H. J. Magog

LE MASQUE AUX YEUX ROUGES

 

1933

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Table des matières

 

I  AMOUR ET COMÉDIE. 3

II  LE MASQUE AUX YEUX ROUGES. 17

III  COMME AU CINÉMA.. 24

IV  L’ÉTRANGE DÉTECTIVE. 37

V  DE PLUS EN PLUS FORT. 47

VI  OÙ L’ON RETROUVE CÂLINETTE. 54

VII  PLUS ON EST DE FOUS, PLUS ON RIT. 67

VIII  UN COUP INTERDIT. 87

IX  MAIS SATAN VEILLAIT ! 97

X  TOURNANT DANGEREUX… DESCENTE RAPIDE. 111

XI  L’INÉVITABLE PANNE. 124

XII  LA CATARACTE. 133

XIII  TRAHISON.. 147

XIV  TOUS LES SPORTS. 163

XV  VINGT MILLE LIEUES DANS LES AIRS. 171

XVI  UNE VIEILLE CONNAISSANCE. 184

XVII  DEVANT LE MYSTÈRE. 194

XVIII  UN RÔLE DANGEREUX.. 209

XIX  TOUT TOURNE. 221

Ce livre numérique. 235

 

I

AMOUR ET COMÉDIE

Ce matin-là à dix heures trente – heure vraiment ridicule – James Oldsilver – le beau James, comme le nommaient les enthousiastes de l’écran – fit une entrée aussi gauche que grotesque dans le boudoir de miss Perle Rose.

Or, si quelqu’un devait savoir se présenter avec aisance, c’était certainement le plus jeune milliardaire de Chicago devenu, depuis tantôt un an, par un caprice inexplicable, une des gloires du Cinéma, dont miss Perle était l’incontestable reine.

Contre toute vraisemblance, l’actrice se trouvait déjà dans son boudoir, le cinéma lui ayant appris à se lever de bonne heure. James Oldsilver trébucha, pivota sur lui-même comme ébloui et demeura planté au milieu de la pièce, foudroyant de regards farouches un innocent fauteuil, qui contenait, frileusement pelotonnée, la plus mignonne, la plus exquise des blondes.

Il est bien inutile de faire le portrait des vingt-deux ans de miss Perle ; les deux mondes savent qu’elle a de grands yeux bleus et qu’elle secoue d’adorable façon d’authentiques boucles blondes. Paris, après New York, l’a vue nager, galoper, sauter, lutter ou faire le coup de feu. Quel est le sport que n’a point pratiqué miss Perle et où elle n’excelle point ?

Mais, dans ce boudoir, aux yeux plutôt troublés du beau James, ce corps nerveux, cet être endiablé retrouvait soudain tout le charme féminin, toute la séduction de la faiblesse. Entr’ouvrant pour sourire la cerise de sa bouche, fixant son visiteur de ses grands yeux d’azur, rieurs et malicieux, elle était la femme, l’idole, l’énigme.

Et si délicate, si frêle dans son kimono de dentelle ! Le shake-hand de ce grand diable de James n’allait-il pas broyer sa menotte ? D’autant que le partenaire habituel de l’actrice avait, ce matin-là, des façons tout à fait inquiétantes. Il ne souhaita point le bonjour ; il n’excusa nullement sa visite matinale ; il ne baisa même pas la main que lui tendit miss Perle. Il dit seulement, planté devant elle :

— Miss Perle, il faut en finir… Je vous aime !

Un éclat de rire, deux éclats de rire en cascade lui répondirent. Il se retourna, déconcerté, et fronça furieusement les sourcils ; le fauteuil, qui faisait face à celui de l’actrice, était occupé par un être bizarre, sorte de lutin aux yeux ardents, dont la chevelure noire, dénouée, s’épandait magnifiquement sur les épaules, jurant avec le costume masculin. Douze ans ? Quinze ans ? Garçon ? Fillette ? On pouvait être perplexe ; et comme le disait elle-même la propriétaire des cheveux noirs, cela dépendait du scénario en cours.

Car, c’était miss Câlinette, autre gloire, jeune prodige illustre dans les rôles d’enfant terrible. Et dame ! quand on joue quotidiennement les gamins turbulents, il peut en rester quelque chose dans la façon de se tenir.

Elle cria à tue-tête.

— B’jour James !… Vous fatiguez pas ; le « tourneur » n’est pas là, ni l’appareil.

Interloqué et visiblement contrarié, le jeune homme bredouilla.

— Je vous en prie, Câlinette, ne faites pas d’esprit. Je viens parler sérieusement.

— Pas avec moi, en ce cas ?

— Pas avec vous, en effet.

— J’peux pas écouter ?

— Il vaudrait mieux que vous n’écoutiez pas.

Faisant une cabriole, Câlinette protesta.

— Zut ! Je suis de toutes les pièces… Et puis, vous croyez qu’on ne le sait pas ce que vous venez dire ? Fallait pas d’abord rugir : « Je vous aime ! » T’as entendu, Perle ? C’est pas une nouveauté. Mais, quoi ! si le public gobe ça, ne contrarions pas ses goûts. Allez-y de votre scène, mes petits. Moi, je ferai la critique.

D’un bond, elle se jucha sur une console, prenant la pose du bouddha, jambes repliées sous elle, buste immobile, tête droite et grimaçante.

— Hop ! j’y suis ! Un… deux… trois ! Commencez !

James Oldsilver s’énervait. Il arpenta le tapis et revint se placer devant la blonde actrice.

— Miss Perle Rose, puis-je solliciter la faveur d’un entretien particulier ?

— Un tête-à-tête ? gouailla Câlinette. Perle, si tu dis oui je te déshérite et je te fais enfermer jusqu’à ma majorité.

James affecta de ne pas entendre et continua à s’adresser à miss Perle, très amusée.

— J’ai à vous confier des choses graves, annonça-t-il.

— Donc ennuyeuses. Refuse ; il t’endormirait.

— Je vous supplie de vouloir bien prier Câlinette de sortir.

— Ce toupet ! Pour l’instant, je suis une potiche. Ça ne se met pas à la porte, les potiches ! Regardez. Voyez-vous mes yeux ou mes oreilles ?

Accroupie, la jeune diablesse grimaça effroyablement, en recouvrant son visage de ses beaux cheveux. Miss Perle sourit.

— Le fait est, cher James, que vous pouvez parfaitement vous expliquer devant Câlinette, approuva-t-elle. Il ne peut y avoir de secrets entre nous.

— Vous le voulez ? fit tragiquement Oldsilver. Soit !

Il choisit un fauteuil et l’approcha du kimono. Et ce geste lui permit de retrouver son calme.

— Miss Perle, commença-t-il, savez-vous pourquoi je fais du cinéma ?

L’actrice sourit malicieusement, sans toutefois répondre. Mais, oubliant qu’elle n’était qu’une potiche, théoriquement aussi muette qu’aveugle et sourde, l’incorrigible Câlinette lança, d’une voix éclatante.

— Parce que vous êtes dingo !

— D’accord ! riposta tranquillement James Oldsilver. Je suis cela depuis un an… Car, il y a aujourd’hui un an, miss, aujourd’hui un an…

— Que vous avez perdu la boule, continua la jeune prodige.

— Je vous remercie, Câlinette. Vous avez un choix d’expressions tout à fait précieux.

— C’est malin ! Je n’ai qu’à répéter ce que j’entends dire de tous les côtés.

— Câlinette ! gronda miss Perle, en faisant les gros yeux.

— Ne l’arrêtez pas, miss. C’est charité de m’instruire. D’ailleurs, elle ne m’apprend rien que je ne sache.

— Bien sûr ! triompha l’espiègle. Vous pouvez être louftingue, mais vous n’êtes pas une gourde. Et vous admettrez qu’il y avait de quoi être épaté, quand on a vu M. James Oldsilver, de Chicago, qui vaut autant de millions que j’ai de cheveux sur la tête…

— Vous exagérez, Câlinette.

— Enfin, vous avez le sac… Vous êtes à l’aise, si vous préférez. Et pourtant, un beau soir… c’était un soir, on me l’a dit… vous êtes tombé chez Looster, le Directeur de la Polygraph et vous lui avez dit : « Je veux faire du Ciné ! »

— C’est exact.

— Il vous a fait répéter, c’t’homme ! Il croyait que vous lui apportiez un scénario. Mais, j’t’en fiche ! C’était comme acteur. Vous vouliez être vu sur l’écran… Ah ! dame ! Looster a fait une tête ! C’est pas pour débiner les amateurs ; mais, tout de même, on peut se méfier.

— J’avais la vocation, Câlinette.

— Vous l’avez prouvé ; et des dispositions itou. Mais, on ne l’a su qu’après. Avant, Looster pouvait hésiter.

— C’est ce qu’il a fait.

— Et vous avez casqué !… Pas banal ; mais d’un bien mauvais exemple. Au lieu de recevoir des cachets, vous en donniez… et des gros ! des de taille ! Ah ! il avait trouvé le filon, l’imprésario de Perle. Car, comme par hasard, c’était le sien, c’était le mien, c’était le nôtre qui avait la faveur de votre collaboration.

— Ce n’était pas un hasard.

— Vous me l’apprenez !… Et, comme vous dites, voilà un an que ça dure et que vous donnez la réplique à Perle dans toutes les scènes qu’elle tourne… Ah ! vous en avez une santé !

— Il en faut une fameuse, petite Câlinette. J’ai failli vingt fois me rompre le cou ; je me livre aux exercices les plus violents ; je passe ma vie à sauver celle de Perle.

— Qui vous le rend bien, ingrat !

— Je le reconnais, Câlinette ; je dois même être en reste. Enfin, j’ai eu le plaisir d’enlever notre charmante amie, en usant de tous les moyens de locomotion, de la simple bicyclette au bruyant aéroplane. Tenant miss Perle dans mes bras, j’ai fourni à cheval des courses impressionnantes.

— Heureux homme ! Vous voudriez galoper comme ça toute la vie !

— J’en conviens ; mais, je dois avouer que le charme de pareilles minutes m’apparaît surtout après. Pendant, j’ai suffisamment à faire de conserver mon équilibre et celui de miss Perle.

— Ne vous en faites donc pas pour elle !

— Je m’en fais, Câlinette ! Je m’en fais ! Et il n’en saurait être autrement. Bref, essoufflement, palpitations et courbatures, tel est le bilan de cette existence absurde.

— Absurde ! conclut doctoralement la jeune phénomène. Et très mauvaise pour le cœur.

— À qui le dites-vous ! s’exclama tragiquement James Oldsilver, en tentant une fois de plus de s’adresser directement à miss Perle.

Le sourire de celle-ci s’accentua.

— Quand vous en aurez assez, James, dit-elle, il vous sera facile d’abandonner toutes ces émotions.

— Facile ! Facile ! rugit l’acteur amateur, en roulant des yeux furibonds.

— Sans doute. Comme le fait remarquer Câlinette, vous n’avez pas besoin de vos cachets pour vivre ; le cinéma n’est pas pour vous un gagne-pain.

— Non, mais c’est mon… gagne-cœur ! soupira le beau James.

Et baissant un peu la tête pour n’être pas gêné par le regard moqueur de la fillette, il continua à demi-voix.

— Récapitulons, miss Perle. Faisons le bilan de cette vie, à la fois stupide et délicieuse, atroce et pleine de joies, que je mène depuis que j’ai eu l’honneur de faire votre connaissance. Vous l’avez oublié, si même vous l’avez jamais remarqué. Qu’étais-je en effet ? Un anonyme et banal admirateur, perdu dans la foule des autres, le jour où je fus admis à l’honneur de vous complimenter. Mais, moi qui venais de vous voir « tourner », en chair et en os, une scène qui était bien votre triomphe, moi qui venais de frémir à la vue de vos prouesses, moi qui me sentais ravi, grisé, captivé à jamais par votre charme, je ne pus me résigner à ce rôle effacé. Auriez-vous écouté la déclaration trop rapide de cet inconnu, que j’étais à vos yeux ? Je suis sûr que non.

— S’il fallait écouter tous les inconnus qui deviennent toqués de vous ! fit Câlinette d’un air renseigné.

D’un geste, J. Oldsilver imposa silence à l’indiscrète enfant.

— Et pourtant, reprit-il, l’impression était si forte que l’aveu me brûlait les lèvres ; il me fallait sans cesse votre présence, l’apaisement de votre voix, le philtre de vos sourires. J’étais envoûté. Qu’auriez-vous fait à ma place ?

— Je me serais suicidée, déclara plaisamment Câlinette.

— J’ai essayé… puisque j’ai tenté d’égaler les exploits de miss Perle.

— Et vous avez survécu, constata celle-ci.

— On n’échappe pas si aisément à son destin. Mais, vous avez maintenant l’explication du mystère. Vous ne direz plus, comme mes amis de Chicago, James Oldsilver est devenu fou. Vous direz : il est amoureux… de vous, miss Perle Rose ! Et puisque j’ai enfin le courage de me confesser, laissez-moi vider mon sac. Voici le raisonnement que je m’étais tenu, en constatant votre froideur.

« Parbleu ! voici une belle dédaigneuse qui s’imagine pouvoir tenir les amoureux à distance et faire la sourde oreille aux plus doux propos. Tout beau, ma jolie ! James Oldsilver vous en fera entendre de toutes les couleurs et sans qu’il vous soit permis de lui tourner le dos. Vous lui tendrez la main, oui-dà ! Il la baisera dévotement et vous sourirez d’un air langoureux. Voulez-vous parier que, quelque soir, vous tomberez dans ses bras, cachant votre front mutin contre son épaule et nouant autour de son cou le collier de vos bras blancs ? Vous êtes jolie à croquer dans ce rôle, miss Perle. Et nous avons joué cette scène ensemble ; convenez-en, des dizaines de fois ! Je vous ai obligée à m’entendre… mieux, à faire semblant de m’aimer ! »

— À faire semblant ! répéta lentement l’actrice.

Et Câlinette éclata de rire, tandis que le beau James poussait un gros soupir.

Ah ! le songe-creux ! le chasseur de Chimères ! Sur quel mensonge il avait bâti son bonheur ! Comédie d’amour, baisers de théâtre ! De pouvoir débiter à la mignonne Perle des tirades enflammées, risquer des gestes passionnés, caresser les boucles d’or, quelles joies avait-il tirées ? Ce n’était qu’un jeu. Il avait joué avec le feu et il s’était terriblement brûlé.

— Miss Perle ! supplia-t-il. Je suis trop malheureux. Voulez-vous être ma femme ?

Elle aurait pu être touchée. Mais, que font à miss Perle Rose quelques milliards ? Ne gagne-t-elle pas des sommes fabuleuses ?

— Je ne vous aime pas, James.

— Essayez de m’aimer.

— Ce serait trop difficile… Et puis… et puis…

Câlinette, silencieuse depuis quelques minutes, jugea l’instant venu de rentrer en scène.

— Et puis, tu es romanesque, Perle. Dis-le lui donc… Oui, m’sieu James, je joue aussi les confidentes, vous savez. À ma façon, bien entendu ; Câlinette confidente, ce ne peut être que comique. Mais je puis tout de même vous donner quelques tuyaux. Eh bien ! elle est aussi « marteau » que vous, votre Perle ! Ah ! vous feriez un couple assorti ! Dommage que ça ne biche pas ; voyez chichis et malentendus. Quand j’aurai l’âge, je ne serai pas si bête. Passons… et enchaînons. Perle rêve d’aimer un héros… mais là, un vrai héros, qui braverait la mort pour l’amour d’elle, ou bien qui accomplirait de grandes choses, des actions d’éclat.

— Est-ce que je n’en accomplis pas tous les jours ? protesta l’infortuné James.

— C’est du chiqué, mon vieux !

— Vous savez bien que non, Câlinette. Mon plongeon avec l’automobile, l’autre semaine n’était pas truqué. J’aurais pu rester au fond.

— C’est courant quand on fait du ciné. Personne n’y prête attention. C’est pas ça que Perle souhaite. Ce qu’elle voudrait, c’est… c’est…

Câlinette chercha – sans trouver. Et tout à coup, James comprit.

— Du vrai… qui ne soit pas mêlé à du faux, prononça-t-il. Entre les portants d’un théâtre, entre les ficelles du ciné, tout doit être, tout paraît factice. On ne peut plus distinguer ce qui ne l’est pas.

Miss Perle approuvait d’un hochement de tête.

— C’est cela… vous y êtes.

Atterré, parce qu’il voyait à quel point il s’était fourvoyé, en croyant, mêlé à sa vie, acteur comme elle, se rapprocher du cœur de l’actrice, James dit doucement.

— Il est temps encore. Voulez-vous quitter tout cela, rentrer dans la vie. Perle ? Rentrer ensemble ? Laissez-moi tenter d’être celui que vous rêvez.

— Il est trop tard.

L’angoisse de l’irréparable étreignit le jeune homme. Il l’aimait tellement, cette Perle mignonne !

— Trop tard ? Pourquoi ? demanda-t-il, d’une voix qui tremblait.

— Parce que nous avons trop joué ensemble, mon pauvre ami… trop et trop longtemps. Chaque mot que vous diriez, chaque geste me rappellerait une de nos scènes. Comprenez-vous ?

Il comprenait. Ah ! comme il maudissait son idée, l’idée dont il avait été si fier !

— Pourtant ! bredouilla-t-il d’un air malheureux.

Gentiment, miss Perle lui prit la main.

— Il faut en rester là et oublier cette folie.

Il s’arracha à l’amicale étreinte.

— Non ! éclata-t-il presque violemment. Je ne peux plus ! Je vous aime trop ! Et je continuerai à vous le dire. Il me restera au moins cela, le mirage, l’illusion.

Quand on a goûté du poison, quelle force il faudrait pour s’en détourner ! À quoi sert-il qu’on connaisse son action funeste ? On y revient et on double la dose.

— À demain ! À toujours ! affirma James, en sortant d’un air furieux.

— Vous feriez mieux de devenir un héros pour de bon ! cria l’ironique Câlinette.

Mais, miss Perle dit tout simplement.

— Pauvre garçon !

Et si James Oldsilver n’était pas sorti aussi vite, sans un regard en arrière – classiquement – il serait sans doute revenu sur ses pas, plaider encore une cause qui pouvait être gagnée.

 

*    *    *

 

Mais il était parti. Il s’était jeté dans son auto, déprimé, désemparé. À son exaltation succédait l’affaissement. Aucun projet, aucune ligne de conduite n’existait plus ; il se sentait sans volonté.

— Je ferais mieux… Oui ! je ferais mieux, grommelait-il.

Il n’achevait pas, parce qu’il ne voyait vraiment pas ce que la raison pouvait lui souffler. Une seule pensée surnageait en lui, tenace, la haine du métier qu’il avait adopté, une rancune contre sa vie actuelle, qui aboutissait à cette catastrophe : un « Non » implacable, tombé des lèvres de miss Perle Rose !

Aussi quand, à peine rentré chez lui, il eut saisi le récepteur du téléphone, dont la sonnerie l’appelait, sa mauvaise humeur éclata en bourrasque, apostrophant l’interlocuteur, invisible.

— Une affaire ? Un rôle ? Ah ! vous tombez à pic !… Non !… Non !… Non !… Cent fois non ! Plus de ciné ! Je ne tourne plus ! Je ne joue plus !

Il raccrocha le récepteur et se jeta sur un divan, sourd aux appels du timbre, qui s’obstinaient, cessaient, reprenaient.

Le silence s’établit enfin et J. Oldsilver put s’assoupir ; le sommeil est la ressource des grands chagrins. Par exemple, celui qui finit par s’emparer du beau James fut rempli de cauchemars ; l’infortuné soupirant croyait entendre la voix de miss Perle l’appeler.

— James !… Cher James !… Au secours !

Ces mots, à un certain moment traversèrent son sommeil avec la netteté de la réalité ; ils furent suivis d’un cri étouffé, puis d’une sorte de ricanement satanique, qui retentit longuement à l’oreille de l’acteur milliardaire et l’éveilla en sursaut.

— Qu’arrive-t-il ? s’exclama-t-il, en promenant autour de lui des regards effarés.

Il se vit couché sur son divan et murmura :

— C’est un rêve.

Mais, au même instant, il fit une constatation étrange : l’un des récepteurs de l’appareil téléphonique, posé sur une table à proximité, avait glissé sur le coussin, de sorte que le jeune homme dormait, l’oreille contre ce récepteur.

Diable ! Mais alors cette sonnerie, ces appels, ce cri et ce ricanement qu’il avait entendus ? Était-ce bien un cauchemar ?

— Perle m’a-t-elle vraiment appelé ? Court-elle un danger ?

En cette hypothèse, il eût peut-être dû s’étonner davantage de l’étrange hasard qui avait amené, contre son oreille, le récepteur. Mais, trop inquiet, il éprouva seulement le besoin d’être rassuré sans tarder. Reprenant le téléphone, il demanda le numéro de l’actrice et l’obtint aussitôt… sans en être plus avancé ; car, personne ne lui répondit.

Il se pouvait qu’elle fût sortie et les domestiques aussi. Mais, déjà, cette explication ne suffisait plus à James.

— Tant pis ! Je vais aux nouvelles, décida-t-il. Certainement, elle me rira au nez et me jugera ridicule. Tant pis !

Quelques instants plus tard, il montait en auto et poussait une exclamation de surprise – point de frayeur – en trouvant, installés, deux inconnus qui l’obligèrent à s’asseoir.

— Soyez calme, James Oldsilver. Il est tout à fait inutile de causer du scandale.

II

LE MASQUE AUX YEUX ROUGES

J. Oldsilver n’était pas autrement ému. Peut-être à son insu l’habitude de jouer des scénarios dramatiques influait-elle sur ses attitudes ; elle l’empêchait de prendre au sérieux la réalité. Et malgré lui, dans les circonstances de la vie réelle il se comportait comme il l’eût fait devant l’appareil.

Il regarda froidement les individus entre lesquels il était assis ; ils étaient vêtus avec correction, presque avec élégance, selon la formule des « gentlemen cambrioleurs », si fort à la mode dans les pièces et romans policiers.

Plus que tout autre, James devait connaître ce genre. Il sourit dédaigneusement et porta la main à la poche intérieure de sa jaquette pour en tirer son portefeuille.

— Ô littérature ! pensait-il. Voilà bien ton influence ! Ces candides chenapans répètent au naturel une scène qu’ils ont vue au cinéma. C’est ma faute ! ma très grande faute ! Il est donc juste que je paye.

Et il demanda avec philosophie.

— Combien ?

Ses deux compagnons qui, naturellement, étaient masqués, le fixèrent avec curiosité. Leurs yeux brillaient ironiquement à travers les trous du masque. J. Oldsilver sentit leur moquerie et s’énerva.

— Je vous demande quelle somme je dois vous verser pour recouvrer ma liberté de mouvement, insista-t-il. Je suis prêt à vous signer un chèque.

— Inutile ! répondit laconiquement l’un des masques.

— Comment inutile ? s’ébahit le beau James. N’est-ce donc point à mon argent que vous en voulez ?

— Pas du tout !

— À quoi alors ?

— Vous l’apprendrez tout à l’heure.

L’acteur milliardaire fit effort pour ne pas se fâcher.

— Mon ami, dit-il doucement, vous êtes parfaitement stupide. La petite plaisanterie à laquelle vous êtes en train de vous livrer est combinée de façon enfantine. Si vous n’étiez tombé sur le bon garçon que je suis, fort indulgent aux erreurs d’autrui, elle aurait déjà fini très mal. Songez qu’il me suffirait de pousser un cri pour que mon chauffeur stoppe et appelle les policemen.

— Ce serait tant pis… non pour vous, mais pour quelqu’un à qui vous vous intéressez, répondit brutalement le bandit.

J. Oldsilver pâlit tout à coup et s’agita.

— De qui voulez-vous parler ? questionna-t-il d’une voix étranglée.

— Vous ne tarderez pas à l’apprendre, si vous consentez à nous accompagner bien gentiment… Au cas contraire, tant pis !

L’homme prononça ces derniers mots avec une énergie qui fit tressaillir l’amoureux de miss Perle.

— Je ne ferai aucune résistance, déclara-t-il d’une voix un peu tremblante.

Car l’idée venait de se présenter à son esprit que l’aventure était en corrélation étroite avec l’appel de l’actrice. Il ne doutait plus d’avoir réellement entendu sa voix ; elle l’avait appelé à son secours et c’était à elle que venait de faire allusion l’individu masqué.

James ruminait ces pensées et comme la conclusion en était que miss Perle Rose courait un danger quelconque, il avait hâte d’arriver. L’auto filait à toute allure, suivant un itinéraire qui n’était pas du tout celui que James avait fait indiquer à son chauffeur avant de monter dans la voiture. Cette constatation lui donna à penser.

— Darker est donc leur complice ? demanda-t-il. Ou bien l’ont-ils supprimé pour lui substituer un de leurs hommes ? Ma parole ! je crois rêver. Une telle machination suppose l’existence d’une association de malfaiteurs, comme il n’en existe que dans nos scénarios.

Et il songeait à tous les mystères, auxquels il avait été mêlé en tant qu’artiste cinématographique, à toutes les luttes fantastiques qu’il avait dû soutenir contre des bandits puissants, ingénieux et masqués. Cela se rencontrait donc aussi dans la réalité ?

— Et miss Perle qui niait que nous puissions encore éprouver des émotions véritables ! pensa-t-il mélancoliquement. N’a-t-elle pas changé d’opinion à cette heure ?

Il frissonna.

— Arriverons-nous bientôt ? demanda-t-il d’une voix altérée.

— Nous arrivons.

Sans ralentir, l’auto venait de virer brusquement et de franchir une grille, qui se referma après son passage. Le chauffeur stoppa et James, poussé hors de la portière, se trouva sur la dernière marche d’un perron. Il eut à peine, le temps de jeter un regard autour de lui. Ses compagnons l’avaient saisi chacun par un bras et l’entraînaient. Ils pénétrèrent dans une pièce tendue de draperies noires et presque plongée dans les ténèbres. Projeté en avant, l’acteur heurta un meuble, trébucha, tourna sur lui-même et finalement tomba assis dans une sorte de fauteuil, vers lequel l’avaient dirigé ses gardiens. Aussitôt, il entendit une série de déclics et sentit ses bras et ses jambes immobilisés par des bracelets métalliques, qui les fixèrent aux appuis et aux pieds de son siège ; en même temps, son cou était emprisonné dans un carcan et des courroies, sanglant son buste, l’appliquaient contre le dossier.

Alors, la lumière jaillit et le beau James, aussi étroitement garrotté qu’un condamné à mort, se vit installé sur un trône, qui ressemblait fameusement à un fauteuil électrocuteur.

— Bigre ! pensa-t-il simplement. Voilà une bizarre réception et de singuliers préparatifs !

À son insu, c’était l’acteur qui parlait et lui conservait cet admirable sang-froid. Un homme ordinaire, moins entraîné au fantastique et à l’invraisemblable, fût mort d’effroi ou eût éclaté de rire, n’admettant point qu’une aussi absurde aventure pût être réelle. Cela ressemblait par trop à ce qu’on voit au cinéma.

Mais, chose bizarre – à moins qu’elle ne fût tout à fait logique et naturelle – cette ressemblance ne frappait James que superficiellement et lui, qui connaissait toutes les ficelles des drames rocambolesques, se récriait à peine de les retrouver dans la vie. N’étaient-elles pas devenues son milieu normal ?

C’est à cet état d’esprit si particulier qu’il faut attribuer la façon dont James ne cessa de se comporter et la facilité avec laquelle il s’adapta à une aventure, qui eût rendu fou tout autre qu’un acteur.

Les deux gentlemen s’étaient éclipsés. James devait être seul ; mais le carcan l’empêchait de tourner la tête et il ignorait ce qui se passait derrière lui. Quelques minutes s’écoulèrent – plutôt longues. Enfin, un pas glissa sur le tapis et une silhouette se dressa devant le beau James qui, de surprise, écarquillait les yeux.

Le nouveau venu était un colosse roux, vêtu à peu près comme tout le monde, mais qui portait un masque dont les trous laissaient uniquement apparaître deux yeux de braise.

— Le Masque aux yeux rouges ! pensa involontairement J. Oldsilver, influencé par ses souvenirs professionnels.

Et il ajouta avec un frisson de répulsion.

— Il n’est ni beau, ni sympathique.

Lisait-il en la pensée de son prisonnier ? Le colosse poussa un affreux ricanement qui bouleversa James.

— Le ricanement du téléphone !

Il le reconnaissait… Son cauchemar – mais, il était maintenant certain que ce n’avait point été un cauchemar – lui avait laissé des souvenirs si précis qu’ils s’imposaient à lui.

— James Oldsilver, n’est-ce pas ? prononça le singulier personnage d’une voix sourde. Enchanté ! Il y a déjà quelque temps que je désirais faire votre connaissance.

— Que me voulez-vous ? demanda le jeune milliardaire, d’une voix qui n’était peut-être pas aussi calme qu’il le souhaitait.

— Je vous le dirai tout à l’heure. Comment va miss Perle Rose ?

— Je pense que vous allez me l’apprendre, bégaya l’acteur.

— Peut-être. Vous vous intéressez donc bien à elle, James Oldsilver ? Vous vous y intéressez passionnément ?

Le double regard rouge pénétrait en James, comme deux poignards. Il semblait vouloir fouiller sa poitrine et chercher son cœur.

— Vous l’aimez, hein ? Allons, avouez cela si vous n’êtes pas un lâche ! Vous l’aimez !

— Oui, je l’aime !

Ce fut prononcé sur un ton de défi ; car l’accent et le regard ne permettaient pas à James de douter qu’il avait en face de lui un rival.

— Est-il drôle ! ricana le colosse. Est-il drôle, ce cher Oldsilver ! Vraiment impayable ! Sa réputation n’est point surfaite… Ne vous impatientez pas, mon garçon, vous serez toujours renseigné assez tôt. Oh ! oui ! bien assez tôt pour le plaisir que cela vous causera. Je ne vous veux pas précisément du bien ; vous vous en doutez. J’éprouve peu de sympathie pour les jeunes gens bien tournés qui s’avisent d’aimer miss Perle. C’est que je n’aime pas la concurrence. Je la supprime.

Il accompagna ces mots d’un geste peu rassurant.

— J’ai donc projeté de vous supprimer, James Oldsilver. Mais auparavant, je compte m’amuser un peu avec vous. Je sais comment on torture un amoureux.

Et saisissant la draperie qui faisait face au fauteuil, il l’écarta, découvrant un écran.

— Tu dois reconnaître cela, toi qui fais du cinéma, ricana-t-il. Plains-toi ! On va projeter pour toi tout seul un film qui me coûte déjà plus de cent mille dollars ! Aujourd’hui, James Oldsilver, il faut te contenter d’être spectateur.

Il siffla et aussitôt du noir enveloppa le jeune milliardaire, dont les yeux agrandis par l’anxiété fixèrent l’écran blanc qui s’illuminait.

Et ce qu’il y voyait apparaître, c’était le boudoir de miss Perle, tel qu’il l’avait quitté une douzaine d’heures auparavant.

III

COMME AU CINÉMA

Peu après le départ de J. Oldsilver, deux hommes descendus d’une auto devant la porte de miss Perle Rose avaient demandé à être introduits auprès de l’actrice.

— Madame ne reçoit pas répondit la camériste.

Et elle toisa avec un mépris assez peu dissimulé les importuns dont l’aspect ne lui disait rien qui vaille.

On ne pouvait imaginer deux silhouettes plus dissemblables. L’un était grand et gros – colossal – et se drapait dans un manteau de roulier, dont le collet relevé cachait entièrement son visage ; il ne soufflait mot, ne risquait aucun geste et faisait figure de simple comparse. L’autre était sa vivante antithèse, petit et mince, vif comme une anguille, il paraissait ne pouvoir se tenir en repos ; sans cesse, il s’agitait, accompagnant ses moindres mots d’une mimique désordonnée, tandis que sa maigre figure rasée grimaçait, se plissait avec accompagnement de roulements d’yeux et de grincement de dents, qui la faisaient ressembler à une face de possédé. Il était vêtu d’un complet veston de couleur sombre, portait une lavallière noire, nouée à l’artiste et montrait ostensiblement des mains squelettiques, dont chaque doigt s’ornait de bagues étincelantes.

— Madame ne reçoit pas ? répéta-t-il, en jetant autour de lui des regards empreints d’une sombre fureur.

Ayant pivoté sur la jambe droite, il fit face à la camériste qu’il fixa comme s’il songeait à lui sauter à la gorge. Mais, il se contenta de pousser un éclat de rire sardonique, en s’écriant.

— Vraiment ! Miss Perle ne reçoit pas !… Et vous me dites cela à moi… à moi !… Ô candeur !… Soubrette, ma mie tu es adorable !

Peu flattée par cette déclaration proférée sur un ton burlesque et doutant fortement que celui qui la lui adressait jouît de toute sa raison, la camériste riposta sèchement.

— Je réponds à monsieur, comme je répondrais à n’importe qui… Madame a donné ordre de défendre sa porte. Cela concerne tout le monde.

Une joie sans bornes parut s’emparer du petit homme. Il se trémoussa et délira.

— Comme à n’importe qui !… Tout le monde !… Délicieux !… Invraisemblable !

Puis, redevenant tout à coup sérieux et fixant de nouveau la camériste, comme s’il avait dessein de la magnétiser, il dit sévèrement :

— Voilà. C’est que nous ne sommes pas n’importe qui !… nous ne sommes pas tout le monde !

Fébrile, il fit jaillir d’une de ses poches, avec des gestes de prestidigitateur, un bloc-notes et un stylographe, griffonna quelques lignes avec une hâte rageuse, arracha la feuille et la tendit à la femme de chambre.

Portez cela tout de suite à votre maîtresse, ordonna-t-il d’un ton menaçant.

Intimidée et croyant de plus en plus qu’elle avait affaire à un fou, la camériste prit le papier.

— Comme monsieur voudra, fit-elle en haussant imperceptiblement les épaules.

Elle disparut.

Les deux visiteurs se regardèrent.

— Ah ! ah !… ah !… ricana le petit…

— Oh ! oh ! oh ! gloussa le second. Ça commence bien !

Et leurs épaules furent secouées pendant quelques secondes par un rire qui paraissait inextinguible.

Le retour de la camériste leur rendit instantanément leur sérieux.

— Madame persiste à ne pas recevoir ces messieurs, annonça-t-elle, à la fois triomphante et craintive.

Mais à sa grande surprise, ils reçurent cette communication avec une parfaite indifférence.

— A-t-elle lu mon mot ? demanda simplement le petit homme.

— Non, avoua la camériste. Madame n’y a point jeté les yeux : elle a déclaré qu’elle n’y était pour personne et qu’aucun prétexte ne pourrait la faire changer d’avis.

Elle s’attendait à une explosion de fureur, tout au moins de la part de l’exubérant petit homme.

Mais le déconcertant personnage ne broncha point ; il paraissait tout à fait calmé.

— Ail right ! dit-il en tournant les talons. Au revoir, ma petite chatte !

Et il se dirigea vers la porte, suivi de son silencieux compagnon.

 

*    *    *

 

— Ils sont partis, Mariette ? demanda indolemment miss Perle, en voyant la camériste accourir à son coup de timbre.

— Ils sont partis, madame. Je crois que madame a bien fait de ne pas les recevoir. Ils avaient de drôles d’airs.

— Ne nous donnez pas de regrets, Mariette, s’écria Câlinette. Pourquoi as-tu refusé de les recevoir. Perle ?

— Parce que je n’aime pas qu’on m’importune quand je ne suis pas en train, répondit la capricieuse.

— Sais-tu au moins ce qu’ils te voulaient ?

— Peut-être assassiner madame ! insinua tragiquement la camériste.

Câlinette éclata de rire.

— Oh ! Perle, comme tu es méchante de m’avoir fait manquer ce spectacle-là ! cria-t-elle, en se contorsionnant sur les coussins du divan.

— Tu m’agaces ! Je ne suis pas en train de rire, répliqua maussadement l’actrice. Allez, Mariette. Inutile de m’habiller. Je ne sortirai pas aujourd’hui.

— Le cloître, alors ! lança Câlinette d’un ton moqueur. Je finirai par croire que tu as le cœur pris. Ah ! si le beau James savait ça !

Discrètement, la camériste se retirait, en feignant de ne pas entendre et de ne point apercevoir le haussement d’épaules dépité de miss Perle. Celle-ci, pelotonnée au fond de son fauteuil, bâilla, ferma les yeux et murmura :

— La vie est d’un banal !… Ah ! Câlinette, tu verras comme tu t’ennuieras quand tu auras mon âge ! Que pourrions-nous faire pour nous distraire ?

La fillette allait répondre ; mais un cri étranglé, retentissant dans le vestibule, l’interrompit.

— C’est la voix de Mariette ! fit miss Perle, en se redressant un peu émue. Que lui arrive-t-il ?

— On la « zigouille » !… Ce sont les bandits de tout à l’heure qui reviennent, plaisanta Câlinette. Toi qui demandais de l’imprévu.

Elle n’acheva pas ; la portière se soulevait et deux personnages faisaient leur entrée, provoquant un sursaut de frayeur de miss Perle et une légère exclamation de l’imperturbable Câlinette.

— Oh ! Oh ! murmura cette dernière. Est-ce que par hasard j’aurais dit la vérité en riant ?

Elle en aurait été davantage persuadée si elle avait pu reconnaître les intrus, qui n’étaient autres que le colosse mystérieux et le turbulent petit homme. Ils s’avancèrent vers miss Perle.

— Qui êtes-vous ? Que voulez-vous ? bégaya celle-ci, en se dressant effrayée.

— Nous allons vous l’apprendre, répondit le petit homme, s’installant sans façons dans un fauteuil en face de l’actrice.

Désinvolte, il croisa les jambes et déclara, comme ci ç’eût été la chose la plus naturelle du monde.

— Nous avons dû pénétrer chez vous par effraction et étrangler quelque peu votre camériste. Vous nous excuserez ; nous avions une communication très sérieuse à vous faire et tout à l’heure vous avez refusé de nous recevoir.

— C’était vous ? balbutia l’actrice.

L’étrange visiteur s’inclina.

— Quand on nous met à la porte, nous rentrons par la fenêtre, dit-il froidement. Vous plaît-il de nous entendre, miss Perle ? Nous pouvons causer en toute tranquillité et sans crainte d’être interrompus, car je me suis permis de remplacer vos domestiques par un personnel à moi, qui a ordre de défendre votre porte… un peu mieux que votre femme de chambre ne l’a défendue contre nous.

Négligemment, il ajouta :

— Nous ne regardons pas aux frais. Je vous demande pardon de vous importuner de ces détails de cuisine ; mais ils sont destinés à vous faire comprendre que nous savons vouloir et qu’il vous sera bien difficile de faire la sourde oreille.

Miss Perle n’y songeait guère ; elle défaillait.

— Je vous écoute, murmura-t-elle, en jetant un regard éploré à Câlinette.

Mais, l’insupportable gamine était loin de partager son effroi. Dévisageant avec hardiesse le petit homme noir et le colosse qui venait de rejeter son manteau et de découvrir un visage masqué qu’éclairaient deux yeux flamboyants, elle battit des mains et s’écria :

— Tout à fait comme au cinéma !… Chouette ! Ça va être amusant !

 

*    *    *

 

Elle avait probablement changé d’avis une heure plus tard. À ce moment les deux actrices étaient seules dans le boudoir ; seules en apparence ; mais quelqu’un devait les surveiller et les menacer, car elles étaient pâles et tremblantes et regardaient la porte avec des yeux terrifiés, comme si elles s’attendaient à quelque effroyable apparition. Derrière elles, silencieusement, parut le petit homme. Il jeta un long regard aux malheureuses.

— Ne bougez pas !

Et poussant ce ricanement sardonique qui semblait lui être familier, il ajouta en se frottant les mains.

— Parfait ! Parfait ! Vous êtes admirables ! Il retourna à la seconde porte, à laquelle l’actrice et Câlinette immobilisées par la frayeur tournaient le dos, et fit un signe.

