H. J. Magog

LE TESTAMENT DU FANTÔME

Roman policier

1921

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Table des matières

 

CHAPITRE I  LE SINGULIER MESSAGE. 3

CHAPITRE II  UN VOYAGE ACCIDENTÉ. 11

CHAPITRE III  LA DAME VOILÉE. 19

CHAPITRE IV  MINUIT SONNE ! 29

CHAPITRE V  À DEUX DOIGTS DE LA MORT ! 38

CHAPITRE VI  UNE CHASSE SUR L’EAU.. 45

CHAPITRE VII  LA MAIN À LA BAGUE. 54

CHAPITRE VIII  DÉMASQUÉE ! 60

Ce livre numérique. 66

 

CHAPITRE I

LE SINGULIER MESSAGE

Debout derrière les rideaux de sa fenêtre, le détective Paddy Wellgone observait une jeune fille blonde, qui s’avançait avec hésitation sur le trottoir d’en face, en étudiant les numéros des maisons.

— Une visite pour moi ! pronostiqua-t-il.

En effet, arrivée à la hauteur de son immeuble, la jeune inconnue se décidait à traverser.

Elle cessa d’être en vue ; mais le détective n’en quitta pas pour cela son poste d’observation ; il surveillait le manège de deux individus, en apparence étrangers l’un à l’autre et qui venaient à quelques mètres derrière la jeune fille. Ni l’un ni l’autre ne dépassèrent l’endroit où elle avait traversé : le premier s’installa à la terrasse d’un petit café ; le second s’en fut se poster sur l’autre trottoir en contemplation devant une devanture voisine de l’entrée du détective.

— On la suit ! remarqua celui-ci. Bon ! je pense que je puis sans inconvénient perdre de vue ces deux messieurs. Je suis bien certain de les retrouver tout à l’heure quand cette jeune fille me quittera.

Un coup de sonnette retentissait : il s’en fut ouvrir et introduisit la jeune fille blonde.

— Monsieur Wellgone ? demanda-t-elle d’un air timide.

— C’est moi-même, mademoiselle.

— Monsieur, je me nomme Yvette Noal et je viens à vous sur le conseil de mon fiancé. Il m’arrive une aventure étrange.

Paddy Wellgone avait l’habitude de ces sortes de préambules. Il fit signe à sa visiteuse de prendre un siège et s’installa en face d’elle.

— Racontez-la-moi, dit-il avec bienveillance.

— Il faut que vous sachiez d’abord que je suis orpheline et que j’ai été élevée grâce à la générosité d’un ami de mon père, qui m’avait prise en affection. C’était un vieux savant du nom de Parfait Bruno ; il est mort récemment ; peut-être en avez-vous entendu parler.

— Il passait pour un original, remarqua le détective, en inclinant la tête.

— Cela est possible ; mais ce n’en était pas moins le meilleur des hommes ! affirma Yvette Noal. C’était mon seul appui sur la terre et sa disparition m’a laissée dans une situation fort critique : car je ne possède aucune ressource et contrairement aux intentions qu’il m’avait manifestées, mon parrain (c’est ainsi que je le nommais) avait omis de m’assurer l’avenir. Je ne songe d’ailleurs nullement à récriminer à ce sujet ; bien que la nièce, qui a recueilli sa fortune, se soit montrée bien dure à mon égard. Je devais me marier : mon changement de situation n’a rien changé aux projets de mon fiancé. Néanmoins, nous avons dû en ajourner l’exécution jusqu’à ce que nous ayons économisé, en travaillant chacun de notre côté, la somme nécessaire pour nous mettre en ménage. Mais nous sommes courageux et je ne vous parlerais même pas de cela sans l’incident que voici ; hier, j’ai reçu la visite du vieux domestique de mon parrain ; ce brave homme, nommé Thibaut, est arrivé tout bouleversé, me raconter que son défunt maître lui était apparu au cours de la nuit précédente, ou tout au moins qu’il avait entendu sa voix. Il prétend que cette voix lui a révélé l’existence d’un testament en ma faveur, testament qui sera apporté demain à minuit, en un certain endroit, par le fantôme de mon parrain. La voix a ordonné à Thibaut de m’avertir de venir prendre ce testament, auquel je ne devrai toucher que quand sonnera le douzième coup de minuit. Naturellement, je ne crois pas aux revenants et j’ai d’abord été tentée d’accueillir la communication du vieux Thibaut par un haussement d’épaules. Mais, mon fiancé, auquel j’ai raconté la chose, a été d’avis qu’il pouvait y avoir dans cette histoire autre chose qu’une hallucination d’un vieillard crédule et superstitieux ! Il n’est cependant pas d’avis que je me rende à cette bizarre invitation et a préféré que je vienne soumettre le cas à votre sagacité.

— Quelle est son opinion ? demanda le détective, sans trahir ses impressions personnelles.

Yvette Noal hésita, puis répondit timidement :

— Il pense que certains vivants pourraient avoir intérêt à faire parler un mort : et il pense également que ce mort était assez savant et assez ingénieux pour s’être, de son vivant, ménagé la possibilité d’exprimer sa volonté après sa mort.

— Voilà deux opinions qui demandent à être expliquées, remarqua Paddy Wellgone. Elles sont par elles-mêmes assez nébuleuses. Tout d’abord, dites-moi qui sont les vivants « qui pourraient songer à faire parler un mort. »

— Jenny Brégaud, la nièce et l’héritière de Parfait Bruno.

— Celle qui s’est montrée si dure envers vous ?

— Oui ; c’est une personne fort cupide et tout à fait dépourvue de scrupules. Elle était brouillée avec son oncle et avait plus d’un motif de craindre de voir l’héritage lui échapper. À peine avait-il rendu le dernier soupir qu’elle s’est présentée et m’a mise à la porte. Je ne voudrais pour rien au monde porter contre elle une accusation injuste ; mais je ne puis m’empêcher de penser que même si mon parrain avait laissé un testament me manifestant sa sollicitude, ce testament découvert par Jenny Brégaud aurait eu toutes les chances de ne jamais être rendu public. Mon fiancé croit qu’elle a dû fouiller partout et que le résultat négatif de ses recherches n’a point suffi à la rassurer. Nous nous sommes aperçus qu’elle me faisait surveiller. Elle pourrait donc avoir eu l’idée de me tendre un piège.

— Je ne vois pas quel avantage elle en tirerait, répliqua Paddy. Si je comprends votre pensée, vous supposez qu’elle vous soupçonne de connaître l’existence d’un testament, sur lequel elle n’est point parvenue à mettre la main. Le stratagème fantastique dont vous parlez ne peut aboutir au résultat qu’elle doit chercher. Si vous connaissiez la cachette ou simplement l’existence du précieux document, vous n’en attendriez pas la révélation de l’intervention d’un fantôme. J’estime au contraire que votre crédulité démontrerait votre ignorance.

— C’est peut-être cette épreuve que veut tenter Jenny Brégaud, hasarda Yvette.

— Ce ne serait pas concluant. Mais passons. Vous avez dit aussi que votre fiancé pensait que Parfait Bruno pouvait lui-même avoir été de son vivant l’instigateur de cette fantasmagorie. Cette hypothèse me semble plus digne d’être examinée. En l’état actuel de la science, bien des prodiges sont possibles qui n’auraient que l’apparence du surnaturel. Ainsi, j’admets fort bien que le vieux Thibaut ait réellement entendu la voix de son défunt maître et qu’elle lui ait dicté ses volontés posthumes ; j’admettrai aussi qu’en un endroit et à une heure fixés à l’avance puisse apparaître un document du genre de celui dont nous parlons, à condition, bien entendu, que ce document ait été préparé du vivant de l’intéressé.

— Vous admettriez cela ? s’exclama la jeune fille intriguée.

— Oui… et je l’expliquerai… Où loge actuellement le vieux Thibaut ?

— Précisément dans la maison où doit m’être remis le testament ; c’est une demeure isolée, située à quelque distance de Fontainebleau et où Parfait Bruno aimait s’enfermer pour ses expériences scientifiques. Thibaut en était le gardien et jusqu’ici on ne l’en a pas encore expulsé.

— Bien. Dans quelle pièce se trouvait Thibaut quand la voix a retenti ? La connaissez-vous ?

— Certainement : ce fut dans la cuisine, où il a son lit. La voix le réveilla en sursaut et il en fut tout effrayé ; il la reconnut parfaitement ; mais il prétend qu’elle retentissait plus fortement encore que du vivant de mon parrain.

— Ce phénomène se produisit naturellement au milieu de la nuit ?

— Oui… Thibaut a même pu me préciser l’heure ; car, après que la voix se fût tue, il alluma, n’osant plus demeurer dans l’obscurité, et son regard tomba sur le « coucou » placé en face de son lit, dans un coin de la cuisine.

« Il était deux heures du matin.

— À merveille, dit Paddy Wellgone en se frottant les mains. Je commence à comprendre. Dites-moi maintenant si vous pouvez me décrire la pièce que le fantôme a choisie comme lieu de rendez-vous.

— C’est le laboratoire de mon parrain ; elle est située au second étage, juste sous le grenier. C’est une grande chambre assez délabrée et dont le mobilier est purement scientifique. Je me rappelle notamment qu’au milieu se trouve une sorte de vaste table métallique, sous laquelle se trouve toute une machinerie compliquée. Parrain m’avait bien recommandé de n’y jamais toucher si je ne voulais courir le risque d’être foudroyée. Or, c’est sur cette table que, d’après la communication du fantôme, sera déposé le testament.

— De mieux en mieux ! Eh bien, mademoiselle, je commence à croire que le fantôme ne songe aucunement à vous mystifier et qu’il tiendra sa promesse.

Yvette Noal ouvrit de grands yeux.

— Alors vous me conseillez de me rendre au rendez-vous ? demanda-t-elle.

— Je n’ai pas dit cela, répondit Paddy Wellgone, en souriant. Mais, pour peu que vous m’en chargiez, j’accepterai volontiers d’y aller à votre place.

La jeune fille joignit les mains.

— Oh ! monsieur, s’écria-t-elle, quelle reconnaissance je vous aurai !

Puis elle ajouta timidement :

— Seulement, je crains de n’être pas assez riche pour vous verser le montant des frais.

— Ne parlons pas de cela, fit amicalement le détective. Je ferai les avances nécessaires et vous ne me rembourserez que si le fantôme tient sa promesse. Maintenant, vous allez rentrer chez vous bien gentiment et y attendre de mes nouvelles. Je n’ai pas besoin de vous recommander la discrétion.

Yvette voulut le remercier avec effusion ; mais il coupa court à ses protestations et la poussa doucement vers la porte. Sur le seuil, elle se retourna :

— J’espère que vous ne courrez aucun danger ! murmura-t-elle, en trahissant une légère angoisse.

— Je l’espère comme vous, répondit gaiement Paddy. Mais de toute façon, ne vous inquiétez pas : le danger et moi nous sommes de vieilles connaissances et je suis homme à prendre les précautions nécessaires.

Ayant refermé sa porte sur cette affirmation, il revint à la fenêtre et jeta un rapide coup d’œil au-dehors.

Comme il s’y attendait, sitôt que la jeune fille fut sortie, l’individu qui s’intéressait aux devantures se remit à la suivre.

Mais l’autre demeura à la terrasse du petit café.

— Allons, c’est moi qu’on va maintenant surveiller, se dit le détective sans sourciller. Je parie que je ne serai pas le seul à me rendre demain au rendez-vous du fantôme. Le brave Thibaut aura eu la langue trop longue ! N’importe ! je suis curieux de savoir ce qu’un savant, aussi original que l’était Parfait Bruno, aura pu imaginer pour assurer le respect de ses volontés dernières !

