Hector Malot

COMPLICES

1893

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Table des matières

 

PREMIÈRE PARTIE. 4

I. 4

II. 11

III. 18

IV.. 26

V.. 34

VI. 48

VII. 55

VIII. 62

IX.. 68

X.. 75

XI. 82

XII. 90

XIII. 97

XIV.. 105

XV.. 112

XVI. 120

XVII. 127

XVIII. 134

XIX.. 142

XX.. 149

XXI. 156

XXII. 164

XXIII. 171

XXIV.. 188

DEUXIÈME PARTIE. 196

I. 196

II. 202

III. 209

IV.. 215

V.. 222

VI. 229

VII. 237

VIII. 244

IX.. 251

X.. 259

XI. 267

XII. 275

XIII. 282

XIV.. 289

XV.. 298

XVI. 304

XVII. 312

XVIII. 320

XIX.. 335

XX.. 342

XXI. 350

XXII. 357

XXIII. 366

XXIV.. 372

XXV.. 384

Ce livre numérique. 392

 

PREMIÈRE PARTIE

 

I

Adossée à la forêt, bâtie le long de la rivière, Oissel est une des petites villes les mieux situées des bords de la Seine ; et dans Oissel la maison la plus coquette est celle du notaire.

En façade sur le quai, dont elle est séparée par un petit jardin, elle a devant elle, au delà des îles vertes entre lesquelles la rivière se divise en plusieurs bras, le plateau de Tourville avec ses champs aux couleurs bariolées, puis de chaque côté la Seine qui arrondit sa courbe majestueuse depuis Elbeuf jusqu’à Rouen qu’on ne voit pas, mais qu’on devine aux nuages de fumée qui planent au-dessus des deux villes dans l’air tranquille. Sur le pont du chemin de fer comme sur le fleuve le mouvement est incessant ; et quand ce n’est pas un train qui passe avec un roulement de tonnerre, ce sont des péniches, des chalands traînés par des remorqueurs qui remontent ou descendent le courant : le sifflet rauque des vapeurs se mêle à celui plus aigu des locomotives, et l’ensemble n’est pas sans ressembler un peu à celui que recherchent les tableaux à musique, mais ennobli cependant par le cadre d’un paysage composé comme ceux qui ont fait la première éducation du Poussin sur les hauteurs du Château-Gaillard.

Longtemps cette maison était restée l’une des plus sombres du pays, effacée par sa vétusté même et son jardin moussu qui lui enlevaient le relief et la couleur. C’est que, pendant des années et des années, elle avait été habitée par le père Rotin, qui comme propriétaire aussi bien que comme notaire était un homme d’un autre âge, avec des goûts et des idées qui dataient d’un autre âge aussi. En quoi cette maison vieille, mais solide, en quoi ce jardin à l’antique mode avec des carrés bordés de buis, et des statues en pierre verdie aux quatre coins, avaient-ils besoin d’être réparés ou rajeunis ? Il ne le voyait point. Ce qui avait été bon pour ses prédécesseurs l’était pour lui, et le serait pour son successeur. Mais quand, après plus de quarante ans d’exercice, il s’était à la fin décidé à vendre son étude, plutôt parce qu’il ne se trouvait plus dans le mouvement que par fatigue ou par vieillesse, ce successeur et la jeune femme de celui-ci n’avaient pas suivi la tradition.

Né dans une petite ferme du pays de Caux, sans autre instruction première que celle de l’école primaire, sans autre éducation que celle qu’il avait attrapée de-ci de-là, au hasard, pendant son temps de cléricature à Rouen, ce jeune notaire, plus délié d’intelligence que de manières, et plus fin d’esprit que de goût, se serait volontiers contenté de la maison qu’il trouvait, n’ayant été habitué ni au luxe, ni au confort, ni même au bien-être, mais il n’en pouvait être ainsi de sa femme qui faisait avec lui un contraste complet.

Aussi affinée que le mari qu’on lui proposait était rustre, en l’air quand il était terre à terre, mignonne quand il était lourd, elle ne l’acceptait que pour sortir du couvent, et que parce que, pour elle orpheline, il n’y avait pas d’autre moyen que le mariage, mais à aucun prix elle ne consentirait à entrer dans la vieille maison d’Oissel avant qu’elle ne fût restaurée, rajeunie, égayée et meublée à neuf.

La volonté nettement exprimée d’une fille de vingt ans qui apporte cent vingt mille francs comptants, en attendant l’héritage d’un oncle qui s’élèverait, certainement, à plus de trois cent mille francs, n’est pas à discuter pour un mari qui, de son côté, n’apporte rien : la vieille maison avait donc été reprise du grenier à la cave ; les mousses de la toiture qui jaunissaient les ardoises avaient été grattées, les pierres de la façade ravalées, les joints des chaînes de briques refaits à l’anglaise, les fenêtres, les volets, les balcons repeints en vert olive.

Au temps du bonhomme Rotin et de ses prédécesseurs, les trois pièces composant le rez-de-chaussée étaient plus que suffisantes : l’une servait d’étude pour le patron et ses clercs, l’autre de salle à manger en même temps que de salon ; la troisième, enfin, de cuisine. Mais cette distribution n’était plus décente. Dans le notariat tel que le pratiquait le père Rotin, le patron pouvait travailler à côté de ses clercs, à qui il n’avait rien à cacher ; celui de son successeur, moins primitif, exigeait plus de discrétion. Une étude pour les clercs avait donc été construite dans le jardin, formant un petit bâtiment en retour d’équerre, et une cuisine dans la cour derrière la maison, de sorte que, grâce à ces nouvelles pièces, on avait pu aménager l’ancienne étude en cabinet pour le notaire, la salle à manger en salon pour Madame, et la cuisine en salle à manger. Le jardin aussi avait été bouleversé ; les buis et les quenouilles arrachés, les statues cassées ; on avait tracé une allée circulaire tournant autour d’une pelouse vallonnée, et en bordure, sur le quai construit, un kiosque vitré de verres de couleur qui, par-dessus le mur, laissaient la vue s’étendre sur le cours de la rivière, les îles et le panorama des coteaux de la Seine. Enfin sur la grille repeinte avaient été accrochés des panonceaux flambants neufs, et contre le mur recrépi on avait posé un grand cadre de bois pour y coller les affiches aux papiers multicolores qui, dans tous les caractères de la typographie, répétaient le nom de « Me Courteheuse, notaire à Oissel ».

Et vraiment, avec sa façade claire, ses rideaux bien drapés, sa pelouse au gazon velouté tondu chaque semaine, ses massifs garnis de fleurs, elle avait un air gai qui n’inspirait que des idées de bien-être et de bonheur. Ceux qui l’habitaient ne pouvaient être que des gens dont la vie était facile, et, semblait-il, heureuse. Et bien souvent, quand le notaire et sa femme se trouvaient le dimanche dans le kiosque, ils avaient entendu des ouvriers de Rouen ou d’Elbeuf, en promenade sur le quai, formuler cette opinion dans une forme naïve :

— Avec cent sous de rente par jour, on doit être joliment bien là-dedans : ce que ça m’irait !

Un vendredi de septembre, Courteheuse se promenait en fumant un cigare dans ce joli jardin encore tout mouillé de la rosée de la nuit, et, pour se distraire, il s’amusait à tuer les araignées qui avaient tendu leurs fils aux branches des rosiers ou sur les massifs de géraniums : légèrement, du bout du doigt, il imprimait une petite secousse à la toile, et l’araignée, croyant qu’une mouche venait de se prendre, accourait, gourmande. Alors, il avivait son cigare, en faisait tomber la cendre, et le lui posait tout rouge sur le dos.

C’était en tournant autour de la pelouse qu’il se livrait à ce massacre auquel il paraissait prendre un vrai plaisir. Comme il allait arriver au petit escalier qui monte au kiosque et continuer son jeu sur les rosiers tapissés contre la rampe de bois, il s’arrêta brusquement : dans la plate-bande dont la terre avait été bêchée la veille et râtelée, une empreinte était imprimée en creux.

Qu’était-ce ?

Il n’y avait pas à chercher : visiblement, incontestablement, c’était celle d’une botte ou d’un soulier d’homme, dont le talon assez petit et la semelle assez mince étaient moulés sur la terre fraîche avec une netteté parfaite. Or, comme le jardinier qui avait travaillé à cette corbeille le jeudi soir, terminant là sa journée, était chaussé de sabots, cette empreinte ne pouvait pas avoir été faite par lui ; et comme, lorsqu’il était parti à la nuit tombante, l’étude était déjà fermée ; comme, d’autre part, la grille, à cette heure matinale, n’avait pas encore été ouverte, ce ne pouvait pas être celle d’un clerc ou d’un client.

Donc, quelqu’un était entré la nuit dans le jardin, – la conclusion s’imposait sans conteste possible.

Dans quelles intentions ?

Vivement il courut à son cabinet pour voir si les voleurs avaient forcé sa caisse ; il la trouva intacte, ainsi que la serviette en cuir noir préparée sur son bureau dès la veille, et qu’il devait emporter à Rouen. Alors, descendant les deux marches qui donnent accès dans l’étude, il constata que, là aussi, tout était en ordre.

— Pas volé, ouf !

Maintenant qu’il pouvait respirer, il restait à trouver comment on s’était introduit dans le jardin, et par où. Les murs, qu’il inspecta, ne révélèrent rien : nulle trace d’escalade ; la serrure de la grille fermée. Le visiteur n’étant pas tombé d’un ballon, il devait être entré par le kiosque. Mais le kiosque ne révéla rien non plus : ses fenêtres étaient fermées à l’intérieur, et, comme il n’y avait pas de carreau cassé, elles ne pouvaient pas avoir été ouvertes du dehors et refermées.

Interloqué, il chercha autour de lui : le mobilier se composait d’un fauteuil-balançoire, de quelques chaises et d’un divan avec des coussins. Tout paraissait en ordre ; cependant, en regardant de près, il découvrit du sable et de la terre devant le divan.

Comment avaient-ils été apportés là ? Depuis quand ?

Il tira un cordon de sonnette ; aussitôt une bonne de quarante-cinq à cinquante ans, fort laide, parut dans le jardin, et, sans se presser, traînant ses chaussons de lisière, monta l’escalier du kiosque.

— Célanie, quand avez-vous fait le ménage dans ce kiosque ?

Elle eut un sourire vague :

— Le kiosque ?

— Oui, le kiosque.

— Si j’ai fait le ménage ? Ah ! oui, je l’ai fait.

— Quand ?

Elle parut chercher d’un air plus finaud que niais, en bonne Normande qui ne veut pas risquer une réponse avant de savoir dans quel but on l’interroge, et deviner ce qu’il convient de dire pour le mieux de sa tranquillité.

— Vo savè ben que je ne laisse pas passer deux jours sans faire le kiosque.

— L’avez-vous fait hier ?

— P’t-ête ben.

— Avant-hier ?

— Si ce n’est pas hier, c’est avant-hier.

— Lequel de ces deux jours ?

— Si vous m’élugez, je ne trouverai jamais.

Il lui montra le sable sur le parquet :

— Voilà du sable.

Elle regarda :

— C’est-y du sable ?

— C’en est. Ce qu’il s’agit de savoir, c’est s’il se trouve là depuis hier ou de cette nuit seulement.

— C’te nuit ! Qui l’aurait apporté ?

— C’est ce que je vous demande.

— Vo le savè aussi ben que mé.

— Je le saurai quand vous me direz quel jour vous avez fait le ménage ici : est-ce avant-hier ? est-ce hier dans la matinée ou dans l’après-midi ?

— Dans l’après-midi, j’ai amidonné.

Ce fut tout ce qu’il en put tirer. C’était peu. Cependant, c’était quelque chose. Puisqu’elle n’avait pas balayé dans l’après-midi, le sable pouvait avoir été apporté dans la journée, soit par lui-même, soit par sa femme, et sa présence n’avait pas de signification pour lui, – ce qui semblait conforme à la logique des choses et à la fermeture des fenêtres.

II

Avant de regagner la maison, Célanie ouvrit la grille d’entrée, car l’heure approchait où les clercs allaient arriver et elle tenait à épargner ses pas, ayant durement à trimer du matin au soir dans cette place où elle devait tout faire : ménage, cuisine, blanchissage, entretien du linge et service de table.

Le temps n’était plus en effet où, sous la douce autorité du bonhomme Rotin, les clercs jouissaient d’une liberté à peu près complète, arrivant, partant quand ils voulaient, si bien qu’on avait fait une chanson qui reposait sur un fond de vérité :

 

Les clercs d’maître Rotin

N’sont jamais à l’étude ;

Ils partent dès l’matin…

 

Maintenant la variante était : « Arrivent dès l’matin » ; d’abord le caissier, Boulnois, régulièrement le premier parce qu’il tenait à montrer du zèle, puis La Vaupalière, le principal, et Fauchon, le second clerc, qui demeurant ensemble à l’autre bout de la ville, à l’Hôtel de la Renaissance, se trouvaient parfois en retard de quelques minutes, bien qu’ils sussent que cela leur vaudrait une algarade du patron dont la parole était raide.

C’est que la manière de pratiquer le notariat de Courteheuse ne ressemblait en rien à celle de son prédécesseur.

En effet le père Rotin, notaire aussi peu que possible, était plutôt l’ami ou le conseil de ses clients à qui il ne faisait faire que les actes strictement indispensables ; et encore en était-il un grand nombre qu’il parvenait à esquiver. Quand un client le surprenait dans son étude, ce qui était rare, car il passait presque tout son temps à surveiller ses plantations dans les falaises d’Orival où il avait créé de magnifiques clos de pommiers, il ne pensait qu’à se débarrasser de lui. – « Vous voulez voir Alexis ? » – était toujours son premier mot, comme le second : « Je vais vous confier à Alexis. » Et comme Alexis se trouvait depuis trente ans dans l’étude où il était entré gamin, personne n’osait dire qu’on voudrait bien avoir affaire au patron lui-même, occupé ce jour-là plus encore que les autres, dans sa côte d’Orival, où il filait au plus vite. Son aversion pour le travail écrit était si vive, qu’on pouvait compter les minutes de sa main qui, après quarante années d’exercice, se trouvaient dans les volumes tassés sur les rayons de l’étude. Il poussait cela si loin que les clients qui voulaient faire leur testament étaient ses bêtes noires : « Je vais vous confier à Alexis qui vous donnera un modèle que vous n’aurez qu’à copier. » Malheureusement il s’en trouvait dans le nombre qui, ne sachant pas écrire, ne pouvaient pas copier ce modèle. Alors il employait des moyens de comédie pour retarder le moment où il serait obligé de prendre la plume, le testament étant le seul acte qui doive être écrit de la main du notaire lui-même. « Avec une mine pareille, faire un testament, vous n’y pensez pas ; repassez dans dix ans. » Un jour une vieille femme qu’il avait renvoyée vingt fois s’était si bien établie dans l’étude, déclarant fermement qu’elle n’en sortirait que son testament fait, qu’il avait dû s’exécuter, et les témoins réunis, prendre la plume. Huit jours après elle était morte. Alors, pour la première fois frappé dans sa conscience, il avait pesé le poids de la responsabilité qu’il encourait par son apathie et, comme c’était le plus honnête homme du monde, décidé de ne pas rester plus longtemps notaire, trois mois après il vendait son étude à Courteheuse et pouvait se donner entièrement à ses chères plantations.

Avec celui-là, changement complet : le tranquille notariat s’était immédiatement transformé en une usine à affaires toujours sous pression. Malgré son indifférence le père Rotin gagnait encore dix-huit à vingt mille francs par an, ce qui lui avait permis de vendre son étude cent mille francs. Mais ni ce produit ni ce prix n’étaient pour satisfaire Courteheuse, pas plus dans son activité que dans son ambition. En trois ans il fallait que les bénéfices et la valeur de sa charge eussent doublé ; en six ou sept ans qu’ils eussent triplé ; alors il quitterait Oissel pour acheter une étude à Rouen ou au Havre, et passer au premier rang. « Gagner de l’argent » était le mot qui revenait sans cesse sur ses lèvres, le refrain qu’il se répétait machinalement, sans avoir conscience de ce qu’il disait, mais qui précisément par cela même traduisait fidèlement sa pensée, ses préoccupations et le but de sa vie.

Pour gagner cet argent il avait pris le contrepied de ce que faisait le père Rotin. Maintenant tous les dimanches un gros déjeuner solide et plantureux était servi sur la table du jeune notaire, et tous les clients qui valaient une invitation pouvaient en prendre leur part. Avec eux il se montrait rond et bon enfant, leur tapait sur le ventre, écoutait leurs histoires, acceptait leurs invitations et, gaiement, tenait tête aux buveurs les plus intrépides.

— Pas fier le nouveau notaire, avait été le premier jugement porté et colporté sur lui dans le pays, comme le second avait été :

— Pas cher.

Car il avait eu l’adresse de persuader ses clients qu’il réduisait les frais, ce qui était vrai jusqu’à un certain point pour le détail, mais complètement faux pour le total.

Ses relations et son entregent lui avaient amené des clients de Rouen et d’Elbeuf, mais, comme ce n’était pas encore assez, un ancien commis-voyageur en denrées coloniales, qu’il avait pris pour caissier, le père Boulnois, né dans la contrée où il connaissait tout le monde, lui en racolait d’autres dans les cantons voisins, en visitant après décès ou avant mariage les familles que lui signalaient les greffiers des mairies engagés par une prime à se faire les courtiers du notaire d’Oissel.

— Pas cher, vous savez, et pas fier.

En tous cas, était-il fort dur pour ses clercs comme pour lui-même d’ailleurs, et sous sa direction fallait-il que tout marchât avec une régularité parfaite, à l’heure, à la minute.

La grille ouverte, il alla se mettre sur le pas de la porte pour voir si ses clercs arrivaient, et, comme il ne les aperçut point, il s’occupa, en attendant, à examiner à l’extérieur le mur au-dessus duquel était bâti le kiosque, pour chercher si son ravalement ne lui révélerait pas quelque trace d’escalade.

Mais il y avait tant d’écorchures à ce mur, que leur nombre même leur enlevait toute signification : de quand dataient-elles, qui les avait faites ? C’était ce qu’on ne pouvait déterminer.

À ce moment arriva Boulnois qui se hâtait.

Au lieu de le laisser se diriger vers l’étude, Courteheuse, qui était entré avec lui dans le jardin, l’appela près de l’escalier du kiosque et lui montra l’empreinte creusée dans la terre :

— Qu’est-ce que c’est que ça ? demanda-t-il.

— Ça ?… Je n’ai pas mes lunettes.

— Êtes-vous aveugle ?

Cette question força Boulnois de répondre : aveugle, on ne tarderait pas à le renvoyer.

— Ce serait un trou que cela ne m’étonnerait pas.

— Un trou de quoi ?

Boulnois aussi était Normand :

— Ah ! voilà, dit-il.

— Vous voyez bien que c’est une empreinte de botte ou de soulier.

— C’est vous qui l’avez dit ; mais comment se trouve-t-elle là ?

— Elle se trouve là parce que quelqu’un est entré cette nuit dans le jardin.

— Qu’est-ce qui serait entré ?

— Un voleur.

— On a cherché à voler ou à préparer un vol ?

Boulnois regarda son patron avec plus de curiosité que de surprise.

— Vous avez entendu du bruit cette nuit ? demanda-t-il.

— Deux heures à peu près avant l’aube j’ai été éveillé par quelque chose qui ressemblait à un bruit de porte. J’ai écouté de nouveau assez longtemps, mais sans rien entendre. Alors j’ai allumé une bougie et me suis levé ; puis je suis passé dans la chambre de ma femme pour lui demander si elle avait entendu quelque chose. Elle dormait et n’avait rien entendu, ce qui n’a rien d’étonnant, car son bon sommeil est le matin, tandis que le mien est le soir.

— Comme ça la maison est bien gardée.

— Certainement c’est ma lumière qui a dérangé le voleur, soit au moment où il se préparait à forcer un volet, soit pendant qu’il prenait une empreinte pour revenir avec des fausses clés, ce qui me paraît plus probable. Mais si telle est leur intention, ils trouveront à qui parler, car aujourd’hui même je vais envoyer de Rouen des ouvriers pour fermer la maison avec des appareils électriques. Ils ne recommenceront pas ici ce qu’ils ont fait à Boos et à Buchy ; si les ouvriers arrivent avant mon retour, vous leur montrerez toutes les ouvertures aussi bien au rez-de-chaussée qu’au premier étage.

Les autres clercs venaient d’entrer dans le jardin ; Boulnois les suivit, et dans l’étude, sans perdre de temps en flâneries préparatoires, chacun se mit au travail.

Mais presque aussitôt deux coups de timbre résonnèrent dans le cabinet du patron, ce qui était un appel pour le second clerc :

— Attention à vous, Fauchon, dit le premier clerc, la main du patron est nerveuse ; gare.

Sans répondre, le second clerc monta les marches du cabinet en levant les bras au ciel.

— Vous avez écrit les lettres dont je vous ai donné la liste hier ? dit Courteheuse.

— Oui, monsieur.

— Donnez-les-moi que je les signe.

Mais avant de les signer il les lut :

— Qu’est-ce que c’est que ça, dit-il en montrant un p.

— Un p.

— Vous écrivez président avec un petit p.

— Président, substantif commun, petit p.

— Les substantifs communs n’ont rien à voir là-dedans : il y a des fonctions qui sont communes comme il y en a qui sont distinguées : Président, Directeur, fonctions distinguées, des lettres capitales : recommencez-moi vos lettres.

Après le tour du second clerc, ce fut celui du premier, puis du caissier : chacun eut son algarade. Enfin à neuf heures Courteheuse traversa le jardin, sa serviette noire sous le bras, pour s’en aller à Rouen comme tous les vendredis, qui est le jour où les notaires de l’arrondissement font leurs courses en ville et se rencontrent dans la salle des pas perdus du Palais de Justice.

Au bruit de la grille, Boulnois leva la tête :

— Vous savez qu’il y a du nouveau : le patron a trouvé ce matin l’empreinte d’un soulier d’homme dans la plate-bande du kiosque, et il croit que des voleurs se sont introduits cette nuit dans le jardin ; ils se seraient sauvés quand le patron, qui avait entendu du bruit, a allumé sa bougie.

Boulnois parlait en regardant le maître-clerc d’un air chafouin et narquois ; à ce mot il crut remarquer un éclair dans le regard de La Vaupalière.

— Ce n’est pas tout, continua-t-il, il va envoyer de Rouen des ouvriers pour qu’on ferme toute la maison au moyen de l’électricité.

— Et comment ferme-t-on une maison au moyen de l’électricité ? demanda Fauchon ; connaissez-vous ça, La Vaupalière ?

— J’ai vu ce genre de fermeture aux environs de Paris : toutes les portes et les fenêtres sont réunies par des fils qui aboutissent à une sonnerie trembleuse : dans la feuillure de ces portes et de ces fenêtres on pose une sorte de bouton qui, aussitôt qu’il n’est plus serré, c’est-à-dire aussitôt qu’on ouvre la porte ou la fenêtre, met en marche la sonnerie.

— Alors personne ne peut entrer ? dit Fauchon.

— Ni sortir, ajouta Boulnois en regardant La Vaupalière.

— Ouvre-t-on les portes autrement pour sortir que pour entrer ? répondit celui-ci en haussant les épaules.

III

Chacun avait repris son travail : La Vaupalière continuait l’acte qu’il était en train de dresser ; Boulnois son expédition, ajoutant à l’emploi de caissier celui d’expéditionnaire ; Fauchon la copie de la lettre à Monsieur le Président avec le plus beau P majuscule que sa calligraphie lui permît de tracer.

Tout à coup il leva la tête :

— Qu’est-ce que vous pensez de la fonction d’ingénieur ? demanda-t-il en s’adressant à La Vaupalière ? Est-ce une fonction distinguée ou commune ? Faut-il un grand I ou un petit i.

— Qu’est-ce que vous me chantez là ?

Fauchon raconta l’algarade du patron.

— Je n’en sais rien, répondit La Vaupalière.

— Ah ! bien alors voilà qui est commode.

— C’est en tout comme ça.

— Moi, je lui donnerais du grand I, dit Boulnois.

— Pourquoi ?

— Parce que quand le patron voit qu’on salue quelqu’un tout bas, il salue tout bas aussi.

— Tiens, ça n’est pas bête.

Mais Boulnois ne parut pas sensible à ce compliment ; de son bureau placé près de la porte il avait vue sur le jardin, la grille, et même sur le quai ; aussi personne n’entrait-il ou ne passait-il sans qu’il ne l’aperçût.

— Chut, dit-il, voilà M. le Maire… avec M capitale.

Presque aussitôt un petit homme à lunettes, fin, fureteur, à l’œil bleu pénétrant, souriant bien qu’inquisiteur, d’allures vives, fit son entrée dans l’étude en adressant à chacun un regard affable :

— Bonjour, messieurs.

Et, prenant la chaise que La Vaupalière s’était empressé de lui offrir, il expliqua le but de sa visite :

— Un pouvoir pour me représenter dans une faillite où j’ai eu la maladresse de me laisser prendre ; je pense qu’une procuration sous seing privé est suffisante.

Mais La Vaupalière, lui, ne pensait pas ainsi ; si le père Rotin faisait, par la plume d’Alexis, des actes sous seing privé toutes les fois que cela était possible et pour lesquels il ne demandait que le prix du papier timbré, la nouvelle règle introduite par Courteheuse était de pousser aux actes notariés savamment tarifés.

Comme La Vaupalière lui expliquait les avantages de cette procuration notariée, le maire l’interrompit en souriant :

— Je comprends, dit-il.

— Il en est un peu chez nous, comme chez vous ; si je vais à votre pharmacie et vous demande trente grammes de sulfate de soude dans un petit papier, vous me les faites payer six sous ; si vous les mettez dans une bouteille avec de l’eau de Seine, c’est trois francs.

— Très joli, quoique peu exact ; préparez donc ma procuration… secundum artem.

Il entrait dans les attributions du second clerc de dresser ces petits actes ; immédiatement il prit une feuille de papier :

— Monsieur le maire veut-il avoir la complaisance de me rappeler ses prénoms ?

— Turlure, Auguste-Jean-François ; mais ne me qualifiez pas de maire, je vous prie. « Non est hic locus » ; ma profession simplement : pharmacien, puisque c’est en qualité de pharmacien que j’agis ; pharmacien de première classe, n’est-ce pas ? et bien entendu énumérez mes titres honorifiques : officier de l’Instruction publique, chevalier du Mérite agricole.

Disant cela, du bout de sa main gauche, il effleura la boutonnière de son veston où une rosette mêlait dans ses plis le vert au violet.

Il compléta les renseignements sur l’affaire dans laquelle ce pouvoir devrait être produit, et bientôt « après lecture faite » il put signer la procuration.

— Je pense que le patron n’est pas ici ? dit-il en se levant pour se retirer.

— Il est parti à Rouen.

Jusque-là, Boulnois n’avait rien dit, bien que pendant la rédaction de la procuration il eût paru vouloir plusieurs fois adresser la parole au maire ; mais, quand celui-ci passa devant son bureau en le saluant, il se leva et l’arrêta :

— Savez-vous, monsieur le maire, qu’on a failli nous voler cette nuit ? dit-il.

— Vous voler !

— C’est au moins ce que pense M. Courteheuse, qui ce matin a découvert dans la terre fraîchement remuée l’empreinte du pied d’un des voleurs.

Et Boulnois raconta complaisamment comment cette empreinte avait été trouvée.

— Pourquoi le maire n’a-t-il pas été averti ? demanda vivement Turlure.

— M. Courteheuse va dès aujourd’hui même envoyer des ouvriers pour que toute la maison soit fermée par l’électricité.

— Ce qui se passera demain… ou ne se passera pas grâce à cette fermeture, n’a aucune influence sur ce qui s’est passé cette nuit. Nous sommes en présence d’une tentative de vol, la nuit, dans une maison habitée, à l’aide d’escalade, d’effraction ou de fausses clés, par des gens porteurs d’armes apparentes ou cachées sans aucun doute, c’est-à-dire tombant sous le coup des articles 381 et 385 du Code pénal ; une enquête s’impose, une enquête sérieuse, car si la fermeture électrique peut empêcher une nouvelle tentative, qui ne manquera pas de se produire un jour ou l’autre, soyez-en certain, cette empreinte relevée avec soin peut amener la découverte des coupables. Nous avions des indices plus fragiles dans l’affaire Ausseur et Paquet, et cependant ils nous ont servi de point de départ pour aboutir à la guillotine. J’espère que cette empreinte n’a pas été effacée.

— Elle est telle que le pied qui s’est enfoncé dans la terre l’a laissée.

— Eh bien, voyons-la.

Boulnois eut un moment d’hésitation ; il avait parlé de cette empreinte pour bavarder, pour le plaisir de raconter une histoire ; mais maintenant qu’il voyait la tournure que prenaient les choses avec ce diable de petit homme qui arpentait l’étude, à pas pressés, en assurant d’un coup sec du pouce et du médius ses lunettes sur son nez, et en reniflant comme un chien qui quête, il se demandait s’il n’avait pas été imprudent en se laissant entraîner dans ce bavardage que le patron pourrait très bien ne pas approuver.

— Vous avez un mètre ? demande Turlure.

Boulnois hésita de plus en plus, mais Fauchon, qui n’avait pas les mêmes raisons pour craindre la colère du patron, à laquelle il ne pensait pas d’ailleurs, en tira un de son pupitre.

— Je voudrais bien aussi une feuille de papier blanc et des ciseaux.

Quand on lui eut donné ce qu’il voulait, il se dirigea vers la porte :

— Veuillez me conduire, dit-il.

Cette demande s’adressait aux trois clercs, sans désigner celui-ci plutôt que celui-là.

— Excusez-moi, dit La Vaupalière, j’ai un acte pressé à finir ; d’ailleurs je n’ai pas vu cette empreinte : c’est à M. Boulnois que M. Courteheuse l’a montrée, il va vous conduire.

Bien que Fauchon n’eût pas été désigné, il se hâta d’accompagner le maire et le caissier, et alors La Vaupalière, au lieu de travailler à son acte pressé, s’arrangea pour les suivre des yeux dans le jardin, mais sans qu’ils pussent l’apercevoir s’ils regardaient du côté de l’étude.

Ils n’y pensaient ni les uns ni les autres ; arrivé devant la plate-bande, Turlure s’était mis à deux genoux dans l’allée pour mieux voir l’empreinte, et derrière lui Boulnois d’un côté, Fauchon de l’autre, se penchaient par-dessus son dos.

— Mâtin, dit Turlure, le gaillard se chausse bien : pas de clous, de simples chevilles au talon, le bout pointu, cambrure de la semelle ; voilà qui annonce tout de suite que nous n’avons pas à soupçonner un loqueteux. Donnez-moi le mètre, je vous prie.

Alors délicatement, sans toucher à la terre, il mesura l’empreinte :

— Vingt-sept centimètres de longueur, huit de largeur ; c’est un pied fin, d’où je conclus que nous avons affaire à un voleur parisien ; nos paysans, nos ouvriers n’ont pas ces pieds-là. Et cela n’a rien d’étonnant ; on sait qu’il y a des mouvements de fonds importants chez vous, cela est notoire. La caisse était-elle bien garnie cette nuit ?

— Non.

— Et aurez-vous de grosses sommes à recevoir prochainement ?

— Le 15.

— Alors on serait venu étudier le terrain.

Tout en parlant il découpait avec soin la feuille de papier, et il l’essayait de temps en temps sur l’empreinte, de façon à ce qu’elle en fût un calque aussi exact que possible.

— Je ne prétends pas, dit-il, que cette feuille de papier nous fera découvrir celui qui s’est introduit ici cette nuit ; mais qu’il revienne et qu’il soit pris, ou qu’il soit arrêté ailleurs pour un autre vol, comment se défendra-t-il contre ce témoignage ?

Il avait achevé de découper sa feuille de papier, qui maintenant s’emboîtait dans l’empreinte ; au crayon, il écrivit quelques mots en travers avec quelques chiffres :

— La date, dit-il, et me voilà documenté. Maintenant, tâchons de trouver comment on est entré et comment on est sorti.

De ce côté, il ne fut pas plus heureux que ne l’avait été le notaire : nulle part, ni à l’intérieur, ni à l’extérieur, ni sur le mur, ni dans le kiosque, il ne découvrit de traces d’escalade ; mais les grains de sable déposés sur le parquet du kiosque ne lui échappèrent point, et même il en aperçut sur le divan que le notaire n’avait pas vus, et qui lui fournirent une hypothèse pour expliquer l’entrée du voleur dans le jardin, sinon sa sortie : — il s’était introduit tout simplement par la grille, avant qu’elle fût fermée, et il s’était caché dans le kiosque en attendant le moment d’opérer ; pour passer le temps, il s’était allongé sur le divan, où il avait dormi plus qu’il ne voulait : ces gens-là étaient capables de tout.

Enchanté de cette trouvaille, il aurait bien voulu la corroborer, selon son expression, par l’interrogatoire de madame Courteheuse ; mais Fauchon ayant fait observer qu’elle ne devait pas encore être levée, car elle avait l’habitude de ne descendre que vers onze heures, il se contenta de faire comparaître la cuisinière.

Mais il n’en put rien tirer que ses réponses ordinaires : « Peut-ête ben. Vous le savez mieux que mé. Je ne dis pas non, je ne dis pas oui. »

— Enfin, dit-il sans s’impatienter, car il était habitué à ces façons de s’exprimer, vous pouvez bien me dire si vous avez entendu, cette nuit, un bruit auquel vous n’êtes pas habituée.

— Je n’en ai pas entendu.

— Ça, c’est quelque chose.

— Faut-il tout dire ?

— Certainement, il faut tout dire ; c’est votre devoir. Vous me devez la vérité, toute la vérité, rien que la vérité, comme si vous étiez au confessionnal. Il ne faut pas que vous laissiez les soupçons s’égarer sur un innocent.

Les deux clercs la regardaient, étonnés, se demandant si elle allait faire une révélation que sa laideur rendait aussi invraisemblable que drolatique.

— C’est pas tout ça, dit-elle. Je me couche à dix heures et je me lève à cinq, tous les jours ; c’est réglé. Quand je suis couchée, on emporterait la maison que je ne m’en apercevrais seulement pas. Je ne peux donc pas vous dire que j’ai entendu des bruits, puisque je n’ai rien entendu. Voilà.

Il fallut bien que le maire se contentât de cette réponse ; mais, avant de se décider à partir, ce qu’il ne fit qu’à regret, comme si, en restant encore, il pouvait apprendre quelque chose, il déclara qu’il reviendrait le lendemain chercher lui-même la procuration, afin d’avoir un entretien avec M. Courteheuse.

IV

Quand les clercs rentrèrent à l’étude, ils trouvèrent La Vaupalière courbé sur son pupitre, écrivant avec rapidité ; cependant, malgré son application apparente, après quelques secondes il leva la tête :

— Eh bien ! le maire a-t-il fait des découvertes extraordinaires ? demanda-t-il d’un air ironique.

Boulnois et Fauchon, en alternant, racontèrent ce qui s’était passé.

Quand ils parlèrent du pied fin, il les interrompit par un éclat de rire :

— Il est bon, le maire, avec son pied fin de l’escarpe du grand monde.

— Vingt-sept sur huit, ce n’est pas un pied de lourdaud.

— Pourquoi ne serait-ce pas le pied d’un jeune garçon ?

Boulnois et Fauchon se regardèrent, surpris de n’avoir pas eu cette idée.

— Est-ce que les voleurs, continua La Vaupalière, n’emploient pas bien souvent des enfants qui passent partout ? C’est un emballé, votre maire, comme tous les gens qui font de la police, d’ailleurs.

— C’est possible, dit Fauchon ; mais, c’est égal, il me paraît avoir tout de même un côté policier très curieux.

— Un côté ! interrompit Boulnois, vous pouvez dire les quatre côtés. Policier, il l’est des pieds à la tête, par dispositions naturelles autant que par ambition.

— Par ambition ! répliqua Fauchon ; voudrait-il devenir préfet de police ?

— Être décoré lui suffit.

— Ne l’est-il pas ? « Énumérez mes titres honorifiques : officier de l’Instruction publique, chevalier du Mérite agricole. »

— C’est chevalier de la Légion d’honneur qu’il voudrait être ; et pour en arriver là il est prêt à faire bien des choses, à accepter bien des besognes, à se dévouer, à risquer sa peau dans l’eau, dans le feu : tombez à la Seine devant lui, il vous sauvera ; assassinez-nous, M. La Vaupalière ou moi, il vous fera guillotiner comme il a fait guillotiner Ausseur.

— Il n’a pas été décoré pour celui-là, il me semble.

— C’était sa première affaire ; il le serait pour une seconde, s’il montrait autant d’activité, de finesse, de persévérance…

— Oh ! oh ! interrompit La Vaupalière.

— Vous auriez été dans le pays à ce moment, vous ne diriez pas : oh ! oh !

— Ausseur et Paquet étaient de simples voleurs de grand chemin ; et ces gens-là ordinairement ne sont pas bien difficiles à trouver.

— D’abord, ils n’étaient pas voleurs de grand chemin par profession ; ensuite, si le parquet, la police et les gendarmes s’étaient seuls occupés de les rechercher, ils ne les auraient pas trouvés.

— Plus fort que le parquet, la police et les gendarmes, M. Turlure ? demanda La Vaupalière d’un ton insinuant et comme s’il désirait que Boulnois parlât du maire.

— En cette circonstance il l’a été, et aussi plus fort que l’expert du parquet. Athanase, le garçon de recette de la maison de recouvrements Gibert frères, est assassiné et volé en pleine forêt de Rouvray, à la sortie du Petit-Essart, une après-midi de février, un peu après le soleil couché ; il venait de Grand-Couronne à Oissel pour achever sa journée en touchant des traites payables ici, et ensuite retourner à Rouen par le chemin de fer. Quels sont les coupables ? On cherche. On ne trouve pas. Des soupçons. Aucune preuve. Le crime ayant été commis sur le territoire d’Oissel, le maire a pu faire les premières constatations, et quand la justice paraît vouloir abandonner ses recherches, il les continue discrètement. Parmi les gens soupçonnés et même arrêtés, mais relâchés, se trouvaient deux bûcherons d’ici, Ausseur et Paquet. M. Turlure les surveille adroitement, réunit contre eux des charges qui, groupées, deviennent écrasantes, et dont la principale consiste en des taches de sang sur des vêtements qu’il découvre. Pour leur défense, ils prétendent que c’est le sang d’un mouton qu’ils ont tué. Par ses recherches, il parvient à isoler les globules du sang de ces taches, et il prouve que ce sang n’appartient pas à un mouton, ni à un bœuf, ni à une chèvre, mais à un homme ou à un animal à globules de dimensions voisines, tel qu’un chien ou un lapin. Et ses conclusions sont si savamment déduites, qu’elles entraînent le jury. La cour le félicite. Un point, c’est tout. De cette cause célèbre, il emporte la gloire et le désir de recommencer. Vous comprenez, n’est-ce pas, avec quelle ardeur il s’est jeté sur cette empreinte. Qui sait si elle ne deviendra pas, comme il nous l’a dit, le point de départ d’une autre cause célèbre ?

— Pas probable, dit La Vaupalière.

— Pour nous ; mais pour lui, qui rêve de crimes. Est-ce que, s’il trouvait une seconde affaire Ausseur, il ne décrocherait pas la croix cette fois ?

Pendant que Boulnois racontait l’affaire Ausseur et Paquet, Fauchon tout en l’écoutant, mesurait son soulier en long et en large.

— Qu’est-ce donc que vous disiez, La Vaupalière, que l’empreinte était celle d’un gamin : mon pied a vingt-six de long et sept de large.

— Alors c’est vous qui avez laissé cette empreinte dans la terre, répondit La Vaupalière en riant.

— Oh ! elle est bonne celle-là.

— Pourquoi pas, si vous êtes venu voir Célanie cette nuit.

— Quelle horreur !

Puis cette protestation lâchée, il revint à son idée.

— Je ne trouve pas que cette empreinte s’écarte beaucoup des mesures ordinaires. Que donne votre pied, monsieur Boulnois ?

— Je ne sais pas.

Fauchon, qui n’avait pas serré son mètre, se mit à genoux devant le caissier.

— Trente-deux sur onze !

— Eh bien ! voilà un pied, dit La Vaupalière ; un pied ordinaire.

— Et vous, La Vaupalière ?

Disant cela il vint pour s’agenouiller devant le maître clerc, mais celui-ci qui avait tiré ses jambes sous son bureau ne les sortit pas.

— Laissez-moi tranquille, dit-il, je n’ai pas de temps à perdre. On ne fait rien aujourd’hui, et demain le patron dira encore que c’est comme ça tous les vendredis. Allons, messieurs, au travail.

Pendant une demi-heure on entendit les plumes courir sur le papier, sans que personne levât la tête, et comme en cette journée du vendredi on savait que le notaire était absent aucun client ne vint déranger les clercs : s’il y avait eu du temps perdu, on le rattrapait.

Mais à un certain moment une ombre noire, une légère silhouette de femme, parut devant les fenêtres de l’étude et La Vaupalière leva les yeux à la dérobée, tandis que Fauchon se tournait franchement pour la voir.

— La patronne, dit Boulnois.

Elle passa lentement, mais sans regarder, ou tout au moins sans paraître regarder du côté de l’étude.

C’était une femme dont l’âge était impossible à préciser et à laquelle on pouvait donner vingt-deux ans aussi bien que vingt-six, garçonnière par la poitrine plate et les hanches effacées, féminine par une grâce provocante, celle de la maigreur sans angles ; en tout irrégulière, bizarre, longue sans être grande, d’allure légère et vive.

Comme la porte donnant sur le jardin était ouverte, personne n’avait parlé pendant qu’elle passait, mais lorsqu’elle se fut éloignée du côté de la grille d’entrée, Fauchon ne garda plus cette réserve :

— Elle va voir l’empreinte, dit-il.

— Comment voulez-vous qu’elle sache qu’il y a une empreinte ? répliqua Boulnois.

— Est-ce que Célanie ne peut pas le lui avoir dit ? répondit La Vaupalière avec vivacité.

Mais Fauchon s’était trompé, elle passa devant l’empreinte sans s’arrêter et gravit les marches du kiosque avec une légèreté d’oiseau.

— Elle est tout de même gentille quand elle monte un escalier, dit Fauchon qui la suivait les yeux écarquillés.

— Vous n’êtes pas comme tout le monde, dit Boulnois.

— Tout le monde est bête.

— Elle est trop maigre, répondit La Vaupalière, moi je les préfère grasses.

— Moi je les aime maigres, grasses, ni grasses ni maigres, blondes, brunes, ni brunes, ni blondes.

— C’est de votre âge.

— J’espère que ça durera.

— Pourquoi ne montrez-vous pas votre admiration à celle-là.

— Oh !

— Après tout vous avez peut-être raison d’attendre qu’elle vous fasse signe.

— Elle n’y pense pas, hélas !

— Ça viendra peut-être. Moi, ça toujours été mon système d’attendre, et je m’en suis bien trouvé.

— Parce que vous êtes beau garçon, et que vous avez une tête à femmes.

— Pas tant que ça ; et si j’ai attendu les avances, c’est parce qu’il n’y a que cela d’agréable ; ce n’est pas du tout la même chose d’avoir pour maîtresse une femme après laquelle on court, qu’une femme qui court après vous ; une qu’on désire, qu’une qui vous désire ; celle-là a une souplesse, des élans, des recueillements, un velouté que n’a pas l’autre.

— Faut-il que vous en ayez eu ! dit Fauchon avec envie. Quand j’y pense, je me demande comment vous pouvez rester ici.

— Il y a Rouen, le dimanche.

— Le dimanche seulement.

— Goulu.

Madame Courteheuse, en paraissant au haut de l’escalier, coupa court à ces propos ; elle descendit dans le jardin et reprit l’allée qui la ramenait devant l’étude.

Cette fois elle entra, et après une courte inclinaison de tête à laquelle chacun répondit respectueusement, elle s’arrêta devant le bureau de Boulnois :

— Je voudrais bien les journaux de Rouen, dit-elle.

— Voilà, madame, s’écria le caissier avec un empressement servile.

Pendant qu’il réunissait au Journal de Rouen le Nouvelliste et le Petit Rouennais, elle ne paraissait attentive qu’à ce qu’il faisait ; mais en réalité elle ne regardait que le bureau de La Vaupalière.

Sur sa pancarte celui-ci avait posé à plat ses deux mains, les dix doigts écartés ; après un certain temps, qui fut court, il les ferma et ne laissa dressé que le pouce de la main droite : cela fut fait si simplement et avec une telle discrétion que ni Boulnois occupé à chercher les journaux, ni Fauchon qui regardait madame Courteheuse n’y virent rien.

— Je vous remercie, dit-elle au caissier en prenant les journaux qu’il lui présentait avec une sorte de génuflexion.

Et, après une nouvelle inclinaison de tête qui s’adressait à tous, sans rien de particulier pour personne, elle sortit.

À peine avait-elle quitté l’étude d’un pas nonchalant que Boulnois retira ses lunettes, détacha ses manches de lustrine et rangea tout sur son bureau ; onze heures étaient près de sonner et il se préparait à aller déjeuner sans perdre de temps, de façon à être revenu à midi pour que La Vaupalière et Fauchon pussent s’en aller à leur tour.

Mais ce jour-là La Vaupalière ne garda pas Fauchon ; à peine le caissier était-il parti, qu’il chargea le second clerc de se rendre chez un client pour lui demander des renseignements :

— Au lieu de revenir ici, dit-il, vous vous rendrez directement à la Renaissance, où nous nous retrouverons ; si vous arrivez avant moi, dites qu’on m’attende pour mettre les œufs au feu ; ils sont toujours froids ou trop cuits, c’est insupportable.

Deux minutes après le départ de Fauchon, La Vaupalière quitta son bureau, et, allant à la porte du jardin, la ferma au verrou.

Comme il revenait au milieu de l’étude, hésitant, un bruit de pas se fit entendre dans le cabinet du patron dont la porte était ouverte et une voix de femme appela :

— Antonin.

V

D’une enjambée il franchit les marches qui font communiquer l’étude avec le cabinet, et devant lui il trouva madame Courteheuse les bras ouverts ; elle se jeta à son cou :

— Viens, dit-elle passionnément.

Il répondit à son étreinte, mais presque aussitôt il voulut se dégager :

— Tu sais… dit-il.

Elle lui mit la main sur la bouche :

— Je ne veux rien savoir…

— Mais…

— Quand avec tes doigts tu m’as fait signe que tu serais seul à onze heures, j’ai envoyé Célanie faire une course qui ne peut pas lui prendre moins de trois quarts d’heure ; je t’ai entendu pousser le verrou de l’étude ; moi j’ai fermé les portes sur la cour et sur le jardin ; la maison est à nous ; nous sommes libres, on ne peut pas nous surprendre ; profitons-en ; plus tard tu me raconteras ce que tu veux, et moi aussi je te dirai toutes sortes de choses ; viens.

Pendue à son cou, marchant sur la pointe des pieds, serrée contre lui, elle l’entraîna dans le salon dont la porte était restée ouverte, et le fit asseoir près d’elle sur un divan :

— Embrasse-moi.

Il avait été surpris par cet élan passionné, alors qu’il s’attendait à des explications et à des racontages ; mais puisque les portes étaient fermées et que leur tête-à-tête semblait assuré pour un certain temps, il n’allait pas se montrer le plus réservé ou le plus craintif.

Ce fut elle qui la première prit la parole :

— Une belle idée que j’ai eue de vouloir cette nuit faire un tour dans le jardin avec toi.

— Je te disais bien que cela me paraissait un peu fou.

— Est-ce que si cela n’avait pas été folie, défi, indépendance, quelque chose qui serre le cœur ou le fasse sauter, l’arrête ou le précipite à grands coups, je l’aurais voulu si fort ? Il y avait deux mois que j’étais férue de l’envie de faire le tour du jardin avec toi, à ton bras, la tête contre ton épaule, comme pour en prendre possession ; et il y avait des roses que je regardais durant des heures, en m’enivrant de l’idée de les respirer avec toi, d’une même aspiration, au clair de la lune, dans la douceur d’une nuit d’été. Tu aurais accepté cette promenade lorsque je te la proposais, qu’en pleine lumière tu n’aurais pas marché dans la plate-bande.

— En pleine lumière ton mari nous prenant pour des voleurs pouvait nous envoyer un coup de fusil, ou bien nous reconnaissant, nous l’envoyer plus volontiers encore.

— Ça c’était l’excitant, le grisant ; mais en tout cas, comme nous aurions marché en voyant où nous mettions nos pieds, tu n’aurais pas laissé cette empreinte dans la terre.

— Alors c’est moi le coupable.

— Peux-tu t’imaginer que je le pense ! Je veux simplement dire que les gens sages sont quelquefois pris par leur sagesse même, tandis que les audacieux sont sauvés par leur imprudence. C’est de la morale que je te fais, pour l’avenir, afin que tu m’écoutes et m’obéisses.

— Me permets-tu de te dire que je ne fais pas autre chose que t’écouter, et que depuis que nous nous aimons je n’ai pas d’autre inspiration que la tienne, d’autre volonté que la tienne, que je vois par tes yeux, que je sens par tes sens, que j’aime ce que tu aimes, déteste ce qui te déplaît, que je crois ce que tu crois, que je suis ton reflet, un instrument dont tu joues et qui rend sous tes doigts les airs tristes, gais, tendres qu’il te plaît d’en tirer ?

— Dis, dis toujours, murmura-t-elle.

— Certainement je dirai toujours tant que tu voudras, précisément parce que je suis cet instrument, et que, si un piano a une âme sous les mains qui savent la faire chanter, il n’a pas de volonté ; mais crois-tu qu’il n’est pas urgent d’arrêter ce que nous devons faire, après l’aventure de cette nuit ?

— C’est la nuit du pas de chance, car si tu as eu le guignon de marcher dans cette plate-bande bêchée précisément de la veille, moi en rentrant j’ai été assez maladroite pour faire du bruit ; comment ? je n’en sais rien, mais le certain est que j’avais perdu cette marche silencieuse de chatte aux pattes ouatées que tu m’attribues et que je m’y suis prise si mal que mon mari effaré est venu dans ma chambre ; dix secondes plus tôt il me trouvait en train de me déshabiller : je n’ai eu que le temps de prendre la pose du sommeil de l’innocence, ce que j’ai assez bien réussi pour qu’il s’en retourne tout doucement sans oser me réveiller.

— Ce matin la suite de la malechance a voulu qu’il trouve l’empreinte de mon pied.

— Célanie vient de me dire qu’il croit à une tentative de vol. Malheureusement ; car sais-tu ce qu’il va faire pour empêcher une nouvelle tentative ?

— Me demander de coucher dans la maison, les jours où il reste tard à Rouen ?

— Tu plaisantes !

— Est-ce que ça ne serait pas drôle, et vraiment marital ?

— Il va faire poser des appareils pour fermer le rez-de-chaussée et le premier étage à l’électricité.

— L’animal !

— Tu vois.

— J’aurais dû m’en douter : quand, il y a un mois, nous avons vu ce système de fermeture chez M. Féré, il en a été enthousiasmé ; dès ce moment j’aurais dû prévoir qu’un jour ou l’autre il voudrait l’appliquer ici.

— Il a dit à Boulnois qu’il allait envoyer de Rouen un électricien aujourd’hui même.

— Et tu ne voulais pas tout à l’heure que je te fasse de la morale sur les dangers de la sagesse et les avantages de l’audace.

Il la regarda avec surprise :

— Je n’y suis pas.

— Quand, au commencement de nos rendez-vous, je quittais le lit pour venir t’ouvrir une fenêtre du kiosque, t’aider à monter et passer une heure avec toi, tu m’as sagement, prudemment représenté que c’était là une action d’une audace telle qu’elle touchait à la folie.

— C’était à toi seule que je pensais.

— Je le sais bien, et ne conteste pas plus la sollicitude du sentiment qui t’inspirait, que le raisonnable de tes craintes. Oui, mon mari pouvait se réveiller ; oui, il pouvait alors constater que je n’étais pas près de lui ; oui, il pouvait s’inquiéter, me chercher ; oui, il pouvait même venir jusqu’au kiosque. Tout est possible, et cela l’était ; je l’ai reconnu ; mais toi tu n’as pas voulu reconnaître qu’avec un homme dont le premier sommeil est aussi calme et aussi profond que celui d’un enfant, ces craintes de réveil étaient si faibles qu’elles devenaient négligeables.

— Une indisposition ne peut-elle pas toujours se produire ?

— Eh bien, quand même il se serait réveillé, quand même il m’aurait cherchée, cela le conduisait-il à nous surprendre ? Il aurait allumé une bougie, n’est-ce pas ? dont nous aurions vu du kiosque la lumière. La porte du vestibule était fermée par moi à ma sortie, il ne l’aurait pas ouverte de l’intérieur sans bruit. Avant qu’il eût traversé le jardin, tu aurais eu tout le temps de te sauver. Et quand il serait enfin entré dans le kiosque, il aurait trouvé une femme absorbée dans la contemplation du jeu des ombres sur la rivière, ou celle de la chaste lumière de la lune aux lueurs argentées. Je suis une femme assez poétique pour cela, il me semble. En tout cas j’en aurais été une assez adroite pour embrouiller les choses de telle sorte qu’il n’aurait jamais pu s’arrêter à une certitude ; des soupçons, oui, peut-être ; et encore !

Elle dit cela avec la superbe confiance d’une femme qui sait par expérience qu’elle tient entre ses mains la clé des portes du doute et de la foi qu’elle ouvre ou ferme à volonté ; puis elle continua :

— Pas plus là-dessus que sur toute autre chose, je ne t’opposai de résistance : tu voulais que j’eusse ma chambre et qu’il eût la sienne, je cédai. Et comme derrière ce que demandent les hommes il y a toujours des hypocrisies de pensée, je m’arrangeai, si difficile que cela fût, pour changer des habitudes prises. Certainement il ne devait pas être commode de persuader un homme qui n’a jamais ronflé, que par ses ronflements il empêchait sa femme de dormir et que sous peine de la voir dépérir, s’étioler et finalement mourir de sommeil, nous devions avoir deux chambres. Cependant, comme tu voulais ce miracle, je l’ai réalisé ; il a gardé sa chambre, tandis que j’en prenais une voisine, d’où je pouvais sortir la nuit pour te rejoindre. Ce que conseillait la raison et la sagesse était donc accompli : toutes les précautions étaient prises.

— Pas toutes, tu le vois aujourd’hui.

— Parfaitement ; mais mettons qu’il n’en ait été pris aucune et que les choses aient continué comme elles se passaient lors de mes premiers rendez-vous, c’est-à-dire quand mon mari et moi nous avions une chambre commune.

— La chambre commune n’aurait pas pour vertu de l’empêcher, une fois l’empreinte constatée, de vouloir fermer sa maison à l’électricité.

— Non, sans doute ; mais elle ferait que, la nuit où nous devons nous voir, je n’aurais, avant de sortir, qu’à allonger doucement la main pour relever le levier de l’interrupteur qui commande la sonnerie, de sorte que j’ouvrirais les portes sans que cette sonnerie fonctionnât ; comme, en rentrant, je n’aurais qu’à l’abaisser pour remettre les choses en état, et qu’à son réveil il les trouvât telles qu’il les aurait disposées avant de s’endormir. Tout cela se faisant sans bruit, avec une sécurité complète, ni peine, ni danger.

— Enfin, cela n’est pas.

— Malheureusement ; et je me demande comment, quand cette sonnerie sera posée, je pourrai sortir sans qu’elle se mette en branle. Il ne s’agira plus d’allonger la main pour lever ou abaisser le levier de l’interrupteur ; il faudra que, de ma chambre, je vienne dans celle de mon mari et que je fasse le tour du lit pour arriver jusqu’à l’interrupteur, qui ne peut être appliqué que sur le mur opposé à celui dans lequel est percée la porte qui met nos chambres en communication. Il est vrai que cette porte reste ouverte la nuit ; mais ce n’est pas tout de n’avoir pas à l’ouvrir : comment faire ce voyage dans l’obscurité sans toucher à un meuble, frôler le lit et tomber juste sur le levier sans tâtonner ? Les pattes de chatte aux pieds et aux mains ne suffisent plus ; il faudrait que je fusse capitonnée, et encore ! Si solidement qu’il dorme, j’aurai quatre-vingt-dix chances sur cent de le réveiller.

— C’est ce que je me suis dit quand j’ai entendu Boulnois parler de cette fermeture ; et voilà pourquoi tu m’as vu tout à l’heure si préoccupé.

— La première fois, tout ne serait pas perdu ; je m’en tirerais comme je me serais défendue s’il était venu me relancer dans le kiosque : je voulais sortir pour prendre l’air. Puisqu’il est reconnu que je suis une femme nerveuse et fantasque, c’est bien le moins que ces infirmités me servent à quelque chose. Mais la seconde fois ? Mais la troisième ?

— Alors ?

Elle leva les bras et haussa les épaules par un geste d’impuissance :

— L’impossible.

— Tu admettrais que nous pouvons nous résigner à ne plus nous voir ?

— Et toi ?

Ils se regardèrent, restant plus d’une minute les yeux dans les yeux, sans parler ; brusquement, il l’attira en lui prenant les deux mains :

— Es-tu prête à tout pour que nous ne soyons pas séparés ? dit-il violemment.

— À tout.

— Eh bien ! partons ensemble.

Elle se jeta dans ses bras :

— Oh ! comme tu as bien dit ça ! s’écria-t-elle.

— Ne vois dans mes paroles que ce qu’il y a réellement, dit-il : l’élan et la sincérité de la passion. Jamais je n’ai senti comme en ce moment l’étendue, la grandeur, la profondeur de mon amour pour toi. Hier, je t’aimais, c’est-à-dire que je ne pensais à toi qu’avec une émotion attendrie ou violente ; que le jour, la nuit, je répétais ton nom comme la musique qui s’impose à l’esprit, au cœur, à l’oreille : Hortense, Hortense, Hortense ; quand le moment de nous rencontrer approchait, j’étais enfiévré, impatient, indifférent à tout, dans le rêve, la respiration suspendue ; quand nous nous quittions, je restais près de toi, et n’étais plus qu’un être vague, quelque chose comme un hypnotisé privé de raison, de volonté, insensible, inerte, vide ; mais la force des liens qui nous unissent, je ne l’ai éprouvée qu’à l’instant même, quand tu as paru admettre que nous pouvions ne plus nous voir. Certainement, pendant que mes yeux plongeaient dans les tiens, mon cœur a cessé de battre, tant était violente l’angoisse qui l’étreignait, et la main de la Mort s’est posée sur moi.

— Comment as-tu pu imaginer que j’admettais cette possibilité, alors que ces sentiments sont précisément les miens, avec cette différence que je n’ai pas attendu aujourd’hui pour me rendre compte de ce qu’ils sont ? Du jour où tu es entré dans cette maison, j’ai été à toi ; instantanément j’ai senti que tu n’aurais qu’un mot à dire, qu’un signe à faire pour me prendre quand tu voudrais ; et que si tu ne disais pas ce mot, si tu ne faisais pas ce signe, j’irais au-devant. N’est-ce pas de la possession, la marque certaine qu’on est créé l’un pour l’autre ? Tu dis que, tout à l’heure, la main de la Mort s’est posée sur toi, quand tu t’es demandé si j’acceptais la séparation ; moi, j’ai éprouvé une angoisse pareille quand je me suis demandé si tu m’aimerais jamais… comme je voulais être aimée.

— Quel enfantillage !

— Celui d’une âme affolée par la passion. J’avais peur, une peur atroce : peur de toi, peur de moi. Tu ne sais pas que tu es arrivé ici précédé d’une réputation qui ne devait pas me rassurer : un soir, en revenant de Rouen, mon mari me dit : « Je me suis laissé, ce matin, colloquer un maître clerc qui, je le crois bien, ne fera pas du tout mon affaire. C’est un garçon venant de Paris, où il a fait son droit et son stage, mais où il a surtout mangé l’héritage de sa mère avec des femmes. Je n’ai pas pu résister à son père, qui m’a supplié de l’essayer au moins. » Mangé son héritage avec des femmes, quel prestige !

— Il me semble que cela n’était pas bien adroit de la part d’un mari.

— Dis que c’était idiot. Tu devines avec quelle curiosité j’attendais ce vainqueur parisien. Je te vis ; ma première impression fut celle que je t’ai dite : je te trouvai beau garçon, répondant en tout : taille, démarche, expression du regard, timbre de la voix, le blond de la chevelure, la blancheur des dents, la fraîcheur des lèvres, à la conception idéale que je m’étais faite de l’homme de qui j’aurais voulu être aimée ; et tout de suite je fus à toi, de cœur, d’esprit, de mon être tout entier, avec une intensité de désir qui m’effraya ; car il ne me suffisait pas, oh ! mais, pas du tout, d’être à toi : il fallait que tu fusses à moi. Le voudrais-tu, et, si tu m’acceptais en une heure de surprise ou d’ennui, par politesse ou par distraction, saurais-je prendre assez d’influence pour te garder, t’attacher par de tels liens que tu ne pusses pas les briser ?

— Tu les vois, ces liens.

— À ce moment, je ne voyais rien, si ce n’est que, dans ma situation, le doute et la modestie s’imposaient. Qu’étais-tu ? Le vainqueur parisien dont on racontait les amours. Qu’étais-je moi-même ? Une provinciale que tu pouvais très bien trouver insignifiante, au point de ne jamais abaisser tes regards sur elle.

— Comment pouvais-tu croire cela, avec ta grâce endiablée, ta séduction capiteuse ?…

— Grâce endiablée, séduction capiteuse, c’est moral, cela ; ou plutôt, et tant mieux, peut-être, immoral. Mais pouvais-je savoir si je te plairais, irrégulière, bizarre et incomplète comme je suis, si peu semblable aux autres femmes, celles qu’on admire et qu’on aime ?

Disant cela, par un mouvement félin elle baissa la tête, et avec un sourire d’ironie elle laissa lentement glisser son regard sur sa poitrine et ses hanches.

— Mais tu es la séduction même.

Si le mot n’était pas entièrement juste, au moins avait-il des parties de vérité, et ne pouvait-on la voir, qu’elle plût ou ne plût pas, sans être frappé par son originalité et son étrange personnalité.

Son corps frétillant un peu couleuvre, un peu oiseau, portait une petite tête coiffée de cheveux noirs qui tombaient en coup de vent sur de larges yeux verdâtres, à l’expression grisée. La bouche vaste, le nez indéfinissable, si indéfinissable qu’avec le souvenir seul il était impossible d’en retrouver la forme, retenaient la bonne volonté qu’on avait de la trouver jolie. Mais elle était bien autre chose que jolie avec sa silhouette d’ombre si fine, si impalpable. Toujours vêtue de noir, d’un noir léger ou brillant qui n’était ni dur, ni triste, elle accentuait ainsi sa quintessence de chic, un chic parisien, disaient les Normands méprisants, mais qui était bien plus que cela ; un chic d’époque, qu’à elle seule, sans savoir et par intuition, elle avait créé. Au vingtième siècle, il y aura des femmes de cette espèce ; aujourd’hui elle était seule dans sa mode, qui, sans paraître s’écarter avec exagération de celle du jour, montrait le lendemain jusqu’aux tendances du surlendemain. Et dans sa drôlerie singulière elle effaçait les plus belles femmes par son imperfection même qui montrait l’inutilité des lignes pures, en affirmant l’irrésistible de sa singerie et de son gentil air de vice aimable.

— Tu sais, reprit-elle, qu’avant de te connaître je n’ai pas été gâtée, excepté par ma mère, qui, quand j’étais gamine, me trouvait charmante et me déclarait une merveille ; mais j’avais dix ans quand j’ai perdu ma mère. Au couvent, j’ai été diabolique, singesque, grotesque, un monstre ; on me le répétait du matin au soir, non seulement les sœurs, mais aussi mes camarades. Quand je me suis mariée, ce n’est pas pour ce que j’étais que j’ai été épousée, mais pour ce que j’avais ; je suppose que mon mari ne savait même pas ma couleur. Depuis, quand il a commencé à me connaître, il a constaté avec ennui que je ne possédais rien de ce qu’il aime chez les femmes, et que, ni d’un côté ni de l’autre, je ne ressemble aux gaillardes opulentes qui lui plaisent ; alors je suis devenue pour lui une araignée : c’est le nom dont il me qualifie dans les jours d’indulgence ; dans les mauvais, il brûle avec son cigare les vraies araignées sur leurs toiles ; c’est pour lui un soulagement et une vengeance. Si l’on pouvait entendre ce qu’il dit tout bas, je suis sûre que c’est : « Sale bête », et il n’y a pas de doute que cela s’applique autant à moi qu’à ses victimes, sinon plus. Cela, tu comprends, ne devait pas me disposer à l’infatuation. L’accueil que m’ont fait ses amis et les quelques hommes que nous recevons ici depuis trois ans que je suis mariée ne m’a pas prouvé, oh ! mais pas du tout, que j’étais une femme irrésistible qui n’avait qu’à paraître pour traîner les cœurs après ses jupes. Femme, je ne sais pas seulement si, parmi ces hommes, il y en a un seul qui me considère comme telle : petit animal bizarre, écureuil, ouistiti ou perruche, bébé Jumeau, joujou dont on s’amuse parce qu’il est drôle un moment, oui sans doute ; mais femme capable de ressentir la passion, et capable surtout de satisfaire celle que j’inspirerais, non, non certainement : il semble que nous ne soyons pas de la même espèce ou du même temps, que je sois tombée de la lune parmi eux, ou débarquée des pays de Gulliver. Que serais-tu, toi qui arrivais ?

— Un ami de M. Courteheuse ?

— Je ne te connaissais pas ; mais, du jour où nos regards se sont rencontrés, j’ai senti que mes journées n’allaient pas continuer tristes, ennuyées, découragées comme elles se traînaient depuis trois ans, éternelles et vides, quand elles n’étaient pas exaspérées. Et je ne me trompais pas : je puis dire de toi que tu m’as donné la vie autant que ma mère, et que la femme que je suis aujourd’hui, celle qui a remplacé l’animal que j’étais, avec des idées, des désirs, des joies, des sensations que je ne soupçonnais même pas, c’est toi qui l’as créée. Et j’accepterais que nous fussions séparés ! Je vivrais sans tes baisers, tes caresses ; je retomberais dans le vide, dans la mort ! Mais, mon Antonin chéri, tu es fou d’imaginer cela !

— Eh bien alors, puisque tels sont nos sentiments, – et cette aventure a cela de bon de les affirmer, – quitte ton mari, partons.

— Tu me donnes ta vie ; tu veux la mienne ?

— Oui.

— Si j’étais libre, tu voudrais que je fusse ta femme ?

— Oui, mille fois oui ; je ne peux pas vivre sans toi.

— Pas plus que je ne le peux moi-même ; mais libre, je ne le suis pas.

— Partons, tu divorceras.

— C’est toi qui parles ainsi ?

— Certes, il me déplaît de mêler ton mari à ce qui nous touche ; mais enfin tout le monde sait qu’il ne t’aime pas…

— N’est-ce pas ce que je viens de te dire ?

— C’est un coureur de filles ; il a continué, marié, ce qu’il était garçon : il aime les filles et n’aime qu’elles ; cela est notoire. Après ses dîners du vendredi à Rouen et ses stations à l’assommoir d’Alphonse, qui scandalisent ses confrères et l’empêcheront de faire jamais partie de la Chambre, ce sont des bordées dans la rue des Cordeliers qu’on se raconte d’étude à étude.

— Une femme peut-elle demander le divorce pour l’infidélité de son mari ?

— Dans certains cas, qui je le reconnais ne sont pas les siens ; mais lui peut le demander pour la tienne.

— Et s’il fait condamner sa femme pour adultère, celle-ci peut-elle épouser son amant ?

— Cela dépend.

— Cela dépend de la question de savoir si la preuve de la complicité de l’amant résulte du jugement qui a admis le divorce ; non, le mariage est possible ; oui, il est impossible. Tu vois que je suis renseignée. Depuis que nous nous aimons, j’ai fait causer ceux qui étaient en situation de m’instruire. Sois certain que si mon mari faisait constater mon infidélité pour demander le divorce, il s’y prendrait de façon à ce que la complicité de mon amant fût prouvée, afin d’empêcher notre mariage ; mais, d’autre part, sois certain aussi que, quoi que je fasse, il ne voudra jamais divorcer, et que, si adroite que je puisse être, je ne l’amènerai jamais à me fournir des griefs suffisants pour que je puisse demander moi-même le divorce. Tu sais bien que c’est pour mes cent vingt mille francs de dot et les trois cent mille que mon oncle Gibourdel doit me laisser un jour, que j’ai été épousée. Si nous divorcions, il devrait rendre cette dot et renoncer à cet héritage ; ce à quoi, en homme d’argent qu’il est, il ne se résignerait jamais. Que nous partions, il me ferait reprendre par les gendarmes, ramener ici, et ce serait tout. Il est vrai que nous pourrions aller à l’étranger, mais avec quoi y vivrions-nous ?

— Alors ?

— Alors il faut nous retourner, chercher. Si cette menace nous surprend, il n’est pas prouvé que nous ne pouvons pas lui échapper. Il faut étudier ce système de fermeture, voir s’il n’y a pas un moyen de le tourner. Tu es sûr que je t’aime, n’est-ce pas ?

— J’en suis sûr.

— De mon côté, je peux être certaine que tu es prêt à tout pour que nous ne soyons pas séparés ?

— Prêt à tout.

— C’est l’essentiel, le reste doit être accepté avec patience. La semaine prochaine M. Courteheuse a, n’est-ce pas, un inventaire à Sotteville, qui durera plusieurs jours et pour lequel il emmènera M. Fauchon comme à l’ordinaire ?

— Oui, mercredi.

— Eh bien, mercredi nous aurons quelques moments à l’heure du déjeuner, et nous déciderons, après réflexion, ce qui sera le mieux pour nous.

VI

Il n’y avait point d’exagération chez madame Courteheuse quand elle disait que c’était pour sa dot et l’héritage à venir de son oncle qu’elle avait été épousée, pour cela, rien que pour cela, sans aucune autre considération.

Décidé à vendre son étude, le père Rotin avait commencé par chercher un successeur qui ne s’écartât pas trop de sa manière de comprendre et de pratiquer le notariat : ses clients étaient sa famille ; puisque l’âge le forçait à les quitter, il voulait au moins remettre leurs intérêts entre des mains sûres, et après leur avoir dit pendant si longtemps : « Je vais vous confier à Alexis », pouvoir leur dire avec la même sécurité : « Je vous confie à mon successeur. » Quelle tranquillité pour lui ! À tous ses confrères, il adressait la même demande : « Trouvez-donc-moi un honnête garçon qui me remplace ; je ne serai pas exigeant avec lui ; qu’il m’offre des garanties morales, c’est tout ce que je veux : s’il n’a rien je le marierai. » Mais, après plusieurs années, aucun de ceux qu’on lui proposait ne réunissant les garanties exigées, il avait dû diminuer de plusieurs crans ses prétentions, en se disant que le sage est celui qui vit d’accord avec son temps.

Justement à cette époque il s’était trouvé en relations dans un inventaire avec le maître clerc d’une des bonnes études de Rouen, appelé Courteheuse, qui lui avait plu par la facilité et l’élégance de sa rédaction, car s’il ne rédigeait pas lui-même c’était simplement par paresse d’esprit et de main. Depuis plusieurs années il connaissait ce maître clerc pour un garçon intelligent, actif, dur au travail, mais en cette circonstance il avait été frappé de sa capacité notariale. À la vérité, l’intitulé dicté par lui était bien abondant et tirait visiblement au rôle, mais avec cela si clair, malgré les difficultés que présentait une parenté embrouillée, si facile, si élégant, qu’on ne pouvait pas ne pas l’admirer. Après le déjeuner et pendant les quelques instants de promenade précédant la reprise de la vacation, il lui avait fait des compliments en même temps qu’il lui exprimait sa surprise et ses regrets qu’il ne fût pas encore notaire.

— Pas le sou, mon cher maître, fils de paysans pauvres ; il faudrait une occasion extraordinaire qui ne s’est pas encore présentée.

— Et si elle se présentait ?

— Dame !

— Que diriez-vous d’Oissel ?

Ce qu’il dirait d’Oissel ? Il n’avait pas tout de suite répondu pour ne pas se livrer, car Oissel, précisément par son voisinage de Rouen, où il était connu et apprécié des gens d’affaires, où il avait ses relations, était ce qu’il pouvait souhaiter de mieux dans tout l’arrondissement. Que ne ferait pas rendre à Oissel un notaire intelligent qui serait en situation d’exploiter en même temps que son canton Rouen et Elbeuf ? En quelques années les produits de l’étude seraient triplés, quadruplés.

— Et comment payer Oissel ? répondit-il.

— Je ne vendrais pas cher.

— Rien n’est plus relatif ; ce qui n’est pas cher pour celui-ci, l’est pour celui-là.

— Et si je vous trouvais une femme qui vous apportât de quoi payer votre étude et même mieux que ça ?

— Voudrait-elle de moi ?

— Pourquoi ne voudrait-elle pas de vous ?

— Vous avez quelqu’un en vue ?

— Croyez-vous que je sois homme à parler à la légère ?

En Normandie il n’y a pas que les paysans qui répondent en interrogeant, et il est certain que dans une imprimerie où l’on composerait des dialogues normands il faudrait agrandir la case des points d’interrogation.

Bien que Courteheuse vînt de dépasser la trentaine, il n’avait jamais pensé à se marier et même il n’avait jamais eu de maîtresses, les filles lui suffisant. Quand après une semaine remplie par le travail, il avait le dimanche quelques heures de liberté, il trouvait naïf autant que fastidieux de les donner à une femme qui aurait voulu « le noyer de sentiment » comme il disait, c’est-à-dire se promener en bateau sur la Seine, ou bien s’en aller à La Bouille ou à Moulineaux courir la forêt, ramasser des fleurs, cueillir des fraises. Aussi peu champêtre que sentimental, il aimait mieux passer son temps avec quelques amis qui avaient les mêmes goûts que lui, à jouer d’interminables parties de billard, et à faire de plantureux dîners de grosse mangeaille et de copieuse beuverie, pour finir invariablement la soirée chez des demoiselles qui ne demandaient pas, qu’avec elles, on se mît en frais d’esprit ou de tendresse.

Ainsi fait, et il n’était pas du tout décidé à changer, pouvait-il plaire à une femme ? La question était d’autant plus permise, qu’avec la franchise d’un homme qui n’attache d’ailleurs aucun prix aux avantages corporels, il se reconnaissait gauche et dégingandé, taillé à coups de serpe, mal fini, et qu’il se rendait parfaitement compte qu’une jeune fille qui possédait une bonne dot pouvait très bien préférer à sa chevelure blonde et à sa barbe rousse rare, les cheveux noirs et la fine moustache d’un beau garçon élégant et coquet qu’il n’était nullement.

— Réfléchissez à ma double proposition, avait dit le père Rotin dont le principe appuyé sur une longue pratique était de ne rien brusquer ; nous en reparlerons demain, la nuit porte conseil ; ma jeune orpheline a cent vingt mille francs de dot, et trois cent mille francs d’espérances sûres ; un oncle ; ni père ni mère.

Si la nuit porte conseil, elle apporte aussi la fièvre quelquefois, et cela s’était produit pour Courteheuse.

Bien qu’il n’eût jamais pensé à se marier, on lui avait cependant proposé plus d’une fois des jeunes filles, mais elles n’avaient presque rien, et il n’allait pas embarrasser sa vie d’une femme qui lui serait une charge. Qu’en ferait-il ? La vie d’intérieur n’avait rien pour lui plaire ; la chambre meublée, très sommairement meublée où il n’avait jamais fait de feu et qu’il habitait depuis son arrivée à Rouen, lui suffisait très bien ; de même que lui suffisaient les modestes menus de la pension dans laquelle il prenait ses repas. Avec ces goûts et ces habitudes, à quoi lui servirait une femme, qui lui serait une occasion de dépenses et qui très probablement serait empêtrée d’une famille : par profession il connaissait mieux que personne le fardeau de la famille, et il n’allait pas être assez bête pour se le laisser mettre sur le dos.

Mais avec celle dont parlait le père Rotin, il en était autrement : cent vingt mille francs de dot, trois cent mille francs d’héritage, ni père ni mère et en plus une étude qui pour ne pas valoir grand’chose en ce moment, pouvait devenir excellente entre des mains qui sauraient lui faire produire ce qu’on en pouvait tirer.

À la bonne heure, comme cela il comprenait le mariage.

Et pour la première fois de sa vie, dans son étroit lit de fer, sa nuit se passa à rêver au lieu de dormir sur les deux oreilles comme c’était son habitude ; si bien que de temps en temps il s’interrompait dans sa rêverie pour se demander s’il n’avait pas un transport au cerveau, ou bien si ce n’était pas l’effet d’une faculté nouvelle qui naîtrait en lui, qu’il ne connaissait pas personnellement mais dont il avait entendu parler sous le nom d’imagination.

C’est que ce mariage, si beau qu’il fût dans le présent, n’était qu’un point de départ ; où ne pouvait-il pas le conduire ?

