour et Afif, et vingt eunuques, l’épée nue à la main et la taille entourée du large ceinturon, s’avancèrent et, du plus loin qu’ils purent, se courbèrent jusqu’à terre et saluèrent la favorite avec les plus grandes marques de respect.

Et Schamsennahar dit : « Ô Massrour, fasse Allah que tu sois porteur de bonnes nouvelles ! » Et Massrour répondit : « Inschallah ! ô ma maîtresse ! » Puis il s’approcha du trône de la favorite et lui dit : « L’émir des Croyants t’envoie ses souhaits de paix et te dit qu’il désire ardemment ta vue. Et il te fait savoir que cette journée s’est annoncée pour lui pleine de joie et bénie entre toutes ; et il veut la terminer près de toi pour qu’elle soit complètement admirable. Mais il voudrait d’abord connaître ton sentiment à ce sujet et si tu aimes mieux aller toi-même au palais ou le recevoir plutôt chez toi, ici même. »

À ces paroles, la belle Schamsennahar se leva et se prosterna et embrassa la terre pour marquer qu’elle considérait le désir du khalifat comme un ordre, et répondit : « Je suis l’esclave heureuse de l’émir des Croyants. Je te prie donc, ô Massrour, de dire à notre maître combien je suis dans la félicité de le recevoir et combien ce palais sera illuminé de sa venue. »

Alors le chef des eunuques et sa suite se hâtèrent de se retirer, et Schamsennahar aussitôt courut à la salle où se trouvait son amoureux. Et, les larmes aux yeux, elle le serra contre sa poitrine et l’embrassa tendrement ; et lui également. Puis elle lui exprima combien elle était malheureuse de lui dire adieu plus tôt qu’elle ne s’y était attendue. Et tous deux se mirent à pleurer dans les bras l’un de l’autre. Et le prince Ali put enfin dire à son amante : « Ô ma maîtresse, de grâce ! laisse-moi te sentir tout contre moi, puisque le moment de la séparation fatale est proche. Je garderai dans ma chair ce contact aimé, et dans mon âme son souvenir. Ce me sera une consolation dans l’éloignement et une douceur dans ma tristesse. » Elle répondit : « Ô Ali, par Allah ! c’est moi seule qu’atteindra la tristesse, moi qui reste dans ce palais avec seulement ton souvenir. Toi, ô Ali, tu auras les souks pour te distraire et toutes les filles de Baghdad. Leurs grâces et leurs yeux allongés te feront oublier la désolée Schamsennahar, ton amante ; et le cliquetis de cristal de leurs bracelets dissipera peut-être jusqu’aux traces de mon image à tes yeux. Ô Ali ! comment désormais pourrai-je résister aux éclats de ma douleur ou comprimer les cris dans ma gorge et les remplacer par les chants que me demandera le commandeur des Croyants ? Comment ma langue pourra-t-elle articuler les notes d’harmonie, et de quel sourire saurai-je l’accueillir lui-même, alors que toi seul peux me faire l’âme épanouie ? Ah ! de quels regards ne fixerai-je pas irrésistiblement la place que tu as occupée près de moi, ô Ali ! Et surtout comment, sans mourir, pourrai-je porter à mes lèvres la coupe partagée que me tendra l’émir des Croyants ? Sûrement, en la buvant, un poison sans pitié circulera dans mes veines. Et alors, que la mort me sera légère, ô Ali ! »

À ce moment, comme Abalhassan ben-Tâher se disposait à les exhorter à la patience, l’esclave confidente accourut prévenir sa maîtresse de l’approche du khalifat. Alors Schamsennahar, les yeux pleins de larmes, n’eut que le temps d’embrasser une dernière fois son amant et dit à la confidente : « Conduis-les au plus vite à la galerie qui donne sur le Tigre d’un côté et sur le jardin de l’autre ; et, quand la nuit sera bien noire, tu les en feras sortir adroitement du côté du fleuve ! » Et, ayant dit ces paroles, Schamsennahar comprima les sanglots qui l’étouffaient pour courir au-devant du khalifat qui s’avançait du côté opposé.

De son côté, la jeune esclave conduisit le prince Ali et Abalhassan à la galerie en question et se retira après avoir fermé soigneusement la porte derrière elle. Alors ils se trouvèrent dans la plus grande obscurité. Mais au bout de quelques instants, à travers les fenêtres ajourées, ils virent une clarté qui, se rapprochant, leur fit apercevoir un cortège formé par cent jeunes eunuques noirs qui portaient à la main des flambeaux allumés. Et ces cent eunuques étaient suivis de cent vieux eunuques de la garde ordinaire des femmes du palais, et qui tenaient chacun à la main un glaive nu. Et derrière eux, enfin, à vingt pas, magnifique, précédé du chef des eunuques et entouré de vingt jeunes esclaves blanches comme la lune, le khalifat Haroun Al-Rachid.

Le khalifat s’avança donc, précédé de Massrour ; et il avait à sa droite son second chef des eunuques Afif et à sa gauche son second chef des eunuques Wassif. Et, en vérité, il était majestueux extrêmement et beau par lui-même. Et il s’avança de la sorte, au son des instruments, jusqu’à Schamsennahar qui s’était prosternée à ses pieds. Et il se hâta de la relever en lui tendant une main qu’elle porta à ses lèvres ; puis, tout heureux de la revoir, il lui dit : « Ô Schamsennahar, les soucis de mon royaume m’empêchaient de reposer mes yeux sur ton visage. Mais Allah m’a accordé ce soir béni pour réjouir pleinement mes yeux de tes charmes. » Puis il alla s’asseoir sur le trône d’argent, alors que la favorite prenait place devant lui et que les vingt autres femmes formaient un cercle autour d’eux sur des sièges situés à égale distance les uns des autres. Quant aux joueuses d’instruments et aux chanteuses, elles formèrent un autre groupe tout près de la favorite, tandis que les eunuques, jeunes et vieux, s’éloignaient, selon la coutume, sous les arbres, en tenant toujours les flambeaux allumés, au loin, pour ainsi laisser le khalifat se délecter à son aise du frais de la soirée.

Lorsqu’il se fut assis et que tout le monde fut à sa place, le khalifat fit signe aux chanteuses. Et aussitôt l’une d’elles, accompagnée par les autres, chanta un poème que le khalifat préférait à tous ceux qu’on lui chantait, pour la beauté de ses rythmes et la riche mélodie de ses finales :

« Enfant, l’amoureuse rosée du matin mouille les fleurs entrouvertes, et la brise édénique balance leurs tiges ! Mais tes yeux,

Tes yeux, petit ami, c’est la source limpide où désaltérer longuement le calice de mes lèvres. Et ta bouche,

Ta bouche, ô jeune ami, est la ruche de perles où boire une salive enviée des abeilles. »

Et, ces merveilleuses strophes ainsi chantées d’une voix passionnée, la chanteuse se tut. Alors Schamsennahar fit signe à sa favorite qui comprenait son amour pour le prince Ali ; et celle-ci, sur un mode différent, chanta ces vers qui s’appliquaient si bien aux intimes sentiments de la favorite pour Ali ben-Bekar :

« Quand la jeune Bédouine rencontre en chemin un beau cavalier, ses joues rougissent à l’égal de la fleur du laurier qui croît en Arabie.

