H. J. Magog

LE MASQUE D’OR

1921-22

bibliothèque numérique romande

ebooks-bnr.com

 

 


Table des matières

 

I  UN DRAME DANS L’OMBRE. 3

II  LE NUMÉRO GAGNANT. 11

III  FATALE RENCONTRE. 19

IV  VEUVE OUBLIEUSE. 29

V  UN BEAU CONTRAT. 38

VI  PAR UNE NUIT SANS LUNE. 50

VII  LE REVENANT. 60

VIII  UN COUP AU CŒUR.. 79

IX  RENIÉ ! 90

X  L’AMOUR JUGE. 105

XI  LE VRAI VISAGE. 121

XII  IMPRUDENTE CONFIDENCE. 137

XIII  L’ÉNIGME D’UN CŒUR.. 150

XIV  COUP MANQUÉ. 158

XV  LE RÉVEIL DU CŒUR.. 177

XVI  CE QUE BROOKS ENTENDAIT PAR « PASSER À LA CAISSE ». 190

XVII  UN ALLIÉ INATTENDU.. 198

XVIII  DÉMASQUÉ ! 210

Ce livre numérique. 215

 

I

UN DRAME DANS L’OMBRE

— Rien ne va plus ! cria le croupier, l’œil fixé sur les mises.

Très froid, en apparence, Jimmy Brooks s’éloigna de la table où sévissait la roulette.

— Rien ne va plus ! se répéta-t-il à lui-même. Cela résume admirablement ma situation. Je suis décavé, moi, Jimmy Brooks !… C’est drôle !

Très drôle, en effet.

Après s’être fait plumer par les aigrefins de d’Hôtel de Transylvanie, le brave Lescaut devait éprouver des impressions à peu près semblables. Car, si Jimmy Brooks n’était pas un professionnel du jeu – quel métier n’avait-il pas fait, pourtant, cet écumeur de la société, tour à tour acteur sans génie, ventriloque, prestidigitateur, magnétiseur et, surtout, aventurier et escroc de haut vol ! – si donc Brooks ne tirait pas uniquement ses ressources de la Dame de Pique, il ne dédaignait pas à l’occasion de faire sauter la coupe.

Alors, pourquoi être venu tenter la fortune à Monte-Carlo, où on ne peut tricher ? S’en remettre à la chance, lui ! Il venait de le dire : c’était infiniment drôle.

Mais, voilà, il traversait une période de guigne. Aucune « affaire » en vue. (Les affaires de Brooks étaient généralement du ressort de la cour d’assises.) La morte saison !… Le marasme !… Et la dèche !… la dèche noire !

Il venait de risquer ses derniers louis sur un coup de roulette… un coup de tête… une folie. Et maintenant, il était à sec. Qu’allait-il faire ? En serait-il réduit à dévaliser un passant, à descendre le dernier échelon du crime, lui qui se sentait né pour les grands coups, d’où l’on sort millionnaire ?

Plastronnant, par habitude d’acteur, mais dardant autour de lui des regards de haine, il sortit de la salle de jeu, puis du Casino, s’avança sur la terrasse, regarda la mer. Elle était rouge sang, sous les derniers rayons du soleil couchant, en train de s’y noyer. À la droite de Brooks, le rocher de Monaco s’avançait dans les flots, les surplombait. L’idée d’y monter et de faire le saut définitif effleura Jimmy Brooks. Pourquoi s’obstiner ? Les beaux coups, les combinaisons hardies ne s’improvisent pas, il faut pouvoir attendre. Il ne pouvait plus.

D’un mouvement brusque, il se retourna pour s’arracher à l’obsession.

— Me faire sauter, soit !… mais pas seul ! gronda-t-il, en proie à une rage folle.

Soudain, il s’immobilisa et ses yeux aux regards aigus – si aigus qu’il les dissimulait ordinairement derrière des lorgnons bleus, pour ne pas inquiéter ceux qui en étaient le but – fixèrent une auto, qui venait de s’arrêter devant le Casino.

Un homme d’une quarantaine d’années – à peu près d’âge apparent de Jimmy Brooks – au visage glabre et à la mise élégante, en descendit, appela, d’un sifflement, un de ces « factotums » toujours à la disposition des riches étrangers, aux abords des lieux de plaisir et de luxe, parut lui confier la garde de l’auto (qu’il pilotait lui-même, sans être accompagné du moindre domestique) et montant allègrement les marches, disparut sous le péristyle.

Jimmy Brooks l’avait suivi du regard.

— Fred Dollar ! murmura-t-il. Fred Dollar, le milliardaire !… C’est cet original de Fred Dollar !… Un homme heureux !

Ses yeux brillèrent, comme chaque fois qu’il évoquait la fortune. Et, à cet égard le nom de Fred Dollar était symbolique. Qui ne connaissait, sur la Riviera, le yankee richissime, venu se reposer quelques semaines du souci des affaires, en jetant l’or à pleines mains ?

Il ne pouvait passer inaperçu, ce roi du dollar. Brooks venait de le dire. C’était un original, un collectionneur d’originalités. Par nécessité professionnelle, l’aventurier était fort documenté sur les caractéristiques des détenteurs de trésors. Il s’énuméra quelques-unes des originalités de Fred Dollar.

— Un solitaire !… Il vit seul… tout seul… Chez lui, les portes s’ouvrent, les tables se dressent, le service se fait, sans qu’aucun domestique apparaisse. Fred Dollar ne supporte aucune présence, ne peut sentir aucun regard… Et cette manie de conduire lui-même son auto, seul encore, seul toujours, à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit, par n’importe quelle route !… Ça finira par lui jouer un mauvais tour.

Il avait prononcé cette dernière phrase presque inconsciemment. Elle le fit tressaillir. Ses yeux lancèrent un éclair qu’il éteignit aussitôt, en abaissant ses paupières. Il se redressa, toute son attitude changée soudain, ainsi que l’expression de son visage. C’était, l’instant d’avant, un homme à la côte, las, affaissé, découragé. Maintenant, le lutteur ressuscitait en lui. Il redevenait l’être de proie et d’audace, qui guette, s’apprête à bondir et à frapper.

— Et pourquoi pas ? siffla-t-il entre ses dents, tandis qu’un singulier sourire plissait ses lèvres. Ce sont quelquefois les folies qui réussissent… Jimmy, mon cher garçon, vous avez peut-être mieux à faire qu’à vous noyer ou à dévaliser un passant attardé… ce qui reviendrait au même.

Et, brusquement, de l’allure décidée de l’homme qui sait vers quoi il va, il s’éloigna à travers les jardins, étudiant avec une attention passionnée une photographie qu’il avait tirée de sa poche – d’un portefeuille qui en contenait beaucoup d’autres.

C’était la photographie de Fred Dollar.

 

*   *   *

 

Une nuit bleue, une nuit que poudrait d’argent le clair de lune caressant les flots de la Méditerranée et les rochers de cette merveilleuse route en corniche, qui va de Nice à Monte-Carlo.

Une silhouette suivait cette route, celle de Jimmy Brooks, marchant silencieusement, tout en examinant le paysage – à sa droite, les rochers, à sa gauche, la mer.

Ce n’était point pour admirer, il ne regardait ni en artiste ni en touriste.

L’endroit était désert, entre deux tournants, qui l’isolaient, semblait-il, du reste du monde. Seuls, les rails du tram et le fil du trolley rappelaient qu’on se trouvait en pleine civilisation.

Mais, à cette heure, le tram ne passait plus.

Sifflant un joyeux « rag-time », Jimmy Brooks s’arrêta et, choisissant une avancée de roc, que son orientation laissait en partie dans l’ombre, il l’escalada et s’accroupit sur une saillie qui dominait la route. Oh ! de très peu ! juste ce qu’il fallait pour laisser passer une auto sous elle.

L’aventurier tira de sa poche une jumelle et la braqua sur la route blanche, coupée d’ombres que formaient des arrêtes de rocher.

— Merveilleux ! dit-il.

Encore une fois, ce n’était pas un cri d’artiste. Ce que Jimmy Brooks estimait merveilleux dans ce paysage, baigné de clair de lune, c’était la faculté qu’il y trouvait de distinguer nettement les silhouettes des choses… et les visages des humains, si d’aventure il en survenait à cette heure tardive et sur cette route déserte.

Et Brooks, juché sur son observatoire, à trois mètres à peine au-dessus du sol, demeurait dans l’ombre, les yeux guettant, du côté du tournant qui lui masquait Monaco.

Soudain, doublant le pan de rocher, planté comme un portant devant la toile de fond des flots, une automobile découverte apparut, roulant à petite allure, en flâneuse. Au bout, de sa lorgnette, l’aventurier distingua, assis sur l’unique siège de l’auto, un homme au visage rasé, dont les yeux clairs contemplaient le décor.

Parbleu ! Fred Dollar choisissait une bien singulière heure pour se promener !

Vivement, Brooks rempocha sa lorgnette, puis, accroupi au bord du rocher, les deux mains à plat sur la saillie, prêt à bondir, il attendit le passage de l’auto.

Elle arriva sous lui… un mètre à peine l’en séparait. Il n’eut qu’à se laisser tomber derrière Fred Dollar.

Au bruit de la chute, celui-ci se retourna et se dressa. Mais déjà, Brooks l’empoignait, paralysant les mains qui cherchaient un revolver. Enlacées, les deux silhouettes se confondirent, une lutte violente et rapide les fit trébucher, heurter et piétiner les commandes de l’auto, qui stoppa tout à coup, à deux mètres du parapet. Soit par hasard, soit volontairement, un des deux hommes avait dû pousser le levier d’arrêt.

À ce moment, une des deux silhouettes s’écroula sous le choc des poings de l’autre. Il eût été impossible de préciser laquelle, tant le drame avait été rapide et tant le combat avait mêlé leurs mouvements. L’auto, d’ailleurs, s’était arrêtée juste dans l’ombre d’un rocher. Le poing du vainqueur s’abattit une seconde fois, avec un « han » sourd, puis se baissant, celui qui venait de triompher empoigna le corps de son adversaire, le descendit et se dirigea vers le parapet qu’il enjamba.

L’instant d’après, un jaillissement d’eau, éclaboussant la roche, annonça la chute d’un corps, sur lequel se refermait le flot.

Le survivant remontait, réparant le désordre de ses vêtements, froissés au cours de la lutte, et rajustant le cache-poussière qui l’enveloppait. Ayant abaissé sur ses yeux des lunettes d’auto – que Fred Dollar portait relevées sur le front au moment où Jimmy Brooks l’avait aperçu – il remit en marche le moteur, grimpa dans l’auto, qui reprit sa route, aussi tranquillement que si rien ne s’était passé.

Lequel des deux adversaires était capable d’un pareil sang-froid ? Qui l’avait emporté ? Jimmy Brooks ? Fred Dollar ? Était-ce un assassinat ? Était-ce un acte de justice sommaire, qui venait de clore l’agression ? Pour le dire, il eût fallu voir le visage du chauffeur, car les silhouettes des deux hommes ne différaient guère : même taille, même carrure et tous deux le type yankee. Si l’on faisait abstraction des moustaches de l’un et de la face rasée de l’autre, de la couleur différente des cheveux et des sourcils et enfin des menues dissemblances de détail qui peuvent servir à distinguer l’une de l’autre deux physionomies, la réponse était difficile.

Qui que fût celui qui conduisait, le dramatique incident avait dû lui inspirer le désir d’écourter la promenade, car l’auto, maintenant, roulait à toute vitesse, sans souci des fréquents tournants qui nécessitaient d’audacieux virages.

Elle arriva enfin aux environs de Nice, devant une villa dont la grille s’ouvrit seule et s’engagea dans une allée de palmiers pour s’arrêter devant un perron.

Le chauffeur sauta alors à terre et, sans plus s’inquiéter du véhicule, pénétra dans la villa, traversa le vestibule, vide de laquais et plongé dans les ténèbres, monta un escalier, entra dans une chambre et s’arrêta enfin dans un cabinet de toilette. Là seulement, cherchant à tâtons le commutateur, il fit jaillir l’électricité et s’affaira devant la toilette, se livrant à des ablutions et à divers soins, après avoir rejeté cache-poussière et lunettes. Puis, ayant revêtu un pyjama, il rentra dans la chambre qu’il éclaira également.

Son visage apparut en pleine lumière. C’était Fred Dollar.

II

LE NUMÉRO GAGNANT

— Petit papa !… Pauvre petit papa !… Si, au moins, tu pouvais écrire pour consoler maman !…

C’était à une photographie que s’adressaient ces mots, chuchotés par une fillette de cinq à six ans. Réfugiée dans un coin, derrière un grand fauteuil dont le dos la masquait, elle était assise sur un tabouret et tenait dans ses petites mains un cadre dérobé sur la cheminée et qui contenait le portrait d’un officier souriant et jeune.

Dans un autre angle de la pièce, près d’une fenêtre, une jeune femme, assise au fond d’un fauteuil, en cette pose abandonnée que prennent les désespérées, semblait plongée dans une douloureuse rêverie et essuyait de temps à autre des larmes silencieuses.

Elle portait une toilette de grand deuil, dont le crêpe faisait davantage ressortir son éblouissante chevelure blonde, qui encadrait le plus exquis, mais aussi le plus pâle des visages.

Blonde aussi était la fillette, toute menue et gracieuse comme la mère. Mais, de même que le blond de ses cheveux se fonçait déjà et tirait vers le châtain, de même la petite mine grave et le regard des yeux bleus annonçaient une volonté plus forte – l’influence du père, alliant sa force brune à la joliesse trop fragile de la mère.

Pierrette Estéran devait être une enfant décidée. Tout en elle l’annonçait, et le gros chagrin qu’elle éprouvait en ce moment contenait seul sa pétulance habituelle.

Et, dans la chambre – le nid plein de souvenirs où le vide laissé par l’absent se faisait trop sentir – les soupirs de l’enfant alternaient avec les sanglots de la mère.

Nid en deuil ! Triste nid ! Comme on devinait, dès le premier coup d’œil, en y entrant, que le père en était parti… ne reviendrait plus !...

 

*   *   *

 

— Toc… Toc...

Deux coups frappés à la porte tiraient la veuve de sa rêverie. Elle sursauta et balbutia, en essuyant machinalement ses yeux rougis de son fin mouchoir roulé en tampon :

— Va ouvrir, ma petite Pierrette.

Vivement, en prenant soin de n’être pas aperçue, l’enfant était allée remettre en place la photographie. Elle courut à la porte, l’ouvrit et disparut dans un couloir au fond duquel on l’entendit parlementer.

Puis elle revint, presque joyeuse – il faut si peu de chose à cet heureux âge pour distraire des plus grands chagrins ! – précédant deux visiteurs qu’elle annonça bien vite.

— Petite mère, c’est « parrain » Castagne et « tantine » Vivette !

Un homme d’une cinquantaine d’années, maigre, sec, grisonnant et vêtu avec une gravité toute notariale – « maître » Castagne était en effet tabellion dans un petit chef-lieu de canton, accroché aux pentes des Alpes – entra, suivi d’une grande jeune fille brune, dont le visage sympathique s’éclairait de deux yeux noirs, brillants et doux.

Me Castagne était plein de rondeur, un tantinet loquace et bruyant. Au contact des paysans, qui formaient sa principale clientèle, il avait pris l’habitude de gesticuler et de parler fort.

Il se dirigea vers la jeune femme et s’empara d’une de ses mains qu’il secoua vigoureusement.

— Et alors, madame Estéran ? demanda-t-il. Comment ça va ? Toujours dans le noir, donc ?

Simone Estéran poussa un profond soupir, tout en se levant pour offrir ses joues pâles au baiser de Vivette Castagne.

— Il faut pourtant vous faire une raison, poursuivit le notaire, en se décidant à lâcher la main de la veuve.

Il chut dans un fauteuil, plutôt qu’il ne s’assit, se fouilla, sortit une tabatière et y puisa généreusement pour se barbouiller le nez de tabac. L’ayant humé comme il convenait, il rempocha sa tabatière, s’essuya le bas des narines avec un grand mouchoir jaune, largement déployé, et attiré entre ses jambes la petite Pierrette qui lui souriait.

— Vous n’êtes pas seule ! conclut-il.

Un sanglot lui répondit. Déconcerté, il ébaucha un geste de détresse et, plus remué qu’il ne souhaitait le paraître, il regarda sa fille d’un air qui voulait dire : « Viens donc à mon secours ! Tu vois bien que je patauge ! »

— Il faut être raisonnable, Simone, intervint Vivette, d’une voix musicale et grave. Ton Jacques te l’aurait demandé s’il avait pu t’écrire un dernier adieu. Regarde la mignonne… Est-ce que ça ne vous ferait pas aimer la vie, une frimousse pareille ? Tu dois surmonter ton chagrin… pour elle !

— Je sais bien, bégaya la jeune femme en étendant la main pour caresser les cheveux de l’enfant.

Me Castagne reprit une pincée de tabac pour tâcher de rasseoir ses idées.

— On ne vous laissera pas seule, madame Estéran, déclara-t-il cordialement. Nous sommes là, n’est-ce pas ? Vivette est votre amie d’enfance. J’avais de l’estime pour votre mari… un brave garçon… Cela me donne le droit de m’intéresser à vos petites affaires. Nous ne sommes pas descendus de notre montagne pour autre chose. Le ciel de Nice est beau, je ne dis pas. Mais, là-haut, nous avons le même. Et n’était le désir que nous éprouvions, Vivette de vous embrasser, moi de causer avec vous, Nice ne nous aurait pas vus. Commençons, si vous voulez bien. Où en sommes-nous ?

Simone fit un geste d’indifférence.

— Je ne sais pas, répondit-elle.

— Vous ne savez pas ! se récria le notaire presque indigné. Ce n’est pas une réponse. Il faut vivre… Avez-vous de quoi ? Tout est là. Pardonnez-moi de vous poser aussi nettement la question. Je parle en vieil ami.

— Vous êtes bon ! fit Mme Estéran d’un ton d’affectueuse reconnaissance. Mais je ne me suis guère préoccupée de cette question. C’était le moindre de mes soucis, vous comprenez.

— Je comprends… Je comprends, répondit Me Castagne, en hochant la tête. Et, pourtant, dans la vie, il faut compter. Voyons, vous avez… la pension…

— Oui, puisque vous avez eu la bonté de faire le nécessaire.

— C’était la moindre des choses, ma chère petite. Et à part ça ?

Simone Estéran fit un effort et parut réfléchir.

— À part ça ?… Rien, répondit-elle.

Le notaire leva les bras au ciel.

— Diable !… Pas d’économies ?

— Quand aurions-nous pu en faire ?… Nous commencions lorsque Jacques est parti… pour ne plus revenir…

Ses larmes se remirent à couler. Me Castagne se moucha bruyamment.

— Allons ! ne recommençons pas, dit-il. Il faut voir clair… Pas d’économies ? Bon… Rien que la pension ? Parfait… Pas de dettes non plus ? Voici qui est mieux… Qu’en dis-tu, Vivette. C’est net. Mais c’est bigrement maigre ! Jamais vous ne pourrez vivre avec ça. Il faut aviser.

Ses longs bras sabraient l’air. Pierrette, qui l’écoutait, la mine grave, en profita pour s’échapper d’entre ses jambes.

— Attendez ! Je vais chercher ma lire-lire ! cria-t-elle.

Castagne en resta interloqué. Puis, ayant compris, il s’attendrit.

— Ta tirelire ! répéta-t-il. Pauvre mignonne !… Hum ! ce n’est pas son contenu qui sauvera la situation. N’importe ! Tu as un bon petit cœur, et il ne faut pas te décourager.

Pierrette revenait. Il tendit la main, paternellement, pour prendre ce qu’elle apportait et s’aperçut alors que l’enfant lui remettait, non point l’habituelle boîte percée d’un trou, mais un petit portefeuille.

— Regardez dedans, parrain Castagne, pria la petite d’un air important.

Le notaire obéit. À l’intérieur du portefeuille, il trouva une obligation.

— Mais, sapristi ! elle est à lots ! s’écria Me Castagne, en cherchant soudain ses lunettes. C’est une obligation de la série du « demi-million »… Peste !… Peste !… Tu te mets bien ! Si jamais ton numéro sortait…

La petite Pierrette exultait de se voir ainsi prise au sérieux.

— C’est petit papa qui me l’avait achetée, répliqua-t-elle avec solennité. Il disait que c’était le commencement de ma dot.

Les larges bésicles chevauchant sur son grand nez, Me Castagne avait déplié le titre et l’examinait avec une attention d’abord étonnée, puis inquiète, et enfin fébrile. Quelque chose le surexcitait qu’exprimait la série d’exclamations qui lui échappaient.

— Oh !… Oh !… Mais… Saperlipopette !… C’est extraordinaire… C’est…. C’est…

Très agité, il dut faire de multiples efforts pour extraire de la poche intérieure de sa redingote un portefeuille bourré de papiers, parmi lesquels il choisit un imprimé. Suivant les lignes du bout de son doigt, Me Castagne, durant de longues minutes, s’absorba dans la lecture d’une longue liste de chiffres.

— Pourquoi ai-je ce nombre-là dans l’esprit ? grommelait-il de temps à autre. C’est stupide !… C’est puéril !… Je sais parfaitement qu’il n’y a aucune chance… aucune, que ton numéro soit le bon… Ce serait un hasard par trop grand… un de ces hasards comme il ne s’en présente jamais. Enfin, c’est déjà gentil de posséder cette obligation. Tu conserves la chance de gagner un jour ou l’autre un lot plus modeste… Mais, pour le gros tirage, celui des cinq cent mille… qui, précisément, a eu lieu la semaine dernière… il n’y faut pas compter… Bernique ! Tu es trop gourmande, ma fille ! Tu en demandes trop !

Pourtant, Pierrette ne demandait absolument rien. Elle se contentait d’écouter sagement, en fixant ses grands yeux bleus sur le notaire.

Quelle mouche piquait donc Me Castagne ? C’est lui, au contraire, qui chevauchait à bride abattue l’espoir chimérique. Et, en dépit de ses paroles, il n’en démordait pas ; son doigt continuait à suivre les colonnes de chiffres, s’arrêtant, se posant les écrasant.

Brusquement, il en raya un d’un violent coup d’ongle et se dressa devant les deux femmes effarées. Il était pourpre.

— Ça y est !… cria-t-il d’une voix que l’émotion étranglait. Je savais !… Tu as gagné !… C’est ton numéro qui est sorti… Ah ! ma petite !… ma petite !… Les cinq cent mille francs, tu les toucheras… Vous voilà tirées d’affaires… Vous voilà riches !… Tra la la !… Tra la la !…

Devenait-il fou ? L’excellent notaire, saisissant soudain tes mains de la petite Pierrette, l’entraînait dans la plus folle des rondes.

Il s’arrêta d’ailleurs aussitôt, essoufflé.

— Excusez-moi, madame Estéran, dit-il en se rasseyant. Mais il y a de quoi faire des folies !… Figurez-vous que le numéro de votre obligation est sorti du tirage de la loterie du demi-million… J’ai la liste sur moi… Vous gagnez cinq cent mille francs… Cinq cent mille francs !…

Pierrette battait des mains ; Mme Estéran semblait un peu étourdie. Elle regardait, sans comprendre, tandis que Vivette l’embrassait en répétant :

— Ma chérie… Je suis bien contente, bien contente !…

— Vous voilà riche, expliqua le notaire.

Ce mot éclaira enfin la veuve.

— Riche, répéta-t-elle, en soupirant. Hélas ! à quoi bon, maintenant !… Pourquoi cette chance nous arrive-t-elle quand il n’est plus là ?… Il n’en profitera pas !…

Et, sur la joie générale, ces mots firent retomber le voile de tristesse.

Pourquoi certains bonheurs viennent-ils si tard ?… trop tard !… quand ils ne peuvent plus être des bonheurs ?

III

FATALE RENCONTRE

— Ah ! Ah ! fit le caissier, en regardant avec une curiosité pleine de considération la cliente, qui se présentait timidement devant son guichet. C’est madame qui est la gagnante !… la gagnante du fameux demi-million !

À ces mots, inconsidérément échappés d’une bouche ordinairement plus réservée – la circonstance excusait le caissier – un autre client, qui se retirait après avoir encaissé un chèque, s’arrêta et tourna la tête.

Il aperçut une jeune femme en deuil, tenant à la main une petite fille à la mine éveillée : Simone Estéran et sa petite Pierrette, venues pour régler l’encaissement de l’aubaine.

Cinq cent mille francs – un demi-million, comme disait respectueusement le caissier. Une fortune !

Mme Estéran en était toute intimidée ; elle devint rouge, balbutia sous le regard fixé sur elle.

Il n’y avait pourtant dans ce regard aucun reproche, au contraire ! Les caissiers, eussent-ils l’importance de celui-ci, qui trônait derrière les grillages d’un grand établissement de crédit – ont la religion des gros chiffres, et leur sympathie est acquise de droit à ceux qui encaissent ou déposent des sommes représentées par plusieurs unités suivies de nombreux zéros. De tous les clients qui se pressaient, ce jour-là, dans le vaste hall du Crédit national, Simone Estéran devenait tout à coup le plus notable. Instinctivement, le garçon de caisse, qui veillait près du guichet, lui avança une chaise et alla chercher un tabouret pour la fillette.

— Et madame désire toucher aujourd’hui ? s’enquit aimablement le caissier. Le demi-million est prêt.

Visiblement le brave caissier se gargarisait avec ce mot : « le demi-million » ! Il prenait plaisir à le répéter.

Mais il n’était pas seul à subir la magie de ces syllabes. En les réentendant, le monsieur au chèque avait eu un rapide battement des paupières.

Immobile à quelques pas, il tenait ses yeux rivés sur la gagnante.

Pourtant celui-là, plus que tout autre, aurait dû être cuirassé contre de telles impressions. Un demi-million ! Une misère aux yeux du milliardaire Fred Dollar, venu en personne encaisser un chèque… oh ! un tout petit chèque, simplement sa monnaie de poche, histoire d’écorner un peu la lettre de crédit qu’il possédait sur l’établissement.

— Ce n’est qu’une première visite, pour faire connaissance, avait-il dit au caissier, en riant de toutes ses dents. Je reviendrai… et ce sera plus sérieux.

— À votre service, avait riposté le caissier en lui retournant son sourire.

Pourquoi donc cet homme si riche, qui aurait pu, s’il en avait éprouvé le sérieux désir, s’offrir la fantaisie d’encaisser lui-même des millions, contemplait-il avec de pareils yeux la bénéficiaire du gros lot ?

Mais, après tout, ce n’était peut-être pas le demi-million qui l’éblouissait. C’était peut-être la chevelure d’or de Simone Estéran, de l’or encore, mais de l’or tel qu’aucune mine, et partant aucune banque, n’en aurait pu fournir à Fred Dollar.

Il semblait vraiment ne plus pouvoir s’arracher à cette contemplation.

Heureusement, Simone ne s’en apercevait pas. Son embarras, sa timidité en eussent été considérablement accrues. Il lui en coûtait déjà beaucoup de venir seule accomplir cette ennuyeuse démarche ! Mais Me Castagne, retenu par ses affaires, n’avait pu l’accompagner et il lui avait bien fallu se résoudre à venir seule.

Seule, pas tout à fait, puisque sa petite Pierrette lui servait de garde du corps. Elle n’était pas timide, la petite Pierrette. Personne ne lui faisait peur.

Et puis, l’excellent notaire avait pris soin de styler la veuve, de lui préciser ce qu’elle devrait faire. Il suffisait de suivre ses conseils.

D’une voix hésitante, qui sortait difficilement de sa gorge contractée, Simone Estéran expliqua.

— Je ne veux pas toucher… Je désire laisser l’argent en dépôt.

Le caissier redoubla d’amabilité.

— Fort bien, madame… Nous allons faire le nécessaire. On vous délivrera un reçu… Mais, quel genre de dépôt ?… Vous comptez sans doute placer la somme ?

— Et vous êtes fixée sur le choix des valeurs ?

Simone s’effara…

— Oh ! pas du tout… Je n’y entends rien… Un vieil ami s’en occupera dans quelques jours…

Paternel, le caissier répondit :

— À votre gré, madame. Les fonds resteront à votre disposition.

Il griffonna diverses paperasses, fit signer Mme Estéran – ici et là – et lui rendit un récépissé qu’il accompagna du plus gracieux de ses sourires.

— Voici, madame. Quand vous voudrez… Tout à votre service.

Ils échangèrent des saluts, et Simone Estéran se retira, entraînée par sa fille qui avait hâte de babiller.

— C’est fini, maman ?… On est riches ?

Alors Fred Dollar, qui avait attendu à l’écart la fin du colloque avec le caissier, parut soudain prendre une décision. Traversant rapidement le hall, il s’avança pour dépasser la veuve, puis revenant sur ses pas, il la croisa, en la fixant avec une insistance qui n’était pas du meilleur goût.

Mais on peut être milliardaire et manquer de tact aussi bien que d’éducation. Il parut ce jour-là que c’était le cas de Fred Dollar.

Mme Estéran avançait, répondant distraitement au babillage de Pierrette. Elle avait hâte de quitter l’établissement trop vaste, trop sonore, trop empli de tintements et d’allées et venues de gens affairés, au milieu desquels la jeune veuve se sentait plus frêle et plus timide. Ses yeux mi-baissés évitaient les regards.

Mais il en est à l’insistance desquels on ne saurait se dérober ; il en est que les jeunes femmes blondes ou brunes, rousses ou châtaines, trop seules, trop faibles et trop tristes, parce qu’aucune protection ne les rassure, sentent peser sur elles ; il en est qui les attirent comme le regard du serpent attire et fascine l’oiselet palpitant.

Ainsi en fut-il du regard de Fred Dollar. À travers ses paupières baissées, Simone Estéran le sentit, et il lui sembla qu’une force inconnue l’obligeait à relever ses paupières. Ses yeux croisèrent ceux du milliardaire ; un bref tremblement l’agita, et pendant une longue minute ses prunelles, virant éperdument, fixèrent à leur tour l’insolent. Sous ce regard volontaire, incapable de continuer à avancer, elle s’immobilisa.

Étonnée, la petite Pierrette leva la tête vers sa mère.

— Qu’est-ce que tu as maman ?… viens !…

Mais Simone ne répondit pas et sa physionomie, tout à coup fermée, étrange, fixe, effraya l’enfant.

— Oh ! s’exclama-t-elle. Quel drôle d’air tu as !… Maman !… Réponds-moi, maman !…

La mère ne semblait pas entendre, et sa main, qui tenait la menotte de l’enfant, paraissait devenue de glace.

Cela dura quelques secondes, seulement quelques secondes, puis, Simone Estéran, détournant enfin les yeux, d’un air parfaitement naturel et indifférent, reprit sa marche, mais sans répondre aux questions de Pierrette. Vraiment, c’était une transformation complète.

Absente, l’esprit ailleurs, elle n’en avançait pas moins avec une décision qui contrastait avec son allure hésitante et timide de tout à l’heure. On eût dit que la jeune femme muette et froide qui sortait du Crédit national n’était pas, n’était plus celle qui y était entrée.

Effrayée, déconcertée, Pierrette se taisait aussi et suivait sa mère en retenant des larmes qui picotaient le bord de ses grands yeux.

Pourquoi donc se sentait-elle tout à coup pareille envie de pleurer ?

Elle n’aurait su le dire.

Derrière la mère et l’enfant, Fred Dollar avait quitté à son tour l’établissement de crédit.

Il les suivait à distance.

Tirant la petite fille qui trottinait le plus vite qu’elle pouvait, Simone Estéran avançait d’un pas automatique. Ses yeux regardaient droit devant elle, dans le vague, sans s’intéresser à rien. On eût dit qu’elle était en proie à une idée fixe, qui l’absorbait au point de la rendre étrangère à tout ce qui l’entourait.

Mais elle ne marchait point au hasard, car elle se dirigea vers les arcades de l’avenue de la Gare et pénétra dans une pâtisserie à la mode, rendez-vous des mondaines.

Mme Estéran, avec une décision qui ne lui était point habituelle, alla droit à une table libre et s’y assit avec sa fille.

Depuis l’entrée dans ce lieu féerique, paradis de la gourmandise, le chagrin de Pierrette s’était envolé. C’était bien la première fois que pareille aubaine lui arrivait. Aussi dévorait-elle des yeux les assiettes de babas et d’éclairs, les choux à la crème, les tartes, les cakes, dont l’odeur alléchante arrivait jusqu’à ses narines.

— Vous permettez, madame ?

Devant la table qu’occupait la jeune femme une silhouette se dressait, celle de Fred Dollar, entré derrière elle. Très à l’aise, il attira une chaise et s’assit en face de Simone. Puis il dit en se découvrant et en s’inclinant, mais sans quitter des yeux la veuve pétrifiée :

— Je me nomme Fred Dollar. Vous plairait-il, madame, de me dire qui j’ai l’honneur de saluer.

À la grande stupeur de sa fille, si interloquée qu’elle en oubliait les gâteaux, Mme Estéran répondit, avec une légère inclinaison de tête :

— Je suis madame veuve Estéran.

— Et ce charmant Baby est le vôtre ? Comment s’appelle-t-elle ?

— Pierrette…

— Elle n’a pas de sœur ? pas de frère ?

— Aucun…

Le milliardaire, durant ce questionnaire plutôt indiscret, faisait l’aimable, tandis que Simone Estéran répondait d’une voix blanche, bizarre, mais lointaine, mais avec une docilité vraiment extraordinaire. Ne pouvait-elle remettre à sa place cet inconnu qui se permettait de s’installer à sa table avec un sans-gêne inqualifiable ? Et si sa timidité s’y opposait, elle aurait pu tout au moins ne pas répondre, se lever et quitter la pâtisserie avec sa fillette.

La petite Pierrette l’eût suivie sans récriminer, malgré les gâteaux. Depuis l’entrée en scène de Fred Dollar, ses yeux avaient abandonné les assiettes, les compotiers et toisaient l’intrus avec une expression d’antipathie.

Mais, visiblement, Fred Dollar dominait Simone. En sa présence, elle n’était plus qu’une frêle, petite chose sans volonté.

Toujours souriant, il prononça :

— Vous me permettez, madame, d’offrir quelques gâteaux à cette délicieuse fillette ?

— Je n’en veux pas ! cria aussitôt la petite Pierrette, en lançant à Fred des regards courroucés.

Puis saisissant le bras de sa mère :

— Allons-nous-en, maman… Je n’aime pas le monsieur, lui chuchota-t-elle à l’oreille.

Mais Mme Estéran ne bougea pas ; elle dit seulement, sans quitter des yeux le milliardaire :

— Sois sage, Pierrette. On ne répond pas sur ce ton.

Et Fred Dollar, toujours souriant – il avait pourtant l’oreille fine et devait avoir entendu la phrase chuchotée par l’enfant – appela d’un geste une servante, en disant légèrement :

— Ne la grondez pas, madame… Ce n’est qu’un tout petit caprice qui passera quand arriveront les babas, et nous n’en deviendrons pas moins une paire d’amis, n’est-ce pas, ma petite demoiselle ?

La table se couvrait de friandises ; l’appel du milliardaire avait fait surgir les servantes empressées qui alignaient devant Pierrette les pâtisseries les plus tentantes. Quelle fête c’eût été pour la pauvre enfant, en toute autre circonstance !

Mais voilà, les façons de Fred Dollar ne lui allaient décidément pas.

Elle répondit fièrement en le défiant du regard :

— Non !…

Le milliardaire ne se démonta pas.

— Nous verrons cela, riposta-t-il.

Et se tournant vers Simone :

— Car j’espère bien, madame, que vous m’accorderez l’occasion de faire plus ample connaissance et d’apprivoiser mademoiselle… J’éprouve à votre vue une sympathie spontanée… instinctive… contre laquelle je ne prétends point lutter… Vous habitez Nice ?

Peu à peu il baissait la voix, en se penchant vers Simone. Et, ses yeux dans les siens, il lui posait des questions auxquelles elle répondit machinalement.

Assise devant ces gâteaux, dont la vue la faisait, malgré elle, loucher et soupirer, Pierrette entendait des bribes de questions et de réponses. Et son petit cœur d’enfant se gonflait à éclater.