Sans imagination jusqu’à ce jour, au moins avait-il eu quelquefois des fusées d’ambition, et toujours de l’envie : pourquoi celui-ci, qui ne le valait pas, était-il ? et lui pourquoi ne serait-il jamais ?

Mais voilà que maintenant il pouvait être, et que pour cela, il n’avait qu’un mot à dire, qu’une femme à accepter ; moins que rien en somme.

Si jusqu’à présent il s’était résigné à n’occuper jamais qu’une position modeste : celle de maître clerc jusqu’aux environs de quarante ans ; plus tard celle de directeur d’un cabinet d’affaires où il n’aurait que quelques bons clients dont il gérerait les biens, ce n’était point par dédain de la fortune, mais uniquement par prudence, parce qu’il était trop avisé pour courir des chances qui pourraient l’entraîner plus loin qu’il ne voulait aller. Au contraire il avait la religion de la fortune, et il aimait l’argent en vrai paysan qu’il était, passionnément : « Gagner de l’argent, un peu d’argent », était le mot qu’il se disait dès l’âge de treize ans en quittant son village, celui qui l’avait guidé dans la vie ; et voilà que ce mot, modéré dans ses visées, il pouvait le remplacer par un autre qui avait des ailes : « Faire fortune ». Faire fortune sans risques de ruine ou de misérables expédients qui aboutissent à la police correctionnelle ; pour lui, deux épouvantails qui toujours l’eussent retenu.

Le lendemain, quoique son parti fût arrêté, il n’en laissa rien paraître, toute la matinée il travailla comme si le père Rotin ne lui avait adressé aucune proposition la veille, et ce fut seulement après le déjeuner, en se promenant ensemble dans une allée écartée du jardin, qu’ils reprirent la conversation au point où elle avait été interrompue ; encore fut-ce le vieux notaire qui dut commencer :

— Avez-vous réfléchi ?

— Vous êtes donc toujours dans les mêmes dispositions ?

— Pourquoi n’y serais-je pas ?

— Maintenant que vous savez que je n’ai rien à attendre des miens, croyez-vous que la famille de la jeune personne m’acceptera avec ce que j’ai ou plutôt avec ce que je n’ai pas ?

Le père Rotin lui tendit la main en souriant :

— Vous me faites plaisir, dit-il, je vois que vous avez compris la situation : la famille ne peut pas se montrer bien exigeante : ni père ni mère comme je vous l’ai dit : la mère morte, le père inconnu.

— Ah !

— Cela vous gêne ?

— En rien ; et même à vrai dire je trouve qu’il n’y a pas de qualité plus rassurante chez une fille à marier que celle de bâtarde ; quand elle n’est pas sans le sou s’entend.

— C’est notre cas ; le voici dans toute sa simplicité. Il y a vingt-sept ou vingt-huit ans, une jolie fille partit du Thuit pour aller à Paris, où elle entra comme demoiselle chez une des grandes modistes de la rue de la Paix. Elle était intelligente et travailleuse, au bout de quelques années elle s’établit à son compte, et ouvrit un magasin boulevard Haussmann, qui prospéra. À peu près à la même époque, c’est-à-dire il y a juste vingt ans et trois mois, elle eut une fille. Dans quelles conditions et quel fut le père de cette enfant, c’est ce que j’ignore. Le certain c’est qu’elle l’éleva tendrement en travaillant ferme, si bien que lorsqu’elle mourut, il y a dix ans, elle laissait soixante-dix mille francs d’argent gagné et un fonds de commerce qui fut vendu trente mille francs. La petite orpheline fut alors recueillie par son oncle maternel, un de mes clients, marchand de cidre et adjoint au maire au Thuit. Je puis bien vous dire son nom, il s’appelle Benoit Gibourdel. Mais si c’est un paysan intelligent qui a su amasser une fortune de trois cent mille francs, c’est aussi le plus grand paillard que je connaisse : vieux garçon, il ne prend que de jolies servantes, et toutes partent enceintes de chez lui. Le curé du Thuit, qui est un saint prêtre, jugea avec raison que ce n’était point là un intérieur décent pour cette jeune fille, et il décida Benoit Gibourdel à la placer dans un des meilleurs couvents de Rouen, où elle a fait son éducation, et où elle est encore. Cela dit, si ma double proposition vous agrée, je vous invite à venir dimanche à Oissel : vous arriverez de bonne heure pour vous rendre compte de ce qu’est mon étude ; et à onze heures vous déjeunerez avec Benoit Gibourdel ; vous ferez sa connaissance et il fera la vôtre.

— Puisque vous avez tout prévu, je n’ai qu’à vous remercier, et à vous dire : à dimanche.

— À dimanche.

VII

Il ne fallut pas à Courteheuse un long examen pour estimer le produit qu’il pourrait faire rendre à l’étude d’Oissel, mais il se garda de rien laisser paraître de ses espérances.

Avec un caractère franc et droit comme celui du père Rotin, il avait vite compris ce que celui-ci désirait chez son successeur, et il eût été plus que maladroit de montrer avant son entrée en exercice qu’ils n’étaient pas d’accord sur la pratique du notariat.

Au contraire, il s’était fait tout petit, sans ambition, sans besoin, comme sans désir :

— Gagner de l’argent, sans doute c’est quelque chose, mais ce n’est pas tout dans la vie ; d’ailleurs, quand on ne veut que gagner de l’argent, il y a d’autres professions meilleures que celle de notaire.

— J’aime vous entendre parler ainsi.

— Je ne suis pas plus bête qu’un autre, et j’imagine que si je voulais me lancer dans les affaires, j’y réussirais tout comme celui-ci ou celui-là.

— Est-il de plus beau rôle à remplir dans la société que celui de notaire ? dit le père Rotin qui, bien qu’il jouât ce rôle aussi rarement que possible, portait haut la fierté de sa profession.

Le dimanche est généralement le jour le plus occupé pour les notaires de campagne, mais à Oissel les clients n’encombraient jamais l’étude, et ceux qui vinrent ce dimanche-là furent confiés à Alexis avec plus d’empressement encore que de coutume.

Vers dix heures et demie, le père Rotin proposa à Courteheuse d’aller au-devant de Benoit Gibourdel qui devait arriver par la route d’Orival ; mais, comme ils sortaient du jardin, ils virent venir de loin un cheval blanc monté par un homme en blouse bleue et coiffé d’un chapeau à très haute forme et à larges bords.

— Le voilà, dit le notaire.

Courteheuse eut le temps de l’examiner à mesure qu’il se rapprochait au trot pacifique de son bidet : c’était, autant qu’on en pouvait juger en selle, un homme de petite taille, qui avait dépassé la soixantaine de quelques années, mais d’apparence souple et solide ; dans son col de chemise qui montait haut, et comme un papier de bouquet lui enveloppait la tête, apparaissait un visage couleur cidre doux, rasé de frais, avec de petits yeux gris, perçants, dont la malice était accentuée par le sourire des lèvres, – des lèvres larges, épaisses, gourmandes et sensuelles.

Arrivé devant la grille, il mit pied à terre légèrement, et, passant la bride de son bidet dans son bras gauche, il tendit l’autre main au notaire :

— Monsieur Rotin, la compagnie, j’ai bien l’honneur… j’espère que je n’suis pas trop en retard ; je ne me suis point arrêté en route, mais il y a tout de même un joli ruban de queue du Thuit ici.

Il n’était pas homme à mettre son bidet à l’auberge « où il aurait fait de la dépense », il le conduisit dans la petite cour derrière la maison, et, après l’avoir attaché et débridé, il lui versa sous le nez un pochet d’avoine qu’il avait apporté dans son portemanteau ; car, s’il évitait de dépenser son argent inutilement, il ne tenait pas moins à ne rien coûter à ses amis. « Chacun le sien, n’est-ce pas ? » Personne plus que lui n’était ferré sur cette règle. Ce fut seulement après ces soins donnés à son cheval, qu’il s’occupa de ceux de sa toilette, battit avec sa houssine la poussière de son pantalon, et ôta sa blouse dont l’indigo avait déteint sur ses mains qui n’avaient jamais connu l’usage des gants ; pour les laver, il entra dans la cuisine, et paya d’un baiser, fortement appuyé sur la nuque de la servante, le torchon blanc qu’elle lui présentait :

— Le patron n’en saura rien, dit-il en riant.

— Qué que voulez que ça lui lasse ?

— C’est-y possible !

Et sans pousser plus loin ses galanteries qui pour lui étaient simples politesses, il entra dans la salle à manger où le notaire et Courteheuse l’attendaient, et celui-ci ne put pas ne pas remarquer que le vieux paysan qu’il avait vu quelques instants auparavant s’était transformé en une sorte de monsieur, tout à fait à son aise dans sa redingote en drap vert et son gilet de soie à fleurs.

On se mit à table et tout de suite la bonne apporta, entourée d’une serviette, une soupière en terre brune fermée de son couvercle.

— Aimez-vous les tripes ? demande le notaire à Courteheuse.

— Je ferais des lieues pour en manger.

— On nous en prépare ici le dimanche qui sont bonnes ; j’ai pensé que vous n’étiez peut-être pas encore assez citadin pour dédaigner ce plat campagnard.

— Mais je vous assure, mon cher maître, que pour la nourriture je suis resté le paysan de mon enfance, et qu’à bien des mets savants je préfère un plat de lard avec des choux, ou un ragoût de mouton aux pommes de terre ; j’aime aussi les gros morceaux, en un mot la mangeaille ; quand on a été privé dans sa jeunesse, on se rattrape plus tard.

— Et les femmes, comment que vous les aimez ? demanda Benoit Gibourdel qui n’était pas homme à perdre son temps.

Si Courteheuse avait cru que la franchise était sans danger dans cet entretien, il aurait répondu que ses goûts amoureux et gastronomiques étaient les mêmes, qu’à l’élégance il préférait la solidité, et qu’en tout comme partout il aimait les gros morceaux ; mais il ne savait rien de la femme qu’on lui proposait, et dans ces conditions une profession de foi eût été imprudente.

— Je les aime toutes, dit-il.

Benoit Gibourdel lui présenta son verre plein de cidre pour trinquer.

— Vous me faites plaisir, dit-il, parce que faut que vous sachiez que ma nièce ne pèse pas deux cents ; mieux vaut le dire tout de suite ; mais vous ne la prendrez pas au poids pour sûr.

Disant cela avec un gros rire, il tendit son verre à Courteheuse pour trinquer et le vida d’un coup comme s’il le jetait dans un trou, puis se tournant vers le notaire :

— Bon crû tout de même ; c’est-y de votre côte ?

— Oui ; j’ai planté moi-même tous les pommiers qui m’ont donné cette récolte.

— Vous pourriez bien avoir un peu trop forcé la Marie Anfry ; rien ne vaut un bon mélange de Bédanne, de Fréquin, de Bouteille et de Peau de vaque ; dans vos terres s’entend ; le sucré de la Peau de vaque adoucit l’amer des autres.

On pouvait supposer qu’il avait oublié sa nièce, mais le notaire qui le connaissait n’était pas dupe de cette finesse oratoire destinée simplement à faire croire qu’il n’attachait que peu d’importance à ce sujet de conversation. Après avoir jeté sa nièce à la tête de Courteheuse, il la reprenait pour bien montrer que, s’il était disposé à s’en occuper, il n’en était nullement embarrassé ; bientôt il allait y revenir.

— Vous savez, monsieur Courteheuse, dit-il au bout de quelques minutes en suivant son idée comme s’il ne s’était pas interrompu, on ne vous propose pas marchandise dans le sac ; jamais Benoit Gibourdel n’a vendu une pipe de cidre sans la donner à goûter, et toujours la marchandise pareille à l’échantillon, tout le monde vous le dira. Vous verrez la petiote, vous la verrez : une jolie femme ; fine, une couleuvre sensément ; et gentille, si gentille que je n’ai pas pu la garder avec moi jusqu’à c’t’heure. Elle avait dix ans quand, à la mort de défunte ma pauvre sœur, je l’ai ramenée de Paris à la maison. Pendant deux ans je l’ai envoyée à l’école des religieuses et elle profitait bien. Mais un jour voilà notre curé qui vient me voir et me dit que je ne peux plus la garder. — Pourquoi donc, monsieur le curé ? — Elle va sur ses treize ans, qu’il me répond. — C’est l’âge pour me rendre service, elle me tiendra mes écritures. — C’est impossible, monsieur Gibourdel. — Pourquoi donc, monsieur le curé que ce qui était possible hier ne le serait plus anuit ? que je lui demande en face. — Il faut que vous sachiez que notre curé est un digne homme, le meilleur des prêtres, mais pas le brave des braves ; pour un rien il est tout de suite effouqué ; ça vient de ce qu’il a été aumônier dans un couvent de dames religieuses, à Rouen, où il ne s’est pas habitué à parler fort ; et puis aussi de ce qu’il a un nom qui le gêne…

— Il s’appelle l’abbé Taillefesse, interrompit le notaire.

— V’là-t’y pas de quoi s’éluger, continua Gibourdel ? c’est-y pas un nom comme un autre ? Enfin il paraît que ça faisait rire les petites filles et il s’en tourmentait ; c’est pour ça qu’on ne l’appelle que M. l’abbé Charles. De plus encore il est pas mal sourd. Enfin tout ça fait qu’il n’est pas hardi en paroles : pourtant v’là qu’il m’adresse un sermon, un vrai : que je ne suis pas marié, que mes servantes ont des éfants… Là-dessus, vous pensez si je me fâche…

— Il y avait de quoi, interrompit le notaire avec un sourire narquois.

— Bon Dieu ! que je lui dis, qu’est-ce que vous allez chercher là, monsieur le curé ? Faut-il que vous ayez des idées dans la tête : ma nièce ! la fille de ma pauvre sœur, le sang de mon sang ! Il me fait ses excuses, et m’explique que ce n’est pas tout ça, mais que la place d’une jeune personne n’est pas dans une maison où il n’y a pas de femme, où les servantes ont quelquefois des éfants ; que ça peut lui nuire plus tard ; qu’il faut la mettre dans un couvent où elle deviendra une demoiselle et d’où elle ne sortira que pour se marier ; enfin que si je veux il s’occupera de la faire admettre dans le couvent où il a été aumônier, qui est un des premiers de Rouen, rue du Maulévrier, et dans lequel on ne reçoit que les filles de bourgeois. Qu’est-ce que je pouvais répondre ? Je ne voulais que le bonheur de ma nièce ; voilà comment, depuis plus de sept ans, elle est chez les Dames de la Visitation, et qu’elle n’en est jamais sortie. Oh ! elle a joliment profité, et pour l’éducation elle ne craint personne ; la supérieure me le disait encore la dernière fois que j’y ai été. Pour sûr ça a fait du coûtement, mais faut pas le regretter, et M. Rotin est là pour vous dire que comme son tuteur on n’a point de reproches à m’adresser : elle avait cent mille francs à la mort de sa mère, elle en a cent vingt mille au jour d’aujourd’hui.

Il avait filé son récit pour arriver à cet effet, et si simplement, avec un air si bonhomme que le notaire ainsi que Courteheuse, qui cependant connaissaient bien les paysans, n’avaient pas pu ne pas admirer son talent de comédien.

Après une courte pause pendant laquelle il rattrapa le temps perdu en avalant les morceaux doubles, il continua, car il n’avait pas fini, s’étant réservé pour le bouquet un dernier effet, plus puissant encore :

— À la saison que j’étons de la vie, dit-il en vieillissant sa voix et en voûtant ses épaules, qu’est-ce qui peut me rester à souhaiter avant d’aller faire une bosse dans le cimetière ? assurer le bonheur de ma petite Hortense que j’aime comme si elle était ma propre fille.

Il essuya une larme qui était censé retenue dans le coin de sa paupière, puis il poursuivit :

— Et aussi assurer la tranquillité de mon pauvre argent que j’ai eu tant de mal à gagner. Hortense est ma seule héritière ; je veux avant de mourir être acertainé que ma succession ne courra pas de risques, faut donc que je choisisse à ma nièce un mari dont je serai sûr ; c’est pourquoi quand M. Rotin m’a parlé de vous, monsieur Courteheuse, renseignements pris, l’affaire m’a paru faisable et que je pouvais remettre ma fortune comme ma nièce entre vos mains, parce que vous les rendriez heureuses. Si vous devenez mon neveu, c’est vous qui placerez mon argent, et vous lui ferez bien produire six ou sept pour cent ; il y a des deuxièmes hypothèques qui valent des premières, et alors on peut forcer l’intérêt ; M. Rotin ne l’a jamais voulu, mais je n’étais pas son oncle. Maintenant je sais bien que tout ça c’est des paroles : il faut que ma nièce vous plaise, et que vous lui plaisiez. Voulez-vous que nous allions au couvent vendredi, sous prétexte de préparer son compte de tutelle ? Vous la verrez au parloir ; on causera.

VIII

Sincère dans son récit, Benoit Gibourdel eût ajouté que ce n’était pas seulement pour retirer Hortense du milieu dans lequel elle se trouvait placée chez un vieux garçon, que l’abbé Charles avait voulu la faire entrer chez les Dames de la Visitation ; mais que c’était aussi pour faire son éducation, en corrigeant sa nature, et en effaçant les leçons aussi bien que les exemples qui l’avaient gâtée, à Paris d’abord auprès des ouvrières de sa mère, et plus tard au Thuit dans la compagnie des servantes de son oncle.

Mais pour cela il eût fallu qu’il pratiquât la sincérité, et justement il considérait qu’il n’y a pas chose plus sotte au monde : pourquoi raconter aux autres ce qu’on a intérêt à leur cacher ? Chacun le sien, n’est-ce pas ? Voilà l’honnêteté. Et il était un honnête homme, non un jobard.

En voyant arriver Hortense dans une maison qui faisait son désespoir, l’abbé Charles s’était apitoyé sur cette enfant, et bien vite cette pitié avait pris un caractère d’affection et de sollicitude inquiètes autant par ce qu’il rencontrait en elle de qualités et de défauts que par ce que lui racontaient d’elles les sœurs de l’école qu’elle déconcertait.

En effet cette gamine parisienne ne ressemblait en rien aux autres petites filles du village, ni par sa précocité d’intelligence apte à tout comprendre et plus encore à tout deviner, ni par son caractère sentimental et romanesque, ni par son humeur fantasque, ni par ses manières souples et câlines. Si les autres mentaient quelquefois pour se défendre lorsqu’on les prenait en faute, elle mentait toujours, du matin au soir, en faute ou non, pour rien, pour le plaisir, pour se donner de l’importance, pour étonner, et aussi s’occuper, se charmer elle-même, se griser, comme si le mensonge était la meilleure nourriture pour son esprit, le vin ou l’eau-de-vie de sa griserie.

Que de remontrances, de discours, de punitions lui avaient attirés ses mensonges, mais sans que rien, ni personne agît sur elle et la corrigeât, car lorsqu’elle s’excusait c’était par des fourberies nouvelles, et toujours avec tant de sérénité, de candeur apparente qu’on devait se demander si elle était consciente et capable de distinguer le bien du mal, le vrai du faux.

L’année de la première communion d’Hortense avait été désolante pour le curé du Thuit. Au catéchisme aucune de ses camarades ne répondait avec plus de vivacité et d’intelligence aux questions qu’il posait, mais aucune n’était plus difficile à tenir en main. Un peu simples d’esprit, un peu grossières de sentiments, ces filles étaient assez primitives pour que, malgré la défiance instinctive qui fait le fond de la nature paysanne, il lût en elles comme dans un livre ouvert ; mais avec Hortense lire ne signifiait rien ; ce qu’il fallait c’était traduire, interpréter, deviner ce qu’il y avait ou n’y avait pas entre les lignes. Et, justement comme son ministère d’aumônier dans un couvent de jeunes filles lui avait donné une expérience qui manque généralement aux curés de village, il ne pouvait pas se laisser tromper par cette gamine, et prendre pour sérieuse l’exaltation de foi qu’elle montrait, sans que sur aucun autre point sa nature se modifiât en rien.

En effet, du jour au lendemain cette fillette qui à l’église ne se distinguait que par ses distractions continuelles, qui se retournait, se penchait en avant, en arrière dix fois par minute pour voir si on la regardait, souriait à tous, à celui-ci, à celle-là, avait donné toutes les marques de la ferveur religieuse la plus exaltée. Sans raison elle se jetait à genoux et paraissait s’abîmer dans une méditation déchirante. À certains moments elle fondait en larmes, ou bien elle poussait des soupirs auxquels ses voisines ne comprenaient rien. À chaque instant, si l’église était ouverte, elle se glissait dans la chapelle de la Sainte-Vierge, et il fallait la chasser pour l’en faire sortir.

Un jour son oncle était venu se plaindre aux Sœurs qu’elle ne voulait plus manger de viande, et leur demander si c’était par suite de punition. Après de longs interrogatoires on avait compris que c’était par mortification « parce qu’elle avait menti ».

Mais cet état déjà bizarre s’était montré plus extraordinaire encore quand, la première communion approchant, l’abbé Charles l’avait plus souvent admise au confessionnal. Déjà il avait eu l’occasion de la réprimander sur sa façon de se confesser qui lui faisait bredouiller l’essentiel pour s’étendre au contraire avec une clarté parfaite sur les histoires qu’elle voulait raconter et qu’il n’avait nul besoin d’apprendre. À ce moment elle avait eu l’adresse de combiner si adroitement ces histoires qu’il avait dû les écouter :

« Quand elle était seule dans le jardin de son oncle, les geais et les pies lui parlaient. Plusieurs fois à midi, en plein soleil, elle avait vu des flammes sortir de terre, comme pour la dévorer, et ces flammes avaient des voix qui lui faisaient hou, hou ! Puis ces visions changeaient : la sainte Vierge lui apparaissait la nuit entourée d’innombrables figures blanches, ailées. Parmi celles-ci se trouvait sa patronne, non sainte Hortense, mais sainte Agnès qui est une bien plus grande sainte. »

Là-dessus il s’était fâché, et comme, malgré tout, elle persistait dans le récit de ses visions, il n’avait fallu rien moins que la menace de ne pas l’admettre à la première communion pour l’obliger à renoncer à ces hallucinations, ou tout au moins pour la forcer à les taire.

Mais qu’adviendrait-il d’elle lorsqu’il n’exercerait plus une autorité immédiate de tous les instants sur elle, et que dans la maison de son oncle elle pourrait se livrer à toutes ses fantaisies ? Par cela seul qu’elle était orpheline ne devait-il pas se considérer jusqu’à un certain point comme son père ?

C’était alors qu’il avait pensé à la placer chez les Dames de la Visitation, où à grand’peine il avait obtenu son admission : une enfant naturelle mise en contact avec les filles du meilleur monde de la Normandie, était-ce possible ?

Il n’avait triomphé de cette résistance qu’en invoquant le souvenir de ses anciens services, et aussi en s’appuyant sur la vraisemblance pour affirmer que cette naissance illégitime ne serait connue de personne.

Au couvent, Hortense avait été la même qu’au Thuit, avec cette seule différence qu’en voyant les prétentions de ses camarades, elle avait tout de suite changé sa manière pour l’approprier au milieu dans lequel elle allait vivre, et abandonné son commerce avec les saints pour en entreprendre un nouveau, tout aussi original, avec des personnages de la plus haute noblesse.

Cela s’était produit à la suite d’une visite de son oncle, à laquelle avait assisté une de ses camarades qui précisément affichait le plus de prétentions nobiliaires. En voyant ce paysan chaussé de grosses bottes, qui parlait normand avec un accent comique et répétait à chaque instant : « C’est pas tout ça, voyons, profites-tu, ma nièce ? » cette jeune personne, qui se donnait des ancêtres célèbres, avait été suffoquée, et, le soir même, tout le couvent savait qu’Hortense Gibourdel avait pour oncle un vieux perroquet vert qui, comme cadeau à sa nièce, lui apportait des pommes dans ses poches.

Tout le monde s’était moqué d’elle ; mais, sans se laisser démonter et dédaignant celles qui lui étaient franchement hostiles, elle avait dit tout bas à deux de ses amies que ce bonhomme n’était pas du tout son oncle, mais simplement le frère de sa nourrice ; puis elle avait bâti là-dessus une histoire bien faite pour frapper l’imagination et être racontée, malgré le secret qu’elle recommandait.

Ni Parisienne, ni Normande, ni même Française, mais Roumaine, née dans une famille princière, où on lui avait substitué un garçon ; pour la faire disparaître on l’avait expédiée à Paris, et c’était là qu’elle avait été élevée sous le nom de sa nourrice : Hortense Gibourdel, au lieu de Zoë Sinaïa, qui était le sien. À la mort de cette nourrice, le frère de celle-ci, le paysan du parloir, l’avait remplacée.

Quelle aventure ! Quand la supérieure l’avait apprise, Hortense, sévèrement interrogée, avait simplement répondu qu’elle ne voulait que se moquer de celles qui cherchaient à l’humilier.

Mais, avec ses amies, elle avait persisté dans son invention, qui lui donnait de l’importance, et même elle l’avait corsée.

Ce n’était pas seulement pour soutenir son rang avec un fils et perpétuer le nom des Sinaïa, qui avaient été rois de Roumanie et le redeviendraient un jour ou l’autre, qu’on l’avait exilée, mais encore parce que très probablement elle était la fille d’un chef de brigands aimé de sa mère.

Pour quelques-unes qui lui riaient au nez, d’autres l’écoutaient en rêvant, tant elle mettait de vérité d’accent dans ses improvisations : un roi, un chef de brigands, une fille ravie à sa mère, c’était plus qu’il n’en fallait pour faire travailler de jeunes têtes romanesques. D’ailleurs, si elle voyait l’esprit de doute naître chez ses confidentes, elle circonstanciait, elle documentait si bien son roman qu’elle l’imposait.

Ce fut ainsi qu’un beau jour elle montra, en grand mystère, les lettres que sa mère lui écrivait en russe. Pourquoi cette Roumaine écrivait-elle en russe à sa fille ? On ne lui posa pas cette question, qui d’ailleurs ne l’eût pas décontenancée ; et comme, au couvent, personne ne connaissait le russe, elle put faire dire à ces lettres tout ce qui lui passait par la tête : bientôt elle retournerait dans son pays pour y reprendre son rang, épouser un hospodar, et alors elle n’oublierait pas ses amies de Rouen.

Pendant les sept années qu’elle passa au couvent, ces histoires, qu’elle variait à l’infini et qu’elle agrémenta plus tard de romans d’amour tout aussi extraordinaires, furent ses seules joies : par elles, elle vivait.

Mais si elles étaient un aliment pour son esprit, d’autre part elle en souffrait. Quand elle avait raconté qu’elle ferait l’un des grands mariages qu’elle inventait, ou qu’elle serait maîtresse de roi, – ce qu’elle préférait d’ailleurs, – cela pouvait amuser son imagination pour un certain temps et la promener dans d’agréables rêves ; mais après ?

Au fond, elle savait bien qu’elle ne serait pas plus maîtresse de roi qu’elle ne ferait un grand mariage.

Trouverait-elle seulement un mari acceptable, qui, pour cent mille francs, passerait sur la tare de sa naissance ?

Cette question, qui l’obsédait, avait été le tourment de ses dernières années de couvent ; et c’était elle qui lui avait fait accepter Courteheuse, sans chercher à savoir ce qu’il pouvait être sous son apparence peu séduisante.

Mari, notaire, cela suffisait pour l’heure présente.

Plus tard, elle verrait.

IX

Ce fut seulement dans l’après-midi que le serrurier-électricien, envoyé de Rouen par Courteheuse, arriva à Oissel ; et, comme on le lui avait recommandé, il s’adressa à Boulnois pour que le caissier lui montrât les différentes pièces dans lesquelles il devait poser ses appareils.

Ils commencèrent par l’étude, et La Vaupalière ne parut s’intéresser en rien aux mesures prises, que Boulnois et Fauchon suivaient au contraire avec curiosité, en gens qui espèrent deviner ce qu’ils ne comprennent pas ; puis ils passèrent dans le cabinet du patron et dans le salon, où ils trouvèrent madame Courteheuse.

— Qu’est-ce que c’est, monsieur Boulnois ? demanda-t-elle d’un air indifférent.

Boulnois expliqua ce dont il s’agissait pendant que le serrurier ouvrait les fenêtres, les volets, et les refermait.

— Est-ce vous qui avez posé les appareils électriques de M. Féré ? demanda-t-elle au mécanicien.

— Oui, madame.

— Et c’est le même système que vous allez employer ici ?

— Oh ! non, madame.

Au lieu de continuer à questionner l’ouvrier, elle s’adressa à Boulnois :

— Vous pouvez retourner à l’étude, dit-elle ; je conduirai monsieur.

Boulnois, vexé, eut envie de résister ; mais il n’osa pas.

— Et pourquoi n’est-ce pas le même système ? demanda-t-elle quand Boulnois fut sorti et qu’elle passa avec l’ouvrier dans la salle à manger.

— Ah ! voilà ! c’est que, chez M. Féré, on a été à l’économie : on a posé tout juste ce qu’il fallait de contacts, en prenant les moins chers.

— Alors, sa maison n’est pas fermée ?

— Elle l’est sans l’être.

— Je ne comprends pas.

— Il en est de l’électricité comme de la serrurerie : une serrure de trente sous ferme une porte, mais bien sûr qu’elle ne la ferme pas comme une de trente francs.

— Ici c’est des serrures à trente francs que vous allez poser ?

— À peu près : on a montré à M. Courteheuse les différents systèmes et il a choisi les meilleurs.

Cela était vague pour son ignorance, elle voulut amener l’ouvrier à préciser :

— Qu’appelez-vous les meilleurs ? demanda-t-elle.

— Pour qu’une fermeture soit complète, il faut qu’elle empêche d’ouvrir une porte ou une fenêtre de l’extérieur comme de l’intérieur.

— C’est-à-dire qu’elle empêche d’entrer aussi bien que de sortir.

— Justement : chez M. Féré la fermeture extérieure n’est pas mauvaise, mais à l’intérieur quelqu’un qui connaît un peu le système, un domestique, n’importe qui peut empêcher facilement la trembleuse de sonner. Si j’avais là un de ces contacts, je vous montrerais comment on opère.

— Ce n’est pas ce système que M. Courteheuse a choisi ?

— Non.

— Alors votre démonstration est inutile : montrez-moi comment fonctionne celui que vous devez poser.

— Que madame se laisse amener à la fenêtre, elle va voir.

Disant cela il ouvrit un des battants :

— Dans la feuillure je pose un contact que j’entaille ; tant que la fenêtre est fermée, elle appuie sur un bouton d’ivoire en saillie qui interrompt le courant ; aussitôt qu’on l’entr’ouvre, le bouton sort, le courant s’établit, la trembleuse sonne : Madame doit comprendre que ni de l’extérieur ni de l’intérieur l’ouverture ne peut se faire sans carillon.

— Je comprends ; mais enfin n’est-il pas possible à quelqu’un qui habite la maison de disposer à l’avance votre appareil de façon à ce qu’il ne fonctionne pas ?

— Ça oui ; seulement il faut des outils, connaître le fonctionnement de l’appareil et avoir du temps devant soi.

— Alors on empêche la sonnerie ?

— Bien sûr ; seulement comme les gens de précaution font fonctionner souvent le système, ils s’aperçoivent du dérangement et se tiennent sur leurs gardes ; ceux qui ont opéré ce dérangement sont pris aussi bien que s’ils coupaient les fils.

— Vous avez donné ces renseignements à M. Courteheuse ?

— Oui, madame ; ça serait tromper un client que de lui laisser croire, qu’une fois l’électricité posée dans sa maison, il n’y a plus à s’en inquiéter et que pour l’éternité elle fonctionnera toute seule : un commerçant fait sa caisse tous les soirs, n’est-ce pas ? eh bien, pour l’électricité c’est la même chose, il faut faire la visite de ses appareils.

Madame Courteheuse connaissait trop bien son mari, son besoin de vérification et de sécurité pour croire un instant qu’il ne surveillerait pas ses appareils électriques et n’essaierait pas leur marche tous les soirs ; l’espérance qu’elle avait eue de tourner le danger qui les menaçait d’une façon quelconque lui échappait donc : la maison allait être fermée, fermée comme la plus sûre des prisons et si bien qu’elle n’en pourrait pas plus sortir que La Vaupalière ne pourrait y entrer.

— Quand posez-vous vos appareils ? demanda-t-elle à l’ouvrier en montant avec lui au premier.

— Nous commençons demain.

— Et vous aurez fini ?

— Dimanche soir ou lundi dans la journée ; certainement lundi soir vous serez fermés.

Il prit un air discret, et s’approchant de madame Courteheuse pour lui parler à mi-voix :

— Si madame se défie de ses domestiques, elle peut être sûre que pas un seul ne sortira de la maison sans que ça sonne ou bien ils auraient coupé les fils.

Elle continua d’accompagner l’ouvrier dans les différentes pièces du premier étage, sa chambre, celle de son mari où la place de l’interrupteur fut choisie, comme elle l’avait prévu, au chevet du lit, sur le mur opposé à celui dans lequel s’ouvrait la porte qui faisait communiquer les deux chambres ; mais elle ne lui adressa plus la parole, n’ayant rien maintenant à apprendre de lui, et quand il redescendit, elle alla s’asseoir dans le kiosque du quai, pour réfléchir et se reconnaître dans l’isolement.

Que d’heures elle avait passées là depuis son mariage, monotones, tristes, vides, exaspérées, désespérées jusqu’au jour où La Vaupalière était entré dans l’étude ; gaies, remplies de souvenirs ou d’espoirs, impatientes ou béates depuis ce moment, car ce n’était point une parole échappée à un élan passionné de dire qu’il avait créé la femme qu’elle était maintenant, mais la vérité même.

De même que Courteheuse ne l’avait épousée que pour payer sa charge avec la dot qu’elle lui apportait, de même elle ne l’avait accepté que pour qu’il la tirât du couvent et lui donnât une situation dans le monde qui la fît libre et considérée, car malgré toutes les histoires romanesques qu’elle racontait, elle n’avait pas la naïveté d’imaginer qu’il n’y a qu’à vouloir devenir maîtresse de roi pour que ce rêve se réalise ; eût-elle ce qu’il fallait pour en séduire un, la première condition à remplir était de se trouver sur le chemin de celui-là, et la raison lui disait qu’il n’y avait aucune chance que cette rencontre eût lieu jamais. En réalité, deux routes seulement se présenteraient à elle lorsque la majorité lui ouvrirait les portes du couvent : l’une qui la ramènerait chez son oncle Benoit où elle vivrait dans un milieu grossier où jamais elle ne trouverait un mari acceptable ; l’autre qui par un coup de tête et de révolte la conduirait à Paris où elle n’aurait qu’à se jeter dans la vie facile. Un moment, lorsqu’elle avait eu la vision nette de cet avenir, elle avait pensé à se faire artiste, mais sans que cette velléité persistât : elle n’était pas douée pour la musique ; le long travail qu’exige le dessin l’ennuyait, et au couvent on ne prenait pas de leçons de déclamation. Elle ne pouvait donc se faire une place dans la vie que par le mariage ; mais en ayant la sagesse de ne pas se montrer trop exigeante et de se contenter du mari, quel qu’il fût, qui voudrait bien d’elle avec sa bâtardise et sa dot modeste ? Puisque Courteheuse était ce mari, elle le prenait sans s’inquiéter de l’homme. Sans doute elle eût préféré qu’il fût beau garçon, délicat et distingué ; cependant ce n’était pas parce qu’il semblait manquer de ces qualités qu’elle allait le refuser : combien de ses camarades, qui pouvaient se montrer plus difficiles qu’elle, en avaient accepté de pires : avant tout le mariage.

Mais il ne lui avait pas fallu longtemps pour reconnaître que le mari qu’elle avait pris et le mariage qu’elle avait fait ne valaient pas mieux l’un que l’autre.

Du côté du mari, la désillusion avait été vive, car si à première vue, et malgré son inexpérience, elle avait deviné en lui un fils de paysans, lourd d’apparence, sans éducation dans les manières comme sans délicatesse dans l’esprit, elle s’était imaginé qu’elle le formerait puisqu’il était intelligent et qu’elle l’élèverait jusqu’à elle, simplement en se faisant aimer. Mais elle ne s’était pas fait aimer et conséquemment elle ne l’avait pas formé : sa femme oui, ou plutôt sa femelle, et rien que cela. « Ma femme est un objet à mon usage », répétait-il à chaque instant devant elle, sans qu’un mot d’amour ou de tendresse corrigeât jamais cette parole caractéristique. Une caresse, il ne lui en avait pas fait, pas plus qu’il n’en avait désiré d’elle. Entre eux jamais un élan expansif. Jamais il ne l’avait prise pour confidente d’une espérance ou d’une déception ; jamais sur rien il ne l’avait consultée. Ses seules allusions à l’avenir roulaient toujours sur le même sujet : la mort de l’oncle Benoit qui lui permettrait de vendre l’étude d’Oissel pour en acheter une à Rouen ou au Havre.

Du côté du mariage, ses désillusions avaient été plus pénibles encore, car ce que jeune fille elle avait vu dans le mariage, c’était la liberté de la femme avec des visites, des réceptions, des dîners, des bals, des toilettes, et bien qu’en acceptant Oissel elle vînt dans un village, où cette existence n’était pas précisément facile, elle avait cru cependant qu’elle serait néanmoins possible dans une certaine mesure, dont elle saurait se contenter. Mais justement Courteheuse ne concevait la vie de ménage que d’une façon radicalement opposée : de relations il n’acceptait que celles qui se traduisaient par de la clientèle ; pour lui les dîners, comme les toilettes d’ailleurs, coûtaient cher et ne rapportaient rien ; enfin si la distance rendait faciles les visites à Rouen et à Elbeuf où sa femme avait des camarades de couvent mariées, le billet d’aller et retour n’en coûtait pas moins un franc quatre-vingt-cinq. Elle avait donc eu à subir une sorte d’internement aussi triste, aussi monotone que celui du couvent, sans que personne, comme elle le disait, eût fait plus attention à elle que si elle était un écureuil ou un ouistiti.

C’était alors qu’elle avait passé des journées entières dans ce kiosque, couchée sur le divan, ou bien allongée dans un fauteuil, n’ayant pour toute distraction à sa rêverie que le va-et-vient des trains sur le pont du chemin de fer, la montée ou la descente du toueur avec son bruit de chaîne, et sur la rivière le mouvement des remorqueurs, des chalands, des péniches, de tous les bateaux employés à la navigation entre Rouen et Paris, qu’elle reconnaissait de loin à leur forme ou à leur peinture, aussi sûrement que l’eût fait un vieil éclusier. Que de fois s’était-elle roulée avec rage sur le divan, en enfonçant son mouchoir dans sa bouche pour étouffer les cris que ses nerfs étaient impuissants à retenir ! Cette misérable existence ne finirait donc jamais ! Sa jeunesse s’écoulerait donc jour après jour dans cet ennui désespéré et dans ce vide ! N’aimerait-elle jamais ? Ne serait-elle jamais aimée ? Que de fois, regardant passer le train qui filait sur Paris, elle avait regretté de s’être bêtement mariée au lieu de se jeter dans l’aventure ! Qu’importe ce qu’elle serait devenue, au moins elle aurait vécu ; tandis qu’elle se mourait.

Et voilà que si elle ne pouvait plus voir son amant, cette agonie allait recommencer.

X

Il était rare que, le vendredi, Courteheuse revînt de bonne heure à Oissel, car s’il n’aimait pas les dîners de cérémonie chez les autres pas plus que chez lui, il avait conservé le goût des pique-nique où, avec des camarades, on peut manger, boire et rire à ventre déboutonné et en manches de chemise, les coudes sur la nappe, crier, chanter, discuter à l’aise !

Pour s’être marié il n’avait pas lâché ses amis de jeunesse, pas plus que ceux-ci ne s’étaient éloignés de lui ; et le vendredi, la journée de travail finie, ceux qui étaient libres se retrouvaient au rendez-vous fixé, pour se mettre à table l’estomac dispos et l’esprit allègre : « C’est bon tout de même de se retrouver. »

Mais ce qui ne lui paraissait pas moins bon que la compagnie des camarades, c’était le menu de mangeaille, discuté et commandé, la semaine précédente, qui pour l’abondance des plats comme pour la violence de l’accommodement ne ressemblait en rien à la cuisine de Célanie : « C’est bon tout de même de changer de régime. »

On mangeait ferme, longuement, bruyamment, et quand à la fin on quittait la table, c’était invariablement pour s’en aller déguster quelques verres de liqueurs fortes chez Alphonse, rue des Charrettes, à l’assommoir des ouvriers du port, qu’on appelle à Rouen des Soleils, comme s’il y avait un régal, pour les estomacs repus de ces bourgeois, à jouir du spectacle de l’ivrognerie chez les misérables hâves et déguenillés qui se tiennent appuyés debout contre les murs crasseux de la salle sombre et se nourrissent d’alcool moins cher pour eux que la viande.

Puis, toujours pour changer de régime, Courteheuse, comme il le disait en riant à ses amis, « remplaçait l’araignée par la poularde » ; et quand, le soir par le train d’une heure, il rentrait à Oissel, les parfums communs et âcres qu’il rapportait disaient à sa femme où et comment il avait passé sa soirée.

Mais, ce vendredi-là, quand il arriva à six heures du soir, c’était simplement le tabac qu’il sentait ! Tout de suite il appela sa femme.

— Voilà pour les recevoir, dit-il en tirant de sa serviette en maroquin un paquet enveloppé de serge verte.

— Recevoir qui ?

— Mes voleurs s’ils reviennent cette nuit.

Et de la serge il sortit un revolver.

— Tu en avais déjà un ?

— Ça fera deux : celui-là a une portée plus longue.

— Tu les attends cette nuit, que tu es rentré si tôt ?

— Pourquoi pas ? Mais s’ils viennent ils trouveront à qui parler. En tout cas on laissera brûler une veilleuse dans ta chambre et dans la mienne.

— Pour les guider ou les éloigner ? demanda-t-elle d’un air ingénu.

— Que tu es bête ! Pour les éloigner. Rien ne déconcerte plus les voleurs qu’une veilleuse allumée dans une maison ; le plus souvent, en voyant la lumière, ils s’en vont.

— Alors la veilleuse rendait l’achat du revolver inutile.

Il la regarda en haussant les épaules et en se disant que les filles élevées dans les couvents sont vraiment trop bêtes, mais qu’après tout les maris ne doivent pas s’en plaindre, la bêtise de la femme garantissant la tranquillité du mari.

Célanie, qui croyait que son maître resterait à Rouen, avait fait un dîner au goût de sa maîtresse ; quand Courteheuse, en se mettant à table, apprit ce qu’on allait lui servir, il eut un vif accès de mauvaise humeur : une matelote d’anguille et un plat de haricots verts pour tout menu ; au lieu d’une grosse poularde ne trouver qu’une araignée, la chute était lourde. Il n’eut d’autre remède pour l’adoucir que de boire pendant la soirée force grogs dans le kiosque, et de fumer de nombreuses pipes de consolation, en maudissant le gouvernement qui ne protège pas les honnêtes citoyens. Canailles de voleurs ! Qu’ils revinssent la nuit prochaine et il tirerait dessus comme sur des bêtes puantes : deux revolvers à six coups, un fusil de chasse chargé à balles, ça ferait une fameuse bataille dont on parlerait.

Le lendemain, à l’arrivée des ouvriers électriciens, il ne pensait plus à sa déception de la veille, et vingt fois dans la journée il se dérangea de son travail pour aller les voir poser leurs appareils, causer avec eux et se faire expliquer les mystères de l’électricité auxquels il n’entendait absolument rien. Alors ceux-ci, autant pour s’amuser de son ignorance que pour pousser à l’enflure du mémoire, se mirent à lui raconter des merveilles : ce qui complétait bien la sonnerie, c’était l’éclairage : en même temps que la trembleuse commençait son tapage des lampes pouvaient illuminer la maison entière, le jardin, la cour, et alors on fusillait les voleurs à coup sûr. Mais si tentante que fût cette féerie, en homme avisé qui sait compter, il se contenta de la sonnerie.

Pendant ce temps Hortense, qui n’adressait pas un mot aux ouvriers, et n’allait jamais voir leurs travaux, comme si ce qu’ils faisaient n’avait aucune importance pour elle, se dévorait d’impatience à chercher un moyen pour assurer ses rendez-vous avec La Vaupalière, sans en trouver aucun qui lui donnât une entière sécurité. Et les journées s’écoulaient éternelles. Elle l’avait là à deux pas, et c’était à peine si, en faisant le tour du jardin, elle pouvait échanger avec lui un rapide et furtif regard dans lequel elle lui jetait l’angoisse de son impatience et de son inquiétude. Encore était-il difficile de passer souvent devant l’étude, car si elle n’avait rien à craindre de son mari qui ne voyait pas plus loin que le bout de son nez, elle ne pouvait pas ne pas remarquer que Boulnois l’épiait et que Fauchon la suivait des yeux avec une persistance exaspérante.

Les choses traînèrent ainsi jusqu’au mercredi qui était le jour de l’inventaire à Sotteville, et malgré tout ce qu’elle arrangea pour avoir un tête-à-tête avec lui, ne fût-il que de quelques secondes, il fallut qu’elle attendît jusque-là.

Mais parce que Courteheuse et Fauchon quitteraient l’étude le matin comme à l’ordinaire, parce que Boulnois s’en irait déjeuner à onze heures, il n’était pas possible de savoir à l’avance si à ce moment des clients n’accapareraient pas La Vaupalière sans qu’il pût se débarrasser d’eux. Heureusement ce contre-temps ne se produisit pas et Boulnois n’avait pas fermé la grille du jardin, qu’elle parut au haut des marches du cabinet de son mari.

— Viens.

Aussitôt après la sortie du caissier, il s’était levé et avait été fermer la porte de l’étude ; deux pas à faire pour être près d’elle.

— Et Célanie ? demanda-t-il quand il put parler.

— T’imaginais-tu que je m’exposerais à ce que Célanie pût par sa présence empêcher notre rendez-vous ? Sois tranquille, elle ne nous gênera pas ni aujourd’hui ni demain : tu peux venir sans crainte dans le salon.

— L’as-tu tuée ? demanda-t-il en riant, penché sur elle et la tenant dans son bras pour l’accompagner.

— S’il n’y avait eu que ce moyen pour nous voir, sois certain que je n’aurais pas balancé ; mais je n’ai pas eu besoin d’en venir à cette extrémité ; je l’ai simplement envoyée chez sa mère malade, et d’où elle ne reviendra que demain soir : nous avons donc à nous aujourd’hui et demain.

— Et après ? As-tu trouvé quelque chose ?

— Nous arriverons à cela tout à l’heure ; n’as-tu rien à me dire avant ?

— J’ai à te dire que depuis vendredi j’ai vécu dans l’angoisse, ou plutôt que je n’ai pas vécu.

— Ça c’est gentil ; c’est cela que je veux que tu me dises.

— Je n’ai vraiment senti combien je t’aimais qu’en reconnaissant que nous pouvions être séparés : ça été un déchirement, un anéantissement, une mort…

— Oh le bien-aimé !

— Une rage contre moi-même, et aussi contre un autre, en me trouvant impuissant devant ce qui arrive.

— Ce déchirement je l’ai éprouvé, et aussi cet anéantissement, cette mort ; comme j’ai ressenti cette rage qui m’a affolée pendant ces quatre jours, car c’est ce matin seulement qu’après avoir inventé, pesé, accepté, rejeté mille combinaisons plus dangereuses les unes que les autres, je me suis arrêtée à celle qui, je l’espère, peut nous faire plus libres que nous ne l’étions avant cette invention de fermeture électrique.

— C’est ?…

— Ce qu’il faut, n’est-ce pas ? c’est que je puisse à volonté interrompre le fonctionnement de la sonnerie de façon à t’ouvrir la fenêtre du kiosque, ou la porte de la maison ; j’ai interrogé l’ouvrier électricien, qui est venu vendredi, en le promenant partout, et de ce qu’il m’a dit résulte la certitude qu’il n’y a pas de moyen à notre disposition pour obtenir ce résultat.

— Alors ?

— C’est l’interrupteur seul qui commande la sonnerie ; qui ne l’a pas à portée de la main, ne peut rien…

— Tu ferais lit commun avec ton mari ! s’écria-t-il.

Elle lui éclata de rire au nez :

— Ce qu’t’es bête, dit-elle, ça passe la mesure.

— Enfin…

— Je veux sans qu’il s’en aperçoive aller à l’interrupteur pour redresser le levier et y retourner pour l’abaisser. Dans quelle condition cela est-il possible ? Dans une seule : celle d’un sommeil assez profond pour que je ne le trouble pas par ces deux voyages d’aller et retour ; et ce sommeil on ne peut le lui procurer que par un narcotique, du laudanum, de la morphine, n’importe quoi, un médicament qui le fasse dormir et que je lui administrerai quand nous devrons nous voir. Voilà mon moyen ; qu’en dis-tu ?

Il ne répondit pas.

— En as-tu un autre ? demanda-t-elle.

— Non.

— Eh bien, alors il faut bien que nous prenions celui-là, si tu n’as pas d’objections contre lui.

— Je le trouve dangereux.

— Tu sais que j’ai appris à lire de bonne heure et qu’à partir de sept ans j’ai lu tout ce qui me tombait sous la main, sans compter que j’entendais les ouvrières de ma mère se raconter tous les romans qu’elles dévoraient. C’est ainsi que, dans un livre de voyage sur l’Italie dont j’ai oublié le titre, j’ai lu l’histoire d’une jeuné fille qui tous les soirs allait prendre sous le traversin de son père un trousseau de clés pour ouvrir la porte à son amant et le reportait le matin.

— C’est une histoire.

— Eh bien, pour nous ce sera la réalité.

— Et si malgré le narcotique ton mari s’éveille au moment où tu mettras la main sur l’interrupteur ; si tu renverses un meuble dans la chambre sombre…

— D’abord la chambre ne sera pas sombre, attendu que j’y laisserai brûler toutes les nuits une veilleuse… pour écarter les voleurs. Ensuite si, malgré le narcotique, il s’éveille, je ne serai pas pour cela prise en flagrant délit, attendu qu’à partir d’aujourd’hui je deviens somnambule : est-ce que les somnambules ne se promènent pas partout la nuit sans savoir ce qu’ils font ?

— Vraiment je t’admire ; rien ne te démonte ; pour toutes les difficultés, tu as des ressources extraordinaires.

— C’est là le propre de ceux qui aiment ; ce n’est pas la foi qui transporte les montagnes, c’est l’amour, et je t’aime. De ton côté fais donc quelque chose aussi : tu as un ami interne à Rouen…

— Oui, Ymauville.

— Eh bien, va le trouver dès ce soir, plains-toi d’insomnies, demande-lui de l’opium, de la morphine, un remède qui te fasse dormir, et dès demain nous aurons à nous quelques heures de nuit, non dans le kiosque, mais dans ce salon où je t’introduirai en t’ouvrant la porte de la cour, et nous serons aussi en sûreté que nous le serions dans ta chambre. Est-ce entendu ?

— Qui pourrait te résister !

— Alors, embrassez votre servante, mon doux maître, j’espère qu’elle l’a bien gagné.

XI

Le lendemain matin, Courteheuse et Fauchon partirent de bonne heure comme la veille pour Sotteville et, un peu avant onze heures Boulnois, quittant l’étude, s’en alla déjeuner.

Cette fois La Vaupalière n’attendit pas que madame Courteheuse l’appelât, et à peine Boulnois était-il sorti, qu’il ferma à clé la porte de l’étude et passa dans le cabinet.

À sa grande surprise il ne la trouva pas l’attendant, prête à lui sauter au cou ; et alors, discrètement, il frappa à la porte du salon qui était fermée.

— Entrez, dit une voix cérémonieuse.

Stupéfait, il tourna le bouton et l’aperçut au coin de la cheminée, assise dans un fauteuil, plus habillée qu’à l’ordinaire, au moins en cela que sur sa robe noire elle avait posé un fichu de dentelle blanche, et piqué une rose rouge dans ses cheveux ; de la main, gracieusement, elle lui fit signe d’avancer.

— Arrivez donc, cher monsieur, dit-elle, le déjeuner est servi.

Il la regarda avec une physionomie si ahurie qu’elle éclata de rire :

— Tu n’avais donc pas envie de déjeuner en tête-à-tête ? moi j’en mourais ; nous sommes libres, abusons-en.

— Tu veux…

— Déjeuner avec toi, te voir, manger, m’asseoir près de toi, boire dans ton verre, simplement : offre-moi ton bras que nous passions dans la salle à manger où le couvert est dressé.

Comme il restait interdit au milieu du salon, elle lui prit le bras qu’il ne pensait pas à lui offrir, et, l’entraînant en se pressant tendrement contre lui, elle l’amena dans la salle à manger où devant la table dressée se trouvaient deux sièges à côté l’un de l’autre ; alors elle le fit asseoir sur l’un et prit place près de lui :

— Comme mari et femme.

— Tu es sûre…

— De rien, quoique toutes les précautions soient prises : la porte de la cour est fermée, celle du vestibule aussi, celle de l’étude également, les rideaux de cette salle sont abaissés ; on ne peut donc ni nous tomber sur le dos, ni nous voir, mais cela ne garantit pas qu’un client n’arrivera pas pour nous déranger ; au petit bonheur. Qu’aurait-on de bon dans la vie, si on ne risquait rien ? Jouissons du présent ; ne t’inquiète pas du reste. Que dis-tu de mon menu ? Je te préviens qu’il est tout entier sur la table, car je n’ai pas admis qu’il me fût possible de perdre une minute en allant chercher un plat dans la cuisine : ç’a été ma joie de te préparer ce déjeuner ; ç’aurait été mon désespoir de me séparer de toi une seconde pour te le servir.

Il était copieux, ce menu, au point d’encombrer la table et de laisser à peine la place à deux bouquets de roses relégués aux deux extrémités : du beurre, des radis, une truite, un jambonneau de Reims, des blancs de poulet dans la gelée, une salade, une crème, des pêches, des prunes de verte-bonne, des fraises et du raisin.

— Quel malheur que ce déjeuner soit froid, dit-elle avec un sourire.

— Pourquoi ?

— Parce que, chaud, il te dégèlerait peut-être.

— Je t’assure que ce n’est pas gelé que je suis, mais suffoqué par le tourbillon dans lequel tu m’entraînes.

— Eh bien, mange, cela te fera respirer ; et, tout en mangeant, dis-moi si ton ami t’a remis l’opium qu’il nous faut.

— Ni opium, ni morphine…

Elle eut un geste de colère :

— C’est donc un âne, ton interne ?

— Il sera docteur dans trois mois ; mais s’il refuse l’opium il propose un équivalent, ou plutôt quelque chose qui vaut mieux.

— Alors, conte.

— Pour demander de l’opium ou de la morphine à Ymauville, j’ai été obligé de lui dire que je souffrais d’insomnies pénibles ; car je ne pouvais point, n’est-ce pas ? lui avouer l’usage que j’en voulais faire.

— C’était inutile.

— Alors il m’a fait subir un examen médical que j’aurais trouvé bien comique si j’avais été dans une autre situation : — est-ce que j’abusais d’un travail cérébral prolongé ? mon lit était-il trop chaud ? certainement je prenais trop de café, ou ce café était trop fort ; est-ce que je ne buvais pas trop d’alcool ? Je répondais tantôt oui, tantôt non, au hasard. Et lui continuait de me questionner et de m’examiner en déclarant qu’il voyait très bien ce qui en était ; tandis que de mon côté je l’examinais aussi, en me disant qu’il est vraiment trop facile de tromper les médecins. Enfin, après m’avoir retourné de tous les côtés, il déclara que l’opium et la morphine ne convenaient pas du tout à mon état, et que ce qui me guérirait sûrement de ces insomnies, ce serait le chloral qui me procurerait un sommeil calme, sans excitabilité aux bruits de l’hôtel, dont je m’étais plaint, comme le serait celui produit par l’opium. Heureusement j’avais vu à Paris un de mes camarades prendre du chloral, et je savais que c’est une drogue à forte odeur d’éther et de saveur âcre ; comment pourrais-tu l’administrer à ton mari ?

— Justement.

— Alors je lui dis que j’avais déjà pris du chloral qui m’avait rendu très malade. Après un moment de réflexion, il me répondit que cela ne l’étonnait pas du tout, et que, puisqu’il en était ainsi, il fallait remplacer le chloral par le sulfonal.

— Qu’est-ce que c’est que ça ?

Tirant de sa poche un flacon de verre, La Vaupalière le posa sur la table ; il était plein d’un corps blanc cristallisé.

— Le dernier cri de la chimie, produit de la combinaison de l’éthylmercaptan et de l’acétone, ou de quelque chose comme ça ; en tout cas, cet hypnotique de demain, dont j’ai acheté un flacon, procure un sommeil lourd et profond. Corps blanc cristallisé, comme tu vois, presque insoluble dans l’eau, soluble dans l’alcool ; sans saveur, j’en ai goûté ; sans odeur ; se prend à la dose d’un gramme.

— Et comment le prend-on ?

— Au repas, entre deux tranches de pain trempé, ou dans des confitures.

— Il faut donc que celui à qui on l’administre veuille bien l’avaler ; ce n’est pas notre cas.

— Je ne pouvais pas répondre cela à Ymauville ; d’ailleurs, je ne me suis pas arrêté devant cette difficulté, certain qu’avec ton esprit inventif tu trouverais bien moyen de la tourner, si toutefois tu te décidais à employer cet hypnotique.

— Et pourquoi ne l’emploierais-je point ?

— Parce que, quand on en abuse, il peut amener l’abrutissement intellectuel, l’anémie, la perte de l’appétit, l’ataxie des mouvements…

— Qu’est-ce que cela peut nous faire que M. Courteheuse perde l’appétit ou qu’il s’abrutisse ?

— Ah !

— Quand une femme aime un homme comme je t’aime, rien n’existe au monde que son amour à qui elle est prête à sacrifier tout et tous, elle-même, aussi bien que les autres, son mari le premier, puisqu’il est le principal obstacle à son bonheur.

Il ne répliqua point ; mais, attirant la truite, il se servit avec une attention dans laquelle il parut s’absorber. Elle continua :

— Nous n’avons donc pas à nous préoccuper des effets qu’il peut provoquer plus tard, mais bien de ceux qu’il doit produire immédiatement et avant tout de la façon de l’administrer. Quelques gouttes d’opium ou de morphine, c’était facile à verser dans le grog qu’il prend tous les soirs.

— Le sommeil qu’ils procurent n’est pas solide.

— Je n’insiste pas, je cherche.

Il y eut un moment de silence pendant lequel elle ne continua pas de manger.

Tout à coup elle claqua des mains :

— J’y suis, s’écria-t-elle. Tu dis que cette drogue se dissout dans l’eau-de-vie ?

— Soluble dans l’alcool ; c’est l’expression même de mon ami.

— Eh bien, cela est parfait : le grog se fait avec de l’eau-de-vie, elle dissoudra le sulfonal, et s’il ne fond pas entièrement il passera pour du sucre, ce qui sera possible, je pense, puisqu’il n’a ni goût ni odeur.

— Je savais bien que tu trouverais.

— Je pense même à quelque chose qui ne permettra pas le plus léger doute : c’est de ne nous servir désormais que de sucre cristallisé au lieu de sucre raffiné ; ce que les épiciers appellent du sucre Martinique : cristaux de sucre, cristaux de sulfonal, bien malin qui s’y reconnaîtrait.

— J’ai donc bien fait d’apporter ce flacon.

— Tout n’est pas dit encore : quand le sommeil arrive-t-il ? combien de temps dure-t-il ?

— Sommeil lourd et profond.

— Il peut n’être que d’une heure ce sommeil lourd ; et une heure ne nous suffit pas. Qu’importe qu’il ait été profond, s’il ne dure plus quand, après ton départ, j’irai relever l’interrupteur. Qu’importe aussi qu’il soit profond, si c’est seulement vers le matin qu’il produit ses effets. Ce qu’il faut, n’est-ce pas ? c’est que vers onze heures ou minuit M. Courteheuse dorme d’un sommeil lourd qui se prolonge jusqu’à deux ou trois heures du matin. Pouvons-nous compter là-dessus ?

— Je n’en sais rien.

— C’était cela précisément qu’il fallait savoir.

— Pouvais-je le demander ?

— Évidemment on ne pense pas à tout.

— Des questions de ce genre eussent été maladroites, et jusqu’à un certain point dangereuses.

— Il n’en est pas moins vrai que tant que nous ne serons pas fixés là-dessus, ce flacon ne nous donne pas le moyen d’arrêter nos rendez-vous dès maintenant. Quel guignon.

Et dans un mouvement de colère elle frappa la table du plat de sa main, si fort que quelques prunes tombèrent de l’assiette sur laquelle elles étaient montées et roulèrent sur la nappe.

Il essaya de la calmer en lui disant qu’il retournerait à Rouen le soir même, et tâcherait d’obtenir les renseignements qu’il n’avait pas osé demander.

Mais c’était chez elle une habitude d’esprit de ne jamais prêter attention aux objections qui lui étaient faites, comme si elle ne pouvait être sensible qu’à ce qui se passait en elle.

— Ce n’est pas cela qu’il nous faut, interrompit-elle, ton ami te répondrait par des à peu près qui ne nous fixeraient pas.

— Alors que veux-tu ?

— Une expérience faite par nous. Pourquoi ne la tenteraistu pas sur M. Fauchon ? Vous mangez ensemble, vous habitez la même maison, tu pourrais l’observer.

— Le pauvre garçon !

— Vas-tu penser à lui quand il s’agit de nous, mettre en balance un petit malaise que tu peux lui causer, avec notre bonheur ? Crois-tu que j’aie pensé que j’allais troubler le sommeil de M. Courteheuse quand je suis entrée dans sa chambre pour lui jouer la scène de somnambulisme qui plus tard justifiera mes promenades si jamais il me surprend, au moment où je manœuvrerai l’interrupteur : et pourtant je lui ai causé une panique terrible quand il m’a vue courir après des papillons autour de son lit ? Crois-tu que je penserai à lui quand demain ou après-demain je lui administrerai le sulfonal pour de vrai ?

— Mais je n’imagine pas du tout comment je pourrai le faire prendre à Fauchon.

— Comme je le ferai prendre à M. Courteheuse, ni plus ni moins, dans un grog ; vous mangez ensemble, vous demeurez ensemble : lui au premier, toi au rez-de-chaussée ; dans ces conditions rien n’est plus facile que de lui faire accepter un grog, de rester avec lui jusqu’à l’heure où il s’endormira, de noter combien de temps s’est écoulé entre le moment où il a bu et celui où il s’endort ; enfin de pénétrer dans sa chambre pour voir de quelle nature est son sommeil, sa solidité, sa durée, le bruit qu’il peut supporter ; la fatigue de cette nuit sera bien payée par les belles nuits qu’elle nous assurera. Tu me feras part de ces observations après-demain. Comme il serait imprudent d’envoyer encore Célanie en course, j’irai te trouver dans l’étude quand le père Boulnois sera parti et nous arrangerons notre prochain rendez-vous d’après ce que tu m’auras dit.

XII

Ce fut, comme elle l’en avait prévenu, après le départ de Boulnois, que le samedi elle se présenta à la porte de l’étude ; mais, au lieu d’entrer, elle s’arrêta sur le seuil, un pied dans le jardin, avec une attitude d’une innocence parfaite, celle d’une femme qui n’a qu’un mot sans importance à dire en passant.

— Je reste là, dit-elle en sifflant ses paroles à mi-voix, car Célanie qui erre dans la maison peut passer dans le jardin, un client peut survenir, et ma présence n’a rien que de naturel, puisque je viens chercher les journaux. Toi-même ne quitte pas ton bureau. Nous pouvons très bien causer ainsi sans élever la voix. Ce n’est pas quand nous allons avoir les nuits à nous qu’il faut commettre des imprudences inutiles.

Il s’était levé, il se rassit.

— Eh bien, dit-elle, que s’est-il passé ?

Il répondit sur le ton qu’elle avait pris :

— Il a très bien avalé son grog.

— Sans dégoût ?

— Aucun.

— Sans s’apercevoir de rien ?

— De rien, si ce n’est que le sucre avait mal fondu.

— Quelle heure était-il ?

— Huit heures.

— Et le sommeil est venu.

— Vers onze heures. J’étais monté dans sa chambre et, pour avoir un prétexte à rester, je m’étais mis à lire haut un roman que j’avais trouvé là. Quand je vis qu’il fermait les yeux, je lui demandai s’il était souffrant en lui disant que je le trouvais pâle, afin de rester pour le soigner. Il me répondit qu’il tombait de sommeil. Il se mit au lit et aussitôt s’endormit sans avoir conscience de ma présence, d’un sommeil calme, si profond que ni la lumière passée devant ses yeux, ni les bruits que j’ai augmentés progressivement ne l’ont troublé. À trois heures il dormait encore. J’ai été alors me coucher, jugeant l’expérience suffisante. À six heures et demie je suis remonté, il dormait toujours. J’ai eu peine à le réveiller, il était comme hébété.

— Voilà qui est parfait. Un seul point me dérange : le temps qu’il faut pour amener le sommeil. Il est rare que nous dînions avant sept heures et demie, et par conséquent que M. Courteheuse boive son grog avant neuf heures et demie ; le sommeil n’arriverait donc qu’à minuit et demi, ce qui est trop tard.

— Alors ?

— À partir d’aujourd’hui je vais avancer l’heure du dîner.

— Voudra-t-il ?

Elle haussa les épaules :

— Me crois-tu assez sotte pour rester court devant une difficulté de ce genre ? Désormais nous dînerons à six heures et demie ; à huit heures et demie il boira son grog ; à onze heures il dormira ; à minuit je serai dans tes bras : horaire de chemin de fer.

— Et comment entrerai-je ?

— Simplement par la petite porte de la cour. À minuit tu viendras par le quai ; si ma veilleuse brûle devant ma première fenêtre c’est que je t’attends ; si elle brûle devant la seconde c’est qu’un empêchement est survenu. Quand tu auras vu le bon signal et que tu seras certain que personne ne peut te surprendre, tu t’engageras dans la ruelle. À minuit moins cinq, j’aurai ouvert la serrure et tiré les verrous de la petite porte ; tu n’auras donc qu’à soulever la clenche. Comme je serai aux écoutes, j’irai au-devant de toi pour t’amener dans le salon où nous aurons trois heures à nous. Crois-tu que cela ne vaudra pas mieux que le kiosque ? Sans doute l’escalade, le balcon, le bruit de l’eau avaient leurs côtés romantiques ; mais la sécurité a bien aussi ses charmes. Qu’en dis-tu ?

— Ne suis-je pas ta chose ? Ne penses-tu pas, ne veux-tu pas pour moi ? En réalité mes paroles ne sont qu’une répétition des tiennes, gaies, tendres, passionnées…

— Passionnées toujours ; mais ce que tu dis là, je peux le dire encore bien mieux de toi…

— Oh !

— Sincèrement. Entre nous s’il y a une volonté dirigeante c’est bien la tienne : au moins en ce sens que je n’ai pas d’autre idée, d’autre pensée que de prévenir tes désirs, d’autre but que de les contenter. Quand tu me regardes tu fais de moi ce que tu veux, je t’appartiens, je me jetterais à l’eau, je traverserais le feu, je tuerais le sourire aux lèvres qui nous gênerait ; quand tu ne me regardes pas, je t’appartiens bien plus complètement encore puisque je n’ai pas d’autre préoccupation que de savoir à quoi tu penses, ce que tu veux, ce que tu attends de moi, ce que je dois faire. Est-ce que la façon dont je me suis jetée à ton cou ne prouve pas mieux que tout que, dans ce que je dis là, il n’y a ni illusion, ni fantaisie, ni exagération ? Le hasard permet que nous montions dans un wagon, où nous nous trouvons en tête-à-tête : tu t’assieds vis-à-vis de moi, tu me regardes…

— Tu me regardes aussi.

— … Sous l’influence irrésistible que tes yeux exercent sur les miens, sur mon esprit, sur mon cœur, sur mon être tout entier, émue, bouleversée de la tête aux pieds, si complètement, si profondément que j’étais défaillante de bonheur et d’angoisse. Tu avances les mains en me souriant…

— Tu avances aussi les tiennes.

— … Attirés par ce sourire, et sans un mot de prière ou de refus, nous nous trouvons aux bras l’un de l’autre. De qui venait l’attraction ?

— De toi.

— De toi.

— Pourquoi pas de tous deux ?

— D’accord, mais à condition que tu reconnaîtras que la volonté d’une femme faible ne peut dominer celle d’un homme comme toi.

À ce moment la grille du quai fut ouverte par un paysan.

Elle ne bougea pas ; mais, baissant encore la voix :

— Je vais aller dans le kiosque, dit-elle, d’où je te regarderai. Regarde-moi aussi ; nos yeux continueront notre entretien. À ce soir.

Ce ne fut pas seulement quand le client fut parti qu’elle le regarda ; ce fut encore quand, après le retour de Boulnois, il alla déjeuner et passa sous le balcon du kiosque, puis quand il revint.

— À ce soir, disaient leurs regards échangés.

Cependant, malgré l’assurance avec laquelle elle lui avait dit qu’elle avancerait l’heure du dîner, elle n’était pas sans inquiétude sur la façon dont se passerait la soirée, et sur les facilités ou les difficultés qu’elle pourrait rencontrer à faire avaler le sulfonal à son mari.

Courteheuse, qui descendait toujours le matin de bonne heure dans son cabinet, ne travaillait jamais le soir, à moins d’urgence ; et la journée bien remplie, car il était aussi grand abatteur de besogne que grand mangeur et grand buveur, finissait pour lui au dîner. En quittant la table, il allait, toutes les fois que le temps le permettait, prendre son café dans le kiosque ; il restait là, avec sa femme près de lui, jusqu’au coucher, à lire les journaux en fumant des pipes. Quand les gens qui passaient lui plaisaient, il les arrêtait pour causer un moment, eux sur le quai, lui à son balcon. On disait des riens ; on parlait politique ; on échangeait des constatations ou des pronostics sur le temps : « Il a fait chaud aujourd’hui ; il fera encore plus chaud demain. » Mais jamais il n’invitait personne à entrer pour prendre une tasse de café, fumer un cigare, boire un verre de bière ou un grog ; car il était resté, pour l’hospitalité, le paysan âpre de sa jeunesse, et, avant d’offrir quelque chose, il calculait toujours ce que cela pouvait lui coûter : pourquoi se mettre en frais avec des gens qui ne vous rapporteront rien ?

Dans les premiers temps de leur mariage, sa femme lui avait quelquefois demandé à faire une promenade sur les bords de la Seine jusqu’à Orival, ou dans les prairies jusqu’à La Chapelle ; mais bien vite elle y avait renoncé, rien de ce qu’elle aimait et dont elle aurait eu plaisir à parler n’ayant d’intérêt pour lui : la douceur du soir, la poésie de la nuit, le mystère de l’ombre, le clapotement du courant entre les îles aux rives confuses, les bruits lointains des vapeurs en marche, le fantastique des brumes flottant sur la rivière. La première fois qu’elle avait voulu lui faire admirer le paillettement de la lune tremblant sur le remous des eaux, il lui avait répondu que cet effet était bien naturel, puisque la lune atteignait son plein ; et un soir qu’elle voulait rester dehors pour suivre la montée du brouillard sur les prés, il l’avait fait rentrer au plus vite, de peur de gagner une fluxion. Elle se l’était tenu pour dit. À quoi bon se promener en tête-à-tête, si c’était pour marcher côte à côte, sans échanger un mot, et n’avoir à parler qu’à son caniche qui sautait autour d’elle ?

Maintenant, s’ils sortaient, ce n’était guère que quand Turlure, passant sur le quai, les invitait à faire un tour : Courteheuse aimait parler politique avec lui, ou plutôt à discuter ; car ils n’avaient pas du tout la même opinion, ni les mêmes idées en rien : Turlure était républicain, presque socialiste, au moins en cela qu’il s’intéressait aux petits et prenait volontiers la défense des ouvriers contre les patrons, ce qui lui avait acquis une influence considérable à Oissel, pays de fabriques ; Courteheuse, au contraire, était autocrate et haïssait le peuple. Fils de ses œuvres, comme il disait en parlant de lui-même, il méprisait les pédants ; tandis que Turlure, qui ne méprisait personne, plaignait ceux qui n’avaient pas eu le bonheur de faire leurs classes : « N’est pas nourri des fortes études classiques », était une condamnation dans sa bouche ; « Ne sait pas le latin », en était une autre. Il poussait si loin l’amour du latin qu’il ne parlait pas une autre langue avec ses quatre fils aînés, gamins de sept à douze ans, et que le dernier, qui sortait du maillot, savait déjà que c’était dans son nez qu’il devait se fourrer les doigts, quand son père lui demandait où était son nasus.

Ces divergences d’esprit et ces différences d’éducation amenaient entre eux de longs colloques qui prolongeaient la promenade, et aussi de terribles discussions dans lesquelles on s’échauffait de côté et d’autre, mais sans aller jamais jusqu’à des querelles sérieuses ni jusqu’à la brouille. D’ailleurs, quand Turlure jugeait qu’il avait collé son adversaire d’une façon trop serrée qui pouvait l’avoir blessé, il avait une manière de faire la paix et de s’excuser infaillible :

— Votre gorge ne s’est-elle pas desséchée ? disait-il. Je propose de rabattre par la pharmacie et de prendre un garus.

Cet élixir de garus, que Turlure préparait lui-même amoureusement avec des produits de première qualité, était une liqueur que le notaire aimait assez pour ne refuser jamais cette invitation, si vexé qu’il fût ; et on se dirigeait vers la pharmacie, qui s’annonçait de loin par les feux verts et bleus allongés en deux rayons éblouissants sur la chaussée. Invariablement, on trouvait assises derrière le comptoir madame Turlure et sa belle-sœur, qui se reposaient béatement des fatigues de la journée, pour elles assez rudes ; car la famille, en plus de deux fils au collège et de deux autres qui allaient à l’école, se composait d’une vieille mère paralysée, de deux petites filles, du latiniste en jupes courtes, et c’étaient elles qui, sans bonne, faisaient tout dans la maison : ménage, cuisine et couture, pour treize personnes, y compris les deux élèves.

À déguster le garus la soirée se prolongeait, et ces jours-là on se couchait plus tard au notariat.

Comment manœuvrerait Hortense si, par hasard, Turlure passait sur le quai et les appelait pour faire une promenade ? Et qu’arriverait-il, si, après l’absorption de la drogue, on allait finir la soirée à la pharmacie ? Là il pouvait tomber de sommeil comme Fauchon, et le pharmacien ne manquerait pas de s’étonner de cette envie de dormir se manifestant d’une façon si brusque et si insolite. Ce n’était pas avec un homme comme lui qu’on pouvait risquer une imprudence, car ce n’était pas seulement de sa curiosité toujours en éveil qu’il fallait se méfier, c’était aussi de son savoir professionnel.

XIII

Il était six heures quand Courteheuse revint de Sotteville. Cinq minutes après Hortense entra dans son cabinet :

— Est-ce que tu serais contrarié de dîner aujourd’hui à six heures et demie ? demanda-t-elle d’un air un peu dolent qui contrastait avec sa vivacité habituelle.

— Pourquoi ?

— Parce que je suis souffrante.

— Alors c’est par la nourriture que tu te soignes ?

— Je voudrais essayer de me soigner, répondit-elle avec une douceur angélique, et pour cela avancer l’heure du dîner : cette nuit j’ai souffert d’étouffements très pénibles que j’attribue à ce que je me suis couchée avant que la digestion fût faite ; je croyais que cela ne serait rien, mais je me trouve aujourd’hui dans le même état qu’hier, alors j’imagine que ce malaise d’estomac disparaîtrait si nous dînions plus tôt ; je mangerais moins, ayant moins faim, et je n’étoufferais pas.

Tout en l’écoutant d’une oreille distraite, il rangeait des dossiers sur son bureau :

— Ce que les femmes plaques sont insupportables ! dit-il en haussant les épaules.

— Tu as bien raison, mais quand on a le malheur d’avoir une de ces femmes-là, le mieux, si l’on ne veut pas se séparer d’elle…

— Hein ?

— Je dis que si l’on ne veut pas, pour une raison quelconque, la renvoyer par une séparation ou un divorce, le mieux encore est de s’arranger pour vivre avec elle sans trop de heurts.

— Qu’est-ce que tu me chantes ?

— Rien. Je te demande simplement si tu veux avancer l’heure du dîner.

— Tu peux dîner, toi.

— Ce n’est pas facile parce que nous avons un canard rôti ; si on me le servait, il faudrait le réchauffer pour toi.

— Alors si je ne dîne pas à six heures et demie je suis condamné au canard réchauffé, ce qui est exécrable !

— Il n’est pas question de cela ; je n’ai jamais eu l’idée qu’on fasse cuire le canard pour moi ; seulement comme il n’y a pas autre chose, mon dîner se trouve tourner un peu court : au reste cela n’en vaudra peut-être que mieux ; j’irai me coucher tout de suite et l’estomac vide je dormirai mieux sans doute.

— Alors je dînerais seul ; cela serait gai.