Ô Bédouine aventureuse, éteins le feu qui te colore. Sauvegarde ton âme d’une passion naissante qui la consumerait. Reste insouciante dans ton désert, car la souffrance d’amour est le don des beaux cavaliers. »

Lorsque la belle Schamsennahar eut entendu ces vers, elle fut pénétrée d’une émotion si vive qu’elle se renversa sur son siège et tomba évanouie entre les bras de ses femmes.

À cette vue, le prince Ali, qui, dissimulé derrière la fenêtre, regardait cette scène, avec son ami Ben-Tâher, fut tellement saisi de douleur sympathique…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la cent cinquante-cinquième nuit.

Elle dit :

… qu’il tomba également tout de son long évanoui dans les bras de son ami Abalhassan ben-Tâher. Alors Abalhassan fut extrêmement perplexe, à cause de l’endroit où ils se trouvaient ; et comme il cherchait inutilement de l’eau, dans cette obscurité, pour en asperger le visage de son ami, il vit soudain s’ouvrir une des portes de la galerie et entrer, hors d’haleine, la jeune esclave confidente de Schamsennahar, qui lui dit d’une voix effrayée : « Ô Abalhassan, lève-toi vite, toi et ton compagnon. Je vais tout de suite vous faire tous deux évader d’ici ; car tout est dans une confusion qui ne présage rien de bon pour nous, et je crois bien que c’est notre jour fatal. Suivez-moi donc tous deux, ou nous sommes tous morts. » Mais Abalhassan lui dit : « Ô secourable jeune fille, ne vois-tu donc pas l’état de mon ami ? Approche-toi et regarde. »

Lorsque l’esclave vit le prince Ali évanoui sur le tapis, elle courut à une table où se trouvaient divers flacons qu’elle connaissait, et choisit un aspersoir d’eau de fleurs et vint en rafraîchir le visage du jeune homme qui reprit bientôt ses sens. Alors Abalhassan le souleva par les épaules et la jeune fille par les jambes et, à eux deux, ils le transportèrent hors de la galerie et le descendirent jusqu’au bas du palais, sur la rive du Tigre. Alors ils le déposèrent doucement sur un banc, et la jeune fille se frappa dans les mains ; et aussitôt apparut sur le fleuve une barque où il n’y avait qu’un seul rameur, qui se hâta d’accoster et de venir à eux. Puis, sans prononcer une parole, sur un simple signe de la confidente, il prit le prince Ali dans ses bras et le déposa dans l’embarcation, où ne tarda pas à entrer Abalhassan. Quant à la jeune esclave, elle s’excusa de ne pouvoir les accompagner plus loin et leur souhaita la paix d’une voix extrêmement triste, pour rentrer en hâte au palais.

Lorsque la barque fut arrivée à la rive opposée, Ali ben-Bekar, qui était complètement revenu à lui grâce à la fraîcheur de la brise et de l’eau, put, cette fois, soutenu par son ami, mettre pied à terre. Mais il fut bientôt obligé de s’asseoir sur une borne, tant il sentait son âme s’en aller. Et Abalhassan, ne sachant plus comment sortir d’embarras, lui dit : « Ô mon ami, prends courage et raffermis ton âme ; car, en vérité, cet endroit est loin d’être sûr, et ces bords sont infestés de bandits et de malfaiteurs. Un peu de courage seulement et nous serons en sûreté, non loin de là, dans la maison d’un de mes amis qui habite tout près de cette lumière que tu vois. » Puis il dit : « Au nom d’Allah ! » Et il aida son ami à se lever et lentement il prit avec lui le chemin de la maison en question, à la porte de laquelle il ne tarda pas à arriver. Alors il frappa à cette porte, malgré l’heure avancée, et aussitôt quelqu’un vint ouvrir. Et Abalhassan, s’étant fait reconnaître, fut aussitôt introduit avec beaucoup de cordialité, ainsi que son ami. Et il ne manqua pas d’inventer un motif quelconque pour expliquer leur présence et leur arrivée en cet état à une heure si irrégulière. Et dans cette maison, où l’hospitalité fut exercée envers eux selon ses préceptes les plus admirables, ils passèrent le reste de la nuit, sans être importunés de questions déplacées. Et tous deux passèrent une bien mauvaise nuit : Abalhassan parce qu’il n’avait guère l’habitude de coucher hors de sa maison et qu’il se préoccupait des inquiétudes des siens à son égard, et le prince Ali parce qu’il revoyait toujours devant ses yeux l’image de Schamsennahar pâle de douleur et évanouie dans les bras de ses femmes, aux pieds du khalifat.

Aussi, dès qu’il fut matin, ils prirent congé de leur hôte et se dirigèrent vers la ville. Et ils ne tardèrent pas, malgré la difficulté qu’avait à marcher Ali ben-Bekar, à arriver à la rue où se trouvaient leurs maisons. Mais comme la première porte à laquelle ils arrivèrent était celle d’Abalhassan, celui-ci invita son ami avec beaucoup d’insistance à entrer d’abord se reposer chez lui, ne voulant pas le laisser seul en un état si fâcheux. Et il dit à ses gens de lui préparer la meilleure chambre de la maison et d’étendre les matelas que l’on conservait enroulés dans les grands placards pour des occasions comme celle-ci. Et le prince Ali, aussi fatigué que s’il avait marché des journées entières, n’eut que la force de se laisser tomber sur les matelas, où il put enfin fermer l’œil quelques heures.

À son réveil, il fit ses ablutions et remplit son devoir de la prière et s’habilla pour sortir. Mais Abalhassan le retint en lui disant : « Ô mon maître, il est préférable de passer encore la journée et la nuit dans ma maison, pour que je puisse te tenir compagnie, et te distraire de tes peines. » Et il l’obligea à rester. Et, en effet, le soir venu, Abalhassan, après avoir passé toute la journée à causer avec son ami, fit venir les chanteuses les plus renommées de Baghdad. Mais rien ne put distraire Ali ben-Bekar de ses pensées affligeantes ; au contraire, les chanteuses ne firent qu’exaspérer son mal et sa douleur. Et il passa une nuit encore plus troublée que la précédente ; et le matin son état avait empiré de si grave façon que son ami Abalhassan ne voulut pas le retenir davantage. Il se décida donc à l’accompagner jusqu’à chez lui, après l’avoir aidé à monter sur une mule que les esclaves du prince avaient amenée de l’écurie. Et lorsqu’il l’eut remis à ses gens, et qu’il se fut bien assuré qu’il n’avait plus besoin, pour le moment, de sa présence, il prit congé en lui disant encore des paroles d’encouragement et promettant de revenir le plus tôt possible prendre de ses nouvelles. Puis il sortit de la maison et se dirigea vers le souk, où il rouvrit sa boutique qu’il avait tenue fermée pendant tout ce temps.

Or, à peine avait-il fini de mettre en ordre sa boutique et s’était-il assis pour attendre les clients, qu’il vit arriver…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la cent cinquante-sixième nuit.

