H. J. MAGOG

LA VEILLÉE D’ARMES
DE DON QUICHOTTE

Un acte en vers

1906

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Table des matières

 

Personnages. 3

SCÈNE I 4

SCENE II 5

SCÈNE III 9

SCÈNE IV.. 11

SCÈNE V.. 15

SCÈNE VI 21

SCÈNE VII 22

SCÈNE VIII 29

SCÈNE IX.. 31

Ce livre numérique. 35

 

 

À mon frère Georges

Personnages

DON QUICHOTTE

SANCHO PANÇA

PEDRO

PIQUILLO

L’HÔTE

MARITORNE

MULETIERS

 

Le théâtre représente la salle d’une venta, ouverte au fond sur une galerie de feuillage. Portes à droite et à gauche. Table et escabeaux boiteux. L’ensemble est misérable.

SCÈNE I

L’HÔTE seul, au milieu de la salle

Voici la fin du jour…

(Retournant ses poches vides)

et voici tout mon gain !

Est-ce là ton pouvoir, ô Dieu ? Qu’il est mesquin !

Ton serviteur pourtant, aux heures d’infortune,

Toujours s’adresse à toi. La présente en est une.

Tire-m’en, doux Seigneur ! fais frapper à mon huis

Quelque bon ventre-creux, de bourse pleine… et puis,

Que sa panse s’emplisse aux dépens de sa bourse !

Il sera plus dispos pour achever sa course !…

Je t’invoque !

(Bruit à gauche. On frappe)

L’HÔTE courant à la porte

Sitôt combles-tu mon espoir ?

Ah ! je te bénirai dans mes loisirs…

(Il ouvre. Entrent deux bacheliers de pauvre mine)

SCENE II

L’HÔTE, PEDRO, PIQUILLO

PIQUILLO

Bonsoir !

PEDRO

Bonsoir l’Hôte !

L’HÔTE bourru et désappointé

Bonsoir… Peuh ! le maigre bagage

Des bacheliers, des gueux ! Ils feront du tapage

Sans dépenser ici plus d’un maravédis.

PIQUILLO impatient

Holà ! l’Hôte, sers-nous. Que rêves-tu ?

L’HÔTE grommelant

Je dis

Que le ciel et les dieux m’ont volé ma prière,

Et que je vais quérir la prochaine sorcière.

Si le ciel ne m’ouït, le diable m’entendra.

PIQUILLO

Qu’il t’exauce et t’emporte un jour !

PEDRO

Cela viendra.

– Nous avons soif et faim, l’Hôte, es-tu serviable ?

L’HÔTE

C’est selon qu’on me paie argent comptant…

PIQUILLO faisant la grimace

Au diable !

PEDRO

Apporte quelque broc ! Nous fîmes long chemin

Et t’arrivons fourbus. N’as-tu pas cœur humain ?

L’HÔTE

J’ai grand pitié de moi, dont l’escarcelle est vide.

PIQUILLO trépignant

C’est toujours même fil que le maraud dévide !

PEDRO riant

Jamais cœur n’eut autant l’amour du bien d’autrui !

Il n’entend qu’une langue…

PIQUILLO soupirant

Hélas !

PEDRO

Parlons-la lui.

(Il fait tinter quelques pièces)

L’HÔTE épanoui

Messeigneurs, tout à vous ! Le vin est frais, la broche

Tourne devant le feu. Je vous sers…

(Prenant les pièces)

et j’empoche !

(Il sort)

PIQUILLO avec humeur

Hôte de grand chemin ! Exploiteur de la faim !

PEDRO

C’est un homme !… Sois gai, nous attendons du vin.

PIQUILLO

C’est pourquoi je gémis. J’use ainsi ma salive

Afin que, ce tantôt, ma soif en soit plus vive.

PEDRO riant

Vœu d’ivrogne !

PIQUILLO

Tout frais éclos de l’œuf pédant,

Je songe à boire… Et que ferais-je en débutant ?

N’ai-je pas sur le cœur trop de philosophie

Pour tenter quelque bien ou pour aimer la vie ?

Dès l’aube, comme moi, ne te sens-tu pas las ?

PEDRO

Certes ! Si j’égrenais sans cesse des hélas !

Mais, pour chanter les jours, ayant perdu la lyre,

Je ne veux en pleurer et compte bien en rire !