Ce qui était encore moins gai, c’était de passer sa soirée sans l’avoir près de lui : non pas que dans ce long tête-à-tête il eût besoin de tendresse ou d’expansion, mais habitué à sa femme elle lui était utile pour préparer son grog, bourrer ses pipes, ce qu’elle était arrivée à réussir avec un talent remarquable, et aussi écouter les observations, les plaisanteries ou les indignations que la lecture des journaux lui suggérait.

— C’est bon, dit-il, je dînerai à six heures et demie.

Elle n’en demanda pas davantage : l’avance du dîner qui n’était qu’une préparation, suffisait pour le moment : le reste, c’est-à-dire le principal, viendrait plus tard.

Pour aller de son cabinet à la salle à manger, Courteheuse devait passer par le salon ; quand il le traversa, il s’arrêta étonné, bien qu’il n’eût pas l’habitude de faire attention à ce qui l’entourait : ses yeux et en même temps son odorat avaient été frappés par les fleurs qui se trouvaient partout : dans les vases de la cheminée et de la console des roses fraîchement coupées, dans les jardinières devant les fenêtres des bouvardias et des résédas en pot entremêlés de fougères.

Il entra furieux dans la salle à manger :

— Il n’est pas étonnant que tu étouffes, dit-il, et il n’y a pas à en chercher la cause bien loin : elle est dans l’odeur de ces plantes qui encombrent le salon comme la boutique d’un jardinier la veille d’une fête à souhaiter.

— Le parfum des fleurs ne m’a jamais fait mal, au contraire il me calme.

— Évidemment.

Le changement de son heure et les fleurs du salon l’avaient mis de méchante humeur ; il dîna sans rien dire, si ce n’est pour se plaindre d’avoir été obligé d’abandonner un travail pressé.

— Ne peux-tu pas le reprendre après dîner ? dit-elle.

— Comme c’est agréable de travailler en sortant de table.

— Je te tiendrais compagnie d’autant plus volontiers que ce soir je ne pourrai pas rester dans le kiosque.

— Parce que ?

— Le temps est humide et je crains le froid.

— Le temps n’est pas du tout humide.

— Enfin je crains les vapeurs du soir et le voisinage de la rivière.

— Oh ! les plaques, les plaques ! dit-il en haussant les épaules.

— Ce qui est mauvais pour moi, ne l’est pas pour toi ; ton travail achevé, si tu veux finir ta soirée dans le kiosque, j’irai me coucher.

— Parfait, la fête est complète.

Il n’avait pas dit s’il acceptait qu’elle lui tînt compagnie, mais, quand il quitta la salle à manger pour passer dans son cabinet, elle le suivit, et comme à l’ordinaire lui fit son café, le versa et le sucra ; puis pendant qu’il le buvait à petits coups tout en écrivant, elle chargea une pipe de tabac et la posa près de lui avec une allumette en papier, de façon à ce qu’il n’eût qu’à allonger la main pour la prendre : la femme la plus affectueuse n’eût pas eu des soins plus tendres, des prévenances plus attentives pour un mari bien-aimé.

Cela fait, elle s’assit au bout du bureau, sous la lumière de la lampe, et déplia un journal dans lequel elle parut s’absorber.

C’était la veillée de l’hiver telle qu’ils la passaient dans la saison dure, avec cette seule différence qu’au lieu du feu brûlant dans la cheminée, ils avaient la fenêtre ouverte.

Il en fit la remarque :

— Voilà l’hiver qui commence, c’est gai en septembre.

— Je ne trouve pas que nous soyons si mal ici, au contraire.

Elle dit cela doucement, sur un ton qu’on pouvait croire affectueux, et reprit la lecture de son journal.

Ce n’était jamais qu’après avoir fumé deux pipes, quelquefois trois, qu’il avait l’habitude de boire son grog ; quand elle jugea le moment arrivé elle se leva :

— Où vas-tu ? demanda-t-il.

— Préparer ton grog.

— Sonne Célanie ; elle est insupportable cette fille, de tout oublier.

— Le changement d’habitude l’aura dérangée ; je vais aller le chercher, c’est plus simple.

Elle revint presqu’aussitôt apportant un verre plein d’un liquide de couleur caramel doré, au fond duquel se montraient des petits cristaux blancs.

— Qu’est-ce que c’est que ça ? dit-il en présentant le verre à la lumière de la lampe.

— Tu m’as parlé hier de sucre de la Martinique…

— C’est-à-dire que tu en as parlé toi-même.

— Enfin nous en avons parlé et, puisqu’il est reconnu que dans le café, le thé, pour les fruits, les grogs il est meilleur que le sucre raffiné, je t’en ai fait acheter.

Disant cela elle prit une toute petite cuillerée de grog, mais sans remuer le mélange, et le porta à sa bouche :

— On a bien raison, dit-elle après un moment ; si j’aimais le sucre je ne voudrais que celui-là ; il a un goût excellent que n’a pas l’autre.

Ce qu’elle faisait là était hardi, car elle le provoquait à goûter ce grog ; mais puisqu’il avait remarqué les cristaux qui restaient dans le verre sans fondre, elle voulait, en prenant les devants, ne pas lui laisser une liberté d’appréciation qui fît refuser ce sucre.

— Au reste goûte toi-même, dit-elle.

Il porta le verre à ses lèvres, tandis qu’elle le regardait en souriant comme si elle n’avait pas d’autre souci que de voir son opinion sur le sucre Martinique confirmée ou repoussée.

— Tu l’as fait si fort, dit Courteheuse en reposant le verre après avoir bu une gorgée, qu’on ne sent que l’eau-de-vie.

C’était bien là-dessus qu’elle avait compté ; maintenant elle était tranquille. Cependant, après avoir bu presque tout le grog, il fit encore une observation :

— Ce sucre se dissout mal, dit-il, en montrant quelques cristaux qui étaient restés au fond du verre sans fondre.

— C’est sa qualité, répondit-elle hardiment.

Il n’insista pas, et prenant ces cristaux avec la cuillère, il les croqua, sans manifester en rien du dégoût ou de la surprise.

Maintenant elle n’aurait qu’à attendre en l’observant, ce qu’elle fit, sans bouger, presque sans parler, ne lâchant que tout juste ce qu’il fallait de paroles pour répondre à ce qu’il disait.

Le temps s’écoula sans que rien annonçât qu’il n’était pas dans son état normal ; à la fin cependant il bâilla et ses yeux se troublèrent.

— Est-ce que tu ne voulais pas te coucher de bonne heure ? dit-il.

— Quand il te plaira, répondit-elle.

Ils montèrent au premier étage, et elle entra dans la chambre de son mari pour voir si tout était en ordre.

— As-tu abaissé le levier de l’interrupteur ? demanda-t-elle en allumant la veilleuse qui maintenant brûlait toute la nuit sur la tablette de la cheminée.

— Est-ce que j’ai l’habitude de l’oublier !

— Alors, bonsoir.

— Bonsoir, dit-il d’une voix paresseuse qui indiquait le besoin de sommeil.

Arrivée dans sa chambre elle se déshabilla lentement ; mais au lieu de se mettre au lit elle se recoiffa et fit une élégante toilette de nuit parfumée à l’eau de Cologne russe ; puis ayant allumé sa veilleuse elle souffla sa bougie, se blottit dans un fauteuil, et attendit.

Dormait-il ?

Malgré son anxiété d’être fixée sur cette question qui l’enfiévrait, elle ne bougea pas avant onze heures et demie, ne voulant rien compromettre par trop de hâte ; alors seulement elle quitta son fauteuil et, marchant en étouffant le bruit de ses pas, elle passa dans la chambre de Courteheuse.

À la porte elle s’arrêta pour écouter : la respiration calme et régulière lui dit qu’il dormait, elle s’approcha du lit sans qu’il fît aucun mouvement et se pencha sur lui sans le troubler.

Décidément, c’était bien le sommeil lourd sur lequel elle comptait.

Cela constaté, elle se dirigea vers l’interrupteur, redressa le levier, rentra dans sa chambre, plaça comme il était convenu sa veilleuse devant sa première fenêtre, et descendit au rez-de-chaussée. Mais, comme il n’était que onze heures quarante, elle dut attendre encore ; et ce fut seulement à minuit moins cinq qu’elle ouvrit la porte du vestibule et tira les verrous de celle de la cour ; la nuit était si calme, le silence si profond, le ciel si clair qu’elle eut envie de regarder dans la ruelle ; mais elle se retint, et resta contre la porte l’oreille aux écoutes. Trois ou quatre minutes s’écoulèrent et, sur le gravier de la ruelle, elle entendit le craquement de pas aussi légers que rapides : comme il arrivait avec hâte ! Doucement, il souleva la clenche, poussa la porte, et vivement la referma.

— Je suis là, murmura-t-elle.

Elle lui sauta au cou, puis, le prenant par la main, elle le conduisit dans le salon où elle avait allumé toutes les bougies des candélabres et des appliques, sans s’inquiéter qu’on pût s’en apercevoir le lendemain.

— Mais c’est une fête, dit-il ébloui par la lumière, saisi par le parfum violent des fleurs.

— Notre nuit de noces !

— Et le kiosque ?

— Tu me faisais la cour, une cour tendre ; mais c’est aujourd’hui seulement que nous sommes vraiment l’un à l’autre entièrement.

— Que n’est-ce vrai ! dit-il en l’étreignant.

XIV

Pour qu’elle fût assurée de pouvoir dîner à six heures et demie, il fallait que ce fût la règle de tous les jours, sans quoi elle aurait, chaque soir qu’elle devrait recevoir son amant, des combinaisons nouvelles à inventer qui s’épuiseraient bien vite.

Ce fut à cela qu’elle s’appliqua dès le lendemain.

Quand Courteheuse se mit à table à sept heures passées, il ne vit qu’un couvert dressé, le sien.

— Tu ne dînes pas ? demanda-t-il étonné.

— J’ai dîné.

— Comment, dîné !

— À six heures et demie ; je me suis trop bien trouvée hier d’avoir avancé mon dîner, j’ai passé une nuit trop bonne, trop agréable, la meilleure nuit de ma vie sûrement, pour ne pas profiter de l’expérience acquise ; désormais, je dînerai toujours à six heures et demie.

— Voilà qui est plaisant pour moi.

— Tu n’en souffriras pas ; si cette heure ne te convient pas, ce que j’admets très bien, je m’arrangerai pour que mon dîner ne compromette pas la qualité du tien.

Elle savait qu’en mettant en avant ce moyen d’arranger les choses, elle ne ferait qu’inquiéter un homme qui savait compter ; ce fut ce qui arriva.

— On fera donc deux dîners ? dit-il.

— On n’en a fait qu’un aujourd’hui, et je suis certaine que le haricot de mouton qu’on va te servir ne sera pas moins bon que s’il avait été préparé pour sept heures et demie.

— Bon pour les ragoûts, mais les rôtis ?

— Dame.

— Alors, je suis condamné aux ragoûts ?

Elle ne répondit rien ; mais le lendemain il en fut de même, et le surlendemain aussi : sans doute elle assistait au dîner de son mari, au moins en cela qu’elle se tenait dans la salle à manger, mais ce n’était pas du tout la même chose pour lui d’avoir sa femme assise sur une chaise près de la fenêtre, lisant ou rêvant, que de l’avoir à sa table, mangeant, buvant, causant avec lui.

Le troisième jour, après avoir commencé par vigoureusement secouer et injurier « les plaques », il déclara que dorénavant il dînerait à six heures et demie.

— Cela me dérange, me gêne, m’embête, mais il faut bien en passer par là puisque c’est la convenance de Madame.

— Pourquoi gâter par ces mauvaises paroles le sacrifice que tu me fais ? dit-elle avec une émotion touchante ; ne veux-tu pas que je t’en sois reconnaissante ?

— Quel bien cela me ferait-il ? J’ai toujours vu que la reconnaissance est agréable à ceux qui se vantent d’éprouver ce sentiment, mais j’en suis encore à chercher en quoi elle l’est à ceux qui l’ont provoquée.

Ayant obtenu ce qu’elle voulait par ce changement d’heure, elle n’avait plus qu’à manœuvrer de façon à ce qu’on ne vînt pas déranger son mari après qu’il aurait bu le grog additionné de sulfonal et serait sous une influence hypnotique. Que penserait-on de lui si on le voyait pris d’un sommeil irrésistible ? On parlerait, on s’étonnerait, on le questionnerait de façon à appeler son attention sur ce sommeil ; et cela devait être évité avec d’autant plus de soin que déjà il s’était plaint deux ou trois fois de ne pas pouvoir s’éveiller le matin, et de rester l’esprit lourd, comme paralysé, comme hébété lorsqu’il se mettait au travail.

Grâce à l’automne, les circonstances lui étaient favorables : le temps s’était rafraîchi surtout le soir ; il y avait eu de grandes pluies ; et maintenant, souvent dès le coucher du soleil, la rivière et les prairies se couvraient de vapeurs qui traînaient le long des rives et noyaient les arbres jaunissants dans leur ouate. À quoi bon aller passer la soirée dans le kiosque ? Si c’était pour tenir les fenêtres fermées, autant rester dans le cabinet.

Elle avait donc pu l’empêcher de sortir après le dîner et, comme il avait habitué ses clients à ne pas le déranger le soir à moins d’affaires urgentes, comme d’autre part ils n’avaient pas d’amis assez intimes pour que ceux-ci vinssent les relancer la grille fermée, elle avait pendant assez longtemps échappé au danger des visites à l’heure où elles eussent été inquiétantes.

Mais un jeudi soir, peu de temps après l’absorption d’un grog préparé, on sonna à la grille d’une main résolue, et Célanie vint annoncer que c’était M. Turlure qui désirait entretenir M. Courteheuse d’une affaire pressée.

— Il nous ennuie le pharmacien ! s’écria madame Courteheuse.

— Pourquoi ?

Puis, sans attendre une réponse, il dit à Célanie d’ouvrir à M. le maire et même il quitta son fauteuil pour aller au-devant de lui.

Le pharmacien entra en s’excusant avec politesse auprès de madame Courteheuse de se présenter chez elle à pareille heure.

— Quelques minutes, dit-il, quelques minutes seulement, et certes, madame, je n’aurais pas sonné à votre grille si ce n’était pas demain vendredi, ce qui conséquemment ne me permettrait de voir M. Courteheuse qu’au moment de son départ pour Rouen : entre deux inconvénients j’ai voulu au moins choisir le moindre.

Elle était exaspérée de ces phrases polies qui ne laissaient pas ; s’il continuait ainsi, à quelle heure s’en irait-il ?

Cependant il expliqua brièvement son affaire, et à peine Courteheuse lui avait-il donné le conseil approprié à son cas, qu’il se leva.

Mais elle s’était trop hâtée d’espérer que pour être debout il allait partir.

— J’espère au moins que vous n’êtes pas souffrante, chère madame ? demanda-t-il.

— Pas du tout.

— Et vous, cher maître ?

Elle voulut faire tête en se hâtant de répondre :

— M. Courteheuse ne s’est jamais mieux porté.

— Et pourquoi voulez-vous que je sois souffrant ? demanda le notaire.

— Simplement parce qu’on ne vous voit plus dans votre kiosque ; je suis passé plusieurs fois et j’ai toujours trouvé les fenêtres closes ; vous commencez l’hiver de bonne heure.

— C’est le mauvais temps qui commence de bonne heure, répondit-elle, le brouillard, l’humidité, le froid.

— Il y a du vrai, beaucoup de vrai dans cette plainte, mais pas pour ce soir cependant ; jamais nuit d’automne n’a été plus douce et plus radieuse ; en venant par le quai il me semblait que j’étais en vrai pays de féerie. Cela ne vous donne pas envie de sortir ? Il y a longtemps que nous n’avons taillé une bavette.

— Asseyez-vous donc et taillez-la ici, dit-elle vivement.

Mais Courteheuse n’accepta pas cet arrangement.

— Pourquoi ne pas sortir ? dit-il, puisque le temps est beau ; en tout cas tu peux rester.

Puisqu’elle ne pouvait pas le retenir, mieux valait encore l’accompagner ; au moins elle verrait ce qui se passerait, et si les choses tournaient mal elle tâcherait de les expliquer ; cela valait toujours mieux que de s’abandonner au hasard.

— Le temps de mettre un fichu, dit-elle.

Si Turlure désirait tailler une bavette, c’était pour parler d’une affaire d’empoisonnement qui se jugeait en ce moment devant les assises de la Seine, et qui passionnait d’autant plus vivement la curiosité que trois experts, des plus considérables par leurs situations, étaient pour la culpabilité, tandis que trois médecins non moins considérables étaient pour l’innocence. Cela donnait lieu à une lutte engagée depuis plusieurs jours à propos de laquelle le pharmacien, qui faisait profession de critique judiciaire, était bien aise de discuter, non seulement au point de vue criminel, mais encore au point de vue professionnel.

À peine étaient-ils sur le quai qu’il commença sa leçon, épluchant l’instruction, démolissant l’acte d’accusation, blâmant la marche brouillonne des débats, et cela parut d’autant plus singulier dans sa bouche, qu’ordinairement il était du côté de l’accusation.

Alors le notaire, lui qui était toujours avec la défense, prit l’opinion contraire, et aussitôt s’engagea une discussion assez vive pour rassurer madame Courteheuse. Que cette lutte de parole se prolongeât aussi longtemps que cette malencontreuse promenade, et le sommeil ne se produirait pas. Il fallait donc qu’elle fût attentive à ne pas la laisser faiblir et veillât à les exciter l’un contre l’autre, – ce qu’elle fit :

— Ce que je ne comprends pas, dit-elle, c’est que dans cette affaire les médecins de l’accusation affirment que la mort a été causée par un empoisonnement, et que ceux de la défense soutiennent que la mort a été naturelle.

— Parfaitement, s’écria Courteheuse qui cependant n’était jamais du même avis que sa femme ; il est scandaleux qu’un professeur de l’École de Médecine vienne déclarer en plein tribunal qu’une autopsie faite par un autre professeur de l’École est une honte pour notre pays.

— Si c’est son opinion ?

— Quelle confiance voulez-vous que nous inspirent ces polichinelles, qui ne pensent qu’à se quereller et à se faire de la réclame sur le dos d’un malheureux accusé.

Et la querelle continua de plus belle ; puis, quand elle commença à s’apaiser, Hortense reprit :

— Et ces quatre ou cinq médecins qui ont soigné la victime pour toutes les maladies imaginables ?

— Il faut dire que les uns et les autres ont été au-dessous de tout, s’écria Courteheuse heureux de taper sur les médecins pour atteindre le pharmacien par ricochet.

— Mais je ne trouve pas, riposta vivement Turlure ; si vous saviez comme l’empoisonnement est un crime difficile à découvrir et qui déroute les recherches, vous ne parleriez pas ainsi. Croyez-vous qu’un honnête homme n’hésite pas avant de formuler un soupçon qui aboutira à la suspicion de personnes entourées de considération ? C’est pour cela que tant d’empoisonnements, qui pourraient être prévenus par un médecin qui oserait aller jusqu’au bout de ses doutes, ne le sont pas ; et c’est pour cela aussi que tant de crimes de cette espèce s’accomplissent ou restent impunis ; non par ignorance du médecin comme vous le supposez, mais parce que les circonstances accidentelles ne confirment pas assez ses doutes pour lui faire une conviction et le forcer à des accusations devant lesquelles ses scrupules s’arrêtent.

Là-dessus il entreprit une sorte de conférence sur l’empoisonnement sans que le notaire pût placer une seule interruption.

Alors elle s’inquiéta de ce silence forcé ; tant qu’il était secoué par la discussion, il pouvait ne pas sentir le besoin du sommeil, mais la marche seule suffirait-elle pour le tenir bien éveillé ; il fallait donc qu’elle se jetât à travers ce discours ; elle déclara qu’elle était fatiguée.

— Obliquons sur la pharmacie, dit Turlure, vous vous reposerez un moment avant de rentrer.

— Le froid m’a saisie.

— Précisément c’est le cas où le garus est indiqué.

Elle voulut se défendre, mais son mari ayant accepté l’invitation sans s’inquiéter d’elle, il fallut bien qu’elle le suivît.

Qu’adviendrait-il quand il serait assis et que Turlure pourrait l’examiner en pleine lumière ?

XV

Ils avaient suivi la berge de la rivière, ils revinrent sur leurs pas ; mais, malgré les efforts de madame Courteheuse pour forcer son mari à prendre part à la conversation, il resta morne ; c’était à peine si de temps en temps il lâchait une parole, lui qui au départ était si loquace. Cela fut si sensible que Turlure ne put pas ne pas le remarquer ; mais, s’imaginant que dans la chaleur de la discussion il avait blessé le notaire par quelque réplique trop raide, il s’appliqua à se montrer doux et affable encore plus que d’habitude pour se faire pardonner son moment de vivacité.

Tout à coup, Courteheuse l’interrompit.

— Est-ce que le garus est bon contre le sommeil ? demanda-t-il.

— Si le sommeil est provoqué par une digestion paresseuse, le garus est souverain.

— Alors nous allons voir par le remède quelle est la cause de mon sommeil.

Elle essaya de rompre les chiens, mais son mari ne s’y prêta pas :

— Figurez-vous, dit-il en s’adressant au pharmacien, qu’une fois ou deux par semaine je suis pris d’un sommeil invincible.

— Invincible est exagéré, dit-elle vivement.

— Mais pas du tout ; j’ai peine à gagner mon lit, et aussitôt couché je m’endors comme plomb.

Elle crut qu’elle devait contredire cette assertion, dangereuse peut-être :

— Tu t’imagines que tu dors lourdement, dit-elle, mais en réalité tu respires avec un calme parfait, comme un enfant.

— Cela est une heureuse indication, répondit Turlure, et prouve une aussi bonne santé qu’une bonne conscience ; mieux que la veille, le sommeil dit ce que nous sommes au physique comme au moral, et je suis certain que le sommeil observé par un médecin intelligent peut le renseigner sur certains états, comme l’auscultation de l’appareil respiratoire, du cœur ou de l’abdomen le peut sur certains autres.

— Il n’en est pas moins vrai, continua Courteheuse, que, malgré le calme de ce sommeil, je me réveille le matin difficilement, et que je suis hébété.

Décidément l’entretien prenait la mauvaise tournure qu’elle avait redoutée :

— En tout cas, tu es le seul à t’en apercevoir, dit-elle, ce qui prouve bien que cet hébétement n’existe que dans ton imagination.

— Avez-vous parlé de cela à votre médecin ? demanda Turlure.

— Mais je n’ai pas de médecin.

— Hanyvel n’est-il pas votre client ?

— Oui, mais je ne suis pas le sien ; Dieu merci, nous n’avons jamais été malades ; et puis, vous savez, je ne crois pas beaucoup à la médecine et encore moins aux médecins.

— Au moins devez-vous croire à la chimie.

— Vous voulez dire à la pharmacie.

— C’est tout un, bien souvent.

— Peut-être ; mais le curieux serait de voir si les remèdes ne tuent pas plus de gens qu’ils n’en guérissent.

— Savoir les employer, tout est là ; nous préparons, le praticien administre.

— Alors on a administré bien mal, dit-elle, ceux qu’on a donnés à mon pauvre caniche, car certainement on me l’a tué.

— C’était de la liqueur de Fowler, autant que je me souvienne ?

— Elle me l’a empoisonné.

— Il est vrai que ces choses-là arrivent… quelquefois.

— C’est pour cela que vous voulez que je m’adresse à Hanyvel ?

— Permettez. Hanyvel est un de nos bons cliniciens : interne des hôpitaux de Paris, grand travailleur, intelligent, auteur de travaux hardis, il est arrivé à Rouen précédé d’une réputation dans le monde médical, et il s’est fait tout de suite une superbe clientèle.

— Et le grand travailleur de Paris est devenu un grand paresseux à Rouen. Je l’ai connu à ce moment, à l’occasion de son mariage, et j’ai assisté à cette transformation curieuse, celle d’un cerveau en un sac à écus. Comme si le travail de l’internat l’avait vidé et fourbu, il n’a plus eu d’énergie que pour courir les clients, et il a mis ce qui lui restait d’activité intellectuelle dans la musique, la peinture, la littérature, les bibelots ; il est de toutes les sociétés artistiques de Rouen ; il se montre dans toutes les fêtes, assiste à toutes les représentations du théâtre des Arts, où il est chic de paraître, et personne n’est plus mondain que lui. Quand voulez-vous qu’il travaille ? Je suis sûr qu’il n’a pas ouvert un livre de médecine depuis dix ans, et s’il parle quelquefois de son métier, c’est pour blaguer les recherches ou les découvertes des nouveaux venus. Avec notre ingénieur, Hanyvel est un des plus curieux exemples de cette paresse intellectuelle qu’on rencontre chez ceux qui ont surmené leur cerveau dans la jeunesse : ils ne veulent plus, ils ne peuvent plus rien faire entrer dedans. Pour métrer des cailloux sur les routes, ça n’est pas bien grave ; mais pour soigner des malades, c’est plus inquiétant.

— Ce qui n’empêche pas que si j’étais malade, je l’appellerais volontiers.

— Alors, vous revenez à votre idée de m’envoyer chez lui ?

— Pas du tout, puisque je ne sais pas ce que vous avez, et même si vous avez quelque chose.

Elle se hâta d’intervenir pour détourner la conversation :

— Mais M. Courteheuse n’a rien du tout : il mange, va et vient, travaille comme à l’ordinaire ; il dort bien. Que lui répondrait un médecin à qui il se plaindrait de bien dormir ?

— Ce n’est pas un bon sommeil celui qui donne un réveil difficile.

Ainsi chaque mot ramenait le danger qu’elle cherchait sans cesse à écarter ; cette promenade maudite ne finirait-elle jamais ?

Cependant le moment le plus inquiétant n’était point passé ; la marche, la conversation, la contradiction pouvaient empêcher le sommeil de peser sur lui ; mais bientôt ils allaient s’asseoir dans la pharmacie ; alors que se produirait-il ? Turlure n’était pas le premier venu ; il savait voir, observer, se rendre compte de ce qui se passait sous ses yeux ; et elle ignorait si le sulfonal ne produit pas des effets assez caractéristiques pour qu’un pharmacien ne puisse pas ne pas le reconnaître tout de suite dans le sommeil qu’il provoque. Avec un bavard comme lui qui aimait à professer, il n’y avait pas à espérer de pouvoir le faire taire. Déjà son mari n’était que trop disposé à se préoccuper de ses crises de sommeil. Qu’un mot de Turlure éveillât en lui des soupçons, et il faudrait renoncer aux rendez-vous de la nuit, qui étaient sa vie même.

Ce fut sous le poids de l’angoisse qu’elle entra dans la pharmacie, et cependant elle devait se montrer gaie, enjouée comme à l’ordinaire, répondre aux politesses de madame Turlure, aux prévenances de la belle-sœur, mais sans accaparer la conversation, pour que son mari pût y prendre part.

— Eh bien, quel effet produit le garus ? demanda le pharmacien après que Courteheuse eut vidé le verre qui lui avait été servi.

— Je ne remarque pas qu’il en produise aucun.

— C’est bien ce que je pensais, votre envie de dormir ne provient pas d’une digestion paresseuse : au reste il faut attendre.

— J’aimerais mieux me coucher.

Sur ce mot, madame Courteheuse se leva, mais son mari ne parut pas disposé à quitter sa chaise.

— Le fait est, dit Turlure, que vous donnez tous les signes de l’invasion du sommeil : vos paupières se ferment, vos yeux se troublent.

— Je n’y vois plus.

— Vous bâillez ; vous penchez la tête en avant.

— Les bras me tombent du corps.

— Allons nous coucher, dit madame Courteheuse se dirigeant vers la porte ; est-ce que quand on est dans cet état le mieux n’est pas de se mettre au lit ? je trouve même qu’il y a longtemps que cela devrait être fait.

Comme elle avait débité ces quelques paroles avec une vivacité qui trahissait de l’émotion, Turlure se méprit sur la cause qui la produisait.

— Rassurez-vous, chère madame, il n’y a rien de grave dans l’état de votre cher mari.

— Je l’espère bien.

— Je sais ce qu’il a.

— Ah !

— Parfaitement ; il n’y a pas besoin de l’observer longtemps pour être fixé sur son cas.

— Et quel est mon cas ? demanda Courteheuse d’une voix empâtée.

— Rien n’est plus éloigné de ma pensée que de vouloir prendre le rôle de médecin et de donner des consultations, chacun à sa place : pharmacien je suis, pharmacien je reste ; certainement on ne m’accusera jamais d’exercice illégal de la médecine. Pourtant après vous avoir parlé d’Hanyvel, alors que je ne vous avais pas observé, je ne peux pas ne pas vous dire maintenant que je crois que vous n’avez nul besoin de le voir et rassurer madame que j’ai peut-être alarmée.

— Mais certainement, et beaucoup.

— Je m’en suis aperçu. Eh bien, chère madame, calmez vos craintes.

— M. Courteheuse n’a rien, n’est-ce pas ?

— Si, il a quelque chose, mais pas ce que vous craignez ; en cela au moins qu’il n’est pas malade.

— C’est ce que je disais.

— Alors pourquoi suis-je pris quelquefois de ces envies de dormir, comme ce soir par exemple.

— Parce que c’est une loi physiologique que toute excitation prolongée produit un épuisement qui se répare par le repos ; cela est reconnu depuis Aristote qui, dans son livre De Somno et Vigilia, a considéré le sommeil comme un effet du besoin de repos. Vous travaillez trop, mon cher monsieur Courteheuse, et cet excès de travail produit un épuisement qui exige impérieusement un repos réparateur, d’où votre besoin de sommeil : Quies, lassitudinis remedium, a dit Hippocrate.

— Voilà qui est clair, s’écria madame Courteheuse.

— Mais je n’ai pas travaillé aujourd’hui plus qu’hier, dit le notaire.

— Peut-être ; mais si vous avez recommencé aujourd’hui ce que vous avez fait hier, et si à une fatigue ancienne vous en avez ajouté une nouvelle, il n’est pas étonnant que cette excitation prolongée ait produit un épuisement exigeant un besoin de repos. D’ailleurs, vous pouvez être aujourd’hui dans un état tout différent de celui d’hier. Avez-vous pris du café ?

— Oui.

— Fort ou faible ?

— Extrêmement faible aujourd’hui, extrêmement fort hier, répliqua madame Courteheuse, saisissant cette balle.

— Voilà déjà quelque chose. Qu’avez-vous mangé ?

— Du gigot avec des laitues au jus.

— Ah ! ah ! Et combien M. Courteheuse a-t-il mangé de laitues pour sa part ?

— Trois ou quatre ; il en est très gourmand.

— Voilà qui est mieux encore. Vous savez que la laitue, de la famille des synanthérées-chicoracées, est une plante somnifère par son suc blanc visqueux, notre thridace ou lactucarium des Anglais, et qu’avec sa tige nous préparons une potion narcotique. Je n’affirme pas que les quatre laitues mangées par M. Courteheuse soient la cause déterminante de son sommeil : mais dans les conditions où il se trouve elles peuvent très bien avoir produit un effet anesthésique. Vous voyez donc que ce besoin de sommeil s’explique tout naturellement.

— Assurément, dit madame Courteheuse.

— Là-dessus, bonsoir ; et puisque vous avez envie de dormir, allez vous coucher.

Madame Courteheuse fut obligée de donner le bras à son mari pour le ramener : il dormait debout, il se mit au lit sans avoir conscience de ce qu’il faisait.

Pour elle, quand elle se trouva seule dans sa chambre, elle fut prise d’une folle envie de rire qui détendit enfin ses nerfs crispés par l’heure d’angoisse qu’elle venait de traverser.

Puis, elle se reprocha de s’être laissé prendre par cette angoisse : cela n’était pas d’une femme dans sa position qui doit toujours être prête à faire tête au danger d’où qu’il vienne. Est-ce que ce qui s’était passé entre La Vaupalière et son interne ; est-ce que ce qui venait de se passer avec le pharmacien ne prouvait pas qu’il n’est vraiment pas difficile de rouler ces gens qui croient tout savoir et veulent tout expliquer ? Oh ! ces médecins !

Elle riait encore en ouvrant la porte à La Vaupalière.

XVI

Avec le mauvais temps, les rendez-vous devinrent plus faciles.

Quand le vent d’ouest chassait la pluie par rafales qui emplissaient les rues de flaques, ou quand la bise soufflait du nord, les clients n’avaient pas l’idée de quitter le coin de leur feu pour venir entretenir le notaire de leurs affaires, pas plus que Turlure pour tailler une bavette, et madame Courteheuse n’avait plus à craindre d’être entraînée le long de la rivière aux remous torrentueux, en d’intempestives promenades qui recommenceraient celle qui l’avait si fort émue.

La Vaupalière de son côté était plus assuré de ne pas faire de fâcheuses rencontres dans les rues boueuses ou sur le quai glacial, et sous son parapluie qui le cachait autant qu’il l’abritait, la tête enfoncée dans un bonnet de fourrure rabattu, vêtu d’un gros pardessus qui dissimulait sa taille, il pouvait passer à côté des gens sans qu’on sût qui il était : – ouvrier quittant son travail de nuit, aussi bien que bourgeois attardé.

Et cela avait d’autant plus d’importance qu’un soir de beau temps, mais de nuit sombre, il avait failli être reconnu par Boulnois au moment où, prêt à quitter le quai il allait s’engager dans la ruelle qu’il croyait déserte. Sans qu’il sût d’où sortait le vieux caissier, il l’avait vu surgir à quelques pas devant lui.

— C’est vous, monsieur La Vaupalière ? avait demandé Boulnois.

Par bonheur il n’avait pas perdu la tête, et continuant droit son chemin il avait répondu d’une voix dont la colère changeait le timbre naturel par les seuls mots anglais qu’il sût :

— Go on rascal.

Cela avait été jeté d’un ton si raide, si menaçant, que Boulnois, qui n’aimait que les querelles de langue, avait filé au plus vite, tandis que lui-même suivait le quai sans se retourner, pour ne revenir qu’une heure après, et encore par les derrières.

Que faisait là Boulnois ? Rien peut-être. Mais peut-être aussi les épiait-il ; ce qui était parfaitement possible avec un caractère comme le sien, toujours aux aguets, toujours aux écoutes. Mais, si curieux que fût le vieux caissier, il était encore plus soucieux de sa santé, trop frileux pour sortir de chez lui à onze heures du soir, un jour de mauvais temps, et s’embusquer dans une ruelle au risque de gagner une fluxion de poitrine. L’été on pouvait tout craindre de son espionnage, l’hiver pas grand-chose.

Qu’importait le mauvais temps à La Vaupalière ? Il sortait de sa chambre où il avait gagné onze heures et demie, assis dans un bon fauteuil devant le feu en lisant les pieds sur les chenets, et, quand il entrait dans le salon chaud, la brusque transition du froid du dehors à la moiteur de cette pièce parfumée lui donnait une agréable sensation, tout comme les lèvres brûlantes de sa maîtresse se posant sur ses lèvres glacées.

Une nuit qu’il arrivait ruisselant de pluie, il crut remarquer, au moment où elle lui prit la main, qu’elle était agitée par un tremblement qui se trahissait dans ses doigts.

— Est-ce qu’il y a quelque chose ? murmura-t-il.

— Tout à l’heure.

Aussitôt qu’ils furent dans le salon et qu’elle l’eut débarrassé de son pardessus alourdi par l’eau, il revint à sa question, car elle était si imprudente ou plutôt si indifférente au danger, qu’il se tenait toujours sur ses gardes pour lui en même temps que pour elle :

— Eh bien ? demanda-t-il, qu’as-tu ?

— Je crois que j’ai mis double dose.

— Quelle dose ?

— De la drogue.

— Comment cela ?

— Pendant que j’étais en train de préparer le grog j’ai été dérangée ; quand je suis revenue, je ne me suis plus rappelée si j’avais versé le sulfonal dans le verre.

— Il fallait regarder.

— Cela n’était pas facile, il me fallait venir sous la lampe, et il aurait pu s’en étonner. Tu me diras qu’il fallait jeter le grog commencé et en préparer un autre ; mais cela non plus n’était pas facile, puisque je n’avais pas de vase pour vider mon verre ni d’autre verre. Que faire ? Si je n’avais pas versé le sulfonal, il ne dormait pas, et je te laissais dehors. Si au contraire j’en avais déjà versé une dose, je lui en administrais une seconde. Alors quel effet se produirait-il ? Dans le doute, je n’ai pas hésité.

— Et alors ?

— Le sommeil l’a pris un quart d’heure plus tôt que de coutume.

— Et depuis ?

— Il dort lourdement, très lourdement.

— Plus lourdement que les autres nuits ?

— Je crois !

— Il n’a pas vomi ?

— Devait-il vomir ?

— Je n’en sais rien.

— Tu ne sais pas quels sont les effets de cette drogue ?

— Je sais qu’à la dose d’un gramme elle fait dormir.

— Et à plus forte dose ?

— Ah ! voilà.

— Tu ne sais pas si c’est un poison ?

— Pas du tout.

— Si c’en était un !

Ils se regardèrent un moment les yeux dans les yeux profondément, et pendant assez longtemps ils gardèrent un silence plein de pensées qui allaient plus vite que les paroles.

Ce fut lui qui le premier rompit le silence :

— Ma foi tant pis, dit-il.

— Ou tant mieux.

De nouveau leurs lèvres se turent et leurs yeux seuls échangèrent leurs réflexions.

— Nous en serions débarrassés, dit-elle.

— Et sans remords pour toi, puisque ce serait un accident arrivé en dehors de ta volonté, sans intention préconçue de ta part.

— Et quand il mourrait par ma volonté, par suite d’une intention préconçue comme tu dis, crois-tu que j’en aurais des remords ? Des remords de quoi ? Pourquoi ? Pour la mort d’un homme que je déteste, qui est entre nous, qui empêche notre bonheur ! Je ne comprends pas. Sa mort, mais je ne pense qu’à cela depuis que nous nous aimons ; je ne souhaite que cela. Sais-tu que chaque fois qu’il sort, je fais des prières pour qu’il ne rentre pas ? J’invente des cataclysmes effroyables dans lesquels il est anéanti. Je sais bien que c’est d’un romanesque enfantin, mais cela n’empêche pas que je me dise qu’un accident peut cependant arriver : pourquoi le bateau sur lequel il est embarqué ne coulerait-il pas ? il ne sait pas nager, le maladroit ! pourquoi son train ne serait-il pas broyé par un autre train ? pourquoi une voiture ne l’écraserait-elle pas, une cheminée ne lui tomberait-elle pas sur la tête ? Ça se voit ces choses-là. Pas assez souvent, par malheur. Mais enfin pourquoi n’aurais-je pas cette chance ? Et tu veux qu’après avoir imaginé des catastrophes dans lesquelles périraient un tas de pauvres gens qui ne m’ont rien fait j’aie des remords pour la seule mort d’un mari qui fait le tourment de ma vie et de la tienne ! Ah ! non, non mille fois. Je n’admets pas cela. Je ne sens pas cela.

— Parce que tu ne te rends pas compte de la différence qui existe entre les rêves de l’imagination et les faits de la réalité.

— Mais tu te trompes, je m’en rends très bien compte : la réalité, n’est-ce pas, c’est qu’il y a trois heures il a pris une drogue qui peut le tuer ; ce n’est pas de l’imagination, c’est un fait ; eh bien, en présence de ce fait, je te répète ce que tu disais tout à l’heure : Ma foi, tant pis.

— Et moi je te répète que tu parles ainsi parce que ce fait a été indépendant de ta volonté. Au reste, en y réfléchissant, nous pouvons nous dire qu’alors même que tu lui aurais donné double dose, l’effet n’en serait pas mortel.

— Tu crois.

— Si on peut administrer sans danger un gramme d’un médicament, certainement deux grammes ne sont pas mortels ; ils peuvent le rendre malade, mais c’est tout. Et cela peut même être un danger pour nous, s’il s’éveille sous l’influence de ces deux grammes, s’il souffre, s’il vomit…

— Sois tranquille ; s’il s’éveillait j’ai l’oreille assez fine pour entendre d’ici ce qui se passerait dans sa chambre, puisque son lit est juste au-dessus de ce divan : d’ailleurs j’imagine qu’il n’aurait pas les idées assez nettes pour que nous ayons rien à craindre de lui.

— Alors tout est bien ; car si par impossible cette dose l’avait tué, tu dois admettre que cette mort subite n’aurait pas paru naturelle ; on aurait cherché sa cause, ses auteurs, et il n’eût pas été difficile de les trouver. Quand on veut se débarrasser des gens, il faut s’y prendre avec plus d’adresse et de prudence.

— C’est égal, j’aurais cru que cette perspective de me voir veuve t’aurait causé plus de joie.

— Sois certaine que je ne souhaite rien tant que ce veuvage, mais encore faut-il qu’il se produise dans d’autres conditions.

— Vivre toujours ensemble du matin au soir, du soir au matin ; n’être plus séparés ; n’avoir plus à compter les minutes quand nous serons aux bras l’un de l’autre, sans l’oppression atroce qui empoisonne les joies de l’heure présente, que nous allons nous quitter ; n’avoir qu’une même existence, qu’une même pensée, qu’une même âme, oh ! mon bien-aimé, ne connaîtrons-nous donc jamais ce bonheur ? Je n’ai pas d’autre désir dans le cœur, d’autre souci dans l’esprit, je ramène tout à cette espérance, qui m’hypnotise ; c’est une idée fixe, une obsession, une manie, quelque chose qui sur plus d’un point doit se rapprocher de la folie. Voilà comment tu es aimé.

Elle avait jeté ce couplet avec une véhémence passionnée, les mains tendues vers lui, les yeux en extase, toute frémissante de la tête aux pieds.

Elle reprit :

— Il y a d’autres femmes que moi qui ont des amants qu’elles aiment ; mais elles ont aussi, pour la plupart au moins, des enfants, un père, une mère, des amies ; elles ont des relations qui les distraient, des occupations, des devoirs à remplir, des visites à faire, à recevoir, qui prennent leur temps et forcément, qu’elles veuillent ou ne veuillent pas, les arrachent à leur amour ; il y en a même qui ont des maris qu’elles aiment quand même, ou en tout cas qu’elles estiment et à qui elles sont attachées par un sentiment quelconque qui fait bon ménage avec leur passion pour leur amant. Moi je n’ai rien ni personne qui me distraie : ni enfants, ni père, ni mère, ni occupations, ni relations, ni devoirs, ni estime, ni affection pour mon mari ; je n’ai que mon amour dont je vis uniquement ; comprends-tu cela ?

De nouveau ils restèrent longtemps sans parler.

— Serais-je digne de cet amour si je ne le comprenais pas ? dit-il enfin.

— Alors ne me parle pas de remords. À vrai dire, je ne sais pas ce que c’est, et n’imagine pas du tout ce que cela peut être. De remords je n’en ai jamais eu qu’un : celui de m’être mariée ; ce que je n’ai fait que pour sortir du couvent. Maintenant je ne pense qu’à sortir du mariage ; et pour mon amour, par amour je suis capable de tout, sans que l’idée d’un sentiment qui m’est étranger puisse peser sur moi. Il y a des femmes qui sont ambitieuses ; il y en a qui sont avaricieuses ; d’autres qui sont mondaines, coquettes, vaniteuses ; moi je suis et n’ai jamais été qu’amoureuse. L’amour a toujours été pour moi un besoin si impérieux, qu’au couvent pour le satisfaire ou tout au moins pour me donner l’illusion d’une satisfaction trompeuse, j’assassinais mes camarades de belles histoires aussi passionnées que romanesques, dans lesquelles j’étais follement aimée. On se moquait de ces histoires, moi j’en vivais ; on me riait au nez, et cependant j’étais heureuse.

XVII

Si l’hiver avait des avantages pour leurs rendez-vous nocturnes, il avait aussi ses surprises et ses dangers.

Une nuit de janvier, lorsque La Vaupalière voulut repartir pour rentrer à l’Hôtel de la Renaissance, ils virent, en ouvrant la porte du vestibule, que pendant les trois heures qu’ils avaient passées ensemble une épaisse couche de neige était tombée qui emplissait la petite cour à une hauteur de vingt-cinq ou trente centimètres. À minuit le ciel était sombre, le temps froid, mais rien n’annonçait d’une façon certaine cette chute de neige, à laquelle, d’ailleurs, ils n’avaient pensé ni l’un ni l’autre. Maintenant les étoiles brillaient dans le ciel éclairci, et la gelée pinçait ferme.

— Comment gagner la porte de la ruelle sans laisser des empreintes dans la neige ? dit-il en se tournant vers elle.

— Et comment ouvrir la porte sans qu’elle fasse un tas de neige ?

— Me voilà muré ici, dit-il décontenancé.

— Il est certain que je ne peux pas me lever avant Célanie pour balayer la neige dans laquelle tu aurais laissé la trace de tes pas ; ce serait le meilleur moyen de dénoncer nos entrevues ; et puis il resterait toujours celle de la ruelle, puisque la neige ne semble pas disposée à reprendre pour les couvrir.

— Alors ?

Évidemment la situation était critique, et par cette neige sans consistance La Vaupalière se trouvait aussi solidement muré, que si des ouvriers magiciens avaient construit entre la maison et la porte de la ruelle une maçonnerie inattaquable et infranchissable.

— Rentrons, dit madame Courteheuse en repoussant doucement la porte, et cherchons.

Ils revinrent dans le salon.

— Eh bien ? demanda-t-il après un moment de silence embarrassé.

— Je ne vois qu’une chose à faire.

— C’est ?

— Que tu montes dans ma chambre où tu attendras le jour.

— Tu veux…

— Vois-tu un moyen de franchir ce petit espace de neige immaculée, sans que l’empreinte de tes pas dans la cour comme dans la ruelle, et même sur le quai ou dans la rue, ne dise que quelqu’un est sorti d’ici cette nuit ?

— C’est ce moyen que je te demande précisément.

— Et comme je n’en trouve pas plus que tu n’en trouves toi-même, c’est qu’il n’y en a pas ; donc ce serait folie de s’obstiner contre une difficulté insurmontable ; c’est pourquoi je te propose de la tourner.

Comme il l’écoutait d’un air sombre, elle le secoua par le bras :

— Mais ris donc.

— Je n’en ai nulle envie.

— Ça se voit.

— Si tu crois que la situation est drôle ?

— Elle n’est pas plus tragique pour toi que pour moi.

— Elle te fait sourire.

— Parce que malgré ce qu’elle a de grave, ou plutôt à cause de ce qu’elle a de grave, elle va réaliser une espérance qui me dévore depuis que nous nous aimons et que je n’osais même pas préciser : t’avoir à moi une nuit entière, non dans la banalité de ce salon, mais dans l’intimité de ma chambre. Il y a longtemps que je voulais te demander de me donner cette joie, j’ai toujours reculé.

— Tu as bien fait, c’est fou.

— Ce qui pouvait paraître fou quand nous n’étions pas obligés de le faire, ne l’est plus aujourd’hui que nous n’avons que ce moyen de nous tirer d’embarras. D’ailleurs tu t’exagères cette folie.

— Je n’exagère rien ; dans ta chambre, à deux pas de ton mari qui peut s’éveiller, je te répète que c’est fou.

— Pas plus, et pas moins que tout ce que nous sommes obligés de risquer pour nous voir.

— Enfin je ne monterai pas dans ta chambre.

Elle ne laissa paraître ni dépit ni découragement devant cette réponse formulée si nettement qu’on devait la croire immuable.

— Tu ne te rends pas compte des choses, dit-elle doucement et en l’enveloppant d’un tendre regard. Tu sais quelle est la force de ce sommeil ; mon mari ne se réveillera pas avant huit heures quel que soit le bruit qu’on fasse ; rien donc à craindre de son côté, l’expérience acquise est là pour l’affirmer. À cinq heures et demie, Célanie descendra et frappera trois coups à la cloison du vestibule pour demander que la sonnerie soit arrêtée ; comme je n’aurai pas relevé le levier de l’interrupteur, je n’aurai pas à l’abaisser, ce que je suis censée faire les jours de grand sommeil. Aussitôt descendue elle ouvrira les volets partout, balayera l’étude, allumera votre poêle ainsi que le feu dans le cabinet ; puis elle fera des chemins à travers la neige dans la cour et le jardin. C’est à ce moment que tu descendras pour t’installer tranquillement à ta place, sans qu’on puisse supposer que tu es entré autrement que par la grille. Rien n’est plus simple, plus facile, et n’offre moins de danger.

Il voulut se défendre ; mais pour repousser ce qu’elle proposait, il fallait offrir autre chose, et il ne trouvait rien ; après quelques minutes de discussion il dut reconnaître son impuissance.

— Tu vois comme tu m’inspires, dit-elle ; moi non plus je n’imaginais rien pour sortir de cette difficulté, quand nous sommes rentrés dans ce salon, et que tu m’as interrogée ; mais sous ton regard cette idée m’est venue comme si tu lui donnais un corps en la façonnant toi-même, et je l’ai sentie passer de toi en moi.

— Je ne trouvais rien.

— Ce qui n’empêche pas que c’est à ton inspiration, à ta volonté que j’ai obéi. Au reste c’est toujours comme cela que les choses se passent entre nous. Seule je suis inerte, stupide, incapable de combiner quoi que ce soit ; tu arrives, tu me regardes et instantanément de tes yeux part une étincelle qui met le feu à mon esprit en même temps qu’à mon cœur ; alors je ne pense plus, je ne sens plus, je n’agis plus que par toi ; ce que tu désires je le devine ; ce qui doit être dit je le dis, cela précisément et non autre chose ; il semble que tu trouves dans ma cervelle un fil mystérieux, et que tu le dévides comme celui d’un cocon de ver à soie. Oh ! cher, comme tu fais faire ce que tu veux à la docile marionnette qui danse, rit ou pleure au bout de ta main !

De sang-froid il eût pu lui répondre que dans cette circonstance, comme dans tant d’autres d’ailleurs, c’était elle précisément qui lui faisait faire ce qu’elle voulait et ce que lui ne voulait pas, mais jamais il n’était de sang-froid lorsqu’elle lui parlait de cette voix caressante, avec ces regards passionnés et ces enveloppements onduleux qui dégageaient un afflux de force nerveuse à laquelle il n’avait jamais résisté.

Comme elle l’avait annoncé, Célanie à cinq heures et demie frappa trois coups bien distincts à la cloison du vestibule, puis presqu’aussitôt commença au rez-de-chaussée le tapage des portes, des volets, des fenêtres qui s’ouvraient, se refermaient ; et par la cage de l’escalier leur arrivèrent les uns après les autres les bruits du ménage matinal qui leur disaient où était et ce que faisait la bonne au rez-de-chaussée, cela dura un peu plus de deux heures ; enfin à sept heures et demie, après avoir balayé la cour, elle commença un chemin dans le jardin pour aller ouvrir la grille.

Sans parler, madame Courteheuse conduisit La Vaupalière dans le vestibule et sans bruit elle referma sa porte : tout s’était passé comme elle l’avait prévu et arrangé.

Mais elle s’était trompée en pensant qu’on trouverait naturel qu’il fût installé à sa place avant tout le monde ; quand Boulnois arriva et le vit au travail, il manifesta un étonnement gênant.

— Je ne vous attendais pas là.

— J’y suis pourtant.

— Par où êtes-vous venu ?

— En vélocipède magique, à moins que ce ne soit sur des échasses.

— N’empêche que le vélocipède n’a pas creusé de sillon dans la neige et que les échasses n’y ont pas fait de trous.

— Alors c’est que je suis venu en ballon.

Malgré l’envie qu’il en avait, Boulnois ne pouvait pas insister, mais à sa grande joie, quand Fauchon arriva à son tour, les questions recommencèrent :

— Ce que j’ai été surpris en ne voyant pas votre lit défait ce matin, dit le second clerc.

— Désormais, quand je voudrai coucher à Rouen, je vous demanderai la permission, mon capitaine.

— Ne vous fichez pas de moi, dites plutôt si c’est une blonde, ou une brune.

— C’est une rousse.

— Une rousse ! quelle chance vous avez ! vous me raconterez ça, hein ?

— C’est peut-être une honnête dame dont on ne doit pas parler, dit Boulnois d’un air bonasse.

— C’est la plus jeune fille du diable, monsieur Boulnois, la dernière, sa chérie.

— Je m’en doutais presque.

— Parce que ?

— Parce qu’elle vous fournit des véhicules pour marcher sur la neige, sans y enfoncer.

Cette aventure eut pour conséquence forcée de leur imposer une circonspection plus grande : évidemment ils avaient tout à craindre de Boulnois qui une nuit ou l’autre s’embusquerait dans la ruelle pour y faire bonne garde du soir au matin ; et avec le hasard, il leur fallait compter aussi, puisque ce qui s’était passé pour la neige pouvait se renouveler ; mais, quelles que fussent les précautions qu’ils prissent, il était certain qu’ils ne pouvaient pas tout prévoir et qu’ils restaient toujours exposés à des surprises et à des dangers.

Vers le commencement du printemps la situation se compliqua encore par l’entrée d’un nouveau clerc ; un gamin de treize ans appelé Léon, fils d’un garde de la forêt de Rouvray, qui s’en venait des Essarts le matin pour retourner le soir chez son père, faisant ainsi ses deux lieues régulièrement à travers bois. Comme il n’avait pas de parents à Oissel et que l’auberge eût été trop chère pour sa bourse, il mangeait à l’étude, sur le pouce, derrière son pupitre levé, le déjeuner qu’il apportait dans un panier d’écolier, et sa présence leur enlevait la chance de se voir quelquefois après le départ de Boulnois, puisque maintenant La Vaupalière ne restait plus jamais seul à l’étude, et éloigner ce garçon était, sinon impossible, au moins très imprudent.

Cette nouvelle difficulté s’ajoutant à toutes celles qui à chaque instant et sur tous les points les gênaient déjà ne produisit pas le même effet sur les deux amants : tout en s’en plaignant La Vaupalière subissait ce qu’il ne pouvait empêcher, tandis que madame Courteheuse, comme une révoltée qu’elle était, s’en exaspérait jusqu’à la fureur, jusqu’à la folie.

Ce supplice ne prendrait donc jamais fin ; au lieu de s’adoucir il se ferait donc chaque jour plus cruel : en est-il de plus douloureux, de plus atroce quand on s’aime comme elle aimait, et comme elle était aimée, que d’être séparés ?

Tous les huit ou dix jours, ils passaient deux heures aux bras l’un de l’autre, et c’était tout ; après ces deux heures qu’elle allongeait quelquefois d’une demi-heure, le néant, l’enfer ; et il fallait recommencer à attendre le prochain rendez-vous, sans même se reposer dans la certitude que le hasard ou la malchance, la bêtise des gens ou la malice des choses ne dérangerait pas ce qu’ils avaient combiné.

XVIII

Le vendredi on ne savait jamais à l’avance si Courteheuse reviendrait de Rouen pour dîner ; quelquefois il rentrait à sept heures du soir, quelquefois à une heure du matin ; on ne l’attendait donc pas ; s’il revenait de bonne heure il dînait avec sa femme, sinon il dînait seul ou ne dînait pas.

Un vendredi de mars il arriva au moment où elle allait se mettre à table et s’assit en face d’elle d’un air de mauvaise humeur, qui se traduisait surtout par les regards interrogateurs qu’il attachait sur elle, en même temps que par son mutisme obstiné.

Qu’avait-il ?

Il n’était pas dans ses habitudes de le questionner lorsqu’elle voulait savoir quelque chose, l’expérience lui ayant appris que le meilleur moyen de le faire taire était précisément de vouloir le faire parler. Elle attendit donc comme si elle ne s’apercevait de rien ; puisqu’elle n’avait pas de rendez-vous fixé pour cette nuit-là, il s’expliquerait quand il voudrait.

Le dîner s’écoula sans qu’il rompît son silence, et aussi la première partie de la soirée, mais au moment où elle allait se lever pour lui préparer son grog, il l’arrêta :

— Ne te dérange pas.

— Il est trop tôt ?

— Il n’est ni trop tôt ni trop tard, je ne prendrai pas de grog.

— Tu es souffrant ?

— Je suis malade.

— Tu n’as pas mal dîné, il me semble.

— Je peux manger ce que je veux, je ne dois pas boire d’alcool.

Ce fut un coup pour elle ; mais elle n’était pas assez faible pour laisser paraître son émotion :

— Qu’est-ce que c’est que cette fantaisie ?

— Ce n’est pas une fantaisie, c’est une ordonnance de médecin.

— Tu consultes les médecins, maintenant ?

— Il y a longtemps que tu aurais dû m’engager à le faire.

— On consulte les médecins quand on est malade, je ne vois pas que tu le sois.

— Et ces lourds sommeils qui me prennent quelquefois le soir, m’écrasent la nuit et m’hébètent le matin, me coupent l’appétit et me donnent des nausées, c’est le signe d’une bonne santé peut-être ?

— Je ne dis pas cela.

— Alors que dis-tu ? comment les expliques-tu ? d’où viennent-ils ?

Précisément parce que le ton de ces questions était brutal, sans qu’elle pût distinguer si c’était la menace ou simplement la mauvaise humeur qui inspirait cette brutalité, elle répondit avec la plus grande douceur :

— Je ne suis pas médecin ; mais comme M. Turlure affirmait qu’il n’y avait pas à s’inquiéter de ce sommeil, pour lui facilement explicable, je ne m’en inquiétais pas non plus.

— Turlure est une bête.

— Je ne crois pas ; il est instruit, avisé, prudent, et certainement si j’étais malade j’aimerais mieux être soignée par lui que par bien des médecins.

— Vas-tu comparer un pharmacien de village à Hanyvel ?

Cette fois elle ne put pas retenir la question qui jaillit de ses lèvres :

— Tu as été consulter Hanyvel ?

— Je l’ai rencontré sur le bateau et de Saint-Adrien à Rouen nous avons eu le temps de causer. Après m’avoir questionné, examiné, il m’a prescrit un traitement et un régime : le traitement consiste à prendre des pilules que j’ai fait faire ; le régime à m’abstenir complètement d’alcool et de sucre même dans le café.

Elle resta un moment abasourdie, stupéfiée :

— Mais enfin qu’as-tu ? demanda-t-elle après un certain temps.

— Si tu crois qu’il me l’a dit ! c’était la vieille méthode qui donnait des noms aux maladies, la nouvelle ne s’abaisse pas à ces petites choses ; elle sait, cela lui suffit.

— Et à toi cela suffit aussi ?

— Je vais suivre son traitement pendant trois semaines ; s’il n’y a pas de mieux je le verrai chez lui et il m’examinera à fond, ce qu’il n’a pas pu faire sur le bateau ; autant qu’on peut tirer une conclusion de ses paroles d’oracle, je crois qu’il craint quelque chose du côté du foie, ce qui n’est pas drôle.

— Et quelle est la cause de cette maladie de foie ?

— Il a parlé d’altération de l’organe, autant que j’ai pu comprendre sa parlotte purgonesque.

— Ce qui veut dire…

— Je te le demande.

Lorsqu’elle était embarrassée, elle avait pour habitude de dire toujours le contraire de ce qu’elle pensait :

— Enfin, tu as raison de te soigner.

— Je n’y risque rien.

— C’est égal, cette privation de ton grog, que tu aimes tant et auquel tu étais si bien habitué, va être dure pour toi.

— La persistance de l’hébétement dans lequel je suis depuis quelques mois me serait plus dure encore.

Elle voulut reprendre sa lecture, mais les lignes imprimées dansaient devant ses yeux, elle ne voyait qu’un brouillard, ses mains tremblaient. Pendant un quart d’heure elle put cependant ne pas se trahir autrement ; mais à la fin, n’y tenant plus, elle prétexta un malaise, monta à sa chambre, se déshabilla à la hâte, et se jeta dans son lit où elle s’abandonna défaillante.

La violence de ce coup l’avait écrasée, mais ce qui maintenant l’anéantissait, c’était de ne rien trouver dans son esprit bouleversé pour en détourner les suites ; et cette impuissance précisément provoquait cette prostration nerveuse.

Et ramassée dans son lit, en tas, inerte, comme paralysée, elle se répétait machinalement :

— Ne plus se voir…

Longtemps elle resta inconsciente des bruits de la maison et du dehors, aussi bien que de ce qui se passait en elle, n’ayant de sensibilité que pour un froid glacial qui insensiblement l’envahissait tout entière, la faisait frissonner et claquer des dents, – celui de la mort sans doute qui la gagnait du cœur à la tête, et du cœur aux pieds ; ce n’était donc pas : « Ne plus se voir », qu’elle devait dire ; mais : « Ne plus le voir ; mourir. »

À cette pensée une bouffée de chaleur lui monta à la tête, le sang se précipita à coups violents dans les artères et instantanément elle se trouva baignée de sueur.

C’était la vie qui lui revenait et avec elle la révolte, l’indignation contre elle-même, la fureur contre les autres.

Mourir ! Quelle lâcheté avait été la sienne d’en admettre la possibilité ! Est-ce qu’on se soumet à la mort quand on aime et qu’on est aimée ? On se défend ; on triomphe.

Et elle se défendrait. Ce serait un duel entre son mari et elle. Malheur au vaincu ! Si la lutte pour la vie est la loi de l’humanité, celle pour le bonheur en est une autre non moins juste. Qu’avons-nous à faire en ce monde, si ce n’est d’être heureux et de rendre heureux ceux qui nous aiment ! Le reste n’est que duperie.

Comment s’engagerait cette lutte et comment la soutiendrait-elle ? elle ne le voyait pas dans le trouble qui l’affolait. Mais cela importait peu pour le moment. Elle chercherait. Ceux qui sont décidés à ne reculer devant rien trouvent toujours. L’essentiel était qu’elle ne s’abandonnât pas ; et quoi qu’il arrivât, le souvenir du moment de faiblesse qu’elle venait d’éprouver misérablement la relèverait.

Cependant, si résolue qu’elle fût, elle rencontra tout de suite une difficulté qui pour commencer l’exaspéra. Il avait été convenu avec La Vaupalière que leur prochain rendez-vous aurait lieu dans la nuit du lundi au mardi ; comment maintenant lui faire savoir qu’il était impossible ?

Pendant toute la journée du samedi elle erra dans le jardin, passant et repassant devant l’étude, mais sans jamais trouver l’occasion d’y entrer pour échanger deux mots avec La Vaupalière. Comme le temps était doux et le soleil radieux, cette promenade pouvait s’expliquer, mais à condition cependant de ne pas se répéter indéfiniment. Quand elle jugea qu’elle devenait compromettante, elle alla chercher une ratissoire et, bien qu’elle eût l’horreur des travaux du jardinage, elle se mit à biner tant bien que mal une corbeille de pensées, bordant le chemin de la grille. Que La Vaupalière passât, elle lui jetterait les quelques mots indispensables.

Mais il ne passa pas, quoiqu’il eût assurément compris qu’elle avait quelque chose à lui apprendre.

De guerre lasse, elle alla s’asseoir dans le kiosque et s’y installa de façon à ne rien perdre de ce qui se faisait dans l’étude : de sa place elle voyait La Vaupalière à la sienne, travaillant, penché sur son bureau ; quand il relevait la tête, elle distinguait bien ses mouvements, mais cependant sans que leurs regards pussent se croiser et s’entendre : en toute autre circonstance, c’eût été pour elle du bonheur, et elle avait ainsi passé bien des heures, même l’hiver, pelotonnée dans une pelisse, à le regarder, des yeux avec lui ; mais en ce moment cette entente mystérieuse ne suffisait pas, il fallait des paroles précises.

La journée s’écoula sans que l’heureuse chance qu’elle espérait se présentât ; et il en fut de même du dimanche jusqu’au moment où elle dut partir pour la messe.

Comme le lundi elle se remettait au travail du jardinage, son mari vint la rejoindre.

— Quelle rage de travailler la terre te prend donc ? lui demanda-t-il rudement.

— N’est-ce pas la saison ? répondit-elle d’un air ingénu ; c’est un plaisir d’être dehors par ce beau soleil.

— C’est le soleil qui te retient depuis samedi dans le jardin ?

Elle devint attentive ; s’il avait remarqué que depuis le samedi elle restait dans le jardin plus longtemps qu’à l’ordinaire, cela était caractéristique chez un homme qui n’avait jamais fait à sa femme l’honneur d’être jaloux d’elle. Et précisément parce qu’elle se sentait inquiète, elle se fit aussitôt insouciante et moqueuse.

— Ce ne serait pas la pluie, dit-elle.

— C’est que justement je crois que pluie ou soleil il en serait de même, répondit-il.

— Je ne comprends pas ; peux-tu traduire ?

— Je veux dire que quand une femme s’est mis en tête de faire la belle, il n’y a pas de temps qui l’en empêche.

— C’est moi la femme qui cherche à faire la belle ?

— C’est toi.

Il fallait payer d’audace :

— Et pour qui ?

— Je ne pense pas que ce soit pour Boulnois.

— Alors c’est pour Léon ; au fait, pourquoi pas ? il est gentil, ce chérubin !

— Enfin, que ce soit Boulnois ou Léon ; te voilà prévenue.

— Il aurait peut-être été plus adroit de me prendre en flagrant délit ; ça t’aurait permis de demander le divorce.

Comme toujours, lorsqu’elle parlait de divorce, il lui tourna le dos. Alors, pendant quelques minutes, elle continua son travail ; puis l’abandonnant, elle alla se réfugier dans le kiosque pour réfléchir à la situation que créait cette algarade.

Maintenant, comment prévenir La Vaupalière ? Il aurait donc la cruelle déception de ne pas trouver la veilleuse à sa place lorsqu’à minuit il passerait sur le quai ; et il pourrait se fâcher contre elle de n’avoir pas été averti. Sans doute elle pouvait lui écrire en lui adressant sa lettre à l’hôtel ; mais c’était là un moyen dangereux, la receveuse des postes ayant la réputation d’ouvrir les lettres qui provoquaient sa curiosité de vieille fille policière et méchante.

Comme elle cherchait sans rien trouver de satisfaisant, elle vit La Vaupalière se lever et prendre son chapeau. Évidemment, il allait s’arranger pour longer le kiosque ; aussitôt, elle s’approcha du balcon.

Elle ne s’était pas trompée. La Vaupalière tourna sur le quai en ce moment désert, de façon à passer au-dessous de ce balcon.

— Impossible ce soir, dit-elle vivement ; il ne veut plus prendre son grog. Dimanche, à la sortie des vêpres, dans la forêt, route du Grand-Essart ; guette-moi de dedans le bois, caché ; quand tu me verras venir, montre-toi.

Il avait ralenti son pas, mais sans s’arrêter ; il continua son chemin, et elle revint à sa place : il était temps, son mari sortait de l’étude.

XIX

C’était là une résolution hardie, téméraire, périlleuse, car en cette journée d’un dimanche printanier elle était exposée à rencontrer des promeneurs venus de Rouen, ou sortis tout simplement d’Oissel, ce qui était plus grave encore, pour cueillir des primevères et des jonquilles dans la forêt, ou pour faire leur provision de cyprins rouges dans la grande mare des Essarts ; mais, comme elle n’avait ni le loisir ni la liberté de choisir le mieux, il fallait qu’elle risquât cette aventure, si dangereuse qu’elle pût être. L’après-midi du dimanche était la seule journée de la semaine où La Vaupalière fût maître de son temps ; la seule aussi où elle fût elle-même certaine à l’avance de n’être point arrêtée ou accompagnée par son mari au moment où elle voudrait sortir ; ces deux considérations dominaient donc toutes les autres et devaient la déterminer. Si on la rencontrait dans la forêt, ce serait un accident. Si au retour son mari l’interrogeait sur son retard, elle répondrait comme elle pourrait ; elle aurait fait une visite ; une histoire quelconque dont il prendrait ce qu’il voudrait.

Le jour, l’heure et le lieu du rendez-vous fixés, elle n’avait plus souci que de savoir quel temps il ferait. Devait-elle souhaiter le soleil ou la pluie ? Avec la pluie ils n’avaient pas de fâcheuses rencontres à redouter : la forêt serait déserte, mais combien triste aussi ! Au contraire, avec le soleil combien belle et gaie ! C’était un de ses chagrins, et des plus vifs, de n’avoir jamais pu se promener avec son amant en pleine campagne appuyée à son bras, s’entretenant librement ou silencieux, mais enfin serrés l’un contre l’autre en écoutant la voix mystérieuse de la passion qui n’a pas besoin de la parole pour se faire comprendre. Que de fois, pendant les longues heures monotones et mélancoliques qu’elle restait dans le kiosque, avait-elle envié les amoureux qu’elle voyait se promener sur le quai le dimanche et le lundi, ou qui passaient devant elle en bateau, venus de Rouen ou d’Elbeuf le matin en partie de campagne. Comme ils se montraient heureux dans leur liberté, riant, chantant, s’embrassant, sans plus de souci que s’ils étaient maîtres du monde ! Ne connaîtrait-elle donc jamais cette joie, elle qui n’avait que quelques heures furtives de la nuit, à de longs intervalles ? Une belle journée pouvait la lui donner, bien rapide il est vrai, mais ce n’est pas au temps que se mesure le bonheur, c’est à son intensité.

Le dimanche le soleil se leva dans un ciel clair qui promettait une belle journée, et elle se réjouit qu’il en fût ainsi : l’idée de la pluie protectrice était abandonnée ; tant pis si on les rencontrait.

La matinée, la messe, le déjeuner, les vêpres furent éternels ; jamais temps ne lui avait paru si long ; enfin elle sortit de l’église, et se retenant pour ne pas marcher trop vite, elle prit le chemin des Essarts, non par la grande route, mais par le raccourci à travers champs, de façon à ce que ceux qui la verraient sortir du village ne sussent pas si elle se dirigeait vers la forêt ou vers le château.

Où Antonin l’attendrait-il ? Elle ne le savait pas précisément ; mais à coup sûr ce serait en plein bois, là où l’on peut se cacher facilement ; elle n’avait donc qu’à monter et à aller jusqu’à la route du fond du Catelier qui coupe la forêt d’un bout à l’autre dans sa plus grande longueur, parallèlement à la Seine.

Elle ne s’était jamais sentie si résolue, si vaillante, si insouciante du danger, et elle marchait allègrement, la tête dans le ciel, les yeux rayonnants, sans même se douter de la raideur de la montée.

Quand elle quitta le raccourci pour arriver sur la grande route qui s’ouvrait droite devant elle, elle aperçut tout au loin quelques promeneurs espacés çà et là sans qu’elle pût deviner, tant était grande la distance, s’ils venaient ou s’ils s’éloignaient : donc pour le moment rien à craindre ; vivement elle prit le milieu de la chaussée et respira avec ivresse, les narines dilatées, les yeux grands ouverts, toute frissonnante de la tête aux pieds : pour la première fois la forêt lui parlait d’une voix mystérieuse, profonde et vibrante qu’elle ne connaissait pas ; jamais soleil ne lui avait paru si vivifiant, jamais elle n’avait respiré senteur plus troublante que celle qui se dégageait des sous-bois humides où déjà les troènes et les chèvrefeuilles montraient leurs bourgeons d’un vert tendre ; quelle joie de vivre et d’aimer.

Elle marchait la tête haute avec la légèreté des papillons qui voletaient autour d’elle, et elle était arrivée à une sapinière sombre qui ne laissait pénétrer ses regards ni à droite ni à gauche, quand tout à coup elle entendit un appel, son nom prononcé à mi-voix, et en même temps elle vit les branches basses d’un sapin s’agiter :

— Hortense.

Elle franchit vivement le fossé, et saisit les deux mains qui se tendaient vers elle :

— Par ici.

Il écarta devant elle les branches qui se refermaient aussitôt derrière eux ; et marchant sur les aiguilles sèches amoncelées en une couche qui feutrait la terre, ils ne faisaient pas plus de bruit que des ombres impalpables. Ils ne tardèrent pas à arriver à un épais fourré, où ils se trouvaient à l’abri des regards et des oreilles aussi bien que dans la chambre la plus solidement fermée ; alors il la fit asseoir et s’assit près d’elle :

— Eh bien, dit-il, que s’est-il passé ?

— Embrasse-moi d’abord, je parlerai après ; mais tout de suite rassure-toi, j’ai trouvé moyen d’arranger les choses : nous avons du temps devant nous.

— Combien de temps ?

— Ce que tu voudras ; je rentrerai quand je rentrerai ; il n’en sera ni plus ni moins.

N’étant pas pressée, elle put faire son récit lentement sans rien oublier : ni son saisissement en apprenant le renoncement au grog et au sucre, ni sa défaillance dans le lit, ni ses angoisses en cherchant comment ils pouvaient reprendre leurs rendez-vous.

— Et tu as trouvé ?

— Oui ; tu vas ce soir même aller à Rouen nous acheter un compte-gouttes chez un pharmacien.

Il la regarda sans comprendre.

— Tu ne sais pas ce que c’est qu’un compte-gouttes ?

— Mais si ; un petit appareil en verre pour verser des médicaments délicats ou des poisons.

— Précisément.

— Et qu’en veux-tu faire ?

— M’en servir pour lui verser de la liqueur de Fowler.

— Mais c’est de l’arsenic, la liqueur de Fowler.

— Parfaitement.

— Le tuer !

— Comme toi j’en ai eu l’idée ; pendant vingt-quatre heures j’ai été décidée à le faire, mon plan était combiné, nous étions libres ; je t’avoue même qu’il m’a fallu une belle vertu, pour y renoncer ; c’est la pensée qu’on ne doit recourir aux grands moyens que quand les petits ne peuvent pas suffire, qui m’a arrêtée.

— Alors que veux-tu ?

— Le rendre malade.

— Ah !

— Légèrement. Tu vas voir comme c’est simple ; et comme ce qu’on invente gros et terrible tout d’abord s’adoucit et se fond quand on se donne la peine de réfléchir. Il est certain que, par la seule suppression de son grog, les malaises et les lourds sommeils dont il se plaignait vont disparaître ! Il va donc trouver que le régime et la médication ordonnés par Hanyvel sont excellents, et naturellement les continuer. Que ses malaises reviennent au contraire, ceux dont il se plaignait ou d’autres, peu importe, Hanyvel perd toute autorité : son traitement qui était excellent devient imbécile ; ce n’est pas la peine de se priver des grogs.

Il resta un moment pensif :

— Mais cette liqueur de Fowler, dit-il enfin, comment te la procures-tu, comment l’administres-tu ? Les pharmaciens ne vendent pas l’arsenic sans ordonnance.

— Je n’ai pas à me la procurer, je l’ai. Du temps que je soignais mon caniche par ce remède, il m’en est resté une fiole qui suffirait, je pense, pour empoisonner dix personnes, et que j’ai gardée par hasard, sans penser que j’aurais jamais à m’en servir : sait-on pourquoi l’on garde les choses ? C’est pour verser quelques gouttes de cette liqueur que j’ai besoin d’un compte-gouttes, celui que j’avais étant cassé.

— Et comment veux-tu verser ces gouttes ?

— Ni dans son verre, ni dans son potage tu penses bien, car je serais obligée d’opérer à table, ce qui exigerait un talent de prestidigitateur que je n’ai pas malheureusement. Aussi ta question, que je me suis posée quand j’ai eu l’idée d’employer cette liqueur, n’a-t-elle pas été sans m’embarrasser tout d’abord. Mais comme on finit toujours par trouver lorsqu’on se donne la peine de chercher sérieusement, je suis sortie de cette difficulté. Tu sais que le soir il fume plusieurs pipes dont le tabac est enfermé dans un pot de marbre ; j’arrose ce tabac avec la liqueur et au lieu de l’absorber en gouttes, il l’absorbe en fumée.

— Et tu crois que cela peut produire de l’effet ?

— J’en suis sûre. Alors que je soignais mon pauvre chien et qu’il n’allait pas mieux, j’ai voulu me renseigner sur l’arsenic : M. Turlure m’a prêté un dictionnaire, et j’y ai trouvé toutes sortes de choses extraordinaires et particulièrement qu’en Chine on fume l’arsenic mêlé au tabac.

— Sans danger ?

— Je n’en sais rien.

— La question a cependant son importance, car si un accident arrivait…

— Ne disais-tu pas tant mieux quand j’ai cru avoir donné double dose de sulfonal ?

— Le sulfonal n’est pas un poison, au moins je le suppose, tandis que l’arsenic en est un terrible qui se retrouve facilement.

— C’est en théorie qu’on dit cela, mais en réalité dans la vie pratique, c’est-à-dire dans les procès, on voit les médecins ne jamais pouvoir se mettre d’accord sur la question de savoir si le mort a été tué par l’arsenic ou par autre chose, ce qui prouve bien que la recherche de l’arsenic lui-même et de ses effets n’est pas si simple qu’on le prétend. Mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit : je ne le tue pas, je le rends malade… légèrement ; il renonce au traitement de Hanyvel, revient aux grogs, et moi au sulfonal ; c’est-à-dire que nos rendez-vous reprennent comme par le passé.

— Et ce compte-gouttes, comment te le remettre ?