CHAPITRE II

UN VOYAGE ACCIDENTÉ

Avant de le quitter, Yvette Noal, sur la demande du détective, lui avait fourni toutes les indications nécessaires et tracé son itinéraire. Il savait donc que, pour gagner la maison solitaire qui avait servi de retraite aux études du savant Parfait Bruno, il devrait descendre à Bois-le-Roi, station précédant celle de Fontainebleau. De Bois-le-Roi, il lui resterait à parcourir quelques kilomètres qu’il devrait faire à pied, pour arriver au bord d’un étang entouré de bois, près duquel s’élevait la demeure.

Paddy Wellgone sortit donc de chez lui le lendemain, après son déjeuner, dans l’intention de gagner la gare de Lyon. Comme il s’y attendait, il retrouva à la porte du petit café l’individu de la veille, qui depuis le matin avait repris sa faction. Dès que le détective fut passé, cet individu se leva et se mit à le suivre.

Un simple coup d’œil, jeté d’un air indifférent par-dessus son épaule, avait permis à Paddy de s’assurer de cette filature qu’il avait prévue. Il avait pris ses dispositions en conséquence : aussi, dès qu’il eut établi entre lui et celui qui le suivait une distance suffisante, entra-t-il brusquement dans un passage, s’y débarrassa en un tour de main du long manteau qu’il portait, jeta son chapeau, le remplaça par une casquette, tenue toute prête, et s’appliqua en même temps sur le visage des moustaches, une paire de favoris et une perruque, qui le rendirent méconnaissable. Ainsi transformé, avec une rapidité digne de Fregoli, il fit demi-tour et sortit du passage, juste comme son suiveur s’apprêtait à y entrer ; les deux hommes se heurtèrent ; mais Paddy seul prit la peine de s’excuser. L’espion, vraisemblablement pressé de retrouver celui qu’il suivait et qu’il ne pouvait reconnaître sous son nouvel aspect, se précipita dans le passage.

Riant sous cape, Paddy en profita pour sauter dans un autobus qui passait.

— Semé, mon bonhomme ! pensa-t-il. Cela n’a pas été bien difficile !

Et il se représenta la mine déconfite du suiveur, découvrant, au lieu de son gibier, le manteau et le chapeau abandonnés par le malin Paddy.

Une demi-heure plus tard, ce dernier pénétrait dans le hall de la gare de Lyon, prenait un billet pour Bois-le-Roi et se dirigeait vers le quai, où devait se former le train omnibus qu’il comptait prendre.

La file de wagons attendait, déjà en grande partie garnie de voyageurs ; devant chaque voiture, l’œil exercé de Paddy Wellgone eut tôt fait de remarquer un quidam, en apparence mêlé aux autres voyageurs, mais qui, manifestement, ne s’était posté là que pour guetter l’arrivée de quelqu’un. Le détective ne manqua pas de penser que celui dont on surveillait ainsi l’apparition pouvait fort bien n’être autre que lui-même. Comme il se savait méconnaissable, il ne s’inquiéta de cette surveillance que pour se promettre de ne point monter dans les voitures surveillées.

Cela ne lui laissait pas le choix de son wagon : car, sur les dix voitures dont se composait le train, neuf avaient leur factionnaire : une seule – celle des premières classes – faisait exception. Le détective devina que la surveillance en avait dû être confiée à l’homme qu’il avait semé et qui, de ce fait, n’avait pu prendre son poste. Toutes les dispositions paraissaient donc prises pour que Paddy ne pût voyager sans compagnon, quel que fût le wagon choisi par lui. Sans hésiter, il monta dans la voiture de première classe et, restant dans le couloir, s’amusa à guetter par une des fenêtres la déconvenue des compagnons apostés et qui devaient s’inquiéter de ne point le voir apparaître, suivi de son fileur. Effectivement, ils demeurèrent sur le marchepied de leurs voitures respectives, jusqu’au moment où le train s’ébranla. Alors, Paddy lui-même se décida à abandonner la portière et à pénétrer dans le compartiment auquel il était adossé.

Ce compartiment était presque vide : une seule voyageuse, assez élégante, mais le visage caché par une voilette particulièrement épaisse, sommeillait dans un des coins. Le détective l’honora à peine d’un regard, s’installa dans le coin opposé et ferma les yeux, pour réfléchir plus à l’aise à la mission qu’il avait acceptée. De ce qu’il avait déjoué la surveillance de ses ennemis, cela ne signifiait pas qu’il arriverait seul au rendez-vous du fantôme. Si, comme tout le laissait prévoir, l’héritière de Parfait Bruno était avertie et avait des raisons de craindre le testament annoncé, elle devait avoir pris d’autres précautions. Paddy s’attendait donc à une lutte.

Le trajet s’effectua sans incident. Quelques minutes avant l’arrivée à Bois-le-Roi, la voyageuse endormie parut se réveiller en sursaut, regarda autour d’elle d’un air effaré, consulta sa montre, bondit sur ses pieds comme une personne qui s’aperçoit qu’elle s’est oubliée, reprit dans le filet une petite valise qui constituait tout son bagage et sortit précipitamment du compartiment.

— Tiens ! murmura Paddy en souriant. Est-ce que par hasard nous descendrions à la même station ?

Il ne s’émut pas autrement de cette coïncidence et, comme le train ralentissait, il s’apprêta à son tour et ouvrit la porte du compartiment.

Aussitôt, il trébucha sous un choc : les mailles d’un épervier lancé par une main experte, venait de s’abattre sur ses épaules, emprisonnant son buste et sa tête et paralysant ses bras ; une secousse le fit tomber en arrière, à l’intérieur du compartiment qu’il voulait quitter.

Paralysé et aveuglé il sentit qu’on le prenait à bras-le-corps et qu’on le déposait sous une des banquettes. Là il fut enroulé et ficelé avec soin dans l’épervier. Puis une voix moqueuse murmura à son oreille :

— Au revoir, vieux Paddy ! Vous voyez que pour se débarrasser de nous il faut autre chose que de fausses moustaches !

La porte du compartiment se ferma : le train s’arrêta, stationna, puis repartit, emportant Paddy loin de la station où il comptait descendre.

Comme bien on pense, il se démenait ferme dans son filet : le dépit de s’être laissé jouer décuplait ses forces ; aussi réussit-il à relâcher un peu l’étreinte des liens qui l’enserraient. Alors, imprimant à son bras droit une série de secousses, il parvint à le faire sortir de la manche, à saisir et à ouvrir le couteau poignard qu’avant de se mettre en route il y avait glissé par prudence ; c’était un garçon à précaution et qui savait prévoir les pires situations.

En possession du couteau, il travailla adroitement à couper ses liens et ne tarda pas à dégager son bras du réseau de mailles. Le reste ne fut plus qu’un jeu. Moins de cinq minutes après le départ du train, il avait reconquis la liberté de ses mouvements.

Sa première action fut d’enlever sa veste. Tandis qu’il travaillait à sa délivrance, une question n’avait cesse de l’obséder : comment l’avait-on reconnu sous son déguisement ? Comment l’homme qui n’avait pas rejoint la gare était-il parvenu à prévenir ses complices ?

Paddy trouva aisément la réponse : il se souvint qu’en le croisant l’homme qui le suivait l’avait heurté. Ce fut pour lui un trait de lumière.

— Il a dû me marquer au passage d’un signe convenu entre lui et ceux qui m’attendaient. Ma ruse avait été prévue ; ils sont bigrement forts ! pensa-t-il.

En effet, sur l’épaule de son veston, il découvrit, piqué, un minuscule flot de rubans.

Les yeux gris du détective s’animèrent d’une flamme plus vive.

— On ne me met pas hors de jeu aussi aisément que cela ! murmura-t-il. Moi aussi j’ai plus d’un tour dans mon sac et je puis encore être au rendez-vous pour l’heure voulue !

Il avait déjà réfléchi à la situation : entr’ouvrant son gilet, il défit rapidement une corde qui lui ceignait la taille ; cette corde fort solide se terminait par un crochet de fer.

Muni de cet agrès de gymnastique, Paddy sortit du compartiment, non sans en avoir cette fois prudemment entr’ouvert la porte, pour jeter au préalable au-dehors un coup d’œil inquisiteur. Le couloir était vide et personne ne guettait l’apparition du détective. Évidemment, on ne pensait pas qu’il se débarrasserait aussi vite de ses liens ; et d’autre part, confiant dans la vitesse du train qui l’emportait loin d’eux, les adversaires du détective avaient jugé pouvoir aller librement à leurs affaires et ils étaient descendus à la station de Bois-le-Roi.

— Je les rattraperai !… Peut-être pas sans courir ; mais, je les rattraperai ! se promit Paddy.

Il suivit le couloir, ouvrit la portière qui se trouvait à l’extrémité, s’engagea sur le marchepied et, de là, s’aventurant hardiment sur les tampons se trouvant à l’arrière de la voiture, il grimpa sur la toiture en s’aidant du soufflet de la passerelle. En quelques secondes, il se trouva debout sur le toit du wagon et fort bien placé pour inspecter la voie sur laquelle courait le train. Dans le lointain, un pont, bordé par une barrière de fer, grossissait à vue d’œil. Paddy Wellgone eut un sourire de satisfaction.

— Voilà ce que j’appelle un pont providentiel ! murmura-t-il.

Et debout, gardant merveilleusement son équilibre en dépit du tangage que la course du train imprimait au wagon, il surveilla l’approche du pont, tout en balançant la corde et particulièrement le bout terminé par le crochet. Ayant calculé l’élan nécessaire, il noua l’autre extrémité autour de ses reins et lança la corde, au moment où la tête du convoi s’engageait sous le pont.

Comme un lasso, elle siffla dans l’air, monta, remonta, et se fixa à la rampe de fer par le crochet ; roidie, elle enleva Paddy, qui y demeura suspendu par les poignets tandis que le train continuait sa course et disparaissait de l’autre côté du pont.

Le hardi garçon n’avait plus qu’à se laisser tomber sur la voie pour pouvoir regagner pédestrement la station qu’il avait involontairement brûlée.

— Une fameuse recette ! Je l’indiquerai gratuitement aux voyageurs distraits, plaisanta-t-il. Avec mon moyen, plus besoin de tirer la sonnette d’alarme pour faire arrêter le train quand on veut descendre en cours de route ! On ne risque pas de contravention.

Si pratique qu’il fût, le moyen n’aurait cependant réparé qu’en partie la mésaventure dont Paddy venait d’être victime ; la nécessité de refaire à pied la distance que le train venait de parcourir à toute vapeur ne devait lui permettre d’arriver au rendez-vous qu’avec un retard assez considérable. Il pouvait craindre que ses adversaires ne missent à profit le temps que leur assurait leur avance.

Heureusement pour lui, le hasard le servit ; comme il s’apprêtait à lâcher la corde, il aperçut à l’horizon la fumée d’un train arrivant en sens inverse de celui que le détective venait de quitter avec tant de désinvolture.

— Parbleu ! il arrive à propos ! se dit Paddy en demeurant suspendu.

Et il attendit, en imprimant un léger mouvement de balancement à la corde, le passage de ce second convoi, qui était un train de marchandises, c’est-à-dire marchant à une vitesse dont la modération rendait réalisable l’audacieuse manœuvre que méditait le détective.

