Comtesse de Manoury

LE ROMAN
DE
VIOLETTE

1882

édité par la bibliothèque numérique romande

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Table des matières

 

AVERTISSEMENT. 3

CHAPITRE I 4

CHAPITRE II 14

CHAPITRE III 28

CHAPITRE IV.. 37

CHAPITRE V.. 64

CHAPITRE VI 74

CHAPITRE VII 85

CHAPITRE VIII 96

CHAPITRE IX.. 106

Ce livre numérique : 125

 

AVERTISSEMENT

L’édition originale de ce livre, distribuée de manière clandestine, parut en 1882 à Bruxelles, à la librairie Auguste Brancart sous le titre :

Le Roman de Violette

chez Antonio de Boa-Vista

Lisboa 1870.

Attribué à Alexandre Dumas père, fils, à Théophile Gautier ou encore à Guy de Maupassant (qui l’a dénié), il est aujourd’hui admis  que l’auteur en fut une femme, Mme Mauriac de Boissiron connue sous son titre de Comtesse de Manoury. Mais là encore, nous ne sommes guère plus avancés puis qu’il s’agit sans doute d’un pseudonyme !

Nous vous souhaitons une agréable lecture de ce roman libertin au charme désuet…

LES BOURLAPAPEY

CHAPITRE I

Quand je connus Violette, j’avais trente ans.

J’habitais le quatrième étage d’une assez belle maison de la rue de Rivoli, au-dessus duquel étaient échafaudées les chambres occupées par les domestiques et de jeunes ouvrières travaillant chez la marchande de lingerie dont le magasin existe encore au rez-de-chaussée, sous les colonnes.

À cette époque, ma vie était liée à celle d’une maîtresse fort belle et très aristocratique de façons. Elle possédait une de ces peaux blanches que Théophile Gautier célèbre dans ses Émaux et Camées ; une de ces chevelures qu’Eschyle tresse sur la tête d’Électre et compare aux épis de l’Argolide. Mais devenant trop grasse, avant l’âge, furieuse de son obésité précoce, ne sachant à qui s’en prendre de cette pléthore, elle rendait tous ceux qui l’approchaient malheureux, par un caractère impossible. Il en résultait que nos relations étaient rares et que tout en pourvoyant à ses caprices, je ne faisais rien pour rapprocher nos chambres situées aux deux extrémités de l’appartement. J’avais fait choix de la mienne à cause de sa vue sur les Tuileries. J’étais déjà atteint de la manie de tremper mes doigts dans l’encre, et pour un travailleur, rien de plus doux, de plus beau, de plus reposant, que la vue de cette sombre masse de verdure formée par les vieux arbres du jardin.

Dans leur feuillage, l’été, tant qu’il fait une lueur de jour, les pigeons ramiers se disputent les hautes branches ; puis avec le crépuscule, tout rentre dans l’immobilité et le silence.

À dix heures, la retraite bat et les grilles se ferment, et, pendant les nuits privilégiées, la lune apparaît lentement, venant argenter la cîme des arbres de son pâle rayon.

Souvent, en même temps que la lune, une légère brise se lève, faisant trembler la lumière dans les feuilles frémissantes qui, alors, semblent s’éveiller, vivre, respirer l’amour et soupirer le plaisir.

Puis peu à peu, les unes après les autres, les fenêtres deviennent sombres, la silhouette du Palais ne se dessine plus que vaguement, tranchant en noir sur l’azur nocturne et transparent du ciel.

Peu à peu aussi, les bruits de la ville s’éteignent avec le roulement lointain d’un fiacre ou d’un omnibus, et l’oreille s’épanouit à ce silence que la respiration du géant endormi trouble seule.

L’œil alors se repose sur ce château, sur ces arbres empruntant aux ténèbres la majesté de leurs grandes masses immobiles. Souvent je restais ainsi pendant des heures à rêver à ma fenêtre.

À quoi rêvais-je ?

Je n’en sais rien moi-même, probablement aux choses à quoi l’on rêve à trente ans : à l’amour, aux femmes que l’on a vues, et souvent plus encore, à celles qu’on ignore.

Avouons que les charmes les plus puissants sont ceux des femmes que l’on ne connaît pas ?

Il y a des hommes déshérités de la nature, sur le cœur desquels le soleil, âme du monde, a oublié de laisser tomber un de ses rayons ; ceux-là voient gris, et, dans le cours d’une vie crépusculaire, accomplissent, comme un devoir de citoyen, l’acte dans lequel Dieu a mis, pour ses créatures favorisées, le suprême bonheur de la vie, le paroxysme momentané de l’exaltation de tous les sens, cette âcre explosion de volupté, enfin, qui tuerait un géant, si elle durait une minute au lieu de durer cinq secondes.

Ceux-là ne font pas d’enfants, ils se reproduisent, ils appartiennent à cette grande fourmilière humaine qui bâtit sa maison morceau par morceau, qui charrie l’été sa provision de l’hiver et qui répondra à Dieu quand Dieu lui demandera :

« Qu’as-tu fait sur la terre ?

– J’ai travaillé, j’ai bu, j’ai mangé, j’ai dormi. »

Bienheureux en ce monde celui qui, cherchant inutilement ce qu’il a fait ici-bas, se contentera de répondre à la voix céleste :

« J’ai aimé ! »

J’étais dans un de ces rêves qui n’ont ni horizon, ni limites, qui mêlent le ciel à la terre ; je venais de tressaillir au timbre de l’horloge de l’église voisine qui avait sonné deux heures, lorsqu’il me sembla entendre frapper à ma porte. Je crus me tromper, j’écoutai : le bruit redoubla. J’allai voir qui pouvait à pareille heure songer à me faire visite et j’ouvris. Une jeune fille, une enfant presque, se glissa par l’ouverture en me disant :

« Ah ! cachez-moi chez vous, monsieur, je vous en prie. »

Je mis mon doigt sur ma bouche pour lui indiquer d’être silencieuse et je refermai ma porte le plus doucement que je pus ; puis, je l’enveloppai de mon bras et suivant la ligne de lumière qui s’allongeait jusqu’à nous, je la conduisis dans ma chambre à coucher.

Là, à la lueur de mes deux bougies, je pus voir quel était l’oiseau échappé de sa cage et que le hasard m’envoyait.

Je ne m’étais pas trompé, c’était une adorable enfant de quinze ans à peine, mince et flexible comme un roseau, quoique déjà formée.

Sans chercher sa gorge, ma main s’était posée dessus et j’avais senti le globe vivant la repousser. Un frisson m’avait passé par les veines, rien qu’à ce contact. Il y a des femmes qui ont reçu de la nature ce don fascinateur d’éveiller la sensualité dès qu’on les touche.

« Que j’ai eu peur ! murmura-t-elle.

– Vraiment ?

– Ah oui ! Et quel bonheur que vous n’étiez pas encore couché.

– Et qui donc vous a fait cette grande peur ?

– M. Béruchet.

– Qu’est-ce que c’est que M. Béruchet ?

– Le mari de la lingère chez laquelle je travaille en bas.

– Et que vous a fait ce M. Béruchet ? Voyons, contez-moi cela.

– Mais vous me garderez toute la nuit, n’est-ce pas ?

– Je vous garderai tant que vous voudrez. Je n’ai pas l’habitude de mettre les jolies filles à la porte.

– Oh ! je ne suis encore qu’une petite fille et non une jolie fille.

– Eh ! eh !… »

Mon regard plongeait sur sa poitrine, par sa chemise entrouverte et je dois dire que je ne la trouvais pas si petite fille que cela.

« Demain, au jour, je m’en irai, dit-elle.

– Et où irez-vous ?

– Chez ma sœur.

– Votre sœur ? Où est-elle votre sœur ?

– Rue Chaptal, n° 4.

– Votre sœur demeure rue Chaptal !

– Oui, à l’entresol. Elle a deux chambres, elle m’en prêtera une.

– Et que fait votre sœur, rue Chaptal ?

– Elle travaille pour les magasins. M. Ernest l’aide.

– Elle est votre aînée ?

– De deux ans.

– Comment l’appelle-t-on ?

– Marguerite.

– Et vous, comment vous appelle-t-on ?

– Violette.

– Il paraît que dans votre famille, on aime les noms de fleurs.

– C’était maman qui les adorait.

– Elle est morte votre mère ?

– Oui, monsieur.

– Quel était son nom ?

– Rose.

– Décidément on y tenait chez vous ! Et votre père ?

– Oh, il vit bien !

– Et que fait-il ?

– Il est gardien des portes de Lille.

– Quel est son nom ?

– Rouchat.

– Je m’aperçois que je vous interroge depuis une heure et que je ne vous ai pas fait dire pourquoi M. Béruchet vous faisait peur.

– Parce qu’il voulait toujours m’embrasser.

– Bah !

– Il me poursuivait dans tous les coins et je n’osais jamais aller sans lumière dans l’arrière-boutique, car j’étais sûre de l’y trouver.

– Et cela vous déplaisait qu’il voulût vous embrasser ?

– Oh oui ! beaucoup !

– Et pourquoi cela vous déplaisait-il ?

– Parce que je le trouve laid, puis il me semble qu’il ne voulait pas se contenter de m’embrasser seulement.

– Et que voulait-il donc encore ?

– Je ne sais pas. »

Je la regardai fixement pour voir si elle ne se moquait pas de moi. Son air de parfaite innocence m’indiqua que non.

« Mais enfin, il a fait autre chose que de vouloir vous embrasser ?

– Oui.

– Qu’a-t-il fait ?

– Il a monté avant-hier à ma chambre et quand j’étais couchée, du moins je présume que c’est lui, il a essayé d’ouvrir ma porte.

– Il n’a pas parlé ?

– Non, mais dans la journée, il m’a dit : « Ne ferme pas ta porte ce soir, ma petite, comme tu l’as fait hier soir, j’ai des choses importantes à te dire. »

– Et vous avez fermé votre porte tout de même ?

– Ah, je crois bien ! plus que jamais.

– Et il est venu ?

– Il est venu, il a tourné le bouton de toutes les façons, il a frappé doucement, puis plus fort. Il m’a dit : « C’est moi, ouvrez donc, c’est moi, ma petite Violette. »

« Vous comprenez bien que je n’ai pas répondu ; je tremblais de peur dans mon lit. Plus il disait c’est moi, plus il m’appelait sa petite Violette, plus je mettais mon drap par-dessus ma tête. Enfin au bout d’une demi-heure, au moins, il s’en est allé tout grommelant.

« Aujourd’hui, toute la journée, il m’a boudé, de sorte que j’espérais en être quitte ce soir. Déjà j’étais aux trois quarts déshabillée, comme vous le voyez, lorsque je songeai à pousser le verrou. Mon verrou avait été enlevé dans la journée, de sorte que comme la porte n’a pas de serrure, elle ne fermait plus. Alors, sans perdre un instant, je me suis sauvée et je suis venue frapper à votre porte. Oh, c’était une inspiration ! »

Et l’enfant jeta ses bras autour de mon cou.

« Je ne vous fais donc pas peur, moi ! lui dis-je.

– Oh ! non.

– Et si je voulais vous embrasser, vous ne vous sauveriez pas ?

– Voyez plutôt », dit-elle, en appuyant sa petite bouche fraîche et humide sur ma bouche asséchée.

Malgré moi, je passai ma main derrière sa tête et je maintins quelques secondes mes lèvres sur les siennes, tandis que du bout de la langue je caressais ses dents. Elle ferma les yeux et renversa sa tête en arrière en disant :

« Comme c’est bon ces baisers-là !

– Vous ne les connaissiez pas ? lui demandai-je.

– Non, fit-elle, en passant sa langue sur ses lèvres brûlantes. Est-ce qu’on embrasse comme cela d’habitude ?

– Les personnes que l’on aime, oui.

– Vous m’aimez donc vous ?

– Si je ne vous aime pas encore, je me sens en bonnes dispositions de le faire.

– Et moi aussi.

– Tant mieux !

– Et que fait-on quand on s’aime ?

– On s’embrasse comme nous venons de le faire tout à l’heure.

– Et c’est tout ?

– Oui.

– C’est drôle, il me semblait éprouver d’autres désirs, comme si ce baiser, si bon qu’il fût, n’était que le commencement de l’amour.

– Qu’éprouviez-vous ?

– C’est impossible à dire : une langueur dans tout le corps, un bonheur comme je l’ai parfois éprouvé en rêve.

– Et quand vous vous réveillez après avoir éprouvé ce bonheur en rêve, que vous semblait-il ?

– J’étais toute brisée.

– Et vous n’avez jamais ressenti cette sensation qu’en rêve ?

– Si fait, tout à l’heure, quand vous m’avez embrassée.

– Je suis donc le premier homme qui vous embrasse ?

– Comme cela, oui ; mon père l’a souvent fait, mais ce n’était pas la même chose.

– Alors vous êtes vierge ?

– Vierge ? Qu’est-ce que cela veut dire ? »

Il n’y avait pas à se tromper à son accent.

J’eus pitié ou plutôt respect de cette innocence qui s’abandonnait si complètement à moi. Il me semblait que ce serait un crime de prendre furtivement et comme un voleur ce doux trésor de la nature qu’elle ignorait posséder et qu’on perd pour toujours en le donnant.

« Et maintenant, parlons raison, mon enfant, lui dis-je, en la laissant glisser de mes bras à terre.

– Ah ! dit-elle, vous n’allez pas me renvoyer, n’est-ce pas ?

– Non, je suis trop content de t’avoir. (Puis après un instant :) Écoute, continuai-je, voilà ce que nous allons faire. Nous allons aller chercher tes vêtements.

– Très bien. Et où irai-je moi ?

– Cela me regarde maintenant. Montons tous les deux dans ta chambre.

– Et M. Béruchet ?

– Il est probable qu’il n’est plus là. Voilà trois heures du matin qui sonnent.

– Que ferons-nous dans ma chambre ?

– Nous prendrons ce qui t’appartient.

– Et puis ?

– Et puis je te conduirai avec ton petit paquet dans une chambre que j’ai en ville, d’où tu écriras à M. Béruchet une lettre que je te dicterai. Veux-tu ?

– Ah ! moi je ferai tout ce que tu voudras d’abord. »

Adorable confiance de l’innocence et de la jeunesse. Oui, la chère enfant, elle eût fait tout ce que j’eusse voulu et à l’instant même si je le lui eusse demandé.

Nous montâmes à la chambre veuve de son verrou, nous prîmes toutes les hardes de Violette qui tinrent, hélas ! dans un sac de nuit. Elle acheva de s’habiller, nous descendîmes à la porte et, comme il n’y avait pas de fiacre, bras dessus, bras dessous, légers et joyeux comme deux écoliers, nous partîmes pour la rue Saint-Augustin, gisement d’une charmante chambre où j’allais coucher pendant mes jours ou plutôt mes nuits de débauches.

Une heure après, j’étais rentré chez moi sans avoir avancé d’un pas mon roman avec Violette.

CHAPITRE II

La chambre que je louais rue Saint-Augustin n’était point une chambre d’hôtel garni, mais bien une chambre meublée par moi, en vue de sa destination, avec toutes les délicatesses que la plus élégante petite maîtresse eût pu désirer.

Elle était tendue en velours nacarat avec le plafond pris dans la tenture ; les rideaux des fenêtres, ceux du lit étaient pareils, le lit capitonné en velours de la même teinte et le tout rehaussé par des torsades et des bandes de satin vieil or.

Une glace tenant tout le fond du lit correspondait avec la glace placée entre les deux fenêtres et parfaitement en face l’une de l’autre, elles multipliaient à l’infini les tableaux qu’elles représentaient.

Une glace pareille avait été fixée sur la cheminée, dont toute la garniture était empruntée à des modèles de Pradier, ce sculpteur charmant, qui eût rendu provocante la statue de la Vertu même.

Une porte, recouverte d’une draperie de velours nacarat, donnait dans un cabinet de toilette éclairé par le haut. Il était tendu en cretonne, chauffé par la cheminée de la chambre à coucher et garni de ces belles cuvettes anglaises dont une large fleur d’eau fait l’unique ornement. Une baignoire avait été cachée dans un canapé et une ample peau d’ours noir faisait paraître plus blancs les petits pieds qui s’y reposaient.

Une jolie petite femme de chambre, n’ayant pour toute besogne que de tenir la chambre propre et de donner des soins aux dames qui s’y succédaient, avait sa chambre sur le même carré.

Elle reçut l’ordre à travers la porte de faire monter un bain dans le cabinet de toilette, en ayant bien soin de ne pas réveiller la personne couchée dans la chambre.

Nous étions entrés sans lumière et je m’étais contenté d’allumer la veilleuse dans son verre de Bohême rose. Puis, j’avais tourné le dos, pour donner à l’enfant le temps de se coucher tout à son aise, opération que dans son innocence elle eût cependant parfaitement accomplie devant moi. Puis enfin, je l’avais embrassée sur les deux yeux, je lui avais souhaité une bonne nuit et comme je l’ai dit, j’étais revenu chez moi.

Malgré les émotions de la soirée, Violette s’était accommodée dans son lit, avec la grâce d’une petite chatte elle m’avait dit bonsoir en bâillant et j’étais convaincu que sans s’inquiéter de l’endroit où elle était, elle dormait déjà avant que je fusse au bas de l’escalier.

Il n’en fut pas de même de moi. Je l’avoue, ce sein qui avait repoussé ma main, cette bouche qui s’était collée à mes lèvres, cette chemise entrouverte par laquelle mon regard avait pénétré assez profondément, me tinrent éveillé avec de certains bondissements dont je n’étais pas maître.

Le lecteur ne me demandera pas d’explications, car à coup sûr, il devinera pourquoi je m’arrêtai au commencement de la route.

Mes lectrices, plus curieuses ou plus ignorantes de certains articles de notre code, voudront savoir pourquoi je n’allai pas plus loin.

Je dois dire que ce ne fut pas le désir qui m’en manqua, mais Violette, je l’ai dit, avait à peine quinze ans, elle était d’une innocence telle que c’eût été un véritable crime de la prendre à elle-même sans qu’elle sût qu’elle se donnait. Puis, qu’on me permette de dire cela de moi-même, je suis d’une nature qui se plaît à savourer toutes les délicatesses de l’amour, toutes les voluptés du plaisir. L’innocence est une fleur qu’il faut laisser le plus longtemps possible sur sa tige et ne cueillir que feuille à feuille.

Un bouton de rose met parfois une semaine à s’ouvrir. Ensuite, j’aime les jouissances sans remords ; or, il y avait dans les murs de la glorieuse ville qui s’est si bien défendue contre l’ennemi en 1792, un vétéran dont je ne voulais pas attrister la vieillesse.

Le brave homme ne me paraissait pas avoir été tenté de se pendre pour le malheur arrivé à sa fille aînée, mais peut-être avait-il une tendresse plus grande pour la cadette, des projets sur elle, un mariage arrêté ; je ne voulais pas désorganiser tout cela. D’ailleurs, j’avais toujours vu, lorsqu’on a la patience d’attendre, les choses s’arranger à la satisfaction de tout le monde.

Toutes ces idées me tinrent éveillé jusqu’au jour. Brisé de fatigue, je m’endormis une heure ou deux et me réveillai à huit heures.

Je me levai en toute hâte. Violette devait être habituée chez M. Béruchet à se lever de bonne heure ; je prévins mon domestique que je ne rentrerais probablement pas déjeuner, je sautai dans une voiture de place et cinq minutes après j’étais rue Neuve-Saint-Augustin. Je montai l’escalier quatre à quatre, mon cœur battait comme au temps des premières amours.

Sur le palier, je rencontrai les garçons qui venaient de préparer le bain. Je mis la clef dans la serrure en faisant le moins de bruit possible. La porte s’ouvrit et je trouvai toutes choses dans l’état où je les avais laissées. Non seulement Violette n’était pas éveillée, mais encore elle dormait exactement dans la position où je l’avais quittée ; seulement elle avait écarté, du bras, les draps et la couverture qui lui tenaient trop chaud, et comme sa chemise était entrouverte, elle dormait un sein en l’air.

Rien de plus charmant que ce sein nu, que cette tête un peu rejetée en arrière et noyée dans des flots de cheveux : on eût dit une peinture de Giorgione.

Le sein était merveilleux de blancheur et de rotondité, il eût rempli le beau creux laissé dans la cendre de Pompéi par celui de l’esclave de Diomède. Contre l’ordinaire des brunes, le bouton était d’un rouge vif, on eût dit une fraise. Je me courbai doucement sur elle et je l’effleurai du bout des lèvres. Un frisson fit frémir sa peau et le bout du sein se raidit. Il ne tenait qu’à moi de soulever le drap, à coup sûr elle ne se fût pas réveillée.

J’aimai mieux attendre qu’elle ouvrît les yeux.

Ce n’était pas étonnant qu’elle dormît encore ; pas un rayon de jour ne filtrait dans la chambre et si elle se fût réveillée, elle eût pu croire qu’il était deux heures du matin.

Je m’assis près d’elle et lui pris la main.

À la lueur de la veilleuse posée sur la table de nuit, je la regardai ; elle était petite, bien faite, un peu courte comme les mains espagnoles et les ongles étaient roses, effilés, seulement l’index en était abîmé par les travaux de couture. Soit que le moment de son réveil fût arrivé, soit que le mouvement communiqué à sa main par la mienne lui eût fait ouvrir les yeux, ses paupières se séparèrent et elle jeta un cri de joie.

« Oh ! dit-elle, vous êtes là ! que je suis contente ; si je ne vous avais pas vu en me réveillant, j’aurais cru avoir fait un rêve ; mais vous ne m’avez donc pas quittée ?

– Si fait, répondis-je, je vous ai quittée pendant quatre ou cinq longues heures, mais je suis revenu, espérant arriver à temps pour être la première chose que vous vissiez en ouvrant les yeux.

– Et depuis combien de temps êtes-vous là ? demanda-t-elle.

– Depuis une demi-heure.

– Il fallait m’éveiller.

– Je m’en serais bien gardé.

– Vous ne m’avez pas seulement embrassée.

– Si fait, vous dormiez le sein nu, et j’en ai baisé le petit bouton.

– Lequel ?

– Celui-là, à gauche. »

Elle le découvrit avec une innocence charmante et essaya de le toucher du bout de ses lèvres.

« Oh ! c’est ennuyeux, dit-elle, je ne peux pas le baiser à mon tour !