Qu’avait donc petite mère ? Pourquoi répondait-elle au vilain monsieur ? Pourquoi lui donnait-elle leur adresse avec l’autorisation de venir leur faire visite ? Pourquoi lui confiait-elle, de cette voix étrange que n’agitaient aucune émotion, aucun tremblement, le triste passé, le mari disparu à la guerre, le deuil, l’isolement, toute la triste existence qu’allait probablement changer cette chance : le gros lot !

Et pourquoi surtout, se montrait-elle-si méchante envers sa petite Pierrette, qui semblait ne plus exister pour elle ? Pourquoi ne lui accordait-elle pas même un regard ?

Oh ! oui tout cela constituait de sérieux motifs de chagrin, des motifs si sérieux que tous les gâteaux du monde, dût-on s’en bourrer jusqu’à l’indigestion, n’auraient pu les faire oublier.

Et songeant que toutes ces infortunes lui venaient de la rencontre avec l’étranger qui accaparait l’attention de sa mère, la petite Pierrette murmura tout bas, en repoussant l’assiette de gâteaux :

— Je le déteste !… Je le déteste !

IV

VEUVE OUBLIEUSE

Était-ce la fortune ? Était-ce la rencontre de Fred Dollar ?

Les amis de Simone ignoraient d’ailleurs dans quelles circonstances cette rencontre s’était produite. Mais il est certain que la conduite de Simone Estéran surprenait, pour ne pas dire plus, Vivette et Me Castagne.

Ç’avait été, coup sur coup, une avalanche de stupéfiantes nouvelles et d’extraordinaires décisions : l’installation de la jeune veuve et de sa fillette en pleine montagne, dans une propriété isolée ; puis ses relations de voisinage avec Fred Dollar, qui avait loué, à la même époque, un chalet tout proche, dépendant d’ailleurs de la propriété dont Simone Estéran devenait la principale locataire et enfin l’annonce, brutale comme un coup de massue des fiançailles de la mère de Pierrette et du milliardaire.

Les bésicles de Me Castagne en avaient failli sauter au plafond ! Cela ressemblait si peu à Simone une conduite pareille !

Passe encore pour la location, bien que l’idée de s’installer ainsi à l’écart, parût bizarre de la part d’une jeune femme aussi craintive que Mme Estéran. S’il eût été plus naturel qu’elle vînt, voulant respirer, l’air de la montagne, s’installer dans le village même qu’habitaient ses amis, elle pouvait répondre que sa nouvelle propriété n’en était pas très éloignée : deux ou trois kilomètres à peine, en suivant de délicieux petits sentiers à travers des bois de pins.

Et, s’il n’avait pas été consulté expressément, Me Castagne, ne pouvait néanmoins prétendre que Simone l’avait tenu dans l’ignorance, puisque c’était lui qui, en sa qualité de notaire, avait passé le bail, de même qu’il avait rédigé l’acte de sous-location concernant le chalet de Fred Dollar.

Ayant empoché les honoraires, l’excellent notaire ne pouvait décemment prétendre que c’était là double folie. Le loyer n’était pas hors de proportion avec les nouvelles ressources de Mme Estéran, et d’autre part la fantaisie du milliardaire allégeait d’autant la charge.

Enfin, et jusqu’à l’annonce des fiançailles. Me Castagne ne supposait pas que la venue de Fred Dollar en pareille région, à l’époque précise où Simone s’y installait elle-même, fût autre chose qu’une simple coïncidence : il n’était nullement au courant des relations antérieures du milliardaire et de la jeune veuve. Les deux affaires ayant été conclues séparément, bien que simultanément, par son intermédiaire, il imaginait de bonne foi que ses deux clients n’avaient fait connaissance que par suite du voisinage fortuit.

L’annonce des fiançailles ne devait même pas le détromper sur ce dernier point.

Nous avons dit qu’elle vint, brutale comme un coup de massue. En effet, Simone n’était pas installée aux « Tuves » (c’était le nom de sa propriété) depuis quinze jours, n’ayant encore eu le temps de voir ses amis qu’en passant, en venant signer son bail, le même jour que Fred Dollar avait régularisé le sien, lorsque Me Castagne reçut la missive suivante :

 

« Mon vieil, ami,

» J’ai beaucoup réfléchi tous ces temps-ci, et vos excellents conseils n’ont pas peu influé sur mes réflexions. Je me suis dit qu’une mère n’avait pas le droit de s’ensevelir dans un deuil éternel, et que je devais assurer à ma petite Pierrette une protection que ma faiblesse ne saurait assumer.

» Un homme dont le caractère comme la situation me semblent offrir toutes garanties, me fait l’honneur de me demander ma main. La gentillesse de Pierrette l’a conquis : il lui témoigne autant de sympathie qu’à moi-même. Il prend l’engagement de remplacer son père. Dois-je l’écarter ? Il me semble que c’est la Providence elle-même qui le place sur mon chemin.

» Je suis donc décidée à placer ma main dans la sienne et nos deux existences sous sa protection. Avant peu, nos fiançailles deviendront officielles : ce que M. Fred Dollar (car c’est de lui qu’il s’agit) m’a dit de sa vie et de sa situation m’engage à lui faire confiance.

» Néanmoins, mon vieil ami, j’ai voulu vous confier avant tout autre notre projet pour que, si vous le jugez utile, vous vous renseigniez sur le compte de mon fiancé. Je serais bien surprise si vous n’approuviez pas cette union.

» Toute ma reconnaissance à l’avance. Mille amitiés pour vous-même et ma chère Vivette. »

» Simone ESTÉRAN. »

 

D’une écriture nette et résolue, qui accusait chez la jeune veuve une volonté à laquelle elle n’avait pas habitué ses amis, la lettre fit bondir Me Castagne.

Il se dressa tout d’une pièce dans son fauteuil, ouvrit la porte de son cabinet et traversa comme un boulet l’étude où aurait dû travailler son premier et d’ailleurs unique clerc, René Laluzerne.

L’étude était vide, et Me Castagne n’y prit même pas garde. Qu’il l’eût remarquée ou non, la principale occupation de René Laluzerne était le jardin, le jardin où se promenait fréquemment Vivette. Sitôt Me Castagne sorti ou enfermé dans son cabinet, le clerc, abandonnant grosses et minutes, franchissait d’un bond la fenêtre, et, par de savantes manœuvres tactiques, tout en feignant de s’intéresser aux fleurs des plates-bandes, il rejoignait Vivette, absorbée de son côté dans la confection d’un bouquet, qui l’amenait invariablement aux environs de l’étude.

Et si d’aventure la présence de quelques fâcheux – d’un client de l’étude, par exemple, ou bien celle du domestique Mime, mué en jardinier – empêchait René de franchir la fenêtre, ses regards ne s’en détachaient point, sa pensée s’envolait par-dessus les massifs fleuris vers la jolie silhouette brune. Ah ! les clients pouvaient bien raconter ce qu’ils voulaient ! Du diable si ce singulier clerc eût été capable, sans l’aide de Me Castagne, de donner une forme intelligible à leurs desiderata.

Disons-le de suite, les vingt-cinq ans de René Laluzerne l’excusaient, le brave clerc était amoureux de Vivette, qui de son côté…

Bon Dieu ! Cela sautait aux yeux. Ce n’était certainement pas la simple passion des fleurs qui attirait si souvent Vivette dans les parages de l’étude. Pour ne pas s’en apercevoir, il fallait être une bonne pâte de père, comme l’était Me Castagne, bien décidé à n’y voir goutte jusqu’au jour où le clerc René Laluzerne aurait terminé son stage.

Alors, n’est-ce pas ? cela finirait bonnement par un mariage, et l’étude de Me Castagne – Me Laluzerne successeur ! – serait la dot de Vivette.

Voilà pourquoi le bon notaire ne s’étonna point de trouver l’étude vide et ne s’émut pas davantage en apercevant par la fenêtre la silhouette de son clerc, un peu trop près de celle de Vivette. Il ouvrit seulement la porte donnant sur le jardin assez bruyamment pour que les deux jeunes gens l’entendissent, et avec assez de lenteur pour que René, en trois bonds effarouchés, pût battre en retraite.

Il rentra dans l’étude par la fenêtre, à la seconde précise où Me Castagne en sortait par la porte.

— Vivette ! appela le père en brandissant la lettre de Simone.

La jeune fille accourut, un peu inquiète de voir le visage bouleversé de son père.

— Qu’as-tu ? s’exclama-t-elle.

— Simone Estéran veut se remarier ! répondit Castagne en laissant tomber ses bras le long de son corps.

— Se remarier ! se récria Vivette au comble de la stupéfaction. Allons donc !

— Lis ! répliqua laconiquement le notaire en tendant la lettre de la jeune veuve.

Il fallait bien se rendre à l’évidence. Le visage de Vivette prit une expression consternée, à laquelle se mêlait un peu d’indignation.

Les cœurs de vingt ans ne peuvent concevoir de deuil qui ne soit point éternel. Oublier, pour eux, c’est trahir.

— Elle est folle ! exprima Vivette d’une voix énergiquement réprobatrice.

Me Castagne avait plus d’expérience et, partant, plus d’indulgence. Il haussa doucement les épaules.

— Folle ? non ! Tout bien pesé, je lui donnerai probablement raison… Cela m’étonne de sa part, voilà tout… Enfin, je me renseignerai.

— Je te dis qu’elle est devenue folle, ou alors qu’elle a joué la comédie ! répéta Vivette avec entêtement. Si elle se remarie, c’est qu’elle n’aimait pas son mari. Quand on aime vraiment, c’est pour toujours…

Elle tourna involontairement la tête du côté de la fenêtre de l’étude, derrière laquelle elle supposait bien que l’amoureux clerc se tenait aux écoutes.

— Que va dire monsieur René ! soupira-t-elle. Lui qui était l’ami de Jacques Estéran !

— Cela ne le regarde pas, et tu me feras le plaisir de ne pas lui en parler ! protesta Me Castagne. Il ferait beau vraiment voir mon étourneau de clerc, qui n’a pas deux onces de cervelle dans la tête, s’ériger en mentor !

— Monsieur René a du cœur ! riposta Vivette avec animation. C’est encore le cœur qui est le meilleur juge !

— Pas toujours !… Tu changeras d’avis, fillette, quand tu auras mon âge. C’est égal ! voilà une nouvelle à laquelle je ne m’attendais pas. Qu’est-ce que ce M. Fred Dollar ? Il faut que je m’informe sans tarder… Simone a 500,000 francs… Hé ! hé ! c’est un denier qui confère bien des charmes !…

Mais les renseignements que recueillit Me Castagne devaient ruiner absolument cette hypothèse risquée. Comment admettre qu’une aussi piètre somme pût tenter un milliardaire ?

Un milliardaire !… Fred Dollar, illustre dans le monde des affaires, était milliardaire ! Saisi de respect, quel notaire serait resté de glace ? Me Castagne n’évoquait plus le fiancé de Mme Estéran que sous un aspect éblouissant, comme si le milliard qu’on lui attribuait eût appliqué sur son visage un masque d’or…

Et, à cause de ce masque aveuglant, le notaire n’y voyait plus aussi clair. Il ne savait que répéter, stupéfait qu’un personnage aussi considérable se fût épris de « la petite Estéran ».

— Évidemment, elle va faire un beau mariage… un splendide mariage… un mariage inespéré !…

Le reste, ce que valait l’homme au point de vue moral, la somme d’affection qu’il était susceptible de donner, son humeur, son caractère, tous ces points qui sont d’ailleurs d’importance secondaire aux yeux d’un notaire, Me Castagne oubliait de s’en préoccuper. Cela ne comptait pas, Fred Dollar était riche…

Naturellement, sa réponse à Simone Estéran se ressentit de cet éblouissement. Il n’écouta pas sa Vivette, qui lui disait :

— Père, tu as tort d’approuver ce mariage-là… Je t’assure que Simone fait une bêtise… Et puis, ce n’est pas bien…

— Ta ta ta ! Tu parles en petite fille… en toute petite fille…

Et Me Castagne allait s’enfermer dans son étude et rêver au projet de contrat.

Ah ! quel contrat !…

Il prit pourtant quelques précautions, par habitude professionnelle, et échangea avec Fred Dollar une correspondance préparatoire, dans laquelle il mit toute sa finesse de vieux renard matois et prudent. Mais il en fut de cela comme des renseignements. Me Castagne dut reconnaître qu’il était bien inutile de finasser avec un Fred Dollar, traitant les questions d’intérêt avec une parfaite désinvolture, acceptant toutes les clauses que lui proposait le notaire, prêt à tout signer, les yeux fermés.

— Évidemment… évidemment, répétait le brave notaire, Parbleu ! je sais bien qu’il n’en veut pas à la dot.

Il regrettait seulement que son clerc (il avait bien fallu le mettre, au courant, à cause du contrat à préparer) ne voulût point faire chorus avec lui.

Mais René Laluzerne tenait ferme et refusait de se laisser éblouir.

Comme Vivette, il désapprouvait nettement, farouchement, le trop beau mariage, tenait rigueur à Simone.

— Et je le lui dirai en face quand je la verrai ! fulminait-il tandis que Me Castagne, très inquiet, lui criait :

— Tu me feras le plaisir de rester dans l’étude et de ne pas souffler mot, tu m’entends ?… Je t’enfermerai plutôt à double tour… A-t-on jamais vu un clerc pareil, qui passe ses journées à cueillir des fleurs au lieu de grossoyer, et qui prétend, par surcroît, faire la morale aux clients, pour les envoyer à mes confrères !… Ah ! mon pauvre ami, je ne te vois pas à la tête d’une étude avec des idées pareilles, je ne t’y vois pas !

Qu’importait à René. Il savait bien qu’on l’y verrait tout de même un jour ou l’autre… avec Vivette !

V

UN BEAU CONTRAT

— Voilà Simone ! avec cet homme !… Oh ! c’est trop fort ! Ne pas être venue me voir une seule fois et arriver en sa compagnie… comme si elle craignait mes reproches !… Va ! je sais ce que je pense d’elle… Et sa pauvre Pierrette !… Si tu voyais son air malheureux… Elle a une jolie mère !… Oh ! oui !...

Indignée, surexcitée, Vivette venait de faire irruption dans l’étude et lançait tout d’une haleine ce flot d’apostrophes, sous lequel Me Castagne semblait perdre pied.

À son aspect, René s’était levé et paraissait partager entièrement les sentiments qui agitaient la jeune fille.

Me Castagne se boucha les oreilles, puis s’efforça de crier plus fort que sa fille.

— Veux-tu te taire ! tonna-t-il. Saperlipopette ! Mon étude marcherait bien si je te laissais faire !… Toi, René, à ta table ! Et ne lève pas le nez de dessus la minute du partage Mérandier. Si tu ne m’en as pas copié trente rôles d’ici ce soir, je te renvoie à ta famille… Je ne ris pas, monsieur… Au travail ! Et toi, Vivette, tu vas me suivre et garder pour toi ton opinion… Ton amie a parfaitement raison de se remarier… Tous les gens sensés l’approuveront… Silence !… Silence sur ce que je t’ai dit ?… Bien !…

Et saisissant avec autorité sa fille par le bras, Me Castagne l’entraîna hors de l’étude, à la rencontre des visiteurs, qui venaient de descendre d’auto devant la grille.

C’étaient Mme Estéran et sa fillette, accompagnées de Fred Dollar.

Un peu froide, mais nullement contrainte, la veuve embrassa la jeune fille.

— Bonjour, Vivette.

Interdite, Vivette balbutia :

— Bonjour, Simone…

Puis elle se baissa pour embrasser tendrement Pierrette, dont le petit visage grave, triste, l’émut aux larmes.

— Ma petite Pierrette ! ma pauvre chérie !…

Me Castagne, qui échangeait avec Fred Dollar de vigoureux « shake-hand » en même temps que des politesses pleines de cordialité, jugea à propos de couper court à cette émotion intempestive.

— Vivette, emmène donc ton amie dans le jardin… Tu feras servir des rafraîchissements sous le berceau… Vous y serez à merveille pour causer…

Causer ! Ah ! bien, oui ! Il eût fallu pour cela pouvoir le faire à cœur ouvert. Et l’étrange Simone n’y semblait pas disposée. Vivette s’en rendit compte dès les premières paroles, affreusement banales, qu’elle prononça. Aucune allusion au projet de mariage ! Aucune au chagrin, encore si proche ! Mme Estéran, visiblement, évitait les confidences et ne souhaitait ni conseils, ni remontrances.

Comme elle était changée !… lointaine étrangère, de glace !…

Vivette se le tint pour dit et, refoulant la tristesse qui lui gonflait le cœur, cette tristesse qu’on éprouve lorsqu’on sent s’étioler et mourir la fleur précieuse de l’amitié, elle se mit, comme Simone, à bavarder de choses indifférentes…

Mais avec effort ! avec combien d’efforts ! À chaque instant, de pénibles silences coupaient les phrases.

Il n’y avait de sincère que la petite Pierrette, venue s’asseoir – on aurait presque dit se réfugier – près de Vivette dont elle tenait la main, tandis que ses grands yeux muets, si éloquents, posaient sur sa mère un regard de reproche…

Que de blâme ! que de tristesse déjà résignée ! Et que d’étonnement encore il contenait ce regard qu’accompagnaient de gros soupirs ! Nul spectacle ne saurait émouvoir davantage que celui du drame agitant un cœur d’enfant qui comprend et qui souffre.

Vivette en était toute remuée. Pourquoi la mère semblait-elle ne pas le voir ?

Cependant, Fred Dollar avait suivi Me Castagne dans l’étude puis dans le cabinet.

— C’est surtout une visite d’affaires que nous vous faisons aujourd’hui, avait-il annoncé. J’apporte les titres.

Il serrait sous son bras une serviette volumineuse, toute gonflée de papiers. Le notaire lui jeta un regard respectueux, et répondit en se frottant les mains :

— Je suis à votre disposition, cher monsieur.

Installé dans un fauteuil, le propre fauteuil de Me Castagne, dont le tabellion avait jugé séant de faire honneur au possesseur de tant de millions, Fred Dollar ouvrit sa volumineuse serviette et, posément, en homme d’affaires, étala devant lui sur le bureau, des liasses de valeurs, dont il fit deux parts.

— Voici d’abord les cinq cent mille francs de ma future, annonça-t-il en poussant vers Me Castagne un des précieux paquets. Et voici mon apport personnel, ou plus exactement la somme que je verse à la communauté. Pour le surplus de ma fortune, une simple mention suffira, puisqu’il est entendu que nous nous marions sous le régime de la séparation de biens, exception faite pour l’apport que je crois devoir mettre en communauté. Ces dispositions sont bien conformes à vos suggestions, maître ?

— Parfaitement, balbutia le digne notaire, presque honteux des précautions qu’il avait cru devoir prendre vis-à-vis d’un fiancé si généreux.

Mais les affaires sont les affaires. C’est pourquoi Me Castagne, défendant en conscience les intérêts de son insouciante cliente, avait osé stipuler le régime de séparation, si peu favorable aux manœuvres des écumeurs de dot, et le dépôt, préalable au contrat, des valeurs en cause dans son coffre-fort. De cette façon, pas de poudre aux yeux ! Chacun des futurs abattait ses cartes avant de conclure.

Le milliardaire n’avait élevé aucune objection. Dieu du ciel ! Pourquoi en aurait-il formulé ? Il s’exécutait avec une bonne grâce parfaite, et cela ne lui coûtait guère. Qu’était-ce, pour un homme pareil que de sortir de son portefeuille une somme égale au montant du fameux gros lot ?

Cinq cent mille ajoutés à cinq cent mille, cela faisait le million tout rond. Il était là sous les yeux et sous les doigts fiévreux de Me Castagne qui en ouvrait des yeux non moins ronds.

— Vérifiez, je vous prie, dit la voix froide de Fred Dollar.

Fébrilement, le notaire se mit à feuilleter les liasses de valeurs. Oh ! le compte y était !

— Je vais vous faire préparer un reçu, proposa-il. Et puis, pour la bonne règle, nous allons dresser un inventaire des titres déposés.

Fred Dollar acquiesça d’une inclinaison de tête. Me Castagne se leva et alla à la porte de l’étude.

— René ! appela-t-il. Satané garçon ! Le voilà encore à rêvasser !…

« C’est donc bien intéressant la vue du jardin ? »

Mais oui puisque, par la fenêtre, naturellement ouverte, le clerc amoureux pouvait apercevoir Vivette. Il rougit comme un écolier pris en faute et sauta sur son porte-plume...

— Qu’y a-t-il pour votre service, maître Castagne ?

— Écris… Je vais te dicter les numéros…

Afin de se faire mieux entendre de son clerc, le notaire, ayant pris en main une liasse de titres, se plaça face à la porte, tournant ainsi le dos à Fred Dollar, qui fumait paisiblement un cigare.

Mais ce n’était pas la seule occupation du milliardaire, et Me Castagne eût été bien étonné s’il s’était retourné.

Il s’en garda bien, trop absorbé par sa dictée et obligé à de constantes répétitions par les fréquentes distractions de l’incorrigible René Laluzerne.

Fred Dollar en profita et voici le singulier manège auquel il se livrait : ayant tiré d’une des basques de sa jaquette un minuscule appareil photographique, il en arma l’objectif et le plaça sur le bureau même du notaire, à l’abri d’une pile de registres et de façon à ce qu’il eut dans son champ le coffre-fort, et, principalement, la serrure à combinaison. Cela fait, il mesura de l’œil les distances, s’assura de la mise au point en homme pour lequel l’art photographique n’a plus de secret et, glissant dans une de ses poches la poire de caoutchouc, reliée à l’obturateur par un mince et long tuyau habilement dissimulé sous les paperasses du bureau, il fit pivoter son fauteuil de manière à obliger Me Castagne à faire le tour du bureau quand il irait ouvrir le coffre. Satisfait sans doute des dispositions il attendit les événements.

La dictée touchait à sa fin, au grand soulagement de René qui, visiblement, en avait assez.

— C’est terminé ? demanda Me Castagne. Bon ! Collationnons et puis tu me recopieras un double de cette liste, pour que je puisse le remettre à monsieur.

Il revint enfin au milliardaire.

— Dans une petite seconde vous aurez votre double, cher monsieur, annonça-t-il avec un sourire aimable. En attendant, je vais enfermer les valeurs.

Une petite seconde ! C’était beaucoup promettre. René n’était pas si pressé, et son travail était fréquemment interrompu par des regards d’extase lancés dans la direction du jardin. Visiblement la vue de Vivette lui causait des distractions, source d’erreurs que réparaient tant bien que mal d’innombrables ratures.

Mais Fred Dollar ne trouvait pas le temps long ! Cet ingénieux milliardaire savait charmer utilement les loisirs de l’attente. Tandis que Me Castagne, ayant ouvert son coffre, disparaissait derrière la lourde porte et s’occupait à ranger les titres, Fred, sans bouger de son fauteuil s’assurait discrètement que le voisinage de la fenêtre projetait sur la combinaison un éclairage suffisant et, doucement, pressait la poire de l’obturateur.

Clic !... Un bruit imperceptible, et le cliché fut pris.

Par exemple, c’était un bien singulier paysage qu’avait choisi Fred Dollar. Est-ce que, par hasard, il collectionnait les photographies de serrures de coffre-fort ? Cette originalité dépassait assurément toutes celles qu’on lui connaissait.

— Voilà qui est fait ! déclara enfin Me Castagne en refermant son coffre.

Il brouilla simplement la combinaison sans la changer. À quoi bon ? puisqu’il se croyait le seul à la connaître.

Ce détail n’échappa point à Fred Dollar, et il parut dès lors libéré de tout souci.

Très naturellement, il abandonna son fauteuil et, le dos tourné, s’appuya au bureau, position qui lui permit de faire disparaître l’appareil photographique dans la poche de derrière de sa jaquette.

Ni Me Castagne, à qui il faisait face, ni le distrait René, dont l’attention était fort inégalement partagée entre le spectacle du jardin et la liste de numéros, ne remarquèrent ce manège.

— L’affaire est terminée ? demanda le milliardaire ? Parfait ! Parfait ! Si vous le voulez bien, nous irons rejoindre ces dames. Je serai heureux de présenter mes hommages à votre charmante fille.

— La liste est-elle prête, René ? s’enquit Me Castagne.

Une fois de plus l’amoureux, arraché à son rêve, sursauta.

— Oui, oui… maître Castagne, répondit-il à tout hasard.

— Apporte le double, en ce cas, et classe l’original dans le dossier que tu vas constituer.

À dire vrai, le travail n’était encore qu’aux trois quarts, et René ne se sentait nul enthousiasme pour le mener à bonne fin. D’ailleurs il en avait annoncé l’achèvement, et Fred Dollar, debout, attendait sa liste.

Pour se tirer d’affaire, l’étourneau se décida à aller remettre au milliardaire celle qu’il avait établie sous la dictée de Me Castagne. Puis il revint à sa table et considéra piteusement l’essai de copie qu’il venait de faire. C’était un lamentable gribouillis, zébré de ratures et de surcharges et illustré de nombreux pâtés. Quelle piètre figure cela ferait dans le dossier ! Et quelle admonestation servirait à son clerc le sévère Me Castagne, justement indigné, si d’aventure ce fâcheux travail lui tombait sous les yeux !

— Il faudrait remettre cela au propre, soupira René Laluzerne avec découragement.

Mais l’idée d’entreprendre cette besogne d’Hercule le fit aussitôt reculer. La fenêtre l’appelait et, tout à l’heure, le jardin. Et puis, Me Castagne pouvait revenir et le surprendre.

Prestement il chiffonna la pièce à conviction, témoignage accusateur de son étourderie et de sa paresse, et la fit disparaître dans une de ses poches.

— Baste ! pensa-t-il philosophiquement. Jamais personne ne regardera dans le dossier. À quoi bon cette liste ? Est-ce que les titres ne sont pas dans le coffre-fort ? C’est eux qu’on regardera, quand on voudra collationner les numéros.

Par acquit de conscience, il prit une feuille de papier blanc qu’il plia en quatre et inséra dans une enveloppe. Ceci fait, il inscrivit en belle ronde sur la susdite enveloppe : « Liste de numéros » et, d’un geste définitif, l’enfouit dans une chemise sur laquelle retomba le couvercle d’un carton vert.

— Comme cela, le dossier sera complet, dit-il avec désinvolture.

L’arrivée de Me Castagne et de Fred Dollar fit pousser un soupir de soulagement à Vivette, qui trouvait bien longues les minutes entre Simone distraite, fermée, visiblement absente, et la pauvre petite Pierrette, si triste que cela fendait le cœur de la jeune fille.

Mais, glacée par l’attitude si peu confiante de son amie, elle n’avait pas osé risquer la moindre allusion au projet de mariage.

Et puis, à quoi bon ? Elle savait bien qu’en pareille manière les remontrances sont inutiles. Est-ce qu’elle n’aurait pas rembarré de belle sorte les importuns conseilleurs qui auraient tenté de la dissuader d’aimer René Laluzerne ?

Ce fut donc avec un sentiment de délivrance qu’elle vit Fred Dollar s’apprêter à prendre congé.

Le milliardaire paraissait enchanté de sa visite. Il pressait avec cordialité les mains de Me Castagne.

— Au revoir, mon cher notaire. J’espère bien que la réalisation de nos projets ne fera que développer nos relations… Les amis de ma chère épouse seront mes amis…

— Compte là-dessus ! pensait Vivette, nullement enthousiasmée.

Sitôt que l’auto fut partie, elle courut rejoindre au jardin René Laluzerne qui, naturellement, n’avait pas moisi dans l’étude.

Elle avait hâte de parler à cœur ouvert.

— Eh ! bien ? cria-t-elle à son amoureux. Qu’en dites-vous ?… Car vous êtes au courant maintenant !

— Je dis qu’au prix d’un esclandre je voudrais pouvoir dire à ce Fred Dollar ma façon de penser ! s’exclama le jeune homme. Tout milliardaire qu’il est, je le tiens pour un triste sire… Ne pouvait-il s’abstenir d’aller conter fleurette à cette oublieuse veuve ?… Ah ! pauvre Jacques ! ! Tu n’auras pas été pleuré longtemps !

— Elle l’aimait pourtant… j’en suis sûre ! dit Vivette.

— Alors pourquoi épouse-t-elle l’autre ? riposta René avec logique.

— C’est incompréhensible, avoua la jeune fille.

Elle demeurait pensive. Et René la contemplait, prêt à oublier Mme Estéran, le malencontreux Fred Dollar et jusqu’à son vieux Jacques dont pourtant il déplorait la disparition avec sincérité.

La voix de Mime, le domestique du tabellion, l’arracha à sa contemplation.

— Monsieur René !… Où êtes-vous, monsieur René ? clamait le Maître-Jacques de la maison.

— C’est pour l’étude, fit précipitamment le jeune clerc. Je me sauve.

Et, à toutes jambes, il regagna son poste.

Mime l’attendait, tenant un papier bleu, plié en rectangle, qu’il lui remit avec des airs mystérieux.

— C’est une dépêche pour vous, m’sieur René… Et confidentielle encore… On m’a bien recommandé de vous la remettre en cachette… Tenez… c’est écrit dessus : Personnelle.

Curieux, il ajouta avec le sans-gêne des vieux domestiques.

— C’est rien de grave au moins ? Pas une mauvaise nouvelle ?

René Laluzerne avait décacheté le pli et en lisait le contenu. Sa physionomie trahit soudain une émotion extraordinaire.

Précipitamment, il cacha la dépêche dans sa poche.

Puis s’efforçant de se dominer, il répondit d’une voix qui tremblait un peu :

— Non… non ; ce n’est rien… C’est un ami… un ami qui me donne de ses nouvelles.

Et bien vite, il s’éloigna.

VI

PAR UNE NUIT SANS LUNE

Accoudée à son balcon, Vivette rêvait…

Oh ! ce n’était pas la poésie du décor nocturne qui la retenait à une heure aussi tardive à respirer la tiédeur parfumée de ce beau soir d’été. Cachée dans les profondeurs mystérieuses du ciel, la lune ne brillait point, et un voile de ténèbres épaisses enveloppait le domaine de Me Castagne, la masse sombre de la maison et le jardin, d’où montait l’haleine des fleurs. Les massifs et les arbustes formaient des ombres indistinctes, de vagues silhouettes devinées plutôt qu’aperçues, et tout semblait dormir dans la maison comme aux alentours.

Une paix profonde planait sur cette obscurité et le grand silence nocturne n’était troublé que par les notes harmonieuses de rossignols invisibles.

Depuis trois grands quarts d’heure, Me Castagne et son clerc s’étaient retirés dans leurs chambres respectives et, remontée chez elle, la jeune fille avait ouvert la porte-fenêtre et réfléchissait, accoudée devant le voile opaque des ténèbres.

Que contemplait-elle ? Qu’écoutait-elle ? Était-ce le chant des chanteurs invisibles ?

Non ! elle y prêtait à peine une oreille distraite, et ses yeux fixaient sur les ombres immobiles un de ces regards perdus qui suivent le vol des chimères.

Elle rêvait !…

À quoi peuvent rêver les jeunes filles ? Une seule pensée emplissait le cœur de Vivette, et c’était l’innocente idylle qui, de jour en jour, la liait davantage au gentil René.

— Si père voulait !

Ce n’était pas un tyran bien terrible, ce placide Me Castagne ; mais son autorité paternelle n’en imposait pas moins à sa fille, et parce qu’il feignait de ne rien voir, de ne point comprendre les éloquents regards et les soupirs plus éloquents encore des deux jeunes gens, parce qu’il affectait de bougonner sans cesse et de fulminer contre le clerc étourdi, Vivette, pas plus que René, n’avait osé confier son cher secret.

Comment demander pour mari celui dont Me Castagne déplorait à tout bout de champ la légèreté, l’incurable enfantillage et qui, dix fois par jour, provoquait la colère du digne tabellion ?

Colère de surface, en réalité. Mais, sans pénétrer la malice, Vivette et René s’y laissaient prendre, si bien que les deux amoureux retardaient l’aveu décisif, par crainte d’affronter les foudres de Me Castagne.

Ils en étaient – ou ils se croyaient – infiniment malheureux, sans se douter que cette période de soupirs, cet échange de regards timides, ce secret délicieux qu’ils enfermaient en eux et cette épreuve de l’attente qu’ils maudissaient, leur apparaîtraient plus tard le plus exquis des romans, constitueraient la gerbe des doux souvenirs dont leurs âmes s’enchanteraient.

Le bonheur ne vaut que par la somme de patience dont il a fallu l’acheter. Le meilleur des amours juvéniles, est fait de ces désespoirs illusoires.

En tête à tête avec la nuit, Vivette poursuivait son rêve, et ce rêve s’achevait, comme toujours, par la bénédiction arrachée à Me Castagne, enfin vaincu.

— Soyez heureux, mes enfants ! se décidait à soupirer le digne notaire.

Comme la robe de mariée que mettrait Vivette, le bienheureux jour où René la conduirait à l’autel, lui apparaissait plus blanche sur ce fond de ténèbres ! Ses yeux en étaient éblouis.

Un bruit léger, venant du rez-de-chaussée, l’éveilla soudain de sa rêverie. Une fenêtre s’ouvrait en dessous d’elle. La fenêtre de la chambre de René Laluzerne. Avait-il donc, comme elle, la fantaisie de confier son rêve à la nuit ?

Intriguée, la jeune fille se pencha…

Une silhouette, qui était celle du clerc, enjambait la fenêtre et sautait légèrement dans le jardin. Vivette perçut le bruit, assourdi par la terre molle d’une plate-bande. Aussitôt après, elle distingua l’ombre du jeune homme – une ombre au sein de l’ombre – qui franchissait la bordure de buis et s’éloignait dans l’allée, à pas prudents et silencieux.

Où allait-il ?

Vivette se retint de l’appeler à demi-voix pour le questionner. Ne serait-ce pas plus amusant de guetter et de l’intriguer le lendemain par des allusions énigmatiques à son goût de promenade nocturne ? Elle écarquilla les yeux pour mieux le suivre.

C’était difficile, dans le noir. Les mouvements étaient indistincts. Seuls, quelques bruits trahissaient la direction prise : le gravier criant sous les pas, les branches des rosiers frôlées au passage.

René allait vers le hangar. Il en ouvrit le portail, qui grinça un peu ; ensuite, un grelot tinta et le tintement fut aussitôt étouffé par la main refermée sur lui.

— Il prend sa bicyclette… Il va donc se promener vraiment ? se demanda Vivette, de plus en plus surprise. Quelle drôle d’idée ! Mais par où va-t-il sortir ? La grille est fermée…

Un nouveau bruit de branches froissées, accompagné de tintements et de heurts, la renseigna. René faisait passer la bicyclette par-dessus la haie du jardin bordant la route, et lui-même prenait le même chemin.

Hop ! en selle !… Et sans allumer de lanterne ! Car, à cette heure, il ne risquait pas de rencontrer les gendarmes.

Maintenant, il devait rouler sur la route ; le frottement des roues s’éloigna en décroissant, et tout rentra dans le silence. Il était parti.

— Par exemple !… Par exemple !… répétait Vivette, confondue.

Elle se creusait la tête pour pénétrer ce mystère. C’en était un à ses yeux. Quel motif obligeait donc René à cette sortie nocturne ? Vivette se rappela tout à coup qu’au dîner il semblait préoccupé, soucieux, et qu’elle l’avait taquiné à ce propos. Il s’était défendu avec une certaine gêne. Cela ne l’avait pas frappé sur le moment ; mais, maintenant, les moindres détails lui revenaient, et elle se disait, avec une sourde inquiétude :

— Il nous cache quelque chose… Quoi ?

La petite tête travaillait… travaillait… sans, naturellement, trouver de réponse aux questions posées. Les minutes passaient, les quarts d’heure aussi. Bien que Vivette n’eût aucun moyen de calculer la fuite du temps, elle était certaine qu’une bonne heure s’était écoulée depuis le mystérieux départ du clerc.

Une heure ! Il devait être plus de minuit. C’était bien le moment de rentrer, de refermer la porte-fenêtre et de se mettre au lit.

Mais Vivette ne parvenait point à s’y décider ; elle demeurait penchée à son balcon, fouillant les ténèbres de ses yeux presque anxieux, prêtant l’oreille, attendant…

Qu’attendait-elle ? Probablement le retour du clerc. Sans qu’elle voulût en convenir, elle sentait bien qu’elle ne s’endormirait tranquille qu’après l’avoir vu rentrer.

