H. J. Magog

TROIS OMBRES
SUR PARIS

1928

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Table des matières

 

PREMIÈRE PARTIE  LE SECRET DU PROFESSEUR FRINGE  3

CHAPITRE PREMIER  L’HOMME DE LA SOIRÉE.. 3

CHAPITRE II  LA DÉCOUVERTE DU PROFESSEUR.. 25

CHAPITRE III  LA FUITE DU SECRET.. 49

CHAPITRE IV  LA VOIX MYSTÉRIEUSE.. 67

CHAPITRE V  PREMIER PRODIGE.. 80

DEUXIÈME PARTIE  LES QUATRE HOMMES NOIRS  97

CHAPITRE PREMIER  UNE TASSE DE THÉ.. 97

CHAPITRE II  LA MISSION DE SOCRATE.. 112

CHAPITRE III  LA NUIT FANTASTIQUE.. 127

CHAPITRE IV  LE CHAT ET LE PERROQUET.. 138

CHAPITRE V  RÉVEIL.. 152

CHAPITRE VI  L’ADVERSAIRE.. 173

TROISIÈME PARTIE  LA DÉFAITE. 209

CHAPITRE PREMIER  IL Y A PROMESSE DE MARIAGE.. 209

CHAPITRE II  L’ÎLE DE PROMÉTHÉE.. 220

CHAPITRE III  COUP DE THÉÂTRE.. 241

CHAPITRE IV  L’HEURE SONNE.. 258

CHAPITRE V  L’INTERRUPTEUR DE PENSÉES. 273

CHAPITRE VI  L’HOMME ARTIFICIEL.. 290

ÉPILOGUE. 305

Ce livre numérique. 307

 

PREMIÈRE PARTIE

LE SECRET
DU PROFESSEUR FRINGE

CHAPITRE PREMIER

L’HOMME DE LA SOIRÉE

— Lequel est-ce ?

— Le vieux souriant, complètement rasé, avec des cheveux blancs… Le voyez-vous ?

— Mal. Il est si entouré !

— Accaparé ! Réellement, on aurait dû nous délivrer des « coupe-file ».

— Il y a des gens d’une taille excessive… Pardon, monsieur, je désirerais jeter un coup d’œil… Ah !…

— Vous l’apercevez ?

— Superbe !

— Une belle tête de savant.

— Infiniment de charme et de dignité.

— Infiniment.

Ils étaient cinq ou six jeunes gens à échanger ces propos derrière une véritable barricade de dos humains. Pour être recouverts d’habits noirs, ces dos n’étaient nullement transparents et les jeunes gens, pareillement vêtus de fracs élégants, devaient se hausser sans cesse sur la pointe de leurs escarpins vernis.

La curiosité semblait être de rigueur à cette soirée officielle, et ce salon, en particulier, se bondait de gens aux cous tendus et aux yeux quêteurs, dont la seule ambition paraissait être d’ajouter constamment de nouveaux rangs au cercle déjà formé.

Dans l’encadrement des quatre portes, semblable cohue s’écrasait ; c’était une levée en masse de fronts chauves ou chevelus, dont la houle tendait vainement à se rapprocher d’un centre invisible, probablement le vieillard si distingué, objet de la conversation des jeunes gens.

La curiosité de ces derniers tranchait sur la curiosité générale par certains détails qui la révélaient professionnelle. Ainsi, tout en subissant la mystérieuse attraction, qui faisait converger les efforts et les regards vers un point unique, ils n’en prêtaient pas moins l’oreille à ce qui se disait autour d’eux ; et dans leurs mains se voyait un identique petit carnet, complété par un stylographe menaçant. Cela seul aurait suffi à trahir leur qualité : reporters mondains en quête de figures à reconnaître et de propos entendus, indiscrétions ou communiqués.

Les curieux qui pouvaient l’être par plaisir, et n’avaient point l’excuse de remplir un devoir, n’étaient pas moins ardents à écraser les orteils voisins ou à s’accrocher désespérément aux épaules qui limitaient leur horizon.

Il en résultait un perpétuel brouhaha, où se mélangeaient cordialement de grincheuses protestations et de confuses injures, outre un bredouillement d’excuses, entremêlé de questions inlassables.

— Il est là, n’est-ce pas ?

— Faites donc attention. Vous m’enfoncez les côtes !

— Est-ce qu’il parle ?

— Oui… mais ce n’est pas une raison pour vous servir de mes pieds comme d’un tabouret. J’ai des cors, monsieur !

— J’en suis navré… C’est bien le professeur Fringue qu’on regarde ainsi ?

C’était, en effet, le professeur Fringue. Et peut-être la présence du savant génial, dans une de ces fêtes mondaines que son austérité avait jusqu’alors dédaignées, suffisait-elle à justifier ce débordement de curiosité.

N’était-il point la célébrité du siècle, l’homme qui avait transformé son époque ?

Vingt ans auparavant, véritable précurseur, il avait osé et réussi la terrible opération de la greffe cérébrale. À cause du drame qui en était résulté il avait, pendant quelque temps, hésité à renouveler cette première expérience. Mais, bientôt, remis de cette alerte et poussé par la fureur inventive de son génie, il avait vulgarisé à la fois l’opération et la méthode.

Le succès lui avait amené des adeptes et centuplé son audace. Il suffit de rappeler le pas immense, invraisemblable, que fit, dans la voie du progrès, l’art de la chirurgie pendant ces vingt années-là. Il fut enfin admis que le corps humain n’était qu’une machine, composée de pièces réparables et changeables à volonté, ce qui diminuait dans des proportions énormes le nombre des cas mortels et permettait, en même temps, de traiter et de faire disparaître bien des infirmités, jusqu’alors réputées incurables.

Un mot du savant avait fait fortune et résumait admirablement sa méthode :

— De trois déchets d’homme, je fais un homme complet, disait-il avec un sourire, qui avait longtemps terrifié les gens impressionnables.

On se rappelle qu’une de ses théories favorites, basée d’ailleurs sur la loi de sélection naturelle des espèces, était qu’il fallait aider la nature, en éliminant du corps individuel les parties faibles ou malades et en les remplaçant par des organes parfaitement sains. Une des conséquences inévitables de l’application de cette méthode était la disparition d’un certain nombre d’individus, à qui on empruntait sans rendre, ce qui constituait le meilleur de leur organisme.

Disons, à la décharge du savant, que cette pratique était en vigueur uniquement dans les cas désespérés. Mais, alors, la règle était inflexible : on ne devait point tolérer, au sein du corps social, d’individus atteints de tares physiologiques héréditaires et incurables.

Ce système, au début, révolta certaines sensibilités, parut barbare et dénué de scrupules ; mais, peu à peu, entré dans les mœurs et dans les lois, il donna de tels résultats qu’au bout de vingt ans la race humaine pouvait célébrer sa victoire, sinon sur la mort, tout au moins sur la maladie. Cessant de subir le mirage du nombre pour n’envisager que la qualité, l’humanité, diminuée de moitié, s’enorgueillissait d’avoir plus que triplé sa valeur. On pouvait prévoir, à l’examen des jeunes générations, l’époque où le monde serait uniquement peuplé de sujets sains et normaux, réalisant cet idéal jusqu’alors inespéré : l’égalité physique, base indispensable de toute autre égalité.

Ayant triomphé des cabales, maître incontesté de la science mondiale, le professeur Fringue, comblé d’honneurs, ne s’était pas livré à la foule. Dans son Institut devenu palais, il avait conservé un sanctuaire inviolé, son laboratoire, au fond duquel il vivait, poursuivant sa fiévreuse recherche de découvertes nouvelles. Elles seules en sortaient, point lui ; et sitôt dehors, il les abandonnait à la foule des praticiens qui les appliquaient, tandis qu’il songeait à d’autres conquêtes.

Naturellement, s’il obtenait qu’on le laissât travailler dans le recueillement et la solitude, le savant ne pouvait complètement écarter les curiosités. Elles rôdaient autour de son laboratoire promptes à recueillir les bruits qui s’en échappaient et à les colporter.

Les moindres découvertes de Fringue étaient donc annoncées longtemps à l’avance, si déformées parfois qu’elles décevaient quand elles devenaient des réalités.

Peut-être était-ce le cas pour l’objet des études actuelles du savant. Les indiscrétions qui, depuis quelque temps, couraient, étonnaient tellement que, cette fois, on se refusait à en admettre la véracité. Mais, en dépit des incrédulités, elles provoquaient une émotion extraordinaire qui, ce soir-là, renforcée par la présence inusitée de Fringue, causait ce déchaînement de curiosités.

Dans la foule se pressant autour du professeur, maintes exclamations témoignaient de cet état d’esprit.

— C’est fou !… Invraisemblable !…

— Impossible, surtout !

— Vous savez ce qu’on prétend ?

— Une légende !

— Mais, enfin, il y a bien quelque chose de vrai ?

— Une souris… Telle sera la fameuse découverte.

— En parle-t-il ?… Qui donc est près de lui ?

— Le Président et sa fille.

— Vous voyez bien… Pour que Potensy s’en occupe, il faut que ce soit réellement…

— Mais rien ne dit qu’ils causent de cela.

— Pourquoi serait-il venu ? Et puis, ce qu’on annonce pour demain ? cette révélation sensationnelle…

— Attendons à demain.

— Attendre ! Songez donc ! Ce serait tellement inouï ! Imaginez-vous cela ? Le monde peuplé de génies !

— Merci bien ! Je n’aime pas la concurrence.

— Ne plaisantez pas. Pensez au bouleversement…

— C’est bien parce que j’y pense.

— Ce serait une révolution.

— À bref délai… C’est mon avis.

— Quel rêve admirable !

— Une utopie, vous dis-je. Une utopie dangereuse !… Mais rien qu’une utopie, heureusement.

— Regardez cette cohue.

— Au bal de la présidence, ce n’est pas rare.

— Allons donc ! Ce soir, le monde entier s’est transporté ici.

— N’exagérez pas. Il a, tout au plus, envoyé des délégations.

— Mon cher, de grands événements se préparent. C’est dans l’air.

Notant au passage ces propos, un des journalistes travaillait avec ténacité à pénétrer la foule trop dense, pour se rapprocher du groupe officiel.

André Monontheuil débutait ce soir-là, ou à peu près, dans le reportage mondain. Très consciencieux et décidé à remplir de son mieux la mission qu’on lui avait confiée, il ne s’illusionnait pas sur ses moyens et ne se croyait pas appelé à se faire connaître par un coup de maître. Il ne niait point que la vie ne tînt en réserve quelques événements réellement extraordinaires ; mais il professait que la rencontre en était fort rare et tout à fait anormale et que l’homme le plus avisé use davantage ses yeux à considérer de petits faits qu’à découvrir le sensationnel. Il croyait aussi qu’à compter sur le hasard on est le plus souvent déçu, parce que la moyenne de la vie étant plate, il faudrait ce hasard énorme pour qu’on fût mis en présence d’une colline, voire d’une taupinière.

Cette conviction désenchantée ne l’empêchait pas de se donner loyalement beaucoup de peine. Il était donc tout yeux et tout oreilles et jouait des coudes comme s’il se fût agi de faire sa trouée vers un spectacle d’importance.

Ce faisant, il notait méticuleusement visages et propos. Cela le conduisit à reconnaître que réellement, ce soir-là, il y avait, au château de Versailles, une affluence anormale, tant par la quantité que par la qualité des invités.

Mais le professeur Fringue y était-il pour quelque chose ? N’était-ce pas plutôt quelque préoccupation de politique internationale qui avait attiré, sous prétexte de bal, toutes les influences, toutes les célébrités des États-Unis d’Europe ?

— Il y aura peut-être concert après le bal, se dit le jeune André, qui, bien que modeste, ne laissait pas d’être judicieux et spirituel.

Il frôlait successivement – pour être plus exact, disons même qu’il bousculait – des représentants des Républiques hispano-portugaise, slave, germanique, italienne, britannique.

Ce ne pouvait être un souci de courtoisie mondaine qui réunissait ces éléments disparates, agglomérés par le temps et l’intérêt ; et à deux pas de Paris, capitale élue de la Confédération européenne, dans ce château de Versailles où résidait Potensy, président de la Diète internationale, esclave représentatif de tant de forces coalisées.

Pourtant, Monontheuil avait beau scruter l’horizon politique du XXIe siècle, il n’y voyait point de nuage assez menaçant pour nécessiter des conférences plus ou moins secrètes.

Les nations adhérentes à ce formidable organisme étaient moins unies par la foi jurée et diplomatiquement paraphée que par des combinaisons d’intérêts.

En réalité, leur réseau enserrait le globe et l’élite financière, qui en tendait les mailles, avait pris toutes mesures pour que nulle force ennemie ne pût tenter de les rompre. Nulle concurrence n’avait licence d’empiéter sur le voisin au point de menacer son existence. Le champ des ambitions était soigneusement limité, grâce à une sagace répartition des puissances industrielles et financières en une série de catégories ascendantes, au sein desquelles les unités s’équivalaient et se balançaient rigoureusement. Cela ne résultait nullement d’une tendance pacifique, s’appuyant sur des principes humanitaires, mais c’était une mesure de sécurité générale. L’élite avait enfin compris que, pour durer et assurer son règne, elle devait cesser de s’entre-dévorer, toute ruine partielle ne pouvant qu’affaiblir la masse. L’œuvre commencée par les sociétés et les trusts du siècle précédent avait enclos le monde en une cristallisation d’intérêts, croûte solide nivelant la révolte des vagues, mais interdisant toute solution de continuité. La rupture d’une maille aurait menacé l’existence de la trame entière et les intérêts étaient trop étroitement unis pour que l’un pût sombrer sans entraîner l’ensemble.

Ainsi se trouvait assurée la paix mondiale.

Car l’élite continuait d’exister. Elle s’était même fortifiée. À ce résultat paradoxal avait abouti la généralisation des formules républicaines. La chute des trônes, le bouleversement des castes, le bouillonnement des rêves généreux et des ardeurs révolutionnaires avaient eu pour résultat de créer, au-dessus du niveau de l’universelle médiocrité, une élite dominante, caste nouvelle qui s’arrogeait le droit de gouverner le monde, de par les forces coalisées de l’intelligence et de l’argent.

Il y avait pourtant une différence ; on n’en faisait point partie par droit unique de naissance ; pour s’y maintenir, il fallait demeurer pourvu de l’une ou de l’autre de ces forces. Et cette caste n’était pas non plus strictement formée ; on pouvait y pénétrer en justifiant d’une intelligence supérieure ou en conquérant les capitaux nécessaires, ce à quoi ne parvenaient évidemment pas les sots.

Cette faculté d’accession était l’indispensable jeu laissé dans le fonctionnement des organes de la machine sociale, qui, sans cela, se fussent faussés sous des trépidations et des chocs répétés ; c’était en même temps la soupape nécessaire par laquelle s’échappait le trop plein des forces comprimées. On mesurait à sa puissance d’attaque la valeur de l’individu fonçant contre l’élite, et si le choc était trop violent, les rangs s’entr’ouvraient, faisaient place à l’assaillant qui s’y perdait. Ainsi évitait-on les révolutions.

Ce souci de ne pas laisser gâcher en une besogne dévastatrice et stérile les individualités trop fortes pour ne point souhaiter le sommet était sans doute la véritable supériorité du régime. Il s’avérait en progrès assurément sur les âges précédents.

Au-dessous était la masse incolore et neutre. Elle jouissait d’un certain nombre de libertés, mais point de cette liberté tout court qu’avaient éperdument – et vainement – réclamée tant de rêveurs et d’énergumènes.

Sans doute, avec l’amélioration physique, son niveau moral et intellectuel s’était élevé. Mais, malgré tout, elle demeurait terne et veule, n’agissant que sous l’impulsion des autorités dirigeantes, assez intelligente, toutefois, pour se contenter d’une médiocrité débarrassée des souffrances excessives ; la conscience qu’elle avait de son infériorité intellectuelle et de son impuissance à se gouverner seule l’empêchait de se révolter contre le joug.

D’ailleurs, on en avait éliminé tous les cerveaux bornés, tous les êtres qu’une passivité native et un manque absolu de réflexion prédisposaient à n’être que des instruments dans la main des agitateurs. Le Pouvoir avait jugé plus sage de les utiliser aux besognes qui nécessitent autant d’aveuglement que de stricte discipline et parmi lesquelles il faut tout d’abord ranger les services policiers.

Il était absolument évident qu’une société ainsi conçue ne pouvait offrir le moindre sujet d’inquiétude à ses dirigeants.

André Monontheuil renonça donc à chercher de ce côté le motif de tant de présences propres à intriguer.

Restait Fringue.

Le jeune reporter n’ignorait rien des bruits qui couraient au sujet de la sensationnelle découverte. Avaient-ils eu le double pouvoir de faire sortir de sa retraite l’illustre savant et d’émouvoir les hautes sphères ?

— Il doit parler demain, murmura André, en jouant des coudes. Pourquoi venir ce soir ?

Il était à trois rangs de distance du professeur Fringue. Par-dessus les têtes, il apercevait le dôme argenté de ses cheveux.

— Puis, est-ce tellement important ? ajouta-t-il avec une moue sceptique.

Il fixa le sourire de l’homme célèbre, la mimique respectueuse, mais animée de ses interlocuteurs. Une nouvelle poussée l’amena au premier rang ; en même temps qu’il se demandait :

— Pratiquement, cela peut-il avoir une importance quelconque ?

Et le regard dont il enveloppa les personnages officiels, – le savant, le Président de la Confédération, Simone Potensy, sa fille, – la dauphine ! – quelques dames endiamantées, quelques princes de la finance, ce regard affirmait dédaigneusement :

— Non !… Non !… Non !

Puis, pour écouter, il cessa de réfléchir.

— Alors, pas un mot ce soir, mon cher professeur ? demandait précisément une jolie personne brune, Simone Potensy, et, pour la foule, la fille du Président.

Elle semblait résumer par cette phrase toute une série de questions instantes, clôturée par un assaut de prières insidieuses, au cours duquel le mutisme obstiné du savant avait impitoyablement déçu sa curiosité féminine, tour à tour impérieuse et câline, mutine et persuasive, coquette surtout et toujours, en dépit des quatre-vingts ans de Fringue.

À deux pas d’elle, – mais semblant si loin du groupe ! – son père observait l’escarmouche avec son perpétuel sourire de sphynx, au coin de tes lèvres rasées. Ce personnage symbolisait l’Europe entière : il avait une tête intelligente, un front large et dégarni, – moins sans doute par la pensée que par le travail des intrigues qui avaient porté son ambition au sommet, – de beaux yeux voilés qui se perdaient constamment dans le vague et un masque énigmatique absolument indéchiffrable.

Mais, peut-être, derrière ce masque et ce sourire, n’y avait-il que le vide, une absence totale d’intérêt et d’opinion ? Peut-être n’étaient-ils qu’une apparence, comme l’homme, comme la fonction. Gérard Potensy présidait inlassablement ; il était une effigie du Pouvoir que des volontés occultes et moins en vue promenaient un peu partout et à laquelle ces volontés suggéraient des gestes, en lui interdisant des pensées. Pour paraître, cet ambitieux s’était résigné à ne pas être.

Il ne fallait pas être très observateur pour retrouver en sa fille l’énergie qu’il n’avait plus. Simone n’était peut-être pas absolument jolie, mais elle avait un grand charme et beaucoup de vie. On la devinait enthousiaste et bonne, capable de comprendre, d’admirer et même d’agir.

Naturellement, sur ces sentiments intimes, l’éducation et les exigences de sa situation mondaine avaient drapé comme un voile de scintillante frivolité, qui devaient les dissimuler. Mais, parfois, le voile plaquait à l’âme et la révélait partiellement. C’était une flambée des yeux, une palpitation de la gorge, une sonorité plus grave de la voix, trahissant une émotion passagère. Puis la jeune fille se reprenait et souriait, rejetait dans l’ombre, d’un joli geste, la pensée ou la vision et l’ensevelissait sous un flot de babillage étourdi ; elle avait l’air d’oublier elle-même qu’un peu d’une Simone ignorée, – qui sommeillait en elle, séquestrée, – venait de lui monter aux lèvres ou aux yeux.

Elle était assez grande, très mince et très souple ; ses bras menus, prompts aux gestes, les dessinaient élégants ; son cou gracieux portait noblement une tête casquée de cheveux sombres et dont les yeux étaient le principal attrait. Lumineux et changeants, ils éclairaient et animaient tout le visage ; ils riaient, s’attendrissaient, s’enthousiasmaient, caressaient ou dédaignaient, bref, exprimaient tout ce que les lèvres réservées de Simone ne livraient pas toujours. Ils étaient, au milieu du mensonge des conventions, sa franchise et sa loyauté.

Rêve merveilleux, que n’eussent point jadis osé faire les imaginations féminines les plus exaltées, elle était devenue – suivant l’extraordinaire fortune de son père – la châtelaine de Versailles. Et ce soir, maîtresse de maison parce que sa mère était morte, elle accueillait, au nom du Président des États-Unis d’Europe, dans ce palais hanté des souvenirs du Grand Roi, tout ce que le monde comptait d’illustration.

Amusée, mais point grisée, elle suffisait à son rôle et y dépensait avec une instinctive aisance, sa grâce juvénile, prodigue de sourires.

Au milieu de cet enchantement, elle restait femme, et dans le privilège d’approcher l’illustre professeur Fringue et d’être saluée par lui, elle avait surtout vu une occasion de satisfaire sa curiosité.

Son père ne lui avait-il pas dit indolemment, avant la soirée :

— Vous saurez peut-être délier la langue du vieil ours.

Elle n’y avait pas réussi et c’était avec une petite moue dépitée et une gentillesse attendrissante qu’elle lançait :

— Ainsi, pas un mot ?

Fringue fut inexorable.

— Pas un mot, ma jolie demoiselle, dit-il, avec une expression comiquement apitoyée. J’ai juré de me taire.

— Juré ? À qui ? demanda vivement l’espiègle. Le savant baissa le nez et plissa involontairement son vaste front.

— À moi… d’abord, répondit-il évasivement. Simone hésitait à se résigner. Elle rencontra le regard de son père et crut sans doute y lire un encouragement.

— J’aurais tant voulu savoir, murmura-t-elle en joignant ses petites mains. On dit tant de choses ! Y a-t-il un peu de vrai ?

— Je l’ignore, répliqua Fringue, puisque j’ignore les on dit.

— Je puis vous renseigner, maître. Ne serait-il pas piquant que je vous apprisse quelque chose ?

— À quoi bon ?

— Mais, puisque vous parlerez demain… Mutine, Simone frappa légèrement du pied, pour exprimer à quel point la discrétion du savant la mettait au supplice.

Sarcastique, Potensy jeta :

— Ce ne sera pas pour les petites filles, Simone.

— Ce sera pour tous, monsieur le Président, et surtout pour le peuple.

— Pour le peuple !

La voix de Potensy exprima une imperceptible raillerie.

Sans s’en apercevoir, ou la dédaignant, Fringue continua :

— Je n’ai voulu révéler que devant lui le secret de ma découverte, parce que c’est lui qui en bénéficiera principalement.

Les paupières battantes du Président laissèrent filtrer une lueur plus intense, elle se refléta dans les yeux des personnages qui l’entouraient.

— Est-ce vraiment, comme on le prétend, une découverte capitale ? demanda-t-il d’une voix nonchalante.

L’orgueil emporta Fringue.

— Incommensurable ! déclara-t-il solennellement. Cela changera la face du monde.

— Diable !

L’exclamation de Potensy, teintée d’ironie, atténua un peu la rumeur qui s’éleva de l’assistance.

Les yeux lointains, vers son rêve, le savant prononça :

— Bientôt, monsieur le Président, vous gouvernerez des hommes.

— Et que fais-je, aujourd’hui ? riposta la voix froide.

— Si ce sont des hommes, je vous donnerai des surhommes !

Quelque chose électrisa l’auditoire : le mot ou l’accent. En silence, Potensy s’inclina.

Enfantinement, Simone battit des mains.

— Comme ce sera amusant ! s’écria-t-elle.

Mais une flamme dans ses yeux démentit le ton et chatouilla délicieusement l’orgueil de Fringue. Il eut la sensation d’être presque compris.

Redressant sa tête léonine, il reprit :

— Il est temps, monsieur le Président, que je vous pose une question. C’est un peu pour cela, je l’avoue, que je suis venu ce soir. Mademoiselle a parlé des bruits qui circulent. En voici un qui m’a particulièrement inquiété : On prétend qu’en raison de l’effervescence née d’une révélation prématurée et incomplète de l’objet de ma découverte et de ses conséquences, le gouvernement aurait décidé de m’interdire, demain, l’accès du Grand Amphithéâtre de la Sorbonne, où je dois donner ma première conférence.

Potensy, sous le regard du savant, demeura impassible.

— Racontar stupide ! fit-il, en haussant les épaules.

Simone l’avait fixé, inquiète. Elle sourit.

— Que le monde est bête ! dit-elle. Pourquoi ?

— On assure, insista le savant, que la police mobilisée occupe la Sorbonne, et qu’on m’arrêtera si je prétends forcer la consigne. Si invraisemblable que soit la nouvelle, elle a déterminé ma démarche. J’ai pensé que vous ne refuseriez pas de m’exposer vos objections, au cas où vous en auriez à formuler.

— Maître, affirma le Président, les portes seront ouvertes demain à l’heure convenue, et la police ne s’opposera ni à votre entrée, ni à celle du public. Ma parole vous suffit-elle ?

— Entièrement, monsieur le Président. Il me reste à m’excuser de m’être ému d’un racontar. Puis-je espérer votre présence ? Une tribune est réservée aux pouvoirs publics, bien que cette première conférence doive être surtout populaire.

— En ce cas, il serait indiscret d’accepter.

— Je vous en prie… ainsi que mademoiselle.

— Oh ! mais, je tiens à entendre ! s’écria Simone. Tant de mystère surexcite ma curiosité.

— Alors, mademoiselle, je vous dis : À demain.

— À demain. Nous applaudirons à votre apothéose.

Le savant s’était incliné pour baiser la main de Simone.

— Oui, murmura-t-il involontairement. Je crois, je crois fermement que ce sera pour moi l’apothéose… car jamais les hommes n’auront reçu bienfait semblable !

Les rangs durent s’ouvrir devant sa sortie. André Monontheuil en profita pour s’attacher à ses pas.

Ce n’était point dans l’intention de l’interviewer. Il eût été stupide d’espérer que le savant se laisserait arracher par un journaliste obscur la confidence qu’il avait refusée aux prières de Simone Potensy. Ce n’était même dans aucune intention déterminée. Ne pouvant être partout, le jeune André jugeait simplement logique de s’intéresser à celui qui avait eu les honneurs de la soirée.

Quelques confrères l’avaient imité. Mais ils s’égrenèrent dans les divers salons que le savant traversa, successivement arrêtés par des notoriétés croisées au passage. Seul, André, débutant inconnu, fut dédaigné par les hommes politiques en mal de réclame et, ayant évité leur écueil, parvint aux antichambres en même temps que le professeur Fringue.

De somptueux laquais veillaient, prompts à restituer le vestiaire et à emmitoufler les célébrités.

Leurs voix sonores, comme un mot d’ordre, se transmirent et jetèrent aux échos des cours le nom du grand chirurgien.

— L’auto de M. le professeur Fringue !

Car le savant, trop âgé pour admettre certains progrès, avait conservé ce mode de locomotion. Il roulait sur le sol comme au siècle précédent.

Monontheuil, ayant reconquis son modeste pardessus, profita du tumulte empressé pour se glisser dehors. En regagnant immédiatement Paris, peut-être serait-il le premier à apporter à son journal les sensationnelles paroles échangées entre le Président de la Confédération, sa fille et le savant. C’était la seule glane de sa soirée ; il ne fallait pas qu’elle fût perdue.

Il traversa donc la grande cour silencieuse. Le flamboiement des fenêtres ne servait qu’à mieux faire ressortir son vide immense, la mélancolique solitude des statues espacées sur le pavé du roi. Un monde la séparait du château rendu à la vie ; proche de la fenêtre, elle continuait à porter le deuil des siècles morts.

Après les grilles, le mouvement et le bruit recommençaient. Des badauds surveillaient les sorties, tendaient l’oreille aux échos du bal.

À l’entrée de l’avenue de Paris, le journaliste distingua les deux projecteurs d’arrière de l’aérobus.

Comme il se dirigeait vers eux, il fut rejoint par l’auto de Fringue. Elle allait lentement ; il eut tout le temps de voir sur le siège deux hommes, dont un seul portait la livrée de chauffeur, et celui-là précisément somnolait, en dodelinant la tête, à la façon des ivrognes ; son visage, que le jeune André aperçut distinctement, avait une expression de complet hébétement. À travers les glaces, Monontheuil, frôlé par l’auto, vit Fringue, qui rêvait, les yeux ouverts.

Par habitude professionnelle, il chronométra son passage : onze heures. Le savant se retirait de bonne heure.

Exactement trois heures après, ayant flâné dans la salle de rédaction presque déserte, le jeune André portait sa copie au rédacteur en chef, briguant pour elle les honneurs de la dernière heure.

L’ayant lue, le rédacteur en chef leva les bras au ciel.

— Du réchauffé, cela, mon petit ! Nous avons mieux. Lisez ce qu’on vient de descendre à la composition.

Il tendit une épreuve que le reporter déchiffra avec un mélange de désappointement et de stupeur.

C’était un « communiqué » d’une agence, ainsi conçu :

« Une auto, conduite par un chauffeur ivre, est tombée dans la Seine au pont de Sèvres. Le chauffeur a pu être repêché. Bien que dégrisé par son bain, il ne se souvient de rien, sinon qu’il était au service de M. le professeur Fringue. De Versailles, on téléphone que le savant avait pris place dans la voiture. Il semble donc certain que l’illustre chirurgien a péri dans cet affreux accident. »

Le rédacteur en chef attendait un cri, quelque exclamation d’effroi ou de stupeur.

Mais le jeune André demeura pensif.

Il dit simplement :

— Curieux !

Car il était sûr d’avoir vu deux hommes sur le siège, et le chauffeur ivre lui avait paru absolument incapable de conduire, même de travers. Toutefois, il hésitait à livrer ses réflexions, préférant se faire d’abord sa propre opinion, d’après les événements.

— Sapristi ! s’exclama le rédacteur en chef, estomaqué d’un pareil sang-froid. Vous n’êtes pas impressionnable !

Il n’eut que le temps de s’en émerveiller davantage. Un garçon venait lui remettre un télégramme.

— Oh ! rugit-il, complètement effaré par sa lecture.

Il jeta le papier sur la table et saisit le récepteur du téléphone.

— Allô… allô ! Arrêtez le tirage. On va faire une édition spéciale. Démolissez la « une ». Il me faut une manchette et la place pour un communiqué, en tête du journal… En petites capitales interlignées, le communiqué. C’est du nanan !

Cependant, le jeune André avait recueilli le télégramme et le parcourait sans la moindre discrétion.

Il était ainsi conçu :

« Prière d’insérer, absolument urgent : Malgré l’accident qui m’a coûté la vie, ma conférence aura lieu demain au grand Amphithéâtre de la Sorbonne, à l’heure annoncée. – Professeur FRINGUE. »

— De plus en plus curieux, déclara le reporter, en reposant le télégramme.

— Mais, c’est peut-être une farce, sursauta le rédacteur en chef, saisi soudain de cette légitime inquiétude.

— Non, répondit le jeune André, avec une assurance déconcertante. Je ne crois pas que ce soit une farce.

CHAPITRE II

LA DÉCOUVERTE DU PROFESSEUR

Le savant ne s’était pas aperçu que son chauffeur fût ivre. Tout rapport direct avec lui était d’ailleurs rendu inutile et presque impossible par l’empressement obséquieux des laquais. C’était encadré de deux d’entre eux qu’il avait descendu le perron, devant lequel stationnait sa limousine ; un troisième en maintenait la portière ouverte, masquant ainsi le chauffeur.

Fringue, dûment enfermé, après avoir répondu qu’il n’avait pas d’ordres particuliers à donner, et que son chauffeur était simplement prié de le ramener chez lui à une vitesse raisonnable, l’auto démarra à petite allure.

Les pavés inégaux de la cour d’honneur causèrent, durant la traversée, quelques cahotements qui bercèrent la somnolence naissante du professeur. Il ferma les yeux, recueillement bien naturel au sortir de tant de bruit et de lumière…

Il les rouvrit aussitôt que la course de l’auto se fût régularisée et adoucie sur le macadam de l’avenue. Alors, seulement, il remarqua, à travers la glace, que les deux places du siège étaient occupées. Il se choqua à peine de ce que son chauffeur eût imaginé de rapatrier un compagnon sans avoir, au préalable, sollicité son autorisation. L’incident n’était point d’importance, et le savant jugea plus digne de n’y prêter nulle attention, sauf à affirmer sa clairvoyance en demandant, à l’arrivée, un semblant d’explication ou d’excuse.

N’avait-il pas en tête d’autres sujets de méditation et combien plus intéressants !

Si captivantes étaient ses pensées qu’il les interrompit à peine quand l’auto s’arrêta brusquement.

— Une panne, murmura-t-il. Déjà !

Car la voiture n’avait pas franchi plus de cinq cents mètres.

Il allait se replonger dans ses réflexions, mais la portière s’ouvrit.

— Qu’est-ce, Julien ? jeta-t-il d’une voix impatiente. Rien de grave, j’espère ! Autrement, je préfère regagner Versailles pour m’enquérir d’un autre moyen de transport. Dois-je descendre ?

— S’il vous plaît, monsieur !

La voix lui était inconnue, il tressaillit.

Devant lui, les deux hommes n’étaient pas descendus du siège. Qui donc lui parlait ?

Il se pencha vers la portière ouverte et vit une demi-douzaine d’individus dont, à cause de l’obscurité, il ne put distinguer les mines.

Des suppositions fâcheuses se présentèrent à son esprit.

— Une agression ! Aux portes de Versailles ? Ce serait inouï !

Mais pourquoi – sous quelle menace ? – son chauffeur se serait-il arrêté ? Aucune violence n’avait entravé la course de l’auto. Et, sur le siège, les deux hommes paraissaient absolument calmes.

— Qu’y a-t-il ? Que voulez-vous ? lança Fringue d’une voix énervée.

— Que vous descendiez, monsieur.

En même temps, des mains respectueuses, mais fermes, tiraient le professeur hors de la voiture.

Son chapeau tomba. Un des hommes le ramassa et le rejeta à l’intérieur de la limousine, dont il referma la portière.

Comme à un signal, l’auto démarra aussitôt et s’éloigna à une vitesse vertigineuse.

Fringue demeura seul, au milieu de ses agresseurs, sur un des bas-côtés de la route.

Que signifiait cela ? Était-ce vraiment un guet-apens ? Le chauffeur était donc complice ?

Mais quel coup d’audace ! À moins de cinq cents mètres brillaient les lumières de Versailles.

— Si je criais, on m’entendrait, songea Fringue.

Cela ne pouvait que précipiter les événements, si ces gens avaient de mauvaises intentions à son égard. C’était évidemment des gaillards résolus à tout. Se résigner à subir passivement l’aventure était plus prudent.

— Pourquoi m’arrêtez-vous ? Que voulez-vous ? répéta-t-il.

— S’il vous plaît, monsieur, il faut nous suivre. Vous ne courez aucun danger. Mais, au moindre appel, nous devrions vous bâillonner.

Le professeur était maintenant plus stupéfait qu’effrayé.

— Où me mènerez-vous ? demanda-t-il.

— Il vaut mieux marcher, monsieur. Ce n’est guère notre affaire d’expliquer, lui fut-il répondu. D’ailleurs, nous ne savons pas grand’chose. Nous avons ordre de vous conduire quelque part. Là-bas, vous trouverez à qui parler.

— Soit ! dit Fringue.

On l’enlevait !

Qui ?

Dans quel but ?

Cela dépassait l’imagination.

Mais puisqu’il allait savoir !… Entre les hommes, il pressa le pas.

— Un peu vite, si vous le voulez bien, recommanda-t-il. La plaisanterie est forte. J’ai hâte d’en connaître le fin mot.

On l’avait coiffé d’un feutre mou et enveloppé dans une pèlerine. En silence, les hommes l’emmenèrent vers Paris.

— Allons-nous loin ? demanda le savant, au bout d’un moment. Je ne suis pas bon marcheur.

— Un peu de patience, monsieur.

La réponse ne le renseignait pas. Il fit encore quelques pas.

Du bout de l’avenue, une auto venait vers eux. Quand elle les croisa, un des hommes siffla ; l’auto s’arrêta aussitôt, et l’une des portières s’ouvrit.

Alors, les gardiens de Fringue s’en approchèrent et le poussèrent à l’intérieur.

Deux hommes s’y trouvaient déjà, qui le firent asseoir entre eux. Sans échanger une parole avec les ravisseurs du savant, ils refermèrent la portière et remirent l’auto en marche dans la direction de Versailles, tandis que le premier groupe s’éloignait à pied, en suivant la direction opposée.

Encore moins que les premiers, ces nouveaux compagnons paraissaient d’humeur causante. Le professeur renonça tout de suite à poser de nouvelles questions. Réduit aux suppositions, il n’arrivait pas à en formuler de raisonnables.

Pourtant, il devenait clair qu’il ne s’agissait point là d’une attaque banale de détrousseur de grand chemin. Toutes ces concordances précises, cette série de faits se déroulant mathématiquement selon un plan méthodiquement combiné, dénonçait l’importance qu’on attachait à sa réussite : la capture du professeur Fringue.

Sa personne était visée, uniquement ; il n’avait pas été le passant donnant fâcheusement dans un piège tendu au hasard.

Mais, lesquels de ses ennemis – il en avait, toute gloire en a – avaient pu rêver cette agression ? Vaguement, il en apercevait le but : sa séquestration, à la veille de son triomphe.

Il haussa les épaules.

— Retarder n’est pas empêcher ! murmura-t-il.

Avant peu, à moins de le supprimer, il faudrait lui restituer sa liberté d’action et de parole ?

Irait-on jusqu’à le supprimer ?

Il frissonna.

Il avait toujours eu la terreur physique de la mort, ne pouvant admettre que sa personnalité cessât d’exister.

Quelle animosité, quelle jalousie de savants pouvaient aller jusqu’au crime ? Il était improbable.

D’ailleurs, décidé, il eût été rapide. Puisque Fringue vivait encore, c’était qu’il devait survivre à l’aventure.

Non ! le motif ne pouvait être de cet ordre.

Mais, où chercher ?

Découragé, il renonça. L’auto l’emportait vers le mot.

Assis entre les deux hommes, il voyait mal. Derrière les vitres étroites, des lueurs nombreuses et brèves lui étaient d’abord apparues : Versailles, qu’on traversait à toute allure. Puis, tout était redevenu noir ; on roulait silencieusement entre une double rangée de silhouettes fuyantes : des arbres.

— Le parc ?

Plusieurs fois l’auto avait viré. Comment s’orienter ?

Elle s’arrêta tout à coup, au ras d’une muraille brusquement surgie.

Emporté plutôt qu’entraîné, Fringue passa de l’intérieur de l’auto dans un couloir sombre ; aucune image précise ne put frapper son regard entre la portière et la porte.

Au bout du couloir, un arrêt, deux coups mystérieusement frappés, puis l’éblouissement d’un rectangle lumineux brusquement ouvert, et le savant, poussé par ses deux guides, se trouva au milieu d’une salle dont trois des parois se tapissaient de visages attentifs, surmontant l’affaissement des corps dans les fauteuils rangés en demi-cercle.

— Monsieur le Professeur, dit la voix incisive et froide de Gérard Potensy, je vous présente mes excuses.

Effaré, Fringue regarda autour de lui.

Quelle chose étrange ! Il retrouvait là la plupart des membres de cette élite européenne qui l’avait salué une heure auparavant dans les salons de la Présidence.

Mais ils ne se présentaient plus dans le pêle-mêle détendu du bal. Un souci de préséance avait hiérarchisé leurs rangs. Les puissants, ceux que leurs milliards faisaient les véritables maîtres de l’Europe, entouraient Potensy, leur homme de paille.

Ils dominaient les plus notoires des politiciens, ministres ou chefs de partis, assis sous eux en rangées soumises.

Enfin s’épanouissant aux deux ailes, intelligences supérieures réduites au rôle de comparses par les forces de ruse et d’argent, artistes et savants – la pensée du monde – allongeaient le demi-cercle qui enserrait le chirurgien.

Et sur tous les visages, libérés de la fiction du sourire courtois ou flagorneur, se retrouvait maintenant cette expression de solennité renfrognée, de sévérité en puissance et en attente, qui masque de marbre les visages des juges.

Des juges, un tribunal ! L’ensemble obligeait à cette évocation.

Potensy ne présidait-il pas – encore et toujours – entouré des juges muets qui, pourtant, seraient, plus que lui, les auteurs de la sentence qu’il prononcerait ?

Et tous, ne faisaient-ils pas face – glacialement – à un accusé : Fringue, qu’attendait le fauteuil vide au milieu du cercle du prétoire. Et qu’était-ce cette double baie latérale de spectateurs inquiétants ? Qu’était-ce, sinon le jury ?

En silence, les yeux interrogeaient déjà.

Un tribunal, parbleu ! un tribunal d’inquisition !

Fringue s’exclama :

— Mais ce ne peut être que pour cela !

Pour cela, sa découverte, la révélation annoncée, passionnant les curiosités qu’il s’était refusé à satisfaire. L’idée, la conviction surgit en lui, invincible.

C’était stupide, baroque, cela était. Fringue le sentait avec certitude.

N’avait-il pas joué avec le feu ? Exaspérer la curiosité de la foule, soit ! Mais ignorer ostensiblement le gouvernement, se libérer d’une censure préalable, même d’une simple déférence, c’était risqué. Il aurait fallu tenir compte des susceptibilités de l’orgueil-tyran. Froissé, méconnu, cet orgueil n’avait-il point subi le grossissement démesuré de l’incident ! N’y avait-il pas vu une atteinte à ses droits, un crime de lèse-majesté gouvernementale ?

N’être point le premier informé, accepter de ne servir de truchement entre le peuple et la découverte, supposition intolérable. La tentation était trop forte de glisser à un facile arbitraire, d’asséner sur les doigts de l’imprudent un coup de la massue autorité.

Devant ce déploiement de force, en pressentant la cause puérile, Fringue aurait pu être penaud ou moqueur, se mordre les lèvres ou hausser les épaules.

Il s’emporta. Ce fut instinctif et subit.

Les yeux vrillés sur Potensy, la voix agressive et indignée, il clama :

— C’est vous qui m’avez fait enlever, monsieur le Président ?

Le ton de la réponse fut grave. La voix négligente parut enclore une menace, écarter l’idée que tout cela ne fût pas infiniment sérieux.

— Oui, maître, affaire d’État.

Un silence, stupide chez Fringue, écrasant de la part des auditeurs. Et Potensy affirma nettement :

— Il faut pourtant que nous causions de votre découverte.

Fringue se redressa belliqueux, narquois, triomphant presque.

Il avait donc prévu juste. C’était cela !

— Vous ne saurez rien ! trancha-t-il. Suis-je un fantoche ?

Il ne comprenait pas. Non ! En vérité, il était à cent lieues de la situation. Pourtant, il savait, lui, ce qu’il avait trouvé !

— Il faut parler, dit Potensy, doucement.

Et, prévenant la fougue du savant, qui, déjà regimbait :

— Comprenez donc, professeur Fringue, continua-t-il, qu’il a fallu des circonstances d’une exceptionnelle gravité pour nous décider à vous faire violence. Croyez-moi, on ne se jette pas de gaieté de cœur dans une pareille voie. Vous êtes universellement connu, admiré, respecté. Demain, votre protestation peut déchaîner contre nous un « tollé » auquel nous ne résisterions pas. Courir ce risque, n’est-ce pas nous avouer décidés à tout ?

— Je commence à le croire ! riposta le savant d’une voix cinglante.

— Réfléchissez. Une curiosité plus ou moins indiscrète n’expliquerait rien. Il faut des motifs autrement graves pour que nous insistions à ce point. Regardez autour de vous. Vos amis eux-mêmes sont ici. Et autant que nous, ils vous prient de parler, ils exigent que vous parliez.

C’était vrai. Le chirurgien reconnut des hommes dont, en d’autres heures, il avait apprécié le dévouement et l’affection.

Ceux-là ne pouvaient être soupçonnés d’animosité, ni de jalousie.

— Mais qu’y a-t-il donc ? balbutia-t-il, interloqué. De quel crime me soupçonne-t-on ?

— D’imprudence tout au plus. Votre bonne foi est entière. En dépit de certaines apparences, nous ne pouvons admettre que vous avez entrevu le danger et que cela ne vous ait point arrêté.

— Quel danger ? demanda Fringue sincèrement stupéfait.

— Nous ne sommes pas sûrs qu’il existe. Sa crainte, sa possibilité suffisent à déterminer notre acte et aussi à le justifier. Vous seul pouvez nous éclairer et si notre inquiétude est vaine, nous nous excuserons. Mais il faut que vous nous éclairiez.

Le professeur comprenait de moins en moins.

— Et c’est ma découverte qui vous alarme ? Il ne s’agit pourtant pas d’un explosif, fit-il, ironique malgré lui.

— Nous craindrions moins un explosif. Votre secret fut mal gardé, professeur Fringue. Malgré vous, quelque chose en a transpiré.

— Je n’étais pas d’avis d’en faire mystère.

— Vous avez changé d’opinion.

— Non, riposta le chirurgien. Mais…

Il se tut. L’auditoire attendit.

— Peu importe ! reprit-il, en haussant les épaules. Convaincu ou non, j’ai consenti… j’ai résolu de me taire… ou du moins de tout révéler en bloc et à des milliers d’auditeurs.

— C’est bien cela. Le secret jeté à la foule. Pourquoi ?

Fringue hésita.

— J’avoue n’entrevoir point d’excellentes raisons à cette attitude, murmura-t-il. D’ailleurs, je n’en ai pas cherché… C’est une habitude. Vous ne pouvez comprendre…

Les yeux de Potensy et de ses voisins exprimaient véritablement le soupçon, tous les doutes que ces paroles embarrassées pouvaient faire naître.

— Passons, dit le Président. La précaution fut inutile. Les murs ont des oreilles. Une partie de vos projets, de vos espoirs est arrivée jusqu’à nous. De tout autre, nous n’aurions pas cru. Maintenant encore nous hésitons à croire ; nous voulons espérer que vous n’avez pas découvert cela.

Le regard du savant le scruta.

— Que savez-vous ? sourit-il.

— Ce n’est point un piège enfantin, réfuta Potensy. Nous ne plaidons pas le faux pour savoir le vrai. L’objet de votre découverte est-il bien une force inconnue, un fluide qui n’émane point du cerveau, mais le traverse et l’anime, de telle sorte que la pensée ne serait qu’une manifestation de l’électricité cérébrale ?

— C’est quelque chose comme cela, répondit Fringue, après une courte hésitation.

— Et cette force, ce fluide, reprit Potensy, vous auriez réussi à démontrer sa présence dans l’atmosphère ? Vous auriez réussi à la capter hors du cerveau ?

Le visage du professeur Fringue refléta soudain un inexprimable orgueil.

— J’ai réussi, dit-il simplement. J’ai isolé et capté l’intelligence, le fluide producteur de la pensée.

Toutes les têtes se penchèrent vers lui, d’un même mouvement d’attention passionnée.

Et devant l’involontaire admiration qu’exprimaient ces regards, le savant connut, savoura une seconde l’enivrement du triomphe.

La voix insidieuse de Potensy le rappela sur la terre.

— Vous voyez que nous savons et que vous pouvez tout nous dire, insinua le président.

— Que dirais-je de plus ?

— Ce que vous auriez dit demain à la foule.

Le professeur ne releva pas ce que cette forme avait de dubitatif quant à la probabilité de sa conférence.

Innocemment, il répondit en se servant du futur :

— Je ne m’attarderai pas à exposer la genèse de la découverte, ni même sa théorie, déclara-t-il. La foule comprendrait mal. Pour le moment, au moins, il faut lui parler en clair. Je dirai donc simplement : Vous connaissez cette force admirable que vous-mêmes nommez l’intelligence, cette force si parcimonieusement et si inégalement distribuée aux hommes qu’il a dû vous arriver fréquemment de l’envier à quelques-uns de vos frères, privilégiés du sort. Eh bien ! cette injustice la plus grande de toutes, la plus effroyable par ses conséquences, je puis la réparer. Venez à moi et je compléterai votre part de telle sorte que vous n’aurez plus rien à envier à personne. Puisez dans mon trésor : je vous doterai du maximum d’intelligence. Et tous les hommes seront enfin égaux.

L’assistance tressaillit encore : mais cette fois ce ne fut point d’enthousiasme. Au contraire, une ombre inquiète apparut sur les fronts plissés.

Fringue n’y prit pas garde. Il avait cru pouvoir entre-bâiller la porte, pour laisser passer un peu de sa pensée prisonnière. Mais tout le flot s’était impétueusement précipité. Il y avait trop longtemps que les phrases s’entre-choquaient dans sa tête, en ruée enthousiaste, elles se faisaient enfin jour et le savant, vibrant, ne savait plus s’il parlait ou s’il continuait son rêve solitaire.

— Comprenez-vous maintenant, messieurs de l’Élite, que cela ne vous concerne pas. Vous êtes trop riches pour qu’on vous donne. Vous n’auriez pas déliré de joie. C’est aux déshérités que je dois d’abord la bonne nouvelle, et s’ils ne comprennent pas tout de suite, je puis les rendre aptes à comprendre. Quel rêve ! Quand j’ai pressenti cela, seul dans mon laboratoire, j’ai trépigné, j’ai rugi de joie et d’enthousiasme. Je puis affranchir l’humanité !

Il avisa Potensy, morne et pâle, entouré de pâleurs semblables. Mais se sentait-il environné de glace ? Croyait-il que la chaleur de sa parole allait la faire fondre ? Il conclut :

— Ce soir, monsieur le Président, je vous ai dit : Vous gouvernerez des hommes… des surhommes !

Les lèvres de Potensy se contractèrent un peu, mais il y avait dans son sourire plus d’amertume que d’ironie.

— Comment procéderez-vous, professeur Fringue ? demanda-t-il d’une voix blanche.

Il voulait encore espérer que c’était impossible, que cela n’était qu’un rêve de savant.

— Ah ! oui ! dit le chirurgien, en épongeant son front fumant. Vous réclamez des théories, vous autres ! Vous voulez disséquer les miracles. Soit ! Écoutez ce que je puis vous en dire.

Était-il utile de recommander l’attention à ces muets suspendus à ses lèvres, à ces yeux qui le happaient ?