Il est, en tout humain bonne part de mouton :

Orgueil d’une toison qu’un autre admire… et tond,

Pour se faire, à son tour, tondre, l’heure suivante,

Par un gueux affamé, près duquel il s’en vante.

Ainsi roule, alternant, tondeurs bientôt tondus,

Ce flot d’êtres exquis qu’une pomme a perdus.

PIQUILLO soupirant

Ô spectacle affligeant !

PEDRO

J’affirme qu’il est drôle !

Et, puisque nous devons, chacun, y prendre un rôle,

Moquons-nous sans répit. Est-il rien de meilleur ?

PIQUILLO d’un ton lamentable

Que je vais rire tristement !

(Son de trompe au dehors)

PEDRO

Mon bon rieur,

Quelqu’un demande ici gîte pour la nuitée.

SCÈNE III

LES MÊMES – MARITORNE pauvre souillon d’auberge
laide et mal vêtue.

PEDRO se tournant vers elle

Princesse du Torchon et de Sauce-gâtée,

Dont l’œil a tout le feu des braises du fourneau,

Que nous annonces-tu, qui, céans, soit nouveau ?

MARITORNE d’une voix sèche

Deux seigneurs.

PEDRO

Seigneurs ? soit ! de mine, ou d’escarcelle ?

PIQUILLO haussant les épaules

Tout est seigneur pour ces laveuses de vaisselle !

MARITORNE grommelant entre ses dents

Pas vous !

PEDRO

Semblent-ils gais ? jeunes ?

MARITORNE avec mépris

Ils sont très laids !

PIQUILLO stupéfait

Le jugement est dur !

PEDRO riant aux éclats

J’en ferai des couplets :

Un laid trouve toujours plus laid qui le débine !

PIQUILLO

Cache-leur tes appâts, ma chère Proserpine ;

Ils deviendraient rivaux de quelque marmiton

Qui, lardés vifs, les ferait cuire chez Pluton !

(Maritorne hausse les épaules et sort sans répondre)

SCÈNE IV

PEDRO, PIQUILLO, L’HÔTE introduisant avec force courbettes DON QUICHOTTE et SANCHO PANÇA

L’HÔTE avec lyrisme

Entrez, seigneurs, on va vous servir l’ambroisie.

PIQUILLO à Pedro

Le drôle surfait bien…

DON QUICHOTTE s’inclinant

C’est trop de courtoisie.

(à Sancho)

Que dis-tu d’un pareil accueil, ami Sancho ?

SANCHO regardant l’Hôte, avec inquiétude

Je dis que, sans mentir, il nous coûtera chaud.

PIQUILLO à Pedro

Vois, quoique différents, comme ils vont bien ensemble !

Si, de quatre échalas qu’une cuirasse assemble

Le premier est bâti, d’un tonneau le second

A l’aimable apparence et le beau ventre rond.

Le bras du grand, qu’allonge encore un tourne-broche.

Semble constamment prêt à larder qui l’approche,

Cependant que, du gros, s’ouvrant large comme huis,

La bouche se prépare à vider quelques muids.

Mais, fraternellement, se complétant l’un l’autre,

À deux ils font, ma foi, l’effet d’un bon apôtre !

L’HÔTE à Don Quichotte

Chacun réclame, ici, l’honneur de vous servir,

Ainsi que ce seigneur.

(Il s’incline devant Sancho)

SANCHO

Vous parlez à ravir.

(À Don Quichotte)

Maître, c’est la coutume : il sied qu’en cette enceinte

Chaque arrivant s’attable… Allons !

(Il veut l’entraîner)

DON QUICHOTTE avec enthousiasme

Coutume sainte !

L’HÔTE modestement

Je connais mon devoir.

DON QUICHOTTE

Il vous plaît dire ainsi.

Mais, je sais ce qu’on doit vous payer de merci.

L’HÔTE avec une grimace

Point de merci, seigneur !

PIQUILLO à part

De grâces trébuchantes,

Avec moins de façons, ô bourreau, tu t’enchantes !

L’HÔTE

Je vais, seigneurs, veiller aux apprêts du festin.

PIQUILLO de même

Quelque maigre rôti !

SANCHO à part, caressant son ventre

Joie ! Ô mon intestin !