— Le voilà, murmura-t-elle tout à coup, en se redressant presque joyeuse.

De nouveau, les branches froissées l’avaient avertie : une ombre sortit de l’ombre, juste sous sa fenêtre, tâtonna, longea le mur et disparut.

— Il est rentré, soupira Vivette. Nous verrons bien ce qu’il dira demain… Et quelle tête il fera quand je le questionnerai !

Certaine de n’avoir pas été aperçue, elle repoussa doucement les battants de la porte-fenêtre, gagna son lit et se coucha sans allumer sa bougie, ne voulant pas qu’un reflet de lumière, tombant sur les massifs, pût mettre le clerc en méfiance en lui faisant soupçonner la veillée de Vivette.

— Il m’a suffisamment intriguée… Chacun son tour ! pensait-elle en fermant enfin les yeux.

Le demi-sommeil la prit. C’était tout juste une somnolence, qui lui laissait une vague conscience des choses ; elle était à cette limite où l’on ne distingue pas bien les rêves de la réalité, de sorte qu’elle ne sut pas si les images et les bruits qui frappaient ses sens étaient un jeu de son imagination ou s’ils étaient réels.

Il lui semblait que la porte de sa chambre, qu’elle avait négligé de fermer à clé – mais c’était de pratique courante dans cette maison paisible – s’ouvrait doucement. Une faible lueur frappa son visage ; elle eut tout juste le temps d’entr’ouvrir les yeux et d’apercevoir, d’entrevoir une silhouette d’homme masqué, tenant d’une main une lanterne sourde et de l’autre lui appliquant sur le visage un tampon de ouate…

Puis elle perdit tout à fait conscience, soit que le sommeil fût complètement venu, soit que son rêve eut brusquement pris fin.

Mais, au fait, était-ce bien un rêve ?

Il est des coïncidences bizarres. Presque à la même heure, un peu avant ou un peu après Me Castagne faisait, de son côté, un rêve identique.

Lui aussi, éveillé en sursaut d’un sommeil plus profond que celui de sa fille, crut entrevoir la même silhouette masquée et sentir contre son visage s’appliquer le masque de ouate.

Et pour lui, également, le rêve – ou la réalité – s’arrêta net…

 

*   *   *

 

Or, un homme qui portait un masque, était bel et bien sorti, cette nuit-là, comme René Laluzerne, et en prenant des précautions analogues.

Mais c’était du chalet de Fred Dollar qu’il était sorti – de ce chalet où l’original milliardaire vivait absolument seul. Passant toutes ses journées chez Mme Estéran, il avait déclaré n’avoir nul besoin de domestiques.

L’homme – ce ne pouvait être que Fred Dollar, et pourtant comment admettre que c’était le milliardaire, quand on aura lu ce qui va suivre ? – l’homme sortit clandestinement du chalet, après avoir jeté à droite et à gauche le classique regard de ceux qui tiennent à s’assurer qu’on ne les a point vus. Il s’éloigna, en prenant soin de se dissimuler derrière des buissons, et ce fut seulement à bonne distance du chalet qu’il se redressa et se mit à marcher à une allure rapide.

Il parcourut ainsi les deux ou trois kilomètres qui le séparaient du village, à l’entrée duquel se trouvait la demeure de Me Castagne. Quand il approcha de cette demeure, l’homme ralentit son allure et se remit à marcher courbé, usant des mêmes précautions qu’au départ pour se glisser jusqu’à la haie qu’il franchit sans bruit, en gymnaste consommé.

Une fois à l’intérieur du jardin, il tira de sa poche un masque qu’il noua sur son visage et se dirigea vers le mur, juste sous le balcon de Vivette. Ses mains tâtonnantes rencontrèrent la fenêtre grande ouverte de René Laluzerne. Après une courte hésitation, il en escalada silencieusement l’appui et s’introduisit dans la chambre.

Pendant quelques secondes, il resta debout, près de la fenêtre, l’oreille tendue, les yeux aux aguets. Enhardi par le silence, il fit quelques pas, les mains étendues, et rencontra le fer du lit ; alors, doucement, ses mains se posèrent sur les couvertures et les palpèrent avec précaution.

Naturellement, aucun corps ne se révélait sous leur aplatissement, ce qui dut surprendre l’homme, car il s’immobilisa de nouveau, réfléchissant sans doute à la situation. De nouveau, il se fouilla et la lueur d’une lanterne sourde éclaira successivement le lit, puis les quatre coins de la chambre, également vides. L’homme, durant cet examen, tenait de sa main droite, levé comme une menace, un tampon de ouate, imbibé de chloroforme.

Ayant constaté que l’hôte de la chambre ne s’y trouvait pas, il reporta les yeux sur la fenêtre ouverte, haussa les épaules et, fort tranquillement, se dirigea vers la porte qu’il ouvrit. Elle donnait dans le vestibule où aboutissait également l’escalier conduisant au premier étage.

En homme qui connaît parfaitement la topographie des lieux, le visiteur nocturne s’engagea dans l’escalier et disparut.

Son absence ne dura guère qu’un quart d’heure. Il reparut, descendant avec moins de précaution. Il tenait toujours sa lanterne : mais, dans sa main droite, le tampon de ouate était remplacé par un trousseau de clés.

Cette fois, ce fut vers l’étude que le visiteur se dirigea. Il ne fit d’ailleurs que la traverser ; le but de sa visite était ailleurs, dans le cabinet de Me Castagne. Devant le coffre-fort, il s’arrêta, approcha sa lanterne de la combinaison qu’il fit jouer, introduisit sans difficulté dans la serrure une des clés du trousseau et ouvrit. L’instant d’après, les liasses de titres reçues en dépôt par Me Castagne, c’est-à-dire le million constitué par la fortune de Simone Estéran et l’apport de Fred Dollar, passaient dans les poches de l’homme masqué.

Il ne restait plus qu’à refermer le coffre-fort et à reporter les clés où il les avait prises ; mais avant de s’y décider, le visiteur mystérieux parut chercher autour de lui quelque chose qu’il ne dut pas découvrir, car il repassa dans l’étude et de là dans la chambre de René.

Un veston, appartenant au jeune clerc, était jeté sur le dos d’une chaise. L’homme masqué le prit et regagna le cabinet du notaire. Là, engageant un coin du veston dans l’intérieur du coffre-fort, il referma la combinaison et tira violemment le veston, dont un morceau d’étoffe se déchira et demeura pris dans la porte.

Satisfait, l’homme masqué quitta le cabinet.

Quelques minutes plus tard, il enjambait la fenêtre de la chambre de René Laluzerne et refaisait en sens inverse le chemin par lequel il était venu, chemin qui, naturellement, le ramena devant le chalet de Fred Dollar, dans lequel il se glissa avec le même luxe de précautions qu’il avait pris pour en sortir.

L’aube venait… Elle éclairait suffisamment le visage de l’homme qui avait retiré son masque. Si, par un hasard qui ne se produisit point, un spectateur avait pu assister à cette rentrée et apercevoir l’homme, quel nom aurait-il mis sur ce visage ?

Pas celui de Fred Dollar, en tout cas ! Oh ! non ! le signalement qu’il aurait pu donner ne se rapportait en rien à celui du milliardaire.

C’était à un autre… à un autre…

Mais était-il admissible que cet autre réintégrât à cette heure le domicile de Fred Dollar ?

 

*   *   *

 

Comme tous les matins, quand l’heure décente eut sonnée, l’heureux fiancé de Simone Estéran sortit de son chalet, dans lequel – il l’eût affirmé – il venait de passer une nuit paisible et solitaire et, traversant le jardin qui le séparait de la maison de campagne, il s’en fut présenter ses hommages à la jolie veuve.

VII

LE REVENANT

Où était allé René Laluzerne ? Et que contenait donc la dépêche qui l’avait si fort bouleversé ?

Car, évidemment, il y avait un rapport étroit entre le contenu de cette dépêche, dont il s’était abstenu de parler, aussi bien à Me Castagne qu’à sa fille, et sa mystérieuse sortie nocturne.

Et il fallait un bien sérieux motif pour que le jeune clerc cachât quelque chose à Vivette.

Disons-le de suite ; l’émotion de René était justifiée, et le secret – car c’en était un – que renfermait le télégramme, appartenant à un autre, la discrétion à laquelle il s’était condamné, bien à regret, lui était imposée par les circonstances.

Certes, quand il avait lu les lignes stupéfiantes, la tentation avait été forte de courir rejoindre Vivette et de lui crier :

— Jacques n’est pas mort ! Jacques, le mari de votre amie Simone est vivant !… Du moins, cette dépêche me l’affirme… Lisez. »

Et de fait, cette lecture ne pouvait laisser subsister le moindre doute.

« Enfin guéri et rapatrié. Désire te voir avant tout. Garde secret et viens. T’attendrai dix heures soir place Mairie. – Estéran. »

Vingt fois, depuis que Mime la lui avait remise, René avait relu la dépêche, et chaque fois il se répétait :

— Il vit ! Il revient !… Il sera là tantôt !… Est-ce possible ?

Puis il pensait avec terreur.

— Comment lui apprendre ce qui se passe ? Que va-t-il dire ?… Que va-t-il faire ?… Quel coup pour lui !…

Et il avait beau se redire avec insistance :

— Heureusement, il arrive à temps… Rien n’est fait, donc rien n’est irréparable… Au contraire ! son arrivée va tout faire rentrer dans l’ordre.

Malgré lui, l’idée affligeante s’imposait à son esprit que c’en était tout de même fini du bonheur du camarade, que cette ébauche de mariage, interrompue par son retour, n’en subsisterait pas moins, comme une barrière de glace, entre lui et sa femme.

René connaissait Jacques : un sentimental, un tendre… comme lui-même.

Il pardonnerait ; il feindrait de comprendre et d’excuser ; mais, secrètement, il souffrirait.

Si vite oublier !… Si vite laisser tomber sa main dans celle d’un étranger ! Oh ! non. Jacques Estéran ne pourrait pas admettre cela de la part de sa Simone ! Et toutes les explications qu’elle donnerait, toutes les bonnes raisons qu’elle pourrait invoquer ne pourraient atténuer le coup, ne pourraient effacer la faute.

C’en était une… Intransigeant, comme tous les jeunes amoureux, René se l’affirmait solennellement. La loi peut donner certains droits. Le cœur doit les refuser.

En face du drame qu’il prévoyait, il s’affolait, perdait la tête, tournant et retournant cent projets qu’il abandonnait aussitôt.

Un instant, il eut l’idée de mettre Vivette et Me Castagne au courant du retour inattendu. Si on faisait prévenir Simone ? Si on priait Fred Dollar de disparaître ? Est-ce que cela n’arrangerait pas tout ?

Jacques pourrait ignorer…

Mais la loyauté du camarade répugnait à ce mensonge ; car le silence en serait un. Eh ! quoi ! ce serait sur pareille équivoque que reposerait le bonheur du revenant ? Il vivrait d’une illusion ? Il continuerait à aimer une épouse indigne ? Et celle-ci pourrait lui voler sa confiance ?

Non ! non ! pas de cette complicité-là ! La véritable amitié n’admet pas ce genre de pitié.

Car, ou bien Simone, coupable surtout de légèreté, refuserait de se prêter à l’équivoque, ou bien elle accepterait d’en profiter. Et, dans ce dernier cas, elle révélerait une telle duplicité, une telle puissance de mensonge, une telle habileté à porter un masque que René en était par avance écœuré.

— Il faut que Jacques sache… Lui seul a le droit de juger sa femme, concluait le jeune clerc avec exaltation.

D’ailleurs, le silence était-il possible ? Le projet de mariage était connu dans le pays, les bans publiés. Les choses étaient vraiment allées trop loin. On pourrait tout au plus gagner quelques jours, un répit bien inutile, qui n’atténuerait pas la rudesse du coup lorsque le secret transpirerait, ce qui arriverait tôt ou tard.

Et voyez-vous Jacques apprenant, par hasard, de la bouche d’un autre, d’un paysan bavard ou malintentionné, le projet de mariage qu’on lui aurait caché ? Jamais il ne pardonnerait à René, ni à personne.

Le mieux était donc de lui apprendre la vérité, doucement, avec ménagement… Mais sans restrictions.

— Fichue corvée ! pensait le jeune clerc avec une grimace. Ce sera plus dur que d’aller à l’assaut d’une tranchée.

Ingrate mission, surtout. S’il est pénible d’ouvrir les yeux à un ami, la révélation de certaines vérités est parfois périlleuse ; l’amitié n’y survit pas toujours. Le cœur humain est ainsi fait qu’il rejette souvent sur le messager la responsabilité des mauvaises nouvelles. Plus tard, si elle reconquérait son mari, Simone n’en voudrait-elle pas à René du rôle que celui-ci aurait joué ?

Mais le jeune clerc ne recula pas.

— Tant pis ! décida-t-il. C’est mon devoir. Je n’y faillirai pas.

Il relut la dépêche et la trouva bizarre. Toutes ses perplexités ressuscitèrent.

— Après tout, il n’est pas certain qu’il ne sache pas, réfléchit-il. Pourquoi me recommande-t-il le secret ? Pourquoi désire-t-il me voir avant tout ?... Oui, sans doute, il craint les conséquences d’une émotion trop forte… Il sait qu’on l’a cru mort et il ne veut pas reparaître sans préparation… Peut-être !… Mais, tout de même, sa dépêche est bizarrement rédigée, et le secret qu’il réclame peut signifier tout autre chose… Je me tairai donc jusqu’à nouvel ordre, comme il m’en prie…

Il soupira. Mais de nouvelles réflexions le confirmèrent dans sa décision. Confier l’événement à Vivette, même sous le sceau du secret, était trop risqué. Elle était l’amie de Simone, comme René était celui de Jacques. Résisterait-elle à la tentation de prévenir Mme Estéran ? N’essaierait-elle pas d’ébranler la résolution du jeune clerc et d’obtenir de lui une promesse de silence ? Si René ne cédait pas, sa résistance amènerait un nuage, peut-être une brouille. Mieux valait placer Vivette en face du fait accompli. Il obtiendrait plus aisément son pardon.

Résolu à se taire, il se tint parole. Mais une cachotterie en entraîne une autre. N’ayant point parlé de la dépêche et du rendez-vous qu’elle lui fixait, René ne pouvait justifier une sortie qui n’était point dans ses habitudes. Que répondre aux questions et aux étonnements de Me Castagne et aussi de Vivette, s’il annonçait son intention de monter au village, ce soir-là, lui qui ne fréquentait point le café, ni aucun des messieurs du canton ? Toutes ses soirées se passaient dans le salon du notaire, à écouter Vivette, pianiste virtuose.

Faute de trouver un semblant de motif, il dut cacher sa sortie et attendre pour s’éclipser que tout le monde fût couché, y compris le vieux Mime. Le domestique avait la langue trop longue pour qu’il fût possible de l’élever au rang de confident.

Vers onze heures du soir, persuadé que nul ne pourrait le voir ni l’entendre, René s’échappa donc par sa fenêtre comme un écolier, et, ayant tiré sa bicyclette du hangar, franchit la haie et prit la direction du village.

Tout dormait, il ne courait pas le risque d’être aperçu. Il s’en félicita.

Ah ! s’il avait pu prévoir !…

Devant la mairie, une bâtisse quelconque qui n’avait rien de monumental, une ombre passait et repassait, faisant les cent pas.

Parfois, l’homme – c’en était un – s’arrêtait, consultait sa montre à la lueur d’une lampe de poche, poussait un grognement de mécontentement et repartait, manifestement en proie à cette impatience fébrile de ceux qui posent à un rendez-vous.

Lente, une cloche sonna minuit.

L’inconnu s’arrêta une fois de plus, se croisa les bras, se les décroisa et demeura finalement planté devant le grillage des publications officielles, comme si le fait d’attendre, sans plus bouger, allait faire venir le retardataire.

Au bout d’un moment, passé à scruter l’obscurité de la place, vers les deux extrémités de la route qui la traversait, et à prêter l’oreille dans l’espoir de percevoir un lointain bruit de pas, il perdit de nouveau patience et tourna sur lui-même, cherchant des yeux quelque chose à quoi il pût s’intéresser.

Le grillage attira son regard. C’était derrière qu’on placardait les affiches blanches, émanant de l’autorité. Distraitement, l’homme sortit sa lampe et en projeta la clarté sur le cadre, histoire de tuer le temps. Mais il n’y avait derrière qu’une simple feuille, une publication de mariage, que l’inconnu se mit à parcourir machinalement.

Soudain, il poussa une exclamation et se pencha brusquement, au point que son front heurta le grillage et que son chapeau roula à terre. Il ne parut même pas s’en apercevoir ; il haletait, et ses doigts griffaient les fils de fer qui protégeaient le papier, dont les lignes semblaient flamboyer devant les yeux du malheureux agrandis soudain, hagards, fous…

Que lisait-il donc ?…

Deux noms d’abord, deux noms accolés : Simone Estéran… Fred Dollar.

Puis ces mots, au-dessus, ces mots dont il ne pouvait plus détacher les yeux et dont la vue le faisait successivement rougir et pâlir : « Publication de mariage ».

L’homme chancela en bégayant d’une voix inconsciente :

— Simone se marie… Simone se remarie !…

Puis il éclata d’un rire strident, atroce, désespéré.

— Ah ! cria-t-il avec une sorte de rauque sanglot. C’était bien la peine de revenir !…

Et sentant la terre tourner, il se raccrocha au grillage.

Pauvre revenant !… Pauvre revenant, sorti par miracle du tombeau ! Était-ce donc cela qui t’attendait au retour ?… Il revenait joyeux, tremblant seulement d’être pris pour un fantôme, lui qui, si longtemps, avait été tenu pour mort et l’avait presque été, vraiment.

Et voilà que, guéri par miracle, la fatalité, à l’heure du retour, le conduisait droit vers ce grillage, derrière lequel un papier officiel annonçait que Mme veuve Estéran – sa veuve, celle qu’il croyait trouver dans le deuil et dans les larmes, et qu’il redoutait d’effrayer, au point d’avoir retardé le moment de la serrer sur son cœur ! – que Mme veuve Estéran se remariait avec M. Fred Dollar !

Elle se remariait !… Elle avait essuyé ses larmes… Elle l’avait oublié…

De quand donc datait cette publication ? Il essaya de lire encore, pour voir si tout était bien fini, si vraiment on lui avait pris sa Simone ; mais il ne put y parvenir. Des larmes, jaillies brusquement de ses yeux, l’aveuglaient.

La déception était trop forte… la douleur trop cruelle…

Il appuya son front sur son bras replié et contre le fatal grillage se mit à pleurer, à sangloter comme un enfant.

— Est-ce possible ?… Est-ce possible ? gémissait-il. Je t’aimais tant !

Puis le cri du père suivit.

— Et ma fille ?… ma petite Pierrette ?… Me l’a-t-on prise aussi ?

Cette fois, il rugit et se redressa, les poings menaçants…

Deux bras l’empoignèrent, l’attirèrent : une voix inquiète et désolée retentit à son oreille.

— Jacques !… Mon brave Jacques !… Qu’as-tu ?

René Laluzerne arrivait enfin et, lâchant sa bicyclette, se précipitait sur son ami, étreignant le désespéré.

— J’ai vu, répondit sourdement Jacques Estéran en désignant la fatale affiche.

— Du courage ! Sois un homme, balbutia le clerc.

— Tu savais ?… C’est vrai ?

Le cri de tout être humain reculant devant la souffrance, voulant espérer quand même ! Celui-là avait vu : et il était prêt à douter encore.

René baissa tristement la tête.

— Comme je m’en veux d’avoir tardé ! dit-il. C’était à moi de t’apprendre cela avec ménagement.

— Elle s’est remariée ? gronda le revenant.

— Non ! pas encore… Ce n’était qu’un projet… Tu reviens à temps !

— À temps ! s’exclama le malheureux avec amertume. J’aurais dû ne jamais revenir ! Elle est encore ma femme devant la loi… Mais l’est-elle encore devant son cœur ?

— Elle te croyait mort, murmura timidement le jeune clerc.

— Et elle en a profité pour m’oublier.

— Elle t’a pleuré.

Ces réponses, que jetait Jacques d’une voix de colère, René se les était faites à lui-même. Il plaidait sans conviction. Pourtant il continua avec le désir de consoler, de calmer cette douleur.

— Sois indulgent… sois juste… Elle était seule… faible…

— Elle avait sa fille !

— C’est peut-être pour elle qu’elle a souhaité un protecteur.

Accablé, le revenant poussa un sourd gémissement.

— Je te demande pardon de te causer de la peine, poursuivit humblement René. Mais je voudrais que tu ne t’exagères pas le mal… Tu vas retrouver ton foyer… C’est toujours le tien… Si !… si ! Attends d’avoir revu Simone : elle t’expliquera mieux que moi… Elle saura te convaincre… Et peut-être tu la plaindras, en voyant sa joie… Son cœur… Je le crois, va !… Son cœur est toujours à toi… Tu t’en apercevras bien… Et tout cela n’est qu’un mauvais rêve… que tu oublieras…

Jacques Estéran secoua la tête ; puis il soupira en s’appuyant sur son ami.

— Tu as raison. Je dois revoir Simone et l’entendre… Après tout, je me forge des idées… Elle est excusable, la pauvre petite… Et c’est moi qui ai tort de revenir si tard… Il fallait revenir tout de suite… ou pas du tout…

Un sanglot, attardé dans sa gorge, brisa sa voix.

— Comment as-tu tant tardé ? demanda doucement René. Je ne t’ai pas dit ma surprise… mon émotion… On t’avait laissé pour mort, là-bas. Et plus jamais de nouvelles !… Les prisonniers sont rentrés… Tu n’as pas reparu… Que pouvions-nous croire ?

— Je sais bien, répondit le revenant avec mélancolie. Le destin m’a fait grâce trop tard. Tu as bien dit : j’avais été laissé pour mort. C’est l’ennemi qui m’a relevé et soigné tout de même. Pourquoi ? Il n’y avait guère d’espoir… une blessure à la tête… de celles qui semblent ne pas devoir pardonner… Ils ont essayé… Ils ont réussi… Une chance !… Du moins, je croyais que c’en était une… maintenant, je ne sais plus…

— Mon pauvre Jacques !

— Bref, on m’a guéri… le corps d’abord… Quant à l’esprit, parti, endormi, et d’un tel sommeil qu’on croyait bien qu’il ne se réveillerait jamais… Voilà pourquoi vous n’avez jamais reçu de mes nouvelles… Le réveil est venu, pourtant, quand on a remis à nos compatriotes le cadavre vivant que j’étais… Un chirurgien a osé une opération… Je pouvais y rester… Il m’a ressuscité l’âme… Dois-je lui en être reconnaissant ? La question peut se poser maintenant.

— Tu te reprendras, Jacques… Aie confiance. Tu as trop souffert pour que le destin ne te rende pas tout ton bonheur !

— Tout ?… Ce serait trop demander… Enfin, n’y pensons plus… Où est Simone ? Je la croyais à Nice… Pourquoi son mariage (le mot passa difficilement dans la gorge contractée) est-il publié ici ?

— Parce qu’elle est venue se fixer aux environs.

Jacques tressaillit et demanda avec effort :

— Avec… ce Fred Dollar ?

— Non… c’est-à-dire… il habite une propriété voisine, balbutia René embarrassé. C’est ce voisinage qui a causé le mal.

De nouveau le revenant se maîtrisait.

— Tu me conduiras, dit-il avec un apparent sang-froid.

— Chez elle ?… Mais certainement, mon vieux… Tu me permettras de prendre les devants.

— Si tu veux, quoique je puisse douter maintenant que ma résurrection la fasse mourir de joie…

— Jacques !

— Ne crains rien… Je serai calme… Et je l’aime toujours !… Mais nous n’irons pas que chez elle… Nous irons aussi… chez lui…

— Pourquoi ? demanda René avec anxiété.

— C’est à moi de lui signifier mon retour… Et puis je veux le voir : cela m’aidera à juger Simone.

— Il n’est pas sympathique… S’il était moins riche, je l’aurais soupçonné d’en vouloir à la fortune… car tu ne sais pas, la chance t’a souri.

— La chance !

— Sous la forme d’un gros lot… qui t’appartient, puisqu’il provient d’une obligation que tu avais achetée à ta fille.

— Tu me conteras cela plus tard. Maintenant, je ne saurais parler que de Simone. Quand me mèneras-tu auprès d’elle ?

— Dès qu’il fera jour. Tu ne peux songer à te présenter à cette heure…

— Soit !… Mais marchons… J’ai besoin de briser mes nerfs… Cela ne te gêne pas de me tenir compagnie ?

— Mais du tout, mon vieux… Je suis si heureux de te voir !…

— L’amitié vaut donc mieux… que l’amour ! murmura tout bas le revenant en poussant un profond soupir.

 

*   *   *

 

De bonne heure, les deux amis se présentaient à la porte de la maison de campagne qu’habitait Mme Estéran.

Pour éviter d’être trop tôt reconnu, Jacques avait pris soin de relever le col de son pardessus et d’enfoncer son chapeau sur ses yeux. Il se tint d’ailleurs derrière René quand la domestique vint ouvrir.

C’était une servante que Simone avait prise à son service postérieurement à la disparition de son mari. Elle ne pouvait donc deviner le revenant.

— Madame Estéran est-elle visible ? demanda René. Je désirerais lui parler…

La servante hésitait.

— C’est urgent, continua-t-il impérieusement. Je lui apporte des nouvelles reçues d’un camarade de son mari… des détails concernant… sa mort…

— Madame est avec M. Dollar, dit la servante. Je vais tout de même la prévenir.

Elle s’éloigna, laissant les visiteurs dans le vestibule.

René se retourna pour prendre la main de Jacques et la sentit trembler.

— Tu m’as promis de te dominer, dit-il. Songe qu’il n’y a dans cette malheureuse affaire qu’un malentendu… Tout le monde peut invoquer sa bonne foi.

Jacques inclina la tête.

— Tu me laisseras aller… et parler… poursuivit René.

— C’est promis.

La servante revenait, accompagnée de Fred Dollar.

Le milliardaire salua d’un bref signe de tête le jeune homme et attacha son regard aigu sur les deux amis.

— Veuillez entrer un instant dans cette pièce, messieurs, dit-il en ouvrant la porte d’un petit salon. C’est à moi que Toinon à fait votre communication et, dès les premiers mots, j’ai craint que l’objet de votre visite n’impressionnât péniblement Mme Estéran… Excusez mon intervention ; vous n’êtes pas sans savoir que j’ai quelque droit à manifester cette sollicitude… De quoi s’agit-il ?

René ouvrait déjà la bouche, mais Jacques, frémissant, le devança.

— Vous avez eu une excellente idée, monsieur, dit-il d’un ton presque agressif. Il vaut mieux, en effet, que ce soit vous qui receviez d’abord la communication que mon ami voulait faire à Mme Estéran… Et comme je n’ai pas les mêmes raisons de craindre pour votre sensibilité, je vous dirai brutalement la chose : Mme Estéran n’est pas veuve… Il y a eu erreur… Son mari est vivant… et c’est moi !…

Fred Dollar sursauta.

Évidemment, il ne s’attendait pas à une telle nouvelle, de sorte qu’il ne sut d’abord que répondre et qu’il demeura silencieux, les sourcils froncés, contemplant Jacques avec une visible expression de contrariété.

— Je conçois que ma réapparition vous impressionne… désagréablement, continua celui-ci sur un ton d’ironie. Je n’ignore pas les projets que vous aviez formés, projets que mon retour met naturellement à vau-l’eau…

— Pourquoi ? demanda Fred Dollar, retrouvant tout à coup la parole.

Déjà remis de sa surprise, il se redressait, en homme qui a pris son parti ou trouvé la solution que comporte une situation imprévue. Son masque se durcissait, devenait insolent et narquois.

Jacques Estéran recula d’un pas, tandis que René sursautait.

— Comment… pourquoi ? répéta d’une voix agacée le mari de Simone. Il me semble, cher monsieur, que la communication que je viens d’avoir l’honneur de vous faire pourrait me dispenser de plus amples explications. Ma femme n’est plus veuve… Vous ne sauriez donc l’épouser.

Très froid, Fred Dollar riposta :

— Je n’aurais naturellement pas l’idée de maintenir ou de poser ma candidature si Mme Estéran n’était pas veuve… Je demande simplement qui me prouve qu’elle ne l’est pas ?

Jacques et René firent un même haut-le-corps.

— Ma parole ne vous suffit-elle pas ? s’écria le premier.

— Appuyée par la mienne, renchérit le second.

Fred Dollar sourit.

— Il y a un acte, dit-il, l’acte de décès du sergent Jacques Estéran que j’ai dû me procurer en vue du mariage projeté.

— Mais cet acte est le résultat d’une erreur ! rugit René, outré.

— Il faudra le prouver… Une parole, deux paroles même ne sauraient, sans quelques formalités, annuler un acte de l’état civil… Si mes faibles connaissances de la loi française ne me trompent pas, un jugement serait indispensable. Jusque-là…

Il fit un geste qu’il commenta de suite.

— Vous trouverez bon que je m’en tienne à la situation que crée cet acte… et que je ne renonce pas… prématurément… à une union qui comble mes vœux.

René dut retenir Jacques prêt à se jeter sur l’imprudent personnage.

D’un geste apaisant, Fred Dollar poursuivit, sans laisser paraître nul émoi.

— Raisonnons… ce qui vaut mieux que de s’emporter et de menacer. Je dois d’ailleurs vous déclarer que je suis de fer et que ni menace, ni colère, ne sauraient m’intimider… Mme Estéran, que je suis fondé à croire une veuve authentique, vient d’être gratifiée par le hasard d’une fortune, insignifiante pour moi, alléchante pour… d’autres !… Cette chance ne pourrait-elle avoir eu pour conséquence de ressusciter le mari défunt ?… Vous vous présentez à moi, vous que je ne connais pas, accompagné de ce jeune homme que je connais peu… Qui me garantit que l’un de vous, sinon tous les deux, ne m’abuse pas et n’a pas l’audacieuse intention d’abuser une malheureuse veuve ?… Il suffirait d’une ressemblance… Hé ! hé ! on a vu des combinaisons plus extraordinaires !

Il ricanait.

Jacques était blême de colère et René paraissait avoir perdu son sang-froid.

— Vous osez ?… crièrent-ils ensemble.

— Je demande simplement des preuves écrites, riposta froidement Fred Dollar. Monsieur possède-t-il quelques pièces d’identité ?

— Non, avoua loyalement Jacques. Il y a deux ans qu’on m’a ramassé à demi-mort sur un champ de bataille… deux ans durant lesquels je suis pour ainsi dire resté sans connaissance… Puis-je savoir ce que sont devenus mes papiers ?

— Vous voyez, constata Fred Dollar. Rien n’appuie vos dires. Je dois d’ailleurs vous déclarer que même la production de pièces d’identité ne m’aurait pas convaincu. De telles pièces peuvent se ramasser sur un champ de bataille… sur un blessé ou sur un mort… Vous venez de le dire vous-même… Ne vous formalisez pas de mon scepticisme… Je ne mets point en doute vos déclarations… J’ajourne simplement la créance que je devrais leur accorder… Je l’ajourne jusqu’au prononcé du jugement qui ressuscitera légalement Jacques Estéran… En attendant, permettez-moi de tenir ce dernier pour défunt… et d’épouser sa veuve.

Il s’inclina, en signe de congé et sa main se tendit vers le bouton de la porte.

D’un violent effort, Jacques était parvenu à se dominer.

— Un instant, dit-il. Je veux croire que votre étrange attitude vous est inspirée par la sincère conviction que je suis un coquin… Mais si vous ne voulez me donner à penser que vous avez l’intention d’abuser odieusement de ma situation de mort vivant, vous allez sur-le-champ me mettre à même d’invoquer un témoignage irrécusable : celui de la femme !

— Inutile ! riposta sèchement Fred Dollar.

Jaques bondit.

— Comment, inutile !

D’un ton d’un homme qui se bute, le milliardaire répéta :

— J’attends le jugement.

Jacques et René allaient s’exclamer, l’injurier, peut-être se laisser aller à quelque acte de violence.

Mais une sonnerie, retentissant dans une pièce voisine, leur coupa la parole et le geste.

Un domestique apparut.

— On demande monsieur au téléphone, annonça-t-il.

— J’y vais, répondit Fred Dollar. Vous reconduirez ces messieurs, Dominique.

Et, avant que Jacques et René eussent pu le retenir, il disparut derrière une tapisserie.

VIII

UN COUP AU CŒUR

Étant entré dans un petit bureau, Fred Dollar s’approcha du téléphone, décrocha le récepteur et demanda :

— Allô ! qui appelle ?… Allô ! maître Castagne ?… Parfaitement… Que dites-vous ?… Un cambriolage ?… Un vol dans votre étude ? Les titres disparus ?… Allons donc ! C’est du roman !… Et vous n’avez rien entendu ?… Mes condoléances !… Vous avez tenu à me prévenir ? Je vous suis vraiment reconnaissant… Mais, avez-vous prévenu la police ? Il y a des recherches à faire… et des constatations… Bon ! Je partage votre opinion au sujet des gendarmes… Eh bien ! écoutez, ne bougez pas… Qu’on ne touche à rien… Je téléphone à la Préfecture de police d’envoyer quelqu’un… Oui, cela vaudra mieux… s’il est encore temps de rattraper les malfaiteurs… qui doivent courir… À tout à l’heure… Je me rends immédiatement chez vous.

Le milliardaire n’abandonna pas de suite l’appareil. Son visage, durant que la voix éplorée et certainement bouleversée de Me Castagne lui communiquait la nouvelle du cambriolage, n’avait trahi aucune émotion. Aucune ! On eût dit que Fred Dollar recevait la communication la plus naturelle du monde et qu’il l’attendait.

Presque aussitôt, il tira de sa poche un petit carnet, le consulta et appela la demoiselle de la poste.

— Allô ! mademoiselle… Je voudrais Paris… Pas avant plusieurs heures ?… Bigre ! Ce serait un peu long… Je préfère télégraphier... Voulez-vous prendre le texte de la dépêche, mademoiselle ? Je paierai en passant… Oui, c’est pour M. Fred Dollar.

Ayant obtenu le consentement de la préposée – laquelle, éblouie par sa qualité de milliardaire, se sentait en veine de complaisance – il dicta le télégramme suivant :

« Agence Trique, café Bourriche, passage Thermopyles, Paris. – Venir extrême urgence château des Tuves, par la Rochelle. Dix mille francs à gagner. »

Il réfléchit une seconde, puis murmura :

— Au fait ! il pourrait fort bien ne pas avoir l’argent du voyage. Mieux vaut tout prévoir.

Et il continua à dicter :

« Provision de vingt-cinq louis vous est envoyée par mandat télégraphique. Prenez rapide Nice ce soir. Fred Dollar. »

— C’est terminé. Je vous remercie, mademoiselle. À tantôt.

Il abandonna la porte et calcula tout en se dirigeant vers la porte.

— Il sera là demain… L’affaire ira toute seule.

 

*   *   *

 

— Bonjour, père… Tu as bien dormi ?

Entrée dans la salle à manger, où était servi le déjeuner du matin, Vivette venait présenter son front au baiser paternel.

Me Castagne secoua la tête, s’assit et soupira, en nouant sa serviette autour de son cou.

— Non !… Pas bien du tout… J’ai eu un cauchemar qui m’a complètement coupé le sommeil.

— Tiens ! c’est comme moi, remarqua Vivette.

Elle jeta un regard sur la place qu’occupait ordinairement René Laluzerne et dit avec une feinte indifférence :

— Est-ce que M. René aurait, de son côté, passé une mauvaise nuit ? Il me semble qu’il fait la grasse matinée.

— On ne tirera jamais rien de ce garçon, grommela le notaire en trempant des mouillettes de pain dans son chocolat. Je me demande pourquoi je le conserve, car il ne m’est d’aucune utilité.

Vivette se hâta de changer la conversation.

— Raconte-moi ton cauchemar, demanda-t-elle.

— Oh ! cela n’a ni queue ni tête, naturellement, commença Me Castagne en s’essuyant la bouche. J’étais profondément endormi, figure-toi, lorsque, tout à coup, je me réveille en sursaut, avec l’impression qu’on venait d’ouvrir la porte de ma chambre.

La jeune fille tressaillit.