— Entrez, entrez, Jim. Installez-vous là.

Un nouvel individu se montra qui portait un cinématographe. C’était un tourneur, un opérateur ; il s’empressa de disposer son appareil sans paraître prêter la moindre attention à l’attitude des deux femmes. Au plafond, une lampe à arc s’alluma.

— Allez-y ! cria le petit homme.

Au même moment, Câlinette qui n’avait d’yeux que pour l’appareil téléphonique posé sur une table profitait de l’inattention du petit homme pour saisir le transmetteur et le passer à miss Perle.

— James !… Appelle James ! chuchota-t-elle.

 

*    *    *

 

C’était cette scène que l’acteur milliardaire horrifié voyait se dérouler sur l’écran.

Miss Perle recevait des mains de Câlinette l’appareil téléphonique et l’approchait de ses lèvres ; il la voyait pousser le cri d’appel qu’il avait entendu pendant son sommeil. Mais aussitôt, de nouveaux personnages se précipitaient sur les malheureuses et parmi eux, au premier rang, ricanant et satanique, le Masque aux yeux rouges. Angoissant spectacle !

Pourtant, il en avait cent fois contemplé de semblables ; cent fois il s’était trouvé mêlé à des épisodes de ce genre sans s’émouvoir. Aujourd’hui, c’était la réalité et cette pensée lui fit faire un effort surhumain pour rompre ses liens. Tentative insensée ! S’il avait réussi à les rompre, il se serait élancé sur un écran.

Il n’eut pas à subir le choc de ce réveil. Brusquement, la projection s’interrompit, la vision disparut et James se retrouva plongé dans les ténèbres. La lumière, jaillie au commandement du masque rouge, éclaira ses traits bouleversés. Son bourreau le fixait en ricanant.

— Tu voudrais bien savoir, railla-t-il. Avoue-le, James Oldsilver, tu donnerais une bonne partie de ta vie pour voir la fin du film. Mais je connais mon métier aussi bien que toi ; et autant que toi je suis homme de théâtre. Vois si j’ai bien choisi mon moment pour baisser le rideau ! Sur quel effet il tombe !

L’acteur milliardaire le fixa terriblement.

— Je vous tuerai ! prononça-t-il.

— Bravo ! Je t’autorise à essayer. Et je suis heureux que tu sois assez fou pour y songer. Autrement, la vie ne m’amuserait plus. Bonne chance, James Oldsilver ! Je ne dois pas te dissimuler que tu auras du mal et qu’il te faudra fameusement courir !

Il se pencha pour éprouver la solidité des liens du prisonnier et après les avoir tripotés pendant quelques instants, poussa un nouveau ricanement.

— Bonne chance ! répéta-t-il narquoisement. Je te souhaite du plaisir.

Et il disparut derrière le rideau noir, qu’il fit retomber sur l’écran. James Oldsilver demeura seul. Il s’en rendit compte au silence subit et total qui l’entourait. Tout d’abord, il demeura prostré dans le fauteuil auquel il était attaché.

— Il a eu raison de me railler, pensait-il. Que puis-je faire ? Ah ! miss Perle, comme vous aviez le droit de vous moquer du cabot que je suis ! Comme me voilà petit garçon en présence de la réalité !

Convaincu de cette vérité, l’acteur s’enfonça dans une douloureuse rêverie, dont naturellement le sort de miss Perle formait le thème principal. Avec l’égoïsme inconscient des amoureux, il n’eut même pas une pensée pour la jeune Câlinette, involontairement mêlée au drame. Il est vrai qu’il négligeait également de se demander ce que serait son propre destin. En ce qui le concernait, la tragédie devait pourtant comporter un prompt dénouement.

Soudain, son regard attiré par un point brillant qui remuait, s’abaissa vers le parquet. Il tressaillit.

— Oh ! fit-il. Mais le voilà, le dénouement !

Il s’avançait, sournois et impitoyable, à la façon des traîtres de mélodrame, sous la forme de petites flammes bleues et jaunes, jaillies du parquet tout autour du fauteuil. Elles entouraient l’acteur d’un cercle de feu qui se rétrécissait de plus en plus.

Il comprit ; c’était vraiment une mort effroyable que celle à laquelle le vouait son rival. Tant de haine l’effara.

— Il est bien inutile que j’essaie de me détacher, soupira-t-il. Ce n’est qu’au cinéma que le héros y parvient. Cette fois, ce n’est pas un camarade qui a fait les nœuds.

Il dit et, en même temps, il fit des efforts involontaires – ceux-là mêmes qu’il avait l’habitude de faire, lorsque ses rôles le plaçaient dans des situations analogues.

Alors, il poussa une exclamation stupéfaite.

— Mais c’est une plaisanterie ! On dirait que je ne suis pas attaché !

Emplissant d’air sa poitrine, il en fit saillir tous les muscles et se roidit pour donner plus de jeu aux cordes et aux courroies qui enserraient ses membres et son buste. Le résultat escompté fut atteint instantanément ; il sentit mollir la pression des liens et put remuer ses avant-bras. Mais, au moment où il les ramenait lentement en arrière pour les dégager, il sentit au poignet droit une légère résistance qui lui fit porter instinctivement les yeux dans cette direction.

Aussitôt, il s’immobilisa.

— C’était sûr ! murmura-t-il.

Et son regard se posa sur une fine cordelette qui encerclait son poignet et remontait, tendue, le long de son bras, pour disparaître derrière son épaule. Où aboutissait-elle ? À quoi le rattachait-elle ? Il lui était impossible de le voir par suite de l’emprisonnement de son cou dans le carcan. Mais de toute évidence, ce dispositif annonçait quelque perfidie de son ennemi. En tirant le fil, James déclancherait sans doute quelque infernal mécanisme et il se trouverait avoir fait lui-même le geste qui causerait sa perte.

— C’est à cela qu’il veut m’obliger et peut-être espère-t-il, caché dans quelque coin, se repaître du spectacle de mon indécision, pensa J. Oldsilver. Je le sèvrerai tout au moins de cette joie.

Et résolument il tira à lui le fil.

Quelque chose de blanc courut le long de son bras, descendant de son épaule. Cela s’arrêta à portée de sa main droite. C’était un billet. James n’hésita plus ; il dégagea son bras et s’empara du papier qu’il déplia et déchiffra aussitôt.

Il contenait ces deux lignes, plutôt railleuses :

« Jobard !… Tu as marché !… T’imagines-tu que je veuille en finir si vite avec toi ? Je n’en aurais pas pour mon argent. Le drame continue. Lève-toi… Cours… Et rattrape-nous si tu le peux. – LE MASQUE AUX YEUX ROUGES. »

Assez mortifié, James bondit ; carcan et liens tombèrent à ses pieds. Un tapis de flammes le séparait de la porte ; mais il pouvait le franchir en trois bonds et quelques brûlures n’étaient pas pour l’arrêter. Il s’élança.

À peine les eut-il effleurées que les flammes s’éteignirent. Comme les liens, elles n’étaient qu’un trompe-l’œil, un truc de cinéma, auquel l’acteur s’était laissé prendre. Son irritation augmenta.

— Ah ! ça ! Est-ce qu’il va longtemps se moquer de moi comme cela ? maugréa-t-il. J’étais prêt à braver la haine d’un meurtrier ; mais il me déplaît d’être en butte aux facéties d’un mystificateur. Je n’aime pas à être ridicule.

Puis, aussitôt, sa préoccupation dominante revint reléguer à l’arrière-plan cette blessure d’amour-propre.

— Mais Perle ? Qu’en a-t-il fait ? Ce ne peut être une mystification, cela !

Le souvenir de l’effroi peint sur le visage de la jeune femme l’aiguillonna ; il se précipita vers la porte, qu’il franchit.

— Il faut savoir !… Je veux les rejoindre !… Oh ! si vraiment il est ce qu’il paraît être, s’il a osé cela, je lui ferai regretter de m’avoir rendu la liberté !

Et sans penser que l’homme dont il parlait venait de prouver sa force et que lui, J. Oldsilver, n’avait et ne pouvait être qu’un jouet entre ses mains, le jeune homme s’élança hors de la pièce.

Vingt minutes plus tard, sans avoir rencontré le moindre obstacle, il arrivait devant la porte de l’actrice.

Elle était grande ouverte.

IV

L’ÉTRANGE DÉTECTIVE

Une violente émotion étreignit James ; il s’élança comme un fou à travers la succession des pièces vides et arriva dans le boudoir. On aurait dit que le drame, au début duquel il avait assisté, venait de s’y dérouler. Les complices du masque au yeux rouges n’ayant pas daigné réparer le désordre des meubles, toutes les péripéties de la lutte – une résistance désespérée de miss Perle ou de Câlinette – s’y trouvaient inscrites. Et sur cette mise en scène qui survivait au drame, James, oubliant qu’il en avait fréquemment combiné de semblables, jeta un regard épouvanté ; ses yeux lentement firent le tour du boudoir, paraissant interroger les murs.

De puissants projecteurs, hâtivement installés, éclairaient le décor. J. Oldsilver s’étonna à peine de leur présence ; il en connaissait trop l’usage pour ne pas deviner à quoi ils avaient servi ; c’était à de semblables appareils qu’on demandait journellement, dans les studios, la lumière artificielle nécessaire au fonctionnement des cinématographes. Or, dans ce boudoir on avait « tourné » un film – le film dont le Masque aux yeux rouges s’était servi pour torturer l’amoureux de miss Perle Rose. Pressés de disparaître, les opérateurs avaient négligé d’enlever leur installation ; James ne s’en préoccupa point davantage.

Il fit quelques pas, tragiquement – classiquement. Ah ! comme miss Perle avait raison de dire qu’en lui l’acteur masquerait toujours l’homme, quelle que fût la sincérité des émotions ressenties ! Le beau James, inconsciemment « jouait » son désespoir et son angoisse ; il mettait au service de sa douleur les admirables moyens d’expression que son talent lui fournissait et c’était, sous la clarté des projecteurs, un spectacle fort impressionnant que celui de cet amoureux demandant aux murailles de lui raconter le drame dont elles avaient été le témoin muet.

Il fit quelques pas et s’arrêta soudain, les jambes fléchissantes, reculant peu à peu jusqu’à l’un des murs contre lequel il dut s’adosser. Sa main remonta jusqu’à son front qui se couvrait de sueur ; d’un geste machinal il l’y promena tandis que ses yeux, devenus hagards, fixaient, sur la tenture qui lui faisait face, une effrayante vision.

C’était une empreinte sanglante, qui se détachait sur le fond clair de tapisserie et y dessinait très nettement une main délicate de femme, la paume, les cinq doigts et jusqu’aux cercles des bagues.

Les cheveux de l’acteur se dressèrent sur sa tête. Comment méconnaître cette main ? En existait-il une autre d’un modelé aussi parfait, d’une finesse aussi élégante ? Les bagues d’ailleurs auraient suffi à l’identifier, tant leur profil était familier au jeune milliardaire. Ce trait mince, qui coupait le médius, c’était le fil d’or du rubis de miss Perle et James reconnaissait encore les contorsions du serpent aux yeux de topazes, au-dessus duquel des signes bizarres qu’il déchiffrait décelaient la bague préférée, formée de chiffres d’or assemblés, dont le total réalisait un nombre fétiche.

Son hébétement dura quelques secondes ; il était devenu tout à coup incapable de penser raisonnablement ; il se répétait seulement avec une monotonie stupide.

— Le sang de Perle… C’est peut-être du sang de Perle !

Par les yeux, l’horreur pénétrait en lui et la sensation devint si intolérable qu’un brusque sursaut l’arracha de la muraille, contre laquelle il paraissait collé. Plaquant ses mains sur son visage, il poussa un véritable hurlement de terreur et s’enfuit à la façon des déments, en se heurtant aux meubles et aux parois.

— Perle !… Perle !…

Il surgit hors de la demeure et, emporté par son élan, alla donner contre un individu stationnant sur le trottoir. Aimablement, celui-ci l’aida à rétablir son équilibre.

— Pardon ! bredouilla l’acteur, fébrile.

— Pas de quoi ! répondit le bousculé. Autant dire que j’étais là pour ça.

En face de l’immeuble, il y avait des groupes arrêtés et même quelques autos ; mais James ne leur accorda aucune attention. L’inconnu le questionnait.

— Alors, c’est vous, l’amoureux ?

J. Oldsilver sursauta et considéra le questionneur avec effarement.

— Que voulez-vous dire ? s’exclama-il. Comment avez-vous deviné ?

— Pas malin ! riposta l’inconnu en haussant les épaules. Il suffit de vous regarder dans tous vos états.

James n’avait pas le temps de s’étonner, encore moins celui de s’émerveiller. Il tenta de se dégager de l’étreinte du quidam qui n’avait pas lâché son bras.

— Laissez-moi passer, pria-t-il. Je suis pressé.

— Où irez-vous ? demanda l’homme avec un évident mépris. Le savez-vous, seulement ?

James resta bouchée bée.

— Au fait, murmura-t-il, vous avez raison. Et il parut désemparé. L’inconnu sourit.

— Naturellement vous n’y aviez pas pensé, fit-il, avec une commisération ironique. C’est toujours ainsi ; on perd la tête, on se précipite et on ne sait seulement pas de quel côté il faut courir. Un peu de jugeotte, saperlotte ! Heureusement que je suis là !

Puis, regardant l’acteur bien en face.

— En somme, vous voulez les poursuivre ?

— Poursuivre qui ? bégaya James, tout à fait interloqué par cet étrange pouvoir divinateur.

— Ne faites pas l’enfant… Nous n’avons pas le temps.

Et le singulier personnage tira sa montre.

— Moins cinq ! dit-il. Nous pouvons perdre cinq minutes. Allons-y.

Écoutez, jeune homme ; et tâchez de ne pas m’interrompre ; cela ne ferait qu’embrouiller les choses.

Précipitamment, tout en surveillant la course de l’aiguille il débita :

— Vous vous nommez James Oldsilver, partenaire habituel de miss Perle Rose et… j’admets cette hypothèse… vraisemblablement amoureux d’elle… Vous n’êtes pas le seul… Brusquons ; elle a été enlevée il y a exactement une heure. Je vous attendais.

— Comment savez-vous ? Qui êtes-vous ?

— Pas le temps d’expliquer… Suivez-moi.

— Encore une fois, qui êtes-vous ?

L’inconnu jura en tirant une carte de sa poche.

— Voilà ! dit-il, en la présentant à James.

Celui-ci lut à haute voix, avec une stupeur profonde.

 

CHARLIE H. GINGLE

détective.

 

— Par exemple ! murmura-t-il.

Et il examina son interlocuteur avec un compréhensible effarement.

L’aspect de ce dernier n’était pas fort reluisant, et en temps ordinaire, James eût hésité à se laisser interviewer par lui. C’était un long et mince individu, vêtu d’un complet étriqué et coiffé d’un chapeau antédiluvien. Le tout décelant une certaine fantaisie, tant au point de vue de la coupe que de la couleur. En fait, le personnage visait évidemment à réaliser un « type », une « tête », comme on dit au théâtre ; l’excentricité de sa mise et de ses manières était voulue. Il y avait en lui quelque chose d’artificiel et cette impression ne pouvait qu’être confirmée par l’aspect de sa physionomie, visiblement modifiée par une perruque, des sourcils postiches et un maquillage exagéré.

— Tout à fait la tête de quelqu’un qui va jouer dans un film ! pensa involontairement James. Mais où, diantre, ai-je vu cette binette-là ?

Telle qu’elle était, la physionomie du singulier personnage lui donnait une impression irritante de déjà vu mais de déjà vu incomplet. Certainement il connaissait quelqu’un qui ressemblait à ce bohème, mais qui ressemblait seulement et par quelques côtés que la mémoire hésitante de J. Oldsilver ne parvenait point à préciser.

D’ailleurs, ces pensées ne firent que traverser son esprit. Il revint tout de suite à l’unique objet de ses préoccupations.

— Comment êtes-vous là ? Qui vous a fait deviner ? s’ébahit-il.

Charlie H. Gingle éclata de rire.

— Aucune importance pour l’instant, répliqua-t-il. Mystère ! Vous aurez le mot plus tard. Mettons que je sois à l’affût de l’affaire intéressante. Passé à propos. J’offre mes services. Venez.

De nouveau, il saisit le bras du jeune homme. James résista.

— Pas avant de comprendre ! décida-t-il nettement. Vous m’intriguez. Ce n’est pas suffisant pour m’inspirer confiance. Où m’entraîneriez-vous ?

L’étrange détective s’impatienta.

— Que de temps perdu en paroles inutiles ! maugréa-t-il en frappant du pied. Enfin, puisque vous le voulez…

Il fit pirouetter James, lui plaqua sa main entre les épaules et lui présenta un carré de papier qu’il cueillit dans le dos du jeune homme.

— Vous déclarerez-vous satisfait ? demanda-t-il.

D’un côté, le papier était enduit de colle et des fils de laine y adhéraient. James le retourna et découvrit deux lignes griffonnées.

— On nous emmène. Suivez la piste que je marque ».

C’était signé Câlinette. Mais cela n’expliquait pas que le nommé Gingle fût au courant, comme il paraissait l’être.

— Où avez-vous déniché cela ? demanda James, en le fixant avec une attention soupçonneuse.

Gingle regarda sa montre en homme bien près de perdre patience.

— Trois minutes, montre en main, annonça-t-il. Après, si vous ne marchez pas, je vous emporte de force… Le billet était collé dans votre dos. Comment y était-il venu ? Tout seul !

— C’est trop fort ! s’exclama James.

Intéressé malgré tout, disons même passionné par les étranges façons du prétendu détective, il s’attacha à ses pas ; car Gingle, sans mot dire, rentrait dans la maison et ne s’arrêtait que dans le boudoir qu’il inventoriait d’un coup d’œil. Sa main se tendit vers l’empreinte sanglante.

— Cela, dit-il. Fichu un fameux coup, hé ?… Jambes coupées… Obligé de chercher l’appui du mur ?… Ici !

Il désigna l’endroit où James s’était effectivement appuyé.

— Le papier était là, épinglé. Voici l’épingle (Il la ramassa par terre). Voici le trou. (Il le montra visible, sur la tapisserie). Compris ? Colle ; vous l’avez emporté sans vous en douter… L’auriez trouvé ce soir, en vous déshabillant. La jeune personne y comptait. Une gamine de tête ! L’autre ne s’attendait pas à celle-là ! en préparant son tour.

— L’autre ? balbutia James, complètement ahuri.

— Oui… le rival… Comment l’appelez-vous ?

— Le Masque aux yeux rouges ? répondit machinalement le jeune homme, complètement subjugué et oubliant de s’étonner.

Gingle bondit et montra tout à coup un émoi extraordinaire.

— Vous l’avez dit ? hurla-t-il. Il a des yeux rouges ? Sûr ?

— Je l’ai vu.

Le détective fit un visible effort pour reprendre son flegme habituel.

— Plus un mot ! J’en sais assez ! Venez.

Il s’empara irrésistiblement du bras de l’acteur et l’entraîna. Dans le vestibule, il s’arrêta et siffla. Un boy parut aussitôt, porteur de deux lourdes valises.

— Vite ! Mettez cela ordonna Gingle, en lançant à la volée, des vêtements à James.

Lui-même se mit fébrilement à changer de costume.

— Pourquoi ? demanda l’amoureux de Perle, tout en obéissant.

Sans répondre, Gingle lui colla sur le visage une superbe paire de moustaches et une impressionnante barbe blonde. Six coups de crayon, une touche de fard et le beau James devint méconnaissable. Stupide, il regarda son compagnon transformé en un élégant touriste.

Celui-ci le poussa hors de l’immeuble, vers une automobile qui s’arrêtait justement devant la porte.

— Il était temps ! marmotta-t-il, en jetant un nouveau coup d’œil à son chronomètre. Montez.

James résista.

— Où allons-nous ?

— Nous les suivons… la piste de la jeune Câlinette.

— Vous l’avez donc trouvée ? Êtes-vous sûr ?

Impatiemment M. Gingle ramena James devant la porte et l’obligea à se baisser.

— Regardez, fulmina-t-il. Êtes-vous aveugle ?

Sur le trottoir, tracée par un talon obstiné, une flèche indiquait une direction et c’était celle que s’apprêtait à prendre l’auto.

Convaincu que son compagnon ne se lançait point au hasard, James monta.

— Tout de même ! soupira M. Gingle, en prenant place près de lui. Ce n’est pas malheureux ! Un cigare, M. Oldsilver ? Nous avons vingt minutes pour souffler… jusqu’au premier arrêt. Mais surtout, ne me posez pas de questions idiotes. Je n’y répondrai pas. Assez comme cela ! Assez pour l’instant ! J’ai besoin de repos.

V

DE PLUS EN PLUS FORT

Subissant l’ascendant de son étrange compagnon, J. Oldsilver demeura quelques secondes sans parler. Il réfléchissait à la bizarre rencontre et aux plus extraordinaires façons de ce fantastique détective, si clairvoyant et si sûr de lui.

Rencontre providentielle en tout cas ; James était bien décidé à en profiter et à s’accommoder des manies de son tyrannique compagnon. Néanmoins, trop de questions lui brûlaient les lèvres pour qu’il se résignât longtemps au silence et l’auto n’avait pas encore parcouru cinq cents mètres qu’il ne put se tenir de reprendre le dialogue interrompu.

— Comment vous êtes-vous trouvé là si à-propos ? demanda-t-il. Étiez-vous arrivé depuis longtemps ? Est-ce le hasard qui vous a fait vous arrêter ? Ou bien avez-vous remarqué quelque chose de suspect ?… Et d’où me connaissez-vous ? D’où connaissez-vous miss Perle Rose ? J’avoue que vous me paraissez quelque peu sorcier ; on ne saurait expliquer par des raisons naturelles tout ce que vous avez découvert en si peu de temps… Expliquez-moi.

— Tout à l’heure ! coupa nonchalamment C. H. Gingle en tirant une bouffée de son cigare.

James voulut insister ; mais le détective lui mit familièrement la main sur la bouche.

— Fermez ça, hein ? Vous n’allez pas me raser mon vieux. C’est la pause.

J. Oldsilver le considéra avec stupéfaction. Les manières de sieur Gingle avaient changé, aussi bien que son ton et son attitude. Tout à l’heure, il était sarcastique et autoritaire ; on sentait derrière un flegme affecté, sa volonté tendue et sa pensée en plein travail. Mystérieux et trépidant, il en imposait, et le beau James s’était senti entraîné par lui dans une sorte de course tourbillonnante et vertigineuse.

À présent, M. Gingle, vautré sur les coussins de l’auto, le cigare au bec et les yeux mi-clos, se détendait, descendait de son Olympe et semblait aussi loin de l’aventure, qui tout à l’heure le passionnait, que s’il ne s’en était jamais occupé. L’être mystérieux dont la clairvoyance effarait James, était devenu brusquement un quidam quelconque, fort commun d’aspect, avec des manières vulgaires et une sorte d’apathie, qui contrastait absolument avec sa précédente attitude.

Il lut l’étonnement dans les yeux de James et un sourire moqueur effleura ses lèvres.

— Vous vous en faites ! constata-t-il, railleusement. Vous pensez que je suis loufoque ? Faut me prendre, comme je suis, mon vieux. C’est le métier qui veut ça. Je suis un type dans le genre de Sherlock ; j’ai mes moments.

Ayant dit, il se renfonça dans son coin et se remit à fumer béatement.

— Mais la piste ? grommela James, en dissimulant son agacement. Vous ne prétendez pas la suivre les yeux fermés ?

Car il constatait que son compagnon se désintéressait totalement de l’itinéraire suivi par l’auto.

— Pourquoi pas ? riposta M. Gingle, en ricanant. C’est une méthode qui en vaut une autre.

Et il conclut en repoussant d’un geste de sa main, l’assaut des questions indiscrètes de J. Oldsilver.

— Tout à l’heure, vous dis-je. Tout à l’heure !

Et n’en pouvant tirer autre chose, James dut se résigner à ronger son frein.

L’apathie de M. Gingle n’était peut-être qu’une apparence ; car de temps à autre, il tirait sa montre et regardait l’heure. On eût dit que ce chronomètre n’était pas seulement l’indicateur de la marche du temps, mais qu’il réglait les pensées, l’existence, et jusqu’au moindre geste du détective. Ce n’était qu’une originalité de plus ; mais la constatation calma un peu James Oldsilver ; elle le rassura.

— Il fait semblant de dormir, et il réfléchit, admit-il.

Comme pour lui donner raison, ayant une nouvelle fois consulté son chronomètre, M. Gingle se redressa brusquement et redevint ce qu’il était quelques minutes auparavant, c’est-à-dire narquois et concentré, le regard guetteur et le sourire énigmatique. Penché un peu en dehors de l’auto, il se mit à surveiller la route avec une attention qui éveilla aussitôt celle de James.

En trombe, la voiture arrivait à la hauteur d’une sorte d’auberge devant laquelle se tenait un individu, qui agita un morceau de soie rose.

— Stop ! vociféra M. Gingle, en se dressant debout.

Le mécanicien en fit jouer ses freins et la voiture stoppa brusquement. Ouvrant précipitamment la portière, M. Gingle bondit hors de l’auto, comme un diable jaillissant d’une boîte et courut à l’homme avec lequel il entama un colloque animé. Il lui avait pris des mains le morceau de soie et l’examinait avec solennité ; presque aussitôt, il fit un geste et l’individu, sautant sur une motocyclette, se lança sur la route et disparut.

James n’avait pu y tenir ; à son tour, il était descendu de voiture pour s’approcher du détective. Celui-ci se tourna vers lui et, tragiquement, lui présenta le morceau de soie.

— Un fragment du voile de miss Perle ! annonça-t-il, d’une voix théâtrale.

Il étudia la physionomie de James qui tressaillait et se saisissait du précieux tissu. Discrètement, Gingle se détourna, tandis que l’amoureux portait à ses lèvres le fragment de voile. Une expression de pitié apparut sur les traits de M. Gingle. Il posa sa main sur l’épaule du jeune homme.

— Venez, dit-il.

Il ne l’emmena pas bien loin, seulement, à quelques pas de là, près d’une table installée sous une tonnelle.

— Le moment est venu de vous révéler la vérité, commença-t-il, sans préambule. Faites appel à tout votre courage.

Naturellement, ces paroles eurent pour résultat immédiat de faire pâlir le pauvre James, dont tout le corps se mit à trembler. Il voulut questionner, mais aucun son ne parvint à sortir de ses lèvres.

M. Gingle lui avait pris les mains et les serrait entre les siennes. Il obligea doucement James à s’asseoir ; lui-même prit le siège voisin.

— Je sais qui a enlevé miss Perle, reprit-il.

Puis sans transition.

— Elle est au pouvoir d’un fou !

— D’un fou ! cria James, dont les cheveux se dressèrent d’horreur sur le crâne.

— Oui ! poursuivit lentement M. Gingle !… D’un fou véritable et non point d’un de ces demi-déments, d’un de ces esprits faibles ou détraqués, comme en fourmille notre société. Celui dont il s’agit est un fou authentique, catalogué dangereux et pour tout dire en rupture de cabanon.

— Est-il possible ! gémit James, en proie à une émotion violente.

Il ne poussait cette exclamation qu’en manière d’invite à de plus amples explications.

Déjà, il ne doutait plus des paroles de M. Gingle ; la façon dont le Masque aux yeux rouges en avait usé à son égard, ses propos, son air, ses gestes, tout confirmait les dires du détective. L’auteur de l’enlèvement de miss Perle, le persécuteur de James Oldsilver ne pouvait être qu’un dément.

Mais quelle épouvante et quelle torture de penser que miss Perle était en de pareilles mains ! James frissonna.

Il était tellement bouleversé qu’il ne songeait pas à se demander par quel miracle M. Gingle, qui ne l’avait pas quitté depuis leur rencontre et paraissait être demeuré inactif, se trouvait maintenant à même de lui donner cette précision. Le détective, d’ailleurs, lui fournit aussitôt la réponse à cette question informulée.

— Vous m’avez vous-même mis sur la voie, lorsque vous m’avez dépeint le Masque aux yeux rouges. Cette appellation, qui est tout un portrait, ne pouvait s’appliquer qu’à un seul individu… que précisément je suis chargé de rechercher, Big Johnson, un marchand de porcs, millionnaire, que l’abus de l’alcool a rendu fou et en qui la folie a éveillé des instincts de brute perverse. En fait, Big Johnson s’imagine avoir vendu son âme au diable, lequel s’est, en échange, engagé à se mettre à son service sa vie durant ; comme conséquence, l’homme est persuadé qu’il possède un pouvoir sans limites, mais seulement en vue de desseins condamnables. Vous devinez les résultats de cette monstrueuse aberration ; si j’entreprenais le récit des précédents exploits du Masque aux yeux rouges, je vous ferais évanouir d’horreur. On l’avait enfermé, naturellement, car c’était un danger public ; mais il est parvenu à s’échapper. Ses millions, dont son âme damnée conserve la gestion – sous certains rapports, Big Johnson n’a peut-être pas tort de se vanter d’avoir le diable à son service – ses millions, donc, lui ont permis de reconquérir sa liberté. On se doutait qu’il préparait de nouvelles excentricités et j’ai été chargé de le rattraper. Malheureusement, Big avait déjà fait des siennes et miss Perle risque fort de compter au nombre de ses victimes, si nous ne parvenons à la tirer de ses griffes. Ce ne sera pas facile. Il faut se méfier du petit diable auquel j’ai fait allusion. Sans celui-là, on aurait l’autre comme on voudrait.

Il laissa tomber sa tête dans ses mains et conclut.

— Nous ne sommes pas au bout de nos peines !

James avait écouté ces explications avec angoisse.

— Mais nous les rejoindrons ? haleta-t-il. Ce morceau de voile nous indique la piste ?

M. Gingle hocha la tête.

— Nous les rejoindrons certainement, répondit-il. Mais… ce ne sera pas fini !

Ces derniers mots furent prononcés d’un ton énigmatique et il ne parut pas disposé à s’expliquer davantage. Il se leva et prit le bras de James, qui se laissa docilement emmener hors de la tonnelle. Il trouvait tout naturel qu’on reprît la poursuite sans perdre une minute.

Mais, ayant fait quelques pas dans la direction de l’auto, M. Gingle s’arrêta brusquement, consulta l’horizon qu’assombrissait la tombée du jour et déclara, en changeant de ton.

— Fini pour ce soir. Plus rien à faire avant demain. Hello ! vieux camarade, que diriez-vous d’un fin repas ?

Et James, enragé d’angoisse, dut se plier à ce nouveau caprice.

VI

OÙ L’ON RETROUVE CÂLINETTE

Après une nuit de complète insomnie, passée dans l’attente fiévreuse du jour, James Oldsilver, ainsi qu’il arrive fréquemment, s’endormit quelques instants avant l’aube et ne s’éveilla qu’assez tard. Fort mortifié d’avoir cédé au sommeil et de s’être ainsi oublié, il se leva précipitamment et descendit dans le bar.

M. Gingle s’y trouvait déjà.

— Bonjour, vieux camarade ! cria-t-il joyeusement. Nous ferons de la bonne besogne, aujourd’hui. Mais vous n’êtes pas au bout, vous savez.

Il disait cela avec une sorte d’intention moqueuse, qui échappa totalement à l’amoureux.

— Si j’étais seulement en route ! soupira ce dernier. Je meurs d’impatience. Que devient miss Perle pendant que nous perdons notre temps ici ?

— D’abord, il n’est point exact que nous perdions notre temps, riposta sentencieusement M. Gingle, en avalant une énorme bouchée. Ensuite, j’ai des tuyaux… de sérieux tuyaux qui me permettent de vous affirmer que la demoiselle de vos pensées ne courra aucun sérieux danger avant que les aiguilles de cette montre marquent une certaine heure que je connais. (Ce disant, il brandit son cher chronomètre.) Et, à cette heure-là, mon garçon, mes renseignements m’autorisent encore à vous prédire cela, vous serez aux côtés de votre belle et entièrement libre de mourir pour elle, si le cœur vous en dit.

Sans s’arrêter à la forme plutôt sarcastique de ces paroles, James tressaillit d’espoir.

— Est-ce que cette heure-là sonnera aujourd’hui ? demanda-t-il avec émotion.

— Vous verrez miss Perle aujourd’hui, répondit M. Gingle avec désinvolture, comme si cette promesse n’eût été qu’un détail sans importance.

James se précipita sur ses mains, et les serra à les briser.

— Si vous me promettez cela, c’est que vous savez où rejoindre Miss Perle et son ravisseur, remarqua-t-il.

— Parbleu ! fit M. Gingle, en souriant d’un air de dédain. Me prendriez-vous pour une buse ?

L’acteur milliardaire trépigna d’impatience. — Au nom du ciel ! si vous le savez, partons ! supplia-t-il. Ne restons pas une seconde de plus ici.

Il tenta de forcer le détective à quitter son siège, mais M. Gingle n’était pas décidément facile à mettre en mouvement, quand sa propre volonté ne l’y incitait pas. Résistant aux efforts de James, il ressortit son chronomètre.

— Ce n’est pas encore l’heure, constata-t-il. On ne fait rien de bon si l’on ne se fixe pas un horaire et si on ne le respecte pas. Jeune homme impatient, apprenez cela de moi.

James leva furieusement ses poings au-dessus de sa tête, avec l’envie de piler M. Gingle. Mais subitement, et sans aucune raison apparente, le détective perdit cette philosophie souriante et narquoise, et ce magnifique désintéressement des choses d’ici-bas, qui avait le don d’agacer si prodigieusement James Oldsilver. Il bondit sur ses pieds, rectifia fébrilement la correction de sa tenue, regarda le jeune acteur avec une gravité cordiale, et lui dit en se caressant pensivement le menton.

— Eh ! bien, M. Oldsilver, je pense que nous n’allons pas tarder à faire un grand pas vers l’objet de vos préoccupations. Ne vous formalisez pas de mon laisser-aller, encore moins de mon humeur taquine. C’est un air que j’ai, une nécessité professionnelle. Mais, dans le fond, le cerveau ne cesse pas de travailler.

Il débitait sa petite tirade à tout le moins inattendue, en l’accompagnant de gestes mesurés et en fixant James comme s’il avait été en train de lui expliquer quelque problème particulièrement délicat. L’acteur l’écoutait et le regardait avec stupéfaction. Pourquoi ce subit besoin de s’excuser ? Pourquoi ce brusque changement d’attitude ? On aurait dit que M. Gingle rentrait dans son personnage à la façon d’un acteur rappelé à l’ordre après quelques répliques jetées à la diable. Il se surveillait maintenant, soignait ses gestes et ses attitudes.

Mais James remarqua, en outre, qu’une évidente préoccupation, qu’il s’efforçait de dissimuler, lui faisait jeter en-dessous de fréquents coups d’œil, dans une certaine direction que suivit aussitôt le regard du jeune milliardaire. Il aperçut alors, installé dans un side-car, arrêté à quelques mètres de l’auberge, un petit homme noir, au visage rasé et grimaçant, qui inspectait la façade et les buveurs, aperçus à travers la baie vitrée du bar.

— C’était sûr ! grommela Gingle d’un ton qui ne correspondait nullement à son air. J’aurais dû me méfier.

— Qui est-ce ? demanda James, devinant instinctivement que ce personnage était pour quelque chose dans le changement d’attitude du détective.

Celui-ci murmura du bout des lèvres.

— Ne le regardez pas… N’ayez pas l’air de le voir… Heureusement que vous êtes déguisé.

— Pourquoi donc ? Est-ce qu’il me connaît ? Est-ce que nous avons quelque chose à voir ensemble ? insista James, dont la curiosité s’éveillait.

Sans que ses lèvres remuassent, M. Gingle fit entendre un petit rire.

— C’est le diable ! riposta-t-il. Oh ! vous apprendrez à le connaître, tôt ou tard.

L’amoureux de miss Perle tressaillit, se souvenant des paroles que M. Gingle avait prononcées la veille. Big Johnson, avait à son service un personnage que le détective avait déclaré l’égal de Satan. C’était donc ce petit homme ? En dépit de la recommandation de M. Gingle, il dirigea vers ce gnome, son regard.

— Ne l’examinez donc pas ! jura Gingle, en l’obligeant à se retourner vers lui. Nom d’un chien ! ce serait une gaffe de taille !

— C’est lui, n’est-ce pas ? C’est celui dont vous m’avez parlé et qui est, en quelque sorte, l’inspirateur du Masque aux yeux rouges ? questionna James, très ému.

— Vous y êtes, condescendit à répondre M. Gingle. Il est certain que, sans lui, Big se tiendrait bien tranquille… Mais assez de questions ; il ne faut pas parler de lui… Et fourrez-vous ce conseil dans un coin de votre mémoire, en bonne place, si vous tenez à ce que ça marche : n’importe où, n’importe quand vous apercevrez le petit diable, n’ayez pas l’air de soupçonner qu’il est autre chose qu’un accessoire dans le paysage. Comprenez-vous ? Il ne faut ni le voir, ni lui parler… Autrement !…

Un geste lui échappa, que James traduisit aisément par ces mots.

— Autrement, c’en serait fini de ma chance de rattraper miss Perle ?… Il est donc bien terrible, votre bonhomme ?

— C’est le diable, répéta énergiquement M. Gingle. N’en parlons plus, voulez-vous. Ça nous ficherait la guigne. Tenez, il démarre ; nous allons suivre… Mais n’oubliez pas ma recommandation.

Effectivement, le side-car venait de s’éloigner brusquement et une auto – la même que la veille – s’arrêtait devant l’auberge. M. Gingle prit le bras de James et l’emmena vers la voiture.

— Vous ne craignez pas qu’il devine que nous le suivons ? demanda l’acteur.

Visiblement plus à l’aise depuis que le petit homme s’était éloigné, le détective éclata de rire.

— Non, non ! fit-il, je ne crains pas ça !

Il ajouta, en reprenant son sérieux.

— Nous sommes méconnaissables, d’ailleurs. C’est dans ce but que je vous ai imposé ce maquillage et ce costume qui vous paraissaient superflus.

— Vous aviez raison, reconnut J. Oldsilver.

Sa fièvre était tombée et, avec elle, tous ses doutes. Il reprenait confiance en ce compagnon bizarre mais qui – l’incident le prouvait – ne marchait nullement au hasard.

Après une bonne heure de course rapide, l’auto tourna dans une allée de parc et vint s’arrêter devant la véranda d’un restaurant ; l’aspect des lieux, la tenue des garçons qui se précipitaient, les silhouettes élégantes que James apercevait sur la terrasse, installées aux tables fleuries, la musique d’un orchestre, tout annonçait un restaurant à la mode. Pourtant, J. Oldsilver qui avait fréquenté tous les lieux de plaisir renommés, ne se souvenait pas d’y être jamais venu.

M. Gingle le regardait du coin de l’œil.

— Vous ne connaissez pas ? demanda-t-il, avec une pointe de malice. C’est nouveau, et pas mal fréquenté, comme vous allez voir. Rien que du monde chic, les toilettes représentent un chiffre coquet de dollars.

Ils montèrent les marches, abandonnèrent leurs cache-poussière à la valetaille empressée et s’en furent s’asseoir à une table, non loin de l’estrade des tziganes, vers qui furent naturellement attirés les yeux de James.

Aussitôt, il étouffa un cri.

— Câlinette !

Et d’un léger signe de tête, il indiqua à son compagnon une des tziganes dans lequel, en dépit du costume masculin porté avec une crânerie charmante, il venait de reconnaître la jeune camarade de miss Perle.

James dut se cramponner à la table pour ne pas bondir sur l’estrade. Câlinette était là… Câlinette qui avait assisté au drame et partagé le sort de Perle… Câlinette qui avait promis de tracer la piste ! Que faisait-elle sous ce déguisement ? S’était-elle échappée ? Qu’était devenue sa compagne ? Autant de questions qui se présentèrent instantanément à l’esprit enfiévré de James.

Mais la voix calme de M. Gingle murmura :

— Pas de bêtises ! Tenez-vous ; c’est l’instant où jamais.