— Il y a des années que cela me hante, commença Fringue, cela, le vrai problème : Qu’est-ce que la pensée ? Naît-elle en nous ? Ou bien est-ce une force extérieure qui nous anime passagèrement ? D’abord, la cherchant dans le cerveau, j’ai voulu croire qu’elle n’était qu’une réaction chimique, un produit direct de la matière grise. Et je cherchais inlassablement à en décomposer les éléments pour reproduire artificiellement la réaction. Je passe sous silence mes vingt années d’expériences. Le résultat, seul importe. Un jour j’ai réussi à reconstituer l’équivalent d’un cerveau humain et j’ai produit de la pensée. Ne me demandez pas de détails sur cette atroce expérience. Cela dépasse en horreur tout ce que vous pouvez imaginer. J’ai produit de la pensée indiscutablement. La preuve semblait faite qu’elle naissait spontanément d’une association d’éléments favorables. Et j’allais être conduit à affirmer la pire des erreurs, quand le hasard – est-ce le hasard ? – est intervenu. Il a placé sous ma main une matière isolante qui interrompait la pensée comme le verre détourne le courant électrique. Messieurs, avez-vous jamais songé à l’étrange effet des anesthésiques, de l’alcool, du sommeil, sur le cerveau ? Ils n’agissent point selon la commune croyance. On n’endort pas la pensée. On la détourne et elle se perd dans l’espace où nous ne pouvons la suivre. Cela fut pour moi le fil d’Ariane. M’appuyant sur cette comparaison d’ailleurs imparfaite et inexacte du fluide électrique et du fluide cérébral, je suis arrivé à comprendre que le cerveau n’était pas le centre producteur, mais un simple accumulateur, l’appareil qui capte et emmagasine. D’où vient la pensée ? Il ne faut point tenter de savoir cela. Sans doute elle environne les mondes et anime les organismes capables de la fixer. Tout mon mérite – toute ma chance – fut de découvrir la formule d’un de ces organismes. Grâce à cela, emmagasiner le fluide mystérieux qui fait les génies.

— Des preuves ! des preuves ! réclamèrent toutes les voix.

— Je vous en donnerai expérimentalement.

— Une question, interrompit Potensy. N’avez-vous fait que des expériences partielles et théoriques, ou avez-vous expérimenté cela sur un homme ?

Fringue hésita, d’une manière imperceptible.

— J’ai expérimenté cela sur un homme.

— De quelle manière ?

La voix brève, nerveuse du président interrogeait maintenant avec une violence autoritaire.

Mais Fringue ne songeait plus à se rebeller.

— J’ai augmenté artificiellement sa capacité cérébrale, dit-il. En d’autres termes, j’ai renforcé son mécanisme accumulateur.

— Et l’homme a survécu ?

— L’homme est devenu un génie.

En tumulte tous se levèrent. Il y avait dans leurs yeux de l’effroi et une sorte de fureur.

Une clameur retentit.

— Où est cet homme ?

— Chez moi, murmura Fringue avec effort.

Et il ajouta avec un soupir :

— J’avais promis…

Mais trop d’inexplicables colères l’environnaient. Il ne s’appartenait plus, effaré par ce déchaînement soudain de sentiments incompréhensibles.

Le geste de Potensy s’efforça de ramener le calme.

— Il faut savoir… tout savoir, cria-t-il dans le tumulte.

Et quand il fut apaisé :

— Vous avez construit plusieurs de ces accumulateurs ? interrogea-t-il.

— Oui.

— Et vous comptez vous en servir demain ?

— Demain et après. Par eux, l’humanité sera régénérée.

Cette fois, ce fut une trombe d’exclamations, de protestations furieuses, qui creva soudain, submergeant le savant.

— C’est impossible !

— Fringue ! Fringue ! Vous ne pouvez faire cela !

— Ce vieillard est fou !

— Un danger public !

— Une trahison !

Empoigné, secoué de toutes parts, le professeur se débattait, impuissant et terrorisé.

— Pourquoi ? pourquoi ? bégayait-il.

Potensy intervint de nouveau.

— Il faut lui expliquer, cria-t-il.

Et, saisissant le chirurgien par les épaules, pour mieux plonger ses yeux dans les siens :

— Avez-vous réfléchi, professeur Fringue, que si vous réalisiez votre projet, demain, nous n’aurions plus que des égaux ?

— Naturellement, répondit le savant.

— Et qui gouvernerai-je ? demanda le Président, presque violemment.

En présence de ce monstrueux égoïsme, dont il eut la révélation fulgurante, le professeur faillit s’exclamer. Il se retint.

— Je vous l’ai dit : des hommes ! répondit doucement Fringue.

— Gouverner des hommes !… les hommes que vous dites ! ricana Potensy. Est-ce qu’on gouverne des hommes, professeur Fringue ? Est-ce qu’on peut exercer une autorité réelle sur ses égaux ? Si nous vous laissons faire, demain nous ne serons plus rien.

Le savant recula. Cette même pensée, cette pensée unique venait de lui apparaître, reflétée sur tous les visages.

— Ainsi, gémit-il, il avait raison !… Il y avait cela à craindre !

Il apportait naïvement, candidement, la réalisation du plus beau des rêves. Il rendait possible l’idéal de tant d’esprits généreux, et il se heurtait à cette barricade : l’égoïsme !

Et il ne s’agissait pas de l’égoïsme inconscient, instinctif des foules. C’était un égoïsme raisonné, calculé, discuté, adopté par des esprits supérieurs.

Sa protestation fut touchante.

— Vous ! vous ! Les flambeaux ! Vous, l’élite ! Est-il possible que vous pensiez cela ? Est-il possible que vous repoussiez cela ? Vous abaisserez-vous à ce dépit mesquin ? Sacrifieriez-vous la beauté de la vie, l’avenir de justice et de bonté que nous entrevoyons à la vaine gloriole, au méprisable souhait d’être au-dessus de vos frères, d’être un sommet ? Il ne s’agit plus de vous abaisser vers eux ; ils pourront s’élever jusqu’à vous. Ne le voulez-vous pas, vraiment !

Furent-ils ébranlés, les savants, les artistes aux fibres sensibles vibrant à l’idéal comme à l’idée de gloire ? Fringue ne put en juger. Si la lueur brilla, elle fut trop fugitive. La froide éloquence de Potensy l’étreignit.

— Voulez-vous cela ? s’écria-t-il d’une voix stridente. L’heure n’est pas aux pudeurs hypocrites. Nous sommes moins des ambitions que des appétits. Je parle pour ceux-là… (avec une impudence cynique, il étendit la main vers le groupe des financiers et des politiciens qui ne protestèrent point). Nous ne nous laisserons pas arracher l’« assiette » parce que nous voulons jouir et que tous nos efforts tendaient à nous permettre de mordre paisiblement à la vie. Au fond, nous n’avons jamais voilé cela du moindre idéal. Nous vous laissions ce soin, messieurs les délicats. Nous sommes la force, vous l’esprit. Ne discutons pas qui des deux l’emporte en théorie. Pratiquement, vous n’étiez que nos parasites, notre luxe. Nos rudes épaules ont écarté la foule et désencombré le cercle dans lequel vous rêvez à l’aise. Voulez-vous retourner dans la vie ? Savez-vous ce qu’elle sera ? Vous êtes aussi menacés que nous. Vous l’êtes pareillement, professeur Fringue, et vous seriez votre première victime.

— J’y consens, tenta d’affirmer le savant, dans un effort d’héroïsme.

Mais le rude jouteur qu’était Potensy ne lui permit pas de prêcher l’abnégation.

— Nous pas ! coupa-t-il. Auprès de votre rêve qu’étaient les théories socialistes, les utopies anarchistes que nous avons noyées dans le sang ? Des fléaux qui passent. Ils ne valaient pas tant de vigilance, car, fatalement, ils auraient disparu d’eux-mêmes. Mais, de votre conception, qui d’entre nous se réveillerait ? ou, plutôt, qui se rendormirait ? Elle durerait et notre règne serait fini… fini… fini !… Nous ne pouvons, nous ne voulons être qu’une minorité – l’élite. – C’est notre force ; ce deviendrait notre faiblesse. Dans ce monde exhaussé – étêté de ses supériorités – nous ! – que deviendrions-nous ? Qui vous lira, poètes ? Qui vous écoutera, comédiens ? Qui vous admirera, savants ? Vous n’aurez plus de disciples ; vous n’aurez que des concurrents, que des concurrents ! Imaginez-vous cela ?

Il cingla du regard la foule veule des égoïsmes atterrés.

Sa franchise avait été dédaigneuse et brutale. Elle s’affirmait au-dessus du mépris.

Nulle audace autre que le silence ne tenta de l’égaler.

Tourné vers les savants, vers les artistes, indécis peut-être, Fringue les supplia.

— Le monde fraternel ! Vous l’aviez rêvé ! Vous l’aviez rêvé ! Vous reniez votre rêve.

Brutalement, implacablement, Potensy le ramena à la vision logique du lendemain.

— Quelle serait la vie, professeur Fringue ? Le plus intransigeant des collectivismes continuerait le règne des intelligences, permettrait à des ambitions, à des goûts de s’affirmer ou de s’isoler. Mais, dans ce monde monotone où les aptitudes seront les mêmes, si vous ne l’êtes, qui sera maçon ou boulanger ? Renoncerez-vous à tout le bien-être de notre civilisation ? Il faudra se partager également toutes les besognes ? Y êtes-vous préparé ?

— J’apprendrai, balbutia Fringue.

Potensy haussa les épaules.

— Et vous souffrirez. Vous le savez bien. Il faudra un siècle pour que l’humanité nouvelle s’adapte aux nécessités de cette existence. Déjà, vous, homme supérieur, vous souffrez du souci incessant des exigences matérielles, un minimum pourtant. Que sera-ce demain où nul ne vous allégera plus de ce fardeau ?

Le professeur courba les épaules.

— C’est un sacrifice… Il sera juste, tenta-t-il de répliquer.

La riposte de Potensy sonna plus ferme.

— Il est inutile. Actuellement, souffrent-ils, ceux que vous prétendez libérer ? Ils vivent selon la loi naturelle. Pourquoi les éveiller ? Ce sera surtout les éveiller à vos souffrances.

Fringue voulut s’indigner, bondir, réfuter.

— Quand même !… Nous n’avons pas le droit de choisir pour eux.

— Vous choisissez.

Le poison du doute s’infiltrait en lui.

Tragique conflit. À un lambeau de vérité, ces hommes – ce résumé de l’humanité – s’étaient accrochés et le tiraillaient en tous sens. Lamentable, déformé, déchiré, déjà il ne s’imposait plus. Dans le tumulte des cris voisins, nul n’entendait bien sa propre voix, celle de sa conscience.

Les capitulations s’avouèrent, humbles et tortueuses ; des mots tentèrent de masquer l’anémie morale.

— Au point de vue philosophique, risqua un membre de l’Institut, on ne saurait concevoir le corps social uniquement composé de têtes.

— Votre chimère est séduisante, professeur Fringue. Mais qu’en ferait la vie ?

Des timides torturés de scrupules suggérèrent l’atermoiement.

— Nous ne repoussons pas. Mais il faudrait examiner…

— Ne nous pressons pas.

— Plus tard ! Plus tard !

Et le chœur scanda :

— Renoncez à parler, professeur Fringue. Gardez votre secret.

Le savant eut une révolte désespérée.

— Jamais ! cria-t-il. Pour cette œuvre, – pour mon œuvre, – savez-vous que j’ai presque commis des crimes ?… J’ai torturé des hommes. Rappelez-vous, Potensy… Ces condamnés à mort que je vous ai demandés… qu’on a livrés à la science… Savez-vous ce que j’en ai fait ?… Il me fallait étudier le problème sur des cerveaux vivants… Songez-y. Je vous parlais tout à l’heure de l’horreur de certaines expériences.

L’auditoire frissonna à peine.

— Je n’avais qu’une excuse, poursuivit le chirurgien, mon but, l’œuvre de libération universelle… Et vous voulez que je renonce ? Je n’ai pas le droit… pas le droit !

Les voix grondèrent :

— On vous empêchera…

— Lâches ! cria Fringue, révolté.

— Énergumène !

Froidement, Potensy endigua l’échange d’injures.

— La discussion est close, dit-il. Permettrons-nous au professeur Fringue de divulguer son secret ?

La clameur fut unanime.

— Le silence… le silence…

— Ai-je carte blanche pour l’y obliger ?

— Oui.

Le mot tomba sec et tranchant comme un couperet.

Fringue pâlit, se sentant condamné.

— Fou ! s’apostropha-t-il. Fou. J’ai trahi… parce que je n’ai pas cru… L’Humanité est mauvaise. Il fallait faire ce qu’il voulait… Je n’aurais pas dû venir…

Potensy prêtait l’oreille à ce désespoir incohérent.

— De qui parlez-vous ? demanda-t-il.

Mais, brusquement, Fringue cessa ses lamentations.

— Je ne trahirai pas davantage, murmura-t-il. Les cils de Potensy se froncèrent. Il échangea un regard avec quelques-uns des assistants.

— Nous devons prendre certaines précautions, dit-il. Ceux qui ont été désignés vont accompagner le professeur à son laboratoire.

— Je m’y refuse, clama énergiquement Fringue.

— De gré ou de force… À quoi bon résister ?

Anéanti, Fringue comprenait, en effet, que toute lutte était inutile : son œuvre était entre les mains des hommes qui rêvaient de la briser.

Il se laissa entraîner en pleurant comme un enfant.

— Qu’en feront-ils ?

CHAPITRE III

LA FUITE DU SECRET

Les bâtiments neufs de l’Institut Fringue comportaient, comme tous les immeubles importants de cette époque, plusieurs terrasses d’atterrissage.

Mais les visiteurs qui y arrivaient par la voie aérienne devaient, pour gagner les autres bâtiments, emprunter les escaliers intérieurs et passer sous l’œil des gardiens.

Potensy avait toutes les raisons du monde de désirer tenir secrète la visite nocturne qui avait été décidée. Il ne pouvait songer à se servir des terrasses.

Ce fut au milieu d’une des cours, vaste quadrilatère bordé à l’une de ses extrémités par le laboratoire particulier de Fringue, que vinrent se poser, comme deux grands oiseaux de nuit, les deux aéroplanes amenant le Président, le professeur et la délégation des Élites.

En outre, cette cour, uniquement entourée de constructions inhabitées, permettait d’espérer que nul œil indiscret n’assisterait à l’invasion.

Le Président connaissait la disposition des lieux pour avoir lui-même inauguré l’Institut et y être venu, à diverses reprises, apporter aux travaux du savant l’encouragement des félicitations et des curiosités officielles.

Aussitôt à terre, il guida le groupe vers le laboratoire du professeur Fringue.

Celui-ci, pendant le rapide trajet, n’avait pas prononcé une parole. Évidemment, il se recueillait et envisageait les différentes issues que pouvait présenter la situation.

Peut-être tentait-il de prendre son parti du veto si nettement formulé et d’aiguiller sa déception vers de nouveaux espoirs. La vie pouvait lui garder des possibilités de revanches. Potensy n’avait pas encore dit de quelle façon il entendait rendre efficace son interdiction arbitraire.

C’était le point délicat. Qu’oserait-il ?

L’examen des solutions les plus favorables n’empêchait pas le savant d’être très abattu. L’esprit de décision de ceux dont il se sentait le prisonnier lui faisait peur. Rien ne semblait devoir arrêter leur volonté implacable d’anéantir sa découverte, ou, tout au moins – car il était difficile de l’effacer de son esprit – de la murer dans le silence.

Pourtant, quand Potensy, ayant le premier atteint la porte, se tourna vers lui et lui dit, avec l’urbanité dont il excellait à voiler ses ordres :

— Voulez-vous avoir l’obligeance d’ouvrir, mon cher professeur ?

Un dernier sursaut d’énergie dressa Fringue.

— Je proteste ! déclara-t-il furieusement. Je proteste contre cette violation de domicile, d’abord ; puis contre la perquisition illégale que vous méditez.

— Nous ne venons nullement perquisitionner, riposta le président avec une politesse froide. Nous souhaitons payer à votre géniale découverte un tribut de curiosité et d’admiration… avant sa mise sous séquestre.

La sentence s’éclairait.

— Sous séquestre ! se récria Fringue.

— Provisoire, espérons-le. Mais, si l’impérieux souci de nos intérêts, peut-être aussi de ceux supérieurs de l’humanité, nous oblige à la priver d’une publicité décevante, nous voulons, néanmoins, lui permettre de vivre dans la mémoire de quelques hommes.

— Si je pouvais vous convaincre ! s’exclama le savant.

— Essayez, répliqua insidieusement Potensy. Consentez à nous montrer vos merveilleux appareils et, surtout, cet homme, dont vous avez fait un génie.

Fringue poussa un soupir et battit contre la porte une sorte de rappel. Aussitôt après, sans attendre la réponse, il tira une clé de sa poche et ouvrit.

Les ténèbres de l’intérieur durent surprendre le professeur, car il fit un haut-le-corps involontaire, accompagné d’une légère exclamation. Cela n’échappa ni à Potensy ni aux autres personnages.

Comme Fringue, sans manifester autrement ses impressions, s’enfonçait dans l’ombre du laboratoire, le Président y pénétra à sa suite, le frôlant de sa main tendue pour mieux suivre ses mouvements.

Sans doute l’idée d’une double issue et d’une tentative possible de fuite se présenta-t-elle à son esprit.

D’ailleurs les intentions du savant ne purent être longtemps suspectées. Après avoir tâtonné quelques instants le long des murs, sa main trouva le commutateur qu’elle cherchait et le tourna.

La pièce s’éclaira aussitôt.

Potensy et ses acolytes virent une salle assez vaste, meublée principalement de tables encombrées d’instruments scientifiques ; contre les murs s’étageaient des rayons copieusement garnis de bocaux et de récipients divers. Rien d’anormal ni d’étrange n’attirait particulièrement les regards.

Le coup d’œil que jeta Fringue autour de lui fut plus bref que celui des visiteurs. Il exprima un désappointement un peu indécis, souligné par le rapide froncement des sourcils de l’homme qui n’aperçoit pas ce qu’il cherche ou ce qu’il s’attendait à trouver.

Puis, avec un peu d’impatience et de fébrilité, le savant passa dans la pièce voisine et y donna l’électricité. Potensy le suivait pas à pas.

Cette seconde salle était vraisemblablement destinée à la conservation des sujets anatomiques et de toutes les matières servant au professeur ; son aménagement ne laissait là-dessus aucun doute on y voyait quantité d’armoires et de casiers frigorifiques.

Fringue ne lui accorda qu’un regard et revint dans la première pièce. Sa physionomie exprimait l’étonnement et l’inquiétude, mélangés à un autre sentiment dont il fut impossible à Potensy de déterminer la nature.

En revanche, il devinait à merveille l’objet de la préoccupation du savant.

— Est-ce que l’homme dont vous avez parlé, celui qui sert à vos expériences, ne se tient pas habituellement ici ? demanda-t-il avec un regard scrutateur.

Le professeur Fringue ne répondit pas directement.

— Il y a longtemps que le Dr Clodomir n’est plus un sujet d’expérience, répliqua-t-il, la mine renfrognée.

— Le Dr Clodomir ? répéta lentement Potensy, gravant ce nom dans sa mémoire.

— Clodomir… ou Silence, comme je l’appelle… mon élève… le plus cher de mes disciples… jadis…

— C’est lui qui s’était prêté…

— Oui… Il a tous les courages… Je suis l’homme des théories, moi. Je n’ai jamais expérimenté sur ma personne… non, parce que je doutais ; mais j’estimais que ç’eût été diminuer mes facultés d’observateur. Cette fois, j’avais tort. Il ne pouvait être question de diminuer. Le Dr Silence a eu la foi… Il en a été récompensé.

Sans motif plausible, Fringue soupira.

Potensy jugea qu’il s’écartait du sujet.

— C’est donc lui l’homme qui est devenu un génie… votre preuve ? interrogea-t-il.

— Oui, répondit le professeur d’un ton pénétré. C’est un génie. Mais il n’est pas… il n’est plus ma preuve.

— Peu importe, coupa le Président. Il devait vous attendre ici ?

— Il m’attend généralement, murmura le savant avec une nuance d’embarras. En particulier ce soir…

Le regard de Potensy, trop attaché au sien, l’inquiéta. Il brusqua :

— Il sera allé se reposer. Rien de plus naturel.

— Où habite-t-il ? demanda le Président.

— À l’Institut, naturellement.

Et le professeur ajouta vivement :

— Mais, si vous voulez qu’on l’éveille, il faut mettre le concierge et les domestiques au courant de votre visite. Le Dr Clodomir n’habite pas un bâtiment isolé. Nous ne pouvons nous rendre auprès de lui sans éveiller tout le monde.

Une légère contrariété plissa le front de Potensy.

— C’est inutile, déclara-t-il, nous le verrons demain.

Pour ses compagnons, bien plus que pour Fringue, il expliqua :

— Les abords de l’Institut sont gardés. Nul, cette nuit, n’en pourra sortir sans être arrêté. Avant notre départ, j’ai fait téléphoner les ordres nécessaires.

Et s’adressant au savant qui se rembrunissait davantage :

— En somme, insista-t-il, vous n’avez ici que ces appareils… ces organismes dont vous comptiez vous servir demain ? Ne voudriez-vous pas nous en démontrer au moins théoriquement l’usage ?

Le professeur Fringue hésita, parut réfléchir.

— Soit, dit-il enfin. Je ne voulais pas en faire un secret.

Il traversa les deux pièces et alla ouvrir une des cases de l’appareil frigorifique.

Elle était vide.

— Oh ! s’exclama-t-il, en devenant pâle.

Derrière lui, la délégation s’était avancée, tous les cous tendus, tous les visages exprimant une curiosité impressionnée.

Tous tressaillirent, pressentant la révélation d’un désastre.

Fringue s’était mis à ouvrir avec une agitation fébrile les autres casiers ; ses exclamations se multiplièrent.

— Oh !… Oh !… criait-il, à mesure qu’il en constatait le vide.

Il courut soudain soulever les couvercles de deux ou trois coffres. Sans les refermer, il se retourna vers les assistants, le visage bouleversé. Un tremblement nerveux de tous ses membres trahissait une émotion extraordinaire.

— Tout a disparu… tout, s’écria-t-il. Que faut-il penser de cela ?… Que faut-il en penser ?

Une poussée eut lieu autour de Fringue ; les têtes s’entrechoquèrent pour le mieux dévisager. Le brouhaha des questions fut inintelligible.

Comprenant la nécessité de laisser la parole à un seul d’entre eux, les regards et les gestes des délégués en chargèrent Potensy.

Le Président était aussi pâle que Fringue.

— Qui a disparu ? bégaya-t-il. Serait-ce ce que nous voulions voir ? Ces organismes ?

Le savant fit un signal affirmatif. Ses yeux erraient de tous côtés, exprimant le désarroi de son esprit. Il était clair qu’il ne pouvait parvenir à arrêter son opinion, assailli qu’il était par trop d’hypothèses.

— Lui seul a pu y toucher… Lui seul ! s’exclama-t-il.

— Le Dr Clodomir ? demanda Potensy, haletant.

— Naturellement, répliqua sèchement Fringue. Hors lui et moi, qui voulez-vous que ce soit ?… Seuls, nous pénétrions ici… Seuls, nous savons.

— Il sait… la totalité du secret ?

— C’est un autre moi-même… C’est mieux et plus que moi-même ! s’écria le professeur avec une exaltation subite.

La pâleur de Potensy – celle de tous les assistants – augmentait d’instant en instant.

— Il pourrait… faire ce que vous rêviez ?… Il pourrait appliquer votre découverte ?

— Mieux que moi… Oh ! bien mieux que moi, ricana Fringue, exultant.

Visiblement, quelque idée, brusquement surgie, lui trottait en tête et le plongeait dans un tel enchantement qu’il en oubliait sa situation et les projets de ceux auxquels il répondait.

Ceux-là étaient si profondément atterrés qu’ils ne tentaient même pas de se communiquer leurs craintes. À quoi bon ? Les regards qu’ils échangeaient affirmaient suffisamment le commun objet de leur inquiétude.

— Il faut savoir, murmura Potensy. Il faut absolument savoir.

— Je puis y aller, proposa l’un ses assistants en s’avançant.

C’était le Préfet de Police.

Le Président hocha la tête, visiblement perplexe.

— Gardons notre sang-froid, dit-il. En toute hypothèse, rien ne doit transpirer. Donc, pas de scandale, ni de coup de force. Voici ce que vous allez faire.

Il l’emmena à l’écart, lui parlant vite et à demi-voix. Des mots, des bribes de phrases parvinrent seuls aux oreilles des assistants.

— Par la façade… Vous annoncerez l’accident… Réclamez d’urgence le Dr Clodomir.

Le Préfet sortit aussitôt.

Potensy revint vers Fringue.

— Vous pensez donc que c’est votre collaborateur qui a déplacé ces objets ?

— Pour les mettre en sûreté, répondit triomphalement le savant. Il prévoyant, lui. Il prévoyait tout. Quoi que vous fassiez, désormais, cela ne restera pas secret. Le monde sera juge… Le monde sera juge.

— Était-ce d’un transport facile ? questionna le Président, visiblement agité. En aviez-vous fabriqué beaucoup ?

Il lut la réponse sur les traits de Fringue et respira.

— Non, évidemment. Vous ne préméditiez qu’une démonstration.

Mais, aussitôt, l’inquiétude le reprit.

— Cela est-il d’une production difficile ? Est-ce long ? Il s’agit d’un cerveau artificiel en somme ?

— Non pas, réfuta le savant. Mais d’un simple équivalent. Ce sont des accumulateurs, vous ai-je dit, des accumulateurs chargés de ce fluide qui produit la pensée, de la pensée latente. Pour les utiliser, il suffit d’établir le contact.

— Avec un organisme humain ? demanda complaisamment Potensy.

Il espérait qu’emballé par son thème favori le savant se livrerait davantage.

— Oui, pour obtenir l’expression, répondit ce dernier. Mais Silence prétend que le fluide impressionnerait même la matière… la matière inerte… en observant certaines conditions, bien entendu ? Et même il rêvait… il voulait… s’il réussissait, ce serait effroyable… Il voulait tenter une expérience insensée… Tout était prêt… je l’en avais dissuadé… Mais je ne suis pas sûr qu’en secret il ne continuât pas à rêver cela… C’est une intelligence si extraordinaire !…

Le professeur Fringue avait baissé la voix. Il parlait mystérieusement avec une sorte d’effroi ; les mots tombaient de ses lèvres impulsivement. Ce qu’il évoquait en ces termes obscurs hantait tellement son esprit qu’il était impuissant à l’y enfermer.

— Il prétend… qu’on pourrait… qu’on pourrait…

Tout en parlant, il marchait au milieu du cercle des auditeurs ; il marchait à la façon des gens qu’absorbe trop fortement leur pensée, qui voient en dedans d’eux-mêmes, ou plutôt en font jaillir une vision qu’ils fixent matériellement devant eux, en un point quelconque de l’espace, sur la muraille proche. Les yeux fixes, l’index tendu, Fringue voyait se matérialiser un rêve, qui s’interposait entre lui et ses auditeurs. Et il avançait vers ce rêve.

C’est une sorte d’état hypnotique, durant lequel s’efface le monde extérieur. Mais il suffit, pour qu’on en sorte, d’un bien petit choc, toujours douloureux. La réalité a des milliers de cailloux sur lesquels le rêve trébuche.

Le professeur Fringue s’était inconsciemment avancé vers un des coffres, qu’il avait ouverts et laissés béants. Et voilà qu’au bout de son doigt tendu, son regard qui ne voyait plus, rencontra quelque chose que nul des assistants, aux yeux-bien ouverts, n’avait remarqué, quelque chose qui ne l’avait pas frappé lui-même, quand il avait examiné le coffre.

C’était un papier fixé par quatre épingles à l’intérieur du couvercle.

Entré visuellement en contact avec ce papier, Fringue se réveilla soudain. Il tressaillit et, d’un geste brusque, arracha le feuillet qu’il examina avec intérêt d’abord, puis avec émotion.

Cet incident, pourtant propre à l’intriguer, échappa à l’assistance.

Comme Potensy, elle s’était retournée vers la porte que venait de rouvrir le Préfet de Police.

— Eh bien ? interrogèrent toutes les voix.

Déconfit et soucieux, le Préfet, d’un geste expressif, fit claquer ses doigts.

— Disparu… envolé… Nul ne l’a vu… Nul ne sait…

Tous prévoyaient la réponse. Pourtant, ce fut comme si la foudre était tombée sur les assistants.

Muets et pâles, ils échangèrent des regards anxieux.

— Parbleu ! murmura Potensy, en se caressant pensivement les joues. Parbleu !

Ce calme apparent cachait un singulier mélange de dépit, de colère et d’effroi. Il se sentait désarçonné. Un autre homme que Fringue détenait le secret qui menaçait l’équilibre social, et cet homme était en fuite.

Le doute n’était guère permis sur la signification de cette disparition. Elle coïncidait avec l’enlèvement des organismes créés par Fringue. La totalité du secret échappait à ceux qui voulaient l’anéantir, et ils n’en savaient avec certitude qu’une chose : c’est qu’il les menaçait, et demain plus implacablement sans doute, parce qu’ils lui avaient, les premiers, déclaré la guerre.

Certes, ces gens, l’élite de l’Europe, détenteurs de toutes les forces, de tous les pouvoirs, n’avaient en face d’eux, qu’un homme obligé de fuir et de se cacher. Ils devaient pouvoir le vaincre facilement.

Mais s’agissait-il d’une lutte ouverte ?

Ils sentaient qu’ils allaient combattre contre un mystère. Et nul d’entre eux, pas même Potensy, réveillé de son apathie de mannequin, n’entrevoyait les décisions nécessaires. Ils contemplaient piteusement leurs mains refermées sur le vide et croyaient entendre s’éloigner dans l’air le bourdonnement moqueur d’un moustique invisible.

— Il s’est enfui… Il s’est enfui… Et il fera cela… cela !

La joie exultante de Fringue rendit à Potensy un peu du sang-froid indispensable.

— Que disiez-vous ? demanda-t-il en s’efforçant de maîtriser la menace de sa voix. Que fera-t-il ? Que peut-il ?

— Cela, c’est le secret du Dr Silence, riposta Fringue, d’un ton de bravade. Et Silence ne parle jamais : il agit.

Entre les doigts du savant, le Président aperçut le papier. Il lui sembla que le professeur le brandissait comme un défi, comme une menace, et il eut la brusque intuition de ce qui s’était passé.

La fuite du Dr Clodomir ne suffisait pas à expliquer le changement d’attitude du professeur Fringue. Il avait fallu autre chose, un commentaire de cette fuite, un message, pour donner à ce bavard affaissé cette assurance joyeuse qui paraissait clamer la victoire prochaine.

D’un mouvement rapide, Potensy se jeta sur la main tendue, voulut appréhender le papier.

À son grand étonnement, Fringue le lui abandonna sans résistance. Mieux, il témoigna d’une joie ironique.

— Mais comment donc ! Lisez, monsieur le Président. C’est une lettre de Silence. Mais quand il écrit, il en dit moins que moi quand je parle. Déchiffrez cela, mes braves amis. C’est la seule chance qui vous reste de comprendre ; car le professeur Fringue ne parlera plus.

La solennité de sa voix affirma sa résolution inébranlable.

Avidement, centre d’un cercle de têtes penchées, Potensy déchiffrait le papier.

Sa teneur irritait d’un chatouillement d’énigme.

« Êtes-vous convaincu ? Cela sera quand même. Formule 2 réalisée. C’était possible. Secret absolu. Il ne faut pas qu’on sache. Courage et patience. Vous aurez votre revanche. Silence. »

Un peu de clarté dans beaucoup d’obscurité ; une menace indéniable se lisait entre les lignes.

Mais qu’était-elle ? Même éclairée par ce qu’avait appris la délégation, elle demeurait vague, enfermait une insinuation d’imprévu qui troublait d’autant plus que cet imprévu apparaissait insaisissable aux imaginations affolées.

La signature elle-même inquiétait. Elle ressemblait à un mot d’ordre.

En relevant les yeux et en rencontrant le regard narquois de Fringue, le Président fut convaincu.

L’angoisse imprécise fit éclore en lui une colère folle.

— Qu’est-ce que cela veut dire ? Quelle est cette formule ? Parlez, ou sinon…

Sa menace se brisa contre l’impassibilité du savant.

— Le professeur Fringue ne parlera plus, répéta tranquillement celui-ci.

Le ton était si ferme, la décision tellement irrévocable que Potensy se sentit impuissant. Il renonça à une pression inutile.

— Soit, jeta-t-il, les dents serrées. Nous acceptons la lutte. Aussi bien, sommes-nous de taille à nous défendre seuls. Mais, qui n’est pas avec nous est contre nous, professeur Fringue. Nous vous traiterons en ennemi.

Le savant sourit malicieusement.

— Que faites-vous donc depuis ce soir ? riposta-t-il.

— Nous commençons à peine. Pour avoir dérobé le feu du ciel, Prométhée encourut la rancune des dieux. Est-ce un rayon de l’élément divin que vous avez capté ? Je ne sais… mais il vous vaudra la colère des hommes. Elle ne sera ni moins puissante, ni moins terrible. Vous êtes prisonnier, professeur Fringue.

— Je m’y attendais, répondit le savant avec flegme. Serai-je lié à un rocher ?

— Ne raillez pas. Vous prophétisez juste. De cet instant, vous êtes mort pour les hommes. Tout a été prévu pour qu’une apparence d’accident donne à tous la certitude de votre mort. On vous élèvera une statue, sans doute. Nous n’y ferons point obstacle ; car nous n’en voulons pas à votre gloire. Dans la solitude que je vous ménagerai, vous pourrez à loisir lire dans les journaux votre panégyrique.

Le savant ne sourcilla point.

— J’y lirai donc aussi le récit de votre défaite, riposta-t-il d’un ton moqueur. Et les péripéties de la lutte m’entretiendront en gaîté jusqu’au jour où Silence pourra venir me ressusciter.

— N’y comptez pas trop, jeta Potensy en se mordant les lèvres.

D’un signe, il appela le Préfet de Police.

— Faites ce qui a été convenu.

Le haut fonctionnaire posa la main sur le bras du savant.

— Consentez-vous à me suivre ? demanda-t-il ; cela serait plus raisonnable.

— Parbleu ! ricana le prisonnier. Au revoir, messieurs !

— Adieu, professeur Fringue !

Les voix sonnèrent infiniment graves. Plusieurs têtes se courbèrent. Un silence impressionnant suivit.

Mais le savant avait quitté le laboratoire. Potensy haussa les épaules.

— C’était nécessaire, proclama-t-il légèrement. D’ailleurs, la question reste posée. Que ferons-nous demain ?

Les visages n’exprimèrent qu’une indécision déjà lasse.

— Il faut pourtant agir, insista Potensy avec impatience. Envisageons le pire. C’est d’une invasion d’intelligences que nous menace ce Silence. Le fléau ne saurait s’étendre sans se trahir. Au besoin, nous emploierons la force. Les foyers seront vite éteints. Nous étoufferons le secret. Qu’importe que la foule ait entendu l’appel ? Elle ne comprendra pas. La foule ne comprend jamais. Nous lui arracherons l’homme et ceux qui auront approché du secret.

— C’est un parti extrême, observa l’un des auditeurs.

— S’il le faut, nous nous y résoudrons, riposta Potensy avec violence. Mais cela ne sera peut-être pas nécessaire, si nous parvenons à rattraper Clodomir.

Le front soucieux, il se promena à grands pas, réfléchissant, jetant des ordres.

— Les scellés ici d’abord, sur tout l’Institut. L’accident servira de prétexte… Qu’on « cuisine » le personnel. Il nous faut le signalement de ce Dr Clodomir. Des ordres partout et immédiatement les meilleurs limiers en campagne… et qu’on les allèche avec des primes.

Une heure après, il avait regagné la Présidence, suivi de ses alliés consternés.

Jusqu’au matin, comme une angoisse les tint en alerte, attendant des nouvelles.

Vers huit heures, enfin, Potensy poussa un cri de triomphe. Ses traits se rassérénèrent subitement.

— Écoutez, clama-t-il, en rassemblant d’un geste autour de lui le cercle des inquiétudes.

Et il leur donna lecture du communiqué qui avait si fort intéressé Andoche Monontheuil.

Les mines demeurèrent allongées et piteuses.

— Vous ne comprenez pas ? cria Potensy. Cette note ne peut émaner que du Dr Clodomir.

— Alors, c’est une nouvelle menace ? bredouillèrent des voix troublées.

— Mieux. Un défi !

— Il faut faire fermer les portes, occuper militairement la Sorbonne.

Le Président haussa les épaules.

— Pas un agent, ni dehors, ni dedans… et les portes béantes ! décréta-t-il froidement. Pas même d’espions. Libre entrée à tous.

— Mais ce Clodomir y sera.

— Souhaitons-le.

— Et il parlera à la foule.

— Ah ! qu’il parle !… Qu’il agisse !… Qu’importe, pourvu qu’il vienne ! La conférence est pour une heure. À une heure seulement, les troupes mobilisées marcheront sur la Sorbonne. Dès que Silence paraîtra à la tribune, on cernera et on donnera l’assaut. S’il le faut, on mettra Paris en état de siège… Jusque-là, pas un geste.

Nous le tenons !

CHAPITRE IV

LA VOIX MYSTÉRIEUSE

Le matin de ce jour-là se répandit la nouvelle de l’accident survenu au professeur Fringue. Elle souleva une émotion considérable, tant à cause de son caractère tragique et de la personnalité de la victime que pour la dose de mystère qui s’y mêlait.

Car un événement dont toutes les circonstances sont absolument claires intéresse peu ; l’esprit l’abandonne aussitôt. Il faut un brin d’inconnu pour que les imaginations entrent en jeu sans crainte d’être trop tôt démenties par les faits.

La coïncidence de cette fin tragique et de la date choisie pour la sensationnelle conférence n’aurait – sans la note complémentaire des journaux – servi qu’à mettre davantage en vedette la disparition du savant. Sa découverte, dont la divulgation se trouvait compromise, demeurait à l’arrière-plan, n’était qu’un détail corsant le drame.

Elle n’avait toujours été que cela, en dépit du tapage et des controverses nées autour d’elle. Uniquement éclairée d’indiscrétions, pouvait-elle être bien comprise ?

Son objet, ses conséquences annoncées tant bien que mal auraient dû soulever le monde, remuer les masses. Il eût été logique que l’enthousiasme et l’émotion jaillissent, surtout du flot populaire. Le contraire s’était produit : intenses au sommet, l’inquiétude et l’agitation diminuaient avec la qualité des intelligences ; à la base, elles n’étaient plus qu’une indifférence incompréhensive.

Ceci expliquait que, seuls, les esprits moyens, en attente sincère, se fussent sentis déçus de la mort de Fringue.

Encore n’eussent-ils pas apprécié à sa juste valeur la perte qu’ils faisaient. En réalité, leur curiosité seule avait été éveillée, point leur espoir. Ils ne croyaient pas au miracle annoncé.

Tout se fût donc passé avec calme, sans la note des journaux ; on aurait appris, avec aussi peu d’émotion que possible, le repêchage de l’automobile, une des portières ouvertes, ce qui donnait à penser que le savant avait tenté de sauter et expliquait qu’il eût été entraîné par le courant. Car on n’avait pas retrouvé son corps ; son chapeau, repêché, ne laissait pourtant aucun doute sur le sort de l’infortuné chirurgien.

Oui, en vérité, si ces lugubres détails eussent seuls figuré dans la dernière heure des éditions spéciales, l’affaire Fringue était close selon le désir de Potensy et de ses complices. Quelques phrases d’apitoiement, quelques regrets consacrés à la curiosité insatisfaite, et on l’eût oublié, sans se douter que son génie avait failli bouleverser le monde sous un souffle libérateur.

C’est bien peu de chose qu’une grande découverte, quand la renommée ne l’élève pas au-dessus de la foule. L’animal flaire l’herbe dont les vertus lui seront favorables. Mais l’homme ? Que sent-il ? Que pressent-il ?

Il passe ; il coudoie ; il s’éloigne, indifférent, aveugle et sourd.

Mais il y avait le communiqué, le communiqué que Potensy n’avait pas attribué au Dr Silence sans apparence de raison. Il fut le souffle mystérieux vivifiant l’intérêt, renouvelant la curiosité et l’émotion. Ne retentissait-il pas comme une voix d’outre-tombe ? Les journaux annonçaient la mort du professeur Fringue et une lettre du professeur Fringue déclarait sous la dernière ligne des articles nécrologiques : Malgré l’accident qui m’a coûté la vie, ma conférence aura lieu.

Qu’imaginer de plus passionnant, de plus énigmatiquement angoissant ?

Quelle réclame aurait attiré plus de monde ?

Il devint aussitôt certain que la foule allait se ruer à l’assaut de la Sorbonne et que le grand Amphithéâtre serait trop petit pour contenir seulement le dixième des curieux.

Ce n’était pas l’attrait de la conférence, mais celui du mystère. Verrait-on Fringue ? Entendrait-on Fringue ? Fringue était-il mort ou vivant ? Que signifiait cette histoire ? La foule intriguée voulait le mot de l’énigme.

Dès le début de la matinée, André Monontheuil s’était posté en bonne place, rue des Écoles, juste contre les grilles de la façade du monument. Ce n’était pas simplement par devoir professionnel ; en lui, pour son propre compte, l’intérêt s’était éveillé, irrésistible. Il désirait savoir, vérifier les déductions qu’il formulait déjà. Le hasard ne lui avait-il pas livré des détails que tous ignoraient ? Pourquoi les communiqués des agences – donc de la police – ne parlaient-ils pas du second chauffeur dont lui, Monontheuil, avait constaté la présence, indispensable à la marche de la voiture de Versailles au pont de Sèvres ? Les trouvailles du matin : l’auto, une portière ouverte, le chapeau – mais point le corps – lui semblaient concordantes et probantes. Le jeune André en déduisait l’existence d’une machination, d’un crime bizarre, inexplicable, dont les motifs lui échappaient encore, mais ne lui échapperaient plus longtemps, bref, d’un crime qui n’avait pas réussi.

Il ne croyait pas à la mort de Fringue. Ainsi expliquait-il l’antagonisme évident du communiqué de la police et de la note mystérieuse.

Le professeur avait dû sauter hors de l’auto, avant le plongeon ; il paraîtrait dans le grand Amphithéâtre, comme le promettait la note, et peut-être sa conférence porterait-elle moins sur le sujet primitif que sur les circonstances et le pourquoi de « son accident ».

D’avance, André Monontheuil exultait ; car rien ne réjouit plus un journaliste que la perspective d’un scandale.

À ses yeux, tout s’évalue en bonne copie.

Jusqu’à midi, l’attente fut monotone. Le reporter était trop blasé sur les menus incidents nés de l’impatience commune pour pouvoir s’en divertir.

À midi, eut lieu l’ouverture des portes, la salle fut comble en quelques instants. Et l’attente recommença, assise, au lieu de debout. Le regard inquisiteur d’Andoche eut tôt fait de récolter la maigre moisson d’observations que renfermait le nouveau champ.

Après la houle de têtes qui emplissait l’hémicycle, l’estrade se surélevait de la longue table, recouverte du traditionnel tapis vert. Devant elle s’alignaient les fauteuils. Tous étaient vides.

Peu de préparatifs. Sur la table, un coffre métallique attendait, contenant sans doute l’appareil ou les appareils nécessaires à la démonstration annoncée. Sur une de ses faces, un voile avait été jeté pour cacher un objet fixé au coffre, ou en sortant. Les plis empêchaient d’en distinguer la nature et la forme.

Comme une heure allait sonner, André vit entrer sans apparat, presque furtivement, dans une tribune, dont il guettait le vide anormal, le Président Potensy et sa fille Simone, accompagnés des mêmes personnages dénombrés au cours de la soirée de la veille.

— Ils viennent… et ils paraissent inquiets… C’est donc qu’ils croient à la conférence, eux qui savent, pensa le journaliste.

Pourtant, il n’y avait toujours que le coffre sur la table, et la foule curieuse autour de l’estrade.

Qui viendrait occuper les fauteuils ?… Viendrait-on ?

Patiemment, anxieusement, André guetta l’entrée par laquelle surgissaient ordinairement les conférenciers et leur escorte pontifiante.

Mais, derrière les huissiers ahuris, qui consultaient fréquemment leur montre, en hochant la tête, le couloir demeurait vide.

— C’était une farce, murmura le jeune André désappointé. Le coffre est là depuis hier soir, mais celui qui devait l’ouvrir ne viendra pas.

Dans la loge des officiels, loin de se rasséréner, les visages s’assombrissaient davantage. Potensy, notamment, donnait des signes d’énervement.

Et, tout à coup, tandis que tous les yeux, détournés de l’estrade, s’obstinaient à surveiller les issues ou cherchaient au sein du public l’orateur qui pouvait s’y dissimuler, le coup de théâtre se produisit, l’extraordinaire commença.

Une voix s’éleva, métallique, un peu grinçante, mais éclatante, tonitruante, comme l’organe des charlatans des foires, des bonimenteurs de tréteaux, amplifié par le porte-voix. Mais elle était en même temps bizarrement assourdie.

— Ce qu’aurait dit le professeur Fringue…, clama-t-elle.

Ces mots éclatèrent au-dessus de l’auditoire comme un coup de tonnerre. Brusquement retournées, des têtes s’entre-choquèrent. Un silence subit glaça la salle.

La voix mystérieuse retentit, plus nette.

— Je vous annonce, dit-elle, l’existence du fluide intelligent, que nous mettrons en vous, malgré l’élite et au besoin malgré vous. Et les hommes seront enfin égaux.

Toute la salle était debout, aussi bien les tribunes que l’hémicycle ; tous les cous se désarticulaient, toutes les têtes se dressaient pour chercher l’orateur. Haussé comme par un ressort, Potensy enfonçait ses ongles dans le velours cramoisi du rebord et penchait la moitié de son corps en dehors de la loge, pour fouiller la foule de ses yeux exorbités.

Quelle que fût la puissance de la voix une confusion extraordinaire empêcha pendant quelques instants de l’entendre ; des individus, massés dans les couloirs, apparaissaient aux portes et pénétraient violemment le public. Une bousculade, presque une panique, se produisit ; un brouhaha de cris perçants et de protestations indignées s’en élevait.

— Est-ce Fringue ? Est-ce Fringue ? clamait fiévreusement le jeune André, en se haussant autant qu’il le pouvait sur la pointe des pieds.

Une accalmie permit à la voix de se faire entendre de nouveau.

— Le professeur Fringue n’est pas mort… Le professeur Fringue est prisonnier du gouvernement et des élites, qui ne veulent pas l’égalité des intelligences… C’est en son nom que je vous crie : Guerre aux élites !

— Guerre aux élites ! répéta la foule électrisée.

— Nous imposerons la vérité… Le secret du professeur Fringue ne saurait être étouffé… je vous prédis des prodiges qui convaincront les incrédules et terrifieront nos ennemis. Je les défie…

Maintenant les policiers environnaient l’estrade. De tous les coins de la salle, fouillant l’auditoire, ils avaient marché vers la voix, cherchant à la cerner. Et la manœuvre achevée, l’estrade seule, avec sa table et ses sièges vides, se trouvait au centre de leur cercle.

Quelques-uns relevèrent le tapis, s’imaginant qu’il dérobait à leur vue l’invisible orateur.

Sous la table, il n’y avait rien.

Déconcertés, effarés, les policiers se regardèrent. Pourtant, l’insaisissable voix partait de là ; narquoise, elle éclatait à leurs oreilles, s’envolait par-dessus leurs têtes.

— Je vous défie, continua-t-elle, d’empêcher notre œuvre de s’accomplir…

Soudain, l’un des policiers bondit sur le coffre, et la salle entière éclata de rire, en dépit de la terreur mystérieuse qu’on commençait à ressentir.

Un homme n’eût point trouvé place dans ce petit coffre, d’ailleurs hermétiquement fermé. Ses dimensions rendaient grotesques les soupçons du policier.

Mais celui-ci arracha le voile, et un pavillon vissé dans la paroi apparut.

La voix partait de là.

De stupeur, l’auditoire se tut.

Dans la loge officielle, Potensy s’était dressé. Ironique et dédaigneux, il clama :

— L’orateur fantaisiste n’est qu’un phonographe enfermé dans le coffre. C’est une plaisanterie indigne d’un savant et dont on ne saurait charger la mémoire du professeur Fringue. Les auteurs de cette mystification seront poursuivis.

Un phonographe !… Déjà la foule, furieuse et déçue, s’apprêtait à huer le mystificateur.

Mais, plus nette, parce que libérée du voile, la voix mystérieuse riposta :

— Un phonographe ne discuterait pas avec vous, Gérard Potensy. Prenez garde, le fluide intelligent vous vaincra !

Cette fois, l’auditoire frissonna.

Qu’y avait-il dans ce coffre, trop petit pour contenir un homme et d’où, cependant, partait une voix qui répondait ?

Le Président Potensy était livide. Il rugit :

— C’est une fantasmagorie… Méfiez-vous des charlatans… Tout s’expliquera… On veut vous tromper…

— Qui de nous deux veut tromper, président vénal, tyran ambitieux et égoïste ? Souvenez-vous de la lettre du Dr Clodomir et de sa menace…

— Le pavillon ! hurla Potensy. Brisez le pavillon !

Et les hommes de l’élite, affolés, forcenés, répétèrent pareillement :

— Brisez le pavillon !…

Dans ce duel émouvant, ils s’avouaient vaincus.

Ils renonçaient à lutter contre la voix. Ils appelaient la force à leur secours, toutes les forces qu’il leur faudrait bientôt pour décimer et réduire la foule qui comprenait et grondait.

Sous les efforts des policiers, le pavillon céda. Ils le brandirent triomphalement au-dessus de leurs têtes.

Mais, des flancs du coffre, plus faible, bien que nette encore, sortit une dernière menace.

— Prends garde à la machine qui est dans le coffre, Président Potensy. Elle te vaincra, toi et tes amis.

— Emportez-le ! cria le Président.

Déjà, les policiers, fiévreusement, enroulaient le tapis de la table autour du coffre fantastique. La voix cessa d’être perceptible.

Mais l’auditoire se ruait à l’assaut. Un délire de fureur poussé jusqu’à la frénésie l’agitait. Les poings se tendaient vers la loge présidentielle. Certains essayaient de l’escalader, tandis que la majeure partie des spectateurs attaquaient les policiers qui tenaient le coffre.

Trépignant, surexcité, André Monontheuil tentait vainement de fendre le flot hurlant pour s’approcher de l’estrade.

— Qu’y a-t-il dans le coffre ?

Il répétait, mais sans en comprendre l’exacte valeur, les mots prononcés par la voix : Le fluide intelligent, les hommes seront enfin égaux. Oui, il y avait là une promesse merveilleuse, il le pressentait. Mais quelle force réaliserait cela ? Était-ce possible ?

— Faites évacuer la salle ! mugissaient les voix affolées des membres de l’élite.

De tous côtés, on combattait. Des soldats gardaient toutes les issues ; d’autres ayant expulsé les spectateurs des galeries supérieures avaient pris leur place et braquaient leurs fusils sur les émeutiers.

Des nuées d’agents étaient accourues à la rescousse. Sous leur protection, Potensy, entraînant Simone, pâle et terrifiée, et les membres de l’élite avaient fait retraite.