Elle dit :

… qu’il vit arriver la jeune esclave confidente de Schamsennahar. Elle lui souhaita la paix, et Abalhassan lui rendit son salut et remarqua combien son air était triste et préoccupé ; et il constata que son cœur devait battre bien plus vite que d’habitude. Et il lui dit : « Combien ta venue m’est précieuse, ô secourable jeune fille ! Ah ! de grâce, hâte-toi de me mettre au courant de l’état de ta maîtresse. » Elle répondit : « Je t’en supplie, commence d’abord par me donner des nouvelles du prince Ali que j’ai été obligée de laisser dans l’état où il était. » Et Abalhassan lui raconta tout ce qu’il avait vu de la douleur et de l’irrémédiable langueur de son ami. Et lorsqu’il eut achevé, la confidente devint encore plus triste et poussa plusieurs soupirs et, d’une voix émue, dit à Abalhassan : « Quel malheur est le nôtre ! Sache, ô Ben-Tâher, que l’état de ma pauvre maîtresse est encore plus lamentable. Mais je vais te narrer exactement ce qui s’est passé depuis le moment où tu es sorti de la salle avec ton ami, alors que ma maîtresse était tombée évanouie aux pieds du khalifat qui, tout affligé, ne sut à quoi attribuer ce malaise soudain. Voici !

« Lorsque je vous eus laissés tous deux sous la garde du batelier, je retournai au plus vite, bien inquiète, auprès de Schamsennahar, que je trouvai encore évanouie et étendue dans sa pâleur ; et des larmes coulaient goutte à goutte dans ses cheveux. Et l’émir des Croyants, à la limite de l’affliction, était assis près d’elle, et, malgré tous les soins qu’il lui prodiguait lui-même, il ne parvenait pas à lui faire reprendre ses sens. Et nous toutes nous étions dans une désolation que tu ne saurais imaginer ; et aux questions que le khalifat nous posait anxieusement, pour savoir la cause de ce mal subit, nous ne répondions que par des pleurs et en nous jetant la face contre terre entre ses mains. Et cet état d’inexprimable angoisse dura de la sorte jusqu’à minuit. Alors, à force de lui rafraîchir les tempes avec l’eau de roses et l’eau de fleurs et de lui faire de l’air avec nos éventails, nous eûmes enfin la joie de la voir revenir peu à peu de son évanouissement. Mais aussitôt elle se mit à répandre un torrent de larmes, à la stupéfaction du khalifat, qui finit lui-même par pleurer également. Or, tout cela était triste et bien extraordinaire.

« Lorsque le khalifat vit qu’il pouvait enfin adresser la parole à sa favorite, il lui dit : « Schamsennahar, lumière de mes yeux, parle-moi, dis-moi la cause de ton mal pour que je puisse au moins être de quelque utilité. Vois ! je souffre moi-même de mon inaction. » Alors Schamsennahar fit effort pour embrasser les pieds du khalifat qui ne lui en laissa pas le temps ; il lui prit les mains et doucement continua à l’interroger. Alors, d’une voix brisée, elle lui dit : « Ô émir des Croyants, le mal dont je souffre est passager. Il est causé par certaines choses que j’ai mangées dans la journée et qui ont dû se contrarier au dedans de moi. » Et le khalifat lui demanda : « Qu’as-tu donc mangé, ô Schamsennahar ? » Elle répondit : « Deux citrons acides, six pommes aigres, une porcelaine de lait caillé, un gros morceau de kenafa avec, par là-dessus, tant la fringale me tenait, une ocke de pistaches salées et de grains de courge, avec pas mal de pois chiches confits au sucre et encore tout chauds sortant du fourneau. » Alors le khalifat s’écria : « Ô imprudente, en vérité tu m’étonnes. Je ne doute point que ces choses ne soient infiniment délicieuses et appétissantes, mais encore faut-il te ménager un peu et empêcher ton âme de se jeter inconsidérément sur ce qu’elle aime. Par Allah ! ne te remets plus dans de pareils états. » Et le khalifat qui, d’ordinaire, est si peu prodigue de paroles et de caresses pour les autres femmes, continua à parler à sa favorite avec beaucoup de ménagements, et il la veilla de la sorte jusqu’au matin. Mais comme il voyait que son état ne s’améliorait pas beaucoup, il fit mander tous les médecins du palais et de la ville, qui, selon leur habitude, se gardèrent bien de deviner la vraie cause du mal dont souffrait ma maîtresse. Ces savants lui prescrivirent une recette si compliquée que, malgré la meilleure volonté, ô Ben-Tâher, je ne saurais t’en répéter un seul mot.

« Enfin le khalifat, suivi de tous les médecins et des autres, finit par se retirer ; et je pus alors approcher librement ma maîtresse. Et je lui couvris les mains de baisers et l’assurais que je prenais sur moi de lui faire de nouveau revoir le prince Ali ben-Bekar. Et aussi je lui donnai à boire un verre d’eau fraîche, avec de l’eau de fleurs dedans, qui lui fit le plus grand bien. Et c’est alors que, s’oubliant elle-même, elle m’ordonna de la laisser pour le moment et de courir chez toi prendre des nouvelles de son amant, dont je lui avais raconté, par le menu, le chagrin extrême. »

À ces paroles de la confidente, Abalhassan lui dit : « Ô jeune fille, maintenant que je n’ai plus rien à t’apprendre sur l’état de notre ami, hâte-toi de retourner auprès de ta maîtresse, et de lui transmettre mes souhaits de paix. Et dis-lui combien j’ai éprouvé de chagrin, et que je n’ai pas manqué de trouver que c’était une bien dure épreuve, mais que je l’exhorte beaucoup à la patience et surtout à la plus stricte réserve dans ses paroles, de peur que la chose ne finisse par parvenir aux oreilles du khalifat. Et demain tu reviendras à ma boutique et, si Allah veut, les nouvelles que nous nous donnerons mutuellement seront plus consolantes. »

Alors la jeune fille le remercia beaucoup pour ses paroles et pour tous ses bons offices, et le quitta. Et Abalhassan passa le reste de la journée dans sa boutique, qu’il ferma pourtant de meilleure heure que de coutume pour voler à la maison de son ami Ben-Bekar…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et se tut discrètement.

Mais lorsque fut la cent cinquante-septième nuit.

Elle dit :

… pour voler à la maison de son ami Ben-Bekar. Et il frappa à la porte, que le portier vint ouvrir, et il entra et trouva son ami entouré d’un cercle nombreux de médecins de toute espèce et de parents et d’amis. Et les uns lui tâtaient le pouls, et les autres lui prescrivaient chacun un remède différent et absolument contraire ; et les vieilles femmes renchérissaient encore là-dessus et jetaient sur les médecins des regards de travers, si bien que le jeune homme sentait son âme se rétracter d’impatience. Et, à bout de forces, pour ne plus rien voir et rien entendre, il enfonça sa tête sous les couvertures en se tamponnant les oreilles de ses deux mains.