— Tu dois penser que de ce côté j’ai mon plan aussi. D’abord il est bien entendu, n’est-ce pas, que puisque nous allons être un certain temps encore sans nous voir, nous ne pouvons rester sans nous écrire, non seulement pour nous communiquer ce que nous avons intérêt à savoir, mais encore pour nous dire que nous nous aimons ; car je ne supporterais pas quelques jours comme ceux que nous venons de passer. Voici donc ce que j’ai décidé : tu vas faire faire une seconde clé de ton bureau que tu placeras demain soir avant de partir au fond de ta papeterie ; en me levant la nuit, je la prendrai là et j’ouvrirai le tiroir de droite, où tu auras enfermé et le compte-gouttes et la lettre que tu m’auras écrite, longue si tu as le temps de la faire longue, courte si tu ne peux dire que deux mots ; après-demain matin en arrivant tu trouveras ma lettre à la place de la tienne.

— Si cela ne te forçait pas à te lever toutes les nuits, je dirais que cet arrangement est tout à fait ingénieux.

— Pour qu’il le devienne réellement et que toutes les précautions soient prises contre le hasard et même l’improbable, tu m’écriras avec du jus de citron et de mon côté je ferai de même ; les caractères paraissent quand on chauffe le papier ; de cette façon, si par extraordinaire, on ouvrait ton bureau, on n’y trouverait que du papier blanc.

— Es-tu femme de ressource !

— Il le faut bien ; mais il n’y a pas grand mérite à cela quand on aime. Maintenant que voilà tout convenu, assez là-dessus, n’est-ce pas, ne soyons qu’à notre amour.

XX

Après s’être dit vingt fois : « Il faut partir », ils se séparèrent enfin, et tandis qu’elle redescendait au village, La Vaupalière resté seul dans la sapinière se demandait comment il devait se rendre à Rouen : prendrait-il le train à la station d’Oissel ? ou bien irait-il le prendre à celle de Grand-Couronne en traversant la forêt ? Ce fut à ce dernier parti qu’il s’arrêta : sans doute c’était une course de quatre ou cinq kilomètres ; mais l’ennui de faire cette course, pour quelqu’un qui n’aimait guère la marche, serait plus que payé par l’alibi qu’elle lui offrirait, si l’audacieuse absence d’Hortense l’obligeait à en fournir un. Où il était ? À Rouen, où il avait passé l’après-midi. Et personne assurément ne se trouverait à la gare de la place Saint-Sever pour constater qu’il n’y arrivait qu’à huit heures du soir, puisque cette gare n’est pas celle qui dessert Oissel. Il aurait ainsi près d’une heure pour traverser la ville et aller prendre rue Verte le train qui le ramènerait dîner chez lui : en chemin il achèterait le compte-gouttes.

Ce fut rue Grand-Pont qu’il entra pour faire cette acquisition et il était en train d’écouter d’une oreille distraite le garçon qui lui montrait des compte-gouttes de différentes sortes, lorsque par une porte du fond Turlure parut accompagné du pharmacien avec qui il s’entretenait amicalement.

— Comment, monsieur La Vaupalière, vous me faites une infidélité, s’écria Turlure.

La Vaupalière resta interloqué.

— S’il s’agissait de certains médicaments, continua Turlure avec un sourire malin, je comprendrais que vous vinssiez en faire l’acquisition à Rouen en cachette, plus d’un de nos clients procède de cette façon ; mais un compte-gouttes !

— Et avec cela ? demanda le garçon en enveloppant le compte-gouttes.

Cette question sauva la situation pour La Vaupalière, qui d’ailleurs avait eu le temps de se remettre de son premier mouvement de surprise :

— Des gouttes amères, dit-il.

— Nous souffrons donc de mauvaises digestions ? continua Turlure.

— Manque d’appétit.

— Effet obligé de la cuisine d’hôtel ; pourtant à la Renaissance, la nourriture est bonne ; pas de margarine, du beurre, je l’ai analysé : peut-être le vin laisse-t-il à désirer ; vous feriez mieux de vous en tenir au cidre. En tout cas ces gouttes vous feront du bien.

Les gouttes avaient été servies.

— Retournez-vous à Oissel ? demanda Turlure.

— Par le train de 8 heures 50.

— Alors nous allons voyager ensemble : enchanté de cette heureuse rencontre.

La Vaupalière était loin de penser à qualifier ainsi cette rencontre, mais enfin grâce à l’idée des gouttes amères qui lui avait traversé l’esprit, il espérait lui avoir enlevé ce qu’elle pouvait présenter de périlleux : pourquoi n’aurait-il pas besoin de ces gouttes ; et pourquoi Turlure chercherait-il une autre explication que celle-là à l’achat du compte-gouttes ?

Dans la lettre qu’il écrivit le soir même, il ne parla donc pas de cet incident : à quoi bon l’inquiéter ? les choses écrites prennent tout de suite une importance qu’elles n’ont pas parlées.

D’ailleurs, il avait mieux à dire et qui l’intéressait davantage : son amour. C’était la première fois qu’il lui écrivait, et lorsqu’il se trouva en face de son papier, il fut surpris de ne savoir par où commencer, tant les idées se pressaient dans son cœur et dans sa tête, toutes, semblait-il au premier abord, d’égale importance.

Elle n’était pas sa première maîtresse, il s’en fallait de beaucoup, car, dès sa sortie du collège, joli garçon comme il était, avec sa tête fine, sa barbe blonde frisée, ses yeux profonds, ses dents éblouissantes, sa démarche élégante et ferme, il s’était tout de suite trouvé classé dans la catégorie des hommes à femmes, et nombreuses avaient été celles qui s’étaient jetées à sa tête, sans qu’il eût rien à faire qu’à ouvrir les bras, et à se laisser aimer ; mais aucune n’avait pris sur lui une influence comparable à celle qui le dominait présentement. Et cette influence avait cela d’étrange que tout d’abord madame Courteheuse ne lui avait que médiocrement plu : drôle, oui ; rien de plus ; pas assez mal pour vous mettre en fuite, pas assez bien pour vous engager dans une liaison durable ; l’avoir une fois ou deux, par politesse plus que par goût, et s’en tenir là. Mais, voilà qu’avec la possession le goût était venu, et que la politesse s’était transformée en passion ; ce n’était plus l’avoir une fois qu’il voulait, c’était l’avoir toujours, entièrement à lui comme il était à elle. Comment cette transformation s’était-elle opérée, il ne s’en rendait pas compte, mais le certain, c’est que, depuis qu’elle était sa maîtresse, il l’avait aimée chaque jour davantage, plus profondément, plus passionnément, et qu’elle s’était si bien emparée de lui qu’il ne vivait plus que pour elle, ne pensait, ne voyait, ne sentait que par elle.

C’était cela ou à peu près qu’il voulait écrire, car, dans leurs entrevues écourtées, il arrivait toujours que, lorsqu’ils se séparaient, mille choses leur restaient à dire, le temps leur ayant manqué. Et puis, n’en est-il pas d’ailleurs pour lesquelles l’écriture convient mieux que la parole et leur donne plus de solennité, plus de solidité ?

Aussi, bien qu’il ne fût guère épistolier de tempérament, était-il encore à sa table lorsque minuit sonna. En entendant les coups frappés, il resta stupéfait, et il ne le fut pas moins lorsqu’il numérota les pages écrites : jamais temps n’avait passé plus vite, ne lui avait été plus agréable ; ah ! comme il l’aimait, et qu’il était bizarre, vraiment, d’en être arrivé à un état de possession si complète, que non seulement il ne pensait pas à s’en affranchir, lui qui cependant n’avait jamais été d’une nature constante, mais qu’il s’y plaisait, ne souhaitant rien de plus, ni en dehors, ni au delà.

Si sa lettre était longue, celle qu’il trouva le mardi matin dans le tiroir de son bureau l’était plus encore, et telle qu’Hortense, assurément, avait dû passer la plus grande partie de la journée à l’écrire : un volume, qu’il ne put lire que le soir devant son feu en chauffant le papier, et qui lui fit comprendre ce que, jusqu’à ce jour, il ne s’était guère expliqué : la nature même de son amour.

Sans phrases, sans emphase, sans exagération, sans déclamation, mais le cœur bouillonnant, l’âme exaltée, l’esprit en feu, les sens vibrants, elle montrait toute nue la passion qui la dévorait depuis le jour où elle l’avait vu, tout nus aussi ses désirs, toutes nues ses espérances ; et cela avec une sincérité si ardente, un tel élan de passion débordante, qu’il semblait que sa main eût couvert son papier de gerbes d’étincelles qui apparaissaient à la lecture comme les caractères incolores de l’écriture.

Comment cet incendie ne l’eût-il pas gagné ; comment à ce foyer dévorant ne se fût-il pas enflammé ?

Cette correspondance continua chaque jour, – plus écourtée chez l’amant qui ne savait pas redire ce qu’il avait déjà dit ; – aussi abondante, aussi débordante chez la maîtresse, qui sur ces deux mots : « Je t’aime » trouvait des variations toujours nouvelles.

Mais ce qu’elle ne disait point, et ce qu’il aurait cependant voulu savoir, c’étaient si les rendez-vous de la nuit reprendraient bientôt : prodigue d’espérances vagues, elle était, au contraire, avare de paroles précises. « Compte sur moi, mon bien-aimé. – Fie-toi à mon amour pour assurer notre bonheur », étaient des phrases qui revenaient à chaque instant dans ses lettres, variées à l’infini, mais c’était tout.

Et précisément parce qu’elle ne s’expliquait pas, il n’osait pas la questionner. Si elle ne parlait point, c’est qu’elle avait des raisons pour se taire. Les lui demander serait paraître douter d’elle. Et, d’autre part, la situation était assez délicate pour ne pas l’aggraver encore par des imprudences. Assurément, par les ingénieuses combinaisons de double clé et de jus de citron, elle semblait avoir écarté d’eux tout danger ; mais enfin une surprise était toujours possible. Si elle n’était pas habile, son mari pouvait tomber sur elle au moment où elle plaçait sa lettre dans le tiroir, ou même au moment où elle l’écrivait, ce qui du même coup lui faisait découvrir le moyen de la lire ; alors que se passerait-il s’il trouvait l’explication, en paroles indéniables, de sa maladie ? Se faire prendre dans une complicité d’adultère, est un accident insignifiant qui arrive chaque jour et dont la crainte n’a jamais arrêté personne ; mais dans une autre, c’est tout différent et la prudence s’impose. Ce n’était pas quand il se trouvait déjà, que trop engagé dans ces affaires pharmaceutiques, qui lui répugnaient et dont il n’aurait jamais voulu s’il eût conservé un peu de force de résistance, qu’il allait s’y mêler et s’y enfoncer davantage.

Pour se renseigner il n’avait donc qu’à étudier Courteheuse et à écouter ce que rapportait le petit clerc qui, fréquentant la cuisine, où il allait souvent préparer ou réchauffer son déjeuner, était mieux en situation que personne d’apprendre par Célanie ce qui se passait dans la maison.

Et ce qui s’y passait était caractéristique ; souvent Léon racontait que le patron avait été malade, et, en réponse aux questions de Boulnois ou de Fauchon, il répétait ce que Célanie lui avait dit :

— Il était devenu très difficile pour la nourriture, trouvait tout mauvais ; vomissait jusqu’à cinq ou six fois par nuit, ce qui était très fatigant pour madame qui ne pouvait guère dormir puisqu’il n’y avait qu’elle qui le soignait, – et cela n’était pas commode, car il se montrait en tout d’une humeur de chien enragé.

Cette humeur, les clercs la connaissaient mieux que personne, étant les premiers à en recevoir les éclaboussures, et La Vaupalière plus que les autres, bousculé à chaque instant, à propos de tout.

Un jour qu’il travaillait avec Courteheuse, celui-ci s’était interrompu, le visage convulsé, se tordant sous le coup d’une crise de douleur aiguë :

— Voulez-vous que nous remettions la suite à tantôt ? avait-il demandé.

— Pourquoi me proposez-vous cela ? avait répondu Courteheuse d’un ton hargneux, de quoi vous mêlez-vous ?

— Vous paraissez souffrant.

— Je voudrais vous voir à ma place.

La Vaupalière ne répondant pas, Courteheuse s’était un peu radouci :

— Vous n’avez jamais été malade, vous, je suis sûr ?

— Je vous demande pardon ; j’ai été souffrant en ces derniers temps.

— Tiens, tiens, dit le notaire, avec une satisfaction qu’il ne se donna même pas la peine de dissimuler ; est-ce que vous avez pris des médicaments ?

L’occasion était trop favorable pour qu’il ne la saisît pas :

— Oui, des gouttes amères de Baumé.

— Ça vous a fait du bien ?

— Aucun ; aussi je les ai abandonnées, quoique M. Turlure m’ait dit que c’était un excellent remède.

— Les médecins et les pharmaciens sont des ânes : les remèdes tuent plus de gens qu’ils n’en guérissent : je devrais faire comme vous, et renoncer aux miens.

L’occasion encore était trop belle :

— Pourquoi ne vous y décidez-vous pas ?

— Ah ! voilà ; je crois bien qu’en religion comme en médecine ce sont les plus incrédules qui sont les plus gobeurs ; comme ils ne croient à rien précisément, ils s’imaginent que tout est possible.

Les jours s’écoulèrent ; enfin un soir, en chauffant les feuillets blancs qu’il avait pris le matin dans son bureau, il trouva au bas d’une lettre toute remplie d’une passion exaltée ce post-scriptum :

 

« Je pense que tu sais qu’il y a un inventaire fixé à jeudi prochain, arrange-toi pour envoyer Léon en course après le départ de Boulnois ; comme j’y enverrai moi-même Célanie, il faut que nous causions ; depuis combien de temps, avec quelle ardeur, quelle angoisse j’aspire à ce moment, tu ne l’imagineras jamais. »

XXI

L’absence du petit clerc et de la cuisinière, combinée avec celle de Courteheuse et de Fauchon, leur donnait une heure de pleine liberté.

Boulnois parti, La Vaupalière ferma au verrou la porte de l’étude et se précipita dans le salon où il trouva Hortense qui venait au-devant de lui après avoir fermé de son côté les portes du jardin et de la cuisine.

— Enfin !

Il ouvrit les bras, mais après une première étreinte elle se dégagea.

— Nous avons à parler de choses graves, dit-elle.

Cet accueil ressemblait si peu à ceux auxquels elle l’avait habitué qu’il la regarda, interloqué.

— Viens là, dit-elle, en l’attirant et en s’asseyant près de lui.

— Qu’as-tu ? demanda-t-il anxieux.

— C’est notre vie qui va se décider : l’heure est solennelle, la plus sérieuse qui ait sonné pour nous depuis que nous nous aimons ; n’en perdons pas une minute.

— Tes lettres ne me faisaient pas prévoir…

Elle lui coupa la parole :

— Mes lettres ne pouvaient que te parler de mon amour. J’espère qu’elles l’ont fait de façon à ce que tu sentes bien que je ne peux pas vivre sans toi, comme j’ai senti par les tiennes que tu ne peux pas vivre sans moi.

— Sommes-nous menacés ?

— Nous le sommes : jaloux de toi, mon mari veut te renvoyer.

— Jaloux de moi !

— Tu ne t’en doutais pas ?

— Je le trouvais plus brutal encore qu’à l’ordinaire, plus injuste ; mais je ne m’en inquiétais pas autrement puisque je dois tout supporter de lui.

— Comment est née cette jalousie ? Je n’en sais rien. Sans doute elle aura été provoquée par des bavardages, ceux de Boulnois peut-être, colportés, grossis. Enfin elle existe et nous met en danger. La première fois qu’elle s’est manifestée, c’est quand j’ai passé et repassé devant l’étude pour t’avertir que notre rendez-vous était impossible : il m’a alors fait une scène, me reprochant de tourner autour de toi. La seconde c’est le dimanche de la forêt : celle-là a été terrible. La troisième enfin, c’est quand tu lui as parlé de ton état de souffrance. Il a cru que tu te moquais de lui et voulais savoir ce qui lui reste à vivre. Tu vois que ce n’est pas trop bête : s’il est à côté, il brûle cependant.

— Je ne me moquais pas de lui.

— Tu le tâtais simplement. C’est ce jour-là qu’il a décidé de te renvoyer et cela se serait accompli si, pour l’en empêcher, je ne t’avais rendu indispensable ici.

— Comment ?

— En aggravant sa maladie. Ce n’est pas quand il se voit incapable de s’occuper de rien qu’il peut se passer de toi et te remplacer par un nouveau clerc qui ne connaîtrait ni les affaires en train ni les clients. Il attend pour le faire d’aller mieux.

— Alors ?

— Il n’ira pas mieux.

Il la regarda effaré, frémissant ; sans détourner les yeux elle continua d’une voix ferme :

— Tu viens de reconnaître que nous ne pouvons pas vivre l’un sans l’autre ; sans toi je meurs désespérée ; sans moi que deviens-tu ? Le jour où il a décidé de nous séparer, il s’est condamné. Lui ou nous. Sa vie est-elle plus précieuse que les nôtres ? Notre suicide ou sa mort !

— Ne dis pas cela ; il est des paroles qu’il ne faut même pas prononcer.

— Je ne t’en aurais rien dit, si je n’avais cru que tu m’en voudrais de ne pas te faire partager les émotions de la complicité. Avons-nous jamais été plus unis qu’en ce moment ? quel lien plus solide que celui-là ?

Elle lui jeta les bras autour des épaules et le serra dans une étreinte frémissante : les yeux noyés, emportée, exaltée par cette émotion de la complicité.

Comme il restait pétrifié, elle détacha ses bras, et se reculant elle le regarda pour comprendre :

— Tu ne dis rien.

— Je suis muet d’horreur.

— À qui la faute ? N’ai-je pas tout essayé pour ne pas en venir là ? Puisqu’il ne veut pas dormir les trois ou quatre heures dont nous avons besoin, qu’il dorme toujours. Te souviens-tu du jour où je crus lui avoir administré une double dose de sulfonal ?

— Si je m’en souviens !

— Te souviens-tu aussi de ce que tu me dis, pensant que nous pouvions l’avoir tué ? « Ma foi tant mieux ». Tu admettais donc sa mort.

— Par accident, par hasard, indépendamment de ta volonté.

— Ce qui est arrivé est indépendant de ma volonté, puisque justement j’ai tout fait pour l’empêcher. Résiste-t-on à la fatalité ? D’ailleurs souviens-toi aussi de ce que tu me dis encore ce jour-là : que quand on veut se débarrasser des gens il faut s’y prendre avec adresse et prudence. J’ai médité tes paroles, et je t’assure que je n’ai commis ni maladresse, ni imprudence.

— Tu ne sais donc pas que rien n’est plus facile à découvrir qu’un empoisonnement par l’arsenic ?

— Quand on soupçonne les gens peut-être ; mais quand on ne les soupçonne pas rien n’est plus difficile, puisqu’il permet des confusions avec toutes sortes de maladies ; qui oserait nous soupçonner ?

— Est-ce que cette maladie subite ne conduit pas précisément au soupçon ? Un homme de son âge ne succombe pas sans qu’on cherche de quoi il est mort.

— Il mourra de la maladie dont il se plaint depuis quelques mois et dont il se plaindra encore un certain temps ; la maladie et la mort ne seront donc pas subites.

— En tout cas seront-elles étranges.

— C’est justement ce qu’il faut. Sois certain que je ne veux pas plus t’entraîner dans une catastrophe que je ne veux m’y jeter moi-même : toutes mes précautions sont prises, toutes mes combinaisons pesées ; c’est à notre bonheur que je travaille.

Il voulut se tourner d’un autre côté :

— Si tu t’imagines n’avoir rien à craindre de la justice, peux-tu croire qu’il en sera de même de ta conscience, de ton confesseur…

Elle lui coupa la parole en riant :

— Mais il est sourd mon confesseur ; crois-tu que s’il ne l’était pas je l’aurais gardé depuis que nous nous aimons ? Quand j’arrive aux passages délicats, je n’ai qu’à baisser la voix, et comme il imagine que c’est par confusion, il m’adresse les exhortations les plus pathétiques, mais sans trop savoir quelle est ma faute.

— Alors à quoi bon se confesser ?

— Puis-je interrompre une habitude prise ? Est-il aujourd’hui une honnête femme qui ne se confesse pas ? C’est comme si tu me demandais pourquoi je ne porte pas de tournure quand la mode est aux robes plates.

— Tu m’épouvantes.

— Quand je te prouve que nous n’avons rien à craindre de personne !

— Quand je vois où tu en es arrivée !

— C’est d’aujourd’hui que tu t’aperçois que je ne reculerai devant rien pour assurer notre bonheur ? Je ne te l’ai jamais dit ?

— Dire et faire sont deux.

— Pas pour moi : ce que je dis je le pense, ce que je pense je le veux, ce que je veux je le fais. Quand il a été question entre nous de mon veuvage, je n’ai pas cru que ce n’étaient que des paroles. De ton côté tu aurais dû me croire quand je t’assurais que pour mon amour et par amour j’étais capable de tout. Et je ne doute pas que tu m’aies cru. Si aujourd’hui tu recules devant le fait accompli, c’est que j’ai été maladroite à te le présenter. J’ai pris au court ; ça été mon tort ; mais je n’imaginais pas que tu m’en voudrais de t’épargner les étapes par où j’ai eu à passer. Maintenant je sens que j’ai eu un tort plus grand encore : agir, ne rien dire ; voilà ce que j’aurais dû. Oublie mes paroles qui… après tout n’étaient peut-être qu’une expérience. Avec les femmes peut-on savoir, alors qu’elles-mêmes n’ont conscience de rien ? Tu n’es mêlé à rien puisque tu ne veux pas l’être. Tu n’as la responsabilité de rien.

— Il est trop tard.

— Pourquoi trop tard, puisque tu ne sais pas, puisque je ne sais pas ce que je ferai demain…

— Tu ne sais pas… ?

— Les sentiments que tu viens de me montrer ne peuvent-ils pas changer mes dispositions ?

— Si j’avais cette influence…

— Ton influence est sans limites. Je n’ai jamais agi, je n’agirai jamais que pour ton bonheur. Je te l’ai prouvé dans le passé. Je te le prouverai mieux encore dans l’avenir. Voilà ce qu’il faut que tu te dises, que tu croies ; cela et rien que cela.

Elle lui avait pris les deux mains, et tendrement elle les lui embrassait en commençant par le bout des doigts pour s’arrêter au poignet.

Il voulait réfléchir et répondre à ce qu’elle venait de dire, mais cette caresse ne lui en laissait pas la liberté : elle l’engourdissait, le troublait, et si bien que ses idées s’envolaient ; c’était elle qu’il voyait, elle seule ; le reste n’existait plus. Cette caresse l’enveloppait, le dominait ; il lui passa le bras autour de la taille et se pencha sur elle, mais elle le repoussa :

— Je t’en prie, murmura-t-elle en laissant paraître une confusion qui la faisait trembler de la tête aux pieds.

— Tu me repousses ?

— Je t’adore.

Elle se jeta sur lui et le serra dans ses bras, sans parler, suffoquée, secouée par son émotion.

— Qu’as-tu ? demanda-t-il.

Elle ne répondit que par des étreintes plus passionnées ; à la fin, levant la tête, elle lui montra un visage convulsé, les narines haletantes, les lèvres relevées, les yeux noyés de larmes.

— Mais qu’as-tu ? qu’as-tu ?

Longtemps il la pressa, sans rien tirer d’elle que des soupirs et des pleurs ; enfin elle se décida :

— C’est dans les romans que les femmes mariées peuvent affirmer à leur amant que leur mari ne leur est rien, et que si elles ne vivent pas avec ce mari comme frère et sœur, l’indifférence ou la haine les éloigne l’un de l’autre. Dans la réalité, les situations sont moins nettes, et si indifférent que le mari soit aux charmes de sa femme, il y a des heures où il entend user de ses droits de mari, sans qu’elle ait la liberté de lui échapper.

Elle se cacha le visage dans ses deux mains, les épaules secouées par les sanglots.

— Comprends-tu mon désespoir, mon bien-aimé, mon humiliation, ma honte ? Jamais je ne t’ai aimé comme je t’aime, et je ne suis pas digne de toi.

L’heure se passa dans cette crise, et ils se séparèrent seulement au moment où le petit clerc allait rentrer.

La journée fut si bien remplie par le travail de l’étude pour La Vaupalière qu’il n’eut pas le temps de réfléchir ; mais le soir, après son dîner, il monta tout de suite à sa chambre, et son premier soin fut de visiter deux malles qu’il gardait dans un cabinet noir ; puis, cela fait, il écrivit à son père qui habitait Yvetot, de lui chercher une place de maître clerc chez un notaire du pays de Caux, au Havre, à Dieppe ou à Fécamp ; et pour justifier son départ d’Oissel, il expliqua que Courteheuse, malade, était d’une humeur si brutale qu’on ne pouvait pas vivre avec lui.

XXII

À la suite de cet entretien entre les deux amants, un mieux sensible se produisit dans l’état de Courteheuse ; on sut par Léon que les vomissements nocturnes avaient cessé, que l’appétit revenait, qu’il dormait bien ; enfin, à l’étude, il se montra d’humeur moins irritable, moins hargneux avec tout le monde, les clients comme ses clercs.

Alors La Vaupalière écrivit une nouvelle lettre à son père pour lui dire que les relations redevenant possibles avec son patron, il n’avait plus de raisons pour vouloir quitter Oissel.

Si la confidence d’Hortense lui avait inspiré une horreur assez forte pour qu’il voulût se sauver, elle n’avait nullement tué son amour, et même, après la première surprise de l’effarement, elle n’avait fait que de le rendre plus violent, en lui montrant comment et combien il était aimé. La passion qui va jusqu’au crime n’est pas ordinaire dans la vie courante ; si le crime l’avait épouvanté, la passion le flattait ; le cœur n’avait pas suivi la conscience, et maintenant que l’idée du crime était abandonnée il n’allait pas faire le sacrifice de cette passion, – ce qui d’ailleurs, il le sentait maintenant, ne serait pas aussi facile qu’il l’avait imaginé lorsqu’il avait écrit la première lettre à son père.

Comment partir ? Se séparer d’une femme qui, en somme, n’avait voulu être criminelle que pour lui ! En aurait-il jamais le courage ? Et ce prétendu courage, ne serait-il pas en réalité une lâcheté ?

Au temps de sa vie d’étudiant, il s’était dit bien des fois qu’il romprait des liaisons devenues ennuyeuses ou gênantes ; et, quand il se croyait bien décidé à cette rupture, il les avait continuées, retenu par cent raisons dont la force ne se révélait qu’au moment même de la séparation. Et cependant il ne s’agissait alors que d’amourettes ne ressemblant en rien à la possession qui le dominait maintenant, comme il ne s’agissait que de femmes plus ou moins insignifiantes, ne ressemblant en rien à Hortense et qui n’avaient ni son charme vertigineux, ni sa séduction diabolique, ni… ni tout ce qui la rendait irrésistible. Criminelle, oui sans doute elle avait voulu l’être ; mais encore fallait-il voir dans quelles conditions, surtout dans quel but, et reconnaître que lui-même était son complice.

L’amélioration de la santé de Courteheuse fut donc, pour lui, un soulagement énorme : plus de complicité, plus de responsabilité. À la vérité, il ne voyait pas trop quand et comment leurs rendez-vous reprendraient ; mais là-dessus il n’avait qu’à s’en remettre à Hortense et à attendre ; quand elle pourrait lui donner sans danger quelques heures de nuit, elle l’en avertirait.

Mais en attendant, ce qui se produisit, ce fut une rechute de Courteheuse : il commença par être repris de lassitudes comme lors de sa première crise ; il lui devint impossible de rester debout ; ses traits s’altérèrent ; il maigrit rapidement, il eut des saignements de nez et la toux s’établit ; quand il était dans son cabinet les clercs entendaient les quintes qui le secouaient.

Qu’avait-il donc ?

C’était ce que chacun se demandait, et La Vaupalière plus que personne, stupéfié par cette maladie qu’il n’avait pas prévue. Était-ce l’ancienne qui se réveillait ? Était-ce une nouvelle qui commençait et n’avait avec la précédente aucun rapport ? Cette question pleine d’angoisse, il la tournait sous toutes ses faces, sans lui trouver des explications satisfaisantes. À mots couverts il avait dans plusieurs lettres interrogé Hortense ; mais comme elle lui répondait dans le même style, il était resté avec ses doutes et ses incertitudes. Les seuls indices qui pussent jusqu’à un certain point l’éclairer tenaient aux caractères mêmes de la maladie qui différaient de ceux de la première : ainsi les vomissements manquaient ; et pour lui il n’y avait pas d’empoisonnement par l’arsenic sans vomissements ; classique le vomissement, et puisqu’il manquait on devait supposer que Courteheuse n’était pas empoisonné, on devait même le croire : pourquoi serait-il à l’abri des maladies de tout le monde ? Une causerie avec Benoit Gibourdel le confirma dans cette idée.

De temps en temps l’oncle venait déjeuner le dimanche à Oissel ; pour les déjeuners d’abord que sa nièce lui faisait plantureux, et aussi pour surveiller le placement de ses fonds, et voir s’il ne se présenterait pas une fructueuse occasion d’obtenir un gros taux d’intérêts sans trop de risques. La maladie de Courteheuse n’avait point interrompu cette habitude : « M’pauvre neveu ! pensez donc, faut avoir de ses nouvelles ; et puis ça lui fait plaisir d’avoir à sa table une bonne fourchette » ; au contraire les visites avaient été plus fréquentes, se répétant presque toutes les semaines. Un dimanche, La Vaupalière qui quittait l’étude avant la fin du déjeuner, et ne pouvait pas par conséquent le rencontrer « par hasard » dans le jardin pour le faire causer, alla l’attendre sur la route d’Orival, à l’heure du retour, bien certain d’être rejoint par lui à un moment donné, puisque c’était toujours ce chemin qu’il prenait.

En effet vers quatre heures il entendit derrière lui le trot d’un cheval qui ne se pressait guère ; mais comme lui-même marchait d’un pas de promenade, il ne tarda pas à être rejoint par le bonhomme qui somnolait sur son cheval en digérant béatement son copieux déjeuner et ses glorias indéfiniment allongés.

— Mais c’est M. La Vaupalière, dit Benoit Gibourdel en mettant son cheval au pas, je vois que vous faites la promenade du dimanche.

— Précisément.

— Comme vous avez raison ! faire travailler les jambes, il n’y a que ça. Je l’ai toujours dit à mon pauvre neveu. S’il avait voulu m’écouter, il n’en serait pas où il est. Comme c’est triste à son âge, monsieur La Vaupalière !

— Vous le trouvez plus mal ?

— Je me demande s’il s’en dépêquera ; le v’là repris.

— Mais enfin qu’est-ce qu’il a ?

— Sait-on jamais ! c’était l’estomac, les intestins, maintenant c’est le poumon.

— L’estomac, les intestins seraient donc guéris ?

— Il semblerait.

— C’est déjà beaucoup, dit La Vaupalière pour qui c’était tout, car il n’allait pas s’inquiéter de Courteheuse mourant d’une maladie de poitrine, bien au contraire.

— Il tousse, continua Gibourdel, il crache, il mouche, ses yeux pleurent, il saigne du nez ; ah ! il est bien mal pris.

— Mais enfin que dit le médecin ?

— Il l’a encore vu vendredi en allant à Rouen, et le médecin pense que c’est une mauvaise grippe.

— C’est quelquefois une grave maladie.

Gibourdel secoua la tête :

— Il y a autre chose, dit-il.

— Et quoi donc ?

— Eh ben, il y a que cette mauvaise grippe ne prend pas un homme en bonne santé, mais un malade, un homme affaibli, quoi. Ah ! mon bon monsieur La Vaupalière, vous veyez quéqu’un qui dans ce moment ici est bien tourmenté : mon pauvre neveu, un si brave garçon.

Et s’attendrissant Benoit Gibourdel tira son mouchoir à carreaux bleus et se moucha si bruyamment que son bidet en fit un écart.

— Et ma pauvre nièce, veuve, à son âge, c’est-y un malheur !

— Considérez-vous donc M. Courteheuse comme perdu ?

— En danger, rien de plus, mais aussi rien de moins ; c’est pourquoi j’ai dit à Hortense : « Faut faire venir le médecin ; ne regarde pas au coutément ».

— Mais M. Courteheuse a consulté le docteur Hanyvel en allant vendredi à Rouen.

— Rouen n’est pas Oissel ; le médecin cheux lui, n’est pas le médecin cheux nous ; faut qu’on voie les médecins sortir de cheux les malades ; ça se dit dans le pays ; on en parle. J’ai expliqué ça à Hortense, et tout de suite elle a envoyé un mot d’écrit à M. Hanyvel ; pour lors il viendra demain ou après-demain, et il entrera comme s’il passait par hasard, à seule fin de ne pas effouquer ce pauvre Courteheuse qui se deut déjà bien assez.

— Et de quoi se plaint-il ?

— De sa maladie donc. Il n’y a-t-il pas de quoi ?

— Se voit-il en danger ?

— Je ne pense pas ; et vous pensez bien que nous faisons ce que nous pouvons pour l’étourdir. Mais il se voit malade, il se voit détourbé de son travail et, dame, ça lui fait deuil.

La Vaupalière en savait assez :

— Il ne faut pas que je vous retarde, dit-il.

— Personne ne m’attend et je suis bien aise de faire un bout de chemin avec vous, monsieur La Vaupalière ; quand ça ne serait que pour causer de ce pauvre garçon que j’aime comme si c’était mon fieu.

La Vaupalière connaissait peu l’oncle Gibourdel, cependant il savait que son faible n’était ni l’affection familiale ni la tendresse ; il convenait donc d’être attentif et sur ses gardes alors qu’il mettait ces sentiments en avant : assurément c’était pour quelque chose, et non simplement par amour pour ce fieu.

— C’est-y pas douillant tout de même, dit-il après un moment de silence, qu’à la rigueur on pouvait prendre pour du recueillement, de penser que tout jeune, on va quitter sa petite femme qu’on aime, et eune jolie femme, monsieur La Vaupalière, j’pouvons le dire entre nous ; une femme de jour et de nuit, toutes les qualités, quoi ? sans compter l’avoir présent et l’avoir à venir qui ne peut pas lui échapper puisque je suis garçon et qu’elle est ma seule héritière…

Il s’attendrit encore et son mouchoir fit une nouvelle apparition :

— Je n’aime pas parler de ces choses-là, monsieur La Vaupalière, c’est plus fort que mé, ça me versibule. Enfin faut s’faire une raison dans la vie. J’dis que dans l’état de Courteheuse c’est triste de quitter les affaires quand elles vont bien ; car elles vont bien, n’est-ce pas, monsieur La Vaupalière ?

— Mais certainement.

— Oh ! ce n’est pas une question que je vous fais, parce que, vous savez, un curieux et Benoit Gibourdel n’ont jamais passé par la même porte. Seulement, comme mieux que personne vous connaissez les affaires de l’étude, je dis comme ça, pensant à ma chère petite nièce : « Elles sont bonnes, hein ? »

— Mais assurément, aussi bonnes que possible.

— Allons, tant mieux, j’aime vous entendre dire ça, parce que les notaires du jour d’aujourd’hui…

— Il y a notaires et notaires.

— Bien sûr. Pour lors, si un malheur arrivait, ma chère petite Hortense ne serait pas dans l’embarras de ce côté, n’est-il pas vrai ?

— Certes non.

— Et elle pourrait bien, n’est-ce pas, espérer vendre l’étude le double du prix qu’on l’a payée à M. Rotin ?

Cela fut dit avec une bonhomie qui eût pu tromper quelqu’un qui n’eût pas connu Benoit Gibourdel, mais qui mit La Vaupalière sur ses gardes ; évidemment ce n’étaient pas là des propos en l’air, et chaque mot avait son but.

— Il est certain, dit-il, que M. Courteheuse fait deux ou trois fois plus d’affaires que n’en faisait M. Rotin ; mais il faut distinguer entre celles qui appartiennent à l’étude, et celles qui sont personnelles à M. Courteheuse à raison de ses relations ou de sa capacité.

— Je comprends ça, mais si le successeur était dans les mêmes conditions… ou à peu près, ça peut se trouver n’est-ce pas ? alors le chiffre des affaires ne baisserait pas. Enfin qui vivra verra. Mais je ne veux pas vous entraîner trop loin, mon cher monsieur La Vaupalière ; j’ai bien l’honneur de vous saluer.

Et après avoir serré la main de La Vaupalière chaudement, Benoit Gibourdel mit son bidet au trot.

XXIII

Bien qu’à cette époque régnât une épidémie de grippe qui rendait fréquentes les visites des médecins, on ne vit pas le docteur Hanyvel venir et revenir chez Courteheuse sans en parler dans le pays, comme l’avait prévu Benoit Gibourdel.

— Vous savez que le médecin de Rouen est encore sorti du notariat à cinq heures.

— Le notaire ne va donc pas mieux ?

Mais de tous les habitants d’Oissel, celui qui s’inquiéta le plus du malade, ou tout au moins de sa maladie, fut le pharmacien, et Célanie ou Léon n’allaient pas faire préparer une ordonnance sans qu’il les soumît à un minutieux interrogatoire.

— Eh bien, comment se trouve M. Courteheuse aujourd’hui ; comment a-t-il passé la nuit ; qu’a-t-il éprouvé hier ; que dit le docteur ?

Et quand on ne répondait pas, non par mauvais vouloir mais par ignorance, ce qui était souvent le cas de Léon, il tournait et retournait si bien ses questions qu’il finissait toujours par obtenir quelque chose.

Ne s’en tenant ni à la bonne, ni au petit clerc, il questionnait aussi Boulnois, Fauchon et aussi La Vaupalière quand il les rencontrait, ou quand ils passaient devant la pharmacie, d’où il sortait en courant aussitôt qu’il les apercevait, en tenant d’une main sa calotte de velours bleu, et de l’autre ses lunettes.

— Comment va le patron ?

Ces questions n’étaient pas sans étonner les clercs, et surtout Boulnois qui ne manquait jamais de répéter celles qui lui étaient posées :

— Pourquoi demande-t-il tout ça ?

— Parce qu’il est curieux comme une chouette.

— C’est égal, c’est drôle.

Mais un jour Fauchon, qui était sorti dans la journée, rentra triomphant :

— Je sais à quoi tendent les questions du pharmacien, ou plutôt du maire, car ce n’est pas le pharmacien qui les pose, c’est le maire.

— Quel est ce rébus ?

— Vous aller voir que ce n’est pas un rébus. D’abord je vous apprends la mort de M. Nicot…

— Quel rapport…

— Attendez : M. Nicot, personnage considérable dans la commune, riche industriel…

— Fabricant de bretelles…

— Justement. Je venais donc d’apprendre la mort de M. Nicot quand j’entre à la pharmacie…

— Pourquoi entrez-vous à la pharmacie ? demanda La Vaupalière.

— À votre âge, c’est honteux, appuya Boulnois ; ménagez l’innocence de Léon.

— J’entre à la pharmacie, continua Fauchon, au moment même où M. Turlure sort de son laboratoire effaré, en criant : « Où est mon Bossuet ! »

— Quelle histoire incohérente.

— Écoutez-la ; vous verrez qu’elle s’enchaîne, au contraire, et qu’il n’y a pas un mot de trop. En me voyant, M. Turlure s’interrompt dans sa recherche pour me demander des nouvelles du patron, et ce n’est qu’après que je lui ai répondu, qu’il la reprend. Alors, à mon tour, je tâche de savoir pourquoi ce pharmacien est en peine d’un Bossuet, et j’apprends que ce n’est pas le pharmacien qui a besoin des Oraisons funèbres, mais le maire…

— Toujours.

— … Pour se préparer à prononcer celle de M. Nicot… fabricant de bretelles, se donner le ton, comme il dit, pour faire voir dans une seule mort la mort et le néant de toutes les grandeurs humaines. D’où je conclus que s’il s’inquiète tant de la santé du patron, c’est pour n’être pas pris au dépourvu et avoir le temps de piocher son Bossuet, de façon à parler avec éloquence d’un homme qui…, d’un homme que…, enfin d’un homme dont la vie aura offert toutes les extrémités des choses humaines.

— Vous croyez ça ? dit Boulnois.

— Ma foi oui, dit Fauchon, et je crois qu’en parlant ainsi je peins Turlure au vif.

Alors se remettant à rire :

— Je pense qu’il est bon, celui-là ?

— Qui est bon ? demanda Boulnois.

— Travaillez, vous aurez peut-être trouvé demain.

— Pourquoi n’en serait-il pas ainsi ? continua La Vaupalière ; il me semble qu’on peut croire ce que dit Fauchon d’un homme qui, comme le maire, est possédé de la manie des discours.

— En tout cas, continua Fauchon, il tient si bien à être fixé, que je ne serais pas surpris qu’il vînt voir le patron.

— Il a annoncé sa visite ?

— Pas précisément ; mais elle paraît probable et prochaine.

Fauchon ne se trompait pas : à quelques jours de là, les clercs virent arriver le pharmacien, qui demanda si M. Courteheuse pouvait le recevoir pour une affaire urgente et personnelle.

— Comme il n’est pas descendu depuis deux jours, répondit La Vaupalière, je ne sais pas s’il est en état de s’occuper d’affaires ; mais je vais lui faire dire que vous désirez le voir.

Et le petit clerc fut envoyé à la chambre, où il resta assez longtemps ; enfin, il redescendit et annonça à Turlure qu’il pouvait monter.

— Comme tu as été longtemps, dit Boulnois quand Turlure eut quitté l’étude.

— Je crois bien ; la patronne ne voulait pas laisser monter M. Turlure que le patron, au contraire, voulait recevoir ; ça a fait une discussion.

Madame Courteheuse était descendue pour recevoir Turlure, et elle le conduisit dans la chambre où son mari était étendu sur une chaise longue.

— Pardonnez-moi de vous faire monter dans une chambre de malade, dit le notaire, mais depuis quelques jours j’éprouve dans les pieds un engourdissement continuel et, de temps en temps, des crampes dans les jambes qui m’empêchent de marcher.

Turlure lui avait pris la main, mais, au lieu de la lui presser simplement, il la gardait dans les siennes, et madame Courteheuse, qui ne le quittait pas des yeux, remarqua qu’il lui serrait les doigts d’une façon insolite.

Bien qu’il fût attentif à examiner le mari, Turlure sentit les yeux de la femme posés sur lui ; alors il lâcha la main qu’il tenait :

— La peau n’est pas mauvaise, pas mauvaise du tout, dit-il.

Puis, comme s’il craignait que cela fût pris pour une explication plutôt que pour une constatation, il ajouta :

— C’est comme la mine, pas mauvaise non plus, pas mauvaise du tout.

— N’est-ce pas ? dit madame Courteheuse.

Elle était effrayante cette mine, et telle que quelqu’un qui n’eût pas connu le notaire eût pu le prendre pour un vieillard arrivé à la décrépitude : la maigreur générale était particulièrement sensible au ventre creusé en bateau ; les traits du visage montraient une altération extraordinaire avec les joues creuses et les paupières rouges, tuméfiées.

— Alors ma mine est trompeuse, dit le notaire, car je souffre le martyre dans les jointures, dans les reins, surtout dans la tête, avec des vertiges.

Turlure se tourna vers madame Courteheuse :

— Cette céphalalgie étant un des symptômes de la grippe, dit-il, il n’y a pas à s’en inquiéter autrement.

— C’est ce que nous répond M. Hanyvel, dit-elle.

— C’est le médecin Tant-Mieux, Hanyvel, interrompit Courteheuse, il trouve tout bien, parfait, naturel ; il semble que, sous peine de lui donner un démenti inconvenant, je ne peux pas aller autrement que je ne vais. Enfin, ne parlons pas de ça. Que désirez-vous de moi, mon cher monsieur Turlure ?

Courteheuse regarda sa femme, mais celle-ci, qui s’était assise dans l’embrasure de la fenêtre, de façon à tenir dans le rayon de ses yeux son mari et le pharmacien, ne parut pas comprendre qu’on pouvait lui demander d’abandonner la place.

L’affaire qui amenait Turlure était de telle importance qu’il avait cru pouvoir se permettre de venir en importuner un malade. En effet, il ne s’agissait de rien moins que d’alimenter Paris d’une nouvelle distribution d’eaux de source, abondantes, saines, de température constante, en captant les deux rivières qui sourdent à Moulineaux, et vont se jeter dans la Seine, après un parcours d’un kilomètre ou deux à travers les prairies de la Vacherie, illustrées par madame du Bocage.

Pour cela, il n’y avait qu’à prendre les eaux aux sources même, avant qu’elles eussent reçu aucune souillure, et à les monter au moyen de machines élévatoires dans des réservoirs construits au château de Robert le Diable, d’où, en suivant les coteaux de la Seine ou en les coupant, elles couleraient jusqu’à Paris. Sans doute, il y aurait des travaux considérables à exécuter, mais comme d’autre part ces sources n’appartenaient à personne, et qu’il n’y avait sur le cours de ces petites rivières aucune indemnité à payer à des usiniers, puisqu’elles ne donnaient de force motrice à aucune usine, l’affaire se présentait dans des conditions telles qu’elle ferait la fortune de ses promoteurs.

Ordinairement Turlure était assez prolixe dans ses discours, mais jamais il ne s’était montré aussi abondant que dans l’exposé de cette affaire, qu’il développait comme s’il n’avait d’autre souci que de raconter une longue histoire, et tout en parlant il examinait Courteheuse avec une attention tout à fait caractéristique.

— Et en quoi puis-je vous servir dans cette affaire ? demanda le notaire, qui à plusieurs reprises avait donné des signes d’impatience ou de douleur.

— D’abord en dressant l’acte constitutif de notre société, et puis en négociant, sous condition, l’achat des terrains et des quelques propriétés qui bordent les rivières.

— Vous avez vos sociétaires ?

— J’en ai un certain nombre, qui en amèneront d’autres ; au reste, soyez tranquille, l’affaire est sérieuse, soigneusement étudiée, et si vous voulez y prendre part, elle pourra vous donner, j’en suis certain, de gros, de très gros bénéfices.

— Dans l’état où je suis, à quoi voulez-vous que je m’intéresse ?

— Mais cet état va bien vite s’améliorer.

Courteheuse secoua la tête avec un sourire de tristesse navrée :

— Qu’en savons-nous ?

— À votre âge, dans les excellentes conditions où vous vous trouvez, doué d’une solide constitution, né de parents vigoureux… au moins je le présume.

— Ils n’ont jamais été malades.

— Admirablement soigné comme vous l’êtes…

Turlure se tourna vers madame Courteheuse, et lui fit un profond salut qui était en quelque sorte un respectueux hommage :

— … Il est impossible que la guérison n’arrive pas bientôt.

— Je l’ai cru, je ne le crois plus ; ou plutôt je ne sais plus.

— Enfin, si j’en juge par les ordonnances du docteur Hanyvel qui me passent par les mains, c’est pour la grippe qu’il vous soigne.

— Est-ce bien la grippe ?

— En pouvez-vous douter ? avec une maladie aussi classique, Hanyvel est incapable d’une erreur de diagnostic.

À ce mot, madame Courteheuse, qui jusque-là n’avait rien dit, prit la parole :

— J’ai voulu appeler un autre médecin…

— Ah ! fit le pharmacien.

— Mais je n’ai pas réussi à vaincre la résistance de M. Courteheuse.

— Je n’en veux pas, s’écria le notaire, c’est bien assez d’un dans la maison ; si votre visite a pour but de m’en proposer un, n’allez pas plus loin, monsieur Turlure.

— Mais je vous assure que telle n’est pas mon intention, le docteur Hanyvel est plus qu’à hauteur de la situation… j’en suis certain.

— Vous avez causé avec lui de ma maladie ? demanda Courteheuse.

— Non, je ne l’ai pas rencontré ; d’ailleurs, cela fût-il arrivé que je serais resté dans la réserve qui convient à ma situation : le pharmacien n’est pas le collègue du médecin, surtout pour Hanyvel qui pontifie volontiers. Je ne sais donc de votre maladie que ce que m’en apprennent votre petit clerc et votre bonne lorsqu’ils viennent à la pharmacie et que je leur demande de vos nouvelles… comme il convient. C’est ainsi qu’ils m’ont parlé de saignements de nez assez fréquents en ces derniers temps.

— J’en ai encore eu un ce matin.

— Est-ce dans un mouchoir ou dans une cuvette que vous avez saigné ?

— Dans une cuvette et dans des mouchoirs.

Turlure se tourna vers madame Courteheuse.

— Je pourrais voir un de ces mouchoirs ? demanda-t-il gracieusement.

— Je vais aller vous en chercher un.

— Mille grâces.

Elle ne resta qu’une minute sortie, et revint les mains vides :

— La bonne vient de prendre ces mouchoirs pour les mettre tremper, dit-elle ; mouillé alors qu’il est frais, le sang s’enlève plus facilement ; mais, si l’examen de ces mouchoirs a de l’intérêt pour vous, je pourrai vous en envoyer un lorsqu’un nouveau saignement de nez se produira.

— Je serais curieux en effet de l’examiner ; vous savez, nous autres chimistes, nous avons des façons de procéder qui ne sont pas tout à fait celles des médecins. À ce propos est-ce que le docteur Hanyvel a fait faire l’analyse de vos urines ?

— Non. Est-ce que cette analyse pouvait lui apprendre quelque chose ?

— Oui, s’il avait des doutes pour son diagnostic ; non, s’il n’en avait pas ; et la preuve qu’il n’en avait pas, c’est que cette analyse n’a pas été faite.

— Ne pensez-vous pas que nous pourrions lui demander de la faire faire ? dit madame Courteheuse intervenant de nouveau.

— Évidemment c’est une bonne précaution à prendre ; seulement, si vous lui adressez cette demande, que ce soit spontanément, n’est-ce pas, et sans que je paraisse en rien : il pourrait se fâcher de me voir intervenir, même en ami, dans un traitement qu’il a institué.

— Parfaitement, dit Courteheuse, je lui demanderai cette analyse ; il fera la sienne de son côté, du vôtre vous ferez celle du sang des mouchoirs, il sera amusant de voir si vous arriverez aux mêmes conclusions.

— Très amusant en effet, dit Turlure en riant, puisque cela vous offrira une occasion de vous moquer de l’un de nous, sinon de tous les deux.

— Je l’espère bien.

— Moi aussi, si cela doit vous distraire.

— Cela m’amuserait davantage s’il s’agissait d’un autre comme sujet de l’expérience ; mais enfin c’est toujours drôle de se moquer des pontifes, même quand on paie les frais du cérémonial.

— Puisque nous parlons maladie, me permettez-vous encore une question ?

— Autant que vous voudrez.

— Comment va l’estomac ?

— Aussi mal que possible.

— Pas d’appétit ?

— Pas du tout.

— Les digestions sont difficiles ?

— Cruelles.

— Vous n’avez pas pris des gouttes de Baumé ?

— Non.

— Pourquoi n’en prendriez-vous pas ?

— Hanyvel ne m’en a pas ordonné.

— C’est un excellent médicament, qui dans votre cas pourrait être très efficace ; vraisemblablement il rétablirait les fonctions de l’estomac, vous rendrait l’appétit, faciliterait les digestions.

— Vous croyez ?

— Je vais vous en envoyer une petite fiole, vous commencerez par dix gouttes et vous augmenterez d’une goutte tous les jours. Je vous affirme que vous en obtiendrez un excellent résultat. Seulement je vous demande de n’en pas parler au docteur Hanyvel, qui pourrait trouver mauvais que je me permette de faire de la médecine par-dessus lui… un pharmacien, quel ridicule !

— Cependant si vos analyses arrivent à des résultats opposés ?

— Ce ne sera pas du tout la même chose ; et puis, chimiste contre chimiste, la situation sera toute différente.

Il se leva et s’adressant à madame Courteheuse :

— Je compte sur le mouchoir, n’est-ce pas, chère madame ?

— Aussitôt que j’en aurai un, je vous l’enverrai.

Alors il tendit la main à Courteheuse :

— Dépêchez-vous de vous rétablir, mon cher notaire, j’ai hâte que vous puissiez vous occuper de notre affaire de Moulineaux ; jusque-là je vous demande une discrétion professionnelle.

— C’est entendu.

Le lendemain matin, Léon apporta un mouchoir taché de sang enveloppé dans une feuille de papier, mais Turlure ne le reçut pas sans faire subir un interrogatoire au petit clerc :

— Qui t’a remis ce mouchoir ?

— Madame Courteheuse.

— Tu es entré dans la chambre du patron ?

— Non, pas ce matin ; madame m’a appelé dans le cabinet et m’a dit de vous apporter tout de suite ce paquet.

— Sais-tu si ton patron a eu plusieurs saignements de nez ?

— Je ne sais pas.

— La bonne ne t’en a rien dit ?

— Non ; mais ça se peut.

— Qui te le fait supposer ?

— C’est que j’ai vu deux autres mouchoirs rouges de sang dans un baquet plein d’eau.

— Les avait-on mis dans ce baquet hier ou ce matin ?

— Je ne peux pas vous dire.

— Tu sais bien que le sang frais n’a pas la même couleur que le sang séché.

— L’eau était rouge, voilà tout ce que je peux dire.

— Rouge foncé ou rose ?

— Rouge… peut-être, mais peut-être rose aussi, je ne sais pas ; je n’ai pas fait attention.

— Comme il est possible que tu reviennes aujourd’hui pour des médicaments, tu demanderas à la bonne si ces mouchoirs sont d’hier ou de ce matin, et tu me le diras.

— Oui, monsieur.

Malgré ce oui, Léon se promit de ne rien dire du tout : ces questions l’ennuyaient, et il trouvait que le pharmacien était rasant avec ces interrogatoires qui n’en finissaient jamais ; en rentrant à l’étude il fit part de sa résolution à Fauchon qui l’approuva et proposa de monter une scie à ce sujet ; mais La Vaupalière s’y opposa :

— Ne nous mêlons pas de ces histoires-là, dit-il sévèrement ; le patron est assez malade pour que nous ne plaisantions pas avec sa maladie.

— Ce ne serait pas avec le patron qu’on plaisanterait, ce serait avec M. Turlure.

— Enfin faites comme vous voudrez ; vous êtes assez grand pour vous conduire ; mais je défends à Léon de se mêler de votre scie si vous en montez une.

Fauchon n’était ni obstiné ni susceptible :

— C’est bon, dit-il, on laissera M. le maire, mais n’empêche qu’il mérite qu’on se fiche un peu de lui.

— Peut-être pas tant que ça, répliqua Boulnois.

— Ce qui veut dire ?

— Ce que vous voudrez.

— Vous savez, monsieur Boulnois, vous êtes trop profond pour moi ; ça n’est pas de mon âge, dit Fauchon avec une humilité railleuse.

Deux jours après, un matin, Célanie monta prévenir sa maîtresse que le coiffeur venait pour tailler les cheveux de M. Courteheuse.

— Tu l’as fait appeler ? demanda-t-elle à son mari.

— Pas du tout.

— Alors je vais voir ce que cela signifie.

En effet, comme depuis qu’il gardait la chambre, Courteheuse avait cessé de se faire raser et couper les cheveux, cette visite du coiffeur ne s’expliquait guère ; vivement elle descendit l’escalier.

— Qui vous a dit de venir ce matin ? demanda-t-elle au coiffeur qui attendait dans le vestibule.

— Mon Dieu, madame, j’ai pensé… balbutia le coiffeur troublé par cette question brusquement formulée.

— Vous n’avez rien pensé du tout : on vous a engagé à venir voir comment allait M. Courteheuse, et vous êtes venu.

— Mais, madame, je vous assure…

Elle hésita deux ou trois secondes :

— Eh bien, vous allez le voir, dit-elle, et s’il veut se laisser couper les cheveux vous les lui couperez ; tout ce que je vous demande c’est de ne pas laisser paraître que vous le trouvez changé.

— Pas de danger, madame.

Elle monta la première :

— Voilà M. Isidore qui a eu l’idée de venir te couper les cheveux, dit-elle.

— Et de vous raser, continua Isidore en saluant, c’est bon pour les malades.

— Si tu n’es pas trop fatigué, tu pourrais en essayer, continua-t-elle.

— Au fait, pourquoi pas ? dit Courteheuse en quittant péniblement sa chaise longue pour s’asseoir en face de la fenêtre ; commencez par les cheveux, si cela ne me fatigue pas trop vous continuerez par la barbe ; coupez-les court.

Aussitôt que le coiffeur eut commencé son travail elle quitta la chambre, mais sans aller plus loin que la sienne dont la porte restait ouverte, et là, se plaçant derrière une portière de façon à voir et à entendre, elle regarda et écouta.

Ce qui se disait n’avait pas d’intérêt, c’étaient les nouvelles du pays qu’Isidore racontait, les potins, les brouilles, et ce qui se faisait semblait n’en pas avoir davantage : une coupe de cheveux, simplement.

Cependant à un certain moment Isidore, qui venait de couper un gros paquet de cheveux, les ramassa sur la serviette, et, quittant Courteheuse, il alla les placer dans une des poches d’une trousse en cuir contenant ses instruments qu’il avait développée et étalée sur la cheminée, c’est-à-dire derrière le notaire et de façon à ce que celui-ci ne pût pas la voir.

Mais ce qui devait échapper aux regards du mari n’échappa pas à ceux de la femme ; quand elle vit Isidore introduire les cheveux dans la poche, instantanément un éclair lui traversa l’esprit et elle comprit ce que le coiffeur était venu faire : le soupçon qu’on l’avait envoyé se précisa et prit corps : c’était Turlure qui, non content du sang à l’authenticité duquel il ne croyait pas sans doute, voulait maintenant des cheveux pour les analyser : sa visite, sa politesse, ses compliments, sa demande du mouchoir, son conseil de prendre des gouttes de Baumé s’expliquaient par l’envoi d’Isidore avec autant de clarté que s’il répondait franchement aux questions qu’elle lui posait.

Elle resta un moment immobile, réfléchissant, mais cet espace de temps ne dura pas plus de trois ou quatre secondes : vivement elle prit des ciseaux sur une table et, sortant de sa chambre sans bruit, elle descendit en courant au rez-de-chaussée dans le cabinet de son mari ; alors ouvrant la porte de l’étude elle appela La Vaupalière :

— Pouvez-vous venir une minute ?

— Parfaitement, madame.

Quand il eut refermé la porte de l’étude, elle lui sauta au cou et le serra passionnément dans ses bras ; mais cette étreinte eut la rapidité de l’éclair.

— Qu’est-ce qu’il y a ? demanda-t-il.

— Il faut que je te coupe une mèche de cheveux.

— C’est pour cela que tu m’appelles ?

— Trouves-tu donc que pour moi cela n’en vaut pas la peine ?

Avant qu’il eût répondu elle avait passé derrière lui, et d’une main lui prenant une assez grosse mèche de cheveux, de l’autre elle l’avait tailladée avec ses ciseaux.

— Va ce soir à Rouen et fais-toi couper les cheveux, dit-elle ; tâche que d’ici-là on ne s’aperçoive pas que cette mèche te manque.

— Ne m’expliqueras-tu pas… ?

— Il faut que je remonte ; je ne peux te dire qu’une chose : c’est que nos tourments vont bientôt finir : il est condamné, ce n’est plus qu’une affaire de jours.

Elle l’embrassa encore une fois, et sortit en ouragan.

Quand elle rentra dans la chambre de son mari, Isidore achevait sa coupe de cheveux :

— N’est-ce pas, madame, que cela a rajeuni M. Courteheuse ?

— Parfaitement. Aussi maintenant vous allez le raser.

— Mais je suis las, dit Courteheuse.

— Encore un peu de courage, je t’en prie, mon ami ; tu t’en trouveras bien.

Puis s’adressant au coiffeur :

— Descendez donc à la cuisine, demander de l’eau chaude.

À peine Isidore fut-il sorti qu’elle alla à la cheminée, et se plaçant de façon à ce que son mari, alors même qu’il se retournerait, ne pût pas voir le mouvement de ses mains, elle prit dans la poche de la trousse la mèche de cheveux que le coiffeur y avait mise et la remplaça par celle qu’elle venait de couper sur la tête de La Vaupalière. À la vérité ces deux mèches n’étaient pas exactement pareilles, celle de La Vaupalière ayant plus de soyeux, plus de finesse que celle de Courteheuse, mais au moins étaient-elles de même couleur, blondes toutes les deux, et quand on ne les voyait pas à côté l’une de l’autre, on ne devait pas pouvoir les distinguer.

Cela fait, elle revint prendre sa place auprès de la fenêtre tranquillement ; à ce moment on frappa à la porte de la chambre ; c’était La Vaupalière.

— Pardonnez-moi, dit-il, je n’ai qu’une signature à vous demander pour un certificat de vie.

Quand le coiffeur revint avec son eau chaude, il se croisa avec La Vaupalière qui sortait ; il y eut même une rencontre dans laquelle la bouillotte faillit être renversée.

XXIV

En disant à La Vaupalière que son mari n’en avait plus que pour quelques jours, Hortense ne s’était pas trompée ; dès le lendemain de la coupe des cheveux, il se manifesta des symptômes alarmants, et Hanyvel qui vint dans la journée constata des troubles moteurs avec un commencement de paralysie des pieds et des mains qui l’inquiéta : assis sur sa chaise longue le malade laissait pendre son pied en ligne droite, et, s’il essayait de l’agiter, c’était en jambe de polichinelle.

En se retirant, Hanyvel, qu’accompagnait madame Courteheuse, prononça le mot d’acrodynie.

— Qu’est-ce que cela ? demanda-t-elle.

— Une affection presque toujours épidémique caractérisée par des troubles du côté du tube digestif, la perturbation des fonctions du système nerveux, des symptômes fournis par le tissu cellulaire, la peau et les muqueuses oculaires, pharyngiennes, bronchiques.

Il débita cette phrase savante avec un ton de professeur ou d’oracle.

— C’est grave ? demanda-t-elle.

— Le pronostic est en général favorable.

Mais tout de suite il ajouta :

— Je reviendrai demain.

Dans l’après-midi, Turlure vint prendre des nouvelles du malade, et il insista pour voir madame Courteheuse, qui descendit aussitôt qu’elle fut avertie de la visite du pharmacien. Ce n’était plus du tout le même homme que quelques jours auparavant : sa politesse exagérée avait été remplacée par une sympathie dont il était impossible de ne pas sentir la sincérité. Il eût eu des excuses à présenter, des regrets à exprimer, qu’il ne se serait certainement pas montré plus affectueux, plus respectueux, plus paternel ; il ne la quitta qu’après lui avoir donné les assurances du dévouement le plus chaud. Puis, prêt à partir, il s’arrêta :

— D’après ce que vous m’avez expliqué, dit-il, je crois que les gouttes de Baumé ne conviennent plus à l’état présent de notre cher malade ; je vous engage donc à les supprimer : non seulement elles deviennent inutiles, mais encore elles pourraient être nuisibles.

Quand Hanyvel revint le lendemain, le mal avait pris un caractère de plus en plus grave : le visage était cyanosé, la gorge extrêmement douloureuse, la respiration difficile et embarrassée, le pouls fréquent et faible, les extrémités glacées ; des crampes qui se répétaient à chaque instant arrachaient au malade des cris qu’on entendait du quai.

Il écourta sa visite, et en se retirant il adressa quelques paroles qui avaient l’intention d’être émues à madame Courteheuse.

— Au moins aurez-vous la suprême consolation d’avoir fait tout ce que la science permettait pour le sauver.

Le lendemain, Courteheuse mourut dans une dernière syncope ; et s’il y avait pour sa veuve des consolations dans la pensée dont lui avait parlé le médecin, elle put en trouver de plus vives encore dans la sympathie et les regrets de ceux qui avaient connu son mari, et dont les témoignages lui arrivèrent de tous côtés.

Au cimetière, Turlure, en sa qualité « de premier magistrat de la commune », se fit l’interprète de ces regrets unanimes, et le discours qu’il prononça sur la fosse ouverte du notaire « enlevé à la fleur de l’âge à la tendresse d’une jeune veuve brisée par la douleur » put rappeler à ceux qui étaient nourris des fortes études classiques le modèle dont il s’était inspiré. En entendant ces belles phrases éloquentes, l’oncle Gibourdel en fut si ému qu’on le vit à plusieurs reprises essuyer ses yeux ou ses larmes ; et en revenant à la maison mortuaire, en compagnie de La Vaupalière, il exprima à celui-ci tout son chagrin :

— C’est bien triste de mourir si jeune quand on commence à mettre la main dans l’argent ; mais c’est égal, ça doit faire plaisir tout de même de se voir regretté comme ça.

Et, ralentissant le pas de façon à s’isoler avec La Vaupalière, il ajouta :

— Quand nous parlions de ça sur la route d’Orival, j’étais à plus de cent lieues de penser que ça arriverait si vite ; ce que c’est que de nous. Mais, vous savez, ce qui est dit est dit : l’oncle Benoit n’a qu’une parole.

Hortense, veuve, ne pouvait pas continuer à habiter la maison d’Oissel, et d’autre part elle ne voulait pas aller demeurer chez son oncle, comme celui-ci le lui proposa ; elle décida donc de se retirer dans une sorte de communauté, moitié religieuse, moitié laïque, qui reçoit comme pensionnaires les femmes, les veuves, et les jeunes ou plus justement les vieilles filles, se trouvant sans intérieur ou sans famille. Là elle prit un petit appartement composé d’une chambre avec un cabinet de travail dont les fenêtres donnaient, par-dessus la rue de l’Épée, sur les derrières du jardin de l’Hôtel de Ville ; pour vue, elles avaient l’abside de Saint-Ouen, à demi cachée dans les arbres, et, au-dessus, la tour centrale de l’église découpant sur le ciel sa couronne ducale si merveilleusement travaillée ; ce n’était qu’un temps à passer ; elle s’arrangerait pour qu’il ne durât pas trop.

Pour commencer, elle écrivit à La Vaupalière de venir la voir le vendredi qui suivit son installation : il dirigeait l’étude avant qu’elle fût vendue, il réglait les affaires de la succession, payait les dépenses ; sa visite s’expliquait donc tout naturellement ; l’étrange eût été qu’il ne vînt pas lui rendre des comptes et prendre ses instructions.

Elle l’attendait à cinq heures, et pour le recevoir elle fit une toilette qui ne parlât ni de mort, ni de veuvage : elle revêtit une de ses robes noires qu’elle portait à Oissel, et dans laquelle il devait la retrouver telle qu’il l’avait toujours vue, comme s’il venait de la quitter.

Serait-il exact ? La question avait son angoisse ; car de cette première entrevue on pourrait augurer l’avenir.

Comme cinq heures allaient sonner, on frappa à la porte discrètement. Elle alla ouvrir. Il entra son chapeau à la main, tenant de l’autre une serviette bourrée de papiers. Vivement elle referma la porte, le prit par la main, traversa le cabinet de travail en l’entraînant, et arrivée dans sa chambre, après lui avoir enlevé son chapeau et sa serviette, elle le fit asseoir dans un fauteuil ; alors, se penchant vers lui, elle lui jeta les deux bras autour des épaules et s’assit sur ses genoux :

— Oh ! cher ! cher !

Et ce fut un murmure, une musique, plutôt que des paroles nettement articulées.

À un certain moment, comme il regardait autour de lui, vaguement, elle détacha ses bras :

— Tu es curieux de voir comment je suis installée, dit-elle ; passons la visite de mon appartement : il est assez simple pour que ce soit vite fini.

Quand ils eurent fait le tour des deux pièces, elle l’arrêta devant un placard qu’elle ouvrit : sur une planche étaient rangés une bouteille de champagne et une d’eau de Saint-Galmier, une boîte de sardines, une autre de conserves, un pâté, des petits pains ; des gâteaux, des fruits :

— Qu’est-ce que c’est que ça ? demanda-t-il.

— Notre dînette. Crois-tu que je vais te laisser repartir ? Je te garde jusqu’à demain matin. Quand on viendra m’annoncer, à sept heures, que le dîner est servi, je ne répondrai pas et nous ne ferons pas de bruit. On croira que je suis sortie. Tu es entré par la rue des Faulx ; tu partiras demain matin par la porte de la rue de l’Épée, où il n’y a pas de concierge. Sois tranquille, il n’y a aucun danger ; ta femme ne sera pas compromise.

Elle prononça ces derniers mots d’un ton enjoué, comme une plaisanterie, mais le regard qui les accompagnait était sérieux et ému.

— Pour quelle heure le dîner ? demanda-t-il.

Son cœur bondit, mais elle n’en laissa rien paraître.

— Celle que tu voudras, dit-elle, puisque la soirée et la nuit nous appartiennent.

— Alors nous avons le temps.

Ce fut seulement à la nuit tombante qu’ils mirent la table, car forcés de ne pas allumer de bougies, puisqu’elle était censée absente, ils devaient profiter des dernières lueurs du soir pour distinguer à peu près ce qu’ils allaient manger.

Ce n’était pas seulement pour le plaisir de la dînette qu’elle avait eu cette idée, c’était aussi parce que la table porte à la causerie, et qu’il y avait intérêt pour elle, un intérêt décisif, à voir quelles paroles s’échangeraient, alors qu’ils auraient plus de liberté d’esprit qu’aux bras l’un de l’autre.

Avec son habitude d’aborder franchement ce qui l’inquiétait, elle commença la première, aussitôt qu’ils furent à table :

— Tu n’admets point, n’est-ce pas, qu’il puisse être question d’affaires entre nous, et pourtant il faut qu’elles se fassent. Je pense donc que le mieux est que tu les traites avec mon oncle Benoit. Seulement comme il ne me convient pas que tu aies à subir ses finasseries contre lesquelles tu n’aurais pas, dans la situation que te crée notre amour, toute liberté pour te défendre, tu choisiras un notaire, lui en prendra un de son côté, et ce seront eux qui fixeront le prix de l’étude, ainsi que les conditions de vente. Qu’en dis-tu ?

— Que c’est parfait.

Et ce fut tout : la nom de Courteheuse ne fut même pas prononcé, il ne fut fait aucune allusion à sa mort, pas même à sa maladie ; à la vérité, il s’établissait parfois entre eux des silences lourds et difficiles, suivis de reprises de causerie dont la volubilité en disait long. Mais au bout d’un certain temps, quand il fut reconnu par ces expériences répétées, qu’il y avait des sujets que ni l’un ni l’autre ne voulait aborder, ils s’entretinrent plus franchement comme s’ils étaient soulagés d’une inquiétude ou d’une angoisse.

D’ailleurs ils avaient mille choses à se dire, qui se pressaient sur leurs lèvres, et dont la principale était d’arranger leurs entrevues, car il allait de soi qu’elles ne pouvaient pas se répéter dans cette maison.

Avec son esprit d’initiative, elle avait déjà tout préparé. Dans une maison d’une petite rue qui va de la rue du Champ-des-Oiseaux à celle de l’Avalasse, c’est-à-dire à une courte distancé de la gare de la rue Verte, elle avait trouvé un petit appartement qu’elle louerait. Ce serait là qu’ils se verraient le vendredi ; on leur préparerait à dîner ; à minuit ils se sépareraient ; lui pour prendre le dernier train ; elle pour revenir en voiture rue des Faulx. Le dimanche, à l’heure où les affaires de l’étude seraient finies, ils se retrouveraient, les jours de mauvais temps, dans leur nid ; au contraire quand il ferait beau à une gare en amont ou en aval de Rouen pour une promenade en pleine campagne, là où ils ne seraient pas exposés à rencontrer des gens de connaissance : que de jolies promenades ils pourraient faire en amoureux échappés, elle surtout qui ne connaissait rien et n’avait été nulle part ; la forêt de Roumare, celle de Pont-de-l’Arche, de Jumièges, de Lyons, la vallée de l’Andelle ; et même pourquoi n’iraient-ils pas au Havre dans les villages de la côte jusqu’à Dieppe.

Pendant quatorze mois ce programme se réalisa, sans qu’il y eût jamais un manquement, ni une minute de retard d’un côté ou de l’autre, mais au contraire avec un empressement, une fidélité, une joie qui disaient qu’ils y prenaient tous deux le même bonheur, et ils arrivèrent ainsi, sans un jour de lassitude, au moment fixé pour leur mariage.

Les circonstances exigeaient qu’il fût célébré discrètement, dans la plus étroite intimité, ne réunissant que les témoins avec les parents les plus proches : le père de La Vaupalière et l’oncle Benoit Gibourdel, qui par son émotion montra combien tendrement il aimait sa chère petite nièce, dont il ne cessa de faire l’éloge mouillé, tantôt à celui-ci, tantôt à celui-là.

Cependant à la mairie Turlure, qui avait ceint l’écharpe tricolore par-dessus l’habit noir, crut devoir donner à cette union la consécration de quelques paroles officielles qui pour n’être pas inspirées par Bossuet, l’aigle de Meaux n’ayant pas prévu le mariage civil, n’en étaient pas moins frappées au coin de l’éloquence et mettaient en lumière les qualités des conjoints, celles de l’époux « éminent légiste » et celles de l’épousée « remarquable entre toutes par la distinction de sa grâce, alliée aux plus pures vertus domestiques. »

De même à l’église l’abbé Charles, venu exprès du Thuit pour la bénédiction nuptiale, ne manqua pas dans un discours écrit spécialement à leur intention de leur rappeler le mariage du Christ avec son Église, et de le leur offrir comme un exemple qui pieusement pratiqué purifierait leur vie et ferait descendre les bénédictions du Seigneur sur leur maison.

Enfin après le déjeuner qui fut copieux, et pendant lequel Benoit Gibourdel trouva moyen de colloquer quatre pipes de cidre à l’un des témoins, « et du fameux, vous savez », on les laissa en tête-à-tête :

— Maintenant, dit Hortense, nous n’avons qu’à être heureux.

— Et nous le serons.

 

FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE

DEUXIÈME PARTIE

 

I

Dans l’étude, Fauchon occupe maintenant le fauteuil du maître clerc ; Boulnois est toujours à sa caisse ; Léon dépaysanné est passé second clerc, et a pour remplaçant un gamin du pays qu’il éblouit le dimanche par son élégance, ses gants, sa canne à pomme d’argent et ses bottines vernies ; enfin au bureau de Fauchon est adossée une table qu’occupe un clerc amateur, Médéric Artaut, qui arrive à midi quand il vient, et repart à quatre heures, après avoir parcouru les journaux, coupé le roman nouveau qu’il a apporté de Rouen, ou pris des notes dans les livres de botanique ou d’histoire naturelle que lui prête Turlure avec qui il travaille quelquefois les sciences.

Comme il est brave garçon et d’humeur facile, comme il offre à chaque instant d’excellents cigares, et distribue à ses camarades ses journaux et ses romans aussitôt qu’il les a lus, il fait bon ménage avec tout le monde, même avec Boulnois qui respecte les trente mille francs de rente de sa mère et la belle maison qu’ils occupent à l’extrémité du village, sur la roule d’Elbeuf, au milieu de grands arbres.

C’était précisément Boulnois qui avait fait visiter cette maison, affichée depuis deux ans sans trouver d’amateurs, et, en revenant de la montrer à la mère et au fils, il en avait eu long à raconter sur eux :

— Des gens tout à fait bien : la mère veuve d’un commerçant mort en Cochinchine ; le fils vient de finir son volontariat, et elle est si bien affolée de maternité que pendant cette année de volontariat elle a été habiter Mamers où le régiment était en garnison, et que là elle a tenu table ouverte pour ceux des camarades de son fils que celui-ci invitait. Maintenant elle ne veut pas rentrer à Rouen, bien qu’elle y ait sa famille, les Bouttevillain de la place de la Pucelle, pas plus qu’elle ne veut aller à Paris, parce que son fils, dont la santé a été éprouvée dans sa première jeunesse par le climat de l’Orient, a besoin du séjour de la campagne et du voisinage des forêts, ce qui lui fait choisir Oissel. De plus elle trouve qu’à Oissel il sera assez près de Rouen pour y aller tous les matins prendre des leçons de droit chez un avocat, et aussi pour y retourner le soir quand il aura envie de passer la soirée au théâtre, avec la possibilité de revenir coucher à la maison.

— Alors c’est Bébé, ce garçon-là, dit Fauchon.

— Pour sa mère, oui ; mais quant à lui il a l’air assez dégouginé.

Pour signer le bail, madame Artaut était venue à l’étude et elle avait alors adressé à La Vaupalière une demande que celui-ci, malgré l’envie qu’il en avait, ne pouvait repousser à cause des recommandations qui l’appuyaient : — celle d’accepter son fils comme clerc amateur. Que ferait-elle de lui plus tard ! Cela n’était pas décidé. Pas un commerçant à coup sûr, mais peut-être un notaire ou un magistrat ; aussi en attendant était-il bon qu’il s’habituât aux affaires dans une étude où il ne prendrait de travail que ce qui serait utile à son éducation : la famille Bouttevillain saurait reconnaître ce service.

Ainsi composée, l’étude ne ressemblait en rien à ce qu’elle était du temps de Courteheuse : si on y travaillait, on y plaisantait aussi, sans craindre que le patron ouvrît tout à coup la porte de son cabinet, l’injure à la bouche. La Vaupalière était plutôt un camarade pour ses clercs qu’un maître sévère ; et pourvu que la besogne fût faite il n’en demandait pas davantage, laissant toute liberté à chacun pour le reste, ce dont Boulnois profitait plus que personne étant toujours en retard maintenant pour arriver et en avance pour partir.