Le convoi arriva. Au passage, Paddy vit se pencher hors de la locomotive les visages étonnés du mécanicien et du chauffeur, intrigués par l’apparition de ce fantaisiste acrobate, gigotant au bout d’une corde suspendue au parapet d’un pont. Toutefois, ce spectacle anormal ne leur parut pas légitimer un arrêt du train dont la conduite leur était confiée ; ils continuèrent donc leur route, à la grande satisfaction de Paddy qu’eût contrarié une perte de temps aussi inutile.

Car l’habile gymnaste, grâce au mouvement de va-et-vient, qu’il avait imprimé à la fois à la corde et à son corps, était parvenu à se trouver suspendu au-dessus du convoi juste au moment où passait un wagon découvert, chargé de sable. Paddy n’eut que la peine de se laisser tomber sur cette couche moelleuse. Quelques minutes plus tard, ramené à Bois-le-Roi, il profitait de l’arrêt du train de marchandises pour sauter à terre et sortir de la gare, en remettant correctement son billet à l’employé chargé du contrôle.

Le stratagème de la dame à l’épervier n’avait pas réussi à lui faire perdre plus de dix minutes.

CHAPITRE III

LA DAME VOILÉE

Paddy Wellgone était bon marcheur ; il arriva à la nuit tombante à proximité de la maison de feu Parfait Bruno. Minuit était l’heure fixée par le fantôme, il se trouvait en avance de plusieurs heures ; mais il comptait utiliser ce délai pour faire une étude approfondie des lieux et de tous ceux qui s’y pouvaient cacher.

Du fait qu’elle avait échoué, l’agression dont avait été victime le détective se retournait contre ses auteurs. Confiants en la précaution qu’ils croyaient avoir prise, ils ne devaient plus se tenir sur leurs gardes ; de sorte que c’était Paddy Wellgone qui, arrivant quand on ne l’attendait pas, allait pouvoir les surprendre.

Néanmoins, rendu prudent par sa première escarmouche, l’envoyé d’Yvette Noal, en approchant de la maison, le fit avec autant de précautions que si plusieurs paires d’yeux avaient pu guetter son apparition.

Se glissant de buisson en buisson, il s’assura d’abord qu’aucune sentinelle n’était apostée devant la maison pour en surveiller les alentours ; il inspecta pareillement les roseaux avoisinant l’étang, au bord duquel se dressait la demeure. Bref, ce ne fut que lorsqu’il fut certain de ne point être aperçu qu’il se risqua à se rapprocher d’une des fenêtres du rez-de-chaussée, afin de jeter un premier regard à l’intérieur.

Cette fenêtre était éclairée et c’était pourquoi il l’avait choisie. Un simple coup d’œil, jeté à travers la vitre, lui révéla une cuisine emplie d’un groupe de personnages, en qui il reconnut les voyageurs du train et la dame ensommeillée qui lui avait joué un si méchant tour. Le respect dont la bande l’entourait la désignait comme l’inspiratrice et le soin qu’elle prenait de conserver son épaisse voilette prouvait qu’elle ne voulait pas qu’on pût percer son incognito.

— Je voudrais pourtant bien contempler son visage ! pensa le curieux Paddy. Je suppose que cette dame n’est autre que Jenny Brégaud ; mais si ce qui se passera cette nuit, ici, doit m’obliger à la démasquer demain, je ne saurais me contenter d’une supposition. Il me faudrait être en mesure d’affirmer qu’il y a identité entre cette aventurière et l’héritière de Parfait Bruno.

Mais, pour l’instant, la dame voilée ne semblait rien moins que disposée à lui fournir l’occasion de satisfaire sa curiosité. Il fallait attendre et compter sur le hasard. Continuant son inspection, Paddy découvrit, allongé sur un lit étroit, une sorte de paquet ficelé : c’était un vieillard, dont le costume disait la condition modeste et que les bandits avaient bâillonné et garrotté.

— Ce doit être le vieux Thibaut, pensa le détective. La bande l’aura surpris et mis hors d’état de s’opposer à l’invasion de la demeure et à leurs projets ; il est clair que ces misérables tiennent à être, cette nuit, maîtres de la place et je devine aisément pourquoi. Ces gens-là ne croient pas plus que moi aux apparitions ; mais ils doivent admettre qu’un défunt facétieux peut encore manigancer une surprise désagréable, à l’intention des héritiers qui lui déplaisent. Débarrassée de moi et de Thibaut, la dame voilée pense avoir la partie belle.

À ce moment, celle qui intriguait tant Paddy Wellgone prit la parole et le détective n’eut qu’à prêter l’oreille pour entendre confirmer ses suppositions :

— Ne te tourmente pas, brave homme ! disait-elle railleusement, en s’adressant au malheureux Thibaut. Nous n’en voulons nullement à ta vie et nous ne prétendons qu’à te guérir d’une naïveté exagérée. Ainsi tu t’imagines que les morts peuvent revenir pour le plaisir de faire la conversation avec toi ? Ce miracle n’est possible que quand ils ont affaire à de bons jobards comme toi. Avec des gens résolus et intelligents, les apparitions ne sont pas possibles ; je te certifie que, nous présents, le fantôme annoncé se gardera bien de paraître cette nuit. Je me charge de le recevoir, si d’aventure il persistait à venir. Dors tranquille : nous veillerons !

Cessant de s’occuper du pauvre Thibaut, qui roulait des yeux effarés, mais ne pouvait souffler mot, la dame voilée se tourna vers ses complices.

— Nous voici dans la place, poursuivit-elle. Notre veillée sera d’autant moins troublée que le seul qui pouvait nous gêner roule en ce moment vers Montereau, douillettement enveloppé dans un épervier et bien caché par une banquette, sous laquelle on n’ira pas le dénicher, même si quelqu’un entrait dans son compartiment en cours de route. De toute façon, il ne saurait venir nous déranger avant plusieurs heures, ce qui nous mène bien au-delà de minuit. Nous serons loin.

Paddy Wellgone sourit ; cette confiance faisait admirablement son affaire.

— Nous n’avons donc à nous préoccuper que de la besogne qui nous amène ici, reprit la mystérieuse inconnue. Dès maintenant, j’ordonne à chacun d’aller prendre le poste qui lui est assigné.

Quels étaient ces postes ? Paddy aurait bien voulu le savoir ; mais, elle n’ajouta pas un mot et quitta la cuisine, suivie de toute la bande. Le vieux domestique demeura seul ; mais il n’était pas de ceux qui se débarrassent de liens aussi soigneusement noués ; il pouvait donc se passer de gardiens.

— Il en serait du moins ainsi si je n’étais pas là, pensa le détective.

Avant de chercher à s’introduire dans la demeure, dont il avait étudié l’aménagement intérieur sur le plan que lui avait fourni Yvette Noal, il se recula silencieusement et jeta d’abord à la façade un regard, qui en étudiait toutes les ouvertures. Celles-ci n’étaient pas nombreuses : une seule porte et deux fenêtres au rez-de-chaussée, trois autres à chaque étage, outre celles du grenier et deux lucarnes étagées, qu’il savait devoir servir à éclairer l’escalier.

— Du moment qu’ils occupent la maison, je ne puis songer à entrer par la porte, se dit le détective. Elle doit être fermée et plusieurs de ces drôles se sont certainement installés dans le corridor ainsi que sur les marches de l’escalier conduisant à la fameuse salle ; les lumières que je vois filtrer, du haut en bas de la maison, sont significatives. Pour suivre ce chemin, il me faudrait combattre et le nombre de ces coquins m’interdit d’employer la force. Reste la ruse. Mais, avant tout, essayons d’arriver jusqu’à Thibaut.

Paddy ne s’était pas lancé dans sa périlleuse entreprise sans se prémunir de tout ce qui pouvait lui faciliter la tâche ; il avait notamment prévu qu’il lui faudrait se passer de clefs et vraisemblablement aussi de portes. Aussi, en se fouillant, trouva-t-il dans ses poches tout ce qui pouvait être nécessaire à la réalisation du plan qui se formait en son esprit.

La cuisine, où le vieux Thibaut avait été laissé seul et dont la fenêtre n’était protégée par aucun contrevent, constituait le point faible de la place. Le détective revint près de cette fenêtre, colla sur une des vitres un tampon de mastic et à l’aide d’un diamant de vitrier découpa, tout autour, une ouverture suffisante pour pouvoir passer sa main : cette opération réussie, il engagea son bras dans l’ouverture et fit silencieusement jouer l’espagnolette, puis poussa avec précaution les battants. L’instant d’après, il franchissait l’appui de la fenêtre et avec une souplesse de chat sautait sans bruit dans la cuisine.

Son premier soin fut d’aller pousser les verrous de la porte, afin de parer à toute surprise. Ensuite, ses regards se dirigèrent vers Thibaut qui ne s’était même pas aperçu de son entrée. Mais, une réflexion subite suspendit le mouvement qui allait le porter vers le lit.

— C’est dans cette pièce qu’a retenti la voix du fantôme, marmotta-t-il. Et voici la vieille horloge dont m’a parlé Yvette Noal. Ma foi, l’occasion s’offre trop belle de vérifier la justesse de mes déductions : je veux en avoir le cœur net.

Rampant sur les dalles, il s’approcha du « coucou » et ouvrit avec précaution la porte de l’étroite armoire.

Il ne jeta qu’un coup d’œil à l’intérieur ; aussitôt, ses lèvres dessinèrent un singulier sourire et il referma la porte.

— J’en étais sûr ! murmura-t-il. Je sais maintenant comment parle le fantôme. Mais, auprès du reste, c’était un simple enfantillage ; la question du testament mystérieux me donnera un peu plus de mal. Si je sors vivant de cette aventure, j’aurai de bien curieuses choses à raconter demain. Pour augmenter mes chances, assurons-nous du même coup un allié et la retraite.

Délibérément, cette fois, il revint vers le lit et se pencha à l’oreille de Thibaut.

— Écoutez-moi et essayez de garder votre sang-froid, chuchota-t-il. Je suis un ami de Mlle Noal ; je me nomme Paddy Wellgone et je viens jouer un bon tour aux brigands qui vous ont attaché. Voulez-vous avoir confiance en moi et m’aider ? Je vais vous délivrer de vos liens et de votre bâillon ; mais gardez-vous de pousser le moindre cri et évitez tout bruit qui pourrait leur donner l’alarme.

Il lut une promesse dans les yeux que le vieux domestique tournait vers lui et, sans hésiter, le débarrassa des liens et du bâillon.

Le vieux domestique se leva aussitôt et s’étira silencieusement.

— Merci ! dit-il à voix basse. Mais, est-ce que vous songez sérieusement à attaquer les misérables qui ont envahi cette demeure ? Vous pourriez risquer gros ; car m’est avis que ces gens-là sont résolus à tout et que ce n’est pas la peur de mal faire qui les étouffe.

— Je m’en doute ! riposta le détective. Mais, vous, savez-vous ce qu’ils viennent faire ?

Thibaut parut un peu embarrassé.

— D’après ce qu’ils ont dit, ils ont la prétention d’empêcher feu mon maître de tenir la promesse qu’il a faite, répondit-il. Si c’est cela, je crois que vous feriez mieux de ne pas vous en mêler. Tout mort qu’il est, mon défunt maître est homme à leur river leur clou et je pense que la chose tournera mal pour eux. Car, c’est une terrible imprudence que de s’opposer à ce que veulent les fantômes !

À ces derniers mots, prononcés en tremblant par le superstitieux vieillard, Paddy Wellgone ne put s’empêcher de sourire.