— Oh ! s’exclama-t-elle en ouvrant de grands yeux. J’ai fait exactement le même rêve.

Le notaire n’attacha aucune importance à cette interruption. Il poursuivit son récit.

— Quand je dis : je me réveille, c’est une façon de parler. Je rêve que je me réveille serait plus exact… Bref, je me dresse… ou je crois me dresser sur mon séant… et j’aperçois un homme…

— Masqué…

— Oui… et tenant à la main une lanterne sourde…

— Qui t’applique sur le visage quelque chose ?

Me Castagne ouvrit des yeux ébahis.

— Comment peux-tu deviner cela ? s’exclama-t-il.

— Parce que j’ai eu exactement le même cauchemar, répondit Vivette.

— Allons donc !

— Je t’assure !… Le bruit, le réveil, l’homme masqué, la lanterne et puis cette chose sur le visage… cette chose qui vous rendort… Car tu t’es rendormi, n’est-ce pas ?

— Aussitôt !

— Moi de même… Et tu ne te rappelles plus rien ?…

— Plus rien !… Mon cauchemar s’arrête là…

— Comme le mien… Nous avons eu le même tous les deux… C’est bizarre !

— Dis que c’est étrange ! appuya Me Castagne, en se levant de table, tout pensif.

Un pli soucieux apparaissait sur son front.

— Où vas-tu ? demanda Vivette. Tu es bien pressé, ce matin.

— Heu !… Je vais faire un tour dans mon cabinet… puisque maître René se désintéresse tout à fait de l’étude… et puis aussi une petite visite à mon coffre-fort… Tu sais qu’il y a pour un million de valeurs dans la maison… C’est une somme, saperlipopette !

Le notaire, en disant cela, s’efforçait de prendre un ton jovial. Mais sa gaîté avait quelque chose de contraint ; visiblement, il luttait contre l’obsession d’une inquiétude qui venait de naître en son esprit.

Brusquement, il se décida.

— À tout à l’heure, petite.

— À tout à l’heure, père.

Me Castagne quitta la salle, et Vivette, derrière lui, passa dans le vestibule pour regagner sa chambre.

Elle aperçut alors, pendu à l’une des patères, un veston déchiré qu’elle reconnut aussitôt pour l’un des vestons du clerc.

— Quel négligent ! fit-elle en décrochant le vêtement. Est-ce qu’il ne pourrait pas me demander de réparer les accrocs qu’il se fait ?

Et elle emporta le veston dans sa chambre.

Mais elle n’eut pas le temps de se mettre à la besogne. Une voix affolée – celle de Me Castagne, mais changée, rauque, étrange – retentissait au rez-de-chaussée.

— Vivette !… René !… Mime !… Venez !… Venez !…

La jeune fille, jetant le veston sur le dos d’un fauteuil, se précipita, toute tremblante.

— Qu’y a-t-il, père ?

Sur la porte de l’étude se tenait Me Castagne. Il était livide et devait s’accrocher aux montants de la porte, tellement ses jambes tremblaient. On voyait que le pauvre homme était sous le coup d’une violente émotion, qui le suffoquait.

Vivette courut à lui.

En même temps, par la porte du jardin, Mime, le vieux domestique, accourait aussi.

— En v’là des cris ! Qu’est-ce qu’il y a de cassé ? marmottait-il. Ma parole ! le feu y serait que not’ monsieur n’appellerait pas plus fort.

Me Castagne ne parvenait pas à parler. Il bégaya enfin, d’une voix haletante, en désignant la porte ouverte de son cabinet, de sa main droite, agitée d’un violent tremblement :

— On… a… volé… Cette nuit… Le coffre-fort… vide… Les titres… disparus…

Et soudain, son désespoir éclata. Il gémit, en faisant le geste de s’arracher les cheveux :

— Mon Dieu ! Que va dire M. Dollar ?… Et ton amie Simone… ruinée par ma négligence ?… Je suis déshonoré !

Vivette et Mime durent le soutenir et le conduire jusqu’à son fauteuil dans lequel il s’affaissa.

— Père !… Père !… Sois raisonnable !… Ce n’est pas ta faute ! priait la jeune fille.

Et Mime, de son côté, prêchait :

— Faut pas se mettre dans des états pareils… C’est rien bon pour la santé… Et puis, qu’est-ce que ça répare ?… Alors, comme ça on a volé ?… En v’là une histoire !… C’est donc qu’on serait entré ici ? Et vous n’auriez rien entendu ?… C’est pas possible, not’ monsieur !

— Le cauchemar ! cria Me Castagne, les yeux fixes et l’index levé vers Vivette.

Elle inclina la tête.

— Nous ne dormions pas… Nous avons vraiment vu l’homme masqué, dit-elle.

— C’est lui qui nous a endormis… chloroformés, compléta Me Castagne.

La figure du vieux Mime passa par toutes les phases de l’ahurissement ; en même temps une ardente curiosité le dévorait.

— Un homme masqué, à c’ t’ heure ! répéta-t-il. Ah ! bon sang ! quelle manigance !… Mais le monde est donc rempli de mécréants ? Et d’où est-ce qu’il serait venu c’ t’ homme ?

Tout à coup une idée jaillit dans sa cervelle lente.

— Et m’ sieu René, vot’ clerc ? Où’ squ’il est ?… C’est-il qu’on l’aurait endormi, lui aussi… et qu’il ne se serait pas réveillé !

Vivette pâlit légèrement. Le notaire s’agita.

— Il est certain que c’est inconcevable, grogna-t-il. Pourquoi n’est-il pas là ? Il a bien dû m’entendre… Va voir dans sa chambre, Mime.

Le domestique partit aussitôt et revint au bout d’un moment en manifestant une profonde surprise.

— Il n’y est pas, annonça-t-il, la bouche en O et les yeux arrondis. Son lit n’est même pas défait et sa fenêtre est ouverte… Il a découché, quoi !

— Oh ! fit Me Castagne stupéfait.

C’était bien la nouvelle la plus inattendue qu’on pût lui communiquer. René, le sage René, tranquille comme une demoiselle, ne l’avait pas habitué à de pareilles frasques.

— Qu’est-ce que ça veut dire ? demanda-t-il, en interrogeant Vivette du regard.

Elle était devenue toute pâle. Une horrible angoisse lui serrait le cœur. Que dire ? Que faire ? Elle revoyait le spectacle de la veille : la sortie furtive de René, sa rentrée – du moins, elle avait cru que c’était lui et, maintenant, en y réfléchissant, elle convenait que ce devait plutôt être l’homme masqué.

Mais quelle coïncidence singulière et déplorable ! Pourquoi la fugue mystérieuse du jeune clerc avait-elle eu lieu précisément cette nuit-là, où devaient se passer tant d’événements – un vol, un crime !

Entre ces deux faits, Vivette ne voyait – ne voulait voir – aucun lien. Ils ne se rattachaient point l’un à l’autre ; c’était impossible. Pourtant, sentant confusément que la fugue de René embrouillait la situation et pourrait donner lieu à des suppositions fâcheuses, Vivette tremblait.

Elle bégaya :

— Il n’est pas rentré ?

C’était avouer qu’elle le savait sorti. Heureusement, sa question passa inaperçue ; Me Castagne était trop troublé pour la relever et le vieux Mime n’était pas des plus fins.

Le notaire abattit son poing sur la table.

— C’est un peu fort !… C’est une pareille nuit que le gaillard choisit pour aller courir les champs ?… Satané garnement ! Tout est arrivé par sa faute… S’il avait été là…

— Père, il ne pouvait pas savoir… Et puis, on l’aurait endormi comme nous, protesta Vivette.

— Ce que tu dis reste à démontrer. Il ne se serait peut-être pas laissé faire… Il est jeune, alerte, vigoureux… Il s’est battu… Enfin ! je parle en l’air… Il n’était pas là… C’est un fait… Où était-il ?

— Il nous le dira, murmura la jeune fille.

C’était un vœu – un espoir – qu’elle formulait là.

— Et pourquoi n’est-il pas encore rentré ? poursuivit Me Castagne. Parti en cachette, il devait réintégrer sa chambre avant le jour… Son absence devient inexplicable.

Et, tout à coup, il éclata, moitié plaisant, moitié inquiet :

— Sacrebleu ! Est-ce que ce serait lui qui aurait emporté les valeurs ?

Une sueur froide mouilla le front de Vivette. Elle jeta à son père un regard de douloureux reproche.

— Oh ! père ! comment peux-tu plaisanter sur un pareil sujet !

Me Castagne la vit si pâle qu’il en fut remué.

— Là !… Là !… Je n’en pense pas un mot, petite fille. Je sais bien que René est un brave garçon, digne de mon estime… et de la tienne… Mais, n’empêche… n’empêche… qu’il a eu une fichue idée de s’absenter sans prévenir et que sa disparition commence à m’inquiéter sérieusement.

— Elle m’inquiète aussi, balbutia Vivette. Je me demande si… s’il ne lui serait pas arrivé quelque chose.

Était-ce cela seulement qu’elle se demandait ? Ses yeux, obstinément fixés sur le coffre-fort, contemplaient une tache grise… un morceau d’étoffe qui pendait, pris dans la charnière.

Et cette vue troubla tellement Vivette qu’elle se mit à parler à tort et à travers, à dire n’importe quoi, fébrilement, tandis qu’elle piétinait, reculait et manœuvrait pour se rapprocher du coffre-fort.

— Pense donc, père, une nuit pareille… une nuit où on vole… où on endort les gens… On pouvait faire de mauvaises rencontres… Qui sait si René… si M. René n’a pas rencontré l’homme masqué… ne s’est pas trouvé nez à nez avec lui ?… Et alors, qui sait ce qui est arrivé ?

Elle avait réussi à s’adosser au coffre-fort : derrière son dos, une de ses mains tâtonna, chercha le lambeau d’étoffe et travailla à le dégager. La chose faite, il disparut dans la main crispée de la jeune fille.

Cependant Me Castagne approuvait de la tête les hypothèses émises par Vivette.

— Évidemment… évidemment, répétait-il. On ne sait… Il faut agir… Il faut agir… Sapristi ! nous restons là à nous lamenter et le temps passe… Il y a des formalités à remplir…

Il se leva avec effort.

— La gendarmerie, d’abord. Toi, Mime, tu vas y courir… Ce n’est pas que je compte sur elle pour rattraper mes valeurs. Non ! mais il faut se mettre en règle… Moi, je vais téléphoner à M. Fred Dollar… C’est le plus dur !

Il soupira et répéta en se grattant la nuque.

— Oui, c’est le plus dur !… Car, enfin, ce qu’on m’a volé ne m’appartenait pas...

 

*   *   *

 

Vivette ne l’écoutait pas. La main refermée sur le lambeau d’étoffe, elle gagnait la porte, puis l’escalier, qu’elle gravissait en murmurant, les épaules secouées de frissons :

— Ce n’est pas possible !… pas possible !… Je suis folle !… Ou bien, je rêve… Oui, je fais un rêve affreux !

IX

RENIÉ !

Après la brusque sortie de Fred Dollar, Jacques et René étaient restés comme pétrifiés.

Tant d’audace les confondait et mêlait, à la rage folle qui s’était emparée du premier et à l’indignation que ressentait le second, une dose de stupeur, qui en paralysait les élans.

Vraiment, il y avait de quoi n’en pas croire ses oreilles. Avaient-ils bien entendu ? Ne s’étaient-ils pas trompés au sens de l’insolente déclaration que le milliardaire venait de jeter à la face du mari ?

Mais, non ! les phrases inouïes retentissaient encore dans leur esprit.

— Jusqu’au jugement qui décidera du contraire, je tiendrai Mme Estéran pour veuve, avait dit Fred Dollar. Et, en attendant, je l’épouse !

Ainsi, il s’obstinait. Non content de douter de la parole de Jacques Estéran, appuyée par celle de René Laluzerne – ce qui était déjà singulier ! il prétendait passer outre, ne pas même chercher à vérifier le bien-fondé de l’assertion du revenant : il refusait d’ajourner le mariage. Bien mieux – car, c’était là le sens évident de ses paroles provocantes – se retranchant derrière la fiction légale et se targuant des délais inévitables qu’entraînerait une solution judiciaire, il allait presser la conclusion.

Cela dépassait les bornes de l’incroyable !

Quelles pouvaient être les raisons d’une telle attitude, visiblement inspirée par la plus insigne mauvaise foi ?

Car, cela sautait aux yeux, et René comme Jacques éprouvaient, sur ce point, la même impression, la caractéristique de la décision de Fred Dollar était la mauvaise foi. Il avait montré, dès le premier engagement, l’âpreté retorse, le sournois entêtement de l’homme qui veut refuser de se rendre à l’évidence et ferme volontairement les yeux pour ne pas voir.

Et c’était stupide. Sans doute, et les déductions qu’il prétendait en tirer pour régler sa conduite ne tenaient pas debout.

Ce doute, d’abord ! Était-ce naturel qu’il lui fût venu à l’esprit ? Pour extraordinaire qu’elle fût, la réapparition de Jacques Estéran, au lendemain du cataclysme qui avait bouleversé le monde, n’était point invraisemblable ; il n’était pas le premier « revenant » qu’on voyait surgir ainsi. Des veuves remariées avaient vu revenir leur mari, non moins légalement défunt.

Que Fred Dollar fît grise mine devant ce retour, à la veille de son propre mariage, c’était excusable. Mais, ce qui l’était moins, c’était sa façon de prendre la chose et de prétendre se réfugier dans le maquis de la procédure, plutôt que de céder la place. Un homme délicat eût agi différemment. Quels piètres arguments il avait invoqués ! Ils ne supportaient pas l’examen, fait de sang-froid. La correction la plus élémentaire eut exigé qu’il conservât pour lui ses doutes, tout au moins au cours de cette première entrevue et sauf à se renseigner discrètement sur la réalité de la résurrection.

Et pourquoi avait-il refusé de s’en rapporter au témoignage de Simone ? Cela encore ne se concevait pas. Elle pouvait, d’un mot, trancher le litige en reconnaissant Jacques ; car, il était impossible de soutenir sérieusement qu’elle pouvait être dupe d’une ressemblance.

Mauvaise foi encore ! Mauvaise foi toujours !

Mais à quoi cela pouvait-il mener le milliardaire ? En admettant qu’il pût écarter Jacques de Simone et contraindre le mari à ressusciter légalement avant de reprendre sa femme, c’était reculer pour sauter. Les formalités judiciaires pouvaient être ennuyeuses et longues. Mais le résultat n’était pas douteux. Le jeune clerc en était aussi certain que Jacques Estéran.

L’épreuve imposée – dure épreuve de patience ! – n’aurait donc pour résultat que de faire juger odieuse la conduite de Fred Dollar et de jeter une ombre de suspicion sur celle de Simone, au cas où le milliardaire réussirait à imposer à la malheureuse une attitude passive, que l’opinion qualifierait sévèrement.

Donc, son obstination était enfantine… à moins qu’elle ne fût criminelle.

C’était la conclusion qui s’imposait, puisqu’il ne pouvait aboutir qu’à ce résultat : « gagner du temps » ; il fallait forcément conclure que tel était bien le but qu’il visait. Surpris par une réapparition qui dérangeait ses projets, il jouait l’incrédulité, le scepticisme injurieux, uniquement pour retarder l’inévitable dénouement.

En attendant, il agirait…

Que ferait-il ?

René se le demanda avec angoisse, Jacques avec colère.

Ah ! s’il ne s’était agi de Fred Dollar, le milliardaire, la réponse aurait été aisée : l’argent de Simone, parbleu ! les cinq cent mille francs qu’on pouvait escamoter et mettre en lieu sûr, en gagnant quelques semaines.

Mais, ce n’était pas cela, ce ne pouvait pas être cela. Dans cet ordre d’idées, le milliardaire était au-dessus de tout soupçon. Il en avait tellement conscience que, du haut de son piédestal de millions, c’était lui qui se faisait accusateur – qui accusait Jacques des desseins cupides qu’on ne pouvait lui prêter.

René en trépignait de rage. Il était encore trop jeune dans le notariat pour avoir acquis le respect des formes légales et la confiance en l’appui de la loi. Impulsif, son indignation d’honnête garçon l’aurait poussé à sauter à la gorge de l’homme qui osait traiter son ami d’imposteur.

Quant à Jacques, il ne se possédait plus et promenait autour de lui des yeux égarés.

En face des deux amis, maintenant toujours la porte ouverte, le laquais, impassible, attendait leur bon plaisir.

— Si ces messieurs veulent me suivre, prononça-t-il enfin d’une voix sucrée, où perçait un rien d’insolence.

Les valets sont généralement à l’image des maîtres. Ils savent deviner le degré de considération qu’il convient d’accorder aux visiteurs.

Au son de cette voix, Jacques Estéran parut s’éveiller.

— Morbleu ! éclata-t-il, en mordant ses gants avec fureur. Je ne partirai pas d’ici sans avoir souffleté le drôle !

Ramené à la raison par ce grondement d’orage, René voulut le calmer.

— À quoi servirait la violence ? insinua-t-il. Tu as le droit pour toi… Nous lui ferons lâcher prise et il en sera pour sa honte… Viens !

— Non ! continua Jacques. Je ne laisserai pas Simone à la merci des manœuvres de ce louche individu… L’heure n’est plus ménagements. Il faut qu’elle sache… et qu’elle choisisse !

— Tu ne doutes pas de son choix ? protesta René.

— Non !

Le jeune clerc se ravisa tout à coup.

— Au fait ! dit-il en s’adressant au laquais. Chez qui sommes-nous, ici ?

— Chez Mme Estéran, répondit le domestique interloqué.

— Bien. En ce cas… et puisque M. Fred Dollar ne peut être ici qu’un simple visiteur… comme nous… Mme Estéran doit avoir la liberté de recevoir qui bon lui semble… Annoncez-nous.

Le laquais hésita. Si la maison était louée par Simone, le personnel était visiblement à la dévotion du milliardaire.

Mais Jacques ne lui laissa pas le temps de trouver une réponse suffisamment diplomatique. D’un geste violent, il l’écarta de la porte et se précipita dans le vestibule.

— Ne parlemente pas, René ! Nous nous annoncerons nous-mêmes !

Il était déjà dans l’escalier, accompagné par le jeune clerc, tandis que le laquais se lamentait.

— Ces messieurs me feront gronder… Madame n’a pas donné l’ordre de les introduire…

Protestations perdues… Les deux amis atteignaient le premier étage.

Il s’en fut à la recherche de Fred Dollar, pour le prévenir…

Pendant ce temps, Jacques ouvrait une porte, au hasard. Un cri lui échappa, auquel répondit un autre cri, et René, très ému, vit simultanément son ami devenir tout pâle, tandis que du fond du salon une silhouette se dressait, celle de Simone, aussi blanche qu’une morte.

Durant quelques secondes, les deux époux se dévorèrent du regard, muets l’un et l’autre et pareillement incapables de faire un pas.

Enfin, Jacques appela faiblement :

— Simone !…

Alors, comme si le son de sa voix éveillait la jeune femme, comme s’il lui faisait comprendre qu’elle n’était pas le jouet d’une hallucination, elle se précipita vers le revenant, en criant follement :

— Jacques !… Mon Jacques !… Vivant !…

On ne réfléchit pas, en de pareilles minutes. Il est des regards, il est des cris qui valent les plus véhémentes protestations. Une seconde avait suffi, une simple rencontre de leurs yeux pour abolir tous les doutes et toutes les souffrances. Jacques et Simone se retrouvaient.

Du moins – et cela dura peut-être dix secondes – il parut à Jacques qu’il en était ainsi et que tout était oublié, expliqué, dissipé. Il s’élança pour serrer sa femme sur son cœur.

— Ma Simone !

Mais qu’il y a loin de la coupe aux lèvres !… des bras tendus à l’étreinte !… À deux pas à peine de Jacques, Simone s’immobilisa brusquement, comme si elle venait d’être changée en statue ; la flamme heureuse de ses yeux s’éteignit ; sa physionomie se transforma, devint froide, glacée…

Stupéfait, le mari s’arrêta, lui aussi.

Un cri de René lui fournit l’explication.

— Jacques !… Le voilà !…

Fred Dollar venait d’entrer, fixant durement Simone, à qui son geste semblait commander…

Un cri de rage s’échappa des lèvres du mari.

— Ah ! cette fois ; gronda-t-il, en se ruant sur le milliardaire.

Mais, celui-ci, avec un sourire de dédain, brisa son élan, d’une simple torsion de poignet, et lui demanda froidement :

— Que venez-vous faire ici, monsieur ! Depuis quand un gentleman force-t-il la porte d’une femme ?

À son tour, René s’avançait, menaçant, pour dégager son ami.

Fred Dollar, lâchant le poignet de Jacques, immobilisa les deux hommes d’un geste impérieux.

— Au fait ! vous réclamiez une épreuve… Elle est facile à faire… Et je pense qu’après vous me laisserez en paix.

Il continua en s’adressant à Simone, devenue aussi froide que lui.

— Madame, cet homme se prétend votre mari… Le reconnaissez-vous ?

Lentement, la jeune femme tourna ses yeux vers Jacques, qui sentit son cœur s’arrêter. Elle les tint fixés sur lui pendant quelques secondes, et répondit d’une voix nette :

— Non…

Le monosyllabe sec et tranchant comme un coup de poignard, atteignit Jacques en plein cœur.

Il recula foudroyé.

René avait poussé une exclamation de stupeur.

— Madame !… Revenez à vous, madame !… Ce n’est pas possible ! s’écria-t-il en faisant un pas vers Simone.

Mais sans que Fred Dollar intervînt, la jeune femme répéta, en regardant René bien en face.

— Je ne connais pas ce monsieur… C’est un imposteur !… Mon mari est mort !

En prononçant ces derniers mots, elle frissonna, plaqua brusquement ses mains sur ses yeux et éclata en sanglots nerveux.

La femme de chambre, accourue à l’appel du timbre, martelé par Fred Dollar, s’avança juste à temps pour la soutenir.

— Emmenez madame, dit impérativement le milliardaire. Cette scène pénible n’a que trop duré.

Et, s’avançant vers Jacques, il ajouta d’un air de défi :

— Êtes-vous satisfait ?

Renié par sa femme, le malheureux avait crié de douleur. Il poussa un rugissement.

Mais le milliardaire avait prévu cet accès de fureur et pris les précautions nécessaires. Deux laquais, discrètement entrés derrière lui, vinrent se placer devant les deux amis.

René comprit qu’il fallait céder à la force.

— Vous commettez une infamie ; mais nous nous retrouverons, dit-il, en toisant le milliardaire.

— J’y compte bien, riposta Fred Dollar, goguenard.

Le jeune clerc, ayant pris Jacques par le bras, l’entraînait comme un enfant.

— Viens, mon pauvre vieux… Patience. Nous en appellerons à la justice.

Ces mots firent ricaner le milliardaire. Pour le moment, il l’emportait, et, sans doute, cette victoire provisoire lui suffisait.

 

*   *   *

 

Par les allées du jardin, les deux amis s’en allaient, gardant ce silence qui suit les catastrophes. Déjà, des bouquets d’arbres leur masquaient la maison où le pauvre Jacques laissait son cœur.

Soudain, une petite voix cria derrière eux :

— Papa !… Mon papa !…

Et Pierrette, surgissant d’un massif, se jeta dans les bras de son père, en éclatant en sanglots.

Galvanisé soudain, Jacques étreignit sa fille et la couvrit de baisers.

— Ma petite !… Ma petite !… Tu me reconnais !… Tu m’aimes toujours, toi !… Et moi qui t’oubliais !

— Mon petit papa !… Mon cher papa ! répétait l’enfant, à travers ses larmes. Tu es revenu !… Tu n’étais pas mort !

— Non, ma mignonne… Ah ! comme c’est bon de te revoir, de t’entendre, de t’embrasser !… Embrasse bien ton père, ma chérie… Il a tant besoin d’être consolé !

Relevant la tête et secouant ses boucles, Pierrette montra ses jolis yeux brillants de larmes.

— Je sais, dit-elle, avec une gravité précoce. J’étais là-haut… dans le salon… cachée derrière le canapé… Quand j’ai vu le méchant monsieur, je ne me suis pas montrée… Je suis sortie doucement, pour venir t’attendre.

Jacques avait tressailli.

— Tu ne l’aimes pas, le méchant monsieur ? demanda-t-il.

— Oh ! non ! s’exclama la petite. Je le déteste.

Le père hésita.

— Et ta mère ? bégaya-t-il.

La physionomie expressive de l’enfant assombrit.

— Je crois qu’il lui fait peur, dit-elle mystérieusement. Quand il est là, tu sais, elle n’est plus la même. Elle ne parle pas ; elle ne bouge pas ; elle ne me regarde pas… D’ailleurs, elle n’est plus jamais comme avant, ma petite maman… Elle n’a plus jamais été la même depuis le jour… Oh ! le vilain jour !… où nous avons été chercher l’argent et où on a rencontré le méchant monsieur.

Jacques et René tressaillirent de nouveau.

— Depuis quel jour, ma mignonne ? questionna le père.

— Ben ! depuis le jour où on a été dans la grande maison où on devient riche… C’était pour le gros lot… Tu sais, papa, l’obligation que tu m’avais donnée… le numéro est sorti…

— Et c’est ce jour-là que vous avez rencontré le monsieur ? coupa Jacques Estéran, qui écoutait avidement les précieuses confidences.

— Oui… dans la grande maison où on a payé… Moi, je l’ai vu… Il a regardé maman… et puis il est venu nous rejoindre chez le pâtissier.

Hélas ! les souvenirs de Pierrette ne pouvaient fournir au malheureux mari le mot de l’énigme. Ils évoquaient un roman banal, dont l’évocation le faisait atrocement souffrir.

— Et, depuis, ta petite mère a changé de manières ? conclut-il.

— Oui… Et elle n’a plus eu l’air de penser à toi…

Oh ! la phrase cruelle ! Pourquoi fallait-il qu’elle fût prononcée par les chères petites lèvres ?

— Mais, moi, j’y pensais pour deux, tu sais ! continua vivement Pierrette.

« Dis, mon petit papa, tu ne vas plus partir ?… Tu vas revenir pour de bon ?… Tu chasseras le méchant monsieur ?

— Oui ! répondit Jacques Estéran, d’une voix soudainement raffermie. Je chasserai le méchant monsieur. Je te le promets, ma chérie !

Il donna à l’enfant un dernier baiser et la reposa à terre.

— Écoute, recommanda-t-il. Ne parle pas de notre rencontre. N’en parle à personne.

— Oh ! n’aie pas peur, papa !… D’abord, je n’ose plus rien dire à petite mère, maintenant !

— Tu descends au jardin tous les jours ?

— Et toute la journée, papa.

— Eh ! bien, en jouant, tu regarderas de temps à autre du côté du petit bois, là-bas ; et si tu vois s’agiter les branches, tu t’approcheras.

— Tu seras caché derrière, mon petit papa ?

— Oui… et nous causerons. Au revoir, ma petite chérie.

— Au revoir, mon bien aimé petit père !

Ils s’embrassèrent, et les deux amis s’éloignèrent, tandis que l’enfant, demeurée au milieu du sentier, envoyait des baisers à son père.

 

*   *   *

 

— Que comptes-tu faire ? demanda René quand ils furent à quelques centaines de mètres de la propriété.

Jacques était sombre, mais calme. Il avait retrouvé la pleine possession de lui-même et venait de réfléchir à la situation.

— Lutter, parbleu ! dit-il d’une voix posée. J’éprouve comme le pressentiment d’un danger qui menace Simone. Quelque chose me dit qu’il ne faut pas la juger sur les apparences… et encore moins la condamner… J’attendrai donc… Et puis, il y a ma fille.

— Mais, tu vas agir… te faire reconnaître ?

— Naturellement… Tu dois savoir mieux que moi ce qu’il faut faire. Tu te chargeras donc des démarches…

— De grand cœur…

— Mais, discrètement. Je ne tiens pas à ce que cette histoire fasse du tapage. Le scandale rejaillirait sur Simone… C’est à cause de cette considération que je me décide à patienter et à employer les voies légales au lieu d’aller jeter par une fenêtre le Fred Dollar.

— Comme il le mériterait.

— Seulement, comme, au bout du compte, la réputation de Simone paierait les frais, je préfère user de ruse…

Il ajouta, après un nouveau silence :

— Car, naturellement, je vais rester ici… Mais caché !… Ne parle à personne de mon retour et déniche-moi un gîte… une cabane quelconque dans la montagne… N’importe quoi… pourvu que ce soit à proximité de Fred Dollar et que je puisse surveiller ses agissements.

— Compris, mon vieux. Je vais m’en occuper… Compte sur moi… Mais, dis donc, est-ce que tu es en fonds ?

— Moi ?… J’ai tout juste les modestes subsides qu’on m’a versés quand j’ai quitté l’hôpital.

— Bigre ?… Ce n’est pas suffisant… Tu pourrais avant peu avoir besoin d’argent… Les procès coûtent cher d’abord… et puis…

— Tu veux dire que quand on entre en lutte avec un milliardaire…

— Précisément… Il ne faut pas passer pour un gueux… Mais, rassure-toi. Je crois pouvoir t’avancer les fonds nécessaires. Cela me coûtera un voyage à Nice pour relancer une de mes tantes à qui je conterai une craque…

— Je ne voudrais pas…

— Laisse donc ; c’est pour le bon motif. Quand nous aurons exécuté le Fred Dollar tu me rendras ça.

Ils se serrèrent la main.

— Mon cher vieux !… Quelle veine d’avoir un ami comme toi ! dit Jacques avec émotion.

— Avec tout ça, conclut René en tirant sa montre, il est plus de dix heures, et personne à l’étude ne doit savoir ce que je suis devenu. En fait de craque, il va falloir que j’en invente une fameuse pour expliquer mon éclipse.

— Mais sans parler de moi, n’est-ce pas ? recommanda Jacques.

— C’est promis, mon vieux !

Promesse légèrement faite ! Elle allait lui coûter bien cher à tenir.

X

L’AMOUR JUGE

Le cœur oppressé, les yeux brûlants, retenant avec peine des larmes prêtes à jaillir, Vivette s’était enfermée dans sa chambre.

Pendant quelques instants, elle demeura près de la porte, immobile et les yeux à terre, comme si elle avait peur de relever la tête et d’apercevoir quelque chose qu’elle savait être à deux pas d’elle et vers quoi ses regards seraient invinciblement attirés.

En même temps, sa main droite se crispait davantage sur le morceau d’étoffe qu’elle avait retiré du coffre-fort.

Un tremblement nerveux l’agitait.

Puis, brusquement, elle parut faire un effort pour s’arracher à cette prostration qui l’immobilisait sans apaiser sa visible terreur.

Elle murmura d’une voix blanche :

— C’est une idée stupide !… J’ai cru cela... Mais cela ne peut pas être… D’ailleurs, je vais bien voir…

Et relevant la tête, elle marcha fermement vers le fauteuil sur le dos duquel elle avait, avant de quitter sa chambre pour répondre à l’appel de son père, jeté le veston déchiré du jeune clerc.

Mais dès qu’elle le revit, dès qu’elle en distingua la couleur, une pâleur mortelle couvrit ses joues, et ce fut d’une main tremblante qu’elle prit le vêtement, tandis que son autre main se rapprochait et s’ouvrait, lentement, comme à regret…

Elle frôla l’étoffe du veston, s’ouvrit tout à fait et découvrit le lambeau enlevé à la porte du coffre-fort.

Vivette étouffa un cri.

L’étoffe était la même…

Alors, fébrilement, avec une hâte d’en finir, d’échapper coûte que coûte à ce doute torturant, à cette crainte horrible de la vérité, elle prit le lambeau déchiré et l’appliqua à l’endroit de la déchirure.

Il s’y adaptait exactement, à part quelques brins de laine qui manquaient.

Avec un geste d’horreur, la jeune fille rejeta loin d’elle le vêtement et le fragment ; ses mains recouvrirent son visage, ses doigts frémissants s’appliquèrent sur ses yeux pour lui voiler le monde qu’elle voyait tout à coup rempli de réalités hideuses et terribles. Et, debout, mais les épaules affaissées, la tête courbée vers le parquet, elle se mit à pleurer désespérément en bégayant :

— C’est lui !… C’est lui !…

Qu’imaginait-elle donc ? Quelles déductions tira-t-elle de la constatation qu’elle venait de faire ?

Hélas ! au premier abord, il semblait bien que le doute ne fût point permis. Comme l’avait prévu l’homme masqué lorsqu’il avait machiné sa ruse odieuse, les soupçons devaient immédiatement tomber sur René Laluzerne, sur René à qui appartenait le veston, dont un lambeau déchiré venait d’être retrouvé par Vivette, pris dans la porte du coffre-fort. Et qui donc, sinon le voleur mystérieux, aurait pu porter ce veston pendant la nuit du vol ?

Or, seul, René Laluzerne mettait ce vêtement… La conclusion était facile.

Mais Vivette était trop émue pour coordonner ainsi ses idées. C’était par bribes informes, par jets de lumière, que la conviction de la culpabilité de René s’imposait à elle. Elle rapprochait machinalement ces trois faits accablants pour le clerc : sa sortie nocturne, le veston déchiré, l’absence inexplicable du clerc.

Et, fatalement, elle aboutissait à ce cri de désespoir :

— C’est lui !…

Pourtant, si elle avait conservé un peu de sang-froid, si elle avait pu réfléchir avec lucidité, elle se serait objecté à elle-même qu’il était bien inadmissible que René fût allé pendre lui-même dans le vestibule le vêtement compromettant.

Car le fait n’était explicable que de la façon suivante : René portait le veston cette nuit-là et devait, alors, l’avoir conservé toute la nuit ; il ne pouvait avoir eu l’étrange idée de le revêtir juste pour commettre le vol.

Qu’il ne se fût pas aperçu de l’accident, que l’étoffe eût cédé, prise dans la charnière, au moment où il refermait le coffre-fort, sans qu’il le remarquât, à la rigueur cela pouvait s’admettre. Mais René n’avait aucune raison pour aller ensuite accrocher son veston à une patère du vestibule, bien en vue. S’il avait éprouvé le besoin de changer de vêtement, c’était dans sa chambre qu’il eût dû procéder au changement.

Ces réflexions faites, l’idée devait se présenter d’elle-même que quelqu’un d’autre avait imaginé de prendre ce veston, préalablement et volontairement déchiré, pour compromettre le clerc, dont ce quelqu’un connaissait la mystérieuse absence.

Malheureusement, répétons-le, Vivette était trop désemparée pour raisonner ainsi. Dans le désarroi de ses idées, les charges effrayantes surnageaient seules, isolées, sans lien, mais accablantes tout de même. Et, sans s’en rendre compte, uniquement parce qu’elle s’épouvantait de l’effet que ces charges produiraient sur autrui, la jeune fille, suggestionnée, les accueillait elle-même.

Pensée terrible !… Supplice indicible !

Imaginer René coupable !… Ah ! quel désespoir envahissait le cœur de Vivette ! C’était maintenant qu’elle sentait à quel point elle aimait le jeune clerc. L’étendue de son amour lui était révélée par l’acuité de sa souffrance et c’était à l’heure où le mépris devenait un devoir que son cœur, son pauvre cœur appartenait plus que jamais à celui qu’elle croyait coupable.

 

*   *   *

 

L’accès de désespoir de Vivette s’était prolongé. Elle s’en éveilla à demi seulement, le cœur brisé, la tête bourdonnante, l’âme emplie d’une sombre tristesse.

Elle écarta ses mains, tressaillit en revoyant le veston tombé sur le tapis et, sans réfléchir (elle se sentait aussi incapable de réflexion que de décision), elle alla le ramasser ainsi que le fragment et l’enfouit au fond d’un tiroir, dissimulé sous des cartons. Puis, bouleversée par ce qu’elle venait de faire, elle quitta la chambre et descendit, les jambes fléchissantes, en se retenant à la rampe, tout en prêtant involontairement l’oreille aux voix qui venaient de l’étude.

 

*   *   *

 

Fred Dollar était arrivé.

Son attitude froide acheva de décontenancer le malheureux notaire, déjà fort embarrassé. Devant le milliardaire, Me Castagne prit malgré lui l’attitude humiliée d’un coupable.

Ce n’était pourtant pas de sa faute si on l’avait volé !