– Et pourquoi voulez-vous le baiser à votre tour ?

– Pour mettre mes lèvres où les vôtres ont été. »

Elle essaya encore.

« Impossible. Eh bien ! dit-elle en approchant son sein de ma bouche, vous l’avez embrassé pour vous tout à l’heure, embrassez-le pour moi maintenant.

– Recouchez-vous », lui dis-je.

Elle se recoucha, je me penchai sur elle, lui pris un instant le bouton du sein avec mes lèvres et je le caressai de ma langue comme j’avais fait des dents.

Elle laissa échapper un petit cri de plaisir.

« Oh ! que c’est bon !

– Aussi bon que le baiser d’hier ?

– Oh ! le baiser d’hier, il y a trop longtemps, je ne m’en souviens plus.

– Veut-on recommencer ?

– Vous savez bien que oui, puisque vous m’avez dit que c’était comme cela qu’on embrassait les gens qu’on aimait.

– Mais je ne sais pas encore si je vous aime.

– Moi, je suis bien sûre de vous aimer, par conséquent, ne m’embrassez pas si vous voulez, mais moi, je vous embrasse. »

Et comme la veille, elle colla ses lèvres à ma bouche, seulement cette fois, ce fut elle dont la langue vint glisser contre mes dents.

J’eusse voulu m’éloigner que je n’aurais pas pu, tant elle me tenait serré contre elle. Notre haleine passait d’une poitrine dans l’autre. Enfin elle renversa la tête en arrière, les yeux mourants, la bouche pâmée en murmurant :

« Que je t’aime ! »

Ce baiser m’avait rendu fou, je passai mes bras autour d’elle, et l’arrachai en quelque sorte de son lit en la pressant contre mon cœur, comme si j’eusse voulu l’emporter au bout du monde, tandis que ma bouche fouillait sa poitrine, l’embrassait au hasard.

« Oh ! que me fais-tu donc, je me sens mourir.

Ces paroles me rappelèrent à moi et me rendirent toute ma raison. Ce n’était pas comme cela, par surprise et en escomptant tout mon bonheur, que je voulais la posséder.

« Ma chère enfant, lui dis-je, je t’ai fait préparer un bain dans le cabinet de toilette, et je l’y portai dans mes bras.

– Ah ! fit-elle avec un soupir, qu’on est bien dans tes bras ! »

Je tâtai le bain, il était à point comme chaleur. Je l’y déposai avec sa chemise et y versai un demi-flacon d’eau de Cologne pour troubler l’eau.

« Tu as là des savons de toutes les espèces et des éponges de toutes les grosseurs ; frotte-toi, tandis que je vais allumer le feu pour que tu n’aies pas froid en sortant. »

J’allumai le feu, j’étendis devant la cheminée la peau d’ours noir.

Les porteurs du bain avaient mon linge à moi, qu’ils faisaient chauffer au poêle de l’établissement et qu’ils m’apportaient dans une boîte d’acajou, où il se maintenait chaud. Je le déposai sur une chaise auprès de la baignoire. C’était un peignoir de batiste et quelques serviettes de coton ; puis j’apprêtai un fauteuil, une robe de chambre de cachemire blanc et je mis devant le fauteuil deux petites pantoufles turques en velours rouge brodé d’or.

Au bout d’un quart d’heure, ma petite baigneuse sortit toute grelottante du cabinet de toilette et à petits pas, avec un charmant « brou… », elle s’approcha du feu.

« Oh ! la belle flamme et la bonne chaleur », dit-elle, et elle vint s’accroupir devant la cheminée s’accoudant à mes pieds.

Elle était drapée comme la Polymnie. Certaines parties du peignoir collaient à son corps dont elles séchaient la moiteur. Au travers la fine batiste transparaissaient les tons de sa peau. Elle regarda tout autour d’elle avec curiosité.

« Mon Dieu, dit-elle, que tout cela est joli. Est-ce que je vais demeurer ici ?

– Oui, si tu veux, mais il nous faut pour cela l’autorisation de quelqu’un.

– De qui ?

– De ton père.

– De mon père ! mais il sera bien content quand il saura que j’ai une belle chambre et du temps devant moi pour étudier.

– Pour étudier quoi ?

– Ah, c’est vrai, il faut que je vous dise cela.

– Dis, mon enfant, tu sais, il faut tout me dire. »

Et je me baissai, elle se haussa, nos lèvres se touchèrent.

« Vous savez bien qu’un jour vous m’avez donné un billet de spectacle.

– Oui, je me le rappelle.

– C’était pour le Théâtre de la Porte-Saint-Martin, on jouait Antony, de M. Alexandre Dumas.

– Pièce immorale, que les petites filles ne devraient jamais aller voir jouer, mais enfin !

– Je ne trouve pas, moi. Cela m’a tout émue et à partir de ce jour-là, j’ai dit à ma sœur et à M. Ernest que je voulais être actrice.

– Bah !

– Alors, M. Ernest et ma sœur, se sont regardés. « Ma foi ! a dit ma sœur, si elle avait la moindre vocation, cela vaudrait mieux que d’être lingère. »

« – Avec cela, a dit M. Ernest, que par mon journal, la Gazette des Théâtres, je pourrais la pousser. »

– Eh bien ! voilà qui est à merveille, ce me semble.

– Mme Béruchet était prévenue que je coucherais chez ma sœur et que je ne rentrerais que le lendemain matin. Après le spectacle nous revînmes rue Chaptal et je me mis à déclamer, à redire les principales scènes que j’avais retenues et à faire de grands bras, comme cela. »

En faisant de grands bras, Violette ouvrait son peignoir de batiste et sans s’en douter me montrait de véritables trésors d’amour.

Je la pris dans mes bras, je la mis sur mes genoux où elle se pelotonna comme dans un nid.

« Alors ? lui demandai-je.

– Alors, M. Ernest dit : « Si elle est décidée, comme deux ou trois ans ne sont pas trop avant de débuter, il faudrait écrire au père. »

« – Et pendant ces deux ou trois ans-là, a demandé Marguerite, comment vivra-t-elle ? »

« – Bon, a répliqué M. Ernest, elle est jolie. Une jolie fille n’est jamais inquiète de savoir comment elle vivra. De quinze à dix-huit ans elle trouvera quelqu’un qui l’aidera, d’autant que c’est un oiseau. Que lui faut-il pour vivre, à ta sœur ? Un grain de mil et un nid. »

Je fis un mouvement d’épaules en regardant la pauvre petite créature couchée dans mes bras, comme dans un berceau.

Elle continua :

« Le lendemain on écrivit à papa.

– Et papa, a-t-il répondu ?

– Oui, il a répondu : « Vous êtes deux pauvres orphelines jetées dans le monde sans autre soutien qu’un vieillard de soixante-sept ans qui peut vous manquer d’un moment à l’autre. Avec moi tout meurt. Allez donc sous l’œil de Dieu ! Faites ce que vous voudrez et tâchez que le vieux soldat n’ait pas à rougir de ses enfants. »

– Tu as gardé cette lettre ?

– Oui.

– Où est-elle ?

– Dans la poche d’une de mes robes. Alors j’ai pensé à vous. Je me suis dit : Puisqu’il m’a donné des billets de théâtre, c’est qu’il a des relations avec les directeurs des spectacles. Je voulais toujours aller vous voir, puis je n’osais pas ; je disais toujours demain… demain. Mais l’affaire de M. Béruchet est arrivée, qui a tout décidé. Vous voyez bien que c’est la Providence.

– Oui, mon enfant, je commence à le croire en effet.

– Ainsi vous ferez tout ce que vous pourrez pour que je joue la comédie ?

– Tout ce que je pourrai.

– Ah ! que vous êtes gentil ! »

Et Violette, sans s’inquiéter de ce qu’elle découvrait, me jeta ses bras autour du cou. Cette fois, je l’avoue, je fus ébloui ; ma main glissait le long des reins cambrés sous mon attouchement et ne s’arrêta que lorsqu’elle n’eut plus où aller. Un poil fin et doux comme de la soie avait été la limite du voyage qu’elle avait parcouru.

Au contact de ma main, tout le corps de l’enfant se raidit, sa tête se renversa, sa bouche s’entrouvrit, laissant voir ses dents blanches et entre ses dents sa langue vibrante ; son œil se voila dans une langueur suprême, ses cheveux retombèrent en arrière comme une cascade de jais. Et cependant à peine mon doigt l’avait touchée.

Fou, délirant d’amour, répondant à ses cris de bonheur par des cris de plaisir, je l’emportai sur le lit, je me mis à genoux devant elle, ma bouche prit la place de ma main et j’éprouvais cette suprême jouissance d’une lèvre amoureuse mise en contact avec une ardente virginité.

À partir de ce moment, ce ne fut plus de sa part que des cris inarticulés qui se terminèrent par un de ces longs spasmes où passe l’âme entière.

Je me relevai sur mon genou et la regardai revenir à elle. Elle rouvrit les yeux, fit un effort pour se mettre sur son séant en murmurant :

« Ah, mon Dieu ! que c’est bon ! est-ce qu’on peut recommencer ? »

Tout à coup, elle se releva, et me regardant fixement :

« Il me vient une idée, fit-elle.

– Laquelle, demandai-je.

– C’est que c’est peut-être mal ce que je viens de faire ! »

Je m’assis près d’elle sur le lit.

« T’a-t-on parlé quelquefois sérieusement ? lui dis-je.

– Oui, quelquefois, mon père quand j’étais petite, pour me gronder.

– Ce n’est pas cela que je veux te dire. Je te demande si tu comprendrais quelqu’un qui te parlerait sérieusement ?

– Je ne sais, si c’est un étranger. Mais toi, dit-elle, il me semble que je comprendrai tout ce que tu me diras.

– Tu n’as pas froid ?

– Non.

– Eh bien, écoute-moi aussi attentivement que possible. »

Elle s’accrocha de son bras à mon cou, fixa ses yeux sur les miens, ouvrit visiblement à mes paroles toutes les portes de son intelligence et me dit :

« Parle, je t’écoute.

– La femme, en naissant, lors de la création, repris-je, a incontestablement reçu du Créateur les mêmes droits que l’homme : ceux de suivre ses instincts naturels.

» L’homme a débuté par la famille, il a eu une femme, des enfants ; plusieurs familles se sont réunies, elles ont formé une tribu, cinq ou six tribus se sont agglomérées, elles ont créé la société. À cette société, il a fallu certaines lois. Si les femmes eussent été les plus fortes, ce sont leurs volontés que le monde subirait encore aujourd’hui, mais les hommes étant les plus forts, ils devinrent les dominateurs, les femmes des esclaves. Une des lois imposées aux jeunes filles, c’est la chasteté ; une des lois imposées aux femmes, c’est la fidélité.

» Les hommes, en dictant ces lois aux femmes, se sont réservé le droit de satisfaire leurs passions, sans réfléchir qu’ils ne pouvaient donner un libre cours à ces passions qu’en faisant manquer les femmes aux devoirs qu’ils leur avaient tracés.

» Ces femmes, oubliant leur propre salut, leur donnèrent le bonheur ; ils leur ont rendu la honte.

– C’est une grande injustice, cela, dit Violette.

– Oui, mon enfant, c’est une grande injustice en effet. Aussi certaines femmes en ont été révoltées et se sont dit : Que m’offre la société en échange de l’esclavage qu’elle m’impose ? Le mariage avec un homme que je n’aimerai probablement pas, qui me prendra à dix-huit ans, qui me confisquera à son profit et qui me rendra malheureuse toute ma vie ? J’aime mieux rester en dehors de la société, demeurer libre de suivre ma fantaisie et d’aimer qui me plaira. Je serai la femme de la nature et non celle de la société.

» Au point de vue de la société, ce que nous avons fait est mal ; au point de vue de la nature, ce que nous avons fait est la satisfaction de nos désirs. As-tu compris ?

– Parfaitement.

– Eh bien, réfléchis toute la journée, et ce soir tu me diras si tu veux être la femme de la nature ou celle de la société. »

Je sonnai ; la femme de chambre parut, Violette était dans son lit, s’était enveloppée dans ses draps, la tête seule dépassait.

« Madame Léonie, lui dis-je, vous allez avoir le plus grand soin de mademoiselle, vous prendrez sa nourriture chez Chevet, sa pâtisserie chez Julien, il y a du vin de Bordeaux dans l’armoire et trois cents francs dans le petit meuble de Boule.

» À propos, ajoutai-je, vous appellerez une couturière et vous ferez prendre mesure à mademoiselle de deux robes très simples mais de bon goût. Vous donnerez des instructions à une lingère et ferez assortir des chapeaux aux robes. (Embrassant Violette :) À ce soir », lui dis-je.

Le soir, je revins vers neuf heures. Elle accourut à moi, me sauta au cou, et me dit :

« J’ai réfléchi.

– Toute la journée ?

– Non, cinq minutes.

– Eh bien ?

– Eh bien, j’aime mieux être la femme de la nature.

– Tu ne veux pas retourner chez M. Béruchet ?

– Ah ! non !

– Tu veux aller chez ta sœur ? »

Elle resta un instant muette.

« Vois-tu quelque inconvénient à aller chez ta sœur ?

– J’ai peur que cela ne plaise pas à M. Ernest…

– Qu’est-ce que c’est donc que M. Ernest ?

– Un jeune homme qui vient la voir.

– Que fait-il de son état, M. Ernest ?

– Il est journaliste.

– Et pourquoi supposes-tu que cela le contrariera de te voir chez ta sœur ?

– Parce que, quand, par hasard, Mme Béruchet m’envoyait faire une course et que je courrais bien vite embrasser ma sœur, si M. Ernest se trouvait chez elle, mon arrivée le rendait tout maussade. Il passait dans l’autre chambre avec Marguerite et s’y enfermait. Un jour, je suis restée, parce que la dame m’avait dit d’attendre la réponse à une commission et cela les a mis tout à fait de mauvaise humeur tous les deux.

– Eh bien, en ce cas, n’en parlons plus, tu seras la femme de la nature. »

CHAPITRE III

Chère enfant, c’était en effet la nature et une nature adorable qui parlait en elle.

J’avais dans ma bibliothèque une collection d’excellents livres, elle avait lu toute la journée.

« T’es-tu ennuyée ? lui demandai-je.

– De toi, oui ; de moi, non.

– Qu’as-tu lu ?

– J’ai lu Valentine.

– Alors, cela ne m’étonne pas, lui répondis-je. Tu sais que c’est un chef-d’œuvre, tout simplement !

– Non, je ne sais pas ; mais je sais que j’ai beaucoup pleuré. »

Je sonnai : Mme Léonie entra.

« Préparez-nous le thé », lui dis-je.

Puis à Violette.

« Aimes-tu le thé ?

– Je ne sais pas, je n’en ai jamais bu. »

Léonie avait dressé une petite table, mis dessus un tapis de Turquie, deux fines tasses de porcelaine et un sucrier du Japon.

La crème était dans un petit pot de métal pareil à celui de la théière.

La femme de chambre nous apporta le thé tout préparé dans la théière et de l’eau bouillante dans un savonnier en argent.

« As-tu encore besoin de Léonie ? demandai-je à Violette.

– Pour quoi faire ?

– Pour te déshabiller.

– Oh ! dit-elle, en dénouant sa cordelière, je n’ai que ma robe de chambre et ma chemise.

– Alors nous pouvons la renvoyer ?

– Je crois bien.

– Cela fait que personne ne nous dérangera plus. Et comme elle était sortie, j’allai fermer la porte à clef.

– Alors tu restes, toi ?

– Si tu le permets.

– Toute la nuit ?

– Toute la nuit.

– Ah, quel bonheur ! Alors nous allons nous coucher ensemble comme deux bonnes amies ?

– Exactement. Est-ce que tu as couché quelquefois avec de bonnes amies ?

– À la pension, quand j’étais toute petite, pas depuis ; excepté une fois ou deux, quand j’ai couché chez ma sœur.

– Et que faisais-tu quand tu étais couchée avec ta sœur ?

– Je lui disais bonsoir, je l’embrassais et nous nous endormions.

– C’est tout ?

– Oui, tout.

– Et si nous étions couchés ensemble, crois-tu que ce serait tout ?

– Je ne sais pas, mais il me semble que non.

– Mais alors, que ferions-nous ? »

Elle haussa les épaules.

« Peut-être ce que tu m’as fait ce matin », dit-elle en se jetant à mon cou.

Je la pris dans mes bras, je l’assis sur mes genoux ; je lui versai une tasse de thé, j’y laissai tomber quelques gouttes de crème, le sucrai, puis je la lui fis boire.

« Aimes-tu cela ? » lui demandai-je.

Elle fit un petit signe de tête qui ne trahissait pas l’enthousiasme :

« C’est bon, dit-elle, mais…

– Mais ?

– J’aime mieux le lait pur, le lait chaud, mousseux, sortant du pis de la vache. »

Son indifférence pour le thé ne m’étonnait pas, j’ai toujours remarqué qu’il y avait dans la liqueur chinoise une saveur aristocratique qui n’allait pas aux palais plébéiens.

« Demain matin, tu auras du lait chaud. »

Il y eut un moment de silence, pendant lequel je la regardai et pendant lequel elle sourit.

« Tu ne sais pas ce que je voudrais, dit-elle ?

– Non.

– Je voudrais être savante.

– Savante ! Et pour quoi faire, mon Dieu ?

– Pour comprendre ce que je ne comprends pas.

– Et que ne comprends-tu pas ?

– Une foule de choses ; par exemple, tu m’as demandé si j’étais vierge ?

– Oui.

– Eh bien, je t’ai dit que je ne savais pas et tu t’es mis à rire.

– C’est vrai.

– Eh bien, qu’est-ce que c’est que d’être vierge ?

– C’est de n’avoir jamais été caressée par un homme.

– Alors je ne suis plus vierge aujourd’hui ?

– Pourquoi cela ?

– C’est qu’il me semble que tu m’as caressée ce matin.

– Il y a caresse et caresse, chère enfant ; la caresse que je t’ai faite ce matin, quoique bien douce…

– Oh oui !

– N’est pas de celles qui enlèvent la virginité.

– Et quelles sont celles qui enlèvent la virginité ?

– Il faudrait d’abord que je t’explique ce que c’est que la virginité.

– Explique-le-moi, alors.

– C’est difficile.

– Oh ! tu as tant d’esprit.

– La virginité est l’état physique et moral dans lequel se trouve une jeune fille qui comme toi n’a jamais eu d’amant.

– Mais qu’est-ce que c’est que d’avoir un amant ?

– C’est faire avec un homme l’acte d’amour à l’aide duquel la race humaine se perpétue.

– Et cet acte-là, nous ne l’avons pas fait, nous ?

– Non.

– Alors tu n’es pas mon amant ?

– Je ne suis encore que ton amoureux.

– Et quand seras-tu mon amant ?

– Le plus tard que je pourrai.

– Cela te serait donc bien désagréable ?

– C’est au contraire la chose que je désire le plus au monde.

– Oh ! mon Dieu ! Que c’est ennuyeux ! Voilà encore que je ne comprends plus.

– Être l’amant d’une femme, ma belle petite Violette, c’est être dans l’alphabet du bonheur à la lettre Z de l’alphabet ordinaire. Eh bien ! il y a vingt-quatre lettres à apprendre auparavant, dont le baiser sur la main est la lettre A. »

Je pris sa petite main et je la baisai.

« Et ce que tu m’as fait ce matin, quelle lettre est-ce ? »

Je dus avouer quelle est bien près du Z et que j’avais sauté par-dessus un certain nombre de consonnes et de voyelles pour en arriver là.

« Tu te moques de moi.

– Non, je te jure ; vois-tu, cher ange, je voudrais faire durer le plus longtemps possible cet alphabet charmant de l’amour, dont chaque lettre est une caresse et chaque caresse un bonheur. Je voudrais te dépouiller, petit à petit, de ta robe d’innocence morale, comme je te dépouillerai, un à un, de tous tes vêtements.

» Si tu étais habillée, chaque vêtement que je t’enlèverais me laisserait voir quelque chose de nouveau, d’inconnu, de charmant : le cou, l’épaule, le sein, puis peu à peu tout le reste. Comme un brutal, j’ai passé par-dessus toutes ces délicatesses, mes yeux ont dévoré ta chaste nudité ; tu ne savais pas tout ce que tu me donnais, prodigue que tu es.

– Alors, j’ai eu tort ?

– Non, non, je t’aime trop, vois-tu, je te désire trop, pour faire tous ces calculs-là. »

Je dénouai sa cordelière, je fis glisser sa robe le long de ses bras ; elle se trouva sur mes genoux, vêtue simplement de sa chemise.

« Tu veux savoir ce que c’est que la virginité ? lui dis-je, perdant tout empire sur moi-même. Eh bien, je vais te le dire ; plus près de moi encore, attends… tes lèvres sur mes lèvres ! »

De mes bras, je la collai contre mon cœur ; elle, de son côté, m’avait jeté les siens autour du cou, soupirant de désirs, haletante de volupté.

« Sens-tu ma main ? lui demandai-je.

– Ah oui ! dit-elle en frissonnant.

– Et mon doigt, le sens-tu ?

– Oui… oui…

– Je touche là ce qu’on appelle la virginité. Je touche cette membrane de l’hymen qu’il faut rompre pour que la femme devienne mère. Cette membrane rompue, la vierge est déflorée, la femme commence. Eh bien, ce que je voudrais, c’est par des caresses extérieures te garder vierge, le plus longtemps possible. Comprends-tu ? »

Depuis que mon doigt l’avait touchée, Violette ne répondait plus que par des caresses, des cris entrecoupés, de douces plaintes. Bientôt elle se raidit, me serra à m’étouffer, balbutia des mots sans suite, puis tout à coup ses bras se détendirent, elle laissa échapper un soupir, renversa sa tête en arrière et demeura aussi inerte que si elle eût été morte. J’arrachai sa chemise, je jetai mes vêtements les uns après les autres jusqu’à ma chemise ; je l’emportai nue dans le lit et la posai contre ma poitrine nue.

Ce fut là qu’elle reprit ses sens : mon corps étendu sur le sien, ma bouche sur sa bouche, moi respirant sa vie, elle la mienne.

« Oh ! je suis morte… murmura-t-elle.