— Hélas ! mon brave Thibaut ! murmura-t-il. J’ai moins de confiance que vous dans la toute-puissance des défunts.

— Alors, vous ne croyez pas que mon maître fera apparaître le testament promis ? demanda Thibaut, presque scandalisé.

— Si… Mais, il n’empêchera pas ceux de là-haut de s’en emparer si nous les laissons faire.

Le domestique ne semblait pas comprendre et regardait Paddy avec ahurissement ; mais le détective n’avait pas le temps d’éclairer cette faible intelligence.

— Écoutez, mon vieux, dit-il avec rondeur. Mettons que ce soit votre maître lui-même qui m’inspire ce que je veux faire. Peu importe le moyen ! L’important, n’est-ce pas, est que sa volonté s’accomplisse ? Eh bien, si vous voulez y contribuer, vous allez m’indiquer un endroit d’où je puisse, sans être vu, surveiller les bandits et intervenir au bon moment.

— Ma foi, monsieur, je ne vois guère que le grenier qui est juste au-dessus de la salle et dont le plancher est assez troué pour que vous puissiez regarder à travers autant que cela vous fera plaisir.

— Parfait !

— Seulement, pour y monter, il faut passer par l’escalier et ils sont au moins trois ou quatre qui se sont assis sur les marches, pour surveiller le passage. Prêtez l’oreille ; vous les entendrez causer.

Paddy suivit ce conseil et se rembrunit.

— Diable ! vous avez raison ! fit-il. Comment faire ?

— Il y a bien la lucarne, que j’ai laissée ouverte, réfléchit Thibaut. Elle pourrait vous permettre d’entrer par le dehors ; seulement, il faudrait une échelle et nous n’en possédons pas.

— À défaut d’échelle, n’y a-t-il pas des arbres autour de la maison ?

— Pour ça oui, monsieur, et juste devant la lucarne en question. Mais, il y a encore une certaine distance entre l’extrémité des branches et le bord de la lucarne. Pour emprunter ce chemin sans se casser le cou, il faudrait être un chat.

— Ne vous mettez point en peine ! dit Paddy d’un ton résolu. Si la chose est faisable, elle est faite. Supposons que j’y arrive et que je parvienne à mes fins, il viendra un moment où je devrai échapper à la poursuite des bandits. Pourrez-vous m’être de quelque utilité à ce moment-là ?

— Certainement, monsieur. Je vais aller vous attendre au bord de l’étang avec une barque.

— C’est entendu, mon brave. Tout étant réglé, allons chacun à nos affaires et tenez-vous prêt pour minuit.

Sur cette recommandation, le détective reprit le chemin par lequel il était venu, chemin que s’empressa d’emprunter à son tour le vieux Thibaut, qui préférait attendre dehors le moment d’agir.

Pendant ce temps, Paddy Wellgone gagnait l’arbre qui faisait face à la lucarne du grenier, en embrassait le tronc et grimpait avec agilité jusqu’aux plus hautes branches. Rampant alors jusqu’à l’extrémité de l’une d’elles, qu’il avait jugée assez solide pour supporter son poids, il mesura de l’œil, la distance qui le séparait de la lucarne, ainsi que l’ouverture de celle-ci.

Le diamètre de cette ouverture était suffisant pour qu’un homme de la corpulence du détective pût y passer sans risquer de s’écorcher les épaules. Mais, par contre, la distance à franchir, tant en largeur qu’en hauteur, faisait du saut que méditait Paddy, un véritable saut périlleux. Il y avait au moins neuf chances sur dix de manquer le rebord et de s’abîmer dans le vide.

— Neuf chances contraires, c’est un peu trop ! pensa le détective, en se grattant l’oreille. Si je me casse les deux jambes, cela causera trop de plaisir à cette excellente dame voilée. Tâchons d’imaginer un moyen moins dangereux.

Au bout de vingt secondes de réflexion, il se frappa le front : il avait trouvé.

S’accroupissant sur la partie la plus solide de la branche et s’y cramponnant d’une main, de l’autre il s’accrocha aux rameaux supérieurs ; puis, ayant assuré de son mieux son équilibre, il commença à imprimer à la partie supérieure de l’arbre, heureusement assez flexible, un lent mouvement de balancement qu’il accentua peu à peu. Tantôt s’éloignant dans la direction opposée, tantôt se rapprochant du toit, le panache de branches, au cours de ses oscillations, vint frôler la lucarne du grenier.

C’était l’instant qu’attendait Paddy Wellgone ; lâchant audacieusement ses deux points d’appui, il s’élança légèrement et, franchissant la lucarne, vint tomber à l’intérieur du grenier, sur un tas de chiffons qui amortit le bruit de sa chute.

Il était dans la place.

CHAPITRE IV

MINUIT SONNE !

À peine relevé, Paddy Wellgone jeta autour de lui un regard investigateur, qui lui permit d’apercevoir, sur le plancher, des taches lumineuses, révélant les trous annoncés par le vieux Thibaut. Il n’eut qu’à s’étendre tout de son long et à coller son œil au-dessus de l’une de ces fentes pour apprécier tous les avantages de son observatoire.

Toute la pièce, qui se trouvait sous le grenier, lui apparaissait, brillamment illuminée par une demi-douzaine de lampes disposées dans tous les coins.

L’examen de l’ameublement et de l’aménagement, conformes à la description d’Yvette Noal, lui permit de reconnaître la fameuse salle qui servait de laboratoire à Parfait Bruno et dans laquelle le fantôme avait promis de faire apparaître le testament.

Mais, à défaut de cette indication que fournissait le mobilier, Paddy Wellgone n’aurait pu éprouver le moindre doute : car la présence autour de la vaste table métallique de la dame voilée et de six de ses compagnons, revolvers au poing, démontrait que c’était bien dans cette pièce que devait se dérouler l’événement annoncé.

Le détective remarqua que la dame et ses complices prenaient grand soin de ne pas toucher à la table et s’en tenaient à distance respectueuse. Cette méfiance prouvait qu’ils étaient au courant de l’avertissement donné par le fantôme et ne le considéraient nullement comme un épouvantail à l’usage des simples.

Cette sagesse d’attitude ravit Paddy.

— Me voici aux premières loges et le spectacle n’est pas commencé ! pensa-t-il. Décidément, j’ai toutes les chances !

De l’endroit où il se trouvait, son regard tombait d’aplomb sur le centre de la table. Comme celle-ci tenait presque toute la place et constituait visiblement la pièce importante du mobilier, le détective l’examina curieusement.

Comme il avait d’excellents yeux, il ne tarda pas à distinguer, au centre du vaste plateau de cuivre, formant le dessus de la singulière table, quatre imperceptibles rainures, dessinant un petit rectangle, dont le plus grand côté n’atteignait pas vingt centimètres : une cinquième rainure divisait en deux parties égales l’intérieur de ce rectangle.

— Bon ! se dit le malin détective. Je crois avoir découvert le pot aux roses ; j’imagine que c’est à l’intérieur de ce rectangle qu’apparaîtra l’enveloppe attendue et sans qu’il soit besoin de l’intervention du moindre fantôme. Si la peu scrupuleuse dame, qui veille là toujours aussi sévèrement voilée, avait l’idée de regarder sous la table, peut-être n’aurait-elle pas besoin d’attendre minuit pour s’emparer du testament. Comment n’y a-t-elle pas songé ? En vérité, sa docilité m’étonne.

La dame voilée se faisait probablement les mêmes réflexions ; car elle tournait autour de la table avec une impatience visible et les regards qu’elle lui jetait trahissaient une violente envie d’en découvrir le secret. Pourtant, moins favorisée que le détective, elle ne pouvait, en raison de sa position, apercevoir les rainures révélatrices et ses yeux, attirés invinciblement par la surface brillante, ne voyaient qu’une étendue absolument plane et dépourvue de toute solution de continuité.

Néanmoins, bien que nul objet ne s’y trouvât placé et que la dame ne pût s’imaginer qu’il en pourrait jaillir un de ce plateau de cuivre, elle continuait à fixer la table avec une sorte d’irritation.

— Que fait là cette machine diabolique ? grommela-t-elle à haute voix. Parfait Bruno n’a pas désigné cette chambre sans intention et il n’a pu songer à utiliser que ce mastodonte. C’était un homme qui savait se passer de coffre-fort et qu’il n’aurait pourtant pas été aisé de voler. Si nous touchons à cela avant le moment fixé, il pourrait nous en cuire ; le vieux diable fourrait de l’électricité partout !

— Vous brûlez, madame ! pensait Paddy, qui jubilait. Je ne vous engage pas non plus à essayer, si vous ne voulez goûter les joies de l’électrocution. Il me serait cependant fort agréable de vous voir faire un saut, qui dérangerait probablement l’harmonie de votre maudite voilette. Mais, vous êtes trop prudente pour me donner cette chance.

En effet, la dame mystérieuse, convaincue sans doute de l’inutilité de son impatience, venait de s’asseoir sur une chaise et murmurait, en soupirant :

— Attendons ! Si cette table joue son rôle dans la fantasmagorie, elle deviendra inoffensive quand minuit aura sonné. Nous pourrons alors en profiter pour examiner son mécanisme.

Le silence régna de nouveau dans la salle. Celle qui dirigeait l’expédition réfléchissait et ses compagnons n’avaient garde de troubler ses méditations.

Paddy en profita de son côté pour se livrer à l’examen des hypothèses qui se présentaient à son esprit.

Lui qui n’était pas dans la pièce et ne pouvait songer à y descendre, comment interviendrait-il ? Lorsque le testament apparaîtrait, de quelle manière le détective s’opposerait-il à ce que les bandits l’escamotent ?

Le problème semblait ardu.

Mais, l’ingénieux détective en avait résolu d’autres, tout aussi difficiles. Il sourit mystérieusement, fouilla dans ses poches, en retira divers objets qu’il déposa sur le plancher, à portée de sa main, et répéta, à peu de chose près, le mot de la dame voilée :

— Attendons minuit !

Chose curieuse, dans cette salle où tous attendaient, conformément aux indications du fantôme, « le douzième coup de minuit », il n’y avait pas la moindre pendule. Aussi la dame voilée avait-elle pris le parti de sortir sa montre, sur laquelle elle tenait les yeux presque constamment fixés, suivant avec une agitation croissante la marche des aiguilles. Minuit approchait.

Jusqu’alors fort calme, la dame laissa tout à coup apparaître des signes d’inquiétude ; peut-être se sentait-elle moins certaine de l’infaillibilité des précautions qu’elle avait prises ; peut-être, au moment de toucher au but, redoutait-elle d’en être écartée par l’intervention d’un adversaire surgissant à la dernière seconde.

Et c’était peut-être au fantôme qui avait dit : « Je viendrai à minuit ! » qu’elle songeait. Ce fantôme ne pouvait-il être de chair et d’os et apparaître vraiment par une trappe ou par une porte secrète ? À mesure que l’heure avançait, la dame semblait admettre cette hypothèse qu’elle n’avait pas envisagée jusqu’alors ou qu’elle eût accueillie par un haussement d’épaules.

Ou bien encore, elle songeait à Paddy qui, malgré tout, pouvait déjouer ses calculs.

Quoi qu’il en fût de ses pensées secrètes, elle cria tout à coup avec une sorte d’angoisse.

— Tout le monde est-il à son poste ?

De l’escalier, des voix lui répondirent :

— On y est ! Et on ouvre l’œil !

— C’est ce qu’il faut ! Et rappelez-vous la consigne : si quelqu’un tente de pénétrer dans la maison, quel qu’il soit, feu sur lui !