Les changements qui s’étaient produits dans la maison n’étaient pas moins radicaux que ceux de l’étude. Au temps de Courteheuse il n’y avait jamais de réunion au notariat, car il n’aimait pas plus aller chez des gens pour qui il aurait dû se gêner qu’en recevoir chez lui qui le gêneraient. Les seuls convives qu’il admît à sa table étaient des clients qui devaient payer cher le dîner qu’il leur offrait, comme les seules invitations qu’il acceptait étaient celles qui en fin de compte devaient aboutir à des relations productives. Pour lui la politesse était une corvée au-dessus de ses forces, et partager un bon dîner avec quelqu’un quand il pouvait le manger tout seul lui paraissait une duperie bonne pour des imbéciles. Que sa femme pensât ou ne pensât pas ainsi là-dessus peu importait : il l’avait épousée pour lui, non pour elle, et il n’allait pas embarrasser sa vie d’un tas de niaiseries, qui finalement lui coûteraient cher. Avec les dîners on ne gagne pas d’argent, on en dépense, – en menus dispendieux chez soi, en toilette chez les autres, et le gaspillage lui était une souffrance comme l’économie une jouissance.

Mais avec La Vaupalière, ces mœurs d’ours mal léché n’avaient pas continué : Courteheuse, fils de paysans, était resté paysan et il s’était bien gardé d’adoucir par l’éducation la rudesse de son caractère et la brutalité de sa nature, ce qui, croyait-il, l’aurait affaibli pour les luttes de la vie ; au contraire La Vaupalière, fils de petits bourgeois, élevé au collège, en possession à vingt ans d’un héritage dépensé à mener la vie joyeuse à Paris, avait des goûts et des besoins moins primitifs ; l’un était le bourgeois à la première génération à qui il suffit d’être affranchi du rude travail de la terre, et de gagner de l’argent pour le plaisir de l’entasser et d’établir dessus sa sécurité ; l’autre, citadin depuis plusieurs générations, n’aimait déjà plus l’argent que pour ce qu’il apporte : le bien-être, le luxe, la dépense, le paraître, la vanité ou le rang, ces satisfactions des classes dirigeantes qui ne tardent pas à ramener les fils au point d’où sont partis les pères.

Aussitôt mariés, Hortense et La Vaupalière, d’accord en cela comme en toutes choses, avaient mis la maison sur un pied nouveau : deux canots étaient venus s’amarrer devant le kiosque : l’ameublement des appartements avait été changé ; enfin à Célanie restée cuisinière avait été adjointe une femme de chambre, qui devait servir à table.

Ce nouveau genre d’existence allait coûter assez cher, mais cela n’était pas pour arrêter La Vaupalière qui avait établi son budget de telle sorte que, pourvu que celui des dépenses ne dépassât pas celui des recettes, ne demandait rien de plus. Son ambition, en effet, n’était pas d’amasser de la fortune, mais simplement de vivre le mieux possible, agréablement, sans trop de peine ; et comme il le disait lui-même en plaisantant, l’usage du bas de laine qui, pendant si longtemps, a fait la richesse de la France, était pour lui passé de mode, de même que l’étaient aussi les vieilles mœurs casanières du coin du feu : en avant, et au jour le jour.

En arrivant à Oissel, Courteheuse n’avait fait de visites que celles strictement commandées ; au contraire, La Vaupalière, aussitôt marié, avait fait toutes celles que les convenances permettaient, et comme avec cela le mari aussi bien que la femme se montraient également aimables, comme ils avaient l’invitation facile et ingénieuse pour varier les plaisirs offerts : promenades en rivière ou en forêt, collations dans les îles, goûters dans le kiosque, déjeuners et dîners à la maison, on recherchait ces invitations et nulle part ils ne trouvaient un refus : charmantes les réunions du notaire ! Quelle différence avec ce goujat de Courteheuse !

Quand madame Artaut s’était installée à Oissel, ç’avait été pour elle une bonne fortune que cette maison ouverte, où l’on s’amusait. N’était-ce pas précisément ce que pouvait souhaiter de mieux une mère en peine de fils à garder ? le mari et la femme d’humeur gaie, intelligents l’un et l’autre, de relations faciles, aimant le plaisir, Médéric ne s’ennuierait pas, et pendant la saison d’hiver où ses amis ne viendraient que difficilement à la campagne, elle aurait des distractions à lui offrir.

À la vérité, l’intimité avec une jeune femme n’était pas sans offrir certains dangers, car enfin il pouvait s’éprendre d’elle ; mais s’il eût été imprudent de ne pas prévoir ces dangers, d’autre part, il ne paraissait pas qu’elle dût sérieusement s’en inquiéter.

Comme elle appartenait au type normand dans ce qu’il a de correct et de froid, étant de belle taille, avec les attaches fines et la taille élancée, le regard doux, le visage placide, la carnation rosée, elle n’admettait pas que son fils pût s’éprendre sérieusement d’une Parisienne irrégulière et bizarre qui, pour elle, était plutôt un gentil gamin qu’une femme.

D’autre part, comme elle appartenait à la catégorie des honnêtes femmes, elle n’admettait pas davantage que cette Parisienne qui aimait son mari et était aimée de lui pût accepter qu’un jeune homme devînt sérieusement amoureux d’elle et encourageât ce sentiment, alors même que ce jeune homme serait doué de tous les charmes et de toutes les qualités qu’elle reconnaissait à son fils. C’est dans les romans qu’on voit ces amours naître et se développer au point de tout emporter, et, Dieu merci, la vie ordinaire ne ressemble pas aux romans.

Cependant si, contrairement à ce qu’elle se croyait en droit de prévoir, Médéric trouvait dans cette Parisienne un attrait que, quant à elle, elle n’apercevait pas, elle le connaissait trop bien pour imaginer qu’il s’obstinât dans un caprice qu’on n’encouragerait pas.

Et certainement madame La Vaupalière était trop attachée à ses devoirs pour jouer à l’amour, comme, de son côté, Médéric était trop sensé, trop raisonnable, trop son fils pour vouloir y jouer de son côté.

D’ailleurs elle serait là, mère attentive, et ferait bonne garde.

II

Pour connaître les sentiments du notaire et de sa femme, madame Artaut, quand elle s’était inquiétée des relations de Médéric avec eux, n’avait point eu d’enquête à faire, leur amour était de notoriété publique, et dans le pays il n’y avait qu’une voix là-dessus :

— Des amoureux.

Est-ce que d’honnêtes bourgeois, vivant tranquillement comme mari et femme, se promènent en bateau, à minuit, au clair de lune ?

Est-ce qu’ils se lèvent à quatre heures du matin, l’été, pour courir les bois, d’où ils rentrent trempés de rosée, chargés de bottes de fleurs forestières, comme des herboristes ?

Est-ce qu’ils vont faire la dînette dans les îles, en tête-à-tête, au lieu de dîner paisiblement dans une salle à manger confortable, où les mets que leurs domestiques servent proprement sont chauds, et les vins frais ?

Ces façons d’être sont celles des amoureux qui, mariés ou non, ne recherchent que la satisfaction de leur passion, sans prendre souci des convenances et des habitudes reçues.

À côté de ceux qui se moquaient de ces bizarreries un peu fortes, surtout chez un notaire, il y avait ceux qui les toléraient et même qui les excusaient :

— Ne faut-il pas que jeunesse se passe ?

Et puis, dans leur esprit d’indulgence, ceux-là reconnaissaient que la femme avait eu assez à souffrir avec son premier mari pour avoir droit à des compensations avec le second. Pas drôle, vraiment, Courteheuse, grossier, insolent, brutal, ne vivant que pour gagner de l’argent en écorchant le pauvre monde, et n’employant cet argent qu’à ses satisfactions égoïstes, qu’il ne partageait avec personne.

La Vaupalière, au contraire, affable et poli avec tous, était aussi dispos à écouter les humbles que les riches ; quand un ouvrier ou un paysan lui tendait la main, il ne regardait pas avant de la prendre si elle était encroûtée de terre ou noire de charbon ; et quand un bourgeois passait devant son kiosque il avait l’invitation facile, sans s’inquiéter de savoir si elle lui rapporterait un produit immédiat ; en tout, un bon garçon, qui ne pouvait être qu’adoré de sa femme.

Et elle aussi méritait bien d’être aimée de son mari, au moins telle qu’on la voyait maintenant, si différente de ce qu’on l’avait trouvée à son arrivée à Oissel, quand elle sortait du couvent, et par ses allures excentriques, son air évaporé, son dédain des convenances, son mépris de la mode, elle suffoquait les femmes et éloignait les hommes. Évidemment, les apparences étaient trompeuses. Malgré tout, cette évaporée avait des principes qu’elle pratiquait régulièrement. D’autre part, les hommes s’étaient aperçus, à la longue, qu’une gamine peut avoir certains charmes, et du jour où cela avait été admis, Hortense s’était trouvée douée de mérites qu’on ne soupçonnait même pas la veille : — Vous savez, madame La Vaupalière… — Hé, hé ? — Et l’on se disait que s’il arrivait qu’à un certain moment elle en eût assez de son mari, il serait agréable, quand cette heure sonnerait, d’être de ses amis. – Hé, hé !

Mais sonnerait-elle jamais ?

Et cependant quand on se posait cette question, à laquelle chacun faisait une réponse différente selon ses idées et son tempérament, il y avait longtemps déjà qu’elle était résolue.

Cet amour, si violent chez les amants, s’était tout à coup éteint chez les époux, et son histoire avait été celle de la marguerite qu’on effeuille : Je t’aime, – un peu, – beaucoup, – passionnément, – pas du tout.

La phase du peu avait été rapidement franchie ; celle du beaucoup et du passionnément s’était prolongée tant qu’ils n’étaient pas libres ; et du jour où ils avaient eu toute liberté de s’aimer tant qu’ils voulaient, et comme ils voulaient, celle du pas du tout avait commencé.

Certainement leur meilleur temps et le plus doucement rempli avait été celui du veuvage d’Hortense. Les difficultés et les incertitudes qui, si souvent pendant la vie de Courteheuse, les avaient angoissés, n’existaient plus et ils pouvaient se voir quand ils voulaient, sans avoir cependant la possibilité d’être ensemble toujours et jusqu’à satiété. De là naissait une situation particulière pleine de charmes : les excitations pour l’un et pour l’autre, chacun de son côté la préparation de leur entrevue, la secousse délicieuse de la réunion, l’impatience nerveuse du temps écoulé, l’anéantissement de la séparation, et enfin pendant qu’ils restaient éloignés l’un de l’autre le recueillement des souvenirs d’hier se mêlant aux émotions de l’attente de demain.

Combien de belles journées avaient-ils eues aussi pendant ces quatorze mois, le vendredi, dans leur petit appartement près de la gare, ou le dimanche dans leurs promenades aux environs de Rouen, au bord de la mer, et même à Paris quand la mauvaise saison rendait impossibles les courses à travers champs ! Les précautions qu’ils devaient prendre pour se cacher n’étaient que des excitants, comme l’étaient les obstacles imprévus, et aussi l’imminence de la séparation suspendue sur eux qui dévorait le temps qu’ils avaient à rester ensemble.

Que de fois alors n’avaient-ils pas répété le même mot :

— Quand nous serons mariés !

Par quels projets n’avaient-ils pas escompté ce jour qui pour leur impatience semblait ne devoir arriver jamais !

Mois après mois, jour après jour, ce temps qui leur semblait si long, quand en réalité il était si court, avait passé, et ils s’étaient trouvés, mari et femme, libres de montrer leur amour et de le crier à tous, de parler haut, de se regarder franchement, de s’embrasser, de s’appeler de loin : « Hortense ! Antonin ! »

Pendant ces quatorze mois ils avaient dressé leur programme pour ce moment : « Quand nous serons mariés ; » et mariés ils s’étaient consciemment employés à le réaliser.

Que de choses à faire !

C’était alors qu’on les avait rencontrés dans les rues du village, le matin, à des heures extraordinaires, la nuit, quand tous les honnêtes gens doivent être dans leur lit.

De toutes les promenades qu’ils projetaient, c’était celles des environs d’Oissel qu’ils désiraient le plus précisément parce qu’ils ne pouvaient pas les faire, sous peine de s’exposer à être rencontrés, et aussi parce que, pendant ses années de mariage, Courteheuse qui ne comprenait pas qu’on pût marcher pour marcher ou regarder un arbre autrement que pour le cuber, n’était jamais sorti avec sa femme pour le plaisir de sortir ; leur programme comprenait donc ces promenades que La Vaupalière qui les connaissait promettait à Hortense pour l’époque où ils pourraient paraître en public, la tête haute :

— Tu verras la mare des Essarts, la source du Becquet, les cavernes d’Orival.

Mais chose étrange, en faisant ces promenades si souvent préparées, ils n’y avaient pas trouvé le plaisir qu’ils s’en promettaient.

N’était-ce pas extraordinaire, alors qu’ils étaient libres de partir et de rentrer quand ils voulaient, sans se cacher, sans avoir à compter les minutes ?

Souvent ils s’étaient fait fête d’aller voir le soleil se lever du haut de la Roche-Foulon, ou le miroitement de la lune entre les divers canaux de l’île Sainte-Catherine, et voilà qu’ils avaient trouvé qu’au soleil levant il se produit un refroidissement qui n’a rien d’agréable, de même qu’il n’y a rien d’agréable non plus à tremper dans les brouillards glacés qui la nuit rampent sur la rivière.

Et alors, au lieu de développer leur programme, d’un commun accord ils l’avaient abrégé.

— Est-ce que c’est vraiment curieux les Longs Vallons dont tu m’as si souvent parlé ?

— En tout cas, c’est loin.

— Si nous n’y allions pas ?

— Où peut-on être mieux que chez soi ?

Mais sur la pente où ils glissaient, le chemin se fait vite ; il ne leur avait pas fallu longtemps pour reconnaître que les plaisirs du chez-soi qu’ils avaient tant désiré, dont ils avaient tant parlé, peuvent devenir monotones, comme peuvent devenir longues, très longues aussi les heures du tête-à-tête.

Comment cela ?

Quoiqu’ils ne voulussent pas examiner cette question, sentant qu’il vaudrait mieux l’écarter, elle s’était imposée pour ne plus les lâcher.

Quoiqu’ils ne voulussent pas non plus regarder en eux, ils avaient conscience qu’un grand apaisement s’était opéré dans leurs idées comme dans leurs sentiments, dans leurs désirs comme dans leur amour et que le souffle irrésistible qui les avait emportés au début s’étant calmé, ils étaient tombés des hauteurs où il les maintenait dans une tranquillité, qui, pour la première fois depuis qu’ils s’aimaient, leur avait permis de s’examiner et de se juger.

Eh quoi !

Comment, il n’y avait dans cette belle tête blonde au profil si gracieux, aux yeux si pleins de promesses, que ce qu’elle y trouvait maintenant, et ce caractère auquel elle s’était plu à donner toutes les qualités dont elle le parait n’avait pas plus de force, plus d’élan, plus de ressort ! Quelle surprise de le voir maintenant si différent de ce qu’elle le voyait autrefois ! Cependant il fallait qu’elle s’avouât qu’il n’avait pas changé, et puisqu’il était ainsi qu’elle s’avouât aussi que bien étrange et bien malheureux avait été son aveuglement.

De son côté La Vaupalière se disait que cette séduction diabolique, qui l’avait fasciné et dominé au point de supprimer en lui la réflexion et la raison, pouvait être charmante dans une maîtresse qui était la femme d’un autre, mais que le point de vue change quand on la trouve dans sa propre femme, et si complet était ce changement qu’après le mariage la séduction s’effaçait pour ne laisser subsister inquiétant que le seul diabolique, ce qui amenait à reconnaître, pour un esprit sincère, que tant qu’elle était madame Courteheuse elle avait des charmes qui devenaient des défauts chez madame La Vaupalière, – plus que des défauts, des tares et des infirmités.

N’était-ce pas extraordinaire !

Mais il ne l’était pas moins qu’en même temps qu’il arrivait à cette conclusion, Hortense en suivant des chemins différents vit clairement que leur amour ne ressemblait maintenant en rien, ni par sa nature même, ni par ses émotions, ni par ses jouissances, à celui qui les jetait aux bras l’un de l’autre, exaltés et ravis, quand elle était madame Courteheuse.

Il servait donc à quelque chose, ce mari détesté.

Alors pourquoi l’avoir supprimé ?

Qui leur eût dit qu’ils en viendraient un jour à regretter ce premier mari, qui leur paraissait si gênant et qu’ils avaient si franchement détesté ?

Décidément il avait été mal jugé, et certainement il valait mieux qu’on ne croyait, – de son vivant.

Il leur manquait.

Avec lui c’était plus drôle ; ils avaient des troubles, des angoisses, des extases qu’ils ne retrouvaient plus.

Ils vivaient alors, et se voyaient ceints d’une auréole que le mariage maintenant avait éteinte.

III

Comme il n’y a rien de plus difficile à déraciner qu’une opinion reçue, on en était toujours « aux amoureux » au moment où madame Artaut s’établissait à Oissel, et bien que depuis longtemps on ne rencontrât plus La Vaupalière et sa femme divaguant la nuit par les chemins à des heures indues, la légende continuait à raconter leurs promenades nocturnes.

Donc Médéric, semblait-il, ne pouvait être exposé à aucun danger sérieux dans cette aimable maison : il s’y amuserait et ce serait tout.

Cependant il n’avait pas fallu longtemps à madame Artaut pour reconnaître que ces amoureux, s’ils l’avaient jamais été, n’étaient plus que des époux comme on en voit tant et que les raisonnements qu’elle avait bâtis, en parlant de la légende amoureuse, pourraient bien n’être pas justes.

Malheureusement, quand cette découverte était venue troubler sa sécurité, son installation était achevée, de nouvelles habitudes étaient prises qu’elle ne pouvait pas rompre sans raisons valables à donner à sa famille, à ses amis, aussi bien qu’à son fils. Comment dire : « Je quitte Oissel parce que j’ai peur que mon fils se prenne d’amour pour une femme qui n’aime pas son mari » ? On lui rirait au nez. Et d’autre part elle rencontrerait assurément dans Médéric une résistance qui aboutirait à une lutte où elle perdrait sûrement une bonne part de son autorité, sans parler des sentiments de confiance et de respect qu’il avait pour elle.

Il n’y avait pas qu’avec le notaire et sa femme que Médéric se fût lié en arrivant à Oissel ; tout de suite il s’était attaché à Turlure, et leurs relations, qui avaient commencé comme celles d’un maître et d’un élève, avaient bien vite pris le caractère d’une amitié sérieuse que madame Artaut avait été la première à encourager de toutes ses forces, et qu’elle ne saurait rompre maintenant sans mettre tous les torts de son côté.

De même qu’elle avait voulu que son fils passât quelques heures par jour dans l’étude de La Vaupalière, sans avoir pour cela l’intention de faire de lui un notaire, de même elle avait été heureuse qu’il travaillât sous la direction de Turlure que lui avait recommandé un de ses oncles, fabricant de produits chimiques à Rouen, qui connaissait bien le pharmacien d’Oissel, et avait pour lui, pour son savoir et son caractère, une estime réelle.

— Si tu réalises ton intention de te fixer à Oissel, lui avait dit cet oncle, tu trouveras là un homme qui pourra t’être très utile pour l’éducation et l’instruction de ton fils et à qui je le recommanderai ; c’est un pharmacien nommé Turlure.

— Mais je ne désire pas que Médéric étudie la pharmacie, avait-elle répliqué un peu suffoquée par la pensée que son oncle voulût mettre son fils derrière un comptoir de pharmacien pour y rouler des pilules ou broyer des poudres dans un mortier.

— Ni moi non plus, mais comme tu ne sais pas ce que ton fils sera un jour, pas plus qu’il ne le sait lui-même d’ailleurs, tu dois envisager comme une bonne fortune que ton fils puisse travailler sous la direction d’un savant comme on en trouve quelquefois en province, honnête, consciencieux, modeste et ignoré, qui déterminera peut-être en lui une vocation quelconque, ce qui est la grâce que je souhaite à ce fils trop aimé, dont tu n’es que trop embarrassée. Pharmacien pour gagner le pain quotidien, le sien et celui de sa nombreuse famille, Turlure est en outre un chimiste de mérite, je puis te l’affirmer, moi qui ai une certaine compétence là-dessus, et en plus un botaniste et un minéralogiste. Si Médéric prenait goût par hasard à la botanique, à l’histoire naturelle, à la géologie, même à la chimie, pourquoi ne le pousserait-on pas du côté où il paraîtrait incliner ? Cela vaudrait autant, il me semble, que d’être magistrat ou notaire.

Et en voyant sa nièce touchée dans sa maternité inquiète par ces considérations, l’oncle en avait ajouté d’autres bien faites pour l’émouvoir encore davantage :

— Ce n’est pas d’aujourd’hui que je te montre mes craintes que tu ne fasses rien de ton fils, non qu’il manque d’intelligence, mais parce que, n’ayant pas de boussole, il n’écoute que son caprice et ne trouve pas près de toi une direction ferme, qu’une femme je le reconnais est incapable de prendre, alors surtout que cette femme est affolée par sa tendresse maternelle. Les choses étant ainsi, il est sans doute difficile de les changer, mais on peut les améliorer, et je crois que si chaque jour, à chaque instant, Médéric subissait l’influence d’un homme sage et droit, en qui il aurait confiance, il en tirerait un grand profit. Eh bien, Turlure, qui est cet homme sage et droit, peut exercer cette influence, et rien que par son exemple être utile à ton fils. Pour que tu n’en doutes pas, je vais te le faire connaître ; et j’espère que tu auras foi en mes paroles qu’inspirent l’intérêt de ton fils et le lien.

— N’en doutez pas, mon oncle.

— Turlure est le fils d’un herboriste d’Elbeuf, qui n’a reçu pour éducation première que celle que donnait l’école primaire : ce qui, à cette époque, n’était pas grand’chose. À treize ans, il partit pour Paris, où il entra comme élève, homme de peine et femme de ménage dans une pharmacie du quartier Mouffetard. Ce fut là que, pendant dix ans, grâce au voisinage de l’École de pharmacie et du jardin des Plantes, il se donna tout seul l’instruction qui lui manquait, au hasard de ses sorties, entendant cinq minutes d’une leçon, dix d’une autre, allongeant ses courses pour traverser l’École de botanique de la rue de l’Arbalète ou celle du Muséum, ou pour passer en courant par les galeries d’anatomie, de zoologie, de géologie, et si rapide que fût cette course, en emportant toujours quelque chose qui, classé dans sa tête, n’en sortait plus. Avec cela il ne dormait que quatre ou cinq heures par nuit, et les autres il les employait à apprendre toujours tout seul le latin, le grec et les sciences qu’on exige pour les examens. Mais si les diplômes de bachelier ne sont pas chers, celui de pharmacien de première classe coûte, avec les frais d’inscription, quelque chose comme quinze cents francs. Où trouver cette somme considérable ? Il ne pouvait pas plus la demander à ses économies qu’à celles de ses parents. L’invention d’une nouvelle pilule pharmaceutique, dont le besoin se faisait sentir, paraît-il, les lui procura. Il eût pu exploiter lui-même son invention qu’elle lui eût apporté une grosse fortune, comme elle en a apporté une à celui qui la lui a achetée et qui est aujourd’hui une puissance dans le commerce parisien, membre de tous les jurys d’exposition, officier de la Légion d’honneur, sénateur, etc., etc. ; mais comme cela était au-dessus de ses moyens, il dut se contenter de la vendre et d’en tirer trois mille francs avec lesquels il passa ses examens et épousa une brave fille aussi pauvre que lui, qu’il aimait depuis cinq ans. Cela ne dispose-t-il pas en sa faveur ?

— Assurément.

— Misère avec misère fait quelquefois de bonnes affaires. Ce fut leur cas. Six mois après leur mariage, le père Turlure, forcé par la paralysie d’abandonner sa boutique de la rue du Neubourg, tombait à la charge de son fils, et celui-ci, qui travaillait à ce moment pour obtenir les diplômes supérieurs qui ouvrent les portes officielles de la science, renonçait à Paris, à ses rêves et à ses ambitions pour venir s’échouer à Oissel et ouvrir une petite pharmacie qui fît vivre sa famille. Seule, la pharmacie qu’il créait n’eût point produit ce résultat. Mais Turlure sait se retourner. Un jour d’été qu’il revenait mélancoliquement des Essarts porter des médicaments, car il n’avait pas même un garçon qui fît ses courses, il remarqua que les sous-bois étaient fleuris de magnifiques digitales. Pour comprendre ce qui va suivre, il faut que tu saches que, de nos plantes médicinales indigènes, la digitale est celle qui rend les plus grands services en thérapeutique, mais que l’action qu’elle exerce est due autant à ses propriétés qu’aux soins qu’on apporte à sa récolte. Pourquoi n’entreprendrait-il pas cette récolte et sa préparation, puisque, sur la quantité de digitale consommée en France à cette époque, il n’y en avait pas un quart de bonne ? Dès le lendemain, il se mettait au travail, et, aidé de gamins qu’il ne payait que quelques sous par jour, il faisait la cueillette des feuilles qui ont le plus de principes actifs, c’est-à-dire celles poussées sur des plantes à leur deuxième année ; il les séchait dans des conditions spéciales, les pulvérisait et envoyait ce produit à ses anciens maîtres ou à ses camarades, qui, plus heureux que lui, étaient restés à Paris, pour qu’il fût essayé comparativement avec celui qu’on trouvait dans le commerce. Trois ans après il était, pour la digitale et les préparations dont elle est la base, le fournisseur d’une bonne partie des pharmacies françaises, et il voyait sa vie assurée ainsi que son indépendance. Sans doute, il y a loin de cette petite affaire forcément limitée à celle qu’il a vendue pour trois mille francs et qui a fait une grosse situation commerciale, politique et sociale à son heureux acquéreur. Mais de cela je ne l’ai jamais entendu se plaindre. « Sans doute mes pilules sont bonnes, dit-il en riant quand il en parle, mais ce qui vaut mieux qu’elles, c’est la façon de les faire avaler par le public, et cela je ne l’aurais jamais trouvé. » Voilà l’homme sans envie qui se trouve heureux de sa modeste aisance, parce qu’il vit entouré des siens : sa mère, une vieille belle-sœur et je ne sais combien d’enfants ; ce qu’il appelle « étroitement », alors qu’au contraire c’est « largement ». Car personne plus que lui n’a de sympathie efficace pour les petits et les humbles, qui sont assurés de trouver auprès de lui secours et protection. De ce côté, il y a bien une tendance socialiste qui n’est pas pour me plaire, mais dont Médéric, certainement, saura se garder, tandis qu’au contraire il ne pourra pas ne pas être touché par les leçons et les exemples qu’il trouvera auprès de ce brave homme, dont l’existence telle qu’il la pratique est un enseignement constant. Mais pour que cela se réalise, il faudra qu’il passe sur certains travers auxquels il aura le bon sens, je l’espère, de n’être pas tout d’abord trop sensible, et dont je veux que tu sois prévenue pour que vous ne commenciez pas par vous en moquer. Ainsi, Turlure est un petit bonhomme à lunettes qui peut prêter à rire par la manière de se dresser sur ses ergots en se renversant en arrière et en allongeant le cou pour ne pas perdre un pouce de sa taille ; de même son tic d’effleurer à chaque instant du bout du doigt sa boutonnière violette peut paraître ridicule, comme peut l’être aussi sa manie de n’employer pour les choses les plus vulgaires que des mots scientifiques ou pompeux ; mais tout cela n’empêche pas que, si j’avais un fils, je serais heureux qu’il vécût le plus possible dans la compagnie de ce petit bonhomme. Pourquoi, je te le recommande.

Comme l’oncle l’avait prévu, ils n’avaient tout d’abord été sensibles qu’aux ridicules de Turlure, et quand ils l’avaient entendu appeler Médéric « jeune mycologue ou jeune malacologiste », d’après les études que celui-ci avait faites dans sa journée, sur les champignons ou les animaux mous, ils avaient commencé par rire de lui, bien que prévenus ; mais ils n’avaient pas tardé à reconnaître, la mère comme le fils, et le fils autant que la mère, que l’oncle Bouttevillain avait raison.

Dans ces conditions, comment risquerait-elle de rompre ces relations ?

D’ailleurs, lors même qu’elle s’y déciderait, Médéric l’accepterait-il ?

IV

La première fois que Médéric, en compagnie de sa mère, était venu, un dimanche, faire visite à monsieur et à madame La Vaupalière, il avait emporté d’Hortense une assez mauvaise impression :

— Ce n’est pas une femme, dit-il à sa mère en revenant, c’est un garçon.

Et ce fut elle, avec une naïveté qu’elle se reprocha plus tard, qui s’appliqua à le faire revenir sur ce jugement, en lui démontrant les qualités de finesse de celle en qui il ne voulait voir qu’un garçon ; mais ce fut inutilement :

— Tout ce que je peux t’accorder, dit-il, c’est que ce garçon est drôle et malin, original et amusant peut-être ; mais pour une femme, jamais de la vie.

Il était d’une entière bonne foi en parlant ainsi, et ses paroles traduisaient autant l’effet qu’elle venait de produire sur lui, que ses idées et ses goûts, car assez gringalet lui-même, il avait jusque-là demandé aux femmes d’être plantureuses avant tout ; chez lui, c’était parti pris, et il se moquait de ses camarades qui trouvaient des charmes aux femmes maigres. Quels charmes ? il ne les comprenait pas, puisqu’il ne les voyait pas, et c’était sa philosophie de n’admettre que ce que ses yeux pouvaient voir ou ce que ses mains pouvaient toucher : l’invisible, l’au-delà, l’incompréhensible n’existant pas pour lui.

Quelle surprise quand, au bout d’une semaine, il s’était aperçu que cette femme maigre, qui n’avait rien, mais absolument rien de ce qu’il avait cru aimer jusqu’à ce jour, s’imposait à son attention, emplissait son souvenir, et s’était si solidement établie en lui qu’il ne pouvait la chasser.

— C’est sa drôlerie, se dit-il, évidemment elle est originale et par là intéressante.

Il y avait donc une drôlerie physique, et non simplement d’esprit, comme il l’avait cru, c’est-à-dire qu’une femme pouvait être spirituelle par la forme de son nez ou le dessin de sa bouche, sans qu’aucune parole sortît de ses lèvres ; cela l’étonna et même le mortifia, car de quinze à dix-huit ans il s’était fait les opinions et les principes qui devaient, s’imaginait-il, régler toute sa vie, sans avoir à les modifier en rien, ainsi qu’il convient à un caractère ferme, et il se dépitait d’avoir à se démentir à propos de cette maigrichonne.

Quoi qu’il en fût, il dut reconnaître que ce garçon était une femme, et même la plus troublante qu’il connût : près d’elle il ne la quittait pas des yeux, loin d’elle il la cherchait, et à chaque instant il parlait d’elle à tout le monde, à sa mère, à ses camarades de l’étude, à Turlure qu’il interrogeait pour savoir comment s’était fait son premier mariage, son second, quel homme était son premier mari. Mais Turlure, qui ne perdait jamais une occasion de parler, alors surtout qu’il pouvait entrer dans des explications qui prouvaient la sagacité de son esprit d’examen, se montrait très circonspect dans ses réponses :

— Femme éminemment intelligente, disait-il, pleine d’originalité, de spontanéité dans les idées, à laquelle il n’a manqué qu’une forte éducation pour être tout à fait supérieure ; il lui eût fallu une direction que le couvent ne donne pas.

Mais quand il avait développé ce thème qu’il allongeait encore par des digressions sur l’instruction des femmes, il en restait là ou à peu près, sans entrer jamais dans les détails précis que Médéric eût voulu connaître :

— N’a pas été heureuse avec son premier mari, voilà le certain.

— Pourquoi ?

— Ah ! pourquoi ! raisons complexes, délicates, qui d’ailleurs tiennent dans un mot : Courteheuse était un rustre, un brutal, un grossier, et elle était, elle est ce que vous la voyez.

Cette réserve chez un homme qui d’ordinaire en avait si peu en paroles ne pouvait que provoquer la curiosité et l’intérêt chez Médéric. Il insista donc, mais alors ce fut Turlure qui s’étonna :

— Madame La Vaupalière vous intéresse donc bien ? dit-il de son air policier.

Médéric se troubla ; cependant il put répondre :

— Tout ce qui est original ou mystérieux m’intéresse.

— Croyez-vous qu’il y ait quelque chose de mystérieux dans la vie de madame La Vaupalière ?

— Dans sa vie je l’ignore ; en elle oui ; certainement elle n’est pas semblable aux autres femmes, et ma question n’avait d’autre but que de chercher à comprendre les causes de cette dissemblance.

— Trouvez-vous, mon jeune ami, qu’il soit bien sain d’étudier les femmes ?

— Je ne sais pas.

— Justement je voudrais ne pas vous voir vous attacher à la recherche de ce qu’il peut y avoir ou ne pas y avoir dans celle-là qui est un peu sphinx ; souvenez-vous que le Sphinx d’Œdipe tuait les imprudents qui tentaient d’expliquer ses énigmes.

— Mais ces énigmes pouvaient cependant s’expliquer, puisque Œdipe devina celle de l’animal aux quatre pieds.

— Voulez-vous donc condamner madame La Vaupalière à mort, si vous deviniez la sienne, et la forcer à se jeter dans les flots comme le Sphinx de Thèbes ?

— Cela pourrait-il arriver ?

— Je n’en sais rien, comme vous devez bien le penser, et ne parle qu’au point de vue de la fable.

— Et moi donc !

— Alors c’est parfait et vous m’en voyez enchanté, car je vous répète qu’il est malsain pour les jeunes gens de chercher à étudier les femmes : on pense à elles, on s’occupe d’elles, et un beau jour on se trouve pris ; on se passionne, on perd le repos, la tranquillité de l’âme, la sérénité de l’esprit, la gaieté de la vie ; et il faut être gai, car Pline a dit avec une grande raison que la réussite des études est dans la gaîté : Studia hilaritate proveniunt.

Et Turlure se félicita d’autant mieux d’avoir donné cette leçon à son jeune ami, en l’appuyant sur une maxime latine qui devait se graver dans l’esprit, que le jeune ami ne lui parla plus du Sphinx :

— Je l’ai arrêté à temps, se dit-il ; ce que c’est que de rencontrer à propos une main au bord du fossé.

Mais comme il ne faisait rien sans en rendre compte à madame Turlure, il lui communiqua les craintes qu’il avait eues en la consultant sur la question de savoir si elles étaient fondées :

— Parce que les femmes, si honnêtes qu’elles soient, ont en ces sujets des lumières spéciales qui manquent aux hommes.

Et madame Turlure le gronda d’avoir eu de pareilles idées :

— Comment M. Médéric, qui est un jeune homme charmant, bien élevé, délicat dans ses goûts, honnête dans ses sentiments, pourrait-il s’éprendre de madame La Vaupalière ?…

— Il me semble que La Vaupalière s’est bien épris d’elle.

— M. La Vaupalière ne ressemble en rien à M. Médéric ; je n’aurais jamais admis qu’un homme comme toi pût avoir de pareilles idées. Qu’a-t-elle donc pour vous séduire tous ?

— Moi !

— Oui toi, toi comme les autres, puisque tu t’imagines que ce brave jeune homme peut être amoureux d’elle ; jamais pareils soupçons ne me seraient venus ; il est vrai que nous ne jugeons pas les femmes comme vous, et que nous savons les voir telles qu’elles sont.

— Alors, si je me trompe, pourquoi s’occupe-t-il tant d’elle ?

— Parce qu’il est à l’âge où les jeunes gens ont la curiosité de toutes les femmes.

— Il me semble que ce que tu dis là est contradictoire.

— En quoi ?

— En ce que si elle nous séduit tous, comme tu le prétends, ce qui pour moi est parfaitement injuste, elle peut, elle doit séduire aussi M. Artaut.

— Pas du tout.

— Parce que ?

— Parce que vous êtes des vieux et qu’il est un jeune. Avec sa drôlerie, sa bizarrerie, la hardiesse provocante de ses manières unie à sa retenue d’ingénue, son sourire qui promet tout, elle vous émoustille ; tandis que ces séductions doivent laisser indifférent un honnête jeune homme tel que M. Artaut.

— Mais il y a du vrai là-dedans, s’écria Turlure enchanté de ce portrait, cela paraît judicieux.

Et il répéta deux ou trois fois ce mot, qui pour lui constituait un véritable éloge.

— Si tu le reconnais, tu dois voir que M. Artaut n’a rien à craindre : il n’est certainement pas de ceux qui se laissent toucher par les apparences de… l’ingénuité canaille.

— Mais c’est très fort, très fort ce que tu dis là, s’écria Turlure de plus en plus charmé de trouver sa femme si judicieuse : ingénuité canaille ! c’est bien là un des côtés apparents de cette nature de femme ; ce qui ne veut pas dire que dans la réalité elle soit ingénue et canaille.

— Oh ! bien entendu ; mais je crois que dans la vie c’est beaucoup plus parce qu’elles paraissent promettre que par ce qu’elles donnent réellement que certaines femmes se font aimer. En tout cas, alors même que je me tromperais, il resterait à prouver que madame La Vaupalière est disposée à provoquer M. Médéric, et cela je ne l’admettrai que quand je l’aurai vu.

— Parfaitement.

Si Médéric n’était pas de ceux qui se laissent toucher par l’ingénuité canaille, comme disait madame Turlure, au moins n’était-il pas de ceux à qui elle fait peur. D’ailleurs ce qui était canaillerie pour madame Turlure ne l’était pas pour lui, mais simplement originalité et drôlerie : elle ne ressemblait en rien aux femmes qu’il avait connues, pas plus qu’à celles qu’il voyait tous les jours calmes, froides, dignes, insignifiantes ou correctes, et cela était un attrait à ses yeux.

Qu’elle et son mari eussent été les deux amoureux dont on lui avait parlé, elle lui serait très probablement restée indifférente, car rien ne garde mieux une femme que de savoir qu’elle aime et qu’elle est aimée ; mais ces amoureux ils ne l’étaient plus, si jamais ils l’avaient été, et il n’y avait pas besoin d’être un habile observateur pour s’en apercevoir ; six mois avant son arrivée à Oissel, une comédienne de Paris, plus connue dans le monde de la galanterie où elle avait fait une assez grosse fortune, que dans celui des théâtres, était devenue propriétaire d’un château des bords de la Seine où elle venait s’installer avec un écuyer de cirque qu’elle allait épouser. Mais la nuit même des noces il y avait eu querelle violente entre les nouveaux mariés, cris, injures, sévices graves comme dit la loi, bris d’objets mobiliers, instance en divorce dès le lendemain, et La Vaupalière, qui avait dressé l’acte de vente du château, était devenu le conseil et le notaire de madame Rosa Mialoux. À l’étude les clercs racontaient en propos plus ou moins voilés que le patron ne s’en était pas tenu là, et qu’il avait été pris pour consolateur par l’abandonnée, plus âgée que lui d’une bonne douzaine d’années. Cela était-il vrai ? On n’en savait rien, mais Fauchon n’hésitait pas à l’affirmer, en déclarant que cela était très chic et faisait au notariat un honneur qui rejaillissait sur la cléricature :

— On blague les notaires, c’est peut-être spirituel pour les vaudevillistes, mais en voilà un choisi par une femme dont on ne contestera pas la compétence, qui réhabilite la corporation.

Si cette liaison était réelle, ainsi que semblaient d’ailleurs l’indiquer les fréquentes visites du notaire au château, ses voyages à Rouen et à Paris avec sa cliente plus fréquents que la surveillance des procès et des affaires de celle-ci ne l’exigeait, madame La Vaupalière ne devait pas l’ignorer, et par conséquent il n’était pas déraisonnable de supposer qu’elle aussi accepterait un consolateur.

Pourquoi ne tenterait-il pas de le devenir ?

V

Pour garder son fils près d’elle et l’empêcher d’aller s’amuser à Rouen où il échappait à tout contrôle, madame Artaut lui avait arrangé une vie aussi mondaine que Oissel le permettait : chaque semaine elle donnait un dîner auquel le notaire et sa femme étaient priés ; et toutes les invitations qu’ils lui adressaient elle les acceptait, bien que pour son goût personnel elle eût de beaucoup préféré rester tranquille dans l’intimité du tête-à-tête ; de même elle acceptait d’aller aussi le soir faire de la musique au notariat, ou jouer quelques parties de boston, de whist, de misti, de rams avec La Vaupalière qui aimait les cartes et tous les jeux.

Au début Médéric avait trouvé que tout cela n’était guère amusant et que sa mère se donnait beaucoup de peine et d’ennui pour obtenir un résultat précisément contraire à celui qu’elle poursuivait ; mais du jour où il s’était pris d’intérêt pour Hortense, il s’était intéressé aussi au misti, au rams, au boston qui lui donnaient l’occasion de la voir, de s’asseoir près d’elle, d’effleurer sa main ou son pied.

Pendant un certain temps cela lui avait suffi : très douce sa main et aussi très charmante avec sa peau satinée veinée de petites lignes bleuâtres se perdant dans la chair blanche que la lumière de la lampe rosait en la traversant. De même très troublant le sourire énigmatique dont elle l’enveloppait lorsque sous la table leurs pieds s’étaient rencontrés. Que disait ce sourire ? Était-il simplement une question ? Ou bien était-il un encouragement à aller plus loin ? En tout cas il n’était certainement ni un reproche, ni du dédain, ni la révolte d’une pudeur outragée.

Il voulut être fixé.

Pour un caractère entreprenant et aventureux, rien de plus simple : il n’y avait qu’à prendre dans la sienne cette main charmante lorsqu’il l’effleurerait, et la façon dont serait accueillie cette muette déclaration lui donnerait immédiate et précise la réponse qu’il voulait.

Mais précisément, au lieu d’être entreprenant et aventureux, il était tout le contraire : circonspect, réservé, habitué à peser le pour et le contre, à réfléchir et à n’agir que s’il voyait toutes les chances réunies de son côté : en réalité les risque-tout sont le plus souvent des risque-rien, qui vont d’autant plus gaillardement de l’avant qu’ils n’ont rien à perdre ; c’est avec les femmes qui n’inspirent qu’un caprice qu’on peut se montrer hardi ; qu’importe une rupture ? Pour celles qu’on aime il en est autrement, et il lui semblait bien que de jour en jour il aimait celle-là plus vivement, ce qui le rendait prudent par peur de la perdre ; donc avec elle il convenait d’arriver à une entente précise avant de s’engager à fond.

Le jeu qui les réunissait régulièrement, en dehors des dîners, deux fois par semaine, lui en fournit le moyen.

Les cartes en main, La Vaupalière n’avait d’attention que pour sa chance ou celle de ses adversaires, et comme de son côté madame Artaut subissait aussi cette hypnotisation, lorsqu’ils se trouvaient tous les quatre autour d’une table, le mari ne s’occupant pas plus de sa femme que si elle n’existait pas, la mère ne couvrant plus son fils sous son aile inquiète, ils avaient la liberté du tête-à-tête et pouvaient dire ou faire à peu près ce qu’ils voulaient. Jusque-là il n’en avait usé que pour bavarder de choses insignifiantes, mais maintenant il voulait lui demander davantage en mettant à profit un des côtés du caractère de madame La Vaupalière qui la faisait passionnée lorsqu’elle gagnait et absolument indifférente lorsqu’elle perdait.

On sait que le misti est une sorte de trente-et-un, dans lequel le valet de trèfle mistigris sert à constituer un brelan qui l’emporte sur la séquence la plus forte. Un soir qu’ils jouaient à ce jeu et qu’il était assis à côté d’elle, il attira son attention par une légère pression de genou ; comme elle le regardait avec une surprise manifeste, d’un coup d’œil rapide il lui montra une carte qu’il tenait dans sa main en lui faisant signe d’approcher la sienne.

— Que voulez-vous donc ? lui demanda-t-elle des yeux.

— Vous passer cette carte, répondit-il de la même manière.

Avec un sourire elle fit ce qu’il demandait.

— Qu’avez-vous ? dit La Vaupalière qui, sans voir l’échange des cartes, n’avait pas pu ne pas remarquer un certain manège entre eux.

Ce fut elle qui répondit en riant :

— C’est M. Médéric qui, par une pantomime vive et animée, m’explique qu’il a mauvais jeu.

— Et madame, continua Médéric la suivant, qui de la même façon me répond qu’elle en a un bon.

Et les yeux dans les yeux ils restèrent assez longtemps se souriant dans un parfait accord.

— Eh bien ce jeu ? demanda La Vaupalière.

— Le voilà, dit-elle en faisant brelan de mistron avec le valet de trèfle que Médéric lui avait passé.

Plusieurs fois dans la soirée il lui passa ainsi la carte qui devait la faire gagner, et toujours elle l’accepta sans résistance comme sans hésitation : maintenant c’était chose entendue entre eux ; ils se regardaient, se souriaient et le tour était exécuté.

Cette persistance dans la chance étonna La Vaupalière et madame Artaut :

— C’est trop fort, dit La Vaupalière.

— Vous pourriez bien le voir encore, dit Hortense souriant à Médéric.

— C’est peut-être une veine qui commence, continua celui-ci.

— Et qui se poursuivra, je l’espère, répondit-elle.

Avant de se séparer ils purent échanger quelques mots librement.

— Pourquoi m’avez-vous passé vos bonnes cartes ? demanda-t-elle.

— Pour me procurer le plaisir de voir votre joie quand vous gagnez.

Elle ne répondit pas, mais elle attacha sur lui un regard qui disait tant de choses qu’il n’eût pas été plus heureux si elle s’était jetée à son cou.

Il était donc accompli cet accord qu’il avait désiré, plus franc, plus complet qu’il ne pouvait l’espérer quand il combinait ses moyens pour le provoquer. Et sans se demander si au jeu les femmes ne sont pas prêtes à toutes les tricheries, sans autre souci que de gagner n’importe comment, il ne voulut voir que cet accord. Que ne pouvait-il pas en attendre ! Non seulement c’était une association qui venait de s’établir, mais encore ils avaient leur secret.

Cinq jours se passèrent sans qu’il pût se retrouver près d’elle, à la même table, – une éternité pour lui, mais toute pleine de rêves, de projets, d’espoirs, d’enthousiasme. Cette fois, ce ne fut pas par un timide frôlement qu’il appela son attention, mais par une franche pression, longuement appuyée. Quel ne fut pas son trouble, son anéantissement, quand il sentit qu’elle entourait, qu’elle enlaçait sa jambe de la sienne ! Éperdu, il leva les yeux sur elle et la vit souriante, les lèvres entr’ouvertes.

— Est-ce ça que vous voulez ? murmura-t-elle avec un regard plein de douceur et de promesses.

— Que dites-vous ? demanda La Vaupalière surpris de l’intonation de ces quelques mots, plus encore peut-être que de leurs sens douteux.

— Je demande à M. Médéric s’il est content de son jeu, dit-elle.

Quelle présence d’esprit, quel à-propos, quel charme ! et toute la soirée il resta plongé dans l’ivresse, tantôt bavardant avec l’exaltation jacassière d’un fou, tantôt, au contraire, s’anéantissant dans la béatitude d’un bonheur intense jusqu’au spasme, si bien que ces alternatives déroutaient La Vaupalière et madame Artaut qui ne se les expliquaient que par celles du jeu. Mais Hortense ne se trompait par sur la cause de ces silences ou de ces explosions, et de temps en temps, par un sourire qu’accompagnait une pression de jambe, elle lui disait qu’elle était elle-même heureuse de le voir heureux ; cela était si bien marqué, que des paroles ne l’eussent pas mieux précisé.

Du système, adopté par Médéric, de passer toutes ses bonnes cartes à Hortense, il résultait que celle-ci gagnait moitié plus qu’à l’ordinaire, puisqu’au lieu de sa seule chance elle en avait deux ; cette persistance de gain exaspérera La Vaupalière qui ne savait pas perdre silencieusement, et qui était d’autant plus hargneux que cette heureuse veine profitait à sa femme ; à un certain moment il ne put pas retenir l’explosion de sa mauvaise humeur :

— On ne gagne pas comme ça ! s’écria-t-il.

— Tu vois bien que si, dit-elle en riant et en pressant tendrement le genou de Médéric.

— As-tu fait un pacte avec le diable comme dans les opérettes ?

— Pourquoi ne serait-ce pas avec mon bon ange, comme dans les légendes ?

La pression se fit plus douce, plus longue, plus caressante.

La Vaupalière jeta les cartes sur la table :

— En tout cas, j’en ai assez du misti ; si nous faisions un whist ?

C’était à madame Artaut que s’adressait cette proposition.

Comme c’était chez La Vaupalière qu’on se trouvait, madame Artaut proposa de s’en tenir là pour cette soirée, mais Médéric protesta :

— Déjà ! il n’est pas neuf heures.

— Alors faisons un whist, dit madame Artaut qui n’avait rien à refuser à son fils, et qui d’ailleurs en avait assez elle aussi du misti.

L’inquiétant dans le whist, pour Médéric, c’était que le sort seul devait associer les partenaires, et que par conséquent, il ne savait pas à l’avance s’il aurait Hortense pour voisine ou pour vis-à-vis, ce qui pour lui était la grande affaire, la seule affaire du jeu. Les cartes la lui donnèrent pour partenaire, c’est-à-dire qu’il dut s’asseoir en face d’elle ; dès lors, plus de pression de genou, plus de frôlement de main, plus d’entente, plus de tricherie, le jeu le plus simple, le plus soporifique, le plus crevant et qu’il n’eut certes pas supporté si leurs regards ne s’étaient pas croisés de temps en temps.

Cependant, malgré cette caresse qu’ils échangeaient, il jouait très maussadement, quand tout à coup il sentit sur ses genoux un chatouillement suivi d’une impression chaude. Ne devinant pas ce que ce pouvait être, il la regarda : à demi renversée dans son fauteuil, elle le regardait aussi avec un sourire qui disait clairement qu’il devait mettre la main sous la table. Vivement, il fit ce qu’elle disait et rencontra une chair douce et satinée.

Il ne l’avait pas quittée des yeux, elle inclina la tête en accentuant son sourire, et tout haut, elle dit :

— Mais oui.

— Quoi oui ? demanda La Vaupalière ; si vous parlez il n’y a pas de jeu possible.

Ainsi elle avait pu ôter son bas, et en allongeant sa jambe sous la table qui, à vrai dire, n’était pas large, lui poser sur le genou son pied nu.

Puisqu’on lui interdisait de parler, elle acheva dans un long sourire ce qui lui restait à dire :

— On a voulu nous séparer, on n’y parviendra pas.

L’engagement était aussi clair que précis, mais pas encore assez pour elle sans doute, car, au moment du départ, alors que Médéric lui tendait la main, au lieu de la serrer comme à l’ordinaire, elle lui prit seulement le petit doigt entre le pouce et l’index, et il éprouva la sensation d’une caresse inconnue.

Quelle était-elle ? Sa mère et La Vaupalière lui parlant en même temps, il ne pouvait pas s’en rendre compte ; mais, dans le jardin, cette sensation persistant, il comprit qu’elle lui avait passé un anneau au doigt.

Après un moment d’anéantissement délicieux, il leva violemment les deux bras au ciel, soulevé par un transport de bonheur.

— Qu’as-tu ? demanda sa mère.

— J’ai… j’ai… qu’il n’a jamais fait si belle nuit que ce soir.

VI

Elle fut agitée cette belle nuit, bouleversée, délirante. Il s’était mis au lit en rentrant, mais il ne put pas y rester, l’exaltation, la fièvre, des bouffées de chaleur le soulevaient, et comme il avait gardé à son doigt l’anneau qu’elle y avait passé, il sentait toujours sa caresse aussi troublante, aussi provocante.

À la fin, n’y tenant plus, il se leva et, s’asseyant à sa table, il voulut lui écrire. Pour lui dire quoi ? Simplement qu’il l’aimait, qu’il l’adorait et qu’elle avait fait de lui le plus heureux des hommes. Cela fut long, très long, et les feuillets s’alignèrent à côté de ceux qui n’avaient pas encore séché, car il écrivait rapidement, violemment, sans chercher ses mots, porté, poussé par l’enthousiasme.

Mais, plus il en disait, plus il en avait à dire ; c’était en quelque sorte comme un bouquet de feu d’artifice qui, commencé par quelques fusées, s’achève dans un embrasement général qui ne finit pas.

Le matin le trouva encore à sa table ; il dut s’en arracher pour s’habiller et s’en aller, comme tous les jours, à Rouen, prendre sa leçon de droit. Elle fut jolie cette leçon, et à plusieurs reprises son professeur qui ne l’avait jamais vu dans cet état lui demanda s’il perdait la tête ou s’il était malade.

— Simplement surexcité par le beau temps qui me rend un peu nerveux.

— Un peu ! Eh bien, tâchez de vous calmer pour demain ; ou restez chez vous à vous soigner.

Se calmer ! Ah ! oui vraiment, c’était bien à cela qu’il pensait. Ce jour eût été un lundi ou un mardi que la pensée de ne pas pouvoir la voir eût peut-être apaisé son agitation, mais précisément c’était un vendredi : La Vaupalière irait à Rouen ; elle resterait seule : et coûte que coûte il trouverait le moyen de l’entretenir ; ce n’était donc pas le moyen de se calmer : et l’eût-il voulu qu’il ne l’aurait pas pu ; il n’avait plus à craindre de ne rencontrer chez elle que de l’indifférence, ou bien de la blesser, de la perdre, et l’heure était de s’engager à fond, non de réfléchir ou d’hésiter en restant maître de soi, de ses nerfs ou des battements de son cœur.

Il déjeuna à la hâte avec sa mère, et une heure plus tôt que de coutume il la quitta pour se rendre à l’étude.

Comme il passait en hâtant le pas devant la pharmacie, Turlure sortit pour l’appeler et, furieux, il dut s’arrêter.

— Vous n’entrez pas ?

— Je suis pressé.

— Au fait, je vous trouve bien hilare ; sans doute vous prîtes une bonne leçon de droit ce matin.

— Pas mauvaise.

— Ah ! le travail ! quelle influence il exerce sur notre santé, notre humeur et notre caractère ! Et qu’étudiâtes-vous ?

— La paternité.

— Beau sujet. Un des mieux traités assurément dans nos codes immortels, quoique sur la question de savoir si l’enfant a été conçu pendant le mariage et des œuvres du mari, la façon de compter les trois cents jours et le cent vingt-et-unième jour donne lieu à des interprétations fâcheuses : est-ce par jour de die ad diem ou au contraire par heure de momento ad momentum qu’il faut compter ?

— Nous n’avons pas étudié cette question ; c’est pour demain.

— Alors nous en parlerons demain.

— Oui, à demain.

Et il se sauva en courant, tandis que Turlure, rentré dans sa boutique, faisait remarquer à sa femme que « le jeune basochien » montrait pour le travail une ardeur vraiment extraordinaire.

Mais arrivé à l’étude, ce ne fut pas pour le travail que le jeune basochien montra de l’ardeur ; incapable de rester en place, de lire, d’écrire, il se mit à marcher de ci de là comme s’il était en cage.

Ce fut ce que Boulnois fit remarquer :

— C’est qu’il en est précisément ainsi, dit-il, et si je n’avais pas de la musique à demander à madame La Vaupalière, je filerais.

— Eh bien, demandez-la-lui et filez, dit Fauchon ; car pour ce que vous ferez aujourd’hui, j’imagine que ce n’est pas la peine de rester.

— Je ne veux pas la déranger trop tôt après son déjeuner.

— La dérangerez-vous ?

— Alors j’y vais, dit Médéric, trop féru de son désir pour s’arrêter à ce qu’il pouvait y avoir d’insinuation ou d’ironie dans ces trois mots.

— Croyez-vous qu’il est dégouginé ? dit Boulnois quand il fut sorti.

— Pas tant que ça, répondit Fauchon qui le trouvait bien jeune avec la patronne.

Ce fut dans le salon du rez-de-chaussée qu’elle le reçut. Il était entré en ouragan, mais la porte fermée il s’arrêta et longuement il la regarda, étouffé, paralysé par l’émotion.

— Eh bien ! dit-elle avec un sourire.

C’était à croire que ses bottines étaient vissées au parquet.

— Comme vous voilà pâle ! continua-t-elle en accentuant son sourire et d’une voix qui n’avait rien de sévère.

— Si vous saviez… dit-il en faisant deux pas.

— Mais je crois que je sais… Vous allez me faire une déclaration… c’est sûr.

— Et vous trouvez cela… ridicule.

— Dame, un peu.

— Vous voyez bien que mon émotion, que mon angoisse, que ma pâleur s’expliquent.

— Pourquoi ?

— Comment pourquoi ?

— Qu’est-ce que vous voulez me dire ?

— Mais…

— Que vous m’aimez ?

— Si passionnément.

— Et après ?

— Après ?

— Oui. Je pense que vous voulez encore me demander si je vous aime. À quoi bon, puisque vous le savez ?

Il se jeta à ses genoux et lui saisissant les deux mains il les baisa longuement, dans un transport d’adoration, sans un mot, mais avec des soupirs plus éloquents que tous les discours du monde.

Après un certain temps, elle se dégagea doucement, et le faisant se relever :

— Asseyez-vous, dit-elle, là, près de moi, tout près, aussi près que vous voudrez, et causons.

Ce fut seulement quand il eut fait ce qu’elle disait et qu’il fut assis vis-à-vis d’elle, les yeux dans ses yeux, qu’elle reprit :

— Ainsi vous êtes entré ici pour m’apprendre que vous m’aimez, et me demander l’aveu de mon amour pour vous. Mais notre entente à la table de jeu, ce n’est donc rien ? Croyez-vous que c’est pour le plaisir de tricher que j’ai accepté vos cartes, et non pour celui de l’accord et de la complicité ? Trouvez-vous que le frôlement de nos genoux, la pression de nos mains ne sont rien ? Et quand j’ai passé mon anneau à votre doigt, celui de ma mère, ce que j’ai de plus précieux au monde, de plus cher, comment avez-vous traduit cela ?

— J’ai été anéanti par la joie la plus intense que j’aie jamais éprouvée.

— Et pourtant il vous faut des paroles. Pourquoi ? Est-ce parce que cela se passe ainsi dans les romans et au théâtre, où la scène de la déclaration est obligée ? C’est cela que je trouve ridicule. Un orage, de la musique, quelque chose qui crée un état harmonique, et v’lan la déclaration avec des phrases bien faites. Mais c’est romance, troubadour, Clémence Isaure ; nous ne sommes plus de ces générations-là, et Dieu merci la vie n’est pas le théâtre.

Il était décontenancé par ces paroles moqueuses, si doucement, si tendrement qu’elles fussent dites : elle poursuivit :

— Vous m’aimez, je vous aime…

— Oh ! chère, chère.

— Je vous aime. Et maintenant ?

Il la regardait et ne trouvait pas un mot à répondre, anéanti, bouleversé. Rêvait-il ? parlait-elle sérieusement ? se moquait-elle de lui ? Toutes les questions, tous les doutes, tous les espoirs se mêlaient, se brouillaient, s’agitaient dans sa tête et dans son cœur. Quel étrange langage, extraordinaire, inexplicable, renversait ses idées, la tradition, aussi bien que ce qu’il avait prévu, et à l’avance arrangé !

— Comme vous voilà défait, reprit-elle. Si je ne voyais pas votre émotion, je dirais : comme vous voilà défrisé ! Pourquoi ? Qu’ont d’inquiétant mes paroles, si ce n’est de n’être pas peut-être celles que vous attendiez ? Mais que voulez-vous ? il faut me prendre comme je suis, avec ma simplicité, ma sincérité. Au point où nous en sommes, serais-je sincère si je vous laissais me faire une belle déclaration classique, et si je vous répondais par une défense non moins belle et non moins classique ? Ce serait de l’hypocrisie, de la pose, et il n’est rien que je déteste autant ; c’est pourquoi je n’hésite pas plus à vous répondre que je vous aime, que je n’ai hésité à mettre ma main dans la vôtre quand vous me l’avez tendue. Mais c’est pourquoi je vous dis aussi : « Et maintenant ? » Ce qui vous stupéfie. Cependant il faut nous entendre, et que vous compreniez que je ne peux pas être votre maîtresse. Est-ce votre espérance que je le sois ? Je n’en sais rien. Mais de même que j’ai été au-devant de votre déclaration, en vous faisant la mienne, je ne veux pas là-dessus rester dans l’équivoque, ce qui serait de la coquetterie, non de la loyauté. Si parce que vous m’aimez et parce que je vous aime, vous croyez avoir le droit d’exiger que je sois à vous, il faut partir, quitter Oissel, ne plus nous revoir, car cette espérance je ne la réaliserai pas. Si au contraire vous voulez, si vous pouvez vous contenter de l’amour que je vous offre, il faut rester et nous arranger pour que je vous donne tout ce que je peux vous donner, c’est-à-dire mon cœur, ma pensée constante, ma vie…

— Mais quelle femme êtes-vous donc, s’écria-t-il, pour faire de moi dans le même instant le plus heureux et le plus malheureux des hommes !

— Une femme sincère qui vous aime, et qui vous parle ainsi précisément parce qu’elle vous aime… parce qu’elle vous adore. Ce que j’étais avant de vous voir, je n’ai pas à le dire ; imaginez un être très incomplet, très inférieur, quelque chose comme une sorte de bête malfaisante qui serait restée telle sans vous. Mais vous êtes venu ici, nous nous sommes aimés, et votre amour, il faut peut-être pour être juste dire notre amour, a créé en moi des idées, des sentiments que je ne connaissais pas, une âme que je n’avais pas. Positivement je la sens ; le croyez-vous ?

— Pourquoi ne le croirais-je pas ? Ne suis-je pas moi-même autre que je n’étais avant de vous aimer ?

— Vous étiez un honnête et brave cœur, tout plein des vertus de la jeunesse : la droiture, la générosité, l’enthousiasme, la foi ; et ce que vous étiez vous l’êtes toujours, tandis que moi qui n’avais pas ces vertus, je ne les ai pas acquises… encore.

— Pouvez-vous dire cela !

— Je le dis parce que c’est la vérité, et aussi parce que je dois vous expliquer ce que je suis pour que vous compreniez ce que ne veux pas être : indigne de vous.

— Mais c’est de la folie !

Elle lui mit la main sur les lèvres :

— La réalité, mon ami, et qui me rend plus malheureuse que je ne saurais le dire ; mais enfin si triste qu’elle soit je dois la subir et, ce qui est plus désespérant encore, vous l’imposer : l’acceptez-vous ?

Il voulut protester, et il le fit en paroles véhémentes, ardentes ; mais elle ne céda pas, et doucement, tendrement elle se renferma dans ce qu’elle avait dit :

— Votre maîtresse je ne puis pas l’être ; mais si un jour les obstacles qui se dressent entre nous disparaissent, s’il m’est possible de devenir la femme que je veux être, que je dois être pour que mon amour soit digne du vôtre, ce jour-là vous n’aurez pas à me répéter les paroles que vous venez de prononcer, à redire les prières que vous venez de m’adresser : je serai la première à me jeter dans vos bras, la plus heureuse des femmes, comme j’en suis, à cette heure, la plus malheureuse.

VII

L’obstacle qui se dressait entre elle et son amant, pour l’empêcher de se jeter dans ses bras, – c’était son crime, qui n’avait pris pour elle le nom de crime, avec son caractère vrai de responsabilité, que le jour où elle avait vu que Médéric l’aimait, et où elle avait senti qu’elle l’aimait elle-même d’un amour qu’elle ne connaissait pas.

Jusqu’à ce moment, elle avait rejeté la responsabilité de ce crime sur La Vaupalière, au profit exclusif de qui elle s’imaginait l’avoir commis ; mais, du jour où, dans l’âme nouvelle que l’amour venait de créer, elle avait eu conscience qu’elle devait partager cette responsabilité et que La Vaupalière n’avait pas tout fait, qu’elle était sa complice, elle avait pris à son compte une part de ce crime. Aussi, sa sincérité était réelle en se déclarant indigne de son amant. Il eût été un La Vaupalière, elle se serait donnée ; il était, comme elle le disait, « un honnête et brave cœur tout plein des vertus de la jeunesse », elle devait le respecter, jusqu’au jour où elle serait devenue une femme autre que celle qu’elle était présentement, c’est-à-dire digne de lui.

Comme elle ne faisait rien froidement, elle s’était jetée avec passion sur cette idée, qui, par cela seul qu’elle l’avait eue, lui semblait un commencement de réhabilitation. Évidemment, une femme ordinaire n’eût point eu ces scrupules et n’eût écouté que son amour. Mais, précisément parce que cet amour était au-dessus de l’ordinaire par celui qui l’inspirait, elle lui résistait.

Cependant, si noble que lui parût cette idée, ce n’était pas sans luttes qu’elle l’avait admise ; car elle pensait bien que, pour une femme ardente et passionnée comme elle, le sacrifice serait terrible de se refuser à celui qu’elle aimait. Mais quand elle avait vu Médéric à ses genoux, si tendre, si charmant sous le feu de ses regards et de ses caresses, dans le trouble et l’enivrement qui les exaltaient autant l’un que l’autre, elle avait senti, dans un bouillonnement violent, que ce sacrifice était bien plus exaspérant encore qu’elle ne l’avait imaginé.

Aussi, lorsqu’ils se furent séparés et que, toute seule, elle examina ce qui venait de se passer, se dit-elle, en frémissant encore de ses baisers, que ce serait folie de croire qu’une situation pareille pouvait se prolonger toute la vie.

Qu’elle eût, malgré la révolte de sa chair, persisté à se refuser, cela était réellement beau, et bien fait pour lui inspirer une juste fierté ; en même temps, la soumission de Médéric prouvait la toute-puissance de l’influence qu’elle exerçait sur lui. Mais, aux satisfactions morales qu’elle pouvait trouver là, se mêlaient d’autres sentiments qui avaient leur force aussi, qui serait irrésistible le jour où ils parleraient haut. Que fallait-il pour cela ? Un hasard ; que Médéric fût plus touchant ou plus violent ; qu’elle-même, entraînée, eût une seconde d’oubli. Eh bien ! si cela se produisait, elle devait être, à ce moment, relevée de l’indignité qui la séparait de lui ; et ce relèvement de lui paraissait pas impossible à obtenir.

Est-ce qu’à tout péché il n’y a pas miséricorde ?

Qu’elle obtînt la rémission de celui qu’elle avait commis, qu’elle expiât son crime ou, plus justement, sa part de crime, et elle devenait digne de Médéric.

Pour cela, elle n’avait qu’à confesser ce crime, à s’en repentir, à s’en décharger dans le cœur de l’abbé Charles. Il lui imposerait des pénitences elle les accomplirait, si dures qu’elles pussent être, et tout serait fini.

Quand son esprit en travail fut arrivé à cette conclusion, elle ne pensa pas une minute à se dire que c’était une singulière morale, celle qui exigeait l’expiation d’un premier crime à seule fin d’en pouvoir commettre un autre avec l’approbation de sa conscience ; mais, pleine d’espoir, elle n’eut plus d’autre souci que d’obtenir au plus vite l’absolution qu’il lui fallait.

Lorsqu’elle voulait se confesser, elle avait l’habitude d’écrire à son oncle Gibourdel qu’elle irait déjeuner avec lui, et de le prier de prévenir l’abbé Charles ; son parti pris, elle écrivit donc à son oncle et commanda une voiture pour le Thuit.

— Tu veux aller au Thuit ? dit La Vaupalière qui avait entendu l’ordre donné à la femme de chambre.

— Oui ; y a-t-il un empêchement à ce voyage ?

— Aucun. C’est pour ton oncle ?

— Et aussi pour l’abbé Charles.

Ils se regardèrent un moment.

— Je ne comprends pas ce besoin de se confesser, dit-il, pour dire quelque chose et ne pas rester sur les idées que leurs regards venaient d’échanger.

— Malheureusement, répondit-elle.

— À un sourd, ajouta-t-il.

De nouveau elle attacha les yeux sur lui.

— Mais on peut faire entendre à un sourd ce qu’on veut qu’il entende, dit-elle.

— Comme on peut l’empêcher d’entendre ce qu’on ne veut pas qu’il sache.

— Évidemment.

C’était là un langage énigmatique ; mais La Vaupalière ne jugea pas à propos de continuer la conversation pour le préciser, et, de son côté, elle trouva inutile d’en dire davantage.

D’ordinaire, quand Benoit Gibourdel attendait la visite de sa nièce, il donnait à sa maison un air de fête : tout était mis en ordre dans la masure, le fumier râtelé et paré devant l’étable à vaches et l’écurie ; on nettoyait le poulailler, pour qu’elle pût aller elle-même dénicher les œufs si elle en avait envie ; les sentiers battus qui, à travers l’herbe et sous les pommiers, conduisent aux différents bâtiments d’exploitation, étaient balayés ; enfin, la cuisine et la salle à manger prenaient des apparences de propreté qui ne leur étaient pas habituelles, les servantes ne se fatiguant pas dans une maison où elles avaient autre chose à faire que leur service. Puis, quand tout était prêt, Benoit Gibourdel, à l’heure où « madame la notaire » devait arriver, ouvrait lui-même la porte charretière, et se mettait sur le seuil du potuit pour l’attendre, les mains dans les poches de sa veste de drap, le menton rasé de frais, les souliers cirés.

Mais quand, ce jour-là, elle arriva, la porte charretière n’étant pas ouverte et l’oncle ne l’attendant pas sous l’auvent du potuit, son cocher dut descendre du siège et faire entrer son cheval en le tirant par la bride. Personne non plus dans la cour sale et désordonnée comme elle ne l’avait jamais vue.

Ce fut seulement quand son cabriolet s’arrêta devant la maison que parut sur le seuil une servante qu’elle ne connaissait pas : une grande fille vigoureuse, à la poitrine opulente, au regard insolent, qui avait plutôt l’air d’une ouvrière de fabrique que d’une villageoise.

— Est-ce que mon oncle est malade ? demanda Hortense.

— Il est dans le jardin à nous cueillir de la salade.

Comment ! son oncle cueillait de la salade maintenant ; voilà qui était extraordinaire, car, excepté pour les cartes et les dominos, Benoit Gibourdel ne se servait jamais de ses mains.

Mais les paroles que la servante adressa au cocher du cabriolet ne furent pas moins étonnantes :

— Si vous voulez dételer votre cheval, allez à côté de l’église, chez Pioche ; vous y trouverez à déjeuner, je pense.

Hortense était entrée dans la cuisine, qu’elle trouva plus sale encore, plus désordonnée que la cour ; presque aussitôt son oncle parut, apportant des laitues dans sa blouse, traînant des sabots crottés ; et elle se dit qu’il n’avait pas eu le temps sans doute de se faire raser ni de s’habiller.

Mais il ne fut nullement question de toilette. Après les premiers mots affectueux échangés, il se tourna vers la servante, qui épluchait les laitues, pour lui demander si elle n’allait pas bientôt mettre le couvert. Mais cette demande, il ne la fit pas du ton de commandement qui lui était habituel, doucement au contraire, presque timidement, comme s’il s’agissait d’une grâce à obtenir.

— Faudrait bien voir à faire déjeuner madame La Vaupalière, dit-il, elle a p’t-être faim.

— Pour sûr qu’on va la faire déjeuner.

— As-tu faim, ma petite Hortense ?

— Mais oui, mon oncle.

— Vois-tu, Philogène ?

— Eh bien, donnez un coup de torchon à la table ; ça m’avancera d’autant.

Comme un mari soumis, Benoit Gibourdel alla prendre le torchon qu’elle lui tendait et se mit à essuyer la table de la cuisine qui avait grand besoin de ce nettoyage, toute salie qu’elle était de taches de café et de lait.

— Faut que tu saches qu’on a séqué la lessive hier, dit-il en s’adressant à sa nièce, et que, pour lors, elle est entassée dans la salle où qu’on ne peut pas entrer anuit.

Comment ! il en était arrivé à manger dans la cuisine, lui qui, même alors qu’il était seul, trônait dans sa salle ni plus ni moins qu’un souverain ?

Philogène, ayant fini d’éplucher ses laitues, commença à mettre le couvert sur la table, sans nappe : trois assiettes, trois verres, trois couteaux, trois fourchettes ; et ce fut tout.

C’était déjà quelque chose que cette simplicité chez un homme qui, habituellement, se mettait en fête pour recevoir sa nièce ; mais le plus extraordinaire, c’était de voir, dans la maison de Benoit Gibourdel, où les domestiques avaient toujours été au-dessous des hôtes, une servante s’asseoir à la table de son maître et manger avec lui.

Il ne convenait pas à Hortense de marquer de l’étonnement ou de la dignité ; et quand, au lieu du plantureux déjeuner qu’on lui servait toujours avec une abondance qui faisait la fierté de son oncle, elle vit paraître sur la table une assiette de beurre salé, des œufs durs et un saladier de laitue, un pot de cidre et pas de vin, elle ne laissa paraître aucune surprise : soit paresse, soit avarice, cette servante, devenue maîtresse, voulait qu’il en fût ainsi. Il n’y avait rien à dire.

— Aimes-tu toujours les œufs ? demanda l’oncle Benoit ?

— Mais oui, mon oncle.

Comme elle avait fini la tartine de beurre par laquelle elle avait commencé, il lui offrit l’assiette aux œufs :

— Tu prendras bien un œuf ?

— J’en prendrai bien deux, dit-elle en riant.

— Allons, tant mieux. Je suis content de voir que tu as gardé ton bon appétit ; je suis content, bien content.

Malgré ce contentement, il avait perdu son jabotage d’autrefois, et, malgré son effort pour paraître gai, c’était de l’embarras et de la gêne qu’il montrait.

Heureusement ce sobre déjeuner ne pouvait pas se prolonger, et l’assiette aux œufs, ainsi que le saladier, ne tardèrent pas à être vides ; comme on ne servit pas le plus petit dessert, il n’y avait qu’à quitter la table.

C’était ce qu’Hortense allait faire quand son oncle l’arrêta :

— Tu prendras bien un verre de fine ?

Elle voulut refuser, il insista ; et, s’adressant à la servante :

— Donne-nous la bouteille de fine, dit-il de son ton le plus insinuant.

— Prenez-la vous-même, v’là les clés, répondit-elle.

Que l’oncle Benoit n’eût plus les clés de ses armoires, c’était un comble qui stupéfia Hortense : comment cette fille avait-elle pu, en si peu de temps, le changer à ce point ?

Quand elle quitta la cuisine pour se rendre au presbytère, son oncle la conduisit jusqu’au potuit :

— Tu vas trouver le curé t’attendant, dit-il ; je l’ai chargé d’une commission pour toi.

— Une commission !

— Il te dira la chose ; vaut mieux que ce soit lui ; mais tu sais, tu seras toujours ma nièce, foi de Benoit Gibourdel.

VIII

Ce fut à pas pressés qu’elle franchit la courte distance qui sépare la maison de son oncle du presbytère, curieuse de savoir quelle commission l’abbé Charles pouvait avoir à lui faire, stupéfiée par ce qu’elle venait de voir, et ne voulant pas s’arrêter à des suppositions qui, pour vraisemblables qu’elles fussent, n’en était pas moins absolument incroyables, prodigieuses, renversantes. Son oncle, son oncle, toujours si parfaitement maître chez lui, si dur avec les domestiques, quels qu’ils fussent, tombé dans cette faiblesse et cet esclavage !

Elle trouva le curé l’attendant comme lui avait dit son oncle, et, pour passer le temps, en train de ramer une planche de pois dans son jardin : près de lui, couché dans l’allée, il avait son chat qui l’accompagnait partout aussi fidèlement qu’un chien, lui servant d’avertisseur, et par les mouvements de ses oreilles ou de sa queue lui annonçait la venue de ceux dont il n’entendait point les pas.

Quand il aperçut Hortense il quitta vivement son travail et vint à elle le visage éclairé par un sourire affectueux ; car il avait toujours eu pour elle une tendresse paternelle et ce n’était jamais sans satisfaction qu’il la voyait :

— Comment allez-vous, ma chère enfant ?

— Pas trop bien ; et vous, monsieur le curé ?

— Oh ! moi, ma vie est si étroitement réglée que je suis à l’abri des indispositions, sinon de la maladie. Mais qu’avez-vous ?

— Je vais vous l’expliquer tout à l’heure. Avant, permettez-moi de vous parler de mon oncle.

— Avez-vous déjeuné avec lui ?

— Oui.

— Alors vous devez être fixée par ce que vous avez vu ?

— Je récuse mes yeux, et ne m’en rapporterai qu’à ce que vous me direz.

— Venez sous la tonnelle.

C’était un vieux berceau couvert de chèvrefeuille dont les tiges tortueuses, grosses comme un bras d’homme, disaient la haute antiquité ; un banc de bois en occupait le fond, faisant vis-à-vis à un berger en pierre qui jouait de la flûte au milieu d’un carré de choux. Aussitôt qu’ils furent assis, l’abbé Charles prit la parole :

— Je sais, ma chère enfant, que vous n’êtes point une femme d’argent et que votre âme chrétienne peut s’élever au-dessus des vaines considérations de la fortune, c’est pourquoi je ne doute pas que vous n’accueilliez avec une pieuse satisfaction la communication que j’ai à vous faire. Mes prières ont été exaucées, ma voix a été entendue : votre oncle, dont la conduite était pour moi une cause de désolation, comme elle en était une de scandale pour ma paroisse, renonce au péché : – il se marie.

— Avec cette fille !