Mais à ce moment Abalhassan s’avança à son chevet et l’appela en le tirant doucement, et lui dit en souriant d’un air de bon augure : « La paix sur toi, ya Ali ! » Il répondit : « Et sur toi la paix et les bienfaits d’Allah et ses bénédictions, ya Abalhassan ! Fasse Allah que tu sois porteur de nouvelles aussi blanches que ton visage, ô mon ami ! » Alors Abalhassan, ne voulant point parler devant tous ces visiteurs, se contenta de cligner seulement de l’œil à Ben-Bekar. Et lorsque tout ce monde-là fut parti, il l’embrassa et lui raconta tout ce que lui avait dit la confidente et ajouta : « Tu peux être toujours sûr, ô mon frère, que je suis à ta dévotion absolue, et que mon âme t’appartient tout entière. Et je n’aurai de repos que lorsque je t’aurai rendu la tranquillité du cœur. » Et Ben-Bekar fut tellement touché des bons procédés de son ami qu’il en pleura de tout son cœur et dit : « Je t’en prie, complète tes bontés en passant la nuit avec moi, pour que je puisse m’entretenir avec toi et distraire ma pensée. » Et Ben-Bekar ne manqua pas d’acquiescer à son désir, et resta près de lui à lui réciter des poèmes et chanter des odes d’amour d’une voix atténuée. Et tantôt c’étaient des vers que le poète adressait à l’ami, et tantôt c’étaient des vers sur la bien-aimée. Or, voici d’abord, entre mille, les vers en l’honneur de la bien-aimée :

Toute blanche à mes yeux elle apparaît, avec le seul grain de musc qui orne son menton de camphre.

Si, chagrinée, elle soupire en appuyant la main sur sa poitrine nue, ô mes yeux, racontez le spectacle que vous voyez.

« Nous voyons, disent mes yeux, une nappe candide où se posent cinq roseaux ornés chacun de rose corail.

Ô guerrier, ne crois point que ton glaive bien trempé puisse te sauvegarder de ses paupières alanguies.

Elle n’a point, il est vrai, de lance pour te percer ; mais crains sa taille droite. Elle ferait de toi, en un clin d’œil, le plus humble des captifs.

Son corps est un rameau d’or et ses seins sont deux coupes rondes et transparentes qui reposent renversées. Et ses lèvres de grenade sont parfumées de son haleine.

Mais c’est alors qu’Abalhassan, voyant son ami excessivement ému par ces vers, dit : « Ô Ali, je vais te chanter maintenant cette ode que tu aimais tant à soupirer, à côté de moi, au souk, dans ma boutique. Puisse-t-elle mettre un baume sur ton âme blessée.

« Ô ! viens. L’or léger de la coupe est admirable sous le rubis de ce vin, ô échanson.

Éparpille vers le loin tous les chagrins du passé et, sans songer à demain, prends cette coupe où boire l’oubli et, de ta main, ah ! grise-moi complètement.

Toi seul, parmi tous ceux-là qui pèsent sur ma vue, es fait pour comprendre. Viens ! À toi je révélerai les secrets d’un cœur qui se garde jalousement.

Mais hâte-toi. Verse-moi la cause d’allégresse, cette liqueur d’oubli, enfant aux joues plus douces que la bouche des vierges. »

À ce chant, le prince Ali, déjà si faible, fut dans un tel état d’anéantissement, causé par les souvenirs qui lui revenaient, qu’il se mit à pleurer de nouveau, et Abalhassan passa encore toute cette nuit-là à son chevet, à le veiller, sans fermer l’œil un instant. Puis, vers le matin, il se décida tout de même à aller ouvrir sa boutique qu’il négligeait fort depuis un certain temps. Et il y resta jusqu’au soir. Mais au moment où, ayant fini de vendre et d’acheter, il venait de faire rentrer les étoffes à l’intérieur et se disposait à s’en aller, il vit arriver, voilée, la jeune confidente de Schamsennahar qui, après les salams d’usage, lui dit : « Ma maîtresse vous envoie, à toi et à Ben-Bekar, ses souhaits de paix et me charge, comme il était convenu, de venir prendre des nouvelles de sa santé. Comment va-t-il ? dis-le-moi. » Il répondit : « Ô gentille, ne m’interroge point. Car vraiment ma réponse serait trop triste. L’état de notre ami est loin d’être brillant. Il ne dort plus. Il ne mange plus. Il ne boit plus. Et il n’y a plus que la poésie pour le tirer un peu de sa langueur. Ah ! si tu voyais la pâleur de son teint ! » Elle dit : « Quelle calamité sur nous ! Enfin, voici : ma maîtresse, qui n’est guère mieux, m’a chargée de porter à son amoureux cette lettre que j’ai dans les cheveux. Et elle m’a bien recommandé de ne point retourner sans la réponse. Veux-tu donc m’accompagner chez notre ami, dont je ne connais guère la maison ? » Abalhassan dit : « J’écoute et j’obéis ! » Et il se hâta de fermer la boutique et de marcher à dix pas en avant de la confidente qui le suivait…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète comme elle était, ne voulut pas prolonger le récit.

Mais lorsque fut la cent cinquante-huitième nuit.

Elle dit :

Et lorsqu’il fut arrivé à la maison de Ben-Bekar, il dit à la jeune fille, en l’invitant à s’asseoir sur le tapis de l’entrée : « Attends-moi ici quelques instants. Je vais d’abord m’assurer s’il n’y a point d’étrangers. » Et il entra chez Ben-Bekar et lui cligna de l’œil. Et Ben-Bekar comprit le signe et dit à ceux qui l’entouraient : « Avec votre permission ! J’ai mal au ventre. » Alors ils comprirent et, après les salams, se retirèrent en le laissant seul avec Abalhassan. Or, sitôt qu’ils furent partis, Abalhassan courut chercher la confidente, qu’il introduisit. Et, à sa seule vue qui lui rappelait Schamsennahar, Ben-Bekar se sentit déjà considérablement ragaillardi, et lui dit : « Ô venue délicieuse ! » Et la jeune fille s’inclina en le remerciant et lui remit tout de suite la lettre de Schamsennahar. Et Ben-Bekar la prit et la porta à ses lèvres, puis à son front et, comme il était trop faible pour la lire, il la tendit à Abalhassan qui y trouva, écrits de la main de la favorite, des vers où toutes ses peines d’amour étaient contées dans les termes les plus touchants. Et comme Abalhassan jugeait que cette lecture mettrait son ami dans les pires états, il se contenta de lui en résumer le contenu en quelques mots jolis, et lui dit : « Je vais tout de suite, ô Ali, me charger de la réponse, que tu signeras. » Et cela fut fait d’une façon parfaite, et Ben-Bekar voulut que le sens général de cette lettre fût ceci : « Si la douleur était absente des amours, les amants n’éprouveraient guère de délices à s’écrire. » Et il recommanda à la confidente, avant qu’elle eût pris congé, de raconter à sa maîtresse tout ce qu’elle avait vu de sa douleur. Après quoi il lui remit sa réponse en l’arrosant de ses larmes ; et la confidente fut tellement touchée qu’elle aussi se mit notoirement à pleurer, et se retira enfin en lui souhaitant la paix du cœur. Et Abalhassan sortit pour accompagner la confidente dans la rue ; et il ne la quitta que devant sa boutique où il lui fit ses adieux. Et il retourna dans sa maison.