– Morte ! m’écriai-je. Toi morte ! C’est comme si je disais que je suis mort ! Oh non ! au contraire, nous commençons à vivre. »

Et je la couvrais de baisers et à chaque baiser elle bondissait comme sous une morsure. Alors, à son tour, elle se mit à me mordre avec de petits rugissements d’amour. Chaque fois que nos lèvres se rencontraient, il se faisait des silences d’extase et de bonheur.

Tout à coup, elle poussa un cri d’étonnement et saisit à pleines mains la chose inconnue qui avait causé sa surprise, puis, comme si un voile se déchirait…

« Je comprends, dit-elle, c’est avec cela que… jamais cela ne sera possible.

– Violette, mon amour adoré, m’écriai-je, je ne suis plus maître de moi, tu me rends fou. »

Je fis un geste comme pour me relever.

« Non, dit-elle, ne t’éloigne pas, si tu m’aimes, ne crains pas de me faire mal. Je veux… »

Et elle se glissait sous moi, elle m’enveloppait de ses bras, m’enlaçant de ses cuisses, se poussant elle-même contre moi.

« Je veux… répétait-elle. Je veux… »

Tout à coup elle poussa un cri.

Ah ! tous mes beaux projets étaient évanouis. En apprenant ce que c’était que la virginité, la pauvre Violette avait perdu la sienne.

Au cri quelle avait poussé, je m’arrêtai.

« Oh non, non, dit-elle, va… va… tu me fais mal, mais si tu ne me faisais pas mal, j’aurais trop de bonheur ! J’ai besoin de souffrir, va, continue, ne t’arrête pas. Va, mon Christian, mon bien-aimé, mon ami ! Oh ! c’est de la folie ! C’est de la rage ! c’est du feu !… Oh ! Oh !… je meurs… prends mon âme… tiens… »

 

***  ***  ***

 

Ah ! que Mahomet a bien compris le rêve dont il fallait bercer l’homme, lorsqu’il a donné à ses disciples le Paradis tout sensuel, abîme sans fond de voluptés sans cesse renouvelées.

Qu’est, près de ce ciel ardent, notre ciel idéal ?

Qu’est-ce que la chasteté des Anges, auprès de la provocante virginité des houris ?

Nous passâmes une nuit insensée, pleine de délices, de larmes, de folles joies, d’avides ardeurs et c’est au jour seulement que nous nous endormîmes dans les bras l’un de l’autre.

« Ah ! dit-elle en s’éveillant et en me prenant dans ses bras, j’espère bien que je ne suis plus vierge, maintenant ! »

CHAPITRE IV

La douleur qu’avait éprouvée la pauvre Violette n’était pas grave ; mais elle était irritante quand elle n’était pas dominée par le plaisir. Je lui recommandai, avant de la quitter, un bain de son et l’application entre les petites lèvres d’une éponge grosse comme une noix et imprégnée d’une décoction de guimauve.

Il fallut lui expliquer ce que c’étaient que les grandes lèvres et les petites lèvres, besogne charmante pour un professeur et dont, à l’aide d’un miroir, de sa bonne volonté et de sa souplesse de reins, je pus faire la démonstration sur elle-même.

Jamais, dans son innocence, Violette n’avait eu l’idée de se regarder et ce qu’elle voyait lui était aussi nouveau et aussi inconnu que ce qu’elle avait rencontré la veille au moment où elle s’y attendait le moins.

Elle avait pris, pendant la nuit que nous venions de passer ensemble, quelques vagues notions sur la façon dont se faisaient les enfants ; mais il faut dire que la partie invisible était bien autrement considérable que la partie découverte. Je commençai par lui expliquer le but général et matériel de la nature, qui est la reproduction de l’espèce, ne faisant de la perfection de cette espèce qu’une affaire secondaire, qu’un détail de société.

Je lui expliquai que c’était dans ce but unique que le Créateur avait mis dans la réunion des deux sexes la suprême jouissance, et dans cette attraction qui s’étend de l’homme jusqu’aux plantes que reposait la certitude de l’éternelle victoire de la vie sur la mort.

Puis je passai aux détails et lui expliquai l’emploi et le concours de chaque organe. Je commençai par le clitoris, dont la proéminence était à peine sensible chez elle. Je passai de là aux grandes et aux petites lèvres, cette double enveloppe du sanctuaire de l’amour. Puis à la membrane de l’hymen, jetée comme un voile pudique sur la voie virginale du vagin, qui deviendra un jour la voie maternelle. Je lui dis que si cette membrane n’avait pas été rompue chez elle, elle pourrait y sentir avec le bout du petit doigt l’ouverture par laquelle s’écoule la perte menstruelle, dont l’apparition lui avait fait si grand peur. Je lui racontai ce que c’était que la matrice et le grand œuvre que cet organe remplit dans l’acte de la génération et de la gestation. Je lui expliquai ce que les travaux modernes et la science nous ont appris sur le grand mystère de la génération, création et formation de l’homme. Comment, outre la matrice, la femme possède deux ovaires qui se rattachent à l’utérus par deux trompes et comment ces ovaires contiennent des globules, que vont féconder des animalcules invisibles renfermés dans la liqueur séminale de l’homme et que de là on a appelés zoospermes.

Je lui montrai, le crayon à la main, comment le fœtus enfermé dans un œuf se développe par son contact direct avec le placenta et respire au moyen du trou de Botal. Puis j’étendis la démonstration aux animaux ovipares, aux mollusques et aux plantes trop éloignées les unes des autres pour qu’il y ait contact amoureux et chez lesquelles les étamines remplissent les fonctions des organes sexuels mâles et les pistils le rôle des organes femelles. Je lui montrai le vent chargé de porter le pollen des étamines aux pistils qui s’ouvrent pour les recevoir et à défaut du vent, les abeilles, les papillons, les cantharides, tous les insectes enfin qui fouillent les fleurs et vivent de leur suc, se faisant messagers d’amour et portant sur leurs ailes, sur leurs pattes, sur le duvet qui les couvre, la poussière fécondante, qui est une partie de l’âme de la nature.

Et l’enfant, pleine d’aptitude à l’éducabilité, dévorait mes paroles qui se clichaient pour ainsi dire une à une dans sa mémoire.

Je la quittai toute rêveuse qu’il y eût tant de choses cachées derrière le voile de son innocence.

J’avais résolu de faire de Violette une charmante distraction, mais non un obstacle à mes travaux ordinaires. Mes cours de l’École de Médecine, mes études aux différents musées étaient des séances de jour, je pouvais donc parfaitement les concilier avec mes séances nocturnes rue Saint-Augustin.

Quand le même soir je revins chez Violette, je trouvai mon thé tout préparé, la table dressée avec de la crème et des gâteaux. En mon absence Violette avait fait la maîtresse de maison. Aussi n’eûmes-nous qu’à dire à Léonie que nous n’avions plus besoin d’elle pour en être débarrassés.

Nous nous retrouvâmes seuls. J’avais laissé la veille à Violette un modèle de lettre pour M. Béruchet. Elle l’avait écrite et envoyée ; nous étions donc tranquilles de ce côté ; sa disparition ne ferait point faire des recherches désagréables.

Elle n’avait pas eu le temps de s’ennuyer, tout ce que je lui avais dit s’était emparé de son esprit et y avait germé.

Puis la curiosité d’elle-même lui était venue, elle s’était mise toute nue, avait allumé les bougies et s’était regardée de tous les côtés. Seulement n’ayant jamais vu d’autres femmes, elle ne savait pas ce qu’elle avait de bien, ni ce qu’elle avait de mal. Comme penser toujours à la même chose, et comme l’inspection qu’elle faisait d’elle-même, non loin de délasser sa pensée, la fatiguait, elle s’était mise à lire, mais justement le livre qu’elle avait pris avait été pour elle une source de conjectures qu’elle n’avait pu tirer au clair. Ce livre était de Théophile Gautier et s’appelait Mademoiselle de Maupin.

Or, Mlle de Maupin, habillée en cavalier, poursuivait une jeune fille et finissait par avoir avec elle une de ces scènes ambiguës dont la parfaite connaissance de la civilisation antique pouvait seule donner l’explication.

C’était cette scène qui préoccupait Violette outre mesure. Je lui expliquai que de même que chez les mollusques et chez les plantes il y avait des individus hermaphrodites, c’est-à-dire réunissant les deux sexes, il y avait dans le règne animal, chez la femme surtout, la réunion des deux sexes, sinon réels, du moins grâce à un prolongement du clitoris, ayant cette apparence.

Je lui racontai que les Grecs, adorateurs de la forme, fanatiques de la beauté, avaient eu l’idée de créer une beauté qui ne fût pas dans la nature. Ils avaient supposé que le fils de Mercure et de Vénus avait été vu se baignant dans l’eau d’une fontaine, par la nymphe Salmacis, qui avait prié les dieux de réunir son corps à celui de son amant. Les dieux l’ayant exaucée, de cette réunion de la beauté masculine et de la beauté féminine était résultée une créature ayant les deux sexes, atteinte de pareils désirs près de l’homme et près de la femme et pouvant les satisfaire des deux côtés.

Je lui promis de lui faire voir au Musée l’Hermaphrodite Borghèse qui, couché mollement sur un matelas, combine les beautés de l’homme et de la femme.

Mais je lui expliquai que cette distinction parfaite des deux sexes n’existait point dans la nature, quoique presque toujours les femmes au clitoris prolongé éprouvassent une vive attraction pour les femmes. C’était le moment de placer l’histoire de Sapho, c’est-à-dire de la fondatrice de cette religion qui, quoique fondée plus de 170 ans avant J.-C., compte encore tant de disciples dans la société moderne.

Je lui dis qu’il y avait deux Sapho. Une d’Érésos, une de Mytilène ; l’une courtisane, l’autre prêtresse ; l’une d’une beauté parfaite, l’autre d’une beauté médiocre. Le culte des Grecs pour la beauté était si grand, qu’ils frappèrent comme pour une reine des médailles qui représentaient la courtisane d’Érésos.

L’autre Sapho de Mytilène, la prêtresse, la moins belle, étant arrivée à l’âge nubile sans aimer, ni être aimée, résolut de faire comme les amazones antiques une ligue contre les hommes, seulement cette ligue était encore plus complète en ce qu’une fois par an, les amazones permettaient à leur mari de venir dans leur île, tandis que les disciples de Sapho juraient d’écarter entièrement les hommes de leurs bras et de n’avoir que des femmes pour maîtresses et pour amants.

« Mais, demanda naïvement Violette, que peuvent-elles faire, des femmes entre elles ?

– Elles peuvent se faire mutuellement ce que je t’ai fait hier avec le doigt et avant-hier avec la bouche ; d’ailleurs, le nom même par lequel on les désigne indique l’action qu’elles accomplissent. On les appelle Tribades, d’un verbe qui veut dire frotter.

» Sapho inventa en outre l’adjonction d’un instrument fait avec la sève du gommier, auquel on donnait les apparences sexuelles de l’homme…

» Ézéchiel, qui vivait trois cents ans après Sapho, reproche aux femmes de Jérusalem de se servir de ces images en or ou en argent.

» Le scandale causé par Sapho devint si grand que Vénus pensa qu’il était temps de le faire cesser, attendu que la religion lesbienne s’étendant aux autres îles de la Grèce, ses autels couraient grands risques d’être désertés.

» Il y avait, passant les voyageurs d’une rive à l’autre du port de Mytilène, un beau passeur nommé Phaon. Elle se déguisa en vieille mendiante et pria le conducteur de la passer gratis. Touché de pitié, celui-ci y consentit. Mais en abordant à la rive opposée, il se trouva qu’au lieu d’avoir passé dans sa barque une vieille mendiante, Phaon avait passé la déesse de la beauté.

» L’apparition de Vénus sous sa figure naturelle produisit un effet si visible sur le beau batelier, qu’il y eût eu de l’ingratitude à ne pas l’en récompenser. Vénus souffla et de son souffle naquit un nuage qui les enveloppa tous deux.

» Au bout d’une heure le nuage se dissipa. Phaon était seul, mais Vénus lui avait donné une huile parfumée dont il n’avait qu’à se frotter pour être aimé par toutes les femmes. Phaon ne se fit point faute de faire usage de son huile et comme Sapho, en passant près de lui par hasard, avait respiré le parfum que répandait sa chevelure, elle aima le beau Phaon comme elle était capable de le faire, c’est-à-dire avec frénésie.

» Phaon la dédaigna. Ce fut la vengeance divine. Voyant que Phaon demeurait invincible et ne pouvant renouveler le miracle de Salmacis, elle se rendit à Leucade pour faire le saut du rocher.

– Pourquoi faire le saut du rocher ? demanda Violette.

– Parce que les amants malheureux qui sautaient du haut du rocher dans la mer, s’ils regagnaient le bord étaient guéris, et s’ils se noyaient, bien mieux guéris encore.

– Et tu dis qu’il y a de ces femmes-là ?

– Beaucoup.

– Attends donc.

– Quoi ?

– Je me rappelle…

– Bon ! Voilà que tu vas avoir fait une passion.

– Eh bien, écoute, dit-elle, cela se pourrait.

– Ah pardieu ! ce serait amusant. Conte-moi cela. »

Elle vint s’asseoir sur mes genoux.

« Imagine-toi, dit-elle, qu’il venait chez Mme Béruchet, dans une belle voiture à deux chevaux, avec un domestique nègre, une grande dame que l’on appelait Mme la Comtesse. Quand elle achetait soit des corsets, soit des peignoirs, soit des pantalons, elle voulait toujours que ce fût moi qui passasse avec elle dans la chambre au fond et qui les lui essayasse. D’abord elle n’avait pas plus fait attention à moi qu’aux autres, puis peu à peu, rien n’était plus bien que ce qui sortait de mes mains. C’était au point que des objets que je n’avais jamais touchés, on lui disait que c’était moi qui les avais faits, elle les prenait les yeux fermés.

» Il y a quatre jours, oh ! mais tu vas voir, je n’y avais pas pensé dans le moment, maintenant cela me revient, on avait une commande à lui livrer, elle envoya sa voiture pour me chercher, disant que c’était moi qu’elle voulait et non pas une autre. J’y allai, elle était seule dans un petit boudoir tendu en satin broché, avec une foule de vases et de porcelaines chargés de fleurs et d’oiseaux ; la femme de chambre qui était là, lui offrit ses services, mais elle la renvoya en lui disant qu’elle et moi nous suffirions. En effet, quand nous fûmes seules, elle me dit que ce n’était pas tout, qu’il fallait que j’essayasse les objets commandés pour elle, car en les essayant sur soi-même on ne savait jamais comment les choses allaient.

» Je lui fis observer que j’avais la tête de moins qu’elle et que, par conséquent, il était impossible de rien juger sur une pareille épreuve ; mais elle s’obstina et commença à me déshabiller.

» Je me laissai faire, toute honteuse et sans oser dire un seul mot, et au fur et à mesure qu’elle ôtait ma robe, mon fichu, mon corsage, elle s’écriait : « Oh, le joli cou ! Ah, les belles épaules ! les charmants petits tétons ! » et elle me baisait le cou, la gorge, la poitrine, me passant sur tout cela les mains après les lèvres et les lèvres après les mains. Tout à coup elle me dit : « Mais c’est le pantalon qu’il faut essayer ! »

» C’était un joli pantalon de batiste avec de la dentelle ; elle fit tomber le mien, le tira par-dessus mes souliers, passa ses mains sous ma chemise en me disant : « Ah ! mais c’est qu’elle a vraiment une peau de satin. »

» – Il faudra que vous preniez un bain, un jour avec moi, n’est-ce pas, ma petite chérie, et je vous frotterai avec de la pâte d’amandes et vous serez blanche comme l’hermine ; sans compter », ajouta-t-elle en riant, « que comme l’hermine elle aura une jolie petite queue noire… » et elle voulait mettre la main sur mes poils, mais je fis un bond en arrière.

« – Eh bien ! dit-elle, petite farouche, qu’avons-nous donc, qu’est-ce que c’est et pourquoi vous éloignez-vous de moi, est-ce que je vous fais peur ? » Alors, elle me prit à bras-le-corps et m’embrassa ; mais voyant ma rougeur et me sentant toute tremblante, sans doute elle n’osa pas aller plus avant, car me passant le pantalon : « Voyons, dit-elle, essayez cela vous-même. » Et j’essayai le pantalon : il était trop large, trop grand pour moi, cela lui donna l’occasion de passer sa main entre mes cuisses pour le remonter. Pendant un instant sa main resta immobile ou plutôt si doucement agitée, qu’on eût dit que c’était elle qui tremblait.

» Enfin quand elle m’eût bien embrassée, caressée, touchée de tous côtés : « Oh ! dit-elle, cela ira à merveille, j’en suis sûre. »

» Puis elle m’habilla elle-même, me faisant en me rhabillant les mêmes caresses qu’en me déshabillant. Enfin, au moment de la quitter, elle me dit tout bas : « Je vous préviens que dimanche vous passerez toute la journée avec moi, que nous prenons un bain ensemble, que nous dînons ensemble et que nous allons ensemble au spectacle. Faites-vous belle, j’irai vous prendre vers les deux heures de l’après-midi. »

– Mais dimanche c’est demain !

– Eh bien, elle ne me trouvera pas au magasin, voilà tout !

– Comment ne m’avais-tu pas encore dit un mot de tout cela.

– Il m’est arrivé tant de choses depuis trois jours, que je n’ai pas pensé à la comtesse. Va-t-elle être attrapée ! »

Et la folle enfant frappa dans ses mains.

Une idée me passa par l’esprit.

« Est-ce que tu aurais bien peur de voir une femme te faire la cour, lui dis-je ?

– Moi, peur de quoi ?

– Je ne sais pas.

– Non, surtout maintenant que je suis prévenue et que je sais ce que c’est. Voyons, tu as une idée ?

– Moi ? Non. J’avoue cependant que cela m’amuserait de voir comment une femme s’y prend pour faire la cour à une autre femme.

– Comme si tu n’avais jamais vu cela !… libertin !

– Non. J’ai vu une fois des filles qui se livraient à des exercices entre elles pour de l’argent, mais tu comprends que cela n’avait rien de réel.

– Ah ! que veux-tu, c’est un malheur.

– Il y aurait peut-être un moyen de renouer cela.

– Comment ?

– Tu sais son adresse ?

– Non.

– Puisque tu as été chez elle ?

– La voiture m’y a conduit, mais je n’ai regardé ni la rue, ni le numéro.

– En ce cas, n’y pensons plus. Tu feras une autre passion, elles ne manqueront pas, sois tranquille.

– Ah ça ! mais j’y pense, vous n’êtes donc pas jaloux, monsieur ?

– D’une femme ! Pourquoi serais-je jaloux d’une femme ! Elle te laissera toujours sur tes désirs et je n’en serai que mieux reçu quand j’arriverai pour la compléter.

– Mais si c’était un homme ?

– Ah ! lui dis-je, le plus sérieusement que je pus, cela, c’est autre chose ; si tu me trompais avec un homme, je te tuerais !

– À la bonne heure, dit-elle, je commençais à craindre que tu ne m’aimasses point.

– Moi ! ne pas t’aimer ? tu vas voir ! »

Heureusement la preuve de mon amour était facile à lui donner, je la pris dans mes bras, je l’emportai sur le lit. En un clin d’œil nous fûmes nus tous deux. J’avais oublié jusqu’alors de tirer le rideau qui couvrait la glace. Je lâchai le cordon de la glace qui réfléchit la lumière de deux candélabres.

Violette poussa un cri de joie.

« Ah ! dit-elle, que c’est charmant ! Nous allons nous voir !

– Oui, tant que tu pourras regarder.

– Je parie que je regarderai jusqu’au bout.

– Je parie que non. »

Je fis glisser un long baiser qui descendit de ses lèvres à cette colline qu’on appelle le mont de Vénus.

« Ah ! me dit-elle, tu as la tête là où tu ne pourras plus regarder.

– Tu regarderas pour nous deux et je devinerai, moi ! À propos, dis-je comment allons-nous là ?

– Clopin-clopant. Quand je marche cela me fait un peu mal.

– Je t’avais dit d’humecter tes petites lèvres en y appliquant une éponge grosse comme une noix et imbibée d’eau de guimauve.

– Je l’ai fait.

– Et cela te fait du bien ?

– Beaucoup.

– Eh bien, je vais achever de te guérir. Elle vit que je prenais le pot au lait et que je le portais à ma bouche.

– Mon Dieu, que fais-tu donc ? »

Je lui fis signe de ne pas s’inquiéter, mais en même temps de regarder dans la glace.

Pendant ce temps, le lait avait tiédi dans ma bouche, j’approchai mes lèvres contre la petite cloison brisée et je poussai dans un baiser un jet de lait à plusieurs reprises à travers des corolles de ce nymphéa qu’on appelle le vagin.

Au premier jet, elle poussa un petit cri.

« Ah ! dit-elle, que fais-tu donc ? Ah ! comme c’est bon, comme c’est tiède, on dirait que cela pénètre jusqu’au cœur. Tu ne m’avais pas encore fait cela. Tu m’apprendras ainsi une foule d’excellentes choses, n’est-ce pas ? »

Je changeai d’exercice ; j’avais la bouche vide.

« Ah ! cela, dit-elle, c’est autre chose, tu me l’as déjà fait, je le reconnais. Ah ! comme c’est bien meilleur encore que l’autre jour. Oh ! ta langue, où la mets-tu donc pour me faire une pareille jouissance ? Mon Dieu !… mon Dieu !… Voilà encore que je vais mourir… Mais non, je ne veux pas me laisser aller, je lutterai… je… je… ah !… j’ai perdu… Cher bien-aimé, mes yeux se ferment, je ne vois plus rien… mon âme s’en va… je me meurs !… »

Il n’y a que pour les amoureux que les nuits se suivent et ne se ressemblent pas, mais comme pour le lecteur, celle-ci pourrait bien à peu de chose près être la reproduction de celle d’hier, nous nous abstiendrons de la raconter.

Le lendemain, je faisais de souvenir un croquis de Violette, lorsque vers les deux heures de l’après-midi on sonna à ma porte et mon domestique m’annonça la comtesse de Mainfroy. J’eus un pressentiment. Faites entrer, dis-je vivement ; et allant jusqu’à la porte de la salle à manger, j’introduisis moi-même la comtesse dans ma chambre à coucher, qui me servait en même temps de cabinet de travail et de chambre de peinture.