Autour du coffre mystérieux, la bataille devenait effroyable.

Des coups de revolver crépitèrent, suivis de cris de douleur et de colère. Une charge énergique des policiers dégagea ceux qui portaient le coffre ; ils disparurent dans le couloir, avec leur fardeau, laissant derrière eux un sillage sanglant.

Hors de la Sorbonne, il y avait encore plus de monde, mais aussi plus de soldats et d’agents.

En un clin d’œil, le coffre fut jeté dans une automobile, que des cuirassiers entourèrent. Précédés de gardes républicains, qui chargeaient sabre au clair et revolver au poing, l’escorte et l’auto s’enfuirent, suivies de loin par la foule, qui tentait vainement d’arrêter les barrages de soldats et d’agents.

Mais le flot était partout, massé sur le parcours de l’auto et, comme l’éclair sillonne la nue, les nouvelles, les cris de colère et d’indignation, les menaces, les excitations traversaient la foule, de proche en proche, allumant au cœur des plus éloignés – de ceux qui n’avaient rien vu, des badauds attendant pour le plaisir d’attendre, arrière-garde des curiosités – l’espoir et la fureur.

Par suite de ce vertige qui s’empare si facilement des peuples, à la voix des agitateurs, le coffre mystérieux devenait l’objet de tous les vœux ; il enfermait le bonheur de l’humanité. Et la foule au passage tendait les bras vers lui, simplement parce que des voix anonymes avaient crié ces mots, répétés de toutes parts :

— Le coffre !… Le coffre !… Il faut enlever le coffre !…

Et la plupart de ceux qui criaient ignoraient tout encore de la légende qui, déjà, circulait.

Mais, lors de ces raz-de-marée populaires, dans ces grandes vagues que soulèvent des forces inconnues, qui donc eut jamais besoin de comprendre un mot d’ordre pour l’adopter ?

L’escorte avait fui vers la préfecture de police. Elle s’engouffra dans une porte béante du quai des Orfèvres, qui fut barricadée après son passage.

Des soldats stoïques doublèrent aussitôt les murs d’une haie menaçante. Fusils en joue, ils attendirent que la vague déferlât. Un peu pâles, parce qu’ils ignoraient quelle terrible nécessité expliquait la rigueur des consignes reçues, les officiers crispaient leurs doigts sur la poignée de leur épée, prêts à l’abaisser pour commander le feu.

Immédiatement, ce fut l’assaut. La vague humaine battit la muraille de soldats, qui trembla sous le choc. Ce ne fut qu’après qu’on se risqua à évaluer les masses de furieux brusquement surgis, qui s’écrasaient à la fois sur la place Dauphine, le quai de l’Horloge, le boulevard du Palais et le quai des Orfèvres.

Sur les quatre faces, on entendit simultanément des clairons, qui s’époumonaient pour essayer de dominer le tumulte, et on vit un homme ceint d’une écharpe balbutier les sommations, d’une voix que l’émotion assourdissait.

Puis les feux de salve éclatèrent. Des remous sanglants tentèrent désespérément d’ouvrir la foule, qui ne voulait point reculer. Submergés, paralysés, les soldats durent se battre corps à corps avec l’émeute à l’arme blanche, faute de pouvoir épauler et tirer. Les poings jouèrent le premier rôle. La force brutale triompha. La ceinture d’hommes du monument fut mise en pièces par la fureur des assaillants.

Mais, de toutes parts, les fenêtres se garnissaient de tireurs, et la fusillade commença. Les assiégés se défendaient.

Cela dura des heures, tout le jour et toute la nuit.

Vingt fois, cent fois, la foule repoussée revint à la charge.

Mais, au petit jour, épuisée, saignée à blanc, prise entre deux feux, elle se sentit lasse et recula, enfin domptée, laissant des jonchées de cadavres.

Les statistiques officielles en donnèrent froidement le chiffre : il y en avait dix mille. Pour une fois, Potensy voulut qu’elles fussent sincères. Il fallait bien que le peuple comprît à quelle force et à quelle impitoyable volonté il se heurtait.

Tant de plomb dans les têtes servit du moins à l’assagir. De longtemps on ne devait revoir pareille émeute.

CHAPITRE V

PREMIER PRODIGE

Le public des galeries supérieures, expulsé par les gardes et les soldats, s’était retrouvé dans les escaliers menant au grand amphithéâtre, juste à temps pour huer Potensy et les membres de l’élite à leur sortie de la loge.

Pour la foule, les huées ne sont jamais qu’un prélude ; aussitôt après, elle se précipita, poings tendus, sur les dirigeants, mal entourée par quelques agents.

La bousculade désagrégea le groupe ; au milieu des forcenés, ils furent des fétus tournoyants qu’emporte, vers le gouffre de l’égout, le ruisseau grossi par l’orage. La descente des escaliers n’eut rien de noble pour le cortège officiel. On vit le banquier Heldesheimer saigner du nez sous un poing brutal et hurler, en se débattant contre les mains qui cherchaient à l’étrangler ; trois marches en dessous, des citoyens exaltés dépenaillaient le ministre de l’Intérieur, dont la dignité ne survécut point à la perte de sa redingote, mise en pièces, et de son faux col, arraché par des doigts peu soignés.

Heureusement pour l’existence de ces personnages, le flot entraînait leurs persécuteurs et tous se trouvèrent bientôt hors des portes.

Dans la rue des Écoles, la force armée reprit l’avantage, et des charges d’agents délivrèrent une à une ces victimes pantelantes que des automobiles emportèrent aussitôt.

Isolé de ses compagnons, paralysé par une foule trop dense que sa tête audacieuse dominait encore, Potensy s’angoissait de ne pouvoir défendre Simone, menacée par les furieux. Au milieu du tumulte, la Dauphine demeurait calme et fière ; ses jolis yeux méprisaient les goujats dont les poings osaient se lever sur elle ; un peu de rose aux joues l’embellissait encore ; dédaigneuse, elle souriait.

Mais les brutes, dont la colère ne raisonnait ni ne distinguait, restaient insensibles au charme de cette Diane brune, dont les regards dardaient des flèches d’or sombre. Violent, un poing s’abaissa.

Il s’abaissa et rencontra le crâne du jeune André, que le hasard et la cohue venaient d’amener là et qu’une indignation spontanée jeta au secours de Mlle Potensy.

Elle l’avait ébloui d’une vision merveilleuse ; désormais, il devait la voir toujours ainsi, douce et forte tout ensemble, vierge à peine frémissante, érigeant au milieu des gestes désordonnés et hideux de l’hydre populaire son souple buste aux lignes harmonieuses, la blancheur de son cou, jaillie de dentelles du corsage, et son visage casqué d’ébène, illuminé par la flamme de ses yeux noirs.

Par les yeux d’André Monontheuil, quelque chose de très doux coula jusqu’en son cœur ; ce furent, en lui, un attendrissement et un enthousiasme, une ferveur soudaine qui le poussa en avant, une joie et un désespoir.

Ses mains étendues voulurent écarter de la jolie Simone le contact grossier de la foule déchaînée ; sa face et son corps s’offrirent aux coups qui tombèrent aussitôt, comme grêle.

Mais, meurtri, assommé, André souriait et, machinalement, sa tête se tournait vers celle qu’il protégeait, pour la voir encore et l’admirer.

Cependant, son intervention avait sauvé la fille du Président. Des agents fendaient la foule et Potensy, dont les regards anxieux suivaient la scène, les suivait du geste et de la voix.

— Ma fille !… Là !… Emportez-la.

Simone, délivrée, fut hissée dans l’auto la plus voisine, près de Potensy. Alors, elle tendit ses petites mains vers André que la foule écharpait.

— Le jeune homme ! cria-t-elle. Il faut le sauver… Il m’a défendue…

— Oui, il faut le sauver, approuva Potensy, qui avait vu le dévouement d’André.

Têtes baissées, poings serrés, les agents se précipitèrent ; des coups sonnèrent, parmi quelques gestes violents, et, triomphalement ramené, André, à son tour, fut jeté dans l’auto.

— À la préfecture de police ! ordonna le Président.

L’auto gronda, démarra, s’enfuit, précédée et entourée de cavaliers qui sabraient la foule.

Affaissé, ahuri, presque inconscient, André, le visage marbré de coups, les vêtements lamentables, le corps douloureux, regardait Simone.

Elle se pencha vers lui, saisit une de ses mains qu’elle pressa.

— Merci, monsieur !

Les clameurs empêchèrent d’entendre. André sourit. Des ondes de bonheur baignaient sa chair endolorie.

La rude poigne de Potensy renouvela l’étreinte ; les lèvres présidentielles répétèrent des paroles de gratitude. André souriait toujours sans rien dire. Il n’avait plus que la force de regarder, d’écouter et de sourire. Remuer un doigt lui paraissait impossible. Mais, pourquoi rêver ? Il était bien. Il rêvait.

Après l’ombre des voûtes, le soleil éclaira les cours emplies de troupes. Des officiers, des fonctionnaires entourèrent l’auto présidentielle, aidèrent Simone à descendre, puis Potensy et André.

Le Président désigna ce dernier.

— Un brave jeune homme… Notre sauveur ! dit-il. Soignez-le.

Il reprit la main du reporter que des murmures félicitaient.

— Votre nom ?

— André Monontheuil, journaliste.

Potensy répéta avec un geste circulaire :

— Qu’on le soigne… Il est des nôtres.

Il s’éloigna avec Simone. Une clarté s’éteignit autour d’André. Il eut froid.

Bien que pleine de monde, la cour semblait presque silencieuse. Après les hurlements et les violences de la rue, elle donnait une impression de calme apaisant.

Au dehors, l’émeute grondait.

Autour de lui, André entendait des voix, retenait machinalement des propos sans s’y intéresser encore.

— Le coffre ? disait-on. Vous êtes sûr qu’il est ici ?

— Le Président est allé l’examiner… Tous les ministres l’accompagnent.

Le coffre…

Ce coffre mystérieux d’où s’était échappée la voix…

Un peu d’intérêt se réveilla chez André : un peu de remords aussi. Le Président avait dit :

— Vous êtes des nôtres.

Et il n’avait pas protesté.

Mais, Simone ?

Il y avait le problème du coffre, et il y avait Simone. Pourquoi y aurait-il antagonisme entre les deux sentiments qui s’emparaient d’André ?

Mais, qu’était-il entre eux ? si loin de l’une ! si peu de chose vis-à-vis de l’autre ! Qu’importerait à l’univers qu’il se passionnât pour le secret du professeur Fringue ?

Et que ferait à Simone qu’il l’aimât ?

Qui remarquerait cela ? Qui s’y intéresserait ?

Ni le monde ! Ni Simone !

Il était le petit, le tout petit Monontheuil, reporter obscur.

Il murmura :

— Un pauvre bougre !

Puis, machinalement :

— Et tous les hommes seraient égaux !…

Les deux idées s’associèrent dans sa tête ; la conscience de son humilité vis-à-vis de Simone, et celle de cette égalité merveilleuse qui rapprocherait les éloignés.

— Aujourd’hui, j’ai fait deux rêves ! soupira-t-il.

Abandonné au milieu de la cour, il errait de groupe en groupe, désœuvré, perdu.

La plus extraordinaire confusion régnait dans toute la préfecture. Les défenseurs étaient tous aux fenêtres ou aux portes ; on ne se préoccupait que des issues, et on laissait à eux-mêmes, sans prendre garde à leurs allées et venues, les personnages, illustres ou inconnus, que le hasard y avait rassemblés.

En quête de nouvelles, peut-être aussi dans l’espoir de revoir Simone, André pénétra dans un des bâtiments. Au hasard, il monta des escaliers, suivit des corridors, sans se heurter à aucune des consignes qui, habituellement, opposaient aux importuns d’infranchissables barrières.

Au milieu d’un large couloir, une porte à deux battants était ouverte ; de là partait un murmure confus de voix inquiètes et irritées.

André s’en approcha et jeta un coup d’œil à la fois anxieux et timide.

Que de célébrités ! Que de puissances étaient rassemblées dans cette pièce, pressées autour d’une table, au-dessus de laquelle les têtes se penchaient.

Le jeune André n’en apercevait que les dos ; mais c’était assez pour qu’il fût ébloui. Il demeura contre le chambranle, risquant tout juste un œil et retenant son souffle.

Entre les curieux penchés, parfois, un reflet d’acier brillait : le coffre, le coffre mystérieux qu’ils avaient ouvert et dont, sans doute, ils manipulaient le contenu.

Qu’était-ce ? André ne pouvait le voir. Mais il entendait les exclamations, les phrases lancées par des voies haletantes, étranglées, terrifiées.

— Ce n’est pourtant qu’une mécanique !

— Cela semble ainsi.

— Mais, dans l’autre casier ?

— Attendez !… Essayez donc… Appuyez sur ces touches… Il faut savoir à quoi cela sert.

Et, soudain, André entendit encore des sons qui paraissaient sortir d’un gosier humain. Mais c’était incohérent ; on eût dit qu’une vingtaine de bouches criaient à tue-tête, tantôt successivement, tantôt simultanément, des syllabes isolées qu’aucun sens ne liait.

— ba… té… ma… chi… cre… au… man… lo… ié… ir… crr… br… zzz… ttt…

— Assez !… Assez !…

La voix énervée de Potensy domina un tumulte de dentales et de sifflantes s’entre-croisant de façon démente.

Le silence rétabli, les faces ahuries, les yeux hébétés s’interrogèrent.

— Qu’est-ce ? Comment ? Pourquoi ?…

— Un phonographe !… C’est un phonographe ! Vous l’aviez dit, Président.

Les haussements d’épaules et des ricanements accueillirent cette supposition.

— Un phonographe ! Cela n’y ressemble guère.

— Naturellement, riposta le vieillard indigné et vexé qui avait risqué l’hypothèse, il s’agit d’un phonographe d’un genre spécial… d’une machine qui… d’une invention que…

— C’est idiot !

— Vous nous la baillez belle !

De nouveau, la voix de Potensy domina.

— Vous avez raison, mon cher maître… presque raison… Nous avons bel et bien sous les yeux une machine à parler, une machine qui ne reproduit pas, mais contrefait la voix humaine.

L’autorité de sa parole réfréna les incrédulités, figea les stupéfactions. Le cercle attendit avec déférence qu’il s’expliquât.

— Il est hors de doute, reprit-il, que voilà l’origine de la voix mystérieuse. Avec cela, on peut parler. On peut parler avec ses doigts… Il suffit de toucher les boutons correspondant au son que l’on veut émettre. Cela ne demande qu’un peu d’étude et d’exercice. C’est très ingénieux.

Il discourait d’une voix froide, posée, naturelle, comme si ses explications expliquaient réellement le prodige.

Déçues, les attentions se révoltèrent, lancèrent des objections auxquelles il répliquait du tac au tac.

— Vous prétendez…

— Que cela parle ? Vous avez entendu comme moi.

— C’est absurde !

— Nullement. Le phonographe n’est qu’un perroquet. Il y avait mieux à faire, et ce n’était pas impossible à réaliser, cette machine à parler.

— Soit ! mais il faut en outre…

— Des intelligences ? Notre homme en fabrique.

— Et une main ?

Potensy promena sur l’assistance ses yeux qui s’assombrirent.

— Tout cela devait se trouver dans le coffre, prononça-t-il.

— Y pensez-vous ?

— L’événement le prouve, si incroyable que cela paraisse.

— Mais cela s’y trouverait encore. Nous venons d’ouvrir et rien ne n’est échappé.

— Cela s’y trouve donc encore, prononça Potensy d’un ton qui glaça son auditoire.

— Où ?… Où ?

André entendit sur une paroi métallique le choc des doigts du Président.

— Là-dedans, dit Potensy. Dans le second compartiment.

— Dans cette boîte où ne logerait pas un nouveau-né ?

Des voix impatientes couvrirent celle du contradicteur.

— Ouvrez !… Ouvrez ! C’est plus simple !

— C’est plus simple, convint Potensy.

André entendit sa respiration bruyante : il devait faire d’infructueux et formidables efforts.

— Impossible ! dit-il tout à coup. C’est fermé en dedans.

— En dedans !

D’autres cris couvrirent et interrompirent les exclamations. Des gens couraient dans le corridor : c’était une galopade effrénée comme on en voit dans les paniques.

— Ils donnent l’assaut !

Déjà la plupart des compagnons de Potensy se dispersaient à travers les couloirs, en quête de refuges. Trois ou quatre à peine hésitaient sur le seuil.

D’un d’eux se retourna vers Potensy, demeuré près de la table.

Il désigna le coffre.

— Il faudrait peut-être le leur abandonner, murmura-t-il, puisque c’est cela qu’ils veulent.

— Jamais ! riposta violemment le Président.

— Ils détruiraient eux-mêmes…

— Jamais ! répéta Potensy.

Et, empoignant à deux mains le couvercle, il referma le coffre, laissant ses doigts crispés sur le rebord comme pour le retenir ou le défendre.

Sans insister, ses derniers complices avaient fui.

— Des trembleurs ! murmura dans le silence soudain la voix du Président. Et c’est avec ceux-là qu’il faut défendre…

Il n’acheva pas. Ses sourcils se froncèrent et son visage se contracta. Il venait d’apercevoir André près de la porte.

Mais aussitôt il le reconnut et ses traits se rassérénèrent.

— Ah ! c’est vous, fit-il, soulagé. Vous n’avez pas peur ?

— Ce n’est qu’une panique, sourit André. Je ne crois pas qu’on ait forcé les portes.

— Nous avons assez d’hommes pour tenir, assura Potensy, s’adressant plutôt à lui-même. N’importe ! Il faut tout prévoir. Voulez-vous m’aider, puisque vous êtes là ?

Il alla ouvrir une porte dans un coin de la pièce, puis revint près du coffre, en faisant signe à André de s’approcher.

Le jeune homme obéit avec une sorte de terreur.

— Prenez de ce côté… C’est très lourd. Mais nous arriverons… Il faut le porter dans ce cabinet.

Pesamment, les muscles contractés par l’effort, ils firent quelques pas et posèrent leur fardeau dans une toute petite pièce, entièrement obscure.

À la lueur d’un briquet, Potensy l’examina. Il n’y avait point de fenêtre, mais une autre porte, d’ailleurs munie d’une serrure solide et de verrous. Le Président l’ouvrit d’abord. Elle donnait dans un autre cabinet semblable, éclairé par un œil de bœuf grillé, aucune autre issue. Potensy referma la porte, poussa les verrous et donna deux tours de clé.

Puis il fit sortir André, sortit lui-même et ferma pareillement la porte du cabinet.

— Je n’oublierai pas cela, dit-il, en remerciant le reporter d’un signe de tête.

Mais il demeurait nerveux, tirant des bouffées précipitées de la cigarette qu’il avait allumée.

— Tâchez donc de me dénicher quelques soldats, reprit-il après quelques instants de silence. Dites seulement que c’est pour la sécurité de ma personne.

André s’éloigna. Potensy demeura seul, adossé à la porte du cabinet, et c’est dans cette position que le jeune journaliste le retrouva en revenant avec une vingtaine de gardes républicains qu’un lieutenant commandait.

— Bien ! dit le Président. Demeurez dans le couloir et ne laissez entrer personne.

Le soir était venu, puis la nuit. On avait allumé les ampoules électriques, dont la clarté crue montrait au delà de la porte les silhouettes immobiles des gardes.

Dans l’attente d’un congé qui ne fut point formulé, André demeurait. Peu à peu, il s’était reculé jusqu’à un fauteuil et s’y était laissé tomber. Maintenant, il somnolait à demi, brisé, stupéfié par tant d’aventures.

Potensy ne parlait point. Il ne cessait de se promener, de long en large, devant la porte du cabinet, en fumant des cigarettes.

À quoi rêvait le Président ? Sans doute, un visage le hantait, un visage émacié, encadré de la végétation rare et frisottante d’une barbe rousse, avec d’étranges yeux gris aux éclairs d’acier, et des cheveux clairsemés sur un front énorme. Tel ce signalement reçu le matin représentait le Dr Clodomir-Silence ! l’homme qui détenait le secret, l’homme contre qui les élites avaient mobilisé leurs forces, et qui serait demain l’ennemi. Mais que pourrait-il sans son coffre diabolique ? Peut-être était-ce à cela que Potensy songeait ?

La songerie d’André était moins sévère. Simone seule y promenait sa grâce : elle marchait sur un chemin d’étoiles, très haut, inaccessible, sans que cette certitude fît s’en détourner les yeux du jeune reporter. Il regardait et il tendait les mains. Et il ne savait plus quelle distance le séparait de l’image radieuse.

Tout avait été tellement extraordinaire ce jour-là. « Il y aura des prodiges », avait crié la voix. Fermement, le jeune André n’en demandait qu’un. Cette veillée qui l’enfermait dans cette pièce avec le Président de la Confédération européenne prédisposait à la foi.

Mais le jour vint et la fée Électricité s’éteignit. Par les fenêtres, les clartés brutales envahirent la salle, précisèrent rudement les lignes : il n’y eut plus de mirage possible. André, réveillé, revit devant ses yeux dessillés l’implacable perspective de la réalité. Il sut de nouveau ce qu’il était et comprit le néant des rêves.

Raidi pour le salut réglementaire, un officier introduisit trois vieillards vénérables, dont les redingotes pontifiaient.

Potensy se précipita vers eux. André entendit des congratulations.

— Chers maîtres, je vous attendais.

— Nous profitons de l’accalmie.

— C’est fini ?

— L’émeute…

— Alors, reste ceci.

Le Président entraîna les savants vers le cabinet qu’il ouvrit. Du seuil, il appela André.

— Monsieur… Votre nom m’échappe encore.

— Monontheuil.

— J’aurai de nouveau recours à votre obligeance pour tirer ce coffre au jour.

Empressé, le jeune homme accourut, entra dans l’ombre.

Mais les mains de Potensy tâtonnaient. Il poussa un cri et fit jaillir la lueur de son briquet.

À son tour, André jeta une exclamation. Le coffre béait, ouvert, vide…

Redressé, Potensy promenait autour de lui des yeux qu’une fureur éclairait. Il bondit sur la seconde porte.

Elle était déverrouillée et la clé avait été tournée. Stupide, André bégayait tout haut :

— Mais c’était fermé en dedans… en dedans…

Potensy avait ouvert. Ses compagnons virent l’autre cabinet vide, avec, au haut du mur, le trou ovale de l’œil de bœuf, sans vitre ni grille. Les barreaux avaient été sciés.

Sur un signe de Potensy, André sauta. Ses mains s’accrochèrent au rebord de l’ovale. Il se hissa péniblement et passa sa tête au dehors. Dix mètres de muraille sans une aspérité séparaient l’œil de bœuf du sol. Aucune corde ne pendait.

André se laissa retomber dans le cabinet.

— Il aurait fallu être un oiseau, dit-il.

Aucune question n’avait été posée. À quoi bon ? Les regards de Potensy, comme ceux d’André, les posaient toutes.

Comment comprendre ? De quelle façon s’y était pris le mystérieux voleur pour reprendre le contenu du coffre ? Pour s’introduire dans le second cabinet par l’œil de bœuf, il avait fallu que ce voleur fût extraordinairement fluet.

Mais il ne suffisait pas qu’il eût réussi à grimper, à scier les barreaux, à enlever la vitre et son châssis, à pénétrer dans la place. La descente sans traces demeurait plus inexplicable encore. Comme le disait André, le voleur semblait s’être envolé.

Encore, ce tour de force pouvait-il être, à la rigueur, humainement explicable servi par les moyens d’action qu’offrait la locomotion aérienne, un homme audacieux, muni d’outils perfectionnés, avait pu réussir cela.

Mais ce qui ne s’expliquait point, c’était qu’il eût pu pénétrer dans l’autre cabinet.

Le coffre était là, enfermé sous la protection des verrous et d’un double tour de clé. Tout cela était incrochetable. Potensy avait vérifié les verrous de sûreté, munis de crans d’arrêt, impossibles à ouvrir du dehors : de même l’énorme pêne de la serrure à douze gorges n’aurait cédé à aucun crochet. Pour pénétrer dans le cabinet, il n’y avait qu’un moyen : couper le panneau de bois autour des verrous et de la serrure.

Mais tout était intact et le coffre était vide. Une force qui semblait avoir le pouvoir de traverser les murailles était parvenue à tirer les verrous, à tourner la clé. Supposer cela était insensé. Mais comment nier que les choses se fussent passées ainsi puisque la porte était ouverte et le coffre vide.

André tournait et retournait ces pensées dans sa tête. Elles l’ahurissaient. Une voix secrète répétait en lui :

— Il y aura des prodiges.

— On a volé !… balbutia-t-il.

— Qu’était-ce au juste ? demanda l’un des vieillards.

— Peu de chose, répondit brusquement Potensy. Une machine… de ce fou… C’est de peu d’importance…

Mais son regard troublé démentait ses paroles.

— Comment a-t-on pu voler ? murmurait André.

Hâtivement, le Président lui coupa la parole.

— On sera venu pendant la nuit… scier les barreaux n’était pas impossible…

— Mais les verrous ? insista le journaliste.

Le Président le poussa dehors.

— Ce n’est qu’un habile cambriolage, assura-t-il nerveusement. Baste ! n’y pensons plus. La chose n’en valait pas la peine… quelques kilos de ferraille… piètre butin !

Mais pourquoi ces yeux angoissés ? ce regard sans cesse en mouvement ? ce tremblement des épaules ? ce perpétuel sursaut ? Le Président saisit tout à coup le bras d’André.

— Vous êtes journaliste ? demanda-t-il âprement. Eh bien ! il ne faudra pas parler de cette histoire… jamais, vous m’entendez ? jamais !… Car nul n’en parlera…

Et, involontairement, ses doigts meurtrissaient la chair d’André.

DEUXIÈME PARTIE

LES QUATRE HOMMES NOIRS

CHAPITRE PREMIER

UNE TASSE DE THÉ

« Mlle Simone Potensy et le Président des États-Unis d’Europe prient M. André Monontheuil de leur faire le plaisir de venir demain, à 5 heures, prendre une tasse de thé. »

Paris oublie vite ! Il y avait à peine six mois que le secret de Fringue avait mis en rumeur les élites, menacées de dépossession, six mois que le mystérieux Silence s’était envolé avec l’énigme, six mois qu’une formidable émeute populaire se brisait contre les murailles fortifiées de la préfecture de police.

Et de tant d’événements angoissants ou tragiques, il ne restait rien dans l’esprit léger des Parisiens. D’autres drames, d’autres scandales avaient passé là-dessus, s’emparant de l’attention ; et s’ils étaient moindres, étant plus proches, ils parurent énormes et masquèrent complètement le passé.

Vainement frémissante dans la camisole de force de ses quais, la Seine roulait des flots d’oubli.

Pour André, si effacé que fût le souvenir, – il s’y était d’ailleurs appliqué, – il restait au moins ce carton reçu la veille, cette invitation en simili griffonnage, reproduisant les pattes de mouche de Simone, symbole des faveurs espacées, mais constantes, dont la présidence continuait à l’honorer.

Sa situation n’avait guère changé ; ses jours restaient embués d’une médiocrité grise ; mais, par intervalles, des rayons d’or perçaient ce brouillard, le soleil reconnaissant l’appelait à lui et le reporter, radieux et gêné, partait contempler durant une couple d’heures, le sourire de Simone.

Il reposa l’invitation sur la table, s’assura, dans une petite glace, que sa toilette était suffisante, – comme sa redingote s’élimait ! – et descendit.

Un dédale de petites rues le séparait des grandes voies. On se terre où on peut quand on n’est qu’un papillon intermittent et, le reste du temps, une fourmi besogneuse que les hautes relations ne sauvent pas d’une existence précaire ni des complications d’un budget trop simple.

Sur un gué de rares pavés propres, André dut traverser un fleuve d’immondices. Il le fit avec des grâces d’équilibriste ; puis, joyeux de n’avoir pas pollué ses chaussures, il salua galamment un public imaginaire, dont il se décernait les applaudissements.

Un bruit de bottes écrasant sans ménagement l’infecte litière qu’il venait d’éviter le décida à se retourner.

— Encore un ! murmura-t-il, saisi.

Quatre agents portaient sur un brancard un homme qui semblait évanoui ; son front, entouré de linge, lui faisait une tête énorme, absolument disproportionnée.

Le groupe passa et disparut, tandis qu’André, pétrifié, regardait autour de lui avec une sorte de terreur.

— En plein jour, maintenant ! soupira-t-il.

Et comme si cette phrase eût déchaîné en lui l’épouvante, latente depuis quelques instants, il détala soudain à travers la rue solitaire.

Il n’était pas le seul à trembler. Toute la population terrorisée maudissait la police impuissante et commençait à ressentir cette folie d’effroi que déchaînent les dangers inexplicables et inexpliqués.

Jamais on n’avait vu pareille série de crimes. Jamais mystère ne s’était présenté plus impénétrable, dosant, puis accroissant l’angoisse avec une régularité obsédante.

Et cela durait depuis des semaines sans que les efforts de la Sûreté, la curiosité, puis la terreur du public, jointes à l’ingéniosité de la presse, fussent parvenus à trouver le mobile du crime ni même à préciser en quoi il consistait.

Depuis des semaines ! Et c’était peut-être la trois-centième victime – mais avait-on pu les compter toutes ? – que la police ramassait sur le trottoir, au coin d’une rue déserte, évanouie, la tête énorme, bandée de linges sanglants.

Le premier blessé n’avait point ému : rixe, assassinat, accident pouvaient l’expliquer. Pourtant le pansement étonna, non moins que la blessure cicatrisée et que le médecin déclara remonter à plus de quinze jours. L’homme de l’art parut d’ailleurs parfaitement incapable de déterminer la nature de cette blessure. Il se borna à affirmer qu’elle avait dû être soignée par un chirurgien des plus habiles.

À la vérité, l’enflure anormale de la tête, qui persista, pouvait inquiéter ; mais comme le blessé n’en était nullement incommodé et que ses facultés intellectuelles étaient loin de s’en ressentir, il fut prouvé par la suite qu’elles s’étaient au contraire étonnamment accrues, – on abandonna ce côté du mystère.

Il en restait d’ailleurs plus d’une face à éclairer, ce à quoi nul ne parvint. Le pansement et la guérison excluaient – ou rendaient incohérente – l’hypothèse de la rixe ou de l’assassinat. On pouvait admettre, à la rigueur, un accident, dont l’auteur aurait discrètement réparé le dommage.

Mais les paroles que prononça le blessé à son réveil ne s’accordaient pas avec cette hypothèse.

— Où sont les quatre hommes ? demanda-t-il en fixant sur ceux qui l’entouraient un regard si parfaitement lucide qu’on ne put les attribuer au délire.

Interrogé, il s’expliqua.

— J’ai vu quatre hommes noirs bondir sur moi… quatre hommes tout noirs. Je revois le geste de l’un d’eux m’appliquant un masque sur le visage, et puis tout sombra. Il n’y a plus en moi que du néant.

Il réfléchit quelques instants et ajouta :

— Le masque devait être imbibé de chloroforme… Je suppose que j’ai dormi jusqu’à maintenant… Mais pourquoi ? M’ont-ils volé ?

On le fouilla. Rien ne manquait à l’inventaire de ses poches. Il ne se connaissait pas d’ennemis.

— C’est étrange ! dit-il en portant les mains à son front gonflé. Il me semble qu’à bien des points de vue je suis un homme nouveau. Je suis comme un aveugle qui s’éveillerait clairvoyant.

Sa famille, plus tard, confirma ce dire, comme aussi la date de l’agression. Le blessé avait disparu deux semaines auparavant, à la sortie d’un théâtre.

C’était alors un garçon des plus médiocres, à l’esprit lent et borné. À la suite de sa blessure, il parut qu’un miracle l’avait transformé et qu’une merveilleuse intelligence s’était éveillée sous son crâne.

L’affaire fit quelque bruit. Pourtant, nul ne s’avisa d’établir un rapprochement entre l’agression et cette transformation. Le public puéril ne s’attacha qu’au fait divers de l’attaque inexplicable.

Entre temps, pareil fait se renouvela. Successivement, trois, six, douze blessés furent ramassés dans des conditions identiques ; leurs blessures étaient les mêmes et furent suivies des mêmes merveilleux effets.

Il est à noter qu’à cette époque toute la presse, comme si elle obéissait à un mot d’ordre, cessa de les signaler et de s’extasier sur le phénomène. Elle parla seulement de troubles mentaux et de folie spéciale qui s’emparait des victimes, par suite, sans doute, du choc ressenti et de la blessure. Enfin, elle rejeta insensiblement les blessés à l’arrière-plan pour ne plus s’occuper que des agresseurs, les mystérieux hommes noirs.

À propos de ceux-là, par contre, elle passionna la foule. Les récits qu’on publia de leurs exploits attisaient la terreur et les colères au point que, si on se fût emparé d’un des bandits, on l’eût mis en pièces, sans seulement lui laisser prononcer un mot.

Ils étaient quatre, vêtus de noir des pieds à la tête, et le visage pareillement masqué. Cela ressortait de tous les témoignages recueillis.

N’étaient-ils que quatre ou n’opéraient-ils que par groupe de quatre, en divers points de la capitale, de manière à faire croire à leur ubiquité ? Cela ne fut jamais élucidé.

Ceux qui les aperçurent ne les virent pas longtemps, car ils tombèrent aussitôt victimes de leur violence.

On avait beau être sur ses gardes, leur ruée était irrésistible et leur force incalculable. Ils semblaient même invulnérables, car des coups de feu leur furent tirés presque à bout portant, sans le moindre résultat.

La police apportait à leur recherche un zèle fiévreux ; réellement, elle était affolée pour eux ; les rondes de nuit furent quintuplées ; des cordons d’agents occupèrent, dès la tombée de la nuit, les endroits propres aux agressions. Bref, il y eut une sorte de mobilisation contre les insaisissables bandits. À plusieurs reprises, la police réussit même à entrer en collision avec eux.

Elle ne s’en vanta point ; pourtant, d’étranges bruits circulèrent. On affirma que non seulement les hommes noirs avaient rossé le guet, mais encore qu’en chaque rencontre, ils s’étaient emparés d’un agent auquel ils avaient infligé le traitement qui était comme leur signature. Les policiers ainsi capturés furent retrouvés à quelque temps de là, à proximité d’un poste.

Eux aussi furent reconnus atteints de « folie spéciale ».

Chose bizarre, mais que le dépit expliquait peut-être, la police niait l’existence des hommes noirs. Les communiqués officiels déclaraient qu’il ne s’agissait que d’attentats isolés, dont les similitudes n’étaient que des coïncidences.

Mais le mystère ne devait pas se borner à ces incidents.

Juste à l’époque où on commença à s’inquiéter de la répétition de ces attentats et de leurs conséquences, alors qu’il fut clair pour tous les gens de bonne foi qu’ils étaient le fait d’une bande organisée, poursuivant un but mystérieux, de nouveaux événements portèrent à son comble l’angoisse générale.

Toutes les victimes connues des attentats précédents disparurent dans la même semaine.

Et, dès lors, car les agressions dont le nombre avait paru diminuer, ne cessèrent point, tous ceux que les passants ramassèrent et ramenèrent chez eux ne tardèrent pas à disparaître pareillement.

On évaluait à plus de trois cents le total de ces disparus ; mais il devait être beaucoup plus considérable, car nombre de familles réclamaient vainement des parents devenus introuvables. Il devint clair que, modifiant leur façon d’agir, les hommes noirs retenaient définitivement ou supprimaient une partie de ceux qu’ils attaquaient.

Car on mit naturellement sur leur compte ces nouveaux enlèvements, tout aussi inexplicables que les agressions.

La légende des hommes noirs était établie, sans cesse amplifiée par de nouveaux racontars.

On conçoit qu’André ayant aperçu ce qu’il supposa avec raison être une nouvelle victime, sentit davantage planer sur sa tête la mystérieuse menace.

Mais le destin ne l’avait pas désigné, car il arriva sans encombre à Versailles.

C’était un thé presque intime que donnait ce soir-là Simone. Il n’y avait pas plus de deux cents personnes dans l’enfilade des quatre salons, qu’on appelait le « boudoir de la dauphine ».

André ne tenta point d’approcher Potensy, trop entouré. Le jeune reporter ignorait l’art de se pousser dans le monde ; une invincible gaucherie le retenait dès qu’il s’agissait de rappeler son humble personnalité à des gens bruyants et dominateurs. Sa médiocrité l’affligeait comme une injustice de sa destinée ; il se sentait vaguement supérieur à sa vie ; mais son verbe frêle et l’exiguïté de ses gestes le condamnaient à végéter perpétuellement. Il vivrait effaré, dans le grondement de voix sonores, emmuré par des ventres puissants, entre lesquels il glisserait la souplesse méprisable de son corps fluet.

De loin, il admira l’autorité du Président, groupant en un cercle déférent les platitudes et les voracités d’hommes à dos de couleuvres ou à tête de vautour. Il y avait aussi les bajoues rubescentes dans leur cadre de crin blanc du banquier Heldesheimer, sa lippe énorme, humide et répugnante, ses yeux visqueux, son obésité grotesque ; il y avait le tremblement sénile et les gestes inquiétants de longs vieillards, aux cheveux d’argent – des cheveux retour du bagne – et la brutalité massive d’apoplectiques aux regards troubles, dont les doigts courtauds et trop gros cherchaient perpétuellement quelque chose à écraser ou à déflorer.

Peu troublée par ces contacts, la sérénité de Potensy dominait. C’était toujours le même masque impassible, insensible, le même regard de verre, clair et sans profondeur, c’était toujours la même apparence, mais plus que jamais, ce n’était qu’une apparence. Derrière le masque, quelque chose de dur était en arrêt ; des griffes intérieures avaient égratigné le front d’une ride, dont le pli ne s’effaçait plus ; au coin des yeux, la patte d’oie s’accusait davantage et, sur tout le visage, il y avait un perpétuel effort pour figer les traits qui lui donnaient une expression torturée et énigmatique.

Et ces mots tombaient, derrière André.

— Potensy a quelque chose… Il change…

— Oui, voilà quelques mois… Il vieillit…

Ce n’était pas cela. Le Président donnait une impression autre, celle du lutteur qui affecte de n’être point sur ses gardes, tout en guettant le coup qui va venir.

Mais en quoi le secret de ce visage intéressait-il André ? Il pivota et aperçut Simone. Alors, avec ferveur, il la contempla.

Elle était toujours brune et rieuse, parfaitement folle, avec des éclairs d’âme, quand ses paupières battaient.

Le jeune André aurait voulu que rien ne l’arrachât à cette adoration muette ; mais tout proches, il sentait d’autres visages attirer son regard, l’intriguer, l’inquiéter.

Il y avait, ce soir-là, dans le boudoir de la Dauphine, des gens étranges. Ils étaient deux, un vieillard et un jeune homme, l’un à la droite du reporter, l’autre à sa gauche. Étrangers en apparence, quelque chose les rattachait, l’imperceptible lien de leurs regards, sur la trajectoire desquels se trouvait André.

C’était cela sans doute qui lui causait cette impression de gêne, ce malaise qui l’irritait et l’angoissait. Les yeux de ces gens avaient en vérité une bizarre puissance ; ce n’était pas que leur intensité fût particulièrement remarquable ; mais on se sentait traversé par leurs regards ; ils établissaient avec ceux qu’ils visaient une communication presque matérielle ; un fluide magnétique en émanait.

Invinciblement attiré, André les fixa à son tour.

Le vieillard avait le visage embroussaillé de gris ; cette végétation folle et sauvage se continuait autour de son crâne avec une telle exagération qu’elle donnait à la tête une apparence volumineuse tout à fait anormale ; elle écrasait les épaules frêles et voûtées, le corps d’une maigreur presque squelettique. De la face, on ne voyait qu’une bouche qui, perpétuellement, ricanait, sous couleur de sourire ; le nez mince aux narines pincées et des lunettes aux verres brouillés, sous lesquels glissaient parfois, comme un éclair d’acier, un regard remarquablement pénétrant. La toilette du vieillard était assez modeste, presque négligée. Il se tenait derrière les groupes, effacé et silencieux, et paraissait préoccupé d’éviter tout contact, farouche plus qu’effarouché.

Le jeune était encore plus étrange. Sympathie ou antipathie, tout être provoque chez ses semblables une impression fort nette. Mais celui-là ne déterminait qu’un malaise indéfini. Était-on attiré ou repoussé ? On ne savait.

Il parut à André que l’inconnu le terrifiait, comme s’il sentait en lui un représentant d’une race autre, ennemie de la sienne.

Était-ce bien cela ? L’instinct de l’homme est obscur. Le reporter n’aurait pu expliquer la gêne que lui causait cette présence. Provenait-elle du physique ou du moral ? Se rapportait-elle au regard ?

Comme le vieillard, le jeune homme portait des lunettes ; mais derrière les verres, les yeux demeuraient sombres, bien qu’on sentît leur regard. Lui aussi était étonnamment barbu et chevelu ; mais son corps robuste supportait mieux le volume de la tête.

En somme, sa physionomie était plutôt ingrate, trop mangée de poils noirs, qui laissaient à peine à découvert un nez aux narines immobiles et les yeux ombragés d’épais sourcils. Très peu de front se voyait, à cause des boucles brunes qui le recouvraient. L’ensemble, hirsute, se rapprochait trop du masque bestial de l’homme primitif et comme nulle flamme du regard ne l’éclairait, on s’étonnait de pressentir une intelligence embusquée derrière cette forêt.

Ce qui frappait ensuite, c’était le manque de souplesse du corps, aux mouvements roides. Il était trop immobile. Cela aussi n’était pas d’un homme raffiné, rompu à l’escrime des gestes harmonieux et inutiles.

Interloqué, André le considérait.

Une petite main gantée se posa sur son bras ; un parfum dont le souvenir le hantait, ravit son odorat.

— Bonjour, mon défenseur.

Simone était devant lui, souriant franchement. Il frémit au contact de la petite main qui emprisonnait ses doigts. Quelques sons indistincts s’étranglèrent dans sa gorge. Le sang brûla ses joues, tandis qu’il s’inclinait dévotieusement. Dans sa tête, les idées dansaient une sarabande effrénée… Il était ivre de bonheur et souffrait le martyre.

Que trouverait-il à dire ? Il lui fallait refouler d’une contraction du gosier ces mots qui chantaient en lui :

— Simone ! Je l’aime… je l’aime…

Un tourbillon de rêve l’avait saisi et tout le décor chavirait dans un papillotement de lumières.

Mais la fée était passée. André se retrouva d’aplomb, dégrisé, navré, tendant machinalement les mains vers elle.

Il n’avait point parlé. Il n’avait pas su la retenir.

Et elle était passée… Elle s’arrêtait… Quel vertige !… Elle s’arrêtait devant le jeune homme barbu, lui livrait son sourire, ses mains mignonnes, qu’enfermaient aussitôt deux grosses pattes gantées de gris.

Six paroles, un petit rire, dont les perles en tombant faisaient dans le cœur d’André des trous brûlants, et Simone entraînait – ou se laissait entraîner – vers un canapé son compagnon hirsute, pour y entamer une conversation longue, longue…

Ah ! comme elle semblait longue au pauvre André ! C’était l’ours qui parlait maintenant, lentement, gravement, d’un mouvement imperceptible de son énorme moustache et sans gestes, sans aucun geste.

Que disait-il ? Pourquoi Simone levait-elle vers la face embroussaillée des yeux extasiés ? Pourquoi buvait-elle ses paroles ? Ne voyait-elle pas la laideur, la grotesque laideur de cet être farouche ? Ne devinait-elle pas, jouet si fragile, que le contraste de sa délicatesse avec cette force rude faisait trembler André de terreur et de fureur ?

Insensiblement, toujours à l’aide des groupes, le vieillard avait décrit un arc de cercle ; il se retrouva en vue du journaliste, fixant sur le couple un regard et un sourire empreints d’une atroce ironie.

Du moins André y discerna-t-il ce sentiment, avec un redoublement de haine et d’effroi.

Pourquoi ricanait-il ainsi, ce vieillard ? Pourquoi ? De quoi ?

Lui ne pouvait détourner ses regards du canapé. Sa souffrance y était rivée.

Presque malgré lui, sans quitter des yeux Simone, il demanda à un voisin, d’une voix étranglée :

— Qui est-ce ?

Il avait montré d’un geste convulsif le jeune homme assis près de la fille de Potensy.

La réponse vint, foudroyante, impitoyable.

— Ça ? C’est le nouveau « flirt » de la Dauphine.

Le cœur broyé, André ricana :

— Pas beau !

— Non, mais de l’avenir, il paraît. Un garçon qui fera son chemin, aidé par Potensy. Ce qu’il sait est formidable. Il se nomme Yves Leguennec. Vous connaissez ?

— Non. Qui est-ce ?

— Un petit génie, tout simplement. Monsieur a surgi piloté par son oncle, Bertrand Leguennec.

D’un signe de tête, l’informateur désigna le vieillard ironique et silencieux.

— Pas beau non plus. C’est de famille. Mais puisque ça arrive quand même ! Regardez la Dauphine. Elle est empaumée !

Les mots étaient les battants d’une cloche dont le crâne d’André formait les parois. Il sentait ses pieds collés au parquet et toute volonté enfuie de son corps paralysé. Il regardait…

Il regarda jusqu’à ce que le tumulte du départ disloquât l’arrangement des groupes. Simone disparut dans une mêlée de gens pressés de prendre congé. Un flot semblable submergea Potensy.

Dégagé de la cohue, André fila dehors, machinalement.

Alors, seulement, il s’aperçut qu’il suivait deux silhouettes qui s’étaient rejointes. Sans échanger une parole, les Leguennec, oncle et neveu, marchaient vers l’aérobus. Le journaliste s’y glissa à leur suite.

Pendant tout le trajet, il fixa Yves, et il se demandait, douloureusement stupéfait :

— Pourquoi lui ? Pourquoi ?

Dans Paris, il s’attacha à ses pas, de loin. Qui l’enchaînait ainsi ? L’amour et la haine tout ensemble. Il n’en était pas encore à s’analyser. Il se sentait seulement meurtri du coup si rudement asséné.

Il haïssait.

Il haïssait le neveu et l’oncle au ricanement sarcastique. C’était instinctif. Mais pourquoi les suivait-il ? Il savait bien que sa haine n’irait pas jusqu’aux gestes violents.

Les deux hommes rentraient à pied par des rues sombres et toujours sans se parler.

La poursuite d’André était tellement inconsciente qu’il ne se préoccupait pas de reconnaître l’itinéraire.

Simplement, il ne pouvait se décider à rompre le contact visuel. La silhouette d’Yves le rattachait à Simone, à sa souffrance nouvelle : elle prolongeait interminablement la minute où s’était révélé à lui un aspect nouveau de l’existence. Quand elle disparaîtrait, André pressentait, appréhendait un choc qui le réveillerait, le livrerait davantage à son chagrin.

Les Leguennec pénétrèrent dans une petite maison et le réveil eut lieu.

Adossé dans l’ombre d’une maison voisine, André se retint de sangloter. Toute raison de vivre s’était abolie. Pourquoi ferait-il un pas ? Un seul pas ? Quel motif avait-il de ne pas mourir là, tout de suite ?

Un grincement le tira de sa douloureuse rêverie. La porte se rouvrait.

Machinalement, il releva la tête et, de la petite maison, il vit sortir, l’une après l’autre, silencieusement, quatre silhouettes noires.

CHAPITRE II

LA MISSION DE SOCRATE

Dès qu’André eut aperçu les quatre ombres, il oublia son désespoir, sa jalousie, sa misère, jusqu’à son souhait de mourir, pour n’être plus qu’une créature palpitante, envahie par une terreur folle.

Il avait l’esprit trop obsédé par la légende, il était trop travaillé, depuis des semaines, par la contagion de l’épouvante, pour douter un instant qu’il eût devant les yeux les fameux hommes noirs.

Il en associa immédiatement l’idée à la vision des quatre silhouettes, qui se glissaient sombres et silencieuses hors de la porte entre-bâillée du pavillon. Et il fut aussitôt terrifié parce que la peur était latente en lui.

Collé au bois, dans l’angle de la porte, retenant son souffle, il regarda passer et s’éloigner les hommes noirs, avec des yeux que l’effroi agrandissait.

Puis, quand l’écho de leurs pas se fut perdu dans le lointain des rues, il prit sa course dans une direction opposée.

Il courut longtemps droit devant lui, au hasard, avec une fougue haletante ; le galop de ses souliers sur la chaussée augmentait sa panique et l’empêchait de s’arrêter. Une chute seule aurait interrompu sa course s’il n’avait vu tout à coup briller, au tournant d’une rue, comme une étoile protectrice, la lanterne d’un commissariat.

— À bout de nerfs et de souffle, il s’affaissa contre le planton qui dut le soutenir.

— Les hommes noirs ! balbutia-t-il.

Il fut aussitôt poussé dans l’intérieur du poste, se vit entouré, palpé, examiné, entendit un brouhaha de voix qui l’interrogeaient.

Ayant compris le motif de leur sollicitude, il parvint à murmurer :

— Non… Je n’ai rien… Ils ne m’ont pas vu… Je me suis sauvé.

Alors les mains qui le retenaient et tâtaient son crâne le lâchèrent. Une voix bourrue grommela :

— Où sont-ils ?

— Je ne sais pas, souffla André. Je me suis sauvé.

Il ne lui restait plus assez de forces pour narrer les circonstances de sa peur. Affaissé sur un banc du poste, il se tut, comprimant à deux mains son cœur haletant et respirant à petits coups brefs et rapides.

— Qu’est-ce que vous voulez en ce cas ? grogna la même voix. Trottez-vous, puisque vous avez eu la veine qu’ils ne vous touchent pas.

Maussade, l’homme – le commissaire – tira André par la manche. Il voulait l’obliger à se relever et à sortir. Mais la pensée qu’on le renvoyait dans le noir de la rue, qu’il y serait de nouveau seul avec sa peur, exposé à la rencontre fatale, lui rendit un peu d’énergie.

Il protesta.

— Je ne suis pas un chien… Je viens de Versailles… du château… Je me plaindrai… Allez me chercher une auto.

Indécis, mais impressionné, le commissaire le considéra.

— C’est peut-être vrai, après tout, murmura-t-il à part lui.

Partagé entre la crainte de s’en laisser imposer et celle de se trouver réellement en présence d’un individu « pistonné » qui se plaindrait en haut lieu de ses façons cavalières, il décida qu’il était plus prudent de se montrer complaisant.

Un agent fut quérir le taxi réclamé et aida André à y monter.

Mais ce ne fut qu’une fois enfermé chez lui que le reporter réussit à calmer enfin son cœur bondissant.

Et alors, libéré de sa terreur, il put réfléchir à cette constatation accessoire qui n’eût point manqué de surexciter plus tôt sa curiosité si l’apparition des hommes noirs n’avait annihilé en lui momentanément toutes ses facultés autres que l’instinct de fuite.

Il avait vu les hommes noirs sortir du logis dans lequel venaient d’entrer les Leguennec.