Or, Abalhassan, en arrivant à sa maison, se mit pour la première fois à réfléchir sur la situation, et se parla de la sorte à lui-même, en s’asseyant sur le divan :

« Ô Abalhassan, tu vois que la chose commence à devenir fort grave. Qu’adviendrait-il si l’affaire venait à être connue du khalifat ? Certes, j’aime tant Ben-Bekar que je suis prêt à enlever un de mes yeux pour le lui donner. Mais, Abalhassan ! tu as une famille, une mère, des sœurs et des petits frères. Dans quelles infortunes ne seront-ils pas par ton imprudence ? En vérité, cela ne peut longtemps durer de la sorte. Dès demain j’irai retrouver Ben-Bekar et je tâcherai de l’arracher à cet amour aux conséquences déplorables. S’il ne m’écoute pas, Allah m’inspirera la conduite à tenir. » Et Abalhassan, la poitrine rétrécie de ses pensées, ne manqua pas, dès le matin, d’aller retrouver son ami Ben-Bekar. Il lui souhaita la paix et lui demanda : « Ya Ali, comment vas-tu ? » Il répondit : « Plus mal que jamais ! » Et Abalhassan lui dit : « Vraiment, de ma vie je n’ai entendu parler d’une aventure pareille à la tienne, ni connu un amoureux aussi étrange que toi. Tu sais que Schamsennahar t’aime autant que tu l’aimes, et, malgré cette assurance, tu souffres et ton état s’aggrave de jour en jour. Que serait-ce alors si celle que tu aimes tant ne partageait pas ton affection et si, au lieu d’être sincère dans son amour, elle était comme la plupart des femmes amoureuses qui aiment avant tout le mensonge et les ruses de l’intrigue ? Mais surtout, ô Ali, songe aux malheurs qui s’abattraient sur nos têtes si cette intrigue venait à être connue du khalifat. Or, il n’y aurait vraiment rien d’improbable à ce que cela arrivât, car les allées et venues de la confidente vont éveiller l’attention des eunuques et la curiosité des esclaves : et alors Allah seul pourra savoir l’étendue de notre calamité à tous. Crois-moi, ô Ali, en persistant dans cet amour sans porte de sortie, tu t’exposes à te perdre, toi d’abord, et Schamsennahar avec toi. Je ne parle pas de moi, qui sûrement serais effacé, en un clin d’œil, du nombre des vivants, ainsi que toute ma famille. »

Mais Ben-Bekar, tout en remerciant son ami de ce conseil, lui déclara que sa volonté n’était plus sous sa dépendance, et que d’ailleurs, en dépit de tous les malheurs qui pourraient lui arriver, jamais il ne se résoudrait à se ménager tandis que Schamsennahar ne craignait pas d’exposer sa vie par amour pour lui. Alors Abalhassan, voyant que toutes les paroles seraient vaines désormais, prit congé de son ami et reprit le chemin de sa maison, en proie à ses sombres préoccupations.

Or, Abalhassan avait, parmi les amis qui le venaient voir le plus souvent, un jeune joaillier charmant, nommé Amin, et dont il avait pu souvent apprécier la discrétion. Et justement ce jeune joaillier vint en visite au moment même où, accoudé sur les coussins, Abalhassan était plongé dans la perplexité. Aussi, après les salams, il s’assit à côté de lui sur le divan ; et, comme il était le seul à être un peu au courant de cette intrigue amoureuse, il lui demanda : « Ô Abalhassan, où en sont les amours d’Ali ben-Bekar et de Schamsennahar ? » Abalhassan répondit : « Ô Amin, qu’Allah nous ait en sa miséricorde ! J’ai des pressentiments qui ne me présagent rien de bon…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la cent cinquante-neuvième nuit.

Elle dit :

« … des pressentiments qui ne me présagent rien de bon. Aussi, te sachant homme sûr et ami fidèle, je veux te révéler le projet auquel je pense me résoudre pour me tirer, moi et ma famille, de ce pas dangereux. » Et le jeune joaillier lui dit : « Tu peux parler en toute confiance, ô Abalhassan. Tu trouveras en moi un frère prêt à se dévouer pour te rendre service. » Et Abalhassan lui dit : « J’ai idée, ô Amin, de me défaire de toutes mes attaches à Baghdad, encaisser mes créances, payer mes dettes, vendre au rabais mes marchandises, réaliser tout ce que je pourrai réaliser, et m’en aller au loin, à Bassra, par exemple, où j’attendrai tranquillement les événements. Car, ô Amin, cet état de choses me devient intolérable, et la vie ne m’est plus possible ici, depuis que je suis hanté par la terreur d’être signalé au khalifat comme ayant été pour quelque chose dans l’intrigue amoureuse. Car il est fort probable que cette intrigue finira par être connue du khalifat. »

À ces paroles, le jeune joaillier lui dit : « En vérité, ô Abalhassan, ta résolution est une résolution fort sage, et ton projet le seul qu’un homme avisé puisse prendre, à la réflexion. Qu’Allah t’éclaire et te montre la meilleure de ses voies pour sortir de ce mauvais pas. Et si mon assistance peut te décider à partir sans remords, me voici prêt à agir à ta place comme si tu étais là, et à servir ton ami Ben-Bekar avec mes yeux. » Et Abalhassan lui dit : « Mais comment feras-tu, puisque tu ne connais point Ali Ben-Bekar et que tu n’es point non plus en relations avec le palais et avec Schamsennahar ? » Amin répondit : « Pour ce qui est du palais, j’ai déjà eu l’occasion d’y vendre des bijoux par l’intermédiaire même de la jeune confidente de Schamsennahar ; mais pour ce qui est de Ben-Bekar, rien ne me sera plus facile que de le connaître et de lui inspirer confiance. Aie donc l’âme tranquille, et si tu veux partir ne te préoccupe point du reste, car Allah est le portier qui sait, quand il lui plaît, ouvrir toutes les entrées. » Et sur ces paroles, le joaillier Amin prit congé d’Abalhassan et s’en alla en sa voie.

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et se tut discrètement.

Mais lorsque fut la cent soixantième nuit.

Elle dit :

Mais, au bout de trois jours, il revint prendre de ses nouvelles et trouva la maison absolument vide. Alors il s’informa de la chose auprès des voisins, qui lui répondirent : « Abalhassan est allé à Bassra pour un voyage d’affaires, et il nous a dit à tous que son absence ne serait pas de longue durée, et qu’à peine rentré dans l’argent que lui doivent ses clients lointains il ne manquerait pas de revenir à Baghdad. » Alors Amin comprit qu’Abalhassan avait fini par céder à ses terreurs et qu’il avait jugé plus prudent de disparaître pour le cas où l’aventure amoureuse parviendrait aux oreilles du khalifat. Mais il ne sut d’abord lui-même quel parti prendre ; enfin, il se dirigea du côté du logis de Ben-Bekar.