— Eh ! bien, monsieur Castagne, racontez-moi donc un peu cette extraordinaire histoire ? questionna sèchement Fred Dollar. Ainsi, on vous aurait subtilisé les titres ?

Sans relever ce que cette forme dubitative avait de blessant et d’inconvenant, le notaire soupira.

— Hélas ! monsieur, l’évidence est là… À cause d’un rêve identique que nous avions fait, ma fille et moi – et malheureusement ce n’était pas un rêve – j’avais conçu ce matin quelque inquiétude, ce qui me poussa tout de suite vers mon coffre-fort. Quand j’entrai dans mon cabinet, tout y était parfaitement en ordre et en apparence du moins, on n’avait touché à rien. Je poussai un soupir de soulagement ; puis, par acquit de conscience, je cherchai mes clés pour ouvrir le coffre-fort… Vous connaissez peut-être ces petites manies… On n’est tranquille que quand on a vu… Mais c’est alors que j’éprouvai une première surprise. D’ordinaire, je mets toujours ces clés dans une certaine poche, la droite, invariablement… C’est encore une manie… À mon âge, on commence à les collectionner… Or, je retrouvai mes clés dans la poche de gauche…

— Distraction, insinua Fred Dollar, qui paraissait trouver ces détails dépourvus d’intérêt.

— Non monsieur… Je ne suis pas distrait ! proclama le notaire. D’ailleurs vous allez voir la suite… J’ouvris mon coffre et… j’en eus comme un éblouissement, les titres… vos titres… et la fortune de Mme Estéran s’étaient envolés !…

— Envolés ! cela me paraît le mot juste, ricana Fred Dollar.

— Ah ! monsieur ! J’en ai eu les jambes fauchées !… Quelle émotion !... De ma vie de notaire…

— Bien ! bien ! coupa le milliardaire. Soyons bref, si vous voulez bien. Répondez sans vous affoler et tâchons de voir clair.

— Comme vous voudrez, répondit Me Castagne d’un ton résigné.

Fred Dollar médita un instant et demanda, un peu à la façon d’un juge d’instruction menant son interrogatoire :

— Qu’a-t-on volé exactement ?

— Je vous l’ai dit, monsieur… le million !…

— Et puis ?

— C’est tout… J’ai trouvé cela fort suffisant ! se récria le notaire.

— Le coffre-fort ne contenait rien d’autre ?

— Évidemment si…

Ayant prononcé ces deux mots, Me Castagne devint pourpre, découvrant, tout à coup, combien cela pouvait sembler extraordinaire que des voleurs n’eussent pris, dans le coffre-fort, que les valeurs appartenant à Fred Dollar et à sa fiancée, à l’exclusion de toutes autres appartenant en propre au notaire. Sans doute, voler un million était déjà coquet et cela pouvait expliquer à la rigueur que les voleurs se fussent retirés satisfaits. Mais, tout de même !…

Il bégaya :

— C’est curieux !… Oui, vous avez raison… C’est…

— Bizarre, compléta le millionnaire avec le plus grand calme. Vous avez vraiment de la chance, maître !

Oh ! que le pauvre Castagne se fût volontiers fourré dans un trou de souris ! Et comme il se sentait honteux d’une pareille chance que semblait railler Fred Dollar !

— Poursuivons ! reprit flegmatiquement ce dernier. Ainsi le coffre-fort a été ouvert et non point éventré ?

— Ouvert et refermé, oui, monsieur, répondit lamentablement le notaire.

— Le voleur possédait donc, outre vos clés…

— Qu’il m’avait prises dans ma poche…

— Droite… et remises dans la gauche… – vous me l’avez fait remarquer… – il possédait donc, en outre de vos clés, le mot de la combinaison ?

— Évidemment !… Naturellement !… balbutia Me Castagne.

— Oh ! oh ! ricana Fred Dollar. Cela me paraît beaucoup moins naturel qu’à vous ! En tout cas, cela limitera singulièrement les recherches. Pour connaître ce mot, il fallait être de votre entourage… Et votre entourage se compose…

— De personnes insoupçonnables, monsieur ! protesta le vieux notaire, en devenant très rouge. Ma fille… mon clerc… mon domestique… depuis trente ans à mon service !… D’ailleurs, je ne vois pas comment Mime aurait pu surprendre le secret, la combinaison.

— Reste donc Mlle votre fille… et votre clerc, riposta, froidement, Fred Dollar.

Me Castagne bondit.

— Oh ! monsieur, j’espère que vous n’allez pas…

Fred Dollar l’apaisa d’un geste.

— J’ai nommé Mlle Vivette tout à fait pour mémoire, déclara-t-il avec un sourire aimable. Il est bien évident qu’elle ne saurait être effleurée du moindre soupçon… D’ailleurs, je ne soupçonne personne, monsieur Castagne. Ce n’est point mon affaire. Cela regarde la police. Nous aurons demain un fameux détective… Un fameux !…

Il fit claquer sa langue et, pivotant sur lui-même, commença à inspecter le coffre-fort avec une attention singulière, qui se nuança bientôt de déception. On aurait dit que Fred Dollar cherchait quelque chose qu’il s’attendait à trouver et ne trouvait point.

— Un fameux détective ? Tant mieux ! soupira le notaire. S’il pouvait pincer mes voleurs… et rattraper l’argent !...

— Il s’y emploiera, affirma le milliardaire, visiblement préoccupé. Dites donc, maître, on n’a touché à rien, ici, j’espère ? Il faut que la police puisse faire les constatations.

— Absolument à rien, déclara solennellement Me Castagne. Tout est demeuré en l’état. J’y ai veillé.

Fred Dollar ne paraissait pas convaincu. Il s’approcha pour examiner de plus près le coffre-fort.

— Qu’est-ce que cela ? demanda-t-il au bout d’un instant. Oh ! oh ! voyez donc, maître, voici quelque chose qu’il importe de conserver… Je vous en fais constater l’existence…

Me Castagne s’approcha. Cela, c’était deux ou trois brins de laine grise pris dans la charnière de la porte, tout ce qui restait du lambeau d’étoffe enlevé par Vivette.

— C’est peu, mais c’est bien quelque chose, dit Fred Dollar avec une visible satisfaction. Il n’en faut pas plus pour faire pendre un homme !…

Il alla jusqu’à la porte, qu’il ouvrit comme s’il voulait sortir et revint aussitôt sur ses pas. Il avait eu le temps de jeter dans le vestibule un bref coup d’œil, qui lui fit, une fois de plus, froncer les sourcils.

— À propos, maître, reprit-il d’une voix mécontente. Vous avez fait le nécessaire ? Tout le nécessaire ? Est-ce que vous avez télégraphié pour faire opposition sur les titres volés ?

— Non ! balbutia Me Castagne effaré. Où ai-je la tête ?… Je vais réparer tout de suite…

Il se précipita dans l’étude. Fred Dollar le suivit, en souriant.

— Oubli excusable, dit-il. D’ailleurs, il est temps encore…

Fébrile, Me Castagne fouillait un carton, prenait un dossier qu’il ouvrit.

— Je pense que mon clerc a dû mettre là-dedans la liste… Ah ! parfaitement ! la voici… dans cette enveloppe sur laquelle il a écrit : Liste des numéros… Parfait ! c’est la première fois que je le vois faire quelque chose avec méthode…

Ayant décerné à René Laluzerne cet éloge, légèrement restrictif, le notaire ouvrit l’enveloppe et en tira… la feuille de papier blanc qu’y avait insérée le léger clerc.

— Oh ! s’exclama-t-il, en roulant des yeux effarés. Où sont donc les numéros ?

Fred Dollar, suivait, par-dessus l’épaule du notaire, ces découvertes successives. Il répondit d’un ton narquois.

— Envolés… comme les titres !… Votre clerc vous donnera, sans doute, à ce sujet, les explications nécessaires… Il serait bon de l’interroger… discrètement.

— Il n’est pas là, balbutia Me Castagne, absolument désorienté. Il a disparu.

— Bon ! bon ! cela s’éclaire ! dit Fred Dollar en se frottant les mains.

— J’espère bien qu’il va revenir, continua le notaire de plus en plus troublé. Son absence m’inquiète beaucoup.

— Vous êtes bien bon… Eh ! bien, attendez-le ! Attendez-le, chez monsieur Castagne !… Mais, quand il reviendra… s’il revient… ne le pressez pas trop, n’est-ce pas ?… Soyez discret… Pas d’interrogatoire dont il puisse s’effaroucher… Il ne faut pas qu’il se croie soupçonné…

— Mais il ne l’est pas ! se récria le notaire avec un haut-le-corps.

— Justement, ricana Fred Dollar. Ménagez sa… susceptibilité… Vous comprenez que sa situation est délicate… Il a commis au moins une inconséquence… une négligence… Si vous lui en montrez la gravité, il va s’affoler…

Me Castagne ne soupçonnait pas l’ironie du milliardaire. Il répondit :

— Il mériterait pourtant que je lui savonne la tête…

— Bah ! la bêtise n’aura pas de suites… Car, heureusement, je puis la réparer… Je possède le double de la liste… Que votre domestique m’accompagne. Je la lui remettrai et vous pourrez faire le nécessaire.

— Entendu !… Entendu ! promit Me Castagne. Je vais l’appeler.

— Et je l’emmène !… À demain, maître. Je viendrai avec le détective. La gendarmerie a dû prévenir le parquet ?

— Oui… Et le juge de paix a commencé l’enquête…

— Bien… bien… Mais, n’est-ce pas, qu’on ne touche à rien… Je compte surtout sur mon détective, moi… Et je tiens à ce qu’il puisse voir… ce qu’il y a à voir…

— C’est entendu, répéta Me Castagne.

Après avoir vu partir l’auto qui emportait le milliardaire et le vieux Mime, Me Castagne rentra dans la maison.

Il aperçut alors Vivette, appuyée contre la porte de l’étude, toute pâle encore de ce qu’elle venait d’entendre.

Cette négligence de René Laluzerne, n’était-ce vraiment qu’une négligence ? Voilà ce que se demandait la malheureuse Vivette.

La sonnette de l’entrée tinta, un pas rapide traversa le jardin.

Me Castagne et sa fille tressaillirent.

— René… Enfin !… cria le premier.

Et, se précipitant au-devant du jeune clerc, il l’apostropha sévèrement :

— D’où viens-tu ?… Est-ce que ce sont des manières ?… Voilà que tu passes tes nuits dehors à présent ? Et sais-tu ce qui se passe pendant ce temps ? On m’a volé… On a cambriolé mon coffre-fort… on a pris un million !… le million qui y était déposé… en titres dont les numéros ne se trouvent pas au dossier… Ah ! tu es un fameux garçon !… Heureusement que le double existe et que Mime va le rapporter de chez M. Dollar…

Sous cette avalanche de paroles, René avait, naturellement, passé par toutes les phases de l’ahurissement, mêlé aux impressions de gêne que lui causaient certaines allusions du notaire. Successivement il se troublait, pâlissait, rougissait. Oh ! ce n’était pas tant à cause du vol ! Survenue au milieu de son existence calme de la veille, la nouvelle l’eût bouleversé. Mais il venait de passer par tant d’émotions ! Ce n’était qu’un incident de plus ; il y prêtait à peine attention, confus, surtout, de ce que l’affaire eût amené la découverte de la feuille de papier blanc. Pincé en flagrant délit de paresse ! Pas de veine, vraiment !

Tout penaud, il balbutia :

— La liste ?… Je croyais bien, pourtant, l’y avoir mise. Je l’aurai fourrée quelque part… Alors, Mime est allé chercher l’autre ?

Il parut préoccupé.

Me Castagne se croisa les bras tandis que Vivette, très pâle, demeurée à deux pas en arrière, attachait sur René des yeux anxieux.

— C’est tout ce que tu trouves à dire pour t’excuser ? éclata le brave notaire. J’attends que tu m’expliques la fugue…

L’embarras de René redoubla.

— C’est difficile, répondit-il piteusement. Il faut me pardonner, maître Castagne… Mais, justement, je ne peux rien vous expliquer… pour le moment du moins… Avant peu, j’espère, je pourrai tout vous dire et vous m’approuverez certainement… En attendant…

Brusquement, il tira sa montre et s’agita.

— En attendant, il faut que je courre à la halte du Plan pour prendre le train de Nice… Je n’ai que le temps… Pardon de vous quitter ainsi, maître Castagne… mais je vous jure que c’est sérieux… Il le faut…

Avant que le notaire, ahuri et indigné tout ensemble, eût pu exprimer les pensées tumultueuses que provoquait en lui une conduite aussi stupéfiante, le jeune clerc avait repris sa bicyclette et s’éloignait en criant :

— À ce soir !… Je vous expliquerai !…

 

*   *   *

 

— Ah ! par exemple, celle-là est un peu forte !

Revenu de sa stupeur, Me Castagne faisait enfin explosion. Il se tourna vers Vivette.

— Qu’en dis-tu ?… Qu’en penses-tu ?… Je lui annonce qu’on a cambriolé l’étude… Il a lui-même mille explications à me fournir… Et il s’en va !… il se sauve !… comme s’il avait le feu quelque part… sans daigner me donner l’apparence d’un prétexte… Où va-t-il ?… Qu’est-ce que c’est que ce besoin de descendre à Nice, qui le prend brusquement ?… Qu’a-t-il fait cette nuit ?

D’un geste las Vivette écartait les questions.

— Oh ! ne me demande pas mon avis, pria-t-elle. Je t’assure que je ne pense rien… plus rien !… plus rien !… J’attends…

Qu’attendait-elle ? De nouvelles catastrophes dont l’enchaînement lui paraissait maintenant inévitable.

Et les catastrophes allaient, en effet, venir, accourir, se succéder, achevant de bouleverser le père et la fille, au point d’en faire deux pauvres êtres, deux épaves que rien n’étonnait plus, que rien n’émouvait plus.

Vers midi, le domestique Mime reparut, terrifié, bouleversé, surexcité.

— Ah ! not’ monsieur ! cria-l-il du plus loin qu’il aperçut son maître. Quelle histoire !… C’est la fin du monde, bien sûr !… J’en ai les jambes cassées… le papier… le papier du monsieur que je devais rapporter…

— Eh ! bien, le papier ? répéta d’une voix morne Me Castagne, tandis que Vivette chancelait.

— Eh ! bien, je l’ai pas !… On me l’a pris !

Pétrifié, Me Castagne répéta, en regardant son domestique avec des yeux arrondis.

— On te l’a pris ? Qui ?…

— Oh ! ça, j’sais pas ! Mais c’est quéqu’un de connaissance, bien sûr ! Quéqu’un qui voulait pas que je voie sa binette, car il a pris soin de venir par derrière tout doucement et de m’emberlificoter la tête dans un tablier… un tablier qui vient de chez nous… Ça, c’est pas ordinaire !… Quant à vot’ papier, courez-y derrière !… Y me l’a pris dans ma poche et il a filé avec… à bicyclette… J’ai entendu le grelot…

Derrière son père, plus pâle qu’une morte et la main sur son cœur qu’une douleur atroce poignait, Vivette s’appuyait au mur.

XI

LE VRAI VISAGE

Après avoir reçu la dépêche de Fred Dollar et encaissé les vingt-cinq louis du mandat, l’honorable M. Trique, directeur de l’agence Trique, dont il constituait à lui seul tout le personnel, s’était senti en proie à un incommensurable étonnement.

Tout d’abord, il avait relu l’adresse de la dépêche pour bien s’assurer que le télégraphiste n’avait pas fait erreur en la lui remettant. Il lui semblait impossible qu’elle s’adressât à son humble et suspecte personnalité.

Car si M. Trique connaissait, de nom, le notoire milliardaire, il avait toutes les raisons du monde de se croire ignoré de lui. « M. Trique, agent d’affaires », déclaraient ses cartes. Elles auraient dû ajouter : « agent d’affaires véreuses, indications de coups à faire, spécialité de faux témoignages, entreprise de chantage, recel, etc… » Toute la lyre, ou presque !

Ce n’était, évidemment, pas ce genre d’affaires qui pouvait le mettre en rapport avec un milliardaire authentique.

Donc, M. Trique douta et refusa d’en croire ses yeux.

Pourtant, l’adresse était parfaitement libellée, à croire qu’elle l’avait été par une connaissance personnelle de l’agent et, s’il pouvait exister, dans Paris, par le plus grand des hasards, deux agences Trique, il n’y en avait certainement qu’une pour tenir ses assises, très spéciales, dans un café borgne de ce lointain passage des Thermopyles.

Convaincu que le télégramme s’adressait bien à lui, M. Trique songea que ce pouvait être l’œuvre d’un fumiste. Mais, l’arrivée des cinq cents francs le rendit à ses perplexités. Aucun farceur n’eût consenti à payer de ce prix le plaisir de faire marcher M. Trique.

— Y a pas !… C’est sérieux ! reconnut-il avec stupéfaction, en glissant les précieux louis dans une poche sûre. Qu’est-ce qui lui prend donc à ce Fred Dollar ? Que peut-il me vouloir ? Et où a-t-il déniché mon nom et mon adresse ?

Tout d’abord lui vint l’idée – assez simple – de garder les vingt-cinq louis et de ne pas bouger. C’était toujours cela de gagné et sans tracas. M. Trique n’avait pas tous les jours pareille aubaine.

Mais, justement, elle le mettait en goût. L’appât des dix mille francs, dont parlait le télégramme et à la réalité desquels les cinq cents francs le forçaient à croire, fit palpiter ses narines.

— Tout de même !… Si je pouvais les gagner ! ruminait-il. Des fois… on ne sait pas… C’est peut-être une lubie de toqué ? D’être si riche, ça rend « dingo ».

Il se décida. Après tout le jeu valait la chandelle.

— J’irai ! trancha-t-il. Qu’est-ce que je risque ? Le voyage ?… Il m’est payé.

M. Trique savait être beau joueur. Ayant accepté la partie, il résista à la tentation de faire des économies et s’offrit le rapide, comme le prescrivait la dépêche. Le lendemain, il débarquait à Nice et, trois heures après, il descendait d’un petit train en pleine montagne, juste pour se faire cueillir par un gaillard glabre, qui le dévisageait à travers un monocle, en fermant l’autre œil.

C’était Fred Dollar.

— Honorable monsieur Trique, j’espère que vous avez fait bon voyage ? dit-il cordialement. On m’a vanté votre perspicacité.

Trique crut bon d’en fournir aussitôt une preuve.

— Monsieur Fred Dollar, je suppose ? hasarda-t-il, avec l’angoisse de se tromper et de prendre quelque esclave pour le maître.

Fred le rassura.

— Lui-même, répondit-il d’un air aimable. Venez vite !… L’auto va nous emmener. Je vous expliquerai l’affaire en route.

Gardant, en présence de cet homme dominateur, une attitude de chien battu, Trique s’installa près de lui, en s’efforçant de tenir le moins de place possible. Il ne se sentait pas dans son assiette et ne cessait de se demander avec inquiétude :

— De quelle affaire s’agit-il ? Est-ce que je vais être à la hauteur ? Bon sang ! Je crois qu’il me prend pour un autre… Ce serait pourtant dommage de rater les dix mille balles !…

Et il songeait encore qu’en fait d’affaire il se serait volontiers contenter de subtiliser le portefeuille du milliardaire et de prendre la fuite. Seulement, ce diable d’homme vous avait, derrière son monocle, un de ces regards qui vous démontent. L’honorable M. Trique était un coquin, mais il manquait de hardiesse et c’est ce qui l’avait empêché de réussir, en le cantonnant dans les rôles où il faut plus d’astuce que d’audace.

Tandis que l’auto s’engageait dans une de ces routes à lacets interminables qui constituent le charme principal du tourisme en montagne, Fred Dollar fixa M. Trique.

— Voici pourquoi je vous ai fait venir, commença-t-il. Vous êtes, paraît-il, un détective remarquable.

— Moi ?… sursauta Trique, absolument éberlué.

— La nuit dernière, on a volé, chez mon notaire, un million qui m’appartenait.

— Un million ! sifflota Trique, avec une admiration effarée.

— Je compte sur vous pour faire la chasse aux voleurs…

— Ah ! bien ! balbutia l’agent véreux, tout à fait troublé. Je comprends… je comprends…

Il comprenait surtout qu’il n’avait aucune chance de gagner les dix mille francs. Lui, courir après des voleurs ! Ce Fred Dollar en avait de bonnes ! Il y avait erreur ; ce n’était pas la partie de M. Trique. Un million ! Par Mercure ! il en béait d’admiration ! Ce devait être des gaillards n’ayant pas froid aux yeux. Et lui, Trique, irait se frotter à ces gens-là ? Ah ! ils pouvaient bien courir ! Mais à supposer qu’il les rejoignît, il était homme à leur dire carrément :

— Voilà ! Le Fred Dollar me donne dix mille francs pour vous pincer. Combien m’offrez-vous ?… À égalité… et même un peu moins, je vous accorde la préférence.

La voix du milliardaire le tira de ses réflexions.

— Êtes-vous mon homme ? demandait Fred Dollar.

M. Trique sursauta.

— Certainement !… Certainement !… bégaya-t-il en se secouant comme s’il sortait d’un rêve.

Puis, il ne put se tenir de demander :

— Ainsi, on vous a parlé de moi ?…

Cela fut dit d’un ton si humble et si étonné que Fred Dollar éclata de rire.

— Mais, naturellement, honnête M. Trique ! cria-t-il.

Du coup l’honnête Trique devint pourpre. C’était bien la première fois qu’on lui jetait un tel qualificatif à la face.

Saisi d’une légitime inquiétude, il observa en dessous le facétieux milliardaire, soupçonnant fort que celui-ci le mystifiait.

Fred Dollar ne le quittait pas des yeux et ne cessait pas de ricaner.

— Mais, je vous connais, honorable Trique !… Je vous connais sur le bout des ongles… et ce n’est pas d’hier ! continua-t-il.

Puis, redevenant tout à coup sérieux, bien qu’une lueur malicieuse continuât à briller dans ses yeux :

— Alors, ce n’est pas une plaisanterie ?… Vous vous sentez de taille à jouer un rôle d’honnête homme ?… À passer du côté de la police ?… du côté des roussins ?

M. Trique pâlit, rougit, verdit et se dressa, en étouffant un juron.

— Si vous me connaissez, pourquoi m’avez-vous faire venir ? cria-t-il. À la fin, je vois bien que vous vous moquez de moi !…

Fred Dollar le rassit de force, en posant simplement sa main sur l’épaule du pauvre diable.

— Mais non… mais non, mon cher Trique !… Je ne raille pas !… Je ne me moque pas d’un vieil ami…

— D’un vieil ami ? s’exclama l’agent véreux, encore effaré.

Depuis un moment le milliardaire avait détourné la tête et sa main droite s’agitait, tripotait son visage.

Il se retourna brusquement.

— Mais oui… un vieil ami ! répéta-t-il d’une voix changée. Est-ce que tu ne me reconnais pas, vieux bandit ?

Alors, devant ce visage nouveau qui n’était pas celui du milliardaire, devant ce stupéfiant changement à vue, l’honorable M. Trique, ayant, pendant un dixième de seconde, roulé des yeux éperdus, s’esclaffa soudain, battit l’air de ses deux mains et, finalement, abattit sur sa cuisse une énorme claque, en vociférant avec une allégresse aussi soudaine que débordante :

— Brooks !… c’est Brooks !… c’est ce sacré Brooks !… Oh ! le fumiste !…

Eh ! oui, c’était Brooks, l’audacieux agresseur de Fred Dollar ! C’était Brooks qui, après avoir emprunté, depuis cette nuit mémorable, l’aspect du milliardaire – qu’il avait précipité dans la mer, lesté d’un bon quartier de roche – venait enfin de reprendre, pour quelques instants, son véritable visage, d’ôter le masque de milliardaire, le masque d’or qu’il s’était appliqué sur le visage, afin de se révéler à un ancien complice.

Une bonne farce !… Il en riait lui-même de tout son cœur.

— Ah ! ça, dis donc ! fit Trique, lorsqu’il fut un peu calmé, pourquoi as-tu signé la dépêche du nom du milliardaire ?… J’ai marché, tu sais !… Je suppose que tu ne m’as pas fait venir pour rien et que le coup que tu vas me proposer me rapportera les dix mille balles promises.

— Les veux-tu d’avance ? demande froidement Brooks, en tirant son portefeuille.

Trique ouvrit de grands yeux.

— Voyons ! voyons ! bredouilla-t-il ému. Tu ne vas pas me faire avaler que tu es devenu un vrai milliardaire ?

— C’est pourtant strictement exact, riposta Brooks, en se maquillant de nouveau avec une habileté extraordinaire. Regarde… et enfonce-toi bien ça dans la tête, pour ne pas faire de gaffes… Je suis Fred Dollar… le milliardaire Fred Dollar… La preuve c’est que je roule dans son auto et que tu logeras, ce soir, dans une maison qui lui appartient.

— Oh !… Oh !… s’exclama Trique illuminé. Tu as eu cette idée-là… Tu es un type épatant !… épatant !… Mais, saperlotte !… si tu as pris la place de Fred Dollar qu’est devenu le vrai ?… Qu’en as-tu fait ?

Brooks haussa les épaules.

— Naturellement, je me suis arrangé pour qu’il ne vienne pas me demander des comptes, répondit-il. Je n’aime pas les situations de vaudeville… Ne t’inquiète de rien…

— Je m’en rapporte à toi, dit Trique avec conviction. Et ce petit jeu va durer longtemps ? Veinard ! Tu dois en faire une pelote !

— C’est moins facile qu’on croit, soupira le faux Fred Dollar. Je m’étais imaginé, comme toi, qu’il suffisait de supprimer l’homme et de prendre sa place… Seulement, sa fortune est en Amérique et comme il a négligé de me mettre au courant de ses affaires, impossible d’y toucher… ou presque !… Songe qu’une gaffe me trahirait…

— Je comprends, fit Trique, en hochant la tête. Pauvre vieux ! De sorte que tu as pris une peine inutile…

— Pas exactement… car j’ai greffé sur la première, une seconde combinaison, dont les résultats, moins brillants, me donneront tout de même une somme appréciable !… C’est le million dont je t’ai parlé tout à l’heure.

— Le million qu’on t’a volé ?

— Que je me suis volé, rectifia froidement Brooks.

— Ah ! quel type !… C’est trop fort pour moi !… Quel avantage y-as-tu ?

— Primo : cinq cent mille balles… qui appartiennent à ma femme… Ne m’interromps pas, nous en parlerons tantôt… Et puis cinq cent mille autres que je vais, avec ton aide, me faire rembourser, ou, à peu près, par un vieux dindon de notaire.

Trique faisait des efforts énormes pour comprendre, mais il n’y arrivait toujours pas.

— Pourquoi le notaire te remboursera-t-il ?… Et qu’est-ce qu’il te remboursera ? questionna-t-il.

— Je viens de te le dire : cinq cent mille francs que j’ai déposés dans sa caisse pour les lui barboter la nuit suivante, en même temps que la dot de ma future… Il en est responsable : je me charge de le lui persuader.

— Mais, attends… attends !… comment fais-tu ton compte ? s’écria Trique en s’agitant. Je trouve beaucoup plus, mon vieux !… beaucoup plus !… Si tu t’es volé un million, c’est un million que le notaire doit te rendre, ça t’en fera deux.

— D’abord, il ne pourrait pas, riposta Brooks. Je me suis renseigné. En faisant flèche de tout bois, il pourra tout au plus me colloquer cinq cent mille francs… et c’est déjà joli… Je le laisserai, pour le surplus, se débrouiller avec… ma femme…

— Bon ! un million de rabiot, plus cinq cent mille de restitution, ça fait un million cinq cent mille francs !…

— Idiot ! Penses-tu que j’avais vraiment cinq cent mille balles à déposer pour mon compte personnel ?… Je t’ai expliqué ma situation à l’égard de la fortune de Fred Dollar… Les cinq cent mille francs étaient tout simplement un paquet de titres faux, que je tenais en réserve pour une bonne occasion… Sais-tu ? Ces titres-là, le notaire me les remboursera pour leur valeur nominale !… Ah ! ah ! ah !… L’opération est excellente.

— Je n’en disconviens pas… Mais elle n’était pas nécessaire… puisque tu ne te feras rembourser que cinq cent mille francs, ceux de ta future suffisaient…

Brooks secoua la tête :

— Non !... Il fallait que je sois de la fête, sans quoi ce n’aurait pas été naturel… Et puis, je préfère que le notaire soit mon débiteur personnel… Il fera moins de chichis pour me remettre la galette.

— Tu as raison… toujours ! dit Trique avec admiration. Et quel rôle me réserves-tu, là-dedans ?

— Celui d’un détective, envoyé par la Préfecture de police. Je t’expliquerai ça tout à l’heure, à présent parlons de ma future… Ah ! mon vieux, de ce côté encore j’ai failli ramasser une fameuse bûche !

Il raconta la rencontre de Simone Estéran au Crédit national, dit les raisons que l’avaient fait s’intéresser à une personne aussi favorisée par la fortune et glissa sur la façon dont il avait su s’imposer comme fiancé.

— Tu es épatant !… épatant !… répétait inlassablement Trique.

— Ah ! s’il n’y avait eu un cheveu ! soupira Brooks, c’était simple, je n’avais qu’à développer en douceur ma combinaison, en y mettant tout le temps nécessaire. Après quoi je me retirais, après fortune faite… en plaquant ma femme, si elle m’avait ennuyé. Mais le cheveu s’est présenté… et de taille ! Figure-toi que ma veuve n’est pas veuve et que le mari est venu me la réclamer.

Trique écoutait, passionné par ce récit.

— Qu’as-tu fait ? s’écria-t-il.

— Je l’ai fichu à la porte… en le traitant d’imposteur.

— Allons donc !… Et la femme ?

Brooks sourit diaboliquement.

— Comme elle ne voit que par mes yeux, elle a déclaré ne pas le reconnaître, répondit-il.

— Tu m’émerveilles !… Il n’y a que toi !… De sorte que tu restes maître de la situation ? Tu gardes la femme !... Tu gardes la fortune !

— Pas pour longtemps ! coupa Brooks. J’ai bluffé, comprends-tu ? Il le fallait pour m’assurer le temps de tirer mes épingles du jeu. Mais, tu penses bien que le mari va revenir à la charge et qu’il trouvera des témoins pour le reconnaître… De ce côté, la partie est perdue, je n’ai plus qu’à filer. Aussi allons-nous mettre les bouchées doubles. Il faut, en vingt-quatre heures, enlever l’affaire… et la femme. Elle me servira d’otage. Tu me donneras un coup de main.

— Je suis venu pour ça ! déclara solennellement Trique, oubliant qu’il était venu pour tout autre chose.

— Alors, écoute, recommanda Brooks. Il est temps que je te fasse la leçon. Dans vingt minutes, nous serons chez le notaire.

 

*   *   *

 

Depuis trois grands quarts d’heure qu’il était en butte aux questions alternées du faux milliardaire et de l’honorable M. Trique, Me Castagne aurait volontiers changé de place pour celle de saint Laurent sur le gril. Le malheureux notaire commençait à perdre tout à fait la tête.

Il fallait voir avec quel sérieux M. Trique, ce grand détective que la Préfecture lançait aux trousses des voleurs, avait procédé aux constatations et à l’interrogatoire ! On aurait dit Sherlock Holmes en personne.

Brooks, qui lui avait soufflé d’avance, questions, remarques et déductions, s’amusait beaucoup, en dedans. Mais, Me Castagne, lui, ne riait pas.

Il se débattait comme un beau diable.

— Voyons, messieurs ! s’exclamait-il d’une voix angoissée et presque suppliante. Ce n’est pas possible qu’il vous vienne des idées pareilles !… Vous faites erreur… Mon pauvre clerc n’est pas coupable !…

— La preuve matérielle manque encore, déclarait doctoralement Trique. Mais il existe de telles présomptions que nous pouvons conclure.

Et, regardant Me Castagne bien en face, l’imprudent coquin laissa tomber :

— Votre clerc est coupable… Mais il n’est pas le seul coupable… Les apparences en compromettent d’autres…

— Les apparences ! balbutia le notaire, effondré.

— Trouvez-vous naturel, monsieur, poursuivit Trique, en haussant le ton, trouvez-vous naturel que les valeurs de M. Fred Dollar aient, seules, disparu de votre caisse ?… Et trouvez-vous naturel que le voleur ait pu se procurer non seulement les clés de votre coffre-fort, mais aussi le mot de la combinaison ?... Enfin, me soutiendrez-vous que la disparition des deux listes de numéros constitue un fait absolument normal ?

Me Castagne blêmit.

— Je reconnais que mon clerc a agi en étourdi, bredouilla-t-il.

— Vous êtes indulgent ! ricana M. Trique. Et l’escamotage de la seconde liste, que votre domestique se laisse voler ?

— Oh ! protesta le notaire, devenant pourpre.

Implacable et quelque peu persifleur, Trique continua :

— Les voleurs… quels qu’ils soient… vous doivent une fameuse chandelle, maître Castagne… à vous, à votre clerc et à votre domestique ! En vérité, tout semble avoir été combiné pour leur faciliter non seulement la réussite, mais encore l’impunité. Vous vous seriez donné le mot…

— Monsieur !… Monsieur !… Je ne vous permettrai pas de pareilles insinuations ! cria violemment le malheureux notaire.

— Je ne vous ai pas accusé, maître, riposta Trique, sans s’émouvoir.

« J’ai dit simplement, ce que beaucoup penseront, que cette accumulation de coïncidences… déplorables… sont bigrement compromettantes… pour vous…

— Mais, c’est monstrueux… Mais je ne puis admettre de pareilles pensées ! s’exclamait Me Castagne, bouleversé. Comment ! Je suis victime d’un vol… et, par surcroît, mon honneur…

— Pardon ! coupa M. Trique, il n’y a qu’une victime et c’est M. Dollar.

— Je suis responsable des valeurs déposées, répliqua le notaire.

« M. Fred Dollar peut s’actionner...

— Vous espérez bien qu’il ne le fera pas… Et, d’ailleurs, vous vous défendriez comme un beau diable !

L’indignation faillit étouffer Me Castagne. Il en était arrivé au point que souhaitaient Brooks et Trique. Oubliant toute prudence et perdant complètement la tête, obsédé par l’unique souci de se délivrer de l’injurieux soupçon qui menaçait son honorabilité, il s’écria :

— Je rembourserai !… Tout mon bien y passera s’il le faut, jusqu’au dernier centime ! mais je rembourserai M. Fred Dollar !

— « All right ! » répondit flegmatiquement celui-ci. Voulez-vous signer un engagement ? Les affaires sont les affaires.

Interloqué, Me Castagne ne prit pas le temps de réfléchir, de flairer le piège. Il se saisit d’une plume.

— Parfaitement ! déclara-t-il. Mon honneur m’est plus cher que la fortune !

Et il traça, d’une main qui tremblait :

« Je soussigné, Marius Castagne, notaire à la résidence de la Rochette, garantis à M. Fred Dollar le remboursement des cinq cent mille francs qu’il m’avait déposés et déclare affecter à ce paiement la totalité de mes biens et immeubles. »

Ayant signé, il tendit le papier à Brooks.

— Cela vous suffit-il ? demanda-t-il, trépidant encore de l’émotion qui s’était emparée de lui. Je suis prêt à signer un papier semblable à Mme Estéran.

Et il ajouta mélancoliquement :

— Mais je ne saurais promettre, en ce cas, le remboursement intégral. Ma fortune ne s’élève pas à un million.

— Mme Estéran fera ce que bon lui semblera, répondit Fred Dollar, en pliant méthodiquement le précieux papier qu’il enferma dans son portefeuille. Ses affaires ne me regardent pas encore.

Il s’inclina.

— Mes excuses, maître. Vous venez de m’infliger la meilleure preuve que les soupçons de monsieur n’étaient pas fondés. Souhaitons maintenant qu’il vous retrouve promptement les voleurs… et les valeurs…

— Souhaitons-le ! soupira Me Castagne, dont l’exaltation tombait et qui se retrouvait en face de la triste réalité.

Après le départ des deux hommes il se précipita fébrilement à la recherche de sa fille.

— Ma pauvre petite ! mon enfant chérie ! sanglota-t-il en attirant Vivette sur son cœur. Ai-je vraiment bien agi ? Je t’ai ruinée !… Nous risquons, demain, d’être plus gueux que Job… si le million ne se retrouve pas.