DON QUICHOTTE arrêtant l’Hôte

Il n’est besoin que d’eau ; joignez-y quelque miche.

SANCHO désappointé

Ô désespoir !

L’HÔTE à part

Ouais !

SANCHO navré

J’ai grand’ faim !

L’HÔTE

Le vieux chiche !

DON QUICHOTTE

Un paladin doit être sobre..

L’HÔTE se tournant vers Sancho

Ce seigneur…

SANCHO vivement

N’est ni paladin, ni sobre !

L’HÔTE avec satisfaction

Au dîner…

SANCHO de même

Grand honneur,

Y ferai-je !

DON QUICHOTTE sévère

Sancho !

SANCHO se caressant l’estomac

Tant pis ! je suis sincère.

Simple écuyer, ma foi, je soigne mon viscère.

DON QUICHOTTE indulgent et mélancolique

C’est juste ! va, pour moi, faire honneur au repas.

L’HÔTE emmenant Sancho

Par ici, s’il vous plaît.

SANCHO le suivant avec empressement

Je ne jeûnerai pas !

(Tous deux sortent)

SCÈNE V

DON QUICHOTTE sur le devant, PEDRO et PIQUILLO attablés dans un coin

DON QUICHOTTE rêvant

Ciel qui, vers ce château, porta ma Rossinante,

Satisfais ce désir dernier qui, tant, me hante !

Accueille-moi parmi tes féaux, ces errants,

Les redresseurs de torts, dont les gestes sont grands.

Suscite un chevalier qui m’arme et qui m’accole

Et, dès l’aube, vers mon destin, je caracole,

Cherchant les opprimés et les déshérités,

Pour reprendre leur part aux oppresseurs domptés…

Oui ! reprendre la part du faible et la lui rendre !

PIQUILLO bas à Pedro

Quoi ! reprendre pour rendre ! Alors, pourquoi reprendre ?

C’est un fou !

PEDRO

J’en conviens.

PIQUILLO

Raillons-le.

PEDRO se levant

J’y consens.

(Il s’avance vers Don Quichotte)

Puis-je savoir, Seigneur, pour quels desseins pressants,

Vous courez, comme nous, les risques d’un voyage ?

DON QUICHOTTE gravement

Pour mon prochain !… Je pars… et sans trop de bagage.

Que Dieu me donne jours, le terme sera long :

Je veux aider le faible et navrer le félon.

PEDRO

J’entends : pour le plaisir, vous cherchez aventure ?

DON QUICHOTTE

Je cherche en tous chemins, à servir la droiture.

Je suis un chevalier errant.

PIQUILLO ahuri, à part

Si l’on m’en croit

Il trouvera bientôt le logis de son droit,

En un bon hôpital !

DON QUICHOTTE

Un chevalier, vous dis-je ?

Las ! je ne le suis point et c’est là le prodige.

Ne viens-je pas ici, droit vers un châtelain,

Notre hôte ?…

PIQUILLO à part

Un écorcheur matois et patelin,

Dont, en fait de blason, le seuil porte une enseigne

Et dont les seuls vassaux sont les poulets qu’il saigne !

DON QUICHOTTE

S’il le veut, celui-là peut m’armer.

PEDRO

Sûrement

Il s’honorera fort d’avoir votre serment.

Mais quel sera, seigneur, le filleul de don Sancho ?

Vous plaît-il…

DON QUICHOTTE avec fierté

Je suis don Quichotte de la Manche.

PEDRO feignant la surprise

Le bruit de vos exploits est venu jusqu’à moi.

DON QUICHOTTE modeste

Je n’ai rien fait encore.

PEDRO

On parle, sur ma foi !

De mille grands projets, dont vous vous honorâtes,

De félons, de géants que, tous, vous défiâtes.

DON QUICHOTTE

Il est vrai.

PEDRO mystérieusement

D’enchanteurs, aussi, qui vous craindront.

DON QUICHOTTE soupirant

Las ! leur foudre, déjà, s’abattit sur mon front.

PEDRO

Que dites-vous ?

DON QUICHOTTE

Je sais l’effet du maléfice,

Dès les vieux temps, Circé l’employa contre Ulysse.

Le sage en délivra ses pauvres compagnons…

Qui m’en délivrera ?