Là, il pria l’un des esclaves de l’introduire auprès de son maître ; et l’esclave le fit entrer dans la salle de réunion où le jeune joaillier trouva Ben-Bekar étendu sur les coussins, fort pâle. Il lui souhaita la paix et Ben-Bekar lui rendit son souhait. Alors il lui dit : « Ô mon maître, bien que mes yeux n’aient pas eu la joie de te connaître avant ce jour, je viens m’excuser d’abord d’avoir tant différé à venir demander des nouvelles de ta santé. Ensuite je viens t’annoncer une chose qui certainement te causera quelque désagrément, mais je suis également porteur du remède qui te fera tout oublier. » Et Ben-Bekar, tremblant d’émotion, lui demanda : « Par Allah ! que peut-il m’arriver encore en fait de désagréments ? » Et le jeune joaillier lui dit : « Sache, ô mon maître, que j’ai toujours été le confident de ton ami Abalhassan et que jamais il ne me cachait rien de ce qui lui arrivait. Or, voici trois jours qu’Abalhassan, qui d’ordinaire venait me voir tous les soirs, a disparu. Et, comme je sais, par les confidences qu’il m’a faites, que tu es également son ami, je viens te demander si tu sais où il est et pourquoi il est parti et a disparu sans rien dire à ses amis. »

À ces paroles, Ben-Bekar fut à la limite extrême de la pâleur et tellement qu’il faillit perdre toute connaissance. Enfin il put articuler : « C’est pour moi également la première nouvelle. Et je ne savais plus en effet à quoi attribuer cette absence de trois jours de Ben-Tâher. Mais si j’envoyais un de mes esclaves prendre de ses nouvelles, peut-être saurions-nous la vérité du fait. Et il dit à l’un des esclaves : « Va vite à la maison d’Abalhassan ben-Tâher et demande s’il est toujours ici ou s’il est en voyage. Si l’on te répond qu’il est en voyage, ne manque pas de demander de quel côté il est parti. »

Et aussitôt l’esclave sortit pour aller aux nouvelles et revint au bout d’un certain temps et dit à son maître : « Les voisins d’Abalhassan m’ont raconté qu’Abalhassan est parti pour Bassra. Mais j’ai également trouvé une jeune fille qui s’informait elle aussi d’Abalhassan et qui m’a demandé : « Tu es sans doute des gens du prince Ben-Bekar ? » Et comme je répondais par l’affirmative, elle ajouta qu’elle avait une communication à te faire ; et elle m’accompagna jusqu’ici. Et elle est dans l’attente d’une audience. » Et Ben-Bekar répondit : « Introduis-la tout de suite. » Or, quelques instants après, la jeune fille entra et Ben-Bekar reconnut la confidente de Schamsennahar. Elle s’approcha et, après les salams, lui dit à l’oreille quelques paroles qui lui éclairèrent le visage et l’assombrirent, tour à tour.

Alors le jeune joaillier trouva qu’il était à propos de placer son mot et dit : « Ô mon maître, et toi, ô jeune fille, sachez qu’Abalhassan, avant de partir, m’a révélé tout ce qu’il savait et m’a exprimé toute la terreur qu’il ressentait à l’idée que l’affaire pouvait parvenir à la connaissance du khalifat. Mais moi, qui n’ai ni épouse, ni enfants, ni famille, je suis disposé de toute mon âme à le remplacer auprès de vous, car j’ai été touché profondément des détails que m’a donnés Ben-Tâher sur vos malheureuses amours. Si vous voulez bien ne point repousser mes services, je vous jure par notre saint Prophète (sur lui la prière et la paix !) de vous être aussi fidèle que mon ami Ben-Tâher, mais plus ferme et plus constant. Et même, au cas où mon offre ne vous agréerait pas, ne croyez point que je n’aurais pas l’âme assez élevée pour taire un secret.

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et se tut discrètement.

Mais lorsque fut la cent soixante-unième nuit.

Elle dit :

« … un secret. Au contraire, si mes paroles ont pu vous persuader tous deux, il n’est pas de sacrifice auquel je ne sois prêt à souscrire pour vous être agréable ; et même je ferai de ma maison le lieu de tes rencontres, ô mon maître, avec la belle Schamsennahar. »

Lorsque le jeune joaillier eut achevé ces paroles, le prince Ali fut dans un tel transport de joie qu’il sentit soudain les forces lui ranimer l’âme et il se leva sur son séant et embrassa le joaillier Amin et lui dit : « C’est Allah qui t’envoie, ô Amin ! Aussi je me confie entièrement à toi et n’attends mon salut que d’entre tes mains. » Puis il le remercia encore longuement et lui dit adieu en pleurant de joie.

Alors le joaillier se retira en emmenant la jeune fille. Il la conduisit à sa maison, et lui apprit que là désormais auraient lieu les entrevues entre elle et lui, comme aussi l’entrevue qu’il projetait entre le prince Ali et Schamsennahar. Et la jeune fille, ayant ainsi appris le chemin de la maison, ne voulut pas différer plus longtemps de mettre sa maîtresse au courant de la situation. Elle promit donc au joaillier de revenir le lendemain avec la réponse de Schamsennahar.

Et, en effet, le lendemain elle arriva à la maison d’Amin et lui dit : « Ô Amin, ma maîtresse Schamsennahar a été à la limite de la joie lorsqu’elle eut appris les bonnes dispositions où tu es à notre égard. Et elle me charge de venir te prendre pour te mener chez elle, au palais, où elle veut elle-même te remercier, de sa bouche, pour ta générosité spontanée et l’intérêt que tu portes à des personnes dont rien ne t’obligeait à servir les desseins. »

À ces paroles, le jeune joaillier, au lieu de montrer de l’empressement à se rendre à ce désir de la favorite, fut au contraire pris d’un tremblement de tout le corps et devint extrêmement pâle et finit par dire à la jeune fille : « Ô ma sœur, je vois bien que Schamsennahar et toi n’avez guère réfléchi à la démarche que vous me demandez de faire. Vous oubliez que je suis un homme du commun et que je n’ai ni la notoriété d’Abalhassan ni les intelligences qu’il s’était ménagées parmi les eunuques du palais, où il pouvait circuler à sa guise pour toutes les commissions dont on le chargeait ; et je n’ai ni son assurance ni son admirable pratique des coutumes des gens qu’il allait voir. Comment oserais-je donc me rendre au palais, moi qui frémissais déjà rien qu’en entendant Abalhassan me raconter ses visites à la favorite ? En vérité, le courage me fait défaut pour affronter un tel danger. Mais tu peux dire à ta maîtresse que ma maison est certainement l’endroit le plus propice aux entrevues ; et, si elle consentait à y venir, nous pourrions causer tout à notre aise, sans être sous l’appréhension d’un danger quelconque. » Et comme la jeune fille essayait tout de même de l’encourager à la suivre et qu’elle avait même fini par le décider à se lever, il fut pris soudain d’un tel tremblement qu’il flageola sur ses jambes et que la jeune fille fut obligée de le soutenir et de l’aider à se rasseoir, en lui donnant à boire un verre d’eau fraîche pour calmer ses esprits.