Encore une fois, ces craintes de la dernière minute trahissaient une nervosité comme en éprouvent parfois les criminels les plus endurcis, au moment où ils auraient besoin de tout leur sang-froid. Qui pouvait venir, hormis Paddy Wellgone, que tous croyaient si loin ?

Sûrement, la dame qui veillait dans cette salle ne croyait pas aux revenants. Pourquoi trembler en ce cas ?

Et tout à coup, dans cette chambre dépourvue d’horloge, une sonnerie invisible retentit : le premier coup de minuit.

Tous tressaillirent et se redressèrent, serrant instinctivement la crosse de leurs revolvers.

— Cela part de dessous la table ! murmura fiévreusement la dame, en se penchant malgré elle en avant ; mais sans oser encore toucher au meuble électrisé.

C’était, en effet, de l’intérieur de la table que semblaient s’envoler les coups de timbre ; et tout un bruit de rouages en action les accompagnait ; évidemment, il y avait, sous la plaque de cuivre, tout un mécanisme ingénieux, qui faisait le plus grand honneur à son inventeur probable, le défunt savant Parfait Bruno.

Au sixième coup, un déclic se fit entendre et brusquement le rectangle qu’avait remarqué Paddy Wellgone s’ouvrit : rabattues sur d’invisibles charnières, les deux planchettes métalliques qui le constituaient laissèrent soudain apparaître une ouverture, de laquelle jaillit une sorte de plateau de bois.

Et sur ce plateau, une large enveloppe blanche fermée par cinq cachets de cire noire était posée.

Un cri rauque s’échappa des lèvres de la dame voilée, elle se pencha davantage encore, étendant au-dessus de la table ses mains qui tremblaient d’impatience ; et à travers sa voilette on voyait briller ses yeux.

— Sept !… Huit !… Neuf ! comptait-elle à haute voix, tandis que l’invisible pendule continuait à sonner.

Avec quelle fiévreuse impatience elle attendait le douzième coup, qui devait lui permettre de saisir l’enveloppe, sans courir le risque d’être foudroyée ! Il fallait même qu’elle possédât sur elle-même une maîtrise peu ordinaire pour avoir résisté à la tentation de lancer ses mains sur la table, sans attendre.

Mais elle croyait à la science de Parfait Bruno et par conséquent à l’efficacité de ses menaces : ce n’était pas le spectacle qu’elle avait sous les yeux qui pouvait l’inciter au scepticisme.

Toute l’aventure était maintenant d’une clarté aveuglante. Il n’y avait point de fantôme dans cette histoire de l’autre monde ; mais seulement une précaution prise avant sa mort par un savant clairvoyant, qui connaissait la cupidité de ses héritiers naturels.

Il s’était certainement dit qu’à peine il aurait rendu le dernier soupir, lesdits héritiers s’abattraient sur sa demeure comme un vol de corbeaux et fouilleraient ses tiroirs ; s’il y laissait un testament, ce testament n’échapperait point à leurs recherches ; et il savait le cas qu’on fait de la volonté des morts quand ceux-ci ne sont plus là pour en imposer le respect.

Résolu à assurer, à celle qu’il avait choisie, la possession du document contenant ses dernières volontés, Parfait Bruno s’était donc avisé du stratagème suivant : il avait confié la mystérieuse enveloppe à une cachette, rendue inviolable par une batterie électrique, cachette dont elle devait sortir à un instant déterminé par un mouvement d’horlogerie, dont le déclenchement assurerait en même temps, à la seconde fixée, l’interruption du courant protecteur.

Ces dispositions prises, il ne restait plus qu’à les porter à la connaissance de l’intéressée. C’était sous la forme de message posthume, malicieusement adressé à son superstitieux domestique, que Parfait Bruno avait organisé cette transmission. Et là encore avait dû intervenir un mécanisme, dont Paddy Wellgone paraissait avoir découvert le secret.

Comme l’avait si justement dit le détective, tout cela n’avait que l’apparence du surnaturel et s’expliquait scientifiquement.

Cependant, un à un, les dix premiers coups étaient tombés : le onzième sonna à son tour ; déjà, la dame voilée tendait la main vers l’enveloppe.

Mais soudain sur la table, il y eut un petit choc ; quelque chose venait de tomber du plafond sur l’enveloppe ; personne n’eut le temps de s’étonner ni de se demander ce qui arrivait ; sous les regards ébahis qui la fixaient, la précieuse enveloppe s’envola tout à coup, monta en pendillant au bout d’un fil et disparut dans une fente du plafond.

 

*   *   *

 

Paddy Wellgone ne s’était pas vanté quand il avait déclaré posséder plus d’un tour dans son sac.

Tandis qu’étendu sur le plancher du grenier il surveillait par la fente ce qui se passait dans la salle du dessous, il avait assisté à l’apparition de la mystérieuse enveloppe.

Elle était là, juste au-dessous de lui, tentante, paraissant le narguer.

Et pour la prendre, pour l’escamoter, il n’avait que dix secondes à peine.

Heureusement, il n’avait pas attendu le dernier moment pour réfléchir à ces choses et se tracer un plan : une idée avait déjà jailli de sa fertile cervelle et c’était pour l’exécuter, dès que l’occasion s’en présenterait, qu’il avait, tiré de ses poches et déposé à portée de sa main un fil à plomb et un minuscule flacon de colle.

En un clin d’œil, il eut débouché celui-ci, y plongea un pinceau et enduisit rapidement de colle le morceau de plomb qui lestait le fil enveloppé de gutta-percha. Il y avait de tout dans les poches de Paddy !

Ses préparatifs terminés, il prit le fil à plomb et le laissa tomber par le trou, après avoir soigneusement visé l’enveloppe ; puis, dès que le plomb englué de colle eut touché le papier, le détective tira légèrement et remonta l’enveloppe collée au plomb.

Dans la salle, la stupéfaction de la dame voilée et de ses complices se changeait déjà en fureur. Un cri de rage jaillit de la gorge de la dame :

— Tirez !… Mais tirez donc ! hurla-t-elle, en donnant elle-même l’exemple et en ouvrant le feu sur le trou. C’est Paddy !… C’est Paddy Wellgone, le détective, revenu le diable sait comment !

CHAPITRE V

À DEUX DOIGTS DE LA MORT !

— C’était simple ; mais encore fallait-il y penser ! ricana le détective, en saisissant la précieuse enveloppe au moment où elle sortit de la fente.

Il l’empocha soigneusement et se releva. Ce n’était pas tout d’être entré en possession du testament ; il fallait fuir avec le butin. Or, Paddy pensait bien que la dame voilée n’était pas femme à se laisser escamoter sous son nez l’objet de sa convoitise sans tenter de la reprendre. S’il s’attardait seulement quelques minutes, le détective allait avoir sur le dos toute la bande revenue de sa stupeur ; sûrement, on n’allait pas se borner à tenter de le fusiller par le trou.

Dans la salle, les coups de revolver continuaient à faire rage et déjà quelques balles, traversant le plancher, sifflaient autour de Paddy.

Il se rejeta en arrière.

— Je n’ai pas l’intention de les attendre ! murmura-t-il.

Mais par où fuir ? Du côté de la lucarne, la retraite était coupée ; l’arbre s’était redressé et il ne possédait aucun moyen d’en attirer les branches, afin qu’elles puissent lui servir d’échelle pour la descente comme elles l’avaient fait pour la montée.

D’autre part, l’escalier était gardé et c’eût été folie que de vouloir se frayer un passage, revolver au poing, à travers la maison peuplée de bandits.

Cependant, il fallait se décider ; les instants pressaient. En prêtant l’oreille, Paddy Wellgone entendait les ordres que rugissait la dame voilée.

— Il est dans le grenier ! Divisez-vous pour le prendre : que la moitié d’entre vous garde toutes les issues à l’intérieur et à l’extérieur ; et que les autres montent le traquer. Ramenez-le-moi mort ou vivant !

Il y eut tout un remue-ménage ; des pas s’élancèrent et firent crier les marches de l’escalier.

La position était trop défavorable pour que le détective, qui, naturellement, était armé, pût songer à se barricader dans le grenier afin d’y soutenir un siège. La porte et les parois n’étaient composées que de planches disjointes, à travers lesquelles il serait par trop commode de tirer sur lui, sans qu’il puisse riposter. En autre, les assaillants avaient sur lui l’avantage du nombre ; même s’il parvenait à en abattre une demi-douzaine, il en resterait encore assez pour le tuer.

Il n’avait pas le choix : courant à la lucarne, il s’y engagea et passa sur le toit.

— S’ils veulent m’y rejoindre, je les canarderai tout à mon aise, pensa-t-il en s’agenouillant à l’abri d’une cheminée.

Les bandits avaient dû se tenir le même raisonnement et juger la poursuite trop périlleuse ; car plusieurs minutes s’écoulèrent sans qu’aucune tête apparût au bord du toit. Et Paddy Wellgone commençait à penser qu’ils avaient décidé de se contenter de le cerner et d’attendre qu’il se rendît de lui-même, quand tout à coup de nouveaux coups de feu éclatèrent et les balles recommencèrent à siffler autour de lui. Force lui fut de se rendre à l’évidence : on tirait sur lui de la cime de l’arbre qui lui avait servi d’échelle.

Il essaya de tourner autour de la cheminée ; mais d’autres tireurs, postés sur d’autres arbres, entrèrent aussitôt en action. On avait prévu sa manœuvre et il n’avait aucune chance d’échapper à ce tir circulaire qui le prenait pour cible.

Mais Paddy ne se rendit point encore : après avoir riposté au jugé, il plongea soudain dans la cheminée et se laissa glisser rapidement le long du conduit. Une demi-minute plus tard, il tombait dans l’âtre d’un foyer d’une des chambres du premier étage et constatait avec satisfaction que la pièce était vide.

Grâce à sa manœuvre imprévue, qui avait déjoué le plan de l’ennemi, non seulement il échappait au tir qui menaçait de l’atteindre ; mais encore il se rendait une chance de fuite, par une voie qu’on n’avait point prévue et que peut-être on n’avait pas songé à garder.

Sans perdre de temps, Paddy courut ouvrir une porte vitrée à travers laquelle il avait vu briller un reflet de lune et se trouva sur une terrasse donnant sur l’étang.

Ce pouvait être le salut.

Plein d’espoir, le détective voulut traverser la terrasse et courir à la balustrade qui la bordait. Une silhouette se dressa devant lui, lui barrant le passage : en même temps, une poigne de fer emprisonnait son bras droit, qu’il avait levé instinctivement pour viser son agresseur, et une autre main tout aussi nerveuse lui arracha son revolver, qui tomba à ses pieds.

Et une voix rugit :

— À moi ! Je le tiens !

C’était la voix de la dame voilée.

Tandis que ses hommes donnaient l’assaut au grenier, ou s’établissaient dans les arbres afin d’y guetter l’apparition du gibier qui se dérobait, la mystérieuse inconnue, frémissante de rage impuissante, parcourait les différentes pièces de la maison, excitant son monde et promettant une récompense à qui réussirait à abattre son ennemi et à rapporter l’enveloppe. Elle aurait voulu être partout à la fois, sur le toit et dans les arbres, tirer elle-même et surveiller toutes les issues par lesquelles Paddy aurait pu tenter de fuir.

Mais, il lui fallait bien se résigner à une attitude plus prudente et se borner à attendre l’épilogue de cette chasse à l’homme qui, étant donné le peu d’espace dont disposait celui qu’on traquait, ne pouvait tarder à aboutir à sa capture, sinon à sa mort.