PEDRO avec commisération

Cela serait ? Plaignons

Don Quichotte enchaîné par les mailles maudites.

Mais, que vous ont-ils fait, Seigneur, de grâce, dites ?

Car pour vaincre un vaillant tel que vous, certes, il faut

Qu’ils vous aient pris par sortilège et par défaut.

DON QUICHOTTE

Ils ont, devant mes yeux, placé vapeurs malignes

Qui changent les objets et déforment leurs lignes.

Je vois hôtellerie, où se dresse château ;

Tout seigneur est manant ; toute épée est couteau ;

D’un haillon de laideur, chaque beauté voilée

S’éloigne, sans charmer ma vie ensorcelée ;

La vie entière, enfin, me semble en proie au mal,

Et le monde est conquis au pouvoir infernal.

Tout est grêle et mesquin, de l’homme à la muraille ;

Être rampant et vil, chacun hait, chacun raille,

En son frère, l’horreur que soi-même on se sent

Et, ne pouvant tuer, on se fait médisant.

Ah ! qu’il me semble à moi que les âmes sont viles !

Et quels nids de serpents sont vos forts et vos villes,

Sans qu’en toute cette ombre, une once de blancheur

Mette, sur mon dégoût, son baume de fraîcheur !

PEDRO demi-sincère

Je vous plains. Je connais ce mal ; plus d’un en souffre.

Mais, ayant, jusqu’au fond, sondé l’ombre du gouffre,

Il ne nous peut rester que mépris apaisé.

DON QUICHOTTE avec exaltation

Lors, par les imposteurs, vous êtes abusé !

Votre âme n’a pas su se dépêtrer du piège

Et vous ouvrez à l’ennemi qui vous assiège.

Comprenez : ils ont pu s’emparer de vos yeux,

– Vos yeux humains – et leur cacher le bleu des cieux.

Mais que fait à l’esprit l’erreur de la matière ?

Ne sait-il pas qu’elle est apparence grossière ?

Il faut la déjouer en ne méprisant rien,

Et, sous les traits du mal, croire toujours au bien.

Ainsi fais-je ! Qu’importe une vaine apparence ?

De mes yeux aveuglés, éclairant l’ignorance,

Mon esprit averti, passe outre au jugement

Et leur montre le beau sous son déguisement.

(D’un ton convaincu)

Ici, c’est un château ; vous êtes gentilshommes

Et le bon châtelain, l’hôte chez qui nous sommes,

En m’armant chevalier va me lancer, demain,

Pour redresser les torts, seul, sur le grand chemin !

PIQUILLO à part

La plaisante folie !

PEDRO feignant l’enthousiasme

Ah ! vous en êtes digne !

Préparez-vous en paix à cet honneur insigne.

(à Piquillo)

Nous, à notre hôte, allons exposer ce projet…

(bas)

Et de railler un peu, nous trouverons sujet !

(Ils sortent)

SCÈNE VI

DON QUICHOTTE seul

Voici que les destins, enfin, te sont propices,

Quichotte, sied-il pas qu’un peu tu les bénisses ?

Assez longtemps, gémit, enclos en ta maison,

Ton rêve, à qui ton corps était une prison.

Quand, de la gloire, ton Rêve avait fait ton âme ivre,

Ton bras en se levant, retombait sur un livre.

De l’étreinte des sots, tu sus te libérer,

Et malheur aux méchants s’ils t’empêchent d’errer !

À cheval, don Quichotte ! et tire ton épée !

Au poète, à ton tour, dicte ton épopée !

Fais sonner les hérauts et clamer tes défis

Aux brigands qui seront, sans trêve, déconfits.

L’erreur ? Confessez-la ! Le crime ? rendez gorge !

C’est contre vous qu’on arme et qu’à Tolède on forge ?

Accourez tous, félons, larrons et faux héros :

Un chevalier errant vous appelle en champ-clos…

Qui répond ? Qui de vous ose rompre une lance ?

Qui ramasse le gant ? Je suis seul. Qui s’élance ?

Une épée ! Une épée !

SCÈNE VII

DON QUICHOTTE, PEDRO et PIQUILLO grimés en nains grotesques. Puis MARITORNE, un instant

PEDRO de la coulisse

Un bâton ! Un bâton !

DON QUICHOTTE surpris

Qui parle ?