— N’ayez pas peur ! bégaya James.

Mais s’il eut la force de demeurer à sa place, il ne put, par contre, détourner les yeux. Au milieu de la foule, il ne voyait que la petite artiste et son regard avait une telle force magnétique, que celui de Câlinette se tourna lentement et vint se poser sur lui, mais avec une parfaite indifférence. James se souvint à temps qu’il était maquillé et n’avait aucune chance d’être reconnu de la fillette.

— Il faudrait attirer son attention, murmura-t-il fébrilement à l’oreille de M. Cingle.

— Demeurez en repos ; elle ne va pas tarder à venir nous parler, répliqua négligemment celui-ci.

En effet, le morceau achevé, et tandis que ses compagnons en attaquaient un autre, Câlinette descendit de l’estrade et se promena entre les tables, pour recevoir l’offrande des dilettanti. Elle vint se planter devant celle qu’occupaient James et M. Gingle ; ostensiblement, ce dernier tira de sa poche un billet de vingt dollars qu’il déposa dans la soucoupe. Comme il convenait, la fausse tzigane s’approcha pour déverser des flots d’harmonie dans l’oreille de ce fastueux mélomane. C’était l’instant que guettait le détective.

— Miss Câlinette, murmura-t-il rapidement nous avons trouvé votre message. Près de moi est James Oldsilver.

Feignant de battre la mesure, Câlinette inclina la tête et attacha sur James ses yeux brillants.

— Câlinette, soupira-t-il, où est Perle ?

— Pas ici, murmura brièvement la fillette.

— Vous l’avez abandonnée ! ne put s’empêcher de murmurer James.

— Pensez-vous !

Les yeux noirs jetaient une flamme d’indignation qui fit se courber humblement le front repentant de James.

Câlinette poursuivit, jetant ses mots qu’elle accompagnait de coups d’archet.

— Si je suis ici, c’est pour elle… Je vous attendais.

— Vous saviez que nous viendrions, s’exclama James.

Et il jeta un regard d’admiration à M. Gingle, auteur évident de cette rencontre.

— Vous avez pu vous enfuir ? questionna à son tour, celui-ci, s’adressant à Câlinette.

— Oui… libre… Prête, chuchota-t-elle de la même façon.

Elle fixa James, tout en jouant avec une fougue exaltée.

— Vous voulez rejoindre Perle ?

— Vous n’en doutez pas, Câlinette ! soupira l’amoureux.

— Facile !… Restez et attendez… C’est lui qui va nous en fournir l’occasion.

— Lui ?

— Oui… le dingo… le détraqué.

James frémit à cette confirmation des confidences de M. Gingle.

— Où est-il ? demanda-t-il, d’une voix anxieuse. Pas avec Perle, n’est-ce pas ? Autrement, vous ne l’auriez pas quittée ?

— Non… il est ici.

— Ici !

Involontairement, James jeta les yeux autour de lui.

— Cherchez pas, recommanda Câlinette. Vous le verrez tout à l’heure… Il faudra accepter.

— Accepter quoi ? demanda James, interloqué.

— Mais, jugeant qu’elle ne pouvait s’attarder davantage, Câlinette s’éloignait, après avoir jeté cette dernière recommandation.

— Écoutez… regardez… et faites comme tout le monde… À bientôt… J’en serai.

— Compris ! répondit M. Gingle.

James regarda Câlinette remonter sur l’estrade et continuer à jouer, avec un entrain endiablé, son rôle de tzigane ; elle paraissait se complaire à ce rôle ; elle le jouait en s’amusant, comme elle faisait toujours quand l’exercice de sa profession la conduisait à quelqu’une de ces transformations étonnantes qui lui avaient valu sa légitime renommée.

— Étrange enfant ! murmura James Oldsilver. Elle n’a pas l’air de se douter qu’aujourd’hui elle joue pour de bon et que la vie de Perle, la mienne aussi par conséquent, sont l’enjeu de la partie.

… Qu’a-t-elle voulu dire ? poursuivit-il, songeur. Restez et attendez ; c’est lui qui vous fournira l’occasion de rejoindre Perle. Elle parlait certainement du masque aux yeux rouges. Mais je ne vois pas comment il pourrait nous fournir cette occasion.

— Que de paroles inutiles ! intervint M. Gingle. On vous a dit d’attendre, attendez ! Ce n’est pourtant pas difficile ?

Il avait évidemment raison. James se résigna et pour occuper au moins ses yeux se mit à promener ses regards sur la terrasse fleurie, encombrée de petites tables, devant lesquelles par couples étaient assis d’élégants cavaliers et de jolies femmes.

Tout ce monde-là appartenait évidemment à la meilleure société de New-York, pourtant James ne reconnaissait aucun visage.

— Moi qui croyais connaître tout le monde ! s’étonna-t-il avec un léger dépit.

Ces mondains inconnus étaient d’ailleurs pleins d’entrain et la terrasse présentait un aspect des plus animés. Le regard de James, allant de table en table et continuant à passer en revue tous les visages, ne rencontrait aucune face morose.

Soudain, il dut faire effort pour ne pas interrompre le mouvement semi-circulaire de sa tête et de ses yeux. Debout sur la porte du restaurant et à demi dissimulé derrière des caisses de fleurs, il venait d’apercevoir le petit homme noir, déjà entrevu le matin, et que M. Gingle appelait le diable, tout en paraissant éprouver à son égard un sentiment qui ressemblait fort à de la crainte. C’était ce même petit homme noir que nous avons vu, presque au début de cette aventure, pénétrer chez miss Perle Rose en compagnie du Masque aux yeux rouges – ce qui n’avait rien d’étonnant, puisque, selon M. Gingle, le colosse dément avait ce diabolique personnage à son service.

Pour l’instant, ses yeux étaient fixés sur James. Si brève que fut la rencontre de leurs regards – car l’amoureux de miss Perle, obéissant à un instinctif sentiment de prudence, s’obligea à ne le point fixer – il eut néanmoins la sensation que, de son côté, le petit homme noir se détournait aussitôt, sans affectation.

— Il nous surveillait et il ne veut pas que nous nous en doutions, se dit James, tout à coup songeur. Soupçonnerait-il ?… M. Gingle prétend que c’est le diable.

Et il se sentit aussitôt moins persuadé de la perfection de leur maquillage et de l’utilité de leur déguisement.

— Tenons-nous bien. Nous avons affaire à forte partie !

Il voulut communiquer cette réflexion à son compagnon ; mais il en fut empêché par une apparition qui fit se lever toutes les têtes. C’était celle du Masque aux yeux rouges, ou de Big Johnson comme le nommait M. Gingle, qui dressa tout à coup au milieu des tables sa silhouette imposante ; et dès qu’il l’eut aperçu, James Oldsilver ne put penser à autre chose.

Le fou n’avait pas changé de costume et portait toujours le masque, dont les trous laissaient apercevoir ses yeux de braise. Frappant dans ses mains pour attirer l’attention, il se hissa pesamment sur une des tables, avec l’aide de deux laquais empressés et clama, en promenant sur l’assistance ses regards sinistres.

— Bonjour ! J’espère que vous vous portez bien et que vous êtes tous d’humeur joyeuse. S’il en est ainsi, je vais vous faire une petite proposition, bien susceptible d’agréer à de bons drilles. J’ai résolu, à l’occasion d’une circonstance que je vous ferai connaître plus tard, de réunir sur mon yacht « Bon Voyage ! » une compagnie sélect. On y fera bonne chère et l’on y passera gaîment le temps. Je vous invite tous. Qui aime le plaisir me suive ! Des autos attendent pour vous conduire à bord.

Les applaudissements éclatèrent. Trouvant sans doute la proposition originale, l’assistance acclamait le fastueux amphitryon. Tumultueusement, chacun se leva pour aller prendre place dans les autos. Toujours juché sur sa table, le Masque aux yeux rouges contemplait cet empressement, en ricanant avec une satisfaction sardonique.

— Je parierai mille dollars que le drôle a préparé quelque bon tour ! dit James, qui tenait ses yeux fixés sur Big Johnson. Voilà une invitation que plus d’un se repentira d’avoir acceptée si à la légère. Cela, je suis prêt à le parier.

— Êtes-vous plus sage qu’eux ? répliqua moqueusement M. Gingle.

Car le jeune acteur n’avait pas été des derniers à se lever et entraînait son compagnon, dans la manifeste intention d’imiter ceux qu’il raillait.

— J’ignore où je vais, déclara-t-il en haussant les épaules. Mais je sais une chose, c’est que je suis prêt à accompagner cet homme en enfer si j’y dois retrouver miss Perle !

— En enfer ! murmura M. Gingle d’une voix qui aurait fait frissonner tout autre qu’un amoureux obstiné. C’est peut-être bien là que nous aboutirons !

VII

PLUS ON EST DE FOUS, PLUS ON RIT

James Oldsilver avait pris place dans un des cars affrétés par le Masque aux yeux rouges ; il s’y trouvait en compagnie de M. Gingle ; mais comme ils n’y étaient pas seuls, ils durent tenir leur langue. Tout commentaire eût d’ailleurs été superflu, puisque le beau James était résolu à accepter n’importe quel risque pour revoir Perle et tenter de la sauver.

La route l’intéressait peu ; il ferma les yeux et ne les rouvrit que quand un arrêt des voitures lui fit présumer qu’on était arrivé. Pendant tout le trajet, il n’avait cessé de ruminer la succession des événements étranges, auxquels il se trouvait mêlé depuis la veille ; et il concluait que ces événements portaient véritablement la marque de la volonté d’un fou. Ces réflexions l’amenèrent à constater combien la police sociale est imparfaite ou impuissante ; et combien les inoffensifs passants que nous coudoyons dans la rue dissimulent de dangers susceptibles de se révéler à n’importe quel instant.

— L’homme serait plus en sûreté dans un désert, conclut J. Oldsilver, avec cette misanthropie pessimiste, qui s’empare si aisément de nous lorsque tout ne marche pas au gré de nos désirs.

Ce disant, il ouvrit les yeux et ce fut pour constater qu’on s’arrêtait dans un endroit de la côte qui aurait pu, à la rigueur, représenter le désert souhaité. Il n’y était pas seul, malheureusement. La fantaisie du Masque aux yeux rouges y amenait avec lui, outre M. Gingle, une infinité de personnages indifférents.

À petite distance du rivage, un yacht superbe était mouillé et des barques s’en détachaient pour prendre les invités de Big Johnson. James ne s’étonna pas du choix de ce lieu isolé. Guidé par cette instinctive astuce, qui caractérise certains actes des fous et particulièrement ceux qui leur sont inspirés par leur folie, le Masque aux yeux rouges devait éviter les centres habités.

Le petit homme noir en personne présida à l’embarquement, avec une compétence remarquable, prompt à enrayer tout désordre et à discipliner les impatiences.

— Quel metteur en scène il ferait ! pensa James, cédant une fois de plus à la hantise du métier.

En continuant son inspection de la scène, dont le rivage était le théâtre, il poussa une exclamation de surprise.

— Dieu me bénisse ! s’écria-t-il. Mais c’est un cinéma ! On nous « tourne » !

En effet, dissimulé derrière une roche, un opérateur braquait son appareil sur les groupes et enregistrait la scène de rembarquement, dont James se trouvait être un « premier plan ».

M. Gingle sourit.

— Parbleu ! observa-t-il. C’est une des manies du fou. J’avais omis de vous prévenir de ce détail ; il veut perpétuer par le film le souvenir de ses exploits.

Cette déclaration fit souvenir James de la séance de projection qui lui avait été infligée.

— Il m’a déjà donné un témoignage de ses goûts, répondit-il, sans s’étonner davantage et en cessant de s’intéresser à l’opérateur.

Ce n’était, après tout, qu’une bizarrerie de plus à l’actif de Big Johnson.

Son tour d’embarquer étant venu, il prit place dans l’un des canots, avec M. Gingle et quelques autres invités. Peu de minutes plus tard, il mettait le pied sur le pont du yacht. Le Masque aux yeux rouges les y avait devancés et se tenait près de la coupée, accueillant ses hôtes avec une amabilité légèrement ironique. Mais James ne lui accorda pas un regard ; près du fou, il venait d’apercevoir miss Perle et il faillit se précipiter.

Mais quelle surprise ! Miss Perle, qu’il s’attendait à retrouver agonisante d’effroi, terrifiée, enchaînée ou tout au moins gardée à vue, semblait libre et remplissait – de fort bonne grâce, selon l’apparence – le rôle de maîtresse de maison ; elle se prêtait à la comédie du fou sans aucune marque de contrainte ni de révolte. Elle souriait !

J. Oldsilver crut rêver ; il passa sa main sur son front brûlant. Mais l’image persistait et il dut s’approcher à son tour pour saluer miss Perle.

— Attention ! souffla dans son dos la voix de M. Gingle. N’oubliez pas que vous êtes déguisé et n’allez pas faire la bêtise de chercher à vous faire reconnaître. Vous compromettriez ma combinaison.

Il en avait donc une ? Ces mots rassérénèrent un peu le pauvre James.

— Je me tiendrai, promit-il.

Derrière le dernier invité, l’échelle venait d’être retirée. Big Johnson, à travers les trous de son masque, promena sur ses hôtes un regard brillant d’une joie sinistre.

— Nous sommes au complet ? Ail right ! À tout à l’heure, ladies et gentlemen ! La fête commencera !

Il s’éloigna et, aussitôt, la contenance de miss Perle Rose changea. Une intense expression de terreur et de désespoir se peignit sur ses traits ; elle défaillit et se mit à sangloter.

— Pourquoi êtes-vous venus ! gémit-elle. Oh ! mon Dieu ! c’est trop horrible ! Que va-t-il faire ? Que deviendrons-nous ?

Stupéfaits, alarmés, les invités de Big Johnson l’entourèrent aussitôt, l’interrogeant.

— Que voulez-vous dire ? Qu’y a-t-il ? Où sommes-nous ?

— À bord du yacht d’un fou ! laissa tomber l’actrice, d’une voix frissonnante. C’est un dément qui tient entre ses mains vos existences !

Un silence terrifié suivit cette révélation ; il ne dura que quelques secondes. Aussitôt, au premier effet d’hébètement succéda une terreur panique. Tous se précipitèrent vers les embarcations et un cri résuma la pensée de cette foule.

— Nous voulons retourner à terre !

Ils assaillaient les matelots impassibles, s’accrochaient à eux, les suppliaient ou les injuriaient selon les tempéraments et le degré d’effroi. James, en qui l’artiste ne pouvait jamais s’effacer complètement, remarqua malgré lui quelques scènes poignantes qui eussent fait la fortune d’un film ; emporté par la passion du métier, il faillit même gourmander quelques figurants, dont les gestes et les attitudes laissaient à désirer et gâtaient l’ensemble.

Cependant, les matelots ne bougeaient pas et ne semblaient même pas entendre.

— Ils n’obéissent qu’à lui ! avertit la voix brisée de miss Perle.

Et le rire strident du fou éclata au-dessus des scènes et du tumulte.

— Qu’ils sont drôles ! By God ! qu’ils sont donc drôles ! braillait, du haut de la passerelle, contorsionné par la joie.

Il tenait à la main deux pistolets automatiques.

Son apparition porta les terreurs à leur paroxysme ; des dames s’évanouirent ; d’autres poussèrent des clameurs de détresse, tandis que les hommes, entourant la passerelle, cherchaient une attitude capable d’en imposer au fou.

Ce spectacle déplut à Big Johnson qui devint tout à coup furieux.

— Qu’est-ce que cela ? hurla-t-il. Je veux que la gaîté règne à mon bord ! Morbleu ! riez, ou je tire !

En lançant cette menace, il tenait ses pistolets braqués sur les invités verdissant de terreur. Par crainte d’exaspérer ce dément, les malheureux s’efforcèrent aussitôt d’obéir ; de lamentables parodies de sourires apparurent sur les faces et les firent grimacer ; ce fut à la fois grotesque et effroyable.

— Bravo ! ricana le Masque aux yeux rouges. Voilà, par ma foi, d’aimables convives et tout à fait joyeux. Égayez-vous, gentlemen, et suivez-moi ! La table est mise. Par Jupiter, ce sera un joyeux festin !

 

*    *    *

 

Il y avait quelque chose dans l’air ; cela se lisait sur tous les visages. Les mines de tous ces gens assis autour des tables voulaient trop paraître naturelles et, à cause de cette préoccupation, ne l’étaient point.

C’était un souper – un joyeux souper, comme l’avait dit le Masque aux yeux rouges, qui le présidait placé au centre de la table principale, ayant en face de lui miss Perle et James Oldsilver. Et parce que le mot d’ordre était de paraître joyeux, chacun s’efforçait de faire des folies, de gesticuler, de parler avec animation, de boire ou de paraître boire sec. Certains, d’ailleurs, le faisaient en conscience, cherchant peut-être à s’étourdir.

Le Masque aux yeux rouges, c’était évident, attachait à cette soirée une importance extrême ; il en attendait cette sorte de distraction que goûtait son cerveau dément et dont le spectacle de la terreur d’autrui formait le principal élément.

C’était Big Johnson qui présidait ; mais, comme toujours, son conseiller, le petit homme noir, se tenait dans la coulisse et veillait en personne à l’exécution des desseins du maître. James pouvait l’apercevoir mêlé à la foule des serviteurs, surveillant tout et donnant des ordres, avec cette agitation turbulente qui le caractérisait.

M. Gingle était le voisin presque immédiat du jeune acteur et n’en était séparé que par une dame, si mince et si muette qu’elle ne comptait pour ainsi dire pas ; toute l’activité de cette figurante était employée à engloutir le plus rapidement possible les différentes portions que le maître d’hôtel déposait dans son assiette. Parfois – et c’était lorsque le regard du petit homme noir pesait sur elle – elle se redressait d’un air vexé, grimaçait un sourire, dodelinait de la tête et remuait les lèvres, sans prononcer le moindre mot. Après quoi, s’imaginant sans doute avoir satisfait par ce simulacre aux exigences de sa situation mondaine, elle se remettait à mastiquer avec ardeur et voracité.

James ne lui accordait point la moindre attention ; il ne se retournait vers elle que pour échanger de rapides coups d’œil avec M. Gingle, plus énigmatique que jamais.

— N’y a-t-il rien à tenter ? semblait-il demander. Est-il possible de laisser passer une occasion pareille ? Le hasard nous a réunis ; miss Perle est près de moi ; en face de nous, voici le fou sans défense ni méfiance. Il suffirait d’un peu d’audace…

Ce n’était probablement pas l’avis du détective ; il ne répondait que par un sourire mystérieux, qu’accompagnait un imperceptible haussement d’épaules.

— Rien à faire pour le moment, traduisait James, désespéré.

Pourtant !… Pourtant !… Qu’attendaient-ils ?

Il se retourna vers miss Perle. N’était-ce pas un miracle que de l’avoir là, près de lui, libre presque, souriante et en apparence délivrée de toute menace.

Apparence ! Seule l’imagination d’un fou avait pu concevoir et réaliser cette situation baroque. Mais, James ne pouvait oublier quel péril cela suspendait sur leurs têtes et, de temps à autre, ses yeux invinciblement attirés allaient heurter leur regard à celui du dément, maître de leurs destinées. Quel projet diabolique méditait la pensée, tapie derrière ce masque ?

Tout à coup, Big Johnson frappa dans ses mains pour réclamer l’attention et ce fut le signal d’un long frémissement, qui excita la gaîté du fou.

— Joyeux amis, clama-t-il, ne seriez-vous pas aises de connaître le but de notre croisière et de savoir pourquoi j’ai tenu à vous réunir en si grand nombre autour de moi ? Jusqu’ici, vous avez bien voulu me faire confiance, mais le moment est venu de vous révéler le nom du port vers lequel nous cinglons.

Il prit un temps. Toutes les faces le fixaient, anxieuses, mais avec un rayon d’espoir dans les yeux. Cette simple allusion au port – donc au débarquement possible, avait suffi pour détendre les esprits. En serait-on quittes pour la peur ? Ah ! quel soupir de soulagement pousseraient les convives, une fois débarrassés du fou !

Celui-ci les devinait et son sourire n’avait rien de rassurant. Il laissa tomber au milieu du grand silence.

— Ce port, c’est… l’Éternité ! le seul pays où l’on se repose complètement, toujours !… Tenez-vous à la vie, ladies et gentlemen ?

S’ils y tenaient ? Ah ! plus que jamais ! Cela se lisait sur leurs visages blêmis par un désespoir soudain ; la seule perspective de la fin suffit généralement à rattacher à l’existence les plus dégoûtés.

Mais, ce n’était point l’avis du Masque aux yeux rouges. Il vociféra :

— La vie est odieuse, abjecte, infecte !… Elle m’horripile ! J’ai résolu d’en finir.

Promenant à la ronde son regard railleur, il poursuivit.

— Mais, je ne veux point partir seul. Je tiens au contraire à m’entourer d’une nombreuse et joyeuse compagnie ; et c’est pourquoi je vous ai rassemblés, ô vous, mes élus ! mes compagnons de la dernière heure, mes compagnons du grand voyage ! Ladies et gentlemen, nous nous suiciderons de compagnie… ce soir !

C’était de l’horreur qui, maintenant, se peignait sur les physionomies. Quelques convives se dressèrent ; des protestations allaient jaillir de leurs gorges ; le geste de Big Johnson les arrêta.

— Oh ! rassurez-vous ! Vous n’aurez à faire aucun effort personnel ; je me charge de tout. Toutes mes dispositions sont prises pour vous suicider de la façon la plus agréable et la plus rapide. La Mort est quelque part, près de vous ; vous ne pouvez la voir encore et pourtant elle vous frôle, elle vous tient ; vous ne sauriez lui échapper.

Involontairement, ils tournèrent tous la tête ; ils tremblaient.

Devant lui, le fou avait fait placer une gigantesque bouteille de champagne casquée d’or et déposée dans un seau à glace. Il la montra.

— Quand le bouchon de cette bouteille sautera, nous en ferons autant, annonça-t-il. Voyez ce fil qui l’entoure ; il nous relie à une soute, garnie de dynamite. Une étincelle et, boum !… Bonsoir !… Restez calmes, gentlemen !

Conseil inutile ! Il approchait sa main de la bouteille ; il y eut une ruée. Tous se précipitaient vers la porte. Mais à peine l’eurent-ils ouverte qu’ils refluèrent vers leurs places, en gémissant de terreur. Des nègres à l’aspect féroce, armés de coutelas, gardaient chaque issue.

Le Masque aux yeux rouges poussa son éclat de rire démoniaque.

— Vous vouliez m’abandonner ? Ce n’est pas gentil, chers amis. Et pour aller où, je vous le demande ? Il ne suffirait pas de sortir de cette salle ; le danger est partout à bord. Il faudrait quitter le navire. Or, le nombre des canots est très limité ; il n’y en a pas pour tout le monde, à peine le dixième. Il vous faudra vous entr’égorger pour y prendre place. Ne sera-ce pas un spectacle cocasse ? Soyez calmes ; j’ai une chance plus sérieuse à vous offrir. Notre dernière heure doit être bien employée et je tiens en réserve quelques joyeuses surprises.

Il siffla et des négrillons revêtus de somptueuses livrées entrèrent, portant des plateaux et des corbeilles, les uns garnis de coupes de champagne et de boissons variées, les autres pleines de cigares des meilleures marques. Les porteurs se mirent à circuler entre les tables, offrant cigares et boissons au choix des convives. Machinalement les mains se tendirent ; les gorges étaient sèches et beaucoup éprouvaient le besoin de s’étourdir. Avant de monter sur l’échafaud, le condamné à mort trouve la force de griller une dernière cigarette.

Mais, la voix de Big Johnson retentit de nouveau.

— Faites votre choix ou prenez les yeux fermés ! ricana-t-il. C’est un numéro que vous tirez et qui vous donnera la mesure de votre chance. Car, ceci est une tombola… une tombola à plusieurs gros lots, ma dernière marque de munificence. Essayez votre veine ! C’est la tombola de la mort !

Cette fois, les cheveux se dressèrent sur les têtes. James Oldsilver lui-même lâcha le cigare qu’il venait de prendre. Que signifiait cette horrible plaisanterie ?

— Eh quoi ? cela vous fait hésiter ? poursuivit le fou. Ma parole ! je ne vous comprends pas. Il devrait y avoir presse ; on devrait se disputer les lots ! Car, écoutez bien ceci, gentlemen ; il est vrai qu’un certain nombre de ces coupes sont empoisonnées ; mais elles ne le sont pas de façon uniforme. Je hais la monotonie, autant que je prise la fantaisie. J’ai donc fait mettre à votre disposition tout un choix de poisons, dont les uns vous feront expirer au milieu d’atroces souffrances, tandis que les autres, en nombre égal, vous procureront la plus douce des morts. Affaire de chance ! Cela vaut la peine d’être tenté. D’ailleurs, ce sera plus vite fini que d’attendre le saut du bouchon. Passons aux cigares. Ils sont de taille et de choix, n’est-ce pas ? Tudieu ! quels havanes !… Mais, ils ont quelque chose de particulier… un certain nombre, tout au moins… et c’est de renfermer une pastille explosive. En fait, ce sont des cigares à la dynamite ; on les fume béatement et, tout à coup, trente-six chandelles !… un coup de tonnerre !… Plus personne ! le fumeur est parti en fumée ! N’est-ce pas gentil et d’un gracieux coup d’œil, sans parler de l’émotion ? En cette matière, je suis connaisseur. Voilà qui donne de la saveur aux bouffées que vous tirerez. Y suis-je ? Pas encore !… C’est peut-être la dernière ? Nenni !… Ah ! cette fois, m’y voici !… Et ainsi jusqu’à ce que vous ayez atteint cette petite bague blanche, que porte chacun de mes cigares. Tenez les yeux fixés sur elle en fumant, gentlemen. Elle marque l’extrême limite de l’expérience, l’explosif est là, ou bien il n’est pas. Si vous voyez la braise de votre cigare atteindre et dépasser la petite bague blanche, achevez en paix. Vous avez gagné ; la chance vous a favorisé ; il ne contenait pas de dynamite… Fumez !… Fumez !… Mais, je parie bien qu’alors vous lui trouverez moins de goût. Il vous paraîtra fade.

Il fit une nouvelle pose, en regardant l’auditoire consterné. Sur les plateaux et dans les corbeilles, la collection des coupes et des cigares demeurait au complet. Personne n’osait y toucher.

— Que vois-je ? s’exclama ironiquement le Masque aux yeux rouges. On dédaigne les coupes qui peuvent procurer la suprême ivresse ? On ne se précipite pas sur mes cocktails ? On ne se dispute pas mes cigares ? Vous avez tort ! grandement tort ! Il y a un réel intérêt à faire votre choix. Je vous ai parlé de tombola à plusieurs gros lots. On ne gagne pas que la mort… On peut aussi gagner la vie !

Effarés, les convives écoutaient.

— Mais oui… puisque toutes les coupes ne sont pas empoisonnées ; puisque tous les cigares ne sont pas explosibles ! Il y a une chance sérieuse et, pour vous encourager à la tenter, j’augmente encore son importance ; je la rends définitive. Ceux qu’aura favorisés le destin seront épargnés. Je leur donnerai leur congé et toute licence de franchir la porte et de s’embarquer dans un canot… Ah ! ah ! ah ! Ceci vous semble plus tentant ?

Effectivement, l’annonce de cette chance inespérée que leur offrait le fou faisait hésiter les moins abattus. Quelques mains se tendirent vers les plateaux, saisirent des coupes avec des doigts tremblants et après une hésitation plus ou moins longue, les plus audacieux les vidèrent d’un trait, la sueur au front. Puis, mortellement pâles, presque défaillants, ils attendirent.

Mais, personne ne prit de cigares ; le poison effrayait moins que la perspective d’être réduit en miettes. Et puis, il y avait dans ce dernier jeu un raffinement d’angoisse qui faisait reculer les plus courageux. Quel supplice ce devait être que de craindre la mort à chaque bouffée !… Et le cigare en comportait un certain nombre ; l’émotion devait être incessante et sans cesse renouvelée. Au moins, on ne vidait la coupe qu’une fois.

Big Johnson lisait en eux :

— Pas d’amateurs pour les cigares ? ricana-t-il. Poules mouillées ! N’y a-t-il donc pas un homme, parmi vous, qui soit capable de regarder la mort sans trembler et de la fixer pendant quelques minutes, sans qu’elle soit capable de lui faire baisser les yeux ?

Méprisant, il haussait les épaules.

James Oldsilver se dressa.

— Pardon ! il y en a un, riposta-t-il avec calme.

Et d’une main qui ne tremblait pas, il prit un cigare, dont il coupa le bout et qu’il introduisit entre ses lèvres.

— À la bonne heure ! cria Big Johnson dont les yeux s’allumèrent. Trois fois hip pour le gentleman !

Froidement, James flambait une allumette. Il demanda en l’approchant du cigare :

— Une question, monsieur. Si je gagne, aurai-je le droit de déléguer ma chance ? En d’autres termes, pourrai-je choisir et désigner la personne qui en profitera en devra sortir d’ici saine et sauve ?

— Accepté ! répondit le Masque aux yeux rouges en le fixant.

— All right !

Et l’acteur tira la première bouffée, en regardant miss Perle.

— Bravo ! cria derrière lui la voix de Câlinette.

Il tourna imperceptiblement la tête et reconnut l’endiablée fillette qui, revêtue d’un costume de mousse, aidait au service.

De son côté, M. Gingle adressait à son client de petits signes approbateurs.

— Pas mal ! Pas mal, faisait-il avec une légère teinte d’ironie.

Mais, miss Perle était devenue toute pâle.

— Je ne veux pas ! protesta-t-elle, en se levant à demi de sa chaise et en s’efforçant de retirer le cigare des doigts de James.

Le jeune homme le mit hors d’atteinte et continua à le fumer avec un flegme parfait.

— Chère miss, dit-il. Je suis heureux que vous m’ayez deviné. Une seule vie, ici, me paraît digne d’être l’enjeu de cette gageure. Et ce ne peut être que la vôtre.

— Je ne veux pas… Je ne veux pas du salut à ce prix ! répéta miss Perle. Jetez ce cigare infernal !

James tira une nouvelle bouffée.

— Je ne risque pas grand’chose, puisque de toute façon je suis condamné, répliqua-t-il. Mais, je puis gagner votre vie et si cela est, je survivrai assez longtemps pour que vous m’exprimiez votre reconnaissance. Il n’y a pas là-dedans le moindre héroïsme, mais seulement un calcul aisé à comprendre. Si je n’étais persuadé que ma vie, entre les mains de ce fou, ne vaut pas une pincée de cendres, je ne ferais pas cette folie ; mais la raison n’a plus rien à voir ici. Miss, permettez-moi une prière. Bien que, hélas ! ma mort, si elle survient, doive devancer de peu la vôtre, il m’est pénible de disparaître anonymement, sans que vous sachiez seulement sous quel nom me pleurer.

Il sourit légèrement.

— Excusez cette fatuité, reprit-il. Je me risque à supposer que vos beaux yeux m’accorderont quelques larmes et votre cœur quelques regrets.

Des diamants scintillèrent entre les longs cils de l’actrice.

— En doutez-vous ? balbutia-t-elle.

— Non, poursuivit mélancoliquement James. Et c’est bien ce qui m’inquiète. Prenez ce portefeuille, miss. Il vous permettra de comprendre mes paroles quand vous l’ouvrirez… après ma mort. Et il vous apprendra le nom de celui auquel je souhaite que vous accordiez un peu de sympathie.

Le portefeuille était entre les mains tremblantes de miss Perle. Coup sur coup, James tira plusieurs bouffées. Il approchait maintenant de la petite ligne blanche qui marquait la vie ou la mort.

Anxieusement, miss Perle le regardait et regardait le cigare. Il se leva et recula sa chaise.

— Je suis peut-être un voisin dangereux, remarqua-t-il en souriant. Pardonnez-moi l’émotion que je vous cause et la peur plus grande qui va peut-être suivre, dans quelques secondes. Ce Big est un homme infernal. J’espère au moins qu’il a calculé la dose de façon que je ne pulvérise pas mes voisins.

Il vit tous les regards fixés sur lui, figés par un effroi qui grandissait de seconde en seconde. L’atroce appréhension de l’horreur possible tenait tous les convives à la gorge. Seuls, deux personnages ne tremblaient pas ; c’était le Masque aux yeux rouges ricanant et M. Gingle impassible.

James reporta les yeux sur son cigare ; la petite ligne allait être atteinte ; un millimètre à peine la séparait de la bague de braise rouge. C’était l’affaire d’une dernière bouffée et les dés seraient jetés ! James respira fortement comme s’il allait plonger.

— Allons-y ! dit-il un peu nerveux.

Mentalement, en regardant Perle, il pensa :

— Adieu !… Adieu, ma jolie !… Adieu… peut-être !

Mais, à cause de ce peut-être suspensif, il n’osa pas formuler à haute voix cet adieu qu’il avait sur les lèvres. Quel ridicule si tout à l’heure il survivait !

— Cet odieux Big me gâche ma suprême minute ! pensa-t-il. Le sublime de mon attitude est trop voisin du grotesque et je crois bien que c’est ce dernier élément qui l’emporte.

Agacé, il mordilla le cigare et aspira… Nous n’oserions affirmer que ce fut sans un battement de cœur.

À son tour, la ligne blanche brasilla, devint rouge, puis s’éteignit et se mua en cendre grise ; la seconde dangereuse était passée.

— Gagné ! annonça James en élevant son cigare aux trois quarts consumé. J’ai votre la parole, M. Johnson. Miss Perle Rose a la vie sauve et la liberté par surcroît.

Il se leva, dans l’intention de conduire la jeune femme vers la porte.

— Miss, reprit-il plus bas, j’ai votre promesse… Quand vous serez sauvée, vous regarderez dans le portefeuille.

— Pourquoi ? balbutia l’actrice.

— N’attendez pas ! souffla la voix de Câlinette.

Et en face, M. Gingle, se livrant à une pantomime frénétique, faisait signe à James d’enlever sa fausse barbe.

— C’est le moment. Faites-vous connaître !

Cédant à cette double suggestion, qui cadrait si bien avec ses propres désirs, James négligea de se demander pourquoi ses conseillers le poussaient maintenant à cette imprudence, contre laquelle ils l’avaient d’abord mis en garde et en quoi ce coup de théâtre, plutôt risqué, pouvait servir les intérêts de miss Perle. Une fois de plus, l’acteur domina en lui l’être raisonnable. Il ne vit que le geste à faire, l’effet de surprise et d’émotion, et saisit une serviette qu’il imbiba de champagne.

— Vous allez comprendre ! déclama-t-il.

Et s’enveloppant la tête dans la serviette, il arracha rapidement les divers postiches dont M. Gingle l’avait affublé ; puis effaçant le maquillage qui dissimulait ses traits, il rejeta la serviette et montra son visage… le vrai visage de James Oldsilver.

— Ne me reconnaissez-vous pas, miss Perle ? demanda-t-il en souriant. Vous auriez pu vous attendre à me retrouver ici.

Mais, l’actrice, tout en simulant, avec l’émotion voulue une extrême surprise, murmura de façon que le jeune milliardaire seul l’entendît :

— Et qui vous dit, James, que je ne m’y attendais pas ?

Le rire odieux de Big Johnson retentit soudain.

— James Oldsilver !… James Oldsilver !… Oh ! le maladroit !

Fronçant les sourcils, l’amoureux se retourna vers le fou.

— Je suppose que ma personnalité ne change rien à nos conventions, dit-il, en s’efforçant de le dominer par la fixité de son regard. Que vous importe que miss Perle Rose parte, si moi je reste ?

— Cher innocent garçon ! ricana le Masque aux yeux rouges. Comment ne voit-il pas qu’il me propose de sacrifier la moitié de mon plaisir ! Je vous attendais, Mister… Je savais que vous viendriez… Tout était prêt pour vous recevoir et vous faire honneur ; la comédie a parfaitement réussi.

— La comédie ! s’exclama James interdit. Voulez-vous insinuer que vous connaissiez ma présence à bord ?

— Naturellement ! ricana le fou. Je sais tout, moi ! N’ai-je pas le diable à mon service ? Je vous ai promis quelques petites émotions ; je tiens parole.

Et il ajouta férocement :

— Tu n’es pas encore au bout, mon garçon ! James vit rouge. Il était joué ; le monstre ne se vantait pas en affirmant que toute la scène n’était qu’une comédie préparée en son honneur. Il n’avait pas sauvé miss Perle, plus que jamais au pouvoir du fou (il lui suffisait de jeter les yeux autour de lui pour constater que ceux qui avaient bu le contenu des fameuses coupes se portaient à merveille et qu’eux aussi avaient été dupes de la sinistre mystification).

Alors, toute cette angoisse, tout cet héroïsme, tout ce dévouement, illusion ! mirage ! fumée ! comédie ! James n’avait réussi qu’à se couvrir de ridicule. Comme il le prévoyait, son beau geste devenait grotesque et parce qu’elle avait tremblé, miss Perle lui pardonnerait d’autant moins volontiers d’avoir tremblé pour rien. Déjà ne surprenait-il pas un sourire railleur effleurant la bouche de l’actrice ! Elle se moquait de lui ! Ô revanche féminine ! Ingratitude aussi ! Pourtant, ce sacrifice illusoire, James l’avait fait sincèrement ! Il avait accepté la mort, pour l’amour de miss Perle.

Une soudaine rancœur s’empara de lui et ce fut sur le masque aux yeux rouges que se concentra la rancune, née de la cruauté de sa déception.

— Oui ou non, jeta-t-il les dents serrées, voulez-vous laisser aller miss Perle ?

— Elle te verra mourir ! Et c’est moi qui vous enverrai ensemble à tous les diables ! s’écria Big Johnson en avançant de nouveau la main vers la bouteille de champagne, ce qui fit crier de terreur la partie féminine de l’auditoire.

D’un bond, James franchit l’espace qui le séparait du fou.

Il crut céder à une irrésistible flambée de colère ; mais peut-être, inconsciemment, obéit-il en même temps à l’amicale poussée de Câlinette, qui lui murmurait :

— Sautez donc dessus.

— Démon ! hurla-t-il. Je te forcerai à tenir parole !

VIII

UN COUP INTERDIT

Principal acteur de cette scène, James était mal placé pour juger de l’impression qu’elle produisait sur les spectateurs. À coup sûr, ceux-ci durent ressentir et manifester quelque émotion, peut-être aussi quelque espoir. Il ne pouvait leur déplaire qu’un champion se manifestât et lançât au Masque aux yeux rouges un défi pour le salut commun.

Mais, le jeune milliardaire n’avait d’yeux que pour son ennemi et ce fut tout juste s’il daigna s’apercevoir que M. Gingle, par une évolution savante, était venu se poster non loin de lui, tandis que Câlinette apparaissait derrière le fou. Ces évolutions, que lui seul remarqua, contribuèrent néanmoins à raffermir James Oldsilver et à augmenter sa force combative. Il se sentit deux alliés décidés à risquer la partie avec lui.

Malheureusement, l’incident qu’il venait de provoquer inconsidérément le prenait au dépourvu. Pour en tirer tout le parti possible, il eût fallu qu’une entente préalable existât entre l’amoureux de Perle et ses deux alliés ; il n’en était rien et force allait donc leur être, aux uns et aux autres, d’improviser leur action selon le hasard des péripéties. Cette situation présentait un premier inconvénient. James, tout de suite obligé de faire face à l’ennemi qu’il venait de défier, n’avait pas le loisir de réfléchir. M. Gingle le pourrait-il faire pour lui et lui souffler ses gestes, sinon ses répliques ?

Nous avons dit que James s’était rué sur Big Johnson. Sa brusque attaque ne parut pas surprendre le fou. Il se borna à reculer d’un pas et à placer devant son buste l’écran protecteur d’une de ses larges mains, de manière à parer les coups, si son agresseur tentait d’en porter. En même temps, il dit d’une voix railleuse :

— Ah ! Ah ! Nous nous décidons ?… Ah ! Ah ! la jeunesse est imprudente ! Vous devriez pourtant, mister, savoir qu’il ne fait pas bon échauffer les oreilles de Big Johnson !