Elle parut d’abord un peu embarrassée, accepta un fauteuil, et après une légère hésitation, finit par lever son voile. C’était une femme de vingt-huit ans, de grande taille avec des cheveux magnifiques et qui, se portant bouclés à cette époque, tombaient jusque sur ses épaules ; ses sourcils, ses cils et ses yeux étaient d’un noir de jais, son nez droit, ses lèvres rouges comme du corail, son menton fortement dessiné, sa gorge et ses hanches étaient indiquées, mais n’avaient pas le développement que l’on aurait attendu de sa taille. Voyant que j’attendais l’explication de la visite :

« Monsieur, dit-elle, vous trouverez peut-être un peu étrange la démarche que je fais près de vous, mais vous seul pouvez me donner le renseignement que je désire. »

Je m’inclinai.

« Trop heureux, madame, lui répondis-je, si je puis vous être bon à quelque chose.

– Monsieur, il y avait chez la marchande de lingerie qui demeure au rez-de-chaussée de la maison que vous habitez, une jeune fille connue sous le nom de Violette.

– Oui, madame.

– Elle a disparu, il y a trois jours. Quand je me suis adressée à ses jeunes amies et à la maîtresse de la maison, elles m’ont répondu unanimement qu’elles ignoraient ce qu’elle était devenue. Mais quand je me suis adressée au patron et que je lui eus dit que je portais un assez grand intérêt à cette enfant pour charger la police de la retrouver, le patron m’a dit qu’il avait tout lieu de croire que si je m’adressais à vous, vous pourriez me donner le renseignement que je désire. J’espère donc que vous voudrez bien me dire où elle est.

– Je n’ai aucun motif de tenir cette enfant cachée, à vous surtout qui lui voulez du bien, mais j’aurais eu un tort grave de ne pas la tenir cachée aux yeux de M. Béruchet, qui avait dévissé le verrou de sa chambre afin d’y entrer à l’heure qui lui conviendrait. À deux heures du matin, l’enfant est venue chercher un refuge, je le lui ai donné, voilà tout.

– Comment, elle est ici ? s’écria vivement la comtesse.

– Ici, non, madame, c’était impossible ; mais par bonheur j’avais un appartement de garçon où je l’ai conduite.

– Est-ce que vous me donneriez l’adresse ?

– Avec le plus grand plaisir, madame. Violette m’a beaucoup parlé de vous.

– Elle vous a parlé de moi ?

– Oui, madame. Elle m’a dit combien vous avez été bonne pour elle, et dans le moment où la pauvre enfant a le plus besoin de protection, je ne voudrais pour rien au monde la priver de la vôtre.

– Je ne puis que vous remercier de mon côté et dire combien je suis heureuse, monsieur, que ne s’étant pas adressée à moi, la pauvre enfant se soit adressée à vous… »

Pendant ce temps, j’écrivais l’adresse : rue Neuve-Saint-Augustin, au premier, la double porte garnie de velours vert, de ma part et je signai : Christian.

On ne me connaissait pas sous un autre nom dans la maison.

« Pardon de la question, me dit la comtesse, mais quand comptez-vous la voir ?

– Ce soir, madame.

– Elle ne sera pas sortie cette après-midi ?

– J’en suis sûr, vous la trouverez lisant (et j’appuyai sur le titre de l’ouvrage) : Mademoiselle de Maupin.

– Est-ce vous qui lui faites lire ce livre ?

– Oh ! non, madame. Elle lit ce qu’elle veut.

– J’ai une petite course à faire rue de la Paix, et je me rendrai chez elle. »

Je saluai la comtesse et la reconduisis jusqu’à l’escalier. Puis je courus au balcon et je vis sa voiture suivre la rue de Rivoli et tourner la place Vendôme.

Je pris aussitôt mon chapeau, je me jetai dans l’escalier et fus en un instant rue Saint-Augustin. J’avais la clef du couloir, je tournai autour de la chambre, j’entrai sans bruit dans le cabinet de toilette et par un jour ménagé exprès, je vis Violette sur une espèce de chaise longue, n’ayant d’autre vêtement que sa robe de chambre et sa chemise, entrouvertes toutes les deux, son livre posé sur ses genoux et jouant distraitement du doigt, avec le petit bouton rose de son téton, qu’elle s’amusait à faire sortir comme une fraise de la forêt de cheveux noirs répandus sur sa poitrine. À peine étais-je installé dans mon observatoire, qu’un mouvement de Violette me prouva qu’elle avait entendu du bruit du côté de la porte de l’escalier. En effet on frappa à la porte.

La jeune fille étendit le bras pour tirer le cordon de la sonnette de la femme de chambre, mais sans doute elle se souvint qu’elle était sortie, et se levant elle-même, elle alla à petits pas et doucement vers la porte.

On continuait à frapper.

« Qui est là ? demanda Violette.

– Moi, votre amie.

– Mon amie ?

– Oui, la comtesse. Je viens avec l’autorisation de Christian et porteur d’un mot de lui.

– Ah ! alors ! dit Violette reconnaissant la voix et se rappelant notre conversation, soyez la bienvenue », et elle lui ouvrit.

La comtesse entra et son premier soin fut de refermer la porte.

« Vous êtes seule ? dit-elle.

– Parfaitement seule.

– Et votre femme de chambre ?

– Est chez la couturière.

– Ah ! tant mieux, car certaine de vous trouver ici et voulant passer quelques instants avec vous, j’en renvoyé ma voiture ; je m’en irai en fiacre. Voulez-vous me donner une heure ou deux ?

– Ah ! bien volontiers.

– Est-ce que cela vous fait plaisir de me voir ?

– Beaucoup.

– Petite ingrate ! »

Et pendant ce temps-là, la comtesse se débarrassait de son chapeau, de son voile, de son cachemire et restait avec une grande robe de satin noir, boutonnée du haut en bas par des boutons de corail rose. Elle portait les mêmes boutons aux oreilles.

« Ingrate ! répéta Violette. Et pourquoi suis-je ingrate ?

– Aller vous confier à un jeune homme au lieu de venir me trouver.

– Je ne savais ni votre nom, ni votre adresse, ni votre numéro. Vous rappelez-vous que vous deviez aujourd’hui, à deux heures, venir me trouver au magasin ?

– J’y suis venue aussi, mais l’oiseau était envolé ; il est vrai que c’était pour changer avantageusement de cage, je vous fais mon compliment de celle-ci.

– La trouvez-vous jolie, celle-ci ? demanda Violette.

– Ravissante ! Quand ils se mettent à décorer un appartement, ces peintres ont un goût exquis ! (Puis s’approchant de Violette :) Ah ça ! chère petite, dit-elle, savez-vous que je ne vous ai pas encore embrassée ? »

Elle lui prit la tête à deux mains et la baisa ardemment sur les lèvres. Violette fit un mouvement involontaire pour fuir ce baiser, mais la comtesse la retint.

« Vois donc, dit-elle, commençant à la tutoyer, comme ta charmante tête fait bien sur ma robe de satin noir ? »

Et elle la conduisit devant la glace placée entre les deux fenêtres ; les beaux cheveux blonds de la comtesse tombaient sur le visage de Violette et se mêlaient à ses cheveux noirs.

« Ah ! que j’aurais voulu être blonde, soupira Violette.

– Pourquoi cela ?

– Parce que je trouve les blondes bien plus jolies que les brunes.

– Est-ce vrai, ce que tu dis là, bijou ?

– Oh ! oui, répondit-elle en regardant la comtesse avec plus de curiosité que de désirs.

– Oh ! moi, je ne suis qu’une demi-blonde, dit la comtesse.

– Comment cela ?

– J’ai des yeux noirs et des sourcils noirs.

– Mais c’est très beau, répartit naïvement l’enfant.

– Tu me trouves donc belle ?

– Superbe !

– Flatteuse, dit la comtesse, enveloppant Violette de son bras et en s’asseyant sur la chaise longue, tout en l’entraînant sur ses genoux.

– Mais je vais vous fatiguer, dit Violette.

– Jamais. Comme il fait chaud chez toi, petite !

– Vous êtes boutonnée comme en hiver.

– Tu as raison, j’étouffe. Si j’étais sûre qu’il ne vînt personne, j’ôterais mon corset.

– Vous pouvez être tranquille, personne ne viendra.

– Alors… fit la comtesse ; et d’un coup de main rapide, elle ouvrit toute sa robe, fit craquer les quatre ou cinq agrafes de son corset, le tira violemment à elle, le jeta sur une chaise et respira avec volupté, n’ayant plus sur elle qu’un long peignoir de batiste et sa robe de satin qu’elle reboutonna, excepté au corsage.

– Et toi, dit-elle, tu n’as pas trop chaud dans ta robe de cachemire ?

– Oh ! non ! Voyez comme c’est léger. »

Et, à son tour, Violette dénoua les cordelières de sa robe de chambre et apparut avec sa petite chemise de batiste et ses pieds nus dans des pantoufles de velours. Les deux globes de ses seins se dessinaient admirablement sous sa fine taille.

« Mais voyez donc cette petite sorcière, dit la comtesse, elle n’a pas quinze ans et elle a plus de gorge que moi », et elle glissa sa main dans l’ouverture de la chemise de Violette.

« Ah ! quelle merveille ! murmura-t-elle ; et le bout rose comme une blonde. Ah ! chère petite, voilà qui fait le pendant de mes yeux et de mes sourcils noirs avec des cheveux blonds. Laissez-moi baiser ce petit bouton. »

Violette regarda autour d’elle, comme si elle eût voulu, quoiqu’elle ignorât que je fusse là, me demander la permission. Mais la bouche de la comtesse se colla à sa poitrine et, non seulement elle baisa le bouton, mais en le suçant le mordilla avec les dents.

Voilette laissa échapper un mouvement de sensualité.

« Ah ! voyez la petite polissonne, dit la comtesse. Cela n’est pas encore au monde et déjà cela ne demande pas mieux que de jouir !… À l’autre maintenant, car il serait jaloux, si je ne le baisais pas comme l’autre. »

Elle prit l’autre téton qu’elle suça comme elle l’avait fait du premier.

« Ah ! madame ! que me faites-vous donc ? dit Violette.

– Mais je te caresse, mon cher amour. Ne t’es-tu pas aperçue du premier jour où je t’ai vue que j’étais amoureuse de toi ?

– Est-ce qu’une femme peut être amoureuse d’une autre ? demanda Violette, avec un air d’innocence à faire damner un saint, à plus forte raison la comtesse.

– Petite niaise ! répondit celle-ci, il n’y a que cela de bon ! (Puis s’en prenant à sa robe :) Maudite robe ! Comme elle me gêne ! dit-elle. Je vais la défaire, n’est-ce pas ?

– Comme vous voudrez, madame la Comtesse.

– Ne m’appelle donc pas respectueusement madame la Comtesse, s’écria celle-ci, en ôtant sa robe si impétueusement que deux ou trois boutons sautèrent.

– Mais comment voulez-vous que je vous appelle ?

– Appelez-moi Odette, c’est mon nom de guerre. »

Et comme elle n’avait plus que son peignoir de batiste, elle se rejeta en arrière sur la chaise longue où Violette était restée couchée et avait croisé de nouveau sa robe de chambre, profitant pour se remettre en défense, d’un moment de répit que lui avait laissé la comtesse.

« Eh bien ! Qu’est-ce que cela, petite rebelle ? s’écria la comtesse, auriez-vous l’intention de vous défendre par hasard ?

– Contre qui ?

– Contre moi.

– Pourquoi me défendrais-je contre vous ? Vous ne voulez point me faire du mal, n’est-ce pas ?

– Non, au contraire, dit la comtesse en la dévêtant peu à peu de sa robe de chambre. Non, je veux te faire plaisir, mais pour cela, il faut me laisser maîtresse de toi.

– Mais enfin, madame la Comtesse ?

– Odette, interrompit celle-ci, Odette, Odette tout court, te dis-je.

– Mais enfin, quand vous serez…

– Tu… pas vous.

– Quand tu seras… Oh ! je n’oserai jamais ! »

La comtesse prit la petite bouche de Violette tout entière dans la sienne, lui dardant la langue.

« Tu… tu, je te dis, lui répéta-t-elle. Ne sommes-nous pas de bonnes amies ?

– C’est-à-dire que je suis une pauvre fille du peuple et que vous êtes une grande dame, vous !

– Eh bien ! que lui faut-il faire à cette grande dame pour que vous lui pardonniez d’être comtesse, petite orgueilleuse ? Tenez, me voilà à vos genoux ; êtes-vous contente ? »

Et la comtesse en effet, à genoux devant Violette assise, levait doucement sa chemise pour se mettre en contact avec certaines beautés secrètes dont l’essai du pantalon lui avait révélé la présence. Son œil ardent plongeait dans l’arche que ses deux mains faisaient décrire à la batiste.

« Oh ! le trésor d’amour ! murmurait-elle. Est-elle faite ! Quelles cuisses rondes ! Quel ventre poli ! En quel marbre êtes-vous donc sculptée, ma chère Hébé ? En Paros ou en Carrare ! Et ce petit point noir ! Voyons, écarte donc les jambes, méchante, et laisse-moi le baiser. »

Elle passa la tête sous la chemise.

« Et comme elle sent bon ! Voyez-vous, la coquette, de l’Eau de Portugal !

– C’est l’odeur que Christian préfère.

– Christian ! Qu’est-ce que c’est que cela ? s’écria la comtesse.

– Mais c’est mon amant, dit Violette.

– Votre amant ! Vous avez un amant ?

– Oui.

– Et cet amant vous a eue ?

– Mais oui.

– Vous n’avez plus votre virginité ?

– Non.

– Depuis quand ?

– Depuis deux jours.

– Oh !… »

La comtesse poussa un cri de rage.

« Oh ! la petite sotte ! continua-t-elle, donner sa virginité à un homme !

– Et à qui vouliez-vous que je la donnasse !

– À moi ! À moi, qui te l’aurais payée ce que tu eusses voulu. Ah ! continua-t-elle avec un geste de désespoir. Je ne te le pardonnerai jamais ! »

Et d’une main, elle saisit son corset et de l’autre sa robe comme si elle allait s’habiller.

« Et que te fait-il, ton amant ? Il t’a déchirée sans pitié, ose me dire qu’il t’a fait plaisir ?

– Ah ! oui ! s’écria Violette.

– Tu mens !

– Un plaisir dont je n’avais pas idée !

– Tu mens !

– J’ai cru que j’en deviendrais folle de bonheur !

– Tais-toi !

– Que vous importe, à vous ?

– Comment, que m’importe à moi ? Mais c’est autant de bonheur qu’il m’a volé. Moi qui te croyais innocente, qui voulais t’initier peu à peu à tous les mystères de l’amour ! Moi qui chaque jour aurais inventé pour toi un plaisir nouveau ! Il t’a souillée de ses grossières jouissances. Cette peau rude, couverte de poils, c’est donc bien agréable à toucher ?

– Ah ! mon Christian a une peau de femme !

– Allons, j’aurais tort de vouloir lutter contre lui ! Adieu ! »

Et d’un mouvement furieux elle ragrafa son corset.

« Vous vous en allez ? demanda Violette.

– Qu’ai-je à faire ici maintenant ? Rien. Vous avez un amant ! Oh ! Je m’en suis doutée tout de suite, à la manière dont vous vous défendiez contre moi. »

Elle boutonna précipitamment sa robe.

« Encore une illusion perdue, dit-elle. Ah ! que nous sommes donc malheureuses, nous autres femmes qui voulons maintenir l’orgueil et la dignité de notre sexe. Je me promettais tant de bonheur avec toi, méchante enfant ! Ah ! mon cœur se gonfle, il faut que je pleure ou j’étoufferais ! »

Elle tomba sur une chaise en sanglotant. Ses larmes étaient si rares, ses sanglots accusaient une si grande douleur, que Violette se releva et sans songer à remettre sa robe de chambre, en chemise, à demi nue, elle alla à son tour s’agenouiller devant elle.

« Voyons, madame la Comtesse, ne pleurez pas ainsi, dit-elle.

– Madame la Comtesse ! Toujours !

– Voyons Odette. Vous êtes injuste !

– Vous !

– Tu es injuste !

– Comment cela !

– Pouvais-je savoir que vous m’aimiez ?

– Que vous m’aimiez ! répéta la comtesse en frappant du pied.

– Que tu m’aimais ?

– Tu ne l’as pas vu, n’est-ce pas, quand tu es venue chez moi ?

– Je ne me suis doutée de rien ; j’étais tellement innocente !

– Tu ne l’es plus, n’est-ce pas ?

– Je le suis moins », dit Violette en riant.

La comtesse se tordit les bras.

« Et elle se moque de ma douleur ! s’écria-t-elle.

– Non, je vous le jure… je te le jure ! »

La comtesse secoua la tête.

« Ah ! tout est fini ! je pardonnerais, que je ne pourrais oublier. Allons, pas de faiblesse ! Vous ne me reverrez jamais ! Adieu ! »

Et la comtesse, éperdue de désespoir, comme un amant qui vient d’acquérir la certitude d’une infidélité de sa maîtresse, ouvrit la porte et s’élança par les escaliers.

Violette attendit un moment, prêta l’oreille croyant qu’elle allait remonter, mais la comtesse dépitée était bien partie.

Violette referma la porte et en se retournant me vit sur le seuil du cabinet de toilette. Elle poussa un cri de surprise, j’éclatai de rire, elle se jeta dans mes bras.

« Ah ! que je suis contente d’avoir été sage ! dit-elle.

– Cela ne t’a pas coûté un peu ?

– Pas trop. Il y a eu cependant un moment, lorsqu’elle baisa mes petits tétons ! Ah ! il m’a couru une flamme partout le corps !

– De sorte que dans ce moment-ci, dis-je, je n’aurais pas besoin de te faire violence !

– Oh ! non ! »

Je la pris dans mes bras et l’assis sur la chaise longue dans la même attitude où l’avait placée la comtesse.

« Tu m’as dit que c’était l’odeur que j’aimais. Veux-tu me laisser respirer ?

– Tiens, dit-elle, en jetant ses cuisses à mon cou, respire !

– Ah ! murmura-t-elle, après un instant de silence plus éloquent que toutes les paroles du monde, elle qui disait que tu ne me faisais pas jouir ! »

Je repris haleine à mon tour.

« Puis sais-tu, dis-je, que de même qu’elle avait son nom de guerre, la chère comtesse avait son habit de combat. Elle a lestement mis bas son corset et sa robe, je ne ferais pas mieux pour toi ; peu ne s’en est fallu que je ne la visse un peu moins que dans ce simple appareil.

– Cela t’aurait fait plaisir, libertin !

– J’avoue que vos deux corps à côté l’un de l’autre devaient faire un charmant contraste.

– Que vous ne verrez pas, monsieur !

– Qui sait ?

– Elle est partie !

– Bah ! Elle reviendra.

– Comme cela, tout de suite !

– Non.

– Tu n’as pas vu comme elle était furieuse.

– Je parie qu’avant demain matin, tu as une lettre.

– Faudra-t-il la recevoir ?

– Oui, pourvu que tu me la donnes.

– Oh ! nous ne ferons rien qu’à nous deux.

– Tu me le promets ?

– Parole d’honneur !

– Alors, je m’en rapporte à toi. »

En ce moment, on frappa doucement à la porte, Violette reconnut la manière de frapper de la femme de chambre.

« Ouvre », lui dis-je.

Violette ouvrit.

La femme de chambre tenait une lettre à la main.

« Mademoiselle, dit-elle, c’est le nègre qui est venu avec la dame de tout à l’heure, il apporte cette lettre pour vous.

– Y a-t-il une réponse ?

– Pas à lui, car il a recommandé qu’on vous la donne seulement quand vous seriez seule.

– Vous savez que ces recommandations-là sont inutiles, madame Léonie, et que je n’ai rien de caché pour M. Christian.

– C’est bien, mademoiselle, en tout cas, voilà la lettre. »

Violette la prit, Léonie sortit et je reparus sur le seuil de la chambre.

« Eh bien ! lui dis-je, tu vois qu’elle n’a pas attendu à demain pour t’écrire.

– Tu es prophète », dit Violette en brandissant la lettre.

Elle vint s’asseoir sur mes genoux. Nous décachetâmes la missive de la comtesse et la lûmes.

CHAPITRE V

Elle était ainsi conçue :

 

Ingrate enfant ! Quoique j’aie juré, en vous quittant, de ne jamais vous revoir et de ne jamais vous écrire, mon amour pour vous, ma folie dois-je dire, est si forte que je ne puis y résister. Écoutez, je suis riche, je suis veuve, je suis libre ; très malheureuse avec mon mari, j’ai juré à sa mort haine éternelle aux hommes et j’ai tenu mon serment. Si vous voulez m’aimer, mais là m’aimer exclusivement, j’oublierai que vous avez été souillée par le contact d’un homme. Vous me l’avez dit ; vous ignoriez mon amour ; et ma passion pour vous est si grande qu’elle s’accroche à ce mot-là : Vous ignoriez ! et s’en fait une épave. Si vous étiez encore pure !… Mais une félicité parfaite n’est pas en ce monde ; il faut bien que je vous accepte telle que mon mauvais destin vous a faite.

Eh bien ! si vous voulez m’aimer, si vous consentez à le quitter, si vous promettez de ne le revoir jamais, je ne dis pas que je vous donnerai telle ou telle chose ; je vous dis : ce que j’ai sera à vous, nous vivrons à deux ; ma maison, ma voiture, mes domestiques seront les vôtres. Nous ne nous quitterons plus, vous serez mon amie, ma sœur, mon enfant chérie, vous serez plus que tout cela, vous serez ma maîtresse adorée ! Mais pas de partage, j’en serais trop jalouse, j’en mourrais !

Réponds-moi au nom dont ma lettre est signée. J’attendrai ta lettre comme la créature en danger de mort attend la vie.

ODETTE.

 

Nous nous regardâmes, Violette et moi, riant tous les deux.

« Eh bien ! lui dis-je, elle y va carrément, tu vois.

– Elle est folle !

– De toi, c’est clair comme le jour. Que vas-tu faire ?

– Pardine, je ne lui répondrai pas.

– Au contraire, réponds-lui.

– Pour quoi faire ?

– Mais quand ça ne serait que pour ne pas avoir sa mort à te reprocher.

– Hein ! Monsieur Christian, vous avez envie de voir la comtesse moins que dans le simple appareil.

– Tu vois bien qu’elle déteste les hommes.