Alors, comme elle voyait qu’il était désormais imprudent d’insister, la jeune fille dit à Amin : « Tu as raison. Il vaut beaucoup mieux, dans notre intérêt à tous, décider Schamsennahar à venir plutôt ici elle-même. Je vais donc m’y employer, et je l’amènerai sûrement. Attends-nous donc sans bouger. »

Et, en effet, sitôt que la confidente eut appris à sa maîtresse l’impossibilité où se trouvait le jeune joaillier de se rendre au palais, Schamsennahar, sans hésiter un instant, se leva et, s’enveloppant de son grand voile de soie, suivit sa confidente, en oubliant la faiblesse qui l’avait jusque-là immobilisée sur les coussins. La confidente entra la première dans la maison pour s’assurer d’abord si sa maîtresse ne s’exposait pas à être vue par des esclaves ou des étrangers, et demanda à Amin : « As-tu au moins congédié les gens de la maison ? » Il répondit : « J’habite seul ici, avec la vieille négresse qui m’a vu naître. » Elle dit : « Il faut tout de même l’empêcher d’entrer ici ! » Et elle alla fermer toutes les portes en dedans, et courut alors chercher sa maîtresse.

Schamsennahar entra et, sur son passage, les salles et les couloirs s’emplissaient miraculeusement du parfum de ses robes. Et, sans prononcer une parole, et sans regarder autour d’elle, elle alla s’asseoir sur le divan et s’appuya sur les coussins que le jeune joaillier s’empressait de disposer derrière elle. Et elle resta ainsi immobile pendant un bon moment, prise de faiblesse et respirant à peine. Elle put enfin, une fois reposée de cette course inaccoutumée, relever sa voilette et se débarrasser de son grand voile. Et le jeune joaillier, ébloui, crut voir le soleil lui-même dans son logis. Et Schamsennahar le considéra un instant, tandis qu’il se tenait respectueusement à quelques pas, et demanda à l’oreille de sa confidente : « C’est bien celui dont tu m’as parlé ? » Et, la jeune fille ayant répondu : « Oui, ô maîtresse ! » elle dit au jeune homme : « Comment vas-tu, ya Amin ? » Il répondit : « La louange à Allah ! en bonne santé. Puisse Allah te garder et te conserver comme le parfum dans l’or. » Elle lui dit : « Es-tu marié ou célibataire ? » Il répondit : « Par Allah ! célibataire, ô ma maîtresse. Et je n’ai plus ni père ni mère, ni aucun parent. Aussi, pour toute occupation, je n’aurai qu’à me dévouer à ton service ; et tes moindres désirs seront sur ma tête et sur mes yeux…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et se tut discrètement.

Mais lorsque fut la cent soixante-deuxième nuit.

Elle dit :

« Sache, en outre, que je mets entièrement à ta disposition, pour les rencontres avec Ben-Bekar, une maison qui m’appartient, où personne n’habite, et qui est située juste en face de celle-ci que j’habite. Je vais la meubler tout de suite pour vous y recevoir dignement, et pour que vous n’y manquiez de rien. » Alors Schamsennahar le remercia beaucoup et lui dit : « Ya Amin, quelle destinée heureuse est la mienne d’avoir eu la chance de rencontrer un ami aussi dévoué que tu l’es ! Ah ! je sens bien à présent combien l’aide d’un ami désintéressé est efficace, et combien surtout il est délicieux de rencontrer l’oasis du repos après le désert des tourmentes et des souffrances. Crois bien aussi que Schamsennahar saura te prouver un jour qu’elle connaît le prix de l’amitié. Regarde ma confidente, ô Amin. Elle est jeune, douce et exquise ; tu peux être sûr que bientôt, malgré toute la peine que j’aurai à m’en séparer, je t’en ferai cadeau pour te faire passer des nuits de lumière et des jours de fraîcheur. » Et Amin regarda la jeune fille et trouva qu’en effet elle était fort attrayante et qu’elle avait, outre des yeux parfaitement beaux, des formes absolument merveilleuses.

Mais Schamsennahar continua : « En elle j’ai une confiance illimitée ; ne crains donc pas de lui confier tout ce que te dira le prince Ali. Et aime-la, car elle a en elle des qualités de sympathie qui rafraîchissent le cœur. » Et Schamsennahar dit encore plusieurs choses gentilles au joaillier et se retira suivie de sa confidente qui, de ses yeux souriants, dit adieu à son nouvel ami.

Lorsqu’elles furent parties, le joaillier Amin courut à sa boutique et en retira tous les vases précieux et toutes les coupes ciselées et les tasses d’argent, et les porta dans la maison où il comptait recevoir les deux amants. Puis il alla chez toutes ses connaissances, et emprunta aux uns des tapis, aux autres des coussins de soie et à d’autres des porcelaines, des plateaux et des aiguières. Et il finit de la sorte par meubler magnifiquement la maison.

Alors, comme il avait fini de mettre tout en ordre et qu’il s’était assis un moment pour jeter un coup d’œil général sur toutes choses, il vit entrer doucement son amie, la jeune confidente de Schamsennahar. Elle s’approcha en se balançant gentiment sur les hanches, et lui dit après les salams : « Ô Amin, ma maîtresse t’envoie son souhait de paix et ses remercîments, et te dit que grâce à toi elle est maintenant consolée du départ d’Abalhassan. Et ensuite elle me charge de te dire d’aviser son amoureux que le khalifat s’est absenté du palais et que ce soir elle pourra se rendre ici. Il te faut donc avertir tout de suite le prince Ali ; et cette nouvelle, je n’en doute pas, achèvera de le rétablir et de lui rendre les forces et la santé. » Et, ayant dit ces paroles, la jeune fille tira de son sein une bourse remplie de dinars et la tendit à Amin en lui disant : « Ma maîtresse te prie de faire toutes les dépenses sans compter. » Mais Amin repoussa la bourse en s’écriant : « Ma valeur est-elle donc si petite à ses yeux, que ta maîtresse, ô jeune fille, me donne cet or en récompense ? Dis-lui qu’Amin est payé, et au-delà, par l’or de ses paroles et les regards de ses yeux. » Alors la jeune fille, tout à fait heureuse du désintéressement d’Amin, courut raconter la chose à Schamsennahar et la prévenir que tout était déjà prêt dans la maison. Puis elle se mit à l’aider à prendre son bain, à se peigner, se parfumer et s’habiller de ses plus belles robes.

De son côté, le joaillier Amin se hâta de se rendre chez le prince Ali ben-Bekar, après avoir toutefois placé des fleurs fraîches dans les vases, rangé les plateaux remplis de mets de toutes sortes, de pâtisseries, de confitures et de boissons, et rangé en bon ordre, contre le mur, les luths, les guitares et les autres instruments d’harmonie. Et il entra chez le prince Ali, qu’il trouva déjà un peu ragaillardi par l’espoir qu’il lui avait mis la veille dans le cœur. Aussi la jubilation du jeune homme fut considérable lorsqu’il apprit que dans quelques instants il allait enfin revoir l’amante, cause de ses larmes et de son bonheur. Du coup, il oublia tous ses chagrins ; et son teint s’en ressentit, car il s’éclaira et devint bien plus beau que par le passé avec, en plus, plus de douceur sympathique.

Alors, aidé de son ami Amin, il revêtit ses habits magnifiques ; et, aussi solide que s’il n’avait jamais été près des portes du tombeau, il prit, avec le joaillier, le chemin de sa maison. Et, lorsqu’ils furent entrés, Amin s’empressa d’inviter le prince à s’asseoir, et lui disposa derrière le dos de tendres coussins, et plaça à côté de lui, à droite et à gauche, un beau vase de cristal rempli de fleurs, et lui mit entre les doigts une rose mère de parfum. Et tous deux, en causant doucement, attendirent l’arrivée de la favorite. Or, à peine quelques instants s’étaient-ils écoulés que l’on frappa à la porte, et Amin courut ouvrir et rentra bientôt, suivi de deux femmes dont l’une était complètement enveloppée d’un izar épais de soie noire…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et se tut discrètement.