— Je les lui aurai coupées avant qu’elles soient échauffées ! riposta James avec fureur.

— Coupées ? Réellement ? Oh ! oh ! voilà de l’ambition ! s’esclaffa le fou, gardant pour l’instant un sang-froid que lui auraient envié bien des gens sensés. Mon jeune vantard, Big Johnson est homme à se défendre.

— À se faire défendre, voulez-vous dire ! rectifia railleusement J. Oldsilver. La bravoure ne vous étouffe pas, brute ! Vous comptez sur vos nègres et sur ces imbéciles qui vous servent !

— Je compte aussi sur moi-même, répliqua le fou, qui parut vexé. Sachez, jeune homme, que Big Johnson est homme à mettre la main à la pâte et que, le cas échéant, il n’aurait besoin de personne pour défendre sa cause.

— Il faudrait prouver cela ! ricana James.

À ce moment, il rencontra les regards de M. Gingle et de Câlinette. Et tous deux lui criaient :

— Bravo ! Très bien ! C’est parfait ! Continuez !

Ils étaient manifestement enchantés de la tournure que prenait l’altercation.

Et ils avaient lieu de l’être !

En effet, le Masque aux yeux rouges – plus rouges que jamais ; car la fureur qu’excitaient les paroles de James injectait ses yeux – paraissait ne plus se posséder. Il cria rageusement :

— Quand vous voudrez !

— Tout de suite ! s’empressa de répondre James.

Et, comme le fou, il ferma ses poings et prit l’attitude d’un boxeur. Tous deux s’observèrent, attendant sans doute que l’adversaire portât le premier coup. Quelle belle occasion pour la foule veule des invités de Big Johnson ! Oui, quelle superbe occasion d’en finir avec le cauchemar, de se libérer du danger suspendu sur les têtes ! Ils n’avaient qu’à se ruer tous ensemble sur le monstre et ses esclaves ; il y avait sur les tables assez de couteaux et de bouteilles, et de projectiles de toutes sortes pour mettre en déroute les nègres aux coutelas.

Mais, le troupeau tremblant des invités de Big était incapable d’un pareil effort ; ils préféraient attendre et assister, en simples spectateurs, à la lutte qui allait mettre aux prises leur ennemi et leur champ. Haletants déjà, ils fixaient les poings des deux hommes, leur avant-bras repliés, leurs muscles saillants. Lequel des deux allait se détendre le premier et engager la bataille ?

James fit un mouvement pour bondir. Big Johnson sourit.

— Halte ! cria la voix froide de M. Gingle.

Et il se jeta entre les deux adversaires.

— Sans nul doute, master Johnson, vous voulez un match sérieux ? demanda-t-il avec flegme. Il y a eu défi et vous avez relevé le gant.

— Oui ! approuva le fou.

— En ce cas, gentlemen, vous ne pouvez combattre dans cette tenue. Ce serait ridicule. Et puis, il vous faut des soigneurs, un arbitre. Ces dames et ces messieurs voudront sans doute parier.

Le fou se mit à pousser des gloussements de joie, les paroles de M. Gingle l’enchantaient.

— Oui, oui ! cria-t-il. Vous êtes juste, mister ! All right ! Déshabillons-nous et choisissez les soigneurs. C’est vous qui dirigerez le combat.

M. Gingle ne demandait pas autre chose.

— Accepté ! déclara-t-il sans sourciller.

Et il poussa James derrière un paravent.

— Allez vous préparer, mon garçon ; on va vous apporter un maillot. Vous avez cinq minutes !

Le défenseur de miss Perle se garda bien de protester. Il pensait que M. Gingle avait une idée. Entre le détective et Câlinette, il surprenait de fréquents coups d’œil. D’ailleurs, un assaut de boxe n’était pas pour l’effrayer et il acceptait la perspective de se faire démolir la mâchoire en l’honneur de miss Perle, laquelle considérait la scène de ses grands yeux bleus pleins d’effroi.

On avait jeté à James les vêtements nécessaires ; en quelques instants, il termina sa toilette et reparut vêtu d’un simple maillot. Il tendit à deux matelots ses mains pour qu’on y attachât les gants. Ayant procédé aux mêmes cérémonies, le Masque aux yeux rouges s’avança, son corps athlétique moulé dans un maillot sang de bœuf.

Sur un signe de M. Gingle, quatre matelots amenèrent les adversaires en face l’un de l’autre et se retirèrent du ring improvisé, les laissant sous la surveillance de M. Gingle qui tenait à la main son précieux chronomètre.

— Allez ! prononça le détective.

Et les poings commencèrent la danse.

Dès les premiers coups, il fut visible que James était en état d’infériorité et que Big Johnson allait pouvoir jouer avec lui comme il le voudrait. Naturellement, l’acteur savait boxer ; devant un appareil tournant une scène de boxe et avec un partenaire sachant donner convenablement la réplique, il aurait fait une exhibition brillante et – si le scénario lui avait attribué le rôle avantageux – il aurait imposé au public l’illusion d’un combat splendide. Mais il eût fallu pour cela que son partenaire s’y prêtât.

Or, telle n’était pas l’attitude de Big Johnson. Comme en se jouant, il tenait James à distance, bloquait tous ses coups, tandis qu’à tout instant il le menaçait de coups formidables qui semblaient devoir assommer l’amoureux de miss Perle. De sorte que les spectateurs, aux yeux desquels James – il s’en rendait compte – devait faire bien piètre figure, s’attendaient certainement à voir le jeune homme s’écrouler d’un instant à l’autre.

C’est que le Masque aux yeux rouges était un terrible boxeur, d’une force équivalente à celle des plus célèbres champions ; il avait en outre l’avantage de la taille et du poids. Au contraire, James, handicapé sous ces derniers rapports, manquait d’entraînement et était parfaitement incapable de soutenir autre chose qu’un simulacre de combat.

— Évidemment, ce n’est pas comme au cinéma ! songea-t-il, un peu humilié.

Il reculait, fortement bousculé par son adversaire, dont les poings énormes dansaient devant ses yeux. Quelle leçon pour un acteur ! Et comme James comprenait combien l’habitude de jouer des rôles avantageux peut rendre présomptueux ! Jusqu’alors il s’était cru de force honorable et il n’était en réalité qu’une mazette !

Pourtant, le Masque aux yeux rouges le ménageait. Oui, si extraordinaire que fût cette constatation, il fallut bien que l’infortuné James se résignât à la faire. Si le fou avait voulu, il l’aurait envoyé à terre « pour le compte » dès la première minute, tandis que ses poings tourbillonnants se contentaient d’effleurer sans frapper, se bornant à entourer l’adversaire d’un cercle de menaçantes esquisses, de fausses attaques – qui n’étaient telles que pour James – et à la réalité et à l’efficacité desquelles les spectateurs devaient croire. Certainement, tous s’imaginaient (y compris miss Perle) que le Masque aux yeux rouges était en train d’infliger à son rival ce qu’en termes de boxe on appelle une sévère punition.

Et ce n’était qu’une apparence !

Mais, pourquoi, Big Johnson s’amusait-il à ce jeu ? Était-ce pour le plaisir d’humilier l’amoureux et voulait-il lui faire sentir son infériorité avant de l’abattre ?

Cette idée emplissait le beau James de rage et cette rage ne contribuait pas précisément à lui rendre ses moyens. Il voyait nettement sur les faces des spectateurs, qui lui apparaissaient au hasard des pirouettes auxquelles l’obligeait à tout instant la menace des terribles poings, qu’on s’apitoyait fort sur son compte et qu’on en était presque à souhaiter qu’une prompte défaite vint mettre fin à cette facétie cruelle. La consternation était peinte sur le visage de miss Perle ; M. Gingle fronçait les sourcils et jetait au pauvre James des regards furieux. Quant à Câlinette, sa mine était franchement moqueuse et méprisante. Elle avait un petit air de dire : « Quelle galette ! Il aurait mieux valu que je m’en mêle ! », qui exaspérait Oldsilver.

Toutes ces figures se brouillèrent soudain et tourbillonnèrent devant ses yeux ; une fois de plus, une charge enragée de Big Johnson l’envoyait dans « les cordes » ou plus exactement dans le public.

Bousculé, hébété, James vit le poing droit de Big Johnson viser sa mâchoire et se détendre foudroyant… Il eut la perception très nette du coup qui allait l’atteindre et il faillit pousser un cri de désespoir. C’était la fini la défaite ! le coup partait.

Le coup passa.

Brusquement, une petite ombre rapide s’était détachée du cercle, projetant ; entre les deux adversaires le geste d’une main qui s’abattit sur le bras de Big et l’agrippa au vol. James entendit un cri de douleur, devina l’effroyable grimace qui tordait les traits sous le masque et il n’eut plus devant lui que la silhouette immobilisée de son adversaire, maintenu, dompté, vaincu par une prise de jiu-jitsu de l’infernale Câlinette. En même temps, la voix de celle-ci criait :

— Frappez donc !

Ahuri, presque suggestionné, James, sans bien se rendre compte de ce qu’il faisait, lança en avant son poing qui rencontra la mâchoire du fou.

Toute cette scène s’était passée si rapidement que James ne put analyser ni ses gestes ni ses pensées. Il en vit le résultat avant d’en avoir pu mesurer la possibilité : le Masque aux yeux rouges s’écroula. Avait-il donc frappé si fort ? Sa volonté, en tout cas, n’y était pour rien ; le hasard seul lui donnait la victoire – le hasard déclanché par la déloyale intervention de Câlinette.

Mais il n’eut pas le temps de réfléchir à ces choses. Comme si son geste machinal eût bousculé tout le décor, la salle entière s’anima soudain et un tumulte réveilla tous les spectateurs.

Figés par une brève stupeur, les serviteurs de Big Johnson n’intervinrent pas tout d’abord et cela donna à Câlinette le temps de disparaître au milieu d’un groupe de spectateurs qui se referma sur elle.

Mais, presque aussitôt, des hurlements de rage retentirent et les nègres brandissant leurs coutelas firent irruption, excités par les cris des matelots.

— Le mousse !… Prenez le mousse ! C’est lui qui a donné le coup de traître :

Ils se précipitèrent sur le groupe, au sein duquel s’était réfugiée Câlinette et l’ouvrirent brutalement.

Où diantre était passé le mousse ?

Parbleu ! la maligne fillette n’avait pas perdu son temps ; masquée par les invités, elle s’était débarrassée en un tour de main de son costume de mousse et apparut revêtue d’une courte robe de fillette. Le temps d’en défriper les plis, un peu froissés par leur séjour dans le pantalon de toile blanche, et de délivrer ses noirs cheveux de la prison du béret, qu’elle fit voler en l’air et qui alla retomber sur la face masquée de Big évanoui, et il ne resta plus du gentil mousse, auteur du scandale, qu’un flasque costume vide, poussé du pied sous une table.

— Cherchez, gros malins ! pensa impertinemment la jeune Câlinette, bien certaine de n’être pas reconnue par ces matelots, dont toute la personne ne contenait pas autant de malice qu’une seule des phalanges de son petit doigt.

Cette scène fut perdue pour James. Tandis qu’autour de lui le tumulte était à son comble, le jeune homme s’était senti pousser par M. Gingle.

— Vite ! Profitez-en ! Enlevez miss Perle !

Précieux conseil ! Il rendit à James le libre jeu de ses membres et de ses facultés. Se précipitant sur l’actrice défaillante, il la saisit dans ses bras, se rua vers une porte, renversa deux noirs qui tentaient de lui barrer le passage et disparut dans l’escalier qui menait sur le pont.

Big Johnson revenait à lui ; il vociféra :

— Il emporte la prisonnière ! Poursuivez-le !

À sa voix, quelques matelots s’élancèrent.

Mais, déjà, M. Gingle, d’un coup de pied, avait renversé une table devant la porte par laquelle s’étaient enfuis James et miss Perle ; réfugié derrière, il braqua sur les poursuivants deux revolvers et ordonna froidement.

— Stop ! On ne passe pas !

IX

MAIS SATAN VEILLAIT !

Tenant son fardeau dans ses bras, James Oldsilver s’était élancé dans l’escalier. Son cœur bondissait ; mais c’était de bonheur.

Certes, ce n’était pas la première fois qu’il était à pareille fête. Mais, cette fois-ci ne ressemblait point aux autres ; c’était la réalité.

Il ne put se tenir de murmurer :

— Je suis heureux !… heureux, miss Perle ! L’actrice entr’ouvrit les yeux et regarda son chevalier avec une indéfinissable expression de tendre moquerie et d’apitoiement.

— Mon pauvre James ! soupira-t-elle. Vous n’êtes pas difficile ! Quel grand enfant vous faites !

— Je vous ai enlevée au fou !

— Cela a failli vous coûter cher ! railla doucement miss Perle. Sans Câlinette !…

— J’aurais risqué davantage. Jusqu’à ce qu’il m’eût tué, je me serais acharné. Je voulais vous sauver. Avec une volonté pareille, tôt ou tard on réussit… la preuve…

Presque avec recueillement, il ajouta :

— Perle, ne vous moquez pas ! Ne me gâtez pas ma joie d’avoir couru pour vous de vrais dangers… Enfin !… le sort me devait cette revanche.

Le rire perlé de miss Perle, ce rire que le pauvre James détestait tant, fusa une fois encore de ses lèvres.

— Pauvre James ! Pauvre, pauvre James ! répéta-t-elle avec une ironie, que tempérait toutefois un léger attendrissement.

Elle se moquait, mais elle était touchée tout de même. James senti la nuance et il en triompha comme d’une victoire.

— Vous voyez bien que vous n’êtes plus la même, vous non plus, répliqua-t-il. La réalité opère… Perle, je vous sauverai et peut-être alors croirez-vous…

Sa voix trembla.

— À ce grand amour ? acheva gentiment l’actrice.

— Vous me prendrez au sérieux, Perle !

— Pauvre James ! soupira encore la jeune femme, en secouant la tête. C’est votre marotte ! Comme vous vous emballez ! Mais raisonnez une seconde. Ça ne tient pas debout, votre rêve ! Croyez-vous que, dans la réalité, on s’envole ainsi ? Où m’emportez-vous ? Qu’allons-nous trouver là-haut ?

Doucement, elle avait glissé des bras du jeune homme et marchait près de lui, appuyée sur son épaule. Exalté toujours par la chère présence, James se refusait à voir les obstacles.

— Là-haut ? répéta-t-il. C’est bien simple : nous trouverons un canot, dont je m’emparerai de gré ou de force.

— Un canot tout paré, avec des provisions et tout ce qu’il faut pour tenir la mer, en attendant la rencontre du providentiel navire qui, nécessairement, croisera notre route ? fit miss Perle doucement ironique. Cela se passe toujours ainsi, en effet.

Déconcerté, James murmura :

— Soit ! Nous allons nous lancer à l’aventure, risquer la soif, la faim et la mort… Mais, est-ce que cela ne vaut pas mieux que de demeurer entre les mains du Masque aux yeux rouges ?

— Cette fois, vous avez raison, répondit amicalement miss Perle. Et puisque vous êtes décidé à risquer tout cela pour l’amour de moi, allons !

— Pour l’amour de vous, je vous l’ai dit, je suis prêt à tout réitéra fougueusement l’acteur. L’important pour moi, c’est de courir ma chance avec mon vrai visage et non sous un travestissement. Je ne sais pas si cela pourra s’appeler mourir en beauté, continua-t-il avec un sourire. Mais, si pareille aventure doit m’arriver, sous vos yeux, chère Perle, je préfère que ce soit les traits et le nom de James Oldsilver qui se gravent dans votre souvenir.

L’actrice le regardait avec une expression bizarre. On aurait dit que son cœur la poussait à prononcer des paroles que ses lèvres retenaient.

— James, j’ai presque des remords ! murmura-t-elle.

— N’en ayez plus, mon amie ! s’écria ardemment l’amoureux.

Miss Perle hésitait.

— Je devrais… je devrais…

Ils débouchaient sur le pont et, au delà des bastingages, James put apercevoir la côte, que le yacht longeait à très petite distance.

— Voyez ! s’exclama-t-il joyeusement, sans plus écouter ce que disait ou voulait dire miss Perle. Que prétendiez-vous qu’on n’a de pareilles chances qu’au ciné ? La côte est là… c’est-à-dire la liberté… Au besoin, nous pourrions l’atteindre à la nage ; nous sommes assez bons nageurs pour cela. Perle, nous sommes sauvés !

Il l’entraînait vers le bordage. Elle tenta de résister.

— James, écoutez-moi… J’ai un aveu à vous faire… Il faut que vous sachiez…

Mais, brusquement, elle s’interrompit.

— Trop tard ! soupira-t-elle avec une expression d’angoisse.

Tout comme elle, James s’arrêtait, trop ému lui-même pour prêter attention à ce qu’elle disait. À quelques pas, une silhouette venait de surgir, qui fixait les deux jeunes gens.

— Satan ! gronda l’acteur.

C’était en effet le petit homme noir qui, devinant peut-être l’exclamation de l’amoureux eut un rire ironique.

Au même moment, James Oldsilver, dont toute l’attention et la défiance avaient été accaparées par l’âme damnée du gros Big, se sentit violemment séparé de miss Perle, un voile noir s’abattit sur ses épaules, emprisonnant sa tête et son buste et, l’aveuglant en même temps. Cédant à la poussée de ses agresseurs, il tomba sur les genoux, en jetant un cri d’angoisse.

— Sauvez-vous, Perle !

Mais le voile, maintenant, le séparait du monde ; il ne pouvait ni voir, ni entendre, de sorte qu’il ne sut point comment se termina la scène. Réduit à l’impuissance, il sentit qu’on le soulevait et l’emportait. Après quelques pas, il fut déposé sur le plancher, relevé, dressé contre quelque chose qu’il devina être un mât et enfin attaché sous les aisselles, par une corde au moyen de laquelle il se sentit hissé en l’air.

— Stop ! cria tout à coup une voix, que James pensa être celle du petit diable.

Le mouvement d’ascension cessa et il demeura pendu et tournoyant, au bout de la corde, à quelques pieds au-dessus du pont. La position était inconfortable ; les minutes lui parurent longues. L’oubliait-on ? Qu’allait-on faire de lui ?

Enfin, une autre voix – celle du Masque aux yeux rouges – s’éleva, railleuse, partant du pied du mât.

— Bravo ! grognait le fou. Je suis heureux, mister Oldsilver, de constater que vous occupez enfin la situation élevée qui convenait à un homme de votre mérite. J’ai le plaisir de pouvoir vous donner d’excellentes nouvelles de miss Perle ; elle est de retour au bercail et va boire un bon coup tout à l’heure, quand nous sauterons ensemble. Ce sera un splendide spectacle, que vous ne pourrez contempler, mon pauvre garçon. Aussi, pourquoi avez-vous été tellement stupide ? stupide et déloyal, devrais-je dire… Vous m’avez porté un coup de poing dont vous ferez bien de ne jamais vous vanter, James Oldsilver. Honte sur vous et sur le damné petit mousse ! On ne l’a pas retrouvé ; mais cela n’a aucune importance, puisqu’il va sauter avec nous ; il ne peut pas plus échapper que vous-même… Nous déboucherons la bouteille dans un quart d’heure, cher ami. Vous n’en goûterez pas, naturellement, puisque vous êtes en pénitence ; mais, je pense que vous entendrez sauter le bouchon et que vous sauterez encore plus haut que lui… Condoléances, mister ! Je vous ai fait retenir votre stalle chez le diable. Il m’attend avec toute ma suite ; c’est un vieux compte que je vais enfin payer… le train part dans un quart d’heure, pensez-y ! J’emmène miss Perle. Vous, vous voyagerez tout seul, comme un paria… Honte ! Honte !

La voix se tut. James demeura seul. – Mais, contrairement à la recommandation du fou, ce n’était pas au destin qui l’attendait qu’il songeait ; c’était à miss Perle. Et il gémissait.

— Il l’a reprise ! Elle va mourir !… Et je ne puis rien !

Les minutes qui précèdent les catastrophes attendues sont, à la fois, longues et courtes. Il semblait à James que les secondes duraient effroyablement ; et lorsqu’elles étaient passées, il s’épouvantait de leur fuite rapide. Chacune le rapprochait de l’instant tragique.

Le yacht allait sauter. Était-il possible que personne ne fît obstacle au projet du fou ? Quelle était la contenance des invités en face de la fatale bouteille ? Sans doute, les nègres les tenaient en respect ; mais cela suffirait-il à les contenir, lorsqu’ils verraient s’approcher la suprême minute ? Le paroxysme de la terreur galvanise parfois les trembleurs et les pousse à des actes qu’on qualifie par la suite d’héroïques. James se complut à imaginer leur masse, se ruant sur Big Johnson et ses esclaves… Ah ! comme il aurait voulu être en bas, pour donner le signal de la révolte !

Était-ce assez stupide d’attendre la mort, attaché à une vergue et la tête encapuchonnée d’un voile noir ! En vérité, l’attente ainsi était encore plus terrible !

— Un quart d’heure, avait dit le Masque aux yeux rouges. Pour l’évaluer, James se mit à compter, en observant à peu près la cadence du balancier des pendules.

— Cinquante… cinquante et un, chantonnait-il.

Et lorsqu’il arrivait à soixante, il fermait un doigt pour marquer la minute écoulée. Ses dix doigts repliés, il les rouvrit.

— Plus que cinq minutes ! murmura-t-il, en frissonnant involontairement.

Il se força à reprendre le compte. Mais il s’énervait et les battements de son cœur affolé le faisaient précipiter le rythme. À la quatrième minute, une voix cria au-dessus de lui.

— Attention !

Et il sentit qu’on essayait de le délivrer du voile.

— Qui est là ? questionna-t-il, palpitant d’espoir.

La voix répondit.

— M. Gingle, naturellement. Qui diantre voudriez-vous que ce fût ?

— Vous leur avez échappé ? soupira James.

— Il paraît ! riposta la voix ironique. C’est ce qui me vaut l’honneur de vous offrir votre dernière chance. Un plongeon ne vous fait pas peur ?

— Non… Mais, miss Perle ? balbutia James.

Détaché, le voile s’envola. L’acteur se vit suspendu au-dessus des flots, par une corde passée sous ses aisselles. La partie du pont qu’il pouvait apercevoir, était déserte. Ses mains, ses bras et ses jambes étaient libres ; jugeant qu’il ne pouvait fuir, on avait négligé de les attacher. Sa position, et le voile qui enserrait son buste étaient une garantie suffisante.

James leva la tête et aperçut, au-dessus de lui, M. Gingle, couché sur la vergue et tenant le couteau avec lequel il venait de couper les liens qui serraient le voile.

— Que devient miss Perle ? répéta James.

Il avait le fol espoir que le détective avait pu la sauver avant de songer à lui. La réponse le déçut.

— Ne posez donc pas de questions ; je n’aurais pas le temps d’y répondre, répliqua M. Gingle, d’une façon évasive.

Il voulait esquiver la question ; c’était clair et tout de suite, espérant détourner l’attention du jeune homme, il ajouta.

— Voici le moment de montrer votre sang-froid. Je vais vous fournir l’occasion d’une prouesse nouvelle. Étant donné votre position, il m’est impossible d’essayer de vous remonter. Je ne puis que couper la corde. Vous tomberez dans la mer… Cela ne vous effraye pas ?

— Je ne veux pas ! cria rageusement James. Tant que vous ne m’aurez pas dit s’il vous reste une chance de sauver miss Perle, je vous interdis de rien faire pour moi. D’ailleurs, je suis assez bon gymnaste pour recouvrer seul ma liberté.

Élevant ses mains au-dessus de sa tête, il empoigna la corde à laquelle il était suspendu, dans l’intention évidente de se hisser jusqu’à la vergue.

— Vous n’aurez pas le temps ! le yacht va sauter ! cria M. Gingle. Je vous sauverai malgré vous. Attention ! je coupe la corde.

Le chanvre cria sous l’effort de la lame ; un à un, les fils se rompirent ; et ceux qui demeuraient encore intacts cédaient peu à peu à l’action du poids de l’acteur. Instinctivement, l’acteur avait levé les yeux et guettait les progrès de la rupture, avec une involontaire angoisse. Protester aurait été inutile ; le plongeon devenait inévitable. Résigné, James s’y prépara.

— Vous y êtes ? Attention ! répéta M. Gingle.

La corde se rompit ; James se sentit tomber. Alors, faisant un suprême effort, d’un formidable coup de reins, il se retourna et sa chute, commencée les pieds en bas, s’acheva la tête la première et les mains en avant. Il atteignit les flots et s’y enfonça dans la position classique du plongeur.

Quand il revint à la surface, il aperçut M. Gingle nageant vers lui. Le détective avait dû plonger en même temps que lui.

— Regardez ! cria-t-il au jeune homme. Le coup d’œil vaut son prix. C’est vingt mille dollars pour le moins qui sautent en l’air !

Une explosion formidable ébranla l’atmosphère. À deux encâblures, le yacht sautait.

— Perle ! sanglota James, en levant un de ses bras au-dessus des vagues. Perle !

Le yacht s’abîmait dans les flots. James poussa une clameur déchirante. N’était-ce pas le cercueil de sa bien aimée ?

Mais une main s’appuya sur mon épaule et la voix narquoise de M. Gingle qui venait de nager jusqu’à lui s’éleva.

— Vous n’allez pas pleurer, James Oldsilver ? Il n’y a vraiment pas de quoi !… Elle est sauvée, votre Perle ! Il y a plus de vingt minutes qu’elle a quitté le bord !

 

*    *    *

 

Voici ce qui s’était passé, d’après le récit que M. Gingle lui-même en fit à James Oldsilver.

Sur la façon dont lui, M. Gingle, était parvenu à s’échapper de la salle, après avoir protégé, revolver au poing, la retraite du couple, le détective ne fut pas très prodigue de détails. Par modestie, sans doute, il n’y fit qu’une brève allusion et se borna à laisser entendre qu’il était sorti derrière l’acteur, profitant à la fois du passage libre et de la stupeur provoquée par cette audacieuse retraite.

Au lieu de grimper l’escalier et d’aller donner, tête baissée, dans le piège tendu par le petit homme noir, il s’était caché, soit pour attendre Câlinette, soit qu’il préférât surveiller la tournure des événements. Il ne précisa pas ce dernier point et pas davantage celui de savoir comment il s’y était pris pour assister à ce qui avait suivi.

Il avait vu, en tout cas, puisqu’il pouvait raconter.

Il avait vu le Masque aux yeux rouges, complètement revenu du coup que lui avait porté James, se relever plein de fureur et bondir vers l’endroit où attendait la fatale bouteille. Il fit le geste de la saisir, tandis que ses noirs tenaient les convives sous la menace de leurs coutelas.

— J’en ai assez ! hurla-t-il, en grinçant des dents. Cette ennuyeuse pièce a suffisamment duré, il faut que le rideau tombe ! Big Johnson va vous envoyer tous au diable et lui aussi par-dessus le marché !

Les infortunés soupeurs connurent, à ce moment-là, une fameuse seconde d’angoisse. Il semblait qu’il n’y eût plus aucun espoir de détourner le fou de son terrible projet et qu’il fallût se résigner à être lancé en sa compagnie dans l’éternité.

On comptait sans la hardie Câlinette. Ce fut elle qui sauva la situation.

— Avant de faire tomber le rideau, attendez au moins le dénouement ! cria-t-elle d’une voix flûtée.

— Quel dénouement ? grogna le Masque aux yeux rouges, interrompant néanmoins son geste.

La fillette goguenarde fit un pas vers lui. Elle montra la porte par laquelle James et miss Perle s’étaient enfuis.

— Deux de vos invités ont réussi à jouer des jambes, reprit-elle. À votre place, je tiendrais au moins à savoir si on les a repris ou s’ils ont pu sauter par-dessus bord, ce qui vous contraindrait à partir sans eux. Ils riraient bien, vous savez !

Big Johnson poussa un hurlement effroyable.

— Satan ! cria-t-il. Satan ! arrête-les !

Puis, aussitôt, redevenant plus calme, il ajouta.

— Dans cinq minutes, ils seront devant moi… Et alors !…

— Et alors, un bon tour à jouer au jeune homme serait de le faire partir seul, insinua cette fine mouche de Câlinette, sacrifiant, sans sourciller, l’existence de James pour sauver celle de Perle sans parler de la sienne et de celle des autres passagers.

Le Masque aux yeux rouges parut goûter le conseil.

— Nous allons voir, dit-il, en s’élançant vers la porte.

Il revint quelques instants plus tard, ramenant miss Perle, terrifiée. Les yeux du fou jetaient des flammes de triomphe.

— C’est fait, annonça-t-il. J’ai pris congé du jeune homme et je lui ai offert une première loge pour assister au feu d’artifice. Il verra venir de haut le volcan qui le fera monter dans les nuages. Hip ! Hip ! cette petite fille a raison. C’est un spectacle à voir. À quoi servirait-il de se payer une pareille fantaisie si on ne restait pas pour la contempler ? Je prendrai un autre rapide.

Il saisit Perle entre ses bras puissants et fit signe à Câlinette.

— Je vous autorise à m’accompagner, petite miss, dit-il, avec une grimace aimable. Ce sera la récompense de votre fameuse idée.

Puis, s’adressant à un matelot, il continua.

— Tu vas attendre dix minutes et tu feras tout sauter. C’est compris ?

Sûr d’être obéi, il sortit de la salle et s’en fut s’embarquer dans un canot, avec Perle et Câlinette. Alors, sans se préoccuper de ce que devenaient les autres passagers, M. Gingle courut à la recherche de James et le découvrit, juste à point, pour lui éviter de partir pour le plus grand des voyages.

 

*    *    *

 

Tout en nageant vers la côte, il avait brièvement expliqué tout cela à son compagnon.

— Votre Perle est en sûreté, ainsi que la jeune Câlinette, conclut-il. Quant aux passagers, il y a gros à parier qu’une fois Big Johnson parti, ils auront réussi à acheter la complaisance des matelots et que toutes les embarcations du bord ont été mises à la mer.

— Puissent-elles n’avoir pas emmené le petit diable ! grommela James, qui gardait au diabolique personnage rancune de sa néfaste intervention.

— Oh ! pour celui-là soyez sans crainte ! ricana M. Gingle. Il a quitté le bord le dernier ; mais il l’a quitté. Ce n’est pas un homme à se laisser surprendre par les événements.

— Avec tout cela, voilà miss Perle retombée au pouvoir du fou ! gémit l’acteur, accablé. Comment la retrouver maintenant ? Tout est à recommencer.

— Qu’à cela ne tienne ! Nous retrouverons la piste, déclara M. Gingle, avec assurance. Je vous ai toujours dit que cela ne pouvait si tôt finir et que nous n’étions pas au bout de nos peines. Rapportez-vous-en à moi. Je ne vous ai pas encore montré toutes les ressources de mon ingéniosité.

En quelques brasses vigoureuses, il atteignit le rivage et sortit de l’eau. James l’avait suivi.

X

TOURNANT DANGEREUX…
DESCENTE RAPIDE

Quand il se retrouva sur le sable sec, n’ayant pour tout costume, qu’un maillot humide, le jeune milliardaire, sans plus songer à l’aventure pourtant émouvante dont il venait de sortir, se tourna vers le détective et demanda simplement.

— Et maintenant ?

D’un geste d’une sobre éloquence, M. Gingle montra à la fois la masse de maisons qui, toutes proches, annonçaient un port et quelques pêcheurs accourant dans leur direction.

— Le hasard nous sert, constata-t-il. Nous avons à proximité tout ce qu’il faut pour éclaircir la situation et utiliser sans tarder les renseignements que nous recueillerons.

Avec autant de dignité que s’il n’eût point été revêtu du plus sommaire des costumes, il s’avança vers les pêcheurs.

— Hello ! braves gens, n’auriez-vous pas vu aborder un canot ? demanda-t-il sans préambule. Un canot monté par un gros homme masqué et deux jeunes dames ?

— Parfaitement, monsieur, répondit poliment l’un des pêcheurs. Ils ont été rejoints par un petit monsieur habillé de noir et toute la compagnie est allée chez le loueur d’autos.

Tressaillant d’espoir, James allait parler ; mais M. Gingle le devança.

— Pourriez-vous nous y conduire ? demanda-t-il.

Un pêcheur s’offrit aussitôt et le groupe se mit en marche vers les maisons.

Si préoccupé qu’il fût par son désir de se lancer de nouveau sur la piste du ravisseur de Perle, J. Oldsilver remarqua que les gens de ce pays étaient aussi serviables qu’ils étaient peu curieux. Un yacht venait de sauter à quelques encâblures du rivage ; le bruit de l’explosion était certainement parvenu jusqu’à leurs oreilles et ils ne posaient aucune question aux deux inconnus qu’ils voyaient aborder à la nage, ce qui indiquait des rescapés de la catastrophe.

Mais il se pouvait qu’ils eussent épuisé avec Big Johnson et ses compagnes tout leur stock de questions, puisqu’ils avaient, de leur propre aveu, guidé la compagnie du Masque aux yeux rouges vers cette même demeure, dont James et le détective approchaient.

Le loueur d’autos était sur la porte, attendant la clientèle. Il ne lui fallut pas échanger beaucoup de mots avec M. Gingle pour comprendre de quoi il s’agissait. La vue de quelques billets de banque, que le précautionneux détective tira d’un petit sac de caoutchouc suspendu à son cou, contribua d’ailleurs à lui délier la langue et l’intelligence. En moins de cinq minutes, il eut fait sortir du garage une auto toute prête et indiqué aux champions de miss Perle la route prise par Big Johnson.

Deux cache-poussière, deux casquettes et deux paires de lunettes parurent suffisants pour compléter la toilette de James et de M. Gingle. Tous deux s’élancèrent dans l’auto, dont le détective prit le volant.

— Quelle avance ont-ils ? avait demandé laconiquement M. Gingle, en consultant son cher chronomètre.

— Vingt minutes, répondit le loueur sans la moindre hésitation.

— Cela représente quelques dizaines de kilomètres ! soupira M. Gingle. Parviendrons-nous à les rattraper ?

— N’y comptez pas, affirma le loueur. Vos deux autos sont de même marque et douées de même vitesse.

— Alors, rien à faire ! s’exclama le détective, prêt à abandonner le volant, de dépit.

James trépidait.

— Si ! intervint le loueur. La route s’enfonce dans la montagne. Il y a une fameuse côte, que vous escaladerez ; puis on redescend l’autre versant par une route à lacets. Elle fait la bonne vingtaine de kilomètres et il faut aller doucement, à cause des tournants. Le dernier lacet repasse sous le supérieur et ils ne sont qu’à cinq cents mètres l’un de l’autre… Il est vrai que c’est en hauteur.

— N’en dites pas plus ! cria M. Gingle, en sautant frénétiquement sur le volant.

L’auto parut bondir et fila, emportant les deux hommes à une vitesse fantastique.

— Avez-vous compris ? demanda, au bout de quelques minutes de course le détective, cramponné au volant.

James fit signe que oui.

La vitesse se prêtait mal à la conversation.

Mais, M. Gingle exultait. Il lui fallait donner libre cours à son enthousiasme.

— Les lacets ! cria-t-il.

— Oui ! fit James.

— Nous ferons le saut ?

James approuvait.

Enchanté. M. Gingle lâcha le volant un quart de seconde pour se frotter les mains.

— Vous n’avez pas peur ? Le cœur est solide ? demanda-t-il, en jetant un regard en dessous à son compagnon.

Celui-ci fit un signe affirmatif et haussa les épaules.

Il pensait.

— J’ai aventuré plus d’une fois ma vie dans des acrobaties ridicules, pour le simple plaisir d’épater les amateurs de ciné. Je puis bien risquer de me rompre les os pour l’amour de miss Perle. Ce sera moins bête !

L’auto était arrivée au bas de la montagne ; elle s’élança à l’assaut des pentes, sans ralentir sa course.

— Fameuse machine ! jubila M. Gingle.

— Fameuse ! approuva le jeune milliardaire.

— Avec elle, on pourrait tenter un tour de force.

— On pourrait même se casser le cou, répondit flegmatiquement J. Oldsilver.

Narquois, M. Gingle le regarda.

— Vous canez ? Pourtant, vous n’avez pas encore vu…

— Je ne cane pas, interrompit l’amoureux. Mettez-moi au bord d’un précipice ; je ferai le saut ; si cela me donne une chance de rejoindre mon homme.

— Il ne s’agit pas d’un précipice, protesta M. Gingle. À quoi bon arriver, si nous ne devons arriver qu’en miettes ? Je ne pense qu’à quelque chose de faisable… D’ailleurs, nous allons voir.

L’auto arrivait sur la crête ; elle y roula à plat le long d’une route, qui dominait l’autre versant et permettait de contempler un merveilleux paysage.

— Les voyez-vous ? demanda tout à coup M. Gingle, la main tendue.

Sous eux, les lacets dont avait parlé le loueur déroulaient et allongeaient leurs replis ; certains disparaissaient, cachés par les avancées de la montagne. Très bas, non loin de l’avant-dernier tournant, une auto roulait ; et ce devait être celle qui emportait le Masque aux yeux rouges et ses prisonnières.

James se dressa debout et poussa une exclamation découragée.

— Mais on peut couper par le plus court et les dépasser, riposta M. Gingle, en montrant le vide.

Pourtant, il ne semblait pas disposé à s’y lancer et l’auto continuait à courir sur la route, qui commençait à descendre le long des flancs boisés.

James hochait la tête, en contemplant l’abîme. À sept ou huit cents pieds au-dessous d’eux, le dernier lacet reparaissait et suivait la base de la montagne. Entre lui et la partie supérieure de la route, il n’y avait qu’une sorte de plan incliné, malheureusement hérissé d’arbres contre lesquels l’auto se fût broyée, si James ou M. Gingle avaient été assez fous pour la lancer sur la pente. Le saut dont avait parlé le détective était plus qu’effrayant ; il était impossible.

— Il n’y a rien à tenter avec la voiture, conclut James en poussant un soupir. On pourrait peut-être l’abandonner et tenter de descendre à pied ?

— Nous n’arriverons pas à temps, déclara péremptoirement M. Gingle.

Il continua à rouler pendant une centaine de mètres, en observant attentivement les deux côtés de la route. Tout à coup, il s’arrêta.

— Et de ceci, que dites-vous ? s’écria-t-il d’un air triomphant.

Un seul côté intéressait James, celui du vide ; il ne vit donc point dans le fouillis de verdure qui tapissait le flanc de la montagne, des branches s’agiter, comme si une main en avait écarté les feuilles.

Peut-être M. Gingle ne l’avait-il pas aperçu davantage ? Tournant le dos à l’endroit suspect, il examinait la cuve que formait la montagne, au long des flancs de laquelle descendait la route ; jusqu’au bas, la pente abrupte était couverte d’arbres.

— Qu’en dites-vous ? répéta le détective. Est-ce que ce chemin ne semble pas fait pour nous ?

Et il indiquait une sorte de brèche, que la cognée des bûcherons avait pratiquée dans le fouillis sylvestre, y ouvrant une voie qui se prolongeait en ligne droite jusqu’à la base. Ce chemin de chèvre, juste assez large pour laisser passer l’auto, constituait une sorte de glissière inclinée à plus de quarante-cinq degrés. Un bloc de pierre, lancé sur cette pente libre de tout obstacle, eut certainement atteint le bas. Il était donc possible d’y engager l’auto ; c’était une acrobatie certainement hasardeuse mais qu’on pouvait tenter, à condition de joindre à un courage et à un sang-froid peu communs, une complète maîtrise du volant.

Or, cette maîtrise, James la possédait et son audace était fouettée par les paroles de son compagnon.

— Nous arriverions avant lui, murmurait le détective, en contemplant l’effrayants pente. Nous couperions sa route… Il serait possible de la lui barrer avec l’auto… Il arriverait sur nous, sans soupçonner notre présence… Et il serait bien forcé de s’arrêter… Ils ne sont que deux en somme.