– Oui, mais vous la ferez revenir de ses préventions.

– Écoute, ma petite Violette, si cela te contrarie…

– Non ; seulement promets-moi une chose ?

– Laquelle ?

– C’est que tu ne feras jamais complètement l’amour !

– Qu’appelles-tu faire complètement l’amour ?

– Je te laisse la liberté des yeux, des mains, de la bouche même, mais je me réserve le reste.

– Je te le jure !

– Sur quoi ?

– Sur notre amour !

– Alors, revenons à la lettre de la comtesse, réfléchis-y, la position qu’elle te propose est belle.

– Moi, te quitter, jamais ! Tu me chasseras peut-être, puisque c’est moi qui suis venue à toi, tu en as le droit, mais te quitter, j’aime mieux mourir.

– Il faut donc mettre de côté ce moyen-là.

– Je crois bien.

– Il faut lui écrire ceci…

– Quoi ?

– Prends la plume.

– Et si je fais des fautes d’orthographe ?

– Laisse donc. Des fautes d’orthographe de toi, la comtesse les paierait un louis la pièce.

– Alors, si je lui écris vingt-cinq lignes, elle en aura pour vingt-cinq louis.

– Ne t’inquiète pas de cela. Écris.

– J’écris. »

Violette prit la plume et je dictai.

 

Madame la Comtesse,

Je comprends parfaitement qu’une existence comme celle que vous m’offrez serait le bonheur, mais je me suis trop hâtée, et si ce n’est pas le bonheur, j’en ai trouvé l’ombre dans les bras de l’homme que j’aime. Pour rien au monde, je ne voudrais le quitter. Il s’en consolerait peut-être, car on dit que les hommes sont inconstants, mais moi, je ne m’en consolerais jamais.

Cela me fait bien de la peine de vous répondre ainsi, vous avez été si bonne pour moi que je vous aime de tout mon cœur et que s’il n’y avait pas une distance sociale entre nous, je voudrais être votre amie ; mais je comprends qu’on ne veuille pas faire son amie d’une femme dont on eût volontiers fait sa maîtresse.

En tout cas, que je vous revoie ou non, je conserverai au nombre des plus douces sensations que j’aie jamais ressenties, le baiser que vous m’avez donné sur les seins et l’impression de votre souffle quand vous avez approché votre bouche de mes cuisses. Au souvenir de votre baiser, je ferme les yeux et soupire en me rappelant la chaleur de votre haleine, je me pâme…

Je ne devrais pas vous dire cela, car ça ressemble tout à fait à un aveu. Mais ce n’est pas à la belle comtesse que je dis cela, c’est à ma chère Odette.

 

Et j’ajoutai en dictant toujours :

 

Votre petite Violette qui a donné son cœur, mais qui vous garde son âme.

 

« Non, dit Violette en jetant la plume, je ne mettrai pas cela.

– Pourquoi ?

– Parce que mon cœur et mon âme sont à toi, tu peux ne plus en vouloir, mais je ne puis te les reprendre.

– Ah ! cher amour ! »

Et je la pris dans mes bras et la couvris de baisers.

« Ah ! lui dis-je, je donnerais toutes les comtesses du monde pour un de ces poils si fins qui restent dans mes moustaches quand… »

Violette mit la main sur mes lèvres ; j’avais déjà remarqué que, ainsi que les natures fines et nerveuses, elle laissait tout faire, jouissait de tout, mais avait instinctivement l’oreille chaste.

J’ai souvent constaté cette délicate anomalie chez les femmes qui ont la vue curieuse, la bouche complaisante, l’odorat sensuel et les mains savantes.

« Eh bien ! demanda-t-elle, que faisons-nous de la lettre ?

– Nous l’envoyons à la comtesse.

– Par la poste ou par un commissionnaire ?

– Si tu veux avoir la réponse ce soir, envoie un commissionnaire.

– Elle ne répondra pas.

– La comtesse ne pas répondre, allons donc ! Elle est engrenée maintenant, il faut qu’elle y passe.

– Envoie-la par un commissionnaire ; tu n’as pas idée comme cela m’amuse ; je voudrais déjà avoir la réponse.

– Je vais la faire porter. J’ai du monde à dîner chez moi. Je serai ici à neuf heures, s’il vient une lettre, n’y réponds pas sans moi.

– Je ne l’ouvrirai pas.

– Ce serait trop demander à ta vertu.

– Ma vertu te fera tous les sacrifices possibles, excepté de ne plus t’aimer.

– Alors, à ce soir neuf heures, lui dis-je entre deux baisers.

– À ce soir. »

Je lui fermai la bouche avec un troisième baiser et je sortis.

Au coin de la rue Vivienne, je trouvai un commissionnaire et lui remis la lettre en lui disant où il devait porter la réponse, s’il y en avait une.

J’étais moi-même si curieux de la lire, qu’à neuf heures moins un quart j’étais rue Neuve-Saint-Augustin.

Violette vint à moi, une lettre à la main.

« Tu ne diras pas que je suis en retard, lui dis-je, en lui montrant la pendule.

– Est-ce pour moi ou pour la comtesse que tu es en avance ? » dit-elle en riant.

Je lui pris la lettre des mains et la mis dans ma poche.

« Eh bien ! Que fais-tu ?

– Bon, nous avons le temps de la lire, nous l’ouvrirons demain matin.

– Et pourquoi demain matin seulement ?

– Afin que tu sois bien persuadée que je viens pour toi et non pour la comtesse. »

Elle sauta à mon cou.

« Est-ce que j’embrasse bien ? dit-elle.

– Comme la volupté même.

– C’est toi qui m’as appris.

– Comme c’est moi qui t’ai appris, n’est-ce pas, que la langue n’était pas seulement faite pour parler.

– La mienne, à part le rôle qu’elle joue dans les baisers, n’a encore servi qu’à cela.

– La comtesse t’apprendra qu’elle peut servir à autre chose.

– Voyons la lettre.

– C’est toi qui le veux.

– C’est moi qui t’en prie.

– Eh bien, attends qu’il soit neuf heures.

– Ah ! tu sais, dit-elle, c’est que si tu mets ta main là, je n’entendrai plus sonner la pendule.

– Je crois que ce que nous avons de mieux à faire est de lire la lettre tout de suite. »

Nous ne nous inquiétâmes plus de l’heure, nous avions autant d’envie l’un que l’autre de voir ce qu’il y avait dans la lettre ; nous la décachetâmes et nous lûmes :

 

Chère petite Violette,

Je ne sais si la lettre que je reçois est de vous ou vous a été dictée, mais si elle est de vous, vous êtes tout simplement un petit démon. En vous quittant à trois heures j’avais juré que je ne vous écrirais pas. En recevant votre lettre j’avais juré que je ne vous reverrais pas et j’en avais lu la première moitié en me promettant de tenir mon serment. Mais voilà qu’à la seconde moitié vous changez de style, petit serpent, voilà que vous parlez de sensations que vous avez éprouvées, voilà qu’au premier mot le voile que j’avais jeté sur mes souvenirs se soulève, voilà que je vous vois couchée sur votre chaise longue, voilà que je roule entre mes lèvres le frais bouton de votre sein qui vient au-devant de ma langue en se raidissant, voilà que je ne lis plus votre lettre que d’une main, voilà que mes yeux se troublent. Ah ! sotte créature que je suis ! voilà que je ne sais plus que murmurer votre prénom et répéter en me pâmant, moi aussi : Violette, fleur d’ingratitude et de douleur, telle que tu es je te désire… je te veux… je… je t’aime…

Mais non, ce n’est pas vrai, je vous déteste, je ne veux pas vous revoir, je ne vous reverrai pas et je maudis ma main dont je n’ai plus été la maîtresse. Je maudis le désir qui lui montre le chemin, je reprends la lettre échappée de mes doigts au moment où ils se sont cramponnés à l’oreiller de mon sofa. Je lis cette ligne où tu me parles de l’impression de mon haleine sur tes cuisses, je vois ce petit point noir et parfumé auquel j’aspirai et que j’allais toucher avec mes lèvres, dévorer avec mes dents, quand un mot de toi… Mais je n’entends pas ce que tu m’as dit, je ne m’en souviens pas, je ne veux pas m’en souvenir, je n’ai de mémoire que dans les yeux. Dieu ! quelles belles cuisses ! Dieu ! le beau ventre ! Que ce que je n’ai pas vu doit être beau ! Et voilà que pour la seconde fois… Non, je ne veux pas, je suis folle, demain je serai pâle à mourir, laide à faire peur ! Ah ! charmeuse maudite ! Non, je ne le ferai pas !… Violette, ta bouche… ta gorge… ton… Ah ! mon Dieu !… Ah ! quand te reverrai-je ?…

Ton Odette, honteuse d’elle-même et qui se cache la tête je ne sais où.

 

« Eh bien ! lui dis-je, à la bonne heure, voilà de la passion ou je ne m’y connais pas ! Il faudra que je prenne un croquis de vous deux au moment suprême…

– Monsieur Christian !…

– Voyons, répondons. Que vas-tu lui dire ?

– Tu sais bien que c’est toi qui dictes, je ne fais moi que tenir la plume.

– Alors, écris. »

 

Chère Odette !

Demain à neuf heures du matin, Christian me quitte ; c’est l’heure où je prends mon bain. Vous m’avez offert de prendre un bain avec vous, je vous offre d’en prendre un avec moi quoique je ne sache pas quel plaisir vous y aurez.

Je n’ai aucune idée de ce que peut être l’amour entre deux femmes ; il faudra que sous ce rapport vous m’appreniez tout. Je ne sais rien, j’en suis confuse.

Mais avec vous, j’apprendrai vite, car je vous aime. Ta

VIOLETTE.

 

Elle cacheta la lettre, mit l’adresse, et appelant Léonie :

« Faites porter cela par un commissionnaire, dit-elle.

– Ce soir, ce soir, entendez-vous, insistai-je.

– Que Monsieur soit tranquille, la lettre sera portée ce soir », répondit la femme de chambre.

Et elle sortit.

Une minute après elle rentra.

« Mademoiselle, dit-elle, le nègre de madame la comtesse vient voir s’il y a une réponse à la lettre de sa maîtresse ; puis-je lui donner celle que vous venez de me remettre ?

– Donnez-la-lui et bien vite. »

Léonie sortit cette fois pour ne plus rentrer.

« Elle était pressée, la comtesse, fis-je.

– Que faut-il que je fasse demain ? demanda Violette.

– Ce que tu voudras, je te laisse à tes inspirations.

– C’est bien, dit-elle, je te donnerai le plus de plaisir que je pourrai, en attendant. »

CHAPITRE VI

Le lendemain à neuf heures moins cinq minutes, Violette était dans un bain parfumé à la verveine et moi dans une armoire formant un des angles, d’où je ne devais perdre ni un détail ni un mot.

Toute trace de ma personne avait disparu ; les draps avaient été changés et aspergés d’eau de Cologne ambrée.

À neuf heures précises une voiture s’arrêta à la porte.

Un instant après la comtesse entra, conduite par Léonie qui referma la porte derrière elle.

La comtesse poussa les verrous.

La chambre de bain était éclairée par une lampe brûlant dans un verre de Bohême rose ; l’ouverture du haut avait été fermée pour qu’il n’y eût pas mélange de jour et de lumière, ce qui donne des tons blafards et faux.

« Violette ! Violette ! cria la comtesse de la porte, où donc es-tu ?

– Ici, dans le cabinet », répondit l’enfant.

La comtesse, en trois bonds, eut traversé la chambre à coucher. Elle s’arrêta sur le seuil.

Violette sortit de la baignoire son torse de Néréide, en lui tendant les bras.

« Ah ! oui ! oui », dit la comtesse en s’y précipitant.

Elle était vêtue d’une longue blouse de velours noir tenue au col par un gros diamant et serrée à la taille par une ceinture russe tissée d’or, d’argent et de cerise.

Elle commença par ôter ses bas de soie rose et ses bottines qui se tiraient comme des bas ; puis elle déboutonna le bouton du haut, déboucla sa ceinture et laissa glisser sa blouse.

Sous la blouse de velours noir était un peignoir de batiste garni de Valenciennes au cou et aux manches.

Elle laissa glisser le peignoir comme elle avait laissé glisser la blouse de velours et elle se trouva nue.

C’était vraiment une magnifique créature que la comtesse, le type de la Diane chasseresse ; elle avait plutôt de la poitrine que de la gorge, sa taille était souple comme celle d’un arbre qui se balance au vent, le ventre était irréprochable et une forêt de poils roux en couvrait le bas comme une bouffée de flammes sortant d’un cratère.

Elle s’approcha de la baignoire et voulut s’y plonger.

Mais Violette l’arrêta.

« Ah ! laissez-moi vous voir, lui dit-elle. Vous êtes assez belle pour qu’on prenne le temps de vous regarder.

– Tu trouves, mon cher cœur ?

– Ah ! oui.

– Regarde ! oh regarde ! Que je sente tes yeux me brûler comme des miroirs. Tiens, tout cela est à toi, vois-tu, mes yeux, ma bouche, ma gorge…

– Et ce joli bouquet de poils aussi ? demanda Violette.

– Oh ! lui surtout !

– Quel beau ton ! dit l’enfant, pourquoi n’est-il pas de la couleur de vos cheveux ?

– Pourquoi mes cheveux ne sont-ils pas de la couleur de mes poils ? Pourquoi suis-je une femme qui n’aime pas les hommes ? Parce que je suis un composé de contrastes. Allons, fais-moi place, mon cher amour ! J’ai hâte de sentir ton cœur battre contre le mien. »

La baignoire était grande, il y avait place pour deux. La comtesse enjamba par dessus et se laissa glisser près de Violette.

L’eau transparente comme du cristal permettait de tout voir.

La comtesse roula autour de Violette comme une couleuvre, elle passa sa tête sous son épaule, lui mordit le poil de l’aisselle en passant, allongea sa bouche jusqu’à la sienne.

« Ah ! dit-elle, je te tiens donc enfin, méchante enfant, et tu vas me payer ce que tu m’as fait souffrir.

» Donne-moi d’abord ta bouche, tes lèvres, ta langue, et quand je pense que c’est un homme qui t’a donné le premier de ces baisers-là ! qui t’a appris à le rendre, je ne sais à quoi tient que je ne t’étrangle ! »

Et comme un serpent qui lance sa tête en avant, la comtesse lui dardait baisers sur baisers, tandis que sa main s’arrondissait autour de son sein.

« Oh ! chers tétons ! mes amours, murmura la comtesse. C’est vous qui m’avez fait perdre la tête, qui m’avez rendue folle ! »

Et elle la caressait en relevant la tête en arrière, en fermant ses yeux à demi, et en faisant siffler son souffle entre ses dents.

« Mais parle-moi donc, délices de mon âme, dit-elle.

– Odette, chère Odette ! murmura Violette.

– Mais, voyez comme elle dit cela, le petit glaçon, comme elle dirait bonjour. N’avez-vous pas peur que votre Christian vous entende ? Attendez ! attendez et nous allons voir à mettre un dièze à la clef pour faire monter la note d’un demi-ton. »

Et sa main glissa du sein à la hanche et de la hanche plus bas ; mais là elle s’arrêta un instant, comme si elle hésitait à franchir la limite.

« Sens-tu mon cœur qui bat contre ta poitrine ? Ah ! s’il pouvait baiser le tien comme je baise ta bouche !… S’il pouvait ?… Sens-tu ?

– Oui, murmura Violette, qui commençait à ressentir les premières titillations du plaisir. Oui, ton doigt, n’est-ce pas ?

– Tu es si jeune, si peu formée encore que je sens à peine le cher petit bouton d’amour qui donne la fleur de vie à toute nature. Ah ! si fait, le voilà !

– Comme ton doigt est léger, comme il est doux, comme il frissonne en touchant à peine.

– Veux-tu plus vite ? Veux-tu plus fort ?

– Non, non, comme cela c’est bien.

– Mais toi, tes mains où sont-elles donc ?

– Je t’ai dit que… je ne savais rien et qu’il faudrait tout m’apprendre.

– Même à jouir ?

– Ah ! non. Cela vient, cela vient tout seul. Odette… chère Odette !… Odet… »

La comtesse prit le reste du soupir dans un baiser.

« À la bonne heure, dit-elle, il ne suffit pas de parler une langue, il faut encore y mettre l’accent.

– Je suis une bonne écolière, dit Violette ; je ne demande pas mieux que d’apprendre.

– Alors, viens hors de la baignoire, je ne puis pas mettre la tête sous l’eau et j’ai deux mots à ajouter de vive voix à ce que mon doigt vient de te dire.

– Sortons, dit Violette, il y a bon feu et du linge devant.

– Viens, répondit la comtesse, je vais t’essuyer. »

Elle sortit ruisselante de l’eau, belle comme Thétis, fière comme elle ; elle croyait m’avoir trompé et elle triomphait.

Violette, soulevée entre ses bras, jeta un regard de mon côté comme pour me dire : c’est pour te plaire et par ton ordre que je fais tout cela.

Tous les rideaux étaient fermés et la chambre n’était éclairée que par la lueur du feu.

Toutes deux arrivèrent frissonnantes devant la cheminée, mais la comtesse ne s’occupa que de Violette. Je l’entendais à mesure qu’elle l’épongeait louer la partie du corps sur laquelle s’arrêtait sa main ; chacune avait sa part de caresses, de flatteries. Le cou, les bras, le dos, les épaules, la gorge, les reins, tout cela venait en quelque sorte par ordre chronologique. Quant à elle, l’ardeur de sa peau suffisait à sécher l’eau qui la mouillait ; de son côté Violette restait intacte et passive, se laissant faire, voilà tout.

De temps en temps la comtesse lui faisait un reproche :

« Mais tu ne trouves donc pas ma gorge belle, que tu ne la baises pas ? Tu ne trouves donc pas mon poil doux que tu ne le défrises pas entre tes doigts ? Je te préviens que je suis toute en feu, moi, et que tout à l’heure, il faudra bien qu’à ton tour tu me rendes ce que je t’aurai donné et que tu me fasses jouir avec tes doigts, avec ta bouche…

– Mais, chère Odette, répondait Violette, tu sais bien que je t’ai dit que j’étais une petite ignorante.

– Oui, mais que tu ne demandais pas mieux que d’apprendre. Eh bien ! je vais te montrer. »

Je les vis passer nues toutes les deux.

La comtesse portait Violette sur le lit, donc j’allais parfaitement les voir. La comtesse coucha Violette sur la peau d’ours noir, lui écarta doucement les cuisses, regarda un instant cette charmante petite ogive de la nature qui donne si droit sur le cœur ; puis tout à coup, les narines dilatées, les lèvres retroussées, les dents frissonnantes comme une panthère qui se jette sur sa proie, elle y appliqua sa bouche.

Cette caresse est en général le triomphe de la femme qui se fait la rivale de l’homme. Il faut qu’à force d’habileté, d’adresse, d’agilité, elle ne laisse rien à regretter à la maîtresse près de laquelle elle joue un rôle pour lequel elle n’a pas été faite.

Il paraît qu’en promettant toutes les ivresses de la volupté à Violette, la comtesse ne s’était pas vantée. Je vis avec une certaine jalousie, ma chère petite maîtresse se rouler, se tordre, crier, haleter, mourir sous cette bouche impitoyable qui semblait vouloir aspirer son âme jusqu’au dernier souffle.

Il est vrai que pour un peintre le spectacle était charmant et me dédommageait de ce petit mouvement jaloux que j’avoue en toute humilité.

La comtesse, ramassée sur ses genoux, les fesses bien assises sur ses talons, suivait de son corps tous les mouvements du corps de Violette, ses reins avaient alors des soubresauts adorables et le désir lui donnait des frémissements de jouissance à jurer qu’elle ne perdait rien à être active et peut-être même y gagnait-elle quelque chose.

Enfin, la fatigue en arriva à ce point chez toutes deux que Violette glissa du lit sur la peau d’ours et qu’active et passive se couchèrent à côté l’une de l’autre.

« Ah ! murmura la comtesse, à mon tour, tu me dois bien cela. »

Et elle attira Violette à elle, lui prit la main et la plaça sur cette mousse couleur de feu qui faisait un si grand contraste avec ses cheveux blonds et ses sourcils noirs.

Mais Violette avait sa leçon faite et d’un bout à l’autre l’exécuta en comédienne consommée. Sans doute la comtesse avait à se plaindre de sa maladresse, car je l’entendis murmurer.

« Mais ce n’est pas là, lui disait-elle, ton doigt est trop haut, là… là… non, trop bas. Ne sens-tu pas quelque chose qui se raidit, eh bien, c’est là qu’il faut agir. C’est ce chatouillement qui produit la jouissance, ah ! tu fais exprès, petite méchante.

– Mais je t’assure que non, répondait Violette, je fais de mon mieux.

– Quand tu es dessus, pourquoi te retires-tu ? Tiens, dans ce moment-ci.

– Mon doigt glisse.

– Oh ! tu me brûles sans m’éteindre, dit la comtesse en se tordant en proie à des désirs insensés.

– Écoute, mon bel amoureux, dit Violette, essayons autrement.

– Comment ?

– Mets-toi sur le lit, la tête renversée en arrière du côté de la glace et moi à genoux, je te caresserai avec ma bouche.

– Tout ce que tu voudras. »

La comtesse se redressa en bondissant, elle se renversa sur les reins, les yeux au plafond, les jambes écartées, le corps cambré par la rotondité du lit.

C’était le moment convenu, je sortis en rampant du cabinet.

« Suis-je bien comme cela, demanda Odette, avec un charmant mouvement des fesses qui acheva de lui faire perdre son assiette.

– Oui, je crois, répondit Violette.

– Là, maintenant, fais ma raie, écarte-moi le poil des deux côtés. »

Je suivis à la lettre les instructions qui étaient données à ma petite amie.

« Est-ce là ? demanda Violette.

– Oui, et maintenant… la bouche… et si tu ne me fais pas jouir, je t’étrangle. »

J’avais appliqué ma bouche à l’endroit indiqué et je n’avais pas eu de peine à rencontrer l’objet que dans sa maladresse feinte Violette était accusée de ne pas trouver ; la chose était d’autant plus facile qu’il était comme je l’avais prévu plus allongé chez la comtesse que chez les femmes ordinaires ; on eut dit le bouton d’un sein vierge raidi par la succion ; je commençai par le prendre et le rouler doucement entre mes lèvres.