— Sans doute je sais, je sais et moi-même j’aurais mieux aimé le voir prendre une femme qui aurait été plus en rapport d’âge avec lui… et différente aussi à certains points de vue ; mais les voies de la divine Providence sont infinies : une autre eût-elle obtenu ce résultat ?

— Ce sont les moyens employés pour arriver à ce résultat qui me paraissent inquiétants pour l’avenir.

— Je sais, je sais…

— Et aussi le caractère, la nature, le passé de celle qui a pris sur mon oncle assez d’influence pour se faire épouser. Qu’importe que le scandale qui vous désolait cesse s’il est remplacé par un autre : croyez-vous, monsieur le curé, que le ménage de mon oncle et de cette fille puisse être jamais une cause d’édification pour votre paroisse ? C’est cette considération qui me touche et celle-là seulement, car vous avez eu raison de dire que je ne suis pas une femme d’argent. Peut-être M. La Vaupalière, à qui mon oncle a promis cent fois son héritage, envisagera-t-il la question différemment ; mais pour moi je vous assure que je ne pense qu’à la vieillesse de mon oncle que je voudrais heureuse ; ce qu’elle ne sera pas, ce qu’elle ne peut pas être avec cette fille.

— N’ayons que des pensées et des espérances chrétiennes, mon enfant ; cette personne s’amendera, certainement elle s’amendera, je veillerai sur elle, je vous le promets ; déjà le fait seul de sa vie régulière sera une excellente préparation. Quant à son passé, n’ayons point des sévérités trop dures, qui par cela même seraient injustes. Qui sait dans quelles tentations elle a pu être entraînée ? D’ailleurs à tout péché miséricorde, c’est la doctrine de notre sainte religion ; Isaïe n’a-t-il pas dit : « Cessez de faire le mal, et quand vos péchés seraient rouges comme l’écarlate, ils deviendront tout blancs comme neige. » Ayez bon espoir, ayez confiance.

« Que cette personne dût s’amender », comme disait le curé, Hortense ne le pouvait pas croire : telle elle l’avait vue, telle elle resterait, si elle ne devenait pas pire encore ; mais ce n’était pas de cela qu’elle avait souci, et les dernières paroles qu’elle venait d’entendre s’appliquaient trop bien à son cas pour qu’elle ne les saisît pas au vol : « Quand vos péchés seraient rouges comme l’écarlate, ils deviendront blancs comme neige. » C’était cela qu’elle voulait, cela qu’elle venait chercher, cela qu’elle allait obtenir, et comme toujours lorsqu’elle avait une idée en tête elle n’écouta plus rien.

— Ne voulez-vous pas que nous allions à l’église ? demanda-t-elle en interrompant le curé, qui continuait à réclamer l’indulgence pour « cette personne » et à préparer des relations possibles entre la nièce et la tante.

— Vous êtes pressée de rentrer à Oissel ?

— En vous entendant parler de miséricorde et d’absolution je suis pressée de m’agenouiller à votre confessionnal.

Il la regarda surpris par l’accent de ses paroles autant que par le visage contrit qu’elle venait de prendre. Bien que dans ses confessions elle ne se fût jamais accusée que de fautes peu graves, il n’était pas sans inquiétude sur elle, la connaissant assez pour savoir qu’on ne pouvait faire aucun fond sur cette nature décevante qui échappait à toute direction par cela même qu’elle était toujours prête à suivre celles dont son caprice s’engouerait. L’heure des dangers avait-elle sonné ? Vivement il se leva :

— Allons à l’église, dit-il.

Ils traversèrent le jardin pour passer par le presbytère, où dans le vestibule le curé prit à un clou une grosse clé luisante et polie, – celle de l’église – dont la porte comme toujours avait été fermée après l’angélus de midi.

C’est une pauvre église que celle du Thuit, enfoncée de cinq marches dans la terre, avec un if énorme qui recouvre de son ombre noire le porche et la plus grande partie de la nef, mais pittoresque au milieu de son cimetière planté de pommiers et clos de murs bas tapissés de lierres. La porte ouverte, le curé laissa la clé en dehors dans la serrure, et avant de prendre place au confessionnal il alla s’agenouiller devant l’autel de la Vierge. Hortense au lieu de le suivre était restée en arrière ; aussitôt qu’elle le vit en prière, elle revint sur ses pas, remonta les marches, retira la clé de la serrure, la mit à l’intérieur, et ayant refermé la porte sans bruit, tourna le pêne ; cela fait avec autant de rapidité que de légèreté, elle se dirigea vers le confessionnal où le curé qui ne s’était aperçu de rien la trouva, en quittant l’autel de la Vierge.

Ainsi la première partie de son plan avait réussi : enfermée dans l’église sans avoir à craindre que personne entendît sa confession, elle pouvait parler assez fort pour que l’abbé Charles ne perdît pas un mot de ce qu’elle voulait dire.

Aussitôt que la planchette eût glissé dans sa feuillure, elle commença :

— C’est une coupable, une grande coupable qui se jette à vos genoux, mon père, écrasée par le poids de ses crimes, accablée, torturée par les remords.

Elle parlait d’une voix nette, lentement, en articulant chaque mot avec une prononciation que lui eût enviée une comédienne de profession, et bien qu’elle tînt en apparence ses yeux baissés, elle suivait sur le visage du prêtre, qu’éclairait dans l’ombre du confessionnal un rayon de soleil, l’effet produit par ses paroles ; ce fut ainsi qu’elle le vit se tourner vers elle ; alors elle s’arrêta comme si l’émotion de la honte et du repentir la suffoquait.

Et cependant des deux ce n’était pas elle qui éprouvait l’émotion la plus forte, mais bien lui qui, par ce début, pressentait que les craintes qu’il avait déjà éprouvées, quand dans le jardin elle montrait tant de hâte à se confesser, n’étaient que trop fondées. Des crimes ! Elle parlait de crimes ! Qu’allait-elle lui apprendre ? L’angoisse lui serra le cœur, car son manque de confiance en elle n’avait jamais affaibli l’affection qu’il lui portait, et, depuis quinze ans bientôt qu’il la connaissait, cette affection avait pris quelque chose de vraiment paternel ; que de fois, dans la solitude presque absolue où il vivait, pensait-il à elle avec une inquiétude attendrie, se demandant si elle était suffisamment armée pour résister le jour où elle se trouverait dans un danger sérieux ! Ce n’était pas seulement dans son amitié qu’il se tourmentait, c’était aussi dans sa responsabilité : il avait charge de cette âme ; avait-il veillé avec assez de soin sur elle ? l’avait-il instruite comme il convenait ? n’avait-il pas été trop faible ?

Et pendant qu’elle restait abîmée dans sa douleur, il faisait son examen de conscience sans penser à la presser de parler : voyant qu’il ne l’aidait point, elle reprit :

— Je n’aurais qu’à me laisser mourir de désespoir, dans la honte et l’horreur de moi-même, si vous ne m’aviez appris que la miséricorde de Dieu est infinie et que, si grandes que soient nos fautes il a des trésors d’indulgence pour qui implore son pardon. C’est ce pardon que je viens vous demander, mon père, incapable de supporter plus longtemps la vie, dans l’état de désolation et d’accablement où m’a plongé mon crime. Depuis que je l’ai commis, j’ai été retenue de vous le révéler par la certitude de la douleur que j’allais vous causer en vous montrant quelle misérable pécheresse est celle à qui vous aviez accordé une affection dont elle est indigne ; et bien des fois j’ai eu la pensée de le confesser à un prêtre que je ne connaîtrais pas ; mais j’ai cru que ce serait une lâcheté, et quoiqu’il m’en coûte je viens à vous, mon père, pour que l’expiation soit plus grande, et aussi parce que je sens que si le calme doit rentrer un jour dans mon âme repentie, ce ne peut être que par votre sainte absolution.

Comme elle avait travaillé ce morceau, elle le débita avec un art parfait ; mais ce fut cet art précisément qui mit le curé sur ses gardes : c’était trop un plaidoyer, pas assez une confession.

— De quelle faute avez-vous à vous accuser ? dit-il.

— De la mort de mon mari.

— M. Courteheuse !

— Hélas ! oui. Cette mort n’a pas été naturelle. Aveuglée par une passion coupable, obéissant à un entraînement auquel je n’ai pas eu la force de résister, cette mort a été causée par le poison que ma main a versé.

Il écoutait, le coude appuyé sur une planchette, l’oreille collée au grillage ; il se redressa et, se tournant vers elle :

— Vous !

— Oui, moi, misérable !

Violemment il ouvrit la porte du confessionnal et sortit en levant au ciel ses mains qui tremblaient :

— Malheureuse ! s’écria-t-il.

Elle courba la tête comme si elle s’affaissait défaillante ; mais n’ayant nullement perdu son sang-froid, d’un regard coulé en dessous, elle observait le curé.

Après être resté un moment les bras étendus sur elle, bouleversé, frémissant, il les laissa retomber, puis il se dirigea à grands pas vers la chapelle de la Vierge et se jeta à genoux sur la première marche de l’autel.

Bien qu’elle ne le vît que de dos, elle pouvait deviner à l’ardeur de sa prière qu’il était jeté hors de lui par l’horreur de cet aveu, et que dans son trouble il demandait une inspiration à celle vers laquelle il tendait ses mains jointes.

Enfin il se releva, et les paupières abaissées, sans jeter un seul regard vers elle, il revint au confessionnal :

— Continuez votre confession, dit-il d’une voix mal assurée.

IX

Bien que l’abbé Charles lui eût durement refusé l’absolution qu’elle espérait lui arracher, elle s’en revint très satisfaite de son voyage.

Alors qu’elle prenait le parti de se confesser, elle avait cru que l’aveu de son crime serait plus difficile que cela, en tout cas plus embarrassant. Et voilà, au contraire que cette phrase qui de loin paraissait si grosse : « La mort de mon mari n’a pas été naturelle », avait passé toute seule. Elle en était débarrassée. Maintenant c’était affaire réglée, à l’abbé Charles de s’en arranger puisqu’elle la lui avait donnée à porter. Il lui adresserait les discours les plus violents, il lui ferait les reproches les plus sanglants, il lui imposerait les pénitences les plus douloureuses qu’il pourrait inventer. Et après ? Nous ne sommes plus au moyen âge où les pénitences étaient réellement des actes d’expiation. Elle accomplirait celles qu’il lui donnerait, et tout serait fini. Sans doute elle éprouverait bien de temps en temps quelqu’ennui que ce brave homme de curé connût son secret, mais elle voyait maintenant que cet ennui n’était nullement ce qu’elle avait imaginé, et même en pensant à ce secret, elle éprouvait de la satisfaction plutôt que de l’embarras, elle en pourrait causer avec lui : un prêtre n’est pas un homme comme un autre ; son cœur ouvert, ses lèvres fermées ; c’est quelque chose cela.

Le seul regret qui troublât sa satisfaction était de se dire que le bonheur de Médéric se trouverait différé ; mais il l’aimait assez, le cher garçon, pour attendre sans trop se plaindre ; quant à elle cette attente n’était pas pour lui déplaire, elle aurait ses charmes, ne serait-ce que celui du nouveau et de l’inconnu.

Cependant, au contentement qu’elle avait trouvé dans ce voyage, se mêlait une certaine appréhension, qui, pour être d’un ordre différent et très inférieur, n’en avait pas moins son ennui : celle d’apprendre à son mari le mariage de l’oncle Benoit. Comment allait-il accepter cette nouvelle à laquelle il était loin de s’attendre ? L’oncle Benoit leur avait si souvent dit : « Vos serez mes héritiers, mes chers éfants, comptez là-dessus » ; que La Vaupalière comptait réellement sur cet héritage, et en disposait comme s’il le tenait déjà entre ses mains. Désintéressé quand il n’avait rien, il s’était bien vite laissé prendre par l’ambition de la fortune, dont l’héritage de l’oncle devait précisément lui permettre d’entreprendre la réalisation : il vendrait l’étude d’Oissel et irait à Paris où il se lancerait dans les affaires ; ses plans étaient faits, en deux ou trois ans il aurait conquis sa place. Que dirait-il en voyant que cet héritage, au lieu de lui revenir, serait recueilli par l’enfant qu’un mariage allait légitimer ?

Quand après le dîner elle lui annonça ce mariage, il eut un accès de colère furieuse :

— Mais c’est un vol !

— N’est-il pas maître de sa vie et de sa fortune ?

— Non de sa fortune, puisqu’il a cent fois pris l’engagement formel de nous la laisser.

— Il pouvait ne pas mourir de sitôt.

— Sans doute, et je n’escomptais pas sa mort, mais enfin, comme il baissait, ce qui était sensible pour tous, je pouvais croire qu’elle n’était pas éloignée.

— Il baissait si bien qu’il se marie !

— Tu as accepté ce mariage ?

— Que pouvais-je ?

— Qu’as-tu répondu quand il te l’a annoncé ?

— C’est l’abbé Charles qui me l’a annoncé.

— Il en est heureux, je parie.

— À son point de vue, peut-il ne pas l’être ?

— Tu le croyais un ami dévoué.

— Avant l’amitié il fait passer la religion.

— Alors tu l’approuves ?

— Je n’ai eu ni à l’approuver ni à le réclamer.

— Et ton oncle ?

— Si les choses avaient été moins avancées j’aurais essayé de le détourner de ce mariage, car cette fille va rendre misérables ses derniers jours, mais elle le domine si bien que tous les discours du monde n’auraient aucun effet.

— Ce qui n’empêche pas que je vais lui écrire.

— Pour lui dire ?

— Qu’il est un vieux fou et un coquin, car on est un coquin quand on manque à ses engagements.

— Et que produira cette lettre ?

— Elle me soulagera.

— Alors écris-la.

— Tu prends cela bien tranquillement.

— Que veux-tu que j’y fasse ?

— Tu sais que cela culbute tous mes projets, et que privés de cet héritage nous resterons ici.

— Nous resterons ici.

— Et que comme les produits de l’étude ont faibli parce que je ne fais pas les affaires à la façon de Courteheuse, il faudra nous restreindre.

— Nous nous restreindrons.

Plus il s’animait, plus elle restait froide, espérant ainsi le calmer, mais ce fut précisément le contraire qui se produisit, – ce qui, étant données leurs dispositions, n’avait d’ailleurs rien que de naturel ; ne suffisait-il pas qu’elle pensât d’une façon pour qu’il ne vît aussitôt que les avantages de l’idée opposée ?

— Tu tiens donc bien à rester à Oissel ? dit-il.

— Et toi, tu tiens donc bien à aller à Paris ?

Ils se regardèrent un moment à fond.

— N’ai-je pas de bonnes raisons pour vouloir aller à Paris ?

— Et moi, ne puis-je pas en avoir pour désirer rester ici ?

— C’est justement ce que je dis, et je trouve que ces raisons doivent être bien fortes pour que tu acceptes si facilement la vie médiocre que ton gredin d’oncle nous impose par son mariage.

— À quoi bon se révolter contre ce qu’on ne peut pas empêcher : il ne dépend pas de moi de rompre ce mariage, et tout ce que nous dirons, tout ce que nous essayerons, ne ferait pas que mon oncle pût échapper à cette fille.

— Bien faible à la passion le sang des Gibourdel.

— Tu le sais mieux que personne ; d’ailleurs celui des La Vaupalière ne me paraît pas beaucoup plus solide.

— Qu’entends-tu par là ?

— Ce que tu entends toi-même, ni plus ni moins.

De nouveau ils se regardèrent d’un air de défi.

— Je veux dire, reprit La Vaupalière, que si tu tiens tant à rester à Oissel c’est que tu y as trouvé ou que tu espères y trouver bientôt des satisfactions qui, pour une femme de ton tempérament, te rendent légère la perte de l’héritage de ton oncle.

Bien que ce fût la première fois qu’il fît une franche allusion à Médéric, elle ne se troubla pas.

— Et moi, répondit-elle, je veux dire que si tu es si fâché de ne pas aller à Paris, c’est parce que tu te vois privé d’y continuer l’hiver des relations qui pour un homme de ton tempérament ont un attrait irrésistible.

C’était la première fois qu’elle faisait une allusion à Rosa Mialoux, mais il ne l’accepta pas comme elle avait accepté elle-même celle à Médéric.

— Ce que tu dis est stupide.

— Pas plus que ce que tu viens de dire toi-même.

— En tout cas je te préviens, puisque nous sommes sur ce sujet, que si tu es disposée à répéter ce qui s’est fait autrefois, tu trouveras à qui parler.

— Qu’est-ce qui s’est fait ?

— Je ne serai pas un Courteheuse.

— Pour qu’il y ait un Courteheuse, il faut un La Vaupalière.

À s’en tenir aux paroles seules, cela était assez énigmatique, mais l’accent et le regard donnaient à ces paroles vagues la précision la plus complète et les traduisaient sans laisser place au doute.

— Tu ne me tromperas pas comme tu as trompé Courteheuse, disait-il, et si tu voulais te débarrasser de moi comme tu t’es débarrassée de lui, ce dont je te crois parfaitement capable, je ne me laisserais pas expédier sans me défendre.

— Pour que j’aie l’idée de me débarrasser de toi, disait-elle, il faudrait qu’elle me fût suggérée, et Médéric ne te ressemblant en rien, en est incapable sous tous les rapports.

— Tu étais plus franche autrefois, reprit-il tout haut.

— Toi, tu n’étais pas moins prudent dans tes insinuations ; toute la différence est qu’autrefois elles s’appliquaient à des actes, et que maintenant elles s’appliquent à des reproches ; c’est très malin, seulement ça ne déplace pas les responsabilités ; chacun les siennes, – celles de la tête, celles de la main ; celles de l’inspiration, celles de l’exécution.

— Tu sais que ce que tu dis là est une accusation qui ne peut prendre naissance que dans ton esprit diabolique ; mais tout ce que tu diras ne me liera pas à toi.

— Ce n’est pas moi qui t’ai lié à moi, c’est toi qui le jour où tu m’as lancée en avant, et mieux encore le jour où tu m’as épousée, m’as liée à toi par des liens si solides que rien ne les rompra ; secoue-toi, repousse-moi, rien n’y fera.

— Tu te trompes, quelque chose y fera.

— Puis-je demander quoi ?

— La vie nouvelle qui désormais sera la nôtre : tu comprends que je veuille qu’il n’y ait plus rien de commun entre nous…

— Rien que le passé.

— … Et que désormais nous soyons étrangers l’un à l’autre.

— Tu voudrais le divorce ? s’écria-t-elle.

— Moral, oui, aussi complet que possible.

— Moral ?

— En attendant que nous fassions prononcer l’autre.

— Ce ne sera pas demain.

— Tu es pressée ?

— Et toi ?

— Que je ne te voie plus, que je n’entende plus parler de toi, et il ne me restera qu’à souhaiter de t’oublier… à jamais.

Cela fut jeté avec violence, asséné comme s’il voulait l’anéantir, cependant elle n’en parut pas atteinte :

— Pour des gens qu’un abîme sépare, dit-elle tranquillement, il est extraordinaire que nous continuions à être d’accord sur certains points ; tu viens de parler comme si nous avions simultanément les mêmes pensées : que je ne te voie plus, et il ne me restera qu’à souhaiter de t’oublier… à jamais.

— Cela ne tardera pas, je te le promets.

— Le plus tôt sera le mieux.

Il marcha sur elle les poings fermés :

— Misérable !

Elle ne baissa ni la tête, ni les yeux.

— Toujours l’accord, dit-elle.

— Que ne puis-je t’écraser ?

— Ah ! voilà, tu n’oses pas ; ce n’est pas avec des paroles qu’on tue ceux dont on veut se débarrasser.

Ils restèrent face à face, se touchant, se défiant, se jetant à la tête, par des regards féroces, ce qu’ils avaient l’un et l’autre dans le cœur.

— Tu sais que tu ne me fais pas peur, s’écria-t-il.

— Voilà où nous ne sommes plus d’accord, répondit-elle ; toi, tu me fais peur, car j’ai appris à te connaître… pour mon malheur.

— Tu parles de ton malheur !

— Il ne te manque plus que de te plaindre, et de te poser en victime.

Au point où ils étaient arrivés, ils n’avaient, s’ils ne voulaient pas se précipiter l’un sur l’autre, qu’à se séparer.

— Va-t’en ! dit-il.

— Je ne demande pas mieux.

Elle se dirigea vers la porte, mais comme elle mettait la main sur le bouton, elle s’arrêta et se retourna, ayant eu le temps de réfléchir : bien qu’elle se fût toujours contenue, elle comprenait qu’il pouvait être imprudent de montrer trop clairement le fond de son cœur ; puisqu’ils devaient vivre côte à côte, un certain temps encore, le mieux était de rendre cette existence supportable :

— Les paroles vont quelquefois plus vite que les sentiments, dit-elle.

Mais ce travail de femme avisée ne s’était pas fait en lui :

— Comme les sentiments vont quelquefois plus loin que les paroles, répondit-il avec la brutalité de la fureur.

— Si cela est vrai, voilà qui n’est guère rassurant.

X

Quelle surprise dans l’étude, quand le lendemain même de cette scène entre le mari et la femme, La Vaupalière annonça à Fauchon qu’il fallait comprendre dans une vente mobilière fixée à quinze jours de là, le meuble de la chambre à coucher du patron !

— Pourquoi le patron vendait-il son mobilier qui n’était pas usé ?

Ce fut la question que les clercs discutèrent sans se mettre d’accord, chacun soutenant une opinion différente.

Mais où cette surprise s’accentua encore et provoqua d’autres questions, ce fut quand le surlendemain on vit arriver de Rouen des ouvriers tapissiers pour tendre deux chambres, – l’une pour monsieur, l’autre pour madame.

— Comment, ils vont faire chambres à part ! Qu’est-ce que cela veut dire ?

Bien que la chose eût été racontée à Léon par Divine, la femme de chambre, en situation mieux que personne de savoir ce qui se faisait dans la maison, on commença par se refuser à le croire.

— Chambres à part ! un mari et une femme qu’on trouvait partout s’embrassant, quelle stupidité !

Cette réflexion était de Boulnois qui avait la spécialité de surprendre les gens partout.

— Combien y a-t-il de temps que vous les avez surpris s’embrassant ? demanda Fauchon.

Boulnois ne put pas préciser ; mais il finit par reconnaître qu’il y avait longtemps.

— Vous voyez ! s’écria Médéric d’un air de triomphe.

— Qu’est-ce que ça prouve ?

— Que s’ils ont pu s’embrasser… il y a longtemps, ils peuvent ne plus s’embrasser maintenant.

— D’où les deux chambres.

— Dame ! c’est la vie, conclut Fauchon qui commençait à tourner au pessimisme : on s’aime, on ne s’aime plus, tout lasse.

— Quand on s’aime réellement, c’est pour toujours, dit Médéric.

— On croit cela à votre âge, répondit Fauchon, et plus tard on s’aperçoit que l’amour n’est qu’une blague.

— Oh !

— J’ai été comme vous ; vous deviendrez comme moi.

— J’espère que non.

— Je vais vous dire une chose triste, c’est que la vie se fait avec des déceptions… ou des déjections provenant d’espérances cassées.

Quand Boulnois vit les tapissiers poser aux fenêtres des deux chambres des rideaux en cretonne à fond vert, et que par Divine on sut que les tentures, sinon l’ameublement, étaient les mêmes pour la chambre de monsieur que pour la chambre de madame, il fallut bien qu’il se rendît à l’évidence, – ce qu’il ne fit d’ailleurs qu’avec toutes sortes de réflexions, aussi désagréables pour le patron que pour la patronne, et qu’il résuma dans un pronostic :

— Ça va être drôle !

— Qu’est-ce qu’il y aura de drôle ? demanda Léon.

Mais Boulnois refusa de s’expliquer, se contentant de secouer la tête d’un air entendu qui en disait long.

Ce ne fut pas seulement à l’étude que cette appropriation de deux chambres à des habitudes nouvelles provoqua de la surprise, des réflexions et des commentaires : dans le pays on s’en étonna aussi et on en causa :

— Comment, les amoureux se séparent ?

— Est-ce que ça ne devait pas arriver : ceux dont les nuits commencent par être trop courtes, les trouvent bien vite trop longues.

Mais ce fut surtout dans le ménage Turlure que ce changement produisit l’impression la plus forte : chez les autres il n’y avait que de la curiosité, chez eux il y eut de l’inquiétude.

— Que penses-tu de tout cela ? demanda le pharmacien à sa femme ; dis, Tête-Bonne, qu’en penses-tu ?

C’était le nom qu’il donnait à sa femme quand il lui demandait conseil.

— Je pense que c’est caractéristique, répondit-elle.

— C’est le mot, – le mot propre, celui de la situation.

— Me diras-tu maintenant que les séductions de madame La Vaupalière ont laissé M. Artaut indifférent ? car telle fut ta conclusion lorsqu’il y a quelque temps nous traitâmes ce sujet.

— Il faudrait, pour répondre à cela, savoir avant tout qui a voulu les deux chambres, – le mari ou la femme ?

— Judicieux.

— C’est-à-dire à quelle influence on a obéi, en opérant ce commencement de séparation, car pour toi aussi c’est un commencement de séparation, n’est-ce pas ?

— Assurément.

— Est-ce à celle de cette Rosa Mialoux qui aurait bien dû ne jamais venir dans notre pays ? est-ce à celle de M. Artaut ?

— Saisi.

— Si ce qu’on raconte est vrai, on devrait croire que M. La Vaupalière est tout à fait épris de cette femme : il va la voir presque tous les jours, il dîne avec elle deux fois par semaine ; ils ont fait plusieurs voyages à Paris ensemble ; enfin il semble que ce soit un second ménage pour le notaire. Quoi d’étonnant, les choses étant ainsi, à ce que madame La Vaupalière, outragée et malheureuse, ait voulu une séparation que le mari aura acceptée comme un débarras ?

— S’en tiendront-ils là ?

— Que veux-tu dire ?

— Simplement constater un état : La Vaupalière est ambitieux, Rosa Mialoux est riche.

— Une fille.

— La Vaupalière n’a pas de ces scrupules provinciaux.

— Et son mariage ?

— Et le divorce ?

— Tu admets qu’il pourrait vouloir l’épouser ?

— Il y a des situations et des caractères qui n’autorisent aucunes suppositions ; il y en a d’autres qui permettent toutes les accusations ; et dans l’espèce il faut reconnaître que Rosa Mialoux est atteinte de la manie du mariage, puisqu’elle a consenti à accepter son premier mari.

— Je ne la vois pas notairesse.

— Crois-tu que La Vaupalière resterait notaire s’il l’épousait ? Il irait s’établir à Paris, et avec l’argent de sa femme il se lancerait dans les affaires, – ce qui est le rêve de son ambition.

— Pour que ce roman soit mis en action, il faut que madame La Vaupalière accepte le divorce ; est-ce probable ?

— Je reconnais que pour le moment cela n’est pas vraisemblable puisqu’il se fait dans la maison des arrangements qui indiquent qu’elle ne veut pas la quitter. Mais pourquoi ne le veut-elle pas ? Est-ce parce qu’elle est résignée à subir les infidélités de son mari, en attendant qu’il lui revienne ? Ou bien est-ce parce que, de son côté, elle a des raisons intimes pour ne pas vouloir quitter Oissel ?

— Alors tu reviens à tes suppositions sur M. Artaut ?

— Et toi, persistes-tu dans l’idée que tu exprimais qu’il n’avait rien à craindre ?

— J’avoue que la situation n’est plus la même, et que madame La Vaupalière peut être dans d’autres dispositions que celles que je supposais, quand je croyais à son amour pour son mari, et à l’amour de son mari pour elle.

— Vois-tu comme les choses se compliquent : que ce que nous craignons se réalise ou soit déjà réalisé, ce n’est plus elle qui accepte le divorce, c’est contre elle qu’il est demandé ; alors ce que tu appelles mon roman se déroule tel que je viens de te l’indiquer.

— Tout cela est inquiétant.

— C’est à Médéric que je pense.

— Moi aussi ; ne pourrais-tu pas le prévenir, le prémunir ?

— C’est délicat.

— Pourquoi cette Rosa Mialoux est-elle venue ici ? Sans elle les choses suivaient leur marche régulière : M. La Vaupalière ne se détachait point de sa femme ; celle-ci n’avait point à souffrir des infidélités de son mari, à s’en venger ou à s’en consoler ; et M. Artaut n’avait pas l’idée de se prendre d’amour pour une femme attachée à ses devoirs.

— Je n’augure rien de bon de ce qui va se passer.

— Tu devrais intervenir.

— Auprès de qui ? De Rosa Mialoux ? de La Vaupalière ?

— Non ; avec eux rien à faire. Mais auprès de madame La Vaupalière ; auprès de M. Artaut ?

— Je verrai ; mais c’est bien difficile, bien difficile.

Si tout cela était inquiétant pour le ménage Turlure, combien plus l’était-ce pour madame Artaut qui jusque-là s’était cramponnée à la légende des amoureux, quoique sa foi eût reçu bien des atteintes ; mais enfin cette légende se tenait encore debout quand l’arrivée des tapissiers et la vente de l’ancien mobilier l’avaient jetée à bas. Évidemment les amoureux ne s’aimaient plus, et ce qu’elle avait entendu dire, depuis un certain temps déjà, des relations du notaire avec Rosa Mialoux avait à la fin achevé une rupture entre la femme jalouse et le mari infidèle.

Quel effet cette rupture allait-elle produire sur Médéric, qui maintenant se trouverait en présence non d’une femme heureuse, éprise de son mari, mais malheureuse, abandonnée ; et quelles conséquences aussi allait-elle provoquer dans les sentiments et la vie de cette femme ? Les craintes qu’elle avait écartées à son arrivée à Oissel, en se disant que son fils était trop raisonnable pour éprouver un amour qui ne pouvait pas être encouragé, prenaient donc un caractère menaçant et l’obligeaient à aviser.

Mais là précisément était le difficile et le troublant. Sur qui devait-elle agir ? Sur son fils ? Sur madame La Vaupalière ? À la fin, après avoir longtemps pesé le pour et le contre, hésité, balancé, elle adopta un plan de conduite qui consistait à se faire de plus en plus l’amie de celle-ci, en resserrant les liens de leur intimité, en provoquant ses confidences et ses épanchements, de façon à ce que rien ne pût se produire ni même se préparer sans qu’elle en eût connaissance. Pas un jour ne se passa sans qu’elle vît cette amie si chère. Elle venait travailler près d’elle ; elle organisait des promenades, et, dans leurs longues heures de tête-à-tête, elle tâchait de la confesser en se confessant elle-même :

— La vie ne m’a pas toujours été douce. Bien que j’aie fait un mariage d’amour dans lequel tout semblait réuni pour le bonheur : âge, caractère, position, accord d’idées et de goûts ; bien que notre lune de miel eût réalisé tout ce que j’avais pu, non seulement espérer, mais même imaginer et rêver, il n’en est pas moins vrai qu’après deux années de paradis, mon mari s’est détaché de moi, et, sans qu’il eût de reproches à m’adresser, j’ai eu la terrible douleur de voir la lassitude et l’indifférence succéder chez lui à l’empressement et à l’ardeur des premiers jours. Qu’avais-je fait ? Comment, pourquoi avais-je perdu son cœur ? C’était ce que je cherchais, sans me plaindre et sans montrer mon chagrin désespéré. Longtemps je me suis débattue dans le noir ; mais, à la longue, j’ai compris qu’il en avait simplement assez de moi, et que nous traversions une phase si fréquente dans le mariage qu’on peut presque dire qu’elle est obligée. En effet, comme la vie elle-même, le mariage n’est qu’une transformation ; de jour en jour, il modifie notre état moral aussi bien que notre état physique : ce qui existait s’atrophie et disparaît ; ce qui n’existait pas se forme et se développe. Alors, c’est bien souvent la séparation de fait, sinon celle de la loi ; ceux qui se sont tendrement aimés deviennent étrangers l’un à l’autre, comme s’ils ne s’étaient jamais connus : Monsieur cherche des distractions au dehors, Madame accepte des consolations. Mais quelquefois aussi il arrive, entre honnêtes gens, qu’à l’attraction et à la possession physiques se substituent l’attraction et la possession morales, et qu’un accord de pensées s’établit, de sentiments, d’estime, de confiance, un besoin d’appui réciproque qui constitue la vie de ménage et de famille. C’est ce qui se produisit entre mon mari et moi ; et, après une période d’orage, nous avons, je vous l’assure, vécu dans une sérénité parfaite. Aussi, quand une femme voit se préciser cette phase de transformation, ne doit-elle pas désespérer. Que faut-il pour qu’une nouvelle période heureuse malgré tout commence et se continue ? Simplement qu’elle sache faire naître cette estime, cet accord de pensées, cet échange de confiance ; et alors elle a reconquis son mari pour ne plus le perdre.

XI

Estime réciproque, union de pensées, échange de confiance, il s’agissait bien de cela vraiment entre le notaire et sa femme. Jamais, au contraire, ils n’avaient éprouvé une répulsion plus violente qu’après la scène où ils avaient décidé leur séparation, et où ils avaient vu que le divorce dont ils se menaçaient ne serait jamais possible, sans doute.

C’est qu’en effet le désaccord des sentiments ne suffit pas pour divorcer ; il faut aussi que les intérêts permettent la rupture du mariage, et ce n’était pas leur cas.

Alors même qu’il se verrait trompé de la façon la plus grossière, La Vaupalière ne demanderait pas le divorce, par cette raison toute-puissante que ce serait se condamner à rendre la fortune qu’il tenait de sa femme ; – ce qu’il ne pouvait pas faire.

Et, de son côté, elle ne se trouvait pas en situation de le demander davantage contre lui, parce que bien certainement il ne serait pas assez maladroit pour lui fournir des griefs qui pussent provoquer et amener ainsi la révocation des donations qu’elle avait eu la faiblesse de faire en sa faveur par contrat de mariage.

Se menacer était facile, désirer se débarrasser l’un de l’autre facile aussi, mais passer de la menace à l’exécution devenait une autre affaire ; et, à examiner les choses, ils devaient reconnaître qu’ils n’avaient pas d’autre perspective que de rester rivés à la même chaîne, à moins que la mort de l’un d’eux vînt inespérément briser cette chaîne.

Aussi, malgré le soin qu’ils apportaient à ne point montrer au public leurs vrais sentiments, y réussissaient-ils mal, et pour ceux qui savaient ouvrir les yeux était-il facile de voir que sourires et douces paroles manquaient également de sincérité. Mais quoi ? ce ménage ressemblait à bien d’autres ; et quoique les relations avec Rosa Mialoux fussent généralement blâmées, on s’accordait à reconnaître qu’avec sa femme, La Vaupalière était vraiment très bien. Combien de maris à sa place, renonçant à la vie commune et se séparant de leur femme, eussent simplement relégué celle-ci dans une chambre quelconque de la maison, au lieu de lui organiser et de lui meubler à neuf un appartement comme il l’avait fait ! Ce n’étaient pas seulement les convenances qu’il avait sauvées par ce procédé, c’était encore l’avenir qu’il avait ménagé : le jour où Rosa Mialoux aurait perdu l’attrait de la nouveauté et du changement, la vie commune pourrait reprendre, et certainement elle reprendrait.

Cependant, ce point de vue optimiste n’était pas celui du pharmacien, dont les inquiétudes, au contraire, devenaient de plus en plus vives, aussi bien par ce qu’il voyait de Médéric que par ce qu’il apprenait du notaire et de sa femme qu’il surveillait en interrogeant avec ses procédés de policier ceux qui les approchaient : leurs amis, leurs connaissances, et même leurs domestiques, surtout leurs domestiques.

Quoiqu’il se défendît de faire de la médecine, il n’en était pas moins obligé, comme tous les pharmaciens d’ailleurs, de donner des consultations ou des conseils aux paysans qui voulaient bien dépenser quatre ou cinq sous pour un bon remède, mais qui se laisseraient mourir plutôt que d’en payer quarante au médecin. C’était ainsi que lui était venue Divine, la femme de chambre de madame La Vaupalière, qui, un jour, lui avait demandé une bonne purge pour le mal de cœur. Comme il était volontiers goguenard, et d’autre part comme, en sa qualité « de premier magistrat de sa commune », il considérait que c’était son devoir de prévenir les avortements et les infanticides, il l’avait interrogée et examinée de près :

— Ce mal de cœur vous gonfle-t-il ? Avez-vous déjà pris des purges ou d’autres remèdes ?

— Me gonfler ? Qu’est-ce que c’est que ça, me gonfler ?

— Avez-vous été obligée de desserrer votre corset ?

— Le desserrer ! Ah ben oui ; je ne peux plus l’endurer quand ça me prend.

— Ah ! ah !

— Ça n’est pas drôle, allez !

— Il ne fallait pas vous y exposer.

— M’exposer à quoi, sans vous commander ?

— À ne plus pouvoir entrer dans votre corset.

— C’est-y ma faute ?

— Et la mienne ?

— Je ne dis pas ça.

— Enfin, c’est la faute de quelqu’un, peut-être.

— Vous croyez ?

— Ça en a l’air.

— Je ne peux pas dire.

— C’est malheureux pour vous, ma pauvre fille ; mais que voulez-vous que j’y fasse ?

Elle le regarda, inquiète :

— C’est-y que vous pensez qu’on a jeté un sort sur la maison ?

— Comment, sur la maison ! Est-ce que vous n’êtes pas seule à avoir des maux de cœur au notariat ?

— Madame en a aussi…

— Madame La Vaupalière !

Cette interruption fut jetée avec une violence qui eût stupéfié une fille plus avisée que Divine. Madame La Vaupalière avait des maux de cœur analogues à ceux de cette femme de chambre : la preuve éclatait donc que Médéric était son amant, puisque le mari ne pouvait avoir aucune part à cette grossesse : quelle catastrophe !

Comme Turlure restait démonté par cette révélation d’autant plus douloureuse pour lui qu’il avait prévu depuis longtemps les conséquences dangereuses que cette situation pouvait entraîner, il eut la stupéfaction d’entendre vaguement Divine, qui disait :

— Et Monsieur aussi.

— Vous dites ? s’écria-t-il.

Mais le moyen de la faire parler n’était pas de l’interroger sur ce ton ; elle enfonça sa tête dans ses épaules comme une tortue qui se croit menacée, et resta bouche ouverte, les yeux écarquillés.

— Ne pouvez-vous pas répéter ce que vous venez de dire ?

— Je n’ai rien dit.

— Vous n’avez pas dit : — Et Monsieur aussi ?

— Peut-être bien.

— Qu’entendez-vous par là ?

— Sais pas.

L’expérience lui avait appris qu’il n’arriverait à rien en se fâchant ; c’était par la douceur patiente qu’il fallait procéder.

— Vous me disiez, n’est-ce pas ? que madame La Vaupalière souffrait de maux de cœur.

— Elle vomit, quoi !

— Vous avez ajouté : « Monsieur aussi ». A-t-il donc eu des vomissements ?

— On ne peut pas dire qu’il n’en a pas eu, puisqu’il en a.

— Tout le monde dans la maison, alors ?

— Non, Célanie n’a rien.

— N’avez-vous pas mangé quelque chose qui vous ait fait mal ?

— Peut-être bien ; ça dure depuis plus d’un mois.

— Vos casseroles de cuivre ont-elles été rétamées depuis peu ?

— Il y a six semaines, peut-être cinq, peut-être sept.

— Par qui ?

— Par des rétameurs, donc.

— Qui passaient ?

— Oui. C’est-y eux qui nous auraient jeté un sort ? il y en a un qui avait l’air d’un diable ou d’un sorcier.

Turlure était incapable de ne pas combattre l’erreur quand il la rencontrait ; il protesta donc contre la croyance aux sorciers en même temps qu’il expliqua les dangers qu’offraient les casseroles nouvellement rétamées quand l’étain employé contenait du plomb. Et tout en parlant il examinait la femme de chambre pour voir s’il ne constaterait pas en elle quelques-uns des caractères de l’intoxication saturnine : gilvor saturninus, liver oris saturninus, gingiva saturnina.

— Soufflez-moi dans le nez, dit-il.

— Oh ! monsieur le maire.

— Je vous dis de me souffler dans le nez.

Elle souffla comme si elle voulait éteindre une chandelle à dix pas.

— Bon, bon.

C’était en effet bien soufflé, mais ça ne sentait nullement le plomb.

Ne trouvant rien de ce côté, il chercha d’un autre et l’examina en la questionnant : ce qu’il constata en outre des vomissements, ce furent des douleurs brûlantes à l’estomac, une soif vive, l’altération des traits, la faiblesse générale : évidemment cette fille était malade, et la concordance de sa maladie avec celle de ses maîtres offrait quelque chose d’étrange.

Alors il essaya de l’interroger sur ceux-ci, mais ce qu’il en put tirer fut vague :

— Je ne sais pas ; je ne peux pas vous dire ; peut-être bien ; vous le savez mieux que mé.

Cependant il résulta des réponses qu’il lui arracha que M. et madame La Vaupalière venant d’avoir des vomissements depuis peu, tandis que ceux dont elle se plaignait remontaient à plus d’un mois, si c’était la même cause qui les provoquait, cette cause ne provenait pas d’un accident commun.

Quelle était cette cause ? Voilà précisément ce qu’il fallait trouver, chercher au moins.

— M. et madame La Vaupalière ont-ils consulté un médecin ? demanda-t-il.

— Je ne crois pas.

— Est-ce parce que vous n’avez pas vu un médecin venir à la maison que vous avez cette idée ?

Elle parut embarrassée, et après un moment d’hésitation garda le silence.

— Pourquoi ne me répondez-vous pas ? Vous devez comprendre que cette question est intéressante… pour votre santé : comment voulez-vous qu’on soigne votre mal et qu’on le guérisse si l’on ne sait pas ce qu’il est et d’où il vient ?

Cette explication fit impression sur elle :

— Pour sûr, dit-elle.

— Eh bien ?

— Voilà. Avant-hier, qui était samedi, pendant le dîner, j’étais sortie de la salle à manger pour aller fermer la grille que j’avais oubliée, et en revenant j’étais entrée tout de suite dans l’office au lieu de passer par la salle. Alors j’entends Monsieur qui dit de sa voix colère, mais sans crier : — Tu sais que j’ai éprouvé des vomissements samedi. — Cela signifie ? demande Madame. — Que j’ai été repris de ces vomissements ce matin. — Moi aussi, répond Madame, j’ai eu des nausées. — Ce vomissement est déjà extraordinaire, dit Monsieur, mais ce qui l’est tout autant c’est qu’il me prend le samedi, comme le premier. — Moi aussi, dit Madame, c’est le samedi que j’ai des maux de cœur. — Si c’était extraordinaire pour eux, ça ne l’était pas moins pour moi, car c’est le samedi aussi que je suis toujours malade. Je n’y faisais pas attention, pensant que c’était la fatigue, vu que le vendredi est le jour du grand ménage des chambres de Monsieur et de Madame ; on bat les meubles, les rideaux on brosse les rideaux, quoi ; mais de leur entendre dire ça, me v’là saisie. Monsieur continue de sa voix de plus en plus colère : — Si j’ai un nouveau vomissement je le porte à Paris, pour le faire analyser. — Moi si j’en ai un, comme je ne vais pas à Paris je le porte à M. Turlure qui est très fort pour les analyses, même celle des cheveux, pourvu qu’on ne les lui change pas. — Ce qui veut dire ?… crie Monsieur, qui paraît tout à fait furieux. — Mais Madame ne se fâche pas : — Tu ne devrais pas crier si fort, qu’elle répond doucement. — Parce que ? — Parce qu’il y a des personnes qui ne doivent jamais crier. – Là-dessus je pousse maladroitement un verre qui cogne une assiette ; ça fait du bruit ; on se tait et je rentre dans la salle. Et voilà. Vous voyez qu’ils n’ont pas de médecin puisque Monsieur veut en consulter un à Paris.

Elle avait achevé son récit depuis plusieurs minutes déjà que Turlure la regardait, sans répondre, absorbé dans une réflexion profonde.

— Est-ce que vous ne voulez pas me donner quelque chose ? demanda-t-elle.

— Aujourd’hui c’est impossible dit-il, car je vous avoue que je ne sais pas de quoi vous souffrez. Mais la prochaine fois que vous aurez un vomissement, recueillez-le soigneusement ; apportez-le moi, et alors je vous promets de vous donner quelque chose qui vous guérira.

XII

C’était une règle pour le pharmacien, que le père de famille se doit entièrement aux siens aux heures des repas, et que, lorsqu’il s’assied à la table commune, c’est pour donner l’exemple de la bonne humeur et de la sérénité ; et cette règle il s’y conformait toujours scrupuleusement quels que fussent ses soucis, en observant les nuances qui convenaient à chacun : attentionné et respectueux avec sa mère, comme si elle n’avait pas été en enfance, tendre avec sa femme, affectueux avec sa belle-sœur, gai et bonhomme avec ses fils et ses filles.

Mais ce jour-là il ne put pas secouer sa préoccupation, et elle fut si forte qu’il en oublia de faire subir à ses enfants l’interrogatoire auquel ils devaient répondre tous les jours, et qui consistait pour les garçons à nommer en latin tout ce qui paraissait sur la table, et pour les filles à le nommer en anglais : culter, cultellus disaient les garçons, knife disaient les filles ; ovum, egg ; saccharum, sugar ; et ainsi pour toutes choses à la grande satisfaction de Turlure dont les regards, émus par la fierté autant que par la tendresse, allaient des uns aux autres.

Cependant, bien que tout le monde fût frappé de son air sombre, personne ne se permit d’en faire l’observation et ce fut seulement quand, après le déjeuner, il se retira dans son laboratoire, que sa femme alla le rejoindre, inquiète, pour le questionner :

— Qu’as-tu, Auguste ? Es-tu souffrant, mon ami ?

— Je n’ai pas été convenable au déjeuner, n’est-ce pas ?

— Tu n’as pas dit un mot. Tu n’as pas regardé les enfants.

— C’est que, vois-tu, dit-il en baissant la voix et en faisant signe à sa femme de s’asseoir près de lui, il s’est passé, je le crains, dans ma commune, il se passe en ce moment, j’en suis sûr, et si je n’interviens pas à temps il se passera demain, je le pressens… des choses terribles.

— Encore des grèves, dit madame Turlure qui vivait dans la crainte des dangers que les fonctions de maire faisaient courir à son mari toujours prêt à se mettre en avant.

— Il s’agit bien de grèves ! – répondit-il en baissant encore la voix, – des assassinats… des empoi… son… nements.

— À Oissel ?

— Dans… ma… commune… voui… dans ma commune.

Mais tandis qu’il se montrait de plus en plus anéanti, sa femme au contraire se rassurait : elle connaissait si bien l’idée fixe de son mari de chercher et de découvrir partout des crimes, que les gros mots « assassinat et empoisonnement » la mettaient en défiance.

— N’exagère rien, dit-elle.

— Que n’ai-je exagéré autrefois ! nous n’en serions pas où nous en sommes aujourd’hui, et la vindicte publique eût reçu satisfaction.

— Ne t’inquiète pas tant de la vindicte publique.

— Laisse-moi te dire qu’en parlant ainsi, tu compromets ton nom de Tête-Bonne ; est-ce qu’en ma qualité de premier magistrat de ma commune ma responsabilité ne se trouve pas engagée si je laisse commettre impunément des crimes sous mes yeux ?

— Mais enfin de quels crimes parles-tu ?

— Tu vas le savoir ; et je confesse qu’il y a longtemps que j’aurais dû te faire part de mes soupçons, car tu m’aurais éclairé de tes lumières dans une question obscure, si je n’avais été retenu par des scrupules exagérés qui, en même temps qu’ils me fermaient les lèvres, m’ont empêché d’aller jusqu’au bout de ces soupçons.

— Mais sur quoi, sur qui ont-ils porté et portent-ils ?

— Sur la mort de Courteheuse, sur l’empoisonnement dont paraissent être victimes monsieur et madame La Vaupalière ainsi que leur femme de chambre.

— Ils seraient empoisonnés ?

— Des symptômes caractéristiques indiquent qu’ils le sont.

— Par qui ?

— C’est à chercher.

— Mais c’est impossible.

— Ne te prononce pas avec cette certitude qui ne repose sur rien ; écoute d’abord et tu décideras ensuite. Te souviens-tu que je t’ai raconté, qu’au moment de la maladie de Courteheuse, j’ai rencontré La Vaupalière à Rouen chez Desmazurier, un dimanche soir ?

— Parfaitement.

— Il était en train d’acheter un compte-gouttes ; en me voyant il resta interloqué, si troublé que je ne pus pas n’en pas être frappé. Quand l’élève lui demanda ce qu’il voulait avec le compte-gouttes, il répondit après un moment d’hésitation : des gouttes amères. C’est plus tard, je dois le dire, que j’ai attribué de l’importance à cette hésitation, et que j’ai cru que quand il avait répondu à la question de l’élève, il ne pensait nullement aux gouttes amères qu’il n’avait demandées que pour justifier près de moi l’achat du compte-gouttes. Cependant Courteheuse devint de plus en plus malade, et les symptômes bizarres qu’il éprouvait se précisèrent assez pour indiquer une intoxication arsenicale. Quand cette idée se présenta à mon esprit, je commençai par la repousser : avant d’adopter une opinion qui conduisait à la suspicion des personnes de l’entourage du notaire, il fallait autre chose que des présomptions si graves qu’elles fussent.

— Mais le notaire était soigné par Hanyvel.

— Précisément je me disais que Hanyvel ne pouvait pas se tromper sur l’intoxication arsenicale. Mais d’autre part je me disais aussi que pour une raison ou pour une autre : légèreté, ignorance, prudence exagérée, ces erreurs ne sont que trop fréquentes, et mon idée s’imposait de plus en plus à mes préoccupations, au point de devenir une véritable obsession : pouvais-je tolérer qu’un crime se perpétrât dans ma commune, sous mes yeux, sans que j’intervinsse pour le prévenir ?

— Toujours des crimes.

— C’est ce mot que je prévoyais, à ce moment, qui m’empêcha de te faire part de mes soupçons et de te consulter : je ne voulais te parler de crime que lorsque j’aurais un commencement de preuves. J’allai voir Courteheuse, sous prétexte d’affaires, et son facies confirma mes craintes : il était empoisonné par une substance arsenicale.

— Et l’empoisonneur ?

— Je ne voulus pas laisser ma pensée se porter de ce côté, bien que l’achat du compte-gouttes fût significatif. Il y avait quelque chose de plus pressé : acquérir la preuve de l’empoisonnement, et arrêter, empêcher ses effets ; en un mot sauver Courteheuse s’il en était temps encore ; tu vois donc que le mobile de rechercher un crime n’était pas le seul qui me poussât à intervenir.

— Tu as raison ; pardonne-moi.

— Procéder à un interrogatoire ou à une enquête directe n’était pas possible, tu le comprends ; je pris donc un moyen détourné. Comme Courteheuse avait eu des saignements de nez, je demandai un de ses mouchoirs, mais madame Courteheuse me répondit que, comme ceux dans lesquels il avait saigné le matin venaient d’être mis au blanchissage, elle m’en enverrait la prochaine fois qu’un saignement de nez se produirait. Envoyer un mouchoir quelconque, ou en remettre un déterminé, n’est pas du tout la même chose ; aussi cette réponse négative ne pouvait-elle me rassurer. Alors, en attendant, je conseillai des gouttes de Baumé, la noix vomique étant, jusqu’à un certain point, utile dans l’empoisonnement par l’arsenic. Le lendemain je reçus un mouchoir teint de sang ; mais de qui provenait ce sang ? À l’analyse je ne trouvai pas d’arsenic. Je ne voulus pas en rester là, et malgré le résultat négatif que j’avais obtenu, j’eus recours à un autre artifice pour me renseigner et voir si, comme je le supposais, il n’y avait pas eu substitution pour le mouchoir.

— Les symptômes de l’intoxication arsenicale ne peuvent-ils pas se confondre avec ceux d’autres maladies ?

— Évidemment, et c’est là ce qui rend le diagnostic de l’empoisonnement par l’arsenic beaucoup moins facile qu’on ne dit ; mais quand l’analyse confirme les circonstances extérieures le doute cesse et le diagnostic prend le caractère de la certitude. C’était cette quasi-certitude qu’il me fallait ; j’envoyai donc Isidore pour qu’il coupât les cheveux du notaire et m’en apportât une mèche.

— Tu as fait cela ?

— Je l’ai fait, et l’analyse de ces cheveux ne me donnant pas le moindre anneau arsenical je dus, quelque révolte qu’il y eût en moi, adopter les conclusions qui résultaient de mes deux analyses : Courteheuse n’était pas victime d’une intoxication arsenicale ; mes soupçons m’avaient trompé.

— Tu vois.

— Tu ne me feras pas de reproches plus durs que ceux que je m’adressai à ce moment ; mon humiliation et mes remords furent cruels d’avoir soupçonné des innocents ; tu en trouveras la preuve si tu relis le brouillon du discours que je prononçai lorsque je mariai madame Courteheuse avec La Vaupalière et dans lequel j’insistai sur les vertus domestiques de la nouvelle épouse, peut-être plus qu’il ne convenait.

— En effet, cela me parut excessif pour une veuve dont le veuvage avait été si court.

— Enfin pour revenir au présent il n’en est pas moins vrai qu’il n’y a pas de situation plus atroce que celle de ce mari et de cette femme qui, liés par la complicité d’un premier crime, se soupçonnent aussitôt qu’un vomissement les surprend.

— Lequel des deux empoisonnerait l’autre ? Pourquoi sont-ils malades tous deux ? Pourquoi la femme de chambre a-t-elle aussi des vomissements ?

— Là est le mystère, et j’estime que pour le moment il n’y a pas à essayer de le pénétrer : à chaque pas on se casserait la tête contre l’inconnu ; mais ce qui n’est plus mystérieux c’est le passé dans lequel il est aussi facile de lire que si nous avions les aveux des coupables. Ils étaient amant et maîtresse, et leurs amours, j’en suis certain maintenant, remontent à une prétendue tentative de vol, dans laquelle des empreintes ont été, par moi, relevées sur la terre fraîche du jardin ; j’ai conservé le dessin et la mesure de ces empreintes, en temps opportun je les comparerai aux chaussures de La Vaupalière, et leur liaison aura une date certaine. Cependant Courteheuse gêne cette liaison, on décide de se débarrasser de lui ; La Vaupalière achète le compte-gouttes ; autre fait, autre date ; on verse l’arsenic ; j’interviens, et l’on me trompe en substituant un mouchoir à celui dans lequel le malheureux a saigné ; de même on substitue des cheveux pris sur la tête de La Vaupalière certainement, qui lui aussi est blond, à ceux coupés par Isidore. Courteheuse succombe ; ils peuvent s’épouser ; ils s’épousent ; mais voilà que l’amour s’évanouit ; des symptômes d’empoisonnement se produisent. Quelle est leur valeur ? C’est ce que nous saurons quand cette femme de chambre m’aura apporté les matières provenant de son vomissement. Jusque-là suspendons tout jugement, tout soupçon : c’est une expérience commencée ; ne la poussons pas dans un sens plutôt que dans un autre ; attendons patiemment, scientifiquement.

XIII

Patiemment !

Turlure s’était trompé en disant et en s’imaginant qu’il pourrait attendre patiemment que cette femme de chambre lui apportât les matières dont l’analyse déciderait si oui ou non il y avait empoisonnement chez le notaire.

Jamais au contraire il n’avait été si fiévreux ; jamais sa femme ne l’avait vu si agité, même au temps de l’affaire Ausseur et Paquet ; la nuit qui suivit la visite de Divine il ne dormit pas et du soir au matin il se tourna et se retourna en jetant ses bras et ses jambes de tous côtés.

Comme il s’était levé avec le jour naissant, sa femme inquiète le chercha et le trouva dans son laboratoire en train de disposer un appareil bizarre composé d’un flacon surmonté de tubes de verre dont l’un effilé à son extrémité reposait sur une grille pleine de charbon.

— Que fais-tu là ? demanda-t-elle.

— Je prépare un appareil de Marsh pour le faire fonctionner à blanc et m’assurer qu’en cas de besoin, il ne donnerait pas lieu à la formation de taches arsenicales provenant d’une purification incomplète du zinc et de l’acide sulfurique.

— Tu crois donc à un empoisonnement par l’arsenic ?

— Je ne crois rien ; je me prépare.

À la première heure il apprit la mort d’un de ses conseillers municipaux, et aussitôt il prit son Bossuet, pour se mettre dans le train comme il disait, et se donner le ton pour écrire l’oraison funèbre de « cet éminent collaborateur », qui avait dû ses succès électoraux à son double métier de cabaretier et d’épicier. Mais Bossuet lui-même fut impuissant à provoquer l’inspiration ; tout en lisant, au lieu d’évoquer les vertus civiques de « cet éminent collaborateur » il ne pensait qu’à la méthode de James Marsh ou aux procédés de Schneider et de Fyfe, et au lieu de polir ses périodes il allait étudier ses livres de toxicologie ; certainement ce discours serait un des plus faibles qu’il eût jamais prononcés, et il devrait veiller à ce que les journaux de Rouen ne pussent pas le reproduire.

Cependant cette mort, qui arrivait si mal à point, eut cela de bon qu’elle lui permit de recourir à certains moyens d’investigation que, sans elle, il n’eût pas pu employer. Comme ce conseiller municipal était le client – et un bon client – de La Vaupalière, celui-ci assista à son enterrement ; et, en l’apercevant, Turlure n’eut plus d’autre idée que d’examiner ses pieds et ses cheveux.

Bien que le relevé de l’empreinte des pas laissée dans la terre, après la prétendue tentative de vol, n’eût donné aucun résultat, Turlure n’avait eu garde de le jeter ; il l’avait, au contraire, conservé avec des centaines d’autres pièces, ne sachant pas si l’occasion ne se présenterait pas un jour de l’utiliser, et après la visite de Divine, il l’avait consulté de façon à l’avoir présent à l’esprit. Tant que dura l’enterrement, il ne quitta pas des yeux les pieds de La Vaupalière : vingt-sept centimètres de longueur, huit de largeur, forme fine, c’était bien cela ; et au cimetière il manœuvra pour obliger le notaire à marcher dans la terre fraîchement remuée, de façon à venir étudier plus tard l’empreinte qu’il y laisserait ; ce qui nuisit singulièrement au débit de son discours, dont la composition avait déjà été si malheureuse. Mais sa tactique ne réussit pas ; et comme il était parvenu à amener La Vaupalière à marcher sur une tombe nouvelle, il éprouva la déception de voir l’empreinte qu’y avait imprimée le notaire effacée par d’autres.

Par bonheur, la Providence – ce ne pouvait être qu’elle – lui accorda une juste compensation : comme il revenait avec La Vaupalière, en l’entretenant de choses insignifiantes, mais en réalité en l’étudiant de toutes les forces de son attention pour voir s’il ne constaterait pas en lui quelques-unes des manifestations de l’intoxication arsenicale : le larmoiement des yeux, la rougeur des paupières, l’éruption cutanée, l’aphonie, l’exfoliation épidermique ; il eut la joie, qui lui donna un coup au cœur, d’apercevoir sur le collet de sa redingote un cheveu tombé.

S’il pouvait le prendre et le comparer avec la mèche qu’Isidore lui avait apportée et dont il avait conservé une partie soigneusement étiquetée, quelle preuve ne serait-ce pas, au cas où, comme il le supposait, cette mèche aurait été coupée sur la tête de La Vaupalière, et non sur celle de Courteheuse.

Sans doute, le coup était hardi et demandait autant de légèreté que d’audace ; mais aussi quel résultat important et décisif s’il réussissait ! Le souvenir de Tartufe et du jeu de scène entre Orgon et Dorine, dans lequel celle-ci cueille un cheveu sur l’habit de son maître, le décida : pourquoi ce qui est bon au théâtre, chez Molière surtout dont il était le dévot, ne le serait-il pas dans la réalité ? Tout en causant, il s’arrêta ; puis, fixant son regard sur le collet de la redingote du notaire, vivement il saisit le cheveu entre le pouce et l’index gauches, et fit le geste de le jeter. Mais il n’en fit que le geste ; refermant les doigts par-dessus le pouce, il le garda caché dans la paume de la main.

Surpris de ce mouvement rapide, le notaire le regarda.

— Un cheveu, dit Turlure en souriant.

La Vaupalière eut un moment d’hésitation significatif pour Turlure, mais il ne fit pas d’observation et continua l’entretien avec un peu plus de volubilité seulement. Quand ils se séparèrent, Turlure lui tendit la main droite avec toute l’apparence de la cordialité :

— Au revoir, mon cher maître ; mes respects à madame, je vous prie.

En rentrant, il fit un signe à sa femme assise à la caisse, et elle le suivit dans le laboratoire.

— Étale, je te prie, dit-il, une feuille de papier blanc sur mon bureau.

Quand elle eut fait ce qu’il demandait, il posa la main fermée sur ce papier et l’ouvrit ; mais le cheveu ne tomba pas, il resta collé par la sueur dans la paume, d’où il dut le retirer du bout des doigts.

— Qu’est-ce que c’est que ça ? demanda-t-elle, surprise du soin scrupuleux avec lequel il avait procédé à cette opération.

Il la regarda d’un air triomphant ; et à voix basse :

— Tu vois, dit-il, un cheveu, un simple cheveu ; mais si fin qu’il soit, il aura la force cependant de coucher La Vaupalière sur la guillotine.

— Tu es fou.

Il raconta son examen des pieds de La Vaupalière, et comment il avait cueilli ce cheveu.

— Tu as osé ?

— J’ose toujours ce que je dois faire.

— Mais es-tu sûr que ce cheveu est le même que ceux qu’Isidore t’a remis ?

— C’est ce que nous allons voir, je ne l’ai pris que pour faire cet examen.

Il alla à une armoire fermée à clé sur laquelle était écrit : « Documents » et l’ouvrit ; elle était pleine de liasses rangées par ordre alphabétique : il prit celle marquée d’un C, et ayant desserré sa sangle il en tira un petit papier qui portait le nom de Courteheuse et renfermait une assez grosse mèche de cheveux blonds.

— Comment font ceux qui ne gardent pas leurs témoins ? dit-il. Mais ceux-là n’ont ni l’esprit ni la culture scientifiques.

À côté de deux cheveux tirés de la mèche, il étala celui qu’il avait cueilli sur la redingote de La Vaupalière : pour la couleur, la grosseur, la souplesse, il n’y avait aucune différence entre eux, ils étaient exactement les mêmes.

— Eh bien ! dit Turlure.

— Deux chevelures ne peuvent-elles pas se ressembler ? Courteheuse était blond.

— Erreur capitale ! s’écria-t-il, il n’y a pas, dans toutes les races qui peuplent le monde, deux chevelures qui soient pareilles, pour l’histologie animale ; et si l’œil peut se laisser abuser, le microscope, lui, ne se trompe pas ; c’est lui qui va nous dire si nos yeux n’ont pas été victimes de l’erreur… du parti pris si tu aimes mieux.

Des recherches longues et minutieuses qu’entreprit Turlure « dans un véritable esprit scientifique », résulta la conclusion que le cheveu pris sur la redingote et ceux conservés dans le papier avaient les mêmes caractères et que par conséquent ils provenaient bien de la même tête.

— Qu’en dis-tu ? demanda-t-il à sa femme.

Comme elle ne disait rien, il continua :

— Je ne peux pourtant pas procéder à l’exhumation de Courteheuse pour te prouver que ses cheveux ne sont pas du tout les mêmes que ceux-ci ; et c’est vraiment un malheur que je ne puisse pas aujourd’hui même faire passer une rue à travers le cimetière ; mais cette exhumation sera faite par la justice ; alors tu verras si j’ai raison.

— Je ne dis pas que tu aies tort pour le passé ; il me semble bien qu’il faut au contraire reconnaître que tu as raison…

— C’est clair comme le jour.

— Mais il n’en résulte pas que tes soupçons soient fondés pour le présent.

— Nous sommes d’accord là-dessus, je t’ai dit que je suspendais mon jugement et je le suspends en effet. Mais ce qui résulte du premier empoisonnement c’est la création d’une situation telle pour les deux complices, qu’en présence de malaises qui sont peut-être naturels, ils s’accusent aussitôt, sans rien savoir, de s’être mutuellement empoisonnés, et ainsi se dénoncent.

— Par hasard.

— Est-ce par hasard ? En tout cas c’est involontairement. L’admirable maintenant ce serait de partir de ce qui est acquis pour les amener à se dénoncer volontairement, à s’accuser, et à faire éclater ainsi la vérité.

— Te voilà envolé sur les ailes de l’imagination ; mais es-tu sûr que ton point de départ est bon ? Ton raisonnement, n’est-ce pas, est qu’ils veulent se débarrasser l’un de l’autre ?

— Je ne dis pas qu’ils le veulent réellement, mais qu’ils se soupçonnent de le vouloir, ce qui n’est pas du tout la même chose.

— S’il en est ainsi, pourquoi ne divorcent-ils pas tout simplement ?

— Comme le divorce entraîne la séparation de biens, le mari se trouverait embarrassé, lui qui n’a rien, de rendre à sa femme la fortune que celle-ci lui a apportée, sans compter qu’il pourrait perdre aussi certains avantages qui lui ont peut-être été faits par contrat de mariage. Voilà pourquoi il est possible qu’il ne veuille pas demander le divorce ; et que d’autre part il s’arrange de façon à ce que sa femme ne puisse pas le demander contre lui. Quand c’est la mort qui dissout le mariage, elle ne produit pas les mêmes effets pour les intérêts matériels que le divorce ou la séparation de corps.

— Te voilà revenu à ton idée.

— Il faut bien, quand on envisage une situation, l’examiner sous toutes ses faces. Ce que nous savons, c’est qu’il y a eu complicité pour empoisonner Courteheuse ; ce que nous ignorons, c’est si cette complicité provoque de nouveaux empoisonnements, ou simplement la peur de l’empoisonnement égale chez les deux complices par cela seul que s’étant unis pour se débarrasser d’un mari, ils se savent capables de vouloir se débarrasser aujourd’hui – lui de sa femme, – elle de son second mari. Tu me dis qu’ils n’ont qu’à divorcer. Je te réponds qu’ils peuvent avoir intérêt à préférer la mort au divorce ; et comme pour des gens qui ont déjà un crime sur la conscience, quand ce crime est un empoisonnement, celui de tous qui se répète le plus volontiers, il faut admettre que la mort ne leur inspire pas l’horreur qu’elle inspire à d’autres et conséquemment leur est plus facile. Voilà où nous en sommes. Pour aller plus loin, attendons la visite de la femme de chambre.

— Et si elle ne venait pas ?

— C’est qu’il n’y aurait pas empoisonnement ou continuation, ce qui est très possible en présence des menaces échangées, et alors je n’aurais à m’occuper que de la mort de Courteheuse.

XIV

Ce fut le samedi seulement que cette visite eut lieu.

Il était temps. Turlure commençait à désespérer.

D’un côté, il éprouvait une réelle satisfaction à se dire « que sa commune ne serait pas le théâtre d’un nouveau crime. »

Mais d’un autre, il éprouvait une déception troublante à penser que ce nouveau crime aurait singulièrement aidé à la découverte du premier.

Et dans cette affaire, c’était là ce qui le touchait le plus vivement : par lui un assassinat inconnu était mis en lumière ; les coupables étaient livrés à la justice ; la vindicte publique, dont il se considérait comme le plus haut défenseur dans sa commune, recevait satisfaction.

Ne viendrait-elle pas ?

Il y avait des moments où l’impatience de l’attente était si tourmentante qu’il quittait son comptoir pour aller se mettre sur le pas de sa porte, et, ses lunettes relevées afin de mieux voir au loin, il inspectait la rue du côté du notariat. Quand un clerc passait, il lui fallait un véritable effort pour ne pas l’interroger d’une façon serrée, et se contenter de quelques questions de simple politesse qui ne pouvaient pas lui apprendre grand’chose. Il eût voulu aussi questionner Médéric ; mais il n’osait le faire, par peur d’éveiller les soupçons de madame La Vaupalière et de la mettre sur ses gardes.

Enfin le samedi matin, il vit entrer Divine portant quelque chose sous son tablier blanc ; – ce quelque chose, quand elle l’eut débarrassé du morceau de journal qui l’enveloppait, était un de ces flacons de verre dans lesquels on enferme des conserves de fruits.

Vivement il lui prit le flacon des mains, presque brutalement.

— Quand avez-vous vomi ? demanda-t-il après avoir renvoyé son élève.

— Ce matin.

— Vous avez été malade cette nuit ?

— À partir de minuit.

— Qu’éprouviez-vous ?

— Toujours la même chose : mal au cœur, mal à la tête, des coliques.

— Avez-vous vomi plusieurs fois ?

— Trois.

— Et vos maîtres ont-ils eu aussi des vomissements ?

— Je ne crois pas ; mais madame n’a pas voulu prendre son chocolat ce matin.

— Qu’avez-vous mangé hier à votre dîner ?

— De la soupe grasse, du bouilli, du pigeon.

— Le dîner de vos maîtres ?

— Bien sûr.

— La cuisinière a-t-elle mangé le même dîner que vous ?

— Oui ; mais elle n’a pas été malade.

— Avez-vous mangé des bonbons ?

— Non.

— Qu’est-ce que vous avez bu ?

— Du cidre.

— Et vos maîtres ?

— Du cidre et du vin.

— Bon. Maintenant, laissez-moi travailler, et revenez demain.

— Vous me donnerez quelque chose qui me guérira.

— Je l’espère.

— Il n’est pas trop tôt.

Quand elle fut partie, il courut s’enfermer dans son laboratoire.

Le diagnostic d’une intoxication arsenicale, au moins pour la forme chronique, est quelquefois difficile à établir, mais par contre, la recherche de l’arsenic n’offre pas au chimiste les mêmes difficultés que celles qui se rencontrent avec beaucoup d’autres poisons, comme ceux d’origine végétale par exemple, et pour Turlure qui depuis huit jours piochait ses livres de toxicologie renforcés par les journaux de chimie et de pharmacie contenant des études sur l’arsenic qu’il avait collectionnés, cette recherche n’avait rien d’embarrassant.

Si tout d’abord il avait voulu avoir un appareil de Marsh, c’était pour être prêt à toutes les éventualités ; mais avant d’employer cet appareil, il y avait d’autres opérations préparatoires par lesquelles il pouvait commencer ses investigations.

Oui ou non, le liquide que Divine lui avait apporté contenait-il de l’arsenic, comme tout semblait l’indiquer ? C’était la question qui devait être examinée et résolue ; quand il le saurait, il extrairait cet arsenic et l’isolerait.

Comme madame Turlure avait appris la visite de la femme de chambre de madame La Vaupalière, elle vint frapper à la porte du laboratoire ; mais il ne lui ouvrit point.

— C’est toi, Tête-Bonne ?

— Oui.

— Je travaille ; quand je serai plus avancé, je t’ouvrirai.

Elle revint une seconde fois, puis une troisième, et il lui fit toujours la même réponse.

Enfin il alla lui-même la chercher :

— Tu as quelque chose ? demanda-t-elle anxieusement.

— Tu vas voir.

Lorsqu’ils furent entrés l’un et l’autre dans le laboratoire, il en ferma la porte soigneusement.

Elle voulut encore l’interroger ; mais, au lieu de lui répondre, il prit dans une pince un charbon allumé sur lequel il jeta une substance en poudre qui, en brûlant, dégagea une légère fumée blanche :

— Qu’est-ce que ça sent ? demanda-t-il.

— Oh ! mais…

— Je t’en prie, donne ton impression tout simplement, franchement. Je ne veux pas m’en rapporter à la mienne, qui peut se laisser influencer par mon anxiété et manquer, je le reconnais, de l’impartialité que doit posséder un expert.

— Il me semble que ça sent… quelque chose comme l’ail, mais très faiblement.

Il frappa des mains :

— Parfaitement, s’écria-t-il, ça sent l’ail ; c’est toi qui l’as trouvé, sans suggestion, sans qu’on te le souffle ; tu le dis parce que tu le crois.

— Et alors, est-ce que cette odeur prouve l’empoisonnement ?

— Non ; mais elle prouve qu’il y a de l’arsenic dans les vomissements que cette fille a recueillis.

— Les siens ?

— Oui ; ceux qui m’ont servi pour préparer cette poudre.

— Et ceux de M. La Vaupalière, ceux de madame… ?

— Ils n’ont pas vomi.

— Ils ne sont donc pas empoisonnés ?

— N’allons pas si vite : il s’agit de la femme de chambre ; ne la quittons pas : les symptômes des malaises qu’elle éprouve étaient ceux de l’intoxication arsenicale à forme lente ; maintenant, ses vomissements contiennent de l’arsenic, voilà ce qu’il faut retenir, et la conclusion à en tirer est qu’elle est empoisonnée. Comment ? par qui ? C’est une autre affaire que nous éclaircirons plus tard… Finissons celle-là. Je t’ai fait sentir l’arsenic dont tu as reconnu l’odeur ; il me reste à te le montrer.

Tout en parlant, il allait et venait fiévreusement par le laboratoire ; il prit un petit tube étroit en verre, fermé par un bout, dans lequel il introduisit la même poudre avec un peu de charbon ; puis le tube ayant été nettoyé à l’intérieur, au moyen d’un papier buvard roulé, il porta son extrémité fermée dans la flamme d’une lampe à alcool et commença à le chauffer progressivement.

— Si la matière introduite dans ce tube contient de l’arsenic, dit-il, tu verras se former à une petite distance de la partie chauffée au rouge un anneau miroitant qui sera de l’arsenic revivifié. Fais attention.

Elle n’avait pas besoin de cet appel ; c’était avec une émotion qui faisait trembler ses mains qu’elle suivait ces manipulations.

— Si tout le monde savait la chimie, dit-elle, il n’y aurait pas d’empoisonneurs.

— Regarde, c’est le moment.

L’anneau qu’il avait annoncé parut bientôt brillant, miroitant, en montant dans le tube à mesure que la chaleur devenait plus forte.

— Eh bien, dit-il d’un ton de triomphe, crois-tu à l’empoisonnement maintenant ?

— C’est effrayant.

— Dis que c’est merveilleux, et adore la science qui fait de pareils miracles ; mais ce n’est pas fini : nous savons que c’est de l’arsenic, nous essaierons maintenant de découvrir si l’empoisonnement est dû à l’acide arsénieux, à l’acide arsénique, au sulfure d’arsenic, et cætera, ce qui peut avoir une importance capitale.

Madame Turlure vivait dans le respect de son mari, mais en ce moment elle l’écoutait et le regardait avec admiration.

Tout en parlant, il avait repris une pincée de sa poudre.

— Maintenant je marche dans l’inconnu, dit-il, et c’est le résultat de nos expériences qui parlera pour moi comme pour toi. Je soupçonnais l’arsenic, et tu vois que je n’avais pas tort ; mais auquel des composés de ce corps simple avons-nous affaire ? je l’ignore comme toi ; essayons donc de l’apprendre.

Et successivement il essaya plusieurs des réactions dont il avait parlé, en expliquant chaque fois le procédé qu’il employait :

— S’il s’agit d’acide arsénieux, qui est le composé d’arsenic qu’on se procure le plus facilement, nous allons voir notre matière à laquelle je mélange de l’eau et de l’acide chlorhydrique précipitée en jaune par l’hydrogène sulfuré.

L’expérience faite ne donna pas le résultat annoncé.

— Il n’y a qu’à continuer, dit Turlure ; nous cherchons au hasard, mais à la fin nous devons trouver ; ce que nous faisons n’est rien autre chose qu’un interrogatoire chimique, les questions que nous posons ne peuvent pas du premier coup donner la réponse attendue.

Plusieurs réactions successivement essayées manquèrent encore et Turlure cessa d’annoncer à l’avance les résultats qu’il cherchait.

— Je ne suis pas un escamoteur, dit-il.

Mais après un certain temps sa figure, qui s’était rembrunie, s’éclaira :

— Regarde, Tête-Bonne, dit-il, quelle couleur vois-tu ?

— Du bleu verdâtre.

— Et c’est bien du bleu verdâtre, en effet, c’est-à-dire que nous avons affaire à l’arsenite de cuivre, autrement dit à ce qu’on appelle dans l’industrie le vert de Scheele ; – ce qui est bien extraordinaire et tout à fait renversant.

— Pourquoi est-ce extraordinaire ?

— Parce que l’arsenite de cuivre est un produit industriel, et qu’alors il se pourrait que ces empoisonnements fussent le résultat d’un accident.

— Quel bonheur !

— Ne va pas trop vite, car il se pourrait aussi que l’emploi de l’arsenite de cuivre fût dû aux calculs d’un empoisonneur habile qui aurait voulu ainsi égarer les recherches de la justice si elles se produisaient, et s’armer pour la défense. Cela est-il ? Au contraire y a-t-il autre chose ? Je n’en sais rien ; je suis sur un terrain neuf où m’a conduit mon expérience loyalement pratiquée.

— Alors il n’y aurait pas de crime ?

— Il est possible qu’il n’y en ait pas présentement ; mais le présent n’innocente pas le passé et nous restons toujours en présence de la mort de Courteheuse.

— Ne peut-elle pas avoir eu la même cause ?

— Alors que signifieraient et l’achat du compte-gouttes et la substitution des cheveux ?

— Ce serait la cause de cette mort que tu voudrais rechercher ?