Mais comme pour la dixième fois elle s’apprêtait à sortir de la maison, afin d’aller suivre de l’extérieur les péripéties de la lutte et peut-être tenter de descendre Paddy d’un coup de revolver, elle entendit tout à coup des cris de stupeur et de colère retentir.

— Alerte ! Il descend par la cheminée !

Sans demander d’autre explication, la dame voilée rentra précipitamment et se rua dans l’escalier conduisant au premier étage. L’instant d’après, elle débouchait sur la terrasse, juste à temps pour se jeter sur Paddy et le désarmer.

Déjà, elle jetait un cri de triomphe : la proie était à elle ! Et à son tour elle leva son arme.

Mais Paddy, revenu de sa surprise, s’était instinctivement retrouvé à la parade ; ripostant par le même procédé dont elle avait usé, il saisit au vol le bras qui se levait et, le tordant, l’obligea à lâcher le revolver.

— À moi ! hurla la terrible amazone, en s’accrochant à son adversaire avec une énergie tellement farouche qu’il douta de pouvoir se délivrer de son étreinte.

Ce n’était qu’une femme ; il s’en était de suite rendu compte. Mais, il devait en même temps reconnaître qu’elle n’était nullement un adversaire à dédaigner. Vigoureuse et souple, elle prouvait une force musculaire que beaucoup d’hommes ne possèdent pas.

Mais, Paddy Wellgone était de son côté un redoutable lutteur qui, outre la force, possédait la science et la pratique de tous les genres de combats. Trompant les prises de son ennemie, déjouant ses ruses, il l’entraînait vers la balustrade, espérant se débarrasser d’elle et en profiter pour se laisser glisser jusqu’au sol en utilisant un des piliers qui soutenaient la terrasse. Il aurait bien sauté dans l’étang ; mais, il n’était pas certain que l’eau eût assez de profondeur pour permettre ce plongeon et il craignait de tomber sur des pierres, qui le blesseraient et le mettraient dans l’incapacité de résister à un nouvel assaut de ses ennemis.

Visiblement, la dame voilée commençait à se lasser : son souffle rauque devenait court et son étreinte se relâchait. Paddy était donc sur le point de reconquérir la liberté de ses mouvements, quand l’intervention de nouveaux adversaires changea la face des choses.

Les appels de la dame avaient été entendus et trois de ses complices accouraient ; ils se jetèrent sur Paddy et appuyèrent contre ses tempes le canon de leurs revolvers.

— Ne le tuez pas ! cria sauvagement la dame. Je veux le frapper moi-même. Fouillez-le seulement ! Prenez-lui l’enveloppe !

Ils tentèrent aussitôt d’exécuter cet ordre ; mais le détective se démenait comme un beau diable : secouant la grappe de ses adversaires accrochés à lui, il les traîna d’un bout à l’autre de la terrasse, les heurtant à la balustrade.

Un instant, il parvint même à se détacher d’eux et bondissant en arrière franchit la balustrade. Mais, au moment de sauter et voyant luire sinistrement en dessous de lui l’eau sombre de l’étang, il eut une seconde d’hésitation, dont profitèrent ses ennemis : quatre paires de mains le ressaisirent, le happèrent, s’efforcèrent de le hisser. La lutte recommença.

Soudain, il sentit qu’une main se glissait dans sa poitrine. C’était la dame voilée qui, laissant à ses compagnons le soin de le maintenir et de l’occuper, essayait sournoisement de lui enlever l’enveloppe.

Palpant l’étoffe du veston, ses doigts venaient de sentir une bosse, que formait un portefeuille contenu dans une poche intérieure ; vivement, la main se faufila et se crispa sur l’objet qu’elle retira lentement.

L’oreille de Paddy Wellgone avait dû percevoir un bruit de paperasses froissées : ses yeux se portèrent sur la main qu’il vit sortir, serrant le portefeuille dérobé.

Mais, chose étrange, cette vue ne provoqua de la part du détective aucun sursaut ; ses regards, qu’on aurait dits hypnotisés, fixaient la main à l’un des doigts de laquelle le clair de lune faisait briller une bague de forme bizarre, dont le chaton enfermait un camée représentant un visage masqué.

Du portefeuille dépassait le liséré blanc d’une enveloppe ; prestement, la dame voilée rejeta le bras en arrière, mettant son larcin hors d’atteinte :

— Je l’ai ! cria-t-elle avec une expression de triomphe. Lâchez l’homme, maintenant !

Et tandis que ses complices, dociles, obéissaient à cet ordre, son autre bras, brandissant un poignard, s’abaissa, frappant Paddy au moment où perdant l’équilibre il tombait à la renverse.

Et le corps du détective, tourbillonnant dans le vide, s’abattit à la surface de l’étang, qui l’engloutit.

CHAPITRE VI

UNE CHASSE SUR L’EAU

En réalité, Paddy Wellgone ne fit qu’effleurer l’eau ; il ne s’enfonça pas. Quelque chose venait d’arrêter sa chute et il sentit qu’il reposait sur une surface élastique et souple, au milieu de laquelle son corps se creusait une place. Étendant la main, il rencontra les mailles d’un filet que quelqu’un roidissait sous lui.

Presque aussitôt, un léger clapotis l’avertit de la présence d’une barque, au fond de laquelle il roula doucement.

Alors, un visage se pencha sur lui et une voix anxieuse demanda tout bas :

— Vous n’êtes pas blessé, au moins, monsieur Wellgone ?

 

*   *   *

 

C’était une fameuse idée qu’avait eue le vieux Thibaut !

Pour tenir la promesse faite au détective, après avoir quitté la cuisine par la fenêtre il s’était glissé le long des roseaux jusqu’à un endroit, où il savait trouver une barque munie d’une paire de rames. S’y installant et ramant silencieusement, il l’avait conduite sous la terrasse, estimant qu’il y serait à l’abri des regards et à portée des appels du détective.

Il attendait là depuis un long moment, lorsque s’étaient déroulés au-dessus de sa tête les événements que nous venons de raconter. On devine les angoisses du vieux domestique tandis que, caché dans l’ombre de la terrasse, il suivait les péripéties de la lutte.

Quand il avait vu Paddy accroché à la balustrade et se débattant encore contre ses ennemis, Thibaut avait tout de suite prévu qu’une chute serait l’issue fatale de ce combat. Sous ses pieds était un paquet de filets, préparés pour la pêche. Le vieux domestique pensa à les utiliser afin d’éviter à son allié les risques d’une chute et aussi pour le recueillir plus sûrement, au cas probable où il s’abattrait blessé et privé de sentiment. Attachant le filet aux anneaux dont étaient munis les piliers, il recula sa barque et s’arc-boutant de son mieux, à deux mains il tira sur l’autre bord de l’engin, afin d’en tendre les mailles.

Et cette précaution venait de lui permettre de recevoir à son bord la victime de la dame voilée.

Mais, Paddy n’était nullement évanoui ; il n’était même pas blessé. Par un hasard providentiel, obéissant trop vite aux ordres de leur maîtresse, les complices de la dame avaient lâché le détective avant que le coup de poignard l’eût atteint ; de sorte que le geste meurtrier de l’inconnue, frappant dans le vide, avait tout juste effleuré les vêtements sans pénétrer dans la chair.

Ainsi le détective, grâce à cette suite de circonstances favorables, échappait sain et sauf aux mains de ses ennemis et il en était quitte pour la perte de son portefeuille, demeuré en la possession de la dame voilée.

Il est vrai que la perte était d’importance et que cette dernière devait se déclarer satisfaite d’être rentrée en possession de la précieuse enveloppe que devait contenir le portefeuille.

Ce ne fut pourtant pas de ce point capital que se préoccupa le détective, en se retrouvant en compagnie du vieux Thibaut dans la barque qui allait assurer son salut.

— Vite, aux rames ! recommanda-t-il à voix basse. Je n’ai pas une égratignure. Éloignons-nous avant qu’on s’aperçoive que je ne suis pas noyé et encore moins mort. J’ai de bonnes raisons pour craindre qu’avant peu les bandits n’entreprennent des recherches pour retrouver mon cadavre.

Fort soulagé de savoir son compagnon indemne de toute blessure, Thibaut saisit aussitôt les rames et, abandonnant le filet sauveur, poussa vigoureusement la barque au large de l’étang.

Paddy avait pris le gouvernail.

— Où nous dirigeons-nous ? Vous connaissez la région, Thibaut, et vous devez pouvoir me dire de quel côté nous aurons le plus de chance d’échapper à la poursuite possible des bandits, demanda-t-il, dès qu’ils furent suffisamment éloignés pour que le son de leurs voix ne risquât pas d’être entendu de la terrasse.

Le vieux domestique hocha la tête.

— M’est avis qu’il faut traverser l’étang dans toute sa longueur et aborder sur la rive opposée, répondit-il. Mais, monsieur Wellgone, pour être tout à fait en sûreté, il faudrait sortir des bois et gagner le village le plus rapproché, où vous pourriez prévenir la police. On est tout à fait isolé ici !

— La police arriverait trop tard, répliqua le détective. J’ai un meilleur moyen de pincer les bandits. Mais, pour cela, il faut que je leur échappe et que je puisse reprendre sans tarder le chemin de Paris. N’y a-t-il pas dans le voisinage quelqu’un qui possède une automobile ?

Thibaut secoua négativement la tête : mais, se ravisant, il s’écria :

— Il y a les bandits ! Ils sont venus en auto. Et ils ont caché leur machine dans le fourré tout près de la maison.

— Gardée par un mécanicien ? questionna vivement Paddy.

— Non. Ils l’ont laissée toute seule.

— En ce cas, mon brave, regagnons la rive et guidez-moi au plus vite vers la cachette.

— Vous n’y pensez pas, monsieur ! s’exclama le vieux serviteur. Si nous revenons du côté que vous dites, nous allons nous refourrer dans les pattes de ceux qui vous veulent tant de mal !

— Tant pis ! riposta le détective. Il faut risquer cela. Je suis pressé.

Et s’emparant des rames, il obligea lui-même la barque à virer de bord.

— Vous n’êtes guère raisonnable ! murmura Thibaut, mal résigné.

Il n’en gouverna pas moins vers le bord, comme le voulait le détective. Mais, la barque n’avait pas franchi vingt mètres qu’un bruit soudain, qui n’était autre que le ronflement bien connu d’un moteur, fit tressaillir les deux hommes. En même temps, une lueur aveuglante, glissant à la surface de l’étang, accourut vers eux.

— Les voilà ! Ils ont pris le canot automobile ! cria Thibaut, tremblant, de frayeur.

 

*   *   *

 

En voyant tomber Paddy et bien qu’elle ne fût pas certaine de l’avoir sérieusement touché, la dame voilée avait poussé une clameur de joie.

Mais, elle ne se pencha pas vers la surface de l’étang pour suivre la chute de son ennemi ; elle était bien trop pressée de visiter le précieux portefeuille, que sa main gauche serrait toujours.

— Une lumière ! réclama-t-elle d’une voix impérieuse. Vite ! apportez-moi une lampe.

Accourus à la rescousse, tous les bandits l’entouraient ; ils se précipitèrent pour aller chercher la lumière demandée. Derrière eux, la dame voilée rentra dans la chambre, qui s’éclaira bientôt. Alors, elle put se pencher sur le portefeuille et en tirer les papiers qu’il contenait.