PEDRO

Je réponds… Mais, sur un autre ton.

Cesse d’en appeler aux batailleurs épiques ;

Car, le mal, aujourd’hui, riposte à coups de triques.

Et, pour te mesurer avec lui, pauvre fou,

Pends d’abord ton épée et ton armure au clou.

DON QUICHOTTE avec mépris

Viens éprouver avant si mon épée est bonne !

PEDRO railleur

Tu prétends, malgré tout, me combattre en personne ?

DON QUICHOTTE levant son épée

Parais !

Pedro bondit. Don Quichotte frappe ; mais son épée ne rencontre que le vide. L’ennemi rampant lui a déjà logé un bâton entre les jambes et l’a fait choir…

PEDRO se moquant

Ô chevalier, tu m’as visé trop haut !

DON QUICHOTTE étendu

Ah ! traître !

PEDRO

Si tu veux. En es-tu moins quinaud ?

DON QUICHOTTE se relevant

Telles déloyautés, le vaillant les méprise !

PEDRO fièrement

Lorsqu’on s’attaque au mal, il faut craindre traîtrise !

DON QUICHOTTE

Traîtrise ne vainc pas !

PEDRO

Mais traîtrise fait choir !

DON QUICHOTTE

Pas toujours ! Je me garde et les coups vont t’échoir.

(Il fait des moulinets pour empêcher son ennemi d’approcher)

PEDRO

Nenni ! Nous ne voulons que mordre par derrière.

Attaque, maintenant ! Suis ton humeur guerrière !

Nous avons plus d’un tour pour marquer plus d’un point.

Nouveau jeu !

(Pedro et Piquillo paraissent traînant et houspillant Maritorne qui se débat)

DON QUICHOTTE indigné

Lâches !

(Il les poursuit)

PEDRO

Bon ! Ne cesseras-tu point ?

Nourris-tu cet espoir, ô mon pauvre escogriffe,

De toujours arracher la souris à la griffe ?

C’est déclarer la guerre à maint coquin fieffé :

Tu ne sauveras rien, mais, tu seras griffé.

DON QUICHOTTE

Quoi ! du faible, l’Honneur, en épousant la cause

Ne fera pas cesser vos poursuites ?

PEDRO

La chose

N’est pas sûre.

DON QUICHOTTE les mettant en fuite

Elle l’est, au moins pour cette fois.

MARITORNE riant de plaisir

Brave homme ! vous avez bien donné sur leurs doigts !

DON QUICHOTTE s’inclinant

Et je me réjouis que le destin propice

M’ait conduit juste à temps pour vous rendre service.

Des enchanteurs, mes yeux savent la fausseté ;

Je devine qu’ils ont visé votre beauté.

Ô Princesse, ils sont loin : redevenez jolie !

MARITORNE mécontente

Hou ! Voilà bien des mots qui sentent la folie !

Je suis ce que je suis et ne veux d’autre nom

Que celui, sous lequel j’ai conquis bon renom

Pour plumer la volaille et laver la vaisselle.

DON QUICHOTTE navré

Grand Dieu ! Leur perfidie a troublé sa cervelle !

MARITORNE furieuse

Si quelqu’un de nous deux a trouble en son cerveau,

Ce n’est pas moi. Voyez le plaisant étourneau !

DON QUICHOTTE avec des marques de respect

Ah ! je n’en veux pas moins vous appeler princesse !

PEDRO caché

Maritorne, il te raille.

MARITORNE s’exaspérant

Il faut que ce jeu cesse

Ou je vais, dans l’instant, mirliflor échassier,

Montrer que j’ai bon bras pour punir un grossier.

DON QUICHOTTE

Excusons l’infortune, où quelque sort la plonge !

Il la faudra soigner.

MARITORNE s’emparant d’un bâton

Attends que je t’allonge,

Pour ta propre santé, remède à ma façon.

DON QUICHOTTE voulant l’arrêter

Ah ! princesse, de grâce !

MARITORNE le battant

Un fort joli garçon

Pour se moquer du monde ! Un seigneur tout en pattes !

PEDRO reparaissant

Courage, Maritorne ! Il faut que tu le battes !

Et puis, viens avec nous, qui sommes tes amis

Bien plus sincèrement que ce vieil Adonis !