— Donnez-moi le volant ! s’écria James, avec vivacité.

Il poussa M. Gingle et prit sa place.

— Vous risquez le saut ? demanda celui-ci, en s’arc-boutant solidement des pieds et des reins.

— C’est notre seule chance, répliqua stoïquement James.

— Bravo !

— Tenez-vous ferme, recommanda l’amoureux de miss Perle.

— J’y suis… Vous pouvez y aller.

James remit le moteur en marche, fit reculer la voiture, prit du champ et calcula son élan.

— Prêt ? cria-t-il.

— Prêt !

Le jeune homme lança l’auto en avant ; elle bondit sur l’affaissement du talus, par chance écrasé en cet endroit, et fila dans la brèche. L’air siffla aux oreilles des voyageurs ; les arbres de la pente parurent brusquement remonter vers le ciel avec une rapidité folle ; en même temps, du bas de l’effroyable chemin, le ruban gris de la route s’éleva au-devant de l’auto.

La descente ne dura que quelques secondes… Brusquement, James donna un coup de volant qui fit tourner l’auto au moment précis où elle atteignait le bas et la lança sur le côté remontant de la route. La côte usa son effrayante vitesse et James put faire jouer les freins ; les roues patinèrent, toute la carcasse de la carrosserie craqua, comme si elle allait se briser. Puis, l’auto emportée par son élan et traînée sur un parcours de quelques mètres, s’immobilisa enfin.

Les deux casse-cous étaient arrivés sains et saufs. Ils avaient réussi leur exploit.

— Hé ! Hé ! voilà un saut qui comptera dans mon existence ! ricana M. Gingle, tout de même, un peu pâle. Je suppose que vous ne protesterez pas en le voyant figurer sur ma note pour une somme respectable.

— Quel que soit le chiffre, je signerai le chèque, répondit James, en souriant. Il sera toujours moins vertigineux que cette descente !

Il arrêta le moteur. Déjà descendu, le détective remontait la route, cherchant l’emplacement le plus favorable à l’embuscade qu’il voulait tendre. Tout d’abord, du geste qui lui était familier, il avait tiré son chronomètre et l’avait consulté. Satisfait de l’heure qu’il y lut, il remit sa montre dans sa poche et revint sur ses pas, à grandes enjambées. À deux ou trois reprises, il s’arrêta devant des buissons, qu’il examina avec soin, en faisant de grands gestes et en marmottant des paroles coupées de ricanements, tout comme s’il avait tenu conversation avec les feuilles et les branches.

De loin, James voyait ce singulier manège ; mais il était déjà trop accoutumé aux manières de l’original, pour s’en étonner. Laissant M. Gingle se livrer à ses méditations loquaces et gesticulantes, le jeune homme se retourna vers le haut de la route, prêtant l’oreille, afin d’entendre le bruit de l’auto attendue.

— Que faisons-nous ? cria-t-il. Ils peuvent arriver d’un moment à l’autre.

Le détective, planté au milieu de la route, agita télégraphiquement ses bras.

— Hep !… Par ici !… Et tournez l’auto de manière à barrer la route.

James avait compris. Il obéit aussitôt et vint se placer en travers, à l’endroit indiqué par le détective.

— Là !… là !… Avancez encore un peu. Inutile de barrer complètement. Il suffit que le passage soit assez étroit pour les faire hésiter. Bien ! Comme ceci. Je parie qu’ils freineront. C’est tout ce que nous demandons… Mais nous, nous passerions, n’est-ce pas, mon cher garçon ?

— Parbleu ! ricana James.

— Parfait !

Tout aussitôt, le détective bondit dans la voiture, retourna les coussins, ouvrit les coffres et en tira, en grognant de satisfaction, deux manteaux et diverses loques avec lesquels il entreprit activement de confectionner deux mannequins.

— Vite ! Votre casquette et vos lunettes ! commanda-t-il, en installant ses bonshommes sur le devant de la voiture.

— Voilà ! s’empressa de répondre James, en tendant les objets demandés. Bonne idée ! Idée excellente ! Nous voici avantageusement remplacés et il vaut mieux, en effet, que ce soient des mannequins qui essuient la première manifestation de mauvaise humeur du Masque aux yeux rouges… Mais nous, où allons-nous nous poster ?

— Ici… Cachez-vous et lorsque je vous ferai signe, suivez-moi.

Tapi derrière un buisson, James attendit, trouvant parfait le plan de son compagnon. La réussite semblait sûre.

Un sifflement déchira l’air ; masquée par le dernier tournant, une auto accourait. Elle apparut tout à coup à dix mètres de l’embuscade, James eut le temps de distinguer les deux hommes qui occupaient le siège de devant et dont l’un était le Masque aux yeux rouges. Derrière, s’apercevaient les silhouettes de miss Perle et de Câlinette.

Ce n’était pas le fou qui conduisait, mais un mécanicien. À la vue de l’obstacle, placé en travers de la route, il poussa un juron, et freina brusquement. L’auto de Big Johnson s’arrêta à quelques mètres de l’autre et juste devant l’endroit où étaient cachés James et M. Gingle.

— Damnation ! hurla le fou, en sautant à bas de son siège. C’est lui qui nous a préparé ce tour ! En avant, garçon, et feu sur ces mauvais plaisants ! Ils ne nous auront pas comme cela !

Revolver au poing, il se précipita vers les deux mannequins qu’il mitraillait consciencieusement, tout en avançant. Son chauffeur l’imitait.

— À nous ! souffla M. Gingle à l’oreille de James.

Sortant de leur cachette, ils coururent à la voiture, qui enfermait les deux actrices, et sautèrent à la place que venaient d’abandonner le fou et son conducteur.

— En avant ! murmura M. Gingle.

James avait saisi le volant. Il lança l’auto sur l’étroit passage, et réussit à le franchir.

Au même moment, Big et son compagnon se ruaient sur les mannequins abattus et constataient la ruse dont ils venaient d’être dupes. Ils se relevèrent juste à temps pour voir l’autre auto filer devant eux.

— Feu ! Feu ! vociféra le Maque aux yeux rouges, comprenant qu’il était joué.

Et il se mit à courir à la poursuite de l’auto, en la criblant de coups de revolver. Mais il était trop tard ; hors du périlleux passage, l’auto des fugitifs reprenait toute sa vitesse. Au bout d’une minute, Big Johnson et son chauffeur n’étaient plus, à l’horizon, que deux minuscules silhouettes, tendant vers les fuyards des poings impuissants.

— Cette fois, nous avons gagné la partie ! s’écria James, radieux, en se retournant, pour adresser un sourire amical à celles qu’il venait de délivrer. Bonjour, miss Perle ! Bonjour, petite Câlinette ! Nous n’avons pas tardé à prendre notre revanche, vous voyez !

Toutes tremblantes encore de l’émotion qu’elles avaient ressentie, l’actrice et sa jeune compagne poussèrent des exclamations.

— James ! C’est vous ? Quelle peur vous venez de nous faire ! Nous ne savions plus ce qui arrivait !

— Nous vous prenions pour des bandits ! pouffa Câlinette.

— Même en ce cas, vous ne pouviez perdre au change, fit remarquer James, en riant aussi.

Et passant le volant à M. Gingle, il ajouta, en jetant un regard en arrière.

— Prenez donc ma place un moment, voulez-vous ? Nous avons maintenant une avance suffisante pour ne pas craindre d’être rattrapés. Je puis m’offrir un petit brin de causette.

Et il enjamba le dossier du siège, afin de s’asseoir à côté de miss Perle.

XI

L’INÉVITABLE PANNE

Peut-être l’habitude de « tourner » des scénarios aux péripéties effrayantes, empêchait-elle miss Perle de se rendre compte du danger et d’éprouver les mêmes émotions qu’une personne ordinaire. Peut-être, comme finissait par le penser James depuis le début de l’aventure, la réalité ressemble-t-elle, en ces circonstances, tellement à l’artificiel (un autre qu’un acteur eût naturellement renversé les termes de cette proposition) qu’il devient difficile de l’en distinguer. Inconsciemment, miss Perle se retrouvait dans son élément et, bien qu’elle connût les risques, ceux-ci ne parvenaient point à émouvoir sa sensibilité, émoussée par la pratique du théâtre.

Quoi qu’il en fût, James ne manqua pas d’observer que l’actrice, aussi bien que la jeune Câlinette, conservait une sérénité, presque une gaieté, qu’on ne se fût point attendu à voir en elle, après cette série d’aventures.

En retrouvant le jeune homme, dont l’audace venait de la délivrer, elle ne manifesta ni l’émotion, ni la reconnaissance qui eussent été naturelles ; elle sourit doucement, tendit sa menotte avec cordialité et prononça, du même ton que si elle eût accueilli un visiteur dans son salon.

— Comment allez-vous, cher James ?

Assurément, l’acteur était moins bronzé qu’elle, ou si l’on préfère, moins intoxiqué par l’insensibilité professionnelle ; la source de l’émotion n’était pas tarie en lui et il ne put s’empêcher de manifester sa joie et son soulagement d’une façon qui trahissait son anormale exaltation.

— Ah ! Perle !… Chère miss Perle ! Que je suis content ! balbutia-t-il. J’ai eu si peur !… si peur pour vous !… et tant de chagrin !

Il serrait avec force les mains de l’actrice et peu s’en fallût qu’il n’éclatât en sanglots, tant ses nerfs étaient tendus à l’excès.

Câlinette le considérait avec des yeux franchement moqueurs et miss Perle elle-même fixait sur lui des regards qui n’étaient point exempts de malice.

— Vous avez été très gentil, dit-elle, en souriant.

Oui ! ce fut tout ce qu’elle trouva à dire à celui qui, dans l’espace de quarante-huit heures, n’avait pas risqué sa vie moins de trois fois pour l’amour d’elle !… Il avait été très gentil ! Et elle condescendait à le reconnaître ! Ah ! les femmes ! Quels sphynx déconcertants.

Câlinette ne voulut pas être en reste. Elle s’écria, avec une gaieté non dissimulée.

— Ah ! mon pauv’ James ! C’que vous en faites une tête ! Quoi ! elle est là, au complet, et vous aussi, et moi par-dessus le marché. Nous sommes tous à l’appel. Y a rien de cassé… Alors, inutile de se frapper. C’est pas encore cette machine-là qui nous donnera le grand frisson.

Un peu douché par cet admirable sang-froid, le jeune acteur murmura :

— Tout de même, Câlinette, les choses auraient pu mal finir !

M. Gingle, qui suivait d’une oreille la conversation, jeta, par-dessus son épaule :

— Et le dernier mot n’est pas dit. Nous sommes devant ; mais Big Johnson est derrière… et le petit diable l’Enfer, sait où !

— Allons donc ! plaisanta Câlinette. N’essayez pas de nous monter le cou. Je n’ai jamais eu la moindre inquiétude… Perle non plus… Pas, Perle ?… Nous avions avec nous l’illustre James Oldsilver. C’est quelque chose ! Il a tant de fois sauvé Perle pour la frime, qu’il pouvait bien la sauver une fois pour de bon. Dites, James, une occasion pareille, vous ne l’auriez pas ratée pour la Présidence ?

— Assurément non ! reconnut James, en s’efforçant de mettre son ton à l’unisson de celui de la légère Câlinette.

Tout de même, sous cette forme un peu moqueuse, elle exprimait la confiance que miss Perle avait eue en lui ; et il lui en savait gré.

— Ça peut tomber ! cria la jeune prodige. Je m’en fiche ! le grand James nous protège ! L’affreux aux yeux rouges peut bien nous rattraper et nous reprendre, James est là pour nous enlever autant de fois qu’il le faudra. Plus ça durera, plus je m’amuserai !

— Ne dites pas de pareilles choses, Câlinette ! pria James, en frissonnant malgré lui. Souvenez-vous de quelles mains je viens de vous tirer !

Involontairement, il jeta un regard en arrière.

— Rien encore ; mais ils doivent sûrement nous poursuivre. Le fou n’est pas homme à abandonner la partie.

— Chouette ! cria l’incorrigible Câlinette. Une poursuite en auto, rien ne me plaît davantage !

Et se penchant en avant, elle bourra de coups de poings affectueux le dos de M. Gingle.

— Hue ! mon vieux ! Mettez-en ! encouragea-t-elle. C’est plus seulement pour nous, à c’t’heure ! C’est aussi pour ce pauv’ James, qui a une de ces frousses !

— Câlinette, tu es une petite ingrate ! intervint miss Perle d’une voix grondeuse. James a fait ses preuves.

— C’est pour ça que je peux le blaguer, riposta Câlinette. Il ne se fâchera pas ; il est au-dessus de ça !

— Assez tout de même, insista l’actrice. Monsieur a raison. Nous ne sommes pas encore hors de danger, et ce n’est pas le moment de rire.

Ayant prononcé cet avertissement, d’une voix qui eut le don de convaincre Câlinette, elle prit les mains de James.

— Nous plaisantons !… mais nous sommes, au fond, bien reconnaissantes, dit-elle, avec une intonation tendre, qui fit tressaillir l’amoureux. Si vous avez tremblé pour moi, croyez que de mon côté, je n’ai pas cessé de penser à vous… et que j’avais presque des remords… oui ! des remords !

Elle soupira ; une ombre voila un instant la clarté de ses grands yeux.

— Des remords ! N’exagérez pas, chère miss Perle ! protesta James, tout ému. Vous n’avez aucune raison d’en éprouver.

— Si !… C’est de ma faute ! Je suis la cause de tout ce qui vous arrive ! Me le pardonnerez-vous, James ?

Un peu d’anxiété fit trembler sa voix.

— Perle ! Chère Perle ! Quelle folie ! s’exclama l’amoureux, touché et bouleversé jusqu’aux larmes par les paroles de l’actrice.

Jamais, jamais, elle ne lui avait manifesté autant d’intérêt ! Jamais, elle ne lui avait parlé sur ce ton, si doux, si caressant, si tendre ! Que se passait-il donc dans le cœur de miss Perle et quel sentiment lui inspirait de tels scrupules… de tels regrets ?

Sentant fixés sur elle les yeux inquisiteurs de l’amoureux, elle rougit un peu. Et puis, n’avait-elle pas près d’elle la malicieuse Câlinette, dont les yeux moqueurs la guettaient ? Elle fit un visible effort pour surmonter son attendrissement.

— Attendons la fin ! conclut-elle. Alors ; je vous demanderai pardon en bloc… Car, j’ai été méchante envers vous, mon pauvre James !

— Non ! Non ! protesta l’acteur.

Mais miss Perle s’obstinait :

— Si ! répéta-t-elle. Et je suis plus coupable que vous ne croyez. Vous le reconnaîtrez lorsque je me confesserai à vous.

— Perle ! avertit Câlinette. Tu vas dire des bêtises !

— C’est vrai ! soupira la jeune femme. Le moment n’est pas encore venu.

— Quand viendra-t-il ? demanda ardemment l’amoureux, qui oubliait de s’étonner des étranges paroles de son amie, parce qu’il avait cru sentir son cœur sur le point de s’entr’ouvrir.

— Qui sait ? Jamais peut-être ! riposta-t-elle d’un ton énigmatique. Nous ne sommes pas les maîtres de nos destinées… D’autres se chargent de les guider.

Elle parlait d’une voix enjouée. Visiblement, l’avertissement de Câlinette avait opéré son effet et coupé court à l’émotion passagère.

Un juron sonore, que poussa à cet instant M. Gingle, mit fin à la conversation.

— Qu’y a-t-il ? s’informa James.

— Il y a que l’essence touche à sa fin, répondit le détective, en tourmentant nerveusement son chronomètre. C’est la panne fatale… et prochaine. Nous serons propres si… si…

Il tourna la tête et faillit lâcher le volant.

— Justement, les voilà ! s’exclama-t-il, en se rembrunissant. Ah ! miss Câlinette, vous nous avez porté la guigne ! Il ne fallait pas rire de cela !

James avait imité le mouvement du détective. Et les deux femmes pareillement. Tous trois interrogèrent l’horizon.

À la vérité, Câlinette ne songeait plus à rire ; brusquement, elle était redevenue aussi sérieuse que miss Perle, dont la physionomie reflétait une anxiété naissante.

À l’extrémité visible du ruban de la route, un point noir accourait. Et selon toute probabilité, ce point noir était l’auto du Masque aux yeux rouges. Sans la panne que M. Gingle venait de prédire, cette poursuite n’eût rien eu d’inquiétant, puisque la vitesse des deux autos était la même et qu’on se trouvait, cette fois, en terrain plat et sur une route suffisamment droite pour rendre impossible le renouvellement de l’exploit de James.

Mais, dans quelques minutes, la panne annoncée se produirait et force leur serait de se laisser rejoindre.

— En tout cas, je ne vous laisserai pas reprendre ! s’emporta James.

— Et que ferez-vous pour vous y opposer ? Big est armé et vous ne l’êtes pas. Allez-vous exposer ces petites dames aux dangers d’une bataille aussi inégale ? Vous savez qu’il ne faut pas compter sur la galanterie d’un fou ; il tirera dans le tas si vous faites mine de résister.

— Pourtant, nous ne pouvons nous rendre à un fou !

— On peut toujours se faire tuer ; mais il est excessif de sacrifier celles qu’on prétend protéger. Aucune situation n’est désespérée, sauf la mort. La chance peut tourner une fois de plus.

— Miss Perle et Câlinette peuvent essayer de fuir avec vous, pendant que je tenterai d’arrêter Big, proposa James.

— Avec vos poings ? ricana M. Gingle. Votre projet est aussi fou que lui.

— Je n’y consentirai pas, déclara l’actrice.

— Alors, vous aussi vous voulez que nous nous rendions ?

— Non ! Il y a autre chose à tenter. Puisque l’auto peut encore rouler un quart d’heure, divisons-nous. Vous et moi, James, nous allons descendre dès que nous aurons tourné ce petit bois. Nous nous y cacherons pour laisser passer ceux qui nous poursuivent. M. Gingle et Câlinette continueront aussi loin qu’ils le pourront. Ensuite, ils abandonneront leur voiture et s’enfuiront à travers bois.

— Approuvé ! consentit froidement le détective.

— Mais, c’est vous que Big poursuivra ! protesta James.

— Peut-être ; mais ils sont moins directement visés que nous, répliqua miss Perle. Big n’a rien contre eux et il se pourrait qu’il les abandonnât pour revenir chercher notre piste. Nous gagnerons du temps. D’autre part, en nous divisant, nous doublons nos chances. Il y aura deux pistes et le Masque aux yeux rouges se lancera sur la première qu’il découvrira. Les autres s’échapperont et pourront aller chercher du secours.

— Tout cela est parfaitement raisonnable et j’estime que nous n’avons rien de mieux à faire, décida M. Gingle.

— Soit ! acquiesça James. Essayons de votre plan.

Au fond, il aurait consenti moins aisément, s’il avait dû se séparer de miss Perle. Mais, celle-ci se confiant à lui, il n’avait discuté le projet que pour la forme et par acquit de conscience.

Après un tournant, qui la cacha momentanément aux regards du poursuivant, M. Gingle arrêta l’auto, le temps de laisser descendre James et miss Perle.

— Au revoir ! Bonne chance ! cria-t-il aux deux jeunes gens.

— Bonne chance ! répéta à son tour Câlinette.

— Où nous retrouverons-nous si nous échappons ? voulut demander J. Oldsilver.

Mais, M. Gingle remettait déjà sa voiture en marche. Il fit un geste d’insouciance.

— Ne vous inquiétez pas. On se retrouvera toujours. Au revoir !

— Au revoir ! répondit miss Perle.

Et elle entraîna James vers les buissons.

— Venez. Il ne faut pas rester en vue ; le temps presse.

James suivit, mais en formulant quelques regrets.

— Il aurait cependant été prudent de nous entendre, observa-t-il. Nous pouvions adopter une direction commune, que nous aurions prise sitôt après avoir dépisté la poursuite du Masque aux yeux rouges.

Miss Perle ne l’écoutait pas. Elle lui avait pris le bras et l’obligeait à s’enfoncer dans le fourré.

Au loin, l’auto du fou accourait en grondant. Elle passa à quelques mètres d’eux, frôlant le buisson derrière lequel ils s’étaient dissimulés.

XII

LA CATARACTE

C’était miss Perle qui dirigeait la fuite. Résiste-t-on à la pression d’une fine menotte ? Regarde-t-on dans quelle direction elle vous entraîne ? L’amour, en nouant son bandeau sur les yeux de J. Oldsilver, le condamnait à courir à l’aveuglette.

C’était pourtant l’occasion de se montrer circonspect et de ne s’en point remettre à l’hypothétique sagesse d’une jolie capricieuse. James reconnut trop tard sa folie. Car, guidée par une déplorable inspiration, ce fut hors du taillis que miss Perle emmena le jeune homme, au bout de vingt minutes de course, et en un endroit si parfaitement en vue qu’aussitôt, de tous les buissons, sortirent des traqueurs évidemment à la solde du Masque aux yeux rouges.

Aux cris qu’ils poussèrent, en se précipitant vers le couple, répondit le cri de rage de James Oldsilver.

— Pincés ! ma pauvre Perle !

Il voulut néanmoins se rejeter dans le fourré, mais sa compagne le retint.

— Ce serait une sottise, James. Nous serions pris comme dans un filet. N’entendez-vous pas qu’on accourt derrière nous ?

Le sort en était jeté. L’amoureux se laissa conduire.

— Là-bas, reprit Perle, en étendant le bras. N’est-ce pas une bicoque ? De ce côté, la voie semble libre. Nous pourrions nous y réfugier. Ou elle est inhabitée ; ou nous aurons la chance d’être secourus par ses occupants.

L’imminence du péril ne permettait pas la discussion. Ils s’élancèrent et atteignirent la maison. Aussitôt entrés, ils entassèrent des meubles contre la porte. Encore une péripétie de cinéma !

Mais, James n’avait pas d’armes.

— Notre barricade pourra les arrêter quelques instants. Mais après ? fit James, soucieusement.

Une seule solution s’offrait, celle que suggéra aussitôt miss Perle. Il fallait continuer à fuir.

— Par une porte de derrière, précisa-t-elle.

— S’il en existe une, rectifia l’acteur.

Ils cherchèrent, et découvrirent un homme à mine sauvage, qui se mit à les considérer curieusement.

— Ah ! Ah ! vous voilà ? C’est donc vous ? fit-il, avec une curiosité apathique.

James n’en demeura pas moins interloqué.

— Vous attendiez quelqu’un ? demanda-t-il.

— Vous, pardi ! C’était malin ! Ils vous ont rabattus par ici.

Cette fois, James comprit et poussa un cri de désespoir.

— Vous voyez, Perle ! C’était un piège !

— Vous y êtes, ricana l’homme.

Mais James, tournant comme un fauve en cage, venait de s’approcher d’une fenêtre donnant sur les derrières de la maison. Il aperçut une cour qu’une petite porte faisait communiquer avec un enclos au bout duquel s’élevait une ligne d’arbres.

D’un geste décidé, il ouvrit la fenêtre.

— Venez, Perle !

En même temps, il se tournait d’un air menaçant vers le propriétaire du logis.

— Êtes-vous contre moi ? questionna-t-il. Vous a-t-on chargé de vous opposer à notre fuite ? Je vous avertis, en ce cas, qu’il y aurait de la casse !

Mais, l’homme se tenait à distance. Il ricana.

— Vous pouvez bien courir tant qu’il vous plaira ; ce n’est pas moi qui vous en empêcherait ! Chacun son goût ! Seulement, si vous passez par là, je vous souhaite du plaisir !

L’acteur n’en écouta pas plus long ; il répéta, en attirant sa compagne.

— Venez, Perle !

Il demeura en arrière pour protéger leur retraite (car il n’était qu’à demi rassuré par les protestations pacifiques de leur hôte) et sauta dans la petite cour à la suite de l’actrice.

Sur le devant, de grands coups retentissaient contre la porte, annonçant l’assaut des gens de Big Johnson. L’homme n’avait pas bougé ; mais James continuait à se méfier.

— Allez ouvrir la porte, chère miss, pria-t-il. Pendant ce temps, j’aurai l’œil sur cet individu.

— Vous feriez mieux d’avoir l’œil ailleurs ! riposta d’un ton moqueur le propriétaire. Enfin, chacun son idée ; vous ne m’avez pas demandé la mienne. Tout de même, à votre place, j’irais pas par l’enclos. Ah ! non, j’irai pas !

Ces réticences ne firent nullement hésiter James. Il les tenait pour malices cousues de fil blanc. N’osant l’arrêter ouvertement, l’homme essayait de le retenir en semant en lui l’inquiétude et le doute.

Malice perdue ! L’acteur estimait n’avoir plus le choix.

La porte de l’enclos était ouverte et miss Perle l’avait franchie, il s’élança à son tour. — Moi j’y vais mon vieux !… Au plaisir de ne jamais vous revoir !

Ayant jeté un coup d’œil en arrière, il vit le paysan s’approcher de la fenêtre, le visage plissé par un intérêt soudain, et il l’entendit confusément crier :

— Eh ! l’homme !… l’homme !… Au moins, galopez !… ou gare !… Gare aux bêtes !

Paroles qu’éclairèrent aussitôt d’autres cris.

— Lâchez les chiens !

Un concert d’aboiements et de hurlements éclata soudain, qui donna des ailes à miss Perle et à James.

— Les brutes !… les sauvages ! grondait le jeune homme en courant, comme court le gibier devant la meute lancée à sa poursuite.

Et c’était bien une meute, une vraie meute, que venait de lâcher sur les traces du couple les gens de Big Johnson ! toute une meute qu’ils accompagnaient et excitaient de leurs vociférations et de claquements de fouets !

Chasse infernale, dont le grand veneur était un fou !

L’issue n’en paraissait pas douteuse ; à chaque minute, les chiens gagnaient du terrain. Pourtant, James et sa compagne continuaient à courir, les dents serrées, la respiration sifflante, droit devant eux, soutenus bien plutôt par le désir de retarder l’horrible instant que par l’espoir du salut. Cette ligne d’arbres qu’ils allaient atteindre pouvait-elle améliorer leur situation ? Hélas ! il ne s’agissait plus de dépister des hommes, mais des chiens !

L’actrice trébucha ; James la retint.

— Courage !

Qu’était-ce donc qui brillait entre les arbres ? Il poussa un cri délirant d’espoir.

— De l’eau, Perle ! C’est de l’eau !

Un lac ? Une rivière ? Un ruisseau ? Il n’en savait rien ; il n’était même rien moins que sûr que cela pouvait mettre une barrière entre eux et la meute. Hésiterait-elle à s’y lancer à leur suite ?

James ne se le demanda point. C’était une diversion. Perle nageait comme un poisson ; lui-même était un vrai triton ; ils courraient leur chance jusqu’au bout.

— À l’eau !

Ensemble ils s’y jetèrent. Il était temps ; les chiens arrivaient sur la berge. Ils s’y arrêtèrent et s’y déployèrent, courant le long du bord, en aboyant furieusement.

James et Perle étaient-ils sauvés ? Délivrés de leurs ennemis par une chance inespérée, ils n’avaient plus qu’à gagner l’autre rive à la nage. Un jeu d’enfant !

Mais, ils n’eurent même pas le temps de se leurrer de cet espoir et de se réjouir. Tout de suite, un bruit formidable, emplissant leurs oreilles leur donna l’explication de l’attitude prudente des chiens.

La rivière dans laquelle ils venaient de se jeter en aveugles, était un rapide et, sur leur droite, ils pouvaient apercevoir des chutes, une cataracte, vers laquelle un irrésistible courant les entraînait.

 

*    *    *

 

— Perle ! Perle ! Au nom du ciel, nagez vers la gauche ! cria James éperdu.

Lui-même, luttant contre le terrible courant, s’efforçait de se rapprocher de la jeune fille. Mais il ne se sentait pas en possession de ses moyens habituels ; il lui manquait la confiance et le sang-froid. Il ne s’agissait plus de donner un maximum d’efforts pendant quelques secondes, puis de s’abandonner au courant, avec la certitude d’être recueilli par une barque, sitôt sorti du « champ » et en tous cas avant d’avoir épuisé ses forces.

Aujourd’hui, la barque providentielle ne figurait point au programme et il n’était pas question de feindre d’être entraîné, tout en restant parfaitement maître de sa nage. Le danger était réel – aussi réel que le courant rapide, aussi réel que les chutes, dont le jeune acteur apercevait à quelques mètres les bouillonnements écumants.

Comme le destin lui semblait ironique, qui le replaçait successivement dans chacune des situations qu’il avait « tournées » ! Il les accusait d’invraisemblance, alors. Et maintenant, leur réalité l’obligeait aux mêmes gestes et le faisait repasser par toutes les angoisses qu’il était habitué à simuler.

Mais jamais, quelque talent qu’il eût, il n’avait trouvé de telles expressions ! Jamais il n’avait joué avec une vérité aussi saisissante !

— La rive, Perle ! Tâchez d’atteindre l’autre rive ! cria-t-il encore, en nageant avec fièvre.

Éprouvait-elle les mêmes impressions que lui ? À la façon dont elle se débattait, il devinait qu’elle touchait à la limite de ses forces et que, s’il tardait à lui porter secours, il la verrait disparaître. Fouetté par l’imminence du péril il fit un suprême effort et parvint à rejoindre miss Perle, au moment où elle allait couler.

— Courage ! dit-il en la soutenant, tout en continuant à nager d’un bras. Nous nous sauverons ensemble, ou nous périrons tous les deux.

Ce n’était plus une de ces phrases banales et grandiloquentes qu’on projette sur l’écran pour commenter les situations dramatiques d’un film. La mort était là, guettant celui qui prononçait ces paroles et celle qu’il voulait sauver.

Miss Perle dut le comprendre ; car elle jeta au jeune homme un regard reconnaissant et un tendre sourire éclaira sa physionomie.

— Je ne veux pas que vous mouriez, James, dit-elle doucement. C’est assez pour m’émouvoir que vous en acceptiez le risque. Je vous demande pardon. Un jour – qui n’est pas encore bien loin – je vous ai raillé. Mes paroles étaient stupides. Je ne devais douter ni de votre courage, ni de votre sincérité.

James se souvenait de la discussion, qui avait eu lieu dans le boudoir de l’actrice ; les propos échangés ce jour-là n’étaient pas sortis de sa mémoire. Il soupira.

— Vous me croyez, maintenant ?

— Je vous crois, mon ami !

— Je vous sauverai ! conclut-il avec exaltation.

Il lui semblait qu’il n’avait jamais été aussi près de son rêve et que miss Perle – l’insensible ! – commençait à voir en lui autre chose qu’un camarade ou un soupirant ridicule et importun.

C’est de ces moments-là qu’il faut se défier : ainsi fait le sage. Car c’est toujours l’un deux que choisit le destin pour nous décevoir plus cruellement.

À l’instant où James s’exaltait à la pensée de sauver Perle conquise à son amour, à l’instant où d’un bras dont l’ivresse de la joie décuplait la vigueur, il croyait nager vers le bonheur et atteindre la terre promise des amoureux, il leva les yeux vers la rive qui représentait pour le moment cette terre enchanteresse ; et aussitôt il poussa un cri de colère et de désespoir.

Sur cette rive toute proche, des silhouettes se dressaient et au milieu d’elles celle du Masque aux yeux rouges, contemplant avec son éternel ricanement les efforts du jeune couple.

— Tu ne m’échapperas pas, James Oldsilver ! cria-t-il, le bras tendu vers le nageur, avec une expression de menace et de défi.

Il ne se vantait pas. Impossible de prendre pied sur la berge qu’il surveillait ; ç’eût été se remettre à sa discrétion.

Ainsi, d’un côté les chiens et de l’autre Big Johnson !

Et entre cela, le courant entraînant les nageurs vers la cataracte.

Telle était la position de Perle et de James. Désespéré, il avait sans s’en rendre compte diminué ses efforts et il s’aperçut soudain que le courant le ramenait vers le milieu de la rivière, en même temps qu’il le poussait vers les chutes.

Il voulut se reprendre et lutter encore ; mais il était à bout de forces. Et puis, vraiment, était-ce la peine de choisir ? De toutes façons ils étaient perdus.

— J’ai parlé trop tôt, ma pauvre Perle ! gémit-il.

Il n’avait pas lâché la jeune femme et la soutenait tendrement. Comme il l’aimait ! Il songea que le flot pourrait les engloutir ensemble et cette mort lui parut douce et enviable.

Il le dit à miss Perle.

— Le croirez-vous cette fois que je vous aimais ? Vous n’en rirez plus, dites ?

Sans lui répondre, elle glissa tout à coup hors de son étreinte et se remit à nager en s’éloignant de lui.

Il balbutia :

— Perle !… Pourquoi ?… Vous ne pourrez pas…

Mais elle lui criait, impérative :

— Je ne veux pas, James !… Je ne veux pas !

Que repoussait-elle avec cette énergie farouche ? Son dévouement ? Craignait-elle d’être la cause de sa perte et voulait-elle lui laisser toute sa chance et toutes ses forces pour la courir ? Le méconnaissait-elle à ce point ?

Il s’acharna :

— Avec vous le salut ou la mort sans vous. Perle bien-aimée ! cria-t-il, en nageant désespérément pour la rejoindre. Si vous avez pitié de moi, vous ne permettrez pas que la mort nous sépare !

Mais ses efforts étaient vains ; saisi par le tourbillon, il sentait ses forces s’épuiser et il voyait qu’il en était de même de celles de miss Perle. Elle cessa de se débattre et se laissa emporter par le courant qui l’emmena vers les chutes.

James poussa un cri de désespoir et d’agonie. Le courant l’entraînait aussi ; mais il n’y prenait pas garde et n’avait d’yeux que pour Perle. Elle était à un mètre de la cataracte. Il poussa un grand cri et ferma les yeux, pour ne pas la voir disparaître dans le tourbillon. Il les rouvrit aussitôt, avec la sensation d’avoir plongé pendant quelques secondes dans un gouffre de mort.

Miss Perle était toujours visible, presque immobile et comme suspendue au milieu des flots écumeux ; les tourbillons accouraient, l’entouraient et la dépassaient, sans l’entraîner. Était-ce un miracle ?

James n’eut pas le temps de se le demander ; un nouveau prodige se manifestait. Lancé comme une flèche, il vit passer près de lui un canot automobile, qui vira audacieusement, vacilla comme s’il avait heurté un obstacle, et se mit à courir parallèlement aux chutes vers miss Perle, toujours immobile.

Deux personnes montaient ce canot ; James eut encore le temps de voir l’une d’elles se pencher, saisir l’actrice et la hisser à bord.

Alors, succombant à l’excès de son émotion. James épuisé s’évanouit et coula à pic.

 

*    *    *

 

En revenant à lui, l’acteur milliardaire éprouva cette impression de ravissement qu’apporte le réveil, au lendemain d’un grand voyage. Le réveil dans une chambre amie, tout près des aimés qu’on rêvait de revoir. On est arrivé ; on va être heureux et c’est un rêve réalisé.

James, couché dans un bon lit au milieu d’une chambre claire et paisible ne sourit point seulement au cadre ; il ne céda pas à la sensation de bien-être et de bienfaisant engourdissement qui délassait son corps, brisé par un violent effort. Il vit miss Perle à son chevet et ne vit qu’elle. Cela suffit pour faire couler en ses veines des flots de joie.

Miss Perle le veillait ; elle n’était donc pas prisonnière. Le Masque rouge ne les avait pas repris.

Il murmura joyeusement.

— Nous nous en sommes tirés ?

— On nous en a tirés ! répondit l’actrice.

Et elle montra deux personnages qui se tenaient discrètement à l’écart. C’était M. Gingle et Câlinette.

Leur vue renseigna James. Le canot, parbleu ! c’était eux ! Comme dans les scénarios, ces amis ingénieux et fidèles étaient parvenus à intervenir à la minute psychologique, juste au bon moment.

Mais comment y avait-il réussi ? J. Oldsilver brûlait de l’apprendre. Tant de points restaient obscurs, frisant le merveilleux !

— Câlinette !… M. Gingle ! Expliquez-moi…

— C’est malin ! s’exclama impétueusement Câlinette.

Miss Perle jeta un regard courroucé à l’enfant terrible.

— Chut ! fit-elle. Il ne faut pas fatiguer James.

Et elle se pencha tendrement vers le jeune homme, dont ses doigts effleurèrent le front.

À ce contact, tout le cauchemar des jours précédents se dissipa ; il ne resta plus qu’un immense ravissement, que la jeune femme lut dans les yeux de James. Elle rougit.

— Ah ! soupira-t-elle, en pressant inconsciemment la main du jeune acteur. Comme vous m’avez fait peur, cher James !

Elle tremblait encore sous le coup d’une émotion mal dissipée.

— Il ne fallait pas vous émouvoir ainsi, mon amie ! murmura l’acteur.

— Facile à dire ! intervint la jeune Câlinette.

— Comme si on pouvait savoir ! Ce n’était pas dans le programme, une blague pareille !

Elle pirouetta, regarda avec une expression bizarre miss Perle, qui parut gênée, et partit tout à coup d’un grand éclat de rire.

— Ne nous en faisons pas ! James en a été quitte avec un plongeon dont il se souviendra… et nous aussi. C’est pas cher !… On l’en a tiré.

— Qui ? implora le rescapé.

— Perle, naturellement ? riposta l’étrange fillette, en haussant les épaules. Qui voulez-vous que ce soit ? C’est votre terre-neuve, cette fille-là, vous savez bien… Mais, cette fois, c’était drôle, oui, c’était drôle de repêcher pour de bon le roi du cinéma, le fameux James Oldsilver !… Pas, Perle ?

— Je n’ai pas trouvé ! répliqua sèchement miss Perle, en jetant un regard indigné à la petite peste.

Mais l’incorrigible enfant, en veine d’ironie, n’en continua pas moins son persiflage.

— Enfin ! conclut-elle. On a sauvé M. Tourne-de-l’œil et maintenant on le dorlote ! Histoire touchante ! À qui m’aurait offert un rôle dans une scène aussi pleurnicharde, j’aurais dit deux mots !

— Racontez-moi ce qui s’est passé, pria James. Je n’en ai nul souvenir, vous savez.

— Au fait ! vas-y de ta petite explication, approuva l’irrévérencieuse enfant, de son même air moqueur, en se tournant vers Perle. Tu racontes si bien ! Ça ne peut manquer d’intéresser James… Moi-même, je vais boire tes paroles.

Elle s’assit au pied du lit, les jambes croisées, et alluma une cigarette. M. Gingle se leva.

— En ce qui me concerne, miss Câlinette est là pour narrer mon rôle, dit-il. Ma présence n’est pas nécessaire et je vais faire un tour.

— C’est ça ! lança Câlinette. Garde du palais, veillez ! Je répondrai pour vous.

Et le détective se retira discrètement, mais avec une satisfaction visible – satisfaction clairement partagée par l’énigmatique Câlinette… pour d’autres motifs peut-être !

XIII

TRAHISON

— J’attendais votre récit, murmura James, dès qu’il se vit seul avec les deux femmes. Par quel miracle, chère miss Perle, avez-vous retrouvé vos forces et avez-vous pu me sauver, au moment où j’avais tout lieu de vous croire perdue vous-même ? Comment M. Gingle et Câlinette sont-ils arrivés si à-propos ?

— Ouif ! soupira comiquement Câlinette. Que de questions, cher James ! S’il faut répondre à toutes, nous ne sommes pas encore au bout. Est-il bien nécessaire de vous donner tant d’explications ? Vous êtes là ; nous sommes là, tous réunis, miraculeusement sauvés d’un tas de dangers par la permission de la Providence et l’intervention de bon nombre de hasards, aussi favorables qu’invraisemblables. Ça suffit ! Donnez une poignée de mains à Perle, qui vous a sorti de l’eau ; elle ne l’a pas volée ! Et puisqu’elle vous a empêché de boire un coup, ne faites pas la sottise de vous noyer dans les détails.

— Pourtant ! protesta James, un peu ahuri par la volubilité de l’étrange fillette.

— Ce garçon a la manie du suicide ! grommela-t-elle.