Y avait-il donc entre les deux êtres bizarres et ceux qui affolaient la population parisienne un lien ou une complicité ?

Confusément, André le souhaita et, en formulant ce souhait, il comprit soudain avec quelle force il haïssait cet Yves qui avait subjugué Simone.

Certes, depuis le jour où le hasard l’avait rapproché de la Dauphine, le jeune André n’avait pas senti diminuer la distance sociale qui le séparait de son idole. Il n’élevait pas ses yeux vers elle ; il la regardait simplement, espérant peut-être un miracle, parce qu’il était amoureux ; mais son espoir était si peu précis, tellement chimérique, qu’il n’était pour lui qu’une réserve de rêve.

Ce n’en était pas moins sa raison de vivre, et il lui suffisait, pour conserver cette illusion, cette ombre de bonheur, que nul obstacle nouveau ne se dressât entre lui et son rêve.

Simone aveugle, Simone ignorante, Simone indifférente ne le navrait ni ne le décourageait. Le miracle dans un avenir imprécis demeurait possible. Simone pouvait voir un jour, découvrir l’amoureux timide, compatir, plaindre, aimer. De cette merveilleuse illusion, le rêve d’André se serait nourri pendant des années.

Mais Simone en aimant un autre, accueillant, sans que le monde s’en révoltât, d’autres hommages que ceux de l’humble André, c’était l’effondrement de tout. C’était l’arrêt prononcé par le Destin : tu n’espéreras plus.

Près du but s’était révélé cet obstacle. Il était le dur rocher contre lequel buttait et s’ensanglantait le rêveur éveillé.

Pouvait-on être haï davantage qu’il ne l’était, qu’il ne le serait du pauvre André ?

Et voilà que le hasard permettait au reporter de supposer un mystère dans l’existence de son rival. Il n’avait entrevu qu’une coïncidence, mais déjà son imagination l’utilisait pour échafauder une effroyable accusation.

Dans l’état des esprits, ne serait-ce pas la perte d’un homme que d’être suspecté d’abriter sous son toit les hommes noirs ?

L’apparence compromettait les Leguennec.

André parlerait-il ?

Il soupira et haussa les épaules, repoussant à la fois l’espoir et la tentation.

— Stupide imagination ! murmura-t-il.

Outre qu’il répugnait au rôle méprisable de délateur, il convenait que sa seule parole serait, à l’accusation, une base bien fragile. Suffirait-elle à mettre en mouvement l’appareil judiciaire contre des gens que recevait et protégeait Potensy, contre un homme qu’aimait la Dauphine ?

Il serait fou de l’espérer.

Et puis, André était-il tellement sûr d’avoir bien vu ? Il avait compté quatre ombres.

— Mais était-ce les hommes noirs ?

Sa frayeur lui semblait maintenant aussi grotesque que sa supposition.

D’autres, quotidiennement, voyaient partout les êtres légendaires. Cela avait donné lieu à maintes méprises, dont il avait bien fallu rire après avoir tremblé.

André aussi pouvait avoir été victime de l’obsession. Il avait suffi de quatre silhouettes entrevues par une nuit sombre.

— La nuit, tous les hommes sont noirs.

Restait le nombre.

Ils étaient quatre, chiffre devenu fatidique.

Mais n’avait-on plus le droit d’être quatre ?

Il demeurait surtout de cet examen qu’il était parfaitement invraisemblable d’entrevoir un lien entre des bandits notoires, hors la loi et la société, et deux personnages de la situation des Leguennec.

Pas une raison, pas l’ombre d’une n’étayait semblable hypothèse. Des milliers la condamnaient.

— Je suis fou ! conclut lamentablement André.

La piètre lueur d’une bougie vacillante éclairait à peine le coin de chambre où il avait son lit ; tout le reste, qui rappelait trop la médiocrité de sa vie, restait dans une brume d’ombre. Successivement, sur des chaises devinées plutôt que vues, le reporter lança les diverses parties de son vêtement.

Il les lança avec des gestes découragés, comme s’il avait rejeté dans le noir de l’oubli les heures inutiles, les heures cruelles dont son destin l’accablait.

Puis il s’écroula sur sa couchette, écrasa entre deux doigts désespérés la flamme de sa bougie et sombra dans une mélancolie inerte, dans un refus farouche de penser et de souffrir.

L’insomnie le brisa sans entamer le bloc passif de dégoût qu’il voulait être. Sous son crâne, sa pensée n’était que la continuation de l’ombre, des ténèbres amères et découragées que le sommeil figea enfin.

Un coup frappé contre sa porte le rendit à la vie et à ses décisions incessantes.

À l’aube, il avait cessé de somnoler et, peu à peu, entr’ouvert ses paupières alourdies pour saisir de la lumière en même temps qu’un souvenir accablé de la réalité.

Pour le fuir, il s’obstina à contempler sur le mur d’en face la promenade d’un rayon de soleil, indécis de s’affirmer ou de disparaître. André voulut s’efforcer d’en augurer l’état du ciel, encore que cet état lui demeurât indifférent.

Il avait dans la bouche l’amertume du réveil et il savait que c’était le goût de sa vie, mais sa lassitude était résignée. Elle était l’abandon plein de rancune de l’être qui se sait le jouet des forces indéchiffrables de la destinée.

Au bruit, il abandonna cette occupation stérile et se dressa sur son séant, l’oreille tendue du côté de la porte.

Le coup était timide, mais il fut répété. Il classait le visiteur parmi les effacés, peu aptes à s’obstiner dans les rôles d’importuns ; par contre, la répétition indiquait une insistance et par conséquent un motif.

Un troisième coup, plus ferme, décida André à crier.

— Un peu de patience, nom d’un chien ! Je vais ouvrir.

Il arracha des draps ses jambes maigres et se dirigea vers la porte, sans même songer à une toilette sommaire.

Toutefois, la main proche de la serrure, il s’enquit :

— Qui est là ?

— Moi.

La voix le renseigna mieux que le monosyllabe ; il tourna la clé et s’en fut se recoucher, laissant au visiteur le soin d’ouvrir.

— Bon, entrez.

Réinstallé dans ses draps, il tourna un regard interrogateur vers l’apparition d’un petit homme à l’allure de chien battu, qui s’avança timide et gêné. On eût dit d’une nymphe pudiquement effarouchée par une double haie d’effrontés Ægypans. Pourtant, à part le reporter, il n’y avait là que des chaises dispersées sur un plancher mal ciré et privé de tapis.

— L’inspecteur Socrate, dit la Lumière Rousse ! railla André.

Le petit homme lui jeta un regard consterné et s’assit au pied du lit.

— Il m’en tombe une ! fit-il en hochant désespérément la tête. Devinez un peu d’où je viens ?

— Du café, répondit le reporter sans hésiter.

— Non, répondit doucement Socrate, sans s’offusquer de la supposition. Non ! Mais vous n’y penserez pas. Je viens de la présidence.

— De Versailles ! s’exclama André, dont un fer rouge toucha le cœur frémissant.

— Potensy m’a reçu, prononça solennellement Socrate. Potensy en personne. Jugez un peu.

— C’est la gloire ! blagua le journaliste. Vous êtes une personnalité, vieux.

Socrate hocha la tête, approuvant avec une conviction grave.

— C’est embêtant ! dit-il.

Sa renommée était un de ces malicieux défis que le hasard se plaît à jeter au sens commun. Nul n’aurait pu être plus déplacé dans la situation qu’il occupait. Timide et poltron, myope et stupide, il faisait profession de clairvoyance et de courage.

Il était le perpétuel hébété devant qui la vie tourbillonne, sans parvenir à pénétrer le cerveau engourdi. Un rien le pétrifiait, lui paralysait les membres et l’esprit, le laissait muet et inerte. Et cette impuissance de son cerveau et de sa langue, à concevoir et à exprimer, voilaient, selon l’opinion de ses chefs, la plus obstinée discrétion et un don de ruse véritablement machiavélique.

Il y a de ces destinées paradoxales : les infériorités que la nature avait infligées à Socrate lui valaient l’attribution gratuite de supériorités correspondantes. Et ce déshérité était favorisé d’une inlassable chance.

Il n’arrêtait les malfaiteurs que par hasard, à la façon d’un chien d’arrêt. Leur rencontre inopinée le terrifiait tellement qu’il ne pouvait fuir. Mais, à deux ou trois reprises, il arriva que la surprise fut réciproque et que des agents survenus à propos purent aisément cueillir le criminel hypnotisé par le regard stupide de Socrate.

Cela n’aurait peut-être pas suffi à le maintenir au rang de grand crack policier, mais il eut la veine de faire la connaissance d’André, alors occupé à la glane des faits divers. Une commune passion pour les dominos les réunissait quotidiennement devant le marbre douteux d’une table de petit café. Le reporter s’intéressa aux chasses de Socrate. Ayant percé le néant de cette réputation usurpée, il s’amusa à l’aggraver, en débrouillant les énigmes devant lesquelles pataugeait le policier. Il fut son cerveau.

Il ne s’étonna donc point de l’irruption matinale de son protégé et presque pas de l’honneur que lui avait fait le Président Potensy en conférant avec ce chétif.

— Tout de même, songea-t-il à haute voix, pour que le Président s’en mêle, il faut que ce soit grave.

— Il voulait me charger d’une mission, répondit lamentablement Socrate. La chasse aux hommes noirs.

André bondit. Que signifiait cette insistance du destin à replacer devant lui les deux termes de ses préoccupations : Versailles, Potensy, Simone – et les hommes noirs ?

Puis, en même temps, sans transition, il éclata de rire. Ce choix, pour cette affaire, était-ce assez grotesque !

— Vous ! pouffa-t-il. Vous ! Ah ! Ils ont la main !

— Pensez ! répondit Socrate, sans se froisser. Alors, j’ai eu l’idée que… peut-être… vous ne me refuseriez pas un coup d’épaule.

Subitement, André redevint grave.

— Vous voudriez… murmura-t-il.

Le policier se méprit au motif de sa subite gravité.

— Tout seul, se lamenta-t-il, qu’est-ce que vous voulez que je fasse ? Je ne bougerai pas, faute de savoir. Rien que d’y penser, j’en ai la tête perdue. Je ne demandais pas ça, moi !… Ils m’en chargent. Faut marcher ou sauter. Si on s’aperçoit que je ne fais rien, on me dégomme. Ils y tiennent !… Ils y tiennent !

Puis, sans transition :

— Ah ! j’e sais bien que ce n’est guère du turbin pour vous… rapport au risque… et puis qu’on ne pourra pas travailler seuls… Bien sûr, ça ne vous flattera pas d’être vu en ma compagnie… Mais, quoique ça, pour un amateur comme vous, il y aurait de l’intérêt… Ah ! le Président m’en a dit ! Si je pouvais tout vous répéter !… Mais ma caboche, vous savez, ça entre, ça sort !… Une écumoire, quoi. Tout de même, je me rappelle une chose : pour l’affaire d’être pigé par eux, on s’en sortirait. Le Président m’a dit comme ça :

« Ne vous bilez pas. Allez-y en peinard. Pour vous cela n’aurait pas de suite. »

« Ç’a été son mot. Je vous le ressers tel que. Il avait l’air renseigné. Alors, puisqu’on en reviendrait et qu’on serait soutenu… On me donne soixante hommes… et armés… C’est quelque chose… Oh ! pas des brownings ! Rien que des éperviers et des lassos.

— Pourquoi faire ? demanda André.

— Pour les prendre. Paraît qu’autrement on ne pourrait pas. Faut même pas essayer de leur tirer dessus. « Par surprise », qu’il a dit, le Président.

Les mots tombaient sur André, mais il ne les écoutait guère. Il pensait seulement à cette extraordinaire coïncidence, à cette chance qui s’offrait.

— Socrate est chargé de la chasse aux hommes noirs !

Et Socrate avait recours à lui, s’en remettait à sa direction.

Une image que la nuit n’avait point chassée se replaçait obstinément devant ses yeux. Il revoyait dans la rue sombre, lointaine, déserte, le pavillon des Leguennec et les quatre hommes qui en sortaient.

Sous le couvert du policier, il pouvait percer ce mystère. Que risquait-il ? Il n’aurait besoin de se confier à personne. Il lui suffirait de se placer à portée de la chance, d’attendre une nouvelle sortie des ombres et de les suivre.

Les doutes de la veille n’existaient plus. Il n’avait besoin de personne, de personne pour vérifier la réalité des faits. Et il sentait sa conviction si forte, maintenant, qu’il ne craignait plus qu’on lui rît au nez.

La tentation était presque irrésistible. Serait-ce une besogne dégradante ? Lui ne moucharderait pas. Socrate seul, si le cas échéait, accomplirait la fonction vile. Même jusqu’au dernier instant, André demeurerait maître du secret. C’était pour lui, pour lui seul qu’il voulait sonder la vie des Leguennec. S’il y découvrait quelque chose, il délibérerait avec sa conscience pour savoir ce qu’exigeraient le devoir et l’honneur.

Pourtant, il hésitait encore, sentant bien que la haine, surtout, le poussait.

Volubile et maladroit, Socrate plaidait sa cause.

— Quel service vous me rendriez ! C’en serait un rude ! Je suis trop embêté, à la fin des fins. Trouvez les hommes noirs qu’on me dit. Et où donc ? Je n’ai pas un nom… Si, tout de même… Un !… un qu’on m’avait donné l’autre semestre… à moi et à d’autres… pour lui mettre la main dessus… Mais, macache !… C’était le Clodomir. Vous vous rappelez ? Le Clodomir ?… Vous m’avez dit :

« Celui-là, mon vieux, faut le laisser courir. »

Et il a couru… Introuvable !… Perdu !… Évanoui !… Dissipé !… Pffuitt !…

Il souffla en l’air et, de ses deux mains maigres, chassa une invisible fumée.

André avait tressailli.

Clodomir !

Celui-là aussi !

Une indéfinissable sympathie le liait au disciple de Fringue, à cause peut-être des émotions : anciennes, dont le souvenir se rattachait au sien, à cause aussi des événements de la Sorbonne, de la minute où il avait souhaité mourir pour Simone et de la nuit à la préfecture.

Le nom seul remuait en lui un tumulte de souvenirs.

Clodomir !

Il murmura tout ému :

— Clodomir serait un des hommes noirs ?

— Sensément. Le Président m’a dit :

« Vous le trouverez sur votre chemin. »

— Alors, vieux…

André voulait refuser. Mais les Leguennec ? Renoncerait-il à savoir ?

Sournoise, la tentation lui souffla de nouveau qu’il resterait le maître de ne point livrer Clodomir. On le sollicitait pour une chasse qui s’effectuerait sans lui s’il refusait. S’il avait vraiment découvert la piste, avait-il le droit de la garder secrète ? Il s’agissait de bandits, après tout, de bandits !

Et si l’élu de Simone avait avec eux une accointance quelconque, n’était-il pas indigne, doublement indigne ? Ne fallait-il pas sauver à tout prix la jolie Dauphine ?

Quel scrupule retenait André ? Il n’était pas l’homme des flambées d’indignation. À beaucoup d’indulgence la vie l’avait façonné. Le pauvre diable qui faisait si piteusement sa douteuse besogne ne lui soulevait le cœur d’aucun dégoût. Qu’y avait-il sous cette boue apparente, sinon matière à apitoiement ? En vérité, ce ne serait pas la première fois que le reporter suivrait en amateur la ronde d’un mouchard.

Il regarda, autour de lui, peut-être pour chercher quelque chose à quoi se raccrocher ; car il lui semblait – il en avait le pressentiment – qu’il allait glisser au fond d’un gouffre.

Dans la chambre, un peu de soleil faisait danser des poussières ; elles emprisonnaient tous les gestes d’André, il les respirait et sa bouche s’emplissait d’âcreté, tandis que ses dents crissaient, comme s’il eût eu la bouche pleine de sable.

Ce soleil ne venait point du ciel ; il était renvoyé par le mur d’en face. Le ciel était ailleurs, plus haut, au-dessus de l’étroite courette, hors des regards d’André.

Le reporter soupira :

— Pas d’horizon ! On étouffe !

Et ce serait sa vie, sa vie privée de l’espoir de Simone. Brusquement, il empoigna par les épaules Socrate, anxieux.

— Vieux, j’irai avec vous ! cria-t-il.

CHAPITRE III

LA NUIT FANTASTIQUE

— C’est là ! dit André.

Il étendit la main dans la direction d’une grille ouverte et s’arrêta sous un des platanes qui bordaient le trottoir.

Au delà de la grille, une rue miniature s’enfonçait entre deux haies de maisonnettes et de pavillons. Toutes les constructions étaient petites et basses, avec des silhouettes rustiques, des airs de chalets suisses ou de chaumières. La fantaisie des artistes qui, pendant le jour, peuplaient ce hameau, avait coiffé de toits pointus les minuscules maisons. Les larges baies vitrées des ateliers faisaient de chacune un cyclope, dont l’œil énorme mangeait tout le visage et se surmontait d’un fantastique chapeau de gendarme. C’était hérissé et coquet ; cela ressemblait surtout à un étalage de fermes et de chalets nains sortis d’une boîte de jouets. Et cette rue capricieuse s’enfonçait, en boyau étroit et obscur, entre les hauts immeubles modernes qui venaient d’envahir la provinciale rue Denfert-Rochereau.

La main d’André avait particulièrement désigné le premier pavillon, avançant son pignon tout contre la grille. Le reporter en avait de suite reconnu, en dépit de l’obscurité, la silhouette moyenâgeuse, la façade crépie de vert pâle, encadrée de solives apparentes.

Près de lui, tendant peureusement au bout de son cou maigre sa petite tête d’oiseau, le policier Socrate répéta très bas :

— C’est là !

Il avait promis de suivre André en caniche obéissant et de ne pas trembler. Consciencieusement, il s’y efforçait. Mais ce décor nocturne, l’allure mystérieuse imposée par le reporter, la prudence inquiète avec laquelle Socrate le voyait sonder l’ombre, avant de se risquer, l’impressionnaient fâcheusement. Il regrettait un peu d’avoir sollicité le zèle de ce protecteur trop visiblement épris d’aventure.

Car sitôt décidé, André n’avait pas permis à la réflexion de condamner sa conduite ou de changer sa détermination. Il avait de suite combiné l’expédition qui l’engageait.

— Nous commençons ce soir, déclara-t-il à Socrate. Inutile de prévenir votre monde ; ce ne sera qu’une reconnaissance. Je crois que je vous montrerai les hommes noirs ; mais nous nous garderons bien de nous y frotter. Êtes-vous homme à me suivre ?

Socrate l’affirma avec un soupir désolé.

Puis il demanda anxieusement :

— Est-ce qu’il y aura du danger ?

— Nous serons prudents, répondit André. C’est pour voir… rien que pour voir.

La partie la plus ardue de la tâche fut peut-être de rappeler ses souvenirs pour retrouver la maison des Leguennec. Sa jalousie, son émoi, sa terreur avaient, l’autre nuit, brouillé l’itinéraire. Il avait fui au hasard.

Toutefois, il se rappelait être parti de la Seine, à la suite de ceux qu’il épiait. Ils avaient suivi le boulevard du Palais, le pont Saint-Michel, puis marché droit, toujours tout droit, jusqu’à une petite rue.

André refit le trajet à la façon d’un chien qui cherche une piste. Et brusquement, en remontant la rue Denfert-Rochereau, il reconnut le pavillon devant lequel il s’était arrêté.

— Vieux, dit-il, je ne sais pas ce que nous risquons ; mais s’il vous arrivait malheur, je me reprocherais de vous avoir entraîné. Si le cœur vous en dit, vous pouvez me laisser seul.

— Non, fit Socrate en secouant la tête avec une résignation obstinée. Je reste avec vous.

— Vous êtes un bon type. Mais avouez que vous n’êtes pas rassuré.

— Je ne suis pas rassuré. Si j’étais seul, je me carapaterais… Mais avec vous, quoi, on peut voir.

— Oui, vous êtes un bon type, répéta André. Les bons bougres ne manquent pas. Seulement, il faut les connaître.

— Il faut les connaître, approuva Socrate.

Le reporter quitta l’ombre de l’arbre et fila jusqu’à un autre plus proche de la grille. Socrate le rejoignit, en prenant les mêmes précautions.

— De deux choses l’une, murmura André. Ou ils n’y sont pas et alors nous ferons le pied de grue, mais ce sera sans danger ; ou ils sortiront, comme je l’espère, et alors il ne faudra pas être sur leur passage. À cette heure-ci, le hameau est inhabité. Je crois que le mieux est de nous y glisser et de prendre la garde dans un coin d’où nous pourrons surveiller la porte. De cette façon, nous serons sûrs qu’ils ne viendront pas sur nous, puisque nous serons derrière eux.

Socrate applaudit de confiance.

— Allons-y, dit André. Arrive qui plante ! S’ils sortent quand nous passerons, nous sommes frits. Mais c’est une question de chance et si la guigne est contre nous, nous n’y couperons pas. Un peu vivement, n’est-ce pas ? Et pas de pétard !

Ils filèrent en rasant les murs. Le point périlleux dépassé, ils soufflèrent dans l’ombre de la porte qui, une première fois déjà, avait abrité André.

— À présent, c’est la faction, murmura le jeune reporter. Elle pourra durer. Mais si nous ne posons pas pour des prunes, je crois que je ne regretterai rien.

Ils s’ensevelirent dans du silence. Mais alors, leur témérité leur parut démesurée. À cause de l’ombre, ils ressentirent la peur folle, la peur atroce qui force à fuir. Et, en même temps, l’effroi leur fauchait les jambes ; ils demeuraient sidérés, souffrant d’une oppression de cauchemar.

Socrate, vaguement, attribua le malaise grandissant au silence qu’ils gardaient. Il mit à le rompre une hâte d’enfant que l’effroi talonne et prononça des paroles rassurantes.

— Quoique ça, chuchota-t-il, le Président m’a bien dit qu’ils ne nous feraient rien.

— Vous a-t-il vraiment dit ça ? demanda André, sceptique.

— Quelque chose d’approchant. Je vous l’ai répété… que pour moi, d’être pris par eux, ça n’aurait pas de suite… Voilà !

— Qu’en sait-il ?

— Oh ! il en parlait comme quelqu’un qui a vu le fond du sac. On en reviendra, je vous dis.

— Surtout si nous sommes prudents, conclut André. Le mieux, c’est de n’être ni vus ni pris… Chut !

Il saisit le bras de Socrate et le serra parce qu’il venait d’entendre le bruit de la porte.

Du pavillon des Leguennec, les quatre silhouettes noires sortaient.

L’effroi d’André ne fut qu’un sursaut instinctif. Il cessa aussitôt. Les hommes noirs franchissaient la grille sans paraître avoir rien remarqué de suspect.

— Cette fois, songea le reporter, je n’ai pas la berlue. Bis in idem… Ce sont eux !

Une joie bizarre le rendit expansif.

— Quartier bien choisi, chuchota-t-il à l’oreille de Socrate, qu’il sentait frissonner. À cette heure-ci, on ne craint pas les voisins. Vieux, on va les suivre de loin.

Il entraîna Socrate, devenu passif et terrifié.

Sans se retourner, les hommes noirs descendaient la rue. Dans l’ombre des arbres, silencieux et prudents, la filature commença.

Place de l’Observatoire, la statue de Ney considérait mélancoliquement le monument de Francis Garnier. Les lampadaires éclairaient le désert de l’avenue et du carrefour.

Les hommes noirs tournèrent vers le boulevard Montparnasse, dont la perspective ne s’animait d’aucune silhouette.

— Les temps deviennent durs, souffla André. On n’ose plus sortir la nuit. Autant dire que le gibier fait grève.

Mais, à la hauteur de Notre-Dame-des-Champs, quelque chose sortit de l’ombre. Un passant venait.

Brusquement, les hommes noirs s’immobilisèrent derrière des arbres.

André empoigna Socrate.

— Vieux, on n’interviendra pas, lui murmura-t-il à l’oreille. Ça ne servirait de rien. Il suffit qu’on les voie travailler. On sait où les prendre maintenant. L’important était d’être sûr qu’on ne faisait pas erreur. On va être fixé dans un instant.

Il semblait bien, en effet, qu’une agression était imminente et que les hommes noirs se préparaient à faire une nouvelle victime.

Malgré l’ardeur de sa curiosité, André ne pouvait s’empêcher de frémir. Une boule d’angoisse obstruait sa gorge. Ce n’est jamais de sang-froid qu’on assiste impuissant à un meurtre. Et il s’agissait de quelque chose d’infiniment plus effrayant. Le mystère ajoutait à la terreur.

Soudain, André, libéré de la contraction qui serrait sa gorge, poussa une exclamation de dépit.

— Cré nom ! jura-t-il.

Le passant, tout à coup, venait de tourner dans une rue latérale.

Aussitôt, les hommes noirs se réunirent et parurent se concerter. Puis, sans poursuivre le passant, ils continuèrent leur route.

Le doute subsistait. Il subsisterait aussi longtemps qu’André n’aurait pas vu « travailler » les pseudo-bandits.

— Marchons, dit-il rageusement.

L’occasion parut avoir définitivement déserté le boulevard. Nul autre passant ne se montra.

— Deux heures du matin ! grogna le reporter en consultant sa montre. Ce n’est plus l’heure où l’on se promène.

Pourtant, il ne se résignait pas à abandonner ceux qu’il épiait. Les ayant vus tourner dans la voie trop éclairée du boulevard Raspail, il poussa même l’audace et l’entêtement jusqu’à les y suivre, au risque d’être aperçu.

Mais les hommes noirs marchaient sans se préoccuper de ce qu’ils laissaient derrière eux. Évidemment, ils avaient un but.

Plus basse et plus ornée, large et massive entre les hauts immeubles de rapport, l’opulente demeure du banquier Heldesheimer étalait son fronton de temple.

Mais ce temple était aussi une forteresse. Les vantaux métalliques des portes avaient l’épaisseur de celles d’un coffre-fort ; des plaques blindées obstruaient toutes les ouvertures. Un rat n’aurait pu pénétrer dans cette carapace, qui protégeait le sommeil d’un Roi de l’Usure.

Devant cette façade aveugle qui n’entr’ouvrait qu’au grand jour des paupières perpétuellement méfiantes, les hommes noirs s’arrêtèrent.

À la base de l’édifice, de fausses colonnes de granit, encastrées dans la muraille, supportaient un étroit balcon, dont la balustrade de pierre courait tout le long de la façade, au niveau du premier étage. Pendant le jour, une galerie couverte s’ouvrait sur ce balcon et l’élargissait. Mais, la nuit, un rideau métallique la fermait hermétiquement.

Contre ces colonnes, avec une lenteur méthodique, les hommes noirs se dressèrent, s’étageant en pyramide humaine. Leur force devait être extraordinaire, car celui qui supportait le poids des trois autres, non seulement ne fléchit pas, mais de ses bras demeurés libres, éleva vers ses compagnons de lourds paquets.

Celui qui se trouvait au faîte les reçut et les déposa sur le balcon qu’il enjamba.

Alors, tandis que ses complices demeuraient dans leur posture fatigante, il défit les paquets et en tira divers instruments dont il attaqua le rideau métallique.

Bientôt, André, pétrifié, vit briller une lueur. Il en suivit le sillon fulgurant, découpant dans le rideau une ouverture rectangulaire de la taille d’un homme.

— Un chalumeau ! murmura-t-il. Un chalumeau à acétylène !

Le travail était mené avec une habileté consommée. Rapidement, le panneau perforé, la plaque découpée se détacha. La lueur s’éteignit. L’homme noir prit un des outils et se glissa dans l’ouverture.

— Des cambrioleurs ! s’exclama André avec dédain.

— Il faut donner l’alarme, décida-t-il.

— Prenez garde ! supplia le policier pusillanime. Ils sont sans doute armés.

— Nous aussi ! répliqua André. Il ne faut plus trembler. Ce ne sont pas les hommes noirs.

Il leur en voulait de sa déception. Pourtant, ils n’en étaient pas moins sortis du pavillon des Leguennec, qui demeuraient suspects d’hospitaliser de douteux individus.

Mais André négligeait cela. Ce n’était point les hommes noirs. Toute son exaltation était tombée.

— Il faut les faire coffrer. Ce sont de vulgaires monte-en-l’air, cria-t-il avec mauvaise humeur.

— Attendez ! supplia Socrate. Les habitants de cet immeuble n’ont pas besoin de nous. Ils ont entendu. Écoutez.

En effet, des cris venaient de l’intérieur de l’hôtel. Le cambrioleur qui y avait pénétré reparut tenant un sac qu’il jeta à ses complices imperturbables. Puis il se retourna pour assommer d’un formidable coup de poing une silhouette qui le poursuivait.

Cet acte de vigueur lui valut un répit. Il en profita pour enjamber posément la balustrade et descendre sans se presser.

Alors, l’échelle vivante se disloqua méthodiquement. Chacun des monte-en-l’air reprit pied sur le trottoir.

Mais le balcon était envahi. Des domestiques, agitant des lanternes, se penchèrent. Plusieurs étaient armés et braquèrent des revolvers sur les voleurs, en leur criant des menaces. Quatre ou cinq détonations crépitèrent.

La pluie de balles n’émut qu’à peine les malfaiteurs. Ils firent retraite en bon ordre, cherchant l’ombre. L’un d’eux, celui qui portait le sac, passa près d’André et de Socrate, et ceux-ci entendirent des miaulements furieux, en même temps que d’étranges cris, proférés par une voix rauque.

— As-tu déjeuné ?… As-tu déjeuné, Jacquot ? criait-elle éperdument.

André n’y prêta nulle attention. Il s’exaspérait d’apercevoir sur le balcon les domestiques indécis et désemparés. Rien n’aurait pu le retenir, et la poigne timide de Socrate n’y parvint pas.

Il bondit sur la trace des fuyards, en criant : – Arrêtez, bandits ! ou je tire !

Puis il se retourna vers le balcon, adressant aux domestiques des gestes d’encouragement.

— Venez donc ! Nous les aurons ! Ils ne sont que quatre.

Au même instant, les cambrioleurs firent demi-tour, montrant dans la clarté d’un lampadaire des visages tout noirs.

Instinctivement, André recula. Il vit, entre lui et les hommes, Socrate pétrifié qui n’avait même pas la force de crier.

— Tirez, vieux ! Adjura-t-il. Tirez !… Ou sauvez-vous !

Encouragement bien inutile. Les hommes noirs bondissaient sur le malheureux ; André vit l’un d’eux appliquer sur le visage angoissé de Socrate une sorte de masque.

Ce fut une révélation.

— C’était bien les hommes noirs ! cria-t-il, éperdu.

Et il prit le galop.

Sur le balcon, curieux et craintifs, les domestiques se penchaient, mais ne faisaient point mine de descendre.

Socrate était pris, André poursuivi. Derrière lui, il entendait courir pesamment. Mais les pas pesants le gagnaient de vitesse.

De nouveau, une peur démente le détraqua.

Il balbutia en courant :

— Les hommes noirs vont me prendre !… Les hommes noirs !

À trois reprises, sans cesser de courir, il déchargea derrière lui le revolver qu’il tenait à la main et, quand il sentit sur son épaule le choc d’un poing qui s’abattait, il se retourna pour faire feu à bout portant, deux fois, coup sur coup.

Son agresseur ne vacilla pas et il vit – il vit ! – le masque brandi tomber sur sa figure, s’y appliquer, l’emprisonner.

Au même instant, il perdit connaissance.

CHAPITRE IV

LE CHAT ET LE PERROQUET

L’audacieuse attaque du palais-coffre-fort fit grand bruit dans Paris. On y était cependant blasé sur les formes plus ou moins sensationnelles que pouvait affecter un cambriolage. De toutes les professions, celle de perceur de muraille était certainement devenue la plus scientifique.

Mais, réellement, tenter de pénétrer chez le banquier Heldesheimer et y réussir portait au pinacle les bandits qui avaient cette ambition.

Les domestiques n’avaient-ils pas entendu les cris d’André ? Ou bien furent-ils conduits, pour dissimuler leur couardise, à altérer le récit des événements auxquels ils avaient assisté ? Le certain est qu’ils ne soufflèrent mot du double enlèvement et qu’ils ne firent pas la moindre allusion aux hommes noirs.

Faute d’être aiguillée de ce côté, l’opinion ne pouvait songer à attribuer à ces derniers cette équipée. Un cambriolage n’était pas dans leur manière et, cette fois, – omission faite de l’aventure de Socrate et d’André, – il ne s’agissait que d’un cambriolage.

Aucun des domestiques du banquier ne manquait à l’appel et le coffre-fort paraissait avoir été uniquement visé.

D’ailleurs dérangés et mis en fuite au début de leur tentative, les cambrioleurs en avaient été pour leurs frais de visite. Tout le dommage se bornait au trou dans le panneau. Heldesheimer, aussi avare que richissime, constata avec satisfaction que les malandrins n’avaient rien emporté.

Rien ?

Quelque chose avait cependant disparu de la fastueuse demeure. Mieux que quelque chose : deux êtres, deux animaux, sacrés pour tous, parce qu’ils incarnaient un caprice du banquier.

Tous ceux qui avaient approché Heldesheimer, pour des relations de convenance ou d’affaires, savaient quelle adoration il avait pour son chat et son perroquet familiers.

Le perroquet n’était qu’un gros ara à tête stupide, bavard et prétentieux au possible, dont l’unique talent consistait à crier des injures aux malheureux que les roueries du banquier venaient de mettre sur la paille. Le maître s’en délectait.

Par contre, le chat tigré, aux superbes yeux verts, fort et souple, câlin et sournois, était bien le mystérieux animal auquel les Égyptiens vouaient un culte. Son corps majestueux semblait enfermer l’âme d’un dieu.

Ni l’une ni l’autre des deux bêtes ne quittaient le cabinet du maître, retraite inviolée et inviolable, mélange de luxe écrasant et d’horripilant mauvais goût.

Tout Paris connaissait, de réputation, tout au moins, cette pièce rectangulaire, pavée d’une mosaïque polychrome représentant les cinq parties du monde, qu’Heldesheimer, potentat vaniteux, prétendait fouler aux pieds symboliquement non moins que réellement.

Épars sur des carrés d’Aubusson, le mobilier – historique – résumait le pillage des châteaux impériaux de l’Europe entière.

Devant cette table encombrée de journaux financiers s’était assis Frédéric II et le fauteuil qu’utilisait Heldesheimer venait de la Malmaison. Un dôme azuré, constellé d’or, s’illuminait le soir magiquement et donnait l’illusion d’avoir au-dessus de sa tête une réduction du ciel embrasé des Tropiques.

Aux plus petites extrémités du rectangle, d’authentiques Gobelins, enlevés du Salon des Batailles, recouvraient la muraille ; en façade sur le boulevard, une immense verrière, chef-d’œuvre que n’eussent point dédaigné de signer les peintres verriers de la Renaissance, représentait le Triomphe de l’Or. En face, réplique peut-être ironique, mais assurément symbolique, une grille d’or isolait le cabinet du couloir, réservé aux visiteurs ou aux solliciteurs.

Nul n’échappait à la règle ; invraisemblablement méfiant, Heldesheimer souhaitait n’avoir, dans l’exercice de sa profession, aucun contact avec ceux qu’il méditait d’exploiter. Il évoluait seul dans le cabinet féerique et ne traitait les affaires qu’à l’abri de sa grille d’or.

Un guichet la perçait par lequel il effectuait lui-même les paiements importants ; car il avait poussé à son paroxysme, le besoin de manier l’or et les billets.

Aussi longtemps qu’Heldesheimer se trouvait dans son cabinet, le coffre-fort demeurait ouvert ; en refermant la porte par laquelle il sortait, le banquier refermait automatiquement son coffre.

Ses seuls compagnons dans ce sanctuaire étaient le chat et le perroquet. Ils y demeuraient habituellement, y ayant l’un son perchoir doré, l’autre sa niche, capitonnée de moelleux coussins.

Or, le lendemain du cambriolage, on ne les retrouva pas. Il était difficile d’admettre que les voleurs eussent mis la main sur ce butin sans valeur. On supposa que, par le vitrail brisé et le panneau éventré, les deux bêtes, effrayées, avaient pris la fuite.

Les yeux sans cils d’Heldesheimer ignoraient les larmes ; le banquier ne pleura point ses favoris, mais il fut d’une humeur de dogue et son entourage dut remuer ciel et terre pour retrouver les transfuges.

L’appât des royales récompenses promises par les agences amena dans la loge du concierge une infinité de chats et de perroquets, mais ne fit pas retrouver les seuls que chérît le cœur pétrifié du Roi de l’Usure.

Une semaine, puis deux passèrent. L’inconsolable banquier songea à prendre le deuil. Il devenait improbable que Puss et Jacky dussent jamais reparaître.

Le quinzième jour, vers la fin de l’après-midi, Heldesheimer, enfermé dans son cabinet, terminait une bonne affaire.

Derrière la grille d’or, comme un fauve, une haute silhouette mince et voûtée allait et venait nerveusement.

Gauthier des Aulnaies, comte de l’Île de France, un des derniers représentants d’une aristocratie plus riche en morgue qu’en écus, liquidait une situation que son imprévoyance avait rendue inextricable et vacillait comme un homme ivre entre deux abîmes qui ne lui laissaient le choix qu’entre deux chutes.

Qu’abandonnerait-il en sortant de l’hôtel du banquier ? Sa vie ou son honneur ? Il avait dans sa poche, contre son cœur, un revolver, dont la crosse, trop serrée par le drap, meurtrissait sa chair.

Ruiné, il l’était au delà du possible ; depuis longtemps, son existence n’était plus qu’une apparence de luxe et d’insouciance, qu’une chiquenaude eût suffi à renverser, mais que le prestige de son nom prolongeait.

Il avait fini par se figurer que cela durerait autant que lui, ce gentilhomme, et que le snobisme continuerait à lui payer sa dîme, à l’entretenir comme un spécimen rare d’une caste disparue.

Et voilà que, brutalement, Heldesheimer lui signifiait qu’il entendait mettre fin à cet état de choses. Le banquier avait racheté toutes les créances exigibles du comte. Toutes formalités remplies, il se faisait fort, en vingt-quatre heures, de le laisser nu comme un petit Saint-Jean, sans meubles et sans domicile, et surtout sans crédit.

Si cela plaisait à Heldesheimer – et cela lui plairait – dûment exécuté, Gauthier des Aulnaies, comte de l’Île de France, devrait, pour manger, tendre la main.

Le banquier venait d’exposer froidement cette situation au malheureux, dont la grille d’or arrêtait les élans de rage folle.

À l’abri de cette grille, à bonne distance, l’usurier gardait une pose insolente, cigare au bec et pieds sur la table, renversé dans son fauteuil, il jetait d’une voix arrogante des chiffres et des précisions : son ultimatum.

Il fallait mettre les pouces ou faire le plongeon. Heldesheimer en avait assez d’être méprisé par cette antiquaille qu’il nourrissait ; il voulait qu’à son tour le comte se baissât pour ramasser l’or…

En d’autres termes, il réclamait son nom et son titre pour les faire figurer dans le conseil d’administration d’une escroquerie fructueuse.

Contre une signature engageant le comte, il lui remettrait quitus de son dû. Sinon, ce serait la misère honteuse et dégradante, ou le suicide.

Ce qu’Heldesheimer n’expliquait pas, c’était que son apparent caprice n’avait pas pour unique but l’humiliation du gentilhomme. En réalité, l’honorabilité de Gauthier des Aulnaies – demeurée jusqu’alors inattaquée – valait réellement de l’or. Sa complicité pouvait livrer aux spéculateurs toute une clientèle méfiante, jusqu’alors restée hors d’atteinte, mais qui mordrait à l’amorce.

Si le banquier ne disait pas cela, le comte le devinait, et un rude combat se livrait en lui.

Toute sa fierté, toute son honnêteté se révoltaient et s’indignaient. Quelle humiliation n’avait-il pas subie depuis sa réception derrière le grillage, dans cet étroit couloir uniquement meublé de banquettes ?

Suffoqué d’abord après la goujaterie de l’accueil, il avait tenté de réagir, d’écraser son bourreau sous plus de morgue et de mépris ; il avait recoiffé de son chapeau la courte brosse grise de ses cheveux et raclé impatiemment de sa canne les dorures du grillage.

Insolences perdues. Il demeurait dans l’ombre, tandis qu’Heldesheimer, lointain et omnipotent, lançait avec la fumée de son havane de bleuâtres volutes de mépris.

Et, comme une douche froide, les mots implacables étaient tombés sur le solliciteur.

Une rage folle avait saisi le comte emmuré dans cette logette grillée, moins qu’il n’était en réalité le prisonnier de l’usurier.

Il lui semblait sentir sur sa chair les meurtrissures infligées par cette volonté qui l’étreignait. En vérité, il ne lui restait que la ressource de mourir.

Il l’eût fait déjà pour échapper à cet atroce marchandage, à l’avilissement de cette offre qu’on osait lui faire de se vendre.

D’un sursaut, il eût appliqué contre sa tempe le froid du canon ; une pression du doigt l’eût délivré, il n’aurait plus entendu.

Mais son orgueil torturé lui soufflait ceci : il s’abattrait vaincu, tué par cet homme qui l’insultait ; son cadavre misérablement emporté par des laquais témoignerait du triomphe d’Heldesheimer, assez puissant pour condamner à mort les gens qu’il ruinait.

Signer ? C’était une autre chute, une autre défaite ; mais elle laissait un espoir : celui d’une vengeance.

Éperdu, suant à grosses gouttes et souffrant le martyre, le comte n’entrevoyait pas quelle elle pourrait être. Mais il lui semblait qu’il gagnerait tout en échappant à la prison grillée. Il imaginait une autre rencontre où on ne le parquerait plus derrière des barreaux, comme un gibier de bagne ; il serait face à face avec le banquier, homme contre canaille, et il sentait par avance – il savourait – ses ongles s’enfonçant dans le cou du misérable.

— Signez-vous ? cria grincheusement la voix d’Heldesheimer.

Tuer cette voix ! Tuer cet homme ! ne pas mourir avant !

La sueur aux tempes, le comte se courba davantage, jusqu’au guichet, prit la plume, en érafla, d’une main qui tremblait, le papier timbré étalé sur la planchette.

— Je signe, dit-il d’une voix blanche.

— Sot !… Oh ! le sot !

Un battement d’ailes, un bond sur le tapis avaient précédé ces mots sortis, rauques, d’un rude gosier.

Heldesheimer se retourna ravi.

— Jacky !… Puss ! bégaya-t-il, en tendant de gros doigts qui s’écartaient pour les caresses.

Le chat et le perroquet venaient d’entrer par un des carreaux entr’ouverts du vitrail. Puss bondit sur la table et s’y assit, regardant le maître. Jacky, voletant, s’installa sur une console, à mi-chemin entre le grillage et le fauteuil d’Heldesheimer.

— Jacky ! Petit espiègle ! ronronna le banquier, béat. D’où venez-vous ? Qu’avez-vous crié au monsieur ?

— Imbécile ! répliqua le perroquet.

Plumes hérissées, il se tournait vers le comte interloqué, qui avait relevé la tête.

Et les yeux de Jacky, vrillant leur regard droit sur le malheureux gentilhomme, le troublèrent.

— Déchire ! et va-t-en ! cria la bête.

Il y avait dans l’intonation du perroquet quelque chose qu’Heldesheimer n’avait jamais entendu. Une force de persuasion, une volonté communicative s’y décelaient. Le banquier stupéfait sentit confusément qu’on pouvait, qu’on devait obéir à cette voix-là.

— Jacky ! cria-t-il de nouveau, mais cette fois avec colère.

— La misère vaut mieux que la honte ! prononça encore la bête.

Le comte tressaillit et saisit entre ses doigts fébriles la feuille qu’il venait de parapher et la déchira.

— Au temps où les bêtes parlaient, l’homme devait être meilleur, dit-il. Je suppose que mon bon génie a soufflé ce conseil à votre perroquet. Adieu ! monsieur.

Très digne, il sortit.

Heldesheimer, stupide d’étonnement, entendit claquer la porte. Il se redressa furieux, menaçant du poing le perroquet.

— Jacky ! Méchante bête !

D’un coup d’aile, le perroquet fut sur lui, le fixant de ses gros yeux jaunes.

— Voleur !… Voleur !… Voleur !… glapit-il par trois fois.

Une épouvante soudaine apparut sur les traits du banquier. Convulsivement, il avança une des mains pour toucher le crâne de la bête.

— Sa… tête ! balbutia-t-il.

Elle était énorme, bossuée, étrange.

Sur la table, un revolver traînait. Brusquement, Heldesheimer le saisit et visa le perroquet, d’un mouvement provoqué par une terreur folle.

La balle partit, mais n’érafla que le grillage. La griffe du chat, brusquement projetée, avait fait dévier la main du banquier, y laissant un sillon rouge.

— Puss ! bégaya-t-il. Puss aussi !

Ses lèvres remuèrent, mais sans parvenir à proférer un son. Ses yeux devinrent hagards et demeurèrent rivés à ceux du chat qui le regardait aussi avec une fixité étrange, une patte levée, menaçante aurait-on dit.

Alors, le perroquet parla, d’une voix étrangement nette.

— Ne bouge pas ! Crains Puss !… Puss sait !… Puss comprend !… comme moi !

Heldesheimer semblait comprendre aussi, comprendre des vérités effroyables. Striés de rouge, les globes de ses yeux jaillissaient presque hors des orbites ; la saillie des veines trop gonflées dessinait sur ses tempes des cordelettes bleuâtres, presque noires, sur le fond pourpre de son visage. Il suffoquait et ses membres avaient des tressaillements convulsifs.

Bientôt, tout son corps trembla ; seuls ses yeux demeurèrent fixes, attachés à ceux des deux bêtes. Et dans ceux-là il n’y avait pas moins d’intelligence, au contraire ! L’homme, le perroquet et le chat se regardaient, immobiles, et leurs yeux se parlaient. Un dialogue terrifiant s’échangeait entre eux à coups de regards.

Cela dura des minutes : pour le banquier ce fut l’éternité, une éternité d’horreur à cause de tout ce qu’il entrevoyait.

À plusieurs reprises, il tenta de réagir ; il voulut rompre le charme, échapper à la diabolique emprise. Et les animaux virent ses efforts ; et leurs yeux semblèrent rire ironiquement, raillant la terreur et l’impuissance de l’homme.

Et, tout à coup, le perroquet dit d’une voix bizarre :

— L’or est corrupteur. C’est par amour pour l’or que l’homme veut enchaîner les esprits. L’or cause la souffrance… Heldesheimer, tu souffriras par l’or !

Il voleta jusqu’au coffre-fort ouvert. Des piles s’écroulèrent avec des gémissements métalliques.

Le son de l’or rendit un peu de vie au banquier ; il se retourna d’instinct. Le perroquet s’envolait, une sébile pleine au bec, ses pattes crochues emportaient des liasses de billets de banque.

Un rugissement de fureur sortit de la gorge de l’usurier ; il voulut bondir. Mais deux griffes puissantes rabattirent l’élan de ses bras, il sentit contre sa poitrine le poids d’un corps souple ; une gueule terrifiante aux dents aiguës s’ouvrit proche de son visage, et deux yeux flamboyèrent, menaçants.

Dressé contre le banquier, Puss enfonçait dans sa chair les griffes acérées de ses quatre pattes. Mais ce n’était point l’acte d’une bête redevenue sauvage, assoiffée de sang par instinct. Les yeux du chat, étrangement conscients, disaient autre chose : ils formulaient une défense, un ordre d’immobilité.

Heldesheimer, vaincu, se renversa contre le dossier de son fauteuil. Un gargouillement s’échappa de sa gorge. Ses yeux prirent une fixité horrible. Il ne voyait plus ; il ne pensait plus. Il pantelait, sans espoir que le cauchemar prît fin.

Derrière son dos, l’oiseau avait volé vers l’ouverture du vitrail. Il disparut, revint bec et pattes vides, recommença son larcin. Dix fois, vingt fois, il refit le voyage et le coffre-fort se vidait de son trésor.

Du dehors, une rumeur montait. Des gens avaient dû s’amasser, tendre les bras vers la pluie merveilleuse. Au-dessus d’eux, sans doute, les billets palpitaient au vent, tournoyaient avant de s’abattre sur leur convoitise : lourdes, les pièces d’or tombaient, cueillies au vol par des paumes fiévreuses qui ne leur laissaient point le temps de tinter au milieu de la chaussée.

Ce spectacle, l’effroi lucide du banquier le devina. Mais il ne tentait plus un geste ; il ne criait même pas, sans force devant la révolte des bêtes !

Le coffre était vide.

Après le dernier voyage, le perroquet diabolique revint s’abattre sur la table, foudroya l’agonie de l’homme de ses yeux moqueurs.

— Au revoir ! cria-t-il, en battant des ailes.

Il s’envola. Heldesheimer avait fermé les yeux. Il cessa de sentir les griffes et le poids du chat.

Lorsqu’il osa regarder, il ne vit plus les deux bêtes. Alors, il se traîna jusqu’au vitrail.

Devant l’hôtel, une foule hurlante se battait.

— Au voleur ! clama l’usurier, d’une voix qui, brusquement, se cassa.

Il tomba roide, un peu d’écume aux lèvres, sur la mosaïque qui représentait le monde conquis par lui.

Une heure plus tard, mandé par un mystérieux message, Gérard Potensy accourait au chevet du banquier moribond.

— Seul ! bégaya celui-ci, chassant du geste les médecins, les amis et les domestiques qui encombraient sa chambre.

On obéit à cet ordre, et le Président demeura en tête à tête avec l’usurier.

Alors, il se pencha vers lui.

— Qu’est-il arrivé ? demanda-t-il anxieusement.

Avec des hoquets et des sifflements, de pénibles phrases s’échappèrent des lèvres tuméfiées.

— Les bêtes ! balbutia le banquier en fixant désespérément son interlocuteur, de ses pupilles dilatées par l’horreur. Les bêtes ! Comprenez-vous ? Ils s’en prennent aux bêtes, maintenant !… Aux bêtes !… Nous sommes perdus !

Et Potensy, livide, bégaya à son tour, épouvanté de ce qu’il entrevoyait, de toutes les conséquences terribles que cela aurait pour les hommes.

— Les bêtes !… Les bêtes penseront ! Les bêtes comprendront !

CHAPITRE V

RÉVEIL

André se réveilla dans une petite chambre, aux murs nus et blanchis à la chaux et au plancher raboteux. Le mobilier rudimentaire ne comprenait qu’une couchette, sur laquelle était étendu le journaliste, et un escabeau. Une seule fenêtre, étroitement grillée, éclairait cette cellule et la porte était munie d’une formidable serrure.

Ce ne furent pas ces constatations, qu’enregistrèrent machinalement ses yeux, qui occupèrent l’esprit d’André.

Il se réveillait, c’est-à-dire que le rideau de ses paupières se relevait et lui restituait la vue du monde extérieur ; il reprenait contact avec ce spectacle, en même temps que sa pensée renouait spontanément la chaîne interrompue par le sommeil.

Aucun effort ne lui fut nécessaire pour se rappeler les événements écoulés et en déduire ceux qui pouvaient expliquer sa présence en pareil lieu.