À sa grande stupeur, la fameuse enveloppe ne s’y trouvait pas ; ce qu’elle avait pris pour elle n’était qu’une enveloppe ordinaire, dépourvue de tout cachet et renfermant seulement une feuille de papier blanc.

Elle poussa un cri de rage.

— Malédiction ! hurla-t-elle. Je suis jouée ! La véritable enveloppe est restée dans la poche de Paddy !

Elle ne se doutait pas qu’elle avait été dupe d’une ruse instinctive du détective. Celui-ci, qui avait l’habitude de ne jamais mettre dans son portefeuille que des papiers insignifiants, avait caché le testament, non point dans la poche qu’avait fouillée la dame, mais sous sa chemise, entre sa peau et la ceinture de flanelle qu’il portait. Pour la découvrir et s’en emparer, il eût fallu des recherches autrement minutieuses que celles auxquelles la dame voilée s’était livrée.

Furieuse de sa bévue, elle ne se tenait pourtant pas pour battue et s’imaginait pouvoir réparer aisément sa gaffe.

— Nous en serons quittes pour repêcher l’homme ! décida-t-elle. Vite ! des torches et des flambeaux ! Descendez tous au bord de l’étang !

— On pourrait prendre le canot automobile que j’ai aperçu sous le hangar, proposa un des bandits. Il y a un projecteur installé à l’avant. Cela nous sera plus commode pour sonder l’eau.

Cette suggestion ayant reçu l’approbation de l’inconnue, tous descendirent. Le canot fut tiré du hangar et mis à l’eau. La dame s’y installa elle-même, avec trois de ses complices, qui, éclairés par le projecteur, se mirent à racler le fond avec des gaffes.

Naturellement, on ne trouva rien. La dame s’impatientait et gourmandait son personnel.

— Vous cherchez mal ! Il ne peut être tombé que là et il est impossible de supposer que le courant l’a emporté : l’eau de cet étang est une véritable eau dormante. Nous devons donc le retrouver au pied de cette terrasse.

— À moins qu’à peine blessé il n’ait pu se sauver à la nage ! remarqua timidement un des complices.

L’hypothèse frappa la dame ; mais, en même temps, elle l’emplit de fureur.

— S’il en est ainsi, il faut le retrouver à tout prix ! clama-t-elle. Nous allons parcourir l’étang.

Et s’adressant au reste de sa troupe, demeurée sur la rive, elle cria :

— Battez les roseaux… Cherchez !… Voyez s’il n’aurait pas abordé… De toute façon, il ne saurait être loin.

Le moteur fut mis en marche et le canot fila sur l’étang, dont le faisceau lumineux du projecteur se mit à balayer la surface.

— Une barque, madame ! annonça tout à coup un des compagnons de l’inconnue, en désignant du geste la barque montée par Thibaut et Paddy, que venait de révéler le projecteur.

— C’est lui ! cria joyeusement la dame. J’ai aperçu son visage au moment où la lueur du projecteur passait sur la barque. À toute vitesse, mes enfants ! Foncez dessus : culbutez la barque ! Après tout, nul ne songera à aller repêcher le testament !

Obéissants à l’ordre cruel, les misérables, forçant la vitesse, lancèrent le canot automobile sur la fragile embarcation, qui craqua sous le choc, s’ouvrit en deux et disparut au fond de l’étang !

— Victoire ! cria la dame. Tournez en rond, mes amis. S’il y a des épaves, nous les recueillerons !

Et le croc levé, prête à frapper, elle se tint à l’avant du canot.

 

*  *  *

 

Mais, la sanguinaire personne ne devait pas avoir la satisfaction de retrouver ses victimes.

Tandis qu’elle hélait, pour les rassembler, ceux des siens qu’elle avait éparpillés sur le rivage, avec mission de surveiller les roseaux, deux nageurs silencieux abordaient, en un point éloigné, à l’abri des ténèbres protectrices.

C’était Thibaut et Paddy Wellgone.

En apercevant le canot qui accourait vers eux, le détective avait tout de suite pensé que leur capture ou leur perte étaient certaines s’ils avaient l’imprudence de demeurer dans la barque. Ils ne pouvaient songer à lutter de vitesse avec le canot automobile ; et d’autre part, démunis d’armes, il leur était impossible de se défendre.

— À l’eau ! murmura Paddy. Jetons-nous à l’eau et nageons vers la rive. Pendant que cette diablesse abordera notre canot, s’imaginant nous capturer, nous aurons peut-être la chance de mettre entre nous et elle assez de distance pour échapper à sa poursuite.

Se débarrassant rapidement d’une partie de ses vêtements, qu’il disposa en trompe-l’œil sur le banc de la barque, il se coula prudemment par-dessus le bord et se mit à l’eau le plus doucement possible.

Le vieux Thibaut s’empressa de l’imiter et tous deux, nageant vigoureusement, s’éloignèrent de la barque.

C’était donc une embarcation vide qu’avait coulée le canot automobile. La dame voilée pouvait bien tourner et chercher autant qu’elle le voudrait ! Elle était bien certaine de ne découvrir aucune épave, en dehors des deux rames et des vêtements flottant sur l’eau.

Ses recherches n’en avaient pas moins leur utilité, puisqu’elles favorisaient la fuite des deux hommes et leur avaient permis de prendre pied sans être aperçus.

— Et maintenant, courons à l’auto ! dit Paddy en entraînant Thibaut à travers les fourrés.

Quelques minutes plus tard, ils la découvraient et prenaient place.

Le moteur ronflait… Ils étaient sauvés, eux et le testament de Parfait Bruno.

CHAPITRE VII

LA MAIN À LA BAGUE

Rentré chez lui sans autre incident, Paddy Wellgone pouvait se déclarer satisfait du résultat de son expédition. S’il n’avait pas percé l’incognito de la dame voilée, il rapportait tout au moins le précieux document et suffisamment d’indices pour espérer réussir à trouver, dans un assez court délai, le mot qui éclairerait toute l’énigme.

Naturellement, il se garda de rompre les cachets de l’enveloppe : il voulait réserver ce soin à l’héritière probable de Parfait Bruno, c’est-à-dire à Yvette Noal, dont il ne doutait pas d’avoir la visite dans les premières heures de la matinée.

N’était-elle pas la principale intéressée à sa réussite et ne devait-elle pas avoir hâte de savoir, d’abord s’il rapportait le testament, et ensuite ce que contenait exactement le fameux pli ?

C’était bien à elle qu’il appartenait de l’ouvrir et d’être la première à prendre connaissance des volontés suprêmes du défunt savant.

Paddy ne se trompait pas dans ses prévisions. Dès neuf heures et demie, on sonnait à sa porte et, ayant ouvert, il apercevait devant lui le charmant visage d’Yvette Noal.

— Vous venez aux nouvelles ? lui dit-il en souriant. Donnez-vous la peine d’entrer, mademoiselle. J’ai en effet beaucoup de choses à vous apprendre et je pense que votre curiosité ne sera pas déçue.

— Excusez mon impatience, répondit la jeune fille. Je me présente à une heure un peu matinale ; surtout étant donné que vous avez probablement passé la nuit et que vous devez avoir besoin de repos. Mais, je ne pouvais tenir en place ; j’avais hâte de connaître le résultat. Êtes-vous satisfait ?

— Complètement ! assura Paddy en installant la jeune fille dans un fauteuil. Et pourtant, cela n’a pas été tout seul ; la nuit a été fertile en incidents, pour ne pas dire plus.

— Tout d’abord, laissez-moi vous dire combien je me félicite de vous revoir sain et sauf ! interrompit Yvette avec volubilité. Je n’ai pas dormi de la nuit, à la pensée des dangers que vous couriez. Et j’avais presque des remords de vous avoir lancé dans cette aventure. S’il vous était arrivé malheur, je ne me le serais jamais pardonné.

— Vous voyez qu’il n’en a rien été, répliqua le détective, en souriant avec bienveillance. Évidemment et comme je vous le disais, l’affaire a été chaude et il ne s’en est fallu que de l’épaisseur d’un cheveu que vous ne revoyiez ni votre serviteur ni le testament, j’ai eu affaire à un véritable démon.

— Je le craignais ! dit Yvette dont une légère rougeur, révélant son émotion, colora les joues. C’est sans doute de la nièce de Parfait Bruno que vous voulez parler !

— Je suppose en effet que c’est contre elle que j’ai eu à me débattre, bien qu’elle ne m’ait pas laissé voir son visage et que je ne possède aucune preuve pouvant me permettre de la démasquer.

— C’est dommage ! soupira Yvette. J’aurais été bien aise que vous puissiez me débarrasser de cette méchante femme.

— Cela viendra peut-être, répondit le détective d’un ton assez énigmatique, auquel la jeune fille ne prêta pas attention. Mais, en attendant et en tant qu’héritière, c’est le testament lui-même qui vous en délivrera. Je ne pense pas d’ailleurs que, battue sur ce point, elle essaie de prolonger la lutte sur le terrain de la procédure. À mon avis, si c’est vraiment elle qui a tenté de m’assassiner cette nuit, elle se tiendra tranquille et sera trop heureuse de se faire oublier.

— C’est possible et je n’en demande pas davantage ! reprit Yvette. Mais, parlons du testament. Ainsi, il vous a bien été remis à l’heure dite ? Le vieux Thibaut n’avait pas été le jouet d’une hallucination ? Est-ce que vous avez vu le fantôme ?

— En ce qui concerne la voix qui a troublé le sommeil de Thibaut, je puis vous en fournir une explication très naturelle, répliqua Paddy Wellgone. Je n’ai nul besoin de vous dire qu’il n’y avait dans toute cette histoire pas l’ombre de fantastique.

— Mais la voix ? Thibaut l’a-t-il entendue ?

— Elle était assez réelle pour cela ! C’était tout bonnement un phonographe, que j’ai découvert, caché dans le « coucou » de la cuisine. Votre parrain avait préparé de son vivant cette petite mystification, dont le but était d’ailleurs assez louable pour qu’on puisse l’excuser. Il avait donc enregistré, sur un disque de phonographe, la déclaration que Thibaut devait entendre et vous rapporter. Puis, prévoyant sa fin prochaine (car sa science et la connaissance qu’il avait de sa maladie avaient pu lui permettre d’en calculer exactement la date), il avait rattaché le phonographe au mécanisme de l’horloge et réglé le tout pour que la mise en marche de l’appareil se produise à l’heure voulue.

— Quelle chose extraordinaire ! Est-ce vraiment possible ?

— Tout ce qu’il y a de plus possible ! Et assurément pas plus difficile que de faire, en usant du même procédé, exploser des bombes à un instant déterminé plusieurs semaines à l’avance.

— Et l’enveloppe ? Comment vous a-t-elle été remise ?

— D’une façon tout aussi simple, ou, si vous préférez, tout aussi compliquée.

Et Paddy Wellgone, voyant combien était surexcitée la curiosité de la jeune fille, entreprit de l’apaiser en lui racontant en détail ses aventures de la nuit.

Ouvrant de grands yeux, Yvette ne manqua pas de l’écouter avec un intérêt passionné. De temps à autre, aux passages les plus émouvants, elle poussait un petit cri d’angoisse.

— Je suis bien contente que vous ayez échappé ! murmura-t-elle quand le détective eut fini son récit. Comment vous remercierai-je de vous être autant exposé pour moi ? J’ai contracté une dette de reconnaissance que je crains bien de ne pouvoir jamais acquitter.

— N’ayez aucune inquiétude à ce sujet, répondit amicalement Paddy. J’aime assez mon métier pour que ce soit pour moi une satisfaction suffisante d’avoir vécu des heures aussi émotionnantes. Je suis un dilettante, voyez-vous, et je m’estime assez payé par le plaisir que j’éprouve.