La comtesse poussa un soupir de sensualité :

« Oh, dit-elle, c’est cela, si tu continues, je crois… je crois que tu ne me devras plus rien. »

Je continuai, tout en attirant Violette à moi, et en lui montrant la part qu’elle avait à faire dans le trio.

Mais avec moi, Violette n’était pas la maîtresse maladroite d’Odette. C’était la complice du plaisir : devinant les mille caprices de la volupté, où je m’étais contenté de mettre la main elle mit la bouche, et je sentis avec une suprême jouissance qu’elle me rendait, sauf la différence de forme, la même caresse que je faisais à la comtesse. Celle-ci continuait d’être satisfaite.

« Oh ! vraiment, disait-elle, c’est que cela va très bien. Ah ! petite menteuse qui disait qu’il lui faudrait apprendre, c’est que c’est cela, c’est cela… pas trop vite. Je voudrais que cela durât toujours, ah… oh… ta langue, je la sens. Mais… tu es… très… oh là… très adroite ! Les dents maintenant… oh, bien oui… mordille-moi… ah ! mais… c’est que c’est tout à fait bien ! »

Si j’avais pu parler, j’aurais fait les mêmes compliments à Violette, l’ardente enfant avait l’instinct des choses d’amour.

J’avoue que je prenais un grand plaisir aux caresses que je faisais à la comtesse ; jamais je n’avais pressé de mes lèvres pêche plus parfumée que celle dont ma langue ouvrait la chair. Tout était ferme et jeune dans cette femme de vingt-huit ans, comme dans une enfant de seize. On voyait que la brutalité masculine n’avait passé par là que pour ouvrir la voie des caresses plus délicates.

Ces caresses, je ne les centralisai pas sur le clitoris, siège du plaisir chez la jeune fille qui s’amuse seule ; il partage chez la femme faite, sans rien perdre de son intensité, son plaisir avec le vagin.

Ma langue descendait de temps en temps dans les chaudes et riches profondeurs où s’allonge le col de la matrice. Alors la jouissance était égale, mais changeait de nature. D’ailleurs, en ce moment-là, pour ne pas laisser de répit à la comtesse, mon doigt remplaçait mes lèvres sur le clitoris. La comtesse était dans l’admiration.

« Oh ! disait-elle, c’est étrange, jamais je n’ai éprouvé tant de plaisir. Oh ! je ne te laisse pas finir, si tu ne me promets pas de recommencer. Tu sais que je sens tout, que je distingue tout, tes lèvres, tes dents, ta langue. Oh ! si tu continues ainsi, je ne pourrai plus me retenir, je n’en aurai plus la force… Je jouis… tu sais… je jouis… Oh ! c’est impossible que ce soit toi qui me donnes une pareille jouissance. Violette !… Violette !… » Violette n’avait pas la moindre envie de répondre.

« Violette, dis-moi que c’est toi. Oh ! non, il y a trop de science de la femme là dedans. C’est impossible. »

La comtesse fit un effort pour se relever, mais de mes deux mains appuyées sur sa gorge, je la fixai au lit ; d’ailleurs l’extrême jouissance commençait, je sentais tous les organes du plaisir se contracter sous mes lèvres. Je redoublai le mouvement de ma langue ; j’y mêlai le chatouillement de mes moustaches que j’avais jusque-là rendues témoins et non agents. La comtesse se tordit en criant, puis je sentis cette chaude effluve qui semble ruisseler de tout le corps et se concentrer au vagin, j’enveloppai une dernière fois le tout de mes lèvres, dans une suprême aspiration, et bon gré mal gré, je reçus la véritable âme de la comtesse.

Je n’avais attendu moi-même que ce moment-là pour m’abandonner à toute la violence du plaisir.

Violette gisait mourante à mes pieds.

Je n’eus pas la force de m’opposer au mouvement que fit la comtesse qui poussa un cri terrible en jetant les yeux sur le champ de bataille et qui bondit hors du lit.

« Ma foi, dis-je à Violette, j’ai fait tout ce que j’ai pu pour me brouiller avec la comtesse, c’est à toi de nous raccommoder. »

Et je rentrai dans le cabinet de toilette.

J’entendis d’abord des cris, puis des larmes, puis des soupirs ; alors je soulevai la portière et je vis Violette qui me raccommodait de son mieux avec la comtesse en me succédant près d’elle.

« Ah, fit la comtesse quand Violette eut fini, je dois dire que c’est bon. Mais tout à l’heure c’était divin. »

Et elle me tendit la main.

La paix était faite.

Le traité conclu entre les belligérants fut :

1° Que Violette resterait ma maîtresse absolue.

2° Que je la prêterais à la comtesse, mais en ma présence toujours.

3° Que je serais tant que je le voudrais une femme, mais jamais un homme pour la comtesse.

On se rappelle les réserves faites par Violette.

Le traité fut écrit en triple et signé. Un renvoi indiqua que si la comtesse et Violette me trompaient, j’acquerrais pour le temps qu’aurait duré leur conversation criminelle les mêmes droits sur la comtesse que j’avais sur Violette.

CHAPITRE VII

Violette avait d’abord craint que mon amour pour elle ne diminuât à la suite de l’espèce de partage arrêté entre nous ; j’aurais pu de mon côté avoir la même crainte, mais cette espèce de vie à trois, ne fit au contraire qu’augmenter notre passion en y ajoutant un surcroît de plaisir.

Comme nous nous tenions scrupuleusement dans les termes du traité conclu entre nous, il n’y avait pas de jalousie de la part de Violette, ni de la mienne.

Mais il n’en était pas de même de celle de la comtesse ; toutes les fois que je devenais devant elle un homme pour Violette, il fallait que l’enfant, en même temps qu’elle recevait les miennes, lui prodiguât les caresses les plus vives.

Comme je n’avais pas pris vis-à-vis de la comtesse les engagements que je lui avais fait prendre vis-à-vis de moi, c’est-à-dire de ne jamais jouir de Violette hors de ma présence, j’avais ma chère petite maîtresse à moi tant que je voulais, et jamais je ne m’aperçus qu’il me manquât quelque chose quand la comtesse n’était pas là. J’avoue, au contraire, qu’en ma qualité d’artiste peintre, cette vie à trois était pour moi un plaisir et une étude. Souvent au milieu de nos caresses, je sautais en bas du lit, je prenais mon album et mon crayon, et, loin d’arrêter l’essor de la passion chez mes deux modèles, je les excitais à de nouvelles ardeurs qui me fournissaient de nouvelles poses et faisaient jaillir du corps si voluptueux de la femme des beautés de formes inconnues.

Mais au milieu de tout cela je n’oubliais pas ce que m’avait dit Violette, de ce qu’elle appelait sa vocation pour le théâtre.

Je lui avais fait apprendre l’Iphigénie de Racine, la Fausse Agnès de Molière, et la Marion Delorme de Victor-Hugo, et c’était pour la comédie que j’avais cru reconnaître en elle la plus sérieuse vocation.

La comtesse qui, de son côté, ayant été élevée au Couvent des Oiseaux, y avait joué la comédie les jours de fête, comme c’est l’habitude dans les pensionnats ; sa grande taille, sa voix presque masculine donnaient à ses poses et à sa vive diction une certaine couleur magistrale qui me faisait prendre plaisir à les voir répéter ensemble, surtout quand, revêtues par moi du véritable costume grec qui laissait une partie du corps nu, elles s’abandonnaient aux élans de passion si suave et si puissante à la fois dans Racine.

Ces dispositions bien reconnues par moi et par un auteur dramatique de mes amis, je demandais à celui-ci une lettre de recommandation pour un professeur dramatique.

Il me la donna en souriant et en me priant d’avertir Violette qu’elle aurait probablement à se défendre contre les tentatives de M. X.

Je conduisis moi-même Violette chez M. X. Je lui remis la lettre de mon ami, nous fîmes répéter à Violette trois rôles, et son avis, comme le mien, fut que son aptitude la poussait aux choses gaies. Il lui donna Chérubin à apprendre. Tout alla bien pendant trois semaines ou un mois, mais au bout de ce temps Violette en me revoyant le soir se jeta à mon cou et secouant la tête, elle me dit :

« Christian, je ne veux plus aller chez M. X. »

Je l’interrogeai.

Ce qu’avait prévu mon ami, était arrivé. Pendant les quatre ou cinq premières leçons, le maître avait eu pour l’élève tous les égards qu’il eût eu pour une sœur, mais peu à peu, sous prétexte de lui apprendre à harmoniser le geste avec la parole, il avait porté les mains sur elle, et Violette avait été obligée de repousser des attouchements qui étaient plutôt ceux d’un amant que ceux d’un professeur.

Violette lui paya ses leçons et n’y retourna plus. Il fallut en trouver un autre.

Celui-ci commença comme son prédécesseur, il finit de même ou à peu près.

Un jour, à l’heure de la leçon, elle le trouva sorti, mais en sortant il l’avait fait prier de l’attendre.

Elle entra dans son cabinet, et sur son bureau, trouva un livre tout ouvert à la place du Molière dans lequel elle avait l’habitude de répéter.

C’était un livre licencieux, avec des gravures obscènes. Son œil pur fut naturellement attiré par le livre. Il était intitulé Thérèse Philosophe.

Ce titre ne lui apprenait rien, mais la première gravure qu’elle rencontra lui parla plus clairement.

Ce pouvait être le hasard qui avait mis ce livre sous ses yeux. Violette prétendit le contraire et refusa de retourner chez son professeur.

Violette était passionnée plutôt que libertine. Pendant les trois ans où je la connus, et pendant lesquels, soit à deux, soit à trois, nous épuisâmes le répertoire de toutes les fortes caresses, pas un mot grossier ne sortit de sa bouche.

On paya ce second professeur comme on avait payé le premier et nous songeâmes, chose difficile, à trouver un moyen de la soustraire à ces importunités.

Je me résolus, à partir de ce moment, à lui donner une femme pour professeur.

Je consultai une grande artiste de mes amies ; elle était liée avec une fille de grand talent qui avait joué à l’Odéon et à la Porte Saint-Martin avec succès. On l’appelait Florence. Seulement, nous tombions de Charybde en Scylla, car Florence passait pour une des tribades les plus ardentes de Paris.

Elle n’avait jamais voulu se marier et on ne lui avait jamais connu d’amant.

Nous nous consultâmes, la comtesse, Violette et moi.

Je ne voulais pas étendre le cercle de mes relations, sachant par expérience tous les inconvénients qui résultent pour l’amour d’une existence partagée en mille morceaux. Cependant je tenais à donner satisfaction aux goûts artistiques de ma chère petite maîtresse.

Je réfléchis un peu, je causai très longuement avec la comtesse et l’animation de ses regards me prouva à quel point le sujet de notre entretien avait le don de l’émouvoir. Aussi je l’amenai vite à se poser en adoratrice de la grande actrice, et ensuite à lui présenter Violette comme une enfant à laquelle elle s’intéressait, mais en même temps, à prendre une attitude de jalousie assez marquée pour imposer à Florence la plus grande retenue. Florence, justement, venait de créer à cette époque un rôle dans lequel elle développait toute la gamme de la passion dont la nature l’avait douée.

La comtesse qui n’éprouvait d’ailleurs aucune répugnance pour le rôle qu’elle allait jouer, loua une petite avant-scène au mois dans le théâtre de Florence.

La comtesse portait l’habit d’homme à tromper Laferrière ; elle alla s’installer dans son avant-scène et, relevant l’écran vert, demeura cachée au public et visible à l’actrice seule.

Il va sans dire qu’elle était ravissante avec son costume de fantaisie qui se composait d’une redingote de velours noir doublée de satin, d’un pantalon vert d’eau, d’un gilet chamois et d’une cravate cerise ; de petites moustaches noires, en harmonie avec les sourcils, suffisaient pour en faire un jeune dandy de dix-huit ans aux yeux des personnes qui l’entrevoyaient.

Un énorme bouquet de Mme Bargou, la fleuriste à la mode, reposait sur la chaise près d’elle, et à un moment donné tomba aux pieds de Florence.

Une actrice qui reçoit pendant trois ou quatre soirées consécutives des bouquets de trente à quarante francs finit par regarder la loge d’où ils partent.

Florence regarda dans l’avant-scène et vit un charmant garçon ayant l’air d’un collégien ; elle le trouva fort joli et amusant et elle dit à part elle :

« Quel malheur que ce soit un homme. »

Le lendemain et le surlendemain, même enthousiasme de la part du spectateur, même regret de la part de l’actrice.

Le cinquième jour, un billet était joint au bouquet.

Florence le vit, mais son indifférence pour notre sexe fit qu’elle ne songea à l’ouvrir que rentrée chez elle. Elle venait de souper tristement seule et elle rêvait au coin de sa cheminée lorsqu’elle se rappela le billet.

Elle appela sa femme de chambre :

« Mariette, dit-elle, il y avait un billet dans le bouquet de ce soir ; donnez-le-moi. »

Mariette le lui apporta sur un plat de porcelaine, à défaut de plat d’argent.

Elle l’ouvrit et lut. Mais dès la première ligne son indifférence disparut. Il était conçu en ces termes :

 

En vérité, adorable Florence, c’est le rouge de la honte au front que je vous écris, mais chaque créature humaine subit sa part de fatalité. La mienne est de vous avoir rencontrée, de vous aimer, vous vous attendez à lire comme un fou. Plaignez-moi, je ne suis pas ce que je parais être et de dire : je vous aime comme une folle.

Maintenant raillez-moi, méprisez-moi, repoussez-moi, tout me sera doux venant de vous, même l’injure !

ODETTE.

 

À ces mots, je vous aime comme une folle, Florence avait jeté un cri.

Puis comme elle n’avait pas de secrets pour sa femme de chambre :

« Mariette ! Mariette ! cria-t-elle toute joyeuse. C’est une femme.

– Je m’en étais doutée, répondit Mariette.

– Sotte ! pourquoi ne me l’avais-tu pas dit, alors ?

– Dame, je craignais de me tromper.

– Ah ! murmura Florence, comme elle doit être belle ! »

Puis, après un moment de silence, pendant lequel Florence semblait vouloir pénétrer les yeux à travers les habits d’homme de la comtesse, elle demanda d’une voix alanguie :

« Où sont les bouquets ?

– Madame sait bien que croyant qu’ils étaient d’un homme elle a ordonné de les jeter.

– Mais celui de ce soir ?

– Il est là.

– Donne-le-moi. »

Mariette l’apporta. Florence le prit et le regarda avec complaisance.

« Est-ce que tu ne le trouves pas splendide ?

– Pas plus beau que les autres.

– Tu crois ?

– Madame ne les a pas regardés.

– Ah, dit en riant Florence, je ne serai pas si ingrate pour celui-ci. Aide-moi à me déshabiller, Mariette.

– Madame ne va pas le garder dans sa chambre, j’espère.

– Pourquoi pas ?

– Mais parce qu’il y a un magnolia, des tubéreuses, des lilas, toutes fleurs à grand parfum, qui peuvent faire très mal à la tête.

– Il n’y a pas de danger.

– Je supplie Madame de me laisser emporter ce bouquet.

– Tu n’y toucheras pas, au contraire.

– Si Madame veut s’asphyxier, elle en est bien maîtresse.

– Si l’on pouvait s’asphyxier avec des fleurs, crois-tu que cela ne vaudrait pas mieux de mourir tout de suite au milieu des fleurs que dans trois ou quatre ans de la poitrine, comme je mourrai probablement. »

Florence fit entendre trois ou quatre petites toux sèches.

« Si Madame meurt dans trois ou quatre ans, dit Mariette, en faisant glisser la robe de sa maîtresse sur ses hanches, c’est que Madame le voudra bien.

– Comment cela ?

– J’ai entendu ce que le médecin a dit à Madame, hier encore.

– Comment, vous avez entendu ?

– Oui.

– Vous écoutiez donc ?

– Non, j’étais dans le cabinet de toilette de Madame, occupée à vider l’eau de son bidet… On entend quelquefois sans écouter.

– Eh bien ! qu’a-t-il dit ?

– Il a dit qu’il vaudrait mieux que Madame eût deux ou trois amants que de faire ce qu’elle fait toute seule. »

Florence fit une grimace de dégoût.

« Je n’aime pas les hommes, dit-elle, en respirant avec volupté le bouquet de la comtesse.

– Madame veut-elle s’asseoir, que je lui tire ses bas ? » demanda Mariette.

Florence s’assit sans répondre ; elle avait le visage perdu dans les fleurs.

Elle se laissa machinalement déchausser, puis laver les pieds avec de l’eau dans laquelle Mariette avait laissé tomber quelques gouttes de l’extrait de mille fleurs de Lubin.

Au théâtre, en se déshabillant, elle avait changé de chemise.

« Quelle essence Madame veut-elle que je mette dans son bidet ?

– La même. C’était celle qu’aimait ma pauvre Denise. Sais-tu qu’il y a six mois que je lui suis fidèle, Mariette.

– Oui, aux dépens de votre santé.

– Oh ! Je pense à elle, en faisant ça… et au moment où je jouis, je dis tout bas : « Denise !… Denise !… »

– Direz-vous encore Denise, ce soir ?

– Chut ! dit Florence en souriant et en mettant un doigt sur sa bouche.

– Madame a-t-elle encore besoin de moi ?

– Non.

– Si demain Madame est malade, elle me rendra la justice de dire qu’il n’y a pas de ma faute.

– Si demain je suis malade, je ne m’en prendrai qu’à moi, je te le promets, bonsoir, Mariette.

– Bonsoir, Madame. »

Et Mariette sortit, tout en grondant comme une soubrette gâtée ou, ce qui est bien pis, comme une soubrette qui a tous les secrets de sa maîtresse.

Restée seule en face de sa psyché où brûlaient deux candélabres, Florence écouta un moment les pas de sa femme de chambre qui s’éloignait, puis, sur la pointe de ses pieds nus, elle poussa le verrou de la porte de sa chambre à coucher.

Alors, elle revint devant la glace, relut le billet de la comtesse à la lumière des bougies, le baisa, puis le reposa à la portée de sa main sur la toilette, dénoua le bouquet, laissa tomber ses cheveux, puis détachant le ruban de sa chemise, elle appuya les mains sur son corps, pour se débarrasser de ce dernier vêtement qui en tombant, la laissa nue. Florence était une magnifique brune avec de grands yeux bleus, toujours entourés d’une couche de bistre ; elle avait de longs cheveux tombant jusqu’à ses jarrets et voilant un corps un peu maigre, mais conservant malgré son émaciation des proportions admirables.

Mariette nous a expliqué, tout à l’heure, la cause de cette maigreur. Mais ce dont elle n’eût pu donner l’explication, si avant qu’elle fût dans les secrets de sa maîtresse, c’était de l’abondance de poils dont tout le devant du corps de Florence était recouvert.

Cet ornement bizarre montait jusqu’à la gorge, où il se glissait comme un fer de lance entre les deux tétons. Puis, il en descendait en s’amincissant pour rejoindre la masse qui couvrait tout le bas du ventre, s’enfonçait entre les cuisses et reparaissait un instant au bas du dos.

Florence était très fière de cet ornement qui semblait faire d’elle un composé des deux sexes et qu’elle soignait et parfumait avec un soin tout particulier. Ce qu’il y avait de remarquable, c’est que partout ailleurs, la peau brune, mais d’un ton magnifique était pure de toute végétation capillaire.

Elle commença par se regarder avec une complaisance infinie, se souriant à elle-même, puis, avec une brosse fine, elle lissa toute cette mousse charmante qui se redressait rebelle sous le crin. Alors, elle prit les fleurs les plus odorantes du bouquet, s’en fit une couronne, la posa sur sa tête, parsema toute sa longue chevelure de tubéreuses et de jonquilles, fit du mont de Vénus un jardin de roses communiquant à sa gorge par des violettes de Parme, et, toute couverte de fleurs, enivrée des âcres parfums qui en émanaient, elle se coucha languissamment sur une espèce de chaise longue placée devant sa psyché, de manière à ne point perdre de vue la plus petite partie de son corps. Enfin, l’œil mourant, les jambes raidies, la tête renversée en arrière, les narines frémissantes, les lèvres retroussées, une main sur un hémisphère de sa gorge, qu’elle enveloppait de ses cinq doigts écartés, l’autre glissant insensiblement et comme par une force irrésistible jusqu’à l’autel où, égoïste et solitaire prêtresse, elle sacrifiait, son doigt se perdit au milieu des roses, avec un léger frémissement ; des tressaillements nerveux commencèrent à agiter toute cette belle statue du plaisir ; aux mouvements involontaires succédèrent des paroles inintelligibles, des soupirs étouffés, puis un râle d’amour, puis des plaintes, au milieu desquelles on distingua non plus le nom de Denise répété trois fois, mais celui non moins doux d’Odette.

C’était la première infidélité que, depuis six mois, elle faisait à la belle Russe.

CHAPITRE VIII

En entrant le lendemain dans la chambre de sa maîtresse, Mariette jeta de tous côtés un regard investigateur ; elle vit la chaise longue devant la psyché, le tapis jonché de fleurs, Florence, brisée, dans son lit, demandant un bain. Elle secoua la tête en murmurant :

« Oh Madame ! Madame !

– Eh bien, après ? demanda Florence en ouvrant à demi les yeux.

– Quand je pense que les plus beaux garçons et les plus jolies femmes de Paris feraient des folies pour vous.

– Est-ce que je ne les mérite pas, demanda Florence.

– Oh Madame ! je ne dis pas, au contraire.

– Eh bien, je suis comme eux, je les fais pour moi.

– Madame est incorrigible, mais, ne fût-ce que par respect humain, à sa place j’aurais un amant.

– Que veux-tu, je ne peux pas souffrir les hommes. Est-ce que tu les aimes, toi, Mariette ?

– Les hommes, non. Un homme, oui.

– Les hommes ne nous aiment que par égoïsme, pour nous faire voir si nous sommes belles, pour se faire voir avec nous si nous avons du talent.

» Non, si je me soumettais à un homme, il faudrait que ce fût un homme tellement supérieur que j’eusse pour lui, sinon de l’amour, du moins de l’admiration.