— Ne te tourmente pas, père… murmura Vivette d’une voix étrange. Il faudra bien qu’il se retrouve !

Et, dans sa voix résonna, tout à coup, la fermeté de la Justicière !

XII

IMPRUDENTE CONFIDENCE

À travers la grille, René Laluzerne aperçut Vivette qui se promenait dans le jardin, pensive et triste.

Il en éprouva aussitôt une gêne, accompagnée d’un léger remords. N’était-ce pas un peu sa faute ? Que devait penser la jeune fille de sa conduite, de ses mystérieuses absences ? Qu’allait-il lui dire ?

Il revenait, l’oreille basse. Bien qu’il eût conscience d’avoir rempli son devoir d’ami vis-à-vis de Jacques, il se reprocha d’avoir négligé Me Castagne, qui, lui aussi, était dans la peine et d’avoir probablement inquiété Vivette.

Encore s’il avait pu se justifier, le nuage aurait été promptement dissipé. Mais l’obligation où il se trouvait de ne point trahir le secret de Jacques Estéran le mettait en fâcheuse posture.

Il n’y avait pourtant pas à reculer. Sautant à bas de sa bicyclette, il franchit la grille avec le même enthousiasme que les légionnaires romains apportaient à passer sous les fourches caudines et se dirigea vers Vivette.

— Bonjour, mademoiselle Vivette, murmura-t-il avec un visible embarras.

Au son de sa voix, la jeune fille tressaillit et releva la tête.

— Oh !… C’est vous ! balbutia-t-elle, en reculant involontairement, sans prendre la main que lui tendait le clerc.

René se méprit au motif de cette froideur, qui masquait une infinie tristesse, voisine du désespoir. Il crut que Vivette boudait à cause de sa fugue.

— Vous m’en voulez ? demanda-t-il, en souriant timidement. Je n’ai pourtant pas commis un bien grand crime…

Il n’osait pas la regarder en face, par peur des questions qu’il lui faudrait éluder. Et, voyant qu’il baissait les yeux devant elle et lui jetait seulement de petits regards furtifs et gênés, Vivette crut qu’il l’étudiait pour tâcher de deviner à son air si ses soupçons étaient éveillés et quelle en était la gravité.

Ainsi leur attitude réciproque, qu’ils interprétaient à faux, augmentait le malentendu. Vivette voyait en René un coupable qui s’apprêtait à ruser, tandis que le jeune clerc, craignant des reproches auxquels succéderaient des questions gênantes, se tenait sur la défensive et cherchait un prétexte pour rompre l’entretien.

— Il faut que j’aille voir Me Castagne, dit-il avec un feint enjouement. Lui aussi doit déclarer mon cas pendable… Pourtant, la chose est bien simple… J’avais reçu une dépêche… Mime a dû vous le dire… Cette dépêche m’appelait auprès d’une de mes tantes… pour une affaire de famille…

Il mentait avec maladresse et gaucherie, comme tous ceux qui n’ont pas l’habitude du mensonge. Et les yeux de Vivette, fixés sur lui, augmentaient sa gêne.

— Monsieur René, dit-elle d’une voix qui tremblait, ne cherchez pas votre veston gris… C’est moi qui l’ai pris… Il était déchiré…

— Déchiré ! protesta le jeune clerc. Vous m’étonnez, mademoiselle. Je ne l’ai pas mis depuis une éternité... Il se serait donc déchiré tout seul ?

Vivette crut à un nouveau mensonge. Des larmes jaillirent de ses yeux.

— Il est facile de nier, dit-elle sévèrement. Vous n’avez pas l’air de comprendre que c’est grave…

— D’avoir déchiré mon veston ? s’écria René Laluzerne stupéfait.

Il s’interrompit, s’apercevant soudain du désespoir de la jeune fille.

— Qu’avez-vous ? s’exclama-t-il. C’est moi qui vous fais de la peine ? à cause de mon absence… que je ne peux pas expliquer ? Je vous en prie : avez confiance et ne me posez pas de questions… Restez mon amie, dites… Vivette ?…

Il voulut prendre sa main qui se retira encore.

La jeune fille secoua la tête.

— Je ne peux pas, prononça-t-elle avec effort… je ne pourrais pas rester l’amie de quelqu’un… que j’ai cessé d’estimer… Vous nous avez fait beaucoup de mal, à moi et à mon père, monsieur René… Au lieu de chercher à mentir, il vaudrait mieux réparer… s’il en est temps encore…

Stupéfait, anxieux, mais ne comprenant pas encore, le jeune homme joignit des mains suppliantes, en faisant un pas vers elle.

— Vivette ! que voulez-vous dire ?… Ce n’est pas possible… pour si peu de chose !… vous n’allez pas me briser le cœur !… Vous avez deviné quel sentiment, quelle tendresse…

Elle ne lui permit pas d’achever. Son geste indigné l’interrompit.

— Et moi, cria-t-elle. Je vous répète que je saurai arracher de mon cœur le sentiment auquel vous faites allusion… On a volé mon père, l’autre nuit. Et vous connaissez le voleur, monsieur René !... Ce voleur, je ne puis l’aimer… Je le méprise… Je le hais !…

Ayant jeté ces mots d’une voix haletante, à bout de force et de courage, elle s’enfuit, laissant le jeune clerc foudroyé par la révélation.

— Ce n’est pas vrai ! balbutia-t-il. Elle ne croit pas cela !… Elle ne peut pas le croire !…

Brusquement il s’élança, lui aussi. C’était – sans aucun doute ! – pour rattraper Vivette ; mais il se heurta à Me Castagne.

Celui-ci le saisit par le bras.

— Tu te décides à reparaître ? grommela-t-il d’une voix qui, comme celle de la jeune fille, voulait être sévère et n’était que navrée.

Mais aussitôt il remarqua le visage bouleversé du jeune homme et s’exclama avec inquiétude :

— Qu’as-tu ?… Que se passe-t-il encore ?…

Car toutes ces secousses successives infligées à sa placidité habituelle commençaient à l’ébranler ; il devenait nerveux, subissait l’obsession de l’angoisse, croyant sans cesse sentir planer sur lui la menace de nouvelles infortunes.

René n’était guère en état de le rassurer. Il ne savait plus trop lui-même ce qui lui arrivait.

— Vivette ! balbutia-t-il... Mlle Vivette croit… s’imagine que c’est moi… qui ai commis le vol !

— Patatras ! gémit le notaire, en laissant tomber ses bras d’un air accablé. Voilà qu’elle devient folle, elle aussi !… Puis, avec amertume, il poursuivit :

— Il est vrai que moi-même, les soupçons ne m’ont pas été épargnés. J’ai dû en entendre de dures !… Et, par ta faute, mon garçon… par ta faute !

Il foudroya de regards indignés le pauvre René, mal remis de son émotion.

— Ah ! tu en as fait du joli ! éclata-t-il. Toutes les gaffes, toutes les sottises, tu les a accumulées comme à plaisir… Et tu t’étonnes qu’on t’accuse !… Dis-moi un peu qui donc s’est amusé à fourrer une feuille de papier blanc à la place d’une liste de numéros, dont le double accusateur devait être volé le lendemain par quelqu’un de connaissance ? Tu entends bien ?… C’est Mime qui l’a dit… Et c’est grave !… Et qui donc encore s’amuse à disparaître en catimini à l’heure où mon étude est le théâtre de tous ces incidents ?… Qui donc, au lieu de fournir simplement et franchement des explications de sa conduite, se sauve, semble jouer à cache-cache et se comporte de telle sorte qu’on se demande ce qu’il peut bien avoir à cacher… ou quel crime il peut avoir commis ?…

Il accentua le blanc de son regard et fixa René Laluzerne altéré.

— Ajoute à cela, termina-t-il, que le voleur connaissait la combinaison de mon coffre-fort, ce qui le désigne clairement comme appartenant à mon entourage et tu m’avoueras que Vivette n’a peut-être pas tous les torts.

Hélas ! Le jeune clerc commençait à le comprendre, de même qu’il commençait à se rendre compte de la terrible situation dans laquelle l’avaient mis le hasard et son désir d’être utile à Jacques. Il était impossible de le nier, tous ses gestes, tous ses actes, depuis l’instant où le faux Fred Dollar était venu effectuer le dépôt, pouvaient se retourner contre René, constituaient des charges.

Mais quand bien même ces apparences accusatrices auraient été plus fortes encore, est-ce que Vivette, qui paraissait l’aimer, devait les accueillir ? Est-ce qu’elle n’aurait pas dû croire, contre toute évidence, à l’innocence de René ?

Il s’indigna, il se révolta.

— Elle !… Elle !… cria-t-il. Elle !… m’accuser !… me croire coupable !... c’est affreux, maître Castagne !

Puis, saisissant les mains du digne notaire, il demanda anxieusement, avec une spontanéité qui émut celui-ci :

— Mais vous ?… vous n’avez pas de pareilles idées ?… Vous savez bien que je ne suis pas un voleur ?

— Parbleu ! répondit paternellement le bonhomme. Je n’ai pas une tête de linotte, moi… Je te connais… Je t’ai jugé… Nigaudiche, paresseux, distrait, tout cela, tu l’es… Tu es un premier clerc déplorable… Mais de là à te soupçonner d’être pour quoi que ce soit dans mon aventure, il y a de la marge… Rassure-toi. Je ne la franchirai pas… Et je vais laver la tête à cette petite sotte… D’ailleurs, tu vas nous raconter toi-même quelle mouche t’a piqué et ce que tu as fait depuis l’autre soir. Ce sera la meilleure façon de couper court aux méchants propos…

À ces mots, René pâlit.

— Raconter !… Expliquer ! me justifier ! s’écria-t-il, avec désespoir. Mais, je ne peux pas, maître Castagne !… Je vous jure que je ne peux pas !…

 

*   *   *

 

Fuyant la présence de René, Vivette avait contourné la maison, était sortie du jardin et s’était réfugiée sur la route, qu’elle quitta presque aussitôt pour suivre un sentier solitaire. Elle éprouvait un grand besoin d’être seule avec elle-même, de pouvoir se recueillir, se ressaisir, tâcher de voir clair en elle.

D’abord, pourquoi fuyait-elle ? Oh ! il lui eût été aisé de répondre à cette question ! Elle fuyait parce qu’elle n’était pas sûre d’elle-même, parce qu’elle avait peur de René, peur de se laisser convaincre trop facilement, aveugler volontairement. L’amour juge !… Quelle utopie ! Et quelle souffrance ! La vérité était que Vivette se sentait incapable de juger René et qu’elle tremblait et reculait devant ce rôle de justicière qui lui incombait.

Elle savait, à n’en pouvoir douter ; elle avait, elle croyait avoir les preuves de la culpabilité du jeune homme ; d’un mot, elle pouvait le perdre et elle sentait parfaitement qu’il lui serait impossible de prononcer ce mot et qu’elle garderait le silence, de même que son premier geste, tout instinctif, avait été d’enfouir au fond d’un tiroir le veston accusateur.

Le témoignage de ses yeux et de sa raison ! Belle affaire ! Le jugement de sa conscience ? Dérision ! Il y avait son cœur, son pauvre cœur meurtri, tout prêt à croire encore, et à qui un serment de René aurait suffi pour écarter tout le reste. Voilà pourquoi Vivette fuyait, pour ne pas exposer son cœur à la tentation. C’était une brave jeune fille.

Mais, consciente de sa faiblesse, elle aurait souhaité un appui. D’ailleurs, le secret était trop lourd à porter. Il l’étouffait.

À qui le confier ? Pas à Me Castagne, bien sûr ! Vivette, terrifiée, l’imaginait jetant feu et flamme dès les premiers mots, implacable, impitoyable, livrant le coupable à la justice.

René en prison ! René déshonoré !…

Et sur la dénonciation de Vivette !…

Rien que cette idée lui faisait mal. Elle gémissait :

— Jamais !… Jamais !… Je ne veux plus l’aimer, mais je ne le dénoncerai pas… Ce serait monstrueux !… C’est à la justice de trouver !

Et si la justice ne trouvait pas ? Le coupable jouirait de l’impunité et les victimes resteraient victimes. Par son silence, Vivette serait complice, complice de la ruine de son père, responsable de celle de Simone ?

Voilà ce que sa conscience lui soufflait, implacablement.

Oh ! un conseil !… un conseil !… Une amitié, une tendresse lui ouvrant ses bras, accueillant sa confidence, et, doucement, bien doucement, lui montrant son devoir, l’aidant à l’accomplir !…

Machinalement, Vivette suivit le sentier, en prenant un autre, marchait toujours… Elle arriva en vue d’une habitation qu’elle reconnut. C’était là que demeurait Simone Estéran.

Simone !…

L’ancienne amie, l’amie malgré tout, intéressée dans le drame. N’était-ce pas la confidence indiquée ? Elle pouvait être juge, puisqu’il s’agissait de sa fortune et si elle autorisait le silence, la conscience de Vivette n’aurait plus rien à lui reprocher. D’autre part, est-ce qu’un mot de Simone ne pouvait pas également arrêter la plainte du richissime Fred Dollar ? Qu’était-ce, pour lui, que la grosse somme dont s’effarait Me Castagne ?

Qu’il acceptât de la passer aux profits et pertes, et tout le monde serait sauvé… René… Me Castagne… Vivette…

Oh ! bien sûr, ce ne serait pas le bonheur !… Cette ruine-là, rien ne pouvait la réparer. Absous ou non, simplement par ce qu’il aurait été coupable, René Laluzerne ne rentrerait jamais dans le cœur de Vivette. Était-ce bien sûr qu’il en fût sorti ? Elle se le déclarait solennellement.

Mais, enfin, l’horrible nécessité de l’accusation disparaîtrait. Vivette pourrait se taire et enfermer en elle le douloureux secret que partagerait seulement Simone.

Toutes ces pensées traversèrent son esprit avec la rapidité de l’éclair ; et aussitôt elle les accueillit comme une inspiration de la Providence. Se hâtant vers la demeure, elle sonna et demanda :

— Mme Estéran est-elle chez elle ? Je voudrais lui dire deux mots… Prévenez-la que c’est Mlle Vivette…

Par chance, c’était Toinon, la femme de chambre, qui était venue lui ouvrir et non point un des insolents laquais aux gages de Jimmy Brooks.

— Venez, mademoiselle, dit-elle. Je vais vous conduire près de madame.

Cinq minutes plus tard, les deux amies, oubliant la froideur de leur précédente rencontre se jetaient dans les bras l’une de l’autre.

— Vivette !… quelle bonne idée, ma chérie ! soupirait Simone.

Et la jeune fille, se laissant enfin aller à son désespoir, pleura sur l’épaule de l’amie.

— Je suis trop malheureuse, Simone !… Trop malheureuse !… Si tu savais !…

— Qu’as-tu ?

La voix de Simone était tendre, anxieuse, apitoyée. Elle avait fait asseoir la jeune fille sur un divan et la tenait serrée contre elle, dans un geste de protection maternelle. Oh ! qu’elle différait donc de la froide et lointaine visiteuse de d’avant-veille ! Mise en confiance, apaisée, Vivette soupira :

— C’est bon de se retrouver quand on a du chagrin… Nous sommes toujours amies, Simone ?

— Toujours, ma chérie !… Est-ce que tu en douterais ?

Mais oui, Vivette avait pu en douter pendant la fameuse visite. Mais c’était fini à présent, le nuage était passé.

Et, sans chercher le pourquoi, sans faire allusion à la lubie de Simone, au manque de confiance qu’elle avait témoigné, Vivette se laissa aller aux confidences.

— Simone, tu sais qu’on a volé papa ?

La jeune femme fit un geste d’ignorance.

— Mais, ma chérie, je ne sais rien… Les bruits n’arrivent pas jusqu’ici… Si tu savais comment je vis !…

Elle soupira. Peut-être, elle aussi, avait-elle des confidences qui pesaient lourdement sur son cœur. Mais Vivette était trop prise par son propre souci pour s’en apercevoir ; elle continua :

— On a volé, l’autre nuit, l’argent qui était déposé dans l’étude… Tu sais, les cinq cent mille francs… et ceux de M. Dollar…

Simone ne semblait pas parfaitement comprendre mais elle écoutait avec bonne volonté.

— Et le terrible, gémit Vivette, c’est que je connais le voleur… je le connais…

Elle se tordit les bras et, cachant sa jolie tête sur la poitrine de son amie, elle fit, d’une voix entrecoupée par des sanglots, le récit de ses découvertes : d’abord la nuit terrible, la sortie nocturne de René, sa rentrée non moins mystérieuse, puis le chloroforme… le réveil… la constatation du vol et de l’absence du jeune clerc… et, enfin, le lambeau d’étoffe, pris dans le-coffre-fort et reconnu par elle… Ah ! quel coup au cœur elle avait ressenti !… Bien sûr, elle ne savait plus ce qu’elle faisait et c’était machinalement qu’elle s’était emparée du lambeau accusateur…

Et elle avoua, enfin, comment, l’ayant identifié par le rapprochement avec le veston, elle avait caché le tout, sans avoir le courage pour prévenir son père, ni personne.

— Puis-je le dénoncer ?… Tu sais bien que je l’aime, toi ! gémit-elle, en proie au désespoir. Je t’avais confié mon secret… Toi seule, tu sais… Et tu sais, aussi, l’autre… Aie pitié de moi, Simone ! Délivre-moi de ce cauchemar !… Si M. Dollar consentait… à abandonner sa plainte…

— Et pourquoi pas ? prononça tout à coup une voix ironique, retentissant derrière les deux amies.

Ensemble, elles poussèrent un cri terrible et se retournèrent, défaillantes…

Fred Dollar – ou plus exactement Jimmy Brooks – était entré silencieusement, suivi de M. Trique.

Depuis combien de temps se tenait-il là ? Qu’avait-il entendu de l’imprudente confidence ? Il ne le laissa pas ignorer à Vivette.

— Vous venez de prononcer de graves paroles, mademoiselle, dit-il, en s’avançant. Elles pourraient… elles devraient conduire en prison l’intéressant jeune homme dont vous venez de parler. Heureusement, elles sont tombées dans l’oreille de braves gens, qui ne sont pas inaccessibles à la pitié, et je consentirai à les oublier… à une condition.

Il se recueillit. Vivette l’écoutait, plus morte que vive. Devait-elle espérer ? Devait-elle trembler ?

— Tout d’abord, reprit l’impudent personnage, il faut que vous signiez votre déclaration, que M. Trique va rédiger, telle que vous venez de la faire. Ne craignez rien. Elle restera entre mes mains et je m’engage à vous la restituer sitôt obtenu le résultat que je désire… Je m’en servirai uniquement pour obliger René Laluzerne à restituer le montant de son emprunt… Vous serez la première à estimer ce geste indispensable.

Vivette, hors d’état de prononcer un mot, inclina faiblement la tête.

— Pour le reste, ayez confiance en Fred Dollar ! conclut audacieusement Jimmy Brooks.

 

*   *   *

 

Ayant poussé son complice dans le fumoir, dont il referma soigneusement la porte, l’aventurier esquissa une gigue joyeuse.

— Je les tiens ! déclara-il en agitant la déclaration qu’il venait d’arracher à la malheureuse Vivette. Je tiens mon jeune homme… Et il était temps, tu sais ! Tu ne devineras jamais ce qu’il s’apprête à faire, le petit bougre !

XIII

L’ÉNIGME D’UN CŒUR

Logé dans une cabane de bûcherons, en plein bois, mais à proximité des Tuves, Jacques Estéran vivait des heures terribles. La plupart du temps, il demeurait tapi à la lisière, d’où il pouvait apercevoir le toit sous lequel vivait sa Simone.

Que de questions se posait alors le malheureux, sans parvenir à les résoudre ! Sa femme l’avait-elle vraiment chassé de son cœur ? Était-il possible d’expliquer autrement son odieuse attitude ? Non, sans doute !

Pourtant, le cri qu’elle avait poussé en l’apercevant, l’élan qu’elle avait eu envers lui, il n’avait pas rêvé cela, que diable ! Et c’était sincère, c’était spontané, c’était le mouvement et le cri du cœur !

Cela s’était arrêté… oui, mais seulement au moment de l’entrée de Fred Dollar (Jacques ne pouvait nommer qu’ainsi Jimmy Brooks) et le mari pouvait en conclure que c’était seulement en la présence et sous l’influence du milliardaire que Simone feignait de l’avoir oublié et de ne pas le reconnaître.

Seulement en sa présence et sous son influence ! Cela pouvait signifier bien des choses, surtout si Jacques rapprochait cette constatation des confidences de sa petite Pierrette.

— Quand le méchant monsieur est là, petite maman n’est plus la même, avait déclaré l’enfant. On dirait qu’il lui fait peur.

Pourquoi ? Avant l’intervention de Jacques, c’était encore explicable : la veuve dolente, que se croyait Simone, frêle, isolée, sans protection, avait pu subir l’ascendant d’une volonté plus forte et, contre son gré, contre son cœur, céder aux suggestions d’un prétendant. Mais, en présence de son mari ? Est-ce que le réveil n’aurait pas dû se produire ? Est-ce que l’influence, de quelque nature qu’elle fût, de Fred Dollar n’aurait pas dû s’évanouir ? Simone n’avait qu’à se précipiter dans les bras de Jacques, son protecteur naturel.

« Douloureusement, le malheureux songeait… songeait… tournait en rond dans sa pensée, sans parvenir à trouver une explication plausible.

— Le cœur des femmes est une énigme ! gémissait-il. Qui peut se vanter de jamais le connaître ? Je croyais être sûr de celui de Simone. Et que penser, maintenant ?… Il y a pourtant quelque chose… son attitude n’a pas été celle d’une veuve oublieuse, qu’épouvante le retour de son mari… Il y avait en elle de la joie… Et puis, cette joie s’est glacée sous l’influence d’une volonté plus forte que la mienne… Comment ce Fred Dollar peut-il la lui imposer ? Quel sentiment exploite-t-il ? La terreur ? Il faudrait un motif !...

La petite Pierrette, se glissant entre les massifs et les bouquets d’arbres, était venue le rejoindre. Ils cherchèrent ensemble, et le père ne se lassait pas de questionner l’enfant. Mais les réponses ne lui fournissaient pas le mot de l’énigme.

Soudain, des branches craquèrent derrière eux et une voix essoufflée et bouleversée, appela avec précaution :

— Jacques !… Jacques !... Où es-tu ?

Le père et l’enfant se dressèrent ensemble et aperçurent René, battant les buissons. Le clerc de Me Castagne avait ses vêtements en désordre, et la sueur qui couvrait son visage indiquait qu’il venait de fournir une course rapide.

— Nous sommes là ! cria Jacques Estéran, inquiet. Arrive ! Qu’y a-t-il ? Qu’as-tu appris ?

Il devinait, en effet, à la visible émotion du jeune homme, que celui-ci apportait une nouvelle qui ne devait point être bonne.

René se laissa tomber près de lui.

— Ah ! mon vieux ! soupira-t-il. Si tu savais ce qui m’arrive !... C’est terrible ! terrible !…

— Parle ! supplia Jacques. Est-ce que cela nous concerne, moi ou Simone ?

— Oui et non, répondit le clerc. Il n’est pas question de ta femme… mais tu n’es pas absolument étranger à ce qui m’arrive… Tu en es la cause… Oh ! bien indirecte et bien innocente !...

— Explique-toi ! Je ne vois pas du tout ce qui peut te mettre dans l’état où je te vois.

Les mains sur ses épaules, René lui jeta, en attachant sur lui ses regards angoissés :

— On a volé dans l’étude de Me Castagne, juste pendant la nuit que nous avons passée à nous promener… Et je suis accusé !

— Toi ! s’exclama Jacques Estéran.

René poussa un sourd gémissement :

— Oui, c’est comme une fatalité !... On dirait que le hasard… ou quelqu’un… s’est ingénié à accumuler toutes les apparences, toutes les charges susceptibles d’aiguiller les soupçons de mon côté. Mon absence, que je ne puis expliquer, couronne le tout… Car, toute la question est là : à cause de la promesse que je t’ai faite, de taire ta venue et notre entrevue, que je ne puis justifier de l’emploi de mon temps pendant les heures incriminées… Et Vivette croit... Vivette s’imagine…

Il plaqua les mains sur son visage, d’un geste désespéré.

— Oh ! c’est horrible ! murmura-t-il.

Jacques était très ému.

— Calme-toi, mon vieux… C’est facile à arranger, dit-il.

René lui saisit les mains.

— Oh ! oui, n’est-ce pas ? cria-t-il. Tu vas me délier de ma promesse ?… m’autoriser à confier, tout au moins à Me Castagne, ce qui est arrivé… Il est prêt à me croire, lui… Il me défendra… Je ne peux pas vivre ainsi, vois-tu. Il faut que je me disculpe.

— Parbleu ! dit Jacques. Tu penses bien que je ne vais pas te laisser accuser quand il suffit d’un mot de moi !… Et puis, toute réflexion faite, j’ai eu tort de me cacher… C’est laisser trop beau jeu à ce Fred Dollar qui, de plus en plus, m’est suspect… Il est peut-être possible de faire immédiatement valoir mes droits et de soustraire Simone à son influence, que je devine néfaste. Me Castagne me connaît. Il me conseillera. Va le trouver et confie-lui tout…

Le visage du jeune clerc s’illumina.

— Ah ! s’écria-t-il en serrant chaleureusement la main de son ami. Quel poids tu m’enlèves de dessus la poitrine !… Permets-moi de repartir immédiatement… J’ai hâte de parler… Et, dans ma précipitation, je suis venu à pied… comme un fou… Me Castagne ne doit plus savoir que penser. Je l’ai planté au milieu du jardin !…

— Va !… Va ! mon vieux, dit cordialement Jacques Estéran. Et quand tu auras mis ton brave notaire au courant, tu me déclareras prêt à suivre ses conseils et tu reviendras me chercher, s’il y a lieu.

— Comptes-y, Jacques. À tantôt…

Il se leva, donnant à son ami une dernière poignée de mains.

— Tiens ! fit-il en regardant autour de lui. Où donc est passée ta fillette ? Est-ce que je l’aurais mise en fuite ?

Jacques regarda à son tour et appela vainement…

La petite Pierrette avait disparu.

 

*   *   *

 

Ce n’était pas sans motif…

Tandis que René exposait à Jacques sa terrible situation, l’oreille fine de l’enfant avait perçu un bruit suspect. Caché derrière un buisson, quelqu’un devait épier le groupe que formaient les deux amis et prêter l’oreille à leurs propos.

Vivement, et sans avertir son père, ce qui eût risqué de donner l’éveil à l’espion, Pierrette, à quatre pattes, s’éloigna des deux hommes et contourna le buisson suspect, derrière lequel elle aperçut le faux Fred Dollar.

Jimmy Brooks était aux écoutes et ce qu’il entendait ne devait pas être de son goût, car sa physionomie avait une expression étrange.

Comment se trouvait-il là ? La candide Pierrette pouvait s’en étonner. Mais, si elle avait mieux connu l’habile coquin, elle eût deviné que, mis en garde par la visite et les menaces de Jacques Estéran, Brooks avait aussitôt organisé une surveillance qui lui avait révélé la retraite de l’ennemi.

Et, naturellement, il épiait celui-ci.

Il en avait assez entendu, sans doute, car, s’éloignant avec précaution, il sortit du bois et se dirigea vers la maison à grandes enjambées.

Bravement, la petite Pierrette courait derrière lui, en prenant soin de ne pas se laisser voir. Elle entra à sa suite dans la maison, l’entendit appeler Trique et le vit pénétrer avec lui dans le salon, où ils devaient surprendre les imprudentes confidences de Vivette.

Perplexe, l’enfant hésita à se faufiler derrière eux. Mais ils avaient refermé la porte. Elle se décida donc à faire le tour par le fumoir, ce qui lui prit du temps : car, ne voulant pas révéler sa présence, elle devait ouvrir et fermer les portes avec de grandes précautions.

Au moment où elle allait entrebâiller celle qui donnait dans le salon, elle entendit des pas s’approcher et n’eut que le temps de se dissimuler derrière une tapisserie.

Brooks et M. Trique entraient, le premier tout joyeux de l’arme que le hasard venait de lui mettre entre les mains.

Vraiment oui, elle venait à point, cette déclaration si terrible pour René Laluzerne, qu’il venait de faire signer à Vivette ! Elle allait lui permettre de parer le coup que le jeune clerc s’apprêtait à lui porter.

Il l’expliqua à Trique.

— Tu comprends que si je le laisse faire, s’il met au courant le notaire, ce n’est pas seulement la partie de notre plan le concernant qui s’écroule… Au fond, je m’en moquerais… Mais c’est l’autre qui va du coup revenir à la charge, avec deux témoins…

— Bigre ! dit simplement M. Trique, tout comme s’il appréciait la gravité de cette situation et les menaces qui en découlaient.

— Il ne faut pas ! Aussi, tu vas sauter en auto et courir au village, reprit Brooks. Voici le témoignage écrit de Mlle Castagne. Avec cela, tu peux faire coffrer immédiatement René Laluzerne… Tu as de l’avance sur lui, il est à pied et tu rouleras en auto… Mais ne perds pas une seconde. Il faut qu’on lui mette la main au collet avant qu’il ait eu le temps de parler… Tu comprends ?

— Bon ! je m’en charge, déclara M. Trique avec assurance. Tu seras content.

Il sortit, suivit de Brooks qui répétait :

— Le clerc coffré, je me charge de l’autre… J’embrouillerai les choses… Je le compromettrai… Et puis, l’important est de gagner du temps…

La porte se referma. Sortant de sa cachette, la petite Pierrette se dirigea à pas de loup vers une autre porte et se glissa hors du fumoir.

Deux minutes plus tard, elle courait de toute vitesse de ses petites jambes à travers le jardin, dans la direction du bois.

XIV

COUP MANQUÉ

Vivette avait repris le chemin du village.

Reconduite par le faux milliardaire, après le tour de passe-passe au moyen duquel Brooks lui avait escamoté sa signature, elle se retrouvait dehors, étourdie, désemparée, toute tremblante encore de la scène et sans avoir pu échanger avec Simone d’autres paroles qu’un adieu banal.

Il ne convenait pas à Jimmy Brooks de la laisser en tête à tête avec Mme Estéran. Et c’est pourquoi il s’était empressé de la reconduire lui-même.

Pourtant Vivette aurait eu grand besoin de puiser dans les encouragements et les promesses de son amie un peu de réconfort.

Qu’avait-elle fait ? Elle en restait interdite et presque terrifiée.

Trompée par les paroles doucereuses du faux Fred Dollar, et d’ailleurs anéantie par la conscience qu’elle avait d’avoir laissé échapper son secret, elle n’avait pas eu la force de résister ; elle s’était laissée aller à signer la déclaration. Brooks lui répétait tellement que c’était le seul moyen de sauver René Laluzerne ! Pourquoi aurait-elle hésité ? Elle avait parlé. Ses paroles avaient été entendues, recueillies. Une signature n’aggravait rien. Au contraire, puisque – Jimmy Brooks l’affirmait solennellement – elle allait permettre de ramener le clerc à la raison et d’étouffer le scandale.

Tout de même, en se retrouvant seule. Vivette n’était pas fière. Elle se sentait le cœur gros et avait envie de pleurer.

Était-ce bien sûr qu’elle avait sauvé René et que cet homme qui, décidément, ne lui était pas sympathique, se contenterait de faire de sa déclaration l’usage promis ?

Elle avait parlé… puis elle avait signé.

Donc, elle avait livré René. C’était à cause d’elle que, bientôt, il devrait courber la tête et s’avouer coupable.

— Châtiment mérité ! aurait dû penser la jeune fille, puisqu’elle ne croyait pas à l’innocence du jeune clerc.

— Oui, mais voilà – et ce sont les contradictions de l’amour – la pensée d’être pour quelque chose dans ce châtiment faisait horreur à Vivette. Juger René, cela passait encore ! Mais le condamner, presque l’exécuter !… Oh ! c’était au-dessus des forces de Mlle Castagne.

Et, pourtant, qu’elle l’eût voulu ou non, par imprudence ou faiblesse, elle avait fait cela.

Courbant la tête, elle avançait en soupirant. Ah ! elle ne se hâtait point ! C’était presque avec terreur qu’elle évoquait le moment où elle se retrouverait en présence du jeune clerc, où elle sentirait, fixés sur elle, ses regards suppliants ! Ils imploreraient peut-être la pitié, le pardon ! Et ce serait trop tard ! Vivette ne pourrait plus accueillir le repentir ! Elle s’en était ôté le droit, comme la possibilité.

Car elle aurait pu ! Cette idée lui venait maintenant, elle aurait pu tenter ce qu’allait tenter Fred Dollar, morigéner René, le mettre en demeure de restituer, secrètement. Ce devait être facile. Et personne n’aurait rien su. Le clerc n’aurait eu à rougir que devant elle. Châtiment plus que suffisant ! Vivette en était certaine.

— Ah ! que j’ai été sotte ! gémit-elle.

Si lentement qu’on marche, on finit toujours par arriver. Au bout du sentier, la triste Vivette aperçut la haie qui clôturait le jardin, puis la grille ouverte et, au-delà, la maison paternelle.

Elle déboucha sur la route.

Au même instant, à l’autre extrémité, arrivait René Laluzerne, un René exalté, radieux, qui semblait avoir des ailes…

Stupéfaite et troublée, Vivette s’arrêta, se rejeta en arrière, de façon à demeurer cachée par la haie. Elle avait peur. Elle ne voulait pas se retrouver en face du jeune homme, après ce qu’elle venait de faire. Il lui semblait que c’était maintenant à elle de lui demander pardon.

Mais, retenue par ce sentiment de honte et de regret, elle n’en éprouvait pas moins le désir de savoir ce qui pouvait motiver la transformation de René. Pourquoi cette joie éclatait-elle sur son visage, succédant à la contrainte des derniers jours ? Le matin, il baissait la tête comme un coupable et, maintenant, il avait presque l’air d’un triomphateur.

Intriguée, Vivette se pencha.

René arrivait devant la grille. Il se précipita pour la franchir.

Mais, que se passait-il ?

Tout le sang de Vivette reflua de son cœur. Elle poussa un cri d’effroi.

D’une encoignure, un groupe d’individus venait de surgir, barrant le passage au jeune clerc.

Et ces individus, Vivette, mortellement pâle, les reconnaissait bien : il y avait le brigadier de gendarmerie, qu’accompagnaient un de ses gendarmes, le juge de paix, le greffier…

Et puis… M. Trique…

Narquois et souriant, il posa sa main droite sur l’épaule de René Laluzerne.

— Au nom de la loi ! prononça-t-il.

En même temps, il faisait signe aux gendarmes qui, gênés, s’avançaient et encadraient le jeune clerc.

Pétrifié, celui-ci s’était arrêté net. Et, ses yeux, un peu hagards, interrogeaient ceux qui l’entouraient, allaient du juge au greffier :

— Messieurs qu’y a-t-il ? Que signifie ? s’écria-t-il d’une voix étranglée par l’émotion.

Le juge de paix dit avec rondeur :

— Il faut rester calme, monsieur René et nous accompagner gentiment à la gendarmerie… On a quelques petites explications à vous demander…

Mais cette façon familière d’accorder les rigueurs de la justice avec la pitié qu’éprouvait le brave homme de juge envers un garçon qu’il connaissait et ne pouvait se décider à croire coupable, ne faisait pas du tout le compte de M. Trique.

— Pardon ! interrompit-il d’un ton rogue. Il faut appeler les choses par leur nom… J’arrête monsieur, qui est accusé d’un vol et contre qui existe un témoignage accablant…

— Un témoignage ! se récria René, dont le visage passait par toutes les nuances de l’arc-en-ciel.

— Celui de Mlle Vivette Castagne, précisa M. Trique. Elle vous accuse formellement d’être l’auteur du vol… Une perquisition à laquelle va procéder M. le juge de paix prouvera, du reste, la véracité de ses affirmations… Gendarmes, emmenez l’accusé et enfermez-le dans la chambre de sûreté, en attendant que j’aie reçu du procureur l’autorisation de le faire transférer à Nice… Il est au secret, bien entendu.

D’abord suffoqué par le coup qui le frappait et surtout par la révélation qui lui était faite du rôle joué par Vivette, le jeune clerc se débattit soudain.