— Je suis au pouvoir des hommes noirs, dit-il posément.

Et il ajouta avec logique :

— Que m’ont-ils fait ? Que me feront-ils ?

Mais il ne posait cette dernière question que par instinctif besoin d’ordre. Il sentait qu’un événement important s’était accompli pendant son sommeil, celui en vue duquel on l’avait enlevé.

Comme un convalescent essaie divers mouvements pour s’assurer qu’il a récupéré l’usage de tous ses membres, André fit jouer les ressorts de sa pensée.

Son cerveau fonctionnait merveilleusement. Il lui semblait avoir une vue nouvelle du monde, plus lucide, élargie, nette, rapide et facile. Il reconnut qu’il pouvait suivre plusieurs idées à la fois, embrasser tous les détails et les coordonner avec une aisance admirable. Au prix de l’essor puissant qui le soulevait fougueusement, il lui semblait que ses sautillements d’avant avaient dû être paralysés par une ankylose miraculeusement guérie. Il s’était endormi, frêle oisillon aux ailes trop faibles pour le porter ailleurs qu’autour du nid, et il se réveillait aigle vigoureux, buveur d’espace, planeur audacieux.

Dans le monde des pensées, il s’ébattait, les cueillant par brassées, les assemblant, les ordonnant sans qu’il lui en coûtât le moindre effort.

Il ne s’étonna point. Tout lui semblait si aisé à comprendre !

— Les hommes noirs ! murmura-t-il ravi.

En même temps, par une association d’idées, il porta la main à sa tête et ce simple geste évoqua tous les souvenirs qui se rattachaient aux êtres mystérieux.

Il revit les étranges blessés sur les brancards ; il se rappela leurs regards lumineux, ce qu’on avait raconté de leurs intelligences décuplées.

On les avait dits fous !

— Folie spéciale ! répéta-t-il en riant doucement. Folie spéciale ! Évidemment, il fallait baptiser cela et effrayer le bon public.

Sous ses doigts qui palpaient, il sentit l’énorme protubérance de son crâne amplifié, et sa propre pensée lui affirmait en même temps la puissance de la machine qu’enfermait ce crâne.

Pendant de longues minutes, il demeura ainsi, pensif et muet, les yeux clos, réfléchissant au miracle.

— Oui, dit-il enfin, j’entrevois… il me semble que j’entrevois parfaitement la vérité.

Ce qu’il entrevoyait, c’était à cause de l’enthousiasme du professeur Fringue, l’ardeur de son prosélytisme, la croisade rêvée et l’hostilité des membres de l’élite.

Et ces conflits de forces et de volontés aboutissaient au merveilleux affranchissement de sa pensée !

Mais comment cela était-il venu ? Depuis qu’il avait perdu connaissance, au moment de l’agression des hommes noirs, il se souvenait de s’être réveillé plusieurs fois pour retomber aussitôt dans le noir du néant, sans avoir eu le temps de penser véritablement.

Ses dernières sensations, les plus nettes, étaient les suivantes : il se réveillait encore ou plutôt il sortait d’une torpeur pleine de lassitude ; il était étendu sur quelque chose qui bougeait, un brancard, devina-t-il, que des gens portaient pesamment. Puis, un sommeil invincible s’emparait de nouveau de lui et il perdait toute notion des réalités, sans même avoir tenté d’entr’ouvrir ses paupières.

— En somme, fit-il en se redressant, l’œil brillant, la panique ne s’expliquait pas. Pour comprendre, il aurait suffi d’avoir un peu de mémoire.

Mentalement, il réunit dans leur ordre logique les événements que l’aveuglement du public avait subis sans en trouver le lien.

C’était d’abord l’annonce de la découverte du professeur Fringue ; si imprécis que fussent les racontars d’alors, ils suffisaient maintenant à André pour lui faire deviner à peu près la vérité. Il pressentait également la guerre sourde des élites, le rôle de Potensy et de la police.

Ce qu’il avait vu personnellement confirmait ses soupçons.

Et les hommes noirs étaient enfin venus, avec leur merveilleuse machine échappée du coffre.

Qu’était-ce au juste que cette machine ? De quelle aide leur était-elle ? Cela dépassait la compréhension d’André, parce que rien ne guidait son raisonnement. Mais qu’elle fût ou non la raison du pouvoir des hommes noirs, leur but était clair. Les hommes noirs ne pouvaient être que Clodomir, réalisant le rêve du professeur Fringue, accomplissant sa tâche, en dépit de la coalition des élites.

Les prétendues victimes étaient, au contraire, des libérés.

André admira.

Un point pourtant restait obscur. Pourquoi les élus, une fois en possession de l’intelligence merveilleuse, disparaissaient-ils de nouveau ?

Ou bien, si Clodomir et ses adeptes avaient le devoir de les soustraire à l’examen des élites, pourquoi les restituaient-ils une première fois à la vie sociale ? Cela, André ne pouvait le comprendre.

Puis il pensa à celui dont l’intervention l’avait poussé vers cette aventure. Qu’était Yves Leguennec aux hommes noirs ? L’un d’eux, peut-être.

En tout cas, André comprenait mieux son rôle. Il ne s’agissait plus d’une vulgaire association de malfaiteurs, mais d’une œuvre mystérieuse à laquelle pouvaient collaborer sans déchoir des hommes tels que les Leguennec. Cette œuvre entrevue n’enthousiasmait-elle pas l’esprit régénéré d’André ?

Pourquoi, néanmoins, son front se plissait-il ? L’amour et la haine renaissaient en lui avec la pensée. Il n’aimait pas moins ; il ne haïssait pas moins. Et il ne pouvait évoquer sans souffrance le joli visage de Simone parce que celui-ci se doublait, dans un arrière-plan menaçant, de la silhouette énigmatique et sombre du rival abhorré.

Mais comme une vive lueur, la pensée directrice, le mot d’ordre de l’Évangile nouveau jaillit.

— Et tous les hommes seront égaux !

L’espoir s’enracina puissant dans le cœur du reporter. Il se sentait vraiment l’égal de tous, l’égal d’Yves. Il vit Simone, non plus lointaine, séparée par l’espace infini des castes sociales, mais toute proche.

À quoi n’était-il pas apte, maintenant ? La conquête était à la mesure de sa force et de son courage.

Il marcha vers la porte et y frappa.

— Je triompherai ! dit-il avec ferveur.

Il se leva. Mais quatre murs l’enfermaient, s’opposaient à toute action immédiate et il remarqua soudain combien cette chambre d’hôpital ressemblait à une prison.

Cette pensée amena une infinité de questions. Que feraient de lui les hommes noirs ? Qu’allait-il advenir ? Le rendrait-on à la liberté ?

— Ils ne veulent plus d’esclaves, murmura-t-il. Pourquoi voudraient-ils des prisonniers ?

Mais le décor le gênait ; ces murs blancs, cette fenêtre grillée, cette porte aux serrures énormes ne pouvaient suggérer que des pensées moroses et décourageantes, contraires aux espoirs qu’André appelait.

— Holà !… Pourquoi me laisse-t-on seul ?… Quelqu’un m’entend-il ?...

Quelqu’un l’entendait. Le claquement des verrous repoussés l’en assura aussitôt ; l’entre-bâillement de la porte laissa apercevoir une face rogue, barrée d’énormes moustaches noires ; on ne voyait qu’elle et les épais sourcils au-dessus de deux petits yeux stupides.

Le crâne aplati et l’absence de front surprirent André. Cette apparition au milieu de son rêve lui parut une anomalie.

L’homme qui entrait était un colosse aux mains énormes ; il était vêtu d’une sorte d’uniforme, qui en faisait à la fois un infirmier et un gardien de prison.

— Un crétin ! murmura le reporter. Un crétin au service des hommes noirs !

Cela l’aurait déconcerté si son esprit n’avait été désormais à l’abri des surprises ; il se contenta de classer la remarque, certain de comprendre dès qu’il aurait le loisir d’en voir davantage.

— Qu’est-ce que vous me voulez ? lui jeta hargneusement le gardien.

Il agitait en parlant un trousseau de clefs ; de plus en plus, en dépit de son tablier blanc, il évoquait l’idée d’un geôlier.

— Je voudrais sortir, mon ami, dit doucement André.

— Sortir ! ricana la brute. Ah ! oui ! Ils veulent tous sortir. C’est leur marotte.

Il daigna regarder le journaliste et prononça avec application, comme s’il s’adressait à un être peu apte à comprendre :

— Tout à l’heure ! Ce n’est pas l’heure maintenant. Tout à l’heure.

Il fit de la main un geste qui exhortait à la patience et au calme et qui aurait pu aussi bien s’adresser à un chien ou à tout autre animal domestique, se rejeta en arrière et referma la porte.

— Vraiment ? dit André à haute voix. En est-il ainsi ?

Il parlait pour lui, pensivement ; et, sans doute, l’incident lui suggérait des éventualités désagréables, car son front se rembrunit. Sans cependant donner le moindre signe d’impatience, il se mit à se promener de long en large dans l’étroite cellule ; de temps à autre il soupirait.

Près d’une heure se passa ainsi ; puis la porte se rouvrit et le colosse reparut.

— Venez, dit-il.

Il empoigna le bras d’André et l’emmena.

Après avoir suivi deux ou trois corridors étroits et obscurs, dont les rares fenêtres étaient grillées, le journaliste fut introduit dans une petite pièce, médiocrement meublée, qui lui fit l’effet d’un parloir.

— Attendez ! commanda le gardien, en roulant des yeux farouches.

Il alla se placer devant la porte et y demeura, les bras croisés, le regard sévère.

André s’approcha de la fenêtre, pour regarder au dehors. Ses yeux, ses traits reflétèrent aussitôt une série d’impressions rapides, qui se succédaient au fur et à mesure du travail de la pensée. Ce fut d’abord de la stupéfaction, puis aussitôt de l’horreur et de l’indignation, suivis par l’apaisement d’une tristesse apitoyée.

— Aboutir à cela ! gémit-il.

Derrière les grilles, on apercevait une cour immense, un vaste terrain battu que des haies, poussées à hauteur d’homme, divisaient en une infinité de bandes longitudinales. Entre ces sentiers étroits, des hommes marchaient, silencieux et espacés.

Tous avaient la tête basse, trop lourde et trop volumineuse, semblait-il, pour être tenue droite. En réalité, leur pose était méditative.

Sur le visage de ces hommes, André reconnut, non point l’affaissement du découragement, mais la tension d’esprit du penseur solitaire. On les isolait et ils se concentraient en eux.

On les isolait. De distance en distance, les gardiens surveillaient et intervenaient brutalement chaque fois que les promeneurs tentaient de se rapprocher les uns des autres.

Dans chaque sentier, André compta quinze promeneurs, marchant à dix mètres les uns des autres. Il y avait trente sentiers, mais une vingtaine seulement s’animaient à la fois des files alternées ; le nombre des reclus s’élevait conséquemment à trois cents environ.

— Il y a encore de la place ! murmura André, le cœur serré d’angoisse.

Ne venait-il pas de se voir marchant, dernier anneau de cette chaîne mélancolique, marchant inlassablement, interminablement entre les haies, prenant part à cette lamentable promenade, sans commencement, ni fin, ni but, – parfaite image d’une vie emmurée, dont la file des jours se déroule, uniforme ruban gris, dans une filière implacablement monotone ? Ne venait-il pas de se voir ? – et d’autres après lui, d’autres encore, d’autres toujours, emplissant peu à peu les allées, se rapprochant jusqu’à se frôler, en poursuivant, silencieux toujours, l’éternelle promenade, tandis que derrière eux s’allongerait sans cesse la chaîne des hommes aux têtes lourdes, aux fronts pensants et penchés, aux yeux graves et tristes d’êtres qui savent et dont la science et dont l’essor se sont heurtés au mur infranchissable.

André frissonna et ses paupières battirent désespérément parce qu’en levant les yeux, il ne vit que le plafond. N’était-ce donc rien, la pensée sans les ailes ?

— Mais pourquoi ?… Pourquoi ?…

Et il avait peur de comprendre, si peur qu’il tenta de se rassurer.

— Les hommes noirs n’ont pas voulu cela ? prononça-t-il sans conviction.

Il se détourna de l’affligeant spectacle. Quelqu’un entrait.

— Socrate ! cria-t-il en tendant involontairement les bras.

Le policier arrivait, conduit par un gardien qui semblait le frère du geôlier d’André. Lui aussi était transformé ; le journaliste admira – encore qu’une disproportion avec le reste du corps le rendît disgracieux – le développement du front puissant et le rayonnement des yeux lumineux.

Socrate, pareillement, tendit les bras et sa physionomie s’éclaira davantage.

— Quel miracle ! voulut-il crier.

Deux voix brutales coupant son expansion retentirent simultanément.

— Silence ! gronda le gardien d’André.

— Silence ! mugit terriblement celui qui accompagnait Socrate.

Comme des gongs, leurs creux prolongeaient leur fracas. André et Socrate comprirent que leurs voix seraient infailliblement couvertes. Ils se turent.

Mais le dialogue de leurs yeux ne suffisait-il point ? Ah ! que les regards du nouveau Socrate étaient devenus éloquents ! Que de choses ils disaient insoupçonnées du pauvre hère de jadis !

Un timbre sonna dans une pièce voisine. Happés par leurs gardiens, les deux hommes furent projetés dans un bureau maussade, devant une table servant de retranchement à un personnage rébarbatif, dont la redingote sentait d’une lieue le rond-de-cuir.

Simultanément, André et Socrate firent la moue.

— C’est pourtant un homme noir ! murmura ironiquement le premier.

— Silence ! tonna le gardien.

Mélancoliquement, Socrate secouait la tête. Lui non plus n’avait pas imaginé sous cet aspect ses mystérieux bienfaiteurs.

— Ce sont les deux derniers ? bâilla l’homme à la redingote.

Déclenchés par le grognement affirmatif des gardiens, ses doigts saisirent un porte-plume et l’approchèrent du folio entamé d’un registre ouvert.

— Vos noms ? grogna-t-il.

Le policier et le journaliste échangèrent un nouveau regard et le premier murmura :

— L’écrou !

Puis il répondit, en haussant les épaules :

— Inspecteur Socrate.

— André Monontheuil, journaliste.

Le bureaucrate inscrivait, en ronchonnant des paroles.

— Comment cela vous est-il arrivé ? Comme les autres, n’est-ce pas ? Enfin, cela ne me regarde pas… Je ferai mon rapport. Pas d’observations particulières ?

— Je voudrais bien savoir, risqua André.

— Savoir quoi ? C’est bien inutile. Vous êtes bouclé. Un point. Je n’ai pas d’autres explications à vous donner.

— Mais j’en ai à demander, déclara posément Socrate. Je voudrais…

— Moi aussi, dit André avec vivacité.

Ensemble, ils ajoutèrent :

— Parler aux hommes noirs, c’est bien le moins.

Interloqué, le scribe s’était rejeté dans son fauteuil. Soudain, après un pénible travail de réflexion, il éclata de rire, s’étranglant et bégayant :

— Ah !… Ah !… Elle est bien bonne ! Elle est bien bonne !

Quand il fut un peu calmé, il prononça d’une voix où demeurait encore de la gaieté :

— Pauvres garçons ! C’est pourtant simple. Folie spéciale ! Comprenez-vous ? Folie spéciale !

— Oh ! cria André.

— Ah ! soupira Socrate.

De nouveau leurs yeux se parlaient. L’entretien fut bref. André fit un signe qui signifiait :

— Je m’efface. À vous.

Et Socrate se tourna vers le bureaucrate qu’il fixa d’un air calme et sûr de lui.

— Voilà, dit-il. Vous allez signaler notre présence à vos chefs : inspecteur Socrate, de la Sûreté, envoyé en mission spéciale par la Présidence pour l’affaire des hommes noirs, et André Monontheuil, son collaborateur.

Le fonctionnaire le regarda, ahuri.

— Et puis après ? grogna-t-il. Qu’est-ce que cela change ?

— Il faut qu’on sache, dit tranquillement Socrate. C’est nous qui étions chargés d’arrêter les hommes noirs. Signalez cela.

Perplexe, d’abord, l’homme à la redingote haussa les épaules.

— Moi, je veux bien, fit-il. D’ailleurs, on prévient toujours. Mais cela ne change rien… Non, cela ne change rien… Enfin !

Il esquissa un geste de congé et se courba sur son registre.

— Emmenez-les… avec les autres.

On les y conduisit ; plusieurs heures par jour, ils se promenèrent à bonne distance l’un de l’autre, n’apercevant de leurs compagnons de captivité que des dos voûtés et des têtes boursouflées, qui se penchaient vers le sol.

Et devant tous ces prisonniers, deux fois victimes des hommes noirs, devant ces êtres nés à l’intégrale vie de l’esprit pour mourir à celle des humains, dans cette géhenne où il les retrouvaient, ni Socrate, ni André ne s’étonnaient : ils souriaient mélancoliquement, du même sourire qui se retrouvait sur les lèvres des trois cents séquestrés.

Après la promenade, durant laquelle le regard ne voyait que des haies et des murs, ce fut l’isolement dans les cellules. Les gardiens, exécutant à la lettre une consigne impitoyable, veillaient à ce qu’en tout instant ils fussent seuls, atrocement seuls. Tout échange de pensées leur était interdit : la flamme de leur intelligence ne devait briller que pour eux. La vie du cloître, avec le vœu rigoureux d’éternel silence, avait été ressuscitée pour eux.

André avait remarqué les gardiens, admirables échantillons de brutes, tous choisis sur le dernier échelon de l’échelle intellectuelle ; ainsi les deux extrêmes du corps social se trouvaient réunis dans cette prison par une volonté mystérieuse. Une fois de plus, l’esprit était captif de la matière insensible et aveugle.

Mais pas un instant le désespoir n’entra dans l’âme du jeune journaliste. Il attendait la réalisation de l’assurance lue dans les yeux de Socrate.

Vers le soir, un des gardiens vint prendre André. Devant la porte du monastère, – prison, – dans le crépuscule finissant, la masse sombre, cernée de hautes murailles, évoquait plutôt une Bastille, une automobile attendait ; le geôlier y fit monter le journaliste qui s’y trouva assis en face de Socrate et entre deux gardiens.

……

— Introduisez, dit Potensy.

Il attendit, pour relever la tête, que l’huissier se fût retiré ; alors, il repoussa son fauteuil un peu loin de sa table de travail et attacha sur ses deux visiteurs un regard intéressé.

— Nous voilà, répondit Socrate, sans paraître autrement étonné.

Et André répéta avec la même impassibilité :

— Nous voilà.

Que leur aventure finît dans le cabinet du Président des États-Unis d’Europe, que Potensy fût la volonté occulte qui faisait enlever et séquestrer les « opérés », en laissant soupçonner les hommes noirs, cela n’amenait sur leurs lèvres qu’un sourire de pitié. C’était tellement humain !

Vers eux, à travers la table, Potensy tendit une main molle, qu’ils touchèrent successivement, non plus avec cette confusion servile et cet empressement maladroit des obscurs et des timides, mais d’un air de courtoisie indifférente et de scepticisme poli. Ils savaient la valeur de la formalité à laquelle ils se prêtaient.

— D’autres hommes, en effet ! murmura le Président, en les considérant plus attentivement encore.

Il désigna deux sièges.

— Veuillez vous asseoir, messieurs.

Ils s’inclinèrent et obéirent.

— Ainsi, commença Potensy, vous avez passé par leurs mains.

— Puis par les vôtres, monsieur le Président.

André répliquait avec une ironie nuancée. L’application de Potensy n’y put distinguer nulle indignation. C’était la remarque d’un blasé clairvoyant.

— Évidemment, pensa-t-il tout haut, ils ne peuvent être que des sceptiques.

Satisfait, il sourit franchement.

— Vous comprenez ? demanda-t-il.

— Nous comprenons, répondit le reporter.

Lui avait compris dès le premier coup d’œil jeté dans la cour de l’hôpital-prison, dès leur comparution devant le fonctionnaire morose. Il n’était pas, il ne pouvait être au pouvoir des hommes noirs. Supposer que ceux-ci traitassent ainsi les sujets soumis à l’extraordinaire expérience était admettre la pire incohérence.

La clé de l’énigme était dans le dédoublement des mobiles et des acteurs. Les deux séries d’enlèvements avaient des auteurs différents ; entre eux existait un antagonisme indéniable. Qui avait intérêt à faire définitivement disparaître ceux que les hommes noirs opéraient ? Qui, sinon la caste sociale que menaçaient les agissements des êtres mystérieux, c’est-à-dire les élites ?

Potensy et ses acolytes n’avaient trouvé que ce moyen de contrecarrer l’œuvre : arracher de l’organisme social les éléments nouveaux qu’on tentait d’y introduire.

Mais qui des deux se lasserait le premier ? Quel serait le terme de la lutte ? quand les prisons où l’on parquait les « surhommes » seraient combles ?

— Nous sommes ici pour l’apprendre, pensa André.

Évidemment, Potensy ne se recueillait point en vue d’un autre but.

— Vous avez compris, reprit-il d’une voix lente et grave. Vous avez compris, puisque vous venez de là-bas. Vous les avez revus. Ils y sont tous… Ils iront tous… tous !…

— Pour toujours ? demanda André.

— Pour toute leur vie, répondit Potensy, en hochant la tête. Vous savez ce qu’ils sont… l’œuvre d’un fabricant de génies… Je ne puis laisser envahir le monde… notre monde… C’est un péril social. Il faut cela… il le faut !…

— Toute la vie… dans cette prison !… Et cette promenade !… cette solitude !… Ce silence !… soupira involontairement André.

— Ce n’est que provisoire, répliqua le Président avec vivacité. Nous avons dû parer au plus pressé. Mais nous chercherons autre chose… un endroit où ils puissent vivre heureux… J’y songerai… Je crois avoir trouvé… Mais une vaine sensibilité doit-elle paralyser notre défense ? Je ne suis pas un sentimental.

Son masque dur l’affirmait. Il chercha une approbation sur les visages de Socrate et d’André et se figura l’y trouver parce que tous deux hochaient impassiblement la tête, impénétrables.

— Tous iront ! répéta-t-il énergiquement.

— Y aura-t-il assez de prisons ? demanda simplement André.

Potensy tressaillit et soupira :

— Voilà ! gémit-il.

Et tout son corps se détendit, s’affaissa, accablé, presque vaincu. André venait de découvrir l’endroit vulnérable.

Potensy se tourna vers Socrate.

— Voilà pourquoi j’ai cherché autre chose, dit-il. Parer n’est rien. Le bras se lasse. Il faut attaquer et en finir… vite !… Je vous avais chargé d’une mission… et ce jeune homme avait, paraît-il, accepté d’y collaborer… La continuerez-vous ?

Il guettait âprement la réponse ; ses yeux brillaient, ses mains se crispaient nerveusement. C’était son jeu qu’il venait d’abattre et il attendait anxieusement le résultat.

— Pourquoi pas ? fit paisiblement Socrate.

— Pourquoi pas ? acquiesça André.

Ni l’un ni l’autre n’avaient tressailli ; pas un muscle de leur face n’avait bougé.

— Vous venez de là-bas, continua Potensy. Vous ne voudriez pas y retourner ?

— Non !

Franchement, les deux hommes sourirent de la menace implicite.

— Je vous en ai tirés, reprit le Président. J’avais prévu qu’il me faudrait vous en tirer ; je l’espérais. Ne vous avais-je pas dit : « Pour vous, cela n’aura pas de suite ? »

Il s’adressait à Socrate, qui approuva.

— Cela n’en aura pas… Mais il faut que vous soyez avec nous. Vous seuls, maintenant, vous seuls pouvez lutter contre eux à armes égales.

— Lutter contre les hommes noirs ? précisa doucement André.

— Évidemment, dit Potensy. Je n’attends pas autre chose de vous.

Sa proposition n’étonnait pas ses interlocuteurs. Ils l’avaient prévue.

C’était cette prévision qui les avait réconfortés et éclairés, lorsqu’ils s’étaient sentis murés dans la vie morne de l’hôpital-prison.

Potensy devait les en faire sortir. Eux seuls, en effet, étaient des adversaires dignes d’être opposés aux hommes noirs. C’était parmi les créatures de ceux-ci que le Président devait choisir ses champions. Et d’André et de Socrate, il croyait être sûr.

— Il faut nous emparer des hommes noirs, dit-il. C’est pour notre société une question de vie ou de mort.

— Sans doute, approuva Socrate. Autrement, ils créeraient toujours, ils multiplieraient ces fous… ces génies…

— Ce n’est pas seulement cela, répliqua sourdement Potensy. Ils peuvent faire pire… Vous ne savez rien ?

— Rien d’autre que ce dont nous sommes la preuve.

Les yeux d’André fouillaient curieusement le regard du Président. Celui-ci, pour éviter leur inquisition, baissa la tête.

— Quand vous saurez, vous tremblerez et vous serez plus étroitement avec nous, poursuivit-il. Car cela vous menace aussi… Cela menace notre race… tous les hommes… N’en parlons pas. Ce n’est encore qu’une crainte. Vous seuls pourrez nous dire… Cherchez donc les hommes noirs et livrez-les-nous… Est-ce convenu ?

— C’est convenu.

Les deux amis répondirent cela sans hésitation, sans même se consulter du regard.

— Bien ! fit Potensy. Vous savez que l’un d’eux doit être le Dr Clodomir… C’est un disciple de Fringue… Vous vous rappelez le professeur Fringue ? Cela fait un nom.

— Cela m’en fait trois. J’en connais deux autres, pensa André.

Mais il ne le dit point ; il ne savait pas encore s’il le dirait jamais. Pourtant, bien des sentiments bouillonnaient en lui et il y voyait clair, trop clair !

Potensy se leva, cordial, affable, les mains offertes.

— Aidez-nous… Sauvez-nous… Et ce que vous demanderez…

Son imagination cherchait des promesses ; sa volonté voulait proposer des trésors.

Mais quels honneurs, quelles richesses auraient séduit André plus que l’espoir qui ressuscita soudain ? Ébloui, vacillant, il songea que Potensy pouvait lui donner le bonheur. Et il faillit crier :

— Simone ! Pour Simone, je me vendrais corps et âme !… Pour Simone, je serai lâche et vil… J’espionnerai… Je trahirai…

Il tut encore cela. Une pudeur le retint, parce qu’il demeurait conscient. Nulle passion ne pouvait obscurcir complètement l’épanouissement magnifique de sa pensée. Il était condamné à voir, à voir toujours, à tout voir en lui, ce qui planait et ce qui rampait.

D’un pas ferme, il réussit à sortir après avoir pris congé.

Et seulement lorsqu’il fut dehors ses yeux consentirent à rencontrer ceux de Socrate.

CHAPITRE VI

L’ADVERSAIRE

— Voilà, dit André. Je suis venu…

Il hésita et se tut, troublé devant l’étrange vieillard, dont les yeux gris le fixaient à travers le verre de ses lunettes.

Pourquoi était-il venu ? Comment expliquer cela de but en blanc, sans circonlocutions préparatoires ?

Il avait dit à Socrate :

— Vieux, j’irai seul. Cela vaudra mieux.

Et, devant Socrate aussi, il s’était senti embarrassé d’expliquer en quoi cela vaudrait mieux. Une secrète pudeur l’empêchait d’avouer le vrai motif qui le poussait à cette visite.

En guise d’explication, – ou peut-être mû par un pressentiment, – il ajouta :

— Comme nous ne savons pas ce qui sortira de cette démarche, il vaut mieux ne pas nous risquer tous les deux là-bas… De cette façon, si… je ne revenais pas… il y aurait quelqu’un pour s’inquiéter de moi.

— Pourquoi ? s’étonna Socrate. Le danger n’est pas de leur côté.

— Nous ne savons pas, répliqua André, en hochant la tête. Je préfère, vieux… voyez-vous, je préfère que nous nous arrangions comme cela.

Il fuyait les yeux de son ami, qui comprit à ce signe l’inutilité d’insister.

— À votre goût, soupira-t-il. Mais j’aurais bien voulu voir, moi aussi… et savoir…

— Vous verrez… vous saurez, répondit vivement André. Oh ! bientôt. Je sens que ce sera bientôt. Il ne pourra plus y avoir rien de caché pour vous.

Il ajouta tout bas, excessivement bas pour que Socrate ne pût entendre :

— Ni pour d’autres !

Puis un accès de mélancolie, presque de désespoir, le saisit. Il étreignit les mains de Socrate.

— Vous aurez occasion de me rendre service… un grand service… Ou bien ce sera qu’il n’y aura plus rien à faire pour moi… Mais vous l’apprendrez et vous comprendrez tout.

Des larmes faillirent jaillir des yeux du policier. Depuis l’affranchissement de sa pensée, il avait pris conscience de la confuse affection – singulièrement forte – qu’il ressentait pour André.

— Savez-vous ? fit-il. Cela me donne encore plus envie de vous accompagner.

— Non, répondit doucement le reporter. Vous me serez plus utile en restant… bien plus utile… Je vous l’affirme, vieux.

— En ce cas ! dit Socrate.

Mais son âme était en plein désarroi. Quelle que fût l’acuité de son esprit, il ne parvenait pas à deviner le danger que les paroles et l’attitude du journaliste faisaient pressentir. Et il n’en était pas moins sûr de l’existence de ce danger.

— Seulement douze heures, conclut André. Dans douze heures, vous agirez comme vous l’entendrez.

— Ce sera simple, dit Socrate. Ce sera bien simple…

Tout à coup, il secoua sa tête, subitement rembruni.

— Eh bien ! non ! s’écria-t-il. Ce ne sera pas simple… parce que… parce que ce sera incompréhensible.

Il avait pensé que, le cas échéant, il irait tout bonnement réclamer André aux Leguennec, puisque c’était là la bizarre visite que le jeune homme projetait. Mais, aussitôt, il avait réfléchi que, si l’éventualité mystérieuse se produisait, il devrait douter des fabricants de surhommes.

Il serait en ce cas fort naïf d’aller se livrer à eux, lui aussi.

André avait suivi sa pensée.

— Vous avez raison, sourit-il.

Et il était parti.

Il était venu frapper à la porte de la maisonnette au toit biscornu d’où par deux fois il avait vu sortir les hommes noirs.

En soulevant, pour le laisser retomber, l’antique marteau dont la fantaisie de l’architecte, à moins que ce ne fût celle des locataires, avait pourvu l’entrée, André tremblait.

C’était déjà stupéfiant.

Il n’avait pas tremblé, en se réveillant dans l’hôpital-prison : pas davantage quand il avait entrevu la vérité, devant le fonctionnaire maussade dont dépendait sa liberté, ni devant l’omnipotence tyrannique de Potensy, plus maître encore de sa destinée, comme président et comme père.

Pourquoi tremblait-il à la pensée d’une entrevue avec les Leguennec ?

Ils étaient – il n’en pouvait douter – les alliés des hommes noirs, s’ils n’étaient eux-mêmes les hommes noirs ; leur but, – sublime, – André l’entrevoyait ; la terreur de Potensy le lui avait révélé.

Il devait l’admirer, ce but. Il avait le devoir de s’y associer. Son adhésion à la prescription décrétée par les élites ne pouvait être qu’une ruse bien légitime.

S’il venait ainsi frapper à la porte de la maison des hommes noirs, ce ne pouvait être que pour les avertir de sa mission et se concerter avec eux sur la conduite à tenir. C’était, ce devait être une alliance qu’il venait leur proposer, puisqu’il avait pénétré leur secret.

Ainsi eût-il agi, sans doute, s’il n’avait été, comme Socrate, que le bénéficiaire de la plus extraordinaire transformation qu’on pût rêver. Mais, dans ce cas, il n’eût point tremblé et se fût présenté devant ses bienfaiteurs, accompagné de son ami.

Or, André tremblait parce qu’il sentait qu’en lui le surhomme n’avait pas tué l’homme, c’est-à-dire l’amoureux. Il était, il demeurait l’esclave épris de la jolie Simone ; au-dessus de tout, elle existait, et il n’acceptait pas d’envisager une vie qui ne fût illuminée par son sourire.

Ce qu’il venait voir autant, – bien plus que les hommes noirs, – c’était son rival, l’homme abhorré, auquel son idole concédait la douceur de ses regards pailletés d’or, le charme de son sourire pourpre, les notes argentines de son rire, la tendresse odorante de ses mains jointes, de tout son être penché – offert – pour écouter le séducteur.

Cet homme-là, aux yeux d’André, ne pouvait avoir d’autre qualité, d’autre personnalité que celle de prétendant à l’amour de Simone. Pour cette seule raison, le journaliste le haïssait, malgré tout, par-dessus tout.

Et c’était lui qu’il venait voir, qu’il venait défier peut-être.

Les battements de son cœur le lui auraient affirmé, s’il avait tenté de le nier.

Il avait dit d’Yves Leguennec, quand il s’était réveillé surhomme :

— Je suis son égal !

Et cela signifiait qu’il pouvait désormais se croire digne de l’amour de Simone, se mettre sur les rangs, lutter et l’emporter.

L’illusion dura peu. Qui savait ? Qui pouvait connaître son ascension ?

Il ne lui suffisait pas d’en avertir Potensy, puis Simone, pour être préféré. Les chances d’Yves demeuraient acquises.

André, le pauvre André, avait tout à faire pour regagner le terrain perdu d’avance.

En aurait-il le temps ?

L’amoureux que l’amour paralyse n’a de force que pour la colère. Il n’ose supplier l’aimée : il préfère maudire et menacer son rival.

Ce fut ce que résolut André.

Il pensa aussitôt, il y pensa obstinément, bien qu’il fût honteux d’y penser et qu’il s’efforçât d’écarter la tentation, il pensa qu’il avait un moyen sûr, un moyen prompt de perdre Yves.

Mais, pour cela, il fallait trahir, trahir la cause de l’humanité, puisque c’était elle qu’avaient prise en mains les hommes noirs.

André s’y résoudrait-il ?

De le supposer d’avance, il se sentait avili. Il eût donné son sang pour éviter cela.

Mais, mourir, c’était aussi renoncer à Simone.

Il s’efforça de se persuader que la menace suffirait, qu’Yves Leguennec s’effacerait de lui-même, pour le salut de la cause qu’il servait.

Mais, en même temps, une amertume atroce envahissait l’âme d’André. Supposer cela, c’était admettre la supériorité, l’infinie supériorité morale d’un rival qu’il souhaitait mépriser.

Dilemme effroyable. Pour qu’il ne devînt pas infâme, il fallait qu’Yves s’affirmât d’abord au-dessus de l’infamie. Son héroïsme seul sauverait de la chute André, humilié. Le destin ne laissait au nouveau surhomme qu’un piètre choix entre deux hontes.

Devant la porte, attendant qu’elle s’ouvrît, André se répétait :

— À quoi sert plus de pensée dans ma prison de chair ? J’y vois mieux… C’est pour voir ma faiblesse… pour la juger impitoyablement. Mais la chair m’enserre et l’amour conduit le monde. Triompher de la matière, ce serait me condamner à disparaître. À quoi bon ?… À quoi bon ? Comprendre, ce n’est pas valoir mieux. C’est pouvoir souffrir davantage.

Et il était infiniment malheureux.

Il s’était dit que, la porte ouverte, la présence de l’ennemi le libérerait de toute honte et de tout remords.

Mais ce fut le vieux Bertrand qui l’introduisit et le jeune André balbutia, écrasé, terrifié par les paroles qu’il venait de prononcer.

La présence de Bertrand Leguennec n’était point de celles qui dégèlent. Au contraire. Ce vieillard semblait de glace. Il ne parlait que par gestes, et combien rares ? Mais le moindre d’entre eux paraissait doué d’une merveilleuse éloquence. Tous imposaient leur signification. Tous se traduisaient d’eux-mêmes.

Bertrand s’effaça et André entra, traversa sans la regarder une pièce obscure et descendit un escalier vers lequel l’avait dirigé un imperceptible geste de son interlocuteur.

Il remarqua à peine l’odeur de cave du sous-sol dans lequel il pénétrait, pas davantage les formidables portes de fer du couloir et la trappe métallique, recouverte de bois, qui devait dérober aux perquisitions l’escalier et le souterrain.

Mais il était si naturel que Bertrand Leguennec eût des secrets à cacher et à défendre ! André s’était certainement attendu à ce qu’un pareil logis fût d’aspect mystérieux.

Il se laissa tomber dans un fauteuil, ferma les yeux, aveuglé par l’éblouissante clarté déversée par les lampes électriques. Il les rouvrit comme en sursaut, parce qu’il sentit sur lui les regards perçants de Bertrand Leguennec et l’aperçut assis en face de lui, glacial, silencieux, impassible.

Le vieillard ne posa aucune question, ne fit aucun geste ; rien dans son attitude ne dénota qu’il attendît une parole quelconque. Et pourtant, les mots furent pour ainsi dire arrachés, par ses regards, aux lèvres tremblantes d’André.

— Je suis venu… balbutia-t-il.

Il fit une pose, ne sachant plus que dire.

Ce n’était point à Bertrand qu’il avait pensé parler.

Chose étrange, il savait parfaitement, il voyait ce qu’il devrait dire. La facilité d’élocution était au nombre de ses dons nouveaux.

Mais une gêne le paralysait, peut-être une gêne de ne pouvoir entamer de suite l’escarmouche à laquelle il s’était préparé. Il s’irritait de ne pas trouver l’ennemi et de n’avoir en face de lui que ce vieillard devant qui il se sentait si petit garçon.

Celui-là ne pouvait le comprendre, encore moins l’excuser.

Il dit pourtant :

— Je n’ai pas besoin de vous expliquer ce qu’il m’est arrivé… Ma vue suffit… Je suppose que je suis déjà venu ici… avant… Dois-je vous remercier de ce que vous avez fait pour moi ? Je ne sais encore… Il serait prématuré de parler de cela. Ce qui est important, le voici : ils m’ont relâché.

Bertrand Leguennec approuva d’un signe de tête, exprimant ainsi que tout cela était à ses yeux parfaitement clair.

— Vous devinez aussi ce qu’ils m’ont demandé ? poursuivit André. Vous entrevoyez la condition qu’ils ont mise à ma libération ?

— Oui ! mima, en abaissant ses paupières, le vieillard silencieux.

— Naturellement, je dois être des vôtres. Je n’ai feint d’accepter que pour conserver ma liberté. Vous savez ce qu’ils font de nous ?

De nouveau Bertrand Leguennec indiqua d’un signe qu’il ne l’ignorait pas.

— En ce cas, continua André, vous voyez toute la situation. Ne vous inquiétez pas de me voir ici. Cela ne signifie pas qu’on vous soupçonne.

À ces derniers mots, il surprit sur la face de son interlocuteur un ricanement silencieux. Le visage d’André s’empourpra et son ton devint légèrement agressif.

— Je sais que vous avez pris vos précautions, dit-il sèchement. Vous ne les craignez pas… Pourtant…

Il se reprit, hésitant encore à attaquer.

— Je voulais simplement vous dire que je ne viens pas de leur part. C’est le hasard seul qui m’a livré votre adresse… rien que le hasard.

Il hésita encore et la honte du mensonge, qui ne le dispenserait pas de se dévoiler tout à l’heure, colora ses joues.

— Passant désœuvré, je vous ai suivi un soir, expliqua-t-il. Et j’ai vu sortir de chez vous les hommes noirs.

Le regard de Bertrand Leguennec interrogeait-il ? André balbutia.

— Vous m’intéressiez… Je vous avais aperçu à Versailles… chez le Président Potensy.

Comme un cheval qui se dérobe devant l’obstacle, il continua précipitamment.

— En somme, vous voici au courant de la situation. Y voyez-vous une issue ? Que dois-je faire ? Comment feindre ? Si je n’agis point, on m’enverra rejoindre les autres.

Il pâlit un peu.

Mais un geste de Bertrand Leguennec dit clairement :

— Qu’importe ?

— Vous ignorez ce que c’est, bégaya André, frémissant. Vous n’avez pas vu ces allées… cette file de surhommes parqués, isolés, condamnés au silence ?

Le vieillard renouvela son geste.

André ne s’en indigna point. Il savait que cette apparente indifférence devait signifier quelque chose, quelque chose qu’il allait apprendre. Il tenta de brusquer la confidence.

— Ce n’est pas à cela que vous vouliez aboutir ? demanda-t-il, sans impatience.

— Ce n’est sûrement pas à cela, répondit une voix derrière lui.

André se retourna et bondit.

C’était Yves, le haïssable Yves, entré silencieusement, qui venait de parler.

Tant de fureur, tant de haine, tant de honte, en même temps qu’un amour éperdu, entre-choquaient dans l’âme du journaliste leurs volontés adverses. Et cela n’aboutissait qu’à du silence… un silence terrifié.

De quels yeux la mignonne Simone voyait-elle Yves Leguennec ? Comment avait-elle pu aimer ce personnage disgracieux et inquiétant ? André ne pouvait concevoir cela.

Pourtant, il savait quel petit dieu capricieux niche dans les cœurs féminins et il n’ignorait pas les deux puissants antidotes de la laideur, qui sont l’habitude et une langue dorée.

Ayant revu son rival, il voulut douter pourtant.

Yves l’examinait avec une singulière attention.

— Que venez-vous faire ici ? demanda-t-il. Je démêle en vous une nuance d’hostilité.

— Elle ne vise en rien votre œuvre, se hâta de répondre le journaliste. Vous pouvez répondre à ma question. Cela m’amènera peut-être à dissiper le nuage qui réellement existe entre nous.

— Répondre, ce serait découvrir nos projets et peut-être compromettre une œuvre, en regard de laquelle votre individualité ne saurait être qu’une quantité négligeable, objecta calmement le neveu du vieillard. Votre inquiétude n’est sincère que sur un point. Ma parole doit la rassurer. Les surhommes sortiront des geôles et conquerront la terre. Les temps sont proches où il n’y aura plus que des surhommes.

— Comment réussirez-vous ? demanda André dont la voix trembla.

— Que vous importe ? riposta Yves, en le fouillant d’un regard aigu.

Et le vieillard faisait de même.

— C’est sans doute, insista le journaliste, que vous comptez être prochainement à même d’aider efficacement au triomphe de la cause… de l’imposer peut-être… Je sais que vous avez… dans le camp adverse… de puissantes relations. Vous escomptez une alliance…

— Parlez clair, interrompit Yves. Si vous n’étiez qu’un traître, il vous importerait peu de fouiller nos desseins. Vous en savez l’essentiel puisque le hasard – vous avez dit le hasard – vous a mis au courant de notre identité et de nos relations avec ceux qu’on appelle les hommes noirs.

— C’est bien le hasard, répliqua précipitamment André. Mais vous avez raison, cela me suffirait si je ne voulais que vous livrer. Ma sympathie pour ce que vous avez entrepris est réelle. Mais il y a autre chose. Répondez net, je vous en supplie. Cela vaudra mieux pour nous deux, je vous le jure. Vous voyez bien que je ne suis pas de ces ennemis sournois qui vous attaquent par derrière. Il faut qu’une souffrance… atroce… me pousse. Finissons-en. Aimez-vous… c’est cela… aimez-vous, Mlle Potensy ?

— Non, répondit Yves, en regardant fixement le jeune homme. Je ne l’aime pas… Je n’aime pas

— Ah ! cria André ! dont les yeux brillèrent.

Et il respira, en comprimant à deux mains les battements de son cœur, qui, follement, battait de joie.

Il n’y eut nulle commisération dans la voix d’Yves. Il semblait vraiment que son gosier fût incapable de nuances.

— Je ne l’aime pas, répéta-t-il. Mais je dois être franc. Vous me l’avez demandé et cela vaut mieux, en effet... J’épouserai Mlle Potensy.

— Vous l’épouserez ! s’exclama André, en pâlissant.

— Il le faut, affirma nettement son rival.

Et le vieillard muet, d’un hochement de tête, affirma pareillement :

— Il le faut !…

Le cœur d’André éclata brusquement. Ce furent des sanglots et des supplications.

— Non ! gémit-il, la voix rauque. Non ! il ne faut pas ! Vous ignorez… Je l’aime, moi !… Je l’aime !… Cela me rendrait fou, voyez-vous… Cela me ferait…

Yves l’interrompit sèchement.

— Je n’ai étudié l’amour que théoriquement, dit-il. C’est un grain de folie dans l’âme humaine… bien peu de chose, en vérité… bien que cela ait parfois de terribles conséquences. Mais la raison doit en triompher… Vous, particulièrement, seriez inexcusable… maintenant… de ne pas dominer un instinct, tout matériel, exclusivement matériel. Écoutez bien. Je sais que vous comprendrez. Cette union est indispensable à la réussite. Il y a, d’un côté, les hommes, tous les hommes, dont nous pouvons faire des êtres conscients, intelligents, tels que vous êtes… Et, de l’autre côté, il y a vous… rien que vous… en qui subsiste, en qui se révolte un sentiment, un méprisable sentiment… Nous n’hésitons pas. Ne suppliez pas. Ne discourez pas. Vous êtes sacrifié…, parce que c’est nécessaire.

Implacable, il scandait les mots, en fixant toujours André.

— Je comprends, fit sourdement le journaliste. Oh ! oui, je comprends. Mais se résigner est autre chose. Il est facile de voir juste et de trancher, quand on est entre les deux. Vous voyez l’univers énorme ; et moi, en face, un atome… Mais je suis cet atome et ma raison plaide en vain. En moi, il y a l’amour, tout l’amour que vous ignorez, que vous méconnaissez. Cherchez autre chose, voyez-vous. Je vous aiderai… Je risquerai ma vie…

— Il n’y a que cela, répliqua Yves. Il faut que je devienne le gendre du Président. Vous-même ne me suppléeriez pas… Votre aveu vous condamne. Que vaut l’action d’un homme dont le cœur est gangrené ? L’amour vous ronge. Écartez-vous. Votre devoir est d’aller mourir hors de notre chemin.

— Ce mariage ne se fera pas, jeta André, les yeux étincelants. Je vous dénoncerai.

Ses deux interlocuteurs se regardèrent et les lèvres du vieux Bertrand dessinèrent un ricanement sardonique.

— Voilà l’homme ! murmura-t-il.

— Ils seront cela, dit Yves, en secouant la tête. Toujours cela !… n’importe ! Le progrès s’impose.

Et plaçant sa main sur l’épaule d’André, il poursuivit :

— Qu’avez-vous sur les yeux ? Êtes-vous aveugle ou sourd ? Je vous ai dit que l’unité est négligeable en regard de l’intérêt du nombre. Nous ne vous laisserons pas accomplir ce que vous méditez.

— Me tueriez-vous ? cria André, farouche.

— S’il le fallait ! riposta Yves Leguennec. Mais cela n’est pas nécessaire. Il suffit que nous vous gardions prisonnier, jusqu’à ce que l’œuvre soit accomplie.

— Prisonnier ! rugit le journaliste, en sortant de sa poche un revolver et en le braquant sur les deux hommes. Il faut d’abord me prendre. Et je me méfiais.

Il recula jusqu’à la porte, en les menaçant.

Mais Yves ne fit pas un mouvement vers lui et l’oncle était fort occupé à tambouriner sur les touches d’un appareil placé à proximité de son fauteuil.

Tout à sa retraite, André n’y prit pas garde. Il franchit une porte de fer qu’il referma sur lui.

Mais comme il se retournait pour s’élancer, il sentit un double étau emprisonner son bras et son front heurta quelque chose qui sonna comme une cuirasse métallique.

Dans l’ombre du couloir qu’éclairait à peine une ampoule électrique, quatre silhouettes s’étaient dressées, massives, rigides, enfermées, semblait-il, dans une carapace d’acier.

Pourquoi les avait-on nommés les hommes noirs ?

Les têtes n’étaient que des boules rondes, sans nez, ni bouches. Deux trous dans ce masque informe laissaient paraître des lentilles de verre et deux microphones occupaient la place des oreilles.

Saisi par eux, emporté, André cria de terreur.

Longtemps après que les hommes noirs l’eurent déposé et enfermé dans le cabinet sans fenêtres qui devait être sa prison, André demeura immobile, pétrifié.

Il sentait encore sur la chair de ses bras la meurtrissure des doigts de fer, – oh ! certes, de fer ! – et il revoyait les faces effrayantes d’êtres métalliques, uniquement métalliques.

Et il se demandait ce qu’il y avait derrière ces masques, l’intérieur de ces cuirasses.

— Est-ce que ?…

Il balbutia à haute voix ce commencement de question et il n’osa continuer. Ce ne fut qu’après, — qu’après ! – qu’il la formula complètement. Mais, alors, il connaissait la réponse.

Il la pressentait, pourtant, et rien qu’à la pressentir, – tellement invraisemblable, antinaturelle, – de l’horreur l’envahissait. Écrasé contre le mur, il eût voulu s’y enfoncer, reculer davantage, pour être plus loin de ces hommes… de ces hommes !

Et, malgré lui, sa pensée marchait, marchait, posant toutes les questions, faisant toutes les réponses.

Il évoquait le professeur Fringue, le Dr Clodomir, promoteurs d’une découverte étrange, dont peut-être ceux qu’elle avait épouvantés, n’avaient pas encore prévu toutes les applications, toutes les conséquences. Et il songeait à ce Bertrand, à cet Yves qui apparaissaient les exécuteurs immédiats, impitoyables.

Il songeait… il songeait… revivant toutes les phases de son inconcevable aventure, retournant vers le passé.

Il songeait à toutes les choses fantastiques qu’il avait frôlées, vues ou pressenties : les hommes noirs… la voix du coffre, la machine qui s’était évadée… envolée !…

Il était au bout du fil diabolique et il y retrouva Simone, Simone pâle et fière, menacée par la foule que déchaînait l’obscur pressentiment de la découverte.

Il l’aima davantage d’avoir failli, comme lui, être une victime et davantage, il détesta Yves.

Qu’était cette œuvre surhumaine, inhumaine ? La douceur d’aimer avait mis dans le monde plus de joie que n’en créerait jamais l’intelligence mystérieuse. De quel taux de souffrance lui faisait-on payer son propre affranchissement ?

D’un effort, André s’arracha au cauchemar ; il ne vit plus que Simone, ne voulut qu’aimer.

Mais pouvait-il oublier qu’il était impuissant et que l’irréparable s’accomplirait ? Dans la patte d’Yves, – d’Yves qui ne l’aimait point ! – la main mignonne de Simone serait le gage du triomphe ; leurrée d’un faux amour, elle serait la rançon du monde.

Pourquoi les bras d’André n’étaient-ils pas de force à faire crouler les murs d’un cachot ? Il souhaita que sa voix eût l’amplitude du mugissement de la tempête. Ainsi eût-il poussé jusqu’à Potensy son cri d’alarme.

Vain souhait ! Le cachot l’enfermait.

Il n’était pas d’aspect terrible. L’électricité y répandait sa nappe blanche. Des livres garnissaient une planchette ; devant une table, un fauteuil s’offrait aux méditations, qui, selon le gré du solitaire, se perpétuaient sur le vélin des pages en attente ; dans l’encre, une plume trempait.