» Hélas ! ma pauvre enfant, j’ai perdu ma mère avant de la connaître, je suis fille d’un mathématicien qui m’a élevée à ne croire à rien qu’à la ligne, au carré et aux cercles. Il appelait Dieu, la grande unité ; il appelait l’univers le grand tout ; il appelait la mort le grand problème. Il a quitté le monde quand j’avais quinze ans, me laissant sans fortune et sans illusion. Je me suis faite actrice et maintenant à quoi me sert ma science ? À mépriser la plupart du temps l’œuvre que je présente, à trouver dans les drames des fautes d’histoire.

» À quoi me sert une organisation intelligente ?

» À trouver dans les drames du cœur, des fautes de sentiment ; à hausser les épaules devant l’amour-propre des auteurs qui viennent me les lire ; la plupart de mes succès je me les reproche comme de mauvaises actions, des encouragements au mauvais goût. J’ai voulu d’abord parler comme on parle, je n’ai pas fait d’effet. J’ai chanté en parlant, j’ai été applaudie. J’ai d’abord composé mes rôles sagement, poétiquement, magistralement ; on a dit : c’est bien, c’est très bien. J’ai fait de grands gestes, j’ai roulé de gros yeux, j’ai crié, et la salle a failli crouler sous les bravos. Les hommes qui me font des compliments, ne louent pas, en moi, les mérites que j’estime ; les femmes ne comprennent pas la beauté comme je la comprends.

» Un compliment qui tombe à faux blesse tout autant qu’une critique, si elle tombe juste. Dieu merci, grâce à mes défauts et à mes qualités, je gagne assez pour n’avoir besoin de personne.

» Devoir quelque chose à un homme, et lui dire : Tiens, voilà mon corps, paie-toi dessus ! J’aimerais mieux mourir.

– Mais les femmes ?

– Je n’admets les femmes que parce que je les domine, que parce que je suis l’homme, l’époux, le maître ; mais elles sont capricieuses, volontaires, inintelligentes ; à quelques exceptions près, la femme est un être inférieur et faite pour être soumise. Le beau mérite de soumettre une femme ! Mais alors, elle crie à la tyrannie et vous trompe. Non, non, vois-tu, Mariette, l’idéal de la domination, c’est d’être la maîtresse de soi-même, de ne faire que ce qui plaît, de n’aller qu’où l’on veut, de n’obéir qu’à sa volonté, de ne donner à personne le droit de dire en vous parlant : Je veux.

» Personne n’a ce droit-là à mon égard. J’ai vingt-deux ans, je suis vierge, vierge comme Herminie, comme Clorinde, comme Bradamante et si jamais ma virginité me lasse, je me l’offrirai à moi-même, douleur et plaisir ; je ne veux pas, quand je mourrai, qu’un homme ait le droit de dire : Cette femme m’a appartenu.

– C’est le goût de Madame, dit Mariette, il n’y a rien à dire à cela.

– Ce n’est pas mon goût, Mariette, c’est ma philosophie.

– Quant à moi, continua Mariette, je sais que je serais très humiliée de mourir vierge.

– C’est un malheur qui, j’en suis sûre, ne t’arrivera point. Viens m’habiller, Mariette. »

Et Florence, sortant languissamment du lit, alla s’asseoir sur une chaise longue, devant la psyché.

Florence, nous l’avons dit, n’était pas précisément une jolie femme. C’était une figure d’expression ; cette femme qui n’avait jamais ressenti l’amour qu’en imagination, excellait à peindre les violences poussées jusqu’au délire. C’était un de ces rares talents dans le genre de Dorval et de Malibran.

Elle prit son bain, déjeuna d’une tasse de chocolat, repassa son rôle, lut dix fois la lettre de la comtesse, se monta la tête, dîna d’un consommé, de deux truffes cuites à la serviette et de quatre écrevisses bordelaises.

Puis elle alla au théâtre, toute frissonnante. Le beau jeune homme, ou plutôt la comtesse était dans son avant-scène, il avait sur la chaise près de la sienne, un gros bouquet.

Au quatrième acte, au milieu d’une scène très pathétique, la comtesse lui jeta le bouquet.

Odette le ramassa, y chercha le billet et sans prendre la peine de remonter à sa loge, le lut. Il était conçu en ces termes :

 

Ai-je obtenu ma grâce ? Mon impatience est si grande que je viens chercher ma réponse moi-même. Si vous m’avez pardonné, mettez une fleur de mon bouquet dans vos cheveux. Dans ce cas, qui fera de la plus heureuse des amantes, la plus heureuse des femmes, je vous attends à la porte des artistes avec ma voiture, car j’aurai l’espérance qu’au lieu de rentrer souper tristement seule, chez vous, vous viendrez manger une aile de faisan avec moi, chez moi.

ODETTE.

 

Florence, sans se donner la peine de réfléchir, arracha un camélia rouge du bouquet, le mit dans ses cheveux et rentra en scène.

Odette s’élança presque hors de sa loge, pour applaudir ; Florence trouva moyen de lui envoyer un baiser.

Une demi-heure après, le coupé de la comtesse, stores baissés, stationnait rue de Bondy.

Florence ne prit que le temps d’enlever son blanc et son rouge avec du cold-cream, de se frotter le visage avec de la poudre de riz, de passer une robe de chambre d’étoffe du Caucase, et de s’élancer dans la rue. Le nègre de la comtesse ouvrit la portière. Florence se jeta dans la voiture ; le nègre remonta sur le siège et le cocher partit au grand trot.

La comtesse avait reçu Florence dans ses bras, mais nous connaissons l’opinion de Florence relativement à sa dignité. Au lieu d’accepter la place que la comtesse lui faisait dans ses bras et sur ses genoux, ce fut elle, qui, d’un mouvement rapide et vigoureux, prit la comtesse, la souleva comme son enfant, et d’un seul et même mouvement, d’un mouvement de lutteur qui terrasse son adversaire, la coucha en travers sur elle, et du même mouvement, appuyant sa bouche contre la sienne, lui glissa la langue entre les lèvres, et ouvrant les boutons de son pantalon, la main entre les cuisses.

« Rendez-vous ! lui dit en riant Florence, secouru ou non secouru, mon beau cavalier.

– Je me rends, dit la comtesse, et ne demande qu’une chose, c’est qu’on ne me secoure pas : je veux mourir de votre main.

– Alors mourez », dit Florence avec une sorte de fureur.

Et en effet, cinq minutes après, en proie à une charmante agonie, la comtesse, prête à rendre le dernier soupir, murmurait :

« Oh ! chère Florence, qu’il est doux d’expirer dans vos bras, je meurs… je meurs… je meurs… »

Le dernier soupir venait d’être rendu, quand la voiture s’arrêta à la porte du n0

Les deux femmes montèrent, appuyées l’une sur l’autre, haletantes encore toutes deux.

La comtesse avait dans sa poche une clef de l’appartement. Elle ouvrit la porte et la referma derrière elle. L’antichambre était éclairée par une lanterne chinoise. De là, conduisant Florence, elles entrèrent dans la chambre à coucher, éclairée, elle, par une lampe en verre de Bohême rose, puis, enfin, la comtesse ouvrit la porte d’une salle à manger éclairant a giorno une table toute dressée.

« Mon cher amour, dit la comtesse, avec votre permission, nous nous servirons nous-mêmes ; je vous dirais bien : « Je vais garder mon costume de cavalier pour être votre serviteur », mais je crois que cela nous gênerait dans nos agissements. Je vais donc mettre bas cet affreux habit d’homme, et je vais reparaître en tenue de combat. Voici le cabinet de toilette. Je le crois assez complet pour que vous y trouviez tout ce dont vous pourriez avoir besoin. »

Nous connaissons le cabinet de toilette de la comtesse. C’est celui où elle avait fait entrer Violette. Une tablette de marbre blanc, qui régnait tout autour, supportait une collection des plus fines essences de Dubuc, de Laboullée et de Guerlain. Au bout de cinq minutes, la comtesse vint y rejoindre son amie.

Moins les bas de soie rose, des jarretières de velours bleu et des mules de même étoffe et de même couleur, elle était parfaitement nue.

Inutile de dire que tout l’appartement était chauffé par un calorifère à chaleur égale.

« Excusez le costume, dit la comtesse en riant, mais je veux faire une toilette que vous avez rendue nécessaire et vous demander quel est le parfum que vous préférez.

– Suis-je maîtresse de choisir ? dit Florence.

– Dame, faites comme pour vous, répondit la comtesse.

– Eh bien ! je vois là de l’eau de Cologne de Farina, qu’en dites-vous ?

– Cela ne me regarde pas, dit la comtesse, faites à votre goût. »

Florence versa tout une immense carafe d’eau dans un charmant bidet de porcelaine de Sèvres, y mélangea d’une façon savante le quart d’un flacon d’eau de Cologne, puis se mettant à genoux près du bidet et prenant l’éponge sur la toilette de marbre :

« J’espère, dit-elle, que vous permettrez que je fasse votre toilette ; vous avez été mon serviteur tout à l’heure, à mon tour maintenant d’être votre servante. »

La comtesse répondit en enjambant le bidet et en s’asseyant dessus.

« Eh bien, demanda-t-elle en riant, que faites-vous donc ?

– Je vous regarde, ma belle maîtresse, dit Florence, et je vous trouve splendide.

– Tant mieux pour vous, dit la comtesse, puisque tout cela est à vous.

– Quels cheveux merveilleux ! Quelles dents, quel cou ! Laissez-moi baiser les boutons de vos seins. Vous allez me trouver hideuse, j’en suis sûre ; je n’oserai pas me déshabiller devant vous ; quelle peau de satin ! Je vais avoir l’air d’une négresse, et ce flocon de poil couleur de feu ! Quelle merveille ! Je serai un véritable charbonnier près de vous.

– Tais-toi, railleuse, et ne me fais pas attendre ; si j’ai le poil couleur de feu, c’est que la maison brûle… Éteins… éteins… »

Florence fit glisser l’éponge entre les deux cuisses de la comtesse, à qui la fraîcheur de l’eau et le frottement léger fit pousser un petit cri de sensualité.

« Est-ce que je t’ai touchée avec la main ? dit Florence.

– Non, mais si cela t’arrivait, ne t’inquiète pas trop. »

Florence passa deux ou trois fois encore l’éponge sur la route tracée au fond de l’étroite vallée du plaisir, puis elle la laissa échapper et commença de frotter avec la main nue.

La comtesse s’inclina sur l’habile masseuse, ses lèvres rencontrèrent les lèvres de Florence, elle l’enveloppa de ses deux bras, puis s’élevant tout à coup et appuyant des deux mains sur ses épaules, elle se trouva ruisselante et parfumée à la hauteur de sa bouche. Florence n’eut que le temps de dire merci !

Elle colla ses lèvres sur sa bouche plus parfumée encore que la première, qui venait ainsi à l’improviste au-devant d’elle, puis marchant sur ses genoux tandis que la comtesse marchait à reculons, elle poussa celle-ci vers un canapé où elle se laissa tomber, comme le gladiateur antique, avec toute la grâce que comportait la situation.

Quelque peu habituée que fût la comtesse à jouer le rôle passif dans ces sortes de parties, elle comprit bien vite qu’il y avait dans cette femme brune, nerveuse et maigre une virilité qui primait la sienne ; elle se rendit la seconde fois avec la même bonne grâce qu’elle avait fait la première, et comme le second agent dont se servait Florence était à la fois plus agile et plus compliqué que le premier, elle en reconnut la supériorité par des mouvements qui ne pouvaient laisser aucun doute à Florence sur l’intensité du bonheur qu’elle donnait à la comtesse.

Pendant quelques secondes, les deux corps restèrent immobiles. Tout le monde sait que, dans ce genre de jouissance, les sensations de celui qui donne sont presque aussi vives que celles de celui qui reçoit. Florence revint à elle la première, elle se releva sur ses genoux et sembla demeurer un instant en prière sur l’autel encore fumant où elle venait de sacrifier. Son regard, sa physionomie, son sourire, ses bras retombant, brisés, de chaque côté de son corps, témoignaient de son ravissement.

Insensible à la beauté chez l’homme, parce qu’elle était presque un homme, elle-même, Florence adorait la beauté chez la femme ; seulement elle avait une inquiétude à cette heure et sur le chemin de cette inquiétude elle avait jeté un jalon. Elle craignait que son genre de beauté ne plut pas à la comtesse et l’orgueilleuse en eut été profondément humiliée.

De sorte que, quand revenue à elle, la comtesse, à son tour, eut délié la cordelière de Florence, celle-ci commença de trembler de tous ses membres comme un enfant dont le corps virginal va pour la première fois être exposé à d’autres yeux qu’à ceux de sa mère.

Mais la comtesse à son tour avait hâte. Un parfum adorable sortait par toutes les ouvertures de la chemise mise à découvert, la comtesse le respira par les entournures des manches et par l’ouverture de la poitrine ; ce parfum lui montait au cerveau et l’enivrait.

« Voyons, dit-elle, avec une fiévreuse impatience, n’es-tu pas une femme, es-tu une fleur ? Soit, au lieu de boire je te respirerai ; oh ! la belle, oh ! la curieuse chose ! s’écria-t-elle en mettant à nu le torse de Florence. Du poil ! non, de la soie ! du poil fleuri !… du poil embaumé… que veut dire cela ? »

Et la comtesse commença de mordiller du bout des dents, mais à pleines lèvres, ce poil charmant qui pointait au creux de la poitrine et descendait, s’amincissant sur le ventre, pour s’élargir aux cuisses, et dans lequel, en quittant sa loge, Florence avait effeuillé tout un frais bouquet de violettes.

Odette acheva d’abattre la chemise, et à son tour, à genoux devant cette prodigalité de la nature qui aurait fait croire à une supercherie de l’art, elle se mit à fouiller cette épaisse toison du nez et de la bouche, comme une abeille fouille une rose.

« Allons, dit-elle, je me reconnais vaincue ; non seulement tu es autrement belle, mais tu es plus jolie que moi ! »

Alors, l’enlaçant dans ses bras, elle la souleva jusqu’à ce qu’elle fut debout et, ses lèvres sur ses lèvres, elle la conduisit à la salle à manger.

Nues toutes deux, elles entrèrent dans ce palais de glaces où des milliers de cristaux reflétaient à la fois toutes les beautés de leur corps et toutes les lumières des lustres et des girandoles.

Elles se regardèrent un instant, s’enlaçant l’une à l’autre, chacune fière à la fois de sa propre beauté et de celle de sa compagne ; puis elles prirent sur une chaise deux haïks blancs, l’un lamé d’or, l’autre d’argent, transparents comme de l’air tissé, et sur des coussins de velours cerise elles s’assirent à la table toute servie, où brillaient, dans des carafes de verre mousseline, le champagne frappé pareil à de la topaze liquide, qu’elles devaient boire dans le même verre, et plus d’une fois sur les lèvres l’une de l’autre.

CHAPITRE IX

D’abord ce furent de petites attentions, comme les amants en ont pour leurs maîtresses, une aile de faisan délicatement coupée, arrosée d’un jus de citron, de vin de Château Iquem, versé par une main tremblante d’amour dans un verre de cristal mousseline ; une truffe cuite au vin de Champagne et à la cannelle, plus noire et mieux veinée que les autres, offerte après que des dents libertines avaient déjà mordu dedans ; des crèmes mangées dans la même assiette et avec une seule cuiller ; des pêches sucrées, après que l’ouverture purpurine laissée par le noyau absent avait servi de coiffe au bouton d’un sein blanc comme la chair de la pêche dépouillée de son beau velouté, tout cela entremêlé de baisers ardents, sur les bras, sur les épaules, sur les lèvres. Enfin toutes deux se levèrent, laissant tomber leurs haïks, la comtesse, emportant comme la déesse Pomone, des fruits dans une corbeille de fils d’or, et Florence comme une bacchante, une coupe pleine de champagne mousseux.

Toutes deux, les bras entrelacés, s’approchèrent du lit et déposèrent l’une sa corbeille, l’autre sa coupe, sur une table de nuit de marbre blanc représentant une colonne tronquée et cachant dans ses profondeurs un petit vase en porcelaine de Sèvres, d’une forme charmante. Puis toutes deux se regardèrent comme pour se demander : « Qui est-ce qui va commencer ? »

« Ah ! dit la comtesse, il me semble, Dieu merci, que ce doit être moi. »

Sans doute la demande parut juste à Florence qui, sans répondre, appuya ses lèvres sur celles de la comtesse, lui glissant un ardent baiser et se renversa sur le dos les jambes ouvertes.

La comtesse resta un instant en extase devant ce corps étrange qui avait la virilité de l’homme et la grâce de la femme ; elle prit le peigne d’or et de diamants avec lequel elle avait retenu ses cheveux pendant le souper, et en fit un diadème à cette divinité charmante, à cette mystérieuse Isis qui, la première entre toutes les déesses, fut adorée sous le nom charmant de Saunie.

Les diamants et l’or étincelaient, doublement perdus dans cette fourrure noire, où les dents du peigne s’enfonçaient dans toute leur longueur, sans arriver à atteindre l’ouverture que la jalouse comtesse eût voulu griller.

Alors elle se mit à genoux et comme les somptueux ornements qu’elle venait d’ajouter au saint ne l’empêchaient pas de faire ses dévotions à la chapelle, elle posa doucement les cuisses de Florence sur ses deux épaules, écarta cette toison touffue qui voilait l’entrée de la grotte, arriva aux lèvres qu’elle ouvrit et qui semblèrent un écrin de velours noir doublé de satin rose.

À cette beauté inattendue, elle poussa un cri de joie, y colla sa bouche, commença à mordiller et à sucer le clitoris, qui se raidit voluptueux et qu’elle caressa un instant de la langue, puis elle voulut lui rendre la caresse plus profonde et plus amoureuse encore qu’elle avait reçue de moi, mais à son cri de joie succéda un cri d’étonnement : elle trouvait clos un passage qu’elle avait cru ouvert. Elle se redressa vivement et, reconnaissant qu’un obstacle auquel elle était loin de s’attendre existait, elle prit Florence et la soulevant par le col et la regardant avec avidité :

« Que veut dire cela ? demanda-telle.

– Mais, chère Odette, dit Florence en riant, cela veut dire une chose toute simple, c’est que je suis vierge ou, si vous êtes difficile sur les mots, pucelle.

– Fais-tu donc une différence entre une vierge et une pucelle ?

– Moralement, une immense, chère âme ; la vierge est la jeune fille qu’aucune bouche n’a touchée, qu’aucun doigt, pas même le sien n’a effleurée ; la vierge est l’innocente qui n’a jamais joui ; la pucelle est tout simplement celle qui, au milieu de ses propres attouchements et de ceux des autres hommes ou femmes, a eu la force de conserver intacte la membrane de l’hymen.

– Ah ! s’écria la comtesse joyeuse, j’aurai donc trouvé une femme pure du contact d’un homme ! Oh, sais-tu que je n’ose pas le croire, ma belle Florence !

– Assure-t’en, dit Florence, d’autant plus que j’aurais bien quelques reproches à te faire sur le moment où tu t’es arrêtée. Ah ! méchante, je commençais à sentir les premières titillations de la jouissance !… Reprends ta place, ma bien aimée Odette et si quelque chose a encore le merveilleux privilège de t’étonner, attends, pour me le dire, que tu aies fini.

– Encore un mot ! »

Florence glissa un doigt jusqu’à son clitoris et continua de se chatouiller doucement elle-même pour ne pas laisser descendre le thermomètre du plaisir au-dessous de zéro.

« Parle, dit-elle.

– Donc, tu es pucelle, mais tu n’es plus vierge ?

– Non, puisque ce que je fais en ce moment en t’attendant, paresseuse, suffirait à me dévirginer.

– Les hommes, continua en hésitant la comtesse, les hommes sont-ils pour quelque chose dans ton défaut de virginité ?

– Pour rien au monde ; jamais l’œil d’un homme ne m’a vue, jamais un homme ne m’a touchée où je me touche.

– Ah ! s’écria Odette, voilà tout ce que je voulais savoir. »

Et elle s’élança sur Florence, écarta son doigt et appliqua ardemment sa bouche sur le voluptueux vagin dont la nature a fait le siège du plaisir.

Florence jeta un petit cri ; peut-être avait-elle un peu vivement senti les dents qui la caressaient, mais presque aussitôt la langue d’Odette prit la place de ses dents et cette langue savante s’assura bien vite que Florence n’avait pas menti, et que si elle n’était pas vierge, elle était aussi complètement pucelle que possible.

Quant à Florence, elle s’aperçut bientôt de deux choses, la première : combien il est plus doux d’être dévorée par une bouche ardente qui a à son service, pour varier les plaisirs, des agents différents, les lèvres qui sucent, les dents qui mordent et la langue qui chatouille, ou d’être seulement surexcitée par un doigt si agile et si caressant qu’il soit ; et la seconde : c’est qu’il y avait un abîme entre la Russe Denise et la Parisienne Odette.

Le plaisir se traduisit chez elle par des cris de volupté, tels qu’on eût pu les croire des cris de douleur et elle était presque évanouie lorsque la comtesse continua sur sa bouche les baisers qu’elle venait de lui donner ailleurs.

« Ah ! à mon tour, dit-elle mourante, à mon tour. »

Et elle se laissa glisser au bas du lit dans la pose du gladiateur blessé. La comtesse reprit sa place sur le lit et s’approchant par un mouvement de couleuvre de la tête de Florence, encore inclinée sous le poids du plaisir :

« Ah ! murmurait-elle, si un homme avait vu et entendu ce que tu viens d’entendre, jamais plus je n’oserais relever la tête. »

En ce moment, la comtesse était si près d’elle que de son poil elle effleurait les cheveux de Florence. La belle actrice tressaillit, les ailes de son nez s’agitèrent, elle releva la tête, rouvrit les yeux, sa bouche était en face de ce bouquet de flammes, qui à la première vue, lui avait donné de si ardents désirs.

Mais la première fureur de ses désirs était passée, Florence alanguie, mais non lassée, avait un peu plus de loisir à donner au bonheur ; elle baisa doucement ce poil parfumé, puis l’ouvrit pour juger par la vue, mieux qu’elle n’avait fait par le toucher, du trésor d’amour que la comtesse lui abandonnait.

La comtesse n’avait jamais eu d’enfant, les lèvres et le vagin étaient donc d’une conservation et d’une fraîcheur parfaites, de cette charmante couleur rosée que l’on a appelée cuisse de nymphe. Elle écarta les grandes lèvres et ses yeux se portant en ce moment sur la corbeille pleine de raisins, de pêches, de bananes, elle prit la plus petite, mais la mieux colorée des pêches, et la plaça sur les petites lèvres en la recouvrant à moitié des grandes lèvres.