(Pedro et Piquillo emmènent Maritorne)

PEDRO à don Quichotte

Et qui de nous l’emporte ?

DON QUICHOTTE

Ah ! l’ingrate, la sotte !

PEDRO

Ainsi, toujours, seront payés les don Quichotte !

Enfin, ouvre les yeux au danger que tu cours ;

Tu n’as pas comme nous, l’art des souples discours ;

Toutes tes actions, par nos soins retournées,

Te vaudront cent mépris et seront condamnées.

Même tes protégés te haïront d’abord

Et se plaindront à nous que tu leur as fait tort.

DON QUICHOTTE exaspéré

Je te démasquerai !

PEDRO

Qu’importe, si je nie ?

DON QUICHOTTE

Je suis la vérité !

PEDRO

Je suis la calomnie !

À la foule, je plais ; en vain, tu parleras.

DON QUICHOTTE

J’entraverai ton œuvre, en dépit des ingrats.

PEDRO

Soit ! Tu vas chevaucher, en quête de bataille ;

Tu frapperas partout, et d’estoc, et de taille ;

Tu pareras les coups que nous voudrons porter ;

Tu sauras consoler, panser, raccommoder…

Mais, comme tu n’es qu’un et que nous sommes mille,

Il te faudra courir la campagne et la ville

Et t’agiter beaucoup… Or, tout cela, pour quoi ?

DON QUICHOTTE

Pour la gloire !

PEDRO

Il vaut mieux que tu te tiennes coi.

DON QUICHOTTE

Pour que, dans tout pays, on vante mes prouesses,

Que tremblent, à mon nom, toutes scélératesses ;

Que je sois le vaillant qu’on acclame et bénit !

PEDRO

Tu seras le bouffon dont la foule se rit,

Ton rêve suffirait à rendre ridicule,

Nous sommes trop petits pour tolérer Hercule !

SCÈNE VIII

DON QUICHOTTE, PEDRO, PIQUILLO, MARITORNE, MULETIERS ET SERVANTES

Piquillo et les Muletiers surgissent, harcelant Don Quichotte. On le coiffe d’un bonnet ridicule. Il veut frapper ; sa lance se rompt. Pedro lui met en main un manche de balai, avec lequel il s’escrime dans le vide, ses bourreaux échappant toujours à ses coups. – Des servantes, attirées par le bruit, sont entrées avec Maritorne ; chacun rit et raille autour de Don Quichotte exaspéré.

UN MULETIER

Voyez cet escogriffe, avec ses moulinets.

(Tous éclatent de rire)

PEDRO ricanant

C’est la gloire !

LES MULETIERS

Ah ! Ah ! Ah !

MARITORNE

Prenez garde à vos nez !

PEDRO à don Quichotte

On t’admire !

PIQUILLO à Maritorne

En l’honneur du bleu de tes yeux louches,

Ce seigneur a juré d’exterminer les mouches !

DON QUICHOTTE les chargeant

Arrière, mécréants !

UN MULETIER

Il n’est pas très poli.

(Tous reculent. Les muletiers prennent des bâtons)

MARITORNE

C’est un fou.

UN MULETIER

Nous allons le mettre dans son lit.

DON QUICHOTTE avec exaltation

Contre moi les voici qui s’assemblent en nombre,

Soutiens leur choc, ô don Quichotte, et sors de l’ombre !

Que ton bras valeureux se garde de faiblir !

(Il charge encore. Des huées se font entendre)

SCÈNE IX

LES MÊMES, SANCHO accourant avec L’HÔTE

SANCHO épouvanté

Ô ciel ! pourrais-je voir tout ceci sans pâlir !

Mon maître, contre lui, veut ameuter le monde.

DON QUICHOTTE d’une voix éclatante

Sancho, sus ! allons, sus contre la tourbe immonde !

SANCHO reculant

Moi ! charger tous ces gens, bien armés de gourdins !

L’HÔTE éploré

Que de coups ! Que de bruit ! à plus de cent gredins,

On croira, cette nuit, que j’ouvre mon auberge !

DON QUICHOTTE exalté

Sus ! Je charge !

L’HÔTE

Mais, c’est le diable que j’héberge !

PEDRO arrêtant les combattants

C’est assez !

(À don Quichotte)

Remettez votre épée au fourreau,

Seigneur, vos ennemis sont tous sur le carreau.