Dans ce cadre, André vécut des jours dont il ne sut compter les heures. Trop de désespoir le prostrait. La flamme vivace éveillée en son crâne par le génie de Fringue ne l’en sauvait point. Elle décuplait sa misère par l’affligeante conscience d’une faiblesse qui ne savait étouffer les penchants ataviques. En lui, la nature triomphait.

Par un guichet percé dans la porte, parfois, un bras passait ; il déposait sur une planchette un récipient dans lequel Bertrand ou Yves avaient placé le produit de subtiles combinaisons, utilisant les ressources de la chimie, habiles à concentrer en un minime volume les substances indispensables à la vie.

D’après ces apparitions, André eût pu compter les jours. Il négligea de le faire.

À peine, poussé par le besoin et l’instinct de conservation, condescendait-il à puiser dans le récipient le reconstituant nécessaire.

Le reste du temps, il le passait à peser le pour et le contre du problème posé à sa conscience, et à constater l’impossibilité où il était de se résigner au sacrifice de son amour.

Il n’était plus bien sûr, d’ailleurs, que l’œuvre dont se réclamait Yves Leguennec valût ce sacrifice. Concluant du particulier au général, il doutait que le miracle dont il n’avait pas tiré le bonheur pût faire celui de l’humanité.

Il envisageait aussi la nécessité d’une évasion. Mais nulle chance ne paraissait le favoriser.

La porte, examinée soigneusement, était inattaquable et il n’y avait point d’autre issue.

Las de souffrir et de désespérer, il s’endormait parfois pour se réveiller plus malheureux et plus accablé.

Ayant perdu la notion du temps, il n’aurait su dire combien de jours s’étaient écoulés quand il entendit derrière la porte de son cachot un bruit singulier.

Quelqu’un sifflait une rengaine populaire et s’interrompit après les premières mesures.

Mais André avait reconnu l’air. C’était celui qu’à l’habitude sifflait jadis Socrate, en jouant aux dominos.

Il tressaillit et bondit sur la porte, prêt à cogner et à appeler.

La réflexion lui suggéra une autre décision. Reprenant l’air à l’endroit exact où on l’avait-arrêté, il l’acheva.

Alors, le siffleur le reprit plus joyeusement.

André poursuivit de plus belle, et la voix du policier retentit enfin.

— Monontheuil, appela-t-elle, avec mesure toutefois pour ne point éveiller dans le souterrain de redoutables échos.

— Socrate ! balbutia André, prêt à délirer de joie.

— Vous êtes là ? Derrière cette porte ?

— Derrière.

Et les doigts du reporter tambourinaient impatiemment contre le bois.

— Bon ! reprit son ami. Il s’agit d’ouvrir. Mais je n’ai pas la clé. Tâchez d’avoir un peu de patience. Je vais voir si je trouve un outil quelconque.

— Prenez garde ! adjura André, tremblant de voir s’évanouir l’espoir de la liberté.

— Rassurez-vous. Je ne cours pas le risque d’être surpris. Nous avons bien devant nous deux bonnes heures.

— Cela suffirait-il ? Pressez-vous.

Le reporter entendit s’éloigner les pas de son ami. Le cachot retomba dans le silence, – un silence lourd, plus lourd d’avoir été un instant troublé, – il entourait André, il l’étouffait.

— Oh ! gémit-il. Si je pouvais sortir !… sortir !…

La liberté lui viendrait-elle à temps ? L’assurance de Socrate, sa certitude de n’être pas surpris ne signifiaient-elles pas que les Leguennec étaient occupés ailleurs ? Quels soins pressants pouvaient retenir Yves ? N’était-ce pas la cérémonie, dont la seule évocation affolait André ?

— Simone ! sanglota-t-il. Simone !… Ah ! j’aimerais mieux…

Il n’acheva pas. Les pas s’entendaient de nouveau et se rapprochaient. Quelque chose fit crier le bas de la porte. Socrate était revenu.

— Courage ! murmura-t-il. Mon outillage n’est pas précisément perfectionné. Mais j’en viendrai quand même à bout.

Ce fut long et pénible. Des lames cassaient impuissantes à mordre. Comme des dents de rongeur, elles s’acharnaient à détacher de menus fragments, à creuser davantage. L’oreille proche, André épiait leur travail. Ses yeux anxieux attendaient qu’il fût apparent.

Le carrier, enterré vivant par un éboulement, ne ressent pas plus de joie en voyant enfin filtrer le jour dans l’interstice de deux blocs remuant faiblement qu’André n’en éprouva quand, soulevant le bois et le perçant, la lame d’un scalpel surgit au-dessus de la serrure.

Il vit le trou s’élargir et s’étendre. Socrate, par la fente, put enfin glisser une scie ; c’était évidemment à un laboratoire de chirurgien qu’il avait emprunté ces instruments. Il les maniait, d’ailleurs, maladroitement et, seule, sa persévérance lui permit de mener le travail à bonne fin. Découpé tout autour de la serrure, le panneau libéré céda enfin et la porte, tirée par les doigts fiévreux du journaliste, lui livra passage.

Il se jeta dans les bras de Socrate, rayonnant.

— Ami !… Ami !… Cher vieux !… Brave vieux !…

— Je ne vous aurais pas laissé là-dedans. Allons ! répondit le policier doucement grondeur. Il m’a fallu le temps, seulement. Je ne voulais pas me lancer au hasard… Et puis, je ne pouvais croire… Non, je ne pouvais pas croire !… Eux !… Eux !… agir ainsi !

Il planta son regard pénétrant dans les yeux d’André.

— Pourquoi ? demanda-t-il. Pourquoi ?

— Je vous expliquerai, balbutia André, gêné. Oui, je vous dois une explication, maintenant. Mais, d’abord, vieux, dites-moi. Il ne s’est rien passé pendant mon absence ?

— Rien qui vaille d’être raconté, répondit Socrate, en haussant les épaules. Ça continue… Tout continue… Mais cela changera avant peu. Ils doivent préparer quelque chose… Il est logique de le supposer. Autrement, ce serait inexplicable… inexplicable comme votre emprisonnement.

André rougit. Socrate ne frôlait-il pas la vérité ? cette vérité que la reconnaissance du journaliste lui devait, mais dont un sentiment de honte retardait l’aveu.

Il se sentit, malgré tout, soulagé. Il demeurait possible qu’Yves n’épousât point Simone.

Mais cette hypothèse le replaçait devant la nécessité d’une action vile, méprisable, dont tout son amour ne voilerait pas la honte.

Livrer Yves, il ne le pouvait sans livrer les hommes noirs, le vieux Bertrand et sans doute Clodomir.

En ce qui concernait Yves et Bertrand, ce serait user de représailles, puisqu’ils l’avaient attaqué, condamné, séquestré.

Il n’en sentait pas moins que ces hommes étaient inséparables de l’œuvre d’émancipation. Toucher aux uns, c’était détruire l’autre.

Deux convictions, deux désirs, deux forces presque égales tiraillaient André. Ah ! qu’Yves Leguennec était heureux ! Il ne connaissait qu’un devoir et qu’un but : il allait droit devant lui, sans pitié et sans honte. Tandis qu’André, quoi qu’il décidât, devrait souffrir et regretter.

Il lui sembla que Socrate devait lire en lui, et peut-être en était-il ainsi. Pour détourner l’insistance des regards du policier et ne pas être tenté de lui crier la vérité, André questionna :

— Comment êtes-vous parvenu jusqu’ici ? Où sont les hommes noirs ?

— Les hommes noirs ne sont pas à craindre, répondit Socrate d’un air étrange. Ce qu’on voit dans cette maison est déconcertant. En vérité, notre esprit, s’il arrive à comprendre, a bien de la peine à admettre. Cela choque… Oui, cela choque. Voilà quarante-huit heures que je suis enfermé dans ce logis. Il me fallait le temps d’observer et de combiner votre évasion… Auparavant, je vous avais attendu longtemps, sans pouvoir me décider à agir… tellement cela me semblait absurde qu’ils vous aient traité en ennemi.

— Je savais que je ne reviendrais pas, dit mélancoliquement André.

— Il a fallu cette conviction et le souvenir de notre dernier entretien pour que je l’admette, répondit Socrate. Je me suis donc décidé à considérer cette maison… la maison des hommes noirs !… comme un repaire d’ennemis. Eux, nos ennemis, André ! Cela semble fantastique.

— Ils ne sont que les exécuteurs d’une autre volonté, soupira le journaliste.

— Je le sais… Maintenant, je le sais… et bien d’autres choses, sans pourtant comprendre tout… Bref, ce point admis, j’ai agi. Pénétrer m’a été facile. J’ai attendu la nuit, la sortie des hommes noirs. Je n’ai eu aucune peine à ouvrir ; la porte d’entrée ferme mal ; un simple rossignol a suffi. Une fois dans la place, j’ai cherché une cachette d’où il me fût possible de voir et d’entendre… enfin de m’initier aux habitudes et de choisir le moment favorable. J’avais des provisions ; je suis demeuré caché pendant quarante-huit heures. Ce que j’ai vu, André !… vu et entendu… et compris ! J’en suis bouleversé. En ce moment, il fait jour dehors. Le moment m’a paru bon. Les Leguennec sont absents… le vieux ne rentrera pas avant ce soir… Et, des hôtes de cette étrange maison, nul n’est à craindre. Nul !… Je vous ai cherché… Je vous ai trouvé… Partons.

— Partons !

Mais, après avoir presque clamé cela, André demeura immobile et retint même par le bras Socrate qui se mettait en marche.

— Vieux, fit-il, en hésitant, j’ai des scrupules… Oui, je ne puis… je ne dois pas partir ainsi sans vous avoir dit… sans avoir avoué.

Le policier le regardait avec commisération.

— Parlez, encouragea-t-il. Vous savez que je vous comprendrai sûrement.

— Une question d’abord, dit André. Vous avez parlé de choses étranges… de choses déconcertantes que vous avez vues. Cela a-t-il modifié votre opinion sur les hommes noirs… sur le but qu’ils poursuivent ?

— Sur les hommes noirs, peut-être ; mais non sur leur but, répondit Socrate.

— Alors, vieux, vous pensez toujours que c’est à l’émancipation de l’humanité qu’ils travaillent ?

— C’est à cela.

— Et vous les admirez ?

— Cette tâche a de quoi enthousiasmer, André !

— J’en conviens, soupira le jeune homme. En sorte que vous estimeriez néfaste l’homme qui ferait obstacle à la réussite, qui anéantirait cet espoir ?

— Que sortira-t-il de ce rêve ? prononça lentement Socrate, sans répondre directement. Plus de bonheur ou plus de souffrance ? Je n’ose en décider. Mais, si j’étais l’homme que vous dites, je n’oserais m’opposer à sa réalisation. Et, si je n’étais cet homme, je le blâmerais d’avoir osé le faire.

— Et si vous pouviez empêcher la mauvaise action de cet homme ? demanda André, dont les joues blêmirent.

— Ce serait un devoir de l’empêcher, répliqua Socrate.

Le jeune homme soupira et baissa la tête.

— Vieux, il faut me laisser ici, murmura-t-il.

Socrate tressaillit.

— Pourquoi ? Que voulez-vous dire ?

— Je n’ai pas, moi, le droit de profiter de votre aide. Vous seriez mon complice. Me délivrer, c’est peut-être… c’est probablement compromettre l’œuvre des Leguennec.

— Oh ! s’exclama le policier, bouleversé.

— Je veux agir loyalement, reprit André. Je les ai prévenus. Je dois vous prévenir aussi. N’avez-vous pas entendu dire qu’Yves Leguennec épousera la fille du Président ?

— La Dauphine ? murmura machinalement Socrate. Oui, je sais cela… C’est terrible !… C’est terrible !

— Vous savez pourquoi ? Vous savez que les Leguennec, de cette alliance, de la situation qu’elle leur assurera, comptent faire sortir le triomphe, établir le règne des surhommes ?

— Je le sais, répéta dolemment Socrate. Mais c’est terrible !

— Oui, c’est terrible, confirma André. J’aime… j’aime la fille du Président… Je l’aime à en mourir… Je l’aime à tuer… à trahir !

Il prononça ces derniers mots très bas, en épongeant de grosses gouttes de sueur qui coulaient de son front.

— J’ai compris, fit le policier. Oh ! oui, j’ai compris.

— Ils m’ont emprisonné, continua André d’une voix sourde. C’était leur devoir. Car, si je sors d’ici, j’irai trouver Potensy. Il n’y a que ce moyen… que ce moyen. Écoutez, vieux, avant de me condamner. Cet Yves n’aime pas Simone. Il ne l’épouse que par ambition.

— Par ambition pour sa cause, corrigea doucement Socrate.

— Je le sais, répondit André avec désespoir. Mais puis-je souffrir cela ?

Il se tordait les mains.

— Simone ! Simone ! si mignonne ! si jolie ! Du rêve, elle a le charme et la fragilité. Elle est une apparition… l’incarnation du bonheur. Quand elle passe, je voudrais me prosterner, appuyer mes lèvres sur l’étoffe de sa robe… et mourir !… mourir !… Je sais que c’est fou… Et ma folie, – celle de tous les hommes, pourtant ! – est consciente, consciente à présent. Je vois l’illusion. Je dénombre les fils invisibles qui tiraillent mon âme. C’est odieux de voir le mensonge et de l’adorer quand même. C’est que je demeure un homme, vieux… de toutes mes fibres… de toute ma chair… Et l’esprit peut ricaner, nier, blâmer, j’aime !… j’aime !…

— Je comprends, répéta Socrate.

— Me résigner, gémit André. Impossible ! Ce ne serait pas seulement mourir à l’espoir du bonheur, sacrifier ma joie. Imaginez l’état d’âme du fanatique qui voit un sceptique porter sur son idole une main sacrilège. Je serai ce furieux, cet assassin… Et je puis empêcher la profanation ; je puis tout faire avorter. Je n’ai qu’un mot à dire… Je le dirai… malgré moi.

— Hélas ! fit plaintivement Socrate.

— Pour m’opposer à cela, pour l’empêcher, il faut trahir, continua le journaliste. Yves Leguennec ne peut être seul atteint. Or, je trahirai, vieux. Une force, que vous devinez, m’y poussera. Ma franchise est mon dernier effort, le dernier effort de ma volonté, de ma pensée. Faites ce que vous voudrez. Vous savez comment j’emploierai ma liberté.

— Vous révéleriez à Potensy ?

— Tout ce qu’il faudra pour le convaincre des desseins d’Yves et perdre celui-ci… Le moins possible pourtant. Mais la vérité sera un peloton de fil entre les mains du Président. Quand j’aurai livré le bout, il tirera… et tout se découvrira.

Accablé, André laissa tomber ses bras le long de son corps.

— Puis-je laisser cet Yves épouser Simone ? demanda-t-il.

— Non ! murmura Socrate.

— Que décidez-vous ?

— Je ne sais pas. Réellement, je ne sais pas. C’est un cas de conscience. En moi aussi, il n’y a pas que la raison. Il y a des sentiments inscrits au plus profond de mon être : l’amitié, la pitié, la sympathie de l’homme pour l’homme. Vous abandonner me répugne, et vous sacrifier, sacrifier votre bonheur à un devoir dont je doute m’afflige… Et pourtant, je ne dois pas prêter la main à ce que vous méditez de faire… Mais il y a autre chose…

Il conclut, plein d’incertitude :

— Vraiment, je ne sais.

Ils demeuraient en face l’un de l’autre, hésitants, infiniment malheureux ; et les minutes passaient.

Tout à coup, Socrate prit le bras d’André.

— Venez, dit-il.

Il l’emmena, docile, pensif.

Le couloir qu’ils suivaient était bordé de portes soigneusement closes. Derrière, on entendait des bruits de voix et de pas.

— Le vieux Bertrand se méfie de ses pensionnaires, murmura Socrate. Il les tient sous clé.

Et, regardant, avec un soupir, André qui baissa la tête, il ajouta :

— Il avait prévu que le surhomme ne vaudrait pas mieux que l’homme et qu’il aurait à lutter contre les mêmes défaillances.

Il poussa doucement une planchette, qui masquait le grillage d’un guichet.

Par cette ouverture, André aperçut, une salle, tenant du dortoir et de l’infirmerie. Une demi-douzaine de lits étaient occupés par des formes humaines, dont les têtes étaient enveloppées de linges. Cinq ou six hommes, portant autour du front un pansement semblable, causaient entre eux, en soignant les alités. Les convalescents faisaient ainsi fonction d’infirmiers.

— Seront-ils les derniers ? murmura Socrate à l’oreille d’André. Cela dépend de vous… comme aussi que la race des surhommes ne s’étiole pas entre les quatre murs d’une prison.

— Je me suis dit tout cela, répondit André d’une voix tremblante. Pourquoi me faire souffrir en me les montrant ?… Vous avez entre vos mains leur sort et le mien.

— Vous êtes cruel ! fit le policier. Bien cruel !

Et il repoussa la planchette.

Ils avancèrent.

Soudain, André s’arrêta, l’oreille tendue, la face angoissée, presque effrayé.

Le couloir s’était empli de gémissements, de plaintes, de cris. Des mots, des lambeaux de phrases parvenaient aux oreilles des deux surhommes. Mais ce n’étaient plus des voix humaines qui les prononçaient ; on les eût dits arrachés à d’étranges gosiers, au prix d’efforts inouïs. Rauques, glapissantes, perçantes, ces voix exprimaient toutes les gammes de la douleur.

Les dominant, une voix plus forte, qui ne geignait ni ne tremblait, une voix métallique et nette semblait diriger ce bizarre concert. Elle répétait inlassablement la même phrase, si distinctement qu’André et Socrate n’en perdaient pas une syllabe.

— La voix du coffre ! murmura le journaliste, en serrant instinctivement le bras de son compagnon. Vous la rappelez-vous, vieux ?

Socrate inclina la tête.

— Ceux qui l’ont entendue à la Sorbonne n’ont pu l’oublier, répondit-il. C’est bien elle. Je pensais que vous la reconnaîtriez aussi.

— Mais, alors, la… la chose qui s’est si mystérieusement évadée est là ? demanda André, violemment impressionné.

— Elle est là.

Les doigts du policier se tendirent vers un guichet semblable à celui qu’ils avaient précédemment ouvert.

Fébrilement, André arrêta son mouvement.

— Qu’est-ce ? questionna-t-il.

— N’y avez-vous point songé ?

— Bien des fois… stupidement. Quand on ne comprend pas, on croit aisément au surnaturel. Ne me suis-je pas imaginé qu’il y avait, dans cette jonglerie, quelque chose de diabolique.

— Beaucoup estimeraient qu’il en est ainsi, répondit gravement Socrate. Cela semble réellement une idée diabolique, bien que la chose soit fort simple. Vous allez voir.

Il repoussa la main du journaliste et ouvrit le guichet.

Le concert discordant jaillit par l’ouverture, plus violent, plus atroce.

— Que disent-ils ?… Que disent-ils ? bégaya André, sans pouvoir détacher ses yeux du spectacle qui lui était dévoilé.

Il y avait bien peu de chose, bien peu de chose en vérité, dans cette salle. Seulement une demi-douzaine d’animaux, parmi lesquels Potensy aurait certainement reconnu le perroquet et le chat du feu banquier Holdesheimer.

Ce qui effarait, c’étaient les têtes énormes de ces bêtes, l’expression de leurs yeux et de leurs visages. Elles gardaient des attitudes presque humaines, celles de la mélancolie et du désespoir.

Et leur douleur s’exprimait en mots humains, que leurs gosiers mal conformés prononçaient péniblement en une cacophonie navrante.

Ces mots, trop écorchés et qui se mélangeaient, André ne les comprenait qu’à peine. Il lui fallait en deviner le sens.

Mais était-ce nécessaire ? La voix du coffre le lui traduisait en une formule simple, claire, lapidaire.

— Plus de pensée, c’est plus de souffrance.

Le leitmotiv de la découverte du professeur Fringue !

Ces mots, qui firent tressaillir André et Socrate, partaient d’un appareil bizarre, mais Potensy et les membres de l’élite, qui l’avaient manié, l’auraient reconnu.

Maintenant, c’était un petit ouistiti, minuscule et mélancolique, qui tapotait les touches de la machine à parler avec une admirable dextérité et leur faisait exprimer sa pensée, sa pensée navrante.

— Une machine à parler, murmura André.

— Et une bête qui pense, acheva Socrate.

— C’était cela qu’il y avait dans le coffre.

— … Plus de souffrance ! clamait la machine, sous les doigts fiévreux du petit singe.

— C’est atroce ! gémit André, en refermant brusquement le guichet.

— Est-ce la vérité ? interrogea Socrate.

Le journaliste secoua la tête. Il s’éloignait pensivement, parlant pour lui-même, à haute voix.

— Et les bêtes penseraient ?… Les bêtes auraient notre intelligence ? Que deviendraient les hommes ?

Il entrevoyait soudain l’effroyable péril que pourrait déchaîner la fantaisie des savants : l’équilibre terrestre rompu, le jeu subtil des inégalités disloqué et rendu impossible, l’homme dépossédé de la seule force qui tînt en respect toutes les autres, dépouillé de son prestige, impuissant à résister au choc, à la ruée des animaux qui le verraient enfin tel qu’il est : faible, frêle, dégénéré, ne régnant que par la terreur et la ruse, à l’aide des forces qu’il capte et dont la révolte universelle des bêtes pourrait lui interdire l’usage.

Les bêtes intelligentes ! toutes les bêtes ! Que deviendrait, en face d’elles, le roi de la création ? Qui ramasserait le sceptre du déchu après sa défaite ?

Si les bêtes pensaient…

Mais quel homme serait assez fou pour faire penser les bêtes ?

Il suffisait d’un utopiste, – maintenant André les appelait ainsi, – d’un Clodomir, d’un Bertrand, d’un Yves Leguennec.

Ceux qui avaient dit à Potensy :

— Pourquoi pas tous les hommes ?

N’en arriveraient-ils pas à dire :

— Pourquoi pas les bêtes ?

Où fixerait-on la limite, si on rejetait l’antique hiérarchie établie par la nature ?

André se disait ces choses.

Socrate devait se les être dites également et bien d’autres encore.

Ils excusaient davantage Potensy et les élites ; ils admiraient moins Clodomir… ils doutaient…

Le policier murmurait entre ses dents :

— Pourtant !… Pourtant !…

Ils arrivaient au bout du couloir ; l’escalier s’offrait, remontant vers la trappe ouverte, la trappe libératrice, après laquelle André n’aurait plus qu’à tourner le bouton d’une porte pour reconquérir sa liberté, la faculté de détruire l’œuvre, toute l’œuvre.

Socrate le précédait ; mais il ne faisait pas un geste pour lui barrer le passage ; il semblait le guider lui-même vers cette liberté, dont André entendait faire un si néfaste usage.

Mais pourquoi ne parlait-il pas ? Pourquoi ne faisait-il pas connaître sa décision ? Pourquoi ne délivrait-il pas André de l’angoisse qui l’étouffait ?

Là-bas, au loin, il y avait Simone… Simone conquise… arrachée à Yves. Cela se ferait sans heurt, sans bataille. Le monde ignorerait. La terre tournerait comme avant. Il n’y aurait rien de changé… seulement un espoir de moins… et, en plus, la joie, l’immense joie d’André.

Vers Simone, vers l’exquise vision, il tendait les bras…

Mais, entre elle et lui, il y avait encore Socrate.

En haut des marches, le policier s’arrêta. André, qui marchait derrière lui, la tête basse, releva le front et les yeux.

Et il retint mal un cri de frayeur.

Il était entre quatre silhouettes, droites, rigides, impassibles, menaçantes quand même.

Les quatre hommes noirs étaient là, immobiles et muets.

— Vieux ! cria André, bouleversé. Vous me livrez !… Vous !…

Sa voix s’étrangla. L’émotion était trop forte, la déception trop cruelle. Pourquoi lui avoir permis d’espérer ? C’était presque une trahison.

Mais les hommes noirs ne bougeaient pas et Socrate secouait la tête.

— Non, dit-il. Je ne vous livre pas… C’est à nous de décider si je dois vous laisser franchir le seuil… À nous seuls !…

Il s’approcha d’un des colosses métalliques et le frappa du poing.

— Ceux-là ne sont pas des hommes ! dit-il.

— Mais je les ai vus remuer ! s’écria André tremblant.

— Oui… Mais, regardez… regardez… Vous ignorez ce que peut Bertrand Leguennec. C’est cela que je voulais vous dire avant que nous trouvions une solution à votre cas. Ce que vous avez vu en bas n’est rien. S’il n’y avait que les surhommes, s’il n’y avait que les bêtes intelligentes, vous ne franchiriez pas ce seuil… Mais il y a les hommes noirs… Il y a…

Il s’interrompit et posa la main sur l’épaule du journaliste.

— Vieux, que dois-je décider ? demanda-t-il. C’est vous qui me répondrez…

Tard, bien tard dans la soirée, Bertrand Leguennec se dirigeait vers son domicile. Au bas de la rue, il avait quitté un fiacre automobile qui stationnait encore le long du trottoir ; et, remontant à pied jusqu’au hameau, il s’apprêtait à en franchir la grille.

Un homme – un seul homme – sortait à cet instant de chez les Leguennec, refermant violemment la porte.

Avant que le vieux Leguennec eût pu bondir, il se sentait cloué au mur par une main de fer et la voix saccadée d’André lui cria en pleine figure :

— Maintenant… maintenant… dites cela à votre Yves… il faut que je le tue… ou qu’il me tue…

Et, repoussant le vieillard, le journaliste s’enfuit.

Bertrand Leguennec, immobile, – était-ce stupeur ? effroi ? sentiment de son impuissance ? – le vit rattraper l’auto-taxi, sauter dedans et s’éloigner, emporté par le véhicule.

Alors, Bertrand, hochant sa vieille tête grise, tira une clé de sa poche et ouvrit la porte, en jetant vers l’ombre de l’intérieur un regard méfiant.

TROISIÈME PARTIE

LA DÉFAITE

CHAPITRE PREMIER

IL Y A PROMESSE DE MARIAGE

Aux yeux des élites, Yves Leguennec était évidemment un ambitieux, mais c’était aussi un allié précieux. Depuis que son union prochaine avec Simone Potensy était officiellement annoncée, on ne se gênait pas pour dire que s’il faisait une bonne affaire, en devenant le gendre du Président, son futur beau-père en faisait une aussi, en s’assurant un tel gendre, promis aux plus hautes fonctions.

On disait couramment du fiancé de Simone :

— C’est un garçon qui fera son chemin.

Il le faisait… à grandes enjambées… Et il entraînait à sa suite les élites.

Mais savaient-ils, ces financiers, ces politiciens, ces savants, ces artistes, savaient-ils vers quoi la fiévreuse activité d’Yves les conduisait ?

Ils le suivaient les yeux fermés, aveugles, grotesquement aveugles.

Qui se serait défié ? L’intérêt d’Yves à épouser – outre Simone – la cause des élites était évident.

En trahissant, – car on devait appeler cela trahir, – il désertait le chemin de la fortune ; il courait vers les pires dangers et, en cas de réussite, vers une perspective d’écœurante médiocrité.

Ne pouvant le soupçonner de pareille folie, on le jugeait d’après ses actes. Et comme chacun d’eux était un coup porté à l’œuvre des surhommes, on l’appelait le sauveur.

Le sauveur !

Simone avait jadis donné ce nom au pauvre André.

Comme Yves semblait l’homme du monde le moins capable de faire rêver une jeune fille et comme il s’affirmait le fiancé le moins attentionné, le moins épris qu’on pût voir, on plaignait Simone, visiblement sacrifiée à l’ambition du père.

On la plaignait, légèrement et seulement dans quelques cercles féminins. Au fond, qui s’inquiète sérieusement de la destinée d’une « Dauphine » ? Qui s’inquiète de voir sa menotte jetée dans la patte d’un rustaud, en appoint de quelque combinaison politique ?

Il est dans l’ordre des choses normales que certains beaux yeux ajoutent clandestinement des perles douloureuses à celles qui ornent leur cou et il faut y regarder de bien près pour apercevoir, sur les joues poudrées, le sillon de deux larmes, de deux pauvres larmes qui ont coulé silencieusement, le long du sourire de commande.

Qui y regarde ? Qui s’avise d’y regarder ?

Le peuple dit :

— Cela fera un beau mariage. On ira voir.

Et les grandes orgues feront trop de bruit pour qu’on puisse entendre un sanglot.

Pour Simone, il n’en pouvait être ainsi.

D’abord parce que la petite Dauphine avait, dans ses yeux bruns, un éclair énergique et, entre ses sourcils noirs, un pli volontaire. Ceux qui les avaient remarqués soupçonnaient fort qu’en une circonstance dont eût dépendu le bonheur de sa vie, elle ne se fût point résignée silencieusement. La mignonne était capable de révolte et un coup d’audace – on eût dit un coup de tête – n’eût de sa part surpris personne.

Or il n’était pas question qu’entre le père et la fille une scène eût éclaté à propos d’Yves.

Ensuite, les gens bien informés répétaient un propos qui devait résumer l’opinion de la jeune fille à l’égard du sombre fiancé.

Dans les premiers temps de ce qu’on avait appelé leur « flirt », alors qu’Yves, surgi brusquement de l’obscurité, s’imposait à l’admiration des élites, par son talent et son génie de l’intrigue, Simone avait dit de lui :

— Il est amusant.

Plus tard, lui ayant témoigné une attention des plus flatteuses, elle avait corrigé :

— Il est intéressant.

Et, au cours des soirées et des garden-parties, elle ne l’avait plus quitté, exigeant tyranniquement qu’il devînt son cavalier-servant.

Yves n’avait pas précisément le physique du rôle ; mais à un caprice près ! Les femmes n’ont jamais défini clairement quel était ce physique.

Puisque Simone avait honoré Yves de ces deux phrases louangeuses et qu’elle n’avait pas regimbé contre la volonté de son père, octroyant sa main à l’homme barbu, c’était donc qu’elle l’aimait.

Cette hypothèse inouïe étonna moins que n’eût surpris une muette résignation de la Dauphine aux décisions du Président.

Il y avait promesse de mariage !

Mais, de même qu’Yves – soucieux et affairé, disparaissant pendant des semaines – ne ressemblait en rien au fiancé traditionnel, de même l’époque incitait peu aux fêtes et aux réjouissances.

Qui pouvait rire ? Qui songeait seulement à sourire, au milieu de cette atmosphère lourde d’angoisse, saturée de terreur contagieuse ?

À droite, à gauche, au nord, au sud, voire même au ciel, les regards inquiets erraient, se fixaient. Et – il n’y avait pas à s’y tromper – ces regards attendaient un ennemi.

On traversait des temps terribles.

En haut, en bas, tout le monde tremblait.

En haut – ceux qui savaient – parce qu’ils craignaient, parce qu’ils pressentaient la venue des surhommes et leur règne.

En bas, le peuple, à qui on s’efforçait de cacher le secret, parce qu’il voyait la terreur des élites et qu’il assistait à des événements étranges.

Les temps prévus par Potensy étaient venus. Les prisons, les hôpitaux ne pouvaient suffire à contenir les victimes des hommes noirs, une foule.

Les mystérieux alliés des Leguennec se multipliaient, multipliaient les futurs soldats de la révolution qui jetterait à bas le trône des élites. Leurs bras ne se lassaient point.

Mais celui de Potensy ne se lassait pas davantage.

Impitoyablement, ses espions, ses sbires traquaient, au milieu de la foule, les hommes au front suspect, les enlevaient, les escamotaient, stérilisant ainsi l’œuvre des hommes noirs.

Et le peuple, muet et terrifié, assistait à cet étrange duel ; le peuple tremblait, mais ne se révoltait pas, parce qu’il se souvenait de la fusillade du Quai des Orfèvres et aussi parce que trop de mystère aveulit les plus grands courages. Il connaissait la « poigne » du Président.

Était-ce bien Potensy qui dirigeait cette défense ?

Quiconque l’aurait vu, fébrile et soucieux, marchant de long en large jusqu’à l’énervement dans son grand cabinet, quiconque aurait surpris le regard troublé de ses yeux, sans cesse aux aguets, ses sursauts, ses colères, quiconque l’aurait pressenti déprimé, désemparé, eût douté qu’il fût demeuré ce chef prompt à la riposte. La tactique devait lui être imposée. Peut-être même agissait-on sans le consulter.

Potensy avait reçu deux coups terribles.

Les hommes noirs s’étaient joué de lui et n’avaient fait qu’une bouchée des adversaires qu’il leur avait opposés.

Où étaient André Monontheuil et le policier Socrate, disparus au lendemain du fameux pacte accepté par eux ? Entre les mains des disciples de Clodomir ? Le Président n’en doutait pas.

En tout cas, disparus ! introuvables ! invisibles !

Potensy n’avait pas seulement été humilié par l’échec de sa combinaison ; il s’était soudain senti sans force parce qu’il ne comprenait plus.

Non ! il ne comprenait plus !

Les hommes noirs avaient, avec la plus grande aisance, démasqué ces nouveaux adversaires ; ils les avaient capturés sans coup férir. Et Socrate et André étaient pourtant dignes d’eux : c’étaient des surhommes, ce qui ne les avait point sauvés d’un escamotage parfaitement définitif.

Cette riposte était claire, logique, presque à prévoir.

Mais ce qui déconcertait Potensy, c’était que les êtres étranges n’eussent pas répété la manœuvre. Puisqu’ils avaient une retraite inviolable, pourquoi ne tentaient-ils pas d’y dissimuler ceux qu’ils opéraient ? Pourquoi ne se constituaient-ils pas une réserve, une armée ?

Rien de semblable ne s’était passé. Sur ce point, au contraire, les ennemis de l’élite paraissaient avoir à cœur de démontrer leur impuissance.

Des statistiques – sérieuses celles-là – en faisaient foi. Ils avaient laissé reprendre tous ceux qu’ils avaient opéré, tous, sauf André et Socrate. C’était incompréhensible.

La seule chose qu’ils se fussent permise, ç’avait été de compliquer les recherches des agents, de surmener ceux-ci. Ils ne laissaient plus traîner leurs opérés ; ils les guérissaient d’abord, et ceci prouvait qu’ils possédaient des locaux suffisants pour les hospitaliser durant les quelques semaines nécessaires. Puis ils les rendaient à leurs familles, qui les cachaient, mais sans succès, car les agents du gouvernement ne tardaient pas à les reprendre.

Cette niche – on ne pouvait appeler cela autrement – n’avait donc pour résultat que de mettre la police sur les dents et d’obliger le pouvoir à créer toute une organisation inquisitoriale.

Ayant réfléchi à cela, Potensy se sentit victime d’une mystification. Et cela signifiait tellement que les hommes noirs jouaient avec lui, préparaient autre chose, étaient sûrs de délivrer les surhommes quand ils le voudraient, que le Président perdit son sang-froid.

Il voulut ordonner un massacre général des surhommes.

— De cette façon, ils cesseront d’être dangereux, prononça-t-il, les dents serrées. Nous verrons qui se lassera le premier.

Mais Yves Leguennec était là. Il intervint et ce fut de cette époque que data son influence complète, définitive, sur l’esprit de Potensy.

— Vous allez faire une sottise, mon cher Président, dit-il paisiblement. La situation n’est pas tellement désespérée qu’il faille mettre le feu aux poudres.

— Je ne veux pas me laisser déborder, gronda Potensy.

— Raisonnons, reprit froidement Yves. Vous avez des chiffres. À combien estimez-vous la production mensuelle ?

— La moyenne est maintenant de 120.

— Soit annuellement 1.440. Si nous fixons à une quarantaine de millions la population de la France, nous voyons qu’il faudrait aux hommes noirs environ 278 siècles pour parfaire la transformation que vous redoutez. Resterait l’Europe, puis le monde ! À quels chiffres aboutirions-nous ? Des chiffres à donner le vertige. Mon cher Président, faites-leur crédit jusque-là. Vous ne verrez pas la catastrophe.

— Mais, dit Potensy, pourtant un peu ébranlé, ils peuvent modifier leur tactique, s’adjoindre des aides. Ont-ils donné tout leur effort ?

— Il sera temps d’envisager ce danger quand ce danger se présentera, riposta Yves. Jusqu’à cet instant, je tiens mes calculs pour bons. En centuplant les hommes noirs, il leur faudrait encore plus de trois siècles, rien que pour la France.

— S’ils délivraient les surhommes, ils seraient des milliers. L’invasion et leur victoire deviendraient possibles. Le délai se fondrait en années, puis en mois, puis en semaines, dit Potensy d’un air sombre.

— Les laisseriez-vous délivrer les surhommes ? N’avez-vous pas des gardiens, une armée ? Songez à quel point ce projet apparaît insensé. Supposez-le cependant possible, effectué. Auriez-vous épuisé tous moyens d’action ? Leur permettriez-vous de poursuivre paisiblement leur œuvre ? Alors, les fusillades seraient excusables ; mais alors seulement. Pourquoi vous presser ? Manquez-vous de prisons ?

— Pas encore, répondit le Président. Mais cela viendra.

— Prévenez-moi. Je me charge de tout. Et, dès maintenant, voici ce qu’il faut faire.

Réconforté ou dominé, Potensy agit. C’est alors que fut instauré ce régime d’arbitraire et de tracasseries, tel qu’aucune autocratie n’en avait rêvé.

On vit les citoyens – les femmes aussi, d’ailleurs, et les enfants, et jusqu’aux animaux – immatriculés comme des soldats ou des forçats, astreints à une résidence dont ils ne pouvaient s’éloigner sans autorisation. Encore les sections inquisitoriales se les passaient-elles de mains en mains, de façon à n’en jamais perdre la trace.

Hebdomadairement, tous ces inscrits devaient défiler devant une commission médicale, chargée de les compter et de vérifier leur identité. Chacun avait sa fiche signalétique et nul n’était exempt de l’humiliante formalité anthropométrique, jadis réservée aux seuls malfaiteurs.

Ce fut l’époque de la mensuration des fronts, des appels, des contre-appels. On vivait au milieu d’une alerte perpétuelle. La nuit, des coups de sonnette réveillaient les dormeurs anxieux. La police envahissait les domiciles, perquisitionnait.

Toute disparition était le signal pour les parents, les amis, les plus lointaines relations, d’une horripilante persécution. Elle durait jusqu’à ce que l’absent fût retrouvé, arraché aux bras de sa femme, de ses enfants, examiné, mensuré, puis emmené, s’il était déclaré suspect.

Et c’était alors la disparition définitive. Jamais plus on ne le revoyait.

Jamais terreur blanche ou rouge n’opprima et n’oppressa davantage. Pour le concevoir, il faudrait avoir assisté à un de ces étranges conseils de révision, avoir vu ce défilé morne de gens effarés par cette inquisition dont ils comprenaient mal le but et à laquelle ils ne se soumettaient que parce qu’ils se sentaient les plus faibles.

Ils ne se résignaient pas sans appréhension à l’examen. À mesure que leur tour approchait, on voyait leur front se plisser d’angoisse. Une crainte mystérieuse les agitait. Certains devenaient très pâles, d’autres pourpres.

Particulièrement, ceux que la nature avait dotés d’une encéphale développée, les crânes léonins, les fronts larges et dénudés, semblaient en proie à la plus vive anxiété. Ils étaient d’ailleurs plus minutieusement examinés que les autres.

Comment les surhommes auraient-ils échappé à cette proscription ? Pouvaient-ils se dissimuler longtemps, ces génies trop fortement marqués au front du sceau des hommes noirs ?

Tous étaient repris. Tous ! Et les prisons s’emplissaient.

Un jour, Potensy dit à Yves :

— Il n’y a plus de place.

— Eh bien ! répondit l’énigmatique personnage, nous allons en faire !

CHAPITRE II

L’ÎLE DE PROMÉTHÉE

En annonçant au professeur Fringue, consterné, qu’il le rayait de la liste des vivants, Potensy n’avait pas exagéré sa menace.

L’illustre chirurgien avait été réellement retranché du monde aux bruits duquel sa prison demeurait aussi sourde qu’un tombeau.

Il voyait encore le ciel, pourtant ; il respirait, il se promenait, mais dans un enclos muré, derrière lequel étaient placées des sentinelles. À cela près, il était mort, bien mort à son passé, à tout ce qui l’avait intéressé. De la mort, il subissait l’effroyable solitude, l’atroce silence. Et sur la porte de sa prison, – sa stèle, – il n’y avait même pas de nom.

Des centaines de lieues – des milliers peut-être – devaient le séparer de Paris et de la France. Où était-il ? Aux confins de l’Europe, vers le sud, plutôt vers le sud, autant qu’il en avait pu juger par le climat.

Mais ces montagnes toutes proches, qu’il apercevait par-dessus les murailles, barrant son horizon, étaient-elles espagnoles ou siciliennes ? Étaient-ce les farouches Abruzzes ou les cimes de l’Épire ? Voisinait-il avec le Pinde ou avec la Sierra-Nevada ? Il n’aurait su le dire.

Son voyage, maussade entre tous, n’avait été qu’une fatigante randonnée en automobile. Étapes de nuit, étapes de jour s’ajoutaient les unes aux autres, sans qu’il lui fût permis de mettre la tête à la portière. Les reins rompus, la tête bourdonnante, il devait manger et dormir sur les odieux coussins de sa prison roulante. À peine une courte halte quotidienne, au milieu d’une route déserte, alors que la nuit dissimulait la campagne, lui permettait-elle de se dégourdir les jambes. Le reste du temps, il fallait rouler, rouler toujours, sans autre paysage que les mines renfrognées de ses gardiens.

On était arrivé enfin, un soir, devant de hautes murailles. L’auto avait roulé sous une voûte et s’était arrêtée à la porte d’un pavillon à l’intérieur duquel on avait presque porté le professeur Fringue, harassé.

Au réveil, il s’était vu servi et gardé à vue par des gens aux visages inconnus. Comprenant que c’était un calcul de ses persécuteurs, et pris d’une rage qui lui fit oublier toute prudence, il se mit à crier :

— On ne vous a pas dit qui j’étais ? Je suis le professeur Fringue… Le professeur Fringue, entendez-vous ? Vous pourrez le répéter et démentir le bruit de ma mort.

Il s’égosillait en vain. Ses nouveaux geôliers le considéraient avec une stupéfaction apitoyée, en gens qui ne comprennent pas.

L’un d’eux, enfin, haussa les épaules ; l’autre se toucha le front et eut une mimique significative, la même apparemment dans tous les pays.

Ce geste mit en fureur le professeur Fringue.

Il se précipita sur l’insolent et le secoua, en hurlant :

— Mais non, je ne suis pas fou ! Je suis une victime, entendez-vous ? une victime du plus odieux arbitraire qu’on puisse imaginer. On vous a dit que j’étais fou pour que vous doutiez de mes paroles. Mais je suis Fringue… Fringue… Achetez les journaux, que diable ! Vous y trouverez sûrement mon portrait.

Les gardiens le repoussèrent doucement et se mirent à parler entre eux, dans un idiome que le chirurgien ne comprit pas.

Et le malheureux, hébété, devina pourquoi on l’avait conduit si loin. Ceux qui auraient mission de le surveiller ne devaient pas parler sa langue. D’ailleurs, même s’ils étaient parvenus à en saisir quelques mots, ils devaient ignorer le professeur Fringue et l’accident. Une indiscrétion de leur part n’était pas à craindre.

Accablé, le professeur se tut et se laissa tomber dans un fauteuil. Tout le jour, il y rêvassa douloureusement, gémissant sur son infortune.

Le lendemain, plus calme, il entreprit de faire connaissance avec sa cage et il sut alors ce que serait sa vie.

Ce n’était pas, à proprement parler, une prison, et il ne fut pas question d’enfermer le professeur Fringue dans un cachot grillé et verrouillé. Il occupait un pavillon d’isolement dans un des coins d’un immense domaine, qui devait hospitaliser une colonie pénitentiaire ou peut-être abriter des fous.

Jamais personne, sauf les gardiens, n’approchait de ce pavillon ; jamais le professeur Fringue ne put s’en éloigner. Il y vécut en reclus, plus cloîtré que les moines, dont le cercle d’activité s’étend au delà de la cellule et du jardin.

Pour ses promenades, l’isolé avait un jardinet clos de murs, dans lequel il devait tourner mélancoliquement, comme un fauve. Pour le bavard qu’il était, il ne pouvait exister de pénitence plus dure.

Sans précisément lui imposer le silence, ses bourreaux avaient trouvé le moyen de lui interdire tout échange d’idées. Les questions les plus banales lui étaient rendues impossibles par ce fait que ses gardiens ignoraient le français, non moins que les autres langues parlées par le professeur.

Pour éviter qu’ils n’en arrivassent à comprendre leur prisonnier, on les changeait toutes les semaines. Chaque lundi, le professeur exaspéré voyait surgir de nouveaux visages, plus étrangers encore, plus fermés que les précédents auxquels il avait commencé à s’habituer.

Il tenta lui-même de s’initier au langage dont se servaient ses geôliers. Mais il observa bien vite que ce n’était qu’un patois barbare et changeant, dont une volonté méfiante faisait défiler successivement devant ses oreilles toutes les variétés, de manière qu’elles ne pussent s’accoutumer à ces assonances.

Au bout de peu de temps, le professeur, découragée renonça à surprendre le secret de ces syllabes hostiles, auxquelles de rauques gosiers donnaient, chaque semaine, une physionomie nouvelle.

Condamné à se taire ou à parler pour lui seul, il lui restait la ressource du travail.

Il avait à sa disposition des livres et son pavillon comportait un laboratoire. Un avis qu’il trouva sur sa table l’avertit de la faculté qu’il aurait d’établir une liste hebdomadaire des substances nécessaires à ses travaux. Cette liste devait être rédigée en français et ne comporter ni signature ni allusion à la personnalité du prisonnier. La moindre infraction à cette règle devait entraîner la suppression du laboratoire.

Le savant tenta de s’y intéresser et de reprendre ses travaux. Mais vers quoi les diriger ? Il lui manquait la présence du silencieux Clodomir, qui savait si bien provoquer les intarissables discussions, fécondes en découvertes, bien que Fringue formulât à la fois les objections et les réponses. Il lui manquait aussi le stimulant du but utile.

Car il avait compris qu’on ne lui octroyait son laboratoire qu’à titre de jouet inoffensif. Le résultat de ses travaux y devait demeurer à jamais enseveli. Nul ne s’en enquerrait.

Cette conviction tua les dernières ressources d’énergie du professeur Fringue. Il glissa peu à peu à un désœuvrement qui acheva de le démoraliser.

Il se crut condamné à traîner jusqu’à sa mort cette existence odieuse, et il faillit devenir fou.

De fait, des mois passèrent, sans qu’aucun changement la modifiât.

Mais un soir, tandis qu’il se promenait dans son jardinet, il aperçut au-dessus d’une des murailles trois visages qui le regardaient. Il s’arrêta pour les examiner à son tour ; dans son existence monotone, le moindre événement prenait une importance capitale.

Les trois curieux, à la file, s’étaient accoudés sur le mur. Ils devaient être juchés sur des échelles ; seul, le haut de leur buste apparaissait.

L’un d’eux désigna le professeur Fringue, de sa main tendue ; un autre tira de sa poche une photographie et sembla la comparer au vieux chirurgien.

Tout cela fut court. Ils disparurent presque aussitôt, laissant le prisonnier complètement interloqué.

L’espoir est prompt ; un rayon pénétra le cerveau du professeur Fringue.

S’intéressait-on à lui ? Ce ne pouvait être que pour le délivrer.

Son imagination se surexcita si bien qu’il ne put dormir. Il attendait un événement et ce fut sans la moindre surprise qu’il vit, le lendemain, pénétrer dans sa chambre deux des hommes qu’il avait entrevus la veille.

— Venez, dit l’un d’eux, en français.

Le professeur Fringue en ressentit une émotion extraordinaire. Il y avait des mois qu’on ne lui adressait plus la parole, des mois que ses oreilles n’avaient accueilli que des syllabes incompréhensibles.

— Où ? balbutia-t-il.

— Nous vous emmenons, répondit laconiquement l’un des hommes.

Ils le prirent chacun par un bras et l’entraînèrent. Une valise toute prête attendait dans le corridor. Ils la prirent.

Le professeur Fringue ne fit pas la moindre résistance. Un espoir fou l’exaltait, mais l’émoi lui coupait les jambes et paralysait les questions qu’il aurait dû poser.

Il se répétait, tout bas :

— On m’enlève !… On m’enlève !…

Il s’étonnait à peine de ne pas voir paraître ses gardiens. Mais il les supposait achetés.

À quelques mètres du pavillon, le groupe rencontra une porte perçant le mur d’enceinte et donnant sur la campagne. Les hommes en avaient la clé. On sortit par là.

Tout s’arrangeait à merveille, trop bien à la vérité. Jamais évasion n’avait rencontré moins d’obstacles.

Le professeur peu à peu s’éveillait de son rêve.

Mais ses deux compagnons l’entraînaient rapidement ; il était trop essoufflé pour pouvoir parler. Il remarqua pourtant qu’on coupait à travers champs, sans suivre aucun chemin tracé. Cela confirmait l’hypothèse d’une fuite.

Une haie soudain les arrêta. Au delà, on apercevait un quadruple ruban de rails ; à l’aide de leurs bâtons, puis de leurs corps, les hommes ouvrirent dans la haie une brèche par laquelle ils firent passer Fringue. Et tous trois, rangés le long de la voie ferrée, attendirent. Le professeur soufflait.

Presque aussitôt un coup de sifflet strident déchira l’air. En grondant, un train accourut.

L’un des hommes, tirant de sa poche un mouchoir rouge, l’agita. Et le train stoppa devant eux. Du fourgon descendit un employé, qui alla ouvrir une portière, en faisant des signes.

Et Fringue, hissé dans le wagon, se trouva assis entre les deux hommes, tandis que le train repartait.

Alors, il réussit enfin à bégayer :

— Où m’emmenez-vous ?

— En France, parbleu !

— En France !

Le cœur du professeur tressautait dans sa poitrine.

— Qui ?… Qui ? balbutia-t-il.

— C’est l’ordre. Nous n’en savons pas plus, jeta hargneusement l’un des deux hommes.

— L’ordre ! Vous êtes… des… policiers ?

La voix de Fringue trahit sa déception.

— Pour vous servir ! plaisanta son interlocuteur. Nous devons vous conduire à Marseille. Après ça, motus ! On ne vous en dira pas plus long. D’ailleurs, c’est tout ce que nous savons. Affaire politique, hein ! mon lascar ?

Il cligna de l’œil, en ricanant. Fringue dédaigna de répondre.

Il était atterré. Tout son espoir s’évanouissait. Ce n’était qu’un transfert de prison.

Mais pouvait-il perdre au change ? Il rentrait en France, à Marseille.

Pourquoi à Marseille ?

Baste ! il verrait bien. Qu’avait-il besoin de se tourmenter ? Cette lubie de ses persécuteurs ne pouvait amener dans sa situation que d’agréables modifications. On s’occupait de lui. Cela signifiait peut-être bien des choses.

— Quels événements se sont passés depuis mon départ ? Quels événements ?

Il avait parlé tout haut. Les policiers se crurent questionnés.