— Je proteste contre l’accusation ! s’écria-t-il. Mlle Castagne est victime d’une erreur qu’elle reconnaîtra elle-même… Moi aussi, je puis invoquer un témoignage à ma décharge…

— Lequel ? s’enquit dédaigneusement M. Trique.

— Celui d’un de mes amis, Jacques Estéran.

Le juge de paix et le greffier poussèrent une exclamation.

— Mais il est mort ! se récria le premier.

— Bah ! riposta perfidement M. Trique. Cela n’empêchera pas monsieur de le ressusciter pour les besoins de sa cause… On trouve toujours des compères pour ces sortes de rôles… En route ! Tous les témoins du monde n’empêcheront pas que l’affaire soit du ressort du juge d’instruction… La justice est saisie… On décidera à Nice… Notre mission doit se borner à nous assurer du prisonnier… En route !

Et malgré les protestations du malheureux René, les gendarmes, intimidés par les injonctions de M. Trique, l’entraînèrent vers leur caserne.

Le juge, le greffier et le complice de Brooks franchirent alors la grille et se dirigèrent vers l’étude.

Cachée au coin de la haie, Vivette avait assisté à toute cette scène, sans trouver la force de faire un pas en avant. Ses jambes se dérobaient sous elle. Elle se sentait défaillir.

Elle avait compris, tout compris ! Si les paroles n’étaient point parvenues jusqu’à ses oreilles, le sens des gestes était suffisamment clair pour lui révéler la terrible vérité… On arrêtait René Laluzerne et c’était elle, c’était son témoignage, qui était la cause de cette arrestation.

Frappée comme d’un coup de foudre, elle demeurait sur place, en se raccrochant inconsciemment aux branches des arbrisseaux qui constituaient la clôture du jardin.

— Mon Dieu ! gémissait-elle, de temps à autre.

Puis, quand les gendarmes eurent emmené René Laluzerne, quand M. Trique, le juge et son greffier eurent disparu à l’intérieur de l’étude, Vivette, chancelante, se remit en route, se traîna jusqu’à la grille et rentra chez elle.

Dans le vestibule, elle croisa le vieux Mime, bouleversé. À la vue de la jeune fille, il leva vers le plafond ses mains calleuses.

— Ah ! mam’zelle Vivette, quelle affaire ! geignit-il. Il est venu le juge, puis le greffier, et puis encore un autre monsieur, qu’ils sont tous là-haut à faire un ramadan !… Not’ monsieur en sera malade, bien sûr !… Paraît que le voleur est trouvé et que ça serait m’sieu René !… Ils sont piqués de croire ça !… sûrs qu’ils sont piqués !

Vivette avait baissé la tête, les joues brûlantes. Elle passa sans répondre ; les paroles ne trouvaient plus le chemin de sa gorge.

Tandis qu’elle montait l’escalier, elle entendit encore le vieux Mime qui continuait à grogner.

— Elle aussi !… V’là qu’elle a l’air d’y croire !… Coquin de sort ! Y a donc que ma vieille caboche de solide ?

La jeune fille n’avait plus qu’une idée : s’enfermer dans sa chambre pour pouvoir pleurer à son aise.

Mais, quand elle eut ouvert la porte, elle recula.

Trique, le juge, le greffier, Me Castagne, tous étaient là, au milieu des armoires ouvertes et des tiroirs bouleversés.

Et M. Trique, exultant, brandissait sous le nez du notaire effondré et du juge perplexe le fameux veston déchiré et le lambeau gris accusateur qu’il venait de dénicher au fond de la cachette.

— Voilà la preuve !… La voilà ! clamait-il.

Son regard circulait, quêtant des approbations – peut-être des applaudissements ; il aperçut Vivette, droite et pâle, sur la porte.

— Entrez, mademoiselle, dit-il narquoisement. Vous n’êtes pas de trop… C’est bien grâce à vous si la vérité éclate… Tenez, messieurs, voici mademoiselle qui m’a fait la déclaration que vous avez lue… Elle peut vous la confirmer.

Me Castagne tourna vers sa fille un regard consterné, dans lequel elle crut distinguer une nuance de reproche.

— Tu savais ?… C’est toi qui as découvert ça ? bégaya-t-il.

Vivette inclina silencieusement la tête ; des larmes coulaient sur ses joues. Elle dut s’asseoir.

— Remettez-vous, dit paternellement M. Trique. Je comprends votre émotion… On n’aime pas trouver des voleurs parmi ses amis et il en coûte de les dénoncer… Mais, le plus fort est fait… et c’était votre devoir, ma chère demoiselle… une vraie question de confiance…

Oh ! ce mot, dans la bouche de l’honorable M. Trique !

Le notaire ne parvenait point à reprendre ses esprits.

— Qui aurait imaginé pareille chose ? gémissait-il. Je ne peux pas m’y faire !… Je n’y crois pas !… René !… Notre René, avoir volé !… m’avoir volé !… Pourquoi ?… Il est de bonne famille. Il a les moyens…

Et s’adressant à Vivette, presque sévèrement.

— Tu as cru ça, toi ?… Tu l’as cru ?…

— Il a bien fallu !… murmura la jeune fille défaillante.

Puis, écartant, d’un geste suppliant, toutes les autres questions que son père pouvait formuler :

— Je t’en prie ! fit-elle. Laissez-moi !... J’ai trop de peine !

— Mais oui, laissez-la, intervint M. Trique, d’un ton bonhomme. Pourquoi la tourmenter ?… Quant à vos étonnements, mon cher monsieur Castagne, si vous aviez comme moi vingt ans de services… (il toussa légèrement et acheva) judiciaires… vous en auriez vu de plus fortes encore… Votre clerc a vingt-cinq ans : ça explique tout… toutes les folies…

— Non ! non ! faisait, de la tête, Me Castagne.

Mais, à quoi bon discuter ? Il demanda :

— Est-ce que je puis le voir ?… Ce n’est pas un méchant garçon… S’il est vraiment coupable, c’est qu’il a perdu la tête… Je lui parlerai… Je le ramènerai…

— Impossible ! se récria vivement M. Trique. Tout à fait impossible !… Il est au secret… Et c’est à Nice seulement, devant le juge d’instruction, qu’il pourra être confronté avec les témoins.

— Mais je n’ai pas porté plainte ! protesta Me Castagne. Pourquoi l’arrête-t-on ?… Il a du répondant… Je ne veux pas déshonorer sa famille…

De nouveau, il jeta un regard sur Vivette, qui y lut, cette fois, un blâme formel.

Elle dit faiblement :

— M. Dollar m’avait promis…

Puis, sans parvenir à achever, elle éclata en sanglots.

Mais, M. Trique n’écoutait rien.

— Je regrette !… Mais, la justice est saisie… L’affaire doit suivre son cours…

Et le juge de paix, visiblement embarrassé, se tiraillait la moustache et se grattait successivement la nuque, le nez et le menton, sans oser intervenir.

Tout à coup, du vestibule, monta un bruit de voix, un tumulte d’exclamations.

Quelqu’un criait :

— Mais va donc les prévenir, vieux toqué !… Tu t’exclameras après.

Et la voix du vieux Mime, gloussante, ébahie et joyeuse, répondait :

— Oui, m’sieu Jacques… Bien sûr, m’sieu Jacques !… Dites-moi seulement que je suis bien éveillé… que je n’ai point perdu la boule !

L’escalier cria sous un pas lourd, qu’accompagnait un pas plus alerte. Mime apparut à la porte de la chambre, masquant quelqu’un qui se tenait derrière lui.

Son visage, comme sa voix, indiquait un mélange d’ahurissement et de jubilation.

— Not’ monsieur ! cria-t-il. C’est m’sieu Estéran… Jacques Estéran !… Il est pas mort !… Il revient… Et il dit comme ça qu’il a des choses à dire, rapport à m’sieu René qu’est innocent !

 

*   *   *

 

La petite Pierrette avait couru tout d’une traite jusqu’à l’endroit où elle avait laissé son père. Elle l’y retrouva.

— Papa ! s’écria-t-elle, essoufflée et surexcitée, le méchant monsieur veut mettre en prison mon ami René !

Ses explications manquèrent un peu de clarté : mais Jacques Estéran réussit tout de même à comprendre deux choses : d’abord que Fred Dollar le visait, en cherchant à faire mettre René sous les verrous ; puis qu’il n’y avait pas une seconde à perdre s’il voulait tirer d’affaire le jeune clerc.

Il se leva vivement et embrassa Pierrette.

— Tu es une brave petite, lui dit-il. Tiens-moi toujours bien au courant de ce qui se passe chez ta maman… Je cours au village ; reviens dans deux heures ; je serai de retour.

Et abandonnant l’enfant, il s’élança vers le sentier qu’avait suivi Vivette.

 

*   *   *

 

Son apparition fit sensation.

Me Castagne éleva les bras au ciel. Le juge de paix et son greffier poussèrent des exclamations. L’honorable M. Trique blêmit et regarda du côté de la porte, prêt à prendre la fuite.

Quant à Vivette, une seule partie de la phrase l’avait frappée et, dominant son émotion, elle se précipita vers Jacques.

— René est innocent ? s’exclama-t-elle.

— N’en doutez pas ! riposta le « revenant ». Sans reproche, mademoiselle Vivette, mon témoignage vaut bien le vôtre, car c’est moi qui ai motivé cette sortie nocturne qu’on lui reproche de ne pouvoir expliquer… Je lui avais annoncé mon retour… ma guérison… par une dépêche.

— C’est vrai, clama le vieux Mime, d’une voix claironnante. C’est moi qui l’ai remise à m’sieu René… Même qu’il en a reçu un fameux coup !

— Je lui fixais un rendez-vous pour le soir même, poursuivit Jacques. Il y est venu, en me gardant le secret comme je l’en priais… Je vous expliquerai pourquoi, maître Estéran… Et depuis, je ne l’ai pas quitté. Nous avons même fait ensemble certaine démarche que n’ignore pas M. Fred Dollar…

En prononçant ces derniers mois, il se tourna agressivement du côté de M. Trique, en qui il devinait l’homme du milliardaire.

Sa déclaration produisait un soulagement général.

— Tout s’explique !… Tout devient clair ! exultait Me Castagne.

Et le juge de paix déclara :

— En effet ! cela change la situation… et je pense que Mlle Castagne ne maintient pas sa déposition ?

— Il est innocent !… Maintenant, j’en suis sûre ! répondit Vivette, avec une joyeuse exaltation. Ah ! quel bonheur !… Ai-je été assez sotte !… C’est cette sortie mystérieuse qui m’avait bouleversée… Le reste…

— Le reste s’expliquera, trancha Me Castagne. Ce ne sont que des apparences et du moment qu’il est prouvé que René était sorti, au moment du vol, l’histoire du veston ne signifie plus rien.

Le juge de paix fit signe à son greffier.

— Allez donc délivrer ce pauvre jeune homme, dit-il. Nous n’avons plus aucune raison de maintenir l’arrestation.

Le greffier se dirigea vers la porte.

Bien qu’il sentît la partie perdue. M. Trique voulut tenter un suprême effort.

— Permettez ! dit-il, de son plus grand air. Je ne partage pas votre avis… Mademoiselle se rétracte ; mais nous n’en avons pas moins sa déclaration écrite… appuyée par la découverte du veston, qu’elle avait si bien caché. Il faudra qu’elle s’explique à ce sujet… Et quant à monsieur (il montra Jacques) qu’on disait mort et qui ressuscite si à propos, tout en reconnaissant qu’il désirait se cacher, son témoignage me semble suspect… Tout cela prouve que le clerc de Me Castagne compte ici beaucoup d’amis… Mais, il y a un autre plaignant qu’on me paraît oublier : c’est M. Fred Dollar… qui ne se rétracte pas… Le juge d’instruction débrouillera tout cela… En attendant, il est bien inutile de donner la clé des champs au prévenu… Je m’y oppose… et je somme monsieur le juge de paix…

— Ta ta ta ! interrompit celui-ci, perdant patience. Laissez-moi donc tranquille à la fin !… J’en ai assez d’endosser la responsabilité de vos gaffes. D’abord, de quel droit me donnez-vous des ordres ? Vous venez de Paris, c’est possible. Mais, au bout du compte, je ne vous connais pas… Allez, greffier ! Et ramenez M. Laluzerne.

Il tourna le dos à l’honorable M. Trique qui, démonté par cette apostrophe, rougit et demeura coi.

— Je rendrai compte à qui de droit, balbutia-t-il, d’une voix indistincte.

Et doucement, il gagna la porte et disparut.

Personne ne prêta la moindre attention à cette sortie plutôt piteuse. Tous les acteurs de cette scène entouraient Jacques, qui racontait son aventure, son retour secret, sa crainte d’effrayer sa femme, mais en évitant de faire allusion au mariage et à la démarche tentée auprès de Fred Dollar.

Le juge de paix, bien qu’intrigué, sentit qu’il était de trop et que Jacques Estéran hésitait à aborder devant lui ce sujet pénible.

— Je vous laisse, déclara-t-il. Je reviendrai tantôt pour consigner vos déclarations que je transmettrai au parquet… Vous présenterez mes excuses à votre clerc, maître Castagne…

« Mais, n’est-ce pas, ce diable de Parisien était venu me trouver avec une déclaration signée de Mlle Vivette… Mettez-vous à ma place… Vous auriez marché.

Il adressa un petit signe paternel à la jeune fille qui rougissait et se retira, en concluant.

— Nous avions tous perdu nos lunettes… Heureusement que M. Estéran est revenu !

— Heureusement ! soupira Vivette, en tournant vers Jacques ses beaux yeux brillants de reconnaissance.

Elle lui tendit la main.

— Comme Simone va être heureuse ! dit-elle.

Le front du mari s’assombrit. Mais il n’eut pas à répondre. René entrait, illuminé, ému.

Il sauta au cou de Jacques et l’embrassa.

— Mon vieux ! C’est toi !… Tu es venu me tirer de là !… Ah ! quels mauvais moments j’ai passé !… Je savais bien que ça ne durerait pas, que tout s’expliquerait… Mais c’est égal !

Il lâcha Jacques et se tourna vers Me Castagne – tout penaud, mais content tout de même, riant d’un œil et larmoyant de l’autre – et vers Vivette, devenue toute rouge et qui semblait l’implorer, les mains jointes.

— L’explication a fini par venir, maître Castagne… Vous voyez qu’il n’y avait pas de ma faute… J’avais promis de me taire… Seulement, ce n’est pas gentil de m’avoir soupçonné…

Vivette n’y tint plus.

— Pardon ! sanglota-t-elle, en faisant un pas en avant. J’ai tant souffert !… J’ai été si malheureuse !…

— Ne pleurez pas ! supplia René, prêt à pleurer lui-même. Les apparences étaient contre moi et j’ai bien vu que vous aviez de l’amitié pour moi… On ne se met pas en souci pour quelqu’un qui vous est indifférent… C’est oublié !…

Il lui serra la main et revint à Jacques.

— Parlons plutôt de toi, reprit-il. As-tu mis au courant Me Castagne ?

— Pas encore, soupira le malheureux mari.

La confidence n’était pas des plus commodes à faire. Il lui était pénible de confesser l’apparente trahison de sa Simone. Pourtant, il était indispensable d’exposer la situation au notaire, qui était de bon conseil. Aidé de René, qui traduisait ses réticences et encourageait ses hésitations, il y parvint pourtant.

Me Castagne avait écouté avec attention, non sans hocher la tête aux passages qui suscitaient les exclamations indignées de Vivette.

Cette petite Simone !… qui aurait cru !… Elle avait donc perdu le sens ?… Sans doute, sa décision brusque de se remarier, son attitude énigmatique, sa froideur envers ses amis les préparaient un peu à la révélation.

Mais, néanmoins, il y avait de quoi être estomaqué.

Renier son mari !… Refuser de le reconnaître !…

— Étrange !… Et plus qu’étrange ! prononça le notaire, en se recueillant. Mais, c’est comme l’histoire du vol, il faut assurer ses lunettes avant de prétendre y voir clair… De Mme Estéran, je ne dirai qu’un mot : il faut qu’elle soit devenue folle… Quant à ce Fred Dollar, son arrogance me dépasse… Ce que vous me dites me donne à penser… beaucoup à penser…

La tête dans ses mains, il médita.

— Je m’y perds ! déclara-t-il enfin. De la part d’un intrigant, la chose se comprendrait encore… On pourrait pressentir où il veut en venir, quel profit il prétend tirer de l’aventure… Mais nous sommes en face de M. Fred Dollar… un homme cousu d’or… qui remue les millions à la pelle… Sans compter, mon pauvre Jacques, que vos cinq cent mille francs courent les chemins…

— Je me suis déjà dit tout cela, remarqua René Laluzerne.

— Cela prouve qu’à l’occasion tu sais réfléchir, répliqua Me Castagne, avec une petite tape amicale sur le bras de son clerc. Qui a volé le million ? Pourquoi Fred Dollar semble-t-il user d’une influence indubitable pour écarter Simone de son mari ? J’aime mieux avouer que je n’en sais rien. Il est d’ailleurs impossible de raisonner, parce qu’en raisonnant on aboutit à de pures stupidités.

C’est ainsi qu’on passe quelquefois à côté de la vérité. Quelques lueurs venaient d’effleurer Me Castagne : il avait entrevu que, si on raisonnait selon la logique, on devait convenir qu’un seul homme paraissait détenir le mot des deux énigmes – qui peut-être n’en formaient qu’une. Et c’était Fred Dollar.

On avait volé un million dans l’étude ; or quatre personnes seulement connaissaient l’existence de ce million : Vivette, René, Me Castagne, Simone Estéran et Fred Dollar.

Les trois premiers écartés, les deux derniers ne faisant qu’un, on devait en conclure que seul le milliardaire pouvait avoir inspiré, sinon exécuté le vol.

Tout contribuait à renforcer cette hypothèse ; avec elle, toutes les parties du mystère devenaient explicables (à part la façon dont le voleur avait pu se procurer le mot de la combinaison. Et encore, sur ce point, le notaire ne pouvait oublier qu’il avait ouvert et refermé son coffre, en présence du milliardaire). Si l’on prenait par exemple le vol de la seconde liste, enlevée au vieux Mime, il fallait encore reconnaître qu’il n’avait pu être inspiré que par les personnes susdites, seules au courant du secret. Et là encore, en procédant par élimination, Fred Dollar restait seul en cause.

Oui, toutes ces pensées devaient venir à quiconque raisonnait. Et sans doute s’étaient-elles présentées à l’esprit de René Laluzerne comme à celui de Me Castagne. Mais l’un et l’autre avaient dû les repousser.

Pourquoi ? « À cause du Masque d’Or », parbleu !… parce qu’il ne viendrait à l’idée de personne d’accuser de vol un milliardaire !

Ah ! Jimmy Brooks était décidément un malin, qui savait ce qu’il faisait !

— Conclusion ! reprit brusquement Me Castagne. Je partage absolument l’avis de Jacques Estéran : sa femme est irresponsable… Elle subit une influence néfaste, à laquelle il convient de l’arracher au plus tôt.

— Comment cela ? demanda Jacques d’une voix altérée.

— Parce que, mon cher garçon, la scène stupéfiante que vous m’avez contée, pourrait se renouveler… Laissons de côté votre situation bizarre de mort vivant. Vous êtes assez connu ici pour que nos témoignages parviennent à éluder cette difficulté… Mais, supposons que vous vous présentiez avec l’appui des autorités pour sommer Fred Dollar de vous rendre votre femme… et supposons que, le premier s’effaçant, Mme Estéran persiste dans son altitude, c’est-à-dire refuse de vous reconnaître et de vous suivre… nous pouvons supposer cela.

— Nous le pouvons, reconnut douloureusement le pauvre mari.

— Alors ?… Vous voici acculé à un procès… Et quel scandale !… Mon avis est qu’il faut l’éviter.

— C’est également le mien. Mais, sera-ce possible ?

— Oui. Enlevez Simone !…

— Comment ? balbutia Jacques ahuri.

René avait compris. Il approuva, tandis que Vivette battait des mains.

— Me Castagne a raison… Enlève ta femme… Une fois soustraite à l’influence de Fred Dollar, qui sait si elle ne te fournira pas le mot de l’énigme.

— Cela se peut faire dès aujourd’hui, insista le notaire. René et Vivette peuvent aller, de ma part, prier le docteur de me prêter son auto. Ils iront se poser derrière le bois des Tuves, auquel on arrive par la route opposée à celle de la Rochette…

— Et toi, dit à son tour le jeune clerc, tu guettes l’instant favorable… une absence de Fred Dollar… tu t’introduis chez ta femme… tu l’emportes… et tu viens nous rejoindre.

— Pierrette m’aidera ! s’écria Jacques, réconforté par ce projet qui lui apparaissait fort réalisable. Ah ! chers amis ! comment vous remercier ?

— En redevenant heureux ! conclut Vivette, en tendant gentiment sa main au mari de Simone.

— Tout s’arrangera bientôt… Mais, il est impossible de recourir aux voies légales… précisément à cause de la situation que nous soupçonnons… Ce serait aller au-devant d’un scandale inutile…

XV

LE RÉVEIL DU CŒUR

Simone rêvait… Ou, peut-être, elle sommeillait. On ne savait plus au juste, à la voir ainsi, perpétuellement dolente, les yeux mi-clos, la physionomie indifférente, comme si toute vie cérébrale était interrompue en elle.

Jadis – cela ne remontait qu’à quelques semaines – elle passait aussi de longues heures dans un fauteuil, l’œil perdu dans le vague. Mais, alors, c’était à sa douleur qu’elle appartenait, à sa douleur que reflétait son visage.

Souffrir, c’est vivre. Maintenant, en apparence tout au moins, Simone ne souffrait plus, et on aurait dit qu’elle avait cessé de vivre. Seule la vie végétative continuait en elle et les quelques gestes qu’elle faisait n’étaient que des réflexes, ou bien étaient provoqués par une volonté étrangère, la sienne n’intervenant pas.

Le monde extérieur ne semblait plus l’intéresser. À peine le voyait-elle. En tout cas, il n’éveillait en elle ni idées, ni associations d’idées. Inerte, passive, somnolente, elle s’abandonnait du matin au soir à cet engourdissement morbide, dont la tirait seule la voix froide de Jimmy Brooks.

Oh ! certes, ce n’était pas l’amour qui avait poussé Simone Estéran à céder aux sollicitations du faux Fred Dollar ! La plupart du temps, elle subissait sa présence, sans même paraître se rendre compte qu’il était là. Et dès qu’il disparaissait, elle oubliait visiblement qu’il existait.

Qu’était-il venu faire dans sa vie ? Pourquoi lui avait-elle accordé sa main ? Mystère ! Nul ne pouvait savoir ce que pensait Simone, puisque, maintenant, elle ne parlait à personne.

Pensait-elle, seulement ? Ce n’était pas certain.

Ce jour-là, assise, ou, plus exactement, prostrée dans un fauteuil, à quelques pas d’une fenêtre ouverte sur le merveilleux panorama des montagnes, elle gardait un regard fixe et un visage morne qui annonçaient un arrêt total de la pensée.

Une porte cria derrière elle, et elle ne se retourna point pour voir qui entrait. Pas davantage elle ne parut remarquer une petite ombre qui se glissait entre elle et la fenêtre, s’approchant timidement et venait s’agenouiller sur un coussin à ses pieds.

Une petite main se posa sur les siennes, un regard anxieux la contempla, cherchant son regard.

Et la persistance de ce regard bleu, si doux, si triste, si implorant, fixé sur le sien, troubla tout à coup Simone, la tira de son engourdissement. Elle le sentit et, à son tour, regarda l’enfant agenouillée devant elle.

Alors, son visage s’éclaira de tendresse ; la flamme de la vie reparut dans les yeux et une de ses mains, échappant à la caresse silencieuse de la menotte, monta vers les cheveux dorés et les caressa.

La fillette tressaillit.

— Maman ! s’écria-t-elle, avec un mélange de joie et de crainte. Tu me vois ?… Tu m’aimes encore ?

Passionnément, Simone se pencha vers sa fille, la saisit dans ses bras et l’attira sur ses genoux.

— Ma Pierrette ! murmura-t-elle, en couvrant de baisers le front pur. Comment peux-tu poser une question pareille ?

Les lèvres de l’enfant se nichèrent contre l’oreille de la mère. Et Pierrette murmura plaintivement :

— On aurait dit que tu ne m’aimais plus… Tu ne t’occupes plus de moi… Tu ne me regardes plus… Tu ne me parles plus… depuis qu’on a rencontré le méchant monsieur…

Simone ne semblait pas comprendre. Elle s’étonnait, s’indignait, s’exclamait et serrait plus fort sa petite fille contre son cœur.

— Moi, ne plus t’aimer ! ne plus te regarder… ne plus m’occuper de toi !… Oh !… Oh !… mon trésor ! ma petite chérie ! Où vas-tu chercher de pareilles idées ?

— J’ai bien vu, maman ! répétait la petite voix grave et encore un peu triste.

— Tu me fais de la peine ! gémit Simone.

Pierrette jeta ses petits bras autour du cou de sa mère.

— Console-toi, maman ! C’est fini ! dit-elle, en secouant ses boucles.

Et, regardant Mme Estéran, de ses grands yeux si limpides et si clairvoyants, elle ajouta :

— On dirait… on dirait que tu redeviens toi !

La jeune femme tressaillit.

— Mais, je ne te comprends pas… Tu dis des bêtises, ma chérie, balbutia-t-elle.

Elle ne se rendait pas compte qu’en elle, à la voix de l’enfant, c’était comme un réveil de sa pensée et de sa tendresse. Elle sortait de sa torpeur : elle entendait ; elle voyait.

Et tant de choses auraient dû l’étonner – l’étonnaient sans qu’elle s’en aperçût ! Involontairement, ses yeux se promenaient autour d’elle et semblaient apercevoir pour la première fois cette pièce et ce paysage, au milieu desquels elle vivait depuis plusieurs semaines.

Elle passa sa main sur son front, comme on fait pour rappeler la mémoire défaillante…

— C’est bizarre ! murmura-t-elle.

Mais, aussitôt, ses yeux se reportèrent sur l’enfant. Elle l’embrassa passionnément.

— Je t’aime !… Je t’aime, ma chérie !… ma consolation !

Pierrette était aux anges, se pelotonnant sous la caresse maternelle. Pourtant, une inquiétude subsistait dans ses yeux ; elle s’exprima tout à coup, timidement, craintivement :

— Et petit papa !… Est-ce que tu l’aimes encore ?

Simone pâlit... Un flot de larmes jaillit de ses yeux.

— Que dis-tu ?… Que dis-tu ?… s’exclama-t-elle. Oh ! comme c’est mal de penser cela !… Ton pauvre papa… que j’aimais tant !… Comment aurais-je pu cesser de penser à lui ?…

Se tamponnant les yeux avec son mouchoir, elle murmura d’un ton de reproche :

— Tu as d’étranges idées, aujourd’hui, ma petite Pierrette !… Et tu fais beaucoup de peine à ta maman !…

L’enfant s’agita et porta à ses lèvres la main de Mme Estéran.

— Pardon, maman !… Mais c’est que, moi aussi, j’avais bien du chagrin… Et pour papa, c’était comme pour moi… Rappelle-toi, l’autre jour, quand il est venu…

Simone Estéran se dressa toute pâle, regardant sa fille avec anxiété. Elle paraissait craindre que la petite Pierrette ne fût frappée de folie.

— Qu’es-tu allée rêver, ma mignonne, s’exclama-t-elle d’une voix brisée. Ton pauvre papa n’a pu venir… Tu sais bien qu’il est mort…

— Il est venu, maman ! répliqua l’enfant avec impétuosité. Tu n’as pas voulu le reconnaître… à cause du méchant monsieur… et tu l’as laissé chasser… Mais, moi, je lui ai parlé… Je l’ai embrassé… Il n’était pas mort… Il était seulement malade et prisonnier… Et maintenant, il vient de revenir d’Allemagne. Il est là… Il t’attend… Je devais t’emmener vers lui, sans te rien dire, ma petite maman… Mais, tu pleures trop !… Et tu es redevenue tellement gentille !…

Simone Estéran tremblait maintenant de tous ses membres. Elle écoutait sa fille avec une sorte d’effroi.

— Est-ce possible ? balbutia-t-elle. Jacques serait vivant ?… Il est là ?… Il m’attend ?…

— Tu ne te rappelles donc pas, maman ? insista Pierrette.

Mme Estéran s’étreignit le front à deux mains, d’un geste désespéré.

— Est-ce moi qui deviens folle ?… Ou est-ce toi qui as rêvé ? s’écria-t-elle d’une voix déchirante. Que croire, mon Dieu ? Que croire ?… Un miracle serait-il possible ?…

Pierrette descendit des genoux de sa mère et lui saisit les mains, pour l’entraîner.

— Veux-tu voir papa ? demanda-t-elle.

— Oui ! répondit la jeune femme d’une voix faible. Oui… si ce n’est pas un rêve !… Qu’il vienne !… Qu’il m’explique !…

Elle entraîna Mme Estéran, chancelante et qui n’avait même plus la force de questionner. Dans les regards de la jeune femme, l’espoir se mêlait à l’épouvante.

Descendues dans le jardin, la mère et la fille s’enfoncèrent dans une allée et, soudain, de derrière un massif, la silhouette de Jacques Estéran surgit.

— Simone ! appela-t-il d’une voix grave.

Mme Estéran ouvrit des yeux de folle, devint toute blanche et tomba défaillante dans les bras de son mari, en murmurant :

— Jacques !… Vivant !… Est-ce donc vrai ?…

Et elle ensevelit sa tête sur l’épaule de Jacques en sanglotant.

Bouleversé, ému, le mari serrait sa femme sur son cœur, caressait ses cheveux, balbutiait.

— Calme-toi !… Tout est oublié…

La petite Pierrette s’accrocha à lui.

— Tu ne sais pas, petit papa, chuchota-t-elle, maman ne se souvient de rien… C’est comme si elle venait de se réveiller…

— Oh ! s’exclama Jacques, saisi.

Tout à coup, il lui semblait comprendre, tenir la clé du mystère. Doucement, il l’interrogea.

— Est-ce vrai, Simone, ce que dit Pierrette ?… que tu as perdu la mémoire de notre entrevue de l’autre jour ?

Mme Estéran souleva sa tête pâle et montra ses yeux noyés de larmes. Elle s’effara.

— Notre entrevue ?… répéta-t-elle. Mais, je ne savais rien, mon Jacques… Je te croyais… mort !… Je te revois pour la première fois !…

— Tu te le figures, dit lentement Jacques.

Il la regardait maintenant avec une commisération tendre.

— Pauvre tête ! Pauvres yeux ! dit-il en posant successivement ses lèvres sur le front et sur les yeux de sa femme. Est-il possible qu’on vous ait endormis et fermés ?… Fais un effort, ma chérie. Tâche de voir clair en toi… Sais-tu où tu es ?… comment tu es venue ici ?…

Simone parut frappée. Elle regarda autour d’elle.

— Je ne sais plus comment je vis, soupira-t-elle.

— Il s’est passé des choses graves dans ta vie, reprit Jacques. En as-tu conscience ?… Tu devais te marier dans quelques jours…

— Moi ?… se récria Simone. Oh ! Jacques, comment peux-tu croire ?

— Il a bien fallu, répondit-il avec un sourire mélancolique. Cela semble à peine croyable, mais cela est… Tu devais te remarier… avec un M. Fred Dollar…

— Fred Dollar ? répétait machinalement Simone.

Elle semblait entendre ce nom pour la première fois. Jacques s’en rendit compte. Il l’attira vers un banc et la fit asseoir près de lui. Pierrette se blottit contre sa mère, de l’autre côté, et le père et la fille paraissaient ainsi entourer Simone et la protéger contre la néfaste influence.

— Écoute, dit Jacques. Je vais te raconter… comme on raconte aux petits enfants ce qu’ils ont fait lorsqu’ils l’ont oublié…

Et il fit le récit de son retour, du rendez-vous donné à René Laluzerne, de sa douloureuse stupeur devant la publication affichée ; il dit, enfin, sa démarche auprès de Fred Dollar et l’accueil qu’il en avait reçu. Avec un tremblement dans la voix, il évoqua la scène pénible au cours de laquelle sa femme l’avait renié.

Simone tremblait et se tordait les bras, en répétant d’une voix douloureuse :

— Moi ! j’aurais fait cela !… Ce n’est pas possible, Jacques !… Même si j’avais perdu la raison !…

Mais la petite voix de Pierrette s’éleva. Elle raconta à son tour la rencontre du milliardaire, à Nice, et tout ce qui en était advenu.

Jacques conclut tendrement :

— Ne t’effraie pas, ma Simone… Il est clair que ton cœur n’est pour rien dans ton apparente trahison… Tu as cédé à une influence capable de te suggestionner, d’endormir ta raison et jusqu’à ton souvenir. Aujourd’hui, tu es réveillée parce que tu as échappé à la présence du misérable…

— Oui, maman ! s’écria Pierrette. C’est quand il t’a regardée, que tu as changé… Oh ! j’ai bien vu !

Simone était atterrée. Elle se débattait contre le cauchemar, cherchait, fouillait dans ses souvenirs.

— Impossible de me rappeler ! balbutia-t-elle. Et, pourtant, je vois des choses… confusément… des images, des scènes qui ont dû se dérouler et auxquelles j’étais mêlée… Mais, c’est trouble… Et je ne puis discerner si j’ai rêvé cela ou si c’est arrivé réellement… Et puis, il me semble que quelque chose contrarie mes efforts, m’empêche de me souvenir.

— L’influence de cet homme, résuma Jacques. Mais, rassure-toi. Je suis venu pour t’y soustraire... Veux-tu me suivre, Simone ?

— Peux-tu le demander ? s’exclama la jeune femme, en se jetant dans les bras de son mari.

Et Jacques l’emmena vers le bois, au-delà duquel devaient les attendre René, Vivette et l’auto du docteur.

La petite Pierrette suivait, ravie, riait aux anges.

Comme le bonheur était facile à reconquérir ! Il suffisait de vouloir. Me Castagne avait eu une fameuse idée de conseiller cet enlèvement. Le malheur ne frappe que les cœurs séparés. Comme on se sent fort quand on est réuni. Il semblait à Jacques, ivre de joie, que tous les méchants du monde, coalisés, n’eussent pu parvenir à lui reprendre sa Simone retrouvée, apaisée et confiante, et dont il serrait tendrement – mais si fortement – le bras.

C’est là une illusion qu’on a facilement quand on est heureux. On croit à la durée et à la solidité du bonheur… si fragile !… si éphémère !…

Les yeux brillants, le visage illuminé, les deux époux et la fillette semblaient marcher dans un rêve…

Tout à coup, au détour d’une allée, Simone poussa un cri de terreur et serra convulsivement le bras de Jacques qui sursauta.

Deux hommes accouraient sur eux, braquant des revolvers. Un commandement rude jaillit de leurs lèvres :

— Haut les mains !

Et parce que les canons des revolvers menaçaient aussi bien sa femme que lui-même, Jacques Estéran, désarmé, surpris, pâle de rage et de désespoir, dut obéir à la sommation.

— Mais, vous êtes donc des bandits, gronda-t-il.

Il avait reconnu le persécuteur de sa Simone, qu’accompagnait l’honorable M. Trique.

Jimmy Brooks sourit ironiquement. Il lui importait peu, à l’heure où il s’apprêtait à brûler ses vaisseaux, de compromettre irrémédiablement la réputation de Fred Dollar, puisque celui-ci n’était plus qu’un masque, que le coquin saurait rejeter en temps voulu.

Il s’empressa donc, sans la moindre vergogne, de justifier l’apostrophe de Jacques, en faisant montre de talents que déploient ordinairement les seuls apaches.

Profitant de la stupeur du mari de Simone, il lui lança habilement autour du buste une corde qui, promptement serrée, paralysa aussitôt les mouvements du malheureux. Puis, tandis que l’honorable M. Trique tenait, sous la menace de son revolver, la jeune femme terrifiée, il acheva de ficeler et de bâillonner Estéran.

Tout en usant ainsi de procédés qu’eût réprouvés un gentleman, il tenait à sa victime un petit discours d’une trivialité bien surprenante dans la bouche de Fred Dollar.