— N’importe ! insista chaleureusement Yvette. Vous me permettrez d’essayer, dès que je serai en possession de mon héritage, de vous indemniser de la peine que vous avez prise.

— Nous reparlerons de cela. Mais, pour l’instant, il vous faut songer à faire valoir vos droits.

— Grâce au testament, ce sera facile, dit Yvette Noal. Vous l’avez ici ?

Paddy Wellgone devina le sens de cette interrogation timide.

— Je vais vous le remettre, annonça-t-il en se levant. C’est à vous qu’il appartient et je n’ai été, en la circonstance, que votre mandataire. La volonté de Parfait Bruno s’est exprimée d’une façon qui ne me permet aucun doute.

Tandis qu’il prononçait ces paroles, le visage de la jeune fille s’était illuminé. Évidemment, l’idée d’entrer en possession du document qui devait assurer sa fortune lui causait la joie la plus vive.

— Oh ! merci ! dit-elle avec effusion. Je n’osais pas vous réclamer cette pièce ; mais je vous avoue qu’il me tarde de lire ces lignes, qui constituent pour moi une preuve suprême que la dernière pensée de mon bon parrain a été pour moi.

— C’est là un sentiment fort naturel, reconnut Paddy en se dirigeant vers son bureau.

Il ouvrit un des tiroirs et y prit l’enveloppe, dont la conquête avait failli lui coûter si cher.

— Voici la chose, dit-il en revenant vers Yvette. Comme vous pouvez le constater, les cinq cachets sont intacts. Je ne me suis pas permis d’ouvrir moi-même ce document, que vous pouvez à bon droit considérer comme un précieux souvenir. Mais, quel que soit le prix qu’y attache votre piété et le recueillement dont vous souhaitez vous entourer pour la lecture, je dois vous engager à n’ouvrir cette enveloppe qu’en présence de témoins, afin que nul ne puisse contester par la suite l’authenticité du papier que vous en sortirez.

Ce conseil n’était probablement pas du goût d’Yvette, car une ombre de légère contrariété apparut sur ses traits. Mais cette impression fut fugitive et, dominant ce mouvement d’humeur, la jeune fille répondit avec une bonne grâce parfaite.

— Je suivrai votre conseil ; vous pouvez en être certain, monsieur Paddy.

En disant ces mots, elle tendit la main pour recevoir l’enveloppe que lui présentait le détective.

Le regard de ce dernier tomba sur cette main et brusquement, retirant l’enveloppe que les doigts d’Yvette frôlaient déjà, il fit un pas en arrière.

À l’un des doigts – le médius – il venait de reconnaître le camée, représentant un visage masqué, qu’il avait remarqué la nuit précédente, parant la main de celle qui s’apprêtait à l’assassiner.

CHAPITRE VIII

DÉMASQUÉE !

La cause de ce brusque changement d’attitude n’avait pas échappé à Yvette Noal ; le regard du détective, attaché sur la malencontreuse bague, en disait plus que tout un discours.

Elle pâlit ; ses yeux tout à l’heure si doux jetèrent un éclair et elle fit un mouvement comme pour bondir et tenter d’attraper au vol l’enveloppe qui se reculait.

Mais, si bouleversé qu’il fût par la découverte inattendue qu’il venait de faire, Paddy Wellgone n’avait rien perdu de son merveilleux sang-froid. D’un geste rapide, il mit le précieux papier hors d’atteinte.

En même temps, il tira un revolver de sa poche et le braqua sur l’audacieuse personne.

— À bas les mains ! dit-il rudement. Et n’essayons pas de sortir un joujou du genre de celui-ci. Je vous avertis que cela tournerait mal pour vous.

Grondant de fureur impuissante, la jeune femme laissa retomber ses mains et, reculant jusqu’au fauteuil qu’elle venait de quitter, elle s’y rassit, en fixant sur le détective un regard de fauve dompté.

— Bien joué, ma foi ! railla Paddy. Vous êtes incontestablement de première force, mademoiselle Yvette Noal et il s’en est fallu de peu que vous ne gagniez cette partie. Sans votre étourderie, qui vous a fait garder au doigt cette bague compromettante, vous répariez à peu de frais votre échec de cette nuit. Seulement, j’avoue que le genre d’intérêt que vous semblez porter à ce testament me déconcerte. Je n’y suis plus du tout. S’il devait vous donner la fortune et déposséder l’héritière de Parfait Bruno, je suppose que vous n’auriez pas pris tant de peine pour me l’enlever. Quel rôle jouez-vous donc ?

Un fugitif sourire effleura les lèvres de la vaincue. Mais elle se garda bien de prononcer une parole.

— Je m’adresserai donc à Mlle Jenny Brégaud, reprit Paddy. Elle me fournira vraisemblablement le mot de l’énigme.

Le sourire de l’étrange jeune fille s’accentua.

— Vous paraissez en douter ? fit Paddy en l’observant attentivement. Pourquoi ? Est-ce que par hasard cette demoiselle Brégaud serait votre complice ?

Lancé sur cette piste, il allait probablement harceler de questions sa prisonnière, pour lui arracher un mot susceptible de le mettre sur la voie de la solution de cet irritant mystère, quand tout à coup des pas précipités s’entendirent dans l’escalier : et presque aussitôt, s’arrêtant à la porte du détective, une main tira violemment la sonnette.

— Voici une occasion où les services du vieux Thibaut me seraient particulièrement utiles, murmura Paddy, hésitant à perdre de vue sa dangereuse visiteuse.

Mais, remarquant que le coup de sonnette paraissait l’inquiéter, il sourit.

— Vous m’avez tout l’air de deviner quelle peut être la personne qui se présente à ma porte, railla-t-il. Et certainement ce n’est pas une de vos amies ? Vous feriez une autre mine… Levez-vous et accompagnez-moi : nous irons lui ouvrir ensemble.

Sous la menace du revolver, il obligea la jeune femme à se lever et à se diriger vers la porte, ce qu’elle fit avec une répugnance manifeste. Puis, sans la quitter des yeux, il ouvrit.

Aussitôt, une jeune fille qui, par la taille et la couleur des cheveux pouvait présenter une certaine ressemblance avec la prisonnière de Paddy, mais dont les yeux bleus répétaient cette lumineuse franchise qui ne trompe pas et force la sympathie, se précipita dans l’appartement.

— M. Paddy Wellgone est-il là ? Il faut que je le voie immédiatement ! cria-t-elle.

À ce moment, elle aperçut Yvette Noal et son visage prit une expression terrifiée.

— Jenny Brégaud ! balbutia-t-elle, en reculant de trois pas. Jenny Brégaud ici !

Pour Paddy Wellgone ces mots furent un trait de lumière. Refermant la porte et considérant alternativement les deux jeunes filles, il s’exclama en s’adressant à la nouvelle venue :

— Pourquoi ne m’aviez-vous pas parlé de cette extraordinaire ressemblance, mademoiselle Yvette ? Vous m’auriez évité de m’y laisser prendre.

— Parce que cette ressemblance est tout artificielle ! riposta la véritable Yvette. Examinez-nous mieux, monsieur Paddy. Et surtout, enlevez à mon ennemie la perruque blonde dont elle s’est affublée. Peut-être alors cesserez-vous de nous prendre l’une pour l’autre.

Vivement, la main du détective s’étendit : et avant que sa prisonnière eût pu s’y opposer, il enleva la magnifique chevelure blonde, sous laquelle des cheveux noirs apparurent.

Ce fut une véritable transformation : comme l’avait annoncé Yvette Noal, une fois dépouillée de son postiche l’audacieuse Jenny reprenait sa physionomie propre et ne conservait plus avec la filleule de Parfait Bruno qu’une certaine similitude de traits, probablement due à un habile maquillage.

La vérité apparut à Paddy : maintenant qu’il avait simultanément sous les yeux les deux jeunes filles, toute confusion se dissipait dans son esprit et il comprenait le hardi stratagème imaginé par l’une pour le duper.

Deux Yvette Noal lui étaient apparues successivement, à un jour d’intervalle ; mais alors que la veille c’était la vraie qui était venue solliciter son concours, sa première visiteuse du matin n’était autre que Jenny Brégaud qui s’était maquillée et avait eu l’ingénieuse idée de venir jouer le rôle d’Yvette pour subtiliser le testament.

Il n’avait plus besoin de poser de questions : le but de la comédie devenait parfaitement clair. L’attitude qui l’avait surpris de la part d’Yvette Noal cessait de l’étonner de celle de Jenny Brégaud.

— Mes compliments ! dit-il à cette dernière. La dame voilée, cette nuit ; ce matin, la filleule de Parfait Bruno ; vous vous essayez dans tous les rôles et vous savez passer du plaisant au sévère. Vraiment ! vous ne perdez pas votre temps ! Mais une autre fois, soignez les accessoires. De la part d’une comédienne de votre force, c’est une faute impardonnable que de jouer le rôle d’Yvette Noal avec le bijou de Jenny Brégaud ! Quand cette merveilleuse idée vous est-elle venue ? C’est sans doute en revenant de l’étang, après avoir constaté qu’il ne contenait pas mon cadavre et que par contre votre auto s’était envolée ?

Jenny Brégaud lui jeta un regard féroce.

— Je ne me pardonnerai jamais de vous avoir laissé échapper ! gronda-t-elle. Vous deviez mourir et ce serait fait si j’avais laissé mes hommes vous brûler la cervelle quand je vous tenais. J’ai voulu m’amuser ; cela me coûte cher ! Me voilà ruinée et bien compromise !

Et fixant haineusement Yvette Noal :

— Tu l’emportes ! gronda-t-elle. Grâce au testament du vieux toqué, que va te remettre le maudit Paddy, tu entreras en possession de l’héritage ! C’était bien la peine que je t’emprunte le costume que tu portais hier ! Tu as donc réussi à t’échapper ? Décidément tout est contre moi, aujourd’hui ?

— Vos hommes ne m’avaient que trop bien enfermée, répondit Yvette. Mais ils avaient compté sans une de mes amies qui devait venir me prendre en passant et a pu ainsi donner l’alarme et me faire délivrer… Je me doutais bien que la séquestration dont j’avais été victime cachait quelque machination et c’est pourquoi j’accourais chez vous, monsieur Wellgone. C’était inutile puisque vous aviez déjà démasqué les intentions de ma persécutrice et que vous vous étiez assuré de sa personne.

— Il ne me reste plus qu’à en faire autant du reste de la bande, ce qui ne tardera guère, répondit le détective. Tout est bien fini : j’ai démasqué la dame voilée et les dernières volontés de Parfait Bruno pourront s’exécuter. Le vieux savant peut dormir tranquille… Mais, c’est égal ! je comprends qu’il se soit donné tant de peine pour déshériter sa nièce ! Cela prouve qu’il avait su la juger.

Une heure plus tard, Jenny Brégaud était écrouée à Saint-Lazare et Paddy Wellgone déposait entre les mains de la Justice le testament qui donnait à Yvette Noal l’héritage de son parrain.

FIN


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

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en juin 2020.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Monique, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Magog, Henri Jeanne, Le Testament du fantôme : roman policier, Paris J. Ferenczi & fils (collection Police et Mystère n° 168, 1935. D’autres éditions, notamment la publication numérique de www.oximoron-edition.com, ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. L’illustration de première page est de James McBryde : page 252 in Ghost Stories of an Antiquary, ouvrage de James Montague Rhodes, 1905.

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