Mais lorsque fut la cent soixante-troisième nuit.

Elle dit :

Et c’était l’heure même de l’appel à la prière, sur les minarets, au coucher du soleil. Et comme au dehors, limpide, la voix extatique du muezzin fusait vers les quatre horizons, Schamsennahar releva son voile, aux yeux de Ben-Bekar.

Et les deux amants, à la vue l’un de l’autre, tombèrent évanouis, et restèrent une heure de temps avant de pouvoir recouvrer le sentiment. Quand enfin ils ouvrirent les yeux, ils se regardèrent en silence, n’arrivant pas encore à exprimer leur passion. Et quand ils furent assez maîtres d’eux-mêmes pour pouvoir parler, ils se dirent des paroles si douces que la confidente et le jeune Amin ne purent s’empêcher de pleurer, dans leur coin.

Mais bientôt le joaillier Amin pensa qu’il était temps de servir ses hôtes, et il s’empressa, aidé de la jeune fille, de leur apporter d’abord les parfums qui les disposèrent à toucher aux mets, aux fruits et aux boissons qui étaient en abondance et de choix. Après quoi, Amin leur versa l’eau de l’aiguière sur les mains et leur tendit les serviettes aux franges de soie. Et c’est alors que, complètement ranimés et remis de leur émoi, ils purent commencer à vraiment goûter les délices de leur réunion. Aussi Schamsennahar, sans davantage différer, dit à la jeune fille : « Donne-moi ce luth, que j’essaie de lui faire dire le cri de la passion qui m’étouffe. » Et la confidente lui présenta le luth, qu’elle prit et posa sur ses genoux, et, après en avoir rapidement harmonisé les cordes, elle préluda d’abord par un chant sans paroles. Et l’instrument, sous ses doigts, sanglotait ou riait et son âme s’exhalait harmonieuse et haletante. Alors commença leur extase. Et alors seulement, les yeux perdus dans les yeux de son ami, elle chanta :

« Ô mon corps d’amoureuse, tu t’es fait diaphane à attendre en vain le bien-aimé… Mais le voici ! Et la brûlure de mes joues, sous les larmes versées, s’adoucit de la brise de sa venue.

Ô nuit bénie aux côtés de mon ami, tu donnes à mon cœur plus de douceur que toutes les nuits de mon destin.

Ô nuit que j’attendais, que j’espérais. Mon bien-aimé m’enlace de son bras droit, et de mon bras gauche je l’enveloppe joyeuse.

Je l’enveloppe et de mes lèvres je hume sa bouche. Ainsi je m’assure la ruche même et tout le miel ! »

Lorsqu’ils entendirent ce chant, ils furent tous les trois dans une exaltation telle qu’ils s’écrièrent du fond de leurs poitrines : « Ya leil ! ya salam ! Voilà, voilà les paroles de délice ! »

Puis le joaillier Amin, jugeant que sa présence n’était plus nécessaire, et au comble du plaisir en voyant les deux amants dans les bras l’un de l’autre, se retira discrètement. Il prit le chemin du logis où d’ordinaire il habitait et, l’esprit tranquille désormais, il ne tarda pas à s’étendre sur son lit, en pensant au bonheur de ses amis. Et il s’endormit jusqu’au matin.

Or, en se réveillant, il vit devant lui, la figure convulsée d’épouvante, sa vieille négresse qui se frappait les joues de ses mains, en se lamentant. Et, comme il ouvrait la bouche pour s’informer de ce qui avait bien pu lui arriver, l’effarée négresse lui montra du doigt un voisin qui était dans l’entre-bâillement de la porte.

À la prière d’Amin, le voisin s’approcha et, après les salams, lui dit : « Ô mon voisin, je viens te consoler dans l’épouvantable malheur qui s’est abattu cette nuit sur ta maison. » Et le joaillier s’écria : « De quel malheur parles-tu, par Allah ? » L’homme dit : « Puisque tu ne le sais pas encore, sache que cette nuit, à peine étais-tu rentré chez toi, des voleurs qui n’en sont pas à leur premier exploit, et qui t’avaient probablement vu, la veille, au moment où tu transportais dans ta seconde maison des choses précieuses, ont attendu ta sortie pour se précipiter à l’intérieur de la seconde maison, où ils ne croyaient rencontrer personne. Mais ils virent des hôtes que tu y avais logés cette nuit, et ils ont dû probablement les tuer et les faire disparaître, car on n’a pu en retrouver les traces. Quant à ta maison, les voleurs l’ont pillée entièrement, sans y laisser une natte ou un coussin. Et elle est maintenant nettoyée et vide comme elle ne l’a jamais été. »

À cette nouvelle, le jeune joaillier s’écria, en levant ses bras de désespoir : « Ya Allah ! quelle calamité ! Mes biens à moi et les objets que des amis m’ont prêtés sont perdus irrémédiablement, mais cela n’est rien en comparaison de la perte de mes hôtes. » Et, affolé, il courut, pieds nus et en chemise, jusqu’à sa seconde maison, suivi de près par le voisin qui compatissait à son malheur. Et il constata, en effet, que les salles résonnaient de tout leur vide. Alors il s’effondra en pleurant et s’écria : « Ah ! que faire maintenant, ô mon voisin ? » Le voisin répondit…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

Mais lorsque fut la cent soixante-quatrième nuit.

Elle dit :

Le voisin répondit : « Je crois, ô Amin, que le meilleur parti est encore de prendre ton malheur en patience et d’attendre la capture des voleurs qui tôt ou tard ne manqueront pas d’être pris. Car les gardes du gouverneur sont à leur recherche, non seulement pour ce vol, mais pour bien d’autres méfaits qu’ils ont commis ces temps derniers. » Et le pauvre joaillier s’écria « Ô Abalhassan ben-Tâher, homme sage ! comme tu as été bien inspiré de te retirer tranquillement à Bassra. Mais ce qui a été écrit doit courir. » Et Amin, tristement, reprit le chemin de son logis, au milieu d’une foule de gens qui avaient appris toute l’histoire et qui le plaignaient, en le voyant passer.

Or, en arrivant à la porte de sa maison, le joaillier Amin aperçut dans le vestibule un homme qu’il ne connaissait pas et qui l’attendait. Et l’homme, en le voyant, se leva et lui souhaita la paix, et Amin lui rendit son souhait. Alors l’homme lui dit : « J’ai des paroles secrètes à te dire, entre nous deux seulement. » Et Amin voulut l’introduire dans la maison, mais l’homme lui dit : « Il vaut mieux que nous soyons tout à fait seuls ; allons donc plutôt à ta seconde maison. » Et Amin, étonné, lui demanda : « Mais je ne te connais pas, et toi tu me connais, moi et toutes mes maisons ! » L’inconnu sourit et dit : « Je t’expliquerai tout cela. Et, si Allah veut, je serai pour quelque chose dans ton soulagement. » Alors Amin sortit avec l