— Vous voudriez bien le savoir, grommela l’un d’eux. Alors, ça ne bardait pas encore, quand vous êtes parti ? Vous en étiez peut-être, de la bande ?

— Laisse donc, interrompit son compagnon. La consigne est de ne pas causer. Monsieur est au secret, tu sais bien. Tout ce qu’on pourrait dire, ça serait pour nous attirer des ennuis.

Le professeur Fringue soupira. L’égoïsme humain avait parlé. Il savait que, désormais, toutes ses questions se heurteraient à un mutisme intransigeant.

Le policier avait tiré de sa poche du tabac, des cartes et des journaux.

— Voilà de quoi tuer le temps, dit-il. Si monsieur veut être gentil, pendant que nous « maquillerons » les « brèmes », on pourra lui laisser lire les nouvelles.

Il passa à son prisonnier un paquet de quotidiens, et l’ayant vu s’absorber aussitôt dans sa lecture des feuilles, il entama avec son compagnon d’interminables parties de piquet.

Le professeur Fringue s’était jeté sur les journaux avec une ardeur joyeuse. Il allait donc savoir, reprendre contact avec le monde vivant.

Mais sa lecture le déçut profondément. Les journaux de cette époque, soumis à une rigoureuse censure, ne publiaient que des nouvelles indifférentes. À les en croire, jamais la vie n’avait été aussi calme, aussi plate. Rien ne transpirait des événements étranges qui se succédaient depuis six mois et aucune allusion n’était permise à la lutte sourde du pouvoir contre l’invasion des surhommes.

N’ayant rien trouvé qui se rapportât au Dr Clodomir, le professeur Fringue soupira et rejeta les journaux. Son sursaut d’espoir l’avait fatigué. Il s’endormit.

Le second jour, aux arrêts, il entendit chanter les syllabes italiennes. On traversait donc la péninsule. Désormais, le voyage allait se poursuivre en pays connu.

Le troisième, on arriva à Marseille.

Descendu du train, après la dispersion des voyageurs, Fringue fut conduit hors de la gare devant laquelle l’attendait une auto fermée dans laquelle il monta.

Par les glaces de la portière, il pouvait néanmoins apercevoir l’agitation des rues et le va-et-vient de tout ce peuple exubérant, après tant de jours solitaires et mornes, lui causait une impression joyeuse. Ses gardiens, apprivoisé par sa docilité, lui avaient permis de s’asseoir près d’une portière, à condition qu’il ne tenterait pas de baisser la glace ni de passer sa tête au dehors.

L’itinéraire de l’auto l’avait amenée au bas des allées de Meilhan. Là, Fringue fut surpris de voir que, brusquement, tout mouvement cessait. La foule, escamotée comme par enchantement, disparut totalement. Par contre, des centaines de soldats, cuirassiers rigides, dragons impassibles, dressés sur leurs chevaux, occupaient militairement les grandes voies.

Une double haie de cavaliers isolait la chaussée des trottoirs, le long desquels ne déambulaient que des agents de police, occupés à faire baisser les rideaux métalliques des devantures et clore les persiennes des appartements. Tout visage qui osait se montrer derrière une vitre attirait les foudres de leur colère ; les curieux rebelles étaient aussitôt appréhendés.

Les agents exécutaient leur consigne avec une brutalité tellement hargneuse, un sans-gêne si despotique, que le professeur Fringue en fut choqué.

— Je me suis trompé ! s’exclama-t-il. Nous ne sommes pas en France !

— Ce serait donc que monsieur place Marseille dans la lune ? lança facétieusement un de ses gardiens.

— Si je suis en France, riposta le savant avec dignité, c’est alors que la France a bien changé.

Il était clair que la proclamation de l’état de siège avait dû précéder de telles mesures. Fringue cherchait en vain par quel danger pressant elles pouvaient être excusées. Tout paraissait si calme !

Le chauffeur de leur auto avait parlementé. Devant la voiture, la haie s’entr’ouvrit ; elle roula au milieu de la chaussée, descendant vers le vieux port. Comme elle arrivait à la hauteur du cours Belzunce, elle croisa une longue file de voitures cellulaires, qui suivaient la même direction.

La curiosité des policiers parut s’éveiller. Ils baissèrent les glaces pour mieux voir.

— Les voilà ! murmura l’un d’eux.

— Qui ? demanda le professeur Fringue.

— Les déportés, répondit laconiquement l’homme qu’il avait interpellé.

Leur nombre effara le savant ; il fallait qu’il fût considérable, car la file que doublait l’auto était interminable. Fringue compta plus de cent voitures, dont chacune, à son estime, devait contenir une vingtaine de déportés.

C’était évidemment à cause de leur passage que les troupes avaient été mobilisées. Mais pour quelle raison cachait-on si soigneusement ces condamnés, dont les visages s’apercevaient à peine à travers les grilles des voitures ?

Quelques-unes n’étaient que des charrettes. Pour ce transport monstre, il avait fallu sans doute réquisitionner toutes espèces de véhicules. Sur la paille de ces charrettes, serrés les uns contre les autres, le professeur Fringue aperçut une vingtaine d’hommes aux fronts énormes, aux yeux graves et mélancoliques.

Il demeura interdit, le cœur étreint d’une inexplicable tristesse.

— Ils n’ont pourtant pas l’air de criminels, balbutia-t-il.

Ses gardiens haussèrent les épaules.

Atterré, le professeur se demandait quelle convulsion sociale, quelle tentative de révolution avait pu justifier ces proscriptions en masse.

Et il commençait à trembler, à craindre d’entrevoir la vérité.

Devant un colossal transatlantique, on le fit descendre. Ses gardiens le poussèrent vers la passerelle, dirent quelques mots aux hommes qui se trouvaient à la coupée et prirent congé de leur prisonnier.

— Vous y êtes. À présent ça ne nous regarde plus.

Après leur départ, personne ne parut prendre garde à Fringue. Un des hommes de la coupée lui fit seulement signe qu’il pouvait demeurer près du bastingage.

Comme il s’y accoudait, en désœuvré, il vit s’arrêter sur le quai, en face de la passerelle, la première voiture de la file qu’il avait croisée. Des agents ouvrirent aussitôt la porte et firent descendre un à un les prisonniers qu’ils poussèrent vers l’embarcadère.

Les déportés s’embarquaient sur le navire de Fringue !

— Voilà le second convoi, cria une voix, non loin du professeur.

Ininterrompue, la file des déportés montait à bord et s’engouffrait dans l’entrepont, entre deux haies de matelots alignés.

La première voiture vide s’était éloignée, remplacée par une seconde, puis par une autre. Toutes, en passant, déposaient leur contingent d’hommes étranges.

Et Fringue, qui les regardait défiler, sans pouvoir détourner ses yeux de leurs fronts extraordinaires, murmura :

— Ils se ressemblent tous… tous !… Que sont-ils ?… Qui sont-ils ?…

Quelqu’un, derrière lui, répondit :

— Ne devinez-vous pas les surhommes ? professeur Fringue ?

Le savant tressaillit violemment et se retourna.

Mais, autour de lui, trop de gens passaient, couraient, se heurtaient dans l’activité fiévreuse de l’embarquement. Il ne sut pas qui avait parlé.

Désemparé, il demeura là, n’osant se retourner vers l’agitation du quai. Il craignait, maintenant, de revoir la file des hommes aux fronts puissants.

Des surhommes ! Ce mot avait été une révélation. Il devinait enfin l’œuvre de Clodomir, car ce ne pouvait être que Clodomir qui avait conçu et réalisé cela.

Ainsi, son rêve, sa chimère ! vivaient, aboutissaient. Durant sa captivité, la force merveilleuse, le fluide découvert avait commencé la transformation. Clodomir avait agi.

Un génie, ce Clodomir ! Seul contre les élites, il avait triomphé. Il avait créé ces hommes, ces surhommes !

Le professeur s’étonna à peine de l’immensité de l’œuvre, en regard de si faibles moyens.

Tant de surhommes !

Il en avait compté des milliers. C’était vraiment un miracle qu’il eût suffi d’un homme, pour les multiplier ainsi.

Mais qu’était ce colossal effort, ce résultat inespéré, en face de ce qui restait à faire ?

Le professeur Fringue comprenait qu’ils n’étaient qu’une poignée perdue au milieu du flot humain. Le flot les submergeait.

Le mot des policiers retentissait encore à son oreille.

— Les déportés !

Ils étaient cela, les surhommes ! Ils n’étaient que cela.

Maintenant, le professeur Fringue comprenait le drame, la folie de l’entreprise, le néfaste orgueil de Clodomir.

À quoi avait-il servi de créer des surhommes ? Pour ne pas se laisser envahir, la société les emprisonnait, comme elle avait emprisonné Fringue. Elle les déportait.

Le savant refit mentalement les calculs, dont Yves Leguennec avait rassuré Potensy.

— À quoi bon continuer ? gémit-il. Nous ne sommes pas de force.

Prolonger la lutte serait folie criminelle. Avait-on le droit de multiplier les malheureux, de les condamner à la désolante existence qu’entrevoyait pour eux celui qui, sans doute, allait la partager ?

L’escalier criait sous le continuel passage des hommes ; Fringue entendait son grincement et le piétinement du troupeau qu’on embarquait.

Les mains sur les yeux, il s’éloigna du bastingage, s’enfuit en bégayant :

— Je ne puis voir cela !… Non ! Je ne puis voir cela !…

Et c’était son œuvre !

Mais il allait l’expier, puisque lui aussi partait pour l’exil, un exil sans fin.

— Le rocher des Prométhée !… Potensy l’avait prédit, songea-t-il amèrement.

Affaissé dans un coin, tout le jour, il demeura absorbé dans une douloureuse songerie ; isolé, oublié, et ne pensant pas à s’étonner de la liberté relative dont il jouissait.

Vers le soir, après les manœuvres de l’appareillage, qui ne le tirèrent pas de son accablement, un marin s’approcha de lui et lui toucha légèrement l’épaule.

— Monsieur… monsieur…

Le savant releva vers lui ses yeux, où flottait parfois, en dépit des années, un reflet de candeur puérile.

Le marin continua :

— Monsieur, il faut venir. Le délégué vous attend.

— Ah ! oui, dit Fringue. J’oubliais que je suis un prisonnier d’État.

Il reprit son plus grand air – son air de proscrit – pour suivre son guide. Et il n’eut plus d’autre souci que de plastronner et d’écraser sous son mépris ceux qui, en lui, persécutaient son œuvre.

Appuyé contre une table, un homme, debout, attendait, qui s’inclina profondément à l’entrée du savant.

— Trêve de politesse, monsieur ! s’écria à brûle-pourpoint le professeur Fringue, avec une vivacité agressive. Je suis un prisonnier et vous n’êtes qu’un geôlier.

Le bruit de la porte refermée l’avertit que le matelot s’était retiré. Le délégué parla aussitôt.

— Regardez-moi, professeur Fringue, dit-il. Ne reconnaissez-vous pas l’œuvre de votre disciple, le Dr Clodomir, un peu votre œuvre, par conséquent ?… Dans quelques heures, vous serez libre, ô mon maître !

Il ajouta mélancoliquement :

— Libre tout au moins de mourir en vous défendant, vous et ceux qui vous doivent d’être devenus ceux qu’ils sont.

Le professeur avait tressailli. Il considéra avec un reste de méfiance l’homme qui venait de prononcer ces paroles.

— Libre ? Que voulez-vous dire ? questionna-t-il.

Et il ajouta aussitôt, impulsivement, débordé par l’espoir qui revivait en lui :

— Mais, alors, les surhommes ?

— Ils partageront votre sort… Une lutte sans merci, peut-être un triomphe éclatant, se préparent.

— Qui donc êtes-vous ? demanda Fringue, en dévorant des yeux son interlocuteur.

— Les hommes, maître, m’appellent Yves Leguennec. Et ils me croient un des leurs. Je suis le délégué des élites.

— Le délégué !

— De vos persécuteurs. C’est à moi qu’ils ont confié la mission d’anéantir l’œuvre du Dr Clodomir, de garder, de paralyser – de tuer si besoin était – les milliers de surhommes créés malgré eux.

— Et vous avez accepté cette mission ? s’exclama le professeur.

— J’en ai aussitôt profité pour vous adjoindre aux exilés, répliqua imperturbablement Yves. Regardez mon front, regardez-moi, professeur Fringue. Pour l’œuvre de ruse, de diplomatie, d’abnégation aussi, dont j’ai tenté la réalisation auprès du Président Potensy, il fallait mieux qu’un homme… Un homme – même un surhomme – se serait peut-être laissé éblouir, détourner de l’œuvre. Il aurait été prisonnier de son rôle. Il s’y serait attardé. Il ne fallait pas risquer cela. Le Dr Clodomir m’a choisi parce que… Approchez tout près, professeur Fringue, encore plus près. Il ne faut pas qu’on puisse entendre.

Visage contre visage, les yeux dans ses yeux, pourquoi ceux du savant prenaient-ils cette expression de stupeur, presque de terreur ? Ils demeurèrent face à face. Les lèvres d’Yves s’agitaient à peine. Pourtant, le professeur Fringue entendait.

Et il écoutait avidement… avidement…

Le mystérieux entretien dura jusqu’au matin.

À l’aube, au moment où les vigies annonçaient la terre, le professeur Fringue et Yves Leguennec sortirent du salon et montèrent sur le pont. Le professeur était très pâle et jetait sur son compagnon des regards furtifs, qui exprimaient l’effroi.

— Voilà l’île, annonça Yves, en étendant la main vers la bande sombre qui barrait l’horizon, l’île des surhommes ! C’est là que les élites aveugles m’envoient les parquer… là que je régnerai sans contrôle et que je préparerai l’invasion.

— Mais ces gardiens qu’on vous impose ? objecta le savant, avec un mouvement de tête dans la direction des soldats et des matelots, rangés le long du bordage.

— J’en ferai des surhommes, riposta Yves. Ils sont cinq cents. Nous sommes trois mille. Dans notre île, d’ici peu, il n’y aura que des surhommes… Oh ! mon plan est fort simple.

On eût dit qu’il s’enthousiasmait en l’exposant.

— Imaginez, professeur Fringue, que de cette île où nous serons les maîtres, de cette île, dont la population aux facultés surhumaines sera sans cesse accrue, des expéditions clandestines partent, abordent, tantôt sur un point, tantôt sur un autre des continents, y jettent des hommes noirs… Vous savez maintenant ce que sont les hommes noirs, – les épaules du savant frissonnèrent. – L’œuvre de Paris sera multipliée… Et n’est-ce pas infiniment drôle ? c’est à moi que les membres de l’élite enverront les prisonniers, c’est-à-dire les nouvelles recrues de mon armée. Comprenez-vous ? Cette île, bientôt, sera trop petite. Nous en occuperons d’autres. Il faut que nous soyons des millions le jour où on découvrira la vérité. Et ce jour-là, nous serons de taille à engager la lutte… ouvertement… Un beau rêve, professeur Fringue !

Un rêve, certes ! Pourquoi faisait-il frémir le savant ?

Yves se calma de lui-même.

— Mais pour qu’il soit possible, reprit-il en se rembrunissant, il ne faut pas que la défiance soit éveillée. Parviendrons-nous à endormir les soupçons ?… N’importe ! Nous n’en aurons pas moins libéré les malheureux que gardaient les geôles gouvernementales. Mourir libre vaudrait mieux que vivre prisonnier.

— Certes ! approuva Fringue.

— D’ailleurs, nous réussirons. Je le veux. Il faut que j’inspire une confiance illimitée. Il y a un moyen. S’il réussit…

Il s’interrompit. Le paquebot entrait dans un port.

On voyait que c’en était un, mais nul bateau ne s’y trouvait. Et la ville qu’on apercevait semblait pareillement déserte.

Seuls, un gardien de sémaphore, deux ou trois pilotes, faisant des signaux, et une centaine de soldats peuplaient la partie visible de la côte.

— On a fait partir la population, expliqua Yves. Pour nous accueillir, il fallait que l’île fût déserte. Elle sera bien à nous.

Il dut quitter Fringue pour présider au débarquement. Auparavant, il lui glissa dans l’oreille :

— Patience ! La comédie durera peu. Les surhommes sont prévenus et armés. Leur entreprise sera facilitée par les dispositions que je vais prendre. Nous avons mieux qu’un narcotique pour immobiliser les gardiens. Souvenez-vous de votre découverte… Demain, nous serons les maîtres… Mais, moi, je ne puis demeurer. Il faut que je parte… que j’aille chercher celle qui sera l’otage. À bientôt, professeur Fringue.

Trois jours après, Yves Leguennec débarquait à Marseille.

À cette date, les journaux annonçaient pour le soir même le mariage de la fille du Président.

« La cérémonie, disaient-ils, sera très simple. Aussitôt après la signature de l’acte, dans les salons du château de Versailles, les nouveaux époux partiront. Nous croyons savoir que le gendre du président, chargé à l’étranger d’une importante mission, n’a point voulu l’interrompre et qu’il rejoindra aussitôt son poste avec sa jeune femme. »

De quel poste s’agissait-il ? Oubli ou discrétion imposée, les journaux ne l’indiquaient pas.

En les parcourant, Yves s’était dirigé vers la gare, où un wagon devait lui être réservé dans le premier convoi partant par le « tube ».

Au moment où il arrivait sur le quai de la station pneumatique, un commissaire spécial, qui le guettait, lui remit une dépêche.

Il l’ouvrit et traduisit d’un coup d’œil ces mots écrits en langage conventionnel :

« André Monontheuil évadé. Revenir. Tout sera prêt. – CLODOMIR. »

CHAPITRE III

COUP DE THÉÂTRE

— Je crois bien, sacrebleu ! Faites entrer… tout de suite… tout de suite…

Et Potensy se leva, en proie à la plus vive agitation.

André Monontheuil – l’un de ses émissaires, l’un de ses alliés jugés perdus, presque pleurés – qui revenait ! qui se faisait annoncer tout à coup !

Était-ce un atout qu’il revenait mettre entre les mains du Président ? Ce retour suivait-il ou précédait-il la défaite des hommes noirs ?

Sous une apparence d’expansive cordialité, ce fut cet espoir qui poussa Potensy, mains tendues, vers la porte dans l’encadrement de laquelle venait d’apparaître le jeune reporter.

— Mon cher enfant !… Enfin !… Quelles inquiétudes vous m’avez causées ! s’écria-t-il, avec une volubilité joyeuse, en pressant les mains d’André. J’avais presque des remords… presque… de vous avoir engagé dans cette périlleuse aventure.

Les remords de Potensy ! Son humanité ! Sa sensibilité !

Il fallait qu’André n’eût vraiment pas le cœur à la gaieté pour les entendre évoquer sans éclater de rire.

Mais non, il n’avait pas davantage la mine d’un triomphateur. Il était très pâle, infiniment troublé. Potensy s’en avisa tout à coup.

— Voyons, fit-il, en fronçant les sourcils et en redevenant de glace. Qu’êtes-vous devenu ? Expliquez-moi votre disparition… et votre retour.

Il avait maintenant l’air d’en faire un crime à André.

Amené près d’un fauteuil, celui-ci s’y laissa tomber et murmura :

— J’étais prisonnier…

— Bon ! dit Potensy, retrouvant son humeur joyeuse.

Et il fit claquer ses doigts.

— Des hommes noirs ? questionna-t-il.

— Des hommes noirs.

— Ainsi, vous les avez vus ?… Vous savez ?…

— Je sais ! soupira André, en laissant tomber sa tête d’un air accablé.

Le Président prit cela pour un signe, un reste de terreur.

— Sont-ils donc si terribles ? demanda-t-il. André releva les yeux sur son interlocuteur et prononça lentement :

— Ce ne sont pas des hommes…

Potensy tressaillit à peine. Pourtant, il essuya machinalement sur son front une sueur glacée.

— Je le craignais, dit-il. J’avais prévu cela… Que sont-ils ?

— Des machines, répondit André. Des machines intelligentes… du moins, je le suppose.

— Oui, approuva Potensy, la gorge serrée. Oui… si l’on admet la théorie du professeur Fringue, il est logique de supposer cela.

— J’ai vu, dit encore André.

Il épiait l’effet produit par ses paroles.

Et Potensy, en le regardant, semblait pris d’une inquiétude nouvelle.

— Vous avez pu néanmoins leur échapper ? interrogea-t-il.

André inclina affirmativement la tête.

— J’ai pu, répondit-il.

Alors, le Président respira librement. Un instant, pensant à la formidable puissance que représentaient les hommes noirs, il avait douté qu’André eût pu s’évader. Il avait craint que le reporter ne revînt en vaincu, c’est-à-dire en parlementaire, porteur de menaces, d’une sommation peut-être.

Mais André affirmait avoir rompu l’étreinte. Il était donc possible d’échapper aux hommes noirs, de triompher d’eux par la ruse, sinon par la force.

Plein d’espoir, Potensy interrogea :

— Où est votre compagnon ?

— Socrate ?

André blêmit davantage. Il répondit :

— Il est resté entre leurs mains… là-bas…

Il avait fait machinalement un geste par-dessus son épaule.

Le Président cueillit ce geste au vol.

— Ainsi, vous connaissez leur retraite ? interrogea-t-il.

— Je la connais, répondit André.

— Eh bien ! c’est fort simple…

Et Potensy, guilleret, vibrant, redevenu homme d’action, se leva, en se frottant les mains.

— C’est fort simple, répéta-t-il. Nous allons faire cerner leur repaire. Nous y enverrons autant d’hommes qu’il faudra… une armée si c’est nécessaire… Et, dussions-nous employer la dynamite ou le canon, nous détruirons les hommes noirs… et ceux qui les dirigent. Tenez-vous encore sur vos jambes, mon cher garçon ? Pouvez-vous guider nos hommes ?

— Pas encore ! dit André, d’un ton singulier. Pas encore !

Il fit signe, à Potensy stupéfait, de se rasseoir.

— J’ai un plan, expliqua-t-il, tout d’une haleine, en homme qui ne veut pas être interrompu. Jusqu’à ce soir, je vous demande carte blanche. Ce soir seulement, il me sera possible de vous indiquer la maison des hommes noirs… Et alors, vous ferez ce que vous jugerez bon de faire. Je parlerai ce soir… à moins que… cela ne me soit devenu impossible, ajouta-t-il, en souriant bizarrement. Car, d’ici là, j’ai une grosse partie à jouer… une grosse partie… et toute intervention de votre part serait néfaste. Vous ne les tenez pas encore, monsieur le Président.

— Vous avez carte blanche, répliqua vivement Potensy effrayé. Mais comment espérez-vous… comment songez-vous à vous mesurer seul contre eux ?

— C’est mon secret, dit André, avec calme. Il n’y a que moi qui puisse tenter cela. Et, dans cette affaire, personne ne me serait d’aucune utilité… au contraire !

— Suivez donc votre inspiration, conclut le Président. Mais vous avez parlé d’un danger que vous alliez courir. N’aurez-vous pas besoin d’aide à un certain moment ?

André secoua la tête.

— N’y songez pas, répondit-il.

— Mais… il faut tout prévoir… Si vous succombez ? Que devrons-nous faire ?

— Je vous le dirai, fit André. Tout à l’heure… tout à l’heure…

Il se leva, arrêtant d’un geste les objections du Président.

— Parlons net, continua-t-il. Il faut que je sois libre, aujourd’hui, d’aller et de venir dans le parc, et, au besoin, dans le château.

— Vous aurez toute liberté. Mais pourquoi ?

— Parce qu’ils doivent venir…

Potensy sursauta.

— Ils doivent venir ? répéta-t-il.

Et il traduisait :

— Les hommes noirs doivent venir.

Il lui était impossible d’interpréter autrement les paroles d’André.

Effaré, il poursuivit :

— Aujourd’hui ?… Dans le parc ?

— Oui, affirma André. C’est là-dessus que je compte.

— Mais c’est aujourd’hui le mariage de ma fille, s’exclama le président.

— C’est pour cela, murmura le journaliste. C’est à cause de cela. Ne m’interrogez pas. Je ne puis encore vous expliquer. Mais ils viendront… ils y seront… Voilà pourquoi je vous demande le libre accès du parc et du château.

— Je vais donner des ordres, répondit fébrilement Potensy.

— En dehors de cela, n’est-ce pas, aucune précaution… Et si on entend des coups de feu, que nul ne vienne, surtout… personne… Qu’on attende.

— Et si vous ne reparaissez pas ?

— Il sera temps ce soir, répondit doucement André. Il sera toujours temps. C’est à moi… à moi seul de régler l’affaire. Est-ce entendu ?

Il hésita encore, puis tira de sa poche une enveloppe cachetée, qu’il posa sur la table, devant Potensy.

— Si je n’ai pas reparu à minuit, vous ouvrirez cela, dit-il. Mais à minuit seulement. Auparavant, vous ne pourriez agir sans faire échouer mon plan… et vous vous laisseriez tenter. Il me faut votre parole.

— Vous l’avez, répondit solennellement le Président.

— Ce n’est qu’un pis-aller, comprenez-vous ? continua le journaliste, d’une voix sourde. Il faut souhaiter que je revienne.

Il se dirigea vers la porte.

— Souhaitons-le, dit Potensy. Mais quelles heures d’angoisse je vais vivre ! N’êtes-vous pas trop imprudent ?… Trop confiant en votre plan ?… Vous êtes armé, je pense ?… Allons, mon cher enfant, une poignée de mains et bonne chance ! Si vous réussissez…

André l’interrompit.

— Si je réussis, dit-il, je n’aurai plus rien à désirer.

Il sortit sur ces mots.

Une sonnerie retentit aussitôt. Potensy s’apprêtait à donner les ordres promis.

Si l’on n’était un familier de la présidence, les huissiers ne permettaient pas qu’on circulât dans le château ; et, au dehors, les gardiens interdisaient l’accès des jardins. Il y avait, d’ailleurs, dans le parc, des parties réservées au Président et à la Dauphine ; nul ne pouvait s’y promener.

Sûr d’être arrêté dès les premiers pas, André attendit donc qu’un officier de service fût sorti du cabinet présidentiel pour transmettre la consigne de libre passage. Dans le grand vestibule, le chef des huissiers vint lui remettre une carte, en lui recommandant de la porter de façon apparente, afin de s’éviter tout arrêt.

Alors, André sortit du château, traversa le parterre d’eau, longea le bassin de Latone et descendit vers le Tapis-Vert.

Par l’allée de la Petite Venise, il gagna les abords du Petit-Trianon.

Là commençait la solitude. Il ne croisa plus nul garde et pas davantage de promeneurs, parce que Simone s’était réservée ce coin et qu’elle en exilait jusqu’aux gens de service. C’était pour cela qu’André, qui connaissait ce détail, l’avait choisi.

Il arriva près du Temple de l’Amour. Bien que la fantaisie de la Dauphine l’eût surtout affecté au culte de sa propre rêverie, et qu’elle en eût fait pour elle-même une inviolable retraite, ce nom lui avait été conservé.

Était-ce l’influence de ce vocable ou le souvenir de Simone, c’était là qu’André avait fixé son rendez-vous suprême.

Il avait dit à Socrate :

— J’attendrai près du Temple de l’Amour.

Des verdures le cachaient à tous les yeux. Seule, Simone aurait pu venir en ce lieu ; mais, à cette heure, la Dauphine, absorbée par sa toilette de mariée, ne songeait guère à un semblable pèlerinage. André était seul, bien seul.

Il fit quelques pas, en suivant l’allée, tira de sa poche un revolver et le déposa au pied d’un arbre, bien en vue. Puis il en sortit un autre, qu’il garda à la main, et, reculant d’une vingtaine de pas, s’en fut s’adosser contre un tronc enrobé de mousse.

Immobile, le doigt sur la gâchette, surveillant le sentier, il attendit.

Il avait promis cette attente, promis à Socrate. Cette promesse avait été le prix de sa liberté. Il ne devait révéler le secret des Leguennec qu’à l’heure du mariage, quand toute autre solution serait devenue impossible.

Car Socrate espérait encore, et c’est pourquoi il avait voulu rester à la place d’André dans le pavillon de la rue Denfert.

Il espérait convaincre Bertrand Leguennec de ne pas risquer l’œuvre entière, de renoncer à sacrifier Simone. Il se croyait le droit de tenter cette démarche. Ses arguments lui semblaient irréfutables.

André ne partageait pas cette illusion. Il avait néanmoins consenti à prolonger la trêve. Mieux, il avait offert une dernière chance, car il se résignait mal au rôle de délateur, même pour le salut de Simone. Et il conservait à l’œuvre de Clodomir son admiration.

— Tout pourrait s’arranger, vieux, expliqua-t-il. Ce serait tout au moins limiter le désastre. D’Yves ou de moi, l’un des deux doit disparaître. Qu’il consente à une rencontre, à un duel sans témoins. Le sort décidera. Et quelle que soit l’issue, l’œuvre pourra être sauvegardée. Le vieux Bertrand, averti, n’aura qu’à prendre ses précautions et à chercher une autre retraite avec ses hommes noirs.

Contre le renouvellement de la promesse d’attendre, Socrate, conservant son espoir en une autre solution, avait consenti à transmettre le défi, qu’André ne put se tenir de clamer au vieux Leguennec quand il se heurta à lui.

Il craignait encore la poursuite des homme noirs que Bertrand avait le pouvoir d’animer. Mais l’auto rattrapée au bas de la rue l’emporta et le sauva.

Dans Versailles, André erra jusqu’au matin. Vingt fois, à cause de son front, il fut arrêté. Mais il avait conservé un sauf-conduit remis par Potensy lors de leur premier accord. Chaque fois, la police, étonnée, relâcha le surhomme.

Il ignorait que l’attente dût être brève. Les premiers journaux parus le lui apprirent. Ils annonçaient le mariage.

Alors, André, ayant combiné son plan, se rendit au château et demanda à être introduit auprès de Potensy.

Maintenant, il attendait…

De temps à autre, fébrilement, il consultait sa montre. Il savait l’heure de la cérémonie. Il fixa le délai qu’il accordait à son rival. Si Yves ne se montrait pas à la minute à laquelle il expirerait, André irait révéler la vérité à Potensy. Il se le jura.

Mais Yves viendrait. Le journaliste en avait le pressentiment. Comme lui, le fiancé de la Dauphine avait au cœur une passion farouche ; il accepterait de risquer sa vie pour sauver son œuvre. C’était pour l’amour de Simone qu’André jouerait la sienne.

Il jeta un regard vers le temple, en murmurant le nom de celle qu’il aimait. Et il frémit parce qu’il lui sembla voir remuer, derrière un vitrage, la mousseline d’un rideau.

Ce devait être une illusion ; en vain, pendant plusieurs minutes, l’attention d’André se concentra-t-elle sur le vitrage. La mousseline demeura immobile et, derrière sa transparence, nulle ombre n’apparut.

André soupira. Il avait, un instant, caressé le fol espoir de voir Simone, de la voir une fois encore !

Il n’eut pas le temps de s’attendrir davantage. Une silhouette venait de surgir au tournant de l’allée. Défiant, André braqua son revolver.

Mais son bras, aussitôt, retomba. Sa bouche eut une crispation de colère.

— Vous ! cria-t-il. Pourquoi n’est-il pas venu ?

L’homme qui s’avançait vers lui, ayant dédaigné le revolver laissé au pied de l’arbre, n’était pas Yves.

C’était le vieux Leguennec.

Il marcha vers André et prononça d’une voix brève et résolue :

— Il ne viendra pas.

— Pourquoi ? rugit le journaliste. Est-il donc lâche ? Ne peut-il risquer sa vie pour sauver votre œuvre ?

— Il ne le doit pas, répondit Bertrand Leguennec. Et je ne le lui permettrais pas.

— Ma vie vaut la sienne, riposta André, agressif.

L’oncle d’Yves secoua négativement la tête. Puis, il murmura :

— Savez-vous qui est Yves ?

— Oui, répondit André. C’est pour cela…

— C’est pour cela, interrompit le vieux Bertrand, avec une énergie exaltée, que je ne le laisserai pas jouer sa vie. Périsse la race humaine plutôt que cet homme-là ! J’aimerais mieux… oui, j’aimerais mieux renoncer à poursuivre notre œuvre !

— Eh bien ! renoncez, répliqua âprement André. Partez avec lui. Je ne vous poursuivrai pas. Je ne vous trahirai pas. Il me suffit que vous abandonniez votre projet atroce… insensé… Il me suffit que Mlle Potensy ne soit pas victime de votre machination.

Un singulier sourire plissa les lèvres du vieux Bertrand.

— Pourquoi renoncer ? dit-il. Cette solution ne s’impose pas encore. Rien n’est désespéré.

— Mais, comprenez donc ! s’écria violemment André, comprenez que je ne laisserai pas cette abomination s’accomplir. J’avertirai Potensy.

Il se lançait en avant, tellement exaspéré qu’il allait courir mettre sa menace à exécution.

Bertrand Leguennec lui barra le passage.

— Vous n’irez pas ! dit-il avec autorité.

Il saisit les poignets d’André et les immobilisa. Le journaliste fut surpris de sa vigueur. Ce vieillard, d’apparence débile, devait avoir des muscles d’acier.

— Lâchez-moi ! cria-t-il, en se secouant avec rage.

— Vous n’irez pas, répéta Bertrand.

Il tenait bon et maîtrisait la résistance du journaliste.

Et celui-ci, tout à coup, s’aperçut que le regard de Bertrand Leguennec avait abandonné le sien ; sa double flamme fixait autre chose, par-dessus la tête du jeune homme.

André tressaillit ; ce n’était pas là l’expression des yeux qui regardent un objet inanimé ; ce regard ne pouvait s’adresser qu’à une créature intelligente. Il eut aussitôt la sensation d’une présence ennemie derrière lui et, brusquement, il tourna la tête.

Ce fut pour apercevoir Yves, l’odieux Yves, venu silencieusement par l’autre extrémité du sentier. Il avait profité de l’altercation pour s’approcher et, maintenant, il élevait au-dessus d’André, immobilisé par Bertrand, la menace d’un appareil étrange, d’une sorte de casque métallique, dont le trou béant visait le crâne du malheureux.

André poussa un cri terrible. Il se sentit perdu.

Mais, déjà, le casque encerclait son front, s’abattait, emprisonnait sa tête, lui laissant tout juste le loisir d’entendre cette phrase murmurée par Bertrand :

— Vous ne souffrirez pas.

Le visage d’André disparut, masqué d’acier. Autour de son cou, les mains d’Yves fermèrent une sorte de gorgerin, qui s’y adaptait exactement.

Ainsi coiffé, le journaliste avait un faux air de scaphandrier asphyxié, car il se laissait aller dans les bras de son rival.

Bertrand Leguennec avait lâché ses poignets. Traînant le corps qui s’abandonnait et qu’il avait empoigné sous les aisselles, Yves alla l’étendre au pied d’un arbre.

Il dit, en se redressant :

— Il ne parlera pas.

— C’était indispensable, approuva Bertrand, qui avait assisté impassible à toute cette scène.

Alors, sortant de sa poche un sifflet, Yves en tira une modulation atténuée.

De l’intérieur du fourré, quelqu’un répondit pareillement.

— Venez, dit Yves à Bertrand. Il va être l’heure.

Tous deux s’éloignèrent et sortirent du parc.

Une heure plus tard, ils se présentaient à la grille du château.

Une joyeuse animation y régnait. Bien que la cérémonie dût être brève et simple, la personnalité des fiancés, celle du futur beau-père, faisaient de ce mariage un événement mondial. Il n’était si mince personnage qui n’eût à cœur d’y assister et de complimenter les nouveaux époux. Le personnel des ambassades était là, au grand complet ; l’armée, la magistrature et tous les pouvoirs publics étaient représentés.

Pour gagner les appartements de Potensy, les Leguennec durent traverser d’innombrables groupes, répondre à mille sourires, distribuer quantité de poignées de mains, accueillir un déluge de félicitations.

Après ce cyclone d’amabilités, le grand salon vide, où les rejoignit le Président, leur parut le port, que les jetées isolent et protègent contre l’assaut des vagues.

— Enfin, vous voici, ô le plus original des fiancés ! s’écria amicalement Potensy, en tendant ses deux mains aux Leguennec. Voilà qui s’appelle être à la dernière minute.

— Mlle Simone m’excusera, répliqua Yves. Vous savez quelle tâche j’ai acceptée. Je n’y puis dérober que de rares instants.

— Tous, nous apprécions votre dévouement, dit Potensy. Comment cela va-t-il là-bas ?

— À merveille. L’installation s’est effectuée selon mes plans. D’ailleurs, mon absence sera de courte durée. Dès ce soir, j’irai reprendre le gouvernail.

— Homme terrible ! soupira le Président, en feignant de s’attendrir. Aurez-vous le cœur de m’enlever sitôt ma fille ?

— Soyez juge. Où est la place du pilote pendant la tempête ?

Potensy inclina la tête.

— Rien de nouveau ici ? demanda distraitement Yves, pour alimenter la conversation, qui tombait.

— Si ! répondit le Président. Il y a… ou plutôt il va y avoir du nouveau.

Mais, des huissiers ouvraient à deux battants les portes, et tout un flot chamarré pénétrait, pressé de s’incliner devant Potensy. Des dames empanachées s’essayaient aux révérences compliquées, dont on honorait jadis les souverains. Versailles devait reconnaître ces saluts, ces dos arrondis, ces bouches mielleuses. Seul, le costume avait changé ; point la comédie ; la même, l’éternelle hypocrisie courbait ces nuques et pliait ces genoux.

— Je vous parlerai plus tard, dit Potensy à Yves.

La parade était commencée. Devant une table, le maire de Versailles s’apprêtait à officier. Rompant avec les usages, il avait estimé que de tels fiancés méritaient qu’il vînt à eux, et il était accouru avec un scribe, son arsenal de sourires et une harangue, polie depuis des semaines.

Ce qu’on allait parapher sur ce parchemin, c’était moins l’union de la petite Dauphine avec Yves Leguennec que l’alliance définitive de l’élite et de l’extraordinaire personnage. Et, plus secrètement, c’était encore mieux… ou pire : la capitulation de l’humanité, son abdication entre les mains des surhommes.

C’était peut-être un pressentiment qui arrêtait, dans ces gorges, rires et caquetages. Un grand silence s’établit. Divisée en deux groupes, au milieu desquels trônaient le Président et son futur gendre, l’assistance tint ses yeux fixés sur la porte blanche aux ornements dorés. On n’attendait plus que Simone.

Elle allait entrer par là, la mignonne petite reine dont la couronne serait de fleurs d’oranger. Casquée de jais, elle jaillirait, resplendissante, du nuage de tulle et de satin. La fleur pourpre de ses lèvres laisserait percevoir des perles dans l’écartement de sa corolle. Ce serait un sourire. Plus que jamais, ses yeux seraient des diamants étincelants, deux étoiles proches dans le poudroiement d’or du firmament.

La porte s’ouvrit, après des minutes et des minutes d’attente, qui parurent longues aux impatiences. Successivement, Potensy avait dû dépêcher trois secrétaires pour blâmer le retard et presser l’apparition.

La porte s’ouvrit…

Mais, au lieu de la mariée liliale, ce furent les messagers qui revinrent affolés, le visage consterné. Entre eux et Potensy, il y eut un échange de chuchotements, de gestes accablés ; le ton monta, la stupeur, l’inquiétude firent oublier la solennité de l’heure et du lieu.

Rompant sa belle ordonnance, l’assistance s’était instinctivement rapprochée ; les premiers rangs tendirent l’oreille, les autres s’informèrent.

Et bientôt la nouvelle courut de bouche en bouche, atterrant.

— La mariée a disparu !

CHAPITRE IV

L’HEURE SONNE

— Voyons ! j’ai mal entendu, s’exclama Potensy. Répétez.

— Mlle Simone n’est pas dans son appartement, balbutia le secrétaire. On la cherche en vain depuis une heure.

— Et c’est maintenant qu’on songe à m’avertir !

Le Président se tourna vers les Leguennec.

— Comprenez-vous cela ? Y croyez-vous, demanda-t-il.

La sérénité des deux hommes le stupéfia. Ils accueillaient cette nouvelle inouïe avec un sang-froid, dont Potensy s’indigna.

Il saisit le poignet d’Yves et le secoua avec force.

— Entendez-vous, mon cher ? On prétend que votre fiancée a disparu… disparu une heure avant son mariage… Cela vous atteint autant que moi, j’imagine.

— Est-ce sûr ? fit tranquillement Yves. Peut-être cherche-t-on Mlle Simone où elle n’est pas. Comment s’est-on aperçu de sa disparition ? Quels renseignements a-t-on recueillis ?

— C’est juste, reconnut Potensy. Questionnons d’abord… Je m’affole. En vérité, je ne me reconnais plus.

Mais l’enquête rapide confirma la disparition sans l’expliquer. Elle justifiait toutes les craintes.

Autant qu’il fut possible de le reconstituer, l’emploi du temps de la Dauphine, ce jour-là, avait été le suivant :

Levée à son heure habituelle, elle n’avait, au cours de la matinée, nullement inquiété son entourage. À peine paraissait-elle un peu grave ; mais, à quelques heures d’enchaîner sa destinée, il était naturel qu’elle se recueillît. Après le déjeuner, pris en compagnie de son père, – et Potensy ne se souvenait pas d’avoir remarqué rien d’anormal dans l’attitude de sa fille, – elle avait présidé elle-même aux préparatifs de sa toilette.

Elle n’avait toléré auprès d’elle que les quatre femmes de chambre chargées de l’habiller. Selon le témoignage de celles-ci, Simone demeura alors en contemplation devant sa robe de mariée ; ce fut une véritable méditation. Une heure environ avant de la revêtir, elle sortit en recommandant à ses femmes de l’attendre sans bouger de l’appartement. Elle prit d’ailleurs soin de les y enfermer.

La patience des soubrettes s’épuisa vite. Elles s’inquiétèrent de voir approcher l’heure où aurait dû commencer l’habillage ; à mesure que les instants passaient sans amener le retour de la fille du Président, elles formulaient au sujet de ce retard mille hypothèses, en concluant sans cesse qu’elles ne seraient pas prêtes et que cela causerait un scandale.

Mais, à cause de l’ordre formel de la Dauphine, elles n’osaient quitter la chambre pour aller aux nouvelles et, quand elles s’y décidèrent, elles se virent prisonnières.

Ce fut ainsi qu’arriva l’heure de la cérémonie sans que personne au château eût été averti de l’étonnante absence de la mariée.

Les secrétaires, envoyés par Potensy, firent découvrir cette situation. On délivra les femmes de chambre, qui donnèrent l’alarme. Alors des recherches affolées commencèrent, qui n’aboutirent qu’à confirmer la disparition.

Le personnel, interrogé, savait peu de choses. On avait bien vu Simone se diriger vers les parterres ; mais on n’y avait prêté que peu d’attention, sachant qu’elle n’aimait pas à être suivie.

Pourtant, un jardinier précisa un point : il avait rencontré la fille du Président aux environs du labyrinthe, peu de temps après le moment de sa sortie. Comme elle se promenait pensivement, il s’était écarté, afin de ne pas la gêner.

Ces détails furent communiqués à Potensy.

On le vit aussitôt changer de couleur.

— Qu’on fouille le parc, ordonna-t-il d’une voix étranglée. Prenez des hommes… beaucoup d’hommes… bien armés… Faites des battues.

Yves, donnant le premier signe d’émoi qu’il eût manifesté depuis l’annonce de la disparition de Simone, quitta un groupe de questionneurs pour accourir auprès du Président. Il saisit par le bras le secrétaire qui allait porter l’ordre et l’immobilisa.

— Un instant, dit-il. Qu’y a-t-il donc, mon cher Président ?

— Il y a que ma fille s’est aventurée dans le parc, s’écria Potensy avec agitation, dans le parc qui n’était pas sûr aujourd’hui.

L’étonnement – ou l’émoi – d’Yves augmenta.

— Comment cela ? s’exclama-t-il.

— C’est vrai, vous n’êtes pas au courant, reprit le Président. Eh bien ! venez dans mon cabinet. Je vous expliquerai. Vous verrez que c’est grave… très grave…

Il avait parlé d’une voix sourde. Fébrile, il entraîna Yves.

Celui-ci se retourna vers le secrétaire, qui attendait, indécis, la confirmation de la consigne.

— Restez là, lui chuchota-t-il. Je vous rejoins dans un instant. Je veux moi-même diriger les recherches.

À peine enfermé avec Potensy, Yves reprit tout son calme et attaqua froidement.

— À quoi bon faire fouiller le parc ?

— Parce que…

Yves interrompit le Président :

— Cela ne rime à rien, déclara-t-il, d’un ton péremptoire. On ne peut envisager que l’hypothèse d’une fugue.

— Y songez-vous ? s’exclama le père.

— Pourquoi avoir peur des mots ? Un enlèvement dans les jardins, pas plus que dans le château, n’était possible. C’est délibérément que Mlle Simone s’est éloignée. Dès lors, il nous faut conclure à l’exécution d’un projet prémédité.

— C’est fou ! Vous calomniez ma fille ! protesta Potensy, avec animation, presque avec émotion. Jamais elle n’a laissé paraître la moindre antipathie à votre égard… Au contraire. Elle m’a dit maintes fois qu’elle estimait votre caractère. Jamais elle n’a fait d’objection à ce mariage. C’est de son plein gré qu’elle est entrée dans mes vues.

— Je sais cela, dit Yves. Pourtant…

— Pourtant ?… On ne change pas en cinq minutes ! riposta Potensy avec irritation. Cela ne tient pas debout. D’ailleurs, il y a autre chose. Ma fille a été enlevée… ou attaquée… ou séquestrée…

— Par qui ? questionna Yves, en haussant les épaules.

— Par les hommes noirs.

— Hein ?

L’être impassible laissa paraître autant d’émotion qu’il était susceptible d’en éprouver.

— Par les hommes noirs ! répéta-t-il lentement. Qui vous fait croire à pareille folie ? Vous n’êtes point homme, cependant, à vous laisser influencer par des contes de bonne femme.

— Ce ne sont pas des contes, riposta nerveusement Potensy. Les hommes noirs devaient pénétrer aujourd’hui dans le parc. J’étais prévenu… Je comprends tout, maintenant… Brave André !

Si incohérents que fussent, en apparence, les propos que tenait le Président, Yves paraissait les trouver parfaitement clairs.

Il tressaillit en entendant nommer André.

— Averti par qui ? demanda-t-il, soudain soucieux.

— Par un de ces hommes… de ces surhommes dont je vous ai parlé. Je les croyais prisonniers des hommes noirs. Et ils l’étaient en effet. Mais, celui-là, André Monontheuil, a pu s’échapper. Il a reparu aujourd’hui. Et il m’a prévenu que quelque chose se tramait… Que n’a-t-il été plus clair ! Ou que ne l’ai-je interrogé de façon plus pressante ! Il a voulu affronter seul le péril… Que savait-il au juste ? Que comptait-il faire ? Peut-être est-il encore temps de courir à son secours… Voilà pourquoi j’ai donné des ordres…

Soudain, Potensy s’interrompit et se fouilla fébrilement.

— J’oubliais ! s’exclama-t-il. Ce Monontheuil m’a remis une enveloppe… que je devais ouvrir à minuit s’il n’avait pas reparu…

Il la sortit d’une poche. Prestement, mais avec un tel calme qu’on ne pouvait supposer qu’il y attachât une réelle importance, Yves la lui prit des mains.

— Pourquoi à minuit ? demanda-t-il, sans ouvrir l’enveloppe.

— Parce que, à son avis, mon intervention prématurée ne pouvait que compromettre le succès. Il craignait que je ne fusse tenté d’agir avant l’heure…

— Comme vous l’êtes.

— Les circonstances… bégaya le Président.

Énergiquement, Yves l’interrompit.

— Il faut attendre.

— Mais, ma fille ?

— Il faut attendre !… attendre tout au moins le résultat des premières recherches. Peut-être vous trompez-vous en établissant un rapprochement entre les deux faits.

Tout en parlant, il avait fait disparaître l’enveloppe dans une de ses poches.

— Non, répliqua Potensy, en secouant la tête. Son entreprise et la disparition de ma pauvre fille sont mieux qu’une coïncidence. Elles se tiennent. Je pressens qu’elles se tiennent.

Yves ne tentait plus d’endiguer le flot de paroles. Il murmura sans conviction :

— Pourquoi les hommes noirs auraient-ils…

— Enlevé ma fille ? Ne le comprenez-vous pas ? s’écria Potensy. Ils veulent un otage. Ils s’imaginent m’intimider… me tenir… Mais, peut-être sommes-nous à deux de jeu… Il faut retrouver André… fouiller le parc… Ouvrez l’enveloppe.

— Soit ! consentit Yves. Mais laissez-moi le soin d’organiser cela. Vous êtes trop agité… trop nerveux.

— Vous avez raison, reconnut lamentablement le Président. Allez, mon ami. Je vais tâcher de me ressaisir. C’est le premier coup. Le père domine l’homme. Allez !… Allez !… Tâchez de me retrouver ma fille !

Il s’affaissa dans son fauteuil, le visage enseveli dans ses mains. Le coup l’attaquait dans ses plus chères affections ; mais son amour-propre le ressentait aussi.

D’un regard, Yves jugea que ce colosse ne resterait pas longtemps écroulé, qu’il prétendrait reprendre la lutte, rendre coup pour coup, venger son injure.

L’initiative de Potensy était à craindre en cette heure décisive pour l’œuvre. Yves résolut d’agir rapidement.

Il sortit. Dans le corridor, il croisa Bertrand Leguennec. Brièvement, épiant autour d’eux si nul indiscret ne survenait, ils échangèrent quelques mots.

— Eh bien ? demandaient les yeux de l’oncle.

— C’est l’imprévu, répondit le neveu.

— Ou l’inconnu.

— C’est tout comme.

— Que décidons-nous ?

— Jusqu’au bout.

Yves accompagna ces mots d’un geste énergique. Bertrand hocha la tête et tira sa montre.

— Dix-sept, murmura-t-il.

— De vingt-quatre, reste sept, riposta Yves.

— Moins une…

— Reste donc six.

Et le fiancé de Simone répéta :

— Jusqu’au bout ! Nous le devons.

— Soit ! acquiesça l’oncle, en enfouissant sa montre dans son gousset.

Yves dut traverser la galerie des Glaces, emplie de curiosités bourdonnantes et de malveillances surexcitées.

En pâture, il leur jeta au passage quelques renseignements sibyllins, qui ne pouvaient contribuer à les calmer.

— On craint un accident…

Et plus loin :

— Ou un attentat…

Les questions s’accrochaient à ses pas.

— Enfin, elle n’est pas retrouvée ?… On ne sait rien ?… On ne présume rien ?

— Je vais organiser les recherches.

Des officieux s’offrirent à seconder le fiancé ; il les expédia vers les parties les plus lointaines du parc, les chargeant d’explorer l’allée des Paons ou les rayons de l’Étoile-Royale.

Un concert de lamentations salua sa sortie.

— Pauvre petite Simon !

— Quel affreux malheur !