« Mais que fais-tu donc ? demanda Odette.

– Laisse-moi faire, dit Florence, je te greffe. Tu n’as pas idée comme cette pêche est bien encadrée ; je voudrais être peintre de fruits, je ferais le portrait de cette pêche, non pas pour elle, mais pour le cadre.

– C’est possible, reprit Odette, mais son velouté tant vanté par les poètes qui le comparent à celui de nos joues, me pique comme autant d’aiguilles.

– Eh bien ! attends », dit Florence.

Et avec un couteau d’argent, elle enleva la peau de la pêche, qui, pareille à une feuille de rose pliée en deux avait empêché pendant toute une nuit un Sybarite de dormir, venait d’irriter dans sa susceptibilité infinie, la muqueuse de la comtesse ; puis elle fendit la pêche en deux en enlevant le noyau et la replaça dans son cadre.

« À la bonne heure, dit Odette, voilà qui est bon, voilà qui est frais. Et voilà qui est délirant !…

– Oh ! si tu pouvais voir !… Cette moitié de pêche semble une partie de toi-même et te fait une virginité nouvelle. Oh ! c’est véritablement à cette heure que je vais te manger, arrête-moi quand tu sentiras mes dents, ou je serais capable de te dévorer. »

Et toujours tenant la moitié de la pêche serrée contre les grandes lèvres, elle colla sa bouche à la concavité rose formée par l’absence du noyau, puis de la langue et des dents, elle se mit à élargir et à ravager cette concavité, jouissant par le goût ; tandis qu’Odette avec un indicible plaisir, préparée à la jouissance par le mouvement imprimé à la pêche, sentait s’approcher d’elle l’instrument démolisseur qui creusait et détruisait l’obstacle qui l’empêchait de se mettre en contact avec elle.

Enfin l’obstacle tout entier disparut et rien n’empêcha plus le bélier qui avait renversé les ouvrages avancés, de se mettre en contact avec la citadelle elle-même.

Oh ! la citadelle était tout ouverte, et ne demandait pas mieux que de recevoir l’ennemi, si ouverte que Florence sentit son impuissance, et jetant, sans quitter l’œuvre charmante qu’elle opérait, un nouveau regard sur la corbeille, elle allongea la main, y prit la plus belle des bananes, en enleva la peau, sans qu’Odette, qu’elle n’abandonnait pas une seconde, pût se douter de ce qu’elle faisait, glissa la banane en dessous et prenant une de ses extrémités entre ses dents, poussa tout à coup l’autre jusqu’au fond du vagin et continua avec le fruit le mouvement de va-et-vient qu’eût fait un amant avec autre chose. Odette poussa un cri d’étonnement et de plaisir.

« Oh ! dit-elle, serais-tu devenue un homme !… Prends garde !… je vais te détester… oh !… oh !… je te déteste… je te déteste… oh ! que tu me fais jouir !… et que je t’aime !… oh !… oh !… »

La comtesse était évanouie à son tour.

Florence, alors au pied du lit, couchée sur le parquet, essaya sur elle-même la vertu du merveilleux fruit, mais quoique diminuée d’un bon tiers par le frottement, la banane, arrêtée à l’orifice du vagin par la membrane virginale, ne put ni rompre l’obstacle, ni glisser malgré lui.

« Ah ! s’écria-t-elle, tout à coup, il faut cependant que je jouisse. »

Et jetant loin d’elle la banane impuissante, elle replaça la comtesse haletante dans la longueur du lit, l’enjamba comme elle eût fait d’un cheval et s’apprêtant à lui rendre le plaisir qu’elle allait lui donner, elle appliqua ses cuisses écartées sur sa bouche en même temps qu’elle appliquait sa bouche entre les cuisses écartées d’Odette.

Alors, pareilles à deux couleuvres en amour au mois de mai, les deux corps n’en firent plus qu’un, les gorges s’aplatirent sur les ventres, les cuisses s’arrondirent autour de la tête, les mains se nouèrent sur les fesses ; pendant quelques minutes toutes paroles cessèrent, on n’entendit plus que des respirations étouffées, des sifflements de bonheur, des râles d’amour, des soupirs de volupté, puis, tout à coup, on n’entendit plus rien, les bras s’étaient détendus, les cuisses étaient retombées et chacune, en murmurant le nom de l’autre, avait joui en même temps.

Cette fois, il y eut un long repos. On eût cru les deux athlètes morts ou du moins endormis ; enfin on entendit sortir de leurs lèvres ce mot, le premier et le dernier qui s’échappe du cœur dans les grandes jouissances, comme dans les grandes douleurs :

« Mon Dieu ! »

Elles revenaient à elles.

Quelques instants après, enlacées, haletantes, échevelées, les yeux noyés de langueur, les jambes chancelantes, elles se laissèrent glisser du lit, et allèrent se coucher sur une longue et large causeuse.

« Ah ! ma belle Florence ! que de plaisir tu m’as donné, dit Odette. Qui t’a donc donné l’idée de venir là manger ta pêche ?

– C’est la nature ; les fruits ne sont pas toujours faits pour être mangés là où ils poussent. C’était la première fois qu’on te caressait de cette manière-là ?

– Oui.

– Tant mieux, j’ai trouvé quelque chose de nouveau… Et avec la banane ?…

– Ah, chérie ! j’ai cru que j’allais mourir.

– Alors, cela t’a fait plus de plaisir que ma bouche ?

– Ah ! c’est autre chose, cela ressemble plus au plaisir que donne un amant, puisqu’il y a introduction dans le vagin d’un corps étranger. Ah dame, ma chérie, c’est la supériorité que l’homme aura toujours sur nous.

– Mais, bien décidément, l’homme a donc une supériorité ?

– Hélas oui, nous allumons la flamme, mais nous ne l’éteignons pas.

– Tandis que lui ?

– Ah ! lui… l’éteint. Heureusement que l’art nous a rendu le privilège que nous a refusé la nature.

– Comment cela ?

– En inventant les godemichés.

– Cela existe donc ? demanda Florence avec curiosité.

– Sans doute, n’en avez-vous jamais vu ?

– Jamais.

– Êtes-vous curieuse d’en voir ?

– Certainement.

– Vous savez comment l’homme est fait ?

– Par les statues.

– Pas autrement ?

– Non.

– Vous n’avez jamais vu d’homme ?

– Jamais.

– Oh ! alors, à mon tour, je vais donc t’apprendre quelque chose de nouveau.

– Vous en avez ?

– De toute espèce.

– Oh, voyons !

– Je m’aperçois que nous ne nous tutoyons plus.

– Qu’importe, nous nous aimons, n’est-ce pas ?

– Oh, oui ! »

Et leurs deux belles bouches se joignirent.

« Attends, attends, dit Odette, je vais aller chercher tous mes écrins.

– Laisse-moi aller avec toi.

– Viens. »

Odette conduisit Florence dans son cabinet de toilette et là, ouvrant le double fond d’une armoire à glace, elle en tira un écrin et deux espèces de fontes comme celles où les Turcs mettent leurs pistolets.

Puis elles rapportèrent le tout sur la causeuse où allait avoir lieu l’exposition.

« D’abord, dit Odette, je vais te montrer l’écrin… Le bijou qu’il enferme est, non seulement un bijou historique, mais encore une œuvre d’art. On l’attribue tout simplement à Benvenuto Cellini » ; et Odette ouvrit l’écrin de velours rouge et montra à Florence un véritable chef-d’œuvre de sculpture sur ivoire.

C’était la reproduction exacte et sans exagération des parties sexuelles de l’homme ; le gland, la verge en était d’un poli admirable, mais les testicules destinés à rester dans la main de l’agent, homme ou femme, présentaient la plus fine sculpture qui se pût voir.

Sur la rugosité de la peau admirablement imitée, et sur le rebondissement des testicules, étaient sculptées, d’un côté, les fleurs de lis de France, et de l’autre côté, s’entre-croisaient les trois croissants de Diane de Poitiers.

Il n’y avait donc pas de doute que le merveilleux bijou n’eût appartenu à la fille de M. de Saint-Vallier, à la veuve de M. de Brézé et à la double maîtresse de François Ier et de Henri II.

Florence examina l’objet avec étonnement d’abord, avec curiosité, puis ensuite avec admiration.

Avec étonnement, parce que c’était la première fois qu’elle voyait et touchait un objet de cette espèce. Avec curiosité, parce qu’elle n’en connaissait pas le mécanisme.

Enfin avec admiration, parce que Florence était une artiste avant tout, et que c’était une œuvre d’art.

À la base de la verge, à l’endroit où commençaient les testicules et où l’on distinguait quelques flocons de poils sculptés avec la plus grande finesse, le bijou se dévissait d’une façon presque invisible et montrait en s’ouvrant un mécanisme presque aussi compliqué que celui d’une montre. Il donnait l’impulsion à un piston destiné, par un échappement intérieur, à lancer une liqueur adoucissante dans le vagin, par une petite ouverture imitant l’ouverture naturelle.

Cette liqueur, soit lait, soit eau de guimauve, soit même colle de poisson, substance qui, plus que toutes les autres, se rapproche de la liqueur séminale, était destinée à remplacer le sperme.

Florence s’étonnait un peu de la grosseur de l’objet, qui était plus du double de la banane dont elle avait essayé chez elle l’introduction, mais la comtesse souriant, répondit par la plus simple démonstration : elle l’appuya et il disparut sans effort.

« Tu vois, dit-elle, cependant je ne suis pas large. »

Florence se pencha. Il n’y avait point de supercherie, le godemiché n’était arrêté que par les testicules.

D’abord, elle y mit la main et le fit mouvoir, comme elle avait fait mouvoir la banane.

Il y avait pression, mais l’on sentait que dans cette pression même il y avait un surcroît de jouissance.

« Pas sans lait ! » dit la comtesse, en arrêtant la main de Florence.

On avait suffisamment admiré le bijou historique, on passa à l’un de ceux qui étaient restés dans les fontes de velours. Le premier des deux qu’on en tira était un godemiché ordinaire en caoutchouc, de façon française ou anglaise, seulement plus soigné que ceux que l’on fait en fabrique, ou plutôt que l’on faisait à cette époque pour les couvents espagnols ou italiens, où il s’en vendait plus de deux millions tous les ans.

Celui-là était comme celui de Diane de Poitiers, de taille ordinaire, mesurant de cinq à six pouces, avec du poil naturel à sa base et, peint en couleur de chair. Le système pour lancer la liqueur était plus simple ; comme la matière fléchissait sous les doigts, il n’y avait qu’à presser les testicules à un moment donné, et la liqueur qu’on y avait introduite d’avance en jaillissait.

Celui-ci, n’ayant rien de particulier comme art, subit un examen beaucoup moins long que celui qui, selon toute probabilité, avait eu l’honneur de servir à Diane de Poitiers.

On passa au troisième.

Celui-ci fit pousser un cri de surprise et presque d’effroi à Florence. En effet, il pouvait mesurer sept à huit pouces de long et cinq à six de diamètre.

« Oh ! dit-elle, celui-ci n’est pas celui de Diane, c’est celui de Pasiphaé. »

La comtesse se mit à rire.

« Aussi, je l’appelle le Géant ! c’est une curiosité d’Amérique du Sud, et donne une idée de ce qu’il faut aux dames de Rio-Janeiro, de Caracas, de Buenos-Ayres et de Lima ; mais regarde quelle merveille de travail ! »

En effet, pour un amateur il n’y avait rien à dire ; il était fait avec une sorte de gomme merveilleuse de poli. Chaque poil était planté comme dans un faux toupet sortant de l’atelier du meilleur coiffeur de Paris, et à coup sûr il avait été moulé à la manière des sculpteurs dans un bon creux pris sur nature.

Comme le bijou français, une simple pression des testicules suffisait à lancer la liqueur ; seulement la contenance était telle qu’on pouvait la lancer cinq ou six fois et par conséquent renouveler cinq ou six fois l’ineffable jouissance de l’arrosement.

« Mais, répétait sans cesse Florence, qui ne pouvait l’embrasser de sa main, mais c’est un monstre, mais il n’existe pas une femme qui puisse recevoir un pareil objet. C’est un accouchement à l’envers. »

Odette souriait sans mot dire.

« Mais réponds-donc, lui dit Florence impatiente, et ne te moque pas plus longtemps de moi !

– Je ne me moque pas de toi, ma petite Florence, dit Odette, mais écoute-moi bien.

– J’écoute, dit Florence.

– Si de sang-froid et sans être entraînée, une femme, devant son désir solitaire, voulait s’amuser avec un bijou de cette taille, bien certainement il n’entrerait qu’avec effort, mais qu’à la suite de plusieurs caresses entre deux femmes, caresses dans lesquelles le doigt, la bouche, un bijou ordinaire auront joué leurs rôles, que dans réchauffement du plaisir, la femme qui fait l’amant, excite, exalte, exaspère celle qui joue le rôle de sa maîtresse, que dans ce moment d’exaspération, elle présente le bout du godemiché enduit de cold-cream aux lèvres bien écartées et pousse doucement, sans brutalité, l’objet entrera, et une fois entré poussera la jouissance au plus haut degré.

– Impossible !

– Veux-tu voir ?

– Sur qui essayerai-je ?

– Sur moi, je me dévoue.

– Je t’écartèlerai.

– Suis-je écartelée ?

– Eh bien ! oui, oui, je veux bien, s’écria Florence.

– Attends. »

La comtesse, qui sans doute s’attendait à ce dénouement, avait fait, sur une lampe à esprit-de-vin, tiédir la crème dans une petite théière d’argent. Elle alla la chercher et prépara le plus gros des trois bijoux, puis elle tira du même sac de velours, une ceinture élastique.

« Viens ici, dit-elle à Florence, avec un frémissement de narines qui prouvait combien elle était excitée par tous ces préparatifs.

– Pourquoi ? demanda Florence effrayée.

– Pour que je fasse de toi un homme. »

Florence s’approcha, la comtesse lui passa la ceinture qui fixa sur le pubis le plus gros des godemichés, puis elle lui mit dans la main, le bijou de la Renaissance, préparé avec de la crème tiède ; enfin embrassant Florence qui tremblait, en jeune garçon monstrueusement partagé de la nature, elle enleva le couvre-pieds et se jeta à la renverse sur le lit.

« Fais ce que je te dirai, dit-elle, et à mesure que je te le dirai.

– Sois tranquille, dit Florence, aussi excitée que la comtesse, tu me dirais de te déchirer que je le ferais.

– La bouche… la bouche… »

Florence posa l’amant de Diane de Poitiers à terre, et commença avec la bouche une de ses plus savantes caresses.

Elle sentait qu’il fallait que cette caresse, toute délicate, le disputât aux brutales caresses qui la suivraient. Aussi Odette répondit-elle par tout le répertoire des tendresses lesbiennes. Florence était son amie, son ange, son cœur, sa vie, son âme ; toute la gamme des soupirs voluptueux sortit note à note de ses lèvres frémissantes de plaisir, jusqu’à ce qu’enfin, haletante, elle ne put que dire :

« Diane… Diane… »

Florence comprit, elle allongea la main, ramassa le bijou royal, le glissa sous ses lèvres pour qu’il n’y ait pas d’interruption dans la jouissance ; et en effet, elle continua heureusement et si habilement la jouissance que la gamme ne fut pas interrompue, mais continua avec un nouveau degré d’intensité. Florence ne perdait pas de vue un des mouvements du bijou, elle le voyait entrer, elle le voyait sortir, elle le voyait se couvrir d’une mousse voluptueuse ; la comtesse ne parlait plus que par petits cris jetés. Tout à coup elle se raidit et cria :

« Le lait… le lait… »

Florence lâcha le ressort et un long soupir annonça que la comtesse entrait dans cette jouissance que seul donne le coït, parce que le coït est suivi d’un apaisement. Mais la comtesse savait que derrière cette jouissance, une jouissance plus grande n’attendait qu’un mot d’elle, de sorte qu’au milieu de douces plaintes qu’exhalait sa victime, Florence distingua ces mots :

« Le Géant !… le Géant !… »

Florence les attendait avec impatience. C’était le moment où elle allait véritablement jouer son rôle ; elle tira, jeta à terre le bijou de Diane de Poitiers, et comme le lait revenait baigner les lèvres, elle ne jugea point le cold-cream nécessaire.

Elle se redressa aussi habilement que l’eût fait un homme, elle introduisit le gland du Géant entre les petites lèvres, et poussa vigoureusement. La comtesse jeta un cri et se raidit contre la douleur en disant : « Va… va… toujours… va… Oh ! que tu me déchires, pousse donc, pousse… ah… il y est. »

La comtesse avait dit vrai, cette dernière épreuve devait la conduire au paroxysme de la jouissance. Ce ne furent plus des cris d’amour, ce furent des rugissements de rage, au milieu desquels on n’entendait que ces mots entrecoupés : « Ta bouche, ta langue… prends ma gorge… suce-moi le téton… ah !… mon Dieu ! que je jouis… ah !… il est temps, serre les cuisses, serre les cuisses… décharge… Ah, mon beau Géant !… encore, oh, encore !… »

Et chaque fois que la comtesse disait : « encore », Florence envoyait un jet de flammes qui pénétrait jusqu’au fond des entrailles d’Odette.

Enfin, la comtesse demanda grâce. Florence s’éloigna d’elle, déboucla sa ceinture et la laissa tomber sur le tapis avec son appendice.

La comtesse était restée pâmée sur le lit, les bras et les cuisses ouverts.

Florence se sentit prise de vertige ; elle remplit le bijou d’ivoire d’un lait nouveau, se renversa en face du lit sur la chaise longue, écarta ses lèvres, et caressant son clitoris d’une main, elle appuya de l’autre main le gland du godemiché contre la membrane de l’hymen. Mais bientôt, elle s’aperçut que dans cette posture, elle perdait une partie de ses forces : elle en chercha donc une autre. Elle rapprocha deux oreillers de la causeuse, s’accouda doucement dessus, se réservant d’appuyer quand elle serait sûre de trouver dans le plaisir un auxiliaire contre la douleur ; puis, elle commença de chatouiller de la main droite, tandis que de la gauche, elle empêchait le bijou de vaciller, soit en avant, soit en arrière, avec une science admirable qui lui venait de l’habitude ; elle harmonisa les mouvements des reins avec la progression du plaisir, appuyant peu à peu, laissant toujours la douleur en arrière de la jouissance, puis sentant le plaisir arriver, elle s’abandonna à toute sa pesanteur, poussa un cri, mais n’en appuya que plus fort, poussa un second cri, lâcha le ressort, se sentit envahir par un flot d’amour, poussa un troisième cri, mais de plaisir, mais de bonheur, et donnant avec la main un mouvement de va-et-vient au bijou royal, elle acheva de jouir en se renversant en arrière en se tordant comme une couleuvre. La belle comtesse, aux cris poussés par Florence, s’était redressée sur son lit et la regardait avec étonnement.

La fière jeune fille avait tenu la parole qu’elle s’était donnée ; elle avait fait à elle-même et à elle seule le sacrifice de sa virginité.

Le sacrifice avait laissé sa trace sanglante sur la causeuse de la comtesse.

 

Nous fûmes trois jours et trois nuits sans voir la comtesse, et le quatrième jour elle vint nous annoncer que le lendemain Violette commencerait à prendre ses leçons chez Florence. À la suite d’une scène de jalousie, très bien jouée par la comtesse à l’endroit de Florence, celle-ci avait donné sa parole à la comtesse de ne jamais s’occuper de Violette pour autre chose que pour la faire participer à l’admirable talent qu’elle avait.

L’union des deux disciples de Lesbie fut célébrée, et la comtesse prit un vif goût à ses nouvelles relations sans cependant négliger Violette, qui continua longtemps ses études théâtrales sous la direction de Florence et débuta avec un grand succès.

Notre charmante vie d’amour dura plusieurs années, puis… puis… ah ! le reste est triste à écrire. Je devrais terminer ici ce récit d’un des plus jolis épisodes de mon existence. Mais puisque j’ai commencé, il faut aller jusqu’au bout.

Un soir, la comtesse qui était toujours disposée à enlever Violette à ma tendresse, trouva moyen à la suite d’une répétition de l’accaparer dans sa loge.

L’enfant eut froid, elle se mit à tousser.

On n’y prit pas garde. Elle devint sérieusement indisposée et comme depuis qu’elle était souffrante elle semblait plus voluptueuse encore, malgré les observations du docteur, on s’aimait et on se le prouvait trop.

Elle tomba malade l’hiver, languit tout l’été et quand la bise commença à joncher le sol des tourbillons de feuilles dont novembre est prodigue, nous conduisîmes la pauvre petite Violette à sa dernière demeure.

Elle s’était éteinte dans mes bras, en me disant :

« Mon Christian, je t’aime. »

Je fis envelopper sa tombe d’une grande cloche de verre sous laquelle, la comtesse et moi, nous plantâmes un gazon de fleurs qui lui avaient donné leur nom et nous la pleurâmes longtemps. Puis les amours de Florence d’un côté, le courant de la vie et ses incidents de l’autre, effacèrent peu à peu le souvenir amer de l’heure de la séparation.

J’en arrivai à oublier d’aller au jour anniversaire de sa mort cueillir les petites fleurs, dont les racines s’abreuvaient de la substance de ma petite maîtresse.

La comtesse plus fidèle m’en envoyait parfois avec ce mot :

« Ingrat ! »

 

Maintenant que ce récit de nos trop courtes amours est terminé, je roule mon manuscrit, je le ficelle et… vogue la galère… je le lance à l’aventure sur le bureau de l’éditeur intelligent qui sera assez adroit pour le saisir au passage.


Ce livre numérique :

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

http://www.ebooks-bnr.com/

en juillet 2013.

– Élaboration :

Ont participé à l’édition, aux corrections, aux conversions et à la publication de ce livre numérique : Isabelle, Françoise.

– Sources :

Ce livre numérique reprend le texte, libre de droit, de : Comtesse de Manoury, Le Roman de Violette, St. Pierre les Nemours, Euredif, 1976. L’illustration de première page reproduit un tableau, Femme à sa toilette, (huile sur toile) de Jean-Claude Stehli, 1995, collection privée, reproduit avec l’autorisation des héritiers.

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