J. Oldsilver tourna vers miss Perle des yeux qui interrogeaient et suppliaient.

— Racontez-moi.

— Que vous dirai-je ? murmura la jeune femme, en rougissant. Câlinette a un peu raison, cher James. Vous êtes sauvé, c’est le principal.

— Sauvé par vous ! s’écria le jeune homme, avec chaleur. Mais comment avez-vous pu ?

Perle sourit et Câlinette commenta ce sourire à sa façon.

— En piquant une tête, naturellement. Est-il bête, ce James !

— Vous couliez… J’ai plongé, ajouta simplement l’actrice.

— Mais vous étiez à bout de forces ! On venait à peine – et à point nommé – de vous hisser à bord de ce bienheureux canot ! s’exclama James.

— Bah ! riposta Câlinette, répondant à la place de Perle, confuse et embarrassée – vraisemblablement par la modestie. On retrouve des forces dans ces moments-là… quand on voit sur le point de boire un coup quelqu’un qui ne vous est pas indifférent.

Miss Perle rougit de nouveau et s’empressa de détourner la conversation.

— Il n’y a pas à chercher midi à quatorze heures, déclara-t-elle. Et je n’ai pas réfléchi. J’ai sauté en voyant disparaître James. J’ai cédé à une impulsion tout à fait irraisonnée, tellement mon geste était naturel. Il n’y a donc ni à me féliciter, ni même à me remercier.

— Quelle folie ! soupira James, en pressant les mains de l’actrice.

— L’amour fait toujours faire des bêtises ! observa sentencieusement Câlinette.

— Assurément moins que tu n’en dis ! répliqua la jeune femme, en lançant à sa jeune amie un regard impatienté.

Elle reprit aussitôt, visiblement pressée de fuir une fois de plus ce sujet brûlant.

— D’ailleurs, mes forces ne m’ont point trahie, puisque j’ai eu la chance de pouvoir repêcher James et de le ramener à bord du canot.

— Ah ! oui ! ce canot ! C’est là qu’est le prodige ! s’écria le jeune homme.

— La veine ! rectifia la douce Câlinette.

— Enfin, par quel hasard s’est-il trouvé là ?

— Le hasard ! émit miss Perle.

Mais, l’impétueuse fillette ne lui permit pas de développer ce thème.

— Il aurait bon dos ! s’écria-t-elle fougueusement. Tout pour lui, alors ? Et nous, qu’est-ce que nous sommes ? Si épatant que cela vous paraisse. James, si le canot s’est trouvé là à point nommé, c’était précisément parce que ceux qui le montaient voulaient qu’il y fût. Il est arrivé à moins cinq ; mais pas après. C’est beau, l’exactitude ! Le Masque aux yeux rouges faisait une bille ! On vous a enlevé à son nez. Je ne puis dire à sa barbe puisqu’il est rasé.

— On nous a enlevés ? Mais qui ?… qui ? s’impatienta J. Oldsilver, pressé de connaître toute l’histoire.

— Gingle et moi ! Moi et Gingle ! Oui. Monsieur ! On n’est pas des lâcheurs ! Vous auriez dû deviner cela… Mais, vous ne songez qu’à tresser des couronnes à Perle et moi, je me brosse, non moins que mon complice !

— Pardon, petite Câlinette ! s’excusa James. Mais tout cela est si extraordinaire ! Je suis excusable de n’avoir pas pensé que vous pussiez avoir été pour quelque chose dans notre salut. Pouvions-nous compter sur votre aide ? Nous vous avions laissés dans une situation suffisamment critique et vous aviez à vous en tirer pour votre compte.

— Qui peut le moins, peut le plus ! affirma audacieusement la jeune phénomène. Le Masque était à nos trousses ; mais on l’a semé.

— Comment ?

— Je vous le dirai plus tard. Ne nous embrouillons pas… Le voilà dépisté. Que faisons-nous ? Du cent à l’heure ? Ce n’est pas dans notre tempérament, quand nous savons les amis dans la nasse. Vive le cinéma pour vous apprendre la solidarité ! Gingle et moi, nous avons fait demi-tour par principe et nous avons suivi les traces du Masque, pensant bien qu’elles nous conduiraient vers vous. J’abrège. Vous êtes trop entraîné à ce genre d’histoires pour ne pas deviner comment les choses se sont passées. La vie et le Ciné, au fond, c’est kif kif. Tout est affaire de veine ; on l’a ou on ne l’a pas. Nous l’avons eue : trouvaille du canot, rencontre de la rivière, et, par-dessus le marché, sublime clairvoyance, qui nous a permis de découvrir les desseins de Big et de nous disposer à les contrarier… Voilà !… C’est simple.

Narquoise, elle regarda James et un sourire se dessina sur ses lèvres. Miss Perle, émue et pensive, jouait distraitement avec la chaîne d’or qu’elle portait au cou.

— C’est simple ! approuva-t-elle machinalement.

Le beau James – encore un peu « aplati » selon l’irrespectueuse expression de l’enfant terrible, mais suffisamment conscient tout de même pour apprécier une situation – ne fut pas de cet avis et ne le cacha point.

— Mais non ! protesta-t-il. Ce n’est pas simple du tout ! Et c’est fort incomplet. Il y a des trous dans votre récit, Câlinette. Vous êtes arrivés à temps, c’est parfait, la chance vous a favorisés ; je l’admets. Toutefois, cette chance n’a pu se manifester et votre intervention se produire que par suite d’une circonstance extraordinaire, mystérieuse, inexplicable, et que vous n’expliquez pas. Toute la scène, tout le drame s’est joué non pas sur une rivière ordinaire (car alors, tout serait, comme vous le dites, fort simple et fort clair) mais sur un rapide et devant des chutes. À un mètre d’une cataracte, Câlinette ! à un mètre ! Et c’est cela que je ne puis comprendre. J’ai vu Perle inexplicablement arrêtée, demeurer immobile au milieu des tourbillons alors qu’elle aurait dû être entraînée et disparaître dans le gouffre. Premier mystère. Expliquez-le ; j’admettrai peut-être que le canot ait pu arriver à temps pour sauver Perle et lui permettre de me repêcher. Mais il me restera à vous demander comment votre canot, quelque puissant que fût son moteur, a pu se risquer si près des chutes et y évoluer sans être entraîné, roulé, brisé. Je l’avoue, ce second mystère me dépasse.

Câlinette haussa les épaules.

— Les deux viennent du même bocal, déclara-t-elle. Expliquer l’un, c’est expliquer l’autre… Et c’est excessivement simple.

— Encore ! ne put se tenir de remarquer James, un peu moqueur.

— Toujours !… Oui ou non, admettez-vous l’intervention de la veine ?

— Il faut bien… puisque nous sommes là.

— Alors, il n’y a rien d’épatant. C’est un coup de veine, encore, et toujours ! Une suite ! La série ! Quand on est « verni », c’est comme ça. Et c’est kif-kif, pour la poisse !… Nous ne l’avions pas ; tout nous a réussi. Écoutez ça, James Oldsilver et cramponnez-vous. Une heure avant le drame (je dis une heure pour arrondir ; c’est à cinq minutes près et je n’ai pas chronométré les temps, vous pensez !) une heure avant le drame, des pêcheurs avaient eu l’audacieuse idée de tendre un filet d’une rive à l’autre devant la cataracte pour « piéger » le poisson, entraîné par le courant. C’est contre ce filet que Perle est venu s’immobiliser et notre canot rebondir.

Elle s’interrompit pour contempler James, pétrifié par cette stupéfiante explication.

— C’était une veine ! répéta-t-elle gouailleuse.

Une veine effarante, inouïe, prodigieuse ! Mais le jeune homme songeait moins à s’étonner qu’à admirer. Depuis quelques jours, il était entraîné à retrouver dans la vie les invraisemblances des scénarios ; il lui semblait qu’il la découvrait et qu’examinée de plus près, elle lui apparaissait aussi extraordinaire, aussi décousue, aussi incohérente et truquée que les plus extravagantes péripéties, perpétrées et échafaudées par la folle imagination des auteurs.

Alors, ce point admis que la vie n’était, en effet, qu’une succession de prodigieux hasards et de merveilleuses coïncidences, James cessait de s’étonner ; mais il continuait à admirer et surtout à se sentir pénétré d’une gratitude fervente, pour ce hasard favorable qui le protégeait si manifestement et le rapprochait de Perle.

— Et ensuite ? Après nous avoir recueillis ? Vous avez remonté le courant ? demanda-t-il d’une voix à peu près calme.

— De bronze ! admira Câlinette. Je pourrais aussi dire de marbre ! Bravo, James ! Vous ne vous épatez plus ; vous recommencez à être sage. Ben oui, nous l’avons remonté le courant ! C’te question ! Il faut bien, puisque vous voilà. Nous avons filé, j’vous dis, filé en faisant des pieds de nez au Masque aux yeux rouges, qui n’en revenait pas et s’étranglait de fureur. Le moteur rendait bien. M. Gingle connaît les bons coins, il nous a menés ici pour nous refaire dans le silence, le calme et la méditation… et y attendre de nouvelles aventures.

Elle conclut, en regardant miss Perle d’un air moqueur.

— Car ça ne peut pas finir comme ça. Vous ne le voudriez pas !

L’actrice fronça les sourcils.

— Il y en a pourtant assez ! murmura-t-elle. James s’agita.

— Je suis de l’avis de Câlinette, opina-t-il. Nous ne pouvons considérer l’aventure comme terminée, aussi longtemps que nous risquons d’avoir à nos trousses notre diabolique ennemi. Où sommes-nous exactement ?

— Ça, faudra le demander à M. Gingle, répondit Câlinette.

— Peu importe, d’ailleurs, continua fiévreusement James. Je présume que nous sommes isolés ?

— En plein désert… Dans une petite maison tranquille.

— Il faut fuir, décida l’acteur, en se dressant sur son séant.

Câlinette s’était approchée d’une fenêtre et en soulevait le rideau, pour jeter un coup d’œil au dehors. Elle dit sans se retourner.

— Comme ça ?… Tout de go ?… Et où irons-nous ?

— Plus loin !… Toujours plus loin !… jusqu’à ce que nous soyons hors d’atteinte, répondit James avec exaltation.

— Nous ne sommes pas arrivés ! lança Câlinette, moqueuse ? C’est un vrai voyage d’agrément que vous nous proposez, mon petit James. Qu’en dis-tu, Perle ?

— Je dis, qu’en voilà assez, répondit l’actrice.

Vivement, Câlinette se retourna et fit face à sa grande amie.

— Qu’est-ce que tu as ? s’exclama-t-elle, en l’examinant.

Frappé aussi par la voix de Perle, James attachait sur elle l’anxiété de ses yeux.

— Qu’avez-vous, Perle ? répéta-t-il d’une voix émue.

L’actrice rougit ; elle paraissait fébrile et tourmentée. Elle hésitait à répondre ; brusquement, elle se décida.

— J’ai… que j’ai assez tremblé pour vous, déclara-t-elle, moitié riant, moitié grave. Je viens d’avoir trop peur, James.

— Peur ?

— À cause de vous… pour vous, acheva miss Perle, en détournant la tête avec un délicieux embarras.

Par contre, le regard de l’acteur milliardaire s’obstinait à chercher celui de la jeune femme ; il la fixait de ses yeux extasiés et craintifs – des yeux d’amoureux, pour tout dire, et non plus d’amoureux transi et désespéré ; car le lumineux reflet, qui se voyait dans les prunelles de J. Oldsilver, descendait directement du coin d’azur ensoleillé qu’il venait de voir s’ouvrir.

— Perle ! Se pourrait-il ? Que dois-je comprendre ?… espérer ?… croire ? balbutia-t-il.

Lentement, la blonde actrice ramena vers lui ses grands yeux, qui avaient la transparence et la clarté des cieux. Elle soupira et se tut. C’est par de tels silences que conversent ordinairement, et de la façon la plus éloquente les amoureux.

Câlinette jetait de leur côté des regards furtifs, qui lui permirent de constater l’état de la conversation. Ce devait être pour elle le plus comique des spectacles, que de voir miss Perle Rose répondre aux roucoulements du beau James ! Pourtant, l’enfant terrible n’éclata pas de rire et ne jeta point, au milieu du duo langoureux, quelqu’une de ses habituelles cocasseries.

Non, miss Câlinette ne se moqua point ; mais visiblement elle s’impatienta, fronça ses noirs sourcils et faillit frapper du pied. Elle se maîtrisa pourtant, et, retournée du côté de la fenêtre, attacha son attention sur le paysage. De toute évidence, elle guettait quelque chose, un incident ou un événement.

Mais que pouvait attendre Câlinette, que n’attendît également miss Perle ?

Pour l’instant, et pas moins que James, cette dernière avait cessé d’appartenir au monde sensible, qui est le nôtre ; elle s’envolait en la compagnie de l’acteur, dans l’infini du rêve, si loin, qu’aucune voix ne devait avoir le pouvoir de les rappeler sur la terre. Quelle merveille – après tant d’autres ! – que la moqueuse Perle fût d’un tel voyage !

Mais Câlinette – la clairvoyante Câlinette ! – l’avait dit-on prédit : miss Perle était romanesque ; ce qui expliquait que son attention et son cœur aussi peut-être se fussent laissés prendre au roman que la vie venait d’entr’ouvrir pour elle et dont le héros était le beau James Oldsilver !

De tels romans ne sont intéressants que lorsqu’on est deux à tourner les pages ; il semblait bien que les doigts de Perle et ceux de James venaient de se rencontrer sur la même.

Mais, parce qu’il avait de la mémoire et n’avait pu encore oublier les propos moqueurs et décourageants qui, avant l’aventure, bafouaient ses aveux, J. Oldsilver n’osait s’abandonner à l’espoir.

Il soupira mélancoliquement.

— Vous, Perle, trembler pour moi ? Vous aviez déclaré qu’il vous serait impossible de me prendre au sérieux… que l’acteur, en moi, avait effacé l’homme.

— J’ai dit cela, reconnut miss Perle, approchant de sa poitrine une main que fermait le regret du mea culpa.

— Aucune réalité ne devait pouvoir vous arracher à l’impression d’artificiel et de mensonge que vous imposait mon passé – notre passé.

— Aucune réalité ! murmura l’actrice avec remords. Il s’en est pourtant rencontrée une, cher James.

Avec vivacité, le jeune homme saisit les deux mains qui se tendaient.

— Répétez-moi cela ! supplia-t-il. Ainsi, ce serait possible ! Pour que votre cœur consentît à s’ouvrir, vous cherchiez du vrai qui ne fût plus mêlé à du faux ?

— J’étais stupide ! coupa miss Perle.

— Et tu le deviens davantage ! grommela Câlinette, le front collé à la vitre.

— Perle ! demanda doucement James. N’est-il plus trop tard ?

Décidément, miss Perle était émue ; elle secoua sa tête bouclée.

— James, pardonnez-moi mes blasphèmes. Je me maudis. Je m’en voudrai toujours d’avoir accueilli par des railleries les paroles sincères que vous prononciez. Je n’avais pas compris, James ; je comprends maintenant. Pour jouer le rôle que vous acceptiez… par amour… il fallait plus que du courage. Sotte que j’étais ! Je réclamais du destin moins qu’il m’offrait… et que je repoussais ! Aveugle !… Il a fallu cette aventure, ce péril ou ma ridicule fantaisie vous a entraîné, pour qu’enfin je vous apprécie à votre juste valeur. Et j’ai reconnu cela au moment où je pouvais vous perdre. Et c’eût été de ma faute !

Une émotion sincère la suffoquait ; elle voulut cacher son visage avec ses mains, que James dut écarter doucement.

— Ne dites pas cela, mon amie. Et ne vous reprochez rien. Je serais mort avec joie, trop payé par le regret que vous m’auriez consacré. Et vous entendre, voir votre émotion, en soupçonner la source et la signification, sont des joies que j’eusse achetées plus cher. Chère Perle, cessez de vous accuser ; il n’est qu’un coupable et qu’un responsable… cet homme, ce fou, ce Masque aux yeux rouges…

— Je sais ce que je dis ! protesta miss Perle, obstinée. C’est moi avant tout… moi la première…

— Perle, tu vas dire une sottise ! interrompit Câlinette. James ne te demande pas cela ; il veut simplement savoir si tu l’aimes un peu.

— Un peu ! répéta tendrement l’actrice, en souriant aux yeux questionneurs.

— Beaucoup… passionnément ! Pendant que tu y es, ne te gêne pas, avoue-le !

— Je l’avouerai sans honte, déclara miss Perle. J’ai assez tourmenté James pour que mon repentir lui doive la compensation d’un tel aveu ; il est homme à comprendre les nuances et les réticences d’un cœur féminin, et quand je lui aurai déclaré qu’il ne m’est plus indifférent…

— Perle bien aimée ! s’écria l’acteur ravi, en portant à ses lèvres une des mains de la blonde actrice.

Un cri strident les fit sursauter. Ils se retournèrent et écarquillèrent les yeux.

Ah ! çà ! qu’arrivait-il à Câlinette ? Devenait-elle folle ?

Voilà qu’elle marchait sur le jeune couple, d’un air farouche, en rugissant tragiquement.

— Tu l’aimes ?… Tu oses l’aimer ?

Elle frappa dans ses mains ; ni James, ni miss Perle ne prirent garde à ce geste. Évidemment, ils ne prenaient pas au sérieux les attitudes dramatiques de la jeune farceuse. Pourtant Perle répliqua.

— Je lui confesserai bien autre chose. Et cet aveu me sera plus pénible. James, je ne veux plus…

Sans se départir de son attitude de sphynx, Câlinette ricana.

— Pourquoi t’attendris-tu ? Le danger est passé.

— Il pourrait revenir… Je ne veux pas… Il faut que James sache…

Ces paroles eurent le don de déchaîner une nouvelle crise.

— Folle ! Folle ! vociféra l’étrange fillette. Il en a déjà trop entendu… Et moi aussi ! Mais ta volonté ne suffit pas ; tu négliges la mienne et tu as tort ; je vais te le prouver.

De nouveau, elle frappa dans ses mains par trois fois. Aussitôt, comme à un signal, la porte s’ouvrit et quatre hommes se précipitant dans la chambre, se ruèrent sur miss Perle, qu’ils entraînèrent malgré ses cris et sa défense. Dans le couloir, s’entendait le ricanement du Masque aux yeux rouges.

James, un instant sidéré par la déconcertante rapidité de l’attaque, avait bondi sur ses pieds. Le danger lui rendit sa vigueur.

— Gingle ! Gingle ! À nous ! cria-t-il, à pleine voix. Sus aux bandits, Câlinette ! Ils ne sont que cinq !

— Sans me compter ! riposta l’énigmatique jeune personne.

Au passage, elle arrêta le bras que James levait sur les ravisseurs de miss Perle. Elle était de première force au jiu-jitsu. James ne s’en était jamais aperçu aussi nettement que ce jour-là. Cédant à la douleur, il pivota sur lui-même, le buste renversé en arrière et se laissa tomber à genoux, maintenu par sa jeune adversaire.

Mais la stupeur entrait pour autant que la virtuosité de Câlinette, dans la promptitude de cette défaite.

— Vous !… Vous, Câlinette ! bredouilla James qui n’en revenait pas.

— Moi ! ricana la perfide gamine.

Les gens de Big Johnson avaient disparu avec leur proie. Presque aussitôt, un moteur crépita sous la fenêtre et le bruit d’une auto démarrant s’éloigna et décrut.

— La série noire ! annonça l’ironique enfant. Voyez-vous, vieux James, la veine est volage. L’amour de Perle vous porte malheur.

— Mais, pourquoi prenez-vous le parti du Masque aux yeux rouges ? C’est une trahison, gémit le malheureux acteur, tellement démonté qu’il n’essayait même point d’échapper à la poigne de son ex-alliée.

— Une trahison, c’est le mot, ricana-t-elle imprudemment. Vous ne vous attendiez pas à celle-là, hein ?

— Vous !… Vous livrez Perle !

— Le bouquet ! Le coup de théâtre ! Trémolos, à l’orchestre rugissement des trombones, coup de gong !… Mais je tiens à étaler devant vos yeux béants d’horreur toute la noirceur de mon âme. Ce coup-là, mon petit, je le mijotais, je l’ai préparé. C’est moi qui ai livré le secret de votre retraite, moi qui ai averti le gros Big ! moi encore qui ai – et combien habilement ! (faut pas s’envoyer de coups de pieds !) écarté M. Gingle ! Oui ! James, c’est pas un coup de marteau, une crise de folie subite. J’ai toute ma raison, toute ma tête. C’est froidement que j’ai perpétré cette horreur.

Gouailleuse, maintenant toujours James, à demi-tordu à ses pieds, elle le regarda et c’était lui qui doutait de sa propre raison.

— Pourquoi ?

— Pourquoi ? Vous tenez à le savoir ?

Elle planta dans ceux du jeune homme, ses yeux énigmatiques, dont il était bien difficile de déchiffrer l’énigme.

— C’est un drame de la jalousie ! prononça-t-elle. Vous aimez trop Perle, beau James ! Et à présent qu’elle vous aime aussi, rien ne vous séparait plus… rien que moi !

Elle éclata d’un rire strident (évidente imitation de celui du Masque aux yeux rouges) repoussa James, assommé par cette étrange révélation et le fit choir ; d’un bond, elle gagna la fenêtre et sauta dehors.

Avait-elle parlé sérieusement ? Avec elle, il était bien difficile de savoir.

En tout cas – et quel que fût le mobile – la trahison était patente. La colère releva James ; il courut à la fenêtre, tout prêt à étrangler ce petit serpent de Câlinette.

Mais elle ne l’avait pas attendu ; déjà, elle roulait à toute vitesse sur une motocyclette, rapidement enfourchée. Il la vit disparaître au bout d’une allée, après qu’elle se fut retournée pour lui tirer la langue.

XIV

TOUS LES SPORTS

— Me voilà annonça M. Gingle, en se tortillant.

Il n’était pas fier et il n’avait pas lieu de l’être. Plus d’une question mortifiante l’attendait.

— Où étiez-vous ? demanda sévèrement James. Vous vous cachiez ?

— À proprement parler, répliqua humblement le détective, cela peut s’appeler ainsi.

— Vous en convenez ?

— Hé ! Hé !

Mais les choses se gâtaient. James ne prenait pas du tout l’aventure en riant. M. Gingle s’empressa de quitter le ton badin.

— Les circonstances m’excusent ! plaida-t-il.

— Elles vous condamnent. C’était le moment ou jamais de me prêter main forte.

M. Gingle hocha la tête. Approuvait-il ? Entendait-il discuter ?

— En fait, je ne pouvais vous être d’aucune utilité. La partie était perdue d’avance.

James s’irrita.

— Il fallait me donner l’alarme. Je m’en serais tiré.

— Vous ne vous en êtes pas tiré, constata M. Gingle.

C’était mettre le doigt sur la plaie. L’acteur grogna.

— Cette misérable Câlinette !

La culpabilité de cette dernière effaçait celle du détective ; enchanté de ce déplacement de la question, il approuva avec empressement.

— Une fine mouche !

— Un petit monstre !… Qui aurait pu prévoir ?

— Moi !

M. Gingle avait retrouvé subitement son air triomphant. Exultant, il se gonfla.

— Vous aviez pressenti sa trahison ? s’enquit James, sceptique.

— Oui ! affirma le détective, d’un air modeste.

— En ce cas, il fallait m’avertir !

M. Gingle se dandina pour cacher son embarras. Son affirmation le rendait vulnérable. Il rompit.

— J’ai su trop tard… Elle a commencé par me jouer… et je n’ai pas pu vous rejoindre à temps.

Cela, James l’admettait ; il pensait bien que les précautions de l’infernale Câlinette étaient prises. Il reposa la question.

— Où étiez-vous ?

— Où elle m’avait envoyé, répondit M. Gingle avec circonspection.

— C’est juste. Elle s’est vantée de vous avoir éloigné. Mais alors, vous ignorez la suite ?

— Je la devine au résultat. Big a repris sa victime.

— J’ai tout perdu ! gémit-il.

— Tout est simplement à recommencer, riposta l’homme fort, d’un ton encourageant. Renoncez-vous si aisément ? Abandonnerez-vous miss Perle ?

— Jamais !

M. Gingle se frotta les mains. De nouveau, il tenait son homme.

— Bravo ! Ce n’est qu’un petit à-coup. Nous aurons notre revanche. Après tout, il vaut mieux connaître ses ennemis. Maintenant. Câlinette est brûlée. Nous les retrouverons.

Et il ajouta, parce que le visage de son client ne s’éclairait pas assez vite.

— Et nous reprendrons miss Perle ! Je m’y engage !

James ne répondit que par une moue sceptique. Il était désenchanté, il n’avait plus confiance.

Qu’était-ce, au juste, que M. Gingle ? Un « loufoque » ? Un vantard ? Le milliardaire se remémora les circonstances singulières de leur rencontre et les impressions diverses qu’il avait gardées des attitudes, des faits et des gestes de ce détective déconcertant. Tout au moins l’avait-il vu variable. Quel degré de confiance accorder à ce génie intermittent ? Les résultats de ses « éclairs » demeuraient incertains. Il avait su retrouver, et par deux fois, la piste de Big Johnson ; mais aux heures où l’action aurait pu être décisive, il n’avait point agi ou il n’avait su.

En résumé, ce pouvait être un bon chien de chasse ; il avait du nez ; mais il ne tenait pas l’arrêt et ne rapportait pas.

C’était fini ; les yeux de James étaient désormais ouverts. S’il continuait à accepter les services de M. Gingle et à utiliser ses lumières, il était bien résolu à ne plus s’en remettre sur lui du soin de déterminer la victoire.

Il se releva.

— Recommençons ! soupira-t-il. Je prouverai à Big qu’il a eu tort de me dédaigner et de m’épargner. Passons l’éponge sur votre prudence, M. Gingle. Je vous fais grâce de toute explication.

— Je n’aime pas à jouer inutilement mes cartes maîtresses, riposta le détective. Surtout quand je prévois qu’elles seront coupées. C’était le cas ; je me suis réservé.

— En vous éclipsant.

— Je reparais.

— Quand le danger est passé.

M. Gingle ne se démonta point. Au cours de cette explication, qui n’avait pas mal tourné, il avait repris son assurance. Sans doute, comptait-il sur son zèle futur pour effacer le mauvais effet de sa défaillance.

Il s’empressa. Ce n’était plus l’indolent personnage qui exaspérait James. Ce n’était pas davantage l’énigmatique Gingle, qui semblait tout savoir et cacher un secret. Il n’était plus qu’un bon serviteur, désireux de regagner la confiance du maître. Et sous cet aspect, il fit de nouveau à James l’effet de ne lui être pas inconnu.

Mais pourquoi s’attarder à cette agaçante impression d’un souvenir rebelle ou mal éveillé ? Tant de physionomies en provoquent de semblables !

— Sortons, décida l’acteur. Je ne veux pas moisir ici. Il faut voir où nous sommes et quel moyen d’agir nous pourrons trouver.

M. Gingle sourit, mais se contenta d’acquiescer.

— Sortons !

Câlinette l’avait dit : au dehors, c’était le désert. Le logis de rencontre n’était qu’une maison isolée et abandonnée. James remarqua, en passant, qu’elles abondaient dans cette partie de la côte. Jamais, il n’aurait cru les États-Unis aussi dépeuplés. Comme en pleine civilisation, il est aisé aux bandits de tendre des traquenards et d’exercer leur petit métier ! Vraiment, ils ont la partie trop belle !

— La police est bien mal faite ! soupira Oldsilver.

Le tour du propriétaire fut tôt fait ; il suffit d’un regard circulaire ; une pelouse ou une prairie ; un cercle d’arbres ; au milieu la bicoque. C’était tout le paysage et tout l’horizon. Pas de routes. Où était le monde ? Où les moyens de transport que la civilisation met à la disposition des gens pressés ?

Le jeune milliardaire fit la grimace.

— Parler de poursuite est vite dit ! Comment sortirons-nous d’ici ?

M. Gingle sourit discrètement. Alors, James s’avisa de ceci.

— Au fait, c’est vous qui nous avez amené. Vous devez savoir où nous sommes.

— Je serais fort en peine de vous indiquer la longitude du lieu, répliqua le détective. Mais, je ne suis point l’étourneau que vous méprisez en ce moment. Et le temps que vous me reprochez d’avoir perdu n’a pas été aussi gaspillé que vous semblez le croire. Tantôt, j’ai exploré les alentours et non sans profit.

— Que m’importent les alentours ? Je ne suppose pas que Big Johnson s’y soit arrêté, répliqua James, avec impatience.

— Non !… Il est loin et il court probablement encore… Qu’importe, si je devine le but ?

James s’exclama.

— Vous sauriez ?

— Et si j’ai découvert le moyen de le joindre ? poursuivit M. Gingle, imperturbable.

J. Oldsilver lui saisit le bras.

— Ne plaisantez pas, n’est-ce pas ? grinça-t-il. Je ne suis plus d’humeur à supporter vos facéties.

Doucement, le détective se dégagea.

— Suivez-moi, proposa-t-il.

Et James, impressionné, le suivit. Ils traversèrent un bois et arrivèrent devant un hangar, que M. Gingle ouvrit.

— Connaissez-vous cela ? demanda-t-il. James cligna des yeux et s’exclama.

— Un aéroplane !

Puis.

— Comment est-il là ?

— Il y est, répondit négligemment M. Gingle. C’est le principal.

— Au fait, vous avez raison.

Le détective frétilla.

— Inutile de vous demander si vous savez…

— Voler ? Inutile, en effet. J’ai mon brevet de pilote.

— Nécessité professionnelle. En ce cas, cher monsieur, voulez-vous voir si l’objet est utilisable ?

Il l’était. Toujours la veine ! aurait dit Câlinette. Elle seule peut vous faire découvrir un aéroplane, prêt à être mis en marche au moment précis où le besoin s’en fait sentir.

Et elle seule aussi avait pu suggérer à ce brave M. Gingle de se munir du petit en cas qu’il sortit soudain de ses vastes poches, avec un sourire de prestidigitateur.

— Avant de nous mettre en route, il convient de prendre des forces, préconisa-t-il, en s’apprêtant à déboucher une bouteille de vieux vin et en poussant vers James un confortable pâté de gibier.

L’estomac du jeune acteur était tout à fait de cet avis. Sans se faire prier, James s’installa dans la nacelle, mangea, trinqua et but.

— À votre santé ! M. Oldsilver !

— À la vôtre, cher Gingle ! Et mettons les bouchées doubles ; j’ai hâte de m’envoler.

Il dit cela – et puis, tout à coup, il bâilla, bredouilla, chancela et s’affaissant contre le dossier du siège, ferma les yeux, cédant à un invincible sommeil.

En face de lui, M. Gingle souriait – sataniquement. Mais, cela, l’amoureux de miss Perle ne pouvait plus le voir.

XV

VINGT MILLE LIEUES DANS LES AIRS

Le moteur chantait encore quand James Oldsilver s’éveilla. L’aéroplane achevait de se poser doucement sur le sol. Il courut et s’immobilisa, au moment où le jeune milliardaire ouvrait les yeux, aux paupières pesantes. C’était un lent et pénible réveil comme on en a au sortir d’un somme trop long et trop profond : il est impossible de reprendre immédiatement contact avec la réalité ; il faut s’y réadapter peu à peu. On se sent hébété et engourdi. Ni le cerveau, ni les membres ne paraissent fonctionner et les regards se promènent, sans voir, sur un cadre qu’ils ne reconnaissent pas. La première question qu’on se pose dans un bâillement, dès qu’on peut penser et formuler sa pensée est :

— Où suis-je ?

James n’y manqua point ; et il acheva d’ouvrir des yeux que l’étonnement agrandissait à mesure.

— Sapristi ! cria-t-il enfin, tout à fait réveillé cette fois.

Et près de lui M. Gingle, goguenard, riposta simplement :

— N’est-ce pas ?

— Où suis-je ? Où sommes-nous ? répéta avec force l’acteur, en sautant hors de la carlingue.

Il pirouetta sur lui-même pour examiner un autre coin du paysage. Et, entraîné par une stupéfaction sans bornes, il se mit à tourner, à tourner à la façon d’une toupie, en poussant des exclamations variées.

M. Gingle l’avait rejoint et se tenait près de lui, suivant tous ses mouvements avec la sollicitude d’une mère poule à l’égard de son poussin. Il retint le jeune homme par les épaules.

— Laissez donc ! Vous en verrez bien d’autres ! dit-il négligemment.

Le paysage avait pourtant de quoi surprendre. Fermé de toutes parts, entouré de hautes montagnes, c’était un cirque inaccessible à tout autre qu’à un aviateur ou à un oiseau. L’emploi de l’aéroplane s’expliquait.

Mais ce n’était point cette particularité qui intriguait J. Oldsilver : le spectacle était devant lui.

Car le hasard de l’atterrissage l’avait amené devant une muraille de roc, droite et lisse, qui servait de piédestal au plus étrange des décors. À plusieurs centaines de pieds au-dessus de sa tête, James pouvait apercevoir, adossée à une paroi de rocher, une architecture fantastique, succession de frontons de palais et de temples, de parvis et de colonnades aux chapiteaux sculptés en forme de monstres gigantesques.

C’était une cité mystérieuse et merveilleuse, toute en façade ; ou ce n’en était que la façade. Ses proportions colossales impressionnaient ; mais une autre cause d’impression, plus profonde encore, et qui prenait à la gorge, était le silence et l’immobilité qui y régnaient. Les parvis restaient déserts ; aucune silhouette n’animait les marches et les entre-colonnes de ces palais et de ces temples, faits pour des multitudes.

Il semblait qu’on fût devant les vestiges, merveilleusement conservés, d’un monde trépassé.

— Quel fond de scène ! s’enthousiasma James, en qui l’acteur reparut.

Puis, il s’apitoya.

— Et dire qu’au cinéma nous dépensons des millions pour obtenir des truquages, du simili ! Il suffirait de chercher. À quoi bon de faux décors ? Tout ce que nous pouvons rêver, existe dans la vie. Absolument tout ! Je m’en aperçois tous les jours…

Il aurait pu dire : depuis quelques jours. Car, jamais, auparavant, il ne s’était avisé que la réalité ressemblait si fort au cinéma.

— Seulement, il faudrait pouvoir grimper là-haut ! conclut-il, en se grattant l’oreille. Une fameuse échelle serait nécessaire ! Qui diantre, pouvait habiter là ? Quel peuple ? Quelle race disparue ?

Il rêva devant ce grandiose vestige, mais sans pouvoir découvrir le mot qu’il cherchait. Sans doute, il avait quelques notions des styles et les reconstitutions cinématographiques lui avaient appris l’aspect de bien des architectures antiques, des splendeurs de Babylone à celles de Byzance, des merveilles élevées par les siècles défunts sous les cieux d’Égypte et d’Assyrie, de la Grèce ou de l’Inde. Ses yeux avaient mesuré les hauteurs respectives des temples, des palais et des tombeaux, fixé avec le même flegme l’énigme du Sphynx et la monstrueuse indifférence des Bouddhas. Toutes les civilisations lui avaient livré le secret de leurs ruines.

Mais, dans ce décor épargné par le temps, dans ces façades gigantesques plaquées contre la montagne et qui n’étaient vraisemblablement que la porte d’entrée de palais creusé dans le roc, James, déconcerté, hésitait et flottait. En fait, l’Orient et l’Occident paraissaient avoir collaboré à cette œuvre bizarre. Eût-elle été l’œuvre d’un décorateur inspiré par quelque metteur en scène, traduisant les indications d’un scénario, que James eût haussé les épaules, en grommelant des épithètes peu laudatives : Ignorant ! Stupide ! Vandale !

Mais parce qu’il pensait avoir devant lui d’authentiques témoignages d’un art disparu, il en admettait l’originalité et saluait ces conceptions abracadabrantes, s’émerveillant seulement que l’antiquité pût, elle aussi, présenter cet étonnant mélange de grotesque et d’incohérent, cette fantaisie et cette inconscience qui semblaient jusqu’alors l’apanage des résurrecteurs de ruines antiques à l’usage des troupes de cinéma.

S’arrachant à sa contemplation, il dévisagea le détective.

— J’ai dormi ? questionna-t-il d’un air soupçonneux.

— Un peu ! ricana M. Gingle. Il paraît que vous aviez sommeil.

— Cela m’a pris bien subitement ! prononça James, rêveusement. Oui, en vérité, juste à point pour vous permettre de prendre la direction des commandes. Car c’est ce que vous avez fait, n’est-ce pas ?

— Serions-nous ici, s’il en avait été autrement ? riposta M. Gingle avec désinvolture. Attendre votre réveil, eût été du temps perdu.

— Mon sommeil a été provoqué, émit l’acteur, en fixant sévèrement son compagnon. Ce vin que vous m’avez fait boire ? Quelque drogue infernale, je le parierai !

M. Gingle haussa les épaules.

— À quoi bon faire des suppositions ? répliqua-t-il. Placez-vous donc un peu en face des faits accomplis, jeune homme, et perdez cette habitude de toujours vouloir regarder en arrière. Cela ne peut vous servir de rien, croyez-moi. Vous êtes ici…

— J’y suis… grâce à vous.

— Hé ! Hé ! confessa M. Gingle, d’un air éminemment satisfait.

— Je n’aime pas les mauvaises plaisanteries ! dit sèchement James.

— Oh !… En est-ce une ? s’effara le détective. Vous êtes en bonne santé, ce me semble, et tout à fait libre de vos gestes. Si j’avais voulu vous jouer un méchant tour, un tour à la Câlinette, avouez que je m’y serais pris autrement.

James ne pouvait contester ce point. Si le détective lui avait versé un narcotique, c’était sans mauvaise intention, au moins quant au résultat ; fort probablement, il n’avait agi ainsi que pour couper court aux questions de son jeune compagnon et suivre à sa guise un plan qu’il estimait bon, sans perdre de temps en explications inutiles.

Toutefois, J. Oldsilver trouvait le procédé un peu cavalier et continua de manifester de la mauvaise humeur.

— Où sommes-nous ? recommença-t-il d’un ton sec.

— Dans la lune ! riposta facétieusement M. Gingle.

Mais James l’ayant regardé de travers, il s’empressa d’ajouter sur un mode plus convenable.

— Ou c’est tout comme.

Son geste se fit solennel. Il tendit sa dextre dans la direction des palais étranges et prononça :

— Voici ce que des yeux humains – j’entends d’humains ayant conscience de leur humanité et pourvus de cette intelligence et de cette raison qui sont nos plus beaux titres de supériorité – n’ont jamais contemplé. En vérité, M. Oldsilver, c’est un bien extraordinaire voyage que vous venez d’accomplir, pour aboutir au seuil de tous les étonnements ; j’ai presque envie d’ajouter : et de tous les effrois. Ceci, non pour vous épouvanter, car je vous sais le cœur solide et le regard hardi ; mais pour vous mettre en garde contre une situation qui nous entoure de périls. Peu d’explorateurs ont tenté de violer le mystère de contrées mieux défendues.

— Quand vous m’aurez dit où est situé celle-ci, commença James.

M. Gingle l’interrompit.

— Ce qu’il vous importe de savoir, c’est moins l’histoire de ce singulier pays, dont les vestiges vous ébahissent, moins son passé et ses habitants disparus, que celle de ses occupants actuels.

Il fixa James et acheva délibérément :

— Monsieur, il vaudrait mieux pour vous être tombé chez les anthropophages.

— Trêve de boniment ! coupa dédaigneusement l’acteur. Où m’avez-vous entraîné ?

— Là où nous avions affaire, affirma le détective.

De nouveau, il pointa du doigt les palais colossaux.

— Miss Perle Rose est là.

Un temps. Il ajouta :

— Chez le Masque aux yeux rouges.

L’émotion fit balbutier James.

— Vous êtes sûr ?