Dehors, Yves ne s’éternisa pas à enrégimenter tous les zèles. Il se mit à la tête du premier groupe qui fut prêt et se dirigea vers le Petit Trianon.

Aux autres, il avait laissé ce conseil :

— Divisez-vous.

Les hommes s’attardaient à battre les buissons ; il les devança, à peine suivi par trois ou quatre fidèles, qui, discrètement, s’étonnaient de le voir courir. Ce mode d’investigation ne paraissait pas propre à faire retrouver les traces de Simone.

Il expliqua ainsi sa hâte :

— Courons d’abord aux grilles. Une fois les issues barrées, nous organiserons la battue.

Mais il ne s’attarda guère à questionner les gardes des portes ; son allure ne se ralentit qu’aux alentours du Petit Trianon.

Le coup d’œil qu’il jeta, en approchant du Temple de l’Amour, parut le rassurer. L’allée était vide.

Consciencieusement, ses compagnons cherchaient, fouillaient, examinaient. L’un d’eux voulut pénétrer dans le Temple et s’étonna que la porte résistât.

— Inutile ! cria vivement Yves.

On lui montra derrière le vitrage la silhouette d’un homme qui observait le groupe.

— C’est moi qui l’ai posté là, expliqua le neveu de Bertrand Leguennec. S’il avait remarqué quelque chose de suspect, il m’aurait déjà averti.

Il entraîna les chercheurs, stimulant leur zèle, l’employant à relever des traces sur le sable des allées ou dans les fourrés. Mais il avait soin de ne pas s’éloigner du Temple, dont il surveillait les abords ; et il se montra plus soucieux d’en écarter les perquisitions que de guider efficacement les recherches.

Le Grand et le Petit Trianon, ainsi que la ferme, furent visités de fond en comble.

Yves perdit ainsi deux ou trois heures, au bout desquelles les différents groupes partis à la recherche de la Dauphine se trouvèrent réunis autour du Trianon. Aucun d’eux ne rapportait la moindre nouvelle. Ils assurèrent, d’après les rapports des concierges, que la fille du Président n’avait pu être entraînée hors du parc.

— Sauf par la voie aérienne, répliqua Yves.

Et rassemblant tout son monde, il l’emmena dans la direction du Grand Canal, dont ils longèrent les bords.

Au milieu du Tapis-Vert, sous la garde de deux pilotes, un aéroplane attendait.

C’était celui qui aurait dû, le soir même, emmener, vers l’île des Surhommes, Yves et sa jeune femme. À minuit, après le dîner et la réception qui devait suivre, ils avaient projeté de s’éclipser – à l’anglaise – et de prendre leur vol – réellement ! dans le ciel poétiquement paré d’étoiles.

Yves parut rassuré de le retrouver là. Il échangea quelques mots avec les gardiens.

— Nul ne s’en est approché, annonça-t-il, en rejoignant les chercheurs. Mais un avion étranger a pu atterrir en un autre point du parc.

Le crépuscule abaissait lentement ses voiles gris sur la cime des arbres. Les tonnes devenaient vagues ; l’horizon se rapprochait ; il semblait qu’on eût pu le toucher avec la main.

Yves fit chercher des torches et recommença une exploration méthodique, ne laissant sans visite aucun recoin.

Entre temps, il avait essayé de reconstituer l’itinéraire suivi par Simone, mais inutilement. Ses traces s’arrêtaient aux abords du labyrinthe.

Il fallut admettre que de son plein gré ou emportée par des ravisseurs, elle avait franchi les clôtures.

Mais, comment ? On n’avait trouvé ni échelle, ni trace d’escalade.

Hors du château, la police avait parallèlement entrepris des recherches. Celles-ci n’eurent pas un meilleur résultat.

La nuit était tombée depuis longtemps, quand Yves, découragé, regagna le château.

Il y retrouva Potensy, remis de son affaissement passager. Le Président lui résuma les efforts qu’il avait faits, de son côté, et lui communiqua sa conviction.

— Tout est inutile, dit-il. Ma fille a été enlevée. Vous n’avez pas de nouvelles de mon surhomme ?

— Il est pareillement introuvable, répondit Yves.

— Je m’y attendais. Pauvre petit !… Il n’était pas de force… Ah ! l’affaire a été supérieurement menée.

— Que ferez-vous ? demanda distraitement Yves.

— Je les traquerai, répliqua le Président, les dents serrées. Je ne suis pas de ceux qu’on intimide. Les bandits verront qu’ils ont fait un faux calcul.

Yves le regarda attentivement.

— Voulez-vous dire par là que vous sacrifieriez votre fille ? demanda-t-il.

— Je ne céderai pas ! affirma sourdement Potensy.

D’un mouchoir pétri par ses doigts énervés, il tamponna ses tempes.

Le regard du surhomme ne le quittait pas. Yves semblait méditer profondément.

— Vous êtes héroïque ! prononça-t-il, enfin.

Et l’on n’aurait su dire s’il raillait ou s’il admirait.

— Vingt-trois ; prononça dans son dos une voix chevrotante.

Il se retourna.

Près de lui, au bout de ses longs doigts maigres, Bertrand Leguennec balançait son chronomètre.

— Mon pauvre oncle ! soupira Yves. Je crois bien qu’il faut abandonner tout espoir.

— Je le crois aussi, gémit Potensy.

Il arrêta Yves.

— Et l’enveloppe ?

— Je l’ai ouverte, répondit flegmatiquement l’homme étrange. Elle ne contenait qu’une adresse.

— Il faut y envoyer des agents ! s’écria le Président.

Une ombre de sourire apparut sur les lèvres d’Yves.

— À minuit ! répliqua-t-il. Je suis d’avis d’obéir strictement aux recommandations d’André Monontheuil.

Et il montra du doigt un cadran dont les aiguilles marquaient onze heures.

Il s’éloigna énigmatiquement au bras de son oncle.

Potensy les suivait des yeux.

— Deux caractères ! soupira-t-il.

Des groupes lui masquèrent les deux Leguennec, appuyés l’un sur l’autre. Il aurait pourtant voulu retenir Yves auprès de lui, en obtenir une confirmation, un renouvellement de l’alliance, un plan d’action aussi. Simone, mystérieusement enlevée, n’en restait pas moins leur lien. Le fiancé, autant que le père, devait souhaiter la reprendre ou la venger. Yves avait maintenant un motif de plus de haïr les hommes noirs.

Ainsi en jugeait Potensy.

Mais il ne s’appartenait guère. Il devait représenter, dans la joie comme dans la douleur, trouver des attitudes, des mines et des mots pour accueillir les condoléances, substituées en hâte aux félicitations préparées.

— Mon pauvre cher !

— Mon cher vieux !

— Toute ma sympathie !…

L’avant-bras de Potensy se levait et s’abaissait, avec la régularité d’un piston.

Ses lèvres bredouillaient des mots indistincts.

— Affreux malheur… si imprévu !… Bien sensible !…

Et il songeait :

— Si dans les vingt-quatre heures, ils ne m’ont pas rendu Simone, je ferai fusiller tous les surhommes.

— Quel coup pour votre sensibilité ! interrompit une dame très « en peau ».

— Infiniment touché !…

Le geste du Président était peut-être un remerciement ; il paraissait surtout implorer le silence.

— Le canon, plutôt ! décidait-il en même temps. Ils sont trop. Il faut lancer mon ultimatum dès ce soir… par la voie de la presse, naturellement. Mais, en quels termes ? La foule ne doit pas comprendre.

Une pendule sonnait minuit. Les salons se vidaient peu à peu. Le désespoir d’un père peut durer toute une nuit ; celui des indifférents trouve ses limites naturelles dans celles du besoin de sommeil. Bien peu de sympathies devaient résister à l’heure tardive.

Le Président chercha Yves des yeux pour rappeler et solliciter un conseil.

Mais des exclamations, parties de l’autre extrémité de la galerie, arrêtèrent son attention. Entre les groupes clairsemés, il s’avança et, à son tour, poussa un cri.

Entre André et Socrate, Simone venait d’apparaître.

CHAPITRE V

L’INTERRUPTEUR DE PENSÉES

À peine les Leguennec avaient-ils disparu au tournant de l’allée que, du Temple de l’amour, surgit une mince silhouette.

Serrée dans une cape sombre, affolée, angoissée, Simone Potensy courut au cadavre, à ce qu’elle croyait être le cadavre d’André.

Sur son visage, il y avait de l’horreur et de la terreur ; mais aussi la tension d’une volonté énergique de dominer ces deux sentiments.

Quelqu’un l’avait précédée. Un homme, sorti tout à coup du fourré, était déjà penché sur le corps d’André et le considérait avec une émotion douloureuse.

À sa vue, la Dauphine poussa un léger cri. L’homme releva la tête.

C’était Socrate, le visage bouleversé, ravagé par d’intraduisibles sentiments.

Il fit un geste pour apaiser la frayeur de la jeune fille et murmura d’un ton suppliant :

— N’ayez pas peur… Ne criez pas… N’appelez pas… N’appelez pas. Vous voyez bien que je suis son ami.

Elle le regarda, lut sur son visage sa sincérité et parut se rassurer.

— C’est affreux, balbutia-t-elle, en se rapprochant. J’ai vu ceux qui ont fait cela… J’ai tout vu… J’aurais voulu accourir, empêcher ce crime. Mais tout s’est passé si vite ! Il n’était plus temps… J’avais trop hésité. Je ne voulais pas me montrer… Et puis, pouvais-je croire ?… Pouvais-je croire qu’ils feraient cela… Eux !… Eux !…

L’indignation faisait trembler sa voix.

Socrate murmura :

— Il ne faut pas vous exalter. Cela vous paraît terrible parce que vous ne comprenez pas. Mais ne condamnez pas ceux que vous avez reconnus.

— Ce sont des assassins ! cria farouchement Simone. Des assassins !

— Non ! répliqua doucement Socrate. Ne croyez pas cela. Il n’est pas mort.

Il désigna André de son index tendu. Le corps, en effet, s’agitait, remuait ; mais ce n’était pas de ces mouvements convulsifs qui dénoncent une agonie, pas même de ces frémissements de la chair dolente qui trahissent les souffrances d’un blessé. André ne remuait qu’à la façon d’un dormeur qui change de position ; ses mouvements étaient des réflexes voulus par son corps seul durant l’engourdissement de sa pensée.

— Il n’est pas mort, répéta Socrate.

— Mais alors, il faut le soigner. Qu’a-t-il ? Pourquoi ce drame ? demanda la jeune fille.

Elle s’agenouilla près d’André.

— Où est-il blessé ? Que pouvons-nous faire ?

— Peu de chose, répondit évasivement Socrate, qui paraissait gêné. Je me charge de lui. Il est inutile que vous restiez là… si vous avez affaire. Seulement, il ne faudra pas donner l’alarme ; il ne faudra rien dire… à cause…

— À cause des autres ? demanda impulsivement Simone.

— Oui… C’est cela… à cause des autres.

— Vous pensez qu’ils s’acharneraient sur ce malheureux ? Mais je le protégerai. Je vous le promets. Je me souviens qu’il m’a défendue un jour. Je lui dois cela.

— Vous vous méprenez. Il n’a rien à craindre… rien… si vous ne parlez pas.

— Je ne parlerai pas, répondit Simone en haussant les épaules. Pas tout de suite, du moins. Mais qu’allez-vous en faire ? Il ne peut rester sur ce sol humide.

— Je devais le porter… là-dedans, murmura Socrate, après une courte hésitation. Mais votre apparition m’a dérouté.

Il désigna le petit temple.

— Soit ! fit Simone. Je ne lui refuserai pas l’hospitalité. C’est un abri sûr. Mais, à votre tour, il faudra me faire une promesse.

Elle s’interrompit.

— Laquelle ? demanda Socrate.

— Tout à l’heure, dit-elle. Portons-le d’abord.

— Pourrez-vous m’aider ?

En disant ces mots, avec une expression de doute qu’il ne songea pas à déguiser, le policier regarda les bras menus, le corps frêle de la petite Dauphine.

— Je suis forte, affirma Simone. Je sais l’être quand je veux et quand il le faut.

Socrate ayant soulevé André par les épaules, elle prit le corps par les jambes. Puis tous deux se dirigèrent vers le temple, dans lequel Simone pénétra la première.

Aménagé selon sa fantaisie, l’intérieur de la gracieuse construction était tendu d’étoffes claires ; des tableaux sur des chevalets, des bustes et des statuettes sur des sellettes l’ornaient. Le Temple était devenu un boudoir, que fermait un vitrage, extérieurement caché sous un rideau de feuillage et de guirlandes de fleurs, reliant les colonnades. L’autel disparaissait sous un amoncellement de gerbes et de corbeilles odorantes, renouvelées chaque matin par les jardiniers. Un piédestal de marbre supportait une figure allégorique : la Rêverie, au pied de laquelle un brûle-parfum pouvait, au gré du caprice de Simone, laisser s’envoler des volutes parfumées.

Des livres, sur une tablette, une chaise longue près du vitrage indiquaient le coin préféré de la jeune fille.

— Vous pourriez nous laisser, proposa Socrate presque timidement. On va vous chercher.

— Oui, répéta Simone, d’un ton singulier. On va me chercher.

Elle hésitait à parler. Socrate aussi. Et tous deux se regardaient silencieux, songeant chacun à ce qu’il voulait cacher à l’autre et aux explications qu’il était pourtant nécessaire de fournir.

— Puis-je vous laisser ? murmura Simone. Il y a ce malheureux. Sans doute, il faudrait un médecin…

— Inutile, répondit vivement Socrate. Il n’est pas en danger.

— Je voudrais en être sûre, continua la jeune fille. Sans cela, je ne saurais revoir l’homme qui l’a frappé.

— Il ne l’a pas frappé, affirma le surhomme. Oubliez cela. Je vous jure que mon ami est vivant… bien vivant. Dans quelques heures, il reprendra connaissance… Et il oubliera, lui aussi… Cela vous paraît un drame ; mais le drame n’est pas où vous l’imaginez. Yves Leguennec n’a pas commis de crime. Il n’a pas commis ce crime.

— Je veux savoir, dit Simone d’un ton résolu, savoir ce qu’il y a entre eux, pourquoi cette scène, pourquoi cet évanouissement, s’il est vrai que ce n’est pas autre chose.

— J’ai dit la vérité. Il m’est impossible de vous en révéler davantage. Ne vous inquiétez plus de cela. Partez.

— Non ! répondit la petite Dauphine avec opiniâtreté. Pas avant que je sache !

— Il faut pourtant que vous retourniez là-bas, gémit Socrate. Écoutez… Supposez qu’il y ait entre cet homme étendu là et votre fiancé un antagonisme… une rivalité…

— À quel propos ? demanda brusquement Simone.

Socrate se décida. Sans doute comprit-il qu’il ne lasserait pas l’entêtement de la fille du Président.

— André Monontheuil vous aime, avoua-t-il d’une voix tremblante. Comprenez-vous ?

— Il m’aime !

Et Simone parut terrifiée. Mais était-ce seul un sentiment de terreur qui motivait cette soudaine émotion ?

— Il vous aime, poursuivit Socrate. Depuis longtemps… depuis des événements que vous avez oubliés.

— Depuis l’émeute de la Sorbonne ? interrompit Simone, dont les joues s’empourprèrent.

— Oui… Il était trop conscient de son obscurité, de son humilité pour avouer cet amour. Il l’aurait enfoui en lui… toujours… si Yves Leguennec n’était venu. André n’a pu supporter l’idée que cet homme-là vous épouserait. Et comme le hasard l’avait rendu maître d’un secret, dont la révélation aurait peut-être suspendu les projets de mariage, il a voulu intervenir. Il devait le faire aujourd’hui… tantôt…

— Eh bien ? demanda la Dauphine, haletante.

— On ne pouvait le laisser agir, dit sourdement Socrate. Son intervention aurait provoqué les plus grandes catastrophes. Je suis son ami et j’ai reculé… J’ai admis qu’il n’avait pas le droit de parler… C’était déchaîner trop de malheurs… Trop de malheurs !… Et j’ai accepté de le garder… bien que cela me déchire le cœur… de le garder jusqu’à ce soir… jusqu’à l’heure de votre départ. J’ai juré.

— Et c’est pour moi !… pour moi ! murmura Simone, les yeux sur le corps d’André.

— L’amour est égoïste, soupira Socrate. Ses mobiles sont toujours mesquins. Je vous jure que, quelle que soit votre pitié pour ce malheureux, vous pouvez continuer d’aimer… l’autre… de l’estimer surtout. André lui-même l’admire. Et son cœur était torturé. Il se méprisait de vous aimer au point d’agir en ennemi d’Yves Leguennec. Ne vous attardez pas davantage. La scène à laquelle vous avez assisté ne diminue en rien l’homme choisi par vous. Il reste digne de l’honneur… de l’honneur…

La voix de Socrate s’étrangla dans sa gorge. Les mots devaient lui être bien pénibles à prononcer. Il était livide.

— Allez ! Allez ! fit-il avec un geste de la main. Votre pitié s’égare. Quand il pourra vous parler, Yves Leguennec vous convaincra comme il m’a convaincu. Ce qui arrive, arrive par ma faute… par ma faute ! Épargnez-moi un remords éternel. Allez rejoindre votre fiancé.

— Non ! répondit Simone, le front barré d’une résolution inébranlable.

Socrate la regarda avec une stupeur douloureuse.

— M’avez-vous si mal compris ? demanda-t-il. Ai-je été imprudent, en vous révélant la vérité ? Ce qui s’est passé ne saurait légitimer un coup de tête.

— Ce n’est pas cela, dit Simone. Non ! ne le croyez pas. Je reste parce que je devais rester. Même si je n’avais pas vu, je ne serai pas retournée au château. Comprenez-vous ?

Socrate trembla.

— Alors, tout est perdu ! s’écria-t-il.

Puis, avec espoir, il reprit :

— Mais on vous cherchera… On vous trouvera…

Simone alla donner un tour de clé.

— On n’osera pas pénétrer ici, dit-elle. Du Temple, ce lieu a gardé le privilège d’asile. Nul n’oserait violer ce seuil, et ce frêle vitrage nous protège mieux que des remparts.

— Pourtant ! objecta Socrate.

— Supposons qu’on me trouve, riposta Simone. L’inévitable s’accomplira. Je n’ai jamais cru qu’il me suffirait de me cacher pendant quelques heures. Quand il le faudra, devant tous, j’affirmerai ma volonté. Je ne veux pas épouser M. Leguennec.

— Vous ne l’épouserez pas ! répéta Socrate, confondu.

— Oh ! surtout pas maintenant.

— Et pourtant, vous l’aimiez ?

— Je n’aime pas… je n’ai jamais aimé M. Leguennec, déclara Simone, presque solennellement.

En prononçant ces paroles, elle s’était tournée involontairement vers André, vers André qui ne pouvait entendre et qu’une telle déclaration eût ravi.

Socrate suivit son mouvement.

— Il le croyait ! dit-il tout bas.

Une pitié tendre emplit les yeux de la jeune fille ; et cette pitié allait visiblement au malheureux qui avait souffert si vainement.

Une erreur. Un malentendu. Et cela avait suffi à menacer, à bouleverser les plans des Leguennec. André se fût-il attaché à leurs pas, s’il n’avait cru à l’amour de Simone pour le neveu du vieux Bertrand ?

Socrate soupira :

— Quelque chose conduit le monde, dit-il. Notre intelligence est vaine.

Il pensait à cette mystérieuse volonté que tant d’hommes ont nommée la Fatalité et qui pèse si rudement sur les destinées humaines.

— Il ne faut point s’étonner de nous voir hésiter et reculer devant la grandeur d’un sacrifice, dit doucement Simone. Ne blâmez pas ce jeune homme de n’avoir pas su être héroïque… ce que vous appelez être héroïque. Je ne sais à quelles possibilités vous faites allusion. J’ignore de quelles catastrophes je pouvais être la cause en refusant la main de M. Leguennec. On m’a tenu des discours analogues. On m’a fait pressentir l’importance du rôle qu’il jouerait sur la scène du monde. C’est à ce rôle sans doute qu’allait votre admiration ?

Malgré lui, Socrate secouait la tête. Mais il ne pouvait révéler à Simone l’énormité de sa méprise. Elle continua sans rien remarquer.

— Était-ce à ma taille, tout cela ? Je ne suis qu’une petite fille qui voudrait, comme tout le monde, rêver à un petit bonheur, bien humble, bien égoïste, et qu’on a obligée à regarder trop haut. J’ai essayé de me résigner, de me sacrifier. Et puis, au dernier moment, j’ai perdu pied ; j’ai eu peur : je me suis enfuie comme une enfant. C’était puéril, j’en conviens. Cela n’arrangeait rien : cela ne pouvait être définitif. Je me suis fait toutes ces réflexions. Et, pourtant, ma raison n’a pas triomphé. Je me suis réfugiée dans cette cachette ; j’ai tout abandonné, tout bravé, le scandale, le ridicule de cette fugue une heure avant mon mariage, alors que tant de personnages attendent. Mais que m’importe tout le bruit ? tout ce qu’on dit, tout ce qu’on pense en ce moment ?… Je suis ici, à l’abri pour quelques heures. Je n’entends rien ; je ne vois rien. Et il me semble que je viens d’échapper à un grand danger… et que je suis heureuse !… heureuse !…

Elle jeta à la dérobée un regard sur André et reprit :

— Cela vous étonne que je recule devant une destinée que beaucoup envient ? Et vous vous demandez pourquoi, si elle me déplaisait, j’ai attendu si longtemps ? presque à la dernière minute !… C’est que j’hésitais. Ce matin, tenez, ce matin encore, j’ignorais ce que je ferais. Je ne haïssais pas cet Yves. Je ne l’aimais pas, simplement. Comprenez-vous la nuance ? On aurait pu s’apercevoir de cela. Mais je n’ai pas de mère… Et mon père s’y est trompé ; d’autres aussi. M. Leguennec, tout d’abord, m’a intéressée, attirée. J’ai peut-être été coquette, je le confesse. On m’a habituée à l’être. C’était ma fonction d’être aimable et de sourire à tout venant. J’étais flattée qu’il fît attention à moi. Je le sentais tellement supérieur !… étranger aussi. C’était cela qui m’effrayait, on aurait dit que nous n’étions pas de la même race. Je ne sais pas vous expliquer…

— Je comprends, interrompit Socrate d’un ton singulier.

— Maintenant, je regrette de n’avoir pas été franche… ou de n’avoir pas vu plus tôt tout à fait clair en moi. Peut-être, cela aurait arrangé bien des choses… évité les malheurs dont vous parlez.

Elle regarda encore André.

— Non ! répondit Socrate en secouant la tête. Cela n’aurait rien arrangé. Tout était inutile… tout !

Ses yeux, à leur tour, s’arrêtèrent sur le journaliste, auquel le masque métallique prêtait un aspect étrange.

— Il n’aura rien à se reprocher, murmura-t-il. Pour lui, pour moi, il vaut mieux qu’il en soit ainsi. Les causes de l’échec existaient en dehors de nous. Ils avaient tout calculé, tout prévu… excepté cela.

Simone s’était approchée du vitrage. Elle recula tout à coup.

— On me cherche, balbutia-t-elle. Et M. Leguennec guide lui-même ceux qui s’avancent. Que faire ? Faut-il me montrer ? Cela me permettrait de faire soigner votre ami.

Socrate parut hésiter.

— Votre décision est irrévocable ? demanda-t-il.

— Irrévocable.

— En ce cas, il vaut mieux attendre. J’ai besoin de réfléchir encore. Nous ne ferions qu’embrouiller les choses. J’ai un moyen de l’écarter.

Il prit la place de la jeune fille, près du vitrage. On entendit quelqu’un secouer la porte.

— Ils s’éloignent, murmura Socrate au bout d’un moment. Yves Leguennec est intervenu. Je pense qu’il m’approuvera d’avoir différé une explication d’où rien de bon ne pouvait sortir.

— Mais, votre ami ? insista Simone.

— C’est vrai ! Il n’y a plus de raison pour prolonger son sommeil.

— Il dort ?

— Sa pensée dort. Ne vous effrayez pas. Ce casque qui emprisonne sa tête est un interrupteur de pensée. C’est une découverte d’un grand savant. Je sais cela depuis peu.

— Comment s’appelait-il ? demanda distraitement Simone.

— Le professeur Fringue, répondit Socrate, en jetant un coup d’œil furtif à la jeune fille.

— Celui qui est mort ? questionna-t-elle, innocemment.

— Oui, celui qui est mort !

Le ton singulier du surhomme n’attira point l’attention de la Dauphine. André accaparait sa pensée.

— C’est une chose terrible ! dit-elle. Cela présente-t-il du danger ?

— Cela en présente moins que le chloroforme et les autres anesthésiques, répliqua Socrate. Ils diminuent la vie du corps ; ils la suspendent presque. Prolonger leur effet, c’est risquer d’aboutir à la mort. Tandis qu’avec cet appareil l’esprit seul est endormi.

— Et il suffira d’enlever ce casque pour que votre ami revienne à lui ?

— Je le crois.

— Faites-le, supplia Simone, en joignant les mains. Cela m’épouvante de le voir ainsi.

— Peut-être est-ce préférable, dit Socrate. Il n’est plus à craindre, maintenant ; et nous devons envisager ensemble la situation.

S’approchant d’André, il desserra le gorgerin et, avec précaution, retira la cloche métallique.

Le journaliste se redressa aussitôt, porta les mains à son front et regarda autour de lui, d’un air intrigué.

— Que m’est-il arrivé ? s’écria-t-il. Je me souviens jusqu’à…

— Jusqu’à ceci, répondit Socrate, en montrant l’appareil. C’est l’interrupteur.

André devait en connaître l’existence et l’usage, car il sauta aussitôt sur ses pieds, et une flamme de colère jaillit de ses yeux.

— C’est une abominable traîtrise ! cria-t-il. Combien de temps suis-je resté inerte ? Dites-moi tout, vieux. Ce n’est pas fini ? Elle n’est pas la femme d’Yves ?

Il s’interrompit. Le regard de Socrate venait de lui désigner Simone, qui, rougissante, s’était blottie derrière la chaise longue, hors de la vue d’André.

— Vous ! bégaya-t-il. Vous ici, mademoiselle ?

Elle sourit, malicieuse, coquette, tendre aussi.

— Oui… mademoiselle ! dit-elle. Mademoiselle encore… pour longtemps peut-être.

Le journaliste la regardait sans pouvoir prononcer une parole. Et ses lèvres tremblaient.

— Je ne me marie plus, acheva-t-elle, en lui tendant la main.

— Vieux, cria André avec explosion, est-ce que ?…

Ses yeux éperdus interrogeaient Socrate, mélancolique.

— Elle sait. Je lui ai dit, déclara le surhomme.

— Oh ! bégaya André, terrifié.

Apitoyé, son ami fit deux pas vers lui et ajouta :

— Elle ne l’aimait pas.

André chancela. Mais une extase illuminait ses yeux, qu’assombrissait aussitôt une inquiétude, peut-être un remords.

— Qu’ai-je fait ? Qu’ai-je voulu faire ? balbutia-t-il.

— Cela n’a plus d’importance maintenant, dit tristement Socrate.

— Si ! gémit André. L’enveloppe !… J’ai livré…

— Qui ? demanda Simone, en fixant sur le jeune homme ses yeux fascinateurs.

— Je voulais vous sauver, répondit-il avec désespoir. Et ce n’était pas nécessaire ! Que deviendrai-je maintenant ? J’irai là-bas avec les autres.

— Il faut attendre, conseilla Socrate.

— Attendre ?

— Attendre… et parler… si rien n’est survenu. Ils savent le danger. Peut-être ont-ils déjà songé au moyen de parer le coup. Peut-être viendront-ils ?

— Ici ? s’exclama André.

Instinctivement, il saisit la main de Simone.

— Ce serait la solution, murmura Socrate.

— Je ne m’y prêterai pas, s’écria fougueusement le journaliste. Je vous défendrai jusqu’à la mort !

— Contre qui ? demanda la Dauphine.

— Contre…

— Arrêtez ! s’écria Socrate. Vous n’avez plus le droit de trahir.

André baissa la tête.

— Contre celui qui voudrait faire de vous un otage, acheva-t-il.

Simone poussa une sourde exclamation. Elle avait compris.

— Yves ? chuchota-t-elle.

Le journaliste lui serra silencieusement la main.

— Vieux, dit-il, vous étiez mon ami. Vous ne les aiderez pas à cela. Vous ne la livrerez pas.

Il faisait nuit noire au dehors ; et, dans le Temple, les ténèbres les enveloppaient. Ils ne pouvaient se voir, et ce n’était qu’au tremblement de leur voix qu’ils pouvaient juger des sentiments qui les agitaient. Comme André aurait voulu lire sur le visage de Socrate !

Instinctivement, il s’était reculé, entraînant la Dauphine ; à tâtons, suivant la muraille, il s’était glissé derrière l’autel, et il attendait, plein d’angoisse, serrant Simone qui, craintive, se pelotonnait contre lui.

Socrate n’avait pas répondu. Il n’en eut pas le temps.

Une main ébranlait la porte. Une voix appelait.

— Socrate, êtes-vous là ?

C’était la voix de Bertrand Leguennec.

Et le couple angoissé entendit les pas de Socrate se rapprocher de la porte, ses doigts chercher la clé, la tourner, ouvrir.

— Me voilà, murmura le surhomme.

Le son sortait d’une gorge étranglée par l’émotion.

De l’ombre, les paroles de Bertrand sortirent une à une.

— Réveillez-le. Libérez-le. Qu’il parle maintenant. Cela n’a plus d’importance. Dites-le lui bien : plus d’importance.

Des pas s’éloignèrent. Durant quelques secondes les deux surhommes et la jeune fille écoutèrent leurs souffles haletants et les battements fous de leurs cœurs.

Puis, Simone, faisant un effort, demanda à voix basse :

— Qui est-ce ?… Que pouvez-vous dire ?

— C’est Bertrand Leguennec, bégaya André. Le créateur des surhommes… le créateur des hommes noirs… le créateur de…

Il dit un nom si bas que Socrate ne put l’entendre. Mais Simone poussa un faible cri.

— Venez, dit fiévreusement André, en lui prenant la main. Venez… Il faut savoir.

Et il l’entraîna dehors, vers le château, tandis que Socrate les suivait en murmurant :

— Tout est fini !… Tout est fini !… Le plus beau rêve est mort… Et c’est une femme… une femme qui perd le monde !

CHAPITRE VI

L’HOMME ARTIFICIEL

Qui battit le plus fort, à la vue de Simone, d’André et de Socrate apparaissant à l’entrée de la Galerie des Glaces ? Fût-ce le cœur du père ? Fût-ce celui du Président ? Pour qui connaissait Potensy, il pouvait y avoir doute.

C’était sa fille qui revenait, sa fille unique, qu’il avait dû croire perdue, ou tout au moins en grand danger. Mais c’était aussi André Monontheuil, son champion, dont le retour devait signifier la victoire, la victoire sur les hommes noirs.

En tout cas, le cœur du père fut rassuré d’un coup d’œil. Simone était vivante. Toutes les péripéties du monde ne pouvaient rien changer à ce fait.

Tandis que la présence d’André ne dissipait pas toutes les inquiétudes du Président. Elle ne faisait naître qu’un espoir, mais un espoir qui avait besoin d’être confirmé.

Assurément, Potensy, en s’élançant à travers les groupes à la rencontre des survenants, cria d’abord ce mot qu’on se fût étonné de ne point entendre :

— Simone !

Mais ses yeux s’attachaient à la silhouette du journaliste, autant, sinon plus, qu’à celle de sa fille, et la fièvre qui, à cet instant, envahit son poignet, ne se justifiait point par le retour de la petite Dauphine.

Le Président n’avait pas été seul à se précipiter au-devant du trio.

En quelques secondes, tous les groupes encore éparpillés dans la vaste galerie se trouvèrent massés autour de la jeune fille et de ses compagnons, à qui il devint presque impossible de faire un geste.

André prit à peine garde à l’émotion que soulevait son apparition. Ses yeux, errant sur des visages qui l’entouraient, semblaient chercher quelqu’un.

Et Socrate pareillement… et aussi Simone…

Ce fut à la jeune fille que Potensy s’adressa tout d’abord.

— Ma pauvre enfant ! s’écria-t-il d’une voix émue. D’où sors-tu donc ? Que t’est-il arrivé ? Je viens de vivre des heures terribles.

— Rassurez-vous, père, le danger est passé.

— Le danger ? Quel danger ? insista Potensy.

Simone se détourna, indiquant André.

— Interrogez M. Monontheuil, répondit-elle, évasivement. Il saura mieux que moi vous expliquer les événements.

— C’est juste, fit le Président. Je crois qu’il les avait prévus… Parlez donc, continua-t-il en tendant la main au jeune journaliste. Où en sommes-nous ?

— Tout s’est déroulé le mieux du monde, répliqua André. Mais, pour calmer d’un mot les inquiétudes que vous aviez pu concevoir au sujet de mademoiselle, je vous dirai que le danger, pour elle, n’était point dehors, mais ici.

— Ici ! s’exclama Potensy.

— Il faut donc vous féliciter de sa disparition, d’ailleurs volontaire, continua André, dont les yeux ne cessaient d’étudier l’assistance.

— Expliquez-vous, dit le Président d’un ton pressant. Vous m’aviez promis de m’indiquer certaine retraite…

— Est-ce nécessaire ?

Le ton sarcastique du jeune surhomme parut énerver Potensy.

— Vous avez l’air de plaisanter, s’exclama-t-il. L’heure est trop grave. Oubliez-vous qu’il y a ici un père et un fiancé qui viennent de passer par les transes les plus cruelles ? Nous sommes entre nous, loin des oreilles indiscrètes. Cessez donc de parler par énigmes. Livrez-nous le secret des hommes noirs.

Il se fit un grand silence. Tous attendaient qu’André le rompît. Seule, Simone souriait un peu, tandis que Socrate laissait tomber sur sa poitrine sa tête au visage mélancolique.

Le journaliste ne se pressait pas de parler. Il dénombrait l’assemblée.

— Il faut demander cela à M. Yves Leguennec, dit-il enfin.

Tous se regardèrent, et Potensy, le premier, chercha des yeux son futur gendre, en s’étonnant soudain que celui-ci ne se fût point précipité vers sa fiancée.

On s’aperçut alors que ni Yves ni son oncle n’étaient parmi les assistants. Tous deux avaient quitté la galerie.

— Yves ! cria Potensy. Où donc est M. Leguennec ?

Quelques empressés coururent aux diverses portes, répétant l’appel et mettant les huissiers sur pied.

Au milieu du tumulte, André et Simone souriaient, se souriaient. Socrate paraissait plus accablé.

André s’approcha du Président.

— Ne vous tourmentez pas, dit-il. Je suppose que ces messieurs ont dû quitter le château… C’est cela le mot de l’énigme.

Potensy tressaillit.

— Pourquoi ? murmura-t-il.

— Parce qu’ils prévoyaient que j’allais rentrer et révéler la retraite des hommes noirs.

— Oh ! se récria Potensy, bouleversé. Ce n’est pas possible !

— Si ! riposta André, en le regardant dans les yeux.

Il se retourna et, de son index, désigna le cadran d’une pendule.

— Minuit ! dit-il. Vingt-quatre heures !… Cette heure devait marquer une défaite ou un triomphe.

Il se rapprocha de Potensy qui n’osait plus interroger.

— Sous les cheveux gris, il y avait des cheveux roux, murmura-t-il. Sous l’apparence d’un vieillard, un homme, un surhomme, jeune encore, se cachait. Bertrand Leguennec n’existe pas, ni Yves. Il y a seulement le Dr Clodomir.

Un éclair de fureur jaillit des yeux du Président.

— Yves ?

— Bertrand ! corrigea doucement André.

Et regardant Socrate sombre et taciturne :

— Je puis dire cela, maintenant.

Sans plus l’écouter, Potensy, à grand renfort de gestes frénétiques, rassemblait autour de lui une escouade de secrétaires. On l’entendit vociférer :

— Rue Denfert-Rochereau, tout de suite. Qu’on fasse une perquisition en règle… et une rafle… un siège au besoin. Envoyez du monde… beaucoup de monde… la police, la troupe… tout ce qui sera disponible… tout ce qu’on aura sous la main.

Le regard de Socrate darda son reproche sur André.

— Trop tard ! murmura celui-ci.

— Certes, trop tard ! confirma une voix douce, celle de Simone.

Elle revenait d’une des vastes fenêtres, d’où la vue plongeait sur les parterres et la perspective du Tapis-Vert et du Grand-Canal.

— On ne les trouvera pas… On ne les prendra pas, chuchota-t-elle.

Socrate releva sur elle ses tristes yeux, où l’espoir s’obstinait.

— En êtes-vous sûre ? bégaya-t-il.

— Sûre !… L’aéroplane vient de s’envoler.

Elle entraîna près des vitres les deux surhommes et montra, dans le ciel, où la lune mettait une clarté livide, un point noir qui filait vers l’horizon.

— Je pensais qu’ils l’utiliseraient pour fuir, expliqua-t-elle.

Potensy revenait à André.

— Je suppose que vos soupçons sont justifiés, grogna-t-il. Vous vous repentiriez d’avoir accusé à la légère.

— Pourquoi ne sont-ils plus là ? riposta le journaliste. Je n’ai pas de soupçons, mais des certitudes.

Il ajouta :

— Et vous, le doute ne vous a-t-il jamais effleuré ?

Potensy s’effara.

— Comment aurais-je pu deviner ? fit-il en levant les bras au ciel.

— Leur aspect était un indice.

— Peut-être… Ils étonnaient… Ils inquiétaient… Mais, quand ils sont venus, les hommes noirs n’avaient pas encore commencé leur œuvre… Et, plus tard, j’étais habitué à eux. Pourtant, je le confesse, j’ai fait prendre des renseignements sur leur origine. Ils avaient un état civil.

— Emprunté à des gens disparus depuis des années.

— Tout concordait. Et puis, ils ont été pour nous des alliés. Comment les soupçonner ? Comment soupçonner Yves ?… Yves qui a organisé la proscription des surhommes !… Yves qui s’offrait à devenir leur geôlier.

À ce souvenir, le doute reconquit l’esprit du Président.

— C’est absurde !… C’est impossible ! s’écria-t-il.

— Bertrand Leguennec n’est autre que le Dr Clodomir, répéta André.

— Et Yves ?… Qui serait Yves ?

— Une expérience !

— Qu’était-ce ? cria le Président.

Le journaliste haussa les épaules.

— Peu importe ! Il n’était pas le danger… seulement une de ses faces… Et vous alliez lui donner votre fille !

Potensy poussa un cri de rage.

— J’aurai ma revanche ! Quel était leur plan ? Que feront-ils ?

— Le sais-je ? dit André, soucieux.

Là s’arrêtait ce qu’il pouvait dire. Il n’en voulait point révéler davantage. De nouveau le secret était en fuite et la lutte, sournoise ou violente, sûrement implacable, recommencerait entre les élites et Clodomir.

Mais Simone était désormais en dehors de cette lutte et André n’avait plus dans le cœur rien qui pût contrebalancer sa sympathie pour les surhommes.

Portant un plateau, au milieu duquel se détachait le carré blanc d’une enveloppe, un huissier s’approcha du Président :

— De la part de M. Leguennec, dit-il.

Fébrile, Potensy se saisit du pli, le décacheta et lut.

Au fur et à mesure, son visage, qui, d’abord, avait passé par toutes les nuances de l’émotion et de la colère, se rassérénait.

Quand il eut fini, il se tourna vers André.

— Nous triomphons, murmura-t-il. Et grâce à vous !

Déjà, son geste rassemblait autour de lui ses complices, les membres des élites encore présents, qui attendaient, angoissés, le mot de l’énigme.

— Écoutez, dit-il. Ce n’est point acheter trop cher la sécurité reconquise que de la payer d’une blessure d’amour-propre. L’orage s’éloigne. L’orage s’apaise. Voici les derniers grondements de son tonnerre.

Son visage était redevenu de marbre, sa voix énergique et nette. Pour les faces tendues, pour les yeux agrandis, pour l’émoi de Simone, l’anxiété d’André et la mélancolie de Socrate, il relut cette lettre qui allait faire couler des flots d’encre, troubler le sommeil du monde savant, soulever autant d’enthousiasme que de scepticisme, passionner, bouleverser, sans que le problème qu’elle posait ironiquement dût jamais sortir du vide stérile des discussions.

 

« Monsieur le Président,

« Pour obéir au vœu de mon maître vénéré, le professeur Fringue, des mois durant j’ai tenu en échec toutes les forces sociales, dont vous disposiez. Malgré elles, malgré vous, j’ai créé des surhommes, plus de trois mille, actuellement hors de vos geôles, libres de vivre et de se défendre dans une île que leur génie saura rendre inabordable.

« Voilà notre bilan.

« J’avais espéré mieux : la victoire complète, la métamorphose intégrale, la transformation de tous les cerveaux.

« Pour cela, il nous aurait fallu neutraliser vos défiances pendant des années encore. C’est devenu impossible.

« Je pourrais continuer la lutte, comme je l’ai fait depuis des mois. Mais la victoire serait trop lointaine et trop de surhommes souffriraient, s’étioleraient, mourraient, captifs de votre haine et de votre égoïsme.

« Et puis, je doute, maintenant, je doute de l’utilité de l’œuvre. L’homme devenu surhomme n’échappe point à l’empreinte ancestrale ; il procède encore de la nature. C’est à elle qu’a obéi André Monontheuil en menaçant mon œuvre.

« Il la paralyse, puisqu’il me conduit à renoncer, puisqu’il accroit mon mépris de l’homme.

« Pour changer la vie, pour rénover l’humanité, il faudrait des êtres nouveaux, des êtres autres, en qui ne revivraient point éternellement les morts du Passé, avec leurs tares, avec leurs vices.

« J’ai créé un de ces êtres, monsieur le Président.

« Ceux qui, dans ma retraite, en ont surpris le secret, et qui sont maintenant près de vous, vous diront que j’y suis parvenu, que j’ai réalisé l’homme artificiel.

« Ma formule ? Vous n’êtes point un savant. Vous ne vous êtes jamais passionné pour la cellule vivante ; vous n’avez pas poursuivi patiemment l’analyse et la synthèse des tissus, des nerfs et du sang.

« Encore cela n’était-il que le côté matériel du problème. Pour en rendre possible la solution, pour l’animer, il fallait la découverte du professeur Fringue. Je n’ai fait que l’appliquer et ceux que l’on appela les hommes noirs ont été mes premiers essais, des essais informes.

« J’ai continué et j’ai créé l’homme artificiel. Je voulais vous le donner pour gendre. Le caprice d’une petite fille me fait échouer à deux pas du but.

« Peu m’importe au fond.

« Comme un avare, emportant mon trésor, je fuis avec mon œuvre. Elle seule m’intéresse. Elle est le premier pas.

« Car les siècles futurs proclameront peut-être que je n’étais qu’à moitié route. Je n’ai pas égalé la nature et pour triompher il faudrait faire mieux qu’elle.

« Il n’est point de secrets éternels. D’autres viendront qui lui déroberont un à un tous ceux qu’elle cache et défend si jalousement. D’autres parferont mon ébauche.

« Ma part m’est cependant précieuse et, plutôt que de l’aventurer dans une lutte nouvelle, je préfère renoncer à transformer l’humanité.

« J’abandonne la lutte, monsieur le Président. Vivez en paix ! Je renonce. Les hommes noirs ne troubleront plus les nuits des Parisiens. Vos proscripteurs n’auront plus à rechercher les surhommes.

« Il me suffit d’avoir délivré mon maître et les malheureux qu’Yves a réussi à vous arracher.

« Nous resterons dans notre île où la race des surhommes s’éteindra peu à peu.

« Mais ne venez point nous y inquiéter. C’est la paix que je vous propose ; c’est aussi la paix que je vous impose. Songez à la force que nous représentons. Combien de millions d’hommes la science coalisée de trois mille génies pourrait-elle tenir en échec ? N’en faites pas l’expérience.

« Qu’il vous suffise d’avoir tremblé et d’apprendre que le danger s’écarte de lui-même.

« Dr CLODOMIR,

alias Bertrand LEGUENEC. »

 

Au milieu de la stupeur générale, le Président prononça d’une voix brève :

— C’est une suprême mystification. Je ne crois pas à l’homme artificiel.

Les lèvres d’André étaient prêtes à murmurer :

— Pourtant, les hommes noirs ?… J’ai vu !…

Mais la présence de Simone, dont les cheveux frôlaient sa joue, l’arrêta. Pourquoi ferait-il surgir entre lui et Potensy le conflit d’une discussion ? Qu’importait à son amour la foi ou l’incrédulité ?

Il laissa le Président continuer.

— De la lettre de ce fou, il ne faut retenir qu’une chose… qu’une seule chose : il dépose les armes… Il renonce… L’alerte est passée.

Il respira et redressa son torse. Beaucoup, autour de lui, l’imitèrent.

Cependant, quelques voix timides insinuèrent :

— Mais qui nous garantira contre leur retour ? Resteront-ils dans leur île ? Ce sera une menace…

Déjà Simone joignait ses petites mains pour supplier, apaiser l’angoisse d’André et de Socrate.

Potensy sourit dédaigneusement.

— Ils y resteront, affirma-t-il. Nous sommes assez forts pour les tolérer. Il suffira d’établir autour d’eux une ceinture de fer. Chaque république enverra deux croiseurs. Que sera cet effort auprès de celui que nous soutenons depuis des mois ?

D’un geste, il indiqua que la question était tranchée et se tourna vers Socrate.

— Nous serons reconnaissants, dit-il. Vous nous avez aidés à vaincre. Que demandez-vous pour votre récompense ?

Le visage du surhomme s’empourpra. Il serra les lèvres pour ne pas crier la vérité, sa foi, ses douleurs, ses regrets. Mais il se domina avant que Potensy eût pu comprendre et répondit :

— Accordez-moi l’autorisation de les rejoindre.

— Vous voulez partager leur exil ? s’exclama le Président, stupéfait.

Aussitôt, railleur, il haussa les épaules.

— À votre aise ! dit-il. Je vous confierai même la ratification du traité.

Puis, s’adressant à André :

— Et vous ? Serez-vous du voyage ?

— Non, murmura le journaliste, en rougissant.

— À la bonne heure ! fit Potensy. Exprimez donc vos souhaits. Je verrai à les satisfaire.

André garda le silence. Mais ses yeux, malgré lui, cherchèrent ceux de Simone.

Et Potensy, stupéfait, vit soudain la Dauphine s’avancer et prendre la main d’André.

— Que fais-tu ? s’écria-t-il.

Elle ne baissa point les yeux.

— Demandez, dit-elle, à M. Monontheuil quel sentiment l’a jeté sur les pas d’Yves Leguennec.

— L’amour ! balbutia André, fasciné par les paillettes dorées du regard. Mais mon intervention n’aurait pas suffi sans…

— Chut !

Simone, vivement, avait levé sa petite main, bâillonnant l’aveu imprudent.

— C’est vous qui m’avez sauvée, dit-elle, sauvée deux fois, à la Sorbonne et dans le parc. C’est vous qui m’avez empêchée de devenir la femme d’Yves Leguennec. C’est vous qui avez fait échouer son plan.

Son regard ordonnait d’acquiescer au mensonge. Il fallait que Potensy crût à cette fable, crût à l’intervention victorieuse d’André. Il fallait le contraindre à la reconnaissance.

Pressentant quelle pitié, – quelle tendresse aussi, soudainement éveillée, – guidait la petite Dauphine, André céda et répéta :

— L’amour m’a conduit.

— Et vous songeriez à remplacer celui que vous évincez ? se récria Potensy.

Il estimait André un bien petit personnage pour aspirer à devenir son gendre.

Simone intervint.

— Père ! Il est devenu un surhomme… le seul qui restera parmi nous.

— Et vous consentiriez à cette alliance ? demanda malicieusement Potensy.

Elle baissa la tête, affirmativement.

— Il m’aime !

Tout bas, elle ajouta :

— Être aimée !… J’avais fait ce rêve… Il se réalise.

— Allons ! soupira le Président. Ce mariage se fera. Il ne serait pas démocratique de m’y opposer.

Il poussa vers Simone souriante André éperdu, émerveillé de ce que son destin eût permis cette ascension vers la double étoile des yeux que baisaient ses lèvres frémissantes.

Les paupières, dont les longs cils bruns se rejoignirent, s’étaient closes sous son baiser et lui-même ferma les yeux.

Ainsi ne vit-il pas qu’au sommet rêvé du bonheur, il atteignait seul et qu’en bas, tout en bas, l’humanité, condamnée par l’amour, continuait – continuerait – d’être une foule rampante et ensommeillée, avec de toutes petites pensées, d’infimes rêves dans des cerveaux minuscules, que comprimaient l’ossification des crânes…

ÉPILOGUE

Ce récit de l’extraordinaire aventure d’André Monontheuil, une relation anonyme l’a conservé. Deux coupures de journaux y étaient jointes.

L’une annonçait la capture et la destruction des mystérieux malfaiteurs, célèbres sous la dénomination d’hommes noirs.

La seconde faisait allusion à un cataclysme, qui aurait anéanti la population d’une île de la Méditerranée, population exclusivement composée d’aliénés. Le message fort bref parlait d’un tremblement de terre ou d’une éruption volcanique. On ne savait au juste.

Pour ceux qui connaissaient l’histoire des surhommes, il fut certainement clair qu’on devait attribuer à la politique de Potensy cette catastrophe opportune. Le Président n’était pas homme à tolérer longtemps la menace de l’île des surhommes.

Mais les détails relatifs à cet événement manquent. Et l’on chercherait en vain dans les journaux de l’époque confirmation de la découverte du professeur Fringue et des bouleversements qu’elle provoqua.

On y parle seulement de la folie dans laquelle sombra cet homme de génie, peu de temps avant qu’un accident lui ôtât la vie. On ajoute qu’à la suite de cette mort un imposteur exploita la crédulité publique, en répandant le bruit d’une extraordinaire découverte de nature à révolutionner le monde.

À la même époque, il est fait mention des hommes noirs – sinistres bandits – en qui l’opinion affolée prétendit voir les disciples de l’imposteur et qui furent démasqués grâce à la sagacité d’un courageux journaliste, dont le Président de la République fit par la suite son gendre.

À ces proportions prosaïques se réduit, selon les documents officiels, l’histoire d’André Monontheuil. Sous ce jour, elle apparaît complètement dépouillée de tout merveilleux.

Mais cette version peut n’être qu’un mensonge intéressé des pouvoirs publics, tout comme celle du manuscrit peut avoir été imaginée par l’ironie d’un mystificateur.

Entre les deux, le lecteur choisira.

 

FIN


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

https://ebooks-bnr.com/

en décembre 2019.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Sylvie, Anne C., Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : H. J. Magog, Trois ombres sur Paris, Paris, Gallimard (Les Chefs d’Œuvre du Roman d’Aventure), s.d. (8ème édition) [1929]. D’autres éditions ont pu être consultées en vue de l’établissement du présent texte. La maquette de première page a été réalisée par Laura Barr-Wells, 2019.

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