Par la sambleu ! voilà supporter une épreuve !

D’un courage éclatant, vous avez fait la preuve.

Au bois de gloire, en vain, les lauriers sont flétris,

Puisque vous les cueillez, malgré rires et cris.

Donc, à genoux, vainqueur des fausses apparences !

Recevez de nos mains, selon vos espérances,

Ces armes dont vous seul connaissez tout le prix :

(Il lui montre le tourne-broche, que tient l’Hôte)

Le glaive d’Amadis, aux enchanteurs repris…

(Tendant un manche à balai)

Cette lance…

(Le coiffant d’un plat à barbe)

et l’armet de Mambrin, votre rêve !

DON QUICHOTTE à genoux devant l’Hôte

Oui, vous me l’octroîrez devant que je me lève !

L’HÔTE approchant
et le frappant sur l’épaule à grands coups du tourne-broche

Si, pour vous satisfaire, il ne faut que cela,

Suivant ce qu’on m’apprit je vous arme… voilà !

Avec des gestes de moquerie, il lui donne l’accolade et lui remet le tourne-broche et le manche à balai.

PEDRO pendant cette cérémonie

Don Quichotte, le chevalier de la Chimère,

Qui va lutter pour la justice imaginaire,

Est armé chevalier par un hôtelier !

C’est ce prêtre-servant des déesses entrailles

Qui, vers l’inanité des gloires de batailles

Lance le Rêveur-Chevalier !

(Au milieu des hourras ironiques, don Quichotte se relève)

DON QUICHOTTE gravement, à Sancho

Et maintenant, en route !

SANCHO gémissant

Oh ! déjà !

DON QUICHOTTE

L’aventure

Nous attend.

SANCHO

En est-il ainsi de la pâture ?

Adieu donc ! bonne auberge, aux accueillants fourneaux !

 

Don Quichotte et Sancho descendent par la galerie du fond. On les voit faire leurs préparatifs de départ.

PIQUILLO tandis qu’ils sortent

Sur notre humanité, lâchons deux étourneaux !

(Il redescend)

Pour nous, qui connaissons le prix de l’existence,

N’en gâchons pas les jours en vaine pénitence :

Buvons dans de grands pots ; bâfrons à notre faim ;

Écartons tout souci qui hâterait la fin ;

Prenons, sans y penser, de ventre autant que d’âge.

– Le reste est fou.

PEDRO à part

Ceci l’est-il pas davantage ?

PIQUILLO l’apercevant,
au bord de la galerie, les yeux fixés sur Don Quichotte

Holà ! l’ami Pedro ne nous fait pas raison ?

Où pris-tu ce maintien de pleureur d’oraison ?

Rêverais-tu ?

PEDRO désignant don Quichotte,
qu’on aperçoit, monté sur Rossinante, prêt à partir vers l’horizon

Vois-le ! Je pense à sa folie.

PIQUILLO

Eh quoi ! si tristement ? Moque-toi !

PEDRO secouant la tête

Je l’envie !

 

RIDEAU

 


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

https://ebooks-bnr.com/

en janvier 2022.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Marie, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : La Veillée d’armes de Don Quichotte, Un acte en vers par Henri Jeanne, Marseille, La Vie marseillaise, 1906. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. L’illustration de première page reprend, Tout un monde d’idées désordonnées, tiré de ses lectures, encombrait son imagination, de Gustave Doré, in Cervantes, The History of Don Quixote, London, Paris, New York & Melbourne, Cassell & Company, 1863 (édition de 1906).

— Dispositions :

Ce livre numérique – basé sur un texte libre de droit – est à votre disposition. Vous pouvez l’utiliser librement, sans le modifier, mais vous ne pouvez en utiliser la partie d’édition spécifique (notes de la BNR, présentation éditeur, photos et maquettes, etc.) à des fins commerciales et professionnelles sans l’autorisation de la Bibliothèque numérique romande. Merci d’en indiquer la source en cas de reproduction. Tout lien vers notre site est bienvenu…

— Qualité :

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— Autres sites de livres numériques :

Plusieurs sites partagent un catalogue commun qui répertorie un ensemble d’ebooks et en donne le lien d’accès. Vous pouvez consulter ce catalogue à l’adresse : www.noslivres.net.