C’était en lui un tourbillonnant mélange d’ahurissement, d’admiration, d’espoir en même temps que de crainte, et de doute qui se dérobait à toute analyse et enlevait au jeune homme sa lucidité habituelle. Sa chère Perle était mêlée à l’histoire ; c’était ce qui l’empêchait de voir clair ; car le bandeau symbolique de l’amour voile nos yeux pour tout ce qui touche à l’aimée. Le sang-froid n’est point le fait d’un amoureux. James avait perdu le sien et c’est pourquoi il restait suspendu aux lèvres de M. Gingle, le cœur battant, l’esprit affolé.

M. Gingle se redressa et affirma avec hauteur.

— Absolument sûr !

Bien qu’il ne fût pas d’une taille sensiblement différente, les circonstances faisaient qu’il paraissait dominer James. Son affirmation tomba de très haut. En un clin d’œil, il était redevenu l’effarant Gingle du début, le diable surgi d’une boîte à surprises, pouvant jongler avec les énigmes et solutionner les difficultés à la façon des prestidigitateurs. Il ne fallait plus lui demander le pourquoi des choses, ni l’explication logique de ses actes. Mais on pouvait attendre de lui des miracles. Il se plaisait à étonner ; mais il dédaignait d’éclairer.

Oui c’était un bien stupéfiant personnage.

James regarda autour de lui avec fièvre.

— Ce serait donc là ? Mais comment avez-vous pu savoir ? Qui vous a guidé ? Et d’abord, n’est-ce pas imprudent d’être venu atterrir au pied de ces palais ? Ne risquons-nous pas d’être aperçus ?…

M. Gingle ne répondit qu’aux dernières questions.

— Je ne crains pas cela, déclara-t-il d’un air supérieur. Sûr d’être inattaquable dans son aire, Big Johnson ne se met jamais au balcon. En d’autres termes, on ne surveille pas. Ce côté… D’ailleurs, il a bien d’autres chats en tête. Vous n’avez pas idée de la vie qu’on mène là-dedans !

— Quelle vie ? demanda James, impressionné.

— Savez-vous devant quoi nous sommes et comment le Masque aux yeux rouges dénomme son domaine ? reprit mystérieusement M. Gingle. C’est « le Palais du Délire »… Moi, je l’appelle plus simplement et plus exactement : « le Royaume des fous ». Car ils le sont tous, là-dedans, fous à lier ! Ah ! oui, une jolie collection, qu’a réunie là Big Johnson ! Il peut s’en vanter ! C’est naturellement le petit diable qui la lui a constituée.

James écoutait en frissonnant. Miss Perle était dans ce palais de la démence !

Il incrusta ses doigts dans le bras du détective.

— Hâtons-nous ! supplia-t-il.

— Un instant ! répliqua M. Gingle en se dégageant. Il faut d’abord que je vous mette au courant. Naturellement, je connaissais l’existence de ce repaire – par ouï dire seulement. Mais j’avais recueilli d’importants « tuyaux » et je comptais bien lui payer une visite, un jour ou l’autre, en pleine saison, en pleine fête ; c’est-à-dire quand Big Johnson y est… Il paraît qu’il se passe, là-dedans, des choses inimaginables. C’est à voir !… Bien qu’on prétende qu’on en puisse sortir avec des cheveux blancs et la cervelle à l’envers…

Il acquiesça d’un signe de la main à la supplication angoissée des yeux de James.

— Ne vous en faites pas ! Si je parle avec ce calme qui vous horripile, c’est que je sais que nous arriverons à temps. Autant dire que je connais le programme ! Rien ne presse.

Sa main refit le geste machinal de tirer sa montre, mais il ne l’acheva point.

— Je vais vous faire un aveu, continua-t-il. J’aurais pu pincer plus tôt le Masque – au restaurant, ou même sur son yacht… ou ensuite, quand nous l’avons rejoint… J’aurais même pu lui mettre la main dessus en dépit de cette satanée Câlinette…

— Oh ! râla James en serrant les poings.

— Du calme, garçon ! Si vous m’étranglez, vous ne saurez rien. Et vous allez pouvoir compter tout à fait sur moi. Aujourd’hui, M. Gingle va donner sa mesure, parce qu’il va réaliser son rêve… Il tient, enfin ! non seulement le fou mais toute sa compagnie, dans le fameux palais. La pie au nid, M. Oldsilver ! Nous allons trouver la pie au nid ! C’était l’occasion que je guettais. Comprenez-vous pourquoi j’ai négligé les autres ? Sacrebleu ! il ne faut pas manger son blé en herbe !

— Et vous avez sacrifié miss Perle pour ce jeu stupide ? se récria James, sincèrement indigné, en jetant au détective un regard de haine.

— Ah ! ces amoureux ! grommela celui-ci. Ils ne comprennent rien ! Je vous dis qu’elle ne court aucun danger, endiablé garçon ! Nous la retrouverons intacte, je m’en porte garant. Tenez ! j’accepte que ma peau réponde de la sienne !

James haussa les épaules. Stupide Gingle ! Comment sa vilaine peau, rougie par le fard et corrodée par l’abus des alcools pourrait-elle compenser la merveille dont il parlait ? Des douzaines de Gingle écorchés et tannés, n’eussent pu payer – ni surtout remplacer ! – un millimètre carré de ce satin rose qui recouvrait le corps harmonieux de l’actrice.

— Ne dites pas de sottises ! protesta-t-il farouchement. Le diable seul voudrait de votre vilaine face. Pour ce qui est de miss Perle…

— Eh ! nous l’en tirerons ! Je me tue à vous le répéter ! ricana le détective. Je vous dis que j’ai déjà combiné l’emploi de la récompense que vous m’allouerez, généreux seigneur. Ceci doit vous tranquilliser !

Oui, peut-être James préférait la garantie de l’intérêt.

Il gémit pourtant.

— Perle sortira de là intacte, soit ! Mais sa raison ? Vous m’avez dit que dans cet infernal repaire…

— On s’amuse à rendre fous les visiteurs, compléta froidement M. Gingle. C’est peut-être ce qui nous attend. Mais pour une raison que vous connaîtrez bientôt, s’il vous reste à ce moment, une once de bon sens, miss Perle est hors de jeu… Pour l’instant, laissons-la donc et occupons-nous de nous-mêmes. Êtes-vous décidé à risquer la folie ?

— Je suis décidé à tout ! répondit James d’une voix sombre.

— All right ! jubila M. Gingle. Je crois que nous nous amuserons.

Il toisa la distance qui le séparait du piédestal de roc comme s’il prétendait l’escalader d’un bond. James faisait de même.

— Comment ce fou a-t-il déniché cette merveille ? demanda-t-il. En quel recoin du monde ?

— C’est un détail sans importance, riposta M. Gingle. Qu’il vous suffise de savoir que l’endroit est inviolé et ignoré du reste des hommes. À part nous et le petit diable, nulle créature sensée n’a jamais mis le pied sur ce sol qui ne figure sur aucun atlas.

— Mais vous avez pu nous y transporter en aéroplane ! s’étonna James. Vous en connaissiez donc le relèvement ?

— Mystère et discrétion ! goguenarda M. Gingle. Ne me demandez aucune explication.

Il avait repris son air sarcastique et énigmatique. James comprit qu’il ne lui arracherait pas son secret.

— Soit ! grogna-t-il. Nous y sommes ; c’est l’essentiel. Et lorsqu’il s’agira de repartir, il faudra bien que vous me montriez le chemin. Il est d’ailleurs impossible que nous ayons quitté l’Amérique.

— Pourquoi impossible ? ricana M. Gingle.

— Parce que ce n’aurait pas été un voyage de quelques heures.

Le détective ricanait toujours.

— Et qui vous dit que nous ne sommes restés que quelques heures en route ? Vous dormiez ; donc vous n’aviez pas la notion du temps. Nous pouvons parfaitement avoir mis plusieurs jours et nous trouver très loin – quelque part au diable !… On en causera plus tard. Pour le moment…

Il esquissa un signe discret.

— Soit ! répéta James. Parlons de votre projet. Vous ne m’avez pas amené ici pour contempler le paysage.

— Vous voici raisonnable. Nous allons nous entendre. Je vous propose une association. Que voulez-vous ? Reprendre miss Perle. Quel est mon dessein ? Capturer Big et sa bande. Vous engagez-vous à m’aider ?

— Nous ne sommes que deux ! s’exclama James.

M. Gingle sourit d’un air mystérieux.

— Je compte probablement sur du renfort, dit-il avec réserve. Ne me demandez rien. Sachez seulement que mes dispositions sont prises et que je suis sûr du succès… pourvu que vous obéissiez. Je pose la question de confiance.

Un instant, James se sentit perplexe. S’en remettre encore à l’inspiration de M. Gingle ? N’était-ce pas risqué ?

Mais, sans lui, que ferait-il ?

Il n’y avait qu’à accepter et à marcher en aveugle. Pourquoi, après tout, n’aurait-il pas confiance ? Et quel intérêt aurait pu avoir M. Gingle à le berner ?

XVI

UNE VIEILLE CONNAISSANCE

Quel intérêt ?

En vérité, il suffit d’un bien petit caillou pour faire trébucher l’homme qui dort en marchant et le tirer de son somme. Et ce genre de caillou le hasard se plaît à le semer sur les pas des humains, pour faire échouer les plus ingénieuses combinaisons.

James n’avait aucune raison sérieuse de suspecter M. Gingle et de refuser sa proposition. Sa réponse se lisait sur son visage et déjà il ouvrait la bouche pour la formuler.

Avant qu’il eût dit le « oui ! » attendu, M. Gingle le devina et sa joie éclata – exubérante et imprudente. Peu s’en fallut qu’il ne sautât de joie comme la Perrette de la fable.

Mais il se contenta de traduire – avec une certaine vulgarité – son intime jubilation par une grimace joviale et drolatique, accompagnée d’un certain geste.

Geste fatal ! Grimace néfaste ! l’un et l’autre produisirent sur James un effet incommensurable. Sa bouche et ses yeux s’arrondirent ; il demeura pantois, tandis qu’une expression d’intense surprise se peignait sur sa face.

— Oh ! cria-t-il.

Et il continua de fixer M. Gingle. En même temps, à sa stupeur première, s’ajoutait une gamme de sentiments allant de la colère au dépit.

M. Gingle le considérait avec candeur. Il ne comprenait certainement pas ce qui se passait dans l’esprit de James. Seulement, il s’étonnait de son brusque changement d’attitude.

Tout à coup, l’acteur partit d’un grand éclat de rire, mais d’un éclat de rire saccadé, grondant, qui raillait en lui quelque énorme naïveté.

— Sacredié ! soyez donc sérieux ! morigéna M. Gingle, d’un ton mécontent. Qu’est-ce qu’il vous prend ?

Cette gaîté, qu’il jugeait indécente, glaçait soudain la sienne. Il se retrouva grave et morne, comme il convenait en la circonstance.

Le jeune milliardaire ne répondit pas. Mais il cessa de rire, fit quelques pas avec agitation et se retourna vers M. Gingle.

— Bob Staff ! appela-t-il, tout à coup. Ici vieux Bob !

M. Gingle sursauta, comme un homme atteint en pleine poitrine par un coup inattendu. Il se roidit et pinça les lèvres.

— Quelle est cette facétie ? grogna-t-il d’un air qui essayait d’être naïf et vexé. À qui en avez-vous ?

James vint lui taper sur l’épaule.

— Allons, vieux Bobby ! Ce n’est pas la peine de continuer ; vous êtes reconnu, riposta-t-il froidement. Vous avez donc changé d’emploi ? Morbleu ! qui m’aurait dit que je retrouverais Bob Staff dans un pareil rôle ?

M. Gingle rougissait, pâlissait, verdissait, en proie à un évident malaise.

— Mais je… je ne comprends pas ! bégaya-t-il.

Rudement, la main de J. Oldsilver s’appesantit sur lui et, sous la pesée, M. Gingle se cassa comme un pantin.

Fini de rire ! dit le jeune acteur, la farce a assez duré. Mais il s’agit de me l’expliquer. M. Gingle, le détective, est un mythe, une apparence, un rôle. Vous êtes Bobby Staff, l’acteur avec lequel j’ai « tourné » plusieurs fois. Pas d’erreur, mon bonhomme ! Vous venez de vous trahir par votre grimace… vous savez bien, votre fameuse grimace qui faisait « tordre » le public ? Un effet sûr ! Il ne rate jamais… Il n’a pas raté davantage, cette fois-ci. Sacrebleu ! Vous pouvez vous vanter de m’avoir roulé ! Vous étiez fameusement maquillé !

Penaud, déconcerté. M. Gingle – alias Bobby Staff – ne savait quelle contenance adopter. Il regardait James avec un effarement pitoyable.

— Vous… vous êtes sûr ?… Vous me reconnaissez ?

Puis, il baissa le nez et regarda piteusement les pointes de ses bottines, en murmurant :

— Quelle gaffe !… Et c’est ma grimace ?

— C’est votre grimace.

La mémoire est une bizarre mécanique, au fonctionnement mystérieux. De quoi est-elle faite, au juste ? Il faut subir ses caprices, sans les expliquer. On peut, pendant des heures et parfois pendant des semaines, s’acharner à chercher un souvenir qui vous échappe comme on poursuit, de fleur en fleur, un papillon goguenard ou, de buisson en buisson, un oiselet narquois. Puis, tout à coup, sans raison apparente, alors que, dépité, on a renoncé à mettre la main dessus, le mot, la circonstance, la date ou la physionomie se pose devant vous, s’inscrit lumineusement dans son cadre intégral. Et on reconnaît ! On s’exclame !

— Comment n’y ai-je pas pensé plus tôt ? Cela me crevait les yeux !

Ainsi en était-il pour James. Parbleu ! il ne s’étonnait plus que depuis leur rencontre la physionomie inconnue et familière de M. Gingle l’eût taquinée ! Il s’expliquait cette impression persistante de déjà vu incomplet qui le tourmentait et lui faisait dire :

— Je connais pourtant cette tête là !

Mais sans lui permettre de mettre un nom sur le visage.

Un visage parfaitement inconnu d’ailleurs ; un visage refait dont quelques éléments, mêlés à d’autres, éveillaient en lui des souvenirs imparfaits ; une face dont on aurait effacé quelques traits, l’indispensable, ceux qui caractérisent une physionomie, et laisse tout juste assez de détails pour permettre la question classique : « À qui l’œil ? À qui le nez ? » et l’ingénieuse gymnastique du chercheur.

L’œil ? Il ne disait rien à James. Et le nez pas davantage.

Mais il en allait autrement de la grimace cocasse. À elle seule, elle était une personnalité ; elle révélait son inventeur. Un seul pitre au monde réussissait cette grimace-là. Et en la revoyant, James, illuminé, s’était écrié :

— Mais c’est lui !… C’est Bobby Staff !

M. Gingle ? Un inconnu. Mais Bobby Staff, c’était différent. Et soudain, le mystérieux détective s’évanouissait ; il ne restait devant l’amoureux de miss Perle qu’un acteur – en qui il flairait un mystificateur.

Mais pourquoi ? Dans quel but ?

Il rugit, en empoignant Staff-Gingle par le collet de son habit.

— Pour le compte de qui jouez-vous ce rôle ?

Car il pressentait bien que ce n’avait pas été par Bobby seulement qu’il s’était laissé duper. Bobby n’était qu’un pantin, un instrument ; une autre main tirait la ficelle, laquelle ?

James le pressentait et criait de fureur.

Démasqué, le faux Gingle ne regimbait point. Il s’effondra piteusement.

— Vous vous en doutez bien, murmura-t-il. C’est lui !

Et son geste humble et discret indiqua le rocher et le décor mystérieux des palais.

— Lui ? Big Johnson ? Le Masque aux yeux rouges ?

— Ou le petit diable… Mais c’est tout comme, confessa l’ex-Gingle.

Et il se tint coi devant James, furibond.

— Voilà une bêtise qui me coûtera cher ! prononça-t-il mélancoliquement.

James ne s’apitoya guère.

— Mon garçon, vous allez tout me dire ! fit-il d’un ton menaçant. Sinon, je vous casserai la figure.

— Savoir ! ricana Bobby Staff en se redressant d’un air de défi. Nous sommes plus de deux mon camarade. Et ça n’est pas dans les conventions.

— Celles que vous avez conclues avec le bandit ? interrompit James avec mépris. Combien vous paye-t-il pour faire ce vilain métier ?

— Il n’y a pas de déshonneur ! se rebiffa le faux détective. Nom d’une pipe ! Pesez un peu vos termes, James Oldsilver. Je comprends que vous soyez mécontent ; mais cela ne vous donne pas le droit de m’insulter. Après tout, c’est un engagement comme un autre.

— Taisez-vous, traître !

— Nom d’une pipe ! répéta rageusement Bob Staff. Nom d’une pipe ! c’est un peu fort, tout de même ! Vous me traitez comme le dernier des derniers.

— Vous l’êtes ! affirma brutalement James. Oui, pour avoir accepté pareille besogne, il faut que vous soyez descendu au dernier échelon de l’échelle des êtres ; assez d’histoires et trêve de protestations hypocrites ! Je n’invente pas, je ne suppose pas, je constate que vous êtes à la solde du Masque aux yeux rouges, que vous-même avez qualifié de fou furieux… ce qui est, sans doute, l’unique vérité que vous ayez proférée parmi tant de mensonges !… Et depuis huit jours, vous l’aidez à me berner ; vous vous êtes fait son complice. Vous saviez, pourtant, qu’il s’agissait de la vie d’une femme, de miss Perle Rose ! Une artiste !…

Et de ma vie à moi, un camarade ! Tout cela, vous ne pouviez l’ignorer, pas plus que la portée exacte de vos complaisances et de vos mensonges. En prenant, auprès de moi, la place du vrai détective que j’aurais certainement appelé à mon aide, vous réduisiez mes chances à zéro : vous condamniez miss Perle et moi-même. Et pourtant, vous n’avez pas hésité. Tenez ! vous me dégoûtez !

Il jeta à l’ex-M. Gingle un regard écœuré. Mais, en lui, l’abattement le disputait à la colère. Il ne se dissimulait pas que le coup était rude et qu’il pourrait difficilement éviter le knock-out. Après Câlinette, Bob Staff ! En chaque allié, il découvrait un ennemi, un traître ! Ce Masque aux yeux rouges était décidément un démon qui jouait avec lui à son gré. En évoquant l’aventure, depuis son effarant début, le pauvre James se mordait les lèvres de fureur. Il lui semblait, maintenant, qu’il y voyait clair, qu’il n’aurait jamais dû donner dans le panneau. Le faux Gingle sentait à plein nez la mascarade ; et ses manières étaient autant d’avertissements qui auraient dû éclairer sa dupe : sa double personnalité, ses alternatives d’apathie et d’activité fébrile, le grotesque apparaissant derrière le détective perspicace. Parbleu ! sans cesse, l’acteur se laissait aller à reparaître ; il dépassait l’une ou l’autre épaule du rôle. Et M. Gingle pouvait à bon marché se donner des airs de « voyant » prompt à débrouiller les énigmes indéchiffrables aux simples mortels. Il avançait à coup sûr et James n’avait plus à s’étonner de la facilité avec laquelle son mystificateur suivait une piste qui lui avait été indiquée à l’avance. L’auto, le restaurant, le yacht, la maison déserte et ce mystérieux endroit où aboutissait la farce – autant de rendez-vous fixés par Big Johnson pour se moquer de son rival avant de lui asséner le coup de grâce. Bob Staff, bon cornac et traître ponctuel, y amenait régulièrement la victime. Ses réticences, ses airs mystérieux, s’expliquaient ainsi que le voyage en aéroplane.

En songeant à toutes ces choses, au rôle vraiment abject qu’avait joué le faux Gingle, J. Oldsilver eut envie de le broyer.

Mais il le vit si falot, il le devina si misérable sous son déguisement – pitre nécessiteux à la merci d’une tentation – qu’il eut presque pitié. Qu’était-ce que Bobby Staff ? Un assez pauvre hère, en somme, et que sa fameuse grimace n’avait pas conduit à la fortune ; il devait être à l’âge où l’acteur imprévoyant craint le lendemain. Une occasion s’était offerte de gagner la forte somme, d’assurer l’avenir ; il avait accepté. Un engagement comme un autre ! Il l’avait dit lui-même. Et peut-être n’avait-il pas compris, ne comprenait-il pas encore. Cela méritait-il la mort ? Non pas ! le mépris suffisait.

Le poing levé de James retomba ; le jeune milliardaire se détourna.

— Va-t’en ! cria-t-il. Tu n’es qu’un inconscient coquin. Je te fais grâce ; mais garde-toi de reparaître devant moi.

— De quoi ? grogna le faux Gingle en se trémoussant nerveusement. Qu’est-ce que vous dites ? En voilà un ton !

— Je te dis de t’en aller, répéta James, redevenu calme. Je te dispense même des renseignements que je pourrais essayer de tirer de toi. Sans doute, tu n’hésiterais pas à trahir qui te paye ! car tu me sais riche.

Vous me prenez pour un autre ! cria violemment Bobby Staff.

James haussa les épaules.

— Assez de comédie, bouffon ! Tu ne vaux pas un coup de poing. Et tu as trop menti pour que je puisse te croire… Disparais !

Bob Staff paraissait au comble de la rage.

— Ah ! c’est comme ça ? cria-t-il en se mordant les poings et en toisant James d’un air de défi. Ah ! c’est comme ça ?

Mais quelque chose gênait sa colère et en contenait l’explosion. Il avait une évidente envie d’éclater et de riposter aux paroles méprisantes du milliardaire. Mais il n’osait le faire et jetait autour de lui des regards furtifs qui semblaient craindre la proximité d’oreilles indiscrètes et bien cachées.

— Tu te sais surveillé ? railla James, et ça te gêne pour m’offrir de me vendre tes révélations ? Ne regrette rien. Je ne t’aurais pas écouté. Délivre-moi seulement de ta présence.

Il refit machinalement le geste de l’Ange chassant le pécheur du Paradis terrestre. On est acteur ou on ne l’est pas.

Alors, Bob Staff, probablement convaincu, se résigna à l’impudence ; son masque se fit cynique ; il haussa les épaules.

— À votre aise, master Oldsilver ! Je vous cède la place, puisque c’est votre désir. Je vais prendre un fauteuil d’orchestre pour un peu rire à vos dépens. C’est bien mon tour !… Mais souvenez-vous de ce que je vous dis : vous regretterez de m’avoir insulté.

— Vermine ! riposta James avec mépris. Ce n’est pas toi que je crains.

— Il suffit bien que c’en soit un autre ! répliqua le faux Gingle. Bien du plaisir, vieux Jimmy ! Je vous avertis que ça finira très mal !

Et il s’en alla en ricanant.

XVII

DEVANT LE MYSTÈRE

Le faux Gingle disparut derrière un bloc de rocher ; James resta seul, tout seul dans l’étrange cirque, devant l’invraisemblable décor. Brusquement, le sentiment de sa solitude s’abattit sur ses épaules et l’écrasa d’un poids insupportable. Il se vit si faible, en face de tant de forces invisibles, qu’à prétendre les affronter, il deviendrait ridicule.

Son premier mouvement fut de se diriger vers l’aéroplane – son unique chance de salut et d’action. Mais en vain voulut-il remettre le moteur en marche ; la provision d’essence était épuisée ou avait été enlevée.

Désespéré, il se laissa tomber sur un rocher, la tête dans ses mains.

— Que faire ? gémit-il.

On peut, en déclamant, prendre des attitudes magnifiques et trouver pour chasser un traître un geste d’une écrasante majesté. Mais la tirade finie, si le rideau ne tombe pas pour permettre à l’acteur de rester sur son effet et d’attendre que l’acte suivant lui apporte, avec un changement de décor, le renversement d’une situation sans issue, le héros se sent bien petit et bien misérable, qui n’a pour tout arsenal qu’un lot d’imprécations impuissantes. La vie n’a pas d’entr’acte et chaque acteur ne doit compter que sur lui pour dénouer les situations. James dut s’avouer que c’était peu et reconnaître que jusqu’alors il avait été soutenu et réconforté uniquement par la présence et l’assistance du faux Gingle.

Le traître démasqué, le bon génie disparu, James demeurait sans espoir, ne sachant – et c’était à la lettre – de quel côté se tourner. Se relevant, avec un soupir lamentable – aussi lamentable que sa situation – il entreprit de faire le tour du cirque, dans lequel il se voyait enfermé. C’était surtout par besoin puéril d’agir et de prolonger, en agissant, l’agonie d’un espoir qu’il savait être une simple illusion. Quelle porte de salut pouvait-il en effet, découvrir ? Devoir fuir l’eût désespéré, parce que c’était abandonner Perle et qu’il eût été trop certain, allant chercher du secours, de ne pas revenir à temps ; d’autre part, seul contre le Masque aux yeux rouges, inexpugnable et bien entouré, quel moyen d’action avait-il ? la ruse ? C’est affaire aux auteurs de romans d’aventures d’imaginer des situations qui en comportent l’emploi – et il y faut l’aide de maintes « ficelles » dont James se voyait totalement dépourvu. La force ? Il pouvait mesurer la sienne à celle de ses ongles qui se fussent brisés contre le piédestal du palais de Big Johnson, avant de l’avoir même entamé d’un millimètre.

Pourtant, il avança – dans l’enfer sans issue. Les damnés arrêtent-ils l’éternelle promenade ? Les fauves captifs cessent-ils leur ronde inutile autour des barreaux de leur cage ? Ce fut pour se convaincre qu’un cercle infranchissable l’enfermait et que la base des montagnes – colosses ironiques accroupis autour du pygmée qu’il était – défiait son escalade.

M. Gingle (ou si l’on préfère Bob Staff) avait disparu néanmoins ; James put en acquérir la conviction au cours de son exploration. Et cela prouvait l’existence d’une issue. Mais la découvrir était une autre affaire, quand on n’était point de connivence avec le Masque aux yeux rouges.

Le tour avait duré près d’une heure ; toute une autre heure, James, revenu à son point de départ, demeura étendu sur le sol, comme une marionnette que son maître n’anime plus. Vraiment, il ne lui restait qu’à attendre le bon plaisir de l’ennemi. Et s’il plaisait à celui-ci de le laisser mourir de faim au milieu du cirque, sans plus daigner s’en préoccuper, nul ne contemplerait son agonie.

— Ah ! Perle ! gémit-il. Pourquoi ne sommes-nous pas morts ensemble sous les eaux de la cataracte ?

Regret inutile – aussi inutile que tout geste et toute parole. En vérité, il n’avait plus – s’il ne préférait en finir de suite en se broyant la tête contre le piédestal de granit – qu’à fermer les yeux et à attendre la mort, allongé sur le sol. Le silence du cirque était déjà un linceul. Davantage affaissé, James attendit, s’efforçant, pour moins souffrir, d’arrêter dans sa tête le balancier de la pensée, d’être moins de révolte et plus de torpeur.

Un sifflement léger, suivi d’un petit choc, le tira de cet état. Il leva la tête. À deux pas de lui une flèche venait de s’abattre et tremblait encore dans la blessure du sol. À sa tête empennée était fixé un papier.

L’acteur se frotta les yeux. N’était-ce pas un mirage stupide ? Puis, il étendit la main et se saisit du message en grommelant.

— La farce continue… S’il espère me faire marcher encore, il se trompe.

Il déplia pourtant le billet et ses sourcils se froncèrent, parce qu’il était signé : Câlinette.

— Elle a du toupet !

Il dit et il lut – en entremêlant sa lecture de réflexions peu tendres à l’adresse de sa correspondante.

« Cher James ! (Cet aplomb !) Si je vous dis que je me repens de ce que j’ai fait, vous ne me croirez pas. (Parbleu !) Et cependant, c’est la vérité pure. J’étais folle. (Elle l’a toujours été.) Mais j’ai revu Perle – qui est en bonne santé et vous envoie ses amitiés. (Petite Tartufe ! Comme si Perle allait la charger de ses commissions, après ce qu’elle a fait !) Ses reproches m’ont fait honte et m’ont rendu la raison. (Quand je croirai ça, il fera chaud !) »

Au moment où James prononçait ces paroles sceptiques, il ne faisait, remarquons-le, pas précisément froid ; au fond de ce cirque, le thermomètre eût marqué, pour le moins, 29 degrés à l’ombre. Indifférent à ce détail, le jeune milliardaire poursuivit la lecture de l’acte de contrition (imparfaite !) écrit par la cynique Câlinette, en fines pattes de mouche promenées sur papier pelure.

« J’ai résolu de réparer ce que j’ai fait… (Je suis curieux de savoir comment elle compte s’y prendre !)… dans la mesure du possible. (Ah ! Ah ! déjà les restrictions !) Après mûres réflexions, j’ai décidé que ce que je pouvais faire de mieux, c’était de vous donner les moyens de nous rejoindre, Perle et moi. (Surtout Perle, ô Câlinette ! Si vous saviez comme votre endiablée petite personne m’indiffère !… pour ne pas dire plus !) le reste vous regardera. (Parbleu) Je m’en rapporte à votre ingéniosité pour nous tirer des griffes du Masque aux yeux rouges. »

— Nous tirer ! protesta James, indigné et courroucé. Ce cynisme frise la candeur. Est-ce qu’elle s’imagine que je vais l’emmener – si tant est que je puisse emmener quelqu’un !… pour qu’elle recommence à trahir, à la première occasion ? Mais voyons toujours les fameux moyens.

Câlinette les indiquait explicitement.

 

« Donc, cher James, voici l’itinéraire et le Sésame. Et ce n’est pas ma faute s’ils sont un peu compliqués ; comme vous le devinez, ils sont signés « Maboul » et il faut avoir un fameux coup de marteau pour inventer cette façon de se passer de concierge. Recette pour demander qu’on vous tire le cordon. Placez-vous au pied du rocher face à la troisième statue d’homme à tête de cheval. Elles sont reconnaissables, j’imagine, et vous savez compter jusqu’à trois. Faites demi-tour et marchez vers le quartier de roche que vous verrez à votre gauche ; ce bloc semble posé en équilibre sur un autre ; vous en ferez le tour et vous constaterez qu’il porte gravé, sur une de ses faces, un cadran solaire. Repartez alors droit devant vous et comptez quinze pas à grandes enjambées. Vous devrez trouver une grosse pierre sur votre route ; soulevez-la et prenez le revolver qui est dessous. Ce n’est pas une arme ; c’est une clé, et vous allez comprendre.

« Revenez vous placer face au cadran solaire et attendez que l’ombre de la flèche marque la douzième heure. (Cela ne tardera guère.) À ce moment, faites feu sur le milieu du chiffre, exactement sur le milieu et exactement aussi à l’instant où l’ombre y arrivera. Surtout, ne ratez pas votre coup ; il n’y a qu’une balle dans le barillet du revolver. Mais vous êtes un tireur épatant et personne ne vous oblige à vous mettre à trente pas de la cible.

« Faites cela, cher James, et vous verrez le rocher se déplacer, découvrant la porte par laquelle il vous faudra passer. Elle ferait reculer plus d’un visiteur ; mais vous n’êtes pas « froussard » et elle conduit auprès de Perle, sans parler de moi. (Elle ne fait pourtant que ça ! pensa James.) Je sais que vous n’hésiterez pas à entrer, quelle que soit la porte. À bientôt ! Shake hand et vôtre, fidèlement ».

Câlinette. »

 

— Fidèlement ! C’est le bouquet ! ricana l’acteur, en considérant l’ahurissante épître avec des yeux quelque peu effarés.

Il la relut une seconde fois. Le style ébouriffant était trop dans la manière de Câlinette pour l’émouvoir beaucoup ; il la savait capable de plaisanter sous la menace de n’importe quelle arme à feu blanche ou de toute autre couleur. On ne se refait pas. Jamais Câlinette n’avait écrit ni parlé sérieusement. Chez elle, surtout, le ton ne faisait pas la chanson.

C’était peut-être une mystification nouvelle inventée par la terrible enfant ; cet âge est sans pitié. Mais cela pouvait aussi bien cacher une seconde trahison. Deux heures s’étaient écoulées depuis le départ du faux Gingle. Au courant de sa déconfiture, Big Johnson avait pu recourir à Câlinette pour renouer la comédie.

— Ça ne prendra pas ! s’affirma James.

Néanmoins, il jugea convenable de procéder à une première épreuve ; c’était la vérification des premiers « tuyaux » de Câlinette. Cette vérification l’amena à constater la présence du bloc de rocher, ainsi que du cadran solaire.

— Un peu de vrai n’exclut pas beaucoup de mensonges, conclut-il philosophiquement. À l’encontre des fleurs qui s’entourent d’épines, le fallacieux peut se dissimuler sous quelque réalité. Voyons si le revolver existe.

Il existait ; James le découvrit à l’endroit indiqué et s’assura qu’il ne contenait qu’une cartouche. Il revint alors près du cadran solaire. De plus en plus, il se sentait perplexe.

— J’ai environ dix minutes pour me décider, monologua-t-il. Et d’ailleurs, je pourrais toujours ouvrir la porte. Cela ne m’engage à rien.

Ceci dit, il prit la position classique du tireur et assura le revolver dans sa main droite, attendant l’instant de l’élever pour viser le milieu de l’X. Puis il employa les dix minutes à réfléchir.

Sans doute, Câlinette pouvait mentir et elle était sujette à caution. Mais si, par hasard, elle avait dit vrai ?…

Il était moins quatre. James fit un geste signifiant qu’il s’abandonnait à la fatalité.

— Après tout, je ne risque pas grand’chose. Ma position ne peut guère empirer.

Il leva le revolver.

— Allons-y !

Gagnant imperceptiblement, l’ombre avançait sur le cadran ; déjà elle atteignait la pointe extrême des branches de l’X. Avec un petit frisson d’émotion, James visa, guettant ses progrès.

— Feu !

La détonation à peine répercutée par le cirque sonore, une explosion plus formidable suivit. Ensemble, l’ombre et la balle avaient atteint le point central de l’X, et aussitôt la roche oscillante s’abattait, découvrant à l’emplacement de sa base l’orifice circulaire d’un puits.

James poussa une exclamation de surprise.

— Drôle de porte !

Câlinette avait dit vrai ; pareille porte avait de quoi faire hésiter. James s’en fut se pencher sur la margelle et devina, à quelques mètres, la surface miroitante de l’eau.

— Bigre ! pensa-t-il. C’est une manière de suicide qu’elle me propose. La farce est macabre et Bobby Staff a peut-être eu raison de me prédire que cela finirait très mal.

Car il ne pouvait se tromper au sens des lignes mystérieuses de Câlinette. Le puits était la porte ; pour entrer, il fallait piquer une tête.

Et puis, qu’arriverait-il ensuite ? Quelle issue pouvait offrir ce singulier chemin ? Où conduisait-il ?…

— Je verrai bien ! prononça froidement James, en montant sur la margelle.

Machinalement, il avait mis le revolver, vide de cartouches, dans sa poche ; Câlinette avait beau dire, cela pouvait à la rigueur servir de casse-tête.

Prudence n’est pas couardise ; l’amoureux de Perle commença par se faire précéder d’une pierre qui brisa la surface de l’eau et s’y engouffra dans un clapotis ; aucun autre bruit ne suivit.

— Le puits est profond, augura James. Je puis plonger sans risquer de me briser la tête… Mais sapristi ! du diable si je sais comment j’en sortirai !

Hésiter ne sert de rien, quand la décision est prise. Levant les bras, il plia brusquement son buste et se lança la tête la première, ayant si bien calculé son élan qu’il fila entre les parois sans les frôler et atteignit juste en son centre la circonférence de l’eau. C’était un plongeon classique. James s’enfonça dans la masse liquide qui le recouvrit.

Sa descente à travers la couche d’eau fut plus lente, et ce fut sans choc brutal qu’il toucha le fond. Là, d’un souple tour de reins, il reprit la position verticale. Mais avant que ce mouvement fût achevé, il sentit soudain l’eau filer le long de son corps, baisser et s’enfoncer dans des trous invisibles, le laissant à sec, debout au fond du puits. Au même instant, l’intérieur s’éclaira et les parois étincelèrent au ruissellement d’une clarté tombée d’un cercle de lampes électriques à grandes puissances.

En face de lui, James aperçut une ouverture en ogive, entrée d’un souterrain qui s’enfonçait dans le sol.

— Des trucs de féerie ! s’exclama-t-il. Cela ne me change pas du cinéma. Ah ! ça, est-ce que, par hasard, je me débattrais au sein d’un cauchemar où me poursuivraient mes souvenirs professionnels ?

Il se pinça et se reconnut parfaitement éveillé.

— Ce Big Johnson est le roi des fous ! Mais quel metteur en scène il aurait fait ! Sans compter qu’il a dû s’envoyer pour plusieurs millions de décors !

S’étant secoué comme un chien mouillé – il l’était sérieusement – il se décida à s’enfoncer dans l’ouverture. Derrière lui, l’illumination s’éteignit et, replongé dans les ténèbres, il dut avancer à tâtons.

— Fichu chemin ! Ça ne peut conduire qu’au fond d’une oubliette !…

Cette pensée lui fit froid dans le dos, sans toutefois l’immobiliser. À quoi lui aurait servi de retourner sur ses pas ? Le puits avait bien une dizaine de mètres de profondeur et son diamètre était tel que James, si bon acrobate qu’il fût, devait perdre l’espoir de pouvoir remonter. Il continua donc à avancer, les mains étendues, tâtant les murs.

Boum ! Badaoum !… Boum !

Un violent coup de tonnerre, éclatant soudain, le fit sursauter. Des éclairs, en même temps, l’avaient enveloppé ; ils se renouvelèrent d’instant en instant, l’éblouissant au point que leur clarté, trop éphémère, ne lui permettait pas de voir ce qui l’entourait.

— Bon ! Voilà une imitation d’orage particulièrement réussie ! Avec tout autre, ça prendrait ; mais ce Big est un fameux âne d’espérer émouvoir, par de pareils trucs, un artiste de cinéma ! Tout cela est archi connu !… Un lot de vieux clous !… Que va-t-il me servir, à présent ?

Il écarquilla les yeux et fut vite fixé. Devant lui, réveillés par les éclairs, c’étaient des passages d’ombres blanches, qui lui adressaient des gestes menaçants.

— Des fantômes, à présent !… Enfantin ! Grotesquement enfantin !…

Il pressa le pas pour en finir plus vite avec ces piètres épouvantails. Et tout à coup, les éclairs cessèrent et l’obscurité l’enveloppa de nouveau, en même temps qu’un grondement formidable emplissait le souterrain.

Et devant lui quelque chose sortit de l’ombre, fixa sur lui deux gros yeux ardents ; un monstre accourut dans sa direction.

L’acteur milliardaire faillit pousser un cri d’épouvante. Un monstre ? C’en était un et d’une espèce bien particulière – terrifiante en la circonstance. De toutes les « machines à faire peur », chargées par l’imagination démente du Masque aux yeux rouges, de défendre le souterrain contre l’audace des violateurs de mystère, celle-ci était la plus terrible parce qu’elle représentait autre chose qu’une fantasmagorie. L’orage artificiel, les spectres, des bêtises bonnes tout au plus à effrayer des enfants. Mais cette fois, la menace était d’un autre ordre et c’était une horrifiante réalité qui accourait sur James pour le broyer.

Câlinette ignorait-elle ce gardien, déclanché automatiquement par quelque mécanisme dès qu’un visiteur indiscret s’engageait dans le passage ? Sinon, la férocité perverse de la jeune amie de miss Perle dépassait en horreur toute imagination. Pousser James au-devant de ce genre de mort, que devaient précéder d’atroces secondes d’angoisse, était le comble de l’inhumanité.

Le jeune homme passa ses mains sur son front emperlé d’une sueur froide ; ses jambes fléchissaient.

Le monstre qui accourait au-devant de lui n’était autre qu’une locomotive lancée à toute vapeur. Le souterrain était un tunnel, mais un tunnel dont les dimensions (hauteur et largeur) étaient si exactement celles de la locomotive, que celle-ci devait infailliblement broyer tout ce qu’elle rencontrait.