— Ça vous la coupe, mon petit ? Vous espériez qu’on allait vous laisser vous envoler comme ça tout à votre aise, avec la madame ?… Pas de ça, Lisette !… Fred Dollar avait l’œil… Tout milliardaire qu’il est, ce n’est pas un jocrisse… Il se doutait que vous alliez tenter quelques bêtises, et il s’est mis en travers… Bon, vous voilà tout à fait à mon goût, sage, discret comme un amour !… En route, mauvaise troupe… Vous, la petite dame, passez devant et tâchez de marcher droit, sinon je casse gentiment la tête à votre mari… Pour l’instant, cet argument suffira à vous faire tenir tranquille… Nous causerons ensuite, quand je l’aurai mis en sûreté… Rassurez-vous, d’ailleurs : je ne vous imposerai pas longtemps ma présence… Je n’attends plus de vous qu’un tout petit service, et puis nous divorcerons… avant la noce !… N’est-ce pas que je suis gentil ?

Il éclata de rire en regardant Simone qui tremblait.

Mais il ne cherchait pas à reconquérir sur elle cette influence à laquelle elle échappait visiblement. Pour l’instant, comme il venait de le dire, il avait d’autres moyens de la rendre docile à sa volonté.

— En route ! répéta-t-il rudement. Et toi, vieux Trique, aide-moi à emporter le monsieur.

Soulevant Jacques, les deux coquins se mirent en marche derrière Simone, qui avançait, les jambes fléchissantes, désespérée et terrifiée…

Mais où donc était la petite Pierrette ? Elle ne figurait pas dans le groupe.

Les deux complices ne s’en avisèrent pas tout de suite. Ce ne fut qu’au bout de quelques pas que Jimmy Brooks s’étonna de ne pas voir l’enfant près de sa mère.

Il jeta un regard en arrière et fronça les sourcils.

— Est-ce que la môme n’était pas avec eux ? questionna-t-il, en s’arrêtant brusquement.

— Il me semble que si… Je ne suis pas bien sûr, répondit Trique, troublé.

Brooks haussa les épaules.

— Tu n’es jamais sûr de rien ! grommela-t-il. Tant pis ! Nous n’avons pas le temps de nous amuser à courir après elle. Il faut faire vite, maintenant. Ça pourrait se gâter !

Trique opinait du bonnet, et sa mine s’allongeait. Son complice s’empressa de reprendre le ton folâtre.

— Heureusement, conclut-il, que nous n’avons plus qu’à passer à la caisse… Après nous ne demanderons pas notre reste !

XVI

CE QUE BROOKS ENTENDAIT PAR « PASSER À LA CAISSE »

Enfermé dans son étude, Me Castagne établissait son bilan, car l’innocence reconnue de René Laluzerne n’avait pas fait retrouver le million volé. Au contraire elle paraissait anéantir tout espoir de découvrir le ou les voleurs.

De sorte que le digne notaire se considérait plus que jamais comme le débiteur de Fred Dollar, au moins pour la somme de cinq cent mille francs, chiffre auquel se montait l’engagement qu’il avait un peu légèrement signé.

Pour le reste, cela regardait maintenant Jacques Estéran.

Confessons-le, c’était surtout de l’engagement pris envers Fred Dollar que se tourmentait Me Castagne.

Il y avait à cela de multiples raisons : d’abord, le brave Jacques serait certainement un créancier plus accommodant, qui accepterait d’être désintéressé par acomptes. En outre, il ne suspecterait pas l’honnêteté du père de Vivette.

Tandis que le milliardaire !…

C’était particulièrement cette idée qui taquinait Me Castagne. Être en butte aux suspicions de Fred Dollar lui semblait insupportable. Il aurait voulu pouvoir lui crier :

— Tenez, voilà votre argent… Je le sors de ma propre poche… Mais, tant pis ! Prenez-le et fichez-moi la paix !

Car le tabellion n’en était pas encore à confondre deux questions qui lui faisaient l’effet d’être aux antipodes l’une de l’autre : à savoir le vol et la conduite de Fred Dollar vis-à-vis de Simone et de Jacques. Le milliardaire pouvait être dénué de délicatesse et de scrupules en matière de sentiment et mériter le blâme des honnêtes gens ; il ne venait pas à la pensée de Me Castagne de le payer de cette monnaie-là quand il viendrait réclamer son dû.

— Réglons d’abord la question du dépôt et, ensuite, je lui dirai son fait ! pensait le notaire.

Mais un pareil règlement n’était pas chose aisée, et c’est pourquoi Me Castagne pâlissait sur son livre de caisse.

Le bruit d’une auto s’arrêtant devant la grille l’obligea à relever la tête.

— Serait-ce déjà Jacques et René ? Ramènent-ils Simone ? se demanda-t-il en regardant par la fenêtre.

Mais, aussitôt, sa mine s’allongea.

Le visiteur, c’était Fred Dollar.

Ayant sauté hors de l’auto, avec cette allure décidée qui impressionnait malgré lui le notaire, il s’élança vers l’étude.

— Que me veut-il ? se demanda le digne homme non sans anxiété.

Puis il pensa, pour se consoler :

— En tout cas, il a joliment bien choisi son moment pour venir. Son absence va faciliter les choses, là-bas.

Et il se leva pour aller ouvrir.

— Eh ! bonjour, cher monsieur ! Que me vaut le plaisir de votre visite ? cria-t-il avec cette amabilité professionnelle qu’ont toujours les hommes de loi et les hommes d’affaires vis-à-vis des riches clients.

Jimmy Brooks, jouant son rôle de milliardaire important, entra dans l’étude comme chez lui.

— Je viens régler notre affaire, annonça-t-il négligemment, en se laissant tomber dans le fauteuil du notaire.

— Quelle affaire donc ? questionna Me Castagne, en devenant cramoisi.

— Parbleu ! la seule qui doive vous importer ! ricana le faux Dollar, en fixant le digne tabellion d’un air impertinent. N’affectez donc pas la candeur, cher monsieur Castagne. Cela vous va fort mal.

— Je… je n’affecte rien, balbutia le notaire éperdu.

Et il s’appuya à la table parce qu’il sentait ses jambes flageoler.

Sa visible émotion n’attendrit pas Jimmy Brooks. Au contraire, elle accrut son assurance, si toutefois la chose était possible...

— Il s’agit des cinq cent mille francs que vous me devez, déclara-t-il avec une netteté brutale. Je viens les chercher. Êtes-vous en mesure, maître ?

— Mais… mais… je ne m’attendais pas… je ne prévoyais pas ! s’épouvanta le malheureux notaire, en épongeant, d’une main tremblante, son front où perlaient des gouttes de sueur.

— Vous ne prévoyiez pas la nécessité de me rembourser, conformément à votre engagement ? demanda flegmatiquement Brooks.

— Si… certainement… Mais… pas si vite… pas aujourd’hui !

— Que voulez-vous, maître ? Nul n’est libre de choisir son heure, et la sagesse consiste à être prêt à tout, toujours, à toute heure… Moi non plus, je ne prévoyais pas une mise en demeure aussi rapide… Elle m’est imposée par les circonstances… Je vais partir…

— Vous allez partir ? s’exclama Me Castagne, en ouvrant de grands yeux.

Et, oubliant ses soucis pour se réjouir d’une solution propice au bonheur de ses amis, il demanda :

— Vous renoncez… à votre projet ?

— À mon projet de mariage ?… N’y comptez pas ! riposta Brooks en foudroyant le notaire d’un regard sarcastique. Mon départ ne signifie pas du tout cela… et la preuve, c’est que Mme Estéran m’accompagne.

Instinctivement, le regard de Me Castagne suivit le geste qui accompagnait ces paroles, et le notaire put apercevoir, à la portière de l’auto, le visage pâle de Simone.

Cette vue l’atterra.

— Est-ce possible ? s’exclama-t-il.

— Cela vous étonne ? railla le faux milliardaire. Vous ne vous attendiez pas à voir Mme Estéran libre de m’accompagner de son plein gré, (il appuya sur ces derniers mots), après les incidents… que vous avez provoqués… Ah ! maître, ce n’est pas bien !… Ce n’est pas loyal !… Vous cherchez à me tirer dans le dos !

— Moi !… moi !… bredouilla Me Castagne.

— Oui, vous ! poursuivit impitoyablement Brooks. Vous, qui avez conseillé à cet individu… à ce soi-disant Estéran…

— À Jacques Estéran !… Je le connais ! tenta de plaider le notaire.

— Je ne le connais pas, moi ! coupa froidement l’aventurier. Et Mme Estéran non plus, comme vous pouvez vous en convaincre, puisqu’elle a refusé de le suivre, préférant demeurer sous ma protection… Donc, vous avez conseillé à cet individu d’enlever celle qu’il prétend être sa femme… Oh !… oh !… notaire, nous piétinons donc la loi à l’occasion ?… Conseiller un enlèvement, même pour le bon motif… convenez que c’est grave !… Rassurez-vous ; la chose n’a pas réussi. Mme Estéran – qui ne partage pas votre confiance – s’est débattue, a appelé. Bref, j’ai pu accourir et l’arracher à cet individu… Mais nous en avons assez de cette comédie et nous nous sommes mis aussitôt d’accord pour quitter le pays sur l’heure… C’est ce qui vous explique ma visite et le désir de régler notre petit compte.

En écoutant ces explications, Me Castagne était passé par toute la série d’impressions désagréables qu’un homme est susceptible d’éprouver, et qui vont de la simple contrariété au plus complet découragement.

Ainsi le conseil qu’il avait donné se retournait contre lui. Non seulement la tentative avait échoué, et Simone demeurait plus que jamais sous l’influence du milliardaire, mais, par surcroît, cet échec provoquait le départ de celui-ci et la mise en demeure qu’il adressait au tabellion.

Quel désastre !… Et quelle humiliation !... Comment parer le coup ? Comment se tirer de là ?

Me Castagne s’agitait, s’ébrouait, se tordait les mains… et ne trouvait rien.

— Vous me prenez de court, avoua-t-il, en esquissant un timide sourire, absolument navrant. On n’a pas toujours cinq cent mille francs sous la main.

— Bon ! fit Brooks avec désinvolture. Je ne demande pas que vous me remboursiez toute la somme en espèces. Donnez-moi ce que vous pourrez… ce que vous avez… et, pour le surplus, signez-moi des billets négociables. Je me charge de les mettre en circulation.

— En effet, c’est une solution, reconnut Me Castagne consterné.

Il était si démonté qu’il ne chercha pas à se débattre, à discuter une fixation aussi fantaisiste de l’échéance d’un engagement qui n’en portait point. Encore une fois, avec tout autre, il se fût gendarmé et eût soupçonné l’escroquerie. Mais les milliards de Fred Dollar l’éblouissaient, et il n’osait protester.

Poussant toute une série de soupirs lamentables, il se laissa installer à sa table, ouvrit sa caisse, compta les liasses de billets de banque, empila les pièces d’or et les écus, rédigea et signa les billets, échelonnés sur les quelques mois nécessaires pour réaliser.

Puis, avec un dernier soupir, encore plus profond que tous les autres, il poussa le tout vers Brooks.

— Voilà, dit-il. Si vous voulez bien vérifier, le compte doit y être.

Déjà l’escroc, dissimulant de son mieux sa satisfaction, avançait la main pour empocher…

Mais, brusquement, la porte s’ouvrit ; une ombre s’interposa entre Brooks et le bureau couvert d’une fortune, et une voix demanda :

— Qu’est-ce que vous faites donc, maître Castagne ?

Le notaire leva les yeux et reconnut son clerc.

— C’est toi, René ? dit-il avec un involontaire soupir de soulagement. Tu vois, je rembourse à monsieur la somme qu’on m’a volée.

— Et qui m’appartenait, trancha le faux Dollar, en attachant sur le jeune clerc un regard peu bienveillant.

Cette arrivée, inopportune, ne lui était rien moins qu’agréable ; mais il n’était pas homme à se déconcerter pour si peu.

De nouveau, il avança la main pour rafler la somme.

— Nous serons donc quittes, maître, dit-il.

— Pas encore ! intervint René, en rabattant, d’un geste prompt, le poignet de l’audacieux bandit.

Les sourcils de Jimmy Brooks se froncèrent ; ses yeux jetèrent un éclair menaçant.

— Que signifie cette plaisanterie ? questionna-t-il, en dégageant sa main de l’étreinte du clerc.

René sourit ironiquement :

— Cela signifie que Me Castagne se presse un peu trop de payer… ce qu’il ne doit pas… Je venais justement lui dire…

Il s’interrompit et se retourna pour désigner un personnage qui entrait.

— … Que nous avons retrouvé le voleur… et le plaignant ! acheva-t-il.

Jimmy Brooks bondit sur ses pieds, abandonné, cette fois, par sa proverbiale audace.

Et il y avait de quoi perdre son sang-froid !…

En face de lui, aussi semblable à lui – à son apparence – que s’il avait été son propre reflet dans une glace, se tenait un homme que Me Castagne considérait avec des yeux agrandis par une incommensurable stupeur.

Était-ce un sosie ?… un fantôme ?…

En tout cas, dans l’étude, il y avait maintenant deux Fred Dollar, dont l’un fixait ironiquement l’autre, décontenancé.

XVII

UN ALLIÉ INATTENDU

Comme elle courait, la brave petite Pierrette !… Comme elle courait, à perdre le souffle, après la scène terrifiante à laquelle elle venait d’assister : son père garrotté et enfermé dans la cave par le méchant monsieur et son digne ami, sa mère emmenée, malgré ses pleurs et ses supplications !

Pierrette avait assisté à tout cela. Mais elle ne s’était pas montrée.

Depuis l’apparition du faux Fred Dollar et de son complice, elle se tenait cachée. Quand ils avaient braqué leurs revolvers sur Jacques et sur Simone, Pierrette, invisible derrière la robe de sa mère, en avait profité pour se dissimuler à l’abri d’un massif.

Ce n’était point manque de courage. Certes, elle avait peur, mais elle était fort en colère aussi, et elle aurait volontiers cédé à l’envie de se précipiter sur le « méchant monsieur » pour le frapper de toute la force de ses petits poings.

Mais l’intelligente fillette savait raisonner, et tout aussitôt, elle se dit que là où son père, si fort, avait été impuissant, elle, la toute petite Pierrette, ne pourrait pas davantage pour leur commune défense. Pour l’instant, le faux milliardaire était le plus fort ; il fallait faire comme son papa, céder sans résistance ou se cacher, puisqu’elle le pouvait.

Elle se cacha… Mais elle ne s’enfuit pas. Elle voulait voir ce qu’on ferait de son père et de sa mère. Dans ce but, elle suivit courageusement, de loin, les deux hommes et leurs prisonniers.

Puis, lorsqu’elle eut vu et qu’elle eut assisté au départ de l’auto emportant le faux Dollar, l’honorable M. Trique et la malheureuse Simone, la petite Pierrette se précipita vers le bois qu’elle traversa sans reprendre haleine.

De l’autre côté de la lisière, elle trouva René et Vivette qui attendaient avec l’auto empruntée.

Se jetant dans leurs bras, la petite Pierrette, qui s’était contenue jusqu’alors, clama la détresse de son cœur.

— Au secours ! sanglota-t-elle. Au secours, tantine Vivette ! Au secours ! mon ami René ! Le méchant monsieur a enfermé mon pauvre papa et il emmène maman !

On devine l’inquiétude et l’effroi que ces mots éveillèrent chez les jeunes gens. Ils pressèrent l’enfant de questions et apprirent d’elle tout le détail des scènes qui venaient de se dérouler.

Une phrase frappa René Laluzerne, la dernière phrase qu’avait prononcée Jimmy Brooks.

— Nous n’avons plus qu’à passer à la caisse.

— Rien n’est perdu… Je sais où ils vont ! s’écria le jeune clerc.

Car, maintenant, il ne lui paraissait plus du tout invraisemblable que Fred Dollar, le riche Fred Dollar, attachât quelque prix à la bagatelle de cinq cent mille francs.

C’était un mystère qui s’expliquerait avec le reste.

— Si vous le savez, il faut les poursuivre, proposa Vivette.

— Oui, mais nous devons auparavant délivrer Jacques, décida René. En toute hypothèse, nous ne serons pas trop de deux hommes… Conduis-nous, ma petite Pierrette.

Abandonnant l’auto, d’ailleurs en sûreté sur cette route déserte, il retraversèrent le bois et se dirigèrent vers le chalet qu’habitait le prétendu Fred Dollar.

Mais, comme ils en approchaient, tous trois tressaillirent et s’arrêtèrent net.

— Trop tard ! il est revenu en arrière, murmura René.

En effet, planté au milieu du jardin, un homme les contemplait qui se dirigea aussitôt vers eux. Son visage, son allure leur étaient à tous trois familiers. Ils ne pouvaient hésiter à le reconnaître, c’était Fred Dollar.

Pourquoi revenait-il ?

Et que signifiait la tranquille audace avec laquelle il se préparait à les aborder ?

— Que faisons-nous ? balbutia René, frémissant. Battons-nous en retraite pour attendre l’instant favorable, ou bien sommons-nous cet individu de nous rendre Jacques et Simone ?

C’était risqué. Instruit par l’expérience et sachant que le milliardaire ne reculait pas au besoin devant la violence, on pouvait hésiter à l’affronter.

Mais, tout à coup, Pierrette, qui regardait Fred Dollar avec une insistance singulière, s’élança à sa rencontre.

— Monsieur !… Monsieur !… cria-t-elle. N’est-ce pas que vous n’êtes pas lui ?

Chose stupéfiante, à cette inconcevable question le milliardaire ne laissa paraître aucun étonnement. Au contraire, il sembla la trouver toute naturelle et en comprendre parfaitement le sens. Se baissant vers la petite Pierrette, il caressa ses joues animées.

— Évidemment, répondit-il en riant. Je ne suis pas « lui », puisque je suis « moi ».

Alors, la petite, triomphante, se tourna vers René et Vivette stupéfaits.

— Je le savais ! dit-elle. Je l’ai vu tout de suite !… Ce ne sont pas ses yeux. Venez ! C’est un ami !

À ces incompréhensibles paroles, Vivette et René se regardaient et restaient figés.

Un ami, l’homme qui venait d’emprisonner Jacques Estéran et d’enlever sa femme !... Un ami, ce singulier Fred Dollar, qui se conduisait comme un véritable bandit !…

Que voulait donc dire la fillette ?

Celle-ci, sans se troubler le moins du monde, venait de mettre avec confiance sa menotte dans celle du milliardaire. Et elle l’entraînait vers les deux jeunes gens.

— Explique-leur, monsieur ! pria-t-elle.

Alors, sans se faire prier, Fred Dollar s’avança et salua.

— Bonjour ! dit-il cordialement, d’une voix qui différait légèrement de sa voix habituelle, « de sa voix connue ». Enchanté de faire votre connaissance. Permettez-moi de me présenter. Je suis Fred Dollar… Et vous ?

C’en était trop ! René ne put se contenir davantage.

— Quelle est cette comédie ? cria-t-il, Qu’avez-vous besoin de vous présenter ? Nous vous connaissons de reste, monsieur Fred Dollar… Nous vous connaissons aussi bien que vous connaît mon ami Jacques Estéran que vous avez enfermé dans votre cave… et que devrait vous connaître notre malheureuse amie Simone, que vous prétendez épouser, en l’abusant par des procédés indignes d’un honnête homme !…

L’apostrophe ne sembla nullement démonter le milliardaire. Il échangea un regard malicieux avec l’enfant et éclata de rire.

— Mais non ! protesta-t-il, en secouant la tête. Vous croyez me connaître ; vous ne me connaissez pas… Vous connaissez seulement l’autre, l’escroc, le faussaire, le mystificateur… Mais pas moi, le « vrai Fred Dollar !… »

 

*   *   *

 

Le vrai Fred Dollar ?… Celui qu’avait noyé Jimmy Brooks ?

Pour comprendre cette fantastique réapparition, il nous faut retourner en arrière, à l’heure et à l’endroit où l’aventurier venait de précipiter dans les flots de la Méditerranée l’infortuné milliardaire, après avoir eu la précaution de lui attacher sous les aisselles un solide quartier de rocher.

Ce crime n’avait pas eu de témoins ; mais il aurait pu en avoir s’il avait duré quelques secondes de plus.

Masqué par l’arête de rocher qui s’avançait dans la mer, un bateau de pêche voguait doucement, traînant un filet. Il apparut juste au moment où l’auto du milliardaire, pilotée cette fois par Jimmy Brooks disparaissait au tournant de la Corniche.

Aucune trace du drame ne subsistait plus. Les pêcheurs ne purent soupçonner la scène. Ils étaient, d’ailleurs, fort occupés à tirer à bord leur filet, manœuvre qui nécessitait tous leurs efforts et toute leur attention. La pêche s’annonçait bonne ; le filet était diablement lourd.

— À moins que nous ne ramenions des pierres ! marmotta un vieux pêcheur que de précédentes expériences avaient rendu sceptique.

Il n’en tirait pas moins de toutes ses forces, avec le fatalisme des gens de mer.

Le filet ramené et étendu au fond du bateau, l’équipage se pencha et s’exclama :

— En voilà une pêche !…

Il y avait du poisson, pourtant… Mais il n’y avait pas que du poisson. Empêtré dans les mailles, les pêcheurs distinguèrent le corps d’un noyé auquel était attachée une grosse pierre.

Du coup l’équipage s’émut.

— Troun de l’air ! Mais, c’est quelqu’un qu’on a jeté à l’eau !…

Et les braves gens s’empressèrent de dégager la victime et de lui donner les premiers soins.

— Il n’est pas mort ! Il s’en tirera ! annonça le vieux, en poussant un soupir de soulagement.

Effectivement, une demi-heure après, le rescapé ouvrait les yeux et promenait autour de lui des regards pas trop étonnés.

— Repêché ? prononça-t-il, enfin. « All right !… »

Puis, il ajouta :

— Vous me raconterez plus tard. Inutile de prévenir la police.

Et sur cette recommandation, stupéfiante, il s’endormit paisiblement.

Les pêcheurs étaient Corses ; ils se regardèrent en clignant de l’œil.

— Ça pourrait bien être une vendetta ! pronostiqua l’un d’eux.

Tous approuvèrent et conclurent :

— Ça le regarde… On tiendra sa langue…

Ils étaient d’un pays où l’on sait se montrer discret. Ils emmenèrent le repêché dans un petit village de la côte, lui fournirent des vêtements secs et ne lui demandèrent même pas son nom. Ils respectaient son secret.

L’inconnu parut apprécier comme il convenait la délicatesse de leur procédé.

— Braves gens, dit-il, vous ne vous repentirez pas de m’avoir accueilli. Mes poches ne resteront pas longtemps vides, et je vous récompenserai.

— Rien ne presse, monsieur, répondit le plus vieux des pêcheurs, avec politesse. On voit bien qu’on a affaire avec quelqu’un de bien.

Et, pendant plusieurs jours, le mystérieux rescapé, à l’aise dans un costume de pêcheur, put se reposer tout à son gré, en partageant la frugale existence de ses hôtes.

Il paraissait ravi.

— Admirable ! monologuait-il, durant ses longues méditations. Vous êtes favorisés du destin, cher Fred ! Voilà une cure merveilleuse pour votre neurasthénie. Ne souhaitiez-vous pas, quelquefois, « sortir de votre peau » ? Vous êtes servi à souhait !…

Puis il ajoutait, avec une nuance de curiosité qui faisait briller ses yeux vifs.

— Voyons un peu ce que fera l’autre… Ce ne doit pas être uniquement pour le contenu de mon portefeuille qu’il m’a si audacieusement supprimé.

Chaque jour, il se plongeait dans la lecture des journaux et s’intéressait particulièrement aux faits divers.

— On ne signale aucune disparition, marmottait-il. C’est parfait !… Je dois en conclure que Fred Dollar n’a pas cessé d’exister… Voilà qui est original… et excitant !… Ah ! cher vieux Fred, se pourrait-il que vous repreniez goût à l’existence ?… S’il en est ainsi, vous devrez un fameux cierge à ce damné coquin qui a su vous y rattacher de cette façon imprévue… Surtout, ne gâchez rien par trop de précipitation… Laissez mijoter, vieux Fred, laissez mijoter !… Vous sentirez bien quand la chose sera à point… Par Washington, la comique plaisanterie !

Et cet original de Fred Dollar continuait à faire le mort – c’était bien le mot ! – sans paraître se soucier nullement de son assassin.

Toutefois, comme ses poches avaient été soigneusement vidées par Jimmy Brooks et qu’il ne possédait pas un centime, il jugea convenable de griffonner quelques lignes qu’il alla lui-même jeter à la poste.

Et, quelques jours plus tard, il s’en fut, tout aussi mystérieusement, retirer la réponse – le montant d’un mandat télégraphique qui lui permit de récompenser royalement ses sauveurs.

Après quoi il reprit indolemment son existence paisible et anonyme.

Cela aurait pu durer… Le milliardaire y prenait goût…

Mais Fred Dollar, qui affichait un goût si prononcé pour l’imprévu, devait en avoir pour son argent.

Un après-midi qu’il lisait les journaux – il n’avait pas cesse de s’y intéresser, pour les raisons qu’on devine – les pêcheurs le virent bondir, changer de couleur et vociférer d’une voix étranglée :

— Par toutes les étoiles de l’Union, voilà une damnée invention !

Quelle était donc cette nouvelle qui causait une pareille émotion à l’impassible milliardaire ?

Tout simplement l’annonce d’un mariage – de son mariage à lui, Fred Dollar, qui avait toujours fait profession de célibat et proclamait sa sainte horreur du lien conjugal !…

Il se mariait !… On le mariait !… La chose s’étalait en toutes lettres dans le journal qu’il tenait, à la rubrique des « Mondanités ».

Et c’était intitulé : « Une conversion ! »

« On nous apprend, écrivait l’échotier, les fiançailles d’un des hôtes les plus sympathiques de la Riviera, le milliardaire Fred Dollar, avec Mme Simone Estéran. Nous ne pouvons que nous féliciter de voir cet hivernant notoire fixer son cœur sous notre ciel d’azur… »

Fred Dollar en était vert. Il froissa et jeta loin de lui la feuille et les vœux dithyrambiques qu’elle lui dédiait.

— Cette fois, c’est le moment de crier : « Stop ! » proclama-t-il. Le coquin va trop loin, beaucoup trop loin !… Il abuse !… Passe encore de m’emprunter mon nom : mais m’imposer une épouse, jamais !...

Il se leva et répéta avec force :

— Jamais !… Jamais !…

Puis, ayant repris le journal et achevé de lire les détails, il se rasséréna et conclut :

— Égayons-nous !… Je vais aller mettre mon cadeau de noce dans la corbeille… Ce sera drôle !… Jamais la chère dame ne me pardonnera cela !…

Il se trompait… Mais pouvait-il se douter !

Le soir même, il reparaissait dans sa villa de Nice, mobilisait une douzaine de détectives et commençait une enquête qui l’amenait sur le théâtre des exploits de Jimmy Brooks, à point nommé pour faire la connaissance de la mignonne Pierrette.

 

*   *   *

 

— Hip ! Hip ! Hurrah ! cria avec force Fred Dollar – le vrai Fred Dollar ! – quand les présentations nécessaires eurent été parachevées par des explications réciproques.

Ils se rendirent au chalet, dont Fred Dollar, avec désinvolture, fit sauter la porte d’un coup d’épaule.

— Après tout, je suis chez moi… puisque le drôle a loué sous mon nom, constata-t-il avec flegme. Entrez, mesdemoiselles… Entrez, monsieur… Je vous ferai les honneurs du logis.

On devine la joie et l’ahurissement de Jacques Estéran en se voyant délivré aussi promptement – et délivré avec la collaboration d’un Fred Dollar métamorphosé.

Après quoi, toute la bande, retournant à l’endroit où on avait laissé l’auto, s’y entassa et l’on partit à toute vitesse dans la direction de la demeure de Me Castagne.

En cours de route on causa et on convint de la comédie qu’on allait donner à maître Brooks. Les rôles en étaient distribués quand on arriva en vue de la grille du notaire.

Une auto – celle de Jimmy Brooks – stationnait devant, et quelques gaillards d’aspect solide en gardaient les portières.

— Tout va bien, dit le milliardaire, en se frottant les mains. Allez donc à vos affaires, cher monsieur René. Nous autres, nous allons présenter nos hommages à Mme Estéran… et à son gardien.

René Laluzerne ne se le fit pas répéter deux fois.

Il s’élança vers l’étude…

XVIII

DÉMASQUÉ !

La figure de Jimmy Brooks était à peindre ; mais celle de Me Castagne n’exprimait guère moins de stupeur. En proie à un ahurissement bien compréhensible, l’excellent notaire regardait alternativement les deux Fred Dollar et se frottait les yeux, en se demandant s’il n’était pas le jouet d’une illusion.

De toute évidence, Jimmy Brooks ne se posait point pareille question ; il savait parfaitement de quoi il retournait. Et, le premier moment de stupeur passé, l’impudent coquin se demandait uniquement quelle attitude il convenait d’adopter.

À ses yeux la situation se présentait ainsi : il avait en face de lui Me Castagne, encore dupe et ne comprenant absolument rien à ce qui arrivait. Sans doute, il allait bien vite conclure que deux Fred Dollar c’était trop et que l’un des deux était forcément un imposteur.

Évidemment, il fallait faire entrer en ligne de compte la présence de René Luzerne qui, c’était visible, en tenait pour l’authentique milliardaire. Mais Brooks pensa qu’en criant très fort il parviendrait peut-être à embrouiller la situation.

Et, se tournant vers René, il questionna rudement :

— Quel est cet homme ?… Est-ce le voleur ? Vous venez de prononcer des paroles qui me donnent beaucoup à penser.

Le jeune clerc restait calme et railleur.

— N’est-ce pas ? fit-il ironiquement. Si vous y tenez, je puis vous présenter monsieur… bien qu’il m’ait assuré que cela n’était pas nécessaire et que vous aviez fait connaissance.

Jimmy Brooks sentit le coup, mais ne broncha pas. Au point où il en était, il ne pouvait reculer d’une semelle.

— Et vous prétendez vous nommer ?

— Fred Dollar, mon garçon… Vous le savez mieux que personne.

Entre ces deux hommes, identiques d’aspect, qui s’apostrophaient ainsi, Me Castagne se sentait devenir fou. Il se dressa de son siège.

— Messieurs !… Voyons, messieurs ! supplia-t-il. Expliquez-moi ce que signifie cette scène !

— Oui, clama Jimmy Brooks. Il y a ici un imposteur…

— Il y en a un, approuva flegmatiquement Fred Dollar. Et cet imposteur, qui est en même temps un voleur, c’est vous !

— Des preuves ! cria furieusement l’aventurier.

Le milliardaire toucha du doigt la redingote boutonnée de l’impudent.

— Elles sont là… Et c’est le paquet de valeurs que vous avez volées dans le coffre-fort de Me Castagne, les 500,000 francs de Mme Estéran… Je néglige les faux titres que vous y avez ajoutés.

Sous ce coup droit, Brooks vit rouge. Violemment il repoussa Fred Dollar et se fouilla, prêt à sortir une arme.

Mais il n’eut pas le temps d’achever son geste. Quatre hommes, bondissant sur lui et le menaçant de leurs revolvers, le maîtrisèrent instantanément.

— Fouillez-le ! ordonna le milliardaire. L’ordre fut aussitôt exécuté, en dépit des furieux efforts de l’aventurier et, bientôt, les 500,000 francs du gros lot se retrouvèrent sur le bureau de Me Castagne, accompagnés des titres faux.

On devine la joie stupéfiante du notaire. Il n’en revenait pas.

— Un milliardaire ! bégayait-il, confondu. Fred Dollar un voleur !… Je dois rêver !

— Pardon ! coupa l’authentique Fred. Il y a erreur… L’homme que vous avez eu comme client n’est point, n’a jamais été Fred Dollar… Il m’avait… emprunté mon nom, grâce à un crime, qui n’a pas réussi… Comprenez-vous ?

— Oui ! cria le notaire illuminé. Mais… une pareille ressemblance !… C’est inouï !… Inimaginable !… Car vous vous ressemblez comme deux gouttes d’eau !…

— Erreur encore ! riposta le milliardaire. La ressemblance est aussi fausse… aussi factice que le personnage. Vous allez voir.

Il fit un signe. L’un des détectives lui apporta une éponge et une cuvette et, tandis que les trois autres maintenaient l’aventurier écumant, Fred Dollar, impassible, entreprit son démaquillage.

Bientôt le véritable visage de Jimmy Brooks apparut.

— Voilà l’homme ! conclut Fred. Le masque est enlevé… Allons, coquin, il ne vous reste plus qu’à avouer et à décliner vos noms, prénoms… et qualité !

— Jamais ! hurla farouchement le bandit.

— À votre aise… Mais ce refus est bien inutile, railla le milliardaire. Je vous dis que vous êtes démasqué, Jimmy Brooks, acteur raté, hypnotiseur de music-hall, illusionniste devenu bandit... Vous vous êtes souvenu de vos anciens métiers et vous avez tenté d’utiliser vos divers talents... Vos victimes peuvent en témoigner.

— Comment avez-vous appris tout cela ? vociféra-t-il.

Fred Dollar haussa les épaules.

— Ne vous en doutez-vous pas ? répondit-il. M. Trique a parlé. On n’est jamais trahi que par les siens.

Débarrassé du bandit, que les policiers avaient emmené rejoindre son compère Trique dans l’auto qui allait les emmener vers le châtiment, le milliardaire se retourna du côté de Jacques Estéran et de Simone, près desquels se pressait la petite Pierrette.

— Je ne vous souhaite pas le bonheur ; vous l’avez ! dit-il en leur souriant. Mais je crois que je puis solliciter une faveur… et ce sera d’assister au mariage de ces jeunes gens.

D’un geste amical il désigna René et Vivette, qui regardèrent d’un air suppliant Me Castagne.

— Je pense que cette aventure a dû mûrir notre René, répondit-il. S’il en est ainsi, je ne refuse pas mon consentement… Mais qui aurait dit que l’aventure finirait par un mariage ? Nous allons tous finir par garder un bon souvenir de Jimmy Brooks.

— Assurément ! approuva jovialement Fred Dollar. Nous lui devons tous quelque chose…

— Notre bonheur, murmura Vivette en regardant tendrement René Laluzerne.

— Plus de bonheur ! affirma Jacques Estéran, en serrant contre lui sa femme et sa mignonne Pierrette.

— Et moi quelques heures d’émotion ! conclut le milliardaire. Et c’est bien la seule chose qui ne s’achète pas !

 

FIN


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

https://ebooks-bnr.com/

Ebooks libres et gratuits - Bibliothèque numérique romande - Google Groupes

en juillet 2020.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Isabelle, Sylvie, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé d’après : Le Masque d’Or par H.-J. Magog, in La Revue, Lausanne, n° 365, année LIIIe, à n° 40, année LIVe, du 26.12.1921 au 10.02.1922 ainsi que Le Masque d’Or, Roman par H.-J. Magog, in Courrier de Leysin, Leysin, Imprimerie Nouvelle, n° 43 à 82, 26.05.1940 au 11.10.1940 (BCUL, Archives de la Presse romande). La photo de première page, Masque funéraire en or de Mycènes, a été prise par Giovanni Dall’Orto, le 10.11.2009 (Musée archéologique national, Athènes).

— Dispositions :

Ce livre numérique – basé sur un texte libre de droit – est à votre disposition. Vous pouvez l’utiliser librement, sans le modifier, mais vous ne pouvez en utiliser la partie d’édition spécifique (notes de la BNR, présentation éditeur, photos et maquettes, etc.) à des fins commerciales et professionnelles sans l’autorisation de la Bibliothèque numérique romande. Merci d’en indiquer la source en cas de reproduction. Tout lien vers notre site est bienvenu…

— Qualité :

Nous sommes des bénévoles, passionnés de littérature. Nous faisons de notre mieux mais cette édition peut toutefois être entachée d’erreurs et l’intégrité parfaite du texte par rapport à l’original n’est pas garantie. Nos moyens sont limités et votre aide nous est indispensable ! Aidez-nous à réaliser ces livres et à les faire connaître…

— Autres sites de livres numériques :

Plusieurs sites partagent un catalogue commun qui répertorie un ensemble d’ebooks et en donne le lien d’accès. Vous pouvez consulter ce catalogue à l’adresse : www.noslivres.net.