— Je te crois que je le veux, et faire guillotiner les coupables.

— Crois-tu qu’ils ne sont pas plus punis, plus misérables, plus malheureux de vivre ensemble que d’être guillotinés ?

— Et la vindicte publique !

— Enfin que vas-tu faire ?

— Me recueillir pour commencer ; ensuite nous verrons.

— Pourquoi n’irais-tu pas à Rouen consulter ces Messieurs du parquet ?

— Pour qu’ils me chipent mon affaire ; l’expérience Ausseur et Paquet suffit ; celle-là sera mienne.

Mais le recueillement de la nuit ne lui donna pas les lumières qu’il en attendait et le lendemain matin il se trouva aussi agité, aussi tourmenté, car de tous les plans qu’il avait combinés, aucun n’était sans danger ; et cependant, il fallait qu’il se décidât avant l’arrivée de cette fille. Devait-il simplement la soigner en qualité de pharmacien ? Ou bien devait-il l’interroger en qualité de maire agissant en vertu des articles 49 et 50 du Code d’instruction criminelle sur le flagrant délit ? La question était capitale puisque, si cette fille bavardait, les coupables avertis pouvaient lui échapper soit par le coup de la fuite, soit par celui du suicide.

Comme il réfléchissait à cela sur le pas de sa porte, il vit venir de loin La Vaupalière en costume de voyage, suivi de sa cuisinière qui portait une valise.

— J’aurais dû le prévoir, se dit-il à mi-voix ; il se sauve ; ce soir à Bruxelles, demain à Anvers ; où le chercher ?

XV

Quand La Vaupalière avait dit à sa femme, le jour où celle-ci lui annonçait le mariage de l’oncle Gibourdel, que ce qu’il souhaitait c’était ne plus la voir et ne plus entendre parler d’elle, il était parfaitement sincère et sa parole traduisait sa pensée comme son désir.

Mais s’il s’était contenté d’un divorce moral au lieu du divorce légal qu’il aurait été heureux de faire prononcer, c’était parce qu’il espérait que la rupture de la vie commune lui assurerait le repos en attendant qu’il pût s’adresser au tribunal pour recouvrer son entière liberté.

Malheureusement cette combinaison n’avait nullement produit les effets qu’il attendait d’elle, et si la porte de communication de la chambre de sa femme était fermée pour ne se rouvrir jamais, cela ne faisait pas que de l’autre côté de cette porte ne dormît tranquillement une femme, – la sienne, – tandis que lui s’exaspérait à la savoir si près.

Parce que dans la vie quotidienne il évitait les occasions de se trouver seul avec elle, de lui adresser la parole, de la regarder lorsqu’ils se croisaient, cela ne faisait pas non plus qu’à table il ne l’eût pas en face de lui, et que lorsque des invités rompaient leur tête-à-tête il ne dût lui parler, lui sourire, l’écouter comme s’ils vivaient dans l’intimité du cœur et de la pensée.

C’était là un supplice dont il n’avait pas imaginé l’horreur.

Acceptable jusqu’à un certain point pour des époux, qui après quelques années d’une union plus ou moins heureuse seraient arrivés à l’indifférence, cette séparation ne suffisait pas pour un mari et une femme qui, depuis qu’ils avaient été pris de vomissements, sans chercher leur cause, commençaient par s’accuser d’assassinat en se jetant au visage tout ce qu’ils avaient de mépris dans le cœur l’un pour l’autre.

Était-il rien de plus atroce pour lui que cette accusation dont elle le chargeait avec une audace qui chez une créature consciente eût été un symptôme de folie, mais qui chez elle en était un de perversité d’imagination, car telle qu’il la connaissait maintenant il ne pouvait douter qu’elle ne crût ce qu’elle disait : — Pour qu’il y ait un Courteheuse, il faut un La Vaupalière ; – créant ainsi une complicité qu’elle inventait bien plus pour se donner le droit de le mépriser et de le détester, que pour s’innocenter elle-même, car de cela elle n’avait certainement nul souci.

Pour échapper à ce supplice et pour s’étourdir, il avait resserré sa liaison avec Rosa Mialoux, passant près d’elle tout le temps qu’il pouvait prendre à son étude, dînant à chaque instant chez elle, et ne rentrant chez lui que tard dans la nuit, quand dans sa maison silencieuse il était assuré de ne pas trouver sa femme levée.

Au moins il la voyait aussi peu que possible, mais ne pas la rencontrer, n’était pas la supprimer : à deux pas sous le même toit, elle était là, et avec un peu d’attention il pouvait entendre respirer ce monstre à qui il avait donné son nom et auquel il s’était lié de telle sorte qu’il ne savait comment briser la chaîne qui les rivait l’un à l’autre ; cauchemar effroyable qui la nuit l’étranglait en lui faisant pousser des cris dont le matin elle s’amusait à lui parler avec un sourire diabolique :

— Tu sais qu’on a encore crié cette nuit dans la maison. Tu devrais t’inquiéter de ces cris. Est-ce que ce n’est pas de cette façon que les criminels qui ont des remords se trahissent ?

Le temps, au lieu d’améliorer cet état aigu, l’avait au contraire aggravé chaque jour, et quand les vomissements s’étaient répétés, porté à son dernier degré d’intensité.

C’est qu’en effet la répétition de ces vomissements caractérisait pour La Vaupalière la situation : ce n’était plus de craintes vagues qu’il s’agissait, et que le raisonnement pouvait formuler tout bas, mais d’un fait matériel, certain, indiscutable qui surgissait si brutalement qu’il fallait bien le regarder en face.

À la vérité, il n’avait pas été seul à éprouver ces vomissements qu’elle avait elle-même accusés, et qui s’étaient produits aussi chez la femme de chambre ; mais cela n’était pas pour le rassurer.

D’un esprit diabolique comme celui d’Hortense, on devait admettre les inventions les plus compliquées, et le souvenir de l’essai du sulfonal qu’elle avait voulu faire sur Fauchon, était là pour servir de guide aux suppositions : pourquoi maintenant ne voudrait-elle pas essayer son poison sur sa femme de chambre ; pourquoi, en vue d’écarter les soupçons, n’aurait-elle pas eu l’idée de s’administrer elle-même une faible dose de ce poison qui lui donnerait un simple malaise et ferait croire à un accident, dont trois personnes, elle comprise, se trouveraient victimes dans la maison ?

Si pour tout le monde cet accident était admissible et vraisemblable, pour lui qui connaissait le passé il ne pouvait pas l’être : il vomissait, donc il était empoisonné.

Pourquoi n’agirait-elle pas avec lui comme avec Courteheuse ? Ce premier mari la gênait dans ses amours, elle l’avait supprimé. Maintenant c’était le second. Pourquoi le respecterait-elle, alors surtout qu’il lui était odieux ? Est-ce que fatalement le crime ne pousse pas au crime ? Est-ce que les empoisonnements ne s’enchaînent pas, alors surtout que l’impunité inspire la sécurité ?

Si la menace de porter ces vomissements à un chimiste pour les faire analyser les avait supprimés, cela ne voulait pas dire qu’il pouvait se rassurer parce que cette menace lui aurait fait abandonner son plan, mais simplement parce qu’en se voyant en danger elle changerait de méthode : l’analyse des vomissements dénoncerait l’empoisonnement et le poison, elle supprimait les vomissements et, pour arriver à ses fins, recourrait à un autre procédé. La preuve pour lui que cette hypothèse était bonne, se trouvait dans ce fait que ses malaises continuaient, et qu’ils étaient les mêmes que ceux qu’il éprouvait depuis un certain temps déjà : embarras d’estomac, mauvaises digestions, soif anormale, maux de tête. Pourquoi serait-il malade, lui qui ne l’avait jamais été ?

Donc cette maladie avait une cause qu’il faudrait être aveugle ou stupide pour ne pas voir, et qui continuerait jusqu’à ce qu’elle l’eût envoyé rejoindre Courteheuse au cimetière. Qu’il parvînt à déjouer son nouveau procédé, elle recourrait à un autre, car avec elle c’était sur l’inépuisable qu’il fallait compter.

La situation était d’une clarté brutale : elle voulait sa liberté, et pour l’obtenir elle ne se laisserait arrêter par rien.

Dans ces conditions il devait donc examiner s’il pouvait espérer sortir vivant de cette lutte, et au cas où il reconnaîtrait que les chances n’étaient pas de son côté, il fallait qu’il prît un parti au plus vite ; on ne délibère pas, on n’attend pas qu’une bonne inspiration vous vienne du ciel ou de l’enfer, quand on sent les doigts de la mort autour de son cou ; et ces doigts glacés ne le lâchaient plus maintenant ni jour ni nuit, – la nuit surtout où le cauchemar le serrait jusqu’à l’étouffement.

Un seul se présentait logique et sûr : la faire libre pour l’être soi-même.

Mais cela n’était possible qu’en lui rendant la dot qu’il avait reçue, et il avait beau combiner des chiffres, comparer son actif probable avec son passif certain, il se trouvait que même en vendant sa charge plus qu’elle ne valait réellement, il resterait toujours débiteur envers son ex-femme d’une grosse somme, qui, tant qu’il n’aurait pas le moyen de la payer, le ferait l’esclave de cette misérable.

Quand il avait acheté l’étude à la mort de Courteheuse, celui-ci avait amené les bénéfices au maximum qu’un homme actif, intelligent, à qui tous les moyens sont bons pour faire des affaires, en pouvait tirer ; de là le haut prix auquel elle avait été estimée. Sans doute un étranger eût trouvé ce prix trop élevé ; mais justement il n’était pas un étranger pour celle avec laquelle il traitait, et qu’importaient quelques milliers de francs de plus ou de moins puisqu’elle allait devenir sa femme et qu’elle était disposée à lui consentir par contrat de mariage toutes les donations qu’il pouvait désirer.

Entre ses mains ces bénéfices avaient immédiatement diminué ; d’abord parce que sa manière de faire les affaires n’était pas celle de Courteheuse ; et ensuite parce qu’eût-il voulu continuer les procédés de son prédécesseur, la Chambre des notaires ne le lui eût pas permis. Des engagements lui avaient été imposés à ce sujet qu’il avait dû accepter et suivre : plus de clercs pour visiter la clientèle ; – plus de remises aux greffiers des mairies ; – interdiction de venir à jour fixe à Sotteville pour racoler les clients de Rouen ; et cela s’était traduit par un déficit qu’avait encore aggravé la baisse de prix de la terre. Dans les villes, la fortune de la plupart des clients d’une étude de notaire se compose pour une bonne part de valeurs financières qui ont haussé dans de fortes proportions. Au contraire, celle des clients d’une étude de campagne se compose de propriétés qui ont diminué dans des proportions bien plus fortes encore. Qu’un paysan ait dans son armoire quelques obligations à lots, c’est tout. Pour le reste, il n’a que des terres qui valaient cinq mille francs l’hectare il y a quelques années et n’en valent que quinze cents aujourd’hui. La Vaupalière était entré en fonctions juste au moment où cette dégringolade s’accentuait le plus vivement, et il en était résulté que ses bénéfices étaient tombés à vingt ou vingt-cinq mille francs, quand ceux de Courteheuse dépassaient cinquante mille francs !

Qu’en vue de son divorce et pour pouvoir rembourser sa femme, il vendît son étude, au lieu d’en tirer deux cent cinquante mille francs, prix de son achat, il n’en trouverait pas plus de cent vingt-cinq mille. Et comme il lui devait déjà une centaine de mille francs qu’elle avait fournis pour le remboursement de prêts hypothécaires sur des immeubles de Paris, dont on l’avait rendu responsable quand ces immeubles avaient été vendus à des prix inférieurs aux sommes prêtées, il se trouverait absolument incapable de se libérer envers sa femme, et même de lui offrir des garanties acceptables le jour de leur divorce.

Un seul moyen se présentait à son esprit aux abois, pour se procurer les ressources qui lui manquaient : épouser Rosa Mialoux.

Sans doute le pas était large à franchir pour ses scrupules bourgeois et ses habitudes notariales ; mais ne valait-il pas mieux en fin de compte devenir le mari d’une comédienne, – si peu comédienne qu’elle eût été, – que de rester celui d’une empoisonneuse ?

Bien que la question se posât nettement en ces termes, ses hésitations avaient été longues et cruelles avant qu’il se décidât à y répondre, mais l’horreur de sa situation l’avait à la fin emporté sur ses préjugés.

C’était pour décider Rosa Mialoux au mariage qu’il avait arrangé avec elle un voyage à Dieppe.

Et c’était pour la rejoindre à la gare où ils s’étaient donné rendez-vous qu’il passait en se hâtant devant la pharmacie de Turlure.

XVI

En le voyant passer, le premier mouvement de Turlure fut de ceindre son écharpe, de courir dans la rue et de lui sauter au collet : « Au nom de la loi, je vous arrête. » Heureusement il n’était pas l’homme du premier mouvement, mais au contraire celui des si, des car. Et puis, d’autre part, il n’avait pas son écharpe sous la main : le numéro deux, celle des besognes ordinaires, était à la mairie, et le numéro un, celle des cérémonies officielles, serrée dans un des tiroirs de l’armoire de madame Turlure, avec ses bijoux, sa pièce et son bouquet de mariage. Il dut donc résister à cet entrainement et reconnaître que cette arrestation ne serait peut-être pas tout à fait dans l’esprit du code d’instruction criminelle : quel malheur qu’au lieu d’être maire, il ne fût pas juge d’instruction !

Si la déception fut vive, elle n’alla pas cependant jusqu’au découragement : tout n’était pas fini ; puisque la femme n’accompagnait pas le mari, il pouvait même y avoir quelque chose de bon à ce qu’elle fût seule : cela permettait de la faire parler, de lui poser quelques questions adroites, de tâter le terrain sans rien compromettre.

Comme il cherchait la forme à donner à ces questions, un bruit de voiture légère arrivant grand train appela son attention et le ramena sur le pas de sa porte : à demi renversée dans une Victoria à deux chevaux, il aperçut Rosa Mialoux en élégante toilette de voyage, et tout de suite l’idée lui vint qu’elle se rendait à la gare pour rejoindre La Vaupalière ; une malle placée à côté du cocher confirma cette supposition : en passant devant la pharmacie, elle adressa une inclinaison de tête à Turlure qui répondit par le plus aimable, le plus joyeux salut.

— Bon voyage, madame, tous mes souhaits.

Il respira, soulagé. Donc le notaire ne filait pas sur la Belgique ; il s’en allait tout simplement faire la fête avec sa maîtresse : il reviendrait le lendemain, le surlendemain, peu importait le jour ; quelle chance de ne lui avoir pas mis la main au collet ! Qu’auraient dit ces messieurs du Parquet !

Et il restait sur sa porte à se féliciter de sa prudence quand passa la cuisinière de La Vaupalière. Il l’arrêta :

— Bonjour, ma fille.

— Bonjour, monsieur le maire.

— Comment va votre camarade ?

— C’est-y de Divine que vo volé parler ?

— Oui, Divine.

— Ben merci pour elle, monsieur le maire.

— Comment va-t-elle ce matin ?

— Ce matin ?

— Oui, ce matin ?

— Elle va, et ne va pas.

— Est-elle mieux ?

— Non.

— Plus mal ?

— Non.

— Alors ?

— Qué que vo volé que je vo dise ?

— Son état.

— Son état ! Vo le savé mieux que mé.

— Sans doute ; mais, de votre côté, vous avez bien une idée ?

— Une idée, mé !

— Vous l’avez vue ce matin ; elle vous a parlé, elle s’est peut-être plainte ?

— A se plaint toujou.

— C’est qu’elle est malade.

— Pour sûr qu’elle est malade, et c’est ben malheureux d’être malade comme ça.

— Sans doute, c’est très malheureux.

— Vo devriez ben la guéri.

— Je ne demande que ça, mais avant tout il faut que je sache ce qu’elle a, et je ne le sais pas.

— Vo ne le savez point ?

— Non.

— C’est-y possible ?

— Je cherche, mais j’aurais besoin d’être éclairé ; ainsi, vous qui vivez avec elle, qui la voyez tous les jours, vous pourriez me donner des renseignements très utiles.

— Vo créyez ça ?

— Certainement.

Elle parut réfléchir un moment en regardant Turlure d’une façon craintive, comme si elle se demandait s’il n’y avait pas quelque danger pour elle à répondre à ces questions ; enfin elle se décida :

— Je vas vous dire la chose, mn’idée quoi.

— Soyez sûre que cela peut lui rendre service.

— C’est une bonne fille qui a du cœur à l’ouvrage, trop de cœur.

— Ah !

— C’est mn’idée.

— Pourquoi trop de cœur ?

— Parce qu’al a pas la force ; c’est pas une fille forte comme mé.

— Ça c’est vrai ; vous êtes une fille forte, vous.

— Ça oui, on peut le dire. Du temps de défunt M. Courteheuse j’étais seule à la maison et je faisais tout, la cuisine, les appartements, le service de la table, tout quoi, et je n’étais pas malade. J’ai-t’y jamais été malade ? Je suis t’y jamais venue vo demander deux sous de médicaments ? Vo pouvez le dire. Maintenant nous v’là deux pour l’ouvrage, et Divine est malade. Qué que ça prouve ? Je vo le demande ?

— Moi aussi je vous le demande.

— Ça prouve qu’al n’est pas forte. Et la preuve, c’est que c’est toujou le samedi et le dimanche qu’al est plus malade. Pourquoi ces jours-là ? Pourquoi pas d’autres ? Parce que le samedi est le lendemain du vendredi, et que comme le vendredi Monsieur est à Rouen toute la journée et que Madame est sortie, Divine en profite pour faire en grand le ménage de leurs chambres, un vendredi celle de Monsieur, l’autre celle de Madame ; alors le samedi elle a les bras et les jambes cassés, et sauf vot’ respect al vomit.

— Le ménage de ces chambres est donc bien pénible ?

— Quand je le faisais, mé, j’y pensais seulement pas. C’est vrai de dire tout de même qu’en ce temps-là, il n’y avait pas les tentures sur les murs, ni les grands rideaux, ni les baldaquins qu’on a posés depuis, qui donnent du travail ; parce que Divine, vo savez, n’est pas une fille à flatter les meubles avec un plumeau ; ah ! non ; elle les bat, elle les frotte, je ne vo dis que ça, et même plus qu’al ne peut, puisque c’est toujours le lendemain qu’al est malade.

Cette coïncidence de jour, que Divine avait déjà indiquée d’ailleurs, ne pouvait pas ne pas frapper Turlure. Évidemment il y avait là quelque chose de caractéristique qui devait être examiné sous plusieurs points de vue, et avec d’autant plus de soin que, pour lui, la conclusion de la cuisinière ne s’imposait pas ; que Divine fût plus malade le samedi que les autres jours, il y avait là un fait qui paraissait certain ; mais que sa maladie fût causée par la faiblesse était une explication qui manquait peut-être de fond : pas si faible que ça cette femme de chambre.

— Votre idée a peut-être du bon, dit-il d’un ton encourageant.

— Dame.

— Seulement il faudrait savoir si elle ne mange pas le vendredi des choses qui peuvent causer ses indispositions du samedi.

— Elle mange ce que nous mangeons ni plus ni moins, et je ne lui fais pas une cuisine à part ; elle boit ce que nous buvons ; elle est malade ; moi pas.

— Elle mange peut-être plus que vous ?

Elle haussa les épaules :

— Justement c’est le contraire ; elle ne mange quasiment pas au souper le vendredi tant elle est fatiguée, elle n’a que soif.

— Que boit-elle ?

— Comme mé, du cidre donc.

— C’est M. Gibourdel qui vous le vend ?

— Oui, et c’est celui que nous buvons tous : monsieur, madame, nous.

— Il se peut que des aliments bons pour vous soient mauvais pour elle.

— C’est de la nourriture que vo voulez parler ; eh ben, la nourriture n’est pas toujours la même le vendredi, tantôt une chose, tantôt une autre, et le samedi la maladie est toujou la même ; c’est-y une raison, ça ?

— Assurément.

— Et puis ne pensez pas que je vous raconte ça pour nuire à Divine qui est une bonne fille ; qu’est-ce que ça vous fait qu’al soit forte ou pas forte, puisqu’al n’est pas à votre service ? Si al est malade, ça n’est pas de rien. Moi je dis que c’est de fatigue. Ça toujou été m’nidée. Et comme je le disais à Divine, et qu’al ne voulait pas me croire, v’là ce que j’ai fait. — Touche à rien du ménage un vendredi, que j’y ai dit. — Al m’a écoutée ; nous nous sommes baladées, et le samedi al n’a pas été malade. C’est-y la fatigue ou c’est-y pas la fatigue ?

Malgré tout, Turlure ne pouvait pas partager cette conviction, si nettement affirmée cependant, et qui paraissait reposer sur un fait certain ; mais il ne jugea pas à propos de la contester.

— Il semble bien que ce soit la fatigue, dit-il.

— Pardi.

Au point où en étaient les choses, il trouvait bon de laisser cette explication se répandre : elle ne provoquait ni les soupçons, ni les inquiétudes, et lui donnait le temps de continuer son enquête, sans qu’on pût penser à se demander de quoi il se mêlait et quel but il poursuivait : une fille indisposée était venue le consulter, il avait voulu savoir la cause de son indisposition, rien de plus naturel.

— Puisqu’il en est ainsi, dit-il, je vais vous donner quelque chose qui lui fera du bien.

Passant derrière son comptoir, il versa dans une petite fiole différents liquides qu’il pesa scrupuleusement ; puis sur cette fiole il colla l’étiquette « Potion », y inscrivit un numéro et la donna à la cuisinière.

— Elle vous paiera ça en passant, dit celle-ci qui ne tenait pas à avancer quelques sous pour sa camarade.

Déjà la constatation de l’arsenite de cuivre dans les vomissements de Divine avait fait admettre par Turlure la possibilité d’un empoisonnement accidentel, au lieu de l’empoisonnement criminel auquel il avait cru tout d’abord. Les renseignements que venait de lui donner la cuisinière ne pouvaient que le ramener aux doutes qui s’étaient alors présentés à son esprit. Si la découverte du vert de Scheele paraissait extraordinaire et renversante comme il l’avait avoué à sa femme, les conditions dans lesquelles se présentaient ou ne se présentaient pas les indispositions de cette fille méritaient une sérieuse attention, et si l’explication tirée de la fatigue ne disait rien, les faits eux-mêmes étaient gros de questions.

Pourquoi y avait-il malaise, le samedi, quand elle avait travaillé le vendredi toute la journée dans la chambre de son maître ou de sa maîtresse ?

Et pourquoi ses malaises ne se produisaient-ils pas quand elle ne se livrait pas à ce travail ?

Ce travail ou plutôt les conditions et le lieu dans lesquels il se pratiquait avaient donc une influence déterminante sur ces malaises.

C’était ce que la logique répondait, et une fois cette voie ouverte, elle disait aussi que si l’on voulait aller jusqu’au bout, la première chose à faire était de rechercher quelles étaient ces conditions de travail et de voir les pièces mêmes, les meubles qui servaient à l’appartement et à l’usage de M. et de madame La Vaupalière.

Alors seulement on aurait des éléments pour se prononcer en connaissance de cause.

XVII

C’était l’habitude, que le dimanche après le déjeuner, Turlure et Médéric fissent une promenade aux environs d’Oissel. Avec l’équipement du botaniste, de l’entomologiste, du géologue, la boîte d’herborisation au dos, le marteau à la main, aux reins une musette garnie de flacons et d’albums, les pieds chaussés de forts souliers, les jambes serrées dans des guêtres, ils partaient en expédition scientifique. Ainsi harnaché le pharmacien était superbe ; et, à le voir, on pouvait être assuré que la nature n’aurait pas de secrets pour lui ; la Roche-Foulon lui livrerait le Muscari neglectum ou l’Orchis odoratissima ; les roches d’Orival le Myrmedonia bituberculata si rare dans la faune normande, et peut-être même le Phosphænus Rougeti plus rare encore ; de même que les briqueteries des Essarts pourraient lui fournir, dans leur argile, quelques outils préhistoriques intéressants, quelques ustensiles de l’époque Moustérienne.

Pour ce dimanche-là, il avait été convenu, dès le mardi, qu’ils traverseraient la rivière et monteraient la côte de Saint-Adrien, du haut de laquelle se déroule l’un des plus beaux panoramas de la Normandie, sur la boucle que forme la Seine d’Elbeuf à La Bouille, et que ferme dans le lointain vaporeux la noire forêt de La Londe. Sans doute la vue de ce paysage entrait pour une part dans le choix de cette excursion, mais ce que Turlure voulait avant tout, c’était montrer à son jeune ami la Viola Rhotomagensis, cette pensée d’un bleu fin qui, sur son sol natal et, dans la terre crayeuse de ces coteaux, forme de si jolis tapis.

Malgré le plaisir qu’il se promettait de cette promenade, il était évident qu’il fallait la sacrifier : avant tout les affaires. Dans l’état fiévreux où le jetait son enquête, il n’aurait ni la liberté d’esprit, ni le recueillement nécessaires pour guider son jeune ami et le mettre en présence d’un champ de Viola Rhotomagensis : la botanique est une maîtresse exigeante qui ne peut pas faire commerce avec l’instruction criminelle.

Dans ces circonstances il convenait donc d’avertir Médéric, et pour cela il se rendit chez madame Artaut, afin de s’excuser de vive voix, ce qui serait plus convenable que par lettre.

Il trouva madame Artaut dans sa salle à manger, dont la table était couverte de boîtes de conserves, de bouteilles, de fruits qu’elle était en train d’emballer et de placer dans des paniers.

— Mon fils allait justement vous écrire, dit-elle.

— Est-ce que vous partez en voyage ?

— Simplement en partie de campagne : nous allons déjeuner dans une île avec madame La Vaupalière ; cela vient de s’arranger à l’instant même, et Médéric est en train de s’habiller pendant que j’emballe les victuailles ; pardonnez-lui de vous manquer de parole ; nous n’avons pas pu refuser la proposition de madame La Vaupalière ; elle a une si triste existence, la pauvre petite femme, qu’il faut la distraire en attendant qu’un rapprochement se produise entre elle et son mari.

— Vous comptez sur ce rapprochement ?

— C’est mon espoir : quel mari n’a pas des caprices qui ne sont que des feux de paille ?

Médéric, en surgissant dans la salle à manger, les interrompit :

— Eh bien maman, y sommes-nous ? Ah ! pardon, mon cher monsieur Turlure, je ne vous voyais pas. J’allais vous écrire : impossible de vous accompagner à Saint-Adrien ; excusez-moi.

Il ne tenait pas en place : la joie rayonnait dans ses yeux ; comme il voulait aider sa mère, elle l’arrêta :

— Laisse, dit-elle, tu te salirais, et ce serait dommage.

En effet c’eût été dommage, car il avait fait une fraîche toilette qui n’était pas celle d’un travail de ce genre : costume de flanelle claire, chemise de soie bleue dont le col rabattait sur un foulard blanc ; chaussettes de soie multicolore, souliers vernis.

Et à le voir si jeune, si joyeux, si gentil garçon, Turlure était pris d’une pensée de tristesse : cette journée dont il se promettait tant de bonheur serait la dernière qu’il passerait avec cette femme aimée. Quels souvenirs lui laisserait-elle ? N’était-ce pas horrible vraiment, que cet enfant eût donné son cœur à cette femme ? De quel poids ne pèserait pas sur sa vie entière cet amour !

Ce fut sous cette impression qu’il revint distrait pour un moment de ses recherches ; mais après son déjeuner il les reprit. Puisque madame La Vaupalière se promenait en bateau et La Vaupalière à Paris, pourquoi ne profiterait-il pas de leur absence pour visiter la maison ? Dans l’après-midi l’étude était fermée ; les bonnes seraient seules ; il n’y avait qu’à inventer un prétexte pour aller leur parler.

Il sortit de chez lui sans l’avoir trouvé, et descendit sur le quai. Comme il passait devant le notariat, il vit les deux bonnes installées pour jouir de leur journée de repos, en regardant le mouvement de la rivière et des promeneurs ; alors il s’approcha d’elles et demanda à Divine si elle avait déjà pris quelques cuillerées de sa potion ; puis la conversation s’engagea, et il ne tarda pas à manœuvrer de façon à entrer dans la maison, pour jeter un coup d’œil sur les casseroles de cuivre.

— Vo pové les regarder, dit Célanie, j’crains rien.

Après les avoir examinées il déclara qu’en effet, elles étaient les plus brillantes qu’il eût jamais vues.

Puis tout aussi adroitement il se fit inviter à visiter les chambres. Là son examen fut plus long, plus minutieux. Mais tout d’abord il ne trouva rien pour expliquer les malaises de Divine. Ces chambres ressemblaient à beaucoup d’autres. Leur seul point caractéristique, si toutefois c’en était un, consistait dans leurs tentures et leurs rideaux en étoffe de coton, à ramages, d’une belle couleur verte. Cependant à la longue cette étoffe s’imposa à son attention ; et il ne pensa plus qu’à en obtenir un échantillon pour l’analyser.

— Qui a fourni cette étoffe ? demanda-t-il d’un air aussi ingénu que possible.

— Un tapissier de Rouen.

— Elle est bien jolie et madame La Vaupalière a eu très bon goût.

— C’est monsieur qui l’a choisie.

— Je voudrais bien faire comme lui, et offrir la pareille à madame Turlure ; est-ce qu’il en reste des morceaux ?

— J’en ai, dit Célanie, et je peux vous en donner un.

— Vous me ferez plaisir.

Pendant qu’elle était sortie, il s’approcha d’une table sous laquelle se trouvaient des chaussures, – celles de La Vaupalière, – en ramassa une et la regarda d’un air indifférent, mais en l’examinant au contraire avec attention, en prenant sa mesure des yeux.

Aussitôt qu’il eut ce morceau d’étoffe, il rentra chez lui à pas pressés répondant à peine aux saluts que la population endimanchée lui adressait au passage et il s’enferma dans son laboratoire après avoir donné ordre qu’on ne le dérangeât sous aucun prétexte.

L’expérience qui lui avait révélé que dans les vomissements de Divine se trouvait de l’arsenite de cuivre pouvait être maintenant complétée ; et la question à résoudre était de savoir si cette étoffe verte contenait de l’arsenite de cuivre.

Ces recherches furent donc dirigées de ce côté, et les réactions qu’il employa produisirent la couleur bleue, qui l’avait tout d’abord si grandement étonné : c’était bien du vert de Scheele, et c’était le composé d’arsenic au moyen duquel elle avait été fixée qui semblait avoir provoqué les vomissements de Divine.

Cela était-il possible ?

Il n’en savait rien, et bien que ses expériences ainsi que les faits répondissent affirmativement, il voulut être éclairé à ce sujet. Tout de suite, il partit pour Déville où il avait un ancien camarade, chimiste dans une grande fabrique d’indiennes.

Profitant de son dimanche pour se reposer en famille, l’ancien camarade jouait aux boules avec ses enfants dans un jardinet attenant aux bâtiments de l’usine, le long des rives du Cailly aux eaux multicolores.

Quand il aperçut Turlure, il vint au-devant de lui les mains tendues :

— Quel bon vent t’amène, mon vieux Turlure ?

— Un renseignement à te demander.

— Laisse-moi jouer mon coup et je suis à toi.

Le coup joué, ils s’assirent autour d’une petite table rustique sur laquelle était servie une bouteille de bière avec des verres, et Turlure put poser sa question à son ami :

— Vous servez-vous de l’arsenic ou plutôt des produits à base d’arsenic pour la teinture de vos indiennes ?

— Nous, non.

— Les autres s’en servent-ils ?

— Il y a des fabricants qui emploient encore les composés d’arsenic, mais leur nombre a diminué et diminue tous les jours ; c’est vieux jeu. Ainsi l’arséniate de potasse et l’arséniate de soude sont employés comme substituts à la bouse de vache pour le dégagement et la fixation des mordants d’alumine servant à obtenir les rouges d’alizarine ; l’arsénite de soude est employé quelquefois mélangé aux sels d’alumine pour fixer la fuchsine, les bleus d’aniline.

— Et cette couleur verte, demanda Turlure en tirant de sa poche un petit morceau de l’étoffe qu’il s’était fait donner par les bonnes de La Vaupalière.

Le chimiste regarda un moment l’étoffe.

— Est-ce pour acheter une étoffe pareille à celle-là que tu me poses tes questions ? dit-il.

— Non ; mais dois-je conclure de la façon dont tu la regardes et du ton dont tu en parles que j’aurais tort de vouloir faire cette acquisition ?

— Je te crois que tu aurais tort !

— Pourquoi ?

— Mauvaise étoffe, mauvaise teinture, camelote.

— La teinture est obtenue par un composé d’arsenic, n’est-ce pas ?

— C’est du vert de Scheele qu’on obtient au moyen de la double décomposition de l’acétate de cuivre et de l’arsénite de soude ; les pièces après avoir été passées dans un bain d’acétate de cuivre et séchées fortement sont à nouveau traitées par l’arsénite de soude très alcalin qui précipite sur le tissu de l’arsénite de cuivre ; après cette opération les pièces sont lavées et séchées.

— Et l’arsénite de cuivre est amalgamé avec l’étoffe d’une façon indestructible ?

— Il doit l’être.

— Mais il peut aussi, n’est-ce pas, ne pas l’être ?

— Tout est possible.

— De sorte que d’une étoffe mal teinte ou mal lavée, en un mot d’une étoffe qui serait de la camelote comme celle-ci, il peut se dégager des poussières très fines d’acide arsénieux ?

— Sans doute, mais cela n’est pas probable, attendu que les ouvriers qui manutentionneraient une certaine quantité de ces pièces pour les sécher et les plier seraient empoisonnés, puisque chacune de ces pièces doit contenir pour cent mètres de longueur deux ou trois cents grammes d’acide arsénieux.

— C’est-à-dire trois grammes par mètre.

— Précisément.

— Et alors pour une chambre dans laquelle on a employé une centaine de mètres de cette étoffe, en tentures, rideaux, meubles, couvre-pieds, etc., il y a en somme trois cents grammes d’acide arsénieux, qui, pour une raison ou pour une autre, peuvent se trouver versés chaque jour en quantité plus ou moins grande, ou si l’on aime mieux plus ou moins petite, dans l’atmosphère que nous respirons ; sur nos meubles, sur nos draps, nos serviettes, dans nos verres.

— Tu parles de raisons ou d’autres, c’est là ce qu’il faudrait préciser ; pour quelles raisons, je t’en prie, ces trois cents grammes d’acide arsénieux se répandraient-ils dans l’atmosphère ?

— Je n’en sais rien ; mais ce que je sais, c’est qu’une domestique qui fait le ménage, tous les vendredis, de deux chambres tendues de cette étoffe, est prise tous les samedis de vomissements et présente les symptômes d’un empoisonnement par l’acide arsénieux ; me diras-tu que les trois cents grammes de cet acide incorporés plus ou moins mal dans cette étoffe qu’elle bat, secoue, brosse, ne sont pas la cause de cet empoisonnement ?

— Non, bien que j’en doute.

— Tu ne le dis pas, cela me suffit, et je n’ai pas à chercher ailleurs ce qui cause les malaises de cette domestique. Vous êtes des assassins, vous autres industriels.

XVIII

Donc c’était un empoisonnement fortuit, tel que Turlure le supposait, quand ses expériences lui révélaient le vert de Scheele, et non un empoisonnement criminel : le mari n’administrait pas de l’arsenic à sa femme, la femme à son mari : ni l’un ni l’autre ne devait être soupçonné.

Mais leur innocence dans ce cas ne prouvait nullement qu’ils ne fussent pour rien dans la mort de Courteheuse.

Au contraire, les soupçons dont ils se poursuivaient en se voyant indisposés étaient la preuve même, la plus forte et la plus criante, de leur culpabilité ; c’était de leur complicité que naissaient leurs accusations ; s’ils avaient peur l’un de l’autre, c’était qu’ils se connaissaient.

Quelle école, quel ridicule, quelle responsabilité s’il eût continué ses recherches sur la piste d’un nouvel empoisonnement ?

Mais de ce que celles-là devaient être abandonnées, il n’en résultait pas que celles qui se rapportaient au premier devaient l’être aussi : pour être plus difficiles maintenant, elles n’étaient cependant pas impossibles et telles qu’il dût reconnaître, à l’avance, qu’elles n’aboutiraient à rien. Un concours de circonstances lui avait appris qu’un crime avait été commis dans sa commune, c’était son devoir d’honnête homme et de premier magistrat de cette commune, de livrer ses auteurs à la justice, en accumulant contre eux tant de faits probants, tant d’indices certains, tant de preuves écrasantes, que leur culpabilité éclatât aux yeux de tous, en même temps qu’éclaterait aussi la sagacité de celui qui avait repêché ce crime, déjà englouti dans l’oubli.

Quel malheur que l’empoisonnement par l’arsénite de soude ne pût pas être pris pour point de départ ! Comme on remonterait facilement dans le passé, comme tout s’enchaînerait ! Mais s’il fallait renoncer à cette marche qu’il avait entrevue tout d’abord, ne pouvait-on pas cependant se servir de cet empoisonnement comme moyen d’action sur ceux qui s’en croyaient les victimes, c’est-à-dire sur le mari et la femme, et en commençant par celle-ci, puisqu’une heureuse chance la lui livrait seule ?

Il passa la nuit à bâtir son plan, agité, enfiévré comme il ne l’avait jamais été, effrayé de la responsabilité qu’il assumait en voulant agir seul, mais résolu cependant à ne recourir à « ces Messieurs du Parquet » que lorsque l’action serait engagée de telle sorte qu’on ne pût ni l’arrêter, ni lui donner une autre direction que celle qu’il lui aurait imprimée.

Le lendemain, dès le matin, il envoyait un mot à madame La Vaupalière pour la prier de le recevoir dans la journée, et à deux heures il entrait dans le salon où elle l’attendait, assez surprise de cette visite. — Que voulait-il ? Quand elle le vit grave, recueilli, presque sombre, elle se répéta cette question avec une certaine inquiétude, mais sans s’effrayer cependant, car elle ne pensait pas du tout à Courteheuse et s’imaginait plutôt que c’était de Médéric qu’il voulait l’entretenir, – ce qui, d’ailleurs, ne pouvait lui être que parfaitement désagréable. – De quoi se mêlait cet imbécile ? – Et elle attacha sur lui un regard qui n’exprimait pas précisément la douceur.

— Je vois, dit-il, après s’être assis en face d’elle de façon à l’avoir bien dans les yeux, que ma visite vous surprend.

— En effet ; mais ce qui me surprend encore plus, c’est la gravité de votre abord. Que se passe-t-il donc ?

— Vous m’aidez singulièrement en m’adressant cette question, car en vérité je suis dans le plus grand trouble, et si profondément ému que je ne suis maître ni de mes idées, ni de mes paroles, ni de l’ordre que je dois leur donner.

Ému, il l’était en effet, mais pas au point de n’être maître ni de ses idées, ni de ses paroles ; et, s’il avouait son trouble et son agitation, c’est qu’il jugeait habile de laisser croire à cette femme dangereuse qu’elle aurait facilement raison de lui et qu’elle n’avait pas à se tenir sur ses gardes.

— En un mot, madame, voici ce dont il s’agit : je viens d’obtenir la preuve, indéniable, matérielle, foudroyante…

Il fit une pause, et, en reprenant, il détacha ses mots, de manière à les faire attendre :

— … Qu’un empoisonnement… par l’arsenic… avait eu lieu… dans cette maison.

Le coup fut si habilement, si fortement asséné, qu’il arracha un cri étouffé à Hortense ; et, comme il tenait ses yeux attachés sur elle, il la vit pâlir et donner tous les signes caractéristiques de la frayeur : les yeux et la bouche s’étaient largement ouverts, des rides transversales plissaient ses joues et descendaient même jusqu’à son cou ; on eût pris d’elle une photographie instantanée en ce moment, que personne ne se serait mépris sur son expression, celle de l’angoisse et de la terreur. Si Turlure avait eu besoin d’une confirmation de ses soupçons, il eût trouvé dans cette physionomie bouleversée le plus complet des aveux.

Mais, en se voyant observée, elle eut la force de se remettre, et tout de suite, avec l’audace qui était sa nature même, de marcher au danger :

— Vous croyez que cet empoisonnement est criminel ? dit-elle.

— Je le crois.

— Vous accusez quelqu’un ?

— Oui.

— Les apparences peuvent vous égarer.

— J’ai retrouvé l’arsenic.

— C’est impossible.

— Rien n’est impossible à la science, madame ; il n’y aurait pas de crimes, si ceux qui veulent les commettre savaient à l’avance quel est son pouvoir. Et d’ailleurs pourquoi cela serait-il impossible ?

Elle ne répondit pas, sentant combien pouvait être dangereux le terrain sur lequel il paraissait vouloir l’entraîner.

Après l’avoir foudroyée par la brusquerie et la violence d’une attaque, qui devait la troubler assez pour qu’elle n’eût pas tous ses moyens de défense, il jugea que le moment était venu de porter son effort d’un autre côté, de façon à l’envelopper. Quand elle lui avait dit : « Vous accusez quelqu’un ? » – c’était d’elle qu’elle parlait exactement comme si elle disait : « Vous m’accusez » ; – et, par cette question, elle s’était livrée elle-même, ce qu’elle avait senti. Maintenant il trouvait habile de lui entr’ouvrir une voie dans laquelle elle devait se précipiter pour échapper à cette première menace.

Bien qu’il fût attentif à suivre les mouvements que trahissait la physionomie d’Hortense, il n’observait pas que son visage ; ce fut ainsi qu’à plusieurs reprises il remarqua qu’elle toussotait comme on le fait pour s’éclaircir la voix, et que, machinalement, sans en avoir conscience, elle se grattait légèrement entre les doigts, comme si elle éprouvait là des démangeaisons ; ce fut un trait de lumière qu’il voulut utiliser aussitôt. S’il avait apporté ses armes fourbies dans sa nuit sans sommeil, il n’était pas homme à ne pas se servir de celles que le hasard lui mettait aux mains.

— Je vous ai dit tout à l’heure, reprit-il, que j’avais retrouvé l’arsenic qui a provoqué les empoisonnements que je vous dénonçais…

Moins troublée, elle eût remarqué qu’il parlait maintenant « d’empoisonnements », et non plus d’un seul, mais elle n’y fit pas attention.

— Maintenant je puis vous les montrer, ou tout au moins vous montrer leurs effets immédiats.

Elle le regarda comme si elle s’attendait à le voir tirer de sa poche un flacon ou un papier qui contiendrait cet arsenic.

— Ce n’est pas sur moi qu’il est.

— Je ne comprends pas.

— C’est sur vous, madame.

— Vous croyez que je suis empoisonnée ?

— Vous l’êtes.

— Ah ! mon Dieu ! mon Dieu !

Ces deux exclamations ne furent pas jetées sur le même ton ; dans la première il y avait de l’effroi, dans la seconde du soulagement ; et Turlure n’eut pas besoin de réfléchir pour s’expliquer cette contradiction : d’un côté, elle s’épouvantait de se savoir empoisonnée ; de l’autre, elle respirait de voir que les soupçons dont elle s’était cru tout d’abord chargée, se portaient maintenant sur un autre.

— Ne craignez rien, madame, dit-il en reprenant, votre vie n’est plus en danger puisque nous savons maintenant comment elle est menacée, par quoi ; comme nous saurons bientôt, si vous me prêtez votre concours… par qui.

Elle le regarda, mais sans deviner sur son visage jusqu’où il voulait aller.

— Je connaîtrais donc celui qui veut m’empoisonner ?

— Vous le connaissez ; et si vous ne criez pas son nom, c’est qu’un sentiment respectable et touchant met le sceau du sacrifice sur vos lèvres frémissantes.

Cela fut dit avec un accent de commisération qui devait inspirer la confiance, puis il continua :

— Je vous ai dit que je pouvais vous montrer sur vous-même les effets produits par l’arsenic que vous avez absorbé ; c’est ce que je vais faire. Depuis que nous nous entretenons vous avez toussoté cinq fois, – je les ai comptées, – comme si vous vouliez expulser une sécrétion bronchique qui voilerait votre voix ; cette irritation de vos bronches est un effet de l’arsenic. Dans le même espace de temps vous avez légèrement frotté à plusieurs reprises l’entre-deux de vos doigts ; et ce prurit est un effet aussi de l’arsenic.

Après une courte pause, pour jouir de l’effarement qu’il produisait, il poursuivit :

— Voyez voyez, madame, quelles sont les ressources de la science, et combien sont naïfs les criminels qui s’imaginent que leur perversité sera plus forte qu’elle. Cependant j’avoue que ces remarques auraient pu m’échapper, si mon attention n’avait pas été éveillée par… des précédents.

Par la prononciation il appuya le pluriel, de façon à ce qu’elle en fût frappée ; puis comme si ce n’était pas assez, il précisa :

— J’aborde le premier. Il y a quelque temps votre femme de chambre vint me demander un remède pour faire passer des vomissements et divers malaises dont elle se plaignait. Ces malaises groupés donnaient les symptômes d’une intoxication arsenicale. C’est chose grave que de conclure à un empoisonnement ; et alors même que tous les symptômes de l’ordre médical se trouvent réunis pour le faire admettre, il faut que des circonstances d’un autre ordre viennent les appuyer. Ces circonstances existaient pour moi. Et comme dans l’espèce je n’étais pas seulement pharmacien, mais encore magistrat, aux termes des articles 49 et 50 du Code d’instruction criminelle qui, pour certains cas déterminés, confèrent aux maires des pouvoirs spéciaux ; enfin, comme d’autre part je pouvais sauver des existences menacées, je devais donner tous mes soins à l’instruction de cette affaire. Je recommandai à votre femme de chambre de m’apporter les matières qu’elle vomirait, et l’analyse de ces matières me révéla la présence d’un composé d’arsenic. Interrogée, votre femme de chambre m’a dit que vous aviez éprouvé aussi des vomissements ; est-ce vrai ?

Elle hésita un court instant :

— C’est-à-dire…

— En avez-vous ou n’en avez-vous pas éprouvé ? Vous sentez de quelle importance… capitale, est cette question, à laquelle je vous prie de répondre par oui ou par non.

— J’en ai éprouvé, mais…

Il lui coupa la parole avec une autorité qu’elle ne lui connaissait pas :

— N’interprétez pas, dit-il, n’expliquez pas ; nous ne sommes pas au bout de notre entretien, car c’est en remontant dans le passé que je compte voir clair dans le présent.

Cette menace de remonter dans le passé était un des effets sur lesquels Turlure comptait le plus pour jeter le trouble dans l’esprit de madame La Vaupalière ; en l’examinant il eut la satisfaction de constater qu’il ne s’était pas trompé, alors il continua vivement :

— Ayant retrouvé l’arsenic dans les vomissements de cette fille attachée à votre service, je devais rechercher, s’il y a crime, contre qui il est dirigé, quel est le coupable ; et c’est dans ce but que je vous ai demandé cet entretien. Dans votre maison deux personnes ont présenté les symptômes d’une intoxication arsenicale : vous, madame, et votre femme de chambre.

— M. La Vaupalière a éprouvé aussi des vomissements.

— Je vous demande la permission de laisser M. La Vaupalière de côté pour le moment ; nous nous occuperons de lui tout à l’heure. Voyez-vous quelqu’un qui ait intérêt à empoisonner votre femme de chambre ; y a-t-il des raisons pour lesquelles on voudrait la faire disparaître ?

— Non assurément.

— J’ai fait une enquête à ce sujet, et je pense absolument comme vous. Donc l’empoisonnement n’était pas dirigé contre cette fille, et pour elle il a été fortuit. Sans doute vous vous demandez comment elle a pu être malade alors qu’elle n’était pas visée. J’avoue que je n’ai pas de réponse précise à cette question. Mais il y a cela de terrible dans l’empoisonnement qu’il fait bien souvent des victimes à côté : ainsi cette fille a pu boire un liquide qui ne devait pas être à son usage ; de même elle a pu absorber par la respiration, ou autrement, des poussières ou des vapeurs arsenicales… dans une autre chambre que la sienne… la vôtre par exemple… si c’est contre vous que le crime était dirigé. Et puisque nous écartons cette fille, il faut bien reconnaître que c’est contre vous ; l’évidence le crie. Je vais d’ailleurs vous le démontrer, en recherchant dans quel intérêt et pour quelles raisons on veut vous faire disparaître, ou tout au moins, en vous effrayant, vous amener à un divorce.

Après la menace du passé, cette porte du divorce entr’ouverte était encore un effet que Turlure avait préparé ; en saisissant l’éclair qui traversa le regard de madame La Vaupalière, il crut que le résultat obtenu était satisfaisant : évidemment ce mot répondait à une idée déjà admise ou à une espérance.

— C’est maintenant, dit-il, en reprenant, que je suis obligé de faire un retour dans le passé, et d’aborder une série de faits d’une extrême délicatesse, dont vous ne sentirez toute l’importance que lorsqu’ils formeront un ensemble. Assurément vous n’avez pas oublié une prétendue tentative de vol à la suite de laquelle M. Courteheuse fit fermer sa maison au moyen de l’électricité ; mais ce que vous ne vous rappelez pas sans doute, c’est qu’un hasard m’ayant amené à l’étude ce jour-là, qui était un vendredi, je relevai l’empreinte que celui qu’on supposait être un voleur avait laissée dans la terre fraîche d’une plate-bande. Ce relevé, je l’ai conservé… je l’ai même apporté, et si vous le permettez, il va me servir à une constatation qui en dira beaucoup plus que toutes les paroles et m’épargnera des explications aussi difficiles que pénibles.

Il s’était levé et, allant à la cheminée, il avait poussé le bouton de la sonnerie, puis, tirant de sa poche une grande feuille de papier soigneusement pliée, il l’étala sur la table.

— Voulez-vous nous apporter une paire de chaussures de M. La Vaupalière ? dit-il à la femme de chambre qui entrait.

Quand elle eut fermé la porte, il revint à Hortense :

— Vous allez voir, dit-il.

Et comme elle ne répondait pas, un silence s’établit pour elle vertigineux.

Enfin la femme de chambre revint ; il alla au-devant d’elle, lui prit les chaussures et d’un signe la renvoya ; puis quand elle fut sortie, il posa un des souliers sur la feuille de papier, et il s’adapta exactement sur le trait qui y était tracé à l’encre, d’après le découpage fait sur l’empreinte.

— Vous voyez, dit-il, quel pied avait fait cette empreinte, comme vous comprenez les conclusions qui ressortent de cette constatation : une situation et une date certaine ; je n’insisterai donc pas, et passerai tout de suite à un autre point. Au printemps suivant, un dimanche, me trouvant à Rouen chez mon confrère Desmazurier, pharmacien, rue Grand-Pont, je surpris M. La Vaupalière en train d’acheter un compte-gouttes ; il se troubla quand il me vit, et plus encore en répondant à quelques questions. Déjà M. Courteheuse était malade ; son état s’aggrava ; ce fut alors que je vous fis cette visite que vous n’avez certainement pas oubliée. Aujourd’hui je dois vous faire part de mes soupçons, que je vous cachai à ce moment : je croyais M. Courteheuse empoisonné par l’arsenic et je voulais voir si le docteur Hanyvel ne se laissait pas aveugler par des idées préconçues. M. Courteheuse était mon ami ; d’autre part ma qualité de maire de cette commune m’imposait certains devoirs, mon intervention n’avait donc rien que de légitime. Quand je vis M. Courteheuse, ce qui était doute devint certitude : l’intoxication arsenicale sautait aux yeux. Si évidente qu’elle fût, il fallait cependant autre chose qu’un diagnostic ; je vous demandai donc un mouchoir pour faire l’analyse du sang : ma position ne me permettait pas d’appeler l’attention du docteur Hanyvel sur cette maladie, ni d’engager une discussion avec lui ; d’une analyse sérieuse, jaillirait la lumière.

Jusque-là elle n’avait guère répondu ; tout d’abord parce qu’elle était foudroyée ; puis ensuite parce qu’elle craignait d’autant plus de s’aventurer sur un terrain dangereux, qu’elle voyait mieux combien était serré cet interrogatoire qui à son début paraissait incohérent ; mais elle crut pouvoir prendre la parole :

— Je vous ai envoyé le mouchoir que vous me demandiez, il me semble.

— Parfaitement. Et ce qui prouve la parfaite innocence avec laquelle vous avez agi, c’est que vous ne vous êtes pas inquiétée de savoir si ce mouchoir passerait directement de vos mains dans les miennes. Je ne pouvais pas vous faire cette recommandation ; et vous de votre côté vous ne pouviez pas vous imaginer qu’il y aurait substitution de mouchoir. Cette substitution a eu lieu, et celui que j’ai reçu n’était pas celui dans lequel M. Courteheuse avait saigné ; c’est un grand malheur, car nous aurions sans doute sauvé ce pauvre M. Courteheuse, et nous ne serions pas dans la terrible situation où nous nous trouvons. Bien que mes recherches pour le sang ne m’eussent donné que des résultats négatifs, je ne pus pas renoncer à l’idée d’une intoxication arsenicale, et j’envoyai Isidore pour qu’il coupât les cheveux à M. Courteheuse, et m’en apportât une mèche que j’analyserais. Mais de même qu’il y avait eu une substitution pour le mouchoir, il y en eut une nouvelle pour les cheveux.

— Je ne comprends pas.

— Au lieu d’analyser les cheveux de M. Courteheuse, j’analysai ceux de M. La Vaupalière qui naturellement ne contenaient pas d’arsenic ; et comme j’ignorais alors ces substitutions, je dus abandonner mes recherches, le poison acheva son œuvre, M. Courteheuse mourut, tué par l’arsenic.

— Mais c’est horrible, monstrueux, ce que vous dites là ! s’écria-t-elle.

— Ajoutez que c’est incroyable, inimaginable ; cependant c’est la vérité si terrible qu’elle soit : M. La Vaupalière a empoisonné M. Courteheuse ; j’ai les preuves de l’accusation que je porte contre lui.

— Mais celui que vous accusez est mon mari, monsieur !

— Pour votre malheur, madame, c’est pour devenir votre mari qu’il s’est rendu coupable de ce crime, et aussi pour se créer une situation que la médiocrité de ses ressources lui interdisait.

— Vous parlez de preuves…

— Je comprends votre protestation, et tout de suite j’y réponds : dernièrement, à l’enterrement d’un de nos conseillers municipaux, j’ai pu recueillir sur M. La Vaupalière un de ses cheveux, et ce cheveu examiné au microscope s’est trouvé semblable à ceux qu’Isidore m’avait rapportés et dont j’avais conservé une mèche ; n’est-ce pas là l’aveu le plus complet de la culpabilité de celui qui a opéré cette substitution ? C’est son habileté même, ses précautions qui le condamnent.

Décidément le groupement de faits dont il avait parlé en commençant, était écrasant : elle aurait eu besoin de réflexion pour répondre sans tomber dans des imprudences et il fallait qu’effrayée, effarée, stupéfaite, elle le suivît de surprise en surprise ; cependant elle devait répondre quelque chose :

— Tout cela est si effroyable, que vous me voyez anéantie, jetée hors de moi, affolée ; je vous sais incapable de parler à la légère, et cependant je ne puis vous suivre dans ces accusations contre lesquelles mon cœur comme mon esprit protestent : je serais empoisonnée, M. Courteheuse serait mort victime d’un crime ; M. La Vaupalière aurait employé les moyens que vous dites ; non, monsieur, je ne puis vous croire, c’est impossible.

— Moi aussi j’ai protesté quand j’ai commencé à soupçonner la vérité ; mais que peuvent le cœur, l’esprit, la conscience contre les faits : et ils sont là ; je vous les ai montrés ; vous les voyez.

— Mais enfin, monsieur, qu’attendez-vous de moi ? que puis-je ? que me demandez-vous ?

— Ce que je vous demande ? Votre concours pour faire éclater la vérité : ce que vous pouvez pour vous sauver.

— Me sauver ! De quoi ?

— N’oubliez pas l’empreinte ; et pensez aux conséquences qu’on en peut tirer.

— Que m’importe !

— Elles peuvent aller jusqu’à une accusation de complicité.

— Mon Dieu !

— Ce que vous devez à la mémoire de votre premier mari, ce que vous vous devez à vous-même vous oblige à n’écouter aucune autre considération… si cruelle, si atroce que soit votre situation.

— Mais que voulez-vous ?

— La vérité ; c’est-à-dire ce que vous savez, tout ce que vous savez.

Ce qu’il avait dit jusque-là n’était qu’une longue préparation ; ce qu’il voulait, ce qu’il cherchait, c’était une confession, – confession arrangée par le souci de la défense personnelle bien entendu, – mais qui par cela même chargeât d’autant plus lourdement La Vaupalière. Quel triomphe pour lui, s’il apportait à « ces Messieurs du Parquet » l’aveu d’un des deux complices, qui supprimait les hésitations auxquelles il s’attendait.

Mais il supposait moins de résistance qu’il n’y en avait en elle, moins de force, moins de ressort.

— Que voulez-vous que je vous dise ? s’écria-t-elle en se tordant les mains, je ne sais rien ; c’est vous qui me révélez l’horreur de ma situation.

— Si vous n’aviez rien su, est-ce que vous vous seriez détachée, est-ce que vous vous seriez séparée de ce second mari, épousé par amour ? Pensez que cette séparation peut être votre sauvegarde… si vous voulez la compléter.

Elle hésita. Il crut qu’il allait l’emporter. Mais elle ne se sentait pas assez maîtresse de sa pensée et de sa parole pour rien risquer : il fallait qu’elle réfléchît, qu’elle se préparât ; un mot lâché pouvait la perdre.

Il insista. Mais précisément parce qu’il était obligé de se répéter, il produisit moins d’effet sur elle : elle ne savait rien ; d’ailleurs dans son état de trouble et d’affolement, elle était incapable de rassembler ses idées, de rappeler ses souvenirs ; elle avait besoin d’être seule, de se reconnaître, de se consulter, et elle le priait de revenir le lendemain ou, s’il trouvait que c’était trop loin, dans la soirée.

Mais il ne consentit pas à lui accorder ce délai :

— De ce pas, je vais à Rouen faire ma déclaration au Parquet, et je n’en reviendrai qu’avec les magistrats. Vous leur donnerez vos explications.

— Vous ne ferez pas cela.

Malgré les supplications dont elle le pressa, il se montra inflexible :

— Un retard serait une faute grave dont je ne peux pas prendre la responsabilité. Sans doute il n’y a pas à craindre que vous avertissiez M. La Vaupalière, car le dépôt d’une dépêche vous compromettrait ; et d’ailleurs vous ne savez pas où il est, puisqu’après avoir dit qu’il allait à Paris, il est parti pour Dieppe, ainsi que je l’ai appris à la gare. D’autre part il n’y a pas à craindre non plus que vous vous soustrayiez à cet interrogatoire par la fuite, car ce serait un aveu de complicité. Cependant si vous ne m’accordez pas le concours que je vous demande, je ne peux pas différer d’aller à Rouen.

— Mais je ne peux rien vous dire, puisque je ne trouve rien en ce moment ; vous voyez bien que j’ai la tête perdue.

Elle continua dans cette voie, mais inutilement ; à la fin, de guerre lasse, il se leva, malgré les efforts qu’elle faisait pour le retenir :

— Je suis certain que quand je reviendrai avec M. le juge d’instruction, la réflexion vous aura montré que la situation… votre situation doit être envisagée à un point de vue différent.

Sur ce mot il la quitta. Sans doute il n’avait pas obtenu ce qu’il voulait, c’est-à-dire un aveu qu’il aurait été fier d’offrir à ces « Messieurs du Parquet ». Mais il avait préparé le terrain. Elle allait charger La Vaupalière, qui plus tard la chargerait à son tour, et de ce choc jaillirait la lumière : – ce qu’il voulait en somme. À la vérité il y perdrait peut-être le ruban rouge qu’il avait un moment entrevu ; mais il y avait beaux jours qu’il était résigné à porter toute sa vie le ruban violet, – le demi-deuil des grandes espérances, comme il disait avec un sourire mélancolique.

XIX

Quelle surprise, quel émoi, quand le bruit se répandit dans Rouen que le notaire d’Oissel et sa femme étaient arrêtés comme inculpés d’empoisonnement !

Tout d’abord les journaux de la ville avaient si bien enveloppé cette nouvelle extraordinaire, l’avaient annoncée avec tant de réserves, tant de précautions dues plus encore au notaire qu’au client, qu’il était aussi impossible de deviner le rébus qu’ils posaient à leurs lecteurs que de traduire au clair « les rumeurs graves » dont ils parlaient. À quelle corporation appartenait « l’officier ministériel de l’arrondissement » qu’ils ne désignaient pas autrement, à celle des notaires, des avoués, des huissiers ?

On avait cherché, échafaudé des hypothèses, arrangé des paris, mais à l’exception de ceux qui étaient en relations avec le monde du Palais, personne n’avait découvert quel était cet officier ministériel, coupable, avec sa femme, d’un empoisonnement, et il avait fallu qu’un journal de Paris, moins circonspect, eût imprimé les noms propres pour que la curiosité publique se jetât furieusement sur celle affaire passionnelle :

Un notaire, pensez donc ! Et c’était ce beau garçon de La Vaupalière qui n’avait que des amis dans le monde du Palais ! N’y avait-il pas là véritablement quelque chose d’incroyable, de renversant ! Mais ce qui ne paraissait ni incroyable ni renversant dans ce monde, c’était que le maire d’Oissel eût si longtemps poursuivi la découverte de ce crime qui semblait englouti pour jamais dans l’oubli ; un policier, ce pharmacien.

Et ceux qui fréquentaient les coulisses du Parquet avaient raconté les résistances auxquelles il s’était tout d’abord heurté auprès des magistrats, quand il leur avait dénoncé ce crime, et dont il n’avait triomphé qu’en accumulant tant de faits contre La Vaupalière et sa femme, que le notaire mandé au Parquet comme pour une affaire professionnelle n’en était sorti que pour passer chez le juge d’instruction qui l’avait envoyé à la prison de Bonne-Nouvelle, tandis que peu après on procédait à l’arrestation de la femme, bientôt suivie de l’exhumation de Courteheuse.

C’était alors que les reporters des journaux parisiens s’étaient abattus à Oissel pour faire le siège de la pharmacie et du notariat.

Le hasard voulait que ce fût précisément le moment où les journaux sont vides ; la session des conseils généraux étant terminée et celle des Chambres n’étant pas encore commencée, les premiers sujets se reposaient à la mer ou à la chasse, et leurs doublures, pour remplir les longues colonnes qu’on leur abandonnait, en étaient réduits à inventer toutes sortes de questions qui reviennent régulièrement à cette époque de l’année et n’ont d’autre intérêt que de suppléer au manque d’événements et de nouvelles par de la copie gratuite qu’on extrait de quelques personnages en vue, ou par des lettres d’abonnés heureux de voir imprimées leurs idées plus ou moins saugrenues. — Que pensez-vous de Jeanne d’Arc ? — Y a-t-il un idéal ? — Quelle est la cause du renchérissement des denrées ? — Quand doit-on se marier ? — Quelles sortes de nez sont les meilleurs pour réussir dans la vie ?

Au milieu de cette détresse, le crime passionnel d’Oissel était positivement une manne miraculeuse qui tombait du ciel, non seulement pour l’esprit ingénieux qui avait posé la question des nez, que la forme de ceux des empoisonneurs et de leur victime allait éclairer d’une lumière éblouissante, mais encore pour tout le monde, les grands comme les petits journaux, et aussi les illustrés.

Naturellement, aussitôt en descendant de wagon, le premier arrivé s’était précipité à la pharmacie :

— Monsieur Turlure ?

— Que puis-je pour votre service, répondit Turlure en soulevant à demi sa calotte.

Le journaliste répondit en présentant sa carte de presse ; alors Turlure ôta tout à fait sa calotte et prit sa physionomie la plus aimable :

— Fort honoré de votre visite, mais avant d’engager l’entretien veuillez me permettre une question : Est-ce le pharmacien que vous désirez interviewer ou l’officier municipal ?

— Les deux si vous voulez bien.

— Je veux tout ce qui peut vous être agréable, seulement je dois préalablement vous faire observer que si c’est le pharmacien, il ne sait rien, et que si c’est l’officier municipal il ne peut rien dire.

— Je vois que vous n’aimez pas les journalistes.

— Pardonnez-moi, ils font mon bonheur.

— Alors c’est la presse que vous dédaignez ?

— N’allez pas croire cela ni me le faire dire : je la vénère. Je suis républicain, monsieur, et comme tel j’ai la religion des libertés imprescriptibles qui nous ont été conférées par les immortels principes de 89.

— Cependant…

Alors Turlure éclata :

— Et le secret professionnel, qu’en faites-vous, monsieur ? Iriez-vous interviewer M. le juge d’instruction ?

— J’te crois que j’irais et ce ne serait pas la première fois.

— Ce sont là des usages parisiens qui, Dieu merci, n’ont pas encore gagné la province où la passion du cabotinage ne nous a pas gangrenés ; si Rouen est en province, Oissel y est encore bien davantage.

— Vous n’êtes pas juge d’instruction, monsieur le maire ?

— Au moins suis-je, en l’espèce, l’auxiliaire de la justice, son très modeste auxiliaire ; mais en cette qualité tenu à une réserve dont rien ne me fera départir.

— Pas même la pensée qu’en montrant comment vous avez mené cette affaire mystérieuse, vous devenez un exemple pour vos collègues les 36’000 maires de la France…

Turlure salua.

— … Qui par cette leçon apprennent ce que peut un homme intelligent, courageux, zélé, judicieux, perspicace, qui met l’intérêt de la société au-dessus de son repos ?

À chaque qualificatif Turlure saluait avec un sourire de satisfaction :

— Je n’ai fait que mon devoir, dit-il modestement.

— Encore est-il utile qu’on sache comment… pour l’exemple.

— Cela sera connu.

— Pas comme il convient ; car, en se confondant dans les faits du procès, votre rôle perdra de son importance.

— Le sceau du silence a été posé sur mes lèvres.

— Au moins ne puis-je pas faire connaître à notre public ce qu’est ce maire d’Oissel, sur qui l’univers tient en ce moment les yeux fixés ?

— Dites, si vous voulez, que c’est un modeste savant qui désire n’être pas mis en scène ; le besoin de faire parler de soi est un des travers les plus graves de notre époque : quia etiam bene proficientes animos tentare non cessat.

— Je vois qu’en tout cas ce modeste savant est un éminent latiniste.

— Éminent, non ; mais latiniste, j’en conviens. C’est pourquoi, si vous le permettez, nous terminerons cet entretien par une autre maxime, de Tite-Live celle-là, qui vous montrera qu’en dehors du devoir professionnel j’ai d’autres raisons de me taire : « Nil tam inestimabile est quam animi multitudinis. »

— C’est-à-dire, n’est-ce pas ? que rien n’est plus méprisable que l’opinion de la foule.

— À peu près.

— Eh bien, monsieur le maire, vous avez tort ; car la foule aujourd’hui c’est tout le monde, les intelligents comme les imbéciles ; et, par votre silence, vous nous obligerez, mes camarades et moi, à inventer des histoires à l’usage des imbéciles, puisque vous refusez la vérité aux gens intelligents.

— Vous ne ferez pas cela.

— Et avec quoi voulez-vous que je remplisse ma correspondance, si vous ne m’en donnez pas les éléments ? Le public, qui attend des renseignements sur le maire d’Oissel, ne nous fera pas crédit ; il faut le satisfaire coûte que coûte, et c’est pour cela que nous obtiendrons de votre entourage, de vos fournisseurs, votre boucher, votre boulanger, de vos amis, de vos adversaires, si vous en avez, ce que vous ne voulez pas dire.

— Une enquête alors ? Eh bien, monsieur, je la brave.

Dans l’entourage de Turlure, ceux qui pouvaient fournir des renseignements étaient ses élèves, et surtout l’un d’eux qu’on appelait à Oissel « Clystérium à bésicles » à cause de ses grosses lunettes en acier rouillé, et dont on pouvait tirer tout ce qu’on voulait en lui payant à boire. Cela étant bien connu, on l’avait attiré dans tous les cabarets du pays, et chaque fois qu’il rentrait il emplissait la pharmacie d’odeurs de rhum, de kirsch, d’absinthe qui l’eussent fait mettre à la porte, si Turlure avait pu se décider à renvoyer un bonhomme depuis quinze ans à son service, et qui n’avait d’autres défauts que sa passion pour les liqueurs fortes.

Mais où les reporters trouvèrent plus de détails curieux qu’auprès de Clystérium à bésicles, si bavard quand il avait le gosier suffisamment humecté, ce fut auprès des clercs de l’étude ; de Fauchon, déjà, stylé à la discrétion notariale, on ne put rien tirer ; mais de Boulnois, non moins bavard que l’élève de Turlure, on obtint tout ce qu’on voulut : il avait joué un rôle dans l’affaire, et il était fier de raconter tout ce qu’il avait eu la finesse de découvrir à propos des relations de La Vaupalière avec la patronne. Assurément La Vaupalière, même acquitté, ce qui n’était pas vraisemblable, ne reviendrait jamais à Oissel ; il n’y avait donc pas de ménagements à garder avec lui.

Pour faire leur enquête, les journalistes avaient été obligés d’aller chercher les témoignages qui pouvaient donner un intérêt romanesque à l’affaire, auprès de ceux qui savaient quelque chose ; mais Médéric vint au-devant d’eux, et spontanément, longuement, avec une complaisance et une abondance qui ne se lassaient pas, leur fit un récit duquel résultait clair comme le jour l’innocence d’Hortense. Après être resté anéanti sous la violence du coup qui l’avait écrasé en apprenant l’arrestation de la femme qu’il aimait, fou de douleur, furieux d’indignation contre Turlure, il avait compris bien vite de quelle importance il était pour elle qu’elle eût une bonne presse, surtout un bon public, et malgré sa mère désespérée, malgré ses oncles exaspérés, qui eussent voulu l’envoyer hors de France pendant quelques mois, il s’était hautement déclaré le défenseur de cette victime de la fatalité, plus encore peut-être que de la bêtise humaine.

— Innocente ! Innocente ! La soupçonner, une stupidité ; l’arrêter, une monstruosité.

Les cris font bien au théâtre ; dans une correspondance de journal, le moindre détail caractéristique a autrement de valeur. Il était trop intelligent pour ne pas le comprendre. Aussi s’était-il appliqué à réunir et à grouper ces détails dont l’ensemble ne pouvait qu’incliner l’opinion publique à la sympathie pour la femme qui semblait être une victime, et à la répulsion pour ce mari qui, après avoir empoisonné Courteheuse afin d’épouser sa veuve, tentait d’empoisonner aussi celle-ci, pour épouser une maîtresse qui avait gagné une grosse fortune dans la galanterie : cette seule insinuation ne faisait-elle pas de lui le plus misérable des hommes ?

Sans doute Médéric ne l’avait pas nettement formulée, mais il l’avait présentée de façon à la faire accepter pour vraie, comme il la croyait lui-même.

Aux journaux à images, il avait communiqué des photographies d’Hortense, et il avait fait exprès le voyage de Paris pour en porter d’autres qu’on exposerait dans les salles des dépêches.

Qui ne se dirait en la voyant que ce n’était pas là la tête d’une criminelle ?

XX

C’était un point capital d’avoir préparé ainsi l’opinion publique, puisqu’en somme le verdict du jury n’est que l’expression de cette opinion ; mais ce n’était pas tout, il fallait maintenant trouver un défenseur qui par le talent, l’autorité, le prestige, fût à la hauteur de la tâche qu’il voulait lui confier.

Quel serait ce défenseur entre les mains de qui il allait remettre la vie et l’honneur de la femme qu’il aimait ?

Dans son embarras et sa perplexité, tremblant à la pensée de la responsabilité qu’entraînait ce choix, il avait voulu consulter son professeur de droit, mais aux premiers mots celui-ci l’avait arrêté :

— Sale affaire dont vous ferez bien de ne pas vous mêler.

— La connaissez-vous cette affaire ?

— Je la sens, et vous pouvez m’en croire quand je vous dis qu’elle ne sent pas bon.

— Et moi vous pouvez m’en croire quand je vous affirme l’innocence de madame La Vaupalière.

Il avait plaidé cette innocence avec tant de feu, tant de passion, qu’il était évident qu’on n’ébranlerait pas sa foi, et que par conséquent mieux valait encore le diriger que le laisser livré à lui-même.

— J’aurais voulu ne pas voir votre jeunesse se compromettre dans cette aventure, mais puisque rien de ce que je vous dis ne vous touche, je ne peux pas ne pas répondre à votre demande. Si j’en crois les bruits du Palais, c’est Saint-Hélier qui défendra La Vaupalière ; ils ont été liés autrefois et Saint-Hélier ne pourra pas le refuser. Ce que sera cette défense, on peut le prévoir d’après le caractère de Saint-Hélier : honnête, droite, consciencieuse, cela, mais rien que cela ; une défense de province pour des jurés de la province. Ce n’est pas ce qu’il faut pour la femme qui d’après ce que je connais de l’affaire me semble devoir être défendue brillamment par un avocat à panache et sympathique, pour qui tous les moyens seront bons. Des avocats parisiens, c’est Drèche qui me paraît le mieux remplir ces conditions. Du talent il en a à revendre ; en ces dernières années il a par deux ou trois succès conquis l’autorité ; et il n’est pas homme à s’embarrasser de scrupules qui pourraient gêner un autre. Mais ce qu’il est surtout, c’est persona grata, comme on dit dans le langage de la diplomatie ; il ne s’impose pas au jury, il le séduit aussi bien par sa figure agréable que par ses manières caressantes sans bassesse, sa voix qui sait exprimer toutes les notes de la tendresse et de l’émotion, enfin par son regard charmeur ; ce n’est pas lui qui indisposera un juré par le mauvais œil qui a tant nui à Lachaud. Voilà l’avocat que je donnerais à madame La Vaupalière. Maintenant un dernier conseil : puisque je ne peux pas vous empêcher de vous mêler de cette affaire, n’y jouez pas un rôle ouvertement, et au lieu d’aller vous-même trouver Droche, envoyez-y un parent de madame La Vaupalière ; elle doit bien en avoir qui ne refuseront pas de s’occuper d’elle.

Bien que Médéric jugeât cette précaution inutile, il l’accepta cependant, et dès le lendemain il alla au Thuit demander à l’oncle Gibourdel de se rendre à Paris pour confier la défense de sa nièce à Droche.

Mais aux premiers mots, Benoit Gibourdel, qu’il trouva à table en train de déjeuner avec sa femme, se récria :

— Si la personne dont vous parlez a fait ce qu’on dit, s’écria-t-il, ce n’est pus ma nièce, j’la renie.

— Et si elle ne l’a pas fait, ne doit-elle pas être défendue ? répliqua Médéric indigné.

— Si elle l’a fait, elle doit avoir le cou coupé, dit la femme d’un ton qui indiquait que cette perspective n’était pas pour lui déplaire.

Médéric dut parlementer, plaider pendant plus d’une heure en répondant au mari qui faiblissait, et à la femme qui s’exaspérait ; à la fin il obtint que le lendemain l’oncle Benoit l’accompagnerait à Paris et rendez-vous fut pris à Oissel pour partir ensemble.

Naturellement ce fut Médéric qui arriva le premier à la gare et quand il vit paraître Benoit Gibourdel, il alla au-devant de lui pour lui remettre son billet.

— C’est que faut que vous sachiez, dit Benoit Gibourdel en regardant son billet, je ne vas qu’en troisième.

— Moi je ne vais qu’en première.

— Pour lors si c’est comme ça…

Et il mit le billet dans sa poche sans en demander davantage : puisque c’était ce jeune homme qui payait il n’allait pas marchander, ni insister pour monter en troisième ; cela ne serait pas civil et Dieu merci il connaissait la civilité.

À Paris, quand après deux heures d’attente ils furent introduits dans le cabinet de Droche, ce fut Médéric qui prit la parole :

— Voici M. Benoit Gibourdel qui vient vous demander de vous charger de la défense de sa nièce madame La Vaupalière…

— Je n’étons qu’un paysan, dit Gibourdel qui pour ne pas se trouver engagé, jugea à propos de se faire tout petit, mais ma nièce a de quoi, ne craignez rien, monsieur l’avocat, elle vous paiera bien.

Médéric lui coupa la parole et exposa l’affaire comme il désirait que Droche la vît, puis, quand l’avocat eut accepté cette défense, il posa sur le bureau une liasse de billets de banque que Gibourdel regarda avec des yeux stupéfaits.

— C’est une provision, dit-il.

Dès qu’ils furent sortis, Gibourdel crut devoir lui adresser des observations :

— Comme ça sans marchander, dit-il, sans tirer un reçu ; il avait envie de l’affaire, on aurait pu haricoter, il aurait p’tête payé pour l’avoir.

Il ne se calma que lorsque Médéric l’invita à dîner :

— C’est pas de refus ; faut se soutenir.

Et il se soutint si bien qu’il fit l’étonnement de ceux qui dînaient près d’eux.

— Faut être juste, répétait-il de temps en temps, pour la maquerie il n’y a que Paris. Si seulement ils avaient du cidre.