Trébuchant, James heurta un rail, puis un autre – ceux que suivaient le monstre. Alors, convaincu de l’impossibilité d’échapper, il perdit ce qu’il lui restait de sang-froid et, tournant le dos, se mit à fuir follement, poursuivi par les halètements et les trépidations de la machine.

Fuite insensée entre deux rails ! Pouvait-il lutter de vitesse avec la coureuse aux jarrets d’acier ? En réalité, il ne fuyait point. Il tournait le dos à la mort pour ne pas la voir venir.

Mais il n’avait pas fait trois pas, que, devant lui, un rideau noir et rigide s’abattit verticalement, tombant de la voûte ; et le fuyard alla donner de la tête contre une plaque métallique fermant le souterrain.

James poussa un hurlement de terreur et tout son corps se contracta ; collé à la plaque, il attendit une mort à laquelle il ne pouvait plus échapper et dont il s’imaginait sentir, déjà, le souffle brûlant.

Elle ne vint pas… Pourtant, c’était dans son dos que retentissait le fracas. D’un effort, il se retourna et vit la locomotive, dressée devant lui, traînant sa ribambelle de wagons.

Il la regarda… Et tout à coup, la contraction de sa face se changea en un rictus dément ; il poussa un éclat de rire strident et, tirant de sa poche un couteau dont il ouvrit la lame, il le brandit en s’élançant au-devant de la locomotive.

La terreur l’avait-elle rendu fou ?

Un bruit sec, celui d’une étoffe qui se déchire, s’ajouta aux autres bruits ; la locomotive se disloqua et disparut, tandis que le bras de James, passant au travers de la toile qu’il venait de fendre, en écartait les lambeaux.

— Un écran ! hoqueta-t-il d’une voix où vibraient les derniers frémissements de son effroi. Satané Big ! C’est une fameuse blague ! Voilà qu’il m’a fait prendre pour du réel la projection cinématographique d’un train en marche ! Compliments pour les bruits ! C’était vivant, ma parole ! Pas étonnant que je m’y sois trompé !…

Calmé, il s’irrita et jura.

— Mais, sacredié ! est-ce qu’il n’a pas fini de se moquer de moi ? Toujours des « trucs » ! Toujours des « effets » ! Faut-il que je sois niais pour m’y laisser prendre !…

De fait, depuis qu’il était tombé entre les mains du fou, les procédés de celui-ci à son égard n’avaient guère varié ; c’étaient toujours des préparatifs terrifiants, des apprêts de supplices qui s’achevaient en mystification. Faire peur et se moquer, le Masque aux yeux rouges semblait prendre à ce jeu un plaisir d’enfant. Mais qu’attendre d’un fou ? Le chat joue avec la souris jusqu’à ce qu’il la croque.

Remis de son émotion, James se dit encore que, cette fois, le « truc » n’avait pas été monté spécialement pour lui. Il attendait les curieux et se déclanchait sans doute automatiquement. Avait-il déjà servi ? Combien avaient résisté à l’épreuve ? l’acteur se plut à imaginer qu’il serait le premier à pousser plus loin.

— D’autres épreuves m’attendent sans doute, se dit-il. Mais, cette fois, je suis averti. Big ne pourra plus me faire peur.

Les fantasmagories paraissaient finies ; le souterrain déroulait librement son interminable boyau, devenu silencieux, et James put avancer sans qu’aucune autre apparition vînt tenter de l’intimider.

Cent pas encore et il aperçut une lueur assez faible, vraisemblablement projetée par une lampe posée dans une niche, à un tournant du boyau.

Comme James en approchait, il suspendit soudain sa respiration et ralentit sa marche, qu’il s’efforça de rendre silencieuse. Une ombre se détachait sur la muraille, celle d’un homme immobile qui attendait, embusqué là et armé jusqu’aux dents ; car, à sa silhouette noire, s’ajoutaient celles d’un coutelas formidable et d’un pistolet à long canon.

Il était en sentinelle au tournant du boyau, entre la lampe et la muraille opposée ; c’était à cette circonstance que sa présence devait d’être trahie par son ombre. Et James pouvait s’en féliciter : sans cette chance, il serait tombé sur le coutelas et eût été égorgé sans avoir fait : ouf !

Son couteau d’une main, son revolver de l’autre – celui-ci tenu par le canon – il s’avança avec circonspection, calculant, d’après l’ombre, la position de l’homme. Arrivé au tournant, il bondit, projetant en avant ses deux poings armés – qui retombèrent dans le vide. Il poussa une exclamation de dépit.

— Décidément !

Le souterrain était vide ; la lampe accrochée à la paroi montrait un escalier d’une dizaine de marches au haut duquel s’apercevait une porte entrebâillée. La sentinelle avait-elle fuit par là ?

James se retourna. Sur la muraille, l’ombre maintenant dansait ironiquement ; elle pâlit et s’effaça. Quelque projection encore !

— Jusqu’au bout ! murmura Oldsilver, résigné.

Il y était ; en quatre bonds, il gravit les marches et poussa la porte.

— Cette fois, il va bien falloir rentrer dans le réel !

XVIII

UN RÔLE DANGEREUX

— Le voilà !… Allez-y !

Ces paroles – lancées par qui ? accueillaient James au moment où il franchissait la porte.

Et aussitôt, la scène commença.

« La scène » ! Ce mot devait fatalement venir à l’esprit et rien, en vérité, ne ressemblait moins à la réalité, davantage à la fiction, que l’ensemble des personnages et du décor qui attendaient le jeune milliardaire.

Nous disons : personnages et décor ; et nous prononcerions, volontiers, le mot de mise en scène pour caractériser les préparatifs ultimes du Masque aux yeux rouges. Et ces mots pouvaient s’appliquer aussi exactement à toutes les phases – à toutes les scènes de la tragi-comédie dont il avait forcé James Oldsilver à devenir le héros.

C’était indiscutable : Big Johnson – cela tenait à sa folie ou plutôt c’était sa folie – avait la manie du théâtre, la hantise du ciné et il transportait dans la vie, dans « sa » vie, leurs trucs et leur artificiel. Il montait des drames vécus avec un tel luxe de fantasmagories et d’extravagances, qu’on les eût déclarés invraisemblables, s’ils avaient eu des spectateurs plus désintéressés que Bobby Staff – ce comparse ou ce complice ! – et James, trop mêlé au drame pour pouvoir le juger.

Ayant constaté – à ses dépens – cette manie du Masque aux yeux rouges, l’amoureux de miss Perle aurait trouvé tout naturel – s’il y avait réfléchi – que la scène qui allait être le dénouement eût été montée et préparée par Big Johnson comme un dernier acte de drame.

Il ne s’étonna donc pas du cri qui l’accueillit, pas plus que du remue ménage qui se fit à son entrée (et qui rappelait, un peu, la confusion des acteurs surpris par le lever du rideau et se hâtant de prendre la place et la pose indiquée par leur rôle.) Il pensa seulement, avec un serrement de cœur :

— Je suis attendu… C’était un piège ! Et une fois de plus, il maudit la perfide Câlinette.

Mais il n’eut, pour réfléchir ou maudire, nul loisir. De suite, le drame machiné par Big le reprit à la gorge et l’affola, le bouscula, au point que ses actes et tous ses gestes ne furent plus que des réflexes.

Nous avons parlé de mise en scène. Voici en quoi elle consistait.

La scène – la salle dans laquelle l’acteur venait de pénétrer – ne présentait point les dimensions colossales auxquelles on se fût attendu, à en juger par celles du dehors. C’était une pièce assez banale et de dimensions fort restreintes, violemment éclairée, d’ailleurs, selon les méthodes chères au fou.

Le fond en était constitué par une large baie ouverte sur l’espace – une prairie ensoleillée, de la verdure et du ciel. Une tapisserie flottante et susceptible de glisser sur ses tringles fermait le côté droit – côté cour – et quatre poussahs hilares et grotesques, entourant Big Johnson, occupaient la scène. Tout dans l’attitude, gestes et jeux de physionomie de ces personnages, était combiné pour rappeler au spectateur qu’il se trouvait en présence de fous – chez les fous !

Chez les fous !…

Plus violemment encore, la mise en scène du côté gauche – du jardin – était destinée à imposer cette impression. Là, point de rideau fermant et dissimulant la coulisse ; celle-ci s’offrait aux regards derrière une grille aux solides barreaux ; et c’était une sorte de cage qui la constituait – une cage enfermant non des fauves, mais une douzaine de folles échevelées et hagardes, hurlantes, sinistres, atroces à voir – des furies dont les ongles et les dents appelaient une victime à déchirer.

James vit cela – à peine – d’un seul coup d’œil ; mais il n’eut pas le temps de se demander pourquoi on le lui montrait.

Entre cette vision et son œil, Big Johnson, entouré de ses quatre fous, s’interposait et lui criait, avant qu’il eût pu faire un pas :

— Ah ! Ah ! mister Oldsilver ! On n’attendait plus que vous pour la grande scène finale… Ah ! Ah ! Vous devinez ce que c’est ? Ah ! Ah !

Il semblait plus surexcité encore qu’à l’ordinaire et se trémoussait au milieu de ses poussahs, gloussant :

— C’est la mort de Perle, naturellement !… Le tableau s’appelle : miss Perle livrée aux folles !

Il fit un geste, et James vit et comprit.

On voit l’éclair : on entend le coup de tonnerre. Combien cela a-t-il duré de secondes ? On n’aurait pas eu le temps d’un geste ; on a celui de penser, de tant penser qu’après, pour se rappeler ces pensées, pour les formuler, plusieurs minutes sont nécessaires.

Un tintamarre infernal éclata : cris des poussahs, rugissements de Big, clameurs des folles. Le tout mêlé au fracas de tamtams et de gongs, frappés derrière la tapisserie par des musiciens invisibles.

Une femme qui se débattait et criait – criait, tournée vers James, des paroles qu’on n’entendait pas – traversa la scène, fut entraînée et projetée dans la cage des folles, dont la grille cadenassée, se referma sur elle.

L’amoureux avait reconnu miss Perle – miss Perle aussitôt entourée, happée et submergée par les furies.

Il vit cela et comprit.

Et il agit.

Mais déjà c’était fini et un rideau de fer, retombant sur l’horreur, lui ôtait à la fois la vision et la possibilité d’intervenir.

Il comprit cela – que de pensées en dix secondes ! – que miss Perle était morte et qu’il n’y avait plus qu’à se venger.

Il avait bondi… Quatre mètres à peine le séparaient de Big et des fous. Il pensa d’un seul élan les franchir et sauter à la gorge du démon.

Mais il se heurta à un obstacle invisible, à une surface lisse et polie et translucide – du verre – une glace sans tain interposée par la prudence de Big pour séparer le bourreau de miss Perle de la colère et du désespoir de l’amoureux.

Il pensait à tout, ce Big !

Du verre ? Oui, sans doute, il fallait que James pût voir la scène ; et par un raffinement de barbarie, on voulait que jusqu’au dernier instant, il ignorât la barrière et ne se crût point séparé de son ennemi.

Seulement, c’était un bien fragile obstacle ! avait-il vraiment prévu le degré de fureur – presque de folie – auquel allait atteindre James, fureur ou folie qui rendraient son élan irrésistible.

La glace ne l’arrêta qu’une seconde ; aussitôt, ses poings forcenés, armés du couteau et du pistolet, s’abattirent et firent voler en éclats le fragile rempart.

Il put passer par la brèche… s’élancer…

Sur sa face contractée, dans ses yeux hagards, Big lut soudain la frénétique volonté de tuer. Il poussa un cri de terreur et se précipita hors de la pièce.

Derrière lui, James galopa…

 

*    *    *

 

La soif du meurtre – et cette soif possédait l’acteur – donne des ailes ; mais la peur n’en donne pas moins. Pour l’instant, ce dernier sentiment, irrésistible, irréfléchi, s’était emparé du Masque aux yeux rouges et rien d’autre que le désir de fuir n’existait en lui.

C’était pourtant un colosse aux poings formidables ; en face de James, il avait une fois prouvé sa force.

Mais la haine qui jaillit des yeux humains en fulgurants éclairs est douée d’une étrange puissance. Entre deux hommes qui se haïssent, les haines se mesurent avant ; les corps et l’issue de la lutte est déjà décidée. La plus forte l’emporte ; celui qui hait le plus, sera le vainqueur. Sa volonté dominera, quelle que soit la force physique de l’autre.

Ce vainqueur désigné, c’était James ; l’épouvante irraisonnée de Big Johnson l’avouait. Et c’est pourquoi ce dernier avait pris la fuite.

Il volait… Quelques marches le séparaient de l’extérieur ; il les franchit d’un bond. James fit de même, les yeux rivés sur son ennemi, ne voyant que lui. Il ne sut point qu’à la suite du Masque aux yeux rouges, il traversait une pelouse ; mais il vit que Big courait vers une sorte de hangar sous lequel s’abritaient des chevaux scellés ; et devinant l’intention du bourreau de Perle, il voulut redoubler de vitesse.

C’était impossible ; sa hâte égalait peut-être, mais ne dépassait pas celle de Big Johnson. Celui-ci atteignit les chevaux avant d’avoir été rejoint ; un prodige de voltige le jeta sur le dos du premier qui bondit sous le choc, se cabra, fut maîtrisé et partit au triple galop, affolé par une secousse du mors et la pression des genoux du cavalier.

Damnation !

Les dents serrées ne s’ouvrirent pas pour laisser passer ce juron ; déjà J. Oldsilver empoignait la bride du second cheval et sautait en selle. La galopade furieuse fut double et les chevaux, emportant leurs cavaliers à une vitesse vertigineuse, se ruèrent l’un derrière l’autre, à travers l’espace libre d’une suite de prairies.

Du perron, des voix terrifiées crièrent. James distingua son nom et aussi deux supplications.

— Arrêtez !… Écoutez !…

Il ne tourna même pas la tête.

Désormais, l’issue de la poursuite dépendait moins de la volonté des maîtres que de la sûreté du galop des chevaux. Que le premier bronchât, et c’en était fait du Masque aux yeux rouges ; que le second s’abattît, et James, réduit à l’impuissance, verrait son ennemi lui échapper.

L’un et l’autre le comprenaient et leurs mains tenaient ferme les montures ; courbés sur les encolures, ils galopaient.

De temps à autre, Big Johnson se retournait pour voir si James ou lui gagnaient du terrain ; sa face convulsée par la terreur apparaissait ; car les cordons de son masque s’étaient brisés et le loup protecteur pendait sur sa poitrine.

À diverses reprises, il tenta de crier quelque chose – une supplication – que James n’entendit pas plus que les appels poussés tout à l’heure, derrière lui… Les mâchoires du Masque aux yeux rouges tremblaient trop ; ses dents, s’entrechoquant, rendaient ses paroles inintelligibles. D’ailleurs, aucune prière n’eût arrêté l’élan vengeur de l’amoureux. La fuite était la seule chance de salut de Big.

La vitesse des chevaux s’équivalait ; entre eux, la distance ne diminuait pas. Cette constatation n’apaisa point la frayeur du Masque aux yeux rouges ; mais elle irrita James, qui souhaita bondir par-dessus le col de sa monture. Sa douleur d’avoir entrevu la fin tragique de miss Perle et son désir de venger l’actrice, ne diminuaient pas sa lucidité ; il conservait un certain sang-froid qui s’appliquait uniquement à ce qui concernait sa vengeance. Et parce que le but, hors de sa portée, paraissait trop lointain à son impatience ; parce qu’il redoutait de le voir s’éloigner davantage et lui échapper, il rumina, tout en galopant, la meilleure tactique à employer pour écourter la poursuite et il examina le harnachement et la selle dans l’espoir d’y découvrir une arme.

Les fontes étaient vides ; mais à l’arçon pendait un paquet de cordes, que James reconnut et dont il s’empara avec un grognement de joie. C’était un lasso.

Encore un exercice, encore un « sport » qu’il avait pratiqué au cours de sa carrière de vedette cinématographique ; il y excellait. En quoi n’excellait-il pas ? Il se rappela qu’une fois il avait, pour obéir aux indications d’un scénario, arrêté par ce procédé un cheval emballé qui emportait miss Perle. Aujourd’hui, sa main tremblerait moins encore.

Il lança le lasso qui se déroula dans l’air et s’abattit, enveloppant le buste du Masque aux yeux rouges. Arraché de sa selle, le colosse roula à terre, tandis que sa monture, délestée, s’enfuyait.

Rugissant de joie, James arrêta son cheval, sauta à terre et courut à son ennemi. Celui-ci n’était pas seulement paralysé par le lasso ; il gisait, évanoui, la rude chute qu’il venait de subir lui ayant fait perdre connaissance.

Il était à la merci de James, fou de haine.

— Tu vas mourir ! cria farouchement l’amoureux de miss Perle en se penchant sur le dément.

 

*    *    *

 

L’entrée en scène de James Oldsilver, ses manières de forcené n’avaient pas terrorisé que le Masque aux yeux rouges. Tous les autres spectateurs en demeurèrent sidérés.

Chose étonnante, bien que l’intervention de l’amoureux de Perle fût évidemment attendue et eût été provoquée avec la complicité de Câlinette, nulle autre précaution n’avait été prise que la cloison de verre. Sans doute, Big Johnson s’était attendu à une scène d’effrayant désespoir, mais point au frénétique accès de fureur en présence duquel il avait perdu la tête – si tant est qu’on puisse employer cette expression en parlant d’un insensé.

Ses compagnons en firent autant et leur attitude couarde laissa le champ libre à l’attaque de l’acteur. Manifestement, chacun d’eux ne songea qu’à se garer de l’ouragan. Mais leur frayeur eut un singulier effet ; à partir de cet instant, les fous cessèrent de se comporter en fous ; ils parurent avoir subitement recouvré la raison.

Tous quatre pâlirent, et s’entreregardèrent.

— Je ne voudrais pas être dans la peau de Big ! dit le premier.

Les autres approuvèrent et l’un d’eux proposa timidement :

— Donnons l’alarme… ou gare la casse !

Ils s’élancèrent dehors, en criant :

— Arrêtez-le !… Rappelez-le !… Il a cassé la glace !…

C’était ces clameurs de détresse que James avait entendues et dédaignées. Elles eurent un autre effet dans la mystérieuse demeure ; de toutes parts, surgirent des gens affolés qui s’interrogèrent.

— Qu’est-ce ?… Que se passe-t-il ?…

À tous, les poussahs répondaient, en désignant le fugitif et son poursuivant.

— Oldsilver a voulu sauter sur Big… Il lui donne la chasse.

Et tous déclaraient avec des mines consternées.

— Ça devait finir par là !

On aurait tout à fait dit des gens sensés. Et pourtant ! On était chez Big le fou, dans son palais de la folie et parmi ce groupe, si raisonnable, on pouvait reconnaître, outre les poussahs, les folles qui avaient déchiré miss Perle ! Mais d’autres visages se mêlaient à eux : Câlinette ! le faux Gingle ! particulièrement inquiets, ces deux-là !

— Eh bien ! nous voilà propres ! criait Bobby Staff, en gesticulant.

Et Câlinette émit, les sourcils froncés :

— Big a eu tort de se sauver.

— Il a eu raison ! S’il était resté, James lui tordait le cou devant nous.

Le faux Gingle avait à peine prononcé cette phrase, qu’un bolide tomba au milieu du groupe consterné.

— Qu’est-ce que vous fabriquez là ?… Il faut courir… Il faut l’arrêter et le calmer… Aux chevaux !… Aux chevaux !…

C’était le petit homme noir – le petit diable, comme l’appelait Mr Gingle ; et ce diabolique homuncule paraissait plus surexcité que jamais.

Électrisés par son apostrophe, tous se précipitèrent vers le hangar et en un instant une douzaine de cavaliers furent en selle, Bob Staff en tête.

Le petit homme noir voulait en faire autant. Câlinette l’interpella.

— Big est frit… James va sûrement le zigouiller, affirma-t-elle.

Le petit homme sursauta et se retourna.

— Tu crois ? demanda-t-il d’une voix troublée.

— Parbleu ! Fallait pas lui laisser croire que Perle était morte.

Alors le petit homme, laissant éclater un brusque désespoir, fit mine de s’arracher les cheveux.

— Cours, Câlinette ! Il est peut-être encore temps ! Tu le calmeras !

— Ah ! ouiche ! moi surtout ! riposta la fillette en haussant les épaules. Il ne m’écoutera pas, moi !…

— On ne va tout de même pas laisser démolir Big ! gémit le petit homme.

Preste, Câlinette fit demi tour et partit en courant vers les bâtiments.

— Où vas-tu ?

Ayant crié cette question, à laquelle elle ne daigna point répondre, le petit homme se ravisa.

— Au fait, elle a raison ! C’est la seule chance du gros Big ! murmura-t-il.

Et sautant sur le dos d’un poney rageur, il partit au galop.

XIX

TOUT TOURNE

À quelque distance de l’endroit où était tombé le Masque aux yeux rouges, il y avait un point de vue pour ainsi dire classique, tellement il semblait fait pour tenter l’appareil photographique et arrangé pour servir de cadre aux scènes les plus dramatiques. Le tapis de la prairie s’interrompait brusquement et laissait apparaître un sol dénudé et caillouteux, auquel succédait presque aussitôt le roc ; une faille s’ouvrait là, enfermant un torrent. Mais, comme l’un des bords – celui sur lequel se trouvaient James et son prisonnier – était plus élevé que l’autre, il semblait le rivage d’une baie de nuages ; un pin y avait poussé qui penchait au-dessus de l’abîme des branches difformes, dont l’une se découpait sur le ciel à la façon d’un bras de potence.

James remarqua cette branche et ses yeux jetèrent une lueur.

Ce n’était plus un homme en possession de son équilibre mental ; mais ce genre de folie peut se traduire par une apparence de sang-froid. Jamais l’acteur n’avait paru aussi maître de ses nerfs qu’au moment où il se courba pour achever de garrotter le Masque aux yeux rouges. Il jeta au petit pin un regard approbatif et murmura :

— Ce sera parfait.

Puis, saisissant l’extrémité du lasso, il traîna vers l’arbre le corps de son ennemi, que les secousses et les meurtrissures tirèrent de son évanouissement.

Big Johnson ouvrit des yeux pleins de terreurs, constata sa misérable situation et gémit :

— Vous n’allez pas me tuer, James Oldsilver ?

Ils étaient arrivés au pied de l’arbre – au bord de l’abîme. James s’arrêta, prit son couteau et coupa méthodiquement le morceau inutilisé de lasso, dont il mesura la longueur qui le satisfit. À l’une de ses extrémités, il fit un nœud coulant et déclara froidement :

— Si !

Et il attacha la corde à la branche.

À cette vue, Big Johnson devint livide ; ses yeux reflétèrent une atroce terreur ; sa mâchoire se mit à trembler violemment ; il voulut parler, mais seuls des sons indistincts s’échappèrent de ses lèvres.

Sans lui accorder la moindre attention, James poursuivait sa besogne. Il passa le nœud coulant autour du cou de Big.

— Miss Perle Rose a souffert davantage, dit-il d’une voix qui trembla. Je n’y veux pas penser : car je te torturerais. On a prétendu que tu étais fou et je le crois. C’est de cela que je tiens compte, vois-tu. Tu n’es pas responsable… Mais tu n’en es pas moins un monstre et je dois débarrasser la terre de la bête dangereuse que tu es.

— Assez ! Assez ! bégaya Big Johnson, vert de terreur. Vieux camarade, il ne faut pas…

Il essaya de se rouler sur le sol pour échapper à James ; mais la corde était autour de son cou.

— Elle n’est pas morte ! Elle ressuscitera ! hurla-t-il, la face violette et les yeux hors des orbites.

La phrase s’étrangla dans sa gorge ; James haussa les épaules et tira sur le nœud coulant.

— Au… au se… cours ! grogna Big.

Ses yeux s’étaient fixés ; ils exprimaient à la fois la terreur et l’espoir, l’une et l’autre poussés à leur paroxysme. James suivit la direction de ce regard et vit accourir au galop une troupe de cavaliers.

— Ne te réjouis pas, ils arriveront trop tard pour te sauver.

Et il empoigna à bras le corps le Masque aux yeux rouges pour le pousser dans l’abîme. Big Johnson, ne pouvant parler, se mit à jeter des cris lamentables.

De loin, les cavaliers les voyaient se détacher sur le ciel et pouvaient suivre tous les détails de cette scène. L’imminence du péril que courait Big parut les affoler ; ils se mirent à cravacher leurs montures. En même temps, des cris parvinrent jusqu’à James.

— James !… Arrêtez !… Attendez !…

Le jeune homme tressaillit et releva la tête ; cette supplication avait été criée par une femme galopant en tête de la troupe.

— C’est une hallucination ! balbutia-t-il, j’ai cru l’entendre !

Mais sa main tremblante avait lâché la corde. Big Johnson put respirer et clamer :

— C’est elle ! C’est bien elle !… Elle vient !… Elle vous expliquera… Attendez !…

Et l’amazone, lancée au triple galop, se dressait sur ses étriers, continuant à crier :

— James !… au nom du ciel, ne le tuez pas !… Je suis vivante !

Alors James Oldsilver, se relevant, se mit à courir comme un fou au devant de la femme.

— Perle !… Perle !…

Il la voyait, maintenant ; il distinguait son visage, c’était celle qu’il avait crue morte. Délirant de joie comme il avait déliré de douleur, il se jeta au devant du cheval, au risque de se faire renverser et piétiner. Mais Perle était une écuyère consommée ; elle fit faire un écart à sa monture, évita James et, se jetant à bas de la selle, tomba dans les bras du jeune homme. Ils s’étreignirent en pleurant tous deux, secoués par une égale émotion.

— Oh ! James !… James ! Qu’alliez-vous faire ? sanglota l’actrice.

— Vous venger, ma chérie ! répondit-il avec exaltation, en posant ses lèvres sur les cheveux blonds.

Cela donna aux autres cavaliers le temps d’arriver, de sauter à terre et de se précipiter vers le Masque aux yeux rouges qui commençait à se sentir un peu plus rassuré. M. Gingle et le petit homme noir furent des premiers à le palper et à l’inventorier avec une touchante sollicitude.

— Ouf ! fit le premier, en poussant un soupir d’aise.

— Il est complet ! constata froidement le second. Aucun mal ! Ail right !… Il n’y a rien de cassé.

— Au contraire ! remarqua Câlinette, en lorgnant malicieusement James et Perle. Il me semble que ça s’arrangera.

La tête de miss Perle s’éloigna un peu de celle de son amoureux, sans pourtant quitter son épaule. Elle murmura, avec une adorable confusion.

— Cher James ! à quoi m’obligez-vous ?… Me voilà horriblement compromise !

— Il réparera ! clama Câlinette, en dansant autour du couple une gigue frénétique. Mais ça a failli mal finir… Il avait déjà le pied dans le crime. Ah ! James ! vous pouvez vous vanter de nous avoir donné chaud !

— Fichtre oui ! approuva le faux Gingle, en s’épongeant le front.

Et tous, tous depuis le petit homme noir, plus frétillant que jamais, jusqu’au Masque aux yeux rouges qu’on venait de délivrer de ses liens et qui ne semblait plus du tout, mais là plus du tout en vouloir à Perle ni à James, tous opinaient du bonnet et faisaient signe qu’ils avaient en effet très chaud.

Et quand ils eurent un peu repris haleine – car visiblement l’émotion, autant que la rapidité de leur course, leur avait coupé le souffle – le petit homme noir déclara, avec un ricanement satanique :

— Puisqu’il n’y a rien de cassé et que l’ami Big est toujours debout, on va pouvoir continuer… où on en était resté.

À ces paroles, qui le firent tressaillir, James se redressa et, sans lâcher la taille de miss Perle, toisa le petit homme noir d’un air qui disait clairement :

— Je ne sais trop quelle menace vous entendez par là… Mais venez-y !

Toute cette succession de scènes avait été trop rapide pour qu’il eût pu se « mettre à la page ». Il demeurait ahuri par l’imprévu des événements et n’en retenait, tout d’abord, qu’une chose : c’était qu’il tenait dans ses bras miss Perle, laquelle n’avait pas l’air de trop s’y déplaire.

Mais quant au reste, c’était du mystère, de l’incompréhensible ! Comment son amie était-elle saine et sauve ? Pourquoi accourait-elle arracher à sa colère leur commun bourreau ? Que faisaient là le faux Gingle et Câlinette – ces deux traîtres !… impudemment épanouis et qui semblaient ravis de leur personnage ?

Et que signifiait la transformation inouïe des autres – les fous, les furies et le Masque aux yeux rouges lui-même, devenu tout à coup inoffensif et cordial ?

Après tout, James avait bien le droit de suspecter cette trop rapide conversion et de se demander si l’arrivée de miss Perle n’avait pas été une simple diversion, habilement provoquée pour soustraire Big Johnson à sa colère ? Ce but atteint, le drame n’allait-il pas, selon l’expression du diabolique petit homme noir, reprendre et continuer ?

Le jeune milliardaire promena sur le cercle un regard menaçant.

Mais avant même que ce regard se fût fixé sur le Masque aux yeux rouges, celui-ci se rejetait en arrière et répondait à la proposition du petit homme noir par un geste de protestation éperdue.

— Ah ! non !… J’en ai assez, moi !… J’envoie tout au diable !

James écarquilla les yeux et vit sourire miss Perle.

— Ne devinez-vous pas ? fit-elle. C’était du ciné !

Puis elle joignit les mains et demanda, avec une tendre inquiétude dans la voix :

— Est-ce que vous me pardonnerez cette farce, James ?

 

*    *    *

 

Du ciné !… Une farce !… James ouvrait des yeux de plus en plus effarés. Il lui semblait que sa tête s’emplissait de bourdonnements et qu’autour de lui le paysage se mettait à danser une valse effrénée.

— Vous n’allez pas perdre la boule ? cria Câlinette, qui contemplait avec une gaité narquoise l’ahurissement de son ex-partenaire.

— Il y aurait de quoi ! balbutia piteusement celui-ci.

Miss Perle lui avait pris les mains.

— Regardez-moi, James, pria-t-elle.

Il essaya de sourire.

— Ça tourne un peu ! avoua-t-il.

— C’est ça ! cria l’impétueuse Câlinette. Vous y êtes, James. Ça tourne ! Ça a tourné !… Nous tournons… Tâche de lui expliquer, Perle. Autrement, il va battre la campagne. Et d’abord, présente lui ce personnage diabolique.

Elle désignait le petit homme noir, qui s’avança en se frottant les mains.

— C’est juste ! dit miss Perle. James, voici Master Tich, l’auteur du scénario et en même temps notre metteur en scène… Je vous conterai tout à l’heure comment nous avons fait sa connaissance, Câlinette et moi… Et voici Fred Harwey, un bon camarade qui ne vous gardera pas rancune d’avoir failli, par vous, passer de vie à trépas.

Tout à tour, le petit homme noir et le Masque aux yeux rouges, dont l’actrice venait de révéler l’identité véritable, s’approchèrent de James, qui leur serra cordialement la main.

— Enchanté, M. Oldsilver ! affirma le frétillant M. Tich.

— Sans rancune ! déclara Fred Harwey. Vous m’avez fait passer un mauvais quart d’heure, James Oldsilver ; mais vous me deviez déjà pas mal de mauvais moments et, naturellement, vous ne pouviez pas deviner que c’était une comédie…

— Puisqu’on avait pris toutes les précautions possibles pour vous persuader du contraire ! acheva Câlinette.

— Cela m’a même coûté assez cher ! soupira M. Tich.

— Et à moi donné bien du mal ! renchérit le faux Gingle. Ah ! vieux camarade ! c’était un fameux rôle !… mais bien difficile à tenir !

Tour à tour. James les observait d’un œil morne.

— Un scénario !… Un rôle !… Mais pourquoi ? pourquoi ? demanda-t-il en se pressant de ses deux mains son front qui lui semblait sur le point d’éclater.

— Un scénario… celui que vous avez refusé quand je vous ai proposé le rôle par téléphone, expliqua M. Tich. Je ne me tiens jamais pour battu et je m’étais juré que vous joueriez le rôle. Ce n’était qu’une question de dollars… Mais avec une publicité raisonnable qui répandra cette petite histoire, je compte bien que la « bande » me fera rattraper la somme, augmentée d’un coquet bénéfice.

Il frappa dans ses mains et soudain, de tous les coins du paysage, surgirent des « tourneurs » armés de leurs appareils. Vingt objectifs cinématographiques visèrent James, Perle et leur entourage.

— J’en avais fourré partout ! jubila le petit homme noir. Depuis le moment où vous avez fait la connaissance de mes hommes, M. Oldsilver, vous n’avez pas esquissé un geste qui n’ait été « filmé ». Ah ! c’est une mise en scène qui m’a donné du fil à retordre et je ne recommencerais pas demain ! Mais enfin, le résultat est là !

Il frappa sur un des appareils.

— Oh ! cria James, illuminé.

Palsambleu ! voilà qui était digne d’un imprésario yankee ! l’histoire devenait claire, aussi lumineuse que les flots de lumière électrique dont certaines de ses parties avaient été « éclairées ». Point n’était besoin maintenant, à James, de l’entendre ; il la devinait d’avance et la reconstituait dans ses moindres détails.

Mais comme c’était la bouche de miss Perle Rose qui lui fournissait l’explication, il but néanmoins les paroles de sa bien-aimée.

— James, j’ai agi comme une sans-cœur… et vous savez que je l’étais ! confessa la belle actrice. Mais prenez-vous-en à Câlinette, qui m’a poussée à cette folie !

— C’est cela ! Accuse-moi lâchement ! J’ai bon dos ! répliqua l’enfant terrible. N’empêche que tu as marché autant que James et que, par dessus le marché, tu t’es prise à ton propre piège… Car il n’était pas écrit dans le scénario que tu deviendrais amoureuse, pour de bon amoureuse de James. Et si j’en crois mon petit doigt et plus encore mes grands yeux…

— Tais-toi ! interrompit miss Perle, plus rose que jamais en menaçant du doigt son indiscrète confidente, laisse-moi raconter ; toi, tu mets le dénouement avant le prologue.

Le prologue, c’était la visite qu’elle avait reçue après le départ de J. Oldsilver – celle de l’obstiné M. Tich qu’accompagnait le gigantesque Fred Harwey. À ce moment, l’auteur-metteur en scène connaissait déjà le refus de l’amoureux déconfit et sa résolution de ne plus faire de cinéma. Mais M. Tich avait son projet – dont la réalisation nécessitait la collaboration (il faudrait presque dire la complicité) de miss Perle et de Câlinette, sans parler de quelques autres plus aisées à obtenir. On conçoit qu’il voulut à tout prix pénétrer jusqu’à l’actrice. M. Tich était un homme terriblement énergique et ingénieux qui ne reculait devant aucun moyen. On a vu de quelle façon il avait forcé la porte de miss Perle.

Ayant suffisamment terrifié l’actrice par la mise en scène de son entrée, il profita de son effroi pour exposer sa petite affaire.

— Un rôle en or, chère Miss, avait-il affirmé. Je vous apporte l’occasion d’atteindre aux plus hauts sommets de la gloire. Vous jouerez dans une œuvre dont l’originalité ne sera jamais dépassée. Après moi, il faudra tirer l’échelle. C’est monumental !

Ce fut l’avis de miss Perle lorsqu’il eut exposé son projet, qui consistait simplement à faire jouer James, malgré lui et sans qu’il s’en doutât, en exploitant le sentiment très tendre qu’il nourrissait à l’égard de l’actrice.

Que fallait-il pour réussir ? Quelques modifications au scénario et une série de dispositions qui donneraient aux scènes successives une apparence de réalité. En les reliant entre elles de façon à supprimer toute solution de continuité, il ne devait pas être impossible donner à James l’illusion d’une aventure réelle, la supercherie de M. Tich était si audacieuse qu’il ne pourrait venir à l’esprit de James de la soupçonner. Et de fait, ce dernier ne s’en était point avisé. Il est vrai que la folie supposée de Big Johnson rendait vraisemblable les pires incohérences.

— Les choses ont pourtant failli se gâter plus d’une fois, confessa le metteur en scène. D’abord, miss Perle n’a collaboré qu’à contrecœur. Et sans miss Câlinette, je crois bien qu’elle aurait refusé de prendre part à cette mystification.

— Soyez fier, James ! intervint Câlinette. Pour la décider, il a fallu lui insinuer que c’était une façon de vous mettre à l’épreuve, sans trop de danger… Elle voulait un héros, vous vous souvenez ?… Eh bien ! l’occasion était unique de voir s’il y avait en vous l’étoffe suffisante. Vous seul ne deviez pas savoir qu’il s’agissait d’un rôle… Vous y avez, d’ailleurs, été admirable !

— Admirable ! répéta miss Perle. Mais j’ai été bien imprudente et j’ai failli être bien punie ! En dépit de toutes les précautions prises, il s’en est fallu de peu que vous ne périssiez noyé, mon pauvre James ! Cette partie de la scène n’était pas truquée…

— Pas plus que votre dévouement, chère Perle !

— À ce moment-là, je voulais tout vous avouer.

— Et c’est pourquoi j’ai trahi, expliqua cyniquement Câlinette. Ça s’accordait, d’ailleurs, merveilleusement avec le scénario. M. Gingle et M. Tich l’ont compris de suite. Ils ont marché. Je pense que vous ferez des excuses à ce pauvre Bobby, que vous avez si copieusement injurié !

James, maintenant, souriait. Après tout, la farce était drôle et il songeait d’autant moins à s’en fâcher qu’elle avait singulièrement avancé ses affaires auprès de miss Perle.

— Bobby Staff n’a pas été le plus maltraité, observa-t-il. Que dira Fred Harwey, que j’ai voulu pendre ? Là encore, j’allais franc jeu.

— Et ce n’était pas davantage dans le programme ! s’exclama M. Tich. Ah ! James Oldsilver, si vous l’aviez tué, je ne vous aurais jamais pardonné de n’avoir pas attendu l’opérateur ! Penser que nous avons raté une scène pareille !…

— Nous la recommencerons ! proposa cordialement l’amoureux de miss Perle.

— Ce ne sera plus la même chose ! gémit M. Tich. Pour une fois que nous pouvions cinématographier un drame vécu, vrai, je n’ai pas de chance !

Son regret était sincère. Mais ni Perle, ni James, ni, surtout, Fred Harwey, ne le partageaient !

— Ne vous faites pas plus féroce que vous n’êtes, riposta le faux Gingle. Tantôt, quand nous avons pu croire que « ça y était » et que James Oldsilver allait faire un malheur, vous n’étiez pas plus fier que ça. James a bien pris sa revanche. Nous avons eu notre frisson. Et cela prouve que le vrai seul empoigne !

M. Tich n’en démordait pas.

— Ce n’eût été qu’un accident professionnel, répliqua-t-il. Fred mourait au champ d’honneur… mais malheureusement pas dans celui de l’appareil. Et ça, de la part d’un acteur de ciné, c’est la suprême gaffe !

Cet homme vous faisait froid dans le dos. Oubliant déjà les émotions si fortes dues à l’incident, il retournait à ses préoccupations d’antan.

— Avec tout ça, mon scénario reste en plan ! soupira-t-il. Et maintenant que le truc est découvert, qui sait si M. Oldsilver va consentir à finir de bonne grâce ?

— Pourquoi pas ? répondit miss Perle en prenant la main de James.

— Ça dépendra du dénouement, observa judicieusement Câlinette. L’important est qu’il plaise à James.

— Il lui plaira ! affirma miss Perle. Il lui plaira parce que…

James regarda la belle actrice et ses yeux pleins d’espoir interrogeaient.

Mais ce fut Câlinette qui répondit.

— Parce que ça finira par un mariage ! cria-t-elle, tandis que la jeune femme laissait tomber sa main dans celle de son amoureux.

Et cette fois, miss Perle Rose ne protesta pas !

 


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

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en février 2022.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Anne C., Isa, Yves, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : H. J. Magog, Le Masque aux yeux rouges, Paris, Baudinière, 1933. D’autres éditions pu être consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, people i did not meet in London..., a été prise le 16.08.2018 par Stiller Beobachter d’Ansbach (Allemagne) (licence : CC-BY-2.0).

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