En revenant, Benoit Gibourdel voulut descendre à Oissel, mais Médéric qui avait son plan le décida à venir à Rouen : malgré ses sollicitations, il était sans nouvelles d’Hortense, comme elle était elle-même sans nouvelles de ce qu’il tentait pour sa défense, et il comptait sur l’oncle Benoit pour essayer d’arriver jusqu’à elle : ne pût-il la voir que quelques minutes, elle saurait qu’elle n’était pas abandonnée.

Cependant, si bien stylé qu’il eût été, l’oncle Benoit ne put rien obtenir ; lorsque les circonstances le permettraient, le permis de communiquer serait aussitôt accordé… s’il y avait lieu ; en attendant madame La Vaupalière ne pouvait voir personne, ni écrire, ni recevoir de lettres ; l’instruction a ses exigences dont les magistrats sont seuls juges.

Cette sévérité dans l’emprisonnement devint la douleur la plus vive de Médéric. De partout le repousserait-on, soit en ne voulant pas l’écouter, soit en lui adressant des remontrances ? Ses oncles ne voulaient plus le voir. Sa mère, du matin au soir, se désespérait ; ses amis se moquaient de lui ; et dans tout Rouen il faisait scandale.

— Vous savez que le fils Artaut, le neveu des messieurs Bouttevillain, est amoureux fou de l’empoisonneuse d’Oissel ; il assassine tout le monde de démarches qui le déshonorent.

— Elle est donc bien séduisante ?

— Dites qu’il est bien niais.

— Ou bien corrompu.

Et l’on ne se gênait pas pour lui témoigner l’étonnement, et aussi la pitié, quelquefois même le mépris qu’il provoquait ; – ce qui d’ailleurs le laissait indifférent ; était-ce de lui qu’il pouvait s’occuper, à lui qu’il pouvait penser ?

Les choses allaient ainsi, lorsqu’un jour il reçut une lettre d’une écriture barbare qui lui disait que, s’il était décidé à payer ce qu’elles valaient certaines nouvelles d’une personne à laquelle il s’intéressait, il n’avait qu’à se trouver le lendemain à neuf heures du soir place du Clos-Saint-Marc, au Café Éloi ; on les lui donnerait contre argent remis de la main à la main.

Un peu avant l’heure fixée, il entrait dans le Café Éloi qui est une sorte d’assommoir à l’usage des misérables du quartier Martainville, et à une table il apercevait une vieille femme au visage pâle assise en compagnie de deux hommes plus jeunes qu’elle, qui avaient tout l’air de deux gredins ; l’un d’eux, en le voyant entrer, vint au devant de lui :

— M. Artaut, je pense ?

— Oui.

— Si vous voulez vous asseoir.

Il ne rechigna pas et prit place sur un tabouret en face de la vieille femme.

— V’là mon épouse, dit celui qui l’avait abordé, qui sort de Bonne-Nouvelle, ousqu’elle s’est trouvée avec une amie à vous qu’a eu aussi des malheurs, aussi et qui lui a remis des papiers en lui promettant que vous la récompenseriez.

— Les voilà, dit l’épouse, en mettant une enveloppe sans adresse sur la table.

— Qu’est-ce que vous donnez ? continua l’homme.

— Qui me dit que ces papiers ont de l’intérêt pour moi ? répondit Médéric en cherchant à se tenir sur la réserve.

— Puisque c’est madame La Vaupalière qui m’a chargé de vous les remettre, répliqua la femme.

Ce nom si cher décida Médéric ; il prit un billet de cent francs dans sa poche, et l’ouvrit sans le lâcher, mais le trio partit d’un même éclat de rire :

— Cent francs ! oh là là ! malheur ! pourquoi pas quinze centimes ?

Puis, brusquement, le mari de la libérée prit l’enveloppe, avec une allumette l’ouvrit, et en tira quatre feuilles de papier.

— Y a quatre feuillets, dit-il, c’est quatre cents francs, pas un sou de moins.

— Vous voyez qu’il n’y a rien d’écrit sur ces feuillets, dit Médéric.

— Farceur ! Vous saurez bien les rendre lisibles. Pour vous prouver que nous ne voulons pas vous vendre du papier blanc, faisons une affaire : contre votre billet je vous remets un feuillet, vous le lirez, et demain ici à dix heures du matin je vous remettrai les trois autres, contre trois autres billets. Nous sommes d’honnêtes gens, vous savez.

— Et la preuve, continua la femme, c’est que je veux en attendant vous donner des nouvelles de votre petite. Elle est en bonne santé, aussi bonne que si elle se promenait tous les jours dans son jardin. Elle a si bien retourné les sœurs qu’elle fait d’elles ce qu’elle veut. Elle pourrait ne pas travailler, et elle a pourtant voulu ourler des sacs. Elle pourrait faire venir ses repas du dehors, elle mange la soupe et le rata comme les autres. Aussi tout le monde l’aime et l’estime : une femme qui a empoisonné son mari, chouette ; avec ça pas fière pour deux sous.

Cette façon de parler d’Hortense outrageait Médéric ; il se leva et sortit pressé de chauffer ce papier pour lire ce qu’elle avait écrit dessus avec du jus de citron vraisemblablement :

 

« Seul tu peux me sauver, cher bien aimé, et ma foi en ton amour est telle que je suis certaine que tu l’es déjà mis à l’œuvre. Ton cœur, ton noble cœur, qui connaît le mien, se refuse, n’est-ce pas, à admettre une seule de ces accusations ? »

 

Elle continuait ainsi jusqu’à ce que le papier s’interrompît. Quelle fierté, quelle gloire, que ce fût à lui qu’elle remît sa vie et son honneur, sans une seconde de doute ni d’hésitation !

Le lendemain, à dix heures du matin, il échangeait au Café Éloi, contre trois billets de cent francs, les trois feuillets qui restaient.

Ils n’étaient que la continuation du premier : un acte de foi et d’espérance en lui ; à la fin du dernier seulement elle précisait ce qu’elle espérait et attendait ; c’était qu’il écrivît avec une solution de cobalt sur les marges de l’Imitation de Jésus-Christ qu’il demanderait à Divine ce qu’il avait fait jusqu’à présent et ce qu’il comptait faire encore pour la défendre : par l’entremise des sœurs et de l’aumônier elle trouverait moyen d’obtenir qu’on lui remît ce volume, et ainsi elle serait fixée. Assurément elle n’avait aucune inquiétude. Pas une seconde elle n’avait eu de l’hésitation. Mais quel apaisement quand elle serait fixée d’une manière précise. Quelle joie quand elle pourrait s’endormir en berçant son cœur martyrisé par la pensée de ce qu’il faisait pour elle, et en répétant son nom :

— Médéric, Médéric.

XXI

Le temps s’éloigne où le président d’assises était trop souvent un imprésario qui avait pour premier souci de tout régler sur le théâtre dont il prenait la direction, pour le grand plaisir de son public et surtout pour son succès personnel d’homme à bons mots, qui écrasait l’accusé de son esprit, et mettait dans la phrase sacramentelle adressée aux témoins : « Allez vous asseoir, » autant d’intentions drolatiques qu’un compère de revue dans un couplet de sortie. En lui enlevant le droit de résumer les débats, qui lui donnait le dernier mot du procès, on l’a remis à sa place, et sous la pression de l’opinion publique tenue en éveil par le compte rendu des journaux, il est en train de se former une nouvelle classe de magistrats qui consent à laisser le premier rôle à l’accusé, et comprend qu’avec un instrument impressionnable comme le jury, c’est de l’habileté de n’avoir la main ni trop lourde ni trop leste, comme c’en est aussi de ne pas se la passer coquettement dans les cheveux avec un sourire fat ou narquois.

C’était à cette nouvelle école qu’appartenait le conseiller Dassonville qui allait présider l’affaire Courteheuse, et aussi jusqu’à un certain point l’avocat général Corbassière qui devait soutenir l’accusation ; et bien que l’un, le conseiller, fût un Normand avisé, et l’autre, l’avocat général, un Méridional fougueux, il y avait eu accord entre eux pour apporter dans cette affaire un esprit de modération et de convenance, aussi bien avec les accusés qu’avec les témoins quels qu’ils fussent, qui devait, semblait-il mettre les jurés dans leurs mains, et les arracher aux opinions préconçues que le tapage soulevé quotidiennement par les journaux depuis quatre mois leur avait fatalement imposées. Espérer que ces braves gens travaillés pendant ce long espace de temps de toutes les manières, même par des intrigues personnelles, depuis que leurs noms avaient été publiés, arriveraient à l’audience « dans des dispositions d’impartialité et de fermeté qui conviennent à un homme probe et libre », il ne fallait pas s’en flatter ; aussi le moyen le plus sûr de leur rendre cette impartialité et cette fermeté, était-il de gagner leur confiance. C’est pourquoi en dressant le rôle, l’affaire avait-elle été fixée au milieu de la session, alors que le jury, ne se tenant plus sur la défensive, est disposé à accepter ce que dit l’avocat général, et à prendre le président pour un pilote à qui l’on peut se fier.

Pour commencer, le président n’avait pas voulu faire sa salle, et, malgré les sollicitations qui pleuvaient sur lui de tous côtés, il était resté inexorable pour appliquer une récente circulaire du garde des sceaux : pas de billets de faveur pour cette première représentation d’une pièce à sensation qui provoquait si violemment la curiosité ; pas de cartes multicolores ; pas même de cartes du tout. Rien ni personne ne l’avait fait revenir sur cette résolution : ses collègues, les plus hautes autorités judiciaires, politiques, militaires et même ecclésiastiques l’avaient trouvé inébranlable.

Mais ce qu’il avait persisté à refuser avec une fermeté sévèrement jugée dans le monde, d’autres l’avaient accordé. Dès huit heures du matin, bien que l’audience ne dût s’ouvrir qu’à neuf, il n’y avait plus une seule place inoccupée dans l’enceinte réservée. À la vérité, les grandes portes étaient restées closes comme l’avait ordonné le président, mais les petites avaient été entrebâillées discrètement avec des paroles chuchotées, celle de MM. de la cour, celle de MM. les jurés, celle même des accusés, et dans cette vaste salle des assises, la plus belle de France, qu’en cette sombre matinée de janvier, éclairait à peine le jour jaune qui tombait du plafond à caissons dorés, tout ce qui comptait dans la société rouennaise avait le plaisir de se retrouver ; la note claire des chapeaux de femmes guidait les regards curieux et l’on échangeait des signes de main, ou des exclamations étonnées : — Hé, quoi ! — Mon Dieu oui ; tandis qu’au-dessus du murmure de cette foule éclatait de temps en temps la fermeture d’une porte mystérieuse par laquelle s’introduisaient, effarés, des nouveaux venus qui se faufilaient où ils pouvaient. Une fois qu’elles avaient trouvé une place quelconque les femmes réparaient le désordre de leur toilette en se plaignant à leurs voisins d’avoir été bousculées, déchirées, meurtries par la cohue qui grâce à l’incurie du président, tentait de prendre d’assaut le Palais de Justice ; et par-dessus l’enceinte encore vide, réservée au public debout, arrivaient de temps en temps les clameurs de cette cohue qui plus compacte là qu’ailleurs faisait queue dans l’immense salle des Procureurs.

Au milieu de ces entrées il y en eut une qui fit particulièrement sensation : celle d’un tout jeune homme brun, au visage pâle, à la physionomie grave, habillé et ganté avec soin, sur lequel tous les yeux firent balle, aussitôt que son nom eût été prononcé et courut de banc en banc :

— Médéric Arlaut !

Mais il était trop préoccupé pour rien voir, pour rien entendre, et comme quelqu’un qui sait à l’avance où il va, il se dirigea vers les bancs des jurés qui font face à ceux des accusés. En le voyant venir, un homme qui occupait une chaise se leva pour la lui donner : évidemment il avait pris ses précautions à l’avance et s’était assuré une place vis-à-vis d’Hortense, de façon qu’en s’adressant aux jurés elle eût les yeux sur lui et que, d’un signe imperceptible, d’un regard, il pût l’encourager et la soutenir.

Avant que les accusés parussent à l’audience, il se passa dans la coulisse une formalité, celle du tirage au sort des jurés, qui, pour cette affaire, montra tout de suite à ceux qui savaient voir comment la défense comprenait son rôle : tandis que Saint-Hélier, au nom de La Vaupalière, récusait les jurés qu’il présumait incapables de rendre un verdict raisonné, Droche, au contraire, récusait ceux qui, par leur situation ou leur éducation, devaient être d’une intelligence un peu plus élevée ; et le jury de jugement formé, il s’en expliquait en riant avec son confrère avant de passer dans la salle d’audience :

— Je vois que vous croyez aux capacités, moi je préfère les idiots ; je vous en veux de ne pas m’en avoir laissé assez de cette espèce.

En sortant de la salle du conseil, les accusés avaient été introduits dans la salle d’audience, et instantanément toutes les lorgnettes se braquèrent sur eux, d’un même mouvement automatique, comme eussent pu le faire en tombant en joue les fusils d’un régiment bien exercé.

Ils étaient l’un et l’autre en noir : La Vaupalière, la taille bien prise dans une redingote boutonnée, ganté de gants gris sombre ; Hortense, habillée comme toujours d’une robe noire très simple, par dessus laquelle elle portait un manteau de drap, et coiffée d’une capote sans brides sous laquelle ses cheveux s’enlevaient en coup de vent avec leur frisure légère. Tandis que cette longue détention de cinq mois avait abattu le mari qui paraissait écrasé, elle n’avait en rien influé sur la femme, restée ce qu’elle était au moment de son arrestation ; aussi jeune, aussi frétillante.

Son succès fut vif sur les hommes :

— Mais elle est très gentille.

— Capiteuse.

— Très chic.

Les femmes, au contraire, étaient surtout sensibles à ses défauts, qu’elles détaillaient avec une sûreté de critique inexorable et non sans une certaine aigreur. L’une d’elles résuma le sentiment de toutes, d’un mot :

— C’est le prestige du crime qui vous la fait trouver capiteuse. Honnête femme, elle vous paraîtrait insignifiante ; criminelle, elle est provocante.

— Est-elle criminelle ?

— Et puis, vous savez, Courteheuse était une brute.

— Alors, on peut tuer les maris qui ont cessé de plaire ?

Sans paraître troublée par les lorgnettes, Hortense, aussitôt assise, avait dirigé ses regards sur les bancs des jurés, et tout de suite elle avait reconnu Médéric qui, se levant, lui avait adressé un salut respectueux, auquel elle répondit d’un gentil signe de main, accompagné d’un doux sourire.

Cependant un brouhaha s’était élevé dans la salle ; les jurés venaient prendre leur place, guidés par un huissier qui, une feuille de papier à la main, s’agitait autour d’eux comme un chien de berger ; puis tout de suite on annonça la cour, le président ayant jugé inutile à sa grandeur de se faire attendre.

Aussitôt qu’il eut, avec une dignité affable, prié les jurés de s’asseoir, il demanda aux accusés de donner leurs noms, prénoms, âge, profession, demeure et lieu de naissance.

La Vaupalière répondit d’une voix sourde, Hortense avec clarté, et, quoiqu’elle n’eût pas forcé son ton, elle articulait si bien chaque mot qu’on l’entendit jusqu’au fond de la salle :

— Hortense Gibourdel, vingt-six ans, sans profession, demeurant à Oissel.

— Où êtes-vous née ? demanda le président en détachant chaque mot de sa question, comme si elle était importante.

— À Paris.

— Veuillez vous asseoir.

Alors, se levant lui-même après avoir ôté sa toque, il fit prêter serment aux jurés, et après l’accomplissement de cette formalité, on remarqua, parmi ceux qui étaient au courant des usages judiciaires, qu’il n’avait point rappelé aux défenseurs l’article 311 du code d’instruction criminelle, qui leur prescrit de s’exprimer avec décence et modération.

— Décidément il est nouvelle couche, le président, dit un avocat.

Mais il fut bien plus encore nouvelle couche, lorsqu’après la lecture de l’acte d’accusation, qui était plutôt un énoncé des faits qu’un réquisitoire, au lieu d’interroger les accusés comme on s’y attendait, il s’adressa aux jurés :

— C’est un usage presque constamment observé, messieurs les jurés, de commencer les débats par l’interrogatoire des accusés. Cependant avec ceux qui comparaissent en ce moment devant vous, nous ne procéderons point de cette façon. Pendant tout le temps qu’a duré l’instruction, l’accusée a refusé de répondre aux questions qui lui étaient posées ou ne l’a fait que d’une façon évasive et contradictoire, revenant le lendemain sur ce qu’elle avait dit la veille. Dans ces conditions, notre interrogatoire manquerait d’une base reposant sur des faits reconnus. C’est pourquoi nous allons procéder tout d’abord par l’audition des témoins. Ce seront eux qui vous feront avec une complète sincérité l’exposé de l’affaire et nous arriverons ainsi, j’en ai la conviction, à la manifestation complète de la vérité, sans trahir ni les intérêts des accusés, ni ceux de la société qui les accuse. La lumière se fera devant vous spontanément. Sans doute cette méthode exigera de votre part une attention plus soutenue ; mais les quelques jours pendant lesquels nous avons siégé ensemble dans cette enceinte m’ont donné la certitude que cette attention n’est au-dessus ni de votre capacité, ni de votre conscience. Huissier, appelez le premier témoin.

Et dans le brouhaha qui se produisit, les réflexions s’échangèrent :

— Au moins n’accusera-t-on pas le président d’avoir éreinté les accusés par un interrogatoire de plusieurs heures.

— Il a mieux aimé faire la conquête des jurés, et je crois bien qu’il a réussi : voyez comme ils se rengorgent dans leur capacité et leur conscience ; sont-ils fiers d’avoir un président qui s’efface devant eux !

— Il est malin, votre président, dit Droche en se penchant vers son confrère.

— Soyez sûr qu’il nous tirera d’autres tours du même sac.

XXII

Le premier témoin que l’huissier amena à la barre déclara être maître d’hôtel garni, rue Rossini, à Paris.

— Vous avez eu l’accusé pour locataire ? demanda le président.

— Oui, monsieur le président, il y a dix ans.

— Pendant combien de temps ?

— Six mois environ.

— Pourquoi a-t-il quitté votre maison ?

— Il n’a pas quitté ma maison.

— Veuillez vous expliquer d’une façon intelligible pour MM. les jurés.

— C’est-à-dire qu’il a cessé d’occuper sa chambre, mais il venait tous les jours chercher ses lettres qu’il continuait à se faire adresser chez moi.

— Il n’avait donc pas d’autre domicile ?

— Je ne sais pas.

— Accusé, avez-vous eu un autre logement en quittant la maison du témoin ?

— Évidemment.

— Alors, pourquoi n’y receviez-vous pas votre correspondance ?

— Parce que je ne voulais pas que tout le monde sût mon adresse.

— Pourquoi ?

— Pour ne pas être ennuyé.

Le président revint au témoin :

— Pendant combien de temps l’accusé s’est-il fait adresser ses lettres chez vous ?

— Six ou sept ans.

— Ainsi, continua le président en parlant à La Vaupalière, pendant plus de six ans vous n’avez pas eu de domicile… avouable. À dix-huit ans, en quittant le lycée de cette ville où vous avez fait vos classes, vous allez à Paris pour y étudier le droit. Au lieu de vous loger au quartier latin comme tous les étudiants sérieux, vous allez habiter la rue Rossini, c’est-à-dire un quartier où l’on mène plutôt la vie de plaisir que celle de travail. Puis après six mois, vous quittez ce modeste logement. Pour aller où ?

— Tantôt dans un endroit, tantôt dans un autre.

— Précisez.

— C’est bien difficile après un si long temps écoulé, et d’ailleurs cela est de peu d’importance, il me semble.

— Au contraire, interrompit l’avocat général, cela est d’une importance décisive, et nous le prouverons.

Cela fut jeté avec le plus bel accent méridional en faisant rouler les r et sonner les désinences comme si chacune d’elles était un pétard ; ce qui amena un sourire d’autant plus facilement communicatif sur ces visages normands, qu’en ces derniers temps M. Corbassière avait publié une brochure moitié sérieuse, moitié plaisante à l’usage des orateurs, des chanteurs, des professeurs, des avocats, des ecclésiastiques sur la nécessité de corriger la prononciation parisienne en la rapprochant de celle du Midi.

— Je dois vous prévenir, dit le président d’un ton presque bienveillant, que votre refus de répondre d’une façon précise à la question que je viens de vous poser, peut amener des interprétations qui vous seront défavorables, et qu’on pourra en conclure que si vous ne voulez pas dire où vous avez habité pendant plus de six ans, c’est que vous demeuriez chez des femmes aux dépens desquelles vous viviez.

— Si j’avais vécu aux dépens des femmes, je n’aurais pas dépensé l’héritage qui me venait de ma mère.

— La prodigalité n’exclut pas l’âpreté au gain, et c’est pour subvenir à des dépenses exagérées qu’on cherche à se procurer des ressources n’importe comment. L’accusation soutiendra qu’à partir de votre vingt-unième année, quand l’héritage de votre mère a été dissipé, exploitant votre jolie figure et vos manières séduisantes, vous avez vécu de vos maîtresses, et que vous avez contracté ainsi des habitudes qui, continuées à Oissel, vous ont amené sur ce banc.

— L’accusation devra le prouver : si j’ai demeuré avec des maîtresses, le loyer était en mon nom.

— Cela ne signifie pas nécessairement, dit le président avec bonhomie, que c’était vous qui le payiez. À la vérité, ce sont là des mœurs plus parisiennes que provinciales, mais c’est là un des côtés caractéristiques de cette affaire que si le crime a été commis en Normandie, ceux qu’on en croit coupables sont dans une certaine mesure des produits parisiens, – l’un par sa vie de jeunesse au milieu d’un monde interlope, l’autre par son lieu de naissance et sa première éducation dans une boutique de modiste.

Les journalistes parisiens se regardèrent avec un mouvement de surprise :

— Comment, il est resté si provincial que ça, le président des nouvelles couches !

Mais ceux qui pensèrent à examiner les jurés purent voir que cette observation qui, au premier abord, paraissait si sottement provinciale, produisait sur eux l’effet que le président en attendait :

— De la fripouille parisienne, ces accusés, rien que ça.

En tous cas, Droche ne s’y trompa pas :

— Voilà le sac à la malice qui s’ouvre, dit-il à Saint-Hélier.

Après deux autres dépositions sur les antécédents de La Vaupalière, on arriva aux témoins d’Oissel et de Rouen ; le premier qui parut à la barre fut Célanie, mais bien que ce fût un Normand qui interrogeât patiemment cette Normande, il n’en put rien tirer du tout ; elle répétait d’un air vide la question qu’il lui posait, cherchait avec un sourire niais ce qu’elle devait comprendre et dire, puis finalement accouchait d’un « p’tête ben » qui n’était ni une affirmation ni une négation. Un autre président se fût amusé de ce personnage comique, et eût fait de l’esprit avec elle, mais il s’en garda bien : ce n’était pas devant des paysans normands comme il y en avait plusieurs dans le jury qu’il convenait de se moquer d’un des côtés du paysan normand ; il ne lui adressa même pas la fameuse phrase : « Allez vous asseoir », mais poliment il lui dit qu’elle pouvait se retirer ; ce fut l’huissier impatienté de ses hésitations qui lui traduisit, au milieu des rires du public, l’invitation du président :

— On vous dit d’aller vous asseoir.

— Merci ben, n’scieux pas fatiguée.

Un pharmacien de la place Cauchoise succéda à Célanie : quand les journaux illustrés avaient publié le portrait de La Vaupalière, il avait été frappé de la ressemblance qui existait entre ce portrait et un client inconnu qui, un soir, était venu lui demander un flacon de sulfonal, en le questionnant sur les propriétés de ce médicament : combien fallait-il de temps pour qu’il amenât le sommeil ? combien durait ce sommeil ? Les clients qui achetaient du sulfonal étaient rares à cette époque, alors surtout qu’ils ne présentaient pas une ordonnance de médecin. Le pharmacien de la place Cauchoise avait donc examiné celui-là, tout en répondant à ses questions ; et quand le portrait du notaire d’Oissel avait été publié, il l’avait reconnu pour l’acheteur du sulfonal.

— Et maintenant, demanda le président, le reconnaissez-vous dans l’accusé ?

— Sans aucun doute, c’est bien lui.

— Contestez-vous cet achat du sulfonal ? demanda le président.

— Pourquoi le contesterais-je ?

— Je vous le demande.

— Le sulfonal n’est pas un poison.

— En tout cas cet hypnotique puissant plonge-t-il celui qui en fait usage dans un sommeil profond, pendant lequel il n’a conscience ni de ce qui se dit, ni de ce qui se passe autour de lui, de telle sorte qu’on peut venir dans sa maison, qu’on peut s’y installer, y faire ce qu’on veut sans qu’il s’aperçoive de rien : l’effet produit est en quelque sorte celui d’une mort momentanée. Or, si celui qui administrait ce médicament mystérieux s’en trouve pour une cause quelconque empêché, ne peut-il pas être amené… fatalement à substituer la mort définitive à la mort momentanée, – l’arsenic au sulfonal ?

— Cela est à prouver.

— Et cela le sera, conclut l’avocat général.

— MM. les jurés comprendront que je veuille attendre cette tentative de preuve pour y répondre.

Au pharmacien de la place Cauchoise succéda celui de la rue Grand-Pont qui, en présence de son collègue d’Oissel, avait vendu à La Vaupalière un compte-gouttes et des gouttes de Baumé. Il raconta cette acquisition en insistant sur l’embarras de La Vaupalière, se voyant surpris par Turlure, et sur le temps qui s’était écoulé entre le moment où l’élève, en lui remettant le compte-gouttes, avait demandé « ce qu’il voulait avec cela » et celui où La Vaupalière avait répondu en spécifiant des gouttes de Baumé.

— Ce temps écoulé a été significatif ? demanda le président.

— Très significatif.

— Et pour vous quelle a été cette signification ?

— Que la question de mon élève a été une surprise, et que la réponse relative aux gouttes de Baumé n’a été faite, après un moment de réflexion, que pour justifier l’achat du compte-gouttes.

— Alors, selon vous, l’accusé ne pensait pas à acheter des gouttes de Baumé en entrant chez vous ?

— Il n’y a pensé que pour ne pas rester court devant mon collègue d’Oissel.

— Accusé, qu’avez-vous à répondre ?

— Que c’est là une interprétation que je ne peux pas discuter.

— Alors vous aviez réellement besoin de ces gouttes de Baumé et vous en avez fait usage ?

Bien que le président ne lui eût pas adressé la phrase banale qui traîne dans le répertoire des Cours d’assises : « Accusé, vous êtes trop intelligent pour ne pas comprendre la gravité de ma question », La Vaupalière sentait dans quelle terrible situation elle le plaçait : la vérité c’était un aveu, la non-vérité un danger d’être convaincu de mensonge. Il essaya de se jeter à côté :

— M. Turlure vous dira, répondit-il, qu’il m’a lui-même conseillé l’usage de ces gouttes.

— Quand vous a-t-il donné ce conseil ? Avant ou après l’achat du compte-gouttes ?

— En revenant ensemble à Oissel.

— C’est-à-dire après l’achat du compte-gouttes. Et vous avez pris de ces gouttes ?

— Sans doute.

— Pendant longtemps ?

— Je ne peux pas préciser.

— Un jour, un mois ?

— Quelques jours.

Comme le président n’insistait pas, La Vaupalière espéra avoir doublé ce cap périlleux.

Ce fut Fauchon que l’huissier introduisit.

— Avant d’être le clerc de l’accusé, dit le président, vous avez été son camarade, vous habitiez le même hôtel, vous mangiez à la même table. Avez-vous remarqué qu’il usât de médicaments ?

— Non.

— Ainsi, avant son repas, a-t-il jamais pris des gouttes qu’il se versait avec un compte-gouttes.

— Je ne crois pas.

— Rappelez vos souvenirs, la question est de la plus haute gravité.

— Je ne l’ai jamais vu.

— S’est-il quelquefois plaint ?

— Non.

— Vous veniez ensemble de l’étude à l’hôtel ?

— Presque toujours.

— Et avant de prendre place à table, entriez-vous dans vos chambres ?

— Cela était rare ; nous allions nous laver les mains à une fontaine qui est placée dans le vestibule et nous nous mettions à table.

— Maintenant, accusé, voulez-vous dire à MM. les jurés le moment précis auquel vous buviez ces gouttes, qui se prennent avant le repas ou tout au commencement du repas ?

— Le matin, avant de sortir.

— À jeun ?

— Sans doute.

— Quand nous entendrons MM. les médecins, nous leur demanderons si on a jamais pris ces gouttes, dont l’amertume est insupportable, de cette façon.

— C’était la mienne. Je ne voulais pas, à table, avoir l’air de me droguer.

C’était dans les yeux de Médéric, comme dans un miroir, qu’Hortense suivait les impressions produites par les témoignages ou par la défense de La Vaupalière. Au regard qu’il lui lança, elle sentit que les dernières réponses de son mari venaient de le compromettre gravement ; mais elle n’eut pas le temps de rester sur cette pensée, la marche de l’affaire, qui s’enchaînait avec une rapidité pour elle vertigineuse, avait amené Boulnois à la barre, et pour la première fois elle allait être mise en cause.

XXIII

Ce fut avec satisfaction que Boulnois raconta comment, soupçonnant les relations de La Vaupalière avec madame Courteheuse, il avait vu ces soupçons justifiés, d’abord par l’empreinte relevée dans la terre du jardin, puis par la rencontre, la nuit, du maître-clerc au moment où il allait pénétrer dans la maison, enfin par l’arrivée de celui-ci à l’étude après une nuit de neige sans laisser trace de ses pas nulle part.

— Comme il ne pouvait pas être tombé du ciel, il fallait bien qu’il eût couché dans la maison, conclut le caissier.

— Qu’avez-vous à répondre ? demanda le président à La Vaupalière.

— Je désire ne pas répondre, et j’espère que MM. les jurés voudront bien apprécier les raisons auxquelles j’obéis.

— Ce n’est peut-être pas le lieu d’être chevaleresque ; mais vous êtes libre de vous montrer tel que vous voulez qu’on vous voie. Et vous, madame, qu’avez-vous à dire ?

Sans témoigner aucun embarras, Hortense se leva :

— Le moment venu je m’expliquerai, dit-elle, et ma sincérité prouvera à MM. les jurés que, si je ne l’ai pas fait jusqu’à présent, ce n’est pas par peur des responsabilités ; ils verront que qui n’a jamais menti, est incapable d’altérer la vérité, même pour sauver sa vie.

Bien que ce petit discours fut singulièrement énigmatique, il produisit une impression favorable pour Hortense, tant elle avait su mettre de simplicité, d’innocence et de bonne foi dans la façon dont elle l’avait débité ; et puis il était plein de promesses, et si la curiosité était déçue d’un côté, elle était surexcitée de l’autre. Quoi qu’elle dit, elle parlerait et, qu’on lui fût hostile ou favorable, il y avait unanimité pour reconnaître qu’elle s’exprimait très bien, avec décence, sans pleurnicherie comme sans pose : ce n’était pas elle qui faisait montre de sentiments chevaleresques. Médéric lui envoya un coup d’œil enthousiasmé.

Les experts, deux médecins et un chimiste, qui avaient procédé à l’exhumation et à l’analyse des restes de Courteheuse, ne firent que confirmer leur rapport, que l’acte d’accusation avait déjà longuement analysé. En employant la méthode de Flandin et Danger, c’est-à-dire la carbonisation sulfurique, les experts avaient recueilli sur des soucoupes des taches d’aspect métallique qui, soumises aux réactions accoutumées, décelaient la présence de l’arsenic dans des proportions assez fortes. Ne s’en tenant pas là et employant la méthode de Duflos, qui complétait et contrôlait leurs premières recherches, ils avaient, en traitant les organes par l’acide chlorhydrique et le chlorate de potasse, recueilli pour le foie et les intestins des taches arsenicales appréciables, pour l’estomac des taches plus faibles, qui donnèrent les unes et les autres un précipité d’arsenic. De leurs recherches, il résultait donc que les quantités d’arsenic trouvées dans les organes de Courteheuse concluaient à un empoisonnement par l’arsenite de potasse, vraisemblablement la liqueur de Fowler.

Pour qu’il ne restât pas de doutes dans l’esprit des jurés, le président avait prié les experts d’expliquer comment, après une aussi longue inhumation, ils avaient pu procéder à leurs recherches en s’entourant des garanties scientifiques les plus rigoureuses ; et l’un d’eux, qui était beau parleur et dont l’éloquence facile avait arraché plus d’une condamnation à la conscience troublée de jurés hésitants, en avait profité pour faire une conférence agréable sur la présence de l’arsenic dans le cadavre d’un sujet intoxiqué. Après trois années d’inhumation, Barruel avait retiré de l’arsenic d’un cadavre dont le tube intestinal était disposé par feuillets noirâtres ; Ozanam, après sept ans, en avait retiré d’une matière noire située sur les côtés de la colonne vertébrale ; Sançon de Saintes, après avoir enterré dans un jardin que les crues de la Charente inondaient tous les ans, des cercueils contenant des matières animales mêlées à l’arsenic, n’avait plus trouvé trace de ces matières après une inhumation de cinq années, tandis qu’on pouvait recueillir l’arsenic par l’appareil de Marsh.

Ces affirmations étaient trop graves pour que la défense ne cherchât pas à en atténuer tout de suite la portée.

— Les experts croient que M. Courteheuse est mort tué par l’arsenic, dit Saint-Hélier ; nous, nous croyons qu’il a été tué par une maladie qu’un médecin dont personne ne contestera l’autorité a soignée. Mais que les experts aient raison dans leurs conclusions, ou que le docteur Hanyvel ait porté un diagnostic juste, cela ne nous touche en rien. Ce qu’il faut, au cas où Courteheuse aurait été empoisonné, c’est prouver que mon client lui a administré l’arsenic que les experts croient avoir trouvé, et cette preuve je ne la vois pas venir.

— Soyez assuré que vous ne perdrez rien pour attendre, répliqua l’avocat général.

Parmi ceux qui suivent une audience de cour d’assises, jurés comme auditeurs, il en est bon nombre qui passent par des phases si diverses, qu’à la fin de la journée, ils ne savent plus que penser et se perdent dans la confusion ou les contradictions ; c’est alors qu’il est important, avant que les débats soient remis au lendemain, qu’un mot décisif soit prononcé de façon à incliner les esprits hésitants dans le sens de la défense ou de l’accusation. De toute une audience laborieuse, c’est quelquefois ce mot qui reste ; on l’emporte, on le colporte, on se le répète, on en rêve, et c’est lui qui prépare la journée du lendemain. Droche était un trop habile tacticien pour ne pas employer cette manœuvre.

— De la remarquable déposition de MM. les experts, si consciencieuse, dit-il, et de leurs recherches conduites avec un esprit scientifique auquel je tiens à rendre hommage, se dégage un fait pour nous capital, que je prie MM. les jurés de bien retenir, c’est que s’il a été recueilli pour le foie et les intestins des taches arsenicales appréciables, il n’en a été trouvé que de très faibles pour l’estomac.

À quoi tendait cette observation faite d’une façon solennelle au moment même où l’audience allait être levée ? Ce fut ce que chacun se demanda, et comme Hortense n’avait pas révélé son système de défense, on resta livré aux conjectures et aux hypothèses dont chacun tirait les conséquences qui plaisaient à ses idées préconçues. Ce soir-là, autant on parla d’Hortense et de son avocat, autant on s’occupa peu de La Vaupalière « le chevaleresque ». L’audience du lendemain serait curieuse.

Elle s’ouvrit par la déposition d’Hanyvel. Il ne reconnut nullement qu’il s’était trompé : il avait d’abord diagnostiqué la grippe, plus tard l’acrodynie, et c’était bien des suites de ces deux maladies que le notaire d’Oissel était mort. Cela fut expliqué sentencieusement, sur le ton de l’infaillibilité pour soi-même et du dédain pour ceux qui disaient le contraire.

Une pareille déposition portait un coup trop violent à l’accusation pour ne pas soulever la discussion. Hanyvel n’avait pas prononcé son dernier mot, que les experts étaient rappelés à la barre, et aussitôt s’engageait un colloque acerbe qui ne tardait pas à dégénérer en personnalités, à la plus grande joie de l’auditoire, amusé de cette lutte entre médecins.

— Qu’on eut trouvé de l’arsenic dans le cadavre de Courteheuse, Hanyvel ne le contestait pas, pas plus qu’il le reconnaissait, mais il soutenait que ce n’était pas cet arsenic qui l’avait tué. D’ailleurs quelle confiance accorder à des recherches qui ne pouvaient pas porter sur tous les organes du notaire et admettre comme sérieuses des conclusions qui prétendaient doser le poison, recueilli en quantités appréciables dans le foie et dans l’intestin et seulement en quantités inappréciables dans l’estomac ? En quoi ces conclusions échafaudées dans de pareilles conditions pouvaient-elles infirmer un diagnostic établi avec toutes les garanties de la science sur le malade vivant, quand les experts n’avaient opéré que sur de la boue de cadavre ?

— Ce qui n’était pas sérieux, c’était un diagnostic en l’air, au hasard, en vertu d’idées préconçues, sans aucune observation. Ce qui était déplorable, c’était une obstination aveugle dans ces idées, quand tous les symptômes de la maladie du notaire : diarrhée, paralysie, sécheresse de la langue, vomissements, affaiblissement graduel, concluaient à une intoxication arsenicale. Comment, en voyant les progrès de la maladie, n’avoir pas soupçonné cette intoxication, et n’avoir pas recouru à des analyses des urines, du sang, des vomissements, des cheveux, qui eussent fourni de précieux renseignements et contrôlé ce diagnostic si légèrement porté ? Si le notaire n’était pas empoisonné, la demande des matières qui devaient servir à ces analyses faciles ne pouvait pas blesser les personnes auxquelles on l’adressait ; s’il l’était, elle le sauvait, aussi bien par le traitement qu’on organisait, que par l’avertissement que recevaient les empoisonneurs.

Au lieu de rester écrasé, Hanyvel se redressa furieux :

— Une pareille expertise est une honte, cria-t-il.

— Votre diagnostic est un crime, ripostèrent les médecins-experts.

Comme cette discussion ne pouvait pas continuer ainsi sans qu’ils en vinssent aux coups de poing, ils en engagèrent une autre sur la question de savoir si l’acrodynie était ou n’était pas le résultat d’une intoxication ; les experts soutenant qu’elle l’est toujours, Hanyvel qu’elle ne l’est jamais, et les défenseurs s’en mêlant, la confusion devint telle, que plus d’un juré commença à donner des signes de détresse, qui inquiétèrent assez le président pour le forcer à se départir de sa réserve ; s’il avait voulu s’effacer, c’était pour tenir son jury dans sa main, il fallait donc le ressaisir, au moment où il semblait prêt à lui échapper.

Assez fortement secoué pour ne pas avoir envie d’engager une nouvelle lutte, Hanyvel, l’incident avec les experts terminé, avait demandé à se retirer, et comme la défense aussi bien que l’accusation s’y opposaient, il avait insisté en parlant de ses malades, dont plusieurs réclamaient impérieusement ses soins.

Alors le président prit son air bonhomme :

— Vous vous ferez remplacer, dit-il, et il y a tout lieu de croire qu’ils ne s’en plaindront pas.

Sans doute le mot était un peu gros, mais il n’avait pas le temps de l’aiguiser. D’ailleurs, la bordée de rires qui l’accueillit lui montra qu’il avait produit de l’effet : la physionomie chagrine, ennuyée ou endormie des jurés se rasséréna. Maintenant ils se trouvaient en état d’entendre, comme il convenait, la déposition qui allait suivre : celle de Turlure.

— Introduisez M. le maire d’Oissel.

Il se fit un vif mouvement de curiosité : on avait tant parlé de Turlure que tout le monde le connaissait ; mais aussitôt qu’il parut précédé de l’huissier, le silence s’établit : des journaux avaient célébré sa perspicacité, d’autres l’avaient blagué : qu’était-il au juste ?

XXIV

Par respect pour « Messieurs de la Cour », il s’était mis en toilette, le maire d’Oissel : habit noir, cravate blanche et bottines vernies.

— Monsieur le maire d’Oissel, veuillez faire votre déposition, dit le président avec une déférence qu’il n’avait encore témoignée à personne.

Mais malgré cette déférence et presqu’aux premiers mots il l’interrompit pour faire présenter aux jurés une bottine de La Vaupalière prise sur la table des pièces à conviction et le dessin de l’empreinte relevé par Turlure dans la plate-bande du jardin ; puis quand il eut été constaté que le tracé du dessin était exactement celui de la bottine, il rendit la parole au maire d’Oissel.

Ce fut seulement après avoir raconté ses promenades avec Courteheuse, en insistant sur le sommeil inexplicable dont celui-ci avait été pris un soir, puis la rencontre qu’il avait faite de La Vaupalière chez Desmazurier un dimanche, qu’il arriva à la maladie du notaire.

— Comme ami de M. Courteheuse, dit-il en poursuivant, je ne pouvais pas être indifférent à cette maladie ; comme pharmacien je ne pouvais pas ne pas être frappé des symptômes qu’elle présentait ; enfin comme maire je ne pouvais pas non plus repousser les soupçons que ces symptômes éveillaient dans mon esprit, puisqu’ils étaient ceux d’une intoxication arsenicale. Cependant je fus un certain temps à ne pas vouloir les admettre, d’abord parce qu’ils conduisaient à des suspicions devant lesquelles je reculais ; ensuite parce que M. Courteheuse était soigné par un médecin dont la réputation devait inspirer toute confiance : il voyait M. Courteheuse ; moi je ne savais que ce que j’apprenais au hasard. Mais quand la maladie s’aggrava, ces soupçons prirent le caractère de l’obsession, et je me reprochai de rester dans une inaction coupable puisqu’en intervenant je pouvais le sauver, si comme je le craignais il y avait empoisonnement ; tout d’abord en arrêtant, par la peur de se voir découverts, les manœuvres de ceux qui pratiquaient cet empoisonnement ; en second lieu en organisant un traitement approprié à cet état. Cette considération me détermina, et sous prétexte de l’entretenir d’une affaire importante je me présentai chez lui. Je ne l’eus pas examiné une minute que je fus épouvanté ; tout en lui criait qu’il y avait intoxication arsenicale : c’était un vieillard arrivé à décrépitude, si maigre que le ventre était creusé en bateau, les joues caves, les paupières tuméfiées, les traits altérés au point qu’il était méconnaissable ; avec cela se plaignant de douleurs intolérables dans les jointures, dans les reins, dans la tête.

— Monsieur le maire, dit le président, me permettez-vous d’interrompre votre déposition ?

— Je suis à la disposition de la cour et aux ordres de MM. les jurés.

Alors le président campa son lorgnon sur son nez et parut chercher aux bancs des témoins :

— Je prie monsieur le docteur Hanyvel de venir à la barre.

Et quand Hanyvel fut arrivé :

— Vous avez, je pense, entendu la déposition si claire et si précise de M. le maire d’Oissel ? dit-il.

— Parfaitement.

— Qu’avez-vous à y répondre ? C’est le malade vivant qu’il a observé, et ce n’est pas sur de la boue de cadavre qu’il a opéré.

— Je ne sache pas que monsieur le pharmacien Turlure ait fait des études médicales, dit Hanyvel avec hauteur ; me trompé-je ?

Sur un signe du président, Turlure répliqua :

— Mon Dieu non ; mais sans prétendre à la science médicale et au titre de docteur, un modeste pharmacien de village peut avoir fait en toxicologie des études suffisantes pour ne pas se tromper sur une intoxication arsenicale…

En parlant du modeste pharmacien de village, il s’était fait aussi petit, aussi humble que possible, mais alors, il se redressa en se tournant vers les jurés, la main levée, grandi, imposant :

— … Et j’affirme, messieurs les jurés, sur mon âme et sur ma conscience, en homme qui mesure la portée de ses paroles et en prend la responsabilité si lourde qu’elle soit, j’affirme que tous les symptômes qui sautaient aux yeux en voyant ce misérable Courteheuse, étaient ceux de l’intoxication arsenicale à forme lente, si saisissants, si frappants que le plus ignorant des pharmaciens ne pouvait pas ne pas les reconnaître… à moins que les occupations et les distractions, les dissipations de la vie n’eussent complètement chassé de sa mémoire l’enseignement de l’École.

À la cour d’assises comme au théâtre, les mots qui sont en situation portent toujours ; la franchise de l’affirmation de Turlure avait produit un effet considérable que son allusion aux distractions et aux dissipations de la vie accentua encore : anéanti, ridiculisé, fini, Hanyvel, à ce point que quand il essaya de se défendre personne ne l’écouta ; pour un peu on l’eût hué.

Cependant le président jugea que ce n’était pas encore assez, et au lieu de le renvoyer à sa place, il le garda debout ; à côté de Turlure, quand il rendit la parole à celui-ci.

— Monsieur le pharmacien Turlure, veuillez reprendre votre déposition, dit-il, en appuyant sur pharmacien.

Et Turlure continua par l’histoire du mouchoir qu’il avait demandé, celle des gouttes de Baumé qu’il avait conseillées, et enfin celle du coiffeur Isidore. En ne trouvant pas d’arsenic dans les cheveux qu’il croyait coupés sur la tête du notaire, comment aurait-il persévéré dans ses soupçons ! Ils ne lui avaient laissé que le remords cruel et humiliant d’avoir incriminé des innocents et on pouvait retrouver la trace de ces remords dans l’allocution, qu’en qualité de maire, il avait prononcée à l’occasion du mariage de la veuve du notaire. Puis après avoir ainsi retracé ce qu’il appela la perpétration du crime, il expliqua de même sa découverte, quand la maladie de la femme de chambre et les recherches qu’il avait faites à ce sujet, ainsi que les accusations portées par le mari contre sa femme, et celles de la femme portées contre le mari rapportées par cette fille, étaient venues lui mettre aux mains tous les éléments d’une instruction d’où avait jailli la lumière, pour lui éblouissante et sinistre.

Enfin il se tut ; il y avait près de deux heures qu’il parlait, et, pendant tout ce temps, pas un juré n’avait donné des signes d’inattention ou de fatigue. Même quand il s’était étendu sur ses scrupules en ordonnant, lui simple pharmacien, un traitement qui n’était pas celui du médecin ; même quand il avait analysé ses angoisses, ses doutes et ses remords en voyant ses recherches chimiques démentir ses soupçons ; même quand il avait expliqué avec des déductions psychologiques comment la peur que le mari et la femme avaient l’un de l’autre, en présence d’un crime imaginaire, les avait amenés à se dénoncer et à confesser leur crime réel, ils l’avaient écouté, émus, intéressés, convaincus ; c’était un des leurs, un honnête homme comme chacun d’eux avait la prétention de l’être, qui parlait leur langue, sentait, pensait comme eux, et n’avait aucun intérêt à les entraîner dans un sens ou dans l’autre ; ce qu’il avait fait, à sa place, ils l’auraient fait comme lui ; ce qu’il leur disait, ils l’auraient dit.

Le président qui avait suivi mot à mot, sur la physionomie de son jury, l’effet de cette déposition, se serait bien gardé de l’affaiblir par la moindre observation ; mais l’avocat général n’eut pas cette réserve habile ; représentant de la société et de l’autorité, il tint à parler en leur nom et à féliciter le maire d’Oissel pour son zèle et sa perspicacité : alors que dans tant de communes on voit les gens intelligents se désintéresser de leurs devoirs sociaux, pratiquer une lâche indifférence, et laisser tomber aux mains des incapables des fonctions qu’ils devraient tenir à honneur de remplir, il était heureux d’adresser un hommage à un maire qui se trouvait si haut au-dessus de ses fonctions ; quel exemple pour tous les maires, et s’il était suivi combien de crimes n’échapperaient pas aux recherches de la justice, combien ne seraient pas commis, empêchés par la crainte d’un châtiment certain ?

Avant que Turlure ne se fût relevé de la profonde inclinaison par laquelle il avait répondu à cette allocution, le président s’était adressé à La Vaupalière :

— Accusé, avez-vous quelque chose à répondre ?

— Rien, monsieur le président ; c’est une plaidoirie qui doit répondre à un réquisitoire.

— Et vous madame, avez-vous quelque chose à dire ?

Avant même que le président lui eût adressé la parole, elle s’était levée ; on avait allumé depuis une heure déjà et sa silhouette se détachait assez distincte pour que tout le monde la vit :

— Tout, dit-elle d’une voix claire qui porta jusqu’au fond de la salle, la vérité entière, sincère.

Comme sous le choc d’un courant électrique, une bonne moitié de la salle se trouva debout.

— Elle allait donc parler ! sa promesse de s’expliquer à son heure n’était pas une tromperie.

— Je n’ai pas à garder la réserve que monsieur La Vaupalière a cru devoir observer à propos de l’empreinte relevée par M. Turlure, continua-t-elle. Cette empreinte avait été laissée par lui dans la terre fraîche, une nuit qu’il était venu me voir. Cette nuit-là, au lieu de rester dans un kiosque, où je venais le rejoindre pendant le sommeil de M. Courteheuse, nous avons voulu nous promener dans le jardin au clair de lune, et par hasard il a posé le pied au bord d’une plate-bande fraîchement bâchée. Il y avait à ce moment six mois que nous nous aimions, et je dois dire, puisque c’est ma confession publique que je fais, comment cet amour était né et avait grandi. C’est par M. Courteheuse que pour la première fois j’entendis parler de M. La Vaupalière, qu’il me représenta ironiquement comme un jeune homme qui après avoir dissipé son héritage maternel à Paris, en menant une vie aventureuse avec des femmes brillantes, venait s’échouer à Oissel où il ne resterait pas longtemps sans doute. Cette manière de le présenter l’imposa, je l’avoue, à ma curiosité et à mon attention. Je pensai à lui avant de le connaître, quand je l’eus vu je ne pensai plus qu’à lui ; il était la réalisation de l’homme idéal que jeune fille, jeune femme j’avais rêvé. On a parlé de ma jeunesse, elle a été triste, abandonnée, vide ; je n’ai été aimée de personne, je n’ai eu personne à aimer. Mariée, je ne rencontrai ni affection ni tendresse dans mon mari, aux yeux de qui je n’étais qu’une araignée, et il détestait si fort les araignées que c’était pour lui un plaisir de les brûler avec son cigare, sur les rameaux des rosiers de notre jardin. D’autre part, jamais personne ne m’avait adressé un mot qui pût me donner à croire que je n’étais pas un être insignifiant ou répulsif. Les regards que M. La Vaupalière, lorsqu’il fut installé à Oissel, fixait sur moi chaque fois que nous nous rencontrions, furent les premiers qui m’inspirèrent l’espérance que je pouvais être autre chose que cet être misérable, et cela produisit sur mon cœur un charme délicieux et enivrant, qui m’enleva aux tristesse de ma vie ordinaire. Un jour que le hasard nous réunit en tête-à-tête dans un wagon, il me tendit les mains, et irrésistiblement attirée, fascinée, je mis les miennes dans les siennes, défaillante d’angoisse et de bonheur : avec son regard il avait pris mon âme et ma vie ; j’étais à lui, son esclave, sa chose, il était mon maître et de ce jour je n’ai plus vu que par ses yeux, je n’ai plus eu d’autre inspiration, d’autres pensées que les siennes, d’autres joies que d’être heureuse de ce qui le rendait heureux ; il a voulu pour moi ; j’ai vécu pour lui.

Ce couplet débité avec une modestie, douce et tendre, mais sans mièvrerie, eut la fortune de plaire aux femmes autant qu’aux hommes, et après une courte pause plutôt pour juger de son effet que pour respirer, elle poursuivit :

— Cette empreinte prise pour celle d’un voleur décida M. Courteheuse à faire fermer sa maison par des appareils électriques qui, si l’on ouvrait une porte ou une fenêtre, mettaient en branle une sonnerie placée dans sa chambre et que commandait un levier posé à la tête de son lit. Pour que nos rendez-vous pussent continuer, il fallait donc, puisque nous avions deux chambres, qu’il me fût possible d’entrer dans celle de M. Courteheuse, sans le réveiller, pour relever le levier de l’appareil lorsque je voulais sortir, et pour l’abaisser lorsque je rentrais de façon à ce qu’il le retrouvât, le matin, au point ou lui-même l’avait mis le soir. Quel sommeil naturel serait assez solide pour que je pusse entrer et sortir ainsi, avec certitude de ne pas le troubler ? Sans ce sommeil c’en était fini de nos rendez-vous. Ni l’un ni l’autre nous ne pouvions l’accepter. Ce fut alors que M. La Vaupalière rapporta de Rouen le sulfonal qui, s’il devait procurer ce sommeil solide, avait cependant cet inconvénient que je ne pouvais l’administrer que mêlé à de l’alcool et à du sucre en grain avec lequel il se confondrait : j’y parvins en le versant dans un verre d’eau avec de l’eau-de-vie et du sucre Martinique. Nos rendez-vous continuèrent, non plus dans le kiosque, mais dans la maison. Puis M. Courteheuse ayant consulté le docteur Hanyvel à la suite de légers malaises, celui-ci ordonna la suppression des grogs, et dès lors il n’y eut plus ni sommeil assuré, ni rendez-vous possibles. Ils ne le redevenaient que si ces malaises continuant ou d’autres survenant, amenaient M. Courteheuse à trouver que le traitement ordonné par le docteur Hanyvel était mauvais et que dès lors il pouvait reprendre ces grogs auxquels il tenait beaucoup. Ce fut alors que sous le coup de la séparation que nous ne pouvions plus supporter, nous eûmes la pensée de lui administrer de petites doses, de très petites doses de liqueur de Fowler qui produiraient ces malaises.

Bien que l’accent avec lequel elle avait promis de dire la vérité entière eût été celui de la sincérité même, on n’était pas sans se demander jusqu’où elle irait dans ses aveux. Déjà celui si net de son amour avait bien disposé l’assistance, on lui savait gré de cette franchise ; et il en avait été de même pour celui relatif au sulfonal autour duquel La Vaupalière avait si misérablement tourné ; mais quand elle parla de l’administration de la liqueur de Fowler, un frisson qui ne fut nullement celui de l’horreur courut sur les bancs.

— Comment, elle allait tout dire ! Une confession, « une vraie confession publique » à haute voix, celle d’une âme criminelle, au fond de laquelle on lisait à mesure qu’elle s’ouvrait. Voilà qui était original et ne se voyait pas tous les jours. C’était vraiment une bonne inspiration qu’on avait eue de venir à cette audience ; une fameuse chance d’y être bien placé. Quel spectacle avait jamais valu celui-là, en pleine chair palpitante ?

Littéralement on était suspendu à ses lèvres, et tous les regards l’enveloppaient ; mais on n’avait le temps ni de se communiquer ses impressions ni de réfléchir, car sans s’interrompre elle continuait :

— Précisément parce que je dis tout, il ne faut pas exagérer la portée de mes paroles qui sont l’expression la plus rigoureuse de la vérité absolue ; et quand je parle de petites doses, de très petites doses de liqueur de Fowler, il faut s’en tenir à ce que je dis sans aller au delà ; il en est de même pour le mot malaise que j’emploie, c’était des malaises que nous voulions produire, rien que des malaises, pas même un état maladif. Je demande à MM. les jurés de ne pas l’oublier et cela d’ailleurs va s’appuyer sur des preuves, dont ils pourront peser la force. Ce fut un dimanche dans la forêt, où nous nous étions donné rendez-vous, que nous nous arrêtâmes à ce parti, ce dimanche même où M. Turlure se rencontra avec M. La Vaupalière, à Rouen, chez le pharmacien de la rue Grand-Pont.

La Vaupalière avait pu jusque-là écouter ce récit, qui le stupéfiait par l’art diabolique avec lequel la vérité était arrangée, en gardant une attitude en apparence calme, sans regarder sa femme, la tête inclinée en avant, les yeux vagues ; mais à ces derniers mots dont il ne lui était que trop facile de prévoir la portée, surtout après ce qu’elle avait dit de l’empreinte et du sulfonal, il ne fut pas maître de ne pas se tourner à demi, en levant la tête vers elle. Alors elle fit exactement le même mouvement en sens contraire, de sorte qu’il ne la vît que de profil, sans que leurs regards pussent se croiser. D’ailleurs il y avait tant d’yeux ramassés sur elle, ceux de l’assistance entière, ceux des magistrats et des jurés, ceux de Saint-Hélier indigné, de Droche charmé, de Médéric pantelant, que ceux de son mari se perdaient dans ces flammes.

Elle poursuivit donc sans s’émouvoir autrement :

— De même que M. La Vaupalière n’a pas pu parler de l’empreinte du jardin et du sulfonal, de même il n’a pu donner pour le compte-gouttes que des explications à côté. Pour cela, comme pour tout, je vais dire l’entière vérité : c’est pour administrer la liqueur de Fowler qu’il l’a acheté. Cette liqueur de Fowler je l’avais eue assez longtemps auparavant, en tout cas avant de connaître M. La Vaupalière, pour soigner un chien, et je l’avais conservée, comme on conserve beaucoup de choses, simplement parce qu’on ne pense pas à les jeter ; c’était elle qui, versée par gouttes sur le tabac de M. Courteheuse, devait lui donner quelques nausées et de légers malaises qui lui feraient abandonner le traitement prescrit par le docteur Hanyvel.

Pour la première fois depuis qu’elle parlait, elle hâta son débit en arrivant aux nausées et aux légers malaises, comme s’il n’y avait pas à y prêter attention ; puis tout de suite elle continua sur le ton qu’elle avait adopté :

— Nous aurions eu, M. La Vaupalière et moi, les intentions criminelles que nous attribue l’accusation dont nous sommes victimes, que nous n’aurions pas eu besoin d’un compte-gouttes ; qu’importait un peu plus, un peu moins d’arsenic si c’était un empoisonnement que nous cherchions ? Au contraire, nous ne voulions employer la liqueur de Fowler qu’à petites, qu’à très petites doses, ce qui nous imposait l’achat de ce compte-gouttes, qu’on impute à crime à M. La Vaupalière, quand, au contraire, il prouve l’entière innocence de nos intentions. Mais je pense n’avoir pas à insister sur ces considérations qui seront certainement mieux à leur place dans la bouche de nos défenseurs que dans celle d’une femme qui se confesse et ne plaide pas. Il y avait un certain temps qu’il fumait le tabac, très légèrement mouillé de cette liqueur, lorsque survint une attaque de grippe, dont les symptômes étaient exactement les mêmes que ceux d’une attaque analogue dont j’avais souffert l’année précédente. Je dus donc avoir foi entière dans le docteur Hanyvel lorsqu’il nous dit que cette maladie était la grippe, et j’affirme que tant qu’elle dura je crus et ne crus qu’à la grippe. Pourquoi ne l’aurait-il pas eue comme tant d’autres ? J’ajoute que, du jour où il commença à être malade, je cessai de mouiller son tabac. C’est ainsi que s’expliquent les constatations des experts qui ont recueilli de l’arsenic dans le foie et dans l’intestin, quand ils n’en ont pas trouvé dans l’estomac d’où il était éliminé ; et c’est ainsi que se fait aussi la preuve que M. Courteheuse a bien succombé à la grippe ou aux suites de cette maladie, et non à une intoxication arsenicale, puisque dès longtemps avant sa mort il ne prenait plus d’arsenic.

Précisément parce qu’elle se défendait de plaider, elle mit une simplicité de diction plus grande encore dans ce plaidoyer : elle disait cela parce qu’elle ne pouvait l’omettre, mais rien de plus.

— Ce fut dans le cours de cette maladie, reprit-elle, que M. Turlure nous fit la visite dont il a parlé, et il ne me fallut pas longtemps pour deviner ses soupçons. D’ailleurs, M. Turlure n’est-il pas le soupçon en personne, et ne voit-il pas partout des crimes qu’il serait glorieux de faire punir ? Quand il me demanda un mouchoir teint du sang de M. Courteheuse, je lui en remis un dans lequel j’avais saigné moi-même ; et quand il envoya son coiffeur pour prendre des cheveux de M. Courteheuse, je substituai à ceux-là une mèche que je coupai sur la tête de M. La Vaupalière ; et cette double tromperie nous était imposée, puisque l’analyse du sang et des cheveux de M. Courteheuse eût révélé la présence de l’arsenic, qui eût fait conclure à un crime volontaire. Après la mort de M. Courteheuse, j’épousai M. La Vaupalière, et j’acceptai ce mariage avec bonheur, non seulement parce qu’il était une réparation, mais encore parce qu’il était la réalisation de mes rêves, la consécration de notre amour, qui, né au milieu des tourments, devait, me semblait-il, se continuer radieux dans un ciel éternellement bleu. Mais je me trompais : M. La Vaupalière ne tarda pas à se détacher de moi ; et du jour où je dus reconnaître que je n’étais plus aimée, le point de vue auquel j’avais jusque-là envisagé ma conduite envers M. Cour-teheuse fut absolument changé ; je sentis combien j’avais été coupable, et le poids de mes fautes m’écrasa.

Elle parut en effet faiblir sous ce poids, et pour la première fois, elle appuya ses deux mains sur la barre en bois que tant de misérables avant elle avaient polie de leurs doigts crispés et mouillée de leur sueur.

— Que des discussions se soient alors produites entre lui et moi, je ne le contesterai pas ; mais que nous en soyons venus, au moment où nous éprouvâmes l’un et l’autre des vomissements provoqués par l’arsenic contenu dans l’étoffe de nos chambres, à nous accuser réciproquement de vouloir nous empoisonner, c’est là une invention qui n’a pu prendre naissance que dans la manie criminelle de M. Turlure, provoquée par des propos de domestiques, mal entendus, mal rapportés, mal interprétés : jamais M. La Vaupalière n’a pu croire, j’en suis certaine, que je l’empoisonnais, et pour moi, je n’ai jamais eu la pensée qu’il était un assassin, jamais, jamais. J’ai tout dit, et n’ai fait que répéter ici la confession que le vénérable abbé Charles, le curé du Thuit, a déjà entendue, le jour où la lumière s’étant faite en mon cœur et me sentant incapable de porter le poids de ma faute, j’ai été me jeter à ses genoux. Je sais qu’il ne peut pas venir ici répéter cette confession à MM. les jurés ; mais je sais aussi qu’il connaîtra par les journaux celle que je viens de vous adresser publiquement, et ce n’est pas quand le jugement de celui qui sera mon intermédiaire auprès de Dieu, est suspendu sur moi, que je pourrais manquer à la vérité.

Elle tomba sur son banc anéantie, défaillante, inerte, et l’on put croire qu’elle était évanouie ; cependant, au milieu du tumulte, Droche s’était levé, car il importait que l’audience fût close sur l’impression qu’Hortense venait de soulever, avant que le président pût introduire de nouveaux témoins comme il en avait certainement l’intention :

— Au nom de la pitié humaine, dit-il, je demande respectueusement à M. le président de renvoyer l’audience à lundi ; ma cliente, brisée, à bout de forces, n’est plus en état de se défendre.

— Cependant, maître Droche…

Mais l’avocat ne se laissa pas couper la parole :

— Maintenant que je sais que ma plaidoirie sera courte, dit-il avec une confiance superbe, je puis promettre à la Cour et à MM. les jurés, de leur faire regagner lundi le temps que j’implore aujourd’hui de leur pitié et de leur justice.

XXV

Des mains des reporters l’affaire était passée à celles des chroniqueurs, et les journaux ne parlaient plus que de la cour d’assises de Rouen. Les psychologues pesaient les âmes d’Hortense, de La Vaupalière et de Courteheuse ; les épateurs des bourgeois proclamaient avec accompagnement de tambours et de trompettes qu’une femme intelligente, assez abandonnée du sort pour épouser un notaire, ne pouvait devenir qu’un être fatidique en révolte contre les conventions sociales ; enfin ceux qui se trouvaient en délicatesse eux-mêmes avec ces conventions, profitaient de l’occasion pour dire leur fait aux magistrats qui avant de revêtir leurs robes se dépouillent de tout sentiment humain, aussi bien qu’à ces douze bonshommes de cire, dont les coudes en se touchant échangent un courant d’idées basses et mesquines écloses en leurs courges boutiquières. Mais après l’audience des aveux, cette diversité d’inspiration s’était fondue dans un cri unanime : « Pitié pour la femme ! » Qu’elle fût sincère dans sa confession, ou impudente dans son cynisme, c’était quelqu’un que cette femme.

Évidemment, un souffle de sympathie soulevait Hortense à qui on envoyait des fleurs dans sa prison, et le président, qui savait tâter le pouls à l’opinion publique, n’était pas sans de graves inquiétudes en ouvrant l’audience le lundi. Au début, il se croyait sûr d’obtenir deux condamnations, et la défense déplorable du mari, de même que le mutisme de la femme, l’avaient confirmé dans cette idée ; tandis que maintenant il se voyait sous le coup de circonstances atténuantes, pour elle au moins. Oh ! qu’un jury, même bon, est difficile à tenir en main, et comme cette petite femme en parlant de son amour, en invoquant sa sincérité, en faisant intervenir le bon abbé Charles, son intermédiaire entre Dieu et elle, avait su retourner celui-là !

Maintenant, qu’allaient donner les derniers témoignages et l’intervention à nouveau des experts pour expliquer aux jurés que le système des accusés sur l’élimination de l’arsenic ne soutenait pas l’examen ; surtout quel effet allait produire la mise aux prises du mari et de la femme à propos de l’initiative et de la responsabilité de chacun d’eux ? c’était ce qu’on ne pouvait plus prévoir. Sans doute cette lutte entre les deux complices devait les amener à se charger mutuellement ; mais jusqu’où iraient-ils dans leurs accusations.

Les derniers témoins ne donnèrent rien ou presque rien ; Isidore, le coiffeur, parce que sa déposition avait été escomptée par celle de Turlure ; Divine, la femme de chambre, parce qu’il fut impossible de lui faire répéter ce qu’elle avait entendu :

— Bien sûr qu’elle ne démentait pas M. le maire, seulement elle ne se rappelait pas ; elle n’était pas une fille qui écoute aux portes, cela elle pouvait l’jurer, Monsieur et Madame étaient là pour le dire.

Ce fut la seule affirmation qu’on put tirer d’elle.

Quant aux experts, ils recommencèrent leurs discussions, leur querelle avec Hanyvel, qui ayant eu le temps de piocher ses auteurs, y avait trouvé toutes sortes de citations pour les coller ; et les jurés qui comprirent quelque chose à cette conférence médico-légale, conclurent que la science n’étant pas encore fixée d’une manière précise sur l’élimination de l’arsenic, tous ces médecins auraient été sages de se témoigner moins de mépris.

Il ne restait plus à l’accusation qu’à pousser le mari contre la femme et celle-ci contre son mari, en les obligeant à préciser la part que chacun d’eux avait prise et le rôle que chacun avait joué, « dans l’administration à Courteheuse de substances pouvant causer sa mort ; » et aux premières questions du président, La Vaupalière parut disposé à charger Hortense vigoureusement, mais elle ne le laissa pas s’engager.

— N’ai-je pas avoué que j’avais tout fait ? dit-elle.

Il importait trop de partager les responsabilités pour que le président laissât passer cette réponse :

— Ce n’est pas vous qui avez acheté le sulfonal ?

— Non.

— Le compte-gouttes ?

— Non ; mais j’ai administré le sulfonal et la liqueur de Fowler.

— Spontanément ?

— D’accord avec celui que j’aimais.

— Poussée par lui ?

— Par mon amour.

Le président ne voulut pas laisser aller les choses plus loin, ce qui eût pu devenir dangereux, et l’on passa à l’audition des témoins à décharge.

La Vaupalière n’en avait fait citer que quelques-uns, en tête le président de la chambre des notaires, qui tous affirmèrent son honorabilité et sa droiture dans les affaires.

Hortense, ou plutôt Droche, n’en avait appelé qu’un seul : Soubyranne, le médecin aliéniste, qui, par ses travaux sur les demi-fous et les maladies de la volonté, s’était conquis une notoriété tapageuse qu’entretenait une réclame effrontée, et son habileté à s’introduire dans les affaires à sensation, – redoutable à l’accusé quand c’était l’accusation qui faisait appel à son autorité, à l’accusation quand c’était la défense.

— N’ayant pas été admis à voir madame La Vaupalière, il ne pouvait parler d’elle que d’après les faits du procès et surtout d’après ce qui s’était dit et passé à l’audience, mais cela suffisait pour qu’il pût être certain qu’il ne se trouverait pas au monde un psychologue pour contredire ses affirmations qui étaient que dépourvue de sens moral, toute d’instinct, passionnée, éminemment suggestible, elle devait fatalement subir l’entrainement des sens, aussi bien que la volonté de celui qui serait leur maître, et par sa nature simiesque être inconsciemment amenée à vouloir réaliser les idées qui lui auraient été suggérées. Si les passes, les attouchements, les excitations sensorielles produisent facilement l’hypnose qui livre les sujets à la suggestion, combien plus sûrement encore cet état est-il provoqué par un amant ! c’est alors une véritable fascination, analogue à celle des jongleurs sur les serpents, et celle des serpents sur les animaux, ce que la science appelle l’ophidiophobie qui met le cerveau en inhibition, c’est-à-dire en arrêt absolu. Sans se perdre dans la question délicate de la suggestion criminelle, il était incontestable que madame La Vaupalière avait subi cette fascination. Elle-même l’avait avoué, sans mesurer la portée de cet aveu, quand elle avait dit qu’avec son regard, l’homme qu’elle aimait avait pris son âme et sa vie, et que de ce jour elle n’avait plus eu d’autres pensées, d’autres inspirations que les siennes ; il avait voulu pour elle, elle avait vécu pour lui, et ne s’était retrouvée elle-même que du jour où elle n’avait plus été aimée. Comment s’étonner alors que cette nature incomplète, fût atteinte de plusieurs infirmités : absence de frein moral, facilité à la suggestion, faiblesse de volonté, eût subi l’entraînement d’une idée criminelle, soit qu’elle suivît son propre instinct, soit qu’elle obéit à une impulsion à laquelle elle était incapable de résister. C’était cette incapacité qui atténuait dans une mesure considérable sa responsabilité, si même elle ne la supprimait pas entièrement.

Ce témoignage souleva les protestations de l’avocat général, aussi bien que du défenseur de La Vaupalière, et une nouvelle discussion s’engagea, à laquelle les jurés, d’ailleurs, ne comprirent rien, se perdant au milieu de toutes ces questions d’hypnotisme, de suggestion et de psychologie, qui hébétèrent les esprits simples et hypnotisèrent les autres, si bien que ceux qui n’avaient pas mal à la tête ou mal au cœur, s’agitaient furieusement pour ne pas s’endormir.

À la fin, le président donna la parole à l’avocat général, qui commença par adresser une éloquente mercuriale au public et à la presse pour la curiosité malsaine qu’avait soulevée cette affaire passionnelle. En quoi un crime suggéré par la passion pour un jupon est-il plus intéressant qu’un autre crime commis sous l’impulsion d’une passion pour un sac d’argent ? En cette affaire, sur laquelle les jurés allaient prononcer, jupon et sac se trouvaient misérablement confondus : ce n’était pas seulement la femme que La Vaupalière avait poursuivie, c’était aussi la fortune du mari, et voilà pourquoi il avait fait empoisonner Courteheuse, jouant son rôle d’homme à femmes, qui exploite les malheureuses dont il se fait aimer, les pousse au crime, et alors les abandonne pour passer à d’autres. Il n’était que juste de reconnaître que la tâche était facile avec celle-là, toute prête à le suivre, sinon à le devancer. Aussi la responsabilité se partageait-elle également entre eux ; la tête qui inspire, la main qui exécute. En quoi l’une mériterait-elle l’indulgence plutôt que l’autre ? Pour son incapacité, son infirmité morale ? Mais reconnaître cela serait admettre qu’il faut plus de qualités pour faire un criminel responsable qu’il n’en faut pour être un honnête homme. Est-ce que ces deux accusés n’avaient pas agi avec une habileté qui précisément était leur condamnation ? Quel crime avait été mieux préparé ? Et il en avait recomposé l’histoire, en réunissant toutes les charges éparpillées au cours du débat, pour conclure par la demande d’un verdict faisant justice égale aux deux complices, aussi coupables l’un que l’autre, aussi indignes d’indulgence ou de pitié.

Après ces longs débats, Saint-Hélier en était encore à attendre la preuve que le malheureux Courteheuse fût mort empoisonné, et que son client eût contribué à l’administration du poison qui avait causé cette mort. Le sulfonal était-il un poison ? Et la liqueur de Fowler n’était-elle pas un médicament efficace dans beaucoup de maladies où elle est journellement employée ? Pour qu’elle devienne un poison il faut qu’une main criminelle en fasse usage. Et comment La Vaupalière aurait-il pu avoir la pensée que la femme qu’il aimait lui demandait un compte-gouttes pour empoisonner son mari ? Car dans le portrait qu’on avait fait de lui, on avait oublié un point capital, c’est qu’il l’aimait cette femme, il l’aimait passionnément et voyait en elle toutes les qualités dont les amants parent leurs idoles. On avait parlé de fascination, de celle qu’il exerçait sur elle ; si on avait apporté, à cette audience, l’esprit impartial de la science, n’aurait-on pas dû parler aussi de celle beaucoup plus forte qu’elle exerçait sur lui ? Et reprenant la déposition de Hanyvel pour l’opposer aux conclusions des experts, il avait démontré que Courteheuse n’était pas mort empoisonné par l’arsenic, et que cette accusation n’avait pu germer que dans l’imagination troublée d’un maire de village, qui pour avoir eu l’heureuse chance d’aider un jour la justice à découvrir un crime, se trouvait condamné maintenant à voir des criminels partout.

Pour commencer, Droche jette les faits par-dessus bord ; qu’a-t-il à s’en préoccuper ? son éloquent confrère n’a-t-il prouvé jusqu’à l’évidence qu’il n’y avait pas eu empoisonnement ? Puis tout de suite reprenant les aveux d’Hortense, et oubliant sa promesse d’être court, il les développe pendant trois heures, en s’appuyant sur le témoignage de Soubyranne, mais sans admettre qu’elle eût manqué de frein moral ; si sa volonté avait faibli, c’était étouffée par l’amour, mais son âme n’avait jamais cessé d’être honnête, c’était elle qui l’avait ramenée aux pieds de son confesseur, comme c’était elle qui lui avait imposé ces aveux si touchants dans leur franchise et leur loyauté. Et ce serait de cette femme, pauvre victime de la passion, qu’on voudrait faire une criminelle ! Au reste, la clameur publique protestait contre cette accusation, comme protestaient aussi les dévouements dont elle était entourée, et même ces fleurs qu’on lui envoyait chaque matin et chaque soir dans sa prison. Qu’était tout cela, sinon un irrésistible courant de sympathie et de pitié qui l’arrachait à ce banc ? Que serait le verdict du jury, sinon la manifestation de la conscience publique ? Cette conscience l’avait acquittée, le jury ne serait pas moins juste qu’elle.

À la question que le président adressa aux accusés pour leur demander s’ils n’avaient rien à ajouter à leur défense, La Vaupalière répondit par un signe négatif, mais Hortense se leva :

— J’ai à implorer de MM. les jurés qu’ils me permettent d’expier, dit-elle.

Bien qu’il fût onze heures du soir, la délibération dura jusqu’à minuit et demi ; quand les jurés revinrent à leurs bancs, une émotion anxieuse serrait toutes les poitrines. La Cour ne se fit pas attendre et tout de suite le président engagea le chef du jury à donner lecture du verdict : Sur la première question relative à La Vaupalière : Oui, avec l’admission des circonstances atténuantes ; sur la seconde relative à Hortense : Non.

— Qu’on introduise madame La Vaupalière, commanda le président qui fit effort pour rester impassible.

Elle arriva bientôt : tout le monde se leva ; on s’étouffa ; on se poussa ; des coups, des grossièretés s’échangèrent.

Elle avait paru dans l’entrebâillement de la petite porte des accusés, puis presque aussitôt disparu ; dans les couloirs, Médéric était là pour la recevoir. Elle se jeta dans ses bras :

— À toi, pour la vie, à jamais.

Et il l’emporte dans une voiture qui les attend rue Saint-Lô.

C’était au tour de La Vaupalière d’être introduit ; mais comme on ne l’avait pas ramené à l’audience en même temps que sa femme, il savait, en homme qui connaît les choses du Palais, qu’elle était acquittée et qu’il était condamné. Était-ce à mort !

Le greffier lut la déclaration du jury et la Cour se retira pour délibérer. Alors on se rua dans le prétoire ; on s’écrasa pour le voir de tout près sur son banc, car c’était chose d’autant plus curieuse de suivre la décomposition de son agonie morale, qu’il voulait faire tête à cet hallali. Ceux qui n’avaient pas la bonne fortune d’être aux premiers rangs poussaient des clameurs ou blaguaient.

Quand la Cour rentra, il fallut les cris des huissiers pour obtenir un peu de silence, et encore fût-ce au milieu de murmures confus qu’on entendit la voix solennelle du président lire l’arrêt et le Code :

— Vingt années de travaux forcés.

 

FIN


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en juin 2016.

 

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Ont participé à l’édition, aux corrections, aux conversions et à la publication de ce livre numérique : Sylvie, Françoise.

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Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Complices par Hector Malot, Paris, Flamarion, 1893. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, Buste sculpté de femme, a été prise par Sylvie Savary.

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